Project Gutenberg's L'Assassinat de la Duchesse de Praslin, by Albert Savine

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Title: L'Assassinat de la Duchesse de Praslin

Author: Albert Savine

Release Date: March 19, 2014 [EBook #45176]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ASSASSINAT DE LA DUCHESSE DE PRASLIN ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.

Quelques lettres et numros d'archives ont t mis en accolade dans
cette version lectronique pour indiquer qu'il s'agit des signes en
exposant dans l'original.




   [Illustration:
   L'ASSASSINAT
   _de la_
   DUCHESSE _de_ PRASLIN]




    L'Assassinat
    de la Duchesse de Praslin




    _Droits de traduction et de reproduction
    rservs pour tous pays._

    Published 30 juillet 1908
    Privilege of copyright in the United
    States reserved under the Act approved
    March 3 1905 by Louis-Michaud, Paris.




    COLLECTION HISTORIQUE ILLUSTRE

    Albert SAVINE

    L'Assassinat

    de la

    Duchesse de Praslin

    _D'aprs les Documents d'Archives et les Mmoires._

    Illustrations documentaires

        Illustration

    LOUIS-MICHAUD

    DITEUR

    _168, Boulevard Saint-Germain, 168_

    PARIS




PRFACE


L'assassinat de la duchesse de Praslin fut l'un des plus pouvantables
scandales qui, en 1847, branlrent le trne de la Monarchie de
Juillet.

Depuis, l'imagination populaire a brod toute sorte de lgendes autour
de ce drame, qui, demeurant inexpliqu, favorisait l'closion de cent
hypothses.

Le premier, l'auteur de ce livre a eu la redoutable fortune d'tudier
le dossier de cette procdure, et c'est  la lumire des
correspondances saisies qu'il a pu entrevoir les mystrieux secrets
que les juges de 1847 avaient soigneusement voils  tous les regards.

C'est un triste et dplorable drame de famille. C'est une lamentable
histoire que celle de Thobald de Praslin et de Fanny Sbastiani. Que
de fois, coeur, envahi par un cauchemar, l'auteur de ce livre, aprs
lecture d'une des pices volontairement ngliges par les pairs de
1847, s'est arrt dans sa tche, refusant d'en croire ses yeux et en
appelant contre la logique de la raison  toutes les mres! Mais
aussitt, un nouveau document venait confirmer et consolider les
affirmations du premier.

Quel carnage des opinions prconues, legs de nos pres! La lgende de
l'ange de vertu, qu'aurait t Mme de Praslin, a vcu; il ne reste
plus qu'une horrible, qu'une monstrueuse dtraque. La lgende des
amours du duc et de l'ambitieuse institutrice, se rduit  l'idylle
platonique d'une pauvre fille isole, sans affection dans la vie, et
d'un dgot de la femme, en qui ne vivait plus que le sentiment
paternel.

On ne pourra plus parler du boucher aux trente blessures. L'horrible
et douloureux justicier paratra ce qu'il fut en ralit, un pre
atrocement malheureux, un faible qui, mal arm pour la lutte, fut trs
infrieur aux infortunes qui l'accablrent.

Comme dans tous les volumes de cette collection, des reproductions de
quelques documents du procs, des portraits, des estampes, des
tmoignages graphiques de tout genre, forment l'illustration
documentaire, et comme une sorte de commentaire de cette tude.




   L'Assassinat
   de la Duchesse de Praslin

I

Un grand Mariage en 1824.


Vendu par Mme Fouquet  la mort de son fils, le chteau de Vaux vit
renatre, aprs 1705, ses jours de splendeurs sous son nouveau
propritaire, le marchal de Villars. La marchale y reut noble et
lgante compagnie et, aprs la mort du vainqueur de Denain, sous sa
belle-fille choye par la reine Marie Leczinska, parfois, sur le
perron grandiose, quand les nuits taient claires, Voltaire, qui se
piquait de science, fit  de belles dames un cours d'astronomie. Puis,
Vaux fut encore une fois nglig, ses nobles salles dsertes et
dmeubles, ses parterres dlaisss, abandonns. Un paysan de Maincy
avait-il besoin de pierres de taille, on lui laissait enlever celles
des vasques et des bassins que rendait inutiles la destruction des
canalisations.

Dans cette dtresse de parc en ruines, Vaux retrouva un crateur. En
1764, la terre fut cde  Gabriel, duc de Choiseul-Praslin, alors
ministre de la marine,  ct de son cousin le grand Choiseul. Ce fut
une possession d'un caractre intelligent et rparateur. Gabriel de
Choiseul habita parfois Vaux,--Vaux-Praslin, comme on l'appela ds
lors--et quand la Dubarry fit congdier l'exil de Chanteloup, la cour
d'honneur du chteau vit aussi dfiler ces nombreux carrosses dont la
prsence tait un geste d'opposition contre les caprices de la
favorite. Pour accueillir dignement tant de nobles visiteurs, Gabriel
de Choiseul fit tendre dans le salon d'admirables tapisseries de
Boucher: _La Jeunesse de Bacchus_, _le Char du Soleil_, _les
Cyclopes_. Son oeuvre de reconstitution fut continue par Regnault de
Praslin, marchal de camp, dput  l'Assemble Nationale par la
noblesse de l'Anjou, l'un des premiers  se runir au Tiers. Regnault
mourut au dbut de la Rvolution le 5 dcembre 1791. Ce fut avec son
fils, Antoine-Csar-Gabriel, que le chteau de Vaux connut les jours
mauvais de la Terreur. Dput supplant  la Constituante, marchal de
camp sous le rgime constitutionnel, il n'avait pas migr. Il fut
donc incarcr dans les cachots rvolutionnaires, et, quand Bonaparte
rtablit l'ordre, il devint en l'an VIII un de ses premiers snateurs.
Charles-Raynald-Laure-Flix, qui porta le titre de duc de Praslin, se
trouvait donc tout naturellement enrgiment dans le personnel de la
Cour impriale. Chambellan de Napolon, il fut pair de France  la
premire Restauration, mais, ayant adhr aux Cent-Jours, il tomba en
disgrce et ne fut de nouveau appel  la pairie qu'en 1819. Il avait
pous Charlotte-Laure-Olympe le Tonnelier de Breteuil, fille du comte
de Breteuil, l'ancien confident de Marie-Antoinette, ralli lui aussi
sur ses vieux jours au gouvernement imprial. Sa femme, d'un caractre
autoritaire, lui laissait, disait-on, toute libert et toute
indpendance  condition d'tre matresse absolue  Vaux-Praslin et
dans leur maison de Paris et de diriger  son gr l'ducation de leurs
enfants. Il avait pour elle, bien qu'ils se dtestassent[1], tous les
gards, et mme les soins les plus attentifs, quand elle devint
aveugle. Mais le chteau, qui avait beaucoup souffert pendant la
tourmente rvolutionnaire, demeura au second plan dans ses
proccupations. Il n'eut pas moins de six enfants. L'an,
Charles-Laure-Hughes-Thobald, tait n le 29 juin 1805, bientt suivi
par Edgar (28 octobre 1806), Csarine (29 octobre 1807) qui devait
tre marquise d'Harcourt, Rgine qui pousa Edgar de Sabran-Pontevs,
neveu d'Elzar de Sabran, pair et duc en 1825, Laure marie au marquis
de Calvire, Marguerite qui pousa Louis-Hector de Galard de Barn,
comte de Brassac.

  [Illustration: _Marie-Franois-Henri de Franquetot,
  duc de Coigny._
  Dessin de Maurin, d'aprs Rouget. Lith. de Villain.
  (Bibliothque Nationale, Estampes.)]

En 1823, Thobald, alors g de 18 ans, ses tudes finies, se
prparait  concourir  l'cole Polytechnique. Joli homme, trs choy
dans le monde que lui ouvrait son grand nom, il y rencontra dans un
bal la fille du gnral Horace Sbastiani. Elle tait fort jolie. Elle
reut  merveille ses avances. N'tait-il pas l'hritier dsign de ce
chteau de Vaux-Praslin qui, tout abandonn, tout ruin qu'il ft,
s'embellissait,  ses yeux d'imaginative emballe, des resplendeurs
d'un glorieux pass? N'avait-elle pas pari avec des amies, les filles
du duc de Rovigo, que Vaux serait  elle? Ayant ainsi jou  mon beau
chteau, elle ne pouvait tre svre  son futur propritaire. Elle
confondit dans un mme lan d'amour chteau et futur chtelain. Ma
grand'mre[2] n'avait aucun rapport avec votre pre  cette poque,
crit-elle; mon pre pas davantage. Il revint de Corse en mars 1824.
Il eut plusieurs propositions pour moi. Il s'arrta  celle de M. de
Fitz-James. La veille du jour o la premire entrevue devait avoir
lieu avec M. de Fitz-James, le courage me manqua. C'tait le 14 avril
1824, jour o j'accomplis mes dix-sept ans. J'allai trouver ma
grand'mre et lui dis que j'tais dcide  rompre. Alors, elle me fit
subir un long interrogatoire. Je finis par lui dire que je vous avais
rencontr plusieurs fois cet hiver et que je prfrais vous pouser.
Elle fut effraye de cette ide en me disant qu'il paratrait absurde
 mon pre que de neuf propositions je n'en voulusse aucune et que je
fusse dtermine  pouser quelqu'un pour lequel on n'avait jamais
song  moi. Inutile de rapporter ici toutes les fureurs de mon pre.
Ma grand'mre, songeant  me tirer d'affaires, s'entendit avec Mme
Victor de Tracy[3], qui voyait souvent  cette poque votre pre. Elle
se dcida  acheter un bouquet de bois afin d'avoir l'occasion de
prier votre pre de venir lui donner ses bons avis. Alors seulement
elle lui parla, et mme assez ouvertement, la premire. Huit jours
aprs ma rupture avec M. de Fitz-James, votre pre vint me demander.
C'tait le 22 avril 1824. Il fut convenu que vous entreriez  l'cole
Polytechnique et que le mariage aurait lieu lorsque vous en sortiriez.
Les vnements se pressrent et le mariage eut lieu le 19 octobre
1824.

  [1] Ce renseignement, comme tous ceux qu'on trouvera par la suite
  sans indication de source, est emprunt aux lettres et notes de
  la duchesse de Praslin saisies  Paris par le juge d'instruction
  Broussais et  Vaux-Praslin par le juge d'instruction Legonidec.
  Le dossier de l'affaire est divis aux Archives Nationales entre
  les cinq cartons C C 808  812.

  [2] La marquise de Coigny.

  [3] Sarah Newton, qui avait pous en premires noces le gnral
  Letort, et en secondes noces, le comte Victor de Tracy.

Ce fut un grand mariage. Le baron Pasquier tait le premier tmoin du
marquis. Toutes les aristocraties s'y rencontraient. Les Praslin y
amenaient le faubourg Saint-Germain, auquel ils tenaient par leur
origine; le comte Sbastiani, la noblesse impriale et la grand'mre,
la marquise de Coigny, ses amitis orlanistes. Fanny Sbastiani
tait, en effet, la petite-fille d'une femme qui avait beaucoup fait
parler d'elle sous l'ancien rgime, la marquise de Coigny.

Louise-Marthe de Conflans, petite-fille elle-mme du marchal marquis
d'Armentires, leve en dehors de ses parents qui vivaient spars,
presque depuis sa naissance, avait t marie  17 ans, au marquis de
Coigny, fils du duc. Elle en eut successivement deux enfants,
Antoinette-Franoise-Jeanne dite Fanny, ne le 23 juin 1778, et
Auguste-Louis-Joseph-Casimir-Gustave, qui vint au monde dix ans plus
tard[4]. Les Franquetot de Coigny, comtes depuis 1650, ducs en 1747,
appartenaient  une bonne noblesse et possdaient le chteau de
Coigny, vieux castel fodal et Franquetot, chteau du XVIIIe sicle.
Le chef de la famille, l'ex-favori de Marie-Antoinette, excellent
courtisan, d'un ton exquis, d'une politesse admirable, d'une raison
simple et juste, bien qu'il n'et ni talents militaires, ni hautes
qualits administratives, avait t l'un des plus brillants causeurs
de la socit de la reine[5]. Son fils, le marquis, n'avait pas vcu
en longue intelligence avec la marquise. Prsente  la Cour le 11
juin 1780, elle y avait rencontr Lauzun et l'on ne rencontrait pas en
vain ce beau charmeur. Je ne pouvais me rendre compte, dit cet amant
indiscret s'il en ft, des sentiments qu'elle m'inspirait. Je n'osais
m'y livrer. Ils n'en taient pas moins dlicieux. Moi, de l'amour pour
Mme de Coigny, jeune, jolie, fte, entoure d'hommages, tous plus
sduisants que les miens! Mme de Coigny m'aimer! J'tais bien plus
certain d'tre sans espoir que sans amour. Bientt Lauzun fut fix
sur les sentiments de la dame. C'tait le 21 janvier 1782, jour o la
ville de Paris offrait au roi un festin  l'Htel de Ville. Au dner,
raconte Lauzun, Mme de Coigny, parfaitement bien mise, avait une
grande plume de hron noir,  droite, sur le devant de son habit. Voir
cette plume et la dsirer fut l'affaire du mme instant. Bientt il
eut la plume et avec la plume la femme. Le marquis de Coigny fut un
des premiers  suivre La Fayette en Amrique. Puis,  son tour, Lauzun
s'embarqua. Attaqu en mer par les Anglais, il attacha sur son coeur
les lettres de la marquise et ordonna de le jeter  la mer sans le
dshabiller s'il tait tu. Cette correspondance si tendre se
poursuivit au del de l'ocan. Avec quelle simplicit touchante elle
peignait son me, raconte Lauzun. Elle ne me disait pas qu'elle
m'aimait, mais elle me disait qu'elle comptait tant sur mes sentiments
pour elle qu'elle me faisait presque autant de plaisir. Leurs amours
reprirent de plus belle, quand, aprs dix-huit mois d'absence, Lauzun
revint d'Amrique charg de lauriers conquis  Whiteplains et
Yorktown. Ce sont des amants sinon fidles, du moins insparables.
Lauzun avait beau avoir cent matresses, il n'oubliait pas Mme de
Coigny. La marquise pouvait tourner la tte au prince de Ligne; elle
ne fermait pas pour cela son coeur  celui  qui elle avait donn sa
plume de hron. Un jour, cependant, Lauzun sembla lui tre
dfinitivement ravi. Sa cousine, la belle Aime de Coigny, duchesse de
Fleury, la future Jeune Captive tait entre en ligne. Pourtant, il
n'y eut point de rupture et quand Gustave naquit le 4 septembre 1788,
il passa pour le fils de Lauzun.

  [4] Tout ce qui concerne la marquise de Coigny est emprunt 
  l'tude de Paul Lacroix, prcdant l'dition des lettres et 
  l'introduction crite par Maxime de Lescure pour son dition des
  _Lettres du prince de Ligne  la marquise de Coigny_.

  [5] Sur le rle du duc de Coigny, familier de Marie-Antoinette,
  voir les _Jours de Trianon_, p. 170.

Si la marquise tait lgre, elle n'entendait pas qu'on le dt. Elle
prtendait que Laclos l'avait peinte dans sa Mme de Merteuil et lui
fit fermer sa porte. Ce n'est pas une bte que le baron, disait-elle,
c'est un sot. Les flches que lui dcochaient les potes lui taient
insupportables et, certes, ils ne lui mnageaient pas leurs traits:

    Vous voltigez de conqute en conqute,
    Plus vous fuyez, plus nous nous loignons.
    Pour moi, je cours de coquette en coquette;
    Chemin faisant, nous nous rencontrerons.

Elle aussi avait la langue mauvaise et l'htel de Coigny, rue
Saint-Nicaise, tait un des principaux centres d'o partaient les
pigrammes contre la reine et ce que la belle marquise appelait la
racaille aristocratique. Je ne serai jamais que la reine de
Versailles, disait mlancoliquement Marie-Antoinette, la marquise sera
toujours la reine de Paris. La faillite de Gumene, la disgrce de
Rohan, peu de temps aprs le mariage de Louise-Agla, sa soeur
cadette, avec le jeune prince de Rohan, l'avait jete dans
l'opposition. Elle fut furieuse de voir le cardinal bris par le
procs du Collier. Et puis comment ne pas sentir la duret de certains
mots de Louis XVI  son pre le marquis de Conflans? Ce courtisan
avait t un des premiers  faire courir, ce qui n'tait pas pour
plaire au roi. Homme, disait Esterhazy, qui faisait parade de plus de
vices qu'il n'en avait, immoral par principe et se plaisant  braver
tout ce qu'il appelait prjugs, mais obligeant, menteur sans tre
faux, ivrogne sans aimer le vin, et libertin sans temprament, le
marquis de Conflans n'tait pas dpourvu d'ambition. Il faut convenir
que le Cordon bleu te serait ncessaire, lui lana Louis XVI, car tu
ressembles  un serrurier.

    Berger qui nous intresse
    Vaut bien mieux qu'un forgeron!

fit riposter la marquise par un de ses potes[6]. Elle en avait toute
une cour qui taient par-dessus le march ses _patitos_. Philippe de
Sgur lui rimait ses madrigaux et l'abb d'Espagnac se disait son fou.
Dans le monde de la Cour, on n'tait pas en reste avec elle. On
prtendait que le marquis, son pre, compagnon de plaisir du prince de
Galles, tait son directeur de conscience galante. Il n'y a pas de
fume sans feu. Un ambassadeur russe  Londres les accuse tous deux
d'avoir contribu  donner des moeurs dpraves  l'amant volage de
Mme Fitzherbert[7].

  [6] Voir dans les _Jours de Trianon_, p. 144, le texte complet de
  ces couplets.

  [7] _Archiv Vorontsov_, IX, 457.

Le prince de Galles, lit-on dans la _Correspondance Secrte_,
n'est ni moins aimable ni moins galant depuis qu'il est devenu rgent
d'Angleterre. Il n'a pas oubli qu'il a vu dans son le la marquise de
Coigny. En prenant les rnes de l'empire britannique, il lui a envoy
comme marque de son souvenir, un trs joli chapeau  la Rgence.

Survient la Rvolution. La marquise de Coigny est une des premires 
se prononcer pour les ides nouvelles. Un jour, pendant un discours de
l'abb Maury  la Constituante, une amie et elle sont dans une
tribune. Leur attitude est si hostile, leurs papotages si bruyants que
l'orateur s'arrte. Monsieur le Prsident, dit-il, faites taire
ces deux sans-culottes. En 1791 et en 1792, son opposition ne se
relche pas. Vraiment, crit-elle le 1er septembre 1791, cette
Marie-Antoinette est trop insolente et trop vindicative pour ne pas
prendre plaisir  la remettre  sa place. Mais, pendant l'hiver de
1791-1792, le sjour de Paris se rvle  elle tout  coup comme
dangereux, et elle part pour Londres, recommandant sa fille, qui n'a
pas migr,  Lauzun. Aimez-la, lui crit-elle, aimez-moi, en
attendant que nous puissions nous dire: aimons-nous. En exil, elle
conserve son empire. Mme chez les Anglais, sa rputation d'esprit
demeure parfaitement assise et quand elle rentre officiellement en
France  la suite de l'amnistie du 24 avril 1802--elle y est cache
depuis un certain temps--on la retrouve vieillie, mais toujours
ptillante dans ses propos et jeune dans ses enthousiasmes et ses
indignations. Royaliste qui avait la haine des rois, elle prouve pour
Napolon une vraie passion. Lie  M. de Perrey, ami de Fouch, ses
lettres amusent l'ancien conventionnel. Comment va la langue? lui
demande Napolon quand il la rencontre, car il a pour elle et ses
saillies qui ne le touchent pas, une indulgence qu'il refuse 
l'indpendance de Mme de Stal. C'est que, rentre en France o elle
retrouve un fils de 12 ans, avec une fille de 23, une fortune 
rtablir, des squestres  lever, la mordante marquise est bien trop
intelligente pour faire de l'opposition. Ce n'est pas le chemin des
grces. Mieux vaut faire sa cour. Chez Josphine, qui est toujours le
trait d'union entre les deux socits, elle rencontre Sbastiani.

Le gnral Sbastiani n'est pas  proprement parler un homme
nouveau[8]. N  La Porta en Corse, le 10 novembre 1772, lev par
l'abb Ciavatti, plus tard vicaire gnral de Mgr Sbastiani, vque
d'Ajaccio, son oncle, il appartient  une de ces familles de la
bourgeoisie que l'accs aux dignits du haut clerg rendait capables
de faire leur chemin sous l'ancien rgime. Pour lui, la Rvolution a
simplement prcipit sa carrire. Sous-lieutenant le 27 aot 1789  17
ans, il s'emploie en Corse, pendant la Rvolution,  lutter contre
Paoli et contre les Anglais. Lacombe Saint-Michel et Salicetti le
protgent. Puis, Joseph Casabianca l'emmne  l'arme des Alpes et en
fait un adjudant gnral. A 23 ans, il est capitaine de dragons et
conquiert  Arcole, sous les yeux de Bonaparte, le grade de chef
d'escadron. Les belles Italiennes en sont toutes folles. Il a reu de
la nature, dit un de ses biographes, un physique des plus sduisants,
une de ces physionomies, une de ces allures qui font insurrection dans
les salons et dans les boudoirs. Les maris seuls se montrent
rcalcitrants  tant de sductions et quand Bonaparte s'embarque pour
l'gypte, une blessure reue en duel empche Sbastiani de l'y
accompagner. Par contre, il fait une seconde campagne en Italie et
conquiert  Vrone, le 1er Floral de l'an VII, le grade de colonel. A
la veille du 18 Brumaire, il a toute la confiance de Bonaparte, qui le
charge d'occuper, dans cette grande journe, le pont tournant des
Tuileries avec cinq cents dragons  pied et de venir le prendre avec
quatre cents cavaliers rue Chantereine pour aller balayer les bavards
de Saint-Cloud. Quand en 1802, on veut traiter de la paix avec le
sultan Slim, c'est Sbastiani qui est envoy  Constantinople et
quelques mois plus tard, il s'embarque de nouveau  Toulon avec
mission d'aller  Tunis et  Tripoli faire reconnatre le pavillon de
la Rpublique et de visiter les cheiks arabes et les chrtiens de
Syrie. Le rapport de sa mission, bruyamment insr au _Moniteur_ le 30
juillet 1803, hte la rupture avec l'Angleterre. Rentr  Paris le 21
novembre, gnral de brigade  la suite de ses services, Sbastiani,
inspecteur des ctes de l'Ocan, est un des premiers lgionnaires
choisis quand Napolon cre la Lgion d'honneur.

  [8] Voir pour Sbastiani sa biographie par Campi et Ed. Driault,
  _La politique orientale de Napolon_.

Bless  Austerlitz, gnral de division le 21 dcembre 1805, il
rentre  Paris couvert de gloire. Mlle Fanny de Coigny, blonde,
blanche, gracieuse dans son sourire, dans tous ses mouvements, dansant
comme une sylphide, lgre, suave, bonne autant que spirituelle,
accueille gracieusement cet ami de sa mre. Elle a 26 ans. C'est, dit
la duchesse d'Abrants, une de ces personnes qui mettent l'esprit 
l'aise ds qu'il faut en parler. L'loge en vient d'abord sur les
lvres; il est naturel comme elle. Sbastiani, ce soldat qui est
gnral de division  32 ans, compatriote de l'Empereur, bien vu dans
les salons de l'Impratrice, ne rsiste pas  tant de grce et de
beaut. Il est d'une taille moyenne mais bien prise. Tous ses gestes,
dit un portraitiste, sont arrondis et gracieux. Tous ses mouvements se
proportionnent sans effort aux espaces qu'il occupe; il n'en est pas
de si troit o il ne paraisse  son aise. Il conserverait sa grce
dans un sac et son agilit dans un tau. Sa figure ronde, fine, rose
et blanche a quelque chose d'anglique et de chrubin. De longs
cheveux noirs d'bne, soyeux, luisants et boucls avec art encadrent
merveilleusement sa tte harmonieuse qui semble une conception
raphalesque. Josphine s'est faite la protectrice des amoureux. La
marquise donne aisment son consentement et, le 2 mai 1806, le mariage
est clbr. Sbastiani a reu  cette occasion un don imprial de 40
000 francs.

Au lendemain du mariage, il est dsign pour remplacer  l'ambassade
de Constantinople le gnral Brune. Il part avec sa femme, emmenant
comme aide de camp son beau-frre Gustave de Coigny,  peine chapp
des bancs du lyce. La marquise accompagne sa fille jusqu'
Strasbourg. Il est certain, crit-elle le 15 aot 1806  son amie
lady Foster, que mon bonheur est au comble et serait sans mlange
s'il n'tait pas achet au prix de cette cruelle sparation qui me
parat la mort place au milieu de la vie. Elle ne savait pas si bien
dire.

  [Illustration: _Le gnral Horace Sbastiani,
  ambassadeur de la Rpublique franaise
   Constantinople._
  Peint par Grard, grav par Denon.
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

A Constantinople, Sbastiani lutte avec acharnement contre les
tentatives des Anglais qui multiplient les nouvelles alarmantes et
font ensuite bloquer le Bosphore par leur flotte. Rien n'est prt. Pas
de dfenses, pas de canons sur les murailles. L'effroi des Turcs ne
peut se peindre, crivait Sbastiani  Talleyrand, il galvanise la
ville. Transform d'ambassadeur en gnral, Sbastiani appelle tout
le monde aux fortifications. En cinq jours, il installe, des Sept
Tours au Srail, 102 canons, 7 obusiers, 252 pices, 175 pices en
face du canal, 108 sur la cte d'Asie. Les plans des Anglais sont
djous et, le 7 mars, la fortune semble si bien tourner contre eux
qu'ils s'inquitent et se htent de mettre  la voile. Nous l'avons
chapp belle crit un des officiers de l'amiral Duckworth. Slim n'a
pas assez de remerciements pour clbrer les services que lui a rendus
Sbastiani. On arrtait dans les rues les Franais pour les combler
de bndictions et de tmoignages d'affection. L'cho de tant de
louange n'est pas encore teint que Fanny Sbastiani meurt le 5 mai
1807, d'une fivre puerprale, dans les bras de son frre Gustave et
de son mari. Trois semaines avant, le 14 avril 1807 elle a donn le
jour  une jolie fillette, Altarice-Rosalba-Fanny, la future marquise
de Choiseul-Praslin, la marie du 19 octobre 1824. Fille tendre,
pouse incomparable, soeur excellente, bonne, bienfaisante, douce
envers tout le monde, elle avait gagn tous les coeurs, dit une
correspondance de Constantinople. A peine le convoi avait-il
accompagn le corps par la grande rue de Pra jusqu'au lieu de
l'inhumation au pied de l'autel dans l'glise des Pres Capucins, le
gnral Sbastiani dut se proccuper de faire partir pour la France,
l'enfant qui, dsormais, lui tait doublement chre. Slim vient
d'tre assassin. Les services des Franais sont oublis: demain,
c'est l'inconnu, le massacre peut-tre. Il tait impossible de suivre
la voie de la mer. On ne pouvait non plus traverser le territoire
russe, la Russie tant, comme l'Angleterre, en guerre avec la France.
Accompagne d'une nourrice, la toute dvoue Desforges, dont la fille
sera sa compagne d'enfance, escorte de quelques serviteurs, la petite
Fanny n'arriva  Paris qu'aprs de longs et pnibles dtours[9]. La
marquise de Coigny, dsespre de la mort de sa fille, attendait avec
impatience sa petite-fille. L't, elle le passa  Plombires, en
compagnie de Sarah Newton[10]. C'tait en quelque sorte un pieux
plerinage qu'elle faisait en ces lieux o partout elle retrouvait le
souvenir de la jeune femme. Si, dans ses promenades, elle rencontrait
une petite fille avec des yeux bleu-noir comme ceux du gnral, Ah!
s'criait-elle, si sa petite Fanny lui ressemble, nous regretterons
encore davantage sa pauvre mre qui ne la reverra plus.
Retrouvait-elle un arbre sur lequel sa fille avait inscrit ses
initiales, aussitt elle crivait  l'administrateur des domaines pour
obtenir de lui ce prcieux tronc qu'elle faisait scier et mettre sous
verre. Elle crit au gnral, notait un jour Sarah Newton dans son
journal. Il n'y a pas moyen d'en avoir un mot; elle est tout entire
dans l'encrier. Brichanteau, jadis aide de camp de Sbastiani, lui
apporte des vers sur la mort de Fanny. Ah! dit-elle, que vous savez
bien le chemin de mon coeur.--Le gnral, rpliqua Brichanteau, va
vous ramener sa fille.--Oh! il ne me rapporte qu'une tige et je lui
avais donn une fleur. Cependant, la fillette arrive prs d'elle,
elle va, en souvenir de sa grande Fanny, s'attacher  la petite avec
une adoration qui sera certainement des plus nuisibles  l'ducation
de l'enfant.

  [9] _Moniteur Universel_, 24 aot 1847.

  [10] Mme de Tracy. _Essais divers, lettres et penses_, 1, 3-56.
  (Journal de Plombires, 1808).

Entre elle, l'oncle Gustave de Coigny, l'oncle Tiburce Sbastiani,
l'arrire grand-pre, le duc de Coigny, dont la Restauration fera un
pair de France, un marchal et un gouverneur des Invalides, il se cre
une atmosphre de gteries, de passion, d'idoltrie. A Brcy,  Paris,
chez l'arrire-grand'mre Conflans,  l'htel Sbastiani, o le second
mariage du gnral n'amnera point d'enfants[11], Fanny compte tout
autant de royaumes sur lesquels elle rgne capricieusement. Toutes ces
tendresses s'panchent en petits billets aux adresses florianesques.
Pour ma Fanny, prs son agneau, sur son gazon, aux suscriptions
pleines d'adulations  la plus jolie et la mieux aime. Et que de
choses mignardes et caressantes lui crivent ple-mle, grand'mre,
arrire-grand'mre, oncles, tante et mme martre. Il fait si beau,
chre Fanny, que je t'aime mieux dans le jardin de papa que dans la
chambre de maman. Ainsi, amuse-toi avant dner avec ton petit agneau
au grand air et aprs va, comme l'a dit Mlle Mendelssohn, au bois te
rjouir et te rafrachir. Je t'aime et t'embrasse de toute mon me.
Mlle Mendelssohn, la gouvernante, dont il est fait cette brve
mention, gte l'enfant comme sa grand'mre. Cette jeune Isralite
avait la main malheureuse. Aprs Fanny Sbastiani, elle lvera
d'autres jeunes filles et partout o elle passera, elle laissera aprs
elle le germe fatal de vices qui ont parfois fait quelque bruit dans
des enceintes de justice.

  [11] En 1809, Horace Sbastiani avait fait la cour  la nice du
  gnral O'Farrill, la future comtesse Merlin (_Souvenirs d'une
  crole_, p. 193 et 196). Il pousa plus tard Agla Anglique de
  Gramont, veuve du gnral Davidoff, qui, presque toujours malade,
  mourut le 21 fvrier 1842.

Chre Fanny, dit une autre lettre de la marquise, comme je ne veux
pas que tu m'aimes sans fruit, je t'envoie, chre, mes plus belles
oranges, tant rouges que jaunes. Mange-les en pensant  ta chre
petite maman qui t'adore, comme elle trouve que tu le mrites, et qui
viendra demain soir coucher sous ton toit paternel pour te mener le
lendemain  neuf heures et demie chez ta marraine. God bless you, my
dearest! Dites mille tendresses  Mlle Mendelssohn et aux petites de
Rovigo[12].

  [12] Hortense, Lontine et Louise de Rovigo.

Papiers verts, papiers bleus, papiers roses se succdent. Chre
petite Fanny, je veux te faire un arc-en-ciel de mes lettres.
Aujourd'hui, en lieu et place de ma feuille de rose d'hier, c'est une
feuille verte et la premire de la saison que je vais mettre sous tes
beaux yeux et alors ce sera justement comme si tu lisais dans mon
coeur tout plein de toi. Et une autre fois: Ma chre petite. J'ai
une lettre de papa et une de Gustave qui pense toujours  toi, et papa
dit que quand il voit des petites filles, il les trouve laides parce
qu'elles ne ressemblent pas  sa Fanny. Pour Gustave, il s'ennuie
beaucoup de ne plus jouer avec toi et Lawoestine, qui est un peu
moqueur, le voyant biller souvent, lui a dit l'autre jour: Veux-tu,
Gustave, pour t'amuser, jouer au loup avec moi et Lascours[13], comme
avec Fanny et Mugna? Ils t'aiment tous  la folie, chre petite, mais
aucun ne t'aime plus que maman qui t'adore et t'embrasse bien
tendrement.

  [13] Lawoestine et Lascours taient les aides de camp du gnral
  Sbastiani.

Quels charmants billets que ceux de la marquise de Coigny  une
fillette de cinq ans. C'tait l'ge de Fanny en 1812. Il faut
remettre  mercredi, chre petite, lui crit-elle le 27 avril, le
plaisir de dner avec toi, chez ta maman Conflans, parce que nous
n'arriverons que ce jour-l  deux heures. Nous avons si beau temps
que je te regrette encore plus ici que je ne croyais, car vraiment le
lieu est superbe et tu t'y promnerais et tu t'y porterais bien, j'en
suis sre. Adieu, chre, je t'aime tendrement en attendant que je
t'embrasse de mme. Vient l'anniversaire de la mort de la mre. La
marquise crit de Brcy le lendemain. J'ai bien souffert hier, j'ai
vers bien des larmes et ce qui les rendait plus douloureuses encore,
c'est que tu n'tais plus l, comme les autres annes, pour les
essuyer de ta douce petite main, bonne chre petite. J'espre au moins
que tu as bien pri de ton ct pour ta petite maman ou plutt avec
elle, car c'est un ange que ta petite maman. Il le faut croire et
l'aimer comme si tu la voyais, parce qu'elle te voit, elle, du haut du
ciel o elle est, et qu'elle y regarde toujours sa chrie petite
Fanny. Je t'embrasse de tout mon coeur et si je n'avais pas l'me si
triste et la tte si malade, je t'crirais plus longtemps et je te
parlerais de toutes les bonnes gens de cet endroit que tu n'as pas
encore oublis, et qui t'adorent et ne t'oublieront jamais. Et deux
jours aprs: Ma chre petite Fanny. J'espre que quoique tu ne voies
pas maman, tu penses  elle et que tu auras bien du plaisir 
l'embrasser bien fort quand elle reviendra et ce sera quand elle se
portera mieux et ne pleurera plus tant parce que ta petite maman est
morte. Tu n'as pas oubli, n'est-ce pas, dimanche, de demander 
mettre ta petite ceinture noire pour ta petite maman, car tu l'aimeras
toujours bien, quoique tu ne puisses plus la voir. Pauvre chre
petite maman qui est un ange dans le ciel, comme elle en tait un sur
la terre. Sois bien sage, douce, belle et bonne comme elle, ma jolie
petite Fanny, et tout le monde qui aimait tant ta petite maman dira
que tu lui ressembles, ce qui me fera plaisir et  ton papa aussi, et
 nonnon Gustave, qui tait le frre de ta petite maman, que tu as
perdue parce qu'elle est morte. Je t'embrasse pour elle et pour toi,
ma chre petite. Es-tu dj installe  ton petit Brcy? Il fait bien
vilain  celui-ci et le temps y semble pleurer, comme moi, ta petite
maman. Je travaille  ta jolie petite chaise quand je ne souffre ou ne
pleure pas trop, parce que mes larmes la gteraient en tombant dessus.
Le bon M. Picard, M. le cur baisent tes jolies petites mains, sans
gants mme, disent-ils. Moi j'embrasse chre Mme de Rivet et
Mademoiselle de tout mon coeur.

Maintenant elle est toute blanche sans poudre suranne, la grand'mre!
Charmante encore, sous son grand air, ses couleurs  demi-effaces de
pastel pass, si elle garde encore aux yeux, entre deux migraines, un
peu du feu de ses anciennes flammes, c'est pour regarder tendrement sa
Fanny. Pour elle, elle rappelle les derniers restes de son humeur
enjoue. Si triste que je sois d'tre loin de toi, crit-elle l'anne
suivante, ma bien chre petite Fanny, il vaut pourtant mieux
aujourd'hui que je t'crive que je te parle, attendu que tu ne
m'entendrais pas. A la suite d'une terrible migraine qui a dur deux
jours, aprs celui de la mort de ta chre petite maman, il m'est
survenu une extinction de voix,--demande  Mademoiselle ce que c'est,
car il ne faut jamais te payer de mots que tu n'entendes
pas,--probablement occasionne par la chaleur du temps et surtout par
la cruelle contraction et la douloureuse contrainte que j'ai
souffertes au service de ta petite maman. Mais je ne suis pas bien 
plaindre, de souffrir pour celle pour qui j'aurais voulu donner ma
vie. N'est-ce pas, chre petite, qu'hier lorsque Mademoiselle t'a dit
le matin que c'tait le jour o Notre-Seigneur tait mont au ciel, tu
as pens que ta petite maman avait fait de mme en mourant. J'ai dans
le coeur que cette ide t'est venue dans la tte, mais je ne veux pas
t'affliger plus longtemps de ma douleur, de peur d'altrer, avec ta
douce humeur, ta bonne petite sant qui nous est si prcieuse  tous
et que je bnis tous les jours le ciel d'accorder  mes prires et aux
bons et tendres soins de Mademoiselle. Elle a t bien inspire de te
faire prendre du quina et tu tiens bien de ton papa et de ton oncle le
bon effet que tu en retires dj. Tu n'en prouverais pas un moins
salutaire de respirer le bon air de ce lieu remarquablement sec et par
cela seul plus salubre, et puis la vue est dlicieuse en ce moment.
Tous les arbres y sont en fleurs et les seigles en pis et les bois,
par le beau soleil, commencent  s'y couvrir de feuilles ou semblent
tout honteux de n'en pas avoir encore. Puis elle rappelle  la
fillette le bon cur, M. La Messe, comme elle l'appelait, les
poules, les lapins  qui elle aimait donner  manger, les asperges
qu'elle voulait couper de sa main. Adieu, amour de ma vie,
conclut-elle, porte-toi bien et aime-moi de mme.

Fanny a dix ans. C'est maintenant une grande personne  qui l'on offre
pour sa fte des livres  tranches dores. L'ancienne amoureuse de
Lauzun est devenue dvote  sa manire. Quand elle voyage, elle lit
son livre d'heures, rapporte Sarah Newton. Elle envoie  sa
petite-fille _Le Gnie du Christianisme_. Moi qui voudrais donner
pour toi le plus pur de mon sang, je m'en sers pour tracer ces lignes
et t'adresser ce livre que tu as dsir pour ton jour de naissance,
jour pour moi d'inpuisable douceur et d'ternelle douleur. Lis
quelquefois avec Mademoiselle, un chapitre de ce beau et bon livre et,
en le lisant, lve ton me  Dieu, ton coeur  ta petite maman et
demande au ciel de te la donner pour ange, puisqu'il t'en a prive
pour guide et ne te l'a pas laisse pour modle, hlas!... Je
t'embrasse de toute ma tendresse et t'aime de toute celle dont je la
pleure.

Cependant, tandis que Fanny grandit, le gnral Sbastiani continue sa
carrire. Depuis qu'il est de retour de Constantinople jusqu'aux jours
de la campagne de France, il est partout o l'on se bat. C'est
toujours le beau soldat plein de vanit corse et de brio mridional,
le Cupidon, le Don Juan de l'arme impriale. Comme Murat, il aime les
broderies, les panaches, les fourrures, les grands sabres tranant sur
le pav et battant les flancs. Chacune de ses apparitions  Paris,
entre deux campagnes, est pour la fillette la rapide vision d'un beau
causeur au sourire et au regard harmonieux et, chaque fois, il revient
plus riche, plus gnreux et comble de cadeaux sa petite Fanny. A quoi
bon compter? Le roi Joseph ne lui a-t-il pas promis le titre de duc de
Murcie et un riche apanage? Mais titre et apanage sont anantis par
les canons perdus aux victoires de Talaveyra et d'Almonacid. Napolon
ne permet pas qu'on lui perde des canons. Ainsi dpossd dans ses
esprances, Sbastiani est mcontent, et lors de l'abdication de
Fontainebleau, il n'est pas fch de se reposer de ses chevauches 
travers l'Europe, et de rentrer dans la vie civile. La Restauration le
fait chevalier de Saint-Louis, le 2 juin 1814. Mais aussitt, il se
sent en disgrce, si bien qu'au retour de l'le d'Elbe, il est un des
premiers  prendre position. Le 20 mars, il se rend  l'htel des
Postes et y installe Lavalette. C'est lui qui met Benjamin Constant en
rapport avec Napolon. Aprs Waterloo, il est commissaire de la
Chambre des Dputs pour traiter de la paix. Son attitude aux
Cent-Jours pse sur lui et jusqu'en 1819, il se retire en Angleterre.
Alors, Decazes le recommande aux lecteurs de la Corse, comme
possdant toute sa pense. L'anne suivante, il est accus par
Buiema et le baron de Saint-Clair d'avoir t un des instigateurs du
complot de Louvel[14]. Il porte ainsi le poids des recommandations de
Decazes. Il a des succs de tribune qui contrebalancent presque ceux
du gnral Foy. Telle est la situation de Sbastiani, au moment o
sa fille pouse le marquis de Praslin.

  [Illustration: _L'Ordre rgne  Varsovie._
  Caricature de Grandville et Forest. (_La Caricature_, 1830.)]

  [14] Baron de Saint-Clair, _Rvlations sur l'Assassinat du duc
  de Berry_, 31-33. Dans son texte, le baron de Saint-Clair ne
  donne que: gnral S. Mais un exemplaire, avec notes marginales
  autographes de l'auteur, que nous a communiqu M. Adolphe Lanne,
  rtablit le nom en entier.

