The Project Gutenberg EBook of Pecheur d'Islande, by Pierre Loti
(#8 in our series by Pierre Loti)

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Title: Pecheur d'Islande

Author: Pierre Loti

Release Date: December, 2003  [EBook #4785]
[This file was first posted on February 17, 2003]
[Most recently updated: February 17, 2003]

Edition: 11

Language: French

Character set encoding: Latin1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, PECHEUR D'ISLANDE ***




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Pcheur d'Islande

Compositions de E. Rudaux

Pierre Loti
De l'Acadmie Franaise

A Madame Adam
(Juliette Lamber)
Hommage d'affection filiale,
Pierre Loti




Premire Partie

I


Ils taient cinq, aux carrures terribles, accouds  boire, dans une sorte de
logis sombre qui sentait la saumure et la mer.  Le gte, trop bas pour
leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intrieur d'une grande
mouette vide; il oscillait faiblement, en rendant une plainte monotone,
avec une lenteur de sommeil.

Dehors, ce devait tre la mer et la nuit, mais on n'en savait trop rien:
une seule ouverture coupe dans le plafond tait ferme par un couvercle en
bois, et c'tait une vieille lampe suspendue qui les clairait en vacillant.

Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vtements mouills schaient, en
rpandant de la vapeur qui se mlait aux fumes de leurs pipes de terre.

Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait trs
exactement la forme,
et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des
caissons troits scells au murailles de chne.  De grosses poutres passaient
au-dessus d'eux, presque  toucher leurs ttes; et, derrire leurs dos, des
couchettes qui semblaient creuses dans l'paisseur de la charpente
s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les morts. Toutes
ces boiseries taient grossires et frustes, imprgnes d'humidit et de sel;
uses, polies par les frottements de leurs mains.

Ils avaient bu, dans leurs cuelles, du vin et du cidre, qui taient
franches et braves.  Maintenant ils restaient attabls et devisaient, en
breton, sur des questions de femmes et de mariages.

Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faence tait fixe sur une
planchette,  une place d'honneur.  Elle tait un peu ancienne, la patronne
de ces marins, et peinte avec un art encore naf.  Mais les personnages
en faence se conservent beaucoup plus longtemps que les vrais hommes;
aussi sa robe rouge et bleue faisait encore l'effet d'une petite chose
trs frache au milieu de tous les gris sombres de cette pauvre maison de
bois.  Elle avait d couter plus d'une ardente prire,  des heures
d'angoisses; on avait clou  ses pieds deux bouquets de fleurs
artificielles et un chapelet.

Ces cinq hommes taient vtus pareillement, un pais tricot de laine bleue
serrant le torse et s'enfonant dans la ceinture du pantalon; sur la tte,
l'espce de casque en toile goudronne qu'on appelle _surot_ (du nom de ce
vent de sud-ouest qui dans notre hmisphre amne les pluies).

Ils taient d'ges divers.  Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans;
trois autres, de vingt-cinq  trente.  Le dernier, qu'ils appelaient
Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept.  Il tait dj un homme, pour la
taille et la force; une barbe noire, trs fine et trs frise, couvrait ses
joues; seulement il avait gard ses yeux d'enfant, d'un gris bleu, qui
taient extrmement doux et tout nafs.

Trs prs les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient prouver un
vrai bien-tre, ainsi tapis dans leur gte obscur.

... Dehors, ce devait tre la mer et la nuit, l'infinie dsolation des eaux
noires et profondes.  Une montre de cuivre, accroche au mur, marquait
onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le plafond de
bois, on entendait le bruit de la pluie.

Ils traitaient trs gament entre eux ces questions de mariage, - mais sans
rien dire qui ft dshonnte.  Non, c"taient des projets pour ceux qui taient
encore garons, ou bien des histoires drles arrives dans le _pays,_ pendant
des ftes de noces.  Quelquefois ils lanaient bien, avec un bon rire, une
allusion un peu trop franche au plaisir d'aimer.  Mais l'amour, comme
l'entendent les hommes ainsi tremps, est toujours une chose saine, et
dans sa crudit mme il demeure presque chaste.

Cependant Sylvestre s'ennuyait,  cause d'un autre appel Jean (un nom que
les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas.  En effet, o tait-il
donc ce Yann; toujours  l'ouvrage l-haut?  Pourquoi ne descendait-il pas
prendre un peu de sa part de la fte?

--Tantt minuit, pourtant, dit le capitaine.

Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tte le couvercle de
bois, afin d'appeler par l ce Yann.  Alors une lueur trs trange tomba d'en
haut:

--Yann!  Yann !... Eh! _l'homme!_

_L'homme_ rpondit rudement du dehors.

Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si ple qui tait
entre ressemblait bien  celle du jour.  - "Bientt minuit..."  Cependant
c'tait bien comme une lueur de soleil, comme une lueur crpusculaire
renvoye de trs loin par des miroirs mystrieux.

Le trou referm, la nuit revint, la petite lampe se remit  briller jaune,
et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une chelle de
bois.

Il entra, oblig de se courber en deux comme un gros ours, car il tait
presque un gant.  Et d'abord il fit une grimace en se pinant le bout du
nez  cause de l'odeur cre de la saumure.

Il dpassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
par sa carrure qui tait droite comme une barre; quand il se prsentait de
face, les muscles de ses paules, dessins sous son tricot bleu, formaient
comme deux boules en haut de ses bras.  Il avait de grands yeux bruns
trs mobiles,  l'expression sauvage et superbe.

Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
tendresse,  la faon des enfants; il tait fianc  sa soeur et le traitait
comme un grand frre.  L'autre se laissait caresser avec un air de lion
clin, en rpondant par un bon sourire  dents blanches.

Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
chez les autres hommes, taient un peu espaces et semblaient toutes
petites.  Ses moustaches blondes taient assez courtes, bien que jamais
coupes; elles taient frises trs serr en eux petits rouleaux symtriques
au-dessus de ses lvres qui avaient des contours fins et exquis; et puis
elles s'bouriffaient aux deux bouts, de chaque ct des coins profonds de sa
bouche.  Le reste de sa barbe tait tondu ras, et ses joues colores
avaient gard un velout frais, comme celui des fruits que personne n'a
touchs.

On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.

Cet allumage tait une manire pour lui de fumer un peu.  C'tait un petit
garon robuste,  la figure ronde, un peu le cousin de tous ces marins qui
taient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son travail assez
dur, il tait l'enfant gt du bord.  Yann le fit boire dans son verre, et
puis on l'envoya se coucher.

Aprs, on reprit la grande conversation des mariages:

--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?

--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, 
vingt-sept ans, pas mari encore!  Les filles, qu'est-ce qu'elles doivent
penser quand elles le voient?

Lui rpondit, en secouant d'un geste trs ddaigneux pour les femmes ses
paules effrayantes:

--Mes noces  moi, je les fais  la nuit; d'autre fois, je les fais 
l'heure; c'est suivant.

Il venait de finir ses cinq annes de service  l'tat, ce Yann.  Et c'est l,
comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait  appris  parler le
franais et  tenir des propos sceptiques.  - Alors il commena de raconter
ses noces dernires qui, parat-il, avaient dur quinze jours.

C'tait  Nantes, avec une chanteuse.  Un soir, revenant de la mer, il tait
entr un peu gris dans un Alcazar.  Il y avait  la porte une femme qui
vendait des bouquets normes aux prix d'un louis de vingt francs.  Il en
avait achet un, sans trop savoir qu'en faire, et puis tout de suite en
arrivant, il l'avait lanc  tour de bras, _en plein par la figure,_  celle
qui chantait sur la scne?  - moiti dclaration brusque, moiti ironie pour
cette poupe peinte qu'il trouvait par trop rose.  La femme tait tombe du
coup; aprs, elle l'avait ador pendant prs de trois semaines.

--Mme, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette montre
en or.

Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
mprisable joujou.  C'tait cont avec des mots rudes et des images  lui.
Cependant cette banalit de la vie civilise, dtonnait beaucoup au milieu
des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer qu'on
devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par en
haut, qui avait apport la notion des ts mourants du ple.

Et puis ces manires de Yann faisaient de la peine  Sylvestre et le
surprenaient.  Lui tait un enfant vierge, lev dans le respect des
sacrements par une vieille grand'mre, veuve d'un pcheur du village de
Ploubazlanec.  Tout petit, il allait chaque jour avec elle rciter un
chapelet,  genoux sur la tombe de sa mre.  De ce cimetire, situ sur la
falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche o son pre avait
disparu autrefois dans un naufrage.

--Comme ils taient pauvres, sa grand'mre et lui, il avait d de trs bonne
heure naviguer  la pche, et son enfance s'tait passe au large.  Chaque soir
il disait encore ses prires et ses yeux avaient gard une candeur
religieuse.  Il tait beau, lui aussi, et, aprs Yann, le mieux plant du
bord.  Sa voix trs douce et ses intonations de petit enfant
contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe noire; comme sa
croissance s'tait faite trs vite, il se sentait presque embarrass d'tre
devenu tout d'un coup si large et si grand.  Il comptait se marier
bientt avec la soeur de Yann, mais jamais il n'avait rpondu aux avances
d'aucune fille.

A bord, ils ne possdaient en tout que trois couchettes, - une pour deux
- et ils y dormaient  tour de rle, en se partageant la nuit.

Quand ils eurent fini leur fte, --clbre en l'honneur de l'Assomption de la
Vierge leur patronne, - il tait un peu plus de minuit.  Trois d'entre
eux se coulrent pour dormir dans les petites niches noires qui
ressemblaient  des spulcres, et les trois autres remontrent sur le pont
reprendre le grand travail interrompu de la pche; c'tait Yann, Sylvestre,
et un de leur pays appel Guillaume.

Dehors il faisait jour, ternellement jour.

Mais c'tait une lumire ple, ple, qui ne ressemblait  rien; elle tranait sur
les choses comme des reflets de soleil mort.  Autour d'eux, tout de
suite commenait un vide immense qui n'tait d'aucune couleur, et en dehors
des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable,
chimrique.

L'oeil saisissait  peine ce qui devait tre la mer: d'abord cela prenait
l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image 
reflter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de
vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.

La fracheur humide de l'air tait plus intense, plus pntrante que du vrai
froid, et, en respirant, on sentait trs fort le got de sel.  Tout tait
calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et incolores
semblaient contenir cette lumire latente qui ne s'expliquait pas; on
voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces
pleurs des choses n'taient d'aucune nuance pouvant tre nomme.

Ces trois hommes qui se tenaient l vivaient depuis leur enfance sur ces
mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
troubles comme des visions.  Tout cet infini changeant, ils avaient
coutume de le
voir jouer autour de leur troite maison de planches, et leurs yeux y
taient habitus autant que ceux des grands oiseaux du large.

Le navire ce balanait lentement sur place; en rendant toujours sa mme
plainte, monotone comme une chanson de Bretagne rpte en rve par un homme
endormi.  Yann et Sylvestre avaient prpar trs vite leurs hameons et leurs
lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son
grand couteau, s'asseyait derrire eux pour attendre.

Ce ne fut pas long.  A peine avaient-ils jet leurs lignes dans cette eau
tranquille et froide, ils le relevrent avec des poissons lourds,  d'un
gris luisant d'acier.

Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'tait
rapide et incessant, cette pche silencieuse.  L'autre ventrait, avec son
grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la saumure qui devait
faire leur fortune au retour s'empilait derrire eux, toute ruisselante
et frache.

Les heures passaient monotones, et, dans les grandes rgions vides du
dehors, lentement la lumire changeait; elle semblait maintenant plus
relle.  Ce qui avait t un crpuscule blme, une espce de soir d't hyperbore,
devenait  prsent, sans intermde de nuit, quelque chose comme une aurore,
que tous les miroirs de la mer refltaient en vagues tranes roses...

--C'est sr que tu devrais te marier, Yann, dit tout  coup Sylvestre, avec
beaucoup de srieux cette fois, en regardant dans l'eau.  (Il avait l'air
de bien en connatre quelqu'une en Bretagne qui s'tait laiss prendre aux
yeux bruns de son grand frre, mais il se sentait timide en touchant  ce
sujet grave.)

--Moi!...  Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait,
ce Yann, toujours ddaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune
des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite
tous, ici tant que vous tes, au bal que je donnerai...

Ils continurent de pcher, car il ne fallait pas perdre son temps en
causeries: on tait au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer.
Ils avaient tous veill la nuit d'avant et attrap, en trente heures, plus
de mille morues trs grosses; aussi leurs bras forts taient las, et ils
s'endormaient.  Leur corps veillait seul, et continuait de lui-mme sa
manoeuvre de pche, tandis que, par instants, leur esprit flottait en
plein sommeil.  Mais cet air du large qu'ils respiraient tait vierge
comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgr leur
fatigue, ils se sentaient la poitrine dilate et les joues fraches.

La lumire matinale, la lumire vraie, avait fini par venir; comme au temps
de la Gense elle s'tait _spare d'avec les tnbres_ qui semblaient s'tre tasses
sur l'horizon, et restaient l en masses trs lourdes; en y voyant si
clair, on s'apercevait bien  prsent qu'on sortait de la nuit, - que cette
lueur d'avant avait t vague et trange comme celle des rves.

Dans ce ciel trs couvert, trs pais, il y avait  et l des dchirures, comme des
perces dans un dme, par o arrivaient de grands rayons couleur d'argent
rose.

Les nuages infrieurs taient disposs en une bande d'ombre intense, faisant
tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indcision et
d'obscurit.  Ils donnaient l'illusion d'un espace ferm, d'une limite; ils
taient comme des rideaux tirs sur l'infini, comme des voiles tendus pour
cacher de trop gigantesques mystres qui eussent troubl l'imagination des
hommes.  Ce matin-l, autour du petit assemblage de planches qui portait
Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de
recueillement immense; il s'tait arrang en sanctuaire, et les gerbes de
rayons, qui entraient par les tranes de cette vote de temple,
s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis de
marbre.  Et puis, peu  peu, on vit s'clairer trs loin une autre chimre: une
sorte de dcoupure rose trs haute, qui tait un promontoire de la sombre
Islande...

Les noces de Yann avec la mer!...  Sylvestre y repensait, tout en
continuant de pcher sans plus oser rien dire.  Il s'tait senti triste en
entendant le sacrement du mariage ainsi tourn en moquerie par son grand
frre; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il tait
superstitieux.

Depuis si longtemps il y songeait,  ces noces de Yann!  Il avait rv
qu'elles se feraient avec Gaud Mvel, - une blonde de Paimpol, - et que,
lui, aurait la joie de voir cette fte avant de partir pour le service,
avant cet exil de cinq annes, au retour incertain, dont l'approche
invitable commenait  lui serrer le coeur...

Quatre heures du matin.  Les autres, qui taient rests couchs en bas,
arrivrent tous trois pour les relever.  Encore un peu endormis, humant 
pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre
leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, blouis d'abord par tous
ces reflets de lumire ple.

Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier djeuner du matin
avec des biscuits; aprs les avoir casss  coups de maillet, ils se mirent 
les croquer d'une manire trs bruyante, en riant de les trouver si durs.
Ils taient redevenus tout  fait gais  l'ide de descendre dormir, d'avoir
bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant l'un l'autre par la
taille, ils s'en allrent jusqu' l'coutille, en se dandinant sur un air de
vieille chanson.

Avant de disparatre par ce trou, ils s'arrtrent  jouer avec un certain
Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait d'normes
pattes encore gauches et enfantines.  Ils l'agaaient de la main; l'autre
les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du mal.  Alors
Yann, avec un froncement de colre dans ses yeux changeants, le repoussa
d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.

Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature tait reste un peu sauvage,
et quand son tre physique tait seul en jeu, une caresse douce tait souvent
chez lui trs prs d'une violence brutale.






II


Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur.  Il allait
chaque anne faire la grande pche dangereuse dans ces rgions froides o les ts
n'ont plus de nuits.

Il tait trs ancien, comme la Vierge de faence sa patronne.  Ses flancs
pais,  vertbres de chne, taient raills, rugueux, imprgns
d'humidit et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
senteurs vivifiantes du goudron.  Au repos il avait un air lourd, avec
sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient,
il retrouvait sa vigueur lgre, comme les mouettes que le vent rveille.
Alors il avait sa faon  lui de _s'lever  la lame_ et de rebondir, plus
lestement que bien des jeunes, taills avec les finesses modernes.

Quant  eux, les six hommes et le mousse, ils taient des _Islandais_ (une
race vaillante de marins qui est rpandue surtout au pays de Paimpol et
de Trguier, et qui s'est voue de pre en fils  cette pche-l).

Ils n'avaient presque jamais vu l't de France.

A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pcheurs, dans
le port de Paimpol, la bndiction des dparts.  Pour ce jour de fte, un
reposoir, toujours le mme, tait construit sur le quai; il imitait une
grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophes d'ancres, d'avirons
et de filets, trnait, douce et impassible, la Vierge, patronne des
marins, sortie pour eux de son glise, regardant toujours, de gnration en
gnration, avec ses mmes yeux sans vie, les heureux pour qui la saison
allait tre bonne, - et les autres, ceux qui ne devaient pas revenir.

Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mres,
de fiances et de soeurs, faisait le tour du port, o tous les navires
islandais, qui s'taient pavoiss, saluaient du pavillon au passage.  Le
prtre, s'arrtant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait les
gestes qui bnissent.

Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
vide d'poux, d'amants et de fils.  En s'loignant, les quipages chantaient
ensemble,  pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie toile-de-la-Mer.

Et chaque anne, c'tait le mme crmonial de dpart, les mmes adieux.

Aprs, recommenait la vie du large, l'isolement  trois ou quatre compagnons
rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer
hyperbore.

Jusqu'ici, ont tait revenu; - la Vierge toile-de-la-Mer avait protg ce
navire qui portait son nom.

La fin d'aot tait l'poque de ces retours.  Mais la _Marie_ suivait l'usage
de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement  Paimpol, et puis
de descendre dans le golfe de Gascogne o l'on vend bien sa pche, et dans
les les de sable  marais salants o l'on achte le sel pour la campagne
prochaine.

Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se rpandent pour
quelques jours les quipages robustes, avides de plaisir, griss par ce
lambeau d't, par cet air plus tide; - par la terre et par les femmes.

Et puis, avec les premires brumes de l'automne, on rentre au foyer, 
Paimpol ou dans les chaumires parses du pays de Golo, s'occuper pour un
temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances.  Presque
toujours on trouve l des petits nouveau-ns, conus l'hiver d'avant, et qui
attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptme: - il faut
beaucoup d'enfants  ces races de pcheurs que l'Islande dvore.






III


A Paimpol, un beau soir de cette anne-l, un dimanche de juin, il y avait
deux femmes trs occupes  crire une lettre.

Cela se passait devant une large fentre qui tait ouverte et dont l'appui,
en granit ancien et massif, portait une range de pots de fleurs.

Penches sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
coiffe extrmement grande,  la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe toute
petite, de la forme nouvelle qu'ont adopte les Paimpolaises: - deux
amoureuses, et-on dit, rdigeant ensemble un message tendre pour quelque
bel _Islandais._

Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tte, cherchant ses ides.
 Tiens! Elle tait vieille, trs vieille, malgr sa tournure jeunette, ainsi
vue de dos sous son petit chle brun.  Mais tout  fait vieille: une bonne
grand'mre d'au moins soixante-dix ans.  Encore jolie par exemple, et
encore frache, avec les pommettes bien roses, comme certains vieillards
ont le don de les conserver.  Sa coiffe, trs basse sur le front et sur
le sommet de la tte, tait compose de deux ou trois larges cornets en
mousseline qui semblaient s'chapper les uns des autres et retombaient
sur la nuque.  Sa figure vnrable s'encadrait bien dans toute cette
blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux.  Ses yeux, trs
doux, taient pleins d'une bonne honntet.  Elle n'avait plus trace de
dents, plus rien, et, quand elle riait, on voyait  la place ses gencives
rondes qui avaient un petit air de jeunesse.  Malgr son menton, qui tait
devenu "en pointe de sabot" (comme elle avait coutume de dire), son
profil n'tait pas trop gt par les annes; on devinait encore qu'il avait d tre
rgulier et pur comme celui des saintes d'glise.

Elle regardait par la fentre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
raconter de plus pour amuser son petit-fils.

Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drles  dire
sur les uns ou les autres, ou mme sur rien du tout.  Dans cette lettre,
il y avait dj trois ou quatre histoires impayables, - mais sans la
moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'me.

L'autre, voyant que les ides ne venaient plus, s'tait mise  crire
soigneusement l'adresse:

_A monsieur Moan, Sylvestre,  bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
dans la mer d'Islande par Reickawick._

Aprs, elle aussi releva la tte pour demander:

--C'est-il fini, grand'mre Moan?

Elle tait bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt
ans.  Trs blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne o la race est
brune; trs blonde, avec des yeux d'un gris de lin  cils presque noirs.
Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, taient comme repeints au
milieu d'une ligne plus rousse, plus fonce, qui donnait une expression
de vigueur et de volont.  Son profil, un peu court, tait trs noble, le nez
prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans
les visages grecs.  Une fossette profonde, creuse sous la lvre infrieure,
en accentuait dlicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une
pense la proccupait beaucoup, elle la mordait, cette lvre, avec ses dents
blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites
tranes plus rouges.  Dans toute sa personne svelte, il y avait quelque
chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis marins
d'Islande ses anctres.  Elle avait une expression d'yeux  la fois obstine
et douce.

Sa coiffe, tait en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
cts, laissant voir d'paisses nattes de cheveux roules en colimaon au-dessus
des oreilles - coiffure conserve des temps trs anciens et qui donne
encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises.

On sentait qu'elle avait t leve autrement que cette pauvre vieille  qui elle
prtait le nom de grand'mre, mais qui, de fait, n'tait qu'une grand'tante
loigne, ayant eu des malheurs.

Elle tait la fille de M. Mvel, un ancien Islandais, un peu forban,
enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.

Cette belle chambre o la lettre venait de s'crire tait la sienne: un lit
tout neuf  la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une
dentelle au bord; et, sur les paisses murailles, un papier de couleur
claire attnuant les irrgularits du granit.  Au plafond, une couche de
chaux blanche recouvrait des solives normes qui rvlaient l'anciennet du
logis; - c'tait une vraie maison de bourgeois aiss, et les fentres
donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol o se tiennent les
marchs et les pardons.

--C'est fini, grand'mre Yvonne?  Vous n'avez plus rien  lui dire?

--Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au
fils Gaos.

Le fils Gaos!... autrement dit Yann...

Elle tait devenue trs rouge, la belle jeune fille fire, en crivant ce nom-l.

Ds que ce fut ajout au bas de la page d'une criture courue, elle se leva
en dtournant la tte, comme pour regarder dehors quelque chose de trs
intressant sur la place.

Debout elle tait un peu grande; sa taille tait moule comme celle d'une
lgante dans un corsage ajust ne faisant pas de plis.  Malgr sa coiffe, elle
avait un air de demoiselle.  Mme ses mains, sans avoir cette excessive
petitesse tiole qui est devenue une beaut par convention, taient fines et
blanches, n'ayant jamais travaill  de grossiers ouvrages.

Il est vrai, elle avait bien commenc par tre une petite Gaud courant
pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mre, allant presque  l'abandon
pendant ces saisons de pche que son pre passait en Islande; jolie, rose,
dpeigne, volontaire, ttue, poussant vigoureuse au grand souffle pre de la
Manche.  En ce temps-l, elle tait recueillie par cette pauvre grand'mre
Moan, qui lui donnait Sylvestre  garder pendant ses dures journes de
travail chez les gens de Paimpol.

Et elle avait une adoration de petite mre pour cet autre tout petit qui
lui tait confi, dont elle tait l'ane d' peine dix-huit mois; aussi brun
qu'elle tait blonde, aussi soumis et clin qu'elle tait vive et capricieuse.

Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse
ni les villes n'avaient grise: il lui revenait  l'esprit comme un rve
lointain de libert sauvage, comme un ressouvenir d'une poque vague et
mystrieuse o les grves avaient plus d'espace, o certainement les falaises
taient plus gigantesques...

Vers cinq ou six ans, encore de trs bonne heure pour elle, l'argent tait
venu  son pre qui s'tait mis  acheter et  revendre des cargaisons de navire,
elle avait t emmene par lui  Saint-Brieuc, et plus tard  Paris.  - Alors, de
petite Gaud, elle tait devenue une _mademoiselle Marguerite,_ grande,
srieuse, au regard grave.  Toujours un peu livre  elle-mme dans un autre
genre d'abandon que celui de la grve bretonne, elle avait conserv sa
nature obstine d'enfant.  Ce qu'elle savait des choses de la vie avait t rvl
bien au hasard, sans discernement aucun; mais une dignit inne, excessive,
lui avait servi de sauvegarde.  De temps en temps elle prenait des
allures de hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop
franches qui surprenaient, et son beau regard clair ne s'abaissait pas
toujours devant celui des jeunes hommes; mais il tait si honnte et si
indiffrent que ceux-ci ne pouvaient gure s'y mprendre, ils voyaient bien
tout de suite qu'ils avaient affaire  une fille sage, frache de coeur
autant que de figure.

Dans ces grandes villes, son costume s'tait modifi beaucoup plus
qu'elle-mme.  Bien qu'elle et gard sa coiffe, que les Bretonnes quittent
difficilement, elle avait vite appris  s'habiller q'une autre faon.  Et
sa taille autrefois libre de petite pcheuse, en se formant, en prenant
la plnitude de ses beaux contours germs au vent de la mer, s'tait amincie
par le bas dans de longs corsets de demoiselle.

Tous les ans, avec son pre, elle revenait en Bretagne, - l't seulement
comme les baigneuses, - retrouvant pour quelques jours ses souvenirs
d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un
peu curieuse peut-tre de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui
n'taient jamais l, et dont chaque anne quelques-uns de plus manquaient 
l'appel; entendant partout causer de cette Islande qui lui apparaissait
comme un gouffre lointain - et o tait  prsent celui qu'elle aimait...

Et puis un beau jour elle avait t ramene pour tout  fait au pays de ces
pcheurs, par un caprice de son pre, qui avait voulu finir l son existence
et habiter comme un bourgeois sur cette place de  Paimpol.

La bonne vieille grand'mre, pauvre et proprette, s'en alla en
remerciant, ds que la lettre fut relue et l'enveloppe ferme.  Elle
demeurait assez loin,  l'entre du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de
la cte, encore dans cette mme chaumire o elle tait ne, o elle avait eu ses
fils et ses petits-fils.

En traversant la ville, elle rpondait  beaucoup de monde qui lui disait
bonsoir: elle tait une des anciennes du pays, dbris d'une famille
vaillante et estime.

Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait  paratre  peu prs bien
mise, avec de pauvres robes raccommodes, qui ne tenaient plus.  Toujours
ce petit chle brun de Paimpolaise, qui tait sa tenue d'habill et sur
lequel retombaient depuis une soixantaine d'annes les cornets de
mousseline de ses grandes coiffes: son propre chle de mariage, jadis
bleu, reteint pour les noces de son fils Pierre, et depuis ce temps l mnag
pour les dimanches, encore bien prsentable.

Elle avait continu de se tenir droite dans sa marche, pas du tout comme
les vieilles; et vraiment malgr ce menton un peu trop remont, avec ces

yeux si bons et ce profil si fin, on ne pouvait s'empcher de la trouver
bien jolie.

Elle tait trs respecte, et cela ce voyait, rien que dans les bonsoirs que
les gens lui donnaient.  En route elle passa devant chez son _galant_,
un vieux soupirant d'autrefois, menuisier de son tat; octognaire, qui
maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les
jeunes, ses fils, rabotaient aux tablis.  - Jamais il ne s'tait consol,
disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premires ni en
secondes noces; mais avec l'ge, cela avait tourn en une espce de rancune
comique, moiti maligne, et il l'interpellait toujours:

--Eh bien! la belle, quand a donc qu'il faudra aller vous _prendre
mesure?..._

Elle remercia, disant que non, qu'elle n'tait pas encore dcide  se faire
faire ce costume-l.  Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie un
peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin par lequel
finissent tous les habillements terrestres...

--Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gnez pas, la belle,
vous savez...

Il lui avait dj fait cette mme factie plusieurs fois.  Et aujourd'hui elle
avait peine  en rire: c'est qu'elle se sentait plus fatigue, plus casse
par sa vie de labeur incessant, - et elle songeait  son cher petit-fils,
son dernier, qui,  son retour d'Islande, allait partir pour le service.
- Cinq annes!...  S'en aller en Chine peut-tre,  la guerre!...
Serait-elle bien l, quand il reviendrait?  - Une angoisse la prenait 
cette pense...  Non, dcidment, elle n'tait pas si gaie qu'elle en avait
l'air, cette pauvre vieille, et voici que sa figure se contractait
horriblement comme pour pleurer.

C'tait donc possible cela, c'tait donc vrai, qu'on allait bientt le lui
enlever, ce dernier petit-fils...  Hlas! Mourir peut-tre toute seule,
sans l'avoir revu...  On avait bien fait quelques dmarches (des
messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empcher de partir,
comme soutien d'une grand'mre presque indigente qui ne pourrait bientt
plus travailler.  Cela n'avait pas russi, -  cause de l'autre, Jean Moan
le dserteur, un frre an de Sylvestre dont on ne parlait plus dans la
famille, mais qui existait tout de mme quelque part en Amrique, enlevant 
son cadet le bnfice de l'exemption militaire.  Et puis on avait object sa
petite pension de veuve de marin; on ne l'avait pas trouve assez pauvre.

Quand elle fut rentre, elle dit longuement ses prires, pour tous ses
dfunts, fils et petits-fils: ensuite elle pria aussi, avec une confiance
ardente pour son petit Sylvestre, et essaya de s'endormir, songeant au
costume en planches, le coeur affreusement serr de se sentir si vieille
au moment de ce dpart...

L'autre, la jeune fille, tait reste assise prs de sa fentre, regardant sur
le granit des murs les reflets jaunes du couchant, et, dans le ciel,
les hirondelles noires qui tournoyaient.  Paimpol tait toujours trs mort,
mme le dimanche, par ces longues soires de mai; des jeunes filles, qui
n'avaient seulement personne pour leur faire un peu la cour, se
promenaient deux par deux, trois par trois, rvant aux galants
d'Islande...

"... Le bonjour de ma part au fils Gaos..."  Cela l'avait beaucoup
trouble d'crire cette phrase, et ce nom qui,  prsent, ne voulait plus la
quitter.

Elle passait souvent ses soires  cette fentre, comme un demoiselle.  Son
pre n'aimait pas beaucoup qu'elle se proment avec les autres filles de
son ge et qui, autrefois, avaient t de sa condition.  Et puis, en sortant
du caf, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres
anciens marins comme lui, il tait content d'apercevoir l-haut,  sa fentre
encadre de granit, entre les pots de fleurs, sa fille installe dans cette
maison de riches.

Le fils Gaos!...  Elle regardait malgr elle du ct de la mer, qu'on ne
voyait pas, mais qu'on sentait l tout prs, au bout de ces petites ruelles
par o remontaient des bateliers.  Et sa pense s'en allait dans les
infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui dvore; sa
pense s'en allait l-bas, trs loin dans les mers polaires, o naviguait la
_Marie, capitaine Guermeur._

Quel trange garon que ce fils Gaos!... fuyant, insaisissable maintenant,
aprs s'tre avanc d'une manire  la fois si ose et si douce.

. . . . . . . . . . . . . .

Ensuite, dans sa longue rverie, elle repassait les souvenirs de son
retour en Bretagne, qui tait de l'anne dernire.

Un matin de dcembre, aprs une nuit de voyage, le train venant de Paris
les avait dposs, son pre et elle,  Guingamp, au petit jour brumeux et
blanchtre, trs froid, frisant encore l'obscurit.  Alors elle avait t saisie
par une impression inconnue: cette vieille petite ville, qu'elle
n'avait jamais traverse qu'en t, elle ne la reconnaissait plus; elle y
prouvait comme le sensation de plonger tout  coup dans ce qu'on appelle, 
la campagne: _les temps,_ les temps lointains du pass.  Ce silence, aprs
Paris!  Ce train de vie tranquille de gens d'un autre monde, allant
dans la brume  leurs toutes petites affaires!  Ces vieilles maisons en
granit sombre, noires d'humidit et d'un reste de nuit; toutes ces choses
bretonnes - qui lui charmaient  prsent qu'elle aimait Yann -  lui avaient
paru ce matin-l d'une tristesse bien dsole.  Des mnagres matineuses
ouvraient dj leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces
intrieurs anciens,  grande chemine, o se tenaient assises, avec des poses
de quitude, des aeules en coiffe qui venaient de se lever.  Ds qu'il avait
fait un peu plus jour, elle tait entre dans l'glise pour dire ses prires.
Et comme elle lui avait sembl immense et tnbreuse, cette nef magnifique, -
et diffrente des glises parisiennes, avec ses piliers rudes uss  la base
par les sicles, sa senteur de caveau, de vtust, de salptre!  Dans un recul
profond, derrire les colonnes, un cierge brlait, et une femme se tenait
agenouille devant, sans doute pour faire un voeu; la lueur de cette
flammche grle se perdait dans le vide incertain des votes...  Elle avait
retrouv l tout  coup, en elle-mme, la trace d'un sentiment bien oubli: cette
sorte de tristesse et d'effroi qu'elle prouvait jadis, tant toute petite,
quand on la menait  la premire messe des matins d'hiver, dans l'glise de
Paimpol.

Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sr, quoiqu'il y et l
beaucoup de choses belles et amusantes.  D'abord, elle s'y trouvait
presque  l'troit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer.  Et
puis, elle s'y sentait une trangre, une dplace: les Parisiennes, c'taient
ces femmes dont la taille mince avait aux reins une cambrure
artificielle, qui connaissaient une manire  part de marcher, de se
trmousser dans des gaines baleines: et elle tait trop intelligente pour
avoir jamais essay de copier de plus prs ces choses.  Avec ses coiffes,
commandes chaque anne  la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal  l'aise
dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si on se
retournait tant pour la voir, c'est qu'elle tait trs charmante  regarder.

Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une
distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles,
celles-l.  Et les
autres, celles de plus bas, qui auraient consenti  lier connaissance,
elle les tenait ddaigneusement  l'cart, ne les jugeant pas dignes.  Elle
avait donc vcu sans amies, presque sans autre socit que celle de son pre,
souvent affair, absent.  Elle ne regrettait pas cette vie de dpaysement
et de solitude.

Mais c'est gal, ce jour d'arrive, elle avait t surprise d'une faon pnible par
l'pret de cette Bretagne, revue en plein hiver.  Et la pense qu'il
faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, s'enfouir
beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver  Paimpol, l'avait
inquite comme une oppression.

Tout l'aprs-midi de ce mme jour gris, ils avaient en effet voyag, son pre
et elle, dans une vieille petite diligence crevasse, ouverte  tous les
vents; passant  la nuit tombante dans des villages tristes, sous des
fantmes d'arbres suant la brume en gouttelettes fines.  Bientt il avait
fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu - que deux
tranes d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui semblaient courir de
chaque ct en avant des chevaux, et qui taient les lueurs de ces deux
lanternes jetes sur les interminables haies du chemin.  - Comment tout 
coup cette verdure si verte, en dcembre?...  D'abord tonne, elle se pencha
pour mieux voir, puis il lui sembla reconnatre et se rappeler: les
ajoncs, les ternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, qui ne
jaunissent jamais dans le pays de Paimpol.  En mme temps commenait 
souffler une brise plus tide, qu'elle croyait reconnatre aussi, et qui
sentait la mer.

Vers la fin de la route, elle avait t tout  fait rveille et amuse par cette
rflexion qui lui tait venue:

--Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois,
les beaux pcheurs d'Islande.

En dcembre, ils devaient tre l, revenus tous, les frres, les fiancs, les
amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites,
l'entretenaient tant,  chacun de ses voyages d't, pendant les promenades
du soir.  Et cette ide l'avait tenue occupe, pendant que ses pieds se
glaaient dans l'immobilit de la carriole...

En effet, elle les avait vus... et maintenant son coeur lui avait t pris
par l'un d'eux...





IV


La premire fois qu'elle l'avait aperu, lui, ce Yann, c'tait le lendemain
de son arrive, au _pardon des Islandais,_ qui est le 8 dcembre, jour de
la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pcheurs, - un peu aprs la
procession, les rues sombres encore tendues de draps blancs sur
lesquels taient piqus du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs
d'hiver.

A ce pardon, la joie tait lourde et un peu sauvage, sous un ciel triste.
 Joie sans gat, qui tait faite surtout d'insouciance et de dfi; de vigueur
physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins dguise qu'ailleurs,
l'universelle menace de mourir.

Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prtres.  Chansons
rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs  bercer les matelots;
vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'o, de la
profonde nuit des temps.  Groupes de marins se donnant le bras,
zigzaguant dans les rues, par habitude de rouler et par commencement
d'ivresse, jetant aux femmes des regards plus vifs aprs les longues
continences du large.  Groupes de filles en coiffes blanches de
nonnain, aux belles poitrines serres et frmissantes, aux beaux yeux
remplis des dsirs de tout un t.
Vieilles maisons de granit enfermant ce grouillement de monde; vieux
toits racontant leurs luttes de plusieurs sicles contre les vents
d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la
mer; racontant aussi les histoires chaudes qu'ils ont abrites, des
aventures anciennes d'audace et d'amour.

