The Project Gutenberg EBook of Pot-bouille, by Emile Zola

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Title: Pot-bouille

Author: Emile Zola

Posting Date: May 31, 2013 [EBook #8907]
Release Date: September, 2005
First Posted: August 23, 2003

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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The Project Gutenberg EBook of Pot-bouille, by Emile Zola

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POT-BOUILLE, par MILE ZOLA.


       *       *       *       *       *


POT-BOUILLE




I


Rue Neuve-Saint-Augustin, un embarras de voitures arrta le fiacre charg
de trois malles, qui amenait Octave de la gare de Lyon. Le jeune homme
baissa la glace d'une portire, malgr le froid dj vif de cette sombre
aprs-midi de novembre. Il restait surpris de la brusque tombe du jour,
dans ce quartier aux rues trangles, toutes grouillantes de foule. Les
jurons des cochers tapant sur les chevaux qui s'brouaient, les
coudoiements sans fin des trottoirs, la file presse des boutiques
dbordantes de commis et de clients, l'tourdissaient; car, s'il avait rv
Paris plus propre, il ne l'esprait pas d'un commerce aussi pre, il le
sentait publiquement ouvert aux apptits des gaillards solides.

Le cocher s'tait pench.

--C'est bien passage Choiseul?

--Mais non, rue de Choiseul.... Une maison neuve, je crois.

Et le fiacre n'eut qu' tourner, la maison se trouvait la seconde, une
grande maison de quatre tages, dont la pierre gardait une pleur  peine
roussie, au milieu du pltre rouill des vieilles faades voisines. Octave,
qui tait descendu sur le trottoir, la mesurait, l'tudiait d'un regard
machinal, depuis le magasin de soierie du rez-de-chausse et de l'entresol,
jusqu'aux fentres en retrait du quatrime, ouvrant sur une troite
terrasse. Au premier, des ttes de femme soutenaient un balcon  rampe de
fonte trs ouvrage. Les fentres avaient des encadrements compliqus,
taills  la grosse sur des poncifs; et, en bas, au-dessus de la porte
cochre, plus charge encore d'ornements, deux amours droulaient un
cartouche, o tait le numro, qu'un bec de gaz intrieur clairait la
nuit.

Un gros monsieur blond, qui sortait du vestibule, s'arrta net, en
apercevant Octave.

--Comment! vous voil! cria-t-il. Mais je ne comptais sur vous que demain!

--Ma foi, rpondit le jeune homme, j'ai quitt Plassans un jour plus
tt.... Est-ce que la chambre n'est pas prte?

--Oh! si.... J'avais lou depuis quinze jours, et j'ai meubl a tout de
suite, comme vous me le demandiez. Attendez, je veux vous installer.

Il rentra, malgr les instances d'Octave. Le cocher avait descendu les
trois malles. Debout dans la loge du concierge, un homme digne,  longue
face rase de diplomate, parcourait gravement le _Moniteur_. Il daigna
pourtant s'inquiter de ces malles qu'on dposait sous sa porte; et,
s'avanant, il demanda  son locataire, l'architecte du troisime, comme il
le nommait:

--Monsieur Campardon, est-ce la personne?

--Oui, monsieur Gourd, c'est monsieur Octave Mouret, pour qui j'ai lou la
chambre du quatrime. Il couchera l-haut et il prendra ses repas chez
nous.... Monsieur Mouret est un ami des parents de ma femme, que je vous
recommande.

Octave regardait l'entre, aux panneaux de faux marbre, et dont la vote
tait dcore de rosaces. La cour, au fond, pave et cimente, avait un
grand air de propret froide; seul, un cocher,  la porte des curies,
frottait un mors avec une peau. Jamais le soleil ne devait descendre l.

Cependant, M. Gourd examinait les malles. Il les poussa du pied, devint
respectueux devant leur poids, et parla d'aller chercher un
commissionnaire, pour les faire monter par l'escalier de service.

--Madame Gourd, je sors, cria-t-il en se penchant dans la loge.

Cette loge tait un petit salon, aux glaces claires, garni d'une moquette 
fleurs rouges et meubl de palissandre; et, par une porte entr'ouverte, on
apercevait un coin de la chambre  coucher, un lit drap de reps grenat.
Madame Gourd, trs grasse, coiffe de rubans jaunes, tait allonge dans un
fauteuil, les mains jointes,  ne rien faire.

--Eh bien! montons, dit l'architecte.

Et, comme il poussait la porte d'acajou du vestibule, il ajouta, en voyant
l'impression cause au jeune homme par la calotte de velours noir et les
pantoufles bleu ciel de M. Gourd:

--Vous savez, c'est l'ancien valet de chambre du duc de Vaugelade.

--Ah! dit simplement Octave.

--Parfaitement, et il a pous la veuve d'un petit huissier de
Mort-la-Ville. Ils possdent mme une maison l-bas. Mais ils attendent
d'avoir trois mille francs de rente pour s'y retirer.... Oh! des concierges
convenables!

Le vestibule et l'escalier taient d'un luxe violent. En bas, une figure de
femme, une sorte de Napolitaine toute dore, portait sur la tte une
amphore, d'o sortaient trois becs de gaz, garnis de globes dpolis. Les
panneaux de faux marbre, blancs  bordures roses, montaient rgulirement
dans la cage ronde; tandis que la rampe de fonte,  bois d'acajou, imitait
le vieil argent, avec des panouissements de feuilles d'or. Un tapis rouge,
retenu par des tringles de cuivre, couvrait les marches. Mais ce qui frappa
surtout Octave, ce fut, en entrant, une chaleur de serre, une haleine tide
qu'une bouche lui soufflait au visage.

--Tiens! dit-il, l'escalier est chauff?

--Sans doute, rpondit Campardon. Maintenant, tous les propritaires qui se
respectent, font cette dpense.... La maison est trs bien, trs bien....

Il tournait la tte, comme s'il en eut sond les murs, de son oeil
d'architecte.

--Mon cher, vous allez voir, elle est tout  fait bien.... Et habite rien
que par des gens comme il faut!

Alors, montant, avec lenteur, il nomma les locataires. A chaque tage, il y
avait deux appartements, l'un sur la rue, l'autre sur la cour, et dont les
portes d'acajou verni se faisaient face. D'abord, il dit un mot de M.
Auguste Vabre: c'tait le fils an du propritaire; il avait pris, au
printemps, le magasin de soierie du rez-de-chausse, et occupait galement
tout l'entresol. Ensuite, au premier, se trouvaient, sur la cour, l'autre
fils du propritaire, M. Thophile Vabre, avec sa dame, et sur la rue, le
propritaire lui-mme, un ancien notaire de Versailles, qui logeait du
reste chez son gendre, M. Duveyrier, conseiller  la cour d'appel.

--Un gaillard qui n'a pas quarante-cinq ans, dit en s'arrtant Campardon,
hein? c'est joli!

Il monta deux marches, et se tournant brusquement, il ajouta:

--Eau et gaz  tous les tages.

Sous la haute fentre de chaque palier, dont les vitres, bordes d'une
grecque, clairaient l'escalier d'un jour blanc, se trouvait une troite
banquette de velours. L'architecte fit remarquer que les personnes ges
pouvaient s'asseoir. Puis, comme il dpassait le second tage, sans nommer
les locataires:

--Et l? demanda Octave, en dsignant la porte du grand appartement.

--Oh! l, dit-il, des gens qu'on ne voit pas, que personne ne connat....
La maison s'en passerait volontiers. Enfin, on trouve des taches
partout....

Il eut un petit souffle de mpris.

--Le monsieur fait des livres, je crois.

Mais, au troisime, son rire de satisfaction reparut. L'appartement sur la
cour tait divis en deux: il y avait l madame Juzeur, une petite femme
bien malheureuse, et un monsieur trs distingu, qui avait lou une
chambre, o il venait une fois par semaine, pour des affaires. Tout en
donnant ces explications, Campardon ouvrait la porte de l'autre
appartement.

--Ici, nous sommes chez moi, reprit-il. Attendez, il faut que je prenne
votre clef.... Nous allons monter d'abord  votre chambre, et vous verrez
ma femme ensuite.

Pendant les deux minutes qu'il resta seul, Octave se sentit pntrer par le
silence grave de l'escalier. Il se pencha sur la rampe, dans l'air tide
qui venait du vestibule; il leva la tte, coutant si aucun bruit ne
tombait d'en haut. C'tait une paix morte de salon bourgeois, soigneusement
clos, o n'entrait pas un souffle du dehors. Derrire les belles portes
d'acajou luisant, il y avait comme des abmes d'honntet.

--Vous aurez d'excellents voisins, dit Campardon, qui avait reparu avec la
clef: sur la rue, les Josserand, toute une famille, le pre caissier  la
cristallerie Saint-Joseph, deux filles  marier; et, prs de vous, un petit
mnage d'employ, les Pichon, des gens qui ne roulent pas sur l'or, mais
d'une ducation parfaite.... Il faut que tout se loue, n'est-ce pas? mme
dans une maison comme celle-ci.

A partir du troisime, le tapis rouge cessait et tait remplac par une
simple toile grise. Octave en prouva une lgre contrarit
d'amour-propre. L'escalier, peu  peu, l'avait empli de respect; il tait
tout mu d'habiter une maison si bien, selon l'expression de l'architecte.
Comme il s'engageait, derrire celui-ci, dans le couloir qui conduisait 
sa chambre, il aperut, par une porte entr'ouverte, une jeune femme debout
devant un berceau. Elle leva la tte, au bruit. Elle tait blonde, avec des
yeux clairs et vides; et il n'emporta que ce regard, trs distinct, car la
jeune femme, tout d'un coup rougissante, poussa la porte, de l'air honteux
d'une personne surprise.

Campardon s'tait tourn, pour rpter:

--Eau et gaz  tous les tages, mon cher.

Puis, il montra une porte qui communiquait avec l'escalier de service. En
haut, taient les chambres de domestique. Et, s'arrtant au fond du
couloir:

--Enfin, nous voici chez vous.

La chambre, carre, assez grande, tapisse d'un papier gris  fleurs
bleues, tait meuble trs simplement. Prs de l'alcve, se trouvait mnag
un cabinet de toilette, juste la place de se laver les mains. Octave alla
droit  la fentre, d'o tombait une clart verdtre. La cour s'enfonait,
triste et propre, avec son pav rgulier, sa fontaine dont le robinet de
cuivre luisait. Et toujours pas un tre, pas un bruit; rien que les
fentres uniformes, sans une cage d'oiseau, sans un pot de fleurs, talant
la monotonie de leurs rideaux blancs. Pour cacher le grand mur nu de la
maison de gauche, qui fermait le carr de la cour, on y avait rpt les
fentres, de fausses fentres peintes, aux persiennes ternellement closes,
derrire lesquelles semblait se continuer la vie mure des appartements
voisins.

--Mais je serai parfaitement! cria Octave enchant.

--N'est-ce pas? dit Campardon. Mon Dieu! j'ai fait comme pour moi; et,
d'ailleurs, j'ai suivi les instructions contenues dans vos lettres....
Alors, le mobilier vous plat? C'est tout ce qu'il faut pour un jeune
homme. Plus tard, vous verrez.

Et, comme Octave lui serrait les mains, en le remerciant, en s'excusant de
lui avoir donn tout ce tracas, il reprit d'un air srieux:

--Seulement, mon brave, pas de tapage ici, surtout pas de femme!... Parole
d'honneur! si vous ameniez une femme, a ferait une rvolution.

--Soyez tranquille! murmura le jeune homme, un peu inquiet.

--Non, laissez-moi vous dire, c'est moi qui serais compromis.... Vous avez
vu la maison. Tous bourgeois, et d'une moralit! mme, entre nous, ils
raffinent trop. Jamais un mot, jamais plus de bruit que vous ne venez d'en
entendre.... Ah bien! monsieur Gourd irait chercher monsieur Vabre, nous
serions propres tous les deux! Mon cher, je vous le demande pour ma
tranquillit: respectez la maison.

Octave, que tant d'honntet gagnait, jura de la respecter. Alors,
Campardon, jetant autour de lui un regard de mfiance, et baissant la voix,
comme si l'on et pu l'entendre, ajouta, l'oeil allum:

--Dehors, a ne regarde personne. Hein? Paris est assez grand, on a de la
place.... Moi, au fond, je suis un artiste, je m'en fiche!

Un commissionnaire montait les malles. Quand l'installation fut termine,
l'architecte assista paternellement  la toilette d'Octave. Puis, se
levant:

--Maintenant, descendons voir ma femme.

Au troisime, la femme de chambre, une fille mince, noiraude et coquette,
dit que madame tait occupe. Campardon, pour mettre  l'aise son jeune
ami, et lanc d'ailleurs par ses premires explications, lui fit visiter
l'appartement: d'abord, le grand salon blanc et or, trs orn de moulures
rapportes, entre un petit salon vert qu'il avait transform en cabinet de
travail, et la chambre  coucher, o ils ne purent entrer, mais dont il lui
indiqua la forme trangle et le papier mauve. Comme il l'introduisait
ensuite dans la salle  manger, toute en faux bois, avec une complication
extraordinaire de baguettes et de caissons, Octave sduit s'cria:

--C'est trs riche!

Au plafond, deux grandes fentes coupaient les caissons, et, dans un coin,
la peinture qui s'tait caille, montrait le pltre.

--Oui, a fait de l'effet, dit lentement l'architecte, les yeux fixs sur
le plafond. Vous comprenez, ces maisons-l, c'est bti pour faire de
l'effet.... Seulement, il ne faudrait pas trop fouiller les murs. a n'a
pas douze ans et a part dj.... On met la faade en belle pierre, avec
des machines sculptes; on vernit l'escalier  trois couches; on dore et on
peinturlure les appartements; et a flatte le monde, a inspire de la
considration.... Oh! c'est encore solide, a durera toujours autant que
nous!

Il lui fit traverser de nouveau l'antichambre, que des vitres dpolies
clairaient. A gauche, donnant sur la cour, il y avait une seconde chambre,
o couchait sa fille Angle; et, toute blanche, elle tait, par cette
aprs-midi de novembre, d'une tristesse de tombe. Puis, au fond du couloir,
se trouvait la cuisine, dans laquelle il tint absolument  le conduire,
disant qu'il fallait tout connatre.

--Entrez donc, rptait-il en polissant la porte.

Un terrible bruit s'en chappa. La fentre, malgr le froid, tait grande
ouverte. Accoudes  la barre d'appui, la femme de chambre noiraude et une
cuisinire grasse, une vieille dbordante, se penchaient dans le puits
troit d'une cour intrieure, o s'clairaient, face  face, les cuisines
de chaque tage. Elles criaient ensemble, les reins tendus, pendant que, du
fond de ce boyau, montaient des clats de voix canailles, mls  des rires
et  des jurons. C'tait comme la dverse d'un gout: toute la domesticit
de la maison tait l,  se satisfaire. Octave se rappela la majest
bourgeoise du grand escalier.

Mais les deux femmes, averties par un instinct, s'taient retournes. Elles
restrent saisies, en apercevant leur matre avec un monsieur. Il y eut un
lger sifflement, des fentres se refermrent, tout retomba  un silence de
mort.

--Qu'est-ce donc, Lisa? demanda Campardon.

--Monsieur, rpondit la femme de chambre trs excite, c'est encore cette
malpropre d'Adle. Elle a jet une tripe de lapin par la fentre....
Monsieur devrait bien parler  monsieur Josserand.

Campardon resta grave, dsireux de ne pas s'engager. Il revint dans son
cabinet de travail, en disant  Octave:

--Vous avez tout vu. A chaque tage, les appartements se rptent. Moi,
j'en ai pour deux mille cinq cents francs, et au troisime! Les loyers
augmentent tous les jours.... Monsieur Vabre doit se faire dans les
vingt-deux mille francs avec son immeuble. Et a montera encore, car il est
question d'ouvrir une large voie, de la place de la Bourse au nouvel
Opra.... Une maison dont il a eu le terrain pour rien, il n'y a pas douze
ans, aprs ce grand incendie, allum par la bonne d'un droguiste!

Comme ils entraient, Octave aperut, au-dessus d'une table  dessin, dans
le plein jour de la fentre, une image de saintet richement encadre, une
Vierge montrant, hors de sa poitrine ouverte, un coeur norme qui flambait.
Il ne put rprimer un mouvement de surprise; il regarda Campardon, qu'il
avait connu trs farceur  Plassans.

--Ah! je ne vous ai pas dit, reprit celui-ci avec une rougeur lgre, j'ai
t nomm architecte diocsain, oui,  vreux. Oh! une misre comme argent,
en tout  peine deux mille francs par an. Mais il n'y a rien  faire, de
temps  autre un voyage; pour le reste, j'ai l-bas un inspecteur.... Et,
voyez-vous, c'est beaucoup, quand on peut mettre sur ses cartes: architecte
du gouvernement. Vous ne vous imaginez pas les travaux que cela me procure
dans la haute socit.

En parlant, il regardait la Vierge au coeur embras.

--Aprs tout, continua-t-il dans un brusque accs de franchise, moi, je
m'en fiche, de leurs machines!

Mais, Octave s'tant mis  rire, l'architecte fut pris de peur. Pourquoi se
confier  ce jeune homme? Il eut un regard oblique, se donna un air de
componction, tcha de rattraper sa phrase.

--Je m'en fiche et je ne m'en fiche pas.... Mon Dieu! oui, j'y arrive. Vous
verrez, vous verrez, mon ami: quand vous aurez un peu vcu, vous ferez
comme tout le monde.

Et il parla de ses quarante-deux ans, du vide de l'existence, posa pour une
mlancolie qui jurait avec sa grosse sant. Dans la tte d'artiste qu'il
s'tait faite, les cheveux en coup de vent, la barbe taille  la Henri IV,
on retrouvait le crne plat et la mchoire carre d'un bourgeois d'esprit
born, aux apptits voraces. Plus jeune, il avait eu une gaiet fatigante.

Les yeux d'Octave s'taient arrts sur un numro de la _Gazette de
France_, qui tranait parmi des plans. Alors, Campardon, de plus en plus
gn, sonna la femme de chambre pour savoir si madame tait libre enfin.
Oui, le docteur partait, madame allait venir.

--Est-ce que madame Campardon est souffrante? demanda le jeune homme.

--Non, elle est comme d'habitude, dit l'architecte d'une voix ennuye.

--Ah! et qu'a-t-elle donc?

Repris d'embarras, il ne rpondit pas directement.

--Vous savez, les femmes, il y a toujours quelque chose qui se casse....
Elle est ainsi depuis treize ans, depuis ses couches.... Autrement, elle se
porte comme un charme. Vous allez mme la trouver engraisse.

Octave n'insista pas. Justement, Lisa revenait, apportant une carte; et
l'architecte s'excusa, se prcipita vers le salon, en priant le jeune homme
de causer avec sa femme, pour prendre patience. Celui-ci, par la porte
vivement ouverte et referme, avait aperu, au milieu de la grande pice
blanc et or, la tache noire d'une soutane.

Au mme moment, madame Campardon entrait par l'antichambre. Il ne la
reconnaissait pas. Autrefois, tant gamin, lorsqu'il l'avait connue 
Plassans, chez son pre, M. Domergue, conducteur des ponts et chausses,
elle tait maigre et laide, chtive  vingt ans comme une fillette qui
souffre de la crise de sa pubert; et il la retrouvait dodue, d'un teint
clair et repos de nonne, avec des yeux tendres, des fossettes, un air de
chatte gourmande. Si elle n'avait pu devenir jolie, elle s'tait mrie vers
les trente ans, prenant une saveur douce et une bonne odeur frache de
fruit d'automne. Il remarqua seulement qu'elle marchait avec difficult, la
taille roulante, vtue d'un long peignoir de soie rsda; ce qui lui
donnait une langueur.

--Mais vous tes un homme, maintenant! dit-elle gaiement, les mains
tendues. Comme vous avez pouss, depuis notre dernier voyage!

Et elle le regardait, grand, brun, beau garon, avec ses moustaches et sa
barbe soignes. Quand il dit son ge, vingt-deux ans, elle se rcria: il en
paraissait vingt-cinq au moins. Lui, que la prsence d'une femme, mme de
la dernire des servantes, emplissait d'un ravissement, riait d'un rire
perl, en la caressant de ses yeux couleur de vieil or, d'une douceur de
velours.

--Ah! oui, rptait-il mollement, j'ai pouss, j'ai pouss.... Vous
rappelez-vous, quand votre cousine Gasparine m'achetait des billes?

Ensuite, il lui donna des nouvelles de ses parents. Monsieur et madame
Domergue vivaient heureux, dans la maison o ils s'taient retirs; ils se
plaignaient seulement d'tre bien seuls, ils gardaient rancune  Campardon
de leur avoir enlev ainsi leur petite Rose, pendant un sjour fait 
Plassans, pour des travaux. Puis, le jeune homme tcha de ramener la
conversation sur la cousine Gasparine, ayant une ancienne curiosit de
galopin prcoce  satisfaire, au sujet d'une aventure jadis inexplique: le
coup de passion de l'architecte pour Gasparine, une grande belle fille
pauvre, et son brusque mariage avec la maigre Rose qui avait trente mille
francs de dot, et toute une scne de larmes, et une brouille, une fuite de
l'abandonne  Paris, auprs d'une tante couturire. Mais madame Campardon,
dont la chair paisible gardait une pleur rose, parut ne pas comprendre.
Il ne put en tirer aucun dtail.

--Et vos parents? demanda-t-elle  son tour. Comment se portent monsieur et
madame Mouret?

--Trs bien, je vous remercie, rpondit-il. Ma mre ne sort plus de son
jardin. Vous retrouveriez la maison de la rue de la Banne, telle que vous
l'avez laisse.

Madame Campardon, qui semblait ne pouvoir rester longtemps debout sans
fatigue, s'tait assise sur une haute chaise  dessiner, les jambes
allonges dans son peignoir; et lui, approchant un sige bas, levait la
tte pour lui parler, de son air d'adoration habituel. Avec ses larges
paules, il tait femme, il avait un sens des femmes qui, tout de suite, le
mettait dans leur coeur. Aussi, au bout de dix minutes, tous deux
causaient-ils dj comme de vieilles amies.

--Me voil donc votre pensionnaire? disait-il en passant sur sa barbe une
main belle, aux ongles correctement taills. Nous ferons bon mnage, vous
verrez.... Que vous avez t charmante, de vous souvenir du gamin de
Plassans et de vous occuper de tout, au premier mot!

Mais elle se dfendait.

--Non, ne me remerciez pas. Je suis bien trop paresseuse, je ne bouge plus.
C'est Achille qui a tout arrang.... Et, d'ailleurs, ne suffisait-il pas
que ma mre nous confit votre dsir de prendre pension dans une famille,
pour que nous songions  vous ouvrir notre maison? Vous ne tomberez pas
chez des trangers, et cela nous fera de la compagnie.

Alors, il conta ses affaires. Aprs avoir enfin obtenu le diplme de
bachelier, pour contenter sa famille, il venait de passer trois ans 
Marseille, dans une grande maison d'indiennes imprimes, dont la fabrique
se trouvait aux environs de Plassans. Le commerce le passionnait, le
commerce du luxe de la femme, o il entre une sduction, une possession
lente par des paroles dores et des regards adulateurs. Et il raconta, avec
des rires de victoire, comment il avait gagn les cinq mille francs, sans
lesquels, d'une prudence de juif sous les dehors d'un tourdi aimable, il
ne se serait jamais risqu  Paris.

--Imaginez-vous, ils avaient une indienne pompadour, un ancien dessin, une
merveille.... Personne ne mordait; c'tait dans les caves depuis deux
ans.... Alors, comme j'allais faire le Var et les Basses-Alpes, j'eus
l'ide d'acheter tout le solde et de le placer pour mon compte. Oh! un
succs, un succs fou! Les femmes s'arrachaient les coupons; il n'y en a
pas une, aujourd'hui, qui n'ait l-bas de mon indienne sur le corps.... Il
faut dire que je les roulais si gentiment! Elles taient toutes  moi,
j'aurais fait d'elles ce que j'aurais voulu.

Et il riait, pendant que madame Campardon, sduite, trouble par la pense
de cette indienne pompadour, le questionnait. Des petits bouquets sur fond
cru, n'est-ce pas? Elle en avait cherch partout pour un peignoir d't.

--J'ai voyag deux ans, c'est assez, reprit-il. D'ailleurs, il faut bien
conqurir Paris.... Je vais immdiatement chercher quelque chose.

--Comment! s'cria-t-elle, Achille ne vous a pas racont? Mais il a pour
vous une situation, et  deux pas d'ici!

Il remerciait, s'tonnant comme en pays de Cocagne, demandant par
plaisanterie s'il n'allait pas trouver, le soir, une femme et cent mille
francs de rente dans sa chambre, lorsqu'une enfant de quatorze ans, longue
et laide, avec des cheveux d'un blond fade, poussa la porte et jeta un
lger cri d'effarouchement.

--Entre et n'aie pas peur, dit madame Campardon. C'est monsieur Octave
Mouret, dont tu nous as entendu parler.

Puis, se tournant vers celui-ci:

--Ma fille Angle.... Nous ne l'avions pas emmene lors de notre dernier
voyage. Elle tait si dlicate! Mais la voil qui se remplit un peu.

Angle, avec la gne maussade des filles dans l'ge ingrat, tait venue se
placer derrire sa mre. Elle coulait des regards sur le jeune homme
souriant. Presque aussitt, Campardon reparut, l'air anim; et il ne put se
tenir, il conta l'heureuse chance  sa femme, en quelques phrases coupes:
l'abb Mauduit, vicaire  Saint-Roch, pour des travaux; une simple
rparation, mais qui pouvait le mener loin. Puis, contrari d'avoir caus
devant Octave, frmissant encore, il tapa dans ses mains, en disant:

--Allons, allons, que faisons-nous?

--Mais vous sortiez, dit Octave. Je ne veux pas vous dranger.

--Achille, murmura madame Campardon, cette place, chez les Hdouin....

--Tiens! c'est vrai, s'cria l'architecte. Mon cher, une place de premier
commis, dans une maison de nouveauts. J'y connais quelqu'un, qui a parl
pour vous.... On vous attend. Il n'est pas quatre heures, voulez-vous que
je vous prsente?

Octave hsitait, inquiet du noeud de sa cravate, troubl dans sa passion
d'une mise correcte. Pourtant, il se dcida, lorsque madame Campardon lui
eut jur qu'il tait trs convenable. D'un mouvement languissant, elle
avait tendu le front  son mari, qui la baisait avec une effusion de
tendresse, rptant:

--Adieu, mon chat.... adieu, ma cocotte....

--Vous savez, on dne  sept heures, dit-elle en les accompagnant  travers
le salon, o ils cherchaient leurs chapeaux.

Angle les suivait, sans grce. Mais son professeur de piano l'attendait,
et tout de suite elle tapa sur l'instrument, de ses doigts secs. Octave,
qui s'attardait dans l'antichambre  remercier encore, eut la voix
couverte. Et, comme il descendait l'escalier, le piano sembla le
poursuivre: au milieu du silence tide, chez madame Juzeur, chez les Vabre,
chez les Duveyrier, d'autres pianos rpondaient, jouant  chaque tage
d'autres airs qui sortaient, lointains et religieux, du recueillement des
portes.

En bas, Campardon tourna dans la rue Neuve-Saint-Augustin. Il se taisait,
de l'air absorb d'un homme qui cherche une transition.

--Vous vous rappelez mademoiselle Gasparine? demanda-t-il enfin. Elle est
premire demoiselle chez les Hdouin.... Vous allez la voir.

Octave crut l'occasion venue de contenter sa curiosit.

--Ah! dit-il. Elle loge chez vous?

--Non! non! s'cria l'architecte vivement et comme bless.

Puis, le jeune homme ayant paru surpris de sa violence, il continua, gn,
avec douceur:

--Non, elle et ma femme ne se voient plus.... Vous savez, dans les
familles.... Moi, je l'ai rencontre, et je n'ai pu lui refuser la main,
n'est-ce pas? d'autant plus qu'elle ne roule gure sur l'or, la pauvre
fille. a fait que, maintenant, elles ont par moi de leurs nouvelles....
Dans ces vieilles querelles, il faut laisser le temps fermer les blessures.

Octave se dcidait  l'interroger carrment sur son mariage, lorsque
l'architecte coupa court, en disant:

--Nous y voil!

C'tait,  l'encoignure des rues Neuve-Saint-Augustin et de la Michodire,
un magasin de nouveauts dont la porte ouvrait sur le triangle troit de la
place Gaillon. Barrant deux fentres de l'entresol, une enseigne portait,
en grandes lettres ddores: _Au bonheur des Dames, maison fonde en 1822_;
tandis que, sur les glaces sans tain des vitrines, on lisait, peinte en
rouge, la raison sociale: _Deleuze, Hdouin et Cie_.

--Cela n'a pas le chic moderne, mais c'est honnte et c'est solide,
expliquait rapidement Campardon. Monsieur Hdouin, un ancien commis, a
pous la fille de l'an des Deleuze, qui est mort il y a deux ans; de
sorte que la maison est dirige maintenant par le jeune mnage, le vieil
oncle Deleuze et un autre associ, je crois, qui tous deux se tiennent 
l'cart.... Vous verrez madame Hdouin. Oh! une femme de tte!... Entrons.

Justement, M. Hdouin tait  Lille, pour un achat de toile. Ce fut madame
Hdouin qui les reut. Elle tait debout, un porte-plume derrire
l'oreille, donnant des ordres  deux garons de magasin qui rangeaient des
pices d'toffe dans des cases; et elle lui apparut si grande, si
admirablement belle avec son visage rgulier et ses bandeaux unis, si
gravement souriante dans sa robe noire, sur laquelle tranchaient un col
plat et une petite cravate d'homme, qu'Octave, peu timide de sa nature
pourtant, balbutia. Tout fut rgl en quelques mots.

--Eh bien! dit-elle de son air tranquille, avec sa grce accoutume de
marchande, puisque vous tes libre, visitez le magasin.

Elle appela un commis, lui confia Octave; puis, aprs avoir rpondu
poliment, sur une question de Campardon, que mademoiselle Gasparine tait
en course, elle tourna le dos, elle continua sa besogne, jetant des ordres
de sa voix douce et brve.

--Pas l, Alexandre.... Mettez les soies en haut.... Ce n'est plus la mme
marque, prenez garde!

Campardon, hsitant, dit enfin  Octave qu'il repasserait le prendre, pour
le dner. Alors, pendant deux heures, le jeune homme visita le magasin. Il
le trouva mal clair, petit, encombr de marchandises, qui dbordaient du
sous-sol, s'entassaient dans les coins; ne laissaient que des passages
trangls entre des murailles hautes de ballots. A plusieurs reprises, il
s'y rencontra avec madame Hdouin, affaire, filant par les plus troits
couloirs, sans jamais accrocher un bout de sa robe. Elle semblait l'me
vive et quilibre de la maison, dont tout le personnel obissait au
moindre signe de ses mains blanches. Octave tait bless qu'elle ne le
regardt pas davantage. Vers sept heures moins un quart, comme il remontait
une dernire fois du sous-sol, on lui dit que Campardon tait au premier,
avec mademoiselle Gasparine. Il y avait l un comptoir de lingerie, que
tenait cette demoiselle. Mais, en haut de l'escalier tournant, derrire une
pyramide faite de pices de calicot symtriquement ranges, le jeune homme
s'arrta net, en entendant l'architecte tutoyer Gasparine.

--Je te jure que non! criait-il, s'oubliant jusqu' hausser la voix.

Il y eut un silence.

--Comment se porte-t-elle? demanda la jeune femme.

--Mon Dieu! toujours la mme chose. a va, a vient.... Elle sent bien que
c'est fini, maintenant. Jamais a ne se remettra.

Gasparine reprit d'une voix apitoye:

--Mon pauvre ami, c'est toi qui es  plaindre. Enfin, puisque tu as pu
t'arranger d'une autre faon.... Dis-lui combien je suis chagrine de la
savoir toujours souffrante....

Campardon, sans la laisser achever, l'avait saisie aux paules et la
baisait rudement sur les lvres, dans l'air chauff de gaz, qui
s'alourdissait dj sous le plafond bas. Elle lui rendit son baiser, en
murmurant:

--Si tu peux, demain matin,  six heures.... Je resterai couche. Frappe
trois coups.

Octave, tourdi, commenant  comprendre, toussa et se montra. Une autre
surprise l'attendait: la cousine Gasparine s'tait sche, maigre,
anguleuse, la mchoire saillante, les cheveux durs; et elle n'avait gard
que ses grands yeux superbes, dans son visage devenu terreux. Avec son
front jaloux, sa bouche ardente et volontaire, elle le troubla, autant que
Rose l'avait charm, par son panouissement tardif de blonde indolente.

Cependant, Gasparine fut polie, sans effusion. Elle se souvenait de
Plassans, elle parla au jeune homme des jours d'autrefois. Quand ils
descendirent, Campardon et lui, elle leur serra la main. En bas, madame
Hdouin dit simplement  Octave:

--A demain, monsieur.

Dans la rue, assourdi par les fiacres, bouscul par les passants, le jeune
homme ne put s'empcher de faire remarquer que cette dame tait trs belle,
mais qu'elle n'avait pas l'air aimable. Sur le pav noir et boueux, des
vitrines claires de magasins frachement dcors, flambant de gaz, jetaient
des carrs de vive lumire; tandis que de vieilles boutiques, aux talages
obscurs, attristaient la chausse de trous d'ombre, claires seulement 
l'intrieur par des lampes fumeuses, qui brlaient comme des toiles
lointaines. Rue Neuve-Saint-Augustin, un peu avant de tourner dans la rue
de Choiseul, l'architecte salua, en passant devant une de ces boutiques.

Une jeune femme, mince et lgante, drape dans un mantelet de soie, se
tenait debout sur le seuil, tirant  elle un petit garon de trois ans,
pour qu'il ne se ft pas craser. Elle causait avec une vieille dame en
cheveux, la marchande sans doute, qu'elle tutoyait. Octave ne pouvait
distinguer ses traits, dans ce cadre de tnbres, sous les reflets dansants
des becs de gaz voisins; elle lui parut jolie, il ne voyait que deux yeux
ardents, qui se fixrent un instant sur lui comme deux flammes. Derrire,
la boutique s'enfonait, humide, pareille  une cave, d'o montait une
vague odeur de salptre.

--C'est madame Valrie, la femme de monsieur Thophile Vabre, le fils cadet
du propritaire: vous savez, les gens du premier? reprit Campardon, quand
il eut fait quelques pas. Oh! une dame bien charmante!... Elle est ne dans
cette boutique, une des merceries les plus achalandes du quartier, que ses
parents, monsieur et madame Louhette, tiennent encore, pour s'occuper. Ils
y ont gagn des sous, je vous en rponds!

Mais Octave ne comprenait pas le commerce de la sorte, dans ces trous du
vieux Paris, o jadis une pice d'toffe suffisait d'enseigne. Il jura que,
pour rien au monde, il ne consentirait  vivre au fond d'un pareil caveau.
On devait y empoigner de jolies douleurs!

Tout en causant, ils avaient mont l'escalier. On les attendait. Madame
Campardon s'tait mise en robe de soie grise, coiffe coquettement, trs
soigne dans toute sa personne. Campardon la baisa sur le cou, avec une
motion de bon mari.

--Bonsoir, mon chat.... bonsoir, ma cocotte....

Et l'on passa dans la salle  manger. Le dner fut charmant. Madame
Campardon causa d'abord des Deleuze et des Hdouin: une famille respecte
de tout le quartier, et dont les membres taient bien connus, un cousin
papetier rue Gaillon, un oncle marchand de parapluies passage Choiseul, des
neveux et des nices tablis un peu partout aux alentours. Puis, la
conversation tourna, on s'occupa d'Angle, raide sur sa chaise, mangeant
avec des gestes casss. Sa mre l'levait  la maison, c'tait plus sr;
et, ne voulant pas en dire davantage, elle clignait les yeux, pour faire
entendre que les demoiselles apprennent de vilaines choses dans les
pensionnats. Sournoisement, la jeune fille venait de poser son assiette en
quilibre sur son couteau. Lisa, qui servait, ayant failli la casser,
s'cria:

--C'est votre faute, mademoiselle!

Un fou rire, violemment contenu, passa sur le visage d'Angle. Madame
Campardon s'tait contente de hocher la tte; et, quand Lisa fut sortie
pour aller chercher le dessert, elle fit d'elle un grand loge: trs
intelligente, trs active, une fille de Paris sachant toujours se
retourner. On aurait pu se passer de Victoire, la cuisinire, qui n'tait
plus trs propre,  cause de son grand ge; mais elle avait vu natre
monsieur chez son pre, c'tait une ruine de famille qu'ils respectaient.
Puis, comme la femme de chambre rentrait avec des pommes cuites:

--Conduite irrprochable, continua madame Campardon  l'oreille d'Octave.
Je n'ai encore rien dcouvert.... Un seul jour de sortie par mois pour
aller embrasser sa vieille tante, qui demeure trs loin.

Octave regardait Lisa. A la voir, nerveuse, la poitrine plate, les
paupires meurtries, cette pense lui vint qu'elle devait faire une sacre
noce, chez sa vieille tante. Du reste, il approuvait fortement la mre, qui
continuait  lui soumettre ses ides sur l'ducation: une jeune fille est
une responsabilit si lourde, il fallait carter d'elle jusqu'aux souffles
de la rue. Et, pendant ce temps, Angle, chaque fois que Lisa se penchait
prs de sa chaise pour changer une assiette, lui pinait les cuisses, dans
une rage d'intimit, sans que ni l'une ni l'autre, trs srieuses, eussent
seulement un battement de paupires.

--On doit tre vertueux pour soi, dit l'architecte doctement, comme
conclusion  des penses qu'il n'exprimait pas. Moi, je me fiche de
l'opinion, je suis un artiste!

Aprs le dner, on resta jusqu' minuit au salon. C'tait une dbauche,
pour fter l'arrive d'Octave. Madame Campardon paraissait trs lasse; peu
 peu, elle s'abandonnait, renverse sur un canap.

--Tu souffres, mon chat? lui demanda son mari.

--Non, rpondit-elle  demi-voix. C'est toujours la mme chose.

Elle le regarda, puis doucement:

--Tu l'as vue chez les Hdouin?

--Oui.... Elle m'a demand de tes nouvelles.

Des larmes montaient aux yeux de Rose.

--Elle se porte bien, elle!

--Voyons, voyons, dit l'architecte en lui mettant de petits baisers sur les
cheveux, oubliant qu'ils n'taient pas seuls. Tu vas encore te faire du
mal.... Ne sais-tu pas que je t'aime tout de mme, ma pauvre cocotte!

Octave, qui, discrtement, tait all  la fentre, comme pour regarder
dans la rue, revint tudier le visage de madame Campardon, la curiosit
remise en veil, se demandant si elle savait. Mais elle avait repris sa
face aimable et dolente, elle se pelotonnait au fond du canap, en femme
qui se fait son plaisir, forcment rsigne  sa part de caresses.

Enfin, Octave leur souhaita une bonne nuit. Son bougeoir  la main, il
tait encore sur le palier, lorsqu'il entendit un bruit de robes de soie
frlant les marches. Par politesse, il s'effaa. C'taient videmment les
dames du quatrime, madame Josserand et ses deux filles, qui revenaient de
soire. Quand elles passrent, la mre, une femme corpulente et superbe, le
dvisagea; tandis que l'ane des demoiselles s'cartait d'un air rche, et
que la cadette, tourdiment, le regardait avec un rire, dans la vive clart
de la bougie. Elle tait charmante, celle-l, la mine chiffonne, le teint
clair, les cheveux chtains, dors de reflets blonds; et elle avait une
grce hardie, la libre allure d'une jeune marie, rentrant d'un bal dans
une toilette complique de noeuds et de dentelles, comme les filles 
marier n'en portent pas. Les tranes disparurent le long de la rampe, une
porte se referma. Octave restait tout amus de la gaiet de ses yeux.

Lentement, il monta  son tour. Un seul bec de gaz brlait, l'escalier
s'endormait dans une chaleur lourde. Il lui sembla plus recueilli, avec ses
portes chastes, ses portes de riche acajou, fermes sur des alcves
honntes. Pas un soupir ne passait, c'tait un silence de gens bien levs
qui retiennent leur souffle. Cependant, un lger bruit se fit entendre, il
se pencha et aperut M. Gourd, en pantoufles et en calotte, teignant le
dernier bec de gaz. Alors, tout s'abma, la maison tomba  la solennit des
tnbres, comme anantie dans la distinction et la dcence de son sommeil.

Octave, pourtant, eut beaucoup de peine  s'endormir. Il se retournait
fivreusement, la cervelle occupe des figures nouvelles qu'il avait vues.
Pourquoi diable les Campardon se montraient-ils si aimables? Est-ce qu'ils
rvaient, plus tard, de lui donner leur fille? Peut-tre aussi le mari le
prenait-il en pension pour occuper et gayer sa femme? Et cette pauvre
dame, quelle drle de maladie pouvait-elle avoir? Puis, ses ides se
brouillrent davantage, il vit passer des ombres: la petite madame Pichon,
sa voisine, avec ses regards vides et clairs; la belle madame Hdouin,
correcte et srieuse dans sa robe noire; et les yeux ardents de madame
Valrie; et le rire gai de mademoiselle Josserand. Comme il en poussait en
quelques heures, sur le pav de Paris! Toujours il avait rv cela, des
dames qui le prendraient par la main et qui l'aideraient dans ses affaires.
Mais celles-l revenaient, se mlaient avec une obstination fatigante. Il
ne savait laquelle choisir, il s'efforait de garder sa voix tendre, ses
gestes clins. Et, brusquement, accabl, exaspr, il cda  son fond de
brutalit, au ddain froce qu'il avait de la femme, sous son air
d'adoration amoureuse.

--Vont-elles me laisser dormir  la fin! dit-il  voix haute, en se
remettant violemment sur le dos. La premire qui voudra, je m'en fiche! et
toutes  la fois, si a leur plat!... Dormons, il fera jour demain.




II


Lorsque madame Josserand, prcde de ses demoiselles, quitta la soire de
madame Dambreville, qui habitait un quatrime, rue de Rivoli, au coin de la
rue de l'Oratoire, elle referma rudement la porte de la rue, dans l'clat
brusque d'une colre qu'elle contenait depuis deux heures. Berthe, sa fille
cadette, venait encore de manquer un mariage.

--Eh bien! que faites-vous l? dit-elle avec emportement aux jeunes filles,
arrtes sous les arcades et regardant passer des fiacres. Marchez donc!...
Si vous croyez que nous allons prendre une voiture! Pour dpenser encore
deux francs, n'est-ce pas?

Et, comme Hortense, l'ane, murmurait:

--a va tre gentil, avec cette boue. Mes souliers n'en sortiront pas.

--Marchez! reprit la mre, tout  fait furieuse. Quand vous n'aurez plus de
souliers, vous resterez couches, voil tout. a avance  grand'chose,
qu'on vous sorte!

Berthe et Hortense, baissant la tte, tournrent dans la rue de l'Oratoire.
Elles relevaient le plus haut possible leurs longues jupes sur leurs
crinolines, les paules serres et grelottantes sous de minces sorties de
bal. Madame Josserand venait derrire, drape dans une vieille fourrure,
des ventres de petits-gris rps comme des peaux de chat. Toutes trois,
sans chapeau, avaient les cheveux envelopps d'une dentelle, coiffure qui
faisait retourner les derniers passants, surpris de les voir filer le long
des maisons, une par une, le dos arrondi, les yeux sur les flaques. Et
l'exaspration de la mre montait encore, au souvenir de tant de retours
semblables, depuis trois hivers, dans l'emptrement des toilettes, dans la
crotte noire des rues et les ricanements des polissons attards. Non,
dcidment, elle en avait assez, de trimballer ses demoiselles aux quatre
bouts de Paris, sans oser se permettre le luxe d'un fiacre, de peur d'avoir
le lendemain  retrancher un plat du dner!

--Et a fait des mariages! dit-elle tout haut, en revenant  madame
Dambreville, parlant seule pour se soulager, sans mme s'adresser  ses
filles, qui avaient enfil la rue Saint-Honor. Ils sont jolis, ses
mariages! Un tas de pimbches qui lui arrivent on ne sait d'o! Ah! si l'on
n'y tait pas forc!... C'est comme son dernier succs, cette nouvelle
marie qu'elle a sortie, afin de nous montrer que a ne ratait pas
toujours: un bel exemple! une malheureuse enfant qu'il a fallu remettre au
couvent pendant six mois, aprs une faute, pour la reblanchir!

Les jeunes filles traversaient la place du Palais-Royal, lorsqu'une averse
tomba. Ce fut une droute. Elles s'arrtrent, glissant, pataugeant,
regardant de nouveau les voitures qui roulaient  vide.

--Marchez! cria la mre, impitoyable. C'est trop prs maintenant, a ne
vaut pas quarante sous.... Et votre frre Lon qui a refus de s'en aller
avec nous, de crainte qu'on ne le laisst payer! Tant mieux s'il fait ses
affaires chez cette dame! mais nous pouvons dire que ce n'est gure propre.
Une femme qui a dpass la cinquantaine et qui ne reoit que des jeunes
gens! Une ancienne pas grand'chose qu'un personnage a fait pouser  cet
imbcile de Dambreville, en le nommant chef de bureau!

Hortense et Berthe trottaient sous la pluie, l'une devant l'autre, sans
avoir l'air d'entendre. Quand leur mre se soulageait ainsi, lchant tout,
oubliant le rigorisme de belle ducation o elle les tenait, il tait
convenu qu'elles devenaient sourdes. Pourtant, Berthe se rvolta, en
entrant dans la rue de l'chelle, sombre et dserte.

--Allons, bon! dit-elle, voil mon talon qui part.... Je ne peux plus
aller, moi!

Madame Josserand devint terrible.

--Voulez-vous bien marcher!... Est-ce que je me plains? Est-ce que c'est ma
place, d'tre dans la rue  cette heure, par un temps pareil?... Encore si
vous aviez un pre comme les autres! Mais non, monsieur reste chez lui  se
goberger. C'est toujours mon tour de vous conduire dans le monde, jamais il
n'accepterait la corve. Eh bien! je vous dclare que j'en ai par-dessus la
tte. Votre pre vous sortira, s'il veut; moi, du diable si je vous promne
dsormais dans des maisons o l'on me vexe!... Un homme qui m'a trompe sur
ses capacits et dont je suis encore  tirer un agrment! Ah! Seigneur
Dieu! en voil un que je n'pouserais pas, si c'tait  refaire!

Les jeunes filles ne protestaient plus. Elles connaissaient ce chapitre
intarissable des espoirs briss de leur mre. La dentelle colle au visage,
les souliers tremps, elles suivirent rapidement la rue Sainte-Anne. Mais,
rue de Choiseul,  la porte de sa maison, une dernire humiliation
attendait madame Josserand: la voiture des Duveyrier qui rentraient,
l'claboussa.

Dans l'escalier, la mre et les demoiselles, reintes, enrages, avaient
retrouv leur grce, lorsqu'elles avaient d passer devant Octave.
Seulement, leur porte referme, elles s'taient jetes  travers
l'appartement obscur, se cognant aux meubles, se prcipitant dans la salle
 manger, o M. Josserand crivait,  la lueur pauvre d'une petite lampe.

--Manqu! cria madame Josserand, en se laissant aller sur une chaise.

Et, d'un geste brutal, elle arracha la dentelle qui lui enveloppait la
tte, elle rejeta sur le dossier sa fourrure, et apparut en robe feu garnie
de satin noir, norme, dcollete trs bas, avec des paules encore belles,
pareilles  des cuisses luisantes de cavale. Sa face carre, aux joues
tombantes, au nez trop fort, exprimait une fureur tragique de reine qui se
contient pour ne pas tomber  des mots de poissarde.

--Ah! dit simplement M. Josserand, ahuri par cette entre violente.

Il battait des paupires, pris d'inquitude. Sa femme l'anantissait, quand
elle talait cette gorge de gante, dont il croyait sentir l'croulement
sur sa nuque. Vtu d'une vieille redingote use qu'il achevait chez lui, le
visage comme tremp et effac dans trente-cinq annes de bureau, il la
regarda un instant de ses gros yeux bleus, aux regards teints. Puis, aprs
avoir rejet derrire ses oreilles les boucles de ses cheveux grisonnants,
trs gn, ne trouvant pas un mot, il essaya de se remettre au travail.

--Mais vous ne comprenez donc pas! reprit madame Josserand d'une voix
aigu, je vous dis que voil encore un mariage  la rivire, et c'est le
quatrime!

--Oui, oui, je sais, le quatrime, murmura-t-il. C'est ennuyeux, bien
ennuyeux....

Et, pour chapper  la nudit terrifiante de sa femme, il se tourna vers
ses filles, avec un bon sourire. Elles se dbarrassaient galement de leurs
dentelles et de leurs sorties de bal, l'ane en bleu, la cadette en rose;
et leurs toilettes, de coupe trop libre, de garnitures trop riches, taient
comme une provocation. Hortense, le teint jaune, le visage gt par le nez
de sa mre, qui lui donnait un air d'obstination ddaigneuse, venait
d'avoir vingt-trois ans et en paraissait vingt-huit, tandis que Berthe, de
deux ans plus jeune, gardait toute une grce d'enfance, ayant bien les
mmes traits, mais plus fins, clatants de blancheur, et menace seulement
du masque pais de la famille vers la cinquantaine.

--Quand vous nous regarderez toutes les trois! cria madame Josserand. Et,
pour l'amour de Dieu! lchez vos critures, qui me portent sur les nerfs!

--Mais, ma bonne, dit-il paisiblement, je fais des bandes.

--Ah! oui, vos bandes  trois francs le mille!... Si c'est avec ces trois
francs-l que vous esprez marier vos filles!

Sous la maigre lueur de la petite lampe, la table tait en effet seme de
larges feuilles de papier gris; des bandes imprimes dont M. Josserand
remplissait les blancs, pour un grand diteur, qui avait plusieurs
publications priodiques. Comme ses appointements de caissier ne
suffisaient point, il passait des nuits entires  ce travail ingrat, se
cachant, pris de honte  l'ide qu'on pouvait dcouvrir leur gne.

--Trois francs, c'est trois francs, rpondit-il de sa voix lente et
fatigue. Ces trois francs-l vous permettent d'ajouter des rubans  vos
robes et d'offrir des gteaux  vos gens du mardi.

Il regretta tout de suite sa phrase, car il sentit qu'elle frappait madame
Josserand en plein coeur, dans la plaie sensible de son orgueil. Un flot de
sang empourpra ses paules, elle parut sur le point d'clater en paroles
vengeresses; puis, par un effort de dignit, elle bgaya seulement:

--Ah! mon Dieu!... ah! mon Dieu!

Et elle regarda ses filles, elle crasa magistralement son mari sous un
haussement de ses terribles paules, comme pour dire: Hein? vous
l'entendez? quel crtin! Les filles hochrent la tte. Alors, se voyant
battu, laissant  regret sa plume, le pre ouvrit le journal le _Temps_,
qu'il apportait chaque soir de son bureau.

--Saturnin dort? demanda schement madame Josserand, parlant de son fils
cadet.

--Il y a longtemps, rpondit-il. J'ai galement renvoy Adle.... Et Lon,
vous l'avez vu, chez les Dambreville?

--Parbleu! il y couche! lcha-t-elle dans un cri de rancune, qu'elle ne put
retenir.

Le pre, surpris, eut la navet d'ajouter:

--Ah! tu crois?

Hortense et Berthe taient devenues sourdes. Elles eurent pourtant un
faible sourire, en affectant de s'occuper de leurs chaussures, qui taient
dans un pitoyable tat. Pour faire diversion, madame Josserand chercha une
autre querelle  M. Josserand: elle le priait de remporter son journal
chaque matin, de ne pas le laisser traner tout un jour dans l'appartement,
comme la veille par exemple; justement un numro o il y avait un procs
abominable, que ses filles auraient pu lire. Elle reconnaissait bien l son
peu de moralit.

--Alors, on va se coucher? demanda Hortense. Moi, j'ai faim.

--Oh! et moi donc! dit Berthe. Je crve.

--Comment! vous avez faim! cria madame Josserand, outre. Vous n'avez donc
pas mang de la brioche, l-bas? En voil des dindes! Mais on mange!...
Moi, j'ai mang.

Ces demoiselles rsistrent. Elles avaient faim, elles en taient malades.
Et la mre finit par les accompagner  la cuisine, pour voir s'il ne
restait pas quelque chose. Aussitt, furtivement, le pre se remit  ses
bandes. Il savait bien que, sans ses bandes, le luxe du mnage aurait
disparu; et c'tait pourquoi, malgr les ddains et les querelles injustes,
il s'enttait jusqu'au jour dans ce travail secret, heureux comme un brave
homme lorsqu'il s'imaginait qu'un bout de dentelle en plus dciderait d'un
riche mariage. Puisqu'on rognait dj sur la nourriture, sans pouvoir
suffire aux toilettes et aux rceptions du mardi, il se rsignait  sa
besogne de martyr, vtu de loques, pendant que la mre et les filles
battaient les salons, avec des fleurs dans les cheveux.

--Mais c'est une infection, ici! cria madame Josserand en entrant dans la
cuisine. Dire que je ne puis pas obtenir de ce torchon d'Adle qu'elle
laisse la fentre entr'ouverte! Elle prtend que, le matin, la pice est
gele.

Elle tait alle ouvrir la fentre, et de l'troite cour de service montait
une humidit glaciale, une odeur fade de cave moisie. La bougie que Berthe
avait allume, faisait danser sur le mur d'en face des ombres colossales
d'paules nues.

--Et comme c'est tenu! continuait madame Josserand, flairant partout,
mettant son nez dans les endroits malpropres. Elle n'a pas lav sa table
depuis quinze jours.... Voil des assiettes d'avant-hier. Ma parole, c'est
dgotant!... Et son vier, tenez! sentez-moi un peu son vier!

Sa colre se fouettait. Elle bousculait la vaisselle de ses bras blanchis
de poudre de riz et chargs de cercles d'or; elle tranait sa robe feu au
milieu des taches, accrochant des ustensiles jets sous les tables,
compromettant parmi les pluchures son luxe laborieux. Enfin, la vue d'un
couteau brch la fit clater.

--Je la flanque demain matin  la porte!

--Tu seras bien avance, dit tranquillement Hortense. Nous n'en gardons pas
une. C'est la premire qui soit reste trois mois.... Ds qu'elles sont un
peu propres et qu'elles savent faire une sauce blanche, elles filent.

Madame Josserand pina les lvres. En effet, Adle seule, dbarque  peine
de sa Bretagne, bte et pouilleuse, pouvait tenir dans cette misre
vaniteuse de bourgeois, qui abusaient de son ignorance et de sa salet pour
la mal nourrir. Vingt fois dj,  propos d'un peigne trouv sur le pain ou
d'un fricot abominable qui leur donnait des coliques, ils avaient parl de
la renvoyer; puis, ils se rsignaient, devant l'embarras de la remplacer,
car les voleuses elles-mmes refusaient d'entrer chez eux, dans cette
bote, o les morceaux de sucre taient compts.

--C'est que je ne vois rien du tout! murmura Berthe, qui fouillait une
armoire.

Les planches avaient le vide mlancolique et le faux luxe des familles o
l'on achte de la basse viande, afin de pouvoir mettre des fleurs sur la
table. Il ne tranait l que des assiettes de porcelaine  filets dors,
absolument nettes, une brosse  pain dont le manche se dsargentait, des
burettes o l'huile et le vinaigre avaient sch; et pas une crote
oublie, pas une miette de desserte, ni un fruit, ni une sucrerie, ni un
restant de fromage. On sentait que la faim d'Adle, jamais contente,
torchait, jusqu' ddorer les plats, les rares fonds de sauce laisss par
les matres.

--Mais elle a donc mang tout le lapin! cria madame Josserand.

--C'est vrai, dit Hortense, il restait le morceau de la queue.... Ah! non,
le voici. Aussi a m'tonnait qu'elle et os.... Vous savez, je le prends.
Il est froid, mais tant pis!

Berthe furetait de son ct, inutilement. Enfin, elle mit la main sur une
bouteille, dans laquelle sa mre avait dlay un vieux pot de confiture, de
faon  fabriquer du sirop de groseille pour ses soires. Elle s'en versa
un demi-verre, en disant:

--Tiens, une ide! je vais tremper du pain l-dedans, moi!... Puisqu'il n'y
a que a!

Mais madame Josserand, inquite, la regardait avec svrit.

--Ne te gne pas, emplis le verre pendant que tu y es!... Demain, n'est-ce
pas? j'offrirai de l'eau  ces dames et  ces messieurs?

Heureusement, un nouveau mfait d'Adle interrompit sa rprimande. Elle
tournait toujours, cherchant des crimes, lorsqu'elle aperut un volume sur
la table; et ce fut une explosion suprme.

--Ah! la sale! elle a encore apport mon Lamartine dans la cuisine!

C'tait un exemplaire de _Jocelyn_. Elle le prit, le frotta, comme si elle
l'et essuy; et elle rptait qu'elle lui avait dfendu vingt fois de le
traner ainsi partout, pour crire ses comptes dessus. Berthe et Hortense,
cependant, s'taient partag le petit morceau de pain qui restait; puis,
emportant leur souper, elles avaient dit qu'elles voulaient se dshabiller
d'abord. La mre jeta sur le fourneau glac un dernier coup d'oeil, et
retourna dans la salle  manger, en tenant son Lamartine troitement serr
sous la chair dbordante de son bras.

M. Josserand continua d'crire. Il esprait que sa femme se contenterait de
l'accabler d'un regard de mpris, en traversant la pice pour aller se
coucher. Mais elle se laissa tomber de nouveau sur une chaise, en face de
lui, et le regarda fixement, sans parler. Il sentait ce regard, il tait
pris d'une telle anxit, que sa plume crevait le papier mince des bandes.

--C'est donc vous qui avez empch Adle de faire une crme pour demain
soir? dit-elle enfin.

Il se dcida  lever la tte, stupfait.

--Moi, ma bonne!

--Oh! vous allez encore dire non, comme toujours.... Alors, pourquoi
n'a-t-elle pas fait la crme que je lui ai commande?... Vous savez bien
que demain, avant notre soire, nous avons  dner l'oncle Bachelard, dont
la fte tombe trs mal, juste un jour de rception. S'il n'y a pas une
crme, il faudra une glace, et voil encore cinq francs jets  l'eau!

Il n'essaya pas de se disculper. N'osant reprendre son travail, il se mit 
jouer avec son porte-plume. Un silence rgna.

--Demain matin, reprit madame Josserand, vous me ferez le plaisir d'entrer
chez les Campardon et de leur rappeler trs poliment, si vous pouvez, que
nous comptons sur eux pour le soir.... Leur jeune homme est arriv cette
aprs-midi. Priez-les de l'amener. Entendez-vous, je veux qu'il vienne.

--Quel jeune homme?

--Un jeune homme, ce serait trop long  vous expliquer.... J'ai pris mes
renseignements. Il faut bien que j'essaye de tout, puisque vous me lchez
vos filles sur les bras, comme un paquet de sottises, sans plus vous
occuper de leur mariage que de celui du grand Turc.

Cette ide ralluma sa colre.

--Vous le voyez, je me contiens, mais j'en ai, oh! j'en ai par-dessus la
tte!... Ne dites rien, monsieur, ne dites rien, ou vraiment j'clate....

Il ne dit rien, et elle clata quand mme.

--A la fin, c'est insoutenable! Je vous avertis, moi, que je file un de ces
quatre matins, et que je vous plante l, avec vos deux cruches de
filles.... Est-ce que j'tais ne pour cette vie de sans-le-sou? Toujours
couper les liards en quatre, se refuser jusqu' une paire de bottines, ne
pas mme pouvoir recevoir ses amis d'une faon propre! Et tout cela par
votre faute!... Ah! ne remuez pas la tte, ne m'exasprez pas davantage!
Oui, par votre faute!... Vous m'avez trompe, monsieur, ignoblement
trompe. On n'pouse pas une femme, quand on est dcid  la laisser
manquer de tout. Vous faisiez le fanfaron, vous posiez pour un bel avenir,
vous tiez l'ami des fils de votre patron, de ces frres Bernheim, qui,
depuis, se sont si bien fichus de vous.... Comment? vous osez prtendre
qu'ils ne se sont pas fichus de vous? Mais vous devriez tre leur associ,
 cette heure! C'est vous qui avez fait leur cristallerie ce qu'elle est,
une des premires maisons de Paris, et vous tes rest leur caissier, un
subalterne, un homme  gage.... Tenez! vous manquez de coeur, taisez-vous.

--J'ai huit mille francs, murmura l'employ. C'est un beau poste.

--Un beau poste, aprs plus de trente ans de service! reprit madame
Josserand. On vous mange, et vous tes ravi.... Savez-vous ce que j'aurais
fait, moi? eh bien! j'aurais mis vingt fois la maison dans ma poche.
C'tait si facile, j'avais vu a en vous pousant, je n'ai cess de vous y
pousser depuis. Mais il fallait de l'initiative et de l'intelligence, il
s'agissait de ne pas s'endormir sur son rond de cuir, comme un empot.

--Voyons, interrompit M. Josserand, vas-tu maintenant me reprocher d'avoir
t honnte?

Elle se leva, s'avana vers lui, en brandissant son Lamartine.

--Honnte! comment l'entendez-vous?... Soyez d'abord honnte envers moi.
Les autres ne viennent qu'ensuite, j'espre! Et, je vous le rpte,
monsieur, c'est ne pas tre honnte que de mettre une jeune fille dedans,
en ayant l'air de vouloir tre riche un jour, puis en s'abrutissant 
garder la caisse des autres. Vrai, j'ai t filoute d'une jolie faon!...
Ah! si c'tait  refaire, et si j'avais seulement connu votre famille!

Elle marchait violemment. Il ne put retenir un commencement d'impatience,
malgr son grand dsir de paix.

--Tu devrais aller te coucher, lonore, dit-il. Il est plus d'une heure,
et je t'assure que ce travail est press.... Ma famille ne t'a rien fait,
n'en parle pas.

--Tiens! pourquoi donc? Votre famille n'est pas plus sacre qu'une autre,
je pense.... Personne n'ignore,  Clermont, que votre pre, aprs avoir
vendu son tude d'avou, s'est laiss ruiner par une bonne. Vous auriez
mari vos filles depuis longtemps, s'il n'avait pas couru la gueuse, 
soixante-dix ans passs. Encore un qui m'a filoute!

M. Josserand avait pli. Il rpondit d'une voix tremblante, qui peu  peu
s'levait:

--coutez, ne nous jetons pas une fois de plus nos familles  la tte....
Votre pre ne m'a jamais pay votre dot, les trente mille francs qu'il
avait promis.

--Hein? quoi? trente mille francs!

--Parfaitement, ne faites pas l'tonne.... Et si mon pre a prouv des
malheurs, le vtre s'est conduit d'une faon indigne  notre gard. Jamais
je n'ai vu clair dans sa succession, il y a eu l toutes sortes de
tripotages, pour que le pensionnat de la rue des Fosss-Saint-Victor restt
au mari de votre soeur, ce pion rp qui ne nous salue plus aujourd'hui....
Nous avons t vols comme dans un bois.

Madame Josserand, toute blanche, s'tranglait, devant la rvolte
inconcevable de son mari.

--Ne dites pas du mal de papa! Il a t l'honneur de l'enseignement pendant
quarante ans. Allez donc parler de l'institution Bachelard dans le quartier
du Panthon!... Et quant  ma soeur et  mon beau-frre, ils sont ce qu'ils
sont, ils m'ont vole, je le sais; mais ce n'est pas  vous de le dire, je
ne le souffrirai pas, entendez-vous!... Est-ce que je vous parle, moi, de
votre soeur des Andelys, qui s'est sauve avec un officier! Oh! c'est
propre, de votre ct!

--Un officier qui l'a pouse, madame.... Il y a encore l'oncle Bachelard,
votre frre, un homme sans moeurs....

--Mais vous devenez fou, monsieur! Il est riche, il gagne ce qu'il veut
dans la commission, et il a promis de doter Berthe.... Vous ne respectez
donc rien?

--Ah! oui, doter Berthe! Voulez-vous parier qu'il ne donnera pas un sou, et
que nous aurons support inutilement ses habitudes rpugnantes? Il me fait
honte, quand il vient ici. Un menteur, un noceur, un exploiteur qui spcule
sur la situation, qui depuis quinze ans, en nous voyant  genoux devant sa
fortune, m'emmne chaque samedi passer deux heures dans son bureau, pour
que je vrifie ses critures! a lui conomise cent sous.... Nous en sommes
encore  connatre la couleur de ses cadeaux.

Madame Josserand, l'haleine coupe, se recueillit un instant. Puis, elle
poussa ce dernier cri:

--Vous avez bien un neveu dans la police, monsieur!

Il y eut un nouveau silence. La petite lampe plissait, des bandes volaient
sous les gestes fivreux de M. Josserand; et il regardait sa femme en face,
sa femme dcollete, dcid  tout dire et frmissant de son courage.

--Avec huit mille francs, on peut faire beaucoup de choses, reprit-il. Vous
vous plaignez toujours. Mais il fallait ne pas mettre la maison sur un pied
suprieur  notre fortune. C'est votre maladie de recevoir et de rendre des
visites, de prendre un jour, de donner du th et des gteaux....

Elle ne le laissa pas achever.

--Nous y voil! Enfermez-moi tout de suite dans une bote. Reprochez-moi de
ne pas sortir nue comme la main.... Et vos filles, monsieur, qui
pouseront-elles, si nous ne voyons personne? Il n'y a pas foule dj....
Sacrifiez-vous donc, pour qu'on vous juge ensuite avec cette bassesse de
coeur!

--Tous, madame, nous nous sommes sacrifis. Lon a d s'effacer devant ses
soeurs; et il a quitt la maison, ne comptant plus que sur lui-mme. Quant
 Saturnin, le pauvre enfant, il ne sait pas mme lire.... Moi, je me prive
de tout, je passe les nuits....

--Pourquoi avez-vous fait des filles, monsieur?... Vous n'allez peut-tre
pas leur reprocher leur instruction? A votre place, un autre homme se
glorifierait du brevet de capacit d'Hortense et des talents de Berthe, qui
a encore ravi tout le monde, ce soir, avec sa valse des _Bords de l'Oise_,
et dont la dernire peinture, certainement, enchantera demain nos
invits.... Mais vous, monsieur, vous n'tes pas mme un pre, vous auriez
envoy vos enfants garder les vaches, au lieu de les mettre en pension.

--Eh! j'avais pris une assurance sur la tte de Berthe. N'est-ce pas vous,
madame, qui, au quatrime versement, vous tes servie de l'argent pour
faire recouvrir le meuble du salon? Et, depuis, vous avez mme ngoci les
primes verses.

--Certes! puisque vous nous laissez mourir de faim.... Ah! vous pourrez
bien vous mordre les doigts, si vos filles coiffent Sainte-Catherine.

--Me mordre les doigts!... Mais, tonnerre de Dieu! c'est vous qui mettez
les maris en fuite, avec vos toilettes et vos soires ridicules!

Jamais M. Josserand n'tait all si loin. Madame Josserand, suffoque,
bgayait les mots: Moi, moi, ridicule! lorsque la porte s'ouvrit:
Hortense et Berthe revenaient, en jupon et en camisole, dpeignes, les
pieds dans des savates.

--Ah bien! ce qu'il fait froid, chez nous! dit Berthe en grelottant. a
vous gle les morceaux dans la bouche.... Ici, au moins, il y a eu du feu,
ce soir.

Et toutes deux tranrent des chaises, s'assirent contre le pole, qui
gardait un reste de tideur. Hortense tenait du bout des doigts son os de
lapin, qu'elle pluchait savamment. Berthe trempait des mouillettes dans
son verre de sirop. D'ailleurs, les parents, lancs, ne parurent pas mme
s'apercevoir de leur entre. Ils continurent.

--Ridicule, ridicule, monsieur!... Je ne le serai plus, ridicule! Je veux
qu'on me coupe la tte, si j'use encore une paire de gants pour les
marier.... A votre tour! Et tchez de n'tre pas plus ridicule que moi!

--Parbleu! madame, maintenant que vous les avez promenes et compromises
partout! Mariez-les, ne les mariez pas, je m'en fiche!

--Je m'en fiche plus encore, monsieur Josserand! Je m'en fiche tellement,
que je vais les flanquer  la rue, si vous me poussez davantage. Pour peu
que le coeur vous en dise, vous pouvez mme les suivre, la porte est
ouverte.... Ah! Seigneur! quel dbarras!

Ces demoiselles coutaient tranquillement, habitues  ces explications
vives. Elles mangeaient toujours, leur camisole tombe des paules,
frottant doucement leur peau nue contre la faence tide du pole; et elles
taient charmantes de jeunesse, dans ce dbraill, avec leur faim goulue et
leurs yeux gros de sommeil.

--Vous avez bien tort de vous disputer, dit enfin Hortense, la bouche
pleine. Maman se fait du mauvais sang, et papa sera encore malade demain, 
son bureau.... Il me semble que nous sommes assez grandes pour nous marier
toutes seules.

Ce fut une diversion. Le pre,  bout de force, feignit de se remettre 
ses bandes; et il restait le nez sur le papier, ne pouvant crire, les
mains agites d'un tremblement. Cependant, la mre, qui tournait dans la
pice comme une lionne lche, s'tait plante devant Hortense.

--Si tu parles pour toi, cria-t-elle, tu es joliment godiche!... Jamais ton
Verdier ne t'pousera.

--a, c'est mon affaire, rpondit carrment la jeune fille.

Aprs avoir refus avec mpris cinq ou six prtendants, un petit employ,
le fils d'un tailleur, d'autres garons qu'elle trouvait sans avenir, elle
s'tait dcide pour un avocat, rencontr chez les Dambreville et g dj
de quarante ans. Elle le jugeait trs fort, destin  une grande fortune.
Mais le malheur tait que Verdier vivait depuis quinze ans avec une
matresse, qui passait mme pour sa femme, dans leur quartier. Du reste,
elle le savait et ne s'en montrait pas autrement inquite.

--Mon enfant, dit le pre en levant de nouveau la tte, je t'avais prie de
ne pas songer  ce mariage.... Tu connais la situation.

Elle s'arrta de sucer son os, et d'un air d'impatience:

--Aprs?... Verdier m'a promis de la lcher. C'est une dinde.

--Hortense, tu as tort de parler de la sorte.... Et si ce garon te lche
aussi, un jour, pour retourner avec celle que tu lui auras fait quitter?

--a, c'est mon affaire, rpta la jeune fille de sa voix brve.

Berthe coutait, au courant de cette histoire, dont elle discutait
journellement les ventualits avec sa soeur. D'ailleurs, comme son pre,
elle tait pour la pauvre femme, qu'on parlait de mettre  la rue, aprs
quinze ans de mnage. Mais madame Josserand intervint.

--Laissez donc! ces malheureuses finissent toujours par retourner au
ruisseau. Seulement, c'est Verdier qui n'aura jamais la force de s'en
sparer.... Il te fait aller, ma chre. A ta place, je ne l'attendrais pas
une seconde, je tcherais d'en trouver un autre.

La voix d'Hortense devint plus aigre, tandis que deux taches livides lui
montaient aux joues.

--Maman, tu sais comment je suis.... Je le veux et je l'aurai. Jamais je
n'en pouserai un autre, quand je devrais l'attendre cent ans.

La mre haussa les paules.

--Et tu traites les autres de dindes!

Mais la jeune fille s'tait leve, frmissante.

--Hein? ne tombe pas sur moi! cria-t-elle. J'ai fini mon lapin, j'aime
mieux aller me coucher.... Puisque tu n'arrives pas  nous marier, il faut
bien nous permettre de le faire  notre guise.

Et elle se retira, elle referma violemment la porte. Madame Josserand
s'tait tourne avec majest vers son mari. Elle eut ce mot profond:

--Voil, monsieur, comment vous les avez leves!

M. Josserand ne protesta pas, occup  se cribler un ongle de petits points
d'encre, en attendant de pouvoir crire. Berthe, qui avait achev son pain,
trempait un doigt dans le verre, pour finir son sirop. Elle tait bien, le
dos brlant, et ne se pressait pas, peu dsireuse d'aller supporter, dans
leur chambre, l'humeur querelleuse de sa soeur.

--Ah! c'est la rcompense! continua madame Josserand, en reprenant sa
promenade  travers la salle  manger. Pendant vingt ans, on s'chine
autour de ces demoiselles, on se met sur la paille pour en faire des femmes
distingues, et elles ne vous donnent seulement pas la satisfaction de les
marier  votre got.... Encore si on leur avait refus quelque chose! mais
je n'ai jamais gard un centime, rognant sur mes toilettes, les habillant
comme si nous avions eu cinquante mille francs de rente.... Non, vraiment,
c'est trop bte! Lorsque ces mtines-l vous ont une ducation soigne,
juste ce qu'il faut de religion, des airs de filles riches, elles vous
lchent, elles parlent d'pouser des avocats, des aventuriers qui vivent
dans la dbauche!

Elle s'arrta devant Berthe, et, la menaant du doigt:

--Toi, si tu tournes comme ta soeur, tu auras affaire  moi.

Puis, elle recommena  pitiner, parlant pour elle, sautant d'une ide 
une autre, se contredisant avec une carrure de femme qui a toujours raison.

--J'ai fait ce que j'ai d faire, et ce serait  refaire que je le
referais.... Dans la vie, il n'y a que les plus honteux qui perdent.
L'argent est l'argent: quand on n'en a pas, le plus court est de se
coucher. Moi, lorsque j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais
quarante; car toute la sagesse est l, il vaut mieux faire envie que
piti.... On a beau avoir reu de l'instruction, si l'on n'est pas bien
mis, les gens vous mprisent. Ce n'est pas juste, mais c'est ainsi.... Je
porterais plutt des jupons sales qu'une robe d'indienne. Mangez des pommes
de terre, mais ayez un poulet, quand vous avez du monde  dner.... Et ceux
qui disent le contraire sont des imbciles!

Elle regardait fixement son mari, auquel ces dernires penses
s'adressaient. Celui-ci, puis, refusant une nouvelle bataille, eut la
lchet de dclarer:

--C'est bien vrai, il n'y a que l'argent aujourd'hui.

--Tu entends, reprit madame Josserand en revenant sur sa fille. Marche
droit et tche de nous donner des satisfactions.... Comment as-tu encore
rat ce mariage?

Berthe comprit que son tour tait venu.

--Je ne sais pas, maman, murmura-t-elle.

--Un sous-chef de bureau, continuait la mre; pas trente ans, un avenir
superbe. Tous les mois, a vous apporte son argent; c'est solide, il n'y a
que a.... Tu as encore fait quelque btise, comme avec les autres?

--Je t'assure que non, maman.... Il se sera renseign, il aura su que je
n'avais pas le sou.

Mais madame Josserand se rcriait.

--Et la dot que ton oncle doit te donner! Tout le monde la connat, cette
dot.... Non, il y a autre chose, il a rompu trop brusquement.... En
dansant, vous avez pass dans le petit salon.

Berthe se troubla.

--Oui, maman.... Et mme, comme nous tions seuls, il a voulu de vilaines
choses, il m'a embrasse, en m'empoignant comme a. Alors, j'ai eu peur, je
l'ai pouss contre un meuble....

Sa mre l'interrompit, reprise de fureur.

--Pouss contre un meuble, ah! la malheureuse, pouss contre un meuble!

--Mais, maman, il me tenait....

--Aprs?... Il vous tenait, la belle affaire! Mettez-donc ces cruches-l en
pension! Qu'est-ce qu'on vous apprend, dites!

Un flot de sang avait envahi les paules et les joues de la jeune fille.
Des larmes lui montaient aux yeux, dans une confusion de vierge violente.

--Ce n'est pas ma faute, il avait l'air si mchant.... Moi, j'ignore ce
qu'il faut faire.

--Ce qu'il faut faire! elle demande ce qu'il fait faire!... Eh! ne vous
ai-je pas dit cent fois le ridicule de vos effarouchements. Vous tes
appele  vivre dans le monde. Quand un homme est brutal, c'est qu'il vous
aime, et il y a toujours moyen de le remettre  sa place d'une faon
gentille.... Pour un baiser, derrire une porte! en vrit, est-ce que vous
devriez nous parler de a,  nous, vos parents? Et vous poussez les gens
contre un meuble, et vous ratez des mariages!

Elle prit un air doctoral, elle continua:

--C'est fini, je dsespre, vous tes stupide, ma fille.... Il faudrait
tout vous seriner, et cela devient gnant. Puisque vous n'avez pas de
fortune, comprenez donc que vous devez prendre les hommes par autre chose.
On est aimable, on a des yeux tendres, on oublie sa main, on permet les
enfantillages, sans en avoir l'air; enfin, on pche un mari.... Si vous
croyez que a vous arrange les yeux, de pleurer comme une bte!

Berthe sanglotait.

--Vous m'agacez, ne pleurez donc plus.... Monsieur Josserand, ordonnez donc
 votre fille de ne pas s'abmer le visage  pleurer ainsi. Ce sera le
comble, si elle devient laide!

--Mon enfant, dit le pre, sois raisonnable, coute ta mre qui est de bon
conseil. Il ne faut pas t'enlaidir, ma chrie.

--Et ce qui m'irrite, c'est qu'elle n'est pas trop mal, quand elle veut,
reprit madame Josserand. Voyons, essuie tes yeux, regarde-moi comme si
j'tais un monsieur en train de te faire la cour.... Tu souris, tu laisses
tomber ton ventail, pour que le monsieur, en le ramassant, effleure tes
doigts.... Ce n'est pas a. Tu te rengorges, tu as l'air d'une poule
malade.... Renverse donc la tte, dgage ton cou: il est assez jeune pour
que tu le montres.

--Alors, comme a, maman?

--Oui, c'est mieux.... Et ne sois pas raide, aie la taille souple. Les
hommes n'aiment pas les planches.... Surtout, s'ils vont trop loin, ne fais
pas la niaise. Un homme qui va trop loin, est flamb, ma chre.

Deux heures sonnaient  la pendule du salon; et, dans l'excitation de cette
veille prolonge, dans son dsir devenu furieux d'un mariage immdiat, la
mre s'oubliait  penser tout haut, tournant et retournant sa fille comme
une poupe de carton. Celle-ci, molle, sans volont, s'abandonnait; mais
elle avait le coeur trs gros, une peur et une honte la serraient  la
gorge. Brusquement, au milieu d'un rire perl que sa mre la forait 
essayer, elle clata en sanglots, le visage boulevers, balbutiant:

--Non! non! a me fait de la peine!

Madame Josserand demeura une seconde outre et stupfaite. Depuis sa sortie
de chez les Dambreville, sa main tait chaude, il y avait des claques dans
l'air. Alors,  toute vole, elle gifla Berthe.

--Tiens! tu m'embtes  la fin!... Quel pot! Ma parole, les hommes ont
raison!

Dans la secousse, son Lamartine, qu'elle ne lchait pas, tait tomb. Elle
le ramassa, l'essuya, et sans ajouter une parole, tranant royalement sa
robe de bal, elle passa dans la chambre  coucher.

--a devait finir par l, murmura M. Josserand, qui n'osa pas retenir sa
fille, partie, elle aussi, en se tenant la joue et en pleurant plus fort.

Mais, comme Berthe traversait l'antichambre  ttons, elle trouva lev son
frre Saturnin, qui coutait, pieds nus. Saturnin tait un grand garon de
vingt-cinq ans, dgingand, aux yeux tranges, rest enfant  la suite
d'une fivre crbrale. Sans tre fou, il terrifiait la maison par des
crises de violence aveugle, lorsqu'on le contrariait. Seule, Berthe le
domptait d'un regard. Il l'avait soigne, gamine encore, pendant une longue
maladie, obissant comme un chien  ses caprices de petite fille
souffrante; et, depuis qu'il l'avait sauve, il s'tait pris pour elle
d'une adoration o il entrait de tous les amours.

--Elle t'a encore battue? demanda-t-il d'une voix basse et ardente.

Berthe, inquite de le rencontrer l, essaya de le renvoyer.

--Va te coucher, a ne te regarde pas.

--Si, a me regarde. Je ne veux pas qu'elle te batte, moi!... Elle m'a
rveill, tant elle criait.... Qu'elle ne recommence pas, ou je cogne!

Alors, elle lui saisit les poignets et lui parla comme  une bte rvolte.
Il se soumit tout de suite, il bgaya avec des larmes de petit garon:

--a te fait bien du mal, n'est-ce pas?... O est ton mal, que je le baise?

Et, ayant trouv sa joue, dans l'obscurit, il la baisa, il la mouilla de
ses pleurs, en rptant:

--C'est guri, c'est guri.

Cependant, M. Josserand, rest seul, avait laiss tomber sa plume, le coeur
trop gonfl de chagrin. Au bout de quelques minutes, il se leva pour aller
doucement couter aux portes. Madame Josserand ronflait. Dans la chambre de
ses filles, on ne pleurait pas. L'appartement tait noir et paisible.
Alors, il revint, un peu soulag. Il arrangea la lampe qui charbonnait, et
recommena mcaniquement  crire. Deux grosses larmes, qu'il ne sentait
point, roulrent sur les bandes, dans le silence solennel de la maison
endormie.




III


Ds le poisson, de la raie au beurre noir d'une fracheur douteuse, que
cette gcheuse d'Adle avait noye dans un flot de vinaigre, Hortense et
Berthe, assises  la droite et  la gauche de l'oncle Bachelard, le
poussrent  boire, emplissant son verre l'une aprs l'autre, rptant:

--C'est votre fte, buvez donc!... A votre sant, mon oncle!

Elles avaient complot de se faire donner vingt francs. Chaque anne, leur
mre prvoyante les plaait ainsi aux cts de son frre, qu'elle leur
abandonnait. Mais c'tait une rude besogne, et qui demandait toute l'pret
de deux filles travailles par des rves de souliers Louis XV et de gants 
cinq boutons. Pour donner les vingt francs, il fallait que l'oncle ft
compltement gris. Il tait en famille d'une avarice froce, tout en
mangeant au dehors,  des noces crapuleuses, les quatre-vingt mille francs
qu'il gagnait dans la commission. Heureusement, ce soir-l, il venait
d'arriver  demi plein, ayant pass l'aprs-midi chez une teinturire du
faubourg Montmartre, qui se faisait expdier pour lui du vermouth de
Marseille.

--A votre sant, mes petites chattes! rpondait-il chaque fois, de sa
grosse voix pteuse, en vidant son verre.

Couvert de bijoux, une rose  la boutonnire, il tenait le milieu de la
table, norme, avec sa carrure de commerant noceur et braillard, qui a
roul dans tous les vices. Ses dents fausses clairaient d'une blancheur
trop crue sa face ravage, dont le grand nez rouge flambait sous la calotte
neigeuse de ses cheveux coups ras; et, par moments, ses paupires
retombaient d'elles-mmes sur ses yeux ples et brouills. Gueulin, le fils
d'une soeur de sa femme, affirmait que l'oncle n'avait pas dessol, depuis
dix ans qu'il tait veuf.

--Narcisse, un peu de raie, elle est excellente, dit madame Josserand, qui
souriait  l'ivresse de son frre, bien qu'elle en et au fond le coeur
soulev.

Elle tait assise en face de lui, ayant  sa gauche le petit Gueulin, et 
sa droite un jeune homme, Hector Trublot, auquel elle avait des politesses
 rendre. D'habitude, elle profitait de ce dner de famille, pour se
dbarrasser de certaines invitations; et c'tait ainsi qu'une dame de la
maison, madame Juzeur, se trouvait galement l, prs de M. Josserand. Du
reste, comme l'oncle se conduisait trs mal  table, et qu'il fallait
compter sur sa fortune pour l'y supporter sans dgot, elle le montrait
seulement  des intimes ou  des personnes qu'elle jugeait inutile
d'blouir dsormais. Par exemple, elle avait un instant song pour gendre
au jeune Trublot, alors employ chez un agent de change, en attendant que
son pre, un homme riche, lui achett une part; mais, Trublot ayant
profess une haine tranquille du mariage, elle ne se gnait plus avec lui,
elle le mettait mme  ct de Saturnin, qui n'avait jamais pu manger
proprement. Berthe, toujours place prs de son frre, tait charge de le
contenir d'un regard, lorsqu'il promenait par trop ses doigts dans la
sauce.

Aprs le poisson, une tourte grasse parut, et ces demoiselles crurent le
moment arriv de commencer l'attaque.

--Buvez donc, mon oncle! dit Hortense. C'est votre fte.... Vous ne donnez
rien pour votre fte?

--Tiens! c'est vrai, ajouta Berthe d'un air naf. On donne quelque chose,
le jour de sa fte.... Vous allez nous donner vingt francs.

Du coup, en entendant parler d'argent, Bachelard exagra son ivresse.
C'tait sa malice accoutume: ses paupires retombaient, il devenait idiot.

--Hein? quoi? bgaya-t-il.

--Vingt francs, vous savez bien ce que c'est que vingt francs, ne faites
pas la bte, reprit Berthe. Donnez-nous vingt francs, et nous vous
aimerons, oh! nous vous aimerons tout plein!

Elles s'taient jetes  son cou, lui prodiguaient des noms de tendresse,
baisaient son visage enflamm, sans rpugnance pour l'odeur de dbauche
canaille qu'il exhalait. M. Josserand, que troublait ce continuel fumet
d'absinthe, de tabac et de musc, eut une rvolte, lorsqu'il vit les grces
vierges de ses filles se frotter  ces hontes ramasses sur tous les
trottoirs.

--Laissez-le donc! cria-t-il.

--Pourquoi? dit madame Josserand, qui lana un terrible regard  son mari.
Elles s'amusent.... Si Narcisse veut leur donner vingt francs, il est bien
le matre.

--Monsieur Bachelard est si bon pour elles! murmura complaisamment la
petite madame Juzeur.

Mais l'oncle se dbattait, redoublant de ramollissement, rptant, la
bouche pleine de salive:

--C'est drle.... Sais pas, parole d'honneur! sais pas....

Alors, Hortense et Berthe le lchrent, en changeant un coup d'oeil. Il
n'avait sans doute pas assez bu. Et elles se mirent de nouveau  remplir
son verre, avec des rires de filles qui veulent dvaliser un homme. Leurs
bras nus, d'une rondeur adorable de jeunesse, passaient  toute minute sous
le grand nez flamboyant de l'oncle.

Cependant, Trublot, en garon silencieux qui prenait ses plaisirs tout
seul, suivait du regard Adle, tandis qu'elle tournait lourdement derrire
les convives. Il tait trs myope et la voyait jolie, avec ses traits
accentus de Bretonne et ses cheveux de chanvre sale. Justement, quand elle
servit le rti, un morceau de veau  la casserole, elle se coucha  demi
sur son paule, pour atteindre le milieu de la table; et lui, feignant de
ramasser sa serviette, la pina vigoureusement au mollet. La bonne, sans
comprendre, le regarda, comme s'il lui avait demand du pain.

--Qu'y a-t-il? dit madame Josserand. Elle vous a heurt, monsieur?... Oh!
cette fille! elle est d'une maladresse! Mais, que voulez-vous? c'est tout
neuf, il faut que ce soit form.

--Sans doute, il n'y a pas de mal, rpondit Trublot, qui caressait sa forte
barbe noire avec la srnit d'un jeune dieu indien.

La conversation s'animait, dans la salle  manger, d'abord glace, et que
peu  peu chauffait l'odeur des viandes. Madame Juzeur confiait une fois de
plus  M. Josserand les tristesses de ses trente ans solitaires. Elle
levait les yeux vers le ciel, elle se contentait de cette discrte allusion
au drame de sa vie: son mari l'avait quitte aprs dix jours de mariage, et
personne ne savait pourquoi, elle n'en disait pas davantage. Maintenant,
elle vivait seule dans un logement toujours clos, d'une douceur de duvet,
et o il entrait des prtres.

--C'est si triste,  mon ge! murmura-t-elle languissamment, en mangeant
son veau avec des gestes dlicats.

--Une petite femme bien malheureuse, reprit madame Josserand  l'oreille de
Trublot, d'un air de profonde sympathie.

Mais Trublot jetait des regards indiffrents sur cette dvote aux yeux
clairs, toute pleine de rserves et de sous-entendus. Ce n'tait pas son
genre.

Il y eut une panique. Saturnin, que Berthe ne surveillait plus, trop
occupe auprs de l'oncle, s'amusait avec sa viande, qu'il dcoupait et
dont il faisait des dessins dans son assiette. Ce pauvre tre exasprait sa
mre, qui avait peur et honte de lui; elle ne savait comment s'en
dbarrasser, n'osait par amour-propre en faire un ouvrier, aprs l'avoir
sacrifi  ses soeurs, en le retirant d'un pensionnat o son intelligence
endormie s'veillait trop lentement; et, depuis des annes qu'il se
tranait  la maison, inutile et born, c'tait pour elle de continuelles
transes, lorsqu'elle devait le produire en socit. Son orgueil saignait.

--Saturnin! cria-t-elle.

Mais Saturnin se mit  ricaner, heureux du gchis de son assiette. Il ne
respectait pas sa mre, la traitait carrment de grosse menteuse et de
mauvaise gale, avec la clairvoyance des fous qui pensent tout haut.
Certainement, les choses allaient mal tourner, il lui aurait jet
l'assiette  la tte, si Berthe, rappele  son rle, ne l'avait regard
fixement. Il voulut rsister; puis, ses yeux s'teignirent, il resta morne
et affaiss sur sa chaise, comme dans un rve, jusqu' la fin du repas.

--J'espre, Gueulin, que vous avez apport votre flte? demanda madame
Josserand, qui cherchait  dissiper le malaise de ses convives.

Gueulin jouait de la flte en amateur, mais uniquement dans les maisons o
on le mettait  l'aise.

--Ma flte, certainement, rpondit-il.

Il tait distrait, ses cheveux et ses favoris roux plus hrisss encore que
de coutume, trs intress par la manoeuvre de ces demoiselles autour de
l'oncle. Employ dans une compagnie d'assurances, il retrouvait Bachelard
ds sa sortie du bureau, et ne le lchait plus, battant  sa suite les
mmes cafs et les mmes mauvais lieux. Derrire le grand corps dgingand
de l'un, on tait toujours sr d'apercevoir la petite figure blme de
l'autre.

--Hardi! ne le lchez pas! dit-il brusquement, en homme qui juge les coups.

L'oncle, en effet, perdait pied. Lorsque, aprs les lgumes, des haricots
verts tremps d'eau, Adle servit une glace  la vanille et  la groseille,
ce fut une joie inespre autour de la table; et ces demoiselles abusrent
de la situation pour faire boire  l'oncle la moiti de la bouteille de
champagne, que madame Josserand payait trois francs, chez un picier
voisin. Il devenait tendre, il oubliait sa comdie de l'imbcillit.

--Hein, vingt francs!... Pourquoi vingt francs?... Ah! vous voulez vingt
francs! Mais je ne les ai pas, bien vrai. Demandez  Gueulin. N'est-ce pas?
Gueulin, j'ai oubli ma bourse, tu as d payer au caf.... Si je les avais,
mes petites chattes, je vous les donnerais, vous tes trop gentilles.

Gueulin, de son air froid, riait avec un bruit de poulie mal graisse. Et
il murmurait:

--Ce vieux filou!

Puis, tout d'un coup, emport, il cria:

--Fouillez-le donc!

Alors, Hortense et Berthe, de nouveau, se jetrent sur l'oncle, sans
retenue. L'envie des vingt francs, que leur bonne ducation contenait,
finissait par les enrager; et elles lchaient tout. L'une,  deux mains,
visitait les poches du gilet, tandis que l'autre enfonait les doigts
jusqu'au poignet dans les poches de la redingote. Cependant, l'oncle,
renvers, luttait encore; mais le rire le prenait, un rire coup des
hoquets de l'ivresse.

--Parole d'honneur! je n'ai pas un sou.... Finissez donc, vous me
chatouillez.

--Dans le pantalon! cria nergiquement Gueulin, excit par ce spectacle.

Et Berthe, rsolue, fouilla dans une des poches du pantalon. Leurs mains
frmissaient, toutes deux devenaient brutales, elles auraient gifl
l'oncle. Mais Berthe eut une exclamation de victoire: elle ramenait du fond
de la poche une poigne de monnaie, qu'elle parpilla sur une assiette; et
l, parmi un tas de gros sous et quelques pices blanches, il y avait une
pice de vingt francs.

--Je l'ai! dit-elle, rouge, dcoiffe, en la jetant en l'air et en la
rattrapant.

Toute la table battait des mains, trouvait a trs drle. Il y eut un
brouhaha, ce fut la gaiet du dner. Madame Josserand regardait ses filles
avec un sourire de mre attendrie. L'oncle, qui ramassait sa monnaie,
disait d'un air sentencieux que, lorsqu'on voulait vingt francs, il fallait
les gagner. Et ces demoiselles, lasses et contentes, soufflaient  sa
droite et  sa gauche, les lvres encore tremblantes, dans l'nervement de
leur dsir.

Un coup de timbre retentit. On avait mang lentement, le monde arrivait
dj. M. Josserand, qui s'tait dcid  rire comme sa femme, chantait
volontiers du Branger  table; mais celle-ci, dont il blessait les gots
potiques, lui imposa silence. Elle hta le dessert; d'autant plus que
l'oncle, assombri depuis le cadeau forc des vingt francs, cherchait une
querelle, en se plaignant que son neveu Lon n'et pas daign se dranger
pour lui souhaiter sa fte. Lon devait seulement venir  la soire. Enfin,
comme on se levait, Adle dit que c'tait l'architecte d'en dessous et un
jeune homme, qui se trouvaient au salon.

--Ah! oui, ce jeune homme, murmura madame Juzeur, en acceptant le bras de
M. Josserand. Vous l'avez donc invit?... Je l'ai aperu aujourd'hui chez
le concierge. Il est trs bien.

Madame Josserand prenait le bras de Trublot, lorsque Saturnin, qui tait
rest seul  table, et que tout le tapage des vingt francs n'avait pas
veill du sommeil dont il dormait, les yeux ouverts, renversa sa chaise,
dans un brusque accs de fureur, en criant:

--Je ne veux pas, nom de Dieu! je ne veux pas!

C'tait toujours l ce que redoutait sa mre. Elle fit signe  M. Josserand
d'emmener madame Juzeur. Puis, elle se dgagea du bras de Trublot, qui
comprit et disparut; mais il dut se tromper, car il fila du ct de la
cuisine, sur les talons d'Adle. Bachelard et Gueulin, sans s'occuper du
toqu, comme ils le nommaient, ricanaient dans un coin, en s'allongeant des
tapes.

--Il tait tout drle, je sentais quelque chose pour ce soir, murmura
madame Josserand trs inquite. Berthe, viens vite!

Mais Berthe montrait la pice de vingt francs  Hortense. Saturnin avait
pris un couteau. Il rptait:

--Nom de Dieu! je ne veux pas, je vais leur ouvrir la peau du ventre!

--Berthe! appela la voix dsespre de la mre.

Et, quand la jeune fille accourut, elle n'eut que le temps de lui saisir
la main, pour qu'il n'entrt pas dans le salon. Elle le secouait, mise en
colre, tandis que lui s'expliquait, avec sa logique de fou.

--Laisse-moi faire, il faut qu'ils y passent.... Je te dis que a vaut
mieux.... J'en ai assez, de leurs sales histoires. Ils nous vendront tous.

--A la fin, c'est assommant! cria Berthe. Qu'as-tu? que chantes-tu l?

Il la regarda, boulevers, agit d'une rage sombre, bgayant:

--On va encore te marier.... Jamais, entends-tu!... Je ne veux pas qu'on te
fasse du mal.

La jeune fille ne put s'empcher de rire. O prenait-il qu'on allait la
marier? Mais lui, hochait la tte: il le savait, il le sentait. Et, comme
sa mre intervenait pour le calmer, il serra son couteau d'une main si
rude, qu'elle recula. Cependant, elle tremblait que cette scne ne ft
entendue, elle dit rapidement  Berthe de l'emmener, de l'enfermer dans sa
chambre; tandis que, s'affolant de plus en plus, il haussait la voix.

--Je ne veux pas qu'on te marie, je ne veux pas qu'on te fasse du mal....
Si on te marie, je leur ouvre la peau du ventre.

Alors, Berthe lui mit les mains sur les paules, en le regardant fixement.

--coute, dit-elle, tiens-toi tranquille, ou je ne t'aime plus.

Il chancela, un dsespoir amollit sa face, ses yeux s'emplirent de larmes.

--Tu ne m'aimes plus, tu ne m'aimes plus.... Ne dis pas a. Oh! je t'en
prie, dis que tu m'aimes encore, dis que tu m'aimeras toujours et que
jamais tu n'en aimeras un autre.

Elle l'avait pris par le poignet, elle l'emmena, docile comme un enfant.

Dans le salon, madame Josserand, exagrant son intimit, appela Campardon
son cher voisin. Pourquoi madame Campardon ne lui avait-elle pas fait le
grand plaisir de venir? et, sur la rponse de l'architecte que sa femme
tait toujours un peu souffrante, elle se rcria, elle dit qu'on l'aurait
reue en peignoir, en pantoufles. Mais son sourire ne quittait pas Octave
qui causait avec M. Josserand, toutes ses amabilits allaient  lui,
par-dessus l'paule de Campardon. Quand son mari lui prsenta le jeune
homme, elle se montra d'une cordialit si vive, que ce dernier en fut gn.

Du monde arrivait, des mres fortes avec des filles maigres, des pres et
des oncles  peine veills de la somnolence du bureau, poussant devant eux
des troupeaux de demoiselles  marier. Deux lampes, voiles de papier rose,
clairaient le salon d'un demi-jour, o se noyaient le vieux meuble rp de
velours jaune, le piano dverni, les trois vues de Suisse enfumes, qui
tachaient de noir la nudit froide des panneaux blanc et or. Et, dans cette
avare clart, les invits s'effaaient, des figures pauvres et comme uses,
aux toilettes pnibles et sans rsignation. Madame Josserand portait sa
robe feu de la veille; seulement, afin de dpister les gens, elle avait
pass la journe  coudre des manches au corsage, et  se faire une
plerine de dentelle, pour cacher ses paules; tandis que, prs d'elle, ses
filles, en camisole sale, tiraient furieusement l'aiguille, retapant avec
de nouvelles garnitures leurs uniques toilettes, qu'elles changeaient ainsi
morceau  morceau depuis l'autre hiver.

Aprs chaque coup de timbre, un chuchotement venait de l'antichambre. On
causait bas, dans la pice morne, o le rire forc d'une demoiselle mettait
par moments une note fausse. Derrire la petite madame Juzeur, Bachelard et
Gueulin se poussaient du coude, en lchant des indcences; et madame
Josserand les surveillait d'un regard alarm, car elle craignait la
mauvaise tenue de son frre. Mais madame Juzeur pouvait tout entendre: elle
avait un frisson des lvres, elle souriait avec une douceur anglique aux
histoires gaillardes. L'oncle Bachelard tait un homme rput dangereux.
Son neveu, au contraire, tait chaste. Par thorie, si belles que fussent
les occasions, Gueulin refusait les femmes, non pas qu'il les ddaignt,
mais parce qu'il redoutait les lendemains du bonheur: toujours des
embtements, disait-il.

Berthe enfin parut. Elle s'approcha vivement de sa mre.

--Ah bien! j'en ai eu, de la peine! lui souffla-t-elle  l'oreille. Il n'a
pas voulu se coucher, je l'ai enferm  double tour.... Mais j'ai peur
qu'il ne casse tout, l-dedans.

Madame Josserand la tira violemment par sa robe. Octave, prs d'elles,
venait de tourner la tte.

--Ma fille Berthe, monsieur Mouret, dit-elle de son air le plus gracieux,
en la lui prsentant. Monsieur Octave Mouret, ma chrie.

Et elle regardait sa fille. Celle-ci connaissait bien ce regard, qui tait
comme un ordre de combat, et o elle retrouvait les leons de la veille.
Tout de suite, elle obit, avec la complaisance et l'indiffrence d'une
fille qui ne s'arrte plus au poil de l'pouseur. Elle rcita joliment son
bout de rle, eut la grce facile d'une Parisienne dj lasse et rompue 
tous les sujets, parla avec enthousiasme du Midi o elle n'tait jamais
alle. Octave, habitu aux raideurs des vierges provinciales, fut charm de
ce caquet de petite femme, qui se livrait comme un camarade.

Mais Trublot, disparu depuis la fin du repas, entrait d'un pas furtif par
la porte de la salle  manger; et Berthe, l'ayant aperu, lui demanda
tourdiment d'o il venait. Il garda le silence, elle resta gne; puis,
pour se tirer d'embarras, elle prsenta les deux jeunes gens l'un 
l'autre. Sa mre ne l'avait pas quitte des yeux, prenant ds lors une
attitude de gnral en chef, conduisant l'affaire, du fauteuil o elle
s'tait assise. Quand elle jugea que le premier engagement avait donn tout
son rsultat, elle rappela sa fille d'un signe, et lui dit  voix basse:

--Attends que les Vabre soient l, pour ta musique.... Et joue fort!

Octave, demeur seul avec Trublot, cherchait  le questionner.

--Une charmante personne.

--Oui, pas mal.

--Cette demoiselle en bleu est sa soeur ane, n'est-ce pas? Elle est moins
bien.

--Pardi! elle est plus maigre!

Trublot, qui regardait sans voir, de ses yeux de myope, avait la carrure
d'un mle solide, entt dans ses gots. Il tait revenu satisfait,
croquant des choses noires qu'Octave reconnut avec surprise pour tre des
grains de caf.

--Dites donc, demanda-t-il brusquement, les femmes doivent tre grasses
dans le Midi?

Octave sourit, et tout de suite il fut au mieux avec Trublot. Des ides
communes les rapprochaient. Sur un canap cart, ils se firent des
confidences: l'un parla de sa patronne du _Bonheur des Dames_, madame
Hdouin, une sacre belle femme, mais trop froide; l'autre, dit qu'on
l'avait mis  la correspondance, de neuf  cinq, chez son agent de change,
M. Desmarquay, o il y avait une bonne patante. Cependant, la porte du
salon s'tait ouverte, trois personnes entrrent.

--Ce sont les Vabre, murmura Trublot, en se penchant vers son nouvel ami.
Auguste, le grand, celui qui a une figure de mouton malade, est le fils
an du propritaire: trente-trois ans, toujours des maux de tte qui lui
tirent les yeux et qui l'ont empch autrefois de continuer le latin; un
garon maussade, tomb dans le commerce.... L'autre, Thophile, cet avorton
aux cheveux jaunes,  la barbe clairseme, ce petit vieux de vingt-huit
ans, secou par des quintes de toux et de rage, a tt d'une douzaine de
mtiers, puis a pous la jeune femme qui marche la premire, madame
Valrie....

--Je l'ai dj vue, interrompit Octave. C'est la fille d'un mercier du
quartier, n'est-ce pas? Mais, comme a trompe, ces voilettes! elle m'avait
paru jolie.... Elle n'est que singulire, avec sa face crispe et son teint
de plomb.

--Encore une qui n'est pas mon rve, reprit sentencieusement Trublot. Elle
a des yeux superbes, il y a des hommes  qui a suffit.... Hein! c'est
maigre!

Madame Josserand s'tait leve pour serrer les mains de Valrie.

--Comment! cria-t-elle, monsieur Vabre n'est pas avec vous? et ni monsieur
ni madame Duveyrier ne nous ont fait l'honneur de venir? Ils nous avaient
promis pourtant. Ah! voil qui est trs mal!

La jeune femme excusa son beau-pre, que son ge retenait chez lui, et qui,
d'ailleurs, prfrait travailler le soir. Quant  son beau-frre et  sa
belle-soeur, ils l'avaient charge de prsenter leurs excuses, ayant reu
une invitation  une soire officielle, o ils ne pouvaient se dispenser
d'aller. Madame Josserand pina les lvres. Elle, ne manquait pas un des
samedis de ces poseurs du premier, qui se seraient crus dshonors, s'ils
taient, un mardi, monts au quatrime. Sans doute son th modeste ne
valait pas leurs concerts  grand orchestre. Mais, patience! quand ses deux
filles seraient maries, et qu'elle aurait deux gendres et leurs familles
pour emplir son salon, elle aussi ferait chanter des choeurs.

--Prpare-toi, souffla-t-elle  l'oreille de Berthe.

On tait une trentaine, et assez serrs, car on n'ouvrait pas le petit
salon, qui servait de chambre  ces demoiselles. Les nouveaux venus
changeaient des poignes de main. Valrie s'tait assise prs de madame
Juzeur, pendant que Bachelard et Gueulin faisaient tout haut des rflexions
dsagrables sur Thophile Vabre, qu'ils trouvaient drle d'appeler bon 
rien. Dans un angle, M. Josserand, qui s'effaait chez lui,  ce point
qu'on l'aurait pris pour un invit, et qu'on le cherchait toujours, mme
quand on l'avait devant soi, coutait avec effarement une histoire raconte
par un de ses vieux amis: Bonnaud, il connaissait Bonnaud, l'ancien chef de
la comptabilit au chemin de fer du Nord, celui dont la fille s'tait
marie, le printemps dernier? eh bien! Bonnaud venait de dcouvrir que son
gendre, un homme trs bien, tait un ancien clown, qui avait vcu pendant
dix ans aux crochets d'une cuyre.

--Silence! silence! murmurrent des voix complaisantes.

Berthe avait ouvert le piano.

--Mon Dieu! expliqua madame Josserand, c'est un morceau sans prtention,
une simple rverie.... Monsieur Mouret, vous aimez la musique, je crois.
Approchez-vous donc.... Ma fille le joue assez bien, oh! en simple amateur,
mais avec me, oui, avec beaucoup d'me.

--Pinc! dit Trublot  voix basse. Le coup de la sonate.

Octave dut se lever et se tint debout prs du piano. A voir les prvenances
caressantes dont madame Josserand l'entourait, il semblait qu'elle ft
jouer Berthe uniquement pour lui.

--_Les Bords de l'Oise_, reprit-elle. C'est vraiment joli.... Allons, va,
mon amour, et ne te trouble pas. Monsieur sera indulgent.

La jeune fille attaqua le morceau, sans trouble aucun. D'ailleurs, sa mre
ne la quittait plus des yeux, de l'air d'un sergent prt  punir d'une
gifle une faute de thorie. Son dsespoir tait que l'instrument, essouffl
par quinze annes de gammes quotidiennes, n'et pas les sonorits du grand
piano  queue des Duveyrier; et jamais sa fille, selon elle, ne jouait
assez fort.

Ds la dixime mesure, Octave, l'air recueilli et hochant le menton aux
traits de bravoure, n'couta plus. Il regardait l'auditoire, l'attention
poliment distraite des hommes et le ravissement affect des femmes, toute
cette dtente de gens rendus  eux-mmes, repris par les soucis de chaque
heure, dont l'ombre remontait  leurs visages fatigus. Des mres faisaient
visiblement le rve qu'elles mariaient leurs filles, la bouche fendue, les
dents froces, dans un abandon inconscient; c'tait la rage de ce salon, un
furieux apptit de gendres, qui dvorait ces bourgeoises, aux sons
asthmatiques du piano. Les filles, trs lasses, s'endormaient, la tte
entre les paules, oubliant de se tenir droites. Octave, qui avait le
mpris des jeunes personnes, s'intressa davantage  Valrie; elle tait
laide, dcidment, dans son trange robe de soie jaune, garnie de satin
noir, et il revenait toujours  elle, inquiet, sduit quand mme; tandis
que, les yeux vagues, nerve par l'aigre musique, elle avait le sourire
dtraqu d'une malade.

Mais une catastrophe se produisit. Le timbre s'tait fait entendre, un
monsieur entra, sans prcaution.

--Oh! docteur! dit madame Josserand, d'une voix courrouce.

Le docteur Juillerat eut un geste pour s'excuser, et il demeura sur place.
Berthe,  ce moment, dtachait une petite phrase, d'un doigt ralenti et
mourant, que la socit salua de murmures flatteurs. Ah! ravissant!
dlicieux! Madame Juzeur se pmait, comme chatouille. Hortense, qui
tournait les pages, debout prs de sa soeur, restait revche sous la pluie
battante des notes, l'oreille tendue  la sonnerie du timbre; et, quand le
docteur tait entr, elle avait eu un tel geste de dsappointement, qu'elle
venait de dchirer une page, sur le pupitre. Mais, brusquement, le piano
trembla sous les mains frles de Berthe, tapant comme des marteaux: c'tait
la fin de la rverie, dans un tapage assourdissant de furieux accords.

Il y eut une hsitation. On se rveillait. tait-ce fini? Puis, les
compliments clatrent. Adorable! un talent suprieur!

--Mademoiselle est vraiment une artiste de premier ordre, dit Octave,
drang dans ses observations. Jamais personne ne m'a fait un pareil
plaisir.

--N'est-ce pas? monsieur, s'cria madame Josserand enchante. Elle ne s'en
tire pas mal, il faut l'avouer.... Mon Dieu! nous ne lui avons rien refus,
 cette enfant: c'est notre trsor! Tous les talents qu'elle a voulu avoir,
elle les a.... Ah! monsieur, si vous la connaissiez....

Un bruit confus de voix emplissait de nouveau le salon. Berthe, trs
tranquille, recevait les loges; et elle ne quittait pas le piano,
attendant que sa mre la relevt de sa corve. Dj cette dernire parlait
 Octave de la faon tonnante dont sa fille enlevait _les Moissonneurs_,
un galop brillant, lorsque des coups sourds et lointains motionnrent les
invits. Depuis un instant, c'taient des secousses de plus en plus
violentes, comme si quelqu'un se ft efforc d'enfoncer une porte. On se
taisait, on s'interrogeait des yeux.

--Qu'est-ce donc? osa demander Valrie. a tapait dj tout  l'heure,
pendant la fin du morceau.

Madame Josserand tait devenue toute ple. Elle avait reconnu le coup
d'paule de Saturnin. Ah! le misrable toqu! et elle le voyait tomber au
milieu du monde. S'il continuait  cogner, encore un mariage de fichu!

--C'est la porte de la cuisine qui bat, dit-elle avec un sourire contraint.
Adle ne veut jamais la fermer.... Va donc voir, Berthe.

