The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Charles Pguy, Oeuvres
de posie (tome 6), by Charles Pguy

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Title: Oeuvres compltes de Charles Pguy, Oeuvres de posie (tome 6)
       Le Mystre des Saints Innocents; La tapisserie de sainte
       Genevive et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame.

Author: Charles Pguy

Release Date: July 14, 2018 [EBook #57506]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE CHARLES PGUY ***




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OEUVRES COMPLTES

DE

CHARLES PGUY

1873-1914

OEUVRES DE POSIE

LE MYSTRE

DES SAINTS INNOCENTS

LA TAPISSERIE DE SAINTE

GENEVIVE ET DE JEANNE D'ARC

LA TAPISSERIE DE NOTRE DAME

[nrf]

PARIS

DITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANAISE

35 ET 37, RUE MADAME

MCMXIX




CETTE DITION DFINITIVE DES OEUVRES COMPLTES DE CHARLES PGUY

EST TIRE A DOUZE CENTS EXEMPLAIRES NUMROTS PAR L'IMPRIMERIE PROTAT
FRRES

SUR PAPIER VERG PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA DE VOIRON

AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANAISE


EXEMPLAIRE N 334


TOUS DROITS DE REPRODUCTION, DE TRADUCTION ET D'ADAPTATION RSERVS POUR
TOUS PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE

COPYRIGHT BY LA NOUVELLE REVUE FRANAISE 1916




OEUVRES COMPLTES DE CHARLES PGUY

OEUVRES DE PROSE

  TOME I     _INTRODUCTION PAR ALEXANDRE MILLERAND_

             Lettre du Provincial. Rponse. Le Triomphe de la
             Rpublique.--Du second Provincial.--De la Grippe. Encore
             de la Grippe. Toujours de la Grippe.--Entre deux
             trains.--Pour ma maison (cit socialiste). Pour
             moi.--Compte rendu de mandat.--La Chanson du roi Dagobert.
             Suite de cette chanson.

  TOME II    _INTRODUCTION PAR MAURICE BARRS_

             De Jean Coste.--Les rcentes oeuvres de Zola.--Orlans
             vu de Montargis.--Zangwill.--Notre Patrie.--Courrier de
             Russie.--Les suppliants parallles.--Louis de Gonzague.

  TOME III   _INTRODUCTION PAR HENRI BERGSON_

             De la situation faite  l'histoire et  la sociologie.--De
             la situation faite au parti intellectuel devant les
             accidents de la gloire temporelle.--A nos amis,  nos
             abonns.--L'argent.

  TOME IV    _INTRODUCTION PAR ANDR SUARS_

             Notre Jeunesse.--Victor Marie, comte Hugo.


OEUVRES DE POSIE

  TOME V     Le Mystre de la Charit de Jeanne d'Arc.--Le Porche du
             Mystre de la deuxime vertu.

  TOME VI    Le Mystre des Saints Innocents.--La tapisserie de sainte
             Genevive et de Jeanne d'Arc.--La tapisserie de Notre-Dame.

  TOME VII   ve.--Sonnets.


OEUVRES POSTHUMES

  TOME VIII  Clio.

  TOME IX    Note conjointe sur Descartes (prcde de la note sur
             M. Bergson).

  TOME X     Autres ouvrages et fragments indits.


POLMIQUE ET DOSSIERS

  TOME XI    Texte et commentaires se rapportant  la grance et au rle
             littraire des Cahiers (prfaces).

  TOME XII   Texte et commentaires se rapportant au rle politique jou
             par les Cahiers (compte rendu de Congrs.--Affaire Dreyfus,
             etc.).

  TOME XIII  Un nouveau thologien, M. Fernand Laudet.--Langlois
             tel qu'on le parle.--L'argent (suite).

  TOME XIV   Marcel. La premire Jeanne d'Arc.

  TOME XV    Correspondance. Biographie et Histoire des Cahiers de la
             Quinzaine, par _MILE BOIVIN_ et _MARCEL PGUY_.




_le mystre

des saints Innocents_




DELECTISSIMIS

IN INTIMO CORDE




_cahier pour le dimanche des Rameaux

et pour le dimanche de Pques de la treizime srie;_


_cahier prparatoire

pour le quatre cent quatre-vingt-troisime anniversaire

de la dlivrance d'Orlans,

anniversaire qui tombera

le mercredi 8 mai de l'an 1912._




LE MYSTRE

DES SAINTS INNOCENTS



MADAME GERVAISE



  Je suis, dit Dieu, Matre des Trois Vertus.

  La Foi est une pouse fidle.
  La Charit est une mre ardente.
  Mais l'esprance est une toute petite fille.



  Je suis, dit Dieu, le Matre des Vertus.



  La Foi est celle qui tient bon dans les sicles des sicles.
  La Charit est celle qui se donne dans les sicles des sicles.
  Mais ma petite esprance est celle
  qui se lve tous les matins.



  Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.



  La Foi est celle qui est tendue dans les sicles des sicles.
  La Charit est celle qui se dtend dans les sicles des sicles.
  Mais ma petite esprance
  est celle qui tous les matins
  nous donne le bonjour.



  Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.



  La Foi est un soldat, c'est un capitaine qui dfend une forteresse,
  Une ville du roi,
  Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine.
  La Charit est un mdecin, c'est une petite soeur des pauvres,
  Qui soigne les malades, qui soigne les blesss,
  Les pauvres du roi,
  Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine.
  Mais ma petite esprance est celle
  qui dit bonjour au pauvre et  l'orphelin.



  Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.



  La Foi est une glise, c'est une cathdrale enracine au sol de
    France.
  La Charit est un hpital, un htel-Dieu qui ramasse toutes les
    misres du monde.
  Mais sans l'esprance, tout a ne serait qu'un cimetire.



  Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.



  La Foi est celle qui veille dans les sicles des sicles.
  La Charit est celle qui veille dans les sicles des sicles.
  Mais ma petite esprance est celle
  qui se couche tous les soirs
  et se lve tous les matins
  et fait vraiment de trs bonnes nuits.



  Je suis, dit Dieu, le Seigneur de cette vertu-l.



  Ma petite esprance est celle
  qui s'endort tous les soirs,
  dans son lit d'enfant,
  aprs avoir bien fait sa prire,
  et qui tous les matins se rveille et se lve
  et fait sa prire avec un regard nouveau.



  Je suis, dit Dieu, Seigneur des Trois Vertus.



  La Foi est un grand arbre, c'est un chne enracin au coeur de France.
  Et sous les ailes de cet arbre la Charit, ma fille la Charit abrite
    toutes les dtresses du monde.
  Et ma petite esprance n'est rien que cette petite promesse de
    bourgeon qui s'annonce au fin commencement d'avril.



  Et quand on voit l'arbre, quand vous regardez le chne,
  Cette rude corce du chne treize et quatorze fois et dix-huit fois
    centenaire,
  Et qui sera centenaire et sculaire dans les sicles des sicles,
  Cette dure corce rugueuse et ces branches qui sont comme un fouillis
    de bras normes,
  (Un fouillis qui est un ordre),
  Et ces racines qui s'enfoncent et qui empoignent la terre comme un
    fouillis de jambes normes,
  (Un fouillis qui est un ordre),
  Quand vous voyez tant de force et tant de rudesse le petit bourgeon
    tendre ne parat plus rien du tout.
  C'est lui qui a l'air de parasiter l'arbre, de manger  la table de
    l'arbre.
  Comme un gui, comme un champignon.
  C'est lui qui a l'air de se nourrir de l'arbre (et le paysan les
    appelle des _gourmands_), c'est lui qui a l'air de s'appuyer sur
    l'arbre, de sortir de l'arbre, de ne rien pouvoir tre, de ne pas
    pouvoir exister sans l'arbre. Et en effet aujourd'hui il sort de
    l'arbre,  l'aisselle des branches,  l'aisselle des feuilles et il
    ne peut plus exister sans l'arbre. Il a l'air de venir de l'arbre,
    de drober la nourriture de l'arbre.
  Et pourtant c'est de lui que tout vient au contraire. Sans un
    bourgeon qui est une fois venu, l'arbre ne serait pas. Sans ces
    milliers de bourgeons, qui viennent une fois au fin commencement
    d'avril et peut-tre dans les derniers jours de mars, rien ne
    durerait, l'arbre ne durerait pas, et ne tiendrait pas sa place
    d'arbre, (il faut que cette place soit tenue), sans cette sve qui
    monte et pleure au mois de mai, sans ces milliers de bourgeons qui
    pointent tendrement  l'aisselle des dures branches.
  Il faut que toute place soit tenue. Toute vie vient de tendresse.
    Toute vie vient de ce tendre, de ce fin bourgeon d'avril, et de
    cette sve qui pleure en mai, et de la ouate et du coton de ce fin
    bourgeon blanc qui est vtu, qui est chaudement, qui est tendrement
    protg d'un flocon d'une toison d'une laine vgtale, d'une laine
    d'arbre. En ce flocon cotonneux est le secret de toute vie. La rude
    corce a l'air d'une cuirasse, en comparaison de ce tendre
    bourgeon. Mais la rude corce n'est rien, que du bourgeon durci,
    que du bourgeon vieilli. Et c'est pour cela que le tendre bourgeon
    perce toujours, jaillit toujours dessous la dure corce.
  L'homme de guerre le plus dur a t un tendre enfant nourri de lait;
    et le plus rude martyr, le martyr le plus dur sur le chevalet, le
    martyr  la plus rude corce,  la plus rugueuse peau, le martyr le
    plus dur  la serre et  l'onglet a t un tendre enfant laiteux.
  Sans ce bourgeon, qui n'a l'air de rien, qui ne semble rien, tout
    cela ne serait que du bois mort.
  Et le bois mort sera jet au feu.



  Ce qui vous trompe, c'est que cette rude corce vous corche les
    mains; et ni de l'paule vous ne faites bouger le tronc d'un
    millime de millimtre, ni du pied vous ne pouvez faire bouger une
    de ces grosses racines d'un millime de millimtre; ni de la main
    une seule de ces grosses branches; et c'est  peine si vous
    branleriez quelques-unes de ces petites branches; et si vous les
    feriez balancer;
  au lieu que le bourgeon ne rsiste point sous le doigt et d'un coup
    d'ongle le premier venu vous fait sauter un bourgeon;
  qui dvelopp vous ferait une branche plus grosse que la cuisse;

  Car il est plus facile, dit Dieu, de ruiner que de fonder;
  Et de faire mourir que de faire natre;
  Et de donner la mort que de donner la vie;

  Et le bourgeon ne rsiste point. C'est qu'aussi il n'est point fait
    pour la rsistance, il n'est point charg de rsister.
  C'est le tronc, et la branche, et cette matresse racine qui sont
    faits pour la rsistance, qui sont chargs de rsister.
  Et c'est la rude corce qui est faite pour la rudesse et qui est
    charge d'tre rude.
  Mais le tendre bourgeon n'est fait que pour la naissance et il n'est
    charg que de faire natre.

  (Et de faire durer).



  (Et de se faire aimer).



  Or je vous le dis, dit Dieu, sans ce bourgeonnement de fin avril,
    sans ces milliers, sans cet unique petit bourgeonnement de
    l'esprance, qu'videmment tout le monde peut casser, sans ce
    tendre bourgeon cotonneux, que le premier venu peut faire sauter de
    l'ongle, toute ma cration ne serait que du bois mort.
  Et le bois mort sera jet au feu.



  Et toute ma cration ne serait qu'un immense cimetire.
  Or mon fils le leur a dit: _Il faut laisser les morts ensevelir leurs
    morts._



  Hlas mon fils, hlas mon fils, hlas mon fils;
  Mon fils qui sur la croix avait une peau sche comme une sche corce;
  une peau fltrie, une peau ride, une peau tanne;
  une peau qui se fendait sous les clous;
  mon fils avait t un tendre enfant laiteux;



  une enfance, un bourgeonnement, une promesse, un engagement;
  un essai; une origine; un commencement de rdempteur;
  une esprance de salut, une esprance de rdemption



  O jour,  soir,  nuit de l'ensevelissement.
  Tombe de cette nuit que je ne reverrai jamais.
  O nuit si douce au coeur parce que tu accomplis.
  Et tu calmes comme un baume.
  Nuit sur cette montagne et dans cette valle.
  O nuit j'avais tant dit que je ne te verrais plus.
  O nuit je te verrai dans mon ternit.
  Que ma volont soit faite. O ce fut cette fois-l que ma volont fut
    faite.
  Nuit je te vois encore. Trois grands gibets montaient. Et mon fils au
    milieu.
  Une colline, une valle. Ils taient partis de cette ville que
    j'avais donne  mon peuple. Ils taient monts.
  Mon fils entre ces deux voleurs. Une plaie au flanc. Deux plaies aux
    mains. Deux plaies aux pieds. Des plaies au front.
  Des femmes qui pleuraient tout debout. Et cette tte penche qui
    retombait sur le haut de la poitrine.
  Et cette pauvre barbe sale, toute souille de poussire et de sang.
  Cette barbe rousse  deux pointes.
  Et ces cheveux souills, en quel dsordre, que j'eusse tant baiss.
  Ces beaux cheveux roux, encore tout ensanglants de la couronne
    d'pines.
  Tout souills, tout colls de caillots. Tout tait accompli.
  Il en avait trop support.
  Cette tte qui penchait, que j'eusse appuye sur mon sein.
  Cette paule que j'eusse appuye  mon paule.
  Et ce coeur ne battait plus, qui avait tant battu d'amour.
  Trois ou quatre femmes qui pleuraient tout debout. Des hommes je ne
    me rappelle pas, je crois qu'il n'y en avait plus.
  Ils avaient peut-tre trouv que a montait trop. Tout tait fini.
    Tout tait consomm. C'tait fini.
  Et les soldats s'en retournaient, et dans leurs paules rondes ils
    emportaient la force romaine:

  C'est alors,  Nuit, que tu vins. O nuit la mme.
  La mme qui viens tous les soirs et qui tais venue tant de fois
    depuis les tnbres premires.
  La mme qui tais venue sur l'autel fumant d'Abel et sur le cadavre
    d'Abel, sur ce corps dchir, sur le premier assassinat du monde;
   nuit la mme tu vins sur le corps lacr, sur le premier, sur le
    plus grand assassinat du monde. C'est alors,  nuit, que tu vins.
  La mme qui tais venue sur tant de crimes depuis le commencement du
    monde;
  Et sur tant de souillures et sur tant d'amertumes;
  Et sur cette mer d'ingratitude, la mme tu vins sur mon deuil;
  Et sur cette colline et sur cette valle de ma dsolation c'est
    alors,  nuit, que tu vins.
  O nuit faudra-t-il donc, faudra-t-il que mon paradis
  Ne soit qu'une grande nuit de clart qui tombera sur les pchs du
    monde.
  Sera-ce alors,  nuit, que tu viendras.
  C'est alors,  nuit, que tu vins; et seule tu pus finir, seule tu pus
    accomplir ce jour entre les jours.
  Comme tu accomplis ce jour,  nuit accompliras-tu le monde.
  Et mon paradis sera-t-il une grande nuit de lumire.
  Et tout ce que je pourrai offrir
  Dans mon offrande et moi aussi dans mon Offertoire
  A tant de martyrs et  tant de bourreaux,
  A tant d'mes et  tant de corps,
  A tant de purs et  tant d'impurs,
  A tant de pcheurs et  tant de saints,
  A tant de fidles et  tant de pnitents,
  Et  tant de peines, et  tant de deuils, et  tant de larmes et 
    tant de plaies,
  Et  tant de sang,
  Et  tant de coeurs qui auront tant battu,
  D'amour, de haine,
  Et  tant de coeurs qui auront tant saign
  D'amour, de haine,
  Sera-t-il dit qu'il faut que ce soit
  Qu'il faudra que je leur offre
  Et qu'ils ne demanderont que cela,
  Qu'ils ne voudront que de cela,
  Qu'ils n'auront de got que pour cela,
  Sur ces souillures et sur tant d'amertumes,
  Et sur cette mer immense d'ingratitude
  La longue retombe d'une nuit ternelle.



  O nuit tu n'avais pas eu besoin d'aller demander la permission 
    Pilate. C'est pourquoi je t'aime et je te salue.
  Et entre toutes je te glorifie, et entre toutes tu me glorifies.
  Et tu me fais honneur et gloire
  Car tu obtiens quelquefois ce qu'il y a de plus difficile au monde,
  Le dsistement de l'homme.
  L'abandonnement de l'homme entre mes mains.
  Je connais bien l'homme. C'est moi qui l'ai fait. C'est un drle
    d'tre.
  Car en lui joue cette libert qui est le mystre des mystres.
  On peut encore lui demander beaucoup. Il n'est pas trop mauvais. Il
    ne faut pas dire, qu'il est mauvais.
  Quand on sait le prendre, on peut encore lui demander beaucoup.
  Lui faire rendre beaucoup. Et Dieu sait si ma grce
  Sait le prendre, si avec ma grce
  Je sais le prendre. Si ma grce est insidieuse, habile comme un
    voleur.
  Et comme un homme qui chasse le renard.
  Je sais le prendre. C'est mon mtier. Et cette libert mme est ma
    cration.
  On peut lui demander beaucoup de coeur, beaucoup de charit, beaucoup
    de sacrifice.
  Il a beaucoup de foi et beaucoup de charit.
  Mais ce qu'on ne peut pas lui demander, sacredi, c'est un peu
    d'esprance.
  Un peu de confiance, quoi, un peu de dtente,
  Un peu de remise, un peu d'abandonnement dans mes mains,
  Un peu de dsistement. Il se raidit tout le temps.
  Or toi, ma fille la nuit, tu russis, quelquefois, tu obtiens
    quelquefois cela
  De l'homme rebelle.
  Qu'il consente, ce monsieur, qu'il se rende un peu  moi.
  Qu'il dtende un peu ses pauvres membres las sur un lit de repos.
  Qu'il dtende un peu sur un lit de repos son coeur endolori.
  Que sa tte surtout ne marche plus. Elle ne marche que trop, sa tte.
    Et il croit que c'est du travail, que sa tte marche comme a.
  Et ses penses, non, pour ce qu'il appelle ses penses.
  Que ses ides ne marchent plus et ne se battent plus dans sa tte et
    ne grelottent plus comme des grains de calebasse.
  Comme un grelot dans une courge vide.
  Quand on voit ce que c'est, que ce qu'il appelle ses ides.
  Pauvre tre. Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui ne dort pas.
  Celui qui brle, dans son lit, d'inquitude et de fivre.
  Je suis partisan, dit Dieu, que tous les soirs on fasse son examen de
    conscience.
  C'est un bon exercice.
  Mais enfin il ne faut pas s'en torturer au point d'en perdre le
    sommeil.
  A cette heure-l la journe est faite, et bien faite; il n'y a plus 
    la refaire.
  Il n'y a plus  y revenir.
  Ces pchs qui vous font tant de peine, mon garon, eh bien c'tait
    bien simple.
  Mon ami il ne fallait pas les commettre.
  A l'heure o tu pouvais encore ne pas les commettre.
  A prsent, c'est fait, va, dors, demain tu ne recommenceras plus.
  Mais celui qui le soir en se couchant fait des plans pour le
    lendemain.
  Celui-l je ne l'aime pas, dit Dieu.
  Le sot, est-ce qu'il sait seulement comment demain sera fait.
  Est-ce qu'il connat seulement la couleur du temps.
  Il ferait mieux de faire sa prire. Je n'ai jamais refus le pain du
    lendemain.
  Celui qui est dans ma main comme le bton dans la main du voyageur,
  Celui-l m'est agrable, dit Dieu.
  Celui qui est pos dans mon bras comme un nourrisson qui rit,
  Et qui ne s'occupe de rien,
  Et qui voit le monde dans les yeux de sa mre, et de sa nourrice,
  Et qui ne le voit et ne le regarde que l,
  Celui-l m'est agrable, dit Dieu.
  Mais celui qui fait des combinaisons, celui qui en lui-mme pour
    demain dans sa tte
  Travaille comme un mercenaire.
  Travaille affreusement comme un esclave qui tourne une roue ternelle.
  (Et entre nous comme un imbcile).
  Eh bien celui-l ne m'est pas agrable du tout, dit Dieu.
  Celui qui s'abandonne, je l'aime. Celui qui ne s'abandonne pas, je ne
    l'aime pas, c'est pourtant simple.
  Celui qui s'abandonne ne s'abandonne pas et il est le seul qui ne
    s'abandonne pas.
  Celui qui ne s'abandonne pas s'abandonne et il est le seul qui
    s'abandonne.
  Or toi, ma fille la nuit, ma fille au grand manteau, ma fille au
    manteau d'argent,
  Tu es la seule qui vaincs quelquefois ce rebelle et qui fais plier
    cette nuque dure.
  C'est alors,  Nuit que tu viens.
  Et ce que tu as fait une fois,
  Tu le fais toutes les fois.
  Ce que tu as fait un jour,
  Tu le fais tous les jours.
  Comme tu es tombe un soir,
  Ainsi tu tombes tous les soirs.
  Ce que tu as fait pour mon fils fait homme,
  O grande Charitable tu le fais pour tous les hommes ses frres
  Tu les ensevelis dans le silence et l'ombre
  Et dans le salutaire oubli
  De la mortelle inquitude
  Du jour.
  Ce que tu as fait une fois pour mon fils fait homme,
  Ce que tu as fait un soir entre les soirs.
  O nuit tu le refais tous les soirs pour le dernier des hommes
  (C'est alors,  nuit, que tu viens)
  Tant il est vrai, tant il est rel qu'il tait devenu l'un d'eux
  Et qu'il s'tait li  leur sort mortel
  Et qu'il tait devenu l'un d'eux, pour ainsi dire au hasard,
  Et qu'il s'tait fait l'un d'eux
  Sans aucune limitation ni mesure.
  Car avant cette perptuelle, cette imparfaite,
  Cette perptuellement imparfaite _imitation de Jsus-Christ_,
  Dont ils parlent toujours,
  Il y a eu cette trs parfaite imitation de l'homme par Jsus-Christ,
  Cette inexorable imitation, par Jsus-Christ,
  De la misre mortelle et de la condition de l'homme.



  Je comprends trs bien, dit Dieu, qu'on fasse son examen de
    conscience.
  C'est un excellent exercice. Il ne faut pas en abuser.
  C'est mme recommand. C'est trs bien.
  Tout ce qui est recommand est trs bien.
  Et mme ce n'est pas seulement recommand. C'est prescrit.
  Par consquent c'est trs bien.
  Mais enfin vous tes dans votre lit. Qu'est-ce que vous nommez votre
    examen de conscience, faire votre examen de conscience.
  Si c'est penser  toutes les btises que vous avez faites dans la
    journe, si c'est vous rappeler toutes les btises que vous avez
    faites dans la journe
  Avec un sentiment de repentance et je ne dirai peut-tre pas de
    contrition,
  Mais enfin avec un sentiment de pnitence que vous m'offrez, eh bien,
    c'est bien.
  Votre pnitence je l'accepte. Vous tes des braves gens, des bons
    garons.
  Mais si c'est que vous voulez ressasser et ruminer la nuit toutes les
    ingratitudes du jour,
  Toutes les fivres et toutes les amertumes du jour,
  Et si c'est que vous voulez remcher la nuit tous vos aigres pchs
    du jour,
  Vos fivres aigres et vos regrets et vos repentirs et vos remords
    plus aigres encore,
  Et si c'est que vous voulez tenir un registre parfait de vos pchs,
  De toutes ces btises et de toutes ces sottises,
  Non, laissez-moi tenir moi-mme le Livre du Jugement.
  Vous y gagnerez peut-tre encore.
  Et si c'est que vous voulez compter, calculer, supputer comme un
    notaire et comme un usurier et comme un publicain,
  C'est--dire comme un collecteur d'impts,
  C'est--dire comme celui qui ramasse les impts,
  Laissez-moi donc faire mon mtier et ne faites pas
  Des mtiers qui n'ont pas  tre faits.
  Vos pchs sont-ils si prcieux qu'il faille les cataloguer et les
    classer
  Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre
  Et les graver et les compter et les calculer et les compulser
  Et les compiler et les revoir et les repasser
  Et les supputer et vous les imputer ternellement
  Et les commmorer avec on ne sait quelle sorte de pit.
  Comme nous dans le ciel nous lions les gerbes ternelles,
  Et les sacs de prire et les sacs de mrite
  Et les sacs de vertus et les sacs de grce dans nos imprissables
    greniers
  Pauvres imitateurs, allez-vous  prsent vous mler,--
  Et imitateurs contraires, imitateurs  l'envers,--
  Allez-vous vous mettre  lier tous les soirs
  Les misrables gerbes de vos affreux pchs de chaque jour.
  Quand ce ne serait que pour les brler, c'est encore trop. Ils n'en
    valent mme pas la peine.
  Pas mme de cela mme.
  Vous n'y pensez que trop,  vos pchs.
  Vous feriez mieux d'y penser pour ne point les commettre.
  Pendant qu'il en est encore temps, mon garon, pendant qu'ils ne sont
    point encore commis. Vous feriez mieux d'y penser un peu plus alors.
  Mais le soir ne liez point ces gerbes vaines. Depuis quand le
    laboureur
  Fait-il des gerbes d'ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de
    bl, mon ami.
  Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures. C'est beaucoup
    d'orgueil.
  C'est aussi beaucoup de tranasserie. Et de paperasserie. Quand le
    plerin, quand l'hte, quand le voyageur
  A longtemps tran dans la boue des chemins,
  Avant de passer le seuil de l'glise il s'essuie soigneusement les
    pieds,
  Avant d'entrer,
  Parce qu'il est trs propre.
  Et il ne faut pas que la boue des chemins souille les dalles de
    l'glise.
  Mais une fois que c'est fait, une fois qu'il s'est essuy les pieds
    avant d'entrer,
  Une fois qu'il est entr il ne pense plus toujours  ses pieds,
  Il ne regarde plus toujours si ses pieds sont bien essuys.
  Il n'a plus de coeur, il n'a plus de regard, il n'a plus de voix
  Que pour cet autel o le corps de Jsus
  Et le souvenir et l'attente du corps de Jsus
  Brille ternellement.
  Il suffit que la boue des chemins n'ait point pass le seuil du
    temple.
  Il suffit qu'ils se soient bien essuy les pieds une fois avant de
    passer le seuil du temple.
  Bien soigneusement, bien proprement et n'en parlons plus.
  On ne parle pas toujours de la boue. Ce n'est pas propre.
  Transporter dans le temple la mmoire mme et le souci de la boue
  Et la proccupation et la pense de la boue
  C'est encore transporter de la boue dans le temple.
  Or il ne faut point que la boue passe le seuil de la porte.
  Quand l'hte arrive chez l'hte qu'il s'essuie simplement les pieds
    avant d'entrer
  Qu'il entre propre et les pieds propres et qu'ensuite
  Il ne pense pas toujours  ses pieds et  la boue de ses pieds.
  Or vous tes mes htes, dit Dieu, et je vaux bien ce Dieu qui tait
    le Dieu des htes.
  Vous tes mes htes et mes enfants qui venez dans mon temple.
  Vous tes mes htes et mes enfants qui venez dans ma nuit.
  Au seuil de mon temple, au seuil de ma nuit, essuyez-vous les pieds
    et qu'on n'en parle plus.
  Faites votre examen de conscience, mais que ce soit de vous essuyer
    les pieds.
  Et nullement au contraire que ce ne soit pas
  De transporter dans le temple les boues et le souvenir des boues du
    chemin
  Et que ce ne soit pas de faire traner sur le seuil auguste de ma nuit
  Les traces, les marques des boues
  De vos sales chemins de la journe.
  Dbarbouillez-vous le soir. C'est a, faire votre examen de
    conscience. On ne se dbarbouille pas tout le temps.
  Soyez comme ce plerin qui prend de l'eau bnite en entrant dans
    l'glise
  Et qui fait le signe de la croix. Ensuite il entre dans l'glise.
  Et il ne prend pas tout le temps de l'eau bnite.
  Et l'glise n'est pas compose uniquement de bnitiers.
  Il y a ce qui est avant le seuil. Il y a ce qui est au seuil. Et il y
    a ce qui est dans la maison.
  Il faut entrer une fois, et ne pas sortir et entrer tout le temps.
  Soyez comme ce plerin qui ne regarde plus que le sanctuaire.
  Et qui n'entend plus.
  Et qui ne voit plus que cet autel o mon fils a t sacrifi tant de
    fois.
  Imitez ce plerin qui ne voit plus que l'clat
  Du resplendissement de mon fils
  Entrez dans ma nuit comme chez moi. Car c'est l que je me suis
    rserv
  D'tre le matre.
  Et si vous tenez absolument  m'offrir quelque chose
  Le soir en vous couchant
  Que ce soit d'abord une action de grces
  Pour tous les services que je vous rends
  Pour les innombrables bienfaits dont je vous comble chaque jour
  Dont je vous ai combls ce jour-l mme.
  Remerciez-moi d'abord, c'est le plus press
  Et c'est aussi le plus juste.
  Ensuite que votre examen de conscience
  Soit un dbarbouillement une fois fait
  Et non point au contraire un tranassement de marques et de
    souillures.
  La journe d'hier est faite, mon garon, pense  celle de demain.
  Et  ton salut qui est au bout de la journe de demain.
  Pour hier il est trop tard. Mais pour demain il n'est pas trop tard
  Et pour ton salut qui est au bout de la journe de demain.
  Ton salut n'est plus hier. Mais il peut tre demain.
  Hier est fait. Mais demain n'est pas fait, demain est  faire
  Et ton salut qui est au bout de la journe de demain.
  Ton salut n'est pas dans le sens d'hier, il est dans le sens de
    demain.
  Porte-toi sur demain, ne te reporte pas sur hier.
  Pensez donc un peu moins  vos pchs quand vous les avez commis
  Et pensez-y un peu plus au moment de les commettre.
  Avant de les commettre.
  Ce sera plus utile, dit Dieu.
  Quand ils sont commis, quand ils sont faits il est trop tard.
  Il n'est pas trop tard pour la pnitence.
  Mais il est trop tard pour ne pas les commettre
  Et ne pas les avoir commis.
  Quand vous avez pass par dessus vos pchs, vous les faites gros
    comme des montagnes, dit Dieu.
  C'est au moment de les passer qu'il faut voir que ce sont en effet
    des montagnes et qu'elles sont affreuses.
  Vous tes vertueux aprs. Soyez donc vertueux avant
  Et pendant.
  L'heure qui sonne est sonne. Le jour qui passe est pass. Demain
    seul reste, et les aprs demains
  Et ils ne resteront pas longtemps.
  Que vos examens de conscience et que vos pnitences
  Ne soient donc point des raidissements et des cabrements en arrire,
  Peuple  la nuque dure,
  Mais qu'ils soient des assouplissements et que vos examens de
    conscience et que vos pnitences et que vos contritions mme les
    plus amres
  Soient des pnitences de dtente, malheureux enfants, et des
    contritions de rmission
  Et de remise en mes mains et de dmission.
  (De dmission de vous).
  Mais je vous connais, vous tes toujours les mmes.
  Vous voulez bien me faire de grands sacrifices, pourvu que vous les
    choisissiez.
  Vous aimez mieux me faire de grands sacrifices, pourvu que ce ne soit
    pas ceux que je vous demande
  Que de m'en faire de petits que je vous demanderais.
  Vous tes ainsi, je vous connais.
  Vous ferez tout pour moi, except ce peu d'abandonnement
  Qui est tout pour moi.
  Soyez donc enfin, soyez comme un homme
  Qui est dans un bateau sur la rivire
  Et qui ne rame pas tout le temps
  Et qui quelquefois se laisse aller au fil de l'eau.

  Ainsi vous et votre canot
  Laissez-vous aller quelquefois au fil du temps
  Et laissez-vous entrer bravement
  Sous l'arche du pont de la nuit.



  On parle toujours, dit Dieu, de l'_imitation de Jsus-Christ_
  Qui est l'imitation,
  La fidle imitation de mon fils par les hommes.
  Et j'en ai connu et j'en connatrai des imitations si fidles, dit
    Dieu,
  Et si approches,
  Que moi-mme j'en demeure saisi d'admiration et de respect.
  Mais enfin il ne faut pas oublier
  Que mon fils avait commenc par cette singulire imitation de l'homme.
  Singulirement fidle.
  Qui elle fut pousse jusqu' l'identit parfaite.
  Quand si fidlement si parfaitement il revtit le sort mortel.
  Quand si fidlement si parfaitement il imita de natre.
  Et de souffrir.
  Et de vivre.
  Et de mourir.



  Mais quand je vous dis: Pensez plutt  demain je ne vous dis pas:
    Calculez ce demain.
  Pensez-y comme  un jour qui viendra; et que c'est tout ce que vous
    en savez.
  Ne soyez point ce malheureux qui se retourne et se consume dans son
    lit
  Pour saisir la journe de demain.
  Ne portez point votre main
  Sur le fruit qui n'est pas mr.
  Sachez seulement que ce demain
  Dont on parle toujours
  Est le jour qui va venir,
  Et qu'il sera de mon gouvernement
  Comme les autres.
  Et qu'il sera sous mon commandement
  Comme les autres.
  C'est tout ce qu'il vous faut. Pour le reste, attendez.
  J'attends bien, moi, Dieu. Vous me faites assez attendre.
  Vous me faites assez attendre la pnitence aprs la faute.
  Et la contrition aprs le pch.
  Et depuis le commencement des temps j'attends
  Le jugement jusqu'au jour du jugement.
  Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui spcule sur demain.
  Je n'aime pas celui qui sait mieux que moi ce que je vais faire.
  Je n'aime pas celui qui sait ce que je ferai demain.
  Je n'aime pas celui qui fait le malin. L'homme fort ce n'est pas mon
    fort.
  Penser au lendemain, quelle vanit. Gardez pour demain les larmes de
    demain.
  Il y en aura toujours assez.
  Et ces sanglots qui vous remontent et qui vous tranglent.
  Penser  demain, savez-vous seulement comment je ferai demain.
  Quel demain je vous ferai.
  Savez-vous si moi-mme je l'ai arrt encore.
  Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui se mfie de moi.
  Croyez-vous que je vais m'amuser  vous faire des attrapes, comme un
    roi barbare.
  Croyez-vous que je passe ma vie  vous tendre des piges et  prendre
    plaisir  vous voir tomber dedans.
  Je suis honnte homme, dit Dieu, et j'agis toujours droitement.
  Je suis l'honneur mme, et la droiture, et l'honntet.
  Je suis bon Franais, dit Dieu, droit comme un Franais.
  Loyal comme un Franais.
  Je suis le roi de France, droit comme le roi de France.
  Ce que le dernier des pauvres n'et pas craint de saint Louis,
    allez-vous le craindre de moi?
  Enfin je vaux peut-tre saint Louis.
  Croyez-vous que je vais m'amuser  vous faire des feintes comme un
    bretteur.
  Toute la malice que j'ai, c'est la malice de ma grce, et la feinte
    et la ruse de ma grce, qui si souvent joue avec le pcheur pour
    son salut, pour l'empcher de pcher.
  Qui sduit le pcheur; pour le sauver. Mais croyez-vous. Croyez-vous
    que moi Dieu que je vais m'amuser  leur faire des misres et ce
    que ne ferait pas un honnte homme. Je suis bon chrtien, dit Dieu.
    Croyez-vous que je vais m'amuser  les surprendre comme un assassin
    de nuit.

JEANNETTE

  Il viendra comme un larron et comme un voleur de nuit.

MADAME GERVAISE

  Et il prendra comme au filet. _Le royaume des cieux est encore
    semblable  une senne jete dans la mer, et rassemblant de tout
    genre de poissons._

JEANNETTE

  _Laquelle, quand elle fut emplie, tirant de l'eau, et assis sur le
    bord du rivage, ils choisirent les bons pour leurs vaisseaux, mais
    jetrent les mauvais dehors._

MADAME GERVAISE

  _Il en sera ainsi dans la consommation du sicle: les anges sortiront
    et spareront les mauvais du milieu des justes._

JEANNETTE

  _Et rpondant Jsus leur dit: Voyez que personne ne vous sduise._

MADAME GERVAISE

  _Mais de ce jour-l et de l'heure personne ne le sait, ni les anges
    des cieux, sinon le pre seul._

  _Mais comme dans les jours de No, ainsi sera aussi l'avnement du
    Fils de l'homme.
  (Le ciel et la terre passeront; mais mes paroles ne passeront pas)._

  _Ainsi en effet qu'il y avait dans les jours avant le dluge des gens
    qui mangeaient et buvaient, se mariaient et donnaient en mariage,
    jusqu' ce jour o No entra dans l'arche._

  _Et ils ne connurent pas jusqu' ce que vint le dluge, et les
    emporta tous:_

JEANNETTE

  _Ainsi sera aussi l'avnement du Fils de l'homme._

MADAME GERVAISE

  Je suis leur pre, dit Dieu. _Notre Pre, qui tes aux Cieux._ Mon
    fils le leur a assez dit, que je suis leur pre.
  Je suis leur juge. Mon fils le leur a dit. Je suis aussi leur pre.
  Je suis surtout leur pre.
  Enfin je suis leur pre. Celui qui est pre est surtout pre. _Notre
    Pre qui tes aux Cieux._ Celui qui a t une fois pre ne peut
    plus tre que pre.
  Ils sont les frres de mon fils; ils sont mes enfants; je suis leur
    pre.
  _Notre Pre qui tes aux cieux_, mon fils leur a enseign cette
    prire. _Sic ergo vos orabitis. Vous prierez donc ainsi.
  Notre Pre qui tes aux cieux_, il a bien su ce qu'il faisait ce
    jour-l, mon fils qui les aimait tant.
  Qui a vcu parmi eux, qui tait un comme eux.
  Qui allait comme eux, qui parlait comme eux, qui vivait comme eux.
  Qui souffrait.
  Qui souffrit comme eux, qui mourut comme eux.
  Et qui les aime tant les ayant connus.
  Qui a rapport dans le ciel un certain got de l'homme, un certain
    got de la terre.
  Mon fils qui les a tant aims, qui les aime ternellement dans le
    ciel.
  Il a bien su ce qu'il faisait ce jour-l, mon fils qui les aime tant.
  Quand il a mis cette barrire entre eux et moi, _Notre Pre qui tes
    aux cieux_, ces trois ou quatre mots.
  Cette barrire que ma colre et peut-tre ma justice ne franchira
    jamais.
  Heureux celui qui s'endort sous la protection de l'avance de ces
    trois ou quatre mots.
  Ces mots qui marchent devant toute prire comme les mains du
    suppliant marchent devant sa face.
  Comme les deux mains jointes du suppliant s'avancent devant sa face
    et les larmes de sa face.
  Ces trois ou quatre mots qui me vainquent, moi l'invincible.
  Et qu'ils font marcher devant leur dtresse comme deux mains jointes
    invincibles.
  Ces trois ou quatre mots qui s'avancent comme un bel peron devant un
    pauvre navire.
  Et qui fendent le flot de ma colre.
  Et quand l'peron est pass, le navire passe, et toute la flotte
    derrire.
  Actuellement, dit Dieu, c'est ainsi que je les vois;
  Et pour mon ternit, ternellement, dit Dieu,
  Par cette invention de mon Fils ternellement c'est ainsi qu'il faut
    que je les voie.
  (Et qu'il faut que je les juge. Comment voulez-vous,  prsent, que
    je les juge.
  Aprs cela).
  _Notre Pre qui tes aux cieux_, mon fils a trs bien su s'y prendre.
  Pour lier les bras de ma justice et pour dlier les bras de ma
    misricorde.
  (Je ne parle pas de ma colre, qui n'a jamais t que ma justice.
  Et quelquefois ma charit).
  Et  prsent il faut que je les juge comme un pre. Pour ce que a
    peut juger, un pre. _Un homme avait deux fils_.
  Pour ce que c'est capable de juger. _Un homme avait deux fils_. On
    sait assez comment un pre juge. Il y en a un exemple connu.
  On sait assez comment le pre a jug le fils qui tait parti et qui
    est revenu.
  C'est encore le pre qui pleurait le plus.
  Voil ce que mon fils leur a cont. Mon fils leur a livr
  le secret du jugement mme.
  Et  prsent voici comme ils me paraissent; voici comme je les vois;
  Voici comme je suis forc de les voir.
  De mme que le sillage d'un beau vaisseau va en s'largissant jusqu'
    disparatre et se perdre,
  Mais commence par une pointe, qui est la pointe mme du vaisseau.
  Ainsi le sillage immense des pcheurs s'largit jusqu' disparatre
    et se perdre
  Mais il commence par une pointe, et c'est cette pointe qui vient vers
    moi,
  Qui est tourne vers moi.
  Il commence par une pointe, qui est la pointe mme du vaisseau.
  Et le vaisseau est mon propre fils, charg de tous les pchs du
    monde.
  Et la pointe du vaisseau ce sont les deux mains jointes de mon fils.
  Et devant le regard de ma colre et devant le regard de ma justice
  Ils se sont tous drobs derrire lui.
  Et tout cet immense cortge des prires, tout ce sillage immense
    s'largit jusqu' disparatre et se perdre.
  Mais il commence par une pointe et c'est cette pointe qui est tourne
    vers moi.
  Qui s'avance vers moi.
  Et cette pointe ce sont ces trois ou quatre mots: _Notre Pre qui
    tes aux cieux_; mon fils en vrit savait ce qu'il faisait.
  Et toute prire monte vers moi drobe derrire ces trois ou quatre
    mots.
  Et il y a une pointe de la pointe. C'est cette prire mme non plus
    seulement dans son texte.
  Mais dans son invention mme. Cette premire fois que rellement dans
    le temps elle fut prononce.
  Cette premire fois que mon fils la pronona.
  Non plus seulement dans son texte comme elle est devenue un texte.
  Mais dans son invention mme et dans son sourcement et dans son
    forcement.
  Quand elle-mme fut une naissance de prire, une incarnation et une
    naissance de prire. Une esprance.
  Une naissance d'esprance.
  Une parole naissante.
  Un rameau et un germe et un bourgeon et une feuille et une fleur et
    un fruit de parole.
  Une semence, un naissement de prire.
  Un verbe entre les verbes.
  Cette premire fois qu'elle sortit charnellement, temporellement des
    lvres d'homme de mon fils.
  Et dans la pointe de la pointe, dans cette pointe mme il y avait une
    pointe.
  Et c'taient ces trois ou quatre mots, _Notre Pre qui tes aux
    cieux_, non plus seulement comme un texte, non plus seulement dans
    leur texte.
  Mais dans leur source mme.
  Dans leur invention et dans leur bourgeonnement.
  La premire fois que mon fils les pronona sur cette montagne.
  Les pronona, les fit sortir de ses lvres d'homme.
  La premire fois qu'elles sortirent rellement, temporellement,
    charnellement,
  De ces lvres de tendresse.
  Et il tait debout sur cette montagne qui sera clbre dans les
    sicles des sicles.
  Sur cette montagne de la terre des hommes au-dessus de cette valle
    qui allait en descendant.
  _Notre Pre qui tes aux cieux_, il inventa cela.
  Il tait avec eux, il tait comme eux, il tait un d'eux.
  _Notre Pre_. Comme un homme qui jette un grand manteau sur ses
    paules,
  Tourn vers moi il s'tait revtu,
  Il avait jet sur ses paules
  Le manteau des pchs du monde.
  _Notre Pre qui tes aux Cieux_. Et  prsent derrire lui le pcheur
    se drobe  ma face. Et voici comme je vois, voici comme je suis
    forc de les voir. Voici comment je me reprsente ce cortge.
  Tout part d'un point, qui est tourn vers moi, de l'extrme pointe
    d'une pointe.
  Et ce point de pointe ce sont ces trois ou quatre mots comme ils
    furent invents, comme ils furent introduits dans la cration du
    monde.
  Comme ils furent prononcs pour la premire fois par mon propre fils.
    _Notre Pre qui tes aux cieux_.
  Et derrire ce point s'avance la pointe elle-mme, c'est--dire la
    prire tout entire.
  Comme elle fut prononce cette premire fois-l.
  Et derrire s'largit jusqu' disparatre et se perdre
  Le sillage des prires innombrables
  Comme elles sont prononces dans leur texte dans les jours
    innombrables
  Par les hommes innombrables,
  (Par les simples hommes, ses frres).
  Prires du matin, prires du soir;
  (Prires prononces toutes les autres fois);
  Tant d'autres fois dans les innombrables jours;
  Prires du midi et de toute la journe;
  Prires des moines pour toutes les heures du jour,
  Et pour les heures de la nuit;
  Prires des lacs et prires des clercs
  Comme elles furent prononces d'innombrables fois
  Dans les innombrables jours.
  (Il parlait comme eux, il parlait avec eux, il parlait l'un d'eux).
  Toute cette immense flotte de prires charge des pchs du monde.
  Toute cette immense flotte de prires et de pnitences m'attaque
  Ayant l'peron que vous savez,
  S'avance vers moi ayant l'peron que vous savez.
  C'est une flotte de charge, _classis oneraria_.
  Et c'est une flotte de ligne,
  Une flotte de combat.
  Comme une belle flotte antique, comme une flotte de trirmes
  Qui s'avancerait  l'attaque du roi.
  Et moi que voulez-vous que je fasse: je suis attaqu.
  Et dans cette flotte, dans cette innombrable flotte
  Chaque _Pater_ est comme un vaisseau de haut bord
  Qui a lui-mme son propre peron, _Notre Pre qui tes aux cieux_
  Tourn vers moi, et qui s'avance derrire ce propre peron.
  _Notre Pre qui tes aux cieux_, ce n'est pas malin. videmment quand
    un homme a dit a, il peut se cacher derrire.
  Quand il a prononc ces trois ou quatre mots.
  Et derrire ces beaux vaisseaux de haut bord les _Ave Maria_
  S'avancent comme des galres innocentes, comme de virginales birmes.
  Comme des vaisseaux plats, qui ne blessent point l'humilit de la mer.
  Qui ne blessent point la rgle, qui suivent, humbles et fidles et
    soumis au ras de l'eau.
  _Notre Pre qui tes aux cieux_. videmment quand un homme a commenc
    comme a.
  Quand il m'a dit ces trois ou quatre mots.
  Quand il a commenc par faire marcher devant lui ces trois ou quatre
    mots.
  Aprs il peut continuer, il peut me dire ce qu'il voudra.
  Vous comprenez, moi, je suis dsarm.
  Et mon fils le savait bien.
  Qui a tant aim ces hommes.
  Qui avait pris got  eux, et  la terre, et  tout ce qui s'ensuit.
  Et dans cette flotte innombrable je distingue nettement trois grandes
    flottes innombrables.
  (Je suis Dieu, je vois clair).
  Et voici ce que je vois dans cet immense sillage qui commence par
    cette pointe et qui de proche en proche peu  peu se perd 
    l'horizon de mon regard.
  Ils sont tous l'un derrire l'autre, mme ceux qui dbordent le
    sillage
  Vers ma main gauche et vers ma main droite.
  En tte marche la flotte innombrable des _Pater_
  Fendant et bravant le flot de ma colre.
  Puissamment assis sur leurs trois rangs de rames.
  (Voil comme je suis attaqu. Je vous le demande. Est-ce juste?)
  (Non, ce n'est point juste, car tout ceci est du rgne de ma
    Misricorde)
  Et tous ces pcheurs et tous ces saints ensemble marchent derrire
    mon fils
  Et derrire les mains jointes de mon fils.
  Et eux-mmes ont les mains jointes comme s'ils fussent mon fils.
  Enfin mes fils. Enfin chacun un fils comme mon fils.
  En tte marche la lourde flotte des _Pater_ et c'est une flotte
    innombrable.
  C'est dans cette formation qu'ils m'attaquent. Je pense que vous
    m'avez compris.
  _Le royaume du ciel souffre la force, et les hommes de force le
    prendront de force_. Ils le savent bien. Mon fils leur a tout dit.
    _Regnum coeli_, le royaume du ciel. Ou _regnum coelorum_, le
    royaume des cieux.
  _Regnum coeli vim patitur. Et violenti rapient illud_. Ou _rapiunt_.
    Le royaume du ciel souffre la violence. Et les violents le violent.
    Ou le violeront.
  Comment voulez-vous que je me dfende. Mon fils leur a tout dit. Et
    non seulement cela. Mais dans le temps il s'est mis  leur tte. Et
    ils sont comme une grande flotte antique, comme une flotte
    innombrable qui s'attaquerait au grand roi. Derrire le point,
    derrire l'extrme point de cette extrme pointe cette extrme
    pointe s'avance et derrire et se tenant serre comme un faisceau
    que je ne puis rompre cette pointe elle-mme et aussitt derrire
    s'avancent effrontment ces lourdes trirmes antiques et elles
    fendent, plus serres que la phalange macdonienne, impudemment
    elles fendent le flot de ma colre, et de la colre de ma justice.
  (Et de la justice de ma colre).
  Lies comme un faisceau d'hommes  la guerre elles s'avancent
    lourdement portes sur leurs trois rangs de rames.
  Et cette flotte est plus innombrable que la flotte des Achens.
  Et reculant je reconnais les trois ponts superposs, les trois
    invincibles, les trois insubmersibles ponts.
  Plus forts que l'ocan de ma colre.
  Et je reconnais les trois rangs de rames.
  Et ce sont des rames juives et ce sont des rames grecques.
  Et ce sont des rames latines et ce sont des rames franaises.
  Et le premier rang de rames est:


  (S'il n'y a que la justice, qui sera sauv.
  Mais s'il y a la misricorde, qui sera perdu.
  S'il y a la misricorde, qui peut se vanter de se perdre.