Et un sentiment religieux, une impression de pass, planant sur tout
cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protgent, de la
Vierge blanche et immacule.  A ct des cabarets, l'glise au perron sem de
feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur
d'encens, avec ses cierges dans son obscurit, et ses ex-voto de marins
partout accrochs  la sainte vote.  A ct des filles amoureuses, les fiances de
matelots disparus, les veuves de naufrags, sortant des chapelles des
morts, avec leurs longs chles de deuil et leurs petites coiffes lisses;
les yeux  terre, silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie,
comme un avertissement noir.  Et l tout prs, la mer toujours, la grande
nourrice et la grande dvorante de ces gnrations vigoureuses, s'agitant
elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de la fte...

De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse.
Excite et rieuse, avec le coeur serr dans le fond, elle sentait une espce
d'angoisse la prendre,  l'ide que ce pays maintenant tait redevenu le sien
pour toujours.  Sur la place, o il y avait des jeux et des
saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, de
droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec.
Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces "Islandais" tait
arrt, tournant le dos.  Et d'abord, frappe par l'un d'eux qui avait une
taille de gant et des paules presque trop larges, elle avait simplement
dit, mme avec une nuance de moquerie:

--En voil un qui est grand!

Il y avait  peu prs ceci de sous-entendu dans sa phrase:

--Pour celle qui l'pousera quel encombrement dans son mnage, un mari de
cette carrure!

Lui c'tait retourn comme s'il et entendue et, de la tte aux pieds, il
l'avait enveloppe d'un regard rapide qui semblait dire:

--Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si
lgante et que je n'ai jamais vue?

Et puis, ses yeux s'taient abaisss vite, par politesse, et il avait de
nouveau paru trs occup des chanteurs, ne laissant plus voir de sa tte que
les cheveux noirs, qui taient assez longs et trs boucls derrire, sur le cou.

Ayant demand sans gne le nom d'une quantit d'autres, elle n'avait pas os
pour celui-l.  Ce beau profil  peine aperu; ce regard superbe et un peu
farouche; ces prunelles brunes lgrement fauves, courant trs vite sur
l'opale bleutre de ses yeux, tout cela l'avait impressionne et intimide
aussi.

Justement c'tait ce "fils Gaos" dont elle avait entendu parler chez les
Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce mme pardon,
Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient croiss,
son pre et elle, et s'taient arrts pour dire bonjour...

... Ce petit Sylvestre, il tait tout de suite redevenu pour elle une
espce de frre.  Comme des cousins qu'ils taient, ils avaient continu de se
tutoyer; - il est vrai, elle avait hsit d'abord, devant ce grand garon de
dix-sept ans ayant dj une barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant
si doux n'avaient gure chang, elle l'avait bientt assez reconnu pour
s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue.  Quand il venait  Paimpol,
elle le retenait  dner le soir; c'tait sans consquence, et il mangeait de
trs bon apptit, tant un peu priv chez lui...

... A vrai dire, ce Yann n'avait pas t trs galant pour elle, pendant cette
premire prsentation, - au dtour d'une petite rue grise toute jonche de
rameaux verts.  Il s'tait born  lui ter son chapeau, d'un geste presque
timide bien trs noble; puis l'ayant parcourue de son mme regard rapide,
il avait dtourn les yeux d'un autre ct, paraissant tre mcontent de cette
rencontre et avoir hte de passer son chemin.  Une grande brise d'ouest
qui s'tait leve pendant la procession, avait sem par terre des rameaux de
buis et jet sur le ciel des tentures gris noir...  Gaud, dans sa rverie
de souvenir, revoyait trs bien tout cela: cette tombe triste de la nuit
sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqus de fleurs qui se
tordaient au vent le long des murailles; ces groupes tapageurs
d'"Islandais", gens de vent et de tempte, qui entraient en chantant dans
les auberges, se garant contre la pluie prochaine; surtout ce grand
garon, plant debout devant elle, dtournant la tte, avec un air ennuy et
troubl de l'avoir rencontre...  Quel changement profond s'tait fait en
elle depuis cette poque!...

Et quelle diffrence entre le bruit de cette fin de fte et la tranquillit d'
prsent!  Comme se mme Paimpol tait silencieux et vide ce soir, pendant le
long crpuscule tide de mai qui la retenait  sa fentre, seule, songeuse et
enamoure!...





V


La seconde fois qu'ils s'taient vus, c'tait  des noces.  Ce fils Gaos
avait t dsign pour lui donner le bras.  D'abord elle s'tait imagin en tre
contrarie: dfiler dans la rue avec ce garon, que tout le monde regardait 
cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait probablement
rien lui dire en route!...  Et puis, il l'intimidait, celui-l, dcidment,
avec son grand air sauvage.

A l'heure dite, tout le monde tant dj runi pour le cortge, ce Yann n'avait
point paru.  Le temps passait, il ne venait pas, et dj on parlait de ne
point l'attendre.  Alors elle c'tait aperue que, pour lui seul, elle
avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la
fte, le bal, seraient pour elle manqus et sans plaisir...

A la fin il tait arriv, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans
embarras auprs des parents de la marie.  Voil: de grands bancs de
poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient t signals d'Angleterre
comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny; alors tout ce
qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait appareill en hte.  Un moi
dans les villages, les femmes cherchant leurs maris dans les cabarets,
les poussant pour les faire courir; se dmenant elles-mmes pour hisser les
voiles, aider  la manoeuvre, enfin un vrai _branle-bas_ dans le pays...

Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une extrme
aisance; avec des gestes  lui, des roulements d'yeux, et un beau sourire
qui dcouvrait ses dents brillantes.  Pour exprimer mieux la prcipitation
des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu des phrases un
certain petit _hou!_ prolong,trs drle, - qui est un cri de matelot donnant
une ide de vitesse et ressemblant au son flt du vent.  Lui qui parlait
avait t oblig de se chercher un remplaant bien vite et de le faire accepter
par le patron de la barque auquel il s'tait lou pour la saison d'hiver.
De l venait son retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il
allait perdre toute sa part de pche.

Ces motifs avaient t parfaitement compris par les pcheurs qui l'coutaient
et personne n'avait song  lui en vouloir; - on sait bien, n'est-ce pas,
que, dans la vie, tout est plus ou moins dpendant des choses imprvues de
la mer, plus ou moins soumis aux changements du temps et aux migrations
mystrieuses des poissons.  Les autres Islandais qui taient l regrettaient
seulement de n'avoir pas t avertis assez tt pour profiter, comme ceux de
Ploubazlanec, de cette fortune qui allait passer au large.

Trop tard  prsent, tant pis, il n'y avait plus qu' offrir son bras aux
filles.  Les violons commenaient dehors leur musique, et gament on s'tait
mis en route.

D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portes, comme on en
conte pendant les ftes de mariage aux jeunes filles que l'on connat peu.
Parmi ces couples de la noce, eux seuls taient des trangers l'un pour
l'autre; ailleurs dans le cortge, ce n'tait que cousins et cousines,
fiancs et fiances.  Des amants, il y en avait bien quelques paires aussi;
car, dans ce pays de Paimpol, on va trs loin en amour,  l'poque de la
rentre d'Islande.  (Seulement on a le coeur honnte, et l'on s'pouse aprs.)

Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie tant revenu entre eux
deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:

Il n'y a que vous dans Paimpol, - et mme dans le monde, - pour m'avoir
fait manquer cet appareillage; non, sr que pour aucune autre, je ne me
serais drang de ma pche, mademoiselle Gaud...

tonne d'abord que ce pcheur ost lui parler ainsi,  elle qui tait venue  ce bal
un peu comme une reine, et puis charme dlicieusement, elle avait fini par
rpondre:

--Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-mme je prfre tre avec vous
qu'avec aucun autre.

'avait t tout.  Mais,  partir de ce moment jusqu' la fin des danses, ils
s'taient mis  se parler d'une faon diffrente,  voix plus basse et plus
douce...

On dansait  la vielle, au violon, les mmes couples presque toujours
ensemble.  Quand lui venait la reprendre, aprs avoir par convenance dans
avec quelque autre, ils changeaient un sourire d'amis qui se retrouvent
et continuaient leur conversation d'avant qui tait trs intime.  Navement,
Yann racontait sa vie de pcheur, ses fatigues, ses salaires, les
difficults d'autrefois chez ses parents, quand il avait fallu lever les
quatorze petits Gaos dont il tait le frre an.

--A prsent ils taient tirs de la peine, surtout  cause d'une pave que leur
pre avait rencontre en Manche, et dont la vente leur avait rapport dix
mille francs, part faite  l'tat; cela avait permis de construire un
premier tage au-dessus de leur maison, - laquelle tait  la pointe du pays
de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even,
dominant la Manche, avec une vue trs belle.

--C'tait dur, disait-il, ce mtier d'Islande: partir comme a ds le mois de
fvrier, pour un tel pays, o il fait si froid et si sombre, avec une mer
si mauvaise...

... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
chose d'hier, la repassait lentement dans sa mmoire, en regardant la
nuit de mai tomber sur Paimpol.  S'il n'avait pas eu des ides de
mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces dtails d'existence,
qu'elle avait couts un peu comme fiance; il n'avait pourtant pas l'air
d'un garon banal aimant  communiquer ses affaires  tout le monde...

-... Le mtier est assez bon tout de mme, avait-il dit, et pour moi je
n'en changerais toujours pas.  Des annes, c'est huit cents francs;
d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte 
notre mre.

--Que vous portez  votre mre, monsieur Yann?

--Mais oui, toujours tout.  Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude
comme a, mademoiselle Gaud.  (Il disait cela comme une chose bien due et
toute naturelle.)  Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque
jamais d'argent.  Le dimanche c'est notre mre qui m'en donne un peu
quand je viens  Paimpol.  Pour tout c'est la mme chose.  Ainsi cette anne
notre pre m'a fait faire ces habits neufs que je porte, sans quoi je
n'aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sr, je ne serais pas venu
vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...

Pour elle, accoutume  voir des Parisiens, ils n'taient peut-tre pas trs
lgants, ces habits neufs d'Yann, cette veste trs courte, ouverte sur un
gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait dessous
tait irrprochablement beau, et alors le danseur avait grand air tout de
mme.

En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il
avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait.  Et comme son
regard restait bon et honnte, tandis qu'il racontait tout cela pour
qu'elle ft bien prvenue qu'il n'tait pas riche!

Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; rpondant
trs peu de chose, mais coutant avec toute son me, toujours plus tonne et
attire vers lui.  Quel mlange il tait, de rudesse sauvage et
d'enfantillage clin!  Sa voix grave, qui avec d'autres tait brusque et
dcide, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus frache et
caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec une extrme
douceur, comme une musique voile d'instruments  cordes.

Et quelle chose singulire et inattendue, ce grand garon avec ses allures
dsinvoltes, sons aspect terrible, toujours trait chez lui en petit enfant
et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les aventures,
tous les dangers, et conservant pour ses parents cette soumission
respectueuse, absolue.

Elle comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
commis, crivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de
leurs adorations, pour son argent.  Et celui-ci lui semblait tre ce
qu'elle avait connu de meilleur, en mme temps qu'il tait le plus beau.

Pour se mettre davantage  sa porte, elle avait racont que, chez elle
aussi, on ne s'tait pas toujours trouv  l'aise comme  prsent; que son pre
avait commenc par tre pcheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime pour
les Islandais; qu'elle-mme se rappelait avoir couru pieds nus, tant toute
petite, - sur la grve, - aprs la mort de sa pauvre mre...

...Oh! cette nuit de bal, la nuit dlicieuse, dcisive et unique dans sa
vie, - elle tait dj presque lointaine, puisqu'elle datait de dcembre et
qu'on tait en mai.  Tous les beaux danseurs d'alors pchaient  prsent l-bas,
pars sur la mer d'Islande - y voyant clair, au ple soleil, dans leur
solitude immense, tandis que l'obscurit se faisait tranquillement sur la
terre bretonne.

Gaud restait  sa fentre.  La place de Paimpol, presque ferme de tous cts par
des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on
n'entendait gure de bruit nulle part.  Au-dessus des maisons, le vide
encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'lever, se sparer davantage
des choses terrestres, - qui maintenant,  cette heure crpusculaire, se
tenaient toutes en une seule dcoupure noire de pignons et de vieux
toits.  De temps en temps une porte se fermait, ou une fentre; quelque
ancien marin,  la dmarche roulante, sortait d'un cabaret, s'en allait par
les petites rues sombres, ou bien quelques filles attardes rentraient de
la promenade avec des bouquets de fleurs de mai.  Une, qui connaissait
Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son
bras une gerbe d'aubpine comme pour la lui faire sentir; on voyait
encore un peu dans l'obscurit transparente ces lgres touffes de fleurettes
blanches.  Il y avait du reste une autre odeur douce qui tait monte des
jardins et des cours, celle des chvrefeuilles fleuris sur le granit des
murs, - et aussi une vague senteur de gomon, venue du port.  Les dernires
chauves-souris glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les
btes des rves.

Gaud avait pass bien de soires  cette fentre, regardant cette place
mlancolique, songeant aux Islandais qui taient partis, et toujours  ce mme
bal...

... Il faisait trs chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de ttes de
valseurs commenaient  tourner.  Elle se rappelait, lui, dansant avec
d'autres, des filles ou des femmes dont il avait d tre plus ou moins
l'amant; elle se rappelait sa condescendance ddaigneuse pour rpondre 
leurs appels...  Comme il tait diffrent avec celles-l!...

Il tait un charmant danseur, droit comme un chne de futaie, et tournant
avec une grce  la fois lgre et noble, la tte rejete en arrire.  Ses cheveux
bruns, qui taient en boucles, retombaient un peur sur son front et
remuaient au vent des danses; Gaud, qui tait assez grande, en sentait le
frlement sur sa coiffe, quand il se penchait vers elle pour mieux la
tenir pendant les valses rapides.

De temps en temps, il lui montrait d'un signe sa petite soeur Marie et
Sylvestre, les deux fiancs, qui dansaient ensemble.  Il riait, d'un air
trs bon, en les voyant tous deux si jeunes, si rservs l'un prs de l'autre,
se faisant des rvrences, prenant des figures timides pour se dire bien
bas des choses sans doute trs aimables.  Il n'aurait pas permis qu'il en
ft autrement, bien sr; mais c'est gal, il s'amusait, lui, coureur et
entreprenant qu'il tait devenu, de les trouver si nafs; il changeait alors
avec Gaud des sourires d'intelligence intime qui disaient: "Comme ils
sont gentils et drles  regarder, _nos_ deux petits frres!..."

On s'embrassait beaucoup  la fin de la nuit: baisers de cousins, baisers
de fiancs, baisers d'amants, qui conservaient malgr tout un bon air franc
et honnte, l,  pleine bouche, et devant tout le monde.  Lui ne l'avait
pas embrasse, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille
de M. Mvel; peut-tre seulement la serrait-il un peu plus contre sa
poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne rsistait
pas, s'appuyait au contraire, s'tant donne de toute son me.  Dans ce
vertige subit, profond, dlicieux, qui l'entranait tout entire vers lui,
ses sens de vingt ans taient bien pour quelque chose, mais c'tait son
coeur qui avait commenc le mouvement.

--Avez-vous vu cette effronte, comme elle le regarde? Disaient deux ou
trois belles filles, aux yeux chastement baisss sous des cils blonds ou
noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins au bien
deux.  En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette
excuse, c'est qu'il tait le premier, l'unique des jeunes hommes  qui elle
et jamais fait attention dans sa vie.

En se quittant le matin, quand tout le monde tait parti  la dbandade, au
petit jour glac, ils s'taient dit adieu d'une faon  part, comme deux promis
qui vont se retrouver le lendemain.  Et alors, pour rentrer, elle avait
travers cette mme place avec son pre, nullement fatigue, se sentant alerte
et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume gele du dehors et
cette aube triste, trouvant tout exquis et tout suave.

... La nuit de mai tait tombe depuis longtemps; les fentres s'taient toutes
peu  peu fermes, avec de petits grincements de leurs ferrures.  Gaud
restait toujours l, laissant la sienne ouverte.  Les rares derniers
passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe,
devaient dire: "Voil une fille, qui, pour sr, rve  son galant."  Et c'tait
vrai, qu'elle y rvait, - avec une envie de pleurer par exemple; ses
petites dents blanches mordaient ses lvres, dfaisaient constamment ce pli
qui soulignait en bas le contour de sa bouche frache.  Et ses yeux
restaient fixes dans l'obscurit, ne regardant rien des choses relles...

... Mais, aprs ce bal, pourquoi n'tait-il pas revenu?  Quel changement en
lui?  Rencontr par hasard, il avait l'air de la fuir, en dtournant ses
yeux dont les mouvements taient toujours si rapides.

Souvent elle en avait caus avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
plus:

--C'est pourtant bien avec celui-l que tu devrais te marier, Gaud,
disait-il, si ton pre le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le
pays un autre qui le vaille.  D'abord je te dirai qu'il est trs sage,
sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise.  Il fait bien
un peu son ttu quelquefois, mais dans le fond il est tout  fait doux.
Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon.  Et un marin!  chaque
saison de pche les capitaines se disputent pour l'avoir...

La permission de son pre, elle tait bien sre de l'obtenir, car jamais elle
n'avait t contrarie dans ses volonts.  Cela lui tait donc bien gal qu'il ne ft
pas riche.  D'abord, un marin comme a, il suffirait d'un peu d'argent
d'avance pour lui faire suivre six mois les cours de cabotage, et il
deviendrait un capitaine  qui tous les armateurs voudraient confier des
navires.

Cela luit tait gal aussi qu'il ft un peu un gant; tre trop fort, a peut
devenir un dfaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas du
tout  la beaut.

Par ailleurs elle s'tait informe, sans en avoir l'air, auprs des filles du
pays qui savaient toutes les histoires d'amour: on ne lui connaissait
point d'engagements; sans paratre tenir  l'une plus qu' l'autre, il allait
de droite et de gauche,  Lzardrieux aussi bien qu' Paimpol, auprs des
belles qui avaient envie de lui.

Un soir de dimanche, trs tard, elle l'avait vu passer sous ses fentres,
reconduisant et serrant de prs une certaine Jeannie Caroff, qui tait
jolie assurment, mais dont la rputation tait fort mauvaise.  Cela, par
exemple, lui avait fait un mal cruel.

On lui avait assur aussi qu'il tait trs emport; qu'tant gris, un soir, dans
un certain caf de Paimpol o les Islandais font leurs ftes, il avait lanc
une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas
lui ouvrir...

Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les
marins, quelquefois, quand a les prend...  Mais, s'il avait le coeur
bon, pourquoi tait-il venu la chercher, elle qui ne songeait  rien, pour
la quitter aprs; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit,
avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix
douce pour lui faire des confidences comme  une fiance ?  A prsent elle
tait incapable de s'attacher  un autre et de changer.  Dans ce mme pays,
autrefois, quand elle tait tout  fait une enfant, on avait coutume de lui
dire pour la gronder qu'elle tait une mauvaise petite, entte dans ses ides
comme aucune autre; cela lui tait rest.  Belle demoiselle  prsent, un peu
srieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait faonne, elle demeurait
dans le fond toute pareille.

Aprs ce bal, l'hiver dernier s'tait pass dans cette attente de le revoir,
et il n'tait mme pas venu lui dire adieu avant le dpart d'Islande.
Maintenant qu'il n'tait plus l, rien n'existait pour elle; le temps
ralenti semblait se traner - jusqu' ce retour d'automne pour lequel elle
avait form ses projets d'en avoir le coeur net et d'en finir...

... Onze heures  l'horloge de la mairie, - avec cette sonorit particulire
que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des printemps.

A Paimpol, onze heures, c'est trs tard; alors Gaud ferma sa fentre et
alluma sa lampe pour se coucher...

Chez ce Yann, peut-tre bien tait-ce seulement de la sauvagerie; ou, comme
lui aussi tait fier, tait-ce la peur d'tre refus, la croyant trop riche?...
 Elle avait dj voulu le lui demander elle-mme tout simplement; mais c'tait
Sylvestre qui avait trouv que a ne pouvait pas se faire, que ce ne serait
pas trs bien pour une jeune fille de paratre si hardie.  Dans Paimpol, on
critiquait dj son air et sa toilette...

... Elle enlevait ses vtements avec la lenteur distraite d'une fille qui
rve: d'abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe lgante, ajuste  la mode
des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.

Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
sa tournure  parisienne.  Alors sa taille, une fois libre, devint plus
parfaite; n'tant plus comprime, ni trop amincie par le bas, elle reprit
ses lignes naturelles, qui taient pleines et douce comme celle des
statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
chacune de ses poses tait exquise  regarder.

La petite lampe, qui brlait seule  cette heure avance, clairait avec un peu
de mystre ses paules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun oeil
n'avait jamais regarde et qui allait sans doute tre perdue pour tous, se
desscher sans tre jamais vue, puisque ce Yann ne la voulait pas pour
lui...

Elle se savait jolie de figure, mais elle tait bien inconsciente de la
beaut de son corps.  Du reste, dans cette rgion de la Bretagne, chez les
filles des pcheurs islandais, c'est presque de race, cette beaut-l; on ne
la remarque plus gure, et mme les moins sages d'entre elles, au lieu d'en
faire parade, auraient une pudeur  la laisser voir.  Non, ce sont les
raffins des villes qui attachent tant d'importance  ces choses pour les
mouler ou les peindre...

Elle se mit  dfaire les espces de colimaons en cheveux qui taient enrouls
au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombrent sur son dos comme
deux serpents trs lourds.  Elle les retroussa en couronne sur le haut de
sa tte, - ce qui tait commode pour dormir; - alors, avec son profil
droit, elle ressemblait  une vierge romaine.

Cependant ses bras restaient relevs, et, en mordant toujours sa lvre,
elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, - comme
un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant  autre chose;
aprs, les laissant encore retomber, elle se mit trs vite  les dfaire pour
s'amuser, pour les tendre; bientt elle en fut couverte jusqu'aux reins,
ayant l'air de quelque druidesse de fort.

Et puis, le sommeil tant venu tout de mme, malgr l'amour et malgr l'envie
de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se cachant la
figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui tait dploye  prsent
comme un voile...

Dans sa chaumire de Ploubazlanec, la grand'mre Moan, qui tait, elle, sur
l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par s'endormir,
du sommeil glac des vieillards, en songeant  son petit-fils et  la mort.
Et,  cette mme heure,  bord de la _Marie_, - sur la mer Borale qui tait ce
soir-l trs remuante - Yann et Sylvestre, les deux dsirs, se chantaient des
chansons, tout en faisant gament leur pche  la lumire sans fin du jour...





VI


. . . . . . . . . . . . .

Environ un mois plus tard. - En juin.

Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots
appellent le _calme blanc;_ c'est--dire que rien ne bougeait dans l'air,
comme si toutes les brises taient puises, finies.

Le ciel s'tait couvert d'un grand voile blanchtre, qui s'assombrissait
par le bas, vers l'horizon, passait au gris plombs, aux nuances ternes
de l'tain.  Et l-dessous, les eaux inertes jetaient un clat ple, qui
fatiguait les yeux et qui donnait froid.

Cette fois-l, c'taient des moires, rien que des moires changeantes qui
jouaient sur la mer; des cernes trs lgers, comme on en ferait en
soufflant contre un miroir.  Toute l'tendue luisante semblait couverte
d'un rseau de dessins vagues qui s'enlaaient et se dformaient, trs vite
effacs, trs fugitifs.

ternel soir ou ternel matin, il tait impossible de dire: un soleil qui
n'indiquait plus aucune heure, restait l toujours, pour prsider  ce
resplendissement de choses mortes, il n'tait lui-mme qu'un autre cerne,
presque sans contours, agrandi jusqu' l'immense par un halo trouble.

Yann et Sylvestre, en pchant  ct l'un de l'autre, chantaient: _Jean-Franois
de Nantes,_ la chanson qui ne finit plus, - s'amusant de sa monotonie
mme et se regardant du coin de l'oeil pour rire de l'espce de drlerie
enfantine avec laquelle ils reprenaient perptuellement les couplets, en
tchant d'y mettre un entrain nouveau  chaque fois.  Leurs joues taient
roses sous la grande fracheur sale; cet air qu'ils respiraient tait
vivifiant et vierge; ils en prenaient plein leur poitrine,  la source mme
de toute vigueur et de toute existence.

Et pourtant, autour d'eux, c'taient des aspects de non vie, de monde
fini ou pas encore cr; la lumire avait aucune chaleur; les choses se
tenaient immobiles et comme refroidies  jamais, sous le regard de cette
espce de grand oeil spectral qui tait le soleil.

La _Maire_ projetait sur l'tendue une ombre qui tait trs longue comme le
soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies refltant
les blancheurs du ciel; alors, dans toute cette partie ombre qui ne
miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui de passait
sous l'eau: des poissons innombrables, des myriades et de myriades,
tous pareils, glissant doucement dans la mme direction, comme ayant un
but dans leur perptuel voyage.  C'taient des morues qui excutaient leurs
volutions d'ensemble, toutes en long dans le mme sens, bien parallles,
faisant un effet de hachures grises, et sans cesse agites d'un
tremblement rapide, qui donnait un air de fluidit  cet amas de vies
silencieuses.  Quelquefois, avec un coup de queue brusque, toutes se
retournaient en mme temps, montrant le brillant de leur ventre argent; et
puis le mme coup de queue, le mme retournement, se propageait dans le
banc tout entier par ondulations lentes, comme si des milliers de lames
de mtal eussent jet, entre deux eaux, chacune un petit clair.

Le soleil, dj trs bas, s'abaissait encore; donc s'tait le soir dcidment.  A
mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui
avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait plus
net, plus rel.  On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la
lune.

Il clairait pourtant; mais on et dit qu'il n'tait pas du tout loin dans
l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement jusqu'au
bout de l'horizon, on et rencontr l ce gros ballon triste, flottant dans
l'air  quelques mtres au-dessus des eaux.

La pche allait assez vite; en regardant dans l'eau repose, on voyait trs
bien la chose se faire: les morues venir mordre, d'un mouvement
glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piques, comme pour mieux
se faire accrocher le museau.  Et, de minute en minute, vite,  deux
mains, les pcheurs rentraient leur ligne, - rejetant la bte  qui devait
l'venter et l'aplatir.

La flottille des Paimpolais tait parse sur ce miroir tranquille, animant
ce dsert.   et l, paraissaient les petites voiles lointaines, dployes pour la
forme puisque rien ne soufflait, et trs blanches, se dcoupant en clair
sur les grisailles des horizons.

Ce jour-l, 'avait l'air d'un mtier si calme, si facile, celui de pcheur
d'Islande; - un mtier de demoiselle...

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

                Jean-Franois de Nantes;
                        Jean-Franois.
                        Jean-Franois!

Ils chantaient, les deux grands enfants.  Et Yann s'occupait bien peu
d'tre si beau et d'avoir la mine si noble.  D'ailleurs, enfant seulement
avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-l; renferm
au contraire avec les autres, et plutt fier et sombre; - trs doux
pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable quand
on ne l'irritait pas.

Eux chantaient cette chanson-l; les deux autres,  quelques pas plus loin,
chantaient autre chose, une autre mlope faite aussi de somnolence, de sant
et de vague mlancolie.

On ne s'ennuyait pas et le temps passait.

En bas, dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du
fourneau de fer, et le couvercle de l'coutille tait maintenu ferm pour
procurer des illusions de nuit  ceux qui avaient besoin de sommeil.  Il
leur fallait trs peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, levs
dans les villes, en eussent dsir davantage.  Mais, quand la poitrine
profonde s'est gonfle tout le jour  mme l'atmosphre infinie, elle s'endort
elle aussi, aprs, et ne remue presque plus; alors on peut se tapir dans
n'importe quel petit trou comme font les btes.

On se couchait aprs le quart, par fantaisie,  des moments quelconques,
les heures n'important plus dans cette clart continuelle.  Et c'taient
toujours de bons sommes, sans agitations, sans rves, qui reposaient de
tout.

Quand par hasard l'ide tait aux femmes, cela par exemple agitait les
dormeurs: en se disant que dans six semaines la pche allait finir, et
qu'ils en possderaient bientt des nouvelles, ou des anciennes dj aimes, ils
rouvraient tout grands leurs yeux.

Mais cela venait rarement; ou bien alors on y songeait plutt  la manire
honnte: on se rappelait les pouses, les fiances, les soeurs, les
parentes...  Avec l'habitude de la continence, les sens aussi
s'endorment - pendant des priodes bien longues...

. . . . . . . . . . . . . . . .

                Jean-Franois de Nantes;
                        Jean-Franois.
                        Jean-Franois!

... Ils regardaient  prsent, au fond de leur horizon gris, quelque chose
d'imperceptible.  Une petite fume, montant des eaux comme une queue
microscopique, d'un autre gris, un tout petit peu plus fonc que celui du
ciel.  Avec leurs yeux exercs  sonder les profondeurs, ils l'avaient vite
aperue:

--Un vapeur, l-bas!

--J'ai ide, dit le capitaine en regardant bien, j'ai ide que c'est un
vapeur de l'tat, - le croiseur qui vient faire sa ronde...

Cette vague fume apportait aux pcheurs des nouvelles de France, et, entre
autres, certaine lettre de vieille grand'mre, crite par une main de belle
jeune fille.

Il se rapprocha lentement; bientt on vit sa coque noire, - c'tait bien le
croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.

En mme temps, une lgre brise qui s'tait leve, piquante  respirer, commenait 
marbrer par endroits la surface des eaux mortes; elle traait sur le
luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en tranes,
s'tendaient comme des ventails, ou se ramifiaient en forme de madrpores;
cela se faisait trs vite avec un bruissement, c'tait comme un signe de
rveil prsageant la fin de cette torpeur immense.  Et le ciel, dbarrass de
son voile, devenait clair; les vapeurs, retombes sur l'horizon, s'y
tassaient en amoncellements d'ouates grises, formant comme des
murailles molles autour de la mer.  Les deux glaces sans fin entre
lesquelles les pcheurs taient -celle d'en haut et celle d'en bas -
reprenaient leur transparence profonde, comme si on et essuy les bues qui
les avaient ternies.  Le temps changeait, mais d'une faon rapide qui
n'tait pas bonne.

Et, de diffrents points de la mer, de diffrents cts de l'tendue, arrivaient
des navires pcheurs: tous ceux de France qui rdaient dans ces parages,
des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois.  Comme
des oiseaux qui rallient  un rappel, ils se rassemblaient  la suite de se
croiseur; il en sortait mme des coins vides de l'horizon, et leurs
petites ailes gristres apparaissaient partout.  Ils peuplaient tout  fait
le ple dsert.

Plus de lente drive, ils avaient tendu leurs voiles  la frache brise
nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.

L'Islande, assez lointaine, tait apparue aussi, avec un air de vouloir
s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses
grandes montagnes de pierres nues, - qui n'ont jamais t claire que par ct,
par en dessous et comme  regret.  Elle se continuait mme par une autre
Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu  peu; - mais qui tait
chimrique, celle-ci, et dont les montagnes plus gigantesques n'taient
qu'une condensation de vapeurs.  Et le soleil, toujours bas et tranant,
incapable de monter au-dessus des choses, se voyait  travers cette
illusion d'le, tellement, qu'il paraissait pos devant et que c'tait pour
les yeux un aspect incomprhensible.  Il n'avait plus de halo, et son
disque rond ayant repris des contours trs accuss, il semblait plutt
quelque pauvre plante jaune, mourante, qui se serait arrte l, indcise, au
milieu d'un chaos...

Le croiseur, qui avait stopp, tait entour maintenant de la pliade des
Islandais.  De tous ces navires se dtachaient des barques, en coquille
de noix, lui amenant  bord des hommes rudes aux longues barbes, dans des
accoutrements assez sauvage.

Ils avaient tous quelque chose  demander, un peu comme les enfants, des
remdes pour des petites blessures, des rparations, des vivres, des
lettres.

D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux
fers, pour quelque mutinerie  expier; ayant tous t au service de l'tat, ils
trouvaient la chose bien naturelle.  Et quand le faux-pont troit du
croiseur fut encombr par quatre ou cinq de ces grands garons tendus la
boucle au pied, le vieux matre qui les avait cadenasss leur dit:
"Couche-toi de travers, donc, mes fils, qu'on puisse passer," ce qu'ils
firent docilement, avec un sourire.

Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais.  Entre
autres, deux pour la _Marie, capitaine Guermeur,_ l'une  _monsieur Gaos,
Yann,_ la seconde  _monsieur Moan, Sylvestre_ (celle-ci arrive par le
Danemark  Reickavick, o le croiseur l'ait prise).

Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile  voile, leur faisait la
distribution, ayant quelque peine souvent  lire les adresses qui n'taient
pas toutes mises par de mains trs habiles.

Et le commandant disait:

--Dpchez-vous, dpchez-vous, le baromtre baisse.

Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces petites coquilles de noix amenes 
la mer, et tant de pcheurs assembls dans cette rgion peu sre.

Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.

Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les clairait du haut de
l'horizon toujours avec son mme aspect d'astre mort.

Assis tous deux  l'cart, dans un coin du pont, les bras enlacs et se
tenant par les paules, ils lisaient trs lentement, comme pour se mieux
pntrer des choses du pays qui leur taient dites.

Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa
petite fiance; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drles de
la vieille grand'mre Yvonne, qui n'avait pas sa pareille pour amuser les
absents; et puis le dernier alina qui le concernait: "Le bonjour de ma
part au fils Gaos".

Et, les lettres finies de lire, Sylvestre timidement montrait la sienne 
son grand ami, pour essayer de lui faire apprcier la main qui l'avait
trace:

--Regarde, c'est une trs belle criture, n'est-ce pas, Yann?

Mais Yann qui savait trs bien quelle tait cette main de jeune fille,
dtourna la tte en secouant ses paules, comme pour dire qu'on l'ennuyait  la
fin avec cette Gaud.

Alors Sylvestre replia soigneusement le pauvre petit papier ddaign, le
remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa
poitrine, se disant tout triste:

--Bien sr, ils ne se marieront jamais...  Mais qu'est-ce qu'il peut
avoir comme a contre elle?...

... Minuit sonne  la cloche du croiseur.  Et ils restaient toujours l,
assis, songeant au pays, aux absents,  mille choses, dans un rve...

A ce moment, l'ternel soleil, qui avait un peu tremp son bord dans les
eaux, recommena  monter lentement.

Et ce fut le matin...





Deuxime Partie

I


... Il avait aussi chang d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, et
il ouvrait cette nouvelle journe par un matin sinistre.  Tout  fait
dgag de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le
ciel comme des jets, annonant le mauvais temps prochain.

Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir.  La
brise soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme prouvant le besoin
de l'parpiller, d'en dbarrasser la mer; et ils commenaient  se disperser, 
fuir comme une arme en droute, - rien que devant cette menace crite en
l'air,  laquelle on ne pouvait plus se tromper.

Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les
navires.

Les lames, encore petites, se mettaient  courir les unes aprs les autres, 
se grouper; elles s'taient marbres d'abord d'une cume blanche qui s'talait
dessus en bavures; ensuite, avec un grsillement, il en sortait des fumes;
on et dit que a cuisait, que a brlait; - et le bruit aigre de tout cela
augmentait de minute en minute.

On ne pensait plus  la pche, mais  la manoeuvre seulement.  Les lignes
taient depuis longtemps rentres.  Ils se htaient tous de s'en aller, - les
uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver  temps;
d'autres, prfrant dpasser la pointe sud d'Islande, trouvant plus sr de
prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer
vent arrire.  Ils se voyaient encore un peu  les uns les autres;  et l,
dans les creux de lames, des voiles surgissaient, pauvres petites
choses mouilles, fatigues, fuyantes, - mais tenant debout tout de mme,
comme ces jouets d'enfants en moelle de sureau que l'on couche en
soufflant dessus, et qui toujours se redressent.

La grande panne des nuages, qui s'tait condense  l'horizon de l'ouest avec
un aspect d'le, se dfaisait maintenant par le haut, et les lambeaux
couraient dans le ciel.  Elle semblait inpuisable, cette panne: le vent
l'tendait, l'allongeait, l'tirait, en faisait sortir indfiniment des
rideaux obscurs, qu'il dployait dans le clair ciel jaune, devenu d'une
lividit froide et profonde.

Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.

Le croiseur tait parti vers les abris d'Islande; les pcheurs restaient
seuls sur cette mer remue qui prenait un air mauvais et une teinte
affreuse.  Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps.
Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue.

Les lames, frises en volutes, continuaient de se courir aprs, de se runir,
de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus hautes,
et, entre elles, les vides se creusaient.

En quelques heures, tout tait labour, boulevers dans cette rgion la veille
si calme, et, au lieu du silence d'avant on tait assourdi de bruit.
Changement  vue que toute cette agitation d' prsent, inconsciente,
inutile, qui s'tait faite si vite.  Dans quel but tout cela?...  Quel
mystre de destruction aveugle!...

Les nuages achevaient de se dplier en l'air, venant toujours de l'ouest,
se superposant, empresss, rapides, obscurcissant tout.  Quelques
dchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil envoyait d'en
bas ses derniers rayons en gerbes.  Et l'eau, verdtre maintenant, tait de
plus en plus zbre de baves blanches.

A midi, la _Marie_ avait tout  fait pris son allure de mauvais temps;
ses coutilles fermes et ses voiles rduites, elle bondissait souple et lgre;
- au milieu du dsarroi qui commenait, elle avait un air de jouer comme
font les gros marsouins que les temptes amusent.  N'ayant plus que
la misaine elle _fuyait devant le temps,_ suivant l'expression de
marine qui dsigne cette allure-l.

En haut, c'tait devenu entirement sombre, une vote ferme, crasante, - avec
quelques charbonnages plus noirs tendus dessus en taches informes, cela
semblait presque un dme immobile, et il fallait regarder bien pour
comprendre que c'tait au contraire en plein vertige de mouvement:
grandes nappes grises, se dpchant de passer, et sans cesse remplaces par
d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de tnbres, se dvidant
comme d'un rouleau sans fin...

