The Project Gutenberg EBook of Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 3 (of 3), by Mary Wollstonecraft Shelley This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org/license Title: Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 3 (of 3) Author: Mary Wollstonecraft Shelley Translator: Jules Saladin Release Date: June 20, 2020 [EBook #62406] Language: French Character set encoding: UTF-8 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANKENSTEIN *** Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) FRANKENSTEIN, OU LE PROMÉTHÉE MODERNE. DÉDIÉ A WILLIAM GODWIN, AUTEUR DE LA JUSTICE POLITIQUE, DE CALEB WILLIAMS, etc. Par Mme SHELLY, sa nièce. TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR J. S*** Créateur, t'ai-je demandé de me tirer de l'argile pour me faire homme? T'ai-je sollicité de m'arracher du néant? Milton, _Paradis perdu._ TOME TROISIÈME PARIS, CHEZ CORRÉARD, LIBRAIRE PALAIS ROYAL, GALERIE DE BOIS, N.° 258 1821. TABLE CHAPITRE XVII CHAPITRE XVIII CHAPITRE XIX CHAPITRE XX CHAPITRE XXI CHAPITRE XXII CHAPITRE XXIII SUITE, PAR WALTON FRANKENSTEIN, OU LE PROMÉTHÉE MODERNE. CHAPITRE XVII Après mon retour à Genève, les jours et les semaines s'écoulèrent sans que je pusse trouver le courage de recommencer mon ouvrage. Si je ne remplissais pas ma promesse envers le démon, j'avais tout à craindre de sa vengeance; cependant je ne pouvais surmonter l'horreur que m'inspirait l'affreux travail dont j'étais chargé. Je comptais avoir besoin, pour former une femme, de plusieurs mois d'une étude profonde et de recherches pénibles. J'avais entendu parler de quelques découvertes faites par un philosophe anglais, et dont il était nécessaire que j'eusse connaissance. Quelquefois je pensais à obtenir le consentement de mon père pour visiter l'Angleterre et m'instruire de ces nouvelles découvertes; mais je m'effrayais de toute espèce de retard, et je ne pouvais me résoudre à troubler la tranquillité qui commençait à rentrer dans mon âme. Ma santé, qui jusqu'alors avait décliné, était maintenant bien rétablie; et mon courage ne s'affermissait pas moins, lorsque je n'avais pas l'esprit frappé par le souvenir de ma malheureuse promesse. Mon père remarqua ce changement avec plaisir, et chercha le moyen de dissiper ce qui restait de ma mélancolie, dont les noirs accès revenaient de temps en temps, et troublaient le bonheur dont j'étais près de jouir. Dans ces moments je me renfermais dans la solitude la plus profonde. Je passais des journées entières sur le lac, dans une barque, seul, silencieux, et indifférent au spectacle des cieux comme au bruit des vagues; mais la vivacité de l'air, et l'éclat du soleil manquaient rarement de me rendre quelque tranquillité; et, à mon retour, j'accueillais mes amis avec un sourire plus agréable et un cœur plus gai. Un jour, au retour d'une de ces promenades, mon père m'appela auprès de lui, et me parla ainsi: «Je suis satisfait, mon cher fils, de remarquer que vous avez repris vos premiers amusements, et que vous semblez revenir à vous-même, quoique vous soyez toujours malheureux, et que vous évitiez encore notre société. Pendant quelque temps, je me suis perdu en conjectures pour en découvrir la cause; mais hier une idée m'a frappé, et, si elle est fondée, je vous conjure de me l'avouer. La réserve sur ce point ne serait pas seulement inutile, mais funeste à nous tous». Cet exorde me fit trembler avec violence, mais mon père continua: «J'avoue mon fils, que j'ai toujours envisagé votre mariage avec votre cousine comme le nœud de notre bonheur domestique, et la consolation de mes vieux jours. Vous l'avez été attachés l'un à l'autre depuis votre première enfance; vous avez étudié ensemble, vous paraissez même vous convenir entièrement de caractère et de goûts; mais l'expérience de l'homme est si aveugle, que ce qui me parait le plus propre à seconder mon projet, peut l'avoir entièrement détruit. Peut-être la regardez-vous comme votre sœur, sans désirer qu'elle devienne votre femme. Il est également possible que vous ressentiez de l'amour pour une autre personne, et qu'en même-temps vous pensiez être engagé d'honneur à votre cousine, et que ce combat de sentiments soit la cause de la douleur poignante dont vous êtes affecté». --«Mon cher père, rassurez-vous, j'ai pour ma cousine une tendre et sincère affection. Je n'ai jamais vu de femme qui me parût aussi digne qu'Élisabeth, d'admiration et de tendresse. L'union dont vous me parlez, est l'espoir et le but de mon avenir». --«Les sentiments que vous venez d'exprimer, mon cher Victor, me donnent plus de plaisir que je n'en ai éprouvé depuis quelque temps. Puisqu'il en est ainsi, nous serons certainement heureux, malgré le chagrin que nous causent les circonstances actuelles. Je veux surtout dissiper ce chagrin, qui parait s'être si fortement emparé de votre esprit. Ainsi, dites-moi si vous vous opposez à ce, que la célébration du mariage ait lieu sur le champ. Nous avons été malheureux, et depuis les derniers évènements nous sommes privés de cette paix journalière qui convient à mes années et à mes infirmités. Vous êtes plus jeune; mais je ne suppose pas qu'étant maître d'une fortune suffisante, vous trouviez dans un mariage contracté de bonne heure, un obstacle au projet de vous illustrer, et de vous rendre utile. Ne supposez donc pas que je veuille vous imposer le bonheur, ou que je m'afflige sérieusement d'un délai que vous proposeriez. Interprétez mes paroles avec candeur, et répondez-moi, je en conjure, avec confiance et sincérité». J'écoutais mon père en silence, et je fus quelque temps sans pouvoir lui répondre. J'agitai rapidement une multitude de pensées dans mon esprit, et je fis mille efforts pour amener une conclusion. Hélas! la perspective d'une union prochaine avec ma cousine me remplissait d'horreur et d'épouvante. J'étais lié par une promesse solennelle, que je n'avais pas encore tenue; je n'osais pourtant pas la violer, car si j'avais cette témérité, je verrais fondre sur ma famille et sur moi-même les innombrables malheurs que nous réservait la vengeance du Démon. Accablé de ce poids affreux, pourrais-je supporter un jour de fête? Il fallait que mes engagements envers le monstre fussent remplis, et qu'il eût quitté ces lieux avec sa compagne, pour qu'il me fût permis de jouir en paix d'une union dont j'attendais le bonheur. Je me souvins aussi de la nécessité, ou de voyager en Angleterre, ou de nouer une longue correspondance avec les philosophes de ce pays, dont les connaissances et les découvertes m'étaient d'un usage indispensable dans ma nouvelle entreprise; car l'ancienne méthode, pour obtenir l'intelligence désirée, était longue et peu satisfaisante. Je n'étais pas non plus mécontent d'un changement; j'étais charmé de pouvoir passer un an ou deux dans un autre pays, et de me distraire par de nouvelles occupations; absent de ma famille, il pouvait arriver, pendant ce temps, que je lui fusse rendu paisible et heureux par un évènement quelconque; ma promesse serait remplie, et le monstre éloigné; ou bien quelqu'accident aurait mis fin à sa vie, et terminé pour toujours mon esclavage. Telles étaient mes rapides réflexions; elles dictèrent ma réponse à mon père. J'exprimai le désir de visiter l'Angleterre; mais, cachant les véritables motifs de cette demande, je mis en avant l'intention de voyager, et de voir le monde, avant de me fixer pour toujours dans les murs de ma ville natale. Je pressai mon père avec ardeur, et j'en obtins facilement le consentement; car il n'existait pas sur la terre un père qui fût plus indulgent et moins despotique. Notre plan fut bientôt arrangé. J'irais à Strasbourg, où Clerval viendrait me rejoindre. Nous passerions quelque temps dans les villes de Hollande; nous ferions notre plus long séjour en Angleterre, et nous reviendrions par la France. Il fut convenu que ce voyage durerait deux ans. Mon père, se plaisait à penser que mon union avec Élisabeth aurait lieu aussitôt après mon retour à Genève. «Ces deux années, disait-il, s'écouleront bien vite; mais au bout de ce temps, rien ne s'opposera à votre bonheur; et, en vérité, je désire vivement voir arriver le moment où nous serons tous unis, sans qu'aucune espérance ni crainte viennent troubler notre calme domestique». --«Je suis content de votre arrangement, lui répondis-je; à cette époque, nous serons tous deux plus sages, et j'espère plus heureux que nous ne le sommes maintenant». Je poussai un soupir; mais mon père, dont l'âme était pleine de bonté, cessa de rechercher le secret de ma mélancolie. Il espérait que de nouvelles scènes et le plaisir; de voyager me rendraient le repos. Je fis alors mes préparatifs de départ; mais j'étais poursuivi d'une idée qui me remplissait de crainte et d'agitation. Je laisserais, pendant mon absence, mes amis exposés aux attaques d'un ennemi dont je leur cachais l'existence, et qui s'irriterait sans doute en apprenant mon départ. Cependant, il avait juré de me suivre partout où j'irais: ne m'accompagnerait-il pas en Angleterre? Cette pensée était affreuse en elle-même, et en même temps consolante, puisqu'elle ne me laissait aucune inquiétude sur le compte de mes amis. J'étais au désespoir en pensant qu'il pût en être autrement. Mais, pendant tout le temps que je fus l'esclave de ma créature, je me laissais gouverner par les impulsions du moment; et, dans la situation où je me trouvais, j'étais intimement convaincu que le Démon me suivrait, et délivrerait ma famille du danger de ses machinations. Je partis vers la fin du mois d'août, pour passer deux années d'exil. Élisabeth approuvait les motifs de mon départ, et regrettait seulement de n'avoir pas la même occasion d'enrichir son expérience et de cultiver son esprit; mais elle ne put s'empêcher de pleurer en me disant adieu, et elle me pria de revenir heureux et tranquille. «Nous dépendons tous de vous, dit-elle; et si vous êtes malheureux, nous le serons aussi». Je me jetai dans la voiture qui devait m'emmener, sans savoir à peine où j'allais, et sans m'occuper de ce qui se passait autour de moi. Je me souvins seulement, et ce fut avec une amertume affreuse que j'y pensai, d'ordonner qu'on emballât mes instruments de chimie pour les emporter: car j'étais résolu à remplir ma promesse pendant mon absence, et à revenir libre, s'il était possible. Agité de tristes pensées, je passai devant un grand nombre de sites beaux et majestueux; mais, mes yeux étaient fixes et inattentifs. Je ne pensais qu'au terme de mes voyages, et à l'ouvrage qui allait m'occuper pendant ce temps. Après quelques jours d'une complète indolence, j'arrivai à Strasbourg où j'attendis Clerval pendant deux jours. Il arriva. Hélas! quel contraste entre nous! Il s'animait à chaque scène nouvelle; il était content en admirant les beautés du soleil couchant, et plus heureux encore lorsqu'il le voyait se lever et commencer un nouveau jour. Il me montrait les variétés du paysage, et les diverses nuances du ciel. «Voilà ce qui s'appelle vivre, s'écriait-il; maintenant, je jouis de l'existence! mais toi, mon cher Frankenstein, pourquoi es-tu abattu et mélancolique»? Il est vrai que j'étais en proie à des pensées si tristes, que je n'apercevais ni l'étoile du soir, ni le lever du soleil dont les rayons dorés se réfléchissaient dans le Rhin.--Et vous, mon ami, vous trouveriez bien plus de plaisir à lire le journal de Clerval, qui observait-le pays avec l'œil du sentiment et du bonheur, qu'à écouter, mes réflexions. Moi, malheureux, j'étais poursuivi par une malédiction qui fermait tout accès à la joie. Nous étions convenus de descendre le Rhin dans un bateau depuis Strasbourg jusqu'à Rotterdam, d'où nous devions nous embarquer pour Londres. Pendant ce voyage, nous passâmes devant un grand nombre d'îles couvertes de saules, et nous vîmes plusieurs villes superbes. Nous nous arrêtâmes un jour à Mannheim, et, cinq jours après notre départ de Strasbourg, nous arrivâmes à Mayence. Le cours du Rhin au-dessous de Mayence devient beaucoup plus pittoresque. Le fleuve court avec rapidité entre des montagnes, qui, sans être élevées, présentent une pente escarpée, et un aspect agréable. Nous vîmes un grand nombre de châteaux en ruine, placés sur les bords des précipices, et entourés de bois sombres, élevés et inaccessibles. Cette partie du Rhin présente un paysage singulièrement varié. Sur le même point, on voit des montagnes escarpées, des châteaux en ruines qui dominent des précipices effrayants, et le Rhin fangeux qui coule au bas avec rapidité; et au détour d'un promontoire, la scène est occupée par des vignobles florissants, par de vertes collines par les sinuosités d'un fleuve, et par des villes populeuses. Nous voyagions à l'époque des vendanges, et nous étions accompagnés par les chants des villageois, pendant que nous descendions le courant. Malgré mon abattement, malgré l'agitation continuelle et pénible de mes sentiments, j'éprouvais encore du plaisir. Je m'étendis au fond du bateau, et les yeux, fixés sur le ciel azuré et sans nuages, je m'imaginai goûter un repos auquel depuis long-temps j'avais été étranger. Et si telles étaient mes sensations, qui pourra décrire celles de Henry? Il était, pour ainsi dire, transporté dans un pays de fées, et il jouissait d'un bonheur rarement accordé à l'homme. «J'ai vu, disait-il, les plus beaux sites de mon pays; j'ai visité les lacs de Lucerne et d'Uri, où les montagnes couvertes de neige descendent presque perpendiculairement sur l'eau, projetant une ombre sombre, impénétrable, et qui donnerait une apparence triste et mélancolique, si des îles voisines et couvertes de verdure n'étaient là pour réjouir l'œil de leur aspect. J'ai vu ce lac agité par une tempête, lorsque le vent élevait l'eau en tourbillons, et offrait une image de la fureur des flots dans le grand Océan; et les vagues se brisant avec violence contre le pied de la montagne, où le prêtre et sa maîtresse furent emportés par une avalanche, et où, dit-on, leurs voix sont encore entendues quand le vent cesse de souffler pendant la nuit. J'ai vu les montagnes du Valais et le pays de Vaud: mais cette contrée, Victor, m'enchante plus que toutes ces merveilles. Les montagnes du Switzerland sont plus majestueuses et plus étranges; mais il y a un charme incomparable dans les rives de ce fleuve délicieux. Vois ce château suspendu sur le précipice; cet autre dans l'île, presque caché parmi le feuillage de ces arbres charmants; vois maintenant ce groupe de villageois qui reviennent de leurs vignes, et ce village à moitié caché dans l'enfoncement de la montagne. Oh! certes, l'esprit qui habite et veille sur ce lieu, a une âme plus en harmonie avec l'homme, que ceux qui vivent sur le glacier, ou se retirent sur les pics inaccessibles des montagnes de notre pays». Clerval, cher ami! même à présent, je trouve du charme à me rappeler tes paroles, et à m'arrêter sur l'éloge dont tu es vraiment digne. C'était un être formé _dans la véritable poésie de la nature_[1]. Son imagination hardie et enthousiaste était tempérée par la sensibilité de son cœur. Son âme était remplie d'affections ardentes, et son amitié était de cette nature dévouée et étonnante, dont le modèle, aux yeux du monde, n'existe que dans l'imagination; mais la sympathie même de l'homme ne pouvait satisfaire son esprit ardent. Il aimait avec ardeur les beautés de la nature, que les autres ne regardent qu'avec admiration. Il aimait avec passion le bruit de la cataracte; il trouvait un attrait dans le rocher élevé, dans la montagne, dans le bois épais et mélancolique, dans ses couleurs et ses formes: ce sentiment, et cet amour, qui n'avaient pas besoin d'un charme plus éloigné, étaient entretenus par la pensée: car ce n'était pas à ses yeux qu'il devait, le plaisir qu'il éprouvait[2]. Et où est-il maintenant? Est-il perdu à jamais cet être doux et aimable? N'est-il plus cet esprit si fécond; si riche en pensées hardies et magnifiques, qui formaient un monde dépendant de la vie de celui qui le créait? N'existe-t-il plus que dans ma mémoire? Non, il n'en est pas ainsi; ta forme si divinement travaillée, et brillante de beauté, est déchue; mais ton esprit visite encore et console ton malheureux ami. Pardonnez-moi d'épancher ainsi mon chagrin; ces vaines paroles ne sont qu'un léger tribut que je paie à la mémoire de l'incomparable Henry, mais elles adoucissent mon cœur, rempli de la douleur que me cause son souvenir. Je poursuis. Au-dessus de Cologne, nous descendîmes dans les plaines de la Hollande, et nous résolûmes de faire en poste le reste de notre route; car le vent était contraire, et le courant du fleuve trop lent. Notre voyage perdit ici l'intérêt qui s'attachait à un pays magnifique; nous fûmes en peu de jours à Rotterdam, d'où nous fîmes voile pour l'Angleterre. Ce fut le matin d'un jour serein, à la fin de septembre, que j'aperçus pour la première fois les rochers blanchâtres de la Grande-Bretagne. Les rives de la Tamise présentèrent une scène nouvelle; elles sont unies, mais fertiles, et bordées de villes, dont chacune réveille quelque souvenir. Nous ne pûmes voir le fort Tilbury sans penser à l'Armada Espagnole; nous vîmes aussi Gravesend, Woolwich, et Greenwich, lieux dont j'avais entendu parler, même dans mon pays. Enfin nous aperçûmes les nombreux clochers de Londres, celui de Saint-Paul qui s'élève au-dessus de tous, et la Tour si fameuse dans l'histoire d'Angleterre. [Note 1: Leigh Hunt's «Rimini».] [Note 2: Wordsworth's «Tintern Abbey».] CHAPITRE XVIII Londres fut notre point de repos; nous résolûmes de rester, plusieurs mois dans cette ville étonnante et célèbre. Clerval désirait voir les hommes les plus remarquables de cette époque par leur talent ou leur génie; mais je n'y attachais qu'une importance secondaire; j'étais principalement occupé des moyens de recueillir les renseignements, dont j'avais besoin pour remplir ma promesse. Je profitai sur-le-champ des lettres d'introduction que j'avais apportées, et qui étaient pour les philosophes les plus distingués. Si ce voyage avait eu lieu pendant mes jours d'étude et de bonheur, il m'aurait fait goûter un plaisir inexprimable; mais mon existence était traînante, et mon unique but, en visitant ces hommes célèbres, était de tirer parti de leurs connaissances, pour l'objet auquel ma destinée était liée d'une manière si terrible. La société était fatigante pour moi; mais seul, j'étais libre de contempler le ciel et la terre; la voix d'Henry adoucissait mes ennuis, et je pouvais ainsi m'abuser moi-même dans une paix passagère. Des visages gais et vifs, au contraire, ne pouvaient m'intéresser, et reportaient le désespoir dans mon cœur. Je voyais une barrière insurmontable placée entre mes semblables et moi; elle était scellée du sang de Guillaume et de Justine; et mon âme, en se retraçant ces évènements, éprouvait de mortelles angoisses. Clerval m'offrait l'image de ce que j'étais autrefois; il était observateur, et il observait pour son expérience et son instruction. La différence qu'il remarquait dans les usages, était pour lui une source inépuisable d'instruction et d'amusement. Il était sans cesse occupé, et il n'était troublé dans ses plaisirs, que par mon air triste et abattu. Je tâchais de le lui cacher autant que possible, afin de ne pas le priver des plaisirs naturels pour celui qui entre dans un nouveau genre de vie, et qui n'est tourmenté par aucun souci, ni par des souvenirs amers. Je refusais souvent de l'accompagner, en prétextant un autre engagement, mais dans le fait pour rester seul. Vers cette époque, je me mis aussi à réunir les matériaux nécessaires pour ma nouvelle création: ce fut pour moi le supplice des gouttes d'eau, qui tombent une à une et continuellement sur la tête. Si ma pensée se portait sur ce travail, une profonde douleur s'emparait de moi; si une parole s'y rattachait par quelque allusion, mes lèvres étaient tremblantes, et mon cœur palpitant. Nous avions déjà passé quelques mois à Londres, quand nous reçûmes une lettre d'une personne d'Écosse y qui avait eu l'occasion de nous voir autrefois à Genève. Il vantait les beautés de son pays natal, et nous demandait si elles n'auraient pas assez d'attrait, pour nous engager à pousser notre