  Se sauver est impossible  l'homme; mais rien n'est impossible  Dieu.


  Du haut de mon promontoire,
  Du promontoire de ma justice,
  Et du sige de ma colre,
  Et de la chaire de ma jurisprudence,
  _In cathedra jurisprudentiae_,
  Du trne de mon ternelle grandeur
  Je vois monter vers moi, du fond de l'horizon je vois venir
  Cette flotte qui m'assaille,
  La triangulaire flotte,
  Me prsentant cette pointe que vous savez.


  Comme les grues volent en triangle dans le ciel,
  Et ainsi vont o elles veulent,
  Fendant l'air et refoulant la force du vent mme,
  Et la plus forte est devant faisant la pointe du triangle,
  Ainsi cette grande flotte triangulaire
  Vole et navigue et vogue
  Et pour ainsi dire vole
  Pour traverser l'ocan de ma colre.
  Et le plus fort est devant faisant la pointe du triangle.
  Et ils se sont mis derrire lui de proche en proche
  Et de proche en proche ils disparaissent tous au regard de ma colre.
  Ils sont masss comme des peureux; et qui leur en ferait un reproche.
  Comme des passereaux timides ils sont masss derrire celui qui est
    fort.
  Et ils me prsentent cette pointe.
  Et ils fendent ainsi le vent de ma colre et ils refoulent la force
    mme des temptes de ma justice.
  Et le souffle de ma colre n'a plus aucune prise sur cette masse
    angulaire,
  Aux fuyantes ailes.
  Car ils me prsentent cet angle et je ne puis les prendre que sous
    cet angle.
  Que sont ici les flottes grecques et les flottes persiques;
  Et les flottes puniques et les flottes romaines;
  Et les flottes anglaises et les flottes franaises
  Qu'une lame de fond roule ternellement.
  Ici s'avance une flotte que nulle lame de fond de ma colre ne
    roulera jamais.
  Et drobs les uns derrire les autres je dcouvre une flotte
    innombrable.
  Et les derniers se perdent comme dans une brume  l'horizon de mon
    regard.
  Et dans cette flotte innombrable je dcouvre trois flottes galement
    innombrables.
  Et la premire est devant, pour m'attaquer plus durement. C'est la
    flotte de haut bord,
  Les navires  la puissante carne,
  Cuirasss comme des hoplites,
  C'est--dire comme des soldats pesamment arms.
  Et ils se meuvent invinciblement ports sur leurs trois rangs de
    rames.

  Et le premier rang de rames est:
  _Que votre nom soit sanctifi,
  Le vtre;_

  Et le deuxime rang de rames est:
  _Que votre rgne arrive,
  Le vtre;_

  Et le troisime rang de rames est la parole entre toutes
    insurmontable:
  _Que votre volont soit faite sur la terre comme au ciel,
  La vtre._

  _Sanctificetur nomen
  Tuum._

  _Adveniat regnum
  Tuum._

  _Fiat voluntas
  Tua
  Sicut in coelo et in terra._

  Et telle est la flotte des _Pater_, solide et plus innombrable que
    les toiles du ciel. Et derrire je vois la deuxime flotte, et
    c'est une flotte innombrable, car c'est la flotte aux blanches
    voiles, l'innombrable flotte des _Ave Maria_.
  Et c'est une flotte de birmes. Et le premier rang de rames est:
  _Ave Maria, gratia plena;_

  Et le deuxime rang de rames est:
  _Sancta Maria, mater Dei._



  Et tous ces _Ave Maria_, et toutes ces prires de la Vierge et le
    noble _Salve Regina_ sont de blanches caravelles, humblement
    couches sous leurs voiles au ras de l'eau; comme de blanches
    colombes que l'on prendrait dans la main.
  Or ces douces colombes sous leurs ailes,
  Ces blanches colombes familires, ces colombes dans la main,
  Ces humbles colombes couches au ras de la main,
  Ces colombes accoutumes  la main,
  Ces caravelles vtues de voilures
  De tous les vaisseaux ce sont les plus opportunes,
  C'est--dire celles qui se prsentent le plus directement devant le
    port.



  Telle est la deuxime flotte, ce sont les prires de la Vierge. Et la
    troisime flotte ce sont les autres innombrables prires.
  Toutes. Celles qui se disent  la messe et aux vpres. Et au salut.
  Et les prires des moines qui marquent toutes les heures du jour. Et
    les heures de la nuit.
  Et le _Benedicite_ qui se dit pour se mettre  table.
  Devant une bonne soupire fumante.
  Toutes, enfin toutes. Et il n'en reste plus.



  Or je vois la quatrime flotte. Je vois la flotte invisible. Et ce
    sont toutes les prires qui ne sont pas mme dites, les paroles qui
    ne sont pas prononces.
  Mais moi je les entends. Ces obscurs mouvements du coeur, les obscurs
    bons mouvements, les secrets bons mouvements.
  Qui jaillissent inconsciemment et qui naissent et inconsciemment
    montent vers moi.
  Celui qui en est le sige ne les aperoit mme pas. Il n'en sait
    rien, et il n'en est vraiment que le sige.
  Mais moi je les recueille, dit Dieu, et je les compte et je les pse.
  Parce que je suis le juge secret.



  Telles sont, dit Dieu, ces trois flottes innombrables. Et la
    quatrime.
  Ces trois flottes visibles et cette quatrime invisible.
  Ces prires secrtes dont un coeur est le sige, ces prires secrtes
    du coeur. Ces mouvements secrets.
  Et assailli aussi effrontment, assailli de prires et de larmes,
  Directement assailli, assailli en pleine face
  Aprs cela on veut que je les condamne. Comme c'est commode.
  On veut que je les juge. On sait assez comment finissent tous ces
    jugements-l et toutes ces condamnations.
  _Un homme avait deux fils_. a finit toujours par des embrassements.
  (Et c'est encore le pre qui pleure le plus).
  Et par cette tendresse qui est, que je mettrais au-dessus des Vertus
    mme.
  Parce qu'avec sa soeur la Puret elle procde directement de la
    Vierge.


  D'autres galres, dit Dieu, en d'autres temps
  D'autres galres ont vogu vers les sanctuaires des les
  Et vers les temples qui taient sur les promontoires.
  Mais cette fois-ci voici la flotte
  Qui assaille le saint des saints.



  _Le royaume des cieux souffre la violence. Et les violents le
    ravissent._
  Et voici l'ordre de ce rapt et de ce ravissement.
  En tte c'est comme un coin ces trois ou quatre paroles, _Notre Pre
    qui tes aux cieux_, celles qui furent prononces rellement pour
    la premire fois par mon fils.
  Derrire c'est toute la prire, celle qui fut prononce rellement
    pour la premire fois par mon fils.
  Derrire, achevant, constituant la premire flotte ce sont tous les
    autres _Notre Pre_
  Mais chacun prcd de sa propre pointe
  Qui est ces trois ou quatre mots.
  Et derrire seulement viennent les trois autres flottes.
  Et toutes ces quatre flottes sont sur voiles.
  Et ces _Pater_, qui sont des hommes, ont de fortes voiles brunes
  Pleines et rugueuses, au tissu serr.
  En toile bise, en toile crue. Mais les _Ave Maria_
  Courent sous de souples et courbes voiles blanches. Et toutes ces
    quatre flottes
  S'avancent incurves.
  Ainsi le coin fend le bois par la pointe.
  Ainsi quand des soldats veulent monter  l'assaut,
  Quand ils vont monter au moment mme ils font une pointe, un
    avancement
  Un toit de leurs boucliers et quelquefois de leurs corps.
  Ainsi le front du blier enfonce la plus lourde porte.
  Et ces caravelles de la deuxime flotte
  Sont comme des colombes blotties dans la main.



  Ce _Notre Pre_, dit Dieu est le pre des prires. C'est comme celui
    qui marche en tte.
  C'est un homme robuste, et la prire du _Je vous salue Marie_ est
    comme une humble femme.
  Et les autres prires sont derrire eux comme des enfants.
  Et le _Notre Pre_ et le _Je vous salue Marie_ sont comme l'homme et
    la femme.
  Qui vont l'un derrire l'autre et qui fendent la foule qui est venue
    pour la procession.
  L'homme va devant et fend le flot de la foule,
  La foule de ma colre,
  Et la femme suit derrire dans le sillage.
  Et l'homme a pris sur ses paules  califourchon
  Cette curieuse enfant Esprance.
  Et le _Notre Pre_ est le roi et le _Je vous salue Marie_ est la
    reine et l'esprance est la dauphine.
  Et c'est un jeu de cartes et le _Notre Pre_ est le roi et le _Je
    vous salue Marie_ est la reine et tous les autres sont
  les fidles valets.


  J'ai souvent jou avec l'homme, dit Dieu. Mais quel jeu, c'est un jeu
    dont je tremble encore.
  J'ai souvent jou avec l'homme, mais Dieu c'tait pour le sauver et
    j'ai assez trembl de ne pas pouvoir le sauver,
  De ne pas russir  le sauver. Je veux dire j'ai assez trembl
    redoutant de ne pouvoir le sauver,
  Me demandant si je russirais  le sauver.


  J'ai souvent jou avec l'homme, et je sais que ma grce est
    insidieuse, et combien et comment elle se tourne et elle joue. Elle
    est plus ruse qu'une femme.
  Mais elle joue avec l'homme et le tourne et tourne l'vnement et
    c'est pour sauver l'homme et l'empcher de pcher.


  Je joue souvent contre l'homme, dit Dieu, mais c'est lui qui veut
    perdre, l'imbcile, et c'est moi qui veux qu'il gagne.
  Et je russis quelquefois
  A ce qu'il gagne.



  C'est le cas de le dire, nous jouons  qui perd gagne.
  Du moins lui, car moi si je perdais, je perds.
  Mais lui quand il perd, alors seulement il gagne.
  Singulier jeu, je suis son partenaire et son adversaire
  Et il veut gagner, contre moi, c'est--dire perdre.
  Et moi son adversaire je veux le faire gagner.


  Et le royaume du _Notre Pre_ est le royaume mme de l'esprance:
    _Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour._
  (Et le royaume du _Je vous salue Marie_ est un royaume plus secret).


  Celui qui a dit le soir son _Notre Pre_ peut dormir tranquille.
  Croyez-vous que je vais m'amuser  faire des misres  ces pauvres
    enfants.
  Suis-je pas leur pre.
  Et que je vais m'amuser  leur faire des surprises comme on en fait 
    la guerre.
  Est-ce que je leur fais la guerre?
  Oui je leur fais la guerre, mais sait bien pourquoi.
  C'est pour les empcher de perdre la bataille.
  Je suis un honnte homme, dit Dieu.
  Croyez-vous que je vais m'amuser  les prendre dans leur sommeil
  Comme un homme de guerre qui prend son ennemi.
  Croyez-vous que j'aie quelque got  les prendre en dfaut.
  Et que a m'amuse, de condamner.
  Pauvres gens. Je vous le demande.
  Suis-je donc un bourreau d'Orient?
  Sans doute il est arriv quelquefois,--
  Rarement,--
  Que j'ai saisi un criminel tout endormi
  Dans la nuit qui prcdait l'accomplissement,
  La perptration de son crime,
  Et que je l'ai pris par la peau du cou.
  Et que je l'ai tran tout pantelant devant mon Tribunal.
  Comme un chien crev.
  Mais cela mme je l'ai fait pour bien peu. Pour trop peu.
  Je ne l'ai pas fait assez souvent. J'aurais d le faire plus souvent.
  J'ai laiss Caphe, et Pilate, et Judas
  Dormir tout le sommeil jusqu'au matin
  De la nuit qui prcdait l'accomplissement,
  La perptration de leur forfait.
  Et ce que je n'ai pas fait pour ces trois l, et pour tant d'autres.
  Ce que j'ai fait  peine pour les rois d'Orient.
  _Mane, Thecel, Phars_ vous voudriez que je le fasse.
  Pour un bon chrtien, pour un bon paysan de mes paroisses franaises.
  Qui a labour tout le jour, qui a travaill, comme c'est la loi, pour
    nourrir sa femme et ses trois enfants.
  Qui le soir a mang une bonne assiette de soupe et bu un malheureux
    verre de vin.
  Et qui s'est couch dans son lit recru de fatigue,
  Rompu.
  Ce que je n'ai pas fait pour les rois d'gypte et pour les rois de
    Babylonie.
  Vous voudriez que je le fasse pour ce malheureux.
  Qui a femme et enfants.
  Croyez-vous que je vais le prendre en tratre?
  Et qui serais-je, moi leur pre. Non, non, rassurez-vous.
  Suis-je donc un mercenaire qui ramasserait
  Et qui volerait du bois pour son feu.
  Quand un de ces malheureux meurt dans son sommeil,
  Ayant fait sa prire du soir,
  Son _Notre Pre_ et son _Je vous salue Marie_,
  C'est bon signe; son affaire est bonne.
  C'est signe qu'il tait mr pour paratre devant mon tribunal.
  Mr dans le bon sens.
  Voil les surprises que je fais. Je le jugerai comme un pre.
  _Un homme avait deux fils_. Et l'on sait comment les pres jugent.
  Celui qui a fait sa prire peut lever l'ancre
  _Pour la traverse de la nuit_.
  O nuit, dit Dieu, ma fille au grand manteau, ma fille au manteau
    d'argent.
  Par toi j'obtiens quelquefois le dsistement de l'homme.
  Et le renoncement de l'homme.
  Et le draidissement de l'homme.
  Et qu'il se taise, surtout, qu'il se taise, il n'en finit pas de
    parler.
  Pour ce qu'il dit. Pour ce que a vaut ce qu'il dit.
  Et qu'il cesse de penser. Pour ce que a vaut.
  Crature  la nuque raide. Crature aux tempes barres. Je n'aime
    pas, dit Dieu,
  Celui qui a la tte comme un morceau de bois. Les idoles aussi
    taient en bois.
  Celui qui dans un perptuel raidissement roule une perptuelle
    migraine.
  Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui pense
  Et qui se tourmente et qui se soucie
  Et qui roule une migraine perptuelle
  Dans la barre du front et un mal de tte
  Dans le creux de la nuque dans le derrire de la tte.
  Au point d'inquitude.
  Et qui a les sourcils froncs perptuellement
  Comme un secrtement malheureux.
  Et les tempes battantes et qui est brl de fivre.
  Et aussi qui a les bords des paupires frips
  A force de regarder le jour du lendemain.
  Ne suffit-il pas que moi je le regarde, le jour du lendemain.
  O nuit tu obtiens quelquefois le dsistement de ce malheureux.
  Et qu'il se dtende. C'est tout ce que je leur demande.
  Qu'il ne roule point un flot perptuel dans sa tte,
  Un ocan d'inquitude.
  Qu'est-ce que je leur demande. Qu'ils ferment un peu les yeux.
  Qu'ayant fait leur prire ils se couchent dans leur lit en long.
  Les jambes au bout des pieds et le corps au bout des jambes et la
    tte au bout du corps.
  Qu'ils dsarment enfin, ces pauvres enfants, qu'ils ne prennent plus
    des gardes contre moi.
  Qu'ils dorment comme des btes, comme un bon cheval de labour sur de
    la bonne paille, sans penser,
  Sans prvoir, sans calculer,
  Voil ce que je demande, ce n'est pourtant pas difficile.
  Voil ce que je ne peux pas obtenir.
  Ils veulent toujours faire mon mtier, qui est de peser le lendemain.
  Ils ne veulent jamais faire le leur, qui est de le subir.
  Voil ce que je ne peux jamais obtenir.
  Ils se tourmentent, ils se tendent, ils se travaillent.
  Et toi seule  nuit quelquefois tu l'obtiens,
  Qu'ils tombent dans un lit perdus de lassitude.
  O nuit sera-t-il dit que tout ce que je pourrai leur offrir et tout
    ce que je pourrai inventer.
  Et que mon Paradis sera cela.
  Et que tout ce qu'ils voudront ce sera cela.
  Et qu'ils seront si fatigus de la vie, et qu'ils seront si rids,
  Et qu'ils auront t si frips par une telle existence,
  Par la vie de cette terre
  Qu'ils ne voudront entendre que cela.
  Sera-t-il dit qu'il y aura des fronts si courbs qu'ils ne se
    relveront jamais.
  Et des reins si rompus qu'ils ne se redresseront jamais.
  Et des paules si votes que jamais elles ne se redresseront.
  Et des fronts si rids que jamais ils ne se drideront.
  Et des yeux si voils qu'ils ne se dvoileront jamais.
  Et des peaux si fltries que jamais elles ne redeviendront fraches.
  Et des peaux si fanes que jamais elles ne redeviendront jeunes.
  Et des peaux si tannes que jamais elles ne redeviendront neuves.
  Et des peaux si meurtries que jamais elles ne redeviendront saines.
  Et des mes si fltries que jamais elles ne redeviendront pures.
  Et des mmoires si pleines que jamais elles ne redeviendront vides.
  Et des bords de paupire si ourls que jamais ils ne redeviendront
    purs.
  Et des paupires si uses de travail que jamais elles ne
    redeviendront lisses.
  Et des voix si voiles que jamais elles ne redeviendront pures. Que
    jamais elles ne redeviendront jeunes.
  Et des regards si voils que jamais ils ne redeviendront profonds.
  Et des voix si noyes de sanglots.
  Et des yeux si noys de travail, et des yeux si noys de larmes.
  Des yeux perdus, des voix perdues.
  Et des mmoires si perdues de peines que jamais elles ne
    redeviendront neuves.
  Et des mes si perdues de dtresse que jamais elles ne redeviendront
    jeunes.
  Que jamais elles ne redeviendront enfants.
  Et que les cheveux blancs jamais ne redeviendront
  Des cheveux boucls de jeunesse.
  Et que ces pauvres cratures auront pass par de telles dtresses.
  Par de telles preuves.
  Et qu'elles auront dans leurs mmoires des histoires telles.
  Qu'elles ne pourront les oublier jamais.
  Sera-t-il dit qu'il y a des plis qu'on ne pourra pas dfaire.
  Avec un fer  repasser.
  Des traces que l'on ne pourra pas effacer.
  Laver au battoir  la rivire. Laver au lavoir.
  Et que les preuves uniques et que les uniques dtresses de cette
    terre
  Les auront marqus pour ternellement.
  Et qu'ils ne voudront rien savoir
  Et qu'ils ne voudront entendre  rien
  (Je joue toujours contre moi, dit Dieu.
  Sans doute il est arriv quelquefois,
  Trop rarement,
  (Et je regrette bien de ne pas l'avoir fait plus souvent,
  Au moins quelquefois plus souvent)
  Que j'ai saisi un criminel tout chaud dans la nuit de son crime.
  Et que je l'ai pris par la peau du cou.
  Et que je l'ai tran tout pantelant devant mon Tribunal.
  Comme un chien crev.
  Mais c'est qu'ils prparaient de telles horreurs et de telles
    monstruosits.
  Que moi Dieu j'en ai t pouvant.
  Et que dans ma propre nuit j'en ai t saisi d'horreur.
  Et que je n'ai pas pu attendre au soir du jour qu'ils prparaient.
  Et que je n'ai pas mme pu supporter l'ide.
  Que cela se ferait, que cela se passerait, que cela aurait lieu,
  Qu'ils prparaient.
  Et que j'ai perdu patience. Et pourtant je suis patient.
  Parce que je suis ternel.
  Et je les ai saisis dans la prparation de l'accomplissement.
  Mais je n'ai pas pu me retenir. C'tait plus fort que moi. J'ai aussi
    ma face de colre.
  Mais ces bourreaux et ces criminels.
  Que j'ai pris par la peau de l'chine et que j'ai trans tout
    vivants.
  Combien taient-ils et combien de fois cela est-il arriv.
  Or ce que je n'ai pas fait pour Cyrus et pour Cambyse.
  Et pour les festins de Sardanapale.
  Et pour les rois de Ninive et de Babylone.
  Et pour les peuples de Babel.
  Et pour Nabuchodonosor et pour Tglath-Phalazar.
  Croyez-vous que je vais le faire  prsent contre un pauvre laboureur.
  Pour qui me prenez-vous. Qui me faites-vous.
  Croyez-vous que je vais mobiliser la foudre et les clairs.
  Et dranger le tonnerre de Dieu.
  Et tout le tremblement contre mes vieilles paroisses franaises.
  Non, non, bonnes gens, mangez votre soupe et dormez.
  Faites une bonne journe, (si vous pouvez), mangez votre soupe, une
    bonne plate de soupe, une pleine soupire si vous pouvez, s'il y
    en a, une bonne soupire bien fumante pleine de pommes de terre;
    faites votre prire; et dormez.
  Celui qui fait sa prire, _Notre Pre qui tes aux cieux_, pose entre
    lui et moi
  Une barrire infranchissable  ma colre.
  Et peut s'abandonner au sommeil de la nuit.
  (O nuit, je t'ai cre la premire). _Que votre volont soit faite_.
  Or ce que je n'ai pas fait contre les races perdues.
  Vous voudriez que je le fasse contre mes paroisses franaises.
  Un vnement s'est pass dans l'intervalle, un vnement est
    intervenu, un vnement a fait barrire.
  C'est que mon fils est venu.
  Et moi qu'est-ce que je serais sans mes vieilles paroisses franaises.
  Qu'est-ce que je deviendrais. C'est l que mon nom monte
    ternellement.
  Depuis quand le gnral dcime-t-il ses meilleurs soldats. Ce sont
    mes meilleures troupes.
  Croyez-vous que je vais aller surprendre dans son sommeil mon propre
    camp.
  Ils sont mes propres hommes. Vais-je me mettre
  A dcimer mes propres hommes.
  Je ferais une belle bataille, aprs.
  Oh je sais bien qu'ils ne sont pas parfaits.
  Ils sont comme ils sont. Ce sont mes meilleures troupes.
  Il faut aimer ces cratures comme elles sont.
  Quand on aime un tre, on l'aime comme il est.
  Il n'y a que moi qui est parfait.
  C'est mme pour cela peut-tre
  Que je sais ce que c'est que la perfection
  Et que je demande moins de perfection  ces pauvres gens.
  Je sais, moi, combien c'est difficile.
  Et combien de fois quand ils peinent tant dans leurs preuves
  J'ai envie, je suis tent de leur mettre la main sous le ventre
  Pour les soutenir dans ma large main
  Comme un pre qui apprend  nager  son fils
  Dans le courant de la rivire
  Et qui est partag entre deux sentiments.
  Car d'une part s'il le soutient toujours et s'il le soutient trop
  L'enfant s'y fiera et il n'apprendra jamais  nager.
  Mais aussi s'il ne le soutient pas juste au bon moment
  Cet enfant boira un mauvais coup.
  Ainsi moi quand je leur apprends  nager dans leurs preuves
  Moi aussi je suis partag entre ces deux sentiments.
  Car si je les soutiens toujours et je les soutiens trop
  Ils ne sauront jamais nager eux-mmes.
  Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment
  Ces pauvres enfants boiraient peut-tre un mauvais coup.
  Telle est la difficult, elle est grande.
  Et telle la duplicit mme, la double face du problme.
  D'une part il faut qu'ils fassent leur salut eux-mmes. C'est la
    rgle.
  Et elle est formelle. Autrement ce ne serait pas intressant. Ils ne
    seraient pas des hommes.
  Or je veux qu'ils soient virils, qu'ils soient des hommes et qu'ils
    gagnent eux-mmes
  Leurs perons de chevaliers.
  D'autre part il ne faut pas qu'ils boivent un mauvais coup
  Ayant fait un plongeon dans l'ingratitude du pch.
  Tel est le mystre de la libert de l'homme, dit Dieu,
  Et de mon gouvernement envers lui et envers sa libert.
  Si je le soutiens trop, il n'est plus libre
  Et si je ne le soutiens pas assez, il tombe.
  Si je le soutiens trop, j'expose sa libert
  Si je ne le soutiens pas assez, j'expose son salut:
  Deux biens en un sens presque galement prcieux.
  Car ce salut a un prix infini.
  Mais qu'est-ce qu'un salut qui ne serait pas libre.
  Comment serait-il qualifi.
  Nous voulons que ce salut soit acquis par lui-mme.
  Par lui-mme l'homme. Soit procur par lui-mme.
  Vienne en un sens de lui-mme. Tel est le secret,
  Tel est le mystre de la libert de l'homme.
  Tel est le prix que nous mettons  la libert de l'homme.
  Parce que moi-mme je suis libre, dit Dieu, et que j'ai cr l'homme
     mon image et  ma ressemblance.
  Tel est le mystre, tel est le secret, tel est le prix
  De toute libert.
  Cette libert de cette crature est le plus beau reflet qu'il y ait
    dans le monde
  De la Libert du Crateur. C'est pour cela que nous y attachons,
  Que nous y mettons un prix propre.
  Un salut qui ne serait pas libre, qui ne serait pas, qui ne viendrait
    pas d'un homme libre ne nous dirait plus rien. Qu'est-ce que ce
    serait.
  Qu'est-ce que a voudrait dire.
  Quel intrt un tel salut prsenterait-il.
  Une batitude d'esclaves, un salut d'esclaves, une batitude serve,
    en quoi voulez-vous que a m'intresse. Aime-t-on  tre aim par
    des esclaves.
  S'il ne s'agit que de faire la preuve de ma puissance, ma puissance
    n'a pas besoin de ces esclaves, ma puissance est assez connue, on
    sait assez que je suis le Tout-Puissant.
  Ma puissance clate assez dans toute matire et dans tout vnement.
  Ma puissance clate assez dans les sables de la mer et dans les
    toiles du ciel.
  Elle n'est point conteste, elle est connue, elle clate assez dans
    la cration inanime.
  Elle clate assez dans le gouvernement,
  Dans l'vnement mme de l'homme.
  Mais dans ma cration anime, dit Dieu, j'ai voulu mieux, j'ai voulu
    plus.
  Infiniment mieux. Infiniment plus. Car j'ai voulu cette libert.
  J'ai _cr_ cette libert mme. Il y a plusieurs degrs de mon trne.
  Quand une fois on a connu d'tre aim librement, les soumissions
    n'ont plus aucun got.
  Quand on a connu d'tre aim par des hommes libres, les
    prosternements d'esclaves ne vous disent plus rien.
  Quand on a vu saint Louis  genoux, on n'a plus envie de voir
  Ces esclaves d'Orient couchs par terre
  Tout de leur long  plat ventre par terre. tre aim librement,
  Rien ne pse ce poids, rien ne pse ce prix.
  C'est certainement ma plus grande invention.
  Quand on a une fois got
  D'tre aim librement
  Tout le reste n'est plus que soumissions.
  C'est pour cela, dit Dieu, que nous aimons tant ces Franais,
  Et que nous les aimons entre tous uniquement
  Et qu'ils seront toujours mes fils ans.
  Ils ont la libert dans le sang. Tout ce qu'ils font, ils le font
    librement.
  Ils sont moins esclaves et plus libres dans le pch mme
  Que les autres ne le sont dans leurs exercices. Par eux nous avons
    got.
  Par eux nous avons invent. Par eux nous avons cr
  D'tre aims par des hommes libres. Quand saint Louis m'aime, dit
    Dieu,
  Je sais qu'il m'aime.
  Au moins je sais qu'il m'aime, celui-l, parce que c'est un baron
    franais. Par eux nous avons connu
  D'tre aims par des hommes libres. Tous les prosternements du monde
  Ne valent pas le bel agenouillement droit d'un homme libre. Toutes
    les soumissions, tous les accablements du monde
  Ne valent pas une belle prire, bien droite agenouille, de ces
    hommes libres-l. Toutes les soumissions du monde
  Ne valent pas le point d'lancement
  Le bel lancement droit d'une seule invocation
  D'un libre amour. Quand saint Louis m'aime, dit Dieu, je suis sr,
  Je sais de quoi on parle. C'est un homme libre, c'est un libre baron
    de l'Ile de France. Quand saint Louis m'aime
  Je sais, je connais ce que c'est que d'tre aim.
  (Or c'est tout). Sans doute il craint Dieu.
  Mais c'est d'une noble crainte, toute emplie, toute gonfle,
  Toute pleine d'amour, comme un fruit gonfl de jus.
  Nullement quelque lche, quelque basse crainte, quelque sale peur
  Qui prend dans le ventre. Mais une grande, mais une haute, mais une
    noble crainte,
  La peur de me dplaire, parce qu'il m'aime, et de me dsobir, parce
    qu'il m'aime,
  Et, parce qu'il m'aime, la peur
  De ne pas tre trouv agrable
  Et aimant et aim sous mon regard. Nulle infiltration, dans cette
    noble crainte,
  D'une mauvaise peur et d'une pernicieuse et vile lchet.
  Et quand il m'aime, c'est vrai. Et quand il dit qu'il m'aime, c'est
    vrai. Et quand il dit qu'il aimerait mieux
  tre lpreux que de tomber en pch mortel (tant il m'aime), c'est
    vrai.
  Lui je sais que c'est vrai.
  Ce n'est pas vrai seulement qu'il le dit. C'est vrai que c'est vrai.
    Il ne dit pas a pour que a fasse bien.
  Il ne dit pas a parce qu'il a vu a dans les livres ni parce qu'on
    lui a dit de le dire. Il dit a parce que a est.
  Il m'aime  ce point. Il m'aime ainsi. Librement. La preuve que j'en
    ai dans la mme race
  C'est que le sire de Joinville (que j'aime tant tout de mme) qui est
    un autre baron franais,
  Qui aimerait mieux au contraire avoir commis trente pchs mortels
    que de devenir lpreux,
  (Trente, le malheureux, comme il ne sait pas ce qu'il dit)
  Ne se gne pas non plus pour dire ce qu'il pense
  C'est--dire pour dire le contraire
  En prsence mme d'un si grand roi
  Et d'un si grand saint
  Que pourtant il connaissait pour tel,
  C'est--dire pour contrarier un si grand roi et un si grand saint. La
    libert de parole
  De celui qui ne veut pas risquer le coup
  D'tre lpreux plutt que de tomber en pch mortel
  Me garantit la libert de parole de celui qui aime mieux tre lpreux
  Que de tomber en pch mortel.
  Si l'un dit ce qu'il pense, l'autre aussi dit ce qu'il pense.
  L'un prouve l'autre.
  Ils n'ont pas peur de contrarier mme le roi, mme le saint.
  Mais aussi quand ils parlent, on sait qu'ils parlent comme ils sont.
  Et qu'ils pensent ce qu'ils disent. Et qu'ils disent ce qu'ils
    pensent. C'est tout un.
  Que ne ferait-on pas pour tre aim par de tels hommes.
  La servitude est un air que l'on respire dans une prison
  Et dans une chambre de malade. Mais la libert
  Est ce grand air que l'on respire dans une belle valle
  Et encore plus  flanc de coteau et encore plus sur un large plateau
    bien ar.
  Or il y a un certain got de l'air pur et du grand air
  Qui fait les hommes forts, un certain got de sant,
  D'une pleine sant, virile, qui fait paratre tout autre air
  Enferm, malade, confin.
  Celui-l seul qui vit au grand air
  A la peau assez cuite et l'oeil assez profond et le sang de sa race.
  Ainsi celui-l seul qui vit  la grande libert
  A la peau assez cuite et l'me assez profonde et le sang de ma grce.
  Que ne ferait-on pas pour tre aim par de tels hommes.
  Comme ils sont francs entre eux, ainsi ils sont francs avec moi.
  Comme ils se disent la vrit entre eux, ainsi ils me disent la
    vrit  moi.
  Et comme le baron n'a point peur de contrarier le roi et le saint
    mme,
  (Qu'il aime tant, qu'il estime  son prix, pour qui il se ferait
    tuer),
  Ainsi je l'avoue ils n'ont quelquefois pas peur de me contrarier.
  Moi le roi, moi le saint. Mais quand ils m'aiment, ils m'aiment.
  Ils m'estiment mon prix. Ils se feraient tuer pour moi.
  J'en ai pour garant mme leur pre libert.
  Leur libert de parole, leur libert d'acte. Ces hommes libres
  Savent donner  l'amour un certain got pre, un certain got propre
    et cette libert
  Est le plus beau reflet qu'il y ait dans le monde car elle me
    rappelle, car elle me renvoie
  Car c'est un reflet de ma propre Libert
  Qui est le secret mme et le mystre
  Et le centre et le coeur et le germe de ma Cration.
  Comme j'ai cr l'homme  mon image et  ma ressemblance,
  Ainsi j'ai cr la libert de l'homme  l'image et  la ressemblance
  De ma propre, de mon originelle libert. Aussi quand saint Louis
    tombe  genoux
  Sur les dalles de la Sainte-Chapelle, sur les dalles de Notre-Dame
  C'est un homme qui tombe  genoux, ce n'est pas une chiffe, ce n'est
    pas une loque
  Un tremblant esclave d'Orient
  C'est un homme et c'est un Franais et quand saint Louis m'aime
  C'est un homme qui m'aime et quand saint Louis se donne
  C'est un homme qui se donne. Et quand saint Louis me donne son coeur
  Il me donne un coeur d'homme et un coeur de Franais. Et quand il
    m'estime mon prix
  C'est--dire quand il m'estime Dieu,
  C'est une tte d'homme qui m'estime, une saine tte de Franais.
  (Et Joinville mme, Joinville qu'il ne faut point oublier.
  Quand il m'aime (car il m'aime aussi),
  Quand il m'estime (car il m'estime aussi),
  Quand il se donne (car il se donne aussi) et quand il me donne son
    coeur,
  Il sait ce qu'il est, qui il est,
  Il sait ce qu'il vaut, il sait ce qu'il pse, il sait ce qu'il donne,
    il sait ce qu'il apporte
  Et je le sais aussi.
  Quand Joinville mme, et je ne dis pas seulement saint Louis,
  Quand Joinville tombe  genoux sur la dalle
  Dans la cathdrale de Reims
  Ou dans la simple chapelle de son chteau de Joinville,
  Ce n'est pas un esclave d'Orient qui s'croule,
  Dans la peur et dans quelque lche et dans quelque sale tremblement
  Aux genoux et aux pieds de quelque potentat
  D'Orient. C'est un homme libre et un baron franais,
  Joinville sire de Joinville,
  Qui donne, qui apporte et qui fait tomber  genoux
  Librement et pour ainsi dire et en un certain sens gratuitement
  Et un homme libre et un baron franais,
  Joinville sire de Joinville de la comt de Champagne,
  Jean, sire de Joinville, snchal de Champagne.



  Il ne faut pas oublier non plus Joinville, dit Dieu.
  Il osait reprendre mme le roi.
  Il me reprenait bien un peu moi-mme
  Avec son histoire de la lpre et des pchs mortels.
  Mais je leur en passe tant, je leur passe tout ce qu'ils veulent.



  Il ne faut pas oublier Joinville, dit Dieu. C'taient de nobles
    hommes.
  Si l'on oubliait les pcheurs, il n'en resterait pas beaucoup.
  Peu de saints, beaucoup de pcheurs, comme partout.
  Mais il faut ce grand cortge de pcheurs
  Pour accompagner ces quelques saints. Il faut penser aussi au sire de
    Joinville.



  Quelques saints marchent en tte. Et le grand cortge des pcheurs
    suit derrire. Ainsi est faite ma chrtient.
  C'est ainsi qu'on obtient les grandes processions.
  Quelques pasteurs marchent devant. Et le grand troupeau suit
    derrire. Ainsi est fait le cortge de ma chrtient.



  Comme leur libert a t cre  l'image et  la ressemblance de ma
    libert, dit Dieu,
  Comme leur libert est le reflet de ma libert,
  Ainsi j'aime  trouver en eux comme une certaine gratuit
  Qui soit comme un reflet de la gratuit de ma grce,

  Qui soit comme cre  l'image et  la ressemblance de la gratuit de
    ma grce.

  J'aime qu'en un sens ils prient non seulement librement mais comme
    gratuitement.
  J'aime qu'ils tombent  genoux non seulement librement mais comme
    gratuitement.
  J'aime qu'ils se donnent et qu'ils donnent leur coeur et qu'ils se
    remettent et qu'ils supportent et qu'ils estiment non seulement
    librement mais comme gratuitement.
  J'aime qu'ils aiment enfin, dit Dieu, non seulement librement mais
    comme gratuitement.
  Or pour cela, dit Dieu, avec mes Franais je suis bien servi.
  C'est un peuple qui est venu au monde la main ouverte et le coeur
    libral.
  Il donne, il sait donner. Il est naturellement gratuit.
  Quand il donne, il ne vend pas, celui-l, et il ne prte pas  la
    petite semaine.
  Il donne pour rien. Autrement est-ce donner.
  Il aime pour rien. Autrement est-ce aimer.
  Il ne me propose point toujours des marchs gnralement honteux.
  Peuple libre, peuple gratuit, et non plus seulement peuple jardinier.
  Peuple gratuit, peuple gracieux.
  Peuple de barons franais, peuple qui lve la tte, peuple qui sais
    parler aux grands
  Et par consquent  moi le Trs-Grand. Ceux qui baissent toujours la
    tte
  On ne voit pas qu'ils baissent aussi la tte
  A l'Offertoire et  l'lvation du Corps de mon Fils.
  Mais ces Franais qui lvent toujours la tte,
  Qui ont toujours la tte droite
  Et haute,
  Quand dans une glise cent cinquante ou deux cents ranges de
    Franais  genoux
  Baissent la tte ensemble en mme temps trois fois aux trois coups de
    la sonnette
  Pour l'offrande et l'offertoire
  Et pour la conscration et pour l'lvation du corps de mon fils,
  a se voit, qu'ils baissent la tte et tout le monde comprend
  Que a en vaut la peine,
  Que c'est un instant solennel et le plus grand mystre et le plus
    grand instant qu'il y ait dans le monde.



  C'est un peuple, dit Dieu, qui a la gratuit dans le sang. Il donne
    et ne retient pas.
  Il donne et ne reprend pas.
  Sa main gauche ne retient pas ce que donne sa main droite.
  Sa main gauche ne reprend pas ce que donne sa main droite.
  Sa main gauche ignore littralement ce que fait sa main droite.
  Et ainsi c'est le peuple qui se conforme le plus littralement
  Aux paroles de mon fils. Et qui le plus littralement ralise
  Les paroles de mon fils.



  Peuple naturellement libral, dit Dieu, peuple aux mains librales
  Il ne sait pas marchander. Il ne marchande pas sur une prire.
  Il ne marchande pas sur un voeu. Quand il donne, il donne. Quand il
    demande, il demande.
  Il ne fait pas traner ce qu'il donne dans ce qu'il demande et ce
    qu'il demande dans ce qu'il donne.
  Il n'embarbouille pas tout a l'un dans l'autre.
  Il n'emmle pas. Il ne demande pas pour donner, il ne donne pas pour
    demander, il ne donne pas pour recevoir. Il sait trs bien
  Que tout ce qu'on m'apporte n'est rien auprs,
  En comparaison, au prix de ce que je donne.
  Aussi ces Franais ne me proposent-ils jamais un change, un march.
    Ils savent trs bien
  Que ma grce est gratuite, qu'il n'est que de me plaire, que je fais
    ce que je veux
  Et ils y rpondent par une sorte de prire gratuite et mme
  Par des sortes de voeux gratuits. Ils savent trs bien
  Qu'ils ne m'apportent aucuns mrites et que ce que je fais,
  Je le fais pour les mrites et par les mrites de mon fils et des
    saints.



  A une gratuit de ma grce ils rpondent par une certaine gratuit de
    la prire.
  Et par une certaine gratuit du voeu mme.



  Ils me rpondent comme je demande. Or s'il en est ainsi du menu
    peuple et d'un baron franais
  Que sera-ce d'un saint Louis, baron lui-mme et roi des barons.
  Dans leur histoire de la lpre et du pch mortel voici comme je
    calcule, dit Dieu.
  Quand Joinville aime mieux avoir commis trente pchs mortels que
    d'tre lpreux
  Et quand saint Louis aime mieux tre lpreux que de tomber en un seul
    pch mortel,
  Je n'en retiens pas, dit Dieu, que saint Louis m'aime ordinairement
  Et que Joinville m'aime trente fois moins qu'ordinairement.
  Que saint Louis m'aime suivant la mesure,  la mesure,
  Et que Joinville m'aime trente fois moins que la mesure.
  Je compte au contraire, dit Dieu. Voici comme je calcule. Voici ce
    que je retiens.
  J'en retiens au contraire que Joinville m'aime ordinairement
  Honntement, comme un pauvre homme peut m'aimer,
  Doit m'aimer.
  Et que saint Louis au contraire m'aime trente fois plus
    qu'ordinairement,
  Trente fois plus qu'honntement.
  Que Joinville m'aime  la mesure,
  Et que saint Louis m'aime trente fois plus qu' la mesure.
  (Et si je l'ai mis dans mon ciel, celui-l, au moins je sais
    pourquoi).



  Voil comme je compte, dit Dieu. Et alors mon compte est bon. Car
    cette lpre dont il s'agissait,
  Cette lpre dont ils parlaient et d'tre lpreux
  Ce n'tait pas une lpre d'imagination et une lpre d'invention et
    une lpre d'exercice.
  Ce n'tait pas une lpre qu'ils avaient vue dans les livres ou dont
    ils avaient entendu parler
  Plus ou moins vaguement
  Ce n'tait pas une lpre pour en parler ni une lpre pour faire peur
    en conversation et en figures,
  Mais c'tait la relle lpre et ils parlaient de l'avoir, eux-mmes,
    rellement,
  Qu'ils connaissaient bien, qu'ils avaient vue vingt fois
  En France et en Terre-Sainte,
  Cette dgotante maladie farineuse, cette sale gale, cette mauvaise
    teigne,
  Cette rpugnante maladie de crotes qui fait d'un homme
  L'horreur et la honte de l'homme,
  Cet ulcre, cette pourriture sche, enfin cette dfinitive lpre
  Qui ronge la peau et la face et le bras et la main,
  Et la cuisse et la jambe et le pied
  Et le ventre et la peau et les os et les nerfs et les veines,
  Cette sche moisissure blanche qui gagne de proche en proche
  Et qui mord comme avec des dents de souris,
  Et qui fait d'un homme le rebut et la fuite de l'homme,
  Et qui dtruit un corps comme une granuleuse moisissure
  Et qui pousse sur le corps ces affreuses blanches lvres,
  Ces affreuses lvres sches de plaies
  Et qui avance toujours et jamais ne recule
  Et qui gagne toujours et qui jamais ne perd
  Et qui va jusqu'au bout,
  Et qui fait d'un homme un cadavre qui marche,
  C'est de cette lpre-l qu'ils parlaient, de nulle autre.
  C'est de cette lpre-l qu'ils pensaient, de nulle autre.
  D'une lpre relle, nullement d'une lpre d'exercice.
  C'est cette lpre-l qu'il aimait mieux avoir, nulle autre.
  Eh bien moi je trouve que c'est trente fois saisissant
  Et que c'est m'aimer trente fois et que c'est trente fois de l'amour.