Elle fuyait devant le temps, la _Marie,_ fuyait, toujours plus vite; et
le temps fuyait, aussi - devant je ne sais quoi de mystrieux et de
terrible.  La brise, la mer, la _Marie,_ les nuages, tout tait pris d'un
mme affolement de fuite et de vitesse dans le mme sens.  Ce qui dtalait le
plus vite, c'tait le vent; puis les grosses leves de houle, plus lourdes,
plus lentes, courant aprs lui; puis la _Marie_ entrane dans ce mouvement
de tout.  Les lames la poursuivaient, avec leurs crtes blmes qui se
roulaient dans une perptuelle chute, et elle, - toujours rattrape,
toujours dpasse, - leur chappait tout de mme, au moyen d'un sillage habile
qu'elle se faisait derrire, d'un remous o leur fureur se brisait.

Et dans cette allure de _fuite,_ ce qu'on prouvait surtout, c'tait une
illusion de lgret; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir.
Quand la _Marie_ montait sur ces lames, c'tait sans secousse comme si le
vent l'et enleve; et sa redescente aprs tait comme une glissade, faisant
prouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes simules des
"chars russes" ou dans celles imaginaires des rves.  Elle glissait comme 
reculons, la montagne fuyante se drobant sous elle pour continuer de
courir, et alors elle tait replonge dans un de ces grands creux qui
couraient aussi; sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible,
dans un claboussement d'eau qui ne la mouillait mme pas, mais qui fuyait
comme tout le reste; qui fuyait et s'vanouissait en avant comme de la
fume, comme rien...

Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et aprs chaque lame passe, on
regardait derrire soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui
se dressait toute verte par transparence; qui se dpchait d'approcher,
avec les contournements furieux, des volutes prtes  se refermer, un air
de dire: "Attends que je t'attrape, et je t'engouffre..."

... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement
d'paule on enlverait une plume; et, presque doucement, on la sentait
passer sous soi, avec son cume bruissante, son fracas de cascade.

Et ainsi de suite, continuellement.  Mais cela grossissait toujours.
Ces lames se succdaient, plus normes, en longues chanes de montagnes dont
les valles commenaient  faire peur.  Et toute cette folie de mouvement
s'acclrait, sous en ciel de plus en plus sombre, au milieu d'un bruit
plus immense.

C'tait bien du trs gros temps, et il fallait veiller.  Mais, tant qu'on a
devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir!  Et puis,
justement la _Marie,_ cette anne-l, avait pass sa saison dans la partie la
plus occidentale des pcheries d'Islande; alors toute cette fuite dans
l'Est tait autant de bonne route faite pour le retour.

Yann et Sylvestre taient  la barre, attachs par la ceinture.  Ils
chantaient encore la chanson de _Jean-Franois de Nantes;_ griss de
mouvement et de vitesse ils chantaient  pleine voix, riant de ne plus
s'entendre au milieu de tout ce dchanement de bruits, s'amusant  tourner
la tte pour chanter contre le vent et perdre haleine.

--Eh ben! Les enfants, a sent-il le renferm, l-haut? leur demandait
Guermeur, passant sa figure barbue par l'coutille entre-bille, comme un
diable prt  sortir de sa bote.

Oh! non, a ne sentait pas le renferm, pour sr.

Ils avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est _maniable,_
ayant confiance dans la solidit de leur bateau, dans la force de leurs
bras.  Et aussi dans la protection de cette Vierge de faence qui, depuis
quarante annes de voyages en Islande, avait dans tant de fois cette
mauvaise danse-l toujours souriante entre ses bouquets de fausses
fleurs...

                Jean-Franois de Nantes;
                        Jean-Franois.
                        Jean-Franois!

En gnral, on ne voyait pas loin autour de soi;  quelques centaines de
mtres, tout paraissait finir en espces d'pouvantes vagues, en crtes blmes
qui se hrissaient, fermant la vue.  On se croyait toujours au milieu
d'une scne restreinte, bien que perptuellement changeante; et,
d'ailleurs, les choses taient noyes dans cette sorte de fume d'eau, qui
fuyait en nuage, avec une extrme vitesse, sur toute la surface de la mer.

Mais, de temps  autre, une claircie se faisait vers le nord-ouest d'o une
_saute de vent_ pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait de
l'horizon; un reflet tranant, faisant paratre plus sombre le dme de ce
ciel, se rpandait sur les crtes blanches agites.  Et cette claircie tait
triste  regarder; ces lointains entrevus, ces chappes serraient le coeur
davantage en donnant trop bien  comprendre que c'tait le mme chaos
partout, la mme fureur - jusque derrire ces grands horizons vides et
infiniment au del: l'pouvante n'avait pas de limites, et on tait seul au
milieu!

Une clameur gante sortait des choses comme un prlude d'apocalypse jetant
l'effroi des fins de monde.  Et on y distinguait des milliers de voix:
d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient
presque lointaines  force d'tre immenses: cela c'tait le vent, la grande me
de ce dsordre, la puissance invisible menant tout.  Il faisait peur,
mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochs, plus matriels, plus
menaants de dtruire, que rendait l'eau tourmente, grsillant comme sur des
braises...

Toujours cela grossissait.

Et, malgr leur allure de fuite, la mer commenait  les couvrir,  les
_manger_ comme ils disaient: d'abord des embruns fouettant de l'arrire,
puis de l'eau  paquets, lance avec une force  tout briser.  Les lames se
faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant
elles taient dchiquetes  mesure, on en voyait de grands lambeaux verdtres,
qui taient de l'eau retombante que le vent jetait partout.  Il en
tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors
la _Marie_ vibrait tout entire comme de douleur.  Maintenant on ne
distinguait plus rien,  cause de toute cette bave blanche, parpille; quand
les rafales gmissaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons
plus pais - comme, en t, la poussire des routes.  Une grosse pluie, qui tait
venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble
sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanires.

Ils restaient tous les deux  la barre, attachs et se tenant ferme, vtus de
leurs _cirages,_ qui taient durs et luisants comme des peaux de requins;
ils les avaient bien serrs au cou, par des ficelles goudronnes, bien serrs
aux poignets et aux chevilles pour ne pas laisser d'eau passer,
et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait
plus dru, en s'arc-boutant bien pour ne pas tre renverss.  La peau des
joues leur cuisait et ils avaient le respiration  toute minute coupe.
Aprs chaque grande masse d'eau tombe, ils se regardaient - en souriant, 
cause de tout ce sel amass dans leur barbe.

A la longue, pourtant, cela devenait une extrme fatigue, cette fureur,
qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours  son mme paroxysme exaspr.  Les
rages des hommes, celles des btes s'puisent et tombent vite; - il faut
subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans
cause et sans but, mystrieuses comme la vie et comme la mort.

                Jean-Franois de Nantes;
                        Jean-Franois.
                        Jean-Franois!


A travers leurs lvres devenues blanches, le refrain de la vieille
chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps 
autre inconsciemment.  L'excs de mouvement et de bruit les avait rendus
ivres, ils avaient beau tre jeunes, leurs sourires grimaaient sur leurs
dents entrechoques par un tremblement de froid; leurs yeux,  demi ferms
sous les paupires brles qui battaient, restaient fixes dans une atonie
farouche.  Rivs  leur barre comme deux arcs-boutants de marbre, ils
faisaient, avec leurs mains crispes et bleuis, les efforts qu'il
fallait, presque sans penser, par simple habitude des muscles.  Les
cheveux ruisselants, la bouche contracte, ils taient devenus tranges, et
en eux repassait tout un fond de sauvagerie primitive.

Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'tre encore l, 
ct l'un de l'autre.  Aux instants plus dangereux, chaque fois que se
dressait, derrire, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, bruissante,
horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de leurs
mains s'agitait pour un signe de croix involontaire.  Ils ne songeaient
plus  rien, ni  Gaud, ni  aucune femme, ni  aucun mariage.  Cela durait
depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de penses; leur ivresse de
bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tte.  Ils
n'taient plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette
barre; que deux btes vigoureuses cramponnes l par instinct pour ne pas
mourir.





II


. . . . . . . . . . . . . .

...C'tait en Bretagne, aprs la mi-septembre, par une journe dj frache.  Gaud
cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la direction
de Pors-Even.

Depuis prs d'un mois, les navires islandais taient rentrs, - moins deux
qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin.  Mais la _Marie_
ayant tenu bon, Yanne et tous ceux qu bord taient au pays tranquillement.

Gaud se sentait trs troubles,  l'ide qu'elle se rendait chez ce Yann.  Une
seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'tait quand on
tait all, tous ensemble, conduire le pauvre petit Sylvestre,  son dpart
pour le service.  (On l'avait accompagn jusqu' la diligence, lui,
pleurant un peu, sa vieille grand'mre pleurant beaucoup, et il tait parti
pour rejoindre le quartier de Brest.)  Yann, qui tait venu aussi pour
embrasser son petit ami, avait fait mine de dtourner les yeux quand elle
l'avait regard, et comme il avait beaucoup de monde autour de cette
voiture, - d'autres inscrits qui s'en allaient, des parents assembls
pour leur dire adieu - il n'y avait pas eu moyen de se parler.

Alors elle avait pris  la fin une grande rsolution, et, un peu craintive,
s'en allait chez les Gaos.

Son pre avait eu jadis des intrts communs avec celui d'Yann (de ces
affaires compliques qui, entre pcheurs comme entre paysans, n'en
finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente
d'une barque qui venait de se faire _ la part._

--Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon
pre; d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis
jamais alle si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire cette
grande course.

Au fond elle avait une curiosit anxieuse de cette famille d'Yann, o elle
entrerait peut-tre un jour, de cette maison, de ce village.

Dans une dernire causerie, Sylvestre, avant de partir, luit avait expliqu 
sa manire la sauvagerie de son ami:

--Vois-tu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier
avec personne, par ide  lui; il n'aime bien que la mer, et mme un jour,
par plaisanterie, il nous a dit lui avoir promis le mariage.

Elle lui pardonnerait donc ses manires d'tre, et, retrouvant toujours
dans sa mmoire son beau sourire franc de la nuit du bal, elle se
reprenait  esprer.

Si elle le rencontrait l, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sr; son
intention n'tait point de se montrer si ose.  Mais lui, la revoyant de
prs, parlerait peut-tre...





III

Elle marchait depuis une heure, alerte, agite, respirant la brise saine
du large.

Il y avait de grands calvaires plants aux carrefours des chemins.

De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
sont toute l'anne battus par le vent, et dont la couleur est celle des
rochers.  Dans l'un, o le sentier se rtrcissait tout  coup entre des murs
sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes
celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: "Au cidre chinois",
et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues,
buvant du cidre.  Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot
revenu de l-bas...  En passant, elle regardait tout; les gens qui sont
trs proccups par le but de leur voyage s'amusent toujours plus que les
autres aux mille dtails de la route.

Le petit village tait loin derrire elle maintenant, et,  mesure qu'elle
s'avanait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se
faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plus triste.

Le terrain tait ondul, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait la
grande mer.  Plus d'arbres du tout  prsent; rien que la lande rase, aux
ajoncs verts, et,  et l, les divins crucifis dcoupant sur le ciel leurs
grands bras en croix, donnant  tout ce pays l'air d'un immense lieu de
justice.

A un carrefour, gard par un de ces christs normes, elle hsita entre deux
chemins qui fuyaient entres des talus d'pines.

Une petite fille qui arrivait se trouva  point pour la tirer d'embarras:

--Bonjour, mademoiselle Gaud!

C'tait une petite Gaos, une petite soeur d'Yann.  Aprs l'avoir embrasse,
elle lui demanda si ses parents taient  la maison.

--Papa et maman, oui.  Il n'y a que mon frre Yann, dit la petite sans
aucune malice, qui est all  Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard
dehors.

Il n'tait pas l, lui!  Encore se mauvais sort qui l'loignait d'elle
partout et toujours.  Remettre sa visite  une autre fois, elle y pensa
bien.  Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait
parler...  Que penserait-on de cela  Pors-Even?  Alors elle dcida
poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de
rentrer.

A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe
perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus dsoles.  Ce
grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur.  Dans
le sentier, il y avait des gomons qui tranaient  par terre, feuillages
_d'ailleurs,_ indiquant qu'un autre monde tait voisin.  Ils se rpandaient
dans l'air leur odeur saline.

Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait 
longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
ligne haute et lointaine des eaux.  Pilotes ou pcheurs, ils avaient
toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
croisant, ils lui disaient bonjour.  Des figures brunies, trs mles et
dcides, sous un bonnet de marin.

L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
allonger sa route; ces gens s'tonnaient de la voir marcher si lentement.

Ce Yann, que faisait-il  Loguivy?  Il courtisait les filles peut-tre...

Ah! Si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles.  De temps
en temps, si l'envie lui en prenait de quelqu'une, il n'avait en gnral qu'
se prsenter.  Les _fillettes de Paimpol,_ comme dit la vieille chanson
islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne rsistent gure  un garon
aussi beau.  Non, tout simplement, il tait all faire une commande  certain
vannier de ce village, qui avait seul dans le pays la bonne manire pour
tresser les _casiers_  prendre les homards.  Sa tte tait trs libre d'amour
en ce moment.

Elle arriva  une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur.
C'tait une chapelle toute grise, trs petite et trs vieille; au milieu de
l'aridit d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et dj sans feuilles,
lui faisait des cheveux, des chevaux jets tous du mme ct, comme par une
main qu'on y aurait passe.

Et cette main tait celle aussi qui fait sombrer les barques des pcheurs,
main ternelle des vents d'ouest qui couche, dans le sens des lames et de
la houle, les branches tordues des rivages.  Ils avaient pouss de
travers et chevels, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort
sculaire de cette main-l.

Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'tait la
chapelle de Pors-Even; alors elle s'y arrta, pour gagner encore du temps.

Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix.
Et tout tait de la mme couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le
lieu tout entier semblait uniformment hl, rong par le vent de la mer; un mme
lichen gristre, avec ses taches d'un jaune ple de soufre, couvrait les
pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient
dans les niches du mur.

Sur une de ces croix de bois, un nom tait cris en grosses lettres: _Gaos.
- Gaos, Jol, quatre-vingts ans._

Ah! Oui, le grand-pre; elle savait cela.

La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin.  Du reste, plusieurs
des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'tait naturel, et
elle aurait d s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui
faisait une impression pnible.

Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prire sous ce
porche antique, tout petit, us, badigeonn de chaux blanche.  Mais l elle
s'arrta, avec un plus fort serrement de coeur.  _Gaos!_ encore ce nom,
grav sur une des plaques funraires comme on en met pour garder le
souvenir de ceux qui meurent au large.

Elle se mit  lire cette inscription:

                                        En mmoire de
                                    GAOS, Jean-Louis
                g de 24 ans, matelot  bord de la _Marguerite_,
                        disparu en Islande, le 3 aot 1877.
                                  Qu'il repose en paix!

L'Islande, - toujours l'Islande! -  Par tout,  cette entre de chapelle,
taient cloues d'autre plaques de bois, avec des noms de marins morts.
C'tait le coin des naufrags de Pors-Even, et elle regretta d'y tre venue,
prise d'un pressentiment noir.  A Paimpol, dans l'glise, elle avait vu
des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce village, il tait plus
petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau vide des pcheurs islandais.
 Il y avait de chaque ct un banc de granit, pour les veuves, pour les
mres: et ce lieu bas, irrgulier comme une grotte, tait gard par une bonne
vierge trs ancienne, repeinte en rose, avec de gros yeux mchants, qui
ressemblait  Cyble, desse primitive de la terre.

Gaos! Encore!

                                        En mmoire de
                                      GAOS, Franois
                          poux de Anne-Marie LE GOASTER,
                     capitaine  bord du _Paimpolais_,
                  perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,
               avec vingt-trois hommes composant son quipage.
                                  Qu'ils reposent en paix!

Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crne noir avec des yeux
verts, peinture nave et macabre, sentant encore la barbarie d'un autre ge.

Gaos! partout ce nom!

Un autre Gaos s'appelait Yves, _enlev du bord de son navire et disparu
aux environs de Norden-Fiord, en Islande,  l'ge de vingt-deux ans._  La
plaque semblait tre l depuis de longues annes; il devait tre bien oubli,
celui-l...

En lisant, il lui venait pour ce Yann des lans de tendresse douce, et un
peu dsespre aussi.  Jamais, non, jamais il ne serait  elle!  Comment le
disputer  la mer, quand tant d'autres Gaos y avaient sombr, des anctres,
des frres, qui devaient avoir avec lui des ressemblances profondes.

Elle entra dans la chapelle, dj obscure,  peine claire par ses fentres basses
aux parois paisses.  Et l, le coeur plein de larmes qui voulaient tomber,
elle s'agenouilla pour prier devant des saints et des saintes normes,
entours de fleurs grossires, et qui touchaient la vote avec leur tte.
Dehors, le vent qui se levait commenait  gmir, comme rapportant au pays
breton la plainte des jeunes hommes morts.

Le soir approchait; il fallait pourtant bien se dcider  faire sa visite
et s'acquitter de sa commission.

Elle reprit sa route et, aprs s'tre informe dans le village, elle trouva
la maison des Gaos, qui tait adosse  une haute falaise; on y montait par
une douzaine de marches en granit.  Tremblant un peu  l'ide que Yann
pouvait tre revenu, elle traversa le jardinet o poussaient des
chrysanthmes et des vroniques.

En entrant, elle dit qu'elle apportait l'argent de cette barque vendue,
et on la fit asseoir trs poliment pour attendre le retour du pre, qui lui
signerait son reu.  Parmi tout ce monde qui tait l, ses yeux cherchrent
Yann, mais elle ne le vit point.

On tait fort occup dans la maison.  Sur une grande table bien blanche, on
taillait dj  la pice, dans du coton neuf, des costumes appels _cirages,_
pour la prochaine saison d'Islande.

--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut  chacun deux
rechanges complets pour l-bas.

On lui expliqua comment on s'y prenait aprs pour les peindre et les
cirer, ces tenues de misre.  Et, pendant qu'on lui dtaillait la chose,
ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.

Il tait amnag  la manire traditionnelle des chaumires bretonnes; une immense
chemine occupait le fond, et des lits en armoire s'tageaient sur les cts.
Mais cela n'avait pas l'obscurit ni la mlancolie de ces gtes des
laboureurs, qui sont toujours  demi enfouis au bord des chemins; c'tait
clair et propre, comme en gnral chez les gens de mer.

Plusieurs petits Gaos taient l, garons ou filles, tous frres d'Yann, - sans
compter deux grands qui naviguaient.  Et, en plus, une bien petite
blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux autres.

--Une que nous avons adopte l'an dernier, expliqua la mre; nous en avions
dj beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle Gaud! son pre
tait de la _Maria-Dieu-l'aime,_ qui s'est perdue en Islande  la saison
dernire, comme vous savez, - alors, entre voisins, on s'est partag les
cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est chue.

Entendant qu'on parlait d'elle, la petite adopte baissait la tte et
souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui tait son prfr.

Il y avait un air d'aisance partout dans la maison, et la frache sant se
voyait panouie sur toutes ces joues roses d'enfants.

On mettait beaucoup d'empressement  recevoir Gaud - comme une belle
demoiselle dont la visite tait un honneur pour la famille.  Par un
escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre
d'en haut qui tait la gloire du logis.  Elle se rappelait bien
l'histoire de la construction de cet tage; c'tait  la suite d'une
trouvaille de bateau abandonn faite en Manche par le pre Gaos et son
cousin le pilote; la nuit du bat, Yann luit avait racont cela.

Cette chambre de l'pave tait jolie et gaie dans sa blancheur toute neuve;
il y avait deux lits  la mode des villes, avec des rideaux en perse
rose; une grande table au milieu.  Par la fentre, on voyait tout
Paimpol, toute la rade, avec les _Islandais_ l-bas, au mouillage, - et
la passe par o ils s'en vont.

Elle n'osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir o
dormait Yann; videmment, tout enfant, il avait d habiter en bas, dans
quelqu'un de ces antiques lits en armoire.  Mais  prsent, c'tait peut-tre
ici, entre ces beaux rideaux roses.  Elle aurait aim tre au courant des
dtails de sa vie, savoir surtout  quoi se passaient ses longues soires
d'hiver...

... Un pas un peu lourd dans l'escalier la fit tressaillir.

Non, ce n'tait pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgr ses
cheveux dj blancs, qui avait presque sa haute stature et qui tait droit
comme lui: le pre Gaos rentrant de la pche.

Aprs l'avoir salue et s'tre enquis des motifs de sa visite, il lui signa
son reu, ce qui fut un peu long, car sa main n'tait plus, disait-il, trs
assure.  Cependant il n'acceptait pas ces cent francs comme un payement
dfinitif, le dsintressant de cette vente de barque; non, mais comme un
acompte seulement;  il en recauserait avec M. Mvel.  Et Gaud,  qui
l'argent importait peu, fit un petit sourire imperceptible: allons,
bon, cette histoire n'tait pas encore finie, elle s'en tait bien doute;
d'ailleurs, cela l'arrangeait d'avoir encore des affaires mles avec les
Gaos.

On s'excusait presque, dans la maison de l'absence d'Yann, comme si on
et trouv plus honnte que toute la famille ft l assemble pour la recevoir.  Le
pre avait peut-tre mme devin, avec sa finesse de vieux matelot, que son
fils n'tait pas indiffrent  cette belle hritire; car il mettait un peu
d'insistance  toujours reparler de lui:

--C'est bien tonnant, disait-il, il n'est jamais si tard dehors.  Il est
all  Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre les
homards; comme vous savez, c'est notre grande pche de l'hiver.

Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
c'tait trop, et sentant un serrement de coeur lui venir  l'ide qu'elle ne
le verrait pas.

--Un homme sage comme lui, qu'est-ce qu'il peut bien faire?  Au
cabaret, il n'y est pas, bien sr; nous n'avons pas cela  craindre avec
notre fils.  -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche,
avec des camarades...  Vous savez mademoiselle Gaud, les marins...  Eh!
mon Dieu, quand on est jeune homme, n'est-ce pas, pourquoi s'en priver
tout  fait?...  Mais la chose est bien rare avec lui, c'est un homme
sage, nous pouvons le dire.

Cependant la nuit venait; on avait repli les _cirages_ commencs, suspendu
le travail.  Les petits Gaos et la petite adopte, assis sur des bancs,
se
serraient les un aux autres, attrist par l'heure grise du soir, et
regardaient Gaud,  ayant l'air de se demander:

"A prsent, pourquoi ne s'en va-t-elle pas?"

Et, dans la chemine, la flamme commenait  clairer rouge, au milieu du
crpuscule qui tombait.

--Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.

Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout  coup au visage 
la pense d'tre reste si tard.  Elle se leva et prit cong.

Le pre d'Yann s'tait lev lui aussi pour l'accompagner un bout de chemin,
jusqu'au del de certain bas-fond isol o de vieux arbres font un passage
noir.

Pendant qu'ils marchaient prs l'un de l'autre, elle se sentait prise
pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
comme  un pre, dans des lans qui lui venaient; puis le mots s'arrtaient
dans sa gorge, et elle ne disait rien.

Ils s'en allaient, au vent froid du soir qui avait l'odeur de la mer,
rencontrant  et l, sur la rase lande, des chaumires dj fermes, bien sombres,
sous leur toiture bossue, pauvres nids o des pcheurs taient blottis;
rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.

Comme c'tai loin, ce Pors-Even, et comme elle s'y tait attarde!

Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d'hommes, elle pensait
chaque fois  lui,  Yann; mais c'tait ais de le reconnatre  distance et vite
elle tait due.  Ses pieds s'embarrassaient dans de longues plantes brunes,
emmles comme des chevelures, qui taient les gomons tranant  terre.

A la croix de Plouzoc'h, elle salue le vieillard, le priant de
retourner.  Les lumires de Paimpol se voyaient dj, et il n'y avait plus
aucune raison d'avoir peur.

Allons, c'tait fini pour cette fois...  Et qui sait  prsent quand elle
verrait Yann...

Pour retourner  Pors-Even, les prtextes ne lui auraient pas manqu, mais
elle aurait eu trop mauvais air en recommenant cette visite.  Il fallait
tre plus courageuse et plus fire.  Si seulement Sylvestre, son petit
confident, et t l encore, elle l'aurait charg peut-tre d'aller trouver Yann
de sa part, afin de le faire s'expliquer.  Mais il tait parti et pour
combien d'annes?...


IV

- Me marier? Disait Yann  ses parents le soir, - me marier?  Eh! donc,
mon Dieu, pour quoi faire? -  Est-ce que je serai jamais si heureux
qu'ici avec vous; pas de soucis, pas de contestations avec personne, et
la bonne soupe toute chaude chaque soir, quand je rentre de la mer...
Oh! je comprends bien, allez, qu'il s'agit de celle qui est venue  la
maison aujourd'hui.  D'abord, une fille si riche, en vouloir  de pauvres
gens comme nous, a n'est pas assez clair  mon gr.  Et puis ni celle-l ni
une autre, on, c'est tout rflchi, je ne me marie pas, a n'est pas mon ide.

Ils se regardrent en silence, les deux vieux Gaos, dsappoints profondment;
car, aprs en avoir caus ensemble, ils croyaient tre bien srs que cette
jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann.  Mais ils ne tentrent
point d'insister, sachant combien ce serait inutile.  Sa mre surtout
baissa la tte et ne dit plus mot; elle respectait les volonts de ce fils,
de cet an qui avait presque rang de chef de famille: bien qu'il ft
toujours trs doux et trs tendre avec elle,  soumis plus qu'un enfant pour
les petites choses de la vie, il tait depuis longtemps son matre absolu
pour les grandes, chappant  toute pression avec une indpendance
tranquillement farouche.

Il ne veillait jamais tard, ayant l'habitude, comme les autres pcheurs,
de se lever avant le jour.  Et aprs souper, ds huit heures, ayant jet un
dernier coup d'oeil de satisfaction  ses casiers de Loguivy,  ses filets
neufs, il commena de se dshabiller, l'esprit en apparence fort calme;
puis il monta se coucher, dans le lit  rideaux de perse rose qu'il
partageait avec Laumec son petit frre.



V

...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, tait au
cartier de Brest; - trs dpays, mais trs sage; portant crnement son col bleu
ouvert et son bonnet  pompon rouge; superbe en matelot, avec son allure
roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne
vieille grand'mre et rest l'enfant innocent d'autrefois.

Un seul soir il s'tait gris, avec des _pays,_ parce que c'est l'usage:
ils taient rentrs au quartier, toute une bande se donnant le bras, en
chantant  tue-tte.

Un dimanche aussi, il tait all au thtre dans les galeries hautes.  On
jouait un de ces grands drames o les matelots, s'exasprant contre le
tratre, l'accueillent avec un _hou!_ qu'ils poussent tous ensemble et
qui fait un bruit profond comme le vent d'ouest.  Il avait surtout trouv
qu'il y faisait trs chaud, qu'on y manquait d'air et de place; une
tentative pour enlever son paletot lui avait valu une rprimande de
l'officier de service.  Et il s'tait endormi sur la fin.

En rentrant  la caserne, pass minuit, il avait rencontr des dames d'un ge
assez mr, coiffes en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur
trottoir.

--coute ici, joli garon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.

Il avait bien compris tout de suite ce qu'elles voulaient, n'tant point
si naf qu'on aurait pu le croire.  Mais le souvenir, voqu tout  coup,  de
sa vieille grand'mre et de Marie Gaos, l'avait fait passer devant elles
trs ddaigneux, les toisant du haut de sa beaut et de sa jeunesse avec un
sourire de moquerie enfantine.  Elles avaient mme t fort tonnes, les belles,
de la rserve de ce matelot:

--As-tu vu celui-l!...  Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi,
l'on va te manger.

Et le bruit de choses fort vilaines qu'elles lui criaient s'tait perdu
dans la rumeur vague qui emplissait les rues, par cette nuit de
dimanche.

Il se conduisait  Brest comme en Islande; comme au large, il restait
vierge.  - Mais les autres ne se moquaient pas de lui, parce qu'il tait
trs fort, ce qui inspire le respect aux marins.





VI

Un jour on l'appela au bureau de sa compagnie; on avait  lui annoncer
qu'il tait dsign pour la Chine, pour l'escadre de Formose!...

Il se doutait depuis longtemps que a arriverait, ayant entendu dire  ceux
qui lisaient les journaux que, par l-bas, la guerre n'en finissait plus.
 A cause de l'urgence du dpart, on le prvenait en mme temps qu'on ne
pourrait pas lui donner la permission accorde d'ordinaire, pour les
adieux,  ceux qui vont en campagne: dans cinq jours, il faudrait faire
son sac et s'en aller.  Il lui vint un trouble extrme: c'tait le charme
des grands voyages, de l'inconnu, de la guerre: aussi l'angoisse de
tout quitter, avec l'inquitude vague de ne plus revenir.

Mille choses tourbillonnaient dans sa tte.  Un grand bruit se faisait
autour de lui, dans le salles du quartier, o quantit d'autres venaient
d'tre dsigns aussi pour cette escadre de Chine.

Et vite il crivit  sa pauvre vieille grand'mre, vite au crayon, assis par
terre, isol dans une rverie agite, au milieu du va-et-vient et de la
clameur de tous ces jeunes hommes qui, comme lui, allaient partir.





VII


Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux
jours aprs, en riant derrire lui; c'est gal, ils ont l'air de bien
s'entendre tout de mme.

Ils s'amusaient de le voir, pour la premire fois, se promener dans les
rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
penchant vers elle d'un air tendre, lui disant des choses qui avaient
l'air tout  fait douces.

Une petite personne  la tournure assez alerte, vue de dos; - des jupes
un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit chle brun,
et une grande coiffe de Paimpolaise.

Elle aussi, suspendue  son bras, se retournait vers lui pour le regarder
avec tendresse.

--Elle est un peu ancienne, l'amoureuse!

Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
c'tait une bonne vieille grand'mre, venue de la campagne.

...Venue en hte, prise d'une pouvante affreuse,  la nouvelle du dpart de
son petit-fils: - car cette guerre de Chine avait dj cot beaucoup de marins
au pays de Paimpol.

Ayant runi toutes ses pauvres petites conomies, arrang dans un carton sa
belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle tait partie
pour l'embrasser au moins encore une fois.

Tout droit elle avait t le demander  la caserne et d'abord l'adjudant de
sa compagnie avait refus de le laisser sortir.

--Si vous voulez rclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
capitaine, le voil qui passe.

Et carrment, elle y tait alle.  Celui-ci s'tait laiss toucher.

--Envoyez Moan _se changer,_ avait-il dit.

Et Moan, quatre  quatre, tait mont se mettre en toilette de ville, -
tandis que la bonne vieille, pour l'amuser, comme toujours, faisait par
derrire  cet adjudant une fine grimace impayable, avec une rvrence.

Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien dcollet dans sa tenue de
sortie, elle avait t merveille de le trouver si beau: sa barbe noire, qu'un
coiffeur lui avait taille, tait en pointe  la mode des marins cette anne-l,
les liettes de sa chemise ouverte taient frise menu, et son bonnet avait
de longs rubans qui flottaient termins par des encres d'or.

Un instant elle s'tait imagin voir son fils Pierre qui, vingt ans
auparavant, avait t lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de ce
long pass dj enfui derrire elle, de tous ces morts, avait jet furtivement
sur l'heure prsente une ombre triste.

Tristesse vite efface.  Ils taient sortis bras dessus bras dessous, dans
la joie d'tre ensemble; - et c'est alors que, la prenant pour son
amoureuse, on l'avait juge "un peu ancienne".

Elle l'avait emmen dner, en partie fine, dans une auberge tenue par des
Paimpolais, qu'on lui avait recommande comme n'tant pas trop chre.
Ensuite, se donnant le bras toujours, ils taient alls dans Brest,
regarder les talages des boutiques.  Et rien n'tait si amusant que tout
ce qu'elle trouvait  dire pour faire rire son petit-fils, - en breton de
Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.





VIII


Elle tait reste trois jours avec lui, trois jours de fte sur lesquels
pesait un _aprs_  bien sombre, autant dire trois jours de grce.

Et enfin il avait bien fallu repartir, s'en retourner  Ploubazlanec.
C'est que d'abord elle tait au bout de son pauvre argent.  Et puis
Sylvestre embarquait le surlendemain, et les matelots sont toujours
consigns inexorablement dans les quartiers, la veille des grands dparts
(un usage qui semble  premire vue un peu barbare, mais qui est une
prcaution ncessaire contre les _bordes_ qu'ils ont tendance  courir au
moment de se mettre en campagne).

Oh! ce dernier jour!...  Elle avait eu beau faire, beau chercher dans
sa tte pour dire encore des choses drles  son petit-fils, elle n'avait
rien trouv, non, mais c'taient des larmes qui avaient envie de venir, les
sanglots qui,  chaque instant, lui montaient  la gorge.  Suspendue  son
bras, elle lui faisait mille recommandations qui,  lui aussi, donnaient
l'envie de pleurer.  Et ils avaient fini par entrer dans une glise pour
dire ensemble leurs prires.

C'est par le train du soir qu'elle s'en tait alle.  Pour conomiser, ils
s'taient rendus  pied  la gare; lui, portant son carton de voyage et la
soutenant de son bras fort sur lequel elle s'appuyait de tout son
poids.  Elle tait fatigue, fatigue, la pauvre vieille; elle n'en pouvait
plus, de s'tre tant surmene pendant trois ou quatre jours.  Le dos tout
courb sous son chle brun, ne trouvant plus la force de se redresser, elle
n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait bien toute
l'accablante lourdeur de ses soixante-seize ans.  A l'ide que c'tait
fini, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son coeur se
dchirait d'une manire affreuse.  Et c'tait en Chine qu'il s'en allait,
l-bas,  la tuerie!  Elle l'avait encore l, avec elle: elle le tenait
encore de ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute
sa volont, ni toutes ses larmes ni tout son dsespoir de grand'mre ne
pourraient rien pour le garder!...

Embarrasse de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines,
agite, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernires
auxquelles il rpondait tout bas par de petits _oui_ bien soumis, la tte
penche tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son
air de petit enfant.

--Allons, la vieille, il faut vous dcider si vous voulez partir!

La machine sifflait.  Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui
enleva des mains son carton; - puis laissa tomber la chose  terre, pour
se pendre  son cou dans un embrassement suprme.

On les regardait beaucoup dans cette gare, mais ils ne donnaient plus
envie de sourire  personne.  Pousse par les employs, puise, perdue, elle se
jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma brusquement
la
portire sur les talons, tandis que, lui, prenait sa course lgre de
matelot, dcrivait une courbe d'oiseau qui s'envole, afin de faire le
tour et d'arriver  la barrire, dehors,  temps pour la voir passer.

Un grand coup de sifflet, l'branlement bruyant des roues, - la grand'mre
passa. - Lui, contre cette barrire, agitait avec une grce juvnile son
bonnet  rubans flottants, et elle, penche  la fentre de son wagon de
troisime, faisant signe avec son mouchoir pour tre mieux reconnue.  Si
longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua cette forme
bleu-noir qui tait encore son petit-fils, elle le suivait des yeux, lui
jetant de toute son me cet "au revoir" toujours incertain que l'on dit
aux marins quand ils s'en vont.

Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu' la
dernire minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface l-bas pour
jamais...

Lui, s'en retournant lentement, tte baisse, avec de grosses larmes
descendant sur ses joues.  La nuit d'automne tait venue, le gaz allum
partout, la fte des matelots commence.  Sans prendre garde  rien, il
traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.

--"coute ici, joli garon," disaient dj des vois enroues de ces dames qui
avaient commenc leurs cent pas sur les trottoirs.

Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant  peine
jusqu'au matin.





IX


. . . . . . . . . . . . . .
...Il avait pris le large, emport trs vite sur des mers inconnues,
beaucoup plus bleues que celle de l'Islande.

Le navire qui le conduisait en extrme Asie avait ordre de se hter, de
brler les relches.

Dj il avait conscience d'tre bien loin,  cause de cette vitesse qui tait
incessante, gale, qui allait toujours, presque sans souci du vent ni de
la mer.  Etant gabier, il vivait dans sa mture, perch comme un oiseau,
vitant ces soldats entasss sur le pont, cette cohue d'en bas.

On s'tait arrt deux fois sur la cte de Tunis, pour prendre encore des
zouaves et des mulets; de trs loin il avait aperu des villes blanches sur
des sables ou des montagnes.  Il tait mme descendu du sa hune pour
regarder curieusement des hommes trs bruns, draps de voiles blancs, qui
taient venus dans des barques pour vendre des fruits: les autres lui
avaient dit que c'taient a, les Bdouins.

Cette chaleur et ce soleil, qui persistaient toujours, malgr la saison
d'automne, lui donnaient l'impression d'un dpaysement extrme.

Un jour, on tait arriv  une ville appele Port-Sad.  Tous les pavillons
d'Europe flottaient dessus au bout de longues hampes, lui donnant un
air de Babel en fte, et des sables miroitants l'entouraient comme une
mer.  On avait mouill l  toucher les quais, presque au milieu des longues
rues  maisons de bois.  Jamais, depuis le dpart, il n'avait vu si clair
et de si
prs le monde du dehors, et cela l'avait distrait, cette agitation, cette
profusion de bateaux.

Avec un bruit continuel de sifflets et de sirnes  vapeur, tous ces
navires s'engouffraient dans une sorte de long canal, troit comme un
foss, qui fuyait en ligne argente dans l'infini de ces sables.  Du haut
de sa hune, il les voyait s'en aller comme en procession pour se perdre
dans les plaines.

