The Project Gutenberg EBook of L'me enchante v.1, by Romain Rolland

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Title: L'me enchante v.1
       Annette et Sylvie

Author: Romain Rolland

Release Date: June 14, 2014 [EBook #45970]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                            L'AME ENCHANTE

     DU MME AUTEUR

LIBRAIRIE OLLENDORFF

     =JEAN-CHRISTOPHE, 10 vol. in-16=

=Jean-Christophe,= 4 vol.: I. _L'Aube_, 1 vol.--II. _Le Matin,_ 1
vol.--III. _L'Adolescent_, 1 vol.--IV. _La Rvolte_, 1 vol.

=Jean-Christophe  Paris,= 3 vol.: I. _La Foire sur la Place_, 1 vol.--II.
_Antoinette_, 1 vol.--III. _Dans la Maison_, 1 vol.

=La Fin du Voyage,= 3 vol.: I. _Les Amies_, 1 vol.--II. _Le Buisson
ardent_, 1 vol.--III. _La Nouvelle Journe_, 1 vol.

     =JEAN-CHRISTOPHE= en 4 vol. in-8

     EDITION DFINITIVE sur beau papier vlin et Hollande.

=Colas Breugnon,= 1 vol.

=Clerambault,= 1 vol.

=Liluli,= 1 vol, illustrations de Frans MASEREEL.

=Pierre et Luce,= illustrations de Gabriel BELOT.

=Au-dessus de la mle,= 1 vol.

=Aux peuples assassins,= 1 vol.

=Le temps viendra,= 3 actes, 1 vol.

=Thtre de la Rvolution= (_Le 14 Juillet, Danton, Les Loups_), 1 vol.

=Les Tragdies de la Foi= (_Saint-Louis, Art, Le Triomphe de la Raison_).
1 vol.

=Le Thtre du Peuple= (_Essai d'esthtique d'un thtre nouveau_), 1 vol.

=Pages Choisies de R. Rolland,= avec des notices par Marcel MARTINET, 2
vol. in-8.

=Romain Rolland.=--_L'Homme et l'OEuvre_, par P. SEIPPEL, 1 vol. in-16.

=Romain Rolland vivant,= par P. J. JOUVE, 1 vol. in-8.

LIBRAIRIE HACHETTE

=Musiciens d'autrefois.= 1 vol.

=Musiciens d'aujourd'hui.= 1 vol.

=Voyage musical au Pays du Pass.= 1 vol.

=Vies des Hommes illustres= 3 vol. in-16. I. _Vie de Beethoven_, 1
vol.--II. _Vie de Michel-Ange_, 1 vol.--III. _Vie de Tolsto_. 1 vol.

LIBRAIRIE FONTEMOING

=Histoire de l'Opra en Europe avant Lully et Scarlatti.= 1 vol. in-8
_puis_.

LIBRAIRIE ALCAN

=Hndel,= 1 vol. in-8 cu.

LIBRAIRIE PLON

=Michel-Ange,= 1 vol. in-8

LIBRAIRIE DE L'HUMANIT

=Les Prcurseurs,= 1 vol. in. 16.

ditions _Lumire_  Anvers.

=Les Vaincus,= 4 actes, 1 vol.

_Tout droits de traduction et de reproduction rservs pour tous les
pays, y compris la Sude, la Norvge, la Hollande, le Danemark et la
Russie_.




                            ROMAIN ROLLAND

                            L'AME ENCHANTE

                                   I

                           ANNETTE ET SYLVIE

                       [Illustration: colophon]

                                 PARIS

             Socit d'ditions Littraires et Artistiques

                         LIBRAIRIE OLLENDORFF

                       50, CHAUSSE D'ANTIN, 50

                         Tous droits rservs.

                   DE CETTE DITION, IL A T TIR:

              SEIZE CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMROTS

                         SUR PAPIER VELIN ALFA

                        RIMPOSE IN-16 58  80

              SOIXANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
                    NUMROTS A LA PRESSE DE 1 A 60

                                  ET

                    VINGT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE
                             MARQUS A A T

  Annette et Sylvie _est le prlude  une oeuvre en plusieurs volumes,
                 qui porte le titre_: L'Ame enchante.

    _L'Amour, le premier n des tres,_
    _L'Amour, qui plus tard engendra la Pense..._
                           RIG-VEDA




Avertissement au Lecteur


_Au seuil d'un voyage nouveau qui, sans tre aussi long que celui de_
Jean-Christophe, _comptera plus d'une tape, je rappelle aux lecteurs la
prire amicale que je leur adressais,  un tournant de l'histoire de mon
musicien. En tte de_ La Rvolte, _je les avertissais de considrer
chaque volume comme un chapitre d'une oeuvre en mouvement, dont la
pense se droule au cours de la vie reprsente. Citant le vieux
dicton:_ La fin loue la vie, et le soir le jour, _j'ajoutais:_ Lorsque
nous serons au terme, vous jugerez de ce que valait notre effort.

_Certes, j'entends que chaque volume ait son caractre propre, qu'il
puisse tre jug  part, comme oeuvre d'art. Mais il serait prmatur
de juger, d'aprs lui, de la pense gnrale. Quand j'cris un roman, je
fais choix d'un tre avec qui je me sens des affinits_;--(_ou plutt,
c'est lui qui me choisit_).--_Cet tre une fois lu, je le laisse libre,
je n'ai garde d'y mler ma personnalit. C'est une charge pesante qu'une
personnalit qu'on porte depuis plus d'un demi-sicle. Le divin
bienfait de l'art est de nous en dlivrer, en nous donnant d'autres mes
 boire, d'autres existences  revtir--(nos amis de l'Inde diraient:
d'autres de nos existences: car tout est en chacun..)

Quand j'ai donc adopt Jean-Christophe, ou Colas, ou Annette Rivire, je
ne suis plus que le secrtaire de leurs penses. Je les coute, je les
vois agir, et je vois par leurs yeux. A mesure qu'ils apprennent de leur
coeur et des hommes, j'apprends avec eux; quand ils se trompent, je
trbuche; quand il se reprennent, je me relve, et nous nous remettons
en route. Je ne dis pas que cette route est la meilleure. Mais cette
route est la ntre. Que Christophe, Colas et Annette, aient ou n'aient
pas raison, Christophe, Colas et Annette, sont. La vie n'est pas une des
moindres raisons.

Ne cherchez point ici de thse ou de thorie. Voyez-y seulement
l'histoire intrieure d'une vie sincre, longue, fertile en joies et en
douleurs, non exempte de contradictions, abondante en erreurs, et
toujours s'efforant d'atteindre,  dfaut de l'inaccessible Vrit,
l'harmonie de l'esprit, qui est notre suprme vrit._

     R. R.

Aot 1922.




                           ANNETTE ET SYLVIE




_PREMIRE PARTIE_


Elle tait assise prs de la fentre, tournant le dos au jour, recevant
sur son cou et sur sa forte nuque les rayons du soleil couchant. Elle
venait de rentrer. Pour la premire fois depuis des mois, Annette avait
pass la journe dehors, dans la campagne, marchant et s'enivrant de ce
soleil de printemps. Soleil grisant, comme un vin pur, que ne trempe
aucune ombre des arbres dpouills, et qu'avive l'air frais de l'hiver
qui s'en va. Sa tte bourdonnait, ses artres battaient, et ses yeux
taient pleins des torrents de lumire. Rouge et or, sous ses paupires
closes. Or et rouge dans son corps. Immobile, engourdie sur sa chaise,
un instant, elle perdit conscience...

       *       *       *       *       *

Un tang, au milieu des bois, avec une plaque de soleil, comme un
oeil. Autour, un cercle d'arbres aux troncs fourrs de mousse. Dsir
de baigner son corps. Elle se trouve dvtue. La main glace de l'eau
palpe ses pieds et ses genoux. Torpeur de volupt. Dans l'tang rouge
et or elle se contemple nue... Un sentiment de gne, obscure,
indfinissable: comme si d'autres yeux  l'afft la voyaient. Afin d'y
chapper, elle entre plus avant dans l'eau, qui monte jusque sous le
menton. L'eau sinueuse devient une treinte vivante; et des lianes
grasses s'enroulent  ses jambes. Elle veut se dgager, elle enfonce
dans la vase. Tout en haut, sur l'tang, dort la plaque de soleil. Elle
donne avec colre un coup de talon au fond, et remonte  la surface.
L'eau maintenant est grise, terne, salie. Sur son caille luisante, mais
toujours le soleil... Annette, au bras d'un saule qui pend sur l'tang,
s'accroche, pour s'arracher  l'humide souillure. Le rameau feuillu,
comme une aile, couvre les paules et les reins nus. L'ombre de la nuit
tombe, et l'air froid sur la nuque....

       *       *       *       *       *

Elle sort de sa torpeur. Depuis qu'elle y a sombr, quelques secondes 
peine se sont coules. Le soleil disparat derrire les coteaux de
Saint-Cloud. C'est la fracheur du soir.

Annette, dgrise, se lve, un peu frissonnante, et, fronant le sourcil
de dpit irrit pour l'aberration o elle s'est laisse choir, dans le
fond de sa chambre, devant son feu va se rasseoir. Un aimable feu de
bois, dont l'office tait de distraire les yeux et de tenir compagnie,
plus que de rchauffer: car du jardin entrait, par la fentre ouverte,
avec le souffle mouill d'un soir de premier printemps, le mlodieux
bavardage des oiseaux revenus qui allaient s'endormir. Annette songe.
Mais cette fois, elle a les yeux ouverts. Elle a repris pied dans son
monde ordinaire. Elle est dans sa maison. Elle est Annette Rivire. Et,
penche vers la flamme qui rougit son jeune visage,--en taquinant du
pied sa chatte noire qui tend le ventre aux tisons d'or, elle ranime son
deuil, un instant oubli; elle rappelle l'image (de son coeur
chappe) de l'tre qu'elle a perdu. En grand deuil, au front, aux plis
des lvres, la trace non efface du passage de la douleur, et le dessous
des paupires encore un peu gonfl par les larmes rcentes, mais saine,
frache, baigne de sve comme la nature nouvelle, cette robuste jeune
fille, point belle, mais bien faite, aux lourds cheveux chtains, au cou
d'un blond hl, aux joues, aux yeux de fleur,--cherchant  ramener sur
ses regards distraits et ses rondes paules les voiles disperss de sa
mlancolie,--semble une jeune veuve, qui voit fuir l'ombre aime.

Veuve, Annette l'tait en effet dans son coeur; mais celui dont ses
doigts voulaient retenir l'ombre, tait son pre.

Il y avait six mois dj qu'elle l'avait perdu. Vers la fin de
l'automne, Raoul Rivire, jeune encore, (il n'avait pas atteint tout 
fait la cinquantaine), fut enlev en deux jours par une crise d'urmie.
Bien que, depuis plusieurs annes, sa sant, dont il abusait, l'obliget
 des mnagements, il ne s'attendait pas  un baisser de rideau aussi
brusque. Architecte parisien, ancien pensionnaire de la Villa Romaine,
beau garon, n malin et dou d'une faim peu commune, ft dans les
salons, combl par le monde officiel, il avait su collectionner, toute
sa vie, sans paratre les chercher, les commandes, les honneurs et les
bonnes fortunes. Figure bien parisienne, popularise par la
photographie, les dessins des magazines et la caricature,--avec son
front bomb, renfl aux tempes, tte baisse, comme un taureau qui
fonce, ses yeux au globe saillant, au regard d'audace, ses cheveux
blancs touffus, taills en brosse, sa mouche sous la bouche rieuse et
vorace, un air d'esprit, d'insolence, de grce et d'effronterie. Dans le
Tout-Paris des arts et des plaisirs, chacun le connaissait. Et nul ne le
connaissait. Homme  double nature, qui savait admirablement s'adapter 
la socit pour l'exploiter, mais qui savait aussi se tailler  part sa
vie cache. Homme  fortes passions et  vices puissants, qui, tout en
les cultivant, se gardait d'en rien montrer qui pt effaroucher les
clients,--qui avait son muse secret (_fas ac nefas_), mais qui ne
l'entr'ouvrait qu' de trs rares initis,--qui se foutait du got et de
la morale publics, tout en y conformant sa vie apparente et ses travaux
officiels. Nul ne le connaissait, ni parmi ses amis, ni parmi ses
ennemis... Ses ennemis? Il n'en avait point. Des rivaux, tout au plus, 
qui il en avait cuit de se mettre sur son chemin; mais ils ne lui en
voulaient pas: aprs les avoir rouls, il avait eu si bien l'art de les
enjler que, comme ces timides sur le pied desquels on marche, ils
eussent t prs de sourire et de s'excuser. Le rude et matois avait
russi le tour de force de rester en bons termes avec les concurrents
qu'il supplantait, et les conqutes qu'il dlaissait.

Il avait t un peu moins heureux en mnage. Sa femme eut le mauvais
got de souffrir de ses infidlits. Quoique, depuis vingt-cinq ans
qu'ils taient maris, elle aurait eu largement, pensait-il, le temps de
s'habituer, jamais elle n'en prit son parti. D'une honntet morose, de
manires un peu froides comme l'tait sa beaut de Lyonnaise, ayant des
sentiments forts, mais concentrs, elle n'tait aucunement adroite  le
retenir; et elle avait encore moins le talent, si pratique, de paratre
ignorer ce qu'elle ne pouvait empcher. Trop digne pour se plaindre,
elle ne put cependant se rsigner  ne pas lui montrer qu'elle savait et
souffrait. Comme il tait sensible,--(du moins, il le croyait),--il
vitait d'y penser; mais il lui gardait rancune de ne pas savoir mieux
voiler son gosme. Depuis des annes, ils vivaient  peu prs spars;
mais, d'un tacite accord, ils le cachaient aux yeux du monde; et mme
leur fille Annette ne se rendit jamais compte de la situation. Elle
n'avait pas cherch  approfondir la msintelligence de ses parents; ce
lui tait dsagrable. L'adolescence a bien assez de ses propres
proccupations. Tant pis pour celles des autres!...

La suprme habilet de Raoul Rivire fut de mettre sa fille de son
parti. Bien entendu, il ne fit rien pour cela: c'est le triomphe de
l'art. Pas un mot de reproche, pas une allusion aux torts de madame
Rivire. Il tait chevaleresque; il laissait  sa fille le soin de les
dcouvrir. Elle n'y avait pas manqu: car elle tait, elle aussi, sous
le charme de son pre. Et le moyen de ne pas donner tort  celle qui,
tant sa femme, avait la maladresse de se gter ce bonheur! Dans cette
lutte ingale, la pauvre madame Rivire tait vaincue d'avance. Elle
acheva sa dfaite, en mourant la premire. Raoul resta seul matre du
terrain,--et du coeur de sa fille. Pendant les cinq dernires annes,
Annette avait vcu dans l'enveloppement moral de son aimable pre, qui
la chrissait et, sans penser  mal, lui prodiguait les sductions qui
lui taient naturelles. Il en fut d'autant plus dpensier avec elle
qu'il en trouvait moins l'emploi au dehors; car, depuis deux ans, il
tait retenu davantage au foyer par les annonces de la maladie qui
devait l'emporter.

Rien n'avait donc troubl la chaude intimit qui mariait le pre et la
fille, et remplissait le coeur, mal veill, d'Annette. Elle avait de
vingt-trois  vingt-quatre ans; mais son coeur paraissait plus jeune
que son ge; il n'tait pas press. Peut-tre, comme tous ceux qui ont
devant soi un long avenir, et parce qu'elle sentait battre en elle une
vie profonde, elle la laissait s'amasser, sans hte d'en faire le
compte.

Elle tenait  la fois des deux parents: du pre, pour le dessin des
traits et le sourire charmant qui, chez lui, promettait beaucoup plus
qu'il ne pensait, et chez elle, reste pure, beaucoup plus qu'elle ne
voulait;--de la mre, pour la tranquillit apparente, la mesure des
manires, et pour le srieux moral, malgr l'esprit trs libre.
Doublement attirante, par la sduction de l'un et la rserve de l'autre.
On ne pouvait deviner ce qui dominait en elle des deux tempraments. Sa
vraie nature restait encore inconnue. Des autres, comme d'elle-mme. Nul
n'avait le soupon de son univers cach. Telle une ve au jardin,  demi
endormie. Des dsirs qui taient en elle, elle n'avait pas eu  prendre
conscience. Rien ne les avait veills, car rien ne les avait heurts.
Il semblait qu'elle n'et qu' tendre le bras pour les cueillir. Elle
n'essayait point, assoupie  leur bourdonnement heureux. Peut-tre ne
voulait-elle pas essayer... Qui sait jusqu' quel point on tche  se
duper? On vite de voir en soi ce qui inquite... Elle prfrait ignorer
cette mer intrieure. L'Annette qu'on connaissait, l'Annette qui se
connaissait, tait une petite personne trs calme, raisonnable,
ordonne, matresse d'elle-mme, qui avait sa volont et son libre
jugement, mais qui n'avait eu, jusqu'ici, nulle occasion d'en user
contre les rgles tablies du monde ou du foyer.

Sans nullement ngliger les devoirs de la vie mondaine, et sans tre
blase sur ses plaisirs, qu'elle gotait de fort bon apptit, elle avait
senti le besoin d'une activit plus srieuse. Elle tint  faire des
tudes assez compltes,  suivre les cours de la Facult,  passer des
examens, une double licence. D'intelligence vive, qui voulait s'occuper,
elle aimait les recherches prcises, particulirement les sciences, o
elle tait bien doue;--peut-tre parce que sa saine nature sentait le
besoin d'opposer, par instinct d'quilibre, la stricte discipline d'une
mthode nette et d'ides sans brouillards  l'inquitant attrait de
cette vie intrieure, qu'elle craignait d'affronter, et qui, malgr ses
soins,  chaque arrt de l'esprit inactif, venait battre son seuil.
Cette activit claire, propre, rgulire, la satisfaisait pour
l'instant. Elle ne voulait pas songer  ce qui viendrait aprs. Le
mariage ne l'attirait point. Elle en cartait la pense. Son pre
souriait de ses partis-pris; mais il n'avait garde de les combattre: il
y trouvait son compte.

       *       *       *       *       *

La disparition de Raoul Rivire branla jusque dans ses fondations
l'difice ordonn, dont il tait,  l'insu d'Annette, le pilier
principal. Elle n'ignorait point le visage de la mort. Elle avait fait
connaissance avec lui, lorsque cinq ans avant, sa mre l'avait quitte.
Mais les traits de ce visage ne sont pas toujours les mmes. Soigne
depuis quelques mois dans une maison de sant, madame Rivire tait
partie silencieusement, comme elle avait vcu, gardant le secret de ses
affres dernires, comme des soucis de sa vie, et laissant aprs elle,
dans le candide gosme de l'adolescente, avec une douleur tendre,
pareille aux premires pluies de printemps, une impression de
soulagement que l'on ne s'avouait pas, et l'ombre d'un remords, que
bientt recouvrit l'insouciance des beaux jours.....

Tout autre fut la fin de Raoul Rivire. Frapp en plein bonheur, alors
qu'il se croyait sr de le savourer longtemps, il n'apporta au dpart
aucune philosophie. Il accueillit les souffrances et l'approche de la
mort avec des cris de rvolte. Jusqu'au suprme souffle d'une agonie
haletante, comme un cheval au galop qui gravit une pente, il lutta dans
l'effroi. Ces affreuses images, ainsi qu'en une cire, s'imprimrent dans
l'esprit brlant d'Annette. Elle en resta, des nuits, hallucine. Dans
le noir de sa chambre, couche, prs de s'endormir, ou rveille
soudain, elle revivait l'agonie et le visage du mourant, avec une telle
violence qu'elle tait le mourant; ses yeux taient _ses_ yeux; son
souffle tait _son_ souffle; elle ne les distinguait plus; dans ses
orbites elle percevait l'appel du regard chavir. Elle faillit tre
dtruite.--Mais une jeunesse robuste jouit d'une telle lasticit! Plus
la corde est tendue, et plus loin rejaillit la flche de la vie.
L'aveuglante lumire de ces images affoles s'teignit, par son excs,
et fit la nuit dans le souvenir. Les traits, la voix, le rayonnement du
disparu, tout disparut: Annette, fixant jusqu' l'puisement l'ombre qui
tait en elle, n'y retrouva plus rien. Rien qu'elle-mme. Elle seule...
Seule. L've au jardin se rveillait sans le compagnon  ses cts,
celui qu'elle avait toujours su prs d'elle, sans chercher  le dfinir,
celui qui, dans sa pense, prenait, sans qu'elle s'en doutt, les formes
imprcises encore de l'amour. Et soudain, le jardin perdit sa scurit.
Les souffles inquitants du dehors taient entrs: et le souffle de la
mort, et celui de la vie. Annette ouvrit les yeux, comme les premiers
hommes dans la nuit, avec l'apprhension des mille dangers inconnus
embusqus autour d'elle, et l'instinct de la lutte qu'il lui faudrait
livrer. Subitement, les nergies assoupies se ramassrent et, tendues,
se tinrent prtes. Et sa solitude se peupla de forces passionnes.

L'quilibre tait rompu. Ses tudes, ses travaux, ne lui taient plus
rien. La place qu'elle leur avait attribue dans sa vie lui parut
drisoire. L'autre partie de sa vie, que la douleur venait d'atteindre,
se rvlait d'une incommensurable tendue. L'branlement de la blessure
en avait veill toutes les fibres: autour de la plaie ouverte par la
disparition du compagnon aim, toutes les puissances d'amour, secrtes,
ignores; aspires par le vide qui venait de se creuser, elles
accouraient, des fonds lointains de l'tre. Surprise par cette invasion,
Annette s'efforait d'en dtourner le sens; elle s'obstinait  les
ramener toutes  l'objet prcis de sa souffrance:--toutes, l'pre
aiguillon brlant de la Nature, dont les souffles de printemps la
baignaient de moiteur,--le vague et violent regret du bonheur... perdu,
ou dsir?--les bras tendus vers l'absence,--et le coeur bondissant,
qui aspire au pass..., ou bien  l'avenir? Mais elle ne parvenait
ainsi qu' dissoudre son deuil dans un trouble mystre de douleur et de
passion et d'obscure volupt. Elle en tait,  la fois, consume,
rvolte...

       *       *       *       *       *

Ce soir de fin d'avril, la rvolte l'emporta. Son esprit de raison
s'indigna des confuses rveries, qu'il laissait sans contrle depuis de
trop longs mois, et dont il voyait le danger. Il voulut les refouler;
mais ce ne fut pas sans peine: on ne l'coutait plus; il avait perdu
l'habitude du commandement... Annette, s'arrachant au regard du feu dans
le foyer et  l'insidieuse emprise de la nuit qui tait tout  fait
venue, se leva et, frileuse, s'enveloppant dans une robe de chambre du
pre, elle fit la lumire dans la pice.

C'tait l'ancien cabinet de travail de Raoul Rivire. Par les baies
ouvertes, on voyait, au travers du jeune feuillage des arbres,
clairsem, la Seine dans la nuit, et sur sa masse sombre qui semblait
immobile, les reflets des maisons, dont les fentres s'allumaient sur
l'autre rive, et du jour qui mourait au-dessus des collines de
Saint-Cloud. Raoul Rivire, qui tait homme de got, bien qu'il se
gardt d'en user pour satisfaire  l'insipide routine ou aux caprices
cocasses de ses riches clients, avait fait choix pour lui, aux portes de
Paris, sur le quai de Boulogne, d'un vieil htel Louis XVI, qu'il
n'avait point bti. Il s'tait content de le rendre confortable. Son
cabinet de travail et aussi bien servi pour des travaux galants. Et il
y avait lieu de croire que cette vocation n'tait pas reste sans
emploi. Rivire avait reu ici plus d'une visite aimable, dont nul ne se
doutait: car la pice avait son entre directe sur le jardin. Mais
depuis deux annes, l'entre ne servait  rien; et la seule visiteuse
avait t Annette. C'tait l qu'ils avaient leurs meilleurs entretiens.
Annette, allant, venant, rangeant, versant de l'eau dans un vase de
fleurs, toujours en mouvement, puis immobilise soudain avec un livre,
pelotonne dans son coin favori du divan, d'o elle pouvait voir en
silence passer la rivire soyeuse, et suivre, sans interrompre sa
distraite lecture, une conversation distraite avec son pre. Mais lui,
assis l-bas, nonchalant et lass, dont le profil malicieux happait du
coin de l'oeil ses moindres mouvements, ce vieil enfant gt qui ne
pouvait admettre que, l o il tait, il ne ft pas le centre de toutes
les penses, la harcelait de pointes, de questions clines, railleuses,
exigeantes, inquites, afin de ramener sur lui l'attention d'Annette et
de s'assurer qu'elle coutait, bien tout... Jusqu' ce qu' la fin,
agace et ravie qu'il ne pt se passer d'elle, elle laisst tout le
reste, pour ne s'occuper que de lui. Alors, il tait satisfait; et sur
de son public, il lui faisait largesse des ressources varies de son
brillant esprit. Il brlait ses fuses, il effeuillait ses souvenirs.
Bien entendu, il avait soin de n'en choisir que les plus flatteurs; et
il les arrangeait _ad usum Delphini_--, au got de la dauphine, dont il
percevait finement les curiosits secrtes et les rpugnances
brusquement hrisses: il lui racontait juste ce qu'elle dsirait
entendre. Annette, tout oreilles, tait fire de ses confidences. Elle
croyait volontiers qu'elle avait de son pre plus que n'avait jamais su
en recevoir sa mre. De l'intimit de sa vie, elle restait,
pensait-elle, l'unique dpositaire.

Mais un autre dpt se trouvait en ses mains, depuis la mort du pre:
c'taient tous ses papiers. Annette ne cherchait pas en prendre
connaissance. Sa pit lui disait qu'ils ne lui appartenaient pas. Un
autre sentiment lui soufflait le contraire. Il fallait, en tout cas,
dcider de leur sort: Annette, seule hritire, pouvait disparatre 
son tour; et ces papiers de famille ne devaient pas tomber en des mains
trangres. Il tait donc urgent de les examiner, soit afin de les
dtruire, soit pour les conserver. Dj, depuis plusieurs jours, Annette
s'y tait dcide. Mais quand elle se retrouvait, le soir, dans la pice
imprgne de la prsence aime, elle n'avait plus le courage que de
s'en pntrer, des heures, sans bouger. Elle craignait, en rouvrant les
lettres du pass, un contact trop direct avec la ralit...

Il le fallait pourtant. Ce soir, elle s'y rsolut. Dans la douceur
diffuse de cette nuit trop tendre, o elle sentait, inquite, se fondre
sa douleur, elle voulut s'affirmer sa possession du mort. Elle alla vers
le meuble en bois de rose, mieux fait pour une coquette que pour un
travailleur,--un haut chiffonnier Louis XV,--o Rivire entassait, dans
les tiroirs  sept ou huit tages, qui en faisaient comme une rduction
anticipe et charmante des _sky-scrapers_ amricains, ses lettres et ses
papiers intimes. Annette, s'agenouillant, ouvrit le tiroir du bas; pour
mieux l'examiner, elle l'enleva du meuble; et, reprenant sa place prs
de la chemine, elle le mit sur ses genoux et se pencha dessus. Nul
bruit dans la maison. Elle y habitait seule, avec une vieille tante, qui
tenait le mnage, et qui ne comptait gure: soeur efface du pre,
tante Victorine avait toujours vcu  son service, le trouvait naturel,
et maintenant continuait, au service de sa nice, son rle de
gouvernante,--ainsi que les vieux chats, ayant fini par faire partie des
meubles de la maison, auxquels elle tait attache, sans doute, autant
qu'aux tres. Retire de bonne heure dans sa chambre, le soir, sa
prsence lointaine  l'tage au-dessus, le va-et-vient paisible de ses
vieux pas feutrs, ne drangeaient pas plus les songeries d'Annette
qu'un animal familier.

Elle commena de lire, curieuse, un peu trouble. Mais son instinct de
l'ordre et son besoin du calme, qui voulaient que, dans elle et autour,
tout ft clair et rang, s'imposaient en prenant et dpliant les
lettres, une lenteur de mouvements, une froideur dtache, qui, quelque
temps, du moins, purent lui faire illusion.

Les premires lettres qu'elle lut taient de sa mre. Le ton chagrin lui
rappela d'abord ses impressions de nagure, pas toujours bienveillantes,
un peu agaces parfois, avec quelque piti  l'gard de ce qu'elle
jugeait, dans sa haute raison, une habitude d'esprit vritablement
maladive: Pauvre maman!... Mais, petit  petit, poursuivant sa
lecture, elle s'apercevait, pour la premire fois, que cet tat moral
n'tait pas sans motifs. Certaines allusions aux infidlits de Raoul
l'inquitrent. Trop partiale pour juger au dtriment de son pre, elle
passa, affectant de ne pas trs bien comprendre. Sa pit lui
fournissait d'excellentes raisons pour dtourner les yeux. Elle
dcouvrait toutefois le srieux de l'me, la tendresse blesse de madame
Rivire; et elle se reprocha, en l'ayant mconnue, d'avoir ajout aux
tristesses de cette vie sacrifie.

Dans le mme tiroir, cte  cte, dormaient d'autres paquets de
lettres,--(certaines mme dtaches, mles aux lettres de la mre)--que
la tranquille lgret de Raoul avait runies ensemble, comme, dans sa
vie de mnage multiple, il avait fait des correspondantes.

Cette fois, le calme impos d'Annette se vit soumis  une difficile
preuve. De tous les feuillets de la nouvelle liasse, des voix se
faisaient entendre, bien autrement intimes et sres de leur pouvoir que
celle de la pauvre madame Rivire: elles affirmaient sur Raoul leurs
droits de proprit. Annette en fut rvolte. Son premier mouvement fut
de froisser dans sa main les lettres qu'elle tenait, et de les jeter au
feu.--Mais elle les en retira.

Elle regardait, hsitante, les feuilles dj mordues par la flamme,
qu'elle venait de reprendre. Certes, si elle avait de bonnes raisons,
tout  l'heure, pour ne pas vouloir s'introduire dans les querelles
passes entre ses parents, elle en avait encore de meilleures pour
vouloir ignorer les liaisons de son pre. Mais ces raisons ne comptaient
pour rien, maintenant. Elle se sentait personnellement atteinte. Elle
n'et pas su dire comment,  quel titre, pourquoi. Immobile, penche,
fronant le bout de son nez, avanant son museau, avec une moue de
dpit, comme une chatte irrite, elle frmissait du dsir de relancer au
feu les insolents papiers, qu'elle serrait dans son poing. Mais, ses
doigts se desserrant, elle ne rsista pas  l'envie d'y jeter un regard.
Et, brusquement dcide, elle rouvrit la main, redplia les lettres,
effaant soigneusement du doigt les froissures qu'elle avait faites...
Et elle lut,--elle lut tout.

       *       *       *       *       *

Avec rpulsion,--(non sans attrait aussi),--elle voyait passer ces
liaisons amoureuses, dont elle n'avait rien su. Elles formaient un
troupeau fantasque et bigarr. Le caprice de Raoul, en amour comme en
art, tait couleur du temps. Annette reconnaissait certains noms de
son monde; et elle se rappelait, avec hostilit, les sourires, les
caresses, qu'elle avait reus jadis de telle des favorites. D'autres
taient d'un niveau social moins relev; l'orthographe n'en tait pas
moins libre que les sentiments exprims. Annette accentuait sa moue;
mais son esprit, qui avait les yeux vifs et railleurs, comme ceux du
pre, voyait l'application comique de celles qui, penches, un frison
sur les yeux, tirant le bout de la langue, faisaient galoper leur plume
sur le papier. Toutes ces aventures, les unes un peu plus longues, les
autres un peu moins longues, jamais trs longues en somme, passaient, se
succdaient; et l'une effaait l'autre. Annette leur en savait
gr,--froisse, mais ddaigneuse.

Elle n'tait pas encore au bout de ses dcouvertes. Dans un autre
tiroir, soigneusement mise  part,--(plus soigneusement, elle dut le
remarquer, que les lettres de sa mre),--une liasse nouvelle lui rvla
une liaison plus durable. Bien que les dates fussent ngligemment
marques, il tait facile de voir que cette correspondance embrassait
une longue suite d'annes. Elle tait de deux mains,--l'une, dont
l'criture incorrecte et lche, qui courait de travers, s'arrtait 
moiti du paquet,--l'autre qui, d'abord, enfantine, appuye, s'affirmait
peu  peu, et continuait jusqu'aux dernires annes,--bien plus, (et
cette constatation fut particulirement pnible  Annette), jusqu'aux
derniers mois de la vie de son pre. Et cette correspondante, qui lui
drobait une part de cette priode sacre, dont elle pensait avoir eu le
privilge unique, cette intruse, doublement, crivait  son pre: Mon
pre!...

Elle eut la sensation d'une intolrable blessure. D'un geste de colre,
elle rejeta de ses paules la houppelande du pre. Les lettres tombes
de ses mains, replie sur sa chaise, elle avait les yeux secs, et ses
joues la brlaient. Elle ne s'analysait pas. Elle tait trop passionne
pour savoir ce qu'elle pensait. Mais, de toute sa passion, elle pensait:
Il m'a trompe!...

Elle reprit de nouveau les lettres excres; et cette fois, elle ne les
lcha plus qu'elle n'en et extrait jusqu' la dernire ligne. Elle
lisait, en soufflant des narines, bouche ferme, brle d'un feu cach
de jalousie,--et d'un autre sentiment, obscur, qui s'allumait. Pas une
seconde, l'ide ne lui vint, en pntrant l'intimit de cette
correspondance, en s'emparant des secrets de son pre, qu'elle pouvait
commettre un dlit de conscience. Pas une seconde, elle ne douta de son
droit... (Son droit! L'esprit de raison tait loin. Une bien autre
puissance, despotique, parlait!)... Au contraire, c'tait elle qui
s'estimait lse dans son droit--_dans son droit_--par son pre!

Elle se ressaisit pourtant. Elle entrevit, un instant, l'normit de
cette prtention. Elle haussa les paules. Quels droits avait-elle sur
lui? Que lui devait il?--L'imprieux grondement de la passion dit:
Tout. Inutile de discuter! Annette, abandonne  l'absurde dpit,
souffrait de la morsure, et gotait en mme temps une amre jouissance
de ces forces cruelles qui, pour la premire fois, enfonaient dans sa
chair leur cuisant aiguillon.

Une partie de la nuit passa  sa lecture. Et lorsqu'elle consentit enfin
 se coucher, sous ses paupires baisses elle relut longtemps des
lignes et des mots, qui la faisaient tressauter, jusqu' ce que le fort
sommeil de la jeunesse la domptt, sans mouvement, tendue, respirant
largement, trs calme, soulage par la dpense mme qui s'tait faite en
elle.

Elle relut, le lendemain; bien des fois, elle relut, dans les jours qui
suivirent, les lettres qui ne cessaient d'occuper sa pense. Maintenant,
elle pouvait  peu prs reconstituer cette vie--cette double vie, qui
s'tait droule, parallle  la sienne:--la mre, une fleuriste,  qui
Raoul avait fourni les fonds pour ouvrir un magasin; la fille, qui tait
dans les modes, ou bien dans la couture (on ne savait pas trs bien).
L'une se nommait Delphine, et l'autre (la jeune) Sylvie. A en juger par
le style fantasque, nglig, mais dont le dshabill ne manquait pas de
charme, elles se ressemblaient. Delphine paraissait avoir t une
aimable personne, qui, malgr de petites roueries tendues a et l dans
ses lettres, ne devait pas avoir fatigu beaucoup Rivire de ses
exigences. Ni la mre, ni la fille ne prenaient la vie au tragique. Au
reste, elles semblaient sres de l'affection de Raoul. C'tait peut-tre
le meilleur moyen pour la conserver. Mais cette impertinente assurance
ne froissait pas moins Annette que l'extrme familiarit de leur ton
avec lui.

Sylvie occupait surtout son attention jalouse. L'autre avait disparu; et
la fiert d'Annette affectait de ddaigner le genre d'intimit que
Delphine avait eue avec son pre; elle oubliait dj que, les jours
prcdents, la dcouverte d'attachements du mme ordre lui avait t une
sensible offense. Maintenant qu'entrait en lice une intimit beaucoup
plus profonde, toute autre rivalit lui semblait ngligeable. L'esprit
tendu, elle tchait de se reprsenter l'image de cette trangre qui,
malgr son dpit, ne l'tait qu' demi. Le sans-gne riant, le
tranquille tutoiement de ces lettres o Sylvie disposait de son pre,
comme s'il et t sa proprit entire, l'indignaient; elle cherchait 
fixer l'insolente inconnue, afin de la confondre. Mais la petite intruse
dfiait son regard. Elle avait l'air de dire:

--C'est mon bien, j'ai _son_ sang.

Et plus Annette s'irritait, plus cette affirmation faisait son chemin en
elle. Elle la combattait trop pour ne pas s'habituer peu  peu au
combat, et mme  l'adversaire. Elle finit par ne plus pouvoir s'en
passer. Le matin, la premire pense qui l'accueillait, au rveil, tait
celle de Sylvie; et la voix narquoise de la rivale lui disait
maintenant:

--J'ai _ton_ sang.

Si nette elle l'entendit, si vive fut, une nuit, la vision de la
soeur inconnue que, dans son demi-sommeil, Annette tendit les bras,
afin de la saisir.

Et le lendemain, courrouce, protestant, mais vaincue, le dsir la
tenait et ne la lcha plus. Elle partit de la maison,  la recherche de
Sylvie.

       *       *       *       *       *

L'adresse tait dans les lettres. Annette alla boulevard du Maine.
C'tait l'aprs-midi. Sylvie tait  l'atelier. Annette n'osa point l'y
relancer. Elle attendit quelques jours, et elle revint un soir aprs
dner. Sylvie n'tait pas rentre; ou elle tait dj ressortie: on ne
savait au juste. Annette, qu' chaque course une impatience nerveuse
tenait crispe d'attente tout le jour, s'en retournait due; et une
secrte lchet lui conseillait de renoncer. Mais elle tait de celles
qui ne renoncent jamais  ce qu'elles ont dcid;--elles y renoncent
d'autant moins que l'obstacle s'entte, ou qu'elles craignent ce qui va
arriver.

Elle alla de nouveau, un jour de la fin mai, vers neuf heures du soir.
Et cette fois, on lui dit que Sylvie tait chez elle. Six tages. Elle
monta, trop vite, car elle ne voulait pas se laisser le temps de
chercher des raisons pour rebrousser chemin. En haut, elle eut le
souffle coup. Elle s'arrta sur le palier. Elle ne savait pas ce
qu'elle allait trouver.

Un long couloir commun, sans tapis, carrel. A droite,  gauche, deux
portes entr'ouvertes: d'un logement  l'autre, des voix se rpondaient.
De la porte de gauche venait sur les carreaux rouges un reflet du
couchant. L habitait Sylvie.

Annette fit: Toc! toc! On lui cria: Entrez! sans cesser de bavarder.
Elle poussa la porte; la lueur du ciel dor vint la frapper en face.
Elle vit une jeune fille,  demi dvtue, en jupon, paules nues, pieds
nus dans des savates roses, qui allait et venait, en lui tournant le dos
souple et dodu. Elle cherchait quelque chose sur sa table de toilette,
se parlant toute seule, et se poudrant le nez avec une houppette.

--Eh bien! Qu'est-ce que c'est donc? demanda-t-elle, d'une voix qui
zzayait,  cause des pingles qu'elle mordait de ct.

Puis, subitement distraite par une branche de lilas, qui trempait dans
son pot  eau, elle y plongea le nez, avec un grognement de plaisir. En
relevant la tte et regardant ses yeux rieurs dans le miroir, elle
aperut, par derrire, hsitante, sur le seuil de la porte, Annette,
aurole de soleil. Elle fit: Ah! se retourna, ses bras nus levs
autour de sa tte, prestement renfonant les pingles dans la chevelure
refaite, puis vint, les mains tendues,--et soudain, les retira, faisant
un geste d'accueil, aimable, mais rserv. Annette entra, essayant, mais
en vain, de parler. Sylvie se taisait aussi. Elle lui offrit une chaise;
et, passant un peignoir  raies bleues usag, elle s'assit en face
d'elle, sur son lit. Toutes deux se regardaient; et chacune attendait
qui allait commencer...

Qu'elles taient diffrentes! Chacune tudiait l'autre, avec des yeux
aigus, exacts, sans indulgence, qui cherchaient: Qui es-tu?

       *       *       *       *       *

Sylvie voyait Annette, grande, frache, la face large, le nez un peu
camus, le front de jeune gnisse sous la masse des cheveux chtain d'or
en torsades, les sourcils trs fournis, des yeux larges bleu-clair qui
affleuraient un peu et qui, trangement, parfois se durcissaient, par
ondes venues du coeur; la bouche grande, lvres fortes, un duvet blond
au coin, habituellement fermes, en une moue dfensive, attentive,
bute, mais qui, lorsqu'elles s'ouvraient, pouvaient s'illuminer d'un
ravissant sourire, timide et rayonnant, qui transformait toute la
physionomie; le menton, comme les joues, pleins, sans emptement,
solidement charpents; la nuque, le cou, les mains, couleur de miel
fonc; une belle peau bien ferme, baigne par un sang pur. Un peu lourde
de taille, le buste un peu carr, elle avait les seins larges et
gonfls; l'oeil exerc de Sylvie les palpa sous l'toffe, et s'arrta
surtout sur les belles paules, dont la pleine harmonie formait avec le
cou, blonde et ronde colonne, le plus parfait du corps. Elle savait
s'habiller, tait mise avec soin, presque trop pour Sylvie, un soin trop
observ: les cheveux bien tirs, pas une boucle folle, pas une agrafe en
faute, tout en ordre.--Et Sylvie se demandait: Et dedans, est-ce de
mme?

Annette voyait Sylvie presque aussi grande qu'elle--(aussi grande, oui,
peut-tre)--mais mince, fine de taille, tte petite pour le corps,
demi-nue sous le peignoir, peu de gorge, grassouillette pourtant, les
bras dodus, assise, se balanant sur son petit croupion et les deux
mains croises sur ses deux genoux ronds. Ronds, elle avait aussi le
front et le menton; le nez petit, retrouss; les cheveux d'un
brun-clair, trs fins et plants bas sur les tempes, des boucles sur les
joues, et de petits cheveux fous sur la nuque et le cou, blanc, trs
blanc, et gracile. Une plante qui vit en chambre. Les deux profils du
visage taient asymtriques: celui de droite, langoureux, sentimental,
chat qui dort; celui de gauche, malicieux, aux aguets, chat qui mord. La
lvre suprieure se retroussait en parlant, sur les canines rieuses.--Et
Annette pensait: Gare  qui elle croque!