  Ah sans doute si Joinville avec les yeux de l'me avait vu
  Ce que c'est que cette lpre de l'me
  Que nous ne nommons pas en vain le pch _mortel_,
  Si avec les yeux de l'me il avait vu
  Cette pourriture sche de l'me infiniment plus mauvaise,
  Infiniment plus laide, infiniment plus pernicieuse,
  Infiniment plus maligne, infiniment plus odieuse
  Lui-mme il et tout de suite compris combien son propos tait
    absurde.
  Et que la question ne se pose mme pas. Mais tous ne voient pas avec
    les yeux de l'me.
  Je comprends cela, dit Dieu, tous ne sont pas des saints, ainsi est
    ma chrtient.
  Il y a aussi les pcheurs, il en faut, c'est ainsi.
  C'tait un bon chrtien, tout de mme, ensemble, c'tait un pcheur,
    il en faut dans la chrtient.
  C'tait un bon Franais, Jean, sire de Joinville, un baron de saint
    Louis. Au moins il disait ce qu'il pense.
  Ces gens-l font le gros de l'arme. Il faut aussi des troupes. Il ne
    suffit pas d'avoir des chefs qui marchent en tte.
  Ces gens-l partent fort honntement en croisade, au moins une fois
    sur les deux, et font trs honntement la croisade.
  Ils se battent trs bien et se font tuer trs proprement et gagnent
    le royaume du ciel
  Tout comme un autre.
  (Je veux dire comme un autre gagnerait le royaume du ciel.
  Ou je veux dire comme eux-mmes ils gagneraient un autre royaume,
  Un royaume de la terre.) C'est ce qu'il y a de plus remarquable en
    eux.
  Ils s'en vont les uns comme les autres, en troupe, les uns derrire
    les autres.
  Sans se presser, sans s'tonner, sans faire des grands gestes,
  Trs honntement, fort ordinairement,
  Sans faire un clat et ils finissent tout de mme
  Par conqurir le royaume du ciel.
  Ou encore ils gagnent le royaume du ciel comme on gagne un royaume de
    la terre,
  Ils attaquent le royaume du ciel comme on attaque un royaume de la
    terre,
  A main forte et cela ne russit dj pas si mal. _Violenti rapiunt_.
  Ils vous font d'ailleurs tout cela fort honntement, trs
    communment, comme allant de soi.
  Comme si ce ft la chose la plus naturelle du monde.
  Seulement ces malheureux ne veulent pas avoir la lpre. Ils trouvent
    sans doute que ce n'est pas propre. Ils aimeraient mieux autre
    chose.
  Les malheureux, les sots, s'ils voyaient la lpre de l'me
  Et s'ils voyaient la salet ou la propret de l'me.
  Mais voil, ils se disent: Je n'ai qu'un corps (les sots, ils
    oublient le principal,
  Ils oublient non pas seulement l'me, mais le corps de leur ternit,
  Le corps de la rsurrection des corps),
  Je n'ai qu'un corps, pensent-ils (ne pensant qu' leur corps
    terrestre)
  Si cette sale lpre me prend, je suis perdu
  (Ils veulent dire que leur corps temporel est temporellement perdu).
  C'est une maladie qui prend toujours et qui ne rend jamais.
  C'est une pourriture sche qui fait avancer toujours et toujours
  Les bords des lvres de ses affreuses plaies.
  Si je suis pris, je suis perdu.
  a commence par un point, a finit par tout le corps.
  a ne pardonne pas, quand c'est commenc c'est fini.
  C'est une maladie impossible  dfaire.
  Elle dfait tout, ce qui est parti ne revient jamais plus. Elle rompt
    tout.
  Ce corps que j'ai (et qu'ils aiment tant) tomberait en poussire et
    en lambeaux
  Et en cette sale farine granuleuse et ne me reviendrait jamais plus.
  C'est une gangrne irrvocable et qui ne retourne jamais en arrire.
  Or ils y tiennent  leur corps. On dirait qu'ils croient qu'ils n'ont
    que a.
  Ils savent pourtant bien qu'ils ont une me. La vie est l'union de
    l'me et du corps,
  La mort est leur sparation. Mais leur corps leur parat
  Solide et bon vivant.
  Ils ont l'impression que la lpre anantira tout leur corps et
    qu'elle les tiendra jusqu'au bout (ils ne considrent point qu'au
    bout de ce bout
  Commence le vritable commencement)
  Et alors ils aimeraient mieux avoir autre chose que la lpre.
  Je pense qu'ils aimeraient mieux attraper
  Une maladie qui leur plairait. C'est toujours le mme systme.
  Ils veulent bien affronter les plus terribles preuves
  Et m'offrir les plus redoutables exercices,
  Pourvu que ce soient eux qui les aient pralablement
  Choisis. L-dessus les Pharisiens s'crient et font des clats
  Et poussent des cris et font des mines et ces excrables Pharisiens
  Surtout prient disant: Seigneur nous vous rendons grces
  De ce que vous ne nous avez point fait semblables  cet homme
  Qui a peur d'attraper la lpre. Or moi je dis au contraire, dit Dieu,
  C'est moi qui dis: Ce n'est pas rien que d'attraper la lpre.
  Je sais ce que c'est que la lpre. C'est moi qui l'ai faite.
  Je la connais. Je dis: Ce n'est pas rien que d'attraper la lpre.
  Et je n'ai jamais dit que les preuves et les exercices de leur vie,
  Et les maladies et les misres de leur vie,
  Et les dtresses de leur vie ce n'tait rien.
  J'ai toujours dit au contraire et j'ai toujours pens
  Et j'ai toujours pes que ce n'tait pas rien.
  Et il faut bien croire qu'en effet ce n'tait pas rien
  Puisque mon fils a fait tant de miracles sur les malades
  Et puisque j'ai donn au roi de France
  De toucher les crouelles.



  Les Pharisiens poussent des cris sur celui qui ne veut pas attraper
    la lpre.
  Et ils sont scandaliss, ces vertueux.
  Mais moi qui ne suis pas vertueux,
  Dit Dieu,
  Je ne pousse pas des cris et je ne suis pas scandalis.



  Je ne compte pas, je n'en retiens pas que ce Joinville est trente
    fois au dessous de l'ordinaire.
  Mais j'en retiens, mais je compte au contraire
  Que c'est ce saint Louis qui est peu ordinaire, trente fois peu
    ordinaire, trente fois extraordinaire, trente fois au dessus de
    l'ordinaire.


  Je ne compte pas, je n'en retiens pas
  Que Joinville est trente fois lche.
  Mais au contraire j'en retiens et je compte
  Que c'est ce saint Louis qui est trente fois brave,
  Trente fois brave au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure.


  Je ne compte pas, je n'en retiens pas
  Que Joinville est trente fois plus bas.
  Mais au contraire j'en retiens et je compte
  Que c'est ce saint Louis qui est trente fois haut,
  Trente fois haut au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure.


  Je ne compte pas, je n'en retiens pas
  Que Joinville est trente fois petit.
  Mais je sais seulement qu'il est homme.
  Et au contraire j'en retiens et je compte,
  Voici comme je compte,
  Et c'est ainsi.
  J'en retiens et je compte que c'est ce saint Louis, roi de France,
  Qui est trente fois grand, trente fois au dessus de l'ordinaire et
    plus que la mesure

  Et qui est trente fois prs de mon coeur et trente fois le frre de
    mon fils.


  Les Pharisiens crient le haro sur celui qui ne veut pas attraper la
    lpre.
  Mais le saint ne crie pas le haro et il n'est pas scandalis.
  Il connat trop la nature de l'homme et l'infirmit de l'homme et il
    est seulement profondment pein.



  Les Pharisiens crient le haro sur cet homme qui ne veut pas attraper
    la lpre.
  Voyez au contraire comme le Saint lui parle doucement.
  Fermement mais doucement.
  Et cette fermet est d'autant plus sre et me donne d'autant plus de
    certitude et plus d'assurance et plus de garantie qu'elle est plus
    douce.
  Les coeurs des pcheurs ne se prennent point par effraction.



  Ils ne sont pas assez purs. Le seul royaume du ciel se prend par
    effraction.



  Les Pharisiens courent sus  l'homme qui ne veut pas attraper la
    lpre.
  Voyez comme au contraire le Saint le reprend doucement.
  Le Saint est envahi d'une peine affreuse  cette parole du pcheur.
  Mais il absorbe, il dvore sa peine et la souffre lui-mme pour
    lui-mme en lui-mme.
  Et voyez comme il reprend doucement le pcheur.



  Or moi, dit Dieu, je suis du ct des saints et nullement du ct des
    Pharisiens.
  Aussi j'absorbe et je dvore ma peine et je la souffre moi-mme en
    moi-mme pour moi-mme,
  Et voyez comme je parle doucement au pcheur
  Et comme je reprends doucement le pcheur.


  _Et quand les frres s'en furent partis_,
  (Il attend que les deux frres qu'il avait appels,
  Qu'il avait fait venir s'en soient partis. Il attend qu'ils soient
    seuls. Il ne veut pas
  Faire un semblant d'affront  un baron franais),
  _il m'appela tout seul, et me fit seoir  ses pieds et me dit:
  Comment me dtes-vous hier ce?
  Et je lui dis que encore lui disais-je._


  _Et je, qui onques ne lui mentis;
  Et je lui dis que encore lui disais-je;_ en vrit, dit Dieu,
  Cette franchise de Joinville, qui ose rpter cela au roi,
  Est prcisment ce qui me garantit la franchise de saint Louis.
  Cette franchise de pch de Joinville et de cette certaine impit
  Est justement ce qui me couvre, ce qui me garantit,
  Ce qui pour ainsi dire me contrebalance
  La franchise de saintet de saint Louis. Et ce qui me la vrifie.
  Entendez-moi, dit Dieu, c'est la libert de Joinville
  Qui me couvre, qui me garantit la libert de saint Louis.
  C'est la gratuit de Joinville
  Qui me couvre, qui me garantit la gratuit, la grce de saint Louis.
  Entendez-moi c'est le pch de Joinville, ce bon chrtien,
  Qui me couvre, qui me garantit la saintet mme de saint Louis.



  _Je, qui onques ne lui mentis_, c'est parce que Joinville ne mentit
    jamais  saint Louis,
  Mme au risque de lui dplaire, mme au risque de le contrarier et de
    lui faire une grande peine,
  Que je suis sr aussi et que je suis garanti
  Que saint Louis ne me ment jamais,
  Que son amour, que sa saintet ne me ment pas,
  Que ce n'est point un amour, une saintet de convention,
  De complaisance, imaginaire,
  Mais que c'est un amour, une saintet relle,
  Franche, terrienne,
  Terreuse, une saintet de race et de belle race,
  Libre, gratuite.


  _Et il me dit: Vous dtes comme vif tourdi;_

  (Rien de plus, comme vif tourdi, comme vif tourneau);

  _car vous devez savoir que nulle si laide lpre n'est comme d'tre en
    pch mortel, pour ce que l'me qui est en pch mortel est
    semblable au diable; par quoi nulle si laide lpre ne peut tre._

  _Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guri de la lpre
    du corps; mais quand l'homme qui a fait le pch mortel meurt, il
    ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle
    repentance que Dieu lui ait pardonn: par quoi grand peur doit
    avoir que cette lpre lui dure tant comme Dieu sera en paradis. Si
    vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre coeur
     ce, pour l'amour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que
    tout mchef avnt au corps, de lpre et de toute maladie, que ce
    que le pch mortel vnt  l'me de vous._



  Quelle douceur, mon enfant, quelle fermet dans la douceur, quelle
    douceur dans la fermet.
  L'une et l'autre ensemble lies indissolubles, l'une poussant
    l'autre, l'une faisant valoir l'autre, l'une soutenant l'autre,
    l'une nourrissant l'autre.
  La douceur toute arme de fermet, la fermet toute arme de douceur.
  L'une enferme dans l'autre, l'autre enferme dans l'une, comme un
    double noyau dans un double fruit
  De fermet.
  Une douceur d'autant mieux garantie par la fermet, une fermet
    d'autant mieux garantie par la douceur.
  L'une portant l'autre.
  Car il n'est point de vritable douceur que fonde sur la fermet,
  Vtue de fermet.
  Et il n'est point de vritable fermet que vtue de douceur.



  Quelle douceur, quelle tendresse. Celui qui aime
  Entre en la sujtion de celui qui est aim.
  Voil comme il parle, lui le roi de France.
  Il est vrai que c'est  un baron franais.
  Quel soin de ne point offenser.
  De ne meurtrir aucunement, de ne point lser.
  De ne point blesser.
  De ne laisser aucune trace,
  Aucun souvenir de blessure et de meurtrissure.
  Quelle attention, quelle dilection.
  Quel soin de ne pas donner mme une apparence de tort.
  Quel soin de ne pas commettre la moindre offense.
  Lui le roi, parlant pour Dieu et pour lui-mme
  Pour Dieu et pour le roi de France il parle humblement.
  Il parle comme un tremblant solliciteur.
  C'est qu'il tremble en effet et c'est qu'il sollicite.
  Il tremble que son fidle Joinville ne fasse pas son salut.
  Et il demande  Joinville, il sollicite que le fidle Joinville
  Fasse son salut. Veuille bien faire son salut. Quelle sollicitation.
    Il a soin de le prendre  part. Il attend que les deux frres
    soient partis.
  Quelle douceur, quel pre parlerait plus doucement  son fils.
  _Comment me dtes-vous hier ce?
  Et je lui dis que encore lui disais-je.
  Et il me dit: Vous dtes comme hastis musars;_ (comme htif musard,
    comme htif tourdi, comme htif tourneau);
  Il feint presque de plaisanter, de commencer sur un ton assez
    plaisant, justement comme un qui a peur,
  Prcisment comme celui qui va entrer dans le propos le plus grave,
  Qui va causer, qui va traiter de l'intrt le plus grave);
  (ainsi commencent les joutes les plus redoutables);
  Et le srieux profond arrive tout aussitt aprs,
  Entre incontinent dans le corps mme et dans le texte de cette
    plaisante,
  De cette redoutable entre. _Vous dtes comme htis musars;
  car vous devez savoir que nulle si laide lpre
  n'est comme d'tre en pch mortel,
  pour ce que l'me qui est en pch mortel est semblable au diable:
  par quoi nulle si laide lpre ne peut tre._



  Et les paroles qui suivent ne sont point indignes, mon enfant, des
    plus belles paroles des vangiles,
  Des plus grandes paroles de Jsus dans les vangiles. Car en
    imitation de Jsus
  Il a t donn  des saints de prononcer des paroles non indignes
  De Jsus, des paroles de Jsus,
  Comme en imitation et en l'honneur de Jsus
  Il a t donn  des martyrs de subir une mort
  Non indigne de la mort de Jsus. Ainsi ces paroles qui viennent
  Ne sont point indignes de la prdication de Jsus mme.
  _Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guri de la lpre
    du corps;_
  (comme c'est la mme voix que dans les vangiles, mon enfant, la mme
    profondeur,
  La mme rsonance de la mme voix dans la mme profondeur)
  (c'est qu'aussi c'est la mme saintet. Jsus et les _autres_ saints.
    La mme commune ternelle saintet,
  La mme communion des saints);
  _mais quand l'homme qui a fait le pch mortel meurt,
  il ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle
    repentance
  que Dieu lui ait pardonn:
  par quoi grand peur doit avoir que cette lpre lui dure
  tant comme Dieu sera en paradis._ Mais les paroles qui viennent, mon
    enfant,
  Ne sont pas indignes du coeur des vangiles,
  Des trois paraboles de l'Esprance.
  Elles sont le reflet, elles sont le report, elles sont le rappel
  Dans la mme rsonance et dans la mme ligne
  Des trois paraboles de l'Esprance. _Un homme avait deux fils._ Un
    roi avait un baron.
  Un roi avait un fidle. Un roi avait un fils. Un roi avait un fal.
    Et comme les trois paraboles de l'esprance
  Sont le coeur peut-tre et sans doute et le couronnement des
    vangiles,
  Ainsi ces paroles de saint Louis qui viennent sont le coeur peut-tre
    et sans doute et le couronnement
  Non seulement de saint Louis et de la saintet de saint Louis.
  Mais de toute saintet peut-tre aprs les vangiles,
  De toute saintet issue des vangiles. Car elle est le reflet, et le
    report, et le rappel
  De cette unique parabole de l'enfant qui tait perdu. Comme il
    s'abaisse, le roi de France.
  Quelle chrtienne humiliation, quelle humiliation de saint. Celui qui
    aime
  Entre dans la dpendance de celui qui est aim. Quelle noble
    humilit. Il ne commande pas, il demande.
  Il attend, il espre, il reprend doucement. Il prie. Quelle humilit
    toute vtue de noblesse.
  _Si vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre
    coeur  ce,
  pour l'amour de Dieu et de moi,
  que vous aimassiez mieux que tout mchef avnt au corps,
  de lpre et de toute maladie,
  que ce que le pch mortel vnt  l'me de vous._



  Quelle instance, quelle humble instance, quelle noble instance,
    quelle tendre instance.
  Voil comme le saint parle au pcheur,
  Pour son salut. Jsus mme
  N'a jamais t plus tendre au pcheur. C'est que le saint par
    lui-mme sait
  Ce que c'est que d'tre homme et ce qu'est la faiblesse humaine
  Et l'infirmit de l'homme
  Et ce que c'est pour l'homme que la tentation
  De sa propre faiblesse. _Car l'esprit est prompt, mais la chair est
    faible._
  Et moi, dit Dieu, qui suis du ct des saints et nullement du ct
    des Pharisiens,
  Moi qui suis tout au bout du ct des saints
  Moi aussi je sais quelle est la faiblesse et l'infirmit de l'homme
    (c'est moi qui l'ai fait),
  Et je parle  Joinville comme saint Louis.



  Comment serais-je moins tendre que saint Louis. Comme lui je tremble
  Pour leur salut. Comme lui je sollicite, hlas,
  Pour leur salut. Les Pharisiens veulent que les autres soient
    parfaits.
  Et ils exigent et ils rclament. Et ils ne parlent que de cela. Mais
    moi je ne suis pas si exigeant.
  Parce que je sais ce que c'est que la perfection, je ne leur en
    demande pas tant.
  Parce que je suis parfait et il n'y a que moi qui est parfait.
  Je suis le Tout-Parfait. Aussi je suis moins difficile.
  Moins exigeant. Je suis le Saint des saints.
  Je sais ce que c'est. Je sais ce qu'il en cote.
  Je sais ce que a cote, je sais ce que a vaut. Les Pharisiens
    veulent toujours de la perfection
  Pour les autres. Chez les autres.
  Mais le saint qui veut de la perfection pour lui-mme
  En lui-mme
  Et qui cherche et qui peine dans le labeur et dans les larmes
  Et qui obtient quelquefois quelque perfection,
  Le saint est moins difficile pour les autres.
  Il est moins exigeant pour les autres. Il sait ce que c'est.
  Il est exigeant pour soi, difficile pour soi. C'est plus difficile.



  Les Pharisiens trouvent toujours les autres indignes et tout le monde
    indigne.
  Mais moi qui ne vaux peut-tre pas ces hommes de bien, dit Dieu,
  Je suis moins difficile, je trouve
  Que ce Joinville est homme et que c'est saint Louis qui a trente fois
    vaincu,
  Trente fois surmont, trente fois remont, trente fois surpass la
    nature de l'homme.
  Je trouve que ce Joinville est commun, que c'est un bon chrtien, un
    bon pcheur de l'espce commune,
  Et que c'est ce saint Louis au contraire qui est trente fois hors du
    commun, trente fois saint, trente fois hors de l'espce ordinaire.
  Je trouve que ce Joinville n'est pas indigne et mme qu'il est digne,
  Et que c'est ce saint Louis qui est trente fois digne
  D'tre mon fils dans mon coeur et d'appuyer son paule
  Contre mon paule.



  D'ailleurs ce qu'il avait eu en gypte, dit Dieu,
  Et ce qu'il attrapa en Tunisie,
  Ce grand puisement de tout son corps
  Et cet incoercible
  Flux de ventre dont il mourut
  Ne valaient pas mieux que cette lpre qu'il consentait d'avoir.
  Il n'y a point de maladie de bonne, dit Dieu. Je le sais, c'est moi
    qui les ai faites.
  C'est pour cela qu'il se fait tant de saluts, et des plus beaux, dans
    la maladie,
  Et des plus grands.
  Et que tant de saints sortent de la maladie
  Naturellement comme du ventre de leur mre et que tant de saintets
  Sortent naturellement de la maladie les plus clatantes, les plus
    tendres, les plus chres, les plus fleurissantes de toutes,
  Et qu'il y a manire de tourner la maladie et la mort par la maladie
    en martyre mme.



  Pour moi, dit Dieu, quand je vois,
  Quand je considre cette maladie qu'est rellement la lpre,
  Cette inexpiable maladie farineuse aux crotes blanches,
  Qui les dfait morceau par morceau,
  (Qui dfait leur corps charnel),
  Qu'un homme qui en a vu, rellement,
  Qui a vu de la lpre et des vrais lpreux
  Dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la lpre que de
    tomber en pch mortel,
  C'est--dire dise rellement qu'il aimerait mieux attraper cette
    maladie-l que de me dplaire,
  J'en suis saisi moi-mme, dit Dieu, et je tremble d'admiration
  Devant tant d'amour et je suis honteux
  D'tre tant aim.



  Mon fils qui les aimait tant, comme il avait raison de les aimer.
    Qu'un homme, que ce roi qui n'a que ce corps aprs tout
  (enfin ce corps sur terre et qui n'en aura jamais d'autre sur terre)
    (et quand il en est dpouill,--de quel dpouillement,--c'est une
    fois pour toutes)
  Dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la lpre que de
    tomber en pch mortel,
  C'est--dire dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper cette
    maladie-l que de me dplaire,
  Moi-mme je n'en reviens pas, dit Dieu, qu'il y ait un homme comme ce
    saint Louis,
  (et tant d'autres saints et tant d'autres martyrs)
  Et je suis confondu d'tre tant aim.


  Et il faut que ma grce soit tellement grande.


  Et ternellement je serai en reste avec eux
  Car dans mon paradis mme ils m'aimeront ternellement autant.


  Je demeure tremblant, dit Dieu, je demeure confondu de cette preuve
    d'amour.
  De tant de preuve d'amour et il n'y a que mon fils
  Qui n'est point en reste avec eux, car pour eux comme eux il a
    souffert
  Un martyre d'homme.
  Et il est mort pour eux comme ils sont morts pour lui.


  Et qu'il y ait un homme qui ait dit cela non point comme un propos,
  Non point comme une lpre de propos,
  De discours,
  Mais rellement d'une lpre relle,
  De la lpre non point d'une lpre de parole, d'une lpre de rcit,
  Mais d'une lpre toute prte, toute propose.


  Et qu'il n'ait pas dit cela, cette sorte d'normit,
  Avec un grand geste, avec clat,
  Mais qu'il ait dit cela simplement,
  Comme allant de soi, comme une chose ordinaire,
  Dans le texte mme de son propos, dans le tissu ordinaire de sa vie,
  Cela c'est la fleur, dit Dieu, cette aisance,
  Et  cela je reconnais le Franais,
  La race  qui tout est simple et commun et ordinaire,
  Cette race de toute gentillesse.



  Et je reconnais ici la rsonance et le rang du Franais
  Et je salue
  Leur ordre propre.
  Peuple  qui les plus grandes grandeurs
  Sont ordinaires.
  Je salue ici ta libert, ta grce,
  Ta courtoisie.



  Ta gracieuset.
  Ta gratitude.
  Ta gratuit.



  Demandez  ce pre si le meilleur moment
  N'est pas quand ses fils commencent  l'aimer comme des hommes,
  Lui-mme comme un homme,
  Librement,
  Gratuitement,
  Demandez  ce pre dont les enfants grandissent.



  Demandez  ce pre s'il n'y a point une heure secrte,
  Un moment secret,
  Et si ce n'est pas
  Quand ses fils commencent  devenir des hommes,
  Libres,
  Et lui-mme le traitent comme un homme,
  Libre,
  L'aiment comme un homme,
  Libre,
  Demandez  ce pre dont les enfants grandissent.



  Demandez  ce pre s'il n'y a point une lection entre toutes
  Et si ce n'est pas
  Quand la soumission prcisment cesse et quand ses fils devenus hommes
  L'aiment, (le traitent), pour ainsi dire en connaisseurs,
  D'homme  homme,
  Librement,
  Gratuitement. L'estiment ainsi.
  Demandez  ce pre s'il ne sait pas que rien ne vaut
  Un regard d'homme qui se croise avec un regard d'homme.


  Or je suis leur pre, dit Dieu, et je connais la condition de l'homme.
  C'est moi qui l'ai faite.
  Je ne leur en demande pas trop. Je ne demande que leur coeur.
  Quand j'ai le coeur, je trouve que c'est bien. Je ne suis pas
    difficile.


  Toutes les soumissions d'esclaves du monde ne valent pas un beau
    regard d'homme libre.
  Ou plutt toutes les soumissions d'esclaves du monde me rpugnent et
    je donnerais tout
  Pour un beau regard d'homme libre,
  Pour une belle obissance et tendresse et dvotion d'homme libre,
  Pour un regard de saint Louis,
  Et mme pour un regard de Joinville,
  Car Joinville est moins saint mais il n'est pas moins libre,


  (Et il n'est pas moins chrtien).


  Et il n'est pas moins gratuit.


  Et mon fils est mort aussi pour Joinville.
  A cette libert,  cette gratuit j'ai tout sacrifi, dit Dieu,
  A ce got que j'ai d'tre aim par des hommes libres,
  Librement,
  Gratuitement,
  Par de vrais hommes, virils, adultes, fermes.
  Nobles, tendres, mais d'une tendresse ferme.
  Pour obtenir cette libert, cette gratuit j'ai tout sacrifi,
  Pour crer cette libert, cette gratuit,
  Pour faire jouer cette libert, cette gratuit.


  Pour lui apprendre la libert.


  Or je n'ai pas trop de toute ma Sagesse
  Pour lui apprendre la libert,
  Je n'ai pas trop de toute la Sagesse de ma Providence.
  Et de la duplicit mme de ma Sagesse pour ce double enseignement.
  Quelle mesure il faut que je garde, et comment la calculer.
  Quel autre pourrait la calculer. Et comme il faut que je sois double
  Et comme il faut que je compose prudemment ce doublement,
  (Voil qui va encore scandaliser nos Pharisiens),
  Comme il faut que je calcule prudemment cette duplicit mme.
  Quelle ne faut-il pas que soit ma prudence. Il faut crer, il faut
    enseigner cette libert
  Sans exposer leur salut. Car si je les soutiens trop
  Ils n'apprennent jamais  nager.
  Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment,
  Ils piquent du nez, ils boivent un mauvais bouillon, ils plongent
  Et il ne faut pas qu'ils sombrent
  Dans cet ocan de turpitudes.


  Je suis leur pre, dit Dieu, je suis roi, ma situation est exactement
    la mme,
  Je suis exactement comme ce roi, qui tait je pense un roi
    d'Angleterre,
  Qui ne voulut point envoyer de secours, aucune aide
  A son fils engag dans une mauvaise bataille.
  Parce qu'il voulait que l'enfant
  Gagnt lui-mme ses perons de chevalier.
  Il faut qu'ils gagnent le ciel eux-mmes et qu'ils fassent eux-mmes
    leur salut.
  Tel est l'ordre, tel est le secret, tel est le mystre. Or dans cet
    ordre, et dans ce secret, et dans ce mystre
  Nos Franais sont avancs entre tous. Ils sont mes tmoins.
  Prfrs.
  Ce sont eux qui marchent le plus tout seuls.
  Ce sont eux qui marchent le plus eux-mmes.
  Entre tous ils sont libres et entre tous ils sont gratuits.
  Ils n'ont pas besoin qu'on leur explique vingt fois la mme chose.
  Avant qu'on ait fini de parler, ils sont partis.
  Peuple intelligent,
  Avant qu'on ait fini de parler, ils ont compris.
  Peuple laborieux,
  Avant qu'on ait fini de parler, l'oeuvre est faite.
  Peuple militaire,
  Avant qu'on ait fini de parler, la bataille est donne.


  Peuple soldat, dit Dieu, rien ne vaut le Franais dans la bataille.
  (Et ainsi rien ne vaut le Franais dans la croisade).
  Ils ne demandent pas toujours des ordres et ils ne demandent pas
    toujours des explications sur ce qu'il faut faire et sur ce qui va
    se passer.
  Ils trouvent tout d'eux-mmes, ils inventent tout d'eux-mmes, 
    mesure qu'il faut.
  Ils savent tout tout seuls. On n'a pas besoin de leur envoyer des
    ordres  chaque instant.
  Ils se dbrouillent tout seuls. Ils comprennent tout seuls. En pleine
    bataille. Ils suivent l'vnement.
  Ils se modifient suivant l'vnement. Ils se plient  l'vnement.
    Ils se moulent sur l'vnement. Ils guettent, ils devancent
    l'vnement.
  Ils se retournent, ils savent toujours ce qu'il faut faire sans aller
    demander au gnral.
  Sans dranger le gnral. Or il y a toujours la bataille, dit Dieu,
  Il y a toujours la croisade.
  Et on est toujours loin du gnral.



  C'est embtant, dit Dieu. Quand il n'y aura plus ces Franais,
  Il y a des choses que je fais, il n'y aura plus personne pour les
    comprendre.



  Peuple, les peuples de la terre te disent lger
  Parce que tu es un peuple prompt.
  Les peuples pharisiens te disent lger
  Parce que tu es un peuple vite.
  Tu es arriv avant que les autres soient partis.
  Mais moi je t'ai pes, dit Dieu, et je ne t'ai point trouv lger.
  O peuple inventeur de la cathdrale, je ne t'ai point trouv lger en
    foi.
  O peuple inventeur de la croisade je ne t'ai point trouv lger en
    charit.
  Quant  l'esprance, il vaut mieux ne pas en parler, il n'y en a que
    pour eux.



  Tels sont nos Franais, dit Dieu. Ils ne sont pas sans dfauts. Il
    s'en faut. Ils ont mme beaucoup de dfauts.
  Ils ont plus de dfauts que les autres.
  Mais avec tous leurs dfauts je les aime encore mieux que tous les
    autres avec censment moins de dfauts.
  Je les aime comme ils sont. Il n'y a que moi, dit Dieu, qui suis sans
    dfauts. Mon fils et moi. Un Dieu avait un fils.
  Et comme cratures il n'y en a que trois qui aient t sans dfauts.
  Sans compter les anges.
  Et c'est Adam et ve avant le pch.
  Et c'est la Vierge temporellement et ternellement.
  Dans sa double ternit.
  Et deux femmes seulement ont t pures tant charnelles.
  Et ont t charnelles tant pures.
  Et c'est ve et Marie.
  ve jusqu'au pch.
  Marie ternellement.



  Nos Franais sont comme tout le monde, dit Dieu. Peu de saints,
    beaucoup de pcheurs.
  Un saint, trois pcheurs. Et trente pcheurs. Et trois cents
    pcheurs. Et plus.
  Mais j'aime mieux un saint qui a des dfauts qu'un pcheur qui n'en a
    pas. Non, je veux dire:
  J'aime mieux un saint qui a des dfauts qu'un neutre qui n'en a pas.
  Je suis ainsi. _Un homme avait deux fils_.
  Or ces Franais, comme ils sont, ce sont mes meilleurs serviteurs.
  Ils ont t, ils seront toujours mes meilleurs soldats dans la
    croisade.
  Or il y aura toujours la croisade.
  Enfin ils me plaisent. C'est tout dire. Ils ont du bon et du mauvais.
  Ils ont du pour et du contre. Je connais l'homme.
  Je sais trop ce qu'il faut demander  l'homme.
  Et surtout ce qu'il ne faut pas lui demander.
  Si quelqu'un le sait, c'est moi.
  Depuis que l'ayant cr  mon image et  ma ressemblance.
  Par le mystre de cette libert ma crature
  Je lui abandonnai dans mon royaume
  Une part de mon gouvernement mme.
  Une part de mon invention.
  Il faut le dire une part de ma cration.
  Il faut les prendre comme ils sont. Si quelqu'un le sait, c'est moi.
    Et aussi savez-vous
  Combien une seule goutte de sang de Jsus
  Pse dans mes balances ternelles.
  Que donc celui qui est n pour dormir, dorme. _La terre tait informe
    et nue; les tnbres couvraient la face de l'abme; et l'Esprit de
    Dieu tait port sur les eaux._ Et ce ne fut qu'ensuite que j'ai
    cr la lumire. _Or Dieu dit: Que la lumire soit: et la lumire
    fut.
  Dieu vit que la lumire tait bonne, et il spara la lumire d'avec
    les tnbres.
  Il donna  la lumire le nom de jour, et aux tnbres le nom de nuit:
    et du soir et du matin se fit le premier jour._
  Sera-t-il dit qu'il y aura des regards si teints, des regards si
    plis
  Que nulle tincelle ne les allumera plus.
  Et qu'il y aura des voix si fanes, et des mes si blettes
  Que nul ressourcement ne les approfondira plus.
  Et qu'il y aura des mes si fanes
  D'preuves, de dtresse,
  De larmes, de prire, de travail,
  Et d'avoir vu ce qu'elles ont vu. Et d'avoir souffert ce qu'elles ont
    souffert.
  Et d'avoir pass par o elles ont pass. Et de savoir ce qu'elles
    savent.

  Qu'ils en auront assez.
  Pour ternellement assez et que tout ce qu'ils demanderont c'est
    qu'on leur fiche la paix.
  _Dona eis, Domine, pacem,
  Et requiem aeternam._ La paix et le repos ternel.
  Parce qu'ils auront connu certaines histoires de la terre.
  Et qu'ils ne voudront plus entendre de rien que d'un champ de repos.
  Et de se coucher pour dormir.
  Dormir, dormir enfin.
  Et que tout ce qu'ils supporteront et que tout ce que je pourrai
    mettre
  Et apporter
  (Celui que je prends dans son sommeil de la terre est bien heureux,
    et c'est bon signe, mes enfants)
  Comme le trop malade et le trop bless ne supporte plus la vie et le
    remde et l'ide mme de la gurison.
  Mais seulement le baume sur la blessure.
  Et n'a plus aucun got pour la sant.
  Ainsi sera-t-il dit que sur tant de blessures.
  Ils ne supporteront que la fracheur du baume.
  Comme un bless fivreux.
  Et qu'ils n'auront (plus) aucun got pour mon paradis
  Et pour ma vie ternelle.
  Et que tout ce que je pourrai mettre sur tant de blessures;
  Sur tant de cicatrices et sur tant de sacrifices;
  Et sur l'amertume de tant de calices;
  Et sur les ingratitudes de tant de malices;
  Et sur les pointes d'pines de tant de cilices;
  Et sur les cartlements de tant de supplices;

  Et sur les claboussements de tant de sang;

  (J'ai pris le criminel accroupi sur son crime
  Dit Dieu. Sera-t-il dit que sur tant de fatigues.
  Et tant de navrements et de meurtres complices.
  Sur tant d'hbtements et de vicissitudes.
  Sur tant d'inquitude et sur tant d'habitude.
  Sur tant de solitude et de dcrpitude.
  Sur tant de lassitude et de sollicitude.
  Sur tant d'ingratitude et d'inexactitude.
  Sur tant d'incertitude et tant de solitude.
  Et tant de servitude et de dsutude.
  Et tant de platitude et sur tant d'amertume.
  Et sur cette cume
  De sang.
  Et sur cette cume
  De haine.
  Et sur cette cume
  D'ingratitude.
  Et sur cette cume
  D'amour.


  Et sur tant de blessures sera-t-il dit.
  Que sur tant de blessures tout ce que je pourrai mettre.
  Et sur tant de fltrissures et sur tant de meurtrissures.
  Et sur tant d'claboussures et sur tant de morsures.
  Ce sera de faire descendre comme un baume du soir.
  Comme aprs la blessure d'un ardent midi la grande tombe d'un beau
    soir d't
  La lente descension d'une nuit ternelle.


  O nuit sera-t-il dit que je t'aurai cre la dernire.
  Et que mon Paradis et que ma Batitude
  Ne sera qu'une grande nuit de clart.
  Une grande nuit ternelle
  Et que le couronnement du jugement et le commencement du Paradis et
    de ma Batitude sera
  Le coucher de soleil d'un ternel t.



  Or il en serait ainsi, dit Dieu.
  Et tout ce que je pourrais mettre sur les bords des lvres
  Des plaies des martyrs
  Ce serait le baume, et l'oubli, et la nuit.
  Et tout s'achverait de lassitude,
  Cette norme aventure,
  Comme aprs une ardente moisson
  La lente descension d'un grand soir d't.
  S'il n'y avait pas ma petite esprance.
  C'est par ma petite esprance seule que l'ternit sera.
  Et que la Batitude sera.
  Et que le Paradis sera. Et le ciel et tout.
  Car elle seule, comme elle seule dans les jours de cette terre
  D'une vieille veille fait jaillir un lendemain nouveau
  Ainsi elle seule des rsidus du Jugement et des ruines et du dbris
    du temps
  Fera jaillir une ternit neuve.



  Je suis, dit Dieu, le Seigneur des vertus.
  La Foi est la lampe du sanctuaire.
  Qui brle ternellement.
  La Charit est ce grand beau feu de bois
  Que vous allumez dans votre chemine
  Pour que mes enfants les pauvres viennent s'y chauffer dans les soirs
    d'hiver.
  Et autour de la Foi je vois tous mes fidles
  Ensemble agenouills dans le mme geste et dans la mme voix
  De la mme prire.
  Et autour de la Charit je vois tous mes pauvres
  Assis en rond autour de ce feu
  Et tendant leurs paumes  la chaleur du foyer.
  Mais mon esprance est la fleur et le fruit et la feuille et la
    branche.
  Et le rameau et le bourgeon et le germe et le bouton.
  Et elle est le bourgeon et le bouton de la fleur
  De l'ternit mme.



  O mon peuple franais, dit Dieu, tu es le seul qui ne fasses point
    des contorsions.
  Ni des contorsions de raideur, ni des contorsions de mollesse.
  Et dans ton pch mme tu fais moins de contorsions
  Que les autres n'en font dans leurs exercices.
  Quand tu pries, agenouill tu as le buste droit.
  Et les jambes bien jointes bien droites au ras du sol.
  Et les deux pieds bien joints.
  Et les deux mains bien jointes bien appliques bien droites.
  Et les deux regards des deux yeux bien paralllement montants droit
    au ciel.
  O seul peuple qui regardes en face.
  Et qui regardes en face la fortune et l'preuve
  Et le pch mme.
  Et qui moi-mme me regardes en face.
  Et quand tu es couch sur la pierre des tombeaux
  L'homme et la femme se tiennent bien droits l'un  ct de l'autre.
  Sans raideur et sans aucune contorsion.
  Bien couchs droits l'un  ct de l'autre sans faute.
  Sans manque et sans erreur.
  Bien pareils. Bien paralllement.
  Les mains jointes, les corps joints et spars parallles.
  Les regards joints.
  Les destines jointes. Joints dans le jugement et dans l'ternit.
  Et le noble lvrier bien aux pieds.
  Peuple, le seul qui pries et le seul qui pleures sans contorsion.

  Le seul qui ne verses que des larmes dcentes.
  Et des larmes perpendiculaires.

  Le seul qui ne fasses monter que des prires dcentes
  Et des prires et des voeux perpendiculaires.



  Dans toute famille, dit Dieu, il y a un dernier-n.
  Et il est plus tendre.
  Cette petite esprance qui sauterait  la corde dans les processions.
  Elle est dans la maison des vertus
  Comme tait Benjamin dans la maison de Jacob.



  _Un homme avait douze fils._ Comme les quarante-six livres de
    l'Ancien Testament marchent devant les quatre vangiles et les
    Actes et les ptres et l'Apocalypse.
  Qui ferme la marche.
  Comme les quarante-six livres de l'Ancien Testament marchent devant
    les vingt-sept livres du Nouveau Testament.
  Ayant pos leurs quarante-six tentes dans le dsert.
  Et comme Isral marche devant la chrtient.
  Et comme le bataillon des justes marche devant le bataillon des
    saints.
  Et Adam devant Jsus-Christ
  Qui est le deuxime Adam.
  Ainsi devant toute histoire et devant toute similitude du Nouveau
    Testament
  Marche une histoire de l'Ancien Testament qui est sa parallle et qui
    est sa pareille.
  _Un homme avait deux fils. Un homme avait douze fils._ Et ainsi
    devant toute soeur chrtienne
  S'avance une soeur juive qui est sa soeur ane et qui l'annonce et
    qui va devant.
  Et qui a pos sa tente dans le dsert. Et le puits de Rbecca
  Avait t creus avant le puits de la Samaritaine.
  Or entre toutes une histoire a plant sa tente.
  Et avant l'histoire de l'homme qui avait deux fils
  Mon enfant c'est l'histoire de l'homme qui avait douze fils.
  Et comme tait Benjamin dans la famille de cet homme,
  Ainsi est mon Esprance dans la famille des vertus.
  Parmi les trois Thologales et parmi les quatre Cardinales.
  Sans compter toutes les autres et notamment parmi celles,
  Parmi les sept qui s'opposent directement aux Capitaux.
  Et avant le fils qui fut retrouv gardien de cochons,
  Marche le fils qui fut retrouv roi,
  Je veux dire ministre du roi et rellement gouverneur du royaume.
  Ministre du Pharaon et gouverneur du royaume d'gypte.
  --_Je suis Joseph, votre frre._ Quel Juif, quel chrtien
  N'a pleur  cette retrouvaille. _Isral aimait Joseph plus que tous
    ses autres enfants, parce qu'il l'avait eu tant dj vieux;_

JEANNETTE

  _Et il lui avait fait faire une robe de plusieurs couleurs._

MADAME GERVAISE

  _Il arriva aussi que Joseph rapporta  ses frres un songe qu'il
    avait eu, qui fut la semence d'une plus grande haine._

JEANNETTE

  _Car il leur dit:_

MADAME GERVAISE

  Quel coeur juif, quel coeur chrtien n'a tressailli au fil de cette
    histoire. Quel coeur juif, quel coeur chrtien n'a tressailli 
    cette retrouvaille.

JEANNETTE

  _Car il leur dit: coutez le songe que j'ai eu._

MADAME GERVAISE

  Juif, chrtien, qui n'a pleur  cette reconnaissance.

JEANNETTE

  _Il me semblait que je liais avec vous des gerbes dans le champ; que
    ma gerbe se leva et se tint debout; et que les vtres tant autour
    de la mienne, l'adoraient._

MADAME GERVAISE

  _Ses frres lui rpondirent: Est-ce que vous serez notre Roi, et que
    nous serons soumis  votre puissance? Ces songes et ces entretiens
    allumrent donc encore davantage l'envie et la haine qu'ils avaient
    contre lui._

JEANNETTE

  _Il est encore un autre songe qu'il raconta  ses frres en leur
    disant: J'ai cru voir en songe que le soleil et la lune, et onze
    toiles m'adoraient._

MADAME GERVAISE

  _Lorsqu'il eut rapport ce songe  son pre et  ses frres, son pre
    lui en fit rprimande, et lui dit: Que voudrait dire ce songe que
    vous avez eu? Est-ce que votre mre, vos frres et moi nous vous
    adorerons sur la terre?_

JEANNETTE

  _Ainsi ses frres taient transports d'envie contre lui: mais le
    pre considrait tout ceci dans le silence._

MADAME GERVAISE

  _Il arriva alors que les frres de Joseph s'arrtrent  Sichem o
    ils faisaient patre les troupeaux de leur pre._

JEANNETTE

  _Et Isral dit  Joseph: Vos frres font patre nos brebis dans le
    pays de Sichem. Venez, et je vous enverrai vers eux._

MADAME GERVAISE

  _(Je suis tout prt, lui dit Joseph).--Allez, et voyez si vos frres
    se portent bien, et si les troupeaux sont en bon tat; et vous me
    rapporterez ce qui se passe.--Ayant (donc) t envoy de la valle
    d'Hbron, il vint  Sichem;_

JEANNETTE

  _et un homme l'ayant trouv errant dans un champ, lui demanda ce
    qu'il cherchait._

MADAME GERVAISE

  _Il lui rpondit: Je cherche mes frres; je vous prie de me dire o
    ils font patre leurs troupeaux._

JEANNETTE

  _Cet homme lui rpondit: Ils se sont retirs de ce lieu; et j'ai
    entendu qu'ils se disaient: Allons vers Dothan. Joseph alla donc
    aprs ses frres; et il les trouva dans (la plaine de) Dothan._

MADAME GERVAISE

  _Lorsqu'ils l'eurent aperu de loin, avant qu'il se ft approch
    d'eux, ils rsolurent de le tuer;_

JEANNETTE

  _Et ils se disaient l'un  l'autre: Voici notre songeur qui vient._

MADAME GERVAISE

  _Allons, tuons-le, et le jettons dans cette vieille citerne: nous
    dirons qu'une bte sauvage l'a dvor; et aprs cela on verra 
    quoi ses songes lui auront servi._

JEANNETTE

  _Ruben les ayant entendu parler ainsi, tchait de le tirer d'entre
    leurs mains, et il disait:_

MADAME GERVAISE

  _Ne le tuez point, et ne rpandez point son sang, mais jettez-le dans
    cette citerne qui est dans le dsert, et conservez vos mains pures._

JEANNETTE

comme donnant un renseignement, pour qu'on n'aille point s'garer:

  _Il disait ceci dans le dessein de le tirer de leurs mains, et de le
    rendre  son pre._

MADAME GERVAISE

  _Aussitt donc qu'il fut arriv prs de ses frres, ils lui trent
    sa robe de plusieurs couleurs qui le couvrait jusqu'en bas;_

JEANNETTE

  _Et ils le jettrent dans cette vieille citerne qui tait sans eau._

MADAME GERVAISE

  _S'tant ensuite assis pour manger, ils virent des Ismalites qui
    passaient, et qui venant de Galaad portaient sur leurs chameaux des
    parfums, de la rsine et de la myrrhe,..._

JEANNETTE

  Dj l'or, dj l'encens, dj la myrrhe.