voyage au nord jusqu'à Perth, où il demeurait. Clerval désirait vivement accepter cette invitation; et, malgré mon horreur pour la société, je voulus aussi voir des montagnes, des torrents, et toutes les merveilles dont la nature se plaît à orner les lieux qu'elle préfère. Nous étions arrivés en Angleterre au commencement d'octobre, et nous étions alors en février. En conséquence, nous nous déterminâmes à commencer notre voyage vers le nord un mois plus tard. Dans notre excursion, nous n'avions pas le projet de suivre la grande route jusqu'à Édimbourg, mais de visiter Windsor, Oxford, Matlock, et les lacs de Cumberland; et de terminer ce voyage en juillet. J'emballai mes instruments de chimie et les matériaux que j'avais réunis, avec l'intention de finir mes travaux dans quelque coin obscur des pays montagneux de l'Écosse. Partis de Londres le 27 mars, nous mîmes quelques jours à parcourir les belles forêts de Windsor. Des chênes majestueux, une multitude prodigieuse de gibier, et des troupes de daims superbes présentaient une scène tout-à-fait nouvelle pour nous, qui habitions les montagnes. De là nous allâmes à Oxford. En entrant dans cette ville, les évènements, dont elle avait été le théâtre plus de cent cinquante ans auparavant, se retracèrent à notre esprit. C'est là que Charles Ier avait rassemblé ses forces. Cette ville lui avait gardé fidélité, même après que la nation entière eut abandonné sa cause, pour suivre l'étendard du parlement et de la liberté. La mémoire de ce roi infortuné, les compagnons de son malheur, l'aimable Fakland, l'orgueilleux Gower, la Reine, et son fils, donnaient un intérêt particulier à chaque partie de la ville, qu'on supposait leur avoir servi d'habitation. Nous nous plaisions à suivre les traces de l'esprit des anciens temps, qui semblait y régner encore. Quand bien même ces sentiments n'auraient pas satisfait notre imagination, la ville était par elle-même assez belle pour obtenir notre admiration. Les collèges sont anciens et pittoresques; les rues sont presque magnifiques; et la bienfaisante Isis, qui la baigne et coule à travers des prés d'une verdure éclatante, présente une surface douce, qui réfléchit un assemblage majestueux de tours, de pyramides, et de dômes, relevés en relief parmi de vieux arbres. J'étais enchanté de cette vue, et, cependant, je n'éprouvais pas ce plaisir, sans que le souvenir du passé, et le sentiment de l'avenir n'y joignissent de l'amertume. J'étais fait pour le bonheur paisible. Dans ma jeunesse, je n'avais jamais connu le chagrin; et, si je me laissais quelquefois gagner par l'ennui, la vue des beautés de la nature, ou l'étude de ce qui est excellent et sublime dans les productions de l'homme intéressait toujours mon cœur, et avait le pouvoir de m'électriser. Mais je suis un arbre tombé; le trait a pénétré mon âme; et j'ai senti alors que je survivrais pour montrer, pendant quelque temps seulement..., le spectacle déplorable de l'humanité qui succombe, en pitié aux autres, et en horreur à moi-même. Nous passâmes beaucoup de temps à Oxford, pour parcourir les environs, et chercher à reconnaître chaque lieu qui rappelait l'époque la plus intéressante de l'histoire Anglaise. Nos petits voyages de découverte étaient souvent prolongés par les objets qui se présentaient successivement. Nous visitâmes le tombeau de l'illustre Hampden, et la plaine où périt ce patriote. Un moment, mon âme oublia son avilissement et ses craintes misérables, pour se livrer aux idées sublimes de liberté et de sacrifice de soi-même, dont ces lieux étaient le monument et le souvenir. Un moment, j'osai briser mes chaînes, et regarder autour de moi avec orgueil et liberté; mais j'avais été trop profondément blessé, je ne tardai pas, hélas! à retomber en moi-même, tremblant et sans espoir. Nous quittâmes Oxford avec regret, pour nous diriger vers Matlock, le lieu le plus rapproché où nous pussions nous arrêter. Le pays qui est auprès de ce village, a plus de ressemblance avec le Switzerland; mais tout est dans une petite proportion, et les vertes collines ne sont pas couronnées dans l'éloignement par la cîme blanche des Alpes, comme les montagnes de mon pays natal. Nous visitâmes l'étonnante caverne, et les petits cabinets d'histoire naturelle, où les curiosités sont disposées de la même manière que dans les collections qui sont à Servox et à Chamouny. Ce dernier nom prononcé par Henri me fit trembler; et je me hâtai de quitter Matlock avec lequel ce lieu terrible était ainsi associé. De Derby, en voyageant toujours vers le Nord, nous passâmes dans le Cumberland et le Westmorland, où notre séjour fut de deux mois. Je pus alors me croire presqu'au milieu des montagnes de la Suisse. Les petits monceaux de neige, qui n'étaient pas encore détachés de la partie nord des montagnes, les lacs, et les sources qui jaillissent au milieu des rochers, tout ce que je voyais enfin m'était cher et familier. Nous liâmes, dans ce pays, connaissance avec quelques personnes, qui presque toutes s'efforcèrent de me rendre au bonheur. Le plaisir de Clerval était en proportion plus grand que le mien; son esprit s'élevait dans la société des hommes de mérite; et il trouvait en lui-même plus d'instruction et de ressources qu'il ne pensait en avoir, lorsqu'il était avec ses inférieurs. Je pourrais passer ici ma vie, me disait-il; et parmi ces montagnes, je regretterais à peine le Switzerland et le Rhin. Cependant il disait que, si la vie d'un voyageur est remplie de plaisirs, elle n'est pas cependant exemple de peine. Il n'a pas de limites dans ses sentiments; et au moment où il commence à jouir du repos, il se trouve obligé de quitter le lieu où il s'arrêtait avec plaisir, pour courir après quelqu'objet nouveau, qui engage encore son attention, et qu'il abandonne aussi pour d'autres nouveautés. Nous avions à peine visité les différents lacs du Cumberland et du Westmorland, et pris affection pour quelques-uns des habitants, que nous fûmes à l'époque du rendez-vous fixé par l'Écossais, notre ami. Nous nous séparâmes de nos hôtes pour continuer notre voyage. Pour moi je n'en fus pas affligé. J'avais négligé quelque temps ma promesse, et je redoutais les effets de la colère du démon. Il pouvait rester dans le Switzerland, et assouvir sa vengeance sur mes parents. Cette idée me poursuivait, et me tourmentait à chaque moment, où d'ailleurs j'aurais trouvé le repos et la paix. J'attendais mes lettres avec l'impatience d'un homme qui a la fièvre. Étaient-elles en retard? j'étais malheureux, et accablé de mille frayeurs; arrivaient-elles? je voyais l'écriture d'Élisabeth ou de mon père, j'osais à peine lire et m'assurer de mon sort. Quelquefois je pensais que le démon me suivait, et pourrait hâter ma négligence en assassinant mon compagnon de voyage. Lorsque j'étais poursuivi de ces idées, je ne voulais pas quitter Henry un moment; je le suivais comme son ombre, pour le protéger contre la rage de celui qui me semblait devoir être son meurtrier: j'étais semblable à l'homme qui s'est souillé d'un crime énorme, et qui est sans cesse dévoré par le remords. J'étais innocent; mais j'avais attiré sur ma tête une malédiction terrible, aussi mortelle que celle du crime. Je visitai Édimbourg avec indifférence, bien que cette ville soit digne d'intéresser l'être le plus malheureux. Clerval ne l'aimait pas autant qu'Oxford, dont l'antiquité lui plaisait infiniment; mais la beauté et la régularité de la nouvelle ville d'Édimbourg, son château romantique, et ses environs si délicieux, le palais d'Arthur, le puits de Saint-Bernard, et les montagnes du Pentland, le consolaient suffisamment d'avoir changé de place, et le remplissaient de joie et d'admiration. Pour moi, j'étais impatient d'arriver au terme de mon voyage. Nous partîmes d'Édimbourg au bout d'une semaine, en traversant Coupar, Saint-André, et en longeant les rives du Tay, jusqu'à Perth où notre ami nous attendait. Peu disposé à rire et à causer avec des étrangers, ou à adopter leurs sentiments ou leurs projets avec la bonne humeur qu'on attend d'un hôte, j'annonçai à Clerval que je désirais faire seul le tour de l'Écosse. «Amuse-toi, lui dis-je; et que ce lieu soit notre rendez-vous. Je puis être absent un mois ou deux; mais, je l'en prie, ne t'inquiète pas de ce que je ferai: laisse-moi un peu de temps dans le repos et la solitude; et lorsque je reviendrai, j'espère que mon cœur sera soulagé, et plus d'accord avec ton caractère». Henry voulut me dissuader; mais il s'aperçut que ma détermination était bien prise; et il cessa de me faire des remontrances, en me priant de lui écrire souvent. «J'aimerais mieux être avec toi, disait-il, dans tes courses solitaires, qu'avec ces Écossais que je ne connais pas: hâte-toi donc, mon cher ami, de revenir, afin que je puisse encore me croire dans ma patrie; car pendant ton absence, je me croirai en exil». Je me séparai de mon ami, résolu de rechercher quelque lieu écarté de l'Écosse, et de finir mon travail dans la solitude. Je ne doutais pas que le monstre ne me suivît, et ne se découvrît à moi, lorsque j'aurais terminé, pour recevoir sa compagne. Dans cette résolution, je traversai les pays montagneux du nord, et je me fixai dans l'une des moins habitées et des plus arides des îles Orkneys; ce lieu convenait au travail auquel j'allais me livrer, et n'était guère qu'un rocher, dont les flancs élevés étaient continuellement battus par les vagues. Le sol était stérile, et pouvait à peine produire la pâture de quelques misérables vaches, et le gruau d'avoine de ses habitants, qui étaient au nombre de cinq, et dont les membres maigres et décharnés témoignaient assez de leur misère ou de leur souffrance. Les végétaux, le pain, et même l'eau fraîche étaient des objets de luxe, dont on ne pouvait jouir qu'en les faisant venir du continent, qui était à une distance d'environ cinq milles. Dans toute l'île, il n'y avait que trois chétives chaumières: l'une d'elles était libre à mon arrivée: je la louai. Elle ne contenait que deux chambres, dont la malpropreté décelait la plus profonde détresse. Le chaume était enfoncé, les murs sans plâtre, et la porte hors de ses gonds. J'ordonnai des réparations à ma nouvelle demeure, j'y mis quelques meubles, et j'en pris possession: ces dispositions auraient pu, sans doute, surprendre les montagnards; mais le besoin et la pauvreté engourdissent tellement leurs sens, qu'ils n'y firent aucune attention. De cette manière, je vécus sans être observé, ni dérangé, et je fus à peine remercié de leur fournir des vêtements et des aliments, tant la souffrance émousse les sensations les plus simples des hommes! Dans cette retraite, je consacrais la matinée au travail; mais le soir, lorsque le temps le permettait, je me promenais sur le bord pierreux de la mer, prêtant l'oreille au mugissement des vagues qui se brisaient à mes pieds. C'était une scène à la fois monotone et variée. Je pensais au Switzerland, si peu semblable à ce cap désolé et effrayant; à ses montagnes qui sont couvertes de vignes; à ses plaines qui sont peuplées d'un grand nombre de chaumières; à ses beaux lacs qui réfléchissent un ciel pur et azuré; et au bruit de leurs vagues agitées par les vents, égal au plus à celui d'un enfant qui joue, en comparaison des mugissements du vaste Océan. Au moment de mon arrivée, je partageai ainsi mon temps; mais plus j'avançais dans mon travail, plus j'éprouvais d'horreur et de dégoût. Tantôt je ne pouvais prendre sur moi d'entrer dans mon laboratoire pendant plusieurs jours; tantôt je travaillais nuit et jour, afin d'achever mon ouvrage. L'opération, à laquelle je me livrais, n'offrait que des dégoûts. Pendant mon premier essai, une sorte d'enthousiasme frénétique m'en avait dissimulé l'horreur; mon esprit n'envisageait que le résultat de mon travail, et mes yeux n'étaient frappés que des progrès. Maintenant j'étais de sang-froid, et je succombais souvent devant l'ouvrage de mes mains. Dans cette situation, adonné au plus odieux travail, plongé dans une solitude où rien ne pouvait détourner mon attention de la scène qui m'occupait, je devins inégal, je perdis tout repos, et j'éprouvai une irritation de nerfs. À tout moment je craignais de rencontrer mon persécuteur. Quelquefois je m'asseyais les yeux fixés sur la terre, pour ne pas voir, en les levant, l'objet dont j'étais si effrayé. Je prenais soin de ne pas m'écarter de la présence de mes semblables, dans la crainte qu'il ne vînt seul réclamer sa compagne. Cependant je continuais mon travail, et je l'avais même déjà considérablement avancé. J'envisageais le moment où il serait terminé, avec un espoir mêlé de trouble et d'ardeur dont je n'osais me rendre compte, mais auquel venait se joindre d'obscurs pressentiments de malheurs, assez terribles pour jeter le trouble dans mon cœur. CHAPITRE XIX J'étais assis un soir dans mon laboratoire. Le soleil était couché depuis long-temps, et la lune s'élevait de la mer; il n'y avait plus assez de jour pour que je pusse continuer mon ouvrage. Je le suspendis, incertain si je le laisserais pendant la nuit, ou si je me hâterais de le terminer en m'y livrant sans relâche. En ce moment, une foule de réflexions se présentèrent à mon esprit, et me conduisirent à considérer les effets du travail auquel je m'adonnais. Trois années auparavant, j'avais travaillé au même objet, et j'étais parvenu à créer un démon, dont la cruauté sans égale avait désolé mon cœur, et l'avait à jamais rempli des remords les plus cuisants. J'allais maintenant former une autre créature, dont je ne pouvais prévoir le caractère; elle pouvait devenir dix mille fois plus perverse que son compagnon, et se complaire au meurtre et au mal. Celui-ci avait juré de quitter le voisinage de l'homme, et de se cacher dans des déserts; mais elle n'avait pris aucun engagement. Destinée, suivant toute apparence, à devenir un animal pensant et raisonnant, ne pouvait-elle pas refuser de consentir à un pacte antérieur à sa création? L'un et l'autre pourraient même se haïr: la créature, qui avait déjà reçu la vie, était choquée de sa propre difformité: ne pourrait-elle pas en concevoir une plus grande horreur, lorsqu'elle serait offerte à ses yeux sous la forme d'une femme? La nouvelle créature pourrait aussi se détourner de l'autre avec dégoût, en voyant la beauté supérieure de l'homme; elle pourrait quitter le monstre; et lui, seul pour la seconde fois, ne serait-il pas exaspéré de cet affront nouveau? Supporterait-il d'être abandonné par un être d'une espèce semblable à la sienne? Si même ils quittaient l'Europe pour aller dans les déserts du nouveau monde, un des résultats inévitables de ces sympathies dont le Démon avait besoin, serait la naissance de leurs enfants, souche d'une race de démon qui se propagerait sur la terre, et pourrait rendre l'existence même de l'espèce humaine précaire et pleine de terreur. Avais-je le droit, pour mon propre intérêt, d'infliger cette malédiction sur les générations à venir? J'avais été touché auparavant par les sophismes de l'être que j'avais créé; j'avais été effrayé de ses menaces infernales; mais aujourd'hui, pour la première fois, j'envisageais le danger de ma promesse; je frissonnai en pensant que les siècles à venir me maudiraient comme leur fléau; moi qui, dans mon égoïsme, n'avais pas craint d'acheter ma tranquillité personnelle au prix, peut-être, de l'existence de toute la race humaine. Je tremblais, je me sentais défaillir, lorsque, en levant les yeux, j'aperçus, à la clarté de la lune, le Démon auprès de la fenêtre. Il sourit en me voyant occupé de la tâche qu'il m'avait imposée: mais ce sourire était horrible. Ce n'était que trop vrai: il m'avait suivi dans mes voyages; il avait habité les forêts, il s'était caché dans les cavernes ou dans les bruyères vastes et désertes; et il venait maintenant observer mes progrès, et réclamer l'accomplissement de ma promesse. Au moment où je le regardai, sa figure exprimait le dernier degré de la perversité et de la perfidie. Je pensai, avec une sorte de démence, à la promesse que j'avais faite de créer un être semblable à lui; la fureur s'empara de moi, et je brisai en plusieurs morceaux l'objet de mon travail. Le malheureux me vit détruire la créature de l'existence de laquelle dépendait son bonheur, et il s'éloigna en poussant un cri de désespoir et de vengeance. Je quittai le laboratoire; j'en fermai la porte à clef, et je fis, en moi-même, le vœu solennel de ne reprendre jamais mes travaux; et alors, à pas tremblants, je me dirigeai vers mon appartement. J'étais seul; personne n'était auprès de moi pour dissiper mon chagrin, et calmer les pensées les plus terribles sous lesquelles je succombais. Pendant plusieurs heures, assis près de ma fenêtre, je fixai les yeux sur la mer: elle était presqu'immobile; les vents se taisaient, et toute la nature reposait à l'éclat paisible de la lune. Quelques vaisseaux pêcheurs paraissaient seuls; et, de temps en temps, la douce brise apportait les voix des pêcheurs qui s'appelaient entr'eux. Je jouissais de ce silence, sans sentir à peine combien il était profond, quand mon oreille fut tout à coup frappée par un bruit de rames qui touchaient le bord, et par celui d'une personne qui s'approchait de mon habitation. Quelques minutes après, j'entendis ma porte crier, comme si l'on cherchait à l'ouvrir doucement. Je tremblais de la tête aux pieds; agité par le pressentiment de ce qui allait arriver, je voulus appeler un des paysans qui demeurait dans une chaumière peu éloignée de la mienne; mais, succombant à un sentiment de faiblesse, du genre de ceux qu'on éprouve si souvent dans des rêves effrayants, lorsqu'on s'efforce de fuir un danger dont on est menacé, je restai attaché à la même place. Bientôt j'entendis le bruit des pas le long du passage; la porte s'ouvrit; et je vis le malheureux qui m'était si redoutable. Il ferma la porte, s'approcha de moi, et dit d'une voix étouffée: «Quelle est votre intention en détruisant l'ouvrage que vous commenciez? Osez-vous rompre votre promesse? J'ai supporté la fatigue et la misère: j'ai quitté le Switzerland avec vous; je me suis traîné le long des bords du Rhin; j'ai erré sur le sommet des montagnes qui l'avoisinent, et parmi ces îles couvertes de saules; j'ai habité plusieurs mois dans les bruyères de l'Angleterre, et au milieu des déserts de l'Écosse. J'ai enduré des fatigues inouïes, le froid, et la faim; osez-vous détruire mes espérances»? --«Éloigne-toi! je romps ma promesse; jamais je ne consentirai à créer un autre être, qui t'égale en difformité et en méchanceté». --«Esclave, j'ai jusqu'à présent raisonné avec toi; mais tu m'as prouvé que tu étais indigne de ma condescendance. Souviens-toi que j'ai le pouvoir; tu te crois à plaindre; apprends donc que je puis te rendre si malheureux, que la lumière du jour te sera odieuse. Tu es mon Créateur, mais je suis ton maître; obéis»! --«L'heure de ma faiblesse est passée, et le terme de ta puissance est venu: tes menaces ne peuvent me porter à consentir à un acte de faiblesse; bien loin de là, elles me confirment dans la résolution de ne pas te créer une compagne, qui ne serait que la complice de tes crimes. Mettrai-je, de sang-froid, sur la terre un Démon, qui ne trouve de plaisir que dans la mort et le malheur. Éloigne-toi! Je suis inébranlable, et ce que tu diras ne sera propre qu'à exciter ma fureur». Le monstre vit ma détermination sur ma figure, et grinça les dents dans sa rage impuissante. «Eh quoi! s'écria-t-il, l'homme peut presser une femme contre son sein, l'animal à sa compagne; et moi, je serai seul dans la nature! J'avais des sentiments d'affections, et ils ont été payés par la haine et le mépris. Homme, tu peux me haïr; mais prends-y garde! Ta vie se passera dans la crainte et la douleur; bientôt ton cœur sera frappé du trait qui doit te priver à jamais du bonheur. Dois-tu être heureux, tandis que je languis sous le poids de mon malheur? Tu peux anéantir mes autres passions; mais j'aurai toujours la vengeance.... la vengeance, désormais plus chère que la lumière ou la vie! Je puis mourir; mais avant ma mort, toi, mon tyran et mon bourreau, tu maudiras le soleil qui contemple ta misère». --«Prends-y garde; car je suis sans crainte, et par