Qu'elles taient diffrentes!..... Et pourtant, toutes deux avaient, du
premier regard, reconnu le regard, les yeux clairs, le front, le pli du
coin des lvres,--le pre...

Annette, intimide, raidie, prit son courage et dit, d'une voix blanche,
que glaait l'excs d'motion, qui elle tait, son nom. Sylvie la laissa
parler, sans cesser de la fixer, puis dit tranquillement, avec le
sourire un peu cruel de sa lvre retrousse:

--Je le savais.

Annette tressaillit.

--Comment?

--Je vous ai vue dj--souvent--avec le pre...

Elle avait eu, avant les derniers mots, une hsitation imperceptible.
Peut-tre, malignement, elle allait dire: _mon_ pre. Mais elle eut
ironique piti du regard d'Annette, qui lisait sur ses lvres. Annette
comprit, dtourna les yeux, rougit, humilie.

Sylvie n'en perdit rien; elle se dlecta lentement de cette rougeur.
Elle continuait de parler, sans hte, posment. Elle racontait qu' la
crmonie mortuaire, elle tait  l'glise, dans un des bas-cts, et
qu'elle avait tout vu. Sa voix qui chantonnait, en nasillant un peu,
dvidait son rcit, sans montrer d'motion. Mais si elle savait voir,
Annette savait entendre. Et quand Sylvie eut fini, Annette, relevant
les yeux, lui dit:

--Vous l'aimiez bien?

Les regards des deux soeurs changrent une caresse. Mais ce ne fut
qu'un moment. Dj une ombre jalouse avait pass dans les yeux
d'Annette, et elle continua:

--Il vous aimait beaucoup.

Elle voulait sincrement faire plaisir  Sylvie; mais sa voix, malgr
elle, prit une nuance de dpit. Sylvie crut y sentir une intonation
protectrice. Ses petites griffes pointant aussitt des pattes, elle dit
avec entrain:

--Oh! oui, il m'aimait beaucoup!

Elle fit une petite pause; puis, d'un air complaisant, dcocha:

--Il vous aimait _bien_ aussi. Souvent, il me l'a dit.

Les mains passionnes d'Annette, ses mains grandes et nerveuses,
frmirent et se serrrent. Sylvie les regardait. La gorge contracte,
Annette demanda:

--Il vous parlait de moi, souvent?

--Souvent, rpta l'innocente Sylvie.

Il n'tait pas trs sr qu'elle dt la vrit. Mais Annette, peu experte
 cacher sa pense, ne mettait pas en doute la parole des autres; et
celle de Sylvie l'atteignit au coeur..... Ainsi, son pre parlait
d'elle  Sylvie, ils parlaient d'elle ensemble! Et elle, jusqu'au
dernier jour, avait tout ignor; il semblait se confier, et il l'avait
dupe; il la tenait  l'cart; elle ne savait mme pas l'existence de sa
soeur!... Une telle ingalit, si injuste, l'accabla. Elle se sentit
vaincue. Mais elle ne voulut pas le montrer; elle chercha une arme, la
trouva; et elle dit:

--Vous l'avez vu bien peu, dans ces dernires annes.

--Dans ces dernires annes, concda, fort  regret, Sylvie. Sans doute.
Il tait malade. _On_ le tenait enferm.

Il y eut un silence hostile. Souriantes toutes deux, toutes deux
rongeaient leur frein. Annette, rude et guinde; Sylvie, l'air faux
comme un jeton, caressante, manire. Avant de continuer la partie,
elles comptaient les points. Annette, un peu soulage d'avoir repris un
(bien faible) avantage, secrtement honteuse de ses mauvaises penses,
s'effora de remettre l'entretien sur un ton plus cordial. Elle parla du
dsir qu'elle avait eu de se rapprocher de celle en qui revivait,
aussi,--_un peu_--son pre. Mais elle avait beau faire: malgr elle,
elle tablissait une diffrence entre leurs parts; elle laissait
entendre que la sienne tait privilgie. Elle racontait  Sylvie les
dernires annes de Raoul; et elle ne pouvait pas s'empcher de montrer
combien elle avait t _plus_ intime avec lui. Sylvie profitait d'un
arrt dans le rcit, pour servir  Annette, en retour, ses propres
souvenirs de l'affection paternelle. Et chacune, sans le vouloir,
enviait la part de l'autre; et chacune tchait de faire valoir la
sienne. Parlant ou coutant,--(ne voulant pas couter, mais entendant
quand mme),--elles continuaient de s'inspecter, de la tte au talon.
Sylvie, complaisamment, comparait ses jambes longues et les fines
chevilles de ses petits pieds nus qui jouaient dans les pantoufles, aux
attaches un peu lourdes, aux chevilles engonces d'Annette. Et Annette,
tudiant les mains de Sylvie, n'oubliait pas de noter les lunules
travailles de ses ongles trop roses.--Ce n'taient pas seulement deux
jeunes filles qui se trouvaient en prsence; c'taient les deux mnages
rivaux. Aussi, malgr l'abandon apparent de l'entretien, elles restaient
armes du regard et du bec, et s'observaient rudement. La froce acuit
de la jalousie leur faisait  chacune percer du premier coup d'oeil,
crment, jusqu'au fond de l'autre, les tares, les vices cachs, dont
l'autre ne se doutait peut-tre pas. Sylvie lisait dans Annette le dmon
d'orgueil, la duret de principes, la violence despotique, qui n'avaient
pourtant pas eu encore l'occasion de s'exercer. Annette lisait dans
Sylvie la scheresse foncire et la fausset souriante. Plus tard,
quand elles s'aimrent, elles se donnrent bien du mal pour oublier ce
qu'elles avaient lu. Pour l'instant, leur animosit le regardait par un
verre grossissant. Il y avait des secondes o elles se hassaient.
Annette, le coeur gros, pensait:

--Ce n'est pas bien, ce n'est pas bien! Je dois donner l'exemple.

Ses yeux faisaient le tour de la modeste chambre, regardaient la
fentre, les rideaux de guipure, dans une lueur de lune le toit et les
chemines de la maison d'en face, la branche de lilas dans le pot  eau
brch.

L'air froide, d'autant plus qu'elle brlait au fond, elle offrit 
Sylvie son amiti, son aide... Sylvie, ngligemment,--un mauvais petit
sourire,--couta, laissa tomber... Annette, mortifie, cachant mal son
dpit d'orgueil et de passion naissante, se leva avec brusquerie. Elles
changrent un adieu aimablement banal. Et, tristesse et colre au
coeur, Annette sortit.

Mais comme elle tait au bout du couloir carrel et descendait dj la
premire marche de l'escalier, Sylvie courut  elle, dans ses petites
babouches, dont l'une resta en route, et, par derrire, lui passa les
bras autour du cou. Annette se retourna, en criant d'motion. Elle
treignit Sylvie, d'un lan passionn. Sylvie cria aussi, mais de rire,
pour la violence de l'treinte. Leurs bouches fougueusement s'taient
jointes. Mots amoureux. Tendres murmures. Remerciements, promesses qu'on
se reverrait bientt...

Elles se dtachrent. Annette, riant de bonheur, se trouva, sans savoir
comment elle l'avait descendu, au bas de l'escalier. D'en haut, elle
entendit un sifflement gamin, comme pour appeler un chien, et la voix de
Sylvie qui chuchotait:

--Annette!

Elle leva la tte, vit tout en haut, dans un rond de lumire, la
frimousse penche de Sylvie qui riait:

--Attrape!...

reut en pleine figure une pluie de gouttelettes et le lilas mouill que
Sylvie lui jetait,--et lui jetait aussi, des deux mains, des baisers...

Sylvie disparut. Annette, la tte leve, continuait de la chercher,
quand elle n'tait plus l. Et serrant dans ses bras la branche de
fleurs trempe, elle embrassait le lilas.

       *       *       *       *       *

Malgr la distance, et bien que certaines rues,  cette heure tardive,
ne fussent pas trs sres, elle revint  pied. Elle aurait bien dans.
Rentre enfin chez elle, heureuse et harasse, elle ne se coucha pas
avant d'avoir plac les fleurs dans un vase, prs de son lit. Et elle se
releva pour les en retirer, et--comme chez Sylvie--les mettre dans son
pot  eau. Recouche, elle gardait sa lampe allume, car elle ne voulait
pas se sparer de cette journe. Mais elle se retrouva, soudain, trois
heures aprs, au milieu de la nuit. Les fleurs taient bien l. Elle
n'avait pas rv, elle avait vu Sylvie... Elle se rendormit, sur le sein
de l'image chrie.

Les journes qui suivirent furent remplies par un bourdonnement
d'abeilles, difiant une ruche nouvelle. Tel, autour d'une jeune reine,
un essaim qui se groupe. Autour de Sylvie aime, Annette btissait un
nouvel avenir. La vieille ruche tait dserte. Sa reine tait bien
morte. S'efforant de masquer cette rvolution de palais, le coeur
passionn feignait de croire que son amour pour le pre migrait en
Sylvie, et qu'il l'y retrouverait... Mais Annette savait bien qu'elle en
prenait cong.

Imprieux grondement de l'amour nouveau, qui cre et qui dtruit... Les
souvenirs du pre, impitoyablement, furent carts de la vue. Les objets
familiers, relgus--avec tous les gards--dans l'ombre pieuse de
chambres o ils ne couraient pas risque d'tre souvent troubls. La
houppelande, remise au fond d'un vieux placard. Aprs l'avoir enfouie,
Annette l'en retira, indcise, y appuya sa joue, puis, soudain,
rancunire, la rejeta. Illogisme de la passion! Qui des deux
trahissait?...

Elle s'tait prise de la soeur qu'elle avait dcouverte. Elle ne la
connaissait gure! Mais, du moment qu'on aime, cette incertitude n'est
qu'un attrait de plus. Le mystre de l'inconnu s'ajoute au charme de ce
qu'on croit connatre. De Sylvie entrevue, elle ne voulait retenir que
ce qui lui avait plu. Elle convenait en secret que ce n'tait pas trs
exact. Mais quand, honntement, elle tchait de revoir les ombres du
portrait, elle entendait les petites savates trotter dans le couloir; et
les bras nus de Sylvie se nouaient autour de son cou.

Sylvie allait venir. Elle l'avait promis... Annette prparait tout, afin
de la recevoir. O la ferait-elle entrer?--L, dans sa jolie chambre.
Sylvie s'assirait ici,  la place favorite, devant la fentre ouverte.
Annette voyait par ses yeux, se rjouissait de lui montrer sa maison,
ses bibelots, ses arbres revtus de leur plus tendre verdure, et
l'chappe l-bas, sur les coteaux fleuris. D'en partager avec elle la
grce et le confort, elle en jouissait avec une fracheur de sensations
toutes neuves.--Mais voici qu'elle pensa que les yeux de Sylvie feraient
la comparaison entre son propre logement et la maison de Boulogne. Une
ombre tomba sur sa joie. Cette ingalit lui pesa, comme si elle tait 
son tort... N'avait-elle pas les moyens de la rparer, prcisment en
conviant Sylvie  profiter des avantages que le sort lui avait faits?...
Oui, mais ce serait s'attribuer sur elle un avantage de plus. Annette
pressentait qu'on ne le lui consentirait pas sans rsistance. Elle se
souvenait du silence railleur, dont Sylvie avait accueilli ses premires
invites. Il fallait mnager sa susceptibilit. Comment faire?... Annette
essaya quatre ou cinq plans, dans sa tte. Aucun ne la satisfit. Elle
changea dix fois l'arrangement de la chambre; aprs y avoir dispos,
avec un plaisir d'enfant, les objets de plus de prix, elle les remporta,
et elle ne laissa que ce qu'elle avait de plus simple. Il n'y eut pas un
dtail--une fleur sur l'tagre, la place d'un portrait,--qu'elle ne
discutt... Pourvu que Sylvie n'arrivt point, avant que tout ft en
ordre!--Mais Sylvie ne se pressait point; et Annette eut le temps de
dfaire et refaire, et encore, et encore, ses petits arrangements. Elle
trouvait Sylvie bien lente  venir; mais elle en profitait pour corriger
quelque chose  ses plans. Inconsciente comdie! Elle se dupait, en
attribuant une importance  ces riens. Toute cette agitation de
rangements, de drangements, n'tait qu'un prtexte pour se donner le
change sur une autre agitation de penses passionnes, qui troublaient
l'ordre habituel de sa vie raisonne.

Le prtexte s'usa. Cette fois, tout tait prt. Et Sylvie ne venait
point. Annette l'avait dj reue dix fois, en imagination. Elle
s'puisait  attendre... Elle ne pouvait pourtant pas retourner chez
Sylvie! Si, allant la revoir, elle lisait dans les yeux ennuys de
Sylvie qu'on se passait bien d'elle! A cette seule ide, l'orgueil
d'Annette saignait... Non, plutt que cette humiliation, ne la revoir
jamais!... Pourtant... Elle se dcidait, htivement, s'habillait pour
chercher l'oublieuse. Mais elle n'avait pas fini de boutonner ses gants
qu'elle se dcourageait; et, les jambes casses, elle se rasseyait sur
une chaise du vestibule, ne sachant plus que faire...

Et, juste  cet instant,--affaisse prs de la porte, son chapeau sur
la tte, toute prte  sortir, et ne s'y dcidant pas,--juste, Sylvie
sonna!...

Entre la sonnerie et la porte qui s'ouvre, dix secondes ne s'coulrent
pas. Une telle promptitude et l'apparition des yeux ravis d'Annette,
dirent assez  Sylvie qu'elle tait attendue. Dj les deux museaux sur
le seuil s'embrassaient, avant d'avoir dit un mot. Annette,
imptueusement, entrana Sylvie  travers la maison, sans lui lcher les
mains, en la mangeant des yeux, riant de la gorge, sottement, comme un
enfant heureux...

Et rien ne se passa comme elle l'avait prvu. Aucune des phrases
d'accueil prpares ne servit. Elle ne fit pas asseoir Sylvie  la place
choisie. Tournant le dos  la fentre, elles s'assirent toutes deux sur
le divan, cte  cte, et, les yeux dans les yeux, parlant sans
s'couter, leurs regards se disaient:

Annette:--Enfin! Tu es donc l?

Sylvie:--Tu le vois, je suis venue...

Mais Sylvie, ayant examin Annette, dit:

--Vous alliez sortir?

Annette secoua la tte, sans vouloir expliquer. Sylvie comprit trs
bien, et, se penchant, souffla:

--C'est chez moi que tu allais?

Annette tressauta, et, appuyant sa joue sur l'paule de sa soeur, elle
murmura:

--Mchante!

--Pourquoi? demanda Sylvie, baisant du coin de sa bouche les blonds
sourcils d'Annette.

Annette ne rpondit pas. Sylvie savait la rponse. Elle sourit, piant
malignement Annette qui, maintenant, vitait son regard. Cette violente
fille! Sa fougue tait brise. Une timidit subite s'tait abattue sur
elle, comme un filet. Elles restrent sans bouger, la grande soeur
appuye sur l'paule de la petite, satisfaite d'avoir si promptement
tabli son pouvoir...

Puis, Annette releva la tte; et, matresses toutes deux de leur premier
moi, comme de vieilles amies, elles commencrent  causer.

Elles n'avaient plus, cette fois, d'intentions hostiles. Elles taient,
au contraire, dsireuses de se livrer... Oh! pas compltement, pourtant!
Elles savaient qu'il est en chacun des choses qu'il ne faut pas montrer.
Mme quand on aime? Justement, quand on aime! Mais lesquelles,
exactement? Chacune, tout en se confiant, conservant ses secrets, ttait
les limites de ce que l'amour de l'autre pourrait supporter. Et plus
d'une confidence qui commenait bien franche, oscillait incertaine, au
milieu de la phrase, et coulait gentiment en un petit mensonge. Elles ne
se connaissaient pas; elles taient, l'une pour l'autre, par beaucoup
de cts, une nigme dconcertante: deux natures, deux mondes, malgr
tout, trangers. Sylvie, pour cette visite,--(elle y avait song plus
qu'elle n'en et convenu),--s'tait faite aussi sduisante qu'elle
pouvait. Et elle pouvait beaucoup. Annette tait sous le charme, et, en
mme temps, gne par certains petits artifices de coquetterie qui la
mettaient mal  l'aise. Sylvie s'en apercevait, sans tenter d'y rien
changer; et cette grande soeur, libre et nave, brlante et rserve,
l'attirait, l'intimidait. (A l'entendre bavarder, on ne s'en ft pas
dout!) L'une et l'autre taient fines et trs observatrices; elles ne
perdaient pas un coup d'oeil, ni une rflexion. Elles n'taient pas
sres encore l'une de l'autre. Mfiantes et expansives, elles voulaient
se donner. Oui, mais elles ne voulaient pas donner sans recevoir! Elles
avaient toutes deux un diable de petit orgueil. Annette avait le plus
fort. Mais les mouvements d'amour chez elle taient aussi plus forts. Et
elle se trahissait. Quand elle donnait plus qu'elle n'aurait voulu,
c'tait une dfaite, que Sylvie savourait.--Tels deux ngociateurs qui,
brlant de s'entendre, mais, sagement circonspects, guettant chaque
mouvement, s'avancent prudemment...

Le duel tait ingal. Trs vite, Sylvie se rendit compte de la passion
imprieuse et implorante d'Annette. Mieux qu'Annette. Elle
l'exprimenta; d'une patte fourre, elle en joua, sans en avoir l'air.
Annette se sentit vaincue. Elle en eut honte et joie.

Sur la demande de Sylvie, elle lui montra tout son appartement. Elle ne
l'et pas fait, d'elle-mme; elle craignait de la froisser, en talant
le bien-tre dont elle tait pourvue; mais,  son soulagement, Sylvie
n'en manifesta pas la plus petite gne. Elle tait fort  l'aise,
allait, venait, regardait et touchait, comme si elle tait chez elle. Ce
fut plutt Annette qui se sentit choque de ce parfait sans-gne; et en
mme temps, elle en fut rjouie dans sa tendresse. Passant prs du lit
de sa soeur, Sylvie donna sur l'oreiller une petite tape amicale. Elle
examina curieusement la table de toilette, d'un regard fit la revue
exacte des flacons, passa distraitement dans la bibliothque, s'extasia
devant une paire de rideaux, critiqua un fauteuil, en essaya un autre,
fourra son nez dans l'armoire entr'ouverte, palpa la soie d'une robe,
et, ayant fait son tour, revenue dans la chambre  coucher d'Annette,
s'assit dans le fauteuil bas, prs du lit, continuant l'entretien.
Annette lui offrit le th, auquel Sylvie prfra deux doigts de vin
sucr. Tandis que, du bout de la langue, elle suait un biscuit, Sylvie
regardait Annette, hsitante, qui voulait parler; et elle avait envie
de lui dire:

--Vas-y donc!

Enfin, Annette prit son lan et, avec une brusquerie qui venait de sa
tendresse contrainte, elle proposa  Sylvie d'habiter avec elle. Sylvie
sourit, se tut, avala sa bouche, trempa dans son malaga ses miettes et
ses doigts, sourit de nouveau, gentiment, remerciant des yeux et de la
bouche pleine, en secouant la tte, comme on fait quand on parle  un
enfant; puis elle dit:

--Chrie...

Et elle refusa.

Annette insista, pressante; elle mettait  forcer le consentement une
violence imprieuse. Au tour de Sylvie, maintenant, de ne plus vouloir
parler! Elle s'excusait,  mi-mots, d'une voix caressante, avec un peu
de gne, aussi avec malice... (Elle l'aimait bien, la brusque et tendre,
la candide grande soeur!)... Elle disait:

--Je ne peux pas.

Et Annette demandait:

--Mais, pourquoi?

Et Sylvie:

--J'ai un ami.

Annette ne comprit pas, l'espace d'une seconde. Puis, elle comprit trop,
et elle fut atterre. La lorgnant du coin de l'oeil, Sylvie, toujours
riante, se leva, et partit, dans un gazouillis de petits mots et de
baisers.

       *       *       *       *       *

Annette demeura en prsence de son chteau dtruit. Elle avait une
grande peine, confuse, faite de sentiments mls. Il en tait d'assez
acres, qu'elle aimait mieux ne pas connatre, mais qui, par bouffes,
lui contractaient la gorge... Elle qui se croyait libre de prjugs,
l'ide que cette jolie soeur... Ah! c'tait trop pnible! Elle en
aurait bien pleur... Pourquoi? C'tait stupide! De la jalousie
encore?... Non!

Elle secoua les paules et se leva. Elle ne voulait plus y penser.--Elle
y pensait, tout le temps... Elle allait,  grands pas, de pice en
pice, afin de se distraire. Elle s'aperut qu'elle refaisait dans
l'appartement la promenade de sa soeur. Elle ne pensait qu' elle. A
elle et  cet autre... Jalouse, dcidment? Non! Non! Non! Non!... Elle
tapa du pied, avec colre.... Elle ne l'admettrait pas!... Mais qu'elle
l'admt ou non, le mal lui mordait le coeur.--Elle se chercha des
explications morales. Elle en trouva. Elle souffrait dans sa puret. En
sa nature complexe, riche d'instincts opposs, qui n'avaient pas encore
eu l'occasion de se quereller, il ne manquait pas de forces puritaines.
Pourtant ce n'taient pas les scrupules religieux qui la gnaient.
leve par un pre sceptique, une mre libre-penseuse, en dehors de
toute glise, elle s'tait habitue  discuter de tout. Elle n'avait
peur de soumettre aucun prjug social  l'esprit d'examen. Elle
admettait l'amour libre; en thorie, elle l'admettait trs bien.
Souvent, dans ses entretiens avec son pre ou avec ses camarades
d'tudes, elle en avait soutenu les droits;  ces revendications ne se
mlait pas trop le dsir juvnile de paratre avance: elle trouvait
sincrement lgitime, naturelle, et mme raisonnable la libert en
amour. Jamais elle n'et song  blmer les jolies filles de Paris, qui
vivent comme il leur plat; elle les voyait avec sympathie, certes plus
que les femmes de son monde bourgeois.... Eh bien, qu'avait-elle donc
maintenant qui la peinait? Sylvie usait de son droit... Son droit? Non,
pas son droit! Les autres, mais non pas elle!... On permet davantage 
ceux qu'on met moins haut. Pour sa soeur, comme pour elle, Annette
avait, justes ou non,--oui, justes!--de plus strictes exigences. L'amour
unique lui semblait une aristocratie du coeur. Sylvie avait dchu,
Annette lui en voulait!... L'amour unique? L'amour de toi!... Jalouse,
qui te mens!... Mais plus elle tait jalouse de Sylvie, plus elle
l'aimait. Et plus elle lui en voulait, plus elle l'aimait. On n'en veut
tant qu' ceux qu'on aime!...

Le charme de la petite soeur, tranquillement, oprait. Inutile de
s'irriter, de vouloir qu'elle ft diffrente; elle tait ce qu'elle
tait. Annette se sentait peu  peu travaille par un autre sentiment:
la curiosit. Malgr elle, son esprit tchait de se figurer comment
vivait Sylvie. Elle y pensait beaucoup trop. Il lui arriva de se mettre
 sa place. Elle fut assez confuse de constater qu'elle ne s'y trouvait
pas trop mal. Le dpit, la rvolte indigne qu'elle en eut contre
elle-mme, la rendit plus svre pour Sylvie. Elle continua de bouder,
et s'interdit de retourner chez sa soeur.

       *       *       *       *       *

Sylvie ne s'en troublait point. Qu'Annette ne lui donnt plus signe de
vie, ne l'inquitait aucunement. Elle avait jug la grande soeur, elle
savait qu'Annette reviendrait. L'attente ne lui pesait pas. Elle avait
de quoi occuper son coeur. Son ami, d'abord,--qui n'en habitait
pourtant qu'un coin, et pas pour trs longtemps. Et tant d'autres
objets! Elle aimait bien Annette. Mais enfin, elle avait vcu prs de
vingt ans sans elle! Elle pouvait attendre encore quelques semaines...
Elle devinait ce qui se passait dans l'esprit de sa soeur. Elle en
prouvait un amusement, ml d'un reste d'hostilit. Les deux races
rivales. Les deux classes. Sans qu'il y et paru, Sylvie avait, chez
Annette, fait la comparaison de leurs vies et de leurs conditions. Elle
pensait:

--Tout de mme, tu vois, on a ses petits avantages. J'ai ce que tu n'as
pas... Tu croyais me tenir, et tu ne me tiens pas... Oui, va, va, fais
ta moue et ta lvre gonfle!... J'ai choqu tes convenances... Quel
coup, ma pauvre Annette!...

Et riant de la dconvenue qu'elle s'imaginait lire sur le visage
d'Annette, elle embrassait sa main et envoyait un baiser. Mais, tout en
se disant qu'Annette avait de la peine et que le morceau tait un peu
dur  passer, elle n'en tait pas fche. Et, comme pour un enfant qui
boude devant sa cuiller pleine, elle soufflait, narquoise et cline:

--Allons, mon beau petit! Ouvrez le bec!... Houp l!...

Il ne s'agissait pas seulement des convenances choques. Sylvie savait
fort bien qu'elle avait bless Annette dans un autre sentiment beaucoup
moins avouable. Et la brigande s'en rjouissait, car elle se sentait
ainsi matresse de sa soeur; elle en ferait tout ce qu'elle
voudrait... Pauvre Annette! Tu peux te dbattre!... Sylvie tait
sre, absolument sre, qu'elle l'aurait! Railleuse, attendrie quand
mme, elle lui chuchotait, en pense:

--Va! je n'en abuserai pas...

Elle n'en abuserait pas?... Et pourquoi donc point? C'est amusant
d'abuser! Aprs tout, la vie, c'est la guerre. Au vainqueur, tous les
droits! Si le vaincu y consent, c'est qu'il y trouve son compte!

--Baste! Nous verrons bien!

       *       *       *       *       *

Un lundi matin, elle faisait des courses, lorsque, dans la rue de
Svres, un peu plus loin devant elle, marchant dans le mme sens, elle
aperut Annette. Elle s'amusa  la suivre, quelque temps, pour
l'observer. Annette marchait  grands pas, selon son habitude. Sylvie,
aux petits pas, vifs, souples et dansants, riait de son allure
garonnire et sportive; mais elle apprciait la belle harmonie de ce
corps vigoureux. La tte droite, sans regarder autour d'elle, Annette
tait absorbe. Sylvie la rattrapa, et continua de cheminer sur le
trottoir auprs d'elle, sans qu'Annette la remarqut. Imitant sa
dmarche, et lorgnant du coin de l'oeil la joue de la grande soeur,
que paraissait plir une ombre de mlancolie, Sylvie, sans tourner la
tte, remuait les lvres, disant tout bas:

--Annette...

Impossible de l'entendre, dans le bruit de la rue. Sylvie s'entendait 
peine. Annette l'entendit pourtant. Ou bien eut-elle conscience de ce
double moqueur, qui, depuis quelques instants, l'escortait en
silence? Elle vit soudain prs d'elle le profil amus, les lvres qui
remuaient comiquement sans parler, le petit oeil rieur qui regardait
de ct... Alors, elle s'arrta, avec un de ces mouvements de joie
imptueuse, qui avaient, une fois dj, surpris, sduit Sylvie. Les bras
brusquement tendus. Un lan de tout l'tre. Sylvie pensait:

--Elle va bondir...

Un instant seulement. Dj, elle s'tait ressaisie; et, presque
froidement, elle dit:

--Bonjour, Sylvie.

Mais ses joues s'taient colores; et sa raideur ne tint pas devant
l'clat de rire de la petite, enchante de sa gaminerie. Elle rit avec
elle:

--Ah! tu m'as attrape!

Sylvie lui prit le bras, et elles continurent leur chemin, modelant
tendrement leur pas, l'une sur l'autre.

--Tu tais l depuis longtemps? demandait Annette.

--Oh! depuis une demi-heure! affirma, sans hsiter, Sylvie.

--Non? s'exclamait la crdule Annette.

--Je suivais tes mouvements. Je voyais tout. Tout. Tu parlais en
marchant.

--Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai! protesta Annette. Ah! la petite
menteuse!...

Leurs deux bras se serrrent. Elles se mirent  bavarder des courses
qu'elles venaient de faire. Elles taient toutes joyeuses. Au milieu
d'un rcit passionnant d'une Exposition de blanc, au Bon March, o
l'une tait alle, o l'autre devait aller,--dans le vacarme d'une rue
qu'elles traversaient, se glissant entre les voitures, avec le sr
instinct de deux petites Parisiennes, Sylvie murmura  l'oreille
d'Annette:

--Tu ne m'as pas embrasse!...

Un mouvement brusque d'Annette faillit les faire craser. En abordant le
trottoir, sans cesser de marcher, leurs deux becs se joignirent... Elles
allaient maintenant, plus troitement serres, dans une rue plus calme,
qui menait... O menait-elle?...

--O est-ce que nous allons?

Elles s'arrtrent, amuses de constater que, dans leur bavardage, elles
s'taient gares. Sylvie, agrippant Annette, dit:

--Djeuner ensemble.

Annette se dfendait,--(l'imprvu la charmait, mais la gnait un peu:
elle tait mthodique),--parlant de sa vieille tante, qui l-bas
l'attendait. Mais Sylvie ne s'embarrassait pas de ces menus dtails:
elle s'tait empare d'Annette, et ne la lcherait pas. Elle la fit
tlphoner d'un bureau  la tante, et elle l'emmena dans une crmerie
de sa connaissance. Ce fut pour les deux jeunes filles, et surtout pour
Annette, une partie de plaisir, ce petit djeuner que Sylvie tenait 
offrir  sa soeur plus fortune: (celle-ci l'avait compris). Annette
trouvait tout exquis. Elle s'extasiait sur le pain, sur la ctelette
bien cuite. Et il y eut,  la fin, des fraises dans de la crme, dont
elles se rgalrent,  petits coups de langue.

Mais les langues taient encore plus occupes  causer qu' manger.
Elles ne parlaient pourtant que de choses insignifiantes, s'imbibant
l'une de l'autre, de leurs regards et de leur voix et de leur
rayonnement. L'instinct a ses chemins, et plus courts et meilleurs. Il
n'tait pas encore temps de toucher aux sujets essentiels. Elles
tournaient autour, tournaient joyeusement, telles ces gupes
bourdonnantes, qui font dix fois le tour d'une assiette, avant de s'y
poser.--Elles ne s'y posrent pas...

Sylvie se leva, et dit:

--Maintenant, il faut aller travailler.

Annette fit la mine penaude d'un enfant  qui on enlve brusquement son
dessert. Elle dit:

--On tait si bien! Je n'en ai pas assez.

--Moi non plus, dit Sylvie en riant. Quand est-ce qu'on en reprend?

--Le plus tt, et le plus long... C'tait trop vite fini.

--Ce soir, alors. Viens me chercher, vers six heures,  la porte de
l'atelier.

Annette se troubla:

--Mais est-ce que nous serons seules?

Elle s'inquitait de l'ide qu'elle pourrait rencontrer _l'autre_.

Sylvie lut en elle:

--Oui, oui, on sera seules, dit-elle, indulgente, avec une pointe
d'ironie. Elle expliqua tranquillement que l'ami tait all passer deux
ou trois jours en province, dans sa famille. Annette avait rougi que
Sylvie l'et devine. Elle ne se souvenait plus que, la veille, le
matin, elle tait rsolue  lui marquer sa dsapprobation morale. En
fait de morale, elle ne vit plus qu'une chose: Ce soir, _il_ ne serait
pas l.

--Quel bonheur! on pourra passer toute la soire ensemble.

Elle le dit, en tapant des mains. Sylvie balana son pied, comme si elle
allait danser, grimaa de plaisir, dit:

--Tout le monde est content.

prit un air distingu, parce qu'un monsieur venait d'entrer, dit:

--Au revoir, ma chre, et fila comme un trait.

       *       *       *       *       *

Elles se retrouvrent, quelques heures plus tard, dans la sortie de
l'essaim baguenaudeur.--Babillant, lorgnant, trottant, achevant de se
coiffer devant un miroir de poche, ou devant la glace du coin, les
petites cousettes se retournaient en passant, et, de leurs yeux battus,
vifs et curieux, dvisageaient Annette,--encore dix pas plus loin,
trottant, lorgnant, babillant, se retournaient pour regarder Sylvie qui
embrassait Annette. Et Annette avait peine, en voyant que Sylvie avait
bavard.

Elle emmena sa soeur dner  Boulogne. Sylvie s'tait invite. Pour
pargner la tante, qui et fait des Oh!, des Ah!, il fut convenu en
route que Sylvie serait prsente,  titre d'amie. Ce qui ne l'empcha
pas,  la fin du dner, quand la vieille dame se retira dans sa chambre,
conquise par les gentillesses de la petite ruse, de l'appeler: Ma
tante, comme par jeu familier...

Seules, dans le grand jardin, par la claire nuit d't. Tendrement
enlaces, elles allaient  petits pas, aspirant l'haleine des fleurs
lasses, qui s'exhale  l'ore d'un beau jour. Comme les fleurs, leur me
exhalait ses secrets. Aux questions d'Annette, Sylvie rpondait, cette
fois, sans trop cacher. Elle racontait sa vie, depuis la petite enfance;
et d'abord, ses souvenirs du pre. Elles en parlaient maintenant sans
gne et sans mutuelle envie; il leur appartenait  toutes deux, et
elles le jugeaient d'un sourire indulgent, ironique, comme un grand
gosse amusant, sduisant, pas srieux, pas trs sage...

--(Tous les hommes sont de mme!)--On ne lui en voulait pas...

--Dis, Annette, s'il avait t sage, je ne serais pas ici...

Annette lui pressait la main.

--Ae! ne serre pas si fort!

Sylvie parla ensuite de la boutique de fleuriste, o elle avait, enfant,
assise sous le comptoir, avec les fleurs tombes, tress ses premiers
rves,--ses premires expriences de la vie de Paris, en coutant causer
sa mre et les clients,--puis, quand mourut Delphine,--(Sylvie avait
treize ans),--son apprentissage chez une couturire, qui tait l'amie de
la mre, et l'avait recueillie,--puis, aprs une anne et la mort de la
patronne, use par le travail, (on s'use vite,  Paris!) ses divers
avatars. Des notations crues, des expriences amres, toujours contes
gaiement, vues avec drlerie. Elle peignait au passage les types et les
caractres, piquant d'un coup d'aiguille, sur la trame du rcit, un
trait, une saillie, un mot ou un museau. Elle ne contait pas tout; elle
avait un peu plus expriment la vie qu'elle ne disait et que peut-tre
il ne lui plaisait de s'en souvenir. Elle se rattrapait sur le chapitre
de l'ami,--de l'ami dernier. (S'il y avait d'autres chapitres, elle les
garda pour elle). Un tudiant en mdecine, rencontr  un bal de
quartier: (elle se ft bien prive de dner, pour danser!) Pas trs
beau, mais gentil, grand, brun, les yeux rieurs, qui se plissaient au
coin, les narines retrousses, un nez de bon chien, amusant,
affectueux... Elle le dcrivait sans le moindre emballement, mais avec
complaisance, vantant ses qualits, aussi le blaguant un peu, satisfaite
de son choix. Elle s'interrompait pour rire,  certains souvenirs
qu'elle disait, et  d'autres qu'elle ne disait pas. Annette, tout
oreilles, trouble, intresse, se taisait, glissant  et l quelques
paroles gnes. Sylvie lui tenait la main, et de son autre main libre,
comme grenant un chapelet, lui caressait le bout des doigts, un  un,
en parlant. Elle percevait la gne de sa soeur, elle l'aimait et s'en
amusait.

Les deux jeunes filles s'taient assises sur un banc, sous les arbres;
et dans la nuit venue elles ne se voyaient plus. Ce petit diable de
Sylvie en profita pour conter des scnes un peu lestes et fort tendres,
afin d'intimider tout  fait la grande soeur. Annette devinait sa
malice; elle ne savait si elle devait sourire ou blmer, elle et voulu
blmer; mais elle tait si jolie, la petite soeur! Sa voix sonnait si
riante, sa joie semblait si saine! Annette respirait  peine, tchant
de ne pas montrer l'moi o la jetaient ces rcits amoureux. Sylvie, qui
sentait sous ses doigts les motions de l'autre, s'arrta pour en jouir
et prparer une malice nouvelle: et, se penchant vers Annette, 
mi-voix, candidement, lui demanda si elle avait aussi un ami. Annette
tressaillit--(elle ne s'y attendait pas)--et rougit. Les yeux perants
de Sylvie cherchaient  voir ses traits dans l'ombre protectrice; et,
n'y parvenant pas, elle promena ses doigts sur la joue d'Annette...

--Elle brle, dit-elle, en riant.

Annette riait gauchement, et brlait encore plus. Sylvie se jeta  son
cou.

--Ma sotte, ma bcasse, comme tu es donc mignonne! Non, tu es impayable!
Ne m'en veux pas! Je me tords. Je t'aime bien. Aime un peu ta Sylvie!
C'est pas grand'chose de bon. Mais tel quel, c'est  toi. Annette, ma
canette! Tends ton bec, je t'amoure!...

Annette, passionnment, la serra dans ses bras, jusqu' en perdre
haleine. Sylvie, se dgageant, dit d'un ton connaisseur:

--Tu sais bien embrasser. Qu'est-ce qui t'a appris?

Annette lui ferma la bouche, rudement, avec sa main:

--Ne plaisante pas toujours!

Sylvie lui baisa la paume:

--Pardon, je ne le ferai plus.

Et, la joue appuye sur le bras de sa soeur, elle resta sagement sans
parler, coutant, regardant sur l'obscure transparence d'un pan de ciel
chancr par les branches de l'arbre, dans les demi-tnbres, le visage
d'Annette qui s'inclinait vers elle et tout bas lui parlait.

Annette ouvrait son coeur. Elle disait,  son tour, la plnitude
heureuse de sa jeunesse solitaire, cette aube de petite Diane,
passionne, mais sans troubles, qui jouit de ce qu'elle dsire, non
moins que de ce qu'elle possde, car entre l'un et l'autre, il n'y a
pour elle d'autre distance que d'aujourd'hui  demain. Et elle est si
sre de demain qu'elle en gote par avance  la treille le parfum de
jasmin, sans se presser de le cueillir.

Elle conta le tranquille gosme de ces annes, vides d'vnements,
gonfles du suc des rves. Elle dit l'intimit, la tendresse absorbante
qui la liait  son pre. Et, en se racontant, il lui arrivait ceci de
singulier qu'elle se dcouvrait: car, jusqu' cette heure, elle n'avait
pas eu l'occasion d'analyser son pass. Elle en tait, par instants,
effare. Elle s'arrtait dans son rcit; tantt elle avait de la peine 
s'exprimer, tantt elle s'exprimait avec une ardeur trouble et image.
Sylvie ne comprenait pas toujours, s'amusait, coutait moins qu'elle
n'observait l'expression du visage, du corps et de la voix.

Annette avouait maintenant la souffrance jalouse, que lui avait apporte
la dcouverte de la seconde famille que son pre lui avait cache, et le
bouleversement o la jeta l'existence de cette rivale, de cette soeur.
Avec sa franchise brlante, elle ne dissimula rien de ce dont elle
rougissait; sa passion se rveillait, tandis qu'elle l'voquait; elle
dit:

--Je t'ai hae!...

d'un accent si emport qu'elle s'arrta, saisie du son de sa voix.
Sylvie, beaucoup moins mue, mais trs intresse, sentait contre sa
joue frmir la main d'Annette, et pensait:

--Il y en a du feu, l dedans!

Annette avait repris la suite des aveux qui lui cotaient. Et Sylvie se
disait:

--Est-elle drle de tout me raconter!

Mais elle sentait crotre pour l'trange grande soeur un respect,
certes moqueur, mais infiniment tendre, qui lui faisait frotter
clinement son visage contre la paume fraternelle...

Annette, dans son rcit, en tait venue au point o l'attrait de la
soeur inconnue s'tait empar d'elle, malgr sa rsistance, et o,
pour la premire fois, elle avait vu Sylvie. Mais ici, la franchise ne
put vaincre l'motion de son coeur. Elle essaya de poursuivre,
s'arrta et, renonant, elle dit:

--Je ne puis plus...

Le silence se fit. Sylvie souriait. Elle se souleva, rapprocha son
visage de celui de sa soeur, et, lui pinant le menton, elle lui
souffla tout bas:

--Tu es une grande amoureuse.

--Moi! protesta Annette, toute confuse.

Sylvie s'tait leve du banc, et, debout devant sa soeur, elle lui
serra la tte tendrement contre son corps, et dit:

--Pauvre... pauvre Annette!...

       *       *       *       *       *

A partir de ce jour, les deux soeurs se virent constamment. Il ne se
passa plus de semaine qu'elles ne se runissent. Sylvie venait le soir,
 Boulogne, surprendre Annette. Plus rarement, Annette retournait chez
Sylvie. Par une convention tacite, elles s'arrangeaient de faon
qu'Annette ne pt rencontrer l'ami. Elles adoptrent un jour rgulier
pour djeuner ensemble  la crmerie, et jouaient  se donner
rendez-vous, a et l dans Paris. Elles avaient autant de joie l'une que
l'autre,  se retrouver ensemble. Ce devint un besoin. Les jours o on
ne s'tait pas vues, les heures se tranaient, la vieille tante ne
parvenait pas  rompre le mutisme d'Annette, et Sylvie, maussade,
turlupinait l'ami, qui n'en pouvait mais. La seule chose qui permt de
tolrer l'attente tait la pense de tout ce qu'on aurait  se dire,
quand on se reverrait. Cela ne suffisait pas toujours; et jamais Annette
ne fut aussi heureuse qu'un soir, pass dix heures, quand Sylvie sonna 
la porte, disant qu'elle n'avait pu attendre au lendemain pour
l'embrasser. Elle brlait de la retenir; mais la petite, qui n'avait,
jurait-elle, que cinq minutes  rester, repartit en courant, aprs une
heure de caquetage, tout d'un trait, sans souffler.