Le jeune mnage s'est install dans l'htel du gnral, 55, faubourg
Saint-Honor. C'est l que Sbastiani tient chaque matin un petit
lever presque royal o se rendent tous ses compatriotes qui ont besoin
de sa protection[15]. Chez lui frquentent les sommits du parti
libral, tout ce qui, quelques annes plus tard, constituera
l'tat-major de la monarchie de juillet. La vieille marquise est aussi
du mme monde, bien qu'elle y conserve l'indpendance de ses saillies.
Que dis-tu, crit-elle  sa petite-fille, du mariage de M. de
Chabannes avec la nice de Mme Feuchres, apportant en dot 6 millions
et le chteau de Saint-Leu. Conviens qu'il est richement peu dlicat
et encore moins que le mariage Fouch, malgr le _pre coupable_. Au
reste, ces deux unions paraissent scelles du sang royal, sans tre
plus pures pour cela[16]. La marquise n'est pas au courant des
ngociations que son ami Talleyrand mne, pour, au prix de cette
alliance, et du testament que la baronne veut dicter au duc de
Bourbon, acheter le concours du duc d'Orlans[17]. Les journes de
juillet vont faire de Sbastiani une des grandes utilits de la
Monarchie nouvelle. Il sera ministre, le 11 aot 1830, et c'est alors
qu'il prononcera  la tribune le mot qui rconcilie le gouvernement de
Louis-Philippe avec celui du Tsar: L'ordre rgne dans Varsovie. A
partir de cette heure, soit par ses services antrieurs, soit par ses
services de l'heure prsente[18], si bafou qu'il soit par les
caricaturistes, si maltrait qu'il soit par l'opposition, il devient
l'homme indispensable aux yeux de Louis-Philippe. N'est-il pas celui
qui a arrach la reconnaissance de la branche cadette au tsar
Nicolas[19]? Il est mr pour les ambassades, pour le marchalat, pour
la pairie et il entrane dans son sillage son gendre. Les
Choiseul-Praslin, ballots depuis quarante ans entre la monarchie
lgitime, la rpublique et l'empire, ne sont-ils pas de vrais
_dracins_? Ce n'est pas la marquise de Coigny qui trouvera mauvais
le ralliement de son petit-fils  un prince qu'elle aime. Elle est
toute acquise  l'ordre de choses nouveau. Ds l'tablissement de la
meilleure des rpubliques, La Fayette ne lui a-t-il pas adress ce
curieux billet: Comment se peut-il, chre Madame, qu'aprs avoir reu
une si aimable et si bonne lettre je n'ai pas encore eu la
satisfaction de vous en remercier? Vos amis du Palais-Royal n'ont pas
mrit ce reproche ou plutt ce regret, et c'est ce qui augmente, s'il
est possible, l'apparence de mes torts. J'ai nanmoins t
profondment touch des nouveaux tmoignages de votre amiti et de
votre manire, qui est toute  vous, d'exprimer votre approbation.
Vous souvenez-vous d'une chanson de nos anciens qui disait:

    Mardi, mercredi, jeudi,
    Sont trois jours de la semaine.

  [15] _Revue des Deux-Mondes_ du 15 dcembre 1833. Artie de
  Lowe-Weimar.

  [16] Lettre du 6 aot 1827.

  [17] Voir dans A. Lanne, _La Fortune des d'Orlans_, p. 133-149,
  le rcit de cette ngociation.

  [18] Lors des ngociations de Belgique, Sbastiani est le seul
  qui connaisse la vraie pense de Louis-Philippe.

  [19] Le tsar Nicolas avait jusque-l refus de recevoir le
  gnral Mortier, ambassadeur de Louis-Philippe. Il lui donna
  audience et souligna d'un mot son approbation du discours relatif
   l'insurrection de Pologne.

Il tait question d'une dfaite de je ne sais plus quel gnral de
Louis XV. Nos trois jours ont suffi pour la victoire du peuple. Celui
de 89 s'tait dj bien montr, mais quelle supriorit nous avons
trouve dans la Rvolution de 1830. Quelques personnes ont l'air de
croire que parce qu'on s'est abstenu de lanternes et de proscriptions,
il n'y a pas eu de rvolution. C'est une grande erreur et notre
dernire rvolution pousse de profondes racines. Elle sera fconde
parce qu'elle a t pure et gnreuse. Il y a bien eu, depuis,
quelques lgres agitations d'ouvriers, suites assez naturelles d'un
orage et de mauvais conseillers dguiss, comme autrefois, en
patriotes, pour simuler des troubles et introduire un peu de licence.
Quelque chose de plus srieux s'est manifest  Nmes en mmoire de
Trestalion et autres acteurs de 1815. Mais tout cela n'a rien de
vraiment inquitant. J'espre que vous nous reviendrez bientt pour
trouver  Paris le peuple vainqueur, une Cour citoyenne, un roi
rpublicain, le vieux drapeau tricolore et votre plus ancien ami qui
vous renouvelle toutes ses tendresses vieilles d'ge et jeunes de
coeur[20].

  [20] Lettre du 1er septembre 1830.

Deux ans aprs, le 13 septembre 1832, la marquise de Coigny expirait
rue Ville-l'vque o elle s'tait loge pour se rapprocher de son
gendre et de son fils. Fanny et le marquis de Praslin lui fermrent
les yeux.




II

Seize ans de Vie conjugale.


De 1826  1838, le marquis et la marquise de Choiseul-Praslin ne
comptent gure leurs annes que par la naissance de leurs enfants.
Isabelle nat le 14 septembre 1826, Louise le 15 juin 1828, Berthe le
18 fvrier 1830, Aline le 22 aot 1831, Marie le 10 juillet 1833,
Gaston le 7 aot 1834, Lontine le 18 octobre 1835, Horace le 23
fvrier 1837. Fanny Sbastiani, corse, d'une humeur violente, femme
exalte que la plus frivole circonstance transportait tout  coup de
l'excs de la colre  l'excs de la tendresse, avait pris bientt
l'habitude de tmoigner son amour par des clats. Thobald de Praslin,
calme, froid, sans expansions, se trouvait en quelque sorte accabl
par ces alternatives de rages sans raison et d'effusions sans cause.
Au lendemain de ses plus violentes ardeurs, de ses bourrasques les
plus inexplicables, Fanny avait des retours qui lui paraissaient
charmants. Une querelle avait-elle clat entre eux, il brillait aprs
cet orage une sorte d'arc-en-ciel. Sous prtexte d'apporter au marquis
des renseignements d'ordre intrieur, la jeune femme lui glissait ce
billet: Je voulais aussi te proposer d'aller promener, mais pas
prcisment du mme ct. Franchement cela me fait un peu de peine.
Ris-en si tu veux, mais cela est. En tout cas, j'irai chez toi de
bonne heure. Veux-tu donner des ordres  Clment? Il fait si beau.
Nous pourrons aller un peu du ct de Saint-Cloud: l'air y est si bon.
Je t'embrasse tendrement. Thobald, lui, n'avait pas l'habitude
d'crire de ces billets et de ces notes. Les quelques lettres de lui,
qui se trouvent dans les papiers de la duchesse, correspondent aux
voyages au Vaudreuil, proprit patrimoniale de Fanny, qu'il
administrait[21]. Ce sont les lettres d'un bon mari, d'un pre de
famille attentif que la situation d'une femme toujours couche ou
enceinte a habitu  s'occuper de tous les dtails de la maison: Je
suis arriv ici sans encombre, chre Fanny, hier soir  6 heures et
demie, lui crit-il en fvrier 1835, j'ai trouv pour me recevoir
Diane et Mingo en fort bonne sant. Mingo, surtout, est engraiss, et
est devenu norme. Il fait aujourd'hui le mme temps que j'ai eu pour
ma route, un beau soleil et, de temps  autre, des giboules. On
s'aperoit, cependant, dj de l'approche du printemps. Les masses
d'arbre prennent un reflet verdtre  cause des boutons et les oiseaux
chantent de tous cts. Je t'engage  tenir Georges, mais il n'a pas
du tout le mme caractre qu'Eugne. Ainsi, tu en obtiendras ce que tu
voudras en le lui disant doucement, si tu le peux. Eugne, au
contraire, a besoin d'tre brusqu: sans cela, il est insolent. J'ai
oubli d'acheter du vin pour la table. Si tu en trouves l'occasion, tu
pourrais demander  l'oncle de Beauveau de t'en acheter une pice qui
reviendrait environ  20 sols la bouteille. Cette commission l'amusera
peut-tre et il m'a paru l'autre jour que vous tiez fort en confiance
sur l'article de mnage. S'il n'y a plus de bois, fais-en acheter
quelques voies. Dis qu'on ne prenne pas  la cave le bois de htre que
j'ai fait acheter pour le salon, quand il y a du monde. Tu pourrais
peut-tre inviter mon pre  dner avec toi et M. Mignet, ou un autre
jour si tu veux. Je t'en prie, sors beaucoup en mon absence afin de
rester  la maison quand je viendrai. Ensuite, c'est toujours un
exercice, ce qui est ncessaire. Fais des visites le matin et va le
soir dans le monde. N'oublie pas la duchesse de Montmorency. Je te
rappellerai aussi certaines bouteilles de cladon trop petites pour ma
chambre et que tu devais changer. J'aime tes cadeaux quoique je
regrette beaucoup que tu n'emploies pas cet argent pour toi-mme. Mais
adieu, chre Fanny, je t'aime et t'embrasse bien tendrement. Brle
cette ennuyeuse lettre. J'espre demain en recevoir une autre. Comment
trouves-tu le lit de Berthe pour 18 francs?

  [21] Construite par le prsident Portail, vers 1759, sur
  l'emplacement du chteau bti par Le Pautre pour le financier
  Girardin, ami de Fouquet, l'Orangerie, qui dpendait de
  l'hritage du marchal-duc de Coigny, fut habite pendant l't
  par les Praslin de 1825  1841.

Deux ans aprs, en 1837, lorsqu'il s'agit de former la maison de la
duchesse Hlne d'Orlans, Sbastiani mnage  son gendre le poste de
chevalier d'honneur. Le marquis hsite. Il faut, crit le gnral 
sa fille, que Praslin (Thobald) fasse exactement ce qui lui convient.
Je ne vois pas d'inconvnient  ce qu'il accepte les fonctions qu'on
lui propose, ne ft-ce que pour un temps. Il pourra, aprs avoir fait
preuve de bonne volont et de dvouement, prier Mgr le duc d'Orlans
de lui permettre de rentrer dans sa famille. Au reste, il ne faut
qu'il s'en tourmente et le refus est aussi facile  justifier que
l'acceptation.

Le marquis de Praslin devient chevalier d'honneur de la duchesse
d'Orlans. L'ambition, la vanit de Fanny ne sont pas satisfaites. Un
soir de septembre, elle crit  son mari que son pre a dcid avec le
roi de se prsenter aux lections en Corse. Un mois aprs, il
acceptera la pairie et passera la dputation  son gendre, et voici le
pre et la fille qui font des patiences et interrogent les cartes.
Praslin ne sera dput qu'en 1839,  contre-coeur d'ailleurs, sa
nonchalance rpugnant  l'effort, et la concession, qu'il est prt 
faire, ne rtablit pas le calme dans le mnage. Au contraire,  partir
de janvier 1838, les scnes se renouvellent avec plus de violence,
plus de frquence. Mme de Praslin s'en reconnat responsable. Elle les
attribue  un tat d'exaspration, dont elle ne peut tre matresse et
dont elle s'excuse de son mieux. Le 28 janvier 1838, elle crit au
marquis: Cher Thobald, je me fais plus de reproches que tu ne peux
l'imaginer; je suis dans un tat de dcouragement que je ne puis
t'exprimer. Je sens, je vois tout ce que je devrais faire pour te
rendre heureux. Je le dsire plus vivement que tu ne peux te le
figurer. Je ne songe mme plus  ramener les choses sur un pied qui
serait mon bonheur personnel; c'est le tien seul que je veux, que je
souhaite. J'en forme les plus fermes rsolutions, mais _un tat
d'exaspration, que je ne puis contenir, m'emporte  faire des choses
que je blme moi-mme_, et permets-moi de le dire, je suis aigre et
mchante par les mmes motifs qui te faisaient rire et chanter, il y a
quelque temps, quand tu me voyais pleurer; et malheureusement, je le
vois, j'aggrave tous les jours mes torts et cependant, ils sont bien
plus maintenant dans la forme, que dans le fond. Si tu savais comme je
suis profondment afflige de te rendre ainsi malheureux; mais, en
vrit, je n'ai plus ma tte. Je ne me connais plus: tout m'amusait,
me plaisait. Autrefois le spectacle, une fte comme aujourd'hui me
charmait. Eh bien! tout me cote, m'attriste, me pse, me dplat,
parce que je suis mal avec toi et pour toujours, je commence  le
craindre,  moins que tu n'aies piti de moi. Je suis dans un tat
trop violent pour qu'il puisse durer: Oh! je tcherai de me calmer,
mais si tu savais ce que je souffre, tu m'en voudrais moins: _je sens
qu'en ce moment j'ai des droits  ta piti et pas autre chose_, mais
je te sais si bon que je m'y confie en toute assurance. Un peu de
patience, je t'en conjure, pendant un peu de temps encore, avant de me
repousser et dsesprer de l'avenir de ton bonheur. Bientt je serai
calme, rsigne, je te le promets; maintenant, je suis dans un tat
trop violent pour tre juge pour toujours[22].

  [22] Imprime dans le recueil de la Cour des Pairs, cette lettre
  a t place hors sa date. L'tude des dossiers de copies
  proposes pour l'impression, rvle des annotations telles que
  celles-ci: _il y a des inconvnients;  ne pas publier; non; pas
   imprimer._ Bref, le dossier, livr par la Cour de Paris au
  public, a t dlibrment maquill et tronqu.

  [Illustration: _Le Vaudreuil (Eure)._
  Dessin et lithographie de G. de Pontalba.
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

Jusqu'ici, les scnes se sont contenues dans le milieu familial et
rien n'en a transpir au dehors. Tu ne peux donc pas quitter ta
tourterelle, disait Edgar de Praslin  son frre. Partout si l'on
parle du mnage Praslin, c'est pour le citer en modle, comme un de
ceux o rgne l'accord parfait. Tel est l'avis des meilleures amies de
Fanny. Lontine de Rovigo, qui a pous un officier, M. de Lhrault,
ne pense pas autrement. Elle a des chagrins srieux; son mari est
atteint d'une inflammation d'entrailles avec enflure des pieds. Sa
carrire est menace. S'il y avait hydropisie, il n'y aurait aucune
chance de le sauver. Alors quel serait le sort de la veuve et de
l'enfant? Il faut soigner le malade qui a besoin d'une saison 
Plombires; il faut rgler des dettes urgentes, liquider une situation
embarrasse. Mme de Lhrault s'adresse  Fanny de Praslin. Le marquis
intervient. Il fait un de ces prts qui ressemblent  des largesses,
car le remboursement n'est  esprer que si une amlioration de
situation, que rien ne fait prvoir, permet un jour de s'acquitter
envers lui. Tu es, ma chre Fanny, pour moi plus qu'une soeur et ma
famille entire, crit Mme de Lhrault, car tu m'as toujours tendu la
main quand j'ai t malheureuse, ce qu'aucun d'eux n'a jamais voulu
faire. Croirais-tu que j'ai crit  ma mre, il y a trois semaines, au
moment o la sant de M. de Lhrault m'a donn le plus d'inquitudes
et o j'ai rellement cru qu'il allait mourir, pour lui parler de mes
anxits et de l'inquitude o j'tais du sort de Tristan et du mien,
en cas d'un semblable malheur. J'attends toujours sa rponse. Puis,
elle demande l'hospitalit  Fanny pendant que son mari ira 
Plombires. La marquise s'empresse de lui rpondre: Bien
certainement, ma chre Lontine, nous serons bien heureux. Je te
recevrai le 3 septembre et pour aussi longtemps que tu le pourras. Je
ne puis t'crire qu'un mot, mais je veux te prier de faire une
proposition  Hortense[23] qui me ferait un trs vif plaisir  voir se
raliser. C'est de consentir  te laisser abrger ta visite 
Neufchtel et qu'elle vienne avec toi passer quelques jours ici o
elle te laissera quand elle en aura assez du Vaudreuil, o nous
serions enchants de la recevoir. Propose-le lui. Tu dois te rappeler
qu'elle me l'avait presque promis il y a deux ans. Tu me feras dire si
tu veux une voiture et des chevaux  Rouen. Pas de discrtion! Cela
les promne et leur rend service. Ils meurent de gras fondu. M. de
P... est parti ce matin pour attendre les couches de Mme la duchesse
d'Orlans (la prochaine naissance du comte de Paris). De l, il va au
Conseil gnral. Je crains bien qu'il ne soit un mois absent ou au
moins trois semaines. Je t'en prie, plaide ma cause prs d'Hortense et
reois l'expression de tous mes tendres sentiments. Ne m'oublie pas
auprs de ceux qui t'entourent[24]. La runion projete ne semble pas
avoir eu lieu. M. de Lhrault meurt quelques semaines plus tard.

  [23] Hortense de Rovigo (1802-1881) tait marie au baron de
  Soubeyran-Reynaud.

  [24] A. Morrisson. _Collection d'autographes_, v. 198. Cette
  lettre est publie avec la signature ajoute  l'impression:
  Altarice Rosalba, duchesse de Praslin. En 1838, elle n'tait pas
  duchesse mais marquise. Elle n'a jamais sign que
  Sbastiani-Praslin.

  [Illustration: _La duchesse Hlne d'Orlans._
  Imprimerie lithographique de Btremieux.
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

Le marquis de Praslin, aprs les couches de la duchesse d'Orlans,
aprs le Conseil gnral, aprs un sjour  Vaudreuil o fut conu
Raynald de Praslin, repart pour Paris et de l pour l'Angleterre.
J'espre que tu as fait bon voyage, cher ami, lui crit sa femme, et
j'espre que le grand que tu projettes ne sera pas trop long. Il me
semble qu'alors tout ira bien. Il me tarde bien de t'en voir revenu,
car lorsqu'on aime bien, on est toujours comme dit Molire: Alors
qu'on dsespre on espre toujours. Mais motus, n'est-ce pas, sur ce
sujet? Je veux croire que tout ira bien, je t'aime trop pour ne pas me
corriger et tu es trop bon pour m'en vouloir toujours et me fuir et
tre honteux de ma tendresse et intimement avec moi si tu tais
content de moi. Horace est bien aujourd'hui, mais le nez de Gaston
empire vraiment tous les jours et lorsque M. Delisle viendra, j'ai
bien envie de lui proposer un vsicatoire pour Gaston. Raphal vient
d'arriver avec tous les chevaux en bon tat; il m'a apport mon
ornement de 68 francs, mais comme tu as oubli de me dire ce que tu
voulais  ce sujet, j'attends tes ordres pour le donner. N'en dis rien
 Mme Desprez (l'institutrice en fonctions), mais je suis dsespre
et Eugne en est boulevers. Une souris s'est introduite par la serre
dans le grand salon et a dvor par places la belle chauffeuse de
tapisserie bleue; mais je crois que cela est remdiable. Je la fais
dtendre et je vais l'envoyer  Morgat (son tapissier). Eugne tait
si dsol que je n'ai eu le courage de le gronder; mais cela est bien
dsagrable et je crois par exemple que la leon est bonne pour
l'engager  redoubler de soins. Tu auras trouv un sac  argent que je
ferai remonter plus tard avec une tapisserie, mais je n'ai pas eu le
temps d'en faire une. Tu auras aussi trouv un petit portefeuille de
mon ouvrage pour tes _bank-notes_  Londres. Ma seule commission,
c'est pour Mme Desprez qui m'avait prie de me charger d'une de ses
soucoupes pour pouvoir lui en faire faire huit pour ses tasses  caf.
Tu vas tre doublement bien reu  Londres  cause du discours de ton
pre; j'en ai t touche et reconnaissante comme d'un fait personnel.
Si je l'avais os, je lui aurais crit: parle-lui bien de moi. Soigne
mon anneau. La bague avec le petit chien, que tu m'as donne, ne me
quittera et je regarderai souvent avec confiance et amour cet emblme
que tu m'as donn. M. Benech est fort cher[25]; j'ai appris que le
moins  lui envoyer est de 6  800 francs: Mme Delessert lui a envoy
2 000 francs, mais elle l'a vu bien plus et plus longtemps que moi; on
paie les drogues  part, mais c'est peu de chose. Il demeure rue du
Bouloy, no 10. Faut-il que je lui crive? et dans ce cas comment faire
pour l'argent? Mon bien-aim, je te recommande instamment l'affaire de
la soeur Saint-Benoit. Mme Belt, c'est dix leons  3 francs qu'on lui
doit. Adieu, mon bien-aim chri, laisse-moi te dire que je t'aime et
t'embrasse bien tendrement.

  [25] C'est un mdecin gyncologiste alors rput.

Cet accord, parfait tant que le marquis est absent, est sans cesse
troubl sitt qu'il est au Vaudreuil ou  Paris. Alors, les scnes
recommencent. Les emportements d'abord et puis ensuite les regrets. Il
semble que le marquis a menac sa femme d'une rupture si elle ne
renonait point  ses violences. L-dessus nouvelles lamentations,
plus prolixes, plus tumultueuses que par le pass: J'ai eu tort ce
matin et je commence trs bien  sentir que, parce que je suis
triste et malheureuse, ce n'est pas une raison, lors mme que mon
amour-propre est bless, comme mes affections, d'tre emporte et de
mauvaise humeur. Je sens donc trs bien que si je suis excusable
d'tre afflige de la position o ma conduite m'a mise, je ne saurais
l'tre de ma violence et de mon humeur, plus qu'un homme ne le serait
de devenir un voleur, parce qu'on l'a vol. Je comprends que mes
fautes, sans cesse renouveles, doivent tous les jours aggraver ma
position et que je n'ai que ce que je mrite; aussi, je comptais plus
sur ton extrme bont que sur moi; mais tu es lass, c'est tout
simple.

Je n'oserais entrer avec toi dans le dtail des penses et des dsirs
que cette ide fait souvent natre dans mon esprit. Mais sache-le
bien, Thobald, ni l'amour que j'ai pour tes enfants, ni l'espoir
vague d'un bonheur que je n'attends plus, ni une terreur matrielle ne
me retiennent en ce monde. Une seule pense m'arrte, me retient et
doit m'enchaner  cette vie, quelque pnible, inutile et nuisible
qu'elle puisse me paratre: c'est un devoir de vivre et peut-tre de
souffrir. Alors, il faut s'y soumettre. Crois-le bien, je sais qu'il
faut que je vive et c'est seulement, parce qu'il le faut, que cela
est. Ah! si tu savais tout, tu serais bien convaincu que ce n'est pas
par faiblesse, mais par devoir, que je ne t'ai pas encore dlivr de
moi. Je le sais, tu as un plan: tu me veux corriger, et, si tu
russissais, je suis convaincue que tu voudrais me rendre heureuse;
mais, mon ami, les moyens que tu emploies sont trop violents pour moi;
ils m'irritent malgr moi et alors tu m'en veux et nous tournons dans
un cercle vicieux. Tu veux me rendre moins exigeante et tu me prives
(permets-moi de te dire la vrit) des droits les plus naturels (et tu
ne saurais nier, cependant, qu'une femme en a quelques-uns aux gards
et  la socit de son mari); tu veux me rendre moins inquisitive, et
tu me refuses la moindre rponse, la plus simple; tu veux me rendre
plus douce et tu froisses sans cesse ce qu'il y a de plus tendre et de
plus dlicat dans le coeur d'une femme; tu veux me rendre moins
jalouse, et tu mnes une vie, capable, je te le jure, d'exciter la
jalousie de la femme la plus calme et la plus indiffrente. Tu vas
triompher en me disant qu'en cela, du moins, tu russis, car je te
fais des scnes de jalousie, et ce silence ne saurait-il avoir
d'autres motifs que celui de ta confiance? Oui, je ne doute pas un
instant, quand je suis de sang-froid, de tes bonnes intentions
vis--vis de moi; mais je vois avec terreur les crises et les ravages
que produit la violence des remdes et je crains bien que lorsque la
maladie cdera aux remdes, le feu qui allume le mdecin et le malade
ne soit entirement puis, chez le premier moralement, chez le second
physiquement.

Je ne m'aveugle point: hier soir tu m'avais su gr de n'avoir pas
profit du temps de ton bain pour ne point te quitter et te parler de
mes chagrins et des explications que je dsirais; ce matin, j'ai
dtruit le peu de bons effets qu'avaient produits mes efforts. Je sais
bien que tu n'admets pas qu'une femme ait des droits, mais cependant,
en toi-mme, ne comprends-tu pas, mon bien cher Thobald, qu'il y a
certaines manires de vivre qui peuvent faire de la peine  une femme
et lui inspirer de bien naturelles inquitudes. Dans ce cas, une femme
ne doit-elle pas demander des explications? Si elles sont refuses,
l'inquitude ne doit-elle pas s'accrotre? Eh bien! je souscris encore
 cela. Mais, du moins, faut-il les promettre entires et
satisfaisantes pour l'avenir. Et quand je dis des explications,
j'entends une rponse franche et nette sur des vnements passs qui
peuvent avoir excit des inquitudes et des soupons pnibles.
Crois-tu que sans cela la confiance puisse jamais s'tablir? Admets
que je sois compltement corrige de mes violences, de mes questions,
de mes exigences (que je cherche sans les trouver maintenant). Admets
enfin que depuis assez longtemps, tu sois content de moi, de manire 
vouloir prendre un nouveau genre de vie, sera-t-il bien probable que
ma tendresse soit aussi vive, affectueuse, empresse et confiante que
tu pourrais le souhaiter, si j'ai conserv au fond du coeur des
inquitudes sur le pass? Et crois-tu donc que parce que je ne les
aurai pas articules, ces inquitudes, elles n'en auront pas t
aussi profondes et aussi pnibles? Lors mme que j'aurais appris 
dissimuler les doutes qui me resteront, parce qu'ils n'auront pas t
claircis, crois-tu, cher ami, que ta femme pourra tre telle que tu
le dsirerais. Il pourrait y avoir plus d'intimit, de confidences, de
caresses que maintenant, mais peut-tre moins de tendresse qu'il n'y
en a encore maintenant. Je sais que lorsque tu me repousses, je dois
m'loigner sans me plaindre et murmurer surtout; que lorsque tu
m'appelles, je dois venir sans conditions, sans rflexions, quelques
inquitudes, quelques soupons qui puissent m'agiter; je t'appartiens,
tu peux me prendre, me laisser, me reprendre  ta fantaisie; je dois
obir et faire tout ce qui est devoir avec toute l'affection qui
dpend de moi, sans m'inquiter de ta conduite, dont ta conscience
doit tre le seul juge pour nos rapports entre nous; mais la
confiance, elle, fait seule tout le charme de la vie, le bonheur de
l'intimit, la douceur des caresses. En disant tout cela, ne va pas
t'imaginer que je serais capable de te souponner de m'appeler pour
mieux cacher ton jeu. En vrit ce serait bien injuste, car tu
affectes trop les mauvaises apparences, pour que les dessous de cartes
soient aussi mauvais  beaucoup prs. Mais tu es bien mchant, je
t'assure, car, tu ne saurais le nier, tu serais bien fch que j'eusse
l'air radieux, enchant de ma libert extrme et de mon isolement, et
plus j'en suis dsole, plus tu augmentes mon chagrin et mon trouble.
Mais o veux-tu en venir? Peux-tu te figurer me rendre confiante en
excitant mes soupons par tous les moyens, sans me prouver par des
claircissements que j'avais tort? Attends-tu que je puisse jamais
avoir le calme et la douceur inaltrable comme Rgine (Rgine de
Praslin, duchesse de Sabran-Pontevs)? Mais, mon ami, autant prendre
la lune avec les dents. Je puis apprendre  me contenir, m'adoucir,
devenir plus soumise, mais impassible, jamais! Ce serait tout au plus
si tu me devenais tout  fait indiffrent. Et plt  Dieu que je pusse
jouer au naturel, pendant un bon mois, l'insouciance, la lgret,
la gaiet! Tout changerait bien vite. Tu me traites comme une folle.
N'as-tu jamais craint que je te prenne en grippe, comme elles le font
de leur mdecin? Hlas! tu as raison de compter sur l'excs de ma
tendresse; et cependant, souvent je me dis: Oh! s'il tenait moins 
me corriger, et qu'il me traitt comme une indiffrente, je ne le
verrais plus. Et vraiment je n'en puis plus.

  [Illustration: _Le Vaudreuil: L'Orangerie._
  Dessin par Hostein. Lithographie d'Engelmann.
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

Le dbut de sa grossesse semble exasprer l'tat d'excitation nerveuse
de Mme de Praslin. Nouveaux cris de dsespoir quelques jours aprs.
Aprs un nouvel clat, au cours duquel le marquis a menac d'une
longue absence, d'o il espre l'apaisement: Mon cher Thobald,
crit-elle, je ne puis plus rellement avoir d'illusion; je sens que
ma tte se perd. Au nom de tes enfants, aie piti de leur mre. Ne
m'excite pas lorsque je suis dj au dsespoir. Pourquoi, si tu veux
me fuir, mettre tout le monde dans la confidence? N'est-ce pas assez
pour moi d'tre isole, abandonne? Crois-tu que ce soit l du bonheur
pour une personne qui t'aime lorsque, aprs avoir pass mes nuits et
mes matines dans le chagrin, je parviens  prendre sur moi pour tre
calme? prouves-tu un secret plaisir  parler, sans cesse, devant tout
le monde, de projets qui doivent m'tre d'autant plus pnibles que je
t'aime et que je sens qu'ils sont une punition? Pourquoi me dsoler
sans cesse par une affectation continuelle de cachotteries, pour des
riens, vis--vis de moi? Tu dis, mon ami, que tu veux me quitter
longtemps pour m'aimer encore davantage, peut-tre pour perdre
l'habitude des querelles. Ne sens-tu donc pas que plus je souffrirai,
plus malheureusement mon caractre s'aigrira? Je sens que la bont me
ramnerait, mais, je te jure, la douleur me fait perdre la tte.
Pourquoi chercher toujours les sujets les plus douloureux pour moi?
Thobald, rflchis toi-mme, mon ami! Trouverais-tu bien tendre, bien
aimable, un mari qui ne parlerait jamais d'abandon et qui affecterait
les mystres en tout? Que tu le fasses quand j'ai t aigre ou
mchante, je conois; mais qu'avais-je fait ce matin, mon ami, pour
choisir tous les sujets les plus pnibles?

La plaie de mon coeur est au vif, mon ami. Si quelquefois je
parviens, en vue de te ramener,  engourdir mes souffrances, pourquoi
y verser toi-mme des irritants? Mon ami, tu es si bon, tu me
comprendras, j'en suis sre. Une fois emporte, hlas! je ne sais plus
m'arrter. Par piti, ne m'excite pas  te dplaire. Tu es pouss 
bout, dis-tu, mon ami. Si lorsque tu voudras revenir, aprs tre
calm, dis-tu, par un long abandon, tu me trouvais habitue  cette
indpendance, aigrie, dgote par cet abandon, me refusant comme tu
le fais maintenant  tout accommodement, crois-tu que tu ne
souffrirais pas cruellement? Il y a dj maintenant, mon ami, des
barrires infranchissables entre nous,  moins d'vnements;
maintenant,  moins d'une vritable maladie de l'un de nous, il n'est
plus possible sans ridicule, sans inconvenance, sans une espce d'aveu
de rconciliation, et par consquent de brouille,  laquelle on
attacherait des ides fcheuses, que, quelque dsir que nous puissions
en avoir, nous puissions habiter la mme chambre. Bientt il en sera
de mme des lettres. Une fois l'habitude perdue, il faut la continuer
sans avoir l'air d'tre en bonne intelligence, de mme pour sortir,
etc. Je fais ta part belle, tu le vois, je ne te demande plus que de
ne pas toucher certains projets d'abandon et d'viter des affectations
de cachotteries. Si nous redevenons bons amis, tu me taquineras tant
que tu voudras; d'ici l, non, je t'en prie. Tu devrais, je t'assure,
t'arranger pour me....

Et elle ne termine pas sa lettre. Une saute de vent quelconque dans
son cerveau d'oiselle la fait expdier sans achever sa pense. Mais
bientt, la crise reprend. Et voici la marquise qui adresse  son mari
une sorte d'ultimatum: Je ne sais, Thobald, si jamais votre colre
contre moi sera assez calme pour que vous puissiez lire, avec quelque
souvenir de votre ancienne affection, ces lignes. Vous m'abandonnez
compltement et vous me dites: Soyez heureuse, que voulez-vous de
plus? Vous tes libre comme l'air! vous pourrez faire tout ce que vous
voudrez, je ne m'en inquite pas. Quoi! cet isolement serait  vos
yeux le bonheur; mais il faudrait que je n'aie ni me ni affection,
pour tre heureuse avec la vie que je mne. Quoi! lorsqu'aprs ne
vous avoir vu que dix minutes pendant le djeuner, je n'ose pntrer
chez vous pour vous dire un mot, je dois tre contente, heureuse,
lorsque je vous revois, exactement pendant le dner, devant dix
personnes, lorsque tout ce que vous me dites m'est prouv, quelques
minutes aprs, tre un mensonge pour les choses les plus simples et
les plus naturelles. Toujours fuie, toujours chasse, je dois paratre
riante et heureuse. Pourriez-vous nier que, depuis quelques jours,
rsigne  la triste vie  laquelle vous m'avez condamne, je vous
recevais avec la mme tendresse que j'ai toujours eue pour vous. Hier
soir encore, Thobald, aprs avoir pass ma journe  dsirer vous
revoir, heureuse, oh! oui, bien heureuse du quart d'heure que vous
m'accordiez  la fin de la journe en rentrant du spectacle, je vous
remerciais avec effusion, oubliant toutes mes souffrances pour un
instant de bont de votre part. Eh bien! pour prix de cette
rsignation, de ma soumission  toutes vos volonts, le lendemain, je
vous vois encore moins et cependant vous m'aviez dit, Thobald, que
moins je vous demanderais, plus je serais rserve, plus je vous
verrais. Quoi! non seulement il faut tre rsigne, soumise  ce cruel
isolement, mais un regret est mme un crime  vos yeux. Vous convenez
que peu de maris, qui soient de bons maris, aient autant de libert
que vous. Eh bien! ce n'est pas assez encore que le sacrifice complet
de mon bonheur, car croyez-vous que ce soit du bonheur que de
s'entendre rpter sans cesse qu'au prix de ne plus vous voir on ne
saurait tre heureux; et il faut que je sois gaie, contente, que je
vous remercie de m'abandonner. Vous voudriez que je fusse plus aimable
et plus heureuse que ne le sont bien des femmes, mme pour des maris
les plus affectueux. Il y a quelque temps, avant que je n'eusse pris
encore sur moi de ne jamais enfreindre vos ordres, pour aller chez
vous, pour vous questionner, vous souponner, vous accuser, j'aurais
compris la manire dont vous me traitez, mais lorsque je vous ai
montr ma soumission, ma confiance, de la manire la plus irrcusable,
oh! pourquoi, Thobald, redoubler de duret, pourquoi en me poussant
au dsespoir, faire perdre en quelques instants le fruit des efforts
que vous devriez encourager. Thobald, tu m'en veux, parce que dans
l'excs de mon amour j'ai t jalouse, inquite, mais si je t'ai
accus injustement dans mes emportements, tu ne saurais le nier,
jamais je ne t'ai, en aucun instant de ta vie, montr de dfiance dans
mes actions, jamais je ne t'ai refus ma prsence, mes caresses; mais
toi, tu ne m'accuses pas, tu ne me souponnes pas, mais que ferais-tu
de plus vis--vis de moi que tu ne fasses maintenant. Mme les
caresses qui t'chappent malgr toi, tu les regrettes, tu me les
reproches comme si j'en tais indigne.

Thobald, tu m'aimes encore, au nom de tes enfants, de ton
bonheur,--car je le sais comme toi, tu ne peux pas tre heureux ainsi,
en menant une vie qui serait de l'inconduite  tes propres yeux,
dis-tu, si j'tais plus aimable,--ne me force point, en me rduisant
au dsespoir,  me faire dtester par toi. Soutiens-moi plutt. Hlas!
je ne puis donner que soumission et confiance. Bientt, je l'espre,
j'y joindrai de la douceur. Mais tre gaie, aimable, le puis-je,
lorsque je suis malheureuse et ne puis-je pas l'tre avec la vie que
nous menons, pour peu que j'aie de l'affection pour toi. Quoi! tu
serais aise de me voir gaie, heureuse, tant abandonne par toi! Ah!
le jour o je serais ainsi console je ne me soucierai pas de te voir
changer et revenir. Ce soir, quand tu es rentr, j'avais souffert
moralement et physiquement toute la journe; je venais cependant de
m'occuper de toi et cela m'avait fait du bien, car je t'aime,
Thobald, et bien plus que tu ne le crois. Comme tu m'as traite en
rentrant! Oh! alors j'ai perdu la tte et j'ai fait mille choses dont
tu ne m'accorderas jamais peut-tre le pardon, car j'aurais d
renfermer mon chagrin et ne pouvant rentrer chez toi, je me suis
promene  minuit sous ta fentre. Tu me bannis de ta chambre comme
une coupable. L'ai-je jamais fait dans ces soupons dont tu te plains
tant? Par piti, Thobald, cde  ta bont naturelle,  ton affection
pour une femme qui meurt d'amour pour toi et qui deviendra folle. Ne
persiste pas dans tes ides qui nous entranent tous les jours plus
loin l'un de l'autre. J'embrasse tes genoux. Par piti, ne te raidis
pas. Si tu savais comme je souffre et toi aussi tu souffres, mon
bien-aim.

Pour causer une telle jalousie, le marquis est-il une merveille de
beaut? Brun, petit, de mince apparence, ainsi le voit le comte
d'Alton-She. C'est un blond blafard, ple, blme, l'air anglais,
dira Victor Hugo qui lui trouve l'air faux. Sur sa douceur, tout le
monde est d'accord. Il adorait ses enfants, dit le docteur Louis, et
passait sa vie  en avoir un sur ses genoux et, parfois en mme temps,
un autre sur le dos. Il a l'intelligence paresseuse. Souvent il
promet et il oublie, ou sa nonchalance a le dessus. Souvent il ne sait
pas vouloir, ou s'il veut, il ne sait affirmer sa volont et fait en
dessous ce qu'il et d faire au vu et au su de tous. Il a toujours
l'air d'tre prt  dire quelque chose qu'il ne dit pas. Ainsi sont
les hommes qu'on a habitus  s'effacer.

Un jour, le 5 dcembre, dans un moment d'exaspration, la marquise
crit  M. Riant, le notaire qui a dress son contrat de mariage,--il
a cd son tude  Me Cahouet, mais il continue  s'occuper des
affaires de ses anciens clients. Elle rclame son intervention entre
elle et le marquis de Praslin. Pour une rconciliation? que non pas!
pour une sparation amiable. Monsieur, je viens m'adresser  vous
pour obtenir de vous un grand service pour lequel je rclame votre
entremise et votre discrtion. Depuis longtemps, je dsire me sparer.
Depuis un an environ, j'ai consenti  rester sous le mme toit que M.
de Praslin, malgr ce dsir; mais cette vie ne m'est plus supportable.
Ma sant s'altre tous les jours. Je n'ai plus que peu de temps 
vivre et je voudrais le passer dans la solitude et le calme. Il me
sera facile, en ayant besoin, de me faire ordonner un hiver dans le
Midi. Je sais que M. de Praslin craint les clats et que cette seule
ide peut lui donner de l'opposition  une sparation. Je ne demande
que la permission de partir seule, au 15 janvier, sous le prtexte de
ma sant, en lui faisant le sacrifice de mes enfants. Je crois avoir
le droit de demander une sparation qui, en ne drangeant rien  ses
affections, ses gots, ses habitudes, me donnera la possibilit de
mourir en paix dans la solitude qui peut tre le seul vritable refuge
des regrets. J'ai fait choix d'un lieu o je dsire me retirer. C'est
une toute petite ville sur les bords de la Mditerrane. Une pension
de 6 000 francs suffira  mes besoins. Quels que pussent tre les
motifs qui aient donn l'ide  M. de Praslin qu'il avait le droit de
me rduire  la vie qu'il m'impose, je sais que j'ai droit  toute son
estime et que j'aurais tort de supporter des humiliations continuelles
qui empoisonnent ma vie sans les avoir mrites. Je pense donc,
Monsieur, que vous parviendrez  obtenir de lui la seule et dernire
grce que je lui demanderai de ma vie. Croyez, Monsieur,  mon
ternelle reconnaissance de vouloir bien me prter votre appui et
d'tre le dpositaire de ce triste secret de famille. Si vous parvenez
 dcider M. de Praslin  consentir  mon dpart, je lui donne ma
parole que je ne parlerai de notre sparation  personne. Une fois
partie, on s'habituera  mon absence et tout esclandre sera vit. Si
M. de Praslin n'y consentait pas, je suis tellement dcide  en
arriver l,  moins d'un changement radical dans sa manire d'tre
avec moi, que je ne puis rpondre que je n'amne, par un clat dans sa
famille et la mienne, la sparation que j'implore comme une faveur.
Croyez-moi, Monsieur, il faut de relles souffrances pour conduire l
une femme qui n'a jamais eu d'autres affections que son mari et ses
enfants.

Cette lettre, encore elle ne l'envoie pas. Sitt qu'elle s'est
soulage en l'crivant, elle s'est rendu compte que ce n'est pas une
sparation qu'elle veut mais un rapprochement, et sur le carnet o
elle note ses penses, elle inscrit trois rflexions o ses
proccupations s'panchent: Lorsqu'on attache deux lvriers au mme
poteau, si on ne met pas les deux chanes d'gale longueur, celui qui
aura la chane la plus courte sera entirement  la merci de l'autre
qui, tantt le dlaissera, tantt lui fera subir sans recours la
tyrannie de sa force et son indpendance.

Cette fleur, elle vous plat. Vous voudriez la conserver; elle
rpandrait un doux parfum sur vos jours, mais elle est dlicate, il
faut la manier avec dlicatesse, avec soin, car elle se briserait
aisment. Si vous la ngligez, si vous la pliez de ct pour plus
tard, oh! il sera trop tard alors. Elle aura langui et elle se sera
fane, dessche, et elle tombera effeuille quand vous voudrez la
reprendre. Ainsi le coeur d'une femme.

