The Project Gutenberg EBook of Lexique comparé de la langue de Molière
et des écrivains du XVIIe siècle, by François Génin

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Title: Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

Author: François Génin

Release Date: October 21, 2016 [EBook #53331]

Language: French

Character set encoding: UTF-8

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Au lecteur.

Table.

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Elle appartient au domaine public.

LEXIQUE COMPARÉ
DE LA
LANGUE DE MOLIÈRE.


PARIS.—TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES,
RUE JACOB, 56.


LEXIQUE COMPARÉ
DE LA
LANGUE DE MOLIÈRE

ET DES
ÉCRIVAINS DU XVIIe SIÈCLE,
SUIVI D’UNE LETTRE
A M. A. F. DIDOT,
SUR QUELQUES POINTS DE PHILOLOGIE FRANÇAISE,
PAR F. GÉNIN,
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE STRASBOURG.

PARIS,
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES,
IMPRIMEURS DE L’INSTITUT,
RUE JACOB, 56.


1846.

A
J. P. DE BÉRANGER.

Voici un livre sur la langue du plus admirable écrivain qui jamais ait fait parler la raison et l’esprit en français. On vit chez lui, de niveau, le caractère de l’homme et le génie du poëte. La dédicace de cet ouvrage revenait de droit au dernier et plus proche parent de celui qui en a fourni la matière. Recevez-la donc, mon cher Béranger, comme l’hommage d’une sincère admiration et de l’affection la plus dévouée.

F. Génin.

Du Bignon, 1er Octobre 1846.


PRÉFACE.


Notre langue française présente une particularité curieuse, que je doute qui se rencontre dans aucune autre langue moderne: c’est qu’elle a été formée deux fois sur le même type, en suivant chaque fois un procédé différent. Depuis sa naissance, vers le Xe siècle, jusqu’à la fin du XVe, le français se transforma lentement du latin, par des règles constantes que j’ai essayé d’entrevoir ailleurs, et qui sans doute finiront par être saisies et mises complétement à découvert. Au XVIe siècle, la ferveur de la renaissance méconnut, rejeta dédaigneusement tout ce qui s’était produit jusqu’alors; et l’esprit d’érudition, pour ne rien dire de pis, recommença la langue, mais sans garder aucune des règles et des lois qui avaient présidé jadis à sa naissance. Les savants renversèrent brusquement toutes les digues, pour laisser le latin et le grec faire irruption chez nous. Le déluge, à leur gré, ne pouvait jamais être assez prompt ni assez considérable. Ce flot turbulent jeta le désordre dans notre langue jusque-là si calme et si reposée; et elle éprouva de cette secousse un dérangement si profond, que jamais elle ne put reprendre son cours dans la direction précise où elle l’avait commencé.

Mais le peuple, qui n’a point l’impétuosité des savants; le peuple, qui s’était fabriqué, à force de sens et d’expérience, un langage excellent, plein d’unité, IV de logique, approprié surtout aux délicatesses de l’oreille et rompu à celles de la pensée, le peuple demeura fidèle à ses habitudes: il continua de parler comme par le passé, et laissa les savants écrire à leur guise; de là deux espèces de langue française. Celle du peuple était la meilleure et la mieux faite, je n’en doute pas; mais celle des savants était la plus complète: et comme après tout c’est la classe lettrée qui fait marcher les idées, il fallut bien, en recevant l’idée, recevoir aussi l’expression. Mais la résistance aux nouveautés ne cède chez le peuple qu’à la dernière extrémité, et tout ce qu’il a pu soustraire à l’influence moderne, il le retient, et refuse encore à cette heure de s’en dessaisir. Les lettrés eux-mêmes ont été, sur bien des points, obligés de plier à l’obstination du peuple, et de laisser debout, au milieu de leur langue reconstruite, une foule de vestiges de l’ancien usage. Ces débris isolés, ruinés, noircis par l’âge, n’offrent plus de sens aux générations modernes, qui passent et repassent sans y faire attention, ou n’y prennent garde que pour en rire et les mépriser: la sagesse des pères est devenue folie aux yeux de leurs enfants. Cette espèce d’impiété filiale traîne avec soi son châtiment: l’ignorance orgueilleuse de notre propre idiome. Et le mal n’est pas près de cesser: la tradition, qui perpétue les expressions de la première langue française, créée uniquement par ceux qui parlaient, tend chaque jour à s’affaiblir par l’influence de ceux qui écrivent. C’est un vrai malheur, car le génie natif du français est avec le peuple, et non avec les lettrés. Le XVIIe siècle, comme plus voisin que nous de la vieille et saine tradition, la laisse aussi paraître davantage dans ses œuvres, indépendamment du talent individuel des auteurs. Cela est si vrai, que, même les écrivains de second et de troisième ordre, portent dans leur style je ne sais V quelle saveur particulière qui en révèle tout de suite la date. C’est ce que prétendait Courier lorsqu’il soutenait, avec une hyperbole évidente, que la cuisinière de madame de Sévigné écrivait mieux que pas un académicien de nos jours.

Mais on ne saurait le nier: ce que, par une heureuse expression, M. Nisard appelle l’excès de l’esprit académique, appauvrit notre langue sous prétexte d’élégance, l’enchaîne sous prétexte de correction, et l’enroidit sous prétexte de dignité. Les grammairiens se mêlant de l’affaire, ont achevé de tout gâter avec leurs décisions arbitraires, leurs distinctions, leurs finesses, et, s’il faut tout dire, en appelant sans cesse leur triste imagination au secours de leur ignorance, pour expliquer, définir, motiver ce qu’ils ne soupçonnent pas.

Il est donc urgent de retremper notre langue à ses sources antiques et populaires, si nous voulons sauver son génie agonisant. Pour nous y préparer, le premier soin à prendre, c’est de substituer à l’autorité usurpée des puristes qui ne sont pas autre chose, l’autorité des grands écrivains qui n’étaient pas puristes. Avec le même zèle que le XVIIe siècle mettait à réclamer les libertés gallicanes, réclamons les libertés de style du XVIIe siècle: les unes comme les autres sont fondées sur le droit et la raison.

C’est la pensée qui a inspiré ce Lexique: l’auteur s’y est proposé de recueillir toutes les expressions et les tournures qui constituent la langue de Molière; de les relever, non pas une seule fois, mais autant de fois qu’elles se rencontrent. Cette méthode a paru nécessaire pour constater l’habitude ou l’intention du grand écrivain, et pour déterminer la portée réelle de son exemple.

L’autorité étant l’esprit de ce travail, j’ai cru devoir VI fortifier à l’occasion celle de Molière par celle de ses plus illustres contemporains, la Fontaine, Pascal, Racine, Bossuet, la Bruyère; et je n’ai pas craint de les appuyer tous sur Montaigne, Rabelais, et les poëtes du moyen âge.

Obsequium vestrum sit rationabile. C’est pour me conformer à ce précepte de saint Paul, que je n’ai point négligé la discussion de l’autorité; car l’autorité ne mérite la confiance, mère de la soumission, qu’autant qu’elle représente la raison et la justice.

C’est pourquoi, aussi souvent que je l’ai pu, j’ai tâché de lui procurer ces deux bases solides dans les origines de notre langue et jusqu’au sein de la langue latine. J’ai poursuivi dans cet ouvrage le développement et la preuve des idées émises dans mon essai sur les Variations du langage français. J’aurais pu borner mon travail à une simple nomenclature; mais la discussion critique de divers points de philologie obscurs ou mal connus m’a semblé indispensable pour donner à ce livre toute son utilité. La question n’est pas seulement de savoir comment a parlé Molière, mais pourquoi il a parlé de la sorte, et quel droit il en avait. Le résultat doit montrer qu’il nous faut reprendre certaines tournures, certaines expressions; en bannir certaines autres ou les corriger, conformément à l’usage primitif. Le but de cet ouvrage est de seconder ceux qui déplorent de voir se resserrer chaque jour le domaine de notre langue et voudraient lui restituer ses anciennes limites. En un mot, de Molière comme d’un point central et culminant, j’essaye de porter le regard sur toute l’étendue de la langue française. Cette contemplation attentive ne saurait, je m’assure, produire que d’heureux effets.

Ce travail, fruit d’une admiration bien vive pour l’auteur de Tartufe et du Misanthrope, pourrait cependant VII devenir une arme offensive aux mains d’un ennemi de Molière; j’entends un ennemi de mauvaise foi (Molière en peut-il avoir d’autres?). En effet, je n’éclaire que la partie de son style ou défectueuse ou douteuse: ce sont des archaïsmes, des négligences, des expressions risquées, de mauvaises métaphores, des fautes à lui particulières, ou communes à toute son époque, etc., etc. Mais tant de sublimes beautés dont il foisonne n’obtiennent ici aucune mention; la raison en est bien simple: le premier mérite de ces beautés, c’est d’être parfaitement correctes; dès lors elles ne sont plus de mon domaine: la rhétorique peut les faire admirer, la grammaire n’a rien à y voir.

Ce qu’il y a de beau dans Molière frappe d’abord tous les regards; au contraire, il faut un commentateur pour vous arrêter, sur les endroits qui prêtent à l’épilogue. Mais il serait injuste d’en rien conclure ni contre Molière ni contre ce commentateur, de ne supposer dans l’un que des fautes, et dans l’autre que le sentiment de ces fautes.

Je me suis servi, pour mon travail, de plusieurs éditions, en ayant soin de les conférer avec les éditions originales des pièces séparées qui existent soit à la bibliothèque du Roi, soit dans celle de M. Ambroise-Firmin Didot, à qui j’en offre ici mes remercîments. Aussi ne devra-t-on pas s’étonner que certaines leçons données comme variantes n’aient pas été consignées dans ce recueil. Ce n’est point omission, ou qu’on ait méconnu l’importance de ces variantes: c’est qu’elles ne sont pas authentiques. Deux exemples suffiront.

Dans la fameuse scène du second acte des Fourberies VIII de Scapin, M. Auger a reçu partout dans son texte cette leçon: «Que diable allait-il faire A cette galère?» et il met au bas de la page: «Variante: DANS cette galère,» sans indiquer d’où est prise la nouvelle leçon qu’il adopte. Mais on doit la supposer certaine, puisque, dans sa préface, M. Auger assure qu’il a donné partout le texte vrai, le texte des éditions originales[1].

Les Fourberies de Scapin furent représentées pour la première fois en 1671, le 24 mai. L’édition originale donnée par l’auteur est de la même année, chez Pierre Lemonnier. On lit à la suite du privilége: «Achevé d’imprimer le 18 aoust 1671.» On ne peut douter que ce ne soit bien là la première édition. Eh bien! dans la scène dont il s’agit, il y a partout, DANS cette galère[2].

Dans Tartufe, acte V, scène 1re:

ORGON.
Quoi! sur un beau semblant de ferveur si touchante,
Cacher un cœur si double, une âme si méchante!

«Toutes les éditions, dit M. Auger, toutes les éditions sans exception portent sur un beau semblant. Cependant, cacher un cœur double SUR un beau semblant est une figure si peu exacte dans les termes, et il était si naturel d’écrire SOUS un beau semblant, qu’il est impossible de ne pas supposer une faute d’impression.»

La première édition de l’Imposteur est de 1669, IX et le titre porte cette note: Imprimé aux despens de l’autheur[3]. Ainsi, pour le remarquer en passant, ce chef-d’œuvre du génie humain, qui devait faire la gloire éternelle de la France et la fortune de tant de libraires, Tartufe, à son apparition, ne put trouver un éditeur! l’auteur fut obligé de l’imprimer à ses dépens. Le trait m’a semblé digne d’être recueilli, ne fût-ce que pour la consolation de tant d’auteurs contemporains, qui, ayant déjà ce point de commun avec Molière, pourront rêver le reste, et se promettre dans la postérité l’achèvement de la ressemblance.

Je n’ai point examiné toutes les autres éditions de Tartufe; sur le témoignage de M. Auger, je crois volontiers qu’elles portent sur un beau semblant; mais je puis affirmer que l’édition de 1669, l’édition originale, donne sous un beau semblant.

Si j’ai relevé ces deux erreurs, ce n’est pas pour accuser mon prochain, mais plutôt pour me faire un droit à l’indulgence, en montrant combien, dans le travail même le plus soigné et le plus consciencieux, il est difficile de se garantir de toute inexactitude.

Les exemples ont été disposés dans l’ordre chronologique des pièces, afin qu’on puisse remarquer les progrès du style de Molière. J’ai pris soin d’indiquer le nom du personnage qui parle, toutes les fois que son caractère ou sa condition pouvait suggérer quelque doute sur la pureté de son langage, par exemple, si c’est un valet, un pédant, une précieuse, etc.

Pour faciliter les vérifications, je dois prévenir que X lorsque je cite les œuvres de Voltaire, tel volume, telle page, il s’agit de l’édition de M. Beuchot;

Les Pensées de Pascal, c’est le texte donné par M. Cousin, et suivi d’un petit lexique qui m’a servi d’un utile auxiliaire;

Les fabliaux de Barbazan, c’est l’édition originale, en trois volumes in-12, et non celle de M. Meon, en quatre volumes in-8o;

Montaigne, c’est l’édition Variorum du Panthéon littéraire.

J’ai rencontré souvent l’occasion de toucher à des théories exposées dans mes Variations du langage français, soit pour m’en appuyer, soit pour les fortifier. Ces théories ne se trouvant point ailleurs, on me pardonnera, j’espère, comme une nécessité de position, d’y renvoyer quelquefois. Ce n’est pas pour la satisfaction puérile de me citer moi-même; c’est pour épargner le temps du lecteur.

VIE DE MOLIÈRE.


CHAPITRE PREMIER.

Naissance de Molière.—Ses études.—Il se fait comédien ambulant.—Il débute à Paris par les Précieuses ridicules.

L’histoire des grands écrivains est l’histoire de leurs ouvrages. C’est là que viennent se refléter, comme en un miroir, leur cœur et leur esprit, tout ce qu’il importe de connaître d’un homme.

Jean-Baptiste Poquelin, qui prit plus tard le nom de Molière, fut baptisé à Paris, dans l’église de Saint-Eustache, le 15 janvier 1622[4]. Le public, qui attache un grand prix aux circonstances matérielles de la vie des hommes illustres, a longtemps répété que Molière naquit sous les piliers des Halles. Des découvertes récentes constatent qu’en 1622 le père de Molière, tapissier, habitait, au coin de la rue des Vieilles-Étuves et de la rue Saint-Honoré, une maison appelée la XII maison ou le pavillon des Singes, à cause d’un poteau sculpté placé à l’encoignure, et représentant des singes grimpés sur un pommier. Les amateurs de rapprochements et de présages ne perdront rien à transporter le berceau de notre poëte comique de la maison des Halles à la maison des Singes. Au reste, cette maison est aujourd’hui démolie, et une partie de l’emplacement a servi à élargir la voie publique. Cela n’empêche pas qu’une inscription officielle ne désigne comme maison natale de Molière une maison de la rue de la Tonnellerie. De même, dans le cimetière de l’Est, vous verrez un sarcophage décoré du nom de Molière, et un autre du nom de la Fontaine, bien que depuis longtemps les cendres de Molière et celles de la Fontaine aient été égarées ou dispersées. Ces monuments trompeurs sont destinés à amuser la curiosité publique; c’est, si l’on veut, une sorte d’hommage à d’illustres mémoires: mais, si l’on prend les choses au sérieux, il ne faut chercher à Paris ni le berceau ni la tombe de Molière.

Les Poquelin étaient tapissiers de père en fils, et même, depuis Louis XIII, tapissiers valets de chambre du roi. Jean-Baptiste, comme l’aîné de dix enfants, était réservé à ce glorieux héritage; il s’en créa par son génie un plus glorieux encore. Cependant, comme on ne peut, quelque chemin qu’on prenne, éviter complétement sa destinée, Molière porta plus tard le titre de valet de chambre du roi; seulement il n’en fut pas tapissier.

A cette époque, l’instruction était l’apanage exclusif de la noblesse et du clergé; les bourgeois, voués au commerce, n’étudiaient point. Le génie de Molière ne s’accommoda pas de l’ignorance traditionnelle; le besoin impérieux d’apprendre ne tarda pas à se révéler XIII en lui, et M. Poquelin le père vit avec horreur, comme la famille Boileau, dans la poussière de sa boutique, un poëte naissant. Il fallut céder toutefois, et Jean Poquelin consentit à ce que son fils Jean-Baptiste fréquentât comme externe le collége de Clermont. Autre sujet de rapprochement: l’auteur futur de Tartufe étudiant chez les jésuites!

Molière à dix ans était orphelin de mère, et n’avait pour le gâter que son aïeul Nicolas Poquelin. De fortune, il se trouva que ce grand-père aimait le théâtre, et conduisait volontiers son petit-fils à la comédie. On la jouait à l’hôtel de Bourgogne, et les grands acteurs comiques de ce temps-là étaient Gautier-Garguille, Gros-Guillaume, et Turlupin. Les poëtes en renom s’appelaient Monchrétien, Hardy, Baro, Scudéry, Desmarets; et à leur suite, fort éloigné de pouvoir lutter contre de tels maîtres, un jeune homme, natif de Rouen, nommé Pierre Corneille: mais celui-ci ne comptait pas. Ce fut l’école où Molière allait étudier l’art dramatique, et qui, sans doute, éveilla dans son sein les premières ardeurs du génie.

Il terminait en même temps de solides études. Son cours de philosophie, qu’il fit sous Gassendi avec Bernier, Hénault, Chapelle et Cyrano de Bergerac, eut cet avantage, observe Voltaire, que les élèves du bon prêtre de Digne échappèrent du moins à la barbarie scolastique. Molière étudia ensuite le droit et même la théologie, si l’on en croit le témoignage de Tallemant des Réaux. Tallemant veut que Molière, destiné par sa famille à l’état ecclésiastique, ait déserté la Sorbonne, et se soit fait comédien de campagne pour suivre la Béjart, dont il était amoureux. Mais c’est là une historiette au moins suspecte, comme bon nombre d’autres recueillies par le même auteur.

XIV Le cardinal de Richelieu, passionné pour le théâtre, en avait généralement répandu le goût: la comédie bourgeoise était à la mode. Au commencement de la régence, nous retrouvons Molière à la tête d’un théâtre de société qui avait pris le nom pompeux de l’Illustre Théâtre. Bientôt les troubles politiques obligèrent les acteurs de cet illustre théâtre à quitter Paris, et à courir la province. Molière mena quelques années cette vie nomade et aventureuse, si plaisamment dépeinte par Scarron. A Bordeaux, il fait jouer une tragédie de sa façon, la Thébaïde, dont plus tard il donnera le sujet au petit Racine; à Nantes, il lutte avec désavantage contre les marionnettes d’un Vénitien; Vienne le console par des applaudissements fructueux; puis il revient à Paris, et va faire la révérence au prince de Conti, son ancien camarade du collége de Clermont, désormais son fidèle protecteur; puis il repart pour Lyon, auteur, acteur, directeur, et, par-dessus le marché, amant tantôt heureux, tantôt rebuté, de Madeleine Béjart, de mademoiselle du Parc, et de mademoiselle de Brie. Il visite Avignon, Béziers, Pézénas, Narbonne, Montpellier, où il a l’honneur de divertir les états de Languedoc, tenus par le prince de Conti. Il échappe au poste éminent de secrétaire de son altesse, il garde son indépendance, qu’il promène d’Avignon à Rouen avec des fortunes diverses, sifflé dans un endroit, accueilli dans un autre, souvent malaisé, et toujours honnête homme.

Contre les écueils dont une pareille vie est semée, combien eussent fait naufrage! Molière en sortit sain et sauf, parce que le ciel lui avait départi une droiture et une probité aussi extraordinaires que son génie. Grâce à cette libéralité peu commune de la nature, Molière se donna impunément la meilleure éducation que puisse XV recevoir un poëte comique: il eut de bonne heure l’expérience de la vie, et à peu près gratis, puisqu’il n’en coûta rien à son caractère, ni à ses mœurs.

Dans cette pratique de la philosophie qu’il avait apprise chez Gassendi, il atteignait la quarantaine. C’est alors qu’il rentra à Paris pour s’y fixer, pour utiliser son abondante récolte d’observations, et commencer cette éclatante carrière qui aurait pu se prolonger un demi-siècle, et qui se ferma au bout de treize ans!

Molière, arrivé à trente-huit ans, n’avait encore produit que quelques canevas informes, le Docteur amoureux, la Jalousie de Barbouillé, le Grand benêt de fils, et deux comédies régulières, l’Étourdi et le Dépit amoureux, toutes deux calquées sur les imbroglios italiens, mais où se font déjà remarquer des traits précieux de vérité qui décèlent Molière. La comédie moderne n’existait pas, ou n’existait que comme une imitation de la comédie antique, soit que cette imitation fût directe, soit qu’elle passât par l’intermédiaire de l’Espagne ou de l’Italie. Les poëtes, depuis la renaissance, avaient toujours tenu les yeux attachés sur les Romains et les Grecs; personne ne s’était encore avisé de regarder ses contemporains. Le poëte doué de l’originalité la plus puissante, Molière, à son début, suivit la route commune: il imita.

Les Précieuses ridicules (1659) ouvrirent une ère nouvelle. A partir de ce moment, Molière sentit qu’il avait trouvé sa voie. «Je n’ai plus que faire, dit-il, d’étudier Aristophane, Térence, ni Plaute.» Il n’avait, sans porter si loin ses regards, qu’à copier les ridicules qui vivaient et se mouvaient autour de lui. Désormais les anciens lui fourniront encore quelques détails accessoires, quelques procédés dramatiques, mais ils ne XVI seront plus ses modèles. Ses modèles seront pris dans la société contemporaine.

Il est certain, quoi qu’en aient dit Voltaire et M. Rœderer après lui, que les Précieuses furent composées à Paris, et représentées pour la première fois à Paris. Il ne s’agit point là d’un ridicule de province, mais du ridicule de l’hôtel de Rambouillet. M. Rœderer, dans son Histoire de la société polie, a beaucoup insisté sur l’injustice prétendue de Molière, et sur les éminents services rendus au langage par la coterie de madame de Rambouillet. Cette thèse a fait fortune, par un air piquant et paradoxal. Que l’hôtel de Rambouillet ait exercé une grande influence sur la langue française, je ne prétends pas le nier; mais que cette influence ait été salutaire, c’est ce qui est très-contestable. Pour moi, je suis d’un avis opposé. Ce n’est pas ici le lieu de discuter ce point: je me contenterai de dire en bref que les précieuses ont réformé ce que, les trois quarts du temps, elles ne comprenaient pas; et qu’à la franche allure, à l’ampleur native de notre langue, elles ont substitué un esprit de circonspection étroite, des habitudes guindées, maniérées, en un mot, une préciosité qui est devenue son caractère essentiel, et dont il est à craindre qu’elle ne puisse jamais se débarrasser. C’est payer bien cher une douzaine de mots dont les précieuses ont enrichi le dictionnaire. Molière en écrivant s’est constamment affranchi de leur joug; autant en a fait la Fontaine: mais qui oserait aujourd’hui écrire la langue de la Fontaine et de Molière? Celle de Rabelais ou de Montaigne, il n’en faut point parler: ce sont trésors à jamais fermés; nous sommes condamnés à les admirer de loin sans en pouvoir approcher, condamnés à écrire et à parler précieux.

Molière, dans son instinct de vieux Gaulois, avait XVII parfaitement senti la portée de cette société polie et de son œuvre. Il l’attaqua dès son premier pas dans la lice; et lorsque la mort vint le surprendre, elle le trouva encore occupé à combattre les précieuses ou les femmes savantes[5].

CHAPITRE II.

Mariage de Molière.—Molière se brouille avec Racine.—Il est accusé d’inceste.—Louis XIV le protége.

Le 20 février 1662, qui était le jour du lundi gras de cette année, à la paroisse de Saint-Germain l’Auxerrois, Molière épousa Armande-Gresinde-Claire-Élisabeth Béjart, sœur et non pas fille de Madeleine Béjart, avec qui il avait entretenu une longue et intime liaison. Molière avait quarante ans, et sa femme dix-sept! Elle était charmante, remplie de grâces et de talents, chantant à merveille le français et l’italien; excellente actrice, et sachant animer la scène lors même qu’elle ne faisait qu’écouter; mais d’une coquetterie indomptable, qui fit le désespoir et le malheur de Molière, car il en fut, jusqu’à la fin de sa vie, éperdument amoureux. Madame ou plutôt mademoiselle Molière, comme l’on disait alors, n’était pas cependant une beauté accomplie: mademoiselle Poisson nous la représente petite, avec une très-grande bouche et de très-petits yeux[6]. Il est vrai que mademoiselle Poisson était la camarade de mademoiselle Molière; mais Molière a tracé de sa XVIII femme le même portrait, dans une scène du Bourgeois gentilhomme:

«Covielle. Vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.—Cléonte. Cela est vrai, elle a les yeux petits; mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, et les plus touchants qu’on puisse voir.—Elle a la bouche grande.—Oui; mais on y voit des grâces qu’on ne voit point aux autres bouches; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs; elle est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.—Pour sa taille, elle n’est pas grande.—Non, mais elle est aisée et bien prise[7], etc., etc.»

C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême
Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.

Molière, comme l’on voit, avait pour l’objet de son amour d’aussi bons yeux qu’Alceste en a pour Célimène. Son malheur était de voir sa faiblesse, d’en rougir, et de ne pouvoir la surmonter. Toutes les fois qu’il peint des scènes de tendresse, de jalousie, de brouille et de raccommodement, c’est sa femme qu’il regarde, c’est sa propre histoire qu’il retrace. Il ne faut donc pas s’étonner de la vérité du tableau, mais plaindre le malheureux artiste.

Les torts d’Armande Béjart furent si répétés et ses infidélités si publiques, qu’après trois ans de mariage et la naissance de leur second enfant, il fallut en venir à une séparation. Seulement, par égard pour les bienséances, Molière exigea que sa femme n’allât point demeurer dans un autre logis que le sien; mais ils ne se voyaient plus qu’au théâtre. Molière avait une petite XIX maison à Auteuil, où il se réfugiait, au milieu de ses amis, contre le bruit de la ville et les chagrins domestiques. C’est dans une de ces réunions qu’eut lieu l’anecdote si connue du souper, attestée par Racine fils, qui la tenait de son père. Nous voyons qu’à cette époque déjà la santé de Molière était altérée, puisqu’il était au régime du lait pour sa poitrine, et dut à cette circonstance d’échapper à l’ivresse générale de ses convives.

L’École des maris, les Fâcheux, l’École des femmes, qui se succédèrent rapidement, avaient placé Molière très-haut dans l’estime du public, et commencé de lui donner part dans l’amitié du roi, cette amitié qui lui fut si utile, et lui servit de bouclier contre la rage envenimée de ses ennemis. Molière, bien venu à la cour, bien venu du surintendant Fouquet, lié avec Racine, Boileau, Chapelle et la Fontaine; Molière, admiré, fêté, il n’en fallait pas la moitié tant pour déchaîner l’envie. Molière jouait au Palais-Royal: Montfleury, l’homme important de la troupe rivale, qui jouait à l’hôtel de Bourgogne, osa présenter au roi une requête dans laquelle il accusait Molière d’avoir épousé sa propre fille! Molière n’eut pas de peine à repousser cette infâme calomnie, à laquelle personne n’ajouta foi un seul instant. Racine, pour qui Molière avait été un bienfaiteur, Racine, brouillé avec Molière pour un intérêt d’amour-propre, une misérable querelle de coulisses, Racine, écrivant cette indignité à son fils, ajoute froidement: Mais Montfleury n’est pas écouté à la cour. Il est triste d’être obligé de le dire, Racine n’avait pas une de ces âmes énergiquement trempées à la façon de Corneille ou de Molière; il n’était pas susceptible d’éprouver

XX
..... ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

On sait comment il se retourna contre ses maîtres de Port-Royal. Racine était dévot et courtisan: dévot sincère, je le veux croire; et courtisan malhabile, cela est évident. En cette occasion, il ne devina pas la pensée du roi. Louis XIV ferma la bouche aux calomniateurs, en tenant sur les fonts de baptême le premier enfant de Molière; madame Henriette fut la marraine[8].

Louis XIV ne manqua jamais l’occasion de témoigner l’estime qu’il faisait de Molière. Il l’honorait d’une familiarité publique; il lui avait accordé les petites entrées; un jour il le fit manger dans sa chambre, et dit aux courtisans survenus: «Vous me voyez occupé de faire manger Molière, que mes officiers ne trouvent pas assez bonne compagnie pour eux.» On sait que le roi avait dansé un rôle d’Égyptien dans le ballet du Mariage forcé. Une autre fois il tança vertement le duc de la Feuillade, son impertinent favori, qui s’était permis envers Molière un outrage brutal. Enfin, Louis XIV aimait Molière, cela soit dit à l’éternel honneur de l’un et de l’autre; il l’aimait non par égoïsme, comme on l’a voulu dire, et pour le plaisir d’en être flatté. Si la vanité du monarque eût seule inspiré son affection, on l’eût vu en montrer une pareille à Lulli, à Racine, à tant d’autres, plus empressés courtisans que Molière; et il est certain que de tous les grands hommes de ce règne aucun ne posséda au même degré que Molière l’amitié de Louis XIV. Ne cherchons pas à rabaisser XXI par une interprétation malveillante le prix d’un noble sentiment: Louis XIV aimait Molière en vertu de cette sympathie qui rapproche invinciblement les grandes âmes. Le roi s’est honoré en protégeant le poëte; aujourd’hui qu’ils sont entrés l’un et l’autre dans la postérité, les rôles sont intervertis, et c’est la mémoire du grand poëte qui protége à son tour la mémoire du grand roi.

Le moment est arrivé où Molière va le plus avoir besoin de l’appui de Louis XIV. Tourner en ridicule les petits marquis, c’était déjà passablement audacieux; mais attaquer les hypocrites!... Nous allons voir Molière préluder au coup terrible qu’il leur porta dans Tartufe.

CHAPITRE III.

Le Don Juan de Tirso de Molina et celui de Molière.—Fureur des hypocrites en voyant les Provinciales transportées sur le théâtre.

On jouait alors sur tous les théâtres de Paris, sans en excepter celui des Marionnettes, le Festin de Pierre, traduit ou imité de l’espagnol, de Tirso de Molina. Le héros de cette pièce, don Juan Tenorio, a véritablement existé. Les chroniques de Séville en font mention; il siégeait parmi ces magistrats ou administrateurs publics qu’on appelait les vingt-quatre; il enleva réellement doña Anna, et lui tua son père, sans qu’il fût possible à la famille outragée d’obtenir justice. Les franciscains résolurent de délivrer Séville d’un homme qui était l’effroi général. Ils trouvèrent moyen, par l’appât d’un rendez-vous, d’attirer don Juan, le soir, dans leur église, où était enterré le commandeur. Don Juan ne reparut jamais. Les moines répandirent sur son XXII compte cette terrible et merveilleuse légende, qui est devenue la source de tant de poésie.

Un religieux de la Merci, Fray-Gabriel Tellez, qui, sous le nom de Tirso de Molina, a enrichi la scène espagnole de plusieurs chefs-d’œuvre, envisagea le sujet de don Juan avec l’œil du génie. Son drame est profondément empreint d’une horreur religieuse. Les scènes de la statue avec le débauché, le souper dans le sépulcre du commandeur, sont de nature à faire frissonner un auditoire populaire, surtout un auditoire espagnol. Çà et là étincellent de grands traits, des mots sublimes; je n’en citerai qu’un. Dans la première scène entre don Juan et la statue du commandeur, le meurtrier demande à sa victime en quel état la mort l’a surpris, quel est son sort dans l’autre vie, en un mot s’il est sauvé ou damné. Le spectre ne répond pas à cette question; mais à la fin de cette terrible scène, lorsque don Juan prend une bougie pour reconduire le commandeur, celui-ci l’arrête, et dit solennellement: «Ne m’éclaire pas; JE SUIS EN ÉTAT DE GRACE!» Quel mot! et comme, après cette longue anxiété, l’auditoire catholique devait respirer! Dans Molière la statue dit aussi: «On n’a pas besoin de lumière quand on est conduit par le ciel.» Mais ici la révélation est indifférente et la phrase sans portée, parce qu’elle ne répond à rien. C’est une froide équivoque sur le mot lumière, une maxime aussi convenable dans la bouche d’un philosophe que dans celle d’un revenant. Le don Juan espagnol n’a donc que les semblants de l’incrédulité; c’est un fanfaron d’athéisme, et il n’en est que plus dramatique. Molière, pressé par sa troupe, qui voulait avoir aussi son Festin de Pierre, ne pouvait accepter complétement la donnée de Tirso. L’imagination n’était pas le caractère du XVIIe siècle, encore moins l’imagination fantastique: c’est la raison, XXIII tantôt austère, tantôt embellie, par les charmes du langage, mais toujours la raison. Molière refit donc le caractère de don Juan; c’est Molière qui a créé le don Juan adopté par les arts, sceptique universel, railleur de toutes choses, incrédule en amour comme en religion et en médecine; type du vice élégant et spirituel, qui cependant intéresse et s’élève à force d’orgueil et d’énergie, comme le Satan de Milton.

Il répandit ainsi une couleur philosophique sur sa pièce, et y intercala deux scènes excellentes: celle du pauvre et celle de M. Dimanche. La première fut jugée trop hardie, et supprimée à la seconde représentation; l’autre est d’un comique si parfait et si vrai, qu’on n’a pas le courage d’observer qu’elle est tout à fait hors des mœurs espagnoles, hors surtout du caractère altier de don Juan. Don Juan se transforme tout à coup ici en un marquis de la cour de Louis XIV, contraint de ruser et de s’assouplir devant un créancier importun. Mais M. Dimanche et son petit chien Brusquet sont demeurés proverbes.

Malheureusement cette philosophie et ces peintures de la société ne font que mettre mieux en relief l’absurdité de la fantasmagorie finale. Au moins dans le monde de Tirso tout est poétique, tout est impossible depuis le commencement jusqu’à la fin, actions et personnages: il y a unité. Le poëte ne demande à son spectateur que la foi, la foi aveugle. Molière demande au sien la foi et la raison tout ensemble. Il passe brusquement du monde réel et prosaïque, dans le domaine de l’imagination et de la poésie. C’est là le vice radical de sa pièce: aussi son malaise est-il sensible, et s’empresse-t-il de tourner court, lorsqu’après quatre actes d’une portée toute morale et philosophique, il lui faut se servir d’un dénoûment qui ne va qu’aux idées XXIV religieuses de Tirso. On a hasardé ces remarques pour montrer que les plus admirables natures ne sauraient s’affranchir de certaines règles dictées par le bon sens vulgaire et l’expérience. Cela n’empêche pas que le don Juan ne soit une des plus fortes conceptions de Molière, et de celles qui font le plus d’honneur à son génie.

Ce don Juan a tous les vices. Remarquez la progression: il est débauché, esprit fort, impie, enfin hypocrite. Lisez, dans la seconde scène du cinquième acte, cette longue tirade de don Juan en faveur de l’hypocrisie: «Il n’y a plus de honte maintenant à cela: l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. La profession d’hypocrite a de merveilleux avantages, etc....» Quelle vigueur de coloris! quelle verve! quelle éloquence! Cléante n’en a pas davantage. «O ciel! s’écrie le bonhomme Sganarelle, qu’entends-je ici? Il ne vous manquait plus que d’être hypocrite pour vous achever de tout point; et voilà le comble des abominations!» Maintenant, si vous voulez savoir à qui tout cela s’adresse, tournez le feuillet: voyez dans la scène suivante don Juan, pressé par don Carlos, lui alléguer, pour toute réponse et toute explication, le ciel, l’intérêt du ciel! puis, lorsque don Carlos poussé à bout fait entendre quelques paroles de menaces, voyez de quel style don Juan le provoque en duel:—«Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque pas de cœur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m’en vais passer tout à l’heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand couvent; mais je vous déclare, pour moi, que ce n’est point moi qui me veux battre: le ciel m’en défend la pensée! et si vous m’attaquez, nous verrons ce qui en arrivera.»—N’y XXV êtes-vous pas encore? Eh bien! voyez donc dans la septième Provinciale en quels termes, et par quels artifices de direction d’intention, le grand Hurtado de Mendoza autorise l’acceptation du duel, «en se promenant armé dans un champ en attendant un homme, sauf à se défendre si l’on est attaqué... Et ainsi l’on ne pèche en aucune manière, puisque ce n’est point du tout accepter un duel, ayant l’intention dirigée à d’autres circonstances. Car l’acceptation du duel consiste en l’intention expresse de se battre, laquelle celui-ci n’a pas.»

Il est évident que Molière, en écrivant la scène de don Juan avec don Carlos, avait présent à la mémoire ce passage de Pascal. L’allusion ne pouvait échapper à personne. On ne sera donc pas étonné, connaissant ceux dont il s’agit, que des clameurs furibondes aient accueilli le Festin de Pierre. Un libelliste du parti osa implorer hautement l’autorité du roi contre un farceur qui fait plaisanterie de la religion, et tient école de libertinage, contre ce monstre de Molière, qui est l’original de don Juan.

Leur rage s’augmentait encore de la rumeur occasionnée par le Tartufe. Molière n’en avait encore composé que trois actes, qui avaient été joués au Raincy, chez le duc d’Orléans. Louis XIV, assailli de toutes parts, s’était vu forcé d’interdire ces représentations jusqu’à plus ample informé; mais il s’empressa de dédommager Molière en accordant à sa troupe le titre de comédiens du roi, avec une pension de sept mille livres. Molière avait d’ailleurs la permission de lire tant qu’il voulait Tartufe dans les sociétés, et, dit Boileau dans une note de ses Satires, tout le monde le voulait avoir.

La guerre était déclarée entre Molière et les hypocrites. Les hostilités furent suspendues (de son côté, non XXVI du leur) par les représentations du Misanthrope, joué le 4 juin 1666. Molière avait alors quarante-quatre ans; son génie était dans toute sa vigueur, les chefs-d’œuvre se succédaient à de courts intervalles: on vit paraître en 1665 Don Juan; en 1666, le Misanthrope; en 1667, Tartufe; en 1668, l’Avare; sans compter les petites pièces d’un ordre inférieur, l’Amour médecin, le Médecin malgré lui, la Princesse d’Élide, le Sicilien, Mélicerte, et la Pastorale comique.

CHAPITRE IV.

Le Misanthrope;—critiqué par J. J. Rousseau.—Le Timon de Shakspeare.

La chute du Misanthrope à la première représentation est une anecdote reproduite par tous les commentateurs. Ce n’en est pas moins une erreur. Il paraît avéré que le public fut en effet la dupe du sonnet d’Oronte; mais que son dépit soit allé jusqu’à faire tomber la pièce, c’est une de ces fables dont les anciens biographes de Molière se sont plu à embellir leur récit. Les registres de la Comédie constatent que le Misanthrope, seul, sans petite pièce qui l’accompagnât, fut représenté vingt et une fois de suite, succès extraordinaire pour le temps, et procura d’excellentes recettes.

J. J. Rousseau, dans sa Lettre à d’Alembert, veut établir que le théâtre corrompt les mœurs. Prenons, dit-il, la meilleure de toutes les comédies, la plus morale; je vous prouverai qu’elle attaque la vertu, et il s’ensuivra à fortiori que toutes les autres sont également ou plus dangereuses, corruptrices et perverses. Il choisit pour cette expérience le Misanthrope. Pourquoi pas Tartufe? XXVII C’est qu’il eût fallu prendre le parti des hypocrites contre la piété sincère; et, avec tout son talent pour le paradoxe, le citoyen de Genève aurait pu s’y trouver embarrassé. Au contraire, le Misanthrope lui fournit l’occasion d’entretenir le public de lui-même. Il s’identifie avec Alceste, et peu s’en faut qu’il ne regarde la pièce de Molière comme une personnalité contre Jean-Jacques. Sa longue argumentation n’est qu’un tissu de sophismes, de contradictions et de puérilités. Molière a composé le Misanthrope «pour faire rire aux dépens de la vertu,—pour avilir la vertu;» et cette intention, Molière ne l’a pas eue seulement dans le Misanthrope, mais le Misanthrope «nous découvre la véritable vue dans laquelle Molière a composé tout son théâtre.»—«On ne peut nier, dit-il, que le théâtre de Molière ne soit une école de vices et de mauvaises mœurs, plus dangereuse que les livres mêmes où l’on fait profession de les enseigner.» Peut-être, en écrivant ces dernières paroles, la pensée de Rousseau se reportait à la Nouvelle Héloïse. Qu’il y pensât ou non, la flétrissure est plus applicable à ce roman qu’au Misanthrope et à tout le théâtre de Molière.

Deux pages plus loin, vous lisez:—«Dans toutes les autres pièces de Molière,..... on sent pour lui au fond du cœur un respect..., etc.» Du respect pour un professeur de vices et de mauvaises mœurs! pour celui qui tâche constamment d’avilir la vertu! Jean-Jacques n’y pensait pas!

Si Molière a voulu, dans le personnage d’Alceste, avilir la vertu, il a bien mal réussi; car il n’est pas d’honnête homme qui, comme, le duc de Montausier, ne fût charmé de ressembler au Misanthrope.

Le portrait que Rousseau se complaît à tracer du véritable Misanthrope est évidemment, dans son intention, XXVIII le portrait de Jean-Jacques, c’est-à-dire, de l’homme parfait. «Le tort de Molière est d’avoir donné au Misanthrope des fureurs puériles sur des sujets qui ne devraient pas même l’émouvoir.» Eh! Jean-Jacques, rappelez-vous un peu la scène ridicule que vous-même vous jouâtes dans le salon du baron d’Holbach, lorsque le curé de Montchauvet y vint lire sa tragédie de Balthazar! Vous n’auriez pas dû vous émouvoir non plus des éloges perfides donnés à cet autre Oronte: cependant vous vous mîtes en fureur comme Alceste, et plus que lui; car, à partir de ce jour, vous rompîtes avec vos anciens amis, et ne voulûtes jamais les revoir. Avouez qu’Alceste est moins extrême et plus raisonnable. Mais c’est justement en quoi il vous déplaît. Vous vous plaignez de ses ménagements envers Oronte; vous voudriez qu’il lui parlât comme vous fîtes à l’auteur de Balthazar: «Votre pièce ne vaut rien, votre discours est une extravagance; tous ces messieurs se moquent de vous. Sortez d’ici, et retournez vicarier dans votre village[9].» En un mot, il aurait fallu que Molière devinât Rousseau, et fît son apologie anticipée en cinq actes; qu’au lieu d’Alceste et de Célimène, il peignît Jean-Jacques et Thérèse. C’est peut-être exiger beaucoup.

Shakspeare a fait, dans Timon d’Athènes, un misanthrope selon le cœur et le goût de Rousseau. Il nous montre d’abord Timon dans son palais, environné de luxe et d’un peuple de faux amis. Timon, ayant fini par les apprécier, les invite à un grand festin. On sert sur la table quantité de plats, tous remplis d’eau et de fumée. Tout à coup Timon se lève, les convives croient que c’est pour découper; point du tout! il leur jette les plats à la tête, en criant: «Fatale maison, que le feu XXIX te consume! Péris, Athènes, péris; et que désormais l’homme et tout ce qui a la figure humaine soit haï de Timon!» Ce disant, il se sauve au fond des bois, et plante là ses convives, fort mal édifiés.

Dans la forêt, Timon rencontre un philosophe de son espèce. Ils ont ensemble une longue scène. Timon dit à Apémantus: «Tu es trop sale pour qu’on te crache au visage; que la peste t’étouffe!—Apémantus. Tu es trop vil pour qu’on te maudisse.—Timon. Hors d’ici; enfant d’un chien galeux. La colère me transporte de te voir vivant. Ta vue me soulève le cœur.—Apémantus. Je voudrais te voir crever.—Timon. Hors d’ici, ennuyeux importun. Je ne veux pas perdre une pierre après toi.—Apémantus. Bête sauvage!—Timon. Esclave!—Apémantus. Crapaud!—Timon. Coquin! coquin! coquin[10]!...» M. W. A. Schlegel appelle cela une scène incomparable[11]; mais il trouve le Misanthrope de Molière, sinon tout à fait mauvais, au moins bien médiocre!

Il est clair que le Timon de Shakspeare a le cerveau dérangé; dès lors ce qu’il dit comme ce qu’il fait est sans portée morale. Alceste, au contraire, est assez sage pour se juger lui-même intérieurement: la preuve, c’est qu’avec Oronte, comme dans la scène des portraits, il fait des efforts inouïs pour se contenir, et ne s’échappe que poussé à bout. Tout l’effet comique et l’effet moral du rôle consistent dans ce tempérament de caractère.

Mais le coup de maître est d’avoir fait Alceste amoureux, d’avoir courbé cette âme indomptée sous le joug XXX de la passion, et montré par là surtout que le plus sage ne peut être complétement sage,

Et que dans tous les cœurs il est toujours de l’homme.

Ce vers renferme toute la pièce.

Avant Molière, on n’avait présenté l’amour sur la scène qu’à l’espagnole, c’est-à-dire, comme une vertu héroïque qui grandit les personnages. C’est ainsi que Corneille l’a employé dans le Cid, dans Cinna, partout. Molière le premier, d’après sa triste expérience, a peint l’amour comme une faiblesse d’un grand cœur. De là des luttes qui peuvent s’élever jusqu’au tragique; et Molière y touche dans la scène du billet: Ah! ne plaisantez pas; il n’est pas temps de rire, etc.

Racine tira de cette admirable scène une importante leçon. Il n’avait encore donné que la Thébaïde et Alexandre, et, dans ces deux pièces, il avait traité l’amour suivant le procédé de Corneille; mais, après avoir vu le Misanthrope, il rompit sans retour avec l’amour romanesque, et abandonna la convention pour la nature, que Molière lui avait fait sentir. Un an juste après le Misanthrope parut Andromaque, qui commence l’ère véritable du génie de Racine. Il y a plus: la position de Pyrrhus et d’Hermione n’est pas sans analogie avec celle d’Alceste et de Célimène. Quand Voltaire dit, «C’est peut-être à Molière que nous devons Racine,» il ne songeait qu’aux encouragements pécuniaires[12] et aux conseils dont le premier aida le second; mais ce mot peut encore être vrai dans un sens plus étendu.

XXXI

CHAPITRE V.

Tartufe.

Beaucoup de critiques d’une autorité imposante ont proclamé le Misanthrope le chef-d’œuvre de la scène française: on prend ici la liberté de n’être pas de leur avis. Quelque prodigieuse que soit cette œuvre, où Molière s’était fait comme à plaisir un sujet stérile et dénué d’action pour triompher ensuite des obstacles, Tartufe, soit que l’on considère le mérite de la difficulté vaincue, la perfection du style, ou la hauteur du but et l’importance du résultat, me paraît l’emporter sur le Misanthrope. Prenez-le philosophiquement, prenez-le au point de vue dramatique ou au point de vue purement littéraire, Tartufe est le dernier effort du génie.

Quelle admirable combinaison de caractères! Deux morales sont mises en présence: la vraie piété se personnifie dans Cléante, l’hypocrisie dans Tartufe. Cléante est la ligne inflexible tendue à travers la pièce pour séparer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c’est la multitude de bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême et emportée dans ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du drame repose sur ces trois personnages. A côté d’eux paraissent les aimables figures de Marianne et de Valère; la piquante et malicieuse Dorine, chargée de représenter le bon sens du peuple, comme madame Pernelle en représente l’entêtement; Damis, l’ardeur juvénile qui, s’élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se brise contre l’impassibilité calculée de l’imposteur; Elmire enfin, toute charmante de décence, quoiqu’elle aille vêtue ainsi qu’une princesse. Quelle XXXII habileté dans cette demi-teinte du caractère d’Elmire, de la jeune femme unie à un vieillard! Si Molière l’eût faite passionnée, tout le reste devenait à l’instant impossible ou invraisemblable: la résistance d’Elmire perdait de son mérite; Elmire était obligée de s’offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon. Point:

Une femme se rit de sottises pareilles,
Et jamais d’un mari n’en trouble les oreilles.

Elle n’éprouve pour Tartufe pas plus de haine que de sympathie; elle le méprise, c’est tout. Ce sang-froid était indispensable pour arriver à démasquer l’imposteur. Elmire nous prouve quels sont les avantages d’une honnête femme qui demeure insensible sur la passion du plus rusé des hommes, de Tartufe. Amour, Amour, quand tu nous tiens!..... s’écrie le fabuliste.

Il n’est pas jusqu’à M. Loyal qui ne soit utile au tableau. M. Loyal, tout confit en patelinage, en bénignité doucereuse et dévote, est un reflet de ce bon M. Tartufe. Gageons que M. Tartufe a été son directeur? Derrière M. Loyal, j’aperçois Laurent: Laurent, serrez ma haire avec ma discipline. C’est une perspective d’hypocrisie à perte de vue. Molière fait entrevoir à quelle profondeur s’étendent les ramifications de la société, comme dit Pascal, de la cabale, comme l’appelle Cléante.

Tartufe parut dans un moment de crise. Aux guerres de la Fronde avaient succédé les querelles religieuses. Deux sectes célèbres étaient en lutte: Jansénius, accusé de schisme et d’hérésie; Molina, de relâchement et d’ambition. La morale de Port-Royal était austère avec sincérité, peut-être même avec excès; la morale des jésuites, au fond relâchée et sophistiquée, n’avait de la sévérité que les apparences. De quel côté pencherait un jeune roi, emporté par le goût des voluptés? L’éducation qu’il avait reçue de Mazarin n’était pas rassurante. Par XXXIII les soins d’une politique corrompue, Louis XIV avait été élevé dans un oubli complet de ses devoirs, mais dans l’habitude de toutes les pratiques extérieures de la religion. Livré à l’ignorance et à ses passions, un moyen naturel s’offrait à lui de tout concilier, de satisfaire à la fois la vieille cour et la nouvelle: l’hypocrisie lui tendait les bras, il n’avait qu’à s’y jeter. En ce péril, Molière se dévoua pour sauver le roi et la nation. Le comédien entreprit de démasquer publiquement l’hypocrisie, à la veille peut-être de monter sur le trône; il résolut d’éclairer cette hideuse figure d’une telle lumière, qu’elle fît naître en même temps l’effroi, le dégoût, et l’envie de rire. Quel problème d’art! Car il n’est peut-être pas, l’ingrat excepté, un seul caractère plus opposé que celui de l’hypocrite aux mœurs de la comédie; et l’ingrat et l’hypocrite sont réunis dans le Tartufe.

L’audace vertueuse de Molière n’eut peur de rien, ne déguisa rien. Lorsque Cléante presse Tartufe de remettre en grâce Damis avec son père, et lui rappelle que la religion prescrit le pardon des injures, Tartufe échappe à l’argument par la direction d’intention: Hélas! je le voudrais, quant à moi, de bon cœur, etc. La même théorie lui fournit un prétexte pour enlever à un fils son héritage: c’est de peur que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains. Vous retrouvez la maxime favorite de Loyola: La fin justifie les moyens. Quand Elmire oppose le ciel aux vœux de Tartufe: Si ce n’est que le ciel! répond-il. Et tout de suite il lui développe cette précieuse doctrine de la direction d’intention:

Selon divers besoins, il est une science
D’étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de l’action
Avec la pureté de notre intention.

Il semble qu’on lise la neuvième Provinciale, fortifiée XXXIV du charme d’une versification nerveuse et facile. Et pourquoi Orgon a-t-il confié aux mains de Tartufe la cassette compromettante d’Argas? Il vous le dit: c’est par suite de la doctrine des restrictions mentales,

Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,
Par où ma conscience eût pleine sûreté
A faire des serments contre la vérité.

Orgon n’a point à se plaindre: il est puni par où il a péché. La société humaine ne subsiste que par la bonne foi: donc l’hypocrisie attaque la société dans sa base. C’est la moralité évidente de la pièce.

Ensuite Molière fait appel à tous les nobles instincts de la grande âme de Louis XIV; il sollicite son amour de la gloire et de la louange. Au dénoûment, cet éloge du roi, que Voltaire a blâmé comme un hors-d’œuvre[13], est tout ce qu’il y a de plus adroit et de plus équitable. Adroit, en ce que le conseil se glisse sous la forme de la louange, et que le poëte, par de fines allusions, lie, pour ainsi dire, le monarque, et lui fait contracter l’obligation de réprimer l’hypocrisie et de châtier les hypocrites. Équitable; sans Louis XIV est-ce que Tartufe eût jamais été représenté? Et qui sauva Molière en butte aux saintes fureurs de ceux qu’il dévoilait? Contre ce torrent d’injures, d’anathèmes, d’intrigues, de libelles, quel autre bras s’opposa que le bras de Louis XIV? quel autre s’y fût opposé efficacement? Une reconnaissance légitime, une affection réciproque excuserait encore Molière, s’il se fût avancé trop loin; mais Molière n’a pas besoin d’excuse: il n’a jamais loué dans Louis XIV que ce qui était louable.

Aujourd’hui que le retour des mêmes intérêts nous XXXV fait assister aux mêmes violences, il est encore impossible de se figurer jusqu’où fut porté le déchaînement contre l’auteur du Tartufe. Un curé de Paris publia un libelle où il appelle Molière «un démon vêtu de chair, habillé en homme; un libertin, un impie digne d’être brûlé publiquement.» Il serait dommage que la postérité ne sût pas le nom de ce bon prêtre; elle en aura l’obligation à M. J. Taschereau, qui a découvert qu’il se nommait Pierre Roullès, curé de Saint-Barthélemy; digne, comme on voit, de desservir l’autel placé sous cette invocation sinistre.

L’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, prêtre indigne, dont les mœurs dissolues déshonoraient publiquement le sacerdoce, donna un mandement dans lequel il excommunie quiconque lirait ou verrait jouer Tartufe; en quoi il faut avouer qu’il agit moins par ressentiment personnel que par esprit de corps, car il ne se donnait même pas la peine d’être hypocrite. C’est de lui que Fénelon écrivait à Louis XIV: «Vous avez un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu, et qui fait gémir tous les gens de bien. Vous vous en accommodez, parce qu’il ne songe qu’à vous plaire par ses flatteries. Il y a plus de vingt ans qu’en prostituant son honneur, il jouit de votre confiance. Vous lui livrez les gens de bien, et lui laissez tyranniser l’Église[14].» Voilà le saint personnage qui lance l’anathème contre Molière, parce que sa comédie, «sous prétexte de condamner la fausse dévotion et l’hypocrisie, donne lieu d’en accuser ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose aux railleries des libertins.» Le père Bourdaloue ne rougit pas de prêcher en chaire XXXVI contre Molière, ce qui revient à prendre en main la cause de Tartufe et de ses pareils. L’argument du jésuite est celui de l’archevêque: «Comme la véritable et la fausse dévotion ont un grand nombre d’actions qui leur sont communes, et comme les dehors de l’une et de l’autre sont presque tout semblables, les traits dont on peint celle-ci défigurent celle-là[15]

Nullement. Molière, qui avait prévu et ce danger et ce reproche, s’est appliqué à les éviter, en traçant avec un soin religieux la ligne de démarcation entre le vrai et le faux zèle. C’est là, je le répète, le but principal de ce rôle éloquent de Cléante. Mais on veut l’ignorer, pour se ménager un prétexte de déclamations, et se livrer à son aise à des alarmes affectées.

Ainsi voilà, par le raisonnement de Bourdaloue, la plus cruelle ennemie de la piété, l’hypocrisie, rendue inviolable au nom de la religion! Il faudra, suivant Bourdaloue, ne toucher à aucun abus, de peur de nuire à l’usage, et respecter le mensonge par égard pour la vérité! Désormais le sanctuaire abritera au même titre les saints confondus avec les impies, ou plutôt les impies seront ceux qui tâchent de discerner les boucs des brebis, le crime de la vertu, l’hypocrisie de la piété! Parce qu’il y a des hommes qui aiment Dieu et veulent faire prospérer son culte, il faut assurer, non-seulement l’impunité, mais les honneurs de la vertu à ceux dont la conduite ferait détester la religion, et tend à la ruine du culte! C’est pourtant là l’argument unique que, depuis un siècle et demi, l’on veut faire prévaloir contre la comédie de Molière et les adversaires de la tartuferie! Combien plus sensé et plus judicieux est celui qui écrit:—«L’hypocrite est le plus dangereux des méchants, la XXXVII fausse piété étant cause que les hommes n’osent plus se fier à la véritable. Les hypocrites souffrent dans les enfers des peines plus cruelles que les enfants qui ont égorgé leurs pères et leurs mères, que les épouses qui ont trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, que les traîtres qui ont livré leur patrie après avoir violé tous leurs serments.»—Je reconnais le langage d’un honnête homme et d’un chrétien: c’est celui de Fénelon[16].

Aussi Fénelon prit-il ouvertement le parti de Molière et de sa comédie. Il n’hésita point à blâmer tout haut la sortie de Bourdaloue: «Bourdaloue, disait-il, n’est point Tartufe; mais ses ennemis diront qu’il est jésuite[17].» Le mot est dur pour les jésuites.

On vit alors ce qui s’est renouvelé depuis, la violence avec les dévots agresseurs, et la modération avec les laïques offensés. Molière ne répondit que par ses Placets au roi, et peut-être par la Lettre sur l’Imposteur, où brille une si profonde entente de la scène, qu’il est permis de la lui attribuer, malgré les incorrections probablement préméditées d’un style qui se déguise.

Tartufe obtint un succès immense. Il est humiliant pour l’esprit humain que la Femme juge et partie l’ait contre-balancé par un succès égal, et que Montfleury ait brillé un instant au niveau de Molière. Ces égarements de l’opinion publique ne durent pas. L’unique suffrage littéraire qui ait manqué au Tartufe, est celui de la Bruyère; mais, tandis que Tartufe soulève encore d’implacables ressentiments, l’Onuphre de la Bruyère n’a jamais offensé personne.

Qui ne connaît l’anecdote de Molière notifiant au public la défense qu’il venait de recevoir de représenter XXXVIII Tartufe? M. le premier président ne veut pas qu’on le joue. Le fait est aussi faux qu’il est accrédité. Sous un roi comme Louis XIV, une plaisanterie si déplacée, un si grossier outrage lancé publiquement par un comédien contre un magistrat, contre l’illustre Lamoignon, ne fût certainement pas resté impuni: Molière, aimé de Louis XIV, était d’ailleurs l’homme de France le plus incapable de blesser à ce point les convenances, sans parler des égards qu’il devait à Boileau, honoré de l’intimité de M. de Lamoignon. Ce conte, beaucoup plus vieux que Molière, a été ramassé dans les Anas espagnols, qui attribuent ce mot à Lope ou à Calderon, au sujet d’une comédie de l’Alcade: L’alcade ne veut pas qu’on le joue. Quelqu’un a trouvé spirituel de transporter cette facétie à Molière, et l’invention a fait fortune. La biographie des grands hommes est remplie de ces impertinences: c’est le devoir de la critique de les signaler, et d’en obtenir justice.

CHAPITRE VI.

Amphitryon, George Dandin, l’Avare.—Les farces de Molière.—Ses derniers ouvrages.

Amphitryon, George Dandin, l’Avare, parurent l’année suivante. De ces trois comédies, les deux premières ont encouru le reproche d’immoralité, et, toujours emporté par son amour du paradoxe, Jean-Jacques ne l’a pas épargné même à la troisième, à cause d’un mot: «Je n’ai que faire de vos dons.» Cette ironie de Cléante est criminelle, d’accord; Molière l’entend bien ainsi: il veut montrer comment un père avare amène son fils à lui manquer de respect. Personne ne peut s’y méprendre. S’il était dit sérieusement, c’est alors que le XXXIX mot serait immoral. C’est ce que M. Saint-Marc Girardin fait toucher avec autant de bon sens que de finesse, en traduisant je n’ai que faire de vos dons en style du drame moderne: «Harpagon. Je te maudis! Cléante (gravement). Vous n’en avez plus le droit. Maudire, cela est d’un père; vous êtes mon rival. Maudire, cela est d’un prêtre; mais où sont en vous les signes du prêtre, la colère vaincue et les passions domptées? Vous n’êtes ni père ni prêtre: (avec solennité et intention) JE N’ACCEPTE PAS VOTRE MALÉDICTION!»

«Quel est, demande ensuite M. Saint-Marc Girardin, quel est de ces deux mots le plus corrupteur? Lequel met le plus en discussion le mystère de l’autorité paternelle?» (Cours de littérature dramatique, page 325.)

Dans Amphitryon, l’éloignement des temps, des lieux, la différence des mœurs grecques avec les nôtres, l’intervention des personnages mythologiques, la banalité d’une légende connue même des enfants, mille circonstances, écartent le danger. Amphitryon est une étude d’après l’antique, et n’est pas plus immoral que la Diane chasseresse ou l’Apollon du Belvédère ne sont indécents.

George Dandin, c’est autre chose: «La coquetterie de la femme, dit Voltaire, n’est que la punition de la sottise que fait George Dandin d’épouser la fille d’un gentilhomme ridicule.» Soit; mais, en attendant, le vice d’Angélique joue le rôle avantageux, il triomphe, et les conséquences de ce vice sont plus funestes à la société que celles de la sottise de George Dandin. Toutefois, ce n’est pas à Rousseau à se plaindre et à déclamer si haut; car la récrimination serait facile contre lui. L’adultère de madame de Wolmar est d’un pire exemple que celui d’Angélique. Le vice d’Angélique n’est que spirituel; dans Julie, il est intéressant, XL ennobli par la passion; il emprunte les dehors de la vertu, tout au plus est-il présenté comme une faiblesse rachetable. On ne peut s’empêcher de mépriser Angélique; mais Rousseau prétend faire estimer Julie, Julie qui n’a pas, comme Angélique, l’excuse d’un mari sot, d’un George Dandin. Enfin, quand on a ri à la comédie de Molière, toutes les conséquences, ou à peu près, en sont épuisées, il n’en reste guère de trace; au contraire, la Nouvelle Héloïse a fondé cette école de l’adultère sentimental, qui, de nos jours, a envahi le roman, le théâtre, et jusqu’à certaines théories philosophiques.

Mais George Dandin offre aussi son côté moral. Les bourgeois, en 1668, sont pris d’une manie qui va devenir épidémique: ils veulent sortir de leur sphère, monter, contracter de grandes alliances et de grandes amitiés; ils se hissent sur leur coffre-fort pour atteindre jusqu’à l’aristocratie et s’y mêler. De son côté, l’aristocratie est fort disposée à se baisser, à descendre, à se mêler familièrement aux bourgeois pour puiser dans leur caisse, tout en raillant et en méprisant ceux qu’elle pressure. La roture opulente passant un marché avec la noblesse besoigneuse, cette donnée qui a défrayé tout le théâtre de Dancourt et quelques-unes des meilleures comédies du dix-huitième siècle, c’est Molière qui le premier l’a trouvée. Molière, avant le Sage et d’Allainval, a châtié la sotte vanité des uns et la cupidité avilissante des autres. George Dandin et M. Jourdain sont les types du ridicule des bourgeois, et le marquis Dorante personnifie la bassesse de certains gentilshommes d’alors. Seulement M. Jourdain possède un travers de plus que le rustique Dandin: à l’ambition de la noblesse, il joint celle des belles manières et du savoir. Molière semble l’avoir créé tout exprès pour servir de preuve et de XLI commentaire à la pensée de Montaigne: «La sotte chose qu’un vieillard abecedaire! on peut continuer en tout temps l’estude, mais non pas l’escholage.» Les trois premiers actes du Bourgeois gentilhomme égalent ce que Molière a produit de meilleur: quel dommage que l’impatience et les ordres de Louis XIV aient précipité les deux derniers dans la farce! Au reste, cette farce joyeuse n’est pas si loin de la vérité qu’elle le paraît. L’abbé de Saint-Martin, célèbre dans ce temps-là, justifie la réception du Mamamouchi: on lui fit accroire que le roi de Siam l’avait créé mandarin et marquis de Miskou, et il apposa sa signature à ces deux diplômes[18]. Molière n’est jamais sorti de la nature; ce n’est pas sa faute si le vrai n’est pas toujours vraisemblable.

Ceux qui cultivent les lettres ou les arts ont souvent à lutter contre des préjugés et des obstacles dont la postérité ne peut se faire d’idée. Croirait-on, par exemple, que l’emploi de la prose, dans une comédie de caractère en cinq actes, compromit gravement le succès de l’Avare? Le témoignage des contemporains, en particulier de Grimarest, confirmé par Voltaire, ne permet pas d’en douter. Quant aux inculpations plus graves de Rousseau, Marmontel y a répondu; et un sens droit, à défaut de Marmontel, en eût fait justice. J’aime mieux invoquer en faveur de la comédie de Molière le mot connu d’un confrère d’Harpagon: «Il y a beaucoup à profiter dans cette pièce: on y peut prendre d’excellentes leçons d’économie[19]

XLII Diderot, avec son exagération habituelle, dit quelque part: «Si l’on croit qu’il y ait beaucoup plus d’hommes capables de faire Pourceaugnac que de faire Tartufe ou le Misanthrope, on se trompe.» Sans aller si loin, on peut dire que Monsieur de Pourceaugnac, les Fourberies de Scapin et le Malade imaginaire sont des farces où abondent des scènes de haute comédie, des farces remplies de verve, de sel, d’une intarissable gaieté, telles enfin qu’un génie supérieur pouvait seul les composer. Il faut se rappeler que Molière était directeur de spectacle, obligé, comme il le disait, de donner du pain à tant de pauvres gens, et que les connaisseurs au goût pur et austère ne forment, dans tous les temps, qu’une très-petite minorité.

Molière termina sa carrière comme il l’avait commencée, en immolant les précieuses, les pédants et les pédantes. Les Femmes savantes furent son dernier chef-d’œuvre, comparable au Misanthrope et au Tartufe, sinon par l’élévation du but, au moins par le style, par les détails, et l’art de féconder, d’étendre un sujet ingrat, stérile et borné. On a reproché à Molière d’avoir joué l’abbé Cotin en plein théâtre; Cotin, dit-on, en mourut de chagrin. On a prétendu de même que les satires de Boileau avaient rendu fou l’abbé Cassagne. Ces rumeurs ont été accueillies par Voltaire mal à propos. Il est prouvé que Cassagne mourut en pleine jouissance de son bon sens, tel que Dieu le lui avait départi, et que l’abbé Cotin survécut dix ans aux Femmes savantes. Il n’est pas moins prouvé que ces deux hommes avaient fait tout leur possible pour nuire à Despréaux et à Molière, XLIII et s’étaient attiré le rude châtiment auquel ils doivent d’être immortels.

CHAPITRE VII.

Caractère privé de Molière.—Sa mort.—Son talent comme auteur.

Qui jugerait du caractère des auteurs par celui de leurs ouvrages s’exposerait à des erreurs étranges. Les plus folles comédies de Molière furent composées à la fin de sa vie, lorsqu’il était tourmenté de souffrances morales. Molière réunissait deux dispositions d’esprit en apparence contradictoires, et que néanmoins on trouve souvent associées, l’enjouement des paroles et la mélancolie de l’âme: l’un résulte de la vivacité de l’esprit, l’autre de la tendresse du cœur. Personne ne fut meilleur que Molière, personne peut-être ne fut plus malheureux intérieurement. Il était très-porté à l’amour: sa passion pour Armande Béjart, passion qui sembla s’accroître par le mariage, empoisonna son existence. Les galanteries de mademoiselle Molière étaient publiques, tantôt avec Lauzun, tantôt avec le duc de Guiche, tantôt, avec un autre grand seigneur; car du moins elle n’encanaillait pas ses amours. Sa coquetterie ne se contint pas même devant le fils adoptif de Molière, le jeune Baron, que Molière chérissait paternellement, et se plaisait à former. Les bienfaits de cet infortuné grand homme tournaient contre lui: c’est ainsi qu’il s’était vu trahi par Racine, mais d’une façon pourtant moins sensible et cruelle. La Fameuse comédienne, biographie satirique de mademoiselle Molière, rapporte une longue conversation entre Molière et Chapelle, dans laquelle le premier expose à son ami la vivacité et la tyrannie de ce funeste amour. Les traits en sont désespérés, et cette XLIV peinture est à la fois si naïve et si véhémente, qu’il n’est guère possible qu’elle ne soit vraie.—«Mes bontés, dit le pauvre Molière, ne l’ont point changée. Je me suis donc déterminé à vivre avec elle comme si elle n’était point ma femme; mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi! Ma passion est venue à un tel point, qu’elle va jusqu’à entrer avec compassion dans ses intérêts; et quand je considère combien il m’est impossible de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en même temps qu’elle a peut-être la même difficulté à détruire le penchant qu’elle a d’être coquette, et je me trouve plus de disposition à la plaindre qu’à la blâmer. Vous me direz sans doute qu’il faut être poëte pour aimer de cette manière; mais, pour moi, je crois qu’il n’y a qu’une sorte d’amour, et que les gens qui n’ont point senti de semblables délicatesses n’ont jamais aimé véritablement... Quand je la vois, une émotion qu’on peut sentir, mais qu’on ne saurait exprimer, m’ôte l’usage de la réflexion. Je n’ai plus d’yeux pour ses défauts: il m’en reste seulement pour ce qu’elle a d’aimable.» C’est exactement l’amour d’Alceste pour Célimène. Molière, devant ce même public qu’il avait tant réjoui aux dépens des maris trompés, voulut une fois épancher noblement la douleur qui navrait son âme. De là vient que le Misanthrope, sans action, est si intéressant: c’est le cœur du poëte qui s’ouvre, c’est dans le cœur de Molière que vous lisez, sans vous en douter; tout cet esprit si fin, cette délicatesse élevée, cette jalousie vigilante et confuse d’elle-même, cette fière vertu rebelle à la passion qui la dompte, c’est Molière, c’est lui qui se plaint, qui se débat, qui s’indigne; c’est lui que vous aimez, que vous admirez, de qui vous riez d’un rire si plein de bienveillance et de respect. Quel homme que XLV celui qui, pour créer un tel chef-d’œuvre, n’a eu besoin que de se peindre au naturel! Et quel spectacle quand Molière jouait Alceste, et mademoiselle Molière Célimène! Ce n’était plus l’illusion, c’était la réalité. Lorsque vous verrez le Misanthrope, songez à Molière, à son infortune profonde; persuadez-vous bien que, sous le nom d’Alceste, c’est lui-même que vous avez devant les yeux, et vous sentirez quelle douleur amère se cache au fond de ce charmant plaisir.

Le cœur se serre de tristesse quand on entend Molière dire à son ami Rohault, le célèbre physicien: «Oui, mon cher monsieur Rohault, je suis le plus malheureux des hommes, et je n’ai que ce que je mérite[20]

On lit toujours avec plaisir deux traits qui peignent la générosité du cœur de Molière.

Un pauvre comédien de campagne appelé Mondorge, qui avait jadis fait partie de la troupe de Molière, n’osant, à cause de son extrême misère, se présenter devant lui, fit solliciter par Baron quelques secours, afin de pouvoir rejoindre sa troupe. Molière, qui ne perdait pas une occasion d’exercer son élève, lui demande combien il fallait donner. Baron répond au hasard: «Quatre pistoles.—Donnez-lui, dit Molière, ces quatre pistoles pour moi; mais en voilà vingt qu’il faut que vous lui donniez pour vous, car je veux qu’il vous ait l’obligation de ce service.» Ce qui fut exécuté. Molière ne s’en tint pas là: il voulut voir son ancien camarade; il le consola et l’embrassa, dit Laserre[21], et mit le comble à ce bon accueil par le cadeau d’un magnifique habit de théâtre.

XLVI Une autre fois, un mendiant lui demanda l’aumône. Molière, qui était fort charitable, lui jette une pièce de monnaie; le mendiant court après la voiture où Molière s’entretenait avec Charpentier, qui composa la musique du Malade imaginaire: «Monsieur, dit le pauvre, vous n’aviez probablement pas dessein de me donner un louis d’or; je viens vous le rendre.—Tiens, mon ami, dit Molière, en voilà un autre.» Et comme son génie était continuellement en sentinelle, il s’écria: «Où la vertu va-t-elle se nicher!»

Molière était taciturne, comme Corneille; Boileau l’avait surnommé le contemplateur. Avec cette humeur sérieuse, il était obligé de représenter les personnages comiques ou ridicules, où il était, dit-on, incomparable. Ses rôles habituels étaient Mascarille, George Dandin, Scapin, Sganarelle, Pourceaugnac: il se dédommageait par des rôles d’un comique plus relevé, dans Arnolphe, Orgon, Harpagon, surtout dans Alceste et le bonhomme Chrysale; mais peignez-vous le grave Molière jouant Sosie dans Amphitryon, Zéphire dans Psyché, ou Moron de la Princesse d’Élide! Encore s’il n’eût joué que ses ouvrages! mais il était obligé de faire valoir en conscience toutes les platitudes, soit en vers, soit en prose, dont les auteurs ses rivaux voulaient bien gratifier son théâtre. Il est plus que probable que lorsqu’on représentait Don Japhet, l’Héritier ridicule et les Jodelet de Scarron, Molière remplissait le principal rôle de ces ignobles comédies, qui avaient encore l’honneur d’être jouées à la cour devant le roi. Apparemment aussi ces rôles donnèrent lieu à une foule de particularités concernant Molière, qui nous sembleraient bien piquantes si nous pouvions les savoir. Une seule anecdote, conservée par Grimarest, servira d’échantillon. Molière jouait Sancho dans le Don Quichotte de Guérin du Bouscal, XLVII et se tenait dans la coulisse, monté sur son âne, guettant le moment d’entrer. «Mais l’âne, qui ne savait pas son rôle par cœur, n’observa point ce moment, et dès qu’il fut dans la coulisse il voulut entrer en scène, quelques efforts que Molière employât pour qu’il n’en fît rien. Molière tirait le licou de toute sa force; l’âne n’obéissait point, et voulait paraître. Molière appelait: Baron! Laforêt! à moi!... ce maudit âne veut entrer! Cette femme était dans la coulisse opposée, d’où elle ne pouvait passer par-dessus le théâtre pour arrêter l’âne; et elle riait de tout son cœur de voir son maître renversé sur le derrière de cet animal, tant il mettait de force à tirer le licou pour le retenir. Enfin, destitué de tout secours et désespérant de vaincre l’opiniâtreté de son âne, il prit le parti de se retenir aux ailes du théâtre, et de laisser glisser l’animal entre ses jambes, pour aller faire telle scène qu’il jugerait à propos. Quand on fait réflexion au caractère d’esprit de Molière, à la gravité de sa conversation, il est risible que ce philosophe fût exposé à de pareilles aventures, et prît sur lui les personnages les plus comiques.»

Ce genre de vie, qui avait été la vocation de sa jeunesse, était devenu l’affliction de son âge mûr. Grimarest rapporte qu’un jour, s’en expliquant à un de ses amis: «Ne me plaignez-vous pas, lui dit-il, d’être d’une profession si opposée à l’humeur et aux sentiments que j’ai maintenant? J’aime la vie tranquille, et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et turbulents sur lesquels je n’avais pas compté, et auxquels il faut que je me livre tout entier.» Et comme cet ami cherchait à lui faire envisager certains côtés moins tristes de sa condition, Molière ajouta: «Vous croyez peut-être qu’elle a ses agréments? vous vous trompez. Il est vrai que nous sommes en apparence XLVIII recherchés des grands seigneurs; mais ils nous assujettissent à leurs plaisirs, et c’est la plus triste de toutes les situations que d’être l’esclave de leurs fantaisies. Le reste du monde nous regarde comme des gens perdus, et nous méprise!»

Mais puisque Molière était si désenchanté de la comédie, que ne la quittait-il? Il l’aurait pu: sa fortune, sans être considérable, le lui aurait permis; sa santé délabrée se joignait à son goût pour l’engager au repos. L’Académie offrait même un fauteuil à l’auteur du Misanthrope, s’il voulait renoncer au métier de comédien. Boileau insistant sur cette nécessité, Molière lui objecta le point d’honneur: «Plaisant point d’honneur! s’écria le satirique, qui consiste à se barbouiller d’une moustache de Sganarelle, et à recevoir des coups de bâton!» Molière avait un motif plus sérieux, qu’il ne dit pas cette fois-là; mais, le jour de la quatrième représentation du Malade imaginaire, Molière, qui faisait Argan, se trouvait si véritablement malade, que Baron et quelques autres personnes le pressaient de ne point jouer. «Et comment voulez-vous que je fasse? répondit Molière. Il y a cinquante pauvres ouvriers qui n’ont que leur journée pour vivre: que feront-ils, si on ne joue pas? Je me reprocherais d’avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.»

Voilà ce qui le retenait au théâtre: l’humanité.

Il joua donc, non sans de grandes douleurs et de grands efforts pour achever son rôle. Dans la cérémonie, en prononçant le Juro, il éprouva une convulsion qu’il parvint à déguiser. Rentré chez lui, sa toux le prit si violemment qu’il se vit en danger, et réclama les secours de la religion. Deux prêtres de Saint-Eustache refusèrent de venir; un troisième ecclésiastique, mieux instruit de ses devoirs, arriva lorsque Molière avait perdu XLIX l’usage de la parole. Il s’était rompu un vaisseau dans la poitrine, et il expira suffoqué par le sang, à dix heures du soir, le 17 février 1673, anniversaire de la mort de Madeleine Béjart, sa belle-sœur et son premier amour; il avait cinquante et un ans.

Le pieux Harlay de Champvallon ne manqua pas de s’opposer à ce que Molière fût inhumé en terre sainte. Un comédien! La veuve du comédien présenta humblement requête au prélat ennemi de toute vertu, à qui Louis XIV livrait les gens de bien, et laissait tyranniser l’Église. Il ne fallut rien de moins qu’un ordre du roi; Louis XIV donna cet ordre, et l’archevêque voulut bien y consentir, à condition que la cérémonie aurait lieu de nuit, et que le convoi ne serait pas escorté de plus de deux prêtres. Il s’y joignit une centaine de personnes, amis ou connaissances du défunt, chacune portant une torche. Molière fut enterré au coin de la rue Montmartre et de la rue Saint-Joseph, où est à présent le marché; c’était alors un cimetière. Quant à l’archevêque, lorsque son tour vint, «il fut enterré pompeusement au son de toutes les cloches, avec toutes les belles cérémonies qui conduisent infailliblement l’âme d’un archevêque dans l’Empyrée[22].». Il est vrai qu’il avait béni le mariage clandestin de Louis XIV avec madame de Maintenon; cela valait mieux que d’avoir fait le Misanthrope et les Femmes savantes.

L’histoire et les arts ont consacré le souvenir des deux sœurs de charité qui assistèrent Molière au moment suprême. Ces bonnes religieuses venaient tous les ans quêter à Paris à la même époque, et l’hospitalité leur était assurée chez l’auteur de Tartufe; mais, dans L cette scène touchante et solennelle, il n’est pas question de sa femme. Bussy-Rabutin nous apprend que cette indigne épouse reparut sur le théâtre treize jours après la mort de son mari! Molière avait eu d’elle trois enfants: deux garçons et une fille[23]. Les garçons moururent en bas âge; la fille, après la mort de son père, épousa M. de Montalant, par qui elle avait été enlevée. Ils ne laissèrent point de postérité.

A la mort de Molière, son théâtre ferma pendant six jours: on rouvrit par le Misanthrope; Baron remplaça Molière dans le rôle d’Alceste.

On sera bien aise de connaître le portrait de Molière tracé dans le Mercure de France par une actrice de sa troupe, mademoiselle Poisson:—«Il n’était ni trop gras, ni trop maigre; il avait la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle. Il marchait gravement, avait l’air très-sérieux, le nez gros; la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvements qu’il leur donnait lui rendaient la physionomie extrêmement comique.»

Le Mercure galant, appréciant le jeu de Molière, le met au-dessus de Roscius:—«Il méritait le premier rang: il était tout comédien depuis les pieds jusqu’à la tête. Il semblait qu’il eût plusieurs voix: tout parlait en lui, et d’un pas, d’un sourire, d’un clin d’œil et d’un remuement de tête, il faisait plus concevoir de choses que le plus grand parleur n’aurait pu en dire une heure.»