conséquent puissant. J'épierai avec la ruse du serpent, et je blesserai avec son venin. Homme, tu te repentiras des maux que tu prépares». --«Tais-toi, Démon; et n'empoisonne pas l'air par tes paroles criminelles. Je t'ai déclaré ma résolution, et je ne suis pas assez lâche pour céder à les menaces. Laisse-moi; je suis inexorable». --«C'est bien. Je pars; mais souviens-toi que je serai avec toi la nuit de ton mariage». Je m'élançai en m'écriant: «Monstre! avant que tu ne signes mon arrêt de mort, tâche d'être en sûreté toi-même». Je voulus le retenir; mais il m'échappa, quitta la maison à la hâte, et en peu d'instants, il fut dans son bateau. Je le vis fendre les eaux avec la rapidité de la flèche, et je le perdis bientôt de vue au milieu des vagues. Un profond silence régnait autour de moi; mais ses paroles retentissaient à mes oreilles. Dans ma rage, je brûlais de poursuivre celui qui me privait du repos, et de le précipiter dans l'Océan. Je parcourus ma chambre en tous sens, à pas précipités et hors de moi, pendant que mon imagination me présentait mille tableaux propres à me tourmenter et à me déchirer. Pourquoi ne l'avais-je pas suivi? Pourquoi n'avais-je pas engagé avec lui un combat mortel? Je l'avais laissé partir, et il s'était dirigé vers le continent. Je frissonnai en pensant quelle pourrait être la première victime sacrifiée à son insatiable vengeance. Et alors je me rappelai ces paroles: «_Je serai avec toi la nuit de ton mariage_». C'était donc à cette époque qu'était fixé le terme de ma destinée. Je devais mourir à cette heure, satisfaire et éteindre à la fois sa perversité. Je n'en tremblai pas; mais venant à penser à ma chère Élisabeth, à ses larmes, et au chagrin éternel qu'elle éprouverait, en voyant son amant si cruellement arraché de ses bras... je sentis couler des larmes, les premières que j'eusse versées depuis plusieurs mois; et je résolus de ne pas succomber devant mon ennemi sans une résistance complète. La nuit s'écoula, et le soleil s'éleva de l'Océan: je fus plus calme, si l'on peut appeler calme celui dont la rage violente se change en un profond désespoir. Je quittai la maison, théâtre horrible de la dispute de la veille, et je me promenai sur le bord de la mer, qui me semblait une barrière insurmontable entre mes semblables et moi. Je formais le désir de pouvoir passer ma vie sur ce rocher stérile, dans l'ennui, mais du moins certain de ne pas être frappé de douleur par quelque catastrophe soudaine. En revenant au milieu des hommes, je devais m'attendre à être sacrifié, ou à voir ceux que j'aimais le plus mourir de la main d'un Démon, que j'avais créé moi-même. Je me promenais dans l'île comme un spectre inquiet, séparé de tout ce qu'il aimait, et malheureux de cette séparation. Vers midi, à l'heure où le soleil est le plus élevé, je m'étendis sur le gazon, et je m'endormis profondément. Je n'avais pas dormi de toute la nuit précédente; mes nerfs étaient agités, et mes yeux échauffés par la veille et la douleur: je fus rafraîchi par ce sommeil. En me réveillant, je crus appartenir encore à une race d'êtres humains semblables à moi-même; et je me mis à réfléchir avec plus de calme à ce qui s'était passé. Cependant, les paroles du Démon retentissaient toujours à mes oreilles comme la cloche de la mort; elles paraissaient être l'effet d'un songe, mais d'un songe distinct et oppressif comme une réalité. Le soleil était déjà fort avancé dans sa course; mais je me tenais encore sur le rivage, et j'étais à manger un gâteau d'avoine pour apaiser ma faim dévorante, lorsqu'un bateau pêcheur s'arrêta près de moi, et m'apporta un paquet qui contenait plusieurs lettres de Genève, et une de Clerval, mon ami, qui m'engageait à le rejoindre, en me disant qu'il y avait près d'un an que nous étions partis du Switzerland, et que nous n'avions pas encore visité la France. Il me priait donc de quitter mon île solitaire, et de venir au bout d'une semaine le trouver à Perth, où le plan de nos voyages pourrait être concerté. Je fus rappelé à la vie par cette lettre, et je me déterminai à quitter mon île deux jours après. Cependant, avant de partir, j'avais à faire une chose dont l'idée me causait un frissonnement. Il fallait emballer mes instruments de chimie; pour cela, entrer dans la chambre qui avait été le théâtre de mon odieux travail, et toucher ces ustensiles à la vue desquels je pâlissais. Le lendemain matin, au point du jour, je rassemblai tout mon courage, et j'ouvris la porte de mon laboratoire. Les débris de la créature qui était à moitié terminée, et que j'avais détruite, étaient, dispersés sur le plancher; en les voyant, j'éprouvai presque le même sentiment, que si j'avais déchiré en lambeaux la chair vivante d'un être humain. Je m'arrêtai pour me recueillir, et j'entrai, après un moment, dans la chambre. J'en enlevai les instruments d'une main tremblante; mais je réfléchis qu'il ne fallait pas y laisser les débris de mon ouvrage pour exciter l'horreur et le soupçon des paysans; et, en conséquence, je les mis dans un panier avec une grande quantité de pierres, et je les emportai dans le dessein de les jeter dans la mer, cette nuit même. En même temps je m'assis sur le rivage, et je me mis à nettoyer et à arranger mes appareils de chimie. Jamais révolution n'avait été plus complète que celle qui avait eu lieu dans mes sentiments depuis le soir de l'apparition du Démon. Auparavant, j'avais considéré ma promesse avec un profond désespoir, mais comme un engagement qui devait être rempli, quels qu'en fussent les résultats; maintenant il me semblait que le voile qui était sur mes yeux avait été arraché, et je voyais clairement pour la première fois. L'idée de recommencer mes travaux ne se présenta pas à mon esprit un seul instant; la menace que j'avais entendue, pesait sur mes pensées, sans qu'elle me portât à réfléchir qu'un acte volontaire de ma part pourrait la détourner. J'avais décidé en moi-même, que la création d'un être semblable au premier Démon que j'avais formé, serait un acte du plus vil et du plus atroce égoïsme; et je bannis de mon esprit toute pensée qui pût mener à une conclusion différente. Entre deux et trois heures du matin, la lune se leva. Je mis alors mon panier dans un petit esquif, et je m'éloignai du rivage à environ quatre milles. La scène était solitaire: il y avait bien quelques bateaux qui regagnaient le Continent, mais je m'en tins éloigné. On aurait dit que j'allais commettre un crime horrible: j'évitais avec une inquiétude mortelle toute rencontre avec mes semblables. En même temps, la lune, qui auparavant avait été claire, fut couverte tout-à-coup d'un nuage épais. Je profitai de ce moment d'obscurité pour jeter mon panier dans la mer; je prêtai l'oreille au bruit qu'il faisait en s'enfonçant, et je quittai la place que j'avais choisie pour cette opération. Le ciel se couvrit; mais l'air, refroidi seulement par le vent nord-est qui venait de s'élever, ne cessait pas d'être pur. Je ressentais une fraîcheur qui me parut si agréable, que je résolus de rester plus longtemps sur l'eau. Je fixai le gouvernail dans une position directe, et je m'étendis au fond du bateau. La lune était cachée par les nuages; tout était obscur; je n'entendais que le bruit de la barque, dont la quille fendait les vagues; bercé par le murmure, je m'endormis bientôt d'un profond sommeil. Je ne sais combien de temps je restai dans cette situation; mais, en m'éveillant, je m'aperçus que le soleil était déjà à une hauteur considérable. Le vent était violent, et les vagues menaçaient continuellement d'engloutir mon petit esquif. Je pensai que le vent soufflant du nord-est, devait m'avoir entraîné loin de la côte d'où j'étais parti. Je fis tout ce que je pus pour changer de direction, mais je ne tardai pas à reconnaître que le moindre effort aurait pour effet de submerger le bateau. Dans cette situation, ma seule ressource était de m'abandonner au vent. J'avoue que j'éprouvai quelques sentiments de terreur. Je n'avais pas de boussole avec moi, et je connaissais si peu la géographie de cette partie du monde, que le soleil m'était peu utile. Je pouvais être emporté dans le vaste Atlantique, et éprouver toutes les souffrances de la faim, ou bien être englouti dans les abîmes des flots, qui battaient ma barque et mugissaient autour de moi. Errant depuis plusieurs heures, j'étais tourmenté par une soif brûlante, prélude de mes autres souffrances. Je regardais le ciel couvert de nuages, que le vent chassait et auxquels d'autres nuages succédaient rapidement: je regardais la mer, qui allait être mon tombeau. «Démon, m'écriai-je, te voilà déjà satisfait»! Je pensai à Élisabeth, à mon père, et à Clerval; et je tombai dans une rêverie si désespérante et si effrayante, que, même à présent, quand la scène va se fermer devant moi pour toujours, je tremble de me la rappeler. Quelques heures après, le soleil pencha vers l'horizon; le vent se changea insensiblement en une douce brise, et l'agitation de la mer fit place à un calme plat. Je m'affaiblissais, et j'étais à peine capable de tenir le gouvernail, quand tout-à-coup je vis la terre vers le sud. Dans un moment où j'étais presque mort de fatigue, et du doute affreux dans lequel j'étais depuis plusieurs heures, cette certitude soudaine de la vie pénétra jusqu'à mon cœur comme une source vivifiante de joie, et me fit verser des larmes. Combien nos sentiments sont variables! Combien est étrange cet amour opiniâtre de la vie, même dans l'excès de la misère! Je fis une autre voile avec une partie de mon vêtement, et je me dirigeai promptement vers la terre. Elle paraissait déserte et couverte de rochers; mais en approchant davantage, je distinguai facilement des traces de culture. Je vis des vaisseaux près du rivage, et je me retrouvai tout-à-coup transporté dans le voisinage de l'homme civilisé. Je suivis avec empressement les détours de la côte, et j'aperçus enfin un clocher qui s'élevait derrière un petit promontoire. Dans mon état extrême de faiblesse, je résolus de faire voile directement vers la ville, comme le lieu où je pourrais le plus facilement pourvoir à ma nourriture. Par bonheur, j'avais de l'argent avec moi. En tournant le promontoire, je vis une jolie petite ville et un bon port, où j'abordai en bondissant de joie de mon salut inespéré. Pendant que j'étais occupé à attacher le bateau et à arranger les voiles, plusieurs personnes s'attroupèrent autour de moi. Elles paraissaient très-surprises de me voir paraître; et, au lieu de m'offrir du secours, elles parlaient ensemble en faisant des gestes, qui, dans tout autre instant, m'auraient alarmé; mais alors, je remarquai simplement qu'ils parlaient anglais, et je m'adressai à eux dans cette langue: «Mes bons amis, leur dis-je, aurez-vous l'obligeance de me dire le nom de cette ville, et de m'apprendre où je suis»? --«Vous le saurez assez tôt, répondit un homme avec une voix aigre. Peut-être êtes-vous venu dans un lieu qui ne vous plaira pas trop; mais on ne demandera pas votre goût, je vous promets». Je fus excessivement surpris de recevoir une réponse aussi dure d'un étranger, et je ne fus pas moins déconcerté en voyant les figures sourcilleuses et irritées de ses compagnons. «Pourquoi me répondez-vous aussi durement, répliquai-je? Assurément, les Anglais n'ont pas coutume de recevoir les étrangers d'une façon si peu hospitalière». --«Je ne sais pas, dit l'homme, quelle est la coutume des Anglais; mais celle des Irlandais est de haïr les scélérats». Pendant cet étrange dialogue, je vis la foule se grossir rapidement. Les figures exprimaient un mélange de curiosité et de colère, qui m'impatientait, et commençait à m'alarmer. Je demandai le chemin de l'auberge; personne ne répondit. Je marchai en avant; mais un murmure s'éleva de la foule, qui me suivit et m'entoura, jusqu'à ce qu'un homme de mauvaise mine me frappa sur l'épaule, et me dit: «Venez, Monsieur, il faut me suivre chez M. Kirwin, pour dire qui vous êtes». --«Qui est-ce que M. Kirwin? Pourquoi dois-je donner des renseignements sur mon compte? Ne suis-je pas dans un pays libre»? --«Oui, Monsieur, assez libre pour les honnêtes gens. M. Kirwin est un magistrat auquel vous allez donner des renseignements sur la mort d'un _Gentleman_, qui, la nuit dernière, a été trouvé assassiné». Je tressaillis à cette réponse; mais je me remis bientôt. J'étais innocent: il serait facile de le prouver. Je suivis donc mon conducteur en silence, et je fus conduis dans une des meilleures maisons de la ville. J'étais prêt à tomber de fatigue et de faim; mais, étant entouré de la foule, je pensai qu'il était convenable de rassembler toute ma force, afin qu'on n'attribua pas la faiblesse de mon corps à la crainte, ou aux remords du crime. Je m'attendais peu alors au malheur qui allait dans quelques moments peser sur moi, et étouffer dans l'horreur et le désespoir toute crainte d'ignominie ou de mort. Je m'arrête ici, car j'ai besoin de tout mon courage pour me rappeler les évènements effrayants que je vais raconter avec exactitude. CHAPITRE XX Je fus bientôt amené devant un magistrat; son visage exprimait la bonté; ses manières le calme et la douceur. Il me regarda, cependant, avec quelque sévérité; il se tourna ensuite vers mes conducteurs, et demanda quelles étaient les personnes qui paraissaient comme témoins dans cette affaire. Une demi-douzaine d'hommes, environ, s'avancèrent; et l'un d'eux, choisi par le magistrat, déposa que, la nuit précédente, étant allé à la pèche avec son fils et son beau-frère, Daniel Nugent, il fut surpris, vers dix heures, par un grand vent du nord qui s'éleva, et les força de gagner le rivage. La nuit étant très-sombre, parce que la lune n'était pas encore levée, ils n'abordèrent pas dans le port, mais, selon leur habitude, dans une baie à environ deux milles au-dessous. Il marchait le premier, portant une partie des filets, et suivi, à quelque distance, de ses compagnons. En s'avançant le long du rivage, il heurta de son pied contre un obstacle, et mesura la terre. Ses compagnons vinrent à son secours; et, à la lueur de leur lanterne, ils virent qu'il était tombé sur le corps d'un homme qui paraissait mort. Ils supposèrent d'abord que c'était le cadavre de quelque personne qui avait été noyée, et jetée par les vagues sur le rivage; mais, en l'examinant, ils reconnurent que les habits n'étaient pas mouillés, et même que le corps n'était pas encore froid. Ils le portèrent dans la chaumière d'une vieille femme, voisine du lieu où ils se trouvaient, et ils essayèrent inutilement de le rendre à la vie. Le mort paraissait être un beau jeune homme d'environ vingt-cinq ans. Selon toute apparence, il avait été étranglé; car son corps ne présentait d'autre signe de violence, que des marques noires de doigts sur le cou. La première partie de cette déposition ne m'intéressa nullement; mais, lorsqu'il parla de la marque noire des doigts, je me souvins du meurtre de mon frère, et j'éprouvai une agitation extrême; mes membres tremblèrent, un nuage obscurcit mes yeux, et je fus obligé de m'appuyer sur une chaise pour me soutenir. Le magistrat m'observait d'un œil scrutateur, et tira de suite un augure défavorable de mon maintien. Le fils confirma la déposition de son père; mais Daniel Nugent, appelé à son tour, affirma positivement qu'un moment avant la chute de son compagnon, il avait vu un bateau, monté par un seul homme, à peu de distance du rivage; et, autant qu'il pouvait en juger à la lueur de quelques étoiles, c'était le même bateau dans lequel je venais de débarquer. Une femme déposa qu'elle demeurait près du rivage, et qu'elle se tenait à la porte de sa chaumière, attendant le retour des pêcheurs, à peu près une heure avant d'apprendre la découverte du corps, lorsqu'elle vit un bateau, conduit par un seul homme, s'éloigner de cette partie du rivage, où le cadavre fut ensuite trouvé. Une autre femme confirma le récit des pêcheurs qui avaient porté le corps dans sa maison: il n'était pas encore froid. Ils le mirent dans un lit, et le frottèrent; mais, pendant que Daniel alla jusqu'à la ville chercher un médecin, le corps devint sans chaleur et sans vie. Plusieurs autres hommes furent interrogés sur mon débarquement; et ils convinrent qu'avec le grand vent du nord qui s'était élevé pendant la nuit, il était très probable que j'avais été ballotté pendant plusieurs heures, et obligé de retourner à peu près au même lieu d'où j'étais parti. Ils firent, en outre, observer que je devais avoir apporté le corps d'un autre endroit; et il était vraisemblable, puisque je paraissais ne pas connaître la côte, que j'aurais débarqué dans le port sans savoir quelle était la distance de la ville de ***, au lieu où j'avais laissé le cadavre. M. Kirwin, après avoir entendu cette déposition, voulut que je fusse conduit dans la chambre, où le corps avait été placé jusqu'à ce qu'il fût enterré. Il le désirait dans l'intention d'observer l'effet que sa vue produirait sur moi; et il n'avait probablement eu ce désir, qu'en remarquant l'extrême agitation que j'avais laissé paraître, lorsqu'on avait décrit le genre du meurtre. Je fus donc conduit à l'auberge par le magistrat et plusieurs autres officiers. Je ne pus m'empêcher d'être frappé des coïncidences étranges, qui avaient eu lieu pendant cette nuit remplie d'événements; mais, certain d'avoir causé avec plusieurs personnes dans l'île que j'avais habitée, à peu près au moment où l'on avait trouvé le corps, je fus parfaitement tranquille sur les conséquences de l'affaire. J'entrai dans la chambre où le cadavre reposait, et je lui fus confronté. Comment décrire ce que j'éprouvai à cet aspect? Je me sens encore saisi d'horreur, et je ne puis penser à ce moment terrible sans trembler, et sans tomber dans un désespoir qui me rappelle faiblement l'angoisse dont je fus saisi en le reconnaissant. Le jugement, la présence du magistrat et des témoins sortirent comme un songe de ma mémoire, lorsque je vis Henri Clerval, dont le corps était inanimé et étendu devant moi. Je respirais à peine, je me jetai sur le cadavre en m'écriant: «Mon cher Henri, mes funestes machinations t'ont-elles aussi privé de la vie? J'ai déjà immolé deux victimes; d'autres attendent leur destinée: mais toi, Clerval, mon ami, mon bienfaiteur....». Les forces humaines ne peuvent supporter long-temps les souffrances cruelles auxquelles je fus en proie. On m'emporta de la chambre dans de fortes convulsions. Une fièvre succéda à cet état terrible. Je fus deux mois au bord du tombeau: mon délire, comme on me l'apprit ensuite, était effrayant; je m'appelais le meurtrier de Guillaume, de Justine et de Clerval. Tantôt je priais ceux qui me gardaient de m'aider à détruire le démon, qui était la cause de mon supplice; tantôt je sentais les doigts du monstre qui saisissaient déjà mon cou, et je poussais des cris de douleur et d'effroi. Heureusement je n'étais compris que de M. Kirwin, qui seul entendait la langue de mon pays, dans laquelle je m'exprimais; mais mes gestes et mes cris affreux suffisaient pour effrayer les autres témoins. Pourquoi n'ai-je pas succombé? Plus malheureux que n'a jamais été aucun homme, pourquoi n'ai-je pas été enseveli dans l'oubli et le repos? La mort enlève une foule de jeunes enfants, unique espoir de leurs tendres parents. Des épouses nouvelles, de jeunes amants, ont été un jour brillants de la santé et de l'espérance, et le lendemain, renfermés dans la tombe où ils sont devenus la pâture des vers! De quelle matière étais-je formé pour résister ainsi à tant de chocs, qui, semblables à l'action de la roue, renouvelaient continuellement mon supplice? Hélas! j'étais condamné à vivre, et, deux mois après, je me trouvai, comme si je m'éveillais d'un songe, dans une prison, étendu sur un grabat, entouré de geôliers, de guichetiers, de verrous, et du triste appareil d'un donjon. Ce fut un matin, je me souviens, que je m'éveillai ainsi dans mon bon sens. J'avais oublié les détails de ce qui était arrivé, et je n'avais d'autre impression que celle d'un grand malheur qui aurait tout d'un coup pesé sur moi; mais en regardant autour de moi, en apercevant les fenêtres grillées, et la malpropreté de la chambre dans laquelle j'étais, je me rappelai toutes