Annette et voulu faire profiter sa soeur de sa maison, de son
bien-tre. Mais Sylvie avait une faon brusque d'carter toutes les
tentatives: elle avait mis dans sa tte--sa petite tte bute--qu'elle
n'accepterait aucune avance d'argent. Elle ne faisait, en revanche,
aucune difficult pour accepter un objet de toilette, ou bien pour
l'emprunter: (ce qu'elle empruntait, elle oubliait de le rendre). Il
lui arriva mme, une ou deux fois, de chiper... oh! rien d'important!...
Et, bien entendu, elle n'et jamais touch  une pice de monnaie!
L'argent, a c'est sacr! Mais un petit bibelot, un bijou sans valeur...
Elle n'y rsistait pas. Annette avait remarqu ce jeu de petite _gazza
ladra_; et elle en tait gne. Pourquoi Sylvie ne lui demandait-elle
pas? Elle et t si heureuse de lui donner! Elle tchait de ne pas
voir.--Mais le grand plaisir tait d'changer entre les deux soeurs
une blouse, un cache-corset, le linge de leur corps: la passion
d'Annette s'en alimentait. Sylvie tait experte dans l'art de s'ajuster
les robes de sa soeur; et son got modifiait le got plus srieux
d'Annette. L'effet n'en tait pas toujours trs heureux, car Annette,
trop prise, exagrait parfois l'imitation, au del de ce qui seyait 
son style personnel; et Sylvie, amuse, devait retenir son zle.
Beaucoup plus avise, elle savait, sans le dire, profiter de ce que lui
apprenait la sobre distinction d'Annette, certaines nuances de parler,
de gestes et de manires; mais sa copie tait si fine qu'on et dit que
son modle la lui et emprunte.

       *       *       *       *       *

Cependant, malgr leur intimit, Annette ne parvenait  connatre qu'une
part de la vie de sa soeur. Sylvie avait son indpendance; et elle
aimait  la faire sentir. Au fond, elle n'avait pas tout  fait dsarm,
de son hostilit de classe; elle tenait  ce qu'Annette vt bien qu'on
ne disposait pas d'elle et qu'on n'entrait chez elle qu'autant qu'il lui
plaisait. D'ailleurs, son amour-propre n'tait pas sans remarquer que sa
soeur n'approuvait pas tout en elle. Notamment sa liaison amoureuse.
Bien qu'Annette ft effort pour l'accepter, elle ne savait pas
dissimuler la gne que ce sujet lui causait. Ou bien elle le fuyait, ou,
quand elle s'obligeait  en parler, avec le dsir sincre de faire
plaisir  Sylvie, elle avait dans le ton un rien de forc, que percevait
Sylvie; et celle-ci, d'un mot, cartait le sujet. Annette s'en
attristait. Elle voulait de tout coeur que Sylvie ft heureuse,
heureuse  sa manire. Que cette manire ne ft point celle qu'elle et
prfre, elle ne voulait pas le montrer. Mais elle le montrait sans
doute. Quand on a des sentiments forts, on n'est pas trs
adroit.--Sylvie lui en voulait; et elle se vengeait par son silence. Il
fallait un hasard pour qu'Annette apprt, plusieurs semaines aprs,
certains vnements importants dans la vie de la jeune soeur.

A vrai dire, de leur importance, il tait impossible de faire convenir
Sylvie; et peut-tre glissaient-ils en effet sur l'lasticit de son
temprament; mais il se pouvait aussi que son amour-propre le prtendt
plus que ce n'tait. Annette, incidemment, reut ainsi la nouvelle que,
depuis quelque temps,--(impossible de prciser: c'tait de l'histoire
ancienne!...)--l'ami n'tait plus l, la liaison s'tait dnoue.
Sylvie ne s'en montrait pas autrement affecte. Annette l'tait
davantage; mais ce n'tait point de regrets. Elle essaya gauchement de
savoir ce qui s'tait pass. Sylvie haussait les paules, riait, disait:

--Il ne s'est rien pass. C'est pass, voil tout.

Annette et d s'en rjouir; mais ces mots de sa soeur lui causaient
une peine.... Quel trange sentiment! Comme elle tait mal faite!...
Ah! ce mot: passer..., pour le monde du coeur! Et qu'on le dt en
riant!....

Mais cette grande nouvelle--(c'en tait une pour elle)--fut, peu aprs,
suivie d'une autre dcouverte. Un jour qu'Annette annonait l'intention
d'aller prendre sa soeur, au sortir de l'atelier, Sylvie dit
tranquillement:

--Non, non, je n'y suis plus...

--Comment? fit Annette, tonne. Depuis quand?

--Oh! depuis quelque temps...

(Toujours la mme faon vasive de compter! 'aurait pu tre aussi bien
la veille que l'an dernier!)

--Qu'est-ce qui est arriv?

--Il est arriv.... ce qui arrive chaque anne: (ainsi que dans
Malbrough... _z- Pques ou  la Trinit_...) Sitt aprs le
Grand-Prix, vient la morte-saison. Les patronnes se font rosses, pour
nous fournir gnreusement le prtexte de nous faire fiche  la porte.

--Mais alors, o es-tu?

--Oh! je suis ici et l. Je vais, je cours, je fais un peu de tout.

Annette tait consterne:

--Alors, tu es sans place, et tu ne me le dis pas!

Sylvie jouait celle qui ne s'en fait pas, qui a bien l'habitude!
Ngligemment, elle expliquait, d'un petit air de supriorit, (pas
fche dans le fond, de l'motion produite), qu'elle bclait des
costumes bon march pour des entrepreneuses de confections, elle ourlait
des petites robes, elle cousait des pantalons d'hommes--(elle
bouffonnait en le racontant).--Mais Annette ne riait point. Serrant de
prs son enqute, elle dcouvrait que sa soeur courait  droite, 
gauche, pour trouver du travail, et qu'elle en acceptait parfois
d'extnuant, de rebutant. Maintenant, elle comprenait pourquoi la
petite, depuis quelque temps, lui paraissait plie... Pourquoi elle
tait reste plusieurs jours sans venir, donnant de mauvais prtextes,
des mensonges absurdes, afin de passer sans doute une partie de la nuit
 s'user les doigts et les yeux  sa couture... Sylvie continuait de
conter,  sa faon railleuse d'indiffrence affecte, ses petites
msaventures. Mais elle vit les lvres de sa soeur qui tremblaient de
colre. Et brusquement, Annette clata:

--Non! fit-elle, c'est indigne! Je ne puis pas, je ne puis pas le
supporter! Quoi! tu dis que tu m'aimes, tu m'as demand toi-mme que
l'on soit des amies, tu prtends en tre une, et tu me caches tout le
plus grave de ce qui te concerne!...

(La lvre retrousse de Sylvie faisait: Peuh! quelle
importance!...--Mais Annette ne la laissa pas parler, le torrent tait
lch).

--... J'avais confiance en toi, je croyais que tu me dirais tes peines,
tes ennuis, comme je te dis les miens, que tout serait en commun... Et
tu me tiens  l'cart, ainsi qu'une trangre; je ne sais rien, je ne
sais rien! Sans un hasard, je n'aurais jamais appris que tu te trouves
gne, que tu cours aprs une place, que tu ruines ta sant; et tu
accepterais n'importe quel travail, plutt que de m'en parler, quand tu
sais que mon bonheur serait de t'aider... C'est mal, c'est mal! Tu m'as
blesse. C'est un manque de franchise, c'est un manque d'amiti!... Mais
je ne le tolrerai plus!... Non!... Pour commencer, tu vas venir chez
moi, et tu y resteras, jusqu' ce que la priode de chmage soit
passe...

(Sylvie secouait la tte).

--... Tu viendras, ne dis pas non! coute-moi bien, Sylvie, je ne te le
pardonnerais pas. Si tu me disais non, je ne te verrais plus, de ma
vie...

Sans se donner la peine de s'excuser, d'expliquer, Sylvie, souriante et
entte, faisait:

--Non, non, chrie.

Elle avait grand plaisir de l'agitation d'Annette, qui ne se possdait
plus, qui tait prs de pleurer, qui l'aurait bien battue. Elle
pensait:

--Quand elle est anime, comme elle est plus jolie!

Mais elle n'en dmordit point. Elle tait bien aise de montrer  Annette
qu'elle avait, elle aussi, sa petite volont.

Le visage empourpr de colre, Annette rptait, suppliante, imprieuse:

--Reste!... Tu resteras... Je le veux... C'est dit?... Tu restes?... Tu
restes?... Rponds!... C'est oui?...

Avec son mme sourire exasprant, la petite ttue rpondit:

--C'est non, chrie.

Annette s'loigna, d'un mouvement emport:

--Alors, tout est fini.

Et, lui tournant le dos, elle alla vers la fentre et ne sembla plus
voir Sylvie.--La petite attendit un moment, puis se leva et, de sa voix
cline, dit:

--Au revoir, Annette.

Annette ne se retourna pas.

--Adieu, dit-elle.

Ses mains taient crispes. Si elle avait fait un mouvement, Dieu sait
ce qui ft arriv! Elle et pleur, cri... Elle resta sans bouger,
hautaine et glace. Sylvie, un peu gne, non sans quelque inquitude,
malgr tout amuse, s'en allant, derrire la porte lui fit un
pied-de-nez.

Elle n'tait pas trs fire--(un peu fire, tout de mme)--de sa belle
rsistance. Annette ne l'tait pas davantage de son emportement. Avec
consternation, elle se disait maintenant qu'elle avait coup les ponts:
au lieu d'tre patiente, adroite, de conqurir Sylvie, elle l'avait
presque chasse. Sylvie ne reviendrait plus, c'tait un fait certain.
Annette, par son dilemme, lui avait ferm sa porte. Et elle s'tait
interdit  elle-mme de la lui rouvrir. Elle ne pouvait pourtant pas,
aprs ses dclarations, aller chercher Sylvie! C'tait s'avouer vaincue.
Sa fiert ne le permettait pas. Ni mme son bon droit. Car Sylvie avait
mal agi... Non, non, elle n'irait pas!...

Elle mit son chapeau, et alla droit chez Sylvie.

Sylvie venait de rentrer. Songeuse, elle examinait la situation
embrouille. Elle la trouvait stupide, mais elle ne voyait pas le moyen
d'en sortir: car elle n'envisageait pas l'ide de se plier  la volont
d'Annette, et elle n'envisageait pas davantage celle qu'Annette
plierait. Au fond, elle trouvait que la Canette n'avait pas tort. Mais
elle ne voulait pas cder. Sylvie n'tait pas insensible aux biens de la
fortune. Ceux dont disposait Annette avaient, sans qu'il y part,
suffisamment veill en elle la tentation et l'envie. (On ne peut pas
s'en dfendre, mme quand on n'est pas--presque pas--envieuse!...
Est-ce qu'on peut se dfendre, quand on a un jeune corps, tout plein de
beaux petits dsirs, de se dire ce qu'on et fait de la fortune, et
comme on et mieux su en jouir que les maladroits qui l'ont reue dans
leur bec, toute rtie!...) Et--elle n'en convenait pas--mais elle en
voulait un peu  Annette... Pourtant, si c'tait une faute, Annette
tchait de se la faire pardonner.--Mais justement, Sylvie ne tenait pas
 la lui pardonner... Oh! tout cela ne s'avoue pas! Chacun cultive en
soi, bien cachs, cinq ou six petits monstres. Et l'on ne s'en vante
point, on n'a pas l'air de les voir; mais on n'est pas du tout press de
s'en dbarrasser....--Un sentiment plus avouable tait que, tente par
ces biens qu'elle n'avait pas, Sylvie voulait se donner le luxe de
paratre les ddaigner... Mais, en vrit, ce luxe tait sans charme; et
il faisait peu d'usage.--Non, dcidment, Sylvie ne gotait pas un
plaisir bien vif de sa victoire; il n'y avait pas de quoi se pavaner, si
elle avait vaincu,  ses dpens! Ce qui rendait cette constatation plus
pnible, c'est qu'en ralit, sa situation n'avait rien de plaisant.
Sylvie avait beaucoup de mal  se tirer d'affaire. Le nombre des
chmeurs tait considrable; et naturellement, les exploiteurs en
abusaient. La sant de la petite n'tait pas trs brillante. Les
chaleurs crasantes d'un mois de juillet torride, les veilles, la
nourriture mdiocre, l'eau fade ingurgite, avaient produit une crise
d'entrite avec dysenterie, dont elle tait affaiblie. Sous le gril de
son toit rti par le soleil, ses persiennes baisses, Sylvie,  demi
nue, la peau brlante, cherchant un objet frais pour y poser les mains,
pensait qu'il et fait bien bon dans la maison de Boulogne; et, comme
elle tait,  dfaut d'autres biens, abondamment dote d'ironie, elle
s'gayait de sa stupidit. Elle avait bien travaill!... Et dire qu'elle
et Annette taient d'accord, au fond!... Maintenant, elles s'taient
butes... Mon Dieu! qu'on est donc bte!... Nulle des deux ne
cderait!...

Et bien sre, en effet, qu'elle ne cderait point, qu'elle serait bte
jusqu'au bout, elle souriait, retroussant sa lvre ple, quand elle
entendit dans le couloir les pas imptueux d'Annette. Tout de suite,
elle les reconnut; elle bondit sur ses pieds:

--Annette revenait!... Chre fille!...

Elle ne l'attendait pas... Certes, Annette tait la plus bonne!...

Annette tait dj entre. Toute rouge de passion et de la chaleur de sa
course, elle ne savait ce qu'elle allait faire; mais  peine
entra-t-elle qu'aussitt elle le sut. Suffoque par l'atmosphre de four
qui embrasait la demi-obscurit de la chambre, de nouveau elle fut
prise d'une colre passionne. Elle alla  Sylvie, qui se jeta  son
cou; elle lui serra les paules moites, de ses mains impatientes; et,
sans rpondre  ses baisers, elle dit, d'une voix irrite:

--Je t'emmne... Habille-toi... Et ne discute pas!

Sylvie discutait tout de mme, pour n'en pas perdre l'habitude. Elle
faisait mine de protester. Mais elle se laissait faire. Annette
l'habillait imprieusement, lui mettait ses bottines, lui boutonnait sa
blouse, lui piquait avec brusquerie son chapeau sur la tte, la remuait
comme un paquet. Sylvie disait toujours: Non, non, non, poussait de
petits cris indigns, pour la forme; mais elle tait ravie de se sentir
brutalise. Et quand Annette eut fini, elle lui prit les deux mains, les
baisa, y imprima la marque de ses quenottes, et, riant de contentement,
elle dit:

--Madame Tempte... Rien  faire! Je me soumets... Emporte!...

Annette l'emporta. Elle lui avait pris le bras dans ses fortes mains,
qui tenaient comme un tau. Elles montrent en taxi.--Quand elles furent
arrives, Sylvie dit  Annette:

--Je puis te le dire maintenant: eh bien, j'en mourais d'envie.

--Pourquoi tais-tu si mchante? demanda, grondeuse et heureuse,
Annette.

Sylvie prit la main d'Annette, et de l'index recourb fit: toc, toc
sur son petit front bomb.

--Oui, il en a de la malice! fit Annette.

--Il est pareil au tien, dit Sylvie, lui montrant dans une glace leurs
deux fronts obstins. Elles sourirent l'une  l'autre.

--Et, ajouta Sylvie, on sait de qui cela vient.

       *       *       *       *       *

La chambre de Sylvie l'attendait depuis longtemps. Mme avant de
connatre l'existence de Sylvie, Annette tenait la cage prte pour
l'amie qui viendrait.--L'amie n'tait pas venue:  peine avait-on cru
voir son ombre, deux ou trois fois. La personnalit d'Annette assez 
part des autres, ses manires, tour  tour froides et ardentes,
l'imptueuse brusquerie d'lans qui surprenaient dans une nature
rserve, je ne sais quoi d'trange, d'exigeant, d'imprieux qui, sans
qu'elle s'en doutt, couvait et jetait des lueurs, mme aux heures o
elle tait pntre du dsir de se donner avec une humilit
passionne,--cartaient les jeunes filles de son ge, qui sans doute
l'estimaient et subissaient (dirait-on) son fluide, mais prudemment, 
distance. Sylvie tait la premire  prendre possession de la cage
d'amiti. On peut croire que ce fut sans trouble, et qu'elle n'tait pas
en peine d'en sortir, le jour qu'il lui plairait. Annette ne
l'intimidait gure. Elle n'eut mme aucune surprise de la chambre o
elle fut installe. Ds sa premire visite,  certains petits dtails
d'ingnieuse tendresse, et au trouble maladroit d'Annette en la lui
montrant, elle avait devin que ce devait tre pour elle.

Maintenant qu'elle s'tait reconnue vaincue,--pour son avantage--elle
n'opposait plus la moindre rsistance. Encore languissante de sa crise
d'entrite, la petite convalescente s'abandonnait avec bonheur aux
gteries dont l'entourait sa soeur. Le mdecin, appel, l'avait
trouve anmie, et il avait conseill un changement d'air, un sjour
d'altitude. Mais ni l'une ni l'autre n'tait presse de quitter le nid
commun; et elles surent, enjleuses, se faire dire par le mdecin
qu'aprs tout,  Boulogne, on tait aussi bien, et que mme, en un sens,
c'tait peut-tre mieux que Sylvie comment par se reconstituer dans un
repos complet, avant d'aller demander  l'air vif des montagnes un bon
petit coup de fouet.

Sylvie put donc s'en donner, de paresser au lit. Il y avait si longtemps
que ce ne lui tait arriv! C'tait dlicieux de dormir, tout son sol,
de dormir pour tous les sommeils rentrs, et--le plus dlicieux--de
rester sans dormir, les membres tirs dans de beaux draps bien doux, le
corps qui n'en peut plus de torpeur et de bonheur, et de chercher du
pied les coins frais dans le lit. Et de rver, et de rver!... Oh! ils
n'allaient pas loin, les rves! Ils tournaient tous en rond, comme cette
mouche au plafond. Ils n'arrivaient mme pas  terminer leur phrase. Ils
rptaient vingt fois, d'une langue empte, une histoire, un projet, un
souvenir d'atelier, d'amoureux, ou de chapeau. Au milieu, ils
repiquaient une tte dans l'tang au sommeil...

--Mais dis donc, dis donc, Sylvie!... (elle protestait, en rve)... Ce
n'est pas une vie... Veux-tu sortir de l!

En entr'ouvrant un oeil, elle apercevait sa soeur, qui se penchait
sur elle, et elle faisait effort--(les mots passaient  peine)--pour
dire:

--Annette!... veille-moi!

Annette disait:

--Marmotte!

et riait, en la secouant. Sylvie jouait  l'enfant:

--Oh! ma petite maman, qu'est-ce que j'ai donc fait, pour avoir si
sommeil?

Le grand amour d'Annette se dversait en transports maternels. Assise
sur le lit, il lui semblait que la chre tte qu'elle pressait contre
son sein tait celle de sa fille. Sylvie se laissait faire, avec de
petites plaintes:

--Mais comment est-ce que je ferai pour me remettre jamais  mon
travail, aprs?

--Tu ne travailleras plus.

--Ah! mais si, par exemple! se rvoltait Sylvie.

Du coup, elle tait rveille; se dgageant de sa soeur, sur son sant
dresse, la petite bouriffe fixait Annette, d'un air qui la dfiait.

--Voil qu'elle croit encore qu'on veut la retenir de force!... Mais, ma
fille, va-t'en! disait Annette, en riant. Va, si le coeur t'en dit!
Personne ne tient  toi!...

--Si c'est comme a, je reste! faisait l'esprit de contradiction. Et
Sylvie se renfonait dans le lit, fatigue de l'effort.

Mais cette fainantise ne dura que quelques jours; et, gave de sommeil,
vint, aprs, la priode o il n'tait plus possible de la tenir en
repos. Elle trlait tout le jour,  moiti habille: dans les pantoufles
de sa soeur, trop larges pour ses pieds nus, dans le peignoir de sa
soeur, qu'elle retroussait en toge, les bras et les mollets nus, elle
allait de chambre en chambre, regardant, explorant tout. Elle n'avait
pas beaucoup la notion du tien. (Du mien, c'tait une autre
affaire!) Annette lui ayant dit: Tu es chez toi, elle l'avait prise au
mot. Elle farfouillait partout. Elle essayait de tout. Elle pataugeait,
des heures, dans la salle de bains. Elle ne laissait pas un coin sans
l'avoir inspect. Annette la trouva, le nez dans ses papiers, qui, au
reste, eurent vite fait de la lasser. Et la tante, bahie, reut
l'invasion de la petite court-vtue, qui, aprs avoir furet sur tous
les meubles, remu tous les objets, et dit des mots mignons  leur
propritaire, (laquelle suivait en moi chacun de ses mouvements),
laissa tout en dsordre, et la vieille demoiselle, scandalise, charme.

Alors, la maison fut pleine d'un intarissable babil, d'un bavardage sans
queue ni tte, sans fin, sans raison de finir. En n'importe quel lieu,
en n'importe quel costume, perches sur le bras d'un fauteuil, ou le
peigne  la main, se dmlant les cheveux, ou brusquement arrtes sur
une marche de l'escalier, ou en peignoir de bain, le matin, au sortir du
tub,--les deux amies parlaient, parlaient, parlaient; et, une fois
commenc, cela pouvait durer des heures ou des journes. Elles en
oubliaient de se coucher; la tante protestait en vain, toussotait,
frappait au plafond; elles tchaient de mettre une sourdine  leur voix,
en s'touffant de rire; mais, au bout de cinq minutes... paf! le petit
hautbois de Sylvie se remettait  flter, et l'on entendait les
exclamations heureuses ou indignes d'Annette, qui s'emballait toujours,
et que la petite avait le don de faire monter  l'arbre. Cette fois, les
coups devenaient tout  fait fchs. Alors, on se dcidait  se
pagnoter; mais cela en durait encore un temps, le dshabillage! Les
deux chambres se touchaient, les portes restaient ouvertes, on tait
constamment sortie de ses frontires, on causait en jupon, on causait
sans jupon, et l'on et d'un lit  l'autre caus toute la nuit, si le
sommeil de la jeunesse ne ft venu tout d'un coup mettre un terme  leur
clappette. Il s'abattait sur elles, d'un trait, comme un pervier sur un
petit poulet. Elles tombaient sur l'oreiller, bouche ouverte, au milieu
d'une phrase. Annette dormait comme une masse; son sommeil tait lourd,
trs souvent agit, orageux, satur de rves; elle bousculait ses draps,
elle parlait en dormant; mais elle ne s'veillait point. Sylvie, au
sommeil lger, avec un doux petit ronflement,--(si vous le lui aviez
dit, elle se ft drape dans sa dignit blesse)--se rveillait,
coutait, amuse, le charabia de sa soeur, quelquefois se levait,
allait auprs du lit, o, les draps soulevs en montagne par les genoux
replis, Annette tait prostre; et, penche  la clart de la
lampe-veilleuse--(car Annette ne pouvait dormir sans lumire)--elle
piait, intrigue, le visage paissi, alourdi, mais trangement
passionn, parfois tragique, de la dormeuse engloutie dans l'ocan des
songes. Elle ne la reconnaissait plus...

--Annette? a? C'est ma soeur?...

Elle avait envie de l'veiller brusquement, de lui passer les bras
autour du cou:

--Loup, y es-tu?...

Mais elle tait trop sre que le loup y tait, pour tenter l'exprience.
Moins pure et plus normale que sa dangereuse ane, elle jouait avec le
feu, mais elle ne s'y brlait pas.

Elles s'tudiaient l'une l'autre, longuement, s'habillant, se
dshabillant, se comparant curieusement. Annette avait des accs de
pudeur sauvage qui amusaient Sylvie,  la fois plus libre et plus
claire. Souvent, Annette paraissait froide, on et dit presque hostile;
elle avait des violences, ou des larmes sans cause. Le bel quilibre
lyonnais, dont nagure elle tait fire, semblait bien compromis. Et le
plus grave--c'tait qu'elle ne le regrettait point.

Les confidences allaient loin, maintenant. Il ne serait pas ais de les
reproduire toutes. Des jeunes filles qui s'aiment en viennent
naturellement dans leurs entretiens  des audaces tranquilles, qui
gardent en leur bouche une demi-innocence, mais qui n'en auraient
aucune, rptes par une autre. En ces propos s'accusait la diffrence
des deux natures: l'amoralisme riant, bon enfant, de tout repos, de
l'une; et le srieux de l'autre, passionn, inquitant, charg
d'lectricit. Des heurts se produisaient: la lgret gourmande et
volontiers grivoise, avec laquelle Sylvie parlait des sujets amoureux,
irritait Annette. Audacieuse dans l'me, elle tait rserve dans les
mots; on et dit qu'elle craignait d'entendre ce qu'elle pensait. Elle
s'enfermait, par accs,  double tour, dans un mutisme farouche, qu'elle
comprenait mal. Sylvie le comprenait beaucoup mieux. En quinze jours de
vie commune, elle connaissait d'Annette plus qu'Annette n'en
connaissait.

Ce n'tait pourtant pas que ses facults d'esprit s'levassent au-dessus
de la moyenne d'une aimable fille du peuple de Paris. En dehors d'un
sens pratique, trs juste et avis--dont elle ne tirait point tout le
parti possible, parce que, le plus souvent, elle prfrait obir  son
caprice--il ne fallait pas beaucoup la sortir de sa sphre. Certes, tout
l'amusait; mais rien ne l'intressait  fond, hors la mode, qui n'en a
point. Pour tout ce qui concernait l'art: tableaux, musique, lecture,
elle ne dpassait point l'honnte mdiocrit; elle ne l'atteignait pas
toujours. Annette tait souvent gne par son got. Sylvie s'en
apercevait, et faisait:

--Ouf! j'ai gaff encore... Eh bien, dis-moi ce qui se porte dans le
monde comme il faut!...

(Elle parlait d'un tableau comme on parle d'un chapeau).

--... Qu'est-ce qu'on doit admirer? Une fois que je le saurai, je le
ferai tout aussi bien qu'un autre...

Mais, d'autres fois, elle n'tait pas aussi conciliante; elle tenait
_mordicus_ pour un hros de feuilleton, ou pour une romance fade, o
elle voyait le dernier mot de l'art et du sentiment. Elle obligea
cependant son ane  dcouvrir la valeur, ou plutt les promesses
artistiques d'un genre, qu'Annette s'obstinait jusqu'alors  nier sans
le connatre: le cinma, dont Sylvie raffolait,  tort et  travers.

Il arrivait aussi qu'incapable de sentir la beaut d'un livre qu'elles
lisaient ensemble, Sylvie comprt mieux qu'Annette la force de certaines
pages, dont l'trange vrit dconcertait sa soeur: car mieux qu'elle,
Sylvie connaissait la vie. Et c'est le Livre des Livres. Ne le lit pas
qui veut. Chacun le porte en soi, crit de la premire  la dernire
ligne. Mais, pour le dchiffrer, il faut que le matre rude, l'preuve,
en enseigne la langue. Sylvie en avait reu les leons, de bonne heure;
elle lisait couramment. Annette commenait tard. Plus lentes  entrer,
les leons devaient pntrer plus avant.

       *       *       *       *       *

L't fut, cette anne, d'une ardeur excessive. Vers le milieu d'aot,
les beaux arbres du jardin taient dj brls. Dans les nuits
embrases, Sylvie tendait son bec pour gober au passage un souffle
d'air. Elle tait rtablie, mais elle restait plotte, et elle n'avait
pas beaucoup d'apptit. De tout temps, elle tait petite mangeuse, qui,
si on l'et laisse, et dn certains soirs d'une glace et de fruits.
Mais Annette veillait. Mais Annette grondait. Elle avait fort 
faire.--Elle dcida enfin le voyage dans les montagnes, remis de semaine
en semaine, avec l'arrire-pense qu'on l'esquiverait. Elle et voulu
garder sa soeur pour elle seule, tout l't.

Elles se rendirent dans une station des Grisons, dont Annette
conservait, d'un sjour ancien, le souvenir d'une bonne et simple
htellerie, dans un cadre pastoral, reposant, de la vieille Suisse.
Mais, en quelques annes, tout s'tait transform. L'htel avait
essaim. C'tait une cit de palaces prtentieux. Dans les prairies,
des routes d'autos taient perces; et l'on entendait, au fond des bois,
grincer un tramway lectrique. Annette voulait fuir. Mais on tait
fatigues par la nuit et le jour de voyage touffants; on ne savait o
aller; on n'avait envie que de rester tendues, sans bouger: du moins,
o on tait, si tout avait chang, l'air avait conserv sa puret de
cristal; Sylvie le suait de la langue, comme ces glaces qu' Paris, au
milieu du brouhaha des rues, debout prs de la voiture d'un marchand
ambulant, elle lchait dans la coupe de verre. On se dit qu'on resterait
quelques jours, jusqu' ce qu'il ft moins chaud. Et puis, on s'habitua.
On y trouva du charme.

La saison tait anime. Un match de tennis attirait une alerte jeunesse
de trois ou quatre nations. Il y avait des sauteries, de petites
reprsentations. Un essaim bourdonnant flnait, flirtait, paradait.
Annette s'en ft passe. Mais Sylvie s'amusait franchement; et le
plaisir qu'elle montrait se communiqua  sa soeur. Toutes deux taient
de belle humeur, et n'avaient aucune raison de bouder les
divertissements de leur ge.

Jeunes, gaies, attrayantes, chacune  sa manire, elles ne tardrent pas
 tre trs entoures. Annette tait en beaut. Dans le plein air et les
sports, elle se montrait  son avantage. Forte, bien dcouple, aimant
la marche et les jeux de mouvement, elle tait au tennis une brillante
partenaire, l'oeil sr, le jarret souple, le poignet prompt, des
ripostes comme des clairs. Habituellement sobre de gestes, elle avait,
aux instants ncessaires, une admirable fougue, des dtentes
foudroyantes. Sylvie, merveille, battait des mains, en la voyant
bondir; elle tait fire de sa soeur. Elle l'admirait d'autant plus
qu'elle se sentait incapable de l'imiter: cette svelte Parisienne tait
inapte  tous les jeux sportifs; et elle comprenait mdiocrement leur
attrait. Il fallait se donner trop de mouvement! Elle trouvait plus
agrable--et surtout, plus prudent--de rester spectatrice. Elle ne
perdait pas son temps....

Elle avait form une petite cour, et elle y trnait, comme si elle
n'avait fait que cela, de sa vie. La fine mouche savait imiter chez les
jeunes femmes du monde qu'elle observait tout ce qui tait de bon aloi,
piquant, et facile  emprunter. L'air de n'y pas toucher, dlicieusement
distraite, elle avait toujours l'oeil et l'oreille aux aguets; rien ne
se perdait pour elle. Mais son meilleur modle restait encore Annette.
Avec un sr instinct, elle savait non seulement la copier en maint et
maint dtails, mais relever la copie par de lgres variantes, et mme,
en certains cas, en prendre le contre-pied,--oh! juste ce qu'il fallait
pour paratre incorrecte, par un raffinement de plus. Elle montrait
encore plus d'intelligence, en ne sortant jamais des limites o elle
sentait le terrain solide sous ses pas. L, elle tait parfaite, de
manires, de tenue et de ton. Une exquise distinction, rehausse d'une
pointe d'extravagance. Annette ne pouvait s'empcher de rire, en
l'entendant dbiter  sa cour, avec un aplomb charmant, des
connaissances dont elle lui avait, la veille, donn la becque. Sylvie
lui dcochait un clin d'oeil malicieux.--Il n'aurait pas fallu,
certes, la pousser trop loin dans la conversation. Malgr tout son
esprit et sa bonne mmoire, elle et risqu de trahir ses lacunes; mais
elle ne se laissait pas faire: elle surveillait ses frontires. Et puis,
elle savait aussi choisir ses partenaires.

C'taient, pour la plupart, de jeunes _sportmen_ des pays trangers:
anglo-saxons, roumains, plus sensibles  une faute de jeu qu' une faute
de langage.--Le grand favori du petit cercle fminin tait un Italien.
Porteur d'un nom sonore de vieille famille lombarde, (teinte depuis des
sicles, mais le nom ne meurt jamais), il avait ce type, si rpandu
parmi la jeunesse  la mode de la Pninsule, et qui est d'une poque
encore plus que d'une race: on y trouve curieusement assembls
l'Amricain de la Cinquime Avenue et le condottiere du quattrocento:
ce qui donne  l'ensemble, parfois, assez grand air--(d'Opra).--Beau
garon, haut et droit, bien bti, la tte ronde et la face rase, trs
brun, les yeux ardents, un grand nez conqurant, aux narines bleutres,
et la mchoire lourde, Tullio marchait, les reins souples et le torse
bomb. Ses manires taient un mlange de hauteur, d'obsquieuse
courtoisie, et de brutalit. Un homme irrsistible. Il n'avait qu' se
baisser pour ramasser les coeurs. Il ne se baissait pas. Il attendait
qu'on vnt les lui mettre dans la main.

Peut-tre pour cette raison qu'Annette, justement, ne lui offrit pas le
sien, il avait jet d'abord son dvolu sur elle. Champion de tennis, il
avait apprci les qualits physiques de la robuste fille; et, causant
avec elle, il avait dcouvert d'autres sujets sportifs, o leurs gots
s'accordaient,--le cheval, le canotage, dont Annette avait fait, avec la
passion qu'elle apportait  tout. Il huma de son grand nez le trop plein
d'nergie qui gonflait ce corps vierge; et il le dsira. Annette perut
ce dsir, et elle en fut  la fois blesse et captive. Sa forte vie
physique, comprime par des annes de demi-claustration, s'veillait,
sous la flambe de ce superbe t, au milieu de cette jeunesse qui ne
songeait qu'au plaisir, et dans l'excitation de ces jeux vigoureux. Les
dernires semaines passes avec Sylvie, ses libres entretiens, la
tendresse excessive dont elle tait sature, avaient jet le trouble
dans sa nature, dont elle connaissait si mal et si peu l'tendue. Contre
un assaut des sens, la maison tait mal dfendue. Pour la premire fois,
Annette prouva la morsure de la passion sexuelle. Elle en eut honte et
colre, comme si on l'et soufflete. Mais ce n'tait pas une raison
pour que le dsir tombt. Au lieu de se drober, elle tint tte aux
avances, avec une froideur fire et le coeur frmissant. Lui, toujours
enveloppant d'une dfrence parfaite une rapace convoitise, dont la
fascination luisait, il s'prit d'autant plus qu'il vit qu'elle l'avait
compris et qu'elle se posait en adversaire. C'tait un autre match,
autrement passionnant! Il y eut de durs dfis changs, de rudes passes
d'armes, sans qu'il en part rien au dehors. Tandis qu'il s'inclinait,
avec une mle politesse, pour lui baiser la main,--tandis qu'elle lui
souriait, avec une grce hautaine, elle lisait dans ses yeux:

--Je t'aurai.

Et ses lvres fermes lui rpondaient:

--Jamais!

Sylvie suivait le duel, de son regard de lynx; et, tout en s'en amusant,
l'envie lui vint d'y jouer sa partie. Quelle partie? Vraiment, elle
n'en savait rien.... Eh bien, de se divertir,--et de seconder Annette,
bien sr, cela va sans dire! Ce garon tait bien. Annette, aussi, trs
bien. Comme un sentiment fort toujours l'embellissait! Cette fiert
brlante, ce front de petit taureau qui s'apprte au combat, ces ondes
de rougeurs et de pleurs subites, que Sylvie croyait voir passer sur le
corps, comme des frissons... L'homme se piquait au jeu...

--... Rien  faire, mon garon, non, non, tu ne l'auras pas, si elle ne
veut pas!... Mais veut-elle? ne veut-elle pas?... Dcide-toi, Annette!
Il est pris. Achve-le!... La sotte! Elle ne sait pas... Bon, nous
allons l'aider...

Ce fut par les louanges d'Annette que s'engagea leur connaissance. Ils
l'admiraient tous deux. L'Italien tait dcidment conquis. Radieuse,
les yeux brillants, Sylvie abondait en son sens. Elle tait bien adroite
 clbrer sa soeur. Mais elle ne l'tait pas moins  s'armer de tous
ses charmes. Et, une fois mis en jeu, il n'tait plus moyen de les
arrter. Elle avait beau leur dire:

--Maintenant, tiens-toi tranquille. C'est assez. Tu vas trop loin...

...Ils n'coutaient plus rien; il n'y avait qu' les laisser faire...
C'tait si amusant! Naturellement, cet idiot aussitt avait pris feu.
Que les hommes sont btes! Il croyait que, si l'on faisait des grces,
c'tait pour ses beaux yeux... Tout de mme, ils taient beaux, ses
yeux... Et maintenant, qu'est-ce qu'il allait faire, le poisson, entre
les deux hameons? Est-ce qu'il avait la prtention de les gober toutes
deux? Qu'est-ce qu'il va dcider?... Eh bien, mon vieux, choisis!

Elle ne faisait rien pour lui faciliter le choix, en s'effaant devant
Annette. Annette, pas davantage. A partir de ce moment, d'instinct elle
redoubla d'efforts pour clipser Sylvie. Les deux soeurs s'aimaient
tendrement. Sylvie tait aussi fire des loges faits d'Annette
qu'Annette de l'impression produite par Sylvie. Elles se conseillaient
mutuellement. Elles veillaient aux dtails de la toilette l'une de
l'autre. Avec une science trs sre, elles savaient, par contraste, se
faire valoir l'une l'autre. Aux soires de l'htel, elles attiraient
tous les regards. Mais en dpit qu'elles en eussent, ces regards
instituaient une rivalit entre elles. Elles avaient beau s'en dfendre,
quand elles dansaient, elles ne pouvaient s'empcher d'valuer, chacune,
les succs de l'autre. Surtout auprs de celui qui, dcidment, les
occupait beaucoup plus qu'elles ne l'eussent voulu... Il les occupait
beaucoup plus, depuis qu'il ne savait de laquelle il tait occup le
plus. Annette commena de sentir une souffrance confuse, quand elle vit
Tullio s'empresser prs de sa soeur. Toutes deux, bonnes danseuses,
chacune avait sa manire. Annette fit tout ce qu'elle put pour tablir
sa supriorit. Et certes, elle dansait mieux, au regard des
connaisseurs. Mais Sylvie, moins correcte, avait plus d'abandon; et ds
l'instant qu'elle saisit l'intention d'Annette, elle devint
irrsistible. Tullio, en effet, n'y rsista point. Annette eut la
douleur de voir qu'elle tait dlaisse. Aprs une suite de danses avec
Sylvie, ils sortirent tous deux, en causant et riant, par la belle nuit
d't. Elle ne put se commander. Il fallut qu'elle quittt le salon,
elle aussi. Sans oser s'engager dans le jardin,  leur suite, elle
chercha  les voir, de la galerie vitre qui menait au jardin; et elle
les vit, dans l'alle, elle les vit qui, penchs l'un prs de l'autre,
en marchant, changeaient des baisers.

Cette peine n'tait rien auprs de celle qui suivit.--Quand, remonte
dans sa chambre, assise sans lumire, Annette vit rentrer Sylvie tout
anime, qui s'exclama en la trouvant seule dans l'obscurit, lui caressa
les mains, lui baisota les joues, lui fit ses mille et une gentillesses
ordinaires,--et quand, aprs avoir prtext une migraine subite qui
l'avait oblige  se retirer, elle demanda  sa soeur comment s'tait
pass le reste de la soire, et si elle s'tait promene avec
Tullio,--Sylvie, ingnument, rpondit qu'elle ne s'tait pas promene,
et qu'elle ne savait pas ce que Tullio tait devenu: qu'au reste, Tullio
commenait  la raser, et puis qu'elle n'aimait pas les hommes qui
taient trop beaux, et puis qu'il tait fat, et puis un peu moricaud...
L-dessus, elle alla se coucher, en chantonnant une valse.

Annette ne dormit pas. Sylvie dormit trs bien. Elle ne se doutait pas
de la tempte qu'elle avait dchane... Annette tait en proie  des
dmons lchs. Ce qui venait de se passer tait une catastrophe. Une
double catastrophe. Sylvie tait sa rivale. Et Sylvie lui mentait.
Sylvie, la bien-aime! Sylvie, sa joie, sa foi!... Tout tait croul.
Elle ne pouvait plus l'aimer... Plus l'aimer? Pouvait-elle, pouvait-elle
ne plus l'aimer?... Oh! combien cet amour tait enracin, plus encore
qu'elle ne l'avait pens!... Mais est-ce qu'on peut aimer ce qu'on
mprise?... Ah! ce ne serait rien encore, la trahison de Sylvie!... Il y
avait quelque chose de plus... Il y a... il y a... Allons, dis ce qu'il
y a!... Oui, il y avait cet homme, qu'Annette n'estimait pas,
qu'Annette n'aimait pas,--et qu'elle aimait maintenant,--aimer?
non!--qu'elle _voulait_. Une fivre d'orgueil jaloux exigeait qu'elle le
prt, qu'elle l'arracht  _l'autre_,--surtout qu'elle ne laisst point
_l'autre_ le lui arracher... (_L'autre_, voil ce que, pour Annette,
Sylvie tait devenue!...)

Elle ne reposa point une heure, cette nuit. Ses draps lui brlaient la
peau.--De l'autre lit voisin, s'levait le bourdonnement lger du
sommeil de l'innocence.

Quand elles se retrouvrent face  face, le matin, Sylvie, du premier
coup d'oeil, vit que tout tait chang; et elle ne comprit pas ce qui
s'tait pass. Annette, les yeux cerns, ple, dure, hautaine, mais
trangement plus belle,--(et plus belle et plus laide, comme si,  un
appel, toutes ses forces secrtes se fussent soudain leves)--Annette,
casque d'orgueil, froide, hostile, mure, regardait, coutait Sylvie
qui disait ses folies ainsi qu' l'ordinaire, fit  peine bonjour, et
sortit de la chambre... Le babil de Sylvie s'arrta au milieu d'un mot.
Elle sortit  son tour, suivit des yeux Annette descendant l'escalier...

Elle comprit. Annette avait vu Tullio, qui tait assis dans le hall, et,
traversant la pice, elle alla droit  lui. Lui aussi reconnut que la
situation avait chang. Elle s'assit prs de lui. Ils causaient de
sujets banals. La tte droite, ddaigneuse, elle regardait devant elle,
vitant de le fixer. Mais il n'avait point de doute: c'tait lui qu'elle
fixait. Sous ses paupires bleutres, ce regard qui se cachait, comme
pour fuir la lumire trop intense, disait:

--Me veux-tu?

Et lui qui, d'un ton satisfait, racontait une histoire insipide, en
contemplant ses ongles, il guettait de ct, ainsi qu'un grand flin, ce
corps aux seins raidis, et demandait:

--Tu veux donc aussi?

--Je veux que tu me veuilles,--telle tait la rponse.

Sylvie n'hsita point. Faisant le tour du hall, elle vint et prit une
chaise entre Annette et Tullio. L'irritation d'Annette se trahit d'un
regard,--d'un seul: c'tait assez. Sylvie en reut le mpris,  bout
portant. Elle en battit des cils, et feignit de ne pas voir; mais elle
se hrissa comme une chatte sur qui vient de passer une dcharge
lectrique; elle sourit, et se tint prte  mordre. Le duel  trois,
doucereux, s'engagea. Annette, semblant ignorer la prsence de Sylvie,
sans tenir compte de ce qu'elle disait, parlait par-dessus sa tte 
Tullio, gn: ou, force de l'entendre,--car l'autre avait bon
bec--soulignait, d'un sourire ou d'un mot ironique, une de ces menues
erreurs de langage qui maillaient encore les discours de Sylvie: (car
malgr son adresse, la petite commre n'avait pas russi  les extirper
tout  fait de son jardin). Mortellement blesse, Sylvie ne vit plus la
soeur, elle ne vit que la rivale; elle pensa:

--Tu encaisseras,  ton tour.