LI Ce témoignage, rendu sur la tombe récente de Molière, ne doit s’entendre sans doute que de l’acteur comique. Mais Molière jouait aussi la tragédie, pour laquelle il eut toute sa vie une singulière affection: cependant il n’y réussit jamais. Il jouait lui-même son Don Garcie, et y fut sifflé; il faisait Nicomède; César, dans la Mort de Pompée. Montfleury le fils l’a peint en caricature dans ce rôle: il le compare à ces héros qu’on voit dans les tapisseries:

Il est fait tout de même! il vient, le nez au vent,
Les pieds en parenthèse et l’épaule en avant;
Sa perruque qui suit le côté qu’il avance,
Plus pleine de lauriers qu’un jambon de Mayence;
Les mains sur les côtés, d’un air peu négligé;
La tête sur le dos, comme un mulet chargé;
Les yeux fort égarés; puis, débitant ses rôles,
D’un hoquet éternel sépare ses paroles.
(L’Impromptu de l’hôtel Condé.)

On sent la main d’un ennemi; cependant il peut y avoir du vrai dans ces détails. Le hoquet, par exemple, est mentionné par tous les historiens du théâtre. Molière, dit Grimarest, avait contracté ce tic en s’efforçant de maîtriser une excessive volubilité de prononciation; mais, dans la comédie, il dissimulait ce défaut à force d’art[24]. Molière, en récitant des vers, n’employait pas cette espèce de mélopée si fort en honneur dans le XVIIIe siècle; son débit était simple, sans affectation, et devait offrir beaucoup d’analogie avec la manière de Talma, autant du moins qu’on en peut juger par celle de Baron, élève de Molière. «Baron, dit Collé, ne déclamait jamais, même dans le plus grand tragique; et il rompait la mesure de telle sorte que l’on ne sentait pas l’insupportable monotonie du vers LII alexandrin.» Sans doute Baron tenait ce système de Molière, et c’est peut-être ce passage de Collé qui l’a transmis à Talma.

Molière, dans sa jeunesse, avait traduit en vers le poëme de Lucrèce, De la nature des choses. Il est certain que cette traduction existait encore, en 1664; elle est aujourd’hui perdue. Les papiers de Molière, parmi lesquels devaient se trouver des esquisses et des fragments de comédies inachevées, ont été vendus et dispersés avec la bibliothèque du comédien Lagrange, héritier des manuscrits de son illustre camarade. On assure pourtant qu’en 1799, la Comédie française possédait encore quelques-uns de ces cahiers, mais qu’ils ont péri dans l’incendie de l’Odéon; en sorte que l’on ne connaît aujourd’hui de la main de Molière que sa signature au bas d’un acte.

CHAPITRE VIII.

Du génie dramatique de Molière.—Du style de Molière.

Les comédies de Molière sont à présent, et, tout en réservant les chances de l’avenir, on peut croire qu’elles resteront le plus grand monument de la littérature française, l’éternel honneur du siècle et du pays qui les a vues naître. Personne n’est descendu plus avant que Molière dans le cœur humain. Il n’y a point de vices, de travers, de ridicules, auxquels il n’ait au moins touché, sur lesquels il n’ait laissé l’empreinte de sa main puissante; en sorte qu’il semble avoir confisqué par anticipation l’originalité de tous ses successeurs.

On a tenté d’amoindrir la sienne en recherchant les sources où il avait puisé, en faisant voir qu’il avait LIII emprunté une idée tantôt à Térence, tantôt à Aristophane; un caractère ou un bon mot à Plaute; à Cyrano le fond de deux scènes; le Médecin malgré lui à un fabliau du XIIIe siècle; la Princesse d’Élide à Augustin Moreto (il eût mieux fait de la lui laisser); un trait de Tartufe à Scarron. Et qu’importe? tout cela était enfoui, inconnu, méprisé, sans valeur. Reprocheriez-vous à un alchimiste d’avoir ramassé dans la rue un morceau de plomb, pour le changer en or? Ce que Molière a pris à tout le monde, personne ne le reprendra sur lui, et l’on ne lui arrachera pas davantage ce qu’il n’a pris à personne.

Il était toujours à la piste de la vérité, et, dans l’ardente recherche qu’il en faisait, il ne dédaignait pas d’aller s’asseoir au théâtre de Polichinelle, ni de s’arrêter devant les tréteaux de Tabarin; il en rapporta un jour la fameuse scène du sac, que Boileau lui a tant reprochée. Il furetait également les livres italiens et espagnols, romans, recueils de bons mots, facéties, etc. «Il n’est, dit l’auteur de la Guerre comique, point de bouquin qui se sauve de ses mains; mais le bon usage qu’il fait de ces choses le rend encore plus louable.» Et de Visé, dans sa rapsodie de Zélinde, dirigée cependant contre Molière: «Pour réussir, il faut prendre la manière de Molière: lire tous les livres satiriques, prendre dans l’espagnol, prendre dans l’italien, et lire tous les vieux bouquins. Il faut avouer que c’est un galant homme, et qu’il est louable de se servir de tout ce qu’il lit de bon[25]

LIV Le génie de Molière était si éminemment dramatique, qu’il a employé toutes les formes du drame, y compris celles que l’on croirait plus modernes; tous les tons et toutes les nuances de la comédie, cela va sans dire; la tragédie et le drame héroïque dans Don Garcie de Navarre, dont les meilleures scènes ont enrichi le Misanthrope; la tragédie lyrique dans Psyché; l’opéra-ballet dans Mélicerte, dans la Princesse d’Élide, et dans les nombreux intermèdes de ses autres pièces; et jusqu’à l’opéra-comique dans le Sicilien, qui peut à bon droit passer pour le premier essai du genre.

Voltaire a reproché à Molière des dénoûments postiches et peu naturels, et cette opinion a trouvé de nombreux échos. Cette question, examinée de près, atteste, je crois, l’étude profonde que Molière avait faite de la nature et de l’art. En effet, il n’y a point de dénoûments dans la nature: j’entends de ces péripéties qui tout d’un coup placent un nombre donné de personnages, tous en même temps, dans une situation arrêtée, définitive, et qui ne laisse plus à s’enquérir de rien sur leur compte. Par rapport à l’art, une pièce de théâtre n’est point faite pour le dénoûment; au contraire, le dénoûment n’est qu’un prétexte pour faire la pièce. Quand vous sortez pour vous promener, est-ce le terme de la promenade qui en est l’objet véritable? Nullement: le vrai but, c’est de parcourir lentement, curieusement, le chemin. L’art consiste à vous faire avancer par des sentiers dont les sinuosités et les retours ont été savamment calculés, embellis à droite et à gauche de toutes sortes de fleurs et d’agréments qui vous attirent: c’est là votre plaisir, et l’artifice du jardinier ou du poëte. Mais ce que vous trouverez à la fin, vous le savez d’avance, et c’est votre moindre souci. La preuve que la curiosité n’est ici pour rien, LV c’est que l’on reverra cent fois la même pièce. Il n’y a au théâtre que deux dénoûments: la mort dans la tragédie, dans la comédie le mariage. Le talent du poëte est d’accumuler au-devant des obstacles en apparence invincibles; et quand il les a fait disparaître un à un, ce qu’il a de mieux à faire, c’est de tourner court, et de disparaître lui-même. Il vous a donné ce que vous lui demandiez: le plaisir de la promenade. Quelles sont donc les conditions rigoureuses d’un bon dénoûment? C’est de satisfaire la raison, le jugement, les sympathies ou les antipathies excitées dans le cours de l’ouvrage; l’imagination n’a rien à y réclamer, elle a eu sa part. Considérés de ce point de vue, les dénoûments de Molière n’offrent plus rien à reprendre.

L’arrêt porté par Boileau est d’une sévérité qui va jusqu’à l’injustice:

C’est par là que Molière, illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eût remporté le prix,
Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures
Il n’eût point fait souvent grimacer ses figures,
Quitté pour le bouffon l’agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin l’enveloppe,
Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.

Que vous le reconnaissiez ou non, il n’en est pas moins cet auteur. Quand il s’agit d’apprécier et de classer définitivement un écrivain, on doit considérer non le point où il est descendu, mais le point où il s’est élevé. La raison en est simple: les bons ouvrages avancent l’art; les mauvais ne le font pas reculer. La postérité ne voit de Corneille que le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte; quant à Théodore, Agésilas, Attila, Suréna, elle les ignore ou les oublie.

Boileau était le maître de choisir son public; il ne s’embarrassa de plaire qu’à Louis XIV, à un duc de LVI Beauvilliers, à un duc de Montausier, à Guilleragues, à Seignelay, aux esprits d’élite. C’est pour eux qu’il écrit, pour eux seuls. Molière subissait des conditions tout à fait différentes: il a travaillé tantôt pour la cour, tantôt pour le peuple, et il est arrivé que ses ouvrages ont été goûtés universellement. Est-il juste de lui en faire un crime? Mais, au contraire, cette austérité inflexible, ce puritanisme de goût qui bannit une certaine variété, sera toujours, aux yeux de beaucoup de gens, un titre d’exclusion contre Boileau.

Enfin, si Molière n’emporte pas le prix dans son art, qui l’emportera? à qui réserve-t-on ce prix?

A Shakspeare, à Caldéron, répond Schlegel. Nous n’opposerons à l’adoption de cette sentence qu’une petite difficulté: Schlegel, qui condamne Racine et méprise Molière, ne les entend pas assez; et il entend trop Caldéron et Shakspeare.

Saint-Évremond, cet esprit si fin, si juste, et en même temps si sobre dans l’expression, me paraît avoir, en deux lignes, jugé Molière mieux et plus complétement que personne: «Molière a pris les anciens pour modèles, inimitable à ceux qu’il a imités, s’ils vivaient encore.»

Le style de Molière a été déprécié par deux juges d’une autorité imposante: la Bruyère et Fénelon. Voici d’abord l’opinion de l’auteur du Télémaque, qui, fidèle à son caractère de mansuétude, s’exprime avec moins de dureté que l’auteur des Caractères.

«En pensant bien, il parle souvent mal. Il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus grande simplicité, ce que celui-ci ne dit qu’avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J’aime bien mieux sa prose que ses vers. L’Avare, par exemple, LVII est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers. Il est vrai que la versification française l’a gêné... Mais, en général, il me paraît jusque dans sa prose ne point parler assez simplement pour exprimer toutes les passions.»

(Lettre sur l’Éloquence.)

La Bruyère ne fait que résumer ce jugement, en exagérant les termes presque jusqu’à l’injure:

«Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le barbarisme, et d’écrire purement.»

(Des ouvrages de l’esprit.)

Incorrection, jargon, et barbarisme, voilà, suivant la Bruyère, les caractères du style de notre grand comique. Il ne laisse, lui, aucun refuge à Molière; il ne distingue pas entre la prose et les vers, et ne s’avise pas de demander aux difficultés de la versification une circonstance atténuante; il est impitoyable et brutal: La mort, sans phrases!

Sur cette distinction entre la prose et les vers de Molière, laissons parler d’abord un troisième juge, dont la compétence en matière de goût et de style est irrécusable:

«On s’est piqué à l’envi, dans quelques dictionnaires nouveaux, de décrier les vers de Molière en faveur de sa prose, sur la parole de l’archevêque de Cambrai, Fénelon, qui semble en effet donner la préférence à la prose de ce grand comique, et qui avait ses raisons pour n’aimer que la prose poétique: mais Boileau ne pensait pas ainsi. Il faut convenir que, à quelques négligences près, négligences que la comédie tolère, Molière est plein de vers admirables, qui s’impriment facilement dans la mémoire. Le Misanthrope, les Femmes savantes, le Tartufe, sont écrits comme les satires de Boileau; l’Amphitryon est un recueil d’épigrammes LVIII et de madrigaux faits avec un art qu’on n’a point imité depuis. La poésie est à la bonne prose ce que la danse est à une simple démarche noble, ce que la musique est au récit ordinaire, ce que les couleurs sont à des dessins au crayon.»

(Voltaire, Siècle de Louis XIV.)

A cette réponse sans réplique, on pourrait ajouter une autre observation, à quoi Fénelon ni Voltaire n’ont pris garde: c’est que l’Avare, comme plusieurs autres comédies en prose de Molière, est presque tout entier en vers blancs[26]. Le rhythme et la mesure y sont déjà; il n’y manque plus que la rime. Une telle prose assurément ne peut se dire affranchie des contraintes de la versification, auxquelles Fénelon attribue le méchant style des vers de Molière. Ainsi l’exemple de l’Avare est très-malheureusement choisi; ce qu’il aurait fallu citer comme modèle de belle et franche prose, c’était le Don Juan, la Critique de l’École des femmes, ou le Malade imaginaire.

J’espère montrer, contre l’opinion de Fénelon et même de Voltaire, que beaucoup d’expressions des vers de Molière, qu’on regarde comme suggérées par le besoin de la rime ou de la mesure, parce qu’elles sont aujourd’hui hors d’usage, étaient alors du langage commun; et l’on n’en doutera point, lorsqu’on les retrouvera dans la prose de Pascal et dans celle de Bossuet.

Il ne s’agit point de comparer Molière à Térence, et de décider si le français de l’un est moins élégant et moins pur que le latin de l’autre. Térence, quand Fénelon lui donnait le prix, avait l’avantage d’être mort depuis longtemps, et aussi sa langue. Il est à craindre que l’heureux imitateur d’Homère n’ait trop cédé à LIX ses préoccupations en faveur des anciens. Nous devons croire à l’élégance et à la pureté de Térence, dont il y a tant de bons témoins; mais y croire d’une manière absolue, et sans nous mêler de faire concourir le poëte latin avec les écrivains d’un autre idiome. Nous avons un mémorable exemple du danger où nous nous exposerions, puisque le sentiment excessif des mérites de Térence a pu faire paraître le Misanthrope, Tartufe, et les Femmes savantes, des pièces mal écrites: «L’Avare est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers.» Il faut ranger cette proposition de l’archevêque de Cambrai parmi les Maximes des saints, qui ne sont point orthodoxes.

Je ne sais si la simplicité des termes, et l’absence ou l’humilité des figures, est le caractère essentiel du langage des passions. J’en doute fort quand je lis Eschyle, Sophocle, et Homère lui-même. Je demanderai quelles passions Molière a mal exprimées, pour leur avoir prêté un langage trop chargé de figures: est-ce l’avarice, l’amour, la jalousie?

Sortons un peu des accusations vagues et des termes généraux. Molière, dit Fénelon, pense bien, mais il parle mal. C’est quelque chose déjà que de bien penser; et j’ajoute qu’il est rare, quand la pensée est juste, que l’expression soit fausse. Mais enfin, depuis Fénelon et la Bruyère, on a souvent fait à Molière ce reproche de ne pas écrire purement. Il ne faut qu’une délicatesse de goût médiocre et une attention superficielle pour sentir, dans le style de Molière, une différence avec les autres grands écrivains du XVIIe siècle, Racine, Boileau, Fénelon, la Bruyère, etc. Mais cette différence est-elle de l’incorrection?

Nous sommes accoutumés, nous qui regardons déjà de loin cette époque, à confondre un peu les plans du tableau, et à mêler les personnages: sous prétexte qu’ils LX ont vécu ensemble, nous faisons Molière absolument contemporain de Boileau, de Racine, de Bossuet et de Fénelon; et ce que nous donnent les uns, nous pensons avoir le droit de l’exiger aussi de l’autre. C’est mal à propos. Molière enseigna tout ce monde, et les seuls vraiment grands écrivains dont l’exemple put lui servir furent Corneille et Pascal. Songez que Molière écrivit de 1653 à 1672, de l’âge de vingt et un ans à celui de cinquante. Durant cette période de vingt-neuf années, que se produisit-il? Corneille était fini: l’Étourdi naquit la même année que Pertharite; Œdipe en tombant vit le succès des Précieuses. Molière s’avança dans la carrière tout seul, ou à peu près, jusqu’en 1667, que Racine fit son véritable début dans Andromaque. La Fontaine venait de publier le premier recueil de ses contes; on avait de Boileau son Discours au roi, plusieurs satires, et de la Rochefoucauld, le livre des Maximes. Voilà tout. Et Molière, où en était-il, lui? Il avait déjà donné à la littérature française Don Juan, le Misanthrope, et Tartufe! De ce point jusqu’au moment où la tombe l’engloutit dans toute la force de son génie, Racine donna les Plaideurs, Britannicus, Bérénice, et Bajazet; la Fontaine, un second volume de contes et les premiers livres de ses fables; Boileau, trois épîtres; Bossuet, deux oraisons funèbres: celle de la reine d’Angleterre, et celle de la duchesse d’Orléans.

La Bruyère, Fénelon, madame de Sévigné, Fontenelle, n’avaient point encore paru.

C’est seulement après la mort de Molière que nous voyons éclore tous ces illustres chefs-d’œuvre du XVIIe siècle: Mithridate, Iphigénie, Phèdre, Esther, et Athalie; les six derniers livres des fables de la Fontaine; les épîtres de Boileau, ses deux meilleures satires (X et XI), l’Art poétique, et le Lutrin; dans un autre LXI genre, l’oraison funèbre du prince de Condé, l’Histoire des Variations, et le Discours sur l’histoire universelle. Entre la mort de Molière et Télémaque, il y a neuf ans; et, pour aller jusqu’aux Caractères de la Bruyère, il y en a quatorze. Durant cet intervalle, la langue française changea beaucoup.

Je ne vois, dans le XVIIe siècle, que quatre hommes qui aient parlé la même langue: Pascal, la Fontaine, Molière, et Bossuet.

Le caractère essentiel de cette langue, c’est une indépendance complète, un esprit d’initiative très-hardi, sous la surveillance d’une logique rigoureuse. Le premier devoir de cette langue, c’est de traduire la pensée; le second, de satisfaire la grammaire: aujourd’hui la grammaire passe devant, et souvent contraint la pensée à plier. Du temps de Molière, l’esprit géométrique ne s’était pas encore rendu maître de la langue: elle ne souffrait d’être gouvernée que par son génie natif, reconnaissant les engagements pris à l’origine, mais aussi leur laissant leur plein effet. On écrivait le français alors avec la liberté de Rabelais et de Montaigne. Mais bientôt cette liberté reçut des entraves, qui chaque jour allèrent se resserrant; on accepta des lois tyranniques et des distinctions arbitraires: l’emploi de telle construction fut admis avec tel mot et proscrit avec tel autre, sans qu’on sût pourquoi: la langue tendait à se mettre en formules. On n’examina point si une locution était juste et utile; on dit: Elle est vieille, nous la rejetons! Quantité de détails, dont on ne comprenait plus l’usage, eurent le même sort. Il fallut aux femmes et aux beaux esprits des modes nouvelles, où le caprice remplaçait la raison. Je ne dis pas qu’à ces épurations le style n’ait absolument rien gagné, mais je suis persuadé qu’en somme la langue y a perdu. Eh! que peut-on gagner qui LXII vaille l’indépendance? quels galons, fussent-ils d’or, compensent la perte de la liberté?

Cependant la Bruyère félicite la langue de ses progrès. Le passage vaut d’être cité: «On écrit régulièrement depuis vingt années; on est esclave de la construction; on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement française. On a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers rencontré, et que tant d’auteurs depuis eux ont laissé perdre; on a mis enfin dans le discours tout l’ordre et toute la netteté dont il est capable: cela conduit insensiblement à y mettre de l’esprit.»

On sent au fond de cette apologie la satisfaction d’une bonne conscience; mais la sincérité n’exclut pas l’erreur. Il paraît un peu dur de prétendre qu’on n’écrivait pas régulièrement avant 1667, et de reléguer ainsi, parmi les ouvrages d’un style irrégulier, les Lettres provinciales, l’École des maris, l’École des femmes, Don Juan, et même Tartufe, dont les trois premiers actes furent joués en 1664. La langue française étant une transformation de la latine, ne peut abjurer le génie de sa mère sans anéantir le sien. Ces mots, réduire le style à la phrase purement française[27], n’offrent donc point de sens; et cela est si vrai, que Bossuet, Fénelon et Racine sont remplis de latinismes. On est esclave de la construction, cela signifie qu’on emploie des constructions beaucoup moins variées; que l’inversion, par exemple, a été supprimée, dont nos vieux écrivains LXIII savaient tirer de si grands avantages. C’est ce que la Bruyère appelle l’ordre et la netteté du discours, qui conduisent insensiblement à y mettre de l’esprit. Ce dernier trait est vraiment admirable! Avant 1667, il n’y avait dans le discours ni ordre, ni netteté, ni par conséquent d’esprit; les écrivains n’ont commencé d’avoir de l’esprit que depuis 1667.

Relisez maintenant cet éloge, et vous verrez qu’il ne s’applique exactement qu’au style d’un seul écrivain: c’est la Bruyère. Il n’en est pas un trait qui convienne aux quatre grands modèles, Pascal, Molière, la Fontaine et Bossuet. Il semble plutôt que ce soit une attaque voilée contre leur manière. Tout en paraissant louer son époque, la Bruyère ne loue en effet que les allures sèches et uniformes du style de la Bruyère. On donne trop d’autorité aux décisions de cet écrivain. Si le livre était lu davantage, l’auteur n’eût pas joui sans trouble, jusqu’à présent, d’une réputation consacrée par l’habitude, et protégée par l’indifférence. Pourquoi a-t-on crié tant et si fort contre Boileau? C’est que Boileau est dans toutes les mémoires. Je suis contraint de reconnaître avec ses ennemis, qu’il n’a point mis de sensibilité dans ses satires; et c’est une grande lacune sans doute. Mais je ne pense pas que le cœur se montre davantage dans la Bruyère, que personne pourtant n’a jamais inquiété pour ce fait.

Fénelon reproche à Molière des métaphores voisines du galimatias; la Bruyère, enchérissant sur Fénelon, l’accuse de jargon et de barbarisme. Il serait bien étrange que celui qui a passé sa vie à poursuivre le galimatias des pédants et le jargon des précieuses, eût été, à l’insu de tout le monde, atteint de la même maladie! Comment tant d’ennemis de Molière n’ont-ils pas su relever, dans ses œuvres, un ridicule qu’il relevait si LXIV bien dans les leurs? C’est que rien n’est plus opposé que le jargon et le galimatias au génie franc et naïf de Molière. Je ne prétends pas nier qu’on ne rencontre çà et là chez lui de mauvaises métaphores, quelque expression obscure ou peu naturelle. Moi-même j’ai pris soin de les signaler[28], car, malgré son divin génie, Molière après tout n’était qu’un homme: il a pu quelquefois se tromper au choix de ses sujets; et quand, par exemple, il se mit à Don Garcie, il n’eut pas le don d’habiller d’expressions vraies des sentiments faux et des aventures romanesques[29]. Quand un ordre du roi l’attachait à des arguments tels que Psyché ou Mélicerte, ou bien lui faisait brusquer les deux derniers actes du Bourgeois gentilhomme, le désir de plaire à Louis XIV ne parvint pas toujours à suppléer au manque de temps, ni à l’ingratitude de la donnée. Mais il est souverainement injuste d’aller rechercher quelques détails perdus, pour en faire un caractère général de l’ensemble. La Bruyère n’a pas été plus heureux à juger le style de Molière qu’à refaire Tartufe sous le nom d’Onuphre. Un peintre de mœurs qui estime Tartufe un caractère manqué, où Molière a pris justement le contre-pied de la vérité, et qui entreprend de le rétablir au naturel, je ne veux pas affirmer que ce peintre-là soit aveuglé par la jalousie; mais que ce soit par la jalousie ou autrement, il m’est désormais impossible de croire à la justesse de sa vue, ni à l’infaillibilité de ses oracles.

Qu’entend-il, lorsqu’il regrette que Molière n’ait pas évité le barbarisme? Est-ce à dire qu’il y a des barbarismes dans Molière, ou que Molière écrit d’un style barbare? LXV Ni l’un ni l’autre n’est soutenable. La Bruyère se sauve ici par le laconisme. Quand le chartreux dom Bonaventure d’Argonne l’accusa lui-même de néologisme et de solécismes, à l’appui de ses assertions il cita des exemples qui permirent de vérifier sa critique, et d’en reconnaître, sinon la justesse constante, au moins la bonne foi. C’est tout ce qu’on peut exiger.

J’espère que je sens comme un autre le mérite des Caractères, et que l’injustice de la Bruyère envers Molière ne me rend point à mon tour injuste envers la Bruyère. Je rends pleine justice à la finesse des vues, et à la parfaite convenance du style avec les pensées. Tout cela ne m’empêchera point de dire que ce style est plus remarquable par l’absence des défauts que par la présence de grandes qualités; tandis que c’est précisément l’inverse dans Molière. En pareil cas, le choix n’est pas douteux: le style de la Bruyère est le beau idéal de la réforme accomplie par les précieuses de l’hôtel de Rambouillet[30]; réforme étroite et mesquine, ayant pour point de départ le mépris, c’est-à-dire, l’ignorance de la vieille langue, et qui résume et absorbe toutes les qualités en une misérable et vétilleuse correction. C’est dans cette école qu’on supprime une bonne pensée, quand on ne lui trouve pas une brillante vêture; mais, LXVI au contraire, on n’hésite pas à lancer une pensée fausse, quand elle s’enveloppe d’une phrase coquette et bien tirée; en sorte que ce qu’on peut souhaiter de mieux, c’est que la phrase soit vide. De l’abondance autre que celle des mots, de l’élévation, du mouvement, de l’originalité, n’en demandez pas à cette école: ce sont choses qui troublent et risqueraient de déranger l’équilibre et la symétrie; voyez plutôt Bossuet! quel écrivain incorrect! Molière n’est pas pire, ni Pascal, ni Montaigne, ni Rabelais. Or, figurez-vous par plaisir ces esprits vifs, soudains, énergiques, obligés de se révéler dans cette belle langue perfectionnée, qui est esclave de la correction, qui a secoué le joug du latinisme, et qui réduit le style à la phrase purement française; figurez-vous Rabelais, Montaigne, Pascal et Molière, n’ayant à leur service d’autre instrument que cette langue effacée, délavée, cette langue de bégueule et de pédante: croyez-vous, avec la Bruyère, qu’elle les eût conduits insensiblement à mettre plus d’esprit dans leurs ouvrages?

Nous avions autrefois une langue riche et souple, diverse et ondoyante, docile à recevoir l’empreinte de chaque génie, et fidèle à la conserver. Mais depuis que les grammairiens, progéniture de l’hôtel de Rambouillet, nous ont mis cette langue en équations, tous les styles se ressemblent. On croit assister à cet ancien bal de l’Opéra, célèbre pour sa monotonie, où tous les masques étaient affublés du même domino noir; moyennant quoi Thersite ne se distinguait pas de l’Apollon du Belvédère.

La langue des précieuses est meilleure pour l’étiquette; celle de Molière est meilleure pour les passions. La première a été une réaction contre la seconde: n’est-il pas temps que la seconde rentre dans ses droits, pour n’en plus être dépossédée? n’est-il pas temps que ce qu’on LXVII appelle la langue française, ce soit la langue des grands écrivains de la France?

Je demande pardon de la témérité de cette idée.

CHAPITRE IX.

De la moralité des comédies de Molière.—Attaques de Bossuet.—Sentiment de Fléchier sur la comédie et les comédiens.

La portée morale des comédies de Molière a été diversement estimée. J. J. Rousseau écrit en termes formels: «Les comédies de Molière sont l’école des «mauvaises mœurs;» mais comme, un peu avant ou un peu après, il affirme qu’on ne peut les lire sans se sentir «pénétré de respect pour l’auteur,» ces deux propositions se neutralisent réciproquement, et ce n’est pas la peine de s’y arrêter.

Mais il est une opinion trop importante pour qu’il soit permis de la passer sous silence: c’est celle de Bossuet.

En 1686, treize ans après la mort de Molière, le père Caffaro, théatin, publia une dissertation en faveur de la comédie. Il déclarait ce plaisir innocent, d’autant que jamais, par la confession, il n’y avait reconnu aucun danger. Le scandale fut grand parmi les théologiens. On retira les pouvoirs au père Caffaro; Bossuet saisit sa redoutable plume, et s’en servit contre le théatin avec plus d’éloquence que de charité. Le pauvre père Caffaro se hâta de donner une rétractation empreinte de terreur. «J’assure Votre Grandeur, devant Dieu, dit-il à Bossuet, que je n’ai jamais lu aucune comédie ni de Racine, ni de Molière, ni de Corneille; ou au moins je n’en ai jamais lu une tout LXVIII entière. J’en ai lu quelques-unes de Boursault, de celles qui sont plaisantes, etc.» Peut-être le bon théatin croyait-il ingénument la lecture de Boursault une expiation suffisante de la lecture de Molière.

L’évêque de Meaux étendit la substance de sa lettre, et en fit ses Maximes et réflexions sur la comédie. Rarement Bossuet a porté plus loin l’éloquence et la vigueur; mais être fort ne dispense pas d’être juste, et souvent rien n’est plus éloquent que la passion aveuglée par son propre excès. Ce traité, qu’on lira toujours pour admirer la puissance et l’énergie de l’auteur, offre partout une virulence de langage, une intolérance extraordinaire chez un homme de soixante et un ans, chez un prélat. S’il parle de la profession de comédien, il dit leur infâme métier; il déclare Corneille et Racine dangereux à la pudeur; leurs ouvrages sont «des infamies, qui, selon saint Paul, ne doivent pas même être nommées parmi les chrétiens.» Si saint Paul avait pu lire Athalie, Esther, Polyeucte, et même Iphigénie, il est permis de douter qu’il leur eût appliqué de telles expressions. Bossuet se révolte et s’indigne contre l’emploi de l’amour dans les ouvrages dramatiques. Dites-moi, s’écrie le fougueux prélat, que veut UN Corneille dans son Cid? etc.; il ne tolère pas même «l’inclination pour la beauté, qui se termine au nœud conjugal;» et voici son motif, sur lequel il insiste, et qu’il reproduit sous vingt formes: «La passion ne saisit que son objet, et la sensualité est seule excitée.» Le mariage final n’atténue pas le danger, parce que «le mariage présuppose la concupiscence, etc., etc.»

Après ces rigoureuses maximes, rien n’est plus fait pour surprendre que la correspondance de Bossuet avec la sœur Cornuau de Saint-Bénigne, où elles sont continuellement mises de côté. Ces lettres sont pleines d’un LXIX mysticisme aussi exalté que celui de Fénelon et de madame Guyon; il y est question sans cesse de l’époux, de s’abandonner aux désirs de l’époux, de baisers, d’embrassements, de caresses de l’époux, de pâmoisons amoureuses, etc. Bossuet conseille à sa pénitente de lire le Cantique des cantiques, et il lui écrit: «Ma chère sœur, laissez vaguer votre imagination.» La recommandation était superflue; sœur Cornuau la suivit si bien, qu’elle commença à avoir des extases, des visions. Elle rédigea par écrit celle de l’Amour divin[31], et l’adressa à Bossuet: ce n’est pas autre chose qu’une série d’images excessivement passionnées et voluptueuses, car rien ne ressemble à l’amour impur comme cet amour pur, rien n’est sensuel comme ce mysticisme. Cependant nous voyons Bossuet approuver l’écrit de la sœur Cornuau, et, peu de temps après, fulminer l’anathème contre le théâtre et les auteurs de comédies. Veut-on dire que ces écarts d’imagination soient excusés par le nom de Jésus-Christ? Le père Caffaro essayait aussi de justifier l’emploi de l’amour épuré dans la comédie; mais Bossuet lui répondait: «Croyez-vous que la subtile contagion d’un mal dangereux demande toujours un objet grossier?... Vous vous trompez..., la représentation des passions agréables porte naturellement au péché, puisqu’elle nourrit la concupiscence, qui en est le principe.» Ces réflexions ne peuvent frapper Corneille, Racine et Molière, sans frapper en même temps Bossuet et la sœur Cornuau; et plus fortement, j’ose le dire, car on voit tout de suite combien le danger est plus grand d’une passion traitée dans une correspondance secrète, mystérieuse, que d’un amour LXX banal, exposé en théâtre public aux regards de plusieurs milliers de spectateurs.

Bossuet ne peut donc échapper au reproche d’inconséquence.

Il invoque contre la comédie l’autorité de Platon, qui bannit de sa république tous les poëtes, sans en excepter le divin Homère. Je ne sais si Platon y aurait souffert des mystiques comme la sœur Cornuau; en tout cas, l’autorité de Platon ne conclut rien, parce qu’on fait dire à Platon, comme à Aristote, tout ce qu’on veut. Platon fournira cent arguments en faveur de la comédie, quand on voudra les lui demander; par exemple, ce passage des Lois.—«On ne peut connaître les choses honnêtes et sérieuses, si l’on ne connaît les choses malhonnêtes et risibles; et, pour acquérir la prudence et la sagesse, il faut connaître les contraires, etc.»

Il est malheureusement trop clair que la rigueur de Bossuet contre le théâtre prend sa source dans les comédies de Molière. Sans Molière, Corneille et Racine seraient moins coupables; on ne pouvait séparer leurs causes: Tartufe a fait condamner le Cid. C’est surtout contre Molière que se déploie l’animosité de l’évêque de Meaux; c’est surtout à Molière qu’il en revient.—«Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les infamies et les impiétés dont sont pleines les comédies de Molière!» Était-ce à Bossuet à tomber dans ces exagérations, qui, si elles n’étaient de la passion, seraient de la mauvaise foi? était-ce à lui à voir dans Tartufe, dans la censure de l’hypocrisie, une impiété?—«Il faudra bannir du milieu des chrétiens les prostitutions qu’on voit encore toutes crues dans les pièces de Molière; on réprouvera les discours où ce rigoureux censeur des grands canons, ce grave réformateur des mines et des expressions de nos précieuses, étale LXXI cependant au plus grand jour les avantages d’une infâme tolérance dans les maris, et sollicite les femmes à de honteuses vengeances contre leurs jaloux.» Cela passe les bornes du zèle légitime. On doit supposer que Bossuet, avant de condamner Molière si impitoyablement, avait pris la peine de le lire: où a-t-il vu Molière exposer les avantages d’une infâme tolérance de la part des maris, et provoquer les femmes à se venger de leurs jaloux? Ce n’est pas dans George Dandin, car George Dandin est si loin de se prêter à son déshonneur, que c’est, au contraire, son désespoir et ses combats qui font le sujet de la pièce; ce n’est pas dans l’École des maris, ni dans l’École des femmes, puisque Isabelle non plus qu’Agnès n’est mariée à son jaloux. Ce n’est ni là, ni ailleurs. J’ai regret de le dire, mais les dignités ecclésiastiques ne doivent pas offusquer la vérité: Bossuet a calomnié Molière.

Les canons des marquis, les mines des précieuses, dignes objets de l’aigreur et de l’ironie du dernier Père de l’Église! Mais, la haine se prend à tout ce qu’elle rencontre. Celle de Bossuet, longtemps mal contenue, éclate enfin dans ces paroles odieuses et antichrétiennes:—«La postérité saura peut-être la fin de ce poëte comédien, qui, en jouant son Malade imaginaire ou son Médecin par force[32], reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit: Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez!» Oui, Monseigneur, la postérité LXXII saura la fin déplorable de Molière, de ce poëte comédien, comme l’appelle Votre Grandeur; et elle saura aussi que l’évêque de Meaux, ce grand Bossuet, pouvait haïr jusqu’à souhaiter l’enfer au malheureux objet de sa haine, ou du moins triompher, du haut de la chaire évangélique, à l’idée de le voir éternellement damné.

Au langage fanatique de l’évêque de Meaux opposons celui d’un homme qui fut aussi un prélat célèbre, et l’égal de Bossuet en vertu, sinon en génie.

«Je ne suis point de ceux qui sont ennemis jurés de la comédie, et s’emportent contre un divertissement qui peut être indifférent lorsqu’il est dans la bienséance. Je n’ai pas la même ardeur que les Pères de l’Église ont témoignée contre les comédies anciennes, qui, selon saint Augustin, faisaient une partie de la religion des païens, et qui étaient accompagnées de certains spectacles qui offensaient la pureté chrétienne. Aussi je ne crois pas qu’il faille mesurer les comédiens comme nos ancêtres et les Romains, qui les méprisèrent, en les privant de toute sorte d’honneurs, et en les séparant même du rang des tribus.... Je leur pardonne même de n’être pas trop bons acteurs, pourvu qu’ils ne jouent pas indifféremment tout ce qui leur tombe entre les mains, et qu’ils n’offensent ni la société, ni l’honnêteté civile[33]

Voilà mes gens! voilà comme il faut en user!

Il n’est personne qui ne voie combien l’opinion de Fléchier est non-seulement plus humaine et plus sensée, mais même plus chrétienne que celle de Bossuet. Une LXXIII seule façon d’agir eût été plus chrétienne encore: c’était de prier Dieu pour celui qu’on supposait en avoir tant besoin. C’est ce que fit sans doute Fénelon, sans orgueil et sans bruit.

Saint-Évremond, après une longue vie passée tout entière dans le plus dur scepticisme, Saint-Évremond mourant écrit à un de ses amis:—«Je ne sais comment on a pu empêcher si longtemps la représentation de Tartufe. Si je me sauve, je lui devrai mon salut. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléante, qu’elle me fait renoncer à toute ma philosophie; et les faux dévots sont si bien dépeints, que la honte de leur peinture les fera renoncer à toute leur hypocrisie. Sainte piété, que de bien vous allez apporter au monde[34]

Ne semble-t-il pas que ce langage soit celui du prélat, et que les violences de Bossuet sortent de la bouche du vieil incrédule?

Molière a répondu d’avance à Bossuet dans cette admirable préface de Tartufe, où la question morale du théâtre est traitée solidement, complétement, et qui suffirait seule pour mettre Molière au premier rang de nos écrivains. La réfutation est si exacte, qu’on dirait que l’auteur avait sous les yeux le plan de son adversaire. Entendons-le à son tour:

«Je sais qu’il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses, que les passions qu’on y dépeint sont d’autant plus touchantes qu’elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel LXXIV grand crime c’est que de s’attendrir à la vue d’une passion honnête. C’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu’une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine, et je ne sais s’il n’est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes, que de vouloir les retrancher entièrement.»

Voilà, en dix lignes, toute la question. Le génie impétueux de Bossuet poursuit, en foulant aux pieds tous les obstacles, un résultat chimérique: la perfection absolue de l’homme par la religion. Molière ne demande aux hommes qu’une perfection relative, et tâche à tirer d’eux le meilleur parti possible par les leçons du théâtre.

CHAPITRE X.

D’une opinion très-particulière de l’historien de la société polie.

Qui croirait que, parmi nos contemporains, Molière a rencontré en France un censeur plus sévère, un adversaire à lui seul plus rigoureux que Bossuet, Bourdaloue et Jean-Jacques réunis? Dans un livre où les faits et les personnages du XVIIe siècle sont violentés, torturés de la manière la plus étrange, sous prétexte de faire l’histoire de la société polie, M. Rœderer n’a pas entrepris moins que la réhabilitation complète des précieuses et de l’hôtel de Rambouillet. Il fausse librement toutes les vues, toutes les données de l’histoire, pour les faire cadrer à son bizarre système. En voici un aperçu:

Selon M. Rœderer, la société polie ce sont les LXXV précieuses; la préciosité, la morale et la vertu, c’est tout un. Or M. Rœderer imagine un complot de quatre poëtes, ou plutôt quatre scélérats, ligués contre la morale publique et la vertu: ce sont Molière, Boileau, Racine, et la Fontaine. Dans quel intérêt, direz-vous? Dans l’intérêt, répond M. Rœderer, de plaire à Louis XIV en flattant ses penchants vicieux. Ces quatre poëtes travaillant sous la protection du roi, c’est ce que M. Rœderer appelle «le quatrumvirat placé sous les créneaux de Louis XIV.» Je ne m’étonne plus de la sympathie de M. Rœderer pour les précieuses. M. Rœderer nous peint les membres du quatrumvirat réunis, et de concert «pour favoriser les mœurs de la cour, célébrer les maîtresses, exalter sous le nom de munificence royale des profusions ruineuses, au grand préjudice des mœurs générales. On faisait tomber des ridicules, mais on les immolait au vice; et l’honnêteté des femmes était traitée d’hypocrisie, comme si le désordre eût été une règle sans exception.» (Société polie, p. 206.)

Je ne voudrais pas jurer que M. Rœderer n’ait retrouvé le contrat d’association, tant il paraît sûr de son fait. Vainement lui ferait-on observer que Molière et Racine sont restés brouillés depuis la représentation d’Andromaque; c’est-à-dire, depuis le véritable début de Racine; que Louis XIV, loin de protéger la Fontaine, témoigna toujours contre le fabuliste et contre ses ouvrages une invincible antipathie; M. Rœderer ne s’arrête pas à si peu:

«Le quatrumvirat placé sous les créneaux de Louis XIV obtint une victoire facile sur le ridicule; mais il succomba devant l’honnêteté, parce qu’elle était appuyée sur la haute société, qui joignait le bon goût à la délicatesse des mœurs. Cette société faisait cause commune avec la cour contre le mauvais langage et les LXXVI mauvaises manières, et eut peut-être la plus grande part à leur réprobation; mais elle faisait cause commune avec les bonnes mœurs de la préciosité contre la licence de la cour et contre celle des écrivains nouveaux, et elle eut la plus grande part à leur défaite.» (P. 24.)

Certes, avant M. Rœderer personne n’avait soupçonné ni cette association de Molière, Boileau, la Fontaine et Racine contre les bonnes mœurs et l’honnêteté, ni surtout la défaite du quatrumvirat. Molière et Boileau défaits par les précieuses! Ceux qui aiment le nouveau, quoi qu’il coûte, auront ici lieu d’être satisfaits.

Et quel but pensez-vous que se proposât Molière dans le Misanthrope? Peindre la vertu, et la faire estimer et chérir jusque dans les excès comiques où elle peut s’emporter? Point du tout! La véritable intention de Molière était de servir les maîtresses de Louis XIV; et en cela il était soufflé par Louis XIV lui-même. Préparer le triomphe du vice, tel est le sens mystérieux du caractère d’Alceste:

«En considérant la position de Molière et le plaisir que le roi prenait à diriger son talent, on se persuaderait sans peine qu’en approchant l’oreille des rideaux du roi, on surprendrait quelques paroles dites à demi-voix pour désigner à Molière ce caractère qui, bien que respecté au fond du cœur, avait quelque chose d’importun pour les maîtresses, et pour les femmes qui aspiraient à le devenir.» (P. 219.)

Vous en seriez-vous douté? Non. C’est que vous n’avez pas, comme M. Rœderer, approché l’oreille des rideaux de Louis XIV.

Et Amphitryon? Vous croyez bonnement que c’est une imitation de Plaute; que les personnages de cette LXXVII comédie sont Jupiter, Alcmène et Amphitryon? Pauvres gens! vues bornées! détrompez-vous: apprenez de M. Rœderer qu’il faut entendre sous ces noms Louis XIV, madame de Montespan, et M. de Montespan; dès lors vous comprenez la malice de ces vers:

Un partage avec Jupiter
N’a rien du tout qui déshonore.

C’est ingénieux, n’est-ce pas? M. Rœderer fait des découvertes admirables dans les pièces de Molière! Mais ce n’est pas tout, et voyez jusqu’où va son talent: cet Amphitryon si gai, si comique, M. Rœderer trouve le moyen de le tourner à la tragédie; il mêle là-dedans la mort de madame de Montausier, et veut en rendre Molière responsable. Comment? madame de Montausier serait-elle morte de rire à Amphitryon? Nullement; elle mourut des suites d’une frayeur causée par une vision, une apparition en plein jour. Saint-Simon et mademoiselle de Montpensier s’accordent sur cette histoire: «Madame de Montausier étant dans un passage, derrière la chambre de la reine, où l’on met ordinairement un flambeau en plein jour, elle vit une grande femme qui venait droit à elle, et qui, lorsqu’elle en fut proche, disparut à ses yeux; ce qui lui fit une si grande impression dans la tête et une si grande crainte, qu’elle en tomba malade.» (Mémoires de Mademoiselle.)

Saint-Simon ajoute que la grande femme était mal mise, qu’elle parla à l’oreille de madame de Montausier; et que celle-ci étant sujette à certains dérangements de cerveau, l’on ne sut jamais ce qu’il y avait de réel ou de fantastique dans cette scène.

Vous n’apercevez, je gage, aucun rapport entre cette aventure lugubre et Amphitryon? C’est que vous n’avez pas les yeux de lynx de M. Rœderer.

LXXVIII M. Rœderer, avec une sagacité nonpareille, devine et affirme sans hésiter que le fantôme inconnu n’était autre que M. de Montespan, déguisé en grande femme mal mise, pour, à l’aide de ce costume, pénétrer plus facilement dans les appartements de la reine, et faire à madame de Montausier de sanglants reproches sur sa complaisance pour les amours adultères du roi et de la marquise. Or, comme madame de Montausier mourut de cette affaire, c’est-à-dire de l’effroi d’avoir vu M. de Montespan en grande femme mal mise; et d’autre part Molière ayant composé Amphitryon dans une vue favorable à l’adultère du roi, tout cela donne à M. Rœderer le droit de s’écrier:

«Combien cette mort fait perdre de son esprit et de sa gaieté à l’Amphitryon de Molière! et quelle condamnation la pure vertu dont la société de Rambouillet avait été l’école prononça par cette mort sur la conduite de Louis XIV!» (P. 135.)

La beauté de l’expression répond à la justesse des pensées.

Mais voici le chef-d’œuvre de l’immoralité de Molière, l’ouvrage où se montre en plein son intention perverse de protéger le vice et de faire triompher les mauvaises mœurs, toujours sous les créneaux de Louis XIV, bien entendu. Vous vous hasardez à nommer Tartufe: point! vous n’y êtes pas. C’est les Femmes savantes; Tartufe n’attaque pas les précieuses. Il n’y avait point de précieuses ridicules, point de pédantes; il n’y en a jamais eu; Philaminte et Bélise n’ont jamais existé. Mais il y avait des femmes d’une éclatante vertu, dont la conduite immaculée protestait contre la conduite scandaleuse de madame de Montespan. «C’étaient là les femmes dont les mœurs inquiétaient Molière et offensaient la cour; c’étaient ces femmes-là que le poëte LXXIX voulait attaquer sous le nom de femmes savantes.» (P. 306-307.)

Pour en venir à bout, Molière profita perfidement d’une circonstance favorable à son dessein. C’est que ces femmes vertueuses «s’appliquaient à l’étude du grec et du latin, à la métaphysique de Descartes, aux sciences physiques et mathématiques; quelques-unes particulièrement à l’astronomie.» (P. 306.) Molière eut la méchanceté noire d’employer ce hasard pour faire illusion au public et masquer son but affreux; mais il n’a pu tromper l’œil vigilant de M. Rœderer.

«Cependant Molière, qui voyait le train de la cour continuer, l’amour du roi et de madame de Montespan braver le scandale, imagina d’infliger un surcroît de ridicule aux femmes dont les mœurs chastes et l’esprit délicat étaient la censure muette, mais profonde et continue, de la dissolution de la cour. Il ne doutait pas que ce ne fût un moyen de plaire au roi et à madame de Montespan..... La pièce des Femmes savantes est une dernière malice de Molière à double fin: d’abord pour se défendre de la réprobation de quelques mots de son langage et de quelques erreurs de sa morale; ensuite pour servir les amours du roi et de madame de Montespan, qui blessaient tous les gens de bien, et dont la mort récente de madame de Montausier était une éclatante condamnation.» (P. 305-306.)

Que de révélations inattendues coup sur coup! Molière défendant son propre langage et les erreurs de sa morale, Molière sapant les bonnes mœurs dans les Femmes savantes!

Le voilà donc connu ce secret plein d’horreur!

«Il est évident par le travail de cette comédie qu’elle LXXX n’a été inspirée ni par le spectacle de la société, ni avouée par l’art: c’est une œuvre de combinaison politique, invita Minerva.» (P. 309.)

Quoi! les Femmes savantes ont été faites malgré Minerve? Ah! M. Rœderer, je n’y tiens plus; et, comme dit Sganarelle à don Juan: «Cette dernière m’emporte!» Il faut que la défense des précieuses soit une entreprise bien difficile, puisqu’elle réduit à de telles extrémités!

Le zèle de M. Rœderer pour les précieuses et les précieux ne recule devant aucune tâche, ne s’effraye d’aucun obstacle: il va jusqu’à embrasser l’apologie de l’abbé Cotin! On sait que l’abbé Cotin avait insulté Molière et Boileau dans un libelle rimé, où, parmi cent platitudes atroces, il leur reprochait de ne reconnaître ni Dieu, ni foi, ni loi; d’être des bateleurs, des turlupins, mendiant un dîner qu’ils payaient en grimaces, après s’y être enivrés jusqu’à tomber sous la table[35]. La scène de Vadius et de Trissotin s’était passée chez Mademoiselle, entre Cotin et Ménage, justement à l’occasion du fameux sonnet à la princesse Uranie; et, pour preuve, Saint-Évremond avant Molière avait reproduit cette scène dans sa comédie des Académistes. Ce sonnet à Uranie, et le madrigal sur un carrosse de couleur amarante, sont imprimés dans le recueil de Cotin; Trissotin s’appela Tricotin, c’est-à-dire, triple Cotin, jusqu’à la douzième représentation. Ménage même ajoute que Molière, pour LXXXI rendre son intention encore plus sensible, avait songé d’affubler l’acteur d’un vieil habit de Cotin. Ce sont là des raisons de quelque poids sans doute, mais non pas pour M. Rœderer. M. Rœderer s’indigne de l’idée qu’on ait pu voir Cotin dans Trissotin. Cette fois, le crime lui paraît si énorme qu’il refuse d’en charger même Molière! Il s’en prend aux commentateurs:

«De nos jours, des commentateurs ont osé (quelle audace!) ce dont les écrits du temps de Molière se sont abstenus, ce à quoi la volonté de Molière a été de ne donner ni occasion, ni prétexte..... Ils veulent que le Trissotin des Femmes savantes soit précisément l’abbé Cotin!..... Mais Trissotin est un homme à marier qui veut attraper une honnête famille, et Cotin était ecclésiastique; Trissotin est un malhonnête homme, et l’abbé Cotin avait une réputation intacte. Un coquin ne prêche pas dix-sept carêmes de suite à Notre-Dame!» Voilà ce qui s’appelle un argument! L’abbé Cotin a prêché dix-sept carêmes de suite à Notre-Dame, donc il ne pouvait être un poëte ridicule, et Molière n’a pu le jouer en cette qualité. J’ose dire que le livre de M. Rœderer est raisonné d’un bout à l’autre avec la même puissance de logique.

A l’occasion de Trissotin, M. Rœderer s’élève contre l’impertinence des faiseurs de clefs. Je suis de son avis; mais pourquoi nous a-t-il donné tout à l’heure une clef de l’Amphitryon? pourquoi prend-il sur lui d’affirmer que, sous le nom de Madelon, Molière a voulu jouer mademoiselle de Scudéry, qui s’appelait Madeleine? Il s’appuie d’un passage du discours de réception de la Bruyère à l’Académie; il aurait dû s’en souvenir plus tôt. La clef du Gargantua et du Pantagruel, celle des Caractères, sont beaucoup plus innocentes que celle qu’il LXXXII forge pour Amphitryon; c’est l’histoire de la poutre et du fétu de l’Évangile.

Enfin Molière mourut! Dès ce moment le quatrumvirat dont il était l’âme fut considérablement affaibli. A la vérité, Racine, tout faible qu’il était, fit encore Iphigénie, Phèdre, Esther, et Athalie; la Fontaine publia ses meilleures fables, et ses derniers contes; Boileau, ses Épîtres, le Lutrin, et l’Art poétique; mais il n’importe: le parti honorable, la société d’élite, comme l’appelle M. Rœderer (p. 215), commença dès lors à respirer. Le parti honorable, ce sont les précieuses, par opposition au parti déshonorant ou déshonoré, représenté par Molière, Boileau, Racine et la Fontaine, Louis XIV en tête. Peu s’en faut que M. Rœderer ne se réjouisse de la mort de Molière; et, à tout prendre, on ne saurait lui en vouloir, puisque la morale est plus nécessaire que l’esprit, et que «la mort de Molière marqua un terme à la protection que les lettres donnaient à la société licencieuse contre la société d’élite.» (P. 329.) Cette mort fit un bien infini, car avec Molière disparurent les mots grossiers qu’il protégeait, et tout rentra dans l’ordre: les rois n’eurent plus de maîtresses; il n’y eut plus de profusions ruineuses, sous le nom de munificence royale; les mœurs publiques se purifièrent, et devinrent aussi irréprochables que celles même de l’hôtel de Rambouillet; en un mot, le temps de la régence fut l’âge d’or de la morale et de la vertu. Évidemment tout le mal tenait à Molière et aux mots grossiers.

S’arrêter une seule minute à combattre les assertions de M. Rœderer, ce serait insulter à la fois la mémoire de Molière et le bon sens du lecteur. Il a suffi LXXXIII d’exposer ces rêveries; encore ne l’eût-on pas fait si longuement, si le livre qui les contient eût été publié comme les autres livres; mais l’auteur a pris la précaution de ne le pas laisser vendre: il s’est contenté d’en prodiguer de tous côtés les exemplaires en pur don. Par cet ingénieux moyen, il a échappé à l’examen de la critique, ou bien, si quelqu’un en a parlé quelque part, ç’a été pour acquitter en éloges la dette de la reconnaissance ou de l’amitié; en sorte que, depuis tantôt dix ans, les accusations les plus graves, et, disons le mot, les plus calomnieuses, circulent en France, au sein de la société polie, sur le compte des plus nobles caractères et du plus beau génie dont notre nation s’honore. Celui qui a répandu la gloire de notre littérature dans tous les coins du monde civilisé, et l’y maintiendra encore après que la langue française aura cessé d’être une langue vivante, c’est celui-là que M. Rœderer a choisi pour en faire le chef de je ne sais quelle officine ténébreuse, où, sous l’espoir d’un salaire, les quatre premiers poëtes du dix-septième siècle deviendraient les courtisans des courtisanes, les adversaires de l’honnêteté, et les destructeurs de la morale! Tant de frais pour réhabiliter les précieuses ridicules et l’abbé Cotin[36]!

LXXXIV Aujourd’hui ces orages sont passés, ces flots de haine, ces torrents d’injures sont écoulés, et Molière est debout. LXXXV Vivant, il fut vilipendé par les fanatiques et les hypocrites; on se fût scandalisé de l’idée seule de l’admettre à l’Académie française: un comédien! A sa mort le peuple fut ameuté devant sa maison, et sa veuve se vit obligée de jeter de l’argent par les fenêtres, pour qu’on le laissât prendre possession de ce petit coin de terre obtenu par prière. Cent ans après, l’Académie française mettait l’éloge de Molière au concours; il fallut cent autres années pour qu’on osât saisir l’occasion d’élever la première statue de Molière, sur une fontaine, contre un pignon, à l’angle de deux rues fangeuses. Encore un siècle de patience, et Molière obtiendra peut-être sur une place publique de Paris un monument sans partage, digne de lui et de nous. La justice de la postérité est lente, mais elle est sûre, et d’autant plus complète qu’elle s’est fait davantage attendre. Sachons gré à Louis XIV de l’avoir devancée. Elle a commencé enfin pour Molière, celui de tous les génies français qui représente le mieux la France. Ce LXXXVI que Cicéron promettait à Auguste, on peut le promettre bien plus sûrement à Molière: Nulla unquam ætas de laudibus suis conticescet, Aucune époque ne tarira jamais sur tes louanges[37].


TABLE.


  Pages.
Préface. III
Chapitre Ier. Naissance de Molière.—Ses études.—Il se fait comédien ambulant.—Il débute à Paris par les Précieuses ridicules XI
—— II. Mariage de Molière.—Molière se brouille avec Racine.—Il est accusé d’inceste.—Louis XIV le protége XVII
—— III. Le Don Juan de Tirso de Molina et celui de Molière.—Fureur des hypocrites en voyant les Provinciales sur le théâtre XXI
—— IV. Le Misanthrope;—critiqué par J. J. Rousseau.—Le Timon de Shakspeare XXVI
—— V. Tartufe;—attaqué par Bourdaloue, défendu par Fénelon XXXI
—— VI. Amphitryon, George Dandin, l’Avare.—Les farces de Molière.—Ses derniers ouvrages XXXVIII
—— VII. Caractère privé de Molière.—Sa mort.—Son talent comme auteur XLIII
—— VIII. Du génie dramatique de Molière.—Du style de Molière LII
—— IX. De la moralité des comédies de Molière.—Attaques de Bossuet.—Sentiment de Fléchier sur la comédie et les comédiens LXVII
—— X. D’une opinion très-particulière de l’historien de la société polie LXXIV
Errata. LXXXIX
Lexique de la langue de Molière. 1
Lettre à M. A. F. Didot, sur quelques points de philologie française. 425

ERRATA.


Page 51, lig. 14: on se contente du simple c devant o et n; lisez: devant o et a.

Page 134, lig. 21:

Nel puet nommer et ne porquant
Balbié l’a en souglotant.

lisez en seul mot neporquant, ou en trois mots ne por quant (neque per quantum, non pas même pour autant, nonobstant cela). Il n’y a point de motif de séparer une des trois racines.

Pag. 166, lig. 9: le sepulchre u li bom huem fud enseveliz; lisez: u li bons huem.


LEXIQUE
DE LA
LANGUE DE MOLIÈRE.


A B C D E F G H I J L M N O P Q R S T U V Y

A, devant un infinitif, propre à, capable de, de force ou de nature à....

Cherchons une maison à vous mettre en repos.
(L’Ét. V. 3.)

Je me sens un cœur à aimer toute la terre.

(D. Juan. I. 2.)

Je n’ai point un courroux à s’exhaler en paroles vaines.

(Ibid. I. 3.)
Pour de l’esprit, j’en ai sans doute, et du bon goût
A juger sans étude et raisonner de tout,
A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre,
Figure de savant sur les bancs d’un théâtre.
(Mis. III. 1.)
Et la cour et la ville
Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la bile.
(Ibid. I. 1.)

Monsieur n’est point une personne à faire rire.

(Pourc. I. 5.)

Des ennuis à ne finir que par la mort.

(Am. Magn. I. 1.)

—A, devant un infinitif, pour en suivi d’un participe présent:

On ne devient guère si riche à être honnêtes gens.

(B. Gent. III. 12.)

En étant honnêtes gens.

L’allégresse du cœur s’augmente à la répandre.
(Éc. des fem. IV. 6.)

En la répandant, lorsqu’on la répand.

Cette tournure correspond au gérondif en do, ou au supin en u des Latins, qui n’est lui-même qu’un datif ou un ablatif, l’un et l’autre marqués en français par à: vires acquirit eundo; diffunditur auditu.

2
Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens,
Et nous faisons contre eux à leur être indulgents.
(Éc. des f. V. 7.)

En leur étant indulgents.

Votre choix est tel,
Qu’à vous rien reprocher je serois criminel.
(Sgan. 20.)

En vous reprochant rien, si je vous reprochais rien.

A, devant un infinitif, marque le but:

... Un cœur qui jamais n’a fait la moindre chose
A mériter l’affront où ton mépris l’expose.
(Sgan. 16.)

Pour mériter, tendant à mériter.

Si c’étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos coudées franches à vous en faire la justice à bons coups de bâton.

(G. D. I. 3.)

Lorsque si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnes qui ne l’avoient pas mérité.

(Pourc. I. 3.)
Ah! c’est ici le coup le plus cruel de tous,
Et dont à s’assurer trembloit mon feu jaloux.
(Amph. II. 2.)
La chose quelquefois est fâcheuse à connoître,
Et je tremble à la demander.
(Ibid. II. 2.)

—A, devant un infinitif, au point de, jusqu’à:

La curiosité qui vous presse est bien forte,
M’amie, à nous venir écouter de la sorte!
(Tart. II. 2.)

—A, devant un infinitif, par le moyen de:

Et que deviendra lors cette publique estime
Qui te vante partout pour un fourbe sublime,
Et que tu t’es acquise en tant d’occasions,
A ne t’être jamais vu court d’inventions!
(L’Ét. III. 1.)

—A supprimé.

Voyez PRÉPOSITION supprimée.

—A datif, redoublé surabondamment:

Et je le donnerois à bien d’autres qu’à moi,
De se voir sans chagrin au point où je me voi.
(Sgan. 16.)
Que de son cuisinier il s’est fait un mérite,
Et que c’est à sa table à qui l’on rend visite.
(Mis. II. 5.)

L’on prescrit aujourd’hui de dire à bien d’autres que moi.... C’est à sa table que l’on rend visite, sous prétexte que les deux datifs font double emploi; mais cette façon de parler est 3 originelle dans notre langue, et nous vient du latin, où cette symétrie des cas est rigoureusement observée entre le substantif et son pronom relatif.

Boileau a dit de même:

«C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler.»
(Sat. IX.)

Vers qu’il lui eût été facile de changer, et qu’il voulut maintenir, avec raison; car ce pléonasme est dans le génie et la tradition de la langue:

LE DRAPIER.
«Par la croix où Dieu s’estendy,
«C’est à vous à qui je vendy
«Six aulnes de drap, maistre Pierre.»
(Pathelin.)

Voyez DE redoublé surabondamment.

—A VOUS, où nous ne mettons plus que vous.

Voilà un homme qui veut parler à vous.
(Mal. im. II. 2.)

A datif, marquant la perte ou le profit.

Être ami a quelqu’un:

Mais, quelque ami que vous lui soyez...
(D. Juan. III. 4.)

Cette tournure vient des Latins, qui l’avaient empruntée aux Grecs.

—A (un substantif) devant, en présence de...

A l’orgueil de ce traître,
De mes ressentiments je n’ai pas été maître.
(Tart. V. 3.)
A cette audace étrange,
J’ai peine à me tenir, et la main me démange.
(Ibid. V. 4.)

—A pour de; essayer à, manquer à, tâcher à...

Essayez, un peu, par plaisir, à m’envoyer des ambassades, à m’écrire secrètement de petits billets doux, à épier les moments que mon mari n’y sera pas....

(G. D. I. 6.)
Manquez un peu, manquez à le bien recevoir.
(Sgan. 1.)
Depuis assez longtemps je tâche à le comprendre.
(Ibid. III. 5.)

—A pour en, dans: SE METTRE QUELQUE CHOSE A LA TÊTE:

Pensez-vous.....
Et, quand nous nous mettons quelque chose à la tête,
Que l’homme le plus fin ne soit pas une bête?
(Éc. des Mar. I, 2.)

4A pour contre; Changer une chose A une autre:

Et, des rois les plus grands m’offrît-on le pouvoir,
Je n’y changerois pas le bonheur de vous voir.
(Mélicerte. II. 2.)
«Ce jour même, ce jour, l’heureuse Bérénice
«Change le nom de reine au nom d’impératrice.»
(Racine, Bérén.)

—A pour sur, d’après; A MON SERMENT:

Je n’en serai point cru à mon serment, et l’on dira que je rêve.

(G. D. II. 8.)
A mon serment l’on peut m’en croire.
(Amph. II. 1.)

—A dans le sens de par, SE LAISSER SÉDUIRE A....:

Et ne vous laissez point séduire à vos bontés.
(Fem. sav. V. 2.)
. . . . Et que j’aurois cette faiblesse d’âme
De me laisser mener par le nez à ma femme?
(Ibid. V. 2.)

Il est clair que Molière a voulu éviter la répétition de par. A se construit avec laisser; par se construirait avec mener.

Voyez A cause que,—A ce coup,—A cette fois,—A crédit,—A la considération,—A l’entour de,—A l’heure,—A ma suppression,—A plein,—A savoir,—Au et Aux.

ABANDONNER. Abandonner son cœur a..., suivi d’un infinitif:

Aussi n’aurois-je pas
Abandonné mon cœur à suivre ses appas....
(Éc. des Mar. II. 9.)

ABOYER, métaphoriquement; ABOYER APRÈS QUELQU’UN, en parlant des créanciers:

Nous avons de tous côtés des gens qui aboient après nous.

(Scap. I. 7.)

ABSENT. Absent de quelqu’un:

Et qu’un rival, absent de vos divins appas.....
(D. Garcie. I. 3.)
«Nul heur, nul bien ne me contente,
«Absent de ma divinité.»
(François Ier.)

C’est un latinisme: abesse ab.

A CAUSE QUE.

Vous ne lui voulez mal, et ne le rebutez
Qu’à cause qu’il vous dit à tous vos vérités.
(Tart. I. 1.)
5
Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas,
A cause qu’elle manque à parler Vaugelas.
(Fem. sav. II. 7.)

«Ceux qu’on nomme chercheurs, a_cause_que, dix-sept cents ans après J. C., ils cherchent encore la religion.»

(Bossuet. Or. fun. de la R. d’A.)

ACCESSOIRE. En un tel accessoire, en pareille circonstance:

Et tout ce qu’elle a pu, dans un tel accessoire,
C’est de me renfermer dans une grande armoire.
(Éc. des f. IV. 6.)

Accessoire paraît un mot impropre, suggéré par le besoin de rimer. On voit, à la plénitude du sens et à la fermeté habituelle de l’expression, que Molière avait, comme Boileau, l’usage de s’assurer d’abord de son second vers. De là vient que souvent le second hémistiche du premier tient de la cheville, comme en cette occasion. (Voyez CHEVILLES.)

ACCOISER, calmer:

Ier MÉDECIN. Adoucissons, lénifions et accoisons l’aigreur de ses esprits.

(Pourc. I. 2.)

L’orthographe primitive est quoi, quoie, de quietus: on devrait donc écrire aussi aquoiser; mais l’écriture s’applique à saisir les sons plutôt qu’à garder les étymologies. C’est une des causes qui transforment les mots.

Accoiser était du langage usuel; Bossuet s’en est servi dans sa Connaissance de Dieu; les éditeurs modernes ont changé mal à propos cette expression. Voici le passage tel qu’on le lit dans l’édition originale donnée par l’auteur:

«Si les couleurs semblent vaguer au milieu de l’air, si elles s’affoiblissent peu à peu, si enfin elles se dissipent, c’est que le coup que donnoit l’objet présent ayant cessé, le mouvement qui reste dans le nerf est moins fixe, qu’il se ralentit, et enfin s’accoise tout à fait.»

On a substitué qu’il cesse tout à fait. (P. 93, éd. de 1846.)

ACCOMMODÉ pour à l’aise, opulent:

J’ai découvert sous main qu’elles ne sont pas fort accommodées.

(L’Av. I. 2.)

Le seigneur Anselme est....... un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage, et fort accommodé.

(Ibid. I. 7.)

«Mon pere estoit des premiers et des plus accommodez de son village.»

(Scarron, Rom. com., 1e p., ch. XIII.)

6 Trévoux dit:

«Un homme riche et accommodé, dives.» «Un homme assez accommodé des biens de la fortune

(Mascaron.)

Cette locution accommodé des biens de la fortune paraissant trop longue, on a fini par dire simplement accommodé. Mais ce qui est plus singulier, c’est de trouver incommode aussi absolument et sans régime, pour signifier pauvre, dans la gêne ou la misère.

«Revenons donc aux personnes incommodees, pour le soulagement desquelles nos pères... assurent qu’il est permis de dérober, non-seulement dans une extrême nécessité....»

(Pascal, 8e Prov.)

(Voyez INCOMMODÉ.)

ACCOMMODÉ DE TOUTES PIÈCES:

Est-ce qu’on n’en voit pas de toutes les espèces,
Qui sont accommodés chez eux de toutes pièces?
(Éc. des fem. I. 1.)

On ne sauroit aller nulle part, où l’on ne vous entende accommoder de toutes pièces.

(L’Av. III. 5.)

L’on vous accommode de toutes pièces, sans que vous puissiez vous venger.

(G. D. I. 3.)

Cette métaphore, de toutes pièces, nous reporte au temps de la chevalerie. Un chevalier, accommodé de toutes les pièces de son armure, était accommodé aussi complétement que possible; il n’y manquait rien.

J’ai en main de quoi vous faire voir comme elle m’accommode.

(G. D. II. 9.)

ACCOMMODER A LA COMPOTE:

Il me prend des tentations d’accommoder tout son visage à la compote...

(G. D. II. 4.)

ACCORD. Être d’accord de, convenir, reconnaître:

Autant qu’il est d’accord de vous avoir aimé.
(Amph. II. 6.)
Qu’aux pressantes clartés de ce que je puis être,
Lui-même soit d’accord du sang qui m’a fait naître.
(Ib. III. 5.)

ALLER AUX ACCORDS, être conciliant; accommoder les choses:

Argatiphontidas ne va point aux accords.
(Amph. III. 8.)

ACCOUTUMÉ; AVOIR ACCOUTUMÉ, avoir coutume:

Allez, monsieur, on voit bien que vous n’avez pas accoutumé de parler à des visages.

(Mal. im. III. 6.)

7 ACCROCHÉ, ACCROCHÉ A QUELQU’UN:

Mais aux hommes par trop vous êtes accrochées.
(Amph. II. 5.)

Sur cette locution par trop, je ferai observer que c’est un des plus anciens débris de la langue française primitive. Par s’y construit, non avec trop, mais avec l’adjectif ou le participe qui le suit, et qui se trouve ainsi élevé à la puissance du superlatif. C’est une imitation de l’emploi de per chez les Latins: pergrandis, pergratus. Cette formule se pratiquait en français avec la tmèse de par; c’était comme si l’on eût dit sans tmèse: Vous êtes trop paraccrochées aux hommes.

Par se construisait de même avec les verbes: parfaire, parachever, parcourir, parbouillir, pargagner:

Pourtant, et s’il eust barguigné
Plus fort, il eust par bien gaigné
Un escu d’or.
(Le nouveau Pathelin.)

S’il eût marchandé, il eût bien pargagné un écu d’or.

(Voyez Des Variations du langage français, p. 236.)

A CE COUP:

Voyons si votre diable aura bien le pouvoir
De détruire, à ce coup, un si solide espoir.
(L’Ét. V. 16.)

(Voyez A CETTE FOIS.)

A CETTE FOIS:

Mais à cette fois, Dieu merci! les choses vont être éclaircies.

(G. D. III. 8.)

Racine a dit pareillement:

«La frayeur les emporte, et, sourds à cette fois,
«Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.»
(Phèdre. V. 6.)

A cette fois était la seule façon de parler admise originairement:

«Je ne say plus que vous mander
«A cette fois, ne mes que tant
«Que je di: a Dieu vous commant.»
(Rom. de Coucy. v. 3184.)

A se mettait pour marquer le temps, où nous mettons aujourd’hui sans prépositions un véritable ablatif absolu; cependant nous disons encore à toujours, à jamais, comme dans le Roman du Châtelain de Coucy:

«Vostre serois à tousjours mais...»

(Coucy. v. 5357.)

8 «A une aultre fois, ils (les Espagnols) meirent brusler pour un coup, en mesme feu, quatre cents soixante hommes touts vifs.»

(Mont. III. 6.)

Nous dirions: une autre fois.

«En quoy (à bien employer les richesses de l’État) le pape Gregoire treizieme laissa sa memoire recommandable à long temps; et en quoy nostre royne Catherine tesmoigneroit à longues années sa liberalité naturelle et munificence, si les moyens suffisoient à son affection.»

(Mont. Ibid.)

Bossuet dit toujours à cette fois:

«Mais, à cette dernière fois, la valeur et le grand nom de Cyrus fit que..... etc.»

(Hist. Un. IIIe p. § 4.)

ACHEMINER QUELQU’UN A UNE JOIE:

Ah! Frosine, la joie où vous m’acheminez.....
(Dép. am. V. 5.)

ACOQUINER QUELQU’UN A QUELQUE CHOSE:

Et je crois, tout de bon, que nous les verrions (les femmes) nous courir, sans tous ces respects et ces soumissions où les hommes les acoquinent.

(Pr. d’Él. III. 3.)
Mon Dieu, qu’à tes appas je suis acoquiné!
(Dép. am. IV. 4.)

«.... tant les hommes sont accoquinez à leur estre miserable

(Montaigne. II. 37.)

Coquin, au moyen âge, signifiait un mendiant paresseux; d’où l’on est passé à l’idée de malfaiteur ou de voleur dissimulé.

«Lesquels jeunes hommes, venant de la ville de Roches en la ville de Rueil, ou chemin trouvèrent un homme en habit de quoquin.....»

(Lettres de rémission de 1375.)

«Un homme querant et demandant l’aumosne, qui estoit vestu d’un manteau tout plain de paletaux, comme un coquin ou caimant[38]

(Lettres de 1392.)

«Pierre Perreau, homme plain d’oisiveté... alant mendiant et coquinant par le pays.»

(Lettres de 1460.)

Dans les Actes de la vie de saint Jean, il est question d’un jeune homme qui insultait le saint:

«Vocando ipsum coquinum et truantem.»

(Ducange, in Coquinus.)

S’acoquiner est donc s’attacher comme fait un mendiant importun à celui qu’il sollicite.

L’étymologie la plus probable dérive coquin de coquina, 9 cuisine, lieu que les coquins hantent volontiers. On voit déjà dans Plaute que cuisinier était synonyme de voleur:

Mihi omnis angulos
Furum implevisti in ædibus misero mihi,
Qui intromisisti in ædes quingentos coquos.
(Aulul.)
Forum coquinum qui vocant stulte vocant;
Nam non coquinum, verum furinum est forum.
(Pseudol.)

Voyez Du Cange, aux mots coquinus et cociones.

Nicot, au mot accoquiner, dit sans autorité que coquin signifiait privé, familier.

A CRÉDIT, gratuitement: MISÉRABLE A CRÉDIT:

C’est jouer en amour un mauvais personnage,
Et se rendre, après tout, misérable à crédit.
(Dép. am. I. 2.)

ADIEU VOUS DIS, sorte d’adverbe composé:

Adieu vous dis mes soins pour l’espoir qui vous flatte.
(L’Ét. II. 1.)

Il faut considérer adieu vous dis, ancienne formule, comme adieu tout simplement, sans tenir compte du vous ni du verbe dire: Adieu mes soins pour l’espoir qui vous flatte.

L’édition de P. Didot ponctue, d’après celle de 1770:

Adieu, vous dis, mes soins pour l’espoir qui vous flatte.

Où l’on voit que l’éditeur prend vous dis pour vous dis-je:—Adieu mes soins, vous dis-je... Ce n’est pas le sens. Vous dis ne s’adresse point à l’interlocuteur de Mascarille, pas plus que ce n’est une apostrophe: adieu vous dis, ô mes soins! C’est tout simplement: Adieu mes soins.

A DIRE VÉRITÉ, pour dire la vérité:

Mais il vaut beaucoup mieux, à dire vérité,
Que la femme qu’on a pèche de ce côté.
(Éc. des fem. III. 3.)

ADMETTRE CHEZ QUELQU’UN, introduire:

En vous le produisant, je ne crains point le blâme
D’avoir admis chez vous un profane, madame.
(Fem. sav. III. 5.)

ADMIRER DE (un infinitif):

J’admire de le voir au point où le voilà.
(Éc. des fem. I. 6.)
Et j’admire de voir cette lettre ajustée
Avec le sens des mots et la pierre jetée.
(Ibid. III. 4.)

10ADMIRER COMME....:

J’admire comme le ciel a pu former deux âmes aussi semblables en tout que les nôtres.....

(Pr. d’Él. IV. 1.)

Pascal a dit j’admire que:

«Car qui n’admirera que notre corps.... soit à présent un colosse, un monde, etc.»

(Pensées, p. 282.)

«Vous admirerez que la dévotion qui étonnoit tout le monde ait pu être traitée par nos pères avec une telle prudence, que....., etc.»

(9e. Prov.)

«Il faudroit admirer qu’elle (cette doctrine) ne produisît pas cette licence.»

(14e Prov.)

ADRESSES, au pluriel:

Enfin, j’ai vu le monde et j’en sais les finesses:
Il faudra que mon homme ait de grandes adresses,
Si message ou poulet de sa part peut entrer.
(Éc. des fem. IV. 5.)

ADRESSER, diriger, faire arriver:

Mon esprit, il est vrai, trouve une étrange voie
Pour adresser mes vœux au comble de leur joie.
(L’Ét. IV. 2.)

AFFECTER, affectionner; rechercher avec affection.

MONTRER D’AFFECTER, étaler de l’affection ou la laisser paraître:

Vous buviez sur son reste, et montriez d’affecter
Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter.
(L’Ét. IV. 5.)

AFFECTER L’EXEMPLE DE QUELQU’UN:

Diane même, dont vous affectez tant l’exemple, n’a pas rougi de pousser des soupirs d’amour.

(Pr. d’Él. II. 1.)

AFFOLER, v. a. ÊTRE AFFOLÉ DE QUELQU’UN, figurément en être épris:

Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre.

(Méd. malgré lui. III. 7.)

Affoler ne signifie pas rendre fou, comme l’explique le Suppl. au. Dict. de l’Acad., mais blesser, au propre et au figuré. C’est le verbe fouler composé avec a, marquant le progrès d’une action, comme dans alentir, apetisser, agrandir, amaladir. Elle en est affolée, elle en est férue.

«Ha! le brigand! il m’a tout affolée
(La Font. Le diable de Pap.)

11 Rendre fou se disait affolir (racines, fol, folle, et a). Montaigne a bien gardé la différence de ces deux mots:

«Et leur sembloit que c’estoit affoler les mystères de Venus, que de les oster du retiré sacraire de son temple.»

(II, 12.) Lædere mysteria Veneris.

«Il y a non-seulement du plaisir, mais de la gloire encores, d’affolir ceste molle doulceur et ceste pudeur enfantine.»

(Mont. II. 15.)

On avait composé aussi de foler (fouler) gourfoler ou gourfouler. (Voyez Du Cange, au mot affolare.)

Ce qui aura conduit à confondre les deux formes de l’infinitif, c’est qu’en effet le présent de l’indicatif est le même: le berger Aignelet, à qui son avocat recommande de ne répondre à toutes les questions autre chose sinon bée, s’y engage:

«Dites hardiment que j’affole,
«Si je dis huy autre parole.»
(Pathelin.)

On remarque de plus, dans cet exemple, affolir employé au sens neutre, pour devenir fou.

De même, un peu plus loin, quand le drapier brouille son drap et ses moutons, Pathelin s’écrie vers le juge:

«Je regny sainct Pierre de Rome,
«S’il n’est fin fol, ou il affole

Il est fou, ou il le devient.

AFFRONTER QUELQU’UN, le tromper effrontément, jusqu’à l’outrager et s’exposer à sa vengeance:

Ah! vous me faites tort! S’il faut qu’on vous affronte,
Croyez qu’il m’a trompé le premier à ce conte.
(L’Ét. IV. 7.)
Courons-le donc chercher, ce pendant qui m’affronte.
(Sgan. 17.)
Si j’y retombe plus, je veux bien qu’on m’affronte.
(Éc. des fem. II. 6.)
«A votre avis, le Mogol est-il homme
Que l’on osât de la sorte affronter
(La Font., la Mandr.)

AFFRONTER UN CŒUR:

Un cœur ne pèse rien, alors que l’on l’affronte.
(Dép. am. II. 4.)

12 AGRÉER QUE...:

Agréez, monsieur, que je vous félicite de votre mariage.

(Mar. for. 12.)

AGROUPÉ:

Les contrastes savants des membres agroupés,
Grands, nobles, étendus, et bien développés.
(La Gloire du Val de Grâce.)

Trévoux le donne comme un terme technique en peinture, et cite cette phrase de Félibien: «Il faut que les membres soient agroupés aussi bien que les corps.»

Sur l’a initial des verbes composés, voyez ASSAVOIR.

AHEURTÉ A QUELQUE CHOSE:

De tout temps elle a été aheurtée à cela.
(Mal. im. I. 5.)

Nicot donne pour exemple:

«Un aheurté plaideur, un homme confit en procès, un plaidereau.»

Selon Trévoux, il se dit aussi absolument: c’est un homme qui s’aheurte, un homme aheurté.

AIENT en deux syllabes:

Ils ne vous ôtent rien, en m’ôtant à vos yeux,
Dont ils n’aient pris soin de réparer la perte.
(Psyché. II. 1.)

AIGREUR, ressentiment:

El l’aigreur de la dame, à ces sortes d’outrages
Dont la plaint doucement le complaisant témoin,
Est un champ à pousser les choses assez loin.
(Éc. des m. I. 6.)

On a peine à concevoir une aigreur qui est un champ.