Si vous aviez une plante du Midi, ne savez-vous pas que pour la
conserver, il faut l'entourer de soins, ne pas l'abandonner au froid,
car si vous l'abandonnez, elle mourra,  moins que d'autres ne se
chargent des soins que vous aurez ngligs, et vous le regretterez,
mais trop tard; car cette plante, quoique les soins excessifs vous
fussent quelquefois  charge, vous y teniez peut-tre, d'autant plus
que ses qualits n'taient pas celles qu'on rencontre communment et
sa raret ajoutait  son prix et flattait peut-tre votre vanit comme
vos plaisirs. Ainsi le coeur mridional d'une femme; il est moins
doux, moins agrable, mais peut-tre plus aimant, moins lger que
celui d'une femme du Nord. L'amour est la vie qui l'anime, le feu qui
l'chauffe. S'il est vertueux et que vous l'abandonniez, le froid de
la solitude le glace et il meurt...

  [Illustration: _Une soire chez le duc d'Orlans._
  Dessin d'Eugne Lami. (Jules Janin: _Un hiver  Paris_.)]

Au moment o Mme de Praslin trace ces penses,  quoi
correspondent-elles dans la ralit? Elle est si peu dlaisse, si peu
condamne au froid qu'elle porte dans son sein Raynald, dont la
conception a suivi de fort prs la gurison des troubles subsquents 
ses couches du printemps. Las des scnes de jalousie, effray des
aptitudes extraordinairement prolifiques de cette infatigable
pondeuse, rassasi, distrait par d'autres amours, Praslin s'est-il
refroidi? C'est un silencieux, un rserv, un timide, un scrupuleux
aussi. Jamais il n'a pu se rsigner  voir souffrir. C'est un ange de
bont, diront la duchesse, Mlle Deluzy, ses serviteurs. Il n'aurait
pu voir tuer un poulet et n'osait renvoyer un serviteur, et pourtant
il est sourd aux lamentations de Mme de Praslin. Jamais il n'a parl
que par ses silences. Il n'a retrac nulle part ni une plainte, ni une
articulation. Les documents saisis dans son secrtaire se rduisent
aux lettres de Mme de Praslin, et c'est dans celles-ci seules qu'il
faut chercher la vrit. A les lire en psychologue averti, ngligeant
les apprciations de celle qui crit pour s'en tenir aux faits qu'elle
voit, il s'est accompli une volution grave dans l'me de Praslin. Il
est triste, absorb. Il a des chagrins mystrieux. Il s'loigne
visiblement de sa femme. Il observe, il surveille. Plus tard, la
lgende a prtendu--mais rien n'est venu la confirmer--qu'il l'avait
souponne d'une intrigue, qu'une lettre anonyme lui avait fait croire
 l'existence d'un enfant mystrieux, lev dans un rduit cach au
fond du parc, qu'il l'y avait suivie et qu'alors, il s'tait rvl 
lui que Mme de Praslin secourait les malheureux  l'insu de tous. Tout
ce qu'a crit Fanny contredit cette version. Ce n'est pas M. de
Praslin qui implore le pardon de la femme qu'il a calomnie; c'est la
femme qui supplie, qui parle de honte, de regrets, de remords,
de repentir, et c'est M. de Praslin qui lui dit qu'il la mprise,
qui l'carte soigneusement de ses enfants, comme une influence
malsaine, dltre, vicieuse. Il faut donc renoncer et  la thorie de
Praslin, las du mariage, et  la thorie de Praslin jaloux, mfiant,
injurieusement souponneux. L'hypothse doit tre autre.

Longtemps avant la naissance de Raynald, longtemps mme avant celle
d'Horace, un scandale a boulevers le grand monde parisien. Une jeune
femme, au lendemain de couches douloureuses, a fui le domicile
conjugal en criant sa haine pour les hommes et leur barbarie. La
transfuge est partie, non pour Cythre mais pour Lesbos, en compagnie
d'une femme de chambre. Au cours du procs de sparation qui a suivi
cette fugue, un nom a retenti discrtement dans les prtoires, celui
de Mlle Mendelssohn. Praslin peut n'en avoir rien su. Il y a,
cependant, un vieillard qui sige sur les bancs de la Chambre des
Pairs, un collgue du vieux duc de Praslin, dont la vie a t brise
par ce scandale. Mais le nom de l'institutrice a pu alors ne rien
rappeler au marquis. Il semble qu'au courant de 1839, ce nom ait pris
une signification pour lui. Quel est l'homme qui peut se vanter de
connatre  fond un autre tre humain? Est-il rien qui gale la
souffrance de _ne pas savoir_, jusqu' ce qu'on connaisse celle de
_savoir_? Sitt l'ingurissable soupon pntr en lui, Praslin a eu
sa vie empoisonne. Il a cherch, scrut, analys, rapproch des riens
qui, jusque-l, n'avaient pas eu de sens  ses yeux. Ces tats d'me,
il les parcourt en un douloureux calvaire, pendant la fin de l'anne
1838, l'anne 1839, et toute l'anne 1840. Ce n'est que celle-ci
rvolue, que l'on trouve, dans les lettres de Mme de Praslin, des
allusions nettes  des reproches,  des griefs,  des accusations que
son mari a articuls dans leurs querelles et qui n'y avaient point
paru jusque-l.

Plusieurs mois encore, la malheureuse se dbat, non contre ces
soupons qu'elle rpte et ne semble pas comprendre, mais contre leur
rsultante qu'elle voit seule. Elle combat les moulins  vents que
forge son imagination, et elle n'aborde, ni de face ni de ct, des
griefs qui sont, entre tous, les plus difficiles  combattre. Jadis
choye, caresse, maintenant repousse avec une sorte d'horreur et de
dgot, elle croit  des matresses. A entendre parler sans cesse de
maris qui ont de petits appartements, elle suspecte le sien. Elle
s'habitue  accuser successivement toutes les gouvernantes de ses
enfants de lui disputer le coeur de son mari. C'est le reproche
qu'elle a fait d'abord  Mlle Desprez, qu'elle fait  celle qui lui a
succd et qui est pourtant une malade menace par l'anvrisme,
qu'elle fera bientt  Mlle de Tschudy. En mme temps, elle s'avoue 
elle-mme qu'elle ne souponne pas son mari, qu'elle n'a pas le droit
de le souponner. Certains jours, ce ne sont pas des reproches qu'elle
lui adresse, c'est son admiration qu'elle exprime: J'admire ta bont,
ta patience avec moi. Je suis confuse, malheureuse de me sentir si
coupable envers toi, _le meilleur des hommes et des maris_. Il n'y
avait pas plus de dix minutes que j'tais rentre dans ma chambre, que
je sentais tous mes torts bien plus profondment que je ne puis te
l'exprimer, et si je n'avais cout que mon coeur, j'aurais couru me
jeter  tes genoux, mais j'ai craint de te contrarier et de t'empcher
de dormir. Pour moi, il est une heure et je n'ai pu attendre  te
demander pardon. Je me suis leve et je t'cris; mais je ne pourrai
jamais te dire tout ce que j'prouve de honte, de remords, de regrets,
de repentirs de ma conduite, et d'admiration pour la tienne, et de
reconnaissance. Oui, de reconnaissance, malgr tous les chagrins que
j'prouve, car je sens qu'une bien vive affection peut seule rsister
 une conduite comme la mienne, et t'inspirer ce dsir et cette
persvrance d'employer  me corriger tous les moyens qui doivent le
plus rpugner  ta douceur, ta tendresse, tes habitudes, car tu me
sacrifies mme dans ce but les apparences de ta conduite si
exemplaire. Pardon, oh! pardon, mille fois pardon, mon bien-aim
Thobald, si j'ose me permettre de te nommer encore ainsi. Tu es un
ange dont je n'tais pas digne et, cependant, je t'aime bien et c'est
cet amour qui me fait perdre la tte et qui, dans le dsespoir d'tre
spare de toi, me fait faire et dire des choses dont je rougis et que
jamais je ne pourrais assez expier, si ta bont ne surpassait encore
mes torts. Cher Thobald, aie piti de moi. Je ne serai pas, je
l'espre, toujours indigne de toi, encore un peu de patience. Hlas!
je ne fais gure de progrs; mais intrieurement, je sens plus vite et
plus profondment mes torts et ta bont. Au nom du ciel, ne te
dcourage pas, car lorsque je reprends ma raison, je sens combien tu
as raison d'agir ainsi que tu le fais. Corrige-moi, punis-moi autant,
aussi longtemps que tu le voudras. Laisse-moi seulement penser au
proverbe: Qui aime bien chtie bien. Crois  mon repentir comme 
mon amour. Pardon! Pardon.

Puis, c'est une autre attitude. Le silence de Praslin, ce silence des
calmes qui exaspre les esprits exalts, porte ses fruits. Un jour, au
Vaudreuil, elle tente de se frapper avec un stylet, et son mari se
blesse  la main en la dsarmant. Puis Fanny se dclare prte  tout.
Elle semble avoir renonc  un rapprochement dsormais impossible 
ses yeux (21 mai 1840): Ne vous tonnez pas, mon cher Thobald, de ma
crainte de me trouver seule avec vous. Nous sommes spars pour
toujours, vous l'avez dit. La journe d'hier vivra dans mon coeur par
un bien pnible souvenir. Hier soir, vous avez pu juger que j'en
comprenais le srieux, puisque devant les personnes qui sont le motif
de cette sparation, ma conduite a t telle qu'elle pouvait l'tre si
nous eussions t trs unis. Oui, je vous jure, devant le monde, vous
serez content de moi. Les efforts que j'ai faits hier, bien
naturellement, aprs cette cruelle journe, vous en seront la
meilleure preuve. Tant que j'ai conserv l'espoir d'un rapprochement,
d'une rconciliation (et j'en avais beaucoup dernirement), j'tais
continuellement dans l'alternative de joie et de crainte qui me
poussait  des boutades d'emportement; maintenant que le sacrifice est
consomm, soyez tranquille: devant les enfants, les gens, la famille,
le monde, jamais rien ne pourra vous accuser d'avoir dtruit mon
bonheur. Oh! quand je dis, toi, ce n'est pas toi que mon coeur accuse;
mais, me trouver seule avec vous, mon ami, est au-dessus de mes
forces: j'ai besoin de pleurer dans ma solitude, de m'y recueillir,
de m'y reposer pour prendre l'nergie ncessaire pour cacher aux yeux
de tous mon malheur. Mes illusions sont encore trop prs, mes
habitudes d'panchement avec celui que j'aime, trop rcentes, pour que
je puisse prendre encore l'habitude d'une rserve froide et
affectueuse vis--vis de vous, qui seule peut convenir dornavant  ma
position. Maintenant, mon coeur dborderait toujours; il faut que le
temps calme les expressions de la douleur et lui donne la force de
l'habitude. Alors, soyez-en sr, mon ami, au lieu de vous fuir, vous
serez encore, comme toujours par le pass, la personne avec laquelle
je prfrerai me trouver. Aujourd'hui, mon amour est encore trop chaud
dans mon coeur: c'est un deuil que ma vie intrieure dsormais: les
sentiments qu'il me fait prouver seront toujours les mmes, mais le
temps en adoucira les formes.

  [Illustration: _Vaux-le-Praslin (1845)._
  Dessin de Rauch, grav par Schrder.
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

Ne m'en voulez donc pas, mon ami, si je vous fuis; je sens que je le
dois pour ne point empoisonner votre vie. Devant le monde, devant les
tiers, oh! je serai bien plus  mon aise: il me sera libre et mme
convenable d'tre, vis--vis de vous, affectueuse, empresse,
causante. Ces moments-l seront des moments de consolation, de bonheur
et de joie bien pure. Oh! donnez-m'en souvent, mon ami, j'en serai
bien reconnaissante, je reprendrai des clairs de gat par les
illusions qu'ils me causeront. Certes, aprs ce qui s'tait pass dans
la matine, la socit d'hier soir n'avait rien de pnible pour moi.
Eh bien! je paraissais heureuse, vous l'avez vu, je l'tais presque,
je me disais: Si nous tions bien unis, il faudrait dire ceci, faire
cela, et je le faisais, et cette illusion me faisait du bien. Seule
avec vous, je dois me tenir toujours sur mes gardes, en prsence de la
triste ralit; nous sommes spars et quoiqu'il y ait trois ans que
nous vivions comme si nous l'tions; il restait l'esprance: hier l'a
tue[26].

  [26] Trois ans, le 21 mai 1840! Et Raynald est n le 29 juin
  1839! Comment compte la duchesse de Praslin?

Pour tre vis--vis de vous, mon ami, comme je dois l'tre
dornavant, il faut oublier le pass et surtout mes esprances. Le
temps et l'habitude de l'isolement peuvent seuls m'apprendre 
dtacher dans ma pense, Thobald de M. de Praslin, que le premier ne
doit vivre que comme un mystre dans mon souvenir ou bien devant le
monde, et que, seule avec vous ou dans vos penses et dans vos
habitudes, je ne suis plus qu'avec M. de Praslin. Ah? croyez-moi, je
voudrais tre certaine que vous serez heureux au prix de tout ce que
j'ai souffert et de ce que je vais souffrir maintenant sans avenir.
Venez sans crainte au Vaudreuil. Restez beaucoup chez vous avec vos
enfants. Vous ne me trouverez jamais sur votre chemin. Je cherchais
depuis longtemps toutes les occasions de faire renatre mes
esprances, je les fuirai: il m'en cote trop pour les perdre. Adieu!
Oh! que ce mot renferme de douleurs maintenant que je ne prvoyais
pas. Adieu, et cependant tu m'aimais. Adieu! L-haut nous nous
retrouverons. Ne refuse pas cette dernire prire, le seul rendez-vous
que je te donnerai dsormais. Que cette ide t'occupe quelquefois: je
t'aime toujours.

Durant l'hiver de 1840  1841, Praslin est arriv  une conviction
personnelle. Mlle de Tschudy, aprs dix mois de sjour, va quitter les
Praslin. Elle est en dsaccords continuels avec la marquise et le
marquis n'est point satisfait, d'ailleurs, du laisser-aller avec
lequel elle mne les ducations dont elle est charge. Il faut une
institutrice plus svre, plus  cheval sur les consignes. Il labore
un rglement qui exclura _compltement_ Mme de Praslin de la direction
des enfants. Voici ce rglement, tel que la justice le trouva dans ses
papiers: La gouvernante mangera avec les enfants dans leur chambre 
la campagne, et dans la salle  manger  Paris. La gouvernante sera
charge de toutes les dpenses concernant les enfants: toilette,
instruction, femmes de chambres, bonnes, plaisirs. La gouvernante
rglera, en un mot, tout ce qui concernera les enfants, sous sa
responsabilit. _Les enfants ne sortiront qu'avec leur gouvernante. La
gouvernante dcidera quelles personnes les enfants recevront ou ne
recevront pas._ La gouvernante devra tout dcider elle-mme et ne
pas consulter d'avance les parents qui se rservent seulement le droit
d'observation. _Mme de Praslin ne montera jamais chez ses enfants;
s'il y en a de malades, n'entrera que dans la chambre du malade; ne
les fera jamais sortir sans la gouvernante, ne les verra qu'en
prsence de M. de Praslin ou de la gouvernante._ Mme de Praslin
accepte cette exclusion colore de prtextes de sant, mesure
draconienne que peuvent seules dicter la folie ou la triste raison.
Plus tard, quand elle protestera, elle dclarera ne l'avoir admise que
pour complaire aux exigences de son mari et dsarmer le mcontentement
que lui avait inspir ses violences. Ce qui est certain, c'est que, ni
en 1840 ni en 1841, elle ne s'est proccupe de cette exclusion et que
la place qu'elle rclamait alors semble beaucoup plus un droit
sensuel au lit qu'un droit moral.

Oh! pourquoi, mon bien-aim, te refuser  pancher ton me dans la
mienne? crit-elle au commencement de 1841, tu retranches de notre vie
tout le charme de l'affection! Crois-tu donc, ou plutt veux-tu
t'efforcer  croire que l'indpendance, c'est l'isolement? Tu dis que
je suis exigeante parce que je dsire partager toutes tes peines; tu
ne veux pas que je m'aperoive lorsque tu en as; mais tu veux donc
tre pour moi un tranger, et pour cela ne faut-il pas que tu me
deviennes compltement indiffrent? Que de temps pour en arriver 
cette insouciance pour la personne que l'on n'aime plus! Crois-tu donc
que ce serait possible, que mon coeur ne serait pas bris avant d'en
arriver l? Tu es afflig toi-mme de me voir triste, et tu en sais la
cause; tu sais les consolations que tu pourrais me donner; et
cependant tu en es pein! Eh bien moi, je te vois souffrir, tre
triste; je sais qu'il y a dans mon coeur, des trsors d'amour pour
calmer et adoucir en toi tous les chagrins et tu me repousses! Tu as
quitt ma chambre parce que tu crains que je cherche  prendre de
l'ascendant sur toi, mon ami. Je te le jure au nom de mon amour, du
tien, sur ce qu'il y a de plus cher et de plus sacr pour moi, je ne
demande que ton amour, ta confiance, comme tu as la mienne; je me
laisserai conduire en tout par toi, je ne te tourmenterai plus de ma
jalousie, je ne m'arrogerai plus de droit de reproche et de conseil.
Je me repens trop, je souffre trop de mes fautes pour y retomber.

  [Illustration: _Le Chteau de Praslin._
  En-tte du papier  lettre de Louise de Praslin.
  (Archives Nationales.)]

Nous sommes bien jeunes, Thobald, ne nous condamnons pas 
l'isolement tous les deux. Quoi! nous nous aimons, nous sommes purs
tous deux et nous vivrions spars de coeur et d'esprit! Oh! ne laisse
pas opprimer ton coeur par un peu d'amour-propre; je te jure que je
n'aspire qu' ta tendresse, ton intimit et ta confiance; je serai la
moiti aimante mais passive de ta vie. Va, crois-moi, jamais je
n'abuserai de ta bont, de ta tendresse; tes panchements seront reus
dans mon coeur avec la mme tendresse et le mme mystre que tes
caresses. Reprends ta Fanny; essaie-la encore quelque temps avec
affection, confiance; tu verras que tu seras plus heureux que tu ne
peux l'tre dans l'isolement. Tu cherches des distractions, mais es-tu
rellement heureux? Oh! non, mon ami, on ne l'est pas avec un coeur
comme le tien et la vie que nous menons. Ta femme, elle, n'a d'autre
bonheur, d'autre affection, d'autre famille, d'autre appui que toi.
Oh! ne sois pas sourd  ses prires,  ses serments,  son repentir,
car elle t'aime et sa vie ne sera plus que reconnaissance et amour
pour toi. Tu la repousses comme une coupable: elle n'ose point se
prsenter  tes yeux, t'ouvrir son coeur, te couvrir de caresses,
t'adresser ses prires. Tu l'as chasse de ton lit et de ton coeur;
ferais-tu davantage si elle n'tait pas fidle? Elle pleure jour et
nuit; elle attend  ta porte et n'ose entrer, car demain tu le lui
reprocherais peut-tre. Mon ami, au nom de tant de souvenirs qui te
sont chers, que tu m'as si souvent dit d'invoquer dans le cas o tu
m'en voudrais srieusement, oh! ne me repousse plus. Rends-moi ta
confiance, ton amour. Consens  recevoir les soins, les consolations
de cette femme qui ne vit que pour t'aimer. Oh! je n'en abuserai
jamais. Mon bien-aim, de quoi m'en veux-tu, si ce n'est de mes
soupons et de mes emportements Y en a-t-il jamais eu qu'une caresse
n'ait fait cder  l'instant? Ne cde pas  ton irritation, au
ressentiment. Ne sois pas inflexible...

Si tu savais avec quel bonheur j'ai entendu, ce soir, ton pre te
donner des loges, s'tonner de tout ce que tu peux quand tu veux! Oh!
j'tais heureuse et fire; mais moi, je ne m'en tonnais pas, car il y
a longtemps que je sais tout ce que tu vaux. Ta femme est trop fire,
trop heureuse de tes succs: elle t'aime trop, mon ami, pour ne point
mriter de partager tes chagrins, toutes tes proccupations. Thobald,
je ne vis que par toi, en toi. Oh! fais que je vive pour toi. Plus mes
offenses ont t grandes, plus il est digne d'un coeur comme le tien
de les pardonner. Oui, mon amour, mon dvouement, mon repentir sont
dignes de ton pardon. Oh! ne brise pas ce coeur qui ne respire que
pour toi. Ami! ami! toi qui m'as tant aime, pardonne. Sois sr que tu
ne te repentiras pas de ta confiance, de ta bont. Crois-tu donc que,
lorsque tu me confieras tes peines, ta tte appuye sur mon coeur, tes
mains dans les miennes, mes lvres sur ton front, tu ne les sentiras
pas moins amres que dans la solitude? Lorsque j'adoucirai tes ennuis
par des paroles d'amour et d'intrt, crois-tu donc que tu ne seras
pas plus heureux que maintenant?

Oh! ne sacrifie pas ton bonheur et le mien  une vaine crainte que
mon caractre abusera de ta bont...

Tu seras toujours sr de trouver chez toi un visage serein et un
coeur joyeux de te revoir et d'tre le dpositaire de tes impressions
et, quand tu voudras m'emmener, une compagne heureuse de te suivre
partout. M'as-tu jamais vue, en aucun temps, prfrer aucun plaisir
au bonheur d'tre prs de toi? Et, cependant, tu as peut-tre t plus
jaloux que moi au fond. Dieu sait jusqu'o vont tes soupons  cet
gard en ce moment, car je ne sais  quel motif attribuer tes chagrins
secrets. Dans quelle angoisse je vis! Mon bien-aim, nous pouvons
encore tre si heureux! Laisse-toi toucher. Essaie d'tre confiant
avec moi, tu verras que tu ne trouveras que douceur et consolation,
que jamais je n'essaierai de t'imposer mes ides. Tu veux faire un
essai; je ne puis croire que tu veuilles ainsi m'abandonner pour
toujours, nous priver des plus doux sentiments de bonheur; mais la vie
est si courte, mon bien-aim, et il y a dj si longtemps que nous
sommes dsunis, spars. Bientt je n'oserai plus faire des avances
sans cesse repousses comme mes caresses; il n'est pas dans ton
caractre de faire les premiers pas. L'habitude sera prise, ta femme
craindra trop pour essayer encore, et la vie passera ainsi, et tu ne
seras pas heureux, et ta femme mourra de douleur. Oh! reviens, reviens
 elle!




III

Henriette Deluzy-Desportes.


Le moment approche du dpart de Mlle de Tschudy. Mme de Flahaut
recommande une jeune gouvernante, Mlle Deluzy-Desportes, qui vient de
passer cinq ans en Angleterre, chez lord et lady Hislop. Miss Hislop
devant pouser son cousin, le comte Malgund[27], son institutrice a
t adresse par lady Hislop  des amis franais et c'est sous leurs
auspices, chaudement patronne, qu'elle est propose pour la charge de
gouvernante des enfants Praslin. Praslin va la voir seul dans la
pension de Mlle Renard o elle est loge. C'est l qu'elle a t
leve jadis. Elle a vingt-neuf ans. C'est une trs jolie blonde dont
les soyeuses anglaises encadrent le visage encore plus doux que
rgulier. Sa taille est pleine d'lgance et de distinction. Elle
cause avec esprit, sans embarras. Elle dessine fort bien, elle est
trs musicienne. Mlle Deluzy est d'abord un peu effraye  la pense
de distribuer la becque intellectuelle et morale  neuf enfants. A
Charlton, chez lady Hislop, elle n'avait eu qu'une lve. Ses
appointements s'levaient  dix-huit cents francs par an. Sa
distinction, sa faon de s'exprimer, l'aisance de ses manires qui
tmoigne de l'habitude de la bonne socit, ont tout de suite plu 
Praslin. C'est bien la femme qu'il faut pour lever ses filles et les
prparer  tenir leur rang dans la socit qu'elles doivent
frquenter. Le marquis offre 2 000 francs d'appointements; si la
gouvernante dirige les anes des jeunes filles jusqu' leur mariage,
il lui assurera une pension viagre de 1 500 francs par an. Pour une
jeune fille qui est seule dans le monde, sans fortune, sans
protecteur, presque sans nom, la proposition est tentante. Henriette
Deluzy,  qui Praslin garantit en outre l'assistance d'une
sous-gouvernante et de professeurs choisis par elle, se laisse
sduire. Elle rend une visite  Mme de Praslin qui l'instruit
elle-mme que jusque-l le plus grand dsordre a rgn dans le
gouvernement des enfants. Trois gouvernantes se sont rapidement
succd dans la maison. Quant  elle, dclare-t-elle, sa sant, les
obligations de sa position dans le monde, l'empchent de s'occuper
d'enfants aussi nombreux. Elle a donc reconnu avec M. de Praslin la
ncessit de confier  la gouvernante l'entire direction des enfants.
Je reus, dit Mlle Deluzy dans le _Mmoire_ adress  ses juges, des
pouvoirs illimits. Je dus m'engager  ne jamais quitter les enfants,
 ne pas m'loigner un jour entier de la maison[28]. Elle accepte
ces conditions, aprs avoir hsit un instant devant cette vie
d'abngation et de dvouement. Elle entre en fonctions le 1er mai
1841. Le jour mme, Mlle de Tschudy lui fait ses confidences. Les
jeunes filles sont charmantes et elle regrette autant de les quitter
que de partir, mais Mlle Deluzy connatra aussi le revers de la
mdaille. La vie n'est pas gaie chez les Praslin. Le marquis et la
marquise vivent dans un continuel dsaccord. C'est une femme
atrabilaire dont la jalousie est la vraie cause de son dpart et qui a
si peu de reproches rels  lui adresser qu'elle la place de sa main,
dans la famille de Mrode. Mlle de Tschudy peut tre un peu bizarre,
mais ses avis valaient plus d'attention que ne leur en accorde
Henriette. Elle est si heureuse de retrouver une situation. Elle ne
dsire que s'attirer la tendresse des beaux enfants dont elle vient de
faire la connaissance. Elle se sent si seule, si isole dans la
pension o l'a accueillie une vieille fille acaritre. Puis
Vaux-Praslin l'enthousiasme avec son parc, ses parterres, son chteau.
Elle a plus qu'une autre le besoin de s'identifier  un milieu riche
qui semble lui rendre ce qu'elle estime lui avoir t drob par le
sort. Qu'est-elle en effet? D'o vient-elle? Son histoire est simple
et triste.

  [Illustration: _Henriette Deluzy-Desportes._
  (_Mrs. Harry M. Field_).
  _Home Sketches in France_, (New-York, 1875.)]

  [27] Emma-Elonor-Elizabeth Elliott Murray, comtesse Malgund,
  puis Minto, morte en 1882.

  [28] Le mmoire de Mlle Deluzy, crit  la Conciergerie, en aot
  1847, a t publi au moment o le recueil de la Chambre des
  pairs a vu le jour. Ce mmoire n'existe pas  la Bibliothque
  Nationale, mais les cartons des Archives en contiennent deux
  copies excutes par les soins du greffier de la Cour des Pairs.

A l'poque o Lucien Bonaparte a t expdi  Madrid comme
ambassadeur par son frre, il avait pour secrtaire, au ministre de
l'Intrieur qu'il quittait, un jeune et brillant causeur, Flix
Desportes[29]. Fils d'un ngociant de Rouen, qui appartenait  la
famille du pote Philippe Desportes, Flix tait maire de Montmartre
au moment de la Rvolution. Charg d'une mission en Suisse par le
ministre de Lessart qui tait son ami, il a plus tard t envoy
auprs du duc des Deux-Ponts. En dcembre 1792, Carra a exig son
rappel. La Terreur l'a emprisonn successivement aux Petits-Pres,
puis au Plessis. A la veille du 9 Thermidor, il tait port sur les
fameuses listes des Conspirations des prisons et marqu pour la
guillotine. Il a t avec Barthlemy un des ngociateurs de la paix de
Ble. Puis, il est entr dans la carrire administrative et c'est par
elle qu'il a t mis en rapport avec Lucien qui l'emmne en Espagne
parce qu'il est un de ses meilleurs amis et parce qu'ayant pous une
Espagnole, il peut lui tre utile. Mme Desportes, aimable, jolie, mais
inconsquente, vit en mauvais termes avec un mari volage et
papillonnant. Ils ont deux filles et un fils, Lucile, Flore-Pierrette
de Montmartre et Victor Desportes. La paix de Badajoz est pour Flix
Desportes, comme pour Lucien, une source de brillants cadeaux. Quand
ambassadeur et secrtaire reviennent en France, que Lucien s'installe
au Plessis-Charmant, o l'on joue la tragdie avec Dugazon comme
matre, Lekain et Talma comme critiques, Flix Desportes est un des
acteurs obligs. Au Plessis-Charmant on rit, on danse, on fait de la
musique, on flirte, on cache un renard dans le lit de Fontanes, et
comme le mnage Desportes est plus que jamais en dsaccord, Lucien
juge amusant de ne leur donner qu'un lit et Desportes couche sur une
chaise. Quand Lucien achte l'htel de Brienne, c'est Desportes qui
l'aide  former son salon. Mais la brouille entre Napolon et son
frre exile Lucien et renvoie Flix Desportes dans une prfecture.
Pendant treize ans, il est prfet du Haut-Rhin. Membre de la Lgion
d'honneur le 25 Prairial an XII, il est fait baron de l'Empire, le 25
fvrier 1809. Il porte d'azur  la fasce cane de gueules charg du
signe des chevaliers, accompagn  dextre, en chef, d'une branche
d'olivier d'argent et d'une clef brise d'or et, en pointe, d'un
rocher mouvant du bas de l'cu  dextre, surmont d'un portique
crnel de trois arcades d'or ouvertes du champ et maonnes de sable,
et senestr de deux pallas d'argent s'avanant vers le portique, au
franc quartier des barons prfets[30]. Avec de si belles armes, une
grosse fortune, Desportes ne pouvait manquer de bien caser ses filles.
Il y en a une qu'il nglige tout  fait. C'est Lucile, l'ane, qui
vit prs de la mre  Paris, tandis qu'il ne quitte pas Colmar. En
1809, il marie Flore-Pierrette de Montmartre au baron de Boucheporn,
marchal de la Cour du roi de Westphalie et envoie Victor tudier 
Goettingue. Lucile demeure auprs de Mme Desportes que l'ge a rendue
maladive, mais  qui il n'a pas appris ses devoirs de mre. La jeune
fille se sent devenir vieille fille. Elle s'prend d'un jeune homme
pauvre, mcontente sa mre qu'elle veut quitter, son pre qui ne la
connat gure. En 1812, le prtendant est repouss. C'est un soldat
qui va partir en campagne. Lucile Desportes se donne  lui. Vainement,
elle supplie ses parents d'accorder leur consentement  un mariage qui
la rhabiliterait. Le baron Desportes ne s'attendrit que lorsqu'il est
trop tard. Le jeune officier a t tu. Le 1er juin 1813 nat  Paris,
rue de la Ppinire, une fille dclare sous le seul nom d'Henriette,
ne de pre et mre inconnus, que Lucile Desportes reconnatra dix ans
plus tard. Le baron Desportes sert  Lucile une pension de 3 000
francs, mais il n'a voulu prendre aucun engagement pour l'enfant qu'il
se refuse  avouer comme sa petite-fille. Brusquement destitu en
1813, par un dcret qui rvoqua quarante-deux prfets; accus de
concussion pendant sa prfecture, harcel par des ennemis qui ne lui
accordent ni trve ni merci, le baron a cru rentrer en faveur sous les
Cent-Jours, o le Haut-Rhin l'a lu reprsentant  la Chambre. Le
zle, qu'il y a dploy, l'a dsign  l'animadversion de la
Restauration, qui l'exile dans ses terres du Haut-Rhin, puis le
comprend en 1816, dans la loi de bannissement. Rfugi en Allemagne,
poursuivi par les consuls de France qui le font sans cesse expulser,
il a bien d'autres soucis que de s'occuper de Lucile, et quand, en
1820, l'amnistie lui permet de rentrer en France, li avec tous les
chefs de file du parti libral, il n'a qu'un dsir, c'est d'arriver de
nouveau  convaincre les collges lectoraux qu'il est pour eux le
reprsentant souhaitable. Toujours on le tient loign des fonctions
publiques; toutes les batteries de l'autorit sont tournes contre
lui. Les ministres, les prfets, les procureurs gnraux reprsentent
sa nomination comme une offense  la majest des Bourbons. En 1830, il
n'est pas plus heureux. La fuite d'un notaire chez qui est dpose une
grosse partie de sa fortune, la faillite d'une maison de commerce de
Rouen, dans laquelle il a des intrts, lui font craindre une ruine
complte. Il obtient difficilement la liquidation de sa pension de
prfet. C'est une faveur qu'on accorde  son ge et  ses amitis,
plus qu' ses droits. Dans ces conditions, le service de la pension
qu'il fait  Lucile est bien irrgulier. leve dans le luxe, la
pauvre fille-mre doit travailler pour assurer l'ducation de sa
fille. Quand Henriette a treize ans, on la retire de pension pour la
mettre en apprentissage chez un graveur, Narjot, puis elle tudie dans
l'atelier du peintre Delormes. En 1832, le cholra emporte
brusquement Lucile Desportes. Benjamin Desportes, administrateur des
hpitaux de Paris, grand-oncle de la jeune fille, la recueille d'abord
chez lui. Des amis politiques du grand-pre interviennent. On le
dcide  assurer  Henriette une pension de 1 500 francs pour parfaire
son ducation. Elle devient l'lve de Mlle Renard, travaille 
l'atelier de jeunes filles de Delormes et obtient quelques rares
sorties chez son grand-pre qui conserve environ 30 000 francs de
revenus. L, elle est rencontre par le docteur de la Berge, Odilon
Barrot, le gnral Prval, l'amiral Begeret. A tous, elle parat une
femme remarquable par sa capacit, son intelligence, son assiduit au
travail. Elle atteint sa vingt et unime anne. La gouvernante de son
grand-pre, Caroline Brousse, qui s'intresse  elle, lui fait
comprendre qu'il est maladroit de demander de l'argent  un vieillard
avare. Il lui en donnerait plus aisment si elle n'avait pas besoin de
lui, si elle se suffisait. Elle se rsout  aller apprendre l'anglais
 Brixton-Hill sous le nom d'Henriette Deluzy. Excellente ide, c'est
le moyen de devenir gouvernante, remarque le grand-pre, qui lui
fournit l'argent ncessaire pour le voyage et se dsintresse d'elle.
Telle est, avec les cinq annes passes chez lady Hislop, chez qui
elle est entre presque aussitt aprs son arrive en Angleterre, le
pass d'Henriette Deluzy quand elle devient gouvernante des enfants
Praslin.

  [Illustration: _Charles-Raynald-Laure-Flix, duc de Praslin,
  pair de France._
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

  [29] Sur Flix Desportes, voir son opuscule: _Appel  l'opinion
  des habitants du Haut-Rhin_; Jung, _Lucien Bonaparte_; Geoffroy
  de Grandmaison, _L'Ambassade franaise en Espagne sous la
  Rvolution_; la duchesse d'Abrants, _Histoire des Salons de
  Paris_, III et, aux Archives Nationales, les cartons FI{h}I 158{20}
  et F{7}6680.

  [30] Vicomte Rvrend. _Armorial du Premier Empire_, I, 62.

Chez les Hislop, elle avait t traite avec la plus grande amiti et
malgr la diffrence de rang et de situation, elle tait habitue 
vivre dans une intime familiarit avec les personnes qui
l'entouraient. Le programme de Praslin avait veill ses rclamations.
Elle avait obtenu de manger avec les enfants  la table de famille, 
la mode anglaise, et, prvenue de la dsunion du mnage, se sentant
appuye par Praslin, elle avait essay de captiver la bienveillance de
la marquise. Elle s'attacha bien vite aux enfants qui lui tmoignaient
une vive tendresse. Mais elle ne put jamais s'assurer la sympathie de
la mre. J'prouvais en sa prsence, dit-elle, une sorte de crainte
que je n'ai jamais pu surmonter... Je vivais concentre dans le
centre de devoirs que je m'tais tracs. Chacun louait la direction
donne aux enfants. Je faisais tout au monde pour justifier la
confiance place en moi. Cette anne 1841 fut particulirement
charge d'vnements pour les Praslin. Le sjour  Vaux, que le duc
vieilli et malade abandonnait  la direction de son fils, attirait de
nombreux visiteurs. Longtemps le duc Charles-Laure s'tait born 
entretenir les toitures et  prserver de dgradation les peintures et
les dorures. Le marquis avait entrepris dans ce chteau qui devait lui
appartenir un jour prochain des restaurations considrables. Par ses
soins, on rtablit la salle des gardes dans son tat primitif et,
quelques annes plus tard, sa rotonde, dont la lanterne a 80 mtres
d'lvation, attirera l'attention ds Melun. Fanny se voyait  la
veille de la ralisation de ses rves de chtelaine. Bien qu'elle ft
en ralit chez ses beaux-parents, elle avait tendance  se croire
chez elle, et rien ne la flattait plus que les loges que l'on faisait
de Vaux-Praslin. Je ne saurais vous dire, chre amie, lui crivait
aprs une visite  Vaux, Mme de Rmusat, combien j'ai t heureuse
sous votre magnifique toit. Ces quelques jours me laissent une bonne
impression et je vous remercie de tant de charme que vous avez donn 
ce si court voyage. Je repense  vous sans cesse. Je ne vous aime ni
mieux, ni autrement, mais je songe plus souvent  vous dans ma
journe. Je rve de Praslin. Je vois toujours ce beau parc, ces
arbres, ces eaux, ce merveilleux chteau et ces splendeurs royales. Je
voudrais vous y savoir aussi heureuse que possible, car vous le
mritez plus que personne. Mais la vie n'est jamais simple... M.
Mignet est comme moi; il radote de Praslin, mais plus encore de la
chtelaine. Remerciez, je vous conjure, M. de Praslin de son bon
accueil. J'en garde un souvenir trs vif. Je suis dans un tat
d'exaltation sur Praslin o il trouve naturellement place. Ce qu'il
fait est parfait. Rien ne pouvait tre plus agrable  Mme de Praslin
que ces approbations. Comme elle l'avouait  Victor Cousin, elle tait
fanatique de tout ce qui concernait Vaux. Voici les livres, monsieur,
que vous avez eu la bont de me prter et que je vous renvoie non
seulement avec mes remerciements mais avec l'espoir de nouveaux prts,
entre autres _La Vie de La Fontaine_ par Walcknar et le volume de son
dition qui contient des vers sur Fouquet et sur Vaux. J'ai un grand
penchant, je vous l'avoue,  connatre le plus possible tous les
dtails sur les lieux et les personnes qui ont habit les endroits o
je me trouve. J'aime  m'entourer de tous ces souvenirs et  repeupler
la solitude de tout ce monde pass. Vous seriez donc bien bon,
monsieur, d'abord, de ne vous point trop moquer de moi, puis de venir
 mon secours, pour me prter appui dans ma manie, non seulement en me
prtant, mais en m'indiquant o je puis trouver le plus de dtails sur
les poques o je cherche ma socit imaginaire, qui a trois poques
brillantes  Vaux-Praslin: Fouquet, le marchal de Villars et l'exil
du duc de Praslin aprs la chute du ministre Choiseul. Voyez avec
quelle confiance je vous mets au courant de ma monomanie. Vous m'en
garderez le secret, n'est-ce pas monsieur; et vous viendrez  mon aide
car vous aimez aussi mieux cette socit que celle o nous vivons.
Mais est-il possible que j'aie os vous crire presque une lettre!
Trois pages, bon Dieu! pardon, mais faites-moi la justice de remarquer
que c'est du papier  billet. Mille affectueux compliments;  bientt,
j'espre[31]. L'amoureux de Mme de Longueville rpond avec autant de
grce: Votre aimable billet me trouve au coin de mon feu, enrhum et
souffrant. J'espre pourtant, madame, que j'aurais le plaisir de vous
voir lundi. Il ne faut pas moins pour me tirer de la solitude 
laquelle me condamne dplus en plus notre situation politique.

  [31] Publi par M. Chambon, d'aprs les papiers de Cousin
  (_Journal des Dbats_, 29 octobre 1905).

  [Illustration: _Le marchal comte Sbastiani._
  Lithographie de Delpech.
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

Cependant la sant du duc Charles-Laure donnait depuis quelques mois
de srieuses inquitudes. Le 26 juin 1841, une lettre du marchal
Sbastiani  sa fille faisait prvoir la fin du pair de France. Ton
beau-pre, le duc de Praslin, est bien malade. Je crois que tu
viendras  Paris, et le plus tt sera le mieux. Tous les jours, il
perd des forces et une crise malheureuse peut arriver d'un moment 
l'autre. Thobald t'attend lundi. Il est touchant dans sa douleur qui
est bien naturelle. Elle est sans apprt et beaucoup plus poignante.
Par le mme courrier le marquis crivait  sa femme: La nuit a t
affreuse... Les mdecins sont venus de trs bonne heure ce matin. Je
ne les ai pas vus, mais ils n'ont rien ordonn. Mon pre m'a dit
qu'ils l'abandonnaient... M. Louis vient d'examiner mon pre. Il
trouve que la maladie fait des progrs bien rapides. Il m'a dit que tu
n'avais pas de temps  perdre pour arriver. Le duc expirait le 28
juin. Vous avez bien raison, ma chre Fanny, crivait Mme Adlade en
apprenant son dcs, vous avez bien raison d'tre sre de toute la
part sincre que je prends  la relle perte que vous venez de faire.
Je regrette pour vous et pour nous votre excellent beau-pre et c'est
du fond de mon me que je plains votre mari et vous. Dites-le lui bien
de ma part, je vous prie. Le roi et la reine me chargent aussi d'tre
leur interprte auprs de vous et de lui. C'est un immense malheur
dans une famille que la perte d'un si bon et si estimable chef, encore
plus s'il est possible, dans le temps o nous vivons et croyez que
personne ne comprend et n'apprcie mieux que moi vos justes regrets.
Le testament du duc devait tre une dception pour la marquise.
Vaux-Praslin ne passait pas immdiatement sur la tte de son mari. La
douairire conservait l'usufruit du mobilier et de la moiti du
chteau. Le frre, les soeurs de Thobald avaient aussi leur part de
droits sur le domaine et quand la nouvelle duchesse voulut agir en
propritaire, son mari dut lui faire comprendre qu'elle n'tait pas
chez elle  Vaux-Praslin, qu'il n'y tait le matre, les partages
n'tant pas faits, qu'en vertu d'un arrangement de famille et d'une
procuration[32]. Jamais, elle ne put se rsigner  accepter cet
croulement de ses esprances[33] et dans le journal qu'elle tint
l'anne suivante, sans cesse elle revient sur ce point, qu'elle n'a ni
mari, ni enfants, ni maison qui lui appartienne. Elle avait toujours
eu l'habitude de tenir un journal. Seulement dans un moment d'espoir
comme elle dit, pour effacer tout tmoignage de ses souffrances elle
avait brl sur la fin de 1841, tout ce qu'elle avait crit jusqu'
cette date. Le 13 janvier 1842, elle rouvrit le livre dont elle avait
arrach les pages. Jadis elle se plaignait de voir sortir son mari le
soir  pied, tout crott du retour de la Chambre. Quels hommes,
quelles femmes vois-tu donc? s'criait-elle. Maintenant elle se
plaint qu'il reste toujours  la maison et qu'il n'y reste pas pour
elle.