La jeune fille, elle aussi, avait compris. Elle se leva et disparut. Les
coups cessrent aussitt, mais elle ne revint pas tout de suite. L'oncle
Bachelard, qui avait scandaleusement troubl _les Bords de l'Oise_ par des
rflexions faites  voix haute, acheva de dcontenancer sa soeur, en criant
 Gueulin qu'on l'embtait et qu'il allait boire un grog. Tous deux
rentrrent dans la salle  manger, dont ils refermrent bruyamment la
porte.

--Ce brave Narcisse, toujours original! dit madame Josserand  madame
Juzeur et  Valrie, entre lesquelles elle vint s'asseoir. Ses affaires
l'occupent tant! Vous savez qu'il a gagn prs de cent mille francs, cette
anne!

Octave, libre enfin, s'tait ht de rejoindre Trublot, assoupi sur le
canap. Prs d'eux, un groupe entourait le docteur Juillerat, vieux mdecin
du quartier, homme mdiocre, mais devenu  la longue bon praticien, qui
avait accouch toutes ces dames et soign toutes ces demoiselles. Il
s'occupait spcialement des maladies de femme, ce qui le faisait, le soir,
rechercher des maris en qute d'une consultation gratuite, dans un coin de
salon. Justement, Thophile lui disait que Valrie avait encore eu une
crise, la veille; elle touffait toujours, elle se plaignait d'un noeud qui
montait  sa gorge; et lui non plus, ne se portait pas bien, mais ce
n'tait pas la mme chose. Alors, il ne parla plus que de sa personne,
conta ses dboires: il avait commenc son droit, tent l'industrie chez un
fondeur, essay de l'administration dans les bureaux du Mont-de-Pit;
puis, il s'tait occup de photographie et croyait avoir trouv une
invention pour faire marcher les voitures toutes seules; en attendant, il
plaait par gentillesse des pianos-fltes, une autre invention d'un de ses
amis. Et il retomba sur sa femme: c'tait sa faute, si rien ne marchait
chez eux; elle le tuait, avec ses nerfs continuels.

--Donnez-lui donc quelque chose, docteur! suppliait-il, les yeux allums de
haine, toussant et geignant, dans la rage plore de son impuissance.

Trublot, plein de mpris, l'examinait; et il eut un rire silencieux, en
regardant Octave. Cependant, le docteur Juillerat trouvait des paroles
vagues et calmantes: sans doute, on la soulagerait, cette chre dame. A
quatorze ans, elle touffait dj, dans la boutique de la rue
Neuve-Saint-Augustin; il l'avait soigne pour des tourdissements, qui se
terminaient par des saignements de nez; et, comme Thophile rappelait avec
dsespoir sa douceur languissante de jeune fille, tandis que maintenant
elle le torturait, fantasque, changeant d'humeur vingt fois en un jour, le
docteur se contenta de hocher la tte. Le mariage ne russissait pas 
toutes les femmes.

--Parbleu! murmura Trublot, un pre qui s'est abruti pendant trente ans 
vendre du fil et des aiguilles, une mre qui a toujours eu des boutons
plein la figure, et a dans un trou sans air du vieux Paris, comment
veut-on que a fasse des filles possibles!

Octave restait surpris. Il perdait de son respect pour ce salon, o il
tait entr avec une motion de provincial. Une curiosit se rveilla en
lui, quand il aperut Campardon, qui consultait  son tour le docteur, mais
tout bas, en homme pos, dsireux de ne mettre personne dans les accidents
de son mnage.

--A propos, puisque vous savez les choses, demanda-t-il  Trublot,
dites-moi quelle est la maladie de madame Campardon.... Je vois le monde
prendre un visage dsol, quand on en parle.

--Mais, mon cher, rpondit le jeune homme, elle a....

Et il se pencha  l'oreille d'Octave. Pendant qu'il coutait, la figure de
ce dernier sourit d'abord, puis s'allongea, eut un air de stupfaction
profonde.

--Pas possible! dit-il.

Alors, Trublot jura sa parole d'honneur. Il connaissait une autre dame dans
la mme situation.

--Du reste, reprit-il,  la suite de couches, il arrive parfois que....

Et il se remit  parler bas. Octave, convaincu, devint triste. Lui, qui
avait eu un instant des ides, qui imaginait un roman, l'architecte pris
ailleurs et le poussant  sa femme pour la distraire! En tous cas, il la
savait bien garde. Les deux jeunes gens se frottaient l'un  l'autre, dans
l'excitation de ces dessous de la femme qu'ils remuaient, oubliant qu'on
pouvait les entendre.

Justement, madame Juzeur tait en train de confier  madame Josserand ses
impressions sur Octave. Elle le trouvait trs convenable, sans doute, mais
elle prfrait M. Auguste Vabre. Celui-ci, debout dans un coin du salon,
restait silencieux, avec son insignifiance et sa migraine de tous les
soirs.

--Ce qui m'tonne, chre madame, c'est que vous ne songiez pas  lui pour
votre Berthe. Un garon tabli, plein de prudence. Et il lui faut une
femme, je sais qu'il cherche  se marier.

Madame Josserand coutait, surprise. En effet, elle n'aurait pas song au
marchand de nouveauts. Cependant, madame Juzeur insistait, car elle avait,
dans son infortune, la passion de travailler  la flicit des autres
femmes, ce qui la faisait s'occuper de toutes les histoires tendres de la
maison. Elle affirmait qu'Auguste ne cessait de regarder Berthe. Enfin,
elle invoquait son exprience des hommes: jamais M. Mouret ne se laisserait
prendre, tandis que ce bon M. Vabre serait trs commode, trs avantageux.
Mais madame Josserand, pesant ce dernier du regard, jugeait dcidment
qu'un gendre pareil ne meublerait gure son salon.

--Ma fille le dteste, dit-elle, et jamais je n'agirai contre son coeur.

Une grande demoiselle maigre venait d'excuter une fantaisie sur _la Dame
Blanche_. Comme l'oncle Bachelard s'tait endormi dans la salle  manger,
Gueulin reparut avec sa flte et imita le rossignol. D'ailleurs, on
n'coutait pas, l'histoire de Bonnaud s'tait rpandue. M. Josserand
restait boulevers, les pres levaient les bras, les mres suffoquaient.
Comment! le gendre de Bonnaud tait un clown! A qui se fier alors? et les
parents, dans leur apptit de mariage, avaient des cauchemars de forats
distingus, en habit noir. Bonnaud,  la vrit, prouvait une telle joie
de caser sa fille, qu'il s'tait content de renseignements en l'air,
malgr sa rigide prudence de chef comptable mticuleux.

--Maman, le th est servi, dit Berthe, qui ouvrait avec Adle les deux
battants de la porte.

Et, pendant que le monde passait lentement dans la salle  manger, elle
s'approcha de sa mre, elle murmura:

--J'en ai assez, moi!... Il veut que je reste pour lui conter des
histoires, ou il parle de tout casser!

C'tait, sur une nappe grise trop troite, un de ces ths laborieusement
servis, une brioche achete chez un boulanger voisin, flanque de petits
fours et de sandwichs. Aux deux bouts, un luxe de fleurs, des roses
superbes et coteuses, couvraient la mdiocrit du beurre et la poussire
ancienne des biscuits. On se rcria, des jalousies s'allumrent:
dcidment, ces Josserand se coulaient pour marier leurs filles. Et les
invits, avec des regards obliques vers les bouquets, se gorgrent de th
aigre, tombrent sans prudence sur les gteaux rassis et la brioche mal
cuite, ayant peu dn, ne songeant plus qu' se coucher le ventre plein.
Pour les personnes qui n'aimaient pas le th, Adle promenait des verres de
sirop de groseille. Il fut dclar exquis.

Cependant, dans un coin, l'oncle dormait. On ne le rveilla pas, on feignit
mme poliment de ne pas le voir. Une dame parla des fatigues du commerce.
Berthe s'empressait, offrant des sandwichs, portant des tasses de th,
demandant aux hommes s'ils voulaient qu'on les sucrt davantage. Mais elle
ne suffisait pas, et madame Josserand cherchait sa fille Hortense,
lorsqu'elle l'aperut au milieu du salon dsert, en train de causer avec un
monsieur, dont on ne voyait que le dos.

--Ah! oui! laissa-t-elle chapper, prise de colre. Il arrive enfin.

Des chuchotements couraient. C'tait ce Verdier, qui vivait avec une femme
depuis quinze ans, en attendant d'pouser Hortense. Chacun connaissait
l'histoire, les demoiselles changeaient des coups d'oeil; mais on vitait
d'en parler, on pinait les lvres, par convenance. Octave, mis au courant,
regarda d'un air d'intrt le dos du monsieur. Trublot connaissait la
matresse, une bonne fille, une ancienne roulure qui s'tait range, plus
honnte maintenant, disait-il, que la plus honnte des bourgeoises,
soignant son homme, veillant  son linge; et il tait pour elle plein d'une
fraternelle sympathie. Pendant qu'on les tudiait de la salle  manger,
Hortense faisait une scne  Verdier sur son retard, avec sa maussaderie de
fille vierge et bien leve.

--Tiens! du sirop de groseille! dit Trublot, en voyant Adle devant lui, le
plateau  la main.

Il le flaira, n'en voulut point. Mais, comme la bonne se retournait, le
coude d'une grosse dame la poussa contre lui, et il la pina fortement aux
reins. Elle sourit, elle revint avec le plateau.

--Non, merci, dclara-t-il. Tout  l'heure.

Autour de la table, des femmes s'taient assises, tandis que les hommes,
derrire elles, mangeaient debout. Il y eut des exclamations, un
enthousiasme qui s'touffait dans les bouches pleines. On appelait les
messieurs. Madame Josserand cria:

--C'est vrai, je n'y songeais plus ... voyez donc, monsieur Mouret, vous
qui aimez les arts.

--Prenez garde, le coup de l'aquarelle! murmura Trublot, qui connaissait la
maison.

C'tait mieux qu'une aquarelle. Comme par hasard, une coupe de porcelaine
se trouvait sur la table; au fond, encadre dans la monture toute neuve de
bronze verni, tait peinte la Jeune fille  la cruche casse, en teintes
laves qui allaient du lilas clair au bleu tendre. Berthe souriait au
milieu des loges.

--Mademoiselle a tous les talents, dit Octave avec sa bonne grce. Oh!
c'est d'un fondu, et trs exact, trs exact!

--Pour le dessin, je le garantis! reprit madame Josserand triomphante. Il
n'y a pas un cheveu en plus ni en moins.... Berthe a copi a ici, sur une
gravure. Au Louvre, on voit vraiment trop de nudits, et le monde y est si
ml parfois!

Elle avait baiss la voix, pour donner cette apprciation, dsireuse
d'apprendre au jeune homme que, si sa fille tait artiste, cela n'allait
point jusqu'au dvergondage. D'ailleurs, Octave dut lui paratre froid,
elle sentit que la coupe ne portait pas, et elle se mit  l'pier d'un air
d'inquitude, pendant que Valrie et madame Juzeur, qui en taient  leur
quatrime tasse de th, examinaient la peinture avec de lgers cris
d'admiration.

--Vous la regardez encore, dit Trublot  Octave, en le retrouvant les yeux
fixs sur Valrie.

--Mais oui, rpondit-il, un peu gn. C'est drle, elle est jolie en ce
moment.... Une femme ardente, a se voit.... Dites donc, est-ce qu'on
pourrait se risquer?

Trublot gonfla les joues.

--Ardente, on ne sait jamais.... Singulier got! En tous cas, a vaudra
mieux que d'pouser la petite.

--Quelle petite? s'cria Octave, qui s'oubliait. Comment! vous croyez que
je vais me laisser entortiller!... Mais jamais! Mon bon, nous n'pousons
pas,  Marseille!

Madame Josserand s'tait approche. Elle reut la phrase en plein coeur.
Encore une campagne inutile! encore une soire perdue! Le coup fut tel,
qu'elle dut s'appuyer  une chaise, regardant avec dsespoir la table
nettoye, o ne tranait que la tte brle de la brioche. Elle ne comptait
plus ses dfaites, mais celle-ci serait la dernire, elle en fit l'affreux
serment, en jurant de ne pas nourrir davantage des gens qui venaient chez
elle uniquement pour s'emplir. Et, bouleverse, exaspre, elle parcourait
du regard la salle  manger, elle cherchait dans les bras de quel homme
elle pourrait bien jeter sa fille, lorsqu'elle aperut contre le mur
Auguste, rsign, n'ayant rien pris.

Justement, Berthe, souriante, se dirigeait vers Octave, une tasse de th 
la main. Elle continuait la campagne, elle obissait  sa mre. Mais
celle-ci lui saisit le bras et la traita tout bas de fichue bte.

--Porte donc cette tasse  monsieur Vabre, qui attend depuis une heure,
dit-elle trs haut, gracieusement.

Puis, de nouveau  l'oreille, avec son regard de bataille:

--Sois aimable, ou tu auras affaire  moi!

Berthe, un moment dcontenance, se remit tout de suite. Souvent, a
changeait ainsi trois fois dans une soire. Elle porta la tasse de th 
Auguste, avec le sourire qu'elle avait commenc pour Octave; elle fut
aimable, parla des soies de Lyon, se posa comme une personne avenante, qui
serait trs bien derrire un comptoir. Les mains d'Auguste tremblaient un
peu, et il tait rouge, souffrant beaucoup de la tte, cette nuit-l.

Par politesse, quelques personnes retournrent s'asseoir un instant dans le
salon. On avait mang, on partait. Quand on chercha Verdier, il s'en tait
all dj; et des jeunes filles, pleines d'humeur, n'emportrent que
l'image efface de son dos. Campardon, sans attendre Octave, se retira avec
le docteur, qu'il retint encore sur le palier, pour lui demander s'il n'y
avait vraiment plus d'espoir. Pendant le th, une des lampes s'tait
teinte, rpandant une odeur d'huile rance, et l'autre lampe, dont la mche
charbonnait, clairait la pice d'une lueur si lugubre, que les Vabre
eux-mmes se levrent, malgr les amabilits dont madame Josserand les
accablait. Octave les avait devancs dans l'antichambre, o il eut une
surprise: tout d'un coup, Trublot, qui prenait son chapeau, disparut. Il ne
pouvait avoir fil que par le couloir de la cuisine.

--Eh bien! o est-il donc? il passe par l'escalier de service! murmura le
jeune homme.

Mais il n'approfondit pas l'incident. Valrie tait l, qui cherchait un
fichu de crpe de Chine. Les deux frres, Thophile et Auguste, sans
s'occuper d'elle, descendaient. Alors, ayant trouv le fichu, le jeune
homme le lui donna, de l'air ravi dont il servait les jolies clientes, au
_Bonheur des Dames_. Elle le regarda, et il fut persuad qu'en se fixant
sur les siens, ses yeux avaient jet des flammes.

--Vous tes trop aimable, monsieur, dit-elle simplement.

Madame Juzeur, qui partait la dernire, les enveloppa tous deux d'un
sourire tendre et discret. Et, lorsque Octave, trs chauff, eut regagn
sa chambre froide, il se contempla un instant dans la glace: ma foi! il
risquerait le coup!

Cependant,  travers l'appartement dsert, madame Josserand se promenait,
muette, comme emporte par un vent d'orage. Elle avait ferm violemment le
piano, teint la dernire lampe; puis, passant dans la salle  manger, elle
s'tait mise  souffler les bougies, d'une haleine si forte, que la
suspension en tremblait. La vue de la table dvaste, avec sa dbandade
d'assiettes et de tasses vides, l'enragea davantage; et elle tourna autour,
en jetant des regards terribles sur sa fille Hortense, qui, tranquillement
assise, achevait la tte brle de la brioche.

--Tu te fais encore de la bile, maman, dit cette dernire. a ne marche
donc pas?... Moi, je suis contente. Il lui achte des chemises pour qu'elle
s'en aille.

La mre haussa les paules.

--Hein? tu dis que a ne prouve rien. C'est bon, mne ta barque comme je
mne la mienne.... Eh bien! en voil une brioche qui peut se flatter d'tre
mauvaise! Il ne faut pas qu'ils soient dgots, pour engloutir des salets
pareilles.

M. Josserand, que les soires de sa femme brisaient, se dlassait sur une
chaise; mais il eut peur d'une rencontre, il craignit que madame Josserand
ne l'emportt dans sa course furieuse; et il se rapprocha de Bachelard et
de Gueulin, attabls en face d'Hortense. L'oncle,  son rveil, avait
dcouvert un flacon de rhum. Il le vidait, en revenant aux vingt francs,
avec amertume.

--Ce n'est pas pour l'argent, rptait-il  son neveu, c'est pour la
manire.... Tu sais comment je suis avec les femmes: je leur donnerais ma
chemise, mais je ne veux pas qu'elles demandent.... Ds qu'elles demandent,
a me vexe, je ne leur fiche pas un radis.

Et, comme sa soeur allait lui rappeler ses promesses:

--Tais-toi, lonore! Je sais ce que je dois faire pour la petite.... Mais,
vois-tu, les femmes qui demandent, c'est plus fort que moi. Je n'ai jamais
pu en garder une, n'est-ce pas? Gueulin.... Et puis, vraiment, on montre si
peu d'gards! Lon n'a seulement pas daign me souhaiter ma fte.

Madame Josserand reprit sa marche, les poings crisps. C'tait vrai, il y
avait encore Lon, qui promettait et qui la lchait comme les autres. En
voil un qui n'aurait pas sacrifi une soire pour le mariage de ses
soeurs! Elle venait de dcouvrir un petit four, tomb derrire un des
vases, et elle le serrait dans un tiroir, lorsque Berthe qui tait alle
dlivrer Saturnin, le ramena. Elle l'apaisait, tandis que, hagard, les yeux
mfiants, il fouillait les coins, avec la fivre d'un chien longtemps
enferm.

--Est-il bte! disait Berthe, il croit qu'on vient de me marier. Et il
cherche le mari! Va, mon pauvre Saturnin, tu peux chercher.... Puisque je
te dis que c'est rat! Tu sais bien que a rate toujours.

Alors, madame Josserand clata.

--Ah! je vous jure que a ne ratera pas cette fois, quand je devrais
moi-mme l'attacher par la patte! Il y en a un qui va payer pour les
autres.... Oui, oui, monsieur Josserand, vous avez beau me dvisager, avec
l'air de ne pas comprendre: la noce se fera, et sans vous, si a vous
dplat.... Entends-tu, Berthe, tu n'as qu' le ramasser, celui-l!

Saturnin paraissait ne pas entendre. Il regardait sous la table. La jeune
fille le montra d'un signe; mais madame Josserand eut un geste, comme pour
dclarer qu'on le ferait disparatre. Et Berthe murmura:

--C'est donc monsieur Vabre, dcidment? Oh! a m'est gal.... Dire
pourtant qu'on ne m'a pas gard un sandwich!




IV


Ds le lendemain, Octave s'occupa de Valrie. Il guetta ses habitudes, sut
l'heure o il courait la chance de la rencontrer dans l'escalier; et il
s'arrangeait pour monter souvent  sa chambre, profitant du djeuner qu'il
venait prendre chez les Campardon, s'chappant s'il le fallait du _Bonheur
des Dames_, sous un prtexte. Bientt, il remarqua que, tous les jours,
vers deux heures, la jeune femme, qui conduisait son enfant au jardin des
Tuileries, passait par la rue Gaillon. Alors, il se planta sur la porte du
magasin, il l'attendit, la salua d'un de ses galants sourires de beau
commis. A chacune de leurs rencontres, Valrie rpondait poliment de la
tte, sans jamais s'arrter; mais il voyait son regard noir brler de
passion, il trouvait des encouragements dans son teint ravag et dans le
balancement souple de sa taille.

Son plan tait dj fait, un plan hardi de sducteur habitu  mener
cavalirement la vertu des demoiselles de magasin. Il s'agissait simplement
d'attirer Valrie dans sa chambre, au quatrime; l'escalier restait dsert
et solennel, personne ne les dcouvrirait l-haut; et il s'gayait, 
l'ide des recommandations morales de l'architecte, car ce n'tait pas
amener des femmes, que d'en prendre une dans la maison.

Pourtant, une chose inquitait Octave. La cuisine des Pichon se trouvait
spare de leur salle  manger par le couloir, ce qui les forait de
laisser souvent leur porte ouverte. Ds neuf heures, le mari partait  son
bureau, pour ne rentrer que vers cinq heures; et, les jours pairs de la
semaine, il allait encore tenir des livres, aprs son dner, de huit heures
 minuit. D'ailleurs, aussitt qu'elle entendait le pas d'Octave, la jeune
femme poussait la porte, trs rserve, presque sauvage. Il ne l'apercevait
que de dos et comme fuyante, avec ses cheveux ples, serrs en un mince
chignon. Par cet entrebillement discret, il avait seulement surpris
jusque-l des coins d'intrieur, des meubles tristes et propres, des linges
d'une blancheur teinte sous le jour gris d'une fentre qu'il ne pouvait
voir, l'angle d'un lit d'enfant au fond d'une seconde chambre, toute une
solitude monotone de femme tournant du matin au soir dans les mmes soins
d'un mnage d'employ. Jamais un bruit, du reste; l'enfant semblait muet et
las comme la mre;  peine entendait-on parfois le murmure lger d'une
romance, que celle-ci fredonnait pendant des heures, d'une voix mourante.
Mais Octave n'en tait pas moins furieux contre cette pimbche, ainsi qu'il
la nommait. Elle l'espionnait peut-tre. En tous cas, jamais Valrie ne
pourrait monter, si la porte des Pichon s'ouvrait ainsi continuellement.

Justement, il croyait l'affaire en bon chemin. Un dimanche, pendant une
absence du mari, il avait manoeuvr de faon  se trouver sur le palier du
premier tage, au moment o la jeune femme, en peignoir, sortait de chez sa
belle-soeur pour rentrer chez elle; et elle avait d lui parler, ils
taient rests quelques minutes  changer des politesses. Enfin, il
esprait, la fois prochaine, pntrer dans l'appartement. Le reste allait
tout seul, avec une femme d'un temprament pareil.

Ce soir-l, on s'occupa de Valrie, chez les Campardon, pendant le dner.
Octave tchait de les faire causer. Mais, comme Angle coutait, jetant des
regards sournois  Lisa, en train de servir un gigot d'un air srieux, les
parents d'abord se rpandirent en loges. L'architecte, d'ailleurs,
dfendait toujours la respectabilit de la maison, avec une conviction de
locataire vaniteux, qui semblait en tirer toute une honntet personnelle.

--Oh! mon cher, des gens convenables.... Vous les avez vus chez les
Josserand. Le mari n'est pas une bte: il est plein d'ides, il finira par
trouver quelque chose de trs fort. Quant  la femme, elle a du cachet,
comme nous disons, nous autres artistes.

Madame Campardon, plus souffrante depuis la veille, couche  demi, bien
que sa maladie ne l'empcht pas de manger de fortes tranches saignantes,
murmurait  son tour, languissamment:

--Ce pauvre monsieur Thophile, il est comme moi, il trane.... Allez,
Valrie a du mrite, car ce n'est pas gai, d'avoir sans cesse prs de soi
un homme tremblant la fivre, et que le mal rend le plus souvent tracassier
et injuste.

Au dessert, Octave, plac entre l'architecte et sa femme, en apprit plus
qu'il n'en demandait. Ils oubliaient Angle, ils parlaient  demi-mots,
avec des coups d'oeil soulignant les doubles sens des phrases; et, quand
l'expression leur manquait, ils se penchaient l'un aprs l'autre, ils
achevaient crment la confidence  l'oreille. En somme, ce Thophile tait
un crtin et un impuissant, qui mritait d'tre ce que sa femme le faisait.
Quant  Valrie, elle ne valait pas grand'chose, elle se serait tout aussi
mal conduite, mme si son mari l'avait contente, tellement la nature
l'emportait. Personne n'ignorait du reste que, deux mois aprs son mariage,
dsespre de voir qu'elle n'aurait jamais d'enfant, et craignant de perdre
sa part de l'hritage du vieux Vabre, si Thophile venait  mourir, elle
s'tait fait faire son petit Camille par un garon boucher de la rue
Sainte-Anne.

Campardon se pencha une dernire fois  l'oreille d'Octave.

--Enfin, vous savez, mon cher, une femme hystrique!

Et il mettait, dans ce mot, toute la gaillardise bourgeoise d'une
indcence, le sourire lippu d'un pre de famille dont l'imagination,
brusquement lche, se repat de tableaux orgiaques. Angle baissa les yeux
sur son assiette, vitant de regarder Lisa pour ne pas rire, comme si elle
avait entendu. Mais la conversation tournait, on parlait maintenant des
Pichon, et les paroles louangeuses ne tarissaient pas.

--Oh! ceux-l, quels braves gens! rptait madame Campardon. Parfois,
lorsque Marie sort avec sa petite Lilitte, je lui permets d'emmener Angle.
Et je vous le jure, monsieur Mouret, je ne confie pas ma fille  tout le
monde; il faut que je sois absolument certaine de la moralit des
personnes.... N'est-ce pas, Angle, que tu aimes bien Marie?

--Oui, maman, rpondit Angle.

Les dtails continurent. Il tait impossible de trouver une femme mieux
leve, dans des principes plus svres. Aussi fallait-il voir comme le
mari tait heureux! Un petit mnage si gentil, et propre, et qui s'adorait,
et o l'on n'entendait jamais un mot plus haut l'un que l'autre!

--D'ailleurs, on ne les garderait pas dans la maison, s'ils se conduisaient
mal, dit gravement l'architecte, oubliant ses confidences sur Valrie. Nous
ne voulons ici que des honntes gens.... Parole d'honneur! je donnerais
cong, le jour o ma fille serait expose  rencontrer des cratures dans
l'escalier.

Ce soir-l, il conduisait secrtement la cousine Gasparine 
l'Opra-Comique. Aussi alla-t-il chercher tout de suite son chapeau, en
parlant d'une affaire qui le retiendrait trs tard. Rose pourtant devait
connatre cette partie, car Octave l'entendit murmurer, de sa voix rsigne
et maternelle, lorsque son mari vint la baiser avec son effusion de
tendresse accoutume:

--Amuse-toi bien, et ne prends pas froid,  la sortie.

Le lendemain, Octave eut une ide: c'tait de lier amiti avec madame
Pichon, en lui rendant des services de bon voisinage; de cette manire, si
elle surprenait jamais Valrie, elle fermerait les yeux. Et une occasion se
prsenta, le jour mme. Madame Pichon promenait Lilitte, alors ge de
dix-huit mois, dans une petite voiture d'osier, qui soulevait la colre de
M. Gourd; jamais le concierge n'avait voulu qu'on montt la voiture par le
grand escalier, elle devait passer par l'escalier de service; et comme, en
haut, la porte du logement se trouvait trop troite, il fallait chaque fois
dmonter les roues et le timon, ce qui tait tout un travail. Justement, ce
jour-l, Octave rentrait, lorsque sa voisine, gne par ses gants, se
donnait beaucoup de mal pour retirer les crous. Quand elle le sentit
debout derrire elle, attendant qu'elle dbarrasst le palier, elle perdit
compltement la tte, les mains tremblantes.

--Mais, madame, pourquoi prenez-vous toute cette peine? demanda-t-il enfin.
Il serait plus simple de mettre cette voiture au fond du couloir, derrire
ma porte.

Elle ne rpondit pas, d'une timidit excessive, qui la laissait accroupie,
sans force pour se relever; et, sous le bavolet de son chapeau, il voyait
une rougeur ardente lui envahir la nuque et les oreilles. Alors, il
insista.

--Je vous jure, madame, cela ne me gnerait nullement.

Sans attendre, il prit la voiture, l'emporta de son air ais. Elle dut le
suivre; mais elle restait si confuse, si effare de cette aventure
considrable dans sa vie plate de tous les jours, qu'elle le regarda faire,
ne trouvant autre chose que des bouts de phrase balbutis.

--Mon Dieu! monsieur, c'est trop de peine.... Je suis confuse, vous allez
vous encombrer.... Mon mari sera bien content....

Et elle rentra, elle s'enferma cette fois hermtiquement, avec une sorte de
honte. Octave pensa qu'elle tait stupide. La voiture le gnait beaucoup,
car elle l'empchait d'ouvrir sa porte, et il lui fallait se glisser de
biais chez lui. Mais sa voisine paraissait gagne, d'autant plus que M.
Gourd voulut bien, grce  l'influence de Campardon, autoriser cet
embarras, dans ce fond de couloir perdu.

Chaque dimanche, les parents de Marie, monsieur et madame Vuillaume,
venaient passer la journe. Comme Octave sortait, le dimanche suivant, il
aperut toute la famille en train de prendre le caf; et il pressait le pas
par discrtion, lorsque la jeune femme s'tant penche vivement  l'oreille
de son mari, celui-ci se hta de se lever, en disant:

--Monsieur, excusez-moi, je suis toujours dehors, je n'ai pu encore vous
remercier. Mais je tiens  vous exprimer combien j'ai t heureux....

Octave se dfendait. Enfin, il dut entrer. Bien qu'il et dj bu du caf,
on l'obligea d'en accepter une tasse. Pour lui faire honneur, on l'avait
plac entre monsieur et madame Vuillaume. En face, de l'autre ct de la
table ronde, Marie tait reprise d'une de ces confusions, qui,  chaque
instant, sans cause apparente, lui jetaient tout le sang du coeur au
visage. Il la regarda, ne l'ayant jamais vue  l'aise. Mais, comme disait
Trublot, ce n'tait pas son idal: elle lui parut pauvre, efface, la
figure plate, les cheveux rares, avec des traits fins et jolis pourtant.
Quand elle fut un peu rassure, elle eut de petits rires, en reparlant de
la voiture, sur laquelle elle ne tarissait pas.

--Jules, si tu avais vu monsieur l'emporter entre ses bras.... Ah bien! a
n'a pas tran!

Pichon remercia encore. Il tait grand et maigre, l'air dolent, pli dj 
la vie mcanique du bureau, ayant dans ses yeux ternes la rsignation
hbte des chevaux de mange.

--De grce! n'en parlons plus, finit par dire Octave. Vraiment, a ne vaut
pas la peine.... Madame, votre caf est exquis, je n'en ai jamais bu de
pareil.

Elle rougit de nouveau, et si fort, que ses mains elles-mmes devinrent
roses.

--Ne la gtez pas, monsieur, dit gravement M. Vuillaume. Son caf est bon,
mais il y en a de meilleur. Et vous voyez comme elle a t fire tout de
suite!

--La fiert ne vaut rien, dclara madame Vuillaume. Nous lui avons toujours
recommand la modestie.

Ils taient tous deux petits et secs, trs vieux, avec des mines grises, la
femme serre dans une robe noire, le mari vtu d'une mince redingote, o
l'on ne voyait que la tache d'un large ruban rouge.

--Monsieur, reprit ce dernier, on m'a dcor  l'ge de soixante ans, le
jour o j'ai eu ma retraite, aprs avoir t pendant trente-neuf ans commis
rdacteur au ministre de l'instruction publique. Eh bien! monsieur, ce
jour-l, j'ai dn comme les autres jours, sans que l'orgueil me dranget
de mes habitudes.... La croix m'tait due, je le savais. J'ai t
simplement pntr de reconnaissance.

Son existence tait claire, il voulait que tout le monde la connut. Aprs
vingt-cinq ans de service, on l'avait mis  quatre mille francs. Sa
retraite tait donc de deux mille. Mais il avait d rentrer comme
expditionnaire  quinze cents, ayant eu leur petite Marie sur le tard,
lorsque madame Vuillaume n'esprait plus ni fille ni garon. Maintenant que
l'enfant se trouvait case, ils vivaient avec la retraite, en se serrant,
rue Durantin,  Montmartre, o la vie tait moins chre.

--J'ai soixante-seize ans, dit-il pour conclure, et voil, et voil, mon
gendre!

Pichon le contemplait, les yeux sur sa dcoration, silencieux et las. Oui,
ce serait son histoire, si la chance le favorisait. Lui, tait le dernier
n d'une fruitire, qui avait mang sa boutique pour faire de son fils un
bachelier, parce que tout le quartier le disait trs intelligent; et elle
tait morte insolvable, huit jours avant le triomphe  la Sorbonne. Aprs
trois ans de vache enrage chez un oncle, il avait eu le bonheur inespr
d'entrer au ministre, qui devait le mener  tout, et o dj il s'tait
mari.

--On fait son devoir, le gouvernement fait le sien, murmura-t-il, en
tablissant le calcul machinal qu'il avait encore trente-six ans  attendre
pour tre dcor et obtenir deux mille francs de retraite.

Puis, il se tourna vers Octave.

--Voyez-vous, monsieur, ce sont les enfants qui sont lourds.

--Sans doute, dit madame Vuillaume. Si nous en avions eu un second, jamais
nous n'aurions pu joindre les deux bouts.... Aussi, rappelez-vous, Jules,
ce que j'ai exig, en vous donnant Marie: un enfant, pas plus, ou nous nous
fcherions!... Les ouvriers seuls pondent des petits comme les poules, sans
s'inquiter de ce que a cotera. Il est vrai qu'ils les lchent sur le
pav, de vrais troupeaux de btes, qui m'coeurent dans les rues.

Octave avait regard Marie, croyant que ce sujet dlicat allait empourprer
ses joues. Mais elle restait ple, elle approuvait sa mre, avec une
srnit d'ingnue. Il s'ennuyait mortellement et ne savait de quelle faon
se retirer. Dans la petite salle  manger froide, ces gens passaient ainsi
l'aprs-midi, en mchant toutes les cinq minutes des paroles lentes, o ils
ne parlaient que de leurs affaires. Les dominos eux-mmes les drangeaient
trop.

Madame Vuillaume, maintenant, expliquait ses ides. Au bout d'un long
silence, qui les laissa tous quatre sans embarras, comme s'ils avaient
prouv le besoin de se refaire des ides, elle reprit:

--Vous n'avez pas d'enfant, monsieur? a viendra.... Ah! c'est une
responsabilit, surtout pour une mre! Moi, quand cette petite-l est ne,
j'avais quarante-neuf ans, monsieur, un ge o l'on sait heureusement se
conduire. Un garon encore pousse tout seul, mais une fille! Et j'ai la
consolation d'avoir fait mon devoir, oh! oui!

Alors, par phrases brves, elle dit son plan d'ducation. L'honntet
d'abord. Pas de jeux dans l'escalier, la petite toujours chez elle, et
garde de prs, car les gamines ne pensent qu'au mal. Les portes fermes,
les fentres closes, jamais de courants d'air, qui apportent les vilaines
choses de la rue. Dehors, ne point lcher la main de l'enfant, l'habituer 
tenir les yeux baisss, pour viter les mauvais spectacles. En fait de
religion, pas d'abus, ce qu'il en faut comme frein moral. Puis, quand elle
a grandi, prendre des matresses, ne pas la mettre dans les pensionnats, o
les innocentes se corrompent; et encore assister aux leons, veiller  ce
qu'elle doit ignorer, cacher les journaux bien entendu, et fermer la
bibliothque.

--Une demoiselle en sait toujours de trop, dclara la vieille dame en
terminant.

Pendant que sa mre parlait, Marie, les yeux vagues, regardait dans le
vide. Elle revoyait le petit logement clotr, ces pices troites de la
rue Durantin, o il ne lui tait pas permis de s'accouder  la fentre.
C'tait une enfance prolonge, toutes sortes de dfenses qu'elle ne
comprenait pas, des lignes que sa mre raturait  l'encre sur leur journal
de mode, et dont les barres noires la faisaient rougir, des leons
expurges qui embarrassaient ses matresses elles-mmes, lorsqu'elle les
questionnait. Enfance trs douce d'ailleurs, croissance molle et tide de
serre chaude, rve veill o les mots de la langue et les faits de chaque
jour se dformaient en significations niaises. Et,  cette heure encore,
les regards perdus, pleine de ces souvenirs, elle avait aux lvres le rire
d'une enfant, reste ignorante dans le mariage.

--Vous me croirez si vous voulez, monsieur, dit M. Vuillaume, mais ma fille
n'avait pas encore lu un seul roman,  dix-huit ans passs.... N'est-ce
pas, Marie?

--Oui, papa.

--J'ai, continua-t-il, un George Sand trs bien reli, et malgr les
craintes de sa mre, je me suis dcid  lui permettre, quelques mois avant
son mariage, la lecture d'_Andr_, une oeuvre sans danger, toute
d'imagination, et qui lve l'me.... Moi, je suis pour une ducation
librale. La littrature a certainement des droits.... Cette lecture lui
produisit un effet extraordinaire, monsieur. Elle pleurait la nuit, en
dormant: preuve qu'il n'y a rien de tel qu'une imagination pure pour
comprendre le gnie.

--C'est si beau! murmura la jeune femme, dont les yeux brillrent.

Mais Pichon ayant expos cette thorie: pas de romans avant le mariage,
tous les romans aprs le mariage, madame Vuillaume hocha la tte. Elle ne
lisait jamais, et s'en trouvait bien. Alors, Marie parla doucement de sa
solitude.

--Mon Dieu! je prends quelquefois un livre. D'ailleurs, c'est Jules qui
choisit pour moi au cabinet du passage Choiseul.... Si je touchais du piano
encore!

Octave, depuis longtemps, sentait le besoin de placer une phrase.

--Comment! madame, s'cria-t-il, vous ne touchez pas du piano!

Il y eut une gne. Les parents prtextrent une suite de circonstances
malheureuses, ne voulant pas avouer qu'ils avaient recul devant les frais.
Du reste, madame Vuillaume affirmait que Marie chantait juste de naissance;
quand cette dernire tait jeune, elle savait toutes sortes de romances
trs jolies, il lui suffisait d'entendre les airs une seule fois pour les
retenir; et la mre rappela cette chanson sur l'Espagne, l'histoire d'une
captive regrettant son bien-aim, que l'enfant disait avec une expression 
arracher des larmes aux coeurs les plus durs. Mais Marie restait dsole.
Elle laissa chapper ce cri, en tendant la main vers la chambre voisine,
o sa petite dormait:

--Ah! je jure bien que Lilitte saura le piano, quand je devrais faire les
plus grands sacrifices!

--Songe d'abord  l'lever comme nous t'avons leve toi-mme, dit
svrement madame Vuillaume. Certes, je n'attaque pas la musique, elle
dveloppe les sentiments. Mais, avant tout, veille sur ta fille, carte
d'elle le mauvais air, tche qu'elle garde son ignorance....

Elle recommenait, elle appuya mme davantage sur la religion, rglant le
nombre des confessions par mois, indiquant les messes o il fallait aller
absolument, le tout au point de vue des convenances. Alors, Octave, excd,
parla d'un rendez-vous qui le forait  sortir. Ses oreilles bourdonnaient
d'ennui, il voyait bien que cette conversation continuerait de la sorte
jusqu'au soir. Et il se sauva, il laissa les Vuillaume et les Pichon se
raconter entre eux, autour des mmes tasses de caf lentement vides, ce
qu'ils se rptaient chaque dimanche. Comme il saluait une dernire fois,
Marie, tout d'un coup et sans raison, devint pourpre.

A partir de cette aprs-midi, Octave, le dimanche, hta le pas devant la
porte des Pichon, surtout lorsqu'il entendait les voix brves de monsieur
et de madame Vuillaume. D'ailleurs, il tait tout  la conqute de Valrie.
Malgr les regards de flamme dont il se croyait l'objet, elle gardait une
rserve inexplicable; et il voyait l un jeu de coquette. Il la rencontra
mme un jour, comme par hasard, au jardin des Tuileries, o elle se mit 
causer tranquillement d'un orage de la veille; ce qui acheva de le
convaincre qu'elle tait diablement forte. Aussi ne quittait-il plus
l'escalier, piant le moment de s'introduire chez elle, dcid  tre
brutal.

Maintenant, chaque fois qu'il passait, Marie souriait en rougissant. Ils
changeaient des saluts de bon voisinage. Un matin, au djeuner, comme il
lui montait une lettre, dont M. Gourd l'avait charg, pour s'viter les
quatre tages, il la trouva dans un gros embarras: elle venait d'asseoir
Lilitte en chemise sur la table ronde, et tchait de la rhabiller.

--Qu'y a-t-il donc? demanda le jeune homme.

--Mais c'est cette petite! rpondit-elle. J'ai eu la mauvaise ide de la
dshabiller, parce qu'elle se plaignait. Et je ne sais plus, je ne sais
plus!

Il la regarda, tonn. Elle tournait et retournait une jupe, cherchait les
agrafes. Puis, elle ajouta:

--Vous comprenez, c'est son pre qui m'aide  l'arranger, le matin, avant
de partir.... Moi, je ne me retrouve jamais toute seule dans ses affaires.
a m'ennuie, a m'agace....

La petite, cependant, lasse d'tre en chemise, effraye par la vue
d'Octave, se dbattait, se renversait sur la table.

--Prenez garde! cria-t-il, elle va tomber.

Ce fut une catastrophe. Marie avait l'air de ne point oser toucher aux
membres nus de sa fille. Elle la regardait toujours, avec l'bahissement
d'une vierge, stupfaite d'avoir pu faire a. Et, outre la peur de la
casser, il entrait dans sa maladresse une vague rpugnance de cette chair
vivante. Pourtant, aide par Octave qui la calmait, elle rhabilla Lilitte.

--Comment ferez-vous donc, quand vous en aurez une douzaine? disait-il en
riant.

--Mais nous n'en aurons jamais plus! rpondit-elle, effare.

Alors, il plaisanta: elle avait tort de jurer, un enfant est si vite fait!

--Non! non! rpta-t-elle avec enttement. Vous avez entendu maman, l'autre
jour. Elle l'a bien dfendu  Jules.... Vous ne la connaissez pas: ce
seraient des querelles interminables, s'il en venait un deuxime.

Octave s'amusait de sa tranquillit  discuter cette question. Il la
poussa, sans parvenir  l'embarrasser. Elle, du reste, faisait ce que son
mari voulait. Sans doute, elle aimait les enfants; s'il avait pu en dsirer
d'autres, elle n'aurait pas dit non. Et, sous cette complaisance, qui se
subordonnait aux ordres de sa mre, perait une indiffrence de femme dont
la maternit ne s'tait pas veille. Lilitte l'occupait comme son mnage,
qu'elle tenait par devoir. Quand elle avait lav la vaisselle et promen la
petite, elle continuait son ancienne vie de jeune fille, d'un vide
somnolent, berce dans l'attente vague d'une joie qui ne venait point.
Octave ayant dit qu'elle devait s'ennuyer, toujours seule, elle parut
surprise: non, elle ne s'ennuyait jamais, les journes coulaient tout de
mme, sans qu'elle st, en se couchant,  quelle besogne elle les avait
passes. Puis, le dimanche, elle sortait parfois avec son mari; ses parents
venaient, ou encore elle lisait. Si la lecture ne lui avait pas donn mal 
la tte, elle aurait lu du matin au soir, maintenant qu'il lui tait permis
de tout lire.

--Ce qui est contrariant, reprit-elle, c'est qu'ils n'ont rien, au cabinet
du passage Choiseul.... Ainsi, j'ai voulu avoir _Andr_, pour le relire,
tant a m'a fait pleurer autrefois. Eh bien! justement, on leur a vol le
volume.... Avec a, mon pre me refuse le sien, parce que Lilitte
dchirerait les images.

--Mais, dit Octave, mon ami Campardon a tout George Sand.... Je vais lui
demander _Andr_ pour vous.

Elle rougit, ses yeux brillrent. Vraiment, il tait trop aimable! Et,
quand il la laissa, elle resta devant Lilitte, les bras ballants, la tte
sans une ide, dans l'attitude qu'elle gardait pendant des aprs-midi
entires. Elle dtestait la couture, elle faisait du crochet, toujours le
mme bout, qui tranait sur les meubles.

Le lendemain, un dimanche, Octave lui apporta le livre. Pichon avait d
sortir, pour dposer une carte de visite chez un de ses suprieurs. Et,
comme le jeune homme la trouvait habille, au retour d'une course faite
dans le voisinage, il lui demanda par curiosit si elle revenait de la
messe, la croyant dvote. Elle rpondit que non. Avant de la marier, sa
mre l'y conduisait trs rgulirement. Pendant les six premiers mois de
son mnage, l'habitude tant prise, elle y tait retourne, avec la
continuelle crainte d'arriver en retard. Puis, elle ne savait pourquoi,
aprs quelques messes manques, elle n'y avait pas remis les pieds. Son
mari dtestait les prtres, et sa mre, maintenant, ne lui en ouvrait mme
plus la bouche. Cependant, elle restait remue par la question d'Octave,
comme s'il venait d'veiller en elle des choses ensevelies sous les
paresses de son existence.

--Il faudra que j'aille  Saint-Roch, un de ces matins, dit-elle. Une
occupation qui vous manque, a fait tout de suite un vide.

Et, sur ce ple visage de fille tardive, ne de parents trop vieux, parut
le regret maladif d'une autre existence, rve jadis, au pays des chimres.
Elle ne pouvait rien cacher, tout lui montait  la face, sous sa peau d'une
finesse et d'une transparence de chlorose. Puis, elle s'attendrit, elle
prit les mains d'Octave, d'un geste familier.

--Ah! que je vous remercie de m'avoir apport ce livre!... Venez demain,
aprs djeuner. Je vous le rendrai et je vous dirai l'effet que a m'aura
produit.... N'est-ce pas? ce sera amusant.

En la quittant, Octave pensa qu'elle tait drle tout de mme. Elle
finissait par l'intresser, il voulait parler  Pichon, pour le dgourdir
et la lui faire secouer un peu; car,  coup sr, cette petite femme n'avait
besoin que d'tre secoue. Justement, le lendemain, il rencontra l'employ
qui partait; et il l'accompagna, quitte  arriver lui-mme au _Bonheur des
Dames_, un quart d'heure en retard. Mais Pichon lui sembla moins veill
encore que sa femme, plein de manies commenantes, tout entier au souci de
ne pas crotter ses souliers, par les temps de pluie. Il marchait sur la
pointe des pieds, en parlant de son sous-chef, continuellement. Octave qui,
dans cette affaire, tait anim d'intentions fraternelles, finit par le
lcher, rue Saint-Honor, aprs lui avoir conseill de mener souvent Marie
au thtre.

--Pourquoi donc? demanda Pichon ahuri.

--Parce que c'est bon pour les femmes. a les rend gentilles.

--Ah! vous croyez?

Il promit d'y songer, il traversa la rue, en guettant les fiacres avec
terreur, travaill dans la vie du seul tourment des claboussures.

Au djeuner, Octave frappa chez les Pichon, pour reprendre le livre. Marie
lisait, les coudes sur la table, les deux mains au fond de ses cheveux
dpeigns. Elle venait de manger, sans nappe, un oeuf dans un plat de
fer-blanc, qui tranait, au milieu de la dbandade d'un couvert mis  la
hte. Par terre, Lilitte, oublie, dormait, le nez sur les dbris d'une
assiette, qu'elle avait casse sans doute.

--Eh bien? demanda Octave.

Marie ne rpondit pas tout de suite. Elle avait gard son peignoir du
matin, dont les boutons arrachs montraient son cou, dans un dsordre de
femme qui se lve.

--J'ai lu  peine cent pages, finit-elle par dire. Mes parents sont venus
hier.

Et elle parla d'une voix pnible, la bouche amre. Quand elle tait jeune,
elle aurait voulu habiter au fond des bois. Elle rvait toujours qu'elle
rencontrait un chasseur, qui sonnait du cor. Il s'approchait, se mettait 
genoux. a se passait dans un taillis, trs loin, o des roses
fleurissaient comme dans un parc. Puis, tout d'un coup, ils taient maris,
et alors ils vivaient l,  se promener, ternellement. Elle, trs
heureuse, ne souhaitait plus rien. Lui, d'une tendresse et d'une soumission
d'esclave, restait  ses pieds.

--J'ai caus avec votre mari, ce matin, dit Octave. Vous ne sortez pas
assez, et je l'ai dcid  vous conduire au thtre.

Mais elle secoua la tte, plie d'un frisson. Il se fit un silence. Elle
retrouvait l'troite salle  manger, avec son jour froid. L'image de Jules,
maussade et correcte, avait brusquement jet son ombre sur le chasseur des
romances qu'elle chantait, et dont le cor lointain sonnait toujours  ses
oreilles. Parfois, elle coutait: il arrivait peut-tre. Son mari ne lui
avait jamais pris les pieds dans ses deux mains pour les baiser; jamais non
plus, il ne s'tait agenouill pour lui dire qu'il l'adorait. Cependant,
elle l'aimait bien; mais elle s'tonnait que l'amour n'et pas plus de
douceur.

--Ce qui m'touffe, voyez-vous, reprit-elle en revenant au livre, c'est
lorsqu'il y a, dans les romans, des endroits o les personnages se font des
dclarations.

Pour la premire fois, Octave s'tait assis. Il voulut rire, gotant peu
les bagatelles sentimentales.

--Moi, dit-il, je dteste les phrases.... Quand on s'adore, le mieux est de
se le prouver tout de suite.

Mais elle parut ne pas comprendre, les regards clairs. Il allongea la main,
effleura la sienne, se pencha pour voir un passage du livre, si prs
d'elle, que son haleine lui chauffait l'paule, par l'cartement du
peignoir; et elle restait la chair morte. Alors, il se leva, plein d'un
mpris o il entrait de la piti. Comme il partait, elle dit encore:

--Je lis trs lentement, je n'aurai pas fini avant demain. C'est demain que
ce sera amusant! Entrez le soir.

Certes, il n'avait aucune ide sur elle, et pourtant il tait rvolt. Une
amiti singulire lui venait pour ce jeune mnage, qui l'exasprait,
tellement il lui semblait idiot dans la vie. Et l'ide lui poussait de leur
rendre service, malgr eux: il les emmnerait dner, les griserait,
s'amuserait  les pendre au cou l'un de l'autre. Quand ces accs de bont
le prenaient, lui qui n'aurait pas prt dix francs, il adorait jeter
l'argent par les fentres, pour accrocher deux amoureux et leur donner du
bonheur.

Du reste, la froideur de la petite madame Pichon ramenait Octave 
l'ardente Valrie. Certainement, celle-ci ne se laisserait pas souffler
deux fois sur la nuque. Il avanait dans ses faveurs: un jour qu'elle
montait devant lui, il avait risqu un compliment sur sa jambe, sans
qu'elle part fche.

Enfin, l'occasion guette depuis si longtemps, se prsenta. C'tait le soir
o Marie lui avait fait promettre de venir: ils seraient seuls pour causer
du roman, son mari ne devait rentrer que trs tard. Mais le jeune homme
avait prfr sortir, pris d'effroi  l'ide de ce rgal littraire.
Pourtant, il se risquait vers dix heures, lorsqu'il rencontra sur le palier
du premier tage, la bonne de Valrie, l'air effar, qui lui dit:

--Madame a une crise de nerfs, monsieur n'est pas l, tout le monde en face
est au thtre.... Venez, je vous en supplie. Je suis seule, je ne sais que
faire.

Valrie tait allonge dans un fauteuil de sa chambre, les membres rigides.
La bonne l'avait dlace, sa gorge sortait de son corset ouvert.
D'ailleurs, la crise cda presque tout de suite. Elle ouvrit les yeux,
s'tonna d'apercevoir Octave, agit du reste comme devant un mdecin.

--Je vous demande pardon, monsieur, murmura-t-elle, la voix encore
trangle. Cette fille n'est chez moi que depuis hier, et elle a perdu la
tte.

Sa tranquillit parfaite  ter son corset et  rattacher sa robe, gna le
jeune homme. Il restait debout, se jurant de ne pas partir ainsi, n'osant
pourtant s'asseoir. Elle avait renvoy la bonne, dont la vue paraissait
l'agacer; puis, elle tait alle  la fentre, pour aspirer fortement l'air
froid du dehors, la bouche grande ouverte par de longs billements nerveux.
Aprs un silence, ils causrent. a l'avait prise vers quatorze ans, le
docteur Juillerat tait fatigu de la droguer; tantt a la tenait dans les
bras, tantt dans les reins. Enfin, elle s'y accoutumait; autant a
qu'autre chose, puisque personne ne se portait bien, dcidment. Et,
pendant qu'elle parlait, les membres las, il s'excitait  la regarder, il
la trouvait provocante au milieu de son dsordre, avec son teint de plomb,
son visage tir par la crise comme par toute une nuit d'amour. Derrire le
flot noir de ses cheveux dnous, qui coulait sur ses paules, il croyait
voir la tte pauvre et sans barbe du mari. Alors, les mains tendues, du
geste brutal dont il aurait empoign une fille, il voulut la prendre.

--Eh bien! quoi donc? dit-elle d'une voix pleine de surprise.

A son tour, elle le regardait, les yeux si froids, la chair si calme, qu'il
se sentit glac et laissa retomber ses mains, avec une lenteur gauche,
comprenant le ridicule de son geste. Puis, dans un dernier billement
nerveux qu'elle touffait, elle ajouta lentement:

--Ah! cher monsieur, si vous saviez!

Et elle haussa les paules, sans se fcher, comme crase sous le mpris et
la lassitude de l'homme. Octave crut qu'elle se dcidait  le faire jeter
dehors, quand il la vit se diriger vers un cordon de sonnette, en tranant
ses jupes mal renoues. Mais elle dsirait du th, simplement; et elle le
commanda trs lger et trs chaud. Tout  fait dmont, il balbutia,
s'excusa, prit la porte, tandis qu'elle s'allongeait de nouveau au fond de
son fauteuil, de l'air d'une femme frileuse qui a de gros besoins de
sommeil.

Dans l'escalier, Octave s'arrtait  chaque tage. Elle n'aimait donc pas
a? Il venait de la sentir indiffrente, sans dsir comme sans rvolte,
aussi peu commode que sa patronne, madame Hdouin. Pourquoi Campardon la
disait-il hystrique? c'tait inepte, de l'avoir tromp, en lui contant
cette farce; car jamais, sans le mensonge de l'architecte, il n'aurait
risqu une telle aventure. Et il restait tourdi du dnouement, troubl
dans ses ides sur l'hystrie, songeant aux histoires qui couraient. Le mot
de Trublot lui revint: on ne savait pas, avec ces dtraques dont les yeux
luisaient comme des braises.

En haut, Octave, vex contre les femmes, touffa le bruit de ses bottines.
Mais la porte des Pichon s'ouvrit, et il dut se rsigner. Marie
l'attendait, debout dans l'troite pice, que la lampe charbonne clairait
mal. Elle avait tir le berceau prs de la table, Lilitte dormait l, sous
le rond de clart jaune. Le couvert du djeuner devait avoir servi pour le
dner, car le livre ferm se trouvait  ct d'une assiette sale, o
tranaient des queues de radis.

--Vous avez fini? demanda Octave, tonn du silence de la jeune femme.

Elle semblait ivre, le visage gonfl, comme au sortir d'un sommeil trop
lourd.

--Oui, oui, dit-elle avec effort. Oh! j'ai pass une journe, la tte dans
les mains, enfonce l-dedans.... Quand a vous prend, on ne sait plus o
l'on est.... J'ai trs mal au cou.

Et, courbature, elle ne parla pas davantage du livre, si pleine de son
motion, des rveries confuses de sa lecture, qu'elle suffoquait. Ses
oreilles bourdonnaient, aux appels lointains du cor, dont sonnait le
chasseur de ses romances, dans le bleu des amours idales. Puis, sans
transition, elle dit qu'elle tait alle le matin  Saint-Roch entendre la
messe de neuf heures. Elle avait beaucoup pleur, la religion remplaait
tout.

--Ah! je vais mieux, reprit-elle en poussant un profond soupir et en
s'arrtant devant Octave.

Il y eut un silence. Elle lui souriait de ses yeux candides. Jamais il ne
l'avait trouve si inutile, avec ses cheveux rares et ses traits noys.
Mais, comme elle continuait  le contempler, elle devint trs ple, elle
chancela; et il dut avancer les mains pour la soutenir.

--Mon Dieu! mon Dieu! bgaya-t-elle dans un sanglot.

Il la gardait, embarrass.

--Vous devriez prendre un peu de tilleul.... C'est d'avoir trop lu.

--Oui, a m'a tourn sur le coeur, quand je me suis vue seule, en fermant
le livre.... Que vous tes bon, monsieur Mouret! Sans vous, je me faisais
du mal.

Cependant, il cherchait du regard une chaise, o il pt l'asseoir.

--Voulez-vous que j'allume du feu?

--Merci, a vous salirait.... J'ai bien remarqu que vous portiez toujours
des gants.

Et, reprise de suffocation  cette ide, tout d'un coup dfaillante, elle
donna dans le vide un baiser maladroit, comme au hasard de son rve, et qui
effleura l'oreille du jeune homme.

Octave reut ce baiser avec stupeur. Les lvres de la jeune femme taient
glaces. Puis, lorsqu'elle eut roul contre sa poitrine, dans un abandon de
tout le corps, il s'alluma d'un brusque dsir, il voulut l'emporter au fond
de la chambre. Mais cette approche si rude veilla Marie de l'inconscience
de sa chute; l'instinct de la femme violente se rvoltait, elle se
dbattit, elle appela sa mre, oubliant son mari, qui allait rentrer, et sa
fille, qui dormait prs d'elle.

--Pas a, oh! non, oh! non.... C'est dfendu.

Lui, ardemment, rptait:

--On ne le saura pas, je ne le dirai  personne.

--Non, monsieur Octave.... Vous allez gter le bonheur que j'ai de vous
avoir rencontr.... a ne nous avancera  rien, je vous assure, et j'avais
rv des choses....

Alors, il ne parla plus, ayant une revanche  prendre, se disant tout bas,
crment: Toi, tu vas y passer!. Comme elle refusait de le suivre dans la
chambre, il la renversa brutalement au bord de la table; et elle se soumit,
il la possda, entre l'assiette oublie et le roman, qu'une secousse fit
tomber par terre. La porte n'avait pas mme t ferme, la solennit de
l'escalier montait au milieu du silence. Sur l'oreiller du berceau, Lilitte
dormait paisiblement.

Lorsque Marie et Octave se furent relevs, dans le dsordre des jupes, ils
ne trouvrent rien  se dire. Elle, machinalement, alla regarder sa fille,
ta l'assiette, puis la reposa. Lui, restait muet, pris du mme malaise,
tant l'aventure tait inattendue; et il se rappelait que, fraternellement,
il avait projet de pendre la jeune femme au cou de son mari. Il finit par
murmurer, sentant le besoin de rompre ce silence intolrable:

--Vous n'aviez donc pas ferm la porte?

Elle jeta un coup d'oeil sur le palier, elle balbutia:

--C'est vrai, elle tait ouverte.

Sa marche semblait gne, et il y avait un dgot sur son visage. Le jeune
homme songeait maintenant que ce n'tait pas drle, avec une femme sans
dfense, au fond de cette solitude et de cette btise. Elle n'avait pas
mme eu de plaisir.

--Tiens! le livre qui est tomb par terre! reprit-elle en le ramassant.

Mais un coin de la reliure s'tait cass. Cela les rapprocha, ce fut un
soulagement. La parole leur revenait. Marie se montrait dsole.

--Ce n'est pas ma faute.... Vous voyez, je l'avais envelopp de papier, de
peur de le salir.... Nous l'avons pouss, sans le faire exprs.

--Il tait donc l? dit Octave. Je ne l'ai pas remarqu.... Oh! pour moi,
je m'en fiche! Mais Campardon tient tant  ses livres!

Tous deux se le passaient, tchaient de redresser le coin. Leurs doigts se
mlaient, sans un frisson. En rflchissant aux suites, ils restaient
vraiment consterns du malheur arriv  ce beau volume de George Sand.

--a devait mal finir, conclut Marie, les larmes aux yeux.

Octave fut oblig de la consoler. Il inventerait une histoire, Campardon ne
le mangerait pas. Et leur embarras recommena, au moment de la sparation.
Ils auraient voulu se dire au moins une phrase aimable; mais le tutoiement
s'tranglait dans leur gorge. Heureusement, un pas se fit entendre, c'tait
le mari qui montait. Octave, silencieux, la reprit et la baisa  son tour
sur la bouche. Elle se soumit de nouveau, complaisante, les lvres glaces
comme auparavant. Lorsqu'il fut rentr sans bruit dans sa chambre, il se
dit, en tant son paletot, que celle-l non plus n'avait pas l'air d'aimer
a. Alors, que demandait-elle? et pourquoi tombait-elle aux bras du monde?
Dcidment, les femmes taient bien drles.

Le lendemain, chez les Campardon, aprs le djeuner, Octave expliquait une
fois de plus qu'il venait de cogner maladroitement le volume, lorsque Marie
entra. Elle conduisait Lilitte aux Tuileries, elle demanda si l'on voulait
lui confier Angle. Et, sans trouble, elle sourit  Octave, elle regarda de
son air innocent le livre rest sur une chaise.

--Comment donc! c'est moi qui vous remercie, dit madame Campardon. Angle,
va mettre un chapeau.... Avec vous, je n'ai pas peur.

Marie, trs modeste, dans une simple robe de laine sombre, causa de son
mari qui, la veille, tait rentr enrhum, et du prix de la viande, qu'on
ne pourrait plus aborder bientt. Puis, quand elle eut emmen Angle, tous
se penchrent aux fentres, pour les voir partir. Sur le trottoir, Marie
poussait doucement, de ses mains gantes, la voiture de Lilitte; pendant
que, se sachant regarde, Angle marchait prs d'elle, les yeux  terre.

--Est-elle assez comme il faut! s'cria madame Campardon. Et si douce! et
si honnte!

Alors, l'architecte frappa sur l'paule d'Octave, en disant:

--L'ducation dans la famille, mon cher, il n'y a que a!




V


Ce soir-l, il y avait rception et concert chez les Duveyrier. Vers dix
heures, Octave qu'ils invitaient pour la premire fois, achevait de
s'habiller dans sa chambre. Il tait grave, il prouvait contre lui-mme
une sourde irritation. Pourquoi avait-il rat Valrie, une femme si bien
apparente? Et Berthe Josserand, n'aurait-il pas d rflchir, avant de la
refuser? Au moment o il mettait sa cravate blanche, la pense de Marie
Pichon venait de lui tre insupportable: cinq mois de Paris, et rien que
cette pauvre aventure! Cela lui tait pnible comme une honte, car il
sentait profondment le vide et l'inutilit d'une telle liaison. Aussi se
jurait-il, en prenant ses gants, de ne plus perdre son temps de la sorte.
Il tait dcid  agir, puisqu'il pntrait enfin dans le monde, o les
occasions, certes, ne manquaient pas.

Mais, au bout du couloir, Marie le guettait. Pichon n'tant pas l, il fut
oblig d'entrer un instant.

--Comme vous voil beau! murmura-t-elle.

On ne les avait jamais invits chez les Duveyrier, ce qui l'emplissait de
respect pour le salon du premier tage. D'ailleurs, elle ne jalousait
personne, elle ne s'en trouvait ni la volont ni la force.

--Je vous attendrai, reprit-elle en tendant le front. Ne remontez pas trop
tard, vous me direz si vous vous tes amus.

Octave dut mettre un baiser sur ses cheveux. Bien que des rapports se
fussent tablis,  son gr, lorsqu'un dsir ou le dsoeuvrement le ramenait
prs d'elle, ni l'un ni l'autre ne se tutoyait encore. Il descendit enfin;
et elle, penche au-dessus de la rampe, le suivait des yeux.

A la mme minute, tout un drame se passait chez les Josserand. La soire
des Duveyrier o ils se rendaient, allait, dans l'esprit de la mre,
dcider du mariage de Berthe et d'Auguste Vabre. Celui-ci, vivement attaqu
depuis quinze jours, hsitait encore, travaill de doutes vidents sur la
question de la dot. Aussi, madame Josserand, pour frapper un coup dcisif,
avait-elle crit  son frre, lui annonant le projet de mariage et lui
rappelant ses promesses, avec l'espoir qu'il s'engagerait, dans sa rponse,
par quelque phrase dont elle tirerait parti. Et toute la famille attendait
neuf heures devant le pole de la salle  manger, habille, sur le point de
descendre, lorsque M. Gourd avait mont une lettre de l'oncle Bachelard,
oublie sous la tabatire de madame Gourd, depuis la dernire distribution.

--Ah! enfin! dit madame Josserand, en dcachetant la lettre.

Le pre et les deux filles, anxieusement, la regardaient lire. Autour
d'eux, Adle, qui avait d habiller ces dames, tournait de son air lourd,
desservant la table o tranait encore la vaisselle du dner. Mais madame
Josserand tait devenue toute ple.

--Rien! rien! bgaya-t-elle, pas une phrase nette!... Il verra plus tard,
au moment du mariage.... Et il ajoute qu'il nous aime bien tout de mme....
Quelle fichue canaille!

M. Josserand, en habit, tait tomb sur une chaise. Hortense et Berthe
s'assirent galement, les jambes casses; et elles restaient l, l'une en
bleu, l'autre en rose, dans leurs ternelles toilettes, retapes une fois
de plus.

--Je l'ai toujours dit, murmura le pre, Bachelard nous exploite.... Jamais
il ne lchera un sou.

Debout, vtue de sa robe feu, madame Josserand relisait la lettre. Puis,
elle clata.

--Ah! les hommes!... Celui-l, n'est-ce pas? on le croirait idiot, tant il
abuse de la vie. Eh bien! pas du tout! Il a beau n'avoir jamais sa raison,
il ouvre l'oeil, ds qu'on lui parle d'argent.... Ah! les hommes!

Elle se tournait vers ses filles, auxquelles cette leon s'adressait.

--C'est au point, voyez-vous, que je me demande quelle rage vous prend de
vouloir vous marier.... Allez, si vous en aviez par-dessus la tte, comme
moi! Pas un garon qui vous aime pour vous et qui vous apporte une fortune,
sans marchander! Des oncles millionnaires qui, aprs s'tre fait nourrir
pendant vingt ans, ne donneraient seulement pas une dot  leurs nices! Des
maris incapables, oh! oui, monsieur, incapables!

M. Josserand baissa la tte. Cependant, Adle, sans mme couter, achevait
de desservir la table. Mais, tout d'un coup, la colre de madame Josserand
tomba sur elle.

--Que faites-vous l,  nous moucharder?... Allez donc voir dans la cuisine
si j'y suis!

Et elle conclut.

--Enfin, tout pour ces vilains moineaux, et, pour nous, une brosse, si le
ventre nous dmange.... Tenez! ils ne sont bons qu' tre fichus dedans!
Rappelez-vous ce que je dis!

Hortense et Berthe hochrent la tte, comme pntres de ces conseils.
Depuis longtemps, leur mre les avaient convaincues de la parfaite
infriorit des hommes, dont l'unique rle devait tre d'pouser et de
payer. Un grand silence se fit, dans la salle  manger fumeuse, o la
dbandade du couvert, laisse par Adle, mettait une odeur enferme de
nourriture. Les Josserand, en grande toilette, pars et accabls sur des
siges, oubliaient le concert des Duveyrier, songeaient aux continuelles
dceptions de l'existence. Au fond de la chambre voisine, on entendait les
ronflements de Saturnin, qu'ils avaient couch de bonne heure.

Enfin, Berthe parla.

--C'est rat alors.... On se dshabille?

Mais, du coup, madame Josserand retrouva son nergie. Hein? quoi? se
dshabiller! et pourquoi donc? est-ce qu'ils n'taient pas honntes, est-ce
que leur alliance n'en valait pas une autre? Le mariage se ferait quand
mme, ou elle crverait plutt. Et, rapidement, elle distribua les rles:
les deux demoiselles reurent l'ordre d'tre trs aimables pour Auguste, de
ne plus le lcher, tant qu'il n'aurait pas fait le saut; le pre avait la
mission de conqurir le vieux Vabre et Duveyrier, en disant toujours comme
eux, si cela tait  la porte de son intelligence; quant  elle, dsireuse
de ne rien ngliger, elle se chargeait des femmes, elle saurait bien les
mettre toutes dans son jeu. Puis, se recueillant, jetant un dernier coup
d'oeil autour de la salle  manger, comme pour voir si elle n'oubliait
aucune arme, elle prit un air terrible d'homme de guerre qui conduirait ses
filles au massacre, et dit ce seul mot d'une voix forte:

--Descendons!

Ils descendirent. Dans la solennit de l'escalier, M. Josserand tait plein
de trouble, car il prvoyait des choses dsagrables pour sa conscience
trop troite de brave homme.

Lorsqu'ils entrrent, on s'crasait dj chez les Duveyrier. Le piano 
queue, norme, tenait tout un panneau du salon, devant lequel les dames se
trouvaient ranges, sur des files de chaises, comme au thtre; et deux
flots pais d'habits noirs dbordaient, aux portes laisses grandes
ouvertes de la salle  manger et du petit salon. Le lustre et les
appliques, les six lampes poses sur des consoles, clairaient d'une clart
aveuglante de plein jour la pice blanc et or, dans laquelle tranchait
violemment la soie rouge du meuble et des tentures. Il faisait chaud, les
ventails soufflaient, de leur haleine rgulire, les pntrantes odeurs
des corsages et des paules nues.

Mais, justement, madame Duveyrier se mettait au piano. D'un geste, madame
Josserand, souriante, la supplia de ne pas se dranger; et elle laissa ses
filles au milieu des hommes, en acceptant pour elle une chaise, entre
Valrie et madame Juzeur. M. Josserand avait gagn le petit salon, o le
propritaire, M. Vabre, sommeillait  sa place habituelle, dans le coin
d'un canap. On voyait encore l Campardon, Thophile et Auguste Vabre, le
docteur Juillerat, l'abb Mauduit, faisant un groupe; tandis que Trublot et
Octave, qui s'taient retrouvs, venaient de fuir la musique, au fond de la
salle  manger. Prs d'eux, derrire le flot des habits noirs, Duveyrier,
de taille haute et maigre, regardait fixement sa femme assise au piano,
attendant le silence. A la boutonnire de son habit, il portait le ruban de
la Lgion d'honneur, en un petit noeud correct.

--Chut! chut! taisez-vous! murmurrent des voix amies.

Alors, Clotilde Duveyrier attaqua un nocturne de Chopin, d'une extrme
difficult d'excution. Grande et belle, avec de magnifiques cheveux roux,
elle avait un visage long, d'une pleur et d'un froid de neige; et, dans
ses yeux gris, la musique seule allumait une flamme, une passion exagre,
dont elle vivait, sans aucun autre besoin d'esprit ni de chair. Duveyrier
continuait  la regarder; puis, ds les premires mesures, une exaspration
nerveuse lui amincit les lvres, il s'carta, se tint au fond de la salle 
manger. Sur sa face rase, au menton pointu et aux yeux obliques, de larges
plaques rouges indiquaient un sang mauvais, toute une cret brlant 
fleur de peau.

Trublot, qui l'examinait, dit tranquillement:

--Il n'aime pas la musique.

--Moi non plus, rpondit Octave.

--Oh! vous, a n'a pas le mme inconvnient.... Un homme, mon cher, qui
avait toujours eu de la chance. Pas plus fort qu'un autre, mais pouss par
tout le monde. D'une vieille famille bourgeoise, un pre ancien prsident.
Attach au parquet ds sa sortie de l'cole, puis juge supplant  Reims,
de l juge  Paris, au tribunal de premire instance, dcor, et enfin
conseiller  la cour, avant quarante-cinq ans.... Hein! c'est raide! Mais
il n'aime pas la musique, le piano a gt sa vie.... On ne peut pas tout
avoir.

Cependant, Clotilde enlevait les difficults avec un sang-froid
extraordinaire. Elle tait  son piano comme une cuyre sur son cheval.
Octave s'intressa uniquement au travail furieux de ses mains.

--Voyez donc ses doigts, dit-il, c'est patant!... a doit lui faire mal,
au bout d'un quart d'heure.

Et tous deux causrent des femmes, sans s'occuper davantage de ce qu'elle
jouait. Octave prouva un embarras, en apercevant Valrie: comment
agirait-il tout  l'heure? lui parlerait-il ou feindrait-il de ne pas la
voir? Trublot montrait un grand ddain: pas une encore qui aurait fait son
affaire; et, comme son compagnon protestait, cherchant des yeux, disant
qu'il devait y en avoir, l-dedans, dont il se serait accommod, il dclara
doctement:

--Eh bien! faites votre choix, et vous verrez ensuite, au dballage....
Hein? pas celle qui a des plumes, l-bas; ni la blonde,  la robe mauve; ni
cette vieille, bien qu'elle soit grasse au moins.... Je vous le dis, mon
cher, c'est idiot, de chercher dans le monde. Des manires, et pas de
plaisir!

Octave souriait. Lui, avait sa position  faire; il ne pouvait couter
seulement son got, comme Trublot, dont le pre tait si riche. Une rverie
l'envahissait devant ces ranges profondes de femmes, il se demandait
laquelle il aurait prise pour sa fortune et sa joie, si les matres de la
maison lui avaient permis d'en emporter une. Brusquement, comme il les
pesait du regard, les unes aprs les autres, il s'tonna.

--Tiens! ma patronne! Elle vient donc ici?

--Vous l'ignoriez? dit Trublot. Malgr leur diffrence d'ges, madame
Hdouin et madame Duveyrier sont deux amies de pension. Elles ne se
quittaient pas, on les appelait les ours blancs, parce qu'elles taient
toujours  vingt degrs au-dessous de zro.... Encore des femmes
d'agrment! Si Duveyrier n'avait pas d'autre boule d'eau chaude  se mettre
aux pieds, l'hiver!

Mais Octave, maintenant, tait srieux. Pour la premire fois, il voyait
madame Hdouin en toilette de soire, les paules et les bras nus, avec ses
cheveux noirs natts sur le front; et c'tait, sous l'ardente lumire,
comme la ralisation de ses dsirs: une femme superbe,  la sant
vaillante,  la beaut calme, qui devait tre tout bnfice pour un homme.
Des plans compliqus l'absorbaient dj, lorsqu'un vacarme le tira de sa
rverie.

--Ouf! c'est fini! dit Trublot.

On complimentait Clotilde. Madame Josserand, qui s'tait prcipite, lui
serrait les deux mains; tandis que les hommes, soulags, reprenaient leur
conversation, et que les dames, d'une main plus vive, s'ventaient.
Duveyrier osa se risquer alors  retourner dans le petit salon, o Trublot
et Octave le suivirent. Au milieu des jupes, le premier se pencha 
l'oreille du second.

--Regardez  votre droite.... Voil le raccrochage qui commence.

C'tait madame Josserand qui lanait Berthe sur Auguste. Il avait eu
l'imprudence de venir saluer ces dames. Ce soir-l, sa tte le laissait
assez tranquille; il sentait un seul point nvralgique, dans l'oeil gauche;
mais il redoutait la fin de la soire, car on allait chanter, et rien ne
lui tait plus mauvais.

--Berthe, dit la mre, indique donc  monsieur le remde que tu as copi
pour lui, dans un livre.... Oh! c'est souverain contre les migraines!

Et, la partie tant engage, elle les laissa debout, prs d'une fentre.

--Diable! s'ils en sont  la pharmacie! murmura Trublot.

Dans le petit salon, M. Josserand, dsireux de satisfaire sa femme, tait
rest devant M. Vabre, trs embarrass, car le vieillard dormait, et il
n'osait le rveiller pour se montrer aimable. Mais, quand la musique cessa,
M. Vabre ouvrit les paupires. Petit et gros, compltement chauve, avec
deux touffes de cheveux blancs sur les oreilles, il avait une face
rougeaude,  la bouche lippue, aux yeux ronds et  fleur de tte. M.
Josserand s'tant inform poliment de sa sant, la conversation s'engagea.
L'ancien notaire, dont les quatre ou cinq ides se droulaient toujours
dans le mme ordre, lcha d'abord une phrase sur Versailles, o il avait
exerc pendant quarante ans; ensuite, il parla de ses fils, regrettant
encore que ni l'an ni le cadet ne se ft montr assez capable pour
reprendre son tude, ce qui l'avait dcid  vendre et  venir habiter
Paris; enfin, arriva l'histoire de sa maison, dont la construction restait
le roman de son existence.

--J'ai englouti l trois cent mille francs, monsieur. Une spculation
superbe, disait mon architecte. Aujourd'hui, j'ai bien de la peine 
retrouver mon argent; d'autant plus que tous mes enfants sont venus se
loger chez moi, avec l'ide de ne pas me payer, et que je ne toucherais
jamais un terme, si je ne me prsentais moi-mme, le quinze....
Heureusement, le travail me console.

--Vous travaillez toujours beaucoup? demanda M. Josserand.

--Toujours, toujours, monsieur! rpondit le vieillard avec une nergie
dsespre. Le travail, c'est ma vie.

Et il expliqua son grand ouvrage. Depuis dix ans, il dpouillait chaque
anne le catalogue officiel du Salon de peinture, portant sur des fiches, 
chaque nom de peintre, les tableaux exposs. Il en parlait d'un air de
lassitude et d'angoisse; l'anne lui suffisait  peine, c'tait une besogne
si ardue souvent, qu'il y succombait: ainsi, par exemple, lorsqu'une femme
artiste se mariait et qu'elle exposait ensuite sous le nom de son mari,
comment pouvait-il s'y reconnatre?

--Jamais mon travail ne sera complet, c'est ce qui me tue, murmura-t-il.

--Vous vous intressez aux arts? reprit M. Josserand, pour le flatter.

M. Vabre le regarda, plein de surprise.

--Mais non, je n'ai pas besoin de voir les tableaux. Il s'agit d'un travail
de statistique.... Tenez! il vaut mieux que je me couche, j'aurai la tte
plus libre demain. Bonsoir, monsieur.

Il s'appuya sur une canne, qu'il gardait mme dans l'appartement, et se
retira d'une marche pnible, les reins dj gagns par la paralysie. M.
Josserand restait perplexe: il n'avait pas trs bien compris, il craignait
de ne pas avoir parl des fiches avec assez d'enthousiasme.

Mais un lger brouhaha qui vint du grand salon, ramena Trublot et Octave
prs de la porte. Ils virent entrer une dame d'environ cinquante ans, trs
forte et encore belle, suivie par un jeune homme correct, l'air srieux.

--Comment! ils arrivent ensemble! murmura Trublot. Eh bien! ne vous gnez
plus!

C'taient madame Dambreville et Lon Josserand. Elle devait le marier;
puis, elle l'avait gard pour son usage, en attendant; et ils taient en
pleine lune de miel, ils s'affichaient dans les salons bourgeois. Des
chuchotements coururent parmi les mres ayant des filles  caser. Mais
madame Duveyrier s'avanait au-devant de madame Dambreville, qui lui
fournissait des jeunes gens pour ses choeurs. Tout de suite, madame
Josserand la lui enleva et la combla d'amitis, rflchissant qu'elle
pouvait avoir besoin d'elle. Lon changea un mot froid avec sa mre;
pourtant, depuis sa liaison, celle-ci commenait  croire qu'il ferait tout
de mme quelque chose.

--Berthe ne vous voit pas, dit-elle  madame Dambreville. Excusez-la, elle
est en train d'indiquer un remde  monsieur Auguste.

--Mais ils sont trs bien ensemble, il faut les laisser, rpondit la dame,
qui comprenait, sur un coup d'oeil.

Toutes deux, maternellement, regardrent Berthe. Elle avait fini par
pousser Auguste dans l'embrasure de la fentre, o elle l'enfermait de ses
jolis gestes. Il s'animait, il risquait la migraine.

Cependant, un groupe d'hommes graves causaient politique, dans le petit
salon. La veille,  propos des affaires de Rome, il y avait eu une sance
orageuse au Snat, o l'on discutait l'adresse; et le docteur Juillerat,
d'opinion athe et rvolutionnaire, soutenait qu'il fallait donner Rome au
roi d'Italie; tandis que l'abb Mauduit, une des ttes du parti
ultramontain, prvoyait les plus sombres catastrophes, si la France ne
versait pas jusqu' la dernire goutte de son sang, pour le pouvoir
temporel des papes.

--Peut-tre trouverait-on encore un _modus vivendi_ acceptable de part et
d'autre, fit remarquer Lon Josserand, qui arrivait.

Il tait alors secrtaire d'un avocat clbre, dput de la gauche. Pendant
deux annes, n'ayant  esprer aucune aide de ses parents, dont la
mdiocrit d'ailleurs l'enrageait, il avait promen sur les trottoirs du
quartier latin une dmagogie froce. Mais, depuis son entre chez les
Dambreville, o il apaisait ses premires faims, il se calmait, il tournait
au rpublicain doctrinaire.

--Non, il n'y a pas d'accord possible, dit le prtre. L'glise ne saurait
transiger.

--Alors, elle disparatra! s'cria le docteur.

Et, bien que trs lis, s'tant rencontrs au chevet des agonisants de tout
le quartier Saint-Roch, ils paraissaient irrconciliables, le mdecin
maigre et nerveux, le vicaire gras et affable. Ce dernier gardait un
sourire poli, mme dans ses affirmations les plus absolues, en homme du
monde tolrant pour les misres de l'existence, mais en catholique qui
entendait ne rien abandonner du dogme.

--L'glise disparatre, allons donc! dit Campardon d'un air furieux, pour
faire sa cour au prtre, dont il attendait des travaux.

D'ailleurs, c'tait l'avis de tous ces messieurs: elle ne pouvait pas
disparatre. Thophile Vabre, qui, toussant et crachant, grelottant la
fivre, rvait le bonheur universel par l'organisation d'une rpublique
humanitaire, fut le seul  maintenir que, peut-tre, elle se
transformerait.

Le prtre reprit de sa voix douce:

--L'empire se suicide. On le verra bien, l'anne prochaine, aux lections.

--Oh! pour l'empire, nous vous permettons de nous en dbarrasser, dit
carrment le docteur. Ce serait un fameux service.

Alors, Duveyrier, qui coutait d'un air profond, hocha la tte. Lui, tait
de famille orlaniste; mais il devait tout  l'empire et jugeait convenable
de le dfendre.

--Croyez-moi, dclara-t-il enfin svrement, n'branlez pas les bases de la
socit, ou tout croulera..... C'est fatalement sur nous que retombent les
catastrophes.

--Trs juste! dit M. Josserand, qui n'avait aucune opinion, mais qui se
rappelait les ordres de sa femme.

Tous parlrent  la fois. Aucun n'aimait l'empire. Le docteur Juillerat
condamnait l'expdition du Mexique, l'abb Mauduit blmait la
reconnaissance du royaume d'Italie. Pourtant, Thophile Vabre et Lon
lui-mme restaient inquiets, lorsque Duveyrier les menaait d'un nouveau
93. A quoi bon ces continuelles rvolutions? est-ce que la libert n'tait
pas conquise? et la haine des ides nouvelles, la peur du peuple voulant sa
part, calmaient le libralisme de ces bourgeois satisfaits. N'importe, ils
dclarrent tous qu'ils voteraient contre l'empereur, car il avait besoin
d'une leon.

--Ah! mais, ils m'embtent! dit Trublot, qui tchait de comprendre depuis
un instant.

Octave le dcida  retourner auprs des dames. Dans l'embrasure de la
fentre, Berthe tourdissait Auguste de ses rires. Ce grand garon, au sang
ple, oubliait sa peur des femmes, devenait trs rouge, sous les attaques
de cette belle fille, dont l'haleine lui chauffait le visage. Madame
Josserand, cependant, dut trouver que les choses tranaient en longueur,
car elle regarda fixement Hortense; et celle-ci, obissante, alla prter
main-forte  sa soeur.

--Vous tes tout  fait remise, madame? osa demander Octave  Valrie.

--Tout  fait, monsieur, je vous remercie, rpondit-elle tranquillement,
comme si elle ne se souvenait de rien.

Madame Juzeur parla au jeune homme d'une vieille dentelle qu'elle dsirait
lui montrer, pour avoir son avis; et il dut promettre d'entrer un instant
chez elle, le lendemain. Puis, comme l'abb Mauduit revenait dans le salon,
elle l'appela, le fit asseoir, d'un air de ravissement.

Mais la conversation avait repris. Ces dames causaient de leurs
domestiques.

--Mon Dieu! oui, continua madame Duveyrier, je suis contente de Clmence,
une fille trs propre, trs vive.

--Et votre Hippolyte, demanda madame Josserand, ne vouliez-vous pas le
renvoyer?

Justement, Hippolyte, le valet de chambre, passait des glaces. Quand il se
fut loign, grand, fort, la mine fleurie, Clotilde rpondit avec embarras:

--Nous le gardons. C'est si dsagrable, de changer! Vous savez, les
domestiques s'habituent ensemble, et je tiens beaucoup  Clmence...

Madame Josserand se hta d'approuver, sentant le terrain dlicat. On
esprait les marier ensemble, un jour; et l'abb Mauduit, que les Duveyrier
avaient consult en cette affaire, hochait doucement la tte, comme pour
couvrir une situation connue de toute la maison, mais dont personne ne
parlait. Ces dames, du reste, ouvraient leur coeur: Valrie, le matin,
avait encore renvoy une bonne, ce qui faisait trois en huit jours; madame
Juzeur venait de se dcider  prendre, aux Enfants-Assists, une petite de
quinze ans, pour la dresser; quant  madame Josserand, elle ne tarissait
pas sur Adle, une souillon, une propre  rien, dont elle raconta des
traits extraordinaires. Et toutes, languissantes sous l'clat des bougies
et le parfum des fleurs, s'enfonaient dans ces histoires d'antichambre,
remuaient les livres de compte graisseux, se passionnaient pour l'insolence
d'un cocher ou d'une laveuse de vaisselle.

--Avez-vous vu Julie? demanda brusquement Trublot  Octave, d'un ton de
mystre.

Et, comme l'autre restait interloqu:

--Mon cher, elle est patante.... Allez la voir. On fait semblant d'avoir
un besoin, et on s'enfile dans la cuisine.... patante!

Il parlait de la cuisinire des Duveyrier. La conversation des dames
changeait, madame Josserand dcrivait, avec une admiration dbordante, une
trs modeste proprit que les Duveyrier possdaient prs de
Villeneuve-Saint-Georges, et qu'elle avait simplement aperue du chemin du
fer, en allant un jour  Fontainebleau. Mais Clotilde n'aimait pas la
campagne, elle l'habitait le moins possible, attendait les vacances de son
fils Gustave, qui faisait alors sa rhtorique au lyce Bonaparte.

--Caroline a bien raison de ne pas souhaiter des enfants, dclara-t-elle en
se tournant vers madame Hdouin, assise  deux chaises de distance. Ce que
ces petits tres-l bousculent vos habitudes!

Madame Hdouin dit qu'elle les aimait beaucoup. Mais elle tait trop
occupe; son mari se trouvait sans cesse aux quatre coins de la France; et
toute la maison retombait sur elle.

Octave, debout derrire sa chaise, fouillait d'un regard oblique les courts
cheveux friss de sa nuque, d'un noir d'encre, et les blancheurs neigeuses
de sa gorge, dcollete trs bas, qui se perdait dans un flot de dentelles.
Elle achevait de le troubler, si calme, avec ses paroles rares et son beau
sourire continu; jamais il n'avait rencontr une pareille crature, mme 
Marseille. Dcidment, il fallait voir, quitte  y travailler longtemps.

--Les enfants abment si vite les femmes! dit-il en se penchant  son
oreille, voulant absolument lui adresser la parole, et ne trouvant rien
autre chose.

Elle leva ses grands yeux avec lenteur, puis rpondit de l'air simple dont
elle lui donnait un ordre, au magasin:

--Oh! non, monsieur Octave; moi, ce n'est pas pour a.... Il faudrait avoir
le temps, voil tout.

Mais madame Duveyrier intervint. Elle avait accueilli le jeune homme d'un
lger salut, lorsque Campardon le lui avait prsent; et, maintenant, elle
l'examinait, l'coutait, sans chercher  cacher un intrt brusque. Quand
elle l'entendit causer avec son amie, elle ne put s'empcher de lui
demander:

--Mon Dieu! monsieur, excusez-moi.... Quelle voix avez-vous?

Il ne comprit pas tout de suite, il finit par dire qu'il avait une voix de
tnor. Alors, Clotilde s'enthousiasma: une voix de tnor, vraiment! mais
c'tait une chance, les voix de tnor se faisaient si rares! Ainsi, pour la
Bndiction des Poignards, qu'on allait chanter  l'instant, elle n'avait
jamais pu trouver plus de trois tnors dans sa socit, lorsqu'il lui en
aurait fallu au moins cinq. Et, excite tout d'un coup, les yeux luisants,
elle se retenait pour ne pas l'essayer immdiatement au piano. Il dut
promettre de venir un soir. Trublot, derrire lui, le poussait du coude,
gotant des joies froces dans son impassibilit.

--Hein? vous en tes! murmura-t-il, quand elle se fut loigne. Moi, mon
cher, elle m'a d'abord trouv une voix de baryton; puis, voyant que a ne
marchait pas, elle m'a essay comme tnor; a n'a pas mieux march, et elle
s'est dcide  m'employer ce soir comme basse.... Je fais un moine.

Mais il dut quitter Octave, madame Duveyrier prcisment l'appelait, on
allait chanter le choeur, le grand morceau de la soire. Ce fut un
remue-mnage. Une quinzaine d'hommes, tous amateurs, tous recruts parmi
les invits de la maison, s'ouvraient pniblement un passage au milieu des
dames, pour se runir devant le piano. Ils s'arrtaient, s'excusaient, la
voix touffe par le bruit bourdonnant des conversations; tandis que les
ventails battaient plus rapidement, dans la chaleur croissante. Enfin,
madame Duveyrier les compta; ils y taient tous; et elle leur distribua les
parties, qu'elle avait copies elle-mme. Campardon faisait Saint-Bris, un
jeune auditeur au conseil d'tat tait charg des quelques mesures de
Nevers; puis, venaient huit seigneurs, quatre chevins, trois moines,
confis  des avocats, des employs et de simples propritaires. Elle, qui
accompagnait, s'tait en outre rserv la partie de Valentine, des cris de
passion qu'elle poussait en plaquant des accords; car elle ne voulait pas
introduire de femme parmi ces messieurs, dont elle conduisait la troupe
rsigne avec des rudesses de chef d'orchestre.

Cependant, les conversations continuaient, un bruit intolrable venait
surtout du petit salon, o les discussions politiques devaient s'aigrir.
Alors, Clotilde, sortant une clef de sa poche, en tapa de lgers coups sur
le piano. Un murmure courut, les voix tombrent, deux flots d'habits noirs
dbordrent de nouveau aux portes; et, par-dessus les ttes, on aperut un
instant la face de Duveyrier, tache de rouge, exprimant une angoisse.
Octave tait rest debout derrire madame Hdouin, les yeux baisss sur les
ombres perdues de sa gorge, au fond des dentelles. Mais, comme le silence
se faisait, un rire clata, et il leva la tte. C'tait Berthe, qui
s'gayait d'une plaisanterie d'Auguste, dont elle avait chauff le sang
pauvre, au point qu'il disait des gaillardises. Tout le salon les regarda,
des mres devenaient graves, des membres de la famille changeaient un coup
d'oeil.

--Est-elle assez folle! murmura madame Josserand d'un air tendre, de faon
 tre entendue.

Hortense, prs de sa soeur, l'aidait avec une abngation complaisante,
appuyant ses rires, la poussant contre le jeune homme; pendant que,
derrire eux, la fentre entr'ouverte agitait de lgers souffles les grands
rideaux de soie rouge.

Mais une voix caverneuse vibra, toutes les ttes se tournrent vers le
piano. Campardon, la bouche arrondie, la barbe largie dans un coup de vent
lyrique, lanait le premier vers:

  Oui, l'ordre de la reine en ces lieux nous rassemble.

Tout de suite, Clotilde monta une gamme, redescendit; puis, les yeux au
plafond, avec une expression d'effroi, elle jeta le cri:

  Je tremble!

Et la scne s'engagea, les huit avocats, employs et propritaires, le nez
sur leurs parties, dans des poses d'coliers qui nonnent une page de grec,
juraient qu'ils taient prts  dlivrer la France. Ce dbut fut une
surprise, car les voix s'touffaient sous le plafond bas, on ne saisissait
qu'un bourdonnement, comme un bruit de charrettes charges de pavs, dont
les vitres tremblaient. Mais, quand la phrase mlodique de Saint-Bris:
Pour cette cause sainte.... droula le thme principal, des dames se
reconnurent et hochrent la tte, d'un air d'intelligence. Le salon
s'chauffait, les seigneurs criaient  la vole: Nous le jurons!... Nous
vous suivrons!; et, chaque fois, c'tait une explosion qui allait frapper
chaque invit en pleine poitrine.

--Ils chantent trop fort, murmura Octave  l'oreille de madame Hdouin.

Elle ne bougea pas. Alors, comme les explications de Nevers et de Valentine
l'ennuyaient, d'autant plus que l'auditeur au conseil d'tat tait un faux
baryton, il correspondit avec Trublot qui, en attendant l'entre des
moines, lui indiquait, d'un pincement de paupires, la fentre o Berthe
continuait d'emprisonner Auguste. Maintenant, ils y taient seuls, dans
l'air frais du dehors; tandis que, l'oreille tendue, Hortense se tenait en
avant, appuye contre le rideau, dont elle tordait l'embrasse,
machinalement. Personne ne les regardait plus, madame Josserand et madame
Dambreville avaient elles-mmes dtourn les yeux, aprs un change
instinctif de regards.

Cependant, Clotilde, les mains sur le clavier, emporte et ne pouvant
risquer un geste, allongeait le cou, en adressant au pupitre ce serment
destin  Nevers:

  Ah! d'aujourd'hui tout mon sang est  vous!

Les chevins taient entrs, un substitut, deux avous et un notaire. Le
quatuor faisait rage, la phrase: Pour cette cause sainte, revenait,
largie, soutenue par la moiti du choeur, dans un panouissement continu.
Campardon, la bouche de plus en plus arrondie et profonde, donnait les
ordres du combat, avec un roulement terrible des syllabes. Et, tout d'un
coup, le chant des moines clata: Trublot psalmodiait du ventre, pour
atteindre les notes basses.

Octave, ayant eu la curiosit de le regarder chanter, demeura trs surpris,
quand il reporta les yeux vers la fentre. Comme souleve par le choeur,
Hortense venait de dnouer l'embrasse, d'un mouvement qui pouvait tre
involontaire; et le grand rideau de soie rouge, en retombant, avait
compltement cach Auguste et Berthe. Ils taient l derrire, accouds 
la barre d'appui, sans qu'un mouvement traht leur prsence. Octave ne
s'inquita plus de Trublot, qui justement bnissait les poignards:
Poignards sacrs, par nous soyez bnits. Que pouvaient-ils bien faire,
sous ce rideau? La strette commenait; aux ronflements des moines, le
choeur rpondait: A mort!  mort!  mort! Et ils ne remuaient pas,
peut-tre regardaient-ils simplement les fiacres passer, pris de chaleur.
Mais la phrase mlodique de Saint-Bris reparaissait encore, toutes les voix
peu  peu la lanaient  pleine gorge, dans une progression, dans un clat
final d'une puissance extraordinaire. C'tait comme une rafale qui
s'engouffrait au fond de l'appartement trop troit, effarant les bougies,
plissant les invits, dont les oreilles saignaient. Clotilde,
furieusement, tapait, sur le piano, enlevait ces messieurs du regard; puis,
les voix s'apaisrent, chuchotrent: A minuit! point de bruit! et elle
continua seule, elle mit la sourdine, fit sonner les pas cadencs et perdus
d'une ronde qui s'loigne.

Alors, brusquement, dans cette musique mourante, dans ce soulagement aprs
tant de vacarme, on entendit une voix qui disait:

--Vous me faites du mal!

Toutes les ttes, de nouveau, s'taient tournes vers la fentre. Madame
Dambreville avait bien voulu se rendre utile, en allant relever le rideau.
Et le salon regardait Auguste confus et Berthe trs rouge, encore adosss 
la barre d'appui.

--Qu'y a-t-il donc, mon trsor? demanda madame Josserand d'un air empress.

--Rien, maman.... C'est monsieur Auguste qui m'a cogn le bras, avec la
fentre.... J'avais si chaud!

Elle rougissait davantage. Il y eut des sourires pincs, des moues de
scandale. Madame Duveyrier, qui, depuis un mois, dtournait son frre de
Berthe, restait toute ple, d'autant plus que l'incident avait coup
l'effet de son choeur. Pourtant, aprs le premier moment de surprise, on
applaudissait, on la flicitait, on glissait des mots aimables pour ces
messieurs. Comme ils avaient chant! comme elle devait se donner du souci,
 les faire chanter avec cet ensemble! Vraiment, on ne russissait pas
mieux au thtre. Mais, sous ces loges, elle entendait bien le
chuchotement qui courait dans le salon: la jeune fille se trouvait trop
compromise, c'tait un mariage conclu.

--Hein? emball! vint dire Trublot  Octave. Quel serin! comme s'il
n'aurait pas d la pincer, pendant que nous gueulions!... Moi, je croyais
qu'il profitait: vous savez, dans les salons o l'on chante, on pince une
dame, et si elle crie, on s'en fiche! personne n'entend.

Berthe, maintenant, trs calme, riait de nouveau, tandis qu'Hortense
regardait Auguste de son air rche de fille diplme; et, dans leur
triomphe, reparaissaient les leons de la mre, le mpris affich de
l'homme. Tous les invits avaient envahi le salon, se mlant aux dames,
haussant la voix. M. Josserand, le coeur troubl par l'aventure de Berthe,
s'tait rapproch de sa femme. Il l'coutait avec un malaise remercier
madame Dambreville des bonts dont elle accablait leur fils Lon, qu'elle
changeait  son avantage, positivement. Mais ce malaise augmenta, lorsqu'il
l'entendit revenir  ses filles. Elle affectait de causer bas avec madame
Juzeur, tout en parlant pour Valrie et pour Clotilde, debout prs d'elle.

--Mon Dieu, oui! son oncle nous l'crivait encore aujourd'hui: Berthe aura
cinquante mille francs. Ce n'est pas beaucoup sans doute, mais quand
l'argent est l, et solide!

Ce mensonge le rvoltait. Il ne put s'empcher de lui toucher furtivement
l'paule. Elle le regarda, le fora  baisser les yeux, devant l'expression
rsolue de son visage. Puis, comme madame Duveyrier s'tait tourne, plus
aimable, elle lui demanda avec intrt des nouvelles de son pre.

--Oh! papa doit tre all se coucher, rpondit la jeune femme, tout  fait
gagne. Il travaille tant!

M. Josserand dit qu'en effet M. Vabre s'tait retir, pour avoir les
ides nettes le lendemain. Et il balbutiait: un esprit bien remarquable,
des facults extraordinaires; en se demandant o il prendrait cette dot, et
quelle figure il ferait, le jour du contrat.

Mais un grand bruit de chaises remues emplissait le salon. Les dames
passaient dans la salle  manger, o le th se trouvait servi. Madame
Josserand, victorieuse, s'y rendit, entoure de ses filles et de la famille
Vabre. Bientt, il ne resta plus, au milieu de la dbandade des siges, que
le groupe des hommes srieux. Campardon s'tait empar de l'abb Mauduit:
il s'agissait d'une rparation au Calvaire de Saint-Roch. L'architecte se
disait tout prt, car son diocse d'vreux lui donnait peu de besogne. Il
avait simplement, l-bas, la construction d'une chaire et l'installation
d'un calorifre et de nouveaux fourneaux dans les cuisines de monseigneur,
travaux que son inspecteur suffisait  surveiller. Alors, le prtre promit
d'enlever dfinitivement l'affaire, ds la prochaine runion de la
fabrique. Et ils rejoignirent tous deux le groupe, o l'on complimentait
Duveyrier sur la rdaction d'un arrt, dont il s'avouait l'auteur; le
prsident, qui tait son ami, lui rservait certaines besognes aises et
brillantes, pour le mettre en vue.

--Avez-vous lu ce nouveau roman? demanda Lon, en train de feuilleter un
exemplaire de la _Revue des deux mondes_, tranant sur une table. Il est
bien crit; mais encore un adultre, a finit vraiment par tre fastidieux!

Et la conversation tomba sur la morale. Il y avait des femmes trs
honntes, dit Campardon. Tous approuvrent. D'ailleurs, selon l'architecte,
on s'arrangeait quand mme, dans un mnage, lorsqu'on savait s'entendre.
Thophile Vabre fit remarquer que cela dpendait de la femme, sans
s'expliquer davantage. On voulut avoir l'avis du docteur Juillerat, qui
souriait; mais il s'excusa: lui, mettait la vertu dans la sant. Cependant,
Duveyrier restait songeur.

--Mon Dieu! murmura-t-il enfin, ces auteurs exagrent, l'adultre est trs
rare parmi les classes bien leves.... Une femme, lorsqu'elle est d'une
bonne famille, a dans l'me une fleur....

Il tait pour les grands sentiments, il prononait le mot d'idal avec une
motion qui lui voilait le regard. Et il donna raison  l'abb Mauduit,
quand ce dernier parla de la ncessit des croyances religieuses, chez
l'pouse et chez la mre. La conversation fut ainsi ramene vers la
religion et la politique, au point o ces messieurs l'avaient laisse.
Jamais l'glise ne disparatrait, parce qu'elle tait la base de la
famille, comme elle tait le soutien naturel des gouvernements.

--A titre de police, je ne dis pas, murmura le docteur.

Duveyrier n'aimait point, du reste, qu'on parlt politique chez lui, et il
se contenta de dclarer svrement, en jetant un coup d'oeil dans la salle
 manger, o Berthe et Hortense bourraient Auguste de sandwichs:

--Il y a, messieurs, un fait prouv qui tranche tout: la religion moralise
le mariage.

Au mme instant, Trublot, assis sur un canap, prs d'Octave, se penchait
vers celui-ci.

--A propos, demanda-t-il, voulez-vous que je vous fasse inviter chez une
dame o l'on s'amuse?

Et, comme son compagnon dsirait savoir quel genre de dame, il ajouta, en
dsignant d'un signe le conseiller  la cour:

--Sa matresse.

--Pas possible! dit Octave stupfait.

Trublot ouvrit et referma lentement les paupires. C'tait comme a. Quand
on pousait une femme pas complaisante, dgote des bobos qu'on pouvait
avoir, et tapant sur son piano  rendre malades tous les chiens du
quartier, on allait en ville se faire ficher de soi!

--Moralisons le mariage, messieurs, moralisons le mariage, rptait
Duveyrier de son air rigide, avec son visage enflamm, o Octave voyait
maintenant le sang cre des vices secrets.

On appela ces messieurs, du fond de la salle  manger. L'abb Mauduit,
rest un moment seul, au milieu du salon vide, regardait de loin
l'crasement des invits. Son visage gras et fin exprimait une tristesse.
Lui qui confessait ces dames et ces demoiselles, les connaissait toutes
dans leur chair, comme le docteur Juillerat, et il avait d finir par ne
plus veiller qu'aux apparences, en matre de crmonie jetant sur cette
bourgeoisie gte le manteau de la religion, tremblant devant la certitude
d'une dbcle finale, le jour o le chancre se montrerait au plein soleil.
Parfois, des rvoltes le prenaient, dans sa foi ardente et sincre de
prtre. Mais son sourire reparut, il accepta une tasse de th que Berthe
vint lui offrir, causa une minute avec elle pour couvrir de son caractre
sacr le scandale de la fentre; et il redevenait l'homme du monde, rsign
 exiger uniquement une bonne tenue de ces pnitentes, qui lui chappaient
et qui auraient compromis Dieu.

--Allons, c'est propre! murmura Octave, dont le respect pour la maison
recevait un nouveau coup.

Et, voyant madame Hdouin se diriger vers l'antichambre, il voulut la
devancer, il suivit Trublot, qui partait. Son projet tait de la
reconduire. Elle refusa; minuit sonnait  peine, et elle logeait si prs.
Alors, une rose s'tant dtache du bouquet de son corsage, il la ramassa
de dpit et affecta de la garder. Les beaux sourcils de la jeune femme se
froncrent; puis, elle dit de son air tranquille:

--Ouvrez-moi donc la porte, monsieur Octave.... Merci.

Quand elle fut descendue, le jeune homme, gn, chercha Trublot. Mais
Trublot, comme chez les Josserand, venait de disparatre. Cette fois encore
il devait avoir enfil le couloir de la cuisine.

Octave, mcontent, alla se coucher, sa rose  la main. En haut, il aperut
Marie, penche sur la rampe,  la place o il l'avait laisse; elle
guettait son pas, elle tait accourue le regarder monter. Et, lorsqu'elle
l'eut fait entrer chez elle:

--Jules n'est pas encore l.... Vous tes-vous bien amus? Y avait-il de
belles toilettes?

Mais elle n'attendit pas sa rponse. Elle venait d'apercevoir la rose, elle
tait prise d'une gaiet d'enfant.

--C'est pour moi, cette fleur? Vous avez pens  moi?... Ah! que vous tes
gentil! que vous tes gentil!

Et elle avait des larmes plein les yeux, confuse, trs rouge. Alors,
Octave, tout d'un coup remu, la baisa tendrement.

Vers une heure, les Josserand rentrrent  leur tour. Adle laissait, sur
une chaise, un bougeoir avec des allumettes. Quand la famille, qui n'avait
pas chang une parole en montant, se retrouva dans la salle  manger, d'o
elle tait descendue dsespre, elle cda brusquement  un coup de joie
folle, dlirant, se prenant par les mains, dansant une danse de sauvages
autour de la table; le pre lui-mme obit  la contagion, la mre battait
des entrechats, les filles poussaient de petits cris inarticuls; tandis
que la bougie, au milieu, dtachait leurs grandes ombres, qui cabriolaient
le long des murs.

--Enfin, c'est fait! dit madame Josserand, essouffle, en tombant sur un
sige.

Mais elle se releva tout de suite, dans une crise d'attendrissement
maternel, et elle courut poser deux gros baisers sur les joues de Berthe.

--Je suis contente, bien contente de toi, ma chrie. Tu viens de me
rcompenser de tous mes efforts.... Ma pauvre fille, ma pauvre fille, c'est
donc vrai, cette fois!

Sa voix s'tranglait, son coeur tait sur ses lvres. Elle s'croulait dans
sa robe feu, sous le poids d'une motion sincre et profonde, tout d'un
coup anantie,  l'heure du triomphe, par les fatigues de sa terrible
campagne de trois hivers. Berthe dut jurer qu'elle n'tait pas malade; car
sa mre la trouvait ple, se montrait aux petits soins, voulait absolument
lui faire une tasse de tilleul. Quand la jeune fille fut couche, elle
revint pieds nus la border avec prcaution, comme aux jours dj lointains
de son enfance.

Cependant, M. Josserand, la tte sur l'oreiller, l'attendait. Elle souffla
la lumire, elle l'enjamba, pour se mettre au fond. Lui, rflchissait,
repris de malaise, la conscience brouille par la promesse d'une dot de
cinquante mille francs. Et il se hasarda  dire tout haut ses scrupules.
Pourquoi promettre, quand on ne sait si l'on pourra tenir? Ce n'tait pas
honnte.

--Pas honnte! cria dans le noir madame Josserand, en retrouvant sa voix
froce. Ce qui n'est pas honnte, monsieur, c'est de laisser monter ses
filles en graine; oui, en graine, tel tait votre rve peut-tre!...
Parbleu! nous avons le temps de nous retourner, nous en causerons, nous
finirons par dcider son oncle.... Et apprenez, monsieur, que, dans ma
famille, on a toujours t honnte!




VI


Le lendemain, qui tait un dimanche, Octave, les yeux ouverts, s'oublia une
heure dans la chaleur des draps. Il s'veillait heureux, plein de cette
lucidit des paresses du matin. A quoi bon se presser? Il se trouvait bien
au _Bonheur des dames_, il s'y dcrassait de sa province, et une certitude
profonde, absolue, lui venait d'avoir un jour madame Hdouin, qui ferait sa
fortune; mais c'tait une affaire de prudence, une longue tactique de
galanterie, o se plaisait dj son sens voluptueux de la femme. Comme il
se rendormait, dressant des plans, se donnant six mois pour russir,
l'image de Marie Pichon avait achev de calmer ses impatiences. Une femme
pareille tait trs commode; il lui suffisait d'allonger le bras, quand il
la voulait, et elle ne lui cotait pas un sou. En attendant l'autre,
certes, il ne pouvait demander mieux. Dans son demi-sommeil, ce bon march
et cette commodit finissaient par l'attendrir: il la voyait trs gentille
avec ses complaisances, il se promettait d'tre meilleur pour elle,
dsormais.

--Fichtre! neuf heures! dit-il, rveill tout  fait par la sonnerie de sa
pendule. Il faut pourtant se lever.

Une pluie fine tombait. Alors, il rsolut de ne pas sortir de la journe.
Il accepterait une invitation  dner chez les Pichon, qu'il refusait
depuis longtemps, par terreur des Vuillaume; a flatterait Marie, il
trouverait l'occasion de l'embrasser derrire les portes; et mme, comme
elle demandait toujours des livres, il songea  lui faire la surprise d'en
apporter tout un paquet, rest dans une de ses malles, au grenier.
Lorsqu'il fut habill, il descendit prendre, chez M. Gourd, la clef de ce
grenier commun, o les locataires se dbarrassaient des objets encombrants
et hors d'usage.

En bas, par cette matine humide, on touffait, dans l'escalier chauff,
dont les faux marbres, les hautes glaces, les portes d'acajou se voilaient
d'une vapeur. Sous le porche, une femme mal vtue, la mre Prou,  qui les
Gourd donnaient quatre sous de l'heure pour les gros travaux de la maison,
lavait le pav  grande eau, en plein sous le coup d'air glac, soufflant
de la cour.

--Eh! dites donc, la vieille, frottez-moi a plus srieusement, que je ne
trouve pas une tache! criait M. Gourd, chaudement couvert, debout sur le
seuil de sa loge.

Et, comme Octave arrivait, il lui parla de la mre Prou avec l'esprit de
domination brutale, le besoin enrag de revanche des anciens domestiques,
qui se font servir  leur tour.

--Une fainante dont je ne peux rien tirer! J'aurais voulu la voir chez
monsieur le duc! Ah bien! il fallait marcher droit!... Je la flanque  la
porte, si elle ne m'en donne pas pour mon argent! Moi, je ne connais que
a.... Mais, pardon, monsieur Mouret, vous dsirez?