AIMER (S’) QUELQUE PART, s’y plaire:

Pourquoi me chasses-tu?—Pourquoi fuis-tu mes pas?
—Tu me plais loin de moi.—Je m’aime où tu n’es pas.
(Mélicerte. I. 1.)

AIR, façon, manière, AGIR D’UN AIR..... TRAITER D’UN AIR....:

Au contraire, j’agis d’un air tout différent.
(L’Ét. V. 13.)
Et traitent du même air l’honnête homme et le fat.
(Mis. I. 1.)
Et je me vis contrainte à demeurer d’accord
Que l’air dont vous viviez vous faisoit un peu tort.
(Ibid. III. 5.)

13 Parlez, don Juan, et voyons de quel air vous saurez vous justifier.

(D. Juan. I. 3.)

AVOIR DE L’AIR DE.... ressembler à....:

Et ses effets soudains[39] ont de l’air des miracles.
(Éc. des fem. III. 4.)

AJUSTER (S’) A:

Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n’est fait que pour nous ajuster aux visions de votre mari......?

(B. gent. V. 7.)

AU TEMPS:

Suivons, suivons l’exemple, ajustons-nous au temps.
(Psyché. I. 1.)

On remarquera dans ce verbe, s’ajuster à..., le pléonasme du datif qui s’y montre à l’état libre et dans la composition, preuve que le datif redoublé n’est pas plus contraire au génie de la langue française que ne l’est en latin, le redoublement analogue de la préposition adspirar ad, addere ad.

On trouve dans la version des Rois, se juster à et s’ajuster à.

La même observation s’applique à l’expression s’amuser à, qui renferme deux fois le même datif. Le verbe simple est muser; muser à quelque chose, s’amuser.

AJUSTER L’ÉCHINE; voyez ÉCHINE.

A LA CONSIDÉRATION DE... voyez CONSIDÉRATION.

ALAMBIQUER (S’), être ingénieux à se tourmenter:

Pour moi, j’ai déjà vu cent contes de la sorte.
Sans nous alambiquer, servons-nous-en: qu’importe?
(L’Ét. IV. 1.)

ALENTIR, ralentir:

Et notre passion, alentissant son cours,
Après ces bonnes nuits donne de mauvais jours.
(L’Ét. IV. 4.)
Je veux de son rival alentir les transports.
(Ibid. III. 4.)

(Voyez ASSAVOIR.)

A L’ENTOUR DE:

MORON.

Les voilà tous à l’entour de lui; courage! ferme!

(La Pr. d’Él. Intermède 1er; sc. 4.)

On ne voit pas pourquoi cette locution a été proscrite, ni sur quelle autorité suffisante. Entour est un substantif, puisqu’il a un pluriel: les entours de quelqu’un. A l’entour, soit 14 qu’on l’écrive en deux mots ou en un, n’est pas plus un adverbe que à la hauteur, à la veille, etc.

«Le malheureux lion se déchire lui-même,
«Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs
(La Fontaine.)

Mais M. Boniface interdit ce complément. (Gramm. fr., no 674.)

A L’HEURE, pour tout à l’heure:

A l’heure même encor, nous avons eu querelle
Sur l’hymen d’Hippolyte, où je le vois rebelle.
(L’Ét. I. 9.)

A L’HEURE QUE:

A l’heure que je parle, un jeune Égyptien....
(L’Ét. IV. 9.)

A L’HEURE, sur l’heure, à l’instant même:

Et je souhaite fort, pour ne rien reculer,
Qu’à l’heure, de ma part, tu l’ailles appeler.
(Fâcheux I. 10.)

ALLÉGEANCE:

Et quand ses déplaisirs auront quelque allégeance,
J’aurai soin de tirer de lui votre assurance.
(L’Ét. II. 4.)

ALLER, construit avec un participe:

Il va vêtu d’une façon extravagante.

(Méd. malgré lui. I. 5.)

Ici il va signifie il sort, il se montre. Aller, construit avec le participe présent, marque d’ordinaire une action en progrès, comme dans cette phrase de Pascal: «Les opinions probables vont toujours en mûrissant.» (12e Prov.)

ALLER, lié à un autre verbe à l’infinitif:

Molière en fait toujours un verbe réfléchi construit avec en:

Je m’en vais la traiter du mieux qu’il me sera possible.

(Sicilien. 19.)

La voici qui s’en va venir.

(Ibid. 18.)
Le jour s’en va paraître.
(Éc. des fem. V. 1.)

ALLER A, au sens moral, aspirer à, tendre vers...:

Il ne faut mettre ici nulle force en usage,
Messieurs; et si vos vœux ne vont qu’au mariage,
Vos transports en ce lieu se peuvent apaiser.
(Éc. des mar. III. 6.)
Tous mes vœux les plus doux
Vont à m’en rendre maître en dépit du jaloux.
(Éc. des fem. I. 6.)
15
Et, comme je vous dis, toute l’habileté
Ne va qu’à le savoir tourner du bon côté[40].
(Éc. des fem. IV. 8.)

Je gagerois presque que l’affaire va là.

(D. Juan. I. 1.)

Notre honneur ne va point à vouloir cacher notre honte.

(Ibid. III. 4.)
Il ne va pas à moins qu’à vous déshonorer.
(Tart. III. 5.)
Et toute mon inquiétude
Ne doit aller qu’à me venger.
(Amph. III. 3.)
Argatiphontidas ne va point aux accords.
(Ibid. III. 8.)
Ce n’est qu’à l’esprit seul que vont tous les transports.
(Fem. sav. IV. 2.)

«De quelque manière qu’il pallie ses maximes, celles que j’ai à vous dire ne vont en effet qu’à favoriser les juges corrompus, les usuriers, les banqueroutiers, les larrons, les femmes perdues, etc.»

(Pascal. 8e Prov.)

ALLER DANS LA DOUCEUR, voy. DANS LA DOUCEUR.

ALTÉRÉ, troublé, ému:

Un tel discours n’a rien dont je sois altéré.
(Fem. sav. V. 1.)

AMBIGU, substantif, UN AMBIGU:

C’est un ambigu de précieuse et de coquette que leur personne.

(Préc. rid. I.)

AME QUI FLOTTE SUR DES SOUPÇONS:

Et je veux qu’un amant, pour me prouver sa flamme,
Sur d’éternels soupçons laisse flotter son âme.
(Fâcheux, II. 4.)

AMI, ÊTRE AMI A QUELQU’UN:

Mais, quelque ami que vous lui soyez.
(Don Juan. III. 4)

AMIS D’ÉPÉE:

Vous êtes de l’humeur de ces amis d’épée,
Que l’on trouve toujours plus prompts à dégaîner
Qu’à tirer un teston s’il le falloit donner.
(L’Ét. III. 5.)

AMITIÉ TUANTE:

Leur tuante amitié de tous côtés m’arrête.
(Amph. III. 1.)

A MOINS QUE, suivi d’un infinitif, sans de:

Le moyen d’en rien croire, à moins qu’être insensé?
(Amph. II. 1.)

16 A MOINS QUE DE:

A moins que de cela, l’eussé-je soupçonné?
(L’Ét. I. 10.)

AMOUR, féminin:

Il disait qu’il m’aimoit d’une amour sans seconde.
(Éc. des fem. II. 6.)
Vous ne pouvez aimer que d’une amour grossière.
(Fem. sav. IV. 2.)

Pourquoi amour est-il aujourd’hui du masculin au singulier, et du féminin au pluriel? Cette inconséquence est toute moderne, et l’on n’en voit pas le prétexte. Un amour est un petit Cupidon; une amour est une affection de l’âme; on aurait dû y maintenir la même différence qu’entre un satyre et une satire. Amour est demeuré féminin depuis l’origine de la langue jusqu’à la fin du XVIIe siècle.

«Qu’une première amour est belle!
«Qu’on a peine à s’en dégager!
«Et qu’on doit plaindre un cœur fidèle
«Quand il est réduit à changer!»
(Quinault. Atys.)

C’est comme le mot orgue, qui est aussi masculin au singulier et féminin au pluriel. Qu’y a-t-on gagné? d’être obligé de dire: C’est un des plus belles orgues du monde.

AMOUREUSEMENT, en parlant de la tendresse filiale:

Elle faisoit fondre chacun en larmes, en se jetant amoureusement sur le corps de cette mourante, qu’elle appeloit sa chère mère.

(Scapin. I. 2.)

Pascal, parlant d’un enfant que veulent ravir des voleurs, et que sa mère s’efforce de retenir:

«Il ne doit pas accuser de la violence qu’il souffre la mère qui le retient amoureusement, mais ses injustes ravisseurs.»

(8e Prov.)

AMPHIBOLOGIE:

Et de même qu’à vous je ne lui suis pas chère.
(Mélicerte. II. 3.)

Il semble que Mélicerte veuille dire: Je ne suis chère ni à lui, ni à vous; et sa pensée est au contraire: Je ne suis pas chère à votre père comme je le suis à vous. L’ellipse combinée avec l’inversion produit cette équivoque, car sans l’inversion la phrase serait encore assez claire: Je ne lui suis pas chère comme à vous, ou de même qu’à vous.

17 AMPLEMENT AJUSTÉ, paré fastueusement:

Quand un carrosse fait de superbe manière,
Et comblé de laquais et devant et derrière,
S’est avec grand fracas devant nous arrêté,
D’où sortant un jeune homme amplement ajusté......
(Les Fâcheux, I. 1.)

AMUSEMENT, dans le sens où l’on dit amuser quelqu’un, s’amuser à:

Tu prends d’un feint courroux le vain amusement.
(Sgan. 6.)

—Perte de temps, retard:

Moi, je l’attends ici, pour moins d’amusement.
(Tart. I. 3.)

Pour m’arrêter moins longtemps.

Le moindre amusement vous peut être fatal.
(Ibid. V. 6.)
N’est-il point là quelqu’un?—Ah que d’amusement!
Veux-tu parler?
(Mis. IV. 4.)
Mais plus d’amusement et plus d’incertitude.
(Ibid. V. 2.)
Amphitryon, c’est trop pousser l’amusement!
Finissons cette raillerie.
(Amph. II. 2.)
Henriette, entre, nous est un amusement,
Un voilé ingénieux, un prétexte, mon frère,
A couvrir d’autres feux dont je sais le mystère.
(Fem. sav. II. 3.)

La Fontaine a dit amusette dans le sens de joujou:

«Le fermier vient, le prend, l’encage bien et beau,
«Le donne à ses enfants pour servir d’amusette
(Le Corbeau voulant imiter l’Aigle.)

ANCRER (S’) CHEZ QUELQU’UN, se mettre avant dans sa faveur:

A ma suppression il s’est ancré chez elle.
(Éc. des fem. III. 5.)

ANES BIEN FAITS, bien véritables, ânes de tout point:

Ma foi, de tels savants sont des ânes bien faits!
(Fâcheux. III. 2.)

ANGER, verbe actif:

Votre père se moque-t-il de vouloir vous anger de son avocat de Limoges?

(M. de Pourc. I. 1.)

Ce mot vient du latin augere, par la confusion, autrefois 18 très-fréquente de l’n et de l’u. De l’italien montone est venu mouton; de monasterium, par syncope monstier et moustier, de conventus, convent et couvent, etc.

«Il les angea de petits Mazillons,
«Desquels on fit de petits moinillons.»
(La Fontaine, Mazet.)

Auxit eas. De l’idée d’augmentation à l’idée d’embarras il n’y a presque pas de distance. Mais M. Auger se trompe trois fois quand il dit que anger n’est pas dans Nicot, qu’il vient du latin angere, et qu’il signifie incommoder.

Anger est dans Nicot, mais écrit par un e: enger. Cette orthographe vicieuse a prévalu, et persiste encore dans engeance, dont le sens prouve bien l’étymologie augere. C’est angoisse qui vient d’angere.

Trévoux se trompe encore plus gravement quand il fait venir enger du latin ingignere.

Anger était à la fois verbe actif et verbe neutre, absolument comme augere en latin. Voici les exemples cités par Nicot:

«L’ambassadeur Nicot a engé la France de l’herbe nicotiane,»

où l’on voit que enger n’implique pas une idée de blâme.

«La peste enge fort;...... ceste dartre enge grandement, c’est-à-dire, croist, se dilate, se multiplie.» Auget.

ANGUILLE SOUS ROCHE:

Nicole. Je crois qu’il y a quelque anguille sous roche.

(B. gent. III. 7.)

Quelque mystère caché.

ANIMALES, au féminin:

Quelques provinciales,
Aux personnes de cour fâcheuses animales.
(Fâcheux. II. 3.)

A PLEIN, VOIR A PLEIN, pleinement:

Au travers de son masque on voit à plein le traître.
(Mis. I. 1.)

«Qui voudra connoître à plein la vanité de l’homme.»

(Pascal. Pensées, p. 195.)

A PLEINS TRANSPORTS:

Goûter à pleins transports ce bonheur éclatant.
(D. Garc. III. 4.)

19 APPAS, D’INDIGNES APPAS, au figuré:

Mais l’argent, dont on voit tant de gens faire cas,
Pour un vrai philosophe a d’indignes appas.
(Fem. sav. V. 1.)

APPAS, au singulier, appât:

Qui dort en sûreté sur un pareil appas,
Et le plaint, ce galant, des soins qu’il ne perd pas.
(Éc. des fem. I. 1.)

Bossuet écrit de même:

«Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l’appas de sa liberté...»

(Or. fun. de la R. d’Angl.)

APPAT, SOUS L’APPAT DE...:

Ce marchand déguisé,
Introduit sous l’appât d’un conte supposé.
(L’Ét. IV. 7.)

APPLICATION, FAIRE UNE APPLICATION, appliquer un soufflet ou un coup de poing:

Chien d’homme! oh! que je suis tenté d’étrange sorte
De faire sur ce mufle une application!
(Dép. am. II. 7.)

APPRÊTER A RIRE:

N’apprêtons point à rire aux hommes,
En nous disant nos vérités.
(Amph. prol.)

APPROCHE, proximité, rapprochement:

Et quelle force il faut aux objets mis en place,
Que l’approche distingue, et le lointain efface.
(La Gloire du Val de Grâce.)

APPROCHE D’UN AIR:

L’approche de l’air de la cour a donné à son ridicule de nouveaux agréments.

(Comtesse d’Esc.)

APRÈS, préposition, recevant un complément direct:

Attaché dessus vous comme un joueur de boule
Après le mouvement de la sienne qui roule.
(L’Ét. IV. 5.)

Si bien donc que done Elvire..... s’est mise en campagne après nous?

(D. Juan. I. 1.)

Plusieurs médecins ont déjà épuisé leur science après elle.

(Méd. m. lui. I. 5.)

La pendarde s’est retirée, voyant qu’elle ne gagnoit rien après moi, ni par prières, ni par menaces.

(G. D. III. 10.)

Ils étoient une douzaine de possédés après mes chausses.

(Pourc. II. 4.)

J’ai mis vingt garçons après votre habit.

(B. g. II. 8.)

Il veut envoyer la justice en mer après la galère du Turc.

(Scapin. III. 3.)

20 APRÈS-DINÉE, féminin:

L’après-dînée m’a semblé fort longue.—Et moi je l’ai trouvée fort courte.

(Crit. de l’Éc. des fem. I.)

La Fontaine emploie la dînée sans après: «Mais dès la dînée le panier fut entamé.»

(Vie d’Ésope.)

Ce mot, la dînée, se rapporte au lieu et à l’heure où l’on mange le dîner, plutôt qu’au dîner lui-même.

APRÈS-SOUPÉE, par deux e, comme après-dînée:

Si je ne vous croyois l’âme trop occupée,
J’irois parfois chez vous passer l’après-soupée.
(Éc. des mar. I. 5.)
Et ce sera tantôt, n’étant plus occupée,
Le divertissement de notre après-soupée.
(Ibid. II. 9.)

ARDEURS, vif désir:

J’avois toutes les ardeurs du monde d’entrer dans votre alliance.

(Pourc. III. 9.)

ARDEZ, par apocope, regardez:

MARINETTE.
Ardez le beau museau,
Pour nous donner envie encore de sa peau!
(Dép. am. IV. 4.)

ARRÊTER, neutre, pour s’arrêter:

Mais, moi, mon jugement, sans qu’aux marques j’arrête,
Fut qu’il n’étoit que cerf à sa seconde tête.
(Fâcheux. II. 7.)
Autant qu’il vous plaira vous pouvez arrêter,
Madame, et là-dessus rien ne doit vous hâter.
(Mis. III. 5.)

Nos aïeux paraissent avoir exprimé ou supprimé arbitrairement le pronom des verbes réfléchis. Dans la version des Rois, on lit presque toujours en aller pour s’en aller:

«Goliath ki en vint de l’ost as Philistiens.» (P. 64.)—«Samuel od Saul en alad

(P. 57.)

Plaindre pour se plaindre:

«Cume deus dameiseles vinrent plaindre ad rei Salomum.»

(P. 235.)

«Pur ço en va e destruis Amalech.»

(P. 53.)

Arrêter était dans les mêmes conditions; et même aujourd’hui l’on ne dit pas arrête-toi, arrêtez-vous, mais arrête! arrêtez!

21 Cette faculté de prendre ou de laisser le pronom a été cause que beaucoup de verbes sont devenus exclusivement neutres ou actifs, qui dans l’origine étaient réfléchis. Car cette forme réfléchie plaisait à nos pères, pour les verbes exprimant une action dont l’auteur pouvait être aussi l’objet. Ainsi ils disaient se dormir, se disner, se combattre à quelqu’un, se fuir (d’où reste s’enfuir), se mourir, se jouer, etc.; quelques verbes sont restés dans l’indécision, comme arrêter ou s’arrêter.

«Car pour moi j’ai certaine affaire
«Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin.»
(La Fontaine. Le Renard et le Bouc.)

ARRÊTER AVEC SOI:

Si tu veux me servir, je t’arrête avec moi.
(L’Ét. II. 9.)

Nous dirions aujourd’hui simplement: Je t’arrête.

ARTICLE mis où nous avons coutume de l’omettre, FAIRE LA JUSTICE:

Si c’étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos coudées franches à vous en faire la justice à bons coups de bâton.

(G. D. I. 3.)

Nous serons les premiers, sa mère et moi, à vous en faire la justice.

(Ibid. I. 4.)

—Mis en correspondance de un, une:

George Dandin, George Dandin, vous avez fait une sottise la plus grande du monde.

(Ibid. I. 1.)

Elle se prend d’un air le plus charmant du monde aux choses qu’elle fait.

(L’Av. I. 2.)

Article supprimé où nous le répétons:

Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
Ont rien d’impénétrable à des traits si charmants.
(L’Ét. I. 2.)
Il nous faut le mener en quelque hôtellerie,
Et faire sur les pots décharger sa furie.
(Ibid. I. 11.)

Le mener.... le faire décharger sa furie.

Les querelles, procès, faim, soif et maladie,
Troublent-ils pas assez le repos de la vie?
(Sgan. 17.)

Les quatre derniers substantifs sont embrassés dans l’article pluriel, placé une fois pour toutes devant le premier.

22 Cet emploi de l’article était une tradition du XVIe siècle. Au XVIe siècle, on n’exprimait qu’une fois l’article devant plusieurs substantifs, même de genres différents, pourvu qu’ils fussent au même nombre, c’est-à-dire, tous au pluriel ou tous au singulier:

«Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté, constance et resolution contre les douleurs, etc.»

(Montaigne. III. 6.)

«Qui ne participe au hasard et difficulté ne peult pretendre interest à l’honneur et plaisir qui suit les actions hasardeuses.»

(Id. III. 7.)

La même règle s’appliquait au pronom possessif:

«Nostre royne Catherine tesmoigneroist sa liberalité et munificence

(Id. III. 6.)

«Madame Katerine, ma sœur......, est partie avecques ma litiere et cheval.......»

(La reine de Navarre. Lettres. I. p. 290.)

Notre vieille langue avait si fort le goût de l’ellipse, qu’elle s’empressait de l’admettre dès qu’il n’en résultait pas le danger d’être obscur ou équivoque. Le plus, marque du superlatif, ne se répétait pas aussi devant plusieurs adjectifs. La première fois servait pour toute la suite:

«...... Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’espée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la negociation des perles et du poivre.»

(Montaigne. III. 6.)

Que gagnons-nous à répéter toujours l’article? ce n’est ni de la clarté, ni de la rapidité.

A SAVOIR, voy. ASSAVOIR.

AS DE PIQUE, langue piquante, mauvaise langue:

O la fine pratique,
Un mari confident!
MARINETTE.
Taisez-vous, as de pique!
(Dép. am. V. 9.)

Jeu de mots sur le sens figuré du verbe piquer.

ASSASSINANT, adjectif; RIGUEUR ASSASSINANTE:

Et dans le procédé des dieux,
Dont tu veux que je me contente,
Une rigueur assassinante
Ne paroît-elle pas aux yeux?
(Psyché. II. 1.)

(Voyez AMITIÉ TUANTE.)

23 ASSAVOIR:

Le bal et la grand’bande, assavoir deux musettes.
(Tart. II. 3.)

Toutes les éditions portent mal à propos à savoir en deux mots. Il ne faut point d’à; c’est l’ancien infinitif assavoir. L’usage permet aussi bien de dire: savoir, deux musettes, non qu’alors on supprime l’à, mais on substitue à l’ancienne forme la nouvelle. Faire à savoir n’a point de sens.

Dans l’origine, l’a était employé comme affixe au-devant de certains verbes: asavoir, alogier, apetisser, asasier, alentir, etc.; on ne sait pourquoi les trois derniers ont pris l’r: rapetisser, rassasier, ralentir:

«Dame, je vos fais asavoir
«Que j’ai esté et main et soir
«Vos homs, vo serfs, vo chevaliers.»
(Roman de Coucy.)
«Israel se fud alogied sur une fontaine.»
(Rois, p. 112.)

Se logea sur une fontaine.

«Li sages est cil qui met en bones gens ce qu’il pot soufrir, sans apetisser et sans acquerre malvaisement.»

(Beaumanoir. I. 22.)

«Li cueur avariscieus ne pot estre assasiez d’avoir.»

(Ibid. p. 21.)

Pascal, dans la première Provinciale:

«Si j’avois du crédit en France, je ferois publier à son de trompe: On fait à savoir (sic) que quand les jacobins disent que la grâce suffisante est donnée à tous, ils entendent que tous n’ont pas la grâce qui suffit effectivement.»

Cette formule de publication s’est transmise, par la tradition orale, du fond du moyen âge; je l’ai encore entendue dans quelques villes de province. Mais quand on l’écrit, il faut mettre assavoir.

ASSEZ BONNE HEURE, de bonne heure:

Ah! pour cela toujours il est assez bonne heure.
(Dép. am. IV. 1.)

Si Molière eût jugé cette expression incorrecte, il lui était aisé de mettre: Il est d’assez bonne heure.

ASSIGNER SUR:

Les dettes que vous avez assignées sur le mariage de ma fille.

(Pourc. II. 7.)

On dirait aujourd’hui: hypothéquées sur le mariage de ma fille.

24 ASSOUVIR (S’), absolument comme se satisfaire:

Laissez-moi m’assouvir dans mon couroux extrême.
(Amph. III. 5.)

ASSURANCE SUR (PRENDRE):

Ne m’abusez-vous point d’un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la nouveauté surprenante d’une telle conversion?

(D. Juan. V. 1.)

ASSURÉ, absolument, hardi, intrépide:

Est-il possible qu’un homme si assuré dans la guerre soit si timide en amour?

(Am. Magn. I. 1.)

ASSURER QUELQUE CHOSE A QUELQU’UN:

Pour moi, contre chacun je pris votre défense,
Et leur assurai fort que c’étoit médisance.
(Mis. III. 5.)

ASSURER QUELQU’UN DE SES SERVICES:

Dites-lui un peu que monsieur et madame sont des personnes de grande qualité qui lui viennent faire la révérence comme mes amis, et l’assurer de leurs services.

(B. gent. V. 5.)

ASSURER (S’), absolument, prendre sécurité, confiance; se rassurer:

A moins que Valère se pende,
Bagatelle! son cœur ne s’assurera point.
(Dép. am. I. 2.)
Moins on mérite un bien qu’on nous fait espérer,
Plus notre âme a de peine à pouvoir s’assurer.
(D. Garcie. II. 6.)
Quelque chien enragé l’a mordu, je m’assure.
(Éc. des fem. II. 2.)

Ce n’est pas assez pour m’assurer, entièrement, que ce qu’il vient de faire.

(Scapin. III. 1.)

«On ne peut s’assurer, et l’on est toujours dans la défiance.»

(Pascal. Pensées, p. 406.)

«Voyant trop pour nier et trop peu pour m’assurer

(Ibid. p. 210.)

«Je m’assure, mes pères, que ces exemples sacrés suffisent pour vous faire entendre... etc.»

(Pascal. 11e Prov.)

«On lui a envoyé les dix premières lettres (à Escobar): vous pouviez aussi lui envoyer votre objection, et je m’assure qu’il y eût bien répondu.»

(Id. 12e Prov.)

ASSURER (S’) A...:

Faut-il que je m’assure au rapport de mes yeux?
(D. Garcie. IV. 7.)
Et n’est-il pas coupable en ne s’assurant pas
A ce qu’on ne dit point qu’après de grands combats?
(Mis. IV. 3.)

25ASSURER (S’) DE.... prendre sécurité, compter certitude sur....:

Pour mon cœur, vous pouvez vous assurer de lui.
(Fem. sav. IV. 7.)

ASSURER (S’) EN QUELQU’UN, EN QUELQUE CHOSE:

Du sort dont vous parlez je le garantis, moi,
S’il faut que par l’hymen il reçoive ma foi:
Il s’en peut assurer.
(Éc. des mar. I. 3.)
C’est conscience à ceux qui s’assurent en nous.
(Ibid.)

ASSURER (S’) SUR:

C’est en quoi je trouve la condition d’un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s’assurer sur toute la prudence et toute l’honnêteté de sa conduite.

(D. Juan. III. 4.)
Nos vœux sur des discours ont peine à s’assurer.
(Tart. IV. 5.)

ATTACHE, subst. fém., attachement, ATTACHE A...:

Et sa puissante attache aux choses éternelles.
(Tart. II. 2.)

«Pour moi, je n’ai pu y prendre d’attache

(Pascal. Pensées. p. 115.)

ATTAQUER QUELQU’UN D’AMITIÉ, D’AMOUR:

ZERBINETTE.

Je ne suis point personne à reculer lorsqu’on m’attaque d’amitié.

SCAPIN.

Et lorsque c’est d’amour qu’on vous attaque?

(Scapin. III. 1.)

Zerbinette veut dire: Lorsqu’on me prévient en m’offrant son amitié, comme vient de le faire Hyacinthe.

AU, AUX, dans le, dans les, relativement à:

Je ne me trompe guère aux choses que je pense.
(Dép. am. I. 2.)
Je ne sais si quelqu’un blâmera ma conduite
Au secret que j’ai fait d’une telle visite;
Mais je sais qu’aux projets qui veulent la clarté,
Prince, je n’ai jamais cherché l’obscurité.
(D. Garcie. III. 3.)

L’endurcissement au péché traîne une mort funeste.

(D. Juan. V. 6.)
Comment?—Je vois ma faute aux choses qu’il me dit.
(Tart. IV. 8.)
Et qu’au dû de ma charge on ne me trouble en rien.
(Ibid. V. 4.)

Je trouve dans votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous.

(L’Av. I. 1.)

26 Elle se prend d’un air le plus charmant du monde aux choses qu’elle fait.

(L’Av. I. 2.)
Et laver mon affront au sang d’un scélérat.
(Amph. III. 5.)
On souffre aux entretiens ces sortes de combats.
(Fem. sav. IV. 3.)
Je ne m’étonne pas, au combat que j’essuie,
De voir prendre à monsieur la thèse qu’il appuie.
(Ibid.)

Molière emploie volontiers aux dans la première partie de la phrase, et dans les dans la seconde.

Nous saurons toutes deux imiter notre mère
..................................................................
..................................................................
Vous, aux productions d’esprit et de lumière,
Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière.
(Fem. sav. I. 1.)
Aux ballades surtout vous êtes admirable.
—Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.
(Ibid. III. 5.)

Cet emploi du datif, qui communique au discours tant de rapidité, était régulier dans le XVIe et le XVIIe siècle.

«De toutes les absurdités la plus absurde aux epicuriens est desadvouer la force et l’effect des sens.»

(Montaigne. II. ch. 12.)

«C’est à l’adventure quelque sens particulier qui..... advertit les poulets de la qualité hostile qui est au chat contre eux.»

(Id. I. 1.)

«Il n’est rien qui nous jecte tant aux dangiers qu’une faim inconsiderée de nous en mettre hors.»

(Id. III. 6.)

«Je ne craindray point d’opposer les exemples que je trouveray parmi eulx (les sauvages américains), aux plus fameux exemples anciens que nous ayons aux mémoires de nostre monde par deçà.»

(Id. ibid.)

L’origine et la justification de cet emploi du datif se voient toutes seules: c’est un latinisme. Le datif représente ici l’ablatif avec ou sans préposition.

Pascal a dit, par un latinisme analogue:

«Il étoit naturel à Adam et juste à son innocence...»

(Pensées. p. 323.)

Mais ici le datif dépend plutôt de l’adjectif. Cette expression revient très-souvent dans les Provinciales: au sens de, c’est-à-dire, dans le sens de:

«.... Je lui dis au hasard: Je l’entends au sens des molinistes

(1re Prov.)

27AUX, sur les; FAIRE UNE ÉPREUVE A QUELQU’UN:

J’approuve la pensée, et nous avons matière
D’en faire l’épreuve première
Aux deux princes qui sont les derniers arrivés.
(Psyché. I. 1.)

(Voyez Datif.)

AUCUN, quelque, le moindre:

Sans me nommer pourtant en aucune manière,
Ni faire aucun semblant que je serai derrière.
(Éc. des fem. IV. 9.)

AUDIENCE AVIDE:

Et je vois sa raison
D’une audience avide avaler ce poison.
(D. Garcie. II. 1.)

Avaler d’une audience est une expression inadmissible, et qui touche au galimatias. Les Latins, plus hardis que nous, disaient bien densum humeris bibit aure vulgus; mais le français ne souffre pas l’image d’un homme qui avale par l’oreille.

AUNE, TOUT DU LONG DE L’AUNE:

Mme PERNELLE.
C’est véritablement la tour de Babylone,
Car chacun y babille, et tout du long de l’aune.
(Tart. I. 1.)

Jusqu’au bout, sans omettre un seul point.

Il est superflu sans doute d’avertir que cette locution est triviale; on est assez prévenu par le caractère de celle qui l’emploie.

AUPARAVANT QUE DE, archaïsme:

JEANNOT.

C’est M. le conseiller, madame, qui vous souhaite le bonjour, et, auparavant que de venir, vous envoie des poires de son jardin.

(Csse d’Esc. 13.)

Par avant est une expression composée, que l’on traitait comme un substantif: le par-avant, du par-avant, au par-avant; c’est le datif, ou plutôt l’ablatif absolu des Latins, et l’on construisait comme avant. (Voyez Avant que de.)

AUPRÈS, adverbe:

Monsieur, si vous n’êtes auprès,
Nous aurons de la peine à retenir Agnès.
(Éc. des fem. V. 8.)

28 AUQUEL pour :

Et c’est assez, je crois, pour remettre ton cœur
Dans l’état auquel il doit être.
(Amph. III. 11.)

AU PRIX DE, en comparaison de:

Tout ce qu’il a touché jusqu’ici n’est que bagatelle, au prix de ce qui reste.

(Impromptu. 3. 1663.)

Comparé à la valeur de ce qui reste.

«Elles filoient si bien, que les sœurs filandières
«Ne faisoient que brouiller au prix de celles-ci
(La Font. La Vieille et ses Servantes.)
«..... Il n’étoit au prix d’elle
«Qu’un franc dissipateur, un parfait débauché.»
(Boileau. Sat. X.)

AU RETOUR DE, en retour de...:

Et j’en ai refusé cent pistoles, crois-moi,
Au retour d’un cheval amené pour le roi.
(Fâcheux. II. 7.)

AUSSI, pour non plus, dans une phrase négative:

Ma foi, je n’irai pas.
—Je n’irai pas aussi.
(Éc. des fem. I. 1.)
Si je n’approuve pas ces amis des galants,
Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulents....
(Ibid. IV. 8.)

L’action que vous avez faite n’est pas d’un gentilhomme, et ce n’est pas en gentilhomme aussi que je veux vous traiter.

(G. D. II. 10.)

La tournure moderne pour employer aussi, serait: aussi n’est-ce pas en gentilhomme, etc....

Mais le XVIIe siècle conservait aussi même après la négation exprimée, qui aujourd’hui commande non plus.

—«Ragotin fit entendre à la Rancune qu’une des comédiennes luy plaisoit infiniment. Et laquelle? dit la Rancune. Le petit homme estoit si troublé d’en avoir tant dit, qu’il respondit: Je ne sçay.—Ny moy aussy, dit la Rancune.»

(Scarron. Rom. com. 1re p. ch. XI.)

«Ces paroles ne peuvent donc servir qu’à vous convaincre vous-même d’imposture, et elles ne servent pas aussi davantage pour justifier Vasquez.»

(Pascal. 12e provinc.)

L’étymologie d’aussi est etiam. On disait dans l’origine essi, d’où l’on fit aisément ossi, et l’on écrivit par corruption aussi. Sylvius, dans sa grammaire imprimée chez Robert Estienne, en 1531, dit: «Etiam, eci vel oci; corrupte aussi.» (P. 145.)

29 AUTANT; IL N’EN FAUT PLUS QU’AUTANT, pour dire il ne s’en faut guère:

On la croyoit morte, et ce n’étoit rien.
Il n’en faut plus qu’autant, elle se porte bien.
(Sgan. 6.)

AVALER L’USAGE DE QUELQUE CHOSE, s’y soumettre bon gré malgré:

De ces femmes aux beaux et louables talents,
Qui savent accabler leurs maris de tendresses,
Pour leur faire avaler l’usage des galants!
(Amph. I. 4.)

AVANCÉ: PAROLE AVANCÉE, donnée:

Me tiendrez-vous au moins la parole avancée?
(Mélicerte. II. 5.)

AVANT, adverbe, pour auparavant:

Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trépas,
J’ai fait que vers sa grange il a porté ses pas.
(L’Ét. II. 1.)

AVANT JOUR, préposition, avant le jour:

Je veux savoir de toi, traître,
Ce que tu fais, d’où tu viens avant jour.
(Amph. I. 2.)

AVANT QUE (un infinitif), sans de:

Ne me demandez rien avant que regarder
Ce qu’à mes sentiments vous devez demander.
(D. Garcie. III. 2.)
Il faut, avant que voir ma femme,
Que je débrouille ici cette confusion.
(Amph. II. 1.)

Molière emploie indifféremment ces trois formes: avant de, avant que, avant que de, suivis d’un verbe à l’infinitif.

AVANT QUE, sans ne:

Allons, courons avant que d’avec eux il sorte.
(Amph. III. 5.)

«Avant qu’on l’ouvrît (la cédule), les amis du prince soutinrent que, etc....»

(La Fontaine. Vie d’Ésope.)

«Toutes vos fables pouvoient vous servir avant qu’on sût vos principes.»

(Pascal. 15e Prov.)

La question de ne, exprimé ou supprimé après avant que, a été fort controversée. M. François de Neufchâteau, dans une lettre au Mercure de France du 26 août 1809, admet la négation quelquefois. On lui répondit par une lettre signée Valant, où 30 quantité d’exemples sont accumulés, ensuite d’une longue discussion théorique, pour démontrer qu’il ne faut jamais de négation entre avant que et le verbe subséquent; et c’est aussi l’opinion de l’Académie, fondée sur l’usage invariable du XVIIe siècle. Pascal, la Bruyère, la Fontaine, Boileau, Racine, Molière, Regnard, etc., etc., n’emploient pas la négation.

Marmontel l’a employée, mais c’est Marmontel.

AVANT QUE DE....:

Si l’auteur lui eût montré sa comédie avant que de la faire voir au public, il l’eût trouvée la plus belle du monde.

(Crit. de l’Éc. des f. 6.)

Avant que de passer plus avant, je voudrois bien agiter à fond cette matière.

(Mar. for. 5.)

Je les conjure de tout mon cœur de ne point condamner les choses avant que de les voir.

(Préf. de Tartufe.)

«Avant que de les mener sur la place, il fit habiller les deux premiers le plus proprement qu’il put.»

(La Font. Vie d’Ésope.)

(Voyez DE supprimé après avant que.)

«Avant que de répondre aux reproches que vous me faites, je commencerai par l’éclaircissement de votre doctrine à ce sujet.»

(Pascal. 12e Prov.)

AVECQUE, archaïsme:

Vous êtes romanesque avecque vos chimères.
(Ibid. I. 2.)
Les dettes aujourd’hui, quelque soin qu’on emploie,
Sont comme les enfants, que l’on conçoit en joie,
Et dont avecque peine on fait l’accouchement.
(Ibid. I. 6.)
Si je pouvois parler avecque hardiesse.
(Ibid. 9.)
Et m’en vais tout mon soûl pleurer avecque lui.
(Ibid. II. 4.)
L’union de Valère avecque Marianne.
(Tart. III. 1.)
Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien
Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien.
(Ibid. V. 1.)

Cette forme est si fréquente dans Molière, qu’il a paru inutile d’en rapporter plus d’exemples.

AVENANT QUE, participe absolu, c’est-à-dire, dans le cas où....:

Quelque bien de mon père et le fruit de mes peines,
Dont, avenant que Dieu de ce monde m’ôtât,
J’entendois tout de bon que lui seul héritât.
(L’Ét. IV. 2.)

31 AVIOMMES; patois; pour avions:

PIERROT.

Tout gros monsieur qu’il est, il seroit par ma fiqué nayé, si je n’aviomme été là.

(D. Juan. II. 1.)

Cette forme est primitive. L’m à la terminaison caractérise en latin les premières personnes du pluriel, habemus, amamus; vidissemus, audivimus, etc. Aussi les plus anciens textes, par exemple le livre des Rois, ne manquent jamais d’écrire nous attendrum, nous manderum, nous renderum.

Quand le mot suivant avait pour initiale une voyelle, l’m finale s’y détachait:

«.... Salvez seiez de Deu
«Li glorius que devum aurer
(Roland. st. 32.)

«Que devome aourer» (adorer).

Mais s’il suivait une consonne, il fallait bien, pour n’en pas articuler deux consécutives (ce qui ne se faisait jamais), éteindre l’m et la changer en n. Par exemple:

«Le matin à vos vendrum, e en vostre merci nus mettrum

(Rois. p. 37.)

On prononçait vendrome et mettrons.

La dernière forme a supplanté l’autre, et s’est établie exclusivement pour tous les cas.

Mais auparavant l’autre avait régné, et avait été sur le point de triompher aussi; car, pour la fixer, on écrivit longtemps les premières personnes en omes. Marsile parlant de Roland:

«Seit ki l’ocie, tute pais puis auriomes
(Roland. st. 28.)
«Qu’en avez fait, ce dit fromons li viez?
«—Sire, en ce bois l’avoumes nous laissie.»
(Garin. t. II. p. 243.)

—«Se nous demenomes ensi li uns les aultres, et alomes rancunant, bien voi que nous reperdrons toute la tiere, et nous meismes seromes perdu.»

(Villehardhoin. p. 199. éd. P. Paris.)

On remarquera dans ce passage la forme moderne nous reperdrons au milieu des formes primitives en omes, qui sont celles que Villehardhoin affectionne.

Qui pourra dire ce qui a déterminé le triomphe définitif de l’une plutôt que de l’autre? Le langage est plein de ces mystères insondables, pareils à ceux de la conception et de la 32 génération humaine: on les suit jusqu’à une certaine limite, où soudain la nature se cache, et disparaît derrière un voile que tous les efforts de la philosophie, aidée de la science, ne parviendront pas à soulever.

Sur l’union du pronom singulier au verbe pluriel, je n’aviomme, voyez à Je.

AVIS FAISABLE, exécutable:

Enfin c’est un avis d’un gain inconcevable,
Et que du premier mot on trouvera faisable.
(Fâcheux. III. 3.)

AVISER, actif; AVISER QUELQU’UN DE, le faire songer à...:

De ta femme il fallut moi-même t’aviser.
(Amph. II. 3.)

—Neutre, pour s’aviser:

Sans aller de surcroît aviser sottement
De se faire un chagrin qui n’a nul fondement.
(Coc. im. 17.)

Selon la coutume de certains impertinents de laquais qui viennent provoquer les gens, et les faire aviser de boire lorsqu’ils n’y songent pas.

(L’Av. III. 2.)

Je vais vite consulter un avocat, et aviser des biais que j’ai à prendre.

(Scapin. II. 1.)

Réfléchir ou prendre avis touchant les biais que, etc.

AVOIR, auxiliaire, pour être:

Et j’ai pour vous trouver rentré par l’autre porte.
(Fâcheux. I. 1.)
J’ai monté pour vous dire, et d’un cœur véritable...
(Mis. I. 2.)
Au reste, vous saurez
Que je n’ai demeuré qu’un quart d’heure à le faire.
(Ibid.)

Pareillement dans la Fontaine:

«Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence
«Autant de jugement que de barbe au menton,
«Tu n’aurois pas à la légère
«Descendu dans ce puits.»
(Le Renard et le Bouc.)

AVOIR, N’AVOIR PAS POUR UN.... voyez POUR.

AVOIR DE COUTUME:

Oui, monsieur, seulement pour vous faire peur, et vous ôter l’envie de nous faire courir toutes les nuits, comme vous aviez de coutume.

(Scapin. II. 5.)

33AVOIR DES CONJECTURES DE QUELQUE CHOSE:

La cabale s’est réveillée aux simples conjectures qu’ils ont pu avoir de la chose.

(2e Placet au R.)

AVOIR EN MAIN:

J’avois pour de tels coups certaine vieille en main.
(Éc. des f. III. 4.)

AVOIR FAMILIARITÉ AVEC QUELQU’UN:

Tu as donc familiarité, Moron, avec le prince d’Ithaque?
(Pr. d’Él. III. 3.)

AVOIR PEINE DE (un infinitif), avoir peine à....:

J’ai peur, si le logis du roi fait ma demeure,
De m’y trouver si bien dès le premier quart d’heure,
Que j’aie peine aussi d’en sortir par après.
(L’Ét. III. 5.)

Cet amas d’actions indignes dont on a peine.... d’adoucir le mauvais visage.

(D. Juan. IV. 6.)

On ne dirait plus aujourd’hui le visage d’une action; mais le Dictionnaire de l’Académie (1694) cite comme exemple: Cette affaire a deux visages; et l’on dira bien encore: envisager une affaire sous tel ou tel aspect.

AVOIR POUR AGRÉABLE:

Et je vous supplierai d’avoir pour agréable
Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt.
(Mis. I. 1.)

Cette façon de parler est très-fréquente dans Gil Blas.

AVOIR QUELQU’UN QUI... QUE...:

Et quand on a quelqu’un qu’on hait ou qui déplaît,
Lui doit-on déclarer la chose comme elle est?
(Mis. I. 1.)

Cette façon de parler paraît embarrassée et pénible; cependant elle n’a pas été suggérée à Molière par la difficulté de la mesure, car il l’emploie en prose:

Vous avez, monsieur, un certain monsieur de Pourceaugnac qui doit épouser votre fille.

(Pourc. II. 2.)

AVOUER LA DETTE, figurément, ne pas dissimuler:

Ma foi, madame, avouons la dette: vous voudriez qu’il fût à vous.

(Pr. d’Él. IV. 6.)

Regnard, dans le Distrait:

«Parlons à cœur ouvert, et confessons la dette:
«Je suis un peu coquet, tu n’es pas mal coquette.»
(IV. 3.)

34 AYE, ou AY, monosyllabe:

Dans cette joie...—Aye, ay! doucement, je vous prie.
(L’Ét. V. 15.)

Aïe, par l’introduction du d, aïde ou aide, selon la prononciation moderne, syncope d’adjutorium. Aye, aye! c’est-à-dire, à l’aide, à l’aide!

«Certes, nous ne vous faudrons mie:
«Tous jours serons en vostre aïe
(R. de Coucy. v. 766.)
«... Quant ele vit Arabis si cunfundre,
«A halte voix s’escrie: Aïez nous, mahum!»
(Roland. st. 266.)

BABYLONE; LA TOUR DE BABYLONE, comme qui dirait la tour du babil:

C’est véritablement la tour de Babylone,
Car chacun y babille, et tout du long de l’aune.
(Tart. I. 1.)

«Le Père Caussin, jésuite, dit, dans sa Cour sainte, que les hommes ont fondé la tour de Babel, et les femmes la tour de babil. Ce quolibet du jésuite n’aurait-il pas donné l’idée de celui que Molière met dans la bouche de madame Pernelle? et le père Caussin ne serait-il pas le docteur dont parle la vieille dévote?»

(M. Auger.)

BAIE:

C’est une baie
Qui sert sans doute aux feux dont l’ingrate le paie.
(Dép. am. I. 5.)

Cette expression, payer d’une baie, nous reporte à la farce de Pathelin, dont la première édition est de 1490. Le prodigieux succès de ce Pathelin fit passer en proverbe plusieurs mots de cette pièce; nous disons encore: revenir à ses moutons. Payer d’une baie est une allusion à cette autre scène excellente, où le berger, acquitté du meurtre des moutons, paye son avocat en lui disant Bée, comme il a fait au juge; et la fourberie retombe sur son auteur.

Messire JEHAN.
«Et comme quoi?
PATHELIN.
«Pour ce qu’en bée
«Il me paya subtilement.»
(Le Testament de Pathelin.)

BAIE (DONNER LA):

Le sort a bien donné la baie à mon espoir.
(L’Ét. II. 13.)

35 BAILLER, archaïsme, donner:

Un sergent baillera de faux exploits, sur quoi vous serez condamné sans que vous le sachiez.

(Scapin. II. 8.)

Bailler un exploit était le terme consacré en style d’huissier; Molière n’avait garde de changer le mot technique.

BAISSEMENT DE TÊTE:

Quelque baissement de tête, un soupir mortifié, deux roulements d’yeux, rajustent dans le monde tout ce qu’ils (les scélérats) peuvent faire.

(D. Juan. V. 2.)

BALANCER QUELQUE CHOSE:

Un homme qui..... et ne balance aucune chose.

(Mal. im. III. 3.)

Qui ne pèse rien.

BALLE, RIMEUR DE BALLE:

Allez, rimeur de balle, opprobre du métier.
(Fem. sav. III. 5.)

«Balle, en termes d’agriculture, est une petite paille, capsule ou gousse, qui sert d’enveloppe au grain dans l’épi.»

(Trévoux.)

Si balle est ici dans ce sens, rimeur de balle serait une métaphore prise d’un objet qui, devant être rembourré de plume ou de crin, ne l’est que de balle, et ainsi d’une valeur réelle très-inférieure à l’apparence; mais cela paraît forcé.

Trévoux explique rimeur de balle, par allusion à la balle des marchands forains: «On appelle rimeur de balle un poëte dont les vers sont si mauvais, qu’ils ne servent qu’à envelopper des marchandises.» C’est ainsi qu’on dit poëte des halles.

BARBARISMES DE BON GOUT, en matière de bon goût:

Des incongruités de bonne chère et des barbarismes de bon goût.

(B. gent. IV. 1.)

(Voyez Solécismes en conduite.)

BARGUIGNER:

A quoi bon tant barguigner et tant tourner autour du pot?

(Pourc. I. 7.)

Barguigner signifie marchander en vieux français; racine bargain, que les Anglais nous ont pris et conservent encore.

«Estagiers de Paris puent barguignier et achater bled, ou marchié de Paris.»

(Livre des mestiers. p. 17.)

36 Le sire de Coucy, déguisé en mercier ambulant, ouvre sa balle; toute la maison y accourt, et la châtelaine de Fayel elle-même:

«Iluec trouverent le mercier,
«E lor dame qui remuoit
«Les joiaus, et les bargignoit.
«Aulcuns aussy de la mesnie
«Ont mainte chose bargignie....
«Et quant rien plus ne bargigna,
«Sa marchandise appareilla,
«Et prist son fardel à trousser.....
(Roman de Coucy.)
«La dame dist à son valet:
«Faites demourer sans long plait
«Ce povre home, marchand estragne.
«Cilz respont, sans faire bargagne:
«Gentilz dame, Dieus le vous mire.»
(Ibid.)

Elle marchandait les joyaux;—et quand on ne marchanda plus rien...;—il répond sans marchander. Barguigner n’a plus aujourd’hui que le sens figuré de marchander.

BASTE, de l’italien basta, suffit:

Baste! songez à vous dans ce nouveau dessein.
(L’Ét. IV. 1.)

Baste! laissons là ce chapitre.

(Méd. m. lui. I. 1.)

BATIR SUR DES ATTRAITS....:

Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants.
(Éc. des fem. IV. 1.)

C’est l’abrégé d’une expression métaphorique: bâtir, fonder un espoir sur.....

BATTEUR:

Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde,
Que ce n’est pas pour rien qu’il faut rouer le monde.
(L’Ét. II. 9.)

BEAU, au sens métaphorique de pur:

SGANARELLE.

Vous vous taisez exprès, et me laissez parler par belle malice!

(D. Juan. III. 1.)

BEAUCOUP devant un adjectif ou un partic. passé:

Je vous suis beaucoup obligé.

(Pourc. III. 9.)
Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire!
(Fem. sav. IV. 3.)

37 BÉCARRE; DU BÉCARRE, terme technique, aujourd’hui inusité:

Ah! monsieur, c’est du beau bécarre!

(Le Sicilien. 2.)

Et là-dessus vient un berger, berger joyeux, avec un bécarre admirable, qui se moque de leur foiblesse.

(Ibid.)

Cela veut dire que la musique passe du mode mineur au majeur.

BÉCASSE BRIDÉE:

Ma foi, monsieur, la bécasse est bridée; et vous avez cru faire un jeu qui demeure une vérité.

(Am. méd. III. 9.)

«Cela se dit figurément, à cause d’une chasse que les paysans font aux bécasses avec des lacets et collets qu’ils tendent, où elles se brident elles-mêmes.»

(Trévoux.)

BEC CORNU, ou mieux BECQUE CORNU:

Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu
Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.
(Éc. des fem. IV. 6.)

Que maudit soit le bec cornu de notaire qui m’a fait signer ma ruine!

(Méd. m. lui. I. 2.)

Becque est formé de l’italien becco, un bouc, mot qui reçoit deux sens métaphoriques, injurieux l’un et l’autre. Becco est un lourdaud, ou un homme que déshonore l’inconduite de sa femme ou de sa sœur (Trésor des trois langues). L’épithète cornu s’explique d’elle-même.

BÉJAUNE, erreur grossière:

C’est fort bien fait d’apprendre à vivre aux gens, et de leur montrer leur béjaune.

(Am. méd. II. 3.)

Monsieur, souffrez que je lui montre son béjaune, et le tire d’erreur.

(Mal. im. III. 16.)

Les jeunes oiseaux ont le bec garni d’une sorte de frange jaune. Ainsi, par métaphore, avoir le bec jaune, c’est manquer d’expérience, être dupe. Molière a écrit aussi bec jaune; conformément à l’étymologie:

Oui, Mathurine, je veux que monsieur vous montre votre bec jaune.

(D. Juan. II. 5.)
«Ce sont six aulnes.... ne sont mie?
«Et non sont; que je suis bec jaulne
(Pathelin.)

38 Dans l’origine, les consonnes finales étant muettes lorsque suivait une consonne; on prononçait pour bec, mer, fer, , , .

(Des variations du langage français, p. 44.)

BESOIN, FAIRE BESOIN, être nécessaire:

Aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.

(L’Av. III. 5.)

BIAIS, dissyllabe:

Nous n’aurions pas besoin maintenant de rêver
A chercher les biais que nous devons trouver.
(L’Ét. I. 2.)
Des biais qu’on doit prendre à terminer vos feux.
(Ibid. IV. 1.)
Il faut voir maintenant quel biais je prendrai.
(Ibid. IV. 8.)
Pour tâcher de trouver un biais salutaire.
(Ibid. V. 12.)
Et du biais qu’il faut vous prenez cette affaire.
(Sgan. 21.)
Le pousser est encor grande imprudence à vous,
Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.
(Tart. V. I.)

—Monosyllabe:

J’ai donc cherché longtemps un biais de vous donner
La beauté que les ans ne peuvent moissonner.
(Fem. sav. III. 6.)

SAVOIR LE BIAIS DE FAIRE QUELQUE CHOSE:

Mais, encore une fois, madame, je ne sais point le biais de faire entrer ici des vérités si éclatantes.

(Ép. dédic. de la Critique de l’Éc. des fem.)

BICÊTRE, voyez BISSÊTRE.

BIEN; AVOIR LE BIEN DE... le plaisir, l’avantage de...:

... J’ai le bien d’être de vos voisins.
(Éc. des mar. I. 5.)
Il s’est dit grand chasseur, et nous a prié tous
Qu’il pût avoir le bien de courir avec nous.
(Fâcheux. II. 7.)

BIEN ET BEAU:

Cependant arrivé, vous sortez bien et beau,
Sans prendre de repos ni manger un morceau.
(Sgan. 7.)

Remarquez beau, employé comme adverbe. C’était originairement le privilége de tous les adjectifs. Il nous en reste encore de nombreux exemples: voir clair, frapper ferme, parler 39 haut, partir soudain, parler net, etc., etc., pour clairement, fermement, hautement, soudainement, nettement.

«Le fermier vient, le prend, l’encage bien et beau,
«Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.»
(La Fontaine. Le Corbeau voulant imiter l’Aigle.)

BIENSÉANCE; ÊTRE EN LA BIENSÉANCE DE QUELQU’UN, c’est-à-dire, à sa disposition:

Cette maison meublée est en ma bienséance;
Je puis en disposer avec grande licence.
(L’Ét. V. 2.)

BISSÊTRE; malheur résultant d’une fatalité. FAIRE UN BISSÊTRE:

Eh bien! ne voilà pas mon enragé de maître?
Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre.
(L’Ét. V. 7.)

L’orthographe est bissêtre, et non bicêtre; le mot primitif est bissexte. Du Cange, au mot Bissextus, l’explique infortunium, malum superveniens. La mauvaise influence de l’an et du jour bissextile était proverbiale au moyen âge:

«Cette année-là étoit bissextile, et le bissexte tomba de fait sur les traistres.»

(Orderic Vital. lib. XIII. p. 882.)

«Cette tumultueuse année fut bissextile.... et le bissexte tomba sur le roi et sur son peuple, tant en Angleterre qu’en Normandie.»

(Id. lib. XIII. p. 905.)

C’était une locution populaire: le bissexte est tombé sur telle affaire, pour dire qu’elle avait mal tourné. Nous voyons déjà paraître la forme corrompue bissextre dans Molinet:

«Pour ce que bissextre eschiet,
«L’an en sera tout desbauchiet.»
(Le Calendrier.)

L’x s’éteignait dans la prononciation, et laissait prévaloir le t, par la règle des consonnes consécutives. On prononçait donc bissête, et, par l’intercalation euphonique de l’r, bissêtre.

La superstition du jour bissextile remontait aux Romains. Voyez là-dessus le témoignage de Macrobe, au livre Ier, chapitre 13, des Saturnales.

Molière rappelle donc ici, par l’emploi du mot bicêtre, une expression et une superstition du moyen âge.

Le vice d’orthographe tendrait à confondre le bissêtre avec 40 le château de Bicestre ou de Bicêtre. Celui-ci a une tout autre origine: la grange aux Gueux, qui appartenait, en 1290, à l’évêque de Paris, passa plus tard à Jean, évêque de Wincestre, dont le nom, transformé en Bicestre, est resté attaché à cette demeure.

Le peuple dit d’un enfant méchant et tapageur: C’est un bicêtre; ah! le petit bicêtre! Trévoux veut que ce soit par allusion à la prison de Bicêtre; mais ne serait-ce pas plutôt un vestige de la superstition du bissêtre? Ah! le maudit enfant! le petit malheureux! né le jour du bissêtre, sur qui est tombé le bissêtre!

On lit dans le Roman bourgeois, de Furetière:

«Si j’ai fait ici quelque bissêtre

Et dans la Noce de village, de Brécourt:

«Avant, je veux faire bissêtre

BLANCHIR, NE FAIRE QUE BLANCHIR; au sens métaphorique:

Les douceurs ne feront que blanchir contre moi.
(Dép. am. V. 9.)
Et nos enseignements ne font là que blanchir.
(Éc. des fem. III. 3.)

LE MARQUIS.—Voilà des raisons qui ne valent rien.

CLIMÈNE.—Tout cela ne fait que blanchir.

(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)

Bien que cette expression se trouve dans la bouche de Climène, il ne s’ensuit pas que Molière ait prétendu la blâmer.

Voici comment Furetière expose l’origine de cette métaphore:

«Blanchir se dit aussi des coups de canon qui ne font qu’effleurer une muraille, et y laissent une marque blanche. En ce sens, on dit, au figuré, de ceux qui entreprennent d’attaquer ou de persuader quelqu’un, et dont tous les efforts sont inutiles, que tout ce qu’ils ont fait, tout ce qu’ils ont dit, n’a fait que blanchir devant cet homme ferme et opiniâtre.»

BOIRE LA CHOSE; métaphoriquement, se résigner:

Mon frère, doucement il faut boire la chose.
(Éc. des mar. III. 10.)

Molière a dit, par la même figure: Avaler l’usage des galants.

41BOIRE SUR LE RESTE DE QUELQU’UN:

Vous buviez sur son reste, et montriez d’affecter
Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter.
(L’Ét. IV. 5.)

BON, BONNE, ironiquement:

Hé, la bonne effrontée!

(Sgan. 6.)

Parbleu! le voilà bon, avec son habit d’empereur romain!

(D. Juan. III. 6.)

D’où viens-tu, bon pendard?

(G. D. III. 11.)

Taisez-vous, bonne pièce!

(Ibid. I. 6.)

Oses-tu bien paroître devant mes yeux, après tes bons déportements?

(Scapin. I. 4.)

BON A FAIRE A....:

Refuser ce qu’on donne est bon à faire aux fous.
(Dép. am. I. 2.)

BON ARGENT (PRENDRE POUR DE), prendre au sérieux:

Quoi! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire?

(D. Juan. V. 2.)

Métaphore tirée de la fausse monnaie.

AVOIR LE CŒUR BON, c’est-à-dire, en style moderne, bien placé:

Sachez que j’ai le cœur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi.

(L’Av. V. 5.)

LE BON DU CŒUR, substantivement:

Et du bon de mon cœur à cela je m’engage.
(Mis. III. 1.)

Du meilleur de mon cœur.

BONS JOURS, jours de fête, jours solennels:

Que d’une serge honnête elle ait son vêtement,
Et ne porte le noir qu’aux bons jours seulement.
(Éc. des mar. I. 2.)

BOUCHE. BOUCHE COUSUE, adverbialement, pour recommander la discrétion:

Adieu. Bouche cousue, au moins! Gardez bien le secret, que le mari ne le sache pas!

(G. D. I. 2.)

LAISSER SUR LA BONNE BOUCHE:

Vous n’en tâterez plus, et je vous laisse sur la bonne bouche.

(Ib. II. 7.)

42DANS MA BOUCHE, DANS LEURS BOUCHES, c’est-à-dire d’après mes paroles, à les entendre:

Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable
Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable.
(Dép. am. II. 1.)

Il n’y a pas moyen d’approuver cette façon de parler.

Ascagne veut dire qu’elle se fit passer pour Lucile, parla comme si elle eût été Lucile. Cette expression étrange paraît tenir à l’inexpérience de Molière, quand il fit le Dépit; mais on est surpris de la retrouver, mieux construite, il est vrai, dans la préface du Tartufe. Il s’agit des hypocrites:

Le Tartufe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété.

Molière s’exprimerait-il autrement s’il voulait dire que les hypocrites, par leur manière de réciter Tartufe, d’en accentuer les vers, dénaturent la pensée de l’auteur, et font d’un ouvrage innocent un ouvrage impie?

(Voyez Métaphores vicieuses.)

BOUCHON ET BOUCHONNER:

Hai, hai, mon petit nez, pauvre petit bouchon!
(Éc. des m. II. 14.)
Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai.
(Éc. des fem. V. 4.)

Bouchon est ici le diminutif de bouche. Il ne faut pas s’arrêter à ce que cette terminaison on, one, est en italien la marque d’un augmentatif; il est certain qu’en français elle a reçu un emploi opposé, comme de Pierre, Pierron ou Pierrot; de Charles, Charlon ou Charlot, de Gothe, Gothon; de Marie, Marion, etc. Et dans les noms communs, bestion (de beste), valeton (valet), luiton (lutin), tetton (tette), peton (pied), chaton (chat), poupon (poupe, poupée, etc.)

Voici l’article de Furetière: «Bouchon est aussi un nom de cajollerie qu’on donne aux petits enfants, aux jeunes filles de basse condition: Mon petit cœur, mon petit bouchon

BOUGER (SE), verbe réfléchi, pour bouger, neutre:

Et personne, monsieur, qui se veuille bouger
Pour retenir des gens qui se vont égorger!
(Dép. am. V. 7.)

43 BOURLE, de l’italien burla, moquerie, FAIRE UNE BOURLE:

Une certaine mascarade..... que je prétends faire entrer dans une bourle que je veux faire à notre ridicule.

(Bourg. gent. III. 14.)

C’est la leçon de l’édition de 1670, qui est la première. Les éditions modernes mettent bourde, qui est la forme corrompue, aujourd’hui adoptée. Bourle n’est dans aucun dictionnaire; ils donnent tous bourde.

BRANLER LE MENTON, manger:

MASCARILLE.
Oh! tu seras ainsi tenu pour un poltron.
—Soit, pourvu que toujours je branle le menton.
(Dép. am. V. 1.)

BRAS, SE METTRE...... SUR LES BRAS:

Voudriez-vous, madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j’allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les bras?

(D. Juan. I. 5.)

Qui en touche un (hypocrite), se les attire tous sur les bras.

(Ib. V. 2.)

SE JETER.... SUR LES BRAS, même sens;

Et je me jetterois cent choses sur les bras.
(Mis. V. 1.)

BRAVADE, FAIRE BRAVADE A QUELQU’UN:

Moi, je serois cocu?—Vous voilà bien malade!
Mille gens le sont bien, sans vous faire bravade,
Qui, de mine, de cœur, de biens et de maison,
Ne feroient avec vous nulle comparaison.
(Éc. des fem. IV. 8.)

Sans vous insulter.—Bravade d’un discours:

Je ne sais qui me tient qu’avec une gourmade
Ma main de ce discours ne venge la bravade.
(Éc. des fem. V. 4.)

BRAVE en ajustements:

Ta forte passion est d’être brave et leste.
(Éc. des fem. V. 4.)

Est-ce que tu es jalouse de quelqu’une de tes compagnes que tu voies plus brave que toi?

(Am. méd. I. 2.)

BRAVERIE, parure:

LA GRANGE.—Vite, qu’on les dépouille sur-le-champ.

JODELET.—Adieu, notre braverie!

(Préc. rid. 16.)

44 Pour moi, je tiens que la braverie, que l’ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles.

(Am. méd. I. 1.)

BRIDER D’UN ZÈLE:

D’un zèle simulé j’ai bridé le bon sire.
(L’Ét. IV. 1.)

BRILLANTS; qualités brillantes:

Comme par son esprit et ses autres brillants
Il rompt l’ordre commun et devance le temps....
(Mélicerte. I. 4.)

LES BRILLANTS DES YEUX:

Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser.
(Tart. I. 1.)
Et si je rends hommage aux brillants de leurs yeux,
De leur esprit aussi j’honore les lumières.
(Fem sav. III. 2.)

LES BRILLANTS D’UNE VICTOIRE:

Ne vous enflez donc point d’une si grande gloire,
Pour les petits brillants d’une faible victoire.
(Mis. III. 5.)

BROUILLER:

Que nous brouilles-tu ici de ma fille?

(L’Av. V. 3.)

DESTIN BROUILLÉ, embrouillé:

Fut-il jamais destin plus brouillé que le nôtre?
(L’Ét. IV. 9.)

BRUIRE. FAIRE BRUIRE SES FUSEAUX, métaphoriquement, faire tapage:

Le vin émétique fait bruire ses fuseaux.

(D. Juan. III. 1.)

BRUIT. Bruit répandu, ouï-dire:

J’ai rencontré un orfévre qui, sur le bruit que vous cherchiez quelque beau diamant en bague....

(Mar. for. 5.)

AVOIR UN BRUIT DE, avoir la réputation de:

Hé! là, là, madame la Nuit,
Un peu doucement, je vous prie;
Vous avez dans le monde un bruit
De n’être pas si renchérie.
(Amph. prol.)

«Elle eut le bruit, à la cour, de n’avoir pas sa pareille.»

(La Reine de Nav. Hept. nouv. 15.)

On disait de même, donner un bruit à quelqu’un.

Bonnivet, au témoignage de la reine de Navarre,

«Estoit des dames mieulx voulu que ne feut oncques François, tant 45 par sa beauté, bonne grace et parole, que pour le bruit que chacun luy donnoit d’estre l’un des plus adroits et hardis aux armes qui feust de son tems.»

(Heptaméron. nouvelle 14e.)

«Elle connoissoit le contraire du faux bruit que l’on donnoit aux François, car ils estoient plus sages, etc.»

(Ibidem.)

(Voyez la note au mot Donner un crime.)

A PETIT BRUIT:

Je me divertirai à petit bruit.

(D. Juan. V. 2.)

BRULER SES LIVRES A QUELQUE CHOSE:

J’y brûlerai mes livres, ou je romprai ce mariage.

(Pourc. I. 3.)

Chicaneau dit pareillement:

CHICANEAU.
«Vous plaidez?
LA COMTESSE.
Plût à Dieu!
CHICANEAU.
J’y brûlerai mes livres!»
(Les Plaideurs. I. 7.)

BRUTALITÉ DE SENS COMMUN ET DE RAISON:

Un homme qui, avec une impétuosité de prévention, une roideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées.

(Mal. im. III. 3.)

BUTER A QUELQUE CHOSE, prendre cette chose pour but:

Toutes mes volontés ne butent qu’à vous plaire.
(L’Ét. V. 3.)

BUTIN, au lieu de proie, dans le sens métaphorique:

D. ELVIRE.
On ne me verra point le butin de vos feux.
(D. Garcie. III. 3.)

Je ne crois pas qu’on trouve en français un second exemple de cette façon de parler bizarre. Dans une métaphore consacrée, on n’a pas le droit de substituer un synonyme au mot qui fait la figure; autrement cet Anglais aurait bien parlé, qui écrivait à Fénelon: «Monseigneur, vous avez pour moi des boyaux de père,» car entrailles et boyaux sont synonymes, comme proie et butin.

46 CABALE, pour signifier le parti des faux dévots:

Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale.

(D. Juan. V. 2.)

Pascal, dans les Provinciales, emploie ce mot dans le même sens.

CACHE, cachette:

On n’est pas peu embarrassé à inventer dans toute une maison une cache fidèle.

(L’Av. I. 4.)
«Et qui vous a cette cache montrée?»
(La Fontaine.)

CACHEMENT DE VISAGE:

Leurs détournements de tête et leurs cachements de visage firent dire cent sottises de leur conduite.

(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)

CADEAU, dîner en partie de campagne, dont on régale quelqu’un. Molière l’explique lui-même dans ce passage:

Des promenades du temps,
Ou dîners qu’on donne aux champs,
Il ne faut point qu’elle essaye:
Selon les prudents cerveaux,
Le mari, dans ces cadeaux,
Est toujours celui qui paye.
(Éc. des fem. III. 2.)

Des maris benins qui:

De leurs femmes toujours vont citant les galants,
..................................................................
Témoignent avec eux d’étroites sympathies,
Sont de tous leurs cadeaux, de toutes leurs parties.
(Ib. IV. 8.)

J’aime le jeu, les visites, les assemblées, les cadeaux, et les promenades....

(Mar. forc. 4.)

Le diamant qu’elle a reçu de votre part, et le cadeau que vous lui préparez....

(Bourg. g. III. 6.)

Les déclarations ont entraîné les sérénades et les cadeaux, que les présents ont suivis.

(Ibid. III. 18.)

«Cadeau se dit aussi des repas qu’on donne hors de chez soi, et particulièrement à la campagne. Les femmes coquettes ruinent leurs galants à force de leur faire faire des cadeaux. En ce sens il vieillit.»

(Furetière.)

47DONNER UN CADEAU:

Nous mènerions promener ces dames hors des portes, et leur donnerions un cadeau.

(Préc. rid. 10.)

Je l’ai fait consentir enfin au cadeau que vous lui voulez donner.

(B. gent. III. 6.)

CADEAU DE MUSIQUE, DE DANSE:

Elles y ont reçu des cadeaux merveilleux de musique et de danse.

(Am. magn. I. 1.)

CAJOLER, verbe neutre:

Tudieu! comme avec lui votre langue cajole!
(Éc. des fem. V. 4.)

CALOMNIER A QUELQU’UN, c’est-à-dire, DANS QUELQU’UN, sa vertu:

Vous osez sur Célie attacher vos morsures,
Et lui calomnier la plus rare vertu
Qui puisse faire éclat sous un sort abattu?
(L’Ét. III. 4.)

Et calomnier en elle. Cet exemple se rapporte au datif de perte ou de profit. (Voyez Datif.)

ÇAMON:

Çamon vraiment! il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles.

(B. gent. III. 3.)

Çamon, ma foi! j’en suis d’avis, après ce que je me suis fait.

(Mal. im. I. 2.)

On ne trouve indiqués nulle part le sens précis ni l’origine de cette expression, qui est évidemment une sorte d’exclamation affirmative.

Elle est formée de trois racines, ce a mon, que l’on trouve ainsi divisées dans les plus anciens textes. La reine de Navarre parlant d’un prêcheur:

«Si l’on disoit, en oyant un sermon,
«Il a bien dit; je répondrois: Ce a mon
(Le Miroir de l’âme péch.)

Il a ce, c’est-à-dire, bien dit. On sous-entend dans la réponse le verbe exprimé dans la demande.

Quand ce verbe dans la demande est accompagné d’une négation, la négation se glisse dans la formule de la réponse, ce qui achève d’en découvrir le sens.

«Or, n’i a fors que del huchier
«Nos voisins.—Certes, ce n’a mon
(De sire Hains et dame Anieuse. Barbaz. III. 45.)

48 Il n’y a que d’appeler nos voisins.—Certes, il n’y a que ce (à faire). Ce, c’est-à-dire, appeler nos voisins.

Reste à expliquer le mot mon.

Il se présente souvent séparé de la formule que j’analyse, et joint au verbe savoir, mis pour chose à savoir. Par exemple, dans Montaigne:

«Sçavoir mon si Ptolémée s’y est aussy trompé aultre foys.»

(Montaigne. Essais. II. 12.)

Mon paraît une transformation de num. Du grec μῶν, est-ce que, les Latins avaient fait num: pourquoi, par une disposition d’organe réciproque, du latin num les Français, à leur tour, n’auraient-ils pas refait mon? Cum, numerus, changent de même leur u en o: comme, nombre.

Mon garde la valeur de num et de μῶν, et répond à n’est-ce pas, pas vrai, qui s’emploient familièrement dans un sens moitié interrogatif, moitié affirmatif: savoir, n’est-ce pas, si Ptolémée jadis ne s’y est pas trompé?—Je répondrais: Il a bien prêché, pas vrai?

Par suite de l’usage, les trois racines se sont fondues en un seul mot, qui a pris pour acception la valeur affirmative de la dernière racine: Il y a tant à gagner avec votre noblesse, n’est-ce pas!—J’en suis d’avis, n’est-ce pas, ou en vérité, après ce que je me suis fait!

A l’appui de l’étymologie que je propose, je ne dois pas omettre de faire observer que um, en latin, au moyen âge, se prononçait on. Voyez ce point développé au mot Matrimonion.

CAMUS (RENDRE), métaphoriquement, casser le nez, rendre confus:

MATHURINE.

Oui, Charlotte; je veux que monsieur vous rende un peu camuse.

(D. Juan. II. 5.)

Vous remarquerez que l’on emploie à rendre la même pensée deux images contraires: être camus et avoir un pied de nez.

49 CAPRIOLER, cabrioler:

Parbleu! si grande joie à l’heure me transporte,
Que mes jambes sur l’heure en caprioleroient,
Si nous n’étions point vus de gens qui s’en riroient.
(Sgan. 18.)

CARACTÈRE, talisman:

Oui, c’est un enchanteur qui porte un caractère
Pour ressembler aux maîtres des maisons.
(Amph. III. 5.)

On dit qu’il a un caractère pour se faire aimer de toutes les femmes.

(Pourc. III. 8.)

Le Crispin des Folies amoureuses se dit grand chimiste, qui passait même pour un peu sorcier:

«On m’a même accusé d’avoir un caractère
(Fol. am. I. 5.)

«Caractère se dit aussi de certains billets que donnent des charlatans ou sorciers, et qui sont marqués de figures talismaniques ou de simples cachets.»

(Trévoux.)

CARÊME-PRENANT, mardi gras, qui touche au mercredi des cendres, jour où prend le carême:

On diroit qu’il est céans carême-prenant tous les jours.

(B. gent. III. 2.)

Un carême-prenant est un masque du mardi gras:

On dit que vous voulez donner votre fille en mariage à un carême-prenant?

(Ibid. V. 7.)

CARESSE, UN PEU DE CARESSE, au singulier:

Cela se passera avec un peu de caresse que vous lui ferez.

(G. D. II. 12.)

CARNE, angle d’une table, d’un volet, etc.:

Je me suis donné un grand coup à la tête contre la carne d’un volet.

(Mal. im. I. 2.)

Carne est le mot simple, dont on rencontre souvent au moyen âge le diminutif carenon (on écrivait carreignon ou quarreignon); la racine est carré, quarré, quarre, qui existe encore dans bécarre, c’est-à-dire B carré.

Dans les Vosges on dit: à la carre du bois; c’est à l’angle. L’équerre, instrument qui fait la carre.

Le quarreignon était une mesure d’une quarte; c’était aussi un coin, un cachet de lettre.

«Blanchandrin fist un brief escrire,
Puis mist le carregnon en cire.»
(Du Cange, in Ceraculum.)

50 CAROGNE, c’est-à-dire charogne; la grossièreté du mot étant un peu dissimulée par la différence de prononciation:

Voilà nos carognes de femmes!

(G. D. III. 5.)

Ce mot est fréquent dans Molière comme imprécation: ah, carogne!

Primitivement le ch sonnait dur, comme le k. De carnem on fit carn, karn ou charn, et dans la forme moderne chair. Carogne témoigne de l’ancienne prononciation.

J’observe que le CH est entré dans l’orthographe pour un service diamétralement opposé à celui qu’il y fait aujourd’hui. L’h, signe d’aspiration, empêchait le c de s’adoucir, de se briser sur la voyelle suivante, et le maintenait dur.

Car le c tout seul faisait devant chacune des cinq voyelles le rôle du ch moderne (qu’il conserve dans l’italien devant e et i). On lit dans les plus vieux textes, ceval, bouce, ceminée, fresce; cela faisait, comme aujourd’hui, cheval, bouche, cheminée, fraîche. Au contraire, la notation moderne eût représenté keval, bouke, keminée, fraîke.... ce qui est la prononciation picarde. Et pourquoi les Picards prononcent-ils ainsi? pourquoi semblent-ils avoir pris le contre-pied des autres en prononçant un kien, un kat, une mouke, un kemin, un pékeur; et au contraire par ch, chela, chel homme, chelle femme, merchi, chest boin, etc. Est-ce purement et simplement par esprit de contradiction?

Nullement. C’est par fidélité à la langue latine, dont le Belgium de César paraît avoir été plus fortement imprimé que les autres provinces de la conquête romaine.

En effet, les Picards maintiennent le son du k partout où les Latins sonnaient le c dur: vacca, vaque; bucca, bouque; caballus, keval; caro, karn et carogne; catus, carrus, piscator, kat, kar et karrette, péqueur; canis, kien; cacare, kier, etc. Vous voyez qu’ils se reportent toujours à l’étymologie pour maintenir le c dur, sans égard à la nature de la voyelle qui suit en français. Que cette voyelle soit devenue un i, comme dans chien, ou un e, comme dans cheval, n’importe; ils ne s’arrêtent point à la métamorphose; leur oreille se souvient de 51 plus haut: c’était un a en latin, et le c y était dur; ils le garderont dur.

Mais dans ce, ci, merci, et autres pareils, qui ne viennent pas du latin, ou n’y avaient pas le c dur, ils lui laissent la valeur du ch moderne; ils disent merchi, comme les Italiens disent mercè.

Les autres provinces se sont réglées depuis sur la nature des voyelles françaises pour modifier la valeur du c; mais, dans l’origine, elles semblent lui avoir attribué partout, et sans distinction, l’effet du ch moderne. Comment expliquer autrement que de catus, carrus, on ait dit chat, char?

En italien, le ch conserve sa valeur primitive: chiamare, chiave, chiuso.

Aujourd’hui l’on se contente du simple c devant o et a: comminciare, decamerone; mais autrefois on y écrivait aussi le ch, comme cela se voit par un manuscrit du XVe siècle, dont voici le titre exact:

—«Inchomincia il libro chiamato dechameron, chognominato principe Ghaleotto[41], nel quale si chontengono cento novelle..... etc.»

(Cité dans P. Paris, mss. III. 327.)

Ce qui semble indiquer que, dans l’origine, les Italiens aussi prêtaient au c une action uniforme sur les cinq voyelles. Et en effet, il est plus naturel, quand on pose une règle, de la poser générale; les exceptions viennent ensuite, amenées par le temps, et avec elles les inconséquences. Le cahot de la voiture et le chaos de Démogorgon sonnent à l’oreille comme la dernière moitié de cacao. Concluez donc la prononciation d’après l’orthographe!

CAS, GRAND CAS, chose considérable:

Ce que de plus que vous on en pourroit avoir (d’âge)
N’est pas un si grand cas pour s’en tant prévaloir.
(Mis. III. 5.)
«Quoi payer?—La dîme aux bons pères.
«—Quelle dîme?—Savez-vous pas?
52
«—Moi, je le sais?—C’est un grand cas,
«Que toujours femme aux moines donne.»
(La Font. Les Cordeliers de Catalogne.)

CAUSER, parler au hasard:

Le monde, chère Agnès, est une étrange chose!
Voyez la médisance, et comme chacun cause!
(Éc. des fem. II. 6.)

Le sens primitif de causer est, en effet, blâmer, gronder, médire. C’était un verbe actif, causer quelqu’un:

«Sa femme l’ot, moult fort le cose

(Vie de J. C. dans Duc.)

Sa femme l’entend, et le gronde fort.

«Moult de sa gent parler n’en osent,
«Mais par derrière moult l’en chosent
(Barbaz. Fabliaux. I. p. 160.)

Voyez Du Cange, au mot Causare.

CAUTION BOURGEOISE, garantie suffisante:

Je m’en vais gagner au pied, ou je veux caution bourgeoise qu’ils ne me feront pas de mal. (Les yeux de Cathos et ceux de Madelon.)

(Préc. rid. 10.)

Allusion à l’ancienne coutume de livrer en otage au vainqueur un certain nombre des principaux bourgeois. Eustache de Saint-Pierre faisait partie de la caution bourgeoise fournie par la ville de Calais.

LE MARQUIS. Je la garantis détestable!

DORANTE. La caution n’est pas bourgeoise.

(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)

«On appelle caution bourgeoise, dit Furetière, une caution valable et facile à discuter, comme serait celle d’un bourgeois bien connu dans sa ville.»

Au mot caution, Furetière met cet exemple: «On ne veut point prêter aux grands seigneurs sans caution bourgeoise

CE interrogatif, lié au verbe pouvoir:

Qui peut-ce être?

(L’Av. IV. 7.)

CE, suivi du verbe au pluriel:

Il faut que, dans l’obscurité, je tâche à découvrir quelles gens ce peuvent être.

(Sicilien. 5.)
Tous les discours sont des sottises,
Partant d’un homme sans éclat;
Ce seroient paroles exquises,
Si c’étoit un grand qui parlât.
(Amph. II. 1.)
53
Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons.
(Éc. des fem. III. 2.)