  [32] Papiers du duc de Praslin: Lettre du comte de Breteuil
  dveloppant les propositions de la duchesse douairire.

  [33] J'ai toujours eu un grand got pour Praslin, crit-elle 
  son oncle, et peut-tre ai-je t un peu aigrie de ne point
  pouvoir tout  fait m'y regarder comme chez moi. J'en conviens,
  ici j'ai encore t punie. Praslin m'avait tourn la tte tant
  jeune fille... Je suis bien punie de l'orgueil de jouer  mon
  beau chteau, en voyant la pauvre figure que j'y fais
  maintenant.

Deux annes se sont coules, mes esprances sont maintenant
ananties pour cette vie, et j'prouve le triste besoin que tu
connaisses un coeur qui avait concentr en toi tous ses plus tendres
sentiments, qui reposait en toi avec tant de confiance ses esprances
de bonheur. Je sens que l'indiffrence seule ne t'aurait pas conduit,
avant un bon coeur,  traiter ainsi une personne qui t'aime d'une
manire qui ne t'a jamais inspir de doutes. Il faut de l'aversion
pour m'avoir t vis--vis de toi tous les droits d'une femme; il
fallait plus encore, il fallait du mpris pour m'arracher mes enfants.
_Mes enfants! peux-tu croire que je les corromprais; mais tu sais bien
que ma vie et mon coeur sont purs; et tu sais qu'il y a bien peu de
mres, quelque coupables qu'elles aient pu tre, qui soient capables
d'un tel crime. Crois-tu donc que je ne les aime pas, grand Dieu! mais
tu crois donc que je n'ai pas d'me, que je suis pire que les btes de
proie. Mais tu dois bien savoir que je t'aimais trop pour ne pas aimer
tes enfants, quand ce ne serait point par d'autres raisons._ Oui, j'ai
t longtemps indolente, incapable, mais j'tais toujours grosse; et
maintenant que je sais, car tout me le prouve, que tu n'as plus
d'affection pour moi, tu me retires aussi mes enfants, pour les
donner, sans restriction, tous  une jeune personne lgre qui n'a pas
d'ides religieuses et que tu connais depuis huit mois[34]. Et
pendant de longues pages, elle dveloppait le tableau de ses
souffrances morales qui avait amen une dsorganisation dans sa sant.
Mes traits s'altrent, disait-elle, mes forces diminuent, mon
caractre s'aigrit, mon humeur s'assombrit, mon esprit s'teint, mon
nergie s'affaisse. A l'entendre, elle ne dormait plus qu' force
d'opium et de laudanum. En ralit, loin de maigrir et de se
dcharner, elle tait devenue norme. De sa beaut qui avait eu tant
d'admirateurs, il ne lui restait plus qu'un port majestueux et des
traits empts. A l'entendre, chaque jour apportait une nouvelle
douleur  sa triste vie. Maintenant que tu m'as arrach tous mes
enfants, pour les donner  une vapore que tu connaissais  peine, 
qui tu as donn tous mes devoirs  remplir, toutes mes joies, toute
mon autorit; qui a le droit de disposer de mes biens les plus chers
mes enfants; qui est la compagne de mon mari; qui a conquis le droit
d'entrer  toute heure, en toutes circonstances, dans cet appartement
o moi, ta femme, la mre de tes enfants, n'ai pas le droit d'entrer,
mme quand tu es malade. Oh! sous un masque d'inconsquence, il y a
bien de l'intrigue, de l'inconvenance, du dfaut de pudeur, dans cette
personne qui manque de sentiments religieux, et sans eux, la vertu des
femmes n'est qu'un sable mouvant. Cette personne, contenue, aurait pu
faire une gouvernante trs bonne pour l'instruction des enfants; mais
en avoir fait la mre de mes enfants! Vivante encore, me condamner 
me voir remplace. Que Dieu te pardonne. Comme chrtienne je te
pardonne; mais tu m'as fait trop souffrir, tu as bris mes derniers
liens. N'tait-ce donc pas assez de m'avoir abandonne, de t'tre cr
un intrieur, des joies, des occupations, des intrts que j'ignorais?
Fallait-il donc encore m'arracher mes enfants, me remplacer  mes
propres yeux? On m'a calomnie car devant Dieu, je le jure, je n'ai
jamais aim que toi[35]. Toujours, comme _leit-motiv_, reviennent ses
plaintes contre le rgne de Mlle D... On n'a jamais vu par la forme
une position de gouvernante plus scandaleuse; et crois-moi, c'est un
grand malheur, un grand mal mme, car toutes ces habitudes si intimes,
si familires avec toi, cette autorit sur toute la maison, montrent
que c'est une personne qui se croit le droit de se mettre au-dessus de
toutes les biensances. Chez elle tout cela est vanit, got d'empire,
de domination et de plaisir. Songe qu'une intimit fraternelle, je le
crois, est d'une haute inconvenance dans sa position vis--vis de toi
et  vos ges. Quel exemple  donner  des jeunes personnes, que de
leur montrer qu'on croit tout simple,  vingt-huit ans, d'aller et de
venir,  toute heure en tout costume, dans la chambre d'un homme de
trente-sept ans; de le recevoir en robe de chambre chez soi, de se
mnager des tte--tte des soires entires, de se commander des
ameublements, de demander des voyages, des parties de plaisir, etc...
Elle a rompu avec ses amies afin de se donner un relief plus grand et
d'accaparer davantage ta socit[36]. Un instant, l'ide lui est
venue de s'adresser  Henriette Deluzy, de lui demander de servir de
mdiatrice entre elle et son mari. Je regrette, madame, a rpondu
l'institutrice, que cela me soit impossible. Je conois qu'il vous
soit pnible d'tre spare de vos enfants, mais d'aprs la rsolution
positive de M. de Praslin  cet gard, je sens qu'il faut qu'il y ait
des raisons trop graves pour avoir pris un semblable parti, pour qu'il
ne me soit pas un devoir de m'y conformer[37]. Vainement la duchesse
se plaint de l'insolence de la gouvernante, prtend exiger son dpart.
Elle n'obtient rien: Est-il possible que ta femme qui a toujours t
pure, qui n'a jamais aim que tes enfants et toi surtout, soit
contrainte  s'entendre insulter par celle que tu charges d'lever tes
enfants et que tu connais  peine depuis quelques mois, et dont tu
m'avais dit du mal ds les premiers mois? Tu crains que je ne corrompe
mes enfants et c'est dans les mains d'une personne qui se moque de
toutes les biensances, qui les foule aux pieds, qui regarde comme des
superstitions toutes les pratiques religieuses, que tu abandonnes
tes enfants! Tu me mprises  un point tel que je n'ose rpter
tes propres expressions pour me le dire, parce que je blme
l'inconsquence de ses manires, son arrogance. Il serait donc mieux
d'approuver ce qui est blmable pour obtenir qu'elle te permette
d'tre mieux pour moi; c'est bien alors que je serais mprisable
d'acheter un plaisir, du bonheur mme, par une lchet. Tu es dans un
tel tat d'irritation que tu ne veux pas m'couter et que tu ne me
comprends pas. Je ne te dis pas, comme tu parais toujours l'entendre,
que Mlle D... soit ta matresse dans toute la force de l'expression.
Cette supposition,  cause de tes enfants, te rvolte et tu ne vois
pas qu'aux yeux du monde, ses relations familires avec toi, son
empire absolu dans la maison, mon isolement le font croire comme si
elle l'tait ouvertement. Tu conclus, sur des apparences bien moins
grandes souvent, que les autres ont des liaisons criminelles. Ne
comprends-tu pas ma douleur de voir mes enfants arrachs de leur mre
pour tre abandonns compltement  une personne qui ne comprend pas
que la bonne conduite et la vertu ont des formes extrieures qui ne
doivent jamais adopter celles du vice.

  [34] Journal de Mme de Praslin, 13 janvier 1842. Par dcision du
  garde gnral des archives, ce journal a t retir des cartons
  du procs et plac dans l'Armoire de fer. Il n'a pas t
  communiqu  l'auteur de ce livre qui peut citer uniquement les
  pages publies par le recueil de la Cour des Pairs sans avoir pu
  les collationner.

  [35] Journal, 24 janvier 1842.

  [36] Journal, 23 avril 1842.

  [37] Journal, 23 avril 1842.

Le lendemain, Mme de Praslin trouve son mari en conversation avec
Henriette Deluzy. Ce tte--tte rvolte son esprit souponneux. Elle
s'enfuit comme si elle donnait  entendre qu'elle avait surpris
quelque rendez-vous coupable. Praslin la poursuit dans les escaliers.
Ensuite, il vient briser chez elle son vase de Saxe, son aiguire de
vermeil. Il enlve le petit plateau rose et les vases d'mail qu'il
lui a donns. L'autre jour, crit-elle, tu es venu briser toutes mes
ombrelles; aujourd'hui, parce que je fuis en silence pour viter une
scne, tu brises mes objets les plus prcieux, tu me voles les
souvenirs d'un amour qui a t tout mon bonheur. Tu m'as dj fait
brler les lettres, tmoignages et seuls restes de cette tendresse; tu
m'as arrach mes enfants, tu m'as condamne  toutes les douleurs pour
la vie prsente, sans me laisser d'espoir pour un meilleur avenir, et
tu m'tes mon pass[38]. Les scnes avec Mlle Deluzy se renouvellent.
Voici comment la duchesse raconte l'une d'elles: Veuillez,
Mademoiselle, me dire comment vous vous expliquez le droit de me
fermer la porte de mes enfants au nez, lorsque j'arrive, attire de
deux tages plus bas, par des cris, des bruits de portes et des
paroles si singulires, que je ne les croyais possibles que dans la
bouche d'colires. Quels que soient les droits que vous ayez acquis
de diriger tout dans la maison, de traiter le pre de vos lves d'un
ton cavalier, dont l'exemple est au moins fcheux pour de jeunes
personnes, je ne saurais comprendre que vous vous croyiez autorise 
donner  des enfants des conseils d'insubordination vis--vis de leur
mre, et d'insultes, et c'en est une que de lui fermer leur porte (et
voil la seconde fois depuis un mois). Vous aviez en entrant deux
routes  choisir. Celle que vous avez prise est probablement plus
agrable puisqu'elle vous a donn la place de la mre. Mais pour
prendre ce parti, sans attendre de contestation, il et mieux valu
entrer chez un homme tout  fait veuf. C'est un tort, Mademoiselle, et
que lorsque des penses plus srieuses et plus rassises vous
viendront, vous sentirez, je n'en doute pas, que d'arracher neuf
enfants  leur mre, et de leur apprendre  la mal juger, 
l'abandonner,  s'en moquer, lorsque sa triste vie ( laquelle des
positions si bizarres sont parvenues  la condamner) la met dans un
vritable tat de dsespoir, en voyant ses enfants, non seulement loin
d'elle, mais sous des impressions, dans des sentiments, des habitudes
si loignes de ceux qu'elle leur voudrait. J'ai t trompe plusieurs
fois dans ma confiance pour mes enfants. J'ai d devenir difficile et
je pensais que l'estime, que l'affection et la confiance de la mre
des lves, quoiqu'elle ne ft pas la directrice, pouvait, devait
peut-tre entrer pour quelque chose dans les actions de sa vie. Vous
n'avez rien fait, Mademoiselle, qui pt indiquer que vous y teniez le
moins du monde. Je puis donc dire que vous n'avez point dsir que je
vous connaisse et que cette pense n'a pu me donner des sentiments 
votre gard, que j'tais dispose  avoir et que je croyais ncessaire
dans l'intrt des enfants comme de tous.

  [38] Journal, 23 avril 1842.

Encore une lettre qui n'est pas envoye et qui reste dans les papiers
de la duchesse. Par contre, le 15 mai elle adresse ces lignes 
Praslin: Spare de toi, quoique vivant sous le mme toit, je ne puis
rsister au dsir de t'crire, tant est grand pour moi le besoin de
m'entretenir avec toi. Oh! qui m'et dit, il y a quelques annes, que
tu eusses prononc entre nous une rupture ternelle, et sur un motif
tel, que j'en sente moi-mme la ncessit. Tu me mprises! Oh! j'en
voudrais encore douter, me dire que c'est une de ces expressions
offensantes et cruelles qu'imagine la colre, mais cette illusion
consolante, je ne puis la nourrir, car ce mpris que tu m'avoues
seulement depuis quelque temps, ta conduite me le prouve depuis des
annes. Ma vie a t si pure de toute autre affection que celle que je
t'ai porte, ainsi qu' mes enfants que j'aimais comme un reflet de
toi, je me sentais si dvoue  mes devoirs que je me croyais sre de
ton estime, si ce n'est de ton amour pour toute ma vie. Un jour
viendra, j'en suis certaine, o tes yeux s'ouvriront, o tu rendras
justice  celle qui t'aimait tant, tu jetteras un regard sur sa vie et
tu t'tonneras toi-mme d'avoir pu l'accuser d'immoralit et d'une si
monstrueuse immoralit qui t'ait engag  lui enlever ses enfants dans
la crainte qu'elle ne les corrompt. Alors je frissonne d'horreur en
songeant qu'une semblable ide ait pu te venir. Oh! je t'aimais trop!
mon Dieu vous me punissez par o j'ai pch. Va, je ne crains pas de
le dire, jamais personne ne t'aimera comme moi. Tu tais l'unique
pense de ma vie. Encore maintenant o tu m'abandonnes si cruellement,
o tu me condamnes au mpris de mes enfants par l'isolement et la
nullit auxquels tu m'as rduite, tu es encore la pense constante de
mon coeur, de mon esprit. Je voudrais te voir parfait, aim, estim,
apprci de tous. Ah! si j'avais conserv ton estime en perdant ton
affection, je pourrais du moins tre ton amie, faire entendre
d'affectueux conseils qui pourraient t'tre utiles, j'aurais le
bonheur d'tre mre, mais tu m'as tout t, toi que j'aimais tant. Tu
confies mes filles  la premire personne que tu rencontres, avec
scurit, et leur mre, elles doivent la fuir comme si sa vie tait
dprave. Oh! Thobald, quel aveuglement! Tes yeux s'ouvriront, mais
trop tard. La vie s'puise en d'aussi amres douleurs. Comment se
fait-il que toi si bon, si juste, si faible mme avec tout le monde,
tu ne te dises jamais que les femmes les plus coupables sont rarement
aussi maltraites que je le suis par toi. H bien, Thobald, je ne
t'en veux pas. Il me semble qu'il y a entre nous des mystres qui sont
cause de tout. Quelle bizarrerie dans les destines! Ta grand'mre
qui aimait un autre homme tait adore par son mari qui ne la quittait
ni jour ni nuit. Son chiffre est partout rpt. Tous ses caprices
taient des lois que ton grand-pre suivait avec bonheur; elle-mme
lui montrait de l'amiti et en avait pour lui. Ton pre et ta mre ne
pouvaient se souffrir. Elle le dominait entirement et il rachetait
aux yeux de ta mre ses infidlits par l'abandon de ses droits sur sa
maison et ses enfants. Moi, je n'ai non seulement jamais aim que toi,
mais je t'ai toujours aim d'un amour sans bornes, et tu m'as
repousse, et je ne suis plus ni ta femme, ni la mre de nos enfants.
Je n'ai plus de position, je n'ai plus rien du mariage que la
communaut de mon nom avec toi. Je ne puis me rendre compte de tes
ides d'avenir. As-tu rellement comme tu me l'as dit l'autre jour, le
projet de prendre une matresse? N'en as-tu jamais eu? Il m'est permis
d'lever des doutes  ce sujet, car notre manire de vivre ensemble,
certes, en avait bien toutes les apparences. Pour d'autres, ces
apparences eussent t des certitudes, mais tu es si haut dans mon
esprit que lorsque je rflchis froidement, je ne le crois pas, et
cependant tout se runit pour me le faire croire. Il y avait un accent
de grande vrit lorsque tu m'en as menace, l'autre jour, comme d'une
chose nouvelle. Oh! puisses-tu ne jamais cder  ce dsordre dont le
vritable mal est plus grand pour toi que pour moi, et c'est pour cela
que je le redoute tant. Comme je te l'crivais l'autre jour, c'est
bien plus dans l'intrt de ta vertu que je suis jalouse, je te veux
parfait, et si je ne regardais pas comme un grand crime une vie
irrgulire, tu me verrais toujours placer tes caprices en avant de
mon bonheur. Tu ne me connais pas bien, je t'assure.

  [Illustration: _Lettre de la duchesse de Praslin  son mari
  (15 mai 1842)._ Voir page 75.
  (Archives Nationales. CC. 810.)]

Vers la mme poque, elle commence  se confier  des personnes dont
le conseil peut lui tre utile. Un jour, la marquise de Dolomieu, dame
d'honneur de Marie-Amlie[39], lui a demand: Votre mari a un trs
tendre et entier dvouement pour vous, n'est-ce pas? Elle en a
profit pour s'ouvrir de ses chagrins. Praslin est absent, prs de la
duchesse d'Orlans dont le mari vient de prir au chemin de la
Rvolte. Vous devriez utiliser votre solitude, lui crit la marquise
de Dolomieu, pour penser, lire, prier et apaiser votre imagination. Il
faut tre bien matre de ses penses pour en faire du calme. Et deux
jours aprs, elle revient  la charge. Vous avez une me de feu, ma
pauvre enfant, et puis vous avez mal au foie, mal aux nerfs et le
physique abat le moral, et le moral tue le physique. C'est donc
prcher dans le dsert que de demander une force de volont qui ne
dpend pas toujours de soi. Cependant il faut, avec l'aide de Dieu, se
dominer, se rsigner et lutter, au lieu de cder au charme du _coin
noir_, se dire qu'il faut se rendre utile aux autres et surtout se
crer des devoirs. La nature vous en avait donn d'immenses. J'ai
peine  comprendre comment ils vous sont chapps des mains. Nous en
causerons. Je m'tais, soit par instinct de dlicatesse, soit par
retenue de discrtion, je m'tais, dis-je, interdit de toucher cette
corde, car comment expliquer que vous manquiez d'affections 
satisfaire quand l'amour filial est l ou devrait tre l. Vous me
rpondez que du moment que l'on sent d'une faon, il faut tre
comprise de cette faon et je suis loin de blmer et de critiquer,
mais je voudrais l'emploi de vos facults de coeur. Et puis prenez
garde de ne pas vous placer aussi  ct du devoir et de donner un
jour pture aux maux de nerfs en rvant alors remords et
responsabilit. Je crois qu'on peut d'avance rgler ou du moins
claircir les comptes que la Providence a le droit de nous demander,
en lui demandant mais sincrement, bien sincrement, ce qu'il faudrait
faire, s'interroger de bonne foi et soyez certaine qu'en coutant la
voix de la conscience elle rpond clairement mais prenez garde 
l'illusion qu'on est toujours prte  se faire et qu'on est souvent
mme prte  encourager. Paresse, orgueil, passion, piti de soi, on
se trompe, on ferme les yeux pour ne pas voir que l est la loi, que
l serait le devoir, mais on cde parce que l'on se bute. Nous
attaquerons un soir cette question entre nous deux, chre Fanny, et je
parie que je trouve de quoi occuper ce coeur, de quoi rpondre  ses
exigences. Vous vous porterez bien plus lgrement quand vous aurez
trouv que votre imagination fait poids dans le fardeau. Je juge un
peu votre destine comme un aveugle de couleurs, mais je sais que vous
aimez tendrement votre mari, que vous aimez vos enfants, que vous tes
la seule affection de votre pre, que vous avez des amis. Voil donc
des trsors, et vous tes au milieu criant la faim et vous reprochant
votre ingratitude envers cette bonne Providence  laquelle il plat de
vous prouver de cette manire. Croyez-le, elle a ses bonnes raisons
pour cela. Elle trouve pour chacun son purgatoire terrestre. C'est en
s'y soumettant, c'est en supportant la croix du soir qu'elle allgera
celle du lendemain. Elle ne veut pas qu'on se dbatte et s'agite; elle
veut qu'on _porte_ et qu'on _marche_...[40]

  [39] Marie-Henriette Manuel de Locatel, marquise de Dolomieu.

  [40] La lettre non date est du 30 juillet 1842, jour des
  funrailles du duc d'Orlans. Le voil enlev, parti,  jamais
  spar de sa si malheureuse famille. Il y a eu dans cette
  dernire sparation un immense sacrifice, un affreux dchirement.
  Je le sentais pour eux quand seule, dans ma chambre, ces vingt et
  un coups de canon me faisaient un mal si poignant dans leurs
  coeurs dont de pauvres nerfs semblaient multiplier le
  retentissement.

La duchesse ne va pas plus loin dans les confidences avec Mme de
Dolomieu. C'est au comte de Breteuil, c'est au prince de Beauveau
qu'elle porte ses dolances, qu'elle demande leur appui. Elle voudrait
s'loigner, aller vivre au Prtot, obtenir que toutes les gouvernantes
aient leur cong. Puis, elle semble renoncer  toute lutte et en
dcembre 1843, elle adresse  sa belle-soeur, la comtesse Edgar de
Praslin, ne de Schickler, une sorte de testament qui ne doit tre
ouvert par elle qu'aprs sa mort. Elle la prie de piloter ses filles
dans le monde. Elle la met en garde contre Henriette Deluzy, cette
dangereuse et funeste personne, cette fatale gouvernante dont les
intrigues, l'astuce et l'esprit de domination ont bris les liens les
plus sacrs devant Dieu et dans la nature.... Mes pauvres enfants,
Louise et Berthe, sont entirement domines, fascines par elle, comme
leur pre. C'est donc sur lui, sur elles qu'il faut agir pour dtruire
cette dangereuse influence. Ma mort, au moins, pourra tre utile  mes
enfants,  mon mari, puisque ma vie n'a pu leur tre consacre comme
je le dsirais tant. Oui, je ne puis m'empcher d'esprer. Lorsque je
ne serai plus l, que Thobald n'aura plus la crainte d'tre influenc
par moi, il ouvrira les yeux, il verra que celle qui a dtach les
enfants de leur mre, qui a achet au prix de sa rputation, (car
elle ne nglige rien pour tcher de paratre sa matresse), le plaisir
de le dominer, de rgner ici despotiquement, il verra que cette femme,
non seulement est indigne de la confiance qu'il lui accorde, mais
qu'elle est de telle nature, qu'on devrait dfendre sa socit aux
jeunes personnes.... Chre amie, songez qu'elle a russi, dans tous
les pays,  se faire passer pour la matresse du pre de ses lves,
ce qui m'est dmontr par tous les demi-mots qui m'arrivent de tous
cts, quoi que je fasse pour les repousser; songez combien cette
rputation nuira  elle seule  l'avenir de nos pauvres enfants! Je
sais que Thobald ne le croit pas, qu'il repousse cette ide, mais,
plus il veut se mettre au-dessus de cette opinion, en ayant l'air de
ne pas s'en inquiter, plus il l'accrdite par les familiarits qu'il
autorise, par la domination qu'il supporte.[41]

  [Illustration: _Le comte de Breteuil, pair de France._
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

  [41] Archives nationales, CC 809. Copie du greffier. L'original a
  t remis  la comtesse de Praslin.




IV

La Question des Mariages.


Plus les jours passent, plus l'exaspration de la duchesse contre
Henriette Deluzy s'accrot. Conformment  la consigne qu'elle a
reue, l'institutrice exige des sous-matresses qu'elles ne quittent
jamais leurs lves. Un jour, l'une d'elles qu'elle a toujours traite
avec gards envoie les enfants  la duchesse. Qu'avez-vous fait? M.
le duc n'tait pas l. Il fallait les accompagner, s'crie-t-elle et
elle bouscule Mlle Josz qui fond en larmes. Alors elle lui fait des
excuses de sa vivacit. J'ai des ordres formels, dit-elle. La vie
des enfants Praslin a t jusque-l trs spare de celle de leurs
parents. A la campagne, ils ont peu de contact avec la mre que leur
prsence semble fatiguer. A Paris, Mme de Praslin qui va beaucoup dans
le monde, se lve tard et, le plus souvent, ne parat pas au djeuner.
Elle ne voit les enfants qu'avant de partir pour ses visites et le
soir aprs le dner chez le marchal pendant deux heures. C'est M. de
Praslin qui veille sur tout. Quand ses filles anes grandissent,
comme il n'aime pas le monde, il se rapproche d'elles. Il prend
l'habitude de passer ses soires  la salle d'tudes dans une intimit
qui rappelle  Henriette Deluzy les milieux anglais o elle a vcu.
Toute tiquette en est bannie, mais la prsence continue des enfants
n'est-elle pas  ses yeux la certitude que cette intimit ne peut rien
avoir de blmable. La duchesse n'en juge pas ainsi. Sa colre clate
dans une srie de lettres  son mari. Lorsque l'enivrement dans
lequel vous vivez en ce moment aura cess, Thobald, combien vous
regretterez amrement d'avoir abandonn nos enfants  des mains aussi
indignes. Soyez-en sr, un jour vos yeux s'ouvriront; vous jugerez
comme elle le mrite cette femme qui ne respecte ni les droits d'une
mre, ni ceux d'une femme; qui, malgr moi, reste dans cette maison
pour se targuer  mes yeux d'avoir assez d'ascendant sur vous pour
m'enlever mes enfants, pour se moquer de moi avec eux, pour vivre avec
vous, devant eux, dans la plus rvoltante et familire intimit.
Lorsque vos yeux s'ouvriront sur l'indcence de ses manires, sur
l'immoralit de ses principes, sera-t-il temps d'arrter les ravages
des ides fausses dont elle aura imbu nos filles anes. Hlas! vous
tes si domin que vous ne distinguez plus ce qu'il y a de danger 
faire de nos enfants les spectateurs de la conduite d'une personne si
inconvenante et qui n'attache aucun prix  sa rputation. Lorsqu'on
est assez malheureux pour avoir une conduite aussi lgre, il ne faut
pas se charger d'une place o la rserve et la pudeur sont la premire
condition. Elle n'a nullement le sentiment de ses devoirs. Il y a des
fautes qui peuvent quelquefois s'excuser, lorsqu'elles viennent de
l'entranement du coeur, mais ceux qui les prouvent sentent encore
leurs torts, ils ont la pudeur de les cacher, mais elle ne pense qu'
acheter au prix de sa rputation la gloire de vous mener comme un
petit enfant. Elle est hardie, familire, dominante, sans souci,
gourmande, curieuse, bavarde, insolente, avide de cadeaux et de
parties de plaisir. N'est-ce pas plutt le propre d'une certaine
nature de femmes qui, en gnral, ne sont pas gouvernantes de jeunes
personnes? Non, non, Thobald, vous n'avez pas le droit de m'ter mes
enfants pour les donner  une semblable femme.

C'est le temps o elle dessine la caricature des attitudes de
l'institutrice avec le pre de ses lves, mchancet gratuite,
d'ailleurs, puisqu'elle n'a rien pu voir d'analogue, ne mettant pas
les pieds dans la fameuse salle d'tudes, ce qui est un de ses
principaux griefs. Au nom du ciel, ne vous laissez point aveugler 
ce point par la passion, dit-elle un autre jour. Songez que nos filles
sont dans un ge o tout est grave, et que le spectacle des manires
indcentes, du langage et de la familiarit, auxquels vous vous
laissez aller maintenant tous deux sans contrainte, c'est l'exemple le
plus dangereux pour ces pauvres enfants. Vous avez tous deux ensemble
de ces manires qu'on vite mme entre gens maris d'avoir devant des
jeunes filles. Ces morceaux de sucre au caf pris  la gamelle, ces
cadeaux de coeurs enflamms percs d'une flche, ces tapotements de
mains, cette ncessit de toujours s'asseoir l'un contre l'autre, de
se pencher l'un vers l'autre, de se faire des visites en robes de
chambre, tout cela fausse les ides des pauvres enfants. Si, plus
tard, vous les voyez contracter de pareilles habitudes de familiarit
avec des hommes, elles vous diront: Pourquoi trouver cela mal? Celle
en qui vous aviez toute confiance pour nous en faisait bien d'autres
avec vous. Piti, Thobald, pour ces pauvres enfants. Ne leur
enseignez pas ainsi tout ce qui les perdra. Songez que celle  qui
vous confiez nos filles devrait tre un modle de pudeur, de rserve,
et qu'au contraire elle ne cherche qu' s'afficher et  satisfaire ses
gots. Vous avez rompu nos liens pour en contracter d'autres. Comme
femme, j'y suis rsigne, mais comme mre, je meurs de douleur de voir
mes filles  cette cole de corruption et je ne dois pas garder le
silence. Oh! lorsque votre enivrement sera pass, Thobald,
croyez-moi, vous regretterez amrement d'avoir t si faible pour
cette personne. Vous sentirez combien il faut qu'elle soit corrompue
pour jouer ici le rle qu'elle a de rester chez un homme malgr sa
femme.

  [Illustration: _Caricature dessine par la duchesse de Praslin._
  (Archives Nationales CC. 809.)]

La duchesse, qui trace de si vilains portraits d'Henriette Deluzy, lui
pardonnerait tout, en effet, si elle quittait la place, mais rien
n'est moins dans les intentions du duc. Au printemps de 1844,
Henriette Deluzy n'est plus seulement matresse absolue dans la salle
d'tudes. La volont formelle du duc de dresser des barrires entre sa
femme et ses enfants, la ncessit de rprimer les infractions 
l'aide desquelles les gens de la maison favorisent les violations que
la duchesse tente  la loi tablie, ont amen l'institutrice  avoir
la main sur tout, aussi bien  Vaux-Praslin, qu' l'htel  Paris. La
domesticit est toujours impitoyable pour ceux ou celles qui ont la
confiance de ses matres. Telle observation, que ses gens
accepteraient du duc, leur parat une sorte d'atteinte  leur
dignit, quand elle passe par la bouche d'Henriette Deluzy. Beaucoup
d'entre eux, d'ailleurs, sont des gens du Vaudreuil, de familles
toutes dvoues aux Coigny, partisans ns de la duchesse. Il y a donc,
chez les Praslin, tout un clan qui respire l'hostilit la plus froce
contre l'institutrice, surtout alors qu'elle a amen le duc  quelques
excutions,  quelques-uns de ces renvois brusques qui ne sont pas
dans son caractre. Pour ceux-l, la grande intimit qui existe entre
Praslin et Mlle Deluzy, le pouvoir absolu que le duc lui a confi sur
ses enfants, ne s'expliquent que parce qu'elle est sa matresse.
Josphine Aubert, la femme de chambre, qui parat singulirement
dlure pour ses dix-neuf ans, ne mche pas les mots. C'est elle qui
fait le lit de Mlle Deluzy. J'ai eu souvent occasion, dira-t-elle
plus tard  l'instruction, de remarquer que le lit de Mlle Deluzy, que
je faisais chaque jour, n'tait pas le matin dans l'tat o il et d
tre, s'il n'avait t occup pendant la nuit que par une seule
personne. Ce lit tait foul dans toute sa largeur et prsentait
l'empreinte de deux corps couchs  ct l'un de l'autre. J'ai mme
souvent trouv les draps de ce lit maculs de taches qui ne pouvaient
tre produites par les coulements naturels  une femme. J'ai
galement trouv dans ce lit des mouchoirs sales, prsentant des
taches absolument semblables  celles des draps. J'tais donc
convaincue que M. le duc venait pendant la nuit, une ou deux fois la
semaine, faire des visites  Mlle Deluzy[42]. A en croire Josphine
Aubert, tous les domestiques connaissent, comme elle, cette intimit.
Leurs racontars crent  Melun un courant d'opinion. Quand
Duttenhoffer, le peintre dcorateur que Visconti a prsent au duc,
travaille  Vaux, il entend dire dans les cafs: Voil le duc qui
passe avec sa matresse, avec sa polkeuse[43].

  [42] Dposition du 20 aot 1847. Josphine Aubert avait t
  congdie par le duc le 17 aot.

  [43] Dposition de Duttenhoffer, 24 aot 1847.

Ce furent ces bas cancans d'office qui firent natre un incident
grave,  la suite duquel Henriette Deluzy songea  se sparer des
Praslin. C'tait au lendemain d'un orageux sjour  Dieppe, o la
duchesse,  la suite d'une explication avec son mari, s'est enfuie en
menaant de se jeter  la mer;  minuit, calme, elle faisait des
achats dans une boutique. Le duc veut arracher quelques semaines ses
filles  cette atmosphre. En septembre, le marchal Sbastiani, qui
n'tait pas all en Corse depuis une grave maladie qu'il avait faite
en 1836, projeta un voyage dans l'le. Il fut dcid qu'aprs avoir
parcouru l'Italie, le duc, Louise, Berthe, Aline de Praslin et Mlle
Deluzy iraient passer quelques semaines  Bastia et assister aux
ovations qui se prparaient. Partout, crivait le _Journal de la
Corse_, partout o le marchal mettra le pied dans notre le, il
trouvera la mme sympathie. Partout il sera salu comme le vaillant
gnral de Napolon, comme le courageux dfenseur des liberts
publiques pendant la Restauration, comme le conseiller et le ministre
de S. M. Louis-Philippe Ier, auquel la Corse doit sa rgnration.
Accompagnant ainsi ses lves chez leur grand-pre, l'institutrice ne
pouvait prvoir le coup dont on allait la frapper par derrire. A
l'instigation d'une femme de chambre qu'elle avait fait congdier, le
rdacteur d'un petit journal parisien publia que le duc de Praslin,
pair de France, avait abandonn le domicile conjugal en enlevant
l'institutrice de ses enfants. Cette calomnie atterra Mlle Deluzy, et
il ne fallut rien moins pour la consoler que les gards que lui
tmoignrent  l'envi le marchal et le duc de Montebello dont elle
reut  Naples l'hospitalit.

Voyageur et voyageuses trouvrent toute la Corse en fte. Le btiment,
qui les transportait, tait pavois et leur arrive annonce par le
tlgraphe. Aussitt entrs dans le port, racontait Louise de Praslin
 sa mre, trois de nos cousins sont venus nous chercher, au grand
dsespoir du maire qui voulait runir toute sa garde nationale pour
nous recevoir et nous conduire jusqu' l'htel. Pour arriver du port
chez grand-pre, il nous a fallu traverser plusieurs arcs de triomphe.
Il parat qu'il y a eu dans toute la ville de magnifiques ftes pour
sa rception. Deux cents drapeaux et autant de fanaux avaient t
envoys de Livourne pour orner les maisons. La foule tait si grande
que l'on ne pouvait pas circuler dans les rues. Comme grand-pre avait
crit qu'il ne voulait pas de ftes, on avait bouch toutes les rues,
dans la crainte qu'il ne passt pas sous les arcs de triomphe. Le soir
de notre arrive, le Conseil municipal donnait un grand banquet 
grand-pre. La musique du rgiment jouait pendant tout le temps. Il y
avait une si grande foule sous les fentres que nous avons t obligs
de faire un dtour pour entrer dans la maison. Ensuite, on a tir un
beau feu d'artifice au bord de la mer, ce qui faisait un effet
charmant. Les Corses paraissent trs heureux de revoir grand-pre.
Lorsque nous allons nous promener, tous les jours, en voiture, il y a
une foule de monde dans la rue et sur le chemin. Tous ceux qui le
rencontrent le saluent. La ville de Bastia, la ville d'Ajaccio
donnrent des bals  Berthe et  Louise de Praslin. Nous aurions t
dans un grand dsespoir pour nos toilettes, si nous n'avions pas
trouv ici autant de ressources qu' Paris, et notre cousin Angeli
doit nous envoyer des camlias de son jardin pour mettre dans nos
cheveux. Il n'est pas jusqu'aux bandits qui sortent du maquis pour
voir le marchal et ses petites filles. Bastianesi, le plus fameux de
la Corse, qui a tu son ennemi, son oncle et plusieurs autres
personnes qui l'avaient offens, raconte Berthe dans une lettre 
Lontine, avait si envie de nous voir que, pendant une nuit et un
jour, il nous a attendus dans la fort que l'on traverse pour aller 
Ajaccio, derrire un gros rocher. Mais il y avait deux gendarmes
devant la voiture et il a dit que, comme il ne voulait pas nous
effrayer, il ne les avait pas tus et il s'tait cach dans la fort.
Le lendemain, il nous a fait proposer d'escalader les murs du jardin
de ma tante et de venir la nuit nous faire une visite, mais comme nous
savions que si un gendarme le voyait, il le tuerait, nous lui avons
fait dire de bien s'en garder. Ce bandit est si dvou pour grand-pre
qu'il nous a fait dire que si quelqu'un nous avait offenss, nous
n'avions qu' lui dire le nom de la personne, qu'il se chargerait de
la tuer. Tu vas bien sr croire que c'est un conte, mais si, je
t'assure que c'est la simple vrit, et quand le procureur du roi, M.
Paoli, un de nos meilleurs amis de la Corse, viendra  Paris, tu
n'auras qu' le lui demander.

  [Illustration: _Bastia._
  Dessin par L. Garneray, 1843.
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

A sa rentre en France, les trois petites mises au couvent, le duc de
Praslin commence  se proccuper de marier ses filles anes. Isabelle
est dans sa dix-neuvime anne, Louise dans sa dix-septime. Il est
temps de songer  les pourvoir. Malgr sa grosse fortune, Praslin,
dont les ressources sont absorbes par les travaux de Vaux, ne peut
disposer que de dots relativement mdiocres. C'est une srieuse
difficult. Mais ce que Praslin se refuse  admettre, c'est que la
duchesse mne ses filles dans des salons qu'il qualifie de vrais
bureaux de mariage. Deux de ces salons lui sont suspects au plus haut
point. Je ne parlerai mme pas, dit-il dans une lettre du 25 fvrier
1845, de la rputation de Mme de M... et Mme de V..., ce qui
cependant devrait tre examin avant de conduire des jeunes personnes
dans cette socit... Supposez un instant que vous ne pensiez pas 
marier maintenant vos filles. Les conduiriez-vous chez Mme de M...?
Non, vous ne les conduiriez pas. C'est donc avouer et montrer  tout
le monde que vous tes presse et embarrasse de les marier et que
pour en arriver l, vous employez toute espce de moyens. Mme de M...
est, je pense, un excellent canal pour trouver des maris, mais un
canal qu'il ne faut pas avouer et publier. Ces petites ngociations
l'amusent et elle n'est pas fche de prouver que sa rputation est
moins mauvaise qu'on ne le dit, puisqu'on lui amne des jeunes
personnes. Mais aux dpens de qui essaie-t-elle de le prouver?... Un
autre motif encore me fait regretter que l'entrevue ait lieu chez Mme
de M... C'est que nos filles seront beaucoup plus embarrasses et plus
gauches encore que chez vous. La duchesse se soumet. Mais, emballe
comme toujours, elle a peine  comprendre le calme, la rflexion et la
prudence avec lesquelles le duc traite ces questions de mariage.
Tandis qu'elle crit en tous pays, qutant des maris par l'Europe,
elle est rvolte de voir Praslin accueillir avec des haussements
d'paules ses innombrables notes sur des prtendants possibles. Elle
est rvolte de se voir refuser les entretiens qu'elle sollicite pour
dlibrer sur ce que son mari considre comme des songes creux. Ce
qui franchement est bien bizarre, c'est cet excs de haine qui ne vous
laisse pas m'accorder cinq minutes pour parler du mariage de nos
filles ou me prvenir des arrangements que vous faites pour des
intrts de fortune qui sembleraient aussi devoir tre communs. Pour
moi, j'avoue que je ne saurais comprendre votre nature qui ne trouve
de bonheur qu' me rendre malheureuse et m'abreuver de tous les
chagrins, les humiliations inimaginables, sans compter l'ennui d'une
telle vie. Voyons, comment vous arrangeriez-vous d'un gendre, qui
serait pour une de vos filles, ce que vous tes pour moi?.

La marquise de Dolomieu a vaguement parl de faire pouser M. de
Valon  Isabelle. Quant  Louise, elle lui rservait M. de Costa,
homme de beaucoup d'esprit et de beaucoup de moyens, qui pensait
qu'on ne repousserait pas un Savoyard, puisqu'on avait recherch un
Hongrois. Mme de Praslin est fort tonne de cette dclaration que lui
rapporte son amie. Comment peut-on savoir qu'elle s'est proccupe
d'un seigneur hongrois? La vrit est qu'elle n'en est pas  une
maladresse prs. Qu'il s'agisse du comte hongrois, du comte de
Beurges, de bien d'autres, elle a toujours agi sans la discrtion
accoutume en pareille matire. Une circonstance permet de la voir 
l'oeuvre. Le onzime duc d'Ossuna, don Pedro de Alcantara Tellez Giron
y Beaufort, est mort clibataire  Madrid, le 22 aot 1844. C'est son
frre cadet, don Mariano Francisco, qui a relev le titre. Ce douzime
duc d'Ossuna possde plus d'un million de revenu. Il a 31 ans et veut
pouser une Franaise. M. Bresson, l'ambassadeur  Madrid, craint une
fiance du faubourg Saint-Germain. Il signale donc  Louis-Philippe
les vellits matrimoniales du duc d'Ossuna et suggre qu'il y aurait
intrt  diriger ses ides sur Mlle Olivia de Chabot[44]. Mais elle
est protestante et plus ge que le duc, fait observer Mme Adlade.
Et la soeur du roi songe tout de suite aux petites-filles du marchal
Sbastiani.