MADAME GERVAISE

  _... et s'en allaient en gypte._

JEANNETTE

  Et ce fut la premire fuite en gypte.

MADAME GERVAISE

  _Alors Juda dit  ses frres: Que nous servira d'avoir tu notre
    frre, et d'avoir cach sa mort?_

  _Il vaut mieux le vendre..._

JEANNETTE

  _Il vaut mieux le vendre  ces Ismalites, et ne point souiller nos
    mains; car il est notre frre et notre chair._

comme condescendant:

  _Ses frres consentirent  ce qu'il disait:_

MADAME GERVAISE

  _L'ayant donc tir de la citerne, et voyant ces marchands Madianites
    qui passaient, ils le vendirent vingt pices d'argent aux
    Ismalites, qui le menrent en gypte._

JEANNETTE

  _Ils le vendirent vingt pices d'argent._ Un autre,
  Un autre fut vendu.

MADAME GERVAISE

  Un autre fut envoy vers ses frres, pour savoir comment les brebis
    se portaient. Un autre fut dpouill de sa robe et jet dans cette
    vieille citerne qui tait sans eau. Un autre fut vendu.

JEANNETTE

  Un autre fut emmen en gypte, dans la mme, dans une autre gypte.
    Un autre fut vendu.

MADAME GERVAISE

  C'est une figure, mon enfant. C'est une histoire unique et elle fut
    joue deux fois. Une fois en juiverie, une fois en chrtiennerie.
    Et pour celui qui regarde les deux fois se voient en transparence
    l'une sur l'autre.

JEANNETTE

  Un autre fut li, un autre fut vendu.

MADAME GERVAISE

  Un autre fut vendu esclave.

JEANNETTE

  Un autre aussi fut retrouv. Un autre aussi fut reconnu. Un autre
    aussi se dvoila. _Je suis Jsus, votre frre._

MADAME GERVAISE

  Un autre se manifesta dans sa gloire, et dans le ministre et dans le
    gouvernement du royaume.

JEANNETTE

  Dans le gouvernement d'une gypte ternelle. _Ruben tant retourn 
    la citerne, et n'y ayant point trouv l'enfant._

MADAME GERVAISE

  Un autre a rompu le sceau de son secret. Un autre est apparu dans sa
    gloire. Un autre est apparu  la droite. Un autre est apparu dans
    le gouvernement. Un autre est apparu sur les degrs du trne. Un
    autre est apparu dans son ascension.

JEANNETTE

  Et c'tait Jsus notre frre. _Je suis Jsus,
  Je suis Jsus votre frre._
  Et nous autres nous sommes ces gerbes et ces onze toiles.
  _Un homme avait douze fils._ Et nous autres nous sommes ces frres
    ingrats,
  les onze ou enfin les dix ou enfin les neuf mauvais fils de Jacob.
    _Ruben tant retourn  la citerne, et n'y ayant point retrouv
    l'enfant,_

MADAME GERVAISE

  _dchira ses vtements, et vint dire  ses frres: L'enfant ne parat
    plus, et que deviendrai-je?_

  _Aprs cela ils prirent la robe..._

JEANNETTE

  Une autre robe fut ravie. _Aprs cela ils prirent la robe de Joseph,
    et l'ayant trempe dans le sang d'un chevreau qu'ils avaient tu,_

MADAME GERVAISE

  _ils l'envoyrent au pre, lui faisant dire par ceux qui la lui
    portaient: Voici une robe que nous avons trouve, voyez si c'est
    celle de votre fils, ou non._

JEANNETTE

  _Le pre l'ayant reconnue, dit: C'est la robe de mon fils, une bte
    cruelle l'a dvor, une bte a dvor Joseph._

MADAME GERVAISE

  _Et ayant dchir ses vtements, il se couvrit d'un cilice, pleurant
    son fils fort longtemps._

JEANNETTE

  _Alors tous ses enfants s'assemblrent, pour tcher de soulager leur
    pre dans sa douleur: mais il ne voulut point recevoir de
    consolation, et il dit: Je pleurerai toujours jusqu' ce que je
    descende avec mon fils au fond de la terre. Ainsi il continua
    toujours de pleurer._

MADAME GERVAISE

  _Cependant les Madianites vendirent Joseph en gypte._

  Un homme avait douze fils. Or celui qu'il aimait plus que tous les
    autres (_Isral aimait Joseph plus que tous ses autres enfants,
    parce qu'il l'avait eu tant dj vieux, et il lui avait fait faire
    une robe de plusieurs couleurs_) celui-l mme tait esclave en
    gypte et il croyait qu'il tait mort.
  Or c'est pour cela mme qu'il eut plus tard cette grande joie.
  Qu'il ne pouvait pas en avoir autrement.

JEANNETTE

  _... et je n'aurai au-dessus de vous que le trne et la qualit de
    Roi._

MADAME GERVAISE

  _Pharaon dit encore  Joseph: Je vous tablis aujourd'hui pour
    commander  toute l'gypte._

JEANNETTE

  _Ensemble il ta son anneau de sa main et le mit en celle de Joseph;
    il le fit revtir d'une robe de fin lin, et lui mit au cou un
    collier d'or._

MADAME GERVAISE

  _Il le fit monter sur l'un de ses chars, qui tait le second aprs le
    sien, et fit crier par un Hraut, que tout le monde flcht le
    genou devant lui, et que tous reconnussent qu'il avait t tabli
    pour commander  toute l'gypte._

JEANNETTE

  _Le Roi dit encore  Joseph: Je suis Pharaon; nul ne remuera ni le
    pied ni la main dans toute l'gypte que par votre commandement._

MADAME GERVAISE

  _Il changea aussi son nom, et il l'appela en langue gyptienne..._

JEANNETTE

  _... le Sauveur du Monde._

MADAME GERVAISE

  _Les sept annes de fertilit vinrent donc; et le bl ayant t mis
    en gerbes, fut serr ensuite dans les greniers de l'gypte._

JEANNETTE

  Trente et trois annes de fertilit vinrent donc; et le bl ayant t
    mis en gerbes, fut serr ensuite dans les greniers d'une gypte
    ternelle.

MADAME GERVAISE

  _On mit aussi en rserve dans toutes les villes cette grande
    abondance de grains._

JEANNETTE

  On mit aussi en rserve dans tout le ciel cette grande abondance de
    grces.

MADAME GERVAISE

  _Car il y eut si grande quantit de froment, qu'elle galait le sable
    de la mer, et qu'elle ne pouvait pas mme se mesurer._

JEANNETTE

  Car il y eut une si grande quantit de grces, qu'elle galait le
    sable de la mer, et qu'elle ne pouvait pas mme se mesurer.

MADAME GERVAISE

  _Ces sept annes..._

JEANNETTE

  Il avait li les sacs de bl pour les greniers  bl. Un autre
  Un autre lia les sacs de grces pour les greniers  grces.
  Un autre lia les sacs de grces pour les greniers du ciel.
  Un autre lia les sacs de grces pour les greniers
  ternels.

MADAME GERVAISE

  _Ces sept annes..._

JEANNETTE

  Dans les sept annes grasses il avait li les sacs de bl pour les
    greniers  bl du pays
  D'gypte. Un autre
  Dans les trente-trois annes grasses un autre
  Lia les sacs de vertus, les sacs de mrites, les sacs de grces
  Pour les greniers  bl du pays ternel.

MADAME GERVAISE

  _Ces sept annes de fertilit d'gypte tant donc passes,_

JEANNETTE

  Ces trente-trois annes de fertilit du coeur tant donc passes,

MADAME GERVAISE

  _Les sept annes de strilit vinrent ensuite, selon la prdiction de
    Joseph:_

JEANNETTE

  Les innombrables annes de la strilit du coeur
  Vinrent ensuite,
  Selon la prdiction de Jsus:

MADAME GERVAISE

  _Une grande famine survint dans tout le monde;_

JEANNETTE

  Une grande famine survint dans tout le monde;

MADAME GERVAISE

  _Mais il y avait du bl dans toute l'gypte._

JEANNETTE

  Mais il y a du bl dans toute cette gypte
  ternelle.

MADAME GERVAISE

  _Le peuple tant press  la famine,
  cria  Pharaon,
  et lui demanda de quoi vivre._

JEANNETTE

  Et aujourd'hui.
  Et  prsent c'est nous ce peuple qui est press de la famine.
  Et nous crions vers Dieu,
  Lui demandant de quoi vivre.

MADAME GERVAISE

  _Mais il leur dit: Allez trouver Joseph,
  Et faites tout ce qu'il vous dira._

JEANNETTE

  Mais il nous dit: Allez trouver Jsus,
  Et faites tout ce qu'il vous dira.

MADAME GERVAISE

  _Cependant la famine croissait tous les jours dans toute la terre:_

JEANNETTE

  et Jsus...

MADAME GERVAISE

  _et Joseph ouvrant tous les greniers,_

JEANNETTE

  _vendait du bl aux gyptiens,_

MADAME GERVAISE

  _parce qu'ils taient tourments eux-mmes de la famine._

  _Et on venait de toutes les provinces en gypte pour acheter de quoi
    vivre, et pour trouver quelque soulagement_

JEANNETTE

  _dans la rigueur de cette famine._

  _Cependant Jacob ayant ou dire qu'on vendait du bl en gypte, dit 
    ses enfants: Pourquoi ngligez-vous?_

  _J'ai appris qu'on vend du bl en gypte; allez-y acheter ce qui nous
    est ncessaire, afin que nous puissions vivre et que nous ne
    mourions pas de faim._

MADAME GERVAISE

  _Les dix frres de Joseph allrent donc en gypte pour y acheter du
    bl;_

JEANNETTE

  _Jacob retint Benjamin avec lui, ayant dit  ses frres qu'il
    craignait_

  _qu'il ne lui arrivt quelque accident dans le chemin._

MADAME GERVAISE

  _Ils entrrent dans l'gypte avec les autres qui y allaient pour y
    acheter;_

  _parce que la famine tait dans le pays de Chanaan._

JEANNETTE

  _Joseph commandait dans toute l'gypte,_

MADAME GERVAISE

  _et le bl ne se vendait aux peuples que par son ordre. Ses frres
    l'ayant donc ador,
  il les reconnut: et leur parlant assez rudement, comme  des
    trangers, il leur dit:_

JEANNETTE

faisant un peu la grosse voix

  _D'o venez-vous?_

MADAME GERVAISE

  _Ils lui rpondirent:_

JEANNETTE

faisant un peu la petite voix

  _Du pays de Chanaan pour acheter ici de quoi vivre._

  _Et quoi qu'il connt bien ses frres, il ne fut point nanmoins
    connu d'eux._

  _Alors se souvenant des songes qu'il avait eus autrefois,_

MADAME GERVAISE

  _il leur dit: Vous tes des espions, et vous tes venus ici pour
    considrer les endroits les plus faibles de l'gypte._

JEANNETTE

  _Ils rpondirent: Seigneur, cela n'est pas ainsi; mais vos serviteurs
    sont venus ici pour acheter du bl._

MADAME GERVAISE

  _Nous sommes tous enfants d'un seul homme,_

JEANNETTE

  Nous sommes tous enfants d'un seul Dieu.

MADAME GERVAISE

  _Nous sommes tous enfants d'un seul homme, nous venons avec des
    penses de paix,_

JEANNETTE

  Et paix sur la terre aux hommes de bonne volont.

MADAME GERVAISE

  _et vos serviteurs n'ont aucun mauvais dessein._

  _Leur rpondit: Non cela n'est pas; mais vous tes venus pour
    remarquer ce qu'il y a de moins fortifi dans l'gypte._

  _Ils lui dirent: Nous sommes douze frres, enfants d'un mme homme
    dans le pays de Chanaan, et vos serviteurs. Le dernier est avec
    notre pre, et l'autre n'est plus._

JEANNETTE

  Comme tait Benjamin dans la maison de Jacob, _le dernier est avec
    notre pre,_ ainsi est l'esprance dans la maison des vertus.

MADAME GERVAISE

  _Voil, dit Joseph, ce que je disais: Vous tes des espions_

JEANNETTE

faisant la grosse voix et s'adoucissant peu  peu

[d'ailleurs toute cette rcitation sacre, venue dans le courant mme
de leur commune oraison, se fait: avant tout comme d'une belle
histoire; ensemble comme d'une histoire amusante; en dessous comme
d'une histoire de tendresse; d'une tendresse grandissante, si grande
qu'en mme temps on s'en dfend constamment jusqu' l'clatement final]

  _Je m'en vais prouver si vous dites la vrit. Vive Pharaon,_

[c'est surtout ce _Vive Pharaon_ qui les amuse. Elles le font dans une
trs grosse voix]

  _Vive Pharaon, vous ne sortirez point d'ici jusqu' ce que le dernier
    de vos frres y soit venu._

MADAME GERVAISE

  _Envoyez l'un de vous pour l'y amener: cependant vous demeurerez en
    prison jusqu' ce que j'aye reconnu si ce que vous dites est vrai
    ou faux, autrement,_ mme jeu, _vive Pharaon, vous tes des
    espions._

  _Il les fit donc mettre en prison pour trois jours._

  _Et le troisime jour il les fit sortir de prison, et leur dit:
    Faites ce que je vous dis, et vous vivrez: car je crains Dieu._

  _Si vous venez ici dans un esprit de paix, que l'un de vos frres
    demeure li dans la prison; et allez-vous-en vous; emportez en
    votre pays le bl que vous avez achet,_

  _et amenez-moi le dernier de vos frres, afin que je puisse
    reconnatre si ce que vous dites est vritable, et que vous ne
    mouriez point. Ils firent ce qu'il leur avait ordonn._

JEANNETTE

  _Et ils se disaient l'un  l'autre: C'est justement que nous
    souffrons tout ceci, parce que nous avons pch contre notre frre,
    et que voyant la douleur de son me lorsqu'il nous priait, nous ne
    l'coutmes point: c'est pour cela que nous sommes tombs dans
    cette affliction._

MADAME GERVAISE

  _Ruben l'un d'entre eux leur disait: Ne vous dis-je pas: Ne commettez
    point un si grand crime contre cet enfant? Et vous ne m'couttes
    point. C'est son sang maintenant que l'on redemande._

JEANNETTE

  _Ils ne savaient pas que Joseph les entendt, parce qu'il leur
    parlait par un truchement.
  Mais il se retira pour un peu de temps, et versa des larmes._

MADAME GERVAISE

  _Et tant revenu il leur parla._

  _Il fit prendre Simon, et le fit lier devant eux; et il commanda 
    ses officiers d'emplir leurs sacs de bl, et de remettre dans le
    sac de chacun d'eux l'argent, en y ajoutant encore des vivres pour
    se nourrir pendant le chemin: ce qui fut excut aussitt._

  _Les frres de Joseph s'en allrent donc, emportant leur bl sur
    leurs nes._

  _Et l'un d'eux ayant ouvert son sac dans l'htellerie pour donner 
    manger  son ne, vit son argent  l'entre du sac,_

  _et il dit  ses frres: On m'a rendu mon argent; le voici dans mon
    sac. Ils furent tous saisis d'tonnement et de trouble; et ils
    s'entredisaient: Quelle est cette conduite de Dieu sur nous?_

  _Lorsqu'ils furent arrivs chez Jacob leur pre au pays de Chanaan,
    ils lui racontrent tout ce qui leur tait arriv, en disant:_

  _Le Seigneur de ce pays-l nous a parl rudement, et il nous a pris
    pour des espions qui venaient observer le royaume._

  _Nous lui avons rpondu: Nous sommes gens paisibles, et trs loigns
    d'avoir aucun mauvais dessein._

  _Nous tions douze frres enfants d'un mme pre._

JEANNETTE

  _Nous tions douze frres enfants d'un mme pre. L'un n'est plus, le
    plus jeune est avec notre pre au pays de Chanaan._

MADAME GERVAISE

  _Il nous a rpondu: Je veux prouver s'il est vrai que vous n'ayez
    que des penses de paix. Laissez-moi donc ici l'un de vos frres;
    prenez le bl qui vous est ncessaire pour vos maisons, et vous en
    allez;_

  _et amenez-moi le plus jeune de vos frres, afin que je sache que
    vous n'tes point des espions; que vous puissiez ensuite remener
    avec vous celui que je retiens prisonnier, et qu'il vous soit
    permis  l'avenir d'acheter ici ce que vous voudrez._

  _Aprs avoir ainsi parl, comme ils jetaient leur bl hors de leurs
    sacs, ils trouvrent chacun leur argent li  l'entre du sac, et
    ils en furent tous pouvants._

JEANNETTE

  _Alors Jacob, leur pre, leur dit:_

  _Vous m'avez rduit  tre sans enfants. Joseph n'est plus au monde,
    Simon est en prison, et vous voulez m'enlever Benjamin. Tous ces
    maux sont retombs sur moi._

MADAME GERVAISE

  _Ruben lui rpondit: Faites mourir mes deux enfants, si je ne vous le
    ramne. Confiez-le moi, et je vous le rendrai._

JEANNETTE

  _Non, dit Jacob, mon fils n'ira point avec vous. Son frre est mort,
    et il est demeur seul. S'il lui arrive quelque malheur au pays o
    vous allez, vous accablerez ma vieillesse d'une douleur qui
    m'emportera dans le tombeau._

MADAME GERVAISE

  _Cependant la famine dsolait extraordinairement tout le pays;_

  _et le bl que les enfants de Jacob avaient apport d'gypte tant
    consum, Jacob leur dit:_

  _Retournez pour nous acheter un peu de bl._



  _Juda lui rpondit: Celui qui commande en ce pays-l nous a dclar
    sa volont avec serment, en disant: Vous ne verrez point mon visage
     moins que vous n'ameniez avec vous le plus jeune de vos frres._

  _Si vous voulez donc l'envoyer avec nous, nous irons ensemble, et
    nous achterons ce qui vous est ncessaire._

  _Que si vous ne le voulez pas, nous n'irons point: car cet homme,
    comme nous l'avons dit plusieurs fois, nous a dclar que nous ne
    verrions point son visage, si nous n'avions avec nous notre jeune
    frre._



  _Isral leur dit: C'est pour mon malheur que vous lui avez appris que
    vous aviez encore un autre frre._



  _Mais ils lui rpondirent: Il nous demanda par ordre toute la suite
    de notre famille: Si notre pre vivait; si nous avions un frre: et
    nous lui rpondmes conformment  ce qu'il nous avait demand.
    Pouvions-nous deviner qu'il nous dirait: Amenez avec vous votre
    frre?_



  _Juda dit encore  son pre: Envoyez l'enfant avec moi, afin que nous
    puissions partir et avoir de quoi vivre, et que nous ne mourions
    pas nous et nos petits enfants._

  _Je me charge de cet enfant, et c'est  moi  qui vous en demanderez
    compte. Si je ne le ramne, et si je ne vous le rends, je consens
    que vous ne me pardonniez jamais cette faute._

  _Si nous n'avions point tant diffr, nous serions dj revenus une
    seconde fois._



  _Isral leur pre leur dit donc: Si c'est une ncessit, faites ce
    que vous voudrez. Prenez avec vous des plus excellents fruits de ce
    pays-ci, pour en faire prsent  celui qui commande; un peu de
    rsine, de miel, de storax, de myrrhe, de trbenthine et
    d'amandes._

JEANNETTE

  De l'or, de l'encens, de la myrrhe.

MADAME GERVAISE

  _Portez aussi deux fois autant d'argent qu'au premier voyage, et
    reportez celui que vous avez trouv dans vos sacs, de peur que ce
    ne soit une mprise._

  _Enfin menez votre frre avec vous, et allez vers cet homme._

JEANNETTE

  _Je prie mon Dieu le tout-puissant de vous le rendre favorable, qu'il
    renvoye avec vous votre frre qu'il tient prisonnier, et Benjamin:
    cependant je demeurerai seul, comme si j'tais sans enfants._

MADAME GERVAISE

  _Ils prirent donc avec eux les prsents, et le double de l'argent,
    avec Benjamin; et tant partis ils arrivrent en gypte, o ils se
    prsentrent devant Joseph._

JEANNETTE

  _Joseph les ayant vus, et Benjamin avec eux, dit  son Intendant:
    Faites entrer ces personnes chez moi; tuez des victimes, et
    prparez un festin: parce qu'ils mangeront  midi avec moi._

MADAME GERVAISE

  _L'Intendant excuta ce qui lui avait t command, et il les fit
    entrer dans la maison._

  _Alors tant saisis de crainte, ils s'entredisaient: C'est  cause de
    cet argent que nous avons remport dans nos sacs qu'il nous fait
    entrer ici, pour faire retomber sur nous ce reproche, et nous
    opprimer en nous rduisant en servitude, nous et nos nes._

  _C'est pourquoi tant encore  la porte, ils s'approchrent de
    l'Intendant de Joseph,
  et lui dirent: Seigneur, nous vous supplions de nous couter. Nous
    sommes dj venus une fois acheter du bl:_

  _et aprs l'avoir achet, lorsque nous fmes arrivs  l'htellerie,
    en ouvrant nos sacs, nous y trouvmes notre argent, que nous vous
    rapportons maintenant au mme poids._

  _Et nous vous en rapportons encore d'autre, pour acheter ce qui nous
    est ncessaire: mais nous ne savons en aucune sorte qui a pu
    remettre cet argent dans nos sacs._

JEANNETTE

  _L'Intendant leur rpondit: Ayez l'esprit en repos; ne craignez
    point. Votre Dieu et le Dieu de votre pre vous a donn des trsors
    dans vos sacs: car pour moi j'ai reu l'argent que vous m'avez
    donn, et j'en suis content. Il fit sortir aussi Simon, et il le
    leur amena._

MADAME GERVAISE

  _Aprs les avoir fait entrer en la maison, il leur apporta de l'eau,
    ils se lavrent les pieds, et il donna  manger  leurs nes._

JEANNETTE

  _Cependant ils tinrent leurs prsents tout prts, attendant que
    Joseph entrt sur le midi, parce qu'on leur avait dit qu'ils
    devaient manger en ce lieu-l._

MADAME GERVAISE

  _Joseph tant donc entr dans sa maison, ils lui offrirent leurs
    prsents qu'ils tenaient en leurs mains, et ils l'adorrent en se
    baissant jusqu'en terre._

JEANNETTE

  _Il les salua aussi, en leur faisant bon visage, et il leur demanda:
    Votre pre, ce vieillard dont vous m'aviez parl, vit-il encore? Se
    porte-t-il bien?_

MADAME GERVAISE

  _Ils lui rpondirent: Notre pre votre serviteur est encore en vie,
    et il se porte bien: et en se baissant profondment, ils
    l'adorrent._

JEANNETTE

  _Joseph levant les yeux vit Benjamin son frre, fils de Rachel sa
    mre, et leur dit: Est-ce l le plus jeune de vos frres dont vous
    m'aviez parl? Mon fils, ajouta-t-il, je prie Dieu qu'il vous soit
    toujours favorable._

MADAME GERVAISE

  _Et il se hta, parce que ses entrailles avaient t mues en voyant
    son frre, et qu'il ne pouvait plus retenir ses larmes. Passant
    donc dans une chambre, il pleura._

JEANNETTE

  _Et aprs s'tre lav le visage il revint, se faisant violence, et il
    dit: Servez  manger._

MADAME GERVAISE

  _On servit Joseph  part, et ses frres  part, et les gyptiens qui
    mangeaient avec lui  part: (car il n'est pas permis aux gyptiens
    de manger avec les Hbreux, et ils croient qu'un festin de cette
    sorte serait profane)._

JEANNETTE

  _Ils s'assirent donc en prsence de Joseph, l'an le premier selon
    son rang, et le plus jeune selon son ge. Et ils furent extrmement
    surpris,_

MADAME GERVAISE

  _en voyant les parts qu'il leur avait donnes, de ce que la part la
    plus grande tait venue  Benjamin; car elle tait cinq fois plus
    grande que celle des autres. Ils burent ainsi avec Joseph, et ils
    firent grande chre._



  _Or Joseph donna cet ordre  l'Intendant de sa maison, et lui dit:
    Mettez dans les sacs de ces personnes autant de bl qu'ils en
    pourront tenir, et l'argent de chacun  l'entre du sac;
  et mettez ma coupe d'argent  rentre du sac du plus jeune, avec
    l'argent qu'il a donn pour le bl. Cet ordre fut donc excut._

  _Et ds le matin on les laissa aller avec leurs nes._

  _Lorsqu'ils furent sortis de la ville, comme ils n'avaient fait
    encore que peu de chemin, Joseph appela l'Intendant de sa maison,
    et lui dit: Courez vite aprs ces gens; arrtez-les, et leur dites:
    Pourquoi avez-vous rendu le mal pour le bien?_

  _La coupe que vous avez drobe, est celle dans laquelle mon Seigneur
    boit, et dont il se sert pour deviner. Vous avez fait une trs
    mchante action._

  _L'Intendant fit ce qui lui avait t command; et les ayant arrts,
    il leur dit tout ce qu'il lui avait t ordonn de leur dire._

JEANNETTE

  _Ils lui rpondirent: Pourquoi mon seigneur parle-t-il ainsi  ses
    serviteurs, et les croit-il capables d'une action si honteuse?_

MADAME GERVAISE

  _Nous vous avons rapport du pays de Chanaan l'argent que nous
    trouvmes  l'entre de nos sacs. Comment donc se pourrait-il faire
    que nous eussions drob de la maison de votre Seigneur de l'or ou
    de l'argent?_

JEANNETTE

  _Que celui de vos serviteurs,..._

MADAME GERVAISE

  _quel qu'il puisse tre,  qui l'on trouvera ce que vous cherchez,
    meure; et nous serons esclaves de mon seigneur._

JEANNETTE

  _Il leur dit: Oui, que ce que vous prononcez soit excut. Quiconque
    se trouvera avoir pris ce que je cherche, sera mon esclave, et vous
    en serez innocents._

MADAME GERVAISE

  _Ils dchargrent donc aussitt leurs sacs  terre, et chacun ouvrit
    le sien._

JEANNETTE

  _Les ayant fouills, du plus grand au plus petit, on trouva la coupe
    dans le sac de Benjamin._

MADAME GERVAISE

  _Alors ayant dchir leurs vtements et dcharg leurs nes, ils
    revinrent  la ville._

JEANNETTE

  _Juda se prsenta le premier avec ses frres devant Joseph, qui
    n'tait pas encore sorti du lieu o il tait; et ils se
    prosternrent tous ensemble  terre devant lui._

MADAME GERVAISE

  _Joseph leur dit: Pourquoi avez-vous agi ainsi? Ignorez-vous qu'il
    n'y a personne qui m'gale dans la science de deviner les choses
    caches?_

JEANNETTE

  _Juda lui dit: Que rpondrons-nous  mon Seigneur? Que lui
    dirons-nous, et que pouvons-nous lui reprsenter avec quelque ombre
    de justice pour notre dfense? Dieu a trouv l'iniquit de vos
    serviteurs. Nous sommes tous les esclaves de mon Seigneur, nous et
    celui  qui on a trouv la coupe._

MADAME GERVAISE

  _Joseph rpondit: Dieu me garde d'agir de la sorte. Que celui qui a
    pris ma coupe soit mon esclave; et pour vous autres, allez en
    libert retrouver votre pre._

JEANNETTE

  _Juda s'approchant alors plus prs de Joseph lui dit avec assurance:
    Mon Seigneur, permettez, je vous prie,  votre serviteur de vous
    adresser sa parole, et ne vous mettez pas en colre contre votre
    esclave: car aprs Pharaon, c'est vous qui tes_

MADAME GERVAISE

  _mon Seigneur. Vous avez demand d'abord  vos serviteurs: Avez-vous
    encore votre pre ou quelque autre frre?_

  _Et nous vous avons rpondu, mon Seigneur: Nous avons un pre qui est
    vieux, et un jeune frre qu'il a eu dans sa vieillesse, dont le
    frre qui tait n de la mme mre est mort: il ne reste plus que
    celui-l, et son pre l'aime tendrement._

  _Vous dtes alors  vos serviteurs: Amenez-le moi, je serai bien aise
    de le voir._

  _Mais nous vous rpondmes, mon Seigneur: Cet enfant ne peut quitter
    son pre, car s'il le quitte, il le fera mourir._

  _Vous dtes  vos serviteurs: Si le dernier de vos frres ne vient
    avec vous, vous ne verrez plus mon visage._

  _Lors donc que nous fmes retourns vers notre pre votre serviteur,
    nous lui rapportmes tout ce que vous aviez dit, mon Seigneur._

  _Et notre pre nous ayant dit: Retournez pour nous acheter un peu de
    bl;_

  _nous lui rpondmes: Nous ne pouvons y aller. Si notre jeune frre y
    vient avec nous, nous irons ensemble: mais  moins qu'il ne vienne,
    nous n'osons nous prsenter devant celui qui commande._

  _Il nous rpondit: Vous savez que j'ai eu deux fils de Rachel ma
    femme._

  _L'un d'eux tant all aux champs, vous m'avez dit qu'une bte
    l'avait dvor, et il ne parat plus jusqu' cette heure._

  _Si vous emmenez encore celui-ci, et qu'il lui arrive quelque
    accident dans le chemin, vous accablerez ma vieillesse d'une
    affliction qui la conduira dans le tombeau._

  _Si je me prsente donc  mon pre votre serviteur, et que l'enfant
    n'y soit pas, comme sa vie dpend de celle de son fils,_

  _lorsqu'il verra qu'il n'est point avec nous, il mourra, et vos
    serviteurs accableront sa vieillesse d'une douleur qui le mnera au
    tombeau._

  _Que ce soit donc plutt moi qui sois votre esclave, puisque je me
    suis rendu caution de cet enfant, et que j'en ai rpondu  mon
    pre, en lui disant: Si je ne le ramne, je veux bien que mon pre
    m'impute cette faute, et qu'il ne me la pardonne jamais._

  _Ainsi je demeurerai votre esclave, et servirai mon Seigneur en la
    place de l'enfant, afin qu'il retourne avec ses frres._

  _Car je ne puis pas retourner vers mon pre sans que l'enfant soit
    avec nous, de peur que je ne sois moi-mme tmoin de l'extrme
    affliction qui accablera notre pre._

JEANNETTE

elle va au devant de la rcitation.

  Joseph ne pouvait plus se retenir;

MADAME GERVAISE

  _Joseph ne pouvait plus se retenir; et parce qu'il tait environn de
    plusieurs personnes,_

JEANNETTE

ne se retenant plus elle-mme et saisissant d'autorit la rcitation.

  _il commanda..._

elle recommence pour avoir la reconnaissance dans son plein.

  _Joseph ne pouvait plus se retenir; et parce qu'il tait environn de
    plusieurs personnes, il commanda que l'on ft sortir tout le monde;
    afin que nul tranger ne ft prsent lorsqu'il se ferait connatre
     ses frres,_


  _Alors les larmes lui tombant des yeux, il leva sa voix, qui fut
    entendue des gyptiens, et de toute la maison de Pharaon._

  _Et il dit  ses frres: Je suis Joseph. Mon pre vit-il encore?_



  Je suis Joseph; je suis Joseph; je suis Jsus votre frre.
  Qu'attendez-vous? _Mon pre vit-il encore?_

MADAME GERVAISE

  _Mais ses frres ne purent point lui rpondre, tant ils taient
    saisis de frayeur._

JEANNETTE

  _Il leur parla avec douceur, et leur dit: Approchez-vous de moi. Et
    s'tant approchs de lui, il ajouta: Je suis Joseph votre frre que
    vous avez vendu en gypte._

  _Ne craignez point et ne vous affligez point de ce que vous m'avez
    vendu en ce pays-ci: car Dieu m'a envoy en gypte avant vous pour
    votre salut._

  _Il y a dj deux ans que la famine a commenc sur la terre, et il en
    reste encore cinq, pendant lesquels on ne pourra ni labourer ni
    recueillir._

  _Dieu m'a fait venir ici avant vous, pour vous conserver la vie, et
    afin que vous puissiez avoir des vivres pour subsister._

  _Ce n'est point par votre conseil que j'ai t envoy ici, mais par
    la volont de Dieu, qui m'a rendu comme le pre de Pharaon, le
    matre de sa maison, et le prince de toute l'gypte._

  _Htez-vous d'aller trouver mon pre, et dites-lui: Voici ce que vous
    mande votre fils Joseph: Dieu m'a rendu le matre de toute
    l'gypte. Venez me trouver, ne diffrez point;_

  _vous demeurerez dans la terre de Gessen, vous serez prs de moi vous
    et vos enfants; et les enfants de vos enfants; vos brebis, vos
    troupeaux de boeufs, et tout ce que vous possdez._

  _Et je vous nourrirai l parce qu'il reste encore cinq annes de
    famine, de peur qu'autrement vous ne prissiez avec toute votre
    famille et tout ce qui est  vous._

  _Vous voyez de vos yeux, vous et mon frre Benjamin, que c'est
    moi-mme qui vous parle de ma propre bouche._

  _Annoncez  mon pre quelle est cette gloire, et tout ce que vous
    avez vu dans l'gypte. Htez-vous de me l'amener._

  _Et s'tant jet au cou de Benjamin son frre pour l'embrasser, il
    pleura; et Benjamin pleura aussi en le tenant embrass._

  _Joseph embrassa aussi tous ses frres, il pleura sur chacun d'eux;
    et aprs cela ils se rassurrent pour lui parler._

  _Aussitt il se rpandit un grand bruit dans toute la Cour du Roi,
    que les frres de Joseph taient venus. Pharaon s'en rjouit avec
    toute sa maison._

  _Et il dit  Joseph qu'il donnt cet ordre  ses frres: Chargez vos
    nes de bl, retournez en Chanaan;_

  _amenez de l votre pre et toute votre famille, et venez me trouver.
    Je vous donnerai tous les biens de l'gypte, et vous serez nourris
    de ce qu'il y a de meilleur dans cette terre._

  _Ordonnez-leur aussi d'emmener des chariots de l'gypte, pour faire
    venir leurs femmes avec leurs petits enfants, et dites-leur: Amenez
    votre pre, et htez-vous de revenir le plus tt que vous pourrez,_

  _sans rien laisser de ce qui est dans vos maisons, parce que toutes
    les richesses de l'gypte seront  vous._

  _Les enfants d'Isral..._

MADAME GERVAISE

  _Les enfants d'Isral firent ce qui leur avait t ordonn. Et Joseph
    leur fit donner des chariots, selon l'ordre qu'il en avait reu de
    Pharaon, et des vivres pour le chemin._

JEANNETTE

  _Il commanda aussi que l'on donnt deux robes  chacun de ses frres;
    mais il en donna cinq des plus belles  Benjamin, et trois cents
    pices d'argent._

  _Il envoya autant d'argent et de robes pour son pre, avec dix nes
    chargs de tout ce qu'il y avait de plus prcieux dans l'gypte, et
    autant d'nesses qui portaient du bl et du pain pour le chemin._

MADAME GERVAISE

  _Il renvoya donc ses frres, et leur dit en partant: Ne vous mettez
    point en colre pendant le chemin._

  _Ils vinrent donc de l'gypte au pays de Chanaan vers Jacob leur
    pre._

JEANNETTE

  _Et ils lui dirent cette nouvelle; Votre fils Joseph est vivant et
    commande dans toute la terre d'gypte. Ce que Jacob ayant entendu,
    il se rveilla comme d'un profond sommeil, et cependant il ne
    pouvait croire ce qu'ils lui disaient._

MADAME GERVAISE

  _Ses enfants insistaient au contraire, en lui rapportant comment
    toute la chose s'tait passe. Enfin ayant vu les chariots, et tout
    ce que Joseph lui envoyait, il reprit ses esprits;_

JEANNETTE

  _et il dit: Je n'ai plus rien  souhaiter, puisque mon fils Joseph
    vit encore. J'irai et je le verrai avant que je meure._

MADAME GERVAISE

  _Isral partit donc avec tout ce qu'il avait, et vint au Puits du
    jurement, et ayant immol en ce lieu des victimes au Dieu de son
    pre Isaac,_

  _il l'entendit dans une vision pendant la nuit, qui l'appelait, et
    qui lui disait: Jacob, Jacob. Il lui rpondit: Me voici._

  _Et Dieu ajouta: Je suis le Dieu trs puissant de votre pre, ne
    craignez point, allez en gypte, parce que je vous y rendrai le
    chef d'un grand peuple._

  _J'irai l avec vous, et je vous en ramnerai lorsque vous en
    reviendrez._

JEANNETTE

  _Joseph aussi vous fermera les yeux de ses mains._

MADAME GERVAISE

  _Jacob tant donc parti du Puits du jurement, ses enfants l'amenrent
    avec ses petits enfants et leurs femmes, dans les chariots que
    Pharaon avait envoys pour faire venir ce vieillard,_

  _avec tout ce qu'il possdait au pays de Chanaan; et il arriva en
    gypte avec toute sa race;_

  _ses fils, ses petits-fils, ses filles, et tout ce qui tait n de
    lui._



  _Tous ceux qui vinrent en gypte avec Jacob, et qui taient sortis de
    lui, sans compter les femmes de ses fils, taient en tout soixante
    et six personnes._

  _Plus les deux enfants de Joseph qui lui taient ns en gypte. Ainsi
    toutes les personnes de la maison de Jacob qui vinrent en gypte,
    furent au nombre de soixante et dix._

JEANNETTE

  _Or Jacob envoya Juda devant lui vers Joseph pour l'avertir de sa
    venue, afin qu'il vnt au-devant de lui en la terre de Gessen._

  _Quand Jacob y fut arriv, Joseph fit mettre les chevaux  son
    chariot, et vint au mme lieu au-devant de son pre: et le voyant
    il se jeta  son cou, et l'embrassa en pleurant._

  _Jacob dit  Joseph: Je mourrai maintenant avec joie, puisque j'ai vu
    votre visage, et que je vous laisse aprs moi._

MADAME GERVAISE

  _Joseph dit  ses frres, et  toute la maison de son pre: Je m'en
    vais dire  Pharaon, que mes frres et tous ceux de la maison de
    mon pre sont venus me trouver de la terre de Chanaan o ils
    demeuraient:_

  _que ce sont des pasteurs de brebis qui s'occupent  nourrir des
    troupeaux, et qu'ils ont amen avec eux leurs brebis, leurs boeufs
    et tout ce qu'ils pouvaient avoir._

  _Et lorsque Pharaon vous fera venir, et vous demandera: Quelle est
    votre occupation?_

  _vous lui rpondrez: Vos serviteurs sont pasteurs depuis leur enfance
    jusqu' prsent, et nos pres l'ont toujours t comme nous. Vous
    direz ceci pour pouvoir demeurer dans la terre de Gessen; parce que
    les gyptiens ont en abomination tous les pasteurs de brebis._



  _Joseph tant donc all trouver Pharaon, lui dit: Mon pre et mes
    frres sont venus du pays de Chanaan, avec leurs brebis, leurs
    troupeaux, et tout ce qu'ils possdent, et ils se sont arrts en
    la terre de Gessen._

  _Il prsenta aussi au Roi cinq de ses frres;_

  _Et le Roi leur ayant demand: A quoi vous occupez-vous? ils lui
    rpondirent: Vos serviteurs sont pasteurs de brebis, comme l'ont
    t nos pres._

  _Nous sommes venus passer quelque temps dans vos terres, parce que la
    famine est si grande dans le pays de Chanaan, qu'il n'y a plus
    d'herbe pour les troupeaux de vos serviteurs. Et nous vous
    supplions d'agrer que vos serviteurs demeurent dans la terre de
    Gessen._

JEANNETTE

  _Le Roi dit donc  Joseph: Votre pre et vos frres vous sont venus
    trouver._

MADAME GERVAISE

  _Vous pouvez choisir dans toute l'gypte; faites-les demeurer dans
    l'endroit du pays qui vous paratra le meilleur, et donnez-leur la
    terre de Gessen. Que si vous connaissez qu'il y ait parmi eux des
    hommes habiles, donnez-leur l'intendance sur mes troupeaux._

  _Joseph introduisit ensuite son pre devant le Roi, et il le lui
    prsenta. Jacob salua Pharaon, et lui souhaita toute sorte de
    prosprit._

  _Le Roi lui ayant demand quel ge il avait:_

JEANNETTE

  _il lui rpondit: Il y a cent trente ans que je suis voyageur, et ce
    petit nombre d'annes, qui n'est pas venu jusqu' galer celui des
    annes de mes pres, a t travers de beaucoup de maux._

MADAME GERVAISE

  _Et aprs avoir souhait toute sorte de bonheur au Roi, il se retira._

  _Joseph selon le commandement de Pharaon, mit son pre et ses frres
    en possession de Ramesss dans le pays le plus fertile de l'gypte._

  _Et il les nourrissait avec toute la maison de son pre, donnant 
    chacun ce qui lui tait ncessaire pour vivre._

  _Car le pain manquait dans tout le monde, et la famine affligeait
    toute la terre; mais principalement l'gypte et le pays de Chanaan._



  _Isral demeura donc en gypte, c'est--dire, dans la terre de
    Gessen, dont il jouit comme de son bien propre, et o sa famille
    s'accrut et se multiplia extraordinairement._

  _Il y vcut dix-sept ans; et tout le temps de sa vie fut de cent
    quarante-sept ans._

  _Comme il vit que le jour de sa mort approchait, il appela son fils
    Joseph, et lui dit: Si j'ai trouv grce devant vous, mettez votre
    main sous ma cuisse, et donnez-moi cette marque de la bont que
    vous avez pour moi, de me promettre avec vrit, que vous ne
    m'enterrerez point dans l'gypte;_

  _mais que je reposerai avec mes pres; que vous me transporterez hors
    de ce pays, et me mettrez dans le spulcre de mes anctres. Joseph
    lui rpondit: Je ferai ce que vous me commandez._

  _Jurez-le moi donc, dit Jacob. Et pendant que Joseph jurait, Isral
    adora Dieu, se tournant vers le chevet de son lit._



  _Aprs cela on vint dire un jour  Joseph que son pre tait malade:
    alors prenant avec lui ses deux fils, Manass, et Ephram, il
    l'alla voir._

  _On dit donc  Jacob: Voici votre fils Joseph qui vient vous rendre
    visite. Jacob reprenant ses forces se mit sur son sant dans son
    lit._



  _Et_

  _Il leur fit aussi ce commandement, et leur dit: Je vais tre runi 
    mon peuple; ensevelissez-moi avec mes pres dans la caverne double
    qui est dans le champ d'Ephron Hethen._

  _qui regarde Mambr au pays de Chanaan, et qu'Abraham acheta d'Ephron
    Hethen, avec tout le champ o elle est, pour y avoir son spulcre._

  _C'est l qu'il a t enseveli avec Sara sa femme. C'est aussi o
    Isaac a t enseveli avec Rbecca sa femme, et o Lia est encore
    ensevelie._

  _Aprs avoir achev de donner ces ordres et ces instructions  ses
    enfants, il joignit ses pieds sur son lit, et mourut; et il fut
    runi avec son peuple._



  _Un homme avait douze fils._ Telle fut, mon enfant,
  Ce fut la premire fois qu'un enfant s'est perdu.
  Ce fut la premire fois qu'une brebis s'est perdue.
  Ce fut la premire fois qu'une drachme s'est perdue.



  Mais cette drachme que l'on avait gare,
  Mais cette brebis qui s'tait gare,
  Mais cet enfant, ce fils qui s'tait gar
  Fut retrouv sur le trne,
  Gouvernant la maison de Pharaon
  Et ravitaillant tout le royaume d'gypte.
  Et celui de Jsus au contraire, (c'est toujours le contraire),
  Celui de Jsus, l'enfant perdu par Jsus,
  Dans la parabole de Jsus,
  Celui de Jsus fut retrouv qui revenait de gouverner un troupeau de
    porcs.
  Et je pense que ses trente ou quarante cochons,
  Il les ravitaillait de glands et peut-tre de quelque sale pte.
  C'est ainsi, mon enfant. Ainsi est l'ancien, ainsi est le nouveau
    testament.
  Dans l'ancien testament il est plus souvent question du trne.
  Et dans le nouveau testament il est plus souvent question de garder
    les cochons.
  (Et les autres animaux, qui ne sont pas moins nobles).


  Dans l'ancien testament il y a toujours une vue, une pense vers le
    commandement.
  Et dans le nouveau testament il y a toujours une pense,
  Une arrire-pense vers le service au contraire
  Et vers la servitude.