Et, retroussant sa lvre sur ses canines:

--Dent pour dent, oeil pour oeil... Non, les deux yeux pour un...

elle se jeta dans le combat. Ah! l'imprudente Annette! Sylvie n'tait
point, comme elle, gne par sa fiert; toutes armes lui taient bonnes,
pourvu qu'elle russt. Annette, barde d'orgueil, se ft crue dgrade,
si elle et laiss voir  Tullio une ombre de ses dsirs. Sylvie ne
s'embarrassait pas de semblables scrupules: on allait jouer au monsieur
le jeu qui le flattait le mieux...

--Qu'est-ce que tu prfres? Aimes-tu mieux le beau ddain, ou bien que
l'on t'admire?...

Elle connaissait l'homme: animal vaniteux. Tullio adorait l'encens. Elle
lui en servit bonne mesure. Avec une impudence ingnue et tranquille, la
petite roue fit le tour des perfections du jeune Gattamelata de
palace-htel:--corps, esprit, et vture. Vture principalement: car,
comme elle le pensait, c'tait  quoi il tenait le plus. Tout hommage
lui plaisait. Certes. Mais qu'il ft beau, on ne le lui apprenait pas;
et quant  son esprit, son grand nom lui en tait une garantie certaine.
Mais son habillement tait son oeuvre personnelle; et il tait
sensible au suffrage d'une experte Parisienne. De son oeil
connaisseur, qui s'gayait en secret de certaines navets de got fort
clatant, Sylvie l'admirait tout, du haut en bas. Annette en rougissait,
de honte et de colre; la ruse de la petite lui semblait si grossire
qu'elle se demandait:

--Se peut-il qu'il le supporte?

Il le supportait trs bien: Tullio buvait du lait. Quand d'chelon en
chelon, elle fut descendue de la cravate orange  la ceinture lilas,
aux chaussettes vert et or, Sylvie fit un arrt: elle avait son ide!
Tout en s'extasiant sur la finesse des pieds de Tullio--(il en tait
trs fier)--elle exhiba les siens, qui taient fort jolis. Avec une
coquetterie gamine, elle les rapprocha de ceux de Tullio, elle les
compara, en dcouvrant sa jambe du talon au genou. Puis, se tournant
vers Annette, ddaigneuse, renverse dans son _rocking-chair_, elle dit,
avec un sourire dlicieux:

--Chrie! fais voir aussi les tiens!

Et, d'un geste rapide, elle les dgagea bien, avec le ft des chevilles
ensables et les colonnes un peu lourdes des jambes. Deux secondes
seulement. Annette arracha la petite griffe maligne, qui se retirait,
contente. Tullio avait vu...

Elle n'en resta point l. Toute la matine, elle s'ingnia  des
rapprochements, qui ne semblaient point voulus, et d'o Annette ne
sortait pas  son avantage. Sous prtexte d'en appeler au got suprieur
de Tullio,  propos d'un collet, d'une blouse, ou d'une charpe, elle
s'arrangeait de manire  attirer son attention sur ce qu'elle n'avait
pas de plus laid, et sur ce qu'Annette n'avait pas de plus beau.
Annette, frmissante, l'air de ne pas entendre, se tenait  quatre de ne
pas l'trangler. Sylvie, toujours charmante, entre deux petites
rosseries, de ses doigts joints sur sa bouche lui dcochait un baiser.
Mais, par instants, un clair de leurs yeux se heurtait...

(Annette)--Je te mprise!

(Sylvie)--Possible. Mais c'est moi qu'on aime.

--Non! Non! criait Annette.

--Si! Si! ripostait Sylvie.

Elles changeaient un regard provocant.

Annette n'tait pas de force  cacher longtemps son animosit sous le
sourire, ainsi que ce petit serpent sous les fleurs. Si elle ft reste,
elle l'et crie. Brusquement, elle laissa le champ libre  Sylvie. Elle
partit, tte haute, lui lanant un dernier regard de dfi. L'oeil
railleur de Sylvie lui rpondait:

--Qui vivra rira.

       *       *       *       *       *

La bataille continua, le lendemain et les jours qui suivirent, sous les
regards de la galerie amuse: car la socit de l'htel s'en tait
aperue; vingt paires d'yeux dsoeuvrs se tenaient malignement 
l'afft; des paris s'engagrent. Les deux rivales taient trop occupes
par leur jeu pour se soucier de celui des autres.

La vrit tait que, pour elles, ce n'tait plus un jeu. Sylvie, aussi
bien qu'Annette, tait srieusement prise. Un dmon les troublait et
irritait leurs sens. Tullio, glorieux de l'aubaine, n'avait point de
peine  attiser le feu. Il tait vraiment beau, il ne manquait pas
d'esprit, il brlait des dsirs qu'il avait allums: il valait d'tre
conquis. Nul ne le savait mieux que lui.

Les deux soeurs ennemies se retrouvaient dans leurs chambres, chaque
soir. Elles se hassaient. Elles affectaient pourtant de ne pas le
savoir. Voisines de lit, la nuit, leur situation et t intenable, si
elles se l'taient dit: il et fallu en venir  un clat public,
qu'elles devaient viter. Elles s'arrangeaient de faon  entrer, 
sortir  des moments diffrents,  ne plus se parler,  feindre de ne
pas se voir,--ou, comme c'tait tout de mme impossible,-- se dire
froidement: bonjour, bonsoir, comme si de rien n'tait. Le plus
loyal, le plus sens et t de s'expliquer. Mais elles ne le voulaient
pas. Elles ne le pouvaient pas. Quand la passion est lche dans une
femme, il ne s'agit plus de loyaut; et de bon sens, moins encore.

La passion chez Annette tait devenue un poison. Un baiser que Tullio,
profitant de son pouvoir, avait violemment, un soir, au dtour d'une
alle, imprim sur la bouche de l'orgueilleuse fille, qui ne s'tait pas
dfendue, avait dchan en elle un torrent sensuel. Avec humiliation et
rage, elle luttait contre. Mais elle savait d'autant moins rsister que
c'tait la premire fois que le flot l'envahissait. Malheur aux coeurs
trop dfendus! Quand la passion fait son entre, le plus chaste est le
plus livr...

       *       *       *       *       *

Une nuit, dans une de ces insomnies fivreuses qui la consumaient,
Annette glissa dans le sommeil, tout en croyant qu'elle restait
veille. Elle se voyait couche dans son lit, les yeux ouverts; mais
elle ne pouvait bouger, elle avait les membres lis. Elle savait que
Sylvie,  ct, faisait semblant de dormir, et que Tullio allait venir.
Dj, elle entendait dans le couloir le plancher qui craquait et un
frlement de pas prudents qui s'avanaient. Elle voyait Sylvie se
soulever de l'oreiller, sortir ses jambes des draps, se lever, se
glisser vers la porte qui s'entr'ouvrait. Annette voulait se lever
aussi; mais elle ne pouvait pas. Comme si elle l'et entendue, Sylvie se
retournait, revenait prs du lit, la regardait, se penchait sur elle
pour mieux la voir. Elle n'tait pas du tout, pas du tout comme Sylvie;
elle ne lui ressemblait pas; et pourtant, elle tait Sylvie; elle avait
un rire mchant qui dcouvrait ses canines; elle avait de longs cheveux
noirs, sans boucles, raides et durs, qui, quand elle se baissait, lui
retombaient sur le visage, entraient dans la bouche et dans les yeux
d'Annette. Annette avait sur la langue le got des crins rudes et leur
odeur chauffe. La face de la rivale venait plus prs, tout prs.
Sylvie ouvrait le lit, et entrait. Annette sentait le genou dur, qui
pesait sur sa hanche. Elle touffait. Sylvie avait un couteau; le froid
de la lame frlait la gorge d'Annette, qui se dbattait,
criait....--Elle se retrouva dans le calme de la chambre, assise sur son
lit, ses draps bouleverss. Sylvie dormait paisiblement. Annette,
comprimant les battements de son coeur, coutait le souffle rassurant
de sa soeur; et elle tremblait encore de haine et d'horreur...

       *       *       *       *       *

Elle hassait... Qui donc?... Et qui donc aimait-elle? Elle jugeait
Tullio, elle ne l'estimait pas, elle le redoutait, elle n'avait aucune,
aucune confiance en lui. Et cependant, pour cet homme qu'elle ne
connaissait pas quinze jours avant, qui ne lui tait rien, elle tait
prte  har celle qui tait sa soeur, celle qu'elle avait aime le
mieux, celle qu'elle aimait encore... (Non!... Si!... qu'elle aimait
toujours...) Elle et sacrifi  cet homme, sur-le-champ, tout le reste
de sa vie... Mais comment..., mais comment cela tait-il possible!...

Elle tait pouvante; mais elle ne pouvait que constater la
toute-puissance de la folie. A de certaines minutes, un clair de bon
sens, un sursaut d'ironie, le retour d'une vague de son ancienne
tendresse pour Sylvie, lui soulevaient la tte au-dessus du courant.
Mais il suffisait d'un regard de jalousie, de la vue de Tullio
chuchotant avec Sylvie, pour qu'elle replonget...

Il tait vident qu'elle perdait du terrain. C'tait justement pour cela
que sa passion s'enrageait. Elle tait maladroite. Annette ne savait pas
cacher sa dignit blesse. Tullio et consenti, bon prince,  ne pas
choisir entre elles; il daignait leur jeter le mouchoir  toutes deux.
Sylvie, prestement, le ramassait; elle ne faisait point de faons; elle
se rservait, plus tard, de faire danser Tullio,  sa manire. Elle ne
se ft gure trouble de voir ce Don Juan grappiller quelques baisers 
la treille d'Annette. Et si cela ne lui et pas plu, elle ne se croyait
pas force de le montrer. On peut dissimuler.... Annette en tait
incapable. Elle n'admettait pas le partage; et elle laissait trop bien
voir la rpulsion que lui inspirait le jeu quivoque de Tullio.

Tullio commena  se refroidir pour elle. Ce srieux passionn le
gnait, l'embtait: (il croyait, avec beaucoup d'trangers, ce mot
trs parisien). Un peu de srieux est bon en amour. Mais pas trop n'en
faut: ce serait une corve, et non plus un plaisir. Il se reprsentait
la passion comme une _primadonna_ qui, aprs avoir profr sa grande
cavatine, revient, les bras tendus, pour saluer le public. Mais la
passion d'Annette ne semblait pas savoir que le public existt. Elle ne
jouait que pour elle. Elle jouait mal....

Elle tait trop vraie, trop vraiment passionne, pour songer 
s'apprter,  corriger les traces de ses peines, de ses tourments, et
ces imperfections journalires, qu'une femme plus attentive efface ou
attnue, chaque jour plus d'une fois. Elle ne paraissait plus du tout 
son avantage. Elle devint mme laide,  mesure qu'elle se sentit
vaincue.

La triomphante Sylvie, sre de la partie gagne, lorgnait Annette
dsempare, avec une ironie satisfaite, poivre d'un grain de
mchancet,--et quelque piti, au fond...

--Eh bien, tu as ton compte?... C'est cela que tu voulais?... Tu en
fais, une mine!... Un pauvre chien battu...

Et elle avait envie de courir l'embrasser. Mais quand elle s'approchait,
Annette lui tmoignait une telle animosit que Sylvie, vexe, lui
tournait le dos, bougonnant:

--Tu ne veux pas, ma fille?... A ta guise! Arrange-toi!... Je suis bien
bonne!... Chacun pour soi, et zut pour les autres!... Aprs tout, si
elle souffre, cette idiote, c'est sa faute! Pourquoi est-elle toujours
si ridiculement srieuse?

(C'tait ce qu'ils pensaient tous.)

Annette finit par se retirer du combat. Sylvie, avec Tullio, organisait
une soire de tableaux vivants, o elle devait se montrer avec tous ses
charmes, et quelques autres en plus... (Elle tait une petite magicienne
de Paris, qui savait, avec un lambeau d'toffe, se mtamorphoser en une
srie de doubles, tous plus jolis que l'original, mais qui, en le
compltant, le faisaient paratre plus charmant qu'eux tous, puisqu'il
les contenait tous)... Essayer de lutter avec elle sur ce terrain et
t un dsastre pour Annette. Elle ne le savait que trop: elle tait
vaincue d'avance; qu'est-ce que c'et t, aprs? Elle demanda  rester
en dehors de la fte, prtextant sa sant: sa mauvaise mine lui tait
une excuse suffisante. Tullio ne se montra point trs insistant.--A
peine eut-elle refus qu'elle souffrit bien plus de s'tre retir toute
arme pour lutter. Mme sans espoir, la lutte est encore un espoir.
Maintenant, elle devait laisser en tte  tte Tullio et Sylvie, une
partie de la journe. Elle s'obligeait  suivre, pour les gner, toutes
les rptitions. Elle ne les gnait gure. Elle les excitait
plutt,--surtout cette effronte, qui faisait recommencer dix fois une
scne d'enlvement d'odalisque pme par le corsaire byronien aux yeux
de sombre feu, grinant des dents, fatal, flin, prt  bondir, comme un
jaguar. Il jouait le rle, comme s'il allait mettre  feu et  sang tout
le Palace-Htel. Quant  Sylvie, elle en et remontr aux vingt mille
houris, qui tirent la barbe au Prophte, en son paradis.

       *       *       *       *       *

Le soir de la reprsentation vint. Annette, dissimule au dernier rang
de la salle, heureusement oublie au milieu de l'enthousiasme, ne put
rester jusqu'au bout. Elle sortit, torture. Sa tte tait en feu. Elle
avait la bouche amre. Elle remchait son tourment. La passion ddaigne
lui rongeait les entrailles.

Elle alla dans les prairies qui entouraient l'htel; mais elle ne
pouvait s'loigner; elle tournait toujours autour de cette salle
illumine. Le soleil tait couch. L'obscurit tombait. Un instinct
d'animal lui fit jalousement flairer la porte par o, certainement, tous
deux allaient sortir. Une petite porte de ct, qui permettait aux
acteurs, sans traverser la salle, de regagner le magasin d'habillement,
dans l'autre aile de la maison.--En effet, ils sortirent; et, sans aller
plus loin, ils s'attardrent dans l'ombre de la prairie,  causer.
Cache derrire un bouquet d'arbres, Annette entendit Sylvie, qui riait,
qui riait...

--Non, non, pas cette nuit!

Et Tullio insistait:

--Pourquoi?

--D'abord, je veux dormir.

--On a bien le temps de dormir!

--Non, non, jamais assez!...

--Eh bien, la nuit prochaine.

--Les autres nuits, c'est pareil. Et puis, je ne suis pas seule, la
nuit. On est guett!

--Alors, a ne sera jamais?

Et ce petit polisson de Sylvie rpliquait, en se tordant de rire:

--Mais je n'ai pas peur du jour! Et vous, vous le craignez?...

Annette ne put pas couter davantage. Une rafale de dgot, de fureur,
de douleur, l'emporta, en courant, dans la nuit, dans les champs.
Peut-tre entendit-on le bruit de sa course perdue, et des branches
froisses, comme sur le passage d'un animal qui fuit. Mais elle ne
s'inquitait plus de ne pas tre entendue. Rien ne comptait plus pour
elle. Elle fuyait, elle fuyait... O? Elle ne le savait pas. Elle ne le
sut jamais... Elle courait dans la nuit, avec un gmissement. Elle ne
voyait pas devant elle. Elle courut, cinq minutes, vingt minutes, une
heure? Elle ne le sut jamais... Jusqu' ce que son pied butant contre
une racine, elle tomba de tout son long, le front contre un tronc
d'arbre... Et alors, elle cria, elle hurla, la bouche sur la terre,
comme une bte blesse.

       *       *       *       *       *

Autour d'elle, la nuit. Ciel sans lune, sans toiles, noir. Terre sans
souffle, sans cris d'insectes, muette. Le seul bruissement d'un filet
d'eau sur les cailloux, qui s'gouttait au pied du sapin maigre, contre
lequel le front d'Annette avait heurt. Et, du fond de la gorge qui
coupait le haut plateau abrupt, montait le grondement farouche d'un
torrent. Sa plainte se mlait  la plainte de la femme blesse. Elles
semblaient l'ternel _lamento_ de la terre...

Aussi longtemps qu'elle cria, elle ne pensa point. Le corps, secou de
sanglots convulsifs, se dchargeait du mal, dont le fardeau, depuis des
jours, l'crasait. L'esprit se taisait.--Puis, le corps, puis,
s'arrta de gmir. La douleur de l'esprit revint  la surface. Et
Annette reprit conscience de son abandon. Elle tait seule et trahie. Le
cercle de ses penses ne s'tendait pas plus loin. Elle n'avait pas la
force de rassembler leur troupeau dispers. Elle n'avait pas la force
mme de se relever. Elle s'abandonnait  la terre, tendue... Ah! si la
terre avait voulu la prendre!... Le grondement du torrent parlait,
pensait pour elle.

Il baignait sa blessure. Au bout d'un temps, (qui fut, sans doute,
long), de souffrance prostre, Annette lentement souleva son corps
meurtri. La contusion du front lui causait des douleurs assez vives; ce
mal, en l'occupant, soulagea sa pense. Elle trempa dans le ruisseau ses
mains rafles; elle les mit sur son front bless, qui brlait. Et
ainsi, elle resta assise, appuyant ses tempes et ses yeux dans ses
paumes mouilles, sentant la pntrer cette puret glace. Et voici
qu'elle devenait lointaine  sa douleur... Elle la regardait gmir,
ainsi qu'une trangre; et elle ne comprenait plus dj le sens de ces
fureurs. Elle pensait:

--Pourquoi?... A quoi bon?... Est-ce que cela vaut la peine?...

Le torrent, dans la nuit, disait:

--Folie, folie, folie... tout est vain... tout n'est rien...

Annette, amrement, souriait avec piti:

--Qu'est-ce que j'ai voulu?... Je ne le sais mme plus... O est-il, ce
grand bonheur?... Le prenne qui voudra!... Je ne le disputerai pas...

Et puis, lui revinrent, soudain, par effluves, des images de ce bonheur
que pourtant elle avait voulu, et les chaudes bouffes de ces dsirs
dont son corps--quoique sa raison les nit--tait, serait longtemps
encore possd. Dans le sillage trac par leur pre peron, ils
tranaient aprs eux un relent de fureurs jalouses... Elle subit leur
assaut, en silence, courbe comme sous l'aile d'un coup de vent qui
passe. Puis, relevant la tte, elle dit tout haut:

--J'ai tort... Sylvie est la plus aime... C'est juste. Elle est mieux
faite pour l'amour. Et elle est bien plus jolie. Je le sais, et je
l'aime. Je l'aime parce qu'elle est ainsi. Je devrais donc tre heureuse
de son bonheur. Je suis une goste... Mais pourquoi, seulement,
pourquoi m'a-t-elle menti? Tout le reste, mais pas cela! Pourquoi
m'a-t-elle trompe? Pourquoi ne m'a-t-elle pas dit franchement qu'elle
l'aimait? Pourquoi a-t-elle agi envers moi en ennemie?... Ah! Et puis
toutes ces choses en elle, que je voudrais tant ne pas voir, qui ne sont
pas trs propres, pas trs bonnes, pas trs belles!... Mais ce n'est pas
sa faute. Comment pourrait-elle savoir? Quelle vie, depuis l'enfance, il
lui a fallu mener!... Et moi, est-ce que j'ai le droit de lui faire des
reproches? Est-ce que j'tais franche?... Et tait-ce plus propre, ce
qu'il y avait en moi?... Ce qu'il y avait? Ce qu'il y a!... Je sais bien
que c'est toujours l...

Elle soupira, lasse. Puis, elle dit:

--Allons! il faut en finir! C'est moi la plus ge. Et c'est moi la plus
folle!... Que Sylvie soit heureuse!

Mais, aprs avoir dit: Allons! elle resta quelque temps encore sans
bouger. Elle coutait le silence, et songeait, en mordant les phalanges
de ses doigts, corches.--Et puis, elle respira, se leva, sans parler,
et se mit  marcher.

       *       *       *       *       *

Elle revenait, dans la nuit. La lune allait paratre; elle tait encore
lointaine; mais derrire l'horizon, du gouffre des tnbres on la
sentait monter. Une faible clart frangeait la ligne des cimes qui
encerclaient le plateau, comme les bords d'une coupe; et, de minute en
minute, s'accentuaient sur un fond d'aurole leurs profils noirs.
Annette marchait sans hte; et son sein, qui reprenait son souffle
rgulier, respirait lentement l'odeur des prs fauchs.

Dans l'ombre sur la route, au loin, elle entendit des pas prcipits.
Son coeur battit. Elle s'arrta. Elle les reconnaissait; puis, elle se
remit  marcher, plus vite,  leur rencontre. De l'autre ct aussi, on
avait entendu. Une voix inquite appelait:

--Annette!

Annette ne rpondit pas: elle ne pouvait pas, elle tait saisie; un
ruisseau de joie coulait; tout le reste des peines, tout tait effac.
Elle ne rpondit pas; mais elle marcha plus vite, encore plus vite. Et
l'autre, maintenant, courait. Elle rpta:

--Annette! d'une voix angoisse.

Dans la phosphorescence indcise de la lune, qui grimpait derrire la
grande muraille sombre, une petite forme indistincte surgit de l'ombre
blanchissante. Annette cria:

--Chrie!...

et se prcipita. Comme une aveugle, les bras tendus...

Dans leur hte  se joindre, leurs deux corps se heurtrent. Elles
s'treignirent. Leurs bouches se cherchaient, se trouvrent...

--Mon Annette!

--Ma Sylvie!

--Ma grande! mon amour!

--Ma petite bien-aime!

Leurs mains palpaient, dans les tnbres, les joues et les cheveux, se
promenaient sur la nuque, le cou et les paules, reprenaient possession
du bien, de l'amie perdue.

--Chrie! s'exclama Sylvie, sentant les paules nues, tu n'as pas ton
manteau! tu n'as rien pour te couvrir!...

Annette s'aperut qu'elle n'avait en effet que sa robe de soire; et le
froid la saisit: elle frissonna.

--Tu es folle! tu es folle! criait Sylvie, l'enveloppant, la serrant
dans sa cape. Et ses mains, qui continuaient, tout le long, leur
inspection, constataient les dgts.

--Ta robe est dchire... Mais qu'est-ce que tu as fait? Qu'est-ce qui
est arriv?... Et tes cheveux sur tes joues... Et ici, et ici, qu'est-ce
que tu as au front?... Annette, tu es tombe?...

Annette ne rpondait pas. Elle s'abandonnait, la bouche sur l'paule de
Sylvie, et pleurait. Sylvie la fit asseoir prs d'elle sur un talus de
la route. La lune, franchissant la barrire des monts, vint clairer
Annette au front bless, que Sylvie couvrait de baisers.

--Dis-moi ce que tu as fait... Dis-moi ce qui s'est pass..... Mon
trsor, mon petit loup, j'ai t si inquite quand je suis remonte dans
ta chambre et que je ne t'ai pas trouve!... Je t'ai appele partout...
Je te cherche depuis une heure... Ah! j'tais malheureuse!... Je
craignais, je craignais... je ne peux pas dire ce que je craignais...
Pourquoi es-tu partie? Pourquoi t'es-tu sauve?...

Annette ne voulait pas rpondre.

--Je ne sais pas, disait-elle, j'avais mal, je voulais... marcher,
respirer...

--Non, tu ne dis pas vrai. Annette, dis-moi tout!...

Elle se pencha sur elle, et plus bas:

--Mon coeur, ce n'est pas  cause de ce...?

Annette l'interrompit:

--Non! Non!

Mais Sylvie insistait:

--Ne mens pas! Dis-moi vrai. Dis! Dis  ta petite! C'est  cause de lui?

Annette, s'essuyant les yeux et s'efforant de sourire, dit:

--Non, je t'assure... J'avais un peu de peine, c'est vrai... C'est
bte... Mais c'est fini maintenant. Je suis heureuse qu'il t'aime.

Sylvie bondit sur place, frappa ses mains avec colre:

--Ainsi, c'tait bien lui!... Ah! mais, je ne l'aime pas, je ne l'aime
pas, cet individu!...

--Si! tu l'aimes...

--Non! non! non!

Sylvie trpignait sur la route.

--Cela m'amusait de l'aimer, je faisais cela pour jouer, mais ce n'est
rien pour moi, rien,  ct de toi... Ah! tous les baisers d'un homme ne
compensent pas pour moi une larme de toi...

Annette fut bouleverse de bonheur:

--C'est vrai? c'est vrai?

Sylvie lui sauta dans les bras.

Quand elles furent un peu calmes, Sylvie dit  Annette:

--Maintenant, avoue! tu l'aimais, toi aussi!

--Aussi? Ah! tu vois bien! tu as dit que tu l'aimais!...

--Non, je te dis, je te dfends... je ne peux plus en entendre parler.
C'est fini, c'est fini.

--C'est fini, rpta Annette.

Elles revinrent, par la route baigne de clair de lune, se souriant,
ravies de s'tre retrouves.... Brusquement, Sylvie s'arrta, et,
montrant le poing  la lune, elle cria:

--Ah! l'animal!... Il me le paiera!...

Et comme la jeunesse ne perd jamais ses droits, elles rirent aux clats
de ce mot de mauvaise foi.

--Mais, sais-tu ce qu'on va faire? reprit Sylvie, rancunire. On va
faire ses paquets, tout de suite, en rentrant, et demain, demain matin,
filer par la premire poste. Quand il viendra  table,  l'heure du
djeuner, il ne trouvera plus personne... Les oiseaux envols!... Oh!...
et puis... (Elle pouffa) Et moi qui oubliais!... Je lui ai donn
rendez-vous, vers dix heures, dans les bois, tout l-haut... Il courra
aprs moi, toute la matine...

Elle rit de plus belle. Et Annette fit comme elle. Ce leur semblait si
drle, la tte que ferait Tullio, du et furieux. Les deux folles!...
Leurs peines taient dj loin.

--Tout de mme, dit Annette, ce n'est pas bien, chrie, de te
compromettre ainsi.

--Bah! qu'est-ce que a fait, pour moi? rpliqua Sylvie. Je ne compte
pas... Oui, reprit-elle, mordillant au passage la main d'Annette qui lui
donnait de petites tapes sur l'oreille, je devrais tre plus sage,
maintenant que je suis ta soeur... Je le serai, je te promets... Mais
toi, sais-tu, ma grande, tu ne l'tais pas beaucoup plus.

--Non, c'est vrai, dit Annette, contrite. Et, j'en ai peur, peut-tre, 
des moments, que je l'tais encore moins... Ah! fit-elle, se pressant
plus troitement contre sa soeur, que c'est trange, le coeur! On ne
sait jamais, jamais, ce qui va se lever dedans et vous emporter... o?

--Oui, dit Sylvie, l'treignant, c'est pour a que je t'aime! a souffle
fort chez toi!

       *       *       *       *       *

Elles taient prs de rentrer. Les toits de l'htel luisaient sous la
clart lunaire. Sylvie passa le bras autour du cou d'Annette et lui dit,
 l'oreille, d'une voix passionne, avec un srieux qu'elle ne se
connaissait pas:

--Ma grande! je n'oublierai pas ce que tu as souffert, cette nuit,--ce
que tu as souffert par moi... Si, si, ne dis pas non!... J'ai eu le
temps d'y penser, tandis que je courais  ta recherche, tremblante qu'un
malheur... S'il tait arriv!... Ah! qu'est-ce que j'aurais fait!... Je
ne serais pas revenue.

--Chrie, fit Annette, saisie, ce n'tait pas ta faute, tu ne pouvais
pas savoir le mal que tu me faisais.

--Je le savais trs bien, je savais que je te faisais souffrir; et
mme,--Annette, coute!--et mme cela me faisait plaisir!

Annette avait le coeur treint; et elle songea qu'elle aussi, tout 
l'heure, elle se serait dlecte  voir souffrir Sylvie,  la faire
souffrir jusqu'au sang. Elle le dit. Leurs bras se serrrent.

--Mais qu'est-ce qu'on a? qu'est-ce qu'on est? se demandaient-elles,
honteuses et crases, soulages tout de mme de penser que l'autre
avait t pareille....

--On aime, dit Sylvie.

--On aime rpta machinalement Annette. Elle reprit, effare:

--C'est a, l'amour?

--Et tu sais, dit Sylvie, a ne fait que commencer.

Annette, avec nergie, protestait qu'elle ne voulait plus aimer.

Sylvie se moqua d'elle. Mais Annette, trs srieuse, rptait:

--Je ne veux plus. Je ne suis pas faite pour a.

--Ah bien, fit Sylvie en riant, pas de chance, ma pauvre Annette! Toi,
tu cesseras d'aimer, quand tu cesseras de vivre!




_DEUXIME PARTIE_


Premiers jours d'octobre, gris et doux. Air silencieux. Pluie tide qui
tombe droite, et ne se presse pas. Odeur chaude et charnelle de la terre
mouille, des fruits mrs au cellier, des cuves au pressoir...

Prs d'une fentre ouverte, dans la maison de campagne des Rivire, en
Bourgogne, les deux soeurs taient assises, l'une en face de l'autre,
et cousaient. La tte baisse sur l'ouvrage, elles avaient l'air de
pointer l'une contre l'autre leurs fronts ronds et sans plis,--ce mme
front bomb, plus mignon chez Sylvie, chez Annette plus fort, capricieux
chez l'une, et chez l'autre obstin,--la chvre et la petite taure. Mais
quand elles relevaient la tte, leurs yeux changeaient un regard
d'intelligence. Leurs langues se reposaient, ayant carillonn pendant
des jours entiers. Elles ruminaient leur fivre, leurs transports, leurs
lampes de paroles passes, et tout ce qu'elles avaient pris et appris
l'une de l'autre depuis des jours. Car, cette fois, elles s'taient
livres tout entires, avec l'avidit de tout prendre et de tout
donner. Et maintenant, elles se taisaient, pour mieux penser  tout ce
butin cach.

Mais elles avaient beau vouloir tout voir et tout avoir: au bout du
compte, elles restaient une nigme l'une pour l'autre. Et, sans doute,
pour chaque tre, chaque tre est une nigme; et c'est l un attrait.
Mais que de choses en chacune, que l'autre ne comprendrait jamais! Elles
se disaient bien (car elles le savaient):

--Qu'est-ce que cela fait, comprendre? Comprendre, c'est expliquer. Il
n'y a pas besoin d'expliquer pour aimer...

Tout de mme, cela fait beaucoup! Cela fait que si on ne comprend pas,
on ne prend pas tout  fait.--Et puis, aimer, justement, comment
aimaient-elles? Elles n'avaient pas du tout la mme faon d'aimer. Les
deux filles de Raoul Rivire tenaient certes du pre toutes deux une
riche sve; mais refoule chez l'une, et disperse chez l'autre. Rien de
plus diffrent entre les deux soeurs que l'amour. La trs libre
tendresse de Sylvie, riante, gamine, effronte, mais au fond trs
sense, qui s'agitait beaucoup, mais ne perdait jamais le nord, qui
froufroutait des ailes, mais ne s'envolait gure qu'autour de son
pigeonnier. L'trange dmon d'amour, qui habitait Annette, et dont,
depuis six mois  peine, elle avait reconnu la prsence; elle le
comprimait, elle s'efforait de le cacher, car elle en avait peur; son
instinct lui disait que les autres le mconnatraient: l'ros en cage,
aux yeux bands, inquiet, avide, et affam, qui se meurtrit en silence
aux barreaux du monde, et ronge lentement le coeur o il est enferm!
La brlante morsure, incessante, sans bruit, faisait insensiblement
chavirer l'esprit d'Annette dans un bourdonnement de torpeur blesse,
qui n'tait pas sans volupt: comme elle en trouvait une  des
sensations qui la faisaient souffrir: une toffe rche, des dessous qui
la serrent, la main qui se promne sur les asprits d'un meuble ou le
froid d'un mur rugueux. Mchant l'corce amre d'une branche qu'elle
mordillait, elle sombrait, par moments, dans des oublis de soi et du
temps, des pertes de conscience qui duraient, Dieu sait combien, un
quart de seconde ou d'heure? et d'o elle ressortait prcipitamment,
souponneuse et honteuse, percevant le regard invisible de Sylvie qui,
semblant travailler, la guettait malignement du coin de l'oeil, de
ct. La petite ne disait rien. Ni l'une ni l'autre ne bronchait; mais
des bouffes de feu montaient aux joues d'Annette. Sylvie, sans bien
comprendre, flairait de son petit nez cette vie intrieure, qui dormait
au soleil et, par brusques dtentes, sauvagement se repliait, comme sous
des feuilles une couleuvre: elle jugeait la grande soeur bizarre, un
peu maboule, vraiment pas comme tout le monde... Ce qui l'tonnait en
elle, ce n'taient pas tant ces mouvements passionns, ces ardeurs, et
tout ce qu'elle devinait des troubles penses d'Annette, que le srieux
presque tragique qu'y apportait Annette. Tragique? Ah! bien, quelle
ide! Srieux? Pourquoi donc faire? Les choses sont comme elles sont. On
les prend comme elles sont. Sylvie n'allait pas se troubler des quinze
cents fantaisies qui lui passaient sous la peau! Elles passent, et puis
s'en vont. Tout ce qui est bon et agrable est simple et naturel. Et
tout ce qui n'est pas bon ni agrable l'est aussi, juste autant. Bon ou
pas bon, je le gobe: c'est bientt aval! Pourquoi faire tant de
faons?... Cette Annette enchevtre! avec ses broussailles de penses
chaudes et froides, cette filasse de dsirs et de peurs, et ces touffes
de passions et de pudeurs emmles dans tous les recoins!... Qui la
dbobinera?... Mais qu'elle ft ainsi anormale, excessive, et
incomprhensible, amusait fort Sylvie, l'intriguait, l'attirait; et elle
ne l'en aimait que mieux...

Le silence prolong tait lourd de secrets inquitants. Sylvie s'en
dgageait, brusquement, en parlant  tort et  travers... Vite, trs
vite, et tout bas, le nez sur son ouvrage, comme si elle l'injuriait,
elle se mettait  marmonner une kyrielle de petits mots fous, de sons
inarticuls, gnralement en _i_, des _kikikiki_ de pinson qui
frtillait de plaisir. Et puis, elle reprenait _subito_ un air grave,
elle avait l'air de dire: Qui? Moi? Je n'ai rien fait...--Ou bien,
mordillant son fil, elle chantonnait, de son filet de voix de tte,
nasillant, quelque romance bien bte, o il tait question de fleurs,
d'oiseaux jaseurs, ou une grivoiserie dont, malicieusement, l'air d'un
enfant bien sage, elle dtachait une grosse polissonnerie. Annette
sursautait, mi-riante, mi-fche:

--Veux-tu, veux-tu bien te taire!

Elles taient soulages. L'air tait dtendu. Peu importent les mots!
Les voix, comme les mains, rtablissent le contact. On se rejoint. O
tait-on?... Gare au silence! Savons-nous o il peut, en une seconde
d'oubli, t'emporter, m'emportera tire-d'aile? Parle-moi! Je te parle. Je
te tiens. Tiens-moi bien!...

Elles se tenaient. Elles taient bien dcides, quoi qu'il arrive,  ne
plus se lcher. Quoi qu'il pt arriver, cela ne touchait en rien  ce
fait essentiel: Je suis moi. Tu es toi. Nous changeons. Tope l! On ne
s'en ddira plus. Il y avait un don mutuel, un tacite contrat, une
sorte de mariage d'me, d'autant plus efficace que nulle contrainte
extrieure,--ni engagement crit, ni sanction religieuse ou civile--ne
pesait sur lui. Et qu'est-ce que cela faisait qu'elles fussent si
diffrentes? On se trompe, en croyant que les meilleures unions reposent
sur des affinits,--ou bien sur des contrastes. Ni les unes, ni les
autres, mais un acte intrieur, un: J'ai choisi, je veux, et je fais
voeu, mais de la bonne trempe et solidement frapp par le coin d'une
double dcision ttue, comme ces deux filles au front rond. Je t'ai, et
je n'ai pas plus le pouvoir, maintenant, de te rendre, que de me
reprendre... Au reste, tu es libre d'aimer qui tu voudras, de faire ce
qui te plaira, quelque folie, un petit crime au besoin, si cela te
chante, (je sais bien que tu ne le feras pas! mais quand mme!) cela ne
change rien au pacte..... Explique qui voudra! La scrupuleuse Annette,
si elle et os aller jusqu'au bout de sa pense, aurait d s'avouer
qu'elle n'tait pas du tout sre de la valeur morale de Sylvie et de ses
actions futures. Et Sylvie, qui voyait clair, n'et pas mis sa main au
feu qu'Annette ne serait pas capable, un jour, d'actes dconcertants.
Mais cela regardait les autres, cela ne les concernait pas, elles deux.
Elles deux, elles taient sres, elles avaient l'une dans l'autre une
confiance absolue. Le reste du monde pouvait s'arranger comme il
voudrait!... Quoi qu'elles fissent, du moment que ce ne pouvait
atteindre leur mutuel amour, elles se pardonnaient tout, d'avance, les
yeux ferms.

Ce n'tait peut-tre pas trs moral; mais tant pis! On aurait le temps
d'tre moral, une autre fois.

Annette, un peu pdante, qui connaissait la vie par les livres,--ce qui
ne l'empchait pas de la dcouvrir ensuite: (car la vie n'a plus le mme
son, entendue, hors des livres)--se souvenait des beaux vers de
Schiller:

    --_O mes fils, le monde est plein de mensonge et de haine; chacun
     n'aime que soi; tous les liens forms par un bonheur fragile sont
     incertains... Ce que le caprice a nou, le caprice le dnoue. La
     nature seule est sincre; elle seule repose sur des ancres
     inbranlables. Tout le reste flotte au gr des vagues orageuses...
     Le penchant vous donne un ami, l'intrt un compagnon; heureux
     celui  qui la naissance donne un frre!... Contre ce monde de
     guerre et de trahison, ils sont deux  rsister ensemble..._

Sylvie ne les connaissait pas, bien sr! Et elle et trouv sans doute
que c'taient, pour dire un sentiment simple, beaucoup de mots
embrouills. Mais, regardant Annette, le front pench, qui ne
travaillait pas,--et sa solide nuque, et sa forte chevelure aux masses
enroules,--elle pensait:

--Elle rve, encore, ma grande; elle est de nouveau plonge dans son
coffre  folies. Ce qu'il en doit tenir, le coffre!... Heureusement que
je suis l, maintenant! On ne l'ouvrira pas sans moi...

Car la petite cadette avait la conviction, peut-tre exagre, de sa
supriorit de sens et d'exprience. Et elle se disait:

--Je la protgerai.

Elle aurait eu besoin de se protger d'abord. Car, dans son coffre, les
folies ne manquaient pas non plus. Mais celles-l, elle les connaissait
d'avance; et elle les regardait, comme un propritaire regarde ses
locataires. Si on leur donne logement, ce ne sera pas pour rien... Et
puis, fais ce que veux, advienne que pourra! Tant qu'il ne s'agissait
que de soi, cela n'avait pas une norme importance. On se dbrouillerait
toujours... Mais protger une autre, c'tait l un sentiment nouveau et
dlectable...

Oui, mais... Annette, le front pench, qui ne travaillait pas, caressait
justement le mme sentiment. Elle pensait:

--Ma petite folle chrie!... Heureusement que je suis arrive  temps
pour la guider!...

Et elle formait, pour l'avenir de Sylvie, des plans, certes charmants,
mais pour lesquels Sylvie n'tait pas consulte...

Quand elles avaient bien rumin, chacune le bonheur de l'autre, (et,
bien entendu, le sien propre, par-dessus le march)...

--Zut! mon aiguille est casse... On n'y voit plus, dj...

...on jetait son ouvrage, et on sortait ensemble, pour se dgourdir les
jambes; on allait sous la pluie, toutes deux enveloppes dans la mme
houppelande, jusqu'au fond du jardin, sous les arbres larmoyants qui
perdaient leurs cheveux; on croquait  la treille une grappe de raisin
blond, meilleur d'tre mouill; on causait, on causait... Et soudain, on
se taisait, coutant, aspirant le vent d'automne, l'odeur (on la
mangerait) des fruits tombs, des feuilles mortes, la lumire lasse
d'octobre qui s'teint ds quatre heures, le silence des champs
engourdis qui s'endorment, la terre qui boit la pluie, la nuit...

Et, la main dans la main, rvant avec la nature frissonnante, qui couve
l'espoir craintif et brlant du printemps,--l'nigme de l'avenir...

       *       *       *       *       *

Leur intimit, en ces fins jours d'octobre embrums, enrouls comme
d'une toile d'araigne, leur tait devenue si ncessaire qu'elles se
demandaient comment elles avaient pu jusque-l s'en passer.

Cependant, elles s'en taient passes; et elles s'en passeraient encore.
La vie ne s'enferme pas, ds vingt ans, dans une intimit, si chre
soit-elle,--surtout la vie de deux tres aussi ails. Il faut qu'ils
tentent les espaces de l'air. Si ferme que s'affirme la volont de leur
coeur, l'instinct de leurs ailes est plus fort. Quand Annette et
Sylvie se disaient tendrement:

--Comment est-il possible qu'on ait vcu si longtemps l'une sans
l'autre? elles ne s'avouaient pas:

--Il faudra bien pourtant, tt ou tard, (quel dommage!) que l'on vive
l'une sans l'autre!

Car l'autre ne peut pas vivre pour vous,  votre place; et vous ne le
voudriez pas. Certes, il tait profond, le besoin de leur tendresse
mutuelle; mais elles avaient toutes deux un autre besoin plus fort, qui
remontait plus loin, aux sources mmes de leur tre, les deux petites
Rivire: le besoin de leur indpendance. Elles qui avaient tant de
traits diffrents, elles avaient justement (ce n'tait pas de chance!)
ce trait commun entre elles. Et elles le savaient bien: c'tait mme une
des raisons pour lesquelles, sans se le dire, elles s'aimaient le plus;
car elles s'taient reconnues en lui.--Mais alors, que devenaient leurs
projets de fondre ensemble leurs vies? Quand chacune se berait du rve
qu'elle saurait protger la vie de l'autre, elle n'ignorait pas que
l'autre n'y consentirait pas plus qu'elle-mme n'y consentirait. C'tait
un tendre rve, avec lequel on jouait. On tchait que le jeu durt le
plus longtemps possible.