  [44] Olivia de Chabot, dame pour accompagner la princesse
  Clmentine.

C'est pour elle un vieil ami grognon, dont la Monarchie de Juillet est
un peu la prisonnire et dont toute l'habilet diplomatique de Mme
Adlade s'emploie  contenir les clats. Quand,  la fin de janvier
1840, Guizot a rappel Sbastiani de l'ambassade de Londres, le
gnral a fait tempte. Mon enfant, crivait-il  sa fille le 4
fvrier, on s'est bien tromp, si, en me rappelant de l'ambassade de
Londres, on a cru me faire beaucoup de chagrin. Je me trouverai avec
bonheur au milieu de vous, mais la manire dont mon rappel a eu lieu,
exige une explication  la Chambre, et _je dirai toute la vrit_.
C'est par trop doctrinaire. _Certes, je ne garderai pas le silence.
Ils ne me connaissent pas._ Aucune considration, ni d'avancement ni
d'intrt, ne me retiendra. J'aspire  rentrer dans la vie prive pur,
sans tache, et n'ayant pas fait du grade de marchal une compensation.
Mais en voil assez. Je te connais trop d'lvation pour penser le
contraire. Malgr ses menaces de tout dire, le vieux soldat ne dit
rien. Comment se fcherait-il d'ailleurs? Sitt qu'il dbarque 
Calais, Mme Adlade, prvenue tlgraphiquement, en avise Fanny de
Praslin en termes caressants: Le gnral a dbarqu ce matin 
Calais,  une heure aprs-midi en parfaite sant. Ainsi, soyez
tranquille. Je prsume qu'il sera ici demain soir, et je serai bien
contente de le revoir. J'espre que Mme de Flahaut vous aura fait mon
message, que j'aurai le plaisir de vous voir chez moi, au
Palais-Royal, mardi prochain, avec vos cinq charmantes petites. Quand
Sbastiani est promu au marchalat, le 20 octobre 1840, c'est encore
Mme Adlade qui l'crit  Fanny de Praslin: Je veux tre la premire
 vous annoncer, ma chre Fanny, qu'enfin nos voeux sont exaucs pour
votre excellent pre et que notre cher roi vient de signer sa
nomination de marchal, et que, justement, il tait chez moi peu de
minutes aprs, ce qui fait que le roi et moi avons eu la satisfaction
de le lui dire tout de suite. Mais il ne faut pas encore en parler. Je
n'ai pas le temps de vous dire pourquoi, car la poste va partir. C'est
en grande hte que j'cris. A chaque instant, les jeunes Praslin sont
appels  Neuilly chez la duchesse d'Orlans: tmoin ce petit billet
de Gaston qui date de juillet 1844: J'ai t hier jouer  Neuilly
avec le comte de Paris, mais Horace n'y a pas t, parce qu'il tait
en retenue. Il y avait un des princes belges: c'tait le plus jeune;
il s'appelle Philippe (le comte de Flandre). Nous avons beaucoup jou
et la duchesse d'Orlans nous a donn  chacun une bote de baptme du
duc d'Alenon.

  [Illustration: _Martyrium Sancti Sebastiani._
  (_La Caricature_, no 21.)]

Avec cette intimit, il est tout naturel que Mme Adlade songe  se
mler du mariage des demoiselles de Praslin. Le duc Thobald, qui
n'avait pas t rlu en 1842, a t lev  la pairie quatre mois
avant. Un duc et pair, cela vaut un Ossuna. Quand Madame est arrive
 Trianon, raconte la duchesse  son mari, elle m'a dit: Il faut
absolument que je vous parle aprs dner. En sortant de table, par
consquent, je me suis approche d'elle. Un parti admirable pour une
de vos filles arrive. C'est le duc d'Ossuna. Il ne faut pas perdre une
minute.--Mais Madame n'y songe pas; nous ne pouvons pas avoir de
telles prtentions.--Ne croyez pas cela; c'est trs possible. Il est
arriv hier soir. Ce matin, on a reu une lettre de Madrid de
Bresson... Bresson est sr, d'aprs ce qu'il dit, qu'il ne cherche pas
de fortune, qu'il ne tient qu'au nom,  la position. C'est votre
affaire. Vous tes la sienne, bien plus, bien autrement qu'Olivia qui
n'a pas le sou, qui n'est plus jeune, qui est protestante.--Mais mon
Dieu, quand mme ce que je ne puis croire, Madame, ce serait possible,
comment arriver aux aboutissants du duc d'Ossuna?--Rien de plus ais
par la duchesse d'Hijar.--Je ne la connais pas du tout, ai-je
repris.--Cherchez... Voyons, vous devez savoir par quel moyen arriver
 la duchesse. Je vous dis, ma chre, qu'il faut, que je veux
absolument que vous tentiez cela.--Il me semble que la marchale Lobau
connat la duchesse d'Hijar.--Certainement, certainement, beaucoup,
trs particulirement, ma chre. Voil un bon canal de trouv, le
meilleur de tous. Ds demain matin, sans perdre une minute, il faut
que vous alliez trouver la marchale, que vous lui disiez que j'ai eu
cette ide, que je vous ai conseille, tourmente de l'aller trouver
et moi, de mon ct, je vais voir aussi la marchale et la pousser
vivement. Ne prenez pas ainsi la chose comme impossible. Je ne puis
ici vous expliquer tout cela, mais d'aprs la lettre de Bresson, la
chose est trs faisable en ne perdant pas une minute. Comptez sur moi,
mais de votre ct ne manquez pas de voir la marchale demain matin et
expliquez-lui tout ce que je vous dis. En sortant du spectacle,
Madame m'a encore rpt qu'elle mnerait chaudement cette affaire.
La fortune du duc d'Ossuna hypnotise la duchesse de Praslin. Ce n'est
pas un mari pour Isabelle qui n'a pas assez grand air, mais Louise
qui a un port de reine, de l'esprit jusqu'au bout des ongles, fera une
merveilleuse duchesse d'Ossuna. Notre devoir est de tout tenter,
n'est-ce pas? conclut Mme de Praslin. Mon Dieu! mon Dieu! que ce
serait beau! Cela a bien l'air d'un chteau en Espagne.

Mme Adlade tient parole. Elle parle  la Marchale de Lobau. Le
marchal Sbastiani met en avant M. Desages qui interroge le comte
Bresson. Le bruit court  Bagnres o il prend les eaux, que le duc
d'Ossuna va pouser une fille de Lord Stafford, pair catholique. Je
crois, ajoute-t-il, que c'est une mprise. Je ne connais pas  lord
Stafford de fille assez jeune. Il a crit au duc d'Ossuna, il n'a pas
eu de rponse. En tout cas, il n'y a personne de compromis, j'ai
suggr l'ide comme m'appartenant  moi seul. Mme de Berwick, M. de
los Rios pourraient peut-tre quelque chose. Le comte Edgar de Praslin
tait jadis li avec le duc d'Ossuna. Le duc l'a rencontr. Il se
disposait  l'aborder et  lui serrer la main, lorsque Edgar de
Praslin passa outre, en soulevant son chapeau comme s'il ne le
reconnaissait pas. Le duc est un peu souponneux, un peu mfiant...
Il serait trs sensible  une dmarche,  une intervention d'en haut,
mais c'est trs dlicat, et je ne vois pas comment Mme Adlade
pourrait paratre en personne.

  [Illustration: _Portrait de Madame Adlade d'Orlans._
  Peinture de Grard (1826. Grave par P. Adam.)
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

Cette fois, le duc de Praslin entre en ligne. Je sors de chez Mme
Adlade, crit-il  sa femme. L'affaire du duc d'Ossuna marche bien.
Les nouvelles de la marchale taient tout  fait inexactes. Madame
dsire beaucoup vous voir avant son dpart, mais il n'y a pas un
moment  perdre, car elle ne sait pas si elle pourra trouver un
instant dimanche. Je n'entre pas dans les dtails; elle vous les
racontera. En un mot, le duc d'Ossuna ne veut pas d'une protestante,
et l'ide de Louise lui convient. Il est en Angleterre pour quelques
jours et, de Belgique, il reviendrait  Paris trs facilement, s'il y
avait un moyen de lui faire parler. La duchesse de Berwick, femme de
tte et toute dvoue  la famille royale, peut mener l'affaire. Elle
est depuis quelques jours seulement  Paris. Madame ne l'a pas vue 
son grand regret, mais Mme de Montjoie la connat beaucoup et vous
abouchera au besoin avec elle. Madame vous attend demain soir samedi,
 Neuilly[45]. Mme la duchesse d'Orlans m'a reproch de la laisser
partir pour Eu, d'o elle ne reviendra qu'en octobre, sans lui avoir
men Isabelle qu'elle ne pourrait plus voir. Elle vous attendra avec
elle, dimanche  deux heures, aux Tuileries.

  [45] Le projet de mariage Ossuna n'eut pas de suite. Vingt ans
  aprs le duc tait encore clibataire.

C'est une visite de fiance que va faire Isabelle de Praslin  la
duchesse d'Orlans. Grce  l'intervention de la princesse de
Beaufremont et en employant les bons offices de l'abb Dupanloup qui a
des relations savoyardes, son mariage vient de se conclure avec
Hermann de Roburent, fils du marquis de Pamparra, haut dignitaire de
la Cour de Turin. Les noces sont fixes au mois d'octobre, et les
jeunes maris doivent aller habiter Turin. Hermann est ravi de sa
fiance, il sera ravi de sa femme. Je vous aime sans vous connatre,
crit-il  Mlle Deluzy, je vous aime parce que vous m'avez fait une
femme, parce que je vous dois le bonheur.

La duchesse et ses filles rentrent  Praslin. Le duc est au Vaudreuil.
Mademoiselle te fait dire, crit Louise le 1er octobre, que ma mre
parat de meilleure humeur depuis hier. Elle a vu Mademoiselle lire
les _Trois Mousquetaires_ et lui a dit que ce livre tait trop sale et
qu'elle allait lui faire venir celui de grand-pre qui est tout neuf.
Il semble donc qu'il y ait une dtente. C'est qu'au lendemain du
mariage d'Isabelle, Henriette Deluzy a parl de dpart. Elle nourrit
l'ide de se rendre  Rome et, tout en se livrant  des tudes de
peinture, d'y donner des leons et de vivre en artiste. C'est un
projet que lui dconseille lady Hislop  qui elle l'a confi. Quant 
son dpart de Vaux-Praslin, lady Hislop l'approuve de toutes ses
forces. Je vous avoue, lui dit-elle, qu'il m'est tomb un poids du
coeur quand j'ai lu que vous quittiez dcidment une position qui
n'tait plus convenable pour vous, et de plus, strictement _entre
nous_, je vous confierai _qu'hier_ seulement j'ai eu une conversation
 votre sujet avec une personne que je ne veux pas vous nommer,
crainte _of more mischief_[46], qui m'a montr de tels _sentiments
acharns_ contre vous, et qui m'a prouv qu'il existait un projet si
arrt de vous forcer  quitter la maison o vous avez t si
cruellement traite, que j'avais dcid  vous crire le plus tt
possible, pour vous conseiller fortement de donner votre dmission.
Dj  Gnes on m'avait parl des bruits injurieux qui roulaient
seulement sur votre compte, mais jamais je n'oublierai les vilenies
qu'on a os se permettre en me parlant de vous ici. Il n'est pas
ncessaire que je vous dise que, de mon ct, je n'ai pas mis moins de
chaleur  parler comme je le devais, avec bonne connaissance de cause,
de votre caractre, de vos principes, de votre inattaquable conduite
pendant les annes que vous avez passes avec nous. Surtout, chre
Mlle Deluzy, j'ai cherch, _for your joke_[47] de ne pas aigrir les
esprits, et je crois que la nouvelle de votre rsolution, et elle est
celle que vos chers amis doivent approuver, cette rsolution donc de
vous retirer, je crois, fera une espce de rvolution en votre
faveur. La confidente de la duchesse de Praslin qui a entretenu lady
Hislop, rend de son ct compte de la conversation du 1er dcembre et
se flicite de la retraite volontaire de l'institutrice. Je dsire
trs sincrement, conclut-elle, que vous vous rjouissiez de ce
dnouement... J'espre qu'en ce moment vous voil dbarrasse d'elle,
ce qui sera un grand poids de moins sur mon esprit.

  [46] De plus d'ennuis.

  [47] Dans votre intrt.

Quand arrivent ces deux lettres  Vaux-Praslin, il n'est plus question
de dpart et de sparation. La duchesse semble au mieux avec
l'institutrice. Elle lui fait classer ses papiers avec Louise et
Berthe. Elle passe une soire  leur lire les lettres de la
grand'maman Coigny. Ma mre, crit Louise  son pre, nous en a lues
quelques-unes qui taient pleines de flatteries. Les adresses sont 
la plus jolie,  la plus aime,  la plus spirituelle, et dans
l'intrieur, on lui dit que lorsqu'on l'a vue, on trouve toutes les
autres laides, et une quantit de choses de ce genre. Cela a dur
jusqu' dix heures. C'tait bien ennuyeux... Lorsque nous sommes hors
de la salle d'tudes, nous nous ennuyons passablement.

Le calme n'est, d'ailleurs, que relatif  Vaux-Praslin. Au cours de
dcembre, il y a eu de nouveaux clats entre la duchesse et
l'institutrice, et ce doit tre avec une certaine surprise que, le 1er
janvier 1846, Henriette dcachte cette lettre qu'accompagne un
bracelet: S'il est dfendu de se coucher sans s'tre rconcili avec
son prochain, il me semble qu'une nouvelle anne doit avoir plus forte
raison pour mettre fin  tous les dissentiments et oublier tous les
griefs. C'est donc de bon coeur que je vous tends la main,
Mademoiselle, et vous demande d'oublier, pour bien vivre dsormais
ensemble, tous les moments pnibles que j'ai pu vous occasionner, et
je vous promets aussi de passer une ponge sur les motifs qui, en me
blessant, m'y avaient excite. Chacun a ses torts en ce monde et je
suis bien tente de croire que c'est trop heureux. Cela doit rendre
plus indulgent mutuellement et faciliter les rconciliations. Je suis
bien convaincue de votre attachement sincre et tendre pour mes
enfants, et, croyez-moi, personne n'est plus que moi dispose  la
reconnaissance et  l'affection pour les personnes qui se consacrent 
eux, si je ne suis pas blesse au coeur par la pense qu'on les
dtache de moi. Vous le savez comme moi, c'est l'habitude qui attache,
et surtout les enfants. En ne voyant pas leur mre, elle perd sa place
dans leur coeur comme dans leur vie; ils finissent par douter de son
affection. Bien heureux si plus tard leur estime et leur confiance
n'en sont pas branles. Certes, ce n'est pas votre but, car vous
devez sentir qu'il serait un jour aussi pernicieux pour les enfants
qu'il serait douloureux pour leur mre de dtruire les liens les plus
sacrs.

De picoteries en picoteries, on en arrive  faire des choses qui
sont, en commenant, bien loin de la pense. Si, au lieu de s'exciter
sur les dfauts que l'on se reconnat mutuellement, on les mnageait
rciproquement, je crois que chacun en ce monde ferait un bon march.
Il ne s'agit que d'tre bon cocher et de faire le tour des tas de
pierre, au lieu de passer dessus. Pour ma part, je confesse que
j'accroche souvent. J'avais depuis longtemps form le projet de vous
crire pour tout renouveler avec l'anne. C'est donc avec un double
plaisir que j'ai reu votre charmant ouvrage ce soir, puisqu'il m'a
donn la preuve que vous tiez aussi dispose  mettre fin  un tat
de choses qui, j'en ai la conviction, ne peut tre que fcheux pour
les enfants, vous mettre vous-mme dans une position souvent fausse et
dsagrable et moi me placer dans une position bien cruelle pour moi,
qui vis si isole, depuis quelque temps, de mes affections les plus
chres, au milieu desquelles j'tais si heureuse! J'envisageais avec
tant d'ardeur le moment o mes filles seraient grandes et, je l'avoue,
je souffre bien de les voir ce qu'elles sont pour moi. Mais en voici
bien long pour dire qu'il faut que nous tchions de perdre un faux pli
pour en prendre un autre, et vous prier de recevoir et de porter ce
gage d'une nouvelle alliance,  laquelle, j'espre, vous consentirez.

S'ouvrant sous ces auspices, l'anne 1846 est au dbut beaucoup moins
agite que les prcdentes. Pourtant, la duchesse n'a pas abandonn
ses griefs. Elle retrouve toutes ses accusations, dans une lettre qui
parat tre du dbut de juin. Ah! vous trouvez que je ne mets pas
d'esprit de conciliation! Et qu'est-ce donc, s'il vous plat, que je
fais en dnant et en passant la soire (comme pour mille bonnes
raisons, j'avais durant des annes renonc  faire) avec Mlle D..., en
ayant pour elle mille attentions, mille prvenances? Je ne suis pas,
il est vrai, en position de lui faire les mmes cadeaux, ni les mmes
caresses, ni lui procurer les mmes plaisirs que vous le faites, mais
en vrit, je fais tout ce que je puis, et mme plus que je ne
devrais, envers une personne, pour qui je n'ai ni confiance, ni
estime; qui, malgr moi, lve mes filles, et dont la position
vis--vis de vous est un motif plus que suffisant pour que son
habitation sous le mme toit soit non seulement une grave insulte pour
moi, mais un scandale hideux pour lever mes filles. Cette femme qui
ose devant moi vous faire des reproches jaloux! Avoir mis une
gouvernante sur le pied de vous railler avec dpit sur l'emploi de
votre temps, tandis que moi, je dois tout voir, tout supporter, et que
vous trouvez trs mauvais que je n'aie pas assez de confiance en votre
matresse pour tre bien aise de lui voir lever mes filles. Car,
enfin, croyez-vous donc que je sois la dupe de tous vos arrangements?
Mlle D... vit avec vous avec une familiarit qu'on n'a qu'avec son
mari ou son amant. Ceci est terrible. Ce qui se passe dans l'ombre, je
ne puis le voir; mais j'esprais du moins que la condescendance que
j'avais mise, depuis prs d'un an,  tre vis--vis d'elle et de vous
comme si tout cela tait naturel vous avait donn assez de piti pour
ma position, pour prendre des dehors de convenance et d'exiger d'elle
d'tre plus dcente avec vous, devant le public, les enfants et moi.
Mais expliquez-vous donc, grand Dieu. Vous dites toujours que cela
dpend de moi que cela change? Que faut-il donc de plus que je ne fais
depuis un an. Parlez avant de partir, et quels sont les changements,
d'ailleurs, que vous admettez. Si vous sentez  quel point vous faites
du tort  nos filles avec ce genre de vie, comment hsitez-vous un
moment  changer cet tat de choses. Vous dites que vous aimez vos
filles, vous dites que notre intrieur, leur direction n'est pas ce
qu'elle devrait tre et vous attendez, vous hsitez  changer tout
cela de crainte que je n'en prouve du bonheur. De bonne foi, pourquoi
tenez-vous  ce que nous ne nous sparions pas, si ce n'est parce que
ma prsence sert de manteau  la position de Mlle D...? Quelle part
m'avez-vous laisse dans votre vie, dans celle de nos enfants? Rejete
par vous en dehors de tous mes droits, de tous mes devoirs depuis tant
d'annes, vous auriez d m'excuser si j'avais t chercher ailleurs
des affections pour me ddommager de celles que vous m'tiez. Pendant
neuf ans, je vous ai attendu, je vous ai espr, j'ai cru qu'un jour
viendrait o vous vous diriez que si vous me priviez de l'affection
que j'attendais de vous, du moins vous me deviez de ne point me
retirer plus longtemps celle de mes filles et m'accorder la
consolation de m'occuper d'elles. Vous pouvez bien ne pas m'aimer, je
le trouve tout simple. Vos ides, vos gots, vos sentiments sont trop
changs pour que cela ne soit pas, mais quel que soit le ddain avec
lequel vous me traitez au fond de votre coeur, vous n'prouvez pas
pour moi le mpris et la dfiance qui, seuls, pouvaient me priver de
la direction de mes filles. Mais, mon ami, le temps s'coule, je ne
puis attendre toute ma vie. Je perds l'espoir maintenant aprs tant de
concessions, de sacrifices inutiles. Si votre intention n'est pas de
saisir cette occasion de commencer dans une nouvelle voie, lorsque
nous nous retrouverons aprs cette sparation d'environ quatre mois,
mieux vaut prolonger dfinitivement cette sparation indfiniment que
de reprendre la vie telle qu'elle est maintenant, ennuyeuse pour vous,
cruelle pour moi, fcheuse pour les enfants, et dont les rsultats
seront dplorables pour eux. Avant de nous quitter, rpondez-moi
franchement si vous dsirez sincrement, si vous croyez utile un
changement dans notre organisation intrieure, de quelle nature, dans
quelle mesure seraient les changements que vous admettez, et ce qu'il
faut que je fasse pour les obtenir. Je vous l'ai dit souvent, ne
craignez rien pour votre libert. Je ne suis pas assez absurde pour
demander  un homme de me donner des tmoignages d'une affection que
je ne lui inspire pas. Je rclame seulement les marques d'une estime
et d'une confiance que je crois mriter, et les droits qu'ont toutes
les mres de diriger leurs filles.

Quelques jours aprs cette missive furieuse, Mme de Praslin fait
porter ce billet  Henriette Deluzy. Je ne veux pas vous dranger,
Mademoiselle, sans quoi, je vous aurais fait demander d'avoir la bont
de descendre un instant chez moi, ayant un service  vous demander
que, j'espre, vous ne me refuserez pas de me rendre. J'y attache
beaucoup de prix et j'en serai sincrement reconnaissante. Il y a deux
jours, croyant que M. de Praslin revenait pour quelques jours, j'ai
engag Louise et ses soeurs  ne pas souhaiter la fte de leur pre,
la veille qui se trouvait un si triste anniversaire[48] et  attendre
le jour mme. Hier soir, en apprenant qu'il repartait aujourd'hui,
j'ai pens qu'il ne fallait pas diffrer et je m'tais promis de le
dire  mes filles en allant  la messe, puisque je n'y avais pas song
avant d'aller nous coucher. Au moment de partir, mon bouquet est
arriv. Je l'ai tourdiment envoy de suite, avant de les avoir vues
et le malheur a voulu qu'elles se trouvassent justement l et elles
ont pu croire que j'avais pu gter leur plaisir. Je ne puis dire 
quel point je suis afflige de ma sotte maladresse; j'ai peur qu'elles
ne m'en veuillent. Vous avez trop d'influence sur elles pour que je
n'espre pas qu'elles ne m'en voudront pas et qu'elles comprendront
bien les choses, si vous voulez bien vous charger de leur exprimer mes
regrets et leur expliquer ces contretemps si maladroits de ma part. Je
m'adresse avec confiance  vous, Mademoiselle, et je serais
sensiblement peine si vous me refusiez ce service, mais je ne puis le
supposer et vous offre d'avance mille sincres expressions de
reconnaissance. J'avais t atterre en voyant les enfants l juste au
moment o je voulais les prvenir. Puis-je compter sur votre bon
vouloir?

  [48] C'tait l'anniversaire de la mort du pre du duc Thobald.

  [Illustration: _Vue de la Fontaine de Ficayola, prs Bastia._
  Dessin par d'Aubigny, grav par Ne. (Bibliothque Nationale.
  Estampes.)]

Le mois suivant, le duc, Louise, Berthe, Raynald et Henriette Deluzy
quittaient Vaux. Le plan de voyage comportait la traverse de la
France jusqu'en Pimont, un sjour chez Isabelle de Roburent, puis,
aprs une rapide visite  Florence, un sjour en Corse chez le
marchal Sbastiani. Henriette Deluzy, dans une srie de lettres,
devait fournir  la duchesse les dtails les plus circonstancis sur
Isabelle de Roburent, installe  Morozzo,  quelque distance de
Turin, pour y passer l't parmi les fleurs, les ombrages et les eaux.
Dans ces quelques jours passs prs d'elle, crivait-elle, je l'ai
trouve si compltement ce qu'elle tait, il y a un an, que j'ai
plutt acquis la conviction du bonheur parfait dont elle jouit que je
n'ai su quelque particularit sur sa nouvelle existence. La
duchesse, demeure  Praslin avec les petites, Gaston et Horace, leur
lisait le soir des pices de Molire qui, pensait-elle, les
ravissaient. Les courriers d'Italie lui apportaient la nouvelle des
succs de Raynald qui avait fait la conqute de toutes les personnes
qui l'avaient vu parfaitement sage, s'intressant  tout, faisant les
plus amusantes remarques sur ce qui le frappait. Puis, c'taient la
rapide vision de Florence et de sa belle campagne, les Cascines, la
laiterie du Grand-Duc, ensuite la Corse grille par le soleil de
septembre dpouillant arbres et prairies, au point qu'on se croirait
dj en hiver.

Le duc de Praslin crivait aussi: Nous arriverons  Praslin du 5 au
10 (octobre). Il faudrait que vous fissiez ds  prsent vos
prparatifs de dpart, car malheureusement, votre dpart suivra de
trs prs notre arrive. Les couches d'Isabelle ne seront pas aussi
prochaines qu'elle le supposait. Mme de Pampara ne les attend que vers
le 20 au plus tt. Il est indispensable que vous veniez  Turin, car
Isabelle a pris une mauvaise direction, vis--vis de sa nouvelle
famille. Je ne puis pas entrer ici dans des dtails; ce serait trop
long. Il ne s'agit de rien de grave. C'est une suite de petites choses
qu'en un quart d'heure je vous aurai expliqu de vive voix, mais
l'intrieur d'une famille se compose d'une foule de petits dtails qui
rendent la vie plus ou moins heureuse. Je crois que votre arrive
modifiera beaucoup de choses d'une manire importante dans les ides
d'Isabelle. Henriette Deluzy donnait une note  peu prs semblable.
La vie matrielle de Turin ressemble si peu  celle de Paris qu'un
tablissement parfaitement convenable au Pimont peut, au premier
moment, ne point rpondre  nos ides franaises. Puis, l'obligation
pour M. de Pampara de vivre au chteau a encore de beaucoup
circonscrit son tablissement. Isabelle a la plus belle part. Son
appartement est certainement beaucoup mieux que celui de bien des
jeunes femmes  Paris, chez leurs parents. Elle est contente et semble
ne rien dsirer, ne rien regretter. Quant  elle personnellement, elle
n'est change en rien. Vous trouverez les mmes choses  louer, les
mmes choses  combattre, mais elle aime son mari, parat avoir
confiance en vous, Madame, et vos conseils lui feront certainement un
grand bien. Ce qui lui nuit le plus, je crois, c'est le manque absolu
d'occupations srieuses et sous ce rapport, Madame, vous lui donnerez
un exemple prcieux. La preuve de confiance, l'appel  l'influence
maternelle qu'en tant d'autres circonstances elle reprochait au duc de
ne pas invoquer, n'avait pas dsarm Mme de Praslin. Tandis que son
mari voyageait, elle ourdissait on ne sait quelles combinaisons
louches pour lesquelles elle crut devoir prendre les conseils de
l'vque d'vreux.

Ancien cur de Saint-Roch, ancien confesseur de la reine Marie-Amlie,
parvenu par son influence  la mitre, Thodore-Nicolas Olivier tait
pour la duchesse de Praslin une vieille connaissance. Quand, le 15
aot 1841, le prlat, prenant possession de son diocse, tait venu
visiter Notre-Dame du Vaudreuil, la duchesse, en grand deuil de son
beau-pre mort moins de deux mois avant, s'tait place, entoure de
ses enfants, au pied de la chaire pour saluer son ancien directeur de
conscience[49]. Mgr Olivier, partout accueilli dans l'Eure avec une
froideur, et bientt une hostilit marque, par un clerg fidle aux
ides lgitimistes, n'avait pas oubli l'appui que la duchesse lui
avait ainsi prt. Quelle tait la question qui lui avait t pose?
Sa lettre, peu explicite, claire mal sur le caractre de la licence
 prendre, mais elle est d'un ton qui manque regrettablement de
franchise. Madame la duchesse, crivait le casuiste mitr, s'il tait
permis de vous dire combien votre lettre m'a peu surpris mais combien
elle m'a fait de plaisir, vous jugeriez assez bien de mon respect et
de mon dvouement pour vous; mais il faut traiter le sujet qui vous
occupe et voici mon avis: Il faut savoir si le refus de consentement
du pre n'entranera pas un refus de subsides indispensablement
ncessaires; et sans le savoir prcisment, je le crains beaucoup. Si
ce refus de consentement n'a pas de graves inconvnients, je
m'interdis de conseiller de passer outre _seulement en raison_[50] de
ma double position d'vque et de confesseur; je ne puis pas permettre
que le pre puisse dire: Voil ce qu'a produit l'influence d'un homme
d'glise dans ma maison. C'est vous dire assez, madame la duchesse,
que je trouve la licence  prendre parfaitement lgitime. Enfin, je
pense qu'il ne faudrait pas en venir l sans le consentement explicite
et l'approbation de la reine. Je me rsume. Je ne puis ni ne veux
conseiller ce qui fait l'objet de votre lettre, mais je veux que vous
croyiez, madame la Duchesse,  tous mes voeux pour votre bonheur[51].

  [49] A. de Boudon. _Histoire de Mgr Olivier_, 390.

  [50] Soulign par Mgr Olivier.

  [51] Papiers de Mme de Praslin.--Le post-scriptum est  retenir:
  J'arriverai  Paris le 19 janvier. Je compte y rester quinze
  jours au moins. Je descends 35, rue d'Argenteuil.

C'est lui, c'est ce prlat de Cour qui mourra honni de tout son
diocse, c'est cet homme d'glise politicien, qui va, avec des airs de
sainte Nitouche, diriger dsormais les entreprises de la duchesse de
Praslin contre son mari, guider la femme hsitante dans la voie qui
les perdra, le duc et elle.[52] Une lettre de Valentine Delessert, la
femme du prfet de police, jette quelques lueurs sur le dsarroi de
l'me de Fanny de Praslin au moment o elle se prparait  partir pour
Turin: Votre lettre m'a fait bien de la peine. Je vois beaucoup de
chagrin au fond de vos projets et cela me fait penser  vous bien
tristement. Je viendrai vous voir demain de midi  une heure, si cela
ne vous gne pas, j'en ai bien envie et vous seriez ingrate si vous
croyiez que j'aie une sympathie moins grande et moins profonde pour
vos peines. Au contraire, chaque anne qui s'accumule sur moi, me fait
sentir plus profondment les affections qui me restent et vous tes
ma meilleure amie.[53] La duchesse prend ses passe-ports, part pour
Turin o Isabelle de Roburent accouche le 29 octobre. Isabelle est
trs bien, mon ami. Ce matin,  3 heures, elle a commenc  souffrir,
et  10 h. 1/4, elle est accouche d'une fille vraiment charmante qui
pse 12 livres de Pimont, c'est--dire 8 ou 9 des ntres. Elle a eu
beaucoup de courage. Elle s'est si bien aide qu'elle a abrg par ses
efforts ses douleurs de quelques heures; les dernires ont t
terribles. La petite est superbe et trs forte. Je suis encore toute
mue. Adieu, mille expressions de mes sentiments. J'embrasse mes chers
enfants. Je regrette vivement que vous ne soyez pas ici. Veuillez
annoncer l'vnement  Edgar et Georgina. Hermann crit  ma
belle-mre.

  [52] Maintenant encore, dit le _Mmoire_  ses juges d'Henriette
  Deluzy, je ne puis deviner le mystre qui couvrit la conduite de
  Mme de Praslin... car enfin ce projet de sparation scandaleuse,
  qui surgit tout  coup dans l'esprit de Mme de Praslin, qui
  l'agite, qui la proccupe sans cesse... cette jalousie contre moi
  qui se rveille soudain sans cause... a d tre inspir par
  quelque perfide conseiller.

  [53] J'ai, ajoute-t-elle en post-scriptum, j'ai  dner ce soir
  une Espagnole que vous avez vue chez moi, Mme de Montijo et ses
  filles, M. de Lassus, M. Mullin, M. Mrime. Si ce monde ne vous
  ennuie pas, vous me ferez bien plaisir de venir aussi en robe de
  chambre. Vous savez comme nous sommes  Passy et ce serait un bon
  moment pour moi, chre amie.

Chez les Pampara, le sjour de la duchesse de Praslin est marqu par
des incidents peu propres  satisfaire les beaux-parents de sa fille.
Le 25 novembre, M. de Pampara crit au duc. Vous aviez raison de dire
que Mme la Duchesse gte ses enfants en flattant leurs dfauts. Elle
ne tarit pas d'loges  Isabelle sur sa tenue, sur sa beaut, sur son
maintien, sur les occupations qu'elle se donne et mme sur son esprit.
J'ai humblement hasard un jour de prier la duchesse de vouloir bien
nous aider, par ses bons conseils  Isabelle,  la rendre plus
franche,  lui donner du got pour l'occupation et  se dfaire de son
opinitret. Elle a eu la bont de me dire que tous ces dfauts, elle
ne les avait pas  la maison, et qu'Isabelle tait une dame tout comme
une autre, qu'elle ne voyait rien  corriger en elle. Comme de raison,
je n'ai plus souffl mot.... Jamais Mme la Duchesse n'a eu, comme
vous, la bont de nous faire la moindre question sur sa fille. Elle la
croit parfaite et croit peut-tre que nous ne la gtons pas assez.
Bref, M. de Pampara n'est pas sans inquitude sur les consquences de
la correspondance qui va s'changer, aprs le dpart de la duchesse,
entre la mre et la fille. Une lettre de Mme de Praslin  Henriette
Deluzy est, en effet, consacre  tenter de dmontrer qu'Isabelle lit,
s'occupe, travaille, et elle avoue qu'elle s'est proccupe  Turin
d'assurer  sa fille l'appui de vieilles dames qui m'ont pris en
affection, comme ma pauvre vieille duchesse de M.... Aline joint  la
lettre de sa mre, qui lui a t dicte en partie, un billet des plus
caressants pour son institutrice: Vous ne pouvez pas vous douter,
chre Azelle, du bonheur que j'ai eu en lisant votre bonne et
excellente lettre qui m'a caus un si grand plaisir et un tel bonheur
qu'tant dans le bain en ce moment je ne me suis mme pas donn la
peine de bien essuyer mes mains. La lettre de Louise m'a fait aussi un
si grand plaisir que je suis dans un tat de bonheur qu'on ne peut pas
s'imaginer. Mme de Pampara m'a donn hier soir le plus joli petit
verre d'eau qu'on puisse voir. Je remercie beaucoup mon pre de sa
bonne intention. Adieu, chre Azelle, je vous embrasse tous de coeur.
Et elle signe: Aline qui vous aime comme la prunelle de ses yeux.

On vit heureux  Vaux. On y coule des jours tranquilles jusqu'
l'arrive de la duchesse. Mais elle n'est pas plutt l que
recommencent les scnes et les interminables lettres  son mari.
Lorsque je suis arrive ici, j'esprais avoir quelques instants de
distraction et de trve; mais l'illusion n'a pas dur longtemps: le
marchepied de la voiture n'tait pas achev de baisser que j'avais lu
dans votre air glacial, ddaigneux et mcontent, dans l'expression
contrainte du regard de mes enfants, dans les petits yeux verts qui
apparaissaient derrire votre paule, que j'allais tre soumise  des
traitements humiliants,  la vie la plus pnible,  supporter le
spectacle des choses les plus inconvenantes, pour ne pas me servir du
mot propre. Croyez-le bien, Thobald, si je lutte encore, c'est parce
que je suis fermement consciencieuse; qu'il est de mon devoir de ne
pas renoncer, pour obtenir une paix et une tranquillit factices, de
ne pas donner, par mon silence, une apparence de consentement tacite 
un tat de choses qui regarde mes enfants et que je dsapprouve
vivement, parce que je le crois fermement dtestable, fcheux pour le
prsent, pernicieux, dangereux pour l'avenir. Tu as beau faire, me
dtester. Je suis leur mre  ces enfants que tu donnes aux premires
venues. Je sais fort bien que tu es le matre, tu peux tout sur moi;
mais il est une chose dans laquelle les droits d'une femme sont
presque gaux  ceux du mari; tu l'oublies entirement. Ne sais-tu pas
que les lois, si je les invoquais, dcideraient en ma faveur? Tu sais
que je ne le ferai jamais, mais, est-ce une raison pour en abuser? Tu
te crois oblig  cder en toutes choses, afin de conserver Mlle D...
 tout prix. Tu la crois irremplaable, prs de toi, prs de mes
enfants. Toi qui crois si simple, si facile de remplacer une mre,
pourquoi crois-tu donc si prodigieusement impossible de remplacer une
gouvernante? Si tu l'avais voulu, elle aurait pu tre une bonne
gouvernante; mais tu as dnatur sa position, sa fonction, et tel qui
brille au second rang, s'clipse au premier. Comment la tte ne lui
tournerait-elle pas, elle  qui ta conduite dit tous les jours plus
clairement que les paroles encore: J'ai une femme, mais je prfre
votre socit, vos soins; mes enfants ont une mre, mais vous que je
connais  peine, qui tes plus jeune, j'ai plus confiance, en vos
principes, votre exprience, vos soins, votre dvouement, vos
manires, votre jugement, votre tendresse, pour leur tenir lieu de
tout. Prenez la place, commandez, ordonnez. Celle qui remplace la mre
de mes enfants, doit tre souveraine chez moi.

Thobald, cela est logique, mais tu pars d'un point faux et
dangereux. Toi-mme, tu n'as pas le droit de me condamner  cette
ignominieuse mort civile. Tu ne le peux qu'en me laissant souponner
d'une conduite et de vices infmes, et par mes enfants encore! Oh! je
suis bien punie de t'avoir tant aim, prfr mme  eux. Mais
n'tais-je pas dj assez punie d'avoir perdu sans retour, sans
espoir, le seul vrai bonheur pour moi, ton affection? Mais voir mes
enfants conduits dans une voie de principes faux et lgers, habitus 
trouver naturelles et convenables des manires inconsidres, des
positions fausses et inconvenantes! Si tu veux y rflchir toi-mme,
tu sentiras qu'en mettant  part tous mes sentiments personnels de
joie et de bonheur intrieur anantis, je dois cruellement souffrir de
voir mes nombreux enfants dans une direction si pernicieuse pour leur
conduite  venir. Demande-toi franchement ce que tu ferais, ce que tu
sentirais vis--vis de quelqu'un qui t'terait  la fois, une femme
que tu aimerais avec ardeur, et tes enfants pour leur donner des
impressions fausses et dangereuses. Lorsque j'ai eu la faiblesse, par
un excs d'amour pour toi, de te faire un immense sacrifice en
t'abandonnant mes enfants, me figurant, dans un coupable aveuglement,
que ce sacrifice, plus il tait grand, me rendrait ton affection,
entrane par tes promesses  cet gard, j'ai commis, j'en conviens,
une grave faute. J'aurais d mourir avant d'y renoncer, et j'ai fait
un bien faux calcul, car ce sacrifice, fait dans l'intrt de mon
amour, t'a donn une mauvaise opinion de mes principes et de mon
jugement, de mon coeur, je le conois. Cependant, je dois ajouter pour
ma justification, que ma tendresse confondait tous nos droits en un
seul. Je me croyais une portion de toi-mme; il me semblait que tout
devait tre commun entre nous et support  deux. Maintenant, tu as
tabli une sparation complte entre nous; nous ne sommes plus que des
trangers l'un pour l'autre. Je me suis longtemps berce d'illusions,
de retour, d'preuves, que sais-je moi? toutes les possibilits en ce
monde pour me figurer que c'tait un temps  passer; que tous les
mystres se drouleraient par toi d'une manire naturelle et
satisfaisante; enfin tous les rves de bonheur  venir, je les ai
faits longtemps avec confiance, plus longtemps encore avec esprance.
Maintenant... Mais n'en parlons plus, il ne s'agit plus de bonheur!
Mais puisqu'il faut renoncer  toi, dont j'esprais le retour avec
celui de mes enfants, il faut au moins que je sache  quoi m'en tenir.
Ma vie n'est pas supportable. Elle est douloureuse, honteuse pour moi,
et ne t'y trompe pas, trs fcheuse pour l'avenir des enfants. Les
choses ne peuvent durer ainsi plus longtemps. Ainsi rflchis, mais
songe que je te supplie en grce de me donner enfin une position
convenable et un intrt dans la vie. Oh! que tu es faible! Tu en es
arriv  un point que tu n'oserais faire une course avec ta femme et
tes enfants sans cette personne pour laquelle tu me reprends ce que tu
m'avais donn dans les premiers jours de notre mariage. Tu es
tellement sous son joug que tu n'oserais rien entreprendre sans elle.
Tu trouverais inconvenant de la quitter un moment et ta femme, la mre
de neuf enfants, doit vivre et mourir seule.

Praslin a pris le parti de s'absenter sans cesse. Il vit au Vaudreuil,
 Vaux, dans ses fermes. C'est en tant toujours absent qu'il obtient
la paix. Aussi a-t-il presque compltement dsert la maison, tactique
passive que la faiblesse de son caractre lui faisait adopter
volontiers. Il laissait ainsi le champ libre  certaines machinations.
Au milieu de janvier, la duchesse dclare qu'elle ne mettra plus les
pieds  Praslin tant que Mlle D... y sera. Mgr Olivier vient
d'arriver  Paris. Il est descendu chez une de ses pnitentes, rue
d'Argenteuil. La duchesse lui explique par le menu ses griefs. La
matresse de son mari, pour s'terniser dans la maison, pousse
celui-ci  s'opposer  un projet de mariage qui ferait le bonheur de
sa fille ane. N'est-il pas de son devoir d'employer la
toute-puissante influence du marchal  la faire chasser? Mgr Olivier
la console, la rconforte. Oui, c'est son devoir. Malheureusement il
doit rester peu de jours  Paris. Il ne peut voir le marchal, mais il
dlguera quelqu'un auprs de lui, le cur de la Madeleine, son
chanoine honoraire, l'abb Beuzelin, ou  son dfaut l'abb Gallard,
premier vicaire, qui est le neveu de son ancien ami, Mgr
Romain-Frdric Gallard, ancien aumnier de la reine Marie-Amlie,
mort vque de Meaux, le 14 janvier 1839.