les circonstances qui avaient précédé ma captivité, et je poussai un soupir douloureux. Ce bruit réveilla une vieille femme qui dormait dans une chaise à côté de moi. Cette vieille, qui était louée pour me servir de garde, et qui était femme de l'un des guichetiers, portait sur sa figure l'expression de toutes les mauvaises qualités, qui caractérisent souvent cette classe. Ses traits étaient grossiers et durs, comme ceux des personnes habituées à voir le malheur avec indifférence. Son ton décelait toute son insensibilité. Elle s'adressa à moi en Anglais, et je fus frappé du son de sa voix que j'avais entendue pendant mes souffrances. «Êtes-vous mieux maintenant, monsieur, dit-elle? Je répondis dans la même langue, et d'une voix faible: je crois qu'oui; mais, s'il est vrai que je ne rêve pas, je suis fâché de vivre encore pour sentir le malheur de mon horrible situation». --«Quant à cela, répliqua la vieille femme, si vous voulez parler du Gentleman que vous avez assassiné, je crois qu'il vaudrait mieux pour vous être mort, car je pense que cela ira mal: vous ne pouvez pas manquer d'être pendu aux prochaines assises. Cependant, ce n'est pas là mon affaire; je suis envoyé pour vous soigner, et vous rendre à la santé; je fais mon devoir en bonne conscience, et tout le monde ferait bien d'agir de même». Je me détournai avec dégoût d'une femme, qui pouvait tenir un langage aussi inhumain à une personne qui venait d'être arrachée à la mort. Je me sentais encore languissant et incapable de réfléchir à tout ce qui s'était passé. Ma vie entière me paraissait un songe; je doutais quelquefois de la vérité, car elle ne se présentait jamais à mon esprit avec sa force réelle. Les idées, qui passaient dans mon esprit, devinrent enfin plus distinctes. Je retombai dans mes accès de fièvre; je fus entouré comme d'un nuage; et je n'avais aucun ami dont la douce voix me consolât, aucun bras sur lequel je pusse me soutenir. Le médecin vint, et ordonna des remèdes que la vieille femme prépara; mais l'un témoignait une profonde insouciance, et l'autre n'avait sur le visage que l'expression de la brutalité. Quel autre que le bourreau, jaloux de gagner son droit, pouvait s'intéresser au sort d'un assassin? Telles étaient mes réflexions; mais j'appris bientôt que M. Kirwin m'avait témoigné beaucoup de bonté. Il avait donné ordre de me placer dans la meilleure chambre de la prison (car c'était la meilleure, toute mauvaise qu'elle fût); et c'était lui qui m'avait donné un médecin et une garde. À la vérité, il venait rarement me voir; car, malgré son vif désir de soulager les souffrances de toute créature humaine, il ne voulait pas être présent au désespoir et au délire affreux d'un assassin. Il venait seulement pour examiner si je n'étais pas négligé; mais ses visites étaient courtes et rares. Cependant je me rétablissais insensiblement: un jour j'étais assis dans un fauteuil, les yeux à moitié ouverts, et les joues livides comme la mort; abattu par le chagrin et le malheur, je me répétais qu'il vaudrait mieux mourir que rester misérablement renfermé dans un monde rempli de méchanceté. Je me demandais aussi si je ne me déclarerais pas coupable, pour subir la peine de la loi, moins innocent que la pauvre Justine ne l'avait été. Telles étaient mes pensées, lorsque je vis la porte de ma chambre s'ouvrir, et M. Kirwin entra. Son visage exprimait l'intérêt et la compassion; il approcha une chaise de la mienne, et me dit en français: «Je crains que cette chambre ne vous paraisse pas agréable; puis-je faire quelque chose de mieux pour vous»? --«Je vous remercie; tout ce que vous voulez dire n'est rien pour moi: il n'est rien sur la terre qui puisse me consoler». --«Je sais que l'intérêt d'un étranger ne peut être que d'une faible consolation pour une personne accablée comme vous, par un malheur si grand; mais vous quitterez bientôt, j'espère, ce triste séjour; car je ne doute pas que l'évidence ne vous disculpe facilement du crime qui vous est imputé». --«C'est ce qui m'intéresse le moins: par une suite d'évènements étranges, je suis devenu le plus malheureux des mortels. Persécuté et souffrant comme je suis, et comme je l'ai été, la mort peut-elle me paraître un mal»? --«Certes, rien n'est plus propre à plonger dans le malheur et le désespoir que les circonstances étranges dont vous venez d'être victime. Jeté par un hasard extraordinaire sur ce rivage renommé pour son hospitalité, vous avez été sur-le-champ arrêté et accusé d'un meurtre. Le premier objet qui se soit présenté à vos yeux, c'est le corps de votre ami, si singulièrement assassiné, et placé par quelque Démon sous vos pas». Pendant que M. Kirwin parlait ainsi, malgré l'agitation que j'éprouvais en me retraçant mes souffrances, je ne pus m'empêcher d'être fort surpris de ce qu'il paraissait savoir sur mon compte. Je pense que je laissai voir mon étonnement sur ma figure; car M. Kirwin se hâta de dire: «Ce ne fut qu'un ou deux jours après que vous fûtes tombé malade, que je pensai à fouiller vos habits, pour chercher un moyen d'envoyer à vos parents la nouvelle de votre malheur et de votre maladie. Je trouvai plusieurs lettres, et, entr'autres, une que je reconnus dès le commencement pour être de votre père. J'écrivis aussitôt à Genève: près de deux mois ce sont écoulés depuis le départ de ma lettre... mais vous êtes malade; vous tremblez même dans ce moment; vous ne pouvez supporter aucune espèce d'agitation». --«Cette attente est mille fois plus cruelle que les évènements les plus horribles: dites-moi quel meurtre a été commis, et sur la mort de qui je dois gémir». --«Votre famille se porte très-bien, dit M. Kirwin avec douceur; et quelqu'un, un ami, est venu pour vous voir». Je fus amené sur-le-champ, par je ne sais quelle chaîne d'idées, à penser que l'assassin était venu pour insulter à mon malheur, me railler sur la mort de Clerval, et m'engager de nouveau à consentir à ses désirs infernaux. Je mis les mains devant mes yeux en m'écriant, avec désespoir: «Ah! repoussez-le! je ne puis le voir; pour l'amour de Dieu, ne le laissez pas entrer». M. Kirwin, dont le visage était troublé, fixa les yeux sur moi: il ne put s'empêcher de regarder mon exclamation comme une présomption de mon crime, et me dit d'un ton sévère: --«J'aurais pensé, jeune homme, que la présence de votre père eût été un bonheur pour vous, au lieu de vous inspirer une répugnance aussi violente». --«Mon père! m'écriai-je; et, dans chaque trait, chaque muscle, l'expression du plaisir succéda à celle du désespoir. Mon père est-il réellement venu? Que vous êtes bon! Ah! que vous êtes bon! Mais où est-il? pourquoi ne se hâte-t-il pas de venir»? Mon changement d'expression surprit et satisfit le magistrat. Peut-être pensa-t-il que ma première exclamation était un retour momentané de délire. Il reprit aussitôt son air de bonté, se leva, et sortit avec ma garde. Mon père entra un instant après. Rien, dans ce moment, ne pouvait me faire plus de plaisir que l'arrivée de mon père. Je lui tendis la main, en m'écriant: «Vous vivez donc?--et Élisabeth?--et Ernest»? Mon père me calma, en m'assurant qu'ils étaient en bonne santé, et s'efforça, en s'arrêtant sur ces sujets si intéressants pour mon cœur, de relever mon courage; mais il sentit bientôt qu'une prison ne pouvait être le séjour de la gaîté. «Quel est ce lieu que vous habitez, mon fils», dit-il en regardant avec douleur les fenêtres grillées, et la chambre dont l'aspect était misérable? «Vous avez voyagé pour chercher le bonheur, mais il semble que la fatalité vous poursuive. Et le pauvre Clerval»?... En entendant prononcer le nom de mon malheureux ami qui avait été assassiné, je ressentis, une agitation trop grande pour que je pusse la supporter dans l'état de faiblesse où j'étais. Je versai des pleurs. «Hélas! oui, mon père, répondis-je; la destinée la plus horrible est suspendue sur ma tête, et me condamne à vivre pour la remplir, puisque je ne suis pas mort sur le corps inanimé de Henry». On ne nous permit pas de nous entretenir long-temps ensemble; car l'état précaire de ma santé rendait nécessaires les précautions qui pouvaient affermir ma tranquillité. M. Kirwin entra, et insista pour qu'on n'épuisât pas ma force par un trop grand effort. Mais l'arrivée de mon père était pour moi comme celle de mon bon ange; et ma santé se rétablit insensiblement. Délivré peu à peu de la maladie, j'étais absorbé par une mélancolie sombre et noire que rien ne pouvait dissiper. L'affreuse image de Clerval assassiné était toujours devant mes yeux; plus d'une fois l'agitation, dans laquelle ces réflexions me jetaient, fit craindre à mes amis une rechute dangereuse. Hélas! pourquoi ont-ils sauvé une vie si misérable et si détestée? sans doute pour que j'accomplisse ma destinée, dont la fin approche à présent. Bientôt, ah! bientôt, la mort étouffera ces gémissements, et me délivrera du poids affreux de mes souffrances qui m'entraîne dans la tombe; je subirai la sentence de la justice, et je jouirai en même temps du repos. Je ne pensais pas alors que la mort fut prochaine, mais j'en conservais toujours le désir, et je restais souvent assis plusieurs heures immobile et silencieux, faisant le vœu qu'un fort tremblement de terre m'ensevelît sous ses ruines avec mon destructeur. L'époque des assises approchait. J'étais déjà en prison depuis trois mois; et, quoique je fusse encore faible, et continuellement exposé à une rechute, je fus obligé de faire près de cent milles pour aller à la ville du comté où la cour se tenait. M. Kirwin voulut bien ne négliger aucuns soins pour recueillir des témoins et préparer ma défense. L'affaire n'étant pas portée devant la cour qui décide de la vie et de la mort, on m'épargna la honte de paraître en public comme un criminel. Le grand jury rejeta le bill, aussitôt qu'il eut la preuve que j'étais dans les îles Orkneys à l'heure où l'on trouva le corps de mon ami; quinze jours après mon arrivée, je sortis de prison. Mon père fut ravi que je n'eusse plus à porter la honte d'une charge criminelle, que je fusse libre de respirer encore un air pur, et de retourner dans mon pays natal. Je ne partageais pas ces sentiments; car les murs d'un donjon ou d'un palais m'étaient également odieux. La coupe de la vie était empoisonnée pour toujours; le soleil brillait, il est vrai, pour moi comme pour celui dont le cœur est heureux et content, mais je ne voyais autour de moi qu'une obscurité épaisse et effrayante; obscurité qu'aucune lumière ne pouvait percer; si ce n'est celle de deux yeux qui brillaient sur moi. Tantôt c'étaient les yeux expressifs de Henry, dans lesquels se peignaient la langueur de la mort; dont les noires prunelles étaient presqu'entièrement recouvertes par les paupières et de longs cils noirs; tantôt c'étaient les yeux humides et ternes du monstre, tels que je les vis pour la première fois dans ma chambre à Ingolstadt. Mon père tâcha d'éveiller en moi les sentiments d'affection; il me parla de Genève que je verrais bientôt,--d'Élisabeth et d'Ernest; mais ces discours n'avaient d'autre effet que de m'arracher de profonds soupirs. Quelquefois, il est vrai, j'avais le désir du bonheur; je pensais, avec un plaisir mélancolique, à ma chère cousine; ou bien dévoré par la maladie du pays, j'étais impatient de voir encore une fois le lac azuré et le Rhône rapide, qui m'avaient été si chers dans les premiers jours de mon enfance: mais en général j'éprouvais une apathie, telle que la prison me paraissait un séjour aussi agréable que le lieu le plus délicieux de la nature; et encore ces accès n'étaient quelquefois interrompus, que par des redoublements d'angoisse et de désespoir. Dans ces moments, j'aurais voulu mettre fin à une existence qui m'était à charge; et il fallait un soin et une vigilance continuels, pour m'empêcher de me porter à quelqu'acte affreux de violence. Je me souviens qu'en quittant la prison, j'entendis un homme dire: «Il peut être innocent du meurtre, mais il a certainement une mauvaise conscience». Ces paroles me frappèrent. Une mauvaise conscience! Oui, sans doute, elle l'était: Guillaume, Justine et Clerval devaient la mort à mes machinations infernales: «Et quelle mort, m'écriai-je, mettra fin à ces horreurs? Ah! mon père, ne restez pas dans ce malheureux pays; traînez-moi dans un lieu où, je puisse oublier, moi, mon existence, et le monde entier». Mon père accéda facilement à ce désir; et, après avoir pris congé de M. Kirwin, nous partîmes pour Dublin. Je me sentis comme soulagé d'un poids affreux, lorsque le paquebot s'éloigna de l'Irlande avec un bon vent, et que j'eus quitté pour toujours le pays qui avait été pour moi le théâtre de tant de douleurs. Il était minuit. Mon père dormait dans la cabine, et moi j'étais sur le tillac à contempler les étoiles et à écouter le bruit des vagues. Je perçais des yeux l'obscurité qui cachait l'Irlande à ma vue, et je sentais mon pouls battre avec la violence de la fièvre, en pensant que je verrais bientôt Genève. Le passé me paraissait comme un songe effrayant, et pourtant le vaisseau qui me portait, le vent qui m'éloignait du rivage détesté de l'Irlande, et la mer qui m'entourait, ne m'apprenaient que trop que je n'étais pas trompé par une vision, et que Clerval, mon ami et mon cher compagnon, avait été ma victime et celle du monstre que j'avais créé. Je repassai dans ma mémoire tous les événements de ma vie, mon bonheur paisible pendant que j'étais à Genève au sein de ma famille, la mort de ma mère, et mon départ pour Ingolstadt. Je me souvins en tremblant de l'enthousiasme insensé qui m'avait excité à créer mon hideux ennemi, et je me rappelai la nuit dans laquelle il reçut la vie. Je ne pus suivre le fil de mes pensées; je fus accablé de mille sentiments divers, et je finis par pleurer avec amertume. Depuis que j'étais rétabli de la fièvre, j'avais coutume de prendre chaque soir un peu de _laudanum_; car ce n'était qu'au moyen de cette potion, que je pouvais goûter le repos nécessaire à la conservation de la vie. Accablé par le souvenir de tous mes malheurs, je pris une double dose, et bientôt je m'endormis profondément: mais le sommeil me fit oublier ma misère; mes rêves me présentèrent une foule d'objets dont je fus effrayé. Vers le matin, je fus attaqué d'une sorte de cauchemar; je croyais être saisi par le démon qui me pressait le cou, sans que je pusse m'en délivrer; des gémissements et des cris retentissaient à mes oreilles. Mon père, qui veillait sur moi, vit mon agitation, me réveilla, et me montra le port de Holyhead, dans lequel nous entrions. CHAPITRE XXI Nous avions résolu de ne pas aller à Londres, mais de traverser le pays jusqu'à Portsmouth; et là, de nous embarquer pour le Havre. Le motif principal qui me déterminait à préférer ce plan, c'est que je craignais de revoir ces lieux, où j'avais joui de quelques moments de tranquillité avec mon cher Clerval. J'étais surtout saisi d'horreur, en pensant que je pourrais rencontrer ces personnes que nous avions coutume de visiter ensemble, et qui me questionneraient sur un évènement, dont le souvenir même renouvelait l'angoisse dont je fus déchiré, en voyant son corps inanimé dans l'auberge de ***. Quant à mon père, il bornait ses désirs et ses efforts à me voir revenir à la santé et au calme. Sa tendresse et ses attentions étaient infatigables; tout son espoir même était de chasser de mon cœur le chagrin et la mélancolie, qui s'en étaient entièrement emparés. Quelquefois il attribuait ma douleur à la honte d'être obligé de répondre à une accusation d'assassinat, et il tâchait de me prouver la sottise de l'orgueil. «Hélas! mon père, disais-je, que vous me connaissez peu! Les hommes, leurs sentiments, et leurs passions seraient réellement dégradées, si un misérable tel que moi se livrait à l'orgueil. Justine, la malheureuse. Justine, était aussi innocente que moi-même, et elle a été flétrie de la même accusation; elle en a été victime, et j'en suis la cause.... je l'ai assassinée Guillaume, Justine, Henri.... ils sont tous morts de ma main»! Pendant mon emprisonnement, mon père avait souvent entendu de semblables discours sortir de ma bouche; lorsque je m'accusais ainsi, il semblait quelquefois désirer une explication, et, au moment de la demander, il s'arrêtait en paraissant considérer mes paroles comme l'effet du délire. Il croyait que, pendant ma maladie, quelqu'idée semblable s'était présentée à mon imagination, et que j'en avais conservé le souvenir dans ma convalescence. J'évitais toute explication, et je gardais un silence continuel sur le malheureux que j'avais créé. J'avais un pressentiment qu'on me croirait en démence, et cette crainte enchaînait toujours ma langue, lorsque j'aurais donné le monde entier pour avoir un confident du fatal secret. À cette occasion, mon père me dit avec l'expression du plus grand étonnement: «Que voulez-vous dire, Victor? Êtes-vous fou? Mon cher fils, je vous supplie de ne jamais renouveler une pareille accusation». --«Je ne suis pas fou, m'écriai-je avec énergie; le soleil et les cieux, qui ont vu mes opérations, attesteront la vérité de ce que je dis. Je suis l'assassin de ces victimes innocentes; elles doivent la mort à mes machinations. Mille fois j'aurais versé mon propre sang, goutte à goutte, pour sauver leur vie; mais je ne pouvais, mon père, en vérité, je ne pouvais sacrifier toute l'espèce humaine». La conclusion de ce discours eut pour effet de convaincre mon père qu'il y avait du dérangement dans mes idées; il changea sur le champ le sujet de notre conversation, et il s'efforça de détourner le cours de mes pensées. Il désirait, autant que possible, effacer le souvenir des évènements qui avaient eu lieu en Irlande; jamais il ne leur faisait allusion; jamais il ne me laissait parler de mes malheurs. Avec le temps je devins plus calme. La douleur avait pris racine dans mon cœur, mais je ne parlais plus de mes crimes avec autant d'incohérence; les remords me suffisaient. À force de peine et d'efforts, j'étouffai dans mon sein le malheur, dont j'entendais la voix impérieuse, et que je désirais moi-même déclarer au monde entier; et mon humeur fut plus calme et plus composée, qu'elle ne l'avait jamais été depuis mon voyage à la mer de glace. Nous arrivâmes au Havre le 8 mai, et nous partîmes sur le champ pour Paris, où mon père fut retenu pendant plusieurs semaines par quelques affaires. Je reçus, dans cette ville, la lettre suivante d'Élisabeth: À VICTOR FRANKENSTEIN. «Mon très-cher ami, »J'ai eu le plus grand plaisir en recevant une lettre de mon oncle datée de Paris; vous n'êtes plus à une distance effrayante, et je puis espérer vous voir dans moins de quinze jours. Mon pauvre cousin, combien vous avez souffert! Je m'attends à vous trouver l'air encore plus triste que quand vous avez quitté Genève. Cet hiver a été bien pénible: j'étais tourmentée par une incertitude affreuse; cependant je me flatte que votre physionomie aura plus de calme, et que votre cœur ne manquera ni de consolation, ni de tranquillité. »Mais je crains que les mêmes sentiments, qui vous rendaient si malheureux, il y a un an, ne soient encore dans votre cœur; je crains même que le temps n'y ait ajouté. Je n'ai pas voulu vous affliger à cette époque, où tant de malheurs pesaient sur vous; mais une conversation, que j'ai eue avec mon oncle au moment de son départ, me force à désirer une explication avant de nous revoir. »Une explication! Direz-vous peut-être; quelle est l'explication dont Élisabeth peut avoir besoin? Si vous le dites réellement, vous avez répondu à mes questions, et je n'ai plus qu'à signer votre affectionnée cousine; mais vous êtes loin de moi, et il est possible que cette explication soit à la fois pour vous un sujet de crainte et de désir. Dans cette dernière supposition, je n'ose plus tarder à écrire ce que, pendant votre absence, j'ai souvent voulu vous exprimer, sans avoir jamais eu le courage de commencer. »Vous savez bien, Victor, que notre union a toujours été le projet favori de vos parents depuis notre enfance. On nous l'a dit dans notre jeunesse, et on nous a appris à compter sur cette union comme sur un évènement infaillible. Pendant notre enfance, nous étions bons camarades de jeu, et je crois, amis