  Dans l'ancien testament il y a toujours un regard, une pense vers le
    gouvernement.
  Et dans le nouveau testament il y a toujours un regard, une pense
    vers l'obissance
  Et vers la simple condition.
  Vers la simple condition de sujet.
  Vers la simple condition d'homme.



  Ou s'il y a une pense vers un commandement, et vers un gouvernement,
    et vers un royaume,
  Dans le nouveau testament c'est vers un commandement et vers un
    gouvernement et vers un royaume
  Qui n'est point le gouvernement et le commandement d'un royaume
    d'gypte.



  Et dans le nouveau testament il n'y a de pense que pour un royaume
    qui n'est pas de ce monde.



  Dans l'ancien testament il y a toujours une pense vers les
    richesses, vers les trsors d'gypte et de Babylonie,
  Vers les talents d'or et d'argent.
  Et les richesses, et le trne, et le royaume, et le gouvernement et
    le commandement
  Sont prsentes comme le couronnement.
  Dans le nouveau testament il y a toujours une pense,
  La pense secrte est vers l'preuve, et vers la misre, et vers la
    pauvret.
  Et c'est elle l'preuve, et c'est elle la misre, et c'est elle la
    pauvret
  Qui est toujours prsente,
  Qui est le fate et le couronnement.



  C'est elle qui est la dame et la trs chre et la trs sainte
    pauvret.



  Dans l'ancien testament on redoute toujours, il y a toujours une
    pense
  De redoutement vers la famine de la faim.
  Dans le nouveau testament on redoute toujours
  Une autre faim inapaise,
  Il y a toujours une pense
  De redoutement vers une autre famine d'une autre faim.
  Car c'est une spirituelle famine.
  D'une faim spirituelle.



  Ainsi marche l'ancien testament devant le nouveau testament.
  Ainsi les histoires marchent devant les similitudes.
  Et les hymnes et les prires et les psaumes
  Devant les hymnes et les prires et les oraisons
  Et la lente et la longue ligne des prophtes
  Devant les bataillons serrs,
  Devant les bataillons carrs
  Des saints.



  Ainsi marche le gouvernement des biens de ce monde
  Avant le gouvernement des biens qui ne sont pas de ce monde.



  Ainsi marche le commandement charnel
  Avant le commandement spirituel.



  Ainsi le royaume temporel
  Marche avant le royaume ternel.



  Et ainsi les tentes du peuple d'Isral se sont plantes dans le dsert
  Des sicles et des sicles avant que les basiliques,
  Avant que les glises, avant que les cathdrales
  Se soient plantes au sol de France.



  Et dans l'ancien testament il s'agit d'emplir des sacs de bl, il y
    a, (toujours),
  une pense sur les sacs de bl.
  Et aprs a il s'agit, (dans l'ancien testament),
  Ces sacs pleins il s'agit de les empiler dans les greniers  bl.
  Mais dans le nouveau testament il s'agit de bien autres sacs et de
    bien autres greniers.
  Car il s'agit, dans le nouveau testament il s'agit, ce sont
  Des sacs de misre, des sacs d'preuves, des sacs de misres.
  Et des sacs  mettre les vertus et les mrites et les grces
  Que l'on a rcoltes comme on a pu
  Pour les annes de disette
  Et ce sont enfin
  Les greniers ternels



  Et dans l'ancien testament c'est le pre qui finit par venir trouver
    son fils
  Et qui le retrouve plein de gloire
  Tout vtu.
  Mais dans le nouveau testament c'est le fils tout nud
  Qui finit par venir trouver son pre



  Ainsi l'ancien testament est l'appariteur et le fourrier
  Et le prparateur et l'annonciateur du nouveau testament.
  C'est lui qui lui prpare les voies, c'est lui qui lui fait sa maison.
  C'est l'ancien testament qui fait dans le dsert
  La longue voie temporelle.
  C'est l'ancien testament qui patiemment btit
  La maison temporelle.
  _Voici, j'envoie mon ange devant ta face, qui prparera ton chemin
    devant toi._



  Et aussi l'ancien testament est comme une image qui marche devant le
    nouveau testament.
  Et comme une image en mme temps il est trs fidle et en mme temps
    il est  l'envers.
  Il est contraire. Ainsi est l'histoire sainte.
  Le testament charnel est une histoire, une image du testament
    spirituel.
  L'ancien testament temporel est une image du nouveau testament
    ternel.
  Et dans le nouveau testament s'il s'agit de gloire,
  Il s'agit d'une gloire qui ne se ramasse gure sur les trnes,
  (Except saint Louis et le trne de France).



  Tout l'ancien testament est une figure, une image d'ensemble et de
    dtail
  Trs fidle, trs exacte,
  (Mais fidlement inverse, exactement inverse),
  Du nouveau testament dans son ensemble et dans son dtail.
  Dans l'ancien testament la cration est au seuil,
  Au commencement qui est le commencement du monde.
  Et dans le nouveau testament le jugement est  la fin.
  Le jugement qui est proprement le contraire de la cration,
  Le pied oppos, qui est proprement une contre-cration.
  Car dans la cration j'ai fait le monde,
  (Temporel)
  Et dans le jugement je le dfais.
  Ainsi le jugement est proprement le contraire et ce qui balance la
    cration.
  Ce que l'on peut mettre, ce qui est en face de la cration.



  J'ai dcoup le temps dans l'ternit, dit Dieu.
  Le temps et le monde du temps.
  La cration fut le commencement et le jugement sera la fin.
  (Du temps) (Du monde du temps).
  C'est exactement une symtrie, un balancement.
  Ce que j'ai ouvert, je le fermerai.
  Le jour de la cration (les six jours) j'ai ouvert un certain monde
  (On le connat de reste)
  (On le sait, on en a assez parl)
  Enfin la premire heure du premier des six jours de la cration j'ai
    commenc une certaine histoire,
  Et le jour du jugement je la fermerai.
  Or tout l'ancien testament part de ce jugement que je fis de crer.
  Et tout le nouveau testament va vers ce jugement que je ferai de
    juger.
  Ainsi l'ancien testament est symtrique au nouveau.
  Et (contre) balance le nouveau.
  Et tout l'ancien testament part de cette cration.
  Et tout le nouveau testament va vers ce jugement
  Et dans l'ancien testament le Paradis est au commencement.
  Et c'est un Paradis terrestre.
  Mais dans le nouveau testament le Paradis est  la fin.
  Et je vous le dis c'est un Paradis
  cleste.
  Et tout l'ancien testament va vers Jean le Baptiste et vers Jsus.
  Mais tout le nouveau testament vient de Jsus.
  C'est comme une belle vote qui monte des deux cts vers la clef de
    vote.
  Et Jsus est la clef de vote. Ainsi est la vote de cette nef.
  Et la pierre qui monte suivant la courbe de cette nef,
  Dcidant, dessinant, d'avance et  mesure, la courbe de cette vote,
  Formant la courbe de cette vote,
  La pierre qui monte du bas s'avance hardiment,
  Et fidlement et srement,
  En toute scurit sans aucune inquitude,
  Parce que montante elle sait trs bien
  Qu'elle trouvera la clef de vote exacte au rendez-vous,
  A la juste intersection, au sacr croisement et la clef de vote,
    c'est Jsus.
  Et ensemble toute la vote soutient et porte et hausse et maintient
    la clef
  Comme une norme paule ronde qui sans cou soutiendrait une seule
    tte mais la clef seule,
  La clef qui parachve,
  Seule aussi ensemble est ce qui soutient seule la vote et le tout.
  Et la dernire pierre avant la clef est Jean le Baptiste.
  Mais la premire pierre aprs la clef est Pierre le fondateur.
  _Tu es Pierre et sur cette pierre._
  Et il fut crucifi la tte en bas,
  C'est--dire en redescendant.
  Et comme la pierre est quadrangulaire,
  Il y a les quatre angles et les quatre lignes du carr.
  Et l'on dit _selon Matthieu, selon Marc, selon Luc, selon Jean,_
  C'est--dire _en suivant la ligne de Matthieu, en suivant la ligne de
    Marc, en suivant la ligne de Luc,_
  Et _en suivant la ligne de Jean._
  Et aux quatre coins sont assis le jeune homme, le lion, le taureau et
    l'aigle.
  Car l'glise est quadrangulaire,
  Comme elle est lapidaire tant fonde sur la quadrangulaire
  Pierre.



  Et encore l'ancien testament est tout linaire.
  C'est une longue, c'est une grle ligne des prophtes.
  Et les prophtes y viennent l'un aprs l'autre
  Comme les peupliers viennent l'un aprs l'autre dans cette belle
    ligne.
  Dans cette belle avenue de peupliers.
  Et tout l'ancien testament c'est cette belle, cette longue avenue de
    peupliers.
  Venue des profondeurs de la plaine et marchant droit sur la plaine.
  Cette longue avenue, cette longue ligne fidle
  (Sans largeur).
  Les peupliers y sont placs l'un aprs l'autre, les prophtes y sont
    placs l'un aprs l'autre.
  Sur la range double.
  Venante, sortie, venue des profondeurs de l'horizon la noble alle,
  La fidle, la directe alle droite linaire
  Droite l'avenue s'avance sur la plaine droite.
  Car elle sait o elle va.
  Et elle ne va pas moins que.
  Directement elle va droit au seuil du chteau.
  Et elle conduit, et elle amne, et elle introduit le regard et le pas.
  Elle seule conduit au seuil mais elle ne franchit pas le seuil, elle
    ne passe pas le pas de la porte.
  Elle ne se prolonge pas  l'intrieur du chteau.
  Mais le quadrangulaire chteau du nouveau testament
  S'ouvre  ce seuil et la longue alle de peupliers ne s'y continue
    pas.
  Mais la cour d'honneur s'y ouvre, et les btiments du chteau.
  Et le beau perron pour monter et les quadrangulaires murailles.
  Et ainsi le nouveau testament a une dimension de plus.
  Car l'ancien testament est une ligne
  Mais le nouveau couvre une surface.



  Ou encore l'ancien testament est cette fine, cette grle
  Cette uniquement fidle alle de peupliers,
  Perdue dans la plaine rase
  Mais le nouveau testament est le solide parc du chteau.
  Le robuste bois de chnes, carr,
  Bien clos derrire ses quadrangulaires murailles,
  Et qui couvre toute la surface.



  Ou encore l'ancien testament est cette vote qui monte en une seule
    arte,
  En une seule nervure et le nouveau testament
  C'est la mme vote qui retombe,
  Qui redescend en toute une nappe.
  Et l'arte qui monte part de la terre et c'est une arte charnelle.
  Mais cette nappe qui redescend vient de l'esprit
  Et c'est une nappe spirituelle.
  Et l'arte et la nervure qui monte part du temps et est une
    temporelle arte.
  Mais la nappe qui redescend vient de l'ternit et c'est
  Une ternelle nappe.



  Et la clef de cette mystique vote.
  La clef elle-mme
  Charnelle, spirituelle,
  Temporelle, ternelle,
  C'est Jsus,
  Homme,
  Dieu.



  Et la cration fut une sorte d'ouverture du temps et de fermeture en
    quelque sorte de l'ternit.
  Or le jugement sera proprement la fermeture du temps
  Et la totale et la dfinitive
  Rouverture de l'ternit.



  Ou encore l'ancien testament est le lac profond qui reflte la haute
    fort.
  Et la fort est toute dans le lac mais elle n'y est pas.
  Et le lac sombre et le lac profond est enfonc dans la terre.
  Et dans le lac le ciel est au fond.
  Mais vers le haut la haute fort.
  Partant du bord du lac. La haute fort relle.
  Hausse une tte relle.
  Fait monter une sve relle.
  Vers le seul profond ciel rel.



  On envoie les enfants  l'cole, dit Dieu.
  Je pense que c'est pour oublier le peu qu'ils savent.
  On ferait mieux d'envoyer les parents  l'cole.
  C'est eux qui en ont besoin.
  Mais naturellement il faudrait une cole de moi.
  Et non pas une cole d'hommes.



  On croit que les enfants ne savent rien.
  Et que les parents et que les grandes personnes savent quelque chose.
  Or je vous le dis, c'est le contraire.
  (C'est toujours le contraire).
  Ce sont les parents, ce sont les grandes personnes qui ne savent rien.
  Et ce sont les enfants qui savent
  Tout.



  Car ils savent l'innocence premire.
  Qui est tout.



  Le monde est toujours  l'envers, dit Dieu.
  Et dans le sens contraire.
  Heureux celui qui resterait comme un enfant
  Et qui comme un enfant garderait
  Cette innocence premire.



  Mon fils le leur a assez dit.
  Sans aucun dtour et sans aucune attnuation.
  Car il parlait net et ferme.
  Et clair.
  Heureux non pas mme, non pas seulement celui
  Qui serait comme un enfant, qui resterait comme un enfant.
  Mais proprement heureux celui qui est (un) enfant, qui reste un
    enfant.
  Proprement, prcisment l'enfant mme qu'il a t.
  Puisque justement il a t donn  tout homme
  D'tre.
  Puisqu'il est donn  tout homme d'avoir t
  Un jeune enfant laiteux.



  Puisqu'il a t donn  tout homme cette bndiction.
  Cette grce unique.



  Et le royaume du ciel n'est pas  un moindre prix.
  A un autre prix.
  Mon fils le leur a assez dit.
  Et en termes assez exprs.



  Le royaume du ciel ne sera que pour eux.
  Et il n'y en aura que pour eux.
  _A cette heure-l s'approchrent les disciples de Jsus, disant: Qui,
    penses-tu, est plus grand dans le royaume des cieux?_

  _Et appelant Jsus un petit enfant, le plaa au milieu d'eux,_

  _Et dit: En vrit je vous le dis, si vous ne vous convertissez
    point, et ne vous rendez point comme ces petits enfants, vous
    n'entrerez pas dans le royaume des cieux._

  _Quiconque donc se sera humili comme ce petit enfant, voil celui
    qui est plus grand dans le royaume des cieux._

  _Et celui qui reoit un tel enfant en mon nom, me reoit._

  _Mais celui qui aura scandalis un seul de ces tout petits qui
    croient en moi, il vaut mieux pour lui qu'on lui pende au cou une
    meule d'ne, et qu'on le jette au profond de la mer._



  On a des coles, dit Dieu. Je pense que c'est pour dsapprendre
  Le peu que l'on sait.
  La vie aussi est une cole, disent-ils. On y apprend tous les jours.
  Je la connais, cette vie qui commence au baptme et qui finit 
    l'extrme-onction.
  C'est une usure perptuelle, une constante, une croissante
    fltrissure. On descend tout le temps.
  Heureux celui qui peut rester tel que le jour de son baptme
  Et de sa premire communion. La vie commence au baptme, dit Dieu.
  Sera-t-il dit qu'elle finit  la premire.
  Et non point  la dernire communion.


  Sera-t-il dit que l'homme finit  sa premire communion.
  Et non point au viatique, qui est sa dernire communion.



  Ils s'emplissent d'exprience, disent-ils; ils gagnent de
    l'exprience; ils apprennent la vie; de jour en jour ils amassent
    de l'exprience. Singulier trsor, dit Dieu
  Trsor de vide et de disette.
  Trsor de la disette des sept annes, trsor de vide et de
    fltrissure et de vieillissement.
  Trsor de rides et d'inquitudes.
  Trsor des annes maigres. Accroissez-le, ce trsor, dit Dieu. Dans
    des greniers vides
  Vous entasserez des sacs vides
  D'une gypte vide.
  Vous accroissez le trsor de vos peines et de vos misres.
  Et les sacs de vos soucis et de vos petitesses.
  Vous acqurez de l'exprience, dites-vous, vous accroissez votre
    exprience.
  Vous allez toujours en descendant, dit Dieu, vous allez toujours en
    diminuant, vous allez toujours en perdant.
  Vous allez toujours en pente. Vous allez toujours en vous fltrissant
    et en vous ridant et en vieillissant.
  Et vous ne remonterez jamais cette pente.
  Ce que vous nommez l'exprience, votre exprience, moi je le nomme
  La dperdition, la diminution, le dcroissement, la perte de
    l'esprance.

  Car je le nomme la dperdition prtentieuse,
  La diminution, le dcroissement, la perte de l'innocence.



  Et c'est une dgradation perptuelle.



  Or c'est l'innocence qui est pleine et c'est l'exprience qui est
    vide.
  C'est l'innocence qui gagne et c'est l'exprience qui perd.

  C'est l'innocence qui est jeune et c'est l'exprience qui est vieille.
  C'est l'innocence qui crot et c'est l'exprience qui dcrot.

  C'est l'innocence qui nat et c'est l'exprience, qui meurt.
  C'est l'innocence qui sait et c'est l'exprience qui ne sait pas.

  C'est l'enfant qui est plein et c'est l'homme qui est vide.
  Vide comme une courge vide et comme un tonneau vide:

  Voil, dit Dieu, ce que j'en fais, de votre exprience.



  Allez, mes enfants, allez  l'cole.
  Et vous, hommes, allez  l'cole de la vie.
  Allez apprendre
  A dsapprendre.



  Toute histoire s'est joue deux fois, dit Dieu. Une fois en juiverie.
  Et une fois en chrtiennerie. L'enfant (Jsus) s'est jou deux fois.
  Une fois en Benjamin et une fois dans l'enfant Jsus.
  Et l'enfant perdu et la brebis perdue et la drachme perdue s'est
    joue deux fois.
  Et la premire fois ce fut dans Joseph, _je suis Joseph votre frre_.
  Il fallait que cela ft jou, dit Dieu. Et deux fois plutt qu'une.
  Car il y a dans l'enfant, car il y a dans l'enfance une grce unique.
  Une entiret, une premiret
  Totale.
  Une origine, un secret, une source, un point d'origine.
  Un commencement pour ainsi dire absolu.
  Les enfants sont des cratures neuves.
  Eux aussi, eux surtout, eux premiers ils prennent le ciel de force.
  _Rapiunt_, ils ravissent. Mais quelle douce violence.
  Et quelle agrable force et quelle tendresse de force.
  Comme un pre endure volontiers
  Comme il aime  endurer les violences de cette force,
  Les embrassements de cette tendresse.
  Pour moi, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde
  Qu'un gamin d'enfant qui cause avec le bon Dieu
  Dans le fond d'un jardin.
  Et qui fait les demandes et les rponses (C'est plus sr).
  Un petit homme qui raconte ses peines au bon Dieu
  Le plus srieusement du monde.
  Et qui se fait lui-mme les consolations du bon Dieu.
  Or je vous le dis ces consolations qu'il se fait.
  Elles viennent directement et proprement de moi.



  Je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde, dit Dieu.
  Qu'un petit joufflu d'enfant, hardi comme un page,
  Timide comme un ange,
  Qui dit vingt fois bonjour, vingt fois bonsoir en sautant.
  Et en riant et en (se) jouant.
  Une fois ne lui suffit pas. Il s'en faut. Il n'y a pas de danger.
  Il leur en faut, de dire bonjour et bonsoir. Ils n'en ont jamais
    assez.
  C'est que pour eux la vingtime fois est comme la premire. Ils
    comptent comme moi.
  C'est ainsi que je compte les heures.



  Et c'est pour cela que toute l'ternit et que tout le temps
  Est (comme) un instant dans le creux de ma main.



  Rien n'est beau comme un enfant qui s'endort en faisant sa prire,
    dit Dieu.
  Je vous le dis, rien n'est aussi beau dans le monde.
  Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau dans le monde.
  Et pourtant j'en ai vu des beauts dans le monde
  Et je m'y connais. Ma cration regorge de beauts.
  Ma cration regorge de merveilles.
  Il y en a tant qu'on ne sait pas o les mettre.
  J'ai vu des millions et des millions d'astres rouler sous mes pieds
    comme les sables de la mer.
  J'ai vu des journes ardentes comme des flammes.
  Des jours d't de juin, de juillet et d'aot.
  J'ai vu des soirs d'hiver poss comme un manteau.
  J'ai vu des soirs d't calmes et doux comme une tombe de paradis
  Tout constells d'toiles.
  J'ai vu ces coteaux de la Meuse et ces glises qui sont mes propres
    maisons.
  Et Paris et Reims et Rouen et des cathdrales qui sont mes propres
    palais et mes propres chteaux.
  Si beaux que je les garderai dans le ciel.
  J'ai vu la capitale du royaume et Rome capitale de chrtient.
  J'ai entendu chanter la messe et les triomphantes vpres.
  Et j'ai vu ces plaines et ces vallonnements de France.
  Qui sont plus beaux que tout.
  J'ai vu la profonde mer, et la fort profonde, et le coeur profond de
    l'homme.
  J'ai vu des coeurs dvors d'amour
  Pendant des vies entires
  Perdus de charit.
  Brlant comme des flammes.
  J'ai vu des martyrs si anims de foi
  Tenir comme un roc sur le chevalet
  Sous les dents de fer.
  (Comme un soldat qui tiendrait bon tout seul toute une vie
  Par foi
  Pour son gnral (apparemment) absent).
  J'ai vu des martyrs flamber comme des torches
  Se prparant ainsi les palmes toujours vertes.
  Et j'ai vu perler sous les griffes de fer
  Des gouttes de sang qui resplendissaient comme des diamants.
  Et j'ai vu perler des larmes d'amour
  Qui dureront plus longtemps que les toiles du ciel.
  Et j'ai vu des regards de prire, des regards de tendresse,
  Perdus de charit
  Qui brilleront ternellement dans les nuits et les nuits.
  Et j'ai vu des vies tout entires de la naissance  la mort,
  Du baptme au viatique,
  Se drouler comme un bel cheveau de laine.
  Or je le dis, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau dans tout le
    monde
  Qu'un petit enfant qui s'endort en faisant sa prire
  Sous l'aile de son ange gardien
  Et qui rit aux anges en commenant de s'endormir.
  Et qui dj mle tout a ensemble et qui n'y comprend plus rien
  Et qui fourre les paroles du _Notre Pre_  tort et  travers
    ple-mle dans les paroles du _Je vous salue Marie_.
  Pendant qu'un voile dj descend sur ses paupires
  Le voile de la nuit sur son regard et sur sa voix.
  J'ai vu les plus grands saints, dit Dieu. Eh bien je vous le dis.
  Je n'ai jamais rien vu de si drle et par consquent je ne connais
    rien de si beau dans le monde
  Que cet enfant qui s'endort en faisant sa prire
  (Que ce petit tre qui s'endort de confiance)
  Et qui mlange son _Notre Pre_ avec son _Je vous salue Marie_.
  Rien n'est aussi beau et c'est mme un point
  O la sainte Vierge est de mon avis.
  L-dessus.
  Et je peux bien dire que c'est le seul point o nous soyons du mme
    avis. Car gnralement nous sommes d'un avis contraire.
  Parce qu'elle est pour la misricorde.
  Et moi il faut bien que je sois pour la justice.



  Aussi, dit Dieu, comme je comprends mon fils. Mon fils le leur a
    assez dit. (Or il faut entendre toutes les paroles de mon fils au
    pied de la lettre). _Sinite parvulos._ Laissez venir.
  _Sinite parvulos venire ad me._ Laissez les tout petits venir  moi.
  Les petits enfants.
  _Alors lui furent offerts des tout petits pour qu'il leur impost les
    mains, et prit. Or les disciples les rabrouaient._


  _Mais Jsus leur dit: Laissez les tout petits, et ne les empchez
    point de venir  moi: talium est enim regnum coelorum. De tels en
    effet est le royaume des cieux._ Aux tels, aux comme eux appartient
    le royaume des cieux.


  _Et quand il leur eut impos les mains, il s'en alla._



  Vous autres hommes, (dit Dieu), essayez donc seulement de faire un
    mot d'enfant.
  Vous savez bien que vous ne pouvez pas.
  Et non seulement vous ne pouvez pas en faire.
  Pas mme un seul, mais quand on vous en fait
  Vous ne pouvez pas mme les retenir. Quand un mot d'enfant clate
    parmi vous
  Vous vous rcriez, vous clatez vous-mmes d'une admiration
  Sincre et profonde et qui vous rachterait et  laquelle je rends
    justice.
  Et vous dites, de partout vous dites,
  Vous dites des yeux, vous dites de la voix,
  Vous riez, vous dites en vous-mmes et vous dites tout haut  table:
  Il est bon, celui-l, je le retiens. Et vous vous jurez
  D'en faire part  vos amis, de le dire  tout le monde,
  Tant vous avez d'orgueil pour vos enfants (je ne vous en veux pas,
    dit Dieu.
  C'est encore ce que vous avez de meilleur et c'est ce qui vous
    rachterait).
  Vous croyez que vous allez facilement le rapporter.
  Mais quand vous allez tout flambants pour le rapporter,
  Vous vous apercevez que vous ne le savez plus.
  Et non seulement cela, mais que vous ne pourrez plus le retrouver. Il
    s'est vanoui de votre mmoire.
  C'est une eau trop pure qui a fui de votre sale mmoire, de votre
    mmoire souille.
  Qui a voulu fuir, qui n'a pas voulu y rester.
  Vous vous rendez trs bien compte qu'il tait  une certaine place,
    qu'il avait un certain got,
  Qu'il tait l, qu'il occupait cette certaine place, qu'il tait dans
    cette rgion, qu'il tenait cette place, qu'il avait un certain
    volume. Mais vous avez la sensation nette
  Qu'il est parti ou plutt qu'il est reparti et qu'il ne reviendra
    jamais plus,
  Que d'ailleurs vous tiez parfaitement indigne
  Qu'il demeurt et vous restez bouche be et vous avez parfaitement la
    sensation
  Que vous seriez parfaitement incapable de le retrouver,
  C'est--dire de le faire revenir,
  Parce que c'est d'une tout autre qualit d'me.



  Et vous le sentez bien, que c'est ainsi, que c'est juste, et que rien
    n'y reviendra, et que rien n'y fera plus.
  Et que c'est votre ancienne me,
   hommes,
  qui a pass,



  Hommes malins alors vous ne faites plus le malin.
  Hommes savants alors vous ne faites plus le savant.
  Hommes qui avez t  l'cole alors vous ne savez plus rien
  Et vous n'avez plus qu' courber le front
  (C'est d'ailleurs ce que vous faites, il faut vous rendre cette
    justice)
  Quand un mot d'enfant passe dans le cercle de famille,
  Quand un mot d'enfant
  Tombe
  Dans le fatras quotidien,
  Dans le bruit quotidien,
  (Dans le soudain silence)
  Dans le recueillement soudain
  De la table de famille.
  O hommes et femmes assis  cette table soudain courbant le front vous
    coutez passer
  Votre ancienne me.



  Quand un mot d'enfant tombe
  Comme une source, comme un rire,
  Comme une larme dans un lac.



  O hommes et femmes assis  cette table soudain courbant le front,
    l'oeil fixe, et les doigts immobiles et arrts et lgrement
    tremblants sur le morceau de pain,
  Les doigts agits d'un lger tremblement, la respiration arrte,
  Vous coutez passer
  Votre ancienne me.



  Une voix est venue,
  Hommes  table,
  Comme d'une autre cration mme.



  Une voix est monte,
  Hommes  table,
  Une voix est venue,
  C'est d'un monde o vous tiez.



  Une source a jailli,
  Hommes  table,
  C'est la source de votre premire me.
  Vous aussi vous avez ainsi parl.



  Vous tiez d'autres hommes, hommes  table.
  Vous tiez d'autres tres, hommes  table.
  Vous tiez des enfants comme eux.



  Vous faisiez des mots d'enfants, hommes  table.
  Allez donc  prsent faire des mots d'enfants.



  Un mot est pass, un mot est mont, un mot est venu, hommes  table.
  Un mot est tomb dans le silence de votre table.
  Et soudain vous avez reconnu.
  Et soudain vous avez salu.
  Votre ancienne me.



  Un mot a jailli tourdi.
  Un mot a vol tourneau.
  _Hastis musars._
  Et frmissants vous avez senti passer
  Toute la jeunesse
  Du vieux
  Dieu.



  Ils sont le lait et le miel, dit Dieu, une innocence dont on n'a pas
    ide. (Et les hommes sont le pain et le vin).
  Lavs de l'eau ils sont comme une autre chair, n'tant pas seulement
    d'une autre me.
  D'une autre qualit d'me.
  Lavs de l'eau ils sont une autre nourriture, une chair plus tendre,
    ils sont le lait mme et le miel.



  Et l'homme, Hommes  la sainte Table, Hommes  la Table ternelle,
  L'Homme est le Pain et le Vin
  L'Homme est une nourriture plus forte, une nourriture virile.
  Mais l'enfant est une blanche nourriture, une pure nourriture, une
    nourriture plus tendre.
  Et le Pain et le Vin sont des Nourritures adultes, de dures
    Nourritures d'homme.
  Et ce Vin venait de cette Grappe. Mais ce lait et ce miel venaient
    des ruisseaux mmes.
  _Et tant alls jusqu'au Torrent-de-la-Grappe de raisin, ils
    couprent une branche de vigne avec sa grappe, que deux hommes
    portrent sur un levier. Ils prirent aussi des grenades et des
    figues de ce lieu-l,_

  _qui fut appel depuis Nehel-escol, le Torrent-de-la-Grappe, parce
    que les enfants d'Isral emportrent de l cette grappe de raisin._



  _Ils leur dirent: Nous avons t dans le pays o vous nous avez
    envoys, et o coulent vritablement des ruisseaux de lait et de
    miel, comme on le peut connatre par ces fruits._

  _Mais elle a des habitants trs forts, et de grandes villes fermes
    de murailles. Nous y avons vu la race d'Enac._



  _Sinite parvulos venire ad me.
  Talium est enim regnum coelorum_ c'est le mot de mon fils.
  Mais ce n'est pas seulement le mot de mon fils. C'est mon mot.
  Quel engagement, l'glise, ma fille l'glise me le fait reprendre
  Et me le fait dire (or je ne dmentirai jamais une liturgie.
  Une prire, une oraison de ma fille l'glise).
  Par l'glise, par le ministre du prtre j'ai repris l'engagement,
    j'ai repris le mot de mon fils:
  _Laissez venir  moi les tout petits.
  Des tels est en effet le royaume des cieux._
  Ainsi ma liturgie romaine se noue  ma prdication centrale et
    cardinale
  Et  ma prophtie judenne.
  Et la chane est juive et romaine en passant par un gond, par une
    articulation.
  Par une origine centrale.
  Tout est annonc par ma prophtie juive.
  Tout au centre, tout au coeur est ralis, tout est consomm par mon
    fils.
  Tout est consomm, tout est clbr par ma liturgie romaine.

  Le prophte juif prdit.
  Mon fils dit.
  Et moi je redis.

  Et on me fait redire.



  Et il y a un rappel, un cho, un report et comme un retour, qui est
    saint Louis.
  Je veux dire: Il y a un rappel, un cho, un report et comme un retour
    qui sont les saints.



  Il y a un reflet.



  Il y a une lumire avant, une lumire pendant, une lumire, un reflet
    aprs.



  On a t trois fois en gypte, dit Dieu. Et une fois c'est Joseph.
  Et une fois c'est Jsus.
  Et une fois c'est saint Louis.



  On a t trois fois en gypte et c'est une terre singulire.



  Et une fois c'tait Joseph conduisant Jacob c'est--dire Isral.
  Et une fois ce fut le Joseph conduisant Jsus.
  Et une fois ce fut saint Louis conduisant Joinville
  Et le menu peuple de France et les autres barons franais.



  Singulire gypte, dit Dieu, singulire destine de cette gypte
    temporelle.
  Haute et triple destine. On y fit trois voyages.
  Une fuite. Une fuite. Une croisade.
  Une entre. Une retraite. Une croisade.
  Un enfant vendu. Un enfant en fuite. Un roi en croisade.
  Un ministre du roi. Un roi sur son ne. Un roi en prison.
  O thtre d'gypte, on y a jou trois fois.



  Une fois avant. Une fois pendant. Une fois aprs.



  Longue destine temporelle, dit Dieu, patience temporelle, en vrit
    cette terre a t fort honore.
  Les pas ont march dans les pas, dit Dieu, le talon juste dans le
    talon et les pieds ont retrouv leur propre trace.
  C'est un pays de dsert, dit Dieu, du moins on le dit.
  Ou plutt c'est une grasse valle longue toute borde, toute entoure
    de dserts et l'on n'y accde point autrement que par le dsert et
    le sable.
  Mais sur ce sable les traces ne se sont point effaces et les pieds
    ont retrouv la trace des pieds.
  Les pieds nouveaux sont retombs juste dans les pieds antiques.
  O terre antique, de loin en loin par le dsert, par la mer le
    voyageur est venu.
  Des sicles passaient,  terre antique, des sicles d'intervalle, et
    tout paraissait oubli.
  Mais aprs des sicles d'intervalle par le dsert, par la mer ton roi
    revenait,  terre antique, ton roi voyageur.
  Et les pieds n'hsitaient point pour se poser dans la trace des pieds.
  Ton roi est venu trois fois,  terre antique,  terre destine.

  La premire fois c'tait un petit garon vendu esclave
  A des marchands
  Et tu en fis le ministre de ton roi.

  La deuxime fois c'tait un petit garon qu'on faisait fuir  dos
    d'ne.
  Et un jour tu le renvoyas pour devenir le Roi des rois.

  _Soyez parfaits comme votre Pre cleste est parfait._ Et la
    troisime fois c'tait
  le roi de France,
  Rcemment dbarqu de ses royales
  Galres.



  Des sicles et des sicles passaient,  terre d'gypte, des sicles
    d'intervalle,
  Et tout paraissait oubli.
  Mais toujours ton roi est revenu
  Au rendez-vous.



  Terre antique, au coeur fertile, au front couronn de sables,
  Nul sable jamais n'a effac,
  Terre antique nul sable n'effacera
  La trace de ces pas.



  Terre antique entoure, terre antique cerne d'un infranchissable
  Sable, dsert aux plis infranchissables tu as t franchi trois fois.
  Terre antique trois fois ton roi
  A trouv le chemin de ton coeur.



  Terre antique entre toutes, antique sur toutes tu t'endors dans un
    long sommeil mais tu as t rveille trois fois.



  Et une fois c'tait un petit juif.
  Et une fois c'tait un petit juif.
  Et une fois c'tait un baron franais.



  Et la premire fois c'tait le Prophte.
  Et la troisime fois c'tait le Saint.
  Mais la deuxime fois qui tait-ce, sinon  la fois le Prophte et le
    Saint.



  O terre antique, terre d'gypte tu parais dormir, mais tu as t
    honore trois fois.



  Et la premire fois c'tait sous l'ancienne loi,
  Presque au commencement de l'ancienne loi.

  Et la deuxime fois; et la troisime fois c'tait sous la loi
    nouvelle,
  Dans la floraison de la loi nouvelle.

  Mais la deuxime fois qu'est-ce que c'tait,
  Sinon sous cet achvement, sous ce couronnement de l'ancienne loi
  Que fut cette naissance et cette enfance et ce commencement de la loi
    nouvelle.



  O terre antique, terre d'gypte tu parais dormir, mais tu as t
    visite trois fois.



  Et la premire fois c'tait le Juste.
  Et la troisime fois c'tait le Saint.
  Mais la deuxime fois qui tait-ce, sinon  la fois le Juste et le
    Saint.



  O terre antique, terre d'gypte, terre  la longue mmoire tu parais
    dormir mais tu as t foule trois fois.



  Et la premire fois c'tait le roi des Juifs.
  Et la troisime fois c'tait le roi de Chrtient.
  Mais la deuxime fois, qui tait-ce, _rex Judaeorum_, sinon  la fois
    le roi des Juifs
  Et le roi de Chrtient.



  Terre antique, terre d'gypte tu parais endormie, mais ton sommeil a
    t troubl trois fois
  Par les pas qui venaient.



  Terre tu as t bnie trois fois et toi dsert strile tu as t
    arros trois fois.
  _Rorate, coeli, desuper. Et nubes pluant justum.
  Cieux, faites votre rose, d'en haut. Et que les nuages pleuvent le
    Juste._



  _Cieux, faites descendre votre rose._ O terre d'gypte, dit Dieu,
    singulire terre,
  Tu as fourni une singulire histoire,
  Tu as fourni une singulire destine.
  Tu as t grandement honore temporellement,
  Terre endormie trois fois rveille,
  Terre ignore trois fois visite,
  Terre oublie trois fois remmore



  Ainsi, dit Dieu, tout se joue trois fois. Le prophte parle avant.
  Mon fils parle pendant.
  Le saint parle aprs.

  Et moi je parle toujours.



  Et c'est l que l'on voit que mon fils est le centre et le coeur et
    la vote et la clef
  Et la nef et le croisement de l'axe,
  Et le point de l'articulation.
  Et le gond qui fait tourner la porte.
  Le prince des prophtes et le prince des saints.



  Le prophte, le juste vient devant.
  Mon fils vient pendant.
  Le saint vient aprs.

  Et moi je viens toujours.

  Et l'glise, qui est la communion des saints et la communion des
    fidles vient aussi aprs, vient aussi toujours.



  Or je ne laisserai pas manquer mon glise, dit Dieu, je ne la
    laisserai pas errer, je ne la laisserai pas faillir.
  Terre antique d'gypte qui dors faussement, dit Dieu, qui rellement
    veilles,
  Je m'engage autant dans les commandements de l'glise que dans mes
    propres
  Commandements.
  Je m'engage autant dans les enseignements de l'glise que dans mes
    propres
  Enseignements.
  Je m'engage autant dans une liturgie que je me suis engag avec Mose
  Et que mon fils avec eux s'est engag sur la montagne.
  Or cela, ce que mon fils a dit une fois, _sinite parvulos venire ad
    me,--laissez les petits venir  moi,_--je le redis, on me le fait
    redire toutes les fois (quel engagement).
  Et mon fils l'avait dit de quelques enfants qui jouaient, et qui,
    aussitt bnis, le quittrent pour retourner jouer.
  Mais moi je le dis, on me le fait dire  chaque enfant qui ne
    retournera plus jouer,
  Sinon dans mon paradis.



  Or cela (quel engagement) je le redis  cet office des morts,  qui
    tout vient aboutir.
  Auquel tout s'achemine. _Office des morts pour l'enterrement d'un
    enfant._ Le Clbrant se revt d'un surplis et d'une tole blanche.
  Et comme le jour du baptme il est all chercher l'enfant jusqu'au
    seuil de l'glise,
  Qui est le seuil de ma maison,
  Et ainsi le seuil de la Maison de son Pre,
  Ainsi le jour de cet enterrement il va chercher l'enfant dans la
    paroisse jusqu' la Maison de son pre.
  Jusqu'au seuil de la maison de son pre.
  Et la Croix mme marche porte au-devant de cet enfant qui est mort
    dans la paroisse.
  Et quand le cortge revient vers l'glise
  La croix marche porte devant.
  La croix et le prtre et le rpondant et les enfants de choeur
    marchent en avant.
  Et par la grande rue du village tout le village.
  Toute la paroisse suit derrire.
  Les hommes et les femmes et les enfants.
  Et les femmes pleurent. Et tout est blanc.
  Et le clbrant chante
  le vieux psaume du roi David,
  _Beati immaculati in via.
  Heureux les sans tache dans la voie._



  _Heureux les immaculs dans la voie.
  Beati immaculati in via._
  Sera-t-il dit, dit Dieu, que de tant de saints et de tant de martyrs.
  Les seuls qui seront rellement blancs.
  Rellement purs.
  Les seuls qui seront rellement sans tache ce seront
  Ces malheureux enfants que les soldats d'Hrode
  Massacrrent au bras de leur mre.
  O saints Innocents serez-vous donc les seuls.
  Saints Innocents serez-vous donc les purs.
  Saints Innocents serez-vous donc les blancs et les sans tache.
  _Beati immaculati in via.
  Bienheureux les innocents, les sans tache dans la voie.
  Ego sum via, veritas et vita.
  Je suis la voie, la vrit et la vie._
  O saints innocents sera-t-il dit que vous serez et que vous tes
  Les seuls innocents.
  Et que Franois mme mon serviteur auprs de vous n'est point pauvre.
  Et que mon serviteur saint Louis des Franais
  Auprs de vous n'est point innocent.
  Sera-t-il dit qu'il y a dans la vie, et dans l'existence de cette
    terre, une telle amertume, une telle lassitude.
  Une telle ingratitude.
  Une telle fltrissure.
  Un tel voilement.
  Un tel irrvocable vieillissement de l'me et du corps.
  Une telle marque, de telles rides ineffaables.
  Un tel hbtement qui ne sera plus aiguis.
  Une telle fivre qui ne sera plus rafrachie.
  Une telle pente qui ne sera point remonte.
  Un tel pli de mmoire, d'impuissance d'oublier.
  Un tel principe, un tel pli de blessure au coin des lvres
  Que les plus grandes saintets du monde n'effaceront jamais ce pli.
  Et que les plus grandes saintets du monde ne vaudront jamais
  Les lvres sans pli, les mes sans mmoire,
  les corps sans blessure
  De ces grands saints et de ces grands martyrs qui ne quittrent le
    sein de leur mre
  Que pour entrer dans le royaume des cieux.
  Et qui ne connurent rien de la vie et qui ne reurent de la vie
    aucune blessure
  Que cette blessure qui les fit entrer dans le royaume des cieux.
  Les seuls des chrtiens assurment qui sur terre n'aient jamais
    entendu parler d'Hrode.
  Et  qui le nom d'Hrode sur terre n'ait jamais rien dit.
  Sera-t-il dit que les plus grandes saintets du monde
  Des vies entires de saintet
  N'auront pas dpli, n'auront pas drid les mes.
  Et que le chevalet mme n'aura point acquis aux martyrs
  Une certaine blancheur, une certaine premiret,
  Une certaine entiret
  De la toute premire
  Innocente enfance.
  Et que ce qui est regagn, dfendu pied  pied, repris, gagn,
  N'est point le mme que ce qui n'a jamais t perdu.
  Et qu'un papier blanchi n'est point un papier blanc.
  Et qu'un tissu blanchi n'est point une blanche toile.
  Et qu'une me blanchie n'est point une me blanche.
  Et que les plus prs de moi ce seront ces blancs enfants laiteux
  Qui n'ont jamais rien su de la vie et rien fait de l'existence
  Que de recevoir un bon coup de sabre,
  Je veux dire plac au bon moment.



  _En ce temps-l, l'Ange du Seigneur apparut en songe  Joseph,
    disant: Lve-toi, et prends ton enfant, et sa mre, et fuis en
    gypte, et restes-y jusqu' ce que je te le dise. Car il arrivera
    qu'Hrode cherchera l'enfant pour le perdre. Lequel se levant, prit
    l'enfant, et sa mre, de nuit, et se retira en gypte: et il y
    resta jusqu' la mort d'Hrode: afin que ft accompli ce qui fut
    dit par le Seigneur parlant par son Prophte: D'gypte j'ai appel
    mon fils. Alors Hrode, voyant qu'il avait t tromp par les Mages
    entra dans une grande colre, et envoya tuer tous les enfants, qui
    taient  Bthlehem, et dans toute sa contre, depuis deux ans et
    au-dessous, selon, le temps qu'il s'tait inform des Mages. Alors
    fut accompli ce qui fut dit par le Prophte Jrmie disant: Vox in
    Rama audita est, ploratus et ululatus multus: Rachel plorans filios
    suos, et noluit consolari, quia non sunt._



  _Une voix fut entendue dans Rama, un pleurement et un grand
    hululement: Rachel pleurant ses fils, et elle ne voulut pas tre
    console,--quia non sunt,--parce qu'ils ne sont pas._



  _J'ai vu_, dit Jean,

  _En ces jours-l: J'ai vu sur la montagne de Sion l'Agneau debout, et
    avec lui cent quarante-quatre mille qui avaient son nom, et le nom
    de son Pre crit sur le front. Et j'entendis une voix du ciel,
    comme une voix de beaucoup d'eaux, et comme la voix d'un grand
    tonnerre: et une voix, que j'entendis, comme de citharades
    citharizant sur leurs cithares._

  _Et ils chantaient_

  _quasi canticum novum,_

  _comme un cantique nouveau devant le sige,_

  _et devant les quatre animaux, et les vieillards:_



  _et nemo poterat dicere canticum,_



  _et personne ne pouvait dire ce cantique,_



  _nisi illa centum quadraginta quatuor millia,_



  _sinon ces cent quarante-quatre mille,_



  _qui empti sunt de terra._

  _qui furent enlevs,_

  _qui ont t enlevs de la terre._



  Tu entends bien, mon enfant, _qui empti sunt de terra, qui ont t
    enlevs de la terre_. Tout le monde est enlev de la terre,  son
    jour,  son heure.
  Mais tout le monde est enlev de la terre trop tard, quand dj la
    terre a pris sur lui.
  Tout le monde est enlev de la terre quand il est dj terreux.
  Quand sa mmoire est terreuse et quand son me est terreuse.
  Quand la terre s'est colle  lui et quand elle a laiss sur lui
  Une ineffaable marque.
  Mais eux, eux seuls, _empti sunt de terra_, littralement _ils furent
    enlevs de la terre_
  Avant qu'ils fussent aucunement entrs en terre.
  Avant que cette terre leur et donn, leur ait laiss
  La moindre marque terreuse.
  _Empti sunt de terra_. La terre ne les prit point, ne les eut point.
    La terre n'eut point commandement sur eux.
  Ne les nourrit point. N'imprima point sur eux cette empreinte.
  Cette marque indlbile.
  _Ils furent enlevs de la terre_, c'est--dire de cette ingratitude
    terreuse,
  Et de cette amertume terrienne et de ce vieillissement terrien.
  _Ils furent enlevs de la terre_, non pas y ayant t, comme nous,
    comme tout le monde.
  Mais _ils furent enlevs de la terre_, c'est--dire d'y tre mme.
  D'y tre et ternellement d'y avoir t.
  Sera-t-il dit, dit Dieu, que toutes les grandeurs de la terre et le
    sang mme des martyrs
  Ne vaudront pas de n'avoir pas t de la terre.
  De n'avoir pas ce got terreux.
  D'avoir t _enlev_ au commencement,
  A l'origine, au point d'origine de cette vie terrestre.
  De n'avoir pas ce pli et ce got d'une ingratitude.
  D'une amertume.
  Terreuse.