Et il ne pouvait mme pas durer longtemps.

Ce n'et t rien encore d'tre deux indpendantes. Mais ces petites
Rpubliques, jalouses de leur libert, avaient, sans le vouloir, comme
toutes les Rpubliques, des instincts despotiques. Chacune avait
tendance, ses lois lui semblant bonnes,  les exporter chez l'autre.
Annette, capable de se juger, se blmait aprs coup de ses empitements
sur le domaine de sa soeur;--mais elle recommenait. Elle avait un
caractre entier et passionn qui, en dpit d'elle, tait enclin 
dominer. Cette nature pouvait bien s'attnuer quelque temps, sous le
voile d'une grande tendresse; mais elle se maintenait. Il faut avouer,
d'ailleurs, que si Annette faisait effort pour s'adapter aux volonts de
Sylvie, Sylvie ne lui rendait pas la tche commode. Elle n'en agissait
qu' sa tte; et sa tte avait, en vingt-quatre heures, plus de
vingt-quatre volonts, qui n'allaient pas toujours d'accord entre elles.
Annette, mthodique, ordonne, riait d'abord, s'impatientait ensuite de
ces sautes de caprices. Elle l'appelait: _Rose des Vents_ et: _Je
veux_... _Qu'est-ce que je veux_?--Et Sylvie l'appelait: _Bourrasque,
Madame J'ordonne_, et _Midi  douze heures_, parce qu'elle tait agace
de sa ponctualit.

Tout en se chrissant, il tait difficile qu'elles pussent s'accommoder
longtemps de la mme faon de vivre. Elles n'avaient pas les mmes gots
et les mmes habitudes. Parce qu'elles s'aimaient, Annette pouvait bien
prter une oreille indulgente aux petits potins de Sylvie, qui avait
l'oeil trs bon pour faire sa cueillette, l'oreille encore meilleure,
mais non pas trs bonne langue. Et Sylvie pouvait bien paratre
s'intresser, en avalant tout rond un billement amus...

--(Passe! Veux-tu passer!...)

aux lectures assommantes dont Annette voulait avec elle partager le
plaisir...

--Dieu! que c'est joli, chrie!

ou  certaines proccupations de pense saugrenues, sur la vie, sur la
mort, ou sur la socit...

--(La barbe!... Turlututu!... Ils en ont, du temps  perdre!...)

--Et toi, demandait Annette. Qu'est-ce que tu en penses, Sylvie?

(Flte! pensait Sylvie).

--Je pense comme toi, chrie.

Cela n'empchait pas du tout de s'adorer. Mais a gnait tout de mme un
peu pour converser.

Et que faire des journes, seules dans la maison morose,  la lisire
des bois, en face des champs dpouills, sous le ciel bas d'automne qui
se confond dans le brouillard avec la plaine nue? Sylvie avait beau dire
et croire qu'elle adorait la campagne, elle avait bientt fait d'en
puiser les plaisirs; elle y tait dsoeuvre, dsoriente, perdue...
La nature, la nature... Parlons franc! La nature la rasait... Non! ce
pays de croquants!... Elle n'en supportait pas les petits dsagrments:
le vent, la pluie, la boue, (celle de Paris, en regard, lui paraissait
plaisante), les souris trottinant derrire les vieilles cloisons, les
araignes qui rentrent pour prendre quartiers d'hiver dans les
appartements, et ces btes affreuses, les moustiques trompettants, qui
se rgalaient de ses chevilles et de ses poignets. Elle en et bien
pleur d'agacement et d'ennui.--Annette, toute  la joie du grand air et
de la solitude avec la soeur aime, invulnrable  l'ennui, et riant
des piqres, cherchait  entraner Sylvie dans ses courses crottes,
sans remarquer la mine maussade et dgote. Un souffle de vent de pluie
l'enivrait; elle oubliait Sylvie, elle partait  grands pas dans les
terres laboures, ou  travers les bois, en secouant les branches
mouilles; ce n'tait que longtemps aprs qu'elle se souvenait de la
petite dlaisse. Et Sylvie, qui boudait, en mirant piteusement son
visage gonfl, se morfondait, pensant:

--Quand sera-t-on rentres?

Enfin, parmi les mille et une volonts de la Rivire cadette, il y en
avait une qui tait bonne, bon teint, que rien ne pouvait altrer; et
l'air de la campagne y donnait un nouveau lustre. Elle aimait son
mtier. Elle l'aimait vraiment. De bonne race ouvrire de Paris, il lui
fallait son travail, son aiguille et son d, pour occuper ses doigts et
sa pense. Elle avait le got inn de la couture; ce lui tait une
volupt physique de manier pendant des heures une toffe, un tissu
lger, une mousseline de soie, de les plisser, froncer, de donner un
coup de pouce  une coque de ruban. Et puis, sa petite caboche, qui ne
se flattait pas, Dieu merci, de comprendre les ides qu'hbergeait la
grande cervelle d'Annette, savait qu'ici, dans son domaine, dans le
royaume des chiffons, elle avait ses ides, elle aussi, elle en avait 
revendre... Eh bien, est-ce qu'elle pouvait renoncer  ses ides? On
croit qu'il n'est pas de plus grand plaisir pour une femme que de porter
de jolies robes!... Pour une femme vraiment doue, c'est un bien plus
grand plaisir encore d'en fabriquer. Et de ce plaisir-l, quand on y a
got, on ne peut plus se passer.--Dans l'oisivet douillette o la
tenait sa soeur, tandis qu'Annette promenait ses belles mains sur le
clavier, Sylvie avait la nostalgie du bruit des grands ciseaux et de la
machine  coudre. Toutes les oeuvres d'art, si on les lui et
offertes, ne valaient pas pour elle le brave mannequin sans tte, qu'on
drape  sa fantaisie, qu'on tourne, qu'on retourne, devant lequel on se
met  croupetons, qu'on malmne sournoisement, et qu'on prend dans ses
bras pour faire un tour de danse, quand la premire n'y est pas.
Quelques mots,  et l, laissaient assez deviner le cours de ses
penses; et Annette, impatiente, voyant ses yeux s'illuminer, savait
qu'elle allait encore subir une histoire d'atelier.

Aussi, lorsque de retour  Paris, Sylvie annona qu'elle allait
reprendre son chez soi et son travail rgulier, Annette soupira; mais
elle ne fut pas surprise. Sylvie, qui s'attendait  une opposition, fut
beaucoup plus touche du soupir, du silence, que de toutes les paroles.
Elle courut  sa soeur assise, et, agenouille devant elle, lui
enlaant la taille, et lui tendant ses lvres:

--Annette, ne m'en veux pas!

--Chrie, lui dit Annette, ce qui est ton bonheur est le mien, tu le
sais.

Mais elle avait de la peine. Sylvie en avait aussi.

--Ce n'est pas ma faute, dit-elle. Je t'aime tant, je t'assure!

--Oui, mon petit, je suis sre.

Elle souriait, mais elle fit encore un gros soupir. Sylvie, toujours 
genoux, lui prit entre ses mains le visage, et en approchant le sien:

--Je te dfends de soupirer!... Vilaine! Si tu soupires comme a, je ne
pourrai plus partir. Je ne suis pas un petit bourreau.

--Non, chrie, tu n'es pas... J'ai tort, je ne le ferai plus... Mais ce
n'tait pas pour te blmer. C'est qu'on va se quitter.

--Se quitter!... Par exemple!... Vilaine!... On se verra, tous les
jours. Tu viendras. Je viendrai. Tu me gardes ma chambre. Est-ce que tu
as la prtention, par hasard, de me la reprendre? Non, non, elle est 
moi, je ne te la rends pas. Quand je serai fatigue, je compte bien m'y
faire gter. Et tu sais, certains soirs, o tu ne m'attendras pas,  des
heures indues, j'arrive, j'ai la clef, j'entre et je te surprends...
Gare, si tu fais des farces!... Tu verras, tu verras, on s'aimera encore
plus; ce sera encore meilleur... Se quitter!... Penses-tu que je
voudrais te quitter, que je pourrais me passer de mon Annette jolie!

--Ah! cline! mtine! disait Annette, en riant, comme elle s'entend bien
 vous enjler! Sacr petit menteur!

--Annette! veux-tu pas jurer! faisait Sylvie, svre.

--Eh bien! menteur tout court... Est-ce que c'est permis?

--Oui, a, a peut aller, disait Sylvie, magnanime...

Elle sautait au cou d'Annette, et l'embrassait  l'touffer.

--Je te mens, je te mens, je te mange!...

La tendre et ruse avait d'autres moyens de se faire pardonner. Elle
demanda  Annette de l'aider  s'tablir  son compte. Cette jeunesse
de vingt ans voulait tre matresse chez soi, ne plus tre commande,
commander  son tour,--ne ft-ce qu' son mannequin. Annette fut
enchante d'avoir  donner de l'argent. Les deux soeurs firent des
devis ensemble, discutrent  perte de vue sur l'installation, coururent
les jours suivants pour chercher un logement, puis pour choisir les
meubles et le matriel, puis pour le mettre en place, puis pour se
mettre en rgle avec l'administration, dressrent pendant des soires
des listes de clientle, firent projet sur projet, dmarche sur
dmarche:--si bien qu'Annette finit par avoir l'illusion que c'tait
elle qui s'tablissait avec Sylvie. Et elle en oublia que leurs vies
allaient se sparer.

       *       *       *       *       *

Les clientes ne tardrent pas  se montrer chez Sylvie. Annette
promenait dans ses visites les plus jolies robes de la petite
couturire, et chantait ses louanges. Elle russit  lui envoyer
plusieurs jeunes femmes de son monde. Sylvie, de son ct, exploitait
sans scrupules les adresses des clientes de ses anciennes patronnes.
Elle tait cependant assez sage pour ne pas vouloir largir trop vite le
cercle de ses oprations. Peu  peu. La vie est longue. On a le temps...
Elle aimait le travail, mais non jusqu' la manie de certaines fourmis
humaines--et surtout fminines--qu'elle avait vues se tuer  la tche.
Elle entendait bien rserver sa place au plaisir. Le travail en est un.
Mais il n'est pas le seul. _De tout, un peu_. Sa devise de petit
apptit, mais friand et curieux...

En peu de temps, sa vie fut si remplie qu'il n'en resta plus beaucoup
pour Annette. Sylvie lui gardait bien, quoi qu'il advnt, sa part; elle
y tenait. Mais pour le coeur d'Annette, une part tait peu. Elle ne
savait pas se donner  moiti, ou au tiers, ou au quart. Il lui fallut
apprendre que le monde est, dans ses affections, comme un petit
marchand: il les livre, au dtail. Ce fut long  comprendre, plus long 
accepter. Elle n'en tait encore qu'aux premires leons.

Elle souffrit, sans le dire, de se voir, peu  peu, limine des
journes de Sylvie. Sylvie n'tait plus jamais seule, chez elle, 
l'atelier. Et bientt, elle ne le fut plus, en dehors du mtier. Elle
avait repris un ami. Annette se replia. Sa tendresse pour sa soeur la
dfendait maintenant contre le dpit jaloux et la svrit des jugements
de nagure. Mais elle ne la dfendait pas contre la mlancolie. Sylvie,
qui l'aimait assez pour avoir, malgr sa lgret, l'intuition de la
peine qu'elle causait, s'arrachait, de temps en temps,  la farandole de
ses occupations, srieuses ou plaisantes,--et tout d'un coup, au milieu
d'un travail, ou bien d'un tte--tte, elle plantait l les affaires
presses, et courait chez Annette. Alors, c'tait un tourbillon de
tendresse qui passait. A l'heure o elle passait, cette tendresse
n'tait pas moindre chez Sylvie que chez Annette. Mais elle passait; et
quand le tourbillon remportait  ses affaires ou bien  ses plaisirs
Sylvie, repue d'Annette, Annette, reconnaissante du petit ouragan
d'amoureux bavardage, de folles confidences, d'embrassades rieuses, qui
l'avait visite, soupirait, se retrouvant plus seule et plus trouble.

       *       *       *       *       *

Ce n'taient pourtant pas les occupations qui lui manquaient. Ses
journes taient aussi pleines que celles de Sylvie.

Sa vie, sa double vie, intellectuelle et mondaine, interrompue depuis la
mort du pre, avait repris son cours. Les besoins de son esprit,
qu'avaient refouls, pendant la dernire anne, les exigences du
coeur, s'taient rveills plus forts. Autant pour combler les heures
creuses par l'absence de Sylvie que parce qu'en une riche nature
l'intelligence est mrie par les expriences de la vie passionnelle,
elle s'tait remise  ses tudes de sciences; et elle s'tonnait d'y
porter un regard plus clair qu'elle ne l'avait, avant. Elle
s'intressait  la biologie, et projetait une thse sur les origines du
sentiment esthtique et ses manifestations dans la nature.

Elle avait renou aussi ses relations de socit; elle retournait dans
le monde qu'elle frquentait jadis avec son pre. Elle y trouvait un
plaisir neuf. Plaisir de curiosit, d'esprit plus averti, qui dcouvrait
chez ceux qu'on croyait connatre des aspects imprvus dont on ne se
doutait pas. D'autres plaisirs encore, d'un ordre bien diffrent, les
uns dont on convenait, les autres qu'on n'avouait pas: plaisir de
plaire, forces obscures d'attraction (de rpulsion aussi) qui
s'veillent en nous, qui s'veillent autour, relations magntiques qui,
sous des mots trompeurs, s'instituent entre les esprits et les corps,
sourds instincts de possession qui, par moments, affleurent  la surface
gale et monotone des penses de salons, s'effacent invisibles, mais
frmissent au fond...

Le monde et le travail n'occupaient encore que la moindre partie de ses
jours. Jamais la vie d'Annette n'tait aussi peuple que lorsqu'elle
tait seule. Dans les longues soires et les heures de la nuit, o le
sommeil rejette l'me dans la veille, avec ses penses hallucines,
comme le flot qui se retire laisse sur le rivage les myriades
d'organismes arrachs aux abmes nocturnes de l'ocan,--Annette
contemplait le flux et le reflux de sa mer intrieure, et la plage
ensemence. C'tait le grand quinoxe du printemps.

Une partie de ces forces qui remuaient en elle ne lui taient pas
neuves; mais en mme temps que leur nergie tait dcuple, le regard de
l'esprit en prenait conscience avec une nettet exalte. Leurs rythmes
contradictoires mettaient au coeur une ivresse, un vertige...
Impossible de saisir l'ordre cach dans cette mle. Le choc violent de
la passion sexuelle, qui avait, en un orage d't, secou le coeur
d'Annette, laissait un branlement durable. Le souvenir de Tullio avait
beau tre effac, l'quilibre de l'tre tait pour longtemps troubl. La
tranquillit de sa vie, l'absence d'vnements faisaient illusion 
Annette: elle et pu croire qu'il ne se passait rien et rpt
volontiers le cri nonchalant de ces veilleurs de nuit, dans les belles
nuits italiennes: _Tempo sereno_!... Mais la chaude nuit couvait des
orages nouveaux; et l'air, instable, frmissait de remous inquiets. Un
perptuel dsordre. Les pousses des mes mortes, revivantes, se
heurtaient dans cette me en fusion... Ici, le dangereux hritage
paternel, ces dsirs qui, d'ordinaire, oublis, endormis, se levaient
brusquement, comme une lame de fond. L, des forces contraires: une
fiert morale, la passion de la puret. Et cette autre passion de son
indpendance, dont Annette avait prouv dj, dans son union avec
Sylvie, la gne imprieuse,--dont elle pressentait, avec inquitude, les
conflits plus tragiques, un jour, avec l'amour. Tout ce travail
intrieur l'occupait, la remplissait, pendant les longues journes
d'hiver. L'me, comme la chrysalide, enserre dans le cocon de la
lumire embrume, rvait son avenir, et s'coutait rver...

Soudain, elle perdait pied. Il se produisait de ces arrts de
conscience, comme l'automne dernier,  et l, en Bourgogne, de ces
vides o l'on sombre... Des vides? Non, ils n'taient pas vides; mais
que se passait-il au fond?... Ces tranges phnomnes, inaperus,
inexistants peut-tre avant les dix derniers mois, et qui s'taient
dclenchs surtout depuis la crise passionnelle de l't, devenaient
plus frquents. Annette avait le sentiment vague que ces gouffres de
conscience s'ouvraient aussi la nuit, parfois, pendant qu'elle
dormait... de lourds sommeils d'hypnose... Lorsqu'elle en ressortait,
elle revenait de trs loin; il n'en restait pas un souvenir; et
pourtant, on avait la hantise qu'il s'y tait pass des choses graves,
des mondes, de l'innommable, de l'au-del de ce qui est permis et
tolrable  la raison, bestial et surhumain, comme chez les monstres
grecs ou les gargouilles des cathdrales. Une glaise informe, et qui
collait aux doigts. On se sentait li vivant  cet inconnu des songes.
Pesait une tristesse, une honte, la lourdeur chaude d'une complicit,
qu'on ne pouvait dfinir. La chair en restait imprgne d'une odeur fade
qui tranait pendant des jours. C'tait comme un secret qu'on portait,
au milieu des images fugaces de la journe, cach derrire la porte
close du front lisse, sans penses, les yeux indiffrents, qui
regardent au dedans, et les mains sagement croises au-dessus du
ventre--lac dormant...

Annette portait ce rve perptuel, partout o elle allait: dans le
mouvement des rues, dans la torpeur studieuse des cours et des
bibliothques, dans l'aimable banalit des entretiens de salon, que
relve un grain de flirt et d'ironie. Plus d'un remarquait dans les
soires le regard absent de cette jeune fille qui, distraitement,
souriait, moins  ce qu'on lui disait qu' ce qu'elle se racontait,
attrapait au hasard quelques mots qui passaient, et repartait bien loin,
coutant on ne savait quels oiseaux cachs au fond de sa volire.

Si bruyant tait le concert du petit peuple intrieur qu'Annette se
surprit  l'couter, un jour que Sylvie, l'aime, tait l devant elle,
lui riait, l'tourdissait de son cher bavardage, lui disait... Qu'est-ce
qu'elle lui disait?... Sylvie s'en aperut; elle la secoua en riant:

--Tu dors, tu dors, Annette!

Annette protestait.

--Si, si, je l'ai vu, tu rves debout, comme un vieux cheval de fiacre.
Qu'est-ce que tu fais de tes nuits?

--Polisson!... Et des tiennes, si je te demandais?...

--Des miennes? Tu veux savoir? Trs bien! Je vais te raconter. On ne
s'ennuiera pas.

--Non! Non! faisait Annette, en riant, tout  fait rveille.

Elle mettait la main sur la bouche de sa soeur. Mais Sylvie, se
dgageant et lui prenant la tte, la regardait dans les yeux:

--Tes beaux yeux de somnambule... Montre un peu ce qu'il y a dedans...
Qu'est-ce que tu rves, Annette? Dis! Dis! Dis ce que tu rves! Raconte!
Allons, raconte!

--Qu'est-ce que tu veux que je raconte?

--Dis  quoi tu pensais.

Annette se dfendait, mais elle finissait toujours par cder. Ce leur
tait  toutes deux un vif plaisir de tendresse--peut-tre aussi
d'gosme--de tout se raconter. Elles ne s'en lassaient point. Annette
essayait donc de dmler ses rves, beaucoup moins pour Sylvie que pour
son propre soulagement. Elle expliquait, non sans peine, mais avec un
grand scrupule et un srieux, qui faisait pouffer Sylvie, toutes ses
folles penses,--les naves, les candides, les baroques, les hardies, et
mme parfois...

--Eh bien! eh bien! Annette!... Dis donc, quand tu t'y mets!...
s'exclamait Sylvie, qui jouait la scandalise.

Elle n'avait peut-tre pas une vie intrieure moins trange,--(ni plus
ni moins que nous tous),--mais elle ne s'en doutait pas, et elle ne s'y
intressait pas, en petite personne pratique, qui croit une fois pour
toutes  ce qu'elle voit,  ce qu'elle touche, au rve sens et vulgaire
de l'existence  fleur de terre, et qui carte, comme absurde, tout ce
qui pourrait l'en troubler.

Elle riait de tout de son coeur, en coutant sa soeur. Cette
Annette, tout de mme, qui et pens cela! Avec son air innocent, elle
vous disait gravement, parfois, des choses normes. Et puis, elle
s'effarait de choses toutes simples, que tout le monde savait. Elle en
faisait part  Sylvie, avec une conviction comique. Par l-dessus, Dieu
sait quelles ides saugrenues lui passaient par la caboche!... Sylvie la
trouvait complique, adorable, tordante, fichtre pas dbrouillarde.
Toujours cette maladie de se mettre martel en tte, pour ce qu'il n'y a
qu' laisser chanter comme a vous vient!

--C'est que, disait Annette, a chante une demi-douzaine d'airs  la
fois!

--Eh bien, c'est amusant, faisait Sylvie. C'est comme  la fte du Lion
de Bfort.

--Horreur! criait Annette, se bouchant les oreilles.

--Moi, j'adore a. Trois ou quatre manges, des tirs, des trompes de
trams, des orgues  vapeur, des cloches, des sifflets, tout le monde qui
crie ensemble, on ne peut plus s'entendre, on crie plus fort qu'eux
tous, a ronfle, a rit, a roule, a vous rjouit le coeur...

--Petit populo!

--Mais, mon aristoque, c'est toi, (tu viens de le dire), c'est toi qui
es comme a! Si a ne te plat pas, tu n'as qu' faire comme moi. Chez
moi, tout est rang. Chaque chose  sa place. Chaque livre  son tour!

Et certes, elle disait vrai. Quelque chahut qu'il ft sur la place
Denfert, ou dans son petit cerveau, elle savait se retrouver dans l'une
comme dans l'autre. Elle et fait instantanment l'ordre dans le
dsordre le plus inextricable. Elle savait mettre d'accord tous ses
divers besoins, et du corps et du coeur, et de la vie bourgeoise et de
celle qui ne l'tait pas. A chacun son casier. Comme le lui disait
Annette:

--Un meuble  tiroirs... Voil comment tu es!...

(lui montrant le fameux chiffonnier Louis XV, o les lettres du pre
avaient t ranges).

--Oui, rpondait Sylvie, narquoise, il me ressemblait...

(Ce n'tait pas du meuble qu'elle parlait).

--...Au fond, c'est moi _la vraie_...

Elle voulait faire enrager Annette. Mais Annette ne marchait plus.
Elle n'tait plus jalouse de l'hrdit de son pre. Elle en avait sa
part. Elle l'et bien cde. C'tait,  certains jours, un hte assez
gnant!...

       *       *       *       *       *

Elle ne savait comment; mais, cette dernire anne, elle avait perdu
l'aplomb de son esprit logique et de ses jambes solides, fermement
implants dans le monde rel; et elle ne voyait pas comment elle
russirait  le retrouver. Elle et donn beaucoup pour chausser les
petites bottines de Sylvie qui, sans une hsitation, de leur pas dcid,
faisaient claquer sur le sol leurs talons. Elle ne se sentait plus assez
rive  la vie quotidienne,  la vie de tout le monde et de tous les
instants. Au contraire de sa soeur, elle tait trop prise par son
existence intrieure; et elle ne l'tait plus assez par celle que le
soleil claire. Il en serait ainsi, sans doute, tant qu'elle n'aurait
pas t happe par le grand pige sexuel, o les rveurs tombent plus
vite et plus maladroitement que les autres. L'heure insidieuse venait.
Le filet s'apprtait...

Mais pour une me un peu fauve, et de la grande espce, ce filet mme
suffirait-il  la tenir longtemps?...

En attendant qu'elle le st, elle tournait autour,--certes sans y
penser: car si elle y et pens, elle se ft rejete en arrire, avec
une rvolte irrite.--N'importe! Chacun de ses pas la rapprochait du
pige...

Elle devait se l'avouer: elle qui, l'anne d'avant, affectait  l'gard
des hommes la tranquille assurance d'un camarade, sans doute un peu
coquet, aimable, mais indiffrent,--car d'eux elle ne semblait rien
dsirer ni craindre,--elle les voyait maintenant avec d'autres yeux.
Elle se tenait dans une attitude d'observation et d'attente trouble.
Depuis l'aventure avec Tullio, elle avait perdu son beau calme insolent.

Elle savait  prsent qu'elle ne pourrait se passer d'eux; et le sourire
de son pre lui venait aux lvres, quand elle se rappelait ses
dclarations enfantines,  l'ide du mariage. La passion avait laiss
dans la chair son dard de gupe. Chaste et brle, nave et avertie,
elle connaissait ses dsirs; et si elle les refoulait dans l'ombre de sa
pense, ils marquaient leur prsence par le dsarroi qu'ils
introduisaient dans le reste de ses ides. Toute son activit d'esprit
tait dsorganise. Ses forces de rflexion taient paralyses. Au
travail, crivant ou lisant, elle se sentait diminue. Elle ne pouvait
se concentrer sur un objet qu'au prix d'efforts disproportionns; elle
en tait, aprs, puise, coeure. Et elle avait beau faire, le
noeud de son attention se dfaisait toujours. Dans tout ce qu'elle
pensait, s'infiltraient des nues. Les buts trs nets,--trop nets et
trop bien en lumire--qu'elle avait fixs  son intelligence,
s'estompaient dans le brouillard. La route droite qui devait l'y mener,
s'interrompait,  tout instant coupe. Annette, dcourage, pensait:

--Je n'arriverai jamais.

Aprs avoir nagure attribu orgueilleusement  la femme toutes les
capacits intellectuelles de l'homme, elle avait l'humiliation de se
dire:

--Je me suis trompe.

Sous l'impression de lassitude qui l'oppressait, elle reconnaissait (
tort ou  raison) certaines faiblesses crbrales de la femme, qui
tiennent peut-tre  sa dshabitude sculaire de la pense
dsintresse, de cette activit d'esprit objectif et libr de soi,
qu'exige la science ou l'art vritables,--mais plus probablement  la
sourde obsession des grands instincts sacrs, dont la nature a mis en
elle le riche et lourd dpt. Annette sentait que, seule, elle tait
incomplte: incomplte d'esprit, et de corps, et de coeur. Mais de ces
deux derniers, elle se parlait le moins possible: ils ne se rappelaient
que trop  sa pense.

Elle tait  cette heure de la vie o l'on ne peut plus vivre sans
compagnon. Et la femme, moins que l'homme: car en elle, ce n'est pas
seulement l'amante, c'est la mre que l'amour veille. Elle ne s'en rend
pas compte: les deux aspirations se fondent en un mme sentiment.
Annette, sans fixer encore sur aucun ses penses, avait le coeur
gonfl du besoin de se donner  un tre, et plus fort et plus faible,
qui la prt dans ses bras et qui bt  son sein. A cette ide, elle
dfaillait de tendresse; elle et voulu que tout le sang de son corps se
convertt en lait, afin de le donner... Bois!... O bien-aim!...

Tout donner!... Mais non! Elle ne pouvait tout donner. Ce ne lui tait
pas permis... Donner tout!... Oui, son lait, son sang, son corps, et son
amour... Mais tout? toute son me? toute sa volont? et pour la vie
entire?... Non, cela, elle le savait, elle ne le ferait jamais. Quand
elle l'et voulu, elle ne l'aurait pas pu. On ne peut pas donner ce qui
n'est pas  nous,--mon me libre. Mon me libre ne m'appartient pas.
C'est moi qui appartiens  mon me libre. Je ne puis en disposer...
Sauver sa libert est beaucoup plus qu'un droit, c'est un devoir
religieux...

Il y avait dans ces penses d'Annette un peu de la raideur morale
qu'elle tenait de sa mre. Mais chez elle, tout prenait un caractre
passionn; elle et rchauff de son sang imptueux les ides les plus
abstraites... Son me!... Ce mot protestant! (C'tait elle qui
parlait...--Elle l'employait souvent!...) Est-ce que la fille de Raoul
Rivire n'en avait qu'une seule, me? Elle en avait un troupeau, et,
dans le tas, trois ou quatre de belle taille, qui ne s'entendaient pas
toujours ensemble...

Toutefois, ce combat intrieur se livrait dans une sphre imprcise.
Annette n'avait pas encore eu l'occasion de mettre  l'preuve ces
passions contraires. Leur opposition restait un jeu de l'esprit, ardent,
assez mouvant, mais sans risques; on n'tait pas forc de se dcider;
on pouvait s'accorder le luxe d'essayer en pense l'une ou l'autre
solution.

C'tait un sujet de discussions rieuses avec Sylvie, un de ces problmes
du coeur, dont raffole le coeur juvnile, dans les priodes
d'oisivet ou d'attente, jusqu'au jour o la ralit dcide brusquement
pour vous, sans se soucier de vos lgants arrangements.--Sylvie
comprenait trs bien le double besoin d'Annette; mais elle n'y voyait,
pour son compte, aucune contradiction; il n'y avait qu' faire comme
elle: aimer, quand il vous plat; tre libre, quand il vous plat...

Annette secouait la tte:

--Non!

--Quoi! non?

Elle refusait de s'expliquer.

Sylvie disait, moqueuse:

--Tu trouves que c'est assez bon pour moi?

Annette se rcriait:

--Non, chrie. Tu sais bien que je t'aime, comme tu es.

Mais Sylvie ne se trompait gure. Annette, par affection, se refusait 
juger (en soupirant tout bas) les libres amours de Sylvie. Mais pour
elle-mme, elle en rejetait la pense. Ce n'tait pas seulement le
puritanisme maternel qui y et vu une fltrissure. C'tait sa nature
entire, c'tait la plnitude mme de son Dsir, qui se refusait  le
morceler en menue monnaie. Malgr l'obscur appel d'une forte vie
sensuelle, il lui et t impossible,  ce moment de sa vie,
d'accueillir sans rvolte l'ide d'un amour o tout l'tre, les sens, le
coeur et la pense, le respect qu'on a de soi, le respect qu'on a de
l'autre, le religieux lan de l'me passionne, n'eussent pas galement
leur place au banquet. Donner son corps et rserver sa pense,--non, il
ne saurait en tre question... C'tait une trahison!... Alors, il ne
restait donc qu'une solution, le mariage, l'amour unique? Etait-ce un
rve possible, pour une Annette?

Qu'il ft possible ou non, il n'en cotait rien de le rver, par
avance. Elle ne s'en privait point.--Elle tait arrive  la lisire du
bois de l'adolescence, au bel instant final o, savourant encore l'ombre
et l'abri des songes, on voit s'ouvrir dans la plaine, au soleil, les
longues routes blanches. Sur laquelle s'inscriront nos pas? Rien ne
presse de choisir. L'esprit s'attarde en riant, et il les choisit
toutes.--Une jeune fille heureuse, sans soucis matriels, qui rayonne
l'amour, les bras pleins d'esprance, voit s'offrir  son coeur la
possibilit de vingt vies diffrentes; et, avant mme de se demander:

--Quelle est celle que je prfre? elle prend toute la gerbe, afin de
la respirer. Annette gotait, tour  tour, par l'imagination, l'avenir
partag avec tel, et puis tel, et puis tel compagnon, laissant le fruit
mordu, en grignotant un autre, puis revenant au premier, en ttant un
troisime,--sans se dcider pour aucun.--Age d'incertitude, heureuse
d'abord, exalte, mais qui bientt connat aussi des lassitudes, des
dpressions accables, et parfois mme le doute dsesprant.

Ainsi rvait Annette sa vie--ses vies  venir. Elle en confiait
l'incertaine attente  la seule Sylvie. Et Sylvie s'amusait des
indcisions langoureuses et inquites de sa soeur. Elle les
connaissait peu: car elle avait plutt l'habitude--(elle s'en vantait,
pour scandaliser Annette)--de se dcider avant de choisir. Se dcider,
tout de suite. Aprs, on a le temps de faire son choix...

--Et au moins, disait-elle, de son air fanfaron, on sait de quoi on
parle!

       *       *       *       *       *

Dans le monde o elle allait, Annette avait de grands succs. Elle tait
courtise par la plupart des jeunes gens. Les jeunes filles, dont
beaucoup taient plus jolies, ne lui en savaient pas trs bon gr. Elles
avaient d'autant plus de raisons d'tre froisses qu'Annette ne semblait
pas se donner grand mal pour plaire. Distraite, un peu lointaine, elle
ne faisait rien pour piquer l'intrt ou flatter l'amour-propre des
hommes qui la recherchaient. Tranquillement installe dans un coin du
salon, elle les laissait venir, sans qu'elle part remarquer leur
prsence, coutait en souriant, (on n'tait jamais sr qu'elle avait
entendu), et, lorsqu'elle rpondait, ne sortait gure d'aimables
banalits. Cependant, ils venaient tous, et tchaient de la captiver:
les mondains, les brillants, et les honntes jeunes gens.

Les jalouses prtendaient qu'Annette cachait son jeu, et que son
indiffrence n'tait qu'une ruse de coquette avertie; elles faisaient
remarquer que, depuis quelque temps, la correction un peu froide
d'Annette dans sa mise, avait fait place  d'lgantes toilettes, dont
la note fantasque savait habilement, disaient-elles, relever l'ennui de
sa laideur endormie. Les mchantes langues ajoutaient que c'tait sa
fortune plus que ses yeux qu'on courtisait.--Mais, quant  ses
toilettes, l'artifice charmant n'en devait pas tre attribu  Annette:
le got et l'esprit de Sylvie avaient tout fait. Et, sans doute, Annette
tait un beau parti; mais si sa petite cour, certes, en tenait compte,
c'tait plutt la nuance de respect dont se marquaient leurs hommages
qu'on devait attribuer  cette considration. Moins pourvue par la
fortune, ils ne l'eussent pas moins, mais plus hardiment poursuivie.

L'appt tait plus profond. Annette, sans tre coquette, tait
suffisamment servie par ses instincts. Riches et forts, ils n'avaient
pas besoin qu'on leur dt ce qu'il fallait faire: leur action tait
sre, car la volont ne s'en mlait pas. Tandis que, souriante,
engourdie, comme tasse dans sa vie intrieure, elle se laissait aller
au flot agrable d'une songerie indistincte, qui ne l'empchait pas de
voir et d'entendre, en un vague voluptueux, son corps parlait pour elle;
une puissante attraction s'exhalait de ses yeux, de sa bouche, de ses
membres frais et robustes, de la jeunesse de son tre charg d'amour,
comme une glycine en fleur. Le charme tait si fort que nul, en la
voyant, ( moins qu'il ne ft une femme), n'et song qu'elle ft laide.
Et si elle parlait peu, il suffisait de quelques mots  et l, dans un
entretien vide, pour voquer des horizons d'esprit inaccoutums. Aussi
n'offrait-elle pas moins aux dsirs de ceux qui cherchaient l'me qu'aux
convoitises de ceux qui avaient reconnu en ce corps assoupi (eau qui
dort) les richesses du plaisir qui s'ignorent.

Elle, ne semblait pas voir; mais elle voyait trs bien. C'est un don
fminin. Il tait, chez Annette, complt par une vigueur d'intuition,
qui est souvent le propre d'une forte vitalit, et qui, sans gestes ni
paroles, peroit immdiatement le langage d'tre  tre. Quand elle
semblait distraite, c'tait qu'elle l'coutait. Ombreuse fort des
coeurs!... Ils taient--eux et elle-- la chasse. Chacun cherchait sa
piste. Aprs avoir quelque temps flott de l'une  l'autre, Annette
choisit la sienne.

Les jeunes hommes entre qui se limitait son choix appartenaient  cette
bourgeoisie riche, intelligente, active, d'ides avances, (ils le
croyaient du moins), dont avait fait partie Raoul Rivire. On tait peu
aprs la tornade de l'Affaire Dreyfus. Elle avait rapproch des hommes
de milieux de pense diffrents, mais qu'un commun instinct de justice
sociale avait groups ensemble. Cet instinct, comme on vit par la
suite, n'tait pas trs rsistant. L'injustice sociale se borna pour lui
 une seule injustice. Exemple en avait t, entre mille, ce Rivire,
que les iniquits du monde n'empchaient pas de dormir, qui mme avait
su conclure, sans troubles de conscience, de fructueuses affaires avec
le Sultan, au temps que Sa Hautesse oprait froidement, dans le silence
de l'Europe complaisante, le premier massacre des Armniens,--et qui,
trs sincrement, avait t boulevers par la fameuse Affaire. Il ne
faut pas trop demander aux hommes! Quand ils ont combattu pour la
justice, une fois dans leur vie, ils sont poumonns. Du moins, ils ont
t justes, un jour: il faut leur en savoir gr. Ils s'en savent gr,
eux-mmes. La socit de Rivire, les familles dont les fils taient
aujourd'hui les amoureux d'Annette, n'avaient aucun doute sur les
mrites qu'ils s'taient acquis dans le championnat du Droit, et sur
l'inutilit de les renouveler par des efforts nouveaux. Ils restaient,
une fois pour toutes, l'quipe du Progrs, les bras croiss.

D'esprit assez apais, d'ailleurs, sur le terrain international,  cette
heure passagre o les luttes civiques avaient  peu prs teint les
haines nationales;  part un vieux tison d'anglophobie, que la guerre
des Boers faisait encore fumer,--d'un patriotisme attnu, trs peu
militariste,--ports  la tolrance et  la bonne humeur, car ils
s'taient bien pourvus, tant du parti vainqueur,--ils donnaient
l'impression d'une socit facile  vivre,  la morale large, vaguement
humanitaire, plus certainement utilitaire, sceptique, sans grands
principes, mais sans grands prjugs... (Il ne fallait pas s'y fier!...)
Ils comptaient dans leurs rangs quelques catholiques libraux, pas mal
de protestants, un plus grand nombre de Juifs, et un gros de bonne
bourgeoisie franaise, indiffrente  toute religion et y ayant
substitu la politique; elle portait des tiquettes varies, mais ne
s'cartant gure du rpublicanisme qui, ayant dur trente ans,
commenait  devenir une forme--la plus pratique--du conservatisme. Le
socialisme y tait reprsent aussi; mais c'tait par de jeunes
bourgeois, riches et intellectuels, qu'avaient conquis la langue dore
et l'exemple de Jaurs. Il en tait encore  sa lune de miel avec la
Rpublique.

Annette ne s'tait jamais srieusement intresse  la politique. Sa
forte vie intrieure ne lui en laissait pas le temps. Mais elle avait
pass, comme les autres, par son heure d'exaltation pendant l'Affaire.
Son amour pour son pre la modelait  l'image de ce qu'il sentait. Elle
tait prdispose, par l'lan de son coeur et par l'instinct de
libert qu'elle portait dans son sang,  se trouver toujours du parti
des opprims. Elle avait donc connu des moments d'motion passionne,
quand Zola et Picquart affrontaient la grande Bte--l'opinion dchane;
et il n'tait pas impossible que, comme plus d'une jeune fille, en
passant le long de la prison du Cherche-Midi, son coeur n'et battu
pour celui qui y tait enferm. Mais ces sentiments taient peu
raisonns; et Annette n'avait pu s'obliger  un examen critique de
l'Affaire. La politique la rebutait; quand elle avait tent d'y
regarder de prs, elle s'en tait aussitt carte par un mlange
d'ennui et de rpugnance, qu'elle ne cherchait pas  analyser. Son
regard tait trop franc pour ne pas avoir entrevu la somme de petitesses
et de malproprets, qui se rpartissent  peu prs galement de l'un et
de l'autre cts. Moins sincre que ses yeux, son coeur voulait
continuer  croire que le parti qui soutenait les ides de justice
devait tre compos des hommes les plus justes. Et elle se reprochait ce
qu'elle nommait sa paresse  mieux connatre leur action. C'est pourquoi
elle se contraignait,  leur gard,  une sympathie d'attente,--comme 
l'excution d'une page de musique nouvelle, que garantit un nom
autoris, un auditeur respectueux, qui ne la comprend pas, fait crdit
aux beauts que, plus tard, il dcouvrira, peut-tre...

Annette, tant loyale, croyait  la vertu des tiquettes, ignorant que
nulle part la fraude n'est plus courante que dans le commerce des ides.
Elle attribuait encore quelque ralit aux _ismes_ de fabrique, dont le
cachet distingue les divers crus politiques; et elle tait attire par
ceux qui annonaient les partis avancs. Une secrte illusion lui
faisait esprer que c'tait de ce ct qu'elle aurait le plus de chances
de rencontrer le compagnon. Habitue  l'air libre, elle allait vers
ceux qui le cherchaient, comme elle, hors des vieux prjugs, des manies
sculaires, et de l'touffement de la maison du pass. Elle ne disait
point de mal de la vieille demeure. Des gnrations y avaient abrit le
rve de leur vie. Mais l'air tait vici. Y reste qui voudra! Il fallait
respirer. Et elle qutait des yeux l'ami qui l'aiderait  reconstruire,
saine et claire, sa maison.

Dans les salons qu'elle frquentait, il ne manquait pas de jeunes hommes
capables, semblait-il, de la comprendre et de l'aider. Avec ou sans
tiquette, beaucoup avaient l'esprit hardi.--Mais le malheur voulait que
leur hardiesse ne ft pas oriente vers les mmes horizons. Comme dit le
philosophe, l'lan vital est limit. Il ne s'exerce jamais,  la
fois, de tous les cts. Rares, infiniment, sont les esprits qui
projettent leur lumire tout autour, en marchant. La plupart de ceux qui
ont russi  allumer leur lanterne (et ils ne sont pas nombreux!)
tiennent leur fanal braqu devant eux, sur un point, un seul point; et
autour, ils ne voient goutte. On dirait mme que l'avance dans une
direction soit presque toujours paye par un recul dans une autre. Tel
qui, en politique, est un rvolutionnaire, est, en art, un conservateur
poncif. Et s'il s'est dpouill d'une poigne de ses prjugs, (de ceux
auxquels il tenait le moins), il n'en serre que plus avarement les
autres contre sa peau.

Nulle part ne s'accusaient mieux les ingalits de cette marche
cahotante que dans l'volution morale des deux sexes. La femme qui,
s'efforant de rompre avec les errements du pass, s'engageait sur un
des sentiers qui menaient  la socit nouvelle, y rencontrait rarement
l'homme qui voulait aussi fonder le monde nouveau. Il prenait une autre
route. Et si leurs chemins grimpants devaient finir, peut-tre, par se
runir l-haut, pour l'instant, ils se tournaient le dos. Cette
divergence de buts tait surtout frappante,  cette poque, en France,
o l'esprit fminin, plus longtemps retenu en arrire, tait en train de
prendre, depuis quelques annes, une soudaine avance, dont les hommes
d'alors ne se rendaient pas compte. Les femmes, elles-mmes, n'en
avaient pas toujours une exacte mesure, jusqu'au jour o le heurt d'une
exprience personnelle leur rvlait le mur qui les sparait de leurs
compagnons. Le choc tait rude.--Annette devait,  ses dpens, faire la
dcouverte du douloureux malentendu.