Sur ces quais circulaient toute espce de costumes; des hommes en robe de
toutes les couleurs, affairs, criant, dans le grand coup de feu du
transit.  Et le soir, aux sifflets diaboliques des machines, taient
venus se mler les tapages confus de plusieurs orchestres, jouant des
choses bruyantes, comme pour endormir les regrets dchirants de tous les
exils qui passaient.

Le lendemain, ds le soleil lev, ils taient entrs eux aussi dans l'troit
ruban d'eau entre les sables, suivis d'une queue de bateaux de tous les
pays.  Cela avait dur deux jours, cette promenade  la file dans le dsert;
puis une autre mer s'tait ouverte devant eux, et ils avaient repris le
large.

On marchait  toute vitesse toujours; cette mer plus chaude avait  sa
surface des marbrures rouges et quelquefois l'cume battue du sillage
avait la couleur du sang.  Il vivait presque tout le temps dans sa
hune, se chantant tout bas  lui-mme _Jean Franois de Nantes,_ pour se
rappeler son frre Yann, l'Islande, le bon temps pass.

Quelquefois, dans le fond des lointains pleins de mirages, il voyait
apparatre quelque montagne de nuance extraordinaire.  Ceux qui menaient
le navire connaissaient sans doute, malgr l'loignement et le vague, ces
caps avancs des continents qui sont comme des points de repre ternels sur
les grands chemins du monde.  Mais, quand on est gabier, on navigue
emport comme une chose, sans rien savoir, ignorant les distances et les
mesures sur l'tendue qui ne finit pas.

Lui, n'avait que la notion d'un loignement effroyable qui augmentait
toujours; mais il en avait la notion trs nette, en regardant de haut ce
sillage, bruissant, rapide, qui fuyait derrire; en comptant depuis
combien durait cette vitesse qui ne se ralentissait ni jour ni nuit.

En bas, sur le pont, la foule, les hommes entasss  l'ombre des tentes,
haletaient avec accablement.  L'eau, l'air, la lumire avaient pris une
splendeur morne, crasante; et la fte ternelle de ces choses tait comme une
ironie pour les tres, pour les existences organises qui sont phmres:

... Une fois, dans sa hune, il fut trs amus par des nues de petits
oiseaux, d'espce inconnue, qui vinrent se jeter sur le navire comme des
tourbillons de poussire noire.  Ils se laissaient prendre et caresser,
n'en pouvant plus.  Tous les gabiers en avaient sur leurs paules.

Mais bientt, les plus fatigus commencrent  mourir.

... Ils mouraient par milliers, sur les vergues, sur les sabords, ces
tout petits, au soleil terrible de la mer Rouge.

Ils taient venus de par del les grands dserts, pousss par un vent de tempte.
 Par peur de tomber dans cet infini bleu qui tait partout, ils s'taient
abattus, d'un dernier vol puis, sur ce bateau qui passait.  L-bas, au fond
de quelque rgion lointaine de la Libye, leur race avait pullul dans des
amours exubrantes.  Leur race avait pullul sans mesure, et il y en avait
eu trop; alors la mre aveugle, et sans me, la mre
nature, avait chass d'un souffle cet excs de petits oiseaux avec la mme
impassibilit que s'il se ft agi d'une gnration d'hommes.

Et ils mouraient tous sur ces ferrures chaudes du navire; le pont tait
jonch de leurs petits corps qui hier palpitaient de vie, de chants et
d'amour...  Petites loques noires, aux plumes mouilles, Sylvestre et les
gabiers les ramassaient, tendant dans leurs mains, d'un air de
commisration, ces fines ailes bleutres, - et puis les poussaient  au
grand nant de la mer,  coups de balai...

Ensuite passrent des sauterelles, filles de celles de Mose, et le navire
en fut couvert.

Puis on navigua encore plusieurs jours dans du bleu inaltrable o on ne
voyait plus rien de vivant, - si ce n'est des poissons quelquefois, qui
volaient au ras de l'eau...





X


... De la pluie  torrents, sous un ciel lourd et tout noir; - c'tait
l'Inde.  Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-l, le hasard
l'ayant fait choisir  bord pour complter _l'armement_ d'une baleinire.

A travers l'paisseur des feuillages, il recevait l'onde tide, et regardait
autour de lui les choses tranges.  Tout tait magnifiquement vert; les
feuilles des arbres taient faites comme des plumes gigantesques, et les
gens qui se promenaient avaient de grands yeux velouts qui semblaient se
fermer sous le poids de leurs cils.  Le vent qui poussait cette pluie
sentait le musc et les fleurs.

Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le _coute
ici, joli garon,_ entendu maintes fois dans Brest.  Mais, au milieu de
ce pays enchant, leur appel tait troublant et faisait passer des frissons
dans la chair.  Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
mousselines transparentes qui les drapaient; elles taient fauves et
polies comme du bronze.

Hsitant encore, et pourtant fascin par elles, il s'avanait dj, peu  peu, pour
les suivre.

...Mais voici qu'un petit coup de sifflet de marine, modul en trilles
d'oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinire, qui allait repartir.

Il prit sa course, - et adieu les belles de l'Inde.  Quand on se
retrouva au large le soir, il tait encore vierge comme un enfant.

Aprs une nouvelle semaine de mer bleue, on s'arrta dans un autre pays de
pluie et de verdure.  Une nue de bonshommes jaunes, qui poussaient des
cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
paniers.

--Alors nous sommes donc dj en Chine? Demanda Sylvestre, voyant qu'ils
avaient tous des figures de magot et des queues.

On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n'tait que Singapour.
Il remonta dans sa hune, pour viter la poussire noirtre que le vent
promenait, tandis que le charbon des milliers de petits paniers
s'entassait fivreusement dans les soutes.

Enfin on arriva un jour dans un pays appel Tourane, o se trouvait au
mouillage une certaine _Circ_ tenant un blocus.  C'tait le bateau auquel
il se savait depuis longtemps destins, et on l'y dposa avec son sac.

Il y retrouva des _pays_ mme deux _Islandais_ qui pour le moment taient
canonniers.

Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles o il l'y avait
rien  faire, ils se runissaient sur le pont, isols des autres, pour former
ensemble une petite Bretagne de souvenir.

Il dut passer cinq mois d'inaction et d'exil dans cette baie triste,
avant le moment dsir d'aller se battre.





XI


. . . . . . . . . . . . . .
Paimpol, - le dernier jour de fvrier, - veille du dpart des pcheurs pour
l'Islande.

Gaud se tenait debout contre la porte de sa chambre, immobile et
devenue trs ple.

C'est que Yann tait en bas,  causer avec son pre.  Elle l'avait vu venir,
et elle entendait vaguement rsonner sa voix.

Ils ne s'taient pas rencontrs de tout l'hiver, comme si une fatalit les et
toujours loigns l'un de l'autre.

Aprs sa course  Pors-Even, elle avait fond quelque esprance sur le _pardon
des Islandais,_ o l'on a beaucoup d'occasions de se voir et de causer,
sur la place, le soir, dans les groupes.  Mais, ds le matin de cette fte,
les rues tant dj tendues de blanc, ornes de guirlandes vertes, une mauvaise
pluie s'tait mise  tomber  torrents, chasse de l'ouest par une brise
gmissante; sur Paimpol, on n'avait jamais vu le ciel si noir.  "Allons,
ceux de Ploubazlanec ne viendront pas," avaient dit tristement les
filles qui avaient leurs amoureux de ce ct-l.  Et, en effet, ils n'taient
pas venus, ou bien s'taient vite enferms  boire.  Pas de procession, pas
de promenade, et elle, le coeur plus serr que de coutume, tait reste
derrire ses vitres toute la soire, coutant ruisseler l'eau des toits et
monter du fond des cabarets les chants bruyants des pcheurs.

Depuis quelques jours, elle avait prvu cette visite d'Yann, se doutant
bien que, pour cette affaire de vente de barque non encore rgle, le pre
Gaos, qui n'aimait pas venir  Paimpol, enverrait son fils.  Alors elle
s'tait promis qu'elle irait  lui, ce que les filles ne font pas
d'ordinaire, qu'elle lui parlerait pour en avoir le coeur net.  Elle
lui reprocherait de l'avoir trouble, puis abandonne,  la manires de garons
qui n'ont pas d'honneur.  Enttement, sauvagerie, attachement au mtier de
la mer, ou crainte d'un refus... si tous ces obstacles indiqus par
Sylvestre taient les seuls, ils pourraient bien tomber, qui sait! aprs un
entretien franc comme serait le leur.  Et alors, peut-tre, reparatrait
son beau sourire qui arrangerait tout, - ce mme sourire qui l'avait tant
surprise et charme l'hiver d'avant, pendant une certaine nuit de bal
passe tout entire  valser entres ses bras.  Et cet espoir lui rendait du
courage, l'emplissait d'une impatience presque douce.

De loin, tout parat toujours si facile, si simple  dire et  faire.

Et, prcisment, cette visite d'Yann tombait  une heure choisie: elle tait sre
que son pre, en ce moment assis  fumer, ne se drangerait pas pour le
reconduire; donc, dans le corridor o il n'y aurait personne, elle
pourrait avoir enfin son explication avec lui.

Mais voici qu' prsent, le moment venu, cette hardiesse lui semblait
extrme.  L'ide seulement de le rencontrer, de le voir face  face au pied
de ces marches la faisait trembler.  Son coeur battait  se rompre...  Et
dire que, d'un moment  l'autre, cette porte en bas allait s'ouvrir, -
avec le petit bruit grinant qu'elle connaissait bien, - pour lui donner
passage!

Non, dcidment, elle n'oserait jamais; plutt se consumer d'attente et
mourir de chagrin, que tenter une chose pareille.  Et dj elle avait fait
quelques pas pour retourner au fond de sa chambre, s'asseoir et
travailler.

Mais elle s'arrta encore, hsitante, effare, se rappellent que c'tait demain
le dpart pour l'Islande, et que cette occasion de le voir tait unique.
Il faudrait donc, si elle la manquait, recommencer des mois de solitude
et d'attente, languir aprs son retour, perdre encore tout un t de sa vie...

En bas, la porte s'ouvrit: Yann sortait!  Brusquement rsolue, elle
descendit en courant l'escalier, et arriva tremblante se planter devant
luit.

--Monsieur Yann, je voudrais vous parler, s'il vous plat.

--A moi!... mademoiselle Gaud?... dit-il en baissant la voix, portant
la main  son chapeau.

Il la regardait d'un air sauvage, avec ses yeux vifs, la tte rejete en
arrire, l'expression dure, ayant mme l'air de se demander si seulement il
s'arrterait.  Un pied en avant, prt  fuir, il plaquait ses larges paules  la
muraille, comme pour tre moins prs d'elle dans ce couloir troit o il se
voyait pris.

Glace, alors, elle ne trouvait plus rien de ce qu'elle avait prpar pour
lui dire: elle n'avait pas prvu qu'il pourrait lui faire cet affront-l,
de passer sans l'avoir coute...

--Est-ce que notre maison vous fait peur, monsieur Yann? Demanda-t-elle
d'un ton sec et bizarre, qui n'tait pas celui qu'elle voulait avoir.

Lui, dtournait les yeux, regardant dehors.  Ses joues taient devenues trs
rouges, une monte de sang lui brlait le visage, et ses narines mobiles se
dilataient  chaque respiration suivant les mouvements de sa poitrine,
comme celles des taureaux.

Elle essaya de continuer:

--Le soir du bal o nous tions ensemble, vous m'aviez dit au revoir comme
on ne le dit pas  une indiffrente... Monsieur Yann, vous tes sans mmoire
donc...  Que vous ai-je fait?...

... Le mauvais vent d'ouest qui s'engouffrait l, venant de la rue,
agitait les cheveux de Yann, les ailes de la coiffe de Gaud, et, derrire
eux, fit furieusement battre une porte.  On tait mal dans ce corridor
pour parler de choses graves.  Aprs ses premires phrases, trangles dans sa
gorge, Gaud restait muette, sentant tourner sa tte, n'ayant plus d'ides.
Ils s'taient avancs vers la porte de la rue, lui, fuyant toujours.

Dehors, il venait avec un grand bruit et le ciel tait noir.  Par cette
porte ouverte, un clairage livide et triste tombait en plein sur leurs
figures.  Et une voisine d'en face les regardait: qu'est-ce qu'ils
pouvaient se dire, ces deux-l, dans le corridor, avec des airs si
troubls? qu'est-ce qui se passait donc chez les Mvel?

--Non, mademoiselle Gaud, rpondit-il  la fin en se dgageant avec une
aisance de fauve. - Dj j'en ai entendu dans le pays, qui parlaient sur
nous...  Non, mademoiselle Gaud...  Vous tes riche, nous ne sommes pas
gens de la mme classe.  Je ne suis pas un garon  venir chez vous, moi...

Et il s'en alla...

Ainsi tout tait fini, fini  jamais.  Et, elle n'avait mme rien dit de ce
qu'elle voulait dire, dans cette entrevue qui n'avait russi qu' la faire
passer  ses yeux pour une effronte...  Quel garon tait-il donc, ce Yann,
avec son ddain des filles, son ddain de l'argent, son ddain de tout!...

Elle restait d'abord cloue sur place, voyant les choses remuer  autour
d'elle, avec du vertige...

Et puis une ide, plus intolrable que toutes, lui vint comme un clair: des
camarades d'Yann, des Islandais, faisaient les cent pas sur la place,
l'attendant! S'il allait leur raconter cela, s'amuser d'elle, comme se
serait un affront encore plus odieux!  Elle remonta vite dans sa
chambre, pour les observer  travers ses rideaux...

Devant la maison, elle vit en effet le groupe de ces hommes.  Mais ils
regardaient tout simplement le temps, qui devenait de plus en plus
sombre, et faisaient des conjectures sur la grande pluie menaante,
disant:

--Ce n'est qu'un grain; entrons boire, tandis que sa passera.

Et puis ils plaisantrent  haute voix sur Jeannie Caroff, sur diffrentes
belles; mais aucun ne se retourna vers sa fentre.

Ils taient gais tous, except lui qui ne rpondait pas, ne souriait pas,
mais demeurait grave et triste.  Il n'entra point boire avec les autres
et, sans plus prendre garde  eux ni  la pluie commence, marchant lentement
sous l'averse comme quelqu'un absorb dans une rverie, il traversa la
place, dans la direction de Ploubazlanec...

Alors elle lui pardonna tout, et un sentiment de tendresse sans espoir
prit la place de l'amer dpit qui lui tait d'abord mont au coeur.

Elle s'assit, la tte dans ses mains.  Que faire  prsent?

Oh! s'il avait pu l'couter rien qu'un moment; plutt, s'il pouvait venir l,
seul avec elle dans cette chambre o on se parlerait en paix, tout
s'expliquerait peut-tre encore.

Elle l'aimait assez pour oser le lui avouer en face.  Elle lui dirait:
"Vous m'avez cherche quand je ne vous demandais rien;  prsent je suis  vous
de toute mon me si vous me voulez; voyez, je ne redoute pas de devenir
la femme d'un pcheur, et cependant, parmi les garons de Paimpol, je
n'aurais qu' choisir si j'en dsirais un pour mari; mais je vous aime
vous, parce que, malgr tout, je vous crois meilleur que les autres
jeunes hommes; je suis un peu riche, je sais que je suis jolie; bien
que j'aie habit dans les villes, je vous jure que je suis une fille
sage, n'ayant jamais rien fait de mal; alors, puisque je vous aime
tant, pourquoi ne me prendriez-vous pas?

... Mais tout cela ne serait jamais exprim, jamais dit qu'en rve; il tait
trop tard, Yann ne l'entendrait point.  Tenter de lui parler une
seconde fois... oh! non! pour quelle espce de crature la prendrait-il,
alors!...  Elle aimerait mieux mourir.

Et demain ils partaient tous pour l'Islande!  Seule dans sa belle
chambre, o entrait le jour blanchtre de fvrier, ayant froid, assise au
hasard sur une des chaises ranges le long du mur, il lui semblait voir
crouler le monde, avec les choses prsentes et les choses  venir, au fond
d'un vide morne, effroyable, qui venait de se creuser partout autour
d'elle.

Elle souhaitait tre dbarrasse de la vie, tre dj couche bien tranquille sous
une pierre, pour ne plus souffrir...  Mais, vraiment, elle lui
pardonnait, et aucune haine n'tait mle  son amour dsespr pour lui...





XII


. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La mer, la mer grise.

Sur la grand'route non trace qui mne, chaque t, les pcheurs en Islande, Yann
filait doucement depuis un jour.

La veille, quand on tait parti au chant des vieux cantiques, il
soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,
s'taient disperss comme des mouettes.

Puis cette brise tait devenue plus molle, et les marches s'taient
ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.

Yann tait peut-tre plus silencieux que d'habitude.  Il se plaignait du
temps trop calme et paraissait avoir besoin de s'agiter, pour chasser
de son esprit quelque obsession.  Il n'y avait pourtant rien  faire, qu'
glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu'
respirer et  se laisser vivre.  En regardant, on ne voyait que des
grisailles profondes; en coutant, on n'entendait que du silence...

... Tout  coup, un bruit sourd,  peine perceptible, mais inusit et venu
d'en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture lorsque
l'on serre les freins des roues!  Et la _Marie,_ cessant sa marche,
demeura immobilise...

chous!!! o et sur quoi?  Quelque banc de la cte anglaise, probablement.
Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec ces brumes en
rideaux.

Les hommes s'agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement
contrastait avec cette tranquillit brusque, fige, de leur navire.  Voil,
elle s'tait arrte  cette place, la _Marie,_ et n'en bougeait plus.  Au
milieu de cette immensit de choses fluides, qui, par ces temps mous,
semblaient n'avoir mme pas de consistance, elle avait t saisie par je ne
sais quoi de rsistant et d'immuable qui tait dissimul sous ces eaux; elle
y tait bien prise, et risquait peut-tre d'y mourir.

Qui n'a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s'attraper par les
pattes  de la glu?

D'abord on ne s'en aperoit gure; cela ne change pas leur aspect; il faut
savoir qu'ils son pris par en dessous et en danger de ne s'en tirer
jamais.

C'est quand ils se dbattent ensuite, que la chose collante vient
souiller leurs ailes, leur tte, et que, peu  peu, ils prennent cet air
pitoyable d'une bte en dtresse qui va mourir.

Pour la _Marie,_ c'tait ainsi; au commencement cela ne paraissait pas
beaucoup; elle se tenait bien un peu incline, il est vrai, mais c'tait en
plein matin, par un beau temps calme; il fallait _savoir_ pour
s'inquiter et comprendre que c'tait grave.

Le capitaine faisait un peu piti, lui qui avait commis la faute en ne
s'occupant pas assez du point o l'on tait; il secouait ses mains en
l'air, en disant:

--_Ma Dou! ma Dou!_ sur un ton de dsespoir.

Tout prs d'eux, dans une claircie, se dessina un cap qu'ils  ne
reconnaissaient pas bien.  Il s'embruma presque aussitt; on ne le
distingua plus.

D'ailleurs, aucune voile en vue, aucune fume.  - Et pour le moment, ils
aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces
sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine  leur
manire, et dont il faut se dfendre comme de pirates.

Ils se dmenaient tous, changeant, chavirant l'arrimage.  Turc, leur
chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, tait trs
motionn lui aussi par cet incident: ces bruits d'en dessous, ces
secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilits, il
comprenait trs bien que tout cela n'tait pas naturel, et se cachait dans
les coins, la queue basse.

Aprs, ils amenrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer de
se _dhaler,_ en runissant toutes leurs forces sur des amarres - une rude
manoeuvre qui dura dix heures d'affile; - et, le soir venu, le pauvre
bateau, arriv le matin si propre et pimpant, prenait dj mauvaise figure,
inond, souill, en plein dsarroi.  Il s'tait dbattu, secou de toutes les
manires, et restait toujours l, clou comme un bateau mort.

. . . . . . . . . . . . . . . .
La nuit  allait les prendre, le vent se levait et la houle tait plus
haute; cela tournait mal quand, tout  coup, vers six heures, les voil
dgags, partis, cassant les amarres qu'ils avaient laisses pour se tenir...
 Alors on vit les hommes courir comme des fous de l'avant  l'arrire en
criant:

--Nous flottons!

Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-l, de _flotter;_
de se tenir s'en aller, redevenir une chose lgre, vivante, au lieu d'un
commencement d'pave qu'on tait tout  l'heure!...

Et, du mme coup, la tristesse d'Yann s'tait envole aussi.  Allg comme son
bateau, guri par la saine fatigue de ses bras, il avait retrouv son air
insouciant, secou ses souvenirs.

Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il
continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi
libre que dans ses premires annes.





XIII


. . . . . . . . . . . . . . . . . .
On distribuait un courrier de France, l bas,  bord de la _Circ,_ en rade
d'Ha-Long,  l'autre bout de la terre.  Au milieu d'un groupe serr de
matelots, le vaguemestre appelait  haute voix les noms des heureux, qui
avaient des lettres.  Cela se passait le soir, dans la batterie, en se
bousculant autour d'un fanal.

--"Moan, Sylvestre!" - Il y en avait une pour lui, une qui tait bien
timbre de Paimpol, - mais ce n'tait pas l'criture de Gaud.  - Qu'est-ce
que cela voulait dire?  Et de qui venait-elle?

L'ayant tourne et retourne, il l'ouvrit craintivement.

                        Ploubazlanec, ce 5 mars 1884.

        "Mon cher petit-fils,"
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'tait bien de sa bonne vieille grand'mre; alors il respira mieux.  Elle
avait mme appos au bas sa grosse signature apprise par coeur, toute
tremble et colire: "Veuve Moan".

Veuve Moan.  Il porta le papier  ses lvres, d'un mouvement irrflchi, et
embrassa ce pauvre nom comme une sainte amulette.  C'est que cette
lettre arrivait  un heure suprme de sa vie: demain matin, ds le jour, il
partait pour aller au feu.

On tait au milieu d'avril; Bac-Ninh et Hong-Hoa venaient d'tre pris.
Aucune grande opration n'tait prochaine dans ce Tonkin, - pourtant les
renforts qui arrivaient ne suffisaient pas, - alors on prenait  bord des
navires tout ce qu'ils pouvaient encore donner pour complter les
compagnies de marins dj dbarques.  Et Sylvestre, qui avait langui longtemps
dans les croisires ds les blocus, venait d'tre dsign avec quelques autres
pour combler des vides dans ces compagnies-l.

En ce moment, il est vrai, on parlait de paix; mais quelque chose leur
disait tout de mme qu'ils dbarqueraient encore  temps pour se battre un
peu.  Ayant arrang leurs sacs, termin leurs prparatifs, et fait leurs
adieux, ils s'taient promens toute la soire au milieu des autres qui
restaient, se sentant grandis et fiers auprs de ceux-l; chacun  sa manire
manifestait ses impressions de dpart, les uns graves, un peu recueillis;
les autres se rpandant en exubrantes paroles.

Sylvestre, lui, tait assez silencieux et concentrait en lui-mme son
impatience d'attente; seulement quand on le regardait, son petit
sourire contenu disait bien: "Oui, j'en suis en effet, et c'est pour
demain matin".  La guerre, le feu, il ne s'en faisait encore qu'une ide
incomplte; mais cela le fascinait pourtant, parce qu'il tait de vaillante
race.

... Inquiet de Gaud,  cause de cette criture trangre, il cherchait 
s'approcher d'un fanal pour pouvoir bien lire.  Et c'tait difficile au
milieu de ces groupes d'hommes demi-nus, qui se pressaient l, pour lire
aussi, dans la chaleur irrespirable de cette batterie...

Ds le dbut de sa lettre, comme il l'avait prvu, la grand'mre Yvonne
expliquait pourquoi elle avait t oblige de recourir  la main peu experte
d'une vieille voisine:

"Mon cher enfant, je ne te fais pas crire cette fois par ta cousine,
parce qu'elle est bien dans la peine.  Son pre a t pris de mort subite, il
y a deux jours.  Et il parait que toute sa fortune a t mange,  de mauvais
jeux d'argent qu'il avait faits cet hiver dans Paris.   On va donc
vendre sa maison et ses meubles.  C'est une chose  laquelle personne ne
s'attendait dans le pays.  Je pense, mon cher enfant, que cela va te
faire comme  moi beaucoup de peine.

"Le fis Gaos te dit bien le bonjour; il a renouvel engagement avec le
capitaine Guermeur, toujours sur la _Marie_, et le dpart pour l'Islande
a eu lieu d'assez bonne heure cette anne.  Ils on appareill le 1er du
courant, l'avant-veille du grand malheur arriv  notre pauvre Gaud, et ils
n'en ont pas eu connaissance encore.

"Mais tu dois bien penser, mon cher fils, qu' prsent c'est fini, nous ne
les marierons pas; car ainsi elle va tre oblige de travailler pour gagner
son pain..."

... Il resta atterr; ces mauvaises nouvelles lui avaient gt toute sa joie
d'aller se battre...





Troisime partie.





I


. . . . . . . . . . . . . . . . .
... Dans l'air, une balle qui siffle! ... Sylvestre s'arrte court,
dressant l'oreille...

C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et velout de printemps.
Le ciel est gris, pesant aux paules.

Ils sont l six matelots arms, en reconnaissance au milieu des fraches
rizires, dans un sentier de boue...

... Encore!!... ce mme bruit dans le silence de l'air! - Bruit aigre et
ronflant, espce de _dzinn_ prolong, donnant bien l'impression de la
petite chose mchante et dure qui passe l tout droit, trs vite, et dont la
rencontre peut tre mortelle.

Pour la premire fois de sa vie, Sylvestre coute cette musique-l.  Ces
balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire
soi-mme: le coup de feu, parti de loin, est attnu, on ne l'entend plus;
alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de mtal, qui file en trane
rapide, frlant vos oreilles...

... Et _dzin_ encore, et _dzin!_  Il en pleut maintenant, des balles.
Tout prs des marins, arrts net, elles s'enfoncent dans le sol inond de la
rizire, chacune avec un petit _flac_ de grle, sec et rapide, et un lger
claboussement d'eau.

Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drlement joue, et ils
disent:

--Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les
matelots, tout cela c'est de la mme famille chinoise.)

Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les
voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe.  Cela n'a pas dur une
minute, ce petit arrosage de plomb, et dj cela cesse.  Sur la grande
plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on aperoit rien
qui bouge.

Ils sont tous les six encore debout, l'oeil au guet, prenant le vent,
ils cherchent d'o cela a pu venir.

De l-bas, srement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine
comme un lot de plumes, et derrire lesquels apparaissent,  demi caches, des
toitures cornues.  Alors ils y courent; dans la terre dtrempe de la
rizire, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes
plus longues et plus agiles, est celui qui court devant.

Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont rv...

Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours
et ternellement les mmes, - le gris des ciels couverts, la teinte frache
des prairies au printemps, - on croirait voir les champs de France,
avec des jeunes hommes courant l gament, pour tout autre jeu que celui de
la mort.

Mais,  mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la finesse
exotique de leur feuille, ces toits de village accentuent l'tranget de
leur courbure, et des hommes jaunes, embusqus derrire, avancent, pour
regarder, leurs figures plates contractes par la malice et la peur...
Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se dploient en une
longue ligne tremblante, mais dcide et dangereuse.

--Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur mme brave sourire.

Mais c'est gal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y
en a trop.  Et l'un d'eux, en se retournant, en aperoit d'autres, qui
arrivent par derrire, mergeant d'entre les herbages...

. . . . . . . . . . . . . . . .
... Il fut trs beau, dans cet instant, dans cette journe, le petit
Sylvestre; sa vieille grand'mre et t fire de le voir si guerrier!

Dj transfigur depuis quelques jours, bronz, la voix change, il tait l comme
dans un lment  lui.  A une minute d'indcision suprme, les matelots, rafls par
les balles, avaient presque commenc ce mouvement de recul qui et t leur
mort  tous; mais Sylvestre avait continu d'avancer; ayant pris son fusil
par le canon, il tenait tte  tout un groupe, fauchant de droite et de
gauche,  grands coups de crosse qui assommaient.  Et, grce  lui, la partie
avait chang de tournure: cette panique, cet affolement, ce je ne sais
quoi, qui dcide aveuglment de tout, dans ces petites batailles non diriges
tait pass du ct des Chinois; c'taient eux qui avaient commenc  reculer.

... C'tait fini maintenant, ils fuyaient.  Et les six matelots, ayant
recharg leurs armes  tir rapide, les abattaient  leur aise; il y avait des
flaques rouges dans l'herbe, des corps effondrs, des crnes versant leur
cervelle dans l'eau de la rizire.

Ils fuyaient tout courbs, rasant le sol, s'aplatissant comme des lopards.
 Et Sylvestre courait aprs, dj bless deux fois, un coup de lance  la cuisse,
une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant rien que l'ivresse
de se battre, cette ivresse non raisonne qui vient du sang
vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui
faisait les hros antiques.

Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une
inspiration de terreur dsespre.  Sylvestre s'arrta, souriant, mprisant,
sublime, pour le laisser dcharger son arme, puis se jeta un peu sur la
gauche, voyant la direction du coup qui allait partir.  Mais, dans le
mouvement de dtente, le canon de ce fusil dvia par hasard dans le mme
sens.  Alors, lui, sentit une commotion  la poitrine, et, comprenant
bien ce que c'tait, par un clair de pense, mme avant toute douleur, il
dtourna la tte vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur
dire, comme un vieux soldat, la phrase consacre: "Je crois que j'ai mon
compte!"  Dans la grande aspiration qu'il fit, venant de courir, pour
prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons, il en sentit
entrer aussi, par un trou  son sein droit, avec un petit bruit horrible,
comme dans un soufflet crev.  En mme temps, sa bouche s'emplit de sang,
tandis qu'il lui venait au ct une douleur aigu, qui s'exasprait vite, vite,
jusqu' tre quelque chose d'atroce et d'indicible.

Il tourna sur lui-mme deux ou trois fois, la tte perdue de vertige et
cherchant  reprendre son souffle au milieu de tout ce liquide rouge dont
la monte l'touffait, - et puis, lourdement, dans la boue, is s'abattit.





II


. . . . . . . . . . . . . . . . .
Environ quinze jours aprs, comme le ciel se faisait dj plus sombre 
l'approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
Sylvestre, qu'on avait rapport  Hano, fut envoy en rade d'Ha-Long et mis 
bord d'un navire-hpital qui rentrait en France.

Il avait t longtemps promen sur divers brancards, avec des temps d'arrt
dans des ambulances.  On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces
conditions mauvaises, sa poitrine s'tait remplie d'eau, du ct perc, et
l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se fermait
pas.

On lui avait donn la mdaille militaire et il en avait eu un moment de
joie.  Mais il n'tait plus le guerrier d'avant,  l'allure dcide,  la voix
vibrante et brve.  Non, tout cela tait tomb devant la longue souffrance et
la fivre amollissante.  Il tait redevenu enfant, avec le mal du pays; il
ne parlait presque plus, rpondant  peine d'une petite voix douce, presque
teinte.  Se sentir si malade, et tre si loin, si loin; penser qu'il
faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, -
vivrait-il seulement jusque-l, avec ses forces qui diminuaient?...
Cette notion d'effroyable loignement tait une chose qui l'obsdait sans
cesse; qui l'oppressait  ses rveils, - quand, aprs les heures
d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse de ses plaies, la
chaleur de sa fivre et le petit bruit soufflant de sa poitrine creve.
Aussi il avait suppli qu'on l'embarqut, au risque de tout.

Il tait trs lourd  porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on lui
donnait des secousses cruelles en le charroyant.

A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des
petits lits de fer aligns  l'hpital et il recommena en sens inverse sa
longue promenade  travers les mers.  Seulement, cette fois, au lieu de
vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c'tait dans les
lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remdes, de blessures et
de misres.

Les premiers jours, la joie d'tre en route avait amen en lui un peux de
mieux.  Il pouvait se tenir soulev sur son lit avec des oreillers, et de
temps en temps il demandait sa bote.  Sa bote de matelot tait le coffret
de bois blanc, achet  Paimpol, pour mettre ses choses prcieuses; on y
trouvait les lettres de la grand'mre Yvonne, celles d'Yann et de Gaud,
un cahier o il avait copi des chansons du bord, et un livre de Confucius
en chinois, pris au hasard d'un pillage sur lequel, au revers blanc des
feuillets, il avait inscrit le journal naf de sa campagne.

Le mal pourtant ne s'amliorait pas et, ds la premire semaine, les mdecins
pensrent que la mort ne pouvait plus tre vite.

... Prs de l'quateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages.  Le
transport s'en allait, secouant ses lits, ses blesss et ses malades;
s'en allait toujours vite sur une mer remue, tourmente encore comme au
renversement des moussons.

Depuis le dpart d'Ha-Long, il en tait mort plus d'un, qu'il avait fallu
jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France; beaucoup de
ces petits lits s'taient dbarrass dj de leur pauvre contenu.

Et ce jour-l, dans l'hpital mouvant, il faisait trs sombre: on avait t oblig, 
cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des sabords, et cela
rendait plus horrible cet touffoir de malades.

Il allait plus mal, lui; c'tait la fin.  Couch toujours sur son ct perc, il
le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force,
pour immobiliser cette eau, cette dcomposition liquide dans ce poumon
droit, et tcher de respirer seulement avec l'autre.  Mais cet autre
aussi, peu  peu, s'tait pris par voisinage, et l'angoisse suprme tait
commence.

Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
l'obscurit chaude, des figures aimes ou affreuses venaient se pencher sur
lui; il tait dans un perptuel rve d'hallucin, o passaient la Bretagne et
l'Islande.

Le matin, il avait fait appeler le prtre, et celui-ci, qui tait un
vieillard habitu  voir mourir des matelots, avait t surpris de trouver,
sous cette enveloppe si virile, la puret d'un petit enfant.

Il demandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part; les
manches  vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'ventait tout le
temps avec un ventail  fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui
des bues malsaines, des fadeurs dj cent fois respires, dont les poitrines
ne voulaient plus.

Quelquefois, il lui prenait des rages dsespres pour sortir de ce lit, o il
sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent l-haut, essayer de
revivre...  Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, qui
habitaient dans les hunes!...  Mais tout son grand effort pour s'en
aller n'aboutissait qu' un soulvement de sa tte et de son cou affaibli, -
quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait pendant le
sommeil.  - Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans les mmes
creux de son lit dfait, dj englu l par la mort; et chaque fois aprs la
fatigue d'une telle secousse, il perdait pour un instant conscience de
tout.

Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se ft
encore dangereux, la mer n'tant pas assez calme.  C'tait le soir, vers six
heures.  Quand cet auvent de fer fut soulev, il entra de la lumire
seulement, de l'blouissante lumire rouge.  Le soleil couchant
apparaissait  l'horizon avec une extrme splendeur, dans la dchirure d'un
ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il clairait
cet hpital en vacillant, comme une torche que l'on balance.

De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors tait
impuissant  entrer ici,  chasser les senteurs de la fivre.  Partout, 
l'infini, sur cette mer quatoriale, ce n'tait qu'humidit chaude, que
lourdeur irrespirable.  Pas d'air nulle part, pas mme pour les mourants
qui haletaient.

... Une dernire vision l'agita beaucoup: sa vieille grand'mre, passant
sur un chemin, trs vite, avec une expression d'anxit dchirante; la pluie
tombait sur elle, de nuages bas et funbres; elle se rendait  Paimpol,
mande au bureau de la marine pour y tre informe qu'il tait mort.

Il se dbattait maintenant; il rlait.  On pongeait aux coins de sa bouche
de l'eau et du sang, qui taient remonts de sa poitrine,  flots, pendant
ses contorsions d'agonie.  Et le soleil magnifique l'clairait toujours;
au couchant, on et dit l'incendie de tout un monde, avec du sang plein
les nuages; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de
feu rouge, qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe
autour de lui.

... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, l-bas, en Bretagne, o midi
allait sonner.  Il tait bien le mme soleil, et au mme instant prcis de sa
dure sans fin; l, pourtant, il avait une couleur trs diffrente; se tenant
plus haut dans un ciel bleutre; il clairait d'une douce lumire blanche la
grand'-mre Yvonne, qui travaillait  coudre, assise sur sa porte.

En Islande, om c'tait le matin, il paraissait aussi,  cette mme minute de
mort.

Pli davantage, on et dit qu'il ne parvenait  tre vu l que par une sorte de
tour de force d'obliquit.  Il rayonnait tristement, dans un fiord o
drivait la _Marie,_ et son ciel tait cette fois d'une de ces purets
hyperborennes qui veillent des ides de plantes refroidies n'ayant plus
d'atmosphre.  Avec une nettet glace, il accentuait les dtails de ce chaos
de pierres qui est l'Islande: tout ce pays, vu de la _Marie,_ semblait
plaqu sur un mme plan et se tenir debout.  Yann, qui tait l, clair un peu
trangement lui aussi, pchait comme d'habitude, au milieu de ces aspects
lunaires.

... Au moment o cette trane de feu rouge, qui entrait par ce sabord de
navire, s'teignit, o le soleil quatorial disparut tout  fait dans les eaux
dores, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se retourner
vers le front comme pour disparatre dans la tte.  Alors on abaissa dessus
les paupires avec leurs longs cils - et Sylvestre redevint trs beau et
calme, comme un marbre couch...





III


... Aussi bien, je ne puis m'empcher de conter cet enterrement de
Sylvestre que je conduisis moi-mme l-bas, dans l'le de Singapour.  On en
avait assez jet d'autres dans la mer de Chine pendant les premiers jours
de la traverse; comme cette terre malaise tait l tout prs, on s'tait dcid  le
garder quelques heures de plus pour l'y mettre.