chers et précieux l'un à l'autre, à mesure que nous avancions en âge. Mais, comme un frère et une sœur éprouvent souvent l'un pour l'autre une vive affection, sans désirer une union plus intime, ne serait-il pas possible que le même sentiment existât entre nous? Dites-moi, mon cher Victor; répondez-moi avec franchise, je vous en conjure, au nom de notre bonheur mutuel; n'en aimez-vous pas une autre? »Vous avez voyagé; vous avez passé plusieurs années de votre vie à Ingolstadt; et je vous l'avoue, mon ami, lorsque je vous vis, l'automne dernier, si malheureux, et fuyant dans la solitude toute société, je n'ai pu m'empêcher de penser que vous redoutiez notre union, et que vous vous regardiez comme engagé d'honneur à répondre aux désirs de vos parents, quoiqu'ils s'opposent eux-mêmes à vos inclinations. Ce serait mal raisonner. Je vous avoue, mon cousin, que je vous aime, et que dans mes rêves d'avenir, vous avez toujours occupé une bien grande place. Mais je veux votre bonheur autant que le mien, et je dois déclarer que notre mariage me rendrait éternellement malheureuse, s'il n'était pas le résultat d'un choix libre de votre part. À présent même, je pleure en pensant que, accablé comme vous l'êtes par les plus cruelles infortunes, vous pouvez sacrifier, à ce qu'on appelle _honneur_, tout espoir de cet amour et de ce bonheur, qui seuls pourraient vous rendre à vous-même. Moi, qui ai pour vous une véritable affection, une affection qui repose sur tant d'intérêt, j'augmenterais vos malheurs en m'opposant à vos désirs! Ah! Victor, soyez assuré que votre cousine et compagne a pour vous un amour trop sincère, pour que cette idée ne la rende pas malheureuse. Soyez heureux, mon ami; et, si vous exaucez cette prière, soyez persuadé que rien sur la terre ne pourra interrompre ma tranquillité. »Que cette lettre ne vous afflige pas; n'y répondez ni demain, ni après demain, ni même avant votre arrivée, si elle vous cause de la peine. Mon oncle m'enverra des nouvelles de votre santé; et, lorsque nous nous reverrons, si j'aperçois seulement sur vos lèvres un sourire qui ait pour motif cette lettre, ou tout autre objet qui me touche, je n'aurai pas besoin d'autre bonheur». » ÉLIZABETH LAVENZA». Genève, 18 mai 17-- Cette lettre rappela ce que j'avais oublié depuis quelque temps, la menace du Démon: «_Je serai avec toi la nuit de ton mariage_»! Telle était ma sentence. Dans cette nuit le Démon emploierait tous les moyens pour me détruire, et me priver de cette lueur de bonheur qui promettait de me consoler en partie de mes souffrances. Dans cette nuit, il avait résolu de consommer ses crimes par ma mort. Eh bien! tant mieux; nous engagerions certainement alors un combat affreux: s'il était victorieux, je reposerais en paix, et cesserais d'être soumis à son pouvoir; s'il était vaincu, je serais libre. Hélas! quelle liberté! Elle serait semblable à celle du paysan qui a vu massacrer sa famille, brûler sa chaumière, et dévaster ses terres. Il erre au hasard, sans asile, sans ressources, et solitaire, mais libre. Telle serait ma liberté, si ce n'est que mon Élisabeth était un trésor disputé, hélas! par l'horreur du remords et du crime, qui me poursuivrait jusqu'à la mort. Douce et chère Élisabeth! Je lus et relus sa lettre; je sentis dans mon cœur quelques émotions plus douces, et j'osai me bercer de vains rêves d'amour et de bonheur; mais la pomme était déjà mangée, et le bras de l'ange était levé pour m'annoncer que tout espoir était anéanti. Qu'importe? Je mourrais pour la rendre heureuse. Car si le monstre était fidèle à sa menace, je ne pouvais éviter la mort. Était-il vrai, cependant, que mon mariage dût hâter ma destinée? Ma fin arriverait, il est vrai, quelques mois plutôt; mais si mon persécuteur pensait que ses menaces fussent la cause de mes retards, il ne manquerait pas de trouver d'autres moyens de vengeance peut-être plus terribles. Il avait fait vœu _d'être avec moi la nuit de mon mariage_, sans se croire enchaîné par cette menace jusqu'au jour fixé pour ce mariage; ne m'avait-il pas, en effet, prouvé qu'il n'était pas encore rassasié de sang, en assassinant Clerval aussitôt après qu'il eût prononcé ses menaces. Mon parti fut pris: si mon union, immédiate avec ma cousine devait faire son bonheur ou celui de mon père, je ne retarderais pas d'un seul moment le dessein de mon ennemi contre ma vie. Dans cet état d'esprit, j'écrivis à Élisabeth. Ma lettre était calme et affectionnée. «Je crains, ma chère amie, disais-je, qu'il ne nous reste que peu de bonheur sur la terre; et c'est sur vous que j'ai concentré tout celui dont je pourrai jouir un jour. Chassez vos craintes inutiles; c'est à vous seule que je consacre ma vie; votre bonheur est le seul but de mes efforts. J'ai un secret, Élisabeth, un secret affreux; lorsque vous le connaîtrez, vous serez glacée d'horreur, et alors, loin d'être surprise de ma douleur, vous vous étonnerez seulement que je survive à mes souffrances. Je vous révélerai ce mystère de douleur et d'effroi le lendemain de votre mariage; car, mon aimable cousine, il faut qu'il y ait entre nous une confiance entière. Mais jusque-là, je vous en conjure, ne m'en parlez pas, et n'y faites point allusion. Je vous en supplie avec ardeur, et je sais que vous y consentirez». Une semaine environ après l'arrivée de la lettre d'Élisabeth, nous retournâmes à Genève. Ma cousine m'accueillit avec une tendre affection; mais elle ne put retenir ses larmes, en voyant la maigreur de mon corps et la pâleur de mes joues. Je fus aussi frappé d'un changement dans sa personne. Elle avait perdu de son embonpoint, et de cette aimable vivacité qui m'avait auparavant charmé; mais sa douceur et ses regards pleins de compassion, la rendaient plus propre à devenir la compagne d'un être malheureux et accablé comme je l'étais. Cette tranquillité ne fut pas de longue durée. Mes souvenirs portaient le trouble dans mon esprit; et en pensant aux événements passés, je tombais dans une véritable démence; tantôt j'étais furieux et écumant de rage; tantôt calme et abattu. Je ne disais et ne distinguais rien, et je restais sans mouvement, étourdi par la multitude de chagrins qui m'accablaient. Élisabeth seule avait le pouvoir de me tirer de ces accès; sa douce voix me calmait lorsque j'étais transporté de fureur, et m'inspirait des sentiments humains lorsque je tombais dans l'anéantissement. Elle pleurait avec moi et pour moi. Dès que je revenais à la maison, elle me faisait des remontrances, et tâchait de me porter à la résignation. Ah! le malheureux peut se résigner; mais le coupable ne peut goûter de repos. Les remords empoisonnent le plaisir qu'on pourrait trouver à s'abandonner à l'excès du chagrin. Bientôt après mon arrivée, mon père parla de mon prochain mariage avec ma cousine. Je gardai le silence. «Avez-vous donc un autre attachement»? --«Aucun sur la terre. J'aime Élisabeth, et j'envisage notre union avec délices. Que le jour en soit donc fixé; et alors je me consacrerai, dans la vie ou dans la mort, au bonheur de ma cousine». --«Mon cher Victor, ne parlez pas ainsi; de grands malheurs ont pesé sur nous, mais ne nous en attachons que plus à ce qui reste, et reportons sur ceux qui survivent l'amour que nous avions pour ceux que nous avons perdus. Notre cercle sera étroit, mais resserré par les nœuds de l'affection et d'un malheur mutuel. Et, lorsque le temps aura adouci votre désespoir, de nouveaux objets d'un tendre soin naîtront pour remplacer ceux dont nous avons été si cruellement privés». Telles étaient les leçons de mon père; mais le souvenir de la menace ne pouvait me quitter: aussi ne devez-vous pas vous étonner que, connaissant la toute puissance du Démon dans le crime, je le jugeasse invincible. Bien plus, l'ayant entendu prononcer ces mots: «_Je serai avec toi la nuit de ton mariage_», je ne doutais pas un instant que mon sort ne fut inévitable. Mais la mort n'était pas un mal pour moi auprès du malheur de perdre Élisabeth. Je convins donc, avec mon père, d'un air content et même gai, que, si ma cousine y consentait, la cérémonie aurait lieu dans dix jours, et mettrait ainsi, comme je l'imaginais, le sceau à ma destinée. Grand Dieu! si j'avais pensé un instant à l'intention infernale qui animait le Démon, je me serais exilé pour toujours de ma patrie, et j'aurais erré sur la terre, repoussé et sans ami, plutôt que de consentir à ce malheureux mariage. Mais, comme par un pouvoir magique, le monstre m'avait aveuglé sur ses véritables intentions; et lorsque je croyais ne préparer que ma mort, je hâtais celle d'une victime bien plus chère. En approchant de l'époque fixée pour notre mariage, soit lâcheté ou pressentiment, je fus trahi par ma force. Je cachai mes sentiments sous une apparence de gaîté, qui faisait régner le sourire et la joie sur le visage de mon père, mais qui trompait à peine l'œil vigilant et plus pénétrant d'Élisabeth. Elle envisageait notre union avec une douce satisfaction, mais non sans quelque mélange de crainte. Nos malheurs passés lui inspiraient de justes inquiétudes: notre bonheur, qui paraissait alors sûr et prochain, ne pouvait-il pas se dissiper bientôt comme un rêve, et ne laisser d'autre trace qu'un regret profond et éternel? On fit les préparatifs pour la cérémonie; nous reçûmes les visites de félicitation, et tout prit un aspect riant. J'éloignais de mon cœur, autant que possible, l'inquiétude qui s'en emparait, et j'entrais, avec une ardeur apparente, dans les plans de mon père, qui n'étaient cependant que la décoration de la tragédie dont j'étais le héros. On acheta une maison près de Cologny, où nous pourrions jouir des plaisirs de la campagne. Cette habitation était en même temps assez près de Genève, pour nous permettre de voir tous les jours mon père, qui voulait encore demeurer dans la ville, à cause d'Ernest, dont les études devaient être suivies. En même temps je pris toutes les précautions pour me défendre, dans le cas où le Démon m'attaquerait ouvertement. Je portais constamment avec moi des pistolets et un poignard, et j'étais toujours sur mes gardes en cas de surprise; de cette manière, je devins plus tranquille. Je dois dire aussi que l'approche du moment contribuait à cette tranquillité; la menace ne me parut plus qu'une illusion, qui n'était pas de nature à troubler mon repos, tandis que le bonheur, dont mon mariage me donnait l'espoir, présentait une plus grande apparence de certitude, à mesure que nous approchions du jour fixé pour le célébrer. J'entendais continuellement parler de notre union, comme d'un heureux évènement auquel rien ne pourrait s'opposer. Élisabeth paraissait heureuse; ma tranquillité extérieure contribuait fortement à calmer son esprit; mais, le jour où je devais accomplir mes vœux et ma destinée, elle fut mélancolique, et saisie d'un pressentiment douloureux; peut-être aussi pensait-elle au secret affreux que j'avais promis de lui révéler le lendemain. Cependant mon père était dans l'enchantement, et occupé des préparatifs; il ne voyait dans la tristesse de sa nièce que la timidité d'une nouvelle mariée. Après la cérémonie, beaucoup de monde se rassembla chez mon père; mais il fut convenu qu'Élisabeth et moi nous passerions l'après-midi et la nuit à Évian, et que nous retournerions à Cologny le lendemain matin. Le temps était beau, et le vent favorable; nous résolûmes d'aller par eau. Ces moments furent les derniers de ma vie où je connus quelque bonheur. Nous allions avec rapidité: le soleil était chaud, mais nous étions à l'abri de ses rayons sous une espèce de dais, qui ne nous empêchait pas de jouir de la beauté du site. Tantôt, d'un côté du lac, nous avions en vue le mont Salève, les collines agréables de Montalègre, et, un peu plus loin, plus élevé que tout le reste, le superbe mont Blanc, et la chaîne de montagnes couvertes de chênes qui s'efforcent en vain de l'égaler; tantôt, en longeant la rive opposée, nous avions la vue du redoutable Jura, opposant son flanc noir à l'ambitieux qui voudrait abandonner sa patrie, et une barrière presqu'insurmontable au conquérant qui voudrait l'asservir. Je pris la main d'Élisabeth: «Vous êtes triste, mon amie; ah! si vous saviez ce que j'ai souffert, et ce que je puis encore souffrir, vous tâcheriez de me faire goûter le repos, et vous feriez succéder au désespoir la sécurité dont ce seul jour me permet du moins de jouir». --«Soyez heureux, mon cher Victor, répondit Élisabeth; rien, j'espère, ne doit vous affliger; et soyez sûr que si mon visage n'a pas l'expression d'une joie vive, mon cœur, du moins, ressent une profonde satisfaction. Un secret pressentiment m'avertit de ne pas trop m'abandonner à l'avenir qui se présente devant moi; mais je n'écouterai pas une voix aussi sinistre. Voyez avec quelle vitesse nous avançons, et combien les nuages, qui, tantôt obscurcissent le temps, tantôt s'élèvent au-dessus du dôme du Mont-Blanc, ajoutent à la beauté de cette vue si intéressante. Regardez aussi les innombrables poissons qui nagent dans cette eau limpide, au fond de laquelle nous pouvons distinguer chaque caillou. Quel jour délicieux! Comme toute la nature parait heureuse et paisible»! Élisabeth tâchait, par ces discours, de reporter son esprit et le mien sur des sujets moins tristes; mais elle ne pouvait maîtriser ses dispositions. Pendant quelques instants, la joie brillait dans ses yeux; mais elle retombait continuellement dans ses distractions et ses rêveries. Le soleil se penchait vers l'horizon; nous passâmes la rivière de la Dranse, dont le cours suit les vallées des plus hautes montagnes, et les sinuosités des collines les moins élevées. Dans cet endroit, les Alpes sont plus près du lac. Nous approchions de l'amphithéâtre des montagnes qui le bornent à l'est; et le clocher d'Évian brillait au milieu des bois qui l'entourent, sous la chaîne de montagnes qui le dominent. Le vent, qui, jusque-là, nous avait portés avec une étonnante rapidité, changea au coucher du soleil en une brise légère; le zéphyr ne faisait que rider la surface de l'eau, et agitait agréablement les arbres qui bordent le rivage, et dont les fleurs exhalaient l'odeur la plus délicieuse. Le soleil avait disparu de l'horizon, lorsque nous abordâmes. À peine avais-je mis le pied sur le rivage, que je me sentis tourmenté par ces inquiétudes et ces craintes, qui allaient bientôt m'environner et s'attacher à moi pour toujours. CHAPITRE XXII Il était huit heures lorsque nous mêmes pied à terre; nous nous promenâmes quelque temps sur le bord du lac, en jouissant de l'éclat fugitif du jour; et même en nous dirigeant vers l'auberge, nous contemplions la vue agréable des eaux, des bois, et des montagnes obscurcies par les ténèbres, mais déployant encore leurs noirs sommets. En ce moment, le vent changea du sud à l'ouest, et souffla avec une grande violence. La lune brillait au milieu des cieux et commençait à descendre; les nuages étaient chassés avec la rapidité du vol du vautour, et voilaient les rayons de cet astre, tandis que le lac réfléchissait un ciel orageux, mille fois plus effrayant au milieu des vagues agitées qui commençaient à s'élever. Tout-à-coup l'orage s'annonça par un torrent de pluie. J'avais été calme pendant le jour; mais, dès que la nuit obscurcit la vue des objets, mille craintes s'élevèrent dans mon esprit. Plein d'inquiétude, je me tins sur la défensive; je saisis de la main droite un pistolet caché dans mon sein; j'étais effrayé du moindre bruit, mais déterminé à vendre chèrement ma vie, et à ne mettre fin au combat, qu'après l'avoir perdue ou l'avoir arrachée à mon adversaire. Élisabeth observa quelque temps mon agitation dans un silence timide et craintif; elle dit enfin: «qui peut ainsi vous agiter, mon cher Victor? que craignez-vous»? --«Ah! paix! paix! mon amie, répliquai-je encore cette nuit, et tout sera sauvé; mais cette nuit est affreuse, horrible»! Je passai une heure dans cet état, lorsque tout-à-coup je réfléchis combien le combat, auquel je m'attendais à tout moment, serait pénible pour ma femme; je l'engageai avec les plus vives instances à se retirer, décidé à ne la rejoindre qu'après que j'aurais obtenu quelque renseignement sur la situation de mon ennemi. Elle me quitta. Je restai quelque temps à parcourir les corridors de la maison, et à visiter le plus petit coin qui aurait pu servir de retraite à mon ennemi; mais je ne découvris aucune trace, et je commençais à croire qu'un heureux hasard avait mis obstacle à l'exécution de ses menaces, lorsque tout-à-coup j'entendis un cri aigu et horrible. Il partait de la chambre où Élisabeth s'était retirée. Dans ce moment, toute la réalité s'offrit à mon esprit; mes bras tombèrent, le mouvement de mes muscles et de mes fibres fut suspendu; je sentis mon sang couler goutte à goutte dans mes veines, et bouillonner à l'extrémité de mes membres. Cet état ne dura qu'un instant; le cri se répéta...; je me précipitai dans la chambre. Grand Dieu! pourquoi n'expirai-je pas alors? Pourquoi suis-je ici à raconter l'anéantissement de mes plus douces espérances, et de la créature la plus pure qui existât sur la terre? Elle était sans vie et inanimée, jetée en travers du lit, la tête renversée, la figure pâle, décomposée, et à moitié couverte par ses cheveux. De quelque côté que je me tourne, je vois la même figure; ses bras et son corps de la pâleur de la mort étaient jetés par l'assassin sur la couche nuptiale comme dans une bière funèbre. Ai-je pu voir ce spectacle, et vivre? Hélas! la vie est opiniâtre, et s'attache davantage à celui qui la hait le plus. Un moment seulement j'en perdis le souvenir: je m'évanouis. Lorsque je repris connaissance, je me trouvai entouré des gens de l'auberge; leurs physionomies exprimaient la terreur la plus vive: mais l'horreur des autres ne paraissait qu'une lueur, qu'une ombre des sentiments qui m'oppressaient. Je me dégageai des personnes qui étaient auprès de moi, pour courir à la chambre où était le corps d'Élisabeth, de mon amante, de ma femme, qui vivait il n'y a qu'un moment, si aimée et si digne de l'être. On avait changé la position dans laquelle je l'avais vue d'abord; dans ce moment, elle était étendue, la tête appuyée sur son bras, un mouchoir jeté sur sa figure et son col, et telle que j'aurais pu la croire endormie. Je m'élançai sur elle; je la couvris de baisers; mais la mort avait glacé ses membres, et leur langueur ne m'apprenait que trop que ce que je tenais alors dans mes bras, avait cessé d'être mon Élisabeth, celle que j'avais aimée et chérie. La marque meurtrière de la main du démon était sur son col, et le souffle ne pouvait plus être recueilli sur ses lèvres. Pendant que, dans l'agonie du désespoir, j'étais encore penché sur elle, je levai les yeux par hasard. La chambre, qui, auparavant, était obscure, était en ce moment éclairée par la lueur pâle et jaune de la lune: je fus saisi d'une espèce de terreur panique en apercevant cette lumière. Les volets étaient ouverts; et, dans une sensation impossible à décrire, je vis au milieu de la fenêtre, une figure.... Ah! la plus hideuse et la plus détestée. Un rire affreux agitait le visage du Monstre. C'était lui: il semblait me railler, en me montrant de son doigt infernal le corps de ma femme. Je m'élançai vers la fenêtre, en faisant feu d'un pistolet que je tirai de mon sein; mais il esquiva le coup, prit la fuite, courut avec la rapidité de l'éclair, et plongea dans le lac. Le bruit du pistolet attira du monde dans la chambre. Je désignai l'endroit où il avait disparu; nous suivîmes la trace avec des bateaux; on jeta des filets, mais ce fut en vain. Au bout de quelques heures, nous revînmes sans espoir. La plupart de mes compagnons étaient persuadés qu'ils avaient couru après un fantôme de mon imagination. À peine avaient-ils débarqués, qu'ils se mirent à battre le pays, se partageant en bandes qui suivirent différentes directions, les unes dans les bois, les autres dans les vignes. Je ne me joignis pas à eux; j'étais épuisé: un nuage couvrait mes yeux, et ma peau était desséchée par la chaleur de la fièvre. Dans cet état, je me jetai sur un lit, sans savoir à peine ce qui était arrivé; mes yeux erraient autour de la chambre, comme pour chercher quelque chose que j'avais perdu. Enfin