(Voyez CE QUE et CE SONT.)

CÉANS:

Qu’est-ce qu’on fait céans? comme est-ce qu’on s’y porte?
(Tart. I. 5.)
Dénichons de céans, et sans cérémonie.
(Ibid. IV. 7.)

Ce vieux mot est employé dans Tartufe avec une sorte de prédilection. Madame Pernelle, comme aussi madame Jourdain, affectionnent céans.

Et je parle d’un vieux Sosie
Qui fut jadis de mes parents,
Qu’avec très-grande barbarie
A l’heure du dîner l’on chassa de céans.
(Amph. III. 7.)

Céans, racines ci ens, ici dedans; comme léans est pour là ens, là dedans.

Fayel, surprenant le châtelain de Coucy chez sa femme, le chasse avec la suivante Isabelle:

«Or, chastelains, vous en irez,
«Isabelle o vous enmenrez;
«Car ci ens jamais ne girra.»
(R. de Coucy, V. 4744.)

Car elle ne couchera jamais plus céans.

«Un frère Jean, novice de léans
(La Fontaine, Féronde.)

Novice de là-dedans.

En prenait autrefois l’s finale euphonique. Cette s s’est conservée aussi dans cette autre forme dedans, où le second d est une euphonique intercalaire. (Des Var. du lang. fr., 93 et 339.)

CEPENDANT QUE...:

Cependant que chacun, après cette tempête,
Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête...
(L’Ét. V. 14.)

Pendant cela (savoir), que chacune, etc., hoc pendente (seu durante) quod..... Cependant que, fréquent dans la prose de Froissart, est un archaïsme cher à la Fontaine.

CE QUE LE CIEL NOUS A FAIT NAÎTRE, notre origine:

Il y a de la lâcheté à déguiser ce que le ciel nous a fait naître.

(B. gent. III. 12.)

54CE QUE C’EST QUE DE.... pour ce que c’est que le...:

Moi! voyez ce que c’est que du monde aujourd’hui!
(L’Ét. I. 9.)

Quid sit de mundo hodie. (Voyez DE, représentant que le.)

CE QUE... SONT:

Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons.
(Éc. des fem. III. 2.)

On m’a montré la pièce, et comme tout ce qu’il y a d’agréable sont effectivement les idées qui ont été prises de Molière, etc.

(Impr. 3.)
«Son droit? tout ce qu’il dit sont autant d’impostures.»
(Racine. Les Plaideurs. II. 9.)

L’idée réveillée ici par le singulier ce que, représente des détails, et non pas un ensemble. Le verbe au singulier y serait déplacé; qu’on l’essaye: Monsieur, tout ce qu’il dit est autant d’impostures. Tout ce qu’il y a d’agréable est effectivement les idées, etc.

Cela n’est pas acceptable. Avant de s’accorder entre eux, les mots sont tenus de s’accorder avec la pensée; et quand il y a conflit, c’est la pensée qui doit l’emporter. Aussi, quand une suite de substantifs, même au pluriel, ne réveillent qu’une idée simple, l’idée d’un ensemble, le verbe se met au singulier.

Quatre ou cinq mille écus est un denier considérable!

(Pour. III. 9.)

Voyez la contre-partie de cet article à C’EST.

CE QUI.... CE SONT:

Ce sont charmes pour moi que ce qui part de vous.
(Fem. sav. III. 1.)

Il est permis de supposer que, sans la nécessité de la mesure, Molière n’eût pas donné à l’usage la satisfaction de cette étrange alliance d’un singulier avec un verbe au pluriel. Ce qui part... ce sont charmes.

Je dois observer cependant que Montaigne a écrit:

«Cela, ce sont des effects particuliers.»

(II. ch. 12)

(Voyez des exemples du contraire à l’article C’EST.)

CERVELLE, figurément, la cause pour l’effet; impétuosité, extravagance: ESSUYER LA CERVELLE DE QUELQU’UN:

On n’a point à louer les vers de messieurs tels,
55
A donner de l’encens à madame une telle,
Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.
(Mis. III. 7.)

CE SONT, SONT-CE:

C’est comme parle le plus souvent Molière, quand il suit un pluriel; et non pas c’est, est-ce, à la manière de Bossuet:

Comment, ces noms étranges ne sont-ce pas vos noms de baptême?

(Précieuses ridic. 5.)
Ce sont vingt mille francs qu’il m’en pourra coûter.
(Mis. V. 1.)

Il est probable qu’en prose Molière eût dit c’est vingt mille francs, comme dans la phrase de Pourceaugnac citée plus haut; car l’idée ne se porte pas à considérer les francs isolément, mais sur une somme de 20,000 francs.

Ce ne sont plus rien que des fantômes ou des façons de chevaux.

(L’Avare. III. 5.)

C’EST ou EST, en rapport avec un substantif au pluriel:

Et deux ans, dans son sexe, est une grande avance.
(Mélicerte. I. 4.)

Il est clair qu’il n’y a point là de faute, parce que la pensée porte non pas sur le nombre des années, mais sur l’unité de temps représentée par deux ans. Deux ans, c’est une grande avance.

Quatre ou cinq mille écus est un denier considérable!

(Pourc. III. 9.)

Tous les hommes sont semblables par les paroles, et ce n’est que les actions qui les découvrent différents.

(L’Av. I. 1.)

Il est certain que cette façon de parler paraît la plus conforme à la logique habituelle de la langue française, qui gouverne toujours la phrase, non sur les mots à venir, mais sur les mots déjà passés, en sorte qu’une inversion change la règle: J’ai vu maints chapitres; j’ai maints chapitres vus.

Ce est au singulier, représentant cela. Pourquoi mettre le verbe au pluriel? On ne dirait plus aujourd’hui, comme du temps de Montaigne, cela sont.

Mais ce peut être un mot collectif enfermant une idée de pluriel; et quand ce pluriel touche immédiatement au verbe qui le suit, il n’y a point d’inconvénient à mettre ce sont, au lieu de ce est. Nos pères paraissent en avoir jugé ainsi, car la 56 forme ce sont se retrouve dans le berceau de la langue. Elle prédomine dans le livre des Rois:

«Ço sunt les deus ki flaelerent e tuerent ces d’Égypte el désert.»

(Rois. p. 15.)

Le tort des grammairiens est d’avoir rendu cette forme obligatoire; elle n’est que facultative, et il est toujours loisible d’employer c’est devant un nom pluriel. Les grammairiens, qui nous imposent rigoureusement ce sont eux, prescrivent aussi c’est nous, c’est vous, locutions absurdes! Puisqu’on gardait la tradition du moyen âge, il fallait du moins la garder tout entière, et dire, ce sommes nous, c’êtes vous. Mais on n’a obéi qu’à une routine aveugle et inconséquente.

Dans Pathelin, Guillemette recommande à M. Jousseaume de parler bas, par égard pour le pauvre malade; et elle-même s’oublie jusqu’à élever fort la voix. Le drapier ne manque pas d’en faire la remarque:

«Vous me disiez que je parlasse
«Si bas, saincte benoiste dame:
«Vous criez!
GUILLEMETTE.
C’estes vous, par mame!»

C’est vous, par mon âme!

A la fin, le drapier reconnaît son voleur dans l’avocat:

«Je puisse Dieu desadvouer
«Se ce n’estes vous, vous, sans faulte...»

Je renie Dieu si ce n’est vous!

Et dans la scène où Pathelin subtilise le drap: L’honnête homme que feu votre père!

«Vrayment, c’estes vous tout craché!»

C’est vous tout craché.

«On trouve douze rois choisis par le peuple, qui partagèrent entre eux le gouvernement du royaume. C’est eux qui ont bâti les douze palais qui composoient le labyrinthe.»

(Bossuet. Disc. sur l’hist. un. 3e p.)

«Ce n’est pas seulement des hommes à combattre, c’est des montagnes inaccessibles, c’est des ravines et des précipices d’un côté; c’est partout des forts élevés....»

(Or. fun. du pr. de Condé.)

57 On voit que Bossuet veut présenter une idée d’ensemble: les rois qui ont bâti le labyrinthe, et ce qu’il y a à combattre; et non pas attirer la pensée, la divertir sur les détails, sur les éléments qui forment cette unité. Il ne veut pas nous faire compter les rois égyptiens ni les sommets des montagnes, mais nous frapper par un tableau; il emploie le singulier.

Cependant, après avoir rapporté ce passage, l’auteur des Remarques sur la langue française et le style déclare avec dureté: «Il faut partout ce sont.» «Il est certain, ajoute-t-il par forme d’atténuation, que les Latins disaient poétiquement animalia currit.» Les Latins n’ont jamais parlé de la sorte, ni en vers ni en prose; l’auteur confond la grammaire latine avec la grecque. Au surplus, la locution ζῶα τρέχει n’a pas le moindre rapport à ce dont il s’agit. On aimerait mieux trouver dans ce livre moins d’érudition, et un peu plus d’égards pour les grandes gloires littéraires de la France. C’est à l’instant même où il vient d’inventer cet animalia currit, que l’auteur reproche à Bossuet des solécismes: «Bossuet a commis cette faute à outrance.... Le solécisme est commis avec une telle insistance, qu’il est permis de croire que Bossuet n’était pas bien fixé sur cette règle d’usage, qu’il rencontre néanmoins quelquefois.» (I. p. 445.) Non, Bossuet n’a pas fait ici de solécisme, et il parlait français autrement que par rencontre et par hasard.

«Ce n’est plus ces promptes saillies qu’il savoit si vite et si agréablement réparer.»

(Or. f. du pr. de Condé.)

Substituez ce ne sont, vous déchirez l’oreille: ce ne sont plus ces....

Voltaire dit pareillement:

«Les saints ont eu des foiblesses; ce n’est pas leurs foiblesses qu’on révère.»

(Canonis. de s. Cucufin.)

L’idée porte sur ce qu’on révère, et non sur les faiblesses des saints.

Et Racine:

«Ce n’est pas les Troyens, c’est Hector qu’on poursuit.»
(Androm.)

L’idée porte de même ici non pas sur les Troyens, mais sur ce qu’on poursuit.

58 Et comme après un nom collectif au singulier on peut mettre le verbe au pluriel, par rapport à la pensée que ce singulier réveille, de même on peut mettre le verbe au singulier à côté d’un substantif au pluriel, quand il y a unité dans l’idée.

Ainsi, dans Pourceaugnac, Molière a pu dire, et devait dire en effet:

Quatre ou cinq mille écus EST un denier considérable.

(III. 9.)

Sont un denier eût été impropre.

Par la même raison, M. de Chateaubriand a dû écrire:

«Qui racontera ces détails, si je ne les révèle? Ce n’est pas les journaux.»

(De la censure.)

Concluons qu’il y a un art, une délicatesse de style à choisir l’une ou l’autre forme, selon le besoin de la pensée ou de l’harmonie; et c’est à l’usage qu’il fait de cette liberté qu’on reconnaît le bon écrivain.

C’EST A.... A (un infinitif), et non pas de:

C’est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires,
A brûler constamment pour des beautés sévères.
(Mis. III. 1.)

C’EST POUR (un infinitif), cela mérite que....:

Certes c’est pour en rire, et tu peux me le rendre.
(Mélic. I. 2.)

C’EST POUR (un infinitif) QUE....:

Et c’est pour essuyer de très-fâcheux moments,
Que les soudains retours de son âme inégale.
(Psyché. I. 2.)

Cela est fait pour.... Cela, savoir que....

C’EST (un infinitif) DE (un infinitif); et non que de:

C’est m’honorer beaucoup de vouloir que je sois témoin d’une entrevue si agréable.

(Mal. im. II. 5.)

C’EST QUE, par syllepse, sans relation grammaticale avec ce qui précède:

Et afin, madame Jourdain, que vous puissiez avoir l’esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd’hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de monsieur votre mari, c’est que nous nous servirons du même notaire pour nous marier, madame et moi.

(B. gent. V. 7.)

59 Je vais vous dire une chose, c’est que nous nous servirons, etc.

C’EST TOUT DIT, adverbe; c’est tout dire, tout est dit quand on a dit cela:

Il est fort enfoncé dans la cour, c’est tout dit:
La cour, comme l’on sait, ne tient pas pour l’esprit.
(Fem. sav. IV. 3.)

CE QUI EST DE BON, pour ce qu’il y a de bon:

Le mari ne se doute point de la manigance, voilà ce qui est de bon.

(G. D. I. 2.)

CE VOUS EST, CE NOUS EST:

En un mot, ce vous est une attente assez belle
Que la sévérité du tuteur d’Isabelle.
(Éc. des mar. I. 6.)

Ce nous est une douce rente que ce M. Jourdain.

(Bourg. gent. I. 1.)

C’est ici le datif de profit: c’est à vous, à nous....

CHAGRIN DÉLICAT, délicatesse chagrine:

S’il faut que cela soit, ce sera seulement pour venger le public du chagrin délicat de certaines gens.

(Préf. de la Crit. de l’Éc. des fem.)

CHAISE pour chaire:

Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise.
(Fem. sav. V. 3.)

«Chaise n’est point une erreur de Martine. Autrefois, on appelait ainsi ce que nous nommons aujourd’hui chaire; on disait: une chaise de prédicateur, de régent. Vaugelas préférait en ce sens le mot chaise, mais il n’excluait pas le mot chaire. Ce dernier ne se dit plus que des siéges ordinaires.»

(M. Auger.)

La note de M. Auger est fort juste; mais il y faut ajouter quelques développements, car ce point touche à l’une des circonstances les plus singulières de l’ancienne langue; c’est l’habitude de grasseyer et de zézayer. Jacques Dubois (Sylvius) et Charles Bouille en font le caractère du parler parisien au XVIe siècle; mais je suis persuadé que la chose est beaucoup plus ancienne et plus générale, au moins en ce qui touche le grasseyement. En effet, les preuves de l’r supprimée, ou transformée en l, se rencontrent partout dans les manuscrits du 60 moyen âge. L’amure pour l’armure, dans la chanson de Roland; quatier, mabre, paller, bone, pour quartier, marbre, parler, borne, dans le Roman de la Rose; asi pour arsi (brûlé), dans les Rois; coupe pour coulpe, dans le Roman du châtelain de Coucy; mellan, huller, supellatif, etc., etc., dans des auteurs de toutes provinces et des plus anciennes époques.

«Item, un estuy à corporaulx, tout ouvré de pelles

(Invent. de la Ste.-Chapelle, de 1363.)

«Les entrechamps de grosses pelles fines.»

(Texte de 1336.)

(Voyez Du Cange, au mot Chaste.)

Bouille et Dubois se trompent donc en prenant un abus contemporain pour un abus moderne. C’est une erreur, du reste, assez commune.

Cette précaution prise, voici leur témoignage:

«Je ne veux point oublier ici un autre vice de la prononciation parisienne: c’est la confusion des lettres R et S. Les exemples en sont innombrables, tant en latin qu’en vulgaire. Ils disent Jeru Masia, pour Jesu Maria; misesese, pour miserere; cosona, pour corona. Ma mèse, mon frèse, pour mère, frère; et au rebours, courin, pour cousin; de l’oreille, pour de l’oseille. Et ils ne se contentent pas de pécher de la sorte en parlant, mais c’est qu’ils écrivent comme ils prononcent; et les doctes même ont toutes les peines du monde à se préserver de cette mauvaise habitude, dont les enseignes des rues de Paris rendent témoignage à tous les passants, car on y lit: Au gril cousonné; à l’estelle (l’étoile) cousonnée, au bœuf cousonné.» (De vitiis vulg. ling., p. 36.)

J. Dubois est aussi explicite; il ajoute seulement cette remarque, que les Latins pratiquaient la même confusion, disant indifféremment: Fusius, Valesius, ou Furius, Valerius; arbos, labos, ou arbor, labor; comme les Grecs, θαῤῥέιν et θαρσέιν. (Isagoge in ling. gall., p. 52.)

De cathedram, la première forme française a été chayère ou kayère, d’où par resserrement chaire. Les Picards d’aujourd’hui disent encore une kayelle.

61 Et chaire, par le zézayement, est devenu chaise, comme hure était devenu huse.

«En la mesme feuille ont mis aussi la figure de la divine infante, couronnée en royne de France, comme vous, vous regardants huze à huze l’un l’autre[42]

(Sat. Ménippée, p. 104, éd. Charp.)

Nous avons repris la forme hure, mais nous avons gardé la forme chaise, créée par un abus, tout en retenant aussi la forme primitive et légitime chaire; mais comme il est convenu qu’il ne peut y avoir dans une langue deux mots synonymes, on s’est empressé d’attacher à chacune de ces formes une nuance de valeur différente.

Combien de mots subsistent honorablement au cœur de notre langue, qui ne sont, comme le mot chaise, que des parvenus sans titres? Par exemple, fauxbourg, chambellan, qui devraient être forsbourg, chamberlan; et bien d’autres!

(Voyez SUS.)

CHALEUR DE, empressement à:

Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,
On s’expose à jouer de mauvais personnages.
(Mis. I. 2.)

CHALEUR POUR QUELQUE CHOSE:

La chaleur qu’ils ont pour les intérêts du ciel.

(Préf. de Tartufe.)

CHAMAILLER et SE CHAMAILLER:

Nous irons bien armés; et si quelqu’un nous gronde,
Nous nous chamaillerons. . . . . . . . . .
Moi, chamailler! bon Dieu, suis-je un Roland, mon maître?
(Dép. am. V. 1.)

Sur les verbes réfléchis qui prennent ou laissent le pronom, Voyez ARRÊTER et PRONOM RÉFLÉCHI.

CHAMP, par métaphore pour occasion:

Et l’aigreur de la dame, à ces sortes d’outrages
Dont la plaint doucement le complaisant témoin,
Est un champ à pousser les choses assez loin.
(Éc. des mar. I. 6.)

Le ressentiment fournit l’occasion de pousser les choses assez loin; l’idée est claire, mais la métaphore est incohérente: une aigreur ne peut être un champ.

62ALLER AUX CHAMPS, aller à la campagne:

Votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une personne qu’il envoie à sa place pour vous montrer.

(Mal. im. II. 4.)

CHAMPIONNES, féminin de champion:

Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes.
(L’Ét. V. 15.)

CHANGE; DONNER POUR CHANGE A, c’est-à-dire, en échange de:

C’est ce qu’on peut donner pour change
Au songe dont vous me parlez.
(Amph. II. 2.)

CHANGÉ DE:

Vous me voyez bien changé de ce que j’étois ce matin.

(D. Juan. IV. 9.)

Quantum mutatus ab illo.

CHANGER DE NOTE:

Je te ferai changer de note, chien de philosophe enragé!

(Mar. for. 8.)

Changer de langage, changer de ton. La Fontaine a dit changer de note pour changer de tactique:

«Leur ennemi changea de note,
«Sur la robe du dieu fit tomber une crotte:
«Le dieu, la secouant, jeta les œufs à bas.»
(L’Aigle et l’Escarbot.)

CHANGER UNE CHOSE A UNE AUTRE:

Et, des rois les plus grands m’offrît-on le pouvoir,
Je n’y changerois pas le bien de vous avoir.
(Mélicerte. II. 3.)
«Cependant l’humble toit devient temple, et ses murs
«Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs.»
(La Font. Philémon et Baucis.)
«Peut-être avant la nuit l’heureuse Bérénice
«Change le nom de reine au nom d’impératrice.»
(Racine. Bér. I. 3.)

CHANSONS, REPAÎTRE QUELQU’UN DE CHANSONS:

Il faut être, je le confesse,
D’un esprit bien posé, bien tranquille, bien doux,
Pour souffrir qu’un valet de chansons me repaisse.
(Amph. II. 1.)

CHANTER DES PROPOS:

Au nom de Jupiter, laissez-nous en repos,
Et ne nous chantez plus d’impertinents propos.
(L’Ét. I. 8.)

63CHANTER MERVEILLE, promettre monts et merveilles:

Nous en tenons, madame; et puis prêtons l’oreille
Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille!
(Dép. am. II. 4.)

CHARGER; CHARGER UN COURROUX, y donner de nouveaux motifs:

Mon courroux n’a déjà que trop de violence,
Sans le charger encor d’une nouvelle offense.
(Sgan. 6.)

CHARGER, métaphoriquement, en bonne part:

L’honneur de cet acte héroïque
Dont mon nom est chargé par la rumeur publique.
(D. Garcie. V. 5.)

La figure en ce sens ne paraît pas heureuse. On dit cependant le poids d’un grand nom; et Regnard a dit aussi, ironiquement, il est vrai:

«C’est un pesant fardeau qu’avoir un gros mérite.»
(Le Joueur. II. 8.)

CHARGER LE DOS à quelqu’un, le battre:

Vous n’avez pas chargé son dos avec outrance?
(L’Ét. III. 4.)

CHARGER QUELQU’UN, courir sur lui pour le battre:

ALAIN.
... Si quelque affamé venoit pour en manger,
Tu serois en colère et voudrois le charger.
(Éc. des fem. II. 3.)
Je veux.....
. . . . . . . . .  . . . . . . . . . . . . . .  . . . . . . . . . . . . . . .
Que tous deux à l’envi vous me chargiez ce traître.
(Ibid. IV. 9.)

CHARGER SUR QUELQU’UN:

D’abord il a si bien chargé sur les recors...
(L’Ét. V. 1.)

Molière s’en est servi pareillement au sens figuré:

Sur mon inquiétude ils viennent tous charger.
(Amph. III. 1.)

CHARITÉS, par antiphrase, imputations médisantes ou calomnieuses; PRÊTER DES CHARITÉS A QUELQU’UN:

Une de ces personnes qui prêtent doucement des charités à tout le monde, de ces femmes qui donnent toujours le petit coup de langue en passant.

(Impromptu. I.)

64CHARITÉ SOPHISTIQUÉE:

Ces faux monnoyeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée.

(1er Placet au roi.)

CHAT, ACHETER CHAT EN POCHE:

Vous êtes-vous mis en tête que Léonard de Pourceaugnac soit homme à acheter chat en poche....?

(Pourc. II. 7.)

Acheter un chat dans la poche du marchand, acquérir un objet sans l’examiner.

«Elles (les filles qui se marient) acheptent chat en sac

(Mont. III. 5.)

CHATOUILLANT (adj. verbal), au sens figuré:

... Par de chatouillantes approbations vous régaler de votre travail.

(B. gent. I. 1.)

CHATOUILLER UNE AME:

J’aime à te voir presser cet aveu de ma flamme:
Combattant mes raisons, tu chatouilles mon âme.
(Pr. d’Él. I. 1.)

Racine a dit dans le style noble chatouiller un cœur:

«Ces noms de roi des rois et de chef de la Grèce
«Chatouilloient de mon cœur l’orgueilleuse foiblesse.»
(Iphigénie. I. 1.)

La Fontaine emploie chatouiller sans complément:

«Sa sœur se croyant déjà entre les bras de l’amour, chatouillée de ce témoignage de son mérite....»

(Psyché, livre II.)

CHAUDE, L’AVOIR CHAUDE, avec l’ellipse du mot alerte ou alarme:

Mon front l’a, sur mon âme, eu bien chaude pourtant.
(Sgan. 22.)

CHAUSSÉ D’UNE OPINION (ÊTRE):

Chose étrange de voir comme avec passion
Un chacun est chaussé de son opinion.
(Éc. des fem. I. 1.)

CHER, précieux:

Et la plus glorieuse (estime) a des régals peu chers.
(Mis. I. 1.)
Otez-moi votre amour, et portez à quelque autre
Les hommages d’un cœur aussi cher que le vôtre.
(Fem. sav. V. 1.)

Ce n’est pas à dire un cœur si chéri, mais de si haut prix.

Comme on chérit ce qui est précieux, il est clair que, dans bien des cas, les deux nuances se confondent; mais il en est 65 d’autres aussi où elles sont bien distinctes. Par exemple: des régals peu chers, un cœur aussi cher que le vôtre. Cher ici ne signifie que précieux; car Henriette ne chérit pas le cœur de Trissotin, non plus que Phèdre ne chérit la tête de Thésée.

Tenir cher, dans la vieille langue, apprécier, estimer à haut prix. Les gens de Nevers, quand leur duc Gérard les a quittés, ne tiendront plus rien cher, ni le son de la musique, ni le ramage des oiseaux:

«Son de note, ne cri d’oisiel,
«N’ierent mais chaiens chier tenu
(La Violette. p. 71.)

L’italien emploie de même caro: questo m’è caro! quanto m’è caro!

CHERCHER DE (un infinitif), chercher à:

Vous ne trouverez pas étrange que nous cherchions d’en prendre vengeance.

(D. Juan. III. 4.)

Molière, conformément au génie de la vieille langue, évite l’hiatus avec un soin extrême; c’est pourquoi il remplace souvent à par de: commencer de pour commencer à; chercher de, obliger de, etc.... A en prendre révolterait l’oreille.

(Voyez DE, remplaçant à entre deux verbes.)

CHÈRE, FAIRE BONNE CHÈRE, dans le sens d’un traiteur qui fait une bonne cuisine, chez qui l’on fait bonne chère:

Comment appelez-vous ce traiteur de Limoges qui fait si bonne chère?

(Pourc. I. 6.)

Chère est l’italien ciera, visage. Il s’est pris par extension pour une nourriture abondante et recherchée, parce qu’une telle nourriture procure un bon visage. C’est dans ce sens que le traiteur de Limoges faisait une bonne chère à ses habitués; mais il est important de retenir l’étymologie du mot chère, pour comprendre l’ancienne acception figurée qui se trouve dans la Fontaine: faire bonne chère à quelqu’un, lui faire bon accueil, bonne mine. Chère d’homme fait vertu, dit un vieux proverbe; c’est face d’homme.

CHEVILLES:

Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,
Du don de tout son bien, qu’il venoit de vous faire.
(Tart. V. 7.)

66 Pour devoir en distraire, signifie probablement pour avoir dû vous détourner d’une telle action. Il serait difficile d’être plus obscur. Ce passage, et bien d’autres, font voir que Molière suivait en versifiant la méthode de Boileau, de commencer par le second vers, et d’y renfermer toute l’énergie de la pensée dans les termes les plus propres. Le premier se faisait ensuite du mieux qu’on pouvait, ajusté sur le second. Molière a dû, comme Virgile, laisser souvent des hémistiches vides, qu’il remplissait à la hâte au dernier moment.

Quoi! vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme,
Vous résoudre une fois à vouloir être un homme?
(Fem. sav. II. 8.)

Le second vers, ferme, compacte, énergique, était certainement fait avant le premier. Voyant comme on vous nomme n’est que la paraphrase affaiblie et peu claire du mot être un homme.

Pour moi, je ne tiens pas. . . . . . . . . . .
Que la science soit pour gâter quelque chose.
(Ibid. IV. 3.)

Voilà la pensée complète, comme elle s’est présentée à Molière. Mais il a fallu remplir l’hémistiche:

Pour moi, je ne tiens pas, quelque effet qu’on suppose, etc.

Plus loin:

Et c’est mon sentiment que. . . . . . . . . .
La science est sujette à faire de grands sots!

Quelle petite phrase incidente remplira le premier hémistiche en faits comme en propos?

Et c’est mon sentiment qu’en faits comme en propos,
La science est sujette à faire de grands sots.
(Ibid. IV. 3.)

CHEVIR DE....:

M. Dimanche.—Nous ne saurions en chevir.

(D. Juan. IV. 3.)

La racine de ce vieux mot est chef, que l’on prononçait ché, comme clef se prononce encore clé[43]; ainsi chevir de..., c’est être chef ou maître de....

La même racine est celle du vieux mot chevestre, licou, capistrum; d’où il nous reste enchevêtré, qui a le chef pris.

67 CHÈVRE; PRENDRE LA CHÈVRE, pour s’alarmer; se fâcher:

D’un mari sur ce point j’approuve le souci;
Mais c’est prendre la chèvre un peu bien vite aussi.
(Sgan. 12.)

Nicole. Notre accueil de ce matin l’a fait prendre la chèvre.

(B. gent. III. 10.)

On dit, par une figure analogue, prendre la mouche.

(Voyez MOUCHE.)

CHOISIR DE... (un infinitif):

Choisis d’épouser, dans quatre jours, ou monsieur ou un couvent.

(Mal. im. II. 8.)

CHOIX (LE) DE..., le choix entre:

Le choix d’elle et de nous est assez inégal.
(Mélicerte. I. 5.)

Le choix entre elle et nous.

CHOQUER, v. act., avec un nom de chose, contrarier, contredire:

Vous prétendez choquer ce que j’ai résolu?
(Sgan. I.)

Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis.

(Don Juan. V. 3.)

CHOSE ÉTRANGE DE (un infinitif):

Chose étrange de voir comme avec passion
Un chacun est chaussé de son opinion!
(Éc. des fem. I. 1.)

De est pour que de: Chose étrange que de voir.....

Chose étrange d’aimer!...
(Ibid. V. 4.)

CHRÉTIEN, PARLER CHRÉTIEN:

Il faut parler chrétien, si vous voulez que je vous entende.

(Préc. rid. 7.)

Parler chrétien, c’est parler le chrétien, comme parler turc, parler français, c’est parler le français, le turc. Parler chrétiennement, c’est tout autre chose: on peut parler chrétien, c’est-à-dire la langue des chrétiens; sans parler chrétiennement, en chrétien, avec des sentiments chrétiens.

CHROMATIQUE, substantif féminin:

Il y a de la chromatique là-dedans.

(Préc. rid. 10.)

Il paraît très-raisonnable de dire la chromatique, comme 68 on dit la rhétorique au féminin. On disait autrefois la mathématique, et les Italiens le disent encore: la matematica. Ce sont autant d’adjectifs devant lesquels on sous-entend, comme en grec, d’où ils sont tirés, le mot science, τέχνη.

CLARTÉ, flambeau:

Monsieur le commissaire,
Votre présence en robe est ici nécessaire:
Suivez-moi, s’il vous plaît, avec votre clarté.
(Éc. des mar. III. 5.)

RECEVOIR LA CLARTÉ, naître:

Mais où vous a-t-il dit qu’il reçut la clarté?
(L’Ét. IV. 3.)

CLARTÉS, renseignements, éclaircissements:

Et j’ai vécu depuis, sans que de ma maison
J’eusse d’autres clartés que d’en savoir le nom.
(Ibid. V. 14.)
Et je prétends me faire à tous si bien connoître,
Qu’aux pressantes clartés de ce que je puis être
Lui-même soit d’accord du sang qui m’a fait naître.
(Amph. III. 5.)
Le voici,
Pour donner devant tous les clartés qu’on désire.
(Ibid. III. 9.)
Don Louis du secret a toutes les clartés.
(D. Garcie. V. 5.)
Mais ces douces clartés d’un secret favorable
Vers l’objet adoré me découvrent coupable.
(Ibid. V. 6.)

CLARTÉS, lumières, au sens moral:

Aspirez aux clartés qui sont dans la famille.
(Fem. sav. I. 1.)
Je consens qu’une femme ait des clartés de tout.
(Ibid. I. 3.)
On en attend beaucoup de vos vives clartés,
Et pour vous la nature a peu d’obscurités.
(Ibid. III. 2.)

CŒUR BON, AVOIR LE CŒUR BON. Voy. BON.

COIFFER (SE) LE CERVEAU, s’enivrer:

Quel est le cabaret honnête
tu t’es coiffé le cerveau?
(Amph. III. 2.)

COIFFER (SE) DE, au sens figuré, s’entêter de:

Faut-il de ses appas m’être si fort coiffé!
(Éc. des fem. III. 5.)

COIN, TENIR SON COIN PARMI....:

Il peut tenir son coin parmi les beaux esprits.
(Fem. sav. III. 5.)

69 COLLET-MONTÉ, antique, suranné comme la mode des collets montés:

Il est vrai que le mot est bien collet-monté.
(Fem. sav. II. 7.)

Molière souligne cette façon de parler, pour en faire sentir l’affectation ridicule.

COLORÉ, EXCUSES COLORÉES:

Vous nous payez ici d’excuses colorées.
(Tart. IV. 1.)

(Voyez COULEUR, métaphoriquement.)

COMBLÉ; UN CARROSSE COMBLÉ DE LAQUAIS:

Quand un carrosse, fait de superbe manière,
Et comblé de laquais et devant et derrière...
(Fâcheux. I. 1.)

COMÉDIE, dans le sens général de représentation dramatique:

Et j’ai maudit cent fois cette innocente envie
Qui m’a pris, à dîner, de voir la comédie.
(Fâcheux. I. 1.)

Le père Bouhours fait une remarque pour établir le sens général de ce mot, et qu’on doit dire aller à la comédie, les comédies de M. Corneille, les comédies de M. Racine; après quoi il introduit cette exception assez singulière: «Il n’y a qu’une occasion où l’on doit se servir du mot tragédie, c’est quand on parle des pièces de théâtre qui se représentent dans les colléges. Ce seroit mal dit: J’ai esté à la comédie du collége de Clermont; il faut dire à la tragédie

(Remarques nouvelles, p. 93.)

Le collége de Clermont était dirigé par les jésuites; c’est probablement l’unique motif de l’exception du père Bouhours, jésuite.

COMME, lié à un adjectif, en qualité de; COMME CURIEUX:

... Ce gentilhomme françois qui, comme curieux d’obliger les honnêtes gens, a bien voulu, etc...

(Sicilien. II.)

Latinisme: Utpote curiosus.

COMME SAGE:

Comme sage,
J’ai pesé mûrement toutes choses.
(Tart. II. 2.)

Comme un homme sage, en homme sage que je suis.

70COMME, pour comment:

Les auteurs de traités des synonymes, s’engageant à découvrir partout des différences ou des nuances de valeur, n’ont pas manqué d’en signaler entre comme et comment: «L’un est objectif ou relatif à l’effet; l’autre est subjectif ou relatif à l’action.... Dans les Provinciales, Pascal, ayant rapporté en propres termes certaines opinions de Jansénius, ajoute: «Voilà comme il parle sur tous ces chefs,» c’est-à-dire, voilà de quelle sorte sont ses paroles. Et, quelques lignes plus loin, il écrit: «Voilà comment agissent ceux qui n’en veulent qu’aux erreurs.» Comment et non pas comme, parce qu’il s’agit ici d’un fait, et non d’une chose[44].» Je ne comprends rien, je l’avoue, à cette distinction subtile. Ce qui paraît beaucoup plus clair, c’est que ni Molière, ni Pascal, ne mettaient aucune différence entre comme et comment[45]. Sans davantage m’arrêter à discuter la théorie de M. Lafaye, je vais rapporter les exemples de Molière, laissant à d’autres le soin d’y reconnaître le subjectif ou l’objectif:

Qui sait comme en ses mains ce portrait est venu?
(Sgan. 6.)
Non, mais vous a-t-on dit comme on le nomme?—Enrique.
(Éc. des fem. I. 6.)
Comme est-ce que chez moi s’est introduit cet homme?
(Ibid. II. 2.)

Je ne comprends point comme, après tant d’amour et tant d’impatience témoignée, il auroit le cœur de pouvoir manquer à sa parole.

(D. Juan. I. 1.)

Cela se peut-il souffrir à un homme comme vous, qui savez comme il faut vivre?

(Ibid. IV. 7.)
DUBOIS.
... Attendez!... comme est-ce qu’il s’appelle?
(Mis. IV. 4.)
J’ai peine à concevoir, tant ma surprise est forte,
Comme un tel fils est né d’un père de la sorte.
(Mélicerte. I. 2.)
Qu’est-ce qu’on fait céans? comme est-ce qu’on s’y porte?
(Tart. I. 5.)

Oui, il faut qu’une fille obéisse à son père; il ne faut point qu’elle regarde comme un mari est fait.

(L’Av. I. 9.)

71 Je suis bien aise d’apprendre comme on parle de moi.

(L’Av. III. 5.)

Voilà, mon gendre, comme il faut pousser les choses.

(G. D. I. 8.)

J’ai en main de quoi vous faire voir comme elle m’accommode.

(Ibid. II. 9.)

Voilà un de mes étonnements, comme il est possible qu’il y ait des fourbes comme cela dans le monde.

(Pourc. II. 4.)

Qu’importe comme ils parlent, pourvu qu’ils me disent ce que je veux savoir?

(Ibid. II. 12.)

Là, voyons un peu comme vous ferez.

(Ibid. III. 2.)

Jamais il n’a été en ma puissance de concevoir comme on trouve écrit dans le ciel jusqu’aux plus petites particularités de la fortune du moindre des hommes.

(Am. mag. III. 1.)

ÊTRE EN PEINE COMME IL FAUT FAIRE, en peine de savoir comment il faut faire:

On n’est pas en peine sans doute comme il faut faire pour vous louer.

(Ép. dédic. de l’École des fem.)

(Voyez COMMENT.)

COMME, combien:

Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre!

(Méd. m. lui. III. 7.)

COMME.... ET QUE...:

Comme vous êtes un fort galant homme, et que vous savez comme il faut vivre.....

(Mar. for. 4.)

Prince, comme jusqu’ici nous avons fait paroître une conformité de sentiments, et que le ciel a semblé mettre en nous, etc.

(Pr. d’Él. IV. 1.)

«Comme elle possédoit son affection.... et que son heureuse fécondité redoubloit tous les jours les sacrés liens...»

(Bossuet. Or. fun. d’Henr. d’A.)

«Comme c’est la vocation qui nous inspire la foi, et que c’est la persévérance qui nous transmet à la gloire....»

(Id. Or. fun. de la duch. d’Orl.)

«Comme il fut sorti de Delphes, et que il eut pris le chemin de la Phocide.....»

(La Fontaine. Vie d’Ésope.)

COMME pour que; S’ÉTONNER COMME...:

Je m’étonne comme le ciel les a pu souffrir si longtemps.

(D. Juan. V. 1.)

(Voyez ADMIRER COMME.)

72TOUT COMME, adverbialement:

C’est justement tout comme:
La femme est en effet le potage de l’homme.
(Éc. des fem. II. 3.)

COMMENCER DE:

Et déjà mon rival commence de paroître.
(D. Garcie. V. 3.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et veuille que ce frère, où l’on va m’exposer,
Commence d’être roi par me tyranniser.
(Ibid. V. 5.)
L’amour a commencé d’en déchirer le voile.
(Éc. des fem. III. 4.)

Commencer à paraît avoir été la forme primitive; c’est celle qu’emploie le plus ancien monument connu de notre langue:

«Saul estoit fis d’un an, quand il comencad a regner.»

(Rois. p. 41.)

Mais plus tard, quand le d euphonique fut tombé, par l’influence de la langue écrite sur la langue parlée, le soin de l’euphonie suggéra d’éviter l’hiatus, en construisant aussi avec de tous ces verbes qui se construisaient déjà avec à.

(Voyez DE remplaçant à entre deux verbes.)

COMMENT, comme, à quel point:

Vous ne sauriez croire comment l’erreur s’est répandue, et de quelle façon chacun s’est endiablé à me croire médecin!

(Méd. m. lui. III. 1.)

Comment, c’est-à-dire, à quel point l’erreur s’est répandue. (Voyez COMME.)

COMMERCE, AVOIR COMMERCE CHEZ QUELQU’UN:

.... Cette marquise agréable chez qui j’avois commerce.

(B. Gent. III. 6.)

COMMETTRE A QUELQU’UN, lui confier:

Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite
D’avoir depuis Bologne accompagné ce fils,
Qu’à sa discrétion vos soins avoient commis.
(L’Ét. IV. 3.)
Allons, sans crainte aucune,
A la foi d’un amant commettre ma fortune.
(Éc. des mar. III. 1.)
«Un voleur se hasarde
«D’enlever le dépôt commis aux soins du garde.»
(La Font. La Matrone d’Éphèse.)

COMMETTRE QUELQU’UN A UN SOIN:

Je vous commets au soin de nettoyer partout.

(L’Av. III. 1.)
Allons commettre un autre au soin que l’on me donne.
(Fem. sav. I. 5.)

73 Le substantif commis n’est autre chose que le participe passé de ce verbe, et se construit de même avec le datif: un commis aux aides, commis à la douane.

COMMETTRE (SE) DE.... se confier relativement à:

Agnès, dit Horace,

N’a plus voulu songer à retourner chez soi,
Et de tout son destin s’est commise à ma foi.
(Éc. des fem. V. 2.)

De est ici le de latin.

COMPAGNONS, pour confrères:

LE NOTAIRE.
Moi! si j’allois, madame, accorder vos demandes,
Je me ferois siffler de tous mes compagnons.
(Fem. sav. V. 3.)

COMPAS; RÉGLÉ PAR COMPAS:

Si le chef n’est pas bien d’accord avec la tête,
Que tout ne soit pas bien réglé par ses compas.
(Dép. am. IV. 2.)

COMPASSER, verbe actif, mesurer au compas, c’est-à-dire, examiner à la rigueur:

Et quant à moi je trouve, ayant tout compassé,
Qu’il vaut mieux être encor cocu que trépassé.
(Sgan. 11.)

COMPATIR AVEC, être compatible avec:

L’engagement ne compatit point avec mon humeur.

(D. Juan. III. 6.)

COMPÉTITER:

GROS-RENÉ.
On voit une tempête, en forme de bourrasque,
Qui veut compétiter par de certains... propos...
(Dép. am. IV. 2.)

Furetière et Trévoux ne donnent que compétiteur. Il y a grande apparence que compétiter est forgé par Gros-René d’après ce substantif. On dit, en termes de droit, compéter, mais dans une autre acception que compétiter.

COMPLAISANT A....:

.... Vos désirs lui seront complaisants
Jusques à lui laisser et mouches et rubans?
(Éc. des mar. I. 2.)

Mais, au moins, sois complaisante aux civilités qu’on te rend.

(Pr. d’Él. II. 4.)

74 COMPLEXION; ÊTRE DE COMPLEXION AMOUREUSE...:

Ah, ah! vous êtes donc de complexion amoureuse?

(Pourc. II. 4.)

COMPLIMENT; ÊTRE SANS COMPLIMENT, sans façon:

Non, m’a-t-il répondu, je suis sans compliment,
Et j’y vais pour causer avec toi seulement.
(Fâcheux. I. 1.)

—Devoir à quelqu’un un compliment de quelque chose, c’est-à-dire, la politesse de lui en donner avis:

On vous en devoit bien au moins un compliment.
(Fem. sav. IV. 1.)

COMPOSER (SE) PAR ÉTUDE:

Là, tâchez de vous composer par étude; un peu de hardiesse, et songez à répondre résolument sur tout ce qu’il pourra vous dire.

(Scapin. I. 4.)

CONCERT DE MUSIQUE:

Il faut qu’une personne comme vous... ait un concert de musique chez soi tous les mercredis ou tous les jeudis.

(B. gent. II. 1.)

M. Auger blâme cette expression, comme redondante. Il est vrai qu’aujourd’hui l’on a restreint le mot concert à signifier concert de musique, mais ce n’est pas l’acception essentielle du mot; la preuve en est qu’on dit également bien un concert de louanges, un concert d’intrigues. Concerter ne s’applique pas exclusivement à la musique, et déconcerter ne s’y applique pas du tout.

Tout le XVIIe siècle a dit concert de musique.

CONCERTÉ, en parlant d’un seul, par exemple, du ciel:

Une aventure, par le ciel concertée, me fit voir la charmante Élise.

(L’Av. V. 5.)

Concertée veut dire simplement ici préparée.

CONCLURE DE, suivi d’un infinitif:

Et nous conclûmes tous d’attacher nos efforts
Sur un cerf que chacun nous disoit cerf dix cors.
(Fâcheux. II. 7.)

(Voyez DE remplaçant à entre deux verbes.)

CONCURRENCE; BONHEUR QUI EST EN CONCURRENCE:

Grâce à Dieu, mon bonheur n’est plus en concurrence.
(Éc. des fem. V. 38.)

75 En effet, l’amour d’Horace n’a plus à craindre de concurrent, puisque Agnès s’est enfuie du logis d’Arnolphe, pour se mettre sous sa protection.

CONDAMNER D’UN CRIME, c’est-à-dire, pour un crime, à cause d’un crime; latinisme, damnare de...:

Ne me condamnez point d’un deuil hors de saison.
(Sgan. 10.)
Je veux que vous puissiez un peu l’examiner,
Et voir si de mon choix l’on peut me condamner.
(Éc. des fem. I. 1.)
L’erreur trop longtemps dure,
Et c’est trop condamner ma bouche d’imposture.
(Tart. II. 3)
C’est trop me pousser là-dessus,
Et d’infidélité me voir trop condamnée.
(Amph. II. 2.)
Loin de te condamner d’un si perfide trait,
Tu m’en fais éclater la joie en ton visage.
(Ibid. II. 3.)

Pascal a dit de même blâmer de:

«Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix, car vous n’en savez rien.»

(Pensées. p. 262.)

(Voyez DE dans tous les sens du latin de.)

CONDITIONNELS: deux conditionnels, le second commandé par le premier:

Pour moi, j’aurois toutes les hontes du monde, s’il falloit qu’on vînt à me demander si j’aurois vu quelque chose de nouveau que je n’aurois pas vu.

(Préc. rid. 10.)

Nous dirions aujourd’hui, si j’ai vu; mais on suivait alors pour les conditionnels une certaine loi de symétrie qui s’appliquait aussi aux futurs. (Voyez FUTURS.)

S’il falloit qu’il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirois hautement que tu en aurois menti.

(D. Juan. I. 1.)

Je leur disois que si quelqu’un leur venoit dire du mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de lui dire qu’il en auroit menti.

(Ibid. II. 7.)

Je croirois que la conquête d’un tel cœur ne seroit pas une victoire à dédaigner.

(Pr. d’Él. IV. 3.)

Si je n’étois sûre que ma mère étoit honnête femme, je dirois que ce seroit quelque petit frère qu’elle m’auroit donné depuis le trépas de mon père.

(Mal. im. III. 8.)

76 L’usage actuel mettrait: Je dirais que c’est quelque petit frère qu’elle m’a donné, etc.

La Fortune dit à l’enfant qu’elle trouve endormi sur le rebord d’un puits:

«Sus, badin, levez-vous. Si vous tombiez dedans,
«De douleur, vos parents, comme vous imprudents,
«Croyant en leur esprit que de tout je dispose,
«Diroient, en me blâmant, que j’en serois la cause.»
(Regnier. sat. XIV.)

Cette symétrie, empruntée du latin, était, dans l’ancienne langue, une règle inflexible. Guillemette dit à Patelin, son mari, dans la scène de la folie feinte:

«Par ceste pecheresse lasse,
«Si j’eusse aide, je vous liasse[46]

Si adjutorium haberem, te ligarem.

Et Patelin, moqué par Aignelet:

«Par saint Jaques, se je trouvasse
«Un bon sergent, te feisse prendre.»
(Pathelin.)

Pascal ne manque jamais à cette loi:

«Si vous ne m’aviez dit que c’est le père le Moine qui est l’auteur de cette peinture, j’aurois dit que c’eût été quelque impie qui l’auroit faite, à dessein de tourner les saints en ridicule.»

(9e Provinciale.)

«S’il s’en trouvoit qui crussent que j’aurois blessé la charité que je vous dois en décriant votre morale...»

(11e Prov.)

CONDITIONNEL construit avec un indicatif:

Si je me dispense ici de m’étendre sur les belles et glorieuses vérités qu’on pourroit dire d’elle, c’est par la juste appréhension que ces grandes idées ne fissent éclater encore davantage la bassesse de mon offrande.

(Ép. dédic. de l’École des maris.)

Racine a dit de même, dans Andromaque:

«On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère.»

Sur quoi d’Olivet élève une chicane grammaticale aussi pédante qu’elle est injuste. Rien n’est plus logique, ni plus irréprochable que cette alliance de temps, puisqu’il existe entre les deux l’ellipse bien claire d’une condition:—on craint (si 77 l’on me laissait mon fils) qu’il n’essuyât un jour, etc......—Je me dispense de cet éloge, de peur que (si je l’essayais) le contraste des idées ne fît ressortir la bassesse de mon offrande.

De peur qu’elle revînt, fermons à clef la porte.
(Éc. des mar. III. 2.)

De peur que (si je laissais la porte ouverte) elle ne revînt.

(Voyez Subjonctif.)

CONDUITE, direction:

Et nous verrons ensuite
Si je dois de vos feux reprendre la conduite.
(L’Ét. III. 5.)

CONDUITE, celui qui conduit, comme sentinelle, garde, celui qui fait sentinelle, celui qui garde:

A vous mettre en lieu sûr je m’offre pour conduite.
(Tart. V. 6.)

CONFIRMER QUELQU’UN A (un infinitif), le fortifier dans la résolution de...:

L’air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Me confirme encor mieux à ne pas différer
Les noces, où j’ai dit qu’il vous faut préparer.
(Éc. des fem. III. 1.)

CONFORME, absolument, et en sous-entendant le complément:

Son cœur, qui vous estime, est solide et sincère,
Et ce choix plus conforme étoit mieux votre affaire.
(Mis. I. 1.)

Philinte veut dire que le caractère d’Éliante se rapproche du caractère d’Alceste, et qu’ainsi Alceste, choisissant Éliante au lieu de Célimène, eût fait un choix plus conforme à ses goûts et à ses principes.

Cette absence du complément paraît rendre l’expression trop vague, et laisser la pensée incertaine.

CONGÉ, permission:

Et si dans quelque chose ils vous ont outragé,
Je puis vous assurer que c’est sans mon congé.
(L’Ét. I. 3.)

Nous n’oserons plus trouver rien de bon sans le congé de messieurs les experts.

(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)
78
Et je pense, seigneur, entendre ce langage.
Mais sans votre congé, de peur de trop risquer,
Je n’ose m’enhardir jusques à l’expliquer.
(Princ. d’Él. I. 1.)
Je lui donne à présent congé d’être Sosie.
(Amph. III. 10.)

CONGRATULANT, adjectif verbal, comme chatouillant:

Ne vous embarquez nullement
Dans ces douceurs congratulantes.
(Amph. III. 11.)

CONSCIENCE; C’EST UNE CONSCIENCE, c’est-à-dire, un cas de conscience:

C’est une conscience
Que de vous laisser faire une telle alliance.
(Tart. II. 2.)

C’est une conscience de voir une pauvre jeune femme mariée de la façon.

(G. D. III. 12.)

CONSEILLER; (SE) CONSEILLER A QUELQU’UN, prendre le conseil de quelqu’un:

Je me suis même encore aujourd’hui conseillé au ciel pour cela.

(D. Juan. V. 3.)

Mais si je me conseillois à vous pour ce choix?

—Si vous vous conseilliez à moi, je serois fort embarrassé.

(Am. magn. II. 4.)
«Il est droit que je me conseille
(Rutebeuf. Le Testam. de l’asne.)

«Comment Panurge se conseille à Her Trippa.—Comment Panurge se conseille à Pantagruel.»

(Rabelais.)

Sur le fréquent emploi des verbes réfléchis au commencement de la langue, voyez au mot Arrêter.

CONSENTIR, verb. act., CONSENTIR QUELQUE CHOSE:

Mais je mourrai plutôt que de consentir rien.
(D. Garcie. I. 5.)

CONSENTIR QUE, accorder que:

Mais je veux consentir qu’elle soit pour une autre.
(Mis. IV. 3.)

Consentir à ce que rendrait une pensée différente. Alceste ne consent pas à ce que la lettre de Célimène soit pour un autre; il consent, c’est-à-dire, il accorde par hypothèse qu’elle soit pour un autre que lui.

79 Si consentir que eût été une expression fautive ou seulement insolite, il était facile à Molière de mettre:

Mais je veux accorder qu’elle soit pour un autre.

Pascal, Montaigne et Molière lui-même disent, consentir que pour à ce que:

«Elle (la société de Jésus) consent qu’ils gardent leur opinion, pourvu que la sienne soit libre.»

(Pascal. 1re Prov.)

«Homere a esté contrainct de consentir que Venus feust blecée au combat de Troie.»

(Montaigne. III. 7.)
Je consens qu’une femme ait des clartés de tout.
(Fem. sav. I. 3.)

CONSÉQUENCE; CHOSE DE CONSÉQUENCE:

Je sais bien qu’un bienfait de cette conséquence
Ne sauroit demander trop de reconnoissance.
(Don Garcie. V. 5.)

Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m’en donner avis?

(D. Juan. I. 3.)

En vérité, monsieur, ce procès m’est d’une conséquence tout à fait grande.

(L’Av. II. 7.)

«Je laisserai beaucoup de petites choses où il fit paroître la vivacité de son esprit.........; elles sont de trop peu de conséquence pour en informer la postérité.»

(La Fontaine. Vie d’Ésope.)

«J’ai pensé que le sujet des disputes de Sorbonne étoit........ d’une extrême conséquence pour la religion.»

(Pascal. 1re Prov.)

CONSÉQUENCE (FAIRE OU NE FAIRE POINT DE):

Un homme mort n’est qu’un homme mort, et ne fait point de conséquence.

(Am. méd. II. 3.)

Ne produit pas de suites.

HOMME DE CONSÉQUENCE:

Prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect avec un homme de ma conséquence.

(Méd. m. lui. III. 11.)

CONSIDÉRABLE, digne d’être considéré, en parlant des personnes et des choses:

Comme je sais que vous êtes une personne considérable, je voudrois vous prier.....

(Sicilien. 8.)
Je vous tiens préférable
A tout ce que j’y vois de plus considérable.
(Mis. I. 2.)

Ah! mon père, le bien n’est pas considérable lorsqu’il est question d’épouser une honnête personne.

(L’Av. I. 5.)

80 Le bien n’est pas à considérer.

La noblesse, de soi, est bonne; c’est une chose considérable assurément.

(George D. I. 1.)

CONSIDÉRABLE A QUELQU’UN:

Mais si jamais mon bien te fut considérable,
Répare mon malheur, et me sois secourable.
(L’Ét. II. 7.)

Monsieur, votre vertu m’est tout à fait considérable.

(Méd. m. l. III. 11.)

«Ces raisons ont..... rendu leur condition (des hommes) si considérable à l’Eglise, qu’elle a toujours puni l’homicide qui les détruit....»

(Pascal. 1re Prov.)

CONSIDÉRATION; A LA CONSIDÉRATION DE, c’est-à-dire, en considération de:

Je vous donne ma parole, don Pèdre, qu’à votre considération, je vais la traiter du mieux qu’il me sera possible.

(Sicilien. 19.)

CONSOLATIF:

Je suis homme consolatif, homme à m’intéresser aux affaires des jeunes gens.

(Scapin. I. 2.)

Pascal a dit consolatif à..... et consolatif pour....:

«Discours bien consolatif à ceux qui ont assez de liberté d’esprit..., etc.»—«Un beau mot de saint Augustin est bien consolatif pour de certaines personnes.»

(Pensées. p. 51, 310 et 359.)

Consolatif paraît formé de consoler, aussi légitimement que récréatif de récréer, portatif de porter, etc.

CONSOMMER, consumer:

Et, quoi que l’on reproche au feu qui vous consomme.
(Dép. am. III. 9.)

SE CONSOMMER DANS QUELQUE CHOSE:

La vertu fait ses soins, et son cœur s’y consomme
Jusques à s’offenser des seuls regards d’un homme.
(Éc. des m. II. 4.)

On dit encore, au participe, il est consommé dans son art; on disait autrefois se consommer dans un art, dans une science, dans la pratique de la vertu, etc., etc.

Puisqu’en raisonnements votre esprit se consomme.
(Éc. des fem. V. 4.)
Dans l’amour du prochain sa vertu se consomme.
(Tart. V. 5.)

C’est-à-dire éclate au plus haut degré.

81
Qui se donne à la cour se dérobe à son art;
Un esprit partagé rarement s’y consomme,
Et les emplois de feu demandent tout un homme.
(La Gloire du Val de Grâce.)

La confusion entre consommer et consumer a été signalée par Vaugelas comme une faute, à la vérité commune chez de bons écrivains, mais enfin comme une faute.

Ménage, sans en donner une bonne raison, n’a pas voulu se rendre à la décision de Vaugelas; mais l’Académie l’a adoptée, et le sens des racines commanderait en effet la distinction, si consommer venait de summa, et consumer de sumere. Je n’en crois rien: consumere est la seule racine des deux formes. L’usage de prononcer le um latin par on (voyez Matrimonion) a conduit tout d’abord à traduire consumere par consommer.

«Ceste qualité estouffe et consomme les aultres qualités vrayes et essentielles.»

(Montaigne. III. 7.)

Alors la forme consumer n’existait pas; consommer était seul; car il faut toujours se rappeler que notre langue a été soumise à deux systèmes de formation très-différents. Consommer est le mot de première époque, et consumer le mot de seconde époque. L’archaïsme luttait encore du temps de Molière.

CONSTAMMENT, avec constance:

Instruire ainsi les gens
A porter constamment de pareils accidents.
(Fem. sav. V. 1.)

CONSTITUER A, c’est-à-dire, préposer à....:

Je vous constitue pendant le souper au gouvernement des bouteilles.

(L’Av. III. 1.)

CONSTRUCTIONS IRRÉGULIÈRES:

Du meilleur de mon cœur je donnerois sur l’heure
Les vingt plus beaux louis de ce qui me demeure,
Et pouvoir à plaisir sur ce mufle asséner
Le plus grand coup de poing qui se puisse donner!
(Tart. V. 4.)

La passion légitime qui trouble Orgon excuse le dérangement grammatical de sa phrase. On le comprend d’ailleurs très-bien. C’est comme s’il disait: Je voudrois donner... et pouvoir, etc...

82 C’est bien la moindre chose que je vous doive, après m’avoir sauvé la vie.

(D. Juan. III. 4.)

Après que vous m’avez sauvé la vie;—mais l’autre façon est incomparablement plus rapide.

.... Qui pourra montrer une marque certaine
D’avoir meilleure part au cœur de Célimène,
L’autre ici fera place au vainqueur prétendu,
Et le délivrera d’un rival assidu.
(Mis. III. 1.)

C’est-à-dire: Si l’un de nous peut montrer..., l’autre lui fera place.

Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte,
Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte;
Et, rejetant mes vœux dès le premier abord,
Mon cœur n’auroit eu droit de s’en plaindre qu’au sort.
(Mis. IV. 3.)

J’oserais blâmer cette construction, à cause de l’ambiguïté. Rejetant mes vœux se rapporte à votre bouche; la construction grammaticale semble le rapporter à mon cœur, qui est le sujet de ce second membre de phrase.

C’est prendre peu de part à mes cuisants soucis,
Que de rire, et me voir en l’état où je suis.
(Dép. am. IV. 1.)

Dans l’ordre naturel, l’action de voir a précédé celle de rire. Virgile a dit pareillement:

Moriamur, in arma ruamus.

Si l’on commençait par mourir, il ne serait plus temps ensuite de se jeter au milieu des ennemis. Les grammairiens, habiles à couvrir de beaux noms les fautes échappées aux grands poëtes, ont trouvé pour celle-là le terme imposant d’hystérologie, c’est-à-dire renversement de l’ordre, qui met devant ce qui devait être derrière. La faute de Virgile, en bonne foi, n’est pas justifiable; celle de Molière le serait peut-être davantage, en ce qu’on peut dire que l’action de rire et celle de voir sont simultanées.

(Voyez PARTICIPE PRÉSENT.)

CONSULTER, absolument et sans régime, comme délibérer:

Le jour s’en va paroître, et je vais consulter
Comment dans ce malheur je dois me comporter.
(Éc. des fem. V. 1.)
83
Ah! faut-il consulter dans un affront si rude!
(Amph. III. 3.)

Laissez-moi consulter un peu si je le puis faire en conscience.

(Pourc. II. 4.)

CONSULTER, verb. act.: consulter quelque chose: une maladie, un procès, c’est-à-dire, délibérer là-dessus:

Si Lélie a pour lui l’amour et sa puissance,
Andrès pour son partage a la reconnoissance,
Qui ne souffrira point que mes pensers secrets
Consultent jamais rien contre ses intérêts.
(L’Ét. V. 12.)
Il me semble
Que l’on doit commencer par consulter ensemble
Les choses qu’on peut faire en cet événement.
(Tart. V. 1.)

J’ai ici un ancien de mes amis, avec qui je serai bien aise de consulter sa maladie.

(Pourc. I. 9.)

Voici un habile homme, mon confrère, avec lequel je vais consulter la manière dont nous vous traiterons.

(Ibid. I. 11.)

Je vous prie de me mener chez quelque avocat, pour consulter mon affaire.

(Ibid. II. sc. 12.)

CONTE; DONNER D’UN CONTE PAR LE NEZ. Voy. NEZ.

CONTENTÉ DE (ÊTRE), être payé, récompensé de:

Vous serez pleinement contentés de vos soins.
(Éc. des mar. III. 5.)

CONTENTEMENT, construit avec le verbe être:

Elle dit que ce n’est pas contentement pour elle que d’avoir cinquante-six ans.

(L’Av. II. 7.)
«Mais vivre sans plaider, est-ce contentement
(Les Plaid. I. 7.)

Ce n’est pas contentement pour l’injure que j’ai reçue.

(Méd. m. l. I. 4.)

Ce n’est pas satisfaction pour l’injure que j’ai reçue.

CONTESTE:

La maison à présent, comme savez de reste,
Au bon monsieur Tartufe appartient sans conteste.
(Tart. V. 4.)

Conteste est le substantif de contester, dont la forme primitive est contrester (contra stare). Les Italiens disent contrastar, et nous avons formé, à une époque relativement récente, contraste, qui est au fond le même mot que conteste. On a oublié la loi qui changeait l’a des Latins en e français:

84 «Li marescaus de nostre ost esgarda devant un casal, et pierchut la gent Barile qui venoient huant et glatissant,et menant li grand tempieste, que bien cuidoient contrester à nos fourriers.»

(Villehardhoin, p. 178, éd. de Mr Paris.)

Nicot écrit contr’ester, et cite pour exemple cette phrase:—«Onc n’avoit trouvé homme qui luy peust contr’ester en champ de bataille Guy de Warwich.»

M. B. Lafaye fait cette distinction chimérique:—«Le conteste est une simple difficulté; la contestation en est la manifestation.» (Synon., p. 391). L’un est le mot ancien, et l’autre le moderne: le sens est identique.

CONTRADICTOIRE A:

Ho, ho! qui des deux croire?
Ce discours au premier est fort contradictoire.
(L’Ét. I. 4)

CONTRAIRE PARTI:

... Il se venge hautement en prenant le contraire parti.

(Crit. de L’Éc. des fem. 6.)

Corneille avait dit, dans Cinna:

«Et l’inclination n’a jamais démenti
Le sang qui t’avoit fait du contraire parti
(V. 1.)

La prose de Molière nous montre que la locution était ainsi faite, et non parti contraire.

«Et chacun s’est rangé du contraire parti
(Regnier. sat. 17.)

CONTRARIÉTÉS, taquineries par représailles:

Laissons ces contrariétés,
Et demeurons ce que nous sommes.
(Amph. Prol.)

Il faut noter dans ce mot un exemple de la substitution des liquides l et r. Les racines sont contra et alium; la forme primitive du verbe était contralier.—Dans Partonopeus:

«Ce sont clergastes qui en mesdient (des femmes),
«Qui lor meschines contralient.
«Ils sont vilains, et eles foles.
(V. 5489.)
«Grant pechie fait qui contralie
«Dame qui est d’amors marrie.
(V. 6660.)
«Ahi mon! com ies desdaignouse!
«Ahi! com ies contraliouse!
(V. 5423.)

85 Nous disons armoire (d’armarium, racine, arma), et nous avons raison; nos aïeux écrivaient almarie, almoire, qu’ils prononçaient par au, aumarie, aumoire. (Voyez les Rois, passim.) C’était l’inverse de la faute que nous commettons en disant contrarier, pour contralier.

CONTREFAISEUR DE GENS:

Point de quartier à ce contrefaiseur de gens.

(Impromptu. 3.)

CONTREFAIT, simulé; UN ZÈLE CONTREFAIT:

.... Attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée.

(1er Placet au Roi.)

CONVULSIONS DE CIVILITÉS:

Et, tandis que tous deux étoient précipités
Dans les convulsions de leurs civilités....
(Fâcheux. I. 1.)

COQUIN ASSURÉ, effronté coquin:

Que me vient donc conter cet assuré coquin?
(Dép. am. III. 8.)

Marot, dans son Épistre au Roi, pour avoir esté desrobé:

«J’avois un jour ung valet de Gascogne,
«Gourmand, yvrogne, et assuré menteur

CORDE: SI LA CORDE NE ROMPT, formule empruntée au métier du danseur de corde:

Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt.
(L’Ét. III. 10.)

CORRESPONDANCE; DE LA CORRESPONDANCE, du retour:

Quoi! écouter impudemment l’amour d’un damoiseau, et y promettre en même temps de la correspondance!

(G. D. I. 3.)

On dit bien, dans ce sens, correspondre à l’amour de quelqu’un; pourquoi pas correspondance à l’amour?

COTE DE SAINT LOUIS; ÊTRE DE LA CÔTE DE SAINT LOUIS, d’une antique noblesse:

Est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis?

(B. gent. III. 12.)

Comme Ève était de la côte d’Adam.

COUCHER DE, mettre au jeu; figurément:

Tu couches d’imposture, et tu m’en as donné.
(L’Ét. I. 10.)

86 Coucher de signifie être au jeu pour une somme de: «parce qu’en effet on couche, on étend l’argent sur une table, sur une carte..... On le dit figurément des paroles: Ce garçon ne demande pas moins qu’une fille de 100,000 écus; il couche trop gros.—Il ne couche pas moins que de faire employer pour lui toutes les puissances.......»

(Trévoux.)
«Vous couchez d’imposture, et vous osez jurer!»
(Corn. Le Ment.)
«J’aurai mille beaux mots chaque jour à te dire;
«Je coucherai de feux, de sanglots, de martyre
(Id. La suite du Menteur.)

Sur quoi Voltaire remarque qu’on disait, en termes de jeu, couché de 20 pistoles, de 30 pistoles; couché belle.

Les éditions modernes ont tu payes. Ce n’était pas la peine de changer, pour prêter à Molière une faute de versification.

COULEUR, métaphoriquement, faux prétexte, mensonge:

Sous couleur de changer de l’or que l’on doutoit.
(Étourdi. II. 7.)

(Voyez Douter.)

Ils ont l’art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions.

(2me Placet au Roi.)

Molière a dit, par la même métaphore, excuses colorées.

Vous nous payez ici d’excuses colorées.
(Tart. IV. 1.)

«Des peuples surprins soubs couleur d’amitié et de bonne foy.»

(Montaigne. III. 6.)

Cette métaphore est restée en usage parmi le peuple: C’est une couleur; on lui a donné une couleur.

«Au reste, leurs injustices (des Romains) étoient d’autant plus dangereuses, qu’ils savoient mieux les couvrir du prétexte spécieux de l’équité, et qu’ils mettoient sous le joug insensiblement les rois et les nations, sous couleur de les protéger et de les défendre.»

(Bossuet. Hist. univ., IIIe p.)

COULEUR DE FEU, subst. masc.; UN COULEUR DE FEU:

Je vous trouve les lèvres d’un couleur de feu surprenant.

(Impromptu. 3.)

Couleur de feu est ici un terme composé, dans lequel le mot couleur, pas plus que le mot feu, ne fait prédominer son genre. 87 L’ensemble est au neutre, dont, en français, la forme ne se distingue pas de celle du masculin.

COUPER A, couper court à:

Tout cela va le mieux du monde;
Mais enfin coupons aux discours.
(Amph. III. 11.)

COUPER CHEMIN A:

A tous nos démêlés coupons chemin, de grâce.
(Mis. II. 1.)

COURIR A, recourir:

Et je suis en suspens si, pour me l’acquérir,
Aux extrêmes moyens je ne dois point courir.
(L’Ét. III. 2.)

COURAGE, non pas dans le sens restreint de valeur, mais dans le sens large du latin animus, disposition morale qu’une épithète détermine en bien ou en mal:

O la lâche personne!—ô le foible courage!
(Dép. am. IV. 4.)

COURRE; COURRE UN LIÈVRE:

Quand il vous plaira, je vous donnerai le divertissement de courre un lièvre.

(G. D. I. 8.)

C’est la forme primitive dérivée de currere, comme ponre (pondre) de ponere. Il est demeuré comme terme de chasse. Des vocabulaires techniques seraient de précieux répertoires de notre vieille langue.

COURT, pris adverbialement:

Et moi, pour trancher court toute cette dispute....
(Fem. sav. V. 3.)

DEMEURER COURT A QUELQUE CHOSE:

N’as-tu point de honte, toi, de demeurer court à si peu de chose?

(Scapin. I. 2.)

COURT, adjectif; COURT DE, pour à court de....:

Et que tu t’es acquise (la gloire) en tant d’occasions,
A ne t’être jamais vu court d’inventions.
(L’Ét. III. 1.)

Sur l’emploi de à dans ce passage, voyez: A, par le moyen de.

COURT JOINTÉ (court est ici adverbe), terme de manége; cheval court jointé, comme celui du chasseur dans les Fâcheux:

Point d’épaules non plus qu’un lièvre; court jointé.
(Fâcheux. II. 7.)

88 «Court jointé, c’est le nom qu’on donne au cheval qui a le paturon court, qui a les jambes droites depuis le genou, jusqu’à la couronne.»

(Trévoux.)

COUSU DE PISTOLES:

On viendra me couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles!

(L’Av. I. 5.)

La Fontaine:

«Son voisin, au contraire, étoit tout cousu d’or
(Le Savetier et le Financier.)

COUVRIR, au figuré, excuser, autoriser, dissimuler:

Ciel, faut-il que le rang dont on veut tout couvrir,
De cent sots tous les jours nous oblige à souffrir!
(Fâcheux, I. 6.)

Je veux changer de batterie, couvrir le zèle que j’ai pour vous, et feindre d’entrer, etc.

(Mal. im. I. 10.)

«Nostre religion est faite pour extirper les vices: elle les couvre, les nourrit, les incite.»

(Montaigne.)

CRACHÉ, TOUT CRACHÉ, c’est-à-dire ressemblant:

Lucas. Le v’là tout craché comme on nous l’a défiguré.

(Méd. m. l. I. 6.)

Cette métaphore, aujourd’hui reléguée parmi le bas peuple, était, au XVIe siècle, du langage ordinaire. Pathelin, qui, comme avocat, s’exprime toujours bien, l’emploie sans difficulté. Il loue le drapier, monsieur Jousseaume, de ressembler à défunt son père:

«Vrayment c’estes vous tout poché.
Car quoy? qui vous auroit craché
Tous deux encontre la paroy
D’une maniere et d’un arroy,
Si seriez vous sans difference.»

Plus loin, faisant à sa femme le récit de cette scène:

«Et puis, fais-je, saincte Marie!
Comment prestoit il doucement
Ses denrées si humblement?
C’estes, fais-je, vous tout craché
(Pathelin.)

Observez que nos pères disaient c’êtes vous, et non c’est vous. Ils gardaient au moins l’accord des personnes, en quoi ils se montrent meilleurs logiciens que leur postérité.

89 CRAINTE, adverbialement; CRAINTE DE....:

Crainte pourtant de sinistre aventure,
Allons chez nous achever l’entretien.
(Amph. I. 2.)

Pascal emploie de la même façon manque:

«Manque de loisir; manque d’avoir contemplé ces infinis.»

(Pasc. Pensées, p. 367, 120, 124.)

Et l’usage commun a consacré faute de...., c’est-à-dire de ou par crainte, manque, faute.

Le peuple dit peur de.... Le caprice de l’usage n’a point admis cette expression.

CRAYON, un dessin, une esquisse:

Ce n’est ici qu’un simple crayon, un petit impromptu, dont le roi a voulu faire un divertissement.

(Préf. de l’Amour médecin.)

CRÉDIT, PRENDRE CRÉDIT SUR:

Et voir si ce n’est point une vaine chimère
Qui sur ses sens troublés ait su prendre crédit.
(Amph. III. 1.)

CRIER QUELQU’UN, LE GRONDER:

Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries,
Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies.
(L’Ét. II. 14)
Pourquoi me criez-vous?—J’ai grand tort, en effet!
(Éc. des fem. V. 4.)

Cet archaïsme rappelle le petit pays où Agnès a été élevée loin de toute pratique, comme dit Arnolphe.

CRIER APRÈS QUELQU’UN:

... de zèles indiscrets qui... crieront en public après eux, qui les accableront d’injures.

(D. Juan. V. 2.)

Ses plus célèbres philosophes (de l’antiquité) ont donné des louanges à la comédie, eux qui.... crioient sans cesse après les vices de leur siècle.

(Préf. de Tartufe.)

CRIER VENGEANCE AU CIEL:

Voilà qui crie vengeance au ciel.

(L’Av. I. 5.)

CRINS-CRINS, de méchants violons, par onomatopée:

Monsieur, ce sont des masques,
Qui portent des crins-crins et des tambours de basques.
(Fâcheux, III. 5.)

90 CROIRE, actif; CROIRE QUELQUE CHOSE, croire à quelque chose:

Un Turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou......

(D. Juan. I. 1.)

Mais encore faut-il croire quelque chose dans le monde. Qu’est-ce donc que vous croyez?

(Ibid. II. 1.)

Molière emploie croire quelque chose et croire à quelque chose:

Un homme qui croit à ses règles plus qu’à toutes les démonstrations des mathématiques.

(Mal. im. III. 3.)

CROIRE A QUELQU’UN:

Allez, ne croyez point à monsieur votre père.
(Tart. II. 2.)

A qui croire des deux?

(Am. méd. II. 5.)

Et, au contraire, dans l’Étourdi:

Oh! oh! qui des deux croire?
Ce discours au premier est fort contradictoire.
(L’Ét. I. 4.)

CROIRE DU CRIME A QUELQUE CHOSE:

Un homme qui croit à ses règles plus qu’à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croiroit du crime à les vouloir examiner.

(Mal. im. III. 3.)

Qui croiroit qu’il y a du crime. La forme elliptique de Molière est cent fois préférable.

CUL-DE-COUVENT, comme cul-de-basse-fosse, cul-de-sac, c’est-à-dire sac, fosse, et couvent sans issue par l’extrémité opposée à l’entrée:

Vous rebutez mes vœux et me poussez à bout;
Mais un cul-de-couvent me vengera de tout!
(Éc. des fem. V. 4.)

Voltaire a beaucoup raillé cette expression, cul-de-sac: la métaphore peut manquer de noblesse (quoique, après tout, l’habitude efface le relief de ces locutions), mais elle ne manque pas de justesse, puisque le sac se tient assis sur son fond, et qu’une personne obstinée à traverser une impasse n’en viendrait non plus à bout qu’une obstinée à sortir d’un sac par le fond.

Cul-de-couvent est par analogie. Ce terme énergique est 91 arraché à Arnolphe par la fureur. On voit qu’il est, comme au reste il le dit lui-même, poussé à bout.

CURIOSITÉS au pluriel, dans la même acception qu’au singulier:

Pour les nouveautés
On peut avoir parfois des curiosités.
(Éc. des mar. I. 5.)
La faiblesse humaine est d’avoir
Des curiosités d’apprendre
Ce qu’on ne voudroit pas savoir.
(Amph. II. 3.)

Molière, en ce passage, s’est rencontré avec un poëte du XIIIe siècle, Gibert de Montreuil, qui introduit Gérard de Nevers chantant, dans un couplet:

«Si s’en doit on bien garder
D’enquerre par jalousie
Chou qu’on ne vouroit trouver.»
(La Violette, p. 68.)

D EUPHONIQUE:

Il porte une jaquette à grands basques plissées,
Avec du dor dessus.
(Mis. II. 6.)

Il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu’en bas.

(D. Juan. II. 1.)

Dans l’origine du langage, tous les mots étaient armés d’une consonne finale, pour préserver la voyelle précédente du choc et de l’élision contre une voyelle initiale du mot suivant. Quelquefois cette voyelle est demeurée attachée au commencement du mot auquel elle n’appartenait pas. Ainsi le substantif or avait fait le verbe orer, comme argent, argenter; mais, par suite de quelque locution, comme c’est oré, on aura écrit c’est doré, et le mot dorer est resté.

Ma(t) ante (mea amita) est, par la même façon, devenu ma tante. (Voyez au mot D’AUCUNS).

Le d euphonique jouait un grand rôle dans l’ancienne prononciation; on le trouve écrit à chaque page du Livre des Rois, de la Chanson de Roland, des Sermons de saint Bernard, etc.

«Cument Semeï ki maldist nostre seignur le rei escaperad il de mort?»

(Rois, p. 193.)

Nous écrivons aujourd’hui entre deux tirets échappera-t-il; il est certain cependant que ce t final appartient au verbe, dont il caractérise la troisième personne.

92 «Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents.»

(Mal. imag. II. 7.)

Le d appartient au verbe: il y en ad, comme dans ce vers du Roland:

«En l’oret punt i ad asez reliques.»

«Dans la poignée dorée de Durandal il y a beaucoup de reliques.»

Il serait donc mieux d’imprimer avec dud or..... Il y en ad aucunes.

Mais comme le sens des traditions se perd souvent, on a cru que ce d était l’initiale du second mot, et on l’a si bien cru, que l’usage s’en est établi, et que l’Académie le ratifie en permettant de commencer une phrase par d’aucuns: d’aucuns ont dit, d’aucuns ont pensé..... d’aucuns croiront que j’en suis amoureux..... On voit ici l’origine de cette méprise. C’est justement comme si l’on disait un jour: Mes souliers sont pétroits, sous prétexte qu’on fait sonner le p dans trop étroits.

(Voyez sur le D euphonique: Des Variations du langage français, p. 92 et 339).

D’ABORD QUE:

Je n’en ai point douté d’abord que je l’ai vue.
(Éc. des fem. V. 9.)

DADAIS. Voy. MALITORNE.

DAME! exclamation:

Oh! dame, interrompez-moi donc!...

(D. Juan. III. 1.)

Dame est la traduction primitive de dominum, par syncope domnum, et, par une prononciation altérée, damne, dame, damp. Ce mot s’appliquait au masculin:

«Il est sire et dame du nostre.»
(Barbazan, Fabliaux. III, p. 44.)

Dame Dieu, damp abbé.

«Respond Roland: ne place dame Deu...»
(Ch. de Roland, passim.)

Dam-Martin, damp-Pierre, et autres noms propres, déposent encore du sens et de l’étymologie de dame.

Ainsi, cette exclamation signifie simplement Seigneur!

93 DANS pour à:

N’allez point pousser les choses dans les dernières violences du pouvoir paternel.

(L’Av. V. 4.)
Ne l’examinons point dans la grande rigueur.
(Mis. I. 1.)

DESCENDRE DANS DES HUMILITÉS:

Non, ne descendez point dans ces humilités.
(Mélicerte. I. 5.)

S’INTÉRESSER DANS QUELQUE CHOSE:

Et dans l’événement mon âme s’intéresse.
(Éc. des fem. III. 4.)

DANS L’ABORD, au commencement, dès l’abord:

Elle m’a dans l’abord servi de bonne sorte.
(Ibid. III. 4.)

DANS LA DOUCEUR, en douceur:

Pour moi, je ne le cèle point, je souhaite fort que les choses aillent dans la douceur.

(D. Juan. V. 3.)

DANS UNE HUMEUR (ÊTRE):

Vous êtes aujourd’hui dans une humeur désobligeante.

(Sicilien. 7.)

ASSASSINER QUELQU’UN DANS SON BIEN, SON HONNEUR:

On m’assassine dans le bien, on m’assassine dans l’honneur.

(L’Av. V. 5.)

COMPRENDRE QUELQU’UN DANS SES CHAGRINS:

Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre.
(Mis. I. 1.)

DATIF, de perte ou de profit:

A qui la bourse?—Ah, dieux, elle m’étoit tombée!

(L’Av. I. 7.)

Exciderat mihi.

Rien ne me peut chasser cette image cruelle.
(Psyché. I. 1.)
Je veux jusqu’au trépas incessamment pleurer
Ce que tout l’univers ne peut me réparer.
(Ibid. II. 1.)

Me chasser, me réparer, pour chasser, réparer à moi, à mon bénéfice, ne sont pas conformes à l’usage et ne paraissent pas désirables, à cause de l’équivoque qui peut en résulter.

Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir?
(Fem. sav. II. 6.)