       *       *       *       *       *

Parmi les mes flottantes, dont l'essaim l'entourait, ses yeux, ses yeux
distraits qui, sans qu'on s'en doutt, faisaient le tour de chacune,
venaient de fixer leur choix. Mais ils ne l'avaient point dit. Elle
tchait de se donner le plus longtemps possible l'illusion d'hsiter
encore. Quand on n'a plus la peine de prendre la dcision, c'est alors
qu'il est doux de se murmurer:

--Rien ne me tient encore, et, pour la dernire fois, de laisser
grandes ouvertes toutes les portes de l'espoir.

Ils taient deux, surtout, entre qui elle aimait  laisser suspendu son
avenir,--bien qu'elle st trs bien celui qu'elle avait choisi: deux
jeunes hommes de vingt-huit  trente ans, Marcel Franck et Roger
Brissot. Tous deux de bourgeoisie aise, de manires distingues,
aimables, intelligents, mais de milieux d'esprit et de caractres
diffrents.

Marcel Franck, de famille  demi isralite, avait un de ces types
sduisants, que donnent parfois les mariages mixtes entre individus
bien choisis des deux races. De taille moyenne, mince, fin, lgant, il
avait les yeux bleus dans la face d'un blanc mat, le nez un peu busqu,
une petite barbe blonde; le profil allong, lgrement chevalin,
rappelait Alfred de Musset. Il en avait aussi le regard spirituel,
caressant, qui tantt clinait, tantt dshabillait. Son pre, riche
commerant en draps, homme d'affaires avis et de passions robustes, qui
avait le got de l'art nouveau, patronnait de jeunes revues, achetait du
Van Gogh et du douanier Rousseau, avait pous une belle Toulousaine,
second prix de comdie au Conservatoire, quelque temps en vedette chez
Antoine et Porel, qui, d'abord prise d'assaut, et puis en justes noces,
par le vigoureux Jonas Franck, avait abandonn la scne en plein succs,
pour tenir intelligemment, en mme temps que les affaires de son mari,
un salon littraire, bien connu des artistes. Le mnage, trs uni, o,
d'un tacite accord, chacun ne regardait pas de trop prs la conduite de
l'autre,--o chacun savait, d'ailleurs, dans l'intrt commun, mnager
le qu'en-dira-t-on,--avait lev le fils unique dans une atmosphre
d'intelligence tolrante et aiguise. Marcel Franck y avait appris qu'il
est une harmonie du travail et du plaisir, et qu'en leur savante union
rside l'art de la vie. Il ne cultivait pas moins cet art que les
autres, o il tait devenu un trs fin connaisseur. Attach  la
direction des muses nationaux, il s'tait fait un renom prcoce, comme
crivain d'art. Autant que les tableaux, il savait observer les figures
vivantes, de son regard paresseux, pntrant, insolent, indulgent. Et,
parmi les jeunes hommes qui courtisaient Annette, il tait celui qui
lisait le mieux en elle. Elle le savait bien. Quelquefois, au sortir
d'une de ses songeries distraites, o, dans un entretien, elle suivait
de tout autres penses que celles qu'elle exprimait, elle rencontrait
ses yeux curieux, qui avaient l'air de lui dire:

--Annette, je vous vois nue.

Et le plus tonnant, c'est qu'elle n'en tait pas gne, elle, la
pudique Annette. Elle avait envie de rpondre:

--Comment me trouvez-vous, ainsi?

Ils changeaient un sourire d'intelligence. S'il la voyait sans voiles,
c'tait de peu d'importance: elle savait qu'elle ne serait jamais  lui.
Marcel lisait cette certitude en elle. Il n'en tait pas troubl. Il
pensait:

--On verra bien!

Car il connaissait _l'autre_.

_L'autre_,--Roger Brissot, avait t son camarade de lyce. Franck
s'expliquait parfaitement qu'Annette le prfrt... Pour commencer, du
moins... (Ensuite?... a, c'est une autre affaire!...)--Brissot tait
beau garon, une belle figure claire, l'expression franche, de gais yeux
bruns, les traits rguliers, un peu forts, la face pleine, les dents
saines,--ras, une abondance juvnile de cheveux noirs, relevs sur le
front intelligent par la raie de ct. Grand, la poitrine large, les
jambes longues, les bras muscls, il avait une aisance de mouvements et
le geste anim. Il parlait bien, trs bien, d'une voix chaude, musicale,
un peu basse et cuivre, qu'on aimait,--qu'il aimait. Rival d'tudes de
Franck, d'une intelligence vive, facile, brillante, habitu aux succs
de l'esprit, il n'avait pas moins de got pour les jeux du corps. En
Bourgogne, o les proprits de sa famille--bois et vignes--touchaient 
la maison de campagne des Rivire, il tait intrpide marcheur,
chasseur, bon cavalier. Annette l'avait jadis rencontr, plus d'une
fois, dans ses promenades. Mais en ce temps, elle se souciait peu d'un
compagnon, elle aimait  aller seule; et Roger, lui aussi, dans ces mois
de plein-air, lch hors de Paris, faisait le jeune Hippolyte; il
affectait de prfrer son cheval et son chien  une fille. Ils n'avaient
gure chang, en passant, que des saluts et des regards. De ceux-ci,
tout n'avait pas t perdu. Il leur en tait rest d'agrables images et
la vague attraction de deux tres physiquement bien apparis.

La famille Brissot y avait song. Non moins que les personnes, les biens
semblaient faits pour se joindre. Pourtant les relations de voisinage,
tant que vcut Raoul Rivire, taient restes polies, mais froides et
assez lointaines. Par une curieuse bizarrerie, Rivire qui, pour le
libre esprit, ne l'et cd  personne, avait, comme architecte, presque
toute sa clientle, jusqu' l'Affaire Dreyfus, dans l'aristocratie et le
camp ractionnaire: et comme il tait trop habile pour ne pas leur
servir la messe, et mme (sans mtaphore) pour ne pas y aller, lorsque
c'tait utile pour se faire bien noter, il passait pour rac, voire pour
clrical (ce qui le faisait bien rire!) aux yeux des rpublicains
radicaux de sa province. Or, les Brissot taient des piliers du
radicalisme. Cette famille de robe--avocats, procureurs,--qui
s'enorgueillissait d'tre rpublicaine depuis plus d'un sicle, (elle
l'tait en effet, au temps de la Premire Rpublique, mais oubliait de
mentionner que l'aeul, ex-Conventionnel, avait reu l'ordre du Lys, au
retour des Bourbons), croyait  la Rpublique, comme d'autres croient 
Dieu le Pre; et elle se considrait comme lie par ses traditions:
noblesse oblige! Aussi avait-elle estim de son devoir de manifester
son blme austre  Raoul Rivire, en le tenant  distance: ce dont il
ne s'tait point affect, car il n'attendait d'eux aucune
commande.--Vint la fameuse Affaire, o Rivire, on l'a vu, se trouva,
sans y avoir song, dans le parti du Progrs. Il s'en vit, en un
instant, blanchi; on passa l'ponge sur le pass; on dcouvrit mme 
Rivire de hautes qualits civiques et rpublicaines, dont il ne se
serait pas dout, mais dont il et certainement tir un bon parti, si la
mort n'tait venue troubler ses plans.

Ceux des Brissot n'en souffrirent point. Ces grands rpublicains, qui
avaient su, au cours d'un sicle, mener de front le respect de leurs
principes et celui de leurs intrts, taient riches, et, naturellement,
songeaient  l'tre davantage. On savait que Rivire avait laiss  sa
fille une jolie fortune. On et t bien aise de joindre sa proprit de
Bourgogne aux biens Brissot qu'elle et heureusement complts. Mais
pour des gens qui avaient les principes des Brissot, les raisons de
fortunes ne venaient qu'en second,--mme quand il arrivait qu'on y
penst en premier: en question de mariage, la jeune personne devait
d'abord entrer en ligne de compte.--La jeune personne, en l'occurrence,
rpondait  toutes les exigences. Annette satisfaisait par ce qu'on
savait d'elle, par ses allures srieuses, par ce qu'on avait appris de
son dvouement  son pre. Elle frappait par son intelligence, par sa
simplicit. Elle avait dans le monde une tenue parfaite. Du calme. Assez
d'esprit. Une bonne sant. Sans doute, trouvait-on un peu d'affectation
dans ses travaux de Sorbonne, ses recherches, ses diplmes. Mais on
pensait que c'taient des passe-temps de jeune fille intelligente qui
s'ennuie, et qu'elle laisse de ct,  son premier enfant. Et il ne
dplaisait pas aux Brissot de montrer qu'ils aimaient les lumires, mme
chez une femme,--pourvu, naturellement, qu'elles ne fussent pas
gnantes. Dieu merci! Annette ne serait pas la premire intellectuelle
de la famille. Madame Brissot la mre, et la soeur de Roger,
Mademoiselle Adle, avaient la rputation,--justifie en un
sens,--d'tre femmes de tte, non moins que femmes de coeur, qui
savaient prendre part  la vie de pense, comme  la vie d'action des
hommes de leur maison. L'intellectualit d'Annette tait une garantie
que, du moins, (le grand point!) il n'y avait de son ct nul danger
clrical. Pour le reste, elle trouverait dans sa nouvelle famille
l'affectueuse tutelle, qui saurait la garder de toute exagration. La
chre enfant n'aurait aucune peine  s'incorporer  ceux dont elle
prendrait le nom: elle n'avait plus de parents, et serait trop heureuse
de se mettre sous l'gide d'une seconde mre et d'une soeur un peu
plus ge, qui dj ne demandaient qu' la diriger. Car les dames
Brissot, qui taient bonnes observatrices, jugeaient Annette vraiment
bien sympathique, tout  fait distingue, douce, polie, rserve,
timide, (de leur point de vue, ce n'tait pas un mal), un peu froide,
(c'tait presque une vertu).

Ce fut donc avec l'adhsion de toute la famille, pralablement
consulte, que Roger fit sa cour. Il ne lui cachait rien, sr qu'il en
serait toujours approuv. Ce grand garon tait idoltr des siens. Il
le leur rendait bien. Dans la famille Brissot, on pratiquait
l'admiration mutuelle. Il y avait une hirarchie; mais chacun avait son
prix. Il fallait reconnatre qu'ils taient tous assez bien partags, du
ct de l'esprit, comme des avantages du corps et de la fortune. Ils le
reconnaissaient, mais de bonne grce, en gens bien levs. Ils ne le
manifestaient point  ceux que, notoirement, ils jugeaient infrieurs.
Mais il n'y avait aucun moyen d'en douter,  la douce certitude qui se
lisait sur leurs traits. De toutes leurs certitudes, Roger tait la plus
certaine. Il tait leur orgueil le plus tendre, et peut-tre le plus
justifi. L'arbre Brissot n'avait jamais port de fruit plus russi.
Roger avait les meilleurs dons de sa race; et s'il en avait aussi les
dfauts, ils n'taient point choquants: sa bonne grce, sa jeunesse les
faisait oublier. Il tait plein de talent: tout lui tait facile, mais
surtout la parole. L'loquence tait un des fiefs de la famille. Elle
comptait dj un matre du barreau; et tous avaient, de naissance, le
got du bien dire. Il et t injuste de prtendre, que, comme ces
paroliers du Midi, ils eussent besoin de parler pour penser. Mais ils
avaient besoin de parler: c'tait incontestable. Leurs facults relles
s'panouissaient en phrases; le silence les et atrophies. Le pre de
Roger, qui avait t un des plus illustres bavards dont se ft honore
la tribune de la Chambre, et  qui ses lecteurs avaient jou le mauvais
tour de ne pas le renommer, touffait de son loquence rentre; et
Roger, alors g de six ans, lui disait navement, quand ils taient
tous deux seuls, au foyer:

--Papa, fais-moi un discours!

Il en faisait  prsent, pour son compte. Sa jeune rputation avait t
brillamment tablie, d'emble, dans les confrences d'avocats, au
Palais. Comme tous les Brissot, il avait orient ses dons vers la
politique. Les meetings de l'Affaire Dreyfus lui furent un tremplin
excellent; il se jeta dans l'arne, il y discourut  toute vole. La
fougue juvnile, la bravoure, la parole dbordante et choisie de ce beau
garon lui attirrent les sympathies enthousiastes des jeunes femmes
Dreyfusistes et de beaucoup de ses cadets. Les Brissot, toujours
dsireux de ne pas se laisser distancer sur la route du Progrs, mais
trs proccups de ne jamais faire un pas de trop, ni trop tt, en
avant,--aprs avoir prudemment prospect le terrain, aiguillrent leur
fils, leur jeune gloire, sur la voie du socialisme bien-pensant. Roger,
le nez sur la piste, de lui-mme s'y rendait. Comme les meilleurs de la
jeunesse de son temps, il tait sous la fascination de Jaurs, et
s'efforait de modeler son action oratoire sur la parole splendide du
grand rhteur, pleine de visions prophtiques et de mirages illusoires.
Il proclama le devoir du rapprochement entre le peuple et les
intellectuels. Ce lui fut un thme de discours fort loquents. Si le
peuple--qui manquait de loisirs--n'en connut pas grand'chose, ils
murent les loisirs de la jeune bourgeoisie. Avec les souscriptions et
l'aide personnelle d'un petit groupe d'amis, Roger fonda un cercle
d'tudes, un journal, un parti. Il y dpensa beaucoup de temps et un peu
d'argent. Les Brissot, qui savaient compter, savaient aussi dpenser 
propos. Il leur plaisait de voir leur fils devenir le leader de la
nouvelle gnration. Ils prparaient le terrain pour les prochaines
lections. Roger avait sa place marque dans la Chambre future. Il ne
l'ignorait pas. Habitu ds l'enfance  voir les siens croire en lui, il
y croyait aussi; et, sans savoir au juste quelles taient ses ides, il
avait en elles une foi absolue. Aucune outrecuidance. Il tait plein de
lui, mais si naturellement! Tout lui russissait; il y tait si habitu
qu'il ne songeait mme pas  s'en enorgueillir; mais il et t stupfi
qu'il en ft autrement; ses dogmes les plus certains en eussent reu une
srieuse atteinte. Qu'il tait donc sympathique! goste sans le savoir,
et sans fond, navement, bon garon, beau garon, dispos  donner, mais
rsolu  recevoir, et ne concevant pas que rien pt lui tre refus,
simple, gentil, cordial, exigeant, attendant que le monde se mt  ses
pieds... Il tait vraiment trs attrayant.

       *       *       *       *       *

Annette subit l'attrait. Elle le jugeait assez bien, mais elle ne l'en
aimait que mieux. Elle souriait de ses faiblesses, qui lui taient
infiniment chres. Il lui semblait que, par l, il tait moins homme et
plus enfant. Son coeur se rjouissait qu'il ft l'un et l'autre. Un
charme de Roger tait qu'il ne cachait rien; il se montrait tout entier.
Le naf contentement qu'il avait de lui-mme lui prtait un naturel
parfait.

Il se livra d'autant mieux qu'il s'tait pris d'Annette. Ardemment,
sans rserves. Il n'aimait rien  demi. Mais il ne voyait rien qu'
moiti.

Il s'enflamma pour elle, un soir que dans un salon il avait t trs
loquent. Annette n'avait rien dit; mais elle avait merveilleusement
cout. (Du moins, il le pensait). Ses yeux intelligents lui rendaient
sa propre pense plus claire et plus aile. Son sourire lui donnait la
joie de ce qu'il avait si bien dit, et celle plus douce encore de la
sentir partage... Qu'elle tait belle ainsi, celle qui l'coutait! Quel
admirable esprit, quelle me exceptionnelle se lisaient en ces yeux
attentifs et parlants, en ce sourire qui avait tout compris!... Bien
qu'il ft seul  parler, il avait l'illusion qu'il parlait avec elle. En
tout cas, il ne parlait plus que pour elle; et il se sentait soulev
au-dessus de lui-mme par ce dialogue intrieur, par l'change
mystrieux de ces muettes reparties...

Pour dire la vrit, Annette n'coutait gure. Assez intelligente pour
saisir promptement le sens gnral de la pense de Roger, elle suivait
distraitement, selon son habitude, les belles phrases balances. Mais
elle profitait de ce qu'il tait occup de son loquence, pour bien le
regarder: les yeux, la bouche, les mains, et ce mouvement du menton
qu'il faisait en parlant, et ces belles narines de poulain hennissant,
et sa faon de rouler certaines lettres, gentiment, et tout ce que cela
exprime, et le dehors et le dedans... Elle savait regarder. Elle voyait
le dsir qu'il avait d'tre admir, elle voyait le plaisir qu'il avait 
plaire,  ce qu'elle le juget beau, intelligent, loquent, tonnant. Et
elle ne pensait pas du tout--(si! un peu, un petit peu...)  le trouver
comique. Elle en tait au contraire attendrie...

(--Oui, chri, tu es beau, tu es charmant, intelligent, loquent,
tonnant... Tu veux un petit sourire?... Tiens, chri, je t'en fais
deux... avec mes plus doux yeux... Es-tu content?...)

Et elle riait, dans son coeur, de le voir, tout heureux et glorieux,
redoubler son ramage, comme un oiseau de printemps.

Il savourait l'hommage, il le buvait tout pur, sans une goutte d'ironie;
il en voulait encore, il n'tait jamais las. Et, s'enivrant de son
chant, il ne le distinguait plus de celle qui l'admirait. Elle lui parut
l'incarnation de tout ce qu'il y avait de beau, de pur, de gnial en
lui. Il l'adora.

Elle, en qui ds les premiers regards l'amour s'tait gliss,--quand
elle se sentit baigne de cette adoration, elle n'opposa plus la moindre
rsistance. Mme la tendre ironie dont elle protgeait, comme d'un
gorgerin, les battements de son coeur, tomba; et elle offrit son sein
nu  l'amour. Elle avait une telle soif de tendresse! Quelle douceur de
la dsaltrer (elle en jouissait d'avance) aux lvres de cet tre qui la
sduisait! Qu'il les lui prsentt, devanant son dsir, d'un lan si
ardent, la pntrait d'une reconnaissance passionne...

Le feu avait bien pris. Chacun brlait du dsir de l'autre, et
l'alimentait du sien. Et plus l'un s'exaltait, plus il attendait de
l'autre; et plus l'autre s'efforait de surpasser son attente. C'tait
trs fatigant. Mais ils avaient  dpenser une force immense de
jeunesse.

Pour l'instant, celle d'Annette tait rduite  un rle passif. On ne
lui en laissait pas d'autre. Roger l'envahissait. Elle tait submerge.
Il lui accordait  peine le temps de respirer. Sa nature expansive,
dbordante, avait besoin de tout dire, de tout confier: l'avenir, le
prsent, le pass. Et il y en avait long! Roger tenait de la place! Mais
il voulait aussi tout savoir, tout avoir. Il entrait, de vive force,
dans les secrets d'Annette. Annette avait beaucoup  faire de dfendre
ses dernires retraites. Un peu scandalise, heureuse et amuse, elle
avait des vellits de se cabrer contre cette invasion; mais
l'envahisseur tait si adorable!... Elle se laissait faire,
voluptueusement; elle avait, en se livrant  ce viol de pense,--(_Et
cognovit eam_... Il ne la connaissait gure!...)--de secrets mouvements
de rvolte et de plaisir...

Ce n'tait pas trop prudent, de tout livrer de soi. Certaines
confidences des heures d'abandon risquent d'tre employes plus tard,
comme armes, par le confident. Mais c'tait bien le dernier des soucis
d'Annette et de Roger. A cette heure de l'amour, rien de l'aim ne
pouvait dplaire, rien ne pouvait tonner. Tout ce que confiait l'aim,
loin de surprendre l'amant, semblait rpondre  ses voeux inexprims.
Roger ne surveillait pas plus--surveillait moins encore--les aveux
indiscrets, que l'oreille indulgente d'Annette enregistrait pourtant, 
son insu, trs fidlement.

Quelque plaisir qu'ils prissent  mettre en commun le pass, le
prsent,--le prsent, le pass se noyaient dans le rve de l'avenir,--de
_leur_ avenir: car bien qu'Annette n'et rien dit, rien promis, son
adhsion tait si bien suppose, escompte, exige qu'Annette finissait
par croire elle-mme qu'elle l'avait donne. Les yeux mi-clos, heureux,
elle coutait donc Roger--(il tait de ceux qui jouissent de demain
toujours plus que d'aujourd'hui)--exposer avec un enthousiasme
inlassable la vie magnifique de pense et d'action qui lui tait
rserve... A qui, lui? A Roger. A elle aussi, bien entendu, puisqu'elle
faisait partie de Roger. Elle n'tait pas choque de cette absorption:
elle tait trop occupe  entendre,  voir,  boire ce merveilleux
Roger. Il parlait beaucoup de socialisme, de justice, d'amour,
d'humanit dlivre. Il tait vritablement splendide. En parole, sa
gnrosit ne connaissait pas de bornes. Annette tait mue. C'tait
enivrant de se dire qu'elle pourrait tre associe  cette oeuvre de
puissante bont. Roger ne lui demandait jamais ce qu'elle en pensait. Il
tait sous-entendu qu'elle pensait comme lui. Elle ne pouvait pas penser
autrement. Il parlait pour elle. Il parlait pour les deux, parce qu'il
parlait mieux. Il disait:

--Nous ferons... Nous aurons...

Elle ne protestait pas. Elle et plutt remerci. Tout cela tait si
large, si vague, si dsintress qu'elle n'avait aucun motif de s'y
trouver gne. Roger tait toute lumire et toute libert... Un peu
diffuse, peut-tre. Annette et, peut-tre, souhait quelques
prcisions. Mais cela viendrait plus tard; on ne pouvait tout dire, du
premier coup. Faisons durer le plaisir!... Aujourd'hui, il n'y avait
qu' jouir de ces horizons illimits...

Elle jouissait surtout de la charmante figure, de l'ardente attraction
de leurs deux corps amoureux, o subitement passaient des ondes
lectriques, du flot de sve sensuelle qui les gonflait tous deux, tous
deux riches des forces d'une chaste jeunesse, sains, robustes et
brlants.

Jamais l'loquence de Roger n'tait plus certaine que lorsqu'elle
s'interrompait et que, dans les dernires vibrations des paroles qui
leur avaient ouvert des visions exaltes, leurs yeux se rencontraient:
le soudain contact tait comme une treinte. Alors, un tel dsir
s'enflammait en eux que leur souffle s'arrtait. Roger ne songeait plus
 blouir et  parler. Annette ne songeait plus  l'avenir de
l'humanit, ni mme au sien. Ils oubliaient tout, tout ce qui les
entourait: le salon, le public. Ils n'taient plus,  ces secondes,
qu'un tre unique, une cire en feu. Plus rien que le Dsir de la
nature,--unique, dvorant, et pur, comme le feu.--Ensuite, Annette, les
yeux troubles et les joues allumes, s'arrachait au vertige, avec la
certitude tremblante et enivre qu'un jour elle succomberait...

       *       *       *       *       *

Pour personne, leur passion n'tait plus un secret. Ils taient tous les
deux incapables de la voiler. Annette avait beau se taire: ses yeux
parlaient pour elle. Leur muet acquiescement tait si loquent qu'aux
regards du monde, comme de Roger, elle semblait tacitement engage.

Seule, la famille Brissot ne perdait pas de vue qu'Annette ne l'tait
point. Aux dclarations de Roger, Annette se prtait sans doute, avec un
plaisir vident. Mais elle vitait de rpondre; elle tait assez habile
pour dtourner l'entretien sur quelque grand sujet, o le naf Roger,
lchant la proie pour l'ombre, se lanait  perte de vue, tout heureux
de parler. Et cette fois encore, Annette n'avait point parl.--Ayant
deux ou trois fois observ ce mange, les Brissot, gens prudents,
dcidrent de s'en mler. Ce n'tait pas qu'ils pussent concevoir un
doute sur la dtermination d'Annette et la flicit qu'un si brillant
parti devait lui procurer. Mais enfin, il faut toujours compter avec les
caprices bizarres des jeunes filles! Ils connaissaient la vie. Ils en
connaissaient les piges. Ils taient de madrs provinciaux franais.
Quand la dcision qu'on attend s'attarde en route, la prudence conseille
d'aller la chercher. Les deux dames Brissot se mirent en chemin.

Il y avait un sourire qu'on nommait,  Paris, dans le cercle des
connaissances, le sourire Brissot: il tait gras et doux, affable et
suprieur, badin avec mesure--et poids, sachant tout d'avance,
ruisselant de bienveillance, parfaitement indiffrent; il offrait 
mains pleines, mais pleines restaient les mains.--Les deux dames Brissot
en taient fleuries.

Madame Brissot mre, grande belle femme, la face large, les joues
grasses, bien nourrie, rebondie, avait le port imposant, le corsage
opulent, et une parole onctueuse, excessivement flatteuse, qui mit  la
gne la sincre Annette. Ce n'tait pas pour elle seule--(elle le
remarqua bientt avec soulagement).--Ce ton laudatif tait distribu 
tous avec largesse. Il s'accompagnait d'un perptuel badinage, qui
tait, chez les Brissot, une marque courtoise de la certitude qui leur
tait infuse et de la bonhomie avec laquelle ils acceptaient ce don.

Mademoiselle Brissot, la soeur de Roger, grande et forte elle aussi,
tait d'un blond trs ple, si dcolor qu'il semblait presque blanc,
albinos. Elle y ajoutait un nuage de poudre de riz sur les joues, et un
trait de rouge aux lvres. Elle visait  l'idal de pastel Louis XV.
Elle et fait pour Nattier une Phoeb de Bourgogne, mignarde,
chlorotique, et charnue. Sa mre appelait cette robuste fille: ma
pauvre petite mignonne; car Mademoiselle Brissot, qui se portait comme
un charme, avait conu l'ide, en mirant sa pleur, qu'elle devait tre
de sant dlicate. Mais elle ne l'exploitait pas, en se faisant
dorloter. Elle en usait pour mieux montrer son nergie et se donner le
droit de ddaigner les cratures plus molles de son sexe, qui
gmissaient de leurs petits bobos. De vrai, elle tait admirable,
active, infatigable, lisant tout, voyant tout, sachant tout, faisant de
la peinture, se connaissant en musique, parlant de littrature,
accomplissant, chaque jour, avec Madame Brissot, le programme des deux
cents ou trois cents visites qu'elles devaient excuter en un temps
donn, les recevant, en retour, et donnant des dners, suivant les
concerts, les thtres, les sances de la Chambre et les expositions,
sans flchir, sans trahir la fatigue, que par quelque soupir virilement
touff,  des moments choisis,--d'ailleurs, sachant nourrir le corps
qu'elle matait, mangeant solidement, (comme toute la famille), et
dormant sa pleine nuit, sans un rve. Elle n'tait pas moins matresse
de son coeur que de son corps. Elle prparait posment son mariage
avec un homme politique, d'une quarantaine d'annes, qui tait en ce
moment gouverneur d'une des grandes colonies d'outre-mer. Elle n'avait
nullement song  l'y accompagner. Elle ne voulait quitter Paris et le
nom des Brissot que lorsque l'heureux lu pourrait lui offrir en France
une situation digne d'elle. Au reste, elle savait, en haut lieu, ne pas
le faire oublier. Ils s'crivaient avec rgularit des lettres cordiales
et d'affaires. Cette cour  distance durait depuis plusieurs annes. Le
mariage viendrait  son heure. Elle n'tait pas presse. Le mari serait
un peu mr. Mais il n'en vaudrait que mieux, au got de Mademoiselle
Brissot. C'tait une forte tte.--De tte, les Brissot n'avaient jamais
manqu. Celle de Mademoiselle Brissot tait minemment politique. Elle
tait, disait sa mre, de vocation, une grie. Madame Brissot admirait
les lumires de Mademoiselle Brissot. Mademoiselle Brissot admirait le
gnie domestique et l'esprit de Madame Brissot. Elles se faisaient des
grces minaudires. Elles s'embrassaient devant Annette. C'tait
charmant.

Elles mirent pourtant une sourdine  ce culte mutuel, pour cajoler
Annette. Ce ne furent que compliments, sur elle, sur sa maison, sur ses
toilettes, son got, son esprit, sa beaut. Le ton excessivement
louangeur choquait un peu Annette; mais on ne reste pas tout  fait
insensible  l'opinion flatteuse que d'autres ont de vous, surtout
lorsque ces autres semblent les messagers de l'tre qu'on chrit. Il
tait difficile de douter qu'il n'en ft pas ainsi: car les dames
Brissot mlaient sans cesse le nom de Roger  leurs propos. Elles
entrelaaient ses loges  ceux d'Annette; elles faisaient des allusions
souriantes, persistantes,  l'impression produite sur lui par Annette, 
des paroles qu'elle lui avait dites, et qu'il s'tait ht de redire
avec enthousiasme--(il redisait tout: Annette tait fche, mais tout de
mme touche).--Elles faisaient valoir son brillant avenir; et Madame
Brissot prenait un ton pntr, pour dire son espoir, sa confiance, que
Roger trouvt--qu'il et trouv--la compagne digne de lui. Elle ne
nommait personne, mais on se comprenait. Toutes ces petites ruses
taient visibles de vingt pas,  l'oeil nu. Elles voulaient l'tre.
C'tait une sorte de jeu de socit, o l'on devait parler autour du mot
que chacun avait sur la langue, sans jamais le prononcer. Le sourire de
Madame Brissot semblait guetter le mot, prt  sortir, sur les lvres
d'Annette, comme pour crier:

--Un gage!

Annette souriait, ouvrait la bouche. Mais le mot ne sortait pas...

Annette fut invite chez les Brissot,  des soires intimes, dans leur
appartement de la rue de Provence. Elle fit la connaissance de Brissot
pre, grand et gros, l'oeil malin sous une broussaille de sourcils,
rubicond, une courte barbe grise, l'air d'un avou retors et paterne,
qui l'accabla de galanteries et de plaisanteries vieillies. Il essaya de
jouer aussi au jeu de socit; mais ses circonlocutions mettaient les
pieds dans le plat. Annette s'effaroucha; et Madame Brissot fit signe 
son mari de ne plus s'en mler. Il se tint donc en dehors de la partie,
la suivant du coin de l'oeil, goguenard, convenant que ce n'tait pas
son affaire et que les femmes s'en acquittaient mieux que lui.

Adroitement, Madame Brissot n'invita d'abord avec Annette que trois ou
quatre amis intimes,--puis deux,--puis un,--puis rien. Et Annette se
trouva seule, avec les quatre Brissot. En famille, disait Madame
Brissot, d'un ton plein de promesses onctueusement maternelles. Annette
sentait le pige; mais elle ne se drobait pas. Elle avait trop de
plaisir  tre avec Roger. Par tendresse pour lui, elle tait indulgente
pour les siens; elle se fermait les yeux sur ce qui, dans ce milieu,
l'agaait sourdement. La finesse d'instinct fminine en avertissait
Mesdames Brissot: si fort que ft leur amour-propre, il ne faisait
jamais tort  leur intrt; elles surent, d'un tacite accord, s'effacer,
parler moins, tamiser leur pense, mnager aux amoureux de frquents
tte--tte, qui n'taient pas troubls. La cause de Roger ne pouvait
tre mieux dfendue que par lui. De plus en plus pris, inquiet de la
rserve d'Annette, qui l'et moins frapp si sa mre et sa soeur ne la
lui eussent fait remarquer, Roger n'avait jamais t plus attrayant que
depuis que sa confiance en soi tait atteinte. Il ne discourait plus:
son loquence tait tombe. Pour la premire fois de sa vie, il
s'efforait  lire dans l'me d'un autre. Assis auprs d'Annette, ses
yeux humbles et ardents dvoraient, imploraient la petite nigme,
tchaient de la deviner. Annette jouissait de ce trouble, de cette
timidit si nouvelle chez lui, de l'attente craintive qui guettait
chacun de ses mouvements. Elle tait branle. A des moments, elle tait
prs de se pencher vers lui, de dire les paroles dcisives.--Et
cependant, elle ne les disait pas. A la dernire seconde, elle se
rejetait en arrire, d'instinct, sans savoir pourquoi; elle cartait
brusquement la dclaration que Roger allait faire, et ses propres aveux.
Elle chappait...

Alors, le pige se resserra. D'un des salons voisins, Madame et
Mademoiselle Brissot couvaient discrtement l'infructueux entretien. On
les voyait parfois, traversant le salon, souriantes et affaires. Elles
jetaient, en passant, quelque mot amical; mais elles ne s'arrtaient
pas. Et les deux jeunes gens poursuivaient leurs longues causeries.

Un soir qu'ils feuilletaient distraitement un album, qui leur tait un
prtexte pour rapprocher leurs ttes, en changeant  mi-voix leurs
penses, il se fit un silence; et subitement, Annette perut le danger.
Elle voulut se lever; mais le bras de Roger dj lui entourait la
taille; et la bouche passionne du jeune homme lui prenait la bouche
entr'ouverte. Elle essaya de se dfendre. Mais comment se dfendre
contre soi-mme! Ses lvres rendirent le baiser, en voulant s'y
arracher. Elle se dgageait pourtant, quand on entendit,  l'autre bout
du salon, la voix mue de Madame Brissot, qui claironnait:

--Ah! ma fille chrie!..

Et elle appelait:

--Adle!... Monsieur Brissot!...

Annette, stupfaite, se vit, en un instant, entoure par la famille
Brissot, rayonnante, attendrie. Madame Brissot la couvrait de baisers,
en s'pongeant les yeux avec son mouchoir, et rptait:

--Aimez-le bien!

Mademoiselle Brissot disait:

--Ma petite soeur!

Et Monsieur Brissot, toujours gaffeur:

--Enfin!.. Vous y avez mis le temps!..

Ce pendant que Roger, agenouill devant Annette, lui baisait les mains,
et la suppliait du regard, craintif, un peu honteux, qui demandait
pardon, et implorait:

--Ne dites pas non!

Annette, ptrifie, se laissait embrasser; la supplication de ces yeux
qu'elle aimait achevait de la ligoter. Elle fit un dernier effort pour
protester:

(--Mais je n'ai rien dit!..)

Mais elle vit passer dans les yeux de Roger un chagrin si sincre
qu'elle ne put le supporter: elle s'obligea  sourire; et le visage de
Roger s'illuminant de bonheur, le sien rayonna aussi de la joie qu'elle
faisait. Elle lui serra la tte entre ses mains. Roger se releva, en
criant d'allgresse. Et ils changrent, sous les regards bnisseurs des
parents, le baiser de fianailles.

       *       *       *       *       *

Quand Annette se retrouva seule, chez elle, la nuit, elle fut atterre.
Elle ne s'appartenait plus. Elle s'tait donne... Donne! Donn sa
vie!... Son coeur se serra d'angoisse.

Elle s'exagrait encore l'troitesse des liens qu'elle venait
d'accepter. Elle n'tait pas de ces jeunes filles modernes qui, devant
leur fianc, plaisantent agrablement avec l'ide du divorce. Elle ne
donnait pas d'une main, pour reprendre de l'autre. Elle n'tait plus 
elle. Elle tait aux Brissot.--Et soudain, les Brissot lui parurent
l'ennemi. Tout ce que ses yeux avaient vu, dans ces dernires semaines,
se projeta devant elle, en traits accentus: tous leurs travaux
d'approche, afin de l'envelopper, leur conspiration contre sa libert,
la comdie finale qui lui avait extorqu son consentement, par
surprise... (Roger, Roger lui-mme n'en avait-il pas t
complice?..)--Et elle se hrissa, comme une bte cerne, qui voit le
cercle se resserrer, et qui se sent perdue, et qui est prs de se jeter
tte baisse contre les rabatteurs, pour se frayer passage, ou mourir
et se venger. Pour la premire fois, tout ce qui lui dplaisait dans les
Brissot, mais dont elle avait cart jusqu'alors la pense, lui apparut
grossi, odieux, intolrable... Roger mme!... Jamais elle ne pourrait
vivre emmure dans cet homme, cette famille, cette coterie d'intrts
qui n'taient pas les siens, qui ne le seraient jamais. Elle dcida de
rompre...

Rompre, le pouvait-elle encore, quand elle venait de s'engager? Roger le
permettrait-il?... Il faudrait bien qu'il le permt! Il ne pouvait
l'empcher... A l'ide qu'il pourrait s'y opposer, Annette le hat. En
cet instant, la peine de l'autre ne comptait plus; elle n'et pas hsit
 lui broyer le coeur, pour reprendre sa libert... Et puis, elle
revit ses yeux implorants. Et elle fut bouleverse... N'importe!
L'gosme de la vie menace, l'instinct de conservation taient plus
forts que tout, plus forts que la tendresse, plus forts que la piti! Il
lui fallait se sauver. Et malheur  qui lui barrerait l'issue!...

Toute la nuit, dans son lit, se tournant, se retournant, dvore de
fivreuse insomnie, elle vcut par avance la scne qu'elle allait avoir
avec Roger. Elle dit, elle essaya toutes les paroles qu'il et qu'elle
diraient. Elle tenta de le convaincre, elle discuta, elle s'emporta,
elle le plaignit, et elle le dtesta.--Elle se trouva,  l'aube,
puise, mais dcide. Elle irait chez Roger... Ou, non! elle lui
crirait; elle en serait plus libre d'exprimer jusqu'au bout ce qu'elle
voulait dire, sans tre interrompue. Elle briserait. Pour viter que les
Brissot ne revinssent  la charge, elle rsolut de s'vader de Paris,
d'aller pour quelques jours dans un htel des environs. Et se levant,
elle crivit la lettre, dont elle avait cent fois agit les termes dans
sa tte; puis, elle commena htivement ses prparatifs de dpart.

Elle tait au milieu, quand Roger l'y surprit. Elle n'avait pas song 
dfendre sa porte, ne s'attendant pas si tt  sa venue. Il entra,
devanant dans son impatience amoureuse le domestique qui l'annonait.
Il apportait des fleurs. Il dbordait de bonheur et de reconnaissance.
Et il tait si tendre, si jeune, si sduisant qu'Annette, en le voyant,
n'eut plus la force de parler. Toutes ses belles rsolutions furent
oublies, son coeur tait repris ds le premier regard. Avec
l'tonnante mauvaise foi de l'amour, aussitt elle dcouvrit autant de
raisons pour le mariage qu'elle en avait contre, la minute d'avant. Elle
essayait de lutter; mais la joie riait dans ses yeux cerns par les
soucis de la nuit. Elle regardait son Roger, qui la buvait d'un regard
enivr, et elle se disait:

--Pourtant, j'ai dcid... Je dois pourtant dcider... Qu'est-ce que
j'ai dcid?...

Mais le moyen de savoir, quand il y avait ce regard qui vous lampait
jusqu' l'me! Penser, comment penser, comment se retrouver!... Elle ne
savait plus, elle tait perdue... Et, en attendant, c'tait si bon de se
sentir aime!... Tout ce qu'elle put faire,--avec un immense effort,--ce
fut de demander  Roger de ne pas prcipiter le mariage... Et tout de
suite, Roger prit un air si du, si navr qu'Annette n'eut pas le
courage de continuer. Comment faire de la peine  un si cher garon?
Elle se hta tendrement de le rassurer, de lui dire qu'elle l'aimait;
faiblement, elle tenta de maintenir son dlai, qu'il repoussait avec
autant d'nergie que s'il se ft agi de sa vie. Enfin, aprs un amoureux
marchandage des deux cts, ils consentirent  cder, chacun pour
moiti; et le mariage fut fix au milieu de l't.

Aprs, Roger partit; et Annette, se regardant penaude dans son miroir, y
retrouva ses indcisions... Comment sortir de l? Elle contempla ses
prparatifs de voyage interrompus.

--Bien travaill! dit-elle.

Elle haussa les paules, rit... Que Roger tait charmant!... Elle remit
dans l'armoire le linge, les objets qu'elle avait sortis pour sa
malle...

--Tout de mme, pensait-elle, je ne veux pas, je ne veux pas!...

Nerveuse, elle laissa tomber une pile de chemisettes... Patatras! Et des
brosses de toilette dgringolent  la suite... Elle donna un coup de
pied dans le tas, impatiente...

Et puis, elle les ramassa, courbe vers le plancher. Au milieu de son
rangement, elle se lassa et s'assit sur le parquet, pas fire de sa
volont...

--Baste! fit-elle, s'tendant sur le tapis, j'ai encore quatre mois pour
changer...

Le visage enfoui dans un coussin, sur le ventre couche, elle comptait
les jours...

       *       *       *       *       *

Les Brissot, prudemment, se prtrent au voeu qu'exprimait Annette, de
prolonger la priode des fianailles: ils ne voulaient pas compromettre
le succs, en se montrant trop pressants. Mais il leur parut ncessaire
d'entourer Annette, pendant les mois d'attente. On ne pouvait la laisser
livre  elle-mme: l'trange fille risquait toujours de s'chapper.

On tait aux approches du Dimanche de la Passion. Les Brissot invitrent
Annette  passer chez eux, dans leur proprit de Bourgogne, les
semaines de Pques. Annette accepta,  regret; elle tait tente, et
elle avait peur: peur d'ajouter aux chanes qui dj la liaient; peur
d'tre prise tout  fait, ou bien de tout briser; peur d'autres choses
encore, plus dangereuses, qu'elle ne voulait pas regarder. Elle ne
tenait pas  sortir de l'tat d'incertitude amoureuse o elle se
laissait bercer: elle en souffrait un peu, et elle y trouvait du charme.
Elle et voulu le prolonger. Mais elle savait bien que ce n'tait pas
sain, et qu'elle n'en avait pas le droit, vis--vis de Roger.

       *       *       *       *       *

Elle se dcida enfin  s'ouvrir de ses inquitudes  Sylvie. Jamais elle
ne lui avait dit un mot de son amour pour Roger. Pourtant, elle lui
confiait tout: de tous les autres jeunes hommes, elle lui parlait
souvent... Oui, mais les autres jeunes hommes, elle ne les aimait pas!
Et le nom de Roger avait t tenu de ct.

Sylvie s'exclama, l'appela: Cachottire! et elle rit follement quand
Annette essaya de lui expliquer son indcision, ses scrupules, ses
tourments.

--Enfin, demanda-t-elle, ton oiseau, il est beau?

--Oui, rpondit Annette.

--Il t'aime?

--Oui.

--Et tu l'aimes?

--Je l'aime.

--Eh bien, alors, qu'est-ce qui peut t'arrter?

--Ah! c'est si difficile! Comment est-ce que je peux dire?... Je
l'aime... Je l'aime beaucoup... Il est si ravissant!...