  _Beati ac sancti._ Heureux et saints ces saints
  Innocents. _Ceux-ci_, dit Jean,

  _Ceux-ci suivent l'Agneau partout o il ira._

  _Hi sequuntur Agnum quocumque ierit._

  _Hi empti sunt._ Encore. _Empti sunt. Furent enlevs_

  _Hi empti sunt ex hominibus._

  _Ceux-ci furent enlevs des hommes,
  (D'entre les hommes, de parmi les hommes),_

  _primitiae Deo, et Agno:_

  _prmices  Dieu, et  l'Agneau:_

  _et in ore eorum non est inventum mendacium:_

  _et dans leur bouche,
  et sur leur lvre ne fut point trouv le mensonge:_

  (Le mensonge d'homme, le mensonge adulte, le mensonge terrestre.
  Le mensonge terrien.
  Le mensonge terreux).

  _sine macula enim sunt ante thronum Dei._

  _sans tache ils sont en effet devant le trne de Dieu._



  Tel est, dit Dieu, ce secret de tendresse et de grce
  Qui est dans l'enfance mme, au point d'origine de l'enfant.
  Telle est cette innocence, cette blancheur, cet incommencement.
  Tel est ce secret, cette faveur de ma grce,
  (Cette justice injustifiable),
  Qu'il y a ceux qui ont tremp dans la terre et ceux qui n'ont pas
    tremp dans la terre.
  Ceux qui sont marqus, tachs, clabousss de la terre et ceux qui ne
    sont pas clabousss de la terre.
  Et qu'il n'y en a que pour ceux qui n'ont pas tremp dans la terre et
    qui ne sont pas clabousss de la terre.
  Ce sont eux, dit l'Aptre, qui sur le mont de Sion entourent l'Agneau
    debout.
  Ils sont cent quarante-quatre mille et ce sont eux qui ont
  Mon nom et le nom de mon Fils crit sur le front.
  Et l'aptre entendit une voix du ciel
  Comme une voix de beaucoup d'eaux.
  Et comme la voix d'un grand tonnerre.
  Et comme la voix de joueurs de cithare jouant de la cithare sur leur
    cithare.
  Et attention ils ne chantaient pas seulement un cantique.
  Mais ils chantaient comme un cantique _nouveau_ devant le sige.
  Et devant les quatre animaux, et les vieillards:
  C'est un cantique _nouveau_ pour marquer
  Cette ternelle nouveaut qu'il y a dans l'enfance.
  Et qui est le grand secret de ma grce.
  Cette renaissante, cette perptuellement renaissante, cette
    ternellement renaissante nouveaut.
  Et ce cantique nouveau vient de cette nouveaut mme. Il en sort. Il
    en nat.
  Or tel est leur privilge. Et il n'y en a point de plus grand:
  _Personne_, (c'est--dire les plus grands saints et les martyrs mmes,
  Des sicles et des vies d'preuves et de saintet,
  D'exercices, de prires,
  De travail,
  De sang, de larmes;

  _Nemo, personne_, c'est--dire pas mme Franois mon serviteur et pas
    mme saint Louis mon serviteur;

  _Nemo, personne_, c'est--dire pas mme les quatre tmoins, les
    quatre rapporteurs;
  Matthieu, et Marc, et Luc, et Jean; et le jeune homme, et le lion, et
    le taureau, et l'aigle;

  _Nemo, personne_, c'est--dire pas mme Pierre le Fondateur;

  Et pas mme ceux qui trouvrent la mort combattant pour la dlivrance
    du Saint-Spulcre;

  _Nemo poterat dicere canticum_, personne ne pouvait dire ce cantique.
  (Tel est leur exorbitant privilge et la grande faveur injuste
  De ma grce ternellement juste).

  _nisi illa centum quadraginta quatuor millia, qui empti sunt de
    terra._

  _si ce n'est ces cent quarante-quatre mille, qui furent enlevs de la
    terre._



  _Christianus sum, je suis chrtien_, ce cri du tmoignage,
  Profr dans les supplices les plus affreux,
  Cri  la face du ciel,
  Cri doucement  la face des bourreaux,
  Ce cri du tmoignage, de ce tmoignage que nous nommons le martyre,
  Profr sur un tel thtre et dans une telle, dans une si dure
    condition,
  Aux plus grands martyrs n'a point ouvert ce singulier, cet minent
    privilge.
  Ce privilge exorbitant, cet unique privilge.
  Injuste. Juste. Purement gracieux.
  Proprement gracieux. Et voici.
  Voici que ces cent quarante-quatre mille innocents.
  Voici que ces cent quarante-quatre mille enfants
  N'ont eu qu' natre, et rien de plus. Tels sont les mystres, tels
    sont les secrets.
  Tels sont les jeux, telles sont les ingalits de ma grce.
  Et le secret apparentement, la secrte accointance
  De ma grce avec la tendresse et le lait. Tant d'autres.
  Tant d'autres ont tmoign sous la serre et le bec
  Et sous l'onglet
  Sous la dent des lions et sous la lanire et sous la tenaille ardente
  (Car il y en a eu de toutes sortes)
  Et sous les hues des nations et sous la rue du peuple et sous la
    clameur du peuple.
  Et sous l'interrogatoire du prteur.



  Et  tous ces tmoins et  tous ces martyrs. Tant d'autres.



  Tant d'autres sont morts sur des routes perdues dans des plaines
    perdues marchant  la dlivrance du Saint-Spulcre.
  Les reins briss, gisant par terre, crevant de fatigue.
  Crevant de faim, crevant de soif, crevant de sable.
  Les ctes rompues, couchs par terre,  dix-huit cents lieues de leur
    chteau.
  Mourant de leurs blessures. Vids de leur sang comme des outres
    perces.
  (De leur sang qui coulait sur le sable, et que le sable buvait, et
    qui se perdait dans le sable,
  Pour jusqu' la rsurrection des corps). Tant d'autres.
  Tant d'autres sont partis, tant d'autres sont morts.
  Crevs de bataille, crevs de misre, crevs de lpre.
  Et  tant d'autres.



  (Et ils taient partis pour la dlivrance du Saint-Spulcre. Et ils
    ne trouvrent
  Que le royaume de Dieu et la vie ternelle).



  A tant d'autres. A tous ces autres tmoins,  tous ces autres martyrs
    il ne fut pas donn.
  ternellement il n'est pas donn de chanter ce cantique _nouveau_.
  Tel est mon ordre, tel est le secret de ma hirarchie.
  Une vie entire d'exercice et de prire.
  Une vie d'preuve, une vie d'humilit n'y suffit pas.
  Une vie de mrite, une vie de vertu n'y sert de rien.
  Une vie de sang, une vie de larmes, une vie mme de grce n'y est
    pour rien.
  Car ce qu'il y faut prcisment c'est une vie qui ne soit pas entire.
  Qui soit mme exactement tout le contraire d'tre entire.
  Qui soit le moins vcue, qui soit  peine commence.
  Qui soit le moins commence possible. _Et nemo poterat dicere
    canticum._ Or ces cent quarante-quatre mille
  Qui seuls pouvaient chanter ce cantique nouveau, qu'est-ce qu'ils
    avaient fait?
  Admirez ici l'ordre de ma grce. Ils avaient fait ceci
  Qu'ils taient venus au monde. Un point, c'est tout. Ou si vous
    prfrez,
  Ils avaient fait ceci qu'ils taient des petits nouveau-ns.
  C'taient des espces de petits nourrissons juifs. Des garons et des
    filles.
  Leurs mres disaient comme dans tous les pays du monde: _C'est le
    mien qui est le plus beau._
  Eux, a leur tait bien gal, d'tre beaux. Pourvu qu'ils dorment et
    qu'ils tettent.
  Quand ils avaient sommeil,
  Quand ils avaient envie de dormir ils dormaient;
  Quand ils avaient faim et soif (ensemble)
  Quand ils avaient envie de tter, ils ttaient;
  Quand ils avaient envie de crier ils criaient:
  C'taient leurs plus grandes occupations. C'est ainsi qu'ils
    trouvrent
  Non seulement le royaume de Dieu et la vie ternelle.
  Mais seuls d'y porter crit sur le front mon nom et le nom de mon
    Fils.
  Et seuls d'y chanter ce cantique nouveau.



  _Qui empti sunt de terra._ Tant d'autres sont morts au nom de mon
    Fils.
  _In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti._
  Tant d'autres sont morts pour sauver l'honneur
  Du Nom de mon fils. Et eux.
  Qui seuls portent ce nom crit sur le front
  Et seuls peuvent chanter ce cantique nouveau,
  Ils sont les seuls aussi assurment qui sur terre
  Aient jamais ignor totalement le nom de mon fils. Tel est mon dcret.
  Ce nom pour lequel ils sont morts, ils ne le connaissaient pas.
  Ils ne l'ont jamais connu sur terre. Voil ce que j'aime, dit Dieu.
  A prsent ils le connaissent peut-tre. ternellement on peut le lire
    crit
  Sur cent quarante-quatre mille fronts. Sur nul autre.
  Sur pas un de plus. Mais vivant, mais sur terre
  On peut dire qu'ils n'ont jamais su de quoi on parlait
  Ni mme que l'on parlait et que l'on pouvait parler
  (De quelque chose). Voil ce qui me plat, dit Dieu.
  Or ils pleuraient, et ils riaient, et ils ttaient, et ils criaient,
    et ils dormaient.
  C'tait leur grande, c'tait leur plus srieuse occupation.
  Et un jour vint.
  Que.
  Un jour (ils ne connaissaient pas plus le nom d'Hrode que le nom de
    Jsus)
  (et ils ne connaissaient pas plus le nom de Jsus que le nom
    d'Hrode. J'ose dire
  Que ces deux noms leur taient galement indiffrents). Or ces deux
    hommes,
  Jsus, Hrode, Hrode, Jsus,
  Antagonistes allaient tout simplement leur procurer
  La gloire de mon paradis.
  Le royaume des cieux et la gloire ternelle. Un jour vint
  Qu'une horde de brutes soldats, qui faisaient leur mtier,
  (Mais qui le dpassaient peut-tre un peu)
  Une rue de brutes passa, des espces de gendarmes, des ogres comme
    dans les contes de fes, des Croquemitaines pour les enfants.
  Portant des sabres qui taient comme des grands coutelas.
  Et c'taient les soldats d'Hrode.
  Une rue, un tumulte. Un fracas, des bras retrousss. Une clameur.
  Des cris. Des dents. Des regards luisants.
  Des femmes qui fuyaient, des femmes qui mordaient
  Comme elles mordent toujours quand elles ne sont pas les plus fortes.
  Et il n'y eut plus dans le sang et dans le lait
  Qu'une grande jonche de corps morts
  Un cimetire de poupons et de jeunes femmes juives.
  Vous savez, dit Dieu, ce que nous en avons fait.
  Ces yeux qui s'taient  peine ouverts  la lumire du soleil charnel.
  Pour ternellement furent clos  la lumire du soleil charnel
  Ces yeux qui s'taient  peine ouverts  la lumire du soleil
    terrestre
  Pour ternellement furent clos  la lumire du soleil terrestre.
  Ces yeux qui s'taient  peine ouverts  la lumire du soleil temporel
  Pour ternellement furent clos  la lumire du soleil temporel.
  Ces regards qui taient  peine monts vers le jour et vers le soleil
    du temps
  Pour ternellement furent clos  ces passagres,
  A ces prissables lumires.
  Ces voix, ces lvres qui n'avaient jamais chant les louanges de Dieu
    sur terre,
  Qui ne s'taient jamais ouvertes que pour demander  tter. (Mais il
    me plat ainsi, dit Dieu).
  Sont ainsi les seules, sont aujourd'hui les seules,
  Sont aussi les seules qui puissent chanter ce cantique nouveau.
  _Qui empti sunt de terra._ Vous voyez ce que nous en avons fait, dit
    Dieu.
  _Aux Innocents les mains pleines._ C'est le cas de le dire. Ces
    Innocents avaient simplement ramass dans la bagarre
  Le royaume de Dieu et la vie ternelle. Qu'importe aujourd'hui
  Leurs membres blancs rompus dans tous les bourgs de Jude.
  Et leurs petits bras potels coups comme par des hommes qui mondent.
  Et leurs petits doigts crisps qui se refermaient sur la paume de la
    main.
  Et les cris renfoncs dans la gorge, les mains criminelles les
    renfonant, s'enfonant dans la gorge comme un bouchon. Comme un
    tampon.
  Et le jeune sang jaillissant du coeur. Qu'importent les membres
    coups.
  Les cuisses blanches comme de la viande de chevreau et comme des
    cuisses tendres de petits cochons de lait.
  Et leurs mres qui criaient comme des folles et qui mordaient les
    soldats au poignet. Comme dans une bataille, aprs la bataille
  Les rdeurs, les voleurs viennent dpouiller les blesss et les morts
    et les mourants et emporter et drober tout ce qui compte.
  Tout ce qui vaut quelque chose, nouveaux rdeurs, nouveaux voleurs
    ces innocents
  Dans cette bataille aprs cette bataille se sont dpouills eux-mmes
  Et dans le fracas des armes, dans le tumulte et dans les cris.
  Dans la galopade affole, dans la poursuite effrne, dans les femmes
    par terre ils ont ramass tout ce qui compte.
  Ils ont drob tout ce qui vaut quelque chose car ils ont fait main
    basse
  Comme des dtrousseurs de cadavres et ils se sont dtrousss
    eux-mmes et ce qu'ils ont ramass dans la bagarre ce n'est pas
    moins
  Que le royaume des cieux et la vie ternelle. _Hi empti sunt ex
    hominibus._ Eux seuls,
  Qui seuls peut-tre sur terre non seulement n'avaient jamais chant
    les louanges de Dieu,
  Mais n'avaient jamais prononc mme mon nom ni le nom de mon fils,
  Eux seuls aussi ne portent point aux commissures des lvres
    l'ineffaable pli,
  Ce pli de l'infortune et de l'ingratitude
  Et d'une amertume qui ne sera jamais rassasie. Or si nous avons fait
    d'eux ce que vous voyez, dit Dieu,
  Il y en a sept raisons que je veux bien vous dire.



  La premire, c'est que je les aime, dit Dieu, et celle-l suffit.
  Telle est la hirarchie de ma grce.



  La deuxime, c'est qu'ils me plaisent, dit Dieu, et celle-l suffit.
  Telle est la hirarchie de ma grce.



  La troisime, c'est qu'il me plat ainsi, dit Dieu, et celle-l
    suffit.
  Telle est la hirarchie, tel est l'ordre, telle est l'ordonnance de
    ma grce.



  Maintenant je vais vous dire, dit Dieu, la quatrime
  C'est prcisment qu'ils n'ont point aux commissures des lvres
  Ce pli d'ingratitude et d'amertume, cette blessure de vieillissement,
  Ce pli d'avertissement, ce pli de mmoire que nous voyons  toutes
    les lvres.



  La cinquime, dit Dieu, c'est que par une sorte d'quivalence,
  Par une sorte de balancement ces innocents ont pay pour mon fils.
  Pendant qu'ils gisaient sur le pav des routes, sur le pav des
    villes, sur le pav des bourgs
  Dans la poussire et dans la boue, moins considrs que des agneaux
    et des chevreaux et des cochonneaux.
  (Car les agneaux et les chevreaux et les cochonneaux
  Sont trs considrs par le boucher et par le consommateur)
  Abandonns sur les corps de leurs mres
  Pendant ce temps-l mon fils fuyait. Il faut le dire.
  C'est donc, c'est une sorte de quiproquo. Il faut le dire.
  C'est un malentendu.
  Voulu, ce qui est grave. Il faut le dire.
  Ils furent pris pour lui. Ils furent massacrs pour lui. En son lieu.
    A sa place.
  Non seulement  cause de lui, mais pour lui, comptant pour lui.
  Le reprsentant pour ainsi dire. tant substitus  lui. tant comme
    lui. Presque tant (d'autres) luis.
  En reprsentation, en substitution, en remplacement de lui. Or tout
    cela est grave, dit Dieu, tout cela compte. Ils furent semblables 
    mon fils et le remplacrent.
  Exactement quand il ne s'agissait pas moins
  Quand il n'y allait pas de moins que de le massacrer,
  (Prmaturment, avant qu'il ft mr),
  Quand Hrode voulait le massacrer. Tout cela se paye, dit Dieu.
  Et puisqu'ils ont t trouvs semblables  mon fils exactement 
    l'heure de ce massacre.
  A prsent, c'est pour cela qu' prsent ils sont trouvs semblables 
    l'Agneau dans cette gloire ternelle.
  Pendant ce temps conduit par un deuxime Joseph
  Mon fils fuyait vers l'antique gypte. Ils acquraient ainsi.
  Ces gamins, ces moins que gamins se procuraient ainsi
  Une crance sur nous. Mont sur un ne avec sa mre
  (Comme trente ans plus tard mont sur l'non d'une nesse
  Il devait entrer  Jrusalem)
  Trente ans plus tt mont sur un ne avec sa mre mon fils
  Refaisait le voyage de l'antique Jacob. Et ces enfants ramassaient
    dans la mle.
  Dans leur propre sang ces nourrissons ramassaient
  Une crance sur moi. Ils avaient bien raison.
  Heureux ceux qui ont une crance sur nous. Nous sommes trs bons
    dbiteurs.



  La sixime raison, dit Dieu, (je crois que c'est la sixime),
  (c'est une trs bonne affaire que d'tre pris pour mon fils et a
    rapporte),
  la sixime raison, c'est qu'ils taient contemporains de mon fils.
  Du mme ge et ns dans le mme temps.
  Juste  ce point du temps.
  Nous aussi nous favorisons nos camarades de promotion.
  Telle est la fortune que nous avons faite au temps.
  C'est une grande fortune ou une grande infortune pour tout homme.
  Que de natre ou de ne pas natre  tel moment du temps.
  C'est une fortune ou une infortune sur laquelle rien ne prvaut.
  Sur laquelle on ne revient pas, sur laquelle rien ne revient.
  Et c'est un des plus grands mystres de ma grce que cette part de
    fortune,
  Que cette part irrvocable, indfaisable
  Que nous avons laisse aux biens de fortune devant les biens qui ne
    sont pas de fortune;
  Au charnel devant et dans le spirituel;
  Au temporel devant et dans l'ternel, c'est--dire
  A la matire dans la cration, et  la crature, et  la cration, et
     la matire mme de la cration devant le Crateur.



  A ce point, dit Dieu, que nous-mmes nous ne sommes pas indiffrents
     la date; au temps;
  A la prise de date et que nous aimons secrtement ces cent
    quarante-quatre mille
  parce qu'ils se sont trouvs l et nous les aimons d'un secret amour
    unique
  parce qu'ils se sont trouvs natre l, parce qu'ils taient,
  parce qu'ils se sont trouvs tre
  Du mme ge que mon fils, ns du mme temps, de la mme race.
  A la mme date.
  Enfin parce qu'ils faisaient ensemble une promotion.
  Non plus seulement une promotion de Juifs mais une promotion d'hommes.
  (Telle tait la nouvelle loi)
  La promotion de Jsus-Christ.
  Et indniablement ils taient
  (le temps a toujours une certaine force, apporte toujours une
    certaine preuve d'indniable)
  Indniablement ils taient
  Ses camarades de promotion.
  (Il y a toujours dans le temps, dans la date
  On ne sait quoi d'irrfutable).



  La septime raison, dit Dieu, pourquoi la taire. C'est qu'ils taient
    semblables  mon fils.
  Et lui tait semblable  eux.
  (Une gnration d'hommes, dit Dieu,
  une promotion c'est comme une belle longue vague
  qui s'avance d'un bout  l'autre sur un mme front
  et qui d'un seul coup sur un mme front d'un bout  l'autre
  toute ensemble dferle sur le rivage de la mer.
  ainsi une gnration, une promotion est une vague d'hommes.
  toute ensemble elle s'avance sur un mme front,
  et toute ensemble sur un mme front elle s'croule comme une muraille
    d'eau
  quand elle touche au rivage ternel).
  Mon fils tait tendre comme eux et comme eux il tait nouveau.
  Il tait assez inconnu. Comme eux.
  Cette grande adoration double, qui (sans cela) l'avait dj mis hors
    de pair.
  La grande adoration double des bergers et des mages tait dj un peu
    oublie.
  Il tait redevenu assez inconnu. Et les mages s'taient moqus
    d'Hrode.

  Il n'avait pas deux ans, il tait comme eux.
  C'tait un bel enfant, et sa mre le disait.

  Il ne souponnait point encore
  l'ingratitude de l'homme.

  Il n'avait point encore aux commissures des lvres
  le pli de l'amertume et de l'ingratitude.

  Il n'avait point encore aux commissures des paupires
  sa ride, le pli des larmes et d'en avoir trop vu.

  Il n'avait point encore aux commissures de la mmoire
  le pli de ne pouvoir point oublier.


  Il ignorait encore, comme homme il ignorait les vicissitudes.
  Il ignorait, comme homme il ignorait ce qui laissera une ternelle
    trace.
  la couronne d'pines et le sceptre de roseau.
  et cette affreuse agonie du Calvaire.
  et cette agonie encore plus affreuse de la veille au soir
  au mont des Oliviers.
  Comme eux il tait un vase d'albtre
  Que n'avait encore souill aucune trace,
  Aucune lie d'aucune cume.
  Et c'est la sixime raison, dit Dieu, et la septime, ils me
    rappellent mon fils.
  Comme il tait s'il n'et point chang depuis, quand il tait si
    beau. Si cette norme aventure
  Se ft arrte l. Voil pourquoi je les aime, dit Dieu, entre tous
    ils sont les _tmoins_ de mon fils.
  Ils me montrent, ils sont comme il tait, si seulement
  Il n'et point chang. De toutes les imitations de Jsus-Christ
  C'est la premire et c'est la toute neuve; et c'est la seule
  Qui ne soit  aucun degr
  Qui ne soit pas mme pour un atome
  Une imitation de quelque fltrissure et de quelque meurtrissure et de
    quelque blessure de l'me de Jsus.
  C'est une ignorance totale de l'avanie et de l'affront.
  Et de l'injure et de l'offense.
  Ils ne connaissent que le meurtre, et d'avoir t tus, ce qui ne
    serait rien.
  Ils ne furent jamais tourns en drision.
  Voil ce que j'aime en eux, dit Dieu. Voil en quoi, pourquoi je les
    aime.
  Ils sont pour moi des enfants qui ne sont jamais devenus des hommes.
  Des agneaux qui ne sont jamais devenus des boucs.
  Ni des brebis. (_Et ceux-ci suivent l'agneau partout o il ira_).
  Des enfants Jsus qui ne vieillirent jamais. Qui ne grandirent point.
    Or _le mien profitait
  en sagesse, et en ge, et en grce
  auprs de Dieu et auprs des hommes_.



  Je les aime innocemment, dit Dieu. Et c'est la septime raison.
  (C'est ainsi qu'il faut aimer ces innocents)
  Comme un pre de famille aime les camarades de son fils
  Qui vont  l'cole avec lui.



  Mais eux ils n'ont point boug depuis ce temps-l.



  Ils sont les imitations ternelles
  De ce que Jsus fut pendant un temps trs court
  Car il _profitait_, lui. Il croissait
  pour cette norme aventure.



  Et la septuple raison, dit Dieu, c'est qu'ils sont ainsi comme David
    les voulait.
  _Immaculati in via._ Ainsi est l'ordre, dit Dieu.
  Le prophte prdit.
  Mon fils dit.
  Et moi je redis.



  Ou encore:
  Le prophte prdit.
  Mon fils dit.
  Et moi je confirme et je consacre.

  Et mon glise confirme et clbre,
  Et consacre et commmore.



  Ainsi l'Aptre les reprend du Prophte et Jean les reprend de David.
    Et comme David avait voulu qu'ils fussent
  _Immaculs dans la voie_ ainsi Jean les a vus
  _Sur la montagne de Sion
  Autour de l'Agneau debout._ Il n'y en a que pour eux. _Ceux-ci
    suivent l'Agneau partout o il ira._
  (Les plus grands saints ne le suivent apparemment pas partout).

  _Ceux-ci ont t enlevs des hommes:
  (d'entre les hommes, de parmi les hommes, d'tre des hommes)_
  Les plus grands saints ont t des hommes, n'ont point t enlevs
    d'tre des hommes).

  _et dans leur bouche n'a pas t trouv le mensonge:_

  _ils sont en effet sans tache devant le trne de Dieu._



  Et l'Aptre les nomme _primitiae Deo, et Agno_: _prmices  Dieu, et
     l'Agneau_. C'est--dire premiers fruits de la terre que l'on
    offre  Dieu et  l'Agneau. Les autres saints sont les fruits
    ordinaires, les fruits de la saison. Mais eux ils sont les fruits
  De la promesse mme de la saison.



  Et suivant l'Aptre l'glise rpte: _Innocentes pro Christo
  infantes occisi sunt_,

  _les Innocents pour le Christ
  enfants furent massacrs,_

  (_infantes_, tout jeunes enfants, tout petit enfant ne parlant pas
    encore)

  _ab iniquo rege
  lactentes interfecti sunt:_

  _par un inique Roi
  laiteux ils furent assassins:_

  (_lactentes_, pleins de lait, laiteux,  l'ge du lait, tant encore
    au rgime du lait,
  nourris de lait)

  _ipsum sequuntur Agnum sine macula
  ils suivent l'Agneau lui-mme sans tache_

  (et le texte est tel, mon enfant, que c'est ensemble l'Agneau qui est
    sans tache
  et eux avec lui qui sont sans tache)



  Mais l'glise va plus loin, l'glise passe outre, l'glise dpasse
    l'Aptre.

  L'glise ne dit plus seulement qu'ils sont des prmices  Dieu, et 
    l'Agneau.
  L'glise les invoque et les nomme

  _fleurs des Martyrs._

  Entendant littralement par l que les _autres_ martyrs sont les
    fruits mais que ceux-ci, parmi les martyrs, sont les fleurs mmes.

  _SALVETE flores Martyrum,_

  _Salut FLEURS des Martyrs._

  Couchs sur le chevalet, lis au chevalet comme des fruits lis 
    l'espalier
  Les autres martyrs, vingt sicles de martyrs
  Les sicles des sicles de martyrs
  Sont littralement les fruits de saison,
  De chaque saison chelonns sur l'espalier
  Et notamment des fruits d'automne
  Et mon fils mme fut cueilli
  Dans sa trente-troisime saison. Mais eux ces simples innocents,
  Ils sont avant les fruits mmes, ils sont la promesse du fruit.
  _Salvete flores Martyrum_, ces enfants de moins de deux ans sont les
    fleurs de tous les autres Martyrs.
  C'est--dire les fleurs qui donnent les autres martyrs.
  Au fin commencement d'avril ils sont la rose fleur du pcher.
  Au plein avril, au fin commencement de mai ils sont la blanche fleur
    du poirier.
  Au plein mai ils sont la rouge fleur du pommier.
  Blanche et rouge.
  Ils sont la fleur mme et le bouton de la fleur et le coton du bouton.
  Ils sont le bourgeon du rameau et le bourgeon de la fleur.
  Ils sont l'honneur d'avril et la douce esprance.
  Ils sont l'honneur et des bois et des mois.
  Ils sont la jeune enfance.
  Le dimanche de _Reminiscere_ n'est que pour eux, parce qu'ils se
    rappellent.
  Le dimanche d'_Oculi_ n'est que pour eux, parce qu'ils voient.
  Le dimanche de _Laetare_ n'est que pour eux, parce qu'ils se
    rjouissent.
  Le dimanche de la Passion n'est que pour eux, parce qu'ils furent la
    premire Passion.
  Le dimanche des Rameaux n'est que pour eux, parce qu'ils sont le
    rameau mme qui a port tant de fruits.
  Et le dimanche du jour de Pques n'est que pour eux, parce qu'ils
    sont ressuscits.
  Ils sont la fleur de l'aubpine qui fleurit pendant la semaine sainte
  Et la fleur de l'avant-courrire pine noire, qui fleurit cinq
    semaines plus tt
  Ils sont la fleur de toutes ces plantes et de tous ces arbres rosacs.
  Promesse de tant de martyrs, ils sont les boutons de rose
  De cette rose de sang.
  _Salvete flores Martyrum,
  Salut fleurs des Martyrs,_

  _quos, lucis ipso in limine,
  Christi insecutor sustulit,_

  _ceu turbo nascentes rosas._

  _que, sur le seuil mme de la lumire,
  le perscuteur du Christ enleva,
  (emporta)_

  _ceu turbo nascentes rosas._

  _comme la tempte de naissantes roses._
  (c'est--dire comme la tempte, comme une tempte enlve, emporte de
    naissantes roses).



  _Vos prima Christi victima,
  Grex immolatorum tener,
  Aram sub ipsam simplices
  Palma et coronis luditis._

  _Vous premire victime du Christ,
  Troupeau tendre des immols,
  Au pied de l'autel mme simples,
  Simplices_, mes simples, simples enfants,
  _Palma et coronis luditis. Vous jouez avec la palme et les couronnes.
    Avec votre palme et vos couronnes._



  Tel est mon paradis, dit Dieu. Mon paradis est tout ce qu'il y a de
    plus simple.
  Rien n'est aussi dpouill que mon paradis.
  _Aram sub ipsam_ au pied de l'autel mme
  Ces simples enfants _jouent_ avec leur palme et avec leurs couronnes
    de martyrs.
  Voil ce qui se passe dans mon paradis. A quoi peut-on bien jouer
  Avec une palme et des couronnes de martyrs.
  Je pense qu'ils jouent au cerceau, dit Dieu, et peut-tre aux grces
  (du moins je le pense, car ne croyez point
  qu'on me demande jamais la permission)
  Et la palme toujours verte leur sert apparemment de btonnet.




_la tapisserie

de sainte Genevive

et de Jeanne d'Arc_




_cahier pour le jour de Nol

et pour la neuvaine de sainte Genevive

de la quatorzime srie;_

 madame Genevive Favre

_communis urbis atque antiquae

patronae in fidem aeternam_




PREMIER JOUR

POUR LE VENDREDI 3 JANVIER 1913

FTE DE SAINTE GENEVIVE

QUATORZE CENT UNIME ANNIVERSAIRE

DE SA MORT

I


    Comme elle avait gard les moutons  Nanterre,
    On la mit  garder un bien autre troupeau,
    La plus norme horde o le loup et l'agneau
    Aient jamais confondu leur commune misre.

    Et comme elle veillait tous les soirs solitaire
    Dans la cour de la ferme ou sur le bord de l'eau,
    Du pied du mme saule et du mme bouleau
    Elle veille aujourd'hui sur ce monstre de pierre.

    Et quand le soir viendra qui fermera le jour,
    C'est elle la caduque et l'antique bergre,
    Qui ramassant Paris et tout son alentour

    Conduira d'un pas ferme et d'une main lgre
    Pour la dernire fois dans la dernire cour
    Le troupeau le plus vaste  la droite du pre.




DEUXIME JOUR

POUR LE SAMEDI 4 JANVIER 1913

II


    Comme elle avait gard les moutons  Nanterre
    Et qu'on tait content de son exactitude,
    On mit sous sa houlette et son inquitude
    Le plus mouvant troupeau, mais le plus volontaire.

    Et comme elle veillait devant le presbytre,
    Dans les soirs et les soirs d'une longue habitude,
    Elle veille aujourd'hui sur cette ingratitude,
    Sur cette auberge norme et sur ce phalanstre.

    Et quand le soir viendra de toute plnitude,
    C'est elle la savante et l'antique bergre,
    Qui ramassant Paris dans sa sollicitude

    Conduira d'un pas ferme et d'une main lgre
    Dans la cour de justice et de batitude
    Le troupeau le plus sage  la droite du pre.




TROISIME JOUR

POUR LE DIMANCHE 5 JANVIER 1913

III


    Elle avait jusqu'au fond du plus secret hameau
    La rputation dans toute Seine et Oise
    Que jamais ni le loup ni le chercheur de noise
    N'avaient pu lui ravir le plus chtif agneau.

    Tout le monde savait de Limours  Pontoise
    Et les vieux bateliers contaient au fil de l'eau
    Qu'assise au pied du saule et du mme bouleau
    Nul n'avait pu jouer cette humble villageoise.

    Sainte qui rameniez tous les soirs au bercail
    Le troupeau tout entier, diligente bergre,
    Quand le monde et Paris viendront  fin de bail

    Puissiez-vous d'un pas ferme et d'une main lgre
    Dans la dernire cour par le dernier portail
    Ramener par la vote et le double vantail

    Le troupeau tout entier  la droite du pre.




QUATRIME JOUR

POUR LE LUNDI 6 JANVIER 1913

JOUR DES ROIS

CINQ CENT UNIME ANNIVERSAIRE

DE LA NAISSANCE DE JEANNE D'ARC

IV


    Comme la vieille aeule au plus fort de son ge
    Se rjouit de voir le tendre nourrisson,
    L'enfant  la mamelle et le dernier besson
    Recommencer la vie ainsi qu'un hritage;

    Elle en fait par avance un trs grand personnage,
    Le plus hardi faucheur au temps de la moisson,
    Le plus hardi chanteur au temps de la chanson
    Qu'on aura jamais vu dans cet humble village:

    Telle la vieille sainte ternellement sage
    Connut ce qui serait l'honneur de sa maison
    Quand elle vit venir, habille en garon,

    Bien prise en sa cuirasse et droite sur l'aron,
    Priant sur le pommeau de son estramaon,
    Aprs neuf cent vingt ans la fille au dur corsage;

    Et qu'elle vit monter de dessus l'horizon,
    Souple sur le cheval et le caparaon,
    La plus grande beaut de tout son parentage.




CINQUIME JOUR

POUR LE MARDI 7 JANVIER 1913

V


    Comme la vieille aeule au fin fond de son ge
    Se plat  regarder sa plus arrire fille,
    Naissante  l'autre bout de la longue famille.
    Recommencer la vie ainsi qu'un hritage;

    Elle en fait par avance un trs grand personnage.
    Fileuse, moissonneuse  la pleine faucille,
    Le plus preste fuseau, la plus savante aiguille
    Qu'on aura jamais vu dans ce simple village:

    Telle la vieille sainte ternellement sage,
    Du bord de la montagne et de la double berge
    Regardait s'avancer dans tout son quipage,

    Dans un encadrement de cierge et de flamberge,
    Et le casque remis aux mains du petit page,
    La fille la plus sainte aprs la sainte Vierge.




SIXIME JOUR

POUR LE MERCREDI 8 JANVIER 1913

VI


    Comme Dieu ne fait rien que par misricordes,
    Il fallut qu'elle vt le royaume en lambeaux,
    Et sa filleule ville embrase aux flambeaux,
    Et ravage aux mains des plus sinistres hordes;

    Et les coeurs dvors des plus basses discordes,
    Et les morts poursuivis jusque dans les tombeaux,
    Et cent mille Innocents exposs aux corbeaux,
    Et les pendus tirant la langue au bout des cordes:

    Pour qu'elle vt fleurir la plus grande merveille
    Que jamais Dieu le pre en sa simplicit
    Aux jardins de sa grce et de sa volont
    Ait fait jaillir par force et par ncessit;

    Aprs neuf cent vingt ans de prire et de veille
    Quand elle vit venir vers l'antique cit,
    Gardant son coeur intact en pleine adversit,
    Masquant sous sa visire une efficacit;

    Tenant tout un royaume en sa tnacit,
    Vivant en plein mystre avec sagacit,
    Mourant en plein martyre avec vivacit,

    La fille de Lorraine  nulle autre pareille.




SEPTIME JOUR

POUR LE JEUDI 9 JANVIER 1913

VII


    Comme Dieu ne fait rien que par simple bergre,
    Il fallut qu'elle vt la discorde civile
    Secouer son flambeau sur les toits de la ville
    Et joindre sa fureur  la guerre trangre;

    Il fallut qu'elle vt l'horrible harengre
    Haranguer le bas peuple et la tourbe servile,
    Et de la halle au bl jusqu' l'htel de ville
    Refluer le hoquet de l'odieuse mgre:

    Pour qu'elle vt venir merveilleuse et lgre,
    Par les chemins de ronce et de frle fougre,
    Pliant ses beaux drapeaux comme une humble lingre;

    Gouvernant sa bataille en bonne mnagre,
    Tranant les trois Vertus dans quelque fourragre,
    Vers l'antique vaisseau la jeune passagre.




HUITIME JOUR

POUR LE VENDREDI 10 JANVIER 1913

VIII


    Comme Dieu ne fait rien que par pauvre misre,
    Il fallut qu'elle vt sa ville endolorie,
    Et les peuples fouls et sa race fltrie,
    L'meute suppurant comme un secret ulcre;

    Il fallut qu'elle vt pour son anniversaire
    Les cadavres crevs que la Seine charrie,
    Et la source de grce apparemment tarie,
    Et l'enfant et la femme aux mains du garnisaire:

    Pour qu'elle vt venir sur un cheval de guerre,
    Conduisant tout un peuple au nom du Notre Pre,
    Seule devant sa garde et sa gendarmerie;

    Engage en journe ainsi qu'une ouvrire,
    Sous la vieille oriflamme et la jeune bannire
    Jetant toute une arme aux pieds de la prire;

    Arborant l'tendard sem de broderie
    O le nom de Jsus vient en argenterie,
    Et les armes du mme en mme orfvrerie;

    Filant pour ses drapeaux comme une filandire,
    Les faisant essanger par quelque buandire,
    Les mettant  couler dans l'norme chaudire;

    Les armes de Jsus c'est sa croix quarrie,
    Voil son armement, voil son armoirie,
    Voil son armature et son armurerie;

    Rinant ses beaux drapeaux  l'eau de la rivire,
    Les lavant au lavoir comme une lavandire,
    Les battant au battoir comme une mercenaire;

    Les armes de Jsus c'est sa face maigrie,
    Et les pleurs et le sang dans sa barbe meurtrie,
    Et l'injure et l'outrage en sa propre patrie;

    Ravaudant ses drapeaux comme une roturire,
    Les mettant  scher sur le front de bandire,
    Les donnant  garder  quelque vivandire;

    Les armes de Jsus c'est la foule en furie
    Acclamant Barabbas et c'est la plaidoirie,
    Et c'est le tribunal et voil son hoirie;

    Teignant ses beaux drapeaux comme une teinturire,
    Les faisant repasser par quelque culottire,
    Adorant le bon Dieu comme une couturire;

    Les armes de Jsus c'est cette barbarie,
    Et le dcurion menant la dcurie,
    Et le centurion menant la centurie;

    Les armes de Jsus c'est l'interrogatoire,
    Et les lanciers romains debout dans le prtoire,
    Et les drisions fusant dans l'auditoire;

    Les armes de Jsus c'est cette pnurie,
    Et sa chair expose  toute intemprie,
    Et les chiens dvorants et la meute ahurie;

    Les armes de Jsus c'est sa croix de par Dieu,
    C'est d'tre un vagabond couchant sans feu ni lieu,
    Et les trois croix debout et la sienne au milieu;

    Les armes de Jsus c'est cette pillerie
    De son pauvre troupeau, c'est cette loterie
    De son pauvre trousseau qu'un soldat s'approprie;

    Les armes de Jsus c'est ce frle roseau,
    Et le sang de son flanc coulant comme un ruisseau,
    Et le licteur antique et l'antique faisceau;

    Les armes de Jsus c'est cette raillerie
    Jusqu'au pied de la croix, c'est cette moquerie
    Jusqu'au pied de la mort et c'est la brusquerie

    Du bourreau, de la troupe et du gouvernement,
    C'est le froid du spulcre et c'est l'enterrement,
    Les armes de Jsus c'est le dsarmement;

    L'avanie et l'affront voil son industrie,
    La cendre et les cailloux voil sa mtairie
    Et ses appartements et son duch-pairie;

    Les armes de Jsus c'est le souple arbrisseau
    Tress sur son beau front comme un frle rseau,
    Scellant sa royaut d'un parodique sceau;

    Les disciples poltrons voil sa confrrie,
    Pierre et le chant du coq voil sa seigneurie,
    Voil sa lieutenance et capitainerie;

    Le lavement de mains et la forfanterie
    De ce garde des sceaux et la plaisanterie
    De ces beaux damoiseaux et la galanterie

    De ces beaux jouvenceaux c'est sa boulangerie,
    Et son pain de poussire et de sueur ptrie,
    Et l'ponge de fiel et de vinaigrerie;

    La croix bien assemble en double coulisseau,
    L'ironique pancarte engrave au ciseau,
    Le tasseau pour les pieds descendant en biseau;

    Un autre bcheron avait coup ce bois,
    Un autre charpentier avait taill la croix,
    Mais lui-mme, et nul autre, avait port ce poids;

    L'image de la Vierge en tissu de soierie,
    Et sainte Marguerite en fleurs de draperie,
    Et sainte Catherine et la tapisserie

    O l'on voit saint Michel habill de nouveau,
    Le Saint-Esprit planant sous figure d'oiseau,
    Et l'archange crasant Satan sur le museau;

    Mais Satan lui rsiste et par sorcellerie
    Et par atermoiement et par grivlerie
    S'est jur d'absorber et la Beauce et la Brie;

    Les saints ont sur la tte un trs lger cerceau
    Pour bien voir que c'est eux, une sorte d'arceau
    Ouvre le paradis, Jsus dans son berceau

    Regarde saint Joseph et par espiglerie
    Veut lui tirer la barbe et le vieux se rcrie
    Et fait semblant de mordre afin que l'enfant rie;

    Mais Satan les regarde et fumant du naseau
    Ce serpent venimeux, cet immonde pourceau
    S'est jur d'empester le faubourg Saint-Marceau;

    Ce serpent  sonnette avec sa sonnerie
    S'est vant qu'il ferait (voyez sa hblerie)
    Jeter par ses suppts les saints  la voirie;

    Les armes de Jsus c'est la paille et l'table
    Et le pain et le vin et la nappe et la table,
    Et le plus malheureux, voil son conntable;

    Les armes de Satan c'est la supercherie,
    Un aplomb infernal, une aigre drlerie,
    Le savoir des savants et la cafarderie;

    Les armes de Jsus c'est la poignante pine,
    C'est la fleur de son sang sur la blanche aubpine,
    Et les fleurs de ses pleurs sur la rouge glantine;

    La perle qui descend sur sa joue attendrie,
    Et la perle qu'il boit sur sa lvre appauvrie,
    Voil ses beaux cristaux et sa joaillerie;

    Les armes de Jsus c'est la verte couronne,
    C'est ce front que l'amour et la grce environne,
    Et l'ternelle fleur qui sur sa peau fleuronne;

    La perle qui descend sur sa face amoindrie
    Et qui vient humecter sa langue rabougrie,
    Voil son coffre-fort et sa bijouterie;

    Les armes de Jsus c'est notre forfaiture,
    Les clous et le marteau, la robe sans couture,
    L'homme, l'ange et la bte et la double nature;

    Les armes de Satan c'est la jobarderie,
    C'est le scientificisme et c'est l'artisterie,
    C'est le laboratoire et la flagornerie;

    Les armes de Satan c'est notre forfaiture,
    C'est d'avoir dispers la robe sans couture,
    C'est la bte sous l'ange et la double nature;

    Les armes de Satan c'est la bouffonnerie,
    Et c'est le moraliste et son infirmerie,
    Et la haute loquence et sa ptisserie;

    Les armes de Jsus c'est la peine de l'homme,
    C'est le chemin qui mne et qui ramne  Rome,
    C'est la main qui le frappe et le poing qui l'assomme;

    Les armes de Satan c'est la parfumerie
    De l'crivain disert et c'est la sucrerie
    De l'crivain amer et c'est la pruderie,

    La blette aridit de la vieille dvote,
    C'est l'me en confiture et la poire en compote,
    Et le raisin coti moisissant dans la hotte;

    Les armes de Satan c'est le clou dans la botte,
    La nef sans nautonnier, la flotte sans pilote,
    Le carcan, le garrot, l'entrave, la menotte;

    Les armes de Satan c'est quelque jonglerie,
    C'est le loup dans la ferme et dans la bergerie,
    C'est le renard feutr dans la poulaillerie;

    Les armes de Jsus c'est l'amour et la peine,
    Les armes de Satan c'est l'envie et la haine,
    Et la guerre est aux mains de toute chtelaine;

    Les armes de Satan c'est quelque forgerie,
    Un document secret dans quelque htellerie,
    Les armes de Satan c'est toute diablerie;

    Les armes de Jsus c'est la croix de Lorraine,
    Et le sang dans l'artre et le sang dans la veine,
    Et la source de grce et la claire fontaine;

    Les armes de Satan c'est la croix de Lorraine,
    Et c'est la mme artre et c'est la mme veine
    Et c'est le mme sang et la trouble fontaine;

    Les armes de Jsus c'est l'esclave et la reine
    Et toute compagnie avec son capitaine
    Et le double destin et la dtresse humaine;

    Les armes de Satan c'est l'esclave et la reine
    Et toute compagnie avec son capitaine
    Et le mme destin et la mme dveine;

    Les armes de Jsus c'est la mort et la vie,
    C'est la rugueuse route incessamment gravie,
    C'est l'me jusqu'au ciel insolemment ravie;

    Les armes de Satan c'est la vie et la mort,
    Le dsir et la femme et les ds et le sort
    Et le droit du plus dur et le droit du plus fort;