DEUX PRONOMS AU DATIF placés consécutivement:

Allons, monsieur, faites le dû de votre charge, et dressez-lui-moi son procès comme larron et comme suborneur.

(L’Av. V. 4.)

94DATIF marquant la cause, l’occasion:

Un scrupule me gêne
Aux tendres sentiments que vous me faites voir.
(Amph. I. 3.)

Dans les tendres sentiments, à l’occasion des tendres sentiments.

L’emploi du datif ou de l’ablatif, car c’est tout un, pour exprimer ce qu’on rend aujourd’hui avec la préposition dans, est un latinisme qui remonte à l’origine de la langue. Je me contenterai de deux exemples pris chez Montaigne:

«De toutes les absurdités, la plus absurde aux epicuriens est desadvouer la force et l’effet des sens.»

(Essais. II. ch. 12.)

«C’est à l’adventure quelque sens particulier qui.... advertit les poulets de la qualité hostile qui est au chat contre eux.»

(Ibid. II. ch. 1.)

Absurdum est epicureis;—inest feli. Cette tournure, qui va se perdant chaque jour, était encore en pleine vigueur du temps de Molière. (Voyez AU, AUX, pour dans).

DATIF REDOUBLÉ, ou non redoublé:

Non redoublé:

Il vient avec mon père achever ma ruine,
Et c’est sa fille unique à qui l’on me destine.
(Éc. des fem. V. 6.)

Redoublé:

Que de son cuisinier il s’est fait un mérite,
Et que c’est à sa table à qui l’on rend visite.
(Mis. III.)

(Voyez A, datif redoublé surabondamment.)

DAUBER QUELQU’UN, QUELQUE CHOSE, au figuré:

Je les dauberai tant en toutes rencontres, qu’à la fin ils se rendront sages.

(Crit. de L’Éc. des fem. 6.)

On m’a dit qu’on va le dauber, lui et toutes ses comédies, de la belle manière.

(Impromptu. 3.)
«Daube au coucher du roi
Son camarade absent.»
(La Font. Les Obsèques de la lionne.)

DAUBER SUR QUELQU’UN:

Comme sur les maris accusés de souffrance
Votre langue en tout temps a daubé d’importance.
(Éc. des fem. I. 1.)

95 D’AUCUNS, D’AUCUNES:

Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents.

(Mal. im. II. 7.)

Cette façon de parler n’est explicable que comme un reste de l’ancien langage français, et par le d euphonique. L’écriture a mal figuré l’expression en attachant le d à aucuns; c’est au verbe qu’il appartient: il y en ad aucunes.

Ensuite de cette méprise, dont l’œil seulement, et non l’oreille, pouvait s’apercevoir, s’est établi l’usage de commencer une phrase par d’aucuns: d’aucuns ont pensé...

(Voyez D euphonique, et DE devant certains.)

DAVANTAGE QUE:

Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage
Que ce que je lui dis pour le faire être sage.
(L’Ét. I. 9.)

Jacqueline. Pour un quarquié de vaigne qu’il avoit davantage que le jeune Robin.

(Méd. m. lui. II. 2.)

Il n’y a rien assurément qui chatouille davantage que les approbations que vous dites.

(B. gent. I. 1.)

Tous les grammairiens condamnent hautement cette façon de parler; et tous nos plus habiles écrivains l’ont employée: Amyot, la Bruyère, Sarrasin, Molière, Bouhours, Bossuet, J. J. Rousseau. (Des variations du langage français, p. 425.)

Le substantif avantage se construit avec sur. Davantage (de ou par avantage) marque une comparaison, et se construit comme plus, avec la marque du comparatif que. L’idée de l’adjectif au comparatif prévaut sur la forme du substantif.

Dire, comme font les grammairiens, que davantage est adverbe, par conséquent incapable d’un régime, c’est ne rien dire; c’est mettre en fait le point en question. Au reste, deux autorités sont en présence, on n’a qu’à choisir.

«La foiblesse de l’homme paroît bien davantage en ceux qui ne la connoissent pas qu’en ceux qui la connoissent.»

(Pascal. Pensées.)

«Il est impossible que cette surprise ne fasse rire, parce que rien n’y porte davantage qu’une disproportion surprenante entre ce qu’on attend et ce qu’on voit.»

(Id. 11e Prov.)

96 «Je puis dire devant Dieu qu’il n’y a rien que je déteste davantage que de blesser la vérité.»

(Pascal, Ibidem.)

«L’une en prisant davantage le temporel que le spirituel.»

(Id. 12e Prov.)

«Voulez-vous être rare? Rendez service à ceux qui dépendent de vous. Vous le serez davantage par cette conduite que par ne pas vous laisser voir.»

(La Bruyère. Des biens de la fortune.)

«Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Condé n’a fait en Europe?»

(Bossuet.)

«Une tuile qui tombe d’un toit peut nous blesser davantage, mais ne nous navre pas tant que une pierre lancée à dessein par une main malveillante.»

(J. J. Rousseau. 8e Promenade.)

Mais voici l’oracle qui abat toutes autorités:

«Davantage NE PEUT PAS être suivi d’un complément, comme dans: J’aime davantage la campagne que la ville. Il faut, dans ce cas, employer l’adverbe plus

(M. Boniface.)

Il faut, paraît bien dur en présence de telles autorités!

DE, dans tous les sens du latin de, touchant, par, à cause de, pour:

Ne me condamnez point d’un deuil hors de saison.
(Sgan. 16.)

Noli damnare me de luctu.

Il me faudroit des journées entières pour me bien expliquer à vous de tout ce que je sens.

(G. D. III. 5.)
Mais je hais vos messieurs de leurs honteux délais.
(Amph. III. 8.)

Ce sont particulièrement ces dernières pour qui je suis, et dont je sens fort bien que je ne pourrai me taire quelque jour.

(Ép. dédic. de l’Éc. des fem.)
«Romains, j’aime la gloire, et ne veux point m’en taire
(Voltaire. Rome sauvée.)

Silere de aliqua re.

Molière dit de même;—se découvrir de quelque chose;—désavouer de quelque chose;—éluder de... (Voyez ces mots.)

Hélas! si l’on n’aimoit pas,
Que seroit-ce de la vie?
(Pourc. III. 10.)

Quid esset de vita?

«J’ai veu un gentilhomme de bonne maison aveugle nay, au moins aveugle de tel aage qu’il ne sçait que c’est de veue

(Montaigne. II. ch. 12.)
97
Mille gens le sont bien[47], sans vous faire bravade,
Qui de mine, de cœur, de biens et de maison,
Ne feroient avec vous nulle comparaison.
(Éc. des fem. IV. 8.)

De n’est pas ici marque du génitif: comparaison de mine, de cœur, etc.; c’est le latin de, comme dans ces formules de moi, de soi, pour quant à moi, quant à soi; et dans celles-ci, de l’Allemagne;—de la prière;—de la grâce;—de l’amitié. Comparaison quant à la mine, au cœur, etc.

Le même emploi de de paraît dans cet autre passage: Agnès, dit Horace,

N’a plus voulu songer à retourner chez soi,
Et de tout son destin s’est commise à ma foi.
(Éc. des fem. IV. 8.)

C’est un pur latinisme:—Confidere alicui de aliqua re.—Et ce latinisme remonte à l’origine de la langue:

«E tut li poples oïd cume li Reis fist sun cumandement de Absalon.»

(Rois, p. 186.)

De remplit encore l’office du de latin dans cette locution de rien; cela ne sert de rien:

.... se dépouiller de l’un et de l’autre (sa fille et sa fortune) entre les mains d’un homme qui ne nous touche de rien.

(Amour méd. I. 5.)

C’est-à-dire en rien; de (nulla) re; de nihilo, nullatenus.

DE exprimant la cause, la manière, et répondant à par, avec, pour:

Mais suis-je pas bien fou, de vouloir raisonner
Où, de droit absolu, j’ai pouvoir d’ordonner?
(Sgan. I.)

Après quelques paroles dont je tâchai d’adoucir la douleur de cette charmante affligée.

(Scapin. I. 2.)
C’est une dame
Qui de quelque espérance avoit flatté mon âme.
(Mis. I. 2.)

Nous faisons maintenant la médecine d’une façon toute nouvelle.

(Méd. m. lui. II. 6.)
Et tâchons d’ébranler, de force ou d’industrie,
Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
(Tart. IV. 2.)

On dit tous les jours, par la même tournure, de gré ou de force; c’est-à-dire, par gré ou par force.

98
Vous les voulez traiter d’un semblable langage?
(Tart. I. 6.)
Et, traitant de mépris les sens et la matière,
A l’esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.
(Fem. sav. I. 1.)
Et traitent du même air l’honnête homme et le fat.
(Mis. I. 1.)

Avec mépris, avec le même air, le même langage.

Je ne vois pas d’autre explication possible à cette locution, traiter du haut en bas, qu’en traduisant du par avec: avec le haut en bas, en mettant en bas ce qui est en haut; c’est-à-dire, en renversant, bouleversant cette personne, en lui mettant la tête aux pieds.

Quel sort ont nos yeux en partage,
Et qu’est-ce qu’ils ont fait aux dieux,
De ne jouir d’aucun hommage....
(Psyché. I. 1.)

Pour s’emploie plus communément à cet usage: Qu’ont-ils fait pour ne jouir d’aucun hommage?

DE, entre deux verbes, le second à l’infinitif:

Je croyois tout perdu de crier de la sorte.
(Sgan. 3.)
Et je le donnerois à bien d’autres qu’à moi,
De se voir sans chagrin au point où je me voi.
(Ibid. 16.)
Ah! voilà qui me plaît de parler de la sorte!
(Ibid. 18.)
Ai-je fait quelque mal de coucher avec vous?
(Amph. II. 2.)
Il n’est aucune horreur que mon forfait ne passe
D’avoir offensé vos beaux yeux.
(Ibid. II. 6.)

Dans ce dernier passage, on pourrait peut-être construire de avec forfait: le forfait d’avoir offensé vos beaux yeux.

Ils se mêlent de trop d’affaires,
De prétendre tenir nos chastes feux gênés.
(Amph. II. 3)

Est-ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin?

(Méd. m. lui. I. 6.)

DE, entre deux substantifs, où il ne marque pas le génitif du second, mais en fait la qualification du premier:

Réglez-vous, regardez l’honnête homme de père
Que vous avez du ciel.
(L’Ét. I. 9.)

D’Olivet essaye d’expliquer le tour par un latinisme, parce que Plaute a dit: Scelus viri, monstrum mulieris.

99 Vaugelas trouve ce de «bien étrange, mais bien françois.»

«Et puis, à l’aide d’une échelle
«Qu’un maraud de valet lui tint.»
(Vergier. Le Rossignol.)
«Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras.»
(La Font. Fables. VII. 16.)

DE, représentant que le:

C’est un étrange fait du soin que vous prenez
A me venir toujours jeter mon âge au nez.
(Éc. des mar. I. 1.)
Chose étrange d’aimer!
(Éc. des fem. V. 4.)

Chose étrange que le soin... que l’aimer! l’infinitif pris substantivement.

Chose étrange de voir comme avec passion
Un chacun est coiffé de son opinion!
(Éc. des fem. I. 1.)

La construction grammaticale est: la chose d’aimer,... la chose de voir,... le fait du soin... est étrange. Les infinitifs voir, aimer, sont ici de véritables substantifs; et cette façon d’employer de rentre dans l’article précédent, où l’on voit de entre deux substantifs, servant à qualifier le premier par le second.

(Voyez DU.)

DE, remplaçant à entre deux verbes:

La crainte fait en moi l’office du zèle..., et me réduit d’applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste.

(D. J. I. 1.)
Ah! je vous apprendrai de me traiter ainsi!
(Amph. III. 4.)

Molière prend cette tournure pour fuir l’hiatus: me réduit à applaudir.—Je vous apprendrai à... Il dit de même commencer de... obliger de... chercher de. (Voyez ces mots.)

Une galère turque où on les avoit invités d’entrer.

(Scapin. III. 3.)

Cet amas d’actions indignes dont on a peine d’adoucir le mauvais visage.

(D. J. IV. 6.)

Peine à adoucir serait insupportable.

«Il exhorta le poëte de ne plus faire de vers la nuit.»

(Scarron. Rom. com., 1re part., ch. 12.)

Le XVIIe siècle employait sans difficulté de pour à, comme aussi devant pour avant.

Voyez CHERCHER DE,—COMMENCER DE,—CONCLURE DE,—FEINDRE DE et FEINDRE A.

100DE, et non des, devant un adjectif que l’on traite aujourd’hui comme incorporé au substantif:

Et dans tous ses propos
On voit qu’il se travaille à dire de bons mots.
(Mis. II. 5.)

On dirait aujourd’hui, sans scrupule, des bons mots.—Bon mot n’étant considéré que pour un substantif, comme jeune homme.

DE, entre deux substantifs, marquant le sens actif du premier sur le second:

Chez les Latins, amor patris signifiait aussi bien la tendresse du père au fils que celle du fils au père; c’était au reste de la phrase à déterminer l’acception active ou passive. Molière a dit de même, la contrainte des parents, pour exprimer, non la contrainte qu’ils subissent, mais celle qu’ils imposent:

Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents.

(Mal. im. II. 7.)

(Voyez aux mots CHOIX, CHOSE, HYMEN.)

DE; supprimé après aimer mieux.... suivi d’un infinitif:

Et j’ai bien mieux aimé me voir aux mains d’un autre,
Que ne pas mériter un cœur comme le vôtre.
(Éc. des mar. III. 10.)
J’aimerois mieux mourir que la voir abusée.
(Éc. des fem. V. 2)

—Après à moins que, suivi d’un infinitif:

Et l’on ne doit jamais souffrir, sans dire un mot,
De semblables affronts, à moins qu’être un vrai sot.
(Sgan. 17.)

—Après avant que, suivi d’un infinitif:

Laisse-m’en rire encore avant que te le dire.
(L’Ét. II. 13.)
Mais avant que passer, Frosine, à ce discours....
(Dép. am. II. 1.)
J’ai voulu qu’il sortît avant que vous parler.
(Fâcheux. III. 3.)
Avant que nous lier, il faut nous mieux connoître.
(Mis. I. 2.)
Pour la forme, il faudra, s’il vous plaît, qu’on m’apporte,
Avant que se coucher, les clefs de votre porte.
(Tart. V. 4.)

—Après plutôt que, suivi d’un infinitif:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Que son cœur tout à moi d’un tel projet s’offense,
Qu’elle mourroit plutôt qu’en souffrir l’insolence.
(Éc. des mar. II. 13.)

101 Cela paraît une concession à la mesure, car ailleurs Molière exprime le de:

Sinon faites état de m’arracher le jour,
Plutôt que de m’ôter l’objet de mon amour.
(Éc. des mar. III. 8.)

—Après valoir mieux que, suivi d’un infinitif:

Il vaut mieux, quand on craint ces malheurs éclatants,
En mourir tout d’un coup que traîner si longtemps.
(Mélicerte. II. 5.)

—Après quelque chose:

Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant.
(Amph. II. 1.)

—Dans cette locution, rien de tel:

Il n’est rien tel en ce monde que de se contenter.

(D. J. I. 2.)

«Il n’est rien tel que les jésuites.»

(Pascal. 3e Prov.)

—Après vous plaît-il, suivi d’un infinitif:

Vous plaît-il, don Juan, nous éclaircir ces beaux mystères.

(D. J. I. 3.)

DE, surabondant, après valoir mieux:

Il leur vaudroit bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup et de manger de même.

(L’Av. III. 5.)

Il vaut bien mieux pour vous de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien.

(Ibid. III. 8.)

Il me vaudroit bien mieux d’être au diable que d’être à lui.

(D. J. I. 1.)

Après prétendre:

C’est en vain que tu prétendrois de me le déguiser.

(Ibid. V. 3.)

—Surabondant avec dont et en:

Ce n’est pas de ces sortes de respects dont je vous parle.

(G. D. II. 3.)

Ce n’est pas de vous, madame, dont il est amoureux.

(Am. magn. II. 3.)
Mais de vous, cher compère, il en est autrement!
(Éc. des fem. I. 1.)

(Voyez A répété surabondamment.)

—Devant besoin; IL EST DE BESOIN:

MARTINE.
Laissez-moi: j’aurai soin
De vous encourager, s’il en est de besoin.
(Fem. sav. V. 2.)

—Devant certains:

Il y a de certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce qu’ils ne sont pas.

(Méd. m. lui. II. 9.)

102 —Devant aucuns:

Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents.

(Mal. im. II. 7.)

(Voyez D euphonique.)

—Devant coutume dans cette locution, avoir de coutume:

... Pour vous ôter l’envie de nous faire courir toutes les nuits, comme vous aviez de coutume.

(Scapin. II. 5.)

—Après à quoi bon, suivi d’un infinitif:

Ah j’enrage!—A quoi bon de te cacher de moi?
(Fâch. III. 4.)

A quoi bon de dissimuler?

(Le Sicilien. 7.)

, particule inséparable en composition:

Et l’on me désosie enfin,
Comme on vous désamphitryonne.
(Amph. III. 8.)

De avait en latin la même valeur, et Lucile, par le même procédé que Molière, avait forgé deargenture, depeculare et depoculare, voler de l’argent, des coupes:

«Depeculassere[48] aliqua, sperans me ac deargentassere.»

(Lucil. ap Non. 2. 218.)

«Me impune irrisum depeculatumque eis.»

(Plaut. Epidic. IV. 1. 18.)

(Voyez DÉSATTRISTER, DÉSENAMOURER, DÉSUISSER.)

DÉ, TENIR LE DÉ, par métaphore empruntée au jeu, où le dé passe de main en main:

A vous le dé, monsieur.
(Mis. V. 4.)

TENIR LE DÉ A (un infinitif):

Car madame à jaser tient le dé tout le jour.
(Tart. I. 1.)

DÉBATTU, pour contesté:

Ce titre par aucun ne leur est débattu.
(Tartufe. I. 6.)

DE BOUT EN BOUT, d’un bout à l’autre, complétement:

Vous saurez tout cela tantôt de bout en bout.
(Mélicerte. II. 7.)

103 DÉBUTER A QUELQU’UN, avec quelqu’un:

Par où lui débuter?
(Dép. am. III. 4.)

Par où lui débuter, signifie que lui dire d’abord. Lui est donc aussi recevable dans une locution que dans l’autre; il n’y a que la différence de l’usage.

DE CE QUE, dans le sens de parce que:

Ce n’est pas tant la peur de la mort qui me fait fuir, que de ce qu’il est fâcheux à un gentilhomme d’être pendu.

(Pourc. III. 2.)

DÉCHANTER; FAIRE DÉCHANTER; métaphoriquement troubler, déranger dans ses entreprises:

Tu vois qu’à chaque instant il te fait déchanter.
(L’Ét. III. 1.)

Il te fait sortir du ton et perdre la mesure.

DÉCHARPIR, séparer des combattants acharnés l’un contre l’autre:

Andrès et Trufaldin, à l’éclat du murmure,
Ainsi que force monde accourus d’aventure,
Ont à les décharpir eu de la peine assez;
Tant leurs esprits étoient par la fureur poussés.
(L’Ét. V. 14.)

Nicot, et Trévoux après lui, donnent le verbe charpir; charpir de la laine, carpere lanam; et par composition, décharpir, charpir entièrement, comme définir, de finir.

Il nous reste encore le substantif charpie.

Décharpir les combattants, est regrettable comme terme expressif; séparer est loin d’atteindre à la même énergie.

DÉCORUM (GARDER LE) DE:

Non, mais il faut sans cesse
Garder le décorum de la divinité.
(Amph. prol.)

DÉCOUCHER (SE), se lever:

MORON.
Car en chasseur fameux j’étois enharnaché,
Et dès le point du jour je m’étois découché.
(Pr. d’Él. I. 2.)

C’est un archaïsme:

«Quand ce vint à l’endemain, toutes les mesnies de l’ostel s’assemblerent, et vinrent au seigneur à l’heure qu’il fut descouché

(Froissart, Chron. III. 22.)

104 Dans le récit de l’assassinat du connétable de Clisson par Pierre de Craon:

«Duquel coup il (Clisson) versa jus de son cheval, droit à l’encontre de l’huis d’un fournier, qui jà estoit descouché pour ordonner ses besognes et faire son pain et cuire.»

(Id. IV. ch. 28.)

DÉCOUVRIR (SE) DE...:

Souffrez pour vous parler, madame, qu’un amant
Prenne l’occasion de cet heureux instant,
Et se découvre à vous de la sincère flamme....
(Fem. sav. I. 4.)

(Voyez DE dans tous les sens du latin de.)

DÉCOUVRIR QUELQU’UN (un adjectif), démontrer qu’il est ce que marque l’adjectif:

Tous les hommes sont semblables par les paroles; ce n’est que les actions qui les découvrent différents.

(L’Avare, I. 1.)

DE FORCE OU D’INDUSTRIE, par force ou par adresse:

Et tâchons d’ébranler, de force ou d’industrie,
Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
(Tart. IV. 2.)

(Voyez DE exprimant la cause, la manière.)

DE LA FAÇON, ainsi, de cette sorte:

Est-ce de la façon que l’on doit me parler?
(Mélicerte. II. 5.)
On se riroit de vous, Alceste, tout de bon,
Si l’on vous entendoit parler de la façon.
(Mis. I. 1.)

DÉCRIS au pluriel:

Oh! que je sais au roi bon gré de ces décris!
(Éc. des mar. II. 9.)

Le décri est une défense faite à cri public. Cri et crier ont fait décri et décrier: c’est revenir sur la permission ou l’ordonnance proclamée par le cri.

De là l’expression figurée, tomber dans le décri.

DEDANS, préposition:

Et je crois que le ciel, dedans un rang si bas,
Cache son origine, et ne l’en tire pas.
(L’Ét. I. 2.)
Il est vrai: c’est tomber d’un mal dedans un pire.
(Ibidem.)
Mon argent bien-aimé, rentrez dedans ma poche.
(L’Ét. II. 6.)
105
La vieille Égyptienne à l’heure même...—Hé bien?
—Passoit dedans la place, et ne songeoit à rien.
(L’Ét. V. 14.)
Je lis dedans son âme, et vois ce qui le presse.
(Dép. am. III. 5.)
Las! il vit comme un saint, et dedans la maison
Du matin jusqu’au soir il est en oraison.
(Ibid. III. 6.)
Et je tremble à présent dedans la Canicule.
(Sganarelle. 2.)
Puis-je obtenir de vous de savoir l’aventure
Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture?
(Ibid. 9.)

Dedans, dessus, dessous, devers, suivis d’un complément, sont aussi vieux que la langue française. Je ne vois pas sur quelle autorité l’on a prétendu, depuis un demi-siècle, les restreindre au rôle d’adverbes. C’est apparemment pour leur inventer une valeur différente de celle de la forme simple dans, sur, sous, vers, dont ils ne sont qu’une variante. Mais après avoir proclamé, d’une manière absolue, qu’il n’y avait dans aucune langue deux mots parfaitement synonymes, il fallait nécessairement reviser la nôtre, constituer à chacun de ses mots un apanage, et le circonscrire, sans égard pour les anciennes limites; autrement cette profonde maxime eût été bien vite renversée.

C’est ce qui fait que Molière, Pascal et Bossuet sont remplis de solécismes posthumes.

«Le sultan dormoit lors, et dedans son domaine
«Chacun dormoit aussi.»
(La Font. Fables. XI. 1.)

«Ceux qui ont la foi vive dedans le cœur voient...»

(Pascal. Pensées, p. 173.)

Le dictionnaire de Nicot (1606) donne encore pour exemples:

«Il est dedans la maison;—dedans vingt jours;—dedans l’an et jour de la spoliation et du trouble.»

(Voyez DESSUS, DESSOUS, DEVANT, DEVERS.)

DÉDITES, pour dédisez:

Puisque je l’ai promis, ne m’en dédisez pas.
(Tart. III. 4.)

C’est la leçon donnée par l’édition de P. Didot, 1821. L’édition de 1710 et toutes les modernes ont ne m’en dédites pas.

J’ai vérifié sur l’édition originale, imprimée sous les yeux 106 et aux frais de Molière, par Jean Ribou, le 23 juin 1669, il y a bien dédites. «Ne m’en desdites pas.»

Trévoux:

«Nous desdisons, vous desdisez, et, selon quelques-uns, vous desdites

Et il cite, en exemple de cette seconde forme, le vers de Molière.

Je n’hésite pas à penser que Molière a ici péché contre la langue, et même contre le bon usage de son temps. L’Académie a raison, qui prescrit vous dédisez et dédisez-vous, comme vous élisez, cuisez, lisez, vous disez et vous contredisez.

Vous dictes, contraction de dic(i)tis, est une forme isolée, bizarre, dont il serait très-curieux de signaler les premiers exemples, car la forme primitive doit avoir été vous disez; la preuve en demeure dans tous les composés de dire, médire, prédire, maudire, contredire, interdire. Mais cette forme vous dites remonte à une bien haute antiquité: Palsgrave, en 1530, la donne, et ne fait de l’autre aucune mention.

A ce qu’il paraît, Molière s’est laissé entraîner à former le composé comme le simple, et P. Didot à rectifier la faute de Molière. L’un et l’autre a eu tort.

DÉFAIRE (SE), perdre contenance, se démonter:

MORON. Courage, seigneur...., ne vous défaites pas.

(Pr. d’Él. IV. 1.)

Le participe passé est encore en usage: l’air défait, le visage défait.

DÉFENDRE, verbe actif, interdire:

Ah! monsieur, qu’est ceci? je défends la surprise!
(Dép. am. III. 7.)

DÉFÉRER A..., consulter, s’en rapporter à....:

Ce n’est pas à mon cœur qu’il faut que je défère,
Pour entrer sous de tels liens.
(Psyché. I. 3.)

DÉFIGURÉ, porteur d’une laide figure:

Alors qu’une autre vieille assez défigurée
L’ayant de près, au nez, longtemps considérée...
(L’Ét. V. 14.)

107 DÉFIGURER (patois), peindre la figure:

LUCAS. Le v’là tout craché, comme on nous l’a défiguré.

(Méd. m. l. I. 6.)

Défiguré est une faute de langage comme la peut faire Lucas; il devait dire simplement figuré; c’est comme parle Célimène:

Voici monsieur Dubois plaisamment figuré.
(Mis. IV. 3.)

DÉGOISER, babiller:

Peste! madame la nourrice, comme vous dégoisez!

(Méd. m. lui. II. 2.)

Racines et gosier, comme qui dirait dégosier. S’égosiller est composé d’une manière analogue avec é, répondant au latin ex.

On disait autrefois dégoiser, neutre, et se dégoiser, réfléchi, comme s’égosiller: «Les oiseaux se dégoisent; oiseaux qui se dégoisent. Les oiseaux dégoisent leurs chansonnettes et ramages.»

Nicot, après ces exemples, donne le substantif dégoisement, que nous n’avons plus.

DE LA FAÇON QUE, de la façon dont:

Hélas! de la façon qu’il parle, serait-il bien possible qu’il ne dît pas vrai?

(Mal. im. I. 4.)

Que représente en français les neutres quid, quod, et les cas obliques de qui:—eo modo quo loquitur.

(Voyez QUE répondant à l’ablatif du qui relatif des Latins.)

«De la manière enfin qu’avec toi j’ai vécu,
«Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.»
(Corneille, Cinna. V. 1.)

DÉLIBÉRÉS, substantif; UN DÉLIBÉRÉ, un homme délibéré:

Je sais des officiers de justice altérés,
Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés.
(L’Ét. IV. 9.)

DÉLICATESSE D’HONNEUR, susceptibilité de vertu ou de pruderie:

Je ne vois rien de si ridicule que cette délicatesse d’honneur qui prend tout en mauvaise part.

(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)

Molière a dit aussi, par une expression analogue, un chagrin délicat.

108 DÉLIÉ, pour mince, transparent:

Cette coiffe est un peu trop déliée; j’en vais quérir une plus épaisse.

(Pourc. III. 2.)

Pascal l’a employé au figuré:

«Cette erreur est si déliée, que, pour peu qu’on s’en éloigne, on se trouve dans la vérité.»

(3e Prov.)

DEMAIN JOUR, comme demain matin:

Et tu m’avois prié même que mon retour
T’y souffrît en repos jusques à demain jour.
(Éc. des mar. III. 2.)

DE MA PART, pour ma part, quant à moi:

Je saurai, de ma part, expliquer ce silence.
(Mis. V. 2.)

DÉMÊLÉ, substantif; AVOIR DÉMÊLÉ AVEC QUELQU’UN:

Il en a bien usé, et j’ai regret d’avoir démêlé avec lui.

(D. Juan. III. 6.)

DE MÊME, adverbe employé pour pareil, égal:

C’est un transport si grand qu’il n’en est point de même.
(Éc. des mar. III. 2.)
Jamais il ne s’est vu de surprise de même.
(Tart. IV. 5.)

DÉMENTIR, désavouer, DÉMENTIR UN BILLET:

Ce billet démenti pour n’avoir point de seing....
—Pourquoi le démentir, puisqu’il est de ma main?
(Don Garcie. II. 5.)

Mais Molière jugea lui-même cette expression inexacte; et cinq ans plus tard, lorsqu’il transporta dans le Misanthrope une partie de cette scène de Don Garcie, il corrigea ces vers de la manière suivante:

Le désavouerez-vous pour n’avoir point de seing?
—Pourquoi désavouer un billet de ma main?
(Mis. IV. 3.)

DÉMENTIR QUELQU’UN DE:

A quoi bon se montrer, et, comme un étourdi,
Me venir démentir de tout ce que je di?
(L’Ét. I. 5.)

(Voyez MENTIR DE QUELQUE CHOSE.)

SE DÉMENTIR DE:

Tu te démens bientôt de tes bons sentiments.
(Sgan. 23.)

109 DEMI; SANS (un substantif) NI DEMI:

Cette infâme,
Dont le coupable feu, trop bien vérifié,
Sans respect ni demi nous a cocufié.
(Sgan. 16.)

Sans respect ni demi-respect, sans le moindre respect.

DÉMORDRE DES RÈGLES:

C’est un homme qui.... ne démordroit pas d’un iota des règles des anciens.

(Pourc. I. 7.)

DENIER, pour exprimer l’ensemble d’une somme d’argent:

Quatre ou cinq mille écus est un denier considérable, et qui vaut bien la peine qu’un homme manque à sa parole.

(Pourc. III. 9.)

Est un denier, et non pas sont un denier.

(Voyez cet exemple, discuté au mot CE SONT.)

DENT, AVOIR UNE DENT DE LAIT CONTRE QUELQU’UN:

C’est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui.

(Mal. im. III. 3.)

Une rancune qui date d’aussi loin que possible, du temps où l’on était en nourrice.

EN DÉPIT DE NOS DENTS:

N’avons-nous pas assez des autres accidents
Qui nous viennent frapper, en dépit de nos dents?
(Sgan. 17.)

(Voyez DÉPIT.)

MALGRÉ MES DENTS:

Ils m’ont fait médecin malgré mes dents.

(Méd. m. lui. III. 1.)

Quoi que je fisse pour m’en défendre.

Et, pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents,
Martine que j’amène et rétablis céans.
(Fem. sav. V. 2.)

AVOIR LES DENTS LONGUES, avoir faim; on suppose que la faim aiguise les dents:

On a le temps d’avoir les dents longues, lorsqu’on attend pour vivre le trépas de quelqu’un.

(Méd. m. lui. II. 2.)

ÊTRE SUR LES DENTS:

La pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que.... etc.

(B. Gent. III. 3.)

110 DÉPARTIR; SE DÉPARTIR DE (un infinitif):

Tu ne t’es pas départi d’y prétendre?

(L’Av. IV. 5.)

La préposition, ici, figure deux fois: à l’état libre et à l’état composé, comme en latin decedere de; deducere de; detrahere de; decidere de, etc., etc.

(Voyez AMUSER (S’) A.)

DÉPIT, EN DÉPIT QUE J’EN AIE:

Il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j’en aie.

(D. Juan. I. 1.)

Je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j’en aie.

(L’Av. III. 5.)

Je prétends le guérir, en dépit qu’il en ait.

(Pourc. II. 1.)
Il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net,
D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait.
(Fem. sav. V. 1.)

Cette locution, en dépit que j’en aie, est l’analogue de cette autre, malgré que j’en aie, qui s’analyse très-facilement.

Il faut partir, mal gré, c’est-à-dire, tel mauvais gré que j’en aie. C’est une sorte d’accusatif absolu.

(Voyez MALGRÉ QUE J’EN AIE.)

Mais dans l’autre expression on rencontre, de plus, la préposition en, dont rien ne justifie la présence. On ne dirait pas: en mal gré que j’en aie. Il semble que l’on aurait dû dire, avec une exacte parité: dépit que j’en aye, sans en. C’est que cet en n’est pas une préposition, mais une partie mal à propos séparée de l’ancien mot endépit: endépit, comme encharge, encommencement, et les verbes engarder, enrouiller, enseller un cheval, s’engeler, s’endemener, etc., qui sont les anciennes formes. La vraie orthographe serait donc endépit qu’on en ait, et la locution redevient parfaitement claire et logique. Ici, comme en une foule de cas, l’oreille entend juste, mais l’œil voit faux, parce que la main s’est trompée.

DÉPOUILLER (SE) ENTRE LES MAINS DE QUELQU’UN:

Amasser du bien avec de grands travaux, élever une fille avec beaucoup de soin et de tendresse, pour se dépouiller de l’un et de l’autre entre les mains d’un homme qui ne nous touche de rien.

(Am. méd. I. 5.)

111 DEPUIS, suivi d’un infinitif, comme après:

Depuis avoir connu feu monsieur votre père... j’ai voyagé par tout le monde.

(B. Gent. IV. 5.)

DE QUI, pour dont ou duquel:

Au mérite souvent de qui l’éclat vous blesse
Vos chagrins font ouvrir les yeux d’une maîtresse.
(Dép. am. I. 2.)
Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites,
Nous sommes à piquer deux chiennes de mazettes,
De qui le train maudit nous a tant secoués,
Que je me sens, pour moi, tous les membres roués.
(Sgan. 7.)
Quoi! me soupçonnez-vous d’avoir une pensée
De qui son âme ait lieu de se croire offensée?
(Ibid. III. 4.)
Il court parmi le monde un livre abominable,
Et de qui la lecture est même condamnable.
(Mis. V. 1.)

Il était bien facile à Molière de mettre duquel; mais il paraît avoir eu, ainsi que tous ses contemporains, une répugnance décidée à se servir de ce mot, si prodigué de nos jours.

De même:

Tous deux m’ont rencontrée, et se sont plaints à moi
D’un trait à qui mon cœur ne sauroit prêter foi.
(Mis. V. 4.)

Il était bien aisé de mettre auquel, si à qui eût été une faute.

(Voyez LEQUEL évité.)

DE QUOI, d’où? comment?

De quoi donc connaissez-vous monsieur?

(Am. méd. II. 2.)

VOILA BIEN DE QUOI!....

Hé bien? qu’est-ce que cela, soixante ans? voilà bien de quoi!...

(L’Av. II. 6.)

Il y a ici réticence d’un verbe, comme s’étonner, se récrier.

DÉRACINER LES CARREAUX:

Nicole.—Et d’un grand maître tireur d’armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous déraciner tous les carriaux de notre salle.

(B. Gent. III. 3.)

DERNIER, extrême, summus:

Je vous vois accabler un homme de caresses,
Et témoigner pour lui les dernières tendresses.
(Mis. I. 1.)
112
On dit qu’avec Bélise il est du dernier bien.
(Ibid. II. 5.)

Les dernières violences du pouvoir paternel.

(L’Av. V. 4.)

.... C’est pour une affaire de la dernière conséquence.

(G. D. III. 4.)

C’est la locution favorite des précieuses: du dernier beau, du dernier galant; je vous aurois la dernière obligation; etc.

Mais Molière n’en prétend blâmer que l’abus, car lui-même en fait un usage fréquent, ainsi que Pascal:

«C’est là où vous verrez la dernière bénignité de la conduite de nos pères.»

(Pascal, 9e prov.)

DÉROBER, verbe actif, comme voler; DÉROBER QUELQU’UN:

Pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.

(L’Av. I. 5.)

DÉROBER (SE) D’AUPRÈS DE....:

Il vous dira... que... je me suis dérobée d’auprès de lui.

(G. D. III. 12.)

DÉSATTRISTER:

Donnez-lui le loisir de se désattrister.
(L’Ét. II. 4.)

(Voyez , particule inséparable en composition.)

DÉSAVOUER QUELQU’UN DE:

Et vous avez eu peur de le désavouer
Du trait qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
(Tart. IV. 3.)

DÈS DEVANT, dès avant:

—Moi je vins hier?—Sans doute; et dès devant l’aurore
Vous vous en êtes retourné.
(Amph. II. 2.)

DÉSENAMOURÉ:

Mais est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie
Soit désenamourée, ou si c’est raillerie?
(Dép. am. I. 4.)

L’absence de ce mot ou d’un équivalent est une lacune sensible dans la langue. Nous sommes réduits à une circonlocution, comme: soit revenu de son amour. Enamouré est aussi une perte, mal dissimulée par amoureux.

On remarquera dans ce mot la présence de l’s euphonique, qui sert à lier sans hiatus les racines: dé (s) enamourer, comme dé (s) enfler, dé (s) habiller, dé (s) honorer, etc. Cette particule inséparable en composition n’est autre que le de latin, 113 qui n’a droit par lui-même à aucune consonne finale. Aussi n’en voit-on pas dans détromper, dédire, défaire, démentir, etc., où elle n’était point nécessaire. On écrivait à la vérité desdire, desfaire; mais c’était pour donner à l’e suivi d’une double consonne le son aigu, que nous obtenons aujourd’hui par l’accent.

DÉSESPÉRER, verbe neutre, se désespérer:

GEORGES DANDIN.—Je désespère!

(G. D. III. 12.)

Les Anglais ont gardé cet emploi du même verbe:

«Despair and Die!»

(Shakspeare. Rich. III.)

Palsgrave (1530), dans sa table des verbes, le donne comme verbe neutre et verbe réfléchi. Voici son article:

«I Despayre, I am in wan hope.Je despère (sic) primæ conjugat.—Dispayre nat man: God is there he was wonte to be: ne te despère pas; Dieu est là où il souloyt estre.»

Par où l’on voit que désespérer est une forme moderne et allongée. On fit d’abord de desperare, despérer; puis, par l’insertion de l’s euphonique (voy. DÉSENAMOURER), dé(s)espérer.

La première forme est calquée sur le mot latin;

La seconde est ajustée sur le latin, d’après les habitudes françaises.

DÉSESPÉRÉ CONTRE QUELQU’UN:

J’étois aigri, fâché, désespéré contre elle!
(Éc. des fem. IV. 1.)

DES MIEUX, comme ceux qui (ici le verbe) le mieux:

..... Enfermez-vous des mieux.
(Éc. des fem. V. 4.)

Soyez des mieux enfermés.

Voilà qui va des mieux.
Mais parlons du sujet qui m’amène en ces lieux.
(Fem. sav. II. 1.)

DE SOI, en soi, par soi-même:

Cet accident, de soi, doit être indifférent.
(Éc. des fem. IV. 8.)
Le choix du fils d’Oronte est glorieux, de soi.
(Ibid. V. 7.)

La noblesse, de soi, est bonne.

(G. D. I. 1.)

De, dans cette locution, se rapporte au sens du latin de, c’est-à-dire, par rapport à soi, en ce qui la touche.

114 Il faut observer que ce mot moi est entré dans la langue pour traduire meus, et qu’à l’origine on ne le rencontre pas comme pronom de la première personne; c’est l’adjectif moi, moie; meus, mea. Par conséquent, de moi correspond exactement à la locution latine de meo, employée par Plaute, Térence et Cicéron, dans un sens à la vérité un peu différent; puisqu’il signifie à mes frais; mais mon observation porte surtout sur la forme matérielle.

Les Latins disaient aussi, de me, de te, pour de meo, de tuo: De te largitor (Ter.): donne de toi. Sois généreux à tes propres dépens.

DÉSOSIER et DÉSAMPHITRYONNER. Voyez , particule inséparable en composition.

DESSALÉE; UNE DESSALÉE, une matoise, une rusée:

Vous faites la sournoise; mais je vous connois il y a longtemps, et vous êtes une dessalée.

(G. D. I. 6.)

DESSOUS, substantivement; AVOIR DU DESSOUS:

Est-il possible que toujours j’aurai du dessous avec elle?

(G. D. II. 13.)

«Nous avons toujours du dessus et du dessous, de plus habiles et de moins habiles, de plus élevés et de plus misérables, pour abaisser notre orgueil et relever notre abjection.»

(Pascal. Pensées. p. 229.)

Il est fâcheux qu’on ait laissé perdre cette expression utile, car on peut avoir du dessous sans avoir complétement le dessous. C’est pour avoir eu trop souvent du dessous dans ses querelles de ménage, que George Dandin finit par avoir le dessous.

DESSOUS, préposition avec un complément:

Je sais qu’il est rangé dessous les lois d’une autre.
(Dép. am. II. 3.)

Voyez DEDANS, DESSUS, DEVANT, DEVERS.

DESSUISSER (SE), quitter le rôle de Suisse:

Si vous êtes d’accord, par un bonheur extrême,
Je me dessuisse donc; et redeviens moi-même,
(L’Ét. V. 7.)

DESSUS, préposition:

Le bonhomme tout vieux chérit fort la lumière,
Et ne veut point de jeu dessus cette matière.
(L’Ét. III. 5.)
Vous étendiez la patte
Plus brusquement qu’un chat dessus une souris.
(Ibid. IV. 5.)
115
Attaché dessus vous comme un joueur de boule
Après le mouvement de la sienne qui roule.
(L’Ét. IV. 5.)
Je veux, quoi qu’il en soit, le servir malgré lui,
Et dessus son lutin obtenir la victoire.
(Ibid. V. 11.)
Faites parler les droits qu’on a dessus mon cœur.
(Dép. am. I. 2.)
Il pourroit bien, mettant affront dessus affront,
Charger de bois mon dos comme il a fait mon front.
(Sgan. 17.)
Dessus ses grands chevaux est monté mon courage.
(Ibid. 21.)
Dessus quel fondement venez-vous donc, mon frère....
(Éc. des mar. III. 9.)
Si j’avois dessus moi ces paroles nouvelles,
Nous les lirions ensemble, et verrions les plus belles.
(Fâch. I. 5.)
Pour moi, venant dessus le lieu,
J’ai trouvé l’action tellement hors d’usage....
(Ibid. II. 7.)

Dessus et dessous étaient originairement prépositions, comme leurs formes plus simples, sur et sous.

«Dessus mes piez charrunt.»

(Rois. p. 209.)

«Abaissez as dessuz mei ces ki esturent (steterunt) encuntre mei.»

(Ibid.)

C’est la subtilité des grammairiens modernes qui a inventé de partager la puissance entre sur, sous, et dessus, dessous, et de réduire les seconds au rôle exclusif d’adverbes.

Malherbe et Racan disaient sans scrupule: dessus mes volontés;—dedans la misère;—ce sera dessous cette égide, et Port-Royal s’y accorde; mais l’oracle Vaugelas n’avait pas encore parlé! Il parle, et Ménage déclare, d’après lui, que ces mots, comme prépositions, «ne sont plus du bel usage.» Toutefois Vaugelas veut bien, par grâce, excepter de sa règle trois façons de parler:

1o «Quand on met de suite les deux contraires. Exemple: Il n’y a pas assez d’or ni dessus ni dessous la terre.

2o «Quand il y a deux prépositions de suite, quoique non contraires:—Elle n’est ni dedans ni dessus le coffre.

3o «Lorsqu’il y a une autre préposition devant:—Par-dessus la tête, par-dessous le bras, par dehors la villeetc.

L’usage, en rejetant les deux premiers articles de cette loi, a confirmé le dernier, qui n’est pas plus justifié que les deux autres. Que de caprice et d’arbitraire dans tout cela! En vérité, 116 quand on examine les actes de ces tyrans de notre langue, on est honteux d’être soumis à leur autorité.

J’oubliais de dire que Vaugelas reçoit comme légitime dans les vers ce qu’il condamne comme solécisme dans la prose.

(Voyez DEDANS, DESSOUS, DEVANT, DEVERS.)

DÉTACHER (SE) CONTRE QUELQU’UN, se déchaîner:

Et son jaloux dépit, qu’avec peine elle cache,
En tous endroits sous main contre moi se détache.
(Mis. III. 3.)

DÉTERMINER A, dans le sens d’ordonner de:

Et cet homme est monsieur, que je vous détermine
A voir comme l’époux que mon choix vous destine.
(Fem. sav. III. 6.)

DÉTOUR, angle formé par une rue ou quelque saillie de maison; COIN D’UN DÉTOUR:

Un de mes gens la garde au coin de ce détour.
(Éc. des fem. V. 2.)

DÉTOURNEMENT DE TÊTE:

Leurs détournements de tête et leurs cachements de visage firent dire cent sottises de leur conduite.

(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)

DÉTRUIRE QUELQU’UN, ruiner son crédit:

Quel mal vous ai-je fait, madame, et quelle offense,
Pour armer contre moi toute votre éloquence,
Pour me vouloir détruire, et prendre tant de soin
De me rendre odieux aux gens dont j’ai besoin?
(Fem. sav. IV. 2.)

DEVANT, préposition, pour avant:

Je crie toujours, Voilà qui est beau! devant que les chandelles soient allumées.

(Préc. rid. 10.)
Et, devant qu’il vous pût ôter à mon ardeur,
Mon bras de mille coups lui perceroit le cœur.
(Éc. des mar. III. 3.)
«Celle-ci prévoyoit jusqu’aux moindres orages,
Et devant qu’ils fussent éclos
Les annonçoit aux matelots.»
(La Font. Fables. I. 8.)

Pascal fixe l’âge viril à vingt ans:

«Devant ce temps l’on est enfant.»

(Sur l’amour, p. 396.)

«Mais si les Égyptiens n’ont pas inventé l’agriculture, ni les autres arts que nous voyons devant le déluge...»

(Bossuet. Hist. univ. 3e part.)

117 «A vous parler franchement, l’intérêt du directeur va presque toujours devant le salut de celui qui est sous la direction.»

(St.-Évremont. Conv. du P. Canaye.)

«Il lui demanda, devant que de l’acheter, à quoi il lui seroit propre.»

(La Fontaine. Vie d’Ésope.)

Les grammairiens n’ont pas manqué d’exercer sur avant et devant la sagacité de leur esprit subtil. Ils signalent entre avant et devant une différence essentielle, et dont il importe de se bien pénétrer: c’est que «avant est plus abstrait, et devant plus concret[49].» C’est la raison qui fait que, suivant le même auteur, «on n’emploie plus devant par rapport au temps.» L’argument ne paraît pas concluant.

Un autre assure que «le génie de notre langue établit une différence entre les déterminatifs avant et devant[50].» Ce que je puis à mon tour assurer, c’est que devant se trouve comme synonyme d’avant, dans le berceau de notre langue. La traduction des Rois, faite au XIe siècle, s’en sert sans scrupule:—«E pis que nuls qui devant lui out ested envers N. S. uverad (p. 309),» Asa ouvra envers N. S. pis que nul qui eût été devant lui.

M. Nap. Landais peut-il se flatter de connaître le génie de la langue française mieux que ceux qui l’ont créée; mieux que Bossuet, Pascal, Corneille, Molière, et la Fontaine?

Avant, devant, sont deux formes du même mot inventées pour les besoins de l’euphonie et de la versification, comme dans et dedans, sur et dessus, sous et dessous. La perte de ces doubles formes a été préjudiciable surtout à la poésie, et la suppression de ces petites ressources a contribué, plus qu’on ne pense, à la décadence de l’art.

Comme en certains cas donnés l’on employait indifféremment à et de (voyez DE remplaçant à devant un verbe), de même on substituait l’un à l’autre avant et devant.

Dedans, dessus, dessous, devers, sont dans le même cas. (Voyez ces mots.)

118 DEVERS, préposition comme vers:

Lucas.—Tourne un peu ton visage devers moi.

(G. D. II. 1.)

C’est un paysan qui parle, à qui Molière prête des locutions surannées.

Devers et envers ont été jadis employés pour vers, comme on en voit un exemple dans une vieille chanson introduite par Beaumarchais dans le Mariage de Figaro:

«Tournez-vous donc envers ici,
«Jean de Lyra, mon bel ami.»

«Enfin la Rancune l’ayant tourné dans sa chaise devers le feu dont l’on avoit chauffé les draps, il ouvrit les yeux.»

(Scarron. Rom. com. Ire p., ch. XI.)

Mais Molière a mis aussi devers dans la bouche des personnages qui s’expriment avec le plus d’élégance et de correction:

ÉRASTE.
Il a poussé sa chance,
Et s’est devers la fin levé longtemps d’avance.
(Fâch. I. 1.)

«C’est ainsi devers Caen que tout Normand raisonne.»

(Boileau.)

«J’ai des cavales en Égypte, qui conçoivent au hennissement des chevaux qui sont devers Babylone

(La Fontaine. Vie d’Ésope.)

Devers et envers sont des formes variées de vers. Vers a été la première forme usitée:

«Si hom peche vers altre, a Deu se purrad acorder; e s’il peche vers Deu, ki purrad pur lui preier?»

(Rois. p. 8.)

«Pur ço que la guerre vers les ennemis Deu mantenist.»

(Ibid. p. 71.)

Beaumanoir n’emploie que vers:

«Li baillis qui est debonaires vers les malfesans... qui vers toz est fel et cruels...»

(T. Ier. p. 18, 19.)

Cependant la version des Rois, qui paraît de la fin du XIe siècle, connaît déjà envers et devers.

«Ore t’aparceif que felenie n’ad en mei ne crimne envers tei

(P. 95.)

«E pis que nuls ki devant lui out ested devers Nostre Seignur uverad.»

(P. 309.)

(Voyez DEDANS, DESSOUS, DEVANT.)

DEVOIR; NE DEVOIR QU’A, avec l’ellipse de rien:

Hors d’ici je ne dois plus qu’à mon honneur.

(D. Juan. III. 5.)

119 DÉVORER DU CŒUR, figur., recevoir avidement:

Et vous devez du cœur dévorer ces leçons.
(Éc. des fem. III. 2.)

DÉVOTS DE PLACE:

Que ces francs charlatans, que ces dévots de place.
(Tart. I. 6.)

Comme les valets de place, qui se tiennent en vue sur les places publiques.

DE VRAI: véritablement, de vero:

Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être.

(D. Juan. I. 1.)

Nous verrons, de vrai, nous verrons!

(Ibid. V. 3.)

Ma foi, c’est promptement, de vrai, que j’achèverai.

(Am. magn. V. 1.)

Cette locution était jadis très-usitée; les exemples en sont fréquents. On disait aussi au vrai:

«Je ne sais pas au vrai si vous les lui devez;
«Mais, il me les a, lui, mille fois demandés.»
(Regnard. Le Légataire. V. 7.)

DEXTÉRITÉS, au pluriel, adresse:

Oui, vos dextérités veulent me détourner
D’un éclaircissement qui vous doit condamner.
(D. Garcie. IV. 8.)
Je sais les tours rusés et les subtiles trames
Dont pour nous en planter savent user les femmes;
Et comme on est dupé par leurs dextérités,
Contre cet accident j’ai pris mes sûretés.
(Éc. des fem. I. 1.)

D’HOMME D’HONNEUR; ellipse: foi d’homme d’honneur:

D’homme d’honneur, il est ainsi que je le dis.
(Dép. am. III. 8.)

DIABLE; DIABLE EMPORTE SI...:

Diable emporte si je le suis! (médecin.)

(Méd. mal. lui. I. 6.)

Diable emporte si j’entends rien en médecine!

(Ibid. III. 1.)

C’est une sorte d’atténuation du blasphème complet: Que le diable m’emporte si... On en retranche le pronom personnel, pour moins d’horreur.

EN DIABLE; COMME TOUS LES DIABLES:

La justice, en ce pays-ci, est rigoureuse en diable contre cette sorte de crime.

(Pourc. II. 12.)

120 Elle est sévère comme tous les diables, particulièrement sur ces sortes de crimes.

(Pourc. III. 2.)

(Voyez QUE DIABLE!)

DIANTRE, modification de diable; DIANTRE SOIT:

Diantre soit la coquine!

(B. gent. III. 3.)

DIANTRE, adjectif; comme diable, diablesse:

Qu’on est aisément amadoué par ces diantres d’animaux-là!

(Ibid. III. 10.)

DIANTRE SOIT DE...:

Diantre soit de la folle, avec ses visions!
(Fem. sav. I. 5.)

DIANTRE SOIT FAIT DE...:

Encore! diantre soit fait de vous! Si... je le veux.
(Tart. II. 4.)

DIE, dise:

Veux-tu que je te die? une atteinte secrète
Ne laisse point mon âme en une bonne assiette.
(Dép. am. I. 1.)
Ah! souffrez que je die,
Valère, que le cœur qui vous est engagé.....
(Ibid. V. 9.)

Die n’est pas une forme suggérée par le besoin de la rime; elle est aussi fréquente que dise chez les vieux prosateurs. Malherbe, dans ses lettres, n’en emploie pas d’autre.

Voulez-vous que je vous die?

(Impromptu de Versailles. 3.)

Ainsi cette forme était encore usuelle dans la conversation en 1663.

Cependant, neuf ans après, en 1672, dans les Femmes savantes, Molière tourne en ridicule le quoi qu’on die de Trissotin:

Faites-la sortir, quoi qu’on die,
De votre riche appartement.

Cette forme alors était donc déjà surannée.

«Il faut toujours, en prose, écrire et prononcer dise et jamais die, ni avec quoi que, ni dans aucune autre phrase.» C’est la décision de Trévoux, d’après Th. Corneille.

DIFFAMER:

MORON.
Je vous croyois la bête
Dont à me diffamer j’ai vu la gueule prête.
(Pr. d’Él. I. 2.)

121 L’emploi de diffamer pour dévorer, déchirer, en parlant d’un sanglier, pourrait sembler une bouffonnerie de ce fou de cour; mais Furetière nous apprend que «diffamer signifie aussi salir, gâter, défigurer. Il a renversé cette sauce sur mon habit: il l’a tout diffamé. Il lui a donné du taillant de son épée, et lui a tout diffamé le visage. En ce sens il est bas.»

Ainsi Moron parle sérieusement et correctement. Diffamer, aujourd’hui, ne se prend plus qu’au sens moral.

On observera que diffamer, au sens moral, n’emporte pas nécessairement l’idée de calomnie, ni même aucune idée de blâme, puisque Boileau a dit, en parlant des précieuses:

«Reste de ces esprits jadis si renommés,
Que d’un coup de son art Molière a diffamés

C’est-à-dire, tout simplement: a perdus de réputation. Fame (fama) a été français dans l’origine:

«E vint la fame a tuz ces de Israel, que desconfiz furent li Philistien.»

(Rois. p. 42)

Héli dit à ses fils:

«Votre fame n’est mie saine.»

(Ibid. p. 8.)

Vous n’avez pas bonne réputation.

DIGNE, en mauvaise part:

Et toutes les hauteurs de sa folle fierté
Sont dignes tout au moins de ma sincérité.
(Fem. sav. I. 3.)

«Mais il (Vasquez) n’est pas digne de ce reproche

(Pascal. 11e Prov.)

DINER: AVOIR DINÉ, métaphoriquement:

Mme Jourdain.—Il me semble que j’ai dîné quand je le vois!

(B. gent. III. 3.)

On dirait, par la même métaphore: Je suis rassasiée de le voir.

DIRE, actif avec un complément direct, désirer; TROUVER QUELQU’UN A DIRE:

Mettez-vous donc bien en tête..... que je vous trouve à dire plus que je ne voudrois dans toutes les parties où l’on m’entraîne.»

(Mis. V. 4.)

Ce verbe dire vient, par une suite de syncopes, non pas de dicere, mais de desiderare, dont on ne retient que les syllabes 122 extrêmes, desiderare, desirare (d’où l’on a fait à la seconde époque désirer), et dere, dont le premier e se change en i, par la règle accoutumée. (V. Des Var. du langage fr., p. 208).

Ce verbe dire était très-usité au XVIe siècle: Montaigne, la reine de Navarre, et les autres, en font constamment usage:

«Que sait-on, si...... plusieurs effects des animaux qui excedent nostre capacité sont produits par la faculté de quelque sens que nous ayons à dire

(Montaigne. II. 12.)

A désirer, à regretter; qui nous manque.

«Si nous avions à dire l’intelligence des sons de l’harmonie et de la voix, cela apporteroit une confusion inimaginable à tout le reste de nostre science.»

(Id. Ibid.)

«Ce desfault (une taille trop petite) n’a pas seulement de la laideur, mais encores de l’incommodité, à ceulx mesmement qui ont des commandements et des charges; car l’auctorité que donne une belle presence et majesté corporelle en est à dire

(Id. II. 17.)

L’autorité, par suite de ce défaut, se fait désirer, ne s’obtient pas.

La reine de Navarre écrit à chaque instant dans ses lettres: Le roi et madame vous trouvent bien à dire; nous vous trouvons bien à dire. C’est dans ce sens que l’employait encore Célimène en 1666.

Ce mot a disparu, peut-être banni pour laisser régner, sans équivoque possible, dire, venu de dicere.

DIRE de quelque chose TOUS LES MAUX DU MONDE:

Tous les autres comédiens..... en ont dit tous les maux du monde.

(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)

(Voyez ON DIRAIT DE.)

DIRE pour redire:

Ayant eu la bonté de déclarer qu’elle (Votre Majesté) ne trouvoit rien à dire dans cette comédie, qu’elle me défendoit de produire en public.

(1er Placet au roi.)

DIRE construit avec en et à; EN DIRE A, pour être favorable à:

Si le sort nous en dit, tout sera bien réglé.
(L’Ét. V. 2.)

Si le sort nous est propice, nous seconde.

123 Cette bizarre expression est évidemment calquée sur cette façon de parler usuelle: Le cœur m’en dit; le cœur vous en dit-il? Molière n’a pu s’en servir que dans un ouvrage de sa jeunesse.

DIRE VÉRITÉ, dire la vérité:

Et s’il avoit mon cœur, à dire vérité....
(Mis. IV. 1.)

DISPENSER (SE) A...., se disposer à:

Et c’est aussi pourquoi ma bouche se dispense
A vous ouvrir mon cœur avec plus d’assurance.
(Dép. am. II. 1.)

Autrefois, dispenser se disait en pharmacie, pour disposer, préparer.

«Plusieurs auteurs ont écrit en détail la préparation des remèdes que les apothicaires doivent dispenser. Dispenser la thériaque, c’est-à-dire, la préparer. Les statuts des espiciers portent que les aspirants à la maistrise dispenseront leur chef-d’œuvre en présence de tous les maistres.»

(Furetière.)

Cette ancienne valeur du mot dispenser est encore attestée par le mot anglais dispensary, pharmacie, dont nous avons refait, à notre tour, dispensaire.

DISPUTER A FAIRE QUELQUE CHOSE:

Je suis un pauvre pâtre; et ce m’est trop de gloire
Que deux nymphes d’un rang le plus haut du pays
Disputent à se faire un époux de mon fils.
(Mélicerte. I. 4.)

DIVERTIR, du latin divertere, détourner, distraire, tourner d’un autre côté:

Après de si beaux coups qu’il a su divertir.
(L’Ét. III. 1.)
Votre feinte douceur forge un amusement,
Pour divertir l’effet de mon ressentiment.
(D. Garcie. IV. 8.)
Bonjour.—Hé quoi, toujours ma flamme divertie!
(Fâcheux. II. 2.)
Viendra-t-il point quelqu’un encor me divertir?
(Ibid. III. 3.)

Et, cherchant à divertir cette tristesse, nous sommes allés nous promener sur le port.

(Scapin. II. 11.)

«C’est un artifice du diable, de divertir ailleurs les armes dont ces gens-là combattoient les hérésies.»

(Pascal. Pensées. p. 237.)

«Si l’homme étoit heureux, il le seroit d’autant plus qu’il seroit moins diverti, comme les saints et Dieu.»

(Id. Ibid. p. 219.)

124 DONCQUES, archaïsme:

Doncques si le pouvoir de parler m’est ôté,
Pour moi, j’aime autant perdre aussi l’humanité.
(Dép. am. II. 7.)

On écrivit originairement avec une s finale, doncques, avecques, ores, illecques, mesmes.

DONNER; DONNER A PLEINE TÊTE DANS....:

Il ne faut point douter qu’elle ne donne à pleine tête dans cette tromperie.

(Am. magn. IV. 4.)

DONNER AU TRAVERS DE:

Un homme...... qui donne au travers des purgations et des saignées.

(Mal. im. III. 3.)

Donner, dans cette locution, et dans celles qui vont suivre jusqu’à se donner de garde, est pris au sens de tomber ou se lancer avec impétuosité, et il est verbe neutre, ou plutôt réfléchi, mais dépourvu de son pronom. Les Latins disaient de même dare se:—dare se in viam (Cic.); dare se præcipitem: dabit me præcipitem in pistrinum (Plaut.); dare se fugæ (Cic.)

Molière aussi construit donner avec le datif et avec l’accusatif, c’est-à-dire, avec à et dans.

DONNER CHEZ QUELQU’UN:

Nous donnions chez les dames romaines,
Et tout le monde là parloit de nos fredaines.
(Fem. sav. II. 4.)

DONNER DANS:

Vous donnez furieusement dans le marquis!

(L’Av. I. 5.)

..... les riches bijoux, les meubles somptueux où donnent ses pareilles avec tant de chaleur.

(Ibid. II. 6.)

DONNER DANS LA VUE, éblouir:

Ce monsieur le comte qui va chez elle lui donne peut-être dans la vue?

(B. gent. III. 9.)

DONNER A UN BRUIT, c’est-à-dire, croire à ce bruit:

Enfin il est constant que l’on n’a point donné
Au bruit que contre vous sa malice a tourné.
(Mis. V. 1.)

On n’a point donné créance au bruit, etc. Mais, sans recourir à cette ellipse violente, donner au bruit est dit comme donner au piége, c’est-à-dire, dans le piége.

125DONNER DE GARDE (SE), prendre ses précautions:

Je venois l’avertir de se donner de garde.
(L’Ét. IV. 1.)

Il y a deux manières d’expliquer cette locution: en y considérant de comme surabondant, ce qui ne me plaît guère; ou bien en expliquant se donner, par se faire, se mettre. Se donner de garde, se faire de garde, se tenir à l’erte, au guet.

On disait aussi, avec un complément indirect, se donner de garde de quelque chose:

MORON.Donnez-vous-en bien de garde, seigneur, si vous voulez m’en croire.

(Pr. d’Él. III. 2.)

Se donner de garde est une ancienne façon de dire s’apercevoir de quelque chose, s’en mettre en garde:

«Et fut tout ce fait si soubdainement, que les gens de la ville ne s’en donnerent de garde

(Froissart.)

DONNER DES REVERS, renverser d’un soufflet, métaphoriquement:

Toutefois n’allez pas, sur cette sûreté,
Donner de vos revers au projet que je tente.
(L’Ét. II. 1.)

EN DONNER A QUELQU’UN, lui en donner à garder, le tromper:

Tu couches d’imposture, et tu m’en as donné.
(L’Ét. I. 10.)

(Voyez COUCHER DE.)

Ah, ah! l’homme de bien, vous m’en vouliez donner!
(Tart. IV. 7.)

Cet en ne se rapporte grammaticalement à rien, comme dans plusieurs expressions analogues: en tenir, en faire, etc.

EN DONNER DU LONG ET DU LARGE:

Donnons-en à ce fourbe et du long et du large.
(L’Ét. IV. 7.)

Donnons-lui-en dans tous les sens, accommodons-le de toutes les façons possibles, de toutes pièces.

DONNER LA BAIE....:

Le sort a bien donné la baie à mon espoir.
(L’Ét. II. 13.)

(Voyez BAIE.)

DONNER LA MAIN ou LES MAINS A..., métaphoriquement, soutenir:

Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution.....

(B. gent. III. 9.)
126
Pourvu que votre cœur veuille donner les mains
Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.
(Mis. V. sc. dernière.)

Un cœur qui donne les mains est une image fausse, et une expression forcée.

La Fontaine a dit absolument donner les mains, dans le sens où le vulgaire dit aujourd’hui mettre les pouces:

«De façon que le philosophe fut obligé de donner les mains

(Vie d’Ésope.)

DONNER UN CRIME, UNE RÉPUTATION:

J’ignore le détail du crime qu’on vous donne.
(Tart. V. 6.)

C’est le latin dare crimen alicui.

Je me souviens toujours du soir qu’elle eut envie de voir Damon, sur la réputation qu’on lui donne, et les choses que le public a vues de lui.

(Critique de l’École des fem. sc. 2.)

On disait de même, au XVIe siècle, donner un bruit à quelqu’un: c’était lui attribuer une réputation. Bonnivet était

«Des dames mieux voulu que ne feut oncques François, tant pour sa beauté, bonne grace et parole, que pour le bruit que chacun luy donnoit d’estre l’un des plus adroits et hardis aux armes qui feust de son temps.»

(La R. de Nav. Heptaméron, nouvelle 14.)

«Elle connoissoit le contraire du faux bruit que l’on donnoit aux François

(Ibid.)

(Voyez BRUIT.)

DONT, au sens de par qui, de qui:

C’est moi, vous dis-je, moi, dont le patron le sait.
(Dép. am. III. 7.)

Cette expression pèche par l’équivoque: il semble que Mascarille veuille dire: ego, CUJUS dominus id rescivit,—et il veut dire: A QUO OU per quem dominus id rescivit.

L’ancienne orthographe eût évité cette confusion (aux yeux du moins), en écrivant: dond le patron le sait.—Unde id rescivit.

DONT, pour de qui, avec un nom de personne:

Messieurs les maréchaux, dont j’ai commandement.
(Mis. II. 7.)
Mon fils, dont votre fille acceptoit l’hyménée.....
(Sgan. 7.)

127 Et principalement ma mère étant morte, dont on ne peut m’ôter le bien.

(L’Av. II. 1.)

Comme ami de son maître de musique, dont j’ai obtenu le pouvoir de dire qu’il m’envoie à sa place.

(Mal. im. II. 1.)

DONT, par laquelle:

La beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne.

(D. Juan. I. 2.)

La bassesse de ma fortune, dont il plaît au ciel de rabattre l’ambition de mon amour.....

(Am. magn. I. 1.)

DONT A LA MAISON, pour à la maison de qui:

L’objet de votre amour, lui, dont à la maison
Votre imposture enlève un brillant héritage.
(Dép. am. II. 1.)

Molière ne s’est permis qu’une seule fois cette tournure entortillée, et c’est dans son premier ouvrage; car, malgré la chronologie reçue, je tiens le Dépit amoureux aîné de l’Étourdi.

Bossuet fournit un exemple d’une construction aussi bizarre:

«On a peine à placer Osymanduas, dont nous voyons de si magnifiques monuments dans Diodore, et de si belles marques de ses combats.

(Hist. un. IIIe p. § 3.)

Dont nous voyons de si belles marques de ses combats! pour des combats de qui nous voyons de si belles marques. Il n’y a point de doute que ce ne soit là une construction très-vicieuse. Les saints ont eu leurs faiblesses, dit Voltaire; ce n’est point leurs faiblesses qu’il faut imiter.

DONT, au neutre, pour de quoi:

Ah! poltron, dont j’enrage!
Lâche! vrai cœur de poule!
(Sgan. 21.)

Ah! poltron que je suis, de quoi j’enrage; c’est-à-dire, d’être poltron. Unde venit mihi rabies.

DONT relatif, séparé de son sujet:

Comme le mal fut prompt, dont on la vit mourir.
(Dép. am. II. 1.)

(Voyez QUI RELATIF, séparé de son sujet.)

D’ORES-EN-AVANT:

THOMAS DIAFOIRUS. Aussi mon cœur, d’ores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables.

(Mal. im. II. 6.)

128 Archaïsme, comme ne plus, ne moins. On voit que Thomas Diafoirus est issu de vieille bourgeoisie. On a dit, en ôtant l’s d’ore, dorenavant, et l’on met aujourd’hui un accent sur l’é, dorénavant; en sorte que les racines de ce mot sembleraient être doré et navant. C’est d’ora in avanti, d’ore en avant.

Il est fâcheux que l’Académie consacre l’orthographe et la prononciation vicieuses.

DORMIR SA RÉFECTION, ce qu’il faut pour se refaire.

Le sommeil est nécessaire à l’homme; et lorsqu’on ne dort pas sa réfection, il arrive que.....

(Prol. de la Pr. d’Él., 2.)

DOS; TOMBER SUR LE DOS A QUELQU’UN, en parlant d’un événement fâcheux:

Il faut que tout le mal tombe sur notre dos.
(Sgan. 17.)

DOT, substantif masculin, archaïsme:

L’ordre est que le futur doit doter la future
Du tiers du dot qu’il a.
(Éc. des fem. IV. 2.)

Les éditeurs modernes ont substitué «du tiers de dot.»—Il faudrait au moins du tiers de la dot.

C’est une raillerie que de vouloir me constituer son dot de toutes les dépenses qu’elle ne fera point.

(L’Av. II. 6.)

Montaigne fait toujours dot masculin. Ménage: «Il faut dire la dot et non pas le dot, comme dit M. de Vaugelas dans sa traduction de Quinte-Curce, et M. d’Ablancourt dans tous ses livres. Nicot dit le dost, qui est encore plus mauvais que le dot

(Obs. sur la lang. fr. p. 126.)

L’Avare est de 1668, et Ménage écrivait ses observations en 1672, un an avant la mort de Molière. C’est donc vers cette seconde date que le genre du mot dot a été fixé au féminin.

M. Auger cite ce vers du Riche vilain:

«Un grand dot est suivi d’une grande arrogance.»

Le moyen âge disait dos fém., et dotum, neutre.

(Voyez Du Cange, au mot dotum.)

DOUBLE, substantif, pièce de monnaie:

Vous ne les auriez pas, s’il s’en falloit un double.

(Méd. m. lui. I. 6.)

Il n’y a point de monsieur maître Jacques pour un double!

(L’Av. III. 6.)

129 C’est-à-dire qu’il se tient plus cher, à plus haut prix. Le double était une petite monnaie de billon. Il n’y en a point pour un double, espèce d’adage pour exprimer un refus formel, une dénégation.

DOUBLE FILS DE PUTAIN:

Double fils de putain, de trop d’orgueil enflé.
(Amph. III. 7.)

Put, pute, du latin putidus, par apocope, ancien adjectif qui signifiait à peu près vilain, vilaine. Il est encore d’usage dans les Vosges et la Franche-Comté. Un vieux noël en patois lorrain, sur l’Épiphanie, dit, en parlant du roi d’Éthiopie:

«Qui ot ce put chabrouillé?»

Qui est ce vilain barbouillé?

La terminaison ain s’ajoutait volontiers, dans les premiers temps de la langue, aux noms de femme ou de femelle. Ève, Èvain; Berte, Bertain. Dans le roman de Renard, la poule s’appelle Pinte et Pintain. M. Ampère pense que c’est un vestige d’anciennes déclinaisons, et la marque du cas oblique; je suis plus porté à y voir simplement une forme de diminutif.

DOUCEUR DE CŒUR, tendresse, amour:

Il se rend complaisant à tout ce qu’elle dit,
Et pourroit bien avoir douceur de cœur pour elle.
(Tart. III. 1.)

DOUTER, verbe actif, DOUTER QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, le redouter, le tenir suspect:

Sous couleur de changer de l’or que l’on doutoit.
(L’Ét. II. 7.)

De l’or que l’on craignait qui ne fût faux.

Douter, se disait jadis en la forme simple; redouter marquait la répétition, l’augmentation de la crainte. Nicot dit: «Doubter, hesitare, dubitare, vereri, timere

«Il n’y a homme tant hardi qui ne doubte trop d’en aller cueillir.»

(Amadis. livre II.)
CLOVIS à saint Remi.
«Sire arcevesque, nous lavez
«Corps et ame dedans ces fons,
«Pour nous garder d’aller à fons
«D’enfer, qui tant fait à doubter
(Mystère de Ste Clotilde.)

130 Froissart ne connaît que le verbe douter ou se douter, pour signifier redouter:

«Le clerc se doubta du chevalier, car Il estoit crueux.... il vint en presence du sire de Corasse, et luy dit:.... Je ne suis pas si fort en ce pays comme vous estes; mais sachez que, au plustost que je pourrai, je vous envoierai tel champion que vous doubterez plus que vous ne faictes moi. Le sire de Corasse..... luy dict: Va à Dieu, va; fais ce que tu peux: je te doubte autant mort que vif.».

(Froissart. Chron. III. ch. 22.)

Se douter avait le même sens. Pathelin confie à sa femme son plan pour duper le drapier: Bon, dit Guillemette:

«Mais se vous renchéez arrière,
«Que justice vous en repreigne,
«Je me doute qu’il ne vous preigne
«Pis la moitié qu’à l’autre fois.»
(Pathelin.)

«Mais si vous ne réussissez pas, et que la justice s’en mêle, j’ai peur qu’il ne vous en arrive la moitié pis que la dernière fois.»

DOUZE, dans une espèce de rébus ou de calembour trivial:

JACQUELINE. Je vous dis et vous douze (10 et 12) que tous ces médecins n’y feront rian que de l’iau claire.

(Méd. m. lui. II. 2.)

DRAPS BLANCS; METTRE QUELQU’UN DANS DE BEAUX DRAPS BLANCS, par ironie:

Ah! coquines, vous nous mettez dans de beaux draps blancs!

(Préc. rid. 18.)

DRESSER; DRESSER UN ARTIFICE:

Et s’il faut par hasard qu’un ami vous trahisse,
Que pour avoir vos biens on dresse un artifice?
(Mis. I. 1.)

Mais pour lequel des deux princes au moins dressez-vous tout cet artifice?

(Am. magn. IV. 4.)

DRESSER SA PROMENADE VERS...., la diriger:

Dressons notre promenade, ma fille, vers cette belle grotte où j’ai promis d’aller.

(Ibid. III. 1.)

«Elle dressa donc ses pas vers le lieu où elle avoit vu cette fumée.»

(La Font. Psyché. II.)

131 DU, pour que le:

C’est un étrange fait du soin que vous prenez
A me venir toujours jeter mon âge au nez.
(Éc. des mar. I. 1.)

«C’est dommage du gentilhomme, quand il est ainsi mort.»

(Froissart. Chron. II. ch. 30.)
«Voyez que c’est du monde et des choses humaines!»
(Regnier, le mauvais Giste.)

(Voyez DE remplaçant que le.)

DULCIFIÉ, au sens métaphorique:

GROS-RENÉ.
.... Voilà tout mon courroux
Déjà dulcifié; qu’en dis-tu, romprons-nous?
(Dép. am. IV. 4.)

DULCIFIANT, adjectif:

SGANARELLE. Quelque petit clystère dulcifiant.

(Méd. m. lui. II. 7.)

DU MATIN, dès le matin:

Mais demain, du matin, il vous faut être habile
A vider de céans jusqu’au moindre ustensile.
(Tart. V. 4.)

DU GRAND MATIN, dès le grand matin:

Aujourd’hui il est trop tard; mais demain, du grand matin, je l’enverrai querir.

(Mal. im. I. 10.)

DU MIEUX QUE:

Allez; si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que vous pourrez.

(Méd. m. lui. III. 2.)

(Voyez DE exprimant la cause, la manière.)

DU MOINS, pour au moins:

Je vais gager qu’en perruques et rubans il y a du moins vingt pistoles.

(L’Av. I. 5.)

C’est pour éviter l’hiatus a au.

DUPE A (un infinitif):

Et moi, la bonne dupe à trop croire un vaurien....
(L’Ét. II. 5.)

Et moi, qui en croyant un tel vaurien suis une trop bonne dupe.

(Voyez A (un infinitif), capable de, de nature à.)

DURANT QUE:

Je vous dirai..... que, durant qu’il dormoit, je me suis dérobée d’auprès de lui....

(G. D. III. 12.)

132 C’est le participe ablatif absolu des Latins: durante quod, comme pendant que, pendente quod.

DURER CONTRE QUELQU’UN, DURER A QUELQUE CHOSE:

CLAUDINE. Il a tant bu, que je ne pense pas qu’on puisse durer contre lui.

(G. D. III. 12.)

Il faut observer que ce durer est devenu du style de servante, mais que cette servante parle comme Tite-Live: «Nec poterat durari extra tecta.» On ne pouvait durer hors des maisons; et comme Plaute: «Nequeo durare in ædibus.» Je ne puis durer chez nous.

«....... durate, atque exspectate cicadas.»
(Juven. IX. 69.)

Au surplus, Molière a relevé cette expression, en la mettant dans la bouche de l’aimable et spirituelle Élise:

Pensez-vous que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?

(Crit. de l’Éc. des fem. 1.)

DU TOUT:

..... Mon fils, je ne puis du tout croire
Qu’il ait voulu commettre une action si noire.
(Tart. V. 3.)

Je relève ces vers, uniquement pour avoir occasion d’observer que du tout ne s’emploie plus aujourd’hui qu’en des formules négatives, mais qu’il entrait aussi originairement dans des phrases affirmatives. Par exemple:

«Nostre Seignur Deu del tut siwez et de tut vostre quer servez.»

(Rois. p. 41.)

Suivez du tout, c’est-à-dire, absolument, sans restriction, Notre Seigneur Dieu.—Nous sommes appauvris de la moitié de cette locution.

«Pensez, amis, que je faz moult
«Quant je me mets en vous du tout
«Et de ma mort et de ma vie.»
(Partonopeus. v. 7730.)

Quand je me confie entièrement en vous, quand je vous livre ma mort et ma vie.

E muet étouffé pour la mesure:

Les flots contre les flots font un remue-ménage.
(Dép. am. IV. 2.)

L’édition de P. Didot écrit remû-ménage; l’édition faite sous les yeux de Molière, remue-ménage.

133
Je pousse, et je me trouve en un fort à l’écart,
A la queue de nos chiens, moi seul avec Drécart.
(Fâcheux. II. 7.)

La locution étant ainsi faite, il n’y avait pas moyen de l’employer autrement en vers.

Au reste, il est bon d’observer que dans l’ancienne versification l’e muet ne comptait pas plus à l’hémistiche qu’il ne fait aujourd’hui à la fin d’un vers. Et tout atteste que nos pères avaient l’oreille aussi délicate que nous, pour le moins. Il se passe quelque chose d’analogue en musique. C’est l’altération de la septième dans la gamme mineure; on n’en avait pas l’idée jadis, et nous ne saurions nous en passer. Ce sont des effets de l’éducation, qu’on prend pour des lois naturelles:

Tant de nos premiers ans l’habitude a de force!

E muet de la seconde ou de la troisième personne, comptant pour une syllabe:

Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure.
(L’Ét. I. 6.)
Ah! n’aie pas pour moi si grande indifférence!
(Ibid. II. 7.)
Ils ne vous ôtent rien, en m’ôtant à vos yeux,
Dont ils n’aient pris soin de réparer la perte.
(Psyché. II. 1.)

Mais Psyché est écrite avec une précipitation extrême. Molière, depuis ses premiers ouvrages, ne se permettait plus cette négligence.

ÉBAUBI:

Je suis tout ébaubie, et je tombe des nues!
(Tart. V. 5.)

Trévoux dit que c’est une forme populaire et corrompue du mot ébahi. Il se trompe. La forme première est abaubi, et nos pères distinguaient bien esbahi et abaubi:

«Lors le voit morne et abaubit
(Rom. de Coucy. v. 185.)
«Li chastelains fut esbahis
(Ibid. v. 223.)

La châtelaine de Fayel, voyant dans sa chambre son époux et son amant, demeure stupéfaite:

«Quant ele andeus leans les vist,
«Le cuer a tristre et abaubit.
«Dont dist come esbahie fame:
«Sire diex! quel gent sont cecy?»
(Ibid. v. 4546.)

134 Esbahi est celui qui reste la bouche béante, comme s’il bâillait. La racine est hiare.

Abaubi a pour racine balbus, dont on fit baube. Louis le Bègue était Loys li Baube:

«Looys, le fil Challe le Chauf, qui Loys li Baubes fut apelez.»