Octave demanda la clef. Alors, le concierge, sans se presser, continua 
lui expliquer que, s'ils avaient voulu, madame Gourd et lui, ils auraient
vcu en bourgeois,  Mort-la-Ville, dans leur maison; seulement, madame
Gourd adorait Paris, malgr ses jambes enfles qui l'empchaient d'aller
jusqu'au trottoir; et ils attendaient d'avoir arrondi leurs rentes, le
coeur crev d'ailleurs et reculant, chaque fois que l'envie leur venait de
vivre enfin sur la petite fortune gagne sou  sou.

--Il ne faut pas qu'on m'ennuie, conclut-il en redressant sa taille de bel
homme. Je ne travaille plus pour manger.... La clef du grenier, n'est-ce
pas? monsieur Mouret. O avons-nous donc mis la clef du grenier, ma bonne?

Mais, douillettement assise, madame Gourd prenait son caf au lait dans une
tasse d'argent, devant un feu de bois, dont les flammes gayaient la grande
pice claire. Elle ne savait plus; peut-tre au fond de la commode. Et,
tout en trempant ses rties, elle ne quittait pas des yeux la porte de
l'escalier de service,  l'autre bout de la cour, plus nue et plus svre
par ce temps de pluie.

--Attention! la voil! dit-elle brusquement, comme une femme sortait de
cette porte.

Aussitt, M. Gourd se planta devant la loge, pour barrer le chemin  la
femme, qui avait ralenti le pas, l'air inquiet.

--Nous la guettons depuis ce matin, monsieur Mouret, reprit-il  demi-voix.
Hier soir, nous l'avons vue passer.... Vous savez, a vient de chez ce
menuisier, l-haut, le seul ouvrier que nous ayons dans la maison, Dieu
merci! Et encore, si le propritaire m'coutait, il garderait son cabinet
vide, une chambre de bonne qui est en dehors des locations. Pour cent
trente francs par an, a ne vaut vraiment pas la peine d'avoir de la salet
chez soi....

Il s'interrompit, il demanda rudement  la femme:

--D'o venez-vous?

--Pardi! de l-haut, rpondit-elle, en continuant de marcher.

Alors, il clata.

--Nous ne voulons pas de femmes, entendez-vous! On l'a dj dit  l'homme
qui vous amne.... Si vous revenez coucher, j'irai chercher un sergent de
ville, moi! et nous verrons si vous ferez encore vos cochonneries dans une
maison honnte!

--Ah! vous m'embtez! dit la femme. Je suis chez moi, je reviendrai si je
veux.

Et elle s'en alla, poursuivie par les indignations de M. Gourd, qui parlait
de monter chercher le propritaire. Avait-on jamais vu! une crature
pareille chez des gens comme il faut, o l'on ne tolrait pas la moindre
immoralit! Et il semblait que ce cabinet habit par un ouvrier, ft le
cloaque de la maison, un mauvais lieu dont la surveillance rvoltait ses
dlicatesses et troublait ses nuits.

--Alors, cette clef? se hasarda  rpter Octave.

Mais le concierge, furieux de ce qu'un locataire avait pu voir son autorit
mconnue, tombait sur la mre Prou, voulant montrer comment il savait se
faire obir. Est-ce qu'elle se fichait de lui? Elle venait encore, avec son
balai, d'clabousser la porte de la loge. S'il la payait de sa poche,
c'tait pour ne pas se salir les mains, et continuellement il devait
nettoyer derrire elle. Du diable s'il lui ferait encore la charit de la
reprendre! elle pouvait crever. Sans rpondre, casse par la fatigue de
cette besogne trop rude, la vieille continuait  frotter de ses maigres
bras, se retenant de pleurer, tant ce monsieur aux larges paules, en
calotte et en pantoufles, lui causait une pouvante respectueuse.

--Je me souviens, mon chri, cria madame Gourd de son fauteuil, o elle
passait la journe,  chauffer sa grasse personne. C'est moi qui ai cach
la clef sous les chemises, pour que les bonnes ne soient pas toujours
fourres dans le grenier.... Donne-la donc  monsieur Mouret.

--Encore quelque chose de propre, ces bonnes! murmura M. Gourd, qui avait
gard de sa longue domesticit la haine des gens de service. Tenez,
monsieur, voici la clef; mais je vous prie de me la redescendre, car il ne
peut y avoir un coin d'ouvert, sans que les bonnes aillent s'y mal
conduire.

Octave, pour ne pas traverser la cour mouille, remonta le grand escalier.
Il prit seulement l'escalier de service au quatrime, en passant par la
porte de communication, qui tait prs de sa chambre. En haut, un long
couloir se coupait deux fois  angle droit, peint en jaune clair, bord
d'un soubassement d'ocre plus fonc; et, comme dans un corridor d'hpital,
les portes des chambres de domestique, galement jaunes, s'espaaient,
rgulires et uniformes. Un froid glacial tombait du zinc de la toiture.
C'tait nu et propre, avec cette odeur fade des logis pauvres.

Le grenier se trouvait sur la cour, dans l'aile de droite, tout au bout.
Mais Octave, qui n'tait plus mont depuis le jour de son arrive, enfilait
l'aile de gauche, lorsque, brusquement, un spectacle qu'il aperut au fond
d'une des chambres, par la porte entrebille, l'arrta net de stupeur. Un
monsieur, debout devant une petite glace, renouait sa cravate blanche,
encore en manches de chemise.

--Comment! c'est vous! dit-il.

C'tait Trublot. Lui-mme, d'abord, resta ptrifi. Jamais,  cette heure,
personne ne montait. Octave qui tait entr, le regardait dans cette
chambre  l'troit lit de fer,  la table de toilette o un petit paquet de
cheveux de femme nageait sur l'eau savonneuse; et, devant l'habit noir
encore pendu parmi des tabliers, il ne put retenir ce cri:

--Vous couchez donc avec la cuisinire!

--Mais non! rpondit Trublot effar.

Puis, sentant la btise de ce mensonge, il se mit  rire de son air
satisfait et convaincu.

--Hein? elle est drle!... Je vous assure, mon cher, c'est trs chic!

Quand il dnait en ville, il s'chappait du salon pour aller pincer les
cuisinires devant leurs fourneaux; et, lorsqu'une d'elles voulait bien lui
donner sa clef, il filait avant minuit, il montait l'attendre patiemment
dans sa chambre, assis sur une malle, en habit noir et en cravate blanche.
Le lendemain, il descendait par le grand escalier, vers dix heures, et
passait devant les concierges, comme s'il avait rendu une visite matinale 
quelque locataire. Pourvu qu'il ft  peu prs exact chez son agent de
change, son pre tait content. D'ailleurs, maintenant, il faisait la
Bourse, de midi  trois heures. Le dimanche, il lui arrivait de rester la
journe entire dans un lit de bonne, heureux, perdu, le nez au fond de
l'oreiller.

--Vous qui devez tre si riche un jour! dit Octave, dont le visage gardait
un air de dgot.

Alors, Trublot dclara doctement:

--Mon cher, vous ne savez pas ce que c'est, n'en parlez pas.

Et il dfendit Julie, une grande Bourguignonne de quarante ans, au large
visage trou de petite vrole, mais qui avait un corps de femme superbe. On
aurait pu dshabiller ces dames de la maison; toutes des fltes, pas une ne
lui serait alle au genou. Avec a, une fille parfaitement bien; et, pour
le prouver, il ouvrit des tiroirs, montra un chapeau, des bijoux, des
chemises garnies de dentelle, sans doute voles  madame Duveyrier. Octave,
en effet, remarquait  prsent une coquetterie dans la chambre, des botes
de carton dor ranges sur la commode, un rideau de perse tendu sur les
jupes, toute la pose d'une cuisinire jouant  la femme distingue.

--Celle-l, voyez-vous, il n'y a pas  dire, rptait Trublot, on peut
l'avouer.... Si elles taient toutes comme a!

A ce moment, un bruit vint de l'escalier de service. C'tait Adle qui
remontait se laver les oreilles, madame Josserand lui ayant dfendu
furieusement de toucher  la viande, tant qu'elle ne les aurait pas
nettoyes au savon. Trublot allongea la tte et la reconnut.

--Fermez vite la porte! dit-il trs inquiet. Chut! ne parlez plus!

Il tendait l'oreille, il coutait le pas lourd d'Adle suivre le corridor.

--Vous couchez donc aussi avec! demanda Octave, surpris de sa pleur,
devinant qu'il redoutait une scne.

Mais Trublot, cette fois, eut une lchet.

--Non, par exemple! pas avec ce torchon!... Pour qui me prenez-vous, mon
cher?

Il s'tait assis au bord du lit, il attendait pour achever de se vtir, en
suppliant Octave de ne pas bouger; et tous deux restrent immobiles, tant
que cette malpropre d'Adle se dcrassa les oreilles, ce qui exigea dix
grandes minutes. Ils entendaient la tempte de l'eau dans la cuvette.

--Il y a pourtant une chambre, entre celle-ci et la sienne, expliqua
doucement Trublot, une chambre loue  un ouvrier,  un menuisier qui
empoisonne le corridor avec ses soupes  l'oignon. Ce matin encore, a m'a
fait lever le coeur.... Et vous savez, maintenant, dans toutes les maisons,
les cloisons des chambres de bonne sont ainsi minces comme des feuilles de
papier. Je ne comprends pas les propritaires. Ce n'est gure moral, on ne
peut mme remuer dans son lit.... Je trouve a trs incommode.

Lorsqu'Adle fut descendue, il reprit sa carrure, acheva sa toilette, se
servit de la pommade et des peignes de Julie. Octave ayant parl du
grenier, il voulut absolument l'y conduire, car il connaissait les moindres
coins de l'tage. Et, en passant devant les portes, il nommait les bonnes,
familirement: dans ce bout du couloir, aprs Adle, Lisa, la femme de
chambre des Campardon, une gaillarde qui faisait ses coups dehors; puis,
Victoire, leur cuisinire, une baleine choue, soixante-dix ans, la seule
qu'il respectt; puis, Franoise, entre la veille chez madame Valrie, et
dont la malle tait peut-tre l pour vingt-quatre heures, derrire le
maigre lit o passait un tel galop de filles, qu'il fallait toujours
s'informer avant de venir attendre au chaud, sous la couverture; puis, un
mnage tranquille, en place chez les gens du second; puis, le cocher de ces
gens, un gaillard dont il parlait avec une jalousie de beau mle, le
souponnant d'aller de porte en porte faire sans bruit de la bonne besogne;
enfin, dans l'autre bout du couloir, il nomma encore Clmence, la femme de
chambre de madame Duveyrier, que son voisin Hippolyte, le matre d'htel,
venait retrouver maritalement tous les soirs, et la petite Louise,
l'orpheline dont madame Juzeur essayait, une gamine de quinze ans, qui
devait en entendre de belles, la nuit, si elle avait le sommeil lger.

--Mon cher, ne fermez pas la porte, faites cela pour moi, dit-il  Octave,
quand il l'eut aid  prendre les livres dans la malle. Vous comprenez,
lorsque le grenier est ouvert, on peut s'y cacher et attendre.

Octave, ayant consenti  tromper la confiance de M. Gourd, rentra avec
Trublot dans la chambre de Julie. Ce dernier y avait laiss son pardessus.
Ensuite ce furent ses gants qu'il ne trouva pas; il secouait les jupes,
bouleversait les couvertures, soulevait une telle poussire et une telle
cret de linge douteux, que son compagnon, suffoqu, ouvrit la fentre.
Elle donnait sur l'troite cour intrieure, o prenaient jour toutes les
cuisines de la maison. Et il allongeait le nez au-dessus de ce puits
humide, qui exhalait des odeurs grasses d'vier mal tenu, lorsqu'un bruit
de voix le fit se retirer vivement.

--La petite bavette du matin, dit Trublot  quatre pattes sous le lit,
cherchant toujours. Ecoutez a.

C'tait Lisa, accoude chez les Campardon, qui se penchait pour interroger
Julie,  deux tages au-dessous d'elle.

--Dites, a y est donc, cette fois?

--Parat, rpondit Julie, en levant la tte. Vous savez,  part de le
dculotter, elle lui a tout fait.... Hippolyte est revenu du salon
tellement dgot, qu'il a failli avoir une indigestion.

--Si nous en faisions seulement le quart! reprit Lisa.

Mais elle disparut un instant, pour boire un bouillon que Victoire lui
apportait. Elles s'entendaient bien ensemble, soignant leurs vices, la
femme de chambre cachant l'ivrognerie de la cuisinire, et la cuisinire
facilitant les sorties de la femme de chambre, d'o celle-ci revenait
morte, les reins casss, les paupires bleues.

--Ah! mes enfants, dit Victoire qui se pencha  son tour, coude  coude
avec Lisa, vous tes jeunes. Quand vous aurez vu ce que j'ai vu!... Chez le
vieux papa Campardon, il y avait une nice parfaitement leve, qui allait
regarder les hommes par la serrure.

--Du propre! murmura Julie de son air rvolt de femme comme il faut. A la
place de la petite du quatrime, c'est moi qui aurais fichu des claques 
monsieur Auguste, s'il m'avait touche, dans le salon!... Un joli coco!

Sur cette dclaration, un rire aigu sortit de la cuisine de madame Juzeur.
Lisa, qui tait en face, fouilla la pice du regard, aperut Louise, dont
les quinze ans prcoces s'gayaient  entendre les autres bonnes.

--Elle est du matin au soir  nous moucharder, cette gamine, dit-elle.
Est-ce bte, de nous coller une enfant sur le dos! On ne pourra bientt
plus causer.

Elle n'acheva pas. Le bruit d'une fentre qui s'ouvrait brusquement, les
mit en fuite. Il se fit un profond silence. Mais elles se risqurent de
nouveau. Hein? quoi? qu'y avait-il? Elles avaient cru que madame Valrie ou
madame Josserand les surprenait.

--Pas de danger! reprit Lisa. Elles sont toutes  tremper dans des
cuvettes. Leur peau les occupe trop, pour qu'elles songent  nous
embter.... C'est le seul moment de la journe o l'on respire.

--Alors, a va toujours la mme chose chez vous? demanda Julie, qui
pluchait une carotte.

--Toujours, rpondit Victoire. C'est fini, elle est bouche.

Les deux autres ricanrent, heureuses, chatouilles par ce mot qui
dshabillait crment une de ces dames.

--Mais votre grand serin d'architecte, qu'est-ce qu'il fait donc?

--Il dbouche la cousine, pardi!

Elles riaient plus fort, lorsqu'elles virent, chez madame Valrie, la
nouvelle bonne Franoise. C'tait elle qui leur avait caus une alerte, en
ouvrant la fentre. Et il y eut d'abord des politesses.

--Ah! c'est vous, mademoiselle.

--Mon Dieu! oui, mademoiselle. Je tche de m'installer, mais cette cuisine
est si dgotante!

Puis, arrivrent les renseignements abominables.

--Vous aurez de la constance, si vous y restez. La dernire avait les bras
tout griffs par l'enfant, et madame la faisait tellement tourner en
bourrique, que nous l'entendions pleurer d'ici.

--Ah bien! a ne tranera pas, dit Franoise. Je vous remercie toujours,
mademoiselle.

--O donc est-elle, votre bourgeoise? demanda curieusement Victoire.

--Elle vient de partir djeuner chez une dame.

Lisa et Julie se dmanchrent le cou, pour changer un regard. Elles la
connaissaient, la dame. Un drle de djeuner, la tte en bas et les jambes
en l'air! Si c'tait permis, d'tre menteuse  ce point! Elles ne
plaignaient pas le mari, car il en mritait davantage; seulement, a
faisait honte  l'espce humaine, qu'une femme ne se conduist pas mieux.

--Voil torchon! interrompit Lisa, en dcouvrant la bonne des Josserand,
au-dessus d'elle.

Alors,  plein gosier, une vole de gros mots s'chappa de ce trou, obscur
et empest comme un puisard. Toutes, la face leve, interpellaient
violemment Adle, qui tait leur souffre-douleur, la bte sale et gauche
sur laquelle la maison entire tapait.

--Tiens! elle s'est lave, a se voit!

--Tche encore de jeter tes vidures de poisson dans la cour, que je monte
te dbarbouiller avec!

--Eh! va donc manger le bon Dieu, fille  cur!... Vous savez, elle en
garde dans ses dents pour se nourrir toute la semaine.

Ahurie, Adle les regardait d'en haut, le corps  demi sorti de la fentre.
Elle finit par rpondre:

--Laissez-moi tranquille, n'est-ce pas? ou je vous arrose.

Mais les cris et les rires redoublrent.

--T'as mari ta matresse, hier soir? Hein? c'est peut-tre toi qui lui
apprends  faire les hommes?

--Ah! la sans-coeur! elle reste dans une bote o l'on ne mange pas! Vrai,
c'est a qui m'exaspre contre elle!... Trop bte, envoie-les donc coucher!

Des larmes taient venues aux yeux d'Adle.

--Vous ne savez que des sottises, bgaya-t-elle. Ce n'est pas ma faute, si
je ne mange pas.

Et les voix grandissaient, des mots aigres commenaient  s'changer entre
Lisa et la nouvelle bonne, Franoise, qui prenait parti pour Adle, lorsque
celle-ci, oubliant les injures, cdant  l'instinct de l'esprit de corps,
cria:

--Mfiance! v'l madame!

Un silence de mort tomba. Toutes, brusquement, avaient replong dans leur
cuisine; et il ne montait plus, du boyau noir de l'troite cour, que la
puanteur d'vier mal tenu, comme l'exhalaison mme des ordures caches des
familles, remues l par la rancune de la domesticit. C'tait l'gout de
la maison, qui en charriait les hontes, tandis que les matres tranaient
encore leurs pantoufles, et que le grand escalier droulait la solennit
des tages, dans l'touffement muet du calorifre. Octave se souvint de la
bouffe de vacarme qu'il avait reue au visage, chez les Campardon, le jour
de son arrive.

--Elles sont bien gentilles, dit-il simplement.

Et il se penchait  son tour, il regardait les murailles, comme vex de ne
pas avoir lu tout de suite au travers, derrire les faux-marbres et le
carton-pte luisant de dorure.

--O diable les a-t-elle fourrs? rptait Trublot qui avait fouill jusque
dans la table de nuit, pour retrouver ses gants blancs.

Enfin, il les dnicha au fond du lit mme, aplatis et tout chauds. Une
dernire fois, il donna un coup d'oeil  la glace, alla cacher la clef de
la chambre  l'endroit convenu, au bout du corridor, sous un vieux buffet
laiss par un locataire, et descendit le premier, accompagn d'Octave. Dans
le grand escalier, quand il eut dpass la porte des Josserand, il reprit
tout son aplomb, boutonn trs haut pour cacher son habit et sa cravate.

--Au revoir, mon cher, dit-il en forant la voix, j'tais inquiet, j'ai
pass prendre des nouvelles de ces dames.... Elles ont parfaitement
dormi.... Au revoir.

Octave le regarda descendre en souriant. Puis, comme l'heure du djeuner
approchait, il rsolut de reporter la clef du grenier plus tard. Au
djeuner, chez les Campardon, il s'intressa surtout  Lisa, qui servait.
Elle avait son air propre, sa mine agrable; et il l'entendait encore, la
voix raille par les gros mots. Son flair de la femme ne l'avait pas
tromp sur cette fille  poitrine plate. Du reste, madame Campardon
continuait d'en tre enchante, s'tonnant de ce qu'elle ne la volait pas,
ce qui tait vrai, car son vice tait ailleurs. En outre, elle paraissait
trs bonne pour Angle, la mre se reposait entirement sur elle.

Justement, ce matin-l, Angle disparut au dessert, et on l'entendit qui
riait dans la cuisine. Octave osa risquer une rflexion.

--Vous avez peut-tre tort, de la laisser si libre avec les domestiques.

--Oh! il n'y a pas grand mal, rpondit madame Campardon, de son air de
langueur. Victoire a vu natre mon mari, et je suis si sre de Lisa....
Puis, que voulez-vous? cette petite me casse la tte. Je deviendrais folle,
 l'entendre toujours sauter autour de moi.

L'architecte mchonnait gravement le bout d'un cigare.

--C'est moi, dit-il, qui force Angle  passer, toutes les aprs-midi, deux
heures  la cuisine. Je veux qu'elle devienne une femme de mnage. a
l'instruit.... Elle ne sort jamais, mon cher, elle est continuellement sous
notre aile. Vous verrez quel bijou nous en ferons.

Octave n'insista pas. Certains jours, Campardon lui paraissait trs bte;
et, comme l'architecte le pressait pour aller entendre  Saint-Roch un
grand prdicateur, il refusa, s'enttant  ne point sortir. Aprs avoir
averti madame Campardon qu'il ne viendrait pas dner le soir, il remontait
 sa chambre, lorsqu'il sentit la clef du grenier dans sa poche. Il prfra
la descendre tout de suite.

Mais, sur le palier, un spectacle imprvu l'intressa. La porte de la
chambre loue au monsieur trs distingu, dont on ne disait pas le nom, se
trouvait ouverte; et c'tait un vnement, car elle restait toujours close,
comme barre d'un silence de tombe. Sa surprise augmenta: il cherchait du
regard le bureau du monsieur et dcouvrait  la place l'angle d'un grand
lit, quand il vit sortir une dame mince, vtue de noir, le visage cach
sous une paisse voilette. Derrire elle, la porte s'tait referme, sans
bruit.

Alors, trs intrigu, il descendit sur les talons de la dame, pour savoir
si elle tait jolie. Mais elle filait avec une lgret inquite,
effleurant  peine la moquette de ses petites bottines, ne laissant d'autre
trace, dans la maison, qu'un parfum vapor de verveine. Comme il arrivait
au vestibule, elle disparaissait, et il aperut seulement M. Gourd, debout
sous le porche, qui la saluait trs bas, en tant sa calotte.

Lorsque le jeune homme eut rendu la clef au concierge, il tcha de le faire
causer.

--Elle a l'air bien comme il faut, dit-il. Qui est-ce?

--C'est une dame, rpondit M. Gourd.

Et il ne voulut rien ajouter. Mais il se montra plus expansif, sur le
monsieur du troisime. Oh! un homme de la meilleure socit, qui avait lou
cette chambre pour venir y travailler tranquille, une nuit par semaine.

--Tiens! il travaille! interrompit Octave. A quoi donc?

--Il a bien voulu me confier son mnage, continua M. Gourd, sans paratre
avoir entendu. Et, voyez-vous, il paie rubis sur l'ongle.... Allez,
monsieur, quand on fait un mnage, on sait vite si l'on a affaire 
quelqu'un de propre. Celui-l, c'est tout ce qu'il y a de plus honnte: a
se voit  son linge.

Il fut oblig de se garer, Octave lui-mme rentra un instant dans la loge,
pour laisser passer la voiture des locataires du second, qui allaient au
Bois. Les chevaux piaffaient, retenus par le cocher, les guides hautes; et,
lorsque le grand landau ferm roula sous la vote, on aperut, derrire les
glaces, deux beaux enfants, dont les ttes souriantes cachaient les profils
vagues du pre et de la mre. M. Gourd s'tait redress, poli, mais froid.

--En voil qui ne font pas beaucoup de bruit dans la maison, remarqua
Octave.

--Personne ne fait de bruit, dit schement le concierge. Chacun vit comme
il l'entend, voil tout. Il y a des gens qui savent vivre, et il y a des
gens qui ne savent pas vivre.

Les gens du second taient jugs svrement, parce qu'ils ne frquentaient
personne. Ils semblaient riches, pourtant; mais le mari travaillait dans
des livres, et M. Gourd se dfiait, avait une moue mprisante; d'autant
plus qu'on ignorait ce que le mnage pouvait fabriquer l dedans, avec son
air de n'avoir besoin de personne et d'tre toujours parfaitement heureux.
a ne lui paraissait pas naturel.

Octave ouvrait la porte du vestibule, lorsque Valrie rentra. Il s'effaa
poliment, pour la laisser passer devant lui.

--Vous allez bien, madame?

--Mais oui, monsieur, merci.

Elle tait essouffle, et pendant qu'elle montait, il regardait ses
bottines boueuses, en songeant  ce djeuner, la tte en bas et les jambes
en l'air, dont avaient parl les bonnes. Sans doute, elle tait rentre 
pied, n'ayant pas trouv de fiacre. Une odeur fade et chaude s'exhalait de
ses jupes humides. La fatigue, une lassitude molle de toute sa chair, lui
faisait par moments, malgr son effort, poser la main sur la rampe.

--Quelle vilaine journe, n'est-ce pas? madame.

--Affreuse, monsieur.... Et, avec a, le temps est lourd.

Elle arrivait au premier, ils se salurent. Mais, d'un coup d'oeil, il
avait vu sa face meurtrie, ses paupires grosses de sommeil, ses cheveux
dpeigns sous le chapeau rattach  la hte; et, tout en continuant de
monter, il rflchissait, vex, pris de colre. Alors, pourquoi pas avec
lui? Il n'tait ni plus bte ni plus laid que les autres.

Au troisime, devant la porte de madame Juzeur, le souvenir de sa promesse
de la veille s'veilla. Une curiosit lui venait sur cette petite femme si
discrte, aux yeux de pervenche. Il sonna. Ce fut madame Juzeur elle-mme
qui ouvrit.

--Ah! cher monsieur, tes-vous aimable!... Entrez donc.

Le logement avait une douceur qui sentait un peu le renferm: des tapis et
des portires partout, des meubles d'une mollesse d'dredon, l'air tide et
mort d'un coffret, capitonn de vieux satin  l'iris. Dans le salon, o les
doubles rideaux mettaient un recueillement de sacristie, Octave dut
s'asseoir sur un canap, large et trs bas.

--Voici la dentelle, reprit madame Juzeur, en reparaissant avec une bote
de santal, pleine de chiffons. Je veux en faire cadeau  quelqu'un et je
suis curieuse d'en connatre la valeur.

C'tait un bout d'ancien point d'Angleterre, trs beau. Octave l'examina en
connaisseur, finit par l'estimer trois cents francs. Puis, sans attendre
davantage, comme leurs mains  tous deux maniaient la dentelle, il se
pencha et lui baisa les doigts, des doigts menus de petite fille.

--Oh! monsieur Octave,  mon ge, vous n'y pensez pas! murmura joliment
madame Juzeur, sans se fcher.

Elle avait trente-deux ans, se disait trs vieille. Et elle fit son
allusion accoutume  ses malheurs: mon Dieu! oui, aprs dix jours de
mariage, le cruel tait parti un matin et n'tait pas revenu, personne
n'avait jamais su pourquoi.

--Vous comprenez, continua-t-elle en levant les yeux au plafond, aprs des
coups pareils, c'est fini pour une femme.

Octave avait gard sa petite main tide qui se fondait dans la sienne, et
il la baisait toujours  lgers coups, sur les doigts. Elle ramena les yeux
vers lui, le considra d'un air vague et tendre; puis, maternellement, elle
dit ce seul mot:

--Enfant!

Se croyant encourag, il voulut la saisir  la taille, l'attirer sur le
canap; mais elle se dgagea sans violence, elle glissa de ses bras, riant,
ayant l'air de penser simplement qu'il jouait.

--Non, laissez-moi, ne me touchez pas, si vous dsirez que nous restions
bons amis.

--Alors, non? demanda-t-il  voix basse.

--Quoi, non? Que voulez-vous dire?... Oh! ma main, tant qu'il vous plaira!

Il lui avait repris la main. Mais, cette fois, il l'ouvrait, la baisait sur
la paume; et, les yeux demi-clos, tournant le jeu en plaisanterie, elle
cartait les doigts, comme une chatte qui dtend ses griffes pour qu'on la
chatouille sous les pattes. Elle ne lui permit pas d'aller au-dessus du
poignet. Le premier jour, il y avait l une ligne sacre, o le mal
commenait.

--C'est monsieur le cur qui monte, vint dire brusquement Louise, en
rentrant d'une commission.

L'orpheline avait le teint jaune et le masque cras des filles qu'on
oublie sous les portes. Elle clata d'un rire idiot, quand elle aperut le
monsieur qui mangeait dans la main de madame. Mais, sur un regard de
celle-ci, elle se sauva.

--J'ai grand'peur de n'en rien tirer de bon, reprit madame Juzeur. Enfin,
il faut bien essayer de mettre dans le droit chemin une de ces pauvres
mes.... Tenez, monsieur Mouret, passez par ici.

Elle l'emmena dans la salle  manger, pour laisser le salon au prtre, que
Louise introduisait. L, elle l'invita  revenir causer. Cela lui ferait un
peu de socit; elle tait toujours si seule, si triste! Heureusement, la
religion la consolait.

Le soir, vers cinq heures, Octave gota un vritable repos  s'installer
chez les Pichon, en attendant le dner. La maison l'effarait un peu; aprs
s'tre laiss prendre d'un respect de provincial, devant la gravit riche
de l'escalier, il glissait  un mpris exagr, pour ce qu'il croyait
deviner derrire les hautes portes d'acajou. Il ne savait plus: ces
bourgeoises, dont la vertu le glaait d'abord, lui semblaient maintenant
devoir cder sur un signe; et, lorsqu'une d'elles rsistait, il restait
plein de surprise et de rancune.

Marie avait rougi de joie, en le voyant poser sur le buffet le paquet de
livres qu'il tait mont chercher pour elle, le matin. Elle rptait:

--Etes-vous gentil, monsieur Octave! Oh! merci, merci!... Et comme c'est
bien, d'tre venu de bonne heure! Voulez-vous un verre d'eau sucre avec du
cognac? a ouvre l'apptit.

Il accepta, pour lui faire plaisir. Tout lui parut aimable, jusqu' Pichon
et aux Vuillaume, qui causaient autour de la table, remchant lentement
leur conversation de chaque dimanche. Marie, de temps  autre, courait  la
cuisine, o elle soignait une paule de mouton roule; et il osa la suivre
en plaisantant, la saisit devant le fourneau, la baisa, sur la nuque. Elle,
sans un cri, sans un tressaillement, s'tait retourne et le baisait  son
tour sur la bouche, de ses lvres toujours froides. Cette fracheur parut
dlicieuse au jeune homme.

--Eh bien? et votre nouveau ministre? demanda-t-il  Pichon, en revenant.

Mais l'employ eut un sursaut. Ah! il allait y avoir un nouveau ministre, 
l'Instruction publique? Il n'en savait rien; dans les bureaux, on ne
s'occupait jamais de a.

--Le temps est si mauvais! continua-t-il sans transition. Pas possible
d'avoir un pantalon propre!

Madame Vuillaume parlait d'une fille qui avait mal tourn, aux Batignolles.

--Vous ne me croirez pas, monsieur, dit-elle. Elle tait parfaitement
leve; mais elle s'ennuyait tellement chez ses parents, que deux fois elle
avait voulu se jeter dans la rue.... C'est  confondre!

--On fait griller les fentres, dit simplement M. Vuillaume.

Le dner fut charmant. Tout le temps, cette conversation dura, autour du
modeste couvert, qu'une petite lampe clairait. Pichon et M. Vuillaume,
tant tombs sur le personnel du ministre, ne sortaient plus des chefs et
des sous-chefs: le beau-pre s'enttait sur ceux de son temps, puis se
souvenait qu'ils taient morts; tandis que, de son ct, le gendre
continuait  parler des nouveaux, au milieu d'une confusion de noms
inextricable. Les deux hommes pourtant, ainsi que madame Vuillaume, furent
d'accord sur un point: le gros Chavignat, celui dont la femme tait si
laide, avait fait beaucoup trop d'enfants. C'tait fou, dans sa situation
de fortune. Et Octave souriait, dtendu, heureux; depuis longtemps, il
n'avait pass une si agrable soire; mme il finit par blmer Chavignat
avec conviction. Marie l'apaisait de son clair regard d'innocente, sans une
motion  le voir assis prs de son mari, les servant tous deux selon leurs
gots, de son air un peu las d'obissance passive.

A dix heures, les Vuillaume se levrent, ponctuellement. Pichon mit son
chapeau. Chaque dimanche, il les accompagnait  l'omnibus. C'tait une
habitude de dfrence, prise au lendemain du mariage, et les Vuillaume se
seraient trouvs trs froisss, s'il avait cru pouvoir se dispenser de la
course. Tous trois gagnaient la rue de Richelieu, puis la remontaient 
petits pas, en fouillant du regard l'omnibus des Batignolles, qui passait
toujours complet; de sorte que, souvent, Pichon allait ainsi jusqu'
Montmartre, car il ne se serait pas permis de quitter son beau-pre et sa
belle-mre, avant de les mettre en voiture. Comme ils marchaient trs
doucement, il lui fallait prs de deux heures pour aller et revenir.

On changea d'amicales poignes de main sur le palier. En rentrant avec
Marie, Octave dit tranquillement:

--Il pleut, Jules ne rentrera pas avant minuit.

Et, comme on avait couch Lilitte de bonne heure, il prit tout de suite
Marie sur ses genoux, il but avec elle un reste de caf dans la mme tasse,
en mari heureux du dpart de ses invits, se retrouvant enfin chez lui,
excit par une petite fte de famille, et pouvant embrasser sa femme 
l'aise, les portes closes. Une chaleur endormait l'troite pice, o des
oeufs  la neige avaient laiss une odeur de vanille. Il mettait de lgers
baisers sous le menton de la jeune femme, lorsqu'on frappa. Marie n'eut pas
mme un sursaut de peur. C'tait le fils Josserand, celui qui avait une
flure. Quand il pouvait s'chapper de l'appartement d'en face, il venait
ainsi causer avec elle, attir par sa douceur; et tous deux s'entendaient
trs bien, restant des dix minutes sans parler, changeant de loin en loin
des phrases qui ne se suivaient pas.

Octave, trs contrari, garda le silence.

--Ils ont du monde, bgayait Saturnin. Moi, je m'en fiche, qu'ils ne me
mettent pas  table!... Alors, j'ai dfait la serrure et je me suis sauv.
a les attrape.

--On sera inquiet, vous devriez rentrer, dit Marie, qui voyait l'impatience
d'Octave.

Mais le fou riait, enchant. Puis, avec sa parole embarrasse, il dit ce
qu'on faisait chez lui. Il semblait venir chaque fois pour soulager surtout
sa mmoire.

--Papa a encore travaill toute la nuit.... Maman a gifl Berthe.... Dites,
quand on se marie, a fait du mal?

Et, comme Marie ne rpondait pas, il continua, en s'animant:

--Je ne veux pas aller  la campagne, moi.... S'ils la touchent seulement,
je les trangle; la nuit, c'est facile, pendant qu'ils dorment.... Elle a
le dedans de la main doux comme du papier  lettres. Mais, vous savez,
l'autre est une sale fille....

Il recommenait, s'embrouillait, n'arrivait pas  exprimer ce qu'il tait
venu dire. Marie, enfin, le fora  rentrer chez ses parents, sans qu'il
et mme remarqu la prsence d'Octave.

Alors, celui-ci, de peur d'tre encore drang, voulut emmener la jeune
femme dans sa chambre. Mais elle refusa, les joues brusquement envahies
d'un flot de sang. Lui, ne comprenant pas cette pudeur, rptait qu'ils
entendraient bien Jules remonter, qu'elle aurait le temps de se glisser
chez elle; et, comme il l'entranait, elle se fcha tout  fait, avec une
indignation de femme violente.

--Non, pas dans votre chambre, jamais! C'est trop vilain.... Restons chez
moi.

Et elle courut se rfugier au fond de son logement. Octave tait encore sur
le palier, surpris de cette rsistance inattendue, lorsqu'un bruit violent
de querelle monta de la cour. Dcidment, tout s'en mlait, il aurait mieux
fait d'aller dormir. Un tel vacarme tait si inusit,  une pareille heure,
qu'il finit par ouvrir une fentre, pour couter. En bas, M. Gourd criait:

--Je vous dis que vous ne passerez pas!... Le propritaire est prvenu. Il
va descendre vous flanquer lui-mme  la porte.

--De quoi?  la porte! rpondit une grosse voix. Est-ce que je ne paie pas
mon terme?... Passe, Amlie, et si monsieur te touche, nous allons rire!

C'tait l'ouvrier d'en haut, qui rentrait avec la femme, chasse le matin.
Octave se pencha; mais, dans le trou noir de la cour, il voyait seulement
de grandes ombres flottantes, que traversait un reflet de gaz venu du
vestibule.

--Monsieur Vabre! monsieur Vabre! appela d'une voix pressante le concierge,
bouscul par le menuisier. Vite, vite, elle va entrer!

Malgr ses mauvaises jambes, madame Gourd tait alle chercher le
propritaire, en train justement de travailler  son grand ouvrage. Il
descendait. Octave l'entendit rpter furieusement:

--C'est un scandale! c'est une horreur!... Jamais je ne permettrai a chez
moi!

Et, s'adressant  l'ouvrier, que sa prsence parut intimider d'abord:

--Renvoyez cette femme, tout de suite, tout de suite.... Entendez-vous!
nous ne voulons pas de femmes dans la maison.

--Mais c'est la mienne! rpondit l'ouvrier effar. Elle est en place, elle
vient une fois par mois, quand ses matres le permettent.... En voil une
histoire! Ce n'est pas vous qui m'empcherez de coucher avec ma femme,
peut-tre!

Du coup, le concierge et le propritaire perdirent la tte.

--Je vous donne cong, bgayait M. Vabre. Et, en attendant, je vous dfends
de prendre mon immeuble pour un mauvais lieu.... Gourd, jetez donc cette
crature sur le trottoir.... Oui, monsieur, je n'aime pas les mauvaises
plaisanteries. On le dit, quand on est mari.... Taisez-vous, ne me manquez
pas de respect davantage!

Le menuisier, bon enfant, ayant sans doute une pointe de vin, finit par se
mettre  rire.

--C'est curieux tout de mme.... Enfin, puisque monsieur ne veut pas,
retourne chez tes matres, Amlie. Nous ferons un garon une autre fois.
Vrai, c'tait pour faire un garon.... Par exemple, je l'accepte
volontiers, votre cong! Plus souvent que je resterais dans cette baraque!
Il s'y passe de propres choses, on y rencontre du joli fumier. a ne veut
pas de femmes chez soi, lorsque a tolre,  chaque tage, des salopes bien
mises qui mnent des vies de chien, derrire les portes!... Tas de mufes!
tas de bourgeois!

Amlie s'en tait alle, pour ne pas causer de plus gros ennuis  son
homme; et lui, goguenard, sans colre, continua de blaguer. Pendant ce
temps, M. Gourd protgeait la retraite de M. Vabre, en se permettant  voix
haute des rflexions. Quelle sale chose que le peuple! Il suffisait d'un
ouvrier dans une maison pour l'empester.

Octave referma la fentre. Mais, au moment o il retournait auprs de
Marie, un individu qui enfilait lgrement le corridor, le heurta.

--Comment! c'est encore vous! dit-il en reconnaissant Trublot.

Celui-ci resta une seconde suffoqu. Puis, il voulut expliquer sa prsence.

--Oui, c'est moi.... J'ai dn chez les Josserand, et je monte....

Octave fut rvolt.

--Oh! avec ce torchon d'Adle!... Vous juriez que non.

Alors, Trublot reprit sa carrure, l'air ravi.

--Je vous assure, mon cher, c'est trs chic.... Elle a une peau, vous ne
vous en doutez pas!

Ensuite, il s'emporta contre l'ouvrier, qui avait failli le faire
surprendre dans l'escalier de service, avec ses sales histoires de femme.
Il avait d revenir par le grand escalier. Et, s'chappant:

--Rappelez-vous, c'est jeudi prochain que je vous mne chez la matresse 
Duveyrier.... Nous dnerons ensemble.

La maison retombait  son recueillement,  ce silence religieux qui
semblait sortir des chastes alcves. Octave avait rejoint Marie dans la
chambre, au bord du lit conjugal, dont elle apprtait les oreillers. En
haut, la chaise se trouvant encombre de la cuvette et d'une vieille paire
de savates, Trublot s'tait assis sur l'troite couchette d'Adle; et, en
habit, cravat de blanc, il attendait. Lorsqu'il reconnut le pas de Julie
qui montait se coucher, il retint son souffle, ayant la continuelle terreur
des querelles de femmes. Enfin, Adle parut. Elle tait fche, elle
l'empoigna.

--Dis donc, toi! tu pourrais bien ne pas me marcher dessus, quand je sers 
table!

--Comment, te marcher dessus?

--Bien sr, tu ne me regardes seulement pas, tu ne dirais jamais s'il vous
plat, en demandant du pain.... Ainsi, ce soir, lorsque j'ai pass le veau,
tu as eu l'air de me renier.... J'en ai assez, vois-tu! Toute la maison
m'agonit de sottises. C'est trop  la fin, si tu te mets avec les autres!

Elle se dshabillait rageusement; puis, se jetant sur le vieux sommier qui
craquait, elle tourna le dos. Il dut s'humilier.

Et, pendant ce temps, dans la chambre voisine, l'ouvrier qui gardait sa
pointe de vin, parlait seul, d'une voix si haute, que le corridor entier
l'entendait.

--Hein? c'est drle tout de mme, qu'on vous empche de coucher avec votre
femme!... Pas de femmes dans la maison, bougre de ramolli! Va donc en ce
moment mettre un peu le nez sous les draps, pour voir!




VII


Depuis quinze jours, pour amener l'oncle Bachelard  doter Berthe, les
Josserand l'invitaient presque chaque soir, malgr sa malpropret.

Quand on lui avait annonc le mariage, il s'tait content de donner une
lgre tape sur la joue de sa nice, en disant:

--Comment! tu te maries! Ah! c'est gentil, fillette!

Et il restait sourd  toutes les allusions, exagrant son air de noceur
gteux, tomb dans les liqueurs, ds qu'on parlait d'argent devant lui.

Madame Josserand eut l'ide de l'inviter un soir avec Auguste, le futur.
Peut-tre la vue du jeune homme le dciderait-elle. Le moyen tait
hroque, car la famille n'aimait pas montrer l'oncle, redoutant toujours
de se faire du tort dans l'esprit des gens. D'ailleurs, il s'tait assez
bien conduit; son gilet seul avait une grande tache de sirop, attrape sans
doute au caf. Mais, lorsque sa soeur, aprs le dpart d'Auguste,
l'interrogea, en lui demandant comment il le trouvait, il rpondit sans se
compromettre:

--Charmant, charmant.

Il fallait en finir. L'affaire pressait. Alors, madame Josserand rsolut de
poser carrment la situation.

--Puisque nous voil en famille, reprit-elle, profitons-en....
Laissez-nous, mes chries: nous avons  causer avec votre oncle.... Toi,
Berthe, veille un peu sur Saturnin, qu'il ne dmonte pas encore les
serrures.

Saturnin, depuis qu'on s'occupait du mariage de sa soeur, en se cachant de
lui, rdait par les pices, l'oeil inquiet, flairant quelque chose; et il
avait des imaginations diaboliques, dont la famille restait consterne.

--J'ai pris tous mes renseignements, dit la mre, lorsqu'elle se fut
enferme avec le pre et l'oncle. Voici o en sont les Vabre.

Longuement, elle donna des chiffres. Le vieux Vabre avait apport de
Versailles un demi-million. Si la maison lui avait cot trois cent mille
francs, il lui en tait rest deux cent mille, qui, depuis douze ans,
produisaient des intrts. En outre, chaque anne, il touchait vingt-deux
mille francs de loyers; et, comme il vivait chez les Duveyrier sans presque
rien dpenser, il devait par consquent possder en tout cinq ou six cent
mille francs, plus la maison. Ainsi, de ce ct, de fort belles esprances.

--Il n'a donc pas de vice? demanda l'oncle Bachelard. Je croyais qu'il
jouait  la Bourse.

Mais madame Josserand se rcria. Un vieux si tranquille, plong dans de si
grands travaux! Au moins, celui-l s'tait montr assez capable pour mettre
une fortune de ct; et elle souriait amrement, en regardant son mari, qui
baissa la tte.

Quant aux trois enfants de M. Vabre, Auguste, Clotilde et Thophile, ils
avaient eu chacun cent mille francs  la mort de leur mre. Thophile,
aprs des entreprises ruineuses, vivait mal des miettes de cet hritage.
Clotilde, sans autre passion que son piano, devait avoir plac sa part.
Enfin, Auguste venait d'acheter le magasin du rez-de-chausse et de risquer
le commerce des soies, avec ses cent mille francs, longtemps gards en
rserve.

--Naturellement, dit l'oncle, le vieux ne donne rien  ses enfants, quand
il les marie.

Mon Dieu! il n'aimait gure donner, le fait paraissait malheureusement
certain. En mariant Clotilde, il s'tait bien engag  verser une dot de
quatre-vingt mille francs; mais Duveyrier n'avait jamais vu que dix mille
francs, et il ne rclamait pas, il nourrissait mme son beau-pre, flattant
son avarice, sans doute pour mettre un jour la main sur sa fortune. De
mme, aprs avoir promis cinquante mille francs  Thophile, lors de son
mariage avec Valrie, il s'tait content d'abord de servir les intrts,
puis n'avait plus sorti un sou de sa caisse, et poussait les choses jusqu'
exiger les loyers, que le mnage lui payait, de peur d'tre ray du
testament. Donc, il ne fallait pas trop compter sur les cinquante mille
francs qu'Auguste devait toucher  son tour, le jour du contrat; ce serait
joli dj, si son pre lui faisait grce des termes du magasin, pendant
quelques annes.

--Dame! dclara Bachelard, c'est toujours dur pour des parents.... On ne
paie jamais les dots.

--Revenons  Auguste, continua madame Josserand. Je vous ai dit ses
esprances, et le seul danger est du ct des Duveyrier, que Berthe fera
bien de surveiller de prs, si elle entre dans la famille.... Actuellement,
Auguste, aprs avoir achet son magasin soixante mille francs, s'est lanc
avec les quarante autres mille. Seulement, la somme devient insuffisante;
d'autre part, il est seul, il lui faut une femme; c'est pourquoi il veut se
marier.... Berthe est jolie, il la voit dj dans son comptoir; et quant 
la dot, cinquante mille francs sont une somme respectable qui l'a dcid.

L'oncle Bachelard ne sourcilla pas. Il finit par dire, d'un air attendri,
qu'il avait rv mieux. Et il tomba sur le futur gendre: un charmant
garon, certainement; mais trop vieux, beaucoup trop vieux, trente-trois
ans passs; du reste, toujours malade, la figure tire par la migraine;
enfin, l'air triste, pas assez gai pour le commerce.

--En as-tu un autre? demanda madame Josserand, dont la patience se lassait.
J'ai remu Paris avant de le trouver.

D'ailleurs, elle ne s'illusionnait gure. Elle l'plucha.

--Oh! ce n'est pas un aigle, je le crois mme assez bte.... Puis, je me
mfie de ces hommes qui n'ont jamais eu de jeunesse et qui ne risquent pas
une enjambe dans l'existence, sans y rflchir quelques annes. Celui-l,
au sortir du collge, o ses maux de tte l'ont empch d'achever ses
tudes, est rest quinze ans petit employ de commerce, avant d'oser
toucher  ses cent mille francs, dont son pre, parat-il, lui filoutait
les intrts.... Non, non, il n'est pas fort.

Jusque-l, M. Josserand avait gard le silence. Il se risqua.

--Mais alors, ma bonne, pourquoi s'entter  ce mariage. Si le jeune homme
n'a pas de sant....

--Oh! pas de sant, interrompit Bachelard, ce n'est pas encore a qui
empcherait.... Berthe ne serait plus en peine ensuite pour se remarier.

--Enfin, s'il est incapable, reprit le pre, s'il doit rendre notre fille
malheureuse....

--Malheureuse! cria madame Josserand. Dites tout de suite que je jette mon
enfant  la tte du premier venu!... On est en famille, on le discute: il
est ceci, il est cela, pas jeune, pas beau, pas intelligent. Nous causons,
n'est-ce pas? c'est naturel.... Seulement, il est trs bien, jamais nous ne
trouverons mieux; et, voulez-vous que je le dise? c'est un parti inespr
pour Berthe. Moi, j'allais donner ma langue aux chiens, parole d'honneur!

Elle s'tait leve. M. Josserand, rduit au silence, recula sa chaise.

--J'ai une seule peur, continua-t-elle en se plantant rsolument devant son
frre, c'est qu'il ne veuille plus, si on ne lui compte pas la dot, le jour
du contrat.... a s'explique, il a besoin d'argent, ce garon....

Mais,  ce moment, un souffle ardent, qu'elle entendit derrire elle, la
fit se tourner. Saturnin tait l, la tte passe dans l'entrebillement de
la porte, coutant, avec des yeux de loup. Et ce fut toute une panique, car
il avait vol une broche  la cuisine, pour embrocher les oies, disait-il.
L'oncle Bachelard, trs inquiet du tour que prenait la conversation,
profita de l'alerte.

--Ne vous drangez pas, cria-t-il de l'antichambre. Je m'en vais, j'ai un
rendez-vous  minuit, avec un de mes clients, qui vient exprs du Brsil.

Quand on fut parvenu  coucher Saturnin, madame Josserand, exaspre,
dclara qu'il tait impossible de le garder davantage. Il finirait par
faire un malheur, si on ne l'enfermait pas dans une maison de fous. Ce
n'tait plus une vie, de toujours le cacher. Jamais ses soeurs ne se
marieraient, tant qu'il serait l,  dgoter et  effrayer le monde.

--Attendons encore, murmura M. Josserand, dont le coeur saignait  l'ide
de cette sparation.

--Non, non! dclara la mre, je n'ai pas envie qu'il m'embroche  la
fin!... Je tenais mon frre, j'allais le mettre au pied du mur....
N'importe! nous irons demain avec Berthe le relancer chez lui, et nous
verrons s'il aura le toupet d'chapper  ses promesses.... D'ailleurs,
Berthe doit une visite  son parrain. C'est convenable.

Le lendemain, tous trois, la mre, le pre et la fille, se rendirent
officiellement aux magasins de l'oncle, qui occupaient le sous-sol et le
rez-de-chausse d'une vaste maison de la rue d'Enghien. Des camions
embarrassaient la porte. Dans la cour vitre, une quipe d'emballeurs
clouaient des caisses; et, par des baies ouvertes, on apercevait des coins
de marchandises, des lgumes secs et des coupons de soie, de la papeterie
et des suifs, tout l'encombrement des mille commissions donnes par les
clients, et des achats risqus  l'avance, aux moments de baisse. Bachelard
tait l avec son grand nez rouge, l'oeil encore allum d'une ivresse de la
veille, mais l'intelligence nette, retrouvant son flair et sa chance, ds
qu'il retombait devant ses livres.

--Tiens! c'est vous! dit-il, trs ennuy.

Et il les reut dans un petit cabinet, d'o il surveillait ses hommes, par
un vitrage.

--Je t'ai amen Berthe, expliqua madame Josserand. Elle sait ce qu'elle te
doit.

Puis, lorsque la jeune fille, aprs avoir embrass son oncle, fut retourne
dans la cour s'intresser aux marchandises, sur un coup d'oeil de sa mre,
celle-ci aborda rsolument la question.

--coute, Narcisse, voici o nous en sommes.... Comptant sur ton bon coeur
et sur tes promesses, je me suis engage  donner une dot de cinquante
mille francs. Si je ne la donne pas, le mariage est rompu.... Ce serait une
honte, au point o en sont les choses. Tu ne peux pas nous laisser dans un
embarras pareil.

Mais les yeux de Bachelard s'taient troubls; et il bgaya, trs ivre:

--Hein? quoi? tu as promis.... Faut pas promettre; mauvais, de
promettre....

Il pleura misre. Ainsi, il avait achet des crins, tout un solde,
s'imaginant que les crins hausseraient; pas du tout, les crins baissaient,
il tait oblig de les expdier  perte. Et il se prcipita, ouvrit des
registres, voulut absolument montrer des factures. C'tait la ruine.

--Allons donc! finit par dire M. Josserand impatient. Je connais vos
affaires, vous gagnez gros comme vous, et vous rouleriez sur l'or, si vous
ne le jetiez pas par les fentres.... Moi, je ne vous demande rien. C'est
lonore qui a voulu faire cette dmarche. Mais, permettez-moi de vous
dire, Bachelard, que vous vous tes fichu de nous. Depuis quinze ans,
chaque samedi, lorsque je viens jeter un coup d'oeil sur vos livres, vous
tes toujours  me promettre....

L'oncle l'interrompait, se frappait violemment la poitrine.

--Moi, promettre! pas possible!... Non, non, laissez-moi faire, vous
verrez. Je n'aime pas qu'on demande, a me vexe, a me rend malade.... Vous
verrez, un jour.

Madame Josserand elle-mme n'en put tirer rien de plus. Il leur serrait les
mains, essuyait une larme, parlait de son me, de son amour de la famille,
en les suppliant de ne pas le tourmenter davantage, en jurant devant Dieu
qu'ils ne s'en repentiraient pas. Il savait son devoir, il le ferait
jusqu'au bout. Berthe, plus tard, connatrait le coeur de son oncle.

--Et l'assurance dotale, dit-il de sa voix naturelle, les cinquante mille
francs que vous aviez mis sur la tte de la petite?

Madame Josserand haussa les paules.

--Depuis quatorze ans, c'est enterr. On t'a rpt vingt fois que, ds la
quatrime prime, nous n'avons pu donner les deux mille francs.

--a ne fait rien, murmura-t-il en clignant l'oeil, on parle de cette
assurance  la famille, et on prend du temps pour payer la dot.... Jamais
on ne paie une dot.

Rvolt, M. Josserand se leva.

--Comment! voil tout ce que vous trouvez  nous dire!

Mais l'oncle se mprenait, insistait sur l'usage.

--Jamais, entendez-vous! On donne un acompte, on sert la rente. Voyez
monsieur Vabre lui-mme.... Est-ce que le pre Bachelard vous a pay la dot
d'lonore? non, n'est-ce pas? On garde son argent, parbleu!

--Enfin, c'est une salet que vous me conseillez! cria M. Josserand. Je
mentirais, je ferais un faux en produisant la police de cette assurance....

Madame Josserand l'arrta. L'ide suggre par son frre, l'avait rendue
grave. Elle s'tonnait de ne pas y avoir song.

--Mon Dieu! comme tu prends feu, mon ami.... Narcisse ne te dit pas de
faire un faux.

--Bien sr, murmura l'oncle. Pas besoin de montrer les papiers.

--Il s'agit simplement de gagner du temps, continua-t-elle. Promets la dot,
nous la donnerons toujours plus tard.

Alors, la conscience du brave homme clata. Non! il refusait, il ne voulait
pas se risquer une fois encore sur de pareilles pentes. Toujours on abusait
de sa complaisance, pour lui faire accepter peu  peu des choses dont il
tombait malade ensuite, tant elles lui barraient le coeur. Puisqu'il
n'avait pas de dot  donner, il ne pouvait en promettre une.

Bachelard tait all battre le vitrage du bout des doigts, en sifflotant
une sonnerie de clairon, comme pour montrer son parfait mpris devant de
pareils scrupules. Madame Josserand avait cout son mari, toute ple d'une
colre lentement amasse, et qui brusquement fit explosion.

--Eh bien! monsieur, puisqu'il en est ainsi, ce mariage se fera.... C'est
la dernire chance de ma fille. Je me couperais le poignet plutt que de la
laisser chapper. Tant pis pour les autres! A la fin, quand on vous pousse,
on devient capable de tout.

--Alors, madame, vous assassineriez pour marier votre fille?

Elle se leva toute droite.

--Oui! dit-elle furieusement.

Puis, elle eut un sourire. L'oncle dut calmer l'orage. A quoi bon se
chamailler? Il valait mieux s'entendre. Et, tremblant encore de la
querelle, perdu et las, M. Josserand finit par vouloir bien causer de
l'affaire avec Duveyrier, dont tout dpendait, selon madame Josserand.
Seulement, pour prendre le conseiller en un moment de bonne humeur, l'oncle
offrit  son beau-frre de le lui faire rencontrer dans une maison, o il
ne savait rien refuser.

--C'est une simple entrevue, dclara M. Josserand luttant encore. Je vous
jure que je ne m'engagerai pas.

--Sans doute, sans doute, dit Bachelard. lonore ne vous demande rien
contre l'honneur.

Berthe revenait. Elle avait vu des botes de fruits confits, et, aprs de
vives caresses, elle tcha de s'en faire donner une. Mais l'oncle se
trouvait repris de son bgaiement; pas possible, c'tait compt, a partait
le soir mme pour Saint-Ptersbourg. Lentement, il les poussait vers la
rue, tandis que sa soeur, devant l'activit des vastes magasins, pleins
jusqu'aux solives de toutes les marchandises imaginables, s'attardait,
souffrant de cette fortune gagne par un homme sans principes, faisant un
retour amer sur l'honntet incapable de son mari.

--Eh bien!  demain soir, vers neuf heures, au caf de Mulhouse, dit
Bachelard dans la rue, en serrant la main de M. Josserand.

Justement, le lendemain, Octave et Trublot, qui avaient dn ensemble,
avant de se rendre chez Clarisse, la matresse de Duveyrier, entrrent au
caf de Mulhouse, pour ne pas se prsenter chez elle trop tt, bien qu'elle
demeurt rue de la Cerisaie, au diable. Il tait  peine huit heures. Comme
ils arrivaient, un bruit violent de querelle les attira au fond, dans une
salle carte. Et, l, ils aperurent Bachelard, dj gris, les joues
saignantes, norme, qui se trouvait aux prises avec un petit monsieur,
blme et rageur.

--Vous avez encore crach dans mon bock! criait-il de sa voix tonnante. Je
ne le souffrirai pas, monsieur!

--Fichez-moi la paix, entendez-vous! ou je vous gifle! dit le petit homme,
debout sur la pointe des pieds.

Alors, Bachelard haussa le ton, trs provocant, sans reculer d'une semelle.

--Si vous voulez, monsieur!... Comme il vous plaira!

Et, l'autre lui ayant dfonc d'une claque son chapeau, qu'il gardait
crnement sur l'oreille, mme dans les cafs, il rpta avec plus
d'nergie:

--Comme il vous plaira, monsieur!... Si vous voulez!

Puis, aprs avoir ramass son chapeau, il s'assit d'un air superbe, il cria
au garon:

--Alfred, changez-moi mon bock!

Octave et Trublot, tonns, avaient aperu Gueulin  la table de l'oncle,
le dos appuy contre la banquette du fond, fumant avec une tranquillit
pleine d'indiffrence. Comme ils l'interrogeaient sur les causes de la
querelle:

--Sais pas, rpondit-il en regardant monter la fume de son cigare.
Toujours des histoires.... Oh! une bravoure  tre claqu! Ne recule
jamais.

Bachelard serra la main aux nouveaux venus. Il adorait la jeunesse. Quand
il sut qu'ils allaient chez Clarisse, il fut ravi, car lui-mme s'y rendait
avec Gueulin; seulement, il fallait attendre son beau-frre Josserand,
auquel il avait donn rendez-vous. Et il emplit la petite salle des clats
de sa voix, encombrant la table de toutes les consommations imaginables,
pour rgaler ses jeunes amis, avec la prodigalit enrage d'un homme qui ne
comptait plus, dans les occasions de plaisir. Dgingand, les dents trop
neuves et le nez en flamme, sous sa calotte neigeuse de cheveux ras, il
tutoyait les garons, leur cassait les jambes, se rendait insupportable 
ses voisins, au point que le patron vint deux fois le prier de sortir, s'il
continuait. On l'avait chass la veille du caf de Madrid.

Mais une fille ayant paru, puis tant ressortie, aprs avoir fait le tour
de la salle d'un air las, Octave parla des femmes. Bachelard cracha de
ct, attrapa Trublot, sans mme s'excuser. Les femmes lui avaient cot
trop d'argent; il se flattait de s'tre pay les plus belles de Paris. Dans
la commission, on ne marchandait pas l-dessus: histoire de montrer qu'on
tait au-dessus de ses affaires. Maintenant, il se rangeait, il voulait
tre aim. Et, Octave, devant ce braillard jetant au feu les billets de
banque, songeait avec surprise  l'oncle qui exagrait son ivresse
bgayante, pour chapper aux entreprises de la famille.

--Ne posez donc pas, mon oncle, dit Gueulin. On a toujours plus de femmes
qu'on n'en veut.

--Alors, fichu serin, demanda Bachelard, pourquoi n'en as-tu jamais?

Gueulin haussa les paules, plein de mpris.

--Pourquoi?... Tenez! pas plus tard qu'hier, j'ai dn avec un ami et sa
matresse. Tout de suite, la matresse m'a flanqu des coups de pied, sous
la table. C'tait une occasion, n'est-ce pas? Eh bien! quand elle m'a
demand de la reconduire, j'ai fil, et je cours encore.... Oh! sur le
moment, je ne dis pas, a n'aurait rien eu de dsagrable. Mais ensuite,
ensuite, mon oncle! Peut-tre une femme collante qui me serait retombe sur
le dos.... Pas si bte!

Trublot l'approuvait d'un hochement de tte, car lui aussi avait renonc
aux femmes de la socit, par terreur des embtements du lendemain. Et
Gueulin, sortant de son flegme, continua  donner des exemples. Un jour, en
chemin de fer, une brune superbe, qu'il ne connaissait pas, s'tait
endormie sur son paule; mais il avait rflchi, qu'en aurait-il fait, en
arrivant  la gare? Un autre jour, aprs une noce, il avait trouv dans son
lit la femme d'un voisin; hein? c'tait un peu fort, et il aurait commis la
btise, sans cette ide que, pour sr, elle lui demanderait ensuite des
bottines.

--Des occasions, mon oncle! dit-il en terminant, personne n'a des occasions
comme moi! Mais je me retiens.... Tout le monde, d'ailleurs, se retient; on
a peur des suites. Sans a, parbleu! ce serait trop agrable. Bonjour,
bonsoir, on ne verrait que a dans les rues.

Bachelard, devenu rveur, ne l'coutait plus. Son tapage tait tomb, il
avait les yeux humides.

--Si vous tiez bien sages, dit-il brusquement, je vous montrerais quelque
chose.

Et, aprs avoir pay, il les emmena. Octave lui rappela le pre Josserand.
a ne faisait rien, on reviendrait le chercher. Puis, avant de quitter la
salle, l'oncle, jetant un regard furtif autour de lui, vola le sucre laiss
par un consommateur, sur une table voisine.

--Suivez-moi, dit-il, quand il fut dehors. C'est  deux pas.

Il marchait grave, recueilli, sans une parole. Rue Saint-Marc, il s'arrta
devant une porte. Les trois jeunes gens allaient le suivre, lorsqu'il parut
pris d'une soudaine hsitation.

--Non, allons-nous-en, je ne veux plus.

Mais ils se rcrirent. Est-ce qu'il se fichait d'eux?

--Eh bien! Gueulin ne montera pas, ni vous non plus, monsieur Trublot....
Vous n'tes pas assez gentils, vous ne respectez rien, vous blagueriez....
Venez, monsieur Octave, vous qui tes un garon srieux.

Il le fit monter devant lui, tandis que les deux autres, riant, lui
criaient du trottoir de dire  ces dames bien des choses de leur part. Au
quatrime, il frappa, et une vieille femme vint ouvrir.

--Comment! c'est vous, monsieur Narcisse? Fifi ne vous attendait pas ce
soir.

Elle souriait, grasse, avec le visage blanc et repos d'une soeur tourire.
Dans l'troite salle  manger o elle les introduisit, une grande jeune
fille blonde, jolie,  l'air simple, brodait un devant d'autel.

--Bonjour, mon oncle, dit-elle en se levant pour prsenter son front aux
grosses lvres tremblantes de Bachelard.

Lorsque ce dernier eut prsent M. Octave Mouret, un jeune homme distingu
de ses amis, les deux femmes firent une rvrence suranne, et l'on s'assit
autour de la table, qu'une lampe  ptrole clairait. C'tait un calme
intrieur de province, deux existences rgles, perdues, vivant de rien.
Comme la chambre donnait sur une cour intrieure, on n'entendait mme pas
le bruit des voitures.

Tout de suite, pendant que Bachelard interrogeait paternellement la petite
sur ses occupations et ses sentiments depuis la veille, la tante,
mademoiselle Menu, confiait leur histoire  Octave, avec la navet
familire d'une brave femme qui croyait n'avoir rien  cacher.

--Oui, monsieur, je suis de Villeneuve, prs de Lille. On me connat bien
chez messieurs Mardienne frres, rue Saint-Sulpice, o j'ai t trente ans
brodeuse. Puis, une cousine m'ayant laiss une maison au pays, j'ai eu la
chance de la louer en viager, mille francs par an, monsieur,  des gens qui
croyaient m'enterrer le lendemain, et qui sont joliment punis de leur
mauvaise pense, car je dure encore, malgr mes soixante-quinze ans.

Elle riait, montrant des dents blanches de jeune fille.

--Je ne faisais plus rien, les yeux perdus d'ailleurs, continua-t-elle,
lorsque ma nice Fanny m'est tombe sur les bras. Son pre, le capitaine
Menu, tait mort sans laisser un sou, et pas un parent, monsieur.... Alors,
j'ai d retirer l'enfant de sa pension, j'en ai fait une brodeuse; un
mtier o il n'y a pas de l'eau  boire; mais, que voulez-vous? a ou autre
chose, les femmes crvent toujours de faim.... Heureusement, elle a
rencontr monsieur Narcisse. Dsormais, je puis mourir.

Et, les mains jointes sur le ventre, dans son inaction d'ancienne ouvrire
qui avait jur de ne plus toucher une aiguille, elle couvait Bachelard et
Fifi d'un regard mouill. Justement, le vieillard disait  la petite:

--Vrai, vous avez pens  moi!... Et que pensiez-vous?

Fifi leva ses yeux limpides, sans cesser de tirer son fil d'or.

--Mais que vous tiez un bon ami et que je vous aimais bien.

Elle avait  peine regard Octave, comme indiffrente  cette jeunesse d'un
beau garon. Il lui souriait pourtant, surpris, touch de sa grce, ne
sachant ce qu'il devait croire; tandis que la tante, vieillie dans un
clibat et une chastet qui ne lui avaient rien cot, continuait, en
baissant la voix:

--Je l'aurais marie, n'est-ce pas? Un ouvrier la battrait, un employ se
mettrait  lui faire des enfants par-dessus la tte.... Vaut mieux encore
qu'elle se conduise bien avec monsieur Narcisse, qui a l'air d'un honnte
homme.

Et, levant la voix:

--Allez, monsieur Narcisse, il n'y aurait pas de ma faute, si elle ne vous
contentait pas.... Toujours, je rpte: fais-lui plaisir, sois
reconnaissante.... C'est naturel, je suis si contente de la savoir enfin 
l'abri. On a tant de peine  caser une jeune fille, quand on n'a pas de
relations!

Alors, Octave s'abandonna  l'heureuse bonhomie de cet intrieur. Dans
l'air mort de la pice, flottait une odeur de fruitier. L'aiguille de Fifi,
piquant la soie, mettait seule un petit bruit rgulier, comme le tic-tac
d'un coucou qui aurait rgl l'embourgeoisement des amours de l'oncle.
D'ailleurs, la vieille demoiselle tait la probit mme: elle vivait sur
ses mille francs de rente, jamais elle ne touchait  l'argent de Fifi, qui
le dpensait  son gr. Ses scrupules cdaient uniquement devant du vin
blanc et des marrons, que sa nice lui payait parfois, quand elle vidait la
tire-lire o elle amassait des pices de quatre sous, donnes comme des
mdailles par son bon ami.

--Mon petit poulet, dclara enfin Bachelard en se levant, nous avons des
affaires.... A demain. Soyez toujours bien sage.

Il lui mit un baiser sur le front. Puis, aprs l'avoir contemple avec
motion, il dit  Octave:

--Vous pouvez l'embrasser aussi, c'est une enfant.

Le jeune homme posa les lvres sur sa peau frache. Elle souriait, elle
tait trs modeste; enfin, a se passait en famille, jamais il n'avait vu
des personnes si raisonnables. L'oncle s'en allait, lorsqu'il rentra, en
criant:

--J'oubliais, j'ai un petit cadeau.

Et, vidant sa poche, il donna  Fifi le sucre qu'il venait de voler au
caf. Elle tmoigna une vive reconnaissance, elle en croqua un morceau,
toute rouge de plaisir. Puis, enhardie:

--Vous n'avez pas des pices de quatre sous, par hasard?

Bachelard se fouilla inutilement. Octave en avait une, que la jeune fille
accepta en souvenir. Elle ne les accompagna pas, sans doute par dcence; et
ils l'entendirent qui tirait l'aiguille, ayant repris tout de suite son
devant d'autel, pendant que mademoiselle Menu les reconduisait, avec son
amabilit de bonne vieille.

--Hein? a mrite d'tre vu, dit Bachelard en s'arrtant dans l'escalier.
Vous savez, a ne me cote pas cinq louis par mois.... J'en ai assez, des
coquines qui me grugeaient. Ma parole! j'avais besoin d'un coeur.

Mais, comme Octave riait, il fut pris de mfiance:

--Vous tes un garon trop honnte, vous n'abuserez pas de ma
gentillesse.... Pas un mot  Gueulin, vous me le jurez sur l'honneur?
J'attends qu'il en soit digne, pour la lui montrer.... Un ange, mon cher!
On a beau dire, c'est bon, la vertu, a rafrachit.... Moi, j'ai toujours
t pour l'idal.

Sa voix de vieil ivrogne tremblait, des larmes gonflaient ses paupires
lourdes. En bas, Trublot plaisanta, affecta de prendre le numro de la
maison; tandis que Gueulin haussait les paules, en demandant  Octave,
tonn, comment il avait trouv la petite. L'oncle, quand une noce
l'attendrissait, ne pouvait se tenir de mener les gens chez ces dames,
partag entre la vanit de montrer son trsor et la crainte de se le faire
voler; puis, le lendemain, il oubliait, il retournait rue Saint-Marc avec
des airs de mystre.

--Tout le monde connat Fifi, dit Gueulin tranquillement.

Cependant, Bachelard cherchait une voiture, lorsque Octave s'cria:

--Et monsieur Josserand qui est au caf!

Les autres n'y songeaient plus. M. Josserand, trs contrari de perdre sa
soire, s'impatientait sur la porte, car il ne prenait jamais rien dehors.
Enfin, on partit pour la rue de la Cerisaie. Mais il fallut deux voitures,
le commissionnaire et le caissier dans l'une, les trois jeunes gens dans
l'autre.

Gueulin, la voix couverte par les bruits de ferraille du vieux fiacre,
parla d'abord de la compagnie d'assurances, o il tait employ. Les
assurances, la Bourse, tout a se valait comme embtement, affirmait
Trublot. Puis, la conversation tomba sur Duveyrier. Etait-ce malheureux, un
homme riche, un magistrat, se laisser dindonner de cette faon par les
femmes! Toujours il lui en avait fallu, dans les quartiers excentriques, au
bout des lignes d'omnibus: petites dames en chambre, modestes et jouant un
rle de veuve; lingres ou mercires vagues, tenant des magasins sans
clientle; filles tires de la boue, nippes, clotres, chez lesquelles il
allait une fois par semaine, rgulirement, ainsi qu'un employ se rend 
son bureau. Trublot pourtant l'excusait: d'abord, c'tait la faute de son
temprament; ensuite, on n'avait pas une sacre femme comme la sienne. Ds
la premire nuit, disait-on, elle l'avait pris en horreur, dgote par ses
taches rouges. Aussi lui tolrait-elle volontiers des matresses, dont les
complaisances la dbarrassaient; bien qu'elle acceptt encore parfois
l'abominable corve, avec une rsignation de femme honnte qui tait pour
tous les devoirs.

--Alors, elle est honnte, celle-l? demanda Octave intress.

--Oh! oui, honnte, mon chri.... Toutes les qualits: belle, srieuse,
bien leve, instruite, pleine de got, chaste, et insupportable!

Au bas de la rue Montmartre, un embarras de voitures arrta le fiacre. Les
jeunes gens, qui avaient baiss la glace, entendaient la voix furieuse de
Bachelard s'empoignant avec les cochers. Puis, quand la voiture se fut
remise  rouler, Gueulin donna des dtails sur Clarisse. Elle se nommait
Clarisse Bocquet, et tait la fille d'un camelot, d'un ancien petit
marchand de jouets, qui maintenant exploitait les ftes avec sa femme et
toute une bande d'enfants malpropres. Duveyrier l'avait rencontre un soir
de dgel, comme un amant venait de la jeter dehors. Sans doute, cette
grande diablesse rpondait  un idal longtemps cherch, car ds le
lendemain il tait pris, il pleurait en lui baisant les paupires, tout
secou par son besoin de cultiver la petite fleur bleue des romances, dans
ses gros apptits de mle. Clarisse avait consenti  demeurer rue de la
Cerisaie, pour ne pas l'afficher; mais elle le menait bon train, s'tait
fait acheter vingt-cinq mille francs de meubles, le mangeait  belles
dents, avec des artistes du thtre de Montmartre.

--Moi, je m'en fiche! dit Trublot, pourvu qu'on s'amuse chez elle. Au
moins, elle ne vous force pas  chanter, elle n'est pas toujours  taper
sur un piano comme l'autre.... Oh! ce piano! Voyez-vous, quand on est
assomm chez soi, quand on a eu le malheur d'pouser un piano mcanique qui
met en fuite le monde, on serait bien bte de ne pas se faire ailleurs un
petit intrieur drlichon, o l'on puisse recevoir ses amis en pantoufles.

--Dimanche, raconta Gueulin, Clarisse voulait m'avoir  djeuner, seul avec
elle. J'ai refus. Aprs ces djeuners-l, on fait des btises; et j'ai eu
peur de la voir s'installer chez moi, le jour o elle lchera Duveyrier....
Vous savez qu'elle l'excre, oh! un dgot  en tre malade. Dame! elle
n'aime gure les boutons non plus, cette fille! Mais elle n'a pas la
ressource de l'envoyer dehors, comme sa femme; autrement, si elle pouvait
aussi le passer  sa bonne, je vous assure qu'elle se dbarrasserait vite
de la corve.

Le fiacre s'arrtait. Ils descendirent devant une maison muette et noire de
la rue de la Cerisaie. Mais ils durent attendre l'autre fiacre dix grandes
minutes, Bachelard ayant emmen son cocher boire un grog, aprs la querelle
de la rue Montmartre. Dans l'escalier, d'une svrit bourgeoise, comme M.
Josserand lui posait de nouvelles questions sur l'amie de Duveyrier,
l'oncle rpta simplement:

--Une femme du monde, une bonne fille.... Elle ne vous mangera pas.

Ce fut une petite bonne, la mine rose, qui vint ouvrir. Elle dbarrassa ces
messieurs de leurs paletots, avec des rires familiers et tendres. Un
instant, Trublot la retint dans un coin de l'antichambre, en lui disant 
l'oreille des choses dont elle touffait, comme chatouille. Mais Bachelard
avait pouss la porte du salon, et tout de suite il prsenta M. Josserand.
Celui-ci resta un instant gn, trouvant Clarisse laide, ne comprenant pas
comment le conseiller pouvait prfrer  sa femme, une des plus belles
personnes de la socit, cette sorte de gamin, noire et maigre, avec une
tte bouriffe de caniche. D'ailleurs, Clarisse fut charmante. Elle
gardait le bagou parisien, un esprit de surface et d'emprunt, une gale de
drlerie attrape en se frottant aux hommes. Au demeurant, l'air grande
dame, quand elle voulait.

--Monsieur, trop heureuse.... Tous les amis d'Alphonse sont les miens....
Vous voil des ntres, la maison est  vous.

Duveyrier, prvenu par une lettre de Bachelard, fit aussi un accueil
aimable  M. Josserand. Octave fut tonn de son air de jeunesse. Ce
n'tait plus l'homme svre et mal  l'aise, qui ne semblait pas tre chez
lui, dans le salon de la rue de Choiseul. Les taches saignantes de son
front tournaient au rose, ses yeux obliques luisaient d'une gaiet
d'enfant, tandis que Clarisse racontait, au milieu d'un groupe, comment il
s'chappait parfois pour la venir voir, pendant une suspension d'audience;
juste le temps de se jeter dans un fiacre, de l'embrasser et de repartir.
Alors, il se plaignit d'tre accabl: quatre audiences par semaine, de onze
heures  cinq heures; toujours les mmes cheveaux de chicanes 
dbrouiller; a finissait par desscher le coeur.

--C'est vrai, dit-il en riant, on a besoin de mettre l dedans quelques
roses. Je me sens meilleur ensuite.

Pourtant, il n'avait pas son ruban rouge, qu'il retirait quand il venait
chez sa matresse; un dernier scrupule, une distinction dlicate, o sa
pudeur s'enttait. Clarisse, sans vouloir le dire, en tait trs blesse.

Octave, qui avait tout de suite serr la main de la jeune femme en
camarade, coutait, regardait. Le salon, avec son tapis  grandes fleurs,
son meuble et ses tentures de satin grenat, ressemblait beaucoup au salon
de la rue de Choiseul; et, comme pour complter cette ressemblance,
plusieurs des amis du conseiller, qu'il avait vus l-bas, le soir du
concert, se retrouvaient ici, formant les mmes groupes. Mais on fumait, on
parlait haut, toute une gaiet volait dans la clart vive des bougies. Deux
messieurs, allongs l'un prs de l'autre, occupaient la largeur d'un divan;
un autre,  califourchon sur une chaise, chauffait son dos devant la
chemine. C'tait une aimable aisance, une libert qui, du reste, n'allait
pas plus loin. Jamais Clarisse ne recevait de femme, par propret,
disait-elle. Quand ses familiers se plaignaient que son salon manqut de
dames, elle rpondait en riant:

--Eh bien! et moi, est-ce que je ne suffis pas?

Elle avait arrang pour Alphonse un intrieur dcent, au fond trs
bourgeoise, ayant la passion du comme il faut, sous les continuelles
culbutes de sa vie. Lorsqu'elle recevait, elle ne voulait plus tre
tutoye. Ensuite, le monde parti, les portes closes, tous les amis
d'Alphonse y passaient, sans compter les siens, des acteurs rass, des
peintres  fortes barbes. C'tait une habitude ancienne, le besoin de se
refaire un peu, derrire les talons de l'homme qui payait. De tout son
salon, deux seulement n'avaient pas voulu: Gueulin, tourment par la peur
des suites, et Trublot, dont les affections taient ailleurs.

Justement, la petite bonne promenait des verres de punch, de son air
agrable. Octave en prit un; et, se penchant  l'oreille de son ami:

--La bonne est mieux que la matresse.

--Parbleu! toujours! dit Trublot, avec un haussement d'paules, plein d'une
conviction ddaigneuse.

Clarisse vint causer un instant. Elle se multipliait, allait des uns aux
autres, jetait un mot, un rire, un geste. Comme chaque nouvel arrivant
allumait un cigare, le salon fut bientt plein de fume.

--Oh! les vilains hommes! cria-t-elle gentiment, en allant ouvrir une
fentre.

Sans attendre, Bachelard installa M. Josserand dans l'embrasure de cette
fentre, pour respirer, disait-il; puis,  l'aide d'une manoeuvre habile,
il y amena Duveyrier; et, vivement, il entama l'affaire. Les deux familles
s'unissaient donc par un lien troit: il en tait trs honor. Ensuite, il
demanda le jour de la signature du contrat, ce qui lui servit de
transition.

--Nous comptions vous rendre visite demain, Josserand et moi, pour tout
rgler, car nous n'ignorons pas que monsieur Auguste ne fait rien sans
vous.... C'est au sujet du paiement de la dot, et ma foi, puisque nous
sommes bien ici....

M. Josserand, repris d'angoisse, regardait l'enfoncement sombre de la rue
de la Cerisaie, aux trottoirs dserts, aux faades mortes. Il regrettait
d'tre venu. On allait encore profiter de sa faiblesse, pour l'engager dans
quelque sale histoire, dont il souffrirait. Une rvolte lui fit interrompre
son beau-frre.

--Plus tard. Ce n'est pas l'endroit, vraiment.

--Mais pourquoi donc? s'cria Duveyrier, trs gracieux. Nous sommes ici
mieux que partout ailleurs.... Vous disiez, monsieur?

--Nous donnons cinquante mille francs  Berthe, continua l'oncle.
Seulement, ces cinquante mille francs sont reprsents par une assurance
dotale  chance de vingt annes, que Josserand a mise sur la tte de sa
fille, lorsque celle-ci avait quatre ans. Elle ne doit donc toucher la
somme que dans trois ans....

--Permettez! interrompit encore le caissier effar.

--Non, laissez-moi finir, monsieur Duveyrier comprend parfaitement.... Nous
ne voulons pas que le jeune mnage attende pendant trois annes un argent
dont il peut avoir besoin tout de suite, et nous nous engageons  payer la
dot par chances de dix mille francs, de six mois en six mois, quittes 
nous rembourser plus tard, en touchant le capital assur.

Il y eut un silence. M. Josserand, glac, trangl, regardait de nouveau la
rue noire. Le conseiller sembla rflchir un instant; peut-tre flairait-il
l'affaire, ravi de laisser duper ces Vabre, qu'il excrait dans sa femme.

--Tout cela me parat trs raisonnable, dit-il enfin. C'est  nous de vous
remercier.... Il est rare qu'une dot se paie intgralement.

--Jamais, monsieur! affirma l'oncle avec nergie. a ne se fait pas.

Et les trois hommes se serrrent la main, en se donnant rendez-vous chez le
notaire, pour le jeudi. Quand M. Josserand reparut aux lumires, il tait
si ple, qu'on lui demanda s'il se trouvait indispos. Il ne se sentait pas
trs bien en effet, et il se retira, sans vouloir attendre son beau-frre,
qui venait de passer dans la salle  manger, o le th classique tait
remplac par du Champagne.

Cependant, Gueulin, tendu sur un canap, prs de la fentre, murmurait:

--Cette canaille d'oncle!

Il avait surpris une phrase sur l'assurance, et il ricanait, en confiant la
vrit  Octave et  Trublot. a s'tait fait dans sa compagnie; pas un
liard  toucher, on roulait le Vabre. Puis, comme les deux autres
s'gayaient de cette bonne farce, les mains sur le ventre, il ajouta avec
une violence comique:

--J'ai besoin de cent francs.... Si l'oncle ne me donne pas cent francs, je
vends la mche.

Les voix montaient, le Champagne compromettait l'arrangement de dcence,
tabli par Clarisse. Dans son salon, les fins de soire taient toujours un
peu vives. Elle-mme s'oubliait parfois. Trublot la montra  Octave,
derrire une porte, pendue au cou d'un gaillard  encolure de paysan, un
tailleur de pierre dbarqu du Midi, et dont sa ville natale tait en train
de faire un artiste. Mais Duveyrier ayant pouss la porte, elle dnoua
lestement ses bras, elle lui recommanda le jeune homme: M. Payan, un
sculpteur du talent le plus gracieux; et Duveyrier, enchant, promit de lui
faire obtenir des travaux.

--Des travaux, des travaux, rptait Gueulin  demi-voix, il en a ici tant
qu'il en veut, grand serin!

Vers deux heures, lorsque les trois jeunes gens et l'oncle quittrent la
rue de la Cerisaie, ce dernier tait compltement ivre. Ils auraient voulu
l'emballer dans un fiacre; mais le quartier dormait au milieu d'un solennel
silence, sans un bruit de roue, sans mme un pas attard. Alors, ils se
dcidrent  le soutenir. La lune s'tait leve, une lune trs claire qui
blanchissait les trottoirs. Et, dans les rues dsertes, leurs voix
prenaient des sonorits graves.

--Sacredieu! l'oncle, tenez-vous donc! vous nous cassez les bras.

Lui, la gorge pleine de larmes, tait devenu trs tendre et trs moral.

--Va-t'en, Gueulin, bgayait-il, va-t'en!... Je ne veux pas que tu voies
ton oncle dans un tat pareil.... Non, mon garon, ce n'est pas convenable,
va-t'en!

Et, comme son neveu le traitait de vieux filou:

--Filou, a ne dit rien. Il faut se faire respecter.... Moi, j'estime les
femmes. Toujours des femmes propres, et quand il n'y a pas du sentiment, a
me rpugne.... Va-t'en, Gueulin, tu fais rougir ton oncle. Ces messieurs
suffisent.

--Alors, dclara Gueulin, vous allez me donner cent francs. Vrai, j'en ai
besoin pour mon loyer. On veut me jeter dehors.

A cette demande inattendue, l'ivresse de Bachelard s'aggrava, au point
qu'il fallut l'arc-bouter contre le volet d'un magasin. Il balbutiait:

--Hein? quoi? cent francs.... Ne me fouillez pas. Je n'ai que des sous....
Pour que tu ailles les manger dans de mauvais lieux! Non, jamais je
n'encouragerai tes vices. Je connais mon rle, ta mre t'a confi  moi en
mourant.... Vous savez, j'appelle, si l'on me fouille.

Il continua, s'emportant contre la vie dissolue de la jeunesse, revenant 
la ncessit de la vertu.

--Dites donc, finit par crier Gueulin, je n'en suis pas encore  ficher
dedans les familles.... Hein! vous m'entendez! Si je causais, vous me les
donneriez vite, mes cent francs!

Mais, du coup, l'oncle tait devenu sourd. Il poussait des grognements, il
s'effondrait. Dans l'troite rue o ils taient alors, derrire l'glise
Saint-Gervais, seule une lanterne blanche brlait avec une clart blafarde
de veilleuse, dtachant sur ses vitres dpolies un numro gigantesque.
Toute une trpidation sourde sortait de la maison, dont les persiennes
fermes laissaient tomber de minces filets de lumire.

--J'en ai assez, dclara Gueulin brusquement. Pardon, mon oncle, j'ai
oubli l-haut mon parapluie.

Et il entra dans la maison. Bachelard s'indigna, plein de dgot: il
rclamait au moins un peu de respect pour les femmes; avec des moeurs
pareilles, la France tait fichue. Sur la place de l'Htel-de-Ville, Octave
et Trublot trouvrent enfin une voiture, dans laquelle ils le poussrent
comme un paquet.

--Rue d'Enghien, dirent-ils au cocher. Vous vous paierez.... Fouillez-le.

Le jeudi, on signa le contrat devant matre Renaudin, notaire, rue de
Grammont. Au moment de partir, une scne venait encore d'clater chez les
Josserand, le pre ayant, dans une rvolte suprme, rendu la mre
responsable du mensonge qu'on lui imposait; et ils s'taient une fois de
plus jet leurs familles  la tte. O voulait-on qu'il gagnt dix mille
francs tous les six mois? Cet engagement le rendait fou. L'oncle Bachelard,
qui se trouvait l, se donnait bien des tapes sur le coeur, dbordant de
nouvelles promesses, depuis qu'il s'tait arrang pour ne pas sortir un sou
de sa poche, s'attendrissant et jurant qu'il ne laisserait jamais sa petite
Berthe dans l'embarras. Mais le pre, exaspr, avait hauss les paules,
en lui demandant si, dcidment, il le prenait pour un imbcile.

Chez le notaire, toutefois, la lecture du contrat, rdig sur des notes
fournies par Duveyrier, calma un peu M. Josserand. Il n'y tait pas
question de l'assurance; en outre, le premier versement de dix mille francs
devait avoir lieu six mois aprs le mariage. Enfin, il aurait le temps de
respirer. Auguste, qui coutait avec une grande attention, laissa chapper
des signes d'inquitude; il regardait Berthe souriante, il regardait les
Josserand, il regardait Duveyrier, et il finit par oser parler de
l'assurance, comme d'une garantie dont il lui semblait logique de faire au
moins mention. Alors, tous eurent des gestes tonns:  quoi bon? la chose
allait de soi; et l'on signa vivement, tandis que matre Renaudin, un jeune
homme aimable, se taisait en passant la plume aux dames. Dehors, madame
Duveyrier se permit seulement de tmoigner sa surprise: jamais on n'avait
ouvert la bouche d'une assurance, la dot de cinquante mille francs devait
tre paye par l'oncle Bachelard. Mais madame Josserand, d'un air naf, nia
avoir mis son frre en avant pour une somme si mdiocre. C'tait toute sa
fortune que l'oncle donnerait plus tard  Berthe.

Le soir de ce jour, un fiacre vint chercher Saturnin. Sa mre avait dclar
qu'il tait trop dangereux de le garder pour la crmonie; on ne pouvait
lcher, au milieu d'une noce, un fou qui parlait d'embrocher le monde; et
M. Josserand, le coeur crev, avait d demander l'admission du pauvre tre
 l'asile des Moulineaux, chez le docteur Chassagne. On fit entrer le
fiacre sous le porche, au crpuscule. Saturnin descendit, tenant la main de
Berthe, croyant partir avec elle pour la campagne. Mais, lorsqu'il fut dans
la voiture, il se dbattit furieusement, cassa les vitres, agita par les
portires des poings ensanglants. Et M. Josserand remonta en pleurant,
boulevers de ce dpart au fond des tnbres, ayant toujours dans les
oreilles les hurlements du malheureux, mls au claquement du fouet et au
galop du cheval.

Pendant le dner, comme des larmes lui mouillaient encore les yeux,  la
vue de la place de Saturnin vide dsormais, il impatienta sa femme, qui,
sans comprendre, cria:

--En voil assez, n'est-ce pas? monsieur. Vous n'allez peut-tre pas marier
votre fille avec cette figure d'enterrement.... Tenez! sur ce que j'ai de
plus sacr, sur la tombe de mon pre, l'oncle payera les dix premiers mille
francs, j'en rponds! Il me l'a formellement jur, en sortant de chez le
notaire.

M. Josserand ne rpondit mme pas. Il passa la nuit  faire des bandes. Au
petit jour, dans le frisson du matin, il achevait son deuxime mille et
gagnait six francs. Plusieurs fois, il avait lev la tte comme d'habitude,
pour couter si Saturnin ne remuait point,  ct. Puis, la pense de
Berthe lui donnait une nouvelle fivre de travail. Pauvre petite, elle
aurait voulu tre en moire blanche. Enfin, avec six francs, elle pourrait
mettre davantage  son bouquet de marie.




VIII


Le mariage  la mairie avait eu lieu le jeudi. Ds dix heures un quart, le
samedi matin, des dames attendaient dj dans le salon des Josserand, la
crmonie religieuse tant pour onze heures,  Saint-Roch. Il y avait l
madame Juzeur toujours en soie noire, madame Dambreville sangle dans une
robe feuille-morte, madame Duveyrier trs simple, habille de bleu ple.
Toutes trois causaient  voix basse, au milieu de la dbandade des
fauteuils; tandis que, dans la chambre voisine, madame Josserand achevait
d'habiller Berthe, aide de la bonne et des deux demoiselles d'honneur,
Hortense et la petite Campardon.

--Oh! ce n'est pas cela, murmura madame Duveyrier, la famille est
honorable.... Mais, je l'avoue, je redoutais un peu pour mon frre Auguste,
l'esprit dominateur de la mre.... Il faut tout prvoir, n'est-ce pas?

--Sans doute, dit madame Juzeur, on n'pouse pas seulement la fille, on
pouse la mre souvent, et c'est bien dsagrable, quand celle-ci s'impose
dans le mnage.

A ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit, Angle s'en chappa, en
criant:

--Une agrafe, au fond du tiroir de gauche.... Attendez.

Elle traversa le salon, reparut et replongea dans la chambre, laissant
derrire elle, comme un sillage, le vol blanc de sa jupe, noue  la taille
par un large ruban bleu.

--Vous vous trompez, je crois, reprit madame Dambreville. La mre est trop
heureuse de se dbarrasser de sa fille.... Elle a l'unique passion de ses
mardis. Puis, il lui reste une victime.

Mais Valrie entrait, dans une toilette rouge, d'une singularit
provocante. Elle tait monte trop vite, craignant d'tre en retard.

--Thophile n'en finit pas, dit-elle  sa belle-soeur. Vous savez que j'ai
renvoy Franoise ce matin, et il cherche partout une cravate.... Je l'ai
laiss au milieu d'un dsordre!

--La question de la sant est bien grave galement, continua madame
Dambreville.

--Sans doute, rpondit madame Duveyrier. Nous avons consult avec
discrtion le docteur Juillerat.... Il parat que la jeune fille est tout 
fait bien constitue. Quant  la mre, elle a une de ces charpentes
tonnantes; et, ma foi, cela nous a un peu dcids, car rien n'est plus
ennuyeux que des parents infirmes, qui vous tombent sur les bras.... a
vaut toujours mieux, des parents solides.

--Surtout, dit madame Juzeur de sa voix douce, lorsqu'ils ne doivent rien
laisser.

Valrie s'tait assise; mais, n'tant pas au courant de la conversation,
essouffle encore, elle demanda:

--Hein? de qui parlez-vous?

De nouveau, la porte s'tait brusquement ouverte, et toute une querelle
sortait de la chambre.

--Je te dis que le carton est rest sur la table.

--Ce n'est pas vrai, je l'ai vu l,  l'instant.

--Oh! fichue entte!... Vas-y toi-mme.

Hortense traversa le salon, galement en blanc, avec une large ceinture
bleue; et elle tait vieillie, les traits durs, le teint jaune, dans les
pleurs transparentes de la mousseline. Elle revint furieuse avec le
bouquet de la marie, qu'on cherchait rageusement depuis cinq minutes, au
milieu de l'appartement boulevers.

--Enfin, que voulez-vous? dit pour conclure madame Dambreville, on ne se
marie jamais comme on veut.... Le plus sage est encore de s'arranger aprs,
le mieux possible.

Cette fois, Angle et Hortense ouvraient la porte  deux battants, pour que
la marie n'accrocht pas son voile; et Berthe parut, en robe de soie
blanche, toute fleurie de fleurs blanches, la couronne blanche, le bouquet
blanc, la jupe traverse d'une guirlande blanche, qui s'en allait mourir
sur la trane, en une pluie de petits boutons blancs. Dans cette blancheur,
elle tait charmante, avec son teint frais, ses cheveux dors, ses yeux
rieurs, sa bouche candide de fille dj savante.

--Oh! dlicieuse! s'crirent ces dames.

Toutes l'embrassrent d'un air d'extase. Les Josserand, aux abois, ne
sachant o prendre les deux mille francs que devait coter la noce, cinq
cents francs de toilette, et quinze cents francs pour leur part du dner et
du bal, s'taient vus forcs d'envoyer Berthe chez le docteur Chassagne,
prs de Saturnin, auquel une tante venait de laisser trois mille francs; et
Berthe, ayant obtenu de sortir son frre en voiture, pour le distraire un
peu, l'avait tourdi de caresses dans le fiacre, puis tait monte un
instant avec lui chez le notaire, qui ignorait la situation du pauvre tre,
et o l'on n'attendait plus que sa signature. Aussi la robe de soie et les
fleurs prodigues surprenaient-elles ces dames, qui les estimaient du coin
de l'oeil, tout en s'exclamant.

--Parfait! un got exquis!

Madame Josserand, rayonnante, talait une robe mauve, d'un mauve cruel, qui
la haussait et l'arrondissait encore, dans une majest de tour. Elle
pestait contre M. Josserand, appelait Hortense pour avoir son chle,
dfendait violemment  Berthe de s'asseoir.

--Mfie-toi! tu vas craser tes fleurs!

--Ne vous tourmentez pas, dit Clotilde de sa voix calme. Nous avons le
temps.... Auguste doit monter nous prendre.

On attendait dans le salon, lorsque, brutalement, Thophile entra, sans
chapeau, l'habit de travers, la cravate blanche noue en corde. Sa face aux
poils rares, aux dents mauvaises, tait livide; ses membres d'enfant malade
tremblaient de fureur.

--Qu'as-tu donc? lui demanda sa soeur, tonne.

--Ce que j'ai, ce que j'ai....

Mais une crise de toux lui coupa la parole, et il resta l une minute,
tranglant, crachant dans son mouchoir, enrag de ne pouvoir lcher sa
colre. Valrie le regardait, trouble, avertie par un instinct. Enfin, il
la menaa du poing, sans mme voir la marie et les dames qui
l'entouraient.

--Oui, en cherchant partout ma cravate, j'ai trouv une lettre devant
l'armoire....

Il froissait un papier entre ses doigts fbriles. Sa femme avait pli. Elle
jugea la situation; et, pour viter le scandale d'une explication publique,
elle passa dans la chambre que Berthe venait de quitter.

--Ah bien! dit-elle doucement, j'aime mieux m'en aller, s'il devient fou.

--Laisse-moi! criait Thophile  madame Duveyrier, qui tchait de le faire
taire. Je veux la confondre.... Cette fois, j'ai une preuve, et il n'y a
pas de doute, oh! non!... a ne se passera pas comme a, car je le
connais....

Sa soeur l'avait pris par le bras, le serrait, le secouait avec autorit.

--Tais-toi! tu ne vois donc pas o tu es?... Ce n'est pas le moment,
entends-tu!

Mais il repartait.

--C'est le moment!... Je me fiche des autres. Tant pis, si a tombe
aujourd'hui! a servira de leon  tout le monde.

Pourtant, il baissait le ton, il s'tait affaiss sur une chaise,  bout de
force, prs d'clater en larmes. Une grande gne avait envahi le salon.
Poliment, madame Dambreville et madame Juzeur s'cartaient, faisaient mine
de ne pas comprendre. Madame Josserand, trs contrarie d'une aventure dont
le scandale allait jeter un deuil sur la noce, tait passe dans la
chambre, pour donner du courage  Valrie. Quant  Berthe, qui tudiait sa
couronne devant la glace, elle n'avait pas entendu. Aussi,  demi-voix,
questionnait-elle Hortense. Il y eut un chuchotement, celle-ci lui dsigna
Thophile d'un coup d'oeil, ajouta des explications, tout en affectant de
rgulariser les plis du voile.

--Ah! dit simplement la marie, l'air chaste et amus, les regards fixs
sur le mari, sans qu'un trouble l'motionnt, dans son aurole de fleurs
blanches.

Clotilde interrogeait tout bas son frre. Madame Josserand reparut,
changea quelques mots avec elle, puis retourna dans la pice voisine. Ce
fut un change de notes diplomatiques. Le mari accusait Octave, ce calicot
qu'il giflerait  l'glise, s'il osait y venir. Justement, il jurait
l'avoir vu, la veille, sur les marches de Saint-Roch, avec sa femme;
d'abord, il avait dout, mais il tait certain maintenant: tout s'y
trouvait, la taille, la dmarche. Oui, madame inventait des djeuners chez
des amies, ou bien entrait avec Camille  Saint-Roch par la porte de tout
le monde, comme pour faire ses dvotions, laissait l'enfant  la garde de
la loueuse de chaises, puis filait avec le monsieur par le vieux passage,
un sale endroit o personne ne serait all la chercher. Cependant, au nom
d'Octave, Valrie avait eu un sourire; jamais, pas avec celui-l, elle le
jurait  madame Josserand; avec personne d'ailleurs, ajouta-t-elle, mais
avec celui-l moins encore qu'avec les autres; et, forte cette fois de la
vrit, elle parlait  son tour d'aller confondre son mari, en lui prouvant
que le billet n'tait pas de l'criture d'Octave, pas plus que ce dernier
n'tait le monsieur de Saint-Roch. Madame Josserand l'coutait, l'tudiait
de son regard expriment, uniquement proccupe de trouver un expdient
pour l'aider  tromper Thophile. Et elle lui donna les plus sages
conseils.

--Laissez-moi faire, ne vous en mlez pas.... Puisqu'il veut que ce soit
monsieur Mouret, eh bien! ce sera monsieur Mouret. Il n'y a pas de mal,
n'est-ce pas?  avoir t vue sur les marches d'une glise avec monsieur
Mouret.... La lettre seule est compromettante. Vous triompherez, quand
notre jeune homme lui aura montr deux lignes de son criture.... Surtout,
dites toujours comme moi. Vous comprenez, je ne vais pas lui permettre de
nous gter un pareil jour.

Lorsqu'elle ramena Valrie trs mue, Thophile de son ct disait  sa
soeur, la voix trangle:

--Je le fais pour toi, je te promets de ne pas la dfigurer ici, puisque tu
assures que ce ne serait gure convenable,  cause de ce mariage.... Mais,
 l'glise, je ne rponds de rien. Si le calicot vient me braver 
l'glise, au milieu de ma famille, je les extermine l'un aprs l'autre.

Auguste, trs correct dans son habit noir, l'oeil gauche rapetiss,
souffrant d'une migraine, dont il se mfiait depuis trois jours, montait 
ce moment prendre sa fiance, en compagnie de son pre et de son
beau-frre, tous les deux solennels. Il y eut un peu de bousculade, car on
avait fini par tre en retard. Deux de ces dames, madame Duveyrier et
madame Dambreville, durent aider madame Josserand  mettre son chle;
c'tait un chle tapis, immense,  fond jaune, qu'elle continuait de sortir
dans les grandes occasions, bien que la mode en ft passe, et qui la
drapait d'une tenture dont l'ampleur et l'clat rvolutionnaient les rues.
Il fallut encore attendre M. Josserand, en train de chercher sous les
meubles un bouton de manchette, balay la veille aux ordures. Enfin, il
parut, il balbutia des excuses, l'air perdu, heureux pourtant, et
descendit le premier, en serrant fortement le bras de Berthe sous le sien.
Derrire, passrent Auguste et madame Josserand. Puis venait la queue du
monde, au hasard de la sortie, troublant d'un murmure le silence grave du
vestibule. Thophile s'tait empar de Duveyrier, dont il effarait la
dignit avec son histoire; et il geignait  son oreille, il exigeait des
conseils, tandis que, devant eux, Valrie, remise, l'attitude modeste,
recevait les tendres encouragements de madame Juzeur, sans paratre
remarquer les regards terribles de son mari.

--Et ton paroissien! cria tout d'un coup madame Josserand dsespre.

On tait dj dans les voitures. Angle dut remonter chercher le paroissien
de velours blanc. Enfin, on partit. Toute la maison se trouvait l, les
bonnes, les concierges. Marie Pichon tait descendue avec Lilitte,
habille, comme sur le point de sortir; et la vue de la marie, si jolie et
si bien mise, la remua aux larmes. M. Gourd remarqua que, seuls, les gens
du second n'avaient pas boug de chez eux: de drles de locataires qui
faisaient toujours autrement que les autres!

A Saint-Roch, la grande porte venait de s'ouvrir  deux battants. Un tapis
rouge descendait jusqu'au trottoir. Il pleuvait, la matine de mai tait
trs froide.

--Treize marches, dit tout bas madame Juzeur  Valrie, quand elles
passrent sous la porte. Ce n'est pas bon signe.

Ds que le cortge s'engagea entre les deux haies de chaises, marchant vers
le choeur, o les cierges de l'autel brillaient comme des toiles, les
orgues, sur la tte des couples, clatrent en un chant d'allgresse.
C'tait une glise cossue, riante, avec ses grandes fentres blanches,
bordes de jaune et de bleu tendre, ses soubassements de marbre rouge,
revtant les murs et les colonnes, sa chaire dore, soutenue par les quatre
vanglistes, ses chapelles latrales o luisaient des orfvreries. Des
peintures d'Opra gayaient la vote. Des lustres de cristal pendaient au
bout de longs fils. Lorsqu'elles passaient sur les larges bouches du
calorifre, les dames recevaient dans leurs jupes une haleine chaude.

--Vous tes sr d'avoir l'alliance? demanda madame Josserand  Auguste, qui
s'installait avec Berthe sur des fauteuils, placs devant l'autel.

Il s'effara, crut l'avoir oublie, puis la sentit dans la poche de son
gilet. D'ailleurs, elle n'avait pas attendu sa rponse. Depuis son entre,
elle se haussait, fouillait du regard le monde: Trublot et Gueulin, tous
deux garons d'honneur, l'oncle Bachelard et Campardon, tmoins de la
marie, Duveyrier et le docteur Juillerat, tmoins du mari, puis toute la
foule des connaissances, dont elle tait fire. Mais elle venait
d'apercevoir Octave, qui ouvrait avec empressement un passage  madame
Hdouin, et elle l'avait emmen derrire un pilier, o elle lui parlait,
d'une voix basse et rapide. Le jeune homme ne paraissait pas comprendre, le
visage stupfait. Pourtant, il s'inclina d'un air d'aimable obissance.

--C'est convenu, dit  l'oreille de Valrie madame Josserand, en revenant
s'asseoir sur un des fauteuils destins  la famille, derrire ceux de
Berthe et d'Auguste.

Il y avait l M. Josserand, les Vabre, les Duveyrier. Maintenant, les
orgues grenaient des gammes de petites notes claires, coupes de grands
souffles. On se casait, le choeur s'emplissait, des hommes restaient dans
les bas cts. L'abb Mauduit s'tait rserv la joie de bnir l'union
d'une de ses chres pnitentes. Quand il parut, en surplis, il changea un
amical sourire avec l'assistance, o il reconnaissait tous les visages.
Mais des voix attaqurent le _Veni Creator_, les orgues reprirent leur
chant triomphal, et ce fut  ce moment que Thophile dcouvrit Octave, 
gauche du choeur, devant la chapelle de Saint-Joseph.

Sa soeur Clotilde voulut le retenir.

--Je ne peux pas, bgaya-t-il, jamais je ne le tolrerai.

Et il fora Duveyrier  le suivre, pour reprsenter la famille. Le _Veni
Creator_ continuait. Quelques ttes se tournrent.

Thophile, qui avait parl de gifles, fut pris d'une telle motion en
abordant Octave, qu'il ne put d'abord trouver un mot, vex d'tre petit, se
haussant sur la pointe des pieds.

--Monsieur, dit-il enfin, je vous ai vu hier avec ma femme....

Mais le _Veni Creator_ finissait, il fut effray, lorsqu'il entendit le son
de sa voix. D'ailleurs, Duveyrier, trs contrari de l'aventure, tchait de
lui faire comprendre combien le lieu tait mal choisi. Devant l'autel, la
crmonie commenait. Aprs avoir adress aux poux une exhortation mue,
le prtre avait pris l'anneau nuptial pour le bnir.

--_Benedie, Domine Deus noster, annulum nuptialem hunc, quem nos in tuo
nomine benedicimus_....

Alors, Thophile osa rpter,  voix basse:

--Monsieur, vous tiez hier dans cette glise avec ma femme.

Octave, tourdi encore des recommandations de madame Josserand, n'ayant pas
bien compris, conta pourtant la petite histoire d'un air ais.

--En effet, j'ai rencontr madame Vabre, et nous sommes alls voir ensemble
les rparations du Calvaire, que dirige mon ami Campardon.

--Vous avouez, balbutia le mari, repris de fureur, vous avouez....

Duveyrier crut devoir lui frapper sur l'paule, pour le calmer. Une voix
perante d'enfant de choeur rpondait:

--_Amen_.

--Et vous reconnaissez sans doute cette lettre, continua Thophile, en
tendant un papier  Octave.

--Voyons, pas ici! dit le conseiller tout  fait scandalis. Vous perdez la
raison, mon cher.

Octave ouvrit la lettre. L'motion avait grandi dans l'assistance. Des
chuchotements couraient, on se poussait du coude, on regardait par-dessus
les livres de messe; personne ne faisait plus la moindre attention  la
crmonie. Les deux maris seuls restaient graves et raides devant le
prtre. Puis, Berthe elle-mme tourna la tte, aperut Thophile qui
blmissait devant Octave; et, ds lors, elle fut distraite, elle ne cessa
de couler des regards luisants du ct de la chapelle de Saint-Joseph.

Cependant, le jeune homme lisait  demi-voix.

--Mon chat, que de bonheur hier! A mardi, chapelle des Saints-Anges, dans
le confessionnal.

Le prtre, aprs avoir obtenu du mari un oui d'homme srieux qui ne
signe rien sans lire, venait de se tourner vers la marie.

--Vous promettez et jurez de garder  monsieur Auguste Vabre fidlit en
toutes choses, comme une fidle pouse le doit  son poux, selon le
commandement de Dieu?

Mais Berthe, ayant vu la lettre, se passionnant  l'ide des gifles qu'elle
esprait, n'coutait plus, guettait par un coin de son voile. Il y eut un
silence embarrass. Enfin, elle sentit qu'on l'attendait.

--Oui, oui, rpondit-elle prcipitamment, au petit bonheur.

L'abb Mauduit, tonn, avait suivi la direction de son regard; et il
devina qu'une scne inusite se passait dans un des bas cts, il fut pris
 son tour de singulires distractions. Maintenant, l'histoire avait
circul, tout le monde la connaissait. Les dames, ples et graves, ne
quittaient plus Octave des yeux. Les hommes souriaient d'un air
discrtement gaillard. Et, pendant que madame Josserand rassurait madame
Duveyrier par de lgers haussements d'paules, seule Valrie semblait
s'intresser au mariage, ne voyant rien autre, comme pntre
d'attendrissement.

--Mon chat, que de bonheur hier.... lisait de nouveau Octave, qui
affectait une profonde surprise.

Puis, aprs avoir rendu la lettre au mari:

--Je ne comprends pas, monsieur. Cette criture n'est pas la mienne....
Voyez plutt.

Et, tirant un calepin o il inscrivait ses dpenses, en garon soigneux, il
le montra  Thophile.

--Comment? pas votre criture! balbutia celui-ci. Vous vous moquez de moi,
a doit tre votre criture.

Le prtre allait faire le signe de la croix sur la main gauche de Berthe.
Les yeux ailleurs, il se trompa, le fit sur la main droite.

--_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti_.

--_Amen_, rpondit l'enfant de choeur, qui lui aussi se haussait pour voir.

Enfin, le scandale tait vit. Duveyrier avait prouv  Thophile ahuri
que la lettre ne pouvait tre de M. Mouret. Ce fut presque une dception
pour l'assistance. Il y eut des soupirs, des mots vifs changs. Et quand
le monde, encore tumultueux, se retourna vers l'autel, Berthe et Auguste se
trouvaient maris, elle sans paratre y avoir pris garde, lui n'ayant pas
perdu une parole du prtre, tout  cette affaire, drang seulement par sa
migraine qui lui fermait l'oeil gauche.

--Ces chers enfants! dit M. Josserand, absorb, la voix tremblante,  M.
Vabre qui, depuis le commencement de la crmonie, s'occupait  compter les
cierges allums, se trompant toujours, et reprenant son calcul.