    Les armes de Jsus c'est la mort et la vie,
    C'est le glaive de Dieu qui hsite et dvie,
    C'est la fidle route obscurment suivie;

    Les armes de Satan c'est la vie et la mort,
    C'est l'cueil immobile en plein milieu du port,
    C'est la peine immuable en plein milieu du sort;

    Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
    C'est un heureux naufrage en plein milieu du port,
    C'est le plus beau prsage en plein milieu du sort;

    Les armes de Satan c'est la vie et la mort,
    C'est le pril de mer, c'est l'homme dans son tort,
    Le voleur aux aguets, le tyran dans son fort;

    Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
    C'est Dieu dans sa justice et Satan dans son tort,
    La beaut du plus pur, le juste dans son fort;

    Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
    C'est l'enfant et la femme et le secret du sort,
    Le navire acoufl dans le recreux du port;

    Les armes de Satan c'est l'homme qui dvie,
    C'est les deux poings lis et c'est l'me asservie,
    C'est la vengeance inlassablement poursuivie;

    Les armes de Jsus ce sont les deux mains jointes,
    Et l'pine et la rose et les clous et les pointes,
    Et sur le lit de mort les pauvres mes ointes;

    C'est le choeur altern des martyrs et des saintes,
    C'est le choeur conjugu des sanglots et des plaintes,
    Le temple, les degrs, les pilastres, les plinthes;

    Les armes de Satan c'est le vert trbinthe,
    Cet arbre rsineux et c'est la coloquinte,
    Cette citrouille amre et c'est la morne absinthe;

    Les armes de Satan c'est les deux poings lis,
    Les armes de Jsus les coeurs humilis,
    Les pauvres  genoux, les suppliants plis;

    Les armes de Jsus c'est la belle jacinthe
    Pose en un tapis dans une belle enceinte,
    Plus douce que la laine et plus souple et mieux teinte;

    Les armes de Jsus c'est la cloche qui tinte
    Pour les sept sacrements, c'est l'ordre et la contrainte,
    Et le dessin fidle de l'image bien peinte;

    Les armes de Satan c'est la cloche qui tinte
    Pour le feu de l'enfer, c'est la ville contrainte
    A passer par le sort, c'est toute me repeinte

    Avec un faux pinceau, c'est toute rgle enfreinte
    Au nom de quelque rgle et toute foi restreinte
    Au nom de quelque matre et toute ville ceinte

    D'un rempart frauduleux et toute fleur dteinte
    A force de pleuvoir et toute flamme teinte
    A force de brler, toute infortune atteinte

    Au seuil de toute mort et la morne complainte
    Au long de toute vie et l'phmre empreinte
    De nos pas sur le sable et la mortelle treinte

    Des deux amants impurs: le corps, l'me contrainte;
    Les armes de Satan c'est la ruse et la feinte,
    L'pouvante, l'envie et la graisse qui suinte,

    Et le double concert des asthmes et des quintes,
    Et les coeurs compliqus et les soins et les craintes
    Et les coeurs contourns comme des labyrinthes;

    Les armes de Jsus c'est l'ternelle empreinte
    De ses pas sur le sable et l'immortelle treinte
    Des deux poux trs purs: le corps et l'me astreinte;

    Les armes de Jsus c'est la faim assouvie,
    C'est le corps glorieux, ce n'est pas la survie,
    C'est l'ternelle table abondamment servie;

    Satan c'est la vengeance elle-mme assouvie,
    Les armes de Satan c'est une horlogerie,
    Un chef-d'oeuvre d'adresse et de serrurerie;

    Mais la clef c'est Jsus et Jsus est la porte,
    Et la porte du ciel ne se prend qu' main forte,
    Et tous les serruriers resteront  la porte;

    Les armes de Jsus c'est cette grande escorte
    Que Rome lui prta, c'est la rude cohorte
    Qui lui faisait honneur et c'est la croix qu'il porte;

    Les armes de Satan sont de la mme sorte,
    Car c'est la mme Rome et c'est la mme escorte
    Et la mme cohorte et la mme mer Morte;

    Les armes de Jsus c'est qu'il nous rconforte
    En notre dconfort et c'est qu'il nous reporte
    Au premier paradis et c'est qu'il nous apporte

    Le pardon de son pre et c'est qu'il nous emporte
    Au dernier paradis et c'est qu'il nous dporte
    De l'exil du pch vers ce qui seul importe

    Et c'est notre salut et c'est qu'il nous transporte
    Au royaume de grce et c'est qu'il nous supporte,
    Nous et notre pch cette immense mainmorte

    Qu'il porte sur l'paule et c'est qu'il nous exhorte
    Par son silence mme et qu'il frappe  la porte
    Et que l'homme est au vent comme la feuille morte;

    Les armes de Satan c'est la mme mainmorte,
    Le mme dsarroi, c'est qu'il nous dconforte
    En notre rconfort et c'est qu'il nous reporte

    Au pch d'origine et c'est qu'il nous rapporte
    Le mpris du pardon et c'est qu'il nous remporte
    A la science du mal et qu'il nous redporte

    Vers la terre du bagne et qu'il nous retransporte
    Au tnbreux royaume o lui-mme supporte
    Le poids de tout un monde et c'est qu'il nous exhorte

    Par les beaux compliments et qu'il gratte  la porte,
    Et que l'homme est lger comme la feuille morte
    Et comme elle pourrit sous les pieds du cloporte;

    Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
    C'est un solide ancrage au beau milieu du port,
    Et c'est le grand partage au beau milieu du sort;

    Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
    C'est un heureux mouillage en plein milieu du port,
    C'est le grand hritage en plein milieu du sort;

    Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
    C'est le bon voisinage en plein milieu du port
    Et le plerinage en plein milieu du sort;

    Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
    C'est le compagnonnage en plein milieu du port,
    Et c'est l'appareillage en plein milieu du sort:

    Les armes de Satan ce sont les sept pchs,
    Et la minauderie avec les airs penchs,
    Et les honteux ressorts savamment dclanchs;

    Les armes de Jsus ce sont les trois Vertus,
    Et les torses courbs et les reins courbatus,
    Et les galriens battus et rebattus;

    Les armes de Satan c'est la mthode torte,
    Le sang de l'oreillette et le sang de l'aorte,
    Le sang du ventricule et de la veine porte;

    Les armes de Jsus c'est tout le sang du coeur,
    Le sang de la victime et le sang du vainqueur,
    Le sang du noble cerf et le sang du piqueur;

    Les armes de Satan ce sont les sept pchs
    Embarqus quatre  quatre et mollement couchs
    Dans la folle galre aux dais empanachs;

    Les armes de Jsus c'est la barque de Pierre,
    Qui toujours fluctuante et toujours batelire,
    Racle de ses filets le fond de la rivire;

    Les armes de Jsus c'est la barque de Pierre,
    C'est le vieux pcheur d'homme assis sur son derrire,
    Dpeuplant l'Ocan, le lac et la rivire;

    Les armes de Jsus c'est les sept sacrements
    Dans la barque de Pierre et les sept btiments
    Qui suivent par derrire et les sept monuments

    Qui ne priront point, les sept couronnements,
    Qui sont les sept douleurs, les sept fleuronnements
    De l'arbre de la grce et les sept firmaments;

    Les armes de Jsus c'est cette unique nef,
    Gouvernant au plus prs sous cet unique chef,
    Toujours en plein pril et toujours sans mchef;

    Les armes de Jsus c'est cet unique fief,
    Tenu par un seul homme arm de quelque bref,
    Toujours en plein pril et toujours sans grief;

    Les armes de Jsus c'est l'ternelle peine
    Assise au creux du lit de toute race humaine
    Et la mort est aux mains de toute chtelaine;

    Les armes de Jsus c'est la grande semaine
    Qui part du lundi saint, c'est la grande neuvaine
    Qui part du trois janvier et c'est la barque pleine

    Les armes de Jsus c'est cette unique nef,
    Le bateau vers l'cluse amarr dans le bief,
    Le bateau charpent par le vieux saint Joseph;

    Mais c'est aussi Jacob et le premier Joseph,
    Mose sur le Nil dans une troite nef,
    Et le peuple de Dieu gouvern derechef;

    Les armes de Jsus c'est le sang de sa veine
    Et le sang de son coeur, les sanglots de sa peine
    Et l'immense sanglot de toute race humaine;

    Les armes de Satan c'est la sourde gangrne
    Et l'obscur mal de tte et la lourde migraine
    Et l'orgueil et l'ivraie et la mauvaise graine;

    Les armes de Jsus c'est la double prire,
    L'une marchant devant, l'autre marchant derrire,
    Comme lui matinale et vers lui journalire;

    Les armes de Jsus c'est la double prire,
    L'une arrivant devant, l'autre avanant derrire,
    Comme lui vesprale et vers lui journalire;

    C'est aussi le secret, la prire nocturne,
    L'immuable regret dans un coeur taciturne,
    Et la mort de l'amour et la cendre dans l'urne;

    Les armes de Jsus c'est l'anglus du soir
    Et celui du matin, le calme reposoir
    Dans la procession, l'clatant ostensoir

    Balanc sur les fronts comme un soleil ardent;
    Les armes de Satan c'est la griffe et la dent,
    Le nez mal retrouss, le regard impudent

    Les armes de Jsus c'est le calme du soir,
    C'est la procession assise au reposoir.
    De feuilles et de fleurs, c'est le lourd ostensoir

    Lev dessus les fronts comme un soleil levant,
    Les armes de Jsus c'est la pluie et le vent
    Qui souffle sur la nef et c'est le coeur fervent;

    C'est le fruit qui mrit aux planches du dressoir,
    C'est l'enfant qui se couche et qui vous dit bonsoir,
    Et s'endort en priant, c'est le lourd ostensoir

    Hauss dessus les fronts comme un soleil couchant,
    C'est le souple vallon, c'est le coteau penchant,
    L'glise dans la plaine et la prose et le chant;

    C'est la grappe giclant sous l'norme pressoir,
    C'est l'tang rpandu dessus le dversoir,
    C'est l'encens balanc dans le lourd encensoir;

    Les armes de Satan c'est l'cu trbuchant,
    Le propos allchant, le souffle desschant,
    La plaine sans glise et l'ortie et le champ;

    Les armes de Jsus c'est l'cuyer tranchant,
    Le bon et le mchant, le beau vaisseau marchand,
    L'glise sur la plaine et l'homme sur le champ;

    Les armes de Jsus, c'est la belle marraine
    Et c'est le beau baptme et c'est la belle trenne
    Et l'avoine et le seigle et c'est la bonne graine

    Et c'est le seneon et c'est les sept pchs
    Par la contrition et les noeuds relchs
    Du filet de Satan et les cordons tranchs;

    Les armes de Satan c'est les sept dbauchs,
    Et c'est le prince-vque et les sept vchs,
    Et les tentations courant sur les marchs;

    Les armes de Jsus c'est sept cents vchs,
    Et c'est le pape-vque et cent archevchs,
    Et l'esclave et l'enfant vendus sur les marchs;

    Les armes de Jsus c'est sa tte penche;
    Son coude, son genou, son paule corche,
    Son estomac, ses reins, sa hanche dmanche;

    Sa barbe, ses cheveux, ses habits arrachs,
    Sa poitrine, ses bras, ses poignets attachs,
    Les plus savants ressorts  l'instant dcrochs;

    C'est dans le vieux Paris la foule endimanche
    Le dimanche matin, c'est la soif tanche
    Au calice d'or pur, la pauvresse penche

    Sur une plus pauvresse et c'est l'amour cache
    Dans l'me la plus pauvre et la douleur couche
    Dans le lit de tout homme et toute orge fauche;

    Les armes de Jsus c'est toute onde panche
    Dans un gosier de fivre et toute me bauche
    Au coin de toute lvre et toute fleur jonche

    Au pied des pieds saignants et toute arme brche
    A force de servir et la tige branche
    A force de produire et la paille hache;

    Les armes de Jsus c'est l'amour et la peine,
    Et l'amour est aux mains des suppts de la haine,
    Et la mort est aux mains de toute chtelaine;

    Les armes de Jsus c'est la vie et la mort,
    C'est le fleuve fcond, c'est l'ternel apport
    De vase et de limon en plein milieu du port;

    Les armes de Jsus c'est ce gamin qui dort,
    C'est la honte et la peine et son frre le sort,
    Et l'amour est aux mains des suppts de la mort;

    Les armes de Satan c'est la sensiblerie,
    C'est censment le droit, l'humanitairerie,
    Et c'est la fourberie et c'est la ladrerie;

    Les armes de Satan c'est la bte lche,
    Le dshonneur gratuit, la honte remche,
    Le troupeau mal conduit, la terre mal bche;

    Les armes de Satan c'est le membre arrach,
    Le bourgeon retranch, le rameau dtach,
    Le boeuf aiguillonn, le cheval cravach;

    Les armes de Jsus c'est la haute terrasse
    D'o retombe en jet d'eau la source de la grce,
    Et la vasque au flanc grave et le sang de la race;

    Les armes de Satan c'est la basse menace
    Aux coins de toute lvre et la gluante trace
    Que laisse sur la fleur la visqueuse limace;

    Les armes de Satan c'est un esprit pointu,
    C'est le corps en lambeaux, c'est le coeur combattu,
    Le bourreau mal pay, le procs dbattu;

    Les armes de Jsus c'est le coeur combattu,
    C'est le corps tout entier et la mme vertu
    Et la grappe crase et le froment battu;

    Les armes de Jsus c'est le grain sous la meule,
    Le raisin sous la presse et l'oiseau dans la gueule,
    Et le fils dans le pre et l'enfant dans l'aeule;

    Mais Satan le regarde et ce vil vermisseau
    A jur d'touffer sous l'ombre et le boisseau
    La lumire et la lampe et la plaine Monceau;

    Les armes de Satan c'est une gagerie,
    C'est sa forfanterie et son effronterie.
    Et c'est le philologue et sa quincaillerie;

    Les armes de Satan c'est notre servitude,
    C'est notre hbtement, notre longue habitude
    Et la nuit et la veille et la lampe et l'tude;

    Les armes de Jsus c'est la batitude
    Et c'est la parabole et la mansutude
    Et c'est quand il pleura sur cette multitude;

    Les armes de Satan c'est notre quitude
    Et c'est le thorme et c'est la certitude,
    Le pouvoir, le savoir et la dcrpitude;

    Les armes de Jsus c'est le tranchant du sort,
    C'est ce point sur le glaive o la vie et la mort
    Djouent le corps et l'me en plein milieu du port;

    Les armes de Jsus c'est notre inquitude,
    L'axiome, la rgle et notre incertitude,
    Le devoir, le pouvoir et la vicissitude;

    Les armes de Jsus c'est notre servitude,
    C'est toute solitude et toute plnitude,
    Et notre turpitude et notre lassitude;

    Les armes de Satan c'est la criaillerie,
    Le vote, le mandat et la suffragerie,
    Et l'avocasserie et la haranguerie;

    Les armes de Jsus c'est sa sollicitude,
    Et notre ingratitude et son exactitude,
    Et la similitude et toute rectitude;

    Les armes de Satan c'est pure vanterie,
    C'est du vieux bric  brac, de l'antiquaillerie,
    Du fabriqu, du faux, de la ferronnerie;

    Les armes de Satan c'est le fruit dfendu,
    C'est le meurtre d'Abel, c'est le sang rpandu,
    C'est Judas dpendu, c'est Judas rependu;

    Les armes de Satan c'est le filet tendu,
    C'est le propos douteux et le sous-entendu,
    Et toute controverse et tout malentendu;

    Les armes de Satan c'est Jsus-Christ vendu,
    C'est les trente deniers, c'est Joseph descendu
    Au fond de la citerne et captif revendu;

    Les armes de Satan c'est la race perdue,
    C'est le lacet tress, c'est la corde tordue,
    Toute chair assaillie de toute chair mordue;

    Les armes de Satan c'est tout le rsidu
    Et la lie et l'cume et c'est l'individu
    Et c'est le commentaire et le compte rendu;

    Les armes de Satan c'est toute dette due
    Irrmissiblement, la honte suspendue,
    Et par son gouverneur toute ville rendue;

    Les armes de Jsus c'est Satan confondu,
    Tout foss rempar, tout rempart dfendu,
    Tout terrain regagn sur le terrain perdu;

    Et la dette remise et la dette rendue
    Par le frre  son frre et la brebis perdue
    Et toute me assaillie et toute me mordue;

    Les armes de Jsus c'est la nuit rpandue
    Pour le repos de l'homme et la ferme vendue
    Pour payer les impts et la brebis tondue;

    Les armes de Jsus c'est la neige fondue
    Au soleil du printemps, la hache suspendue
    Au jour du jugement et c'est l'me perdue

    De son indignit, c'est la grande tendue
    Et l'arbre de Nol et la bche fendue
    Et c'est depuis Adam la nouvelle attendue;

    Les armes de Jsus c'est la bonne aventure,
    Et c'est le Crateur crant la crature,
    Et le sceau du Seigneur mettant la signature;

    Les armes de Satan c'est la caricature
    Et la contrefaon de toute signature
    Et l'homme jugeant l'homme et la magistrature

    Assise au tribunal, c'est la lettre surie,
    La littralit morne et dj pourrie,
    Les armes de Satan c'est la chancellerie;

    Les armes de Satan c'est la plaisanterie,
    Cette sauce tourne et c'est l'htellerie
    Pour les mauvais passants et c'est l'ivrognerie

    Les coudes sur la table et la clabauderie
    Et la ribauderie et la maussaderie
    Et la badauderie et la nigauderie;

    Les armes de Jsus c'est la charpenterie,
    L'tabli, la varlope et la menuiserie,
    La scie et le rabot et l'bnisterie,

    Le denier de la veuve et le bon ouvrier;
    Les armes de Satan c'est le vil usurier,
    L'armurier, le guerrier, le manufacturier;

    Les armes de Satan c'est la truanderie,
    Le mauvais compagnon, la camaraderie,
    Le mauvais camarade et la cafarderie

    Et le mauvais garon; c'est le regard oblique
    Jet sur le voisin, le peuple famlique
    Sous la bombance norme et pantagrulique;

    Les armes de Jsus c'est la foi catholique
    Enchsse  prix d'or, la ronde basilique,
    Et c'est la paix publique et la sainte relique;

    Les armes de Satan c'est tout ce qui complique
    La trs simple existence et c'est quand il implique
    L'innocent dans le crime et dans le diabolique;

    Les armes de Jsus c'est le cdre biblique,
    La salutation, la ferveur anglique,
    L'annonciation de l're vanglique;

    Les armes de Satan c'est sa ruse et sa clique
    Et sa claque sournoise et mphistophlique,
    Et sa noise en sourdine et machiavlique;

    Les armes de Jsus c'est le lger caque
    De Pierre sur le lac, c'est l'archange archaque
    Fermant le paradis, c'est la foi judaque.

    Et la premire loi, c'est la race hbraque
    Et le tronc d'Isral, et c'est la mosaque
    De la vertu des clercs, de la vertu laque;

    Les armes de Jsus c'est la loi mosaque,
    Les dix commandements au peuple liturgique,
    Et qu'il n'a point rays de Rome apostolique;

    Les armes de Jsus c'est la mort hroque
    Du martyr dans l'arne et la douceur stoque
    Du saint et c'est aussi la vertu prosaque;

    Les armes de Satan c'est la courbe saque,
    Souple vaisseau de charge et c'est l'art chaldaque
    Et la vertu du riche et du pharisaque;

    Et c'est l'aigre rplique et le somnambulique,
    Et le cyrnaque et l'aristotlique,
    Et le pire de tout c'est bien quand il explique;

    Les armes de Jsus c'est l'ardente supplique
    Du pauvre au gouverneur, c'est le parabolique,
    Et c'est les huit bonheurs sous Rome apostolique,

    Et c'est le roi de France et c'est la rpublique
    Et c'est le bref du pape et la lourde encyclique
    Parmi les deuils privs et la vertu publique;

    Les armes de Satan c'est le vil publicain,
    Le percepteur de Rome et le fieff coquin
    Qui berne l'honnte homme et qui fait le faquin;

    L'avare pager, le servile sequin,
    L'infidle berger, le manteau d'Arlequin
    De vice et de vertu, le grossier mannequin

    Qui fait peur aux moineaux, le rude casaquin
    Sur l'armure de guerre et le lourd troussequin
    Sur le cheval de guerre et l'ennuyeux pasquin;

    Les armes de Jsus c'est le Samaritain,
    Le bless recueilli, le pauvre franciscain,
    Les armes de Jsus c'est le rpublicain;

    Les armes de Satan c'est le faux symbolique,
    La pierre en comprim, le marbre en majolique,
    (La pierre de Jsus, c'est le pur pentlique);

    Les armes de Satan c'est toute hyperbolique,
    Le masque de Satan c'est toute bucolique
    Modulant sous le htre une pure idyllique;

    Les armes de tous deux c'est le mlancolique,
    Soit qu'il soit descendu du vieux cdre biblique,
    Soit qu'il soit remont de jeune rpublique;

    Les armes de Satan c'est toute idoltrie,
    Tout rassortiment, toute repltrerie,
    Tout fatras, tout raccord, toute foltrerie;

    Les armes de Jsus c'est culte de doulie
    Ou d'asservissement, c'est culte de latrie
    Ou d'adoration, c'est culte de patrie

    Ou de terre natale; et dmonoltrie
    Retourne vers Satan avec zooltrie,
    Avec psychitrie, avec chimitrie,

    Avec l'ergot du seigle et les autres caries,
    Et les phylloxras et les vignes fltries,
    Et les puits desschs et les races taries;

    Les armes de Jsus c'est la pauvre monture,
    L'non de cette nesse et c'est la courbature
    De ses reins btonns et c'est la spulture

    Dans un caveau prt, c'est l'agneau sans pture,
    C'est la barque de Pierre errante et sans mture,
    Et le prteur de Rome et c'est la prfecture

    Et le prfet de Rome et cette humble toiture,
    Ce chaume au ras du sol et l'unique voiture
    Avec un seul cheval et la vieille clture

    En mauvais fil de fer et la progniture
    Attendant sous la lampe une humble nourriture,
    Esprant vaguement un pot de confiture;

    Les armes de Satan c'est cette dictature
    De ces sept qui sont sept sur la mme monture,
    Sur un cheval pourri tenus par la ceinture;

    Les armes de Jsus c'est la sainte criture
    Depuis le premier livre et c'est toute droiture
    Depuis le premier pas et c'est toute armature

    Tenant son homme roide et c'est toute ossature
    Tenant son homme ferme et toute architecture
    Tenant la maison pleine et basse de stature;

    Les armes de Satan c'est le mauvais docteur,
    (Mais en est-il de bons?), c'est le mauvais acteur
    Qui joue  contre sens et le mauvais lecteur

    Qui lit  contre texte et c'est le dtracteur
    Qui dtracte et dtraque et le simple lecteur
    Qui rtracte et qui vote et le morne inspecteur

    Qui regarde et surveille et le dur directeur
    Qui regarde et gouverne et le lourd protecteur
    Qui regarde et qui pse et qui fait le recteur;

    Les armes de Satan c'est le contradicteur
    Qui dit d'abord: Mais non, c'est l'antique licteur
    Et l'antique faisceau, c'est Satan destructeur;

    Les armes de Satan c'est Satan constructeur
    Du satan parvis, c'est Satan conducteur
    De l'homme vers sa perte et Satan rdacteur

    De la fausse nouvelle et c'est tout abstracteur
    De la cinquime essence et tout contrefacteur
    Qui sera poursuivi, c'est Satan collecteur

    D'impts pour son tat, c'est Satan correcteur
    Dans son mauvais journal, et tratre traducteur
    Dans son mauvais patois, et fourbe producteur

    De produits frelats, brillant introducteur
    Au royaume d'enfer, dcevant instructeur
    De mauvaise recrue et sinistre amateur

    D'art pour ses collections et savant armateur
    De naufrage et superbe et docile imposteur,
    Les armes de Satan c'est Satan sducteur;

    Les armes de Satan c'est la svre cotte
    De maille et c'est aussi le regard qui clignotte
    Sous la lourde visire et sous la bourguignotte;

    Les armes de Jsus c'est la race future,
    C'est le riche missel, c'est la miniature,
    Et le ciel et l'enfer et la terre en peinture;

    Les armes de Satan c'est la msaventure,
    Le tratre couronn, la mauvaise lecture,
    Les armes de Satan c'est la littrature;

    Les armes de Jsus c'est noblesse et roture
    gales vers sa face et la belle sculpture
    Au portail de l'glise et la fine moulure;

    Les armes de Jsus c'est la riche tenture
    Devant le tabernacle et la rouge teinture
    De la robe du prtre et des croix de torture;

    Les armes de Satan c'est toute conjecture
    Maraudant sur le texte et c'est toute imposture,
    Toute note au crayon, toute maculature;

    Et c'est toute leon qui n'est pas la lecture,
    Et c'est toute faon qui n'est pas la facture,
    Et c'est toute moisson qui n'est pas drue et dure;

    Et c'est toute prison qui n'est pas la capture,
    Et toute liaison qui n'est pas la rupture,
    Toute cendre, tout feu qui n'est pas feu qui dure;

    Les armes de Satan c'est la dsinvolture,
    C'est la fausse lgance et toute conjoncture
    O l'homme droit est mis en oblique posture;

    Les armes de Satan c'est la fausse culture
    Qui sme le chiendent et c'est la couverture
    Vole au vieux cheval et c'est toute ouverture

    Que l'on n'a pas ouvert et toute fermeture
    Que l'on n'a pas ferme et toute quadrature
    Que l'on n'a pas quarre et c'est toute arcature

    Que l'on n'a pas arque et c'est toute rature
    Au milieu de la page et toute ligature
    Qui n'est pas pour la greffe et toute horticulture

    Qui n'est pas pour la fleur, toute arboriculture
    Qui n'est pas pour le fruit, toute viticulture
    Qui n'est pas pour le vin, c'est toute agriculture

    Qui n'est pas pour le bl, c'est toute apiculture
    Qui n'est pas pour le miel, toute sylviculture
    Qui n'est pas pour le bois et c'est toute bouture

    Qui n'a pas pris racine et c'est toute mouture
    Qui n'est pas du moulin et toute portraiture
    Qui n'est pas le modle et toute investiture

    Qui ne vient pas de Dieu, c'est le point de suture
    Quand il est mal cousu, c'est la judicature
    De l'homme sur un homme et la candidature

    Assise en robe blanche au seuil de la prture;
    Les armes de Satan c'est la nomenclature
    Et le dnombrement, c'est toute fourniture

    Qui n'est pas  bon poids, c'est la belle denture
    Des btes dans l'arne et c'est la devanture
    Qui masque la maison et c'est toute jointure

    Qui s'articule mal et c'est toute fracture
    Qui ne se rduit pas, c'est toute contracture
    Qui ne se rsoud pas et c'est toute structure

    Qui n'est pas organique et c'est toute questure
    O l'on est candidat et c'est toute texture
    Qui n'est pas de bon fil et c'est toute mixture

    Qui n'est pas du bon vin et c'est toute mouture
    Qui n'est pas du bon pain et c'est toute pture
    Qui n'est pas du bon grain et c'est toute clture

    Qui n'est pas de bon bois et c'est toute questure
    Qui requiert  faux poids, frappe  fausse mesure,
    Paie  fausse monnaie et prte avec usure;

    Les armes de Jsus c'est la lgislature
    Des dix commandements et c'est la tablature
    Des tables de la loi, c'est la nonciature

    Quand le nonce est du pape et la judicature
    Quand le juge craint Dieu, c'est la magistrature
    Quand elle est magistrale et la clricature

    Quand le clerc est prudhomme et c'est la prlature
    Quand l'vque est Aignan ou saint Bonaventure
    Ou saint Cme ou saint Loup, la sacrificature

    Quand c'est lui la victime et c'est toute vture
    Qui vt l'me et le corps et c'est toute tonture
    Qui n'corchera pas la faible crature;

    Les armes de Jsus c'est la belle paroisse
    Assise au coeur de France et c'est la noble angoisse
    Du cur soucieux que son troupeau recroisse;

    Les armes de Jsus c'est la belle provende
    parse au rtelier, c'est le thym, la lavande,
    Et la rose et l'oeillet et la souple guirlande;

    Les arme de Jsus c'est le bon voisinage
    Entre les pauvres gens, c'est le pauvre village
    Et l'glise au milieu, c'est le compagnonnage

    Entre bons compagnons, c'est le plerinage
    Entre bons plerins, c'est le pauvre mnage
    Entre l'homme et la femme et le long mariage;

    Les armes de Jsus c'est les enfants bien sages
    Assis au coin du feu, c'est les belles images
    Qu'on voit sur les vitraux et c'est les trois rois mages;

    Les armes de Satan c'est les magiciens
    Et la magicerie et les faux entretiens
    Et les libres discours au conseil des anciens;

    Les armes de Jsus c'est la pauvre famille,
    Les frres et la soeur, les garons et la fille,
    Le fuseau lourd de laine et la savante aiguille;

    Les armes de Jsus c'est tous les coeurs paens:
    Pourvu qu'on les baptise et les rende chrtiens,
    Il en fait les plus purs de tous ses paroissiens;

    Les armes de Jsus c'est tous les plbiens:
    A moins qu'on les courtise et les rende vauriens,
    Il en fait les plus durs de ses fermes soutiens;

    Les armes de Jsus c'est les bons citoyens:
    Quand la grce les prend par ses secrets moyens,
    Il en fait les plus srs de ses curs doyens;

    Les armes de Jsus c'est la docilit,
    C'est la foi, l'esprance et c'est la charit,
    C'est la femme et l'enfant et la fidlit;

    Les armes de Jsus c'est la fragilit,
    C'est la vertu civique et c'est la libert,
    C'est la femme et l'enfant et c'est la pauvret;

    Les armes de Jsus c'est la simplicit,
    C'est la paix ternelle et c'est dans la cit
    Tout un fleuve de grce et d'efficacit;

    Les armes de Jsus c'est la ncessit
    Du travail et du pain et c'est dans la cit
    Tout un fleuve de grce et de flicit;

    Les armes de Jsus c'est la sagacit,
    Le pardon de l'offense et c'est dans la cit
    Tout un fleuve de grce et de vivacit;

    Les armes de Jsus c'est la mendicit
    Du dernier misrable et c'est dans la cit
    Tout un fleuve de grce et de tnacit;

    Les armes de Satan c'est le chemin tortu,
    Le sentier drob, le cheval abattu
    Les quatre fers en l'air, et le mulet ttu;

    Les armes de Satan c'est la fausse tendresse
    Couche au lit de l'homme et la molle paresse
    Qui dort le long du jour et se dsintresse

    Du pauvre et de l'enfant et c'est la charmeresse
    Avec ses mots savants et la devineresse
    Et sa vieille grimace et c'est l'enchanteresse

    Avec ses vieux onguents et c'est la scheresse
    Du coeur et c'est la vraie et c'est la fausse adresse
    De l'homme trs malin; c'est l'homme qui transgresse

    Les vieilles lois de l'homme et c'est l'homme qui tresse
    Le chanvre du gibet et l'homme qui progresse.
    Les armes de Satan c'est l'homme qui s'engraisse

    Du sang du malheureux, le serpent qui redresse
    La tte et c'est aussi le vigneron qui presse
    La grappe et fait jaillir le vin doux et l'ivresse;

    Les armes de Jsus c'est toute forteresse
    Qui tient et c'est la noble et la pure caresse
    De la mre  l'enfant et c'est la maladresse

    De l'homme pas malin et la sourde tendresse
    De la mre  la fille afin que reparaisse
    En cette enfant naissante une mme tendresse

    Et dans le temps futur une mme caresse
    Et ce mme regard et cette mme tresse
    Blonde qui fleurira, cette mme dtresse

    Qui sera console, et cette me pauvresse
    Et dans le dernier temps une mme allgresse;
    Les armes de Jsus c'est l'homme qui s'adresse

    Directement  Dieu, c'est l'homme qui s'adresse
    A quelque saint patron, c'est l'homme qui se dresse
    Contre l'iniquit, c'est l'homme qui s'empresse

    A panser le bless, c'est la frache compresse
    Sur la cuisante plaie et l'homme qui s'engraisse
    De sanglots et de pleurs, de peine et de dtresse,

    Et d'un regret plus beau que la mme tendresse,
    Et l'arme aux mains de l'ange ardente et vengeresse
    Au seuil du paradis afin que comparaisse

    L'me toujours chasse et toujours chasseresse,
    L'me toujours esclave et ensemble matresse,
    L'me toujours enfant et toujours pcheresse;

    Les armes de Jsus c'est la lettre et l'esprit,
    Mais c'est l'esprit qui mne et l'esprit qui nourrit,
    Et la lettre n'est l que comme un mot d'crit;

    Les armes de Jsus c'est la lettre et l'esprit,
    C'est le pre qui gronde et l'enfant qui sourit,
    C'est le Pre et le Fils et c'est le Saint-Esprit;

    La lettre est ce qui tue et l'esprit vivifie,
    Et la lettre est la mort et l'esprit est la vie,
    Et la lettre est l'orgueil et la lettre est l'envie;

    C'est l'esprit qui commande et la lettre qui sert,
    C'est l'esprit qui demande et la lettre qui perd
    Et c'est l'esprit qui sauve et prche en plein dsert;

    C'est l'esprit qui gouverne et l'esprit qui conduit
    L'homme vers un seul point et la lettre qui suit
    Vers la lampe de l'ogre et c'est l'esprit qui cuit

    Le pain quand il est chaud, c'est l'esprit qui dduit
    Jsus du vieil Adam et derechef induit
    Isral en Jsus que la lettre rduit;

    C'est l'esprit qui combat et la lettre qui fuit,
    C'est l'esprit qui travaille et l'esprit qui produit
    La paille, le bon grain, la feuille, le bon fruit;

    Et la lettre n'a jamais fait qu'un peu de bruit,
    C'est elle qui sduit et c'est elle qui nuit,
    Et la lettre et l'esprit c'est le jour et la nuit;

    Mais l'esprit et la lettre est la nuit et le jour,
    Les armes de Jsus c'est l'honneur et l'amour
    Et le roi dans son camp et le roi dans sa cour;

    Les armes de Jsus c'est le feu dans le four,
    La pte et le levain et c'est le pain du jour,
    Et c'est le roi David retir dans sa tour;

    Les armes de Jsus c'est tout homme proscrit
    Qui sera rappel, c'est le jeune conscrit
    Qui sera convoqu, c'est le jeune homme inscrit

    Sur le livre ternel et c'est le coeur contrit
    Qui sera foment, c'est le billet souscrit
    Qui sera prsent, c'est le bonheur dcrit

    Un jour sur la montagne et l'honnte rescrit
    De par le roi du ciel et le pardon prescrit
    Par la nouvelle loi, c'est Dieu mme transcrit

    De Mose en Jsus, c'est Satan circonscrit,
    C'est tout ce qu'il fallait pour que Jsus souffrt,
    Les armes de Jsus c'est surtout Jsus-Christ;

    C'est tout ce qu'il fallait pour que Jsus ouvrt
    La porte du tombeau, pour que Jsus offrt
    Le premier sacrifice et qu'il rendt l'esprit;

    C'est tout ce qu'il fallait pour que Jsus couvrt
    Le pcheur devant Dieu, pour qu'il redcouvrt
    Le chemin du salut et pour qu'il entreprt

    De remonter la pente et pour qu'il se reprt
    Et qu'il reprt le monde et pour que l'homme apprt
    Le chemin difficile et pour qu'il dsapprt

    La route sans cailloux et pour qu'un jour en Gaule,
    D'autres soldats romains, le manteau sur l'paule,
    Le torse bien moul dans leurs lames de tle,

    Chevauchant par la route paisse comme un mle,
    La lance entre les doigts comme on tient une gaule,
    Un jour en plein hiver sous la neige du ple,

    Le long des blancs bouleaux, le long du mme saule,
    Voyant un vagabond, quelque chapp de gele,
    Un autre centurion, de ceux que Rome enrle,

    Du manteau militaire enfin se dcouvrt;
    C'est tout ce qu'il fallait pour que l'homme s'prt
    Du seul amour qui dure et pour qu'il se dprt

    Du seul amour qui passe et pour qu'il se mprt
    Comme il faut se mprendre et qu'alors il comprt
    Tout ce qu'il faut comprendre et qu'alors il en prt

    Tout ce qu'il faut en prendre et qu'alors il surprt
    Le secret mal gard, le secret manuscrit
    Qui n'est pas dans la lettre et se cache en esprit;

    Les armes de Jsus c'est le chemin fleuri,
    Mais plus que le printemps galamment refleuri,
    C'est le svre automne  l'instant dfleuri;

    Et la fleur de Marie est la rose fleurie,
    Mais plus que l'humble rose au printemps refleurie,
    C'est la rose d'automne humblement dfleurie;

    Les armes de Jsus c'est le vallon fleuri,
    Mais plus que le printemps incessamment fleuri,
    Et plus que le printemps insolemment fleuri,

    Et plus que le printemps impudemment fleuri.
    Et plus que le printemps effrontment fleuri,
    C'est le pudique automne  jamais dfleuri;

    Les armes de Jsus c'est un peuple chri
    Comme un fils qui revient, c'est un mourant guri
    Par son extrme onction, c'est un peuple aguerri

    Par une juste guerre et le marin pri
    Au pril de la mer, le navire atterri
    Dans le recreux du port, tout un peuple nourri

    De quelques poissons secs, tout un monde nourri
    D'une seule victime et le raisin mri
    Pour le vin du calice et l'autre vin suri

    Pour l'ponge et la lance et le vinaigre aigri;
    Les armes de Jsus c'est le levain ptri
    Au milieu de la pte et lui-mme suri;

    Les armes de Satan c'est le fleuve tari,
    C'est chez l'quarrisseur le cheval quarri,
    C'est l'enfant affam, c'est le pain renchri;

    Les armes de Satan c'est le coeur mal guri
    De la vieille blessure et c'est le coeur tari
    A force de saigner et le coeur mal nourri

    A force de jener, c'est tout ce qui tarit,
    C'est tout ce qui prit, tout ce qui dprit,
    Et tout ce qui surit et tout ce qui pourrit;

    Les armes de Satan c'est la sve appauvrie,
    C'est le sang rpandu, la branche rabougrie,
    Le rameau dessch, la prude renchrie;

    Les armes de Satan c'est tout ce qui fltrit,
    Rapetisse, avilit, injurie, amoindrit,
    C'est tout ce qui mprise et tout ce qui meurtrit;

    Les armes de Jsus c'est tout ce qui nourrit,
    C'est tout ce qui boutonne et tout ce qui prit
    Aux jardins de Touraine et tout ce qui mrit;

    Les armes de Jsus c'est un coeur tout fleuri,
    Plus que le jeune coeur au printemps refleuri,
    C'est le coeur  l'automne  jamais dfleuri;

    Les armes de Satan c'est la paix et la guerre,
    Les peuples ventrs, les sacrements par terre,
    La honte, la terreur, la rage militaire;

    Les armes de Jsus c'est la guerre et la paix,
    Les peuples respects et les derniers harnais
    De guerre suspendus aux frontons des palais;

    Les armes de Satan c'est l'horreur de la guerre,
    Les peuples affols, Jsus sur le Calvaire,
    Le sang, le cri de mort, le meurtre volontaire;

    Les armes de Jsus c'est l'honneur de la guerre,
    Les peuples rtablis, Jsus sur le Calvaire,
    Le sang, le sacrifice et la mort volontaire;

    Pour qu'elle vt venir sous un tel tendard
    De Jsus-Christ soldat contre Satan soudard,
    Vers le vieux saint tienne et le vieux saint Mdard;

    Pour qu'elle vt venir par un chemin de terre,
    Comme une jeune enfant qui vient vers sa grand'mre,
    Par les bois de Puteaux, par les champs de Nanterre;

    Pour qu'elle vt venir ardente et militaire,
    Obissante et ferme et douce et volontaire,
    Sur Boulogne et Neuilly, sur Puteaux et Nanterre;

    Hauturire et docile, alerte et droiturire,
    Et prompte  la manoeuvre et peu procdurire,
    Destine  prir comme une aventurire;

    Bien en selle en avant de sa cavalerie,
    Masquant ses bombardiers et sa bombarderie,
    Tranant comme un rseau sa lourde infanterie;

    Ameutant ses tambours qui battaient pour la messe,
    Gourmandant ces brigands qui couraient  confesse,
    Dfrente aux trois voix qui scellaient leur promesse;

    Ayant mis les soldats au pas sacramentaire,
    Ayant mis les curs au pas rglementaire,
    Et log les Vertus au train rgimentaire;

    Bien allante et vaillante et sans tourderie,
    Bien venante et plaisante et sans coquetterie,
    Bien disante et parlante et sans bavarderie;

    Rvrant les coffrets sertis de pierrerie
    O les reliefs des saints ouvrs d'orfvrerie
    Reposent sur l'autel et sur la broderie;

    Sage comme une aeule en sa tendre jeunesse,
    Cadette ayant conquis le plus beau droit d'anesse,
    Grave et les yeux plus clairs que d'une chanoinesse,

    La sainte la plus grande aprs sainte Marie.




NEUVIME JOUR

POUR LE SAMEDI 11 JANVIER 1913

IX


    Comme Dieu ne fait rien que par compagnonnage,
    Il fallut qu'elle vt ces mauvais compagnons,
    Les Anglais, (les Franais), les tratres Bourguignons
    Dpecer le royaume ainsi qu'un apanage;

    Il fallut qu'elle vt ce monstrueux mnage,
    Et les gibets poussant comme des champignons,
    Et le mur et le toit et l'angle des pignons
    Tout dgouttants du meurtre et du sang du carnage;

    Il fallut qu'elle vt tout ce maquignonnage,
    Les cadavres tout nus serrs en rangs d'oignons,
    Les blesss mutils trans sur leurs moignons,
    Les morts et les mourants drivant  la nage;

    Il fallut qu'elle vt cet horrible engrenage
    Happer tout le royaume et ces mauvais garons
    Rouer vif tout un peuple et rtir les moissons,
    Sortis du menu peuple ou du haut baronnage;

    Les armes de Jsus c'est la belle marraine
    Et c'est le beau baptme et les belles drages,
    Mais plus que le cortge et que les apoges
    C'est le deuil et la ruine et la honte et la peine;

    Il fallut qu'elle vt par ce libertinage
    Dissiper ce trsor d'honneur que nous gagnons,
    Et dserter le Dieu que nous accompagnons,
    Comme on dserte un mort dans un pauvre village;

    Il fallut qu'elle vt par ce vagabondage
    Retourner ce pass dont nous nous loignons,
    Il fallut qu'elle vt les maux que nous soignons
    Monter le long de nous comme un chafaudage;

    Il fallut qu'elle vt par le faux tmoignage
    Dmentir le propos pour qui nous tmoignons,
    Il fallut qu'elle vt l'urne o nous nous baignons
    S'effondrer par souillure et par dvergondage;

    Il fallut qu'elle vt par tout ce maraudage
    Cueillir les fruits moisis et que nous ddaignons,
    Il fallut qu'elle vt la ville o nous rgnons
    Dmantele aux mains de tout ce chapardage;

    Il fallut qu'elle vt par tant d'enfantillage
    Avilir cette foi dont nous nous imprgnons,
    Il fallut qu'elle vt le sang dont nous saignons
    Saigner du mme coeur et du mme courage;

    Il fallut qu'elle vt par un sot bavardage
    Fltrir le dogme auguste et que nous enseignons,
    Et qu'elle vt tarir la grce o nous baignons,
    Lustrale et baptismale, en un lourd badinage;

    Il fallut qu'elle vt par tout ce brigandage
    Commettre les forfaits dont nous nous indignons,
    Et les cus sonnants et que nous alignons
    Fondre au creuset d'orgueil et de faux monnayage;

    Il fallut qu'elle vt par tout ce forlignage
    Dgnrer la race o nous nous alignons,
    Et les mots ternels et que nous soulignons
    Tomber dans le silence et dans le persiflage;

    Il fallut qu'elle vt par tout ce maquillage
    Fausser la signature o nous contresignons,
    Et le terme et la mort que nous nous assignons
    Approcher tous les jours comme un lointain rivage;

    Il fallut qu'elle vt cette jalouse rage
    Assaillir la caserne o nous nous consignons,
    Et la taverne infme et que nous dsignons
    D'un nom injurieux dborder sur la plage;

    Il fallut qu'elle vt cette haine sauvage
    Dnaturer le sort o nous nous rsignons,
    Et la ronce et l'ortie o nous gratignons
    Nos mains s'enchevtrer dans le jeune bocage;

    Il fallut qu'elle vt au chemin de halage
    Draciner la borne  qui nous nous cognons,
    Et qu'elle vt le coin o nous nous rencoignons
    Nous refuser le gte et le pain du voyage;

    Il fallut qu'elle vt dans ce commun naufrage
    Sombrer l'arche rompue et que nous empoignons,
    Et qu'elle vt la grande arme o nous grognons,
    (Mais nous marchons toujours), subir cet hivernage;

    Il fallut qu'elle vt par un tel sabotage
    Dnaturaliser l'oeuvre o nous besognons.
    Et qu'elle vt l'injure  qui nous rpugnons
    Rgner et gouverner sous figure d'outrage;

    Il fallut qu'elle vt le long du bastingage
    Prcipiter  l'eau l'or que nous pargnons,
    Et qu'elle vt la vergue o nous nous borgnons
    Chanceler et tomber par l'effet du tangage;

    Il fallut qu'elle vt dans ce mme hivernage
    S'vanouir de froid l'ardeur que nous feignons,
    Et qu'elle vt la peine o nous nous renfrognons
    S'vanouir de mort dans un beau sarcophage;

    Il fallut qu'elle vt dans cet appareillage
    S'avancer la galre o captifs nous geignons,
    Et qu'elle vt la nef lourde o nous nous plaignons
    Gmir dans ses haubans et ses bois d'assemblage;

    Il fallut qu'elle vt par un commun partage
    Arriver justement le sort que nous craignons,
    Et la loi qui nous sauve et que nous enfreignons
    Expose  prir dans ce mme naufrage;

    Il fallut qu'elle vt dans le mme mouillage
    Sombrer le dsespoir que seul nous treignons,
    Et qu'elle vt cet ordre o nous nous astreignons
    Perdre ses bancs de rame et son amarinage;

    Il fallut qu'elle vt dans ce commun dommage
    Plier la discipline o nous nous contraignons,
    Et qu'elle vt l'astreinte o nous nous restreignons
    Se dtendre et crever comme un mauvais bordage;

    Il fallut qu'elle vt dans le mouvant sillage
    Flotter et s'enfoncer la mort que nous ceignons,
    Et qu'elle vt couler le sang dont nous teignons
    Notre robe lustrale et notre enfantillage;

    Il fallut qu'elle vt par un jeu de mirage
    Reculer le but fixe et que nous atteignons,
    Et qu'elle vt le terme o nous nous rejoignons
    Se drober  nous en plein atterrissage;

    Il fallut qu'elle vt en plein coeur de l'orage
    Brler la chre flamme et que nous teignons
    Et qu'elle vt les maux que nous nous adjoignons
    Se coucher contre nous pour un noble servage;

    Il fallt qu'elle vt dans tout ce gribouillage
    Se raidir les devoirs que nous nous enjoignons,
    Et les soucis aigus et dont nous nous poignons
    Nous percer jusqu'au coeur dans tout ce barbouillage:

    Pour qu'elle vt venir du fond de la campagne,
    Au milieu de ses clercs, au milieu de ses pages,
    Vers l'arne romaine et la roide montagne,

    Tranant les trois Vertus au train des quipages,
    Sa plus fine et plus ferme et plus douce compagne
    Et la plus belle enfant de ses longs patronages.