je me souvins que mon père attendrait avec inquiétude le retour de ses deux enfants, et que je devais revenir seul. Ce souvenir remplit mes yeux de larmes: je pleurai long-temps; mais je portai ma pensée sur différents objets, sur mes malheurs et sur leur cause. La mort de Guillaume, le supplice de Justine, le meurtre de Clerval, et en dernier lieu celui de ma femme, m'accablaient d'étonnement et d'horreur. Dans ce moment même, je ne savais pas si les seuls amis, qui me restaient, seraient à l'abri de la perversité du Démon; peut-être même mon père expirait-il maintenant sous sa main! peut-être Ernest était-il étendu mort à ses pieds! Cette idée me fit frémir, et me ranima. Je me levai, décidé à retourner à Genève aussi promptement que possible. On ne put me procurer des chevaux; je fus forcé de revenir par le lac; mais le vent n'était pas favorable, et la pluie tombait par torrents. Cependant le jour commençait à peine à paraître, et je pouvais raisonnablement espérer que j'arriverais le soir. Je louai des rameurs, et je pris moi-même une rame; car je m'étais toujours senti soulagé des tourments de l'esprit par l'exercice du corps; mais ma douleur profonde et l'excès d'agitation que j'éprouvais, me rendaient incapable du moindre effort. Je quittai la rame; et, appuyant ma tête sur mes mains, je donnai cours à toutes les idées qui m'occupaient. Si je levais les yeux, je voyais les scènes qui m'étaient familières dans un temps plus heureux, et que j'avais contemplées la veille encore, avec celle qui n'était plus qu'une ombre et un souvenir. Je pleurai amèrement. La pluie s'était arrêtée un moment, et je vis les poissons se jouer dans des eaux comme ils avaient fait quelques heures auparavant; Élisabeth les avait remarqués...! Rien n'est aussi pénible pour l'esprit humain qu'un changement complet et subit. Le soleil pouvait briller; les nuages couvrir le temps; rien ne me paraissait de même que la veille. Un Démon m'avait enlevé tout espoir de bonheur; personne n'avait jamais été aussi malheureux que moi: un évènement aussi affreux est unique dans l'histoire de l'homme. Mais pourquoi m'arrêterais-je sur les incidents qui suivirent ce dernier et cruel évènement? Mon histoire est un tissu d'horreurs; la mesure en est comblée; et ce que j'ai encore à vous raconter, ne saurait être qu'ennuyeux pour vous. Sachez que mes amis m'ont été enlevés l'un après l'autre: je suis resté seul.... Mes forces s'épuisent; et je dirai en peu de mots la fin de mon atroce récit. J'arrivai à Genève. Mon père et Ernest vivaient encore; mais le premier succomba en apprenant la nouvelle que je lui annonçai. Je le vois encore ce vieillard excellent et vénérable! Ses yeux étaient égarés: il avait perdu celle qui en était le charme et le bonheur.... Sa nièce, pour qui il avait une affection plus que paternelle, sur laquelle il avait porté toute sa tendresse, comme un homme, qui, au déclin de la vie, conserve peu d'affections, et ne s'attache que plus fortement à celles qui lui restent. Maudit, maudit soit le Démon qui appela le malheur sur ses cheveux blancs, et le condamna à mourir de douleur! Il ne put soutenir les horreurs qui s'accumulèrent autour de lui; il fut saisi d'une attaque d'apoplexie, et mourut dans mes bras peu de jours après. Je ne sais ce que je devins alors; je perdis les sens; je ne connus plus que les chaînes et l'obscurité. Quelquefois, il est vrai, je croyais errer dans des prés fleuris et de riantes vallées avec les amis de ma jeunesse; mais, à mon réveil, je me trouvais dans un donjon. La mélancolie succéda à cette disposition; mais par degrés je parvins à distinguer mes douleurs et ma situation, et je fus alors relâché de prison; car j'avais passé pour fou; et, pendant plusieurs mois, comme on me l'apprit, je n'avais eu d'autre habitation qu'une cellule solitaire. Mais la liberté eût été pour moi un don inutile, si mon retour à la raison n'eût en même temps excité ma vengeance. Assiégé continuellement du souvenir de mes infortunes passées, je commençai à réfléchir sur leur cause.... sur le monstre que j'avais créé, ce misérable Démon que j'avais jeté sur la terre pour ma perte. J'étais animé d'un transport de rage en pensant à lui, et j'aurais voulu le tenir entre mes mains, pour accomplir sur sa tête exécrable une vengeance complète et signalée. Ma haine ne se borna pas longtemps à des désirs inutiles. Je me mis à chercher les meilleurs moyens de l'atteindre; et dans ce but, un mois environ après ma mise en liberté, j'allai trouver un juge criminel de la ville; je lui déclarai que j'avais une accusation à faire; que je connaissais le destructeur de ma famille; et je finis en le priant d'user de toute son autorité, pour que le meurtrier fût livré entre ses mains. Le magistrat m'écouta avec attention et bonté: «Soyez assuré, Monsieur, me dit-il, que je n'épargnerai aucune peine, aucune démarche pour découvrir le scélérat». --«Je vous remercie, répondis-je; écoutez donc la déposition que j'ai à faire. C'est vraiment une chose si étrange, que je craindrais votre défiance et vos doutes, s'il n'y avait quelque chose dans la vérité, qui force à la conviction. L'histoire est trop enchaînée pour paraître un songe, et je n'ai aucun motif pour mentir». En lui parlant ainsi, j'étais sous une impression profonde, mais calme: j'avais formé dans mon cœur la résolution de poursuivre mon ennemi jusqu'à la mort, et cette résolution calmait mon désespoir, et me réconciliait un moment avec la vie. Je racontai alors mon histoire en peu de mots, mais avec fermeté et précision, désignant les dates avec soin, et ne tombant jamais dans les invectives ou les exclamations. Le magistrat paraissait d'abord tout-à-fait incrédule, mais ensuite il devint plus attentif, et parut y prendre plus d'intérêt. Je le vis tantôt frémir d'horreur, tantôt exprimer une vive surprise mêlée de doute. Je terminai mon récit en lui disant: «Voici l'être que j'accuse, et pour la découverte, pour la punition duquel je vous prie d'exercer tout votre pouvoir. C'est votre devoir comme magistrat; homme seulement, je crois et j'espère qu'en cette occasion vous ne serez pas révolté d'avoir à le remplir». Cette demande changea presque entièrement la physionomie de mon auditeur. Il avait écouté mon histoire avec cette espèce de foi qu'on accorde à un conte d'esprits, ou à un récit d'évènements surnaturels; mais lorsqu'il fut sommé d'agir officiellement en conséquence, il reprit toute son incrédulité. Cependant il répondit avec douceur: «Je vous donnerai volontiers tous les secours possibles pour vous aider dans votre poursuite; mais la créature, dont vous parlez, parait avoir une puissance qui mettrait en défaut tous mes efforts. Qui pourrait suivre un animal capable de traverser la mer de glace, et d'habiter des cavernes et des antres, où aucun homme n'oserait entrer? D'ailleurs, plusieurs mois se sont écoulés depuis qu'il a commis ses crimes: qui peut présumer la direction qu'il a suivie, ou le pays qu'il habite». --«Je ne doute pas qu'il ne se tienne près du lieu que j'habite; et, s'il s'est réellement réfugié dans les Alpes, on peut le chasser comme le Chamois, et le détruire comme une bête féroce; mais je pénètre vos pensées: vous ne croyez pas à mon récit, et vous refusez d'infliger à mon ennemi le châtiment qu'il mérite». Pendant que je parlais, la rage étincelait dans mes yeux; le magistrat fut intimidé: «Vous vous trompez, dit-il, je ferai tous mes efforts; et s'il est en mon pouvoir d'arrêter le monstre, soyez assuré qu'il subira un châtiment proportionné à ses crimes. Mais je crains, d'après la description que vous m'avez faite vous-même de ses qualités, que cela ne soit impraticable; je crains même qu'au moment où l'on prendra toutes les mesures nécessaires, vous ne deviez vous attendre à voir vos espérances déçues». --«Je n'y puis consentir; mais tout ce que je dirais est de peu d'utilité. La vengeance n'est d'aucun intérêt pour vous; elle peut être criminelle; mais j'avoue que c'est la passion, l'unique passion qui dévore mon âme. Je ne saurais exprimer ma rage, en songeant que le meurtrier, que j'ai jeté dans la société, existe encore. Vous repoussez ma juste demande. Je n'ai plus qu'une ressource; à la vie et à la mort, je me dévoue moi-même pour l'exterminer». En parlant ainsi, j'éprouvais une agitation telle, que je tremblais de tous mes membres: il y avait de la frénésie dans mon air, et sans doute aussi de cette fierté sublime dont les anciens martyrs étaient, dit-on, animés; mais pour un magistrat Genevois, dont l'esprit était occupé d'idées bien éloignées du dévouement et de l'héroïsme, cette élévation eut toute l'apparence de la folie. Il tâcha de me calmer de même qu'une nourrice cherche à apaiser un enfant, et il considéra mon récit comme l'effet du délire. «Homme, m'écriai-je, tu as beau t'enorgueillir de ta sagesse, tu n'en es pas moins ignorant!--C'en est assez; vous ne savez ce que vous dites». Je sortis de la maison dans le trouble et la colère, et je me retirai pour méditer sur ce que je ferais. CHAPITRE XXIII La situation de mon esprit était telle, que je ne fus plus maître d'aucune pensée. J'étais animé par la fureur; la vengeance seule me donnait des forces et du calme; elle tempérait mes sentiments, et me permettait d'être modéré et réfléchi, dans les moments où je n'aurais eu recours qu'au délire ou à la mort. Ma première résolution fut de quitter Genève à jamais; mon pays, qui m'était si cher aux jours de mon bonheur et de mes affections, me devint odieux dans mon adversité. Je pris une somme d'argent avec quelques bijoux qui avaient appartenu à mon père, et je partis. De ce moment ont commencé mes courses, qui ne finiront qu'avec ma vie. J'ai parcouru une grande partie de la terre, et j'ai supporté toutes les fatigues auxquelles les voyageurs ont l'habitude d'être exposés dans les déserts et les pays barbares. Je sais à peine comment j'ai vécu; souvent j'ai étendu sur le sable mes membres affaiblis, et j'ai invoqué la mort; mais j'ai vécu pour la vengeance; je n'osais mourir et laisser la vie à mon adversaire. En quittant Genève, mon premier soin fut de chercher la trace de mon infernal ennemi; mais mon plan fut dérangé; et j'errai plusieurs heures autour de la ville, incertain de la route que je suivrais. À l'approche de la nuit, je me trouvai à la porte du cimetière où reposaient Guillaume, Élisabeth, et mon père. Je franchis la porte, et je m'avançai vers leurs tombeaux. Tout était silencieux, hors les feuilles des arbres, qui étaient légèrement agitées par le vent; la soirée était sombre, et la scène eût été solennelle et touchante, même pour un observateur désintéressé. Les esprits des morts semblaient voltiger autour de leurs tombes, et jeter autour de la tête de celui qui venait pleurer sur leurs cendres, une ombre qui était sentie sans être vue. Le profond chagrin, que m'avait d'abord inspiré cette scène, fit bientôt place à la rage et au désespoir. Ils étaient morts, et je vivais; leur meurtrier vivait aussi, et c'était pour le détruire que je traînais mon existence odieuse. Je m'agenouillai sur le gazon; je baisai la terre qui recouvrait leurs cendres, et les lèvres tremblantes je m'écriai: «Par la terre sacrée sur laquelle je suis agenouillé, par les ombres qui errent auprès de moi, par le chagrin profond et éternel que j'éprouve, par toi, nuit, par les esprits qui président à ton cours, je jure de poursuivre le Démon, auteur de tous ces maux, jusqu'à ce que l'un de nous soit anéanti dans la lutte que nous engagerons. C'est dans ce but que je conserverai ma vie: je verrai encore l'éclat du soleil, je foulerai encore la verdure de la terre, mais pour satisfaire cette vengeance si douce, et sans laquelle je n'assisterais plus au spectacle de la nature. J'invoque votre secours, esprits des morts; et vous, ministres errants de vengeance, dirigez-moi dans mon entreprise. Que le monstre exécrable boive à longs traits dans la coupe de la douleur, qu'il connaisse le désespoir auquel je suis en proie maintenant»! J'avais commencé mon invocation avec solennité, et un respect qui m'assurait presque que les ombres de mes amis assassinés entendaient et approuvaient mon vœu. Mais en terminant j'étais animé par la fureur, et la rage me faisait élever la voix. Un rire violent et infernal fut la réponse que je reçus au milieu du silence de la nuit. Il retentit long-temps et avec force à mon oreille, les montagnes le répétèrent, et je crus que tout l'enfer m'entourait pour me railler et m'insulter. Sans doute en ce moment j'aurais été animé par la frénésie, et j'aurais mis fin à ma déplorable existence, si mon vœu n'eût été entendu, et si je ne me fusse réservé pour la vengeance. J'oubliais le rire qui m'avait frappé, lorsqu'une voix bien connue et détestée, qui me paraissait être tout près de mon oreille, prononça distinctement ces paroles: «Je suis satisfait, misérable! tu te résous à vivre, et je suis satisfait». Je m'élançai vers l'endroit d'où parlait la voix; mais le démon m'échappa. Tout-à-coup le large disque de la lune s'éleva, et éclaira complètement le corps hideux et difforme du monstre qui fuyait avec une rapidité surnaturelle. Je le poursuivis, et pendant plusieurs mois je n'ai point eu d'autre occupation. Guidé par de vagues renseignements, j'ai suivi les détours du Rhin sans le rencontrer. J'arrivai sur les bords de la Méditerranée; et, par un hasard étrange, je vis le démon entrer pendant la nuit, et se cacher dans un vaisseau destiné pour la mer Noire. Je pris passage sur le même navire; mais il échappa, je ne sais comment. Au milieu des déserts de la Tartare et de la Russie, je n'ai pu l'atteindre, mais j'ai toujours suivi ses traces. Tantôt les paysans, effrayés par cette horrible apparition, m'instruisaient de la route qu'il tenait; tantôt lui-même, il me laissait quelque signe pour me guider, dans la crainte que, si je perdais toute trace, je ne me livrasse au désespoir et ne voulusse mourir. Souvent je recevais la neige sur ma tête, et je voyais l'empreinte de son énorme pas sur la plaine blanchie. Vous, qui entrez dans la vie, pour qui les soucis sont nouveaux, et le désespoir inconnu, comment pouvez-vous comprendre ce que j'ai éprouvé et ce que j'éprouve encore? Le froid, le besoin et la fatigue étaient les moindres maux que j'eusse à supporter; j'étais maudit par un mauvais génie, et je portais toujours avec moi mon enfer; mais cependant un bon génie a suivi et dirigé mes pas, et au moment où je me plaignais le plus, il me dégageait tout-à-coup des difficultés qui paraissaient insurmontables. Quelquefois, lorsque la nature succombait épuisée par la faim, je trouvais dans le désert un repas qui m'était destiné, et qui me rendait la force et le courage. C'était une nourriture grossière, il est vrai, comme celle des paysans de la contrée: mais je ne puis douter qu'elle n'y fût placée par les esprits, dont j'avais invoqué le secours. Souvent, lorsque tout était aride, le ciel sans nuages, et mon gosier desséché par une soif brûlante, un léger nuage rafraîchissait le temps, versait quelques gouttes qui me ranimaient, et se dissipait. Je suivais, autant que possible, le cours des rivières; mais le Démon évitait ordinairement ces chemins, parce que c'est là que se réunit la plus grande partie de la population d'un pays. Partout ailleurs, on voyait rarement quelques êtres humains; et ma subsistance ordinaire était la chair des animaux sauvages qui se trouvaient sur mon chemin. J'avais de l'argent avec moi, et je gagnais l'amitié des villageois en le distribuant, ou en apportant quelque bête que j'avais tuée, et dont je ne prenais qu'une petite part, ayant soin d'offrir le reste à ceux qui m'avaient procuré du feu et les ustensiles nécessaires pour la préparer. Ma vie, en s'écoulant ainsi, m'était réellement odieuse, et ce n'était que pendant le sommeil que je pouvais jouir de quelque consolation. Ô bienheureux sommeil! Souvent, lorsque j'étais le plus malheureux, je me livrais au repos, et j'étais bercé par mes rêves au point de tomber dans le ravissement. Les esprits, qui veillaient sur moi, m'avaient ménagé ces moments, ou plutôt, ces heures de bonheur, afin que je conservasse assez de force pour accomplir mon pèlerinage. Sans ce délassement, j'aurais succombé à mes fatigues. Pendant le jour, j'étais soutenu et encouragé par l'espoir de la nuit: car, durant le sommeil, je voyais mes amis, ma femme et ma chère patrie; je voyais encore le visage bienveillant de mon père, j'entendais les douces modulations de la voix de mon Élisabeth, et je voyais Clerval brillant de jeunesse et de santé. Souvent, fatigué par une marche pénible, je me persuadais que cette fatigue était un rêve qui durerait jusqu'à l'arrivée de la nuit, et qu'alors je jouirais de la réalité dans les bras de mes plus chers amis. Quelle tendresse ils m'inspiraient! Combien je m'attachais à leurs formes chéries, si, à mon réveil, elles se présentaient à mon imagination! Dans ces moments, je me figurais qu'ils vivaient encore! Dans ces moments encore, la vengeance, dont j'étais dévoré, s'éteignait dans mon cœur, et je continuais à poursuivre le Démon que j'avais à détruire, plutôt pour remplir une lâche enjointe par le ciel, pour suivre l'impulsion mécanique d'une puissance inconnue, que pour satisfaire un désir ardent de mon âme. Je ne sais quelles étaient les sensations de celui que je poursuivais. Quelquefois il laissait des marques de son passage, en écrivant sur l'écorce des arbres, ou en gravant sur la pierre, dans la vue de me guider et d'exciter ma fureur. Je lus ces mots dans une de ces inscriptions: «Mon règne n'est pas encore fini; tu vis, et mon pouvoir est complet. Suis-moi; je me dirige vers les glaces éternelles du nord, où tu éprouveras la rigueur du froid auquel je suis insensible. Tu trouveras près de ce lieu, si tu n'arrives pas trop tard, un lièvre mort; mange, et rafraîchis-toi. Avance, mon ennemi, nous avons encore à nous disputer la vie; mais tu passeras bien des moments durs et cruels, avant que cet instant ne soit venu». Démon insultant! Je fais encore vœu de vengeance; je te voue encore, misérable Démon, aux tourments et à la mort. Jamais je ne cesserai mes recherches, que lui ou moi ne périssions; et, alors, avec quelle joie j'irai rejoindre mon Élisabeth, et ceux qui, même à présent, me préparent la récompense de mes pénibles ennuis et de mon horrible pèlerinage! En poursuivant toujours mon voyage vers le nord, les neiges s'épaissirent, et le froid s'accrut à un degré beaucoup trop élevé pour que je pusse le supporter. Les paysans étaient renfermés dans leurs cabanes, et les plus hardis seulement osaient les quitter afin de prendre les animaux que la faim avait fait sortir de leurs retraites pour chercher une proie. Les rivières étaient recouvertes d'une glace épaisse qui ne permettait pas d'avoir du poisson; ainsi, j'étais privé de tout ce qui servait ordinairement à me nourrir. Le triomphe de mon ennemi doubla avec la difficulté de mes travaux. Une inscription, qu'il laissa, était conçue en ces termes: «Prépare toi! tes fatigues ne font que commencer. Enveloppe-toi de fourrures, et fais provision de vivres, car nous allons bientôt entreprendre un voyage où tes souffrances satisferont ma haine éternelle». Loin de céder à ces paroles dérisoires, je me fortifiais dans mon courage et ma persévérance. Je résolus de ne pas abandonner mon projet; et, demandant au Ciel de me soutenir, je continuai avec la même ardeur à traverser d'immenses déserts, jusqu'à ce que je vis de loin l'Océan qui formait les dernières limites de l'horizon: Ah! combien cette mer différait des mers azurées du sud! Couverte de glace, elle ne se distinguait de la terre que par son aspect sombre et ses inégalités. Les Grecs pleurèrent de joie en apercevant la Méditerranée, du sommet des montagnes de l'Asie; ils cinglèrent avec ravissement vers le terme de leurs travaux. Je ne pleurai pas; mais je m'agenouillai; et, de bon cœur, je remerciai le Génie, qui me guidait, de m'avoir conduit sain et sauf jusqu'au lieu où j'espérais, malgré les railleries de mon ennemi, l'atteindre et lutter avec lui. Quelques semaines avant ce temps, j'avais acheté un traîneau et des chiens, à l'aide