Mais les orgues, de nouveau, ronflaient dans la nef, l'abb Mauduit avait
reparu en chasuble, les chantres attaquaient la messe. C'tait une messe en
musique, d'une grande pompe. L'oncle Bachelard, qui faisait le tour des
chapelles, lisait les inscriptions latines des tombeaux, sans les
comprendre; celle du duc de Crquy l'intressa particulirement. Trublot et
Gueulin avaient rejoint Octave, pour avoir des dtails; et tous trois,
derrire la chaire, ricanaient. Des chants s'enflaient brusquement comme
des vents d'orage, des enfants de choeur balanaient des encensoirs; puis,
il y avait des coups de sonnette, des silences o l'on entendait les
balbutiements du prtre  l'autel. Et Thophile ne pouvait tenir en place;
il gardait Duveyrier, qu'il accablait de ses rflexions affoles, ayant
perdu pied, ne comprenant pas comment le monsieur du rendez-vous n'tait
pas le monsieur de la lettre. Dans l'assistance, on continuait  surveiller
chacun de ses gestes; toute l'glise, avec ses dfils de prtres, son
latin, sa musique, son encens, commentait passionnment l'aventure. Lorsque
l'abb Mauduit, aprs _le Pater_, descendit pour donner une dernire
bndiction aux poux, il interrogea d'un regard le trouble profond des
fidles, les visages excits des femmes, les rires sournois des hommes,
sous la grande lumire gaie des fentres, au milieu de la richesse cossue
de la nef et des chapelles.

--N'avouez rien, dit madame Josserand  Valrie, comme la famille se
dirigeait vers la sacristie, aprs la messe.

Dans la sacristie, les maris et les tmoins donnrent d'abord des
signatures. Pourtant, il fallut attendre Campardon, qui venait d'emmener
des dames visiter les travaux du Calvaire, au fond du choeur, derrire une
clture en planches. Il arriva enfin, s'excusa, couvrit le registre d'un
large paraphe. L'abb Mauduit, pour honorer les deux familles, avait tenu 
passer la plume, en dsignant du doigt la place o l'on devait signer; et
il souriait de son air d'aimable tolrance mondaine, au milieu de la pice
grave, dont les boiseries gardaient une continuelle odeur d'encens.

--Eh bien! mademoiselle, demanda Campardon  Hortense, cela ne vous donne
donc pas envie d'en faire autant?

Puis, il regretta son manque de tact. Hortense, qui tait l'ane, avait
pinc les lvres. Cependant, elle comptait avoir le soir mme, au bal, une
rponse dcisive de Verdier, qu'elle pressait de choisir entre elle et sa
crature. Aussi rpondit-elle d'une voix rche:

--J'ai le temps.... Quand je voudrai.

Et elle tourna le dos  l'architecte, elle tomba sur son frre Lon, qui
arrivait seulement, en retard comme toujours.

--Tu es gentil! papa et maman sont satisfaits!... Ne pas pouvoir tre l,
quand on marie une de vos soeurs!... Nous t'attendions au moins avec madame
Dambreville.

--Madame Dambreville fait ce qu'il lui plat, dit schement le jeune homme,
et moi, je fais ce que je peux.

Ils taient en froid. Lon trouvait qu'elle le gardait trop longtemps pour
elle, fatigu d'une liaison dont il avait accept les ennuis, dans le seul
espoir de quelque beau mariage; et, depuis quinze jours, il la mettait en
demeure de tenir ses promesses. Madame Dambreville, prise au coeur d'une
rage d'amour, s'tait mme plainte  madame Josserand de ce qu'elle
appelait les lubies de son fils. Aussi cette dernire voulut-elle le
gronder, en lui reprochant de n'avoir ni tendresse ni gards pour la
famille, puisqu'il affectait de manquer les crmonies les plus
solennelles. Mais, de sa voix rogue de jeune dmocrate, il donna des
raisons: un travail imprvu chez le dput dont il tait secrtaire, une
confrence  prparer, toutes sortes de besognes et de courses de la
dernire importance.

--C'est si vite fait pourtant, un mariage! dit madame Dambreville sans
songer  sa phrase, en le suppliant du regard pour l'attendrir.

--Pas toujours! rpondit-il durement.

Et il alla embrasser Berthe, puis serrer la main de son nouveau beau-frre,
tandis que madame Dambreville plissait, torture, se redressant dans sa
toilette feuille-morte et souriant vaguement au monde qui entrait.

C'tait le dfil des amis, des simples connaissances, de tous les invits
entasss dans l'glise, dont la queue maintenant traversait la sacristie.
Les maris, debout, donnaient des poignes de main, continuellement, toutes
du mme air ravi et embarrass. Les Josserand et les Duveyrier ne
suffisaient pas aux prsentations. Par moments, ils se regardaient,
tonns, car Bachelard avait amen des gens que personne ne connaissait et
qui parlaient trop fort. Peu  peu, montait une confusion, un crasement,
des bras tendus par-dessus les ttes, des jeunes filles serres entre des
messieurs  gros ventres, laissant des coins de leurs jupes blanches aux
jambes de ces pres, de ces frres, de ces oncles encore suants de quelque
vice, embourgeois dans un quartier tranquille. Justement,  l'cart,
Gueulin et Trublot racontaient devant Octave que, la veille, Clarisse avait
failli tre surprise par Duveyrier et s'tait rsigne  le bourrer de ses
complaisances, pour lui fermer les yeux.

--Tiens! murmura Gueulin, il embrasse la marie, a doit sentir bon.

Le monde, cependant, finit par s'couler. Il ne restait plus que la famille
et les intimes. L'infortune de Thophile avait continu de circuler, 
travers les poignes de main et les compliments; mme on ne causait pas
d'autre chose, sous les phrases toutes faites, changes pour la
circonstance. Madame Hdouin, qui venait d'apprendre l'aventure, regardait
Valrie avec l'tonnement d'une femme dont l'honntet tait la sant mme.
Sans doute l'abb Mauduit avait d, de son ct, recevoir quelque
confidence, car sa curiosit semblait satisfaite, et il montrait plus
d'onction que de coutume, au milieu des misres caches de son troupeau.
Encore une plaie vive, tout d'un coup saignante, sur laquelle il lui
fallait jeter le manteau de la religion! Et il voulut entretenir un instant
Thophile, lui parla discrtement du pardon des injures, des desseins
impntrables de Dieu, tchant avant tout d'touffer le scandale,
enveloppant l'assistance d'un geste de piti et de dsespoir, comme pour en
drober les hontes au ciel lui-mme.

--Il est bon, le cur! il ne sait pas ce que c'est! murmura Thophile, dont
ce sermon achevait de tourner la tte.

Valrie, qui gardait madame Juzeur prs d'elle, par contenance, couta avec
motion les paroles conciliantes que l'abb Mauduit crut galement devoir
lui adresser. Puis, au moment o l'on sortait enfin de l'glise, elle
s'arrta devant les deux pres, pour laisser Berthe passer au bras de son
mari.

--Vous devez tre satisfait, dit-elle  M. Josserand, voulant montrer sa
libert d'esprit. Je vous flicite.

--Oui, oui, dclara M. Vabre de sa voix pteuse, c'est une bien grande
responsabilit de moins.

Et, pendant que Trublot et Gueulin se multipliaient, afin de caser toutes
les dames dans les voitures, madame Josserand, dont le chle arrtait la
circulation, s'entta  rester la dernire sur le trottoir, pour taler
publiquement son triomphe de mre.

Le soir, le repas qui eut lieu  l'htel du Louvre, fut encore gt par
l'accident si malencontreux de Thophile. C'tait une obsession, on en
avait parl toute l'aprs-midi, dans les voitures, en allant au Bois de
Boulogne; et les dames concluaient toujours par cette ide que le mari
aurait bien d attendre le lendemain, pour trouver la lettre. D'ailleurs,
il y avait uniquement  table les intimes des deux familles. La seule
gaiet fut un toast de l'oncle Bachelard, que les Josserand n'avaient pu se
dispenser d'inviter, malgr leur terreur. Il tait en effet ivre ds le
rti, il leva son verre et s'embarqua dans une phrase: Je suis heureux du
bonheur que j'prouve, qu'il rpta, sans arriver  en sortir. On voulut
bien sourire complaisamment. Auguste et Berthe, dj briss de fatigue, se
regardaient par moments, l'air tonn de se voir l'un en face de l'autre;
et, quand ils se souvenaient, ils contemplaient leur assiette avec gne.

Prs de deux cents invitations taient lances pour le bal. Ds neuf heures
et demie, du monde arriva. Trois lustres clairaient le grand salon rouge,
dans lequel on avait simplement laiss des siges le long des murs, en
mnageant  l'un des bouts, devant la chemine, la place du petit
orchestre; en outre, un buffet se trouvait dress au fond d'une salle
voisine, et les deux familles s'taient rserv une pice, o elles
pouvaient se retirer.

Justement, comme madame Duveyrier et madame Josserand recevaient les
premiers invits, ce pauvre Thophile, qu'on surveillait depuis le matin,
cda  une brutalit regrettable. Campardon priait Valrie de lui accorder
la premire valse. Elle riait, et le mari vit l une provocation.

--Vous riez, vous riez, balbutia-t-il. Dites-moi de qui est la lettre?...
Elle est bien de quelqu'un, cette lettre?

Il venait de mettre l'aprs-midi entire pour dgager cette ide du trouble
o les rponses d'Octave l'avaient jet. Maintenant, il s'y enttait: si ce
n'tait pas M. Mouret, c'tait donc un autre? et il exigeait un nom. Comme
Valrie s'loignait sans rpondre, il lui saisit le bras, le tordit
mchamment, avec une rage d'enfant exaspr, en rptant:

--Je te le casse.... Dis-moi de qui est la lettre?

La jeune femme, effraye, retenant un cri de douleur, tait devenue toute
blanche. Campardon la sentit s'abandonner contre son paule, en proie  une
de ces crises de nerfs qui la secouaient pendant des heures. Il eut  peine
le temps de la conduire dans la pice rserve aux deux familles, o il la
coucha sur un canap. Des dames l'avaient suivi, madame Juzeur, madame
Dambreville, qui la dlacrent, pendant qu'il se retirait avec discrtion.

Cependant, trois ou quatre personnes au plus, dans le salon, avaient
remarqu cette courte scne de violence. Madame Duveyrier et madame
Josserand continuaient  recevoir les invits, dont le flot peu  peu
emplissait la vaste pice de toilettes claires et d'habits noirs. Un
murmure de paroles aimables montait, des visages continuellement souriaient
autour de la marie: des faces paisses de pres et de mres, des profils
maigres de fillettes, des ttes fines et compatissantes de jeunes femmes.
Dans le fond, un violon accordait sa chanterelle, qui jetait de petits cris
plaintifs.

--Monsieur, je vous demande pardon, dit Thophile en abordant Octave, dont
il avait rencontr les yeux, au moment o il tordait le bras de sa femme.
Tout le monde,  ma place, vous aurait souponn, n'est-ce pas?... Mais je
tiens  vous serrer la main, afin de vous prouver que j'ai reconnu mon
erreur.

Il lui serra la main, il l'emmena  l'cart, tortur par le besoin de
s'pancher, de trouver un confident pour vider son coeur.

--Ah! monsieur, si je vous racontais....

Et, longuement, il parla de sa femme. Jeune fille, elle tait dlicate, on
disait en plaisantant que le mariage la remettrait. Elle manquait d'air
dans la boutique de ses parents, o pendant trois mois il l'avait vue tous
les soirs trs gentille, obissante, le caractre triste, mais charmant.

--Eh bien! monsieur, le mariage ne l'a pas remise, loin de l.... Au bout
de quelques semaines, elle tait terrible, nous ne pouvions plus nous
entendre. Des querelles pour rien du tout. Des changements d'humeur 
chaque minute, riant, pleurant, sans que je sache pourquoi. Et des
sentiments absurdes, des ides  vous renverser, une perptuelle
dmangeaison de faire enrager le monde.... Enfin, monsieur, mon intrieur
est devenu un enfer.

--C'est bien curieux, murmura Octave, qui sentait la ncessit de dire
quelque chose.

Alors, le mari, blme et se grandissant sur ses courtes jambes, pour
dominer le ridicule, en vint  ce qu'il appelait la mauvaise conduite de
cette malheureuse. Deux fois, il l'avait souponne; mais il tait trop
honnte, une telle ide ne pouvait lui entrer dans le cerveau. Cette fois,
pourtant, il fallait se rendre  l'vidence. Impossible de douter, n'est-ce
pas? Et, de ses doigts tremblants, il ttait la poche de son gilet o se
trouvait la lettre.

--Encore, si elle faisait a pour de l'argent, je comprendrais,
ajouta-t-il. Mais on ne lui en donne pas, j'en suis sr, je le saurais....
Alors, dites-moi ce qu'elle peut avoir dans la peau? Moi, je suis trs
gentil, elle a tout  la maison, je ne comprends pas.... Si vous comprenez,
monsieur, dites-le-moi, je vous en prie.

--C'est bien curieux, bien curieux, rpta Octave, gn de toutes ces
confidences, et cherchant  se dgager.

Mais le mari ne le lchait plus, fivreux, travaill d'un besoin de
certitude. A ce moment, madame Juzeur reparut, alla dire un mot  l'oreille
de madame Josserand, qui saluait d'une rvrence l'entre d'un grand
bijoutier du Palais-Royal; et celle-ci, toute retourne, se hta de la
suivre.

--Je crois que votre femme a une crise trs violente, fit remarquer Octave
 Thophile.

--Laissez donc! rpondit ce dernier furieux, dsespr de ne pas tre
malade pour qu'on le soignt aussi, elle est trop contente, d'avoir une
crise! a met toujours le monde de son ct.... Je ne me porte pas mieux
qu'elle, et je ne l'ai jamais trompe, moi!

Madame Josserand ne revenait pas. Le bruit courait, parmi les intimes, que
Valrie se dbattait dans des convulsions affreuses. Il aurait fallu des
hommes pour la tenir; mais, comme on avait d la dshabiller  moiti, on
refusait les offres de Trublot et de Gueulin. Cependant, l'orchestre jouait
un quadrille, Berthe ouvrait le bal avec Duveyrier qui dansait en
magistrat, tandis que, n'ayant pu retrouver madame Josserand, Auguste leur
faisait vis--vis avec Hortense. On cachait la crise aux maris, pour leur
viter des motions dangereuses. Le bal s'animait, des rires sonnaient dans
la vive clart des lustres. Une polka, dont les violons accentuaient
vivement la cadence, emporta autour du salon des couples, droulant toute
une queue de longues tranes.

--Le docteur Juillerat? o est le docteur Juillerat? demanda madame
Josserand en reparaissant violemment.

Le docteur tait invit, mais personne ne l'avait encore aperu. Alors,
elle ne cacha pas la sourde colre qu'elle amassait depuis le matin. Elle
parla devant Octave et Campardon, sans mnager les termes.

--Je commence  en avoir assez.... Ce n'est pas drle pour ma fille, tout
ce cocuage qui n'en finit plus!

Elle cherchait Hortense, elle l'aperut enfin causant avec un monsieur,
dont elle voyait seulement le dos, mais qu'elle reconnut  ses paules
larges. C'tait Verdier. Cela augmenta sa mauvaise humeur. Elle appela
schement la jeune fille, elle lui dit, en baissant la voix, qu'elle ferait
mieux de rester  la disposition de sa mre, un jour comme celui-l.
Hortense n'accepta pas la rprimande. Elle tait triomphante, Verdier
venait de fixer leur mariage  deux mois, en juin.

--Fiche-moi la paix! dit la mre.

--Je t'assure, maman.... Il dcouche dj trois fois par semaine pour
accoutumer l'autre, et dans quinze jours il ne rentrera plus du tout.
Alors, ce sera fini, je l'aurai.

--Fiche-moi la paix! J'en ai par-dessus la tte, de votre roman!... Tu vas
me faire le plaisir d'attendre  la porte le docteur Juillerat et de me
l'envoyer ds son arrive.... Surtout pas un mot  ta soeur!

Elle rentra dans la pice voisine, laissant Hortense murmurer que, Dieu
merci! elle ne demandait l'approbation de personne, et qu'il y aurait bien
du monde d'attrap, lorsqu'on la verrait, un jour, se marier mieux que les
autres. Pourtant, elle alla guetter l'entre du docteur.

Maintenant, l'orchestre jouait une valse. Berthe dansait avec un petit
cousin de son mari, pour puiser  tour de rle les membres de la famille.
Madame Duveyrier n'avait pu refuser l'oncle Bachelard, qui l'incommodait
beaucoup, en lui soufflant dans la figure. La chaleur grandissait, le
buffet s'emplissait dj de messieurs, s'pongeant le front. Des fillettes,
dans un coin, sautaient ensemble; pendant que des mres, rveuses, assises
 l'cart, songeaient aux noces toujours manques de leurs demoiselles. On
flicitait beaucoup les deux pres, M. Vabre et M. Josserand, qui ne se
quittaient plus, sans changer d'ailleurs une parole. Tous le monde avait
l'air de s'amuser et se rcriait devant eux sur la gaiet du bal. C'tait,
selon le mot de Campardon, une gaiet de bon aloi.

Mais l'architecte, par effusion galante, s'inquitait de l'tat de Valrie,
tout en ne manquant pas une danse. Il eut l'ide d'envoyer sa fille Angle
prendre des nouvelles en son nom. La petite, dont les quatorze ans, depuis
le matin, brlaient de curiosit autour de la dame qui faisait tant causer,
fut ravie de pouvoir pntrer dans le salon voisin. Et elle ne revint pas,
l'architecte dut se permettre d'entr'ouvrir la porte et de passer la tte.
Il aperut sa fille debout devant le canap, profondment absorbe par la
vue de Valrie, dont la gorge tendue, secoue de spasmes, avait jailli hors
du corsage dgraf. Des protestations s'levrent, on lui criait de ne pas
entrer; et il se retira, il jura qu'il dsirait seulement savoir comment a
tournait.

--a ne va pas, a ne va pas, dit-il mlancoliquement aux personnes qui se
trouvaient prs de la porte. Elles sont quatre  la tenir.... Faut-il
qu'une femme soit btie, pour sauter ainsi, sans se rien dmancher!

Il s'tait form l un groupe. On y commentait  demi-voix les moindres
phases de la crise. Des dames, averties, arrivaient d'un air d'apitoiement
entre deux quadrilles, pntraient dans le petit salon, puis rapportaient
des dtails aux hommes, et retournaient danser. C'tait tout un coin de
mystre, des mots dits  l'oreille, des regards changs, au milieu du
brouhaha grandissant. Et, seul, abandonn, Thophile se promenait devant la
porte, rendu malade par cette ide fixe qu'on se moquait de lui et qu'il ne
devait pas le souffrir.

Mais le docteur Juillerat traversa vivement la salle de bal, accompagn
d'Hortense qui lui donnait des explications. Madame Duveyrier les suivait.
Quelques personnes s'tonnrent, des bruits se rpandirent. A peine le
mdecin avait-il disparu, que madame Josserand sortit de la pice avec
madame Dambreville. Sa colre montait; elle venait de vider deux carafes
d'eau sur la tte de Valrie; jamais elle n'avait vu une femme nerveuse 
ce point. Alors, elle s'tait dcide  faire le tour du bal, pour arrter
les indiscrtions par sa prsence. Seulement, elle marchait d'un pas si
terrible, elle distribuait des sourires si amers, que tout le monde,
derrire elle, entrait dans la confidence.

Madame Dambreville ne la quittait pas. Depuis le matin, elle lui parlait de
Lon, avec de vagues plaintes, tchant de l'amener  intervenir auprs de
son fils, pour repltrer leur liaison. Elle le lui fit voir, comme il
reconduisait une grande fille sche, auprs de laquelle il affectait de se
montrer trs assidu.

--Il nous abandonne, dit-elle avec un lger rire, tremblant de larmes
contenues. Grondez-le donc, de ne plus mme nous regarder.

--Lon! appela madame Josserand.

Quand il fut l, elle ajouta brutalement, n'tant pas d'humeur  envelopper
les choses:

--Pourquoi es-tu fch avec madame?... Elle ne t'en veut pas.
Expliquez-vous donc. a n'avance  rien, d'avoir mauvais caractre.

Et elle les laissa l'un devant l'autre, interloqus. Madame Dambreville
prit le bras de Lon, tous deux allrent causer dans l'embrasure d'une
fentre; puis, ils quittrent le bal ensemble, tendrement. Elle lui avait
jur de le marier  l'automne.

Cependant, madame Josserand qui continuait  distribuer des sourires, fut
prise d'une grosse motion, quand elle se trouva devant Berthe, essouffle
d'avoir dans, toute rose dans sa robe blanche qui se fripait. Elle la
saisit entre ses bras, et dfaillant  une vague association d'ides, se
rappelant sans doute l'autre, dont la face se convulsait affreusement:

--Ma pauvre chrie, ma pauvre chrie! murmura-t-elle, en lui donnant deux
gros baisers.

Berthe alors, tranquille, demanda:

--Comment va-t-elle?

Du coup, madame Josserand redevint trs aigre. Comment! Berthe le savait!
Mais sans doute elle le savait, tout le monde le savait. Seul, son mari,
qu'elle montra conduisant au buffet une vieille dame, ignorait encore
l'histoire. Mme elle allait charger quelqu'un de le mettre au courant, car
a lui donnait l'air bte, d'tre toujours ainsi, en arrire des autres, 
ne se douter de rien.

--Et moi qui m'chine  vouloir cacher leur catastrophe! dit madame
Josserand outre. Ah bien! je ne vais plus me gner, il faut que a
finisse. Je ne tolrerai pas qu'ils te rendent ridicule.

Tout le monde le savait, en effet. Seulement, pour ne pas attrister le bal,
on n'en parlait point. L'orchestre avait couvert les premiers apitoiements;
puis, on en souriait  cette heure, dans les treintes plus libres des
couples. Il faisait trs chaud, la nuit s'avanait. Des domestiques
passaient des rafrachissements. Sur un canap, deux petites filles,
vaincues par la fatigue, s'taient endormies aux bras l'une de l'autre, la
joue contre la joue. Prs de l'orchestre, dans le ronflement d'une
contre-basse, M. Vabre s'tait dcid  entretenir M. Josserand de son
grand ouvrage, au sujet d'un doute qui, depuis quinze jours, l'arrtait sur
les oeuvres vritables de deux peintres de mme nom; tandis que, prs de
l, Duveyrier, au milieu d'un groupe, blmait vivement l'empereur d'avoir
autoris,  la Comdie-Franaise, une pice qui attaquait la socit. Mais,
lorsqu'une valse ou une polka revenait, les hommes devaient cder la place,
des couples largissaient la danse, des jupes rasaient le parquet,
soulevant dans la chaleur des bougies la fine poussire et l'odeur masque
des toilettes.

--Elle va mieux, accourut dire Campardon, qui avait jet de nouveau un coup
d'oeil. On peut entrer.

Quelques amis se risqurent. Valrie tait toujours couche; seulement, la
crise se calmait; et, par dcence, on avait couvert sa gorge d'une
serviette, trouve sur une console. Devant la fentre, madame Juzeur et
madame Duveyrier coutaient le docteur Juillerat, qui expliquait que les
accs cdaient parfois  des compresses d'eau chaude, appliques autour du
cou. Mais la malade ayant vu Octave entrer avec Campardon, l'appela d'un
signe, lui adressa d'abord des paroles incohrentes, dans un dernier reste
d'hallucination. Il dut s'asseoir prs d'elle, sur l'ordre mme du mdecin,
dsireux avant tout de ne pas la contrarier; et il reut ainsi ses
confidences, lui qui, dans la soire, avait dj eu celles du mari. Elle
tremblait de peur, elle le prenait pour son amant, le suppliait de la
cacher. Puis, elle le reconnut et fondit en larmes, en le remerciant de son
mensonge du matin, pendant la messe. Octave songeait  cette autre crise,
dont il avait voulu profiter, avec un dsir goulu d'colier. Maintenant, il
tait son ami, elle lui dirait tout, ce serait peut-tre meilleur.

A ce moment, Thophile, qui rdait toujours devant la porte, voulut entrer.
D'autres hommes taient l, il pouvait bien y tre aussi. Mais cela causa
toute une panique. Valrie, en entendant sa voix, fut reprise d'un
tremblement, on crut qu'une nouvelle crise allait se dclarer. Lui,
suppliant, luttant contre ces dames dont les bras le repoussaient, rptait
avec obstination:

--Je ne lui demande que le nom.... Qu'elle me dise le nom.

Alors, madame Josserand, qui arrivait, clata. Elle attira Thophile dans
le petit salon, pour touffer le scandale. Elle lui dit furieusement:

--Ah! a, finirez-vous par nous ficher la paix? Depuis ce matin, vous nous
assommez avec vos btises.... Vous manquez de tact, monsieur, oui, vous
manquez absolument de tact! On n'insiste pas sur de pareilles choses, un
jour de mariage.

--Permettez, madame, murmura-t-il, ce sont mes affaires, a ne vous regarde
pas!

--Comment! a ne me regarde pas? mais je suis de votre famille maintenant,
monsieur, et croyez-vous que votre histoire m'amuse,  cause de ma
fille?... Ah! vous lui avez fait de jolies noces! Plus un mot, monsieur,
vous manquez de tact!

Il resta perdu, il regarda autour de lui, cherchant une aide. Mais ces
dames tmoignaient par leur froideur qu'elles le jugeaient avec une gale
svrit. C'tait le mot, il manquait de tact; car il y avait des
circonstances o l'on devait avoir la force de refrner ses passions. Sa
soeur elle-mme le boudait. Comme il protestait encore, il souleva une
rvolte gnrale. Non, non, il n'avait rien  rpondre, on ne se conduisait
pas de la sorte!

Ce cri lui ferma la bouche. Il tait si ahuri, si pauvre avec ses membres
grles et sa face de fille rate, que ces dames eurent de lgers sourires.
Lorsqu'on manquait de ce qu'il faut pour rendre une femme heureuse, on ne
se mariait pas. Hortense le pesait d'un regard de ddain; la petite Angle,
qu'on oubliait, tournait autour de lui, de son air sournois, comme si elle
et cherch quelque chose; et il recula avec embarras, il se mit  rougir,
quand il les vit toutes, si grandes, si grosses, l'entourer de leurs fortes
hanches. Mais elles sentaient la ncessit d'arranger l'affaire. Valrie
s'tait remise  sangloter, pendant que le docteur Juillerat lui tamponnait
de nouveau les tempes. Alors, elles se comprirent sur un coup d'oeil, un
esprit commun de dfense les rapprocha. Elles cherchaient, elles tchaient
d'expliquer la lettre au mari.

--Parbleu! murmura Trublot, qui venait de rejoindre Octave, ce n'est pas
malin: on dit que la lettre est  la bonne.

Madame Josserand l'entendit. Elle se retourna, le regarda, pleine
d'admiration. Puis, revenant vers Thophile:

--Est-ce qu'une femme innocente s'abaisse  donner des explications, quand
on l'accuse avec votre brutalit? Mais je puis parler, moi.... La lettre a
t perdue par Franoise, cette bonne que votre femme a d chasser,  cause
de sa mauvaise conduite.... L, tes-vous content? ne sentez-vous pas la
honte vous monter au visage?

D'abord, le mari haussa les paules. Mais toutes ces dames restaient
srieuses, rpondaient  ses objections avec une grande force de
raisonnement. Il tait branl, lorsque, pour achever sa droute, madame
Duveyrier se fcha, lui cria que sa conduite devenait abominable et qu'elle
le reniait. Alors, vaincu, ayant besoin d'tre embrass, il se jeta au cou
de Valrie, en lui demandant pardon. Ce fut touchant. Madame Josserand
elle-mme se montra trs mue.

--Il vaut toujours mieux s'entendre, dit-elle, soulage. Enfin, la journe
ne finira pas trop mal.

Lorsqu'on eut rhabill Valrie et qu'elle parut dans le bal, au bras de
Thophile, il sembla qu'une joie plus large clatait. Il tait dj prs de
trois heures, le monde commenait  partir; mais l'orchestre enlevait les
quadrilles avec une fivre dernire. Des hommes souriaient, derrire le
mnage rconcili. Un mot mdical de Campardon sur ce pauvre Thophile,
remplit d'aise madame Juzeur. Les jeunes filles se pressaient,
dvisageaient Valrie; puis, elles prenaient des mines sottes, devant les
coups d'oeil scandaliss des mres. Cependant, Berthe, qui dansait enfin
avec son mari, dut lui dire un mot tout bas; car Auguste, mis au courant de
l'histoire, tourna la tte; et, sans perdre la mesure, il regardait son
frre Thophile, avec l'tonnement et la supriorit d'un homme auquel des
choses pareilles ne peuvent pas arriver. Il y eut un galop final, la
socit se lchait dans la chaleur touffante, dans la clart rousse des
bougies, dont les flammes vacillantes faisaient clater les bobches.

--Vous tes bien avec elle? demanda madame Hdouin, en tournant au bras
d'Octave, dont elle avait accept une invitation.

Le jeune homme crut sentir un lger frisson dans sa taille si droite et si
calme.

--Nullement, dit-il. Ils m'ont ml  cela, je suis fort ennuy de
l'aventure.... Le pauvre diable a tout aval.

--C'est trs mal, dclara-t-elle de sa voix grave.

Sans doute, Octave s'tait tromp. Quand il dnoua son bras, madame Hdouin
ne soufflait mme pas, les yeux clairs, les bandeaux corrects. Mais un
scandale troublait la fin du bal. L'oncle Bachelard, qui s'tait achev au
buffet, venait de risquer une ide gaie. Brusquement, on l'avait aperu
dansant devant Gueulin un pas de la dernire indcence. Dans les devants de
son habit boutonn, des serviettes roules lui faisaient une gorge de
nourrice; et deux grosses oranges poses sur les serviettes, dbordant des
revers, montraient leur rondeur, d'un rouge sanguinolent de peau corche.
Cette fois, tout le monde protesta: on a beau gagner beaucoup d'argent, il
y a des limites qu'un homme convenable ne doit jamais dpasser, surtout
devant de jeunes personnes. M. Josserand, honteux et dsespr, fit sortir
son beau-frre. Duveyrier montra le plus grand dgot.

A quatre heures, les maris rentrrent rue de Choiseul. Ils ramenaient
Thophile et Valrie dans leur voiture. Comme ils montaient au second, o
l'on avait install un appartement, ils rejoignirent Octave, qui rentrait
aussi se coucher. Le jeune homme voulut s'effacer par politesse, mais
Berthe fit le mme mouvement, et ils se heurtrent.

--Oh! pardon, mademoiselle, dit-il.

Ce mot de mademoiselle les amusa. Elle le regardait, et il se rappelait
le premier regard chang dans cet escalier mme, un regard de gaiet et de
hardiesse, dont il retrouvait l'accueil charmant. Ils se comprirent
peut-tre, elle rougit, pendant qu'il montait seul  sa chambre, au milieu
de la paix morte des tages suprieurs.

Dj, Auguste, l'oeil gauche ferm, rendu fou par la migraine qu'il
promenait depuis le matin, tait dans l'appartement, o la famille
arrivait. Alors, au moment de quitter Berthe, Valrie cda  une brusque
motion, et la serrant dans ses bras, achevant de chiffonner sa robe
blanche, elle la baisa, elle lui dit  voix basse:

--Ah! ma chre, je vous souhaite plus de chance qu' moi!




IX


Deux jours plus tard, vers sept heures, comme Octave arrivait chez les
Campardon pour le dner, il trouva Rose seule, vtue d'un peignoir de soie
crme, garni de dentelles blanches.

--Vous attendez quelqu'un? demanda-t-il.

--Mais non, rpondit-elle, un peu gne. Nous nous mettrons  table, ds
qu'Achille rentrera.

L'architecte se drangeait, n'tait jamais l pour l'heure des repas,
arrivait trs rouge, l'air effar, en maudissant les affaires. Puis, il
filait tous les soirs, il puisait les prtextes, parlant de rendez-vous
dans des cafs, inventant des runions lointaines. Souvent alors, Octave
tenait compagnie  Rose jusqu' onze heures, car il avait compris que le
mari le gardait comme pensionnaire, pour occuper sa femme; et elle se
plaignait doucement, elle disait ses craintes: mon Dieu! elle laissait
Achille bien libre, seulement elle tait si inquite, quand il revenait
aprs minuit!

--Vous ne le trouvez pas triste depuis quelque temps? dit-elle d'une voix
tendrement effraye.

Le jeune homme n'avait pas remarqu.

--Je le trouve proccup peut-tre.... Les travaux de Saint-Roch lui
donnent du souci.

Mais elle hocha la tte, sans insister davantage. Puis, elle se montra trs
bonne pour Octave, l'interrogea comme de coutume sur l'emploi de sa
journe, avec une affection de mre et de soeur. Depuis prs de neuf mois
qu'il mangeait chez eux, elle le traitait ainsi en enfant de la maison.

Enfin, l'architecte parut.

--Bonsoir, mon chat, bonsoir, ma cocotte, dit-il, en la baisant de son air
passionn de bon mari. Encore un imbcile, qui m'a retenu une heure sur un
trottoir!

Octave s'tait cart, et il les entendit changer quelques mots  voix
basse.

--Viendra-t-elle?

--Non,  quoi bon? et surtout ne te tourmente pas.

--Tu m'avais jur qu'elle viendrait.

--Eh bien! oui, elle va venir. Es-tu contente? C'est bien pour toi que je
l'ai fait.

On se mit  table. Pendant tout le dner, il fut question de la langue
anglaise, que la petite Angle apprenait depuis quinze jours. Campardon
avait brusquement soutenu la ncessit de l'anglais pour une demoiselle;
et, comme Lisa sortait de chez une actrice qui revenait de Londres, chaque
repas tait employ  discuter les noms des plats qu'elle apportait. Ce
soir-l, aprs de longs essais inutiles sur la prononciation du mot
rumsteack, il fallut remporter le rti, oubli au feu par Victoire, et
dur comme des semelles de botte.

On tait au dessert, lorsqu'un coup de timbre fit tressaillir madame
Campardon.

--C'est la cousine de madame, revint dire Lisa, du ton bless d'une
domestique qu'on a nglig de mettre dans une confidence de famille.

Et Gasparine, en effet, entra. Elle tait en robe de laine noire, trs
simple, avec son visage maigre et son air pauvre de fille de magasin. Rose,
douillettement enveloppe dans son peignoir de soie crme, grasse et
frache, se leva, si mue, que des larmes lui montaient aux paupires.

--Ah! ma chre, murmura-t-elle, tu es bien gentille.... Oublions tout,
n'est-ce pas?

Elle l'avait prise entre les bras, elle lui donna deux gros baisers.
Octave, par discrtion, voulut partir. Mais on se fcha: il pouvait rester,
il tait de la famille. Alors, il s'amusa  regarder la scne. Campardon,
d'abord plein d'embarras, dtournait les yeux des deux femmes, soufflant,
cherchant un cigare; tandis que Lisa, qui enlevait le couvert d'une main
brutale, changeait des coups d'oeil avec Angle tonne.

--C'est ta cousine, dit enfin l'architecte  sa fille. Tu nous as entendus
parler d'elle.... Embrasse-la donc.

Elle l'embrassa de son air maussade, inquite du regard d'institutrice dont
Gasparine la dshabillait, aprs avoir pos des questions sur son ge et
sur son ducation. Puis, lorsqu'on passa au salon, elle prfra suivre
Lisa, qui fermait violemment la porte, en disant, sans mme craindre d'tre
entendue:

--Ah bien! a va devenir drle, ici!

Dans le salon, Campardon, toujours fivreux, se mit  se dfendre.

--Parole d'honneur! la bonne ide n'est pas de moi.... C'est Rose qui a
voulu se rconcilier. Tous les matins, voici plus de huit jours, elle me
rptait: Va donc la chercher.... Alors, moi, j'ai fini par aller vous
chercher.

Et, comme s'il et senti le besoin de convaincre Octave, il l'emmena devant
la fentre.

--Hein? les femmes sont les femmes.... Moi, a m'embtait, parce que j'ai
peur des histoires. L'une  droite, l'autre  gauche, il n'y avait pas de
tamponnement possible.... Mais j'ai d cder, Rose assure que nous serons
tous plus contents. Enfin, nous essayerons. a dpend d'elles deux,
maintenant, d'arranger ma vie.

Cependant, Rose et Gasparine s'taient assises cte  cte sur le canap.
Elles parlaient du pass, des jours vcus  Plassans, chez le bon pre
Domergue. Rose alors avait le teint plomb, les membres grles d'une
fillette malade de sa croissance, tandis que Gasparine, femme  quinze ans,
tait grande et dsirable, avec ses beaux yeux; et elles se regardaient
aujourd'hui, elles ne se reconnaissaient plus, l'une si frachement grasse
dans sa chastet force, l'autre sche par la vie de passion nerveuse dont
elle brlait. Gasparine, un instant, souffrit de son teint jaune et de sa
robe trique, en face de Rose vtue de soie, noyant sous des dentelles la
dlicatesse douillette de son cou blanc. Mais elle dompta ce frisson de
jalousie, elle accepta tout de suite une situation de parente pauvre, 
genoux devant les toilettes et les grces de sa cousine.

--Et ta sant? demanda-t-elle  demi-voix. Achille m'a parl.... a ne va
pas mieux?

--Non, non, rpondit Rose, mlancolique. Tu vois, je mange, j'ai l'air trs
bien.... Et a ne se remet pas, a ne se remettra jamais.

Comme elle pleurait, Gasparine la prit  son tour dans ses bras, la garda
contre sa poitrine plate et ardente, pendant que Campardon accourait les
consoler.

--Pourquoi pleures-tu? disait-elle avec maternit. Le principal est que tu
ne souffres pas.... Qu'est-ce que a fait, si tu as toujours autour de toi
des gens pour t'aimer?

Rose se calmait, souriait dj au milieu de ses larmes. Alors,
l'architecte, emport par l'attendrissement, les saisit toutes les deux
dans une mme treinte, leur donna des baisers, en balbutiant:

--Oui, oui, nous nous aimerons bien, nous t'aimerons bien, ma pauvre
cocotte.... Tu verras comme tout s'arrangera,  prsent que nous sommes
runis.

Et, se tournant vers Octave:

--Ah! mon cher, on a beau dire, il n'y a encore que la famille!

La fin de la soire fut charmante. Campardon, qui s'endormait d'habitude au
sortir de table, s'il restait chez lui, retrouva sa gaiet d'artiste, les
vieilles farces et les chansons raides de l'cole des Beaux-Arts. Lorsque,
vers onze heures, Gasparine se retira, Rose voulut l'accompagner, malgr la
difficult qu'elle prouvait  marcher, ce jour-l; et, penche sur la
rampe, dans le silence grave de l'escalier:

--Reviens souvent! cria-t-elle.

Le lendemain, Octave, intress, tcha de faire causer la cousine au
_Bonheur des Dames_, comme ils recevaient ensemble un arrivage de lingerie.
Mais elle rpondit d'une voix brve, il la sentit hostile, fche de
l'avoir eu pour tmoin, la veille. D'ailleurs, elle ne l'aimait pas, elle
lui tmoignait, dans leurs rapports forcs, une sorte de rancune. Depuis
longtemps, elle comprenait son jeu auprs de la patronne, et elle
l'assistait  sa cour assidue, avec des regards noirs, une moue mprisante
des lvres, dont il restait parfois troubl. Lorsque cette grande diablesse
de fille allongeait ses mains sches entre eux, il prouvait la sensation
nette et dsagrable, que jamais il n'aurait madame Hdouin.

Cependant, Octave s'tait donn six mois. Quatre  peine venaient de
s'couler, et des impatiences le prenaient. Chaque matin, il se demandait
s'il ne devait pas brusquer les choses, en voyant le peu de progrs fait
dans les tendresses de cette femme, toujours si glace et si douce. Elle
avait fini pourtant par lui tmoigner une vritable estime, gagne  ses
ides larges,  ses rves de grands comptoirs modernes, dballant des
millions de marchandises sur les trottoirs de Paris. Souvent, lorsque son
mari n'tait pas l et qu'elle ouvrait la correspondance avec le jeune
homme, le matin, elle le retenait, le consultait, se trouvait bien de ses
avis; et une sorte d'intimit commerciale s'tablissait ainsi entre eux.
C'taient des liasses de factures o leurs mains se rencontraient, des
chiffres dont ils s'effleuraient la peau avec leur haleine, des abandons
devant la caisse,  la suite des recettes heureuses. Mme, il abusait de
ces moments, sa tactique avait fini par tre de la toucher dans sa nature
de bonne commerante et de la vaincre, un jour de faiblesse, au milieu de
la grosse motion de quelque vente inespre. Aussi cherchait-il un coup
tonnant, qui la lui livrerait. Du reste, ds qu'il ne la tenait plus 
causer d'affaires, tout de suite elle reprenait sa tranquille autorit, lui
donnait poliment des ordres, comme elle en donnait aux garons de magasin;
et elle dirigeait la maison avec sa froideur de belle femme, portant une
petite cravate d'homme sur sa gorge de statue antique, sangle dans la
svrit d'un corsage ternellement noir.

Vers cette poque, M. Hdouin, tant tomb malade, alla faire une saison
aux eaux de Vichy. Octave, franchement, s'en rjouissait. Madame Hdouin
avait beau tre de marbre, elle s'attendrirait dans son veuvage. Mais il
attendit inutilement un frisson, un alanguissement de dsir. Jamais elle ne
s'tait montre si active, la tte si libre et l'oeil si clair. Leve avec
le jour, elle recevait elle-mme les marchandises dans le sous-sol, la
plume  l'oreille, de l'air affair d'un commis. On la voyait partout, en
bas et en haut, aux rayons de la soierie et du blanc, veillant  l'talage
et  la vente; et elle circulait paisible, sans mme attraper un grain de
poussire, parmi cet entassement de ballots qui faisait clater le magasin
trop troit. Lorsqu'il la rencontrait au milieu de quelque passage
trangl, entre un mur de lainages et tout un banc de serviettes, Octave se
rangeait maladroitement, pour l'avoir une seconde  lui, sur sa poitrine;
mais elle passait si occupe, qu'il sentait  peine l'effleurement de sa
robe. Il tait trs gn, d'ailleurs, par les yeux de mademoiselle
Gasparine, dont il trouvait toujours,  ces moments-l, le regard dur fix
sur eux.

Au demeurant, le jeune homme ne dsesprait pas. Parfois, il se croyait au
but et arrangeait dj sa vie, pour le jour prochain o il serait l'amant
de la patronne. Il avait gard Marie, afin de patienter; seulement, si elle
tait commode et si elle ne lui cotait rien, elle pouvait devenir gnante
peut-tre, avec sa fidlit de chien battu. Aussi, tout en la reprenant,
les soirs d'ennui, songeait-il dj  la faon dont il romprait. La lcher
brutalement lui semblait maladroit. Un matin de fte, comme il allait
retrouver au lit sa voisine, pendant une course matinale du voisin, l'ide
lui tait enfin venue, de rendre Marie  Jules, de les mettre aux bras l'un
de l'autre, si amoureux, qu'il pourrait se retirer, la conscience
tranquille. C'tait du reste une bonne action, dont le ct attendrissant
lui enlevait tout remords. Pourtant, il attendait, il ne voulait pas se
trouver sans femme.

Chez les Campardon, une autre complication proccupait Octave. Il sentait
arriver le moment o il devrait prendre ses repas ailleurs. Depuis trois
semaines, Gasparine s'installait dans la maison, avec une autorit de plus
en plus large. Elle tait revenue d'abord chaque soir; puis, on l'avait vue
pendant le djeuner; et, malgr son travail au magasin, elle commenait 
se charger de tout, de l'ducation d'Angle et des provisions du mnage.
Rose rptait sans cesse devant Campardon:

--Ah! si Gasparine logeait avec nous!

Mais, chaque fois, l'architecte s'criait, rougissant de scrupule,
tourment d'une honte:

--Non, non, a ne se peut pas.... D'ailleurs, o la coucherais-tu?

Et il expliquait qu'il faudrait donner  la cousine son cabinet comme
chambre, tandis que lui transporterait sa table et ses plans dans le salon.
Certes, a ne l'aurait aucunement gn; il se dciderait peut-tre un jour
 faire ce dmnagement, car il n'avait pas besoin d'un salon, et il
finissait par tre trop  l'troit, pour le travail qui lui arrivait de
tous cts. Seulement, Gasparine pouvait rester chez elle. A quoi bon se
mettre en tas?

--Quand on est bien, rptait-il  Octave, on a tort de vouloir tre mieux.

Vers ce temps-l, il fut oblig d'aller  vreux passer deux jours. Les
travaux de l'archevch l'inquitaient. Il avait cd  un dsir de
monseigneur, sans qu'il y et de crdit ouvert, et la construction du
fourneau des nouvelles cuisines et du calorifre menaait d'atteindre un
chiffre trs lev, qu'il lui serait impossible de porter aux frais
d'entretien. D'autre part, la chaire, pour laquelle on avait accord trois
mille francs, monterait  dix mille au moins. Il dsirait s'entendre avec
monseigneur, afin de prendre certaines prcautions.

Rose l'attendait seulement le dimanche soir. Il tomba au milieu du
djeuner, et son entre brusque causa un effarement. Gasparine se trouvait
 table, entre Octave et Angle. On affecta d'tre  l'aise; mais il
rgnait un air de mystre. Lisa venait de refermer la porte du salon, sur
un geste dsespr de madame; tandis que la cousine repoussait du pied,
sous les meubles, des bouts de papier qui tranaient. Lorsqu'il parla de se
dshabiller, tous l'arrtrent.

--Attendez donc. Prenez une tasse de caf, puisque vous avez djeun 
vreux.

Enfin, comme il remarquait la gne de Rose, celle-ci alla se jeter  son
cou.

--Mon ami, il ne faut pas me gronder.... Si tu n'tais revenu que ce soir,
tu aurais trouv tout en ordre.

Tremblante, elle ouvrit les portes, le mena dans le salon et dans le
cabinet. Un lit d'acajou, apport le matin par un marchand de meubles,
occupait la place de la table  dessiner, qu'on avait transporte au milieu
de la pice voisine; mais rien n'tait encore rang, des cartons
s'croulaient parmi des vtements  Gasparine, la Vierge au coeur saignant
gisait contre le mur, cale par une cuvette neuve.

--C'tait une surprise, murmura madame Campardon, le coeur gros, en se
cachant la face dans le gilet de son mari.

Lui, trs mu, regardait. Il ne disait rien, il vitait de rencontrer les
yeux d'Octave. Alors, Gasparine demanda de sa voix sche:

--Mon cousin, est-ce que a vous contrarie?... C'est Rose qui m'a
perscute. Mais si vous croyez que je suis de trop, je puis encore m'en
aller.

--Oh! ma cousine! s'cria enfin l'architecte. Tout ce que Rose fait est
bien fait.

Et, celle-ci ayant clat en gros sanglots sur sa poitrine:

--Voyons, ma cocotte, es-tu bte de pleurer!... Je suis trs content. Tu
veux avoir ta cousine avec toi, eh bien! prends ta cousine avec toi. Moi,
tout m'arrange.... Ne pleure donc plus! Tiens! je t'embrasse comme je
t'aime, bien fort! bien fort!

Il la mangeait de caresses. Alors, Rose, qui fondait en larmes pour un mot,
mais qui souriait tout de suite, au milieu de ses pleurs, se consola. Elle
le baisa  son tour sur la barbe, elle lui dit doucement:

--Tu as t dur. Embrasse-la aussi.

Campardon embrassa Gasparine. On appela Angle qui, de la salle  manger,
regardait, la bouche ouverte, les yeux clairs; et elle dut l'embrasser
galement. Octave s'tait cart, en trouvant qu'on finissait par tre trop
tendre, dans cette maison. Il avait remarqu avec tonnement l'attitude
respectueuse, la prvenance souriante de Lisa auprs de Gasparine. Une
fille intelligente dcidment, cette coureuse aux paupires bleues!

Cependant, l'architecte s'tait mis en manches de chemise, et sifflant,
chantant, pris d'une gaiet de gamin, il employa l'aprs-midi  organiser
la chambre de la cousine. Celle-ci l'aidait, poussait les meubles avec lui,
dballait le linge, secouait les vtements; pendant que Rose, assise de
peur de se fatiguer, leur donnait des conseils, plaait la toilette ici et
le lit de ce ct, pour la commodit de tout le monde. Alors, Octave
comprit qu'il gnait leur expansion; il se sentait de trop dans un mnage
si uni, il les avertit que, le soir, il dnait dehors. D'ailleurs, il tait
dcid: le lendemain, il remercierait madame Campardon de sa bonne
hospitalit, en inventant une histoire.

Vers cinq heures, comme il regrettait de ne savoir o rencontrer Trublot,
l'ide lui vint de demander  dner aux Pichon, pour ne point passer la
soire seul. Mais, en entrant chez eux, il tomba sur une scne de famille
dplorable. Les Vuillaume taient l, rvolts, frmissants.

--C'est une indignit, monsieur! disait la mre, debout, le bras tendu vers
son gendre, cras sur une chaise. Vous m'aviez donn votre parole
d'honneur.

--Et toi, ajoutait le pre, en faisant reculer jusqu'au buffet sa fille
toute tremblante, ne le dfends pas, tu es aussi coupable.... Vous voulez
donc mourir de faim?

Madame Vuillaume avait remis son chle et son chapeau. Elle dclara d'un
ton solennel:

--Adieu!... Nous n'encouragerons pas au moins votre dsordre par notre
prsence. Du moment o vous ne tenez nul compte de nos dsirs, nous n'avons
que faire ici.... Adieu!

Et, comme son gendre, par la force de l'habitude, se levait pour les
accompagner:

--Inutile, nous trouverons bien l'omnibus sans vous.... Passez devant,
monsieur Vuillaume. Qu'ils mangent leur dner, et que a leur profite, car
ils n'en auront pas toujours!

Octave, stupfait, dut s'effacer. Quand ils furent partis, il regarda Jules
atterr sur sa chaise et Marie trs ple devant le buffet. Tous deux se
taisaient.

--Qu'est-ce donc? demanda-t-il.

Mais, sans lui rpondre, la jeune femme, d'une voix dolente, gronda son
mari.

--Je t'avais prvenu. Tu aurais d attendre, pour leur couler la chose en
douceur. Rien ne pressait, a ne se voit pas encore.

--Qu'est-ce donc? rpta Octave.

Alors, sans mme se tourner, elle dit crment, dans son motion:

--Je suis enceinte.

--Ils m'embtent  la fin! cria Jules qui se levait, pris de rvolte. J'ai
cru honnte de les prvenir tout de suite de cet ennui.... Est-ce qu'ils
s'imaginent que a m'amuse! Je suis plus attrap qu'eux, l dedans.
D'autant plus que, sapristi! il n'y a pas de ma faute.... N'est-ce pas?
Marie, si nous savons comment il a pu pousser, celui-l!

--a, c'est bien vrai, affirma la jeune femme.

Octave comptait les mois. Elle tait enceinte de cinq mois, et de fin
dcembre  fin mai, le compte s'y trouvait. Il en fut tout mu; puis, il
aima mieux douter; mais son attendrissement persistait, il prouvait le
besoin violent de faire quelque chose de gentil pour les Pichon. Jules
continuait  grogner: on le recevrait tout de mme, cet enfant; seulement,
il aurait bien d rester o il tait. De son ct, Marie, d'ordinaire si
douce, se fchait, finissait par donner raison  sa mre, qui ne pardonnait
jamais la dsobissance. Et le mnage en arrivait  une querelle, se jetant
le petit au visage, s'accusant l'un l'autre de l'avoir fait, lorsque Octave
intervint gaiement.

--a n'avance  rien, maintenant qu'il est l.... Voyons, il ne faut pas
dner ici; ce serait trop triste. Je vous emmne au restaurant,
voulez-vous?

La jeune femme rougit. Dner au restaurant tait sa joie. Elle parla
pourtant de sa fille, qui l'empchait toujours de prendre des plaisirs.
Mais il fut dcid que, cette fois, Lilitte serait de la partie. Et ce fut
une soire charmante. Octave les avait mens au _Boeuf  la mode_, dans un
cabinet, pour tre plus libre, disait-il. L, il les accabla de nourriture,
avec une prodigalit mue, ne songeant pas  l'addition, heureux de les
voir manger. Mme, au dessert, quand on eut allong Lilitte entre deux
oreillers du divan, il demanda du champagne; et ils s'oublirent, les
coudes sur la table, les yeux humides, tous trois pleins de coeur, alanguis
par la chaleur suffocante du cabinet. Enfin,  onze heures, ils parlrent
de rentrer; mais ils taient trs rouges, l'air frais de la rue les grisa.
Alors, comme la petite, tombant de sommeil, refusait de marcher, Octave,
pour bien faire les choses jusqu'au bout, voulut absolument prendre une
voiture, malgr le voisinage de la rue de Choiseul. Dans le fiacre, il eut
le scrupule de ne pas serrer entre les siennes les jambes de Marie.
Seulement, en haut, pendant que Jules bordait Lilitte, il posa un baiser
sur le front de la jeune femme, le baiser d'adieu d'un pre qui cde sa
fille  un gendre. Puis, les voyant, trs amoureux, se regarder d'un air
ivre, il les coucha, il leur souhaita  travers la porte une bonne nuit,
avec beaucoup de jolis rves.

--Ma foi, pensait-il en se fourrant tout seul dans son lit, a m'a cot
cinquante francs, mais je leur devais bien a.... Aprs tout, je n'ai qu'un
dsir, c'est que son mari la rende heureuse, cette petite femme!

Et, attendri de son bon coeur, il rsolut, avant de s'endormir, de tenter
le grand coup, le lendemain soir.

Chaque lundi, aprs le dner, Octave aidait madame Hdouin  examiner les
commandes de la semaine. Pour cette besogne, tous deux se retiraient dans
le cabinet du fond, une troite pice o il y avait seulement une caisse,
un bureau, deux chaises et un canap. Mais, ce lundi-l, les Duveyrier
menaient justement madame Hdouin  l'Opra-Comique. Aussi, vers trois
heures, appela-t-elle le jeune homme. Malgr le clair soleil, ils durent
allumer le gaz, car le cabinet ne recevait qu'un jour livide par une cour
intrieure. Comme il poussait le verrou et qu'elle le regardait, tonne:

--Personne ne viendra nous dranger, murmura-t-il.

Elle l'approuva de la tte, ils se mirent au travail. Les nouveauts d't
allaient magnifiquement, toujours les affaires de la maison s'tendaient.
Cette semaine-l surtout, la vente des petits lainages s'annonait
tellement bien, qu'elle laissa chapper un soupir.

--Ah! si nous avions de la place!

--Mais, dit-il, commenant l'attaque, cela dpend de vous.... J'ai une
ide, depuis quelque temps, dont je veux vous parler.

C'tait l'affaire d'audace qu'il cherchait. Il s'agissait d'acheter la
maison voisine, sur la rue Neuve-Saint-Augustin, de donner cong  un
marchand d'ombrelles et  un bimbelotier, puis d'agrandir les magasins, o
l'on pourrait crer de vastes rayons. Et il s'chauffait, se montrait plein
de mpris pour l'ancien commerce, au fond de boutiques humides, noires,
sans talage, voquait du geste un commerce nouveau, entassant tout le luxe
de la femme dans des palais de cristal, remuant les millions au plein jour,
flambant le soir ainsi qu'une fte de gala princier.

--Vous tuerez le commerce du quartier Saint-Roch, disait-il, vous attirerez
 vous les petites clientles. Ainsi, la maison de soierie de monsieur
Vabre vous fait du tort aujourd'hui; dveloppez vos vitrines sur la rue,
crez un rayon spcial, et vous le rduisez  la faillite avant cinq
ans.... Enfin, il est toujours question d'ouvrir cette rue du Dix-Dcembre,
qui doit aller du nouvel Opra  la Bourse. Mon ami Campardon m'en parle
quelquefois. Cela peut dcupler le mouvement d'affaires du quartier.

Madame Hdouin, le coude sur un registre, sa belle tte grave appuye dans
la main, l'coutait. Elle tait ne au _Bonheur des Dames_, fond par son
pre et son oncle, elle aimait la maison, elle la voyait s'largir, dvorer
les maisons voisines, taler une faade royale; et ce rve allait  son
intelligence vive,  sa volont droite,  l'intuition dlicate de femme
qu'elle avait du nouveau Paris.

--Jamais l'oncle Deleuze ne voudra, murmura-t-elle. Puis, mon mari est trop
souffrant.

Alors, la voyant branle, Octave prit sa voix de sduction, une voix
d'acteur, douce et chantante. Il la chauffait en mme temps de ses yeux
couleur de vieil or, que des femmes disaient irrsistibles. Mais, le bec de
gaz avait beau brler prs de sa nuque, elle restait sans une chaleur  la
peau, elle tombait seulement dans une rverie, sous l'tourdissement des
paroles intarissables du jeune homme. Il en tait arriv  tudier
l'affaire au point de vue des chiffres,  tablir dj un devis
approximatif, de l'air passionn dont un page romantique aurait dclar un
amour longtemps contenu. Lorsque, brusquement, elle sortit de ses
rflexions, elle se trouva dans ses bras. Il la poussait sur le canap,
croyant qu'elle cdait enfin.

--Mon Dieu! c'tait pour a! dit-elle avec un accent de tristesse, en se
dbarrassant de lui comme d'un enfant importun.

--Eh bien! oui, je vous aime, cria-t-il. Oh! ne me repoussez pas. Avec
vous, je ferai de grandes choses....

Et il alla ainsi jusqu'au bout de la tirade, qui sonnait faux. Elle ne
l'interrompait pas, elle s'tait remise  feuilleter le registre, debout.
Puis, quand il se tut:

--Je sais tout a, on me l'a dj dit.... Mais je vous croyais plus
intelligent que les autres, monsieur Octave. Vous me faites de la peine,
vraiment, car j'avais compt sur vous. Enfin, tous les jeunes gens manquent
de raison.... Nous avons besoin de beaucoup d'ordre, dans une maison telle
que la ntre, et vous commencez par vouloir des choses qui nous
drangeraient du matin au soir. Je ne suis pas une femme ici, j'ai trop
d'affaires.... Voyons, vous qui tes si bien organis, comment n'avez-vous
pas compris que jamais je ne ferai a, parce que c'est bte d'abord,
inutile ensuite, et que, heureusement pour moi, je n'en ai pas la moindre
envie?

Il l'aurait prfre dans une colre d'indignation, talant de grands
sentiments. Sa voix calme, son tranquille raisonnement de femme pratique,
sre d'elle-mme, le dconcertaient. Il se sentait devenir ridicule.

--Ayez piti, madame, balbutia-t-il encore. Voyez ce que je souffre.

--Non, vous ne souffrez pas. En tous cas, vous gurirez.... Tenez! on
frappe, vous feriez mieux d'ouvrir la porte.

Alors, il dut tirer le verrou. C'tait mademoiselle Gasparine qui dsirait
savoir si l'on attendait des chemises  entre-deux. Le verrou pouss
l'avait surprise. Mais elle connaissait trop bien madame Hdouin; et, quand
elle la vit avec son air glac, devant Octave plein de malaise, elle eut un
mince sourire moqueur, en regardant ce dernier. Il en fut exaspr, il
l'accusa d'avoir fait manquer le coup.

--Madame, dclara-t-il brusquement, lorsque la demoiselle de magasin fut
partie, je quitte la maison ce soir.

Ce fut un tonnement pour madame Hdouin. Elle le regarda.

--Pourquoi donc? Je ne vous renvoie pas.... Oh! a ne change rien, je n'ai
pas peur.

Cette phrase acheva de le mettre hors de lui. Il partait tout de suite, il
ne voulait pas endurer son martyre une minute de plus.

--C'est bien, monsieur Octave, reprit-elle avec sa srnit. Je vais vous
rgler  l'instant.... N'importe, la maison vous regrettera, car vous tiez
un bon commis.

Dans la rue, Octave comprit qu'il venait de se conduire comme un sot.
Quatre heures sonnaient, le gai soleil printanier jaunissait tout un angle
de la place Gaillon. Et, furieux contre lui-mme, il descendit au hasard la
rue Saint-Roch, en discutant la faon dont il aurait d agir. D'abord,
pourquoi n'avait-il pas pinc les hanches  cette Gasparine? C'tait ce
qu'elle demandait sans doute; mais il ne les aimait pas, comme Campardon, 
ce degr de scheresse; puis, il se serait peut-tre mal adress encore,
car celle-l lui semblait une de ces particulires d'une vertu rigide avec
les messieurs du dimanche, lorsqu'elles ont un homme de semaine qui les met
sur le flanc, du lundi au samedi. Ensuite, quelle ide jeune, d'avoir voulu
quand mme devenir l'amant de la patronne! Ne pouvait-il donc faire son
affaire d'argent dans la maison, sans exiger d'y trouver, tout  la fois,
le pain et le lit? Un instant, trs combattu, il fut sur le point de
retourner au _Bonheur des Dames_, avouer ses torts. Puis, la pense de
madame Hdouin, si tranquillement superbe, rveilla sa vanit souffrante,
et il redescendit vers Saint-Roch. Tant pis! c'tait fait. Il allait voir
si Campardon n'tait pas dans l'glise, pour l'emmener au caf prendre un
madre. a le distrairait. Il entra par le vestibule o s'ouvre une porte
de la sacristie, une alle noire et sale de maison louche.

--Vous cherchez peut-tre monsieur Campardon? dit une voix prs de lui,
comme il hsitait, fouillant la nef du regard.

C'tait l'abb Mauduit, qui venait de le reconnatre. L'architecte tant
absent, il voulut absolument faire visiter au jeune homme les travaux du
Calvaire, pour lesquels il se passionnait. Il le mena derrire le choeur,
lui montra d'abord la chapelle de la Vierge, aux murs de marbre blanc, et
dont l'autel est surmont du groupe de la Crche, un Jsus entre un saint
Joseph et une sainte Vierge d'un style rococo; puis, derrire encore, il
lui fit traverser la chapelle de l'Adoration perptuelle, aux sept lampes
d'or, aux candlabres d'or,  l'autel d'or luisant dans l'ombre fauve des
vitraux couleur d'or. Mais, l,  droite et  gauche, des cloisons de
planches barraient le fond de l'abside; et, au milieu du silence
frissonnant, au-dessus des ombres noires agenouilles, balbutiant des
prires, retentissaient des coups de pic, des voix de maons, tout un
tapage violent de chantier.

--Entrez donc, dit l'abb Mauduit en retroussant sa soutane. Je vais vous
expliquer.

De l'autre ct des planches, il y avait un croulement de pltras, un coin
d'glise ouvert au grand air du dehors, blanc de chaux envole, humide
d'eau rpandue. On voyait encore,  gauche, la dixime station, Jsus clou
sur la croix, et  droite, la douzime, les saintes femmes autour de Jsus.
Mais, au milieu, le groupe de la onzime station, Jsus sur la croix, avait
t enlev, puis dpos contre un mur; et c'tait l que les ouvriers
travaillaient.

--Voici, continua le prtre. J'ai eu l'ide d'clairer par un jour d'en
haut, pris dans la coupole, le groupe central du Calvaire.... Vous
comprenez l'effet  obtenir?

--Oui, oui, murmura Octave, que cette promenade parmi des matriaux tirait
de ses proccupations.

L'abb Mauduit, la voix haute, avait un air de machiniste en chef indiquant
la plantation de quelque grand dcor.

--Naturellement, la plus svre nudit, rien que des murs de pierre, sans
un bout de peinture, sans le moindre filet d'or. Il faut que nous soyons
dans une crypte, dans quelque chose de souterrain et de dsol.... Mais le
gros effet est le Christ en croix, ayant  ses pieds la Vierge et
Madeleine. Je le plante au sommet d'un rocher, je dtache les statues
blanches sur un fond gris; et c'est alors que mon jour de coupole les
claire comme d'un rayon invisible, d'une clart vive qui les fait venir en
avant, qui les anime d'une vie surnaturelle.... Vous verrez a, vous verrez
a!

Et il se tourna pour crier  un ouvrier:

--Enlevez donc la Vierge, vous allez finir par lui casser la cuisse.

L'ouvrier appela un camarade. A eux deux, ils empoignrent la Vierge par
les reins, puis la portrent  l'cart, comme une grande fille blanche,
tombe raide d'une attaque nerveuse.

--Mfiez-vous! rptait le prtre qui les suivait au milieu des gravats, sa
robe est dj fle. Attendez!

Il leur donna un coup de main, saisit Marie par le dos et sortit tout
pltreux de cet embrassement.

--Alors, reprit-il en revenant vers Octave, imaginez que les deux baies de
la nef, l, devant nous, soient ouvertes, et allez vous placer dans la
chapelle de la Vierge. Par-dessus l'autel,  travers la chapelle de
l'Adoration perptuelle, tout au fond, vous apercevrez le Calvaire.... Et
vous imaginez-vous l'effet, ces trois grandes figures, ce drame simple et
nu, dans cet enfoncement de tabernacle, au del de cette nuit mystrieuse
des vitraux, de ces lampes et de ces candlabres d'or.... Hein? je crois
que ce sera irrsistible?

Il devenait loquent, il riait d'aise, trs fier de son ide.

--Les plus sceptiques seront remus, dit Octave pour lui faire plaisir.

--N'est-ce pas? cria-t-il. Il me tarde de voir tout cela en place.

En revenant dans la nef, il s'oublia, il garda sa voix haute, son allure
d'entrepreneur; et il parlait de Campardon avec les plus grands loges: un
garon qui, au moyen ge, disait-il, aurait eu un sens religieux trs
remarquable. Il avait fait sortir Octave par la petite porte du fond, il le
retint encore un instant dans la cour du presbytre, o l'on voit le chevet
de l'glise, noy sous des constructions voisines. C'tait l qu'il
demeurait, au second tage d'une grande maison  faade rouille, occupe
tout entire par le clerg de Saint-Roch. Une odeur discrte de prtre, un
silence chuchotant de confessionnal sortaient du vestibule, surmont d'une
Vierge, et des hautes fentres, voiles d'pais rideaux.

--J'irai voir monsieur Campardon ce soir, dit enfin l'abb Mauduit.
Priez-le de m'attendre.... Je veux causer  l'aise d'une amlioration.

Et il salua de son air mondain. Octave tait calm. Saint-Roch, avec ses
votes fraches, avait dtendu ses nerfs. Il regarda curieusement cette
entre d'glise  travers une maison particulire, cette loge de concierge
o l'on devait la nuit tirer le cordon pour le bon Dieu, tout ce coin de
couvent perdu dans le grouillement noir du quartier. Sur le trottoir, il
leva encore les yeux: la maison tendait sa faade nue, aux fentres
grilles et sans rideaux; mais des barres de fer retenaient des caisses de
fleurs, sur les fentres du quatrime tage; et, en bas, dans les murs
pais, s'ouvraient d'troites boutiques dont le clerg tirait profit, un
savetier, un horloger, une brodeuse, mme un marchand de vin, rendez-vous
des croque-mort, les jours d'enterrement. Octave, dispos par son insuccs
aux renoncements de ce monde, regretta la tranquille existence que les
vieilles servantes des curs devaient mener l-haut, dans ces chambres
garnies de verveines et de pois de senteur.

Le soir,  six heures et demie, comme il entrait sans sonner chez les
Campardon, il tomba net sur l'architecte et sur Gasparine, en train de se
baiser  pleine bouche dans l'antichambre. Celle-ci, qui arrivait du
magasin, n'avait pas mme pris le temps de refermer la porte. Tous deux
restrent saisis.

--Ma femme se donne un coup de peigne, balbutia Campardon pour dire quelque
chose. Voyez-la donc.

Octave, aussi gn qu'eux, se hta d'aller frapper  la chambre de Rose, o
il pntrait d'habitude en parent. Dcidment, il ne pouvait continuer de
manger l, maintenant qu'il les surprenait derrire les portes.

--Entrez! cria la voix de Rose. C'est vous, Octave.... Oh! il n'y a pas de
mal.

Elle n'avait pourtant pas remis son peignoir, les paules et les bras nus,
d'une dlicatesse et d'une blancheur de lait. Attentive devant la glace,
elle roulait en petits frisons ses cheveux d'or. Tous les jours, pendant
des heures, c'taient ainsi des soins de toilette excessifs, une continue
proccupation  s'tudier les grains de la peau,  se parer, pour
s'allonger ensuite sur une chaise longue, dans un luxe et une beaut
d'idole sans sexe.

--Vous vous faites donc superbe encore ce soir, dit Octave en souriant.

--Mon Dieu! puisque je n'ai que cette distraction, rpondit-elle. a
m'amuse.... Vous savez, je n'ai jamais t femme de mnage; et puis, 
prsent que Gasparine va tre l.... Hein? les frisons m'avantagent. a me
console un peu, quand je suis bien habille et que je me sens jolie.

Comme le dner n'tait pas prt, il conta son dpart du _Bonheur des
Dames_, il inventa une histoire, une autre situation guette par lui depuis
longtemps; et il se rservait ainsi un prtexte, pour expliquer sa
rsolution de prendre ses repas ailleurs. Elle s'tonna qu'il pt quitter
ainsi une maison o il avait de l'avenir. Mais elle tait tout  sa glace,
elle l'coutait mal.

--Voyez donc cette rougeur, l, derrire l'oreille.... Est-ce que c'est un
bouton?

Il dut lui examiner la nuque, qu'elle lui tendait, avec sa belle
tranquillit de femme sacre.

--Ce n'est rien, dit-il. Vous vous serez dbarbouille trop fort.

Et, quand il l'eut aide  remettre son peignoir, tout de satin bleu et
brod d'argent, ce soir-l, ils passrent dans la salle  manger. Ds le
potage, on causa du dpart d'Octave de chez les Hdouin. Campardon
s'exclamait, pendant que Gasparine avait aux lvres son mince sourire; du
reste, ils taient trs  l'aise l'un devant l'autre. Le jeune homme finit
mme par tre touch des tendres prvenances dont ils accablaient Rose.
Campardon lui versait  boire, Gasparine choisissait  son intention le
meilleur morceau du plat. tait-elle contente du pain, car on aurait chang
le boulanger? voulait-elle un oreiller pour lui soutenir le dos? Et Rose,
pleine de gratitude, les suppliait de ne pas se dranger ainsi. Elle
mangeait beaucoup, trnait entre eux, avec sa gorge douillette de belle
blonde, dans son peignoir de reine, ayant  sa droite son mari essouffl,
qui maigrissait, et  sa gauche la cousine sche, noire, les paules
rtrcies sous sa robe sombre, la chair fondue par la passion.

Au dessert, Gasparine tana vertement Lisa qui rpondait mal  madame, au
sujet d'un morceau de fromage gar. La femme de chambre devint trs
humble. Dj, Gasparine avait mis la main sur le mnage et dompt les
bonnes; d'un mot, elle faisait trembler Victoire elle-mme devant ses
casseroles. Aussi Rose reconnaissante lui adressa-t-elle un regard mouill;
on la respectait, depuis qu'elle tait l, et son rve tait de lui faire
quitter,  elle aussi, le _Bonheur des Dames_, pour la charger de
l'ducation d'Angle.

--Voyons, murmura-t-elle d'une voix caressante, il y a pourtant assez 
s'occuper ici.... Angle, supplie ta cousine, dis-lui combien a te ferait
plaisir.

La jeune fille supplia sa cousine, tandis que Lisa approuvait de la tte.
Mais Campardon et Gasparine restrent graves: non, non, il fallait
attendre, on ne se lchait point ainsi des pieds dans la vie, sans se tenir
des mains.

Maintenant, au salon, les soires taient dlicieuses. L'architecte ne
sortait plus. Justement, ce soir-l, il devait accrocher, dans la chambre
de Gasparine, des gravures, qui revenaient de l'encadreur: Mignon aspirant
au ciel, une vue de la fontaine de Vaucluse, d'autres encore. Et il tait
d'une gaiet de gros homme, sa barbe jaune en coup de vent, les joues
rouges d'avoir trop mang, heureux et satisfait dans tous ses apptits. Il
appela la cousine pour l'clairer, on l'entendit enfoncer des clous, mont
sur une chaise. Alors, Octave, se trouvant seul avec Rose, reprit son
histoire, expliqua qu' la fin du mois il serait forc de prendre pension
ailleurs. Elle parut surprise, mais elle avait la tte occupe, elle revint
tout de suite  son mari et  la cousine, qu'elle coutait rire.

--Hein? s'amusent-ils,  pendre ces tableaux!... Que voulez-vous? Achille
ne se drange plus, voici quinze jours qu'il ne me quitte pas, le soir;
non, plus de caf, plus de runions d'affaires, plus de rendez-vous; et
vous vous rappelez comme j'tais inquite, lorsqu'il rentrait aprs
minuit!... Ah! c'est aujourd'hui pour moi une bien grande tranquillit! Je
le garde, au moins.

--Sans doute, sans doute, murmura Octave.

Et elle parla encore de l'conomie qui rsultait du nouvel arrangement.
Tout marchait mieux dans le mnage, on y riait du matin au soir.

--Lorsque je vois Achille content, reprit-elle, a me contente.

Puis, ramene aux affaires du jeune homme:

--Alors, vraiment, vous nous quittez?... Restez donc, puisque nous allons
tous tre heureux.

Il recommena ses explications. Elle comprit, elle baissa les yeux: en
effet, ce garon devenait gnant, dans leurs expansions de famille, et
elle-mme prouvait comme un soulagement de son dpart, n'ayant plus
d'ailleurs besoin de lui, pour tuer ses soires. Il dut jurer de la venir
voir souvent.

--Emballe, Mignon aspirant au ciel! cria la voix joyeuse de Campardon.
Attendez, cousine, je vas vous descendre.

On l'entendit qui la prenait dans ses bras et qui la dposait quelque part.
Il y eut un silence, puis un petit rire. Mais dj l'architecte rentrait
dans le salon; et il prsenta sa joue chauffe  sa femme.

--C'est fini, ma cocotte.... Embrasse ton loup, qui a bien travaill.

Gasparine vint, avec une broderie, s'asseoir prs de la lampe. Campardon
s'tait mis  dcouper en plaisantant une croix d'honneur dore, trouve
sur une tiquette; et il rougit fortement, lorsque Rose voulut lui attacher
cette croix de papier avec une pingle: on en faisait un mystre, quelqu'un
lui avait promis la dcoration. De l'autre ct de la lampe, Angle, qui
apprenait une leon d'histoire sainte, levait par moments la tte, coulait
des regards, de son air nigmatique de fille bien leve, instruite  ne
rien dire, et dont on ignore les penses vraies. C'tait une soire douce,
un coin patriarcal d'une grande bonhomie.

Mais l'architecte, brusquement, eut une rvolte de pudeur. Il venait de
s'apercevoir que la petite, par-dessus son histoire sainte, lisait la
_Gazette de France_, tranant sur la table.

--Angle, dit-il svrement, que fais-tu l?... Ce matin, j'ai barr
l'article au crayon rouge. Tu sais bien que tu ne dois pas lire ce qui est
barr.

--Papa, je lisais  ct, rpondit la jeune fille.

Il ne lui en enleva pas moins le numro, en se plaignant tout bas  Octave
de la dmoralisation de la presse. Il y avait encore, ce jour-l, un crime
abominable. Si les familles ne pouvaient plus admettre la _Gazette de
France_, alors  quel journal s'abonner? Et il levait les yeux au ciel,
lorsque Lisa annona l'abb Mauduit.

--Tiens! c'est vrai, dit Octave, il m'avait pri de vous avertir de sa
visite.

L'abb entra, souriant. Comme l'architecte avait oubli d'enlever sa croix
de papier, il balbutia devant ce sourire. Justement, l'abb tait la
personne dont on cachait le nom et qui s'occupait de l'affaire.

--Ce sont ces dames, murmurait Campardon. Sont-elles assez folles!

--Non, non, gardez-la, rpondit le prtre trs aimable. Elle est bien o
elle est, et nous la remplacerons par une autre plus solide.

Tout de suite, il demanda  Rose des nouvelles de sa sant, et approuva
beaucoup Gasparine de s'tre fixe auprs d'une personne de sa famille. Les
demoiselles seules,  Paris, couraient tant de risques! Il disait ces
choses avec son onction de bon prtre, n'ignorant rien cependant. Ensuite,
il causa des travaux, il proposa une modification heureuse. Et il semblait
tre venu pour bnir la bonne union de la famille et sauver ainsi une
situation dlicate, dont on pouvait causer dans le quartier. L'architecte
du Calvaire devait avoir le respect des honntes gens.

Octave pourtant,  l'entre de l'abb Mauduit, avait souhait le bonsoir
aux Campardon. Comme il traversait l'antichambre, il entendit, dans la
salle  manger toute noire, la voix d'Angle, qui s'tait chappe, elle
aussi.

--C'est pour le beurre qu'elle criait? demandait-elle.

--Bien sr, rpondait une autre voix, celle de Lisa. Elle est mchante
comme une gale. Vous avez bien vu,  table, de quelle faon elle m'a
ramasse.... Mais je m'en fiche! Faut avoir l'air d'obir, avec une
particulire de cette espce, et a n'empche pas, on rigole tout de mme!

Alors, Angle dut se jeter au cou de Lisa, car sa voix s'touffa dans le
cou de la bonne.

--Oui, oui.... Et, aprs, tant pire! c'est toi que j'aime!

Octave montait se coucher, lorsqu'un besoin de grand air le fit descendre.
Il tait au plus dix heures, il irait jusqu'au Palais-Royal. Maintenant, il
se retrouvait garon: pas de femme, ni Valrie ni madame Hdouin n'avaient
voulu de son coeur, et il s'tait trop press de rendre  Jules Marie, la
seule qu'il et conquise, encore sans avoir rien fait pour a. Il tchait
d'en rire, mais il prouvait une tristesse; il se rappelait avec amertume
ses succs de Marseille et voyait un mauvais prsage, une vritable
atteinte  sa fortune, dans la droute de ses sductions. Un froid le
glaait, quand il n'avait pas des jupes autour de lui. Jusqu' madame
Campardon qui le laissait partir sans larmes! C'tait une terrible revanche
 prendre. Est-ce que Paris allait se refuser?

Comme il posait le pied sur le trottoir, une voix de femme l'appela; et il
reconnut Berthe, sur le seuil du magasin de soierie, dont un garon mettait
les volets.

--Est-ce vrai? monsieur Mouret, demanda-t-elle, vous avez donc quitt le
_Bonheur des Dames_?

Il fut surpris qu'on le st dj dans le quartier. La jeune femme avait
appel son mari. Puisqu'il voulait monter le lendemain, pour causer avec M.
Mouret, il pouvait bien lui parler tout de suite. Et Auguste, la mine
maussade, sans transition, offrit  Octave d'entrer chez eux. Ce dernier,
pris  l'improviste, hsitait, tait sur le point de refuser, en songeant
au peu d'importance de la maison. Mais il aperut le joli visage de Berthe,
qui lui souriait de son air de bon accueil, avec le gai regard qu'il avait
dj rencontr deux fois, le jour de son arrive et le jour des noces.

--Eh bien! oui, dit-il rsolument.




X


Alors, Octave se trouva rapproch des Duveyrier. Souvent, lorsque madame
Duveyrier rentrait, elle traversait le magasin de son frre, s'arrtait 
causer un instant avec Berthe; et, la premire fois qu'elle aperut le
jeune homme, install derrire un comptoir, elle lui fit d'aimables
reproches sur son manque de parole, en lui rappelant son ancienne promesse
de venir un soir, chez elle, essayer sa voix au piano. Justement, elle
voulait donner une seconde audition de la Bndiction des Poignards,  un
de ses premiers samedis de l'hiver suivant, mais avec deux tnors de plus,
quelque chose de trs complet.

--Si cela ne vous contrarie pas, dit un jour Berthe  Octave, vous pourrez
monter aprs votre dner chez ma belle-soeur. Elle vous attend.

Elle gardait  son gard une attitude de patronne simplement polie.

--C'est que, ce soir, fit-il remarquer, je comptais mettre un peu d'ordre
dans ces cases.

--Ne vous inquitez pas, reprit-elle, il y a ici du monde pour cette
besogne.... Je vous donne votre soire.

Vers neuf heures, Octave trouva madame Duveyrier qui l'attendait, dans son
grand salon blanc et or. Tout tait prt, le piano ouvert, les bougies
allumes. Une lampe pose sur un guridon,  ct de l'instrument,
clairait mal la pice, dont une moiti restait obscure. En voyant la jeune
femme seule, il crut devoir lui demander comment M. Duveyrier se portait.
Elle rpondit qu'il allait parfaitement; ses collgues l'avaient charg
d'un rapport, dans une affaire trs grave, et il tait justement sorti pour
se renseigner sur certains faits.

--Vous savez, cette affaire de la rue de Provence, dit-elle avec
simplicit.

--Ah! il s'en occupe! s'cria Octave.

C'tait un scandale qui passionnait Paris, toute une prostitution
clandestine, des enfants de quatorze ans livrs  de hauts personnages.
Clotilde ajouta:

--Oui, a lui donne beaucoup de mal. Depuis quinze jours, ses soires sont
prises.

Il la regarda, sachant par Trublot que l'oncle Bachelard, ce jour-l, avait
invit Duveyrier  dner, et qu'on devait ensuite finir la soire chez
Clarisse. Mais elle tait trs srieuse, elle parlait toujours de son mari
avec gravit, contait de son grand air honnte des histoires
extraordinaires, o elle expliquait pourquoi on ne le trouvait jamais au
domicile conjugal.

--Dame! il a charge d'mes, murmura-t-il, gn par son clair regard.

Elle lui paraissait trs belle, seule dans l'appartement vide. Ses cheveux
roux plissaient son visage un peu long, d'une obstination tranquille de
femme clotre au fond de ses devoirs; et, vtue de soie grise, la gorge et
la taille sangles dans un corset cuirass de baleines, elle le traitait
avec une amabilit sans chaleur, comme spare de lui par un triple airain.

--Eh bien! monsieur, voulez-vous que nous commencions? reprit-elle. Vous
excusez mon importunit, n'est-ce pas?... Et lchez-vous, donnez tous vos
moyens, puisque monsieur Duveyrier n'est pas l.... Vous l'avez peut-tre
entendu se vanter de ne pas aimer la musique?

Elle mettait un tel mpris dans cette phrase, qu'il crut devoir risquer un
lger rire. C'tait d'ailleurs l'attaque unique qui lui chappait parfois
contre son mari devant le monde, exaspre des plaisanteries de ce dernier
sur son piano, elle qui tait assez forte pour cacher la haine et la
rpulsion physique qu'il lui inspirait.

--Comment peut-on ne pas aimer la musique? rptait Octave d'un air
d'extase, afin de lui tre agrable.

Alors, elle s'assit. Un recueil d'anciens airs tait ouvert sur le pupitre.
Elle avait choisi un morceau de _Zmire et Azor_, de Grtry. Comme le jeune
homme lisait tout au plus ses notes, elle le lui fit d'abord dchiffrer 
demi-voix. Puis, elle joua le prlude, et il commena.

  Du moment qu'on aime,
  L'on devient si doux....

--Parfait! cria-t-elle ravie, un tnor, il n'y a pas  en douter, un
tnor!... Continuez, monsieur.

Octave, trs flatt, fila les deux autres vers.

  Et je suis moi-mme
  Plus tremblant que vous.

Elle rayonnait. Voil trois ans qu'elle en cherchait un! Et elle lui conta
ses dboires, M. Trublot par exemple; car, c'tait un fait dont on aurait
d tudier les causes, il n'y avait plus de tnors parmi les jeunes gens de
la socit: sans doute le tabac.

--Attention, maintenant! reprit-elle, nous allons y mettre de
l'expression.... Attaquez avec franchise.

Son visage froid prit une langueur, ses yeux se tournrent vers lui d'un
air mourant. Croyant qu'elle s'chauffait, il s'animait aussi, la trouvait
charmante. Pas un bruit ne venait des pices voisines, l'ombre vague du
grand salon semblait les envelopper d'une volupt assoupie; et, pench
derrire elle, frlant son chignon de sa poitrine, pour mieux voir la
musique, il soupirait dans un frisson les deux vers:

  Et je suis moi-mme
  Plus tremblant que vous.

Mais, la phrase mlodique acheve, elle laissa tomber son expression
passionne comme un masque. Sa froideur tait dessous. Il se recula,
inquiet, ne voulant pas recommencer son aventure avec madame Hdouin.

--Vous irez trs bien, disait-elle. Accentuez seulement davantage la
mesure.... Tenez, comme a.

Et elle chanta elle-mme, elle rpta  vingt reprises: Plus tremblant que
vous, en dtachant les notes avec une rigueur de femme impeccable, dont la
passion musicale tait  fleur de peau, dans la mcanique. Sa voix montait
peu  peu, emplissait la pice de cris aigus, lorsque tous deux entendirent
brusquement, derrire leur dos, quelqu'un dire trs fort:

--Madame! madame!

Elle eut un sursaut, et reconnaissant sa femme de chambre Clmence:

--Hein? quoi?

--Madame, c'est monsieur votre pre qui est tomb le nez dans ses critures
et qui ne bouge plus.... Il nous fait peur.

Alors, sans bien comprendre, pleine de surprise, elle quitta le piano, elle
suivit Clmence. Octave, qui n'osait l'accompagner, resta  pitiner au
milieu du salon. Cependant, aprs quelques minutes d'hsitation et de gne,
comme il entendait des pas prcipits, des voix perdues, il se dcida, il
traversa une pice obscure, puis se trouva dans la chambre de M. Vabre.
Tous les domestiques taient accourus, Julie en tablier de cuisine,
Clmence et Hippolyte, l'esprit encore occup d'une partie de dominos
qu'ils venaient de lcher; et, debout, l'air ahuri, ils entouraient le
vieillard, pendant que Clotilde, penche  son oreille, l'appelait, le
suppliait de dire un mot, un seul mot. Mais il ne bougeait toujours pas, le
nez dans ses fiches. Il avait tap du front sur son encrier. Une
claboussure d'encre lui couvrait l'oeil gauche, coulant en minces gouttes
jusqu' ses lvres.

--C'est une attaque, dit Octave. On ne peut le laisser l. Il faut le
mettre sur son lit.

Mais madame Duveyrier perdait la tte. Peu  peu, l'motion montait dans
ses veines lentes. Elle rptait:

--Vous croyez, vous croyez.... O mon Dieu!  mon pauvre pre!

Hippolyte ne se htait point, travaill d'une inquitude, d'une rpulsion
visible  toucher le vieux, qui allait peut-tre passer entre ses bras. Il
fallut qu'Octave lui crit de l'aider. A eux deux, ils le couchrent.

--Apportez donc de l'eau tide! reprit le jeune homme, en s'adressant 
Julie. Dbarbouillez-le.

Maintenant, Clotilde s'irritait contre son mari. Est-ce qu'il aurait d
tre dehors? Qu'allait-elle devenir, s'il arrivait un accident? C'tait
comme un fait exprs, jamais il ne se trouvait  la maison, quand on avait
besoin de lui; et Dieu savait cependant qu'on en avait rarement besoin!
Octave l'interrompit pour lui conseiller d'envoyer chercher le docteur
Juillerat. Personne n'y songeait. Hippolyte partit tout de suite, heureux
de prendre l'air.

--Me laisser seule! continua Clotilde. Moi, je ne sais pas, il doit y avoir
toutes sortes d'affaires  rgler.... O mon pauvre pre!

--Voulez-vous que je prvienne la famille? offrit Octave. Je puis appeler
vos deux frres.... Ce serait prudent.

Elle ne rpondit pas. Deux grosses larmes gonflaient ses yeux, pendant que
Julie et Clmence tchaient de dshabiller le vieillard. Puis, elle retint
Octave: son frre Auguste tait absent, ayant ce soir-l un rendez-vous; et
quant  Thophile, il ferait bien de ne pas monter, car sa vue seule
achverait leur pre. Elle conta alors que celui-ci s'tait prsent en
face, chez ses enfants, pour toucher des termes arrirs; mais ils
l'avaient reu brutalement, Valrie surtout, refusant de payer, rclamant
la somme promise par lui, lors de leur mariage; et l'attaque venait sans
aucun doute de cette scne, car il tait rentr dans un tat pitoyable.

--Madame, fit remarquer Clmence, il a dj un ct tout froid.

Ce fut, pour madame Duveyrier, un redoublement de colre. Elle ne parlait
plus, de peur d'en trop dire en prsence des bonnes. Son mari se moquait
bien de leurs intrts! Si elle avait seulement connu les lois! Et elle ne
pouvait tenir en place, elle marchait devant le lit. Octave, distrait par
la vue des fiches, regardait l'appareil formidable dont elles couvraient la
table: c'tait, dans une grande bote de chne, des sries de cartons
mticuleusement classs, toute une vie de travail imbcile. Au moment o il
lisait sur un de ces cartons: Isidore Charbotel: Salon de 1857,
_Atalante_; Salon de 1859, _le Lion d'Androcls_; Salon de 1861, portrait
de M. P----, Clotilde se planta devant lui et dit  voix basse, rsolument:

--Allez le chercher.

Et, comme il s'tonnait, elle sembla, d'un haussement d'paules, jeter de
ct l'histoire du rapport sur l'affaire de la rue de Provence, un de ces
ternels prtextes qu'elle inventait pour le monde. Dans son motion, elle
lchait tout.

--Vous savez, rue de la Cerisaie.... Tous nos amis le savent.

Il voulut protester.

--Je vous jure, madame....

--Ne le dfendez donc pas! reprit-elle. Je suis trop heureuse, il peut y
rester.... Ah! mon Dieu! si ce n'tait pas pour mon pauvre pre!

Octave s'inclina. Julie tait en train de dbarbouiller l'oeil de M. Vabre,
avec le coin d'une serviette; mais l'encre schait, l'claboussure
demeurait dans la peau, marque en taches livides. Madame Duveyrier
recommanda de ne pas le frotter si fort; puis, elle revint au jeune homme,
qui se trouvait dj prs de la porte.

--Pas un mot  personne, murmura-t-elle, il est inutile de bouleverser la
maison.... Prenez un fiacre, frappez l-bas, ramenez-le quand mme.

Quand il fut parti, elle se laissa tomber sur une chaise, au chevet du
malade. Il n'avait pas repris connaissance, sa respiration seule, un
souffle long et pnible, troublait le silence morne de la chambre. Alors,
comme le mdecin n'arrivait pas, se voyant seule avec les deux bonnes qui
regardaient, l'air effar, elle clata en gros sanglots, dans une crise de
profonde douleur.

C'tait au Caf anglais que l'oncle Bachelard avait invite Duveyrier, sans
qu'on st pourquoi, peut-tre pour le plaisir de traiter un conseiller  la
cour, et de lui montrer comment on savait dpenser l'argent, dans le
commerce. Il avait amen en outre Trublot et Gueulin, quatre hommes et pas
de femmes, car les femmes ne savent pas manger: elles font du tort aux
truffes, elles gtent la digestion. Du reste, on connaissait l'oncle sur
toute la ligne des boulevards pour ses dners fastueux, quand un client
tombait chez lui du fond de l'Inde ou du Brsil, des dners  trois cents
francs par tte, dans lesquels il soutenait noblement l'honneur de la
commission franaise. Une rage de dpense le prenait, il exigeait tout ce
qu'il y avait de plus cher, des curiosits gastronomiques, mme
immangeables, des sterlets du Volga, des anguilles du Tibre, des grousses
d'cosse, des outardes de Sude, des pattes d'ours de la Fort noire, des
bosses de bison d'Amrique, des navets de Teltow, des courgerons de Grce;
et c'taient encore des primeurs extraordinaires, des pches en dcembre et
des perdreaux en juillet, puis un luxe de fleurs, d'argenterie, de
cristaux, un service qui mettait le restaurant en l'air; sans parler des
vins, pour lesquels il faisait bouleverser la cave, rclamant des crus
inconnus, n'estimant rien d'assez vieux, d'assez rare, rvant des
bouteilles uniques  deux louis le verre.

Ce soir-l, comme on se trouvait en t, saison o tout abonde, il avait eu
du mal  enfler l'addition. Le menu, arrt ds la veille, fut pourtant
remarquable: un potage crme d'asperges, puis des petites timbales  la
Pompadour; deux relevs, une truite  la genevoise et un filet de boeuf 
la Chateaubriand; deux entres, des ortolans  la Lucullus et une salade
d'crevisses; enfin comme rt un cimier de chevreuil, et comme lgumes des
fonds d'artichaut  la jardinire, suivis d'un souffl au chocolat et d'une
sicilienne de fruits. C'tait simple et grand, largi d'ailleurs par un
choix de vins vraiment royal: madre vieux au potage, chteau-filhot 58 aux
hors-d'oeuvre, johannisberg et pichon-longueville aux relevs,
chteau-lafite 48 aux entres, sparling-moselle au rti, roederer frapp au
dessert. Il regretta beaucoup une bouteille de johannisberg, ge de cent
cinq ans, qu'on avait vendue dix louis  un Turc, trois jours plus tt.

--Buvez donc, monsieur, rptait-il sans cesse  Duveyrier; quand les vins
sont bons, ils ne grisent pas.... C'est comme la nourriture, elle ne fait
jamais de mal, si elle est dlicate.

Lui, cependant, se surveillait. Ce jour-l, il posait pour l'homme bien,
une rose  la boutonnire, peign et ras, se retenant de casser la
vaisselle, ainsi qu'il en avait l'habitude. Trublot et Gueulin mangeaient
de tout. La thorie de l'oncle semblait vraie, car Duveyrier lui-mme, qui
souffrait de l'estomac, avait bu considrablement et tait revenu  la
salade d'crevisses, sans tre troubl, les taches rouges de sa face
avives seulement d'un sang violtre.

A neuf heures, le dner durait encore. Les candlabres, dont une croise
ouverte effarait les flammes, allumaient les pices d'argenterie et les
cristaux; et, au milieu de la dbandade du couvert, quatre corbeilles de
fleurs superbes se fanaient. Outre les deux matres d'htel, il y avait
derrire chaque convive un valet, spcialement charg de veiller au pain,
au vin, au changement des assiettes. Il faisait chaud, malgr l'air frais
du boulevard. Une plnitude montait, dans les pices fumantes des plats et
dans l'odeur vanille des grands crus.

Alors, lorsqu'on eut apport le caf, avec des liqueurs et des cigares, et
que tous les garons se furent retirs, l'oncle Bachelard, se renversant
tout d'un coup sur sa chaise, lcha un soupir de satisfaction.

--Ah! dclara-t-il, on est bien.

Trublot et Gueulin s'taient galement renverss, les bras ouverts.

--Complet! dit l'un.

--Jusqu'aux yeux! ajouta l'autre.

Duveyrier, qui soufflait, hocha la tte et murmura:

--Oh! les crevisses!

Tous quatre, ils se regardrent en ricanant. Ils avaient la peau tendue, la
digestion lente et goste de quatre bourgeois qui venaient de s'emplir, 
l'cart des ennuis de la famille. a cotait trs cher, personne n'en avait
mang avec eux, aucune fille n'tait l pour abuser de leur
attendrissement; et ils se dboutonnaient, ils mettaient leurs ventres sur
la table. Les yeux  demi clos, ils vitrent mme d'abord de parler,
absorb chacun dans son plaisir solitaire. Puis, libres, tout en se
flicitant qu'il n'y et pas de femmes, ils posrent les coudes sur la
nappe, rapprochrent leurs visages allums, et ne causrent que des femmes,
interminablement.

--Moi, je suis dsabus, dclara l'oncle Bachelard. La vertu est encore ce
qu'il a de meilleur.

Duveyrier approuva d'un signe de tte.

--Aussi ai-je dit adieu au plaisir.... Ah! j'ai roul, je le confesse.
Tenez! rue Godot-de-Mauroy, je les connais toutes. Des cratures blondes,
brunes, rouges, et qui des fois, pas souvent, ont des corps trs bien....
Puis, il y a les sales coins, vous savez, des htels garnis  Montmartre,
des bouts de ruelle noire dans mon quartier, o l'on en rencontre
d'tonnantes, trs laides, avec des machines extraordinaires....

--Oh! les filles! interrompit Trublot de son air suprieur, quelle blague!
C'est moi qui ne coupe pas l dedans!... On n'en a jamais pour son argent,
avec elles.

Cette conversation risque chatouillait dlicieusement Duveyrier. Il buvait
du kummel  petits coups, sa face raide de magistrat tiraille par de
courts frissons sensuels.

--Moi, dit-il, je ne puis admettre le vice. Il me rvolte.... N'est-ce pas?
pour aimer une femme, il faut l'estimer? a me serait impossible
d'approcher une de ces malheureuses,  moins, bien entendu, qu'elle ne
tmoignt du repentir, qu'on ne l'et tire de sa vie de dsordre, pour lui
refaire une honntet. L'amour ne saurait avoir de plus noble mission....
Enfin, une matresse honnte, vous m'entendez. Alors, je ne dis pas, je
suis sans force.

--Mais j'en ai eu, des matresses honntes! cria Bachelard. Elles sont
encore plus assommantes que les autres; et salopes avec a! Des gaillardes
qui, derrire votre dos, font une noce  vous flanquer des maladies!... Par
exemple, ma dernire, une petite dame trs bien, que j'avais rencontre 
la porte d'une glise. Je lui loue, aux Ternes, un commerce de modes,
histoire de la poser; pas une cliente, d'ailleurs. Eh bien! monsieur, vous
me croirez si vous voulez, mais elle couchait avec toute la rue.

Gueulin ricanait, ses cheveux rouges plus hrisss que de coutume, le front
en sueur sous ce flamboiement. Il murmura, en suant son cigare:

--Et l'autre, la grande de Passy, celle au magasin de bonbons.... Et
l'autre, celle en chambre, l-bas, avec ses trousseaux pour les
orphelins.... Et l'autre, la veuve du capitaine, rappelez-vous! qui
montrait sur son ventre un coup de sabre.... Toutes, l'oncle, toutes, elles
se sont fichues de vous! Maintenant, n'est-ce pas? je puis vous le dire. Eh
bien! j'ai d me dfendre, un soir, contre celle au coup de sabre. Elle
voulait, mais moi pas si bte! On ne sait jamais o a vous mne, des
femmes pareilles!

Bachelard parut vex. Il se remit, il pina ses grosses paupires
clignotantes.

--Mon petit, tu peux toutes les prendre, j'ai mieux que a.

Et il refusa de s'expliquer, heureux de la curiosit, des autres. Pourtant,
il brlait d'tre indiscret, de laisser deviner son trsor.

--Une jeune fille, dit-il enfin, mais une vraie, parole, d'honneur!

--Pas possible! cria Trublot. On n'en fait plus.

--De bonne famille? demanda Duveyrier.

--Tout ce qu'il y a de mieux comme famille, affirma l'oncle. Imaginez-vous
quelque chose de btement chaste. Un hasard. Je l'ai eue comme a. Elle ne
s'en doute pas encore, positivement.

Gueulin l'coutait, tonn; puis, il eut un geste sceptique, en murmurant:

--Ah! oui, je sais.

--Comment? tu sais? dit Bachelard, pris de colre. Tu ne sais rien, mon
petit; personne ne sait rien.... Celle-l, c'est pour Bibi. On ne la voit
pas, on n'y touche pas.... A bas les pattes!

Et, se tournant vers Duveyrier:

--Vous comprendrez, monsieur, vous qui avez du coeur. a m'attendrit
d'aller l, au point, voyez-vous, que j'en redeviens jeune. Enfin, j'ai un
coin gentil o je me repose de toutes ces roulures.... Et, si vous saviez,
c'est poli, c'est frais, a vous a une peau de fleur, avec des paules, des
cuisses, pas maigres du tout, monsieur, rondes et fermes comme des pches!

Les taches rouges du conseiller saignaient, dans le flot de sang qui
gonflait son visage. Trublot et Gueulin regardaient l'oncle; et une envie
de le gifler les prenait,  le voir avec son rtelier de dents trop
blanches, qui laissait couler des filets de salive aux deux coins de sa
bouche. Comment! cette carcasse d'oncle, cette ruine des noces malpropres
de Paris, dont le grand nez flambant tenait seul encore entre les chairs
tombes des joues, avait quelque part une innocence en chambre, de la chair
en bouton, qu'il salissait de ses anciens vices, embourgeoiss dans sa
bonhomie de vieil ivrogne gteux!

Cependant, il s'attendrissait, il reprenait, en essuyant du bout de la
langue les bords de son petit verre:

--Aprs tout, mon seul rve est de la rendre heureuse, cette enfant! Mais
voil, le ventre pousse, je suis un papa pour elle.... Parole d'honneur! si
je trouve un garon bien sage, je la lui donne, oh! en mariage, pas
autrement.

--Vous ferez deux heureux, murmura Duveyrier avec sensibilit.

On commenait  touffer dans l'troit salon. Un verre de chartreuse
renvers venait de poisser la nappe, toute noircie de la cendre des
cigares. Ces messieurs avaient besoin d'air.

--Voulez-vous la voir? demanda brusquement l'oncle en se levant.

Ils se consultrent du regard. Mon Dieu! oui, ils voulaient bien, si a
pouvait lui faire plaisir; et, dans leur indiffrence affecte, il y avait
une satisfaction gourmande,  l'ide d'aller achever le dessert, l-bas,
chez la petite du vieux. Duveyrier rappela seulement que Clarisse les
attendait. Mais Bachelard, ple et agit depuis sa proposition, jurait
qu'on ne s'asseoirait mme pas; ces messieurs la verraient, puis s'en
iraient tout de suite, tout de suite. Ils descendirent et stationnrent
quelques minutes sur le boulevard, pendant qu'il payait. Gueulin, quand il
reparut, affecta d'ignorer o demeurait la personne.

--En route, l'oncle! De quel ct?

Bachelard revenait grave, tortur par son besoin vaniteux de montrer Fifi
et par sa terreur de se la faire voler. Un instant, il regarda  gauche, il
regarda  droite, d'un air inquiet. Enfin, carrment:

--Eh bien! non, je ne veux pas.

Et il s'entta, se moquant des plaisanteries de Trublot, ne daignant mme
pas expliquer par un prtexte son changement d'avis. On dut se mettre en
marche pour se rendre chez Clarisse. Comme la soire tait superbe, ils
dcidrent d'aller  pied, dans l'ide hyginique de hter leur digestion.
Alors, ils descendirent la rue de Richelieu, assez d'aplomb sur leurs
jambes, mais si pleins, que les trottoirs leur semblaient trop troits.

Gueulin et Trublot marchaient les premiers. Derrire, venaient Bachelard et
Duveyrier, enfoncs dans de fraternelles confidences. Le premier jurait au
second qu'il ne se mfiait pas de lui: il la lui aurait montre, car il le
savait un homme dlicat; mais, n'est-ce pas? c'tait toujours imprudent, de
trop demander  la jeunesse. Et l'autre l'approuvait, en confessant
galement d'anciennes craintes, au sujet de Clarisse; d'abord, il avait
cart ses amis; puis, il s'tait plu  les recevoir,  se faire l un
intrieur charmant, lorsqu'elle lui avait donn des preuves extraordinaires
de fidlit. Oh! une femme de tte, incapable d'un oubli, et beaucoup de
coeur, et des ides trs saines! Sans doute, on pouvait lui reprocher de
petites choses dans le pass, par manque de direction; seulement, elle
tait revenue  l'honneur, depuis qu'elle l'aimait. Et, tout le long de la
rue de Rivoli, le conseiller ne tarissait pas; tandis que l'oncle, vex de
ne plus placer un mot sur la petite, se retenait pour ne pas lui apprendre
que sa Clarisse couchait avec tout le monde.

--Oui, oui, sans doute, murmurait-il. Mais soyez-en convaincu, cher
monsieur, la vertu est encore ce qu'il y a de meilleur.

Rue de la Cerisaie, la maison dormait, dans la solitude et le silence des
trottoirs. Duveyrier resta surpris de ne pas voir de lumire aux fentres
du troisime. Trublot disait, de son air srieux, que Clarisse s'tait sans
doute couche, pour les attendre; ou peut-tre, ajoutait Gueulin,
faisait-elle un bzigue, dans la cuisine, en compagnie de sa bonne. Ils
frapprent. Le gaz de l'escalier brlait avec la flamme droite et immobile
d'une lampe de chapelle. Pas un bruit, pas un souffle. Mais, comme les
quatre hommes passaient devant la loge du concierge, celui-ci sortit
vivement.

--Monsieur, monsieur, la clef!

Duveyrier resta plant sur la premire marche.

--Madame n'est donc pas l? demanda-t-il.

--Non, monsieur.... Et, attendez, il faut que vous preniez une bougie.

En lui donnant le bougeoir, le concierge laissa percer, sous le respect
exagr de sa face blme, tout un ricanement de blague canaille et froce.
Ni les jeunes gens, ni l'oncle, n'avaient dit un mot. Ce fut au milieu de
ce silence, le dos rond, qu'ils montrent l'escalier  la file, mettant le
long des tages mornes le bruit interminable de leurs pas. En tte,
Duveyrier, qui tchait de comprendre, levait les pieds dans un mouvement
mcanique de somnambule; et la bougie, qu'il tenait d'une main tremblante,
droulait sur le mur l'trange monte des quatre ombres, pareille  une
procession de pantins casss.

Au troisime, il fut pris d'une faiblesse, jamais il ne put trouver le trou
de la serrure. Trublot lui rendit le service d'ouvrir. La clef, en
tournant, eut un bruit sonore et rpercut, comme sous la vote d'une
cathdrale.

--Fichtre! murmura-t-il, a n'a pas l'air habit, l dedans.

--a sonne le creux, dit Bachelard.

--Un petit caveau de famille, ajouta Gueulin.

Ils entrrent. Duveyrier passa le premier, tenant la bougie haute.
L'antichambre tait vide, les patres elles-mmes avaient disparu. Vide
aussi le grand salon et vide le petit salon: plus un meuble, plus un rideau
aux fentres, plus une tringle. Ptrifi, Duveyrier regardait  ses pieds,
levait les yeux au plafond, faisait le tour des murs, comme s'il et
cherch le trou par lequel tout s'en tait all.

--Quel nettoyage! laissa chapper Trublot.

--Peut-tre qu'on rpare, dit sans rire Gueulin. Faut voir la chambre 
coucher. On y aura dmnag les meubles.

Mais la chambre tait galement nue, de cette nudit laide et glace du
pltre, dont on a arrach les tentures. A la place du lit, les ferrures du
baldaquin enleves laissaient des trous bants; et, une des fentres tant
reste entr'ouverte, l'air de la rue avait mis l une humidit et une
fadeur de place publique.

--Mon Dieu! mon Dieu! bgaya Duveyrier, pouvant enfin pleurer, dtendu par
la vue de l'endroit o le frottement des matelas avait rafl le papier
peint.

L'oncle Bachelard se montra paternel.

--Du courage, monsieur! rptait-il. a m'est arriv, et je n'en suis pas
mort.... L'honneur est sauf, que diable!

Le conseiller secoua la tte et passa dans le cabinet de toilette, puis
dans la cuisine. Le dsastre continuait. On avait dcoll la toile cire du
cabinet et dviss les clous des planches de la cuisine.

--Non, a, c'est trop, c'est de la fantaisie! dit Gueulin, merveill. Elle
aurait pu laisser les clous.

Trublot, trs las du dner et de la course, commenait  trouver peu drle
cette solitude. Mais Duveyrier, qui ne lchait pas la bougie, allait
toujours, comme pris du besoin de s'enfoncer dans son abandon; et les
autres taient bien forcs de le suivre. Il traversa de nouveau chaque
pice, voulut revoir le grand salon, le petit salon, la chambre  coucher,
promena soigneusement la lumire au fond de chaque coin; tandis que,
derrire lui, ces messieurs  la file continuaient la procession de
l'escalier, avec leurs grandes ombres dansantes, qui peuplaient trangement
le vide des murs. Sur les parquets, dans l'air morne, le bruit de leurs pas
prenait des sonorits tristes. Et, pour comble de mlancolie, l'appartement
tait trs propre, sans un brin de papier ni de paille, aussi net qu'une
cuelle lave  grande eau; car le concierge avait eu la cruaut de donner
partout un vigoureux coup de balai.

--Vous savez, je n'en puis plus, finit par dclarer Trublot, comme on
visitait le salon pour la troisime fois.... Vrai! je payerais dix sous une
chaise.

Tous quatre s'arrtrent, debout.

--Quand donc l'avez-vous vue? demanda Bachelard.

--Hier, monsieur! cria Duveyrier.

Gueulin hocha la tte. Bigre! a n'avait pas tran, c'tait joliment fait.
Mais Trublot poussa une exclamation. Il venait d'apercevoir sur la chemine
un faux-col sale et un cigare dtrior.

--Ne vous plaignez pas, dit-il en riant, elle vous a laiss un souvenir....
C'est toujours a.

Duveyrier regarda le faux-col avec un brusque attendrissement. Puis, il
murmura:

--Vingt-cinq mille francs de meubles, il y en avait pour vingt-cinq mille
francs!... Eh bien! non, non, ce n'est pas eux que je regrette!

--Vous ne prenez pas le cigare? interrompit Trublot. Alors, si vous
permettez.... Il est trou, mais en y collant un papier  cigarette....

Il l'alluma  la bougie que le conseiller tenait toujours; et, se laissant
glisser le long d'un mur:

--Tant pis! je m'asseois un peu par terre.... J'ai les jambes qui me
rentrent dans le corps.

--Enfin, demanda Duveyrier, expliquez-moi o elle peut tre?

Bachelard et Gueulin se regardrent. C'tait dlicat. Pourtant, l'oncle
prit une dcision virile, et il conta tout au pauvre homme, les farces de
Clarisse, ses continuelles culbutes, les amants qu'elle ramassait derrire
lui,  chacune de leurs soires. Certainement, elle avait d filer avec le
dernier, le gros Payan, ce maon dont une ville du Midi voulait faire un
artiste. Duveyrier coutait ces abominations d'un air d'horreur. Il laissa
chapper ce cri dsespr:

--Il n'y a plus d'honntet sur terre!

Et, dans une brusque expansion, il dit ce qu'il avait fait pour elle. Il
parla de son me, l'accusa d'branler sa foi aux meilleurs sentiments de
l'existence, cachant navement sous cette douleur sentimentale le dsarroi
de ses gros apptits. Clarisse lui tait devenue ncessaire. Mais il la
retrouverait, dans le seul but de la faire rougir de son procd,
disait-il, et pour voir si son coeur avait perdu toute noblesse.