(Elle commena  le dcrire complaisamment, sous les yeux railleurs de
Sylvie. Elle s'interrompit...)

--Je l'aime beaucoup... beaucoup... Et aussi, je ne l'aime pas... Il y a
des choses en lui... Je ne pourrai pas vivre avec... Je ne pourrai
jamais... Et puis... Et puis, il m'aime trop. Il voudrait me manger...

(Sylvie clata de rire.)

--... C'est vrai, me manger toute, me manger toute ma vie, toute ma
pense  moi, tout l'air que je respire... Oh! c'est un bon mangeur, mon
Roger! Il fait plaisir  voir,  table... Il a bon apptit... Mais, moi,
je ne veux pas tre mange.

Elle riait aussi, de bon coeur; et Sylvie riait,  son cou, assise sur
ses genoux. Annette reprit:

--C'est affreux de se sentir dvore, comme cela, toute vivante, de
n'avoir plus rien  soi, de ne pouvoir plus rien garder... Et il ne s'en
doute pas... Il m'aime  la folie, et j'ai ide, vois-tu, qu'il n'a pas
cherch seulement  me comprendre, il ne s'en inquite mme pas. Il
vient, il prend, il m'emporte...

--Eh bien, c'est rudement bon! dit Sylvie.

--Tu ne penses qu' des btises! dit Annette, la serrant dans ses bras.

--Et  quoi veux-tu que je pense?

--Au mariage. C'est une chose srieuse.

--Srieuse! Oh! bien, pas si srieuse!

--Quoi! ce n'est pas srieux de donner tout de soi, sans rien rserver?

--Et qui est-ce qui parle de a? Il faudrait tre fou!

--Mais il veut tout avoir!

De rire, Sylvie se tordit comme un petit poisson.

--Ah! Canette! grande sotte!... Nique-douille!...

(Il lui paraissait si simple de dire ce qu'on voulait, de donner ce
qu'on voulait, et de garder, sans le dire, tout le reste! Elle avait une
ironie affectueuse  l'gard des hommes et de leurs exigences. Ils ne
sont pas trs malins!...)

--Mais moi non plus, je ne le suis pas, dit Annette.

--Oh! pour cela! fit Sylvie. Tu prends tout au srieux.

Annette en convint, contrite.

--C'est malheureux, tout de mme!... Je voudrais tre comme toi. Tu as
de la chance!

--Changeons! Passe-moi la tienne! dit Sylvie.

Annette n'avait aucune envie de changer.--Sylvie la quitta rconforte.

Tout de mme, Annette ne se comprenait pas! Elle tait intrigue.

--Curieux! se disait-elle, je veux tout donner. Et je veux tout
garder!...

       *       *       *       *       *

Le lendemain,--c'tait la veille du dpart--tandis qu'achevant ses
prparatifs, elle recommenait de se tourmenter, une singulire visite
vint ajouter  ses inquitudes, en les lui rendant plus claires. Marcel
Franck se fit annoncer.

Aprs quelques paroles d'aimable courtoisie, il fit allusion aux
fianailles d'Annette, dont Roger ne faisait pas mystre. Il la flicita
avec gentillesse; son ton et ses yeux taient doucement ironiques,
affectueux. Annette se sentait trs  l'aise avec lui, comme avec un ami
perspicace,  qui l'on n'a pas besoin de tout dire, ou de rien cacher:
car on se comprend  demi-mot. Ils parlrent de Roger, que Marcel Franck
enviait, en souriant. Annette savait qu'il disait vrai, et qu'il tait
amoureux. Mais il n'y avait aucun trouble entre eux. Elle l'interrogea
sur Roger, qu'il connaissait intimement. Marcel en fit l'loge; mais
comme elle insistait pour qu'il en parlt d'une faon moins banale,
Marcel, en plaisantant, dit que c'tait inutile qu'il lui dcrivt
Roger, car elle le connaissait tout aussi bien que lui. Et, en parlant
ainsi, il la fixait d'un regard si pntrant qu'un moment interdite,
elle dtourna les yeux. Puis, le fixant  son tour, elle retrouva son
fin sourire, qui montrait qu'on s'tait compris. Ils causrent quelque
temps de choses indiffrentes, que brusquement Annette interrompit,
proccupe:

--Parlez-moi franchement, dit-elle. Vous trouvez que j'ai tort?

--Je ne vous donnerai jamais tort, dit-il.

--Non, pas de politesse! Vous tes le seul qui puisse me dire la vrit.

--Vous savez cependant que ma situation est particulirement dlicate.

--Je le sais. Mais je sais aussi qu'elle n'a pas d'influence sur la
sincrit de vos jugements.

--Merci! fit-il.

Elle reprit:

--Vous croyez que nous avons tort, Roger et moi?

--Je crois que vous vous trompez.

Elle baissa la tte. Puis, elle dit:

--Je le crois aussi.

Marcel ne rpondit pas. Il continuait de la regarder et de sourire.

--Pourquoi souriez-vous?

--J'tais sr que vous le pensiez.

Annette, approchant ses yeux:

--Dites-moi maintenant comment vous me voyez?

--Je ne vous apprendrai rien.

--Vous m'aiderez  voir mieux.

--Vous tes, lui dit Marcel, une amoureuse rvolte. Perptuellement
amoureuse (pardon!) et perptuellement rvolte. Vous avez besoin de
vous donner et vous avez besoin de vous garder...

(Annette ne put cacher un petit sursaut.)

--Je vous choque?

--Non, non, tout le contraire! Comme c'est vrai! Allez! Dites encore!...

--Vous tes, reprit Marcel, une indpendante, qui ne peut rester seule.
C'est la loi de nature. Vous la sentez plus vive, parce que vous tes
plus vivante.

--Oui, vous me comprenez! Vous me comprenez mieux que lui. Mais...

--Mais c'est lui que vous aimez.

Nulle amertume dans le ton. Trs amicalement, ils se dvisageaient,
amuss de cette curieuse nature humaine.

--Ce n'est pas facile de vivre, dit Annette, de vivre  deux.

--Mais si, ce serait bien facile, si l'on ne s'tait ingni, depuis des
sicles,  se compliquer la vie par des gnes rciproques. Il n'y a qu'
les rejeter. Mais naturellement, notre excellent Roger, comme tout bon
vieux Franais, n'en conoit pas l'ide. Ils se croiraient perdus, s'ils
ne sentaient plus sur eux les gnes du pass. _O il n'y a pas de gne,
il n'y a pas de plaisir_..., surtout lorsqu'en tant gn, on gne son
voisin.

--Comment vous, concevez-vous donc le mariage?

--Comme une association intelligente d'intrts et de plaisirs. La vie
est une vigne qu'on exploite en commun: ensemble, on la cultive et l'on
fait les vendanges. Mais on n'est pas forcs de boire son vin, tous
deux, toujours en tte  tte. Une mutuelle complaisance qui demande et
donne  l'autre la grappe de plaisir, dont on dispose, chacun, et qui le
laisse discrtement achever sa cueillette ailleurs.

--Vous voulez parler, dit Annette, de la libert de l'adultre?

--Le vieux mot prim! Je veux parler, dit Marcel, de la libert
amoureuse, la plus essentielle de toutes.

--C'est celle qui m'importe le moins, dit Annette. Le mariage n'est pas
pour moi un carrefour, o l'on se donne  tous les passants. Je me donne
 un seul. Le jour o je cesserais de l'aimer et o j'aimerais un autre,
je me sparerais du premier; je ne me partagerais pas entre eux, et je
ne supporterais pas le partage.

Marcel fit un geste ironique, qui semblait dire:

--Quelle importance?...

--Voyez-vous, mon ami, dit Annette, au bout du compte, je suis plus loin
de vous encore que de Roger.

--Vous tes donc aussi, demanda Marcel, de la bonne vieille cole:
Gnons-nous les uns les autres?

--La seule grandeur du mariage, dit Annette, est l'amour unique, la
fidlit de deux coeurs. S'il la perd, que lui reste-t-il, en dehors
de quelques avantages pratiques?

--Ce n'est pas rien, fit Marcel.

--Ce n'est pas assez, dit Annette, pour compenser ses sacrifices.

--Si vous jugez ainsi, de quoi vous plaignez-vous? Vous rivez vos fers,
dont on essaie de vous dlivrer.

--La libert que je veux, dit Annette, n'est pas celle du coeur. Je me
sens assez forte pour le garder intact  qui je l'ai donn.

--En tes-vous si sre? demanda Marcel, tranquillement.

Annette n'en tait pas si sre! Elle connaissait aussi le doute. C'tait
la fille de sa mre qui parlait, en ce moment, ce n'tait pas Annette
tout entire. Mais elle ne voulait pas l'admettre, surtout avec Marcel,
et dans une discussion. Elle dit:

--Je le veux.

--La volont en ces affaires!... fit Marcel, avec son fin sourire...
C'est comme si l'on dcrtait qu'un feu rouge est un feu vert. L'amour
est un phare  feux changeants.

Mais Annette, entte, dit:

--Pas pour moi!... Je ne veux pas!

Elle sentait parfaitement, et avec la mme exigence, le besoin de
changer et celui de rester immuable, ces deux instincts passionns de
toute forte vie. Mais tour  tour se rvoltait celui des deux qui se
croyait le plus menac.

Marcel, connaissant bien la fille fire et bute, s'inclina poliment.
Annette, qui se jugeait aussi exactement qu'il la jugeait, un peu
honteuse, dit:

--Enfin, je ne voudrais pas...

Et, cette concession faite  l'esprit de vrit, elle continua, plus
ferme, se sentant maintenant sur un terrain dont elle tait sre:

--Mais je voudrais qu'en change du don mutuel de sa fidle tendresse,
chacun gardt le droit de vivre selon son me, de marcher dans sa voie,
de chercher sa vrit, de s'assurer, s'il le faut, son champ d'activit
propre, d'accomplir en un mot la loi propre de sa vie spirituelle, et de
ne pas la sacrifier  la loi d'un autre, mme de l'tre le plus cher:
car nul tre n'a le droit d'immoler  soi l'me d'un autre, ni la sienne
 un autre. C'est un crime.

--C'est trs beau, chre amie, dit Marcel; mais moi, vous savez, l'me,
a sort de ma comptence. Peut-tre que a rentre mieux dans celle de
Roger. Mais j'ai peur qu'en ce cas, il ne l'entende pas de la mme
faon. Je ne vois pas bien les Brissot concevant, dans leur cercle de
famille, la possibilit d'une autre loi spirituelle que celle de la
fortune politique et prive des Brissot.

--A propos, dit Annette en riant, demain, je vais chez eux, en
Bourgogne, pour deux ou trois semaines.

--Eh bien, fit Marcel, ce sera le cas de confronter votre idalisme au
leur. Car ce sont de grands idalistes, eux aussi! Aprs tout, je me
trompe peut-tre. Je crois que vous vous entendrez trs bien. Au fond,
vous tes admirablement faits pour aller ensemble.

--Ne me dfiez pas! dit Annette. Je reviendrai peut-tre de l une
Brissot accomplie.

--Fichtre! a ne serait pas gai!... Non, non, je vous en prie!...
Brissot, ou non Brissot, conservez-nous Annette!

--Hlas! je voudrais la perdre que je ne le pourrais pas, j'en ai peur,
dit Annette.

Il prit cong, en lui baisant la main.

--C'est dommage, tout de mme!...

Il partit. Annette se disait aussi que c'tait dommage, mais pas dans le
mme sens o l'entendait Marcel. Il avait beau la voir exactement, il ne
la comprenait pas plus que Roger, qui ne la voyait point. Il et fallu,
pour la comprendre, des mes plus religieuses--plus religieusement
libres--que celles de presque tous ces jeunes hommes franais. Ceux qui
sont religieux le sont dans la tradition du catholicisme, qui est
d'obissance et de renoncement au libre mouvement de l'esprit, (surtout
quand il s'agit de la femme). Et ceux qui sont libres d'esprit se
doutent rarement des besoins profonds de l'me.

       *       *       *       *       *

Roger attendait, avec la voiture,  la petite gare de Bourgogne, o
Annette descendit le lendemain. Aussitt qu'elle le vit, ses soucis
s'envolrent. Roger tait si heureux! Elle ne l'tait pas moins. Elle
sut gr aux dames Brissot d'avoir trouv de mauvaises excuses pour
n'tre pas venues la chercher.

Un soir clair de printemps. L'horizon d'or encerclait les molles
ondulations de blonde verdure nouvelle et de roses labours. Les
alouettes gazouillaient. La charrette  deux roues volait sur la route
blanche, qui sonnait sous les pas du petit cheval ardent; et l'air vif
fouettait les joues rouges d'Annette. Elle se tenait serre contre le
jeune compagnon qui, tout en conduisant, lui riait et lui parlait et,
brusquement, se penchant sur ses lvres, lui prenait et donnait un
baiser,  la vole. Elle ne rsistait pas. Elle l'aimait, elle l'aimait!
Cela ne l'empchait pas de savoir que tout  l'heure elle recommencerait
de le juger, de se juger. Autre chose est de juger, autre chose est
d'aimer. Elle l'aimait comme cet air, comme ce ciel, comme ce souffle
de prairie, comme un morceau du printemps. A demain, de faire le jour
dans sa pense! Elle se donnait cong pour aujourd'hui. Jouissons de
cette heure dlicieuse! Elle ne sera pas deux fois... Il lui semblait
voler au-dessus de la terre, avec son bien-aim.

On fut trop tt arriv, bien qu'au dernier tournant, en montant l'alle
de peupliers, on allt  petits pas, et mme, que s'arrtant pour
laisser souffler le cheval,  l'abri des hautes haies qui masquaient la
faade du chteau, les deux jeunes gens s'treignissent longuement sans
parler.

Les Brissot s'empressrent. Ils surent trouver des paroles dlicates
pour voquer discrtement le souvenir de son pre. Dans le cercle de
famille, Annette, le premier soir, se laissait choyer, reconnaissante,
attendrie; il y avait si longtemps qu'elle tait prive de la chaleur
affectueuse du foyer! Elle voulait se faire illusion. Chacun y mettait
du sien. Sa rsistance tait engourdie...

       *       *       *       *       *

Mais, au milieu de la nuit, comme elle se rveillait, coutant une
souris qui rongeait, dans le silence de la vieille maison, sa pense
voqua l'ide de la souricire; elle se dit:

--Je suis prise...

Elle eut une angoisse, elle essaya de se raisonner:

--Non, non, je ne le veux pas, je ne le suis pas...

Une sueur nerveuse lui mouillait les paules.

Elle dit:

--Demain, je parlerai srieusement  Roger. Il faut qu'il me connaisse.
Il faut que nous voyions loyalement si nous pouvons vivre ensemble...

Mais, le lendemain venu, elle eut tant de plaisir  retrouver Roger, 
se laisser envelopper de sa chaude affection,  respirer ensemble
l'enivrante douceur de la campagne printanire, a rver du
bonheur--(impossible peut-tre, mais qui sait? qui sait?... peut-tre
tout proche... il n'y a qu' tendre la main...)--qu'elle remit au
lendemain les explications... Et puis, au lendemain... Et puis, au
lendemain...

Et, chaque nuit, les angoisses la reprenaient, lancinantes, avec des
coups au coeur...

--Il faut, il faut parler... Il le faut pour Roger... Chaque jour il
s'enchane et m'enchane davantage. Je n'ai pas le droit de me taire.
C'est le tromper...

Dieu! Dieu! qu'elle tait faible!... Pourtant, elle ne l'tait pas, dans
la vie ordinaire. Mais le souffle de l'amour est comme ces vents chauds,
dont la langueur brlante vous casse les jointures, fait dfaillir le
coeur. Une lassitude extrme d'obscure volupt. Une peur de bouger.
Une peur de penser... L'me, tapie dans son rve, craint de s'en
veiller.--Annette savait bien qu'au premier geste qu'elle ferait, le
rve allait se briser...

       *       *       *       *       *

Mais mme en ne bougeant pas, le temps bouge pour nous, et la fuite des
jours suffit  entraner l'illusion qu'on voudrait conserver. On a beau
se surveiller: on ne peut vivre ensemble, du matin jusqu'au soir, sans,
au bout de quelque temps, se montrer comme on est.

La famille Brissot parut, au naturel. Le sourire tait de faade.
Annette tait entre dans la maison. Elle vit des bourgeois affairs et
moroses, qui graient leurs biens avec un plaisir pre. Il n'tait pas
question ici de socialisme. Des immortels Principes, on invoquait
seulement la Dclaration des Droits du propritaire. Il ne faisait pas
bon y porter atteinte. Leur garde tait occup sans relche  dresser
des contraventions. Eux-mmes, ils exeraient une surveillance stricte,
qui leur tait une sorte de dlectation chagrine. Ils paraissaient en
guerre d'embuscades avec leurs domestiques, avec leurs fermiers, avec
leurs vignerons, avec tous leurs voisins. L'esprit de chicane
procdurire, qui tait dans la famille, et aussi dans la province, s'y
panouissait. Quand le pre Brissot avait russi  pincer au pige un de
ceux qu'il guettait, il riait bien. Mais il ne riait point le dernier:
l'adversaire tait de la mme glaise bourguignonne; on ne le prenait pas
sans vert; le lendemain, il ripostait par un tour de sa faon. Et l'on
recommenait...

Sans doute,  ces dmls Annette n'tait pas convie; les Brissot en
causaient entre eux, au salon, ou  table, tandis que Roger et Annette
semblaient occups l'un de l'autre. Mais la fine attention d'Annette
suivait tout ce qui se disait autour. Roger, d'ailleurs, interrompait
l'amoureux entretien, pour prendre part  la discussion, qui les
passionnait tous. Ils s'chauffaient alors; tous parlaient  la fois;
ils oubliaient Annette. Ou ils la prenaient  tmoin de faits qu'elle
ignorait.--Jusqu' ce que Madame Brissot, se rappelant la prsence de
celle qui coutait, coupt net le colloque, et que, tournant vers elle
son sourire fondant, elle remt l'entretien sur des routes fleuries.
Alors, sans transition, l'on revenait  l'affable bonhomie. C'tait dans
le ton gnral un curieux alliage de pruderie et de gauloiserie,--de
mme que se mlaient dans la vie de chteau largesse et lsinerie.
Monsieur Brissot, guilleret, faisait des calembours. Mademoiselle
Brissot parlait de posie. Sur ce thme chacun disait son mot. Ils
prtendaient s'y connatre. Leur got datait d'une vingtaine d'annes.
Pour tout ce qui concernait l'art, ils avaient des opinions arrtes.
Ils s'appuyaient sur celles, dment contrles, de leur ami un tel,
qui tait de l'Institut, et archi-dcor. Pas d'esprits plus
timides--avec autorit--que ces grands bourgeois, qui se croyaient aussi
avancs en art qu'en politique, et qui ne l'taient pas plus dans l'une
que dans l'autre: car dans l'une et dans l'autre, ils n'arrivaient
jamais-- bon escient--qu'aprs les batailles gagnes.

Annette se sentait bien lointaine. Elle regardait, coutait, et elle se
disait:

--Mais qu'est-ce que j'ai  faire avec ces figures l?

L'ide que l'une ou l'autre pouvait prtendre  exercer sur elle une
tutelle ne la rvoltait mme plus, lui donnait envie de rire. Elle se
demandait ce qu'aurait pens Sylvie, si on l'et gratifie d'une famille
de cette toffe. Quels cris, quels clats de rire!...

Annette y rpondait parfois, toute seule, dans le jardin. Et il arrivait
que Roger, tonn, l'entendt et lui demandt:

--Qu'est-ce qui vous fait donc rire?

Elle rpondait:

--Rien, chri. Je ne sais pas. Des btises...

Et elle tchait de reprendre sa mine bien sage. Mais c'tait plus fort
qu'elle: elle repartait de plus belle, et mme devant mesdames Brissot.
Elle demandait pardon; et mesdames Brissot, indulgentes, un peu vexes,
disaient:

--Cette enfant! Il faut qu'elle dpense son rire!

Mais elle ne riait pas toujours. Des ombres passaient brusquement sur sa
belle humeur. Aprs des heures de tendresse et de confiance rayonnantes
avec Roger, elle avait, sans transition, et sans aucun motif, des accs
de mlancolie, de doute, d'anxit. L'instabilit de sa pense, depuis
l'automne dernier, bien loin de se calmer, s'accentuait plutt dans ces
mois d'amour partag. C'taient, par giboules, une invasion d'instincts
bizarrement dsharmoniques, irritabilit, humour baroque, maligne
ironie, orgueil ombrageux, rancunes inexpliques. Annette avait beaucoup
 faire de les mettre sous l'teignoir. Et le rsultat n'en tait pas
fameux: elle semblait alors plonge dans une taciturnit hostile et
inquitante. Comme elle gardait son intelligence nette, elle s'tonnait
de ces variations, et elle se les reprochait. Cela n'y changeait pas
grand'chose. Mais le sentiment de ses imperfections l'amenait  une
indulgence--plus voulue que sincre--pour celles de ces magots...
(Encore!... L'impertinente!... Pardon! je ne le ferai plus!...)
Puisqu'ils taient les parents de Roger, elle devait les accepter, si
elle acceptait Roger... Toute la question tait de savoir si elle
acceptait Roger. Le reste, mon Dieu, le reste n'a pas grande importance,
quand on est deux pour se dfendre.

Seulement, tait-on deux? Roger la dfendrait-il? Et mme, avant de se
demander si elle accepterait Roger, Roger l'accepterait-il sincrement
et d'un coeur gnreux, lorsqu'il la verrait enfin comme elle tait?
Car, jusqu'ici, il ne voyait que sa bouche et ses yeux. Quant  ce
qu'elle pensait et voulait,--la vraie Annette,--on et dit qu'il ne
tenait pas beaucoup  la connatre; il trouvait plus commode de
l'inventer. Annette cependant se berait de l'espoir que, l'amour
aidant, il ne serait pas impossible, aprs s'tre regards bravement
jusqu'au coeur, de se dire:

--Je te prends. Je te prends comme tu es. Je te prends avec tes dfauts,
tes dmons, avec tes exigences, avec ta loi de vie. Tu es ce que tu es.
Comme tu es, je t'aime.

Elle se savait capable, pour son compte, de cet acte d'amour. Pendant
les derniers jours, elle avait longuement observ Roger, de ses yeux de
fleur, o, sans qu'on y prt garde, tout venait se mirer. Roger, qui ne
se mfiait plus, s'tait souvent montr plus Brissot qu'elle n'et
voulu, pris par les intrts et les querelles de la tribu, et y portant
le mme esprit chicanou. Certains petits cts durs, retors, ne lui
taient pas plaisants. Mais elle ne voulait pas les juger svrement,
comme elle et fait chez d'autres. Ces traits lui semblaient imits.
Roger, en beaucoup de choses, lui paraissait encore un enfant incertain,
soumis aux siens, qu'il copiait batement, trs timide d'esprit, en
dpit de ses grandes paroles. Bien qu'elle comment  percer le peu de
consistance de ses projets de rnovation sociale, et qu'elle ne ft plus
tout  fait dupe de son idalisme oratoire, elle ne lui en voulait pas,
car elle savait qu'il ne cherchait pas  la tromper, et qu'il tait sa
premire dupe; elle tait mme prte, avec une tendre ironie,  carter
de son chemin ce qui pourrait troubler l'illusion dont il avait besoin
pour vivre. Et jusqu' son gosme naf, qu'il talait parfois, d'une
faon encombrante, ne la rebutait pas, lui paraissait sans mchancet.
Au fond, tous ses dfauts taient dfauts de faiblesse. Et l'amusant
tait qu'il posait pour la force... L'homme de bronze... _Aes
triplex_... Pauvre Roger!... C'tait presque touchant. Annette en riait
tout bas, mais en gardant pour lui des trsors d'indulgence. Elle
l'aimait bien. Elle le voyait, malgr tout, bon, gnreux, ardent. Elle
tait comme une mre, qui traite d'une main douce les petits vices, 
ses yeux, pas bien graves, d'un cher enfant; elle ne l'en rend pas
responsable; elle n'en est que plus porte  le plaindre et  le
dorloter... Ah! et puis, Annette n'avait pas seulement pour Roger les
yeux indulgents d'une mre! Elle avait ceux trs partiaux d'une amante.
Le corps parlait. Sa voix tait bien forte. Celle de la raison pouvait
dire ce qui lui plaisait: il y avait une faon d'entendre, qui, de ces
blmes mmes, allumait les dsirs. Annette voyait bien tout. Mais, de
mme qu'il est une manire, en inclinant la tte et clignant les
paupires, d'harmoniser les plans d'un paysage, Annette, tout en voyant
les traits fcheux de Roger, les regardait d'un angle o ils
s'adoucissaient. Elle n'et pas t loin d'aimer jusqu'aux laideurs: car
on donne plus de soi, en aimant les dfauts de ce qu'on aime; quand on
aime ce qu'il a de beau, on ne donne pas, on prend. Annette pensait:

--Je t'aime d'tre imparfait. Si tu savais que je le vois, tu t'en
irriterais. Pardon! Je n'ai rien vu... Mais moi, je ne suis pas comme
toi: je veux que tu me voies imparfaite! Je le suis, je le suis; et j'y
tiens; ce que j'ai d'imparfait, c'est moi, plus que le reste. Si tu me
prends, tu le prends. Le prends-tu?... Mais tu ne veux pas le connatre.
Quand te donneras-tu la peine enfin de me regarder?

       *       *       *       *       *

Roger n'tait pas press. Aprs plusieurs essais inutile pour l'amener
sur ce terrain dangereux, qu'il semblait fuir, Annette, dans une
promenade, interrompant l'entretien, s'arrta, lui prit les deux mains,
et dit:

--Roger, il faut que nous causions.

--Causer! dit-il en riant. Mais il me semble que nous ne nous en privons
pas!

--Non, dit-elle, je n'entends pas nous dire des gentillesses: causer
srieusement.

Il prit tout de suite une mine un peu effraye.

--N'ayez pas peur, dit-elle. C'est de moi que je voudrais vous parler.

--De vous? dit-il, en se rassrnant. Alors, ce ne peut tre que
charmant.

--Attendez! Attendez! fit-elle. Quand vous m'aurez entendue, vous ne le
direz peut-tre plus.

--Que pourriez-vous me dire maintenant qui me surprt? Depuis tant de
jours que nous sommes ensemble, ne nous sommes-nous pas tout dit?

--Je n'ai gure eu, pour ma part, qu' dire _amen_, fit Annette, en
riant. C'est toujours vous qui parlez.

--Oh! la mchante! fit Roger. Est-ce que ce n'est pas de vous que je
parle?

--Oui, c'est _aussi_ de moi. Et mme, vous parlez pour moi.

--Vous trouvez que je parle tant? dit Roger navement.

Annette se mordit les lvres.

--Non, non, mon cher Roger, j'aime quand vous parlez. Mais quand vous
parlez de moi, je reste  vous couter; et c'est si beau, si beau, que
je dis: Ainsi soit-il! Mais cela n'est pas ainsi.

--Vous tes la premire femme qui se plaigne que son portrait soit beau.

--J'aimerais mieux qu'il ft moi. Ce n'est pas un beau portrait, Roger,
que vous allez accrocher dans votre maison de famille. Je suis une femme
vivante, qui a ses volonts, ses passions, ses penses. tes-vous sr
qu'elle pourra entrer chez vous, avec tout son bagage?

--Je la prends, les yeux ferms.

--Je vous demande de les ouvrir.

--Je vois votre me limpide, qui se peint sur votre visage.

--Pauvre Roger! Bon Roger!... Vous ne voulez pas regarder.

--Je vous aime. Cela me suffit.

--Je vous aime aussi. Et cela ne me suffit pas.

--Cela ne vous suffit pas? dit-il, d'un ton constern.

--Non. J'ai besoin de voir.

--Qu'est-ce que vous voulez voir?

--Je voudrais voir _comment_ vous m'aimez.

--Je vous aime plus que tout.

--Naturellement! Vous ne pouvez pas moins. Mais je ne vous demande pas
_combien_, je vous demande _comment_ vous m'aimez... Oui, je sais que
vous me voulez; mais qu'est-ce que vous voulez en faire, au juste, de
votre Annette?

--La moiti de moi-mme.

--Voil bien!... C'est que, voyez-vous, mon ami, je ne suis pas une
moiti. Je suis une Annette tout entire.

--C'est une faon de parler. Je veux dire que vous tes moi, et que je
suis vous.

--Non, non, ne soyez pas moi! Roger, laissez-moi l'tre!

--En unissant nos vies, n'en ferons-nous pas la mme?

--C'est cela qui m'inquite. J'ai peur de ne pas pouvoir tre tout 
fait la mme.

--Qu'est-ce qui vous trouble, Annette? Qu'est-ce que ces ides? Vous
m'aimez, n'est-ce pas? Vous m'aimez? C'est l'essentiel! Ne vous
inquitez pas du reste. Le reste me regarde. Vous verrez,
j'arrangerai--moi et les miens qui seront vtres--nous arrangerons si
bien votre vie que vous n'aurez rien  faire qu' vous laisser porter.

Annette regardait  terre, et dessinait sur le sol des lettres avec le
bout de son pied. Elle souriait:

(--Il ne comprenait pas du tout, ce cher garon...)

Elle releva les yeux vers Roger, qui, bien tranquille, attendait sa
rponse. Elle dit:

--Roger, regardez-moi. N'ai-je pas de bonnes jambes?

--Bonnes et belles, dit-il.

--a! fit-elle, le menaant du doigt, a n'est pas la question... Ne
suis-je pas une solide marcheuse?

--Certes, dit-il, je vous aime d'tre ainsi.

--Eh bien, est-ce que vous croyez que je vais me laisser porter?... Vous
tes trs bon, trs bon, je vous remercie; mais laissez-moi marcher! Je
ne suis pas de celles qui craignent les fatigues de la route. Me les
enlever, c'est m'enlever l'apptit d'exister. J'ai un peu l'impression
que vous et les vtres, vous avez tendance  me dcharger de la peine
d'agir et de choisir,  tout installer d'avance dans des cases prvues,
bien confortablement,--votre vie, leur vie, ma vie,--tout l'avenir. Moi,
je ne voudrais pas. Je ne veux pas. Je me sens au commencement. Je
cherche. Je sais que j'ai besoin de chercher, de me chercher.

Roger avait un air bienveillant et railleur.

--Et que pouvez-vous bien chercher?

Il voyait l des lubies de petite fille. Elle le sentit, et dit, d'un
ton mu:

--Ne vous moquez pas!... Je ne suis pas grand'chose, je ne m'en fais pas
accroire... Mais enfin, je sais que je suis, et que j'ai une vie,... une
pauvre vie... Ce n'est pas long, une vie, et ce n'est qu'une fois...
J'ai le droit... Non, pas le droit, si vous voulez! cela parat
goste... J'ai le devoir de ne pas la perdre, de ne pas la jeter au
hasard...

Au lieu d'tre touch, il prit un air piqu:

--Vous trouvez que vous la jetez au hasard? Est-ce qu'elle sera perdue?
Est-ce qu'elle n'aura point l un beau, un trs bel emploi?

--Beau, sans doute... Mais lequel? Qu'est-ce que vous m'offrez?

Il dcrivit avec feu, une fois de plus, sa carrire politique, l'avenir
qu'il rvait, ses grandes ambitions personnelles et sociales. Elle
l'couta parler; puis, l'arrtant doucement au milieu, (car d'un pareil
sujet il n'tait jamais las):

--Oui, Roger, dit-elle. Certainement. C'est trs, trs intressant. Mais
pour vous dire la vrit,--ne soyez pas froiss!--je ne crois pas autant
que vous en cette cause politique  laquelle vous vous consacrez.

--Quoi! vous n'y croyez pas? Vous y croyiez pourtant, lorsque je vous en
parlais, dans les premiers temps que je vous vis  Paris...

--J'ai un peu chang, dit-elle.

--Qu'est-ce qui vous a fait changer?... Non, non, ce n'est pas
possible... Vous changerez encore. Ma gnreuse Annette ne peut pas se
dsintresser de la cause du peuple, du renouveau social!

--Mais je ne m'en dsintresse pas, dit-elle. Ce dont je me
dsintresse, c'est de la cause politique.

--L'une et l'autre se confondent.

--Pas tout  fait.

--La victoire de l'une sera la victoire de l'autre.

--J'en doute un peu.

--C'est pourtant le seul moyen de servir le progrs et le peuple.

(Annette pensait: En se servant soi-mme.--Mais elle se le reprocha.)

--J'en vois d'autres.

--Lesquels?

--Le plus vieux est encore le meilleur. Comme ceux qui suivaient le
Christ, donner tout, laisser tout, pour aller au peuple.

--Quelle utopie!

--Oui, je crois. Vous n'tes pas utopiste, Roger. Je l'avais cru,
d'abord. Je ne le crois plus maintenant. Vous avez, en politique, le
sens des ralits. Avec votre grand talent, je suis bien sre de vos
succs futurs. Si je doute de la cause, je ne doute pas de vous. Vous
aurez une belle carrire. Je vous vois dj  la tte d'un parti,
orateur applaudi, groupant au Parlement une majorit, ministre...

--Arrtez-vous! dit-il, ... _Macbeth, tu seras roi_!...

--Oui, je suis un peu sorcire... pour les autres. Mais ce qui est
vexant, c'est que je ne le suis pas pour moi.

--Ce n'est pourtant pas difficile! Si je deviens ministre, cela vous
concerne aussi... Voyons, l, franchement, cela ne vous ferait pas
plaisir?

--De quoi? D'tre ministre?... Dieu du ciel! Pas le moindre!... Pardon,
Roger, pour vous, cela me ferait plaisir, srement. Et si j'tais avec
vous, croyez que je tiendrais mon rle, de mon mieux, je serais heureuse
de vous aider... Mais, (n'est-ce pas? vous voulez bien que je sois
franche?), j'avoue qu'une telle vie ne remplirait pas--mais pas du tout
ma vie.

--Sans doute, je le comprends. La femme la mieux faite pour partager une
vie d'action politique--voyez, par exemple, mon admirable mre!--ne
saurait s'y borner. Sa vraie tche est au foyer. Et sa vocation propre,
c'est la maternit.

--Je sais, dit Annette. Cette vocation ne nous est pas dispute. Mais...
(j'ai peur de ce que je vais dire, j'ai peur que vous ne me compreniez
pas)... je ne sais pas encore ce que m'apportera la maternit. J'aime
bien les enfants. Je crois que je serai trs attache aux miens... (Vous
n'aimez pas ce mot? Oui, je vous parais froide...) Peut-tre que je
serai trs prise... C'est possible. Je ne sais pas... Mais je ne
voudrais pas dire quelque chose que je ne sens pas. Et, pour tre
sincre, cette vocation, en moi, n'est pas encore tout  fait
veille. En attendant que la vie me rvle ce que je ne connais pas, il
me semble que la femme ne devrait jamais, en aucun cas, engouffrer toute
sa vie dans cet amour de l'enfant... (Ne froncez pas le sourcil!...) Je
suis convaincue qu'on peut aimer bien son enfant, faire loyalement sa
tche domestique, et garder assez de soi--comme on doit--pour le plus
essentiel.

--Le plus essentiel?

--Son me.

--Je ne comprends pas.

--Comment faire comprendre sa vie intrieure? Les mots sont si obscurs,
si incertains, gchs! L'me... C'est ridicule de parler de son me!
Qu'est-ce que cela veut dire?... Je ne pourrais pas expliquer ce que
c'est.--Mais c'est. C'est ce que je suis, Roger. Le plus vrai, le plus
profond.

--Le plus vrai, le plus profond, ne me le donnez-vous pas?

--Je ne puis donner tout, dit-elle.

--Alors, vous n'aimez pas.

--Si, Roger, je vous aime. Mais nul ne peut donner tout.

--Vous n'aimez pas assez. Quand on aime, on ne pense  rien garder de
soi. L'amour... l'amour... l'amour...

Il s'envola dans un de ses grands discours. Annette l'entendait
clbrer, en termes pathtiques, le don entier de soi, la joie du
sacrifice au bonheur de l'aim. Elle pensait:

(--Mon chri, pourquoi dis-tu tout cela? Crois-tu que je l'ignore?
Crois-tu que je ne pourrais pas me sacrifier  toi, si c'tait
ncessaire, et y trouver ma joie? Mais  une condition: c'est que tu ne
l'exiges pas... Pourquoi l'exiges-tu?... Pourquoi sembles-tu
l'attendre, comme ton droit? Pourquoi n'as-tu pas confiance en moi, en
mon amour?)

Aprs qu'il eut fini, elle dit:

--C'est trs beau. Je ne serais pas capable, vous le savez, d'exprimer
ces choses aussi bien que vous. Mais peut-tre qu' l'occasion, je ne
serais pas incapable de les sentir...

Il s'exclama:

--Peut-tre! A l'occasion!.....

--Vous trouvez cela bien peu, n'est-ce pas?... C'est plus que vous ne
croyez... Mais je n'aime pas  promettre plus... (peut-tre ce sera
moins)... que je ne pourrais tenir. Je ne sais pas d'avance... Il faut
se faire crdit. Nous sommes des honntes gens. Nous nous aimons, Roger.
On fera tout ce qu'on peut.

Il leva les bras, de nouveau:

--Tout ce qu'on peut!...

Elle sourit, et reprit:

--Voulez-vous me faire crdit? J'ai besoin d'y faire appel. J'ai
beaucoup  demander...

Il fut prudent:

--Dites!

--Je vous aime, Roger; mais je voudrais tre vraie. J'ai vcu, depuis
l'enfance, assez seule, et trs libre. Mon pre me laissait une grande
indpendance, dont je n'abusais point, parce qu'elle me semblait tout 
fait naturelle, et parce qu'elle tait saine. J'ai pris ainsi des
habitudes d'esprit, dont il m'est difficile maintenant de me passer. Je
me rends compte que je suis un peu diffrente de la plupart des jeunes
filles de ma classe. Et pourtant, je crois que ce que je sens, elles le
sentent aussi; j'ose seulement le dire, et j'en ai une conscience plus
claire.--Vous me demandez d'unir ma vie  la vtre. C'est mon souhait.
C'est, pour chacune de nous, le voeu le plus profond, de trouver le
cher compagnon. Et il me semble que vous pourriez l'tre, Roger... si...
si vous vouliez...

--Si je voulais! dit-il, la bonne plaisanterie! Je ne fais que le
vouloir!...

--Si vous vouliez _vraiment_ tre mon compagnon. Ce n'est pas une
plaisanterie. Rflchissez!... Unir nos vies, cela ne signifie pas
supprimer l'une ou l'autre... Qu'est-ce que vous m'offrez?... Vous ne
vous en apercevez pas, parce que depuis longtemps le monde est habitu 
ces ingalits. Mais elles me sont neuves... Vous ne venez pas  moi,
seulement avec votre affection. Vous venez avec les vtres, vos amis,
vos clients et votre parent, avec votre route trace, votre carrire
fixe, votre parti et ses dogmes, votre famille et ses traditions,--tout
un monde qui est  vous, tout un monde qui est vous. Et moi, qui ai un
monde aussi, qui suis aussi un monde,--vous me dites: Laisse l ton
monde! Jette-le, et entre dans le mien!--Je suis prte  venir, Roger,
mais  venir tout entire. M'acceptez-vous tout entire?

--Je veux tout, fit-il: c'est vous qui, tout  l'heure, disiez que vous
ne pouvez me donner tout.

--Vous ne me comprenez pas. Je dis: M'acceptez-vous libre? Et
m'acceptez-vous toute?

--Libre? rpondit Roger, circonspect. Tout le monde est libre en France,
depuis 89...

(Annette souriait: Le bon billet!...)

--... Mais enfin, il faut s'entendre. Il est bien vident que, du
moment, que vous vous mariez, vous n'tes plus tout  fait libre. Vous
contractez, de ce, des obligations.

--Je n'aime pas beaucoup ce mot, dit Annette; mais la chose ne me fait
pas peur. Je prendrais joyeusement, librement, ma part des peines et des
travaux de celui que j'aime, des devoirs de la vie commune. Et plus ils
seraient durs, plus ils me seraient chers, avec l'aide de l'amour. Mais
je ne renonce pas pour cela aux devoirs de ma vie propre.

--Et quels autres devoirs? D'aprs ce que vous m'avez dit et ce que je
crois savoir, votre vie, ma chre Annette, votre vie jusqu' prsent, si
calme, si modeste, ne parat pas avoir eu de bien grandes exigences.
Que peut-elle rclamer? Est-ce de votre travail que vous voulez parler?
Souhaitez-vous de le continuer? Ce genre d'activit me semble, je
l'avoue, dcevant pour une femme. A moins d'une vocation. C'est gnant,
en mnage... Mais je ne crois pourtant pas que vous soyez afflige de ce
prsent du ciel. Vous tes trop humaine et bien quilibre.

--Non, il ne s'agit pas d'une vocation spciale. Ce serait simple,
alors: il faudrait la suivre... La demande, l'exigence (comme vous
dites) de ma vie est moins facile  formuler: car elle est moins prcise
et beaucoup plus vaste. Il s'agit du droit qui s'impose pour toute me
vivante: le droit  changer.

Roger se rcria:

--Changer! Changer d'amour?

--Mme en restant toujours, comme je le veux, fidle  un seul amour,
l'me a droit  changer... Oui, je sais bien, Roger, changer, ce mot
vous effraie... Moi-mme, il m'inquite... Quand l'heure qui passe est
belle, je voudrais n'en plus bouger... On soupire de ne pas se fixer
pour toujours!... Mais pourtant, on ne le doit pas, Roger; et d'abord,
on ne le peut pas. On ne reste pas sur place. On vit, on va, on est
pouss, il faut, il faut avancer! Ce n'est point faire tort  l'amour.
On l'emporte avec soi. Mais l'amour ne doit pas vouloir nous retenir en
arrire, enferms avec lui dans l'immobile douceur d'une seule pense.
Un bel amour peut durer toute une vie; mais il ne la remplit pas toute.
Songez, mon cher Roger, que, tout en vous aimant, je me trouverai
peut-tre un jour, (je me trouve dj)  l'troit dans votre cercle
d'action et de pense. Je ne songerais jamais  contester pour vous la
valeur de votre choix. Mais serait-il juste qu'il me ft impos? Et ne
trouvez-vous pas quitable de me reconnatre la libert d'ouvrir la
fentre, si je n'ai pas assez d'air,--et mme un peu la porte--(oh! je
n'irai pas bien loin!)--d'avoir mon petit domaine d'action, mes intrts
d'esprit, mes amitis propres, de ne pas rester confine sur un mme
point du globe, dans le mme horizon, de tcher de l'largir, de changer
d'air, d'migrer.., (je dis: si c'est ncessaire... je ne le sais pas
encore. Mais j'ai, en tout cas, besoin de sentir que je suis libre de le
faire, que je suis libre de vouloir, libre de respirer, libre... libre
d'tre libre... mme si je ne faisais jamais usage de ma libert.)...
Pardonnez-moi, Roger, peut-tre vous trouvez ce besoin absurde et
puril. Ce ne l'est pas, je vous assure, c'est le plus profond de mon
tre, le souffle qui me fait vivre. Si on me le retirait, je mourrais...
Je fais tout, par amour... Mais la contrainte me tue. Et l'ide de la
contrainte me rendrait rvolte... Non, l'union de deux tres ne doit
pas devenir un enchanement mutuel. Elle doit tre une double floraison.
Je voudrais que chacun, au lieu de jalouser le libre dveloppement de
l'autre, ft heureux d'y aider. Le seriez-vous, Roger? Sauriez-vous
m'aimer assez, pour m'aimer libre, libre de vous?...