L'abb Gallard se met aussitt  l'oeuvre: il vante au marchal, sur
la foi de la duchesse de Praslin, le parti qu'elle a choisi pour
Louise. Le marchal est, d'abord, un peu tonn, car sa petite-fille
a toujours paru hostile aux projets qu'on dit qu'elle regrette. Il ne
peut croire qu'elle soit victime. Il lui parlera. Il lui parle en
effet. Mon cher papa, crit Louise  son pre, grand-pre m'a dit ce
soir qu'il avait deux mots  me dire. En rentrant j'y ai t. Il m'a
demand si j'avais chang d'ides. Je lui ai rpondu que je n'avais
rien su de nouveau et qu'ainsi je ne pouvais pas avoir chang.
Grand-pre m'a rpondu que lui avait chang, et qu'on me trompait et
que je me trompais, mais que, cependant, il ne fallait rien faire,
parce qu'il fallait que ce ft pour moi que je me marie et que, pour
lui, a lui tait gal. Je lui ai dit que je le pensais bien et je lui
ai demand si  mon ge il aurait voulu d'une femme qui ne pouvait
rien faire et trouvait Walter Scott trop srieux. Il a rpondu que
certainement il n'en aurait pas voulu pour lui. Mais  tout, il a
toujours dit qu'il ne fallait pas que cela se fit si je ne voulais pas
parce que ce serait moi qui serais marie. L'abb Gallard a chou:
la partie est  rejouer. La duchesse essaie d'associer Henriette
Deluzy  ses combinaisons de mariage. Elle est avec elle plus aimable,
plus gracieuse qu'elle ne le fut jamais. Au dbut de mars 1847,
l'institutrice, qui vient de soigner Gaston malade de la scarlatine,
croit sa situation inbranlable chez les Praslin: Les gens qui me
blmaient le plus, crit-elle  la vicomtesse Melgund, me portent aux
nues comme une excellente gouvernante. Dans toute la famille, on
m'invite  tout; on me met de toutes les parties de plaisir. Enfin
toutes mes tribulations sont finies et je vois devant moi un avenir
paisible, sinon bienheureux[54].

  [54] Papiers d'Henriette Deluzy (la lettre n'a pas trouv sa
  destinataire).

C'est  ce moment, que se produit, sous la forme de revendications
d'un corsetier, Bourgogne, un incident bizarre et inquitant.
Bourgogne rclame paiement d'un compte qui, dit-il, n'a pas t
acquitt. Le compte est pay, rpliquent le duc et Henriette Deluzy.
Alors, Bourgogne fait intervenir l'ancienne institutrice, Mme Desprez.
Il obtient d'elle une lettre o elle certifie que c'est bnvolement
qu'elle lui a procur la clientle de la duchesse et qu'elle n'a
jamais prtendu obtenir de lui une concession quelconque sur les prix
des marchandises qu'il lui fournissait personnellement. Mme Desprez
crit la lettre demande. Bourgogne l'insre dans un mmoire imprim
dont certaines pages semblent voquer des dessous tranges[55]. Mme
Desprez, qui a reu le mmoire, crit  la duchesse une lettre o elle
proteste contre l'emploi fait de son attestation et entremle ses
plaintes, sur la faon dont la duchesse la tient  l'cart,
d'allusions  sa _discrtion_. A rception, cette lettre semble
dclencher quelque mystrieux ressort motif chez Mme de Praslin.
Voici une lettre que je viens de recevoir, crit-elle au duc,
veuillez la lire et ne point la perdre. Mme Desprez y montre son
caractre sur lequel je me suis si longtemps abuse; elle semble  la
fois me rendre un service, selon elle, je suppose, et me menacer, en
me parlant de _sa discrtion_, comme si j'avais pu lui confier quelque
secret dangereux. En vrit, cela est curieux. Ce qui est certain,
c'est que nous avons eu bien du guignon de tomber en de semblables
mains. Bien des ennuis rsulteront, je le prvois, de toutes les
intrigues que vous avez, avec trop de faiblesse, laiss envahir notre
intrieur. Vous avez voulu, aprs vous tre loign de moi, dtruire
tout ce qui est naturel. On ne cre pas des positions fausses sans
qu'un jour ou l'autre il n'en rsulte de grands inconvnients. Ce sont
les enfants hlas! qui paient toujours pour les parents dans ces
circonstances-l. Vous pouviez en aimer d'autres et n'affliger que mon
coeur, mon ami, mais en changeant l'ordre de la nature et des usages,
vous avez tout compliqu dans votre vie. _Ce procs peut devenir
odieux_: il est ncessaire que nous nous entendions bien. Ne perdez
pas cette lettre, je vous prie; ne vous bornez pas  M. Destigny.
Consultez, voyez M. Riant. Redoutez Mme Desprez mais n'imaginez pas
d'arranger cela vous-mme avec elle. _Elle est perfide, vous le savez.
Quand on a de grandes filles, il faut toujours se garer d'une personne
qui peut amener du scandale._

  [55] Le dossier du procs contient deux exemplaires en copie du
  greffier de ce mmoire Bourgogne o il est question, avec de
  visibles intentions de chantage, d'une jeune fille s'enfuyant en
  larmes de l'htel Sbastiani.

Pour une simple note de corsetire, qui, paye ou non en somme, ne
monte pas  400 francs, voil des mots qui sont vraiment bien gros!




V

Trois mois d'Enfer.


L'htel, dont le duc et la duchesse habitent l'tage principal, est
situ dans le quartier des Champs-lyses, entre l'avenue Gabriel et
le faubourg Saint-Honor[56]. L, au numro 55, s'ouvre un peu de
biais une haute porte cochre cintre que flanquent deux colonnes et
que surmonte un encadrement d'un style dorique btard. Cette porte
donne accs  une longue avenue trangle entre deux constructions,
l'htel Castellane et la maison Lavayne. C'est par elle qu'on arrive 
la cour d'honneur. Les appartements du duc (chambre  coucher et
cabinet de travail) sont en aile, appuys  l'htel Castellane, et
borns par derrire par une alle herbeuse qui spare l'htel
Sbastiani de l'lyse. De mme, derrire la maison Lavayne, une
nouvelle alle, pave celle-ci, donne du jour  diverses fentres de
l'htel, qu'elle spare des chantiers Visconti, alors en pleine
activit. Sur la cour d'honneur, sitt qu'on a dpass le pristyle,
on aborde les appartements: la salle  manger aligne ses fentres sur
la cour d'honneur. Le boudoir, la chambre de la duchesse, le grand
salon, le petit salon ont jour sur le jardin qui s'tend jusqu'
l'avenue Gabriel dont le spare une double grille[57].

  [Illustration: _Extrieur de l'Htel Praslin._
  Image populaire publie en aot 1847 par la Lithographie Chatain,
  d'aprs le dessin de J. Fvrier.
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

  [56] Sur son emplacement s'tend aujourd'hui la rue de l'lyse
  perce en 1860 et l'htel de l'impratrice Eugnie qu'acheta en
  1873 le baron Hirsch.

  [57] M. Georges Cain a, dans un rcent article du _Figaro_ (21
  juin 1906), restitu l'htel Sbastiani avec sa parfaite
  connaissance du Paris d'autrefois.

C'est dans ces pices de parade qu'aux premiers jours de juin 1847, le
pair de France et la duchesse donnent un dner  quelques intimes. A
propos d'une bagatelle, Fanny de Praslin s'emporte contre Henriette
Deluzy. L'institutrice riposte par quelques saillies mordantes.[58]
Depuis tant d'annes qu'elle est dans la maison, elle est arrive  se
considrer comme tant de la famille. Puis, vraiment, ce soir, la
mesure est comble. En plus d'une occasion, le marchal Sbastiani
s'est montr moins susceptible. Il connat  merveille le caractre
bizarre et fantasque de sa fille. Il sait qu'elle se plaint de tous,
de lui comme des autres[59]. Il a toujours attach peu d'attention 
ses dolances. Ce soir-l, il est malade, on l'a habilement travaill
depuis quelques mois, et quand Fanny de Praslin lui apporte  nouveau
des plaintes qu'elle a faites cent fois, l'incident l'a dispos 
l'couter. Monsieur le duc, crit-il le lendemain 14 juin,  son
gendre, vous partez pour Praslin, toujours dans l'intention de garder
Mlle Deluzy et de faire subir  ma fille la plus cruelle et la plus
dgotante des humiliations. Il y a cinq ans que cela dure. La presse
de Paris a pris soin d'en informer le monde entier, et aujourd'hui,
vous tes le sujet de toutes les conversations scandaleuses. Vos
filles sont sacrifies sans piti. Je sais qu'elles ignorent tout ce
qui est, tout ce qui se dit, mais, de bonne foi,  qui esprez-vous
persuader? Croyez-vous qu'en vous voyant courir l'Angleterre,
l'Italie, la France, avec vos filles et leur gouvernante, sans que la
mre vous ait jamais accompagn, vous soyez  l'abri de rflexions
malveillantes? J'ai pouss la complaisance jusqu' vous inviter 
venir deux fois chez moi, en Corse avec elle, parce que j'esprais que
vous rentreriez en vous-mme et que vous la renverriez. Je n'en ai
jamais parl  personne parce que j'ai pens qu'un pre ne peut
balancer un instant entre les intrts de sa nombreuse famille et
cette femme. Vous tes aveugl par une passion fatale. Je vous ai
entretenu cinq fois de cette affaire. Je fais une dernire dmarche.
Je paierai la pension qui lui est due. Je suis prt  en passer le
contrat authentique, pourvu qu'elle soit congdie immdiatement. Dans
le cas contraire, je ne la recevrai pas davantage dans ma maison, et
vous n'viterez pas un clat. Rflchissez bien. Je vous aime
tendrement, et c'est avec beaucoup de peine que je me suis rsolu 
cette dmarche. J'en espre les meilleurs rsultats et ce ne peut tre
en vain que je parle  votre coeur et  votre raison.

  [58] D'Alton-She. _Souvenirs de 1847_, p. 45.

  [59] A la veille du mariage d'Isabelle, elle se plaint
  alternativement de sa belle-mre et de son pre: Mon pre est
  d'une humeur assez capricieuse et irascible, crit-elle  son
  mari.

Le duc est atterr  la lecture de ce billet. Depuis longtemps
Henriette Deluzy possde tous les secrets de ce triste intrieur.
Comment carter le coup qui la menace? Faudra-t-il initier une autre
institutrice  tant de douloureux mystres? Pendant qu'il est plong
dans ces rflexions, Henriette Deluzy, la figure dcompose, se
prsente  lui. L'abb Gallard, intime ami de Mgr Olivier, envoy par
le marchal Sbastiani, vient de lui signifier brutalement que si elle
ne donne pas immdiatement sa dmission de gouvernante, un scandale va
se dchaner. Si elle part, le marchal lui constituera par acte
notari la donation viagre que lui a jadis promise Praslin. Je suis
chasse, lui dit-elle, atteinte dans mon honneur; protgez-moi. Le
duc lui promet de voir le marchal. J'arrangerai cela lui dit-il.
C'est sa formule habituelle en prsence d'une difficult qu'on lui
signale. Le lendemain, Praslin voit le marchal. Il voudrait
qu'Henriette Deluzy ne quitte pas Louise avant son mariage. La scne
est violente entre les deux hommes. Praslin se retire sans avoir pu
rien obtenir. Il faut qu'Henriette Deluzy quitte la maison, qu'elle
parte le plus tt possible, au plus tard quand on ira  Vaux-Praslin.
Enfin le marchal consent  ce que l'acte de donation soit fait au nom
de sa fille, ce qui constituera comme une sorte de certificat de bonne
conduite et de marque de satisfaction  Henriette Deluzy. Je ne suis
pas libre, dit le duc  l'institutrice. Je vous en prie, cdez. Elle
fond en larmes. Je vous en supplie, reprend Praslin, cdez de bonne
grce et sans irriter la duchesse, car le scandale dont on vous a
parl ne pourrait tre qu'un procs en sparation, et alors je
perdrais mes filles. A peine Praslin a-t-il quitt le marchal que
celui-ci lui a adress un nouveau billet. Monsieur le duc, vous
m'avez dchir le coeur. Vous avez attribu  mon insensibilit
d'avoir ferm ma maison  vous et  vos enfants. Vous tes oblig de
me rendre justice. J'ai tout fait pour viter cette sparation qui
vous cote tant. J'ai pris sur moi tout l'odieux de fermer les yeux,
d'avoir l'air de ne pas croire  tout ce que les journaux avaient
rpandu dans le public,  tout ce qui se disait dans Paris, et pour
prix d'une conduite aussi gnreuse, vous venez m'adresser les
reproches les plus sanglants, les plus immrits. Je n'ai jamais parl
de Mlle Deluzy avec personne. Je suis prt  lui donner tous les
tmoignages qui sont dans son intrt; mais soyez juste et ne me
demandez pas des choses impossibles. Je ne vois pas ma fille pour ne
pas vous indisposer contre elle. Vous tes le premier  me priver
d'tre avec mes petits-enfants. Je ne mrite pas d'tre trait ainsi.
Voyez les intrts de ces jeunes personnes, coutez-les. Vous ai-je
jamais rien fait qui puisse m'attirer un pareil traitement? Mais vous
tes hors de vous-mme et je vous excuse. coutez votre coeur qui est
bon et doit me rendre justice. Et Sbastiani ajoute en post-scriptum:
Quand vous serez vieux comme je le suis, vous vous ferez le reproche
d'avoir t dur envers moi.

Toute cette soire du 18 juin, Henriette Deluzy la passe enferme dans
sa chambre, pleurant, sanglotant, se dsesprant. Elle a dans sa
petite pharmacie un flacon de laudanum. Elle l'avale tout entier. Elle
passe la nuit dans l'engourdissement. Au matin, des vomissements
violents la sauvent. Louise de Praslin la trouve dans cet tat, court
chercher le duc. Henriette avoue qu'elle a pris du laudanum. Le Dr
Louis, le mdecin de la famille, est appel. Louise et Berthe soignent
leur institutrice sur ses instructions et, quand dans la soire, le
notaire Cahouet monte lui faire signer l'acte de constitution de
pension viagre, il juge qu'il n'y a rien de dangereux dans son
tat[60].

  [60] Interrogatoire d'Henriette Deluzy du 6 novembre
  1847.--Dpositions du Dr Louis et du notaire Cahouet.

Cependant, la duchesse triomphe. Ds le 15 juin, elle indique  son
mari qu'elle entend tre matresse dsormais. J'ai attendu jusqu' ce
moment, lui crit-elle, le rsultat des promesses, que vous m'avez
renouveles  mon retour d'Italie, de changer l'organisation de notre
intrieur. Vous semblez l'avoir oubli et je me vois oblige de vous
dire que je ne pense pas devoir retourner  Praslin sans y rentrer
pour y exercer mes droits et remplir mes devoirs de mre et de
matresse de maison dans toute leur tendue. Le rgime des
gouvernantes nous a toujours fort mal russi. Il est temps dans
l'intrt de nos enfants et la dignit de notre intrieur d'y
renoncer. Tant que nos filles ne seront pas maries, j'habiterai
partout au milieu d'elles, j'assisterai  toutes leurs occupations, je
les accompagnerai partout. Tous mes plans sont fait, et lorsque vous y
aurez rflchi, vous trouverez autant de motifs de confiance dans les
soins d'une mre, pour l'ducation de nos filles, que dans ceux d'une
gouvernante. Des matres suppleront aussi facilement  Praslin qu'
Paris aux leons d'une gouvernante qui, d'ailleurs, a toujours eu
recours  leur aide. J'ai tout prvu: tout s'arrangera facilement. Mon
pre, je le sais, a fait offrir  Mlle D... une pension honorable et
viagre. En se rendant avec ces moyens en Angleterre, ses talents et
des protections lui procureront une position convenable, plus
facilement qu' Paris. Vous vous inquiteriez  tort du chagrin
qu'prouveront nos filles; il sera beaucoup plus court et beaucoup
moins profond que vous ne vous le figurez: j'ai des raisons certaines
pour n'en pas douter. Depuis longtemps, vous vous tes exprim sur le
compte de Mlle D... de manire  ne pas laisser douter que vous aviez
les yeux ouverts sur une grande partie, du moins, de ces graves
inconvnients. Ce qui peut assurer le mieux, d'une manire honorable,
sa retraite, c'est une pension de mon pre, garantie par moi, et son
voyage en Angleterre qui expliquera, d'une manire favorable, son
brusque dpart. Par dlicatesse, j'ai d'abord cherch un appui dans
votre propre famille pour vous ouvrir les yeux. Aprs avoir attendu en
vain des annes le rsultat, je dois enfin me soumettre au dsir bien
lgitime de mon pre de vous parler au nom des vritables intrts de
nos enfants.

  [Illustration: _La Cour des Pairs: Une audience du procs
  Teste-Cubires._ (_Illustration_ du 17 juillet 1847.)
  Au fond, sous la tribune du public, le banc des accuss avec
  leurs dfenseurs.
  A droite, le procureur gnral;  gauche, le grand chancelier.]

Deux jours aprs, Fanny de Praslin note ses impressions sur ce qui
vient de s'accomplir: J'ai besoin de me rpter  toutes les heures
que j'ai accompli un devoir sacr vis--vis de mes filles en
consentant  joindre enfin mes efforts  ceux de mon pre pour
renvoyer cette femme. Il m'en a bien cot. Je hais l'clat; mais
enfin tout le monde me disait, et ma conscience aussi, que c'tait mon
devoir. Mon Dieu, quel sera l'avenir? Comme il est irrit! On dirait,
en vrit, qu'il n'est pas le coupable. Peut-on s'aveugler  ce point?
Mon Dieu, ne lui ouvrirez-vous donc pas les yeux? Je ne puis
m'expliquer qu'on arrive  s'endurcir  ce point sur l'immoralit. Il
dit qu'il aime ses enfants, qu'il consacre son temps  leur ducation.
Il n'a pas assez de confiance en moi, leur mre, et il fait ses
matresses de leurs gouvernantes. Il y a l une suspension de tout
sens moral qui me confond... Il s'enfoncera chaque jour davantage dans
ce bourbier, il y consumera sa sant, son intelligence, sa fortune.
Et l'on veut lever ses enfants, ses filles, lorsqu'on mne une
semblable vie! Quelle est cette illusion, aussi complte que son
aveuglement? Il tait las de cette femme depuis longtemps; mais il en
a peur et c'est pour cela qu'il ne la renvoyait pas, c'est vident.
Maintenant qu'on vient  son secours, son amour-propre se rvolte;
c'est l son seul regret en ce moment. En lui montrant de la douleur
qu'il ne sent pas, il espre la calmer. Comme il tait press hier
d'aller  Praslin et de couper court de suite! Oui, _comme on me l'a
dit_, je lui ai rendu  lui aussi un service rel; mais moi, jamais il
ne me pardonnera, il se vengera sur moi, jour par jour, heure par
heure, minute par minute, de lui avoir rendu ce service, d'avoir eu
raison quand il avait tort. L'abme se creusera tous les jours plus
profond entre nous; plus il rflchira, plus il se sentira coupable,
plus il m'en voudra, plus il appesantira sa vengeance sur moi.
L'avenir m'effraie; je tremble en y songeant; je me sens bien faible.
Mon Dieu! venez  mon aide; donnez-moi la force de supporter ces
nouvelles preuves comme vous voudrez et de manire  attirer le plus
de grces sur mes enfants, sur lui, le malheureux. Ah! il me fait une
cruelle vie. Mais je ne voudrais pas changer ma position pour la
sienne. Comme il est chang! Toujours triste, morose, mcontent de
tout le monde, en mfiance contre chacun, s'irritant de chaque chose!
On voit que le remords rside l. Moi qui l'ai tant aim, j'ai peine 
le reconnatre; il me semble que ce n'est plus le mme homme. Voil le
fruit de l'absence de principes religieux, d'ides morales; voil le
fruit du dsoeuvrement et de la paresse.

Henriette Deluzy l'a remercie de la gnrosit avec laquelle elle
rmunrait de faibles services, des offres de recommandation qu'elle
lui faisait, s'excusant sur son tat de sant qui l'empche d'aller la
remercier en personne. Mademoiselle, rpond la duchesse quelques
instants plus tard, je regrette vivement que vous soyez souffrante et
que dans cet tat, vous ayez pris la fatigue de m'crire pour une
chose que vos soins pour mes enfants ont rendue si naturelle. Si des
circonstances graves pour leurs intrts ont prcipit un vnement
que je regardais, il y a peu de jours encore, comme devant tre assez
loign, ne doutez pas que je n'en cherche avec plus de zle toutes
les occasions de vous tre utile et que je serais heureuse que vous
m'en indiquiez les moyens. J'ai entendu dire que vous vouliez aller
voir lady Hislop; dans ce cas, je vous offrirais une lettre pour lady
Tankarville[61] qui s'efforcera, j'en suis certaine, de seconder
vivement lady Hislop dans toutes ses dmarches pour faire russir vos
projets. S'il vous tait aussi agrable d'avoir des lettres pour Mme
de Flahaut et Miss Elphinston, disposez entirement de moi. Je me suis
rappele que vous m'avez demand de vous prter un livre en arrivant 
Praslin; j'espre que vous ne me refuserez pas d'accepter ce petit
souvenir, que j'aurai grand plaisir  vous offrir. Je tiens  rpter,
Mademoiselle, que je saisirai toutes les occasions qui se prsenteront
et celles que vous voudrez bien m'offrir de vous tre utile en toutes
circonstances.

  [61] Lady Tankarville tait
  Corisande-Armandine-Lonie-Sophie-Auguste de Gramont, fille de la
  duchesse de Guiche, ne de Polignac, (6 octobre 1782-20 janvier
  1865).

Henriette Deluzy n'a nulle envie de quitter Paris, et c'est vainement
que M. Riant travaille  la persuader de passer la Manche, cela
ressemblerait  une fuite; cela paratrait un aveu de ses relations
avec le duc; cela accrditerait le bruit d'aprs lequel elle est
enceinte. Toute la domesticit interprte ainsi son dpart: c'est une
matresse dont le duc est las, qu'il congdie. Dans ces circonstances,
une maladie de deux des enfants prolonge heureusement un sjour 
l'htel Praslin qui dmontre, par lui-mme, la fausset des
accusations qui circulent. Mme de Praslin vit renferme dans ses
appartements, dont elle ne sort plus, mme pour les repas, mme pour
monter chez le Marchal. Maintenant qu'elle a gagn sa cause, elle
prfre ne pas se trouver en contact avec celle qu'elle fait chasser.
Le duc vit dans son cabinet, monte rarement  la salle d'tudes.
D'ailleurs, la scarlatine d'Aline et de Raynald est une cause
d'isolement pour la gouvernante.

Aux intimes, tels que Rmy, professeur qui fait un cours de
littrature aux jeunes filles, le dpart de Mlle Deluzy est prsent
comme la consquence du mcontentement de la duchesse, qui croit, lui
dit-on, qu'elle a influenc Louise contre un projet de mariage. Rmy,
cependant, connat les bruits qui courent. Il y a, a-t-il dit 
Henriette, une seule faon d'y mettre fin. Plus de professorat, plus
d'ducation  parfaire, mariez-vous. Les Rmy ont, parmi leurs amis,
un brillant officier, le lieutenant-colonel Bisson. Ils entreprennent
de le marier avec Henriette Deluzy. Celle-ci leur avoue le secret de
sa naissance et leur confie ses esprances pcuniaires. Le docteur de
la Berge, Odilon Barrot, amis de son grand-pre, s'occupent d'obtenir
du baron Desportes une somme de quarante mille francs qui serait
remise  la jeune femme aprs la mort du vieillard. Avec ce
fidicommis, la pension viagre de 1 500 francs qui rsulte de l'acte
Cahouet, un trousseau que lui donnera son grand-pre et les conomies
que lui garde le duc de Praslin, elle est  la tte d'une fortune
d'environ 100 000 francs. Pauvres chteaux en Espagne! Sauf la
donation, sauf les conomies qui sont une libralit de Praslin, tout
le reste n'est que du rve, des choses en projet. Rien n'a de
consistance relle. Le lieutenant-colonel Bisson n'est, d'ailleurs,
pas homme  se satisfaire d'esprances. Il n'a que son pe. Elle vaut
 son gr 100 000 francs d'espces sonnantes et trbuchantes, et c'est
ainsi qu'il se marierait... sous le rgime de la communaut.

L'on en est  ce point, quand le 18 juillet, Henriette Deluzy quitte
l'htel Sbastiani. Elle va s'installer, 9, rue du Harlay au Marais,
dans la pension de Mme Closter-Lemaire, dans une petite chambre que
Louise et Berthe lui ont meuble avec leurs conomies[62]. C'est hier
soir seulement, crit-elle le 17 juillet  Mme Rmy, que j'ai quitt
mes enfants bien-aims. Leur dsespoir m'a t le peu de courage que
j'avais appel  mon aide. Oh! Madame, quelle affreuse nuit, moi, qui
depuis six ans, ne me suis jamais couche sans aller  chaque lit
donner une dernire caresse et bnir chacun de ces enfants dont le
coeur tait  moi. Mon pauvre Bb a eu une attaque de nerfs. Il a
fallu l'arracher de mes bras. tre aime comme cela, se sentir utile,
ncessaire au bonheur de ces chres cratures et en tre spare par
les plus mesquins, les plus misrables motifs! Oh! Madame, je suis
bien malheureuse. Je leur avais vou ma vie en retour de tout le
bonheur que me donnait leur affection. Je m'tais faite leur mre et
maintenant me voil seule, inutile. Elles ont tant, tant besoin de
moi. Nul ne le sait comme moi, car elles sont malheureuses, bien
malheureuses. On me tuera Louise qui tait une perle  faire la joie,
le bonheur de la vie[63].

  [62] La facture de Mouthion, marchand de meubles, 23, rue de
  l'Arcade, s'lve  490 francs.

  [63] Papiers saisis chez Rmy.

A l'htel Sbastiani, Berthe et Louise sont dans les larmes. Marie a
presque eu une attaque de nerfs. Ce pauvre bb, crit le duc 
Henriette Deluzy, a pleur jusqu' onze heures dans son lit, et ce
matin il me disait qu'il ne savait pas pourquoi, qu'il n'avait pas pu
dormir de la nuit. La pension Lemaire sera-t-elle un asile sr pour
Henriette? Mme Lemaire,--c'est la belle-mre de Louis Ulbach,--a fait
un accueil maternel  la pauvre dsole et pourtant on est venu lui
dire qu'elle avait quitt la maison Praslin pour une cause ignoble et
qu'elle lui demanderait  faire un voyage avant peu. On a  peine
dissimul la main qui me frappe avec tant de rage[64]. Rmy, au cours
d'une visite, insiste sur le projet de mariage. Il m'a parl
longtemps. Il m'a dit qu' sa soeur,  sa fille, il conseillerait
d'accepter, autant par amour pour vous, que par intrt pour
elles-mmes. J'cris  votre pre pour lui offrir ce sacrifice. Oui,
mes anges chris, ce sacrifice. Car je suis peu propre au mariage et
celui-ci me rpugne au dernier point. Mais sa prcipitation est notre
sauvegarde. Je vous aurai quitts pour me marier. Leur but sera
manqu; il n'y aura pas d'esclandre. Mais, comprenez-moi bien, pour
moi je refuserais. Il n'y a pas ici de fausse gnrosit. Ainsi, dans
le conseil que vous tiendrez au Belvdre, comprenez bien ma position.
Rentre dans la vie obscure, le scandale vers sur moi ne m'atteindra
bientt plus. Je vivrai d'une manire calme et honorable, si ce n'est
heureuse, mais vous, mes filles chries, si l'on vous croit leves
par une femme sans principes, ne porterez-vous point, pour vos
mariages, la peine de cette terrible accusation? Nos rapports ne
seront-ils pas sans cesse entravs par les efforts que l'on fera pour
leur donner quelque chose de clandestin et de cach? J'ai dj quitt
la maison en coupable, me laissera-t-on jamais y rentrer la tte leve
comme il le faudrait, pour votre honneur et pour le mien? Je vais
dvelopper toutes ces raisons  votre pre: vous jugerez: je suis 
vous. Demandez-moi de faire d'abord et avant tout ce qui vous
convient. S'il faut partir, mon coeur restera parmi vous et
j'achterai, par un supplice de quelques annes, le bonheur d'tre 
mon retour votre mre et votre amie,  la face du monde entier.

  [64] Le _on_, c'est Mme de Saint-Clair, matresse de pension,
  avenue Chteaubriand et le conseiller qui l'a pousse rue du
  Harlay, c'est l'abb Gallard.

C'est dans cette exaltation de sacrifice, dans cette ardeur d'amour
qui confond dans un mme sentiment le pre et les filles, qu'elle
crit au duc pour offrir  sa conscience de pre le mariage qu'elle
croit utile  l'intrt de ses filles. Mon ami! Oh plus que mon
ami, ma providence en ce monde! Comprenez-vous bien ce qui se passe en
mon me! Comprenez-vous mes regrets, mon dsespoir, et mon malheur est
complt par la conviction que vous souffrez autant que moi! Vous!
Vous si bon, si gnreux! Vous tes malheureux, vous pleurez dans
cette chambre o tant d'heures heureuses se sont coules! Et moi je
suis ici, impuissante pour votre bonheur, impuissante  vous consoler.
Je demandais  Dieu, cette nuit, dans les lans de ma reconnaissance,
de ma tendresse pour vous, de me mettre  mme de me sacrifier pour
votre bonheur. A-t-il voulu m'exaucer? Si, dans votre _conscience de
pre_ vous croyez qu'un mariage honorable fasse du bien aux enfants,
dites-le. M. Rmy m'a dit que c'tait bien plus les enfants que moi
que l'on frappait par le scandale. Il m'a dit que ma position  Paris,
cet hiver, deviendrait bien plus fausse, que le marchal et XXX[65]
s'opposaient  ce que je revinsse honorablement et ouvertement dans la
maison; qu'on m'y ferait des avanies devant les domestiques;... que ne
pouvant nous voir chez vous, trs difficilement ici, nous n'aurions
pas le courage de ne point nous runir dans des promenades, dans des
parties qui se sauraient, qui nous feraient un tort immense et qui
renouvelleraient tous les bruits. Si nous devons vivre tout  fait
trangers, quel prtexte donnerais-je pour ne pas oser aller voir mes
lves! Mon mariage, ma position deviendraient plus difficiles.
D'ailleurs, un mari  Paris ne pourrait pas plus, m'a-t-il dit,
laisser continuer des rapports que Mme XXX prsente comme elle le
fait. Aprs une absence de quelques annes, je reviens auprs de vous
sans que rien puisse me sparer des enfants. Si les enfants ont
souffert du scandale donn par d'autres et non par moi, je dois les
aimer assez pour rparer le mal  tout prix. Si mon mariage fait
disparatre l'espce de blme qui s'est attach  elles,  elles pures
et innocentes, je dois me marier. Car si j'ai t l'instrument
involontaire du mal, il est dans mon devoir de mre, d'envisager leur
bonheur avant tout, duss-je le payer de ma vie. Vous connaissez le
monde. Si on dit que Louise qui a dix-neuf ans, a t leve par une
femme indigne, elle ne se mariera pas. Mlle Muller arrive! Je ne puis
continuer. Comprenez-moi, mon ami! Oh! oui, mon ami, c'est un
sacrifice, un sacrifice digne d'un pre, d'une mre. S'il est
ncessaire, prescrivez-le. Rflchissez. Je vais causer avec Mme
Lemaire, savoir ce qu'elle pourrait faire pour moi, ce qu'elle me
conseille pour l'avenir. Je ne puis continuer. Mlle Muller parle trop.
Je suis brise. Demain je vous dirai toutes mes visites... Si je
pouvais vous montrer mon coeur ouvert, vous verriez quelle preuve de
tendresse il y a  vous parler de ce mariage... Nous causerons
ensemble. Je serai plus forte demain. Comme j'ai besoin de vous
crire!

  [Illustration: _Lettre d'Henriette Deluzy au duc de Praslin._
  (_Voir p. 127._)
  (Archives Nationales. CC 809.)]

  [65] XXX, c'est Mme de Praslin.

A des lettres qui brlent d'une telle flamme, le duc fait des rponses
affectueuses, mais calmes et froides. Tandis que la sparation et la
souffrance ont rvl presque sans gradation  Henriette Deluzy ce
qu'elle ignorait jusque-l, qu'elle aimait le pre de ses lves, le
duc, cela rsulte nettement de sa correspondance, ne l'aime pas
d'amour. Il l'estime. Il lui est reconnaissant des soins donns  ses
filles. Il la consultera  leur sujet. Il continuera  en faire la
confidente de ses chagrins, parce qu'il n'a plus rien  lui rvler,
mais, encore une fois, _il ne l'aime pas_. Ses lettres ne sont pas
d'un amant, elles sont d'un ami, et souvent mme d'un cadet qui
s'appuie sur une me plus forte que la sienne. Quelle tristesse pour
moi, lui crit-il, de voir que vous tes le souffre-douleur des coups
que l'on me porte. Je ne puis vous en exprimer toute l'tendue de mon
profond chagrin. Soignez bien votre sant pour l'amour de ces pauvres
enfants dont rien n'gale la tristesse depuis notre arrive. Hier,
elles me disaient que Praslin ne leur avait jamais paru aussi triste.
Depuis votre dpart, pas un sourire n'est venu sur leurs lvres.
Soignez-vous bien, car elles sont horriblement inquites de votre
sant. Tchez de parvenir  dormir. Les heures de sommeil sont autant
d'enleves au chagrin. L'important pour nous tous, en ce moment, est
que vous vous portiez bien. Plus tard, croyez-moi, des jours heureux
viendront pour vous. Il est impossible qu'une suite de calomnies si
basses et si viles ne finissent pas par tomber devant l'vidence. Oh!
courage, courage pour nous.

A Vaux,  ct des tristesses des jeunes filles, ce sont d'ailleurs
des scnes continuelles. Le duc a-t-il donn  ses filles les
porcelaines, jadis gages d'amour, qu'il avait reprises  sa femme?
Vous devriez attendre que je sois morte, pour partager  mes enfants
des cadeaux que vous m'avez faits dans des temps plus heureux. A-t-il
charg Louise de faire prs de ses frres et de ses soeurs la _petite
maman_? Quoi! vous prtendez qu'une jeune fille de 19 ans est plus
capable qu'une mre de surveiller et de diriger une ducation et des
sants. Mais songez donc que vous lui faites tort  elle-mme. Votre
aversion pour moi la fait servir d'instrument contre moi et vous ne
voyez pas que vous la mettez dans une position que tout le monde
blmera. Puis, elle critique la faon dont Louise est loge: Une
jeune fille ne doit pas tre dans un appartement o elle habite seule
et sans sonnette. De tous cts, on peut entrer chez elle sans que
personne entende. Elle ne peut avoir du monde qu'en traversant des
corridors. Et si elle se trouvait indispose... Je suppose que vous ne
pouvez pas continuer  la faire vgter sans voir me qui vive et s'il
venait quelqu'un, ce serait vraiment inconvenant[66]. Les
tracasseries contre Louise se multiplient. Ce matin, crit le duc,
aprs une scne aux enfants dont Louise est revenue toute tremblante,
j'ai demand  XXX de mnager la sant et le caractre de ses enfants.
Elle m'a rpondu qu'elle voulait tre la matresse, et que, si elle ne
l'tait pas dans huit jours, elle partirait alors pour Paris et se
sparerait. Vous voyez quelle existence cela nous prpare. Nous
djeunons et dnons aujourd'hui au pavillon. C'est autant de gagn
pour ces pauvres enfants. Ne vous sacrifiez donc pas pour eux, car
_vous voyez que vous n'tes qu'une circonstance dans les malheurs qui
les menacent_. Et dans la mme lettre: Si vous tes poursuivie 
Paris, nous ne le sommes pas moins ici. On voit o tendent les
moindres actions. Elle veut m'enlever mes enfants et aller gaspiller 
son aise sa fortune. Je lui abandonnerais l'argent avec bonheur, si
elle voulait me laisser ces pauvres filles qu'elle n'aime pas et
qu'elle rendrait aussi malheureuses que possible. Cette lettre se
croise avec celle dans laquelle Henriette Deluzy apprend au duc
qu'elle renonce au mariage Bisson. M. de la Berge m'a dit ne pas
vouloir s'en mler, surtout s'il demande la communaut. Il m'a
fortement engage  aller, en sortant de chez lui, donner un refus
formel. Me rappelant votre lettre, sachant qu'un pauvre mariage ne
servirait gure les enfants, j'ai enfin cd  la conviction de tous,
j'ai dit _non_ sans attendre une nouvelle lettre de vous. J'ai un
poids de 100 livres de moins sur le coeur. Au moins, si je dois mourir
de douleur, je mourrai prs de vous, je mourrai ce que j'ai vcu,
entirement  vous. Je voulais ce mariage comme une sorte de suicide,
je suis si accable par tout le monde, si malheureuse! Et elle
termine dans un nouveau cri d'angoisse: On vient de m'apporter les
vues de Praslin, les portraits des enfants. Quel plaisir et quel mal
tout cela me fait. J'ai t trop heureuse. Jamais, jamais, je ne
m'habituerai  la vie que je mne. C'est une mort  coups d'pingle.
Vous dire les mille et un supplices de chaque jour, c'est impossible,
mais je vous promets de combattre le mal qui m'envahit de tous cts.
Il serait si doux de mourir pour vous. Je fais tous mes efforts pour
vivre. Quel changement! Quel affreux changement! Mais vous tes
ensemble  Praslin,  Praslin, ce paradis de ma vie, l o se sont
couls mes plus beaux jours, et seule je pleure dans cette triste
chambre. Les paroles que je dis ne sont plus l'cho de mon coeur. La
solitude ou des indiffrents, pires que la solitude, voil mon
partage. Pardonnez-moi mon incohrence, mon griffonnage.

  [66] Lettre du 21 juillet 1847.

Le duc a conseill de remonter  la source des bruits injurieux. Le
docteur de la Berge a consenti  faire une dmarche auprs de Mme
Saint-Clair. Elle n'a voulu rien dire. Elle a protest que le
caractre sacr de la personne qui lui avait parl devait la
convaincre, mais elle a t trop loin, et ne sait que rpondre. M. de
la Berge l'a pris trs haut et a dit qu'il ne s'agissait de rien moins
pour elle que d'un procs en diffamation... Il a nomm les amis de mon
grand-pre et le marchal Grard qui est son ami. En me voyant si bien
entoure, on a eu grand peur de ce qui avait t fait. Soyez donc
tranquille pour moi. Adieu, mes bien-aims, mes adors, je vous aime
tous au-del de toute expression humaine.

  [Illustration: _Reu des lettres de Louise et de Berthe de Praslin,
  adresses  Mlle Deluzy, et remises au gnral Tiburce Sbastiani
  sur sa requte._
  (Archives Nationales. CC 809.)]

A Praslin, Louise et Berthe vivent chez leur pre ou enfermes dans
cette chambre d'o la duchesse voulait dloger Louise. Depuis que leur
mre est installe dans la salle d'tudes; elles en ont fait leur
boulevard, leur forteresse. Chaque jour, crit Louise, il me devient
plus pnible de vivre en face de celle qui m'appelle son ange encore,
l'pe de Damocls suspendue sans cesse sur ma tte. Ce n'est pas
tenable. Si cela continue, il me sera tout  fait impossible de la
regarder, elle qui  toute minute du jour arrive dans ma chambre, me
faire une scne ou me chercher pour aller voir si un ouvrage est mieux
avec de grands jours ou de petits jours, si une chaise est mieux dans
un coin que dans un autre. Et il faut cependant que j'obisse, car si
je refuse, on va pleurer dans la chambre de Josphine en criant aprs
moi. C'est bien pis quand Praslin amne Raynald et Berthe  Paris au
risque de la rendre malade... tandis que Louise reste enferme ici
par le plus mauvais temps, qui ne permet pas de lui procurer aucune
distraction[67]. Ne ferait-il pas mieux de s'occuper des affaires du
partage, que de mener ces enfants chez Mlle Deluzy? Cela ne peut
qu'entretenir un chagrin naturel mais passager puisqu'au fond
l'affection n'tait pas profonde.

  [67] Expressions de Mme de Praslin (26 juillet 1847).

Le duc s'est, en effet, rendu  Paris le 26 juillet et Henriette
Deluzy a embrass Berthe et Bb. En les tenant tous deux sur mon
coeur, crit l'institutrice  Louise, il me semblait que c'tait vous
que j'aimais mieux, vous que j'aurais surtout voulu voir, ma pauvre
ple et chre bien-aime enfant. Ils disent que vous pleuriez si
amrement en les quittant... pauvre ange, oh! que j'aurai du bonheur 
vous revoir! Bon courage, pauvre martyre, car elle vous martyrise. Si
vous saviez de quelle indignation m'a remplie le rcit de ce que vous
aviez souffert, et il faut baisser la tte. Vous tes pleine de
raison, votre pre me l'a dit, vous tes admirable de patience et de
rsignation et vous tes la consolation et le bonheur de sa vie. Dieu
vous bnira, ma Louise. Soyez forte, pensez que tout cela n'a qu'un
temps trs limit, qu'en lui cdant pour quelques jours, vous sauvez
votre avenir, celui de Berthe[68]. Le duc reste  Paris pendant les
journes du 26, du 27, du 28. Avant de reprendre la route de Praslin,
il remet  Henriette Deluzy un billet lui demandant un entretien en
particulier. Il ne peut aborder certains sujets devant ses enfants.
Henriette l'a trouv chang, mconnaissable. Elle sent qu'il endure un
supplice presque au-dessus des forces humaines. Elle se rend  son
appel. Nul tmoignage crit de leur conversation. Elle dira dans un de
ses interrogatoires qu'elle a roul sur les enfants. C'est d'eux, en
effet, qu'il a t question. Sur la fin de la semaine qui a prcd,
un des garons, interrog par son pre, lui a fait des confidences qui
l'ont bris. C'est  ce sujet qu'il veut parler  Henriette Deluzy.
Celle-ci crira  Mme Rmy le 30 juillet: Nous avons prouv un grand
chagrin en nous quittant, mais j'espre avoir donn du courage  M. de
P... Il en avait besoin. X...[69] lui a avou des infamies. Je reois
une lettre navrante de Louise. Pauvres enfants! Combien sans eux je
serais heureuse d'tre hors de tout cela[70]. Voici la lettre de
Louise qui est date du 29. Quelles horreurs j'ai apprises hier,
crit-elle, elle nous a tout t; elle a dtruit notre rputation,
notre position dans le monde; elle ne peut nous ter notre nom; elle
le souille, elle le met aussi bas que possible. Ces correspondances
secrtes, cette corruption de ses fils, c'est le comble  tout.
Maintenant que n'attendrait-on pas, il faut tout craindre, toutes les
limites ont t franchies... Vous avez remont mon pre, il parat
mieux. Il tait si malheureux lorsqu'il est parti, il pleurait comme
un enfant. Mais vous lui avez fait du bien, vous avez tant de
courage[71].