--Laissez donc! cria Bachelard que l'infortune du conseiller enchantait,
elle vous jobardera encore.... Il n'y a que la vertu, entendez-vous!
Prenez-moi une petite sans malice, innocente comme l'enfant qui vient de
natre.... Alors, il n'y a pas de danger, on dort tranquille.

Cependant, Trublot fumait contre le mur, les jambes allonges. Il se
reposait gravement, on l'oubliait.

--Si a vous dmange, je saurai l'adresse, dit-il. Je connais la bonne.

Duveyrier se retourna, tonn de cette voix qui sortait du plancher; et,
quand il l'aperut fumant tout ce qu'il restait de Clarisse, soufflant de
gros nuages de fume, o il croyait voir passer les vingt-cinq mille francs
de meubles, il eut un geste de colre, il rpondit:

--Non, elle est indigne de moi.... Il faut qu'elle me demande pardon 
genoux.

--Tiens! la voil qui revient! dit Gueulin en prtant l'oreille.

En effet, quelqu'un marchait dans l'antichambre, une voix disait: Eh bien?
qu'est-ce donc? ils sont tous morts! Et ce fut Octave qui entra. Il tait
ahuri de ces pices vides, de ces portes ouvertes. Mais sa stupfaction
grandit encore, lorsqu'il vit, au milieu du salon nu, les quatre hommes, un
 terre, trois debout, clairs seulement par la maigre bougie, que le
conseiller tenait comme un cierge. On le mit au courant d'un mot.

--Pas possible! cria-t-il.

--On ne vous a donc rien dit, en bas? demanda Gueulin.

--Mais non, le concierge m'a tranquillement regard monter.... Tiens! elle
a fil! a ne m'tonne pas. Elle avait des yeux et des cheveux si drles!

Il demanda des dtails, causa un instant, oubliant la triste nouvelle qu'il
apportait. Puis, brusquement, il se tourna vers Duveyrier.

--A propos, c'est votre femme qui m'envoie vous prendre.... Votre beau-pre
se meurt.

--Ah! dit simplement le conseiller.

--Le pre Vabre! murmura Bachelard. Je m'y attendais.

--Bah! quand on est au bout de son rouleau! fit remarquer philosophiquement
Gueulin.

--Oui, il vaut mieux s'en aller, ajouta Trublot, en train de coller une
seconde feuille de papier  cigarette autour de son cigare.

Ces messieurs, pourtant, se dcidrent  quitter l'appartement vide. Octave
rptait qu'il s'tait engag sur l'honneur  ramener Duveyrier tout de
suite, dans n'importe quel tat. Ce dernier ferma la porte soigneusement,
comme s'il avait laiss l ses tendresses mortes; mais, en bas, il fut pris
d'une honte, Trublot dut rendre la clef au concierge. Puis, sur le
trottoir, il se fit un change silencieux de fortes poignes de main; et,
ds que le fiacre eut emport Octave et Duveyrier, l'oncle Bachelard dit 
Gueulin et  Trublot, rests dans la rue dserte:

--Tonnerre de Dieu! il faut que je vous la montre.

Il pitinait depuis un instant, trs excit par le dsespoir de ce grand
serin de conseiller, crevant de son bonheur  lui, de ce bonheur qu'il
croyait d  sa profonde malice, et qu'il ne pouvait plus contenir.

--Vous savez, l'oncle, dit Gueulin, si c'est encore pour nous mener  la
porte et nous lcher....

--Non, tonnerre de Dieu! vous allez la voir. a me fera plaisir.... Il a
beau tre prs de minuit: elle se lvera, si elle est couche.... Vous
savez, elle est fille d'un capitaine, le capitaine Menu, et elle a une
tante trs bien, ne  Villeneuve, prs de Lille, parole d'honneur! On peut
aller demander des renseignements chez messieurs Mardienne frres, rue
Saint-Sulpice.... Ah! tonnerre de Dieu! nous avons besoin de a, vous allez
voir ce que c'est que la vertu!

Et il prit leur bras, Gueulin  sa droite, Trublot  sa gauche, allongeant
le pas, en qute d'une voiture pour arriver plus vite.

Cependant, dans le fiacre, Octave avait brivement racont l'attaque de M.
Vabre, sans cacher que madame Duveyrier connaissait l'adresse de la rue de
la Cerisaie. Au bout d'un silence, le conseiller demanda d'une voix
dolente:

--Croyez-vous qu'elle me pardonne?

Octave resta muet. Le fiacre roulait toujours, empli d'obscurit, travers
par moments d'un rayon de gaz. Comme ils arrivaient, Duveyrier, tortur
d'angoisses, posa une nouvelle question.

--N'est-ce pas? ce que j'ai de mieux  faire est encore de me remettre avec
ma femme, en attendant?

--Ce serait peut-tre raisonnable, dit le jeune homme, forc de rpondre.

Alors, Duveyrier sentit la ncessit de regretter son beau-pre. C'tait un
homme bien intelligent, une puissance de travail incroyable. D'ailleurs, on
allait sans doute pouvoir encore le tirer de l. Rue de Choiseul, ils
trouvrent la porte de la maison ouverte et ils tombrent sur un groupe,
plant devant la loge de M. Gourd. Julie, descendue pour courir chez le
pharmacien, s'emportait contre les bourgeois qui se laissent crever entre
eux, quand ils sont malades; c'tait bon aux ouvriers, de se porter du
bouillon et de se faire chauffer des serviettes; depuis deux heures qu'il
rlait l-haut, le vieux aurait pu avaler vingt fois sa langue, sans que
ses enfants eussent pris seulement la peine de lui mettre un morceau de
sucre dans le gosier. Des coeurs secs, disait M. Gourd, des gens qui ne
savaient pas se servir de leurs dix doigts, qui se seraient crus dshonors
s'ils avaient donn un lavement  un pre; tandis qu'Hippolyte,
renchrissant encore, racontait la tte de madame, l-haut, son air bte,
ses bras ballants en face de ce pauvre monsieur, autour duquel les
domestiques se bousculaient. Mais tous se turent, lorsqu'ils aperurent
Duveyrier.

--Eh bien? demanda celui-ci.

--Le mdecin pose des sinapismes  monsieur, rpondit Hippolyte. Oh! j'ai
eu une peine pour le trouver!

En haut, dans le salon, madame Duveyrier vint  leur rencontre. Elle avait
beaucoup pleur, ses regards brillaient sous ses paupires rougies. Le
conseiller ouvrit les bras, plein de gne; et il l'embrassa, en murmurant:

--Ma pauvre Clotilde!

Surprise de cette effusion inaccoutume, elle recula. Octave tait demeur
en arrire; mais il entendit le mari ajouter  voix basse:

--Pardonne-moi, oublions nos torts, dans cette triste circonstance.... Tu
le vois, je te reviens, et pour toujours.... Ah! je suis bien puni!

Elle ne rpondit rien, se dgagea. Puis, reprenant devant Octave son
attitude de femme qui veut ignorer:

--Je ne vous aurais pas drang, mon ami, car je sais combien cette enqute
sur l'affaire de la rue de Provence est presse. Mais je me suis vue seule,
j'ai senti votre prsence ncessaire.... Mon pauvre pre est perdu. Entrez
le voir, le docteur est auprs de lui.

Quand Duveyrier eut pass dans la chambre voisine, elle s'approcha d'Octave
qui, pour se donner une contenance, se tenait devant le piano. L'instrument
tait rest ouvert, le morceau de _Zmire et Azor_ se trouvait encore sur
le pupitre; et il affectait de le dchiffrer. La lampe n'clairait toujours
de sa lumire douce qu'un angle de la vaste pice. Madame Duveyrier regarda
un instant le jeune homme sans parler, tourmente d'une inquitude qui
finit par la jeter hors de sa rserve habituelle.

--Il tait l-bas? demanda-t-elle d'une voix brve.

--Oui, madame.

--Alors, quoi donc, qu'y a-t-il?

--Cette personne, madame, l'a lch, en emportant les meubles.... Je l'ai
trouv entre les quatre murs, avec une bougie.

Clotilde eut un geste dsespr. Elle comprenait. Sur son beau visage,
parut une expression de rpugnance et de dcouragement. Ce n'tait pas
assez de perdre son pre, il fallait encore que ce malheur servit de
prtexte  un rapprochement avec son mari! Elle le connaissait bien, il
serait toujours sur elle, maintenant que plus rien au dehors ne la
protgerait; et, dans son respect de tous les devoirs, elle tremblait de ne
pouvoir se refuser  l'abominable corve. Un instant, elle contempla le
piano. De grosses larmes lui remontaient aux yeux, elle dit simplement 
Octave:

--Merci, monsieur.

Tous deux passrent  leur tour dans la chambre de M. Vabre. Duveyrier,
trs ple, coutait le docteur Juillerat qui lui donnait des explications 
demi-voix. C'tait une attaque d'apoplexie sreuse; le malade pouvait
traner jusqu'au lendemain; mais il n'y avait plus aucune esprance.
Clotilde arrivait justement; elle entendit cette condamnation, elle
s'affaissa sur une chaise, en se tamponnant les yeux avec son mouchoir,
dj tremp de larmes, tordu, rduit  rien. Pourtant, elle trouva la force
de demander au docteur si son pauvre pre reprendrait au moins
connaissance. Le docteur en doutait; et, comme s'il et compris le but de
la question, il exprima l'espoir que M. Vabre avait depuis longtemps rgl
ses affaires. Duveyrier, dont l'esprit semblait tre rest rue de la
Cerisaie, parut alors s'veiller. Il regarda sa femme, puis rpondit que M.
Vabre ne se confiait  personne. Il ne savait donc rien, il avait
simplement des promesses en faveur de leur fils Gustave, que son grand-pre
souvent parlait d'avantager, pour les rcompenser de l'avoir pris chez eux.
En tout cas, s'il existait un testament, on le trouverait.

--La famille est avertie? dit le docteur Juillerat.

--Mon Dieu! non, murmura Clotilde. J'ai reu un tel coup!... Ma premire
pense a t d'envoyer monsieur chercher mon mari.

Duveyrier lui jeta un nouveau regard. Maintenant, tous deux s'entendaient.
Lentement, il s'approcha du lit, examina M. Vabre, tendu dans sa raideur
de cadavre, et dont le masque immobile se marbrait de taches jaunes. Une
heure sonnait. Le docteur parla de se retirer, car il avait essay les
rvulsifs d'usage, il ne pouvait rien de plus. Le matin, il reviendrait de
bonne heure. Enfin, il partait avec Octave, lorsque madame Duveyrier
rappela ce dernier.

--Attendons demain, n'est-ce pas? dit-elle, vous m'enverrez Berthe sous un
prtexte; je ferai aussi demander Valrie, et ce sont elles qui instruiront
mes frres.... Ah! les pauvres gens, qu'ils dorment encore tranquilles
cette nuit! Il y a bien assez de nous,  veiller dans les larmes.

Et, en face du vieillard dont le rle emplissait la chambre d'un frisson,
elle et son mari restrent seuls.




XI


Lorsque, le lendemain,  huit heures, Octave descendit de sa chambre, il
fut trs surpris de trouver toute la maison au courant de l'attaque de la
veille et de la situation dsespre o tait le propritaire. Du reste la
maison ne s'occupait pas du malade: elle ouvrait la succession.

Dans leur petite salle  manger, les Pichon s'attablaient devant des bols
de chocolat. Jules appela Octave.

--Dites donc, en voil un remue-mnage, s'il meurt comme a! Nous allons en
voir de drles.... Savez-vous s'il y a un testament?

Le jeune homme, sans rpondre, leur demanda d'o ils tenaient la nouvelle.
Marie l'avait remonte de chez la boulangre; d'ailleurs, a filtrait
d'tage en tage, et jusqu'au bout de la rue, par les bonnes. Puis, aprs
avoir allong une tape  Lilitte qui lavait ses doigts dans le chocolat, la
jeune femme dit  son tour:

--Ah! tout cet argent!... S'il songeait seulement  nous laisser un sou par
pice de cent sous. Mais il n'y a pas de danger!

Et comme Octave les quittait, elle ajouta:

--J'ai fini vos livres, monsieur Mouret.... Veuillez les reprendre,
n'est-ce pas?

Il descendait vivement, inquiet, se souvenant d'avoir promis  madame
Duveyrier de lui envoyer Berthe avant toute indiscrtion, lorsque, au
troisime, il tomba sur Campardon, qui sortait.

--Eh bien! dit ce dernier, votre patron hrite. Je me suis laiss conter
que le vieux a prs de six cent mille francs, plus cet immeuble.... Dame!
il ne dpensait rien chez les Duveyrier, et il lui restait pas mal sur son
magot de Versailles, sans compter les vingt et quelques mille francs des
loyers de la maison.... Hein? un fameux gteau  se partager, quand on est
trois seulement!

Tout en causant ainsi, il continuait de descendre, derrire Octave. Mais,
au second, ils rencontrrent madame Juzeur, qui revenait de voir ce que sa
petite bonne, Louise, pouvait bien faire le matin,  perdre plus d'une
heure pour rapporter quatre sous de lait. Elle entra naturellement dans la
conversation, trs au courant.

--On ne sait pas comment il a rgl ses affaires, murmura-t-elle de son air
doux. Il y aura peut-tre des histoires.

--Ah bien! dit gaiement l'architecte, je voudrais tre  leur place. a ne
tranerait pas.... On fait trois parts gales, chacun prend la sienne, et
bonjour bonsoir!

Madame Juzeur se pencha, leva la tte, s'assura de la solitude de
l'escalier. Enfin, baissant la voix:

--Et s'ils ne trouvaient pas ce qu'ils attendent?... Des bruits circulent.

L'architecte carquillait les yeux. Puis, il haussa les paules. Allons
donc! des fables! Le pre Vabre tait un vieil avare qui mettait ses
conomies dans des bas de laine. Et il s'en alla, parce qu'il avait un
rendez-vous  Saint-Roch, avec l'abb Mauduit.

--Ma femme se plaint de vous, dit-il  Octave, en se retournant, aprs
avoir descendu trois marches. Entrez donc causer de temps  autre.

Madame Juzeur retenait le jeune homme.

--Et moi, comme vous me ngligez! Je croyais que vous m'aimiez un peu....
Quand vous viendrez, je vous ferai goter une liqueur des les, oh! quelque
chose de dlicieux!

Il promit, il se hta de gagner le vestibule. Mais, avant d'arriver  la
petite porte du magasin, ouvrant sous la vote, il dut encore traverser
tout un groupe de bonnes. Celles-l distribuaient la fortune du moribond.
Tant pour madame Clotilde, tant pour monsieur Auguste, tant pour monsieur
Thophile. Clmence disait des chiffres, carrment; elle les connaissait
bien, car elle les tenait d'Hippolyte, lequel avait vu l'argent dans un
meuble. Julie pourtant les discutait. Lisa racontait comment son premier
matre, un vieux monsieur, l'avait floue, en crevant sans mme lui laisser
son linge sale; tandis que, les bras ballants, la bouche ouverte, Adle
coutait ces histoires d'hritage, qui faisaient crouler devant elle des
piles gigantesques de pices de cent sous. Et, sur le trottoir, l'air
solennel, M. Gourd causait avec le papetier d'en face. Pour lui, le
propritaire n'tait mme plus.

--Moi, ce qui m'intresse, disait-il, c'est de savoir qui prend la
maison.... Ils ont tout partag, trs bien! mais la maison, ils ne peuvent
pas la couper en trois.

Octave enfin entra dans le magasin. La premire personne qu'il vit, assise
devant la caisse, fut madame Josserand, dj coiffe, frotte, sangle,
sous les armes. Prs d'elle, Berthe, descendue sans doute  la hte, dans
le nglig charmant d'un peignoir, paraissait trs anime. Mais elles se
turent en l'apercevant la mre le regarda d'un air terrible.

--Alors, monsieur, dit-elle, c'est ainsi que vous aimez la maison?... Vous
entrez dans les complots des ennemis de ma fille.

Il voulut se dfendre, expliquer les faits. Mais elle lui fermait la
bouche, elle l'accusait d'avoir pass la nuit, avec les Duveyrier, 
chercher le testament, pour y introduire des choses. Et, comme il riait, en
demandant quel intrt il aurait eu  cela, elle reprit:

--Votre intrt, votre intrt.... Bref! monsieur, vous deviez accourir
nous prvenir, puisque Dieu voulait bien vous rendre tmoin de l'accident.
Quand on pense que, sans moi, ma fille ne saurait rien encore! Oui, on la
dpouillait, si je n'avais pas dgringol l'escalier,  la premire
nouvelle.... Eh! votre intrt, votre intrt, monsieur, est-ce qu'on sait?
Madame Duveyrier a beau tre trs fane, il y a encore des gens peu
difficiles pour s'en contenter peut-tre.

--Oh! maman! dit Berthe, Clotilde qui est si honnte!

Mais madame Josserand haussa les paules de piti.

--Laisse donc! tu sais bien qu'on fait tout pour de l'argent!

Octave dut leur conter l'histoire de l'attaque. Elles se lanaient des
coups d'oeil: videmment, selon le mot de la mre, il y avait eu des
manoeuvres. Clotilde tait vraiment trop bonne de vouloir pargner des
motions  la famille! Enfin, elles laissrent le jeune homme se mettre au
travail, tout en gardant des doutes sur son rle dans l'affaire. Leur
explication vive continuait.

--Et qui est-ce qui paiera les cinquante mille francs inscrits dans le
contrat? dit madame Josserand. Lui sous la terre, on pourra courir aprs,
n'est-ce pas?

--Oh! les cinquante mille francs! murmura Berthe embarrasse. Tu sais qu'il
devait, comme vous, donner seulement dix mille francs tous les six mois....
Nous n'y sommes pas encore, le mieux est d'attendre.

--Attendre! attendre qu'il revienne pour te les apporter, peut-tre!...
Grande cruche, tu veux donc qu'on te vole!... Non, non! tu vas les exiger
tout de suite sur la succession. Nous autres, nous sommes vivants, Dieu
merci! On ignore si nous paierons ou si nous ne paierons pas; mais lui,
puisqu'il est mort, il faut qu'il paie.

Et elle fit jurer  sa fille de ne pas cder, car elle n'avait jamais donn
 personne le droit de la prendre pour une bte. Tout en s'emportant, elle
tendait parfois l'oreille vers le plafond, comme si elle et voulu
entendre,  travers l'entresol, ce qui se passait au premier tage, chez
les Duveyrier. La chambre du vieux devait se trouver juste sur sa tte.
Auguste tait bien mont auprs de son pre, ds qu'elle l'avait mis au
courant de la situation. Mais cela ne la tranquillisait pas, elle rvait
d'y tre, elle imaginait des trames compliques.

--Vas-y donc! finit-elle par crier, dans un lan de tout son coeur. Auguste
est trop faible, ils sont encore en train de le ficher dedans!

Alors, Berthe monta. Octave, qui faisait l'talage, les avait coutes.
Quand il se vit seul avec madame Josserand, et qu'elle se dirigea vers la
porte, il lui demanda, dans l'espoir d'un jour de cong, s'il ne serait pas
convenable de fermer le magasin.

--Pourquoi donc? dit-elle. Attendez qu'il soit mort. Ce n'est pas la peine
de manquer la vente.

Puis, comme il plissait un coupon de soie ponceau, elle ajouta, pour
rattraper la duret de sa phrase:

--Seulement, vous pourriez bien, il me semble, ne pas mettre du rouge 
l'talage.

Au premier, Berthe trouva Auguste prs de son pre. La chambre n'avait pas
chang depuis la veille; elle tait toujours moite, silencieuse, emplie du
mme rle, long et pnible. Sur le lit, le vieillard restait rigide, dans
une perte complte du sentiment et du mouvement. La bote de chne, pleine
de fiches, encombrait encore la table; pas un meuble ne semblait avoir t
drang ni mme ouvert. Cependant, les Duveyrier paraissaient plus abattus,
las d'une nuit sans sommeil, les paupires inquites, tirailles par une
continuelle proccupation. Ds sept heures, ils avaient envoy Hippolyte
chercher leur fils Gustave au lyce Bonaparte; et l'enfant, un garon de
seize ans, mince et prcoce, tait l, dans l'effarement de ce jour
inespr de vacance,  passer prs d'un moribond.

--Ah! ma chre, quel coup affreux! dit Clotilde en allant embrasser Berthe.

--Pourquoi ne pas nous prvenir? rpondit celle-ci, avec la moue pince de
sa mre. Nous tions l pour vous aider  le supporter.

Auguste, d'un regard, la pria de garder le silence. Le moment n'tait pas
venu de se quereller. On pouvait attendre. Le docteur Juillerat, qui avait
dj fait une premire visite, devait en faire une seconde; mais il ne
donnait toujours aucun espoir, le malade ne passerait pas la journe.
Auguste communiquait ces nouvelles  sa femme, lorsque Thophile et Valrie
entrrent  leur tour. Tout de suite, Clotilde s'tait avance, et elle
rpta en embrassant Valrie:

--Quel coup affreux, ma chre!

Mais Thophile arrivait, trs mont.

--Alors, maintenant, dit-il, sans mme touffer sa voix, quand votre pre
se meurt, c'est votre charbonnier qui doit vous l'apprendre?... Vous avez
donc voulu prendre le temps de retourner ses poches?

Duveyrier se leva, indign. Mais Clotilde d'un geste l'carta, tandis
qu'elle rpondait trs bas  son frre:

--Malheureux! l'agonie de notre pauvre pre ne t'est pas mme sacre!...
Regarde-le, contemple ton oeuvre; oui, c'est toi qui lui as tourn le sang,
en refusant de payer tes termes en retard.

Valrie se mit  rire.

--Voyons, ce n'est pas srieux, dit-elle.

--Comment! pas srieux! reprit Clotilde, rvolte. Vous saviez combien il
aimait  toucher ses termes.... Vous auriez rsolu de le tuer, que vous
n'auriez pas agi autrement.

Et elles en venaient  des mots plus vifs, elles s'accusaient
rciproquement de vouloir mettre la main sur l'hritage, lorsque, toujours
maussade et calme, Auguste les rappela au respect.

--Taisez-vous! Vous aurez le temps. Ce n'est pas convenable,  cette heure.

Alors, la famille, se rendant  la justesse de cette observation, prit
place autour du lit. Un grand silence tomba, on entendit de nouveau le
rle, dans la chambre moite. Berthe et Auguste taient aux pieds du
mourant; Valrie et Thophile, arrivs les derniers, avaient d se mettre
assez loin, prs de la table; tandis que Clotilde occupait le chevet, ayant
son mari derrire elle; et, au bord mme des matelas, elle poussait son
fils Gustave, que le vieillard adorait. Tous se regardaient maintenant,
sans une parole. Mais les yeux clairs, les lvres pinces disaient les
rflexions sourdes, les raisonnements pleins d'inquitude et d'irritation,
qui passaient dans ces ttes ples d'hritiers, aux paupires rougies. La
vue du collgien, si prs du lit, exasprait surtout les deux jeunes
mnages; car, c'tait visible, les Duveyrier comptaient sur la prsence de
Gustave pour attendrir le grand-pre, s'il recouvrait sa connaissance.

Mme cette manoeuvre tait une preuve qu'il ne devait pas exister de
testament; et les regard des Vabre allaient furtivement  un vieux
coffre-fort, la caisse de l'ancien notaire, qu'il avait apporte de
Versailles et fait sceller dans un coin de sa chambre. Il y enfermait, par
manie, tout un monde d'objets. Sans doute les Duveyrier s'taient empresss
de fouiller cette caisse, pendant la nuit. Thophile rvait de leur tendre
un pige, pour les faire parler.

--Dites donc, vint-il murmurer enfin  l'oreille du conseiller, si l'on
avertissait le notaire.... Papa peut vouloir changer ses dispositions.

Duveyrier n'entendit pas d'abord. Comme il s'ennuyait beaucoup dans cette
chambre, il avait laiss toute la nuit sa pense retourner vers Clarisse.
Dcidment, le plus sage serait de se remettre avec sa femme; mais l'autre
tait si drle, quand elle envoyait sa chemise par-dessus sa tte, d'un
geste de gamin; et, les yeux vagues, fixs sur le moribond, il la revoyait
ainsi, il aurait tout donn pour la possder encore, rien qu'une fois.
Thophile dut rpter sa question.

--J'ai interrog monsieur Renaudin, rpondit alors le conseiller effar. Il
n'y a pas de testament.

--Mais ici?

--Pas plus ici que chez le notaire.

Thophile regarda Auguste: tait-ce vident? les Duveyrier avaient fouill
les meubles. Clotilde saisit ce regard et s'irrita contre son mari.
Qu'avait-il donc? est-ce que la douleur l'endormait? Et elle ajouta:

--Papa a fait ce qu'il a d faire, bien sr.... Nous le saurons toujours
trop tt, mon Dieu!

Elle pleurait. Valrie et Berthe, gagnes par sa douleur, se mirent aussi 
sangloter doucement. Thophile avait regagn sa chaise sur la pointe des
pieds. Il savait ce qu'il voulait savoir. Certainement, si son pre
reprenait connaissance, il ne laisserait pas les Duveyrier abuser de leur
galopin de fils, pour se faire avantager. Mais, comme il s'asseyait, il vit
son frre Auguste s'essuyer les yeux, et cela l'mut tellement, qu' son
tour il trangla: l'ide de la mort lui venait, il mourrait peut-tre de
cette maladie, c'tait abominable. Alors, toute la famille fondit en
larmes. Seul, Gustave ne pouvait pleurer. a le consternait, il regardait
par terre, rglant sa respiration sur le rle, pour s'occuper  quelque
chose, comme on leur faisait marquer le pas, pendant les leons de
gymnastique.

Cependant, les heures s'coulaient. A onze heures, ils eurent une
distraction, le docteur Juillerat se prsenta de nouveau. L'tat du malade
empirait, il devenait mme douteux, maintenant, qu'il pt reconnatre ses
enfants, avant de mourir. Et les sanglots recommenaient, lorsque Clmence
vint annoncer l'abb Mauduit. Clotilde, qui s'tait leve, reut la
premire ses consolations. Il paraissait pntr du malheur de la famille,
il trouva pour chacun une parole d'encouragement. Puis, avec beaucoup de
tact, il parla des droits de la religion, il insinua qu'on ne devait pas
laisser partir cette me sans le secours de l'glise.

--J'y avais song, murmura Clotilde.

Mais Thophile leva des objections. Leur pre ne pratiquait pas; il avait
mme eu jadis des ides avances, car il lisait Voltaire; enfin, le mieux
tait de s'abstenir, du moment qu'on ne pouvait le consulter. Dans le feu
de la discussion, il ajouta mme:

--C'est comme si vous apportiez le bon Dieu  ce meuble.

Les trois femmes le firent taire. Elles taient toutes secoues
d'attendrissement, elles donnrent raison au prtre, s'excusrent de ne pas
l'avoir envoy chercher, dans le trouble de la catastrophe. M. Vabre, s'il
avait pu parler, aurait certainement consenti, car il n'aimait  se faire
remarquer en rien. D'ailleurs, ces dames prenaient tout sur elles.

--Quand ce ne serait que pour le quartier, rptait Clotilde.

--Sans doute, dit l'abb Mauduit qui approuva vivement. Un homme dans la
situation de monsieur votre pre doit le bon exemple.

Auguste restait sans opinion. Mais Duveyrier, tir de ses souvenirs sur
Clarisse, dont il se rappelait justement la faon d'enfiler ses bas, une
cuisse en l'air, rclama les sacrements avec violence. Il les fallait, pas
un membre de sa famille ne mourait sans eux. Le docteur Juillerat, qui
s'tait cart par discrtion, vitant mme de laisser percer son ddain de
libre penseur, s'approcha alors du prtre et lui dit tout bas,
familirement, comme  un collgue, souvent rencontr dans des occasions
pareilles:

--a presse, dpchez-vous.

Le prtre se hta de partir. Il annonait qu'il apporterait la communion et
l'extrme-onction, pour parer aux ventualits. Et Thophile, avec son
enttement, murmura:

--Ah bien! si, maintenant, ils font communier les morts malgr eux!

Mais, tout de suite, il y eut une forte motion. En reprenant sa place,
Clotilde avait trouv le mourant les yeux grands ouverts. Elle ne put
retenir un lger cri; la famille accourut, et les yeux du vieillard,
lentement, firent le tour du cercle, sans que la tte remut. Le docteur,
d'un air d'tonnement, vint se pencher au chevet, pour suivre cette crise
suprme.

--Mon pre, c'est nous, vous nous reconnaissez? demanda Clotilde.

M. Vabre la regarda fixement; puis, ses lvres remurent, mais ne rendirent
aucun son. Tous se poussaient, voulaient lui arracher sa dernire parole.
Valrie, place derrire, force de se hausser sur les pieds, dit avec
aigreur:

--Vous l'touffez. Ecartez-vous donc. S'il dsirait quelque chose, on ne
pourrait pas savoir.

Les autres durent s'carter. En effet, les yeux de M. Vabre fouillaient la
chambre.

--Il dsire quelque chose, c'est certain, murmura Berthe.

--Voici Gustave, rptait Clotilde. Vous le voyez, n'est-ce pas?... Il est
sorti pour vous embrasser. Embrasse ton grand-pre, mon petit.

Comme l'enfant, effray, reculait, elle le maintenait d'un bras, elle
attendait un sourire sur la face dcompose du moribond. Mais Auguste, qui
tudiait la direction de ses yeux, dclara qu'il regardait la table: sans
doute il voulait crire. Ce fut un saisissement. Tous s'empressrent. On
apporta la table, on chercha du papier, l'encrier, une plume. Enfin, on le
souleva, on l'adossa contre trois oreillers. Le docteur autorisait ces
choses, d'un simple clignement de paupires.

--Donnez-lui la plume, disait Clotilde frmissante, sans lcher Gustave,
qu'elle prsentait toujours.

Alors, il y eut une minute solennelle. La famille, serre autour du lit,
attendait. M. Vabre, qui semblait ne reconnatre personne, avait laiss
chapper la plume de ses doigts. Un instant, il promena les yeux sur la
table, o se trouvait la bote de chne, pleine de fiches. Puis, gliss des
oreillers, tomb en avant comme un chiffon, il allongea le bras par un
suprme effort; et, la main dans les fiches, il se mit  patauger, avec le
geste d'un bb heureux, qui ptrit quelque chose de sale. Il rayonnait, il
voulait parler, mais il ne bgayait qu'une syllabe, toujours la mme, une
de ces syllabes o les enfants au maillot mettent un monde de sensations.

--Ga ... ga ... ga ... ga....

C'tait au travail de sa vie,  sa grande tude de statistique, qu'il
disait adieu. Brusquement, sa tte roula. Il tait mort.

--Je m'en doutais, murmura le docteur, qui prit le soin de l'allonger et de
lui fermer les yeux, en voyant l'effarement de la famille.

Etait-ce possible? Auguste avait emport la table, tous restaient muets et
glacs. Bientt, les sanglots clatrent. Mon Dieu! puisqu'il n'y avait
plus rien  esprer, on arriverait quand mme  se partager la fortune. Et
Clotilde, aprs s'tre empresse de renvoyer Gustave, pour lui viter
l'affreux spectacle, pleurait sans force, la tte appuye contre l'paule
de Berthe, qui sanglotait, ainsi que Valrie. Devant la fentre, Thophile
et Auguste se frottaient rudement les yeux. Mais Duveyrier surtout montrait
un dsespoir extraordinaire, touffait de gros sanglots dans son mouchoir.
Non, dcidment, il ne pourrait vivre sans Clarisse: il aimait mieux mourir
tout de suite, comme celui-l; et le regret de sa matresse tombant au
milieu de ce deuil, le secouait d'une amertume immense.

--Madame, vint annoncer Clmence, ce sont les sacrements....

Sur le seuil, parut l'abb Mauduit. Derrire son paule, on apercevait la
tte curieuse d'un enfant de choeur. Il vit les sanglots, questionna d'un
coup d'oeil le mdecin, qui ouvrit les bras, comme pour dclarer que ce
n'tait pas sa faute. Et l'abb, aprs avoir balbuti des prires, s'en
alla d'un air de gne, en remportant le bon Dieu.

--C'est mauvais signe, disait Clmence aux autres domestiques, runis  la
porte de l'antichambre. On ne drange pas le bon Dieu pour rien.... Vous
verrez qu'il reviendra dans la maison, avant un an.

Les obsques de M. Vabre eurent lieu seulement le surlendemain. Duveyrier
avait quand mme ajout aux lettres de faire-part les mots: muni des
sacrements de l'glise. Comme le magasin tait ferm, Octave se trouvait
libre. Ce cong le ravissait, car depuis longtemps il dsirait ranger sa
chambre, changer des meubles de place, mettre ses quelques livres dans une
petite bibliothque, achete d'occasion. Il s'tait lev plus tt que de
coutume, il achevait son rangement vers huit heures, le matin du convoi,
lorsque Marie frappa. Elle lui rapportait un paquet de livres.

--Puisque vous ne venez pas les chercher, dit-elle, il faut bien que je me
donne la peine de vous les rendre.

Mais elle refusa d'entrer, rougissant, choque  l'ide d'tre chez un
jeune homme. Leurs relations, d'ailleurs, avaient compltement cess, d'une
faon toute naturelle, parce qu'il n'tait plus retourn la prendre. Et
elle restait aussi tendre avec lui, le saluait toujours d'un sourire, quand
elle le rencontrait.

Octave tait trs gai, ce matin-l. Il voulut la taquiner.

--Alors, c'est Jules qui vous dfend d'entrer chez moi? rptait-il.
Comment tes-vous avec Jules, maintenant? Est-il aimable? oui, vous
m'entendez bien? Rpondez donc!

Elle riait, elle ne se scandalisait pas.

--Pardi! quand vous l'emmenez, vous lui payez du vermouth en lui racontant
des choses, qui le font rentrer comme un fou.... Oh! il est trop aimable.
Vous savez, je n'en demande pas tant. Mois j'aime mieux que a se passe
chez moi qu'autre part, bien sr.

Elle redevint srieuse et ajouta:

--Tenez, je vous rapporte votre Balzac, je n'ai pas pu le finir.... C'est
trop triste, il n'a que des choses dsagrables  vous dire, ce
monsieur-l!

Et elle lui demanda des histoires o il y et beaucoup d'amour, avec des
aventures et des voyages dans des pays trangers. Puis, elle parla de
l'enterrement: elle irait  l'glise, Jules pousserait jusqu'au cimetire.
Jamais elle n'avait eu peur des morts;  douze ans, elle tait reste une
nuit entire prs d'un oncle et d'une tante, emports par la mme fivre.
Jules, au contraire, dtestait causer des morts,  ce point que, depuis la
veille, il lui avait dfendu de parler du propritaire, tendu sur le dos,
en bas; mais elle ne trouvait rien  dire en dehors de cette conversation,
lui non plus, si bien qu'ils n'changeaient pas dix mots par heure, tout en
pensant continuellement au pauvre monsieur. a devenait ennuyeux, elle
serait contente pour Jules, quand on l'emporterait. Et, heureuse d'en
pouvoir parler  l'aise, satisfaisant son got, elle accabla le jeune homme
de questions: l'avait-il vu? tait-il beaucoup chang? devait-elle croire
ce qu'on racontait, un abominable accident, pendant la mise en bire? quant
 la famille, ne dcousait-elle pas les matelas, pour fouiller partout?
Tant d'histoires circulaient, dans une maison comme la leur, o galopait
une dbandade de bonnes! La mort tait la mort: on ne s'occupait que de a.

--Vous me fourrez encore un Balzac, reprit-elle en regardant les livres
qu'il lui prtait de nouveau. Non, reprenez-le.... a ressemble trop  la
vie.

Comme elle lui tendait le volume, il la saisit par le poignet et voulut
l'attirer dans la chambre. Elle l'amusait, avec sa curiosit de la mort;
elle lui paraissait drle, plus vivante, tout d'un coup dsirable. Mais
elle comprit, devint trs rouge, puis se dgagea, se sauva, en disant:

--Merci, monsieur Mouret.... A tout  l'heure, au convoi.

Lorsque Octave fut habill, il se rappela sa promesse d'aller voir madame
Campardon. Il avait deux grandes heures devant lui, le convoi tant pour
onze heures, et il songea  utiliser sa matine, en faisant quelques
visites dans la maison. Rose le reut au lit; il s'excusait, craignait de
la dranger; mais elle-mme l'appela. On le voyait si peu, elle se disait
si heureuse d'avoir une distraction!

--Ah! tenez, mon cher enfant, dclara-t-elle tout de suite, c'est moi qui
devrais tre en bas, cloue entre quatre planches!

Oui, le propritaire tait bien heureux, il en avait fini avec l'existence.
Et comme Octave, tonn de la trouver en proie  une telle mlancolie, lui
demandait si elle allait plus mal:

--Non, merci. C'est toujours la mme chose. Seulement il y a des fois o
j'en ai assez.... Achille a d se faire dresser un lit dans son cabinet de
travail, parce que a m'agaait la nuit, quand il remuait.... Et vous savez
que Gasparine, sur nos prires, s'est dcide  quitter le magasin. Je lui
en suis bien reconnaissante, elle me soigne avec une telle tendresse!...
Mon Dieu! je ne vivrais plus, sans toutes ces bonnes affections qui se
serrent autour de moi!

Justement, Gasparine, de son air soumis de parente pauvre, tombe au rle
de domestique, lui apportait son caf. Elle l'aida  se soulever, l'adossa
contre des coussins, la servit sur une petite planche, recouverte d'une
serviette. Et Rose, dans sa camisole brode, au milieu des linges garnis de
dentelle, mangea d'un gros apptit. Elle tait toute frache, rajeunie
encore, trs jolie, avec sa peau blanche et ses petits cheveux blonds
bouriffs.

--Oh! l'estomac va bien, ce n'est pas l'estomac qui est malade,
rptait-elle en trempant ses tartines.

Deux larmes tombrent dans son caf. Alors, Gasparine la gronda.

--Si tu pleures, je vais appeler Achille.... N'es-tu pas contente? n'es-tu
pas l comme une reine?

Quand madame Campardon eut fini et qu'elle se retrouva seule en compagnie
d'Octave, elle tait d'ailleurs console. Par coquetterie, elle se remit 
parler de la mort, mais avec la gaiet douce d'une femme faisant la grasse
matine dans la tideur des draps. Mon Dieu! elle s'en irait tout de mme,
lorsque son tour viendrait; seulement, ils avaient raison, elle n'tait pas
malheureuse, elle pouvait se laisser vivre, car ils lui vitaient en somme
les grosses besognes de l'existence. Et elle s'enfonait dans son gosme
d'idole sans sexe.

Puis, comme le jeune homme se levait:

--Entrez plus souvent, n'est-ce pas?... Amusez-vous bien, ne vous attristez
pas trop  ce convoi. On meurt un peu tous les jours, il faut s'y habituer.

Sur le mme palier, chez madame Juzeur, ce fut Louise, la petite bonne, qui
vint ouvrir  Octave. Elle l'introduisit au salon, le regarda un instant
avec son rire ahuri, puis finit par dclarer que sa matresse achevait de
s'habiller. Du reste, madame Juzeur parut tout de suite, vtue de noir,
plus douce et plus fine encore dans ce deuil.

--J'tais certaine que vous viendriez ce matin, soupira-t-elle d'un air
d'abattement. Toute la nuit, j'ai rvass, je vous voyais.... Impossible de
dormir, vous comprenez, avec ce mort dans la maison!

Et elle avoua qu'elle s'tait leve trois fois, pour regarder sous les
meubles.

--Mais il fallait m'appeler! dit gaillardement le jeune homme. A deux, on
n'a pas peur, dans un lit.

Elle prit un air de honte charmant

--Taisez-vous, c'est vilain!

Et elle lui appliqua sa main ouverte sur les lvres. Naturellement, il dut
la baiser. Alors, elle carta les doigts davantage, en riant, comme
chatouille. Mais lui, excit par ce jeu, chercha  pousser les choses plus
loin. Il l'avait saisie, la serrait contre sa poitrine, sans qu'elle fit un
mouvement pour se dgager; et trs bas, dans un souffle,  l'oreille:

--Voyons, pourquoi ne voulez-vous pas?

--Oh! en tous cas, pas aujourd'hui!

--Pourquoi, pas aujourd'hui?

--Mais avec ce mort, l-dessous.... Non, non, a me serait impossible.

Il la serrait plus rudement, et elle s'abandonnait. Leurs haleines
chauffaient leurs visages.

--Alors, quand? demain?

--Jamais.

--Vous tre libre pourtant, votre mari s'est conduit si mal, que vous ne
lui devez rien.... Hein? la peur d'un enfant peut-tre?

--Non, je ne puis en avoir, des mdecins me l'ont dit.

--Eh bien! s'il n'y a aucune raison srieuse, ce serait trop bte....

Et il la violentait. Trs souple, elle glissa. Puis, le reprenant elle-mme
dans ses bras, l'empchant de faire un mouvement, elle murmura de sa voix
caressante:

--Tout ce que vous voudrez, mais pas a!... Entendez-vous, a, jamais!
jamais! J'aimerais mieux mourir.... C'est une ide  moi, mon Dieu! J'ai
jur au ciel, enfin vous n'avez pas besoin de savoir.... Vous tes donc
brutal comme les autres hommes, que rien ne satisfait, tant qu'on leur
refuse quelque chose. Pourtant, je vous aime bien. Tout ce que vous
voudrez, mais pas a, mon amour!

Elle se livrait, lui permettait les caresses les plus vives et les plus
secrtes, ne le repoussant, d'un mouvement de brusque vigueur nerveuse, que
s'il tentait le seul acte dfendu. Et, dans son obstination, il y avait
comme une rserve jsuitique, une peur du confessionnal, une certitude
d'obtenir le pardon des petits pchs, tandis que le gros lui causerait
trop d'ennuis avec son directeur. Puis, c'taient encore d'autres
sentiments inavous, l'honneur et l'estime de soi-mme mis en un seul
point, la coquetterie de tenir toujours les hommes en ne les satisfaisant
jamais, une savante jouissance personnelle  se faire manger de baisers
partout, sans le coup de bton de l'assouvissement final. Elle trouvait a
meilleur, elle s'y enttait, pas un homme ne pouvait se flatter de l'avoir
eue, depuis le lche abandon de son mari. Et elle tait une femme honnte!

--Non, monsieur, pas un! Ah! je puis aller la tte haute, moi! Que de
malheureuses, dans ma position, se seraient mal conduites!

Elle l'carta avec douceur et se leva du canap.

--Laissez-moi.... a me tourmente trop, ce mort, en dessous. Il me semble
que la maison entire le sent.

D'ailleurs, l'heure de l'enterrement approchait. Elle voulait aller avant
le corps  l'glise, pour ne pas voir toute la cuisine funbre. Mais, comme
elle le reconduisait, elle se souvint de lui avoir parl de sa liqueur des
les; et elle le fit rentrer, elle apporta elle-mme deux verres et la
bouteille. C'tait une crme trs sucre, avec des parfums de fleurs. Quand
elle but, une gourmandise de petite fille mit une langueur ravie sur son
visage. Elle aurait vcu de sucre, les douceurs  la vanille et  la rose
la troublaient comme un attouchement.

--a nous soutiendra, dit-elle.

Et, dans l'antichambre, elle ferma les yeux, lorsqu'il la baisa sur la
bouche. Leurs lvres sucres fondaient, pareilles  des bonbons.

Il tait prs d'onze heures. Le corps n'avait pu tre descendu pour
l'exposition, car les ouvriers des Pompes funbres, aprs s'tre oublis
chez un marchand de vin du voisinage, n'en finissaient plus de poser les
tentures. Octave alla regarder par curiosit. La vote se trouvait dj
barre d'un large rideau noir; mais les tapissiers avaient encore 
accrocher les draps de la porte. Et sur le trottoir, le nez en l'air, un
groupe de bonnes causaient; pendant qu'Hippolyte, en grand deuil, pressait
le travail, d'un air digne.

--Oui, madame, disait Lisa  une femme sche, une veuve, qui tait chez
Valrie depuis une semaine, a ne lui aura servi  rien.... Le quartier
connat bien l'histoire. Pour tre sre de sa part dans l'hritage du
vieux, elle s'est fait faire cet enfant-l par un boucher de la rue
Sainte-Anne, tant son mari avait l'air de vouloir crever tout de suite....
Mais le mari dure encore, et voil le vieux parti. Hein? elle est joliment
avance, avec son sale mioche!

La veuve hochait la tte, pleine de dgot.

--Bien fait! rpondit-elle. Elle en est pour sa cochonnerie.... Plus
souvent que je resterais chez elle! Je lui ai fichu mes huit jours, ce
matin. Est-ce que son petit monstre de Camille ne faisait pas caca dans ma
cuisine!

Mais Lisa courut questionner Julie qui descendait donner un ordre 
Hippolyte. Puis, aprs quelques minutes de conversation, elle revint auprs
de la bonne de Valrie.

--C'est un micmac o personne ne comprend rien. Je crois que votre dame
aurait pu ne pas se faire faire d'enfant et laisser tout de mme crever son
mari, car ils en sont encore, parat-il,  chercher le magot du vieux....
La cuisinire dit qu'ils ont des figures l-dedans, enfin des figures de
gens qui se ficheront des claques avant ce soir.

Adle arrivait, avec quatre sous de beurre sous son tablier, madame
Josserand lui ayant recommand de ne jamais montrer les provisions. Lisa
voulut voir, puis la traita furieusement de dinde. Est-ce qu'on descendait
pour quatre sous de beurre! Ah bien! c'est elle qui aurait forc ces
pingres  la mieux nourrir, ou elle se serait nourrie avant eux; oui, sur
le beurre, sur le sucre, sur la viande, sur tout. Depuis quelque temps, les
autres bonnes poussaient ainsi Adle  la rvolte. Elle se pervertissait.
Elle cassa un petit morceau de beurre et le mangea immdiatement, sans
pain, pour faire la brave devant les autres.

--Montons-nous? demanda-t-elle.

--Non, dit la veuve, je veux le voir descendre. J'ai gard pour a une
commission.

--Moi aussi, ajouta Lisa. On assure qu'il pse huit cents. S'ils le
lchaient dans leur bel escalier, a ferait un joli dgt!

--Moi, je monte, j'aime mieux ne pas le voir, reprit Adle.... Merci! pour
rver encore, comme la nuit dernire, qu'il vient me tirer les pieds en me
fichant des sottises,  cause de mes ordures.

Elle s'en alla, poursuivie par les plaisanteries des deux autres. Toute la
nuit,  l'tage des domestiques, on s'tait amus des cauchemars d'Adle.
D'ailleurs, les bonnes, pour ne pas tre seules, avaient laiss leurs
portes ouvertes; et, un cocher farceur ayant jou au revenant, de petits
cris, des rires touffs s'taient fait entendre jusqu'au jour, le long du
couloir. Lisa, les lvres pinces, disait qu'elle s'en souviendrait. Une
fameuse rigolade, tout de mme!

Mais la voix furieuse d'Hippolyte ramena leur attention vers les tentures.
Il criait, perdant sa dignit:

--Bougre d'ivrogne! vous le mettez la tte en bas!

C'tait vrai, l'ouvrier allait accrocher  l'envers l'cusson portant le
chiffre du dfunt. Du reste, les draps noirs, bords d'argent, taient en
place; il n'y avait plus qu' poser les patres, lorsqu'une voiture  bras,
charge d'un petit mobilier de pauvre, se prsenta pour entrer. Un gamin
poussait, une grande fille ple suivait, en donnant un coup de main. M.
Gourd, qui causait avec son ami, le papetier d'en face, se prcipita; et,
malgr la solennit de son deuil:

--Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'il lui prend?... Vous ne voyez donc pas,
imbcile!

La grande fille intervint.

--Monsieur, je suis la nouvelle locataire, vous savez.... Ce sont mes
meubles.

--Impossible! demain! cria le concierge furieux.

Elle le regarda, puis regarda les tentures, stupfie. videmment, cette
porte mure de noir la bouleversait. Mais elle se remit, elle expliqua
qu'elle ne pouvait pas non plus laisser ses meubles sur le pav. Alors M.
Gourd la rudoya.

--Vous tes la piqueuse de bottines, n'est-ce pas? celle qui a lou l-haut
le cabinet.... Encore une obstination du propritaire! Tout a, pour
toucher cent trente francs, et malgr les ennuis que nous avons eus avec le
menuisier!... Il m'avait pourtant promis de ne plus louer  du monde qui
travaille. Ah! ouiche, voil que a recommence, et avec une femme!

Puis, il se souvint que M. Vabre tait mort.

--Oui, vous pouvez regarder, c'est le propritaire qui est mort justement,
et s'il tait parti huit jours plus tt, vous ne seriez pas ici, bien
sr!... Allons, dpchez-vous, avant qu'on le descende!

Et, dans son exaspration, il poussa lui-mme la voiture, il l'engouffra
sous les tentures qui s'cartrent, puis qui se rejoignirent lentement. La
grande fille ple disparut dans tout ce noir.

--En voil une qui tombe bien! fit remarquer Lisa. Comme c'est gai,
d'emmnager dans un enterrement!... Moi,  sa place, je vous aurais ramass
le pipelet!

Mais elle se tut, lorsqu'elle vit reparatre M. Gourd, qui tait la terreur
des bonnes. La mauvaise humeur de celui-ci venait de ce que la maison
allait, disaient des personnes, choir en partage  monsieur Thophile et 
sa dame. Lui, aurait donn cent francs de sa poche, pour avoir comme
propritaire M. Duveyrier, un magistrat au moins. C'tait ce qu'il
expliquait au papetier. Cependant, du monde sortait. Madame Juzeur passa,
en adressant un sourire  Octave, qui avait trouv Trublot sur le trottoir.
Puis, Marie parut; et elle, trs intresse, resta  regarder mettre les
trteaux, sur lesquels on devait poser la bire.

--Ces gens du second sont tonnants, disait M. Gourd, les yeux levs sur
les persiennes fermes du deuxime tage. On croirait qu'ils s'arrangent
pour viter de faire comme nous autres.... Oui, ils sont partis en voyage,
il y a trois jours.

A ce moment, Lisa se cacha derrire la veuve, en apercevant la cousine
Gasparine, qui apportait une couronne de violettes, une attention de
l'architecte, dsireux de conserver ses bons rapports avec les Duveyrier.

--Fichtre! dclara le papetier, elle se met bien, l'autre madame Campardon!

Il l'appelait ainsi, innocemment, du nom que tous les fournisseurs du
quartier lui donnaient. Lisa touffa un rire. Mais il y eut une grosse
dception. Brusquement, les bonnes surent qu'on avait descendu le corps.
Aussi, c'tait bte, d'tre rest dans cette rue,  contempler le drap!
Elles rentrrent vite; et le corps, en effet, sortait du vestibule, port
par quatre hommes. Les tentures assombrissaient le porche, on voyait au
fond le jour blanc de la cour, lave le matin  grande eau. Seule, la
petite Louise, qui avait fil derrire madame Juzeur, se haussait sur les
pieds, les yeux ronds, dans une curiosit blme. Les porteurs soufflaient
au bas de l'escalier, dont les dorures et les faux-marbres prenaient une
dignit froide sous la lumire morte des vitres dpolies.

--Le v'l parti sans toucher ses quittances! murmura Lisa, avec la blague
haineuse d'une fille de Paris contre les propritaires.

Alors, madame Gourd, qui tait reste dans son fauteuil, cloue l par ses
mauvaises jambes, se leva pniblement. Puisqu'elle ne pouvait mme aller 
l'glise, M. Gourd lui avait bien recommand de ne pas laisser passer le
propritaire devant la loge, sans le saluer. Cela se devait. Elle vint
jusqu' la porte, en bonnet de deuil, et lorsque le propritaire passa,
elle le salua.

A Saint-Roch, pendant la crmonie, le docteur Juillerat affecta de ne pas
entrer dans l'glise. D'ailleurs il y avait foule, tout un groupe d'hommes
prfra rester sur les marches. Il faisait trs doux, une journe superbe
de juin. Et, comme ils ne pouvaient fumer, leur conversation tomba sur la
politique. La grand'porte demeurait ouverte, par moments de grands souffles
d'orgues sortaient de l'glise, tendue de noir, toile de cierges.

--Vous savez que monsieur Thiers se portera l'an prochain dans notre
circonscription, annona Lon Josserand de son air grave.

--Ah! dit le docteur. Vous ne voterez sans doute pas pour lui, vous, un
rpublicain?

Le jeune homme dont les opinions se refroidissaient,  mesure que madame
Dambreville le rpandait davantage, rpondit schement:

--Pourquoi pas?... Il est l'adversaire dclar de l'empire.

Alors, une grosse discussion s'engagea. Lon parlait de tactique, le
docteur Juillerat s'enttait dans les principes. Selon ce dernier, la
bourgeoisie avait fait son temps; elle tait un obstacle sur le chemin de
la rvolution; depuis qu'elle possdait, elle barrait l'avenir, avec plus
d'obstination et d'aveuglement que l'ancienne noblesse.

--Vous avez peur de tout, vous vous jetez  la pire raction, ds que vous
vous croyez menacs!

Du coup, Campardon se fcha.

--Moi, monsieur, j'ai t jacobin et athe comme vous. Mais, Dieu merci! la
raison m'est venue.... Non, je n'irai mme pas jusqu' votre monsieur
Thiers. Un brouillon, un homme qui s'amuse  des ides!

Cependant, tous les libraux prsents, M. Josserand, Octave, Trublot mme
qui s'en fichait, dclarrent qu'ils voteraient pour M. Thiers. Le candidat
officiel tait un grand chocolatier de la rue Saint-Honor, M. Dewinck,
qu'ils plaisantrent beaucoup. Ce M. Dewinck n'avait pas mme l'appui du
clerg, que ses attaches avec les Tuileries inquitaient. Campardon,
dcidment pass aux prtres, accueillait son nom avec rserve. Puis, sans
transition, il s'cria:

--Tenez! la balle qui a bless votre Garibaldi au pied, aurait d lui
percer le coeur!

Et, pour ne pas tre vu plus longtemps en compagnie de ces messieurs, il
entra dans l'glise, o la voix grle de l'abb Mauduit rpondait aux
lamentations des chantres.

--Il y couche, maintenant, murmura le docteur, avec un haussement
d'paules. Ah! quel coup de balai, il faudrait donner dans tout a!

Les affaires de Rome le passionnaient. Puis, comme Lon rappelait la parole
du ministre d'tat, disant devant le Snat que l'Empire tait sorti de la
Rvolution, mais pour la contenir, ils en revinrent aux lections
prochaines. Tous s'entendaient encore sur la ncessit d'infliger une leon
 l'empereur; mais ils commenaient  tre pris d'inquitudes, les noms des
candidats les divisaient dj, leur donnaient la nuit le cauchemar du
spectre rouge. Prs d'eux, M. Gourd, mis avec la correction d'un diplomate,
les coutait, plein d'un froid mpris: lui, tait pour l'autorit,
simplement.

D'ailleurs, la crmonie finissait, un grand cri mlancolique qui sortait
des profondeurs de l'glise, les fit taire.

--_Requiescat in pace_!

--_Amen_!

Au cimetire du Pre-Lachaise, pendant qu'on descendait le corps, Trublot
qui n'avait pas lch le bras d'Octave, le vit changer un nouveau sourire
avec madame Juzeur.

--Ah! oui, murmura-t-il, la petite femme bien malheureuse.... Tout ce que
vous voudrez, mais pas a!

Octave eut un tressaillement. Comment! Trublot aussi! Ce dernier fit un
geste de ddain; non, pas lui, un de ses camarades. Et, d'ailleurs, tous
ceux que ce grignotage amusait.

--Pardon, ajouta-t-il. Puisque voil le vieux remis, je vais rendre compte
 Duveyrier d'une commission.

La famille s'en allait, silencieuse et dolente. Alors, Trublot retint en
arrire le conseiller, pour lui apprendre qu'il avait vu la bonne de
Clarisse; mais il ne savait pas l'adresse, la bonne ayant quitt Clarisse
la veille du dmnagement, aprs lui avoir fichu des claques. C'tait le
dernier espoir qui s'envolait. Duveyrier mit la figure dans son mouchoir et
rejoignit la famille.

Ds le soir, des querelles commencrent. La famille se trouvait devant un
dsastre. M. Vabre, avec cette insouciance sceptique que les notaires
montrent parfois, ne laissait pas de testament. On fouilla en vain tous les
meubles, et le pis fut qu'il n'y avait pas un sou des six ou sept cent
mille francs esprs, ni argent, ni titres, ni actions; on dcouvrit
seulement sept cent trente-quatre francs en pices de dix sous, une
cachette de vieillard gteux. Et des traces irrcusables, un carnet couvert
de chiffres, des lettres d'agents de change apprirent aux hritiers, blmes
de colre, le vice secret du bonhomme, une passion effrne du jeu, un
besoin maladroit et enrag de l'agiotage, qu'il cachait sous l'innocente
manie de son grand travail de statistique. Tout y passait, ses conomies de
Versailles, les loyers de sa maison, jusqu'aux sous qu'il carottait  ses
enfants; mme, dans les dernires annes, il en tait venu  hypothquer la
maison de cent cinquante mille francs, en trois fois. La famille resta
atterre en face du fameux coffre-fort, o elle croyait la fortune, sous
clef, et dans lequel il y avait simplement un monde d'objets singuliers,
des dbris ramasss  travers les pices, vieilles ferrailles, vieux
tessons, vieux rubans, parmi des jouets en morceaux, vols jadis au petit
Gustave.

Alors, clatrent de furieuses rcriminations. On traita le vieux de filou.
C'tait indigne, de gcher ainsi son argent, en sournois qui se fiche du
monde et qui joue une infme comdie, pour continuer  se faire dorloter.
Les Duveyrier se montraient inconsolables de l'avoir nourri douze annes,
sans lui rclamer une seule fois les quatre-vingt mille francs de la dot de
Clotilde, dont ils avaient eu seulement dix mille francs. a faisait
toujours dix mille francs, rpondait avec violence Thophile, qui en tait
encore  toucher un sou des cinquante mille, promis lors de son mariage.
Mais Auguste,  son tour, se plaignait plus prement, reprochait  son
frre d'tre au moins parvenu  empocher les intrts de cette somme
pendant trois mois; tandis que lui n'aurait jamais rien des cinquante mille
francs, galement ports sur son contrat. Et Berthe, monte par sa mre,
lchait des paroles blessantes, l'air indign d'tre entre dans une
famille malhonnte. Et Valrie, dblatrant sur les loyers qu'elle avait eu
si longtemps la btise de payer au vieux, par peur d'tre dshrite, ne
pouvait digrer cela, regrettait cet argent comme de l'argent immoral,
employ  entretenir la dbauche.

Quinze jours durant, ces histoires passionnrent la maison. Enfin, il ne
restait que l'immeuble, estim trois cent mille francs; l'hypothque paye,
il y aurait donc environ la moiti de cette somme  partager entre les
trois enfants de M. Vabre. C'tait cinquante mille francs pour chacun;
maigre consolation, dont il fallait se contenter. Thophile et Auguste
disposaient dj de leur part. Il fut convenu qu'on vendrait. Duveyrier se
chargea de tout, au nom de sa femme. D'abord, il persuada aux deux frres
de ne pas laisser faire la licitation devant le tribunal; s'ils
s'entendaient, elle pouvait avoir lieu devant son notaire, matre Renaudin,
un homme dont il rpondait. Ensuite, il leur souffla l'ide, sur le conseil
mme du notaire, disait-il, de mettre la maison  bas prix,  cent quarante
mille francs seulement: c'tait trs malin, les amateurs afflueraient, les
enchres s'allumeraient et dpasseraient toutes les prvisions. Thophile
et Auguste riaient de confiance. Puis, le jour de la vente, aprs cinq ou
six enchres, matre Renaudin adjugea brusquement la maison  Duveyrier,
pour la somme de cent quarante-neuf mille francs. Il n'y avait pas mme de
quoi payer les hypothques. Ce fut le dernier coup.

On ne connut jamais les dtails de la terrible scne qui se passa, le soir
mme, chez les Duveyrier. Les murs solennels de la maison en touffrent
les clats. Thophile dut traiter son beau-frre de gredin; publiquement,
il l'accusait d'avoir achet le notaire, en lui promettant de le faire
nommer juge de paix. Quant  Auguste, il parlait simplement de la cour
d'assises, il voulait y traner matre Renaudin, dont tout le quartier
racontait les coquineries. Mais si l'on ignora toujours comment la famille
en arriva  s'allonger des calottes, ainsi que le bruit en courait, on
entendit les dernires paroles changes sur le seuil, des paroles qui
sonnrent fcheusement, dans la svrit bourgeoise de l'escalier.

--Sale canaille! criait Auguste. Tu envoies aux galres des gens qui n'en
ont pas tant fait!

Thophile, sorti le dernier, retint la porte, s'enrageant, s'tranglant,
dans un accs de toux.

--Voleur! voleur!... Oui, voleur!... Et toi, voleuse, entends-tu, voleuse!

Il reforma la porte  la vole, si rudement, que toutes les portes de
l'escalier battirent. M. Gourd, aux coutes, fut alarm. D'un coup d'oeil,
il fouilla les tages; mais il aperut seulement le fin profil de madame
Juzeur. Le dos rond, il rentra sur la pointe des pieds dans sa loge, o il
reprit son air digne. On pouvait nier. Lui, ravi, donnait raison au nouveau
propritaire.

Quelques jours plus tard, il y eut un raccommodement entre Auguste et sa
soeur. La maison en resta surprise. On avait vu Octave se rendre chez les
Duveyrier. Le conseiller, inquiet, s'tait dcid  abandonner le loyer du
magasin pendant cinq ans, pour fermer au moins la bouche d'un des
hritiers. Lorsque Thophile apprit cela, il descendit avec sa femme faire
une nouvelle scne chez son frre. Voil qu'il se vendait  cette heure,
qu'il passait du ct des brigands! Mais madame Josserand se trouvait dans
le magasin, il reut vite son paquet. Elle conseilla tout net  Valrie de
ne pas plus se vendre que sa fille ne se vendait. Et Valrie dut battre en
retraite, criant:

--Alors, nous serions les seuls  tirer la langue?... Du diable si je paie
mon terme! J'ai un bail. Ce galrien peut-tre n'osera pas nous
renvoyer.... Et toi, ma petite Berthe, nous verrons un jour ce qu'il faudra
y mettre, pour t'avoir!

Les portes claqurent de nouveau. C'tait, entre les deux mnages, une
haine  mort. Octave, qui avait rendu des services, restait prsent,
entrait dans l'intimit de la famille. Berthe s'tait presque vanouie
entre ses bras, pendant qu'Auguste s'assurait que les clients n'avaient pu
entendre. Madame Josserand elle-mme donnait sa confiance au jeune homme.
D'ailleurs, elle demeurait svre pour les Duveyrier.

--Le loyer, c'est quelque chose, dit-elle. Mais je veux les cinquante mille
francs.

--Sans doute, si tu verses les tiens, hasarda Berthe.

La mre ne parut pas comprendre.

--Je les veux, entends-tu!... Non. Non, il doit trop rire dans la terre, ce
vieux sclrat de pre Vabre! Je ne le laisserai pas se vanter de m'avoir
roule. Faut-il qu'il y ait du monde canaille! promettre un argent qu'on
n'a pas!... Oh! on te les donnera, ma fille, ou j'irai le dterrer plutt,
pour lui cracher  la figure!




XII


Un matin, comme Berthe se trouvait justement chez sa mre, Adle vint dire
d'un air effar que monsieur Saturnin tait l, avec un homme. Le docteur
Chassagne, directeur de l'asile des Moulineaux, avait dj plusieurs fois
prvenu les parents qu'il ne pouvait garder leur fils, car il ne jugeait
pas chez lui la folie assez caractrise. Et, tout d'un coup, ayant eu
connaissance de la signature arrache par Berthe  son frre pour les trois
mille francs, redoutant d'tre compromis, il le renvoyait  la famille.

Ce fut une pouvante. Madame Josserand, qui craignait d'tre trangle,
voulut causer avec l'homme. Celui-ci dclara simplement:

--Monsieur le directeur m'a dit de vous dire que lorsqu'on est bon pour
donner de l'argent  ses parents, on est bon pour vivre chez eux.

--Mais il est fou, monsieur! il va nous massacrer.

--Il n'est toujours pas fou pour signer! rpondit l'homme en s'en allant.

D'ailleurs, Saturnin rentrait d'un air tranquille, les mains dans les
poches, comme s'il revenait d'une promenade aux Tuileries. Il n'ouvrit mme
pas la bouche de son sjour l-bas. Il embrassa son pre qui pleurait,
donna galement de gros baisers  sa mre et  sa soeur Hortense, toutes
deux tremblantes. Puis, quand il aperut Berthe, ce fut un ravissement, il
la caressa avec des grces de petit garon. Tout de suite, elle profita du
trouble attendri o elle le voyait, pour lui apprendre son mariage. Il
n'eut aucune rvolte, il ne parut point comprendre d'abord, comme s'il
avait oubli ses fureurs d'autrefois. Mais, lorsqu'elle voulut redescendre,
il se mit  hurler: marie, a lui tait gal, pourvu qu'elle restt l,
toujours avec lui, contre lui. Alors, devant le visage dcompos de sa mre
qui courait dj s'enfermer, Berthe eut l'ide de prendre Saturnin chez
elle. On trouverait bien  l'utiliser dans le sous-sol du magasin, quand ce
ne serait qu' ficeler des paquets.

Le soir mme, Auguste, malgr son vidente rpugnance, se rendit au dsir
de Berthe. Ils taient maris  peine depuis trois mois, et une sourde
dsunion grandissait entre eux. C'tait le heurt de deux tempraments, de
deux ducations diffrentes, un mari maussade, mticuleux, sans passion, et
une femme pousse dans la serre chaude du faux luxe parisien, vive,
saccageant l'existence, afin d'en jouir toute seule, en enfant goste et
gcheur. Aussi ne comprenait-il pas son besoin de mouvement, ses sorties
continuelles pour des visites, des courses, des promenades, son galop 
travers les thtres, les ftes, les expositions. Deux et trois fois par
semaine, madame Josserand venait prendre sa fille, l'emmenait jusqu'au
dner, heureuse de se montrer avec elle, de profiter ainsi de ses toilettes
riches, qu'elle ne payait plus. Les grandes rbellions du mari taient
surtout contre ces toilettes trop clatantes, dont l'utilit lui chappait.
Pourquoi s'habiller au-dessus de son rang et de sa fortune? Quelle raison
de dpenser de la sorte un argent si ncessaire dans son commerce? Il
disait d'ordinaire que, lorsqu'on vend de la soie aux autres femmes, on
doit porter de la laine. Mais Berthe avait alors les airs froces de sa
mre, en lui demandant s'il comptait la laisser aller toute nue; et elle le
dcourageait encore par la propret douteuse de ses jupons, par son ddain
du linge qu'on ne voyait pas, ayant toujours des phrases apprises pour lui
fermer la bouche, s'il insistait.

--J'aime mieux faire envie que piti.... L'argent est l'argent, et lorsque
j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante.

Berthe prenait, dans le mariage, la carrure de madame Josserand. Elle
s'emptait, lui ressemblait davantage. Ce n'tait plus la fille
indiffrente et souple sous les gifles maternelles; c'tait une femme o
poussaient des obstinations, la volont formelle de tout plier  son
plaisir. Auguste la regardait parfois, tonn de cette maturit si prompte.
D'abord, elle avait got une joie vaniteuse  trner au comptoir, en
toilette tudie, d'une modestie lgante. Puis, elle s'tait vite rebute
du commerce, souffrant de l'immobilit, menaant de tomber malade, se
rsignant pourtant, mais avec des attitudes de victime qui fait  la
prosprit de son mnage le sacrifice de sa vie. Et, ds lors, une lutte de
chaque minute avait commenc entre elle et son mari. Elle haussait les
paules derrire le dos de ce dernier, comme sa mre derrire le dos de son
pre; elle recommenait contre lui toutes les querelles de mnage dont on
avait berc sa jeunesse, le traitait en monsieur simplement charg de
payer, l'accablait de ce mpris de l'homme, qui tait comme la base de son
ducation.

--Ah! c'est maman qui avait raison! s'criait-elle, aprs chacune de leurs
disputes.

Auguste s'tait cependant efforc, dans les premiers temps, de la
satisfaire. Il aimait la paix, il rvait un petit intrieur tranquille,
maniaque dj comme un vieillard, pli aux habitudes de sa vie de garon
chaste et conome. Son ancien logement de l'entresol ne pouvant suffire, il
avait pris l'appartement du second, sur la cour, o il croyait avoir fait
des folies, en dpensant cinq mille francs de meubles. Berthe, d'abord
heureuse de sa chambre en thuya et en soie bleue, s'tait ensuite montre
pleine de ddain, aprs une visite chez une amie, qui pousait un banquier.
Puis, les premires discussions avaient clat, au sujet des bonnes. La
jeune femme, accoutume  un service abti de pauvres filles auxquelles on
coupait leur pain, exigeait d'elles des corves, dont elles sanglotaient
dans leur cuisine, pendant des aprs-midi entires. Auguste, peu tendre
pourtant d'habitude, ayant eu l'imprudence d'aller en consoler une, avait
d la jeter  la porte une heure plus tard, devant les sanglots de madame,
qui lui criait furieusement de choisir entre elle et cette crature. Mais,
aprs celle-l, il tait venu une gaillarde, qui semblait s'arranger pour
rester. Elle se nommait Rachel, devait tre juive, le niait et cachait son
pays. C'tait une fille de vingt-cinq ans, d'un visage dur, au grand nez,
aux cheveux trs noirs. D'abord, Berthe avait dclar qu'elle ne la
tolrerait pas deux jours; puis, devant son obissance muette, son air de
tout comprendre et de ne rien dire, elle s'tait montre peu  peu
contente, comme si elle se ft soumise  son tour, la gardant pour ses
mrites et aussi par une sourde peur. Rachel, qui acceptait sans rvolte
les plus dures besognes, accompagnes de pain sec, prenait possession du
mnage, les yeux ouverts, la bouche serre, en servante de flair attendant
l'heure fatale et prvue o madame n'aurait rien  lui refuser.

D'ailleurs, dans la maison, du rez-de-chausse  l'tage des bonnes, un
grand calme avait succd aux motions de la mort brusque de M. Vabre.
L'escalier retrouvait son recueillement de chapelle bourgeoise; pas un
souffle ne sortait des portes d'acajou, toujours closes sur la profonde
honntet des appartements. Le bruit courait que Duveyrier s'tait remis
avec sa femme. Quant  Valrie et  Thophile, ils ne parlaient  personne,
ils passaient raides et dignes. Jamais la maison n'avait exhal une
svrit de principes plus rigides. M. Gourd, en pantoufles et en calotte,
la parcourait d'un air de bedeau solennel.

Vers onze heures, un soir, Auguste allait  chaque instant sur la porte du
magasin, puis allongeait la tte, et jetait un coup d'oeil dans la rue. Une
impatience peu  peu grandie l'agitait. Berthe, que sa mre et sa soeur
taient venues chercher pendant le dner, sans mme lui laisser manger du
dessert, ne rentrait pas, aprs une absence de plus de trois heures, et
malgr sa promesse formelle d'tre l pour la fermeture.

--Ah! mon Dieu! mon Dieu! finit-il par dire, les mains serres, faisant
craquer ses doigts.

Et il s'arrta devant Octave, qui tiquetait des coupons de soie, sur un
comptoir. A cette heure avance de la soire, aucun client ne se
prsentait, dans ce bout cart de la rue de Choiseul. On laissait ouvert
uniquement pour ranger le magasin.

--Vous devez savoir o ces dames sont alles, vous? demanda Auguste au
jeune homme.

Celui-ci leva les yeux d'un air surpris et innocent.

--Mais, monsieur, elles vous l'ont dit.... A une confrence.

--Une confrence, une confrence, gronda le mari. Elle finissait  dix
heures, leur confrence.... Est-ce que des femmes honntes ne devraient pas
tre rentres!

Puis, il reprit sa promenade, en jetant des regards obliques sur le commis,
qu'il souponnait d'tre le complice de ces dames, ou tout au moins de les
excuser. Octave,  la drobe, l'examinait aussi d'un air inquiet. Jamais
il ne l'avait vu si nerveux. Que se passait-il donc? Et, comme il tournait
la tte, il aperut, au fond de la boutique, Saturnin qui nettoyait une
glace avec une ponge imbibe d'alcool. Peu  peu, dans la famille, on
mettait le fou  des travaux de domestique, pour lui faire au moins gagner
sa nourriture. Mais, ce soir-l, les yeux de Saturnin luisaient
trangement. Il se coula derrire Octave, il lui dit trs bas:

--Faut se mfier.... Il a trouv un papier. Oui, il a un papier, dans sa
poche.... Attention, si c'est  vous!

Et il retourna lestement frotter sa glace. Octave ne comprit pas. Le fou
lui tmoignait depuis quelque temps une affection singulire, comme la
caresse d'une bte qui cderait  un instinct,  un flair pntrant les
dlicatesses lointaines d'un sentiment. Pourquoi lui parlait-il d'un
papier? Il n'avait pas crit de lettre  Berthe, il ne se permettait encore
que de la regarder avec des yeux tendres, guettant l'occasion de lui faire
un petit cadeau. C'tait l une tactique adopte par lui, aprs de mres
rflexions.

--Onze heures dix! nom de Dieu de nom de Dieu! cria brusquement Auguste,
qui ne jurait jamais.

Mais, au mme moment, ces dames rentraient. Berthe avait une dlicieuse
robe de soie rose, brode de jais blanc; tandis que sa soeur, toujours en
bleu, et sa mre, toujours en mauve, gardaient leurs toilettes voyantes et
laborieuses, remanies  chaque saison. Madame Josserand entra la premire,
imposante, large, pour clouer du coup au fond de la gorge de son gendre les
reproches, que toutes trois venaient de prvoir, dans un conseil tenu au
bout de la rue. Elle daigna mme expliquer leur retard, par une flnerie
aux vitrines des magasins. D'ailleurs, Auguste trs ple, ne lcha pas une
plainte; il rpondait d'un ton sec, il se contenait et attendait,
visiblement. Un instant encore, la mre, qui sentait l'orage avec sa grande
habitude des querelles du traversin, tcha de l'intimider; puis, elle dut
monter, elle se contenta de dire:

--Bonsoir, ma fille. Et dors bien, n'est-ce pas? si tu veux vivre
longtemps.

Tout de suite, Auguste  bout de force, oubliant la prsence d'Octave et de
Saturnin, tira de sa poche un papier froiss, qu'il mit sous le nez de
Berthe, en bgayant:

--Qu'est-ce que c'est que a?

Berthe n'avait pas mme retir son chapeau. Elle devint trs rouge.

--a? dit-elle, eh bien! c'est une facture.

--Oui, une facture! et pour des faux cheveux encore! S'il est permis, pour
des cheveux! comme si vous n'en aviez plus sur la tte!... Mais ce n'est
pas a. Vous l'avez paye, cette facture; dites, avec quoi l'avez-vous
paye?

La jeune femme, de plus en plus trouble, finit par rpondre:

--Avec mon argent, pardi!

--Votre argent! mais vous n'en avez pas. Il faut qu'on vous en ait donn ou
que vous en ayez pris ici.... Et puis, tenez! je sais tout, vous faites des
dettes.... Je tolrerai ce que vous voudrez; mais pas de dettes,
entendez-vous, pas de dettes! jamais!

Et il mettait, dans ce cri, son horreur de garon prudent, son honntet
commerciale qui consistait  ne rien devoir. Longtemps, il se soulagea,
reprochant,  sa femme ses sorties continuelles, ses visites aux quatre
coins de Paris, ses toilettes, son luxe qu'il ne pouvait entretenir. Est-ce
qu'il tait raisonnable, dans leur situation, de rester dehors jusqu' des
onze heures du soir, avec des robes de soie rose, brodes de jais blanc?
Quand on avait de ces gots-l, on apportait cinq cent mille francs de dot.
D'ailleurs, il connaissait bien la coupable: c'tait la mre imbcile qui
levait ses filles  manger des fortunes, sans avoir seulement de quoi leur
coller une chemise sur le dos, le jour de leur mariage.

--Ne dites pas de mal de maman! cria Berthe, relevant la tte, exaspre 
la fin. On n'a rien  lui reprocher, elle a fait son devoir.... Et votre
famille, elle est propre! Des gens qui ont tu leur pre!

Octave s'tait plong dans ses tiquettes, en affectant de ne pas entendre.
Mais, du coin de l'oeil, il suivait la querelle, et guettait surtout
Saturnin, qui, frmissant, avait cess de frotter la glace, les poings
serrs, les yeux ardents, prs de sauter  la gorge du mari.

--Laissons nos familles, reprit ce dernier. Nous avons assez de notre
mnage.... Ecoutez, vous allez changer de train, car je ne donnerai plus un
sou pour toutes ces btises. Oh! c'est une rsolution formelle. Votre place
est ici, dans votre comptoir, en robe simple, comme les femmes qui se
respectent.... Et si vous faites des dettes, nous verrons.

Berthe restait suffoque, devant cette main de mari brutal porte sur ses
habitudes, ses plaisirs, ses robes. C'tait un arrachement de tout ce
qu'elle aimait, de tout ce qu'elle avait rv en se mariant. Mais, par une
tactique de femme, elle ne montra pas la blessure dont elle saignait, elle
donna un prtexte  la colre qui gonflait son visage, et rpta avec plus
de violence:

--Je ne souffrirai pas que vous insultiez maman!

Auguste haussait les paules.

--Votre mre! mais, tenez! vous lui ressemblez, vous devenez laide, quand
vous vous mettez dans cet tat.... Oui, je ne vous reconnais plus, c'est
elle qui revient. Ma parole, a me fait peur!

Du coup, Berthe se calma, et le regardant en face:

--Allez donc dire  maman ce que vous disiez tout  l'heure, pour voir
comment elle vous flanquera dehors.

--Ah! elle me flanquera dehors! cria le mari furieux. Eh bien! je monte le
lui dire tout de suite.

En effet, il se dirigea vers la porte. Il tait temps qu'il sortt, car
Saturnin, avec ses yeux de loup, s'avanait tratreusement pour l'trangler
par derrire. La jeune femme venait de se laisser tomber sur une chaise, o
elle murmurait  demi-voix:

--Ah! grand Dieu! en voil un que je n'pouserais pas, si c'tait 
refaire!

En haut, M. Josserand, trs surpris, vint ouvrir, Adle tant dj monte
se coucher. Comme il s'installait justement pour passer la nuit  faire des
bandes, malgr des malaises dont il se plaignait depuis quelque temps, ce
fut avec un embarras, une honte d'tre dcouvert, qu'il introduisit son
gendre dans la salle  manger; et il parla d'un travail press, une copie
du dernier inventaire de la cristallerie Saint-Joseph. Mais, lorsque,
nettement, Auguste accusa sa fille, lui reprocha des dettes, raconta toute
la querelle amene par l'histoire des faux cheveux, les mains du bonhomme
furent prises d'un tremblement; il bgayait, frapp au coeur, les yeux
pleins de larmes. Sa fille endette, vivant comme il avait vcu lui-mme,
au milieu de continuelles scnes de mnage! Tout le malheur de sa vie
allait donc recommencer dans son enfant! Et une autre crainte le glaait,
il redoutait  chaque minute d'entendre son gendre aborder la question
d'argent, rclamer la dot, en le traitant de voleur. Sans doute le jeune
homme savait tout, pour tomber ainsi chez eux,  onze heures passes.

--Ma femme se couche, balbutiait-il, la tte perdue. Il est inutile de la
rveiller, n'est-ce pas?... Vraiment, vous m'apprenez des choses! Cette
pauvre Berthe n'est pourtant pas mchante, je vous assure. Ayez de
l'indulgence. Je lui parlerai.... Quant  nous, mon cher Auguste, nous
n'avons rien fait, je crois, qui puisse vous mcontenter....

Et il le ttait du regard, rassur, voyant qu'il ne devait rien savoir
encore, lorsque madame Josserand parut sur le seuil de la chambre 
coucher. Elle tait en toilette de nuit, toute blanche, terrible. Auguste,
trs excit pourtant, recula. Sans doute, elle avait cout  la porte, car
elle dbuta par un coup droit.

--Ce ne sont pas, je pense, vos dix mille francs que vous rclamez? Plus de
deux mois encore nous sparent de l'chance.... Dans deux mois, nous vous
les donnerons, monsieur. Nous ne mourons pas, nous autres, pour chapper 
nos promesses.

Cet aplomb superbe acheva d'accabler M. Josserand. D'ailleurs, madame
Josserand continuait, ahurissait son gendre par des dclarations
extraordinaires, sans lui laisser le temps de parler.

--Vous n'tes pas fort, monsieur. Lorsque vous aurez rendu Berthe malade,
il faudra appeler le docteur, a cotera de l'argent chez le pharmacien, et
c'est encore vous qui serez le dindon.... Tout  l'heure, je me suis en
alle, quand je vous ai vu dcid  commettre une sottise. A votre aise!
battez votre femme, mon coeur de mre est tranquille, car Dieu veille, et
la punition ne se fait jamais attendre!

Enfin, Auguste put expliquer ses griefs. Il revint sur les sorties
continuelles, les toilettes, s'enhardit mme jusqu' condamner l'ducation
donne  Berthe. Madame Josserand l'coutait d'un air d'absolu mpris.
Puis, quand il eut termin:

--a ne mrite pas de rponse, tant c'est bte, mon cher. J'ai ma
conscience pour moi, a me suffit.... Un homme  qui j'ai confi un ange!
Je ne me mle plus de rien, puisqu'on m'insulte. Arrangez-vous.

--Mais votre fille finira par me tromper, madame! s'cria Auguste, repris
de colre.

Madame Josserand qui partait, se retourna, le regarda en face.

--Monsieur, vous faites tout ce qu'il faut pour a!

Et elle rentra dans sa chambre, avec une dignit de Crs colossale, aux
triples mamelles, et drape de blanc.

Le pre garda Auguste quelques minutes encore. Il fut conciliant, laissa
entendre qu'avec les femmes il valait mieux tout supporter, finit par le
renvoyer calm, rsolu au pardon. Mais, quand il se retrouva seul dans la
salle  manger, devant sa petite lampe, le bonhomme se mit  pleurer.
C'tait fini, il n'y avait plus de bonheur, jamais il ne trouverait le
temps de faire assez de bandes, la nuit, pour aider sa fille en cachette.
L'ide que cette enfant pouvait s'endetter, l'accablait comme d'une honte
personnelle. Et il se sentait malade, il venait de recevoir un nouveau
coup, la force lui manquerait un de ces soirs. Enfin, pniblement,
renfonant ses larmes, il travailla.

En bas, dans la boutique, Berthe tait demeure un instant immobile, le
visage entre les mains. Un garon, aprs avoir mis les volets, venait de
redescendre dans le sous-sol. Alors, Octave crut devoir s'approcher de la
jeune femme. Ds le dpart du mari, Saturnin lui avait fait de grands
gestes, par-dessus la tte de sa soeur, comme pour l'inviter  la consoler.
Maintenant, il rayonnait, il multipliait les clins d'yeux; et, craignant de
ne pas tre compris, il accentuait ses conseils en envoyant des baisers
dans le vide, avec une effusion dbordante d'enfant.

--Comment! tu veux que je l'embrasse? demanda Octave par signes.

--Oui, oui, rpondit le fou, d'un hochement de menton enthousiaste.

Et, lorsqu'il vit le jeune homme souriant devant sa soeur, qui ne s'tait
aperu de rien, il s'assit par terre, derrire un comptoir, ne voulant pas
les gner, se cachant. Les becs de gaz brlaient encore, la flamme haute,
dans le grand silence du magasin ferm. C'tait une paix morte, un
touffement o les pices de soie mettaient l'odeur fade de leur apprt.

--Madame, je vous en prie, ne vous faites pas tant de peine, dit Octave, de
sa voix caressante.

Elle eut un tressaillement, en le trouvant si prs d'elle.

--Je vous demande pardon, monsieur Octave. Ce n'est pas ma faute, si vous
avez assist  cette explication pnible. Et je vous prie d'excuser mon
mari, car il devait tre malade, ce soir.... Vous savez, dans tous les
mnages, il y a de petites contrarits....

Des sanglots l'tranglrent. La seule ide d'attnuer les torts de son mari
pour le monde, avait dtermin une crise de larmes abondantes, qui la
dtendait. Saturnin montra sa tte inquite au ras du comptoir; mais il
replongea aussitt, quand il vit Octave se dcider  prendre la main de sa
soeur.

--Je vous en prie, madame, un peu de courage, disait ce dernier.

--Non, c'est plus fort que moi, balbutia-t-elle. Vous tiez l, vous avez
entendu.... Pour quatre-vingt-quinze francs de cheveux! Comme si toutes les
femmes n'en portaient pas, des cheveux, aujourd'hui!... Mais lui ne sait
rien, ne comprend rien. Il ne connat pas plus les femmes que le grand
Turc, il n'en a jamais eu, non jamais, monsieur Octave!... Ah! je suis bien
malheureuse!

Elle disait tout, dans la fivre de sa rancune. Un homme qu'elle prtendait
avoir pous par amour, et qui bientt lui refuserait des chemises! Est-ce
qu'elle ne remplissait pas ses devoirs? est-ce qu'il trouvait seulement une
ngligence  lui reprocher? Certes, s'il ne s'tait pas mis en colre, le
jour o elle lui avait demand des cheveux, elle n'aurait jamais t
rduite  en acheter sur sa bourse! Et, pour les plus petites btises, la
mme histoire recommenait: elle ne pouvait tmoigner une envie, souhaiter
le moindre objet de toilette, sans se heurter contre des maussaderies
froces. Naturellement, elle avait sa fiert, elle ne demandait plus rien,
aimait mieux manquer du ncessaire que de s'humilier sans rsultat. Ainsi,
elle dsirait follement, depuis quinze jours, une parure de fantaisie, vue
avec sa mre  la vitrine d'un bijoutier du Palais-Royal.

--Vous savez, trois toiles de strass pour tre piques dans les
cheveux.... Oh! une babiole, cent francs, je crois.... Eh bien! j'ai eu
beau en parler du matin au soir, si vous croyez que mon mari a compris!

Octave n'aurait os compter sur une pareille occasion. Il brusqua les
choses.

--Oui, oui, je sais. Vous en avez parl plusieurs fois devant moi.... Et,
mon Dieu! madame, vos parents m'ont si bien reu, vous m'avez accueilli
vous-mme avec tant d'obligeance, que j'ai cru pouvoir me permettre....

En parlant, il sortait de sa poche une bote longue, o les trois toiles
luisaient sur un morceau d'ouate. Berthe s'tait leve, trs mue.

--Mais c'est impossible! monsieur. Je ne veux pas.... Vous avez eu le plus
grand tort.

Lui, se montrait naf, inventait des prtextes. Dans le Midi, a se faisait
parfaitement. Et puis, des bijoux sans aucune valeur. Elle, toute rose, ne
pleurait plus, les yeux sur la boite, rallums aux tincelles des pierres
fausses.

--Je vous en prie, madame.... Un bon mouvement pour me prouver que vous
tes contente de mon travail.

--Non, vraiment, monsieur Octave, n'insistez pas.... Vous me faites de la
peine.

Saturnin avait reparu; et, en extase, comme devant un reliquaire, il
regardait les bijoux. Mais sa fine oreille entendit les pas d'Auguste, qui
revenait. Il avertit Berthe d'un lger claquement de langue. Alors,
celle-ci se dcida, juste au moment o son mari entrait.

--Eh bien! coutez, murmura-t-elle rapidement en fourrant la bote dans sa
poche, je dirai que c'est ma soeur Hortense qui m'en a fait cadeau.

Auguste donna l'ordre d'teindre le gaz, puis il monta avec elle se
coucher, sans ajouter un mot sur la querelle, heureux au fond de la trouver
remise, trs gaie, comme s'il ne s'tait rien pass entre eux. Le magasin
tombait  une nuit profonde; et, au moment o Octave se retirait aussi, il
sentit dans l'obscurit des mains brlantes serrer les siennes,  les
briser. C'tait Saturnin, qui couchait au fond du sous-sol.

--Ami ... ami ... ami, rptait le fou, avec un lan de sauvage tendresse.

Dconcert dans ses calculs, Octave, peu  peu, se prenait pour Berthe d'un
jeune et ardent dsir. S'il avait d'abord suivi son plan ancien de
sduction, sa volont d'arriver par les femmes, maintenant il ne voyait
plus seulement en elle la patronne, celle dont la possession devait mettre
la maison  sa merci; il voulait avant tout la Parisienne, cette jolie
crature de luxe et de grce, dans laquelle il n'avait jamais mordu, 
Marseille; il prouvait comme une fringale de ses petites mains gantes, de
ses petits pieds chausss de bottines  hauts talons, de sa gorge dlicate
noye de fanfreluches, mme des dessous douteux, de la cuisine qu'il
flairait sous ses toilettes trop riches; et ce coup brusque de passion
allait jusqu' attendrir la scheresse de sa nature conome, au point de
lui faire jeter en cadeaux, en dpenses de toutes sortes, les cinq mille
francs apports du Midi, doubls dj par des oprations financires, dont
il ne parlait  personne.

Mais ce qui le dvoyait surtout, c'tait d'tre devenu timide, en tombant
amoureux. Il n'avait plus sa dcision, sa hte d'aller au but, gotant au
contraire des joies paresseuses  ne rien brusquer. Du reste, dans cette
dfaillance passagre de son esprit si pratique, il finissait par
considrer la conqute de Berthe comme une campagne d'une difficult
extrme, qui demandait des lenteurs, des mnagements de haute diplomatie.
Sans doute ses deux insuccs, auprs de Valrie et de madame Hdouin,
l'emplissaient de la terreur d'chouer, une fois encore. Mais il y avait,
en outre, au fond de son trouble plein d'hsitation, une peur de la femme
adore, une croyance absolue  l'honntet de Berthe, tout cet aveuglement
de l'amour que le dsir paralyse et qui dsespre.

Le lendemain de la querelle du mnage, Octave, heureux d'avoir fait
accepter son cadeau  la jeune femme, songea qu'il serait adroit de se
mettre bien avec le mari. Alors, comme il mangeait  la table de son
patron, celui-ci ayant l'habitude de nourrir ses employs, pour les garder
sous la main, il lui tmoigna une complaisance sans bornes, l'couta au
dessert, approuva bruyamment ses ides. Mme, en particulier, il parut
pouser son mcontentement contre sa femme, au point de feindre de la
surveiller et de le renseigner ensuite par de petits rapports. Auguste fut
trs touch; il avoua un soir au jeune homme qu'il avait failli un instant
le renvoyer, car il le croyait de connivence avec sa belle-mre. Octave,
glac, manifesta aussitt de l'horreur pour madame Josserand, ce qui acheva
de les rapprocher dans une complte communaut d'opinions. Du reste, le
mari tait un bon homme au fond, simplement dsagrable, mais volontiers
rsign, tant qu'on ne le jetait pas hors de lui, en dpensant son argent
ou en touchant  sa morale. Il jurait mme de ne plus se mettre en colre,
car il avait eu, aprs la querelle, une migraine abominable, dont il tait
rest idiot pendant trois jours.

--Vous me comprenez, vous! disait-il au jeune homme. Je veux ma
tranquillit.... En dehors de a, je me fiche de tout, la vertu mise  part
bien entendu, et pourvu que ma femme n'emporte pas la caisse. Hein? je suis
raisonnable, je n'exige pas d'elle des choses extraordinaires?

Et Octave exaltait sa sagesse, et ils clbraient ensemble les douceurs de
la vie plate, des annes toujours semblables, passes  mtrer de la soie.
Mme, pour lui plaire, le commis abandonnait ses ides de grand commerce.
Un soir, il l'avait effar, en reprenant son rve de vastes bazars
modernes, et en lui conseillant, comme  madame Hdouin, d'acheter la
maison voisine, afin d'largir sa boutique. Auguste, dont la tte clatait
dj au milieu de ses quatre comptoirs, le regardait avec une telle
pouvante de commerant habitu  couper les liards en quatre, qu'il
s'tait ht de retirer sa proposition et de s'extasier sur la scurit
honnte du petit ngoce.

Les jours coulaient, Octave faisait son trou dans la maison, comme un trou
de duvet o il avait chaud. Le mari l'estimait, madame Josserand elle-mme,
 laquelle il vitait pourtant de tmoigner trop de politesse, le regardait
d'un air encourageant. Quant  Berthe, elle devenait avec lui d'une
familiarit charmante. Mais son grand ami tait Saturnin, dont il voyait
s'accrotre l'affection muette, le dvouement de chien fidle,  mesure que
lui-mme dsirait plus violemment la jeune femme. Pour tout autre, le fou
montrait une jalousie sombre; un homme ne pouvait approcher sa soeur, sans
qu'il ft aussitt inquiet, les lvres retrousses, prt  mordre. Et si,
au contraire, Octave se penchait vers elle librement, la faisait rire du
rire tendre et mouill d'une amante heureuse, il riait d'aise lui-mme, son
visage refltait un peu de leur joie sensuelle. Le pauvre tre semblait
goter l'amour dans cette chair de femme, qu'il sentait sienne, sous la
pousse de l'instinct; et l'on et dit qu'il prouvait pour l'amant choisi
la reconnaissance pme du bonheur. Dans tous les coins, il arrtait
celui-ci, jetait autour d'eux des regards mfiants, puis s'ils taient
seuls, lui parlait d'elle, rptait toujours les mmes histoires, en
phrases heurtes.

--Quand elle tait petite, elle avait des petits membres gros comme a; et
dj grasse, et toute rose, et trs gaie.... Alors, elle gigotait par
terre. Moi, a m'amusait, je la regardais, je me mettais  genoux....
Alors, pan! pan! pan! elle me donnait des coups de pied dans l'estomac....
Alors, a me faisait plaisir, oh! a me faisait plaisir!

Octave sut ainsi l'enfance entire de Berthe, l'enfance avec ses bobos, ses
joujoux, sa croissance de joli animal indompt. Le cerveau vide de Saturnin
gardait religieusement des faits sans importance, dont lui seul se
souvenait: un jour o elle s'tait pique et o il avait suc le sang; un
matin o elle lui tait reste dans les bras, en voulant monter sur la
table. Mais il retombait toujours au grand drame,  la maladie de la jeune
fille.

--Ah! si vous l'aviez vue!... La nuit, j'tais tout seul prs d'elle. On me
battait pour m'envoyer me coucher. Et je revenais, les pieds nus.... Tout
seul. a me faisait pleurer, parce qu'elle tait blanche. Je ttais voir si
elle devenait froide.... Puis, ils m'ont laiss. Je la soignais mieux
qu'eux, je savais les remdes, elle prenait ce que je lui donnais.... Des
fois, quand elle se plaignait trop, je lui mettais la tte sur moi. Nous
tions gentils.... Ensuite, elle a t gurie, et je voulais revenir, et
ils m'ont encore battu.

Ses yeux s'allumaient, il riait, il pleurait, comme si les faits dataient
de la veille. De ses paroles entrecoupes, se dgageait l'histoire de cette
tendresse trange: son dvouement de pauvre d'esprit au chevet de la petite
malade, abandonne des mdecins; son coeur et son corps donns  la chre
mourante, qu'il soignait dans sa nudit, avec des dlicatesses de mre; son
affection et ses dsirs d'homme arrts l, atrophis, fixs  jamais par
ce drame de la souffrance dont l'branlement persistait; et, ds lors,
malgr l'ingratitude aprs la gurison, Berthe restait tout pour lui, une
matresse devant laquelle il tremblait, une fille et une soeur qu'il avait
sauve de la mort, une idole qu'il adorait d'un culte jaloux. Aussi
poursuivait-il le mari d'une haine furieuse d'amant contrari, ne tarissant
pas en paroles mchantes, se soulageant avec Octave.

--Il a encore l'oeil bouch. C'est agaant, son mal de tte!... Hier, vous
ayez entendu comme il tranait les pieds.... Tenez, le voil qui regarde
dans la rue. Hein? est-il assez idiot!... Sale bte, sale bte!

Et Auguste ne pouvait remuer, sans que le fou se fcht. Puis, venaient les
propositions inquitantes.

--Si vous voulez,  nous deux, nous allons le saigner comme un cochon.

Octave le calmait. Alors, Saturnin, dans ses jours de tranquillit,
voyageait de lui  la jeune femme, d'un air ravi, leur rapportait des mots
qu'ils avaient dits l'un sur l'autre, faisait leurs commissions, tait
comme un lien de continuelle tendresse. Il se serait jet par terre, devant
eux, pour leur servir de tapis.

Berthe n'avait plus reparl du cadeau. Elle semblait ne pas remarquer les
attentions tremblantes d'Octave, le traitait en ami, sans trouble aucun.
Jamais il n'avait tant soign la correction de sa tenue, et il abusait avec
elle de la caresse de ses yeux couleur de vieil or, dont il croyait la
douceur de velours irrsistible. Mais elle ne lui tait reconnaissante que
de ses mensonges, les jours o il l'aidait  cacher quelque escapade. Une
complicit s'tablissait ainsi entre eux: il favorisait les sorties de la
jeune femme en compagnie de sa mre, donnait le change au mari, ds le
moindre soupon. Mme elle finissait par ne plus se gner, dans sa rage de
courses et de visites, se reposant entirement sur son intelligence. Et,
si,  sa rentre, elle le trouvait derrire une pile d'toffes, elle le
remerciait d'une bonne poigne de main de camarade.

Un jour pourtant, elle eut une grosse motion. Octave, comme elle revenait
d'une exposition de chiens, l'appela d'un signe dans le sous-sol; et, l,
il lui remit une facture, qu'on avait prsente pendant son absence,
soixante-deux francs, pour des bas brods. Elle devint toute ple, et le
cri de son coeur fut aussitt:

--Mon Dieu! est-ce que mon mari a vu a!

Il se hta de la rassurer, il lui conta quelle peine il avait eue pour
escamoter la facture, sous le nez d'Auguste. Puis, d'un air de gne, il dut
ajouter  demi-voix:

--J'ai pay.

Alors, elle fit mine de fouiller ses poches, ne trouva rien, dit
simplement:

--Je vous rembourserai.... Ah! que de remerciements, monsieur Octave! Je
serais morte, si Auguste avait vu a.

Et, cette fois, elle lui prit les deux mains, elle les tint un instant
serres entre les siennes. Mais jamais il ne fut plus question des
soixante-deux francs.

C'tait, en elle, un apptit grandissant de libert et de plaisir, tout ce
qu'elle se promettait dans le mariage tant jeune fille, tout ce que sa
mre lui avait appris  exiger de l'homme. Elle apportait comme un arrir
de faim amasse, elle se vengeait de sa jeunesse ncessiteuse chez ses
parents, des basses viandes manges sans beurre pour acheter des bottines,
des toilettes pnibles retapes vingt fois, du mensonge de leur fortune
soutenu au prix d'une misre et d'une gaiet noires. Mais surtout elle se
rattrapait des trois hivers o elle avait couru la boue de Paris en
souliers de bal,  la conqute d'un mari: soires mortelles d'ennui,
pendant lesquelles, le ventre vide, elle se gorgeait de sirop; corves de
sourires et de grces pudiques, auprs des jeunes gens imbciles;
exasprations secrtes d'avoir l'air de tout ignorer, lorsqu'elle savait
tout; puis, les retours sous la pluie, sans fiacre; puis, le frisson de son
lit glac et les gifles maternelles qui lui gardaient les joues chaudes. A
vingt-deux ans encore, elle dsesprait, tombe  une humilit de bossue,
se regardait en chemise, le soir, pour voir s'il ne lui manquait rien. Et
elle en tenait un enfin, et comme le chasseur qui achve d'un coup de poing
brutal le livre qu'il s'est essouffl  poursuivre, elle se montrait sans
douceur pour Auguste, elle le traitait en vaincu.

Peu  peu, la dsunion augmentait ainsi entre les poux, malgr les efforts
du mari, dsireux de ne pas troubler son existence. Il dfendait
dsesprment son coin de tranquillit somnolente et maniaque, il fermait
les yeux sur les fautes lgres, en avalait mme de grosses, avec la
continuelle terreur de dcouvrir quelque abomination, qui le mettrait hors
de lui. Les mensonges de Berthe, attribuant  l'affection de sa soeur ou de
sa mre une foule de petits objets dont elle n'aurait pu expliquer l'achat,
le trouvaient donc tolrant; mme il ne grondait plus trop, lorsqu'elle
sortait le soir, ce qui permit deux fois  Octave de la mener secrtement
au thtre, en compagnie de madame Josserand et d'Hortense: parties
charmantes, aprs lesquelles ces dames tombrent d'accord qu'il savait
vivre.

Jusque-l, du reste, Berthe, au moindre mot, jetait son honntet  la
figure d'Auguste. Elle se conduisait bien, il devait s'estimer heureux;
car, pour elle comme pour sa mre, la lgitime mauvaise humeur d'un mari
commenait seulement au flagrant dlit de la femme. Cette honntet relle,
dans les premires gloutonneries o elle gchait son apptit, ne lui
cotait pourtant pas un gros sacrifice. Elle tait de nature froide, d'un
gosme rebelle aux tracas de la passion, prfrant se donner toute seule
des jouissances, sans vertu d'ailleurs. La cour que lui faisait Octave la
flattait, simplement, aprs ses checs de fille  marier qui s'tait cru
abandonne des hommes; et elle en tirait en outre toutes sortes de profits,
dont elle bnficiait avec srnit, ayant grandi dans le dsir enrag de
l'argent. Un jour, elle avait laiss le commis payer pour elle cinq heures
de voiture; un autre jour, sur le point de sortir, elle s'tait fait prter
trente francs, derrire le dos de son mari, en disant avoir oubli son
porte-monnaie. Jamais elle ne rendait. Ce jeune homme ne tirait pas 
consquence; elle n'avait aucune ide sur lui, elle l'utilisait, toujours
sans calcul, au petit bonheur de ses plaisirs et des vnements. Et, en
attendant, elle abusait de son martyre de femme maltraite, qui remplissait
strictement ses devoirs.

Ce fut un samedi qu'une affreuse querelle clata entre les poux, au sujet
d'une pice de vingt sous qui se trouvait en moins dans le compte de
Rachel. Comme Berthe rglait ce compte, Auguste apporta, selon son
habitude, l'argent ncessaire aux dpenses du mnage pour la semaine
suivante. Les Josserand devaient dner le soir, et la cuisine se trouvait
encombre de provisions: un lapin, un gigot, des choux-fleurs. Prs de
l'vier, Saturnin, accroupi sur le carreau, cirait les souliers de sa soeur
et les bottes de son beau-frre. La querelle commena par de longues
explications au sujet de la pice de vingt sous. O avait-elle pass?
Comment pouvait-on garer vingt sous? Auguste voulut refaire les additions.
Pendant ce temps, Rachel embrochait son gigot avec tranquillit, toujours
souple, malgr son air dur, la bouche close, mais les yeux aux aguets.
Enfin, il donna cinquante francs, et il allait redescendre, lorsqu'il
revint, obsd par l'ide de cette pice perdue.

--Il faut la retrouver pourtant, dit-il. C'est peut-tre toi qui l'auras
emprunte  Rachel, et vous ne vous en souvenez plus.

Berthe, du coup, fut trs blesse.

--Accuse-moi de faire danser l'anse du panier!... Ah! tu es gentil!

Tout partit de l, ils en arrivrent bientt aux mots les plus vifs.
Auguste, malgr son dsir d'acheter chrement la paix, se montrait
agressif, excit par la vue du lapin, du gigot et des choux-fleurs, hors de
lui devant ce tas de nourriture, qu'elle jetait en une fois, sous le nez de
ses parents. Il feuilletait le livre de compte, s'exclamait  chaque
article. Ce n'tait pas Dieu possible! elle s'entendait avec la bonne pour
gagner sur les provisions.

--Moi! moi! cria la jeune femme pousse  bout; moi, je m'entends avec la
bonne!... Mais c'est vous; monsieur, qui la payez pour m'espionner! Oui, je
la sens toujours sur mon dos, je ne puis risquer un pas sans rencontrer ses
yeux.... Ah! elle peut bien regarder par le trou de la serrure, quand je
change de linge. Je ne fais rien de mal, je me moque de votre police....
Seulement, ne poussez pas l'audace jusqu' me reprocher de m'entendre avec
elle.

Cette attaque imprvue laissa le mari un moment stupfait. Rachel s'tait
tourne, sans lcher le gigot; et elle mettait la main sur son coeur, elle
protestait.

--Oh! madame, pouvez-vous croire!... Moi qui respecte tant madame!

--Elle est folle! dit Auguste en haussant les paules. Ne vous dfendez
pas, ma fille.... Elle est folle!

Mais un bruit, derrire son dos, l'inquita. C'tait Saturnin qui venait de
jeter violemment l'un des souliers  moiti cir, pour s'lancer au secours
de sa soeur. La face terrible, les poings serrs, il bgayait qu'il
tranglerait ce sale individu, s'il la traitait encore de folle.
Peureusement, l'autre s'tait rfugi derrire la fontaine, en criant:

--C'est assommant  la fin, si je ne peux plus vous adresser une
observation, sans que celui-l se mette entre nous!... J'ai bien voulu
l'accepter, mais qu'il me fiche la paix! Encore un joli cadeau de votre
mre! elle en avait une peur de chien, et elle me l'a coll sur le dos,
prfrant me faire assommer  sa place. Merci!... Le voil qui prend un
couteau. Empchez-le donc!

Berthe dsarma son frre, le calma d'un regard, pendant que, trs ple,
Auguste continuait  mcher de sourdes paroles. Toujours les couteaux en
l'air! Un mauvais coup tait si vite attrap; et, avec un fou, rien 
faire, la justice ne vous vengerait seulement pas! Enfin, on ne se faisait
point garder par un frre pareil, qui aurait rduit un mari 
l'impuissance, mme dans les cas de la plus lgitime indignation, et
jusqu' le forcer  boire sa honte.

--Tenez! monsieur, vous manquez de tact, dclara Berthe d'un ton
ddaigneux. Un homme comme il faut ne s'explique pas dans une cuisine.

Elle se retira dans sa chambre, en refermant violemment les portes. Rachel
s'tait retourne vers sa rtissoire, comme n'entendant plus la querelle de
ses matres. Par excs de discrtion, en fille qui se tenait  sa place,
mme quand elle savait tout, elle ne regarda pas sortir madame; et elle
laissa monsieur pitiner un instant, sans hasarder le moindre jeu de
physionomie. D'ailleurs, presque aussitt, monsieur courut derrire madame.
Alors, Rachel, impassible, put mettre le lapin au feu.

--Comprends donc, ma bonne amie, dit Auguste  Berthe, qu'il avait
rattrape dans la chambre, ce n'tait pas pour toi que je parlais, c'tait
pour cette fille qui nous vole.... Il faut bien les retrouver, ces vingt
sous.

La jeune femme eut une secousse d'exaspration nerveuse. Elle le regarda en
face, toute blanche, rsolue.

--A la fin, allez-vous me lcher, avec vos vingt sous!... Ce n'est pas
vingt sous que je veux, c'est cinq cents francs par mois. Oui, cinq cents
francs, pour ma toilette.... Ah! vous parlez d'argent dans la cuisine, en
prsence de la bonne! Eh bien! a me dcide  en parler aussi, moi! Il y a
longtemps que je me retiens.... Je veux cinq cents francs.

Il restait bant devant cette demande. Et elle entama la grande querelle
que, pendant vingt ans, sa mre avait faite tous les quinze jours  son
pre. Est-ce qu'il esprait la voir marcher nu-pieds? Quand on pousait une
femme, on s'arrangeait au moins pour l'habiller et la nourrir proprement.
Plutt mendier que de se rsigner  cette vie de sans-le-sou! Ce n'tait
point sa faute,  elle, s'il se montrait incapable dans son commerce; oh!
oui, incapable, sans ides, sans initiative, ne sachant que couper les
liards en quatre. Un homme qui aurait d mettre sa gloire  faire vite
fortune,  la parer comme une reine, pour tuer de rage les gens du _Bonheur
des Dames_! Mais non! avec une si pauvre tte, la faillite devenait
certaine. Et, de ce flot de paroles, montait le respect, l'apptit furieux
de l'argent, toute cette religion de l'argent dont elle avait appris le
culte dans sa famille, en voyant les vilenies o l'on tombe pour paratre
seulement en avoir:

--Cinq cents francs! dit enfin Auguste. J'aimerais mieux fermer le magasin.

Elle le regarda froidement.

--Vous refusez. C'est bon, je ferai des dettes.

--Encore des dettes, malheureuse!

Dans un mouvement de brusque violence, il la saisit par les bras, la poussa
contre le mur. Alors, sans crier, trangle de colre, elle courut ouvrir
la fentre, comme pour se prcipiter sur le pav; mais elle revint, le
poussa  son tour vers la porte, le jeta dehors, en bgayant:

--Allez-vous-en, ou je fais un malheur!

Et, derrire son dos, elle mit bruyamment le verrou. Un instant, il couta,
hsitant. Puis, il se hta de descendre au magasin, repris de terreur, en
voyant luire dans l'ombre les yeux de Saturnin, que le bruit de la courte
lutte avait fait sortir de la cuisine.

En bas, Octave qui vendait des foulards  une vieille dame, s'aperut tout
de suite du bouleversement de ses traits. Il le regardait, du coin de
l'oeil, marcher avec fivre devant les comptoirs. Quand la cliente fut
partie, le coeur d'Auguste dborda.

--Mon cher, elle devient folle, dit-il sans nommer sa femme. Elle s'est
enferme.... Vous devriez me rendre le service de monter lui parler. Je
crains un accident, ma parole d'honneur!

Le jeune homme affecta d'hsiter. C'tait si dlicat! Enfin, il le fit par
dvouement. En haut, il trouva Saturnin, plant  la porte de Berthe. Le
fou, en entendant un bruit de pas, avait eu un grognement de menace. Mais,
quand il reconnut le commis, sa figure s'claira.

--Ah! oui, toi, murmura-t-il. Toi, c'est bon.... Faut pas qu'elle pleure.
Sois gentil, trouve des choses.... Et tu sais, reste. Pas de danger. Je
suis l. Si la bonne veut voir, je cogne.

Et il s'assit par terre, il garda la porte. Comme il tenait encore l'une
des bottes de son beau-frre, il se mit  la faire reluire, pour occuper
son temps.