(Chron. de St.-Denys, ad ann. 877.)

Et Philippe de Mouskes:

«Loeys ki Baubes ot nom.»

Louis, surnommé le Bègue.

En composant cet adjectif avec a, qui marquait une action en progrès, on fit abaubir, comme alentir, apetisser, agrandir, et, par la corruption de l’âge, ébaubi.

Un homme ébahi est muet de surprise; l’ébaubi est celui que la surprise fait bégayer, balbutier.

Trévoux dérive esbahir de l’hébreu schebasch, et ébaubi, d’ébahir.

Le verbe était bauboier ou baubier, qui s’écrivait balbier. Il y a dans Partonopeus un exemple naïf d’une femme ébaubie, ou abaubie: c’est quand la fée Mélior, en s’éveillant, ne trouve plus Partonopeus à ses côtés; elle veut l’appeler par son nom:

«Nel puet nomer, et neporquant
«Balbié l’a en souglotant:
«Parto, Parto, a dit souvent,
«Puis dit nopeu, moult feblement;
«Et quant a Partonopeu dit
«Pasmee ciet desor son lit.»
(Partonopeus. v. 7245.)

(Voyez Du Cange aux mots Balbire et Balbuzare.)

Balbier (baubier), est la forme primitive, tirée de balbus.

Balbutier est de seconde formation, calqué sur balbutire.

ÉBULLITIONS DE CERVEAU:

Je suis pour le bon sens, et ne saurois souffrir les ébullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille.

(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)

ÉCHAPPER (L’) BELLE:

Je viens de l’échapper bien belle, je vous jure!
(Éc. des fem. IV. 6.)

Le substantif de l’ellipse paraît être occasion, comme dans vous nous la donnez belle! On comprend que, dans ces formules, 135 l’absence du mot précis a permis à l’usage d’étendre un peu le sens et les applications.

Nous l’avons en dormant, madame, échappé belle!
(Fem. sav. IV. 3.)

L’usage a consacré cette forme avec cette orthographe, parce qu’elle date d’une époque où l’on n’était pas bien rigoureux sur l’accord des participes, et que d’ailleurs l’ellipse du substantif féminin dissimule un peu la faute. Il est certain que, à la rigueur, il faudrait échappée belle. Cependant, en prose même, personne n’a jamais écrit le participe au féminin:

«Ma foi, mon ami, je l’ai échappé belle depuis que je ne t’ai vu!»

(Lesage, Gil Blas.)

L’italien possède beaucoup de locutions faites, où l’adjectif est ainsi au féminin par rapport à un substantif sous-entendu:—come la passate?questa non l’intendo;—ei me l’ha fatta;—questa non mi calza, etc., etc., où l’on peut supposer dans l’ellipse les mots vita, cosa, burla, scarpa.

ÉCHELLE; TIRER L’ÉCHELLE APRÈS QUELQU’UN:

Lucas. Oh, morguenne! il faut tirer l’échelle après ceti-là.

(Méd. m. lui. II. 1.)

Cette figure s’entend assez: quand on tire l’échelle, c’est qu’on n’a plus à laisser monter personne, étant satisfait de ce qui est monté.

ÉCHINE; AJUSTER L’ÉCHINE, bâtonner:

Ah! vous y retournez!
Je vous ajusterai l’échine.
(Amph. III. 7.)

ÉCLAIRÉ EN HONNÊTES GENS:

L’âge le rendra plus éclairé en honnêtes gens.

(Crit. de l’Éc. des f. 5.)

C’est-à-dire, lui apprendra à les mieux reconnaître.

ÉCLAIRER QUELQU’UN, l’espionner, éclairer ses démarches:

Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire!
(L’Ét. I. 4.)
Dites-lui qu’il s’avance,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et qu’il ne se verra d’aucuns yeux éclairé.
(D. Garcie. IV. 3.)
J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire,
Et suis bien aise ici qu’aucun ne nous éclaire.
(Tart. III. 3.)

136 Il nous reste en ce sens le substantif éclaireur; aller en éclaireur.

On disait éclairer à quelqu’un, pour signifier lui éclairer son chemin. Nicot fait soigneusement la distinction entre éclairer quelqu’un et à quelqu’un; il explique le second: «Prælucere alicui; lucem facere alicui; lustrare lampade.» Ainsi quand on lit dans Don Juan, act. IV, scène 3,—Allons, monsieur Dimanche, je vais vous éclairer,—il faut entendre ce vous au datif, pour à vous, et non pas à l’accusatif, comme aujourd’hui nous disons, Éclairez monsieur. C’est une politesse très-impolie: monsieur n’a pas besoin qu’on l’éclaire, mais qu’on lui éclaire sa route.

Ce vice du langage moderne paraît né de l’équivoque des formes vous, moi, me, qui servent aussi pour à vous, à moi.

ÉCLATS DE RISÉE, éclats de rire:

A tous les éclats de risée, il haussoit les épaules, et regardoit le parterre en pitié.

(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)

«Ces paroles à quoi Gélaste ne s’attendoit point, et qui firent faire un petit éclat de risée, l’interdirent un peu.»

(La Fontaine. Psyché. I.)

ÉCOT; PARLER A SON ÉCOT:

Mais quoi...?—Taisez-vous, vous; parlez à votre écot.
Je vous défends tout net d’oser dire un seul mot.
(Tart. IV. 3.)

C’est-à-dire parlez à votre tour, en proportion de votre droit et de votre dû, comme chacun mange à son écot.

ÉCOUTER UN CHOIX, y entendre, l’examiner:

Le choix est glorieux, et vaut bien qu’on l’écoute.
(Tart. II. 4.)

ÉCU; LE RESTE DE NOTRE ÉCU:

Mme JOURDAIN (apercevant Dorimène et Dorante). Ah, ah! voici justement le reste de notre écu! Je ne vois que chagrins de tous côtés.

(B. gent. V. 1.)

Expression figurée, prise du change des monnaies. Voici le reste de notre écu! c’est-à-dire, voici qui complète notre infortune.

137 EFFICACE, substantif féminin:

On n’ignore pas qu’une louange, en grec, est d’une merveilleuse efficace à la tête d’un livre.

(Préf. des Précieuses ridicules.)

Il est trop heureux d’être fou, pour éprouver l’efficace et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement ordonnés.

(Pourc. I. 11.)

L’efficace, pour l’efficacité, commençait déjà, en 1669, à devenir un terme suranné; mais il a d’autant meilleure grâce dans la bouche d’un personnage grave et doctoral.

Il faut observer qu’il y a dix ans entre les Précieuses ridicules et Monsieur de Pourceaugnac (1659-1669.)

EFFRÉNÉ: PROPOS EFFRÉNÉS:

Comment! il vient d’avoir l’audace
De me fermer la porte au nez,
Et de joindre encor la menace
A mille propos effrénés!
(Amph. III. 4.)

Puisqu’on dit bien une langue sans frein, pourquoi ne dirait-on pas aussi des propos effrénés? La métaphore est la même. Mais on ne saurait approuver des traits effrontés (Tartufe, II. 2); des épigrammes, des coups de langue, peuvent s’appeler des traits, parce que l’effet de l’un comme de l’autre est de blesser, de piquer; mais des traits n’ont pas de front. Il y a incohérence, incompatibilité d’images. C’est Dorine qui est effrontée.

EFFROI, au sens actif. Voyez PLEIN D’EFFROI.

ÉGARER (SE) DE QUELQU’UN:

Je m’étois par hasard égaré d’un frère et de tous ceux de notre suite.

(D. Juan. III. 4.)

Les Italiens disent de même smarrito della via.

J’observe que l’on disait aussi égarer quelqu’un, au même sens que s’égarer de quelqu’un:

«Considerant les mouvements du chien........ à la queste de son maistre qu’il a esgaré

(Montaigne, II. 13.)

C’est-à-dire dont il s’est égaré.

Nicot ne donne que la forme s’égarer d’avec: «L’enfant s’est esgaré d’avec son père

138 Ménage dérive égarer de je ne sais quel varare, qu’il traduit par traverser. Égarer, garer, garder, garir (auj. guérir), guérite, garantir, tous ces mots descendent de l’allemand, bewahren (en anglais beware), en passant par la basse latinité, d’où le w se changeait, pour le français, en gu ou g dur. Werdung, guerdon;—Wantus, guant (gant);—Wardia, garde;—Wadium, gage;—Wallia, Gaule;—Warenna (ubi animalia custodiuntur), garenne; etc., etc.

Guérite ou garite signifiait une route à l’écart, un sentier détourné, par où l’on cherchait un refuge devant l’ennemi, sich bewahren, à se garer ou à se garir. De là cette vieille expression, enfiler la guérite, c’est-à-dire, fuir, chercher un asile dans la fuite. De même s’égarer, c’est se jeter dans ce petit chemin perdu, hors de la vue et de la poursuite.

On voit d’un même coup d’œil comment se rattachent à cette famille l’exclamation gare! qui n’est que l’impératif du verbe se garer: se garer des chevaux, des voitures; et le substantif féminin gare; une gare pour les bateaux, la gare d’un chemin de fer. L’enchaînement des idées est donc celui-ci: protection, fuite, écart, égarement.

ÉGAYER SA DEXTÉRITÉ, la faire jouer, en faire parade:

Mais la princesse a voulu égayer sa dextérité, et de son dard, qu’elle lui a lancé un peu mal à propos.... etc.

(Am. magn. V. 1.)

ÉLEVER SES PAROLES, élever la voix:

Plus haut que les acteurs élevant ses paroles.
(Fâcheux. I. 1.)

ÉLISION.

Oui, ne faisant pas élision:

Et son cœur est épris des grâces d’Henriette.
—Quoi! de ma fille?
Oui, Clitandre en est charmé.
(Fem. sav. II. 3.)

L’hiatus n’est pas en cet endroit plus choquant que dans cet autre, où la règle du moins n’a pas à se plaindre:

Ces gens vous aiment?—Oui, de toute leur puissance.
(Ibid. II. 3.)

Le repos fortement marqué fait disparaître l’hiatus. Quand ce repos est moindre, Molière ne manque pas d’élider:

139
Notre sœur est folle, oui!—Cela croît tous les jours.
(Fem. sav. II. 4.)

Sans élision:

Moi, ma mère?—Oui, vous. Faites la sotte un peu!
(Ibid. III. 6.)

Ouais:

Hé non! mon père.—Ouais! qu’est-ce donc que ceci?

(Ibid. V. 2.)

L’hiatus dans ces passages est moins sensible à l’oreille que dans une foule d’autres, où il est plus réel, quoique dissimulé à l’œil par l’orthographe. Ainsi:

Aucun, hors moi, dans la maison
N’a droit de commander.—Oui, vous avez raison.
(Ibid. V. 2.)

Cela est très-légitime; mais on interdirait: il m’a commandé, oui....., qui est pour l’oreille absolument la même chose. Un des pires inconvénients de la versification moderne, c’est que les règles en ont été faites pour le plaisir des yeux, sans égard de celui de l’oreille. C’était précisément le contraire dans l’ancienne poésie française. Aussi les vers modernes, avec leur apparence de politesse et de rigidité, sont-ils remplis d’hiatus et de fautes contre la mesure. C’est ce que j’ai essayé de développer dans mon essai sur les variations du langage français, p. 177.

ELLÉBORE, raison, bon sens:

Vous le voyez, sans moi vous y seriez encore;
Et vous aviez besoin de mon peu d’ellébore.
(Sgan. 22.)

Sur cette expression mon peu d’ellébore, voyez PEU pour un peu.

ELLIPSE:

D’UN VERBE DÉJA EXPRIMÉ, et qui, répété, serait aux mêmes temps, nombre et personne que devant:

Hé bien! vous le pouvez, et prendre votre temps.
(Fâcheux. III. 2.)

Et vous pouvez prendre votre temps.

Oui, toute mon amie, elle est, et je la nomme,
Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.
(Mis. III. 7.)

Toute mon amie qu’elle est, elle est, etc....

Puisse-t-il te confondre, et celui qui t’envoie!
(Tart. V. 4.)

Et confondre celui, etc. Confondre toi et celui...

140D’UN VERBE DÉJA EXPRIMÉ, qui, répété, serait à une autre personne, à un autre nombre ou à un autre temps:

Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous.
(L’Ét. III. 4.)

Ou lui se moque de vous.

Ah! vous ne pouvez pas trop tôt me l’accorder (le pardon),
Ni moi sur cette peur trop tôt le demander.
(Dép. am. IV. 3.)

Ni moi je ne peux.....

Il parle d’Isabelle, et vous de Léonor.
(Éc. des mar. III. 10.)

Et vous parlez de Léonor.

Je ne veux point ici faire le capitan,
Mais on m’a vu soldat avant que courtisan.
(Fâcheux. I. 10.)

Avant que de me voir courtisan.

Vous attendez un frère, et Léon son vrai maître.
(D. Garcie. V. 5.)

Vous attendez un frère, et le royaume de Léon attend son vrai maître.

Je suis le misérable, et toi le fortuné.
(Mis. III. 1.)

Tu es le fortuné.

Puisque vous n’êtes pas en des liens si doux
Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous...
(Ibid. V. 7.)

Comme je trouve tout en vous.

Et comme ses lumières sont fort petites, et son sens le plus borné du monde.....

(Pourc. III. 1.)

Et que son sens est le plus borné du monde.

Ces sortes d’ellipses sont très-favorables à la rapidité du langage, mais la grammaire les repousse. Bossuet en use fréquemment:

«Au point du jour, lorsque l’esprit est le plus net et les pensées le plus pures, ils lisoient, etc.»

(Hist. un. IIIe p. § III.)

Et que les pensées sont le plus pures.

«Le roi de Babylone fut tué, et les Assyriens mis en déroute

(Ibid. § IV.)

Et les Assyriens furent mis en déroute.

«M. Arnauld mériteroit l’approbation de la Sorbonne, et moi, la censure de l’Académie.»

(Pascal, 3e Prov.)

141 Et moi je mériterais.

D’UN VERBE NON EXPRIMÉ, mais que la pensée supplée facilement:

. . . . . . . . . . . . . . . Ton maître t’a chargé
De me saluer?—Oui.—Je lui suis obligé:
Va, que je lui souhaite une joie infinie.
(Dép. am. III. 2.)

Va, dis-lui que, etc.

Non, mon père m’en parle, et qu’il est revenu,
Comme s’il devoit m’être entièrement connu.
(Éc. des fem. I. 6.)

Et me dit qu’il est revenu.

«Ils ont demandé avec instance que s’il y avoit quelque docteur qui les y eût vues (les cinq propositions), il voulût les montrer: que c’étoit une chose si facile, qu’elle ne pouvoit être refusée.»

(Pascal, 1re Prov.)

D’UN SUBSTANTIF OU D’UN ADJECTIF:

Et sur lui, quoiqu’aux yeux il montrât beau semblant,
Petit Jean de Gaveau ne montoit qu’en tremblant.
(Fâcheux. II. 7.)

Gaveau était le nom du marchand de chevaux, petit Jean était son fils ou son valet: le petit Jean de chez Gaveau, comme dans la Comtesse d’Escarbagnas:—Voilà Jeannot de monsieur le conseiller qui vous demande, madame. (Sc. 12.)

Comme à de mes amis, il faut que je le chante
Certain air que j’ai fait de petite courante.
(Fâcheux. I. 5.)

Comme à l’un de mes amis.

Ressouvenez-vous que, hors d’ici, je ne dois plus qu’à mon honneur.

(Don Juan. III. 5.)

Je ne dois plus rien qu’à mon honneur.

D’UN PRONOM PERSONNEL:

C’est donc ainsi qu’absent vous m’avez obéi?
(Éc. des fem. II. 2.)

Moi absent, tandis que j’étais absent, me absente.

La tournure en elle-même n’a rien de blâmable; au contraire, elle s’accorde bien avec la passion qui transporte Arnolphe; seulement il est fâcheux que le mot absent soit placé, de manière à faire équivoque: d’après les règles et les usages de la grammaire, le sens serait, vous absent, tandis que vous étiez absent; et c’est moi absent, en mon absence. Il faut que l’intelligence de l’auditeur supplée à l’inexactitude de l’expression.

142 ÉLUDER QUELQU’UN DE...., c’est-à-dire, à l’aide, au moyen de:

J’éludois un chacun d’un deuil si vraisemblable,
Que les plus clairvoyants l’auroient cru véritable.
(L’Ét. II. 7.)

Cet exemple se rapporte à DE, employé pour marquer la cause ou la manière.

EMBÉGUINÉ, coiffé, métaphoriquement:

Ce beau monsieur le comte, dont vous êtes embéguiné!

(B. gent. III. 3.)

Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins?

(Mal. im. III. 3.)

EMBUCHE; METTRE EN EMBUCHE, en embuscade:

Va-t’en faire venir ceux que je viens de dire,
Pour les mettre en embûche au lieu que je désire.
(Fâcheux. III. 5.)

Je ferai remarquer qu’on prononce aujourd’hui embûche et embusquer; Nicot ne donne que embuscher. La racine est bois, «car, dit Nicot, les embusches et telles surprinses se font communement dedans le bois.»

Regnard s’est servi de rembûcher, pour dire faire rentrer dans sa cachette:

MERLIN.
«. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Qu’il vous souvienne
«Qu’un jour, étant chez vous, par malheur la garenne
«S’ouvrit, et qu’aussitôt on vit tous vos garçons
«S’armer habilement de broches, de bâtons;
«Et qu’ils eurent grand’peine, avec cet air si brave,
«A faire rembûcher au fond de votre cave
«Et dans votre grenier tous les lapins fuyards,
«Qu’on voyoit dans la rue abondamment épars.»
(Le Bal. 2.)

EMMAIGRIR:

Moi, jaloux! Dieu m’en garde, et d’être assez badin
Pour m’aller emmaigrir avec un tel chagrin!
(Dép. am. I. 2.)

Emmaigrir et non amaigrir, comme portent les éditions modernes. Emmegrir est dans l’édition faite sous les yeux de Molière.

Et c’est la forme primitive du mot:

«E dist al bacheler: Qu’espelt (quid spectat) que tu es si deshaitez e si emmegriz

(Rois. p. 162.)

143 «Et dit au jeune homme: D’où vient que tu es si défait et si amaigri?»

Nos pères ont composé avec en quantité de verbes, entre autres ceux qui marquent le passage progressif d’un état dans un autre: embellir, enlaidir, emmaladir[51], engraisser, emmaigrir, etc., c’est-à-dire, devenir de plus en plus beau, laid, gras, maigre; tomber malade.

Mais comme la notation en sonnait an, d’où vient qu’on a écrit et prononcé anemi, fame, solanel, les mots figurés, ennemi, femme, solennel, on a de même prononcé, et par suite écrit, amaigrir, agrandir, pour emmaigrir, engrandir; certains mots ont conservé leur syllabe initiale en; d’autres ont totalement péri, par exemple, emmaladir, au lieu de quoi il nous faut dire tomber malade; d’autres enfin ont conservé la double forme, comme ennoblir et anoblir, à chacune desquelles les grammairiens sont parvenus à fixer une nuance particulière, d’abord toute de fantaisie, puis adoptée, et maintenant consacrée par l’usage.

Les grammairiens obtiendront peut-être un jour ce résultat pour maigrir et amaigrir. Déjà, dans un Traité des synonymes, je lis sur ces deux verbes: «Nul doute que la particule initiale du second ne vienne du latin ad......... Maigrir est toujours neutre et intransitif; au contraire, amaigrir se prend d’ordinaire dans le sens actif; au lieu d’énoncer simplement le fait, il le fait comprendre davantage, il le montre s’accomplissant dans un objet, etc.»[52].

J’avoue que je ne saisis pas la distinction que l’auteur s’évertue à établir. Le résumé le plus clair de ce long paragraphe, c’est que maigrir est intransitif, et amaigrir, représentatif. Sunt verba et voces. Les faiseurs de synonymes sont les 144 premiers hommes du monde pour trouver un mot à des énigmes qui n’en ont pas.

Je reviens à la distinction d’anoblir et ennoblir, dont on veut que le premier soit pour le sens propre, et le second pour le sens métaphorique. C’est là, dis-je, une distinction toute chimérique. Montaigne se sert d’anoblir au figuré:

«Les lois prennent leur auctorité de la possession et de l’usage: il est dangereux de les ramener à leur naissance[53]; elles grossissent et s’anoblissent en roulant, comme nos rivières.»

(Montaigne. II. 12.)

Nicot ne connaît pas anoblir, mais seulement ennoblir. Il n’y avait qu’une prononciation; on l’a notée par deux orthographes; puis les gens qui font gloire et métier de raffiner sur les mots, ont voulu assigner à chaque orthographe sa valeur à part.

Le plus simple bon sens indique que toujours l’acception figurée est venue à la suite de l’acception propre: pourquoi donc où l’origine est commune voulez-vous prescrire des formes différentes?

L’étymologie d’ennoblir est in et nobilitare, sans conteste. Et anoblir, d’où viendra-t-il? De ad et nobilitare, sans doute, parce que ad est plus métaphorique que in? Belles finesses!

Dufresny, au contraire, se sert d’ennoblir dans le sens propre:

«Mais ici j’ai de plus un grade que j’ai pris
«Avec feu mon mari, doyen de ce bailliage.
«C’est ainsi que je vins m’ennoblir au village;
«Bonne noblesse au fond, etc.»
(La Coquette de village. I. 1.)

La distinction d’anoblir et ennoblir est toute récente. Le Dictionnaire de l’Académie, de 1718, ne donnait encore qu’ennoblir, avec cette définition: «Rendre plus considérable, plus noble, plus illustre.» Trévoux (1740) met les deux formes, mais seulement comme différence d’orthographe, et en attribuant à chacune les deux valeurs:—«Anoblir se dit figurément en parlant du langage: Anoblir son style. (D’Ablancourt.

145 Et au mot ENNOBLIR:—«On distingue ordinairement trois degrés de noblesse: l’ennobli, qui acquiert le premier la noblesse; le noble, qui naît de l’ennobli; l’écuyer ou le gentilhomme, qui est au troisième degré. (Le P. Menestrier.

ÉMOUVOIR UN DÉBAT:

Souffrez qu’on vous appelle
Pour être entre nous deux juge d’une querelle,
D’un débat qu’ont ému nos divers sentiments
Sur ce qui peut marquer les plus parfaits amants.
(Fâcheux. II. 4.)

EMPAUMER L’ESPRIT:

Je vois qu’il a, le traître, empaumé son esprit.
(Éc. des fem. III. 5.)

Métaphore prise du jeu de paume. Empaumer la balle, c’est la saisir bien juste au milieu de la paume de la main, ou de la raquette qui remplace la main; ce qui donne moyen de la renvoyer avec le plus de puissance et d’avantage possible.

La racine est palma, syncope du grec παλάμη, paume de la main. Nos pères, ne voulant jamais articuler deux consonnes consécutives, changeaient al en au. Cette règle primitive de formation ou de transformation fut oubliée dès le XVIe siècle; aussi avons-nous aujourd’hui les mots palme, palmé, palmipède.

Nos pères avaient fait le verbe paumoier, que nous avons laissé perdre, et que manier remplace bien faiblement.

EMPÊCHER absolument, dans le sens d’arrêter, embarrasser:

Oui, j’ai juré sa mort; rien ne peut m’empêcher.
(Sgan. 21.)
Mais aux hommes par trop vous êtes accrochées,
Et vous seriez, ma foi, toutes bien empêchées
Si le diable les prenait tous.
(Amph. II. 5.)

Dis-lui que je suis empêché, et qu’il revienne une autre fois.

(L’Av. III. 13)
«Je suis bien empêché: la vérité me presse,
«Le crime est avéré; lui-même le confesse.»
(Racine. Les Plaideurs. III. 3.)

Les Latins employaient de même impeditus au figuré.

EMPÊCHER QUE sans ne. (voyez à NE supprimé.)

146 EMPLOIS; FAIRE SES EMPLOIS DE QUELQUE CHOSE, en faire son occupation favorite:

Et que je fasse enfin mes plus fréquents emplois
De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois.
(Pr. d’Él. I. 3.)

EMPLOYÉ; C’EST BIEN EMPLOYÉ, espèce d’adage:

Poussez, c’est moi qui vous le dis; ce sera bien employé!

(G. D. I. 7.)

Ce sera un effort bien employé, ce sera bien fait.

EMPORTER, au sens figuré:

Monsieur, cette dernière (abomination) m’emporte, et je ne puis m’empêcher de parler.

(D. Juan. V. 2.)

Métaphore tirée de la balance, quand un plateau emporte l’autre.

EN, archaïsme de prononciation pour on:

MARTINE.
Hélas! l’en dit bien vrai:
Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.
.... Ce que j’ai?
—Oui.—J’ai que l’en me donne aujourd’hui mon congé.
(Fem. sav. II. 5.)

Cette confusion de formes, occasionnée par l’analogie des sons, était originairement permanente dans le meilleur langage.

«Et tenoit l’en que le dit arcevesque avoit ung dyable privé qu’il appeloit Toret, par lequel il disoit toutes choses que l’en lui demandoit...... Maugier cheit en la mer, et si se noya que l’en ne le peut sauver.»

(Chr. de Norm., dans le Recueil des historiens des Gaules. XI. 338.)

Les exemples en sont trop communs pour s’arrêter à les recueillir; mais il est intéressant d’observer que cette forme, aujourd’hui reléguée chez le peuple, était encore, au XVIe siècle, en usage à la cour et chez les mieux parlants. Dans l’aînée de toutes les grammaires françaises, celle que Palsgrave écrivit en anglais pour la sœur de Henri VIII (1530), on voit constamment l’en figurer à côté de l’on:

«Au singulier, dit Palsgrave, le pronom personnel a huit formes: je, tu, il, elle, l’en, l’on ou on, et se. Exemple: l’en, l’on ou on parlera, etc.» (Fol. 34 verso.) «Annotations pour savoir quand on doit employer l’en, l’on ou on..... L’en, l’on ou on, peult estre bien joyeux.» (Fol. 102 verso.)

147 J’ai eu ailleurs l’occasion de montrer que François Ier disait et écrivait: j’avons, j’allons. D’où l’on voit que ces formes, considérées comme des vices de la rusticité, sont nées au Louvre, et sont descendues de la bouche des rois dans celle des paysans.

EN, préposition, représentant par syllepse le pluriel d’un substantif qui n’a figuré dans la phrase qu’au singulier:

Comme l’amour ici ne m’offre aucun plaisir,
Je m’en veux faire au moins qui soient d’autre nature;
Et je vais égayer mon sérieux loisir.....
(Amph. III. 2.)

Je veux me faire des plaisirs qui soient.....

EN sans rapport grammatical:

Mais je ne suis pas homme à gober le morceau,
Et laisser le champ libre aux yeux d’un damoiseau.
J’en veux rompre le cours.
(Éc. des fem. III. 1.)

Rompre le cours de quoi? Des yeux du damoiseau? Des yeux n’ont point de cours. Cet en figure par syllepse avec l’idée d’intrigue, qu’ont fait naître les premiers vers.

EN pour avec, de: ASSAISONNER EN:

Il n’y a rien qu’on ne fasse avaler, lorsqu’on l’assaisonne en louanges.

(L’Av. I. 1.)

EN pour à; S’ALLIER EN:

J’aurois bien mieux fait, tout riche que je suis, de m’allier en bonne et franche paysannerie.

(G. D. I. 1.)

EN, comme, en qualité de:

Autrement qu’en tuteur sa personne me touche.
(Éc. des mar. II. 3.)
Et je puis sans rougir faire un aveu si doux
A celui que déjà je regarde en époux.
(Ibid. 14.)
Je la regarde en femme, aux termes qu’elle en est.
(Éc. des fem. III. 1.)

Je la regarde comme ma femme.

Touchez à monsieur dans la main,
Et le considérez désormais, dans votre âme,
En homme dont je veux que vous soyez la femme.
(Fem. sav. III. 3.)

148 Cette locution n’a de remarquable que la façon dont Molière l’a placée. Clitandre agit en homme qui vous aime; c’est la manière de parler toute naturelle: en homme se rapporte au sujet Clitandre. Le sens et la grammaire sont d’accord.

Mais: ma fille, considérez monsieur en homme dont....., en homme ne se rapporte plus du tout au sujet, et semble prêter à une équivoque, comme si l’on disait: Madame, considérez ce malheur en homme courageux, c’est-à-dire, comme si vous étiez un homme courageux.

Cette équivoque est ici impossible, et le sens saute aux yeux; mais enfin j’ai cru qu’il y avait matière à une observation, par rapport à la rigueur de l’exactitude grammaticale.

EN, à la manière de: EN DIABLE, voyez DIABLE.

EN surabondant; EN ÊTRE DE MÊME:

Il est très-naturel, et j’en suis bien de même.
(Dép. am. I. 3.)

Hé oui, la qualité! la raison en est belle!

(D. Juan. I. 1.)
Ah! ah! tu t’en avises,
Traître, de l’approcher de nous!
(Amph. II. 2.)
Mais de vous, cher compère, il en est autrement.
(Éc. des fem. I. 1.)

De vous, dans ce dernier exemple, est pour quant à vous, de te: quant à vous, il en est autrement. On ne peut donc pas dire que en y fasse un double emploi réel.

Quels inconvénients auroient pu s’en ensuivre!
(Amph. II. 3.)

Molière suivait ici la règle et l’usage de son temps.

Le grammairien la Touche, dans son Art de bien parler français, dit, à l’article du verbe s’ensuivre: «Dans les temps composés, on met toujours la particule en devant l’auxiliaire être:—Ce qui s’en est ensuivi; les procédures qui s’en étaient ensuivies.» (T. II, p. 204.)

Nos pères composaient avec en tous les verbes qui expriment une idée de mouvement, soit progrès, dérangement, métamorphose:—S’ensauver, s’enpartir, s’endormir, s’entourner, s’enaller, s’enrepentir, etc., etc. On disait de même activement, enoindre, enamer, enappeler, ensuivre, etc., dont les simples sont aujourd’hui seuls usités:

149 «Je n’ignore pas les lois de la nostre (politesse); j’aime à les ensuivre

(Montaigne.)

Ces verbes se construisaient encore avec la préposition en, même au commencement du 18e siècle. Fontenelle, dans l’Histoire des oracles: «Voyons ce qui s’en est ensuivi;» et l’abbé d’Olivet, dans sa Prosodie: «De là il s’ensuit...;» ce que M. Landais, avec sa confiance intrépide et accoutumée, ne manque pas d’appeler un solécisme, à cause, dit-il, de la répétition vicieuse des deux en.

Il n’y a pas là de répétition vicieuse, ni de solécisme, non plus que lorsque nous disons d’un homme épris d’une femme: il en est enflammé; il en est ensorcelé;—vous avez ouvert la cage de ces oiseaux; il s’en est envolé deux.

Ensuivre, traduction d’insequi, comme poursuivre de persequi, est dans Nicot et dans Trévoux. Le dimanche ensuivant, pour le dimanche suivant, est du style de procédure.

«Le lendemain, ne fut tenu, pour cause,
«Aucun chapitre; et le jour ensuivant,
«Tout aussi peu.»
(La Fontaine. Le Psautier.)

(Voyez EMMAIGRIR.)

EN supprimé:

Tu n’es pas où tu crois. En vain tu files doux.
(Amph. II. 3.)
Je vous montrerai bien. . . . . . . . . . . . . 
Qu’on n’est pas où l’on croit, en me faisant injure.
(Tart. IV. 7.)

Sosie croit être dans le palais d’Amphitryon, Orgon croit être chez soi; et ni l’un ni l’autre ne s’abuse par cette croyance. Mais il s’agit ici d’un point moral, et non du lieu physique: c’est pourquoi je pense qu’il n’est pas permis de supprimer cet en, qui marque la différence des deux locutions être quelque part et en être à.....

EN, relatif à un nom de personne:

C’est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête
Les moyens les plus prompts d’en faire ma conquête.
(L’Ét. I. 2.)

De faire que Célie soit ma conquête.

150
Le plus parfait objet dont je serois charmé
N’auroit pas mon amour, n’en étant point aimé.
(Dép. am. I. 3.)

C’est-à-dire, si je n’en étais pas aimé.

(Voyez PARTICIPE PRÉSENT, pour si suivi d’un conditionnel.)

Arnolphe dit d’Agnès:

Je l’aurai fait passer chez moi dès son enfance,
Et j’en aurai chéri la plus tendre espérance.
(Éc. des fem. IV. 1.)

L’espérance d’Agnès, c’est-à-dire que donnait Agnès.

Ce n’est là qu’une ébauche du personnage; et, pour en achever le portrait, il faudroit bien d’autres coups de pinceau....

(D. Juan. I. 1.)

Mes justes soupçons chaque jour avoient beau me parler, j’en rejetois la voix qui vous rendoit criminel.

(Ibid. I. 3.)
Allons, cédons au sort dans mon affliction;
Suivons-en aujourd’hui l’aveugle fantaisie.
(Amph. III. 7.)

Le sort est personnifié dans cet exemple, comme les soupçons dans le précédent.

Et tandis qu’au milieu des béotiques plaines
Amphitryon son époux
Commande aux troupes thébaines,
Il en a pris la forme.
(Ibid. prol.)

Jupiter a pris la forme d’Amphitryon.

EN, construit avec un verbe, avec ALLER:

Il faut que ce soit elle, avec une parole
Qui trouve le moyen de les faire en aller.
(D. Garcie. IV. 6.)

Vous ne voulez pas faire en aller cet homme-là?

(Impromptu. 2.)

L’usage est fort ancien de supprimer le pronom réfléchi:

(Voyez ARRÊTER et PRONOM RÉFLÉCHI.)

Ne devrait-on pas écrire tout d’un mot enaller, comme enflammer, s’envoler, s’enfuir, et tous les composés avec en?

Pourquoi la tmèse est-elle prescrite au participe passé de ce verbe, tandis qu’elle est défendue dans les analogues? Pourquoi faut-il absolument dire il s’en est allé, et ne peut-on dire il s’en est volé, il s’en est flammé?

Le peuple dit toujours: il s’est enallé.

Le livre des Rois tantôt fait la tmèse, et tantôt non.

151 Ce qui a placé ce verbe dans une catégorie particulière, c’est peut-être l’irrégularité de ses formes à certains temps.

On trouve, dès l’origine de la langue, en aller avec ou sans le pronom réfléchi:

«A tant Samuel s’enturnad, e en Gabaa Benjamin s’enalad, e li altre enalerent od Saul.»

(Rois. p. 44.)

On rencontre, à l’impératif, en va, sans le pronom, et va-t-en, avec le pronom:

«Pur co, enva e oci e destrui Amalech.»

(Ibid. p. 53.)

«Truvad Cisnee, ki cusins fu Moysi, e bonement li dist: Vat en d’ici.»

(Ibidem.)

EN (S’) ALLER, pour aller simplement. Molière affectionne la première forme:

Oui, notaire royal.—De plus, homme d’honneur.
—Cela s’en va sans dire.
(Éc. des mar. III. 5.)

Le commissaire viendra bientôt, et l’on s’en va vous mettre en lieu où l’on me répondra de vous.

(Méd. m. lui. III. 10.)
Mais son valet m’a dit qu’il s’en alloit descendre.
(Tart. III. 1.)

—Avec devoir; EN DEVOIR A QUELQU’UN:

Il ne vous en doit rien, madame, en dureté de cœur.

(Princ. d’Él. III. 5.)

—Avec donner et jouer; EN DONNER D’UNE, et EN JOUER D’UNE AUTRE:

Bon, bon! tu voudrois bien ici m’en donner d’une.
(Dép. am. III. 7.)
Pour toi premièrement, puis pour ce bon apôtre,
Qui veut m’en donner d’une, et m’en jouer d’une autre.
(L’Ét. IV. 7.)

Le mot de l’ellipse paraît être le substantif bourde ou plutôt bourle.

(Voyez BOURLE.)

—Avec être; EN ÊTRE JUSQU’A (un infinitif):

Pour moi, j’en suis souvent jusqu’à verser des larmes.
(Psyché, I. 1.)

—Avec payer:

Non, en conscience, vous en payerez cela.

(Méd. m. lui. I. 6.)

152 —Avec planter; EN PLANTER A QUELQU’UN:

Je sais les tours rusés et les subtiles trames
Dont, pour nous en planter, savent user les femmes.
(Éc. des fem. I. 1.)

En figure ici le mot cornes, qu’on laisse de côté par bienséance et discrétion.

—Avec pouvoir; N’EN POUVOIR MAIS:

.... Ayant de la manière
Sur ce qui n’en peut mais déchargé sa colère.....
(Éc. des fem. IV. 6.)
Est-ce que j’en puis mais? Lui seul en est la cause.
(Ibid. V. 4.)

Mais est le latin magis, qu’on prononçait, dans l’origine, en deux syllabes: ma-his, l’aspiration remplaçant le g du latin. Mais signifie donc plus, davantage; et je n’en puis mais, non possum magis, c’est-à-dire, je n’en puis rien, pas plus que vous ne voyez.

EN POUVOIR QUE DIRE, locution elliptique:

Beaucoup d’honnêtes gens en pourroient bien que dire.
(Éc. des fem. III. 3.)

Pourraient bien avoir ou savoir que dire de cela.

Que représente ici quod, comme dans cette locution: faire que sage; c’est faire ce que fait le sage.

EN, construit avec un substantif ou un adverbe; en Alger:

Il va vous emmener votre fils en Alger.—On t’emmène esclave en Alger!

(Scapin. II. 11.)

Cette façon de parler est née de l’horreur de nos pères pour l’hiatus, même en prose. A Alger, leur paraissait intolérable. En pareil cas, ils appelaient à leur secours les consonnes euphoniques, dont l’n était une des principales, et disaient: Aller A(n) Alger. L’identité de prononciation a fait écrire par e, en Alger.

«Je serai marié, si l’on veut, en Alger
(Corneille. Le Ment.)

Aujourd’hui, que l’euphonie de notre langue a été détruite par l’intrusion des habitudes étrangères, tous les journaux 153 écrivent, et l’on prononce, à Alger. Cela s’appelle un perfectionnement logique.

EN-BAS, EN-HAUT, considérés comme substantifs, et recevant encore devant eux la préposition en:

Qu’est ceci? vous avez mis les fleurs en en-bas?—Vous ne m’aviez pas dit que vous les vouliez en en-haut.

(B. gent. II. 8.)

Nicot écrit d’un seul mot embas, enhault. Perrault, parlant de la feuille d’arbre:

«Lorsque l’hiver répand sa neige et ses frimas,
«Elle quitte sa tige, et descend en en-bas

«Ce mot, en de certaines occasions, doit être regardé comme substantif, car on lui donne une préposition.»

(Trévoux.)

EN DÉPIT QUE..... Voyez DÉPIT.

EN LA PLACE DE:

Et qui des rois, hélas! heureux petit moineau,
Ne voudrait être en votre place!
(Mélicerte. I. 5.)

ENCANAILLER (S’), néologisme en 1663:

Climène (précieuse).—..... Le siècle s’encanaille furieusement!

Élise.—Celui-là est joli encore, s’encanaille! Est-ce vous qui l’avez inventé, madame?

Climène.—Hé!

Élise.—Je m’en suis bien doutée.

(Crit. de l’Éc. des f. 7.)

Il paraît que ce mot fit un établissement rapide, car il est dans Furetière (1684), et sans observation.

S’enducailler, que Chamfort avait fait par représailles, n’a pas eu le même bonheur, sans doute parce qu’il était moins nécessaire.

ENCENS, au pluriel; DES ENCENS, des hommages, des louanges:

Cet empire, que tient la raison sur les sens,
Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens.
(Fem. sav. I. 1.)
Aux encens qu’elle donne à son héros d’esprit.
(Ibid. I. 3.)
Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens,
Qu’un auteur qui partout va gueuser des encens.
(Ibid. III. 5.)

154 ENCHÈRE; PORTER LA FOLLE ENCHÈRE DE QUELQU’UN:

Vous pourriez bien porter la folle enchère de tous les autres, et vous n’avez point de père gentilhomme.

(G. D. I. 6.)

Porter la folle enchère, c’est couvrir à soi seul les mises de tous les autres enchérisseurs, demeurer seul responsable et payer pour tout le monde, et un peu encore au delà.

ENCLOUURE:

De l’argent, dites-vous: ah! voilà l’enclouure!
(L’Ét. II. 5.)

On a deviné l’enclouure.

(B. gent. III. 10.)

L’enclouure est, au propre, la plaie secrète d’un cheval que le maréchal a piqué jusqu’au vif en le ferrant, et qui fait boîter la bête. Comme il est très-difficile de reconnaître au dehors lequel des clous perce trop avant, on est quelquefois obligé de dessoler entièrement le cheval.

De là, le sens figuré de cette expression: deviner l’enclouure.

Nicot ne donne que enclouer, d’où il paraîtrait que le substantif est plus moderne; mais on le rencontre dès le XIIIe siècle:

«Li rois qui payens asseure
«Panse bien cette encloeure (enclouvéure).»
(Complainte de Constantinoble, p. 29.)

ENCORE QUE, quoique:

Encor que son retour
En un grand embarras jette ici mon amour....
(Éc. des f. III. 4.)

Les Italiens disent de même ancora che.

«Encore qu’ils soient fort opposés à ceux qui commettent des crimes...»

(Pascal. 8e Prov.)

La Fontaine affectionne cette expression; elle revient très-souvent aussi dans les Provinciales.

Encore que, pour la construction, est autre que quoique. Quoi n’est pas un adverbe, c’est un pronom neutre à l’accusatif; on ne devrait donc, à la rigueur, l’employer que devant un verbe dont il pût recevoir l’action: quoi que vous disiez; quoi qu’il fasse. Ainsi l’on ne devrait pas dire: quoi qu’ils soient opposés, parce que rien ici ne gouverne quoi. En latin: quod cumque agas, et quamvis sint oppositi. Il faut, en français, prendre 155 l’autre expression, encore que. C’est par abus et par oubli de la valeur des mots qu’on a laissé quoique passer pour adverbe, et en cette qualité usurper indistinctement toutes les positions, au point d’étouffer comme inutile l’autre forme.

ENDIABLER (S’) A (un infinitif):

Chacun s’est endiablé à me croire médecin.

(Méd. m. lui. III. 1.)

ENFLÉ D’UNE NOUVELLE:

Et quand je puis venir, enflé d’une nouvelle,
Donner à son repos une atteinte mortelle,
C’est lors que plus il m’aime.
(D. Garcie. II. 1.)

ENFONCÉ, par métaphore comme plongé: ENFONCÉ DANS LA COUR:

Il est fort enfoncé dans la cour; c’est tout dit.
(Fem. sav. IV. 3.)

ENGAGÉ DE PAROLE AVEC QUELQU’UN:

J’étois, par les doux nœuds d’une amour mutuelle,
Engagé de parole avecque cette belle.
(Éc. des fem. V. 9.)

ENGAGEMENT, condition d’être engagé:

L’engagement ne compatit point avec mon humeur.

(D. Juan. III. 6.)

ENGENDRER la MÉLANCOLIE:

Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mélancolie.

(Méd. m. lui. I. 6.)

ENGENDRER (S’), se donner un gendre:

Ma foi, je m’engendrois d’une belle manière!
(L’Ét. II. 6.)

Que vous serez bien engendré!

(Mal. im. II. 5.)

Remarquez que dans gendre, engendrer, le d est euphonique, attiré entre l’n et l’r, qui se trouvent rapprochés après la syncope du mot latin: gen(era)re, gen(e)rum. C’est ainsi que Vendres représente Veneris, dans le nom de Port-Vendres, portus Ven(e)ris. Les Grecs disaient de même ἀνδρός pour ἀνρός, syncope d’ἀνερός.

Nr attirait le d intermédiaire; ml attirait le b. De humilem, on fit d’abord humele, qui se lit dans les plus anciens textes; puis, par syncope, humle; et enfin humble.

Les lois de l’euphonie sont les mêmes en tout temps comme 156 en tous lieux; seulement elles sont mieux obéies par les peuples naissants que par les peuples vieillis. Il semble que, chez les derniers, la langue soit devenue plus souple à proportion que l’oreille devenait plus dure.

ENGER. Voyez ANGER.

ENGLOUTIR LE CŒUR:

Pouas! vous m’engloutissez le cœur!

(G. D. III. 11.)

ENGROSSER:

N’a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire?

(D. Juan. III. 1.)

Ce mot ne serait plus souffert sur la scène, à cause du progrès des mœurs.

ENNUYER (S’); JE M’ENNUIE, IL M’ENNUIE, absolument, sans complément; et IL M’ENNUIE DE:

Lorsque j’étois aux champs, n’a-t-il point fait de pluie?
—Non.—Vous ennuyoit-il?—Jamais je ne m’ennuie.
(Éc. des fem. II. 6.)

Il vous ennuyoit d’être maître chez vous.

(G. D. I. 3.)

Molière, pour ce verbe, a mis en présence l’ancienne locution et la nouvelle; l’ancienne, qui est la seule logique: il m’ennuie, comme tædet, pœnitet; et la moderne, aujourd’hui seule usitée: je m’ennuie, comme je me repens, quoique la forme réfléchie n’ait ici aucun sens, puisque l’on n’ennuie ni ne repent soi-même. Mais l’usage!...

Il faut, au surplus, observer que se repentir était usité dès le XIIe siècle:

«Deu se repenti que ont fait rei Saul.»

(Rois. p. 54.)

Et la glose marginale:

«Deu ne se puet pas repentir de chose qu’il face.»

«Il n’est pas huem ki se repente

(Ibid. p. 57.)

On trouve à côté de cette forme réfléchie la forme impersonnelle.

«Ore, dit Dieu, ore m’enrepent que fait ai Saul rei sur Israel.»

(Ibid. p. 54.)

Il m’enrepent, me pœnitet.

157 ENQUÊTER (S’) DE, s’enquérir:

Ils ne s’enquêtent point de cela.

(Pourc. III. 2.)

Quester, par syncope de quæs(i)tare. Quærere a donné querir.

ENRAGER QUE, à cause que:

J’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas bien fait étudier dans toutes les sciences, quand j’étois jeune.

(Bourg. gent. II. 6.)

ENROUILLÉ. Voyez SAVOIR ENROUILLÉ.

ENSEVELIR (S’) DANS UNE PASSION:

La belle chose que de..... s’ensevelir pour toujours dans une passion!

(D. Juan. I. 2.)

Molière a dit de même s’enterrer dans un mari.

(Voyez ENTERRER.)

ENSUITE DE...

Il voudroit vous prier ensuite de l’instance
D’excuser de tantôt son trop de violence.
(L’Ét. II. 3.)

On devrait écrire séparément en suite de, par suite de.

—«En suite des premiers compliments.—En suite de tant de veilles.»

(Pascal. Pensées. p. 370 et 377.)

..... «Une réponse exacte, en suite de laquelle je crois que vous n’aurez pas envie de continuer cette sorte d’accusation.

(Id. 11e Prov.)

«Filiutius n’avoit garde de laisser les confesseurs dans cette peine: c’est pourquoi, en suite de ces paroles, il leur donne cette méthode facile pour en sortir.»

(10e Prov.)

Cette locution est très-fréquente dans Pascal.

ENTENDRE (L’), mis absolument, comme on dirait s’y entendre:

Je pensois faire bien.—Oui! c’étoit fort l’entendre.
(L’Ét. I. 5.)

Le français, surtout celui du XVIIe siècle, a une foule de locutions où l’article s’emploie ainsi sans relation grammaticale, et par rapport à un substantif sous-entendu, dont l’idée, bien que vague, est assez claire.

ENTERRER, figurément; S’ENTERRER DANS UN MARI:

Mon dessein n’est pas..... de m’enterrer toute vive dans un mari.

(G. D. II. 4.)

158 S’enterrer dans un mari, comme s’ensevelir dans une passion. (Voyez ENSEVELIR.)

ENTÊTEMENT, en bonne part, passion obstinée:

J’aime la poésie avec entêtement.
(Fem. sav. III. 2.)

ENTHOUSIASME, à peu près dans le sens de frénésie:

Mais voyez quel diable d’enthousiasme il leur prend de me venir chanter aux oreilles comme cela!

(Prol. de la Pr. d’Él. 2.)

ENTICHÉ:

Vous en êtes un peu dans votre âme entiché.
(Tart. I. 6.)

Ce mot remonte à l’origine de la langue.

«Sathanas se elevad encuntre Israel, e enticha David que il feist anumbrer ces de Israel e ces de Juda.»

(Rois. p. 215.)

Taxa, taxare aliquem. D’où teche, techer, ou tache, tacher. Entacher, enticher, tacher, tasser et taxer, ont la même origine: taxare. Mais la date relative de leur naissance se révèle par leur forme matérielle.

ENTRECOUPER (S’) DE QUESTIONS:

Ensuite, s’il vous plaît?—Nous nous entrecoupâmes
De mille questions qui nous pouvoient toucher.
(Amph. II. 2.)

ENTREMETTRE (S’) DE....:

Ah, ah! c’est toi, Frosine? Que viens-tu faire ici?—Ce que je fais partout ailleurs: m’entremettre d’affaires, me rendre serviable aux gens.

(L’Av. II. 5.)

Locution qui remonte à l’origine de la langue:

«Saül aveit osted de la terre ces ki s’entremeteient d’enchantement e de sorcerie

(Rois. p. 108.)

ENTRER, construit avec divers substantifs. ENTRER DEDANS L’ÉTONNEMENT:

N’entrez pas tout à fait dedans l’étonnement.
(Dép. am. II. 1.)

ENTRER DANS LES MOUVEMENTS D’UN CŒUR, s’y associer:

C’est que tu n’entres point dans tous les mouvements D’un cœur, hélas! rempli de tendres sentiments.

(Mélicerte. II. 1.)

159ENTRER EN DÉSESPOIR:

Et l’accord que son père a conclu pour ce soir
La fait à tous moments entrer en désespoir.
(Tart. IV. 2.)

EN UNE HUMEUR:

J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.
(Mis. I. 1.)

«J’entre en une vénération qui me transit de respect envers ceux qu’il (Dieu) me semble avoir choisis pour ses élus.»

(Pascal. Pensées. p. 344.)
«Colette entra dans des peurs nonpareilles.»
(La Fontaine. Le Berceau.)

«Car, mes pères, puisque vous m’obligez d’entrer dans ce discours...»

(Pascal, 11e Prov.)

ENTRER SOUS DES LIENS, se marier:

Ce n’est pas à mon cœur qu’il faut que je défère
Pour entrer sous de tels liens.
(Psyché. I. 3.)

ENTRIGUET. Voyez INTRIGUET.

ENTRIPAILLÉ:

Un roi, morbleu, qui soit entripaillé comme il faut.

(Impromptu. 1.)

ENVERS, préposition, construite avec un verbe:

Je vois qu’envers mon frère on tâche à me noircir.
(Tart. III. 7.)

(Voyez VERS.)

ENVERS DU BON SENS, substantivement:

Un envers du bon sens, un jugement à gauche.
(L’Ét. II. 14.)

ENVIES, au pluriel:

J’en avois pour moi toutes les envies du monde.

(D. Juan. V. 3.)

ENVOYER A QUELQU’UN, l’envoyer chercher:

Armande, prenez soin d’envoyer au notaire.
(Fem. sav. IV. 5.)
Pour dresser le contrat elle envoie au notaire.
(Ib. IV. 7.)

ÉPARGNE DE BOUCHE, pour sobriété:

Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche.

(L’Av. II. 6.)

160 ÉPAULER DE SES LOUANGES:

C’est bien la moindre chose que nous devions faire que d’épauler de nos louanges le vengeur de nos intérêts.

(Impromptu. 3.)

ÉPÉE DE CHEVET, métaphoriquement:

Toujours parler d’argent! voilà leur épée de chevet, de l’argent!

(L’Av. III. 5.)

L’épée accrochée au chevet du lit est l’arme sur laquelle on saute tout d’abord, pour se défendre d’une surprise nocturne.

ÉPIDERME, féminin:

La beauté du visage est un frêle ornement,
Une fleur passagère, un éclat d’un moment,
Et qui n’est attaché qu’à la simple épiderme.
(Fem. sav. III. 6.)

L’Académie fait ce mot masculin. Il est vrai que δέρμα est neutre en grec, et que nos médecins ont fait derme masculin. Mais derme est un terme scientifique récent; épiderme est ancien, et du commun usage; et comme il réveille l’idée de la peau, il paraissait plus naturel qu’il fût aussi féminin.

ÉPINES; AVOIR L’ESPRIT SUR DES ÉPINES:

N’ayez point pour ce fait l’esprit sur des épines.
(L’Ét. I. 10.)

On ne comprend pas que des épines matérielles puissent piquer l’esprit, qui est immatériel.

ÉPOUSE:

DON JUAN.

Comment se porte madame Dimanche, votre épouse?.... C’est une brave femme.

(D. Juan. IV. 3.)

Il est vraisemblable que don Juan emploie ici ce mot épouse par moquerie des gens d’état, comme M. Dimanche, qui trouvent ma femme une expression trop basse, et croient mon épouse un terme bien plus digne et relevé.

Et, comme pour mieux faire ressortir cette emphase ironique, don Juan, en homme sûr de son aristocratie, ajoute tout de suite cette expression familière: C’est une brave femme.

Madame Jacob, revendeuse à la toilette et sœur de M. Turcaret, parlant à une baronne, n’a garde non plus de dire mon mari:

161 «Il fait bien pis, le dénaturé qu’il est! il m’a défendu l’entrée de sa maison, et il n’a pas le cœur d’employer mon époux

(Turcaret. IV. 12.)

ÉPOUSER LES INQUIÉTUDES DE QUELQU’UN:

Le mien (mon maître) me fait ici épouser ses inquiétudes.

(Sicilien. 1.)

Molière dit, dans le même sens, prendre la vengeance, le courroux de quelqu’un. (Voyez PRENDRE.)

ÉPOUSTER:

Oui-dà, très-volontiers, je l’épousterai bien.
(L’Ét. IV. 7.)

Molière a contracté par licence le futur d’épousseter, consultant la prononciation plutôt que la grammaire.

ÉPURÉ DU COMMERCE DES SENS:

Il n’a laissé dans mon cœur, pour vous, qu’une flamme épurée de tout le commerce des sens.

(D. Juan. IV. 9.)

ESCAMPATIVOS, mot espagnol ou de forme espagnole, des échappées:

Ah! je vous y prends donc, madame ma femme! et vous faites des escampativos pendant que je dors!

(G. D. III. 8.)

ESCOFFION, bonnet de femme, cornette:

D’abord leurs escoffions ont volé par la place.
(L’Ét. V. 14.)

La racine est l’italien scuffia, devant lequel on ajoute l’é, comme dans éponge, esprit, et tous les mots qui commencent par ces deux consonnes st, sp, sq, pour éviter d’articuler la première.

Au XVIe siècle, la reine de Navarre écrit, ou plutôt ses éditeurs lui font écrire, scofion:

«Un lit de toile fort desliée... et la dame seule dedans, avec son scofion et chemise, etc.»

(Heptaméron, nouv. 14.)

ESPÉRANCE (L’) DE QUELQU’UN, l’espérance ou les espérances qu’il donne:

Je l’aurai fait passer chez moi dès son enfance,
Et j’en aurai chéri la plus tendre espérance...
(Éc. des fem. IV. 1.)

Je me serai complu dans les espérances que donnait Agnès. Cette expression est embarrassée et peu claire.

162 ESPÉRER A, espérer dans:

Mais j’espère aux bontés qu’une autre aura pour moi.
(Tart. II. 4.)

«J’espère dans les bontés.» (Voyez AU, AUX.)

ESPRIT CHAUSSÉ A REBOURS:

Tout ce que vous avez été durant vos jours,
C’est-à-dire un esprit chaussé tout à rebours.
(L’Ét. II. 14.)

FAIRE ÉCLATER UN ESPRIT:

Je ne suis point d’humeur à vouloir contre vous
Faire éclater, madame, un esprit fort jaloux.
(Sgan. 22.)

ESSAYER A, suivi d’un infinitif:

Est-ce donc que par là vous voulez essayer
A réparer l’accueil dont je vous ai fait plainte?
(Amph. II. 2.)
Et j’ose maintenant vous conjurer, madame,
De ne point essayer à rappeler un cœur
Résolu de mourir dans cette douce ardeur.
(Fem. sav. I. 2.)

ESSUYER, subir; ESSUYER LA BARBARIE:

C’est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots, que d’essuyer sur des compositions la barbarie d’un stupide.

(B. gent. I. 1.)

LA CERVELLE:

On n’a point à louer les vers de messieurs tels,
A donner de l’encens à madame une telle,
Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.
(Mis. III. 7.)

(Voyez CERVELLE.)

UN COMBAT:

Je ne m’étonne pas; au combat que j’essuie,
De voir prendre à monsieur la thèse qu’il appuie.
(Fem. sav. IV. 3.)

UNE CONVERSATION:

Ces conversations ne font que m’ennuyer,
Et c’est trop que vouloir me les faire essuyer.
(Mis. II. 4.)

EST après un pluriel. Voyez C’EST après un pluriel.

EST-CE.... OU SI....:

Mais est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie
Soit désenamourée? ou si c’est raillerie?
(Dép. am. I. 4.)

163 De grâce, est-ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin?

(Méd. m. lui. I. 6.)

EST-CE PAS, pour n’est-ce pas:

Lubin. Il aura un pied de nez avec sa jalousie, est-ce pas?

(Georg. Dand. I. 2.)

(Voyez NE supprimé dans une forme interrogative.)

EST-IL DE (un substantif), est-il quelque:

Est-il pour nous, ma sœur, de plus rude disgrâce?
(Psyché. I. 1.)

Marmontel a dit pareillement dans le Sylvain:

«Est-il de puissance
«Qui rompe ces nœuds?»

ESTIME, comme les mots ressentiment, heur, succès, recevant une épithète qui en détermine l’acception favorable ou défavorable:

C’est de mon jugement avoir mauvaise estime,
Que douter si j’approuve un choix si légitime.
(Éc. des fem. V. 7.)

ESTIME DE, comme réputation de; ÊTRE EN ESTIME D’HOMME D’HONNEUR:

En quelle estime est-il, mon frère, auprès de vous?
D’homme d’honneur, d’esprit, de cœur et de conduite.
(Fem. sav. II. 1.)

ESTIME au sens passif, pour l’estime qu’on inspire. Voyez MON ESTIME.

ESTOC; PARLER D’ESTOC ET DE TAILLE, au hasard:

N’importe, parlons-en et d’estoc et de taille,
Comme oculaire témoin.
(Amph. I. 1.)

Par allusion à cette expression, frapper d’estoc et de taille, désespérément, comme l’on peut.

L’estoc est la pointe de l’épée, ou l’épée elle-même, longue et pointue. La racine est stocum, avec l’e initial, comme dans tous les mots commençant en latin par st, sp.

Voyez Du Cange, aux mots Stocum, Stochus et Estoquum.

L’expression d’estoc et de taille remonte très-haut, car on la trouve dans les chartes du moyen âge:

164 «Diversis vulneribus tam de taillo quam de stoquo vulnerare dicuntur.»

(Ap. Cang. in stoquum litt. rem. ann. 1364.)

D’estoc vient le verbe estoquer (étoquer), encore usité en Picardie. Toquer, dont se sert le peuple, paraît plutôt abrégé d’étoquer, que formé sur l’onomatopée de toc.

Le radical de cette famille de mots est l’allemand stock, canne, bâton; anglais, stick; latin, stocum; italien, stocco; espagnol, estoque, estoquear; français, estoc, estoquer.

ÉTAGE DE VERTU:

C’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme.

(Préf. de Tartufe.)

ÉTAT, façon de se vêtir, comme l’on dit aujourd’hui la mise; PORTER UN ÉTAT:

Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l’état que vous portez?

(L’Av. I. 5.)

FAIRE ÉTAT DE QUELQUE CHOSE:

Dis à ta maîtresse
Qu’avecque ses écrits elle me laisse en paix,
Et que voilà l’état, infâme, que j’en fais.
(Dép. am. I. 6.)
Elle m’a répondu, tenant son quant-à-soi:
Va, va, je fais état de lui comme de toi.
(Ibid. IV. 2.)
Il connoîtra l’état que l’on fait de ses feux.
(Éc. des mar. II. 7.)
Afin de lui faire connoître
Quel grand état je fais de ses nobles avis.
(Fem. sav. IV. 4.)

FAIRE ÉTAT DE (un infinitif), compter sur, être certain de....:

Sinon, faites état de m’arracher le jour,
Plutôt que de m’ôter l’objet de mon amour.
(Éc. des mar. III. 8.)

Pascal a dit, faire état que, comme compter que:

«Faites état que jamais les Pères, les papes, les conciles....... n’ont parlé de cette sorte.»

(Pascal. 3e Prov.)

ET LE RESTE; c’était la traduction consacrée d’et cætera, qu’on met aujourd’hui sans scrupule en latin:

Je ne manque point de livres qui m’auroient fourni tout ce qu’on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, l’étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition, et le reste.

(Préf. des Préc. rid.)
165
«Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
«Bon souper, bon gîte, et le reste
(La Font. Les deux Pig.)

C’est-à-dire: bon souper, bon gîte, et cætera. Les commentateurs, qui entendent finesse à tout et sont toujours prêts à enrichir leur auteur, ont supposé que la Fontaine avait créé cette expression pour faire, en termes chastes, allusion aux mœurs amoureuses de ses héros: sur quoi ils lui ont donné de grandes louanges. L’intention peut y être, mais ce ne serait qu’une application d’une façon de parler usuelle.

ÉTONNÉ QUE:

Je fus étonné que, deux jours après, il me montra toute l’affaire exécutée...

(Préf. de la Crit. de l’Éc. des Fem.)

ÊTRE pour aller:

Et nous fûmes coucher sur le pays exprès,
C’est-à-dire, mon cher, en fin fond de forêts.
(Fâcheux. II. 7.)

A peine ai-je été les voir trois ou quatre fois, depuis que nous sommes à Paris.

(Impromptu. 1.)

Et en Hollande, où vous fûtes ensuite?

(Mar. for. 2.)

LUCAS. Il se relevit sur ses pieds, et s’en fut jouer à la fossette.

(Méd. m. lui. I. 6.)

Toutes mes études n’ont été que jusqu’en sixième.

(Ibid. III. 1.)
On servit. Tête à tête ensemble nous soupâmes,
Et, le soupé fini, nous fûmes nous coucher.
(Amph. II. 2.)

Je lui ai défendu de bouger, à moins que j’y fusse moi-même.

(Pourc. I. 6.)

Pascal fait le même usage du verbe être:

«Je le quittai après cette instruction; et, bien glorieux de savoir le nœud de l’affaire, je fus trouver M. N***...»

(1re Prov.)

«Et, de peur de l’oublier, je fus promptement retrouver mon janséniste.»

(Ibid.)

ÊTRE A MÊME DE QUELQUE CHOSE:

Afin de m’appuyer de bons secours..... et d’être à même des consultations et des ordonnances.

(Mal. im. I. 5.)

C’est être dans la chose même, au centre de la chose dont il s’agit; par conséquent aussi bien placé que possible pour en contenter son désir.

166 On dit être à même, ou à même de, avec ou sans complément:

«On demanda, à un philosophe que l’on surprist à mesmes, ce qu’il faisoit.»

(Montaigne. II. 12.)

Que l’on surprit au milieu de l’action.

La version des Rois dit en meime, suivi du substantif auquel s’accorde même:

«E cumandad à ses fils que il à sa mort fust enseveliz en meime le sepulchre u li bons huem fud enseveliz.»

(P. 290.)

Il commanda qu’on l’ensevelît à même le sépulcre, c’est-à-dire dans le même sépulcre où, etc.

A même est donc une sorte d’adverbe composé, du moins on l’emploie comme tel; mais il est hors de doute que c’est au fond l’adjectif même, avec l’ellipse du substantif.

ÊTRE APRÈS QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, être occupé à cette chose:

On est venu lui dire, et par mon artifice,
Que les ouvriers qui sont après son édifice....
(L’Ét. II. 1.)

ÊTRE CONTENT DE QUELQUE CHOSE, y consentir volontiers:

ASCAGNE.
Ayez-le donc[54], et lors, nous expliquant nos vœux,
Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.
VALÈRE.
Adieu, j’en suis content.
(Dép. am. II. 2.)

C’est-à-dire, cette condition me plaît, je l’accepte.

ÊTRE DE, être à la place de:

Mais enfin, si j’étois de mon fils son époux,
Je vous prierois bien fort de n’entrer point chez nous.
(Tart. I. 1.)

(Voyez ÊTRE QUE DE...)

—Faire partie de, être compris dans...:

Mais, monsieur, cela seroit-il de la permission que vous m’avez donnée, si je vous disois... etc.

(D. Juan. I. 2.)

ÊTRE DE CONCERT:

Soyons de concert auprès des malades.

(Am. méd. III. 1.)

167ÊTRE EN MAIN POUR FAIRE QUELQUE CHOSE; être en situation avantageuse:

MORON.
Mais laissez-moi passer entre vous deux, pour cause:
Je serai mieux en main pour vous conter la chose.
(Pr. d’Él. I. 2.)

ÊTRE POUR (un infinitif); être fait pour, de nature à...:

Ce seroit pour monter à des sommes très-hautes.
(Fâcheux. III. 3.)

Nous ne sommes que pour leur plaire (aux grands).

(Impr. 1.)
Puisque vous y donnez dans ces vices du temps,
Morbleu! vous n’êtes pas pour être de mes gens.

Être, ou n’être pas pour être, est une expression manifestement trop négligée; mais Molière ne la créait pas, et il était directeur de troupe, souvent pressé par le temps et par l’ordre du roi:

Je crois qu’un ami chaud, et de ma qualité,
N’est pas assurément pour être rejeté.
(Mis. I. 2.)
Le sentiment d’autrui n’est jamais pour lui plaire.
(Ibid. II. 5.)
Les choses ne sont plus pour traîner en longueur.
(Ibid. V. 2.)
Puisque vous n’êtes point en des liens si doux
Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous.
(Ibid. V. 7.)
Je ne suis pas pour être en ces lieux importun.
(Tart. V. 4.)
Pareil déguisement seroit pour ne rien faire.
(Amph. prol.)
Ah, juste ciel! cela se peut-il demander?
Et n’est-ce pas pour mettre à bout une âme?
(Ibid. II. 6.)

Lui auroit-on appris qui je suis? et serois-tu pour me trahir?

(L’Av. II. 1.)

Elle sera charmée de votre haut-de-chausse attaché avec des aiguillettes: c’est pour la rendre folle de vous.

(Ibid. II. 7.)

Ses contrôles perpétuels..... ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour.

(Ibid. III. 5.)

Il y a quelques dégoûts avec un tel époux, mais cela n’est pas pour durer.

(Ibid. III. 8.)

Je suis homme pour serrer le bouton à qui que ce puisse être.

(G. D. I. 4.)

Si le galant est chez moi, ce seroit pour avoir raison aux yeux du père et de la mère.

(Ibid. II. 8.)

S’il vous demeure quelque chose sur le cœur, je suis pour vous répondre.

(Ibid. II. 11.)

168 Je ne suis pas pour recevoir avec sévérité les ouvertures que vous pourriez me faire de votre cœur.

(Am. magn. IV. 1.)

Si Anaxarque a pu vous offenser, j’étois pour vous en faire justice moi-même.

(Ibid. V. 4.)
De tels attachements, ô ciel! sont pour vous plaire!
(Fem. sav. I. 1.)
Suis-je pour la chasser sans cause légitime?
(Ibid. II. 6.)

Cette locution, qui paraît abrégée de être fait pour, était usuelle au XVIe siècle et auparavant. Montaigne dit que Socrate, dans une déroute d’armée, se retirait avec fierté:

«Regardant tantost les uns, tantost les aultres, amis et ennemis, d’une façon qui encourageoit les uns, et signifioit aux aultres qu’il estoit pour vendre bien cher son sang et sa vie à qui essayeroit de la luy oster.»

(Montaigne. III. 6.)
«S’il me vient quelque bon hasard
«De par vous, songez que je suis
«Pour le reconnoistre
(Le Nouveau Pathelin.)

ÊTRE QUE DE:

Moi? Voyez ce que c’est que du monde aujourd’hui!
(L’Ét. I. 6.)

Rien n’était si facile que de mettre: ce que c’est que le monde; mais tout le piquant de l’expression s’en va avec le vieux gallicisme.

Molière paraît s’être ici rappelé ce début de la satire de Regnier:

«Voyez que c’est du monde et des choses humaines!
«Toujours à nouveaux maux naissent nouvelles peines.»
(Le Mauvais Giste.)

Si j’étois que de vous, je lui achèterois dès aujourd’hui une belle garniture de diamants.

(Am. méd. I. 1.)

(Voyez DU représentant que le.)

Vous ferez ce qu’il vous plaira; mais si j’étois que de vous, je fuirois les procès.

(Scapin. II. 8.)
Je ne souffrirois point, si j’étois que de vous,
Que jamais d’Henriette il pût être l’époux.
(Fem. sav. IV. 2.)

Que est en français la traduction de quod. Si essem quod de te (sous-entendu est), si j’étais ce qui est de vous.

Le que, dans cette locution, est donc nécessaire, et ne peut en être supprimé que par ellipse.

Si j’étois que de vous, mon fils, je ne la forcerois point à se marier.

(Mal. im. II. 7.)

169 Si j’étois que des médecins, je me vengerois de son impertinence.

(Mal. im. III. 14.)

Voilà un bras que je me ferois couper tout à l’heure si j’étois que de vous.

(Ibid. III. 3.)

(Voyez p. 166, ÊTRE DE.)

ÊTRE SUR QUELQU’UN, être sur son propos, s’occuper de lui:

Ma foi,
Demande: nous étions tout à l’heure sur toi.
(Dép. am. I. 2.)

ÊTRE ou EN ÊTRE SUR UNE MATIÈRE:

Sur quoi en étiez-vous, mesdames, lorsque je vous ai interrompues?

(Crit. de l’Éc. des fem. 5.)

Vous êtes là sur une matière qui depuis quatre jours fait presque l’entretien de toutes les maisons de Paris.

(Ibid. 6.)

Nous sommes ici sur une matière que je serai bien aise que nous poussions.

(Ibid. 7.)

ÊTRE UN HOMME A (un infinitif):

Albert n’est pas un homme à vous refuser rien.
(Dép. am. I. 2.)

ÉTROIT, au sens figuré; ÉTROITES FAVEURS:

Et je serois un fou, de prétendre plus rien
Aux étroites faveurs qu’il a de cette belle.
(Dép. am. I. 4.)

ET SI, et cependant:

Depuis assez longtemps je tâche à le comprendre,
Et si plus je l’écoute, et moins je puis l’entendre.
(Sgan. 22.)

Vous me semblez toute mélancolique: qu’avez-vous, madame Jourdain?—J’ai la tête plus grosse que le poing, et si elle n’est pas enflée.

(B. gent. III. 5.)

Et si paraît être tout simplement l’etsi latin, quoique, écrit en deux mots par erreur, et à cause d’une trompeuse analogie.

ET-TANT-MOINS; l’ET-TANT-MOINS, substantif composé, comme le quant-à-soi:

LUBIN.—Claudine, je t’en prie, sur l’et-tant-moins.

(G. D. II. 1.)

C’est-à-dire que ce soit une avance à rabattre plus tard.

ÉTUDIER DANS UN ART, UNE SCIENCE:

J’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas bien fait étudier dans toutes les sciences quand j’étois jeune!

(B. gent. II. 6.)

EUX AUTRES:

Il s’est fait un grand vol; par qui? L’on n’en sait rien:
Eux autres rarement passent pour gens de bien.
(L’Ét. IV. 9.)

170 EXACT; UN ESPION D’EXACTE VUE:

Je veux, pour espion qui soit d’exacte vue,
Prendre le savetier du coin de notre rue.
(Éc. des fem. IV. 4.)

Pascal a dit de même, une réponse exacte.

«J’espère que vous y verrez, mes pères, une réponse exacte, et dans peu de temps.»

(11e Prov.)

Exacte est ici au sens de rigoureuse, qui n’omet rien.

Aujourd’hui, une réponse exacte signifierait celle qui arrive à l’heure précise, qui serait ponctuelle. C’est dans ce sens que l’on dit répondre exactement:—Je lui écris toutes les semaines, et il me répond exactement.

EXCELLENT; LE PLUS EXCELLENT:

J’aurois voulu faire voir........ que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes...

(Préf. des Précieuses ridicules.)

EXCITER UNE DOULEUR A QUELQU’UN:

Et, dans cette douleur que l’amitié m’excite.
(D. Garcie. V. 4.)

(Voyez DATIF DE PERTE OU DE PROFIT.)

EXCUSER A QUELQU’UN....., auprès de quelqu’un:

Ne viens point m’excuser l’action de cette infidèle.

(B. gent. III. 9.)

EXCUSER QUELQU’UN SUR:

... Vous m’excuserez sur l’humaine foiblesse.
(Tart. III. 3.)
Je vous excusai fort sur votre intention.
(Mis. III. 5.)

EXCUSES; FAIRE LES EXCUSES DE QUELQUE CHOSE:

Ne m’oblige point à faire les excuses de ta froideur.

(Pr. d’Él. II. 4.)

EXPRESSION; DES EXPRESSIONS, en parlant du mérite d’une peinture:

Dis-nous quel feu divin, dans tes fécondes veilles,
De tes expressions enfante les merveilles.
(La Gloire du Val-de-Grâce.)
De ses expressions les touchantes beautés.
(Ibid.)

EXPULSER LE SUPERFLU DE LA BOISSON. Voyez SUPERFLU.

FACHER; SE FACHER dans le sens de s’affliger:

Ne vous fâchez point tant, ma très-chère madame.
(Sgan. 16.)

171 FACHERIE, dans le même sens:

En tout cas, ce qui peut m’ôter ma fâcherie,
C’est que je ne suis pas seul de ma confrérie.
(Sgan. 17.)
Et je m’en sens le cœur tout gros de fâcherie.
(Éc. des mar. II. 5.)
Le beau sujet de fâcherie!
(Amph. I. 4.)

FACILE A (un infinitif):

... De véritables gens de bien... faciles à recevoir les impressions qu’on veut leur donner.

(Préf. de Tartufe.)

FAÇON; DE LA FAÇON, ainsi, de la sorte:

On se riroit de vous, Alceste, tout de bon,
Si l’on vous entendoit parler de la façon.
(Mis. I. 1.)

De la façon que, avec un verbe, se trouve dans Pascal:

«Il semble, de la façon que vous parlez, que la vérité dépende de notre volonté!»

(Prov. 8e lettre.)

Et dans Corneille, de la manière que:

«De la manière enfin qu’avec toi j’ai vécu,
«Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.»
(Cinna. V. 1.)

FAÇONNIER, FAÇONNIÈRE, adjectif pris substantivement:

... La plus grande façonnière du monde.
(Crit. de l’Éc. des f. 2.)
De tous vos façonniers on n’est point les esclaves.
(Tart. I. 6.)

Façon est le diminutif de face. La finale on, qui est augmentative en italien, est diminutive en français: Beste, bestion; lutin, luiton; pied, peton; gars, garson; poupe (du latin pupa), poupon; Jeanne, Jeanneton, Pierron, Suzon, etc.

Les façons, par conséquent, sont de petites mines.

(Voyez GRIMACIERS.)

FAIBLE, substantif, LE FAIBLE DE QUELQU’UN:

Et que votre langage à mon foible s’ajuste.
(Dép. am. II. 7.)

C’est le point faible, et non la faiblesse.

Le faible continue à être en usage dans cette locution: Prendre quelqu’un par son faible.

FAILLIR A QUELQUE CHOSE:

Ne me l’a-t-il pas dit?—Oui, oui, il ne manquera pas d’y faillir.

(B. gent. III. 3.)

172 Aujourd’hui qu’on a retranché, ou à peu près, le verbe faillir, comme suranné, il faudrait dire: Il ne manquera pas d’y manquer. Voilà l’avantage de supprimer les synonymes.

(Voyez FAUT.)

FAIM, désir; AVOIR FAIM, GRAND’FAIM de....:

Je n’ai pas grande faim de mort ni de blessure.
(Dép. am. V. 1.)

Cette locution est demeurée de fréquent usage en Picardie; elle est dans Montaigne:

«Il n’est rien qui nous jecte tant aux perils qu’une faim inconsidérée de nous en mettre hors.»

(Montaigne. III. 6.)

«Il a grand faim de se combattre contre Annibal.—Quand il luy viendra faim de vomir.—Il avait faim de l’avoir

(Nicot.)

FAIRE, pour dire:

AGNÈS.
Moi, j’ai blessé quelqu’un? fis-je tout étonnée...
Hé! mon Dieu, ma surprise est, fis-je, sans seconde...
Oui, fit-elle, vos yeux pour donner le trépas...
(Éc. des fem. II. 6.)

Cet archaïsme remonte à l’origine de la langue.

Le livre des Rois, traduit au XIe siècle, en fait constamment usage, non-seulement pour inquit, mais aussi pour dixit:

«Vien t’en, fist Jonathas.... fist Jonathas: à els irrum...»

(p. 46.)

«Fist li poples à Saul: Comment! si murrad Jonathas?»

(p. 51.)

«Fist li prestres: Pernez de Deu conseil.»

(p. 50.)

Voltaire l’a souvent employé pour donner à son style une teinte de naïveté ironique.

Mais comment le verbe faire s’est-il, dès l’origine de la langue, substitué au verbe dire? Cette substitution n’est pas réelle: elle n’est qu’apparente.

Par suite des habitudes de syncope et des lois de la transmutation des voyelles, il est arrivé que des formes rapprochées en latin ont produit, en français, des formes identiques.

Dicere a donné dire, di(ce)re.

Desi(de)rare, de(si)rare, dire aussi.

(Voyez DIRE, TROUVER QUELQU’UN A DIRE.)

Pareillement, de făcere, fere, et de fāri, faire.

173 L’oreille les confondait, la plume ne tarda pas à les confondre; et les deux formes sont encore mêlées dans l’orthographe moderne: Je fAis, je fErai, fEsant ou fAisant.

FAIRE, remplaçant dans ses temps, nombres et personnes, un verbe précédemment exprimé, et qu’il faudrait répéter:

Ah! que j’ai de dépit, que la loi n’autorise
A changer de mari comme on fait de chemise!
(Sgan. 5.)
Je risque plus du mien que tu ne fais du tien.
(Ibid. 22.)

Puisque me voilà éveillé, il faut que j’éveille les autres, et que je les tourmente comme on m’a fait.

(Prol. de la Pr. d’Él. sc. 2.)

Comme on m’a tourmenté.

On vous aime autant en un quart d’heure qu’on feroit une autre en six mois.

(D. Juan. II. 2.)
Il l’appelle son frère, et l’aime, dans son âme,
Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme.
(Tart. I. 2.)

Le nom du grand Condé est un nom trop glorieux pour le traiter comme on fait tous les autres noms.

(Ép. dédic. d’Amphitryon.)

Il y a un certain air doucereux qui les attire, ainsi que le miel fait les mouches.

(G. D. II. 4)

Les Anglais emploient absolument au même usage leur verbe do, faire, qui n’est autre que le saxon thun. Par exemple, dans cette phrase: «He loves not plays as thou dost, Antony.» (Shaksp. Jul. Cæs.) «Il n’aime pas la comédie comme tu fais, Antoine.» Dost remplace lovest, par une tournure toute française. J’ai montré ailleurs[55] que how do you do, est aussi une formule française traduite avec des mots saxons.

FAIRE, représentant l’idée exprimée par une phrase ou une demi-phrase:

VALÈRE. Je vous proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j’ai.

HARPAGON. Non ferai, de par tous les diables!

(L’Av. V. 3.)

C’est-à-dire: je ne te laisserai pas celui que tu as, à la charge par toi de ne prétendre rien aux autres.

On disait, si ferai, aussi bien que non ferai.

174FAIRE (un substantif), être la cause, l’objet, le but de....:

Non, non, vous pouvez bien,
Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien.
(Dép. am. II. 2.)
Oui, je veux bien qu’on sache, et j’en dois être crue,
Que le sort offre ici deux objets à ma vue
Qui, m’inspirant pour eux différents sentiments,
De mon cœur agité font tous les mouvements.
(Éc. des mar. II. 14.)

Elle fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie.