(Elle pensait: Je n'en serais que plus  toi!...)

Roger l'coutait, soucieux, nerveux, un peu vex. Tout homme l'et t.
Annette aurait pu tre plus habile. Dans son besoin de franchise et sa
peur de tromper, elle tait toujours porte  exagrer ce qui, de sa
pense, pouvait le plus choquer. Mais un amour plus fort que celui de
Roger ne s'y ft pas mpris. Roger, atteint surtout dans son
amour-propre, flottait entre deux sentiments: celui de ne pas prendre au
srieux ce caprice de femme, et la contrarit qu'il prouvait de cette
insurrection morale. Il n'en avait pas peru l'appel mu  son coeur.
Il n'en avait retenu qu'une sorte d'obscure menace et d'atteinte  ses
droits de propritaire. S'il et eu plus de rouerie dans le maniement
des femmes, il et mis sous le boisseau sa vexation secrte, et promis,
promis, promis... tout ce qu'Annette voulait. Des promesses
d'amoureux, autant emporte le vent! Pourquoi donc lsiner?... Mais
Roger, qui avait ses dfauts, avait aussi ses vertus: il tait, comme on
dit, un bon jeune homme, trop rempli de son moi pour bien connatre
les femmes, qu'il avait assez peu pratiques. Il n'eut pas l'habilet de
cacher son dpit. Et, quand Annette attendait une parole gnreuse, elle
eut le dsappointement de voir qu'en l'coutant, il n'avait song qu'
lui.

--Annette, dit-il, je vous avoue que j'ai peine  comprendre ce que vous
me demandez. Vous me parlez de notre mariage, comme d'une prison, et
vous ne semblez avoir d'autre pense que de vous en vader. Ma maison
n'a pas de barreaux aux fentres, et elle est assez large pour qu'on s'y
trouve  l'aise. Mais on ne peut pas vivre, toutes les portes ouvertes;
et ma maison est faite pour qu'on y reste. Vous me parlez d'en sortir,
d'avoir votre vie  part, vos relations personnelles, vos amis, et mme,
si j'ai bien compris, de pouvoir vous en aller,  votre gr, du foyer,
pour chercher Dieu sait quoi que vous n'y auriez pas trouv, jusqu' ce
qu'il vous plaise, un jour, d'y rentrer... Annette, ce n'est pas
srieux! Vous n'y avez pas pens! Aucun homme ne pourrait consentir  sa
femme une situation, pour lui si humiliante, pour elle si quivoque.

Ces rflexions ne manquaient peut-tre pas de bon sens. Mais il est des
moments, o le bon sens tout sec, sans l'intuition du coeur, est un
non-sens.--Annette, un peu froisse, dit avec une froideur fire, qui
masquait son motion:

--Roger, il faut avoir foi en la femme que l'on aime; il faut, quand on
l'pouse, ne pas lui faire l'injure de croire qu'elle n'aurait pas de
votre honneur le mme souci que vous. Pensez-vous que celle que je suis
se prterait  une quivoque, pour vous humiliante? Toute humiliation
pour vous le serait pour elle aussi. Et plus elle serait libre, plus
elle se sentirait tenue  veiller sur la part de vous-mme que vous lui
auriez confie. Il faut m'estimer plus. N'tes-vous pas capable de me
faire confiance?

       *       *       *       *       *

Il sentit le danger de l'loigner par ses doutes; et, se disant qu'aprs
tout, il ne fallait pas attacher  ces propos de femme une importance
exagre, et qu'on aurait le temps, plus tard, d'y aviser--(si elle s'en
souvenait!)--il revint  sa premire ide, qui tait de le prendre en
plaisanterie. Il crut donc trs bien faire, en disant galamment:

--Toute confiance, mon Annette! Je crois en vos beaux yeux. Jurez-moi
seulement que vous m'aimerez toujours, que vous m'aimerez uniquement!
Je ne vous demande rien de plus!

Mais la petite Cordelia, que ne rconciliait point cette faon badine
d'esquiver la loyale rponse, dont dpendait sa vie, se raidit contre
l'impossible engagement:

--Non, Roger, je ne puis pas, je ne puis pas jurer cela. Je vous aime
beaucoup. Mais je ne puis pas promettre ce qui ne dpend pas de moi. Ce
serait vous tromper; et je ne vous tromperai jamais. Je vous promets
seulement de ne rien vous cacher. Et si je ne vous aimais plus, ou si
j'aimais un autre, vous le sauriez le premier,--et mme avant cet autre.
Et vous, faites de mme! Mon Roger, soyons vrais!

Cela ne l'arrangeait gure. La vrit gnante n'tait pas une habitue
de la maison Brissot. Quand elle frappait au seuil, on se htait de
faire dire:

--Tout le monde est absent!

Roger n'y manqua point. Il cria:

--Ma chrie, que vous tes donc jolie!... L, parlons d'autre chose!...

       *       *       *       *       *

Annette revint, due. Elle avait beaucoup espr d'un franc entretien.
Bien qu'elle et prvu les rsistances, elle comptait sur le coeur de
Roger pour clairer son esprit. Le plus affligeant n'tait pas que Roger
ne l'et pas comprise, mais qu'il n'avait pas fait le moindre effort
pour la comprendre. Il ne semblait avoir rien vu du pathtique de la
question pour Annette. Il tait tout en surface, et voyait tout  son
image. Rien ne pouvait tre plus sensible  une femme d'une forte vie
intrieure.

Elle ne se trompait pas. Roger avait t interloqu, agac par les
propos d'Annette; mais il n'en avait pas du tout entrevu le srieux; il
les jugeait sans consquence. Il pensait qu'Annette avait des ides
bizarres, un peu paradoxales, qu'elle tait originale: c'tait
fcheux. Madame et Mademoiselle Brissot savaient tre suprieures, sans
tre originales. Mais on ne pouvait exiger cette perfection chez tous.
Annette avait d'autres qualits,--que peut-tre Roger ne mettait pas
aussi haut, mais auxquelles (il faut le dire) il tenait, pour
l'instant, beaucoup plus. A cette prfrence le corps avait plus de part
que l'esprit; mais l'esprit y avait aussi sa part: Roger en gotait
fort, chez Annette, la fougue primesautire, quand elle ne s'exerait
pas sur des sujets embarrassants pour lui.--Il n'tait pas inquiet.
Annette, avec sa droiture, lui avait montr qu'elle l'aimait. Il tait
convaincu qu'elle ne pourrait se dtacher de lui.

Il ne se doutait gure du drame de conscience qui se jouait auprs de
lui.--En vrit, Annette l'aimait tant qu'elle ne pouvait se rsigner 
le juger si pitre. Elle voulait croire qu'elle s'tait trompe. Elle
fit d'autres tentatives, elle tcha d'y mettre du sien. Si Roger ne lui
reconnaissait pas une vie indpendante, quelle part lui faisait-il du
moins dans la sienne?... Mais les constatations nouvelles o elle dut
arriver furent dcourageantes. Le naf gosme de Roger la relguait, en
somme,  la table, au salon, et au lit. Il voulait bien, gentiment, lui
conter ses affaires; mais elle n'avait plus, ensuite, qu' les
approuver. Il n'tait pas plus dispos  reconnatre  sa femme les
droits d'un collaborateur qui discutt son action politique et pt la
modifier, qu' lui permettre une activit sociale diffrente de la
sienne. Il lui semblait tout naturel--(cela s'tait toujours fait)--que
la femme qui l'aimait lui donnt toute sa vie, et qu'elle ne ret
qu'une part de la sienne. Tout au fond de lui-mme, il y avait cette
vieille croyance de l'homme en sa supriorit, qui fait que ce qu'il
donne lui parat d'une essence plus haute. Mais il n'en et pas convenu:
car il tait bon garon et galant Franais. S'il arrivait qu'Annette
prtendt appuyer certains droits de la femme sur l'exemple du mari...

--Ce n'est pas la mme chose, disait, en souriant, Roger.

--Pourquoi? demandait Annette.

Roger esquivait la rponse. Une conviction qu'on ne discute pas risque
moins d'tre branle. Celle de Roger tait enracine. Et Annette
prenait le mauvais chemin pour le faire douter de soi. Ses avances, ses
efforts pour trouver entre eux un terrain d'entente, aprs son inutile
essai pour lui imposer ses ides, taient interprts par Roger comme
une preuve nouvelle du pouvoir qu'il exerait sur elle. Il n'en tait
que plus sr de lui. Et mme, il devenait fat.--Soudain, Annette
s'irritait, et sa parole avait un accent frmissant... Aussitt, Roger
tournait court, et il revenait au systme qui lui avait, pensait-il, si
bien russi: il promettait, en riant, tout ce qu'on voulait. Le ton
fait, dit-on, passer la chanson. C'en tait une pour Roger. Annette
ressentait l'offense.

       *       *       *       *       *

D'autres questions plus graves se posaient. L'intimit d'Annette avec
Sylvie et t fort menace. Il tait vident que la libre fille serait,
dans ce milieu, difficilement admise, et que la petite couturire le
serait encore moins. Jamais les Brissot, vaniteux, collet-mont,
n'eussent admis, pour eux ou pour leur bru, d'aussi scandaleux rapports
de parent. Il et fallu les cacher. Sylvie ne s'y ft pas plus prte
qu'Annette. Chacune avait sa fiert, et chacune tait fire de l'autre.
Annette aimait Roger; et elle le voulait, d'un dsir plus brlant
qu'elle ne se l'avouait; mais elle ne lui et jamais sacrifi sa Sylvie.
Elle l'avait trop aime; et si cet amour, peut-tre, avait pli, elle
n'oubliait point qu' certaines minutes elle avait touch l le fond de
la passion:--(elle le savait, elle seule; Sylvie mme ne s'en doutait
qu' moiti).--Mais, dans les heures de mutuelles confidences avec
Roger, Annette lui avait beaucoup trop racont. Roger semblait alors
amus, touch... Oui, mais  condition que ce ft du pass. Il ne tenait
pas du tout  voir se prolonger cette fraternit compromettante. Il
tait mme, en secret, dcid  la faire cesser, doucement, sans avoir
l'air d'y toucher. Il ne voulait partager avec personne l'intimit de sa
femme. _Sa_ femme... _Ce chien est  moi_... Comme toute sa famille,
il avait le sentiment trs vif de ce qui tait  lui.

A mesure que le sjour d'Annette se prolongeait, cette prise de
possession devenait plus troite,--de quelques dehors affectueux qu'on
l'entourt. Ce que les Brissot tenaient, ils le tenaient. Le despotisme
domestique des deux femmes s'accusait journellement  mille menus
dtails. Leur ide, comme on dit, tait faite sur tout: qu'il s'agt
du mnage ou du monde, de l'existence quotidienne ou des grands
problmes de la vie morale. C'tait viss, fix, une fois pour toutes.
Tout tait dict: ce qu'il convenait de louer, ce qu'il fallait
rejeter,--ce qu'il fallait rejeter, surtout! Que d'ostracismes! Que
d'hommes, que de choses, que de faons de penser ou d'agir, jugs,
condamns sans appel, et pour l'ternit! Le ton et le sourire
enlevaient l'envie de discuter. Ils avaient l'air de dire (ils disaient
souvent, en propres termes):

--Il n'y a pas deux faons de penser, ma chre enfant.

Ou bien, quand elle essayait, cependant, de montrer qu'il y avait aussi
la sienne:

--Ma petite, comme vous tes amusante!

Ce qui avait pour effet de lui clore le bec,  l'instant.

On la traitait dj en fille de la maison, insuffisamment dresse,
qu'on mettait au courant. On lui faisait connatre l'ordre et la marche
des jours, des mois, et des saisons Brissot, leurs relations de
province, leur relations de Paris, leurs devoirs de parent, leurs
visites, leurs dners, la chane sans fin de ces corves de socit,
dont les femmes gmissent, et dont elles sont trs fires, parce qu'en
les harassant, ce mouvement perptuel leur donne l'illusion qu'elles
servent  quelque chose. Cette vie mcanique, cette fausset de
relations, cette convention perptuelle, taient intolrables  Annette.
Tout y semblait rgl d'avance: les travaux, les plaisirs,--car il y
avait aussi des plaisirs,--mais rgls d'avance!... Vivent les peines
imprvues, qui sortent du programme!... Il n'tait gure d'espoir d'en
sortir, mme pour les peines. Annette se voyait maonne, comme une
pierre dans un mur! A sable et chaux. Ciment romain. Mortier Brissot...

Elle s'exagrait la rigueur de cette vie. Le hasard, l'imprvu, y
jouaient leur rle, comme dans toutes les vies. Mesdames Brissot taient
plus redoutables en paroles qu'en fait; elles avaient la prtention de
tout diriger; mais il n'et pas t impossible, en les prenant par leur
faible, en les oignant, flattant et encensant, de les mener par le bout
du nez; une fille ruse aurait pu se dire, en les valuant  leur juste
mesure:

--Parlez toujours! Je n'en ferai qu' ma tte!

Il tait  penser qu'une nergie tenace, comme celle d'Annette, ne
serait jamais touffe. Mais Annette passait par cette fivre nerveuse
des femmes qui,  force de trop fixer l'objet qui les proccupe, ne le
voient plus comme il est. De quelques mots entendus dans la journe,
elle se forgeait des monstres, le soir, quant elle tait seule. Elle
s'pouvantait de la lutte qu'il lui faudrait perptuellement soutenir,
et elle se rptait qu'elle ne russirait jamais  se dfendre contre
tous. Elle ne se sentait plus assez forte. Elle doutait de son nergie.
Elle avait peur de sa propre nature, de ces oscillations, inattendues,
par o son esprit inquiet continuait d'tre ballott, de ces brusques
sautes des vents qu'elle ne s'expliquait pas.--Et certes, elles
provenaient de la complexit de sa riche substance, dont la neuve
harmonie ne pourrait que lentement se raliser par la vie; mais, en
attendant, elles risquaient de la livrer  toutes les surprises de la
violence, de la faiblesse, de la chair, de la pense, aux hasards
insidieux du destin embusqu au tournant d'une minute, sous les pierres
du chemin...

Le fond de son trouble, c'est que de son amour, elle n'tait plus sre.
Elle ne savait plus... Elle n'aimait plus; et elle aimait toujours. Son
esprit et son coeur--son esprit et ses sens--bataillaient. L'esprit
voyait trop clair: il tait dsabus. Mais le coeur ne l'tait point;
et le corps s'irritait, en voyant qu'il allait perdre l'tre qu'il
convoitait; la passion grondait:

--Je ne veux pas renoncer!...

Annette sentait cette rvolte, et elle en tait humilie; sa violence
naturelle ragissait durement, faisait appel  sa fiert blesse. Elle
disait:

--Je ne l'aime plus!...

Et son regard hostile maintenant piait en Roger les raisons de ne plus
l'aimer.

Roger ne voyait rien. Il entourait Annette de prvenances, de fleurs,
d'attentions galantes. Mais il croyait la partie gagne. Pas un instant,
il ne songeait  l'me fire, sauvage, qui, voile, l'observait,
brlante de se donner, mais  qui lui dirait le mot de passe mystrieux
qui montre qu'on s'est reconnus. Il ne le disait pas; et pour cause. Il
disait, au contraire, des mots irrflchis qui, sans qu'elle le montrt,
blessaient Annette au coeur. L'instant d'aprs, il ne se souvenait
plus de ce qu'il avait dit. Mais Annette, qui semblait n'avoir pas
entendu, aurait pu le lui rpter, dix jours, dix ans aprs. Elle en
gardait le souvenir frais et la blessure ouverte. C'tait bien malgr
elle: car elle tait gnreuse, et elle se reprochait de ne pas savoir
oublier. Mais la meilleure des femmes peut pardonner les offenses
intimes; elle ne les oublie jamais.

Jour aprs jour, des dchirures se firent dans la fine toile tisse par
l'amour. On ne le remarquait point. La toile restait tendue, mais le
moindre souffle y faisait passer d'inquitants frissons.--Annette,
observant Roger dans le cercle de famille, et ses traits de famille, la
duret, la scheresse de certains de ses propos, son mpris des petites
gens, se disait:

--Il dteint. De ce que j'ai aim en lui, au bout de quelques annes, il
ne restera rien.

Et puisqu'elle l'aimait encore, elle voulut viter l'amre dsillusion,
les conflits dgradants qu'elle prvoyait entre eux, s'ils se liaient.

       *       *       *       *       *

L'avant-veille de Pques, sa dcision fut prise.--Dure nuit. Il fallut
vaincre bien des dsirs, fouler aux pieds l'esprance obstine, qui ne
voulait pas mourir. Elle avait, en pense, bti son nid avec Roger. Tant
de rves de bonheur, que l'on se chuchote tout bas! Y renoncer!
Reconnatre que l'on s'tait trompe! Se dire qu'on n'tait pas faite
pour le bonheur!...

Car elle se le disait, dans son dcouragement. Une autre,  sa place, ne
l'et pas rejet. Pourquoi n'tait-elle pas capable de l'accepter?
Pourquoi ne pouvait-elle sacrifier une partie de sa nature?... Mais non,
elle ne le pouvait pas! Comme la vie est mal faite! On ne peut pas se
passer d'affection mutuelle, et on ne peut pas se passer non plus
d'indpendance. L'une est aussi sacre que l'autre. L'une est autant que
l'autre ncessaire au souffle de nos poumons. Comment les concilier? On
vous dit: Sacrifiez! Si vous ne vous sacrifiez pas, vous n'aimez pas
assez... Mais ce sont, presque toujours, les plus capables d'un grand
amour qui sont aussi les plus passionns d'indpendance. Car tout est
fort en eux. Et s'ils sacrifient  leur amour le principe de leur
fiert, ils se sentent dgrads jusque dans leur amour, ils dshonorent
l'amour...--Non, ce n'est pas aussi simple que voudraient nous le faire
croire la morale de l'humilit,--ou celle de l'orgueil,--chrtiens ou
nietzschens. Une force ne s'oppose pas en nous  une faiblesse, une
vertu  un vice, ce sont deux forces qui s'affrontent, deux vertus, deux
devoirs... La seule vraie morale, selon la vie vraie, serait une morale
d'harmonie. Mais la socit humaine n'a jamais connu jusqu' prsent
qu'une morale d'oppression et de renoncement,--tempre par le mensonge.
Annette ne pouvait mentir...

Que faire?... Sortir de l'quivoque, au plus vite,  tout prix!
Puisqu'elle s'tait convaincue qu'il lui serait impossible de vivre dans
cette union, rompre ds le lendemain!...

Rompre!... Elle se reprsenta la stupeur de la famille, l'esclandre...
Ceci n'tait rien... Mais le chagrin de Roger... Aussitt, s'voqua dans
la nuit l'image de la figure chrie... A cette vision, un ressac de
passion de nouveau emporta tout... Annette, brlante et glace, immobile
dans son lit, sur le dos, les yeux ouverts, comprimait les battements de
son coeur...

--Roger, implorait-elle, mon Roger, pardonne-moi!... Ah! si je pouvais
t'viter cette peine!... Je ne peux pas, je ne peux pas!...

Alors, elle tait baigne d'un tel flot d'amour et de remords qu'elle
et t prs de courir se jeter au pied du lit de Roger, de lui baiser
les mains, de lui dire:

--Je ferai tout ce que tu veux...

Quoi! elle l'aimait encore?... Elle se rvolta...

--Non, non! je ne l'aime plus!...

Elle se mentait avec fureur...

--Je ne l'aime plus!...

En vain!... Elle l'aimait encore. Elle l'aimait plus que jamais.
Peut-tre pas avec le plus noble d'elle--(mais qu'est-ce qui est noble?
ou qu'est-ce qui ne l'est pas?)--Si! avec le plus noble aussi, et avec
le moins! Corps et me!... S'il suffisait de ne plus estimer, pour ne
plus aimer! Comme ce serait commode!... Mais souffrir par l'aim n'a
jamais dispens de l'aimer: on n'en sent que plus cruellement qu'on est
forc de l'aimer!... Annette souffrait dans son amour bless--par le
manque de confiance, le manque de foi en elle, le manque d'amour profond
de Roger. Elle souffrait dans l'amer sentiment de tant d'espoirs
dtruits, qu'elle couvait sans les montrer au jour. C'tait parce
qu'elle aimait si ardemment Roger qu'elle tenait  lui faire accepter
son indpendance. Elle voulait tre pour lui plus qu'une femme qui
abdique, passive, dans l'union,--un libre et sr compagnon.--Il n'en
faisait point de cas. Elle en ressentait une douleur, une colre de
passion offense...

--Non! non! je ne l'aime plus! je ne dois plus, je ne veux plus...

Mais sa force se brisa; et, sans mme achever son cri de rvolte, elle
pleura... Dans la nuit, en silence... Sous la glace de la raison,
hlas! elle tait brle... Ce qu'elle ne voulait pas dire: tout ce qui
tait  elle, mme son indpendance, quelle joie elle aurait eue  le
lui sacrifier, si seulement il avait eu un mouvement gnreux, un geste,
un simple geste, pour se sacrifier, lui, plutt que de la sacrifier!...
Elle ne l'et pas laiss faire. Elle n'et rien demand de plus qu'un
lan du coeur, une preuve de vrai amour... Mais bien qu'il l'aimt 
sa manire, cette preuve, il et t incapable de la donner. Cela
n'entrait pas dans sa pense. Il et jug le voeu d'Annette une
exigence de femme, qu'il faut prendre en souriant, mais qui n'a pas
grand sens. Que pouvait-elle souhaiter? Pourquoi diable
pleurait-elle?--Parce qu'elle l'aimait? Eh bien, alors?...

--Vous m'aimez, n'est-ce pas? Vous m'aimez? C'est l'essentiel...

Ah! ce mot, elle ne l'avait pas oubli non plus!...

Annette sourit au milieu de ses larmes. Pauvre Roger! Il tait ce qu'il
tait. On ne lui en veut pas. Mais on ne se changera pas. Ni lui, ni
moi. On ne peut pas vivre ensemble...

Elle essuya ses yeux.

--Allons, il faut en finir...

       *       *       *       *       *

Aprs une nuit blanche--(elle ne s'tait assoupie qu'une ou deux heures,
 l'aube)--Annette se leva, rsolue. Avec la lumire du jour, le calme
lui tait revenu. Elle s'habilla, se coiffa, mthodiquement, froidement,
cartant de sa pense tout ce qui pouvait veiller ses doutes, attentive
 sa toilette, qu'elle fit mticuleuse, minutieusement correcte, plus
encore qu' l'ordinaire.

Vers neuf heures, Roger frappa gaiement  sa porte. Il venait la
chercher, comme chaque matin, pour une promenade.

Ils partirent, escorts par un chien gambadant. Ils prirent un chemin
qui s'enfonait sous bois. Les jeunes bois verdissants taient cribls
de soleil. Les rameaux ruisselaient de chants, de cris d'oiseaux. Chaque
pas veillait des vols, des battements d'ailes, des frlements de
feuilles, des froissements de branches, des fuites perdues  travers la
fort. Le chien, surexcit, jappait, flairait, zigzaguait. Des geais se
chamaillaient. Dans la coupole d'un chne, deux ramiers rouissaient. Et
trs loin, le coucou tournait, tournait, plus loin, plus prs, redisant
inlassable sa vieille plaisanterie. C'tait l'explosion de la crise du
printemps...

Roger, bruyant, trs gai, riant, excitant son chien, tait lui-mme
comme un grand chien heureux. Annette, silencieuse, suivait,  quelques
pas. Elle pensait:

--C'est ici... Non, l-bas, au dtour...

Elle regardait Roger. Elle coutait la fort. Comme tout deviendrait
autre, aprs qu'elle aurait parl!... Le dtour tait pass. Elle
n'avait point parl... Elle dit:

--Roger...

d'une voix mal assure, presque basse, qui tremblait... Il ne l'entendit
pas. Il ne remarquait rien. Devant elle, baiss, il cueillait des
violettes; et il parlait, parlait... Elle reprit:

--Roger!

cette fois, avec un tel accent de dtresse qu'il se retourna, saisi. Et
tout de suite, il vit la pleur du visage mortellement srieux; il vint
 elle... Il avait peur dj. Elle dit:

--Roger, il faut nous sparer.

Ses traits exprimrent la stupfaction et l'effroi. Il bgaya:

--Qu'est-ce que vous dites? Qu'est-ce que vous dites?

Elle rpta fermement, vitant de le regarder:

--Il faut nous sparer, Roger, c'est douloureux, mais il le faut. J'ai
vu que c'tait impossible, impossible que je sois votre femme...

Elle voulait continuer. Mais il l'en empcha:

--Non, non, ce n'est pas vrai!... Taisez-vous! taisez-vous! Vous tes
folle!...

Elle dit:

--Il faut que je parte, Roger.

Il cria:

--Partir, vous!... Je ne veux pas!...

Il lui avait saisi les bras, il les serrait brutalement. Puis, il vit la
fire figure, volontaire et glace, il se sentit perdu, il lcha prise,
il demanda pardon, il pria, supplia:

--Annette! ma petite Annette! Restez, restez!... Non, ce n'est pas
possible... Mais qu'est-ce qui s'est pass? Qu'est-ce que j'ai fait?

La piti reparut sur le visage ferm. Elle dit:

--Asseyons-nous, Roger...

(Il s'assit docilement auprs d'elle, sur un talus de mousse: ses yeux
ne la quittaient point, imploraient chacune de ses paroles).

--...Soyez calme, il faut que tout soit expliqu... Je vous en prie,
soyez calme!... Croyez que je dois tendre toutes mes forces pour
l'tre... Je ne pourrais parler, si je ne m'y forais pas...

--Mais ne parlez pas! dit-il, c'est une folie!...

--Il le faut.

Il voulait lui fermer la bouche. Elle se dgagea. Malgr le trouble
intrieur, sa rsolution semblait si inflexible qu'elle en imposa 
Roger qui, renonant  la lutte, cras et hagard, l'couta parler, sans
oser la regarder.

Annette, d'une voix qui paraissait impassible, froide, morne, mais qui
avait de brusques cassures, et qui, une ou deux fois, s'arrta en route
pour reprendre haleine,--dit ce qu'elle avait dcid de dire: en termes
nets, rflchis, modrs, qui semblaient d'autant plus implacables...
Elle avait voulu sincrement essayer s'ils pourraient vivre ensemble.
Elle l'esprait d'abord, elle le souhaitait de tout son coeur. Elle
avait vu que ce rve n'tait pas ralisable. Trop de choses les
sparaient. Trop de diffrences de milieu, de pense. Elle mettait les
torts sur son compte; elle avait reconnu que, dcidment, elle ne
pouvait vivre marie. Elle avait des conceptions de vie, d'indpendance,
qui ne s'accordaient pas avec celles de Roger. Peut-tre Roger avait-il
raison. La plupart des hommes, peut-tre mme des femmes, pensaient
comme lui. Elle avait tort, sans doute. Mais, tort ou raison, elle tait
ainsi. Il tait inutile qu'elle caust le malheur d'un autre et le sien
propre. Elle tait faite pour vivre seule. Elle dgageait Roger de
toute promesse envers elle, et reprenait sa libert. Au reste, ils ne
s'taient pas lis. Tout avait t loyal entre eux. Ils devaient se
sparer loyalement, en amis...

Elle fixait, en parlant, les herbes  ses pieds; elle prenait bien garde
de ne pas voir Roger. Mais, tandis qu'elle parlait, elle entendait sa
respiration qui haletait, et elle eut grand'peine  aller jusqu'au bout.
Quand elle eut achev, elle se risqua  le regarder. Elle fut saisie, 
son tour. Le visage de Roger tait comme d'un homme qui se noie: rouge,
soufflant bruyamment; il n'avait pas la force de crier. Il agita
gauchement ses mains crispes, chercha, retrouva son souffle, gmit:

--Non, non, non, non, je ne peux pas, je ne peux pas...

Et il clata en sanglots.

D'un champ  la lisire, on entendait venir la voix d'un paysan, le soc
d'une charrue. Annette, bouleverse, prit Roger par le bras, l'entrana
hors du chemin, dans les taillis, plus loin, au milieu de la fort.
Roger, sans force, se laissait conduire, rptant:

--Je ne peux pas, je ne peux pas... Mais qu'est-ce que je vais
devenir?...

Elle essayait tendrement de le faire taire. Mais il tait submerg par
son dsespoir: la douleur de son amour, celle de son amour-propre,
l'humiliation publique, la ruine du bonheur qu'il s'tait promis, tout
se mlait  la fois; ce grand enfant gt par la vie, qui n'avait jamais
vu les choses rsister  ses dsirs, s'effondrait dans cette dfaite:
c'tait une catastrophe, un croulement de toutes ses certitudes; il
perdait foi en lui, il perdait pied, il n'avait plus o se prendre.
Annette, touche de ce grand chagrin, disait:

--Mon ami... mon ami... Ne pleurez pas!... Vous avez, vous aurez une
belle vie... vous n'avez pas besoin de moi...

Il continuait de gmir:

--Je ne peux pas me passer de vous. Je ne crois plus  rien... Je ne
crois plus  ma vie...

Et il se jeta  genoux:

--Restez! restez!... Je ferai ce que vous voulez... tout ce que vous
voudrez...

Annette savait bien qu'il promettait ce qu'il ne pourrait tenir, mais
elle tait attendrie. Elle rpondit doucement:

--Non, mon ami, vous le dites sincrement; mais vous ne le pourriez pas,
ou vous en souffririez, et j'en souffrirais aussi; la vie nous serait un
conflit perptuel...

Quand il vit qu'il ne pouvait branler sa rsolution, il eut une crise
de larmes,  ses pieds, comme un enfant. Annette tait pntre de
piti et d'amour. Son nergie se fondait. Elle voulait se raidir, mais
elle ne pouvait rsister  ces pleurs. Elle ne pensait plus  elle; elle
ne pensait plus qu' lui. Elle caressait cette chre tte appuye contre
ses jambes, elle lui disait des mots tendres. Elle releva son grand
garon dsol, elle lui essuya les yeux avec son mouchoir, elle le
reprit par le bras, elle le fora  marcher. Il tait si prostr qu'il
se laissait faire et ne savait que pleurer. Les branches d'arbres, au
passage, leur fouettaient le visage. Ils allaient dans les bois, sans
voir, sans savoir o. Annette sentait monter l'motion et l'amour. Elle
disait, en soutenant Roger:

--Ne pleurez pas!... mon chri... mon petit... Cela me dchire... Je ne
peux pas le supporter... Ne pleure pas!... Je vous aime... Je t'aime,
mon pauvre petit Roger...

Il disait:

--Non...! au milieu de ses pleurs.

--Si! je t'aime, je t'aime, mille fois plus que tu ne m'as jamais
aime... Que veux-tu que je fasse?... Ah! je ferais... Roger, mon
Roger...

Et voici qu'en marchant,  la sortie du bois, ils se trouvrent  la
clture de la proprit des Rivire, prs de la vieille maison. Annette
reconnut... Elle regarda Roger... Et soudain, la passion envahit tous
ses membres. Un vent de feu. Une griserie des sens, comme l'ivresse
d'un acacia en fleurs... Elle courut vers la porte, tenant Roger par la
main. Ils entrrent dans l'habitation dserte. Les volets taient clos.
Au sortir de la pleine lumire, ils furent aveugls. Roger se heurtait
aux meubles. Sans vue et sans pense, il se laissait guider par la main
brlante qui le menait, dans la nuit des pices du rez-de-chausse.
Annette n'hsitait pas, son destin l'entranait... Dans la chambre du
fond, la chambre des deux soeurs, o de l'automne pass flottait
encore l'arme de leurs deux corps, vers le grand lit, o toutes deux
avaient dormi, elle alla avec lui; et, dans une passion de piti et de
volupt,--elle se donna.

       *       *       *       *       *

Quand ils se rveillrent de leur foudroyante ivresse, leurs yeux
s'taient faits  l'ombre. La chambre semblait claire. Par les fentes
des volets, des rais de lumire dansaient, leur rappelant la belle
journe du dehors. Roger couvrait de baisers le corps d'Annette dvtue;
il disait sa reconnaissance en paroles perdues...

Mais aprs qu'il l'eut dite, il se tut brusquement, le visage appuy
contre le flanc d'Annette... Annette, silencieuse, immobile, songeait...
Dehors, dans le rosier au mur, bourdonnaient les abeilles... Et Annette
entendit, comme un chant qui s'loigne, l'amour de Roger qui s'envole...

Dj, il l'aimait moins. Roger le sentait aussi, avec honte et dpit;
mais il n'en voulait pas convenir. Au fond, il tait choqu qu'Annette
se ft donne... Ridicule exigence de l'homme! Il veut la femme; et
quand, sincrement, elle se livre  lui, il est prs de regarder son
acte trop gnreux comme une infidlit!...

Annette se pencha vers lui, lui souleva la tte, le regarda dans les
yeux, longuement, ne dit rien, sourit avec mlancolie. Lui, qui sentait
ce regard le scruter jusqu'au fond, chercha  lui donner le change. Il
pensa se montrer trs pris. Il dit:

--Maintenant, Annette, vous ne pouvez plus partir: je _dois_ vous
pouser.

Le sourire triste d'Annette reparut. Elle avait bien lu en lui...

--Non, mon ami, dit-elle, vous ne _devez_ rien.

Il s'tait ressaisi.

--Je veux...

Mais elle:

--Je partirai.

Il demanda:

--Pourquoi?

Et avant qu'elle ne l'et dit, il avait dj mieux compris ses raisons
de partir.--Il se crut oblig pourtant  les rediscuter. Elle lui mit
sur la bouche sa main. Il baisa cette main, avec une colre
passionne... Ah! combien il l'aimait! Il tait humili des penses qui
taient en lui. Ne les avait-elle pas vues?... Et la main douce et moite
qui lui caressait les lvres, semblait dire:

--Je n'ai rien vu...

D'un village lointain le tintement de cloches arrivait, par bouffes...
Aprs un long silence, Annette soupira... Allons, cette fois, c'est la
fin... Elle dit,  mi-voix:

--Roger, il faut rentrer...

Leurs corps se dprirent. Agenouill devant le lit, il appuya son front
sur les pieds nus d'Annette. Il voulait lui prouver:

--Je suis  toi.

Mais il ne parvenait pas  chasser son arrire-pense.

Il sortit de la chambre, laissant Annette se rhabiller. En l'attendant,
il s'accouda sur un mur de la petite cour d'entre, coutant vaguement
les bruits de la campagne et gotant l'heure passe. Les ides
importunes s'taient clipses. Il jouissait du bonheur de l'orgueil et
des sens apaiss. Il tait fier de lui. Il pensa:

--Pauvre Annette!

Il se reprit:

--Chre Annette!...

Elle sortait de la maison. Aussi calme, toujours. Mais trs ple... Qui
peut dire tout ce qui s'tait pass, pendant les courts instants qu'il
l'avait laisse seule, les assauts de la passion, la douleur, le
renoncement?... Roger n'en vit rien, il tait occup de lui. Il alla 
elle, et voulut recommencer ses protestations. Elle mit un doigt sur sa
bouche: Silence!... A la haie qui ceignait le jardin, elle cueillit un
rameau d'aubpine, elle le cassa en deux, et lui en donna la moiti. Et,
sortant avec lui de la proprit, sur le seuil, elle posa sa bouche sur
celle de Roger.

Ils revinrent sans parler,  travers la fort. Annette l'avait pri de
ne pas rompre le silence. Il lui tenait le bras. Il avait l'air trs
tendre. Elle souriait, les yeux demi-ferms. C'tait lui, cette fois,
qui dirigeait ses pas. Il ne se souvenait plus qu'il y avait une heure,
ici, il avait pleur...

Au fond de la fort, les aboiements du chien poursuivaient un gibier...

       *       *       *       *       *

Elle partit, le lendemain. Elle donna pour prtexte une lettre, une
maladie subite de sa vieille parente. Les Brissot n'en furent pas dupes
tout  fait. Mieux que Roger, ils avaient, depuis quelque temps, le
soupon qu'Annette leur chappait. Mais il convenait  leur dignit de
n'en pas sembler admettre la possibilit et de croire aux raisons de ce
brusque dpart. Jusqu' la dernire minute, on joua la comdie de la
brve sparation et du prochain revoir. Cette contrainte tait pnible 
Annette; mais Roger l'avait prie de n'annoncer sa dcision que plus
tard, de Paris; et Annette s'avouait qu'elle et t bien gne de
l'apprendre, de vive voix, aux Brissot. On changea donc, en se
quittant, des sourires, des mots mivres, et des embrassements, o le
coeur n'tait gure.

Roger accompagna de nouveau, en voiture, Annette  la station. Ils
taient tristes tous deux. Honntement, Roger avait renouvel  Annette
sa demande de l'pouser; il s'y croyait tenu: il tait gentleman. Il
l'tait trop. Il s'attribuait aussi, maintenant, le droit de faire
sentir son autorit,--dans l'intrt d'Annette. Il jugeait qu'en se
donnant, Annette ayant abdiqu, la situation n'tait plus tout  fait
gale entre eux et qu'il devait maintenant _exiger_ le mariage. Annette
voyait trop que, s'il l'pousait  prsent, il s'estimerait mille fois
plus justifi qu'avant  la tenir en tutelle. Certes, elle lui savait
gr de sa correcte insistance. Mais... elle refusa. Roger en fut
secrtement irrit. Il ne la comprenait plus... (Il pensait l'avoir
jamais comprise!)... Et il la jugea svrement. Il ne le montra point.
Mais elle le devina, avec un mlange de tristesse et d'ironie,--et de
tendresse toujours... (C'tait toujours Roger!...)

Prs d'arriver, elle mit sa main gante sur la main de Roger. Il
tressaillit:

--Annette!

Elle dit:

--Pardonnons-nous!

Il voulut parler; il ne put. Leurs mains restrent serres. Ils ne se
regardaient pas; mais ils savaient que tous deux retenaient leurs
larmes, prtes  couler...

Ils taient  la station: ils devaient s'observer. Roger installa
Annette dans son wagon. Elle n'tait pas seule dans le compartiment. Il
fallut se borner  de banales amitis; mais leurs regards avidement
prenaient l'empreinte de la figure aime.

La machine siffla. Ils se dirent:

--A bientt!

Et ils pensaient:

--Jamais.

Le train partit. Roger rentra, dans la nuit qui tombait. Il avait le
coeur plein de douleur et de colre. De colre contre Annette. De
colre contre lui. Il se sentait dchir. Il se sentait-- honte!--il se
sentait soulag...

Et, sur la route dserte, arrtant son cheval,--de mpris pour lui-mme,
de mpris et d'amour, amrement, il pleura.

       *       *       *       *       *

Annette rentra chez elle, dans la maison de Boulogne, et elle s'y
enferma. La lettre aux Brissot partie, elle rompit tous liens avec le
dehors. Aucun de ses amis ne savait qu'elle tait revenue. Elle
n'ouvrait aucune lettre. Elle restait des journes, sans sortir de
l'tage qu'elle habitait. La vieille tante, habitue  ne pas la
comprendre et  ne s'en troubler point, respectait son isolement. Sa vie
extrieure paraissait suspendue. L'autre vie--la secrte--n'en tait que
plus intense. Dans son silence passaient des orages de passion blesse.
Il fallait tre seule pour s'y livrer jusqu' puisement. Elle sortait
de l brise, le sang bu, la bouche sche, le front brlant, les pieds,
les mains glacs. Des priodes de torpeur aux lourds rves succdaient.
Des jours, elle rvait; et elle n'essayait pas de diriger sa pense.
Elle tait envahie par une masse confuse d'motions mles... Une sombre
mlancolie, une amre douceur, un got de cendres dans la bouche, les
esprances dues, de subites lueurs de souvenirs qui faisaient bondir
le coeur, des accs de dsespoir, orgueil, passion ulcrs, et le
sentiment des ruines, de l'irrmdiable, d'un Destin contre qui tous les
efforts sont vains,--sentiment accablant d'abord, puis morne, puis se
fondant peu  peu en un engourdissement, dont la tristesse lointaine
tait empreinte d'une trange volupt... Elle ne comprenait pas...

       *       *       *       *       *

Elle se revit, une nuit, en songe, dans la fort gonfle de bourgeons.
Elle tait seule. Elle courait  travers les fourrs. Les branches
d'arbres s'accrochaient  sa robe; les buissons humides s'agrippaient;
elle s'y arracha, mais en se dchirant; elle se vit, avec honte,  demi
nue. Elle se courba pour se couvrir des lambeaux de sa jupe. Et voici
qu'elle aperoit par terre, devant elle, une corbeille ovale, sous un
amoncellement de feuilles ensoleilles,--non pas jaunes et dores,--mais
blanc d'argent, pareilles  un tronc de bouleau, blanc de linge trs
fin. Elle regarde, mue, elle s'agenouille auprs. Et elle voit le linge
qui commence  bouger. Le coeur battant, elle tend la main,--s'veille...--Son
moi persistait... Elle ne comprenait pas...

       *       *       *       *       *

Un jour vint--elle comprit... Elle n'tait plus seule... En elle se
levait une vie, une vie nouvelle...

Et les semaines passaient, tandis qu'elle couvait son univers cach....

       *       *       *       *       *

--Amour, est-ce bien toi? Amour, toi qui m'as fui, quand je croyais te
saisir, es-tu venu en moi? Je te tiens, je te tiens, tu ne m'chapperas
point,  mon petit prisonnier, je te tiens dans mon corps. Venge-toi!
Mange-moi! Petit rongeur, ronge mon ventre! Nourris-toi de mon sang! Tu
es moi. Tu es mon rve. Puisque je n'ai pas pu te trouver dans ce monde,
je t'ai fait avec ma chair... Et maintenant, Amour, je t'ai! Je suis
celui que j'aime!...

                              Saint-Denis
                       J. DARDAILLON, IMPRIMEUR
                      47, Boulevard de Chteaudun






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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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