Octave s'tait dcid  frapper. Aucun bruit, pas de rponse. Alors, il se
nomma. Tout de suite, le verrou fut tir. Berthe le pria d'entrer, en
entrebillant la porte. Puis, elle la referma, remit le verrou d'un doigt
irrit.

--Vous, je veux bien, dit-elle. Lui, non!

Elle marchait, emporte par la colre, allant du lit  la fentre, qui
tait reste ouverte. Et elle lchait des paroles dcousues: il ferait
manger ses parents, s'il voulait; oui, il leur expliquerait son absence,
car elle ne se mettrait pas  table; plutt mourir! D'ailleurs, elle
prfrait se coucher. Dj, de ses mains fivreuses, elle arrachait le
couvre-pied, tapait les oreillers, ouvrait les draps, oubliant la prsence
d'Octave, au point qu'elle eut un geste, comme pour dgrafer sa robe. Puis,
elle sauta  une autre ide.

--Croyez-vous! il m'a battue, battue, battue!... Et parce que, honteuse
d'aller toujours en guenilles, je lui demandais cinq cents francs!

Lui, debout au milieu de la chambre, cherchait des paroles de conciliation.
Elle avait tort de se faire tant de mauvais sang. Tout s'arrangerait.
Enfin, timidement, il risqua une offre.

--Si vous tes embarrasse pour quelque payement, pourquoi ne vous
adressez-vous pas  vos amis? Je serais si heureux!... Oh! simplement un
prt. Vous me rendriez a.

Elle le regardait. Aprs un silence, elle rpondit:

--Jamais! c'est blessant.... Que penserait-on, monsieur Octave?

Son refus tait si ferme, qu'il ne fut plus question d'argent. Mais sa
colre semblait tombe. Elle respira fortement, se mouilla le visage; et
elle restait toute blanche, trs calme, un peu lasse, avec de grands yeux
rsolus. Lui, devant elle, se sentait envahi de cette timidit d'amour,
qu'il trouvait stupide en somme. Jamais il n'avait aim si ardemment; la
force de son dsir rendait gauches ses grces de beau commis. Tout en
continuant  conseiller une rconciliation, en phrases vagues, il
raisonnait nettement au fond, il se demandait s'il ne devait pas la prendre
dans ses bras; mais la peur d'tre refus encore, le faisait dfaillir.
Elle, muette, le regardait toujours de son air dcid, le front coup d'une
mince ride qui se creusait.

--Mon Dieu! poursuivait-il, balbutiant, il faut de la patience.... Votre
mari n'est pas mchant. Si vous savez le prendre, il vous donnera ce que
vous voudrez....

Et tous deux, derrire le vide de ces paroles, sentaient la mme pense les
envahir. Ils taient seuls, libres,  l'abri de toute surprise, le verrou
pouss. Cette scurit, la tideur enferme de la chambre, les pntraient.
Cependant, il n'osait pas; son ct fminin, son sens de la femme
s'affinait  cette minute de passion, au point de faire de lui la femme,
dans leur approche. Alors, elle, comme si elle se ft souvenue d'anciennes
leons, laissa tomber son mouchoir.

--Oh! pardon, dit-elle au jeune homme qui le ramassait.

Leurs doigts s'effleurrent, ils furent rapprochs par cet attouchement
d'une seconde. Maintenant, elle souriait tendrement, elle avait la taille
souple, se rappelant que les hommes dtestent les planches. On ne faisait
pas la niaise, on permettait les enfantillages, sans en avoir l'air, si
l'on voulait en pcher un.

--Voil la nuit qui vient, reprit-elle, en allant pousser la fentre.

Il la suivit, et l, dans l'ombre des rideaux, elle lui abandonna sa main.
Elle riait, plus fort, l'tourdissait de son rire perl, l'enveloppait de
ses jolis gestes; et, comme il s'enhardissait enfin, elle renversa la tte,
dgagea son cou, montra son cou jeune et dlicat, tout gonfl de sa gaiet.
perdu, il la baisa sous le menton.

--Oh! monsieur Octave! dit-elle, confuse, en affectant de le remettre  sa
place d'une faon gentille.

Mais il l'empoigna, la jeta sur le lit qu'elle venait d'ouvrir; et, dans
son dsir content, toute sa brutalit reparut, le ddain froce qu'il
avait de la femme, sous son air d'adoration cline. Elle, silencieuse, le
subit sans bonheur. Quand elle se releva, les poignets casss, la face
contracte par une souffrance, tout son mpris de l'homme tait remont
dans le regard noir qu'elle lui jeta. Un silence rgnait. On entendait
seulement, derrire la porte, Saturnin faisant reluire les bottes du mari,
 larges coups de brosse rguliers.

Cependant, Octave, dans l'tourdissement de son triomphe, songeait 
Valrie et  madame Hdouin. Enfin, il tait donc autre chose que l'amant
de la petite Pichon! C'tait comme une rhabilitation  ses yeux. Puis,
devant un mouvement pnible de Berthe, il prouva un peu de honte, la baisa
avec une grande douceur. Elle se remettait d'ailleurs, reprenait son visage
d'insouciance rsolue. D'un geste, elle sembla dire: Tant pis! c'est
fait. Mais elle sentit ensuite le besoin d'exprimer une pense
mlancolique.

--Si vous m'aviez pouse! murmura-t-elle.

Il resta surpris, inquiet presque; ce qui ne l'empcha pas de murmurer, en
la baisant encore:

--Oh! oui, comme ce serait bon!

Le soir, le dner avec les Josserand fut d'un charme infini. Berthe jamais
ne s'tait montre si douce. Elle ne dit pas un mot de la querelle  ses
parents, elle accueillit son mari d'un air de soumission. Celui-ci,
enchant, prit Octave  part pour le remercier; et il y apportait tant de
chaleur, il lui serrait les mains en tmoignant une si vive reconnaissance,
que le jeune homme en fut gn. D'ailleurs, tous l'accablaient de leur
tendresse. Saturnin, trs convenable  table, le regardait avec des yeux
d'amour, comme s'il avait partag la douceur de la faute. Hortense daignait
l'couter, tandis que madame Josserand lui versait  boire, pleine d'un
encouragement maternel.

--Mon Dieu! oui, dit Berthe au dessert, je vais me remettre  la
peinture.... Il y a longtemps que je veux dcorer une tasse pour Auguste.

Cette bonne pense conjugale toucha beaucoup ce dernier. Sous la table,
depuis le potage, Octave avait pos son pied sur celui de la jeune femme;
c'tait comme une prise de possession, dans cette petite fte bourgeoise.
Pourtant, Berthe n'tait pas sans une sourde inquitude devant Rachel, dont
elle surprenait toujours le regard fouillant sa personne. a se voyait
donc? Une fille  renvoyer ou  acheter, dcidment.

Mais M. Josserand, qui se trouvait prs de sa fille, acheva de l'attendrir
en lui glissant, derrire la nappe, dix-neuf francs, envelopps dans du
papier. Il s'tait pench, il murmurait  son oreille:

--Tu sais, a vient de mon petit travail.... Si tu dois, il faut payer.

Alors, entre son pre, qui lui poussait le genou, et son amant, qui
frottait doucement sa bottine, elle se sentit pleine d'aise. La vie allait
tre charmante. Et tous se dtendaient, gotaient l'agrment d'une soire
passe en famille, sans dispute. En vrit, ce n'tait pas naturel, quelque
chose devait leur porter bonheur. Seul, Auguste avait les yeux tirs,
envahi par une migraine, qu'il attendait d'ailleurs,  la suite de tant
d'motions. Mme, vers neuf heures, il dut aller se coucher.




XIII


Depuis quelque temps, M. Gourd rdait d'un air de mystre et d'inquitude.
On le rencontrait filant sans bruit, l'oeil ouvert, l'oreille tendue,
montant sans cesse les deux escaliers, o des locataires l'avaient mme
aperu faisant des rondes de nuit. Certainement, la moralit de la maison
le proccupait; il y sentait comme un souffle de choses dshonntes qui
troublait la nudit froide de la cour, la paix recueillie du vestibule, les
belles vertus domestiques des tages.

Un soir, Octave avait trouv le concierge sans lumire, immobile au fond de
son couloir, coll contre la porte qui donnait sur l'escalier de service.
Surpris, il l'interrogea.

--Je veux me rendre compte, monsieur Mouret, rpondit simplement M. Gourd,
en se dcidant  aller se coucher.

Le jeune homme resta trs effray. Est-ce que le concierge souponnait ses
rapports avec Berthe? Il les guettait peut-tre. Leur liaison rencontrait
de continuels obstacles, dans cette maison surveille, et dont les
locataires professaient les principes les plus rigides. Aussi ne pouvait-il
approcher sa matresse que rarement, gotant la seule joie, si elle sortait
l'aprs-midi sans sa mre, de quitter le magasin sous un prtexte et de la
rejoindre au fond de quelque passage cart, o il la promenait  son bras,
pendant une heure. Auguste, cependant, depuis la fin de juillet, dcouchait
tous les mardis, pour aller  Lyon; car il avait eu la maladresse de
prendre une part, dans une fabrique de soie qui priclitait. Mais Berthe,
jusque-l, s'tait refuse  profiter de cette nuit de libert. Elle
tremblait devant sa bonne, elle craignait qu'un oubli ne la livrt aux
mains de cette fille.

Prcisment, c'tait un mardi soir qu'Octave dcouvrit M. Gourd, plant
prs de sa chambre. Cela redoublait ses inquitudes. Depuis huit jours, il
suppliait en vain Berthe de monter le retrouver, quand toute la maison
dormirait. Le concierge avait-il donc devin? Octave se coucha mcontent,
tourment de crainte et de dsir. Son amour s'irritait, tournait  la
passion folle, et il se voyait avec colre tomber dans toutes les btises
du coeur. Dj, il ne pouvait rejoindre Berthe au fond des passages, sans
lui acheter les choses qui l'arrtaient devant les boutiques. Ainsi, la
veille, passage de la Madeleine, elle avait regard un petit chapeau d'un
air si gourmand, qu'il tait entr lui en faire cadeau: de la paille de
riz, et rien qu'une guirlande de roses, quelque chose de dlicieusement
simple; mais deux cents francs, il trouvait a un peu raide.

Vers une heure, il s'endormait, aprs s'tre longtemps retourn entre les
draps, la peau en feu, lorsqu'il fut rveill par de lgers coups.

--C'est moi, souffla doucement une voix de femme.

C'tait Berthe. Il ouvrit, la serra perdument dans l'obscurit. Mais elle
ne montait pas pour a, il la vit trs motionne, quand il eut rallum sa
bougie teinte. La veille, n'ayant pas assez d'argent en poche, il n'avait
pu payer le chapeau; et, comme elle s'tait oublie, dans son contentement,
jusqu' donner son nom, on venait de lui envoyer une facture. Alors,
tremblant qu'on ne se prsentt le lendemain devant son mari, elle avait
os monter, encourage par le grand silence de la maison, et certaine que
Rachel dormait.

--Demain matin, n'est-ce pas? supplia-t-elle, en voulant s'chapper, il
faut payer demain matin.

Mais il l'avait reprise entre ses bras.

--Reste!

Mal veill, frissonnant, il balbutiait  son cou, il l'attirait dans la
tideur du lit. Elle, dshabille, avait simplement gard un jupon et une
camisole; et il la sentait comme nue, ses cheveux dj nous pour la nuit,
ses paules encore tides du peignoir dont elle sortait.

--Bien vrai, je te renverrai au bout d'une heure.... Reste!

Elle resta. La pendule, lentement, sonnait les heures, dans la volupt
chaude de la chambre; et,  chaque tintement du timbre, il la retenait avec
des supplications si tendres, qu'elle en demeurait brise, sans force.
Puis, vers quatre heures, comme elle allait enfin redescendre, ils
s'endormirent aux bras l'un de l'autre, profondment. Quand ils ouvrirent
les yeux, le plein jour entrait par la fentre, il tait neuf heures.
Berthe poussa un cri.

--Mon Dieu! je suis perdue!

Ce fut une minute de confusion. Elle avait saut du lit, les yeux ferms de
lassitude et de sommeil, les mains ttonnantes, ne voyant rien, s'habillant
de travers, avec des exclamations touffes. Lui, pris d'un gal dsespoir,
s'tait jet devant la porte, pour l'empcher de sortir ainsi vtue,  une
pareille heure. Devenait-elle folle? du monde la rencontrerait dans
l'escalier, c'tait trop dangereux; il fallait rflchir, imaginer un moyen
de descendre sans tre aperue. Mais elle, avec obstination, voulait s'en
aller, simplement; et elle revenait se buter contre la porte, qu'il
dfendait. Enfin, il songea  l'escalier de service. Rien de plus commode:
elle rentrerait vivement par sa cuisine. Seulement, comme Marie Pichon, le
matin, tait toujours dans le couloir, l'ide vint au jeune homme de
l'occuper, par prudence, pendant que l'autre s'chapperait. Il passa
rapidement un pantalon et un paletot.

--Mon Dieu! que c'est long! balbutiait Berthe, qui souffrait maintenant
dans cette chambre, comme dans un brasier.

Enfin, Octave sortit de son pas tranquille de tous les jours, et il fut
surpris de trouver Saturnin install chez Marie, la regardant
tranquillement faire son mnage. Le fou aimait  se rfugier ainsi prs
d'elle comme autrefois, heureux de l'oubli o elle le laissait, certain de
ne pas tre bouscul. Du reste, il ne la gnait pas, elle le tolrait
volontiers, bien qu'il manqut de conversation; c'tait une compagnie tout
de mme, et elle se mettait  chanter sa romance, d'une voix basse et
mourante.

--Tiens! vous tes avec votre amoureux, dit Octave, en manoeuvrant de faon
 tenir la porte ferme, derrire son dos.

Marie devint pourpre. Oh! ce pauvre monsieur Saturnin! si c'tait possible!
Lui qui avait l'air de souffrir, lorsqu'on lui touchait la main, par
hasard! Et le fou, d'ailleurs, se fcha. Il ne voulait pas tre amoureux,
jamais, jamais! Les gens qui diraient ce mensonge  sa soeur, auraient
affaire  lui. Octave, tonn de sa brusque irritation, dut le calmer.

Pendant ce temps, Berthe se glissait dans l'escalier de service. Elle avait
deux tages  descendre. Ds la premire marche, un rire aigu qui sortait
de la cuisine de madame Juzeur, au-dessous, l'arrta; et, tremblante, elle
se tint prs de la fentre du palier, grande ouverte sur l'troite cour.
Alors, des voix clatrent, le flot des ordures du matin montait,
dgorgeait du boyau empest. C'taient les bonnes qui, furieusement,
empoignaient la petite Louise, en l'accusant d'aller les regarder par le
trou de la serrure, dans leur chambre, quand elles se couchaient. Pas
quinze ans, une morveuse, quelque chose de propre! Louise riait, riait plus
fort. Elle ne niait pas, elle connaissait le derrire d'Adle, oh! non,
fallait voir a! Lisa tait rien maigre, Victoire avait un ventre crev
comme un vieux tonneau. Et, pour la faire taire, toutes redoublaient de
mots abominables. Puis, ennuyes d'avoir t dshabilles ainsi, les unes
devant les autres, tourmentes du besoin de se dfendre, elles se vengrent
sur leurs dames, en les dshabillant  leur tour. Merci! Lisa avait beau
tre maigre, elle ne l'tait pas au point de l'autre madame Campardon, une
jolie peau de requin, un vrai rgal d'architecte; Victoire se contentait de
souhaiter  toutes les Vabre, les Duveyrier et les Josserand du monde, un
ventre aussi bien conserv que le sien, si elles atteignaient son ge;
quant  Adle, elle n'aurait bien sr pas donn son derrire pour ceux des
demoiselles de madame, des machines de rien du tout! Et Berthe, immobile,
effare, recevait au visage la vidure des cuisines, n'ayant jamais
souponn cet gout, surprenant pour la premire fois le linge sale de la
domesticit,  l'heure o les matres se dbarbouillent.

Mais, brusquement, une voix cria:

--V'l monsieur pour son eau chaude!

Et des fentres se fermrent, des portes battirent. Il se fit un silence de
mort. Berthe n'osait encore bouger. Comme elle descendait enfin, l'ide lui
vint que Rachel devait tre dans sa cuisine,  l'attendre. Ce fut une
nouvelle angoisse. Elle redoutait de rentrer maintenant, elle aurait
prfr gagner la rue, fuir au loin, pour toujours. Cependant, elle
entrebilla la porte, et elle fut soulage, en n'apercevant pas la bonne.
Alors, prise d'une joie d'enfant  se sentir chez elle, sauve, elle gagna
rapidement sa chambre. Mais, l, devant le lit, qui n'avait pas t dfait,
Rachel tait debout. Elle regardait le lit; puis, elle regarda madame, avec
son visage muet. Dans le premier saisissement, la jeune femme perdit la
tte jusqu' s'excuser,  parler d'une indisposition de sa soeur. Elle
balbutiait, et tout d'un coup, effraye de la pauvret de son mensonge,
comprenant bien que c'tait fini, elle fondit en larmes. Tombe sur une
chaise, elle pleurait, elle pleurait.

Cela dura une grande minute. Pas un mot ne fut chang; seuls, les sanglots
troublaient le calme profond de la chambre. Rachel, exagrant sa
discrtion, gardant son air froid de fille qui sait tout, mais qui ne lche
rien, avait tourn le dos et affectait de rouler les oreillers, comme si
elle achevait de faire le lit. Enfin, lorsque madame, de plus en plus
bouleverse par ce silence, montra un dsespoir trop bruyant, la bonne, en
train d'essuyer, dit simplement d'une voix respectueuse:

--Madame a bien tort de se gner, monsieur n'est pas si bon.

Berthe cessa de pleurer. Elle paierait cette fille, voil tout. Sans
attendre, elle lui donna vingt francs. Puis, cela lui parut mesquin; et,
inquite dj, ayant cru lui voir pincer les lvres d'un air ddaigneux,
elle la rejoignit dans la cuisine, la ramena pour lui faire cadeau d'une
robe presque neuve.

Au mme instant, Octave, de son ct, tait repris de terreur,  propos de
M. Gourd. Comme il sortait de chez les Pichon, il l'avait trouv immobile
ainsi que la veille, en train de guetter derrire la porte de l'escalier de
service. Il le suivit, sans mme oser lui adresser la parole. Le concierge,
gravement, redescendait le grand escalier. A l'tage au-dessous, il tira
une clef de sa poche, entra dans la chambre loue au monsieur distingu,
qui venait y travailler une nuit chaque semaine. Et, par la porte un moment
ouverte, Octave vit nettement cette chambre, toujours close comme une
tombe. Elle tait, ce matin-l, dans un terrible dsordre, le monsieur
ayant sans doute travaill la veille: un grand lit aux draps arrachs, une
armoire  glace vide o l'on apercevait un reste de homard et des
bouteilles entames, deux cuvettes sales tranant, l'une devant le lit,
l'autre sur une chaise. Tout de suite, M. Gourd, de son air froid de
magistrat retrait, s'tait mis  vider et  rincer les cuvettes.

En courant au passage de la Madeleine payer le chapeau, le jeune homme se
dbattit dans une incertitude douloureuse. Enfin, lorsqu'il rentra, il
rsolut de faire causer les concierges. Madame Gourd, devant la fentre
ouverte de la loge, entre deux pots de fleurs, prenait l'air, allonge au
fond de son grand fauteuil. Prs de la porte, debout, la mre Prou
attendait, la mine humble et effare.

--Vous n'avez pas de lettre pour moi? demanda Octave, comme entre en
matire.

Justement, M. Gourd descendait de la chambre du troisime. Ce mnage tait
le seul travail qu'il et conserv dans la maison; et il se montrait flatt
de la confiance du monsieur, qui le payait trs cher,  la condition que
les cuvettes ne passeraient point par d'autres mains.

--Non, monsieur Mouret, rien du tout, rpondit-il.

Il avait bien aperu la mre Prou, mais il affectait de ne pas la voir. La
veille, il s'tait emport contre elle jusqu' la flanquer dehors, pour un
seau d'eau rpandu au milieu du vestibule. Et elle venait chercher son
argent, prise d'un tremblement devant lui, se reculant dans les murs avec
humilit.

Pourtant, comme Octave s'attardait  faire l'aimable avec madame Gourd, le
concierge se tourna brutalement vers la vieille femme.

--Alors, il faut vous payer.... Qu'est-ce qu'on vous doit?

Mais madame Gourd l'interrompit.

--Chri, regarde donc, voil encore cette fille et son affreuse bte.

C'tait Lisa qui, depuis quelques jours, avait ramass un pagneul sur un
trottoir. De l, de continuelles discussions avec les concierges. Le
propritaire ne voulait pas de btes dans la maison. Non, pas de btes et
pas de femmes! Dj la cour tait interdite au petit chien; il pouvait bien
faire dehors. Comme la pluie tombait depuis le matin, et qu'il rentrait les
pattes trempes, M. Gourd se prcipita, en criant:

--Je ne veux pas qu'il monte, entendez-vous!... Prenez-le dans vos bras.

--Tiens! pour me salir! dit Lisa insolente. En v'l un malheur, s'il
mouillait un peu l'escalier de service!... Va, mon loulou.

M. Gourd voulut le saisir, faillit glisser, s'emporta contre ces salets de
bonnes. Toujours, il tait en guerre avec elles, tourment, d'une rage
d'ancien domestique, qui se fait servir  son tour. Mais, du coup, Lisa
revint sur lui, et avec le bagou d'une fille grandie dans les ruisseaux de
Montmartre:

--Eh! dis donc, veux-tu me lcher, larbin dgomm!... Va donc vider les
pots de chambre de monsieur le duc!

C'tait la seule injure qui rduist M. Gourd au silence. Les bonnes en
abusaient. Il rentra frmissant, mchant de sourdes paroles, disant que
sans doute il tait fier d'avoir servi chez monsieur le duc, et qu'elle n'y
serait pas seulement reste deux heures, elle, cette pourriture! Puis, il
tomba sur la mre Prou, qui tressaillit.

--Qu'est-ce qu'on vous doit  la fin!... Hein? vous dites douze francs
soixante-cinq.... Mais ce n'est pas possible! Soixante-trois heures  vingt
centimes l'heure.... Ah! vous comptez un quart d'heure. Jamais de la vie!
Je vous ai prvenue, je ne paie pas les quarts d'heure commencs.

Et il ne lui donna pas encore son argent, il la laissa terrifie, pour se
mler  la conversation de sa femme et d'Octave. Celui-ci, adroitement,
parlait des tracas que devait leur causer une maison pareille, tchant
ainsi de les mettre sur le chapitre des locataires. Il devait se passer
derrire les portes tant de choses tranges! Alors, le concierge intervint,
avec sa gravit.

--Ce qui nous regarde, nous regarde, monsieur Mouret, et ce qui ne nous
regarde pas, ne nous regarde pas.... Tenez! voil une chose, par exemple,
qui me met hors de moi. Voyez a, voyez a!

Et, le bras tendu, il montrait sous la vote la piqueuse de bottines, cette
grande fille ple qui tait entre dans la maison, en plein enterrement.
Elle marchait avec peine, poussant devant elle un ventre norme de femme
enceinte, exagr encore par la maigreur maladive de son cou et de ses
jambes.

--Quoi donc? demanda Octave navement.

--Comment! vous ne voyez pas.... Ce ventre! ce ventre!

C'tait ce ventre qui exasprait M. Gourd. Un ventre de fille pas marie,
qu'elle avait apport on ne savait d'o, car elle tait toute plate en
donnant le denier  Dieu! Oh! sans cela, certes, jamais on ne lui aurait
lou. Et son ventre avait grossi sans mesure, hors de toute proportion.

--Vous comprenez, monsieur, expliquait le concierge, mon ennui et celui du
propritaire, le jour o je me suis aperu de la chose. Elle aurait d
prvenir, n'est-ce pas? on ne s'introduit pas chez les gens, avec une
affaire pareille cache sous la peau.... Mais, dans les commencements, a
se voyait  peine, c'tait possible, je ne disais trop rien. Enfin,
j'esprais qu'elle y mettrait de la discrtion. Ah bien! oui, je la
surveillais, il poussait  vue d'oeil, il me consternait par ses progrs
rapides. Et, regardez, regardez aujourd'hui! elle ne tente rien pour le
contenir, elle le lche.... Le porche n'est plus assez large pour elle!

D'un bras tragique, il la montrait toujours, pendant qu'elle se dirigeait
vers l'escalier de service. Le ventre, maintenant, lui semblait jeter son
ombre sur la propret froide de la cour, et jusque sur les faux marbres et
les zincs dors du vestibule. C'tait lui qui s'enflait, qui emplissait
l'immeuble d'une chose dshonnte, dont les murs gardaient un malaise. A
mesure qu'il avait pouss, il s'tait produit comme une perturbation dans
la moralit des tages.

--Ma parole d'honneur! monsieur, si a devait continuer, nous aimerions
mieux nous retirer chez nous,  Mort-la-Ville, n'est-ce pas? madame Gourd;
car Dieu merci! nous avons de quoi vivre, nous n'attendons aprs
personne.... Une maison comme la ntre affiche par un ventre pareil! car
il l'affiche, monsieur; oui, on le regarde, quand il entre!

--Elle a l'air trs souffrant, dit Octave en la suivant des yeux, sans trop
oser la plaindre. Je la vois toujours si triste, si ple, dans un tel
abandon.... Mais elle a un amant sans doute.

Ici, M. Gourd eut un sursaut violent.

--Nous y voil! Entendez-vous, madame Gourd? monsieur Mouret est aussi
d'avis qu'elle a un amant. C'est clair, des choses comme a ne poussent pas
toutes seules.... Eh bien! monsieur, il y a deux mois que je la guette, et
je n'ai pas encore aperu l'ombre d'un homme. Faut-il qu'elle ait du vice!
Ah! si je trouvais son particulier, comme je te le jetterais dehors! Mais
je ne le trouve pas, c'est a qui me ronge.

--Il ne vient peut-tre personne, hasarda Octave.

Le concierge le regarda, surpris.

--Ce ne serait pas naturel. Oh! je m'entterai; je le pincerai. J'ai encore
six semaines, car je lui ai fait flanquer cong pour octobre.... La
voyez-vous accoucher ici! Et, vous savez, monsieur Duveyrier a beau
s'indigner en exigeant qu'elle aille faire a dehors, je ne dors plus
tranquille, car elle peut trs bien nous jouer la mauvaise farce de ne pas
attendre jusque-l.... En somme, toutes ces catastrophes taient vites
sans ce vieux grigou de pre Vabre. Pour toucher cent trente francs de
plus, et malgr mes conseils! Le menuisier aurait d lui suffire de leon.
Pas du tout, il a voulu louer  une piqueuse de bottines. Vas-y donc,
pourris ta maison avec des ouvriers, loge du sale monde qui travaille!...
Quand on a du peuple chez soi, monsieur, voil ce qui vous pend au bout du
nez!

Et, le bras tendu encore, il montrait le ventre de la jeune femme qui
disparaissait difficilement dans l'escalier de service. Madame Gourd dut le
calmer: il prenait trop  coeur la propret de la maison, il se ferait du
mal. Alors, la mre Prou ayant os manifester sa prsence en toussant avec
discrtion, il retomba sur elle, lui rabattit carrment le sou du quart
d'heure qu'elle rclamait. Elle emportait enfin ses douze francs soixante,
lorsqu'il lui offrit de la reprendre, mais  trois sous l'heure seulement.
Elle se mit  pleurer, elle accepta.

--Je trouverai toujours du monde, disait-il. Vous n'tes plus assez forte,
vous n'en faites pas pour deux sous.

Octave, en remontant un instant  sa chambre, se sentit rassur. Au
troisime, il rejoignit madame Juzeur qui rentrait. Tous les matins
maintenant, elle tait oblige de descendre  la recherche de Louise,
gare chez les fournisseurs.

--Comme vous passez fier, dit-elle avec son fin sourire. On voit bien qu'on
vous gte ailleurs.

Ce mot rveilla les inquitudes du jeune homme. Il la suivit au fond de son
salon, en affectant de plaisanter. Un seul des rideaux tait entr'ouvert,
les tapis et les portires assoupissaient encore ce jour d'alcve; et, dans
cette pice d'une mollesse d'dredon, les bruits du dehors mettaient 
peine un bourdonnement. Elle l'avait fait asseoir prs d'elle, sur le
canap bas et large. Mais, comme il ne lui prenait pas la main pour la
baiser, elle demanda d'un air malicieux:

--Vous ne m'aimez donc plus?

Il rougit, il protesta qu'il l'adorait. Alors, elle lui donna sa main
d'elle-mme, en retenant de petits rires; et il dut la porter  ses lvres,
afin de dtourner ses soupons, si elle en avait. Mais, tout de suite, elle
la retira.

--Non, non, vous avez beau vous exciter, a ne vous fait pas plaisir....
Oh! je le sens, et d'ailleurs c'est si naturel!

Quoi? que voulait-elle dire? Il la saisit par la taille, il la pressa de
questions. Mais elle ne rpondait pas, elle s'abandonnait  son treinte,
en refusant de la tte. Pour la dcider  parler, il la chatouilla.

--Dame! finit-elle par murmurer, puisque vous en aimez une autre.

Elle nomma Valrie, elle lui rappela le soir o il la mangeait des yeux,
chez les Josserand. Puis, comme il jurait ne pas l'avoir eue, elle reprit
avec son rire qu'elle le savait bien, qu'elle le taquinait. Seulement, il
en avait eu une autre; et, cette fois elle nomma madame Hdouin, s'gayant
davantage, s'amusant de ses protestations plus nergiques. Qui alors?
c'tait donc Marie Pichon? ah! celle-l, il ne pouvait nier. Il nie,
pourtant; mais elle hochait la tte, elle assurait que son petit doigt ne
mentait jamais. Et, pour lui arracher ces noms de femme, il devait
redoubler de caresses, les lui tirer d'un frisson de tout son corps.

Cependant, elle n'avait pas nomm Berthe. Il la lchait, lorsqu'elle
reprit:

--Maintenant, il y a la dernire.

--Quelle dernire? demanda-t-il anxieux.

La bouche pince, elle s'obstina de nouveau  n'en pas dire davantage, tant
qu'il ne lui eut pas desserr les lvres d'un baiser. Vraiment, elle ne
pouvait lui nommer la personne, car c'tait elle qui avait eu la premire
l'ide du mariage; et elle contait l'histoire de Berthe, sans prononcer son
nom. Alors, il avoua tout, dans son cou dlicat, gotant  cet aveu une
jouissance lche. tait-il drle, de se cacher d'elle! Il la croyait
jalouse peut-tre. Pourquoi aurait-elle t jalouse? elle ne lui avait rien
accord, n'est-ce pas? Oh! des petites btises, des enfantillages comme en
ce moment, mais jamais a! Enfin, elle tait une femme honnte, elle le
querellait presque de l'avoir souponne de jalousie.

Lui, la gardait renverse entre ses bras. Prise de langueur, elle fit
allusion au cruel qui l'avait plante l, aprs une semaine de mariage. Une
femme malheureuse comme elle en savait trop sur les orages du coeur! Depuis
longtemps, elle avait devin ce qu'elle appelait les machines d'Octave;
car il ne pouvait se donner un baiser dans la maison, sans qu'elle
l'entendt. Et, au fond du large canap, tous deux en taient arrivs  une
bonne causerie intime, qu'ils coupaient, sans y penser, de chatteries
promenes un peu partout. Elle le traitait de grand nigaud, car il avait
rat Valrie par sa faute; elle la lui aurait fait avoir tout de suite,
s'il tait simplement entr demander un conseil. Ensuite, elle le
questionnait sur cette petite Pichon, des jambes affreuses et rien l
dedans, pas vrai? Mais elle revenait toujours  Berthe, elle la trouvait
charmante, une peau superbe, un pied de marquise. A ce jeu, elle dut le
repousser bientt.

--Non, laissez-moi, il faudrait tre sans principes, par exemple!...
D'ailleurs, a ne vous ferait pas plaisir. Hein? vous dites que si. Oh!
c'est histoire de me flatter. Ce serait trop vilain, si a vous faisait
plaisir.... Gardez a pour elle. Au revoir, mauvais sujet!

Et elle le renvoya, en exigeant de lui le serment solennel de venir se
confesser souvent, sans rien cacher, s'il voulait qu'elle prt la direction
de son coeur.

Octave la quitta tranquillis. Elle lui avait rendu sa belle humeur, elle
l'amusait, avec la complication de sa vertu. En bas, ds qu'il entra dans
le magasin, il rassura d'un signe Berthe, dont les yeux l'interrogeaient au
sujet du chapeau. Alors, toute la terrible aventure du matin fut oublie.
Quand Auguste revint, un peu avant le djeuner, il les trouva comme tous
les jours, Berthe ennuye sur la banquette de la caisse, Octave occup 
mtrer galamment de la faille pour une dame.

Mais,  partir de ce jour, les deux amants eurent des rendez-vous plus
rares encore. Lui, trs ardent, se dsesprait, la poursuivait dans les
coins, avec de continuelles sollicitations, des demandes de rencontres,
quand elle voudrait, n'importe o. Elle, au contraire, d'une indiffrence
de fille grandie en serre chaude, ne semblait aimer de l'amour coupable que
les sorties furtives, les cadeaux, les plaisirs dfendus, les heures chres
passes en voiture, au thtre, dans les restaurants. Toute son ducation
repoussait, son apptit d'argent, de toilette, de luxe gch; et elle en
tait bientt venue  tre lasse de son amant comme de son mari, le
trouvait lui aussi trop exigeant pour ce qu'il donnait, tchait avec une
tranquille inconscience de ne pas lui faire son poids de bonheur. Aussi,
exagrant ses craintes, refusait-elle sans cesse: chez lui, jamais plus!
elle serait morte de peur; chez elle, c'tait impossible, on pouvait les
surprendre; puis, la maison mise de ct, lorsqu'il la conjurait, dehors,
de se laisser conduire pour une heure dans une chambre d'htel, elle se
mettait  pleurer, elle lui disait que, vraiment, il fallait qu'il la
respectt bien peu. Cependant, les dpenses allaient leur train, ses
caprices s'accentuaient; aprs le chapeau, elle avait dsir un ventail en
point d'Alenon, sans compter ses envies de petits riens coteux, au hasard
des boutiques. S'il n'osait encore refuser, il tait repris de son avarice,
devant la dbcle de ses conomies. En garon pratique, il finissait par
trouver stupide de toujours payer, quand elle, de son ct, ne lui livrait
que son pied, sous la table. Dcidment, Paris lui portait malheur:
d'abord, des checs; ensuite, ce coup de coeur imbcile, qui vidait sa
bourse. Certes, on ne pouvait l'accuser d'arriver par les femmes. Il en
tirait maintenant un honneur comme consolation, dans la rage inavoue de
son plan si maladroitement men jusque-l.

Auguste, pourtant, ne les gnait gure. Depuis les mauvaises affaires de
Lyon, il tait ravag davantage encore par ses migraines. Berthe, le
premier du mois, avait prouv un saisissement de bonheur, en le voyant
mettre, le soir, sous la pendule de la chambre  coucher, trois cents
francs pour sa toilette; et, malgr la rduction sur la somme exige par
elle, comme elle dsesprait d'en obtenir jamais le premier sou, elle se
jeta dans ses bras, toute chaude de reconnaissance. Le mari eut, en cette
occasion, une nuit de gentillesse comme l'amant n'en avait point.

Septembre s'coula de la sorte, dans le grand calme de la maison vide par
l't. Les gens du deuxime se trouvaient aux bains de mer, en Espagne; ce
qui faisait hausser les paules de M. Gourd, plein de piti: des embarras!
comme si les personnes les plus distingues ne se contentaient pas de
Trouville! Les Duveyrier, depuis les vacances de Gustave, taient  leur
proprit de Villeneuve-Saint-Georges. Mme les Josserand allrent passer
quinze jours chez un ami, prs de Pontoise, en laissant se rpandre la
rumeur qu'ils partaient pour une ville d'eau. Ce vide, les appartements
dserts, l'escalier dormant dans plus de silence, semblaient  Octave
offrir moins de danger; et il discuta, il fatigua Berthe, qui le reut
enfin chez elle, un soir, pendant un voyage d'Auguste  Lyon. Mais ce
rendez-vous faillit mal tourner encore; madame Josserand, rentre de
l'avant-veille, eut une telle indigestion, au retour d'un dner en ville,
qu'Hortense, inquite, descendit chercher sa soeur. Heureusement, Rachel
achevait de rcurer ses cuivres, et elle put faire chapper le jeune homme
par l'escalier de service. Les jours suivants, Berthe abusa de cette alerte
pour tout refuser de nouveau. D'ailleurs, ils commirent la faute de ne pas
rcompenser la bonne; elle les servait, de son air froid, avec son respect
suprieur de fille qui n'entend ni ne voit rien; seulement, comme madame
pleurait sans cesse aprs l'argent, et comme monsieur Octave dpensait dj
trop en cadeaux, elle pinait de plus en plus les lvres, dans cette
baraque o l'amant de la bourgeoise ne lui aurait pas lch dix sous, quand
il couchait. S'ils croyaient l'avoir achete jusqu' la fin des sicles,
pour vingt francs et une robe, ah bien! non, ils se trompaient: elle
s'estimait plus cher que a! Ds lors, elle se montra moins complaisante,
elle cessa de fermer les portes derrire eux, sans qu'ils eussent
conscience de sa mauvaise humeur; car on n'est pas en train de donner des
pourboires, lorsque, furieux de ne savoir o aller s'embrasser, on en
arrive aux querelles, l-dessus. Et la maison largissait son silence, et
Octave, toujours  la recherche d'un coin de scurit, y rencontrait
partout M. Gourd, guettant les choses dshonntes dont frissonnaient les
murs, filant sans bruit, hant par des ventres de femmes enceintes.

Madame Juzeur, cependant, pleurait avec ce mignon, mourant d'amour, qui ne
pouvait voir la dame; et elle lui prodiguait les plus sages conseils. Les
dsirs d'Octave en vinrent au point qu'un jour il songea  la supplier de
lui prter son appartement; sans doute elle n'aurait pas refus, mais il
craignit de rvolter Berthe, en avouant ses indiscrtions. Il avait bien
projet galement d'utiliser Saturnin; peut-tre le fou les garderait-il
ainsi qu'un chien fidle, dans quelque chambre perdue; seulement, il
montrait des humeurs fantasques, tantt accablant de caresses gnantes
l'amant de sa soeur, tantt le boudant, lui jetant des regards souponneux,
allums d'une brusque haine. On aurait dit des accs de jalousie, toute une
jalousie nerveuse et violente de femme. Il la lui tmoignait surtout depuis
qu'il le trouvait parfois le matin, chez la petite Pichon, en train de
rire. Maintenant, en effet, Octave ne passait plus devant la porte de Marie
sans entrer, repris d'un singulier got, d'un coup de passion, qu'il ne
s'avouait mme pas; il adorait Berthe, il la dsirait follement, et dans ce
besoin de l'avoir, renaissait pour l'autre une tendresse infinie, un amour
dont il n'avait jamais prouv la douceur, au temps de leur liaison.
C'tait un charme continuel  la regarder,  la toucher, des plaisanteries,
des taquineries, les jeux de main d'un homme qui voudrait reprendre une
femme, avec la secrte gne d'aimer ailleurs. Et, ces jours-l, quand
Saturnin le surprenait pendu aux jupes de Marie, il le menaait de ses yeux
de loup, prt  mordre, ne lui pardonnant, ne revenant lui baiser les
doigts, en bte soumise, que lorsqu'il le revoyait auprs de Berthe, fidle
et tendre.

Enfin, comme septembre finissait et que les locataires taient sur le point
de rentrer, Octave, dans son tourment, conut une ide folle. Justement,
Rachel, dont une soeur se mariait en province, avait demand la permission
de dcoucher, un mardi que monsieur devait se rendre  Lyon; et il
s'agissait, simplement, de passer la nuit dans la chambre de la bonne, o
personne au monde n'aurait l'ide d'aller les chercher. Berthe, blesse,
marqua d'abord la plus vive rpugnance; mais il la conjurait avec des
larmes, il parlait de quitter Paris o il souffrait trop, il la troublait
et la lassait de tant d'arguments, que, la tte perdue, elle finit par
consentir. Tout fut rgl. Le mardi soir, aprs le dner, ils prirent une
tasse de th chez les Josserand, afin d'carter les soupons. Il y avait l
Trublot, Gueulin, l'oncle Bachelard; mme, trs tard, on vit arriver
Duveyrier, qui venait parfois coucher rue de Choiseul, en allguant des
affaires matinales. Octave affecta de causer librement avec ces messieurs;
puis, comme minuit sonnait, il s'chappa, monta s'enfermer dans la chambre
de Rachel, o Berthe devait le rejoindre une heure aprs, quand la maison
dormirait.

L-haut, des soucis de mnage l'occuprent pendant la premire demi-heure.
Pour vaincre la rpulsion de la jeune femme, il avait promis de changer les
draps et d'apporter lui-mme tout le linge ncessaire. Il refit donc le
lit, longuement, maladroitement, avec la peur d'tre entendu. Ensuite,
comme Trublot, il s'assit sur une malle, il tcha de patienter. Les bonnes
montaient se coucher, une  une; et c'taient,  travers les cloisons
minces, des bruits de femmes qui se dshabillent et se soulagent. Une heure
sonna, puis le quart, puis la demie. L'inquitude le prenait, pourquoi se
faisait-elle attendre? Elle avait d quitter les Josserand vers une heure
au plus tard; le temps de rentrer chez elle et de ressortir par l'escalier
de service, cela ne demandait pas dix minutes. Quand deux heures sonnrent,
il imagina des catastrophes. Enfin, il eut un soupir de contentement, en
croyant reconnatre son pas. Et il ouvrit, pour l'clairer. Mais une
surprise l'immobilisa. Devant la porte d'Adle, Trublot, pli en deux,
regardait par le trou de la serrure. Il se releva, effray de cette brusque
lumire.

--Comment! encore vous! murmura Octave contrari.

Trublot se mit  rire, sans paratre le moins du monde tonn de le trouver
l,  une pareille heure de nuit.

--Imaginez-vous, expliqua-t-il trs bas, cette bte d'Adle ne m'a pas
donn sa clef; alors, comme elle est alle retrouver Duveyrier, dans son
appartement.... Hein! qu'avez-vous? Ah! vous ne saviez pas que Duveyrier
couchait avec. Parfaitement, mon cher! Il s'est bien remis avec sa femme,
qui se rsigne de temps  autre; seulement, elle le rationne, et il est
tomb sur Adle.... C'est commode, quand il vient  Paris.

Il s'interrompit, se baissa de nouveau, puis ajouta entre ses dents:

--Non, personne! il la garde plus longtemps que l'autre fois.... Quelle
sacre fille sans cervelle! Si elle m'avait donn la clef au moins, je
l'aurais attendue au chaud, dans son lit.

Alors, il regagna le grenier o il s'tait rfugi, emmenant avec lui
Octave, qui dsirait d'ailleurs le questionner sur la fin de la soire,
chez les Josserand. Mais il ne le laissa pas ouvrir la bouche, il revint
tout de suite  Duveyrier, dans l'obscurit d'un noir d'encre, alourdie
sous les poutres. Oui, cet animal avait d'abord voulu Julie; seulement,
celle-l tait trop propre, et du reste, l-bas,  la campagne, elle en
tenait pour le petit Gustave, un galopin de seize ans qui promettait.
Alors, mouch de ce ct, le conseiller, n'osant prendre Clmence  cause
d'Hippolyte, avait jug sans doute plus convenable d'en choisir une en
dehors de son mnage. Et on ne savait ni o ni comment il s'tait jet sur
Adle: sans doute derrire une porte, dans un courant d'air, car cette
grosse bte de souillon empochait les hommes comme les gifles, l'chine
tendue, et ce n'tait certes pas au propritaire qu'elle aurait os faire
une impolitesse.

--Depuis un mois, il ne manque pas un des mardis des Josserand, dit
Trublot. a me gne.... Faudra que je lui retrouve Clarisse, pour qu'il
nous fiche la paix.

Octave put enfin l'interroger sur la fin de la soire. Berthe avait quitt
sa mre avant minuit, l'air trs tranquille. Sans doute il allait la
trouver dans la chambre de Rachel. Mais Trublot, heureux de la rencontre,
ne le lchait plus.

--C'est idiot, de me laisser droguer si longtemps, continuait-il. Avec a,
je dors debout. Mon patron m'a mis  la liquidation: trois nuits par
semaine o l'on ne se couche pas, mon cher.... Si encore Julie tait l,
elle me ferait bien une petite place. Mais Duveyrier n'amne qu'Hippolyte
de la campagne. Et,  propos, vous connaissez Hippolyte, le grand vilain
gendarme qui est avec Clmence? Eh bien! je viens de le voir en chemise se
glisser chez Louise, ce laideron d'enfant trouve dont madame Juzeur veut
sauver l'me. Hein? un joli succs pour madame. Tout ce que vous voudrez,
mais pas a!... Un avorton de quinze ans, un paquet sale ramass sous une
porte, en voil un morceau pour ce gaillard osseux, aux mains humides, qui
a des paules de taureau! Moi, je m'en fiche, et a me dgote tout de
mme.

Cette nuit-l, Trublot, ennuy, tait plein d'aperus philosophiques. Il
murmura:

--Dame! tel matre, tel valet.... Quand les propritaires donnent
l'exemple, les larbins peuvent bien avoir des gots pas honntes. Ah! tout
fout le camp en France, dcidment!

--Adieu, je vous quitte, dit Octave.

Trublot le retint encore. Il numrait les chambres de bonnes o il aurait
pu coucher, si l't n'avait pas vid la maison. Le pis tait que toutes
fermaient leurs portes  double tour, mme pour aller simplement au bout du
corridor, tellement elles craignaient entre elles d'tre voles. Rien 
faire chez Lisa, dont les gots lui semblaient drles. Il ne poussait pas
jusqu' Victoire, qui pourtant, dix ans plus tt, aurait encore fait ses
choux gras. Et il dplora surtout la rage de Valrie  changer de
cuisinire. a devenait insupportable. Il les comptait sur ses doigts, tout
un dfil galopait: une qui avait exig du chocolat le matin; une qui s'en
tait alle parce que monsieur ne mangeait pas proprement; une que la
police tait venue prendre, comme elle mettait au feu un morceau de veau;
une qui ne pouvait rien toucher sans le casser, tellement elle avait de la
force; une qui prenait une bonne pour la servir; une qui sortait avec les
robes de madame et qui avait gifl madame, le jour o madame s'tait permis
une observation. Tout a en un mois! Pas mme le temps d'aller les pincer
dans leur cuisine!

--Et puis, ajouta-t-il, il y a eu Eugnie. Vous avez d la remarquer, une
grande belle fille, une Vnus, mon cher! mais sans blague, cette fois: on
se retournait dans la rue pour la regarder.... Alors, pendant dix jours, la
maison a t en l'air. Ces dames taient furieuses. Les hommes ne tenaient
plus: Campardon tirait la langue, Duveyrier avait trouv le truc de monter
tous les jours ici, pour voir si des fuites ne se produisaient pas dans la
toiture. Une vraie rvolution, un allumage dont leur sacre baraque
flambait des caves aux greniers.... Moi, je me suis mfi. Elle tait trop
chic! Croyez-moi, mon cher, laides et btes, pourvu qu'on en ait plein les
bras: voil mon opinion, par principe et par got.... Et quel nez j'ai eu!
Eugnie a fini par tre flanque dehors, le jour o madame s'est aperu, 
ses draps, noirs comme de la suie, qu'elle recevait chaque matin le
charbonnier de la place Gaillon; des draps de ngre dont le blanchissage
cotait les yeux de la tte! Mais qu'est-il arriv? Le charbonnier en a t
trs malade, et le cocher des gens du second, laiss ici par ses matres,
ce butor de cocher qui les prend toutes, a trenn galement, au point
qu'il en tire encore la jambe. Celui-l, je ne le plains pas, il m'embte!

Enfin, Octave put se dgager. Il laissait Trublot dans l'obscurit profonde
du grenier, lorsque ce dernier s'tonna brusquement.

--Mais vous, que fichez-vous donc, chez les bonnes?... Ah! sclrat, vous y
venez!

Et il riait d'aise. Il promit le secret, le renvoya avec le souhait d'une
nuit agrable. Lui, rsolument, attendrait ce torchon d'Adle, qui ne
savait plus s'en aller, quand elle tait avec un homme. Duveyrier n'oserait
peut-tre pas la garder jusqu'au jour.

De retour dans la chambre de Rachel, Octave prouva une nouvelle dception.
Berthe ne s'y trouvait pas. Une colre le prenait maintenant: elle s'tait
joue de lui, elle avait promis uniquement pour se dbarrasser de ses
prires. Pendant qu'il se brlait le sang  l'attendre, elle dormait,
heureuse d'tre seule, tenant la largeur du lit conjugal. Alors, au lieu de
regagner sa chambre et de dormir de son ct, il s'entta, se coucha tout
habill, passa la nuit  rouler des projets de revanche. Cette chambre de
bonne, nue et froide, l'irritait  cette heure, avec ses murs sales, sa
pauvret, son insupportable odeur de fille mal tenue; et il ne voulait pas
s'avouer dans quelle bassesse son amour exaspr avait rv de se
satisfaire. Trois heures sonnrent au loin. Des ronflements de bonnes
robustes montaient  sa gauche; parfois, des pieds nus sautaient sur le
carreau, puis un ruissellement de fontaine faisait vibrer le plancher. Mais
ce qui l'nervait le plus, c'tait,  sa droite, une plainte continue, une
voix de douleur geignant dans la fivre d'une insomnie. Il finit par
reconnatre la voix de la piqueuse de bottines. Est-ce qu'elle accouchait?
La malheureuse, toute seule, agonisait sous les toits, dans un de ces
cabinets de misre, o il n'y avait mme plus de place pour son ventre.

Vers quatre heures, Octave eut une distraction. Il entendit Adle rentrer,
puis Trublot la rejoindre, immdiatement. Une querelle faillit clater.
Elle se dfendait: le propritaire l'avait garde, tait-ce sa faute?
Alors, Trublot l'accusa de devenir fire. Mais elle se mit  pleurer, elle
n'tait pas fire du tout. Quel pch avait-elle donc pu commettre, pour
que le bon Dieu laisst les hommes s'acharner sur elle? Aprs celui-l, un
autre: a ne finissait pas. Elle ne les agaait gure cependant, leurs
btises lui causaient si peu de plaisir, qu'elle restait sale exprs, afin
de ne pas leur donner des ides. Ah! ouiche! ils s'enrageaient davantage,
et continuellement c'tait de l'ouvrage en plus. Elle en crevait, elle
avait assez dj de madame Josserand sur le dos,  vouloir qu'on lavt la
cuisine chaque matin.

--Vous autres, bgayait-elle en sanglotant, vous dormez tant que vous
voulez, aprs. Mais moi, faut que je trime.... Non, il n'y a pas de
justice! Je suis trop malheureuse!

--Allons, dors! je ne te tourmente pas, finit par dire Trublot, bonhomme,
pris d'un apitoiement paternel. Va, il y en a, des femmes, qui voudraient
tre  ta place!... Puisqu'on t'aime, grosse bte, laisse-toi aimer!

Au jour, Octave s'endormit. Un grand silence s'tait fait, la piqueuse de
bottines elle-mme ne rlait plus, comme morte, tenant son ventre  deux
mains. Le soleil clairait l'troite fentre, lorsque la porte, en
s'ouvrant, rveilla brusquement le jeune homme. C'tait Berthe qui montait
voir, pousse par un irrsistible besoin; elle en avait d'abord cart
l'ide, puis elle s'tait donn des prtextes, la ncessit de visiter la
chambre, d'y remettre les choses en ordre, dans le cas o il aurait tout
laiss  la dbandade, de colre. D'ailleurs, elle croyait ne plus l'y
trouver. Quand elle le vit se lever du petit lit de fer, blme, menaant,
elle resta saisie; et elle couta, la tte basse, ses reproches furieux. Il
la pressait de rpondre, de lui fournir au moins une excuse. Enfin, elle
murmura:

--Au dernier moment, je n'ai pas pu. a manquait trop de dlicatesse.... Je
vous aime, oh! je vous le jure. Mais pas ici, pas ici!

Et, le voyant s'approcher, elle recula, avec la peur qu'il ne voult
profiter de l'occasion. Il en avait l'envie: huit heures sonnaient, les
bonnes taient toutes descendues, Trublot lui-mme venait de partir. Alors,
comme il cherchait  lui prendre les mains, en disant que lorsqu'on aime
quelqu'un, on accepte tout, elle se plaignit d'tre incommode par l'odeur,
elle entr'ouvrit la fentre. Mais il l'attirait de nouveau, il
l'tourdissait de son tourment. Elle allait tre oblige de cder,
lorsqu'un flot boueux de gros mots monta de la cour des cuisines.

--Cochonne! salope! as-tu fini!... V'l encore ta lavette qui m'est tombe
sur la tte.

Berthe, frmissante, s'tait dgage, en murmurant:

--Entends-tu?... Oh! non, pas ici, je t'en supplie! J'aurais trop de
honte.... Entends-tu ces filles? Elles me font froid partout. L'autre jour
dj, j'ai cru que je me trouverais mal.... Non, laisse-moi, et je te
promets, mardi prochain, dans ta chambre.

Les deux amants, n'osant plus bouger, debout, durent tout entendre.

--Montre-toi donc un peu, continuait Lisa furieuse, pour que je te la
flanque par la gueule!

Alors, Adle vint se pencher  la fentre de sa cuisine.

--En voil une affaire pour un bout de chiffon! Il n'a servi qu' ma
vaisselle d'hier, d'abord. Et puis, c'est tomb tout seul.

Elles firent la paix, et Lisa lui demanda ce qu'on avait mang la veille,
chez elle. Encore un ragot! Quels pans! C'est elle qui se serait achet
des ctelettes, dans une bote pareille! Et elle poussait toujours Adle 
chiper le sucre, la viande, la bougie, histoire d'tre libre; car elle,
n'ayant jamais faim, laissait Victoire voler les Campardon, sans en prendre
mme sa part.

--Oh! dit Adle qui se corrompait, j'ai cach, l'autre soir, des pommes de
terre dans ma poche. Elles me brlaient la cuisse. C'tait bon, c'tait
bon!... Et, vous savez, j'aime le vinaigre, moi. Je m'en fiche, je bois 
la burette, maintenant.

Mais Victoire s'accoudait  son tour, en achevant un verre de cassis tremp
d'eau-de-vie, que Lisa lui payait de temps  autre, le matin, pour la
rcompenser de sa gentillesse  cacher ses escapades de nuit et de jour.
Et, comme Louise leur tirait la langue, du fond de la cuisine de madame
Juzeur, Victoire l'empoigna.

--Attends! enfant de la borne, je vas te la fourrer quelque part, ta
langue!

--Viens-y donc, vieille solarde! dit la petite. Hier encore, je t'ai bien
aperue, quand tu rendais tout dans tes assiettes.

Du coup, le flot d'ordures battit de nouveau les murailles du trou empest.
Adle elle-mme, qui prenait le bagou de Paris, traitait Louise de morue,
lorsque Lisa cria:

--Je la ferai taire, moi, si elle nous embte. Oui, oui, petite garce,
j'avertirai Clmence. Elle t'arrangera.... Quelle dgotation! a mouche
dj des hommes, quand a aurait encore besoin d'tre mouche.... Mais,
chut! voici l'homme. Un joli saligaud, lui aussi!

Hippolyte venait de paratre  la fentre des Duveyrier, cirant les bottes
de monsieur. Les bonnes, malgr tout, lui firent des politesses, car il
tait de l'aristocratie, et il mprisait Lisa qui mprisait Adle, avec
plus de hauteur que les matres riches n'en montraient aux matres dans la
gne. On lui demanda des nouvelles de mademoiselle Clmence et de
mademoiselle Julie. Mon Dieu! elles s'embtaient  crever, l-bas, mais
elles ne se portaient pas trop mal. Puis, sautant  un autre sujet:

--Avez-vous entendu, cette nuit, l'autre qui se tortillait, avec son mal au
ventre?... tait-ce agaant! Heureusement qu'elle part. J'avais envie de
lui crier: Pousse donc et que a finisse!

--Le fait est que monsieur Hippolyte a raison, reprit Lisa. Rien ne vous
porte sur les nerfs, comme une femme qui a toujours des coliques.... Dieu
merci! je ne sais pas ce que c'est, mais il me semble que je tcherais de
ravaler a, pour laisser les gens dormir.

Alors, Victoire, voulant rire, retomba sur Adle.

--Dis donc, l'enfle, l-haut!... Lorsque t'es accouche de ton premier,
c'est-il par devant ou par derrire que tu l'as fait?

Toutes les cuisines se tordirent, dans un accs de gaiet canaille, pendant
qu'Adle, effare, rpondait:

--Un enfant, ah bien! non, faut pas qu'il en vienne! C'est dfendu d'abord,
et puis quand on ne veut pas!

--Ma fille, dit Lisa d'un ton grave, les enfants viennent  tout le
monde.... Ce n'est pas ton bon Dieu qui te fera autrement que les autres.

Et l'on parla de madame Campardon, qui elle, au moins, n'avait plus rien 
craindre: c'tait la seule chose agrable dans son tat. Ensuite, toutes
les dames de la maison y passrent, madame Juzeur qui prenait ses
prcautions, madame Duveyrier que son mari dgotait, madame Valrie qui
allait chercher ses enfants au dehors, parce que le sien, de mari, n'tait
pas seulement capable de lui en faire la queue d'un. Et les clats de rire
montaient par bouffes du boyau noir.

Berthe avait encore pli. Elle attendait, n'osant plus mme sortir, les
yeux  terre, confuse, et comme violente devant Octave. Lui, exaspr
contre les bonnes, sentait qu'elles devenaient trop sales et qu'il ne
pouvait la reprendre: son dsir s'en allait, il tombait  une lassitude, 
une grande tristesse. Mais la jeune femme tressaillit. Lisa venait de
prononcer son nom.

--En parlant de farceuse, en voil une qui m'a l'air de s'en payer!... Eh!
Adle, pas vrai que ta mademoiselle Berthe rigolait dj toute seule, quand
tu lavais encore ses jupons?

--Maintenant, dit Victoire, elle se fait donner un coup de plumeau par le
commis de son homme.... Pas de danger qu'il y ait de la poussire!

--Chut! souffla doucement Hippolyte.

--Tiens!  cause? Son chameau de bonne n'est pas l, aujourd'hui.... Une
sournoise qui vous mangerait, quand on parle de sa matresse! Vous savez
qu'elle est juive et qu'elle a assassin quelqu'un, chez elle.... Peut-tre
bien que le bel Octave l'poussette aussi, dans les encoignures. Le patron
a d l'embaucher pour faire les enfants, ce grand serin-l!

Alors, Berthe, torture d'une angoisse indicible, leva les yeux sur son
amant. Et, suppliante, implorant un appui, elle balbutia de sa voix
douloureuse:

--Mon Dieu! mon Dieu!

Octave lui prit la main, la serra fortement, trangl lui aussi par une
colre impuissante. Que faire? il ne pouvait se montrer, imposer silence 
ces filles. Les mots ignobles continuaient, des mots que la jeune femme
n'avait jamais entendus, toute une dbcle d'gout, qui, chaque matin, se
dversait l, prs d'elle, et qu'elle ne souponnait mme pas. Maintenant,
leurs amours, si soigneusement cachs, tranaient au milieu des pluchures
et des eaux grasses. Ces filles savaient tout, sans que personne et parl.
Lisa racontait comment Saturnin tenait la chandelle; Victoire rigolait des
maux de tte du mari, qui aurait d se faire poser un autre oeil quelque
part; Adle elle-mme tapait sur l'ancienne demoiselle de sa dame, dont
elle talait les indispositions, les dessous douteux, les secrets de
toilette. Et une blague ordurire salissait leurs baisers, leurs
rendez-vous, tout ce qu'il y avait encore de bon et de dlicat dans leurs
tendresses.

--Gare l-dessous! cria brusquement Victoire, v'l des carottes d'hier qui
m'empoisonnent! C'est pour cette crapule de pre Gourd!

Les bonnes, par mchancet, jetaient ainsi des dbris, que le concierge
devait balayer.

--Et v'l un reste de rognon moisi! dit  son tour Adle.

Tous les fonds de casserole, toutes les vidures de terrine y passrent,
pendant que Lisa s'acharnait sur Berthe et sur Octave, arrachant les
mensonges dont ils couvraient la nudit malpropre de l'adultre. Ils
restaient, la main dans la main, face  face, sans pouvoir dtourner les
yeux; et leurs mains se glaaient, et leurs yeux s'avouaient l'ordure de
leur liaison, l'infirmit des matres tale dans la haine de la
domesticit. C'tait a leurs amours, cette fornication sous une pluie
battante de viande gte et de lgumes aigres!

--Et vous savez, dit Hippolyte, que le jeune monsieur se fiche absolument
de la paroissienne. Il l'a prise pour se pousser dans le monde.... Oh! un
avare au fond malgr sa pose, un gaillard sans scrupule, qui, avec son air
d'aimer les femmes, leur flanque trs bien des gifles!

Berthe, les yeux sur Octave, le regardait blmir, la face bouleverse, si
chang, qu'il lui faisait peur.

--Ma foi! ils se valent, reprit Lisa. Je ne donnerais pas non plus
grand'chose de sa peau,  elle. Mal leve, le coeur dur comme une pierre,
se fichant de tout ce qui n'est pas son plaisir, couchant pour l'argent,
oui pour l'argent! car je m'y connais, je parie qu'elle n'a pas mme de
plaisir avec un homme.

Des larmes jaillirent des yeux de Berthe. Octave regardait son visage se
dcomposer. Ils se trouvaient comme corchs au sang l'un devant l'autre,
mis  nu, sans protestation possible. Alors, la jeune femme, suffoque par
cette bouche de puisard qui la souffletait, voulut fuir. Il ne la retint
pas, car le dgot d'eux-mmes faisait de leur prsence une torture, et ils
aspiraient au soulagement de ne plus se voir.

--Tu as promis, mardi prochain, chez moi.

--Oui, oui.

Et elle se sauva, perdue. Il demeura seul, pitinant, ttonnant des mains,
remettant en paquet le linge apport par lui. Il n'coutait plus les
bonnes, lorsqu'une dernire phrase l'arrta net.

--Je vous dis que monsieur Hdouin est mort hier soir.... Si le bel Octave
avait prvu a, il aurait continu  chauffer madame Hdouin, qui a le sac.

Cette nouvelle, apprise l, dans ce cloaque, retentissait au fond de son
tre. M. Hdouin tait mort! Et un regret immense l'envahissait. Il pensa
tout haut, il ne put retenir cette rponse:

--Ah! oui, par exemple, j'ai fait une btise!

Comme Octave descendait enfin, avec son paquet de linge, il rencontra
Rachel qui montait  sa chambre. Quelques minutes de plus, elle les
surprenait. En bas, elle venait encore de trouver madame en larmes; mais,
cette fois, elle n'en avait rien tir, ni un aveu, ni un sou. Furieuse,
comprenant qu'on profitait de son absence pour se voir et lui filouter
ainsi ses petits bnfices, elle dvisagea le jeune homme d'un regard noir
de menaces. Une singulire timidit d'colier empcha Octave de lui donner
dix francs; et, dsireux de montrer une entire libert d'esprit, il
entrait plaisanter chez Marie, lorsqu'un grognement, parti d'un angle, le
fit se tourner: c'tait Saturnin qui se levait en disant, dans une de ses
crises jalouses:

--Prends garde! brouills  mort!

Justement, on tait ce matin-l au huit octobre, la piqueuse de bottines
devait dmnager avant midi. Depuis une semaine, M. Gourd surveillait son
ventre avec un effroi qui grandissait d'heure en heure. Jamais le ventre
n'attendrait le huit. La piqueuse de bottines avait suppli le propritaire
de la laisser quelques jours de plus, pour faire ses couches; mais elle
s'tait heurte contre un refus indign. A tout instant, des douleurs la
prenaient; pendant la dernire nuit encore, elle croyait bien qu'elle
accoucherait seule. Puis, vers neuf heures, elle avait commenc son
dmnagement, aidant le gamin dont la petite voiture  bras tait dans la
cour, s'appuyant aux meubles, s'asseyant sur les marches de l'escalier,
quand une colique trop forte la pliait en deux.

M. Gourd, cependant, n'avait rien dcouvert. Pas un homme! On s'tait moqu
de lui. Aussi, toute la matine, rda-t-il d'un air de colre froide.
Octave, qui le rencontra, frmit  l'ide que lui aussi devait connatre
leurs amours. Peut-tre le concierge les connaissait-il, mais il ne l'en
salua pas moins poliment; car ce qui ne le regardait pas, ne le regardait
pas, comme il le disait. Ce matin-l, il avait de mme t sa calotte
devant la dame mystrieuse, filant de chez le monsieur du troisime, en ne
laissant d'elle, dans l'escalier, qu'un parfum vapor de verveine; il
avait encore salu Trublot, salu l'autre madame Campardon, salu Valrie.
Tout a, c'taient des bourgeois, a ne le regardait pas, ni les jeunes
gens surpris au sortir des chambres de bonne, ni les dames promenant, le
long des marches, des peignoirs accusateurs. Mais ce qui le regardait, le
regardait, et il ne perdait pas de vue les quatre pauvres meubles de la
piqueuse de bottines, comme si l'homme tant cherch allait partir enfin
dans un tiroir.

A midi moins un quart, l'ouvrire parut, avec son visage de cire, sa
tristesse continuelle, son morne abandon. Elle pouvait  peine marcher. M.
Gourd trembla, tant qu'elle ne fut pas dans la rue. Au moment o elle lui
remit la clef, Duveyrier justement dbouchait du vestibule, si brlant de
sa nuit, que les taches rouges de son front saignaient. Il affecta un air
rogue, une svrit d'implacable morale, lorsque le ventre de cette
crature passa devant lui. Elle avait baiss la tte, honteuse, rsigne;
et elle suivit la petite voiture, elle s'en alla, du pas dsespr dont
elle tait venue, le jour o elle s'tait engouffre dans les draps noirs
des Pompes funbres.

Alors, seulement, M. Gourd triompha. Comme si ce ventre emportait le
malaise de la maison, les choses dshonntes dont frissonnaient les murs,
il cria au propritaire:

--Un bon dbarras, monsieur!... On va donc respirer, car a devenait
rpugnant, ma parole d'honneur! J'ai cent livres de moins sur la
poitrine.... Non, voyez-vous, monsieur, dans une maison qui se respecte, il
ne faut pas de femmes, et surtout pas de ces femmes qui travaillent!




XIV


Le mardi suivant, Berthe manqua de parole  Octave. Cette fois, elle
l'avait averti de ne pas l'attendre, dans une brve explication, le soir,
aprs la fermeture du magasin; et elle sanglotait, elle tait alle se
confesser la veille, reprise d'un besoin de religion, toute suffoque
encore par les exhortations douloureuses de l'abb Mauduit. Depuis son
mariage, elle ne pratiquait plus; mais,  la suite des gros mots dont les
bonnes l'avaient clabousse, elle venait de se sentir si triste, si
abandonne, si malpropre, qu'elle s'tait rejete pour une heure dans ses
croyances d'enfant, enflamme d'un espoir de purification et de salut. Au
retour, le prtre ayant pleur avec elle, sa faute lui faisait horreur.
Octave, impuissant, furieux, haussa les paules.

Puis, trois jours plus tard, elle promit de nouveau pour le mardi suivant.
Dans un rendez-vous donn  son amant, passage des Panoramas, elle avait vu
des chles de chantilly; et elle en parlait sans cesse, avec des yeux
mourants de dsir. Aussi, le lundi matin, le jeune homme lui dit-il en
riant, pour adoucir la brutalit du march, que, si elle tenait sa parole
enfin, elle trouverait chez lui une petite surprise. Elle comprit, elle se
mit une fois encore  pleurer. Non! non! maintenant, elle n'irait pas, il
lui gtait le bonheur de leur rendez-vous. Elle avait parl de ce chle en
l'air, elle n'en voulait plus, elle le jetterait au feu, s'il lui en
faisait cadeau. Pourtant, le lendemain, ils convinrent de tout: minuit et
demi, elle frapperait trois coups lgers.

Ce jour-l, quand Auguste partit pour Lyon, il parut singulier  Berthe.
Elle l'avait surpris parlant bas avec Rachel, derrire la porte de la
cuisine; en outre, il tait jaune, grelottant, l'oeil ferm; mais, comme il
se plaignait de sa migraine, elle le crut malade et lui assura que le
voyage lui ferait du bien. Ds qu'elle fut seule, elle retourna dans la
cuisine, tcha de sonder la bonne, par un reste d'inquitude. Cette fille
continuait  se montrer discrte, respectueuse, dans son attitude raide des
premiers jours. La jeune femme, pourtant, la sentait vaguement mcontente;
et elle pensait qu'elle avait eu grand tort de lui donner vingt francs et
une robe, puis de couper court  ses libralits, forcment, car elle
courait toujours aprs cent sous.

--Ma pauvre fille, lui dit-elle, je suis bien peu gnreuse, n'est-ce
pas?... Allez, ce n'est pas de ma faute. Je songe  vous, je vous
rcompenserai.

Rachel rpondit de son air froid:

--Madame ne me doit rien.

Alors, Berthe alla chercher deux vieilles chemises  elle, voulant au moins
lui prouver son bon coeur. Mais la bonne, en les prenant, dclara qu'elle
en ferait des linges pour la cuisine.

--Merci, madame, la percale me donne des boutons, je ne porte que de la
toile.

Berthe, cependant, la trouvait si polie, qu'elle se rassura. Elle se montra
familire, lui avoua qu'elle dcoucherait, la pria mme de laisser une
lampe allume,  tout hasard. On fermerait au verrou la porte du grand
escalier, et elle sortirait par la porte de la cuisine, dont elle
emporterait la clef. La bonne prenait tranquillement ces ordres, comme s'il
se ft agi de mettre au feu un boeuf  la mode, pour le lendemain.

Le soir, par un raffinement de tactique, pendant que Berthe devait dner
chez ses parents, Octave avait accept une invitation chez les Campardon.
Il comptait rester l jusqu' dix heures, puis aller s'enfermer dans sa
chambre et y attendre minuit et demi, avec le plus de patience possible.

Chez les Campardon, le dner fut patriarcal. L'architecte, entre sa femme
et la cousine, s'appesantissait sur les plats, des plats de mnage,
abondants et sains, comme il les qualifiait. Il y avait, ce soir-l, une
poule au riz, une pice de boeuf et des pommes de terre sautes. Depuis que
la cousine s'occupait de tout, la maison vivait dans une indigestion
continue, tant elle savait bien acheter, payant moins cher et rapportant
deux fois plus de viande que les autres. Aussi Campardon revint-il trois
fois  la poule, pendant que Rose se bourrait de riz. Angle se rserva
pour le boeuf; elle aimait le sang, Lisa lui en fourrait en cachette de
grandes cuilleres. Et, seule, Gasparine touchait  peine aux plats, ayant
l'estomac rtrci, disait-elle.

--Mangez donc, criait l'architecte  Octave, vous ne savez pas qui vous
mangera.

Madame Campardon, penche  l'oreille du jeune homme, s'applaudissait une
fois encore du bonheur apport par la cousine dans la maison: une conomie
de cent pour cent au moins, les domestiques rduites au respect, Angle
surveille et recevant le bon exemple.

--Enfin, murmura-t-elle, Achille continue  tre heureux comme le poisson
dans l'eau, et moi je n'ai plus rien  faire, absolument rien.... Tenez!
elle me dbarbouille, maintenant.... Je puis vivre sans remuer les bras ni
les jambes, elle a pris toutes les fatigues du mnage.

Ensuite, l'architecte raconta comment il avait roul ces cocos de
l'Instruction publique.

--Imaginez-vous, mon cher, qu'ils m'ont cherch des ennuis  n'en plus
finir, pour mes travaux d'vreux.... Moi, n'est-ce pas? j'ai voulu avant
tout faire plaisir  monseigneur. Seulement, le fourneau des nouvelles
cuisines et le calorifre ont dpass vingt mille francs. Aucun crdit
n'tait vot, et vingt mille francs ne sont pas faciles  prendre sur les
maigres frais d'entretien. D'autre part, la chaire pour laquelle j'avais
trois mille francs, est monte  prs de dix mille: encore sept mille
francs qu'il fallait dissimuler.... Aussi m'ont-ils appel ce matin au
ministre, o un grand sec m'a d'abord fichu un galop. Ah! mais non! je
n'aime pas a! Alors, moi, je lui ai flanqu carrment monseigneur  la
tte, en le menaant d'appeler monseigneur  Paris, pour expliquer
l'affaire. Et, tout de suite, il est devenu poli, oh! d'une politesse!
tenez, j'en ris encore! Vous savez qu'ils ont une peur de chien des
vques, en ce moment. Quand j'ai un vque avec moi, je dmolirais et je
rebtirais Notre-Dame, je me moque pas mal du gouvernement!

Tous s'gayaient autour de la table, sans respect pour le ministre, dont
ils parlaient avec ddain, la bouche pleine de riz. Rose dclara qu'il
valait mieux tre avec la religion. Depuis les travaux de Saint-Roch,
Achille tait accabl de besogne: les plus grandes familles se le
disputaient, il n'y suffisait plus, il devait passer les nuits. Dieu leur
voulait du bien, dcidment, et la famille le bnissait, matin et soir.

On tait au dessert, lorsque Campardon s'cria:

--A propos, mon cher, vous savez que Duveyrier a retrouv....

Il allait nommer Clarisse. Mais il se rappela la prsence d'Angle, et il
ajouta, en jetant un regard oblique vers sa fille:

--Il a retrouv sa parente, vous savez.

Et, par des pincements de lvres, des clignements d'yeux, il se fit enfin
comprendre d'Octave, qui ne saisissait pas du tout.

--Oui, Trublot que j'ai rencontr, m'a dit a. Avant-hier, comme il
pleuvait  torrents, Duveyrier entre sous une porte, et qu'est-ce qu'il
aperoit? sa parente en train de secouer son parapluie.... Trublot,
justement, la cherchait depuis huit jours, pour la lui rendre.

Angle avait modestement baiss les yeux sur son assiette, en avalant de
grosses bouches. La famille, d'ailleurs, sauvegardait la dcence des mots,
avec rigidit.

--Est-elle bien, sa parente? demanda Rose  Octave.

--C'est selon, rpondit celui-ci. Il faut les aimer comme a.

--Elle a eu l'audace de venir un jour au magasin, dit Gasparine, qui,
malgr sa maigreur, dtestait les gens maigres. On me l'a montre.... Un
vrai haricot.

--N'importe, conclut l'architecte, voil Duveyrier repinc.... C'est sa
pauvre femme....

Il voulait dire que Clotilde devait tre soulage et ravie. Seulement, il
se souvint une seconde fois d'Angle, il prit un air dolent pour dclarer:

--On ne s'entend pas toujours entre parents.... Mon Dieu! dans chaque
famille, il y a des contrarits.

Lisa, de l'autre ct de la table, une serviette sur le bras, regardait
Angle, et celle-ci, prise d'un fou rire, se hta de boire, longuement, le
nez cach dans le verre.

Un peu avant dix heures, Octave prtexta une grande fatigue pour monter 
sa chambre. Malgr les attendrissements de Rose, il tait mal  l'aise dans
ce milieu bonhomme, o il sentait crotre sans cesse contre lui l'hostilit
de Gasparine. Il ne lui avait rien fait pourtant. Elle le dtestait comme
joli homme, elle le souponnait d'avoir toutes les femmes de la maison, et
cela l'exasprait, sans qu'elle le dsirt le moins du monde, cdant
seulement, devant son bonheur,  une colre instinctive de femme dont la
beaut s'tait sche trop vite.

Ds qu'il fut parti, la famille parla de se coucher. Rose, chaque soir,
avant de se mettre au lit, passait une heure dans son cabinet de toilette.
Elle procda  un dbarbouillage complet, se trempa de parfums, puis se
coiffa, s'examina les yeux, la bouche, les oreilles, et se fit mme un
signe sous le menton. La nuit, elle remplaait son luxe de peignoirs par un
luxe de bonnets et de chemises. Elle choisit, pour cette nuit-l, une
chemise et un bonnet garnis de valenciennes. Gasparine l'avait aide, lui
donnant les cuvettes, pongeant derrire elle l'eau rpandue, la frottant
avec un linge, petits soins intimes dont elle s'acquittait beaucoup mieux
que Lisa.

--Ah! je suis bien! dit enfin Rose, allonge, pendant que la cousine
bordait les draps et remontait le traversin.

Et elle riait d'aise, toute seule au milieu du grand lit. Dans ses
dentelles, avec son corps douillet, dlicat et soign, on et dit une belle
amoureuse, attendant l'homme de son coeur. Quand elle se sentait jolie,
elle dormait mieux, disait-elle. Puis, elle n'avait plus que ce plaisir.

--a y est? demanda Campardon en entrant. Eh bien! bonne nuit, mon chat.

Lui, prtendait avoir  travailler. Il veillerait encore. Mais elle se
fchait, elle voulait qu'il prit un peu de repos: c'tait stupide, de se
tuer de la sorte!

--Entends-tu, couche-toi.... Gasparine, promets-moi de le faire coucher.

La cousine, qui venait de poser sur la table de nuit un verre d'eau sucre
et un roman de Dickens, la regardait. Sans rpondre, elle se pencha, elle
laissa chapper:

--Tu es gentille comme tout, ce soir!

Et elle lui mit deux baisers sur les joues, les lvres sches, la bouche
amre, dans une rsignation de parente laide et pauvre. Campardon, lui
aussi, regardait sa femme, le sang  la peau, crevant d'une digestion
pnible. Ses moustaches eurent un petit tremblement, il la baisa  son
tour.

--Bonne nuit, ma cocotte.

--Bonne nuit, mon chri.... Mais, tu sais, couche-toi tout de suite.

--N'aie donc pas peur! dit Gasparine. Si,  onze heures, il ne dort pas, je
me lverai et j'teindrai sa lampe.

Vers onze heures, Campardon, qui billait sur un chalet suisse, une
fantaisie d'un tailleur de la rue Rameau, se dshabilla lentement en
songeant  Rose, si gentille et si propre; puis, aprs avoir dfait son
lit, pour les bonnes, il alla retrouver Gasparine dans le sien. Ils y
dormaient fort mal, trop  l'troit, gns par leurs coudes. Lui surtout,
rduit  se tenir en quilibre au bord du sommier, avait une cuisse coupe,
le matin.

Au mme instant, comme Victoire tait monte, sa vaisselle finie, Lisa
vint, selon son habitude, voir si mademoiselle ne manquait de rien. Angle,
couche, l'attendait; et c'taient ainsi, chaque soir, en cachette des
parents, des parties de cartes interminables, sur un coin de la couverture
tale. Elles jouaient  la bataille, en retombant toujours sur la cousine,
une sale bte que la bonne dshabillait crment devant l'enfant. Toutes
deux se vengeaient de la soumission hypocrite de la journe, et il y avait,
chez Lisa, une jouissance basse, dans cette corruption d'Angle, dont elle
satisfaisait les curiosits de fille maladive, trouble par la crise de ses
quinze ans. Cette nuit-l, elles taient furieuses contre Gasparine qui,
depuis deux jours, enfermait le sucre, dont la bonne emplissait ses poches,
pour les vider ensuite sur le lit de la petite. En voil un chameau! pas
mme moyen de croquer du sucre en s'endormant!

--Votre papa lui en fourre pourtant assez, du sucre! dit Lisa, avec un rire
sensuel.

--Oh! oui! murmura Angle, qui riait galement.

--Qu'est-ce qu'il lui fait, votre papa?... Faites un peu, pour voir.

Alors, l'enfant se jeta au cou de la bonne, la serra de ses bras nus,
l'embrassa violemment sur la bouche, en rptant:

--Tiens! comme a.... Tiens! comme a.

Minuit sonnait. Campardon et Gasparine geignaient dans leur lit trop
troit, tandis que Rose, se carrant au milieu du sien, les membres carts,
lisait Dickens, avec des larmes d'attendrissement. Un grand silence tomba,
la nuit chaste jetait son ombre sur l'honntet de la famille.

Cependant, comme il rentrait, Octave avait trouv de la compagnie chez les
Pichon. Jules l'appela, voulant absolument lui offrir quelque chose.
Monsieur et madame Vuillaume taient l, rconcilis avec le mnage, 
l'occasion des relevailles de Marie, accouche en septembre. Ils avaient
mme bien voulu venir dner un mardi, pour fter le rtablissement de la
jeune femme, qui sortait depuis la veille seulement. Dsireuse d'apaiser sa
mre, que la vue de l'enfant, une fille encore, contrariait, elle s'tait
dcide  l'envoyer en nourrice, prs de Paris. Lilitte dormait sur la
table, assomme par un verre de vin pur, que les parents lui avaient fait
boire de force,  la sant de sa petite soeur.

--Enfin, deux, c'est possible! dit madame Vuillaume, aprs avoir trinqu
avec Octave. Seulement, mon gendre, ne recommencez pas.

Tous se mirent  rire. Mais la vieille femme restait grave. Elle continua:

--Il n'y a l rien de drle.... Nous acceptons cet enfant, mais je vous
jure que s'il en revenait un autre....

--Oh! s'il en revenait un autre, acheva M. Vuillaume, vous n'auriez ni
coeur ni cervelle.... Que diable! on est srieux dans la vie, on se
retient, lorsqu'on n'a pas des mille et des cents  dpenser en agrments.

Et, se tournant vers Octave:

--Tenez! monsieur, je suis dcor. Eh bien! si je vous disais que, pour ne
pas trop salir de rubans, je ne porte pas ma dcoration dans mon
intrieur.... Alors, raisonnez: quand je nous prive, ma femme et moi, du
plaisir d'tre dcor chez nous, nos enfants peuvent bien se priver du
plaisir de faire des filles.... Non, monsieur, il n'y a pas de petites
conomies.

Mais les Pichon protestrent de leur obissance. Si on les y reprenait par
exemple, il ferait chaud!

--Pour souffrir ce que j'ai souffert! dit Marie encore toute ple.

--J'aimerais mieux me couper une jambe, dclara Jules.

Les Vuillaume hochaient la tte d'un air satisfait. Ils avaient leur
parole, ils pardonnaient. Et, comme dix heures sonnaient  la pendule, tous
s'embrassrent avec motion. Jules mettait son chapeau, pour les
accompagner  l'omnibus. Ce recommencement des habitudes anciennes les
attendrit au point qu'ils s'embrassrent une seconde fois sur le palier.
Quand ils furent partis, Marie, qui les regardait descendre, accoude  la
rampe, prs d'Octave, ramena celui-ci dans la salle  manger, en disant:

--Allez, maman n'est pas mchante, et elle a raison au fond: les enfants,
ce n'est pas drle!

Elle avait referm la porte, elle dbarrassait la table des verres qui
tranaient encore. L'troite pice, o la lampe charbonnait, tait toute
tide de la petite fte de famille. Lilitte continuait  dormir sur un coin
de la toile cire.

--Je vais aller me coucher, murmura Octave.

Et il s'assit, trouvant l un bien-tre.

--Tiens! vous vous couchez dj! reprit la jeune femme. a ne vous arrive
pas souvent, d'tre si rang. Vous avez donc quelque chose  faire de bonne
heure, demain?

--Mais non, rpondit-il. J'ai sommeil, voil tout.... Oh! je puis bien vous
donner dix minutes.

La pense de Berthe lui tait venue. Elle ne monterait qu' minuit et demi:
il avait le temps. Et cette pense, l'espoir de la possder toute une nuit,
dont il brlait depuis des semaines, ne retentissait plus  grands coups
dans sa chair. Sa fivre de la journe, le tourment de son dsir comptant
les minutes, voquant la continuelle image du bonheur prochain, tombaient
sous la fatigue de l'attente.

--Voulez-vous encore un petit verre de cognac? demanda Marie.

--Mon Dieu! je veux bien.

Il pensait que cela le ragaillardirait. Quand elle l'eut dbarrass du
verre, il lui saisit les mains, les garda, tandis qu'elle souriait, sans
crainte aucune. Il la trouvait charmante, dans sa pleur de femme
endolorie. Toute la tendresse sourde dont il se sentait envahi de nouveau,
montait avec une brusque violence, jusqu' sa gorge, jusqu' ses lvres. Il
l'avait un soir rendue au mari, aprs lui avoir mis au front un baiser de
pre, et c'tait maintenant un besoin de la reprendre, un dsir immdiat et
aigu, dans lequel le dsir de Berthe se noyait, s'vanouissait, comme trop
lointain.

--Vous n'avez donc pas peur, aujourd'hui? demanda-t-il, en lui serrant les
mains plus fort.

--Non, puisque c'est impossible dsormais.... Oh! nous restons toujours
bons amis!

Et elle fit entendre qu'elle savait tout. Saturnin avait d parler.
D'ailleurs, les nuits o Octave recevait une certaine personne, elle s'en
apercevait bien. Comme il blmissait d'inquitude, elle le rassura vite:
jamais elle ne dirait rien  personne, elle n'tait pas en colre, elle lui
souhaitait au contraire beaucoup de flicit.

--Voyons, rptait-elle, puisque je suis marie, je ne puis vous en
vouloir.

Il l'avait assise sur ses genoux, il lui cria:

--Mais c'est toi que j'aime!

Et il disait vrai, il n'aimait qu'elle en ce moment, d'une passion absolue,
infinie. Toute sa nouvelle liaison, les deux mois passs  en dsirer une
autre, avaient disparu. Il se revoyait dans cette troite pice, venant
baiser Marie sur le cou, derrire le dos de Jules, la trouvant  chaque
heure complaisante, avec sa douceur passive. C'tait le bonheur, comment
avait-il pu ddaigner cela? Un regret lui brisait le coeur. Il la voulait
encore, et s'il ne l'avait plus, il sentait bien qu'il serait ternellement
malheureux.

--Laissez-moi, murmurait-elle, en tchant de se dgager. Vous n'tes pas
raisonnable, vous allez me faire de la peine.... Maintenant que vous en
aimez une autre,  quoi bon me tourmenter encore?

Elle se dfendait ainsi de son air doux et las, rpugnant simplement  des
choses qui ne l'amusaient gure. Mais il devenait fou, il la serrait
davantage, il baisait sa gorge  travers l'toffe rude de sa robe de laine.

--C'est toi que j'aime, tu ne peux comprendre.... Tiens! sur ce que j'ai de
plus sacr, je ne mens pas. Ouvre-moi donc le coeur pour voir.... Oh! je
t'en prie, sois gentille! Encore cette fois, et puis jamais, jamais, si tu
l'exiges! Aujourd'hui, vois-tu, tu me ferais trop de peine, j'en mourrais.

Alors, Marie fut sans force, paralyse par cette volont d'homme qui
s'imposait. C'tait  la fois, chez elle, de la bont, de la peur et de la
btise. Elle eut un mouvement, comme pour emporter d'abord dans la chambre
Lilitte endormie. Mais il la retint, craignant qu'elle ne rveillt
l'enfant. Et elle s'abandonna  cette mme place, o elle lui tait tombe
entre les bras, l'autre anne, en femme obissante. La paix de la maison, 
cette heure de nuit, mettait un silence bourdonnant dans la petite pice.
Brusquement, la lampe baissa, et ils allaient se trouver sans lumire,
lorsque Marie, se relevant, eut le temps de la remonter.

--Tu m'en veux? demanda Octave avec une tendre reconnaissance, encore bris
d'un bonheur tel qu'il n'en avait jamais prouv.

Elle lcha la lampe, lui rendit un dernier baiser de ses lvres froides, en
rpondant:

--Non, puisque a vous a fait plaisir.... Mais ce n'est pas bien tout de
mme,  cause de cette personne. Avec moi, a ne signifie plus rien.

Des larmes lui mouillaient les yeux, elle restait triste, toujours sans
colre. Quand il la quitta, il tait mcontent, il aurait voulu se coucher
et dormir. Sa passion satisfaite avait un arrire-got gt, une pointe de
chair corrompue dont sa bouche gardait l'amertume. Mais l'autre allait
venir maintenant, il fallait l'attendre; et cette pense de l'autre pesait
terriblement  ses paules, il souhaitait une catastrophe qui l'empcht de
monter, aprs avoir pass des nuits de flamme  btir des plans
extravagants, pour la tenir seulement une heure dans sa chambre. Peut-tre
lui manquerait-elle de parole une fois encore. C'tait un espoir dont il
n'osait se bercer.

Minuit sonna. Octave, debout, fatigu, tendait l'oreille, avec la peur
d'entendre le frlement de ses jupes, le long du corridor troit. A minuit
et demi, il fut pris d'une vritable anxit;  une heure, il se crut
sauv, et il y avait cependant, dans son soulagement, une irritation
sourde, le dpit d'un homme dont une femme se moque. Mais, comme il se
dcidait  se dshabiller, avec des billements gros de sommeil, on frappa
trois petits coups. C'tait Berthe. Il fut contrari et flatt, il
s'avanait les bras ouverts, lorsqu'elle l'carta, tremblante, coutant 
la porte, qu'elle avait referme vivement.

--Quoi donc? demanda-t-il en baissant la voix.

--Je ne sais pas, j'ai eu peur, balbutia-t-elle. Il fait si noir dans cet
escalier, j'ai cru qu'on me poursuivait.... Mon Dieu! que c'est bte, ces
aventures-l! Pour sr, il va nous arriver un malheur.

Cela les glaa tous les deux. Ils ne s'embrassrent pas. Elle tait
pourtant charmante, dans son peignoir blanc, avec ses cheveux dors, tordus
sur la nuque. Il la regardait, la trouvait beaucoup mieux que Marie; mais
il n'en avait plus envie, c'tait une corve. Elle, pour reprendre haleine,
venait de s'asseoir. Et, brusquement elle affecta de se fcher, en
apercevant sur la table une bote, o elle devina tout de suite le chle de
dentelle, dont elle parlait depuis huit jours.

--Je m'en vais, dit-elle sans quitter sa chaise.

--Comment, tu t'en vas?

--Est-ce que tu crois que je me vends? Tu me blesses toujours, tu me gtes
encore tout mon bonheur, cette nuit.... Pourquoi l'as-tu achet, lorsque je
te l'avais dfendu?

Elle se leva, finit par consentir  le regarder. Mais, la bote ouverte,
elle prouva une telle dception, qu'elle ne put retenir ce cri indign:

--Comment! ce n'est pas du chantilly, c'est du lama!

Octave, qui rduisait ses cadeaux, avait cd  une pense d'avarice. Il
tcha de lui expliquer qu'il y avait du lama superbe, aussi beau que du
chantilly; et il faisait l'article, comme s'il s'tait trouv derrire son
comptoir, la forait  toucher la dentelle, lui jurait que jamais elle n'en
verrait la fin. Mais elle hochait la tte, elle l'arrta d'un mot de
mpris.

--Enfin, a cote cent francs, tandis que l'autre en aurait cot trois
cents.

Et, le voyant plir, elle ajouta pour rattraper sa phrase:

--Tu es bien gentil tout de mme, je te remercie.... Ce n'est pas l'argent
qui fait le cadeau, quand la bonne intention y est.

Elle s'tait assise de nouveau. Il y eut un silence. Lui, au bout d'un
instant, demanda si l'on n'allait pas se coucher. Sans doute, on allait se
coucher. Seulement, elle tait encore tant remue par sa bte de peur dans
l'escalier! Et elle revint  ses craintes, au sujet de Rachel, elle raconta
comment elle avait trouv Auguste causant avec la bonne, derrire une
porte. Pourtant, il aurait t si facile d'acheter cette fille, en lui
donnant cent sous de temps  autre. Mais il fallait les avoir, les cent
sous; elle ne les avait jamais, elle n'avait rien. Sa voix devenait sche,
le chle de lama dont elle ne parlait plus, la travaillait d'un tel
dsespoir et d'une telle rancune, qu'elle finit par faire  son amant
l'ternelle querelle dont elle poursuivait son mari.

--Voyons, est-ce une vie? jamais un liard, toujours rester en affront 
propos des moindres btises.... Oh! j'en ai plein le dos, plein le dos!

Octave, qui dboutonnait son gilet en marchant, s'arrta pour lui demander:

--Enfin  quel sujet me dis-tu tout cela?

--Comment! monsieur,  quel sujet? Mais il est des choses que la
dlicatesse devrait vous dicter, sans que j'aie  rougir d'aborder avec
vous de pareilles matires.... Est-ce que, depuis longtemps, vous n'auriez
pas d, de vous-mme, me tranquilliser en mettant cette fille  nos genoux?

Elle se tut, puis elle ajouta d'un air d'ironie ddaigneuse:

--a ne vous aurait pas ruin.

Il y eut un nouveau silence. Le jeune homme, qui s'tait remis  marcher,
rpondit enfin:

--Je ne suis pas riche, je le regrette pour vous.

Alors, tout s'aggrava, la querelle prit une violence conjugale.

--Dites que je vous aime pour votre argent! cria-t-elle avec la carrure de
sa mre, dont les mots lui remontaient aux lvres. Je suis une femme
d'argent, n'est-ce pas? Eh bien! oui, je suis une femme d'argent, parce que
je suis une femme raisonnable. Vous aurez beau prtendre le contraire,
l'argent sera quand mme l'argent. Moi, lorsque j'ai eu vingt sous, j'ai
toujours dit que j'en avais quarante, car il vaut mieux faire envie que
piti.

Il l'interrompit, il dclara d'une voix fatigue, en homme qui dsire la
paix:

--coute, si a te contrarie trop qu'il soit en lama, je t'en donnerai un
en chantilly.

--Votre chle! continua-t-elle tout  fait furieuse, mais je n'y pense mme
plus,  votre chle! Ce qui m'exaspre, c'est le reste, entendez-vous!...
Oh! d'ailleurs, vous tes comme mon mari. J'irais dans les rues sans
bottines, que cela vous serait parfaitement gal. Quand on a une femme
pourtant, le simple bon coeur vous fait une loi de la nourrir et de
l'habiller. Mais jamais un homme ne comprendra a. Tenez!  vous deux, vous
me laisseriez bientt sortir en chemise, si j'y consentais!

Octave, excd de cette scne de mnage, prit le parti de ne pas rpondre,
ayant remarqu que parfois Auguste se dbarrassait d'elle ainsi. Il
achevait de se dshabiller lentement, il laissait passer le flot; et il
songeait  la mauvaise chance de ses amours. Celle-l, cependant, il
l'avait ardemment dsire, mme au point de dranger tous ses calculs; et,
maintenant qu'elle se trouvait dans sa chambre, c'tait pour le quereller,
pour lui faire passer une nuit blanche, comme s'ils avaient eu dj,
derrire eux, six mois de mariage.

--Couchons-nous, veux-tu? demanda-t-il enfin. Nous nous tions promis tant
de bonheur! C'est trop bte, de perdre le temps  nous dire des choses
dsagrables.

Et, plein de conciliation, sans dsir mais poli, il voulut l'embrasser.
Elle le repoussa, elle clata en larmes. Alors, il dsespra d'en finir, il
retira ses bottines rageusement, dcid  se mettre au lit, mme sans elle.

--Allez, reprochez-moi aussi mes sorties, bgayait-elle au milieu de ses
sanglots. Accusez-moi de trop vous coter.... Oh! je vois clair! tout a,
c'est  cause de ce mchant cadeau. Si vous pouviez m'enfermer dans une
malle, vous le feriez. J'ai des amies, je vais les voir, ce n'est pourtant
pas un crime.... Et quant  maman....

--Je me couche, dit-il en se jetant au fond du lit. Dshabille-toi et
laisse ta maman, qui t'a fichu un bien sale caractre, permets-moi de le
constater.

Elle se dshabilla d'une main machinale, pendant que, de plus en plus
anime, elle haussait la voix.

--Maman a toujours fait son devoir. Ce n'est pas  vous d'en parler ici. Je
vous dfends de prononcer son nom.... Il ne vous manquait plus que de vous
attaquer  ma famille!

Le cordon de son jupon rsistait, et elle cassa le noeud. Puis, assise au
bord du lit pour ter ses bas:

--Ah! comme je regrette ma faiblesse, monsieur! comme on rflchirait, si
l'on pouvait tout prvoir!

Maintenant, elle tait en chemise, les jambes et les bras nus, d'une nudit
douillette de petite femme grasse. Sa gorge, souleve de colre, sortait
des dentelles. Lui, qui affectait de rester le nez contre le mur, venait de
se retourner d'un bond.

--Quoi? vous regrettez de m'avoir aim?

--Certes, un homme incapable de comprendre un coeur!

Et ils se regardaient de prs, la face dure, sans amour. Elle avait pos un
genou au bord du matelas, les seins tendus, la cuisse plie, dans le joli
mouvement d'une femme qui se couche. Mais il ne voyait plus sa chair rose,
les lignes souples et fuyantes de son dos.

--Ah! Dieu! si c'tait  refaire! ajouta-t-elle.

--Vous en prendriez un autre, n'est-ce pas? dit-il brutalement, trs haut.

Elle s'tait allonge prs de lui, sous le drap, et elle allait rpondre du
mme ton exaspr, lorsque des coups de poing s'abattirent dans la porte.
Ils restrent saisis, sans comprendre d'abord, immobiles et glacs. Une
voix sourde disait:

--Ouvrez, je vous entends bien faire vos salets.... Ouvrez ou j'enfonce
tout!

C'tait la voix du mari. Les amants ne bougeaient toujours pas, la tte
emplie d'un tel bourdonnement, qu'ils n'avaient plus une ide; et ils se
sentaient trs froids l'un contre l'autre, comme morts. Berthe enfin sauta
du lit, dans le besoin instinctif de fuir son amant, pendant que, derrire
la porte, Auguste rptait:

--Ouvrez!... ouvrez donc!

Alors, il y eut une terrible confusion, une angoisse inexprimable. Berthe
tournait dans la chambre, perdue, cherchant une issue, avec une peur de la
mort qui la blmissait. Octave, dont le coeur sautait  chaque coup de
poing, tait all s'appuyer contre la porte, machinalement, comme pour la
consolider. Cela devenait intolrable, cet imbcile rveillerait toute la
maison, il fallait ouvrir. Mais, quand elle comprit sa rsolution, elle se
pendit  ses bras, en le suppliant de ses yeux terrifis: non, non, grce!
l'autre tomberait sur eux avec un pistolet ou un couteau. Lui, aussi ple
qu'elle, gagn par son pouvante, avait enfil un pantalon, en la suppliant
 demi-voix de s'habiller. Elle n'en faisait rien, elle restait nue, sans
pouvoir mme trouver ses bas. Et, pendant ce temps, le mari s'acharnait.

--Vous ne voulez pas, vous ne rpondez pas.... C'est bien, vous allez voir.

Depuis le dernier terme, Octave demandait au propritaire une petite
rparation, deux vis neuves pour la gche de sa serrure, qui branlait dans
le bois. Tout d'un coup, la porte eut un craquement, la gche sauta, et
Auguste, emport par son lan, vint rouler au milieu de la chambre.

--Nom de Dieu! jura-t-il.

Il tenait simplement une clef, et son poing saignait, meurtri dans sa
chute. Quand il se releva, livide, pris de honte et de rage  l'ide de
cette entre ridicule, il battit l'air de ses bras, il voulut s'lancer sur
Octave. Mais celui-ci, malgr sa gne de se trouver ainsi en pantalon
boutonn de travers, pieds nus, lui avait saisi les poignets et le
maintenait, plus vigoureux que lui, criant:

--Monsieur, vous violez mon domicile.... C'est indigne, on se conduit en
galant homme.

Et il faillit le battre. Pendant leur courte lutte, Berthe s'tait enfuie
en chemise par la porte reste grande ouverte; elle voyait, au poing
sanglant de son mari, luire un couteau de cuisine, et elle avait le froid
de ce couteau entre les paules. Comme elle galopait dans le noir du
corridor, elle crut entendre un bruit de gifles, sans pouvoir comprendre
qui les avait donnes ni qui les avait reues. Des voix, qu'elle ne
reconnaissait mme plus, disaient:

--A vos ordres. Quand il vous plaira.

--C'est bien, vous aurez de mes nouvelles.

D'un bond, elle gagna l'escalier de service. Mais, lorsqu'elle eut descendu
les deux tages, comme poursuivie par les flammes d'un incendie, elle se
trouva devant la porte de sa cuisine, ferme, et dont elle avait laiss la
clef l-haut, dans la poche de son peignoir. D'ailleurs, pas de lampe, pas
un filet de lumire sous cette porte: c'tait la bonne videmment qui les
avait vendus. Sans reprendre haleine, elle remonta en courant, passa de
nouveau devant le corridor d'Octave, o les voix des deux hommes
continuaient, violemment.

Ils se secouaient encore, elle aurait le temps peut-tre. Et elle descendit
rapidement le grand escalier, avec l'espoir que son mari avait laiss la
porte de l'appartement ouverte. Elle se verrouillerait dans sa chambre,
elle n'ouvrirait  personne. Mais l, pour la seconde fois, elle se heurta
contre une porte ferme. Alors, chasse de chez elle, sans vtement, elle
perdit la tte, elle battit les tages, pareille  une bte traque, qui ne
sait o aller se terrer. Jamais elle n'oserait frapper chez ses parents. Un
moment, elle voulut se rfugier chez les concierges; mais la honte la fit
remonter. Elle coutait, levait la tte, se penchait sur la rampe, les
oreilles assourdies par les battements de son coeur, dans le grand silence,
les yeux aveugls de lueurs, qui lui semblaient jaillir de l'obscurit
profonde. Et c'tait toujours le couteau, le couteau au poing saignant
d'Auguste, dont la pointe glace allait l'atteindre. Brusquement, il y eut
un bruit, elle s'imagina qu'il arrivait, elle en prouva un frisson mortel,
jusqu'aux os; et, comme elle se trouvait devant la porte des Campardon,
elle sonna, perdument, furieusement,  casser le timbre.

--Mon Dieu! est-ce qu'il y a le feu? dit  l'intrieur une voix trouble.

La porte s'ouvrit tout de suite. C'tait Lisa qui sortait seulement de chez
mademoiselle, en touffant ses pas, un bougeoir  la main. La sonnerie
enrage du timbre l'avait fait sauter, au moment o elle traversait
l'antichambre. Quand elle aperut Berthe en chemise, elle resta stupfaite.

--Quoi donc? dit-elle.

La jeune femme tait entre, en repoussant violemment la porte; et,
haletante, adosse, elle bgayait:

--Chut! taisez-vous!... Il veut me tuer.

Lisa ne pouvait en tirer une explication raisonnable, lorsque Campardon
parut, trs inquiet. Ce vacarme incomprhensible venait de les dranger,
Gasparine et lui, dans leur lit troit. Il avait simplement pass un
caleon, sa grosse face bouffie et en sueur, sa barbe jaune aplatie, toute
pleine du duvet blanc de l'oreiller. Essouffl, il tchait de reprendre son
aplomb de mari qui couche seul.

--Est-ce vous, Lisa? cria-t-il du salon. C'est stupide! comment tes-vous
dans l'appartement?

--J'ai eu peur de n'avoir pas bien ferm la porte, monsieur; a m'empchait
de dormir, et je suis redescendue m'assurer.... Mais c'est madame....

L'architecte, en voyant Berthe en chemise, contre le mur de son
antichambre, resta ptrifi  son tour. Il eut, pour lui, un mouvement de
pudeur, qui lui fit tter de la main si son caleon tait bien boutonn.
Berthe oubliait qu'elle tait nue. Elle rpta:

--Oh! monsieur, gardez-moi chez vous.... Il veut me tuer.

--Qui donc? demanda-t-il.

--Mon mari.

Mais, derrire l'architecte, la cousine arrivait. Elle avait pris le temps
de mettre une robe; et, dpeigne, pleine de duvet elle aussi, la gorge
plate et flottante, les os perant l'toffe, elle apportait la rancune de
son plaisir troubl. La vue de la jeune femme, de sa nudit grasse et
dlicate, acheva de la jeter hors d'elle. Elle demanda:

--Que lui avez-vous donc fait,  votre mari?

Alors, devant cette simple question, une grande honte bouleversa Berthe.
Elle se vit nue, un flot de sang l'empourpra de la tte aux pieds. Dans ce
long frmissement de pudeur, comme pour chapper aux regards, elle croisa
les bras sur sa gorge. Et elle balbutiait:

--Il m'a trouve.... il m'a surprise....

Les deux autres comprirent, changrent un coup d'oeil rvolt. Lisa, dont
le bougeoir clairait la scne, partageait l'indignation de ses matres.
D'ailleurs, l'explication dut tre interrompue, Angle accourait de son
ct; et elle feignait de se rveiller, elle frottait ses yeux gros de
sommeil. La dame en chemise l'immobilisa, dans une secousse, dans un
frisson de tout son corps grle de fillette prcoce.

--Oh! dit-elle simplement.

--Ce n'est rien, va te coucher! cria son pre.

Puis, comprenant qu'il fallait une histoire, il conta la premire venue;
mais elle tait vraiment trop bte.

--C'est madame qui s'est foul le pied en descendant. Alors, elle entre
chez nous pour qu'on l'aide.... Va donc te coucher, tu prendras froid!

Lisa retint un rire, en rencontrant les yeux carquills d'Angle, qui se
dcidait  retourner dans son lit, toute rose et toute contente d'avoir vu
a. Depuis un instant, madame Campardon appelait du fond de sa chambre.
Elle n'avait pas teint, tellement Dickens l'intressait, et elle voulait
savoir. Que se passait-il? qui tait l? pourquoi ne la rassurait-on pas?

--Venez, madame, dit l'architecte, en emmenant Berthe. Vous, Lisa, attendez
un instant.

Dans la chambre, Rose s'largissait encore, au milieu du grand lit. Elle y
trnait, avec son luxe de reine, sa tranquille srnit d'idole. Et elle
tait trs attendrie par sa lecture, elle avait pos sur elle Dickens, que
sa poitrine soulevait d'un tide battement. Lorsque la cousine l'eut mise
au courant d'un mot, elle aussi parut scandalise. Comment pouvait-on aller
avec un autre homme que son mari? et un dgot lui venait pour la chose
dont elle s'tait dshabitue. Mais l'architecte, maintenant, coulait des
regards troubls sur la gorge de la jeune femme; ce qui acheva de faire
rougir Gasparine.

--C'est impossible,  la fin! cria-t-elle. Couvrez-vous, madame, car c'est
impossible, vraiment!... Couvrez-vous donc!

Elle lui jeta elle-mme, sur les paules, un chle de Rose, un grand fichu
de laine tricote, qui tranait. Le fichu descendait  peine aux cuisses;
et l'architecte, malgr lui, regardait les jambes.

Berthe tremblait toujours. Elle avait beau tre  l'abri, elle se tournait
vers la porte, avec des tressaillements. Ses yeux s'taient emplis de
larmes, elle implora cette dame couche, qui semblait si calme, si 
l'aise.

--Oh! madame, gardez-moi, sauvez-moi.... Il veut me tuer.

Il y eut un silence. Tous trois se consultaient du coin de l'oeil, sans
cacher leur dsapprobation pour une conduite  ce point coupable. Puis,
vraiment, on ne tombait pas en chemise chez les gens, pass minuit, au
risque de les gner. Non, cela ne se faisait pas; c'tait manquer de tact,
c'tait les mettre dans une situation trop embarrassante.

--Nous avons ici une jeune fille, dit enfin Gasparine. Pensez  notre
responsabilit, madame.

--Vous seriez mieux chez vos parents, insinua l'architecte, et si vous me
permettiez de vous y conduire....

Berthe fut reprise de terreur.

--Non, non, il est dans l'escalier, il me tuerait.

Et elle suppliait: une chaise lui suffirait pour attendre le jour; le
lendemain, elle s'en irait bien doucement. L'architecte et sa femme
auraient cd, lui gagn  des charmes si douillets, elle intresse par le
drame de cette surprise en pleine nuit. Mais Gasparine restait implacable.
Elle avait une curiosit pourtant, elle finit par demander:

--O donc tiez-vous?

--L-haut, dans la chambre, au fond du couloir, vous savez.

Campardon, du coup, leva les bras, en criant:

--Comment! c'est avec Octave, pas possible!

Avec Octave, avec ce gringalet, une jolie femme si grasse! Il restait vex.
Rose, galement, prouvait un dpit, qui maintenant la rendait svre.
Quant  Gasparine, elle tait hors d'elle, mordue au coeur par sa haine
instinctive contre le jeune homme. Encore lui! elle le savait bien, qu'il
les avait toutes; mais, certes, elle ne pousserait pas la btise jusqu'
les lui tenir au chaud, dans son appartement.

--Mettez-vous  notre place, reprit-elle avec duret. Je vous rpte que
nous avons ici une jeune fille.

--Puis, dit  son tour Campardon, il y a la maison, il y a votre mari, avec
lequel j'ai toujours eu les meilleurs rapports.... Il serait en droit de
s'tonner. Nous ne pouvons avoir l'air d'approuver publiquement votre
conduite, madame, oh! une conduite que je ne me permets pas de juger, mais
qui est assez, comment dirai-je? assez lgre, n'est-ce pas?

--Bien sr, nous ne vous jetons pas la pierre, continua Rose. Seulement, le
monde est si mauvais! On raconterait que vous donniez vos rendez-vous
ici.... Et, vous savez, mon mari travaille pour des gens trs difficiles. A
la moindre tache sur sa moralit, il perdrait tout.... Mais, permettez-moi
de vous le demander, madame: comment n'avez-vous pas t retenue par la
religion? L'abb Mauduit nous parlait encore de vous, avant-hier, avec une
affection paternelle.

Berthe, entre les trois, tournait la tte, regardait celui qui parlait,
d'un air d'hbtement. Dans son pouvante, elle commenait  comprendre,
elle s'tonnait d'tre l. Pourquoi avait-elle sonn, que faisait-elle au
milieu de ces gens qu'elle drangeait? Elle les voyait maintenant, la femme
tenant la largeur du lit, le mari en caleon et la cousine en jupe mince,
tous les deux blancs des plumes du mme oreiller. Ils avaient raison, on ne
tombait pas de la sorte chez le monde. Et, comme l'architecte la poussait
doucement vers l'antichambre, elle partit, sans mme rpondre aux regrets
religieux de Rose.