desquels je traversais les neiges avec une inconcevable rapidité. Je ne sais si le Démon avait le même avantage, mais je m'aperçus que je gagnais alors sur lui tous les jours autant de terrain, que j'en avais perdu auparavant dans sa poursuite. J'allais même si vite, qu'au moment où je vis l'Océan, il n'avait plus qu'un jour d'avance, et que j'avais l'espoir de l'atteindre avant qu'il n'arrivât au rivage. Je pressai donc avec un nouveau courage, et en deux jours, j'arrivai à un chétif hameau sur le bord de la mer. Je demandai aux habitants des renseignements sur le Démon, et je pris des informations exactes. Un monstre gigantesque, disaient-ils, était arrivé la nuit précédente, armé d'un fusil et de plusieurs pistolets, mettant en fuite les habitants d'une chaumière isolée, qui avaient eu peur de ses formes effrayantes. Il avait emporté leurs provisions d'hiver, et les avait mises dans un traîneau, s'était emparé d'un nombreux troupeau de chiens dressés pour le tirer, les avait attelés, et la même nuit, à la joie des villageois frappés d'horreur, avait poursuivi son voyage à travers la mer dans une direction qui ne conduisait à aucune terre; et ils conjecturaient qu'il serait bientôt englouti, si la glace venait à se rompre, ou, qu'il succomberait à la rigueur éternelle du froid. À cette nouvelle, je tombai un moment dans un accès de désespoir. Il m'avait échappé, et il me mettait dans la nécessité de commencer un voyage mortel, et presque sans fin, à travers les montagnes de glace de l'Océan, et de braver un froid que peu d'habitants pouvaient long-temps supporter, et auquel moi, né dans un climat agréable et chaud, je ne pouvais espérer de survivre. Cependant, à l'idée que le Démon vivrait et serait triomphant, ma rage et la vengeance se ranimèrent et furent assez puissantes pour étouffer tout autre sentiment. Après un léger repos, pendant lequel les esprits des morts vinrent me visiter et m'exciter à la fatigue et à la vengeance, je me préparai pour mon voyage. J'échangeai mon traîneau de terre pour un autre propre aux inégalités des glaces de l'Océan; je pris une abondante provision de vivres, et je partis de terre. Je ne puis dire combien de jours j'ai passés depuis ce départ; ce que je sais, c'est que j'ai été exposé à une détresse que je n'ai eu le courage de supporter, qu'à cause du juste et éternel sentiment de vengeance dont mon cœur est consumé. Souvent des montagnes de glace immenses et escarpées me barraient le passage; souvent aussi j'entendais le craquement de la mer de glace qui menaçait de m'engloutir; mais la gelée revenait, et raffermissait les chemins de la mer. À la quantité de vivres dont j'ai fait consommation, je pourrais juger que j'ai passé trois semaines dans ce voyage. Que de fois, en voyant l'espérance s'éloigner toujours et se refouler dans mon cœur, n'ai-je pas versé des larmes de découragement et de chagrin. Je commençais à être en proie au désespoir, et j'aurais bientôt succombé à tant d'épreuves, sans une circonstance que je ne dois pas omettre. Traîné par les pauvres animaux que je dirigeais, et dont un avait succombé à la fatigue, j'avais atteint avec une peine incroyable le sommet d'une montagne de glace escarpée; à cette hauteur, je voyais avec angoisse l'immensité devant moi, quand tout-à-coup j'aperçus un point noir sur la plaine brumeuse. Je m'efforçai de découvrir quel pouvait être cet objet, et je poussai un cri féroce de joie en distinguant un traîneau et les proportions difformes d'un être bien connu. Oh! avec quelle ardeur l'espérance rentra dans mon cœur! Mes yeux furent remplis de larmes brûlantes, que je me hâtai d'essuyer, dans la crainte qu'elles ne m'empêchassent de voir le Démon; mais elles revinrent encore obscurcir ma vue, jusqu'à ce que, donnant cours aux émotions qui m'oppressaient, je les répandis en abondance. Mais ce n'était pas le moment de m'arrêter: je débarrassai les chiens de leur compagnon mort; je leur donnai une ration abondante; et, après une heure de repos, qui était absolument nécessaire, mais qui me paraissait insupportable, je continuai ma route. Le traîneau était encore visible, et ne disparaissait à ma vue, que quand il était caché derrière la cime d'un quartier de glace. Enfin je le vis distinctement; et lorsque, après environ deux jours de marche, j'aperçus mon ennemi à la distance d'un mille, je sentis mon cœur bondir de joie. Mais, au moment où je croyais être sur le point d'atteindre mon ennemi, mes espérances furent tout-à-coup déçues, et je perdis sa trace plus que jamais. J'entendis un craquement dans la mer; ce bruit, qui croissait à mesure que les eaux roulaient, et grossissaient sous moi, devenait à tout moment plus menaçant et plus terrible. J'avançai, mais en vain. Le vent s'éleva; la mer rugit; et, semblable à un fort tremblement de terre, se fendit, et éclata avec un bruit affreux et effrayant. Tout fut bientôt fini: en peu de minutes, une mer agitée me sépara de mon ennemi; et je fus ballotté sur un morceau de glace qui diminuait continuellement, et me préparait ainsi la mort la plus affreuse. Pendant plusieurs heures, je fus en proie à cette crainte: je perdis la plupart de mes chiens; et j'étais moi-même au moment de succomber à tant de détresse, lorsque je vis votre vaisseau qui était à l'ancre, et qui me donna l'espoir d'obtenir du secours et de conserver ma vie. J'étais loin de penser que des navires fussent venus aussi loin au nord, et je fus étonné d'en voir un. Je défis aussitôt une partie de mon traîneau, et je m'en servis en guise de rames; de cette manière je pus, avec une fatigue infinie, diriger mon radeau vers votre vaisseau. J'étais décidé, si vous alliez vers le sud, à me livrer encore à la merci des mers, plutôt que d'abandonner mon projet. J'espérais vous engager à me céder une barque au moyen de laquelle je pusse encore poursuivre mon ennemi; mais vous vous dirigiez vers le nord. Vous me prîtes à bord au moment où mes forces étaient épuisées, au moment où j'allais périr de l'excès de mes fatigues: mais je crains encore la mort.... Car ma mission n'est pas terminée. Ah! quand donc serai-je conduit vers le Démon par le génie qui me guide? Quand donc me laissera-t-il goûter le repos que je désire si vivement; ou bien, faut-il que je meure, et qu'il survive? Si je meurs, Walton, jurez-moi qu'il n'échappera pas, que vous le chercherez, que vous satisferez ma vengeance par sa mort. Et quoi? J'ose vous demander d'entreprendre mon pèlerinage, d'essuyer les fatigues que j'ai souffertes? Non, je ne suis pas aussi égoïste. Cependant, après ma mort, s'il paraissait, si les ministres de vengeance le conduisaient à vous, jurez qu'il ne survivra pas.... Jurez qu'il ne triomphera pas de mes malheurs accumulés, et ne vivra pas pour rendre un autre aussi malheureux que moi. Il est éloquent et persuasif, et ses paroles eurent même une fois du pouvoir sur mon cœur: mais ne vous fiez pas à lui: son âme est aussi infernale que sa forme exprime sa perfidie et sa perversité surhumaines. Ne l'écoutez pas, invoquez les noms de Guillaume, de Justine, de Clerval, d'Élisabeth, de mon père, celui du malheureux Victor, et plongez votre épée dans son cœur. Je serai prêt de vous, et je dirigerai votre fer. SUITE, PAR WALTON 26 août 17-- «Vous avez lu, ma sœur, cette histoire étrange et effrayante. Ne sentez-vous pas votre sang glacé par une horreur, qui, même en ce moment, arrête le mien dans mes veines? Quelquefois il était saisi subitement par la douleur, et il ne pouvait continuer son récit: de temps en temps, sa voix brisée, mais perçante, prononçait avec difficulté ces paroles si pleines de désespoir. Ses yeux doux et beaux étaient tantôt animés par l'indignation, tantôt abattus par le chagrin, et éteints par la force du malheur. Quelquefois il maîtrisait sa physionomie et ses expressions, et il racontait les événements les plus terribles d'une voix tranquille, sans aucune marque d'agitation; mais tout-à-coup, semblable au volcan qui s'entr'ouvre, il animait son visage par l'expression de la rage la plus farouche, et il vomissait des imprécations contre son persécuteur. »Son récit s'enchaîne, et il le fait avec l'air de la vérité la plus simple; cependant, j'avoue que les lettres de Félix et de Safie qu'il me montra, et l'apparition du Monstre, que nous avons vu de notre vaisseau, m'ont plus convaincu de la vérité de son récit, que ses assertions vives et bien enchaînées. Ainsi, un fait constant, un fait dont je ne puis douter, c'est que le Monstre existe réellement; mais je ne puis revenir de ma surprise et de mon admiration. Quelquefois je tâchais d'obtenir de Frankenstein des détails sur la formation d'une semblable créature; mais, sur ce point, il était impénétrable. «Êtes-vous fou, mon ami, disait-il? Où vous mène une curiosité irréfléchie? Voudriez-vous aussi créer un ennemi infernal pour vous-même et pour le monde? Car enfin, quel est le but de vos questions? Paix! paix! apprenez mes malheurs, et ne cherchez pas à augmenter les vôtres». »Frankenstein s'aperçut que je prenais des notes sur son histoire; il demanda à les voir, les corrigea lui-même, et y ajouta en plusieurs endroits, pour donner de la vie et de la force aux conversations qu'il avait avec son ennemi. «Puisque vous avez conservé mon récit, disait-il, je ne voudrais pas qu'il fût transmis incomplet à la postérité». »J'ai passé ainsi une semaine à écouter l'histoire la plus étrange que l'imagination ait jamais inventée. Mes pensées et les sentiments de mon âme, ont été absorbés par l'intérêt que je porte à mon hôte, et que m'inspirent ses manières aussi nobles que douces. Je désire le calmer: et pourtant, puis-je conseiller de vivre à un homme aussi malheureux, et privé de tout espoir de consolation? Oh! non! Il ne peut plus maintenant connaître d'autre joie, qu'au moment où il trouvera dans la paix de la mort, celle de son âme long-temps bouleversée. Cependant, il jouit d'une consolation, et il la doit à la solitude et au délire: il croit, en s'entretenant dans ses rêves avec ses amis, et en puisant dans ses entretiens des consolations pour ses infortunes, ou des encouragements pour sa vengeance, que ce ne sont pas des fantômes de son imagination, mais des êtres réels qui viennent d'un monde éloigné pour le visiter. Cette idée donne à ses rêveries une solennité, qui me les rend presqu'aussi imposantes et aussi intéressantes que la vérité. »Nos conversations ne sont pas toujours bornées à son histoire et à ses malheurs. Dans tous les genres de littérature, en général, il montre des connaissances profondes, et un jugement rapide et sûr. Son éloquence est forte et touchante; je ne puis l'entendre sans pleurer, lorsqu'il raconte un évènement affligeant, ou qu'il veut mettre en mouvement les sentiments de la pitié ou de l'amour. Combien un tel homme devait être admirable dans ses jours de prospérité, puisqu'il est si noble et si grand dans son infortune! Il semble sentir son propre mérite, et la grandeur de sa chute. «Lorsque j'étais plus jeune, disait-il, je me sentais appelé à quelque grande entreprise. Mes sentiments sont profonds; mais tel était le calme de mon jugement, qu'il me rendait propre à m'illustrer par des faits éclatants. »J'étais soutenu par le sentiment de mon mérite, lorsque d'autres en eussent été écrasés; car il me semblait que c'était un crime de consumer dans un chagrin inutile, ces talents qui pouvaient être utiles à mes semblables. En réfléchissant à l'œuvre que j'ai accomplie, et qui n'est pas moindre que la création d'un animal doué des sens et de la raison, je ne puis me ranger au nombre des esprits ordinaires; mais ce sentiment, qui me soutenait dans le commencement de ma carrière, ne sert maintenant qu'à m'accabler dans ma chute. Toutes mes observations, toutes mes espérances sont comme si elles n'étaient pas; et, semblable à l'archange qui aspirait à la toute-puissance, je suis enchaîné dans un enfer éternel. Mon imagination était vive, et eu même temps susceptible d'analyse et d'une application assidue; ce n'est qu'avec deux qualités si opposées que j'ai pu concevoir et réaliser la création d'un homme. »Même à présent, je ne puis me souvenir sans émotion, des rêveries qui m'occupaient avant la fin de mon ouvrage. Je foulais le ciel dans ma pensée, tantôt fier et joyeux de ma puissance, tantôt impatient d'en contempler les effets. Dès mon enfance, j'avais nourri de hautes espérances et une ambition sublime; mais combien je suis abaissé! Ah! mon ami, si vous m'aviez connu tel que j'étais autrefois, vous ne me reconnaîtriez pas dans cet état de dégradation. Rarement la tristesse pénétra dans mon cœur; je semblais porté par une haute destinée, jusqu'au jour où je suis tombé pour ne plus me relever». »Faut-il donc que je perde cet homme admirable? J'ai long-temps désiré un ami; j'ai cherché un homme qui put m'aimer et sympathiser avec moi. Vois; j'en ai trouvé un sur ces mers désertes; mais je crains de ne l'avoir connu que pour apprendre à l'apprécier et le perdre. Je voudrais lui faire aimer encore la vie, mais il repousse cette idée. «Je vous remercie, Walton, disait-il, de vos bonnes intentions pour un malheureux comme moi; mais, en me parlant de nouveaux liens et de nouvelles affections, croyez-vous qu'il y en ait qui puissent tenir lieu de ceux qui ne sont plus? Quel homme remplacerait Clerval auprès de moi? ou quelle femme pourrait me tenir lieu d'Élisabeth? Et même, à moins que les affections ne soient fortement excitées par un attachement plus grand, les compagnons de notre enfance possèdent toujours sur nos esprits un certain pouvoir, qu'un nouvel ami peut à peine obtenir. Ils connaissent les goûts de notre enfance, ces goûts que le temps peut modifier, mais qu'il n'enlève jamais; et ils peuvent juger de nos actions d'une manière plus sûre, en connaissant nos véritables intentions. Une sœur ou un frère ne peuvent jamais, à moins que les symptômes ne s'en montrent de bonne heure, se soupçonner de perfidie ou de mensonge, tandis qu'un ami, quelque soit son attachement, peut, malgré lui, éprouver des soupçons. Les amis que j'ai perdus, m'étaient chers non-seulement par l'habitude et le charme de leur société, mais aussi par leurs qualités personnelles: et, dans quelque lieu que je sois, la voix douce de mon Élisabeth, et la conversation de Clerval retentiront toujours à mon oreille. Ils sont morts; et, dans la solitude où me laisse leur mort, il n'est qu'un sentiment qui puisse me donner le courage de conserver ma vie. Si j'étais engagé dans une grande entreprise ou dans un projet, dont l'utilité pût s'étendre sur mes semblables, je pourrais vivre pour l'exécuter; mais telle n'est pas ma destinée; je dois poursuivre et détruire l'être à qui j'ai donné l'existence. Alors, mais seulement alors, ma tâche sur la terre sera accomplie, et je pourrai mourir». 2 septembre. «Ma bien aimée sœur, »Je vous écris, entouré de périls, et sans savoir si je suis condamné à ne plus revoir la chère Angleterre et les amis encore plus chers qui l'habitent. Je suis entouré de montagnes de glace, qui ne présentent aucune issue, et menacent à chaque moment d'engloutir mon vaisseau. Les braves marins que j'ai engagés à m'accompagner, trouvent du courage en me regardant; mais je n'ai personne pour m'en donner. Notre situation est vraiment très-effrayante; cependant, mon courage et mes espérances ne m'abandonnent pas. Nous pouvons survivre; s'il n'en est pas ainsi, je répéterai les leçons de mon Sénèque, et je mourrai de bon cœur. »Mais quel sera l'état de votre esprit, Marguerite? vous n'entendrez pas parler de ma mort, et vous attendrez mon retour avec inquiétude. Les années s'écouleront, et vous serez tourmentée par des alternatives de désespoir et d'espérance. Oh! ma chère sœur, les tourments qu'éprouvera votre cœur, dans une attente peut-être vaine, me paraissent plus terribles que la mort; mais vous avez un époux, et d'aimables enfants; vous pouvez être heureuse: que le ciel répande sur vous ses bénédictions! »Mon malheureux hôte me regarde avec la plus tendre compassion. Il tâche de me donner de l'espoir; il parle comme si la vie était un bien qu'il estime. Il me rappelle que les navigateurs, qui se sont exposés avant moi sur cette mer, ont souvent eu à craindre les mêmes dangers; et, en dépit de moi-même, il me remplit d'heureux augures. Les matelots mêmes sentent le pouvoir de son éloquence: lorsqu'il parle, ils reprennent courage; il ranime leur énergie; et, en entendant sa voix, ils croient que ces vastes montagnes de glace sont des môles, qui pourront s'évanouir et céder aux résolutions de l'homme. Ces sentiments sont passagers; leur attente étant chaque jour retardée, ils passent de l'espoir à la crainte, et de la crainte au désespoir. J'ai bien peur que cela ne finisse par une mutinerie». 5 septembre. «Il vient de se passer une scène d'un intérêt si peu commun, que je ne puis résister au désir de la rapporter, quoiqu'il soit très-probable que ces papiers ne vous parviendront jamais. »Nous sommes encore entourés de montagnes de glace, et sans cesse en danger d'être engloutis au premier choc. Le froid est excessif; et plusieurs de mes malheureux compagnons ont déjà trouvé leur tombeau au milieu de cette scène de désolation. La santé de Frankenstein dépérit de jour en jour: le feu de la fièvre brille encore dans ses yeux; mais il est épuisé, et, lorsque tout-à-coup, il a fait quelqu'effort, il retombe aussitôt, et semble privé de la vie. »Je vous ai annoncé dans ma dernière lettre que je redoutais une mutinerie. Ce matin, j'étais à observer le visage pâle, de mon ami, ses yeux à moitié fermés, et ses membres languissants; quand je fus détourné de ce spectacle par un groupe de matelots qui désiraient entrer dans la cabine. Ils entrèrent; et leur chef m'adressa la parole. Il me dit que lui et ses compagnons avaient été choisis par les autres matelots, pour venir en députation auprès de moi, et me faire une demande, qu'en toute justice, je ne pouvais refuser. Il ajoutait que nous étions enfermés dans la glace, et qu'il était à croire que nous n'en sortirions jamais: mais toute leur crainte était que, si par hasard la glace venait à se séparer et à laisser un passage libre, je ne fusse assez téméraire pour continuer mon voyage, et les conduire à de nouveaux dangers, après qu'ils auraient heureusement surmonté celui-ci. Ils désiraient donc que je fisse la promesse solennelle que, si le vaisseau était dégagé, je dirigerais aussitôt ma course vers le sud. »Ce discours me troubla. Je n'avais pas perdu tout espoir, et je n'avais pas encore conçu l'idée de retourner sur mes pas, si j'étais délivré. Cependant, pouvais-je justement, ou même physiquement, m'opposer à cette demande? J'hésitais avant de répondre, lorsque Frankenstein, qui avait d'abord été silencieux, et paraissait réellement avoir à peine assez de force pour donner la moindre attention à quoi que ce soit, se réveilla les yeux étincelants et les joues animées par une force passagère. Il se tourna vers ces hommes, et il leur dit: «Que voulez-vous? Que demandez-vous à votre capitaine? Pouvez-vous donc être si facilement détournés de votre entreprise? N'appeliez-vous pas cette expédition glorieuse? Et pourquoi l'était-elle? Ce n'est pas parce que la route était facile et paisible comme une mer du Sud, mais parce qu'elle était pleine de dangers et de terreur; parce qu'à chaque nouvel accident, votre bravoure était nécessaire, et que votre courage devait être mis à l'épreuve; parce que vous aviez autour de vous le danger et la mort, et que ces dangers vous deviez les braver et les surmonter. Voilà pourquoi votre entreprise était glorieuse, pourquoi elle était honorable: le monde vous aurait appelés les bienfaiteurs du genre humain; on aurait adoré les noms illustrés par les hommes courageux, qui auraient bravé la mort pour la gloire et le bien de l'espèce humaine. Faites maintenant la comparaison: à la première idée du danger, ou, si vous le voulez, à la première épreuve forte et effrayante de votre courage, vous vous découragez, et vous consentez à passer pour des hommes qui n'ont pas eu assez de force pour endurer le froid et le danger; aussi dira-t-on: pauvres gens, ils étaient frileux, et ils sont revenus se chauffer à leurs foyers. Mais pourquoi ces ménagements? Vous n'aviez pas besoin de venir si loin et de traîner votre capitaine à la honte d'un revers, pour prouver uniquement votre lâcheté. Ah! soyez hommes, ou soyez plus que des hommes. Persévérez dans vos projets, et soyez aussi fermes qu'un roc. Cette glace n'est pas faite d'une matière telle que vos cœurs pourraient l'être; il se peut qu'elle change, il se peut qu'elle ne vous arrête plus, si vous dîtes qu'elle ne vous arrêtera pas. Ne retournez pas dans vos familles avec une marque d'infamie sur vos fronts. Retournez comme des héros qui ont combattu et vaincu, et qui ne savent pas ce que c'est que de tourner le dos à l'ennemi». »Sa voix était si bien d'accord avec les différents sentiments de son discours, ses yeux exprimaient une résolution et un héroïsme si grands, que vous ne devez pas vous étonner que ces hommes fussent émus. Ils se regardaient l'un l'autre, sans être capables de répondre. Je pris la parole; je les invitai à se retirer, et à réfléchir à ce qu'on leur avait dit; je leur dis que je ne les mènerais pas plus au nord, s'ils persistaient dans leur désir de retour; mais que j'espérais que leur courage reviendrait avec la réflexion. »Ils se retirèrent, et je me tournai vers mon ami qui était retombé en langueur, et presque sans vie. »Je ne sais quelle sera la fin de tout ceci; mais je préfère la mort à la honte de revenir sans avoir exécuté mon projet. Cependant je crains d'y être forcé; des hommes, qui ne sont pas soutenus par des idées de gloire et d'honneur, ne peuvent jamais continuer, de bon gré, à supporter les fatigues auxquelles ils sont exposés». 