C'tait le matin, de trs bonne heure,  cause du terrible soleil.  Dans le
canot qui l'emporta, son corps tait recouvert du pavillon de France.  La
grande ville trange dormait encore quand nous accostmes la terre.  Un
petit fourgon, envoy par le consul, attendait sur le quai; nous y mmes
Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite  bord; la peinture
en tait encore frache, car il avait fallu se hter, et les lettres blanches
de son nom coulaient sur le fond noir.

Nous traversmes cette Babel au soleil levant.  Et puis se fut une motion,
de retrouver l,  deux pas de l'immonde grouillement chinois, le calme
d'une glise franaise.  Sous cette haute nef blanche, o j'tais seul avec mes
matelots, le _Dies irae_ chant par un prtre missionnaire rsonnait comme
une douce incantation magique.  Par les portes ouvertes on voyait des
choses qui ressemblaient  des jardins enchants, der verdures admirables,
des palmes immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et
c'tait une pluie de ptales d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans
l'glise.

Aprs, nous sommes alls au cimetire trs loin.  Notre petit cortge de matelots
tait bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon de France.
 Ils nous fallut traverser des quartiers chinois, un fourmillement de
monde jaune; puis des faubourgs malais, indiens, o toute sorte de
figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux tonns.

Ensuite, la campagne, dj chaude; des chemins ombreux o volaient
d'admirables papillons aux ailes de velours bleu.  Un grand luxe de
fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sve quatoriale.  Enfin,
le cimetire: des tombes mandarines, avec des inscriptions multicolores,
des dragons et des monstres; d'tonnants feuillages, des plantes
inconnues.  L'endroit o nous l'avons mis ressemble  un coin des jardins
d'Indra.  Sur sa terre, nous avons plant cette petite croix de bois
qu'on lui avait faite  la hte pendant la nuit:

                                SYLVESTRE MOAN
                                 Dix-neuf ans

Et nous l'avons laiss l, presss de repartir  cause de ce soleil qui montait
toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux,
sous ses grandes fleurs.





IV


Le transport continuait sa route  travers l'ocan Indien.  En bas, dans
l'hpital flottant, il y avait encore des misres enfermes.  Sur le pont, on
ne voyait qu'insouciance, sant et jeunesse.  Alentour, sur la mer, une
vraie fte d'air pur et de soleil.

Par ces beaux temps d'alizs, les matelots, tendus  l'ombre des voiles,
s'amusaient avec leurs perruches,  les faire courir.  (Dans ce Singapour
d'o ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte de btes
apprivoises.)

Ils avaient tous choisi des bbs de perruches, ayant de petits airs
enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais dj
vertes, oh! d'un vert admirable.  Les papas et les mamans avaient t
verts; alors elles, toutes petites, avaient hrit inconsciemment de cette
couleur-l, poses sur ces planches si propres du navire, elles
ressemblaient  des feuilles trs fraches tombes d'un arbre des tropiques.

Quelquefois on les runissait toutes; alors elles s'observaient entre
elles drlement; elles se mettaient  tourner le cou en tous sens, comme
pour s'examiner sous diffrents aspects.  Elles marchaient comme des
boiteuses, avec des petits trmoussements comiques, partant tout d'un
coup trs vite, empresses, on ne sait pour quelle patrie; et il y en avait
qui tombaient.

Et puis les guenons apprenaient  faire des tours, et c'tait un autre
amusement.  Il y en avait de tendrement aimes, qui taient embrasses avec
transport, et qui se pelotonnaient tout contre la poitrine dure de
leurs matres en les regardant avec des yeux de femme, moiti grotesque,
moiti touchantes.

Au coup de trois heures, les fourriers apportrent sur le pont deux sacs
de toile, scells de gros cachets en cire rouge, et marqus au nom de
Sylvestre; c'tait pour vendre  la crie, - comme le rglement l'exige pour
les morts, - tous ses vtements, tout ce qui lui avait appartenu au
monde.  Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour;  bord
d'un navire-hpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, pour
que cela n'motionne plus.  Et puis, sur ce bateau, on avait si peu connu
Sylvestre.

Ses vareuses, ses chemises, ses maillots  raies bleues, furent palps,
retourns et puis enlevs  des prix quelconques, les acheteurs surfaisant
pour s'amuser.

Vint le tour de la petite bote sacre, qu'on adjugea cinquante sous.  On
en avait retir, pour remettre  la famille, les lettres et la mdaille
militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de
Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites
choses disposes l par la prvoyance de grand'mre Yvonne pour rparer et
recoudre.

Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets  vendre, prsenta deux petits
bouddha, pris dans une pagode pour tre donns  Gaud, et si drles de tournure
qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparatre comme dernier lot.
S'ils riaient, les marins, ce n'tait pas par manque de coeur, mais par
irrflexion seulement.

Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitt de rayer
le nom inscrit dessus pour mettre le sien  la place.

Un soigneux coup de balai fut donn aprs, afin de bien dbarrasser ce pont
si propre des poussires ou des dbris de fil tombs de ce dballage.

Et les matelots retournrent gament s'amuser avec leurs perruches et leurs
singes.





V


. . . . . . . . . . . . . . .
Un jour de la premire quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne
rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on tait venu la demander
de la part du commissaire de l'inscription maritime.

C'tait quelque chose concernant son petit-fils, bien sr; mais cela ne lui
fit pas du tout peur.  Dans les familles des _gens de mer,_on a souvent
affaire  _l'Inscription;_ elle donc, qui tait fille, femme, mre et
grand'mre de marin, connaissait ce bureau depuis tantt soixante ans.

C'tait au sujet de sa dlgation, sans doute; ou peut-tre un petit dcompte de
la _Circ_  toucher au moyen de sa _procure._  Sachant ce qu'on doit  M. le
commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe
blanche, puis se mit en route sur les deux heures.

Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle
s'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de mme,  la rflexion, 
cause de ces deux mois sans lettre.

Elle rencontra son vieux galant, assis  une porte, trs tomb depuis les
froids de l'hiver.

--Eh bien?...  Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gner, la
belle!...  (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'ide.)

Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle.  Sur les hauteurs
pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune
d'or; mais ds qu'on passait dans les bas-fonds abrits contre le vent de
la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies
d'aubpine fleurie, l'herbe haute et sentant bon.  Elle ne voyait gure
tout cela, elle, si vieille, sur qui s'taient accumules les saisons
fugitives, courtes  prsent comme des jours...

Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers,
des oeillets, des girofles et, jusque sur les hautes toitures de chaume
et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers
papillons blancs.

Ce printemps tait presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les
belles filles de race fire que l'on apercevait, rveuses, sur les portes,
semblaient darder trs loin au del des objets visibles leurs yeux bruns ou
bleus.  Les jeunes hommes,  qui allaient leurs mlancolies et leurs dsirs,
taient  faire la grande pche, l-bas, sur la mer hyperbore...

Mais c'tait un printemps tout de mme, tide, suave, troublant, avec de lgers
bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.

Et tout cela, qui est sans me, continuait de sourire  cette vieille
grand'mre qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort
de son dernier petit-fils.  Elle touchait  l'heure terrible o cette
chose, qui s'tait passe si loin sur la mer chinoise, allait lui tre dite;
elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de mourir
avait devine et qui lui avait arrach ses dernires larmes d'angoisses - sa
bonne vieille grand'mre, mande  _l'Inscription_ de Paimpol pour apprendre
qu'il tait mort!  - Il l'avait vu trs nettement passer, sur cette route,
s'en allant bien vite, droite, avec son petit chle brun, son parapluie
et sa grande coiffe.  Et cette apparition l'avait fait se soulever et
se tordre avec un dchirement affreux, tandis que l'norme soleil rouge de
l'quateur, qui se couchait magnifiquement, entrait par le sabord de
l'hpital pour le regarder mourir.

Seulement, de l-bas, lui, dans sa vision dernire, s'tait figur sous un ciel
de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se
faisait au gai printemps moqueur...

En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquite, et
pressait encore sa marche.

La voil dans la ville grise, dans les petites rues de granit o tombait ce
soleil, donnant le bonjour  d'autres vieilles, ses contemporaines,
assises  leur fentre.  Intrigues de la voir, elles disaient:

--O va-t-elle comme a si vite, en robe du dimanche, un jour sur semaine?

M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui.  Un
petit tre trs laid, d'une quinzaine d'annes, qui tait son commis, se tenait
assis  son bureau.  tant trop mal venu pour faire un pcheur, il avait reu
de l'instruction et passait ses jours sur cette mme chaise, en fausses
manches noires, grattant son papier.

Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva
pour prendre, dans un casier, des pices timbres.

Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire?  Des
certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni
par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort...

Il les talait devant la pauvre vieille, qui commenait  trembler et  voir
trouble.  C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud
crivait pour elle  son petit-fils, et qui taient revenues l, non dcachetes...
 Et a c'tait pass ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils
Pierre: les lettres taient revenues de la Chine chez M. le commissaire,
qui les lui avait remises...

Il lisait maintenant d'une voix doctorale: "Moan, Jean-Marie-Sylvestre,
inscrit  Paimpol, folio 213, numro matricule 2091, dcd  bord du _Bien-Hoa_ le
14..."

--Quoi?...  Qu'est-ce qui lui est arriv, mon bon Monsieur?...

--Dcd!...  Il est dcd, reprit-il.

Mon Dieu, il n'tait sans doute pas mchant, ce commis; s'il disait cela de
cette manire brutale, c'tait plutt manque de jugement, inintelligence de
petit tre incomplet.  Et, voyant qu'elle ne comprenait pas ce beau mot,
il s'exprima en breton:

--_Marw o!..._

--_Marw o!..._ (Il est mort...)

Elle rpta aprs lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre
cho fl redirait une phrase indiffrente.

C'tait bien ce qu'elle avait  moiti devin, mais cela la faisait trembler
seulement;  prsent que c'tait certain, a n'avait pas l'air de la toucher.
D'abord sa facult de souffrir s'tait vraiment un peu mousse,  force d'ge,
surtout depuis ce dernier hiver.  La douleur ne venait plus tout de
suite.  Et puis quelque chose se chavirait pour le moment dans sa tte,
et voil qu'elle confondait cette mort avec d'autres: elle en avait tant
perdu, de fils!...   Il lui fallut un instant pour bien entendre que
celui-ci tait son dernier, si chri, celui  qui se rapportaient toutes ses
prires, toute sa vie, toute son attente, toutes ses penses, dj obscurcies
par l'approche sombre de _l'enfance..._

Elle prouvait une honte aussi  laisser paratre son dsespoir devant se petit
monsieur qui lui faisait horreur: est-ce que c'tait comme a qu'on annonait 
une grand'mre la mort de son petit-fils?...  Elle restait debout, devant
ce bureau, raidie, torturant les franges de son chle brun avec ses
pauvres vieilles mains gerces de laveuse.

Et comme elle se sentait loin de chez elle!...  Mon Dieu, tout ce
trajet qu'il faudrait faire, et faire dcemment, avant d'atteindre le gte
de chaume o elle avait hte de s'enfermer  -  comme les btes blesses qui se
cachent au terrier pour mourir.  C'est pour cela aussi qu'elle
s'efforait
de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, pouvante surtout
d'une route si longue.

On lui remit un mandat pour aller toucher, comme hritire, les trente
francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les
lettres, les certificats et la bote contenant la mdaille militaire.
Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts,
le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le
mettre.

Dans Paimpol, elle passa tout d'une pice et ne regardant personne, le
corps un peu pench comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de
sang  ses oreilles; - et se htant, se surmenant, comme une pauvre machine
dj trs ancienne qu'on aurait remonte  toute vitesse pour la dernire fois,
sans s'inquiter d'en briser les ressorts.

Au troisime kilomtre, elle allait toute courbe en avant, puise; de temps 
autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tte un
grand choc douloureux.  Et elle se dpchait de se terrer chez elle, de
peur de tomber et d'tre rapporte...





VI


La vieille Yvonne qui est sole!

Elle tait tombe, et les gamins lui couraient aprs.  C'tait justement en
entrant dans la commune de Ploubazlanec, o il y a beaucoup de maisons le
long de la route.  Tout de mme elle avait eu la force de se relever et,
clopin-clopant, se sauvait avec son bton.

--La vieille Yvonne qui est sole!

Et des petits effronts venaient la regarder sous le nez en riant.  Sa
coiffe tait tout de travers.

Il y en avait, de ces petits, qui n'taient pas bien mchant dans le fond,
- et quand ils l'avaient vue de plus prs devant cette grimace de dsespoir
snile, s'en retournaient tout attrists et saisis, n'osant plus rien dire.

Chez elle, la porte ferme, elle poussa un cri de dtresse qui l'touffait,
et se laissa tomber dans un coin, la tte au mur.  Sa coiffe lui tait
descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, - sa pauvre belle
coiffe autrefois si mnage.  Sa dernire robe des dimanches tait toute salie,
et une mince queue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son
serre-tte, compltant un dsordre de pauvresse...





VII


Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute dcoiffe,
laissant pendre les bras, la tte contre la pierre, avec une grimace et
un _hi hi hi!_ plaintif de petit enfant; elle ne pouvait presque pas
pleurer: les trop vieilles grand'mres n'ont plus de larmes dans leurs
yeux  taris.

--Mon petit-fils qui est mort!

Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la mdaille.

Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'tait bien vrai, et se mit 
genoux pour prier.

Elles restrent l ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que
dura ce crpuscule de juin - qui est trs long en Bretagne et qui l-bas, en
Islande, ne finit plus.  Dans la chemine, le grillon qui porte bonheur
leur faisait tout de mme sa grle musique.  Et la lueur jaune du soir
entrait par la lucarne, dans cette chaumire Moan que la mer  avait tous
pris, qui taient maintenant une famille teinte...

A la fin Gaud disait:

--Je viendrai, moi, ma bonne grand'mre, demeurer avec vous; j'apporterai
mon lit qu'on m'a laiss, je vous garderai, je vous soignerai, vous ne
serez pas toute seule...

Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais dans son chagrin elle se
sentait distraite involontairement par la pense d'un autre: - celui qui
tait reparti pour la grande pche.

Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre tait mort; justement
les _chasseurs_ devaient bientt partir.  Le pleurerait-il seulement?...
Peut-tre que oui, car il l'aimait bien...  Et au milieu de ses propres
larmes, elle se proccupait de cela beaucoup, tantt s'indignant contre ce
garon dur, tantt s'attendrissant  son souvenir,  cause de cette douleur
qu'il allait avoir lui aussi et qui tait comme un rapprochement entre
eux deux; - en somme, le coeur tout rempli de lui...





VIII


... Un soir ple d'aot, la lettre qui annonait  Yann la mort de son frre
finit par arriver  bord de la _Marie_ sur la mer d'Islande; - c'tait aprs
une journe de dure manoeuvre et de fatigue excessive, au moment o il
allait descendre pour souper et dormir.  Les yeux alourdis de sommeil,
il lut cela en bas, dans le rduit sombre,  le lueur jaune de la petite
lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta insensible, tourdi,
comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien.  Trs renferm, par fiert,
pour tout ce qui concernait son coeur, il cacha la lettre dans son
tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans rien
dire.

Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres
pour manger la soupe; alors, ddaignant mme de leur expliquer pourquoi, il
se jeta sur sa couchette et, du mme coup, s'endormit.

Bientt il rva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...

Aux approches de minuit, - tant dans cet tat d'esprit particulier aux
marins qui ont conscience de l'heure dans le sommeil et qui sentent
venir le moment o on les fera lever pour le quart, - il voyait cet
enterrement encore.  Et il se disait:

--Je rve; heureusement ils vont me rveiller mieux et a s'vanouira.

Mais quand une rude main fut pose sur lui, et qu'une voix se mit  dire:
"Gaos! - allons debout, la _relve!_" il entendit sur sa poitrine un lger
froissement de papier - petite musique sinistre affirmant la ralit de la
mort.  - Ah! Oui, la lettre!... c'tait vrai, donc! - et dj ce fut une
impression plus poignante, plus cruelle, et, en se dressant vite, dans
son rveil subit, il heurta contre les poutres son front large.

Puis il s'habilla et ouvrit l'coutille pour aller l-haut prendre son
poste de pche...





IX


Quand Yann fut mont, il regarda tout autour de lui, avec ses yeux qui
venaient de dormir, le grand cercle familier de la mer.

Cette nuit-l, c'tait l'immensit prsente sous ses aspects les plus tonnamment
simples, en teintes neutres, donnant seulement des impressions de
profondeur.

Cet horizon, qui n'indiquait aucune rgion prcise de la terre, ni mme aucun
ge gologique, avait d tre tant de fois pareil depuis l'origine des sicles,
qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vit rien, - rien que
l'ternit des choses qui _sont_ et qui ne peuvent se dispenser _d'tre._

Il ne faisait mme pas absolument nuit.  C'tait clair faiblement, par un
reste de lumire, qui ne venait de nulle part.  Cela bruissait comme par
habitude, rendant une plainte sans but.  C'tais gris, d'un gris trouble
qui fuyait sous le regard.  - La mer pendant son repos mystrieux et son
sommeil, se dissimulait sous les teintes discrtes qui n'ont pas de nom.

Il y avait en haut des nues diffuses; elles avaient pris des formes
quelconques, parce que les choses ne peuvent gure n'en pas avoir dans
l'obscurit, elles se confondaient presque pour n'tre qu'un grand voile.

Mais, en un point de ce ciel, trs bas, prs des eaux elles faisaient une
sorte de marbrure plus distincte, bien que trs lointaine; un dessin mou,
comme trac par une main distraite; combinaison de hasard, non destine  tre
vue, et fugitive, prte  mourir.  - Et cela seul, dans tout cet ensemble,
paraissait signifier quelque chose; on et dit que la pense mlancolique,
insaisissable, de tout ce nant, tait inscrite l; - et les yeux finissaient
par s'y fixer, sans le vouloir.

Lui, Yann,  mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient  l'obscurit du
dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure unique du ciel;
elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras qui se
tendent.  Et  prsent qu'il avait commenc  voir l cette apparence, il lui
semblait que ce ft une vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque 
force de venir de loin.

Puis, dans son imagination o flottaient ensemble les rves indicibles et
les croyances primitives, cette ombre triste, effondre au bout de ce
ciel de tnbres, se mlait peu  peu au souvenir de son frre mort, comme une
dernire manifestation de lui.

Il tait coutumier de ces tranges associations d'images, comme il s'en
forme surtout au commencement de la vie, dans la tte des enfants...
Mais
les mots, si vagues qu'il soient, restent encore trop prcis pour
exprimer ces choses; il faudrait cette langue incertaine qui se parle
quelquefois
dans les rves, et dont on ne retient au rveil que d'nigmatiques fragments
n'ayant plus de sens.

A contempler ce nuage, il sentait venir une tristesse profonde,
angoisse, pleine d'inconnu et de mystre, qui lui glaait l'me; beaucoup
mieux que tout  l'heure, il comprenait maintenant que son pauvre petit
frre ne reparatrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui avait t long 
percer l'enveloppe robuste et dure de son coeur, y entrait  prsent jusqu'
pleins bords.  Il revoyait la figure douce de Sylvestre, ses bons yeux
d'enfant;  l'ide de l'embrasser, quelque chose comme un voile tombait
tout  coup entre ses paupires, malgr lui, - et d'abord il ne s'expliquait
pas bien ce que c'tait, n'ayant jamais pleur dans sa vie d'homme.  - Mais
les larmes commenaient  couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis
des sanglots vinrent soulever sa poitrine profonde.

Il continuait de pcher trs vite, sans perdre son temps ni rien dire, et
les deux autres, qui l'coutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir
l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renferm et si fier.

... Dans son ide  lui, la mort finissait tout...

Il lui arrivait bien, par respect,  de s'associer  ces prires qu'on dit
en famille pour les dfunts; mais il ne croyait  aucune survivance des mes.

Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une manire
brve et assure, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant
n'empchait pas une vague apprhension des fantmes, une vague frayeur des
cimetires, une confiance extrme dans les saints et les images qui
protgent, ni surtout une vnration inne pour la terre bnite qui entoure les
glises.

Ainsi Yann redoutait pour lui-mme d'tre pris par la mer, comme si cela
anantissait davantage, - et la pense que Sylvestre tait rest l-bas, dans
cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus dsespr, plus
sombre.

Avec son ddain des autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte,
comme s'il et t seul.

... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien qu'il ft  peine deux
heures; et en mme temps il paraissait s'tendre,  devenir plus dmesur, se
creuser d'une manire plus effrayante.  Avec cette espce d'aube qui
naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'esprit plus veill concevait
mieux l'immensit des lointains; alors les limites de l'espace visible
taient encore recules et fuyaient toujours.

C'tait un clairage trs ple, mais qui augmentait; il semblait que cela vint
par petits jets, par secousses lgres; les choses ternelles avaient l'air
de s'illuminer par transparence, comme si des lampes  flamme blanche
eussent t montes peu  peu, derrire les informes nues grises; - montes
discrtement, avec des prcautions mystrieuses, de peur de troubler le morne
repos de la mer.

Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'tait le soleil, qui se tranait
sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade lente et
froide commence ds l'extrme matin...

Ce jour-l, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait
blme et triste.  Et,  bord de la _Marie,_ un homme pleurait, le grand
Yann...

Ces larmes de son frre sauvage, et cette plus grande mlancolie du dehors,
c'tait l'appareil de deuil employ pour le pauvre petit hros obscur, sur
ces mers d'Islande o il avait pass la moiti de sa vie...

Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la
manche de son tricot de laine et ne pleura plus.  Ce fut fini.  Il
semblait compltement repris par le travail de la pche, par le train
monotone des choses relles et prsentes, comme ne pensant plus  rien.

Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine 
suffire.

Autour des pcheurs, dans les fonds immenses, c'tait un nouveau changement 
vue.  Le grand dploiement d'infini, le grand spectacle du matin tait
termin, et maintenant les lointains paraissaient au contraire se rtrcir,
se refermer sur eux.  Comment donc avait-on cru voir tout  l'heure la
mer si dmesure?  L'horizon tait  prsent tout prs, et il semblait mme qu'on
manqut d'espace.  Le vide se remplissait de voiles tnus qui flottaient,
les uns plus vagues que des bues, d'autres aux contours presque visibles
et comme frangs.  Ils tombaient mollement, dans un grand silence, comme
des mousselines blanches n'ayant pas de poids; mais il en descendait de
partout en mme temps, aussi l'emprisonnement l-dessous se faisait trs
vite, et cela oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.

C'tait la premire brume d'aot qui se levait.  En quelques minutes le
suaire fut uniformment dense, impntrable; autour de la _Marie,_ on ne
distinguait plus rien qu'une pleur humide o se diffusait la lumire et o la
mture du navire semblait mme se perdre.

--De ce coup, la voil arrive, la sale brume, dirent les hommes.

Ils connaissaient depuis longtemps cette invitable compagne de la
seconde priode de pche; mais aussi cela annonait la fin de la saison
d'Islande, l'poque o l'on fait route pour revenir en Bretagne.

En fines gouttelettes brillantes, cela se dposait sur leur barbe; cela
faisait luire d'humidit leur peau brunie.  Ceux qui se regardaient d'un
bout  l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantmes; par
contre les objets trs rapprochs apparaissaient plus crment sous cette
lumire fade et blanchtre.  On prenait garde de respirer la bouche
ouverte; une sensation de froid et de mouill pntrait les poitrines.

En mme temps, la pche allait de plus en plus vite, et on ne causait plus,
tant les lignes donnaient;  tout instant, on entendait tomber  bord des
gros poissons, lancs sur les planches avec un bruit de fouet; aprs, ils
se trmoussaient rageusement en claquant de la queue contre le bois du
pont; tout tait clabouss de l'eau de la mer et des fines cailles argentes
qu'ils jetaient en se dbattant.  Le marin qui leur fendait le ventre
avec son grand couteau, dans sa prcipitation, s'entaillait les doigts,
et son sang bien rouge se mlait  la saumure.





X


Ils restrent, cette fois, dix jours d'affile pris dans la brume paisse,
sans rien voir.  La pche continuait d'tre bonne et, avec tant d'activit,
on ne s'ennuyait  pas.  De temps en temps,  intervalles rguliers, l'un
d'eux soufflait dans une trompe de corne d'o sortait un bruit pareil au
beuglement d'une bte sauvage.

Quelquefois, du dehors,  du fond des brumes blanches, un autre
beuglement lointain rpondait  leur appel.  Alors on veillait davantage.
Si le crise rapprochait,  toutes les oreilles se tendaient vers ce
voisin inconnu, qu'on apercevrait sans doute jamais et dont la prsence
tait pourtant un danger.  On faisait des conjectures sur lui; il
devenait une occupation, une socit et, par envie de le voir, les yeux
s'efforaient  percer les impalpables mousselines blanches qui restaient
tendues partout dans l'air.

Puis il s'loignait, les beuglements de sa trompe mouraient dans le
lointain sourd; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu
de cet infini de vapeurs immobiles.  Tout tait imprgn d'eau; tout tait
ruisselant de sel et de saumure.  Le froid devenait plus pntrant; le
soleil s'attardait davantage  traner sous l'horizon; il y avait dj de
vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombe grise tait sinistre et
glaciale.

Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que
la _Marie_ ne se ft trop rapproche de l'le d'Islande.  Mais toutes les
_lignes_ du bord files bout  bout n'arrivaient pas  toucher le lit de la
mer: on tait donc bien au large et en belle eau profonde.

La vie tait saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-tre
du soir, l'impression de gte bien chaud qu'on prouvait dans la cabine en
chne massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.

Dans le jour, ces hommes, qui taient plus clotrs que des moines, causaient
peu entre eux.  Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et
des heures  son mme poste invariable, les bras seuls occups au travail
incessant de la pche.  Ils n'taient spars les uns des autres que de deux ou
trois mtres, et ils finissaient par ne plus se voir.

Ce calme de la brume, cette obscurit blanche endormaient l'esprit.  Tout
en pchant, on se chantait pour soi-mme quelque air du pays  demi voix , de
peur d'loigner les poissons.  Les penses se faisaient plus lentes et plus
rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en dure afin d'arriver 
remplir le temps sans y laisser des vides, des intervalles de non-tre.
On n'avait plus du tout l'ide aux femmes, parce qu'il faisait dj froid;
mais on rvait  des choses incohrentes ou merveilleuses, comme dans le
sommeil, et la trame de ces rves tait aussi peu serre qu'un brouillard...

Ce brumeux mois d'aot, il avait coutume de clore ainsi chaque anne, d'une
manire triste et tranquille, la saison d'Islande.  Autrement c'tait
toujours la mme plnitude de vies physique, gonflant les poitrines et
faisant aux marins des muscles durs.

Yann avait bien retrouv tout de suite ses faons d'tre habituelles, comme
si son grand chagrin n'et pas persist: vigilant et alerte, prompt  la
manoeuvre et  la pche, l'allure dsinvolte comme qui n'a pas de soucis; du
reste, communicatif  ses heures seulement - qui taient rares - et portant
toujours la tte aussi haut avec son air  la fois indiffrent et dominateur.

Le soir, au souper, dans le logis fruste que protgeait la Vierge de
faence, quand on tait attabl, le grand couteau en main devant quelque
bonne assiette toute chaude, il lui arrivait, comme autrefois, de rire
aux choses drles que les autres disaient.

En lui-mme, peut-tre, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que Sylvestre
lui avait sans doute donne pour femme dans ses dernires petites ides
d'agonie, - et qui tait devenue une pauvre fille  prsent sans personne
au monde...  Peut-tre bien surtout, le deuil de ce frre durait-il encore
dans le fond de son coeur...

Mais ce coeur d'Yann tait une rgion vierge,  gouverner, peu connue, o se
passaient des choses qui ne se rvlaient pas au dehors.





XI


Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rvaient tranquillement sous
leur suaire de brume, ils entendirent comme des bruits de voix dont le
timbre leur sembla trange et non connu d'eux.  Ils se regardrent les uns
les autres, ceux qui taient sur le pont, s'interrogeant d'un coup d'oeil:

--Qui est-ce qui a parl?

Non, personne; personne n'avait rien dit.  Et, en effet, cela avait
bien eu l'air de sortir du vide extrieur.

Alors,  celui qui tait charg de la trompe, et qui l'avait nglige depuis la
veille, se prcipita dessus, en se gonflant de tout son souffle pour
pousser le long beuglement d'alarme.

Cela seul faisait dj frissonner, dans ce silence.  Et puis, comme si, au
contraire, une apparition et t voque par ce son vibrant de cornemuse, une
grande chose imprvue s'tait dessine en grisaille, s'tait dresse menaante, trs
haut tout prs d'eux: des mts, des vergues, des cordages, un dessin de
navire qui s'tait fait en l'air, partout  la fois et d'un mme coup, comme
ces fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de lumire, sont cres
sur des voiles tendus.  Et d'autre hommes apparaissaient l,  les toucher,
penchs sur le rebord, les regardant avec des yeux trs ouverts dans un
rveil de surprise et d'pouvante...

Ils se jetrent sur des avirons, des mts de rechange, des gaffes - tout ce
qui se trouva dans la drome de long et de solide - et les pointrent en
dehors pour tenir  distance cette chose et ces visiteurs qui leur
arrivaient.  Et les autres aussi, effars, allongeaient vers eux d'normes
btons pour les repousser.

Mais il n'y eut qu'un craquement trs lger dans les vergues, au-dessus de
leurs ttes, et les mtures, un instant accroches, se dgagrent aussitt sans
aucune avarie; le choc, trs doux par ce calme, tait tout  fait amorti; il
avait t si faible mme, que vraiment il semblait que cet autre navire n'et
pas de masse et qu'il ft une chose molle, presque sans poids...

Alors, le saisissement pass, les hommes se mirent  rire; ils se
reconnaissaient entre eux:

--Oh! de la _Marie._
--Eh!  Gaos, Laumec, Guermeur!

L'apparition, c'tait la _Reine-Berthe,_ capitaine Larvor, aussi de
Paimpol; ces matelots taient des villages d'alentour; ce grand-l, tout en
barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'tait Kerjgou, un de
Ploudaniel; et les autres venaient de Plouns ou de Plounrin.

--Aussi, pourquoi ne sonniez-vous pas de votre trompe, bande de
sauvages? Demandait  Larvor de la _Reine-Berthe._

--Eh bien, et vous donc, bande de pirates et d'cumeurs, _mauvaise
poison_ de la mer?...

--Oh! nous... c'est diffrent; _a nous est dfendu de faire du bruit._  (Il
avait rpondu cela avec un air de sous-entendre quelque mystre noir; avec
un sourire drle, qui, par la suite, revint souvent en tte  ceux de la
_Marie_ et leur donna  penser beaucoup.)

Et puis comme s'il en et dit trop long, il finit par cette plaisanterie:

--Notre corne  nous, c'est celui-l, en soufflant dedans, qui nous l' creve.

Et il montrait un matelot  figure de triton, qui tait tout en cou et tout
en poitrine, trop large, bas sur jambes, avec je ne sais quoi de
grotesque et de l'inquitant dans sa puissance difforme.

Et pendant qu'on se regardait l, attendant que quelque brise ou quelque
courant d'en dessous voult bien emmener l'un plus vite que l'autre,
sparer les navires, on engagea une causerie.  Tous appuys en bbord, se
tenant en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme
eussent fait des assigs avec des piques, ils parlrent des choses du pays,
des dernires lettres reues par les "chasseurs", des vieux parents et des
femmes.

--Moi, disait Kerjgou, la _mienne_ me marque qu'elle vient d'avoir son
petit que nous attendions; a va nous en faire la douzaine tout  l'heure.

Un autre avait eu deux jumeaux, et un troisime annonait le mariage de la
belle Jeannie Caroff - une fille trs connue des Islandais - avec certain
vieux richard infirme, de la commune de Plourivo.

Ils se voyaient comme  travers des gazes blanches, et il semblait que
cela changet aussi le son des voix qui avait quelque chose d'touff et de
lointain.

Cependant Yann ne pouvait dtacher ses yeux d'un de ces pcheurs, un petit
homme dj vieillot qu'il tait sr de n'avoir jamais vu nulle part et qui
pourtant lui avait dit tout de suite: "Bonjour, mon grand Yann!" avec
un air d'intime connaissance; il avait la laideur irritante des singes
avec leur clignotement de malice dans ses yeux perants.

--Moi, disait encore Larvor, de la _Reine-Berthe,_ on m'a marqu la mort
du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, qui faisait
son service  l'tat, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien
grand dommage!

Entendant cela, les autres de la _Marie_ se tournrent vers Yann pour
savoir s'il avait dj connaissance de ce malheur.

--Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indiffrent et hautain, c'tait sur
la dernire lettre que mon pre m'a envoye.

Ils le regardaient tous, dans la curiosit qu'ils avaient de son chagrin,
et cela l'irritait.

Leurs propos se croisaient  la hte, au travers du brouillard ple, pendant
que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.

--Ma femme me marque en mme temps, continuait Larvor, que la fille de M.
Mvel a quitt la ville pour demeurer  Ploubazlanec et soigner la vieille
Moan, sa grand'tante; elle s'est mise  travailler  prsent, en journe chez
le monde, pour gagner sa vie.  D'ailleurs, j'avais toujours eu dans
l'ide, moi, que c'tait une brave fille, et une courageuse, malgr ses airs
de demoiselle et ses falbalas.

Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui dplaire, et une
couleur rouge lui monta aux joues sous son hle dor.

Par cette  apprciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la
_Reine-Berthe_ qu'aucun tre vivant ne devait plus jamais revoir.  Depuis
un instant, leurs figures semblaient dj plus effaces, car leur navire tait
moins prs, et, tout  coup, ceux de la _Marie_ ne trouvrent plus rien 
pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs
"espars", avirons, mts ou vergues, s'agitrent en cherchant dans le vide,
puis retombrent les uns aprs les autres lourdement dans la mer, comme de
grands bras morts.  On rentra donc ces dfenses inutiles: la
_Reine-Berthe,_ replonge dans la brume profonde, avait disparu
brusquement tout d'une pice, comme s'efface l'image d'un transparent
derrire lequel la lampe a t souffle.  Ils essayrent de la hler, mais rien ne
rpondit  leurs cris, - qu'une espce de clameur moqueuse  plusieurs voix,
termine en un gmissement qui les fit se regarder avec surprise...

Cette _Reine-Berthe_ ne revint point avec les autres Islandais et,
comme ceux du _Samuel_Aznide_ avaient rencontr dans un fiord une pave non
douteuse (son couronnement d'arrire avec un morceau de sa quille), on ne
l'attendit plus; ds le mois d'octobre, les noms de tous ses marins
furent inscrits dans l'glise sur des plaques noires.

Or, depuis cette dernire apparition dont les gens de la _Marie_ avaient
bien retenu la date, jusqu' l'poque du retour, il n'y avait eu aucun
mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire
trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emport plusieurs
marins et deux navires.  On se rappela alors le sourire de Larvor et, en
rapprochant toutes ces choses, on fit beaucoup de conjonctures; Yann
revit plus d'une fois, la nuit, le marin au clignotement de singe, et
quelques-uns de la _Marie_ se demandrent craintivement si, ce matin-l,
ils n'avaient point caus avec des trpasss.





XII


L't s'avana et,  la fin d'aot, en mme temps que les premiers brouillards du
matin, on vit les Islandais revenir.

Depuis trois mois dj, les deux abandonnes habitaient ensemble, 
Ploubazlanec, la chaumire des Moan; Gaud avait pris place de fille dans
ce pauvre nid de marins morts.  Elle avait envoy l tout ce qu'on lui
avait laiss aprs la vente de la maison de son pre: son beau lit _ la mode
des villes_ et ses belles jupes de diffrentes couleurs.  Elle avait fait
elle-mme sa nouvelle robe noire d'un faon plus simple et portait, comme
la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline paisse orne
seulement de plis.

Tous le jours, elle travaillait  des ouvrages de couture chez les gens
riches de la ville et rentrait  la nuit, sans tre distraite en chemin par
aucun amoureux, reste un peu hautaine, et encore entoure d'un respect de
demoiselle; en lui disant bonsoir, les garons mettaient comme autrefois,
la main  leur chapeau.

Par les beaux crpuscules d't, elle s'en revenait de Paimpol, tout le long
de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose.  Les
travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la dformer - comme
d'autres, qui vivent toujours penches de ct sur leur ouvrage - et, en
regardant la mer, elle redressait la belle taille souple qu'elle tenait
de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond
duquel tait Yann...

Cette mme route menait chez lui.  En continuant un peu, vers certaine
rgion plus pierreuse et plus balaye par le vent, on serait arriv  ce hameau
de Pors-Even o les arbres, couverts de mousses grises, croissent tout
petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales
d'ouest.  Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even,
bien qu'il ft  moins d'une lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y tait
alle et cela avait suffi pour laisser un charme sur tout son chemin;
Yann, d'ailleurs, devait souvent y passer et, de sa porte, elle
pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs
courts.  Donc elle aimait toute cette rgion de Ploubazlanec; elle tait
presque heureuse que le sort l'et rejete l: en aucun autre lieu du pays
elle n'et pu se faire  vivre.

A cette saison de fin d'aot, il y a comme un alanguissement de pays
chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soires lumineuses,
des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traner jusque sur la
mer bretonne.  Trs souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage
nulle part.

Aux heures o Gaud s'en revenait, les choses se fondaient dj ensemble pour
la nuit, commenaient  se runir et  former des silhouettes.   et l, un bouquet
d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un
panache bouriff; un groupe d'arbres tordus formait un amas sombre dans un
creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau  toit de paille dessinait
au-dessus de la lande une petite dcoupure bossue.  Aux carrefours les
vieux  christs qui gardaient la campagne tendaient leurs bras noirs sur
les calvaires, comme de vrais hommes supplicis, et, dans le lointain, la
Manche se dtachait en clair, en grand miroir jaune sur un ciel qui tait dj
tnbreux vers l'horizon.  Et dans ce pays, mme ce calme, mme ces beau temps,
taient mlancoliques; il restait, malgr tout, une inquitude planant sur les
choses; une anxit venue de la mer  qui tant d'existences taient confies et
dont l'ternelle menace n'tait qu'endormie.

Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course
de retour au grand air.  On sentait l'odeur sale des grves, et l'odeur
douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les pines
maigres.  Sans la grand'mre Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers
elle se serait attarde dans ces sentiers d'ajoncs,  la manire de ces
belles demoiselles qui aiment  rver, les soirs d't, dans les parcs.

En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de
sa petite enfance; mais comme ils taient effacs  prsent, reculs, amoindris
par son amour!  Malgr tout, elle voulait considrer ce Yann comme une
sorte de fianc, - un fianc fuyant, ddaigneux, sauvage, qu'elle n'aurait
jamais; mais  qui elle s'obstinerait  rester fidle en esprit, sans plus
confier cela  personne.  Pour le moment, elle aimait  le savoir en
Islande; l, au moins, la mer le lui gardait dans ses clotres profonds et
il ne pouvait se donner  aucune autre.

Il est vrai qu'un de ces jours il allait revenir,  mais elle
envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois.  Par
instinct, elle
comprenait que sa pauvret ne serait pas un motif pour tre plus ddaigne, -
car il n'tait pas un garon comme les autres.  - Et puis cette mort du
petit Sylvestre tait une chose qui les rapprochait dcidment.  A son arrive,
il ne pourrait manquer de venir sous leur toit pour voir la grand'mre de
son ami: et elle avait dcid qu'elle serait l  pour cette visite, il ne lui
semblait pas que ce ft manquer de dignit; sans paratre se souvenir de
rien, elle lui parlerait comme  quelqu'un que l'on connat depuis
longtemps; elle lui parlerait mme avec affection comme  un frre de
Sylvestre, en tchant d'avoir l'air naturel.  Et qui sait? il ne serait
peut-tre pas impossible de prendre auprs de lui une place de soeur,  prsent
qu'elle allait tre si seule au monde; de se reposer sur son amiti; de la
lui demander comme un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crt
plus  aucune arrire-pense de mariage.  Elle le jugeait sauvage seulement,
entt dans ses ides d'indpendance, mais doux, franc, et capable de bien
comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du coeur.

Qu'allait-il prouver, en la retrouvant l, pauvre, dans cette chaumire
presque en ruine?...  Bien pauvre,  oh! oui, car la grand'mre Moan,
n'tant plus assez forte pour aller en journe aux lessives, n'avait plus
rien que sa pension de veuve; il est vrai, elle mangeait bien peu
maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans
demander rien  personne...

La nuit tait toujours tombe quand elle arrivait au logis; avant d'entrer,
il fallait descendre un peu, sur des roches uses, la chaumire se trouvant
en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de terrain
qui s'incline vers la grve.  Elle tait presque cache sous son pais toit de
paille brune, tout gondol, qui ressemblait au dos de quelque norme bte
morte effondre sous ses poils durs.  Ses murailles avaient la couleur
sombre et la  rudesse des rochers, avec des mousses et du cochlaria
formant de petites touffes vertes.  On montait les trois marches
gondoles du seuil, et on ouvrait le loquet intrieur de la porte au moyen
d'un bout de corde de navire qui sortait par un trou.  En entrant, on
voyait d'abord en face de soi la lucarne, perce comme dans l'paisseur
d'un rempart, et donnant  sur la mer d'o venait une dernire clart jaune
ple.  Dans la grande chemine flambaient des brindilles odorantes de pin
et de htre, que la vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long
des chemins; elle-mme tait l assise, surveillant leur petit souper; dans
son intrieur, elle portait un serre-tte seulement, pour mnager ses
coiffes; son profil, encore joli, se dcoupait sur la lueur rouge de son
feu.  Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une
couleur passe, tourne au bleutre, et qui taient troubls, incertains, gars de
vieillesse.  Elle disait toutes les fois la mme chose:

--Ah! Mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...

--Mais non, grand'mre, rpondait doucement Gaud qui y tait habitue.  Il est
la mme heure que les autre jours.

--Ah!... me semblait  moi, ma fille, me semblait qu'il tait plus tard que
de coutume.

Elle soupaient sur une table devenue presque informe  force d'tre use,
mais encore paisse comme le tronc d'un chne.  Et le grillon ne manquait
jamais de leur recommencer sa petite musique  son d'argent.

Un des cts de la chaumire tait occup par des boiseries grossirement sculptes
et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ouvrant, elles donnaient accs
dans des tagres o plusieurs gnrations pcheurs avaient t conues, avaient dormi,
et o les mres vieillies taient mortes.

Aux solives noires du toit s'accrochaient des untensiles de mnage trs
anciens, des paquets d'herbes, des cuillers de bois, du lard fum; aussi
de vieux filets, qui dormaient l depuis le naufrage des derniers fils
Moan, et dont les rats venaient la nuit couper les mailles.

Le lit de Gaud, install dans un angle avec ses rideaux de mousseline
blanche, faisait l'effet d'une chose lgante et frache, apporte dans une
hutte de Celte.

Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre,
accroche au granit du mur.  Sa grand'mre y avait attach sa mdaille
militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins
portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait
aussi achet  Paimpol une de ces couronnes funraires en perles noires et
blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des dfunts.  C'tait l
son petit mausole, tout ce qu'il avait pour consacrer sa mmoire, dans son
pays breton...

Les soirs d't, elle ne veillaient pas, par conomie de lumire; quand le
temps tait beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre,
devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans le chemin un
peu au-dessus de leur tte.

Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son tagre d'armoire, et Gaud,
dans son lit de demoiselle; l, elle s'endormait assez vite, ayant
beaucoup travaill, beaucoup march, et songeant au retour des Islandais et
fille sage, rsolue, dans un trouble trop grand...





XIII


Mais un jour,  Paimpol, entendant dire que la _Marie_ venait d'arriver,
elle se sentit prise d'une espce de fivre.  Tout son calme d'attente
l'avait abandonne; ayant brusqu la fin de son ouvrage, sans savoir
pourquoi, elle se mit en route plus tt que de coutume, - et, dans le
chemin, comme elle se htait, elle le reconnut de loin qui venait 
l'encontre d'elle.

Ses jambes tremblaient et elle les sentait flchir.  Il tait dj tout prs, se
dessinant  vingt pas  peine, avec sa taille superbe, ses cheveux boucls
sous son bonnet de pcheur.  Elle se trouvait prise si au dpourvu par
cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il
s'en apert; elle en serait morte de honte  prsent...  Et puis elle se
croyait mal coiffe, avec un air fatigu pour avoir fait son ouvrage trop
vite; elle et donn je ne sais quoi pour tre cache dans les touffes
d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine.  Du reste, lui aussi
avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de changer de route.
 Mais c'tait trop tard: ils se croisrent dans l'troit chemin.

Lui, pour ne pas la frler, se rangea contre le talus, d'un bond de ct
comme un cheval ombrageux qui se drobe, en la regardant d'une manire
furtive et sauvage.

Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait lev les yeux, lui jetant
malgr elle-mme une prire et une angoisse.  Et, dans ce croisement
involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses
prunelles gris de lin avaient paru s'largir, s'clairer de quelque grande
flamme de pense, lance une vraie lueur bleutre, tandis que sa figure tait
devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.

Il avait dit en touchant son bonnet:

--Bonjour, mademoiselle Gaud!

--Bonjour, monsieur Yann, rpondit-elle.

Et ce fut tout; il tait pass.  Elle continua sa route, encore tremblante,
mais sentant peu  peu  mesure qu'il s'loignait, le sang reprendre son
cours et la force revenir...

Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tte entre
ses mains, qui pleurait, qui faisait son _hi hi hi!_de petit enfant,
toute dpeigne, sa queue de cheveux tombe de son serre-tte comme un maigre
cheveau de chanvre gris:

--Ah! ma bonne Gaud, - c'est le fils Gaos que j'ai rencontr du ct de
Plouherzel, comme je m'en retournais de ramasser mon bois; - alors nous
avons parl de mon pauvre petit, tu penses bien.  Ils sont arrivs ce matin
de l'Islande et, ds ce midi, il tait venu pour me faire une visite
pendant que j'tais dehors.  Pauvre garon, il avait des larmes aux yeux
lui aussi...  Jusqu' ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, ma bonne
Gaud, pour me porter mon petit fagot...

Elle coutait cela, debout, et son coeur se serrait  mesure: ainsi, cette
visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compt pour lui dire tant de
choses, tait dj faite, et ne se renouvellerait sans doute plus; c'tait
fini...

Alors la chaumire lui sembla plus dsole, la misre plus dure, le monde plus
vide, - et elle baissa la tte avec une envie de mourir.





XIV


L'hiver vint peu  peu, s'tendit comme un linceul qu'on laisserait trs
lentement tomber.  Les journes grises passrent aprs les journes grises,
mais Yann ne reparut plus, - et les deux femmes vivaient bien abandonnes.

Avec le froid, leur existence tait plus coteuse et plus dure.

Et puis la vieille Yvonne devenait difficile  soigner.  Sa pauvre tte
s'en allait; elle se fchait maintenant, disait des mchancets et des
injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les
enfants,  propos de rien.

Pauvre vieille!... elle tait encore si douce dans ses bons jours clairs,
que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chrir.  Avoir toujours t
bonne, et finir par tre mauvaise; taler,  l'heure de la fin, tout un fonds
de malice qui avait dormi durant la vie, toute un science de mots
grossiers qu'on avait cache, quelle drision de l'me et quel mystre moqueur!

Elle commenait  chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal 
entendre que ses colres; c'tait, au hasard des choses qui lui revenaient
en tte, des _oremus_ de messe, ou bien des couplets trs vilains qu'elle
avait entendus jadis sur le port, rpts par des matelots.  Il lui arrivait
d'entonner les _Fillettes de Paimpol;_ ou bien, en balanant la tte et
battant la mesure avec son pied, elle prenait:

                Mon mari vient de partir;
Pour la pche d'Islande, mon mari vient de partir,
                Il m'a laiss sans le sou,
                Mais..., trala, trala la lou...
                        J'en gagne!
                        J'en gagne!...

Chaque fois, cela s'arrtait tout court, en mme temps que ses yeux
s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de
vie, - comme ces flammes dj mourantes qui s'agrandissent subitement pour
s'teindre.  Et aprs, elle baissait la tte, restait longtemps caduque, en
laissant pendre la mchoire d'en bas  la manire des morts.

Elle n'tait plus bien propre non plus, et c'tait un autre genre d'preuve
sur lequel Gaud n'avait pas compt.

Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.

--Sylvestre?  Sylvestre?... disait-elle  Gaud, en ayant l'air de
chercher qui ce pouvait bien tre; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en
ai eu tant quand j'tais jeune, des garons, des filles, des filles et des
garons qu' cette heure, ma foi!...

Et, en disant cela, elle lanait en l'air ses pauvres mains rides, avec un
geste d'insouciance presque libertine...

Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant
mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la
journe elle le pleura.

Oh! ces veilles d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du
feu!  Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre
menu, achever avant de dormir les ouvrages rapports chaque soir de
Paimpol.

La grand'mre Yvonne, assise dans la chemine, restait tranquille, les
pieds contre les dernires braises, les mains ramasses sous son tablier.
Mais au commencement de la soire, il fallait toujours tenir des
conversations avec elle.

--Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi a donc?  Dans mon temps 
moi, j'en ai pourtant  connu de ton ge qui savaient causer.  Me semble
que nous n'aurions pas l'air si triste, l, toutes les deux, si tu
voulais parler un peu.

Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait  apprises
en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrs en chemin,
parlait de choses qui lui taient bien indiffrentes  elle-mme comme, du
reste, tout au monde  prsent, puis s'arrtait au milieu de ses histoires
quand elle voyait la pauvre vieille endormie.

Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la frache jeunesse
appelait la jeunesse.  Sa beaut allait se consumer, solitaire et strile...

Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le
bruit des lames s'entendait l comme dans un navire en l'coutant elle y
mlait le souvenir toujours prsent et douloureux de Yann, dont ces choses
taient le domaine; durant les grandes nuits d'pouvante, o tout tait dchan et
hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d'angoisse  lui.

Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mre qui dormait, elle
avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant
aux marins
ses anctres, qui avaient vcu dans ces tagres d'armoires, qui avaient pri au
large pendant de semblables nuits, et dont les mes pouvaient revenir;
elle ne se sentait pas protge contre la visite de ces morts par la prsence
de cette si vieille femme qui tait dj presque des leurs...

Tout  coup elle frmissait de la tte aux pieds, en entendant partir du coin
de la chemine un petit filet de voix casse flt, comme touff sous terre.  D'un
ton guilleret qui donnait froid  l'me, la voix chantait:

        Pour la pche d'Islande, mon mari vient de partir,
                            Il m'a laiss sans le sou,
                           Mais..., trala, trala la lou...


Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la
compagnie des folles.

La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine;
on l'entendait presque sans rpit ruisseler dehors sur les murs.  Dans le
vieux toit de mousse, il y avait des gouttires qui, toujours aux mmes
endroits, infatigables, monotones, faisaient le mme tintement triste;
elles dtrempaient par places le sol du logis, qui tait de roches et de
terre battue avec des graviers et des coquilles.

On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses
masses froides, infinies: une eau tourmente, fouettante, s'miettant dans
l'air, paississant l'obscurit, et isolant encore davantage les unes des
autres les chaumires parses du pays de Ploubazlanec.

Les soires de dimanche taient pour Gaud les plus sinistres,  cause d'une
certaine gat qu'elles apportaient ailleurs: c'taient des espces de soires
joyeuses, mme dans ces petits hameaux perdus de la cte; il y avait
toujours, ici ou l, quelque chaumire ferme, battue par la pluie noire, d'o
partaient des chants lourds.  Au dedans, des tables alignes pour les
buveurs; des marins se schant  des flambes fumeuses; les vieux se
contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes courtisant des filles, tous
allant jusqu' l'ivresse, et chantant pour s'tourdir.  Et, prs d'eux, la
mer, leur tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa
voix immense...

Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces
cabarets-l ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, prs de la
porte des Moan; c'taient ceux qui habitaient  l'extrmit des terres, vers
Pors-Even.  Ils passaient trs tard, chapps des bras des filles,
insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondes, Gaud
tendait l'oreille  leurs chansons  leurs cris - trs vite noys dans le bruit
des bourrasques ou de la houle - cherchant  dmler la voix de Yann, se
sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.

N'tre pas revenu les voir, c'tait mal de la part de ce Yann; et mener une
vie joyeuse, si prs de la mort de Sylvestre, - tout cela ne lui
ressemblait pas!  Non, elle ne le comprenait plus dcidment, - et, malgr
tout, ne pouvait se dtacher de lui, ni croire qu'il ft sans coeur.

Le fait est que, depuis son retour, sa vie tait bien dissipe.

D'abord il y avait eu la tourne habituelle d'octobre dans le golfe de
Gascogne, - et c'est toujours pour ces Islandais une priode de plaisir,
un moment o ils ont dans leur bourse un peu d'argent  dpenser sans souci
(de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur les
grandes parts de pche, payables seulement en hiver).

On tait all, comme tous les ans, chercher du sel dans les les, et lui
s'tait repris d'amour,  Saint-Martin-de-R, pour certaine fille brune, sa
matresse du prcdent automne.  Ensemble ils s'taient promens, au dernier gai
soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes,
tout embaumes par les raisins mrs, les oeillets des sables et les
senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chant et dans des
rondes  ces veilles de vendange o l'on se grise, d'une ivresse amoureuse
et lgre, en buvant le vin doux.

Ensuite, la _Marie_ ayant pouss jusqu' Bordeaux, il avait retrouv, dans un
grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse  la montre, et s'tait
ngligemment laiss adorer pendant huit nouveaux jours.

Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assist  plusieurs
mariages de ses amis, comme garon d'honneur, tout le temps dans ses
beaux habits de fte, et souvent ivre  aprs minuit, sur la fin des bals.
Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les
filles s'empressaient de raconter  Gaud, en exagrant.

Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir en face d'elle sur
ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours  temps pour l'viter; lui aussi
du reste, dans ces cas-l, prenait  travers la lande.  Comme par une
entente muette, maintenant ils se fuyaient.





XV


A Paimpol, il y a une grosse femme appele madame Tressoleur; dans une
des rues qui mnent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les
Islandais, o des capitaines et des armateurs viennent enrler des
matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.

Autrefois belle, encore galante avec les pcheurs, elle a des moustaches 
prsent, une carrure d'homme et la rplique hardie.  Un air de cantinire,
sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais
quoi de religieux, qui persiste quand mme parce qu'elle est Bretonne.
Dans sa tte, les noms de tous les marins du pays tiennent comme sur un
registre; elle connat les bons, les mauvais, sait au plus juste ce
qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.

Un jour de janvier, Gaud, ayant t mande pour lui faire une robe,vint
travaille l, dans une chambre, derrire la salle aux buveurs...

Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers
de granit, qui est en retrait sous le premier tage de la maison,  la mode
ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale
engouffre dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entres
brusques, comme lancs par une lame de houle.  La salle est basse et
profonde, passe  la chaux blanche et orne de cadres dors o se voient des
navires, des abordages, des naufrages.  Dans un angle, une Vierge en
faence est pose sur une console, entre des bouquets artificiels.

Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de
matelots, ont vu s'panouir bien des gats lourdes et sauvages, - depuis les
temps reculs de Paimpol, en passant par l'poque agite des corsaires, jusqu'
ces Islandais de nos jours trs peu diffrents de leurs anctres.  Et bien
des existences d'hommes ont t joues, engages l, entre deux ivresses, sur ces
tables de chne.

Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille  une conversation sur
les choses d'Islande, qui se tenait derrire la cloison entre madame
Tressoleur et deux _retraits_ assis  boire.

Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf,
qu'on tait en train de grer dans le port: jamais elle ne serait pare,
cette _Lopoldine,_  faire la campagne prochaine.

--Eh! mais si, ripostait l'htesse, bien sr qu'elle sera pare! -  Puisque
je vous dis, moi, qu'elle a pris quipage hier: tous ceux de l'ancienne
_Marie,_ de Guermeur, qu'on va vendre pour la dmolir; cinq _jeunes
personnes,_ qui sont venues s'engager l, devant moi; -  cette table, -
signer avec ma plume, - ainsi! -  Et des _bel'hommes,_ je vous jure:
Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Trguier; - et le
grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!

La _Lopoldine!_...  Le nom,  peine entendu, de ce bateau qui allait
emporter Yann, s'tait fix d'un seul coup dans la mmoire de Gaud, comme si
on l'y et martel pour le rendre plus ineffaable.

Le soir, revenu  Ploubazlanec, installe  finir son ouvrage  la lumire de sa
petite lampe, elle retrouvait dans sa tte ce mot-l toujours, dont la
seule consonance l'impressionnait comme une chose triste.  Les noms des
personnes et ceux des navires ont une physionomie par eux-mmes, presque
un sens.  Et ce _Lopoldine,_ mot nouveau, inusit, la poursuivait avec une
persistance qui n'tait pas naturelle, devenait une sorte d'obsession
sinistre.  Non, elle s'tait attendue  voir Yann repartir encore sur la
_Marie_ qu'elle avait visite jadis, qu'elle connaissait, et dont la
Vierge avait protg pendant de longues annes les dangereux voyages; et
voici que ce changement, cette _Lopoldine,_ augmentait son angoisse.

Mais, bientt, elle en vint  se dire que pourtant cela ne la regardait
plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher
jamais.  Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il ft
ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?...
Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en
Islande; lorsque l't serait revenu, tide, sur les chaumires dsertes, sur les
femmes solitaires et inquites; - ou bien quand un nouvel automne
commencerait encore, ramenant une fois de plus les pcheurs?...  Tout
cela pour elle tait indiffrent, semblable, galement sans joie et sans
espoir.  Il n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif de
rapprochement, puisque mme il oubliait le pauvre petit Sylvestre; - donc
il fallait bien comprendre que c'en tait fait pour toujours de ce seul
rve, de ce seul dsir de sa vie; elle devait se dtacher de Yann, de toutes
les choses qui avaient trait  son existence, mme de ce nom d'Islande qui
vibrait encore avec un charme si douloureux  cause de lui; chasser
absolument ces penses, tout balayer; se dire que c'tait fini, fini 
jamais...

Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui
avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas  mourir.  Et
alors, aprs,  quoi bon vivre,  quoi bon travailler, et pour quoi faire?...

Le vent d'ouest s'tait encore lev dehors; les gouttires du toit avaient
recommenc, sur ce grand gmissement lointain, leur bruit tranquille et lger
de grelot de poupe.  Et ses larmes aussi se mirent  couler, larmes
d'orpheline et d'abandonne, passant sur ses lvres avec un petit got amer,
descendant silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d't
qu'aucune brise n'amne, et qui tombent tout  coup, presses et pesantes, de
nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se sentant brise, prise de
vertige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette
dame Tressoleur et essaya de se coucher.

Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'tendant: il
devenait chaque jour plus humide et plus froid, - ainsi que toutes les
choses de cette chaumire.  - Cependant, comme elle tait trs jeune, tout en
continuant de pleurer, elle finit par se rchauffer et s'endormir.





XVI


Des semaines sombres avaient pass encore, et on tait dj aux premiers jours
de fvrier, par un assez beau temps doux.

Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de pche du
dernier t, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre  sa mre,
suivant la coutume de famille.  L'anne avait t bonne, et il s'en
retournait content.

Prs de Ploubazlanec, il vit un rassemblement au bord de la route;: une
vieille, qui gesticulait avec son bton, et autour d'elle des gamins
ameuts qui riaient...  La grand'mre Moan!...  La bonne grand'mre que
Sylvestre adorait, toute trane et dchire, devenue maintenant une de ces
vieilles pauvresses imbciles qui font des attroupements sur les
chemins!...  Cela lui causa une peine affreuse.

Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tu son chat, et elle les menaait
de son bton, trs en colre et en dsespoir:

--Ah! s'il avait t ici, lui, mon pauvre garon, vous n'auriez pas os, bien
sr, mes vilains drles!...

Elle tait tombe, parait-il, en courant aprs eux pour les battre; sa coiffe
tait de ct, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore qu'elle tait
grise (comme cela arrive bien en Bretagne  quelques pauvres vieux qui
ont eu des malheurs).

Yann savait, lui, que ce n'tait pas vrai, et qu'elle tait une vieille
respectable ne buvant jamais que de l'eau.

--Vous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, trs en colre lui aussi, avec
sa voix et son ton qui imposaient.

Et, en un clin d'oeil, tous les petits se sauvrent, penauds et confus,
devant le grand Gaos.

Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour
la veille, avait aperu cela de loin, reconnu sa grand'mre dans ce groupe.
Effraye,  elle arriva en courant pour savoir ce que c'tait, ce qu'elle
avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, - et comprit, voyant leur chat
qu'on avait tu.

Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne dtourna pas les siens; ils
ne songeaient plus  se fuir cette fois; devenus seulement trs roses tous
deux, lui aussi vite qu'elle, d'une mme monte de sang  leurs joues, ils se
regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si prs; mais sans
haine, presque avec douceur, runis qu'ils taient dans une commune pense de
piti et de protection.

Il y avait longtemps que les enfants de l'cole lui en voulaient,  ce
pauvre matou dfunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de diable;
mais c'tait un trs bon chat, et, quand on le regardait de prs, on lui
trouvait au contraire la mine tranquille et cline.  Ils l'avaient tu avec
des cailloux et son oeil pendait.  La pauvre vieille, en marmottant
toujours des menaces, s'en allait tout mue, toute branlante, emportant
par la queue, comme un lapin, ce chat mort.

--Ah! mon pauvre garon, mon pauvre garon... s'il tait encore de ce monde
on n'aurait pas os me faire a, non, bien sr!...

Il lui tait sorti des espces de larmes qui coulaient dans ses rides; et
ses mains,  grosses veines bleues, tremblaient.

Gaud l'avait recoiffe au milieu, tchait de la consoler avec des paroles
douces de petite fille.  Et Yann s'indignait; si c'tait possible, que
des enfants fussent si mchants!  Faire une chose pareille  une pauvre
vieille femme!  Les larmes lui en venaient presque,  lui aussi.  - Non
point pour ce matou, il va sans dire: les jeunes hommes, rudes comme
lui, s'ils aiment bien  jouer avec les btes, n'ont gure de sensiblerie
pour elles; mais son coeur se fendait,  marcher l derrire cette grand'mre
en enfance, emportant son pauvre chat par la queue.  Il pensait 
Sylvestre, qui l'avait tant aime; au chagrin horrible qu'il aurait eu,
si on lui avait prdit qu'elle finirait ainsi, en drision et en misre.

Et Gaud s'excusait, comme tant charge de sa tenue:

--C'est qu'elle sera tombe, pour tre si sale, disait-elle tout bas; sa
robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne sommes pas riches,
monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommode hier, et ce matin quand
je suis partie, je suis sre qu'elle tait propre et en ordre.

Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touch peut-tre par cette
petite explication toute simple qu'il ne l'et t par d'habiles phrases, des
reproches et des pleurs.  Ils continuaient de marcher l'un prs de
l'autre, se rapprochant de la chaumire des Moan.  - Pour jolie, elle
l'avait toujours t comme personne, il le savait fort bien, mais il lui
parut qu'elle l'tait encore davantage depuis sa pauvret et son deuil.
Son air tait devenu plus srieux, ses yeux gris de lin avaient
l'expression plus rserve et semblaient malgr cela vous pntrer plus avant,
jusqu'au fond de l'me.  Sa taille aussi avait achev de se former.
Vingt-trois ans bientt; elle tait dans tout son panouissement de beaut.

Et puis elle avait  prsent la tenue d'une fille de pcheur, sa robe noire
sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne
savait plus bien d'o il lui venait; c'tait quelque chose de cach en
elle-mme et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire reproche;
peut-tre seulement son corsage, un peu plus ajust que celui des autres,
par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le haut
de ses bras...  Mais non, cela rsidait plutt dans sa voix tranquille et
dans son regard.





XVII


Dcidment il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.

Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et
cela devenait presque un peu drle, maintenant, de les voir ainsi passer
en cortge; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient.  La
vieille Yvonne au milieu, portant la bte; Gaud  sa droite, trouble et
toujours trs rose; le grand Yann  sa gauche, tte haute, et pensif.

Cependant la pauvre vieille s'tait presque subitement apaise en route;
d'elle-mme, elle s'tait recoiffe et, sans plus rien dire, elle commenait 
les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de son oeil qui
tait redevenu clair.

Gaud ne parlait pas de peur de donner  Yann une occasion de prendre cong;
elle et voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait reu de lui,
marcher les yeux ferms pour ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi
bien longtemps  ses cts dans un rve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si
vite  leur logis vide et sombre o tout allait s'vanouir.

A la porte, il y eut une de ces minutes d'indcision pendant lesquelles
il semble que le coeur cesse de battre.  La grand'mre entra sans se
retourner; puis Gaud, hsitante, et Yann, par derrire, entra aussi...

Il tait chez elle, pour la premire fois de sa vie; sans but,
probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?...  En passant le seuil,
il avait touch son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontr d'abord le
portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
noires, il s'en tait approch lentement comme d'une tombe.

Gaud tait reste debout, appuye des mains  leur table.  Il regardait
maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
revue silencieuse qu'il passait de leur pauvret.  Bien pauvre, en effet,
malgr son air rang et honnte, le logis de ces deux abandonnes qui s'taient
runies.  Peut-tre, au moins, prouverait-il pour elle un peu de bonne piti,
en la voyant redescendue  cette mme misre,  ce granit fruste et  ce chaume.
Il n'y avait plus de la richesse passe, que le lit blanc, le beau lit de
demoiselle, et involontairement les yeux de Yann revenaient l...

Il ne disait rien...  Pourquoi ne s'en allait-il pas?...  La vieille
grand'mre, qui tait encore si fine  ses moments lucides, faisait semblant
de ne pas prendre garde  lui.  Donc ils restaient debout devant l'un
l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque
interrogation suprme.

Mais les instants passaient et,  chaque seconde coule, le silence semblait
entre eux se figer davantage.  Et ils se regardaient toujours plus
profondment, comme dans l'attente solennelle de quelque chose d'inou qui
tardait  venir.

. . . . . . . . . . . .
--Gaud, demanda-t-il  demi-voix grave, si vous voulez toujours...

Qu'allait-il dire?...  On devinait quelque grande dcision, brusque comme
taient les siennes, prise l tout  coup, et osant  peine tre formule...

--Si vous voulez toujours...  La pche s'est bien vendue cette anne, et
j'ai un peu d'argent devant moi...

Si elle voulait toujours!...  Que lui demandait-il? avait-elle bien
entendu?  Elle tait anantie devant l'immensit de ce qu'elle croyait
comprendre.

Et la vieille Yvonne, de son coin l-bas, dressait l'oreille, sentant du
bonheur approcher...

--Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous
vouliez toujours...

... Et puis il attendit sa rponse, qui ne vint pas...  Qui donc pouvait
l'empcher de prononcer ce oui?  Il s'tonnait, il avait peur, et elle s'en
apercevait bien.  Appuye des deux mains  la table, devenue tout blanche,
avec des yeux qui se voilaient, elle tait sans voix, ressemblait  une
mourante trs jolie...

--Eh bien, Gaud, rpondis donc! dit la vieille grand'mre qui s'tait leve
pour venir  eux.  Voyez-vous, a la surprend, monsieur Yann; il faut
l'excuser; elle va rflchir et vous rpondre tout  l'heure...  Asseyez-vous,
monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...

Mais non, elle ne pouvait pas rpondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
plus, dans son extase...  C'tait donc vrai qu'il tait bon, qu'il avait du
coeur.  Elle le retrouvait l, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais
cess de le voir en elle-mme, malgr sa duret, malgr son refus sauvage, malgr
tout.  Il l'avait ddaigne longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, - et
aujourd'hui qu'elle tait pauvre; c'tait son ide  lui sans doute, il avait
eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne
songeait pas du tout  lui en demander compte, non plus qu' lui reprocher
son chagrin de deux annes...  Tout cela, d'ailleurs, tait si oubli, tout
cela venait d'tre emport si loin, en une seconde, par le tourbillon
dlicieux qui passait sur sa vie!...

Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu'avec les yeux,
tout noys, qui le regardaient  une extrme profondeur, tandis qu'une grosse
pluie de larmes commenait  descendre le long de ses joues...

--Allons, Dieu vous bnisse! mes enfants, dit la grand'mre Moan.  Et moi,
je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d'tre devenue si
vieille, pour avoir vu a avant de mourir.

Ils restaient toujours l, l'un devant l'autre, se tenant les mains et ne
trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole qui ft
assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune qui leur
semblt digne de rompre leur dlicieux silence.

--Embrassez-vous, au moins, mes enfants...  Mais c'est qu'ils ne se
disent rien!...  Ah! mon Dieu, les drles de petits enfants que j'ai l par
exemple!...  Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille...  De
mon temps  moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'tait promis...

Yann ta son chapeau, comme saisi tout  coup d'un grand respect inconnu,
avant de se pencher pour embrasser Gaud, - et il lui sembla que c'tait
le premier vrai baiser qu'il et jamais donn de sa vie.

Elle aussi l'embrassa, appuyant de tout son coeur ses lvres fraches,
inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fianc que
la mer avait dore.  Dans les pierres du mur, le grillon leur chantait le
bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard.  Et le pauvre petit
portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du milieu de sa
couronne noire.  Et tout paraissait s'tre subitement vivifi et rajeuni
dans la chaumire morte.  Le silence s'tait rempli de musique inoues; mme le
crpuscule ple d'hiver, qui entrait par la lucarne, tait devenu comme une
belle lueur enchante...

--Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire a, mes bons
enfants?

Gaud baissa la tte.  L'Islande, la _Lopoldine,_ - c'est vrai, elle avait dj
oubli ces pouvante dresses sur la route.  - Au retour d'Islande!... comme
se serait long, encore tout cet t d'attente craintive.  Et Yann, battant
le sol du bout de son pied,  petits coups rapides, devenu for press lui
aussi, comptait en lui-mme trs vite, pour voir si, en se

dpchant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce dpart: tant
de jours pour runir les papiers, tant de jours pour publier les bans 
l'glise; oui, cela ne mnerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois pour les
noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une grande
semaine  rester ensemble aprs.

--Je m'en vais toujours commencer par prvenir notre pre, dit-il, avec
autant de hte que si les minutes mmes de leur vie taient maintenant mesures
et prcieuses...





Quatrime partie.




I


Les amoureux aiment toujours beaucoup s'asseoir ensemble sur les bancs,
devant les portes, quand la nuit tombe.

Yann et Gaud pratiquaient cela, eux aussi.  Chaque soir, c'tait  la porte
de la chaumire des Moan, sur le vieux banc de granit, qu'ils se
faisaient leur cour.

D'autres ont le printemps, l'ombre des arbres, les soires tides, les
rosiers fleuris.  Eux n'avaient rien que des crpuscules de fvrier
descendant sur un pays marin, tout d'ajoncs et de pierres.  Aucune
branche de verdure au-dessus de leur tte, ni alentour, rien que le ciel
immense, o passaient lentement des brumes errantes.  Et pour fleurs, des
algues brunes, que les pcheurs, en remontant de la grve, avaient entranes
dans le sentier avec leurs filets.

Les hivers ne sont pas rigoureux dans cette rgion tidie par des courants
de la mer; mais c'est gal, ces crpuscules amenaient souvent des humidits
glaces et d'imperceptibles petites pluies qui se dposaient sur leurs
paules.

Ils restaient tout de mme, se trouvant trs bien l.  Et ce banc, qui avait
plus d'un sicle, ne s'tonnait pas de leur amour, en ayant dj vu
bien d'autres; il en avait bien entendu, des douces paroles, sortir,
toujours les mmes, de gnration en gnration, de la bouche des jeunes, et il
tait habitu  voir les amoureux revenir plus tard, changs en vieux branlants
et en vieilles tremblotantes, s'asseoir  la mme place, - mais dans le
jour alors pour respirer encore un peu d'air et se chauffer  leur
dernier soleil...

De temps en temps, la grand'mre Yvonne mettait la tte  la porte pour les
regarder.  Non pas qu'elle ft inquite de ce qu'ils faisaient ensemble,
mais par affection seulement, pour le plaisir de les voir, et aussi
pour essayer de les faire rentrer.  Elle disait:

--Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal.  _Ma Dou,
ma Dou,_ rester dehors si tard, je vous demande un peu, a a-t-il du bon
sens?

Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux?  Est-ce qu'ils avaient
seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'tre l'un prs
de l'autre?

Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un lger
murmure  deux voix, ml au bruissement que la mer faisait en dessous, au
pied des falaises.  C'tait une musique trs harmonieuse, la voix frache de
Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorits douces et
caressantes dans des notes graves.  On distinguait aussi leurs deux
silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils taient adosss:
d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en
robe noire et,  ct d'elle, les paules carres de son ami.  Au-dessus d'eux,
le dme bossu der leur toit de paille et, derrire tout cela, les infinis
crpusculaires, le vide incolore des eaux et du ciel...

Ils finissaient tout de mme par rentrer s'asseoir dans la chemine, et la
vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tte tombe en avant, ne gnait
pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient.  Ils recommenaient  se
parler  voix basse, ayant  se rattraper de deux ans de silence; ayant
besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle
devait si peu durer.

Il tait convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mre Yvonne qui, par
testament, leur lguait sa chaumire; pour le moment, ils n'y faisaient
aucune amlioration, faute de temps, et remettaient au retour d'Islande
leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop dsol.





II


... Un soir, il s'amusait  lui citer mille petites choses qu'elle avait
faites ou qui lui taient arrives depuis leur premire rencontre; il lui
disait mme les robes qu'elle avait eues, les ftes o celle tait alle.

Elle l'coutait avec une extrme surprise.  Comment donc savait-il tout
cela?  Qui se serait imagin qu'il y avait fait attention et qu'il tait
capable de le retenir?...

Lui, souriait, faisant le mystrieux, et racontait encore d'autres petits
dtails, mme des choses qu'elle avait presque oublies.

Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un
ravissement inattendu qui la prenait tout entire; elle commenait  deviner, 
comprendre: c'est qu'il l'avait aime, lui aussi, tout ce temps-
l!...  Elle avait t sa proccupation constante; il lui en faisait l'aveu naf 
prsent!...

Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant
repousse, tant fait souffrir?

Toujours ce mystre qu'il avait promis d'claircir pour elle, mais dont il
reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrass et un
commencement de sourire incomprhensible.





III


Ils allrent  Paimpol un beau jour, avec la grand'mre Yvonne, pour acheter
la robe de noces.

Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois,
il y en avait qui auraient trs bien pu tre arrangs pour la circonstance,
sans qu'on et besoin de rien acheter.  Mais Yann avait voulu lui faire
ce cadeau, et elle ne s'en tait pas trop dfendue: avoir une robe donne par
lui, paye avec l'argent de son travail et de sa pche, il lui semblait que
cela la fit dj un peu son pouse.

Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son pre.
Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les toffes qu'on dployait
devant eux.  Il tait un peu hautain vis--vis des marchands et, lui qui
autrefois ne serait entr pour rien au monde dans aucune des boutiques de
Paimpol, ce jour-l s'occupait de tout, mme de la forme qu'aurait cette
robe; il voulut qu'on y mit de grandes bandes de velours pour la rendre
plus belle.