  [68] Lettres remises par le comte de Breteuil (lundi, 26
  juillet).

  [69] On comprendra pourquoi le nom qui se trouve dans l'original
  a t ici remplac par un X.

  [70] Papiers saisis chez Rmy. Arch. Nat. CC 809.

  [71] Cette lettre n'existe qu'en copie faite par le greffier de
  la Cour des Pairs, (Arch. Nat. CC 811). C'taient les 11e et 12e
  pices saisies chez le Dr de la Berge. Sur la demande du gnral
  Tiburce Sbastiani, il lui a t remis deux liasses, l'une de 45,
  l'autre de 38 pices, correspondance des demoiselles de Praslin
  saisie chez le Dr de la Berge, le contenu de ces pices se
  trouvant compltement tranger aux faits, sur lesquels une
  instruction avait t commence devant la Cour! M. Pasquier
  avait vraiment bien besoin de son clbre abat-jour vert pour y
  voir clair!

Une lettre, commence depuis deux jours et termine au crayon,  la
porte du Sacr-Coeur le mercredi 28 juillet, est  rapprocher des deux
prcdentes. Ma pauvre Louise, crit Henriette, comme votre coeur va
se serrer en apprenant les nouveaux chagrins de votre pre. Quelles
horreurs! Deux tres si jeunes dj pervertis par cette affreuse
influence. Mon enfant chrie, redoublez d'amour pour votre pre. La
douleur que lui a fait ce dernier coup tait horrible  voir. Sa
figure s'tait entirement dcompose. Veillez bien sur Marie et sur
Bb qu'ils ne lui fassent pas le mme chagrin. Pauvres petits tres,
ils frappent en aveugles mais leurs coups n'en sont que plus
terribles. Je suis dsole que Mlle M... soit aussi faible, elle vous
nuit plus qu'elle ne vous sert. Ne lui dites rien et ne la laissez pas
trop s'riger en directrice de votre conduite. Je vais m'effacer
encore plus, hlas! Je n'ai plus d'espoir de vous voir. On ne vous
laissera pas venir, mais ne pensez pas  moi. Je suis forte. C'est
votre pre qui doit nous occuper tous. C'est autour de lui que nous
devons nous rallier pour l'aimer, le soutenir, le rattacher  la vie,
lui donner confiance dans l'avenir. Un scandale le tuerait; il faut
l'viter  tout prix. Cachez vos sentiments, soyez conciliante.
Qu'importe que dans le monde on croie que vous avez effectivement
chang avec votre mre aprs mon dpart, qu'importe qu'elle le dise.
N'ai-je pas pour moi ma conscience et votre amour, et le mpris que
nous ensevelissons au fond de notre me, est-il moins grand, moins
profond, parce qu'il nous fait souffrir toutes ces turpitudes. Aucun
de nous ne les souffrirait pour lui-mme; chacun les souffre pour un
tre aim dont on espre allger le fardeau. Adieu, ma fille
bien-aime, mon ange. Soyez forte. Soignez-vous: a et votre pre,
voil ma plus ardente prire. S'il fallait vous voir prir, j'en
mourrais. Adieu, je vous bnis du fond du coeur[72].

  [72] Lettre remise par le comte de Breteuil, date: mercredi, 
  la porte du Sacr-Coeur.

De mme, elle rconforte Praslin. La fermet bien entendue et sans
bravade inutile peut seule dompter la rage de XXX. Elle n'osera pas
aller jusqu' un scandale, et si le malheur voulait qu'elle y ft
dcide, vous ne l'empcheriez pas par des concessions auxquelles vous
ne descendrez jamais. Ainsi vous ne risquez rien de faire le matre.
A Louise, elle crit: Je reois votre lettre, ma chre Louise. Hlas!
comment vous consoler? Patience, rsignation! elle ne fera pas ce dont
elle vous menace (videmment le procs de sparation). Elle veut
seulement vous rendre aussi misrable que possible, et je vois qu'elle
y russit compltement. Pauvres enfants! Quelle jeunesse!... Si elle
va aux bains de mer, que ferez-vous avec elle, rassembls dans un
petit logement et sans occupation, sans prtexte pour la fuir?
Rappelez-vous Dieppe, les scnes, les horreurs de ces quinze jours.
Tchez d'y aller, mais sans elle, car excite par la mer, par
l'oisivet, elle sera furieuse. Si vous allez dans un endroit o il y
a du monde, vous serez la fable de toute la socit. On l'excitera
pour s'amuser de ses rages et si l'on vous rend justice, en vous
voyant opprimes et pleines de douceur, qui voudra d'une pareille
belle-mre? Il est certain qu'elle a un plan. Elle veut vous pousser 
bout pour quelque mariage. Pauvre Louise! Du courage, mon enfant
chrie... Quelque mal qui vous entoure, croyez au bien. Oh! si vous
saviez comme je redoute pour vous, dont le jugement n'est pas form,
l'influence de toutes ces turpitudes! Vous deviez passer votre vie
sans avoir mme imagin de semblables horreurs.

Les tortures, que lui causent les souffrances du duc et de Louise,
n'empchent pas Henriette Deluzy de se proccuper de son avenir. Le 29
juillet, elle est alle  Bellevue chez son grand-pre pour tcher
d'obtenir de lui les 40.000 francs qui peuvent soit assurer son
mariage, soit lui permettre de succder  Mme Lemaire. Je n'ai trouv
qu'gosme et mchancet, crit-elle; il n'a cess de me plaisanter
sur la perte de mes grandeurs, de mon parc, de mes quipages, que pour
me donner des craintes sur l'avenir. Il m'a dit de partir pour la
Russie, et de travailler comme s'il ne devait rien me donner, car, il
n'y avait rien de sr en ce monde que ce que l'on doit  son travail.
Caroline dit que c'est pure mchancet, qu'il joue ainsi avec moi,
comme le chat avec la souris, mais qu'il finira par faire mon acte.
Mais je ne l'espre pas. Avec le docteur de la Berge, elle est encore
plus amre. Il ne trouve pas que quinze annes de dpendance soient
assez pour sa petite fille. Il ne pense ni  mon isolement ni  la
tristesse d'une existence prive d'affections. Il n'a pas de coeur
pour moi. J'ai mis mon dernier espoir dans la tentative que vous et
M. Odilon Barrot aurez la bont de faire auprs de lui  son retour.
Si vous chouez, eh bien, je me rsignerai  une continuelle misre et
ne me laisserai plus leurrer par le fol espoir d'une vie plus
heureuse.

Tout ce qui lui arrive de Vaux-Praslin la dsole. Je vous assure,
crit-elle, que je voudrais voir cesser ce mystre que l'on fait de ma
demeure, cette dfense de prononcer mon nom. On a fait croire  la
duchesse qu'elle est  Bellevue chez son grand-pre, et cela la met
dans une position fausse. Destigny et sa femme qui reviennent de Vaux,
combls d'amabilits par tout le monde, lui semblent changs  son
gard. Tous ces imbciles me croient traite en coupable,
s'crie-t-elle sur un mot qui a mal sonn  ses oreilles... Je
regrettais presque hier de n'avoir pas accept le mariage Bisson et de
ne m'tre pas enfuie au fond de l'Afrique. Ces froissements perptuels
me tuent  coups d'pingle. Je ne puis rien pour vous, mais je meurs
pour vous. Ce matin, je me suis leve si ple, si hagarde, que je me
fais peur. Si cet hiver, je ne trouve pas un mariage  peu prs
convenable, je m'enfuis me cacher dans quelque coin. Je ne pourrais
supporter une seconde anne de cette humiliante dpendance dans le
caprice d'un tas de gens imbciles et peureux par crainte pour vous et
pour moi.

Elle tait alle consulter le peintre Delorme, son ancien matre, dont
la fille tait son amie. Il s'est montr press, ennuy des avis qu'on
lui demandait. Il m'a dit, comme M. Rmy, que l'on m'empcherait
certainement d'aller  la maison plus d'une ou deux fois dans l'anne,
que nous verrions les enfants, vous et moi, d'une manire clandestine,
et que le mal serait bien plus grand encore et prterait des armes
bien plus terribles  Mme XXX. A mes protestations de courage et de
prudence, il m'a rpondu qu'il n'y avait pas de force humaine qui pt
rsister  l'attrait d'affections partages, que nous serions prudents
deux mois, mais qu'ensuite les enfants, votre propre coeur nous
entranerait, qu'infailliblement, les maris de Louise et de Berthe,
ne me connaissant pas, auraient des prventions contre moi, que ma
position  Praslin, euss-je pass des annes dans la retraite,
redeviendrait fausse sur un seul mot de XXX et me deviendrait
intolrable par vos gendres, vos fils, les domestiques mmes. Demain
peut-tre, d'ailleurs, la position ne sera plus tenable  la pension
Lemaire. Ah! ils m'ont tue, allez! Vous chercherez en vain celle que
vous avez connue si gaie, si heureuse. Chaque coup que l'on frappe
charge mon coeur d'un poids qui m'touffera. Mes yeux ne peuvent plus
verser de larmes, et mon sang bat dans mes tempes  me rendre folle.
Que le repos, l'oubli de tout me serait doux, car le souvenir du
bonheur tue quand on sent que le bonheur se perd sans retour. Sans
vous, sans la pense du chagrin que je vous ferais, je n'aurais pas la
force de vivre... Mais je pense que de votre ct vous n'avez que
chagrins et inquitude. Je vous ai vu pleurer! A ce souvenir je
retrouve des larmes pleines d'amertume, car nous n'y pouvons rien.
Bons, honntes, loyaux, nous ne pouvons rien contre cette destine qui
nous accable. L'arme qui nous frappe a deux tranchants: si nous la
dtournons de nous, elle frappe les enfants.

Vainement, Praslin s'efforce de la consoler. Oh! si vous saviez comme
Praslin est devenu triste depuis que vous n'tes plus l pour tout
diriger, tout animer. Il me semble qu'il y a un mois que nous sommes
ici. Les enfants parlent dj du bonheur de retourner se fixer 
Paris, et je partage bien leur manire de voir. Ces rencontres
continuelles dans les escaliers, chez les enfants,  la promenade, me
sont odieuses. Mais, peut-tre en vitant de trop s'irriter,
obtiendrai-je un peu de rpit dans ces atroces calomnies dont on vous
harcelle sans interruption. Y a-t-il un supplice pareil pour un coeur
noble  voir une personne qu'il vnre, qu'il estime, trane dans la
boue  cause de lui par de lches calomniateurs, qui se dissimulent
dans l'ombre, sans moyen de les atteindre? Je donnerais avec joie ma
vie pour les trouver, les confondre. Tchez, je vous en conjure, de
remonter petit  petit  la source; ce serait si heureux pour les
enfants, pour vous, pour moi. Mais vous tes trop franche, trop
loyale, pour pouvoir lutter avec des tres aussi vils. Il la pousse 
mener une vie active,  ne pas s'enfermer dans sa chambre. C'est sur
son avis que Rmy organise une partie de campagne. On passe une
journe entire  battre le pays de Jouy  Versailles. Le soir,
raconte Henriette Deluzy, nous avons visit les parterres et nous
avons t presque plus loin que Trianon. La soire tait divine. De
toute la journe, nous n'avons pas rencontr une me, et comme je me
propose de vous faire faire cette promenade au printemps, j'ai t
bien heureux d'acqurir par moi-mme la preuve de cette solitude
complte. Mais, le lendemain, elle retombe dans son apathie. Le duc
et ses enfants, avec ou sans la duchesse, vont aller passer les
vacances  Dieppe. Pourquoi ne s'arrangerait-elle pas elle-mme pour
venir en villgiature avec les Rmy sur un point quelconque de la
cte. Pendant plusieurs jours, le professeur hsite[73]. Henriette
Deluzy s'nerve et s'irrite. Il lui semble que Mme Rmy prend
vis--vis d'elle des airs de protection. Elle crit qu'elle va chez
elle  contre-coeur et il faut qu'on lui persuade que la solitude ne
lui vaut rien. Enfin, elle se dcide pour ce sjour au bord de la mer
avec les Rmy. Ce sera pour septembre. Elle se reprend  vivre.

  [73] Une lettre d'Henriette Deluzy  Praslin rvle le pourquoi
  de ses hsitations: M. Rmy ne veut pas des garons, un peu 
  cause de son fils. La mauvaise rputation de X commence 
  transpirer, mais M. Rmy serait dsol s'il savait que je vous ai
  dit cela. Tenez bien svrement les garons (8 aot).

Le dimanche 8 aot, elle va  Saint-Mand. Je vous regrettais bien
pendant que je me promenais toute seule, derrire toute la bande qui
pataugeait et faisait retentir, de ses cris et de ses rires, tous les
chos d'alentour, crit-elle. Le ciel tait sombre et orageux. Le
chteau, qui est si pittoresque, se dtachait clair par un dernier
rayon de soleil et ce tableau tait si magnifique que je ne comprenais
pas que, dans nos six mois de bonheur, nous ne soyons jamais venus 
Vincennes. Certes, cela ne ressemble gure  Praslin, mais l'aspect
gnral du terrain me rappelait mon cher paradis. Nous irons l au
printemps. C'est l ma premire pense ds que je vois quelque chose
qui me plat. Si de quelque manire je n'y rattachais pas votre
pense, si je n'avais pas le vague espoir d'en jouir ainsi avec vous,
rien ne me plairait. Aux conseils que demande Praslin pour
l'ducation de ses enfants, elle rpond en lui traant un plan. Les
trois petites au couvent, les deux grandes sous la protection d'une
sorte de dame de compagnie pour les accompagner, c'est ce que vous
avez de mieux  faire. Vous donnez Marie  sa mre comme un os 
ronger, passez-moi l'expression, et c'est une sorte d'assassinat
moral. C'est aussi l'avis de Louise. Ce sera bien triste pour Berthe
et moi d'tre toutes seules, crit-elle, mais je vous assure que nous
sommes bien impatientes, toutes les deux, de voir ces pauvres enfants
cass hors de la maison. Marie est encore bien gentille, mais elle
serait vite gte et ce pauvre Bb, que vous avez fait si spirituel,
si avanc, il devient raisonneur, imprieux, ne parle que par
impertinences  XXX. Avec nous, il est encore charmant, mais il se
moque de XXX et de Mlle Muller. Il est indisciplin. Hier  dner, il
s'est mis  chanter tout haut la chanson de Mme Gibou. Comme il aurait
fait cela avec vous! Il nous dit quelquefois quand nous parlons de
tous nos ennuis, dont il a sa part, que quant  ceci il ne se calmera
jamais. Si on l'coutait, il quitterait la salle d'tudes toute la
journe, pour venir vous crire dans ma chambre.

Tous les jours, des lettres s'changent ainsi entre Vaux-Praslin et la
rue du Harlay. On pleure, on s'excite mutuellement. A mesure,
d'ailleurs, que se prolonge cette correspondance, Henriette boit 
longs traits le poison d'amour. Je suis malade, dit-elle, je ne dors
pas et je maigris tous les jours. Je vais bien me soigner, pour ne pas
vous paratre  tous trop laide et trop triste. Comme je vais compter
les heures et les jours! (jusqu' leur arrive le 17 aot). Il y aura
un long mois que nous ne nous serons trouvs runis. Je suis heureuse
de voir que votre vie est plus calme, qu'il n'y a plus de scnes. Peu
 peu, j'en suis sre, vous allez vous arranger une existence plus
agrable. Ah! que je ne vous manque pas au point de vous rendre
malheureux, mais ne m'oubliez jamais! N'oubliez jamais les jours
heureux que nous avons passs ensemble! Et le soir, dans sa chambre
o elle a plac ses dessins, les trois portraits au crayon rouge
qu'elle a faits de ses lves, une Vierge, deux vues de Praslin, il
lui semble que la prsence de tant de souvenirs fait revivre la Ronce,
le pr du Mont, la Gerbe, le Pavillon, tant de sites qu'elle a cent
fois parcourus avec eux. Le lit est sans rideaux, si bien que couche
elle ne cesse pas de voir les portraits. Elle est toujours avec eux;
sa pense ne les quitte pas, dans cette chambrette qu'admire Mme
Lemaire, parce que tout y respire la femme de coeur, la femme
distingue. Chaque soir, dit-elle dans une de ses lettres  Louise,
en faisant ma couverture, je pense au temps o vous la faisiez pour
moi.

On lui a reproch de n'avoir pas de sentiments religieux. Toute sa
correspondance proteste contre cette accusation. La vrit c'est
qu'elle a l'esprit religieux et htrodoxe. Les petites
considrations, crit-elle un jour  Louise, peuvent aider  supporter
le chagrin, mais elles rapetissent l'tre qui souffre, et l'me
avilie, s'affaissant sous le poids qu'elle ne peut supporter, perd
toute son nergie. On devient alors goste, presque mchant; on se
perd dans toutes les petitesses d'une lutte mesquine, on rend le mal
pour le mal... Mais quand Dieu est notre confident, notre consolateur,
il nous dit d'tre grand dans notre douleur, digne dans notre
rsignation et plus il nous abaisse, plus nous nous levons. L'me qui
a souffert avec ce sentiment chrtien devient chaque jour plus forte,
plus anglique. Les prtres vous enseignent rarement cette religion de
l'me; mais, ma Louise bien-aime, quand le coeur oppress de douleur,
vous verrez le calme d'une belle nuit... quand vous lirez sur le
visage de votre pre bien-aim les traces d'un profond chagrin...
alors, vous sentirez dans votre me cette ardente aspiration vers
celui-l seul qui peut consoler. Alors, mon ange, priez avec ferveur,
laissez votre me s'pancher dans le sein de Dieu et il vous
consolera et vous serez vraiment pieuse; vous comprendrez ce que
veulent dire ces mots: La religion console et vivifie le coeur. Je
vous parle comme nous parlions bien souvent dans ma chambre et dans
nos longues promenades. Ils disent que je ne vous ai pas donn de
religion! Comme si la religion s'apprenait, se faisait comme un devoir
de salle d'tudes! A prsent que vous souffrez, que vous vous initiez
aux douleurs de la vie, essayez de rpter machinalement de ces
froides prires, de dire votre chapelet. Serez-vous console?... Mais
prosternez-vous devant Dieu; parlez-lui de votre douleur; priez-le,
avec ces mots qui sortent du coeur, de soutenir votre faiblesse, de
proportionner le fardeau  votre force ou d'augmenter vos forces pour
que cette lourde charge ne vous accable pas, et vous verrez que ce
n'est pas en vain que Dieu a dit qu'il donnerait la force aux faibles
et aux humbles de coeur et que les larmes de la douleur seraient
recueillies par les anges comme le tribut le plus digne de lui.

D'autres fois, le ton de ses conseils est moins lyrique: Mon enfant
chrie, vous tes  une terrible preuve, mais ayez de la force, de la
dignit, avec beaucoup de douceur et de patience. Pensez  votre
pauvre pre. Il est le plus malheureux, car il souffre dans chacun de
nous. Ne rpondez jamais rien aux attaques diriges contre vous. Votre
conduite dans le monde, et en particulier, doit tre marque par une
respectueuse abngation. Dfendez les petits le plus que vous pourrez.
Pour eux, tout cela est d'un danger qui me remplit de terreur. A la
place du sentiment le plus doux et le plus saint, le mpris et la
haine!... Pauvres enfants! quel triste apprentissage de la vie! Tout
cela doit vous donner l'exprience que ne comporte pas votre ge. Vous
ne pouvez plus tre une jeune fille: une immense responsabilit pse
sur vous. Relevez votre courage, montrez-vous la mre des petits,
l'amie, la consolatrice de votre pre[74]. Que votre tendresse
dveloppe votre tact. Tout en n'ayant jamais la faiblesse de flchir
dans ce qui est important, vitez la fermet trop prononce pour des
misres auxquelles les esprits troits et mchants attachent toujours
une grande importance. Voyez toujours grandement les choses. Ce n'est
pas une lutte mesquine qui s'engage. C'est votre avenir, votre
bonheur, la rputation de votre famille qui sont en jeu, ne l'oubliez
pas. Dominez l'ennemi, mais ne l'irritez point.

  [74] Un autre jour, (24 juillet) elle crit: Les beaux jours
  reviendront. Vous tes si jeunes, si innocentes. Dieu aura piti
  de vous. Mais votre pre, mes bien-aimes, entourez-le,
  soignez-le. Il doit tant, tant souffrir dans ses affections, dans
  sa dignit. Quel pre!... Que de choses il supporte par amour
  pour vous. De quelle tendresse vous devez le payer.

Praslin vient de passer trois jours  Paris et les entrevues
qu'Henriette Deluzy a eues avec lui, ont exaspr son regret d'tre
loin de Vaux. Que le monde est une stupide chose! crit-elle. Je n'ai
ni affaires ni obligations d'aucun genre ici. Tout en moi aspire vers
la solitude, le repos de la campagne. Je me gurirais de corps et
d'esprit, si je pouvais passer quelques semaines dans un beau pays,
travaillant, pensant  vous, respirant cet air pur dont je rve, dont
je sens qu'il me faut imprieusement pour vivre. Eh bien! il me faut
au lieu de cela, pour rien, sans aucun devoir que l'opinion de ce
monde mprisable, que je reste ici, que je meure lentement dans cette
touffante prison. Ceux que j'aime, ceux auxquels je suis si chre,
ont de splendides demeures et ils ne peuvent me dire: Viens sous ces
ombrages qui sont  nous, viens jouir de nos belles fleurs, de nos
belles nuits toiles. Hier soir,  minuit, ne pouvant dormir, je
cherchais un peu d'air dans cette cour sans horizon. Mais pas un
souffle ne rafrachissait mon front. Les ftides manations des rues
viciaient l'air autour de moi. Je pensais aux parterres de Praslin, 
ce bassin si frais qui rflchissait dans ce moment les mille et mille
toiles que nous admirons tant. Quelle belle nuit! Quel calme et
ravissant coup d'oeil de ma petite chambre! Qu'il ferait bon d'tre
l, rvant  quelques pas de ceux que j'aime, sre de les voir demain,
d'entendre leurs voix chries. Au lieu de cela, le jour se sera
coul sans elles, dans cette triste et froide solitude! Le soir, je
me dirai avec joie: Encore un jour que je n'ai plus  vivre! Les
nerfs s'en mlent et, un jour, elle commence une lettre au duc par des
reproches: J'aurai d ne pas attendre un second sermon, comme vous
les appelez, pour comprendre que je devais mettre des bornes 
l'expression de ma tendresse. Je ne vous dirai pas que je vous
fatigue, que je vous assomme... Puis elle s'interrompt, jette le
papier et l'oublia dans son sous-main o la police le trouvera plus
tard.

Le baron Flix Desportes a quitt Bellevue pour Saint-Germain. Il
s'est install au pavillon Henri IV, mais avant qu'il ne se spare de
sa chre avenue Mlanie, Caroline Brousse a obtenu de lui qu'il prenne
des dispositions en faveur de sa petite-fille. Caroline m'a fait
dire, crit Henriette Deluzy, que l'acte qui assure ma petite fortune
est enfin prt. a m'a t compltement indiffrent et il me semble
que je n'ai plus d'avenir. Tant que mon grand-pre n'est pas  Paris,
il n'y a rien  faire. Une fois qu'il sera revenu, je prierai M.
Odilon Barrot de s'emparer de cet acte. Ce sont les intrts des
Praslin qui la proccupent avant tout. Engagez votre pre  s'occuper
de ses affaires, crit-elle  Louise qui lui a parl des craintes et
des menaces de sparation. M. Destigny prtend qu'il y a du dsordre,
et XXX voudrait faire comme la duchesse de V... pour sauver sa
fortune... Je ne crois plus du tout  ses menaces de sparation,
conclut-elle cependant dans la mme lettre, c'est une comdie entre
elle et M. Riant. Nous sommes les dupes. Ah! pourquoi vous ai-je
quitts?...

Voici le 15 aot qui approche, et la duchesse de Praslin, tient 
prsider la distribution des prix de l'cole des soeurs place sous
son patronage. J'attends une lettre du Marchal, crit Praslin, pour
arrter mes projets.... A cause de la fte, nous irions lundi
seulement tous  Paris, et mercredi, nous irions aux bains de mer.
Pendant les huit jours du Conseil gnral, je les laisserai et j'irai
les reprendre aussitt aprs en m'arrtant chaque fois le plus
possible  Paris.

Quelques jours avant, la duchesse a essay de forcer la porte de ses
filles. Elle tait ferme  l'intrieur. Alors Fanny est entre chez
Josphine Aubert, sa confidente habituelle, et l, elle s'est plainte
amrement des tortures qu'on lui faisait subir. Il faut que tout cela
change. Elle entend entrer chez tous ses enfants quand il lui plat.
Josphine fait chorus avec elle et le bruit des voix porte leurs
paroles  travers la mince cloison jusqu' Louise et Berthe qui sont
enfermes ensemble. Louise rapporte la scne  son pre. Deux jours
aprs, un des domestiques est surpris dans le corridor qui donne accs
chez la femme de chambre. Le duc hsite  svir. J'espre, crit
Henriette Deluzy, que l'on va renvoyer Josphine. Vous tes trop
heureuses d'avoir une occasion de la mettre  la porte. Plus j'y
pense, plus je le crois urgent, et je crois que votre pre fera bien
de l'intimider ferme, avant son dpart, pour l'empcher de faire des
cancans au Vaudreuil. La peur de ne pas se replacer la tiendra
silencieuse. Le 16, en effet,  une heure de l'aprs-midi, le duc
signifie son cong  Josphine Aubert. C'est pour me remercier
d'avoir t aussi discrte que je l'ai t que vous me renvoyez?
rplique-t-elle.--Tchez de ne pas faire d'histoires au Vaudreuil, ou
je vous forcerai bien  vous tenir tranquille.[75] Elle obtient
cependant de s'arrter  Paris o elle a quelques bagages  reprendre.

  [75] Dposition de Josphine Aubert.

Le 17, aprs djeuner, toute la famille monte en wagon  Corbeil.
C'tait alors la station la plus rapproche. Delaqui, le
commissionnaire de l'htel Sbastiani, a reu, de la femme de charge
du Marchal, l'ordre de se trouver  l'arrive du train avec trois
voitures. La duchesse, Marie, Gaston et Horace, M. Lemonnier, le jeune
prcepteur, et Mlle Muller, l'institutrice, prennent place dans l'une
d'elles. Le duc, Berthe, Louise et Raynald prennent la seconde.
Delaqui fait charger les bagages dans la troisime.[76] Tandis que la
duchesse prend la route de l'htel Sbastiani, en s'arrtant en
chemin dans un cabinet de lecture, le duc se fait conduire rue du
Harlay au Marais,  la pension Lemaire. Il est neuf heures environ
quand la voiture s'arrte dans la silencieuse petite rue. Mlle Deluzy
est appele au parloir. Bien que gne par les effusions des enfants,
elle explique rapidement au duc que Mme Lemaire consent  lui donner
un emploi de direction et de surveillance pour la rentre, mais que
comme elle craint les mauvais propos, qui sont dj venus  ses
oreilles, elle demande que la duchesse lui crive une lettre qui
puisse servir de tmoignage  produire le cas chant. M. de Praslin
s'empresse d'aller voir Mme Lemaire, laissant ses enfants avec
Henriette. Quand il revient, un professeur de musique, Reber, est
entr au parloir, et c'est en tiers qu'il assiste  la conversation
d'Henriette et de M. de Praslin, tandis que les jeunes filles et
Raynald ont t saluer Mme Lemaire. Le duc a tout au plus le temps de
lui dire qu'il n'a pu rien promettre  Mme Lemaire, tout en
conseillant une dmarche par lettre, et qu'il l'engage, elle,
Henriette,  se prsenter demain  deux heures,  l'htel Sbastiani,
pour faire une visite de dfrence  la duchesse. J'en suis fch
pour vous, rpte-t-il. Je joue un fcheux rle dans cette affaire. A
dix heures environ, les visiteurs quittent le parloir de la pension
Lemaire.[77] A demain,  demain! se dit-on.

  [76] Dpositions Delaqui, Lemonnier et Muller.

  [77] Interrogatoires d'Henriette Deluzy; Dposition de Mme
  Lemaire; Dposition Reber; Dposition de Mme Lesueur, femme de
  chambre de Mme Lemaire.

Vers dix heures et demie, le duc et ses enfants arrivent faubourg
Saint-Honor. La duchesse s'est dj renferme dans sa chambre. La
plupart des domestiques sont rests  Praslin ou ont t autoriss 
s'absenter, le cuisinier entr'autres. La duchesse a demand du
bouillon  Euphmie Merville-Desforges, son ancienne compagne
d'enfance, femme de charge de l'htel. Comme il n'y en a pas, on lui
offre du veau froid et des oeufs, elle refuse. Donne-moi du pain,
dit-elle  Euphmie. Elle lui apporte un couteau, du pain et du sel,
et une demi-bouteille de sirop d'orgeat. Tu te rappelles mes gots
d'enfant, fait Fanny de Praslin en souriant. J'aimais beaucoup
djeuner ainsi. Cela me rappellera des moments bien heureux. Elle
mange son pain sal, boit partie de la bouteille d'orgeat et se met 
lire, assise dans sa causeuse, _Les Gens comme il faut et les petites
Gens ou Aventures d'Auguste Minard, fils d'un adjoint au maire de
Paris_.[78] A dix heures, on lui apporte la lampe de nuit et elle
commande du caf noir pour sept heures du matin.[79] Puis, elle fait
sa toilette de nuit et se couche. Les jeunes filles ne peuvent donc
lui dire bonsoir. Leur pre les accompagne jusqu' l'escalier qui mne
 leur chambre et leur recommande de ne pas se lever de bonne heure,
car il faut prendre des forces pour la journe de voyage[80], car le
surlendemain, on sera  Dieppe o des appartements sont retenus 
l'Htel Royal. Bientt, vers onze heures du soir, tout est calme dans
l'htel, tout semble dormir.

  [78] C'est un roman de Picard, le clbre auteur de la _Petite
  ville_.

  [79] Dposition d'Euphmie Merville-Desforges.

  [80] Dposition de Josphine Aubert.




VI

Meurtre et Suicide.


Le duc est entr dans sa chambre et s'est couch. Il ne dort pas; il
semble guetter les bruits de la maison. Le jour o il est arriv de
Praslin comme un fou, boulevers par les rcits de son fils, il a
dviss la targette du verrou qui ferme la porte de la chambre de sa
femme sur l'antichambre[81]. Dsormais, elle ne pourra plus s'enfermer
chez elle. A-t-il  ce moment-l conu l'ide de la tuer? N'agit-il
que dans un but de surveillance? Il est difficile de prciser. Mais un
autre indice, dcouvert plus tard, n'est explicable que par la
prmditation. Quand, deux mois environ aprs la mort de la duchesse,
on veut dmonter le ciel de lit, norme baldaquin charg de lourds
ornements et d'armoiries, le tapissier Leys s'aperoit qu'il ne tient
plus que par un crou  demi dviss, et qu'on a dissimul, avec de la
cire  cacheter, les vides forms par l'enlvement des autres crous.
On cherche ces crous, et on les dcouvre, avec les vis, dans le
tiroir de la commode du duc. Comme  son voyage de fin juillet,
Praslin a interdit aux domestiques de toucher  la chambre de la
duchesse, il n'est pas douteux que, ds ce moment, sa dcision de tuer
sa femme ait t prise.

  [81] Le tournevis est un des premiers objets que l'on trouva dans
  les perquisitions dans le cabinet de travail du duc. (_Gazette
  des Tribunaux_, 27 avril 1847.)

Cet homme, qui, dans l'affaire Teste-Cubires, a opin pour les
conclusions les plus rigoureuses[82] ne se considre certes pas comme
un assassin. La duchesse s'est juge elle-mme. Ne lui disait-elle pas
dans une de ses lettres qu'une mre capable de corrompre ses enfants
tait pire qu'une bte froce? Aprs le rcit de son fils, Praslin
estime qu'il est en prsence de ce monstre et qu'il doit l'abattre.
Les reproches, qu'il peut faire dsormais  la duchesse, ne sont pas
de ceux qu'un homme de sa race apporte  la barre des tribunaux. Le
scandale d'un procs rendrait impossible le mariage de ses filles et
il en a cinq  pourvoir. C'est donc en justicier qu'il attend toute la
nuit que l'accident, qu'il a prpar, se produise.

  [82] D'Alton She. _Souvenirs de 1847_, p. 40.--Victor Hugo,
  _Choses vues_.

Deux pices le sparent de la chambre de sa femme. Mais un baldaquin
de ce poids ne peut crouler sans que le fracas frappe son oreille
attentive. Au petit jour de cette nuit atroce, nuit d'afft, il entend
Delaqui, qui couche dans le vestibule, se lever et partir pour son
travail de frotteur. Il attend encore, mais comme rien ne s'est
produit, vers quatre heures et demie il passe sa robe de chambre, met
dans la poche un gros pistolet, emporte un couteau de chasse[83]. Il
pntre chez la duchesse. Elle dort. Il la frappe dans l'obscurit. Le
sang coule. Mme de Praslin se dbat, bondit hors du lit, court 
travers la chambre, renversant dans sa fuite une petite table sur
laquelle taient les reliefs de son repas du soir. Elle lui arrache le
couteau des mains, se coupant les doigts, au point que son pouce est
presque dtach. Elle ttonne, cherchant le cordon de sonnette,
tachant de sang la tapisserie. Elle sonne. Il la frappe avec les
massifs chandeliers de cuivre, avec la crosse du pistolet. C'est une
boucherie. Enfin, elle s'abat, la tte prs de la causeuse, sur
laquelle sont entr'ouverts les deux livres emprunts au cabinet de
lecture, qu'on retrouvera tachs de sang.

  [83] Cette reconstitution de la nuit du crime n'a jamais t
  tente par les crivains qui ont racont l'affaire Praslin: elle
  dcoule logiquement des rvlations du dossier. Comment admettre
  une querelle  quatre heures et demie du matin entre des poux
  qui font chambre  part? Comment expliquer le couteau de chasse
  et le pistolet si le meurtre est la consquence d'une explication
  orageuse?

Au bruit de la sonnette d'appel agite avec violence, la femme de
chambre, qui couche au-dessus de l'appartement de la duchesse, Mme
Leclerc, s'est veille. A demi vtue, elle descend en hte l'escalier
de service et court  la chambre de sa matresse. La porte est
ferme[84]. Elle frappe. On ne lui rpond pas. Elle prte l'oreille et
croit entendre de faibles gmissements et un bruit de pas.
Charpentier, matre d'htel et valet de chambre du duc, qui loge dans
les dpendances prs du pavillon du portier, est comme elle accouru.
En l'absence du valet de chambre de la duchesse, la sonnerie est pour
lui. Il monte le perron de la cour d'honneur, traverse le vestibule et
rejoint Mme Leclerc. Tous deux traversent le grand salon. Mme chec 
la porte de communication. On entend comme un bruit de lutte. Ils
descendent le perron du jardin et Charpentier tente d'escalader
successivement les fentres de la chambre et du boudoir. Elles sont
closes. Ils contournent l'htel jusqu'au mur de la ruelle Castellane.
L, un petit escalier de bois donne accs  l'antichambre particulire
des chambres, et par elle au cabinet de toilette. Les volets sont
ferms, l'obscurit complte. Charpentier sent une odeur de poudre et
de sang.

  [84] La chambre de la duchesse de Praslin avait trois issues:
  l'une sur le grand salon, l'autre sur le boudoir, la troisime
  sur le cabinet de toilette communiquant avec l'antichambre
  donnant accs par quelques marches  la chambre  coucher du duc.

  [Illustration: _Plan de l'Htel Praslin._
  Placard vendu en aot 1847.
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

Les deux domestiques effars se consultent, et, reprenant la route par
laquelle ils sont venus, courent, Charpentier chez les Merville qui
habitent le petit pavillon adoss  la maison Lavayne, Mme Leclerc
rveiller les portiers au bout de l'avenue. Merville se lve, s'arme.
On emporte une lampe. Nouvelle traverse du salon. Charpentier est en
tte  quelques pas. Comme il contourne les massifs, il voit un homme
manoeuvrer les persiennes de l'antichambre. Il reconnat le duc qui se
rejette en arrire en l'apercevant, laissant une tache de sang 
l'espagnolette. Quand Charpentier arrive  l'antichambre, il n'y a
plus personne. Il prend la cl de la chambre suspendue  un clou prs
de la porte. Il ouvre. A la clart de la lampe, Merville et lui
aperoivent la duchesse qui gt sur le parquet dans une mare de
sang[85]. Tout indique que la victime a oppos une vive rsistance. Le
duc survient  cet instant, trs ple, trs mu, vtu de sa robe de
chambre de molleton marron, sa calotte de velours noir brode sur la
tte. Il se jette sur le corps, l'treint. A-t-elle parl? Vit-elle
encore? dit-il  Charpentier. Que savez-vous? Qu'avez-vous vu?...
Courez chercher un mdecin. Puis, il va vers l'escalier. Sur la
deuxime marche, il rencontre Euphmie Merville. Ah! mon Dieu! quel
malheur! lui dit-elle.--Ah! ma pauvre Euphmie, rplique-t-il,
qu'allons-nous devenir? Que feront mes pauvres enfants? Qui va dire
cela au marchal?[86] Fanny de Praslin est en proie aux derniers
hoquets. Elle expira quelques instants aprs dans les bras
d'Euphmie. Je vous l'avais bien dit qu'il arriverait un malheur,
crie le duc dans une violente colre. Vous laissez toujours les portes
ouvertes. Cet tat d'irritation se prolonge pendant une partie de la
matine[87].

  [Illustration: _Claude-Alphonse Delangle, procureur gnral._
  Lithographie dite par Rosselin.
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

  [85] Dposition de Charpentier et de Me Leclerc.

  [86] Dposition d'Euphmie Merville.

  [87] _Gazette des tribunaux_, 26 aot 1847.

En traversant la cour, Charpentier voit de la fume s'lever de la
chemine du duc. Que peut-il bien brler l-dedans, se demande-t-il.
Bientt les docteurs Simon, Cahuet, Reymond sont l. Les magistrats
les suivent de prs. Les commissaires de police Buzelin et Truy font
les premires constatations. Puis arrivent le procureur de la
Rpublique Boucly, le chef de la sret Allard, le procureur gnral
Delangle. Allard et ses agents furtent dans tout l'appartement.
Vilain ouvrage, dit le successeur de Vidocq  la police de sret,
c'est mal fait. Les assassins, dont c'est l'tat, travaillent mieux.
C'est un homme du monde qui a fait a[88]. Et aussitt, il se
proccupe de l'attitude du duc dont le rcit lui parat trange. Quand
le juge d'instruction Broussais est arriv, M. Delangle veut se
retirer. Je n'ai rien  faire ici, dit-il.--Je crois au contraire,
monsieur le Procureur gnral, que c'est votre affaire, rplique
Allard. La Cour des Pairs pourrait bien tre convoque et c'est vous
qui prendriez la parole devant elle. Praslin plit  ce langage[89].

  [88] Victor Hugo. _Choses vues._

  [89] _Le Constitutionnel_, 21 aot 1847.

Des premires constatations faites par la justice, il rsulte qu'aucun
vol n'a t commis ni tent. Le jardin, examin avec le soin le plus
minutieux, ne rvle aucune trace du passage des assassins. La nuit
qui a prcd, on a bien tent une effraction de l'htel
Castellane[90], mais ici rien de pareil. Tout dsigne le meurtrier.
Dans les doigts crisps de la morte on a trouv des cheveux: ils sont
de mme couleur et de mme longueur que ceux du duc. Une trace
sanglante va de la chambre de la morte  celle du duc. Le gnral
Tiburce Sbastiani vient d'arriver. A la vue du cadavre de sa nice,
il a eu une faiblesse. Charpentier est entr dans la chambre du duc
pour prendre de l'eau au broc. Pas celle-ci, elle est sale, dit
Praslin qui interdit de toucher  son broc. Il n'y a d'ailleurs plus
une goutte d'eau chez lui.

  [90] Dposition du comte Pierre de Castellane, le 18 aot au
  soir, par devant le commissaire de police.

Tout dsigne Praslin aux suspicions. Sa dposition est enregistre la
premire au procs-verbal. Aux cris et au bruit, raconte-t-il, il
s'est habill et est venu droit  la chambre de la duchesse en
traversant le cabinet de toilette. Il y rgnait une obscurit
complte: personne ne rpondait  ses appels. Il a allum une bougie
dans le cabinet de toilette, est entr dans la chambre, et comme il
essayait de donner des soins  sa femme, sa robe de chambre a t
toute tache de sang. Aussi, quand il n'y a plus eu d'espoir, un de
ses premiers actes a t d'aller laver sa robe de chambre, car il ne
voulait pas se prsenter  ses filles avec le sang de leur mre sur
les vtements. Dans sa chambre, le lit est dfait et en dsordre. La
chemine porte la trace d'un feu qui a consum des toffes. On y
trouve les dbris d'un foulard. Je l'ai pris dans ma commode pour me
coiffer, explique le duc sur question. Au moment de me coucher et de
m'en servir, je l'ai trouv en trs mauvais tat et je l'ai jet dans
la chemine, o il y avait dj une accumulation de papiers. Ce matin,
j'ai jet je ne sais comment une allumette dans ma chemine. Les
papiers ont pris feu et brl le foulard. Le juge d'instruction
objecte au duc que, quand il est entr dans sa chambre, il faisait
grand jour et qu'il ne devait pas avoir eu besoin de lumire pour se
diriger. Allard a ramass dans la chambre de Mme de Praslin le
pistolet du duc,  la crosse duquel adhre de la peau et des cheveux.
Praslin reconnat ce pistolet pour lui appartenir et ne peut expliquer
l'tat dans lequel on l'a trouv[91].