_la tapisserie

de Notre Dame_


_cahier pour le dimanche de la Pentecte

et pour le mois de mai

de la quatorzime srie_


au fidle Lotte

et

au _Bulletin des Professeurs catholiques de l'Universit_


Prsentation de Paris  Notre Dame

    toile de la mer voici la lourde nef
    O nous ramons tout nuds sous vos commandements
    Voici notre dtresse et nos dsarmements;
    Voici le quai du Louvre, et l'cluse, et le bief.

    Voici notre appareil et voici notre chef.
    C'est un gars de chez nous qui siffle par moments.
    Il n'a pas son pareil pour les gouvernements.
    Il a la tte dure et le geste un peu bref.

    Reine qui vous levez sur tous les ocans,
    Vous penserez  nous quand nous serons au large.
    Aujourd'hui c'est le jour d'embarquer notre charge.
    Voici l'norme grue et les longs meuglements.

    S'il fallait le charger de nos pauvres vertus,
    Ce vaisseau s'en irait vers votre auguste seuil
    Plus creux que la noisette aprs que l'cureuil
    L'a laiss retomber de ses ongles pointus.

    Nuls ballots n'entreraient par les panneaux bants,
    Et nous arriverions dans la mer de sargasse
    Tranant cette inutile et grotesque carcasse
    Et les Anglais diraient: Ils n'ont rien mis dedans.

    Mais nous saurons l'emplir et nous vous le jurons,
    Il sera plus beau dans cet illustre port.
    La cargaison ira jusque sur le plat-bord.
    Et quand il sera plein nous le couronnerons.

    Nous n'y chargerons pas notre pauvre mas,
    Mais de l'or et du bl que nous emporterons.
    Et il tiendra la mer: car nous le chargerons
    Du poids de nos pchs pays par votre fils.


Paris vaisseau de charge

    Double vaisseau de charge aux deux rives de Seine,
    Vaisseau de pourpre et d'or, de myrrhe et de cinname,
    Vaisseau de bl, de seigle, et de justesse d'me,
    D'humilit, d'orgueil, et de simple verveine;

    Nos pres t'ont combl d'une si longue peine,
    Depuis mille et mille ans que tu viens  la lame,
    Que nulle cargaison n'est si lourde  la rame,
    Et que nul btiment n'a la panse aussi pleine.

    Mais nous apporterons un regret si svre,
    Et si nourri d'honneur, et si creus de flamme,
    Que le chef le prendra pour un sac de prire,

    Et le fera hisser jusque sous l'oriflamme,
    Navire appareill sous Septime Svre,
    Double vaisseau de charge aux pieds de Notre Dame.


Paris double galre

    Depuis le Point du Jour jusqu'aux cdres bibliques
    Double galre assise au long du grand bazar,
    Et du grand ministre, et du morne alcazar,
    Parmi les deuils privs et les vertus publiques;

    Sous les quatre-vingts rois et les trois Rpubliques,
    Et sous Napolon, Alexandre et Csar,
    Nos pres ont tent le centuple hasard,
    Fidlement courbs sur tes rames obliques.

    Et nous prenant leur place au mme banc de chne,
    Nous ramerons des reins, de la nuque, de l'me,
    Plis, casss, meurtris, saignants sous notre chane;

    Et nous tiendrons le coup, rivs sur notre rame,
    Forats fils de forats aux deux rives de Seine,
    Galriens couchs aux pieds de Notre Dame.


Paris vaisseau de guerre

    Double vaisseau de ligne au long des colonnades
    Autrefois btiment au centuple sabord,
    Aujourd'hui lourde usine, norme coffre-fort
    Ferm sur le secret des sourdes canonnades.

    Nos pres t'ont dans de chaudes srnades.
    Ils t'ont fleuri du sang de la plus belle mort,
    Quand au gaillard d'avant vers l'un et l'autre bord
    Bondissait le troupeau des graves caronnades.

    Mais nous apporterons  tes destins gants
    Un coeur si srieux et si brl de flamme,
    Un coeur si curieux de tous les ocans,

    Soldats fils de soldats sous la mme oriflamme,
    Qu'on nous mettra valets de tes canons bants,
    Monstres verts accroupis aux pieds de Notre-Dame.


Prsentation de la Beauce  Notre Dame de Chartres

    toile de la mer voici la lourde nappe
    Et la profonde houle et l'ocan des bls
    Et la mouvante cume et nos greniers combls,
    Voici votre regard sur cette immense chape

    Et voici votre voix sur cette lourde plaine
    Et nos amis absents et nos coeurs dpeupls,
    Voici le long de nous nos poings dsassembls
    Et notre lassitude et notre force pleine.

    toile du matin, inaccessible reine,
    Voici que nous marchons vers votre illustre cour,
    Et voici le plateau de notre pauvre amour,
    Et voici l'ocan de notre immense peine.

    Un sanglot rde et court par del l'horizon.
    A peine quelques toits font comme un archipel.
    Du vieux clocher retombe une sorte d'appel.
    L'paisse glise semble une basse maison.

    Ainsi nous naviguons vers votre cathdrale.
    De loin en loin surnage un chapelet de meules,
    Rondes comme des tours, opulentes et seules
    Comme un rang de chteaux sur la barque amirale.

    Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
    Un rservoir sans fin pour les ges nouveaux.
    Mille ans de votre grce ont fait de ces travaux
    Un reposoir sans fin pour l'me solitaire.

    Vous nous voyez marcher sur cette route droite,
    Tout poudreux, tout crotts, la pluie entre les dents.
    Sur ce large ventail ouvert  tous les vents
    La route nationale est notre porte troite.

    Nous allons devant nous, les mains le long des poches,
    Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours,
    D'un pas toujours gal, sans hte ni recours,
    Des champs les plus prsents vers les champs les plus proches.

    Vous nous voyez marcher, nous sommes la pitaille.
    Nous n'avanons jamais que d'un pas  la fois.
    Mais vingt sicles de peuple et vingt sicles de rois,
    Et toute leur squelle et toute leur volaille

    Et leurs chapeaux  plume avec leur valetaille
    Ont appris ce que c'est que d'tre familiers,
    Et comme on peut marcher, les pieds dans ses souliers,
    Vers un dernier carr le soir d'une bataille.

    Nous sommes ns pour vous au bord de ce plateau,
    Dans le recourbement de notre blonde Loire,
    Et ce fleuve de sable et ce fleuve de gloire
    N'est l que pour baiser votre auguste manteau.

    Nous sommes ns au bord de ce vaste plateau,
    Dans l'antique Orlans svre et srieuse,
    Et la Loire coulante et souvent limoneuse
    N'est l que pour laver les pieds de ce coteau.

    Nous sommes ns au bord de votre plate Beauce
    Et nous avons connu ds nos plus jeunes ans
    Le portail de la ferme et les durs paysans
    Et l'enclos dans le bourg et la bche et la fosse.

    Nous sommes ns au bord de votre Beauce plate
    Et nous avons connu ds nos premiers regrets
    Ce que peut receler de dsespoirs secrets
    Un soleil qui descend dans un ciel carlate

    Et qui se couche au ras d'un sol invitable
    Dur comme une justice, gal comme une barre,
    Juste comme une loi, ferm comme une mare,
    Ouvert comme un beau socle et plan comme une table.

    Un homme de chez nous, de la glbe fconde
    A fait jaillir ici d'un seul enlvement,
    Et d'une seule source et d'un seul portement,
    Vers votre assomption la flche unique au monde.

    Tour de David voici votre tour beauceronne.
    C'est l'pi le plus dur qui soit jamais mont
    Vers un ciel de clmence et de srnit,
    Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.

    Un homme de chez nous a fait ici jaillir,
    Depuis le ras du sol jusqu'au pied de la croix,
    Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois,
    La flche irrprochable et qui ne peut faillir.

    C'est la gerbe et le bl qui ne prira point,
    Qui ne fanera point au soleil de septembre,
    Qui ne glera point aux rigueurs de dcembre,
    C'est votre serviteur et c'est votre tmoin.

    C'est la tige et le bl qui ne pourrira pas,
    Qui ne fltrira point aux ardeurs de l't.
    Qui ne moisira point dans un hiver gt,
    Qui ne transira point dans le commun trpas.

    C'est la pierre sans tache et la pierre sans faute,
    La plus haute oraison qu'on ait jamais porte,
    La plus droite raison qu'on ait jamais jete,
    Et vers un ciel sans bord la ligne la plus haute.

    Celle qui ne mourra le jour d'aucunes morts,
    Le gage et le portrait de nos arrachements,
    L'image et le trac de nos redressements,
    La laine et le fuseau des plus modestes sorts.

    Nous arrivons vers vous du lointain Parisis.
    Nous avons pour trois jours quitt notre boutique,
    Et l'archologie avec la smantique,
    Et la maigre Sorbonne et ses pauvres petits.

    D'autres viendront vers vous du lointain Beauvaisis.
    Nous avons pour trois jours laiss notre ngoce,
    Et la rumeur gante et la ville colosse,
    D'autres viendront vers vous du lointain Cambrsis.

    Nous arrivons vers vous de Paris capitale.
    C'est l que nous avons notre gouvernement,
    Et notre temps perdu dans le lanternement,
    Et notre libert dcevante et totale.

    Nous arrivons vers vous de l'autre Notre Dame,
    De celle qui s'lve au coeur de la cit,
    Dans sa royale robe et dans sa majest,
    Dans sa magnificence et sa justesse d'me.

    Comme vous commandez un ocan d'pis,
    L-bas vous commandez un ocan de ttes,
    Et la moisson des deuils et la moisson des ftes
    Se couche chaque soir devant votre parvis.

    Nous arrivons vers vous du noble Hurepoix.
    C'est un commencement de Beauce  notre usage,
    Des fermes et des champs taills  votre image,
    Mais coups plus souvent par des rideaux de bois,

    Et coups plus souvent par de creuses valles
    Pour l'Yvette et la Bivre et leurs accroissements,
    Et leurs savants dtours et leurs dgagements,
    Et par les beaux chteaux et les longues alles.

    D'autres viendront vers vous du noble Vermandois,
    Et des vallonnements de bouleaux et de saules.
    D'autres viendront vers vous des palais et des geles.
    Et du pays picard et du vert Vendmois.

    Mais c'est toujours la France, ou petite ou plus grande,
    Le pays des beaux bls et des encadrements,
    Le pays de la grappe et des ruissellements,
    Le pays de gents, de bruyre, de lande.

    Nous arrivons vers vous du lointain Palaiseau
    Et des faubourgs d'Orsay par Gometz-le-Chtel,
    Autrement dit Saint-Clair; ce n'est pas un castel;
    C'est un village au bord d'une route en biseau.

    Nous avons dbouch, montant de ce coteau,
    Sur le ras de la plaine et sur Gometz-la-Ville
    Au-dessus de Saint-Clair; ce n'est pas une ville;
    C'est un village au bord d'une route en plateau.

    Nous avons descendu la cte de Limours.
    Nous avons rencontr trois ou quatre gendarmes.
    Ils nous ont regard, non sans quelques alarmes,
    Consulter les poteaux aux coins des carrefours.

    Nous avons pu coucher dans le calme Dourdan.
    C'est un gros bourg trs riche et qui sent sa province.
    Fiers nous avons long, regards comme un prince,
    Les fosss du chteau coups comme un redan.

    Dans la maison amie, htesse et fraternelle
    On nous a fait coucher dans le lit du garon.
    Vingt ans de souvenirs taient notre chanson.
    Le pain nous fut coup d'une main maternelle.

    Toute notre jeunesse tait l sollennelle.
    On pronona pour nous le Bndicit.
    Quatre sicles d'honneur et de fidlit
    Faisaient des draps du lit une couche ternelle.

    Nous avons fait semblant d'tre un gai plerin
    Et mme un bon vivant et d'aimer les voyages,
    Et d'avoir parcouru cent trente-et-un bailliages,
    Et d'tre accoutums d'tre sur le chemin.

    La clart de la lampe blouissait la nappe.
    On nous fit visiter le jardin potager.
    Il donnait sur la treille et sur un beau verger.
    Tel fut le premier gte et la tte d'tape.

    Le jardin tait clos dans un coude de l'Orge.
    Vers la droite il donnait sur un mur bocager
    Surmont de rameaux et d'un arceau lger.
    En face un marchal, et l'enclume, et la forge.

    Nous nous sommes levs ce matin devant l'aube.
    Nous nous sommes quitts aprs les beaux adieux.
    Le temps s'annonait bien. On nous a dit tant mieux.
    On nous a fait goter de quelque boeuf en daube,

    Puisqu'il est entendu que le bon plerin
    Est celui qui boit ferme et tient sa place  table,
    Et qu'il n'a pas besoin de faire le comptable,
    Et que c'est bien assez de se lever matin.

    Le jour tait en route et le soleil montait
    Quand nous avons pass Sainte-Mesme et les autres.
    Nous avancions dj comme deux bons aptres.
    Et la gauche et la droite tait ce qui comptait.

    Nous sommes remonts par le Gu de Longroy,
    C'en est fait dsormais de nos atermoiements,
    Et de l'iniquit des dnivellements:
    Voici la juste plaine et le secret effroi

    De nous trouver tout seuls et voici le charroi
    Et la roue et les boeufs et le joug et la grange,
    Et la poussire gale et l'quitable fange
    Et la dtresse gale et l'gal dsarroi.

    Nous voici parvenus sur la haute terrasse
    O rien ne cache plus l'homme de devant Dieu,
    O nul dguisement ni du temps ni du lieu
    Ne pourra nous sauver Seigneur, de votre chasse.

    Voici la gerbe immense et l'immense liasse,
    Et le grain sous la meule et nos crasements,
    Et la grle javelle et nos renoncements,
    Et l'immense horizon que le regard embrasse.

    Et notre indignit cette immuable masse,
    Et notre basse peur en un pareil moment,
    Et la juste terreur et le secret tourment
    De nous trouver tout seuls par devant votre face.

    Mais voici que c'est vous, reine de majest.
    Comment avons-nous pu nous laisser dcevoir,
    Et marcher devant vous sans vous apercevoir.
    Nous serons donc toujours ce peuple inconcert.

    Ce pays est plus ras que la plus rase table.
    A peine un creux du sol,  peine un lger pli.
    C'est la table du juge et le fait accompli,
    Et l'arrt sans appel et l'ordre inluctable.

    Et c'est le prononc du texte insurmontable,
    Et la mesure comble et c'est le sort empli,
    Et c'est la vie tale et l'homme enseveli,
    Et c'est le hraut d'arme et le sceau redoutable.

    Mais vous apparaissez, reine mystrieuse.
    Cette pointe l-bas dans le moutonnement
    Des moissons et des bois et dans le flottement
    De l'extrme horizon ce n'est point une yeuse,

    Ni le profil connu d'un arbre interchangeable.
    C'est dj plus distante, et plus basse, et plus haute,
    Ferme comme un espoir sur la dernire cte,
    Sur le dernier coteau la flche inimitable.

    D'ici vers vous,  reine, il n'est plus que la route.
    Celle-ci nous regarde, on en a bien fait d'autres.
    Vous avez votre gloire et nous avons les ntres.
    Nous l'avons entame, on la mangera toute.

    Nous savons ce que c'est qu'un tronon qui s'ajoute
    Au tronon dj fait et ce qu'un kilomtre
    Demande de jarret et ce qu'il faut en mettre:
    Nous passerons ce soir par le pont et la vote

    Et ce foss profond qui cerne le rempart.
    Nous marchons dans le vent coups par les autos.
    C'est ici la contre imprenable en photos,
    La route nue et grave allant de part en part.

    Nous avons eu bon vent de partir ds le jour.
    Nous coucherons ce soir  deux pas de chez vous,
    Dans cette vieille auberge o pour quarante sous
    Nous dormirons tout prs de votre illustre tour.

    Nous serons si fourbus que nous regarderons,
    Assis sur une chaise auprs de la fentre
    Dans un crasement du corps et de tout l'tre,
    Avec des yeux battus, presque avec des yeux ronds,

    Et les sourcils hausss jusque dedans nos fronts,
    L'angle une fois trouv par un seul homme au monde,
    Et l'unique monte ascendante et profonde,
    Et nous serons recrus et nous contemplerons.

    Voici l'axe et la ligne et la gante fleur.
    Voici la dure pente et le contentement.
    Voici l'exactitude et le consentement.
    Et la svre larme,  reine de douleur.

    Voici la nudit, le reste est vtement.
    Voici le vtement, tout le reste est parure.
    Voici la puret, tout le reste est souillure.
    Voici la pauvret, le reste est ornement.

    Voici la seule force et le reste est faiblesse.
    Voici l'arte unique et le reste est bavure.
    Et la seule noblesse et le reste est ordure.
    Et la seule grandeur et le reste est bassesse.

    Voici la seule foi qui ne soit point parjure.
    Voici le seul lan qui sache un peu monter.
    Voici le seul instant qui vaille de compter.
    Voici le seul propos qui s'achve et qui dure.

    Voici le monument, tout le reste est doublure.
    Et voici notre amour et notre entendement.
    Et notre port de tte et notre apaisement.
    Et le rien de dentelle et l'exacte moulure.

    Voici le beau serment, le reste est forfaiture.
    Voici l'unique prix de nos arrachements,
    Le salaire pay de nos retranchements.
    Voici la vrit, le reste est imposture.

    Voici le firmament, le reste est procdure.
    Et vers le tribunal voici l'ajustement.
    Et vers le paradis voici l'achvement.
    Et la feuille de pierre et l'exacte nervure.

    Nous resterons clous sur la chaise de paille.
    Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas
    Le tumulte des voix, le tumulte des pas,
    Et dans la salle en bas l'innocente ripaille.

    Ni les rouliers venus pour le jour du march.
    Ni la feinte colre et l'clat des jurons:
    Car nous contemplerons et nous mditerons
    D'un seul embrassement la flche sans pch.

    Nous ne sentirons pas ni nos faces raidies,
    Ni la faim ni la soif ni nos renoncements,
    Ni nos raides genoux ni nos raisonnements,
    Ni dans nos pantalons nos jambes engourdies.

    Perdus dans cette chambre et parmi tant d'htels,
    Nous ne descendrons pas  l'heure du repas,
    Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas
    La ville prosterne aux pieds de vos autels.

    Et quand se lvera le soleil de demain,
    Nous nous rveillerons dans une aube lustrale,
    A l'ombre des deux bras de votre cathdrale,
    Heureux et malheureux et perclus du chemin.

    Nous venons vous prier pour ce pauvre garon
    Qui mourut comme un sot au cours de cette anne,
    Presque dans la semaine et devers la journe
    O votre fils naquit dans la paille et le son.

     Vierge il n'tait pas le pire du troupeau.
    Il n'avait qu'un dfaut dans sa jeune cuirasse.
    Mais la mort qui nous piste et nous suit  la trace
    A pass par ce trou qu'il s'est fait dans la peau.

    Il tait n vers nous dans notre Gtinais.
    Il commenait la route o nous redescendons.
    Il gagnait tous les jours tout ce que nous perdons.
    Et pourtant c'tait lui que tu te destinais,

     mort qui fus vaincue en un premier caveau.
    Il avait mis ses pas dans nos mmes empreintes.
    Mais le seul manquement d'une seule des craintes
    Laissa passer la mort par un chemin nouveau.

    Le voici maintenant dedans votre rgence.
    Vous tes reine et mre et saurez le montrer.
    C'tait un tre pur. Vous le ferez rentrer
    Dans votre patronage et dans votre indulgence.

     reine qui lisez dans le secret du coeur,
    Vous savez ce que c'est que la vie ou la mort,
    Et vous savez ainsi dans quel secret du sort
    Se coud et se dcoud la ruse du traqueur.

    Et vous savez ainsi sur quel accent de choeur
    Se noue et se dnoue un accompagnement,
    Et ce qu'il faut d'espace et de dboisement
    Pour laisser dbouler la meute du piqueur.

    Et vous savez ainsi dans quel recreux du port
    Se prpare et s'achve un noble enlvement,
    Et par quel jeu d'adresse et de gouvernement
    Se drobe ou se fige un illustre support.

    Et vous savez ainsi sur quel tranchant du glaive
    Se joue et se djoue un pouvantement,
    Et par quel coup de pouce et quel balancement
    L'un des plateaux descend pour que l'autre s'lve.

    Et ce que peut coter la lvre du moqueur,
    Et ce qu'il faut de force et de recroisement
    Pour faire par le coup d'un seul retournement
    D'un vaincu malheureux un malheureux vainqueur.

    Mre le voici donc, il tait notre race,
    Et vingt ans aprs nous notre redoublement.
    Reine recevez-le dans votre amendement.
    O la mort a pass, passera bien la grce.

    Nous, nous retournerons par ce mme chemin.
    Ce sera de nouveau la terre sans cachette,
    Le chteau sans un coin et sans une oubliette,
    Et ce sol mieux grav qu'un parfait parchemin.

    _Et nunc et in hora_, nous vous prions pour nous
    Qui sommes plus grands sots que ce pauvre gamin,
    Et sans doute moins purs et moins dans votre main,
    Et moins achemins vers vos sacrs genoux.

    Quand nous auront jou nos derniers personnages,
    Quand nous aurons pos la cape et le manteau,
    Quand nous aurons jet le masque et le couteau,
    Veuillez vous rappeler nos longs plerinages.

    Quand nous retournerons en cette froide terre,
    Ainsi qu'il fut prescrit pour le premier Adam,
    Reine de Saint-Chron, Saint-Arnould et Dourdan,
    Veuillez vous rappeler ce chemin solitaire.

    Quand on nous aura mis dans une troite fosse,
    Quand on aura sur nous dit l'absoute et la messe,
    Veuillez vous rappeler, reine de la promesse,
    Le long cheminement que nous faisons en Beauce.

    Quand nous aurons quitt ce sac et cette corde,
    Quand nous aurons trembl nos derniers tremblements,
    Quand nous aurons rl nos derniers rclements,
    Veuillez vous rappeler votre misricorde.

    Nous ne demandons rien, refuge du pcheur,
    Que la dernire place en votre Purgatoire,
    Pour pleurer longuement notre tragique histoire,
    Et contempler de loin votre jeune splendeur.


_les quatre prires dans la cathdrale de Chartres_


1.--prire de rsidence

    O reine voici donc aprs la longue route,
    Avant de repartir par ce mme chemin,
    Le seul asile ouvert au creux de votre main,
    Et le jardin secret o l'me s'ouvre toute.

    Voici le lourd pilier et la montante vote;
    Et l'oubli pour hier, et l'oubli pour demain;
    Et l'inutilit de tout calcul humain;
    Et plus que le pch, la sagesse en droute.

    Voici le lieu du monde o tout devient facile,
    Le regret, le dpart, mme l'vnement,
    Et l'adieu temporaire et le dtournement,
    Le seul coin de la terre o tout devient docile,

    Et mme ce vieux coeur qui faisait le rebelle;
    Et cette vieille tte et ces raisonnements;
    Et ces deux bras raidis dans les casernements;
    Et cette jeune enfant qui faisait trop la belle.

    Voici le lieu du monde o tout est reconnu,
    Et cette vieille tte et la source des larmes;
    Et ces deux bras raidis dans le mtier des armes;
    Le seul coin de la terre o tout soit contenu.

    Voici le lieu du monde o tout est revenu
    Aprs tant de dparts, aprs tant d'arrives.
    Voici le lieu du monde o tout est pauvre et nu
    Aprs tant de hasards, aprs tant de corves.

    Voici le lieu du monde et la seule retraite,
    Et l'unique retour et le recueillement,
    Et la feuille et le fruit et le dfeuillement,
    Et les rameaux cueillis pour cette unique fte.

    Voici le lieu du monde o tout rentre et se tait,
    Et le silence et l'ombre et la charnelle absence,
    Et le commencement d'ternelle prsence,
    Le seul rduit o l'me est tout ce qu'elle tait.

    Voici le lieu du monde o la tentation
    Se retourne elle-mme et se met  l'envers.
    Car ce qui tente ici c'est la soumission;
    Et c'est l'aveuglement dans l'immense univers.

    Et le dposement est ici ce qui tente,
    Et ce qui vient tout seul est l'abdication,
    Et ce qui vient soi-mme et ce qui se prsente
    N'est ici que grandesse et prsentation.

    C'est la rvolte ici qui devient impossible,
    Et ce qui se prsente est la dmission.
    Et c'est l'effacement qui devient invincible,
    Et tout n'est que bonjour et salutation.

    Ce qui partout ailleurs est une accession
    N'est ici qu'un total et sourd abrasement.
    Ce qui partout ailleurs est un entassement
    N'est ici que bassesse et que dpression.

    Ce qui partout ailleurs est une oppression
    N'est ici que l'effet d'un noble crasement.
    Ce qui partout ailleurs est un empressement
    N'est ici qu'hritage et que succession.

    Ce qui partout ailleurs est une rude guerre
    N'est ici que la paix d'un long dlaissement.
    Ce qui partout ailleurs est un affaissement
    Est ici la loi mme et la norme vulgaire.

    Ce qui partout ailleurs est une pre bataille
    Et sur le cou tendu le couteau du boucher,
    Ce qui partout ailleurs est la greffe et la taille
    N'est ici que la fleur et le fruit du pcher.

    Ce qui partout ailleurs est la rude monte
    N'est ici que descente et qu'aboutissement.
    Ce qui partout ailleurs est la mer dmonte
    N'est ici que bonace et qu'tablissement.

    Ce qui partout ailleurs est une dure loi
    N'est ici qu'un beau pli sous vos commandements,
    Et dans la libert de nos amendements
    Une fidlit plus tendre que la foi.

    Ce qui partout ailleurs est une obsession
    N'est ici sous vos lois qu'une place rendue.
    Ce qui partout ailleurs est une me vendue
    N'est ici que prire et qu'intercession.

    Ce qui partout ailleurs est une lassitude
    N'est ici que des clefs sur un humble plateau.
    Ce qui partout ailleurs est la vicissitude
    N'est ici qu'une vigne  mme le coteau.

    Ce qui partout ailleurs est la longue habitude
    Assise au coin du feu les poings sous le menton,
    Ce qui partout ailleurs est une solitude
    N'est ici qu'un vivace et ferme rejeton.

    Ce qui partout ailleurs est la dcrpitude
    Assise au coin du feu les poings sur les genoux
    N'est ici que tendresse et que sollicitude
    Et deux bras maternels qui se tournent vers nous.

    Nous nous sommes lavs d'une telle amertume
    toile de la mer et des rcifs sals,
    Nous nous sommes lavs d'une si basse cume,
    toile de la barque et des souples filets.

    Nous avons dlav nos malheureuses ttes
    D'un tel fatras d'ordure et de raisonnement,
    Nous voici dsormais,  reine des prophtes,
    Plus clairs que l'eau du puits de l'ancien testament.

    Nous avons gouvern de si modestes arches,
    Voile du seul vaisseau qui ne prira pas,
    Nous avons consult de si pauvres compas,
    Arche du seul salut, reine des patriarches.

    Nous avons consomm de si lointains voyages,
    Nous n'avons plus de got pour les pays tranges.
    Reine des confesseurs, des vierges et des anges,
    Nous voici retourns dans nos premiers villages.

    On nous en a tant dit,  reine des aptres,
    Nous n'avons plus de got pour la proraison.
    Nous n'avons plus d'autels que ceux qui sont les vtres,
    Nous ne savons plus rien qu'une simple oraison.

    Nous avons essuy de si vastes naufrages,
    Nous n'avons plus de got pour le transbordement,
    Nous voici revenus, au dclin de nos ges,
    toile du seul Nord dans votre btiment.

    Ce qui partout ailleurs est de dispersion
    N'est ici que l'effet d'un beau rassemblement.
    Ce qui partout ailleurs est un dmembrement
    N'est ici que cortge et que procession.

    Ce qui partout ailleurs demande un examen
    N'est ici que l'effet d'une pauvre jeunesse.
    Ce qui partout ailleurs demande un lendemain
    N'est ici que l'effet de soudaine faiblesse.

    Ce qui partout ailleurs demande un parchemin
    N'est ici que l'effet d'une pauvre tendresse.
    Ce qui partout ailleurs demande un tour de main
    N'est ici que l'effet d'une humble maladresse.

    Ce qui partout ailleurs est un dtraquement
    N'est ici que justesse et que dclinaison.
    Ce qui partout ailleurs est un baraquement
    N'est ici qu'une paisse et durable maison.

    Ce qui partout ailleurs est la guerre et la paix
    N'est ici que dfaite et que reddition.
    Ce qui partout ailleurs est de sdition
    N'est ici qu'un beau peuple et des pis pais.

    Ce qui partout ailleurs est une immense arme
    Avec ses trains de vivre et ses encombrements,
    Et ses trains de bagage et ses retardements,
    N'est ici que dcence et bonne renomme.

    Ce qui partout ailleurs est un effondrement
    N'est ici qu'une lente et courbe inclinaison.
    Ce qui partout ailleurs est de comparaison
    Est ici sans pareil et sans redoublement.

    Ce qui partout ailleurs est un accablement
    N'est ici que l'effet de pauvre obissance.
    Ce qui partout ailleurs est un grand parlement
    N'est ici que l'effet de la seule audience.

    Ce qui partout ailleurs est un encadrement
    N'est ici qu'un candide et calme reposoir.
    Ce qui partout ailleurs est un ajournement
    N'est ici que l'oubli du matin et du soir.

    Les matins sont partis vers les temps rvolus,
    Et les soirs partiront vers le soir ternel,
    Et les jours entreront dans un jour solennel,
    Et les fils deviendront des hommes rsolus.

    Les ges rentreront dans un ge absolu,
    Les fils retourneront vers le seuil paternel
    Et raviront de force et l'amour fraternel
    Et l'antique hritage et le bien dvolu.

    Voici le lieu du monde o tout devient enfant,
    Et surtout ce vieil homme avec sa barbe grise,
    Et ses cheveux mls au souffle de la brise,
    Et son regard modeste et jadis triomphant.

    Voici le lieu du monde o tout devient novice,
    Et cette vieille tte et ses lanternements,
    Et ces deux bras raidis dans les gouvernements,
    Le seul coin de la terre o tout devient complice,

    Et mme ce grand sot qui faisait le malin,
    (C'est votre serviteur,  premire servante),
    Et qui tournait en rond dans une orbe savante,
    Et qui portait de l'eau dans le bief du moulin.

    Ce qui partout ailleurs est un arrachement
    N'est ici que la fleur de la jeune saison.
    Ce qui partout ailleurs est un retranchement
    N'est ici qu'un soleil au ras de l'horizon.

    Ce qui partout ailleurs est un dur labourage
    N'est ici que rcolte et dessaisissement.
    Ce qui partout ailleurs est le dclin d'un ge
    N'est ici qu'un candide et cher vieillissement.

    Ce qui partout ailleurs est une rsistance
    N'est ici que de suite et d'accompagnement;
    Ce qui partout ailleurs est un prosternement
    N'est ici qu'une douce et longue obissance.

    Ce qui partout ailleurs est rgle de contrainte
    N'est ici que dclenche et qu'abandonnement;
    Ce qui partout ailleurs est une dure astreinte
    N'est ici que faiblesse et que soulvement.

    Ce qui partout ailleurs est rgle de conduite
    N'est ici que bonheur et que renforcement;
    Ce qui partout ailleurs est pargne produite
    N'est ici qu'un honneur et qu'un grave serment.

    Ce qui partout ailleurs est une courbature
    N'est ici que la fleur de la jeune oraison;
    Ce qui partout ailleurs est la lourde armature
    N'est ici que la laine et la blanche toison.

    Ce qui partout ailleurs serait un tour de force
    N'est ici que simplesse et que dlassement;
    Ce qui partout ailleurs est la rugueuse corce
    N'est ici que la sve et les pleurs du sarment.

    Ce qui partout ailleurs est une longue usure
    N'est ici que renfort et que recroissement;
    Ce qui partout ailleurs est bouleversement
    N'est ici que le jour de la bonne aventure.

    Ce qui partout ailleurs se tient sur la rserve
    N'est ici qu'abondance et que dpassement;
    Ce qui partout ailleurs se gagne et se conserve
    N'est ici que dpense et que dsistement.

    Ce qui partout ailleurs se tient sur la dfense
    N'est ici que liesse et dmantlement;
    Et l'oubli de l'injure et l'oubli de l'offense
    N'est ici que paresse et que bannissement.

    Ce qui partout ailleurs est une liaison
    N'est ici qu'un fidle et noble attachement;
    Ce qui partout ailleurs est un encerclement
    N'est ici qu'un passant dedans votre maison.

    Ce qui partout ailleurs est une obdience
    N'est ici qu'une gerbe au temps de fauchaison;
    Ce qui partout ailleurs se fait par surveillance
    N'est ici qu'un beau coin au temps de fenaison.

    Ce qui partout ailleurs est une forcerie
    N'est ici que la plante  mme le jardin;
    Ce qui partout ailleurs est une gagerie
    N'est ici que le seuil  mme le gradin.

    Ce qui partout ailleurs est une rtorsion
    N'est ici que dtente et que dsarmement;
    Ce qui partout ailleurs est une contraction
    N'est ici qu'un muet et calme engagement;

    Ce qui partout ailleurs est un bien prissable
    N'est ici qu'un tranquille et bref dgagement;
    Ce qui partout ailleurs est un rengorgement
    N'est ici qu'une rose et des pas sur le sable.

    Ce qui partout ailleurs est un efforcement
    N'est ici que la fleur de la jeune raison;
    Ce qui partout ailleurs est un redressement
    N'est ici que la pente et le pli du gazon.

    Ce qui partout ailleurs est une corcherie
    N'est ici qu'un modeste et beau dvtement;
    Ce qui partout ailleurs est une affouillerie
    N'est ici qu'un durable et sr dpouillement.

    Ce qui partout ailleurs est un raidissement
    N'est ici qu'une souple et candide fontaine;
    Ce qui partout ailleurs est une illustre peine
    N'est ici qu'un profond et pur jaillissement.

    Ce qui partout ailleurs se querelle et se prend
    N'est ici qu'un beau fleuve aux confins de sa source,
     reine et c'est ici que tout me se rend
    Comme un jeune guerrier retomb dans sa course.

    Ce qui partout ailleurs est la route gravie,
     reine qui rgnez dans votre illustre cour,
    toile du matin, reine du dernier jour,
    Ce qui partout ailleurs est la table servie,

    Ce qui partout ailleurs est la route suivie
    N'est ici qu'un paisible et fort dtachement,
    Et dans un calme temple et loin d'un plat tourment
    L'attente d'une mort plus vivante que vie.


2.--prire de demande

    Nous ne demandons pas que le grain sous la meule
    Soit jamais replac dans le coeur de l'pi,
    Nous ne demandons pas que l'me errante et seule
    Soit jamais repose en un jardin fleuri.

    Nous ne demandons pas que la grappe crase
    Soit jamais replace au fronton de la treille,
    Et que le lourd frelon et que la jeune abeille
    Y reviennent jamais se gorger de rose.

    Nous ne demandons pas que la rose vermeille
    Soit jamais replace aux cerceaux du rosier,
    Et que le paneton et la lourde corbeille
    Retourne vers le fleuve et redevienne osier.

    Nous ne demandons pas que cette page crite
    Soit jamais efface au livre de mmoire,
    Et que le lourd soupon et que la jeune histoire
    Vienne remmorer cette peine prescrite.

    Nous ne demandons pas que la tige ploye
    Soit jamais redresse au livre de nature,
    Et que le lourd bourgeon et la jeune nervure
    Perce jamais l'corce et soit redploye.

    Nous ne demandons pas que le rameau broy
    Reverdisse jamais au livre de la grce,
    Et que le lourd surgeon et que la jeune race
    Rejaillisse jamais de l'arbre foudroy.

    Nous ne demandons pas que la branche effeuille
    Se tourne jamais plus vers un jeune printemps,
    Et que la lourde sve et que le jeune temps
    Sauve une cime au moins dans la fort noye.

    Nous ne demandons pas que le pli de la nappe
    Soit effac devant que revienne le matre,
    Et que votre servante et qu'un malheureux tre
    Soient librs jamais de cette lourde chape.

    Nous ne demandons pas que cette auguste table
    Soit jamais resservie,  moins que pour un Dieu,
    Mais nous n'esprons pas que le grand conntable
    Chauffe deux fois ses mains vers un si maigre feu.

    Nous ne demandons pas qu'une me fourvoye
    Soit jamais replace au chemin du bonheur.
    O reine il nous suffit d'avoir gard l'honneur
    Et nous ne voulons pas qu'une aide apitoye

    Nous remette jamais au chemin de plaisance,
    Et nous ne voulons pas qu'une amour soudoye
    Nous remette jamais au chemin d'allgeance,
     seul gouvernement d'une me guerroye,

    Rgente de la mer et de l'illustre port
    Nous ne demandons rien dans ces amendements
    Reine que de garder sous vos commandements
    Une fidlit plus forte que la mort.


3.--prire de confidence

    Nous ne demandons pas que cette belle nappe
    Soit jamais replie aux rayons de l'armoire,
    Nous ne demandons pas qu'un pli de la mmoire
    Soit jamais effac de cette lourde chape.

    Matresse de la voie et du raccordement,
     miroir de justice et de justesse d'me,
    Vous seule vous savez,  grande notre Dame,
    Ce que c'est que la halte et le recueillement.

    Matresse de la race et du recroisement,
     temple de sagesse et de jurisprudence,
    Vous seule connaissez,  svre prudence,
    Ce que c'est que le juge et le balancement.

    Quand il fallut s'asseoir  la croix des deux routes
    Et choisir le regret d'avecque le remords,
    Quand il fallut s'asseoir au coin des doubles sorts
    Et fixer le regard sur la clef des deux votes,

    Vous seule vous savez, matresse du secret,
    Que l'un des deux chemins allait en contre-bas,
    Vous connaissez celui que choisirent nos pas,
    Comme on choisit un cdre et le bois d'un coffret.

    Et non point par vertu car nous n'en avons gure,
    Et non point par devoir car nous ne l'aimons pas,
    Mais comme un charpentier s'arme de son compas,
    Par besoin de nous mettre au centre de misre,

    Et pour bien nous placer dans l'axe de dtresse,
    Et par ce besoin sourd d'tre plus malheureux,
    Et d'aller au plus dur et de souffrir plus creux,
    Et de prendre le mal dans la pleine justesse.

    Par ce vieux tour de main, par cette mme adresse,
    Qui ne servira plus  courir le bonheur,
    Puissions-nous,  rgente, au moins tenir l'honneur,
    Et lui garder lui seul notre pauvre tendresse.


4.--prire de report

    Nous avons gouvern de si vastes royaumes,
     rgente des rois et des gouvernements,
    Nous avons tant couch dans la paille et les chaumes,
    Rgente des grands gueux et des soulvements.

    Nous n'avons plus de got pour les grands majordomes,
    Rgente du pouvoir et des renversements,
    Nous n'avons plus de got pour les chambardements,
    Rgente des frontons, des palais et des dmes.

    Nous avons combattu de si ferventes guerres
    Par devant le Seigneur et le Dieu des armes,
    Nous avons parcouru de si mouvantes terres,
    Nous nous sommes acquis si hautes renommes.

    Nous n'avons plus de got pour le mtier des armes,
    Reine des grandes paix et des dsarmements,
    Nous n'avons plus de got pour le mtier des larmes,
    Reine des sept douleurs et des sept sacrements.

    Nous avons gouvern de si vastes provinces,
    Rgente des prfets et des procurateurs,
    Nous avons lantern tous tant d'augustes princes,
    Reine des tableaux peints et des deux donateurs.

    Nous n'avons plus de got pour les dpartements,
    Ni pour la prfecture et pour la capitale,
    Nous n'avons plus de got pour les embarquements,
    Nous ne respirons plus vers la terre natale.

    Nous avons encouru de si hautes fortunes,
     clef du seul honneur qui ne prira point,
    Nous avons dpouill de si basses rancunes,
    Reine du tmoignage et du double tmoin.

    Nous n'avons plus de got pour les forfanteries,
    Matresse de sagesse et de silence et d'ombre,
    Nous n'avons plus de got pour les argenteries,
     clef du seul trsor et d'un bonheur sans nombre.

    Nous en avons tant vu, dame de pauvret,
    Nous n'avons plus de got pour de nouveaux regards,
    Nous en avons tant fait, temple de puret,
    Nous n'avons plus de got pour de nouveaux hasards.

    Nous avons tant pch, refuge du pcheur,
    Nous n'avons plus de got pour les atermoiements,
    Nous avons tant cherch, miracle de candeur,
    Nous n'avons plus de got pour les enseignements.

    Nous avons tant appris dans les maisons d'cole,
    Nous ne savons plus rien que vos commandements,
    Nous avons tant failli par l'acte et la parole,
    Nous ne savons plus rien que nos amendements.

    Nous sommes ces soldats qui grognaient par le monde,
    Mais qui marchaient toujours et n'ont jamais pli,
    Nous sommes cette glise et ce faisceau li,
    Nous sommes cette race internelle et profonde.

    Nous ne demandons plus de ces biens prissables,
    Nous ne demandons plus vos grces de bonheur,
    Nous ne demandons plus que vos grces d'honneur,
    Nous ne btirons plus nos maisons sur ces sables.

    Nous ne savons plus rien de ce qu'on nous a lu,
    Nous ne savons plus rien de ce qu'on nous a dit.
    Nous ne connaissons plus qu'un ternel dit,
    Noua ne savons plus rien que votre ordre absolu.

    Nous en avons trop pris, nous sommes rsolus.
    Nous ne voulons plus rien que par obissance,
    Et rester sous les coups d'une auguste puissance,
    Miroir des temps futurs et des temps rvolus.

    S'il est permis pourtant que celui qui n'a rien
    Puisse un jour disposer, et lguer quelque chose.
    S'il n'est pas dfendu, mystrieuse rose,
    Que celui qui n'a pas reporte un jour son bien;

    S'il est permis au gueux de faire un testament,
    Et de lguer l'asile et la paille et le chaume,
    S'il est permis au roi de lguer le royaume,
    Et si le grand dauphin prte un nouveau serment;

    S'il est admis pourtant que celui qui doit tout
    Se fasse ouvrir un compte et porter un crdit,
    Si le virement tourne et n'est pas interdit,
    Nous ne demandons rien, nous irons jusqu'au bout,

    Si donc il est admis qu'un humble dbiteur
    Puisse lever la voix pour ce qui n'est pas d,
    S'il peut toucher un prix quand il n'a pas vendu,
    Et faire balancer par solde crditeur;

    Nous qui n'avons connu que vos grces de guerre
    Et vos grces de deuil et vos grces de peine,
    (Et vos grces de joie et cette lourde plaine),
    Et le cheminement des grces de misre;

    Et la procession des grces de dtresse,
    Et les champs labours et les sentiers battus,
    Et les coeurs lacrs et les reins courbatus,
    Nous ne demandons rien, vigilante matresse.

    Nous qui n'avons connu que votre adversit,
    (Mais qu'elle soit bnie,  temple de sagesse),
     veuillez reporter, merveille de largesse,
    Vos grces de bonheur et de prosprit.

    Veuillez les reposer sur quatre jeunes ttes,
    Vos grces de douceur et de consentement,
    Et tresser pour ces fronts, reine du pur froment,
    Quelques pis cueillis dans la moisson des ftes.




TABLE DES MATIRES

  LE MYSTRE DES SAINTS INNOCENTS                         PAGE  13
  LA TAPISSERIE DE SAINTE GENEVIVE ET DE JEANNE D'ARC    PAGE 247
  LA TAPISSERIE DE NOTRE DAME                             PAGE 343




ACHEV D'IMPRIMER LE TRENTE SEPTEMBRE MIL NEUF CENT DIX-NEUF, PAR
L'IMPRIMERIE PROTAT FRRES, MACON.







End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de Charles Pguy,
Oeuvres de posie (tome 6), by Charles Pguy

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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