IV


Un soir qu'ils taient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de
leur falaise  o la nuit tombait, leurs yeux s'arrtrent par hasard sur un
buisson d'pines - le seul d'alentour - qui croissait entre les rochers
au bord du chemin.  Dans la demi-obscurit, il leur sembla distinguer sur
ce buisson de lgres petites houppes blanches:

--On dirait qu'il est fleuri, dit Yann.  Et ils s'approchrent pour s'en
assurer.

Il tait tout en fleurs.  N'y voyant pas beaucoup, ils le  touchrent,
vrifiant avec leurs doigts la prsence de ces petites fleurettes qui taient
tout humides de brouillard.  Et alors, il leur vint une premire
impression htive de printemps; du mme coup, ils s'aperurent que les jours
avaient allong; qu'il y avait quelque chose de plus tide dans l'air, de
plus lumineux dans la nuit.

Mais comme ce buisson tait en avance!  Nulle part dans le pays au bord
d'aucun chemin, on n'en et trouv un pareil.  Sans doute, il avait fleuri l
exprs pour eux, pour leur fte d'amour...

--Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.

Et, presque  ttons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec le
grand couteau de pcheur qu'il portait  sa ceinture, il enleva
soigneusement les pines, puis il le mit au corsage de Gaud:

--L, comme une marie, dit-il en se reculant comme pour voir, malgr la
nuit, si cela lui seyait bien.

Au-dessous d'eux, la mer trs calme dferlait faiblement sur les galets de
la grve, avec un petit bruissement intermittent, rgulier comme une
respiration de sommeil; elle semblait indiffrente, ou mme favorable  cette
cour qu'ils se faisaient l tout prs d'elle.

Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soires, et ensuite,
quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur venait un
petit dcouragement de vivre, parce que c'tait dj fini...

Il fallait se hter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'tre pas
prt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu' l'automne, jusqu'
l'avenir incertain...

Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la
mer, et avec cette proccupation un peu enfivre de la marche du temps,
prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre.
 Ils taient des amoureux diffrents des autres, plus graves, plus inquiets
dans leur amour.

Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre
elle et, quand il tait reparti le soir, ce mystre tourmentait Gaud.
Pourtant il l'aimait bien, elle en tait sre.


C'tait vrai, qu'il l'avait de tout temps aime, mais pas comme  prsent: cela
augmentait dans son coeur et dans sa tte comme une mare, qui monte, jusqu'
tout remplir.  Il n'avait jamais connu cette manire d'aimer quelqu'un.

De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque
tendu, jetait la tte sur les genoux de Gaud, par clinerie d'enfant pour se
faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance.  Il et
aim se coucher par terre  ses pieds, et rester l, le front appuy sur le bas
de sa robe.  En dehors de ce baiser de frre qu'il lui donnait en
arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser.  Il adorait le je
ne sais quoi invisible qui tait en elle, qui tait son me, qui se
manifestait  lui dans le son pur et tranquille de sa voix, dans
l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide...

Et dire qu'elle tait en mme temps une femme de chair, plus belle et plus
dsirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientt d'une manire
aussi complte que ses matresses d'avant, sans cesser pour cela d'tre
_elle-mme!..._  Cette ide le faisait frissonner jusqu'aux moelles
profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille
ivresse, mais il n'y arrtait pas sa pense, par respect, se demandant
presque s'il oserait commettre ce dlicieux sacrilge...





V


Un soir de pluie, ils taient assis prs l'un de l'autre dans la chemine, et
leur grand'mre Yvonne dormait en face d'eux.  La flamme qui dansait dans
les branchages du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres
agrandies.

Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux.  Mais il y
avait, ce soir-l, de longs silences embarrasss, dans leur causerie.  Lui
surtout ne disait presque rien, et baissait la tte avec un demi-sourire,
cherchant  se drober aux regards de Gaud.

C'est qu'elle l'avait press de questions, toute la soire, sur ce mystre
qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se voyait
pris: elle tait trop fine et trop dcide  savoir; aucun faux-fuyant ne le
tirerait plus de ce mauvais pas.

--De mchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle.

Il essaya de rpondre oui.  De mchants propos, oh!... on en avait tenu
beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...

Elle demanda quoi.  Il se troubla et ne su pas dire.  Alors elle vit
bien que se devait tre autre chose.

--C'tait ma toilette, Yann?

Pour la toilette, il est sr que cela y avait contribu; elle en faisait
trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pcheur.  Mais
enfin il tait forc de convenir que ce n'tait pas tout.

--tait-ce parce que, dans ce temps l, nous passions pour riches?  Vous
aviez peur d'tre refus?

--Oh! non, pas cela.

Il fit cette rponse avec une si nave sret de lui-mme, que Gaud en fut amuse.
Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit
dehors le bruit gmissant de la brise et de la mer.

Tandis qu'elle l'observait attentivement, une ide commenait  lui venir, et
son expression changeait  mesure:

--Ce n'tait rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le
regardant tout  coup dans le blanc des yeux, avec le sourire
d'inquisition irrsistible de quelqu'un qui a devin.

Et lui dtourna la tte, en riant tout  fait.

Ainsi, c'tait bien cela, elle avait trouv: de raison, il ne pouvait pas
lui en donner, parce qu'il n'y en avait pas, il n'y en avait eu jamais.
 Eh bien, oui, tout simplement il avait fait son ttu (comme Sylvestre
disait jadis), et c'tait tout.  Mais voil aussi, on l'avait tourment avec
cette Gaud!  Tout le monde s'y tait mis, ses parents, Sylvestre, ses
camarades islandais, jusqu' Gaud elle-mme.  Alors il avait commenc  dire
non, obstinment non, tout en gardant au fond de son coeur l'ide qu'un
jour, quand personne n'y penserait plus, cela finirait certainement par
tre oui.

Et c'tait pour cet enfantillage de son Yann que Gaud avait langui,
abandonne pendant deux ans, et dsir mourir...

Aprs le premier mouvement, qui avait t de rire un peu, par confusion d'tre
dcouvert, Yann regarda Gaud avec de bons yeux graves qui,  leur tour
interrogeaient profondment: lui  pardonnerait-elle au moins?  Il avait
un si grand remords aujourd'hui de lui avoir fait tant de peine, lui
pardonnerait-elle?...

--C'est mon caractre qui est comme cela, Gaud, dit-il.  Chez nous, avec
mes parents, c'est la mme chose.  Des fois, quand je fais ma tte dure, je
reste pendant des huit jours comme fch avec eux presque sans parler 
personne.  Et pourtant je les aime bien, vous le savez, et je finis
toujours par leur obir dans tout ce qu'ils veulent, comme si j'tais
encore un enfant de dix ans...  Si vous croyez que a faisait mon
affaire,  moi, de ne pas me marier!  Non, cela n'aurait plus dur
longtemps dans tous les cas, Gaud, vous pouvez me croire.

Oh! si elle lui pardonnait!  Elle sentait tout doucement des larmes lui
venir, et c'tait le reste de son chagrin d'autrefois qui finissait de
s'en aller  cet aveu de son Yann.  D'ailleurs, sans toute sa souffrance
d'avant, l'heure prsente n'et pas t si dlicieuse;  prsent que c'tait fini, elle
aimait presque mieux avoir connu ce temps d'preuve.

Maintenant tout tait clairci entre eux deux; d'une manire inattendue, il
est vrai, mais complte: il n'y avait aucun voile entre leurs deux mes.
Il l'attira contre lui dans ses bras et, leurs ttes s'tant rapproches, ils
restrent l longtemps, leurs joues appuyes l'une sur l'autre, n'ayant plus
besoin de rien s'expliquer ni de rien se dire.  Et en ce moment, leur
treinte tait si chaste que, la grand'mre Yvonne s'tant rveille, ils demeurrent
devant elle comme ils taient, sans aucun trouble.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .





VI


C'tait six jours avant le dpart pour l'Islande.  Leur cortge de noces s'en
revenait de l'glise de Ploubazlanec, pourchass par un vent furieux, sous
un ciel charg et tout noir.

Au bras l'un de l'autre, ils taient beaux tous deux, marchant comme des
rois, en tte de leur longue suite, marchant comme dans un rve.  Calmes,
recueillis, graves, ils avaient l'air de ne rien voir; de dominer la
vie, d'tre au-dessus de tout.  Ils semblaient mme tre respects par le vent,
tandis que, derrire eux, ce cortge tait un joyeux dsordre de couples
rieurs, que de grandes rafales d'ouest tourmentaient.

Beaucoup de jeunes, chez lesquels aussi la vie dbordait; d'autres, dj
grisonnants, mais qui souriaient encore en se rappelant le jour de
leurs noces et leurs premires annes.  Grand'mre Yvonne tait l et suivait
aussi, trs vente, mais presque heureuse, au bras d'un vieil oncle de Yann
qui lui disait des galanteries anciennes; elle portait une belle coiffe
neuve qu'on lui avait achete pour la circonstance et toujours son petit
chle, reteint une troisime fois - en noir,  cause de Sylvestre.

Et le vent secouait indistinctement tous ces invits; on voyait les jupes
releves et des robes retournes; des chapeaux et des coiffes qui
s'envolaient.

A la porte de l'glise, les maris s'taient achet, suivant la coutume, des
bouquets de fausses fleurs pour complter leur toilette de fte.  Yann
avait attach les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il tait de
ceux  qui tout va bien.  Quant  Gaud, il y avait de la demoiselle encore
dans la faon dont ces pauvres fleurs grossires taient piques en haut de son
corsage - trs ajust, comme autrefois sur sa forme exquise.

Le violonaire qui menait tout ce monde, affol par le vent, jouait  la
diable; ses airs arrivaient aux oreilles par bouffes, et, dans le bruit
des bourrasques, semblaient une petite musique drle plus grle que les
cris d'une mouette.

Tout Ploubazlanec tait sorti pour les voir.  Ce mariage avait quelque
chose qui passionnait les gens, et on tait venu de loin  la ronde; aux
carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui
stationnaient pour les attendre.  Presque tous les "Islandais" de
Paimpol, les amis de Yann, taient l posts.  Ils saluaient les maris au
passage; Gaud rpondait en s'inclinant lgrement comme une demoiselle, avec
sa grce srieuse, et, tout le long de sa route, elle tait admire.

Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, mme ceux des
bois, s'taient vids de leurs mendiants, de leurs estropis, de leurs fous,
de leurs idiots  bquilles.  Cette gent tait chelonne sur le parcours, avec
des musiques, des accordons, des vielles; ils tendaient leurs mains,
leurs sbiles, leurs chapeaux, pour recevoir des aumnes que Yann leur
lanait avec son grand air noble, et Gaud, avec son joli sourire de
reine.  Il y avait de ces mendiants qui taient trs vieux, qui avaient des
cheveux gris sur des ttes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans
les creux des chemins, ils taient de la mme couleur que la terre d'o ils
semblaient n'tre qu'incompltement sortis, et o ils allaient rentrer bientt
sans avoir eu de penses; leurs yeux gars inquitaient comme le mystre de
leurs existences avortes et inutiles.  Ils regardaient passer, sans
comprendre, cette fte de la vie pleine et superbe...

On continua de marcher au del du hameau de Pors-Even et de la maison des
Gaos.  C'tait pour se rendre, suivant l'usage traditionnel des maris du
pays de Ploubazlanec,  la chapelle de la Trinit, qui est comme au bout du
monde breton.

Au pied de la dernire et extrme falaise, elle pose sur un seuil de roches
basses, tout prs des eaux, et semble dj appartenir  la mer.  Pour y
descendre, on prend un sentier de chvre parmi des blocs de granit.  Et
le cortge de noces se rpandit sur la pente de ce cap isol, au milieu des
pierres, les paroles joyeuses ou galantes se perdant tout  fait dans le
bruit du vent et des lames.

Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage
n'tait pas sr, la mer venait trop prs pour frapper ses grands coups.  On
voyait bondir trs haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se
dployaient pour tout inonder.

Yann, qui s'tait le plus avanc, avec Gaud appuye  son bras, recula le
premier devant les embruns.  En arrire, son cortge restait chelonn sur les
roches, en amphithtre, et lui, semblait tre venu l pour prsenter sa femme  la
mer; mais celle-ci faisait mauvais visage  la marie nouvelle.

En se retournant, il aperut le violonaire, perch sur un rocher gris et
cherchant  rattraper, entre deux rafales, son air de contredanse.

--Ramasse ta musique, mon ami, lui dit-il; la mer nous en joue d'une
autre qui marche mieux que la tienne...

En mme temps commena une grande pluie fouettante qui menaait depuis le
matin.  Alors ce fut une dbandade folle avec des cris et des rires, pour
grimper sur la haute falaise et se sauver chez les Gaos...





VII


Le dner de noces se fit chez les parents d'Yann,  cause de ce logis de
Gaud, qui tait bien pauvre.

Ce fut en haut, dans la grande chambre neuve, une table de vingt-cinq
personnes autour des maris; des soeurs et des frres; le cousin Gaos le
pilote; Guermeur, Keraez, Yvon Duff, tous ceux de l'ancienne
_Marie,_qui taient de la _Lopoldine_  prsent; quatre filles d'honneur trs
jolies, leurs nattes de cheveux disposes en rond au-dessus des oreilles,
comme autrefois les impratrices de Byzance, et leur coiffe blanche  la
nouvelle mode des jeunes, en forme de conque marine; quatre garons
d'honneur, tous Islandais, bien plants, avec de beaux yeux fiers.

Et en bas aussi, bien entendu, on mangeait et on cuisinait; toute la
queue du cortge s'y tait entasse en dsordre, et des femmes de peine, loues 
Paimpol, perdaient la tte devant la grande chemine encombre de poles et de
marmites.

Les parents d'Yann auraient souhait pour leur fils une femme plus riche,
c'est bien sr; mais Gaud tait connue  prsent pour une fille sage et
courageuse; et puis,  dfaut de sa fortune perdue, elle tait la plus belle
du pays, et cela le flattait de voir les deux poux si assortis.

Le vieux pre, en gat aprs la soupe, disait de ce mariage:

--a va faire encore des Gaos, on n'en manquait pourtant pas dans
Ploubazlanec!

Et en comptant sur ses doigts, il expliquait  un oncle de la marie
comment il y en avait tant de ce nom-l: son pre, qui tait le plus jeune de
neuf frres, avait eu douze enfants, tous maris avec des cousines, et a en
avait fait, tout a, des Gaos, malgr les disparus d'Islande!...

--Pour moi, dit-il, j'ai pous aussi une Gaos ma parente, et nous en avons
fait encore quatorze  nous deux.

Et  l'ide de cette peuplade, il se rjouissait, en secouant sa tte blanche.

Dame! il avait eu de la peine pour les lever ses quatorze petits Gaos;
mais  prsent ils se dbrouillaient, et puis ces dix mille francs de l'pave
les avaient mis vraiment bien  leur aise.

En gat aussi, le voisin Guermeur racontait ses tours jous au _service_
(Les hommes de la cte appellent ainsi leur temps de matelot dans la
marine de guerre.), des histoires de Chinois, d'Antilles, de Brsil,
faisant carquiller les yeux aux jeunes qui allaient y aller.

Un de ses meilleurs souvenirs, c'tait une fois,  bord de _l'Iphignie,_ on
faisait le plein des soutes  vin, le soir,  la brune; et la manche en
cuir, par o a passait pour descendre, s'tait creve.  Alors, au lieu
d'avertir, on s'tait mis  boire  mme jusqu' plus soif; a avait dur deux
heures, cette fte;  la fin a coulait plein  la batterie; tout le monde tait
sol!

Et ces vieux marins, assis  table, riaient de leur rire bon enfant avec
une pointe de malice.

--On crie contre le _service,_ disaient-ils; eh bien! il n'y a encore
que l, pour faire des tours pareils!

Dehors, le temps ne s'embellissait pas, au contraire; le vent, la
pluie, faisaient rage dans une paisse nuit.  Malgr les prcautions prises,
quelques-uns s'inquitaient de leur bateau, ou de leur barque amarre dans
le port, et parlaient de se lever pour aller y voir.

Cependant un autre bruit, beaucoup plus gai  entendre, arrivait d'en bas
o les plus jeunes de la noce soupaient les uns sur les autres: c'taient
les cris de joie, les clats de rire des petits-cousins et des
petites-cousines, qui commenaient  se sentir trs moustills par le cidre.

On avait servi des viandes bouillies, des viandes rties, des poulets,
plusieurs espces de poissons, des omelettes et des crpes.

On avait caus pche et contrebande, discut toute sorte de faons pour
attraper les messieurs douaniers qui sont, comme on sait, les ennemis
des hommes de mer.

En haut,  la table d'honneur, on se lanait mme  parler d'aventures drles.

Ceci se croisait, en breton, entre ces hommes qui tous,  leur poque,
avaient roul le monde.

--A Hong-Kong, les _maisons,_ tu sais bien, les _maisons_ qui sont l, en
montant dans les petites rues...

--Ah! oui, rpondait du bout de la table un autre qui les avait frquentes,
- oui, en tirant sur la droite quand on arrive?

--C'est a; enfin, chez les dames chinoises, quoi!...  Donc, nous avions
_consomm_ l dedans,  trois que nous tions...  Des vilaines femmes, _ma Dou,_
mais vilaines!...

--Oh! pour vilaines, je te crois, dit ngligemment le grand Yann qui, lui
aussi, dans un moment d'erreur, aprs une longue traverse, les avait
connues, ces Chinoises.

--Aprs, pour payer, qui est-ce qui en avait des piastres?...  Cherche,
cherche dans les poches, - ni moi, ni toi, ni lui, - plus le sou
personne! - Nous faisons des excuses, en promettant de revenir.  (Ici,
il contournait sa rude figure bronze et minaudait comme une Chinoise trs
surprise).  Mais la vieille, pas confiante, commence  miauler,  faire le
diable, et finit pour nous griffer avec ses pattes jaunes.
(Maintenant, il singeait ces voix pointues de l-bas et grimaait comme
cette vieille en colre, tout en roulant ses yeux qu'il avait retrousss
par le coin avec ces doigts.)  Et voil les deux Chinois, les deux...
enfin les deux patrons de la bote, tu me comprends, - qui ferment la
grille  clef, nous dedans!  Comme de juste, on te les empoigne par la
queue pour les mettre en danse la tte contre les murs.  - Mais crac! il
en sort d'autres par tous les trous, au moins une douzaine qui se
relvent les manches pour nous tomber dessus, - avec des airs de se mfier
tout de mme.  - Moi, j'avais justement mon paquet de cannes  sucre,
achetes pour mes provisions de route; et c'est solide, a ne casse pas,
quand c'est vert; alors tu penses, pour cogner sur les magots, si a nous
a t utile...

Non, dcidment il venait trop fort; en ce moment les vitres tremblaient
sous une rafale terrible, et le conteur, ayant brusqu la fin de son
histoire, se leva pour aller voir sa barque.

Un autre disait:

--Quand j'tais quartier-matre canonnier, en fonctions de caporal d'armes
sur la _Znobie,_  Aden, un jour, je vois les marchands de plumes
d'autruche qui montent  bord (imitant l'accent de l-bas): "Bonjour,
caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands."  D'un _pare 
virer_ je te les fais redescendre quatre  quatre: "Toi, bon marchand,
que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de plumes pour me faire
cadeau; nous verrons aprs si on te laissera monter avec ta pacotille."
Et je m'en serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas t si
bte!  (Douloureusement): mais, tu sais, dans ce temps j'tais jeune
homme...  Alors,  Toulon, une connaissance  moi qui travaillait dans les
modes...

Allons bon, voici qu'un des petits frres d'Yann, un futur Islandais,
avec une bonne figure rose et des yeux vifs, tout d'un coup se trouve
malade pour avoir bu trop de cidre.  Bien vite il faut l'emporter, le
petit Laumec, ce qui coupe court au rcit des perfidies de cette modiste
pour avoir ces plumes...

Le vent dans la chemine hurlait comme un damn qui souffre; de temps en
temps, avec une force  faire peur, il secouait toute la maison sur ses
fondements de pierre.

--On dirait que a le fche, parce que nous sommes en train de nous amuser,
dit le cousin pilote.

--Non, c'est la mer qui n'est pas contente, rpondit Yann, en souriant 
Gaud, - parce que je lui avais promis mariage.

Cependant, une sorte de langueur trange commenait  les prendre tous deux;
ils se parlaient plus bas, la main dans la main, isols au milieu de la gat
des autres.  Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le sens, ne
buvait pas du tout ce soir-l.  Et il rougissait  prsent, ce grand garon,
quand quelqu'un de ses camarades islandais disait une plaisanterie de
matelot sur la nuit qui allait suivre.

Par instants aussi il tait triste, en pensant tout  coup  Sylvestre...
D'ailleurs, il tait convenu qu'on ne devait pas danser  cause du pre de
Gaud et  cause de lui.

On tait au dessert; bientt allaient commencer les chansons.  Mais avant,
il y avait les prires  dire, pour les dfunts de la famille; dans les ftes
de mariage, on ne manque jamais  ce devoir de religion, et quand on vit
le pre Gaos se lever en dcouvrant sa tte blanche, il se fit du silence
partout:

--Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon pre.

Et, en se signant, il commena pour ce mort la prire latine:

--_Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum..._

Un silence d'glise s'tait maintenant propag jusqu'en bas, aux tables
joyeuses des petits.  Tous ceux qui taient dans cette maison rptaient en
esprit les mmes mots ternels.

--Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frres, perdus dans la mer
d'Islande...  Ceci est pour Pierre Gaos, mon fils, naufrag  bord de la
_Zlie_...

Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prire, il se tourna vers la
grand'mre Yvonne:

--Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan.  Et il en rcita une autre
encore.  Alors Yann pleura.

--..._Sed libera nos a malo, Amen._

Les chansons commencrent aprs.  Des chansons apprises _au service,_ sur
le gaillard d'avant, o il y a, comme on sait, beaucoup de beaux
chanteurs:

         Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,
                      Mais chez nous les braves
                          Narguent le destin,
                  Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!

Les couplets taient dits par un des garons d'honneur, d'une manire tout 
fait langoureuse qui allait  l'me; et puis le choeur tait repris par
d'autres belles voix profondes.

Mais les nouveaux poux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de
lointain; quand ils se regardaient, leurs yeux brillaient d'un clat
trouble, comme des lampes voiles; ils se parlaient de plus en plus bas,
la main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tte, prise
peu  peu, devant son matre, d'une crainte plus grande et plus dlicieuse.

Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir
d'un certain vin  lui; il l'avait apport avec beaucoup de prcautions,
caressant la bouteille couche, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.

Il en raconta l'histoire: un jour de pche, une barrique flottait toute
seule au large; pas moyen de la ramener, elle tait trop grosse; alors
ils l'avaient creve en mer, remplissant tout ce qu'il y avait  bord de
pots et de moques.  Impossible de tout emporter.  On avait fait des
signes aux autres pilotes, aux autres pcheurs; toutes les voiles en vue
s'taient rassembles autour de la trouvaille.

--Et j'en connais plus d'un qui tait sol, en rentrant le soir  Pors-Even.

Toujours le vent continuait son bruit affreux.

En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien
quelques-uns de couchs, - des tout petit Gaos, ceux-ci; - mais les
autres faisaient le diable, mens par le petit Fantec (en franais: Franois)
et le petit Laumec (en franais: Guillaume), voulant absolument aller
sauter dehors, et,  toute minute, ouvrant la porte  des rafales furieuses
qui soufflaient les chandelles.

Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte,
il en avait eu quarante bouteilles; il priait bien qu'on n'en parlt pas, 
cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait pu lui
chercher une affaire pour cette pave non dclare.

--Mais voil, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si
on avait pu les tirer au clair, a serait devenu tout  fait du vin
suprieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin
que dans toutes les caves des dbitants de Paimpol.

Qui sait o il avait pouss, ce vin de naufrage?  Il tait fort, haut en
couleur, trs ml d'eau de mer, et gardait le got cre du sel.  Il fut nanmoins
trouv trs bon, et plusieurs bouteilles se vidrent.

Les ttes tournrent un peu; le son des voix devenait plus confus et les
garons embrassaient les filles.

Les chansons continuaient gament; cependant on n'avait gure l'esprit
tranquille  ce souper, et les hommes changeaient des signes d'inquitude 
cause du mauvais temps qui augmentait toujours.

Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais.  Cela
devenait comme un seul cri, continu, renfl, menaant, pouss  la fois,  plein
gosier,  cou tendu, par des milliers de btes enrages.

On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le
lointain leurs formidables coups sourds: et cela, c'tait la mer qui
battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait
pas contente, en effet, et Gaud se sentait le coeur serr par cette
musique d'pouvante, que personne n'avait commande pour leur fte de noces.

Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'tait lev doucement, fit
signe  sa femme de venir lui parler.

C'tait pour s'en aller chez eux...  Elle rougit, prise d'une pudeur,
confuse de s'tre leve...  Puis elle dit que ce serait impoli, s'en aller
tout de suite, laisser les autres.

--Non, rpondit Yann, c'est le pre qui l'a permis; nous pouvons.

Et il l'entrana.  Ils se sauvrent furtivement.

Dehors ils se trouvrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la
nuit profonde et tourmente.  Ils se mirent  courir, en se tenant par la
main.  Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les
lointains de la mer furieuse, d'o montait tout ce bruit.  Ils couraient
tous deux, cingls en plein visage, le corps pench en avant, contre les
rafales, obligs quelquefois de se retourner, la main devant la bouche,
pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupe.

D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empcher de traner sa
robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui ruisselait
par terre; et puis il la pris  son cou tout  fait, et continua de courir
encore plus vite...  Non, il ne croyait pas tant l'aimer!  Et dire
qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientt vingt-huit; que, depuis deux
ans au moins, ils auraient pu tre maris, et heureux comme ce soir.

Enfin ils arrivrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol
humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumrent une
chandelle que le vent leur souffla deux fois.

La vieille grand'mre Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de
commencer les chansons, tait l, couche depuis deux heures dans son lit en
armoire dont elle avait referm les battants; ils s'approchrent avec
respect et la regardrent par les dcoupures de sa porte afin de lui dire
bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore.  Mais ils virent que
sa figure vnrable demeurait immobile et ses yeux ferms; elle tait endormie
ou feignait de l'tre pour ne pas les troubler.

Alors ils se sentirent seuls l'un  l'autre.

Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains.  Lui se pencha
d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud dtourna les lvres
par ignorance de ce baiser-l, et, aussi chastement que le soir de leurs
fianailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui tait froidie par
le vent, tout  fait glace.

Bien pauvre, bien basse, leur chaumire, et il y faisait trs froid.  Ah!
si Gaud tait reste riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue 
arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue...
Elle n'tait gure habitue encore  ces murs de granit brut,  cet air rude
qu'avaient les choses; mais son Yann tait l avec elle; alors, par sa
prsence, tout tait chang, transfigur, et elle ne voyait plus que lui...

Maintenant leurs lvres s'taient rencontres, et elle ne dtournait plus les
siennes.  Toujours debout, les bras nous pour se serrer l'un  l'autre,
ils restaient l muets, dans l'extase d'un baiser qui ne finissait plus.
Ils mlaient leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient
tous deux plus fort, comme dans une ardente fivre.  Ils semblaient tre
sans force pour rompre leur treinte, et ne connatre rien de plus, ne
dsirer rien au del de ce long baiser.

Elle se dgagea enfin, trouble tout  coup:

--Non, Yann!...  grand'mre Yvonne pourrait nous voir!

Mais lui, avec un sourire, chercha les lvres de sa femme encore et les
reprit bien vite entre les siennes, comme un altr  qui on a enlev sa coupe
d'eau frache.

Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de
l'hsitation dlicieuse.  Yann, qui, aux premiers instants,  se serait mis 
genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage.  Il
regarda furtivement du ct des vieux lits en armoire, ennuy d'tre aussi prs
de cette grand'mre, cherchant un moyen sr pour ne plus tre vu; toujours
sans quitter les lvres exquises, il allongea le bras derrire lui, et, du
revers de la main, teignit la lumire comme avait fait le vent.

Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manire de la
tenir, la bouche toujours appuye sur la sienne, il tait comme un fauve
qui aurait plant ses dents dans une proie.  Elle, abandonnait son corps,
son me,  cet enlvement qui tait imprieux et sans rsistance possible, tout en
restant doux comme une longue caresse enveloppante: il l'emportait dans
l'obscurit vers le beau lit blanc _ la mode des villes_ qui devait tre
leur lit nuptial...

Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le mme invisible
orchestre jouait toujours.

Houhou!...  houhou!...  Le vent tantt donnait en plein son bruit
caverneux avec un tremblement de rage; tantt rptait sa menace plus bas 
l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits sons
fils, en prenant la voix flutte d'une chouette.

Et la grande tombe des marins tait tout prs, mouvante, dvorante, battant
les falaises de ses mmes coups sourds.  Une nuit ou l'autre, il faudrait
tre pris l dedans, s'y dbattre, au milieu de la frnsie des choses noires et
glaces: - ils le savaient...

Qu'importe! Pour le moment, ils taient  terre,  l'abri de toute cette
fureur inutile et retourne contre elle-mme.  Alors, dans le logis pauvre
et sombre o passait le vent, ils se donnrent l'un  l'autre, sans souci de
rien ni de la mort, enivrs, leurrs dlicieusement par l'ternelle magie de
l'amour...





VIII


Ils furent mari et femme pendant six jours.

En ce moment de dpart, les choses d'Islande occupaient tout le monde.
Des femmes de peine empilaient le sel pour la saumure dans les soutes
des navires; les hommes disposaient les grements et, chez Yann, la mre,
les soeurs travaillaient du matin au soir  prparer les _surots,_ les
_cirages,_ tout le trousseau de campagne.  Le temps tait sombre, et la
mer, qui sentait l'quinoxe venir, tait remuante et trouble.

Gaud subissait ces prparatifs inexorables avec angoisse, comptant les
heures rapides des journes, attendant le soir o, le travail fini, elle
avait son Yann pour elle seule.

Est-ce que, les autres annes, il partirait aussi?  Elle esprait bien
qu'elle saurait le retenir, mais elle n'osait pas, ds maintenant, lui en
parler...  Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses matresses
d'avant, jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci tait diffrent;
c'tait une tendresse si confiante et si frache, que les mmes baisers, les
mmes treintes, avec elle taient _autre chose;_ et, chaque nuit, leurs deux
ivresses d'amour allaient s'augmentant l'une par l'autre, sans jamais
s'assouvir quand le matin venait.

Ce qui la charmait comme une surprise, c'tait de le trouver si doux, si
enfant, ce Yann qu'elle avait vu quelquefois  Paimpol faire son grand
ddaigneux avec des filles amoureuses.  Avec elle, au contraire, il avait
toujours cette mme courtoisie qui semblait toute naturelle chez lui, et
elle adorait ce bon sourire qu'il lui faisait, ds que leurs yeux se
rencontraient.  C'est que, chez ces simples, il y a le sentiment, le
respect inn de la majest de _l'pouse;_un abme la spare de l'amante, chose de
plaisir,  qui, dans un sourire de ddain, on a l'air ensuite de rejeter
les baisers de la nuit.  Gaud tait l'pouse, elle, et, dans le jour, il ne
se souvenait plus de leurs caresses, qui semblaient ne pas compter tant
ils taient une mme chair tous deux et pour toute la vie.

... Inquite, elle l'tait beaucoup dans son bonheur, qui lui semblait
quelque chose de trop inespr, d'instable comme les rves...

D'abord, est-ce que ce serait bien durable, chez Yann, cet amour?...
Parfois elle se souvenait de ses matresses, de ses emportements, de ses
aventures, et alors elle avait peur: lui garderait-il toujours cette
tendresse infinie, avec ce respect si doux?...

Vraiment, six jours de mariage, pour un amour comme le leur, ce n'tait
rien; rien qu'un petit acompte enfivr pris sur le temps de l'existence -
qui pouvait encore tre si long devant eux!  A peine avaient-ils pu se
parler, se voir, comprendre qu'ils s'appartenaient.  - Et tous leurs
projets de vie ensemble, de joie tranquille, d'arrangement de mnage,
avaient t forcment remis au retour...

Oh! les autres annes,  tout prix l'empcher de repartir pour cette
Islande!...  Mais comment s'y prendre?  Et que feraient-ils alors pour
vivre, tant si peu riches l'un et l'autre?...  Et puis il aimait tant
son mtier de mer...

Elle essayerait malgr tout, les autres fois, de le retenir; elle y
mettrait toute sa volont, toute son intelligence et tout son coeur.  tre
femme d'Islandais, voir approcher tous les printemps avec tristesse,
passer tous les ts dans l'anxit douloureuse; non,  prsent qu'elle l'adorait
au del de ce qu'elle et imagin jamais, elle se sentait prise d'une pouvante
trop grande en songeant  ces annes  venir...

Ils eurent une journe de printemps, une seule...  C'tait la veille de
l'appareillage, on avait fini de mettre le grement en ordre  bord, et
Yann resta tout le jour avec elle.  Ils se promenrent bras dessus bras
dessous dans les chemins, comme font les amoureux, trs prs l'un de
l'autre et se disant mille choses.  Les bonnes gens en souriant les
regardaient passer:

--C'est Gaud, avec le grand Yann de Pors-Even...  Des maris d'hier!

Un vrai printemps, ce dernier jour; c'tait particulier et trange de voir
tout  coup ce grand calme, et plus un seul nuage dans ce ciel
habituellement tourment.  Le vent ne soufflait de nulle part.  La mer
s'tait faite trs douce; elle tait partout du mme bleu ple, et restait
tranquille.  Le soleil brillait d'un grand clat blanc, et le rude pays
breton s'imprgnait de cette lumire comme d'une chose fine et rare; il
semblait s'gayer et revivre jusque dans ses plus profonds lointains.
L'air avait pris une tideur dlicieuse sentant l't, et ont et dit qu'il s'tait
immobilis  jamais, qu'il ne pouvait plus y avoir de jours sombres ni de
temptes.  Les caps, les baies, sur lesquels ne passaient plus les ombres
changeantes des nuages, dessinaient au soleil leurs grandes lignes
immuables; ils paraissaient se reposer, eux aussi, dans des tranquillits
ne devant pas finir...  Tout cela comme pour rendre plus douce et
ternelle leur fte d'amour;  - et on voyait dj des fleurs htives, des
primevres le long des fosss, ou des violettes, frles et sans parfum.

Quand Gaud demandait:

--Combien de temps m'aimeras-tu, Yann?

Lui, rpondait, tonn, en la regardant bien en face avec ses beaux yeux
francs:

--Mais, Gaud, toujours...

Et ce mot, dit trs simplement par ses lvres un peu sauvage, semblait
avoir l son vrai sens d'ternit.

Elle s'appuyait  son bras.  Dans l'enchantement du rve accompli, elle se
serrait contre lui, inquite toujours, - le sentant fugitif comme un
grand oiseau de mer...  Demain, l'envole au large!...  Et cette premire
fois il tait trop tard, elle ne pouvait rien pour l'empcher de partir...

De ces chemins de falaise o ils se promenaient, on dominait tout ce pays
marin, qui paraissait tre sans arbres, tapiss d'ajoncs ras et sem de
pierres.  Les maisons des pcheurs taient poses  et l sur les rochers avec
leurs vieux murs de granit, leurs toits de chaume, trs hauts et bossus
verdis par la pousse nouvelle des mousses; et, dans l'extrme loignement,
la mer, comme une grande vision diaphane, dcrivait son cercle immense et
ternel qui avait l'air de tout envelopper.

Elle s'amusait  lui raconter les choses tonnantes et merveilleuses de ce
Paris o, elle avait habit, mais lui, trs ddaigneux, ne s'y intressait pas.

--Si loin de la cte, disait-il, et tant de terres, tant de terres... a
doit tre malsain.  Tant de maisons, tant de monde...  Il doit y avoir
des mauvaises maladies, dans ces villes; non, je ne voudrais pas vivre
l-dedans, moi, bien sr.

Et elle souriait, s'tonnant de voir combien ce grand garon tait un enfant
naf.

Quelquefois ils s'enfonaient dans ces replis du sol o poussent de vrais
arbres qui ont l'air de s'y tenir blottis contre le vent du large.  L,
il n'y avait plus de vue; par terre, des feuilles mortes amonceles et de
l'humidit froide, le chemin creux bord d'ajoncs verts, devenait sombre
sous les branchages, puis se resserrait entre les murs de quelque
hameau noir et solitaire, croulant de vieillesse, qui dormait dans ce
bas-fond; et toujours quelque crucifix se dressait bien haut devant
eux, parmi les branches mortes, avec son grand Christ de bois rong comme
un cadavre, grimaant sa douleur sans fin.

Ensuite le sentier remontait, et, de nouveau, ils dominaient les
horizons immenses, ils retrouvaient l'air vivifiant des hauteurs et de
la mer.

Lui,  son tour, racontait l'Islande, les ts ples et sans nuit, les soleils
obliques qui ne se couchent jamais.  Gaud ne comprenait pas bien et se
faisait expliquer.

--Le soleil fait tout le tour, tout le tour, disait-il en promenant
sons bras tendu sur le cercle lointain des eaux bleues.  Il reste
toujours bien bas, parce que, vois-tu, il n'a pas du tout de force pour
monter;  minuit, il trane un peu son bord dans la mer, mais tout de suite
il se relve et il continue de faire sa promenade ronde.  Des fois, la
lune aussi parat  l'autre bout du ciel; alors ils travaillent tous deux,
chacun de son bord, et on ne les connat pas trop l'un de l'autre, car
ils se ressemblent beaucoup dans ce pays.

Voir le soleil  minuit!...  Comme a devait tre loin, cette le d'Islande.
Et les fiords?  Gaud avait lu ce mot inscrit plusieurs fois parmi les
noms des morts dans la chapelle des naufrags; il lui faisait l'effet de
dsigner une chose sinistre.