7 septembre. «Le sort en est jeté; j'ai consenti à revenir, si nous ne périssons pas. Ainsi mes espérances sont détruites par la lâcheté et l'indécision: je reviens sans rien savoir, et déçu dans mes projets. Il faut plus de philosophie que je n'en ai, pour supporter patiemment un malheur aussi injuste». 12 septembre. «C'en est fait: je retourne en Angleterre. Je suis frustré dans mes espérances de gloire et d'intérêt.--J'ai perdu mon ami. Je vais tâcher, ma chère sœur, de vous donner des détails sur ces pénibles évènements; et puisque je me dirige vers l'Angleterre et en même temps vers vous, je ne m'affligerai pas. »Le 9 septembre, la glace commença à remuer; des bruits semblables à celui du tonnerre se firent entendre au loin, et annoncèrent que les îles de glace se séparaient et se rompaient de tous les côtés. Nous étions dans le péril le plus imminent; mais notre position étant entièrement passive, je portai presque toute mon attention sur mon malheureux hôte, dont la maladie avait pris un caractère si grave qu'il ne pouvait plus sortir de son lit. La glace se rompit dernière nous, et fut emportée avec force vers le nord; le vent tourna à l'ouest, et le 11, le passage vers le sud devint parfaitement libre. Les matelots, en voyant leur retour dans leur patrie presque assuré, poussèrent de grandes acclamations de joie long-temps prolongées. Frankenstein, qui était assoupi, s'éveilla et demanda la cause du tumulte. «Ils se réjouissent, lui dis-je, de ce qu'ils retourneront bientôt en Angleterre». --«Retournez-vous vraiment»? --«Hélas! oui; je ne puis résister à leur demande. Je ne puis les contraindre à braver le danger, et je suis moi-même contraint de retourner». --«Faites-le si vous le voulez, mais je n'en ferai rien. Vous pouvez abandonner votre projet; mais je ne puis manquer au mien; il m'est assigné par le ciel. Je suis faible; niais je ne doute pas que les esprits, qui aident ma vengeance, ne me donnent assez de force». À ces mots, il tâcha de se lever de son lit, mais l'effort était au-dessus de ses forces; il retomba et s'évanouit. »Il resta long-temps avant de reprendre connaissance, et je crus long-temps que la vie était entièrement éteinte. Enfin il ouvrit les yeux, mais il respirait avec difficulté, et ne pouvait parler. Le chirurgien lui donna une potion, et nous ordonna de le laisser et de ne pas le troubler. En même-temps il m'annonça que mon ami n'avait pas beaucoup d'heures à vivre. »La sentence était prononcée: je ne pouvais que m'affliger et attendre. Je m'assis auprès de son lit pour l'observer; ses yeux étant fermés, je crus qu'il dormait; mais en ce moment il m'appela d'une voix faible, m'invita à m'approcher, et me dit: «Hélas! la force, sur laquelle je comptais, m'abandonne; je le sens, je mourrai bientôt; et lui, mon ennemi et mon persécuteur, il vit peut-être encore! Ne croyez pas, Walton, que dans les derniers moments de mon existence, j'éprouve cette haine brûlante et ce désir ardent de vengeance, dont j'étais animé autrefois; je souhaite la mort de mon ennemi, et je me sens justifié par ce sentiment. Pendant ces derniers jours je me suis mis à examiner ma conduite passée et je ne la trouve nullement blâmable. Dans un accès de démence, et dans un transport d'enthousiasme, j'ai créé un être doué de raison; j'étais tenu d'assurer, autant qu'il était en mon pouvoir, son bonheur et son bien-être. Tel était mon devoir; mais il en était un autre bien supérieur. Mes devoirs envers mes semblables étaient beaucoup plus dignes de fixer mon attention, puisqu'ils renfermaient une plus grande proportion de bonheur ou de malheur. Soutenu par cette considération, j'ai refusé, et avec raison, de former une compagne pour l'être que j'avais créé. Il montrait une perversité et un égoïsme que personne n'aurait pu égaler. Il a immolé mes amis; il a voué à la mort des êtres qui jouissaient de deux biens inestimables, le bonheur et la sagesse; et je ne sais où s'étanchera cette soif de vengeance. Malheureux lui-même de ne pouvoir faire le malheur des autres, il fallait qu'il mourût.... Mon devoir était de lui donner la mort, mais j'ai succombé. Conduit par l'intérêt et des motifs coupables, je vous ai demandé de prendre mon ouvrage s'il n'était pas terminé; je renouvelle cette prière à présent que je ne suis guidé que par la raison et la vertu. »Cependant je ne puis vous demander de renoncer à votre pays et à vos amis, pour remplir cette tâche, et, maintenant que vous retournez en Angleterre, vous aurez peu de chances de le rencontrer; mais je vous engage à bien réfléchir sur ce point, et à bien peser ce que vous devez faire. Mon jugement et mes idées sont déjà troublés par l'approche de la mort. Je n'ose vous demander d'entreprendre ce que je crois juste; car je puis être encore égaré par la passion. »En pensant qu'il pourrait vivre pour être un instrument de malheur, je me trouble; mais si j'arrête mon esprit à d'autres considérations, j'envisage cette heure, qui va être celle de mon repos, comme la seule heureuse que j'aie passée depuis plusieurs années. Je vois voltiger devant moi les formes des morts qui me sont chers, et je me jette dans leurs bras. Adieu, Walton! Cherchez le bonheur dans la tranquillité, et évitez l'ambition, même l'ambition, en apparence innocente, de vous distinguer dans les sciences et les découvertes. Mais pourquoi parler ainsi? Cet espoir m'a perdu: un autre peut réussir». »Sa voix devenait plus faible à mesure qu'il parlait; et enfin, épuisé par cet effort, il tomba dans le silence. Environ une demi-heure après, il essaya encore de parler, mais il n'en eût pas la force; il pressa faiblement ma main. Ses yeux se fermèrent pour toujours, et le charme d'un doux sourire s'éloigna de ses lèvres. »Marguerite, que puis-je ajouter sur la fin précoce de ce Génie glorieux? Que dirai-je, qui puisse vous faire comprendre la profondeur de mon chagrin? Tout ce que je pourrais dire serait trop faible. Mes yeux sont inondés de larmes; mon esprit est troublé par ma douleur. Mais je fais route vers l'Angleterre, et je puis y trouver des consolations. »Je suis interrompu. Que signifient ces bruits? Il est minuit; le vent est bon, et la sentinelle se meut à peine sur le pont. Encore! c'est un bruit semblable à celui d'une voix humaine, mais plus rauque; il vient de la cabine où sont encore les restes de Frankenstein; il faut que je monte et que j'aille voir. Bonne nuit, ma sœur. »Grand, Dieu! quelle scène vient de se passer! Je suis encore étourdi en y pensant. Je ne sais si j'aurai la force de l'écrire; cependant l'histoire, que je vous ai rapportée, serait incomplète sans cette dernière et étonnante catastrophe. »J'entrai dans la cabine, où étaient les restes de mon malheureux et admirable ami. Sur lui était penché un spectre que je ne saurais décrire; sa stature était gigantesque, mais grossière et difforme dans ses proportions. Courbé sur le lit de mort, il avait la figure cachée par de longues bouclés de cheveux en désordre; sa main, qui était étendue, paraissait d'une couleur et d'une peau semblables à celle d'une momie. En m'entendant approcher, il cessa de pousser des exclamations de douleur et d'horreur; et il s'élança vers la fenêtre. Jamais je n'ai rien vu d'aussi horrible que sa figure, de si hideux, et en même temps d'une laideur si effrayante. Je fermai les yeux involontairement, et je m'efforçai de me rappeler quels étaient mes devoirs vis-à-vis de ce monstre sanguinaire. Je le sommai de rester. »Il s'arrêta en me regardant avec étonnement; se tourna de nouveau vers le corps inanimé de son créateur, et parut oublier ma présence. Chaque trait, chaque geste semblait excité par la plus sombre rage d'une passion irrésistible. «Il est aussi ma victime, s'écria-t-il! Avec sa mort mes crimes sont consommés: ma misérable existence touche à sa fin! Ah, Frankenstein! Être généreux, et qui t'es sacrifié! À quoi me servirait-il de te demander maintenant mon pardon, moi qui t'ai immolé irrévocablement, en faisant périr tous ceux que tu aimais? Hélas! il est froid, il ne peut me répondre». »Sa voix sembla étouffée: et mon premier mouvement, qui m'avait rappelé que mon devoir était d'obéir à la prière de mon ami mourant, en donnant la mort à son ennemi, fut alors arrête par un mélange de curiosité et de compassion. Je m'approchai de cet être effrayant, sans oser lever les yeux sur son visage, dont la laideur était singulièrement repoussante et vraiment extraordinaire. J'essayai de parler, mais les mots s'arrêtaient sur mes lèvres. Le monstre continuait de s'adresser des reproches furieux et incohérents. Enfin j'osai lui parler, dans un moment où sa fureur se calmait. «Ton repentir, lui dis-je, est maintenant superflu. Si tu avais écouté la voix de la conscience, et senti l'aiguillon du remords avant de pousser ta vengeance infernale à cette extrémité, Frankenstein vivrait encore». --«Et rêvez-vous, dit le Démon? Oubliez-vous que j'étais alors mort au chagrin et au remords? Lui, continua-t-il en me montrant le cadavre, il n'a pas plus souffert durant sa vie... oh! non, pas la dix millième partie de mon angoisse pendant son long et cruel supplice. J'étais saisi d'effroi, et en même temps j'avais le cœur déchiré par le remords. Pensez-vous que les gémissements de Clerval fussent agréables à mon oreille? Mon cœur était fait pour être susceptible d'amour et de sympathie; et, lorsque j'ai été poussé par le malheur au crime et à la haine, il ne supporta pas la violence du changement sans un tourment, que vous ne pouvez même imaginer. »Après le meurtre de Clerval, je revins dans le Switzerland, le cœur brisé et abattu. J'avais pitié de Frankenstein; ma pitié se transforma en horreur: je m'abhorrai moi-même; mais en pensant que lui, l'auteur et de mon existence et de mes inexprimables tourments, il osait espérer le bonheur; que, tandis qu'il accumulait sur moi le malheur et le désespoir, il cherchait son bonheur dans des sentiments et des passions dont j'étais à jamais privé, alors une jalousie impuissante et une indignation amère me remplirent d'une soif insatiable de vengeance. Je me souvins de ma menace, et je résolus de l'accomplir. Je savais que je me préparais une torture affreuse; mais j'étais l'esclave, et non le maître d'une impulsion que je détestais sans pouvoir y résister. Cependant lorsqu'elle périt!.... non, je n'étais pas alors malheureux. J'avais repoussé tout sentiment, comprimé toute angoisse pour me livrer à l'excès de mon désespoir. Dès-lors le mal devint un bien pour moi. Arrivé à ce point, je n'eus plus d'autre choix que d'adapter ma nature à un élément que j'avais choisi moi-même. Le couronnement de mon projet infernal devint une passion insatiable. Et maintenant il est terminé: voici ma dernière victime»! »Je fus d'abord touché par les expressions de sa douleur; mais en me rappelant que Frankenstein m'avait parlé du pouvoir de son éloquence persuasive, et en reportant les yeux sur le corps inanimé de mon ami, je sentis l'indignation se rallumer en moi. «Malheureux! lui dis-je, convient-il que tu viennes ici, pour gémir sur la scène de désolation dont tu es l'auteur? Tu jettes une torche au milieu d'un édifice, et, après qu'il est consumé, tu t'assieds sur ses ruines, et tu gémis de sa chute. Démon hypocrite! si celui que tu pleures vivait encore, il serait encore l'objet de ton exécrable vengeance, et il en deviendrait la proie. Ce n'est pas la pitié que tu sens; tu gémis seulement de ce que la victime, que tu réservais à ta perversité, vient de lui échapper». --«Ah! ce n'est pas ainsi..... non, dit-il en m'interrompant, quoique vous deviez le penser en me jugeant d'après mes actions! Je ne cherche pas quelqu'un qui compatisse à ma misère: je ne trouverai jamais de sympathie. Dans le temps où j'en ai cherché, c'était à l'amour de la vertu, aux sentiments de bonheur et d'affection, dont je me sentais pénétré, que je désirais participer; mais maintenant que la vertu est devenue pour moi un fantôme, et que le bonheur et l'affection sont changés en un désespoir amer et cruel, où chercherais-je la sympathie? Tant que mes souffrances dureront, je suis content de souffrir seul: lorsque je mourrai, la haine et l'opprobre chargeront ma mémoire. Autrefois mon imagination était adoucie par des idées de vertu, de gloire et de bonheur. Autrefois j'espérais à tort rencontrer des êtres, qui pardonneraient à mon extérieur, et m'aimeraient pour les excellentes qualités dont j'étais capable de faire preuve. Je me nourrissais de hautes pensées d'honneur et de dévouement; mais maintenant le crime m'a placé au-dessous du plus vil animal. Il n'est personne à qui je puisse être comparé pour le crime, le malheur et la perversité. Lorsque je fais l'énumération de mes crimes, je ne puis croire que je sois le même qui était autrefois rempli des visions sublimes et transcendantes de la beauté et de la majesté du bien. Mais il n'est que trop vrai; l'ange déchu devient le démon du mal. Et même cet ennemi de Dieu et de l'homme avait des amis et des compagnons dans son malheur; et moi je suis seul». --«Vous, qui appelez Frankenstein votre ami, vous paraissez connaître mes crimes et ses malheurs; mais, dans le détail qu'il vous en a donné, il n'a pu vous énumérer les heures et les mois de misère que j'ai passés, et durant lesquels je me suis consumé en passions impuissantes: car, tandis que je détruisais ses espérances, je ne satisfaisais pas mes propres désirs. Ils étaient toujours ardents et insatiables; que je désirasse l'amour ou l'amitié, j'étais toujours repoussé. N'y avait-il aucune injustice en cela? Dois-je passer pour le seul criminel, lorsque toute l'espèce humaine était contre moi? Pourquoi ne haïssez-vous pas Félix, qui chassa son ami d'une manière outrageante? Pourquoi ne détestez-vous pas le paysan, qui voulut tuer le sauveur de sa fille? Non; ce sont des êtres vertueux et sans taches! Moi, qui suis malheureux et abandonné, je suis un objet de rebut, qui doit être méprisé, repoussé, et foulé aux pieds. Même à présent, je sens bouillir mon sang au souvenir de cette injustice. »Mais il est vrai que je suis un misérable. J'ai assassiné celui qui était aimable et sans appui; j'ai étranglé l'innocent pendant son sommeil; j'ai étouffé celui qui n'avait jamais fait aucun mal ni à moi, ni à aucun être animé. J'ai voué au malheur mon créateur, le modèle de tout ce qui est digne d'amour et d'admiration parmi les hommes; je l'ai poursuivi jusqu'à cette extrémité irréparable. Le voici, livide et glacé du froid de la mort. Vous me haïssez; mais votre haine ne peut égaler celle avec laquelle je me regarde moi-même. Je vois les mains qui m'ont formé; je pense que c'est dans son imagination que j'ai été conçu, et je suis impatient de voir arriver le moment où tout cela ne sera plus sous mes yeux, ou présent à ma pensée. »Ne craignez pas que je devienne un jour l'instrument d'une nouvelle oppression. Mon ouvrage sera bientôt achevé. Ni votre mort, ni celle d'aucun homme n'est nécessaire pour consommer mon existence, et accomplir ce qui doit arriver; la mienne seule est nécessaire. Ne croyez pas que je tarde à faire ce sacrifice. Je quitterai votre vaisseau sur le radeau de glace qui m'a apporté ici, et je chercherai l'extrémité du globe la plus voisine du nord. Je formerai mon bûcher funéraire, et je réduirai en cendres ce misérable corps, afin que ses restes ne puissent servir à quelqu'homme curieux et profane, qui voudrait créer un autre être semblable à moi: je vais mourir. Je ne sentirai plus l'agonie qui me consume maintenant, et je ne serai plus la proie de mes sens, que je n'ai pu ni satisfaire, ni éteindre. Il est mort, celui qui me donna l'existence; et, lorsque je ne serai plus, le souvenir de nos deux existences sera bientôt évanoui. Je ne verrai plus le soleil ou les étoiles, et je ne sentirai plus le vent se jouer sur mon visage: je ne connaîtrai plus ni lumière, ni sentiment, ni sens; mais c'est dans cette condition que je dois trouver mon bonheur. Il y a quelques années, lorsque je vis pour la premières fois la beauté de ce monde; lorsque je sentis la chaleur vivifiante de l'été; lorsque j'entendis le bruissement des feuilles et le gazouillement des oiseaux, et que je bornais là toutes mes sensations, j'aurais été inconsolable de mourir; maintenant je n'ai pas d'autre consolation. Souillé de crimes, et déchiré par le plus cruel remords, pourrais-je trouver du repos ailleurs que dans la mort? »Adieu! je vous quitte, et vous êtes le dernier de toute l'espèce humaine que mes yeux verront jamais.--Et toi, Frankenstein, adieu. Frankenstein! si tu vivais encore, et que tu conservasses un désir de vengeance contre moi, tu la satisferais mieux par ma vie que par ma mort. Mais il n'en était pas ainsi; tu cherchais ma mort, afin que je ne pusse causer de plus grands malheurs; et cependant, si, par une puissance qui m'est inconnue, tu n'as pas encore cessé de penser et de sentir, tu ne peux désirer que je vive pour mon malheur. Quelque fût ta position, mes tourments étaient encore plus cruels que les tiens; car les pointes aiguës du remords ne peuvent cesser d'envenimer mes blessures, jusqu'à ce que la mort les ferme à jamais. »Mais bientôt, s'écria-t-il avec un enthousiasme terrible et solennel, je mourrai; je ne sentirai plus ce que j'éprouve maintenant. Bientôt ces douleurs cuisantes seront éteintes. Je monterai triomphant sur mon bûcher funéraire, et je tressaillerai de joie dans l'agonie au milieu des flammes dévorantes. La lueur de ce foyer s'affaiblira; mes cendres seront emportées dans la mer par les vents. Mon esprit reposera en paix; ou s'il pense, il ne sera certainement pas en proie aux mêmes pensées. Adieu». »Il dit, et s'élança par la fenêtre de la cabine, sur le radeau de glace qui était attaché au vaisseau. Il fut bientôt emporté par les vagues, et perdu dans l'obscurité et l'éloignement». FIN DU TOME TROISIEME ET DERNIER. End of the Project Gutenberg EBook of Frankenstein, ou le Prométhée moder e Volume 3 (of 3), by Mary Wollstonecraft Shelley *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANKENSTEIN *** ***** This file should be named 62406-0.txt or 62406-0.zip ***** This and all associated files of various formats will be found in: http://www.gutenberg.org/6/2/4/0/62406/ Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) Updated editions will replace the previous one--the old editions will be renamed. Creating the works from public domain print editions means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. 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