(B. gent. III. 9.)

FAIRE, suivi d’un adverbe, produire un effet:

Ces deux adverbes joints font admirablement.
(Fem. sav. III. 2.)

FAIRE, représenter, dépeindre:

Mais, las! il le fait, lui, si rempli de plaisirs[56],
Que de se marier il donne des désirs.
(Éc. des fem. V. 4.)

FAIRE, simuler, feindre:

Je ferai le vengeur des intérêts du ciel.

(D. Juan. V. 2.)
Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave
Qu’il a gagné votre âme en faisant votre esclave?
(Mis. II. 1.)

M’engager à faire l’amant de la maîtresse du logis, c’est.... etc.

(Comtesse d’Esc. 1.)

C’est ainsi qu’on l’emploie en parlant des rôles de théâtre: Molière faisait Sganarelle; il faisait aussi les rois et les personnages nobles; il faisait don Garcie, et il y fut sifflé à double titre, comme auteur et comme acteur.

FAIRE A QUELQUE CHOSE, y contribuer:

Même, si cela fait à votre allégement,
J’avouerai qu’à lui seul en est toute la faute.
(Dép. am. III. 4.)

FAIRE BESOIN, être nécessaire:

Quand nous faisons besoin, nous autres misérables,
Nous sommes les chéris et les incomparables.
(L’Ét. I. 2.)
S’il vous faisoit besoin, mon bras est tout à vous.
(Dép. am. V. 3.)

175FAIRE CONTRE QUELQU’UN, agir contre ses intérêts:

Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens,
Et nous faisons contre eux à leur être indulgents.
(Éc. des fem. V. 7.)

(Voyez FAIRE POUR QUELQU’UN.)

FAIRE DE (un substantif), traiter, en agir avec:

Et tout homme bien sage
Doit faire des habits ainsi que du langage.
(Éc. des mar. I. 1.)
Je voudrois bien qu’on fît de la coquetterie
Comme de la guipure et de la broderie.
(Ibid. II. 9.)

FAIRE DU...., prendre le rôle de...., FAIRE DE SON DRÔLE:

J’ai bravé ses armes assez longtemps (de l’amour), et fait de mon drôle comme un autre.

(Pr. d’Él. II. 2.)

J’ai ouï dire, moi, que vous aviez été autrefois un bon compagnon parmi les femmes; que vous faisiez de votre drôle avec les plus galantes de ce temps-là....

(Scapin. I. 6.)

«Faire du roy, faire du capitaine, pro rege se gerere, imperatorias partes sumere. Faire du liperquam, se montrer le grand gouverneur.»

(Nicot.)

Faire, dans ces locutions, se rapporte au sens de feindre, simuler. (Voyez p. 174.) Le de, marque du génitif, suppose une ellipse: faire (le rôle) du roi; faire (le rôle) du liperquam.

Ce mot liperquam, qui est une corruption de luy per quem (sous-entendu omnia geruntur), ou plutôt qui est la notation fidèle de la manière dont on prononçait ces mots latins au moyen âge, paraît renfermer l’origine du mot péquin. Un péquin, ou un per quem, est un fat qui tranche de l’important, qui se monstre le grand gouverneur, qui fait du liperquan.

(Voyez des Variations du langage français, p. 414.)

FAIRE DES DISCOURS, UN DESSEIN, DES CRIS; FAIRE PLAINTE, FAIRE ÉCLAT:

Tous ces signes sont vains: quels discours as-tu faits?
(L’Ét. III. 4.)

Je quitterois le dessein que j’ai fait!

(Mar. forc. 2.)

Tu vois, Toinette, les desseins violents que l’on fait sur lui (sur son cœur)!

(Mal. im. I. 10.)
176
Comment, bourreau, tu fais des cris?
(Amph. I. 2.)
J’ai peine à comprendre sur quoi
Vous fondez les discours que je vous entends faire.
(Ibid. II. 2.)
Est-ce donc que par là vous voulez essayer
A réparer l’accueil dont je vous ai fait plainte?
(Ibid. II. 2.)
La plus rare vertu
Qui puisse faire éclat sous un sort abattu.
(L’Ét. III. 4.)

FAIRE EN..., agir en:

Il sait faire obéir les plus grands de l’État,
Et je trouve qu’il fait en digne potentat.
(Fâcheux. I. 10.)
J’avois mangé de l’ail, et fis en homme sage
De détourner un peu mon haleine de toi.
(Amph. II. 3.)

EN FAIRE A QUELQU’UN POUR....:

J’en suis pour mon honneur; mais à toi, qui me l’ôtes,
Je t’en ferai du moins pour un bras ou deux côtes.
(Sgan. 6.)

Je t’en donnerai pour un bras ou deux côtes.—C’est-à-dire, il t’en coûtera un bras ou deux côtes.

Cette expression est empruntée au langage technique du commerce, où l’on dit: Faites-moi de cette marchandise pour telle somme.—On n’en fait pas pour ce prix.

«Le marchand fit son chantre mille écus, et son grammairien trois mille.»

(La Fontaine. Vie d’Ésope.)

FAIRE LE FIN DE QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire relativement à quelque chose, de aliqua re:

Mais, je ne t’en fais pas le fin,
Nous avions bu de je ne sais quel vin
Qui m’a fait oublier tout ce que j’ai pu faire.
(Amph. II. 3.)

IL FAIT, impersonnel, construit avec l’adjectif sûr, comme avec l’adjectif bon, beau, clair, etc.:

Il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net,
D’épouser une fille en dépit qu’elle en ait.
(Fem. sav. V. 1.)

FAIRE FAUX BOND A L’HONNEUR:

Mais il faut qu’à l’honneur elle fasse faux bond...
(Éc. des fem. III. 2.)

177FAIRE FORCE A (un substantif), forcer, contraindre:

Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois,
Faire force à l’amour qui m’impose des lois.
(L’Ét. IV. 5.)

FAIRE GALANTERIE DE (un infinitif). Voyez GALANTERIE.

FAIRE LA COMÉDIE:

Ne voulez-vous point, un de ces jours, venir voir avec elle le ballet et la comédie que l’on fait chez le roi?

(B. gent. III. 5.)

FAIRE LES HONNEURS DE QUELQUE CHOSE:

Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit.
(Fem. sav. III. 4.)

FAIRE MÉTIER ET MARCHANDISE DE:

Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise,
Font de dévotion métier et marchandise.
(Tart. I. 6.)

SE FAIRE LES DOUCEURS D’UNE INNOCENTE VIE:

Et, de cette union de tendresse suivie,
Se faire les douceurs d’une innocente vie.
(Fem. sav. I. 1.)

FAIRE PARAITRE (SE), se montrer:

La douceur de sa voix a voulu se faire paroître dans un air tout charmant qu’elle a daigné chanter.

(Pr. d’Él. III. 2.)

FAIRE POUR QUELQU’UN, agir pour lui, le protéger:

Dieu fera pour les siens.
(Dép. am. III. 7.)
C’est ce qui fait pour vous; et sur ces conséquences
Votre amour doit fonder de grandes espérances.
(Éc. des mar. I. 6.)

(Voyez FAIRE CONTRE QUELQU’UN.)

FAIRE SCRUPULE, causer du scrupule:

Ce nom (de gentilhomme) ne fait aucun scrupule à prendre.

(B. gent. III. 12.)

FAIRE SEMBLANT QUE....:

Profitons de la leçon si nous pouvons, sans faire semblant qu’on parle à nous.

(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)

FAIRE SON POUVOIR, faire son possible:

Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre.
(Dép. am. I. 2.)

C’était l’expression du temps:

178
«J’ai fait mon pouvoir, sire, et n’ai rien obtenu.»
(Corneille, Le Cid. I. 6.)

FAIRE UNE BOURLE (bourle, de l’italien burla, moquerie):

.... Une certaine mascarade que je prétends faire entrer dans une bourle que je veux faire à notre ridicule.

(B. gent. III. 14.)

(Voyez BOURLE.)

FAIRE UNE VENGEANCE DE QUELQU’UN; en tirer vengeance:

Et je prétends faire de lui une vengeance exemplaire.

(Scapin. III. 7.)

FAIT A (un infinitif), habitué à....:

Car les femmes y sont faites à coqueter.
(Éc. des fem. I. 6.)

FAIT, substantif; C’EST UN ÉTRANGE FAIT QUE....:

C’est un étrange fait que, avec tant de lumières,
Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières.
(Ibid. IV. 8.)

LE FAIT DE QUELQU’UN; tout ce qui le concerne, sa conduite, sa fortune, etc....:

Tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.
(Tart. I. 1.)
Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant.
(Amph. II. 3.)

Bienheureux qui a tout son fait bien placé!

(L’Av. I. 4.)

Dans La Fontaine:

«Le malheureux, n’osant presque répondre,
«Court au magot, et dit: C’est tout mon fait
(Le Paysan qui a offensé son seigneur.)

DIRE SON FAIT A QUELQU’UN:

Il me donna un soufflet, mais je lui dis bien son fait!

(Pourc. I. 6.)

FALLANT, participe présent de falloir:

Mais lui fallant un pic, je sortis hors d’effroi.
(Fâcheux. II. 2.)

Comme il lui fallait un pique. Le participe abrège singulièrement, et mériterait pour cela seul d’être en usage.

FALLOT, plaisant, grotesque; TRAIT FALLOT:

Sans ce trait fallot,
Un homme l’emmenoit, qui s’est trouvé fort sot.
(L’Ét. II. 14.)
179
«. . . . . . . . Hé quoi, plaisant fallot,
«Vous parlerez toujours, et je ne dirai mot?»
(Th. Corneille, Jodelet prince.)
«Là, par quelque chanson fallote,
«Nous célébrerons la vertu
«Qu’on tire de ce bois tortu.»
(St.-Amand.)

«Falot se prend aussi pour un muguet, compagnon de village:—Un gentil falot

(Nicot.)

Au sens propre, le substantif falot est très-ancien dans notre langue, où il est venu de la basse latinité. Dans les actes de Minutius Félix (ap. Baron. ad ann. 303), on trouve déjà cereofalum, un falot de cire; et dans une charte de l’évêché d’Amiens, en 1240, falæ signifie les torches employées aux enterrements.

Falæ était traduit failles en français:

«Et des murs toutes les entrailles
«Portent brandons et mettent failles
(R. d’Athis et Prophil.)
«Failles emportent et brandons;
«Tot en resplent (resplendit) la regions.»
(R. de la Guerre de Troie.)

De faille ou fale, le diminutif falot.

Falot se trouve dans Albert Mussato, de Padoue, qui écrivait, au commencement du XIVe siècle, la chronique des gestes d’Henri VI: «Soudain ils voient briller, au sommet de la Gorgone, une sorte de signal par le feu, qu’ils appellent falot: quod ipsi falo nuncupabant.»—Sur quoi Nicolas Villani fait une note pour expliquer ce que c’est qu’un falot, et il dérive ce mot du grec φαλὸς, dérivé lui-même du verbe φάλω, briller.

Il est à remarquer que ceux dont il est question, et que désigne le mot ipsi, ce sont les Padouans. Falot, ou plutôt falo, était donc, vers 1300, un terme italien. On le retrouve en effet dans la chronique de Modène: «Et ex hoc facti fuerunt magni falo mutinæ.»

(Ap. Muratori, t. 15.)

Fallodia, fallogia, dans les chroniques italiennes du moyen âge, sont des illuminations.

J’ai insisté sur l’origine de ce mot, parce qu’il a causé beaucoup 180 de tortures aux érudits; on peut voir dans Trévoux les peines qu’ils se sont données pour tirer falot du saxon bal, ou du chaldéen lappid, changé en peled, qui se serait à son tour transformé en falot.

Le passage du sens propre au sens métaphorique ne peut arrêter personne. Il est tout naturel de comparer un homme gai, facétieux, folâtre, à une flamme qui joue sous le vent. Les Latins disaient, par une figure pareille, igniculi ingenii (Quintilien).

(Voyez Du Cange aux mots Falo, Phalæ, Fallodia.)

FAMEUX, au sens de considérable, important:

Et me donner le temps qui sera nécessaire
Pour tâcher de finir cette fameuse affaire.
(L’Ét. IV. 9.)
Oui, je suis don Alphonse; et mon sort conservé
Est un fameux effet de l’amitié sincère
Qui fut entre son prince et le roi notre père.
(D. Garcie. V. 5.)
Et ce fameux secret vient d’être dévoilé.
(Ibid. V. 6.)

Cet emploi de fameux, qui paraît avoir été du style noble du temps de Molière, est aujourd’hui une des formes triviales du langage du peuple.

Quoi! faut-il que pour moi vous renonciez, seigneur,
A cette royale constance
Dont vous avez fait voir, dans les coups du malheur,
Une fameuse expérience?
(Psyché. II. 1.)

Royale constance, fameuse expérience, laissent trop voir la précipitation de l’écrivain.

FANFAN, terme de tendresse et de mignardise:

Oui, ma pauvre fanfan, pouponne de mon âme.
(Éc. des mar. II. 14.)

C’est la dernière syllabe du mot enfant, redoublée, à l’imitation des enfants eux-mêmes.

FANFARONNERIE:

C’est pure fanfaronnerie
De vouloir profiter de la poltronnerie
De ceux qu’attaque notre bras.
(Amph. I. 2.)

La fanfaronnade est l’expression de la fanfaronnerie.

181 FATRAS au pluriel:

Et se charger l’esprit d’un ténébreux butin
De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres.
(Fem. sav. IV. 3.)

FAUT, de faillir:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le cœur me faut.
(Éc. des fem. II. 2.)

De même de défaillir, défaut:

«Que si la frayeur nous saisit de sorte que le sang se glace si fort que tout le corps tombe en défaillance, l’âme défaut en même temps.»

(Bossuet. Connaissance de Dieu. p. 115.)

Dans l’édition in-12, imprimée en 1846 chez MM. Didot, l’éditeur a mis: «l’âme semble s’affaiblir.» De pareilles corrections sont de véritables sacriléges. Comment n’a-t-on pas vu l’intention de ce rapprochement entre les mots défaillance et défaillir? comment, à cette expression énergique l’âme défaut, a-t-on osé substituer cette misérable et lâche expression, semble s’affaiblir? comment enfin se trouve-t-il des mains qui osent toucher à Bossuet, et mutiler sa pensée?

FAUTE, absence, manque; IL VIENT FAUTE DE:

S’il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.

(Mal. im. I. 9.)

FAUX, dans le sens de méchant, félon, déloyal:

Mais le faux animal, sans en prendre d’alarmes,
Est venu droit à moi, qui ne lui disois rien.
(Pr. d’Él. I. 2.)

FAUX BOND. Voyez FAIRE FAUX BOND.

FAUX MONNOYEURS EN DÉVOTION:

..... Toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux monnoyeurs en dévotion....

(1er Placet au Roi.)

FAVEUR, ressource, protection:

Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête.
(Tart. V. 1.)

On dit encore tous les jours à la faveur de: il a nié, à la faveur d’un faux-fuyant.

FAVEURS ÉTROITES. Voyez ÉTROIT.

182 FEINDRE A (un infinitif), hésiter à.....:

Tu feignois à sortir de ton déguisement.
(L’Ét. V. 8.)
Vous ne devez point feindre à me le faire voir.
(Mis. V. 2.)

Nous feignions à vous aborder, de peur de vous interrompre.

(L’Av. I. 5.)

FEINDRE DE (un infinitif), même sens:

Ainsi, monsieur, je ne feindrai point de vous dire que l’offense que nous cherchons à venger..... etc.

(D. Juan. III. 4.)

Je ne feindrai pas de dire, de faire, c’est-à-dire, je dirai, je ferai réellement, sincèrement.

Nous ne feignons point de mettre tout en usage.

(Pourc. I. 3.)

Je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connoître il y a six jours.

(Mal. im. I. 5.)

FEINDRE, suivi d’un infinitif sans préposition, hésiter, comme feindre à, et feindre de:

Feindre s’ouvrir à moi, dont vous avez connu
Dans tous vos intérêts l’esprit si retenu!
(Dép. am. II. 1.)

La reine de Navarre construit pareillement feindre avec un infinitif, sans préposition intermédiaire:

«Le seigneur de Bonnivet, pour luy arracher son secret, feignit luy dire le sien.»

(Heptam., nouvelle 14.)

La vieille langue employait se faindre, pour exprimer s’épargner à quelque chose, ne faire que le semblant de.....

«Ne se doit pas faindre de luy aider.....»
«De luy aider ne se va pas faignant
(Ogier. V. 9632 et 9638.)

Nicot dit: «Se faindre, parcere labori, remittere, summittere. Sans se faindre, sedulo.—Se faindre, prævaricari. Tu te fains à jouer; non bona fide ludis

Montaigne emploie se feindre absolument, pour feindre, comme se jouer, pour jouer; se mourir, pour mourir:

«Pour revenir à sa clemence (de César), nous en avons plusieurs naïfs exemples au temps de sa domination, lorsque, toutes choses estant reduictes en sa main, il n’avoit plus à se feindre

(Mont. II. 33.)

FEMME DE BIEN, recevant comme un adjectif la marque du comparatif:

Croyez-moi, celles qui font tant de façons n’en sont pas estimées plus femmes de bien.

(Crit. de l’Éc. des fem. 3.)

183 FERME, adverbialement:

Vous me parlez bien ferme! et cette suffisance...
(Mis. I. 2.)
Allons, ferme! poussez, mes bons amis de cour!
(Ibid. II. 5.)

(Voyez PREMIER QUE, FRANC, NET.)

FERMER, métaphoriquement; FERMER LES MOYENS DE:

C’est que vous voyez bien que tous les moyens vous en sont fermés.

(G. D. III. 8.)

Vous en sont interdits. (Voyez OUVRIR.)

FÉRU, blessé, de férir, archaïsme, dans le sens restreint de rendre amoureux:

Peut-être en avez-vous déjà féru quelqu’une?
(Éc. des fem. I. 6.)

FESTINER QUELQU’UN, lui offrir un festin:

C’est ainsi que vous festinez les dames en mon absence!

(B. gent. IV. 2.)

FEU, invariable:

Je tiens de feu ma femme, et je me sens comme elle
Pour les désirs d’autrui beaucoup d’humanité.
(Mélicerte. I. 4.)
Et l’on dit qu’autrefois feu Bélise, sa mère...
(Ibid. II. 7.)

Furetière qualifie ce terme substantif, et il lui donne, comme à un adjectif, un féminin: le feu roi, la feue reine. Il nous apprend même que les notaires de province usent du pluriel furent, en parlant de deux personnes conjointes et décédées, ce qui, ajoute-t-il, marque que ce mot vient de fuit et de fuerunt. C’est une raison pour maintenir feu invariable. Dans le temps que la notation eu sonnait u, l’on prononçait fu mon père, fu ma mère (fut mon père, fut ma mère); l’ignorance des origines a laissé s’introduire, à la suite d’une mauvaise orthographe, une mauvaise prononciation qui a prévalu; en sorte qu’aujourd’hui cette espèce de prétérit-adverbe est transformé en un véritable adjectif.

Nicot dérive feu de defunctus, et le qualifie adjectif; puis il ajoute: «Aussi le pourrait-on extraire de cette tierce personne fuit..... comme feut signifiant en ce sens a esté ou fut, c’est-à-dire, a vescu et n’est plus.»

C’est la bonne étymologie.

FEU QUI SE RÉSOUT EN ARDEUR DE COURROUX:

Tout son feu se résout en ardeur de courroux.
(Dép. am. V. 8.)

184 FIEFFÉ, FOU FIEFFÉ:

Peste du fou fieffé!

(Méd. m. lui. I. 1.)

Fieffé est celui à qui l’on a donné un fief, ce qui suppose un homme en son genre excellant par-dessus ses confrères. Cette locution se rapporte aux mœurs du moyen âge. Aujourd’hui qu’il n’y a plus de fiefs, mais des brevets d’invention, on dirait, par une expression tout à fait correspondante: un fou breveté.

FIER, adjectif; ÊTRE FIER A QUELQU’UN:

Oh! qu’elles nous sont bien fières par notre faute!
(Dép. am. IV. 2.)

FIÈVRE QUARTAINE (VOTRE)......., sorte de serment elliptique:

... Si vous y manquez, votre fièvre quartaine!....
(L’Ét. IV. 8.)

Si vous y manquez, vous consentez à être pris de la fièvre quartaine; jurez sur votre fièvre quartaine.

C’est aussi une espèce d’exclamation imprécatoire: Que la fièvre quartaine te serre! ta fièvre quartaine!

Dans l’explication entre le prêtre et le pelletier, joués par Pathelin:

LE PREBSTRE.
«Je ne le congnois nullement.
«Il m’a dit que presentement
«Vous confesse, et que payerez
«Tres-bien, et si me baillerez
«Argent, pour dire une douzaine
«De messes.
LE PELLETIER.
Sa fiebvre quartaine!»
(Le nouv. Pathelin.)
LE PREBSTRE.
«Vuyde dehors, fol insensé,
«Car il est temps que tu t’en partes.
LE PELLETIER:
«Et je feray, tes fiebvres quartes
(Ibid.)

FIGURE, dans le sens restreint de forme. Molière a dit, en ce sens, la figure du visage:

Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure
Des visages humains offusque la figure.
(Éc. des mar. I. 1.)

185 Offusque la forme des visages humains.

TENIR LA FIGURE DE:

Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure,
J’ai d’un vrai trépassé su tenir la figure.
(Éc. des fem. V. 2.)

Cette acception de figure se rapporte à celle de FIGURER. (Voyez ce mot.)

FIGURER, se rapportant à tout l’extérieur, à la configuration, en quelque sorte:

Voici monsieur Dubois plaisamment figuré.
(Mis. IV. 2.)

.... Une vieille tante qui.... nous figure tous les hommes comme des diables qu’il faut fuir.

(B. gent. III. 10.)

FILER DOUX:

Tu n’es pas où tu crois; en vain tu files doux.
(Amph. II. 3.)

Doux est adverbial, comme franc, ferme, net, clair, soudain, etc., dans des locutions analogues.

FILET, diminutif de fil:

Il semble, à vous entendre, que monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que, d’autorité suprême, il vous l’allonge ou le raccourcisse comme il lui plaît.

(Mal. im. III. 7.)

Trévoux indique encore filet comme diminutif de fil, tenue filum; et Regnier décrivant le costume de son pédant:

«Les Alpes en jurant lui grimpoient au collet,
«Et la Savoy, plus bas, ne pend qu’à un filet
(Sat. X.)

FILLE A SECRET, capable de garder un secret:

Ascagne, je suis fille à secret, Dieu merci.
(Dép. am. II. 1.)

FILLOLE, filleule, archaïsme:

Il n’a pas aperçu Jeannette ma fillole,
Laquelle m’a tout dit, parole pour parole.
(L’Ét. IV. 7.)

Nicot dit: «filleul ou fillol.»

Vaugelas déclare que fillol pour filleul, c’est très-mal parler. Pourquoi, puisque la racine est filiolus? L’usage, dira-t-on? A la bonne heure, si l’on pose en principe que l’usage ne saurait avoir tort.

186 FIN. Voyez FAIRE LE FIN DE QUELQUE CHOSE (p. 176).

FIN FOND:

Et nous fûmes coucher sur le pays exprès,
C’est-à-dire, mon cher, en fin fond de forêts.
(Fâcheux. II. 7.)

Fin, dans l’ancienne langue, se joignait comme affixe à un substantif ou à un adjectif, pour lui donner la forme superlative.

«De lermes sont lor vis moilliez,
«Sourdant de fin cueur amoureus.»
(R. de Coucy. v. 6176.)
«La dame estoit si fine bele,
«Que n’avoit dame ne pucele
«Ens el païs qui l’ataindist.»
(Ibid. v. 150.)

On dit, en certains pays vignobles, que du vin est fin clair. Il nous reste encore, dans l’usage commun, fin fond, et fine fleur.

«Près de Rouen, pays de sapience,
«Gens pesant l’air, fine fleur de Normands.»
(La Font. Le Remède.)
«Nous mourons de fine famine

dit Guillemette à Pathelin. Et plus loin:

«Vous en estes un fin droict maistre.» (de tromperie.)

FLAIREUR DE CUISINE:

Impudent flaireur de cuisine!
(Amph. III. 7.)

FLÉCHIR AU TEMPS:

Il faut fléchir au temps sans obstination.
(Mis. I. 1.)

Molière eût mis aussi bien céder au temps; mais fléchir au temps fait une image bien plus vive et poétique.

FOIN! exclamation:

Ce mot n’a que la forme de commun avec foin, fœnum.

On rencontre fréquemment, dans Plaute et dans Térence, l’exclamation phu! (en grec φεῦ), exprimant tantôt le dégoût, tantôt l’admiration: peste, oh oh, diantre! Ce phu est devenu en français foin, par le changement de l’u en oi, comme pungere, ungere, poindre, oindre. Il s’emploie sans complément ou avec un complément:

Foin! que n’ai-je avec moi pris mon porte respect!
(L’Ét. III. 9.)
«Foin du loup et de sa race!»
(La Fontaine. Le Chevreau, la Chèvre et le Loup.)

187 Foin ou fi sur le loup—phu de lupo.

«Adieu donc. Fi du plaisir
«Que la crainte peut corrompre!»
(La Font. Fables. I. 9.)

FOND D’AME, substantif; UN FOND D’AME:

Et n’est-ce pas sans doute un crime punissable,
De gâter méchamment ce fond d’âme admirable?
(Éc. des fem. III. 4.)

FONDANTE EN LARMES:

Une jeune fille toute fondante en larmes, la plus belle et la plus touchante qu’on puisse jamais voir.

(Scapin. I. 2.)

M. Auger veut qu’ici fondant soit un participe présent, et non un adjectif verbal, attendu le complément indirect en larmes. La raison ne paraît pas convaincante. On dit bien: cette jeune fille est charmante de grâces. Le complément ne fait donc rien à l’affaire; mais le féminin toute, qui précède fondante, y fait beaucoup, et détermine au second mot le caractère d’adjectif. Cette femme est toute riante de santé, ou bien toute fondante en larmes; il est clair qu’il s’agit d’un état, d’une manière d’être, et non pas d’une action.

(Voyez PARTICIPE PRÉSENT variable.)

FONDER SUR QUELQUE CHOSE, absolument:

Tant de méchants placets, monsieur, sont présentés,
Qu’ils étouffent les bons; et l’espoir où je fonde
Est qu’on donne le mien quand le prince est sans monde.
(Fâcheux. III. 2.)

L’espoir où je me fonde. (Voyez ARRÊTER.)

FORCE, adverbe; FORCE GENS:

Voir cajoler sa femme, et n’en témoigner rien,
Se pratique aujourd’hui par force gens de bien.
(Sgan. 17.)

Nicot: «Force, id est copia: il luy est allé force gens au devant.—Lieux où il y a force arbres

Cette locution est trop commune pour qu’il en faille rapporter des exemples. Je me contenterai d’observer que le mot force doit être porté sur la liste des substantifs que l’usage a transformés en adverbes dans certains cas donnés, comme pas, point, trop (qui est une ancienne forme de troupe), rien, mot ou motus.

188 FORCER, vaincre en luttant; FORCER UN MALHEUR:

Il m’échappe! ô malheur qui ne se peut forcer!
(L’Ét. II. 14.)

L’emploi de forcer est ici le même que dans cette locution: forcer un lièvre.

FORFANTERIE D’UN ART, vanité d’un art qui se vante:

Sans découvrir encore au peuple,...... la forfanterie de notre art.

(Am. méd. III. 2.)

Les Italiens disent un furfante; mais, au rebours de ce qu’affirme Nicot, ce n’est pas d’eux que nous avons emprunté forfant ni forfanterie, car les racines de ces mots sont exclusivement françaises. Forfanterie est pour forvanterie. For, en composition, signifie tantôt hors, comme dans forligner, forclore, forbannir, forban, etc., tantôt mal, parce que le mal résulte de l’excès qui franchit les limites. Ainsi forfaire, forsenné, forconseiller, forjuger, formarier et formariage (mariage contre la loi et la coutume), formener (malmener), etc. Se forfanter, c’est se vanter au delà de la vérité, se vanter à faux; et c’est de nous que les Italiens l’ont emprunté.

FORGER UN AMUSEMENT:

Votre feinte douceur forge un amusement,
Pour divertir l’effet de mon ressentiment.
(D. Garcie. IV. 8.)

(Voyez DIVERTIR et AMUSER.)

FORLIGNER DE:

Jour de Dieu! je l’étranglerois de mes propres mains, s’il falloit qu’elle forlignât de l’honnêteté de sa mère!

(G. D. II. 14.)

Fors-ligner, c’est sortir hors de la ligne droite, se dévier, comme on parlait jadis.

(Voyez FORFANTERIE.)

FORMER DES SENTIMENTS, comme former des vœux:

Et je ne forme point d’assez beaux sentiments
Pour.....
(Dép. am. I. 3.)

FORT EN GUEULE:

MADAME PERNELLE:
..... Vous êtes, m’amie, une fille suivante
Un peu trop forte en gueule, et très-impertinente.
(Tart. I. 1.)

189FORTE PASSION, passion dominante:

Ta forte passion est d’être brave et leste.
(Éc. des fem. V. 4.)

FORTUNE, au sens du latin fortuna, la destinée, dans ce vers d’Horace:

Fortunam Priami cantabo, et nobile bellum.
..... Elle est de vous (cette lettre), suffit: même fortune.
(Dépit. am. II. 3.)

Le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi.

(L’Av. V. 5.)
Voyons quelle fortune en ce jour peut m’attendre.
(Amph. III. 4.)

Comme on trouve écrit dans le ciel jusqu’aux plus petites particularités de la fortune du moindre des hommes.

(Am. magn. III. 1.)

La fortune d’un homme, pour signifier sa richesse, l’ensemble de son avoir, est une acception toute moderne, qui ne se rencontre point dans Molière.

Un homme fortuné n’est point un homme riche, mais un homme favorisé du sort. On peut être le plus fortuné des mortels, et très-pauvre en même temps.

Avoir de la fortune, ne signifie donc réellement autre chose que avoir la chance heureuse, fortune se prenant pour bonne fortune, comme heur pour bon heur; succès pour heureux succès, etc.

Arnolphe demande à Horace:

Vous est-il point encore arrivé de fortune?
(Éc. des fem. I. 6.)

C’est-à-dire, d’aventure galante.

«Tu portes César et sa fortune.» Il serait ridicule d’entendre: Tu portes César et ses trésors.

PAR FORTUNE, par hasard:

Je l’avois sous mes pieds rencontré par fortune.
(Sgan. 22.)

La Fontaine dit de fortune:

«Comme elle disoit ces mots,
«Le loup, de fortune, passe.»
(La Chèvre, le Chevreau et le Loup.)

FORTUNES, au pluriel, même sens:

..... Nous parlions des fortunes d’Horace.
(L’Ét. IV. 6.)
190
«Quant au surplus des fortunes humaines,
Les biens, les maux, les plaisirs et les peines...»
(La Fontaine. Belphégor.)

Les Anglais ont retenu ce sens: the fortunes of Nigel, sont les aventures de Nigel.

Horace dit aussi, au pluriel:

«Si dicentis erunt fortunis absona dicta....»

Si le langage ne convient pas à la position du personnage, à sa fortune, ou à ses fortunes.

FOUDRE PUNISSEUR. Voyez PUNISSEUR.

FOURBER QUELQU’UN:

—Vous vous êtes accordés, Scapin, vous et mon fils, pour me fourber.

—Ma foi, monsieur, si Scapin vous fourbe, je m’en lave les mains.

(Scapin. III. 6.)

FOURBISSIME:

Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime.
(L’Ét. II. 5.)

La forme en issime fut naturellement la forme primitive de notre superlatif. La traduction des Rois, la chanson de Roland, saint Bernard, l’emploient constamment; d’ordinaire elle est contractée en isme: saintisme, grandisme, altisme, cherisme, etc., y sont pour saintissime, grandissime, etc. On disait même bonisme, et non optime, formé de bon, par analogie.

C’est donc à tort que le P. Bouhours (Entretiens d’Ariste et Eugène) prétend ces superlatifs contraires au génie de notre langue.

En 1607, Malherbe, dans ses lettres, se sert fréquemment de grandissime; et Perrot d’Ablancourt, dans sa traduction de César: «Il y avait un grandissime nombre de villes.» Mais on les en a repris l’un et l’autre. Par conséquent, c’est du commencement du XVIIe siècle qu’il faut dater dans notre langue la déchéance de l’ancienne forme latine, et l’emploi exclusif de très pour marquer le superlatif.

Les Latins, outre la forme en issimus, formaient aussi le superlatif par le mot ter, soit séparé, soit en composition. Ils avaient emprunté cela des Grecs, qui disaient τρισόλβιος, τρισευδαίμων, τρισκατάρατος, etc.

191 Plaute dit de même, trifur, triveneficus, tricerberus.

Et Virgile: «O ter quaterque beati!»

Très-docte, en français, est donc comme tridoctus, et nous avons eu, à l’instar des Latins, deux manières de former les superlatifs; seulement la forme grecque, chez les Latins la moins usitée, a fini par l’emporter chez nous, et par étouffer complétement la forme latine.

FOURNIR A, suffire à:

Ma foi, me trouvant las pour ne pouvoir fournir
Aux différents emplois où Jupiter m’engage......
(Amph. Prol.)

FRAIS; PRENDRE LE FRAIS, c’est-à-dire, choisir l’heure du frais, le soir ou le matin:

Pour arriver ici, mon père a pris le frais.
(Éc. des fem. V. 6.)

FRANC, adverbialement:

Je vous parle un peu franc; mais c’est là mon humeur.
(Tart. I. 1.)
Je vous dirai tout franc que c’est avec justice.
(Ibid. I. 6.)
C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane,
L’union de Valère avecque Marianne.
(Ibid. III. 3.)
Je vous dirai tout franc que cette maladie,
Partout où vous allez, donne la comédie.
(Mis. I. 1.)

Tout franchement, comme tout net est pour tout nettement.

(Voyez PREMIER QUE, FERME, NET.)

FRÉQUENTER CHEZ QUELQU’UN:

Sans doute; et je le vois qui fréquente chez nous.
(Fem. sav. II. 1.)

Les Latins employaient frequentare sans apud, comme aujourd’hui nous faisons. Dans Cicéron: Qui domum meam frequentant, ceux qui fréquentent ma maison; et dans Phèdre: Aras frequentas, tu fréquentes les autels.

FRICASSER, métaphoriquement:

MARINETTE.
Moi, je te chercherois! Ma foi, l’on t’en fricasse,
Des filles comme nous!.....
(Dép. am. IV. 4.)

Observez que c’est Marinette qui parle.

192 FRIPERIE; NOTRE FRIPERIE, notre personne:

Gare une irruption sur notre friperie!
(Dép. am. III. 1.)

C’est un valet qui parle.

FROTTER SON NEZ AUPRÈS DE LA COLÈRE DE QUELQU’UN:

GROS-RENÉ.
Viens, viens frotter ton nez auprès de ma colère!
(Dép. am. IV. 4.)

FUIR DE (un infinitif), comme éviter de....:

Si votre âme les suit, et fuit d’être coquette....
(Éc. des fem. III. 2.)

Il ne fuit rien tant tous les jours que d’exercer les merveilleux talents qu’il a eus du ciel pour la médecine.

(Méd. m. lui. I. 5.)

C’est le fuge quærere d’Horace.

De, dans l’expression française, est la marque de l’ablatif employé dans ce vers de Virgile:

Quanquam animus meminisse horret, luctuque refugit.
(Æneid. II.)

«Mon esprit recule d’horreur à ces images de deuil, et fuit de s’en souvenir

—«J’ay monstré, en la conduite de ma vie et de mes entreprinses, que j’ay plustost fuy qu’aultrement d’enjamber par dessus le degré de fortune auquel Dieu logea ma naissance.»

(Mont. III. 7.)

FULIGINES, terme technique:

Beaucoup de fuligines épaisses et crasses, etc.

(Pourc. I. 11.)

FURIEUX, dans le sens d’extrême:

Voilà une furieuse imprudence, que de nous envoyer querir.

(G. D. III. 12.)

FUSEAUX; FAIRE BRUIRE SES FUSEAUX. Voyez BRUIRE.

FUTURS (DEUX), commandés l’un par l’autre:

Ce ne sera pas là qu’il viendra la chercher.
(Éc. des fem. V. 4.)

Cette symétrie des temps, empruntée du latin, est aussi négligée au XIXe siècle qu’elle était soigneusement observée au XVIIe. On dirait aujourd’hui sans scrupule: Ce n’est pas là qu’il viendra.

Je reviendrai voir sur le soir en quel état elle sera.

(Méd. m. l. II. 6.)

Et non: en quel état elle est.

193 Lorsqu’on me trouvera morte, il n’y aura personne qui mette en doute que ce ne soit vous qui m’aurez tuée.

(G. D. III. 8.)

Et non: qui m’avez.

J’ai des raisons à faire approuver ma conduite,
Et je connoîtrai bien si vous l’aurez instruite.
(Fem. sav. II. 8.)

Cette symétrie des temps s’observait aussi pour le conditionnel.

(Voyez CONDITIONNELS.) (DEUX.)

Futur suivi d’un présent de l’indicatif:

Ce ne sera point vous que je leur sacrifie.
(Ibid. V. 5.)

L’exigence du mètre, et la nécessité de rimer à philosophie, ont apparemment ici forcé la main à Molière, dont l’usage constant est de mettre les deux futurs, même en des cas où ils sont bien moins nécessaires.

GAGE QUE...., adverbialement, ou par une sorte d’ellipse pour je gage que:

Gage qu’il se dédit.—Et moi, gage que non.
(L’Ét. III. 3.)

GAGER QUELQU’UN POUR (un substantif), c’est-à-dire, en qualité de:

Je suis auprès de lui gagé pour serviteur:
Vous me voudriez encor payer pour précepteur.
(L’Ét. I. 9.)

(Voyez POUR, en qualité de.)

GAGNER; GAGNER AU PIED, s’enfuir:

Ah! par ma foi, je m’en défie, et je m’en vais gagner au pied.

(Préc. rid. 10.)

La Fontaine a dit, dans le même sens, gagner au haut:

«. . . . . . . . . . . . Le galant aussitôt
«Tire ses grègues, gagne au haut.
(Le Renard et le Coq.)

Nicot et Trévoux ne donnent que gagner le haut.

(Voyez HAUT.)

GAGNER DE (un infinitif), obtenir:

Et qu’il n’est repentir ni suprême puissance
Qui gagnât sur mon cœur d’oublier cette offense.
(D. Garcie. V. 5.)

194GAGNER LE TAILLIS, fuir, s’évader:

Tant pis!
J’en serai moins léger à gagner le taillis.
(Dép. am. V. 1.)

GAGNER LES RÉSOLUTIONS de quelqu’un, les surmonter:

Pied à pied vous gagnez mes résolutions.

(B. gent. III. 18.)

GALANT, substantif, un nœud de rubans:

Voilà
Ton beau galant de neige, avec ta nonpareille:
Il n’aura plus l’honneur d’être sur mon oreille.
(Dép. am. IV. 4.)

GALANT, adjectif, au sens d’élégant, distingué:

Il me montra toute l’affaire, exécutée d’une manière, à la vérité, beaucoup plus galante et plus spirituelle que je ne puis faire.

(Préf. de la Crit. de l’Éc. des fem.)

GALANTERIE, FAIRE GALANTERIE DE (un infinitif):

N’a-t-il pas (Molière), ceux...... qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l’un l’autre?

(Impromptu. 3.)

Rien n’a remplacé cette excellente expression; il faut, pour en rendre le sens, recourir à une longue périphrase.

GALIMATIAS au pluriel:

Mon Dieu, prince, je ne donne point dans tous ces galimatias où donnent la plupart des femmes.

(Am. magn. I. 1.)

GARANT; ÊTRE GARANT DE QUELQUE CHOSE, en fournir la garantie, la preuve:

Moi, je lui couperois sur-le-champ les oreilles,
S’il n’étoit pas garant de tout ce qu’il m’a dit.
(L’Ét. III. 3.)

GARD’, en style familier, pour garde:

Dieu te gard’, Cléanthis!
(Amph. II. 3.)

GARDE; SE DONNER DE GARDE DE.... Voyez à DONNER.

GARDER DE (un infinitif), se garder de, prendre garde de:

Mon Dieu, Éraste, gardons d’être surpris.

(Pourc. I. 3.)
195
Rentrez donc, et surtout gardez de babiller.
(Éc. des fem. IV. 9.)
Rentrez dans la maison, et gardez de rien dire.
(Ibid. V. 1.)

Gardez de vous tromper!

(Georg. D. II. 9.)

Molière emploie indifféremment, et selon le besoin de la circonstance, garder ou se garder de:

Et surtout gardez-vous de la quitter des yeux.
(Éc. des fem. V. 5.)

GARDER QUE (sans ne):

Gardons bien que, par nulle autre voie, elle en apprenne jamais rien.

(Am. magn. I. 1.)

(Voyez DONNER DE GARDE (SE).)

GARDIEN, en trois syllabes:

Suis-je donc gardien, pour employer ce style,
De la virginité des filles de la ville?
(Dép. am. V. 3.)

Il est probable que plus tard Molière eût écrit: Suis-je donc le gardien.....

GATER QUELQU’UN DE, c’est-à-dire, à l’aide, par le moyen de....:

Je veux être pendu, si nous ne les verrions
Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions,
Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes
Les gâtent tous les jours, dans le siècle où nous sommes.
(Dép. am. IV. 2.)

Cette tournure se rapporte à DE, exprimant la cause, la manière.

GATER (SE) SUR L’EXEMPLE D’AUTRUI; par l’exemple, d’après l’exemple d’autrui:

Mais ne vous gâtez pas sur l’exemple d’autrui.
(Éc. des fem. III. 2.)

GAUCHIR, aller à gauche; GAUCHIR DE QUELQUE CHOSE, s’en écarter:

Notre sort ne dépend que de sa seule tête;
De ce qu’elle s’y met, rien ne la fait gauchir.
(Éc. des fem. III. 3.)

GAULIS, terme technique, branche d’arbre:

Je pousse mon cheval et par haut et par bas,
Qui plioit des gaulis aussi gros que le bras.
(Fâcheux. II. 7.)

196 «Les gaulis, dit Trévoux, sont, en terme de vénerie, des branches d’arbre qu’il faut que les veneurs plient ou détournent pour percer dans un bois.»

Gault, en vieux français, est une forêt:

«Onc charpentier en bos ne sot si charpenter,
«Ne mena telle noise en parfont gault ramé.»
(Renaut de Montauban.)
«Que florissent cil prez, e cil gault sont foilli.»
(Rom. d’Aïe d’Avig.)
«Cerchant prés et jardins et gaults
(Rom. de la Rose.)

«Gault paraît venir du bas latin caula, d’où s’est formé gaule, par l’adoucissement du c en g. Dans un compte de 1202: «pro perticis et caulis.... pro L caulis.» Pour des perches et des gaules..... pour 50 gaules.» (Du Cange, au mot CAULA.)

J’avoue que j’aimerais mieux dériver gault de saltus, et gaule de caula. Le nom propre Gault de Saint-Germain signifie Bois de Saint-Germain.

GAYETÉ, en trois syllabes:

Mais je vous avouerai que cette gayeté
Surprend au dépourvu toute ma fermeté.
(D. Garcie. V. 6.)
Mais que de gayeté de cœur
On passe aux mouvements d’une fureur extrême....
(Amph. II. 6.)

GENDARMÉ CONTRE...:

Cet homme gendarmé d’abord contre mon feu.
(Éc. des f. III. 4.)

GÊNER (gehenner) QUELQU’UN, le torturer, lui faire violence:

Et pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux,
Mon roi sans me gêner peut me donner à vous.
(D. Garcie. V. 6.)

Racine a dit de même:

«Et le puis-je, madame? Ah, que vous me gênez
(Androm. I. 4.)

Ah, que vous torturez mon cœur!

Ce mot a perdu aujourd’hui toute l’énergie de son acception primitive; c’était même déjà un archaïsme dans Racine et dans Molière. On voit par cet exemple combien les mœurs influent sur le langage: à mesure que l’usage de la torture ou de la 197 gene s’éloignait, la valeur du mot s’affaiblissait comme le souvenir de la chose. Il est gêné dans ses habits eût été, au XIIe siècle, une hyperbole violente; aujourd’hui, cela signifie simplement, il n’y est pas à son aise; c’est l’expression la plus douce qu’on puisse employer.

GÊNES, au pluriel, dans le sens du latin gehenna, torture:

Je sens de son courroux des gênes trop cruelles.
(Dép. am. V. 2.)

GENS masculin:

Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir
Celle de tous les gens du plus exquis savoir.
(L’Ét. II. 14.)

La délicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir que des gens triés.

(Crit. de l’Éc. des fem. I.)
Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps,
Il se met au-dessus de tous les autres gens.
(Mis. II. 5.)
Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien
Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien.
(Tart. V. 1.)
Pour tous les gens de bien j’ai de grandes tendresses.
(Ibid. V. 4.)
Cependant noire âme insensée
S’acharne au vain honneur de demeurer près d’eux,
Et s’y veut contenter de la fausse pensée
Qu’ont tous les autres gens que nous sommes heureux.
(Amph. I. 1.)
Combien de gens font-ils des récits de bataille,
Dont ils se sont tenus loin!
(Ibid.)

GENS avec un nom de nombre déterminé:

Et je connois des gens à Paris, plus de quatre,
Qui, comme ils le font voir, aiment jusques à battre.
(Fâcheux. II. 4.)
Moi, je serois cocu?—Vous voilà bien malade!
Mille gens le sont bien qui de rang et de nom
Ne feroient avec vous nulle comparaison.
(Éc. des fem. IV. 8.)
Un de mes gens la garde au coin de ce détour.
(Ibid. V. 2.)

Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n’entrer point.

(Impr. 3.)

Et jamais il ne parut si sot que parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui.

(Critique de l’Éc. des fem. sc. 2.)

A l’origine de la langue il a été souvent employé ainsi:

«Pour ces trois gens qui ont pel de beste afublée.»
(Le dit du Buef.)

198GENS DE BIEN A OUTRANCE:

Toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance.

(1er Placet au Roi.)

GENS DE DIFFICULTÉS:

Ce sont (les avocats) gens de difficultés.

(Mal. im. I. 9.)

GENS DE NOM:

Toute mon ambition est de rendre service aux gens de nom et de mérite.

(Sicilien. 11.)

GENTILLESSE, dans le sens de l’italien gentilezza, noblesse:

Ce sont des brutaux, ennemis de la gentillesse et du mérite des autres villes.

(Pourc. III. 2.)

GLOIRE, considération personnelle, mérite:

Pourquoi voulez-vous croire
Que de ce cas fortuit dépende notre gloire?
(Éc. des fem. IV. 8.)
C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
(Tart. II. 1.)

Je mets ma gloire, je fais consister mon mérite principal à vous satisfaire.

GOBER LE MORCEAU, se laisser prendre, duper tranquillement:

Mais je ne suis pas homme à gober le morceau.
(Éc. des f. II. 1.)

Métaphore prise de la pêche à la ligne.

GOGUENARDERIE:

Oui, mais je l’enverrois promener avec ses goguenarderies.

(Méd. m. lui. II. 3.)

GRACE; DONNER GRACE, pardonner:

Et l’on donne grâce aisément
A ce dont on n’est pas le maître.
(Amph. II. 6.)

GRAIS, Grec:

MARTINE.
Et, ne voulant savoir le grais ni le latin....
(Fem. sav. V. 3.)

C’est l’ancienne et légitime prononciation, comme dans échecs, legs. Ce passage nous montre que, du temps de Molière, le peuple la retenait encore.

199 GRAND invariable en genre:

Le bal et la grand bande, assavoir deux musettes.
(Tart. II. 3.)
Vous n’aurez pas grand peine à le suivre, je crois.
(Ibid. II. 4.)
Il porte une jaquette à grands basques plissées.
(Mis. II. 6.)

Dans l’origine de la langue, tout adjectif dérivé d’un adjectif latin en is, grandis, qualis, regalis, viridis, etc., ne changeait pas non plus en français pour le féminin.

Il nous reste encore de cet usage, grand messe, grand mère, grand route, etc., et, dans le langage du palais, lettres royaux.

C’est donc une véritable faute de mettre une apostrophe après grand, comme si l’e s’élidait.

(Voyez des Variations du langage français, p. 226.)

GRAND LATIN, grand latiniste, comme on dit grand grec pour grand helléniste:

Je vous crois grand latin et grand docteur juré.
(Dép. am. II. 7.)

GRAND SEIGNEUR (LE), pour l’aristocratie, la noblesse:

O l’ennuyeux conteur!
Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur.
(Mis. II. 5.)

De même le marquis, pour la classe des marquis.

(Voyez MARQUIS.)

GRIMACIERS, hypocrites:

Ils donnent bonnement (les hommes sincèrement vertueux) dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions.

(D. Juan. V. 2.)

(Voyez FAÇONNIER.)

GROUILLER:

Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois,
Qu’elle grouille aussi peu qu’une pièce de bois.
(Mis. II. 5.)

Comme grouiller est devenu, l’on ne sait pourquoi, un terme bas, les éditeurs de 1682 ont jugé qu’il était mal séant dans la bouche de Célimène, et ils ont fait à Molière l’aumône d’une correction que les comédiens se sont empressés d’adopter:

Qu’elle s’émeut autant qu’une pièce de bois.

200 M. Auger observe qu’il fallait au moins mettre se meut ou remue, car c’est de cela qu’il s’agit, et non de s’émouvoir.

Ces corrections, faites au texte d’un écrivain comme Molière, sont autant d’impertinences.

Est-ce que madame Jourdain est décrépite? et la tête lui grouille-t-elle déjà?

(B. gent. III. 5.)

Grouiller est une forme de crouller. La prononciation les confondait. Crouller, verbe actif ou verbe neutre, trembler, agiter, ébranler; en italien, crollare: crollare il capo, secouer la tête: «Les fundemens des munz sunt emeuz et crollez, kar nostre sire est curuciez.» (Rois, p. 205.) Les fondements des monts sont émus et ébranlés, concussa et conquassata.

«Baucent l’oï, si a froncie le nez;
«La teste croule si a des piez houez.»
(La bataille d’Arlescamp.)

Baucent grouille la tête, secoue la tête.

Il peut être intéressant, pour l’histoire de la langue, d’observer que nos pères avaient à la fois crouler et trembler, et qu’ils distinguaient fort bien l’un de l’autre. En voici un exemple, tiré du roman d’Alexandre; il s’agit des prodiges qui signalèrent la naissance de ce héros:

«Dieu demonstra par signe qu’il (Alexandre) se feroyt cremir[57], car l’on vit l’aer muer, le firmament croissir[58], et la terre crouler; la mer par lieus rougir, et les bestes trembler, et les hommes fremir.»

(Préf. de la Ch. des Saxons. p. 22.)

Ces finesses de nuances n’indiquent pas une langue barbare.

«Quand le souldich l’eut entendu, si crolla la teste et le regarda fellement, et dist: Tu has murdry!»

(Froissart. Chron. II. ch. 30.)

GUÉRIR, au sens figuré:

NICOLE.

De quoi est-ce que tout cela guérit?

(B. gent. III. 3.)

A quoi tout cela sert-il?

201 GUEUSER DES ENCENS:

Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens,
Qu’un auteur qui partout va gueuser des encens.
(Fem. sav. III. 5.)

GUEUX COMME DES RATS:

Tous ces blondins sont agréables.... mais la plupart sont gueux comme des rats.

(L’Av. III. 8.)

L’expression complète eût été: Comme des rats d’église, qui n’y trouvent rien à manger. Mais, du temps de Molière, on n’osait pas prononcer sur le théâtre le mot église; quand on y était réduit, on disait le temple. (Voyez TEMPLE.)

GUEUX D’AVIS:

Non de ces gueux d’avis, dont les prétentions
Ne parlent que de vingt ou trente millions.
(Fâcheux. III. 3.)

GUIDE, subst. féminin, comme sentinelle; archaïsme:

La Guide des pécheurs est encore un bon livre.
(Sgan. I.)
«Elle lit saint Bernard, la Guide des pécheurs[59]
(Régnier. Macette.)

Guide, terme technique, est resté féminin: CONDUIRE A GRANDES GUIDES.

GUIGNER, lorgner du coin de l’œil:

J’ai guigné ceci tout le jour.

(L’Av. IV. 6.)

De guingois, espèce d’adverbe, pour signifier de côté, de travers, paraît dérivé de guigner: de guingois, comme de guïgois. Mme de Sévigné affectionne ce terme familier: un esprit de guingois.

HABILLER; S’HABILLER D’UN NOM:

Le monde aujourd’hui n’est plein..... que de ces imposteurs qui.... s’habillent insolemment du premier nom illustre qu’ils s’avisent de prendre.

(L’Av. V. 5.)

HABITUDE DU CORPS, tenue, maintien, habitus:

Cette habitude du corps menue, grêle, noire et velue.

(Pourc. I. 11.)

202 HAINE POUR QUELQU’UN, au lieu de haine contre:

Ils ont en cette ville une haine effroyable pour les gens de votre pays.

(Pourc. III. 2.)

HANTER QUELQUE PART:

Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
Ne sauroit-il souffrir qu’aucun hante céans?
(Tart. I. 1.)

HANTISES, FRÉQUENTATION:

Isabelle pourroit perdre dans ces hantises
Les semences d’honneur qu’avec nous elle a prises.
(Éc. des mar. I. 4.)

La forme primitive était hant, racine du verbe hanter:

«Sunt se nettement guardé tes vadlets, e meimement de hant de femme?»

(Rois. p. 83.)

HARDI, employé comme exclamation:

Là, hardi! tâche à faire un effort généreux.
(Sgan. 21.)

HATÉ, pressé, urgent:

Nous sortions.—Il s’agit d’un fait assez hâté.
(Éc. des mar. III. 5.)

HAUT, substantif; un haut, pour une hauteur:

Sur un haut, vers cet endroit,
Étoit leur infanterie.
(Amph. I. 1.)

(Voyez GAGNER LE HAUT.)

HAUT DE L’ESPRIT (DU):

Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit
Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.
(Mis. II. 5.)

HAUT LA MAIN, sans l’ombre de résistance ou de difficulté:

Vous l’auriez guéri haut la main.

(Pourc. II. 1.)

Molière a dit aussi la main haute:

La grammaire, qui sait régenter jusqu’aux rois,
Et les fait, la main haute, obéir à ses lois!
(Fem. sav. II. 6.)

Cette expression se rapporte à cette autre, avoir la haute main sur...; et cette dernière se trouve fréquemment dans les plus vieux monuments de notre langue:

203 «E la malvaise gent e les fils Belial.... ourent la plus halte main envers Roboam

(Rois. p. 298.)

On trouve aussi, avant la main, pour haut la main:

LE PELLETIER.
«Mais pensez-y, de par le diable,
«Et me payez avant la main
(Le nouv. Pathelin.)

LE PORTER HAUT, être fier, orgueilleux:

Détrompez-vous de grâce, et portez-le moins haut.
(Mis. V. 6.)

Le subst. de l’ellipse paraît être chef: portez le chef moins haut.

HAUT DU JOUR (le); midi:

Le roi vint honorer Tempé de sa présence;
Il entra dans Larisse hier, sur le haut du jour.
(Mélicerte. I. 3.)

FAIRE UNE HAUTE PROFESSION DE (un infinitif):

Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre.

(2e Placet au Roi.)

HAUTEUR; DE HAUTEUR, hautement, avec hauteur:

... Pour récompense, on s’en vient de hauteur
Me traiter de faquin, de lâche, d’imposteur.
(L’Ét. I. 10.)

HAUTEUR D’ESTIME:

Cette hauteur d’estime où vous êtes de vous.
(Mis. III. 5.)

HÉROS D’ESPRIT:

Aux encens qu’elle donne à son héros d’esprit.
(Fem. sav. I. 3.)

HEUR, bonheur; d’où vient heureux:

Expliquez-vous, Ascagne, et croyez par avance
Que votre heur est certain, s’il est en ma puissance.
(Dép. am. II. 2.)
Je vous épouse, Agnès; et cent fois la journée
Vous devez bénir l’heur de votre destinée.
(Éc. des fem. III. 2.)
Mais au moins dites-moi, madame, par quel sort
Votre Clitandre a l’heur de vous plaire si fort.
(Mis. II. 1.)
Lorsque dans un haut rang on a l’heur de paroître,
Tout ce qu’on fait est toujours bel et bon.
(Amph. prol.)

204HEURE; A L’HEURE, maintenant, à cette heure, comme dans l’italien allora:

Parbleu! si grande joie à l’heure me transporte,
Que mes jambes sur l’heure en caprioleroient,
Si nous n’étions point vus de gens qui s’en riroient.
(Sgan. 18.)

HIATUS.

Nos vers sont pleins d’hiatus très-réels pour l’oreille, que l’on se contente de masquer aux yeux:

C’est un miracle encor qu’il ne m’ait aujourd’hui
Enfermée à la clef, ou menée avec lui.
(Éc. des mar. I. 2.)
Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise,
Font de dévotion métier et marchandise.
(Tart. I. 6.)

On en citerait de pareils par centaines dans Boileau, la Fontaine, Racine et Molière. Cette remarque a surtout pour but de montrer quelle est dans les arts la puissance de l’habitude et de la convention.

Molière ne s’arrête pas à l’hiatus qui résulte de l’interjection:

Un homme à grands canons est entré brusquement,
En criant: Holà, Ho! un siége promptement.
(Fâcheux. I. 1.)
Là! là! hem, hem!... écoute avec soin, je te prie.
(Ibid. I. 5.)
Eh! a-t-on jamais vu de plus farouche esprit?
(Pr. d’Él. I. 4)

HOC; ÊTRE HOC:

MARTINE.
.... Mon congé cent fois me fût-il hoc,
La poule ne doit point chanter avant le coq.
(Fem. sav. V. 3.)

Le hoc est un jeu de cartes: «Et parce qu’en jouant ces sortes de cartes on a coutume de dire hoc, de là vient que, dans le discours familier, pour dire qu’une chose est assurée à quelqu’un, on dit: Cela lui est hoc.» (Dictionn. de l’Acad.)

«Bonne chasse, dit-il, qui l’auroit à son croc!
«Eh! que n’es-tu mouton, car tu me serois hoc
(La Fontaine.)

Un commentateur reproduit sur ce vers l’explication ci-dessus; mais cette explication, tirée du jeu de cartes, n’est point satisfaisante; car les cartes furent inventées au XVe siècle 205 seulement, et dès le XIe le mot hoc entrait dans une locution analogue à être hoc:

«Respundi David: Ci est la lance le rei. Vienge un vadlet, pur hoc si l’emport.»

(Rois. p. 105.)

Tous ceux qui ont tenté d’expliquer cette locution sont partis de ce point que hoc était un mot latin, le neutre du pronom hic.

Mais c’est une erreur: hoc est un mot français, un mot de la vieille langue, où il signifie un croc:

«Un hoc à tanneur, de quoy l’on trait les cuirs hors de l’eaue.»

(Lettres de rémiss. de 1369.)

(Voyez Du Cange au mot Hoccus.)

Du substantif hoc viennent les verbes hocher et ahocher (hoker, ahoker); ce dernier est le même qu’accrocher:

«Mes son soupelis ahocha
«A un pel, si qu’il remest la.»
(Barbaz. Estula.)

«Mais le surplis du prêtre s’accrocha à un pieu, en sorte qu’il y resta.»

«Aussi com un singe ahoquié
«A un bloquel et ataquié.»
(Cité dans Du Cange à Hoccus.)

«Ainsi comme un singe accroché et lié à un bloc.»

Saint-Évremond ne se doutait pas qu’il faisait rimer le mot avec lui-même, quand il écrivait:

«Le paradis vous est hoc:
«Pendez le rosaire au croc

Cela m’est hoc est donc une locution faite, dont le sens revient à: cela ne peut me manquer, cela m’est acquis aussi infailliblement que si je le tirais de la rivière avec un croc; j’ai accroché cela. Mon congé cent fois me fût-il hoc, c’est-à-dire, eussé-je accroché cent fois mon congé.—Hoc ou croc, le nom de l’instrument mis pour celui du butin qu’il procure.

Voilà l’explication que j’offre de cette façon de parler, n’empêchant point qu’on n’en adopte une meilleure, si on la trouve telle; par exemple, celle de Trévoux:

«Ce mot vient du latin hoc, qui en gascon veut dire oui, 206 ou ita est; de sorte qu’en disant cela est hoc, c’est-à-dire, oui j’y consens. Le Languedoc est nommé ainsi comme langue de hoc, parce qu’on y dit hoc pour oui

HOMMAGES; FAIRE DES HOMMAGES:

Je lui ai fait des hommages soumis de tous mes vœux.

(Am. magn. I. 2.)

HOMME; ÊTRE HOMME QUI.... être un homme qui...:

Vous êtes homme qui savez les maximes du point d’honneur.

(G. D. I. 8.)

Je suis homme qui aime à m’acquitter le plus tôt que je puis.

(Bourg. g. III. 4.)

HOMME DE (un substantif):

Vous êtes homme d’accommodement.

(Pourc. III. 6.)

Homme de suffisance, homme de capacité.

(Mar. forc. 6.)

HONNÊTES DIABLESSES:

Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses,
Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses....
(Éc. des fem. IV. 8.)

HONNEUR, susceptibilité:

Quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire...
(Éc. des fem. IV. 8.)

Votre délicatesse ombrageuse, le soin de votre honneur.

Molière emploie aussi honneur dans le sens général et indéterminé de considération personnelle. Alors il y joint une épithète pour fixer la nature de cet honneur. Il fait dire énergiquement à Alceste, parlant du franc scélérat contre lequel il plaide:

Son misérable honneur ne voit pour lui personne.
(Mis. I. 1.)

Il est tout naturel qu’on dise, en parlant de soi: Mon honneur, le soin de mon honneur; mais appliquer ce mot à un tiers, et y joindre une épithète de mépris, c’est ce qui rend l’expression neuve et originale; et toutefois elle est si claire et si juste, qu’on n’y prend pas garde.

HONTE; AVOIR HONTE A (un infinitif):

Monsieur, vous vous moquez; j’aurois honte à la prendre.
(Dép. am. I. 2.)

207 HORS DE GARDE (ÊTRE), métaphore prise de l’art de l’escrime:

Léandre pour nous nuire est hors de garde enfin.
(L’Ét. III. 5.)
«Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures.»
(Corneille, Le Menteur.)

HORS DE PAGE, au figuré, affranchi:

Il faut se relever de ce honteux partage,
Et mettre hautement notre esprit hors de page.
(Fem. sav. III. 2)

Il faut observer que cette locution affectée, parce qu’on l’applique à l’esprit, est mise dans la bouche de Bélise; ce qui équivaut à une censure.

HORS DE SENS; IL EST HORS DE SENS QUE..., il est invraisemblable, absurde de croire que...:

Mais il est hors de sens que sous ces apparences
Un homme pour époux se puisse supposer.
(Amph. III. 1.)

Cela excède les limites du bon sens.

HOURETS, mauvais chiens de chasse:

De ces gens qui, suivis de dix hourets galeux,
Disent ma meute, et font les chasseurs merveilleux.
(Fâcheux. II. 7.)

HUCHET, cor de chasse; Voyez PORTEUR DE HUCHET.

HUMANISER (S’) DE....:

Que d’un peu de pitié ton âme s’humanise.
(Amph. III. 7.)

(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)

HUMANISER SON DISCOURS; le mettre à la portée des humains:

Ne paroissez point si savant, de grâce! humanisez votre discours, et parlez pour être entendu.

(Critique de l’Éc. des fem. 7.)

HUMANITÉ (L’), le caractère d’homme, la forme humaine:

Doncques, si de parler le pouvoir m’est ôté,
Pour moi, j’aime autant perdre aussi l’humanité.
(Dép. am. II. 7.)

208L’HUMANITÉ, au sens philosophique:

Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité.

(D. Juan. III. 2.)

Molière a devancé le XVIIIe siècle dans cette acception du mot humanité, que la philosophie moderne a rendue depuis si commune. Au XVIIe siècle, on entendait par l’humanité une vertu analogue à la charité, mais non l’ensemble du genre humain, considéré philosophiquement comme une seule famille.

HUMEUR SOUFFRANTE, endurante:

Des hommes en amour d’une humeur si souffrante,
Qu’ils vous verroient sans peine entre les bras de trente.
(Fâcheux. II. 4.)

Sur ce mot humeur, j’observerai qu’il avait encore du temps de Corneille un sens qu’on a laissé perdre depuis, et qui persiste dans l’anglais humour; si bien que beaucoup de gens, désespérant de faire sentir toute la force et la grâce du mot anglais, le transportent dans notre langue comme ils font du mot fashion, qui n’est que notre façon, et de bien d’autres.

CLITON.
«Par exemple, voyez: aux traits de ce visage,
«Mille dames m’ont pris pour homme de courage;
«Et sitôt que je parle, on devine à demi
«Que le sexe jamais ne fut mon ennemi.
CLÉANDRE.
«Cet homme a de l’humeur.
DORANTE.
C’est un vieux domestique
«Qui, comme vous voyez, n’est pas mélancolique.»
(La Suite du Menteur. III. 1.)

Cette remarque a échappé à Voltaire, qui en a fait de moins importantes.

HYMEN (L’) DE, c’est-à-dire, avec:

Comme il a volonté
De me déterminer à l’hymen d’Hippolyte.
(L’Ét. II. 9.)

Chercher dans l’hymen d’une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille.

(L’Av. V. 5.)
209
La promesse accomplie
Qui me donna l’espoir de l’hymen de Célie.
(Sgan. 23.)
Mon fils, dont votre fille acceptoit l’hyménée.
(Ibid. 24.)
Et l’hymen d’Henriette est le bien où j’aspire.
(Fem. sav. I. 4.)

ICI AUTOUR:

Depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour.

(D. Juan. III. 2.)

ICI DEDANS:

Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces.

(Préc. rid. 7.)

Pour ici dedans, on disait, au moyen âge, ci ens, et plus tard céans. Aujourd’hui on ne dit plus rien du tout, car les tyrans de la grammaire ont proscrit ici dedans.

ICI DESSOUS:

J’ai crainte ici dessous de quelque manigance.
(L’Ét. I. 4.)

Ici dessous comme ici dedans, bonnes et utiles expressions qui ont disparu, et qu’on n’a point remplacées.

Ces anciennes façons de parler ici dedans, ici dessus, ici dessous, persistent en Picardie.

IDOLE, ironiquement, UNE IDOLE D’ÉPOUX:

Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants
Qu’une idole d’époux et des marmots d’enfants!
(Fem. sav. I. 1.)

IGNORANT DE QUELQUE CHOSE:

Ce sont gens de difficultés (les avocats), et qui sont ignorants des détours de la conscience.

(Mal. im. I. 9.)

C’est un latinisme: inscius rei.

Nous construisons de même avec le génitif le verbe ignorer, ce que ne faisaient pas les Latins:

«Monsieur l’abbé, vous n’ignorez de rien,
«Et ne vis onc mémoire si féconde.»
(J.-B. Rousseau. Épigr.)

IL COUTE, impersonnel, pour il en coûte:

Et je sais ce qu’il coûte à de certaines gens,
Pour avoir pris les leurs (leurs femmes) avec trop de talents.
(Éc. des fem. I. 1.)

210 IL N’EST PAS QUE...:

Mais peut-être il n’est pas que vous n’ayez bien vu
Ce jeune astre d’amour, de tant d’attraits pourvu.
(Éc. des fem. I. 6.)

Il n’est pas (possible) que.....

Cette manière d’employer que est toute latine. Hoc est quod ad vos venio (Plaute), c’est cela que je viens à vous.

IL Y VA DU MIEN, DU VÔTRE:

A déboucher la porte il iroit trop du vôtre.
(Remercîment au Roi. 1663.)

Molière a supprimé l’y pour le soin de l’euphonie, ou plutôt cet y s’absorbe dans celui de irait. C’était originairement la coutume, non-seulement pour l’i, mais pour toute voyelle:

«Seignurs baruns, ki i purruns enveier?»
(Roland. st. 18.)
«Le duc Oger e l’arcevesque Turpin.»
(Ibid. st. 12.)
«La fame s’en prist à apercoivre.»
(La Bourse pleine de sens. v. 18.)

On ne compte dans la mesure qu’un seul i, un seul a, un seul e.

(Voyez des Variations du langage français, p. 192, 193.)

Le mien, le vôtre, dans cette locution sont au neutre, signifiant mon intérêt, votre intérêt, ou mon bien et le vôtre, comme en latin meum, tuum: «Nil addo de meo,» (Cicer.) Je n’y ajoute rien du mien. «Tetigin’ tui?» (Ter.) Ai-je rien pris du tien?

IL supprimé après voilà:

Eh bien! ne voilà pas mon enragé de maître?
(L’Ét. V. 7.)

Ne voilà pas de mes mouchards qui prennent garde à ce qu’on fait?

(L’Av. I. 3.)

Ne voilà pas ce que je vous ai dit?

(G. D. III. 12.)

IL; deux il se rapportant à des sujets divers:

L’éloge de Louis XIV, dans le ve acte de Tartufe, présente un singulier exemple de mauvais style, où l’incorrection des deux il se montre plusieurs fois. Cette tirade, si souvent reprochée à Molière, vaut la peine d’être examinée. Molière commence par dire de Louis XIV:

Il donne aux gens de bien une gloire immortelle,
Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle;
Et l’amour pour les vrais ne ferme point son cœur
A tout ce que les faux doivent donner d’horreur.....

211 Ce mais et cette remarque ne semblent-ils pas dire que d’ordinaire l’amour de la vertu exclut la haine du vice?

D’abord il (le roi) a percé par ses vives clartés
Des replis de son cœur toutes ces lâchetés.

Son cœur est le cœur de Tartufe.

Venant vous accuser, il s’est trahi lui-même;

Le sujet change: il n’est plus le roi, c’est Tartufe.

Et, par un juste trait de l’équité suprême,
S’est découvert au prince un fourbe renommé,
Dont sous un autre nom il étoit informé.

Il revient au monarque; sous un autre nom s’applique à Tartufe, et non pas à Louis XIV; c’est Tartufe qui était connu sous un autre nom.

Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
Sa lâche ingratitude et sa déloyauté.

On ne s’exprimerait pas autrement si c’était Louis XIV qui se repentît d’avoir été ingrat et déloyal envers Orgon.

A ses autres horreurs il a joint cette suite,

Le roi a joint cette suite, ou ce supplément, aux autres horreurs de Tartufe.

Et ne m’a jusqu’ici soumis à sa conduite
Que pour voir l’impudence aller jusques au bout.

Sa conduite, pour dire que Tartufe commandait à l’exempt.

Oui, de tous vos papiers, dont il (Tartufe) se dit le maître,
Il (le roi) veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.

Tant d’impropriété de termes, d’incorrection et de négligence, feraient à bon droit soupçonner que ce morceau de placage n’est pas de Molière. Molière en aura donné l’idée et confié l’exécution à quelqu’un des versificateurs de sa troupe. C’est ce qui expliquerait l’étrange disparate de cette tirade dans une pièce qui, parmi toutes celles de Molière, peut réclamer le prix du style.

Enfin, si Molière a versifié lui-même ce passage, il fallait qu’il n’attachât guère d’importance à la matière.

L’amant n’a point de part à ce transport brutal.
Il a pour vous, ce cœur, pour jamais y penser,
Trop de respect, trop de tendresse:
Et si de faire rien à vous pouvoir blesser
212
Il avoit eu la coupable foiblesse,
De cent coups à vos yeux il voudroit le percer.
(Amph. II. 6.)

Le premier il se rapporte au cœur; le second, à l’amant, qui est nommé dans la phrase précédente.

Peut-être faudrait-il lire se percer; mais aucune édition ne le donne.

Enfin le Malade imaginaire offre de fréquents exemples de cette incorrection:

Tout le spectacle se passe sans qu’il (le berger) y donne la moindre attention. Mais il se plaint qu’il est trop court, parce qu’en finissant il se sépare de son adorable bergère.

(Mal. im. II. 6.)

Le premier il représente le berger; le second, le spectacle; et le troisième, encore le berger. En finissant, qui grammaticalement ne peut se rapporter qu’au berger, se rapporte au spectacle.

On lit dans la même scène:

Des manières de vers libres tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver.

(Ibid.)

Il paraît qu’il faut en ou les faire trouver.

On l’avertit que le père de la belle a conclu son mariage avec un autre.

(Ibid.)

Son ne désigne pas le mariage du père, comme la phrase le ferait entendre, mais celui de la belle.

Cette pièce est de toutes celles de Molière la plus négligemment écrite. On y sent en quelque sorte la rapidité de l’auteur fuyant devant la mort, qui l’atteignit à la quatrième représentation. Au reste, cette faute d’employer dans la même phrase deux il relatifs à des sujets différents, se rencontre dans les meilleurs écrivains. En voici un exemple de Pascal:

«Les confesseurs n’auront plus le pouvoir de se rendre jugés de la disposition de leurs pénitents, puisqu’ils (les confesseurs) sont obligés de les croire sur leur parole, lors même qu’ils (les pénitents) ne donnent aucun signe suffisant de douleur.»

(10e Prov.)

Et l’on sait pourtant avec quel soin les Provinciales étaient travaillées! Mais nul n’est exempt de faillir, ni Pascal, ni Molière, ni Bossuet.

213IL surabondant:

Chacun fait ici-bas la figure qu’il peut,
Ma tante; et bel esprit, il ne l’est pas qui veut!
(Fem. sav. III. 2.)

Cette tournure a une naïveté qui donne du piquant à l’adage. On se tromperait fort de prendre cet il pour une cheville commandée par la mesure.

Son cœur, pour se livrer, à peine devant moi
S’est-il donné le temps d’en recevoir la loi.
(Ibid. IV. 1.)

«La source de tout le mal est que ceux qui n’ont pas craint de tenter au siècle passé la réformation par le schisme, ne trouvant point de plus fort rempart contre leurs nouveautés que la sainte autorité de l’Église, ils ont été obligés de la renverser.»

(Bossuet. Or. fun. de la r. d’A.)

IL, construit avec qui, dans le sens de celui qui:

Il est bien heureux qui peut avoir dix mille écus chez soi!

(L’Av. I. 5.)

Corneille a dit de même:

«Il passe pour tyran quiconque s’y fait maître.»
(Cinna. II. 1.)

Sur quoi voici la remarque de Voltaire: «Cet il était autrefois un tour très-heureux; la tyrannie de l’usage l’a aboli.»

«Qui se contraint au monde, il ne vit qu’en torture.»
(Regnier, sat. XV.)
«Et qui jeune n’a pas grande dévotion,
«Il faut que pour le monde à le feindre il s’exerce.»
(Id. sat. XIII.)

«Ha, ha! il n’a pas paire de chausses qui veult!»

(Gargantua. I. 9.)

Pathelin fait au drapier compliment sur son activité:

LE DRAPIER.
«Que voulez-vous? il faut songer
«Qui veult vivre, et soustenir peine.»
(Pathelin.)

IL N’EST QUE DE (un infinitif), il n’est rien tel que de...:

Ma foi, il n’est que de jouer d’adresse en ce monde.

(1er Interm. du Malade im. sc. 6.)

IL M’ENNUIE. (Voyez ENNUYER) (s’):

IL Y A, CE QU’IL Y A (s.-ent. à faire):

Or sus, mon fils, savez-vous ce qu’il y a? C’est qu’il faut songer, s’il vous plaît, à vous défaire de votre amour.

(L’Av. IV. 3.)

214 ILLUSTRE; UN ILLUSTRE substantivement:

Madame, voilà un illustre!

(Pourc. I. 3.)

IMBÉCILE, au sens du latin imbecillis:

Est-il rien de plus foible et de plus imbécile!
(Éc. des fem. V. 4.)

Imbécile ne fait qu’exprimer plus fortement, et avec une légère nuance de mépris, l’idée de faiblesse.

«Taisez-vous, nature imbécile

(Pascal. Pensées.)

IMPÉTUOSITÉ DE PRÉVENTION. (Voyez BRUTALITÉ.)

IMPOSER, pour en imposer, mentir.

Tous les grammairiens font une loi d’exprimer en dans ce sens; Molière ne le met jamais:

Jamais l’air d’un visage,
Si ce qu’il dit est vrai, n’imposa davantage.
(L’Ét. III. 2.)
C’est bien assez pour moi qu’il m’ait désabusé
De voir par quels motifs tu m’avois imposé.
(Ibid. III. 4.)
Faites-moi pis encor: tuez-moi si j’impose.
(Dép. am. I. 4.)
Vous verrez si j’impose, et si leur foi donnée
N’avoit pas joint leurs cœurs depuis plus d’une année.
(Éc. des mar. III. 6.)
Je ne sais pas s’il impose;
Mais il parle sur la chose
Comme s’il avoit raison.
(Amph. III. 5.)

Hélas! à vos paroles je puis répondre ici, moi, que vous n’imposez point.

(L’Av. V. 5.)

«On demande s’il ne lui seroit pas plus aisé d’imposer à celle dont il est aimé, qu’à celle qui ne l’aime point.»

(La Bruyère, ch. III.)

Tout le XVIIe siècle a parlé ainsi.

«Quelques écrivains, dit Bouhours, ont voulu établir imposturer. Le public s’est contenté du verbe imposer, qui signifie la même chose: vous imposez; il impose à tout l’univers.» (Rem. nouv.)

La Touche, qui écrivait en 1730, dit pareillement: «Imposer tout seul veut dire mentir

(Art de bien parler françois. II. p. 23.)

La distinction entre imposer et en imposer, dont le premier 215 se prendrait en bonne part, imposer du respect, et l’autre en mauvaise pour tromper, est donc une subtilité chimérique, invention des grammairiens de notre âge. M. N. Landais, par exemple, après avoir cité la phrase de la Bruyère, ajoute: «C’est une faute: il fallait d’en imposer.» M. Boniface s’y accorde. Mais d’où vient à M. Landais et à M. Boniface l’autorité sur Molière et sur la Bruyère?

Les Latins disaient imponere tout seul pour signifier mentir. Imposuit Catoni. (Cicer.) Imposuit mihi caupo. (Martial.) Præfectis Antigoni imposuit. (Corn. Nepos.)—Il a trompé Caton;—le cabaretier m’a dupé;—il donna le change aux lieutenants d’Antigonus.

Quand la pythonisse d’Endor reconnut l’ombre de Samuel, elle s’écria vers Saül: Quare imposuisti mihi? Pourquoi m’avez-vous imposé par votre déguisement?» (Rois, I, cap. 28.)

IMPOSER, verbe actif, comme IMPUTER; IMPOSER UNE TACHE A QUELQU’UN:

On ne peut imposer de tache à cette fille.
(L’Ét. III. 4.)

IMPOSER A QUELQU’UN, dans le même sens:

«Quand Diana rapporte avec éloge les sentiments de Vasquez....... il n’est ni calomniateur ni faussaire, et vous ne vous plaignez point qu’il lui impose; au lieu que quand je représente ces mêmes sentiments de Vasquez, mais sans le traiter de phénix, je suis un imposteur, un faussaire, et un corrupteur de ses maximes.»

(Pascal. 11e Prov.)

Dans l’affaire de Carrouge et Legris, la jeune dame de Carrouge accusait Legris de lui avoir fait violence:

«Jacques Legris s’excusoit trop fort, et disoit que rien n’en estoit, et que la dame lui imposoit induement.»

(Froissart. Chron. III. ch. 49.)

IMPRESSIONS:

La jalousie a des impressions
Dont bien souvent la force nous entraîne.
(Amph. II. 6.)

IMPRIMER; ÊTRE IMPRIMÉ DE QUELQUE CHOSE, en garder une impression profonde, en style néologique, en être impressionné:

Et pourtant Trufaldin
Est si bien imprimé de ce conte badin...
(L’Ét. III. 2.)

216 La Bruyère, dans son discours de réception à l’Académie, dit: «La mémoire des choses dont nous nous sommes vus le plus fortement imprimés

(Voyez plus bas S’IMPRIMER QUELQUE CHOSE.)