--Voulez-vous que je vous accompagne jusqu' la porte de vos parents?
demanda Campardon. Votre place est chez eux.

Elle refusa d'un geste terrifi.

--Alors, attendez, je vais jeter un coup d'oeil dans l'escalier, car je
serais au dsespoir, s'il vous arrivait la moindre chose.

Lisa tait demeure au milieu de l'antichambre, avec son bougeoir. Il le
prit, sortit sur le palier, rentra tout de suite.

--Je vous jure qu'il n'y a personne.... Filez vite.

Alors, Berthe, qui n'avait plus ouvert les lvres, ta brutalement le fichu
de laine, qu'elle jeta par terre, en disant:

--Tenez! c'est  vous.... Il va me tuer,  quoi bon?

Et elle s'en alla dans l'obscurit, en chemise, ainsi qu'elle tait venue.
Campardon ferma la porte  double tour, furieux, murmurant:

--Eh! va te faire caramboler ailleurs!

Puis, comme Lisa, derrire lui, clatait de rire:

--C'est vrai, on en aurait toutes les nuits, si on les recevait.... Chacun
pour soi. Je lui aurais donn cent francs, mais ma rputation, non, par
exemple!

Dans la chambre, Rose et Gasparine se remettaient. Avait-on jamais vu une
honte de cette espce! se promener toute nue dans l'escalier! Vrai! il y
avait des femmes qui ne respectaient plus rien, quand a les dmangeait!
Mais il tait prs de deux heures, il fallait dormir  la fin. Et l'on
s'embrassa encore: bonsoir mon chri, bonsoir ma cocotte. Hein? tait-ce
bon de s'aimer, de s'entendre toujours, lorsqu'on voyait, dans les autres
mnages, des catastrophes pareilles? Rose reprit Dickens, qui avait gliss
sur son ventre; il lui suffisait, elle en lirait encore quelques pages,
puis s'endormirait, en le laissant couler dans le lit, comme tous les
soirs, lasse d'motion. Campardon suivit Gasparine, la fit se recoucher la
premire, s'allongea ensuite. Tous deux grognaient: les draps avaient
refroidi, on tait mal, il faudrait encore une demi-heure pour avoir chaud.

Et, Lisa qui, avant de monter, tait rentre dans la chambre d'Angle, lui
disait:

--La dame a une entorse.... Montrez un peu comment elle a pris son entorse.

--Tiens! comme a! rpondait l'enfant, en se jetant au cou de la bonne, et
en la baisant sur les lvres.

Dans l'escalier, Berthe grelotta. Il y faisait froid, on n'allumait le
calorifre que le premier novembre. Cependant, sa peur se calmait. Elle
tait descendue, avait cout  la porte de son appartement: rien, pas un
bruit. Elle tait monte, n'osant s'avancer jusqu' la chambre d'Octave,
prtant l'oreille de loin: un silence de mort, plus un murmure. Alors, elle
s'accroupit sur le paillasson de ses parents, o elle comptait vaguement
attendre Adle; car l'ide de tout avouer  sa mre la bouleversait, comme
si elle tait encore petite fille. Mais, peu  peu, la solennit de
l'escalier l'emplit d'une nouvelle angoisse. Il tait noir, il tait
svre. Personne ne la voyait, et une confusion la prenait pourtant,  tre
ainsi en chemise, dans l'honntet des zincs dors et des faux marbres.
Derrire les hautes portes d'acajou, la dignit conjugale des alcves
exhalait un reproche. Jamais la maison n'avait respir d'une haleine si
vertueuse. Puis, un rayon de lune glissa par les fentres des paliers, et
l'on et dit une glise: un recueillement montait du vestibule aux chambres
de bonne, toutes les vertus bourgeoises des tages fumaient dans l'ombre;
tandis que, sous la ple clart, sa nudit blanchissait. Elle se sentit un
scandale pour les murs, elle ramena sa chemise, cacha ses pieds, avec la
terreur de voir paratre le spectre de M. Gourd, en calotte et en
pantoufles.

Brusquement, un bruit la faisait se lever, affole, sur le point de frapper
des deux poings dans la porte de sa mre, lorsqu'un appel l'arrta.

C'tait une voix lgre comme un souffle.

--Madame.... madame....

Elle regardait en bas, elle ne voyait rien.

--Madame.... madame.... C'est moi.

Et Marie se montra, en chemise elle aussi. Elle avait entendu la scne,
elle s'tait chappe de son lit, laissant dormir Jules, coutant de sa
petite salle  manger, o elle se trouvait sans lumire.

--Entrez.... Vous tes trop dans la peine. Je suis une amie.

Doucement, elle la rassurait, lui racontait les choses. Les hommes ne
s'taient pas fait de mal: lui, avec des jurons, avait pouss sa commode
contre sa porte, pour s'enfermer; tandis que l'autre descendait, un paquet
 la main, les affaires laisses par elle, ses souliers et ses bas, qu'il
devait avoir rouls dans son peignoir, machinalement, en les voyant
traner. Enfin, c'tait fini. Le lendemain, on les empcherait bien de se
battre.

Mais Berthe restait sur le seuil, avec un reste de peur et la honte de
pntrer ainsi chez une dame qu'elle ne frquentait pas d'habitude. Il
fallut que Marie la prt par la main.

--Vous coucherez l, sur ce canap. Je vous prterai un chle, j'irai voir
votre mre.... Mon Dieu! quel malheur! Quand on s'aime, on ne se mfie pas.

--Ah! pour le plaisir que nous prenions! dit Berthe, dans un soupir o
crevait tout le vide bte et cruel de sa nuit. Il a raison de jurer. Si
c'est comme moi, il doit en avoir par-dessus la tte!

Elles allaient parler d'Octave. Elles se turent, et tout d'un coup, 
ttons, elles tombrent aux bras l'une de l'autre, en sanglotant. Leurs
membres nus s'treignaient avec une passion convulsive; leurs gorges,
chaudes de pleurs, s'crasaient sous leurs chemises arraches. C'tait une
lassitude dernire, une tristesse immense, la fin de tout. Elles ne
disaient plus un mot, leurs larmes ruisselaient, ruisselaient sans fin dans
les tnbres, au milieu du profond sommeil de la maison, plein de dcence.




XV


Ce matin-l, le rveil de la maison fut d'une grande dignit bourgeoise.
Rien, dans l'escalier, ne gardait la trace des scandales de la nuit, ni les
faux marbres qui avaient reflt ce galop d'une femme en chemise, ni la
moquette d'o s'tait vapore l'odeur de sa nudit. Seul, M. Gourd,
lorsqu'il monta vers sept heures, donner son coup d'oeil, flaira les murs;
mais ce qui ne le regardait pas, ne le regardait pas; et comme, en
redescendant, il aperut dans la cour deux bonnes, Lisa et Julie, qui
causaient  coup sr de la catastrophe, tant elles semblaient allumes, il
les dvisagea d'un oeil si ferme, qu'elles se sparrent. Ensuite, il
sortit s'assurer de la tranquillit de la rue. Elle tait calme. Dj,
pourtant, les bonnes avaient d parler, car des voisines s'arrtaient, des
boutiquiers sortaient sur leur porte, les yeux en l'air, cherchant et
fouillant les tages, de l'air bant dont on contemple les maisons o il
s'est pass un crime. Devant la faade riche, d'ailleurs, le monde se
taisait et s'en allait poliment.

A sept heures et demie, madame Juzeur parut en peignoir, pour surveiller
Louise, disait-elle. Ses yeux luisaient, une fivre brlait ses mains. Elle
arrta Marie, qui remontait avec son lait, et voulut la faire causer; mais
elle n'en tira rien, elle ne put mme savoir comment la mre avait
accueilli la fille coupable. Alors, sous le prtexte d'attendre un instant
le facteur, elle entra chez les Gourd, elle finit par demander pourquoi
monsieur Octave ne descendait pas: peut-tre bien qu'il tait malade. Le
concierge rpondit qu'il l'ignorait; du reste, monsieur Octave ne
descendait jamais avant huit heures dix minutes. A ce moment, l'autre
madame Campardon passa devant la loge, blme et rigide; tous la salurent.
Et madame Juzeur, force de remonter, eut enfin la chance de rencontrer sur
son palier l'architecte, qui partait en mettant ses gants. D'abord, tous
deux se contemplrent d'un air accabl; puis, il haussa les paules.

--Pauvres gens! murmura-t-elle.

--Non, non, c'est bien fait! dit-il avec frocit. Il faut un exemple....
Un gaillard que j'introduis dans une maison honnte, en le suppliant de ne
pas y amener de femme, et qui, pour se ficher de moi, couche avec la
belle-soeur du propritaire!... J'ai l'air d'un serin, l dedans!

Ce fut tout. Madame Juzeur tait rentre chez elle. Campardon continuait de
descendre, si furieux, qu'il en avait dchir l'un de ses gants.

Comme huit heures sonnaient, Auguste, le visage dfait, les traits tirs
par une atroce migraine, traversa la cour pour se rendre  son magasin. Il
avait pris l'escalier de service, plein de honte, redoutant d'tre
rencontr. Cependant, il ne pouvait lcher les affaires. En bas, au milieu
des comptoirs, devant la caisse o Berthe s'asseyait d'habitude, une
motion lui serra la gorge. Le garon tait les volets, et Auguste donnait
des ordres pour la journe, lorsque l'apparition brusque de Saturnin, qui
sortait du sous-sol, l'effraya. Le fou avait ses yeux flambants, ses dents
blanches de loup affam. Il vint droit au mari, serrant les poings.

--O est-elle?... Si tu la touches, je te saigne comme un cochon!

Auguste recula, exaspr.

--A celui-ci, maintenant!

--Tais-toi, ou je te saigne! rpta Saturnin, qui voulut se jeter sur lui.

Alors, le mari prfra lui cder la place. Il avait une horreur des fous;
on ne pouvait raisonner, avec ces gens-l. Mais, comme il sortait sous la
vote, en criant au garon de l'enfermer dans le sous-sol, il se trouva
face  face avec Valrie et Thophile. Ce dernier, trs enrhum, envelopp
d'un cache-nez rouge, toussait en geignant. Tous deux devaient savoir, car
ils s'arrtrent devant Auguste d'un air de condolance. Depuis la querelle
de la succession, les mnages ne se parlaient plus, brouills  mort.

--Tu as toujours un frre, dit Thophile, qui lui serra la main, quand il
eut fini de tousser. Je veux que tu t'en souviennes, dans le malheur.

--Oui, ajouta Valrie, cela devrait me venger, car elle m'en a dit de
propres, n'est-ce pas? mais nous vous plaignons tout de mme, parce que
nous avons du coeur, nous autres.

Auguste, trs touch de leur gentillesse, les conduisit au fond du magasin,
en surveillant du coin de l'oeil Saturnin qui rdait. Et, l, il y eut une
rconciliation complte. On ne nomma pas Berthe; seulement, Valrie laissa
entendre que toute la zizanie venait de cette femme, car il n'y avait
jamais eu un mot dsagrable dans la famille, avant qu'elle y fut entre
pour la dshonorer. Auguste, les yeux baisss, coutait, approuvait de la
tte. Et une gaiet perait sous la commisration de Thophile, enchant de
n'tre plus le seul, regardant son frre pour voir la figure qu'on faisait.

--Maintenant, qu'as-tu rsolu? lui demanda-t-il.

--Mais de me battre! rpondit le mari fermement.

La joie de Thophile fut gte. Sa femme et lui devinrent froids, devant le
courage d'Auguste. Ce dernier leur racontait la scne affreuse de la nuit,
comment ayant eu le tort de reculer devant l'achat d'un pistolet, il
s'tait forcment content de gifler le monsieur; l-dessus,  la vrit,
le monsieur lui avait rendu sa gifle; mais a ne l'empchait pas d'en avoir
empoch une, et fameuse! Un misrable qui se moquait de lui depuis six
mois, en feignant de lui donner raison contre sa femme, et qui poussait
l'aplomb jusqu' faire des rapports sur elle, les jours o elle se
drangeait! Quant  cette crature, puisqu'elle s'tait rfugie chez ses
parents, elle pouvait y rester, jamais il ne la reprendrait.

--Croiriez-vous que, le mois dernier, je lui ai accord trois cents francs
pour sa toilette! cria-t-il. Moi, si bon, si tolrant, qui tais dcid 
tout accepter, plutt que de me rendre malade!... Mais on ne peut pas
accepter a, non! non! on ne peut pas!

Thophile songeait  la mort. Il eut un petit tremblement de fivre, il
s'trangla, en disant:

--C'est bte, tu vas te faire embrocher. Moi, je ne me battrais pas.

Et, comme Valrie le regardait, il ajouta, gn:

--Si a m'arrivait.

--Ah! la malheureuse! murmura alors la jeune femme, quand on pense que deux
hommes vont se massacrer pour elle! A sa place, je n'en dormirais plus.

Auguste restait inbranlable. Il se battrait. D'ailleurs, ses dispositions
taient arrtes. Comme il voulait absolument Duveyrier pour tmoin, il
allait monter le mettre au courant et l'envoyer tout de suite auprs
d'Octave. Thophile serait son autre tmoin, s'il y consentait. Celui-ci
dut accepter; mais son rhume parut s'aggraver subitement, il prenait son
air rageur d'enfant malade, qui a besoin qu'on le plaigne. Pourtant, il
proposa  son frre de l'accompagner chez les Duveyrier; ces gens-l
avaient beau tre des voleurs, on oubliait tout dans de certaines
circonstances; et le dsir d'une rconciliation gnrale perait chez lui
et chez sa femme, tous deux ayant sans doute rflchi que leur intrt
n'tait pas de bouder davantage. Valrie, trs obligeante, finit par offrir
 Auguste de se tenir  la caisse, pour lui donner le temps de trouver une
demoiselle convenable.

--Seulement, ajouta-t-elle, je dois mener Camille aux Tuileries, vers deux
heures.

--Oh! pour une fois! dit son mari. Il pleut justement.

--Non, non, l'enfant a besoin d'air.... Il faut que je sorte.

Enfin, les deux frres montrent chez les Duveyrier. Mais une quinte de
toux abominable arrta Thophile, ds la premire marche. Il se tint  la
rampe, et quand il put parler, la gorge encore gne d'un rle, il bgaya:

--Tu sais, moi, trs heureux maintenant, tout  fait sr d'elle.... Non,
pas a  lui reprocher, et elle m'a donn des preuves.

Auguste, sans comprendre, le regardait, si jaune, si crev, avec les poils
rares de sa barbe qui se schaient dans sa chair molle. Ce regard acheva de
vexer Thophile, que la bravoure de son frre embarrassait. Il reprit:

--Je te parle de ma femme.... Ah! mon pauvre vieux, je te plains de tout
mon coeur! Tu te rappelles ma btise, le jour de tes noces. Mais toi, il
n'y a pas  douter, puisque tu les as vus.

--Bah! dit Auguste pour faire le brave, je vais lui casser une patte....
Parole d'honneur! je me ficherais du reste, si je n'avais pas mal  la
tte!

Au moment de sonner chez les Duveyrier, Thophile songea tout d'un coup que
le conseiller pouvait ne pas y tre, car depuis le jour o il avait
retrouv Clarisse, il se lchait compltement, il finissait par dcoucher.
Hippolyte, qui leur ouvrit, vita en effet de rpondre au sujet de
monsieur; mais il dit que ces messieurs allaient trouver madame en train de
faire ses gammes. Ils entrrent. Clotilde, sangle dans un corset ds son
lever, tait  son piano, montant et descendant le clavier, d'un mouvement
rgulier et continu des mains; et, comme elle se livrait  cet exercice
pendant deux heures chaque jour, pour ne pas perdre la lgret de son jeu,
elle occupait ailleurs son intelligence, elle lisait la _Revue des deux
mondes_, ouverte sur le pupitre, sans que la mcanique de ses doigts en
prouvt le moindre ralentissement.

--Tiens! c'est vous! dit-elle, lorsque ses frres l'eurent tire de
l'averse battante des notes, qui l'isolait et la criblait, comme sous un
nuage de grle.

Et elle ne montra mme pas son tonnement, lorsqu'elle aperut Thophile.
D'ailleurs, celui-ci demeurait trs raide, en homme qui venait pour un
autre. Auguste tenait une histoire prte, repris de honte  l'ide
d'instruire sa soeur de son infortune, craignant de l'pouvanter avec son
duel. Mais elle ne lui laissa pas le temps de mentir, elle le questionna,
de son air tranquille, aprs l'avoir regard.

--Que comptes-tu faire maintenant?

Il tressaillit, rougissant. Tout le monde le savait donc? Et il rpondit du
ton brave dont il avait dj ferm la bouche  Thophile:

--Me battre, parbleu!

--Ah! dit-elle, pleine de surprise cette fois.

Pourtant, elle ne le dsapprouva pas. Cela allait encore augmenter le
scandale, mais l'honneur avait des exigences. Elle se contenta de rappeler
qu'elle s'tait d'abord oppose  son mariage. On ne devait rien attendre
d'une jeune fille qui semblait ignorer tous les devoirs de la femme. Puis,
comme Auguste lui demandait o tait son mari:

--Il voyage, rpondit-elle sans hsitation.

Alors, il se dsola, car il ne voulait pas agir avant d'avoir consult
Duveyrier. Elle l'coutait, sans lcher la nouvelle adresse, refusant de
mettre sa famille dans la dsunion de son mnage. Enfin, elle trouva un
expdient, elle lui conseilla d'aller trouver M. Bachelard, rue d'Enghien;
peut-tre aurait-il l un renseignement utile. Et elle se retourna vers son
piano.

--C'est Auguste qui m'a pri de monter, crut devoir dclarer Thophile,
muet jusque-l. Veux-tu que je t'embrasse, Clotilde?... Nous sommes tous
dans la peine.

Elle lui tendit sa joue froide, en disant:

--Mon pauvre garon, il n'y a dans la peine que ceux qui s'y mettent. Moi,
je pardonne  tout le monde.... Et soigne-toi, tu m'as l'air trs enrhum.

Puis, rappelant Auguste:

--Si a ne s'arrange pas, prviens-moi, car je serais alors bien inquite.

L'averse battante des notes recommena, l'enveloppa, la noya; et, au
milieu, tandis que la mcanique de ses doigts tapait les gammes en tous les
tons, elle s'tait remise  lire gravement la _Revue des deux mondes_.

En bas, Auguste discuta un instant s'il devait se rendre chez Bachelard.
Comment lui dire: Votre nice m'a tromp? Enfin, il rsolut d'obtenir de
l'oncle l'adresse de Duveyrier, sans le mettre au courant de l'histoire.
Tout fut rgl: Valrie garderait le magasin, pendant que Thophile
surveillerait la maison, jusqu'au retour de son frre. Celui-ci avait
envoy chercher un fiacre, et il partait, quand Saturnin, disparu depuis un
moment, remonta du sous-sol, avec un grand couteau de cuisine, qu'il
brandissait, en criant:

--Je le saignerai!... je le saignerai!

Ce fut une nouvelle alerte. Auguste, trs ple, sauta prcipitamment dans
le fiacre, tira la portire. Et il disait:

--Il a encore un couteau! O les trouve-t-il donc, tous ces couteaux!... Je
t'en prie, Thophile, renvoie-le, tche qu'il ne soit plus l, quand je
reviendrai.... Comme si ce n'tait pas dj assez malheureux pour moi, ce
qui m'arrive!

Le garon de magasin maintenait le fou par les paules. Valrie avait donn
l'adresse au cocher. Mais ce cocher, un gros homme trs sale, le visage
sang de boeuf, ivre de la veille, ne se pressait pas, s'installait,
ramassait les guides.

--A la course, bourgeois? demanda-t-il d'une voix enroue.

--Non,  l'heure, et rondement. Il y aura un bon pourboire.

Le fiacre s'branla. C'tait un vieux landau, immense et malpropre, qui
avait un balancement inquitant, sur ses ressorts fatigus. Le cheval, une
grande carcasse blanche, marchait au pas avec une dpense de force
extraordinaire, le cou branlant, les jambes hautes. Auguste regarda sa
montre: il tait neuf heures. A onze heures, le duel pouvait tre dcid.
La lenteur du fiacre l'irrita d'abord. Puis, une somnolence l'engourdit peu
 peu; il n'avait pas ferm l'oeil de la nuit, et cette voiture lamentable
l'attristait. Quand il se trouva seul, berc l dedans, assourdi par un
tapage de glaces fles, la fivre qui le soutenait devant sa famille
depuis le matin, se calma. Quelle aventure stupide tout de mme! Et sa face
devint grise, il prit entre les mains sa tte, qui le faisait beaucoup
souffrir.

Rue d'Enghien, ce fut un nouvel ennui. D'abord, la porte du commissionnaire
en marchandises tait tellement encombre de camions, qu'il manqua se faire
craser; ensuite, il tomba, au milieu de la cour vitre, sur une bande
d'emballeurs clouant violemment des caisses, et dont pas un ne put dire o
tait Bachelard. Les coups de marteau lui fendaient le crne, il allait
pourtant se rsoudre  attendre l'oncle, lorsqu'un apprenti, apitoy par
son air de souffrance, vint couler  son oreille une adresse: mademoiselle
Fifi, rue Saint-Marc, au troisime tage. Le pre Bachelard devait y tre.

--Vous dites? demanda le cocher qui s'tait endormi.

--Rue Saint-Marc, et un peu plus vite, si c'est possible.

Le fiacre reprit son train d'enterrement. Sur le boulevard, il se fit
accrocher par un omnibus. Les panneaux craquaient, les ressorts jetaient
des cris plaintifs, une mlancolie noire envahissait de plus en plus le
mari en qute de son tmoin. On arriva pourtant rue Saint-Marc.

Au troisime, une petite vieille, blanche et grasse, ouvrit la porte. Elle
semblait trs motionne, elle fit entrer Auguste tout de suite, quand il
eut demand M. Bachelard.

--Ah! monsieur, vous tes de ses amis bien sr. Tchez donc de le calmer.
Il a eu tout  l'heure une contrarit, ce pauvre cher homme.... Vous me
connaissez sans doute, il a d vous parler de moi: je suis mademoiselle
Menu.

Auguste, effar, se trouva dans une troite pice donnant sur la cour,
ayant la propret et le calme profond d'un intrieur de province. On y
sentait le travail, l'ordre, la puret d'une existence heureuse de petites
gens. Devant un mtier  broder, o une tole de prtre tait tendue, une
jeune fille blonde, jolie, l'air candide, pleurait  chaudes larmes; tandis
que l'oncle Bachelard, debout, le nez enflamm, les yeux saignants, bavait
de colre et de dsespoir. Il tait si boulevers, que l'entre d'Auguste
ne parut pas le surprendre. Immdiatement, il le prit  tmoin, et la scne
continua.

--Voyons, vous, monsieur Vabre, qui tes un honnte homme, qu'est-ce que
vous diriez  ma place?... J'arrive ici, ce matin, plus tt que de coutume;
j'entre dans sa chambre avec mon sucre du caf et trois pices de quatre
sous, pour lui faire une surprise; et je la trouve couche avec ce cochon
de Gueulin!... Non, l, franchement, qu'est-ce que vous diriez?

Auguste, plein d'embarras, devint trs rouge. Il avait d'abord cru que
l'oncle connaissait son infortune et se fichait de lui. Mais ce dernier
ajoutait, sans mme attendre une rponse:

--Ah! tenez, mademoiselle, vous ne vous doutez pas de ce que vous avez
fait! Moi qui redevenais jeune, qui tais si heureux d'avoir trouv un coin
gentil, o je me reprenais  croire au bonheur!... Oui, vous tiez un ange,
une fleur, enfin quelque chose de frais qui me consolait d'un tas de sales
femmes.... Et voil que vous couchez avec ce cochon de Gueulin!

Une motion vraie l'treignait  la gorge, sa voix se brisait dans des
accents de profonde douleur. Tout croulait, et il pleurait la perte de
l'idal, avec les hoquets d'un reste d'ivresse.

--Je ne savais pas, mon oncle, bgaya Fifi, dont les sanglots redoublaient
devant ce spectacle pitoyable; non, je ne savais pas que a vous causerait
tant de peine.

Elle n'avait pas l'air de savoir, en effet. Elle gardait ses yeux ingnus,
son odeur de chastet, la navet d'une petite fille incapable encore de
distinguer un monsieur d'une dame. La tante Menu, d'ailleurs, jurait qu'au
fond elle tait innocente.

--Calmez-vous, monsieur Narcisse. Elle vous aime bien tout de mme.... Moi,
je sentais que a ne vous serait gure agrable. Je lui ai dit: Si
monsieur Narcisse l'apprend, il sera contrari. Mais a n'a pas vcu,
n'est-ce pas? a ignore ce qui fait plaisir et ce qui ne fait pas
plaisir.... Ne pleurez donc plus, puisque son coeur est toujours pour vous.

Comme ni la petite ni l'oncle ne l'coutaient, elle se tourna vers Auguste,
elle lui dit  quel point une pareille histoire l'inquitait pour l'avenir
de sa nice. C'tait si difficile de caser une jeune fille, d'une faon
convenable! Elle, qui avait travaill trente ans chez messieurs Mardienne
frres, les brodeurs de la rue Saint-Sulpice, o l'on pouvait demander des
renseignements, savait au prix de quelles privations une ouvrire,  Paris,
joignait les deux bouts, quand elle voulait rester honnte. Malgr son bon
coeur, bien qu'elle et reu Fanny des mains de son propre frre, le
capitaine Menu,  son lit de mort, elle ne serait jamais arrive 
entretenir la petite avec les mille francs de rente viagre, qui lui
permettaient maintenant de lcher l'aiguille. Aussi avait-elle espr
mourir tranquille, en la voyant avec monsieur Narcisse. Et pas du tout,
voil que Fifi mcontentait son oncle, pour des btises!

--Vous connaissez peut-tre Villeneuve, prs de Lille, dit-elle en
finissant. J'en suis. C'est un bourg assez considrable....

Mais Auguste perdait patience. Il lcha la tante, il se tourna vers
Bachelard dont le dsespoir bruyant se calmait.

--Je venais vous demander la nouvelle adresse de Duveyrier.... Vous devez
la connatre.

--L'adresse de Duveyrier, l'adresse de Duveyrier, balbutia l'oncle. Vous
voulez dire l'adresse de Clarisse. Attendez, tout  l'heure.

Et il alla ouvrir la chambre de Fifi. Auguste, trs tonn, en vit sortir
Gueulin, que le vieillard y avait enferm  double tour, dsirant lui
donner le temps de s'habiller et le garder sous la main, pour dcider
ensuite de son sort. La vue du jeune homme, l'air dconfit, les cheveux
encore en dsordre, ralluma sa colre.

--Comment! misrable! c'est toi, mon neveu, qui me dshonores!... Tu salis
ta famille, tu tranes dans la boue mes cheveux blancs!... Ah! tiens! tu
finiras mal, nous te verrons un jour en cour d'assises!

Gueulin coutait, la tte basse,  la fois gn et furieux. Il murmura:

--Dites donc, l'oncle, vous allez trop loin. Hein? un peu de mesure, je
vous prie. Si vous croyez que je trouve a drle, moi aussi!... Pourquoi
m'avez-vous amen chez mademoiselle? Je ne vous le demandais pas. C'est
vous qui m'y avez tran. Vous y traniez tout le monde.

Mais Bachelard, gagn de nouveau par les larmes, continuait:

--Tu m'as tout pris, je n'avais plus qu'elle.... Tu seras la cause de ma
mort, et je ne te laisserai pas un sou, pas un sou!

Alors, Gueulin, hors de lui, clata.

--Fichez-moi la paix! j'en ai assez!... Ah! qu'est-ce que je vous ai
toujours dit? les voil, les voil, les embtements du lendemain! Vous
voyez comme a me russit, pour une fois que j'ai la btise de profiter
d'une occasion.... Parbleu! la nuit a t trs agrable; mais, aprs, va te
promener! on en a pour la vie  pleurer comme des veaux.

Fifi avait essuy ses larmes. Elle s'ennuyait tout de suite  ne rien
faire, elle venait de reprendre son aiguille et brodait son tole, en
levant de temps  autre ses grands yeux purs sur les deux hommes, l'air
stupfait de leur colre.

--Je suis trs press, hasarda Auguste. Si vous me donniez cette adresse,
la rue et le numro, pas davantage.

--L'adresse, dit l'oncle, attendez, tout de suite.

Et, emport par son attendrissement qui dbordait, il saisit les deux mains
de Gueulin.

--Ingrat, je la gardais pour toi, parole d'honneur! Je me disais: S'il est
sage, je la lui donne.... Oh! proprement, avec cinquante mille francs de
dot.... Et, salaud! tu n'attends pas, tu vas la prendre comme a, tout d'un
coup!

--Non, lchez-moi! dit Gueulin, touch par le bon coeur du vieux. Je sens
bien que les embtements vont continuer.

Mais Bachelard l'emmena devant la jeune fille, en demandant  celle-ci:

--Voyons, Fifi, regarde-le: l'aurais-tu aim?

--Si a pouvait vous faire plaisir, mon oncle, rpondit-elle.

Cette bonne rponse acheva de lui crever le coeur. Il se tamponna les yeux,
il se moucha, trangl. Eh bien! on verrait. Il n'avait jamais voulu que la
rendre heureuse. Et, brusquement, il renvoya Gueulin.

--Va-t'en.... Je vais rflchir.

Pendant ce temps, la tante Menu avait encore repris Auguste  part, pour
lui expliquer ses ides. N'est-ce pas? un ouvrier aurait battu la petite,
et un employ se serait mis  lui faire des enfants par-dessus la tte.
Avec monsieur Narcisse, au contraire, elle avait la chance de trouver une
dot qui lui permettrait de se marier convenablement. Dieu merci! elles
appartenaient  une trop bonne famille, jamais la tante n'aurait souffert
que la nice se conduist mal, tombt des bras d'un amant dans ceux d'un
autre. Non, elle voulait pour elle une position srieuse.

Gueulin partait, lorsque Bachelard le rappela.

--Baise-la sur le front, je te le permets.

Et il le mit ensuite lui-mme  la porte. Puis, revenant se planter devant
Auguste, une main sur le coeur:

--Ce n'est pas une blague, je vous jure ma parole d'honneur que je voulais
la lui donner, plus tard.

--Alors, cette adresse? demanda l'autre  bout de patience.

L'oncle parut tonn, comme s'il croyait avoir dj rpondu.

--Hein? quoi? l'adresse de Clarisse, mais je ne la sais pas!

Auguste eut un geste d'emportement. Tout s'en mlait, on semblait prendre 
tche de le rendre ridicule! En le voyant si boulevers, Bachelard lui
soumit une ide: sans doute Trublot savait l'adresse, et l'on pouvait aller
le trouver chez son patron, l'agent de change Desmarquay. Mme l'oncle,
avec son obligeance de rouleur de trottoirs, offrit  son jeune ami de
l'accompagner. Celui-ci accepta.

--Tenez! dit l'oncle  Fifi, aprs l'avoir,  son tour, baise sur le
front, voici tout de mme le sucre de mon caf et trois pices de quatre
sous, pour votre tire-lire. Conduisez-vous bien, en attendant mes ordres.

La jeune fille, modeste, tirait son aiguille avec une application
exemplaire. Un rayon de soleil, qui glissait d'un toit voisin, gayait la
petite pice, dorait ce coin d'innocence, o les bruits des voitures
n'arrivaient mme pas. Toute la posie de Bachelard tait remue.

--Que le bon Dieu vous bnisse! monsieur Narcisse, lui dit la tante Menu en
le reconduisant. Je suis plus tranquille.... N'coutez que votre coeur: il
vous inspirera.

Le cocher, une fois encore, s'tait endormi, et il grogna, quand l'oncle
lui donna l'adresse de M. Desmarquay, rue Saint-Lazare. Sans doute le
cheval dormait aussi, car il fallut une grle de coups de fouet pour le
mettre en branle. Enfin, le fiacre roula pniblement.

--C'est dur tout de mme, reprit l'oncle au bout d'un silence. Vous ne
pouvez vous imaginer l'effet que a m'a produit, quand j'ai aperu Gueulin
en chemise.... Non, voyez-vous, il faut avoir pass par l.

Et il continua, il appuyait sur les dtails, sans remarquer le malaise
croissant d'Auguste. Enfin, celui-ci, sentant sa position devenir de plus
en plus fausse, lui dit pourquoi il tait si press de trouver Duveyrier.

--Berthe avec ce calicot! cria l'oncle, vous m'tonnez, monsieur!

Et il semblait que son tonnement vnt surtout du choix de sa nice.
D'ailleurs, aprs rflexion, il s'indigna. Sa soeur lonore avait bien des
reproches  se faire. Il lchait sa famille. Sans doute, il ne se mlerait
pas de ce duel; mais il le jugeait indispensable.

--Ainsi, moi, tout  l'heure, quand j'ai vu Fifi avec un homme en chemise,
ma premire ide a t de tout massacrer.... Si vous passiez par l....

Un tressaillement douloureux d'Auguste le fit s'interrompre.

--Ah! c'est vrai, je ne pensais plus.... Mon histoire ne vous semble pas
drle.

Un silence rgna, le fiacre se balanait mlancoliquement. Auguste, dont la
flamme s'teignait  chaque tour de roue, s'abandonnait aux cahots, la mine
terreuse, l'oeil gauche barr de migraine. Pourquoi donc Bachelard
trouvait-il le duel indispensable? ce n'tait pas son rle, de pousser au
sang, lui l'oncle de la coupable. Et Auguste avait dans l'oreille la phrase
de son frre: C'est bte, tu vas te faire embrocher, une phrase importune
et entte, qui finissait par tre comme la douleur mme de sa nvralgie.
Pour sr, il serait tu, il en avait le pressentiment: cela l'anantissait
dans un attendrissement lugubre. Il se voyait mort, il pleurait sur lui.

--Je vous ai dit rue Saint-Lazare, cria l'oncle au cocher. Ce n'est pas 
Chaillot. Tournez donc  gauche.

Enfin, le fiacre s'arrta. Pour plus de prudence, ils firent demander
Trublot, qui descendit nu-tte causer avec eux sous la porte cochre.

--Vous savez l'adresse de Clarisse? lui demanda Bachelard.

--L'adresse de Clarisse.... Parbleu! rue d'Assas.

Ils le remerciaient, ils allaient remonter en voiture, quand Auguste dit 
son tour:

--Et le numro?

--Le numro.... Ah! le numro, je ne le sais pas.

Du coup, le mari dclara qu'il aimait mieux y renoncer. Trublot faisait des
efforts pour se souvenir; il y avait dn une fois, l-bas, derrire le
Luxembourg; mais il ne pouvait se rappeler si a se trouvait dans le bout
de la rue,  droite ou  gauche. Ce qu'il connaissait bien, c'tait la
porte; oh! il aurait dit tout de suite: La voil! Alors, l'oncle eut
encore une ide: il le pria de les accompagner, malgr les protestations
d'Auguste, qui dclarait ne plus vouloir dranger personne et qui parlait
de rentrer chez lui. Trublot, du reste, refusait, l'air contraint. Non, il
ne retournerait pas dans cette baraque. Et il vita de donner la vraie
raison, une aventure stupfiante, une gifle  toute vole qu'il avait reue
de la nouvelle cuisinire de Clarisse, comme il allait un soir la pincer,
devant son fourneau. Comprenait-on a? une gifle pour une politesse,
histoire simplement de lier connaissance! Jamais a ne lui tait arriv, il
en restait tourdi.

--Non, non, dit-il en cherchant une excuse, je ne remets pas les pieds dans
une maison o l'on s'embte.... Vous savez que Clarisse est devenue
assommante, et mauvaise comme la gale, et plus bourgeoise que les
bourgeoises! Avec a, elle a pris sa famille, depuis que son pre est mort,
toute une tribu de camelots, la mre, deux soeurs, un grand voyou de frre,
jusqu' une tante infirme, vous savez de ces ttes qui vendent des
polichinelles sur les trottoirs.... Ce que Duveyrier a l'air malheureux et
sale, l dedans!

Et il raconta que le jour de pluie o le conseiller avait retrouv Clarisse
sous une porte, elle s'tait fche la premire, en lui reprochant avec des
larmes de ne jamais l'avoir respecte. Oui, elle avait quitt la rue de la
Cerisaie, exaspre par une souffrance de dignit personnelle, longtemps
contenue. Pourquoi retirait-il sa dcoration, quand il venait chez elle?
croyait-il donc qu'elle l'aurait salie, sa dcoration? Elle voulait bien se
remettre avec lui, mais avant tout il allait lui jurer sur l'honneur qu'il
garderait sa dcoration, car elle tenait  son estime, elle entendait ne
plus tre blesse ainsi  chaque instant. Et Duveyrier avait jur,
dconcert par cette querelle, repris tout entier, troubl et attendri:
elle avait raison, il lui trouvait l'me haute.

--Il n'te plus son ruban, ajouta Trublot. Je crois qu'elle le fait coucher
avec. a la flatte devant sa famille, cette fille.... D'ailleurs, comme le
gros Payan lui avait dj croqu ses vingt-cinq mille francs de meubles,
elle s'en est fait acheter cette fois pour trente mille. Oh! c'est fini,
elle le tient par terre, sous son pied, le nez dans ses jupes. Faut-il
qu'un homme aime le veau crev!

--Allons, je pars, puisque monsieur Trublot ne peut venir, dit Auguste,
dont ces histoires augmentaient les ennuis.

Mais alors Trublot dclara qu'il les accompagnait tout de mme; seulement,
il ne monterait pas, il leur indiquerait la porte. Et, aprs tre all
prendre son chapeau et donner un prtexte, il les rejoignit dans le fiacre.

--Rue d'Assas, dit-il au cocher. Suivez la rue, je vous arrterai.

Le cocher jura. Rue d'Assas, ah! malheur! en voil des paroissiens qui
aimaient la promenade! Enfin, on arriverait, quand on arriverait. Le grand
cheval blanc fumait sans avancer, le cou cass dans une salutation
douloureuse,  chaque pas.

Cependant, Bachelard racontait dj sa msaventure  Trublot. Il avait
l'infortune bruyante. Oui, avec ce cochon de Gueulin, une petite
dlicieuse! Il venait de les trouver en chemise. Mais,  ce point de son
rcit, il se souvint d'Auguste, affaiss dans un coin de la voiture, sombre
et dolent.

--C'est vrai, pardon! murmura-t-il, j'oublie toujours.

Et, s'adressant  Trublot:

--Notre ami a un malheur dans son mnage, et c'est mme pour a que nous
courons aprs Duveyrier.... Oui, il a trouv cette nuit sa femme....

Il acheva d'un geste, puis ajouta simplement:

--Octave, vous savez bien.

Trublot, d'opinions toujours carres, allait dire que a ne le surprenait
pas. Seulement, il rattrapa sa phrase, il la remplaa par cette autre,
pleine d'une colre ddaigneuse, et dont le mari n'osa lui demander
l'explication:

--Quel idiot, cet Octave!

Sur cette apprciation de l'adultre, il y eut un silence. Chacun des trois
hommes tait enfonc dans ses rflexions. Le fiacre ne marchait plus. Il
semblait rouler depuis des heures sur un pont, lorsque Trublot, sortant le
premier de sa rverie, risqua cette remarque judicieuse:

--Cette voiture ne va pas fort.

Mais rien ne put hter le trot du cheval, il tait onze heures, lorsqu'on
arriva rue d'Assas. Et, l, on perdit encore prs d'un quart d'heure, car
Trublot s'tait vant, il ne connaissait pas la porte. D'abord, il laissa
le cocher suivre la rue jusqu'au bout, sans l'arrter; puis, il la lui fit
redescendre, et cela  trois reprises. Auguste, sur ses indications
prcises, entrait, toutes les dix maisons; mais les concierges rpondaient
qu'ils n'avaient pas a. Enfin, une fruitire lui indiqua la porte. Il
monta avec Bachelard, laissant Trublot dans le fiacre.

Ce fut le grand voyou de frre qui ouvrit. Il avait, colle aux lvres, une
cigarette, dont il leur souffla la fume  la figure, en les introduisant
dans le salon. Quand ils demandrent M. Duveyrier, il se dandina d'un air
blagueur, sans rpondre. Puis, il disparut, pour aller le chercher
peut-tre. Au milieu du salon, en satin bleu, d'un luxe neuf et dj tach
de graisse, une des soeurs, la plus petite, assise sur le tapis, torchait
une casserole apporte de la cuisine; tandis que l'autre, la grande, tapait
 poings ferms sur un magnifique piano, dont elle venait de trouver la
clef. Toutes les deux, en voyant les messieurs entrer, avaient lev la
tte; mais elles ne s'taient pas interrompues, tapant et torchant au
contraire avec plus d'nergie. Cinq minutes se passrent, personne ne se
montrait. Les visiteurs se regardaient, assourdis, lorsque des hurlements,
qui partaient d'une pice voisine, achevrent de les terrifier: c'tait la
tante infirme qu'on dbarbouillait.

Enfin, une vieille femme, madame Bocquet, la mre de Clarisse, passa la
tte par l'entrebillement d'une porte, vtue d'une robe si sale, qu'elle
n'osait se faire voir.

--Ces messieurs dsirent? demanda-t-elle.

--Mais monsieur Duveyrier! cria l'oncle perdant patience. Nous l'avons dit
au domestique.... Annoncez monsieur Auguste Vabre et monsieur Narcisse
Bachelard.

Madame Bocquet avait referm la porte. Maintenant, l'ane des soeurs,
monte sur le tabouret, tapait des coudes, et la petite, pour avoir le
gratin, raclait la casserole avec une fourchette de fer. Cinq minutes
s'coulrent encore. Puis, au milieu de ce tapage, qui ne semblait pas la
gner, Clarisse parut.

--Ah! c'est vous! dit-elle  Bachelard, sans mme regarder Auguste.

L'oncle restait ahuri. Il ne l'aurait pas reconnue, tant elle engraissait.
La grande diablesse, d'une maigreur de gamin, frise comme un caniche,
tournait  la petite mre, empte, avec des bandeaux luisant de pommade.
Du reste, elle ne lui laissa pas le temps de trouver une parole, elle lui
dit brutalement qu'elle n'avait pas besoin chez elle d'un cancanier de son
espce, qui allait raconter des horreurs  Alphonse; oui, parfaitement, il
l'avait accuse de coucher avec les amis d'Alphonse, de les ramasser
derrire son dos,  la pelle; et il ne pouvait pas dire non, car elle le
tenait d'Alphonse lui-mme.

--Vous savez, mon vieux, ajouta-t-elle, si vous venez pour godailler, vous
pouvez prendre la porte.... C'est fini, la vie d'autrefois. A prsent, je
veux qu'on me respecte.

Et elle tala sa passion du comme il faut, grandie, tourne  l'ide fixe.
Elle avait ainsi chass un  un les invits de son amant, prise de
vritables accs de rigorisme, dfendant de fumer, voulant tre appele
madame, exigeant des visites. Son ancienne drlerie de surface et d'emprunt
s'en tait alle; et elle ne gardait que l'exagration de son rle de
grande dame, qui parfois crevait en gros mots et en gestes canailles. Peu 
peu, la solitude se faisait de nouveau autour de Duveyrier: plus
d'intrieur amusant, un coin de bourgeoisie froce, o il retrouvait tous
les ennuis de son mnage, dans de l'ordure et du vacarme. Comme disait
Trublot, on ne s'embtait pas davantage rue de Choiseul, et c'tait moins
sale.

--Nous ne venons pas pour vous, rpondit Bachelard qui se remettait,
habitu aux rceptions vives de ces dames. Il faut que nous parlions 
Duveyrier.

Alors, Clarisse regarda l'autre monsieur. Elle crut reconnatre un
huissier, sachant qu'Alphonse commenait  se mettre dans de vilains draps.

--Oh! aprs tout, je m'en moque, dit-elle. Vous pouvez bien le prendre et
le garder.... Pour le plaisir que j'ai  lui soigner ses boutons!

Elle ne se donnait mme plus la peine de cacher son dgot, certaine
d'ailleurs que ses cruauts l'attachaient  elle davantage.

Et, ouvrant une porte:

--Allons! viens tout de mme, puisque ces messieurs s'obstinent.

Duveyrier, qui semblait attendre derrire la porte, entra et leur serra la
main, en tchant de sourire. Il n'avait plus son air jeune d'autrefois,
quand il passait la soire chez elle, rue de la Cerisaie; une lassitude
l'accablait, il tait morne et diminu, avec des tressaillements, comme si
des choses, derrire lui, l'inquitaient.

Clarisse restait pour entendre. Bachelard, qui ne voulait pas parler devant
elle, invita le conseiller  djeuner.

--Acceptez donc, monsieur Vabre a besoin de vous. Madame sera assez bonne
pour permettre....

Mais celle-ci s'tait aperu enfin que sa soeur cadette tapait sur le
piano, et elle lui allongeait des claques, elle la flanquait  la porte,
giflant et poussant dehors par la mme occasion la plus petite, avec sa
casserole. Ce fut un sabbat infernal. La tante infirme,  ct, se remit 
hurler, croyant qu'on venait la battre.

--Entends-tu, ma mignonne, murmura Duveyrier, ces messieurs m'invitent.

Elle ne l'coutait pas, elle ttait l'instrument avec une tendresse
effraye. Depuis un mois, elle apprenait le piano. C'tait le rve inavou
de toute sa vie, une ambition lointaine dont la ralisation seule devait la
sacrer femme du monde. S'tant assure qu'il n'y avait rien de cass, elle
allait retenir son amant pour lui tre simplement dsagrable, lorsque
madame Bocquet montra une seconde fois la tte, en cachant sa jupe.

--Ton matre de piano, dit-elle.

Du coup, Clarisse, changeant d'ide, cria  Duveyrier:

--C'est a, fiche-moi le camp!... Je djeunerai avec Thodore. Nous n'avons
pas besoin de toi.

Le matre de piano, Thodore, tait un Belge,  large face rose. Elle
s'assit tout de suite devant l'instrument; et il lui posait les doigts sur
les touches, il les frottait pour les draidir. Un instant, Duveyrier
hsita, visiblement trs contrari. Mais ces messieurs l'attendaient, il
alla mettre ses bottes. Quand il revint, elle pataugeait dans des gammes,
en dchanant une tempte de notes fausses, dont Auguste et Bachelard
taient malades. Pourtant, lui, que le Mozart et le Beethoven de sa femme
rendaient fou, s'arrta une minute derrire sa matresse, parut goter les
sons, malgr les contractions nerveuses de son visage; et, se tournant vers
les deux autres, il murmura:

--Elle a des dispositions tonnantes.

Aprs l'avoir baise sur les cheveux, il se retira discrtement, il la
laissa avec Thodore. Dans l'antichambre, le grand voyou de frre lui
demanda, de son air blagueur, vingt sous pour du tabac. Puis, comme, en
descendant l'escalier, Bachelard s'tonnait de sa conversion aux charmes du
piano, il jura ne l'avoir jamais dtest, il parla de l'idal, dit combien
les simples gammes de Clarisse lui remuaient l'me, cdant  son continuel
besoin de mettre des petites fleurs bleues, dans ses gros apptits de mle.

En bas, Trublot avait donn un cigare au cocher, dont il coutait
l'histoire avec le plus vif intrt. L'oncle voulut absolument aller
djeuner chez Foyot; c'tait l'heure, et l'on causerait mieux en mangeant.
Puis, quand le fiacre fut parvenu  dmarrer une fois encore, il mit au
courant Duveyrier, qui devint trs grave.

Le malaise d'Auguste paraissait avoir augment chez Clarisse, o il n'avait
pas prononc une parole; et, maintenant, bris par cette promenade
interminable, la tte prise tout entire et lourde de migraine, il
s'abandonnait.

Lorsque le conseiller le questionna sur ce qu'il comptait faire, il ouvrit
les yeux, il resta un moment plein d'angoisse, puis il rpta sa phrase:

--Me battre, parbleu!

Seulement, sa voix mollissait, et il ajouta en refermant les paupires,
comme pour demander qu'on le laisst tranquille:

--A moins que vous ne trouviez autre chose.

Alors, dans les cahots laborieux du fiacre, ces messieurs tinrent un grand
conseil. Duveyrier, ainsi que Bachelard, jugeait le duel indispensable; il
s'en montrait fort mu,  cause du sang, dont il voyait un flot noir salir
l'escalier de son immeuble; mais l'honneur le voulait, et l'on ne
transigeait pas avec l'honneur. Trublot avait des ides plus larges:
c'tait trop bte, de mettre son honneur dans ce qu'il appelait par
propret la fragilit d'une femme. Aussi Auguste l'approuvait-il d'un
mouvement las des paupires, outr  la fin de la rage belliqueuse des deux
autres, dont le rle pourtant aurait d tre tout de conciliation. Malgr
sa fatigue, il fut forc de raconter une fois encore la scne de la nuit,
la gifle qu'il avait donne, puis la gifle qu'il avait reue; et bientt
l'adultre disparut, la discussion porta uniquement sur ces deux gifles: on
les commenta, on les analysa, pour tcher d'y trouver une solution
satisfaisante.

--En voil des raffinements! finit par dire Trublot avec mpris. S'ils se
sont gifls tous les deux, eh bien! ils sont quittes.

Duveyrier et Bachelard se regardrent, branls. Mais on arrivait au
restaurant, et l'oncle dclara qu'on allait bien djeuner d'abord. a leur
claircirait les ides. Il les invitait, il commanda un djeuner copieux,
avec des plats et des vins extravagants, qui les retinrent trois heures
dans un cabinet. On ne parla pas une fois du duel. Ds les hors-d'oeuvre,
la conversation tant forcment tombe sur les femmes, Fifi et Clarisse
furent tout le temps expliques, retournes, pluches. Bachelard,
maintenant, mettait les torts de son ct, pour ne pas avoir l'air, devant
le conseiller, d'tre lch salement; tandis que celui-ci, prenant sa
revanche du soir o l'oncle l'avait vu pleurer, au milieu de l'appartement
vide, rue de la Cerisaie, mentait sur son bonheur, au point d'y croire et
de s'attendrir lui-mme. Devant eux, Auguste, que sa nvralgie empchait de
manger et de boire, semblait les couter, un coude sur la table, les yeux
troubles. Au dessert, Trublot se rappela le cocher, oubli en bas; il lui
fit porter le reste des plats et le fond des bouteilles, plein de
sympathie; car, disait-il, il avait,  certains dtails, flair un ancien
prtre. Trois heures sonnrent. Duveyrier se plaignait d'tre assesseur
dans la prochaine session de la cour d'assises; Bachelard, trs ivre,
crachait de ct, sur le pantalon de Trublot, qui ne s'en apercevait pas;
et la journe se serait acheve l, au milieu des liqueurs, si Auguste ne
s'tait veill comme en sursaut.

--Alors, qu'est-ce qu'on fait? demanda-t-il.

--Eh bien! mon petit, rpondit l'oncle qui le tutoya, si tu veux, nous
allons te tirer gentiment d'affaire.... C'est imbcile, tu ne peux pas te
battre.

Personne ne parut surpris de cette conclusion. Duveyrier approuvait de la
tte. L'oncle continua:

--Je vais monter avec monsieur chez ton particulier, et l'animal te fera
des excuses, ou je ne m'appelle plus Bachelard.... Rien qu' me voir, il
canera, justement parce que ma place n'est pas chez lui. Moi, je me fiche
du monde!

Auguste lui serra la main; mais il n'eut pas mme l'air soulag, tant ses
douleurs de tte devenaient insupportables. Enfin, on quitta le cabinet. Au
bord du trottoir, le cocher djeunait encore, dans le fiacre; et il dut
secouer les miettes, compltement ivre, tapant en frre sur le ventre de
Trublot. Seulement, le cheval, qui, lui, n'avait rien pris, refusa de
marcher, avec un branle dsespr de la tte. On le poussa, il finit par
descendre la rue de Tournon, comme s'il roulait. Quatre heures taient
sonnes, lorsqu'il s'arrta rue de Choiseul. Auguste avait gard le fiacre
sept heures. Trublot, rest dedans, dclara qu'il le prenait pour lui et
qu'il y attendait Bachelard, auquel il voulait offrir  dner.

--Vrai! tu y as mis le temps! dit  son frre Thophile, qui s'tait
prcipit. Je te croyais mort.

Et, ds que ces messieurs furent entrs dans le magasin, il raconta sa
journe. Depuis neuf heures, il espionnait la maison. Mais rien n'y
bougeait. A deux heures, Valrie tait alle aux Tuileries avec leur fils
Camille. Puis, vers trois heures et demie, il avait vu sortir Octave. Et
rien autre, on ne remuait mme pas chez les Josserand,  ce point que
Saturnin, qui cherchait sa soeur sous les meubles, tant mont la demander,
madame Josserand, pour se dbarrasser de lui sans doute, lui avait ferm la
porte au nez, en disant que Berthe n'tait pas chez eux. Depuis ce moment,
le fou rdait, les dents serres.

--C'est bon, dit Bachelard, nous allons attendre ce monsieur. Nous le
verrons rentrer d'ici.

Auguste, la tte perdue, faisait des efforts pour rester debout. Alors,
Duveyrier lui conseilla de se mettre au lit. Il n'y avait pas d'autre
remde contre la migraine.

--Montez donc, nous n'avons plus besoin de vous. On vous fera connatre le
rsultat.... Mon cher, les motions ne vous valent rien.

Et le mari monta se coucher.

A cinq heures, les deux autres attendaient encore Octave. Celui-ci, d'abord
sans but, dsireux simplement de prendre l'air et d'oublier les
catastrophes de la nuit, avait pass devant _le Bonheur des Dames_, o il
s'tait arrt pour saluer madame Hdouin, en grand deuil, debout sur la
porte; et, comme il lui apprenait sa sortie de chez les Vabre, elle lui
avait demand tranquillement pourquoi il ne rentrerait pas chez elle. a
s'tait fait tout de suite, sans y penser. Quand il l'eut salue de
nouveau, aprs avoir promis de venir ds le lendemain, il continua sa
flnerie, plein d'un vague regret. Toujours le hasard drangeait ses
calculs. Des projets l'absorbaient, il battait le quartier depuis une
heure, lorsque, en levant la tte, il s'aperut qu'il avait enfil le
couloir obscur du passage Saint-Roch. Devant lui, dans l'angle le plus
noir,  la porte d'un garni louche, Valrie prenait cong d'un monsieur
trs barbu. Elle rougit, se sauva, poussa la porte rembourre de l'glise;
puis, se voyant suivie par le jeune homme qui souriait, elle prfra
l'attendre sous le porche, o ils se mirent  causer, trs cordialement.

--Vous me fuyez, dit-il. Vous tes donc fche contre moi?

--Fche? rpondit-elle, pourquoi serais-je fche?... Ah! ils peuvent se
manger entre eux, s'ils veulent, a m'est bien gal!

Elle parlait de sa famille. Et, tout de suite, elle soulagea son ancienne
rancune contre Berthe, d'abord par des allusions, ttant le jeune homme;
puis, quand elle le sentit sourdement las de sa matresse, encore exaspr
du drame de la nuit, elle ne se gna plus, elle vida son coeur. Dire que
cette femme l'avait accuse de se vendre, elle qui n'acceptait jamais un
sou, pas mme un cadeau! Si pourtant, des fleurs parfois, des bouquets de
violettes. Et, maintenant, on savait laquelle des deux se vendait. Elle le
lui avait prdit, qu'on verrait un jour ce qu'il faudrait y mettre, pour
l'avoir.

--Hein? demanda-t-elle, a vous a cot plus cher qu'un bouquet de
violettes.

--Oui, oui, murmura-t-il lchement.

A son tour, il laissa chapper des choses dsagrables sur Berthe, la
disant mchante, la trouvant mme trop grasse, comme s'il se vengeait des
ennuis qu'elle lui causait. Toute la journe, il avait attendu les tmoins
du mari, et il allait rentrer pour s'assurer encore si personne n'tait
venu: une aventure stupide, un duel qu'elle aurait pu lui viter. Il finit
par conter leur rendez-vous si bte, leur querelle, puis l'arrive
d'Auguste, avant qu'ils se fussent seulement fait une caresse.

--Sur ce que j'ai de plus sacr, dit-il, il n'y avait pas encore eu a
entre nous!

Valrie riait, trs anime. Elle glissait  l'intimit tendre de ces
confidences, se rapprochait d'Octave comme d'une amie qui savait tout. Par
moments, une dvote sortant de l'glise, les drangeait; puis, la porte
retombait doucement, et ils se retrouvaient seuls, dans le tambour de drap
vert, comme au fond d'un asile discret et religieux.

--J'ignore pourquoi je vis avec ces gens-l, reprit-elle en revenant  sa
famille. Oh! sans doute, je ne suis pas sans reproche de mon ct. Mais,
franchement, je ne puis avoir de remords, tant ils me touchent peu.... Et
si je vous avouais pourtant combien l'amour m'ennuie!

--Voyons, pas tant que a! dit gaiement Octave. On est des fois moins bte
que nous, hier.... Il y a des moments heureux.

Alors, elle se confessa. Ce n'tait point encore la haine de son mari, la
continuelle fivre dont il grelottait, dans une impuissance et une
ternelle pleurnicherie de petit garon, qui l'avait pousse  se mal
conduire, six mois aprs son mariage; non, elle faisait a sans le vouloir
souvent, uniquement parce qu'il lui venait dans la tte des choses dont
elle n'aurait pu expliquer le pourquoi. Tout se cassait, elle tombait
malade, elle se serait tue. Alors, comme rien ne la retenait, autant cette
culbute-l qu'une autre.

--Bien vrai, jamais de bons moments? demanda de nouveau Octave, que ce
point seul semblait intresser.

--Enfin, jamais ce qu'on raconte, rpondit-elle. Je vous le jure!

Il la regarda avec une sympathie pleine d'apitoiement. Pour rien, et sans
joie: a ne valait srement pas la peine qu'elle se donnait, dans ses
continuelles peurs d'une surprise. Et il prouvait surtout un soulagement
d'amour-propre, car il souffrait toujours au fond de son ancien ddain.
Voil donc pourquoi elle s'tait refuse, un soir! Il lui en parla.

--Vous vous rappelez, aprs une crise?

--Oui. Vous ne me dplaisiez pas, mais j'en avais si peu envie!... Et,
tenez! a vaut mieux, nous nous dtesterions  cette heure.

Elle lui donnait sa petite main gante. Il la serra, en rptant:

--Vous avez raison, a vaut mieux.... Dcidment, on n'aime bien que les
femmes qu'on n'a pas eues.

C'tait une grande douceur. Ils restrent un instant la main dans la main,
attendris. Puis, sans ajouter une parole, ils poussrent la porte
rembourre de l'glise, o elle avait laiss son fils Camille,  la garde
de la loueuse de chaises. L'enfant s'tait endormi. Elle le fit
agenouiller, s'agenouilla un instant elle-mme, la tte entre les mains,
comme abme au fond d'une ardente prire. Et elle se relevait, lorsque
l'abb Mauduit, qui sortait d'un confessionnal, la salua d'un paternel
sourire.

Octave avait travers simplement l'glise. Quand il rentra chez lui, toute
la maison fut remue. Trublot seul, qui rvait dans le fiacre, ne le vit
pas. Des fournisseurs, sur leurs portes, le regardrent gravement. Le
papetier, en face, promenait encore les yeux le long de la faade, comme
pour en fouiller les pierres; mais le charbonnier et la fruitire taient
dj calms, le quartier retombait  sa dignit froide. Sous la porte, au
passage d'Octave, Lisa, en train de bavarder avec Adle, dut se contenter
de le dvisager; et toutes deux se remirent  se plaindre de la chert de
la volaille, sous l'oeil svre de M. Gourd, qui salua le jeune homme.
Enfin, celui-ci montait, lorsque madame Juzeur, aux aguets depuis le matin,
entr'ouvrit sa porte, lui saisit les mains, l'attira dans son antichambre,
o elle le baisa sur le front, en murmurant:

--Pauvre enfant!... Allez, je ne vous retiens pas. Revenez causer, quand
tout sera fini.

Et il tait  peine rentr, que Duveyrier et Bachelard se prsentrent.
D'abord, stupfait de voir l'oncle, il voulut leur donner les noms de deux
de ses amis. Mais ces messieurs, sans rpondre, parlrent de leur ge et
lui firent un sermon sur son inconduite. Puis, comme, au courant de la
conversation, il annonait son intention de quitter la maison au plus tt,
tous deux dclarrent solennellement que cette preuve de tact leur
suffisait. Il y avait eu assez de scandale, il tait temps de faire aux
honntes gens le sacrifice de ses passions. Duveyrier accepta le cong
sance tenante et se retira, taudis que Bachelard, derrire son dos,
invitait le jeune homme  dner pour le soir.

--Hein? je compte sur vous. Nous sommes en noce, Trublot nous attend en
bas.... Moi, je me fiche d'lonore. Mais je ne veux pas la voir et je file
devant, pour qu'on ne nous rencontre pas ensemble.

Il descendit. Cinq minutes plus tard, Octave, ravi du dnouement de
l'aventure, le rejoignait. Il se glissa dans le fiacre, et le mlancolique
cheval qui venait de promener le mari pendant sept heures, les trana en
boitant jusqu' un restaurant des Halles, o l'on mangeait des tripes
tonnantes.

Duveyrier avait retrouv Thophile au fond du magasin. Valrie rentrait 
peine, et tous trois causaient, lorsque Clotilde elle-mme arriva, de
retour d'un concert. Elle y tait d'ailleurs alle bien tranquille,
certaine, disait-elle, d'une solution satisfaisante pour tout le monde.
Puis, il y eut un silence, un embarras entre les deux mnages. Thophile,
du reste, pris d'un accs de toux abominable, crachait ses dents. Comme
tous avaient intrt  se rconcilier, ils finirent par profiter de
l'motion o les jetait les nouveaux ennuis de la famille. Les deux femmes
s'embrassrent, Duveyrier jura  Thophile que la succession du pre Vabre
le ruinait, et il promit pourtant de l'indemniser, en lui abandonnant ses
loyers pendant trois ans.

--Il faut aller rassurer ce pauvre Auguste, fit enfin remarquer le
conseiller.

Il montait, lorsque des cris terribles d'animal qu'on gorge partirent de
la chambre  coucher. C'tait Saturnin qui, arm de son couteau de cuisine,
avait pntr jusqu' l'alcve, en touffant le bruit de ses pas. Et l,
les yeux rouges comme des braises, la bouche cumeuse, il venait de se
jeter sur Auguste.

--Dis, o l'as-tu fourre? criait-il. Rends-la-moi, ou je te saigne comme
un cochon!

Le mari, tir en sursaut de sa somnolence douloureuse, voulut fuir. Mais le
fou, avec la force de l'ide fixe, l'avait empoign par un pan de sa
chemise; et, le recouchant, lui posant le cou au bord du lit, au-dessus
d'une cuvette qui se trouvait l, il le maintenait dans la position d'une
bte  l'abattoir.

--Hein? a y est, cette fois.... Je te saigne, je te saigne comme un
cochon!

Heureusement, on arrivait et on put dgager la victime. Il fallut enfermer
Saturnin, pris de folie furieuse. Deux heures plus tard, le commissaire,
averti, le faisait conduire pour la seconde fois  l'asile des Moulineaux,
avec le consentement de la famille. Mais le pauvre Auguste restait
grelottant. Il disait  Duveyrier, qui lui annonait l'arrangement pris
avec Octave:

--Non, j'aurais mieux aim me battre. On ne peut pas se dfendre contre un
fou.... Quelle rage a-t-il donc de vouloir me saigner, ce brigand, parce
que sa soeur m'a fait cocu! Ah! j'en ai assez, mon ami, j'en ai assez,
parole d'honneur!




XVI


Dans la matine du mercredi, lorsque Marie avait amen Berthe  madame
Josserand, celle-ci, suffoque par une aventure dont elle sentait son
orgueil atteint, tait reste toute ple, sans une parole.

Elle prit la main de sa fille avec la brutalit d'une sous-matresse qui
jette au cabinet noir une lve coupable; et elle la conduisit  la chambre
d'Hortense, l'y poussa, en disant enfin:

--Cachez-vous, ne paraissez plus.... Vous tueriez votre pre.

Hortense, qui se dbarbouillait, fut stupfaite. Rouge de honte, Berthe
s'tait jete sur le lit dfait, en sanglotant. Elle s'attendait  une
explication immdiate et violente; elle avait prpar toute une dfense,
dcide  crier elle aussi, ds que sa mre irait trop loin; et cette
rudesse muette, cette faon de la traiter en petite fille qui a mang un
pot de confiture, la laissait sans force, la ramenait  ses terreurs
d'enfant, aux larmes qu'elle rpandait jadis dans les coins, avec de grands
serments d'obissance.

--Qu'y a-t-il? qu'as-tu donc fait? demandait sa soeur, dont l'tonnement
grandissait, en la voyant couverte d'un vieux chle, prt par Marie.
Est-ce que ce pauvre Auguste est tomb malade  Lyon?

Mais Berthe ne voulait pas rpondre. Non, plus tard: c'taient des choses
qu'elle ne pouvait dire; et elle suppliait Hortense de s'en aller, de lui
abandonner la chambre, o du moins elle pleurerait en paix. La journe se
passa de la sorte. M. Josserand tait parti  son bureau, sans se douter de
rien; puis, quand il revint le soir, Berthe demeura cache encore. Comme
elle avait refus toute nourriture, elle finit par manger avidement le
petit dner qu'Adle lui servit en secret. La bonne tait reste  la
regarder, et devant son apptit:

--Ne vous faites donc pas de bile, prenez des forces.... Allez, la maison
est bien calme. Tant que de tus et de blesss, il n'y a personne de mort.

--Ah! dit la jeune femme.

Elle interrogea Adle, qui, longuement, conta la journe entire, le duel
manqu, ce qu'avait dit monsieur Auguste, ce qu'avaient fait les Duveyrier
et les Vabre. Elle l'coutait, elle se sentait renatre, dvorant,
redemandant du pain. En vrit, elle tait trop bte de tant se chagriner,
lorsque les autres paraissaient consols dj!

Aussi, vers dix heures, comme Hortense venait la rejoindre,
l'accueillit-elle gaiement, les yeux secs. Et, touffant leurs rires, elles
s'amusrent, quand elle voulut essayer un peignoir de sa soeur, qui lui
tait trop troit: sa gorge, que le mariage avait gonfle, crevait
l'toffe. N'importe, en tirant sur les boutons, elle le mettrait le
lendemain. Toutes deux se croyaient revenues  leur jeunesse, au fond de
cette chambre, o elles avaient vcu des annes cte  cte. Cela les
attendrissait et les rapprochait, dans une affection qu'elles n'prouvaient
plus depuis longtemps. Elles durent coucher ensemble, car madame Josserand
s'tait dbarrasse de l'ancien petit lit de Berthe. Lorsqu'elles furent
allonges l'une prs de l'autre, la bougie teinte, les yeux grands ouverts
sur les tnbres, elles causrent, ne pouvant dormir.

--Alors, tu ne veux pas me raconter? demanda de nouveau Hortense.

--Mais, ma chrie, rpondit Berthe, tu n'es pas marie, je ne peux pas....
C'est une explication que j'ai eue avec Auguste. Tu entends, il est
revenu....

Et, comme elle s'interrompait, sa soeur reprit avec impatience:

--Va donc! va donc! En voil des affaires! Mon Dieu!  mon ge, je me doute
bien!

Alors, Berthe se confessa; d'abord en cherchant les mots, puis en lchant
tout, parlant d'Octave, parlant d'Auguste. Hortense, sur le dos, dans le
noir, l'coutait, et elle ne jetait plus que de courtes phrases, pour la
questionner ou donner son opinion: Ensuite, qu'est-ce qu'il t'a dit?... Et
toi, qu'est-ce que tu as prouv?... Tiens! c'est drle, je n'aimerais pas
a!... Ah! vraiment, a se passe de la sorte! Minuit, puis une heure, puis
deux heures sonnrent: elles remuaient toujours cette histoire, les membres
peu  peu brls par les draps, prises d'insomnie. Berthe, dans cette
demi-hallucination, oubliait sa soeur, en arrivait  penser tout haut,
soulageant son coeur et sa chair des confidences les plus dlicates.

--Oh! moi, avec Verdier, ce sera bien simple, dclara Hortense brusquement.
Je ferai comme il voudra.

Au nom de Verdier, Berthe eut un mouvement de surprise. Elle croyait le
mariage rompu, car la femme avec laquelle il habitait depuis quinze annes,
venait d'avoir un enfant, juste au moment o il tait sur le point de la
lcher.

--Tu comptes donc l'pouser quand mme? demanda-t-elle.

--Tiens! pourquoi pas?... J'ai fait la btise de trop attendre. Mais
l'enfant va mourir. C'est une fille, elle est toute scrofuleuse.

Et, crachant le mot de matresse, dans un dgot, elle montra sa haine
d'honnte bourgeoise  marier, contre cette crature qui vivait depuis si
longtemps avec un homme. Une manoeuvre, pas davantage, son petit enfant!
oui, un prtexte qu'elle avait invent, lorsqu'elle s'tait aperu que
Verdier, aprs lui avoir achet des chemises pour ne pas la renvoyer nue,
voulait l'habituer  une sparation prochaine, en dcouchant de plus en
plus frquemment! Enfin, on verrait, on attendrait.

--Pauvre femme! laissa chapper Berthe.

--Comment! pauvre femme! cria Hortense avec aigreur. On voit que tu as des
choses  te faire pardonner, toi aussi!

Tout de suite, elle regretta cette cruaut, elle prit sa soeur dans ses
bras, l'embrassa, lui jura qu'elle ne l'avait pas dit exprs. Et elles se
turent. Mais elles ne dormaient pas, elles continuaient l'histoire, les
yeux grands ouverts sur les tnbres.

Le lendemain matin, M. Josserand prouva un malaise. Jusqu' deux heures de
la nuit, il s'tait encore entt  faire des bandes, malgr un
accablement, une diminution lente de ses forces, dont il se plaignait
depuis quelques mois. Il se leva pourtant, s'habilla; mais, au moment de
partir pour son bureau, il se sentit si puis, qu'il envoya un
commissionnaire avec une lettre, voulant prvenir les frres Bernheim de
son indisposition.

La famille allait prendre son caf au lait. C'tait un djeuner fait sans
nappe, dans la salle  manger encore grasse du dner de la veille. Ces
dames venaient en camisole, trempes d'eau, les cheveux simplement relevs.
En voyant son mari rester, madame Josserand avait rsolu de ne pas cacher
Berthe davantage, ennuye dj de tout ce mystre, redoutant du reste, 
chaque minute, de voir Auguste monter faire une scne.

--Comment! tu djeunes! qu'y a-t-il donc? dit le pre trs surpris, quand
il aperut sa fille, les yeux gros de sommeil, la gorge crase dans le
peignoir trop troit d'Hortense.

--Mon mari m'a crit qu'il restait  Lyon, rpondit-elle, et j'ai eu l'ide
de passer la journe avec vous.

C'tait un mensonge arrang entre les deux soeurs. Madame Josserand, qui
gardait sa raideur de sous-matresse, ne le dmentit pas. Mais le pre
examinait Berthe, troubl, averti d'un malheur; et, l'histoire lui semblant
singulire, il allait demander comment le magasin marcherait sans elle,
lorsqu'elle vint l'embrasser sur les deux joues, de son air gai et clin
d'autrefois.

--Bien vrai? tu ne me caches rien? murmura-t-il.

--Quelle ide! pourquoi veux-tu que je te cache quelque chose?

Madame Josserand se permit simplement de hausser les paules. A quoi bon
tant de prcautions? pour gagner une heure peut-tre, a ne valait pas la
peine: il faudrait toujours que le pre ret le coup. Cependant, le
djeuner fut joyeux. M. Josserand, ravi de se retrouver entre ses deux
filles, se croyait encore aux jours anciens, lorsqu'elles l'gayaient, 
peine veilles, avec leurs rves de gamines. Elles gardaient pour lui leur
bonne odeur de jeunesse, les coudes sur la table, trempant leurs tartines,
riant la bouche pleine. Et tout le pass achevait de renatre, quand il
voyait en face d'elles le visage rigide de leur mre, norme et dbordante
dans une vieille robe de soie verte, qu'elle finissait d'user le matin,
sans corset.

Mais une scne fcheuse gta le djeuner. Tout d'un coup, madame Josserand
interpella la bonne.

--Qu'est-ce que vous mangez donc?

Depuis un instant, elle la surveillait. Adle, en savates, tournait
lourdement autour de la table.

--Rien, madame, rpondit-elle.

--Comment! rien!... Vous mchez, je ne suis pas aveugle. Tenez! vous en
avez encore plein les dents. Oh! vous aurez beau vous creuser les joues, a
se voit tout de mme.... Et c'est dans votre poche, n'est-ce pas? ce que
vous mangez.

Adle se troubla, voulut reculer. Mais madame Josserand l'avait saisie par
la jupe.

--Voil un quart d'heure que je vous vois sortir des choses de l dedans et
vous les fourrer sous le nez, en les cachant dans le creux de votre
main.... C'est donc bien bon? Montrez un peu.

Elle fouilla  son tour et retira une poigne de pruneaux cuits. Du jus
coulait encore.

--Qu'est-ce que c'est que a? cria-t-elle furieusement.

--Des pruneaux, madame, dit la bonne, qui, se voyant dcouverte, devenait
insolente.

--Ah! vous mangez mes pruneaux! C'est donc a qu'ils filent si vite et
qu'ils ne reparaissent plus sur la table!... S'il est possible, des
pruneaux! dans une poche!

Et elle l'accusa de boire aussi son vinaigre. Tout disparaissait; on ne
pouvait laisser traner une pomme de terre, sans tre certain de ne plus la
retrouver.

--Vous tes un gouffre, ma fille.

--Donnez-moi de quoi manger, rpliqua carrment Adle, je ne dirai rien 
vos pommes de terre.

Ce fut le comble. Madame Josserand se leva, majestueuse, terrible.

--Taisez-vous, rpondeuse!... Oh! je sais, ce sont les autres bonnes qui
vous gtent. Ds qu'il y a, dans une maison, une bte qui dbarque de sa
province, il faut que les coquines de tous les tages la mettent au courant
d'un tas d'horreurs.... Vous n'allez plus  la messe, et vous volez,
maintenant!

Adle, la tte monte en effet par Lisa et par Julie, ne cda pas.

--Quand j'tais une bte, comme vous dites, fallait pas abuser.... C'est
fini.

--Sortez, je vous chasse! cria madame Josserand, la main tendue vers la
porte, dans un geste tragique.

Elle s'assit, secoue, pendant que la bonne, sans se presser, tranait ses
savates et avalait encore un pruneau, avant de retourner dans sa cuisine.
On la chassait ainsi une fois par semaine; a ne l'motionnait plus. Autour
de la table, il y eut un silence pnible. Hortense finit par dire que a
n'avanait  rien, de toujours la flanquer dehors, pour toujours la garder
ensuite. Sans doute elle volait et elle devenait insolente; mais autant
celle-l qu'une autre, car elle consentait  les servir au moins, tandis
qu'une autre ne les tolrerait pas huit jours, mme avec l'agrment de
boire le vinaigre et de fourrer les pruneaux dans sa poche.

Le djeuner, cependant, s'acheva dans une intimit attendrie. M. Josserand,
trs mu, parla de ce pauvre Saturnin qui s'tait fait reconduire l-bas,
la veille, pendant son absence; et il croyait  un accs de folie furieuse,
au milieu du magasin, car on lui avait cont cette histoire. Ensuite, comme
il se plaignait de ne plus voir Lon, madame Josserand, redevenue muette,
dclara schement qu'elle l'attendait le jour mme; peut-tre viendrait-il
djeuner. Depuis une semaine, le jeune homme avait rompu avec madame
Dambreville, qui, pour tenir sa promesse, voulait le marier  une veuve,
sche et noire; mais lui entendait pouser une nice de M. Dambreville, une
crole trs riche et d'une beaut clatante, dbarque au mois de septembre
chez son oncle, aprs avoir perdu son pre, mort aux Antilles. Et il y
avait eu des scnes terribles entre les deux amants, madame Dambreville
refusait sa nice  Lon, brle de jalousie, ne pouvant se rsigner devant
cette fleur adorable de jeunesse.

--O en est le mariage? demanda M. Josserand avec discrtion.

D'abord, la mre rpondit en phrases expurges,  cause d'Hortense.
Maintenant, elle tait aux pieds de son fils, un garon qui russissait; et
mme elle le jetait parfois  la face du pre, en disant que, Dieu merci!
celui-l tenait d'elle et qu'il ne laisserait pas sa femme sans souliers.
Peu  peu, elle s'chauffa.

--Enfin, il en a assez! C'est bon un moment, a ne lui a pas t nuisible.
Mais, si la tante ne donne pas la nice, bonsoir! il lui coupe les
vivres.... Moi, je l'approuve.

Hortense, par dcence, se mit  boire son caf, en affectant de disparatre
derrire le bol; tandis que Berthe, qui pouvait tout entendre dsormais,
avait une lgre moue de rpugnance pour les succs de son frre. La
famille allait se lever de table, et M. Josserand, ragaillardi, se sentant
beaucoup mieux, parlait de se rendre quand mme  son bureau, lorsque Adle
apporta une carte. La personne attendait au salon.

--Comment, c'est elle!  cette heure-ci! s'cria madame Josserand. Et moi
qui n'ai pas de corset!... Tant pis! il faut que je lui dise ses vrits!

C'tait justement madame Dambreville. Le pre et les deux filles restrent
alors  causer dans la salle  manger, pendant que la mre se dirigeait
vers le salon. Devant la porte, avant de la pousser, elle examina d'un oeil
inquiet sa vieille robe de soie verte, tcha de la boutonner, l'plucha des
fils ramasss sur les parquets; et elle fit rentrer d'une tape sa gorge
dbordante.

--Vous m'excusez, chre madame, dit la visiteuse avec un sourire. Je
passais, j'ai voulu avoir de vos nouvelles.

Elle tait sangle, coiffe, colle, dans une toilette d'une correction
parfaite, et elle avait l'aisance d'une femme aimable, monte pour donner
le bonjour  une amie. Seulement, son sourire tremblait, on sentait
derrire ses grces mondaines une angoisse affreuse, dont frissonnait tout
son tre. Elle parla d'abord de mille choses, vita de prononcer le nom de
Lon, puis sortit lentement de sa poche une lettre de lui, qu'elle venait
de recevoir.

--Oh! une lettre, une lettre, murmura-t-elle, la voix change, gagne par
les larmes. Qu'a-t-il donc contre moi, chre madame? Le voil qui ne veut
plus remettre les pieds chez nous!

Et sa main fivreuse tendait la lettre, qui remuait. Madame Josserand la
prit, la lut froidement. C'tait une rupture, en trois lignes d'une
concision cruelle.

--Mon Dieu! dit-elle en la lui rendant, Lon n'a peut-tre pas tort....

Mais, tout de suite, madame Dambreville vanta la veuve, une femme de
trente-cinq ans  peine, du plus grand mrite, suffisamment riche, qui
ferait un ministre de son mari, tant elle tait active. Enfin, elle tenait
ses promesses, elle trouvait pour Lon un beau parti: qu'avait-il  se
fcher? Et, sans attendre une rponse, se dcidant dans un tressaillement
nerveux, elle nomma Raymonde, sa nice. Vraiment, tait-ce possible? une
gamine de seize ans, une sauvage qui ne savait rien de l'existence!

--Pourquoi pas? rptait madame Josserand  chaque interrogation, pourquoi
pas, s'il l'aime?

Non! non! il ne l'aimait pas, il ne pouvait pas l'aimer! Madame Dambreville
se dbattait, s'abandonnait.

--Voyons, cria-t-elle, je ne lui demande qu'un peu de gratitude.... C'est
moi qui l'ai fait, c'est grce  moi qu'il est auditeur, et il trouvera sa
nomination de matre des requtes dans la corbeille.... Madame, je vous en
supplie, dites-lui qu'il revienne, dites-lui qu'il me fasse ce plaisir. Je
m'adresse  son coeur,  votre coeur de mre, oui,  tout ce que vous avez
de noble....

Elle joignit les mains, ses paroles se brisaient. Il y eut un silence,
toutes deux restaient face  face. Et, brusquement, elle clata en gros
sanglots, vaincue, emporte, bgayant:

--Pas avec Raymonde, oh! non, pas avec Raymonde!

C'tait une rage d'amour, le cri d'une femme qui refuse de vieillir, qui se
cramponne au dernier homme, dans la crise ardente du retour d'ge. Elle
avait saisi les mains de madame Josserand, elle les trempait de larmes,
avouant tout  la mre, s'humiliant devant elle, rptant qu'elle seule
pouvait agir sur son fils, jurant un dvouement de servante, si elle le lui
rendait. Sans doute, elle n'tait pas venue pour dire ces choses; elle se
promettait, au contraire, de ne rien laisser deviner; mais son coeur
crevait, il n'y avait pas de sa faute.

--Taisez-vous, ma chre, vous me faites honte, rpondait madame Josserand,
l'air fch. J'ai des filles qui peuvent vous entendre.... Moi, je ne sais
rien, je ne veux rien savoir. Si vous avez des affaires avec mon fils,
arrangez-vous ensemble. Jamais je n'accepterai un rle quivoque.

Pourtant, elle l'accabla de conseils. A son ge, on devait se rsigner.
Dieu lui serait d'un grand secours. Mais il fallait qu'elle livrt sa
nice, si elle voulait offrir au ciel son sacrifice comme une expiation. Du
reste, la veuve ne convenait pas du tout  Lon, qui avait besoin d'une
femme de visage aimable, pour donner des dners. Et elle parla de son fils
avec admiration, flatte dans son orgueil, le dtaillant, le montrant digne
des plus jolies personnes.

--Songez donc, chre amie, qu'il n'a pas trente ans. Je serais dsole de
vous dsobliger, mais vous pourriez tre sa mre.... Oh! il sait ce qu'il
vous doit, et je suis moi-mme pntre de reconnaissance. Vous resterez
son bon ange. Seulement, quand c'est fini, c'est fini. Vous n'espriez
peut-tre pas le garder toujours!

Et, comme la malheureuse refusait d'entendre raison, voulait le ravoir
simplement, tout de suite, la mre se fcha.

--Eh! madame, allez vous promener  la fin! Je suis trop bonne d'y mettre
de la complaisance.... Il ne veut plus, cet enfant! a s'explique.
Regardez-vous donc! C'est moi, maintenant, qui le rappellerais au devoir,
s'il cdait encore  vos exigences; car, je vous le demande, quel intrt
a peut-il avoir pour vous deux, dsormais?... Justement, il va venir, et
si vous avez compt sur moi....

De toutes ces paroles, madame Dambreville n'entendit que la dernire
phrase. Depuis huit jours, elle poursuivait Lon, sans parvenir  le voir.
Son visage s'claira, elle jeta ce cri de son coeur:

--S'il doit venir, je reste!

Ds lors, elle s'installa, s'alourdit comme une masse dans un fauteuil, les
regards fixs sur le vide, ne rpondant plus, avec l'obstination d'une bte
qui ne cdera pas, mme sous les coups. Madame Josserand, dsole d'avoir
trop parl, exaspre de cette borne tombe dans son salon, et qu'elle
n'osait pourtant pousser dehors, finit par la laisser seule. D'ailleurs, un
bruit venu de la salle  manger l'inquitait: elle croyait reconnatre la
voix d'Auguste.

--Parole d'honneur! madame, on n'a jamais vu a! dit-elle en refermant
violemment la porte. C'est de la dernire indiscrtion!

En effet, Auguste tait mont pour avoir avec les parents de sa femme
l'explication dont il mditait les termes depuis la veille. M. Josserand,
de plus en plus gaillard, et dtourn dcidment du bureau par une pense
de dbauche, proposait une promenade  ses filles, lorsque Adle vint
annoncer le mari de madame Berthe. Ce fut un effarement. La jeune femme
avait pli.

--Comment! ton mari? dit le pre. Mais il tait  Lyon!... Ah! vous
mentiez! Il y a un malheur, voil deux jours que je le sens.

Et, comme elle se levait, il la retint.

--Parle, vous vous tes encore disputs? pour l'argent, n'est-ce pas? Hein?
peut-tre  cause de la dot, des dix mille francs que nous ne lui avons pas
pays?

--Oui, oui, c'est a, balbutia Berthe, qui se dgagea et qui s'enfuit.

Hortense, elle aussi, s'tait leve. Elle rejoignit sa soeur en courant,
toutes deux se rfugirent dans sa chambre. Leurs jupons envols avaient
laiss un frisson de panique, le pre se trouva brusquement seul devant la
table, au milieu de la salle  manger silencieuse. Tout son malaise lui
remontait au visage, une pleur terreuse, une lassitude dsespre de la
vie. L'heure qu'il redoutait, qu'il attendait avec une honte pleine
d'angoisse, tait arrive: son gendre allait parler de l'assurance; et lui,
devrait avouer l'expdient de malhonnte homme auquel il avait consenti.

--Entrez, entrez, mon cher Auguste, dit-il la voix trangle. Berthe vient
de m'avouer la querelle. Je ne suis pas trs bien portant, et l'on me
gte.... Vous me voyez dsespr de ne pouvoir vous donner cet argent. Ma
faute a t de promettre, je le sais....

Il continua pniblement, de l'air d'un coupable qui fait des aveux. Auguste
l'coutait, surpris. Il s'tait renseign, il connaissait la cuisine louche
de l'assurance; mais il n'aurait point os rclamer le versement des dix
mille francs, de peur que la terrible madame Josserand ne l'envoyt d'abord
au tombeau du pre Vabre toucher ses dix mille francs,  lui. Toutefois,
puisqu'on lui en parlait, il partit de l. C'tait un premier grief.

--Oui, monsieur, je sais tout, vous m'avez absolument fichu dedans, avec
vos histoires. Ce me serait encore gal, de ne pas avoir l'argent; mais
c'est l'hypocrisie qui m'exaspre! Pourquoi cette complication d'une
assurance qui n'existait pas? Pourquoi se donner des airs de tendresse et
de sensibilit, en offrant d'avancer des sommes que vous disiez ne pouvoir
toucher que trois ans plus tard. Et vous n'aviez pas un sou!... Une telle
faon d'agir porte un nom dans tous les pays.

M. Josserand ouvrit la bouche pour crier: Ce n'est pas moi, ce sont eux!
Mais il gardait une pudeur de la famille, il baissa la tte, acceptant la
vilaine action. Auguste continuait:

--D'ailleurs, tout le monde tait contre moi, Duveyrier s'est encore
conduit l comme un pas grand'chose, avec son gredin de notaire; car je
demandais qu'on mt l'assurance dans le contrat,  titre de garantie, et
l'on m'a impos silence.... Si j'avais exig cela, pourtant, vous
commettiez un faux. Oui, monsieur, un faux!

Trs ple, le pre s'tait lev  cette accusation, et il allait rpondre,
offrir son travail, acheter le bonheur de sa fille de toute l'existence
qu'il lui restait  vivre, lorsque madame Josserand, jete hors d'elle par
l'enttement de madame Dambreville, ne faisant plus attention  sa vieille
robe de soie verte dont sa gorge courrouce achevait de crever le corsage,
entra comme dans un coup de vent.

--Hein? quoi? cria-t-elle, qui parle de faux? C'est monsieur?... Allez
d'abord au Pre-Lachaise, monsieur, pour voir si la caisse de votre pre
est ouverte!

Auguste s'y attendait, mais il n'en fut pas moins horriblement vex. Du
reste, elle ajoutait, la tte haute, crasante d'aplomb:

--Nous les avons, vos dix mille francs. Oui, ils sont l, dans un
tiroir.... Mais nous ne vous les donnerons que lorsque monsieur Vabre sera
revenu vous donner les vtres.... En voil une famille! un pre joueur qui
nous fiche tous dedans, et un beau-frre voleur qui colle la succession
dans sa poche!

--Voleur! voleur! bgaya Auguste, pouss  bout, les voleurs sont ici,
madame!

Tous deux, le visage enflamm, s'taient plants l'un devant l'autre. M.
Josserand, que ces violences brisaient, les spara. Il les suppliait d'tre
calmes; et, secou d'un tremblement, il fut oblig de s'asseoir.

--En tous cas, reprit le gendre aprs un silence, je ne veux pas de salope
dans mon mnage.... Gardez votre argent et gardez votre fille. J'tais
mont pour vous dire a.

--Vous changez de question, fit remarquer tranquillement la mre. C'est
bon, nous allons en causer.

Mais le pre, sans force pour se lever, les regardait d'un air d'pouvante.
Il ne comprenait plus. Que disaient-ils? Quelle tait donc la salope? Puis,
lorsque,  les entendre, il sut que c'tait sa fille, il y eut en lui un
dchirement, une plaie ouverte, par o son reste de vie s'en allait. Mon
Dieu! il mourrait donc de son enfant? Il serait puni de toutes ses
faiblesses, en elle, qu'il n'avait pas su lever? Dj, l'ide qu'elle
vivait endette, continuellement aux prises avec son mari, lui gtait sa
vieillesse, lui faisait revivre les tourments de sa propre existence. Et
voil, maintenant, qu'elle tombait  l'adultre,  ce dernier degr de
vilenie pour une femme, qui rvoltait son honntet simple de brave homme!
Muet, pris d'un grand froid, il coutait la dispute des deux autres.

--Je vous avais bien dit qu'elle me tromperait! criait Auguste d'un air de
triomphe indign.

--Et je vous ai rpondu que vous faisiez tout pour a! dclarait
victorieusement madame Josserand. Oh! je ne donne pas raison  Berthe;
c'est idiot, sa machine; et elle ne perdra pas pour attendre, je lui dirai
ma faon de voir.... Mais enfin, puisqu'elle n'est pas l, je puis le
constater: vous seul tes coupable.

--Comment! coupable!

--Sans doute, mon cher. Vous ne savez pas prendre les femmes.... Tenez! un
exemple. Est-ce que vous daignez seulement venir  mes mardis? Non, vous
restez au plus une demi-heure, et trois fois dans la saison. On a beau
avoir toujours mal  la tte, on est poli.... Oh! bien sr, ce n'est pas un
grand crime; n'importe, vous voil jug, vous manquez de savoir-vivre.

Sa voix sifflait d'une rancune lentement amasse; car, en mariant sa fille,
elle avait surtout compt sur son gendre pour meubler son salon. Et il
n'amenait personne, il ne venait mme pas: c'tait la fin d'un de ses
rves, jamais elle ne lutterait contre les choeurs des Duveyrier.

--Du reste, ajouta-t-elle avec ironie, je ne force personne  s'amuser chez
moi.

--Le fait est qu'on ne s'y amuse gure, rpondit-il, impatient.

Du coup, elle s'emporta.

--Allons, prodiguez vos insultes!... Sachez, monsieur, que j'aurais tout le
beau monde de Paris, si je voulais, et que je n'ai pas attendu aprs vous
pour tenir mon rang!

Il n'tait plus question de Berthe, l'adultre avait disparu dans cette
querelle personnelle. M. Josserand les coutait toujours, comme s'il et
roul au fond d'un cauchemar. Ce n'tait pas possible, sa fille ne pouvait
lui faire ce chagrin; et, pniblement, il finit par se lever, il sortit,
sans dire une parole, pour aller chercher Berthe. Ds qu'elle serait l,
elle se jetterait au cou d'Auguste, on s'expliquerait, on oublierait tout.
Il la trouva en train de se disputer avec Hortense, qui la poussait 
implorer son mari, ayant assez d'elle dj, et craignant de partager sa
chambre longtemps. La jeune femme rsistait; pourtant, elle finit par le
suivre. Comme ils rentraient dans la salle  manger, o les bols du
djeuner tranaient encore, madame Josserand criait:

--Non, parole d'honneur! je ne vous plains pas.

En apercevant Berthe, elle se tut, elle retomba dans sa majest svre.
Auguste avait eu,  la vue de sa femme, un grand geste de protestation,
comme pour l'ter de son chemin.

--Voyons, dit M. Josserand de sa voix douce et tremblante, qu'est-ce que
vous avez tous? Je ne sais plus, vous me rendez fou avec vos histoires....
N'est-ce pas? mon enfant, ton mari se trompe. Tu vas lui expliquer.... Il
faut avoir un peu piti des vieux parents. Faites-le pour moi,
embrassez-vous.

Berthe, qui aurait embrass Auguste tout de mme, restait gauche, trangle
dans son peignoir, en le voyant se reculer d'un air de rpugnance tragique.

--Comment! tu refuses, ma mignonne? continuait le pre. Tu dois faire le
premier pas.... Et vous, mon cher garon, encouragez-la, soyez indulgent.

Le mari enfin clata.

--L'encourager, ah bien!... Je l'ai trouve en chemise, monsieur! et avec
cet homme! Vous moquez-vous de moi, de vouloir que je l'embrasse!... En
chemise, monsieur!

M. Josserand restait bant. Puis, il saisit le bras de Berthe.

--Tu ne dis rien, c'est donc vrai?... A genoux, alors!

Mais Auguste avait gagn la porte. Il se sauvait.

--Inutile! a ne prend plus, vos comdies!... N'essayez pas de me la coller
encore sur les paules, c'est trop d'une fois. Entendez-vous, jamais!
j'aimerais mieux plaider. Passez-la  un autre, si elle vous embarrasse.
Et, d'ailleurs, vous ne valez pas mieux qu'elle!

Il attendit d'tre dans l'antichambre, il se soulagea de ce dernier cri:

--Oui, quand on a fait une garce de sa fille, on ne la fourre pas  un
honnte homme!

La porte de l'escalier battit, un profond silence rgna. Berthe,
machinalement, avait repris sa place devant la table, baissant les yeux,
regardant un reste de caf, au fond de son bol; tandis que sa mre marchait
 grands pas, emporte dans la tempte de ses grosses motions. Le pre,
puis, avec un visage blme d'agonie, s'tait assis tout seul,  l'autre
bout de la pice, contre un mur. Une odeur de beurre rance, du beurre de
mauvaise qualit achet exprs aux Halles, empoisonnait la pice.

--Maintenant que ce grossier est parti, dit madame Josserand, on peut
s'entendre.... Ah! monsieur, voil les rsultats de votre incapacit.
Reconnaissez-vous enfin vos torts? croyez-vous qu'on viendrait chercher des
querelles pareilles  un des frres Bernheim,  un propritaire de la
cristallerie Saint-Joseph? Non, n'est-ce pas? Si vous m'aviez cout, si
vous aviez mis vos patrons dans votre poche, ce grossier serait  nos
genoux, car il ne demande videmment que de l'argent.... Ayez de l'argent
et vous serez considr, monsieur. Il vaut mieux faire envie que piti.
Quand j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante....
Mais vous, monsieur, vous vous fichez que j'aille les pieds nus, vous avez
tromp indignement votre femme et vos filles, en les tranant dans une vie
de meurt-de-faim. Oh! ne protestez pas, tous nos malheurs viennent de l!

M. Josserand, les regards teints, n'avait pas mme fait un mouvement. Elle
s'tait arrte, devant lui, avec le besoin enrag d'une scne; puis, le
voyant immobile, elle reprit sa marche.

--Oui, oui, jouez le ddain. Vous savez que a ne m'meut gure.... Et nous
verrons si vous osez encore dire du mal de ma famille, aprs tout ce qui se
passe dans la vtre. Mais l'oncle Bachelard est un aigle! mais ma soeur est
trs polie! Tenez, voulez-vous connatre mon opinion? eh bien! mon pre ne
serait pas mort, que vous l'auriez tu.... Quant au vtre, de pre....

La pleur de M. Josserand augmentait. Il murmura:

--Je t'en supplie, lonore.... Je t'abandonne mon pre, je t'abandonne
toute ma famille.... Seulement, je t'en supplie, laisse-moi. Je ne me sens
pas bien.

Berthe, apitoye, avait lev la tte.

--Maman, laisse-le, dit-elle.

Alors, se tournant contre sa fille, madame Josserand repartit avec plus de
violence.

--Toi, je te gardais, attends un peu!... Oui, depuis hier, j'amasse. Mais,
je te prviens, a dborde, a dborde.... Avec ce calicot, si c'est
possible! Tu as donc perdu toute fiert? Moi, je croyais que tu
l'utilisais, que tu tais aimable, juste assez pour lui faire prendre 
coeur la rente, en bas; et je t'aidais, je l'encourageais.... Enfin,
dis-moi quel intrt as-tu vu l dedans?

--Aucun, bien sr, balbutia la jeune femme.

--Pourquoi l'as-tu pris alors? C'tait encore plus bte que vilain.

--Tu es drle, maman: on ne sait jamais, dans cas affaires-l.

Madame Josserand s'tait remise  marcher.

--Ah! on ne sait jamais! Eh bien! si, il faut savoir!... Je vous demande un
peu, se mal conduire! mais a n'a pas une ombre de bon sens, c'est ce qui
m'exaspre! Est-ce que je t'ai dit de tromper ton mari? est-ce que j'ai
tromp ton pre, moi? Il est l, questionne-le. Qu'il parle, s'il m'a
jamais surprise avec un homme.

Sa marche se ralentissait, devenait majestueuse; et elle donnait, sur son
corsage vert, de grandes tapes qui lui rejetaient la gorge sous les bras.

--Rien, pas une faute, pas un oubli, mme en pense. Ma vie est chaste....
Et Dieu sait pourtant si ton pre m'en a fait supporter! J'aurais eu toutes
les excuses, bien des femmes se seraient pay des vengeances. Mais j'avais
du bon sens, a m'a sauve.... Aussi, tu le vois, il n'a pas un mot  dire.
Il reste l, sur une chaise, sans trouver une raison. J'ai tous les droits,
je suis honnte.... Ah! grande cruche, tu ne te doutes pas de ta btise!

Et, doctement, elle fit un cours pratique de morale, dans la question de
l'adultre. Est-ce que, maintenant, Auguste n'tait pas autoris  la
traiter en matre? Elle lui avait fourni une arme terrible. Mme s'ils se
remettaient ensemble, elle ne pourrait lui chercher la moindre dispute,
sans recevoir immdiatement son paquet. Hein? la jolie position! comme elle
prendrait de l'agrment,  plier l'chine toujours! C'tait fini, elle
devait dire adieu aux petits bnfices qu'elle aurait tirs d'un mari
obissant, des gentillesses et des gards. Non, plutt vivre honnte, que
de ne plus tre la matresse de crier chez soi!

--Devant Dieu! dit-elle, moi, je jure que je me serais retenue, mme si
l'empereur m'avait tourmente!... On y perd trop.

Elle fit quelques pas en silence, parut rflchir, puis ajouta:

--D'ailleurs, c'est la plus grande des hontes.

M. Josserand la regardait, regardait sa fille, remuant les lvres sans
parler; et tout son tre meurtri les conjurait de cesser cette explication
cruelle. Mais Berthe, qui pliait devant les violences, restait blesse de
la leon de sa mre. A la fin, elle se rvoltait, car elle avait
l'inconscience de sa faute, dans son ancienne ducation de fille  marier.

--Dame! dit-elle, en mettant carrment les coudes sur la table, il ne
fallait pas me faire pouser un homme que je n'aimais pas.... Maintenant,
je le hais, j'en ai pris un autre.

Et elle continua. L'histoire entire de son mariage revenait, dans ses
phrases courtes, lches par lambeaux: les trois hivers de chasse 
l'homme, les garons de tous poils aux bras desquels on la jetait, les
insuccs de cette offre de son corps, sur les trottoirs autoriss des
salons bourgeois; puis, ce que les mres enseignent aux filles sans
fortune, tout un cours de prostitution dcente et permise, les
attouchements de la danse, les mains abandonnes derrire une porte, les
impudeurs de l'innocence spculant sur les apptits des niais; puis, le
mari fait un beau soir, comme un homme est fait par une gueuse, le mari
raccroch sous un rideau, excit et tombant au pige, dans la fivre de son
dsir.

--Enfin, il m'embte et je l'embte, dclara-t-elle. Ce n'est pas ma faute,
nous ne nous comprenons pas.... Ds le lendemain, il a eu l'air de croire
que nous l'avions mis dedans; oui, il tait refroidi, dsol, comme les
jours o il rate une vente.... Moi, de mon ct, je ne le trouvais gure
drle. Vrai! si le mariage n'offrait pas plus d'agrment! Et c'est parti de
l. Tant pis! a devait arriver, je ne suis pas la plus coupable.

Elle se tut, puis ajouta avec une conviction profonde:

--Ah! maman, comme je te comprends, aujourd'hui!... Tu te rappelles! quand
tu nous disais que tu en avais par-dessus la tte.

Madame Josserand, debout devant elle, l'coutait depuis un instant, dans
une stupeur indigne.

--Moi! j'ai dit a! cria-t-elle.

Mais Berthe, lance, ne s'arrtait plus.

--Tu l'as dit vingt fois.... Et, d'ailleurs, j'aurais voulu te voir  ma
place. Auguste n'est pas gentil comme papa. Vous vous seriez battus pour
l'argent, au bout de huit jours.... C'est celui-l qui t'aurait fait dire
tout de suite que les hommes ne sont bons qu' tre fichus dedans!

--Moi! j'ai dit a! rpta la mre hors d'elle.

Elle s'avana si menaante sur sa fille, que le pre tendit les mains, dans
un geste de prire qui demandait grce. Les clats de voix des deux femmes
le frappaient au coeur, sans relche; et,  chaque secousse, il sentait la
blessure grandir. Des larmes jaillirent de ses yeux, il balbutia:

--Finissez, pargnez-moi.

--Eh! non, c'est pouvantable, reprit madame Josserand d'une voix plus
haute. Voil que cette malheureuse  prsent me prte son dvergondage!
Vous allez voir que ce sera moi bientt qui aurai tromp son mari....
Alors, c'est ma faute? car, au fond, a veut dire a.... C'est ma faute?

Berthe restait les deux coudes sur la table, trs ple, mais rsolue.

--Bien sr que si tu m'avais leve autrement....

Elle n'acheva pas. A toute vole, sa mre lui allongea une gifle, et si
forte, qu'elle la cloua du coup sur la toile cire. Depuis la veille, elle
avait cette gifle dans la main; a lui dmangeait les doigts, comme aux
jours lointains o la petite s'oubliait encore en dormant.

--Tiens! cria-t-elle, voil pour ton ducation!... Ton mari aurait d
t'assommer.

La jeune femme sanglotait, sans se relever, la joue contre le bras. Elle
oubliait ses vingt-quatre ans, cette gifle la ramenait aux gifles
d'autrefois,  tout un pass d'hypocrisie craintive. Sa rsolution de
grande personne mancipe se fondait dans une grosse douleur de petite
fille.

Mais,  l'entendre pleurer si fort, une motion terrible s'tait empare du
pre. Il se levait enfin, perdu; et il repoussait la mre, en disant:

--Vous voulez donc me tuer toutes les deux.... Dites? faut-il que je me
mette  genoux?

Madame Josserand, soulage, n'ayant rien  ajouter, se retirait dans un
royal silence, lorsque, derrire la porte, brusquement ouverte, elle trouva
Hortense, l'oreille tendue. Ce fut un nouvel clat.

--Ah! tu coutais ces salets, toi! L'une commet des horreurs, l'autre s'en
rgale: vous faites la paire! Mais, grand Dieu! qui est-ce qui vous a donc
leves?

Hortense, sans s'mouvoir, entra en disant.

--Je n'avais pas besoin d'couter, on vous entend du fond de la cuisine. La
bonne se tord.... D'ailleurs, je suis d'ge  tre marie, je puis bien
savoir.

--Verdier, n'est-ce pas? reprit la mre avec amertume. Voil les
satisfactions que tu me donnes, toi aussi.... Maintenant, tu attends la
mort d'un mioche. Tu peux attendre, il est gros et gras, on me l'a dit.
C'est bien fait.

Tout un flot de bile avait jauni le visage maigre de la jeune fille. Elle
rpondit, les dents serres:

--S'il est gros et gras, Verdier peut le lcher. Et je le lui ferai lcher
plus tt qu'on ne pense, pour vous attraper tous.... Oui, oui, je me
marierai seule. Ils sont trop solides, les mariages que tu bcles!

Puis, comme sa mre revenait sur elle:

--Ah! tu sais, on ne me gifle pas, moi!... Prends garde.

Elles se regardrent fixement, et madame Josserand cda la premire,
cachant sa retraite sous un air de domination ddaigneuse. Mais le pre
avait cru  un recommencement de la bataille. Alors, pris entre les trois
femmes, lorsqu'il vit cette mre et ces filles, toutes les cratures qu'il
avait aimes, finir par se manger entre elles, il sentit un monde crouler
sous lui, il s'en alla de son ct, se rfugia au fond de la chambre, comme
frapp  mort, et dsireux d'y mourir seul. Il rptait au milieu de ses
sanglots:

--Je ne peux plus.... je ne peux plus....

La salle  manger retomba dans le silence. Berthe, la joue contre le bras,
souleve encore de longs soupirs nerveux, se calmait. Tranquillement,
Hortense s'tait assise de l'autre ct de la table, beurrant un reste de
rtie, afin de se remettre. Ensuite, elle dsespra sa soeur par des
raisonnements tristes: a devenait inhabitable chez eux;  sa place, elle
prfrerait recevoir des gifles de son mari que de sa mre, car c'tait
plus naturel; elle, d'ailleurs, quand elle aurait pous Verdier,
flanquerait carrment sa mre  la porte, pour ne pas avoir des scnes
pareilles dans son mnage. A ce moment, Adle vint desservir la table; mais
Hortense continua, disant qu'on se ferait donner cong, si a recommenait;
et la bonne partagea cette opinion: elle avait d fermer la fentre de la
cuisine, parce que dj Lisa et Julie allongeaient le nez. Du reste, a lui
semblait drle, elle riait encore; madame Berthe en avait reu une fameuse;
tant que de tus et de blesss, elle tait la plus malade. Puis, roulant sa
taille paisse, Adle eut un mot de profonde philosophie: aprs tout, la
maison s'en fichait, fallait bien vivre, on ne se rappellerait mme plus
madame et ses deux messieurs, dans huit jours. Hortense, qui l'approuvait
d'un hochement de tte, l'interrompit pour se plaindre du beurre, dont elle
avait la bouche empeste. Dame! du beurre  vingt-deux sous, a ne pouvait
tre que de la poison. Et, comme il laissait au fond des casseroles un
rsidu infect, la bonne expliquait qu'il n'tait pas mme conomique,
lorsqu'un bruit sourd, un lointain branlement du plancher, leur fit
brusquement prter l'oreille.

Berthe, inquite, avait enfin lev la tte.

--Qu'est-ce donc? demanda-t-elle.

--C'est peut-tre madame et l'autre dame, dans le salon, dit Adle.

Madame Josserand venait d'avoir un sursaut de surprise, en traversant le
salon. Une femme tait l, toute seule.

--Comment! c'est encore vous! cria-t-elle, quand elle eut reconnu madame
Dambreville, qu'elle avait oublie.

Celle-ci ne bougeait pas. Les querelles de la famille, l'clat des voix, le
battement des portes, semblaient avoir pass sur sa chair, sans qu'elle en
et mme senti le souffle. Elle restait immobile, les regards perdus,
enfonce et tasse dans sa rage d'amour. Mais un travail se faisait en
elle, les conseils de la mre de Lon la bouleversaient, la dcidaient 
acheter chrement quelques restes de bonheur.

--Voyons, reprit avec brutalit madame Josserand, vous ne pouvez pourtant
pas coucher ici.... Mon fils m'a crit, je ne l'attends plus.

Alors, madame Dambreville parla, la bouche empte de silence, comme si
elle se rveillait.

--Je m'en vais, excusez-moi.... Et vous lui direz de ma part que j'ai
rflchi. Je consens.... Oui, je rflchirai encore, je lui ferai peut-tre
pouser cette fille, puisqu'il le faut.... Mais c'est moi qui la lui donne,
et je veux qu'il vienne me la demander,  moi,  moi toute seule,
entendez-vous!... Oh! qu'il revienne, qu'il revienne!

Sa voix ardente suppliait. Elle ajouta plus bas, de l'air entt d'une
femme qui, aprs avoir tout sacrifi, se cramponne  une satisfaction
dernire:

--Il l'pousera, mais il habitera chez nous.... Autrement rien de fait.
J'aime mieux le perdre.

Et elle s'en alla. Madame Josserand tait redevenue charmante. Dans
l'antichambre, elle trouva des consolations, elle promit d'envoyer le soir
mme son fils soumis et tendre, en affirmant qu'il serait enchant de vivre
chez sa belle-maman. Puis, lorsqu'elle eut ferm la porte derrire le dos
de madame Dambreville, elle pensa, pleine d'une tendresse apitoye:

--Pauvre petit! ce qu'elle va lui vendre a!

Mais,  ce moment, elle entendit aussi le bruit sourd, dont le plancher
tremblait. Eh bien? quoi donc? est-ce que la bonne cassait la vaisselle,
maintenant? Elle se prcipita dans la salle  manger, interpella ses
filles.

--Qu'y a-t-il, c'est le sucrier qui est tomb?

--Non, maman.... Nous ne savons pas.

Elle se retournait, elle cherchait Adle, lorsqu'elle l'aperut coutant 
la porte de la chambre  coucher.

--Que faites-vous donc? cria-t-elle. On brise tout dans votre cuisine, et
vous tes l,  moucharder monsieur. Oui, oui, on commence par les
pruneaux, et on finit par autre chose. Depuis quelque temps, vous avez des
allures qui me dplaisent, vous sentez l'homme, ma fille....

La bonne, les yeux carquills, la regardait. Elle l'interrompit.

--C'est pas tout a.... Je crois bien que c'est monsieur qui est tomb, l
dedans.

--Mon Dieu! elle a raison, dit Berthe en plissant, on aurait dit la chute
d'un corps.

Alors, elles pntrrent dans la chambre. Devant le lit, M. Josserand
gisait, pris de faiblesse; sa tte avait port sur une chaise, un mince
filet de sang coulait de l'oreille droite. La mre, les deux filles, la
bonne, l'entourrent, l'examinrent. Berthe seule pleurait, reprise des
gros sanglots dont la gifle l'avait secoue. Et, quand elles voulurent, 
elles quatre, le soulever pour le mettre sur le lit, elles l'entendirent
qui murmurait:

--C'est fini.... Elles m'ont tu.