--Les fiords, rpondait Yann, - des grandes baies, comme ici celle de
Paimpol par exemple; seulement il y a autour des montagnes si hautes,
si hautes, qu'on ne voit jamais o elles finissent,  cause des nuages qui
sont dessus.  Un triste pays, va, Gaud, je t'assure.  Des pierres, des
pierres, rien que des pierres, et les gens de l'le ne connaissent point
ce que c'est que les arbres.  A la mi-aot, quand notre pche est finie, il
est grand temps de repartir, car alors les nuits commencent, et elles
allongent trs vite; le soleil tombe au-dessous de la terre sans pouvoir
se relever, et il fait nuit chez eux, l-bas, pendant tout l'hiver.

--Et puis, disait-il, il y a aussi un petit cimetire, sur la cte, dans un
fiord, tout comme chez nous, pour ceux du pays de Paimpol qui sont
morts pendant les saisons de pche, ou qui sont disparus en mer; c'est en
terre bnite aussi bien qu' Pors-Even, et les dfunts ont des croix en bois
toutes pareilles  celles d'ici, avec leurs noms crits dessus.  Les deux
Goazdiou, de Ploubazlanec, sont l, eut aussi Guillaume Moan, le grand-pre
de Sylvestre.

Et elle croyait le voir, ce petit cimetire au pied des caps dsols, sous la
ple lumire rose de ces jours ne finissant pas.  Ensuite, elle songeait 
ces mmes morts sous la glace et sous le suaire noir de ces nuits longues
comme les hivers.

--Tout le temps, tout le temps pcher? Demandait-elle, sans se reposer
jamais?

--Tout le temps.  Et puis il y a la manoeuvre  faire, car la mer n'est
pas toujours belle par l.  Dame! on est fatigu le soir, a donne apptit pour
souper et, des jours, l'on dvore.

--Et on ne s'ennuie jamais?

--Jamais! Dit-il, avec un air de conviction qui lui fit mal;  bord, au
large, moi, le temps ne me dure pas, jamais!

Elle baissa la tte, se sentant plus triste, plus vaincue par la mer.





Cinquime partie.





I


... A la fin de cette journe de printemps qu'ils avaient eue, la nuit
tombante ramena le sentiment de l'hiver et ils rentrrent dner devant leur
feu, qui tait une flambe de branchages.

Leur dernier repas ensemble!...  Mais ils avaient encore toute une nuit 
dormir entre les bras l'un de l'autre, et cette attente les empchait
d'tre dj tristes.

Aprs dner, ils retrouvrent encore un peu l'impression douce du printemps,
quand ils furent dehors sur la route de Pors-Even: l'air tait
tranquille, presque tide et un reste de crpuscule s'attardait  traner sur
la campagne.

Ils allrent faire visite  leurs parents, pour les adieux de Yann, et
revinrent de bonne heure se coucher, ayant le projet de se lever tous
deux au petit jour.




II


Le quai de Paimpol, le lendemain matin, tait plein de monde.  Les dparts
d'Islandais avaient commenc depuis l'avant-veille et,  chaque mare, un
groupe nouveau prenait le large.  Ce matin-l, quinze bateaux devaient
sortir avec la _Lopoldine,_et les femmes de ces marins, ou les mres,
taient toutes prsentes pour l'appareillage.  - Gaud s'tonnait de se
trouver mle  elles, devenue une femme d'Islandais elle aussi, et amene l
pour la mme cause fatale.  Sa destine venait de se prcipiter tellement en
quelques jours, qu'elle avait  peine eu le temps de se bien reprsenter la
ralit des choses; en glissant sur une pente irrsistiblement rapide, elle
tait arrive  ce dnouement-l, qui tait inexorable, et qu'il fallait subir 
prsent - comme faisaient les autres, les habitues...

Elle n'avait jamais assist de prs  ces scnes,  ces adieux.  Tout cela tait
nouveau et inconnu.  Parmi ces femmes, elle n'avait point de pareille
et se sentait isole, diffrente; son pass de _demoiselle,_ qui subsistait
malgr tout, la mettait  part.

Le temps tait rest beau sur ce jour des sparations; au large seulement une
grosse houle lourde arrivait de l'ouest, annonant du vent, et de loin on
voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser dehors.

... Autour de Gaud, il y en avait d'autres qui taient, comme elle, bien
jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y en
avait aussi de distraites et de rieuses, qui n'avaient pas de coeur ou
qui pour le moment n'aimaient personne.  Des vieilles, qui se sentaient
menaces par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des amants
s'embrassaient longuement sur les lvres, et on entendait des matelots
gris chanter pour s'gayer, tandis que d'autres montaient  leur bord d'un
air sombre, s'en allant comme  un calvaire.

Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient sign
leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu'on
embarquait par force  prsent; leurs propres femmes et des gendarmes les
poussaient.  D'autres, enfin, dont on redoutait la rsistance  cause de
leur grande force, avaient t enivrs par prcaution; on les apportait sur des
civires et, au fond des cales des navires, on les descendait comme des
morts.

Gaud s'pouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il
donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible tait-ce donc, ce
mtier d'Islande, pour s'annoncer de cette manire et inspirer  des hommes
de telles frayeurs?

Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute
aimaient comme Yann la vie au large et la grande pche.  C'taient les
bons, ceux-l; ils avaient la mine noble et belle; s'ils taient garons, ils
s'en allaient insouciants, jetant un dernier coup d'oeil sur les
filles; s'ils taient maris, ils s'embrassaient leurs femmes ou leur
petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir plus
riches.  Gaud se sentit un peu rassure en voyant qu'ils taient tous ainsi 
bord de cette _Lopoldine,_ qui avait vraiment un quipage de choix.

Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, trans dehors par
des remorqueurs.  Et alors, ds qu'ils s'branlaient, les matelots,
dcouvrant leur tte, entonnaient  pleine voix le cantique de la Vierge:
"Salut, toile-de-la-Mer!" sur le quai, des mains de femmes s'agitaient
en l'air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient sur les
mousselines des coiffes.


Ds que la _Lopoldine_ fut partie, Gaud s'achemina d'un pas rapide vers la
maison des Gaos.  Une heure et demie de marche le long de la cte, par
les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva l-bas, tout au
bout des terres, dans sa famille nouvelle.

La _Lopoldine_ devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et
n'appareiller dfinitivement que le soir; c'tait donc l qu'ils s'taient donn
un dernier rendez-vous.  En effet, il revint, dans la yole de son
navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.

A terre, o l'on ne sentait point la houle, c'tait toujours le mme beau
temps printanier, le mme ciel tranquille.  Ils sortirent un moment sur
la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade d'hier,
seulement la nuit ne devait plus les runir.  Ils marchaient sans but, en
rebroussant vers Paimpol, et bientt se trouvrent prs de leur maison, ramens
l insensiblement sans y avoir pens; ils entrrent donc encore une dernire
fois chez eux, o la grand'mre Yvonne fut saisie de les voir reparatre
ensemble.

Yann faisait des recommandations  Gaud pour diffrentes petites choses
qu'il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de
noces: les dplier de temps en temps et les mettre au soleil.  - A bord
des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-l.  - Et Gaud
souriait de le voir faire son entendu; il pouvait tre bien sr pourtant
que tout ce qui tait  lui serait conserv et soign avec amour.

D'ailleurs, ces proccupations taient secondaires pour eux; ils en
causaient pour causer, pour se donner le change  eux-mmes...

Yann raconta qu' bord de la _Lopoldine,_ on venait de tirer au sort les
postes de pche et que, lui, tait trs content d'avoir gagn l'un des
meilleurs.  Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien
des choses d'Islande:

--Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le _plat-bord_ de nos navires, il y a des
trous qui sont percs  certaines places et que nous appelons _trous de
mecques;_ c'est pour y planter des petits supports  rouet dans lesquels
nous passons nos lignes.  Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-l
aux ds, ou bien avec des numros brasss dans le bonnet du mousse.  Chacun
de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne aprs, l'on n'a plus
le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus.  Eh bien,
mon poste  moi se trouve sur l'arrire du bateau, qui est, comme tu dois
savoir, l'endroit  o l'on prend le plus de poissons; et puis il touche
aux grand haubans o l'on peut toujours attacher un bout de toile, un
_cirage,_ enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes
ces neiges ou ces grles de l-bas; - cela sert, tu comprends; on n'a pas
la peau si brle, pendant les mauvais grains noirs, et les yeux voient
plus longtemps clair.

... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les
instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite.  Leur
causerie avait le caractre  part de tout ce qui va inexorablement finir;
les plus insignifiantes petites choses qu'ils se disaient semblaient
devenir ce jour-l mystrieuses et suprmes...

A la dernire minute du dpart, Yann enleva sa femme entre ses bras et ils
se serrrent l'un contre l'autre sans plus rien dire, dans une longue
treinte silencieuse.

Ils s'embarqua, les voiles grises se dployrent pour se tendre  un vent lger
qui se levait dans l'ouest.  Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita
son bonnet d'une manire convenue.  Et longtemps elle regarda, en
silhouette sur la mer, s'loigner son Yann.  - C'tait lui encore, cette
petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendr des eaux, - et dj
vague, perdue dans cet loignement o les yeux qui persistent  fixer se
troublent et ne voient plus...

... A mesure que s'en allait cette _Lopoldine,_ Gaud comme attire par un
aimant, suivait  pied le long des falaises.

Il lui fallut s'arrter bientt, parce que la terre tait finie; alors elle
s'assit, au pied d'une dernire grande croix, qui est l plante parmi les
ajoncs et les pierres.  Comme c'tait un point lev, la mer vue de l semblait
avoir des lointains qui montaient, et on et dit que cette _Lopoldine,_ en
s'loignant, s'levait peu  peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle
immense.  Les eaux avaient de grandes ondulations lentes, - comme les
derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se serait
passe ailleurs, derrire l'horizon; mais dans le champ profond de la vue, o
Yann tait encore, tout demeurait paisible.

Gaud regardait toujours, cherchant  bien fixer dans sa mmoire la
physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carne, afin de
le reconnatre de loin, quand elle reviendrait,  cette mme place,
l'attendre.

Des leves normes de houle continuaient d'arriver de l'ouest rgulirement
l'une aprs l'autre, sans arrt, sans trve, renouvelant leur effort inutile,
se brisant sur les mmes rochers, dferlant aux mmes places pour inonder les
mmes grves.  Et  la longue, c'tait trange, cette agitation sourde des eaux
avec cette srnit de l'air et du ciel; c'tait comme si le lit des mers, trop
rempli, voulait dborder et envahir les plages.

Cependant la _Lopoldine_ se faisait de plus en plus diminue, lointaine,
perdue.  Des courants sans doute l'entranaient, car les brises de cette
soire taient faibles et pourtant elle s'loignait vite.  Devenue une petite
tache grise, presque un point, elle allait bientt atteindre l'extrme bord
du cercle des choses visibles, et entrer dans ces au-del infinis o
l'obscurit commenait  venir.

Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombe, le bateau disparu, Gaud
rentra chez elle, en somme assez courageuse malgr les larmes qui lui
venaient toujours.  Quelle diffrence, en effet, et quel vide plus sombre
s'il tait parti encore comme les deux autres annes, sans mme un adieu!
Tandis qu' prsent tout tait chang, adouci; il tait tellement  elle son Yann,
elle se sentait si aime malgr ce dpart, qu'en s'en revenant toute seule au
logis, elle avait au moins la consolation et l'attente dlicieuse de cet
_au revoir_ qu'ils s'taient dit pour l'automne.





III


L't passa, triste, chaud, tranquille.  Elle, guettant les premires
feuilles jaunies, les premiers rassemblements d'hirondelles, la pousse
des chrysanthmes.

Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui crivit
plusieurs fois; mais on ne sait jamais bien si ces lettres arrivent.

A la fin de juillet, elle en reut un de lui.  Il l'informait qu'il tait
en bonne sant  la date du 10 courant, que la saison de la pche s'annonait
excellente et qu'il avait dj quinze cents poissons pour sa part.  D'un
bout  l'autre c'tait dit dans le style naf et calqu sur le modle uniforme de
toutes les lettres de ces Islandais  leur famille.  Les hommes levs comme
Yann ignorent absolument la manire d'crire les mille choses qu'ils
pensent, qu'ils sentent ou qu'ils rvent.  tant plus cultive que lui, elle
sut donc faire la part de cela et lire entre les lignes la tendresse
profonde qui n'tait pas exprime.  A plusieurs reprises, dans le courant
de ses quatre pages, il lui donnait le nom d'pouse, comme trouvant
plaisir  le rpter.  Et d'ailleurs, l'adresse seule: _A Madame Marguerite
Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec,_ tait dj une chose qu'elle relisait
avec joie.  Elle avait encore eu si peu le temps d'tre appele: _Madame
Marguerite Gaos!..._





IV


Elle travailla beaucoup pendant ces mois d't.  Les Paimpolaises, qui
d'abord s'taient mfies de son talent d'ouvrire improvise, disant qu'elle
avait de trop belles mains de demoiselle, avaient vu, au contraire,
qu'elle excellait  leur faire des robes qui avantageaient la tournure;
alors elle tait devenue presque une couturire en renom.

Ce qu'elle gagnait passait  embellir le logis - pour son retour.
L'armoire, les vieux lits  tagres, taient rpars, cirs, avec des ferrures
luisantes; elle avait arrang leur lucarne sur la mer avec une vitre et
des rideaux, achet une couverture neuve pour l'hiver, une table et des
chaises.

Tout cela, sans toucher  l'argent que son Yann lui avait laiss en partant
et qu'elle gardait intact, dans une petite bote chinoise, pour lui
montrer  son arrive.

Pendant les veilles d't, aux dernires clarts des jours, assise devant la
porte avec la grand'mre Yvonne dont la tte et les ides allaient
sensiblement mieux pendant les chaleurs, elle tricotait pour Yann un
beau maillot de pcheur en laine bleue; il y avait, aux bordures du col
et des manches des merveilles de points compliqus et ajours; la grand'mre
Yvonne, qui avait t jadis une habile tricoteuse, s'tait rappel peu  peu ces
procds de sa jeunesse pour les lui enseigner.  Et c'tait un ouvrage qui
avait pris beaucoup de laine, car il fallait un maillot trs grand pour
Yann.

Cependant, le soir surtout, on commenait  avoir conscience de
l'accourcissement des jours.  Certaines plantes, qui avaient donn toute
leur pousse en juillet, prenaient dj un air jaune, mourant, et les
scabieuses violettes refleurissaient au bord des chemins, plus petites
sur de plus longues tiges; enfin les derniers jours d'aot arrivrent, et
un premier navire islandais apparut un soir,  la pointe de Pors-Even.
La fte du retour tait commence.

On se porta en masse sur la falaise pour le recevoir; - lequel tait-ce?

C'tait le _Samuel-Aznide;_ - toujours en avance celui-l.

--Pour sr, disait le vieux pre d'Yann, la _Lopoldine_ ne va pas tarder;
l-bas, je connais a, quand un commence  partir les autres ne tiennent plus
en place.





V


Ils revenaient,  les Islandais.  Deux la seconde journe, quatre le
surlendemain, et puis douze la semaine suivante.  Et, dans le pays, la
joie revenait avec eux, et c'tait fte chez les pouses, chez les mres: fte
aussi dans les cabarets, o les belles filles paimpolaises servent  boire
aux pcheurs.

Le _Lopoldine_ restait du groupe des retardataires; il en manquait
encore dix.  Cela ne pouvait tarder, et Gaud,  l'ide que, dans un dlai
extrme de huit jours qu'elle se donnait pour ne pas avoir de dception,
Yann serait l, Gaud tait dans une dlicieuse ivresse d'attente, tenant le
mnage bien en ordre, bien propre et bien net, pour le recevoir.

Tout rang, il ne lui restait rien  faire, et d'ailleurs elle commenait 
n'avoir plus la tte  grand'chose dans son impatience.

Trois des retardataires arrivrent encore, et puis cinq.  Deux seulement
manquaient toujours  l'appel.

--Allons, lui disait-on en riant, cette anne, c'est la _Lopoldine_ ou la
_Marie-Jeanne_ qui _ramasseront les balais_ du retour.

Et Gaud se mettait  rire, elle aussi, plus anime et plus jolie, dans sa
joie de l'attendre.





VI


Cependant les jours passaient.

Elle continuait de se mettre en toilette, de prendre un air gai,
d'aller sur le port causer avec les autres.  Elle disait que c'tait tout
naturel, ce retard.  Est-ce que cela ne se voyait pas chaque anne?  Oh!
d'abord, de si bons marins, et deux si bons bateaux!

Ensuite, rentre chez elle, il lui venait le soir de premiers petits
frissons d'anxit, d'angoisse.

Est-ce que vraiment c'tait possible qu'elle et peur, si tt?...  Est-ce
qu'il y avait de quoi?...

Et elle s'effrayait, d'avoir dj peur...





VII


Le 10 du mois de septembre!...  Comme les jours s'enfuyaient!

Un matin o il y avait dj une brume froide sur la terre, un vrai matin
d'automne, le soleil levant la trouva assise de trs bonne heure sous le
porche de la chapelle des naufrags, au lieu o vont prier les veuves; -
assise, les yeux fixes, les tempes serres comme dans un anneau de fer.
Depuis deux jours, ces brumes tristes de l'aube avaient commenc, et ce
matin-l Gaud s'tait rveille avec une inquitude plus poignante,  cause de
cette impression d'hiver...  Qu'avait donc cette journe, cette heure,
cette minute, de plus que les prcdentes?...  On voit trs bien des bateaux
retards de quinze jours, mme d'un mois.

Ce matin-l avait bien quelque chose de particulier, sans doute,
puisqu'elle tait venue pour la premire fois s'asseoir sous ce porche de
chapelle, et relire les noms des jeunes hommes morts.

                                        En mmoire de
                                GAOS, Yvon, perdu en mer
                            aux environs de Norden-Fjord...

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comme un grand frisson, on entendit une rafale de vent se lever de la
mer, et en mme temps, sur la vote, quelque chose s'abattre comme une
pluie: les feuilles mortes!... il en entra toute une vole sous ce
porche; les vieux arbres bouriffs du prau se dpouillaient, secous par ce
vent du large.  - L'hiver qui venait!...

                                        ... perdu en mer
                              aux environs de Norden-Fiord,
                           dans l'ouragan du 4 au 5 aot 1880.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle lisait machinalement, et, par l'ogive de la porte, ses yeux
cherchaient au loin la mer: ce matin-l, elle tait trs vague, sous la brume
grise, et une panne suspendue tranait sur les lointains comme un grand
rideau de deuil.

Encore une rafale, et des feuilles mortes qui entraient en dansant.
Une rafale plus forte, comme si ce vent d'ouest, qui avait jadis sem ces
morts sur la mer, voulait encore tourmenter jusqu' ces inscriptions qui
rappelaient leurs noms aux vivants.

Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur
le mur, qui semblait attendre avec une obsession terrible, elle tait
poursuivie par l'ide d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-tre mettre l,
bientt, avec un autre nom que, mme en esprit, elle n'osait pas redire
dans un pareil lieu.

Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tte
renverse contre la pierre.

                ...perdu aux environs de Norden-Fiord,
                   dans l'ouragan du 4 au 5 aot
                            l'ge de 23 ans...
                          Qu'il repose en paix!

L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetire de l-bas, - l'Islande
lointaine, lointaine, claire  par en dessous au soleil de minuit...  Et
tout  coup, - toujours  cette mme place vide du mur qui semblait attendre,
- elle eut, avec une nettet horrible, la vision de cette plaque neuve 
laquelle elle songeait: une plaque frache, une tte de mort, des os en
croix et au milieu, dans un flamboiement, un nom, le nom ador, _Yann
Gaos!..._  Alors elle se dressa tout debout, en poussant un cri rauque
de la gorge, comme une folle...

Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et
les feuilles mortes continuaient d'entrer en dansant.


Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien
droite; d'un tour de main rajusta sa coiffe, se composa une figure.
Les pas se rapprochaient, on allait entrer.  Vite elle prit un air d'tre
l par hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler  une
femme de naufrag.

Justement c'tait Fante Flory, la femme du second de la _Lopoldine._  Elle
comprit tout de suite, celle-ci, ce que Gaud faisait l; inutile de
feindre avec elle.  Et d'abord elles restrent muettes l'une devant
l'autre, les deux femmes, pouvantes davantage et s'en voulant de s'tre
rencontres dans un mme sentiment de terreur, presque haineuses.

--Tous ceux de Trguier et de Saint-Brieuc sont rentrs depuis huit jours,
dit enfin Fante, impitoyable, d'une voix sourde et comme irrite.

Elle apportait un cierge pour faire un voeu.

--Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer,  ce
moyen des dsoles.  Mais elle entra dans la chapelle, derrire Fante, sans
rien dire, et elles s'agenouillrent prs l'une de l'autre comme deux
soeurs.

A la Vierge toile-de-la-mer, elles dirent des prires ardentes, avec toute
leur me.  Et puis bientt on n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et
leurs larmes presses commencrent  tomber sur la terre...

Elles se relevrent plus douces, plus confiantes.  Fante aida Gaud qui
chancelait et, la prenant dans ses bras, l'embrassa.

Ayant essuy leurs larmes, arrang leurs cheveux, pousset le salptre et la
poussire des dalles sur leur jupon  l'endroit des genoux, elles s'en
allrent sans plus rien se dire, par des chemins diffrents.





VIII


Cette fin de septembre ressemblait  un autre t un peu mlancolique
seulement.  Il faisait vraiment si beau cette anne l que, sans les
feuilles mortes qui tombaient en pluie triste par les chemins, on et dit
le gai mois de juin.  Les maris, les fiancs, les amants taient revenus,
et partout c'tait la joie d'un second printemps d'amour...

Un jour enfin, l'une des deux navires retardataires d'Islande fut signal
au large.  Lequel?...

Vite, les groupes de femmes s'taient forms, muets, anxieux, sur la
falaise.

Gaud tremblante et plie, tait l,  ct du pre de son Yann:

--Je crois fort, disait le vieux pcheur, je crois fort que c'est eux!
Un liston rouge, un hunier  rouleau, a leur ressemble joliment toujours;
qu'en dis-tu, Gaud, ma fille?

--Et pourtant non, reprit-il avec un dcouragement soudain; non, nous
nous trompons encore, le bout-dehors n'est pas pareil et ils ont un
foc, c'est la _Marie-Jeanne._  Oh! mais bien sr, ma fille, ils ne
tarderont pas.

Et chaque jour venait aprs chaque jour; et chaque nuit arrivait  son
heure, avec une tranquillit inexorable.

Elle continuait de se mettre en toilette, un peu comme une insense,
toujours par peur de ressembler  une femme de naufrag, s'exasprant quand
les autres prenaient avec elle un air de compassion et de mystre,
dtournant les yeux pour ne pas croiser en route de ces regards qui la
glaaient.

Maintenant elle avait pris l'habitude d'aller ds le matin tout au bout
des terres, sur la haute falaise de Pors-Even, passant par derrire la
maison paternelle de son Yann pour n'tre pas vue par la mre ni les
petites soeurs.  Elle s'en allait toute seule  l'extrme pointe de ce pays
de Ploubazlanec qui se dcoupe en corne de renne sur la Manche grise, et
s'asseyait l tout le jour aux pieds d'une croix isole qui domine les
lointains immenses des eaux...

Il y en a ainsi partout, de ces croix de granit, qui se dressent sur
les falaises avances de cette terre des marins, comme pour demander grce;
comme pour apaiser la grande chose mouvante, mystrieuse, qui attire les
hommes et ne les rend plus, et garde de prfrence les plus vaillants, les
plus beaux.

Autour de cette croix de Pors-Even, il y avait les landes ternellement
vertes, tapisses d'ajoncs courts.  Et,  cette hauteur, l'air de la mer
tait trs pur, ayant  peine l'odeur sale des gomons, mais rempli des senteurs
dlicieuses de septembre.

On voyait se dessiner trs loin, les unes par-dessus les autres, toutes
les dcoupures de la cte, la terre de Bretagne finissait en pointes
denteles qui s'allongeaient sur le tranquille nant des eaux.

Au premier plan, des roches criblaient la mer; mais, au del, rien ne
troublait plus son poli de miroir; elle menait un tout petit bruit
caressant, lger et immense, qui montait du fond de toutes les baies.  Et
c'taient des lointains si calmes, des profondeurs si  douces!  Le grand
nant bleu, le tombeau des Gaos, gardait son mystre impntrable, tandis que
des brises, faibles comme des souffles, promenaient l'odeur des gents
ras qui avaient refleuri au dernier soleil d'automne.

A certaines heures rgulires, la mer baissait, et des taches s'largissaient
partout, comme si lentement la Manche se vidait; ensuite, avec la mme
lenteur, les eaux remontaient et continuaient leur va-et-vient ternel,
sans aucun souci des morts.

Et Gaud, assise au pied de sa croix, restait l, au milieu de ces
tranquillits regardant toujours, jusqu' la nuit tombe, jusqu' ne plus rien
voir.





IX


Septembre venait de finir.  Elle ne prenait plus aucune nourriture,
elle ne dormait plus.

A prsent, elle restait chez elle, et se tenait accroupie, les mains
entre les genoux, la tte renverse et appuye au mur derrire.  A quoi bon se
lever,  quoi bon se coucher; elle se jetait sur son lit sans retirer sa
robe, quand elle tait trop puise.  Autrement elle demeurait l, toujours
assise, transie; ses dents claquaient de froid, dans cette immobilit;
toujours elle avait cette impression d'un cercle de fer lui serrant les
tempes; elle sentait ses joues qui se tiraient, sa bouche tait sche, avec
un got de fivre, et  certaines heures elle poussait un gmissement rauque du
gosier, rpt par saccades, longtemps, longtemps, tandis que sa tte se
frappait contre le granit du mur.

Ou bien elle l'appelait par son nom, trs tendrement,  voix basse, comme
s'il et t l tout prs, et lui disait des mots d'amour.

Il lui arrivait de penser  d'autres choses qu' lui,  de toutes petites
choses insignifiantes; de s'amuser par exemple  regarder l'ombre de la
Vierge de faence et du bnitier, s'allonger lentement,  mesure que baissait
la lumire, sur la haute boiserie de son lit.  Et puis des rappels
d'angoisse revenaient plus horribles, et elle recommenait son cri, en
battant le mur de sa tte...

Et toutes les heures du jour passaient, l'une aprs l'autre, et toutes
les heures du soir, et toutes celles de la nuit, et toutes celles du
matin.  Quand elle comptait depuis combien de temps il aurait d revenir,
une terreur plus grande la prenait; elle ne voulait plus connatre ni les
dates, ni les noms des jours.

Pour les naufrages d'Islande, on a des indications ordinairement; ceux
qui reviennent ont vu de loin le drame; ou bien ils ont trouv un dbris,
un cadavre, ils ont quelque indice pour tout deviner.  Mais non, de la
_Lopoldine_ on avait rien vu, on ne savait rien.  Ceux de la
_Marie-Jeanne,_ les derniers qui l'avaient aperue le 2 aot, disaient
qu'elle avait d s'en aller pcher plus loin vers le nord, et aprs, cela
devenait le mystre impntrable.

Attendre, toujours attendre, sans rien savoir!  Quand viendrait le
moment o vraiment elle n'attendrait plus?  Elle ne le savait mme pas, et 
prsent elle avait presque hte que ce ft bientt.

Oh! s'il tait mort, au moins qu'on et la piti de le lui dire!...

Oh! le voir, tel qu'il tait en ce moment mme, - lui, ou ce qui restait de
lui!...  Si seulement la Vierge tant prie, ou quelque autre puissance
comme elle, voulait lui faire la grce, par une sorte de double vue, de
le lui montrer, son Yann! - lui, vivant, manoeuvrant pour rentrer - ou
bien son corps roul par la mer... pour tre fixe au moins! pour savoir!!...

Quelquefois il lui venait tout  coup le sentiment d'une voile surgissant
du bout de l'horizon: la _Leopoldine,_ s'approchant, se htant d'arriver!
 Alors elle faisait un premier mouvement irrflchi pour se lever, pour
courir regarder le large, voir si c'tait vrai...

Elle retombait assise.  Hlas! O tait-elle en ce moment, cette _Lopoldine?_ o
pouvait-elle bien tre?  L-bas, sans doute, l-bas dans cet effroyable
lointain de l'Islande,  abandonne, miette, perdue...

Et cela finissait par cette vision obsdante, toujours la mme: une pave
ventre et vide, berce sur une mer silencieuse d'un gris rose: berce
lentement, lentement, sans bruit, avec une extrme douceur, par ironie,
au milieu d'un grand calme d'eaux mortes.





X


Deux heures du matin.
C'tait la nuit surtout qu'elle se tenait attentive  tous les pas qui
s'approchaient:  la moindre rumeur, au moindre son inaccoutum, ses tempes
vibraient;  force d'tre tendues aux choses du dehors, elles taient
devenues affreusement douloureuses.

Deux heures du matin.  Cette nuit-l comme les autres, les mains jointes,
et les yeux ouverts dans l'obscurit, elle coutait le vent faire sur la
lande son bruit ternel.

Des pas d'homme tout  coup, des pas prcipits dans le chemin!  A pareille
heure, qui pouvait passer?  Elle se dressa, remue jusqu'au fond de l'me,
son coeur cessant de battre...

On s'arrtait devant la porte, on montait les petites marches de pierre...

Lui!... oh! joie du ciel, lui!  On avait frapp, est ce que ce pouvait tre
un autre!...  Elle tait debout, pieds nus; elle, si faible depuis tant
de jours, avait saut lestement comme les chattes, les bras ouverts pour
enlacer le bien-aim.  Sans doute la _Lopoldine_ tait arrive de nuit, et
mouille en face dans la baie de Pors-Even, - et lui, il accourait; elle
arrangeait tout cela dans sa tte avec une vitesse d'clair.  Et
maintenant, elle se dchirait les doigts aux clous de la porte, dans sa
rage pour retirer ce verrou qui tait dur...
. . . . . . . . . . . . . . . . .

-Ah!...  Et puis elle recula lentement, affaisse, la tte retombe sur la
poitrine.  Son beau rve de folle tait fini.  Ce n'tait que Fantec, leur
voisin...  Le temps de bien comprendre que ce n'tait que lui, que rien
de son Yann n'avait pass dans l'air, elle se sentit replonge comme par
degrs dans son mme gouffre, jusqu'au fond de son mme dsespoir affreux.

Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, tait au plus
mal, et  prsent, c'tait leur enfant qui touffait dans son berceau, pris
d'un mauvais mal de gorge; aussi il tait venu demander du secours,
pendant que lui irait d'une course chercher le mdecin  Paimpol...

Qu'est-ce que tout cela lui faisait,  elle?  Devenue sauvage dans sa
douleur, elle n'avait plus rien  donner aux peines des autres.  Effondre
sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une morte,
sans lui rpondre, ni l'couter, ni seulement le regarder.  Qu'est-ce que
cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?

Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette
porte si vite, et il eut piti pour le mal qu'il venait de lui faire.

Il balbutia un pardon:

--C'est vrai, qu'il n'aurait pas d la dranger...  elle!...

--Moi! Rpondit Gaud vivement, - et pourquoi donc _pas moi,_ Fantec?

La vie lui tait revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore tre
une dsespre aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument pas.  Et
puis,  son tour, elle avait piti de lui; elle s'habilla pour le suivre et
trouva la force d'aller soigner son petit enfant.

Quand elle revint se jeter sur son lit,  quatre heures, le sommeil la
prit un moment parce qu'elle tait trs fatigue.

Mais cette minute de joie immense avait laiss dans sa tte une empreinte
qui, malgr tout, tait persistante; elle se rveilla bientt avec une
secousse, se dressant  moiti, au souvenir de quelque chose...  Il y avait
eu du nouveau concernant son Yann...  Au milieu de la confusion des ides
qui revenaient, vite elle cherchait dans sa tte, elle cherchait ce que
c'tait...

--Ah! rien, hlas! - non, rien que Fantec.

Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son mme abme.  Non, en
ralit, il n'y avait rien de chang dans son attente morne et sans esprance.

Pourtant, l'avoir senti l si prs, c'tait comme si quelque chose man de lui
tait revenu flotter alentour; c'tait ce qu'on appelle, au pays breton, un
_prsigne;_ et elle coutait plus attentivement les pas du dehors,
pressentant que quelqu'un allait peut-tre arriver qui parlerait de lui.

En effet, quand il fit jour, le pre de Yann entra.  Il ta son bonnet,
releva ses beaux cheveux blancs, qui taient en boucles comme ceux de son
fils, et s'assit prs du lit de Gaud.

Il avait le coeur angoiss, lui aussi; car son Yann, son beau Yann tait
son an, son prfr, sa gloire.  Mais il ne dsesprait pas, non vraiment, il ne
dsesprait pas encore.  Il se mit  rassurer Gaud d'une manire trs douce:
d'abord les derniers rentrs d'Islande partaient tous de brumes trs paisses
qui avaient bien pu retarder le navire; et puis surtout il lui tait venu
une ide: une relche aux les Fero, qui sont des les lointaines situes sur la
route et d'o les lettres mettent trs longtemps  venir; cela lui tait arriv 
lui-mme, il y avait une quarantaine d'annes, et sa pauvre dfunte mre avait dj
fait dire une messe pour son me...  Un si beau bateau, la _Lopoldine,_
presque neuf, et de si forts marins qu'ils taient tous  bord...

La vieille Moan rdait autour d'eux tout en hochant la tte; la dtresse de
sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des ides; elle
rangeait le mnage, regardant de temps en temps le petit portrait jauni
de son Sylvestre accroch au granit du mur, avec ses ancres de marine et
sa couronne funraire en perles noires; non, depuis que le mtier de mer
lui avait pris son petit-fils,  elle, elle n'y croyait plus, au retour
des marins; elle ne priait plus la Vierge que par crainte, du bout de
ses pauvres vieilles lvres, lui gardant une mauvaise rancune dans le
coeur.

Mais Gaud coutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux cerns
regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui ressemblait au
bien-aim; rien que de l'avoir l, prs d'elle, c'tait une protection contre
la mort, et elle se sentait plus rassure, plus rapproche de son Yann.
Ses larmes tombaient, silencieuses et plus douces, et elle redisait en
elle-mme ses prires ardentes  la Vierge toile-de-la-mer.

Une relche l-bas, dans ces les, pour des avaries peut-tre; c'tait une chose
possible en effet.  Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une sorte de
toilette, comme s'il pouvait revenir.  Sans doute tout n'tait pas perdu,
puisqu'il ne dsesprait pas, lui, son pre.  Et, pendant quelques jours,
elle se remit encore  attendre.

C'tait bien l'automne, l'arrire-automne, les tombes de nuit lugubres o, de
bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumire, et noir
aussi alentour, dans le vieux pays breton.

Les jours eux-mmes semblaient n'tre plus que des crpuscules; des nuages
immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout  coup des
obscurits en plein midi.  Le vent bruissait constamment, c'tait comme un
son lointain de grandes orgues d'glise, jouant des airs mchants ou dsesprs;
d'autres fois, cela se rapprochait tout prs contre la porte, se mettant 
rugir comme les btes.

Elle tait devenue ple, ple, et se tenait toujours plus affaisse, comme si
la vieillesse l'et dj frle de son aile chauve.  Trs souvent elle touchait les
effets de son Yann, ses beaux habits de noces, les dpliant, les repliant
comme une maniaque, - surtout un des ses maillots en laine bleue qui
avait gard la forme de son corps; quand on le jetait doucement sur la
table, il dessinait de lui-mme, comme par habitude, les reliefs des ses
paules et de sa poitrine; aussi  la fin elle l'avait pos tout seul dans
une tagre de leur armoire, ne voulant plus le remuer pour qu'il gardt plus
longtemps cette empreinte.

Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle
regardait par sa fentre la lande triste, o des petits panaches de fume
blanche commenaient  sortir  et l des chaumires des autres: l partout les
hommes taient revenus, oiseaux voyageurs ramens par le froid.  Et, devant
beaucoup de ces feux, les veilles devaient tre douces; car le renouveau
d'amour tait commenc avec l'hiver dans tout ce pays des Islandais...

Cramponne  l'ide de ces les o il avait pu relcher, ayant repris une sorte
d'espoir, elle s'tait remise  l'attendre...
 . . . . . . . . . . . . . .





XI


Il ne revint jamais.
Une nuit d'aot, l-bas, au large de la sombre Islande, au milieu d'un
grand bruit de fureur, avaient t clbres ses noces avec la mer.

Avec la mer qui autrefois avait t aussi sa nourrice; c'tait elle qui
l'avait berc, qui l'avait fait adolescent large et fort, - et ensuite
elle l'avait repris, dans sa virilit superbe, pour elle seule.  Un
profond mystre avait envelopp ces noces monstrueuses.  Tout le temps, des
voiles obscurs s'taient agits au-dessus, des rideaux mouvants et
tourments, tendus pour cacher la fte; et la fiance donnait de la voix,
faisait toujours son plus grand bruit horrible pour touffer les cris.  -
Lui, se souvenant de Gaud, sa femme de chair, s'tait dfendu, dans une
lutte de gant, contre cette pouse de tombeau.  Jusqu'au moment o il s'tait
abandonn, les bras ouverts pour la recevoir, avec un grand cri profond
comme un taureau qui rle, la bouche dj emplie d'eau; les bras ouverts,
tendus et raidis pour jamais.

Et  ses noces, ils y taient tous, ceux qu'il avait convis jadis.  Tous,
except Sylvestre, qui, lui, s'en tait all dormir dans des jardins enchants,
- trs loin, de l'autre ct de la Terre...










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 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

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They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
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fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
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*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