On ne voit pas pourquoi M. Auger blâme cette expression dans la Bruyère et dans Molière. Il prétend que «Imprimé se dit de ce qui a fait l’impression, et non de ce qui l’a reçue.» Qu’est-ce qui autorise cette loi? Qui est-ce qui l’a portée? Où? Ce sont les questions qu’on a toujours à faire aux grammairiens.

Imprimer a fait impression; impression a produit, de notre temps, impressionner, qui ne manquera pas d’engendrer, au premier jour, impressionnement. Pourquoi d’impressionnement ne ferait-on pas impressionnementer, comme d’ornement nous avons vu sortir ornementer? C’est ainsi qu’on enrichit la langue!

IMPRIMER DE L’AMOUR:

Sachez donc que vos vœux sont trahis
Par l’amour qu’une esclave imprime à votre fils.
(L’Ét. I. 9.)

Nous disons encore bien imprimer de la crainte, de la terreur, du respect: pourquoi pas de l’amour? Ce dernier sentiment peut être aussi vif, aussi soudain et aussi profond que les autres. On ne voit pas d’où naîtrait la distinction.

IMPRIMER (S’) QUELQUE CHOSE:

Là, regardez-moi là durant cet entretien,
Et jusqu’au moindre mot imprimez-le-vous bien.
(Éc. des fem. III. 2.)

Si l’on peut dire s’imprimer quelque chose, la conséquence rigoureuse sera qu’on puisse dire être imprimé de quelque chose, contrairement à la remarque de M. Auger, qui blâme cette façon de parler.

INCLINER QUELQU’UN A ou VERS UNE PERSONNE:

Et je sais encor moins comment votre cousine
Peut être la personne son penchant l’incline.
(Mis. IV. 1.)

217 INCOMMODÉ; peu accommodé des biens de la fortune:

Vous êtes la grande protectrice du mérite incommode; et tout ce qu’il y a de vertueux indigents au monde va débarquer chez vous.

(Am. mag. I. 6.)

«Revenons donc aux personnes incommodees, pour le soulagement desquelles nos pères....... assurent qu’il est permis de dérober.»

(Pascal. 8e Provinciale.)

(Voyez ACCOMMODÉ.)

INCONGRUITÉ DE BONNE CHÈRE:

Vous y trouverez des incongruités de bonne chère et des barbarismes de bon goût.

(B. gent. IV. 1.)

INDÉFENDABLE:

CLIMÈNE (précieuse ridicule).

Cette pièce (l’École des Femmes), à le bien prendre, est tout à fait indéfendable.

(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)

Ce mot paraît un barbarisme forgé par la précieuse; Furetière ne le donne pas, non plus que Trévoux. Montaigne a dit: «La faiblesse d’une cause indéfensible

INDICATIF PRÉSENT après que, où nous mettrions le subjonctif:

Vous tournez les choses d’une manière qu’il semble que vous avez raison.

(D. Juan. I. 2.)

Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait! Il semble qu’il est en vie, et qu’il s’en va parler.

(Ibid. V. 5.)

INDIENNE, substantivement; UNE INDIENNE, robe de chambre de toile des Indes:

Je me suis fait faire cette indienne-ci.

(B. gent. I. 1.)

INFINITIF, gouverné par un autre sujet que celui de la phrase:

Il ne vous a pas faite une belle personne,
Afin de mal user des choses qu’il vous donne.
(Éc. des fem. II. 6.)

Il, le ciel, ne vous a pas faite, etc..... afin d’user..... non pas afin qu’il use, mais afin que vous usiez. La familiarité du 218 dialogue semble autoriser cette légère irrégularité, surtout quand l’équivoque n’est pas possible.

Elle (la demande) me touche assez pour m’en charger moi-même.

(B. gent. III. 12.)

Pour que je m’en charge moi-même.

DEUX INFINITIFS de suite:

J’y ai déjà jeté des dispositions à ne pas me souffrir longtemps pousser des soupirs.

(D. Juan. II. 2.)

INFINITIF ACTIF avec le sens passif:

Nous avons en main divers stratagèmes tout prêts à produire dans l’occasion.

(Pourc. I. 3.)

C’est-à-dire, à être produits.

INFLEXIBLE; ÊTRE INFLEXIBLE A QUELQU’UN:

Si tu m’es inflexible,
Je m’en vais me tuer!
(L’Ét. II. 7.)

INGÉRER (S’) DE QUELQUE CHOSE, dans quelque chose:

Et vous êtes un impertinent, de vous ingérer des affaires d’autrui.

(Méd. m. lui. I. 2.)

INSTANCE, pour renchérir sur le mot soin; instance à faire quelque chose:

Et notre plus grand soin, notre première instance
Doit être à le nourrir du suc de la science.
(Fem. sav. II. 7.)

INSTRUIT DANS, instruit de...:

Et ce que le soldat dans son devoir instruit
Montre d’obéissance au chef qui le conduit...
(Éc. des fem. III. 2.)

INTERDIRE (S’), verbe réfléchi:

Achevez de lire;
Votre âme, pour ce mot, ne doit point s’interdire.
(D. Garc. II. 6.)

INTÉRESSER A, ayant pour sujet un nom autre qu’un nom de personne:

Mon devoir m’intéresse,
Mon père, à dégager bientôt votre promesse.
(Sgan. 23.)

Intéresser à est ici comme obliger à, engager à.

S’INTÉRESSER DANS QUELQUE CHOSE:

De vos premiers progrès j’admire la vitesse,
Et dans l’événement mon âme s’intéresse.
(Éc. des fem. III. 4.)

219 INTERPRÉTER A, c’est-à-dire, au sens de:

Aux faux soupçons la nature est sujette,
Et c’est souvent à mal que le bien s’interprète.
(Tart. V. 3.)
Je dois interpréter à charitable soin
Le désir d’embrasser ma femme?...
(Ibid.)

INTIME (UN), substantivement:

Non, non; c’est mon intime, et sa gloire est la mienne.
(Éc. des fem. V. 7.)

INTRÉPIDITÉ DE BONNE OPINION:

La constante hauteur de sa présomption,
Cette intrépidité de bonne opinion....
(Fem. sav. I. 3.)

INTRIGUET; GENS DE L’INTRIGUET:

Et que toute notre famille
Si proprement s’habille,
Pour être placée au sommet
De la salle où l’on met
Les gens de l’intriguet.
(Ballet des Nations, à la suite du B. gent.)

Les gens de la basse intrigue, les chevaliers d’industrie. Les anciennes éditions ont entriguet. Les mots latins in et inter faisant en français en et entre, la véritable forme du mot serait effectivement entrigue, de intricare; et il paraît qu’on l’a d’abord dit ainsi.

Notre langue est de double formation. Dans les mots formés à une bonne époque, in, inter sont toujours traduits en, entre; dans les mots de création moderne, on a tout simplement transcrit le radical latin.

De la première formation sont: engager, enhardir, engendrer, entreprendre, entretenir, etc., etc.

De la seconde: inventer, introduire, inspirer, imprimer (jadis empreindre), s’ingénier (primitivement engigner), intermède (primitivement entremets), intention, substantif nouveau du vieux verbe entendre, etc., etc.

220 INVERSION.

Ah! Octave, est-il vrai ce que Silvestre vient de dire à Nérine, que votre père est de retour, et qu’il veut vous marier?

(Scapin. I. 3.)

Pour juger l’excellence et la rapidité de ce tour, il n’y a qu’à rétablir la construction et l’ordre grammatical ordinaires: «Ce que Silvestre vient de dire à Nérine, que votre père est de retour et qu’il veut vous marier, est-il vrai

Il y a longtemps que l’esprit a saisi cette question; aussi quand elle arrive est-elle superflue. L’art de celui qui parle est de ne point se laisser devancer par la pensée de celui qui écoute. De là les constructions renversées, pour être naturelles.

INVERSION DU PRONOM après un subjonctif, en supprimant que:

Ah! tout cela n’est que trop véritable;
Et plût au ciel le fût-il moins!
(Amph. I. 2.)

L’harmonie est bien plus douce par ce tour que par la construction ordinaire:

Et plût au ciel qu’il le fût moins!

INVITÉ DE....

Ils avoient vu une galère turque, où on les avoit invités d’entrer.

(Scapin. III. 3.)

J’AI PEUR, en phrase incidente, pour j’en ai peur, je le crains:

La défense, j’ai peur, sera trop tard venue.
(Mélicerte. I. 5.)

JALOUSIE DE QUELQU’UN au sujet de quelqu’un:

Toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de monsieur votre mari.

(B. gent. V. 7.)

Molière a construit le substantif comme son adjectif: jaloux de, jalousie de.... Ce de est le latin de, touchant, relativement à.

JAMBE; RENDRE LA JAMBE MIEUX FAITE, ironiquement, pour exprimer qu’une chose est sans application utile:

NICOLE. Oui, ma foi, cela vous rendroit la jambe bien mieux faite!

(Bourg. gent. III. 3.)

221 JE, pronom singulier joint à un verbe au pluriel: je sommes, j’avons, je parlons, etc:

MARTINE.
Ce n’est point à la femme à parler, et je sommes
Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.
(Fem. sav. V. 3.)
Mon Dieu, je n’avons point étuguié comme vous!
Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.
(Ibid. II. 6.)

Pierrot, Charlotte et Mathurine, dans Don Juan, usent également de cette façon de parler, qui attire à la pauvre Martine cette réprimande de Bélise:

Ton esprit, je l’avoue, est bien matériel!
Je n’est qu’un singulier, avons est un pluriel.
Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire?

Mais il est bon de savoir qu’avant de se trouver dans la bouche des servantes et des paysans, cette façon de parler avait été dans celle des savants et des princes. Henri Estienne en rend témoignage dans ses Dialogues du langage françois italianisé:—«Ce sont les mieux parlants qui prononcent ainsi, «j’allons, je venons, je disnons, je soupons

Cette faute, dont il accuse les courtisans de Henri III, remonte beaucoup plus haut, puisqu’on lit, dans une lettre autographe de François Ier à M. de Montmorency:

«J’avons espérance qu’y fera beau tems, veu ce que disent les estoiles que j’avons eu le loysir de veoir.»

(Lett. de la Reine de Navarre. I. 467.)

Il y a plus, cette locution est consignée dans la grammaire de Palsgrave:

«I finde in comon speche suche maners of speking, je trouve dans le commun langage ces façons de parler...... Cependant que j’irons au marché, pour nous irons;—j’avons bien bu, pour nous avons;—allons m’en, de par le diable! pour allons-nous-en;—j’allons bien, pour nous allons bien

(Of the verbe, folio 125 au verso.)

(Voyez OUS et des Variations du lang. fr., p. 290-293).

JE SOIS, par exclamation; que je sois:

Je sois exterminé si je ne tiens parole!
(Dép. am. IV. 3.)

JETER DES MENACES, DES LARMES:

Cette doña Elvire,....... dont l’âme irritée ne jetoit que menaces et ne respiroit que vengeance...

(D. Juan. IV. 9.)

Je jette des larmes de joie.

(Ibid. V. 1.)

222JETER UN OBSTACLE à quelque chose:

Et je ne voudrois point, par des efforts trop vains,
Jeter le moindre obstacle à vos justes desseins.
(D. Garcie. V. 3.)

JEU; A JEU SUR:

Battre un homme à jeu sûr n’est pas d’une belle âme.
(Amph. I. 2.)

JEU DE MOTS AFFECTÉ:

Ainsi mon cœur, Frosine, un peu trop foible, hélas!
Se rendit à des soins qu’on ne lui rendoit pas.
(Dép. am. II. 1.)

Le Dépit amoureux est le second[60] ouvrage de Molière, qui était encore, en ce temps-là, l’écolier des Italiens et des Espagnols.

JOCRISSE; FAIRE LE JOCRISSE:

MARTINE.
Je ne l’aimerois point s’il faisoit le jocrisse.
(Fem. sav. V. 3.)
Et demeure les bras croisés comme un jocrisse.
(Sgan. 16.)

Le Dictionnaire de Trévoux donne le nom de Jocrisse et le dicton populaire où il s’encadre, mais il ne révèle rien sur l’origine de ce personnage, qui paraît nous être venu d’Italie.

JOINDRE pour rejoindre:

Allons vite joindre notre provincial.

(Pourc. I. 3.)

JOINT, adverbialement:

La mémoire du père à bon droit respectée,
Joint au grand intérêt que je prends à la sœur,
Veut que du moins l’on tâche à lui rendre l’honneur.
(Éc. des Mar. III. 4.)

Ce n’est pas la mémoire unie à l’intérêt; c’est la mémoire du père à bon droit respectée, cela joint à l’intérêt que..... etc. Joint embrasse d’une manière complexe l’idée du vers précédent.

On disait autrefois, joint que, invariable: cela signifie, dit Furetière, ajoutez-y que:

«Joint encore qu’il falloit avoir fini bientôt, et passer rapidement dans un pays!»

(Bossuet. Hist. univ. I. 11e part. § 5.)

223 Le participe joint a remplacé dans ces locutions le vieil adverbe jouxte, juxta.

JOUER, actif, suivi d’un nom de chose, éluder:

Jusqu’ici vous avez joué mes accusations.

(G. D. III. 8.)

Les Latins aussi ne disaient ludere en ce sens qu’avec un nom de la personne:

«Sat me lusistis; ludite nunc alios.»

Cependant on trouve aussi, dans Pétrone, ludere vestigia, manquer sous le pied.

JOUER AU PLUS SUR:

Pour jouer au plus sûr,
Il faut me l’amener dans un lieu plus obscur.
(Éc. des fem. V. 2.)

JOUER (SE), mis absolument comme jouer:

Que veut dire ceci? Nous, nous jouons, je croi.
(Mélicerte. I. 2.)

JOUR, au figuré, notion, connaissance:

Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu,
Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.
(Éc. des f. IV. 6.)

JOUR A, facilité à:

Je veux vous faire un peu de jour à la pouvoir entretenir

(Sicilien. 10.)

DONNER UN JOUR, donner une couleur, considérer sous un aspect:

Du semblables erreurs, quelque jour qu’on leur donne,...
(Amph. III. 8.)

JUDAS, adjectivement, pour traître:

COVIELLE. Que cela est Judas!

(B. gent. III. 10.)

JUDICIAIRE, jugement; AVOIR QUELQUE MORCEAU DE JUDICIAIRE:

Vous êtes-vous mis dans la tête que Léonard de Pourceaugnac...... n’ait pas là-dedans quelque morceau de judiciaire pour se conduire?

(Pourc. II. 7.)

J’observe qu’on devrait écrire morseau, car ce mot est un diminutif de mors, un mors de pain, formé du verbe mordre, 224 qui faisait au participe passé mors, d’où morceler (qui serait mieux écrit morseller), et non mordu; comme tordre, tors, et non tordu:

«Adonc repartit l’espousée:
«Je ne vous ai pas mors aussy!»
(Marot.)

JUGEMENT A GAUCHE:

Un envers du bon sens, un jugement à gauche.
(L’Ét. II. 14.)

JURER; JURER DE QUELQUE CHOSE; latinisme, jurare de aliqua re:

Vous avez beau faire la garde: j’en ai juré, elle sera à nous.

(Sicilien. 9.)

JUSTIFIER; JUSTIFIER QUELQUE CHOSE ET SE JUSTIFIER A QUELQU’UN SUR, pour auprès de quelqu’un:

C’est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie.

(Préf. de Tartufe.)

Et pour justifier à tout le monde l’innocence de mon ouvrage.

(1er Placet au roi.)

... C’est consoler un philosophe que de lui justifier ses larmes.

(Lettre à Lamothe-Levayer)[61].

Votre père ne prend que trop le soin de vous justifier à tout le monde.

(L’Av. I. 1.)

«C’est ainsi que notre bergère se justifiait à Cérès

(La Fontaine. Psyché. II.)

LA, rapporté à un mot caché dans une ellipse:

Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit.
(L’Ét. III. 4.)

La ne se rapporte grammaticalement à rien; le substantif sous-entendu peut être dette. L’usage est de dire aujourd’hui, au masculin ou au neutre: «Il me le payerait; tu me le payeras.»

(Voyez des exemples analogues au mot ÉCHAPPER BELLE (L’).)

LA, construit avec le verbe être, et représentant un substantif:

Je veux être mère parce que je la suis, et ce seroit en vain que je ne la voudrois pas être.

(Am. mag. I. 2.)

La tient la place du mot mère. Madame de Sévigné prétendait mal à propos étendre ce privilége de l’article, et mettre la 225 en remplacement d’un participe: Êtes-vous enrhumée?—Je la suis. L’article, dans ce dernier cas, représente être enrhumé, qui n’a point de genre; par conséquent: je le suis.

LA CONTRE, contre cela:

On ne peut pas aller là contre.

(D. Juan. I. 2.)
Eh bien! oui; vous dit-on quelque chose là contre?
(Fem. sav. II. 6.)

Mon frère, pouvez-vous tenir là contre?

(Mal. im. III. 21.)

LA DONNER SÈCHE A QUELQU’UN:

Et, sortis de ce lieu, me la donnant plus sèche:
Marquis, allons au cours faire voir ma calèche.
(Fâcheux. I. 1.)

(Voyez ÉCHAPPER (L’) BELLE.)

LAIDIR, devenir laid:

Je crains fort de vous voir comme un géant grandir,
Et tout votre visage affreusement laidir.
(L’Ét. II. 5.)

Nous n’avons plus que le composé enlaidir.

J’observe que cette terminaison ir, aux verbes neutres, marquait une action en progrès, comme en latin escere: grandir; laidir, emmaladir; assagir, rendre sage; affolir, rendre fou (affoler est autre chose; c’est fouler, blesser, etc.). En termes de marine, calmir c’est être en train de se calmer: la mer calmit, commence à calmir.

LAISSER A (le verbe à l’infinitif sans préposition):

Et laisse à mon devoir s’acquitter de ses soins.
(Amph. I. 2.)

NE PAS LAISSER DE (un infinitif):

Ce n’est rien, ne laissons pas d’achever.

(Préc. rid. 15.)

Je lui dis que vous n’y êtes pas, madame, et il ne veut pas laisser d’entrer.

(Crit. de l’Éc. des fem. 4.)

Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n’entrer point, et qui ne laissent pas de se presser.

(Impromptu. 3.)
Cela choque le sens commun,
Mais cela ne laisse pas d’être.
(Amph. II. 1.)

Ne laissons pas d’attendre le vieillard.

(Scapin. I. 5.)

Ils ne laisseroient pas de l’apprendre, s’ils vouloient écouter les personnes.

(Comtesse d’Escarb. 11.)

Parmi nos bons écrivains, je n’en trouve pas qui aient employé cette autre forme de la même locution, ne pas laisser que de.

226 «Son orgueil (de Nabuchodonosor) ne laissa pas de revivre dans ses successeurs.»

(Bossuet. Hist. Univ. IIIe part. § 4.)

«L’eau ne laissa pas d’agir, et de mettre en évidence les figues toutes crues encore et toutes vermeilles.»

(La Font. Vie d’Ésope.)

«Cela n’importe, dit le père; on ne laisse pas d’obliger toujours les confesseurs à les croire (les pénitents).»

(Pascal. 10e Provinc.)

«Je ne laissai pas de compter avec plaisir l’argent que j’avois dans mes poches, bien que ce fût le salaire de mes assassinats.»

(Le Sage. Gil Blas. II. 6.)

Dans cette façon de parler, laisser représente omettre. On dit omettre de, et non pas omettre que de. Les Italiens disent pareillement: «Egli non lascia di dire il suo parer,» et non pas non lascia che di dire.

Si cette locution nous vient d’eux, il est clair que nous l’avons altérée; s’ils l’ont au contraire prise de nous, c’est la preuve que dans l’origine le que n’y figurait pas.

Thomas Corneille, dans ses notes sur Vaugelas, blâme l’introduction du que parasite dans cette façon de parler; un dictionnaire moderne ne laisse pas de l’autoriser, c’est celui de M. Napoléon Landais.

LANGUE; AVOIR DE LA LANGUE, être bavard:

C’est avoir bien de la langue que de ne pouvoir se taire de ses propres affaires!

(Scap. III. 4.)

LANGUE qui FAIT UN PAS DE CLERC:

Ce mariage est vrai?—Ma langue en cet endroit
A fait un pas de clerc, dont elle s’aperçoit.
(Dépit am. I. 4.)

Il faut observer que cette métaphore bouffonne est placée dans la bouche de Mascarille.

LA PESTE SOIT, telle ou telle chose. (Voyez PESTE.)

LAS! hélas:

Où voulez-vous courir?—Las! que sais-je?
(Tart. V. 1.)

Il faut observer que cet adjectif, depuis longtemps passé à l’état d’interjection, n’était pas primitivement immobile. Une femme s’écriait, hé, lasse! comme en latin me lassam! Dans hélas, l’interjection est , comme dans hémi: «Hémi, où arai-je recours? (R. de Coucy.Hei mihi,—hei lassum.

227 LATIN pour latiniste:

Vous êtes grand latin et grand docteur juré.
(Dépit am. II. 7.)

On dit de même familièrement un grand grec, pour helléniste.

LÉGER; DE LÉGER, légèrement:

Mon Dieu! l’on ne doit rien croire trop de léger.
(Tart. IV. 6.)

Au XIIe siècle on disait de legerie, c’est-à-dire, avec légèreté. Roland dit à Charlemagne que ses conseillers l’ont conseillé un peu de léger sur le fait des ambassadeurs de Marsile:

«Loerent vous alques de legerie
(Chanson de Roland, st. 14.)

De léger comme de vrai. Les Italiens disent de même di leggiero.

LÉGER D’ÉTUDE:

Et, de nos courtisans les plus légers d’étude,
Elle (la fresque) a pour quelque temps fixé l’inquiétude.
(La Gloire du Val de Grâce.)

LEQUEL:

Molière paraît avoir eu pour ce mot une antipathie si prononcée, il l’emploie si rarement, que j’ai pensé intéressant de recueillir les passages où il se trouve, et ceux ou il est visiblement évité.

Les premiers sont au nombre de huit; les autres sont à peu près innombrables: aussi je me contenterai des principaux de ces derniers.

Ma bague est la marque choisie
Sur laquelle au premier il doit livrer Célie.
(L’Ét. II. 9.)
Il n’a pas aperçu Jeannette, ma fillole,
Laquelle a tout ouï, parole pour parole.
(Ibid. IV. 7.)
Car goûtez bien, de grâce,
Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts.
(Dépit am. IV. 2.)
Le malheureux tison de ta flamme secrète,
Le drôle avec lequel...—Avec lequel? poursui.
(Sgan. 6.)

J’ai appris cette nouvelle d’un paysan qu’ils ont interrogé, et auquel ils vous ont dépeint.

(D. Juan. II. 8.)
En vertu d’un contrat duquel je suis porteur.
(Tart. V. 4.)
228
Est-ce que.....
Et que du doux accueil duquel je m’acquittai
Votre cœur prétend à ma flamme
Ravir toute l’honnêteté?
(Amph. II. 2.)

Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d’une chose à laquelle il faut que vous preniez garde.

(Mal. im. II. 10.)

(Voyez LEQUEL évité, et OU.)

NOTA. On lit dans l’École des maris:

Sganarelle (sortant de l’accablement dans lequel il étoit plongé.)

(Éc. des Mar. III. 10.)

Cette indication scénique n’est pas de Molière. On ne la trouve point dans les éditions de 1692 ni de 1710; mais elle se montre dans l’édition de 1774, chez la veuve David. P. Didot (1821) l’a reproduite. C’est style du XVIIIe siècle.

LEQUEL évité:

En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez....
(Dépit am. II. 1.)
Le foudre punisseur
Sous qui doit succomber un lâche ravisseur.
(D. Garcie. I. 2.)

Il eût été facile de mettre,

Sous lequel doit tomber un lâche ravisseur,

si Molière n’avait pris à tâche d’éviter lequel.

Outre que je pourrois désavouer sans blâme
Ces libres vérités sur quoi s’ouvre mon âme.
(Ibid. II. 1.)
Cet hymen redoutable
Pour qui j’aurois souffert une mort véritable.
(Ibid. IV. 4.)

Et ce sont particulièrement ces dernières (qualités) pour qui je suis.

(Ép. dédic. de l’Éc. des fem.)
C’est un supplice, à tous coups,
Sous qui cet amant expire.
(Sicilien. 9.)

Vous avez des traits à qui fort peu d’autres ressemblent.

(Ibid. 12.)

..... De ces galanteries ingénieuses à qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies.

(Scapin. I. 2.)

L’éducation des enfants est une chose à quoi il faut s’attacher fortement.

(Ibid. II. 1.)

229 C’est la puissance paternelle, auprès de qui tout le mérite ne sert de rien.

(Scapin. III. 1.)

Voyez aux mots QUI, DE QUI,—QUOI,—,—d’autres exemples, en grand nombre, qui ne permettent pas de douter que Molière n’évitât de propos délibéré l’emploi de lequel. Apparemment il réservait ce mot pour marquer le sens du latin uter, c’est-à-dire, l’alternative.

Au surplus, la même remarque s’applique, plus ou moins absolue, à tous les écrivains du XVIIe siècle en général. C’est du siècle suivant que date le fréquent usage de ces formes, duquel, auquel, par lequel, dans lequel, à la faveur duquel, etc., etc., dont le grand siècle exprimait ordinairement la valeur par ce simple monosyllabe .

Les écrivains de la renaissance avaient fait abus de lequel, mais d’une autre façon, en l’employant à relier les deux parties d’une phrase.

LES UNS DES AUTRES:

Nous devons parler des ouvrages les uns des autres avec beaucoup de circonspection.

(Crit. de l’Éc. des fem. 7.)

Ici l’on voit la première partie de l’expression invariable; c’est la seconde qui subit l’influence de la construction: parler des ouvrages les uns des autres.

Bossuet maintient l’expression entière invariable, comme un seul mot qui ne se modifierait point au milieu:

«Auparavant l’on mettoit la force et la sûreté de l’empire uniquement dans les troupes, que l’on disposoit de manière qu’elles se prêtassent la main les unes les autres

(Bossuet. Hist. un. IIIe p. § 6.)

Et non: les unes aux autres.

LESTE, au figuré; BRAVE ET LESTE:

Ta forte passion est d’être brave et leste.
(Éc. des fem. V. 4.)
Vous souffrez que la vôtre aille leste et pimpante!
(Éc. des mar. I. 1.)

LEVER UN HABIT, c’est-à-dire, de quoi faire un habit:

C’est que l’étoffe me sembla si belle, que j’en ai voulu lever un habit pour moi.—Oui, mais il ne falloit pas le lever avec le mien.

(B. Gent. II. 8.)

230 LIBERTÉS au pluriel:

Ma sœur, je vous demande un généreux pardon,
Si de mes libertés j’ai taché votre nom.
(Éc. des mar. III. 10.)

LIBERTIN:

C’est être libertin que d’avoir de bons yeux.
(Tart. I. 6.)
Je le soupçonne encor d’être un peu libertin:
Je ne remarque pas qu’il hante les églises.
(Ibid. II. 2.)
Laissez aux libertins ces sottes conséquences.
(Ibid. V. 1.)

Libertin, aujourd’hui restreint à la débauche des femmes, signifiait dans l’origine un esprit fort, un libre penseur, et n’emportait pas nécessairement une idée désavantageuse.

«Ce mot, dit Bouhours, signifie quelquefois une personne qui hait la contrainte, qui suit son inclination, qui vit à sa mode, sans s’écarter néanmoins des règles de l’honnêteté et de la vertu. Ainsi l’on dira d’un homme de bien qui ne sauroit se gêner, et qui est ennemi de tout ce qui s’appelle servitude: Il est libertin. Il n’y a pas au monde un homme plus libertin que lui. Une honnête femme dira même d’elle, jusqu’à s’en faire honneur: Je suis née libertine. Libertin et libertine, en ces endroits, ont un bon sens et une signification délicate.»

(Remarques nouvelles sur la langue françoise, p. 395, édition de 1675.)

LIBERTINAGE, indépendance d’esprit poussée jusqu’à la témérité:

Mon frère, ce discours sent le libertinage.
(Tart. I. 6.)

«Il y en a bien qui croient, mais par superstition; il y en a bien qui ne croient pas, mais par libertinage

(Pascal. Pensées. p. 227.)

Ainsi le libertinage était l’excès opposé à la superstition; ce que le néologisme dévot de la Harpe, de Mme de Genlis et autres tels apôtres, appelait, au XIXe siècle, le philosophisme.

(Voyez LIBERTIN.)

LICENCIER (SE) A (un infinitif), se donner licence jusqu’à...:

Quoi! ta bouche se licencie
A te donner encore un nom que je défends?
(Amph. III. 7.)

231 LIEU comme endroit:

Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s’amuse à couper du bois.

(Méd. m. lui. I. 5.)

LOGIS DU ROI, c’est-à-dire, donné par le roi, la prison:

J’ai peur, si le logis du roi fait ma demeure,
De m’y trouver si bien dès le premier quart d’heure,
Que j’aye peine aussi d’en sortir par après.
(L’Ét. III. 5.)

LONGUEUR, pour durée de temps, lenteur, délais:

Vous pourriez éprouver, sans beaucoup de longueur,
Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur.
(Sgan. 1.)
Et la grande longueur de son éloignement
Me le fait soupçonner de quelque changement.
(Ibid. 2.)

Allons donc, messieurs et mesdames, vous moquez-vous avec votre longueur?

(Impromptu. 1.)

LOUP-GAROU, employé comme une sorte d’adjectif invariable:

Il a le repart brusque et l’accueil loup-garou.
(Éc. des mar. I. 6.)

LUI, que nous employons au datif pour le masculin et le féminin, est souvent, dans Molière, remplacé par à lui, à elle, qui permettent de distinguer les genres:

Venez avec moi, je vous ferai parler à elle.

(G. D. II. 6.)

LUI, où Molière met ordinairement soi:

Mais il (l’amour) traîne après lui des troubles effroyables.
(Mélicerte. II. 2.)

Je voudrois bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre et ce ciel que voilà là-haut; et si tout cela s’est bâti de lui-même.

(D. Juan. III. 1.)

Je pense qu’il faut dans ces deux passages après soi et de soi-même, comme on lit dans les passages suivants:

Oui, madame, on s’en charge; et la chose, de soi...
(Tart. IV. 5.)
Le choix du fils d’Oronte est glorieux, de soi.
(Éc. des fem. V. 7.)

La noblesse, de soi, est bonne.

(G. D. I. 1.)

De lui, d’elle feraient ici le même solécisme qu’en latin per illum au lieu de per se. (Voyez SOI.)

232 LUMIÈRE; PARLER AVEC LUMIÈRE; c’est la même métaphore que parler clairement:

Et j’en veux, dans les fers où je suis prisonnière,
Hasarder un (avis) qui parle avec plus de lumière.
(Éc. des mar. II. 5.)

DONNER DE LA LUMIÈRE DE; manifester:

Un cœur de son penchant donne assez de lumière,
Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière.
(Mis. V. 2.)

OUVRIR DES LUMIÈRES:

Ouvre-nous des lumières.
(L’Av. IV. 1.)

Lumières n’est pas ici dans le sens du latin faces, mais dans celui de fenêtres, ou toute ouverture par où la lumière s’introduit et la vue peut saisir une perspective. Ouvrir des lumières signifie donc, en style moderne, ouvrir des jours.

La lumière d’un canon est une ouverture au canon.

La vieille langue disait, par une de ces apocopes si fréquentes chez elle, un lu, pour une lumière, c’est-à-dire, une fenêtre. Le paysan picard dit encore: freme ch’ lu, ferme cette lumière. De lu s’est formé lucarne, qui est un lu carré.

(Voyez au mot CARNE.)

Chez les Latins, lumina, en termes d’architecture, signifie également des fenêtres, des jours.

PETITES LUMIÈRES, au figuré, capacité étroite:

Et comme ses lumières sont fort petites....

(Pourc. III. 1.)

LUMINAIRE (LE) les yeux:

Oui! je devois au dos avoir mon luminaire!
(L’Ét. I. 8.)

L’UN, en parlant de plus de deux:

Je m’offre à vous mener l’un de ces jours à la comédie.

(Préc. rid. 10.)

Ce n’est ici qu’un bal à la hâte; mais l’un de ces jours nous vous en donnerons un dans les formes.

(Ibid.)
Mais par ce cavalier, l’un de ses plus fidèles,
Vous en pourrez sans doute apprendre des nouvelles.
(Don Garcie. V. 5.)

C’est mal à propos que les grammairiens ont voulu défendre 233 d’employer l’un en parlant de plus de deux. Cet usage du mot l’un date de l’origine de la langue:

«E partid son pople en treis, e livrad l’une partie à Joab, e l’altre à Abisaï, e la tierce à Ethaï.»

(Rois. p. 185.)

«Sa femme commença à devenir l’une des plus belles femmes qui feust en France.»

(Marguerite, Heptam. nouv. 15.)
«Voilà l’un des péchés où mon âme est encline.»
(Regnier. Sat. 12.)
«L’un des plaisirs où plus il dépensa
«Fut la louange: Apollon l’encensa.»
(La Font. Belphégor.)

«J’ai vu les lettres que vous débitez contre celles que j’ai écrites à un de mes amis sur le sujet de votre morale, où l’un des principaux points de votre défense est que.....»

(Pascal. 11e Prov.)

L’UNE par ellipse, pour l’une de vous, l’une ou l’autre:

Non, je veux qu’il se donne à l’une pour époux.
(Mélicerte. I. 5.)

L’UN NI L’AUTRE, pour ni l’un ni l’autre:

Vous n’aurez l’un ni l’autre aucun lieu de vous plaindre.
(Mélicerte. II. 6.)
«Mais, aussitôt que l’ouvrage eut paru,
«Plus n’ont voulu l’avoir fait l’un ni l’autre
(Racine. Épigr. sur l’Iphigénie de Leclerc.)

MACHER CE QUE L’ON A SUR LE CŒUR:

Mme PERNELLE.
Et je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur.
(Tart. I. 1.)

Cette métaphore est empruntée des animaux ruminants: je ne rumine point les griefs dont j’ai à me plaindre.

MA COMMÈRE DOLENTE, expression proverbiale:

Et maintenant je suis ma commère dolente.
(Sgan. 2.)

MAIN; LA MAIN HAUTE. (Voyez HAUT LA MAIN.)

A TOUTES MAINS, toujours prêt à tous les partis:

C’est un épouseur à toutes mains.

(D. Juan. I. 1.)

(Voyez DONNER LES MAINS.)

MAINTENIR QUELQU’UN, absolument, le maintenir en joie et prospérité:

Le bon Dieu vous maintienne!
(Dép. am. III. 4.)

234 MAL, adverbe joint à un adjectif. (Voyez MAL PROPRE.)

MAL DE MORT, VOULOIR MAL DE MORT A QUELQU’UN:

Je me veux mal de mort d’être de votre race!
(Fem. sav. II. 7.)

MAL D’OPINION, qui gît dans l’opinion:

Un mal d’opinion ne touche que les sots.
(Amph. I. 4.)

MALEPESTE DE....:

Malepeste du sot que je suis aujourd’hui!
(L’Ét. II. 5.)

(Que la) male peste (soit) du sot...

(Voyez PESTE.)

MALFAIT, substantif; UN MALFAIT:

Peux-tu me conseiller un semblable forfait,
D’abandonner Lélie et prendre ce malfait?
(Sgan. 2.)

MALGRÉ QUE J’EN AIE ou QU’ON EN AIT:

—Me voulez-vous toujours appeler de ce nom?
—Ah! malgré que j’en aie, il me vient à la bouche.
(Éc. des fem. I. 1.)

Madame tourne les choses d’une manière si agréable, qu’il faut être de son sentiment malgré qu’on en ait.

(Crit. de L’Éc. des fem. 3.)

Cet exemple n’autorise point l’emploi de malgré que. Malgré que vous disiez... pour quoi que vous disiez, sera toujours un solécisme. Voici la différence: dans malgré qu’on en ait, mal gré ou mauvais gré est le complément naturel et direct d’avoir. C’est une espèce d’accusatif absolu: mauvais gré, tel mauvais gré que vous en ayez.

Mais cette explication n’est plus possible dans malgré que vous disiez, fassiez..., parce que gré ne saurait être ici le complément des verbes faire, dire: on ne dit pas, on ne fait pas un gré. Au contraire, quoi (quid) s’allie très-bien aux verbes faire et dire: quoi que vous fassiez, mot à mot quid quod agas.

La faute est venue de ce qu’on a fait de malgré une sorte d’adverbe, en perdant de vue ses racines. Cela ne fût pas arrivé si l’on avait retenu l’usage d’écrire en deux mots mal gré. Personne ne s’est jamais avisé de dire: En dépit que vous fassiez; parce que dépit est resté visiblement substantif.

(Voyez DÉPIT.)

235 MALHEURE (A LA):

Et bien à la malheure est-il venu d’Espagne,
Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne!
(L’Ét. II. 13.)

A la male ou mauvaise heure: in malora; andate in malora.

«Va-t-en à la malheure, excrément de la terre!»
(La Fontaine. Le Lion et le Moucheron.)

MALITORNE:

Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne et le plus sot dadais que j’aie jamais vu.

(B. gent. III. 12.)

Malitorne vient sans doute de male tornatus:

«Et male tornatos incudi reddere versus.»
(Hor. de Art. poet.)

MAL PROPRE A...:

Monsieur, je suis mal propre à décider la chose.
(Mis. I. 2.)

Les comédiens, par la crainte d’une équivoque ignoble, substituent je suis peu propre. Le sens n’est pas le même. On employait autrefois mal et peu à cet office avec des nuances différentes. Mal gracieux, mal habile, étaient des expressions moins fortes que peu gracieux, peu habile. Il est regrettable que l’on ait laissé perdre cet emploi de mal. La prononciation a soudé inséparablement l’adverbe à l’adjectif dans maussade (mal sade), c’est-à-dire qui est mal sérieux, d’un sérieux désagréable, déplaisant, et non peu sérieux[62].

Je me sens mal propre à bien exécuter ce que vous souhaitez de moi.

(Am. magn. I. 2.)
«. . . . . . . Le galant aussitôt
«Tire ses grègues, gagne au haut,
«Mal content de son stratagème.»
(La Font. Le Renard et le Coq.)

236 MALVERSATIONS, dans le sens étendu de désordres de conduite:

GEORGE DANDIN (à sa femme.)

Vous avez ébloui vos parents et plâtré vos malversations.

(G. D. III. 8.)

L’Académie n’attribue à ce mot qu’une application restreinte:—«Faute grave commise par cupidité dans l’exercice d’une charge, d’un emploi, dans l’exécution d’un mandat.»

L’explication de Trévoux s’accorde avec celle de l’Académie; ainsi Molière s’est servi d’un mot impropre, ou plutôt n’y aurait-il pas une intention comique dans cette impropriété même? Le paysan enrichi se sert du terme le plus considérable qu’il connaisse pour accuser sa femme, et c’est un terme de finances.

MANIÈRE; D’UNE MANIÈRE QUE, avec l’ellipse de TELLE:

Vous tournez les choses d’une manière qu’il semble que vous avez raison.

(Don Juan. I. 2.)

DES MANIÈRES (des espèces) DE...:

Vous n’allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres.

(Mal. im. II. 6.)

MANQUEMENT DE FOI, DE MÉMOIRE, pour manque:

Et qu’on s’aille former un monstre plein d’effroi
De l’affront que nous fait son manquement de foi?
(Éc. des fem. IV. 8.)

Et n’ai-je à craindre que le manquement de mémoire?

(Impromptu. 1.)

MARCHÉ; COURIR SUR LE MARCHÉ DES AUTRES:

MATHURINE.—Ça n’est pas biau de courir su le marché des autres!

(D. Juan. II. 5.)

De mettre l’enchère à ce qu’ils marchandent.

MARCHER SUR QUELQUE CHOSE, métaphoriquement, traiter un sujet avec circonspection:

Mon Dieu, madame, marchons là-dessus, s’il vous plaît, avec beaucoup de retenue.

(Ctesse d’Esc. 1.)

237 MARQUIS; LE MARQUIS dans un sens général, et pour désigner toute une classe; DONNER DANS LE MARQUIS:

Vous donnez furieusement dans le marquis!
(L’Av. I. 5.)

Vous vous jetez dans les allures des marquis.

Molière a dit de même:

Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur.
(Mis. II. 5.)

MASQUE, adjectivement, dans le sens d’hypocrite, dissimulée:

La masque, encore après, lui fait civilité!
(Sgan. 14.)

Ah, ah, petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre sœur!

(Mal. im. II. 11.)

MASQUE DE FAVEUR; faveur simulée qui n’a que l’apparence:

D’un masque de faveur vous couvrir mes dédains!
(D. Garc. II. 6.)

MATIÈRE; DES MATIÈRES DE LARMES:

Ah! Myrtil, vous avez du ciel reçu des charmes
Qui nous ont préparé des matières de larmes.
(Mélicerte. II. 6.)

D’ILLUSTRES MATIÈRES A....:

Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville.... pour chercher d’illustres matières à ma capacité.

(Mal. im. III. 14.)

MATRIMONION, mot latin, mariage:

Quelque autre, sous l’espoir du matrimonion,
Aurait ouvert l’oreille à la tentation.
(Dépit am. II. 4.)

Dans l’origine, ces notations om, um, soit en latin, soit en français, soit au commencement ou à la fin des mots, se prononçaient on, et non pas, comme on fait aujourd’hui, ome. Eum se prononçait eon, comme on le voit par l’histoire de ce fanatique du moyen âge qui, entendant chanter à la messe per eum qui venturus est, s’alla persuader qu’il s’agissait de lui, parce qu’il s’appelait Eon[63]. On disait, au XVIIe siècle, de l’opion:

238
«Lit-on du mal, c’est jubilation;
«Lit-on du bien, des mains tombe le livre,
«Qui vous endort comme bel opion
(Senecé.)

Voltaire a dit encore, au XVIIIe:

«L’opium peut servir un sage:
«Mais, suivant mon opinion,
«Il lui faut, au lieu d’opion,
«Un pistolet et du courage.»

Galbanon, aliboron, rogaton, dicton, toton, sont les mots latins aliorum (barbarement aliborum), galbanum, rogatum, dictum, totum (parce que si le toton s’abat de manière à présenter la face où est inscrite la lettre T, le joueur prend la totalité des enjeux.)

On dit indifféremment factotum et factoton, mais factotum est la prononciation moderne:

«. . . . . Je pense qu’en effet,
«Reprit Nuto, cela peut être cause
«Que le pater avec le factoton
«N’auront de toi ni crainte ni soupçon.»
(La Font. Mazet.)

MAUX; DIRE TOUS LES MAUX DU MONDE:

Qu’ils disent tous les maux du monde de mes pièces, j’en suis d’accord.

(Impromptu. 3.)

ME, avec un verbe neutre, comme tomber:

A qui la bourse?—Ah dieux, elle m’étoit tombée!
(L’Ét. I. 7.)

Me est ici au datif: à moi. C’est le datif que les Latins employaient pour exprimer soit le profit, soit la perte: Exciderat mihi marsupium.

(Voyez DATIF.)

MÉCHANT, mauvais; en parlant du goût, d’un art:

Mais peut-être, madame, que leur danse sera méchante?—Méchante ou non, il la faut voir.

(Am. magn. I. 6.)

..... Je n’ai pas si méchant goût que vous avez pensé.

(Ibid. II. 1.)

Il ne faut point perdre de vue le sens primitif de meschant, qui n’est point celui de malus, nequam, auquel seul il est aujourd’hui réduit, mais celui de infortuné, qui a contre soi la chance. Ce radical mes agit de même dans mes-prix, mes-dire, 239 mes-offrir, mes-aventure, mes-estime, etc. (en anglais mis: mistake, misfortune, etc.).

Meschant est le participe de meschoir, pour meschéant. Alain Chartier oppose méchant à heureux:

«Adonc y seras-tu plus meschant de ce que tu cuideras y estre plus heureux

(Alain Chartier. Curial. p. 394.)

Greban dit qu’à la mort de Charles VII les bergers désolés se rassemblaient:

«Car par troupeaux s’assemblèrent ez champs,
«Criants: Ha Dieu, que ferons-nous, meschants
(Épitaphe de Charles VII.)

Charles Bouille, de Saint-Quentin (1533): «Meschant: qua voce abutentes Galli, virum interdum inopem, interdum iniquum, dolosum et infelicem effantur.» (De vitiis vulgarium Ling., p. 15.) Mais il n’est pas si exact quand il dérive méchant du grec μηχανή, parce que les artisans voués aux arts mécaniques sont d’ordinaire pauvres, et de pauvres deviennent méchants. C’est de l’étymologie à la façon de Ménage.

Meschance a été la forme primitive de méchanceté.

«Tu es le vray Dieu, qui meschance
«N’aymes point, ni malignité.»
(Marot, Psaume 5.)

Ainsi un méchant goût, une méchante danse, c’est un goût, une danse qui ne réussissent point, qui ont la chance contraire.

«Voilà, dit Xanthus, la pâtisserie la plus méchante que j’aie jamais mangée. Il faut brûler l’ouvrière, car elle ne fera de sa vie rien qui vaille.»

(La Fontaine. Vie d’Ésope.)

MÉDIRE SUR QUELQU’UN:

Ceux de qui la conduite offre le plus à rire
Sont toujours sur autrui les premiers à médire.
(Tart. I. 1.)

«On médit de quelqu’un, et non sur quelqu’un. C’est une légère faute, que Molière eût évitée en mettant:

«Des autres sont toujours les premiers à médire.»
(M. Auger.)

Le vers de Molière est le plus naturel du monde: celui qu’on propose pour le remplacer offre une inversion tout à fait forcée, et qui trahirait la gêne du poëte. Pourquoi ne dirait-on pas 240 médire sur comme médire de, puisque, dans cette dernière forme, de est le latin de, qui signifie sur? On dit bien malédiction sur lui!

Molière, en construisant le verbe comme substantif, n’a point ici commis de faute, même légère; et c’en est toujours une d’être guindé, soit en vers, soit en prose.

MÊLER pour se mêler:

Faut-il le demander, et me voit-on mêler de rien dont je ne vienne à bout?

(L’Av. II. 6.)

Molière, par égard pour l’euphonie, a fait servir un seul me pour les deux verbes voir et mêler.

(Sur la suppression du pronom des verbes réfléchis, voyez au mot ARRÊTER.)

MÊME, pour le même:

Si sa bouche dit vrai, nous avons même sort.
(Amph. II. 2.)
Tout autre n’eût pas fait même chose à ma place?
(Dép. am. IV. 2.)

MÊME, précédant son substantif comme en espagnol:

Avoir ainsi traité
Et la même innocence et la même bonté!
(Sgan. 16.)
Seigneur, de vos soupçons l’injuste violence
A la même vertu vient de faire une offense.
(D. Garcie. IV. 10.)
«Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu...?»
(Corn. Le Cid.)

L’italien a la même construction: l’istessa innocenza e l’istessa bonta.

LE MÊME DE, le même que:

Je ne suis plus le même d’hier au soir.

(D. Juan. V. 1.)

Je ne suis plus le don Juan d’hier au soir.

«Le curé donc qui s’estoit logé dans la mesme hostellerie de nos comédiens...»

(Scarron. Rom. com. 1re p. ch. 14.)

De pour que, dans cette locution, est un hispanisme.

(De même pour PAREIL, voyez DE MÊME.)

241 MÉNAGE; VIVRE DE MÉNAGE:

Qui me vend pièce à pièce tout ce qui est dans le logis!—C’est vivre de ménage.

(Méd. m. lui. I. 1.)

La plaisanterie repose sur la double acception du mot de: vivre avec ménage, épargne; et vivre aux dépens, au moyen de son ménage, de son mobilier.

MENER, pour amener:

Je sais ce qui vous mène.
(Éc. des fem. V. 7.)

MENTIR DE QUELQUE CHOSE:

Mais, à n’en point mentir, il seroit des moments
Où je pourrois entrer en d’autres sentiments.
(D. Garcie. I. 5.)
Et, pour n’en point mentir, n’êtes-vous pas méchante
De vous plaire à me dire une chose affligeante?
(Tart. II. 4.)

Selon M. Auger, on ne dit point mentir d’une chose. Pourquoi pas? on dit bien se taire de quelque chose.

(Voyez DE dans tous les sens du latin de.)

MÉPRIS avec un nom de nombre, comme d’une chose qui se compte:

J’ai souffert sous leur joug cent mépris différents.
(Fem. sav. I. 2.)

Sur le radical mes, voyez à MÉCHANT.

MERCI DE MA VIE:

Hé! merci de ma vie, il en iroit bien mieux
Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux.
(Tart. I. 1.)

Trévoux dit que c’est une espèce de jurement employé par les femmes du peuple.

Merci signifie grâce, miséricorde. Merci de ma vie est l’opposé de mort de ma vie. C’est l’imprécation heureuse substituée à l’imprécation funeste, comme Dieu me sauve! au lieu de Dieu me damne!

L’espagnol et l’italien ont la même formule.

ME SEMBLE, ce me semble:

Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble,
Ni, qui plus est, écrit l’un à l’autre, me semble.
(Éc. des fem. I. 6.)

242 MESSIEURS VOS PARENTS, appliqué aux père et mère:

Je vous respecte trop, vous et messieurs vos parents, pour être amoureux de vous.

(G. D. I. 6.)

La bizarrerie de cette expression disparaît, si l’on réfléchit que messieurs signifie exactement mes seigneurs. Vos parents, votre père et votre mère, qui sont mes seigneurs.

MÉTAPHORES vicieuses, incohérentes, hasardées:

Les exemples n’en sont pas rares dans Molière, à cause de la rapidité avec laquelle il était souvent obligé d’écrire.

BOUCHE:

Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable
Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable.
(Dép. am. II. 1.)

Ascagne veut dire qu’à la faveur de la nuit, elle se fit passer, auprès de Valère, pour Lucile. Tout le respect dû à Molière ne saurait empêcher qu’on ne rie de cet amant qui croit rencontrer Lucile, la nuit, dans la bouche d’Ascagne. Molière sans doute serait le premier à s’en moquer.

RESSORTS:

Fais-moi dans tes desseins entrer pour quelque chose:
Mais que de leurs ressorts la porte me soit close,
C’est ce qui fait toujours que je suis pris sans verd.
(L’Ét. III. 5.)

On concevrait les ressorts de la porte, mais la porte des ressorts est une image absolument impossible: les ressorts n’ont point de porte.

Ne vous y fiez pas! il aura des ressorts
Pour donner contre vous raison à ses efforts.
(Tart. V. 3.)

On ne donne pas raison avec des ressorts. Molière veut dire: il aura des artifices, des ressources.

POIDS:

Le poids de sa grimace, où brille l’artifice,
Renverse le bon droit et tourne la justice.
(Mis. V. 1.)
Et sur moins que cela le poids d’une cabale
Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
(Tart. V. 3.)

Le poids d’une cabale paraît une figure plus acceptable que le poids d’une grimace. (Voyez POIDS.)

243NŒUDS:

Je voudrois de bon cœur qu’on pût entre vous deux
De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.
(Tart. V. 3.)

Une ombre n’a point de nœuds; ainsi on ne raccommode pas les nœuds d’une ombre.

L’hymen ne peut nous joindre, et j’abhorre des nœuds
Qui deviendroient sans doute un enfer pour tous deux.
(D. Garcie. I. 1.)

Comment des nœuds peuvent-ils devenir un enfer?

AUDIENCE:

Et je vois sa raison
D’une audience avide avaler ce poison.
(D. Garcie. II. 1.)

On ne peut se figurer quelqu’un avalant par l’oreille. Les Latins, plus hardis que nous dans leurs métaphores, disaient bien: densum humeris bibit aure vulgus (Horace.) Cette image en français paraîtrait ridicule, pour être trop violente. Il faut tenir compte de l’usage.

FACE:

Et je me vis contrainte à demeurer d’accord
Que l’air dont vous viviez vous faisoit un peu tort;
Qu’il prenoit dans le monde une méchante face.
(Mis. III. 5.)

La face d’un air?

PRÊTER LES MAINS:

A vous prêter les mains ma tendresse consent.
(Mis. IV. 3.)

On ne conçoit pas bien ce que c’est que les mains d’une tendresse, ni une tendresse qui prête les mains. Mais ici l’excuse de Molière peut être que prêter les mains est une locution reçue pour dire seconder, et qu’ainsi le sens particulier de chaque mot se perd dans le sens général de l’expression.

La même observation se reproduit sur ce vers:

Pourvu que votre cœur veuille donner les mains
Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.
(Mis. V. 7.)

Les mains d’un cœur sont encore plus choquantes que les mains d’une tendresse.

244BRAS:

Un souris chargé de douceurs
Qui tend les bras à tout le monde.
(Psyché. I. 1.)

DENTS:

Tout cet embarras met mon esprit sur les dents.
(Amph. I. 2.)

Il est superflu de remarquer que les dents d’un esprit, les bras d’un souris, sont des images aussi forcées que les mains d’une tendresse ou d’un cœur.

Les vers suivants présentent une suite d’images tout à fait incohérentes. Il s’agit des ornements gothiques:

Ces monstres odieux des siècles ignorants,
Que de la barbarie ont produits les torrents,
Quand leur cours, inondant presque toute la terre,
Fit à la politesse une mortelle guerre.
(La Gloire du Val de Grâce.)

Comment les torrents de la barbarie peuvent-ils produire des monstres odieux dont le cours inonde la terre? Il faut avouer que La Bruyère n’avait pas tort d’appliquer à ce style le nom de galimathias; mais il avait tort d’appliquer ce jugement au style de Molière en général.

Peut-être faut-il lire, au troisième vers, quand son cours; ce serait alors le cours de la barbarie, et non le cours des monstres. Le passage, après cette correction, n’en serait guère moins mauvais. Il est bien étonnant que Molière, au moment où il venait de donner Tartufe et le Misanthrope, pût écrire des vers comme ceux-là et comme les suivants:

Louis, le grand Louis, dont l’esprit souverain
Ne dit rien au hasard et voit tout d’un œil sain,
A versé de sa bouche, à ses grâces brillantes,
De deux précieux mots les douceurs chatouillantes;
Et l’on sait qu’en deux mots ce roi judicieux
Fait des plus beaux travaux l’éloge glorieux.

Les précieuses et l’abbé Cotin ont dû se croire vengés.

(Voyez d’autres exemples de métaphores vicieuses aux mots AIGREUR, CHAMP, LANGUE, PEINDRE EN ENNEMIS, RESSORTS, ROIDIR, TRACER, TRAITS, VERSER, VISAGE, etc., etc.)

245 METTRE, absolument, mettre son chapeau, se couvrir:

Mettons donc sans façon.
(Éc. des fem. III. 4.)

Allons, mettez.—Mon Dieu, mettez.—Mettez, vous dis-je, monsieur Jourdain; vous êtes mon ami.

(Bourg. gent. III. 4.)

METTRE DESSUS, même sens:

Mettez donc dessus, s’il vous plaît.

(Mar. for. 2.)

Mettez dessus la tête.

SE METTRE, se vêtir:

Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter,
Qu’on serait mal venu de me le disputer.
(Mis. III. 1.)

Voilà ce que c’est que de se mettre en personne de qualité!

(B. gent. II. 9.)

METTRE A...., appliquer à:

C’est une fille de ma mère nourrice que j’ai mise à la chambre, et elle est toute neuve encore.

(Comtesse d’Esc. 4.)

METTRE A BAS, métaphoriquement, renverser, terrasser:

C’est maintenant que je triomphe, et j’ai de quoi mettre à bas votre orgueil.

(George D. III. 8.)

METTRE A BOUT UNE AME:

Et n’est-ce pas pour mettre à bout une âme?
(Amph. II. 6.)

METTRE A TOUTE OCCASION; mettre une chose à toute occasion, en faire abus, la profaner:

Mais l’amitié demande un peu plus de mystère,
Et c’est assurément en profaner le nom
Que de vouloir le mettre à toute occasion.
(Mis. I. 2.)

METTRE AU CABINET:

Franchement, il est bon à mettre au cabinet.
(Ibid. I. 2.)

On a beaucoup disputé sur le sens de cette expression. Les uns veulent que ce soit: bon à serrer, loin du jour, dans les tiroirs d’un cabinet (sorte de meuble alors à la mode); les autres prennent le mot dans un sens moins délicat, et qui s’est attaché à ce vers, devenu proverbe. Je crois que Molière a cherché 246 l’équivoque. Et qu’on ne dise pas que la grossièreté du second sens est indigne d’Alceste; Alceste est poussé à bout, et lui, qui ne s’est pas refusé tout à l’heure une mauvaise pointe sur la chute du sonnet, ne paraît pas homme à refuser à sa colère un mot à la fois dur et comique, bien que d’un comique trivial. C’est justement cette trivialité qui fait rire, par le contraste avec le rang et les manières habituelles d’Alceste.

METTRE AUX YEUX, devant les yeux:

Je lui mettois aux yeux comme dans notre temps
Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.
(Mis. I. 2.)
Me mettre aux yeux que le sort implacable
Auprès d’elles me rend trop peu considérable.
(Mélicerte. II. 1.)
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux.
(Tart. I. 1.)

METTRE BAS, quitter, déposer:

Qui, moi, monsieur?—Oui, vous. Mettons bas toute feinte.
(Éc. des mar. II. 3.)

Allons donc, messieurs, mettez bas toute rancune.

(Am. méd. III. 1.)

METTRE DANS UN DISCOURS, DANS UN PROPOS:

Si, pour les sots discours où l’on peut être mis,
Il falloit renoncer à ses meilleurs amis.
(Tart. I. 1.)
Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos.
(Fem. sav. IV. 3.)

METTRE EN ARRIÈRE, déposer, quitter:

De grâce, parle, et mets ces mines en arrière.
(Mélicerte. I. 3.)

METTRE EN COMPROMIS, compromettre:

C’est un brave homme: il sait que les cœurs généreux
Ne mettent point les gens en compromis pour eux.
(Dép. am. V. 7.)

METTRE EN MAIN, confier:

Et l’on m’a mis en main une bague à la mode
Qu’après vous payerez, si cela l’accommode.
(L’Ét. I. 6.)

METTRE EN MAIN QUELQU’UN A UN AUTRE:

Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main.
(Éc. des fem. V. 2.)

Je ne ferai que remettre Agnès entre vos mains.

247METTRE PAR ÉCRIT:

Une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec vous.

(D. Juan. I. 2.)

Brossette rapporte que Boileau, dans l’épître à son jardinier, avait mis d’abord:

«Mais non; tu te souviens qu’au village on t’a dit
«Que ton maître est gagé pour mettre par écrit
«Les faits d’un roi, etc.»

Il changea le second vers de cette façon:

«Que ton maître est nommé pour coucher par écrit

Apparemment gagé lui parut manquer de dignité, et coucher par écrit lui sembla une expression rustique d’un effet plus piquant que l’expression ordinaire, mettre par écrit.

MEUBLE, comme nous disons mobilier:

Vos livres éternels ne me contentent pas;
Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
Vous devriez brûler tout ce meuble inutile.
(Fem. sav. II. 7.)

MEUBLÉ de science:

Mais nous voulons montrer. . . . .
Que de science aussi les femmes sont meublées.
(Fem. sav. III. 2.)

MIEUX, le mieux:

Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.
(Dép. am. II. 2.)
C’est par là que son feu se peut mieux expliquer.
(D. Garcie. I. 1.)

(Voyez PLUS pour le plus.)

DU MIEUX QUE pour le mieux que:

Voilà une personne..... qui aura soin pour moi de vous traiter du mieux qu’il lui sera possible.

(Pourc. I. 10.)

(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)

MIGNON DE COUCHETTE:

Le voilà le beau fils, le mignon de couchette!
(Sgan. 6.)

MIJAURÉE. (Voyez PIMPESOUÉE.)

248 MILLE GENS:

Moi! je serois cocu?—Vous voilà bien malade!
Mille gens le sont bien....
(Éc. des fem. IV. 8.)

(Voyez GENS avec un nom de nombre déterminé.)

MINE; AVOIR DE LA MINE:

J’ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.
(L’Ét. I. 6.)

AVOIR LA MINE DE (un infinitif):

J’ai bien la mine, pour moi, de payer plus cher vos folies.

(Scapin. I. 1.)

FAIRE LES MINES DE SONGER A QUELQUE CHOSE:

Pour peu que d’y songer vous nous fassiez les mines.
(Mis. III. 7.)

Faire mine de, c’est faire semblant de. Faire mine de désirer, faire mine de songer à quelque chose.

Faire la mine, c’est bouder.

Faire des mines, c’est minauder.

On dirait donc aujourd’hui, et mieux, je crois: pour peu que vous nous fassiez mine d’y songer.

Il est vraisemblable même que Molière, en altérant l’expression consacrée, a cédé à la contrainte du vers.

MINUTER, projeter tacitement, sournoisement:

Je le remerciois doucement de la tête,
Minutant à tous coups quelque retraite honnête.
(Fâcheux. I. 1.)

«Minuter secrètement quelque entreprise.»

(Vaugelas.)

Secrètement, dans cet exemple, fait pléonasme:

«Ce marchand minute sa fuite, s’apprête à faire banqueroute. Ce mécontent minute quelque conspiration.»

(Trévoux.)

MIRACLE; JEUNE MIRACLE, une jeune beauté:

Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
Aux feux de son rival portera plus d’obstacle.
(L’Ét. I. 1.)

MITONNER QUELQU’UN:

Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants,
Et cru la mitonner pour moi durant treize ans....
(Éc. des fem. IV. 1.)

Métaphore du style le plus familier. Une soupe mitonnée 249 est une soupe que l’on a longtemps et avec patience fait bouillir à petit feu. (Racine, mitis?)

MODÉRATIONS, au pluriel:

Et vous nous faites voir
Des modérations qu’on ne peut concevoir.
(Fem. sav. I. 2.)

MODESTE; ÊTRE MODESTE A QUELQUE CHOSE, relativement à quelque chose:

Jamais on ne m’a vu triompher de ces bruits;
J’y suis assez modeste.
(Éc. des fem. I. 1.)

MOI, substantif:

Un moi de vos ordres jaloux,
Que vous avez du port envoyé vers Alcmène,
Et qui de vos secrets a connoissance pleine
Comme le moi qui parle à vous.
(Amph. II. 1.)

MOI-MÊME, où nous dirions lui-même:

Oui, je suis don Juan moi-même.

(D. Juan. III. 5.)

Cette façon de dire paraît plus raisonnable que l’autre, puisque tout y est à la première personne, au lieu d’accoupler la première à la troisième. En effet, je suis don Juan lui-même, reviendrait à: c’est moi qui est don Juan lui-même.

Au surplus, Molière s’est aussi exprimé de cette dernière façon:

N’est-ce pas vous qui se nomme Sganarelle?

—En ce cas, c’est moi qui se nomme Sganarelle.

(Méd. m. lui. I. 6.)

MOMON; JOUER UN MOMON:

Masques, où courez-vous? Le pourroit-on apprendre?
Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon.
(L’Ét. III. 11.)

Trévoux, et d’après lui le supplément du Dictionnaire de l’Académie, définissent le momon: «Défi d’un coup de dez qu’on fait quand on est en masque.» Cette définition ne s’applique pas au passage précédent ni au suivant:

Est-ce un momon que vous allez porter?

(B. gent. V. 1.)

Le momon pouvait donc être joué et porté. L’explication de Borel paraît lever toute difficulté. Le momon, selon lui, était une sorte de pelote énorme que l’on portait dans les mascarades 250 notables, comme si c’eût été une grosse bourse enflée contenant des enjeux.

Périzonius dérive momon du grec μομμω; Ménage, de Momus, le bouffon des dieux; Nicot, de mon mon, espèce de gromellement que font entendre les masques, dit-il; d’autres, du sicilien momar, un fou. Personne n’a songé à l’allemand mumme, un masque; mummerey, mascarade; d’où en français momerie.

MON ESTIME, au sens passif:

Et qu’il eût mieux valu pour moi, pour mon estime,
Suivre les mouvements d’une peur légitime.
(Dép. am. III. 3.)

C’est-à-dire, pour l’estime qu’on fera de moi, dans l’intérêt de ma réputation. Mon estime est ici comme mon honneur.

MONSTRE PLEIN D’EFFROI. (Voyez PLEIN D’EFFROI.)

MONTRE, substantif féminin au sens d’exposition:

Conserve à nos neveux une montre fidèle
Des exquises beautés que tu tiens de son zèle.
(La Gloire du Val-de-Grâce.)

Montre s’employait autrefois au sens de revue: la montre des soldats; passer à la montre, c’est passer à la revue:

«Ainsi Richard jouit de ses amours,
«Vécut content, et fit force bons tours,
«Dont celui-ci peut passer à la montre
(La Font. Richard Minutolo.)

MONTRER A QUELQU’UN, absolument, pour donner des leçons:

Outre le maître d’armes qui me montre, j’ai arrêté encore un maître de philosophie.

(B. gent. I. 2.)

Votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une personne qu’il envoie à sa place pour vous montrer.

(Mal. im. II. 4.)
«Son maître tous les jours vient pourtant lui montrer
(Regnard. Le Distrait.)

Bossuet emploie de la même façon enseigner, comme verbe actif; enseigner quelqu’un:

«J’ai déjà dit que ce grand Dieu les enseigne, et en leur donnant et en leur ôtant le pouvoir.»

(Or. fun. d’Henr. d’A.)

251MONTRER DE (un infinitif):

Vous buviez sur son reste, et montriez d’affecter
Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter.
(L’Ét. IV. 5.)

MOQUER; SE MOQUER DE (un infinitif), dans le sens de ne pas vouloir, se mettre peu en peine de, non curare de:

Je me moquerois fort de prendre un tel époux!
(Tart. II. 2.)

Je veux lui donner pour époux un homme aussi riche que sage; et la coquine me dit au nez qu’elle se moque de le prendre.

(L’Av. I. 7.)

C’est-à-dire, non pas qu’elle est indifférente à le prendre ou non, mais qu’elle se moque de la volonté de son père de le lui faire prendre.

On sait leur rendre justice (à certains maris), et l’on se moque fort de les considérer au delà de ce qu’ils méritent.

(G. D. III. 5.)
Quand l’amour à vos yeux offre un choix agréable,
Jeunes beautés, laissez-vous enflammer:
Moquez-vous d’affecter cet orgueil indomptable
Dont on vous dit qu’il est beau de s’armer.
(Prol. de la pr. d’Élide. I.)

C’est que les filles bien sages et bien honnêtes comme vous se moquent d’être obéissantes et soumises aux volontés de leur père.

(Mal. im. II. 7.)

MORCEAU DE JUDICIAIRE. (Voyez JUDICIAIRE.)

MORGUER QUELQU’UN, le braver insolemment:

Et de son large dos morguant les spectateurs.
(Fâcheux. I. 1.)
«...... tous ces vaillants, de leur valeur guerrière,
«Morguent la destinée et gourmandent la mort.»
(Regnier. Sat. VI.)

MOUCHE; LA MOUCHE MONTE A LA TÊTE:

Ah! que vous êtes prompte!
La mouche tout à coup à la tête vous monte.
(L’Ét. I. 10.)

C’est une autre forme de la locution proverbiale, prendre la mouche. On dit en italien, la mosca vi salta al naso.

MOUCHER DU PIED (SE):

DORINE.
Certes, monsieur Tartufe, à bien prendre la chose,
N’est pas un homme, non, qui se mouche du pied!
(Tart. II. 3.)

252 Se moucher avec le pied était un tour d’agilité des saltimbanques. De là cette expression ironiquement familière en parlant d’un homme grave et considérable: Il ne se mouche pas du pied! ou, comme dit Mascarille: Il tient son quant-à-moi!

MOUSTACHE; SUR LA MOUSTACHE, à la barbe:

Afin qu’un jeune fou dont elle s’amourache
Me la vienne enlever jusque sur la moustache.
(Éc. des fem. IV. 1.)

MOUVEMENT; DE SON MOUVEMENT, proprio motu:

S’il s’attache à me voir, et me veut quelque bien,
C’est de son mouvement; je ne l’y force en rien.
(Mélicerte. II. 4.)

MYSTÈRE; FAIRE GRAND MYSTÈRE, c’est-à-dire, grand embarras de quelque chose:

Du nom de philosophe elle fait grand mystère,
Mais elle n’en est pas pour cela moins colère.
(Fem. sav. II. 8.)

NE, supprimé; dans une formule interrogative:

De quoi te peux-tu plaindre? ai-je pas réussi?
(L’Ét. IV. 5.)
Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner....
(Sgan. 1.)
Les querelles, procès, faim, soif et maladie,
Troublent-ils pas assez le repos de la vie?
(Ibid. 17.)
Et tu trembles de peur qu’on t’ôte ton galant.
(Ibid. 22.)
Dis-tu pas qu’on t’a dit qu’il s’appelle Valère?
(Éc. des mar. II. 1.)
...... Valère est-il pas votre nom?
(Ibid. II. 3.)
L’amour sait-il pas l’art d’aiguiser les esprits?
(Éc. des fem. III. 4.)
Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage
A joué mon jaloux dans tout ce badinage?
(Ibid.)
Pour dresser un contrat m’a-t-on pas fait venir?
(Ibid. IV. 2.)
M’êtes-vous pas venu querir pour votre maître?
(Ibid. IV. 3.)
T’ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur?
Et sais-tu pas pour lui jusqu’où va mon ardeur?
(Tart. II. 3.)

Pouvez-vous pas y suppléer de votre esprit?

(Impromptu. 1.)

Il aura un pied de nez avec sa jalousie, est-ce pas?

(G. D. I. 2.)

Pourrois-je point m’éclaircir doucement s’il y est encore?

(Ibid. II. 8.)

Est-ce pas vous, Clitandre?

(Ibid. III. 2.)

—Après à moins que:

La maîtresse ne peut abuser votre foi,
A moins que la maîtresse en fasse autant de moi.
(Dép. am. I. 1.)
253
A moins que Valère se pende,
Bagatelle; son cœur ne s’assurera point.
(Dép. am. I. 2.)
A moins que le ciel fasse un grand miracle en vous.
(Ibid. II. 2.)
Et moi, je ne puis vivre à moins que vos bontés
Accordent un pardon à mes témérités.
(D. Garcie. II. 6.)

On ne saurait dire que, dans ce dernier exemple, Molière ait cédé aux besoins de la mesure, car il ne lui en coûtait rien de Mettre: N’accordent un pardon.

Et moi, je ne puis vivre à moins que vous quittiez
Cette colère qui m’accable.
(Amph. II. 6.)
Et l’on en est réduite à n’espérer plus rien,
A moins que l’on se jette à la tête des hommes.
(Psyché. I. 1.)

Si cette suppression avait eu quelque importance dans la coutume du langage du temps, il eût été facile à Molière de mettre:

A moins qu’on ne se jette à la tête des hommes.

Je lui ai défendu de bouger, à moins que j’y fusse moi-même, de peur de quelque fourberie.

(Pourc. I. 6.)

—Après AVANT QUE:

Avant que vous parliez, je demande instamment
Que vous daigniez, seigneur, m’écouter un moment.
(D. Garcie. V. 5.)
Allons, courons avant que d’avec eux il sorte.
(Amph. III. 5.)

«Avant qu’on l’ouvrît (la cédule), les amis du prince soutinrent que, etc.»

(La Fontaine. Vie d’Ésope.)

«Toutes vos fables pouvoient vous servir avant qu’on sût vos principes.»

(Pascal. 15e Prov.)

—Après AVOIR PEUR QUE:

J’ai bien peur que ses yeux resserrent votre chaîne.
(Dép. am. IV. 2.)

—D’abord exprimé, puis supprimé après AVOIR PEUR QUE:

J’ai peur qu’elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.

(D. Juan. I. 1.)

254 —Après CRAINDRE QUE:

Mais, hélas! je crains bien que j’y perde mes soins.
(D. Garcie. II. 6.)
Je craindrois que peut-être
A quelques yeux suspects tu me fisses connoître.
(Fâcheux. III. 1.)
..... Oui, mais qui rit d’autrui
Doit craindre qu’à son tour on rie aussi de lui.
(Éc. des fem. I. 1.)

Peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits?

(Préf. de Tartufe.)

—Après EMPÊCHER QUE:

Si son cœur m’est volé par ce blondin funeste,
J’empêcherai du moins qu’on s’empare du reste.
(Éc. des fem. IV. 7.)

Molière l’a exprimé ailleurs:

Cela n’empêchera pas que je ne conserve pour vous ces sentiments d’estime.....

(Pourc. III. 9.)

Mais il l’a encore supprimé dans ce passage:

Le choix qui m’est offert s’oppose à votre attente,
Et peut seul empêcher que mon cœur vous contente.
(Mélicerte. I. 5.)

Je crois qu’ici Molière a cédé à la contrainte de la mesure. Pascal exprime ne:

«M. le premier président a apporté un ordre pour empêcher que certains greffiers ne prissent de l’argent pour cette préférence.»

(18e Prov.)

Au surplus, il est vraisemblable que Molière n’attachait aucune importance à exprimer ou retrancher le ne; son habitude paraît avoir été pour la suppression. Pascal, au contraire, est pour l’expression.

—Après DE PEUR QUE:

De peur que ma présence encor soit criminelle.
(L’Ét. I. 5.)
De peur qu’elle revînt, fermons à clef la porte.
(Éc. des mar. III. 2.)

Ailleurs Molière l’a exprimé:

Ah! Myrtil, levez-vous, de peur qu’on ne vous voie.
(Mélicerte. II. 3.)

—Après DEVANT ou AVANT QUE:

Devant que les chandelles soient allumées.

(Préc. rid. 10.)

—Après GARDER QUE:

Gardons bien que par nulle autre voie elle en apprenne jamais rien.

(Am. magn. I. 1.)

255 —Après MIEUX QUE, précédé d’une négation:

Je ne crois pas qu’on puisse mieux danser qu’ils dansent.

(Am. magn. II. 1.)

Chacun demeura d’accord qu’on ne pouvoit pas mieux jouer qu’il fit.

(Crit. de l’Éc. des fem. 6.)

NE, exprimé; après NE DOUTER POINT QUE:

Oui, je ne doute point que l’hymen ne vous plaise.
(Éc. des fem. II. 7.)

Je ne doute point que vos paroles ne soient sincères.

(Scapin. I. 3.)

Bossuet a dit:

«Je ne crois pas qu’on puisse douter que Ninus ne se soit attaché à l’Orient.»

(Hist. Un. IIIe p. § 4.)

Ici pourtant l’expression est différente de celle de Molière, en ce que le premier ne s’attache, non pas au verbe douter, mais au verbe croire. Il paraît que le XVIIe siècle tenait pour règle invariable d’exprimer ne après douter que, quel que fût d’ailleurs le sens de la phrase, affirmatif ou négatif. Ninus s’était attaché à l’Orient, je ne crois pas qu’on en puisse douter; c’est ce que veut dire Bossuet, et il met deux négations. Il me semble que dans cet exemple la seconde est de trop, mais on observait encore certaines lois de symétrie, tradition de la vieille langue, qu’aujourd’hui nous qualifions pléonasmes.

(Voyez plus bas NE répété par pléonasme.)

—Après IL ME TARDE QUE:

Il me tarde que je ne goûte le plaisir de la voir.

(Sicilien. 10.)

—Après PRENDRE GARDE QUE....:

On m’a chargé de prendre garde que personne ne me vît.

(G. D. I. 2.)

—Après NE TENIR QU’A:

Il ne tiendra qu’à elle que nous ne soyons mariés ensemble.

(G. D. I. 2.)

—Après METTRE EN DOUTE QUE:

Il n’y aura personne qui mette en doute que ce ne soit vous qui m’aurez tuée.

(G. D. III. 8.)

NE, répété par pléonasme:

Je ne puis pas nier qu’il n’y ait eu des Pères de l’Église qui ont 256 condamné la comédie; mais on ne peut pas me nier aussi qu’il n’y en ait eu quelques-uns qui l’ont traitée un peu plus doucement.

(Préf. de Tartufe.)

Je ne doute point, sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti....

(2me Placet au Roi.)

On pourrait supprimer chaque fois le second ne; la phrase n’en serait pas moins claire, ni l’expression moins complète; mais je crois que le génie de la langue française préfère cette répétition, qui a une foule d’analogues: c’est à vous à parler,—c’est à vous à qui je m’adresse;—c’est de vous dont je m’occupe.—C’est là où vous verrez la bénignité de nos pères.

NE, ni:

Un mari qui n’ait pas d’autre livre que moi,
Qui ne sache A ne B, n’en déplaise à madame.
(Fem. sav. V. 3.)

C’est un archaïsme. Thomas Diafoirus s’en sert également: «Ne plus ne moins que la fleur que les anciens nommoient héliotrope...» (Mal. im. II. 6.) Cette forme, jadis seule en usage, était commode pour l’élision:

«Onc n’avoit vu, ne lu, n’ouï conter....»
(La Font. Le Diable de Papefig.)

On disait de même se pour si: se non, sinon. Malgré des réclamations réitérées, certains éditeurs de textes du moyen âge impriment encore avec un accent aigu , , qué, , pour ne, se, que, ce; l’élision même de cet e n’a pu leur persuader qu’il n’y faut point mettre d’accent. C’est une obstination bien étrange!

NÉCESSITANT, nécessiteux:

Aussi est-ce à vous seule qu’on voit avoir recours toutes les muses nécessitantes.

(Am. magn. I. 6.)

NÉGATION; DEUX NÉGATIONS REDOUBLÉES. (Voy. à la fin de l’article PAS.)

NEIGE; DE NEIGE, expression de mépris:

Tiens, tiens, sans y chercher tant de façons, voilà
Ton beau galant de neige avec ta nonpareille.
(Dép. am. IV. 4.)

Cette expression rappelle le floccifacere et floccipendere des Latins.

257
«Ah le beau médecin de neige avec ses remèdes!»
(Destouches. Le Tambour nocturne.)

NE M’EN PARLEZ POINT, incidemment, dans un sens affirmatif et laudatif:

Il y a plaisir, ne m’en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses de l’art.

(B. gent. I. 1.)

N’EN EST-CE PAS FAIT?

Nous rompons?—Oui, vraiment! Quoi? n’en est-ce pas fait?
(Dép. am. IV. 3.)

En, figure ici au même titre que dans c’en est fait; c’est fait de moi, de cela.

NE PERDRE QUE L’ATTENTE DE QUELQUE CHOSE:

Tu n’en perds que l’attente, et je te le promets.
(Dép. am. III. 10.)

On dit dans le même sens, et avec des termes contraires: Tu n’y perdras rien pour attendre.

NE QUE, faisant pléonasme avec seulement. (Voy. SEUL.)

NET, adverbialement:

Madame, voulez-vous que je vous parle net?
De vos façons d’agir je suis mal satisfait.
(Mis. II. 1.)

(Voyez PREMIER QUE, FERME, FRANC.)

NET, adjectif, au sens moral: loyal, sans détour; AME FRANCHE ET NETTE:

Et j’avouerai tout haut, d’une âme franche et nette.....
(Fem. sav. I. 1.)

NEZ; DONNER PAR LE NEZ, au figuré:

Ils nous donnent encore, avec leurs lois sévères,
De cent sots contes par le nez.
(Amph. II. 3.)

Par est ici abrégé de parmi; parmi le nez, au milieu du visage.

C’EST POUR TON NEZ, ironiquement:

C’est pour ton nez, vraiment! cela ce fait ainsi.
(Amph. II. 7.)
«Mais c’est pour leur beau nez! le puits n’est pas commun;
Et si j’en avois cent, ils n’en auroient pas un.»
(Regnier. Macette.)

258 NI, exprimé seulement au dernier terme de l’énumération:

Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l’ennui,
Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes.
(Éc. des fem. III. 2.)

—Exprimé devant chaque terme:

Elle n’a ni parents, ni support, ni richesse.
(Ibid. III. 5.)

NI, répété après la négation:

Cela n’est pas capable, ni de convaincre mon esprit, ni d’ébranler mon âme.

(D. Juan. V. 2.)

NI, supprimé. (Voyez L’UN NI L’AUTRE.)

NIER, dénier, refuser:

Et je n’ai pu nier au destin qui le tue
Quelques moments secrets d’une si chère vue.
(D. Garcie. III. 2.)
Et tâcher, par des soins d’une très-longue suite,
D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
(Mis. III. 1.)
Imitant en vigueur les gestes des muets,
Qui veulent réparer la voix que la nature
Le