XVII


Des mois se passrent, le printemps tait venu. On parlait, rue de
Choiseul, du prochain mariage d'Octave avec madame Hdouin.

Les choses, pourtant, n'allaient pas si vite. Octave, _au Bonheur des
Dames_, avait repris sa situation, qui chaque jour s'largissait. Madame
Hdouin, depuis la mort de son mari, ne pouvait suffire aux affaires sans
cesse croissantes; son oncle, le vieux Deleuze, clou sur un fauteuil par
des rhumatismes, ne s'occupait de rien; et, naturellement, le jeune homme,
trs actif, travaill de son besoin de grand commerce, tait arriv en peu
de temps  prendre dans la maison une importance dcisive. Du reste, encore
irrit de ses amours imbciles avec Berthe, il ne rvait plus d'utiliser
les femmes, il les redoutait mme. Le mieux lui semblait de devenir
tranquillement l'associ de madame Hdouin, puis de commencer la danse des
millions. Aussi, se rappelant son chec ridicule auprs d'elle, la
traitait-il en homme, comme elle dsirait tre traite.

Ds lors, leurs rapports devinrent trs intimes. Ils s'enfermaient pendant
des heures, dans le cabinet du fond. Autrefois, quand il s'tait jur de la
sduire, il avait suivi l toute une tactique, tchant d'abuser de ses
tendresses commerciales, lui effleurant le cou de chiffres murmurs,
guettant les recettes heureuses pour profiter de ses abandons. Maintenant,
il restait bonhomme, sans calcul, tout  son affaire. Il ne la dsirait
mme plus, bien qu'il gardt le souvenir de son frisson lger, la nuit des
noces de Berthe, lorsqu'elle valsait sur sa poitrine. Peut-tre
l'avait-elle aim. En tous cas, il valait mieux rester comme ils taient;
car elle le disait avec justesse, la maison demandait beaucoup d'ordre,
c'tait inepte d'y vouloir des choses qui les auraient drangs du matin au
soir.

Assis tous deux devant l'troit bureau, ils s'oubliaient souvent, aprs
avoir revu les livres et dcid les commandes. Lui, revenait alors  ses
rves d'agrandissement. Il avait sond le propritaire de la maison
voisine, qui vendrait volontiers; on donnerait cong au bimbelotier et au
marchand d'ombrelles, on tablirait un comptoir spcial de soierie. Elle,
trs grave, coutait, n'osait se lancer encore. Mais elle concevait pour
les facults commerciales d'Octave une sympathie grandissante, en
retrouvant chez lui sa propre volont, son got des affaires, le fond
srieux et pratique de son caractre, sous les dehors galants d'un aimable
vendeur. Et il montrait, en outre, une flamme, une audace qui lui manquait
et qui l'emplissait d'une motion. C'tait la fantaisie dans le commerce,
la seule fantaisie qui l'et jamais trouble. Il devenait son matre.

Enfin, un soir, comme ils demeuraient cte  cte devant des factures, sous
la flambe ardente d'un bec de gaz, elle dit lentement:

--Monsieur Octave, j'ai parl  mon oncle. Il consent, nous achterons la
maison. Seulement....

Il l'interrompit pour crier avec gaiet:

--Les Vabre sont couls alors!

Elle eut un sourire, elle murmura d'un ton de reproche:

--Vous les dtestez donc? Ce n'est pas bien, vous tes le dernier qui
devriez leur souhaiter du mal.

Jamais elle ne lui avait parl de ses amours avec Berthe. Cette brusque
allusion le gna beaucoup, sans qu'il st pourquoi. Il rougissait, il
balbutiait des explications.

--Non, non, a ne me regarde pas, reprit-elle toujours souriante et trs
calme. Pardonnez-moi, a m'a chapp, je m'tais promis de ne jamais vous
en ouvrir la bouche.... Vous tes jeune. Tant pis pour celles qui veulent
bien, n'est-ce pas? C'est aux maris  garder leurs femmes, quand celles-ci
ne peuvent se garder toutes seules.

Il prouva un soulagement, en comprenant qu'elle n'tait pas fche.
Souvent, il avait redout une froideur de sa part, si elle venait  savoir
son ancienne liaison.

--Vous m'avez interrompue, monsieur Octave, recommena-t-elle gravement.
J'allais ajouter que, si j'achte la maison voisine et que je double ainsi
l'importance de mes affaires, il m'est impossible de rester seule.... Je
vais tre force de me remarier.

Octave resta saisi. Comment! elle avait dj un mari en vue, et il
l'ignorait! Tout de suite, il sentit sa position compromise.

--Mon oncle, continuait-elle, me l'a dit lui-mme.... Oh! rien ne presse en
ce moment. Je suis en deuil de huit mois, j'attendrai l'automne. Seulement,
dans le commerce, il faut bien mettre le coeur de ct et songer aux
ncessits de sa situation.... Un homme est absolument ncessaire ici.

Elle discutait cela posment, comme une affaire, et il la regardait, d'une
beaut rgulire et saine, le visage trs blanc sous les ondes correctes de
ses bandeaux noirs. Alors, il regretta de ne pas avoir, depuis son veuvage,
essay encore de devenir son amant.

--C'est toujours grave, balbutia-t-il, a demande rflexion.

Sans doute, elle tait de cet avis. Et elle parla de son ge.

--Je suis vieille dj, j'ai cinq ans de plus que vous, monsieur Octave....

Il l'interrompit, boulevers, croyant comprendre, lui saisissant les mains,
rptant:

--Oh! madame!... oh! madame!

Mais elle s'tait leve, elle se dgageait. Puis, elle baissa le gaz.

--Non, c'est assez, aujourd'hui.... Vous avez de trs bonnes ides, et il
est naturel que je songe  vous pour les mettre  excution. Seulement, il
y a des ennuis, il faut creuser le projet.... Je vous sais trs srieux, au
fond. tudiez a de votre ct, je l'tudierai du mien. Voil pourquoi je
vous en ai parl. Nous en recauserons plus tard.

Et les choses en restrent l, pendant des semaines. Le magasin reprit son
train habituel. Comme madame Hdouin gardait prs de lui sa paix souriante,
sans une allusion  une tendresse possible, il affecta d'abord une
tranquillit pareille, il finit par tre  son exemple d'une sant
heureuse, confiant dans la logique des choses. Elle rptait volontiers que
les choses raisonnables arrivaient toutes seules. Aussi n'avait-elle jamais
de hte. Les commrages qui commenaient  circuler sur son intimit avec
le jeune homme, ne la touchaient mme pas. Ils attendaient.

Rue de Choiseul, la maison entire jurait donc que le mariage tait fait.
Octave avait quitt sa chambre, pour aller se loger rue
Neuve-Saint-Augustin, prs du _Bonheur des Dames_. Il ne frquentait plus
personne, ni les Campardon, ni les Duveyrier, qui taient outrs du
scandale de ses amours. M. Gourd lui-mme, quand il le voyait, affectait de
ne pas le reconnatre, afin de ne pas avoir  le saluer. Seules, Marie et
madame Juzeur, les matins o elles le rencontraient dans le quartier,
entraient causer un instant sous une porte: madame Juzeur, qui
l'interrogeait passionnment au sujet de madame Hdouin, aurait voulu le
dcider  venir chez elle, pour parler de a, gentiment; Marie, dsole, se
plaignant d'tre de nouveau enceinte, lui disait la stupfaction de Jules
et la colre terrible de ses parents. Puis, quand le bruit de son mariage
devint srieux, Octave fut surpris de recevoir un grand salut de M. Gourd.
Campardon, sans se remettre encore, lui envoya  travers la rue un signe de
tte cordial; tandis que Duveyrier, en allant un soir acheter des gants, se
montra fort aimable. Toute la maison commenait  pardonner.

D'ailleurs, la maison avait retrouv le train de son honntet bourgeoise.
Derrire les portes d'acajou, de nouveaux abmes de vertus se creusaient;
le monsieur du troisime venait travailler une nuit par semaine, l'autre
madame Campardon passait avec la rigidit de ses principes, les bonnes
talaient des tabliers clatants de blancheur; et, dans le silence tide de
l'escalier, les pianos seuls,  tous les tages, mettaient les mmes
valses, une musique lointaine et comme religieuse.

Cependant, le malaise de l'adultre persistait, insensible pour les gens
sans ducation, mais dsagrable aux personnes d'une moralit raffine.
Auguste s'obstinait  ne pas reprendre sa femme, et tant que Berthe
demeurerait chez ses parents, le scandale ne serait pas effac, il en
resterait une trace matrielle. Aucun locataire, du reste, ne racontait
publiquement la vritable histoire, qui aurait gn tout le monde; d'un
commun accord, sans mme s'tre entendu on avait dcid que les difficults
entre Auguste et Berthe venaient des dix mille francs, d'une simple
querelle d'argent: c'tait beaucoup plus propre. On pouvait, ds lors, en
parler devant les demoiselles. Les parents paieraient-ils ou ne
paieraient-ils pas? et le drame devenait tout simple, car pas un habitant
du quartier ne s'tonnait ni ne s'indignait,  l'ide qu'une question
d'argent pt dchaner des gifles dans un mnage. Au fond, il est vrai,
cette convention de bonne compagnie n'empchait pas les choses d'tre; et
la maison, malgr son calme devant le malheur, souffrait cruellement dans
sa dignit.

C'tait Duveyrier surtout, comme propritaire, qui portait le poids de
cette infortune immrite et persistante. Depuis quelque temps, Clarisse le
torturait  un tel point, qu'il revenait parfois pleurer chez sa femme.
Mais le scandale de l'adultre l'avait aussi frapp au coeur; il voyait,
disait-il, les passants regarder sa maison de haut en bas, cette maison que
son beau-pre et lui s'taient plu  orner de toutes les vertus
domestiques; et a ne pouvait durer, il parlait de purifier l'immeuble,
pour son honneur personnel. Aussi, au nom de la dcence publique,
poussait-il Auguste  une rconciliation. Malheureusement, celui-ci
rsistait, entretenu dans sa rage par Thophile et Valrie, qui
s'installaient dfinitivement  la caisse, enchants de la dbcle. Alors,
comme les affaires de Lyon tournaient mal, et que le magasin de soierie
priclitait faute d'avances, Duveyrier avait conu une ide pratique. Les
Josserand devaient souhaiter ardemment se dbarrasser de leur fille: il
fallait offrir de la reprendre, mais  la condition qu'ils paieraient la
dot de cinquante mille francs. Peut-tre, sur leurs instances, l'oncle
Bachelard finirait-il par donner la somme. Auguste, d'abord, avait refus
violemment d'entrer dans cette combinaison;  cent mille francs, il serait
encore vol. Puis, trs inquiet pour ses chances d'avril, il s'tait
rendu aux raisons du conseiller, qui plaidait la cause de la morale et qui
parlait uniquement d'une bonne action  faire.

Lorsqu'on fut d'accord, Clotilde choisit l'abb Mauduit comme ngociateur.
C'tait dlicat, un prtre pouvait seul intervenir, sans se compromettre.
L'abb, justement, prouvait un grand chagrin des catastrophes dplorables
qui s'abattaient sur une des maisons les plus intressantes de sa paroisse;
et il avait dj offert ses conseils, son exprience, son autorit, pour
mettre fin  un scandale dont les ennemis de la religion auraient pu se
rjouir. Cependant, lorsque Clotilde lui parla de la dot, en le priant
d'aller porter les conditions d'Auguste aux Josserand, il baissa la tte,
il garda un silence douloureux.

--C'est de l'argent d que mon frre rclame, rptait la jeune femme.
Comprenez bien que ce n'est pas un march.... D'ailleurs, mon frre
s'obstine.

--Il le faut, j'irai, dit enfin le prtre.

Chez les Josserand, on attendait de jour en jour la proposition. Sans
doute, Valrie avait parl, les locataires discutaient le cas: taient-ils
dans la gne au point de garder leur fille? trouveraient-ils les cinquante
mille francs pour s'en dbarrasser? Depuis que la question se posait,
madame Josserand ne drageait plus. Eh quoi! aprs avoir eu tant de peine 
marier une premire fois Berthe, voil qu'il fallait la marier encore! Rien
n'tait fait, on redemandait une dot, les ennuis d'argent allaient
recommencer! Jamais une mre n'avait eu  renouveler ainsi de pareils
travaux. Et tout cela par la faute de cette grande cruche, qui poussait la
stupidit jusqu' oublier ses devoirs! La maison devenait un enfer, Berthe
y endurait une continuelle torture, car sa soeur Hortense elle-mme,
furieuse de ne plus coucher seule, ne prononait pas une phrase, sans y
glisser une allusion blessante. On en arrivait  lui reprocher ses repas.
Quand on avait un mari quelque part, c'tait drle tout de mme de rogner
les plats de ses parents, dj trop petits. Alors, la jeune femme,
dsespre, sanglotait dans les coins, se traitant de lche, ne se trouvant
pas le courage de descendre se jeter aux pieds d'Auguste et de lui crier:
Tiens! bats-moi, je ne puis pas tre plus malheureuse! M. Josserand seul
se montrait tendre pour sa fille. Mais il se mourait des fautes et des
larmes de cette enfant, il agonisait des cruauts de la famille, en cong
illimit, presque toujours au lit. Le docteur Juillerat qui le soignait,
parlait d'une dcomposition de sang: c'tait une usure de l'tre entier, o
tous les organes se prenaient, les uns aprs les autres.

--Lorsque tu auras fait mourir ton pre de chagrin, tu seras contente,
n'est-ce pas? criait la mre.

Et Berthe n'osait mme plus entrer dans la chambre du malade. Ds que le
pre et la fille se voyaient, ils pleuraient tous les deux, ils se
faisaient du mal.

Enfin, madame Josserand prit un grand parti: elle invita l'oncle Bachelard,
rsigne  s'humilier une fois encore. Elle aurait donn les cinquante
mille francs de sa poche, si elle les avait eus, pour ne pas garder cette
grande fille marie, dont la prsence dshonorait ses mardis. Puis elle
venait d'apprendre des choses monstrueuses sur l'oncle, et s'il n'tait pas
gentil, elle voulait lui dire une bonne fois sa faon de penser.

Bachelard,  table, se conduisit d'une faon particulirement malpropre. Il
tait arriv dans un tat d'ivresse avanc; car, depuis la perte de Fifi,
il tombait aux carts des grandes passions. Heureusement, madame Josserand
n'avait invit personne, par crainte d'tre dconsidre. Au dessert, il
s'endormit en racontant des histoires embrouilles de noceur gteux, et il
fallut le rveiller pour le mener dans la chambre de M. Josserand. Toute
une mise en scne y tait prpare, afin d'agir sur sa sensibilit de vieil
ivrogne: devant le lit du pre, se trouvaient deux fauteuils, l'un pour la
mre, l'autre pour l'oncle. Berthe et Hortense se tiendraient debout. On
verrait un peu si l'oncle oserait mentir une fois encore  ses promesses,
en face d'un mourant, dans une chambre si triste, qu'une lampe fumeuse
clairait mal.

--Narcisse, dit madame Josserand, la situation est grave....

Et, d'une voix lente et solennelle, elle expliqua cette situation, le
malheur regrettable de sa fille, la vnalit rvoltante du mari, la
rsolution pnible o elle tait de donner les cinquante mille francs, pour
faire cesser le scandale qui couvrait la famille de honte. Puis,
svrement:

--Souviens-toi de ce que tu as promis, Narcisse.... Le soir du contrat, tu
t'es encore frapp la poitrine, en jurant que Berthe pouvait compter sur le
coeur de son oncle. Eh bien! o est-il, ce coeur? le moment est venu de le
montrer.... Monsieur Josserand, joignez-vous  moi, indiquez-lui son
devoir, si votre tat de faiblesse vous le permet.

Malgr sa profonde rpugnance, le pre murmura, par tendresse pour sa
fille:

--C'est la vrit, vous avez promis, Bachelard. Voyons, avant que je m'en
aille, faites-moi donc le plaisir de vous conduire proprement.

Mais, Berthe et Hortense, dans l'esprance d'attendrir l'oncle, lui avaient
vers trop souvent  boire. Il tait dans un tel tat, qu'on ne pouvait
mme plus abuser de lui.

--Hein? quoi? bgaya-t-il, sans avoir besoin d'exagrer son ivresse. Jamais
promettre.... Comprends pas du tout. Rpte un peu, lonore.

Celle-ci recommena, le fit embrasser par Berthe qui pleurait, le supplia
au nom de la sant de son mari, lui prouva qu'en donnant les cinquante
mille francs, il remplissait un devoir sacr. Puis, comme il se rendormait,
sans avoir l'air d'tre affect le moins du monde par la vue du malade et
de cette chambre douloureuse, elle clata brusquement en paroles violentes.

--Tiens! Narcisse, il y a trop longtemps que a dure, tu es une
canaille!... Je connais toutes tes cochonneries. Tu viens de marier ta
matresse  Gueulin, et tu leur as donn cinquante mille francs, juste la
somme que tu nous avais promise.... Ah! c'est propre, le petit Gueulin joue
l dedans un joli rle! Et toi, tu es plus sale encore, tu nous retires le
pain de la bouche, tu prostitues ta fortune, oui! tu la prostitues, en nous
volant pour cette catin un argent qui nous appartenait!

Jamais elle ne s'tait soulage  ce point. Hortense, gne, dut s'occuper
de la potion de son pre, afin d'avoir un maintien. Celui-ci, dont cette
scne enfivrait le mal, s'agitait sur l'oreiller, rptait d'une voix
tremblante:

--Je t'en prie, lonore, tais-toi, il ne donnera rien.... Si tu veux lui
dire des choses, emmne-le, pour que je ne vous entende pas.

Berthe de son ct, pleurait plus fort, se joignait  son pre.

--Assez, maman, fais plaisir  papa.... Mon Dieu! suis-je malheureuse
d'tre la cause de toutes ces disputes! J'aime mieux m'en aller, j'irai
mourir quelque part.

Alors, madame Josserand posa carrment la question  l'oncle.

--Veux-tu, oui ou non, donner les cinquante mille francs, pour que ta nice
marche le front haut?

Effar, il s'attardait dans des explications.

--coute un peu, j'ai trouv Gueulin et Fifi ensemble. Quoi faire? il a
bien fallu les marier.... Ce n'est pas ma faute.

--Veux-tu, oui ou non, donner la dot que tu as promise? rpta-t-elle
furieusement.

Il vacillait, son ivresse s'aggravait au point qu'il ne trouvait plus les
mots.

--Peux pas, parole d'honneur!... Ruin compltement. Autrement, tout de
suite.... Le coeur sur la main, tu le sais....

Elle l'interrompit d'un geste terrible, elle dclara:

--C'est bon, je vais runir un conseil de famille et te faire interdire.
Quand les oncles deviennent gteux, on les met  l'hpital.

Du coup, l'oncle fut pris d'une grosse motion. Il regarda la chambre, la
trouva sinistre, avec sa maigre lampe; il regarda le mourant qui, soutenu
par ses filles, avalait une cuillere d'un liquide noirtre; et son coeur
creva, il sanglota en accusant sa soeur de ne l'avoir jamais compris.
Pourtant, il tait dj bien assez malheureux de la trahison de Gueulin. On
le savait trs sensible, on avait tort de l'inviter  dner, pour
l'attrister ensuite. Enfin,  la place des cinquante mille francs, il
offrit tout le sang de ses veines.

Madame Josserand, puise, l'abandonnait, lorsque la bonne annona le
docteur Juillerat et l'abb Mauduit. Ils s'taient rencontrs sur le
palier, ils entrrent ensemble. Le docteur trouva M. Josserand beaucoup
plus mal, encore sous le coup de la scne o il avait d jouer un rle.
Lorsque, de son ct, l'abb voulut emmener madame Josserand dans le salon,
ayant, disait-il, une communication  lui faire, celle-ci flaira de quelle
part il venait et rpondit avec majest qu'elle tait en famille et qu'elle
pouvait tout entendre; le docteur lui-mme ne serait pas de trop, car un
mdecin tait, lui aussi, un confesseur.

--Madame, dit alors le prtre avec une douceur un peu gne, voyez dans ma
dmarche l'ardent dsir de rconcilier deux familles....

Il parla du pardon de Dieu, appuya sur la joie qu'il prouverait  rassurer
les coeurs honntes, en faisant cesser une situation intolrable. Il
appelait Berthe malheureuse enfant, ce qui la mit de nouveau en larmes; et
tout cela avec une telle paternit, en termes si choisis, qu'Hortense n'eut
pas besoin de sortir. Cependant, il dut en arriver aux cinquante mille
francs: les poux semblaient ne plus avoir qu' s'embrasser, lorsqu'il posa
la condition formelle de la dot.

--Monsieur l'abb, permettez-moi de vous interrompre, dit madame Josserand.
Nous sommes trs touchs de vos efforts. Mais jamais, entendez-vous!
jamais, nous ne trafiquerons avec l'honneur de notre fille.... Des gens qui
se sont dj rconcilis sur le dos de cette enfant! Oh! je sais tout, ils
taient  couteaux tirs, et maintenant ils ne se quittent plus, ils nous
mangent du matin au soir.... Non, monsieur l'abb, un march serait une
honte....

--Il me semble pourtant, madame..., hasarda le prtre.

Elle lui couvrit la voix, elle continua superbement:

--Tenez! mon frre est l. Vous pouvez l'interroger.... il me rptait
encore tout  l'heure: lonore, je t'apporte les cinquante mille francs,
arrange ce fcheux malentendu. Eh bien! monsieur l'abb, demandez-lui
quelle a t ma rponse.... Lve-toi, Narcisse. Dis la vrit.

L'oncle s'tait dj rendormi sur un fauteuil, au fond de la chambre. Il se
remua, il lcha des mots sans suite. Puis, comme sa soeur insistait, il mit
la main sur son coeur, en bgayant:

--Quand le devoir parle, on doit marcher.... La famille avant tout.

--Vous l'entendez! cria madame Josserand, d'un air de triomphe. Pas
d'argent, c'est ignoble!... Rptez bien  ces gens que nous ne mourons
pas, nous autres, pour viter de payer. La dot est ici, nous l'aurions
donne; mais, du moment qu'on l'exige comme le rachat de notre fille, c'est
trop sale.... Qu'Auguste reprenne Berthe d'abord, nous verrons plus tard.

Elle avait lev la voix, et le docteur qui examinait le malade, dut la
faire taire.

--Plus bas, madame! dit-il. Votre mari souffre.

Alors, l'abb Mauduit, dont la gne augmentait, s'approcha du lit, trouva
de bonnes paroles. Et il se retira, sans revenir sur l'affaire, cachant la
confusion d'avoir chou, sous son aimable sourire, avec un pli de dgot
et de douleur aux lvres. Comme le docteur s'en allait  son tour, il
apprit rudement  madame Josserand que le malade tait perdu: les plus
grandes prcautions devenaient ncessaires, car la moindre motion pouvait
l'emporter. Elle resta saisie, elle passa dans la salle  manger, o ses
deux filles et l'oncle rentraient, pour laisser reposer M. Josserand, qui
semblait vouloir dormir.

--Berthe, murmura-t-elle, tu viens d'achever ton pre. C'est le docteur qui
l'a dit.

Et toutes trois s'affligrent autour de la table, pendant que Bachelard,
gagn lui aussi par les larmes, se confectionnait un grog.

Lorsqu'on eut fait connatre  Auguste la rponse des Josserand, il fut
repris de fureur contre sa femme, jurant qu'il la repousserait  coups de
botte, le jour o elle viendrait demander grce. Au fond, elle lui
manquait, il souffrait d'un vide, il tait comme dpays, dans les nouveaux
ennuis de son abandon, aussi graves que les ennuis du mnage. Rachel, qu'il
avait garde pour blesser Berthe, le volait et le querellait maintenant,
avec la tranquille impudence d'une pouse; et il finissait par regretter
les petits bnfices de la vie  deux, les soires passes  s'ennuyer
ensemble, puis les rconciliations coteuses dans la chaleur des draps.
Mais il avait surtout assez de Thophile et de Valrie, installs en bas,
occupant le magasin de leur importance. Mme il les souponnait de
s'approprier parfois la monnaie, sans aucune dlicatesse. Valrie n'tait
pas comme Berthe, elle aimait trner sur la banquette de la caisse;
seulement, il crut s'apercevoir qu'elle attirait des hommes,  la face de
son imbcile de mari, dont le rhume persistant voilait les yeux de
continuelles larmes. Autant Berthe alors. Au moins, elle n'avait jamais
fait passer la rue  travers les comptoirs. Enfin, une dernire inquitude
le travaillait: _le Bonheur des Dames_ prosprait, devenait une menace pour
sa maison, dont le chiffre d'affaires diminuait de jour en jour. Certes, il
ne regrettait pas ce misrable Octave, et cependant il tait juste, il lui
reconnaissait des facults hors ligne. Comme tout aurait march, si l'on
s'tait mieux entendu! Des regrets attendris le prenaient, il y avait des
heures o, malade de solitude, sentant la vie crouler sous lui, il serait
mont chez les Josserand leur redemander Berthe, pour rien.

D'ailleurs, Duveyrier ne se dcourageait pas, le poussait toujours  une
rconciliation, de plus en plus navr de la dfaveur morale qu'une telle
histoire jetait sur son immeuble. Il affectait mme de croire aux paroles
de madame Josserand, rapportes par le prtre: si Auguste reprenait sa
femme sans condition, on lui compterait certainement la dot, le lendemain.
Puis, comme celui-ci redevenait enrag, devant une affirmation pareille, le
conseiller faisait surtout appel  son coeur. Il l'emmenait le long des
quais, lorsqu'il se rendait au Palais de Justice; il lui enseignait le
pardon des injures d'une voix trempe de larmes, le nourrissait d'une
philosophie dsole et lche, o la seule flicit possible tait d'endurer
la femme, puisqu'on ne pouvait pas s'en passer.

Duveyrier baissait, inquitait la rue de Choiseul par la tristesse de sa
dmarche et la pleur de son visage, o les taches rouges s'largissaient,
irrites. Un malheur inavouable semblait s'abattre sur lui. C'tait
Clarisse qui engraissait toujours, qui dbordait et le torturait. A mesure
qu'elle clatait d'un embonpoint bourgeois, il la trouvait plus
insupportable de belle ducation, de rigorisme distingu. Maintenant, elle
lui dfendait de la tutoyer en prsence de sa famille; et, devant lui, elle
se pendait au cou de son matre de piano, se lchait dans des familiarits,
dont il sanglotait. Deux fois, il l'avait surprise avec Thodore, s'tait
emport, puis avait demand son pardon  genoux, acceptant tous les
partages. D'ailleurs, continuellement, pour le tenir humble et soumis, elle
parlait avec rpugnance de ses boutons; mme l'ide lui tait venue de le
passer  une de ses cuisinires, grosse fille accoutume aux basses
besognes; mais la cuisinire n'avait pas voulu de monsieur. Chaque jour, la
vie devenait ainsi plus cruelle pour Duveyrier, chez cette matresse o il
retrouvait son mnage, tomb dans un enfer. La tribu des camelots, la mre,
le grand voyou de frre, les deux petites soeurs, jusqu' la tante infirme,
le volaient avec impudence, vivaient de lui ouvertement, au point de vider
ses poches la nuit, quand il couchait. Sa situation s'aggravait d'autre
part: il tait  bout d'argent, il tremblait d'tre compromis sur son sige
de magistrat; certes, on ne pouvait le destituer; seulement, les jeunes
avocats le regardaient d'un air polisson, ce qui le gnait pour rendre la
justice. Et, lorsque, chass par la salet et le vacarme, pris du dgot de
lui-mme, il s'chappait de la rue d'Assas et se rfugiait rue de Choiseul,
la froideur haineuse de sa femme achevait de l'accabler. Alors, il perdait
la tte, il regardait la Seine en se rendant  l'audience, avec l'ide de
s'y jeter, le soir o une dernire souffrance lui en donnerait le courage.

Clotilde avait bien remarqu les attendrissements de son mari, inquite,
courrouce contre cette matresse qui n'arrivait mme pas  faire le
bonheur d'un homme, dans son inconduite. Mais elle tait, de son ct, trs
ennuye d'une aventure dplorable, dont les consquences rvolutionnaient
la maison. Clmence, en remontant un matin chercher un mouchoir, venait de
surprendre Hippolyte avec cet avorton de Louise, sur son propre lit; et,
depuis lors, elle le giflait dans la cuisine au moindre mot, ce qui
dtraquait le service. Le pis tait que madame ne pouvait fermer les yeux
davantage sur la situation illgale de sa femme de chambre et de son matre
d'htel: les autres bonnes riaient, le scandale se rpandait chez les
fournisseurs, il fallait absolument les marier ensemble, si elle dsirait
les garder; et, comme elle continuait  tre trs contente de Clmence,
elle ne songeait plus qu' ce mariage. La ngociation lui semblait si
dlicate, avec des amoureux qui se rouaient de coups, qu'elle rsolut d'en
charger encore l'abb Mauduit, dont le rle moralisateur paraissait tout
indiqu dans la circonstance. Du reste, ses domestiques lui donnaient
beaucoup de mal, depuis quelque temps. A la campagne, elle s'tait aperu
de la liaison de son grand galopin de Gustave avec Julie; un instant, elle
avait voulu renvoyer cette dernire,  regret, car elle aimait sa cuisine;
puis, aprs de sages rflexions, elle l'avait garde, prfrant que le
galopin et une matresse chez elle, une fille propre qui ne serait jamais
un embarras. Au dehors, on ne sait pas ce qu'un jeune homme peut empoigner,
quand il commence trop jeune. Elle les surveillait donc, sans rien dire; et
il fallait, maintenant, que les deux autres vinssent l'occuper de leur
histoire!

Justement, un matin, madame Duveyrier allait se rendre chez l'abb Mauduit,
lorsque Clmence lui annona que le prtre montait l'extrme-onction  M.
Josserand. La femme de chambre, aprs s'tre trouve dans l'escalier, sur
le passage du bon Dieu, tait rentre  la cuisine, en s'criant:

--Je disais bien qu'il reviendrait cette anne!

Et, faisant allusion aux catastrophes dont la maison souffrait, elle avait
ajout:

--a nous a port malheur  tous.

Cette fois, le bon Dieu n'arriva pas en retard: c'tait un signe excellent
pour l'avenir. Madame Duveyrier se hta d'aller  Saint-Roch, o elle
attendit le retour de l'abb. Il l'couta, garda un silence triste, puis ne
put refuser d'clairer la femme de chambre et le matre d'htel sur
l'immoralit de leur situation. D'ailleurs, l'autre histoire l'aurait fait
retourner prochainement rue de Choiseul, car le pauvre M. Josserand ne
passerait sans doute pas la nuit; et il donna  entendre qu'il voyait l
une circonstance cruelle, mais heureuse, pour rconcilier Auguste et
Berthe. On tcherait d'arranger les deux affaires  la fois. Il tait grand
temps que le ciel voult bien bnir leurs efforts.

--J'ai pri, madame, dit le prtre. Dieu triomphera.

En effet, le soir,  sept heures, l'agonie de M. Josserand commenait.
Toute la famille se trouvait runie, sauf l'oncle Bachelard qu'on avait
inutilement cherch dans les cafs, et Saturnin qui tait toujours enferm
 l'asile des Moulineaux. Lon, dont la maladie de son pre retardait
fcheusement le mariage, montrait une douleur digne. Madame Josserand et
Hortense avaient du courage. Seule, Berthe sanglotait si fort, que, pour ne
pas affecter le malade, elle s'tait rfugie au fond de la cuisine, o
Adle, profitant du dsarroi, buvait du vin chaud. D'ailleurs, M. Josserand
mourut avec simplicit. Son honntet l'touffait. Il avait pass inutile,
il s'en allait, en brave homme las des vilaines choses de la vie, trangl
par la tranquille inconscience des seules cratures qu'il et aimes. A
huit heures, il bgaya le nom de Saturnin, se tourna contre le mur, et
s'teignit.

Personne ne le croyait mort, car on redoutait une agonie terrible. On
patienta quelque temps, on le laissait dormir. Lorsqu'on le trouva qui se
refroidissait dj, madame Josserand, au milieu des pleurs, s'emporta
contre Hortense, qu'elle avait charge d'aller chercher Auguste, comptant
elle aussi remettre Berthe sur les bras de ce dernier, dans la grosse
douleur des derniers moments.

--Tu ne songes donc  rien! disait-elle en s'essuyant les yeux.

--Mais, maman, rpondait la jeune fille en larmes, est-ce qu'on pouvait
croire que papa finirait si vite!... Tu m'avais dit de descendre prvenir
Auguste  neuf heures seulement, pour tre sre de le garder jusqu' la
fin.

La famille, trs afflige, trouva dans cette querelle une distraction.
C'tait encore une affaire manque, on n'arrivait jamais  rien. Il restait
heureusement l'occasion du convoi, pour s'embrasser.

Le convoi parut convenable, bien qu'il ft d'une classe infrieure  celui
de M. Vabre. On se passionna d'ailleurs beaucoup moins dans la maison et
dans le quartier, car il ne s'agissait plus d'un propritaire. Le mort
tait un homme paisible, qui ne troubla mme pas le sommeil de madame
Juzeur. Marie, sur le point d'accoucher depuis la veille, exprima le seul
regret de n'avoir pu aider ces dames  faire la toilette du pauvre
monsieur. En bas, madame Gourd se contenta de se lever, au passage du
cercueil, et de le saluer du fond de la loge, sans venir jusqu' la porte.
Toute la maison, cependant, alla au cimetire: Duveyrier, Campardon, les
Vabre, M. Gourd. On causa du printemps, dont les grandes pluies avaient
compromis les rcoltes. Campardon s'tonna de la mauvaise mine de
Duveyrier; et, comme, en regardant descendre le corps, le conseiller
plissait, sur le point de se trouver mal, l'architecte murmura:

--Il a senti l'odeur de la terre.... Dieu veuille que la maison ne soit pas
dcime davantage!

Il fallut soutenir jusqu' leur voiture madame Josserand et ses filles.
Lon s'empressait, aid de l'oncle Bachelard, pendant que, l'air gn,
Auguste marchait en arrire. Ce dernier monta dans une autre voiture, avec
Duveyrier et Thophile. Clotilde gardait l'abb Mauduit, qui n'avait pas
offici, mais qui tait venu au cimetire, voulant donner un tmoignage de
sympathie  la famille. Les chevaux repartirent plus gaiement; et, tout de
suite, elle pria le prtre de rentrer avec eux, car elle sentait l'heure
favorable. Il consentit.

Rue de Choiseul, les trois voitures de deuil dposrent silencieusement la
famille. Thophile rejoignit aussitt Valrie, reste  surveiller un grand
nettoyage, pour profiter de la fermeture du magasin.

--Tu peux faire tes paquets, lui cria-t-il d'une voix furieuse. Ils sont
tous  le pousser. Je parie qu'il va lui demander pardon!

Tous, en effet, prouvaient le pressant besoin d'en finir. Il fallait que
le malheur, au moins, ft bon  quelque chose. Auguste, au milieu d'eux,
comprenait bien ce qu'ils voulaient; et il tait seul, sans force, l'air
gn. Lentement, la famille avait dfil sous la vote, vtue de noir.
Personne ne parlait. Dans l'escalier, le silence continua, un silence plein
d'un sourd travail; tandis que les jupes de crpe, molles et tristes,
montaient les marches. Auguste, pris d'une dernire rvolte, tait pass le
premier, avec l'ide de s'enfermer vivement chez lui; mais, comme il
ouvrait sa porte, Clotilde et l'abb, qui l'avaient suivi, l'arrtrent.
Derrire eux, Berthe en grand deuil parut sur le palier, accompagne de sa
mre et de sa soeur. Toutes trois avaient les yeux rouges, madame Josserand
surtout faisait peine  voir.

--Allons, mon ami, dit simplement le prtre, gagn par les larmes.

Et cela suffit, Auguste cda tout de suite, voyant qu'il valait mieux se
rsigner, dans cette occasion honorable. Sa femme pleurait, il pleura
aussi, bgayant:

--Entre.... Nous tcherons de ne pas recommencer.

Alors, la famille s'embrassa. Clotilde flicitait son frre: elle
n'attendait pas moins de son coeur. Madame Josserand montrait une
satisfaction navre, en veuve que les bonheurs inesprs ne touchent mme
plus. Elle associa son pauvre mari  la joie gnrale.

--Vous faites votre devoir, mon gendre. Celui qui est au ciel vous
remercie.

--Entre, rptait Auguste boulevers.

Mais, attire par le bruit, Rachel venait de paratre dans l'antichambre;
et, devant l'exaspration muette qui plissait le visage de cette fille,
Berthe eut une courte hsitation. Puis, svrement, elle entra, elle
disparut avec le noir de son deuil, dans l'ombre de l'appartement, Auguste
la suivait, la porte se referma sur eux.

Un grand soupir de soulagement traversa l'escalier, emplit la maison
d'allgresse. Les dames serrrent les mains du prtre, que Dieu avait
exauc. Au moment o Clotilde l'emmenait, pour arranger l'autre histoire,
Duveyrier, rest en arrire avec Lon et Bachelard, arriva pniblement. Il
fallut lui expliquer l'issue heureuse; mais, lui qui la dsirait depuis des
mois, sembla comprendre  peine, l'air trange, travaill d'une ide fixe,
dont la torture le dsintressait. Pendant que les Josserand montaient chez
eux, il rentra derrire sa femme et l'abb. Et ils taient encore dans
l'antichambre, lorsque des cris touffs les firent tressaillir.

--Que madame se rassure, expliqua complaisamment Hippolyte. C'est la petite
dame d'en haut qui a t prise des douleurs.... J'ai vu le docteur
Juillerat monter en courant.

Puis, lorsqu'il fut seul, il ajouta philosophiquement:

--Un qui part, un qui vient.

Clotilde installa l'abb Mauduit dans le salon, en disant qu'elle lui
enverrait d'abord Clmence; et, pour le faire patienter, elle lui donna la
_Revue des deux mondes_, o il y avait des vers vraiment dlicats. Elle
voulait prparer sa femme de chambre. Mais elle trouva son mari assis sur
une chaise de son cabinet de toilette.

Depuis le matin, Duveyrier agonisait. Il venait, une troisime fois, de
surprendre Clarisse avec Thodore; et, comme il protestait, toute la
famille des camelots, la mre, le frre, les petites soeurs, s'tait rue
sur lui, l'avait jet dans l'escalier  coups de pied et  coups de poing.
Clarisse, pendant ce temps, le traitait de pan, le menaait furieusement
d'envoyer chercher le commissaire, s'il remettait les pieds chez elle.
C'tait fini, le concierge apitoy lui avait appris en bas que, depuis huit
jours, un vieux trs riche voulait entretenir madame. Alors, chass,
n'ayant plus de niche o vivre chaudement, Duveyrier, aprs avoir battu les
trottoirs, tait entr dans une boutique perdue acheter un revolver de
poche. La vie devenait trop triste, il pourrait au moins la quitter, quand
il aurait trouv un bon endroit. Ce choix d'un coin tranquille le
proccupait, en rentrant rue de Choiseul d'un pas machinal, pour assister
au convoi de M. Josserand. Puis, derrire le corps, il avait eu l'ide
brusque de se tuer au cimetire: il s'en irait au fond, se cacherait
derrire une tombe; cela flattait son got du romanesque, le besoin d'un
idal tendre et romantique, qui dsolait son existence, sous la rigidit
bourgeoise de son attitude. Mais, devant le cercueil qu'on descendait, il
s'tait mis  trembler, saisi du froid de la terre. Dcidment, l'endroit
ne valait rien, il fallait chercher ailleurs. Et, revenu plus malade,
envahi par l'ide fixe, il rflchissait sur une chaise du cabinet de
toilette, discutant le meilleur coin de la maison: peut-tre dans la
chambre, au bord du lit, ou plus simplement  la place mme o il se
trouvait, sans bouger.

--Auriez-vous l'obligeance de me laisser seule? lui dit Clotilde.

Il tenait dj le revolver dans sa poche.

--Pourquoi? demanda-t-il avec effort.

--Parce que j'ai besoin d'tre seule.

Il crut qu'elle dsirait changer de robe et qu'elle ne voulait mme plus
lui montrer ses bras nus, tant il la rpugnait. Un instant, il la regarda
de ses yeux troubles, si grande, si belle, le teint d'une puret de marbre,
les cheveux nous en tresses d'or fauve. Ah! si elle avait consenti, comme
tout se serait arrang! Il se leva en trbuchant, ouvrit les bras, tcha de
la saisir.

--Quoi donc? murmura-t-elle, surprise. Que vous prend-il? Pas ici, bien
sr.... Vous n'avez donc plus l'autre? a va donc recommencer, cette
abomination?

Et elle avait le coeur soulev d'un tel dgot, qu'il recula. Sans dire une
parole, il sortit, s'arrta dans l'antichambre, hsita une seconde; puis,
comme une porte se trouvait devant lui, la porte des lieux d'aisance, il la
poussa; et, sans hte, il s'assit au milieu du sige. C'tait un endroit
tranquille, personne ne viendrait l'y dranger. Il introduisit le canon du
petit revolver dans sa bouche, il lcha un coup.

Cependant, Clotilde, que ses allures inquitaient depuis le matin, avait
cout pour savoir s'il lui faisait la grce de retourner chez Clarisse. En
comprenant o il allait,  un craquement particulier de la porte, elle ne
s'occupait plus de lui, elle sonnait enfin Clmence, lorsque la dtonation
sourde de l'arme l'tonna. Qu'tait-ce donc? on aurait dit le petit bruit
d'une carabine d'appartement. Elle accourut dans l'antichambre, n'osa pas
d'abord l'interroger; puis, comme un souffle trange sortait de l dedans,
elle l'appela, finit par ouvrir, en ne recevant aucune rponse. Le verrou
n'tait pas mme pouss. Duveyrier, tourdi plus encore par la peur que par
le mal, restait accroupi sur le sige, dans une pose lugubre, les yeux
grands ouverts, la face ruisselante de sang. Il venait de se rater. La
balle, aprs lui avoir entam la mchoire, s'en tait alle en trouant la
joue gauche. Et il n'avait plus le courage de se tirer un second coup.

--Comment! c'est ce que vous venez faire l! cria Clotilde hors d'elle. Eh!
tuez-vous dehors!

Elle tait indigne. Ce spectacle, au lieu de l'attendrir, la jetait  une
exaspration dernire. Elle le bourra, le souleva sans prcaution aucune,
voulut l'emporter pour qu'on ne le vt pas en un pareil endroit. Dans ce
cabinet! et il se manquait encore! C'tait le comble.

Alors, pendant qu'elle le soutenait pour le conduire  la chambre,
Duveyrier qui avait du sang plein la gorge et qui crachait ses dents,
bgaya entre deux rles:

--Tu ne m'as jamais aim!

Et il sanglotait, il souffrait de la posie morte, de cette petite fleur
bleue qu'il ne pouvait cueillir. Lorsque Clotilde l'eut couch, elle
s'attendrit enfin, prise d'une motion nerveuse dans sa colre. Le pis
tait que Clmence et Hippolyte arrivaient, au coup de sonnette. Elle leur
parla bien d'abord d'un accident: monsieur venait de choir sur le menton;
puis, elle dut abandonner cette fable, car le domestique, en allant essuyer
le sige ensanglant, avait trouv le revolver, tomb derrire le petit
balai. Cependant, comme le bless perdait du sang, la femme de chambre se
souvint que le docteur Juillerat accouchait en haut madame Pichon, et elle
courut, elle le rencontra justement qui descendait, aprs une dlivrance
heureuse. Tout de suite, le docteur rassura Clotilde; peut-tre
resterait-il une dviation dans la mchoire, mais la vie n'tait pas en
danger. Il se htait de procder  un premier pansement, au milieu de
cuvettes d'eau et de linges tachs de rouge, lorsque l'abb Mauduit,
inquiet de tout ce bruit, se permit d'entrer.

--Qu'est-il donc arriv? demanda-t-il.

Cette question acheva de bouleverser madame Duveyrier. Elle clata en
larmes, ds les premiers mots d'explication. Le prtre avait compris
d'ailleurs, au courant des misres caches de son troupeau. Dj, dans le
salon, envahi d'un malaise, il regrettait presque son succs, cette
malheureuse jeune femme qu'il venait de pousser chez son mari, sans qu'elle
et un remords. Un doute terrible le prenait, Dieu peut-tre n'tait pas
avec lui. Son angoisse augmenta devant la mchoire casse du conseiller. Il
s'approcha, il voulut condamner nergiquement le suicide. Mais le docteur,
trs affair, l'cartait.

--Aprs moi, monsieur l'abb. Tout  l'heure.... Vous voyez bien qu'il est
vanoui.

Duveyrier, en effet, au premier attouchement du mdecin, avait perdu
connaissance. Alors, Clotilde, pour se dbarrasser des domestiques qui
n'taient plus utiles, et dont les yeux grands ouverts la gnaient,
murmura, en s'essuyant les yeux:

--Allez dans le salon avec monsieur l'abb.... Il a quelque chose  vous
dire.

Le prtre dut les emmener. C'tait encore une laide affaire. Hippolyte et
Clmence, trs surpris, le suivaient. Quand ils furent seuls, il commena
par leur adresser des exhortations embrouilles: le ciel rcompensait la
bonne conduite, tandis qu'un seul pch conduisait en enfer; du reste, il
tait toujours temps de mettre fin  un scandale et de faire son salut.
Pendant qu'il parlait ainsi, leur surprise devenait de l'ahurissement; les
mains ballantes, elle avec ses membres menus et sa bouche pince, lui avec
sa figure plate et ses gros os de gendarme, ils changeaient des coups
d'oeil inquiets: est-ce que madame avait dcouvert ses serviettes, en haut,
dans une malle? ou bien tait-ce pour la bouteille de vin qu'ils montaient
tous les soirs?

--Mes enfants, finit par dire le prtre, vous donnez le mauvais exemple. Le
grand crime est de pervertir autrui, de jeter de la dconsidration sur la
maison o l'on habite.... Oui, vous vivez dans une inconduite qui n'est
malheureusement plus un secret pour personne, car vous vous battez depuis
huit jours.

Il rougissait, une hsitation pudique lui faisait chercher les mots. Les
deux domestiques avaient eu un soupir de soulagement. Ils souriaient, ils
se dandinaient maintenant d'un air heureux. Ce n'tait que a! vrai, il n'y
avait pas de quoi les effrayer ainsi!

--Mais c'est fini, monsieur le cur, dclara Clmence, en adressant 
Hippolyte un regard de femme reconquise. Nous sommes remis ensemble....
Oui, il m'a expliqu.

Le prtre,  son tour, montra un tonnement plein de tristesse.

--Vous ne me comprenez pas, mes enfants. Vous ne pouvez continuer  vivre
ensemble, vous offensez Dieu et les hommes.... Il faut vous marier.

Du coup, leur stupfaction reparut. Se marier, pourquoi faire?

--Moi, je ne veux pas, dit Clmence. J'ai une autre ide.

Alors, l'abb Mauduit tcha de convaincre Hippolyte.

--Voyons, mon garon, vous qui tes un homme, dcidez-la, parlez-lui de son
honneur.... a ne changera rien dans votre vie. Mariez-vous.

Le domestique riait d'un rire farceur et embarrass. Enfin, il dclara, en
regardant la pointe de ses chaussons:

--Bien sr, je ne dis pas, mais je suis mari.

Cette rponse coupa net la morale du prtre. Sans ajouter une parole, il
replia ses arguments, il remit en poche Dieu inutile, dsol de l'avoir
risqu dans une telle avanie. Clotilde qui le rejoignait, venait
d'entendre; et, d'un geste, elle lcha tout. Sur son ordre, le valet et la
femme de chambre sortirent, l'un derrire l'autre, trs amuss au fond,
l'air srieux. L'abb, aprs un silence, se plaignit amrement: pourquoi
l'exposer ainsi? pourquoi remuer des choses qu'il valait mieux laisser
dormir? Maintenant, la situation tait tout  fait malpropre. Mais Clotilde
rptait son geste: tant pis! elle avait d'autres tracas. D'ailleurs, elle
ne renverrait certainement pas les domestiques, de peur que le quartier ne
connt l'histoire du suicide, le soir mme. On verrait plus tard.

--N'est-ce pas? le repos le plus absolu, recommanda le docteur qui sortait
de la chambre. a se remettra parfaitement, mais qu'on lui vite toute
fatigue.... Ayez bon courage, madame.

Et, se tournant vers le prtre:

--Vous le sermonnerez, plus tard, mon cher abb. Je ne vous l'abandonne pas
encore.... Si vous retournez  Saint-Roch, je vous accompagne, nous ferons
route ensemble.

Tous deux descendirent.

Cependant, la maison retrouvait son grand calme. Madame Juzeur s'tait
attarde au cimetire, tchant de sduire Trublot en lisant avec lui les
inscriptions des tombes; et, malgr son peu de got pour les coquetteries
sans rsultat, il avait d la ramener en fiacre, rue de Choiseul. La triste
aventure de Louise emplissait la pauvre dame d'une mlancolie. Comme ils
arrivaient, elle parlait encore de cette misrable, rendue par elle la
veille aux Enfants-Assists: une cruelle exprience, une dsillusion
dernire, qui emportait son espoir de trouver jamais une bonne vertueuse.
Puis, sous la porte, elle finit par inviter Trublot  venir causer
quelquefois chez elle. Mais il allgua son travail.

A ce moment, l'autre madame Campardon passa. Ils la salurent. M. Gourd
leur apprit l'heureuse dlivrance de madame Pichon. Tous furent alors de
l'avis de monsieur et de madame Vuillaume: trois enfants, pour des
employs, c'tait une vraie folie; et le concierge laissa mme entendre
que, s'il en poussait un quatrime, le propritaire leur donnerait cong,
car trop de famille dgradait un immeuble. Mais ils se turent, une dame
voile, laissant derrire elle une odeur de verveine, se glissait
lgrement dans le vestibule, sans s'adresser  M. Gourd, qui affecta de ne
pas la voir. Le matin, il avait tout prpar chez le monsieur distingu du
troisime, pour une nuit de travail.

Du reste, il n'eut que le temps de crier aux deux autres:

--Prenez garde! ils nous craseraient comme des chiens.

C'tait la voiture des gens du second qui sortait. Les chevaux piaffaient
sous la vote, le pre et la mre, au fond du landau, souriaient  leurs
enfants, deux beaux enfants blonds, dont les petites mains se disputaient
un bouquet de roses.

--Quel monde! murmura le concierge furieux. Ils ne sont mme pas alls 
l'enterrement, de peur d'tre polis comme les autres.... a vous
clabousse, et si l'on voulait parler pourtant!

--Quoi donc? demanda madame Juzeur, trs intresse.

Alors, M. Gourd raconta qu'on tait venu de la police, oui, de la police!
L'homme du second avait crit un roman si sale, qu'on allait le mettre 
Mazas.

--Des horreurs! continua-t-il, d'une voix coeure. C'est plein de
cochonneries sur les gens comme il faut. Mme on dit que le propritaire
est dedans; parfaitement, monsieur Duveyrier en personne! Quel toupet!...
Ah! ils ont bien raison de se cacher et de ne frquenter aucun locataire!
Nous savons maintenant ce qu'ils fabriquent, avec leurs airs de rester chez
eux. Et, vous voyez, a roule carrosse, a vend leurs ordures au poids de
l'or!

Cette ide surtout exasprait M. Gourd. Madame Juzeur ne lisait que des
vers, Trublot dclarait ne pas se connatre en littrature. Pourtant, l'un
et l'autre blmaient le monsieur de salir dans ses crits la maison o il
abritait sa famille, lorsque des cris froces, des mots abominables vinrent
du fond de la cour.

--Grosse vache! tu tais trop contente de m'avoir, pour faire sauver tes
hommes!... Tu entends, sacr chameau! je ne te l'envoie pas dire!

C'tait Rachel, que Berthe chassait, et qui se soulageait dans l'escalier
de service. Tout d'un coup, chez cette fille muette et respectueuse, dont
les autres bonnes elles-mmes ne pouvaient tirer la moindre indiscrtion,
une dbandade avait lieu, pareille  la dbcle d'un gout. Mise dj hors
d'elle-mme par la rentre de madame chez monsieur, qu'elle volait  l'aise
depuis la sparation, elle tait devenue terrible, quand elle avait reu
l'ordre de faire monter un commissionnaire pour enlever sa malle. Debout
dans la cuisine, Berthe coutait, bouleverse; tandis que, sur la porte,
Auguste, voulant faire acte d'autorit, recevait au visage les termes
ignobles, les accusations atroces.

--Oui, oui, continuait la bonne enrage, tu ne me flanquais pas dehors,
quand je cachais tes chemises, derrire le dos de ton cocu!... Et le soir
o ton amant a d remettre ses chaussettes au milieu de mes casseroles,
pendant que j'empchais ton cocu d'entrer, pour te donner le temps de te
refroidir!... Salope, va!

Berthe, suffoque, s'enfuit au fond de l'appartement. Mais Auguste devait
tenir tte: il plissait, il tait pris d'un tremblement,  chacune de ces
rvlations ordurires, cries dans un escalier; et il ne trouvait qu'un
mot: Malheureuse! malheureuse! pour exprimer son angoisse d'apprendre
ainsi les dtails crus de l'adultre, juste  l'heure o il venait de
pardonner. Cependant, toutes les bonnes taient sorties sur les paliers de
leurs cuisines. Elles se penchaient, elles ne perdaient pas une parole;
mais elles-mmes restaient saisies de la violence de Rachel. Une
consternation, peu  peu, les faisait se reculer. a finissait par dpasser
les bornes. Lisa rsuma le sentiment de toutes, en disant:

--Ah bien! non, on bavarde, mais on ne tombe pas comme a sur les matres.

D'ailleurs, le monde filait, on laissait cette fille se soulager seule, car
il devenait gnant d'couter des choses dsagrables pour chacun; d'autant
plus que, maintenant, elle s'attaquait  toute la maison. M. Gourd, le
premier, rentra dans sa loge, en faisant remarquer qu'on ne pouvait rien
esprer d'une femme en colre. Madame Juzeur, dont ce cruel dballage de
l'amour blessait profondment les dlicatesses, parut si impressionne, que
Trublot, malgr lui, dut l'accompagner chez elle, dans la crainte d'un
vanouissement. tait-ce malheureux? les affaires s'arrangeaient, il ne
restait pas le moindre sujet de scandale, la maison retombait au
recueillement de son honntet, et il fallait que cette vilaine crature
remut encore les histoires enterres, dont personne ne se souciait plus!

--Je ne suis qu'une bonne, mais je suis honnte! criait-elle, en mettant 
ce cri ses dernires forces. Et il n'y a pas une de vos garces de dames qui
me vaille, dans votre baraque de maison!... Bien sr, que je m'en vais,
vous me faites tous mal au coeur!

L'abb Mauduit et le docteur Juillerat descendaient lentement. Ils avaient
entendu. Maintenant, une profonde paix rgnait: la cour tait vide,
l'escalier, dsert; les portes semblaient mures, pas un rideau des
fentres ne bougeait; et il ne venait des appartements clos, qu'un silence
plein de dignit.

Sous la vote, le prtre s'arrta, comme bris de fatigue.

--Que de misres! murmura-t-il avec tristesse.

Le mdecin hocha la tte, en rpondant:

--C'est la vie.

Ils avaient de ces aveux, lorsqu'ils sortaient cte  cte d'une agonie ou
d'une naissance. Malgr leurs croyances opposes, ils s'entendaient parfois
sur l'infirmit humaine. Tous deux taient dans les mmes secrets: si le
prtre recevait la confession de ces dames, le docteur, depuis trente ans,
accouchait les mres et soignait les filles.

--Dieu les abandonne, reprit le premier.

--Non, dit le second, ne mettez donc pas Dieu l dedans. Elles sont mal
portantes ou mal leves, voil tout.

Et, sans attendre, il gta ce point de vue, il accusa violemment l'empire:
sous une rpublique, certes, les choses iraient beaucoup mieux. Mais, au
milieu de ses fuites d'homme mdiocre, revenaient des observations justes
de vieux praticien, qui connaissait  fond les dessous de son quartier. Il
se lchait sur les femmes, les unes qu'une ducation de poupe corrompait
ou abtissait, les autres dont une nvrose hrditaire pervertissait les
sentiments et les passions, toutes tombant salement, sottement, sans envie
comme sans plaisir; d'ailleurs, il ne se montrait pas plus tendre pour les
hommes, des gaillards qui achevaient de gcher l'existence, derrire
l'hypocrisie de leur belle tenue; et, dans son emportement de jacobin,
sonnait le glas entt d'une classe, la dcomposition et l'croulement de
la bourgeoisie, dont les tais pourris craquaient d'eux-mmes. Puis, il
perdit pied de nouveau, il parla des barbares, il annona le bonheur
universel.

--Je suis plus religieux que vous, finit-il par conclure.

Le prtre semblait avoir cout silencieusement. Mais il n'entendait pas,
il tait tout entier  sa rverie dsole. Aprs un silence, il murmura:

--S'ils sont inconscients, que le ciel les prenne en piti!

Alors, ils quittrent la maison, ils suivirent doucement la rue
Neuve-Saint-Augustin. Une peur d'avoir trop parl les tenait muets, car ils
avaient l'un et l'autre bien des mnagements  garder, dans leurs
positions. Comme ils arrivaient au bout de la rue, ils aperurent, en
levant la tte, madame Hdouin qui leur souriait, debout sur la porte du
_Bonheur des Dames_. Derrire elle, Octave riait galement. Le matin mme,
aprs une conversation srieuse, tous deux avaient dcid leur mariage. Ils
attendraient l'automne. Et ils taient dans la joie de cette affaire
conclue.

--Bonjour, monsieur l'abb! dit gaiement madame Hdouin. Toujours en
course, docteur?

Et, comme ce dernier la flicitait sur sa belle mine, elle ajouta:

--Oh! s'il n'y avait que moi, vous ne feriez pas vos affaires.

Ils causrent un instant. Le mdecin ayant parl des couches de Marie,
Octave parut enchant d'apprendre l'heureuse dlivrance de son ancienne
voisine. Puis, quand il sut qu'elle venait d'avoir une troisime fille, il
s'cria:

--Son mari ne peut donc pas dcrocher un garon!... Elle esprait encore
faire avaler un garon  monsieur et  madame Vuillaume; mais jamais
ceux-ci ne digreront une fille.

--Je crois bien, dit le docteur. Tous deux sont au lit, tellement la
nouvelle de la grossesse les a rvolutionns. Et ils ont appel un notaire,
pour que leur gendre n'hrite mme pas de leurs meubles.

On plaisanta. Le prtre seul restait silencieux, les regards  terre.
Madame Hdouin lui demanda s'il tait souffrant. Oui, il se sentait trs
fatigu, il allait prendre un peu de repos. Et, aprs un change de
politesses cordiales, il descendit la rue Saint-Roch, toujours accompagn
du docteur. Devant l'glise, ce dernier dit brusquement:

--Hein? mauvaise pratique?

--Qui donc? demanda le prtre surpris.

--Cette dame qui vend du calicot.... Elle se fiche de vous et de moi. Pas
besoin de bon Dieu ni de remdes. N'importe, quand on se porte si bien, ce
n'est plus intressant.

Et il s'loigna, tandis que l'abb entrait dans l'glise.

Un jour clair tombait des larges fentres, aux vitraux blancs, bords de
jaune et de bleu tendre. Pas un bruit, pas un mouvement ne troublait la nef
dserte, o les revtements de marbre, les lustres de cristal, la chaire
dore dormaient dans la clart tranquille. C'tait le recueillement, la
douceur cossue d'un salon bourgeois, dont on a enlev les housses, pour la
grande rception du soir. Seule, une femme, devant la chapelle de
Notre-Dame des Sept-Douleurs, regardait brler la herse des cierges, qui
braisillaient en rpandant une odeur de cire chaude.

L'abb Mauduit voulait monter  son appartement. Mais un grand trouble, un
besoin violent l'avait fait entrer et le retenait l. Il lui semblait que
Dieu l'appelait, d'une voix lointaine et confuse, dont il ne pouvait saisir
les ordres. Lentement, il traversait l'glise, il cherchait  lire en
lui-mme,  calmer ses alarmes, lorsque, tout d'un coup, comme il passait
derrire le choeur, un spectacle surhumain l'branla dans tout son tre.

C'tait, derrire les marbres de la chapelle de la Vierge, aux blancheurs
de lis, derrire les orfvreries de la chapelle de l'Adoration, dont les
sept lampes d'or, les candlabres d'or, l'autel d'or luisaient dans l'ombre
fauve des vitraux couleur d'or; c'tait, au fond de cette nuit mystrieuse,
au del de ce lointain de tabernacle, une apparition tragique, un drame
dchirant et simple: le Christ clou sur la croix, entre Marie et
Madeleine, qui sanglotaient; et les statues blanches, qu'une lumire
invisible, venue d'en haut, dtachait contre la nudit du mur,
s'avanaient, grandissaient, faisaient de l'humanit saignante de cette
mort et de ces larmes le symbole divin de l'ternelle douleur.

perdu, le prtre tomba sur les genoux. Il avait blanchi ce pltre, mnag
cet clairage, prpar ce coup de foudre; et, la cloison de planches
abattue, l'architecte et les ouvriers partis, il tait foudroy le premier.
De la svrit terrible du Calvaire, une haleine soufflait, qui le
renversait. Il croyait sentir Dieu passer sur sa face, il se courbait sous
cette haleine, dchir de doute, tortur par l'ide affreuse qu'il tait
peut-tre un mauvais prtre.

Oh! Seigneur, l'heure sonnait-elle de ne plus couvrir du manteau de la
religion les plaies de ce monde dcompos? Devait-il ne plus aider 
l'hypocrisie de son troupeau, n'tre plus toujours l, comme un matre de
crmonie, pour rgler le bel ordre des sottises et des vices? Fallait-il
donc laisser tout crouler, au risque que l'glise elle-mme ft ventre
par les dcombres? Oui, tel tait l'ordre sans doute, car la force d'aller
plus avant dans la misre humaine l'abandonnait, il agonisait d'impuissance
et de dgot. Ce qu'il avait remu de vilenies depuis le matin, lui
touffait le coeur. Et les mains ardemment tendues, il demandait pardon,
pardon de ses mensonges, pardon des complaisances lches et des
promiscuits infmes. La peur de Dieu le prenait aux entrailles, il voyait
Dieu qui le reniait, qui lui dfendait d'abuser encore de son nom, un Dieu
de colre rsolu  exterminer enfin le peuple coupable. Toutes les
tolrances du mondain s'en allaient sous les scrupules dchans de cette
conscience, et il ne restait que la foi du croyant, pouvante, se
dbattant dans l'incertitude du salut. Oh! Seigneur, quelle tait la route,
que fallait-il faire au milieu de cette socit finissante, qui pourrissait
jusqu' ses prtres?

Alors, l'abb Mauduit, les yeux sur le Calvaire, clata en sanglots. Il
pleurait comme Marie et Madeleine, il pleurait la vrit morte, le ciel
vide. Au fond des marbres et des orfvreries, le grand Christ de pltre
n'avait plus une goutte de sang.




XVIII


En dcembre, au huitime mois de son deuil, madame Josserand consentit pour
la premire fois  dner en ville. C'tait d'ailleurs chez les Duveyrier,
presque un dner de famille, par lequel Clotilde ouvrait ses samedis du
nouvel hiver. La veille, Adle fut prvenue qu'elle descendrait aider
Julie, pour la vaisselle. Ces dames, les jours de rception, se prtaient
ainsi leur monde.

--Surtout, tchez d'tre plus solide, recommanda madame Josserand  sa
bonne. Je ne sais ce que vous avez dans le corps maintenant, on dirait du
chiffon.... Vous tes pourtant grasse et grosse.

Adle tait simplement enceinte de neuf mois. Elle-mme avait longtemps cru
qu'elle engraissait, ce qui l'tonnait pourtant; et elle rageait, l'estomac
vide, avec sa continuelle faim, les jours o madame triomphait devant tous,
en la montrant: ah bien! ceux qui l'accusaient de peser le pain de sa
domestique, pouvaient venir regarder cette grosse gourmande, dont le ventre
ne s'arrondissait pas  lcher les murs, peut-tre! Lorsque, dans sa
stupidit, Adle avait enfin compris son malheur, elle s'tait retenue
vingt fois de jeter la chose  la figure de sa matresse, qui abusait
vraiment de son tat pour faire croire au quartier qu'elle la nourrissait
enfin.

Mais, ds ce moment, une terreur l'hbta. Les ides de son village
repoussaient au fond de ce crne obtus. Elle se crut damne, elle s'imagina
que les gendarmes viendraient la prendre, si elle avouait sa grossesse.
Alors, toute sa ruse de sauvage fut employe  la dissimuler. Elle cacha
les nauses, les maux de tte intolrables, la constipation terrible dont
elle souffrait; deux fois, elle crut mourir devant son fourneau, pendant
qu'elle tournait des sauces. Heureusement, elle porta dans les flancs, le
ventre s'largit sans trop avancer; et jamais madame n'eut un soupon, tant
elle tait fire de cet embonpoint prodigieux. La malheureuse, du reste, se
serrait  touffer. Elle trouvait son ventre raisonnable; seulement, il lui
semblait bien lourd tout de mme, quand elle devait laver sa cuisine. Les
deux derniers mois furent affreux de douleurs endures, avec une
obstination de silence hroque.

Ce soir-l, Adle monta se coucher vers onze heures. La pense de la soire
du lendemain la terrifiait: encore trimer, encore tre bouscule par Julie!
et elle ne pouvait plus aller, elle avait tout le bas en compote.
Cependant, les couches, pour elle, restaient lointaines et confuses; elle
aimait mieux ne pas y rflchir, elle prfrait garder a longtemps encore,
avec l'espoir que a finirait par s'arranger. Aussi n'avait-elle fait aucun
prparatif, ignorante des symptmes, incapable de se rappeler ni de
calculer une date, sans ide, sans projet. Elle n'tait bien que dans son
lit, allonge sur les reins. Comme la gele prenait depuis la veille, elle
garda ses bas pour se coucher, souffla sa bougie, attendit d'avoir chaud.
Enfin, elle s'endormait, lorsque de lgres douleurs lui firent rouvrir les
yeux. C'taient,  fleur de peau, des pincements; elle crut d'abord qu'une
mouche lui piquait le ventre, autour du nombril; puis, ces piqres
cessrent, elle ne s'en inquita pas, accoutume aux choses tranges et
inexplicables qui se passaient en elle. Mais, brusquement, au bout d'une
demi-heure  peine d'un mauvais sommeil, une tranche sourde l'veilla de
nouveau. Cette fois, elle se mit en colre. Est-ce qu'elle allait avoir des
coliques, maintenant? Elle serait frache, le lendemain, s'il lui fallait
courir  son pot toute la nuit! Cette ide d'un embarras d'entrailles
l'avait proccupe dans la soire; elle sentait une pesanteur, elle
attendait une dbcle. Pourtant, elle voulut rsister, se frotta le ventre,
crut avoir calm la douleur. Un quart d'heure s'coula, et la douleur
revint, plus violente.

--Cr nom d'un chien! dit-elle  demi-voix, en se dcidant cette fois  se
lever.

Dans l'obscurit, elle tira son pot, s'accroupit, s'puisa en efforts
inutiles. La chambre tait glace, elle grelottait. Au bout de dix minutes,
comme les coliques se calmaient, elle se recoucha. Mais, dix minutes plus
tard, les coliques recommenaient. Elle se releva, essaya encore
inutilement, et rentra toute froide dans son lit, o elle gota un autre
moment de repos. Puis, a la tordit avec une telle force, qu'elle touffa
une premire plainte. tait-ce bte  la fin! avait-elle envie, ou
n'avait-elle pas envie? Maintenant, les douleurs persistaient, presque
continues, avec des secousses plus rudes, comme si une main brutale, dans
le ventre, la serrait quelque part. Et elle comprit, elle eut un grand
frisson, en bgayant sous la couverture:

--Mon Dieu! mon Dieu! c'est donc a!

Une angoisse l'envahissait, un besoin de marcher, de promener son mal. Elle
ne put rester au lit davantage, ralluma la bougie, se mit  tourner autour
de sa chambre. Sa langue se desschait, une soif ardente la tourmentait,
tandis que des plaques rouges lui brlaient les joues. Quand une
contraction la pliait brusquement, elle s'appuyait contre le mur,
saisissait le bois d'un meuble. Et les heures passaient dans ce pitinement
cruel, sans qu'elle ost mme se chausser, de peur de faire du bruit,
garantie seulement du froid par un vieux chle jet sur ses paules. Deux
heures sonnrent, puis trois heures.

--Il n'y a pas de bon Dieu! se disait-elle tout bas, avec un besoin de se
parler et de s'entendre. C'est trop long, a ne finira jamais.

Pourtant, le travail de prparation s'avanait, la pesanteur descendait
dans ses fesses et dans ses cuisses. Mme lorsque son ventre la laissait un
peu respirer, elle souffrait l, sans arrt, d'une souffrance fixe et
ttue. Et, pour se soulager, elle s'tait empoign les fesses  pleines
mains, elle se les soutenait, pendant qu'elle continuait  marcher en se
dandinant, les jambes nues, couverte jusqu'aux genoux de ses gros bas. Non,
il n'y avait pas de bon Dieu! Sa dvotion se rvoltait, sa rsignation de
bte de somme qui lui avait fait accepter sa grossesse comme une corve de
plus, finissait par lui chapper. Ce n'tait donc pas assez de ne jamais
manger  sa faim, d'tre le souillon sale et gauche, sur lequel la maison
entire tapait: il fallait que les matres lui fissent un enfant! Ah! les
salauds! Elle n'aurait pu dire seulement si c'tait du jeune ou du vieux,
car le vieux l'avait encore assomme, aprs le mardi gras. L'un et l'autre,
d'ailleurs, s'en fichaient pas mal, maintenant qu'ils avaient eu le plaisir
et qu'elle avait la peine! Elle devrait aller accoucher sur leur
paillasson, pour voir leur tte. Mais sa terreur la reprenait: on la
jetterait en prison, il valait mieux tout avaler. La voix trangle, elle
rptait, entre deux crises:

--Salauds!... S'il est permis de vous coller une pareille affaire!... Mon
Dieu! je vais mourir!

Et, de ses deux mains crispes, elle se serrait les fesses davantage, ses
pauvres fesses pitoyables, retenant ses cris, se dandinant toujours dans sa
laideur douloureuse. Autour d'elle, on ne remuait pas, on ronflait; elle
entendait le bourdon sonore de Julie, tandis que, chez Lisa, il y avait un
sifflement, une musique pointue de fifre.

Quatre heures venaient de sonner, lorsque, tout d'un coup elle crut que son
ventre crevait. Au milieu d'une douleur, il y eut une rupture, des eaux
ruisselrent, ses bas furent tremps. Elle resta un moment immobile,
terrifie et stupfaite, avec l'ide qu'elle se vidait par l. Peut-tre
bien qu'elle n'avait jamais t enceinte; et, dans la crainte d'une autre
maladie, elle se regardait, elle voulait voir si tout le sang de son corps
ne fuyait point. Mais elle prouvait un soulagement, elle s'assit quelques
minutes sur une malle. La chambre salie l'inquitait, la bougie allait
s'teindre. Puis, comme elle ne pouvait plus marcher et qu'elle sentait la
fin venir, elle eut encore la force d'taler sur le lit une vieille toile
cire ronde, que madame Josserand lui avait donne, pour mettre devant sa
table de toilette. Et elle tait  peine recouche, que le travail
d'expulsion commena.

Alors, pendant prs d'une heure et demie, se dclarrent des douleurs dont
la violence augmentait sans cesse. Les contractions intrieures avaient
cess, c'tait elle maintenant qui poussait de tous les muscles de son
ventre et de ses reins, dans un besoin de se dlivrer du poids intolrable
qui pesait sur sa chair. Deux fois encore, des envies illusoires la firent
se lever, cherchant le pot d'une main gare, ttonnante de fivre; et, la
seconde fois, elle faillit rester par terre. A chaque nouvel effort, un
tremblement la secouait, sa face devenait brlante, son cou se baignait de
sueur, tandis qu'elle mordait les draps, pour touffer sa plainte, le han!
terrible et involontaire du bcheron qui fend un chne. Quand l'effort
tait donn, elle balbutiait, comme si elle et parl  quelqu'un:

--C'est pas possible.... il sortira pas.... il est trop gros....

La gorge renverse, les jambes largies, elle se cramponnait des deux mains
au lit de fer, qu'elle branlait de ses secousses. C'taient heureusement
des couches superbes, une prsentation franche du crne. Par moments, la
tte qui sortait, semblait vouloir rentrer, repousse par l'lasticit des
tissus, tendus  se rompre; et des crampes atroces l'treignaient  chaque
reprise du travail, les grandes douleurs la bouclaient d'une ceinture de
fer. Enfin, les os crirent, tout lui parut se casser, elle eut la
sensation pouvante que son derrire et son devant clataient, n'taient
plus qu'un trou par lequel coulait sa vie; et l'enfant roula sur le lit,
entre ses cuisses, au milieu d'une mare d'excrments et de glaires
sanguinolentes.

Elle avait pouss un grand cri, le cri furieux et triomphant des mres.
Aussitt, on remua dans les chambres voisines, des voix emptes de sommeil
disaient: Eh bien! quoi donc? on assassine!... Y en a une qu'on prend de
force!... Rvez donc pas tout haut! Inquite, elle avait repris le drap
entre les dents, elle serrait les jambes et ramenait la couverture en tas
sur l'enfant, qui lchait des miaulements de petit chat. Mais elle entendit
Julie ronfler de nouveau, aprs s'tre retourne; pendant que Lisa,
rendormie, ne sifflait mme plus. Alors, elle gota pendant un quart
d'heure un soulagement immense, une douceur infinie de calme et de repos.
Elle tait comme morte, elle jouissait de ne plus tre.

Puis, les coliques reparurent. Une peur l'veillait: est-ce qu'elle allait
en avoir un second? Le pis tait qu'en rouvrant les yeux, elle venait de se
trouver en pleine obscurit. Pas mme un bout de chandelle! et tre l,
toute seule, dans du mouill, avec quelque chose de gluant entre les
cuisses, dont elle ne savait que faire! Il y avait des mdecins pour les
chiens, mais il n'y en avait pas pour elle. Crve donc, toi et ton petit!
Elle se souvenait d'avoir donn un coup de main chez madame Pichon, la dame
d'en face, quand elle tait accouche. En prenait-on des prcautions, de
crainte de l'abmer! Cependant, l'enfant ne miaulait plus, elle allongea la
main, chercha, rencontra un boyau qui lui sortait du ventre; et l'ide lui
revint qu'elle avait vu nouer et couper a. Ses yeux s'accoutumaient aux
tnbres, la lune qui se levait clairait vaguement la chambre. Alors,
moiti  ttons, moiti guide par un instinct, elle fit, sans se lever,
une besogne longue et pnible, dcrocha derrire sa tte un tablier, en
cassa un cordon, puis noua le boyau et le coupa avec des ciseaux pris dans
la poche de sa jupe. Elle tait en sueur, elle se recoucha. Ce pauvre
petit, bien sr, elle n'avait pas envie de le tuer.

Mais les coliques continuaient, c'tait comme une affaire qui la gnait
encore et que des contractions chassaient. Elle tira sur le boyau, d'abord
doucement, puis trs fort. a se dtachait, tout un paquet finit par tomber
et elle s'en dbarrassa en le jetant dans le pot. Cette fois, grce  Dieu!
c'tait bien fini, elle ne souffrait plus. Du sang tide coulait seulement
le long de ses jambes.

Pendant prs d'une heure, elle dut sommeiller. Six heures sonnaient,
lorsque la conscience de sa position l'veilla de nouveau. Le temps
pressait, elle se leva pniblement, excuta des choses qui lui venaient 
mesure, sans qu'elle les et arrtes d'avance. Une lune froide clairait
en plein la chambre. Aprs s'tre habille, elle enveloppa l'enfant de
vieux linge, puis le plia dans deux journaux. Il ne disait rien, son petit
coeur battait pourtant. Comme elle avait oubli de regarder si c'tait un
garon ou une fille, elle dplia les papiers. C'tait une fille. Encore une
malheureuse! de la viande  cocher ou  valet de chambre, comme cette
Louise, trouve sous une porte! Les domestiques dormaient toujours, et elle
put sortir, se faire tirer en bas le cordon par M. Gourd endormi, aller
poser son paquet dans le passage Choiseul dont on ouvrait les grilles, puis
remonter tranquillement. Elle n'avait rencontr personne. Enfin, une fois
dans sa vie, la chance tait pour elle!

Tout de suite, elle arrangea la chambre. Elle roula la toile cire sous le
lit, alla vider le pot, revint donner un coup d'ponge par terre. Et,
extnue, d'une blancheur de cire, le sang coulant toujours entre ses
cuisses, elle se recoucha, aprs s'tre tamponne avec une serviette. Ce
fut ainsi que madame Josserand la trouva, lorsqu'elle se dcida  monter
vers neuf heures, trs surprise de ne pas la voir descendre. La bonne
s'tant plainte d'une diarrhe affreuse qui l'avait puise toute la nuit,
madame s'cria:

--Pardi! vous aurez encore trop mang! Vous ne songez qu' vous emplir.

Inquite de sa pleur, elle parla cependant de faire venir le mdecin; mais
elle fut heureuse d'pargner les trois francs, quand la malade eut jur
qu'elle avait uniquement besoin de repos. Depuis la mort de son mari, elle
vivait, avec sa fille Hortense, d'une pension que les frres Bernheim lui
faisaient, ce qui ne l'empchait pas de les traiter amrement
d'exploiteurs; et elle se nourrissait plus mal encore, pour ne pas dchoir
en quittant son appartement et en renonant  ses mardis.

--C'est a, dormez, dit-elle. Il nous reste du boeuf froid pour ce matin,
et ce soir nous dnons dehors. Si vous ne pouvez pas descendre aider Julie,
elle se passera de vous.

Le soir, le dner fut cordial, chez les Duveyrier. Toute la famille se
trouvait runie, les deux mnages Vabre, madame Josserand, Hortense, Lon,
mme l'oncle Bachelard, qui se conduisit bien. En outre, on avait invit
Trublot, pour boucher un trou, et madame Dambreville, pour ne pas la
sparer de Lon. Celui-ci, aprs son mariage avec la nice, tait retomb
aux bras de la tante, dont il avait encore besoin. On les voyait arriver
ensemble dans tous les salons, et ils excusaient la jeune femme, qu'une
grippe ou une paresse, disaient-ils, retenait chez elle. Ce soir-l, la
table entire se plaignit de la connatre  peine: on l'aimait tant, elle
tait si belle! Ensuite, on parla du choeur que Clotilde devait faire
chanter  la fin de la soire; c'tait encore la Bndiction des Poignards,
mais cette fois avec cinq tnors, quelque chose de complet, de magistral.
Depuis deux mois, Duveyrier lui-mme, redevenu charmant, racolait les amis
de la maison, avec la mme formule, rpte  chaque rencontre: On ne vous
voit plus, venez donc, ma femme reprend ses choeurs. Aussi,  partir des
entremets, ne causa-t-on que de musique. La plus heureuse bonhomie et la
plus franche gaiet rgnrent jusqu'au champagne.

Puis, aprs le caf, pendant que les dames restaient devant la chemine du
grand salon, il se forma, dans le petit, un groupe d'hommes qui se mirent 
changer des ides graves. Le monde arrivait, d'ailleurs. Bientt, il y eut
l Campardon, l'abb Mauduit, le docteur Juillerat, sans compter les
dneurs, sauf Trublot, disparu au sortir de table. Ds la seconde phrase,
on tomba sur la politique. Les dbats des Chambres passionnaient ces
messieurs, et ils en taient encore  discuter le succs de la liste de
l'opposition, passe tout entire  Paris, aux lections de mai. Ce
triomphe de la bourgeoisie frondeuse les inquitait sourdement, malgr leur
joie apparente.

--Mon Dieu! dclara Lon, monsieur Thiers est certainement un homme de
talent. Mais il apporte, dans ses discours sur l'expdition du Mexique, une
acrimonie qui leur enlve toute porte.

Il venait d'tre nomm matre des requtes, sur les dmarches de madame
Dambreville, et du coup il se ralliait. Rien ne restait en lui du dmagogue
affam, si ce n'tait une insupportable intolrance de doctrine.

--Vous accusiez le gouvernement de toutes les fautes, dit le docteur en
souriant. J'espre que vous avez au moins vot pour monsieur Thiers.

Le jeune homme vita de rpondre. Thophile, dont l'estomac ne digrait
plus, et que troublaient de nouveaux doutes sur la fidlit de sa femme,
s'cria:

--Moi, j'ai vot pour lui.... Du moment o les hommes refusent de vivre en
frres, tant pis pour eux!

--Et tant pis pour vous, n'est-ce pas? fit remarquer Duveyrier, qui,
parlant peu, lchait des mots profonds.

Effar, Thophile le regarda. Auguste n'osait plus avouer qu'il avait
galement vot pour M. Thiers. Puis, ce fut une surprise, quand l'oncle
Bachelard lana une profession de foi lgitimiste: au fond, il trouvait a
distingu. Campardon l'approuva beaucoup; lui, s'tait abstenu, parce que
M. Dewinck, le candidat officiel, n'offrait pas assez de garantie au point
de vue religieux; et il clata en paroles furibondes contre la _Vie de
Jsus_, publie depuis peu.

--Ce n'est pas le livre qu'il faudrait brler, c'est l'auteur! rptait-il.

--Vous tes peut-tre trop radical, mon ami, interrompit l'abb d'une voix
conciliante. Mais, en effet, les symptmes deviennent terribles.... On
parle de chasser le pape, voil la rvolution dans le parlement, nous
marchons aux abmes.

--Tant mieux! dit simplement le docteur Juillerat.

Alors, tous se rvoltrent. Il renouvelait ses attaques contre la
bourgeoisie, lui promettait un joli coup de balai, pour l'heure o le
peuple voudrait jouir  son tour; et les autres l'interrompaient
violemment, criaient que la bourgeoisie tait la vertu, le travail,
l'pargne de la nation. Duveyrier domina enfin les voix. Il le confessait
hautement, il avait vot pour M. Dewinck, non pas que M. Dewinck
reprsentt son opinion exacte, mais parce qu'il tait le drapeau de
l'ordre. Oui, les saturnales de la Terreur pouvaient renatre. M. Rouher,
l'homme d'tat si remarquable qui venait de remplacer M. Billault, l'avait
formellement prophtis  la tribune. Il termina par ces paroles images:

--Le triomphe de votre liste, c'est le premier branlement de l'difice.
Prenez garde qu'il ne vous crase!

Ces messieurs se taisaient, avec la peur inavoue de s'tre laiss emporter
jusqu' compromettre leur scurit personnelle. Ils voyaient des ouvriers,
noirs de poudre et de sang, entrer chez eux, violer leur bonne et boire
leur vin. Sans doute, l'empereur mritait une leon; seulement, ils
commenaient  regretter de lui en avoir donn une aussi forte.

--Soyez donc tranquilles! conclut le docteur, goguenard. On vous sauvera
encore  coups de fusil.

Mais il allait trop loin, on le traita d'original. C'tait, du reste, grce
 cette rputation d'originalit qu'il devait de ne pas perdre sa
clientle. Il continua, en reprenant avec l'abb Mauduit leur ternelle
querelle sur la disparition prochaine de l'glise. Lon, maintenant, se
mettait du ct du prtre: il parlait de la Providence et, le dimanche,
accompagnait madame Dambreville  la messe de neuf heures.

Cependant, le monde arrivait toujours, le grand salon se remplissait de
dames. Valrie et Berthe changeaient des confidences, en bonnes amies.
L'autre madame Campardon, que l'architecte avait amene, sans doute afin de
remplacer cette pauvre Rose, dj couche en haut, et lisant Dickens,
donnait  madame Josserand une recette conomique pour blanchir le linge
sans savon; tandis que, seule  l'cart, Hortense, qui attendait Verdier,
ne quittait pas la porte des yeux. Mais, brusquement, Clotilde, en train de
causer avec madame Dambreville, s'tait leve, les mains tendues. Son amie,
madame Octave Mouret, venait d'entrer. Le mariage avait eu lieu  la fin de
son deuil, dans les premiers jours de novembre.

--Et ton mari? demanda la matresse de maison. Il ne va pas me manquer de
parole, au moins?

--Non, non, rpondit Caroline souriante. Il me suit, une affaire l'a retenu
au dernier moment.

On chuchotait, on la regardait avec curiosit, si belle et si calme,
toujours la mme, ayant l'aimable assurance d'une femme qui russit dans
toutes ses affaires. Madame Josserand lui serra la main, comme charme de
la revoir. Berthe et Valrie, cessant de causer, l'examinaient
paisiblement, dtaillaient sa toilette, une robe paille couverte de
dentelle. Mais, au milieu de ce tranquille oubli du pass, Auguste, que la
politique laissait froid, donnait les signes d'une stupfaction indigne,
debout  la porte du petit salon. Comment! sa soeur allait recevoir le
mnage de l'ancien amant de sa femme! Et, dans sa rancune d'poux, il y
avait encore la colre jalouse du commerant ruin par une concurrence
triomphante; car _le Bonheur des Dames_, en s'agrandissant et en crant un
rayon spcial de soierie, avait tellement puis ses ressources, qu'il
s'tait vu oblig de prendre un associ. Il s'approcha, et pendant qu'on
ftait madame Mouret, il dit  l'oreille de Clotilde:

--Tu sais que je ne tolrerai jamais a.

--Quoi donc? demanda-t-elle, pleine de surprise.

--La femme, passe encore! elle ne m'a rien fait.... Mais si le mari vient,
j'empoigne Berthe par le bras et je sors devant le monde.

Elle le regarda, puis haussa les paules. Caroline tait son amie la plus
ancienne, bien sr qu'elle n'allait pas renoncer  la voir, pour le
contenter dans ses caprices. Est-ce qu'on se rappelait seulement cette
affaire? Il ferait mieux de ne plus remuer des choses auxquelles il tait
le seul  songer encore. Et, comme, trs mu, il cherchait un appui auprs
de Berthe, comptant qu'elle se lverait et le suivrait aussitt, celle-ci
le rappela au calme d'un froncement de sourcils: devenait-il fou?
voulait-il donc se rendre plus ridicule qu'il ne l'avait jamais t?

--Mais c'est pour ne pas l'tre, ridicule! dit-il avec dsespoir.

Alors, madame Josserand se pencha, et d'une voix svre:

--a devient indcent, on vous regarde. Soyez donc convenable une fois.

Il se tut, sans se soumettre. Ds ce moment, une gne rgna parmi ces
dames. Seule, madame Mouret, assise enfin devant Berthe,  ct de
Clotilde, gardait sa tranquillit souriante. On guettait Auguste, qui avait
disparu dans l'embrasure de la fentre o s'tait fait son mariage,
autrefois. La colre lui donnait un commencement de migraine, et il
appuyait par moments son front aux vitres glaces.

D'ailleurs, Octave vint fort tard. Comme il arrivait sur le palier, il s'y
rencontra avec madame Juzeur, qui descendait, enveloppe d'un chle. Elle
se plaignait de la poitrine, elle s'tait leve, pour ne pas manquer de
parole aux Duveyrier. Son tat languissant ne l'empcha pas de se jeter
dans les bras du jeune homme, en le flicitant de son mariage.

--Que je suis heureuse de ce beau rsultat, mon ami! Vrai! j'en dsesprais
pour vous, jamais je n'aurais cru que vous russiriez.... Dites, mauvais
sujet, que lui avez-vous donc fait encore,  celle-l?

Octave, souriant, lui baisa les doigts. Mais quelqu'un qui montait avec une
lgret de chvre, les drangea; et, trs surpris, il crut reconnatre
Saturnin. C'tait en effet Saturnin, sorti depuis une semaine de l'asile
des Moulineaux, o le docteur Chassagne refusait une seconde fois de le
garder davantage, ne jugeant toujours pas, chez lui, la folie assez
caractrise. Sans doute, il allait passer la soire chez Marie Pichon,
comme jadis, lorsque ses parents recevaient. Et, brusquement, furent
voqus les jours anciens. Octave entendait venir d'en haut une voix
mourante, la romance dont Marie berait le vide de ses heures; il la
revoyait ternellement seule, prs du berceau o dormait Lilitte, attendant
le retour de Jules, avec sa complaisance de femme inutile et douce.

--Je vous souhaite tous les bonheurs en mnage, rptait madame Juzeur, qui
lui serrait tendrement les mains.

Pour ne pas entrer avec elle dans le salon, il s'attardait  retirer son
paletot, lorsque Trublot, en habit, nu-tte, l'air boulevers, dboucha du
couloir de la cuisine.

--Vous savez qu'elle ne va pas bien du tout! murmura-t-il, pendant
qu'Hippolyte introduisait madame Juzeur.

--Qui donc? demanda Octave.

--Mais Adle, la bonne d'en haut.

En apprenant son indisposition, il tait mont paternellement pour la voir,
au sortir de table. a devait tre une forte cholrine; elle aurait eu
besoin d'un bon verre de vin chaud, et elle n'avait pas mme du sucre.
Puis, comme il s'aperut que son ami souriait, l'air indiffrent:

--Tiens! c'est vrai, vous tes mari, farceur! a ne vous intresse
plus.... Moi qui oubliais, en vous trouvant dans les coins, avec madame
Tout ce que vous voudrez, mais pas a!

Ils entrrent ensemble. Justement, ces dames causaient de leurs
domestiques, et elles se passionnaient, au point qu'elles ne les virent pas
d'abord. Toutes, d'un air de complaisance, approuvaient madame Duveyrier
qui expliquait, embarrasse, pourquoi elle gardait Clmence et Hippolyte:
lui, tait brutal, mais elle, habillait si bien, qu'on fermait volontiers
les yeux sur le reste. Valrie et Berthe ne pouvaient dcidment trouver
une fille convenable; elles y renonaient, elles puisaient les bureaux de
placement, dont le personnel gt traversait leurs cuisines au galop.
Madame Josserand tombait avec violence sur Adle, dont elle racontait de
nouveaux traits de salet et de btise, extraordinaires; et elle ne la
renvoyait pas. Quant  l'autre madame Campardon, elle comblait Lisa
d'loges: une perle, aucun reproche  lui faire, enfin une de ces bonnes
mritantes auxquelles on donne des prix.

--Maintenant, elle est de la famille, dit-elle. Notre petite Angle suit
des cours  l'Htel de ville, et c'est Lisa qui l'accompagne.... Oh! elles
pourraient bien rester ensemble des journes dehors, nous ne sommes pas
inquiets.

Ce fut  ce moment que ces dames aperurent Octave. Il s'avanait pour
saluer Clotilde. Berthe le regarda; puis, sans affectation, se remit 
entretenir Valrie, qui avait chang avec lui un regard affectueux d'amie
dsintresse. Les autres, madame Josserand, madame Dambreville, sans se
jeter  sa tte, le considrrent avec un sympathique intrt.

--Enfin, vous voil! dit Clotilde, trs aimable. Je commenais  trembler
pour notre choeur.

Et, comme madame Mouret grondait doucement son mari de s'tre fait
attendre, il prsenta des excuses.

--Mais, chre amie, je n'ai pas pu.... Je suis au dsespoir, madame. Me
voil  votre disposition.

Cependant, ces dames surveillaient avec inquitude l'embrasure de la
fentre o Auguste s'tait rfugi. Elles eurent un moment de peur, quand
elles le virent se retourner, au son de la voix d'Octave. Sa migraine
augmentait sans doute, il avait les yeux troubles, pleins des tnbres de
la rue. Il se dcida pourtant, revint se placer derrire sa soeur, en
disant:

--Renvoie-les, ou c'est nous qui partons.

Clotilde, de nouveau, haussa les paules. Alors, Auguste parut vouloir lui
donner le temps de rflchir: il attendrait encore quelques minutes,
d'autant plus que Trublot emmenait Octave dans le petit salon. Ces dames
n'taient toujours pas tranquilles, car elles avaient entendu le mari
murmurer  l'oreille de sa femme:

--S'il rentre ici, tu vas te lever et me suivre.... Sans a, tu peux
retourner chez ta mre.

Dans le petit salon, l'accueil de ces messieurs fut galement trs cordial.
Si Lon affecta de se montrer froid, l'oncle Bachelard et mme Thophile
semblrent dclarer que la famille oubliait tout, en tendant la main 
Octave. Celui-ci flicita Campardon qui, dcor de l'avant-veille, portait
un large ruban rouge; et l'architecte, radieux, le gronda de ne plus
monter, de temps  autre, passer une heure avec sa femme: on avait beau
tre mari, ce n'tait gure aimable d'oublier des amis de quinze ans. Mais
le jeune homme restait surpris et inquiet devant Duveyrier. Il ne l'avait
pas revu depuis sa gurison, il regardait avec un malaise sa mchoire de
travers, dvie  gauche, et qui maintenant faisait loucher son visage.
Puis, quand le conseiller parla, ce fut un autre tonnement: sa voix avait
baiss de deux tons, elle tait devenue caverneuse.

--Vous ne trouvez pas qu'il est beaucoup mieux? dit Trublot  Octave, en
ramenant ce dernier prs de la porte du grand salon. Positivement, a lui
donne une majest. Je l'ai vu prsider les assises, avant-hier.... Et,
tenez! ils en causent.

En effet, ces messieurs passaient de la politique  la morale. Ils
coutaient Duveyrier donner des dtails sur une affaire dans laquelle on
avait beaucoup remarqu son attitude. On allait mme le nommer prsident de
chambre et officier de la Lgion d'honneur. Il s'agissait d'un infanticide
remontant dj  plus d'un an. La mre dnature, une vritable sauvagesse,
comme il le disait, se trouvait tre prcisment la piqueuse de bottines,
son ancienne locataire, cette grande fille ple et dsole, dont le ventre
norme indignait M. Gourd. Et stupide avec a! car, sans mme s'aviser que
ce ventre la dnoncerait, elle s'tait mise  couper son enfant en deux,
pour le garder ensuite au fond d'une caisse  chapeau. Naturellement, elle
avait racont aux jurs tout un roman ridicule, l'abandon d'un sducteur,
la misre, la faim, une crise folle de dsespoir devant le petit qu'elle ne
pouvait nourrir: en un mot, ce qu'elles disaient toutes. Mais il fallait un
exemple. Duveyrier se flicitait d'avoir rsum les dbats avec cette
clart saisissante, qui parfois dterminait le verdict du jury.

--Et vous l'avez condamne? demanda le docteur.

--A cinq ans, rpondit le conseiller de sa voix nouvelle, comme enrhume et
spulcrale. Il est temps d'opposer une digue  la dbauche qui menace de
submerger Paris.

Trublot poussait le coude d'Octave, tous deux au courant d'ailleurs du
suicide manqu.

--Hein? vous l'entendez? murmura-t-il. Sans blague, a lui arrange la voix:
elle vous remue davantage, n'est-ce pas? elle va au coeur, maintenant....
Et si vous l'aviez vu, debout, drap dans sa grande robe rouge, avec sa
gueule de travers! Ma parole! il m'a fait peur, il tait extraordinaire,
oh! vous savez, un chic dans la majest  vous donner la petite mort!

Mais il se tut, il prta l'oreille  la conversation des dames, qui
reprenait sur les domestiques, dans le salon. Madame Duveyrier, le matin
mme, avait donn  Julie ses huit jours: sans doute, elle ne disait rien
contre la cuisine de cette fille; seulement, la bonne conduite passait
avant tout  ses yeux. La vrit tait que, prvenue par le docteur
Juillerat, inquite pour la sant de son fils dont elle tolrait les farces
chez elle, afin de les mieux surveiller, elle avait eu une explication avec
Julie, malade depuis quelque temps; et celle-ci, en cuisinire distingue,
dont le genre n'tait pas de se quereller chez les matres, avait accept
ses huit jours, ddaignant mme de rpondre que, si elle se conduisait mal,
elle ne souffrirait tout de mme pas ce qu'elle souffrait, sans la
malpropret de monsieur Gustave, le fils de madame. Tout de suite, madame
Josserand partagea l'indignation de Clotilde: oui, il fallait tre
absolument intraitable sur la question de moralit; par exemple, si elle
gardait son torchon d'Adle malgr sa crasse et sa btise, c'tait  cause
de l'honntet profonde de cette cruche-l. Oh! sur ce chapitre, rien  lui
reprocher!

--Pauvre Adle! quand on pense! murmura Trublot, repris d'attendrissement
au souvenir de la malheureuse, glace l-haut sous sa mince couverture.

Puis, pench  l'oreille d'Octave, il ajouta en ricanant:

--Dites donc, Duveyrier pourrait au moins lui monter une bouteille de
bordeaux!

--Oui, messieurs, continuait le conseiller, les tables de statistique sont
l, les infanticides augmentent dans des proportions effrayantes. Vous
donnez trop de place aujourd'hui aux raisons de sentiment, vous abusez
surtout beaucoup trop de la science, de votre prtendue physiologie, avec
laquelle il n'y aura bientt plus de bien ni de mal.... On ne gurit pas la
dbauche, on la coupe dans sa racine.

Cette rfutation s'adressait au docteur Juillerat, qui avait voulu
expliquer mdicalement le cas de la piqueuse de bottines.

Du reste, ces messieurs se montraient, eux aussi, pleins de dgot et de
svrit: Campardon ne comprenait pas le vice, l'oncle Bachelard dfendait
l'enfance, Thophile demandait une enqute, Lon considrait la
prostitution dans ses rapports avec l'Etat; pendant que Trublot, sur une
question d'Octave, lui parlait de la nouvelle matresse de Duveyrier, cette
fois une femme trs bien, un peu mre, mais romanesque, l'me largie par
cet idal dont le conseiller avait besoin pour purer l'amour, enfin une
personne recommandable qui rendait la paix  son mnage, en l'exploitant et
en couchant avec ses amis, sans fracas inutile. Et, seul, l'abb Mauduit se
taisait, les yeux  terre, l'me trouble, dans une grande tristesse.

Cependant, on allait chanter la Bndiction des Poignards. Le salon s'tait
empli, un flot de toilettes s'y pressait sous la lumire vive du lustre et
des lampes, des rires couraient le long des files de chaises alignes; et,
dans ce brouhaha, Clotilde rudoya tout bas Auguste, qui, en voyant entrer
Octave avec ces messieurs du choeur, venait de saisir le bras de Berthe,
pour la forcer  se lever. Mais il faiblissait dj, la tte prise
entirement par la migraine triomphante, de plus en plus embarrass devant
la muette dsapprobation de ces dames. Les regards svres de madame
Dambreville le dsespraient, il n'avait pas mme pour lui l'autre madame
Campardon. Ce fut madame Josserand qui l'acheva. Elle intervint
brusquement, elle le menaa de reprendre sa fille et de ne jamais lui
donner les cinquante mille francs de la dot; car elle promettait toujours
cette dot avec carrure. Puis, se tournant vers l'oncle Bachelard, assis
derrire elle, prs de madame Juzeur, elle lui fit renouveler ses
promesses. L'oncle mit la main sur son coeur: il savait son devoir, la
famille avant tout. Auguste, battu, recula, alla de nouveau se rfugier
dans l'embrasure de la fentre, o il appuya son front brlant contre les
vitres glaces.

Alors, Octave eut une singulire sensation de recommencement. C'tait comme
si les deux annes vcues par lui, rue de Choiseul, venaient de se combler.
Sa femme se trouvait l, qui lui souriait, et pourtant rien ne semblait
s'tre pass dans son existence: aujourd'hui rptait hier, il n'y avait ni
arrt ni dnouement. Trublot lui montra prs de Berthe le nouvel associ,
un petit blond trs coquet, qui la comblait de cadeaux, disait-on. L'oncle
Bachelard, tomb dans la posie, se rvlait sous un jour sentimental 
madame Juzeur, qu'il attendrissait par des confidences intimes au sujet de
Fifi et de Gueulin. Thophile, ravag de doutes, le ventre pli par des
quintes de toux, suppliait  l'cart le docteur Juillerat de donner quelque
chose  sa femme, pour la faire tenir tranquille. Campardon, les yeux sur
la cousine Gasparine, parlait de son diocse d'vreux, sautait aux grands
travaux de la nouvelle rue du Dix-Dcembre, dfendait Dieu et l'art, en
envoyant promener le monde, car il s'en fichait au fond, il tait un
artiste! Et il y avait mme, derrire une jardinire, le dos d'un monsieur,
que toutes les filles  marier contemplaient d'un air de curiosit
profonde: c'tait le dos de Verdier, qui causait avec Hortense, tous deux
enfoncs dans une explication aigre, reculant de nouveau le mariage au
printemps, pour ne pas mettre la femme et l'enfant  la rue, en plein
hiver.

Puis, ce fut le choeur qui recommena. L'architecte, la bouche arrondie,
lanait le premier vers. Clotilde plaqua un accord, jeta son cri. Et les
voix clatrent, le vacarme s'enfla peu  peu, s'panouit avec une violence
qui effarait les bougies et plissait les dames. Trublot, jug insuffisant
dans les basses, tait essay une seconde fois comme baryton. Les cinq
tnors furent du reste trs remarqus, Octave surtout, auquel Clotilde
regrettait de ne pouvoir confier un solo. Quand les voix tombrent, et
qu'elle eut mis la sourdine, faisant sonner les pas cadencs et perdus
d'une patrouille qui s'loigne, on applaudit beaucoup, on la combla
d'loges, ainsi que ces messieurs. Et, au fond de la pice voisine,
derrire un triple rang d'habits noirs, on voyait Duveyrier serrer les
dents pour ne pas aboyer d'angoisse, avec sa mchoire de travers, dont les
boutons irrits saignaient.

Le th, ensuite, droula le mme dfil, promena les mmes tasses et les
mmes sandwichs. Un moment, l'abb Mauduit se retrouva seul, au milieu du
salon dsert. Il regardait, par la porte grande ouverte, l'crasement des
invits; et, vaincu, il souriait, il jetait une fois encore le manteau de
la religion sur cette bourgeoisie gte, en matre de crmonie qui drapait
le chancre, pour retarder la dcomposition finale. Il fallait bien sauver
l'glise, puisque Dieu n'avait pas rpondu  son cri de dsespoir et de
misre.

Enfin, comme tous les samedis, lorsque minuit sonna, les invits s'en
allrent peu  peu. Campardon se retira un des premiers, avec l'autre
madame Campardon. Lon et madame Dambreville ne tardrent pas  les suivre,
maritalement. Depuis longtemps, le dos de Verdier avait disparu, lorsque
madame Josserand emmena Hortense, en la querellant sur ce qu'elle appelait
son enttement romanesque. L'oncle Bachelard, trs gris d'avoir bu du
punch, retint un instant  la porte madame Juzeur, dont les conseils pleins
d'exprience le rafrachissaient. Trublot lui-mme, qui avait vol du sucre
pour le monter  Adle, allait enfiler le couloir de la cuisine, lorsque la
prsence de Berthe et d'Auguste, dans l'antichambre, le gna. Il feignit de
chercher son chapeau.

Mais, juste  cette minute, Octave et sa femme, reconduits par Clotilde,
sortaient aussi et demandaient leurs vtements. Il y eut quelques secondes
d'embarras. L'antichambre n'tait pas grande, Berthe et madame Mouret se
trouvrent serres l'une contre l'autre, pendant qu'Hippolyte bouleversait
le vestiaire. Elles se sourirent. Puis, quand la porte fut ouverte, les
deux hommes, Octave et Auguste, remis face  face, s'cartrent, se firent
des politesses. Enfin, Berthe consentit  passer la premire, aprs un
change de petits saluts. Et Valrie, qui partait  son tour avec
Thophile, regarda de nouveau Octave de son air affectueux d'amie
dsintresse. Lui et elle auraient seuls pu tout se dire.

--Au revoir, n'est-ce pas? rpta gracieusement madame Duveyrier aux deux
mnages, avant de rentrer dans le salon.

Octave s'tait arrt net. Il venait d'apercevoir,  l'entresol, l'associ
qui s'en allait, le blond trs soign, auquel Saturnin, descendu de chez
Marie, serrait les mains dans un lan de sauvage tendresse, en bgayant le
mot: Ami ... ami ... ami.... Un singulier mouvement de jalousie le
tortura d'abord. Puis, il eut un sourire. C'tait le pass, et il revit ses
amours, toute sa campagne de Paris: les complaisances de cette bonne petite
Pichon, son chec auprs de Valrie dont il gardait un agrable souvenir,
sa liaison imbcile avec Berthe qu'il regrettait comme du temps perdu.
Maintenant, il avait fait son affaire, Paris tait conquis; et, galamment,
il suivait celle qu'il nommait encore au fond de lui madame Hdouin, il se
baissait pour que la trane de sa robe ne s'accrocht pas aux tringles des
marches.

La maison, une fois de plus, avait son grand air de dignit bourgeoise. Il
crut entendre la romance lointaine et mourante de Marie. Sous la vote, il
rencontra Jules qui rentrait: madame Vuillaume se trouvait au plus mal et
refusait de recevoir sa fille. Puis, ce fut tout, le docteur et l'abb se
retiraient les derniers en discutant, Trublot tait furtivement mont chez
Adle pour la soigner; et l'escalier dsert s'endormait dans une chaleur
lourde, avec ses portes chastes, fermes sur des alcves honntes. Une
heure sonnait, lorsque M. Gourd, que madame Gourd attendait douillettement
au lit, teignit le gaz. Alors, la maison tomba  la solennit des
tnbres, comme anantie dans la dcence de son sommeil. Rien ne restait,
la vie reprenait son niveau d'indiffrence et de btise.

Le lendemain matin, aprs le dpart de Trublot qui l'avait veille avec une
tendresse de pre, Adle se trana jusqu' sa cuisine, pour dtourner les
soupons. Le dgel tait venu pendant la nuit, et elle ouvrait la fentre,
prise d'touffement, lorsque la voix d'Hippolyte s'leva furieuse, du fond
de l'troite cour.

--Tas de salopes! qui est-ce qui vide encore ses eaux?... La robe de madame
est perdue!

Il avait mis  l'air une robe de madame Duveyrier, qu'il dcrottait, et il
la retrouvait clabousse de bouillon aigre. Alors, les bonnes, du haut en
bas, parurent aux fentres, se disculprent violemment. La bonde tait
leve, un flot de mots abominables dgorgeait du cloaque. Dans les temps de
dgel, les murs y ruisselaient d'humidit, une pestilence montait de la
petite cour obscure, toutes les dcompositions caches des tages
semblaient fondre et s'exhaler par cet gout de la maison.

--Ce n'est pas moi, dit Adle en se penchant. J'arrive.

Lisa leva brusquement la tte.

--Tiens! vous tes sur vos pattes.... Eh bien? quoi donc? vous avez failli
claquer?

--Oh! oui, j'ai eu des coliques, des coliques pas drles, je vous en
rponds!

Cela interrompit la querelle. Les nouvelles bonnes de Valrie et de Berthe,
un grand chameau et une petite rosse, comme on les nommait, regardaient
avec curiosit le visage ple d'Adle. Victoire et Julie elles-mmes
voulurent la voir, se dmanchrent le cou, la tte renverse. Toutes se
doutaient de quelque chose, car ce n'tait pas naturel, de s'tre ainsi
tortille en criant.

--Vous avez peut-tre mang des moules, dit Lisa.

Les autres clatrent, une nouvelle pousse d'ordures dborda, pendant que
la malheureuse, pouvante, bgayait:

--Taisez-vous, avec vos vilaines choses! Je suis assez malade. Vous n'allez
pas m'achever, n'est-ce pas?

Non, bien sr. Elle tait bte comme trente-six mille pots et sale 
rpugner une paroisse; mais on se tenait trop entre soi pour lui faire
arriver des ennuis. Et, naturellement, on tomba sur les matres, on jugea
la soire de la veille avec des mines de rpugnance profonde.

--Les voil donc tous recolls ensemble? demanda Victoire, qui sirotait son
cassis tremp d'alcool.

Hippolyte, en train de laver la robe de madame, rpondit:

--a n'a pas plus de coeur que mes souliers.... Quand ils se sont crach 
la figure, ils se dbarbouillent avec, pour faire croire qu'ils sont
propres.

--Faut bien qu'ils s'entendent, dit Lisa. Autrement, ce ne serait pas long,
notre tour viendrait.

Mais il y eut une panique. Une porte s'ouvrit, et les bonnes replongeaient
dj dans leurs cuisines, lorsque Lisa annona que c'tait la petite
Angle: pas de danger avec l'enfant, elle comprenait. Et, du boyau noir,
monta de nouveau la rancune de la domesticit, au milieu de
l'empoisonnement fade du dgel. Il y eut un grand dballage du linge sale
des deux annes. a consolait de n'tre pas des bourgeois, quand on voyait
les matres vivre le nez l dedans, et s'y plaire, puisqu'ils
recommenaient.

--Eh! dis donc, toi, l-haut! cria brusquement Victoire, c'est-il avec la
gueule de travers que tu as mang tes moules?

Du coup, une joie froce branla le puisard empest. Hippolyte en dchira
la robe de madame; mais il s'en fichait  la fin, c'tait encore trop bon
pour elle! Le grand chameau et la petite rosse se tordaient, plies sur le
bord de leur fentre, dans une crise de fou rire. Cependant, Adle, ahurie,
et que la faiblesse endormait, avait tressailli. Elle rpondait, au milieu
des hues:

--Vous tes des sans-coeur.... Quand vous mourrez, j'irai danser devant
vous.

--Ah! mademoiselle, reprit Lisa en se penchant pour s'adresser  Julie, que
vous devez tre heureuse de quitter dans huit jours une pareille baraque de
maison!... Ma parole! on y devient malhonnte malgr soi. Je vous souhaite
de mieux tomber.

Julie, les bras nus, tout saignants d'un turbot qu'elle vidait pour le
soir, tait revenue s'accouder prs du valet de chambre. Elle haussa les
paules et conclut par cette rponse philosophique:

--Mon Dieu! mademoiselle, celle-ci ou celle-l, toutes les baraques se
ressemblent. Au jour d'aujourd'hui, qui a fait l'une a fait l'autre. C'est
cochon et compagnie.


FIN









End of the Project Gutenberg EBook of Pot-bouille, by Emile Zola

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POT-BOUILLE ***

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