  [91] Interrogatoire du duc de Praslin.

La dposition de Charpentier est un enchanement de charges terribles.
Aprs l'avoir signe, le valet de chambre dit  un agent en lui
dsignant la chambre du duc dans laquelle celui-ci s'est retir: Si
on ne le surveille pas, il va dtruire les pices  conviction et
peut-tre se tuer[92]. Un peu aprs, le duc subit docilement l'examen
des mdecins. Son attitude est celle d'un homme cras. Nerveux,
nergique, fier d'habitude, il est atterr et c'est sans trouver une
parole de protestation qu'il se livre aux hommes de l'art. Il fallait
savoir son nom et la dignit dont il est revtu, dit Allard, pour
reconnatre qu'il ne s'agissait pas d'un de ces criminels ordinaires
que nous voyons tous les jours. Le baron Pasquier, mdecin du roi, qui
est prsent  l'htel, a t frapp de ma remarque et compare M. de
Praslin pour le laisser-aller, au moment de l'examen sur toutes les
parties de son corps,  Meunier, lorsqu'il fut visit aux
Tuileries[93]. Le procs-verbal des mdecins constate qu'il a reu de
nombreuses corchures. Il explique l'une par un coup qu'il s'est donn
la veille au marchepied de la voiture, l'autre par une boucle de
pantalon qui l'a corch, mais pour les autres il ne sait rien dire.

  [92] Dposition Allard devant la Chambre des Pairs.

  [93] Rapport Allard 18 aot, 11 heures du soir.--Meunier est un
  des auteurs de la tentative d'assassinat sur Louis-Philippe.

A minuit, la justice n'a plus de doute, l'assassin ne doit pas tre
recherch ailleurs. Mais une difficult de droit se prsente. La
Charte dfre les Pairs  la juridiction de la Cour dont ils sont
membres et la Cour des Pairs n'est constitue, toujours d'aprs la
Charte, que sur dcret royal. Le roi est au chteau d'Eu. Il faut lui
en rfrer et jusqu' signature du dcret, il n'y a pas de magistrat
comptent pour dlivrer un mandat d'arrt[94]. A la suite donc de la
premire information faite sur les lieux, le juge d'instruction
consigne dans l'htel,  l'exception des enfants de la victime, toutes
les personnes qui s'y trouvaient au moment de l'assassinat. Allard est
charg de garder  vue le duc, simplement surveill jusque-l. Dans la
soire, Pasquier, qui prside la Chambre des Pairs, s'est rendu 
l'htel Sbastiani. Il a assist aux investigations de la justice,
mais sans y prendre part. Allard ou ses agents ne quittent pas le duc.
Plusieurs fois, son prisonnier a demand  se rendre aux
water-closets. Allard ou l'agent Philippe l'y accompagnent,
l'attendant derrire la porte entr'ouverte. M. le duc de Praslin, que
nous gardons  vue _dans toute l'acception du mot_, crit Allard dans
son rapport dat de onze heures du soir, est dans un tat d'agitation
extrme. Il se lve de dessus son sige, se promne, s'assied de
nouveau, pousse des soupirs, appuie sa tte dans ses mains et _devient
un homme qui n'a aucune espce de forces pour repousser tout ce qui
lui est dit, au sujet du crime, contre lui_.

  [94] Telle est alors la thorie du Parquet. On la soutiendra
  jusqu'au bout puisqu'elle supprime toute responsabilit pour le
  dfaut de surveillance qui a permis  Praslin d'absorber le
  poison.

  [Illustration: _tienne-Denis Pasquier,
  Prsident de la Chambre des Pairs._
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

Cependant, le juge d'instruction a envoy des agents rue du Harlay au
Marais et a lanc un mandat de perquisition et un mandat d'amener
contre Henriette Deluzy dsigne par la voix publique comme pouvant
tre l'instigatrice du crime. Celle-ci est sortie depuis le matin de
la pension Lemaire. Le duc, qui pensait  congdier ses concierges de
Vaux, l'avait prie, dans une de ses lettres, de lui indiquer des gens
srs pour les remplacer. Sur la recommandation des Rmy, un de leurs
protgs, nomm Michel, s'tait prsent  l'htel Praslin  huit
heures du matin. De l'htel, Michel tait accouru chez les Rmy, leur
annonant le meurtre. Aussitt les Rmy taient partis pour la rue du
Harlay au Marais. Ils avaient trouv Henriette trs gaie  la pense
de passer une partie de l'aprs-midi avec ses lves. A la nouvelle de
la mort de la duchesse, elle avait eu une dfaillance. Ah!
s'tait-elle crie quand elle avait pu parler, le malheureux! Pourvu
qu'il n'ait pas eu d'explication avec elle. Et elle avait racont
l'histoire de la lettre rclame par Mme Lemaire. Les Rmy l'avait
emmene chez eux, rue de la Ferme-aux-Mathurins, emportant sur leurs
conseils ses papiers et la cassette contenant les lettres reues par
elle de Vaux-Praslin. Toute la journe, elle y demeura, exprimant son
tendre attachement pour les enfants, faisant  Dieu le serment de leur
servir de mre. Dans l'aprs-midi, on avait envoy Michel aux
informations. Quand il rapporta que la duchesse avait reu trente
blessures et qu'on tait sur la trace des assassins, Henriette se jeta
 genoux devant une gravure de la Cne[95]: Mon Dieu, mon Dieu!
s'cria-t-elle, je vous remercie. Je suis heureuse qu'il n'y ait pas
eu d'explication entre le duc et sa femme, comme je le craignais.
Puisqu'elle a reu trente blessures, c'est qu'il y a plusieurs
assassins. A sept heures du soir, elle crivait  Louise de Praslin:
Ma bien-aime Louise, vous comprenez pourquoi je n'ai pas vol prs
de vous en apprenant l'affreux malheur qui vous frappe... J'ai pass
cette journe d'horrible angoisse chez les Rmy. Ce soir je veillerai
et je prierai avec vous, de ma triste chambre. Louise, mon ange, du
courage. Pauvres enfants, oh! mon Dieu! mon Dieu! je ne puis vous
crire. Je prie, Louise, je prie du fond de mon me: Dieu seul peut
vous consoler, vous soutenir. Louise, Berthe, mon coeur est avec vous.
Ma pense ne vous quitte pas une minute. Quand vous m'appellerez,
j'irai mler des larmes bien sincres  celles que vous versez. Vous
connaissez les Rmy. Leur douleur gale presque la mienne[96]. Cette
lettre  peine termine, un homme se prsenta, disant qu'il venait la
chercher de la part de Louise de Praslin qui tait chez la duchesse
douairire. Elle se hta de le suivre. C'tait un commissaire de
police qui lui donna en fiacre connaissance du mandat d'amener et la
conduisit au Dpt.

  [95] Dpositions de Rmy et de sa femme.

  [96] Papiers saisis chez Rmy.

Les perquisitions, pratiques  l'htel Sbastiani, avaient permis de
retrouver, dans le tiroir du bureau du cabinet du duc, le manche
bris d'un poignard auquel adhraient des traces de sang frachement
rpandu, mais on chercha vainement la lame. Le juge d'instruction
saisit galement un grand nombre de pices de correspondance et de
papiers.

Dans la journe du 19, la police se prsenta chez Rmy pour y chercher
les papiers d'Henriette Deluzy et se fit remettre toutes les lettres
qui taient relatives aux rapports du professeur ou de sa femme avec
Mlle Deluzy ou les Praslin. Rmy dclara aux magistrats que les
lettres, apportes chez lui par l'institutrice, avaient t dans la
matine dposes par sa femme, qui avait eu la curiosit de les
parcourir, chez le docteur de la Berge qu'elle considrait comme le
conseil de son amie[97]. Un transport de justice chez le docteur de la
Berge mit bientt en possession de lettres du duc de Praslin et d'une
correspondance considrable manant des jeunes filles. Le 19
galement, une ordonnance royale saisissait la Cour des Pairs. En
fait, au mandat d'arrestation prs, l'action de la justice,--on
pouvait le soutenir--n'avait pas t ralentie. L'tat seul du duc de
Praslin, dont l'affaissement, constat dans le rapport d'Allard ds
l'aprs-midi du 18[98], n'avait fait qu'augmenter, allait _gner_
l'action des magistrats, qui n'en prouvaient certainement nul
dplaisir.

  [97] Gardez bien ces lettres, lui avait dit une fois le docteur
  de la Berge  propos des lettres de la duchesse. Avec ces
  Sbastiani, ces Corses, on ne sait jamais.

  [98] Ses traits s'altrent de plus en plus, dit Allard.

L'heure tait mauvaise pour la Monarchie de Juillet.

L'anne 1847 s'tait ouverte par le suicide de Martin du Nord, garde
des Sceaux, compromis dans une affaire de moeurs. On avait vu
ensuite les condamnations d'Hourdequin, chef de division  la
Prfecture de la Seine, et de Mounet, chevalier de la Lgion
d'honneur, tous deux concussionnaires, prluder  celles de Teste,
ancien ministre, prsident de chambre  la Cour de cassation et du
gnral Despans-Cubires, convaincus de trafic d'influence. La
veille encore, Gudin, chef d'escadron, attach  la maison royale,
venait d'tre condamn pour escroquerie. Allait-il falloir juger
Praslin, pair de France, fils de pair, neveu de pairs, gendre de
pair, chevalier d'honneur de la duchesse d'Orlans? Sa maladie
semblait une aubaine pour le Parquet et le Ministre. En ces
occasions, on suspecte volontiers les magistrats de n'avoir pas
d'yeux et peu d'oreilles. Si, le 19 au matin, le docteur Reymond a
signal au commissaire de police et au procureur du roi sa crainte
que les malaises de Praslin ne viennent de l'absorption d'un
poison, le magistrat n'est-il pas tout dispos  entendre, _sans_
ou _aprs_ rflexion, qu'il s'agit de cholra[99] et c'est en ce
sens que Boucly crit  Delangle: Monsieur le procureur gnral,
nous avons reu tout  l'heure la visite de M. le chancelier qui, en
s'appuyant d'une part sur la dfinition du flagrant dlit telle
qu'elle est inscrite dans l'article 41 du code d'instruction
criminelle, et de l'autre sur l'article 121 du Code pnal, a mis
l'opinion que, dans les circonstances de l'information qui nous
occupe, les magistrats ordinaires taient comptents pour dcerner
contre le principal inculp un mandat d'arrestation. Je dois,
monsieur le procureur gnral, vous soumettre la question et
attendre  ce sujet vos instructions. J'ajouterai que dans ce
moment, d'ailleurs, l'excution d'un ordre d'arrestation paratrait
difficile. M. de Praslin se trouve dans un _tat de faiblesse qui
s'est empir depuis quelques heures_. Aux soins du jeune mdecin,
qui ne le quitte pas, sont venus se joindre ce matin ceux du docteur
Louis[100]. Il y a dj quelque temps que ce mdecin avait t pri
de venir une seconde fois et, comme il ne se prsentait pas, je
viens d'autoriser l'appel de M. Andral. M. de Praslin prsente en ce
moment LES SYMPTMES D'UNE SORTE DE CHOLRA[101]. Sa faiblesse
augmente de plus en plus: son pouls baisse continuellement. J'ai
prescrit que l'on me donnt avis immdiatement de _tous les indices
alarmants qui pourraient se manifester_. L'instruction se poursuit
activement. Sous la fentre de M. de Praslin,  l'entre d'une cave,
on a saisi de nouveaux dbris de vtements brls parmi lesquels se
trouvent des parcelles et des boutons de gilet ou de chemise. Il
devient vident qu'il a brl tout ce qu'il avait sur lui au moment
du crime. Ce soir, on videra la fosse d'aisance et  ce sujet je
dois vous prier de vouloir bien me donner l'autorisation ncessaire
pour la dpense que cette opration entranera.

  [99] Dpositions du Dr Reymond devant la Cour des Pairs.--Lettre
  du procureur du roi Boucly protestant contre cette dposition.

  [100] Le Dr Louis, le mdecin de toute la famille, disait,
  rapporte Victor Hugo:--Le lendemain du crime,  dix heures et
  demie du matin, j'tais appel et j'arrivais chez M. le duc de
  Praslin. Je ne savais rien. Jugez de mon saisissement. Je trouve
  le duc couch; il tait gard  vue. Huit personnes, qui se
  relevaient d'heure en heure, ne le quittaient pas des yeux.
  Quatre agents de la police taient assis sur des fauteuils dans
  un coin. J'ai observ son tat qui tait horrible; les symptmes
  parlaient. C'tait le cholra ou le poison. On m'accuse de
  n'avoir pas dit de suite: il s'est empoisonn. C'tait le
  dnoncer. C'tait le perdre. Un empoisonnement est un aveu
  tacite. Vous pouviez le dclarer, m'a dit le chancelier. J'ai
  rpondu: Monsieur le chancelier, quand dclarer est dnoncer, un
  mdecin ne dclare pas. (_Choses vues_, 230.)

  [101] Accident bizarre! La phrase est charge de repentirs et de
  retouches d'une encre plus noire et qui semble moins ancienne, et
  la rature porte prcisment sur la nature du mal dont souffre
  Praslin. Il y a bien sorte de cholra  l'encre noire. Qu'y
  avait-il  l'encre blanche?

Le rapport d'Allard, en date du 20, constate que, dans la nuit
prcdente, le duc, suivi par les agents, a plusieurs fois tent de se
drober  leur surveillance et de rester seul dans le petit corridor
qui, derrire son cabinet de travail, fait communiquer sa chambre 
coucher avec le cabinet d'attente. Charpentier a pass la nuit avec
les agents dans la chambre du duc. Son matre, dit le rapport
d'Allard, le regardait parfois fixement. Il mettait un doigt sur la
bouche, ensuite dedans, comme pour lui demander un silence devenu
inutile. M. de Praslin levait dans la nuit, tant couch, ses yeux
vers le ciel, joignant les mains et les appuyant ensuite sur la
poitrine. Il semble tre, bien qu'il ne laisse chapper aucune
expression de regrets, sous l'influence du repentir. A dix heures et
demie du matin, Boucly avisait le procureur gnral du rsultat des
oprations de la matine: La vidange de la fosse d'aisance n'a rien
produit. Nous nous sommes tromps dans nos prvisions. Il va falloir
recommencer toutes les perquisitions avec un soin tout particulier.
Ceci est d'autant plus fcheux que ces perquisitions doivent avoir
lieu principalement dans l'appartement du duc et que son tat de sant
ne s'amliore pas. _Le docteur Louis trouve cet tat trs grave._ Il
sera peut-tre bientt ncessaire de _prvenir la famille_ et je pense
qu'il conviendrait que _le Gouvernement et M. le Chancelier en soient
avertis_. Je dois voir aujourd'hui M. de Breteuil, oncle de M. de
Praslin. _Ne jugeriez-vous pas convenable de venir, avec M. le
Chancelier ou le Grand Rfrendaire, prendre connaissance de cette
situation et dlibrer sur ces mesures qui peuvent, de moment 
moment, devenir plus urgentes._[102] Le rapport du docteur Andral
s'exprime ainsi: Les fortes motions morales qu'a prouves M. de
Praslin ont pu suffire pour le produire (cet tat). _Mais il est
possible aussi qu'il soit d  l'ingestion d'un poison._ En
consquence, le docteur Andral concluait  l'impossibilit de
transporter Praslin  la prison du Luxembourg.[103] Pasquier insista.
Il tenait  ce que le transfert ft fait sans dlai et l'excitation
populaire imposait de le pratiquer de nuit. La foule, dit dans son
journal le baron de Viel-Castel, ne cesse de stationner devant
l'htel. Elle est trs irrite, trs dispose  craindre qu'on ne
veuille sauver l'assassin parce qu'il est noble et riche. Tout avait
t prpar  la prison du Luxembourg pour recevoir le duc dans
l'appartement qui donnait sur l'ancien petit clotre. Trois postes y
avaient t tablis, l'un confi  la Garde municipale  pied, l'autre
au 34e de ligne, le troisime aux sous-officiers vtrans. A onze
heures du soir, sur la demande du Chancelier, le docteur Andral
procda  un nouvel examen du malade et conclut, cette fois, qu'il
pouvait tre transport sans danger, couch et accompagn d'un
mdecin. Ce n'tait pas l'avis du docteur Louis. Quelque temps plus
tard, il disait  Victor Hugo que si le Chancelier avait fait traner
le duc au Luxembourg malgr son avis, c'tait dans l'esprance que le
duc mourrait en route[104].

  [102] Arch. nat. CC 808. La lettre a t dchire en menus
  fragments. Bizarre!

  [103] Premier rapport du Dr Andral. Le chancelier Pasquier,
  toujours par ce hasard malheureux qui rend oublieux des
  magistrats qui ne sont pas des Daguesseau, a nglig
  l'insinuation du Dr Andral qui devra, le 31 aot, se faire donner
  acte de son premier rapport du 20.

  [104] Le misrable duc, crira plus tard Pasquier  de Barante
  (14 septembre 1847), en tranchant son existence, nous a, pour
  quelques moments, mis dans une difficile situation; _mais au fond
  le dnouement a peut-tre encore t le moins malheureux auquel
  on ft expos_.

C'est au moment du transfert que l'on saisit, dans la robe de chambre
du duc, une fiole portant l'tiquette de Marcotte, pharmacien, rue
Saint-Honor, et ayant contenu de l'acide arsnieux. Dans le bureau du
duc, on trouva deux autres fioles, l'une avec un reste de laudanum,
l'autre contenant de l'acide nitrique. Le trajet de l'htel Sbastiani
au palais du Luxembourg ne dura pas moins d'une heure. La voiture du
duc Decazes, qu'on employa, allait au pas, suivant les quais et les
rues  peu prs dsertes  cette heure matinale. A cinq heures du
matin, la voiture s'arrta rue de Vaugirard, devant la gele de la
Cour des Pairs. Durant le trajet, le visage du duc, d'une pleur
mortelle, se contractait de douleur. On le porta  bras pour descendre
de voiture. On le mit dans un fauteuil mais,  force de volont, il
russit  gravir les deux tages d'escaliers. On le dshabilla en
prsence du chef de la police municipale Ellouin, d'Arbousse, chef de
comptabilit, de Trevet, directeur de la prison du Luxembourg, du
docteur Rouget de Saint-Pierre, mdecin de la Chambre des Pairs. Il se
plaignait d'une soif ardente. On lui donna  boire du vin de Bordeaux
coup d'eau. Dans la matine, son tat parut s'amliorer.

  [Illustration: _La Chapelle ardente de la duchesse de Praslin._
  (_Illustration_ du 28 aot 1847.)]

Le corps de la duchesse de Praslin, embaum le 19 aot, fut expos
dans une chapelle ardente installe dans le salon du rez-de-chausse.
Deux prtres du clerg de la Madeleine veillrent le corps pendant la
nuit du 19 au 20 aot. Transport dans l'atelier des demoiselles dans
la matine du 20, il y resta sur un lit de parade,  visage dcouvert,
jusqu'au 23,  six heures du matin. Alors, il fut transport sans
pompe  la Madeleine et dpos dans les caveaux de cette paroisse. Un
service religieux y fut clbr le 24,  huit heures. Les ministres de
l'Intrieur, des Travaux Publics, des Finances, de la Justice, les
prfets de la Seine et de Police, le Chancelier de France y
assistaient. Le deuil tait conduit par le gnral Tiburce Sbastiani,
le duc de Coigny, le comte de Praslin et le comte de Breteuil. Le roi,
la reine et la famille royale taient reprsents par plusieurs aides
de camp.

  [Illustration: _Lettre de Boucly  Delangle_ (voir page 160).
  (Archives Nationales CC 808.)]

Du Dpt, Henriette Deluzy avait t croue  la Conciergerie. Dans
la journe du 19 aot, elle fut interroge en prsence du chancelier
Pasquier par le juge Broussais. Elle protesta trs nergiquement
contre l'ide qu'elle avait pu tre la matresse de Praslin. Il n'y a
rien eu de coupable dans le pass entre nous et il n'y avait pour
l'avenir aucun projet coupable, disait-elle. Mme de Praslin serait
morte naturellement et M. de Praslin m'et offert sa main que, par
intrt pour ses enfants, je n'aurais jamais consenti  une
msalliance dont les circonstances seraient retombes sur eux. Jamais
non plus, je n'aurais eu l'ide d'une autre liaison. Si M. de Praslin
m'et aime, j'aurais pu lui sacrifier ma rputation, ma vie, mais je
n'aurais pas voulu qu'il en cott un cheveu  sa femme. Je dis la
vrit, messieurs, vous devez me croire. N'y a-t-il pas dans la
nature un accent qui porte avec lui la conviction? Vous devez le
sentir. Non, jamais, jamais! Comme on lui reprochait son exaltation
et qu'on voulait y voir la preuve de son amour pour Praslin:
L'exaltation, rpliqua-t-elle, peut appartenir  tous les sentiments,
ne le comprenez-vous pas? Et puis je ne voudrais pas rpondre qu'
force de voir M. de Praslin si bon pour moi, si gnreux, il ne se
soit pas ml  l'affection que j'prouvais pour les enfants une
tendresse, une vive tendresse pour leur pre. Mais jamais, jamais, je
n'ai port dans cette maison le trouble et l'adultre. Je ne l'aurais
pas fait par respect pour ces enfants. J'aurais cru souiller le front
de _mes_ filles, si je les avais embrasses aprs tre devenue
coupable. Est-ce qu'on ne comprendra pas qu'on puisse aimer
honntement?--Vous avez d apprendre, continua le magistrat, que de
trs graves indices se runissent pour accuser M. le duc de Praslin
d'avoir donn la mort  sa femme. Henriette Deluzy bondit: Oh! non,
non, non, Messieurs, dites-moi que cela n'est pas. C'est impossible.
Lui, lui qui ne pouvait pas voir souffrir un de ses enfants! Non, ne
me dites pas que ce sont des indices. Ne me dites pas qu'ils sont
graves. Dites-moi que c'est un soupon qui ne se renouvellera pas.
Non, non, c'est impossible, rpta-t-elle en tombant  genoux et en
joignant les mains. Oh! dites-le moi, Monsieur, je vous prie! Mon
Dieu, vous me le diriez que je ne le croirais pas. Ma conscience me
dit qu'il ne l'a pas fait. Mais s'il l'avait fait, grands Dieux!...
Oh! mais c'est moi, c'est moi qui serais coupable! Moi qui aimais tant
les enfants, moi qui les adorais, j'ai t lche, je n'ai pas su me
rsigner  mon sort. Je leur ai crit des lettres, des lettres que
vous pouvez voir. Je disais que je ne pourrais plus vivre, que je me
trouvais en face de la misre, car je suis un pauvre enfant abandonn,
sans ressources, sans autre appui qu'un vieux grand-pre qui est dur,
qui me menaait de me priver du peu qu'il faisait pour moi. J'ai t
effraye de l'avenir qui pouvait m'attendre. Oh! que j'ai eu tort!
J'aurais d leur dire que je me faisais  ma situation, que je
pouvais tre heureuse dans ma petite chambre, de m'oublier et d'aimer
leur mre, mais je n'en ai rien fait. C'est mon crime. C'est moi qui
suis coupable. Dites-le, Monsieur, crivez-le. Il aura demand cette
malheureuse lettre de rhabilitation, elle l'aura refuse... et alors,
oh! c'est moi, c'est moi qui suis coupable, crivez-le.

Le 21 aot, le chancelier, en sance secrte, communiqua  la Chambre
des Pairs, l'ordonnance du roi. Malgr le fougueux marquis de Boissy,
qui taxait de violation de la Charte le mandat de dpt dlivr la
veille au soir par le chancelier, sa conduite fut gnralement
approuve par les pairs. Victor Cousin faisant observer que si la
procdure avait t irrgulire, l'arrt de la Cour allait tout
rgulariser. En effet, sur rquisitoire du procureur gnral, les
Pairs, dclarrent instruire contre Praslin et le chancelier dsigna
pour l'assister et le remplacer dans le cas d'empchement dans
l'instruction ordonne, le duc Decazes, le comte de Pontcoulant, le
comte de Saint-Aulaire, Victor Cousin, Laplagne-Barris et Vincens
Saint-Laurent. La commission d'instruction se transporta aussitt dans
l'appartement de Praslin pour l'interroger.

Pour se faire une ide des souffrances que le duc de Praslin a d
endurer, dit un contemporain, H. Morice, secrtaire de la Chambre des
Pairs, qui assista  cet interrogatoire, il faudrait avoir vu cet
homme, chez lequel le poison avait dj fait de si grands ravages,
luttant contre les remords, tortur par cette simple question oui ou
non? se raidissant pour empcher un _oui_ de sortir de ses lvres et
ne pouvant pas dire _non_, tent visiblement de fuir devant cette
question, disant qu'il ne voyait plus, qu'il n'entendait plus, qu'il
n'avait plus d'ides, renversant violemment la tte sur le dossier du
fauteuil sur lequel on l'avait mis, par moments restant quelques
minutes  pousser une sorte de rlement, puis cachant sa tte dans ses
bras appuys sur la table, suppliant de remettre cet interrogatoire ou
plutt ce supplice. Il faudrait avoir vu ce regard de Can, selon
l'expression que dit M. Pasquier en sortant, ses yeux fixes
proccups d'une ide qui le poursuivait. Tout prtait  cette scne
un caractre horrible: son costume, il tait vtu d'une robe de
chambre brune sans collet, laissant voir sur son col toutes les
contractions de la gorge; la salle de la prison, le silence lugubre
des membres de la commission qui coutaient, qui piaient ses paroles.
On avait froid; on sentait qu'on tait en prsence d'un autre
tribunal, bien au-dessus de toutes nos justices ordinaires, de notre
Cour des Pairs, que l'on allait entendre prononcer un arrt qui ne
tarderait pas  tre excut[105].

  [105] _Intermdiaire des chercheurs et des curieux_, 10 janvier
  1893, d'aprs les papiers de Morice (Bibliothque Carnavalet).

tait-ce bien le remords? N'tait-ce pas plutt le poids du secret
qu'il ne voulait pas livrer qui torturait ainsi Praslin. Son
interrogatoire, relu  la lumire des documents produits plus haut,
semble conclure pour la seconde alternative. --Vous savez, lui dit
Pasquier, le crime affreux qui vous est imput. Vous savez toutes les
circonstances qui ont t mises sous vos yeux et qui ne permettent pas
l'apparence d'un doute. Je vous engage  abrger les fatigues que vous
paraissez ressentir en avouant, car vous ne pouvez pas nier, vous
n'oseriez pas nier?--La question est bien prcise, mais je n'ai
pas la force de la rponse. _Elle demanderait de bien longues
explications._--Vous dites qu'il faudrait de longues explications pour
rpondre. Mais non, il suffit d'un oui ou d'un non.--Il faut une
grande force d'esprit pour rpondre un oui ou un non, une force
immense que je n'ai pas.--Il n'y aurait pas besoin d'entrer dans de
grandes explications, pour rpondre  la question que je viens de vous
poser.--Je rpte qu'il faudrait une force d'esprit que je n'ai pas
pour y rpondre.--A quelle heure avez-vous quitt vos enfants, la
veille du crime?--Il pouvait tre dix heures et demie, onze heures
moins un quart.--Qu'avez-vous fait en les quittant?--Je suis descendu
dans ma chambre et je me suis couch tout de suite.--Avez-vous
dormi?--Oui. Praslin pousse un soupir. --Jusqu' quelle heure?--Je
ne me le rappelle pas.--Votre rsolution tait-elle arrte quand vous
vous tes couch?--Non, d'abord, je ne sais pas si cela peut s'appeler
une rsolution.--Quand vous vous tes rveill, quelle a t votre
premire pense?--Il me semble que j'ai t rveill par des cris dans
la maison et que je me suis prcipit dans la chambre de Mme de
Praslin. Ici le duc ajoute en soupirant: Je demanderais que vous me
rendissiez la vie, que vous interrompissiez cet interrogatoire.--Quand
vous tes entr dans la chambre de Mme de Praslin, vous ne pouviez pas
ignorer que toutes les issues autour de vous taient fermes, que vous
seul pouviez y entrer?--J'ignorais cela.--Vous tes entr, ce
matin-l, plusieurs fois dans la chambre de Mme de Praslin. La
premire fois que vous y tes entr, elle tait couche?--Non, elle
tait malheureusement tendue par terre.--N'tait-elle pas tendue 
la place o vous l'aviez frappe pour la dernire fois?--Comment
m'adressez-vous une pareille question?--Parce que vous ne m'avez pas
rpondu tout d'abord. D'o viennent les gratignures que j'aperois 
vos mains?--Je me les tais faite la veille en quittant Praslin en
faisant prcipitamment mes paquets avec Mme de Praslin.--D'o vous
vient cette morsure que j'aperois  votre pouce?--Ce n'en est pas
une.--Les mdecins qui vous ont visit ont dclar que c'tait une
morsure.--Epargnez, pargnez-moi, ma faiblesse est extrme.--Vous avez
d prouver un moment bien pnible, quand vous avez vu, en entrant
dans votre chambre, que vous tiez couvert de ce sang que vous aviez
vers et vous vous tes empress de le laver.--On a bien mal
interprt ce sang. Je n'ai pas voulu paratre devant mes enfants avec
le sang de leur mre.--Vous tes bien malheureux d'avoir commis ce
crime. Praslin ne rpond pas et parat absorb. N'avez-vous pas reu
de mauvais conseils qui vous auraient pouss  ce crime?--Je n'ai pas
reu de conseil. On ne donne pas de conseil pour une chose
semblable.--N'tes-vous pas dvor de remords? et ne serait-ce pas
pour vous une sorte de soulagement d'avoir dit la vrit?--La force me
manque aujourd'hui.--Vous parlez sans cesse de votre faiblesse. Je
vous ai demand tout  l'heure de rpondre par oui ou par non?--Si
quelqu'un pouvait me tter le pouls, il jugerait bien de ma
faiblesse.--Vous avez eu tout  l'heure assez de force pour rpondre 
un grand nombre de questions de dtail que je vous ai adresses. La
force ne vous a pas manqu pour cela. Praslin ne rpond pas. Votre
silence rpond pour vous que vous tes coupable.--Vous tes venus ici
avec la conviction que j'tais coupable. Je ne puis pas la
changer.--Vous pourriez la changer; si vous nous donniez des raisons
pour croire le contraire, si vous nous expliquiez autrement ce qui
semble ne pouvoir s'expliquer par votre criminalit?--_Je ne crois pas
pouvoir changer cette conviction dans votre esprit._--Pourquoi
croyez-vous que vous ne pouvez pas changer cette conviction? Aprs un
silence, Praslin dclare qu'il est au-dessus de ses forces de
continuer. Quand vous avez commis cette affreuse action,
_pensiez-vous  vos enfants?_--_Le crime, je ne l'ai pas commis. Quant
 mes enfants, c'est chez moi une proccupation constante._--Osez-vous
dire affirmativement que vous n'avez pas commis ce crime? Praslin
met sa tte dans ses mains et reste quelques instants sans parler.
--_Je ne puis pas rpondre  une pareille question._--M. de Praslin,
vous tes dans un tat de supplice et comme je vous le disais tout 
l'heure, vous pourriez peut-tre adoucir ce supplice en me rpondant.
Praslin garde le silence et la Commission se retire en remettant  un
autre jour la suite de cet interrogatoire[106].

  [106] Arch. nat. CC 811.

Le 22, le docteur Andral trouvait l'inculp plus mal. Le 23, il
constatait que l'tat s'tait aggrav depuis la veille et, le 24,
Andral, Rouget et Louis taient d'accord pour estimer qu'il n'tait
pas impossible que le malade succombt peu de temps aprs leur
runion. C'est ce que faisait prvoir au public _le National_ de la
veille. Il est peu probable, disait cet organe de l'opposition, que
le duc de Praslin, pair de France, chevalier d'honneur  la Cour et
prvenu d'assassinat, comparaisse devant la Cour institue pour le
juger. On nous annonce que son tat de sant dcline d'heure en heure.
La faiblesse de ses organes est telle qu'il ne peut pas subir un
interrogatoire de quelque dure et on a eu toutes les peines du monde
 obtenir de lui des rponses intelligibles[107]. Ces dernires
affirmations n'taient pas exactes. S'il tait vrai que Praslin
souffrait normment, il n'tait pas douteux qu'il supportait ces
souffrances avec le plus grand courage. Au milieu des tortures de
l'arsenic, il n'articulait pas une plainte. Pourtant la fin
approchait. Le 24 au matin, le chancelier fit appeler le cur de
Saint-Jacques-du-Haut-Pas, l'abb Martin de Noirlieu. Vers dix heures
le Grand Rfrendaire le duc Decazes se prsenta. Vous souffrez
beaucoup, mon cher ami, dit-il  Praslin.--Oui.--C'est votre faute.
Pourquoi vous tes-vous empoisonn? Praslin ne rpondit pas.
Vous avez pris du laudanum?--Non.--Alors vous avez pris de
l'arsenic?--Oui, avoua Praslin en relevant la tte.--Qui vous a
procur cet arsenic?--Personne.--Comment cela? Vous l'avez achet
vous-mme chez un pharmacien?--Je l'ai apport de Praslin. Il y eut
alors un moment de silence. Puis, le duc Decazes reprit: Ce serait le
moment pour vous, pour votre nom, pour votre famille, pour votre
mmoire, pour vos enfants, de parler. S'empoisonner, c'est avouer. Il
ne tombe pas sous le sens qu'un innocent, au moment o ses neuf
enfants sont privs de leur mre, songe aussi  les priver de leur
pre. Vous tes donc coupable? Praslin garda le silence. --Au moins
dplorez-vous votre crime? Je vous en conjure, dites si vous le
dplorez. Le duc leva au ciel ses yeux et ses mains et dit avec une
expression indicible d'angoisse. Si je le dplore!--Alors avouez...
Est-ce que vous ne voulez pas voir le Chancelier? Praslin faisant un
effort, dit: Je suis prt.--Eh bien, reprend le duc, je vais le
prvenir.--Non, conclut Praslin aprs un silence, je suis trop faible
aujourd'hui. Demain, dites-lui de venir demain[108].

  [107] Mon Dieu, disait une bouquetire, pourvu qu'on ne me le
  tue pas! Cela m'amuse tant de lire tout a tous les matins dans
  le journal! (Victor Hugo. _Choses vues_, 227.)

  [108] _Moniteur_, 2 septembre 1847 (procs-verbal de la sance
  secrte du 30 aot.)--Victor Hugo, _Choses vues_, 232.

  [Illustration: _lie, duc Decazes._
  Portrait publi par _Le Pilori_ (1846).
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

Decazes n'insiste pas et sous la dicte du moribond, il crit quelques
lignes. Ce qui m'arrive dans ce moment, vient des bonts du ciel pour
moi. Cependant je puis dire combien je regrette vivement de ne pouvoir
voir mes enfants avant mon dernier soupir, et recommander  mes filles
Louise et Berthe le reste de leur famille et aux autres l'obissance 
ces deux-l. Je n'ai pas le temps de parler d'arrangements de fortune.
Mais je laisse les objets mobiliers  Louise et  Berthe en les priant
de les partager avec la raison que je leur connais. Sur une autre
feuille, Decazes crit: Je sens mes forces s'en aller tout  fait. Je
suis heureux maintenant de laisser mes enfants  ma bonne vieille
mre. Je les engage, quoiqu'il m'en cote,  ne pas trop se fier aux
conseils de leur grand-pre et de leur oncle Sbastiani, ainsi que
leur oncle Coigny... Mes ides n'y sont plus... J'ai laiss dans le
portefeuille de mon porte-papiers un testament dj ancien, je le
ratifie de nouveau, sauf toutes les clauses qui seraient dtruites.
Enfin, voici la troisime dicte. Je suis heureux de voir qu'il y a
avantage pour les affaires de leur grand-mre. Je tiens beaucoup  ce
que les trois garons restent chez M... (le nom est rest en blanc) le
matre de pension, o ils ont t si bien jusqu' prsent. Je regrette
de ne pouvoir les surveiller[109].

  [109] Arch. nat. CC 808. Papiers trouvs  sa mort chez Calais,
  ancien secrtaire du chancelier Pasquier (1868).

  [Illustration: _Dicte de Praslin  Decazes._
  (Papiers de Calais, secrtaire du chancelier Pasquier,
  adjoints au dossier
  en 1868.--Archives Nationales CC 808.)]

A deux heures de l'aprs-midi, l'abb Martin de Noirlieu revint au
Luxembourg. Il s'entretint de nouveau avec M. de Praslin et lui
administra le Sacrement de l'Extrme-Onction. Le chancelier, prsent 
la crmonie, s'agenouilla dans le plus profond recueillement  la
tte du lit. Eugne Cauchy, Morice et Trevel se tenaient au pied.
Praslin chargea le prtre de remettre  sa mre, aprs sa mort, le
petit crucifix qu'il tenait dans ses mains. Que de bien vous m'avez
fait, lui dit-il. Comme il sortait de la chambre du mourant, l'abb
Martin dit au Chancelier: M. de Praslin a un grand respect pour
vous. S'il veut faire des aveux, il ne les fera qu' vous. Le
Chancelier fait alors, assist de Morice, une nouvelle tentative
d'interrogatoire. Vous reconnaissez-vous coupable, demande-t-il, du
crime qui a termin la vie de votre femme?--Non, monsieur, je ne
me reconnais pas coupable.--Vous ne pouvez pas le nier, votre
interrogatoire de l'autre jour le prouve suffisamment. Si vous
n'tiez pas coupable, vous ne vous seriez pas empoisonn avec
de l'arsenic.--Non, monsieur le Chancelier, je ne suis pas
coupable.--Mlle Deluzy vous a-t-elle donn quelques conseils qui vous
aient pouss  l'action que vous avez commise?--Non, je n'ai jamais
entendu former de pareils projets  Mlle Deluzy.--Je vous demande
seulement de dire si vous tes seul coupable du crime commis sur Mme
de Praslin.--Non, monsieur le Chancelier, je ne puis pas dire cela. Je
vous ai dit que je n'tais pas coupable. Il n'y avait pas  insister.
Pour viter le dshonneur et le scandale, Praslin tait rsolu, en
dehors de la confession, de garder pour lui son secret. Il se
considrait comme tant dans la situation du condamn qui, la sentence
prononce, n'est point tenu  l'aveu: il ne se reconnaissait pas
coupable.[110] Une demi-heure aprs, il expira[111]. Il tait quatre
heures trente-cinq.

  [110] C'est la doctrine de Gary et de Lehmkul, _Casus
  conscienti?_. C'est celle de Clment Marc _Institutiones
  morales_. Rome, 1898.

  [111] Notes de Morice. _Intermdiaire des chercheurs et des
  curieux_, 10 janvier 1893.

A cinq heures, quand le docteur Andral se prsenta au Luxembourg, le
procureur du roi, assist du directeur de la prison, venait de
recevoir la dclaration du dcs constat par le docteur Rouget. Le
mdecin du Luxembourg attribuait la mort  un empoisonnement par
l'acide arsnieux et jugeait l'autopsie ncessaire pour en acqurir la
preuve matrielle. Les docteurs Andral, Louis, Rouget, Orfila furent
commis pour la pratiquer. Quand on dposa le corps sur la table
d'autopsie, l'un d'eux s'cria Quel beau cadavre! Le docteur Louis
disait plus tard  Victor Hugo: C'tait un magnifique athlte.
L'autopsie constata sept escarres dans l'estomac et une lsion du
coeur imputable  l'arsenic. Le cerveau ne portait aucune marque de
poison. Les viscres furent emports en vase clos, pour tre examins
plus tard. L'analyse des matires contenues dans l'estomac et les
intestins ainsi que celle des organes fut faite par Orfila et Tardieu.
Ils estimrent que l'ingestion du poison avait probablement eu lieu
vers la fin de la journe du mercredi 18 aprs quatre heures, et avant
dix heures du soir[112].

  [Illustration: _Mathieu-Joseph-Bonaventure Orfila._
  Dessin de Maurin. Lithographie de Villain.
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

  [112] C'tait l'heure fixe par l'agent Philippe pour les visites
  successives de Praslin  la garde-robe. Allard, au contraire, qui
  avait pris Praslin en observation  partir de dix heures du
  matin, voulait fixer l'empoisonnement aux premires heures de la
  matine.

Le transfert de Praslin de l'htel Sbastiani au Luxembourg s'tait
fait de nuit. Ce fut encore de nuit que le corps fut mis en bire
devant Monvalle, commissaire de police de la Chambre des Pairs, Cauchy
et Allard. Le cercueil clou fut plac dans un grand fourgon des
Pompes funbres, introduit au Luxembourg par la grille de la rue de
Fleurus et le jardin. A deux heures du matin, le procs-verbal de
l'enlvement du corps fut sign et le convoi, compos de trois
voitures, partit pour le cimetire du Sud, o le commissaire Monvalle
avait, ds la veille et par ordre, choisi la place o devait se faire
l'inhumation. Tout le long de la route, des escouades d'agents avaient
t chelonnes. Quand le fourgon entra dans le cimetire, les
fossoyeurs taient prts et, en quelques instants, le cercueil fut
descendu dans la tombe, le trou combl, la terre pitine[113]. Ce
matin, disait la _Gazette des Tribunaux_ du 28 aot,  l'ouverture des
portes, quelques curieux, en s'enfonant dans la partie ombrage de
platanes et de tilleuls, remarquaient avec surprise dans une des
lignes voisines du poteau indicateur de la 4e division, une tombe
toute frache sur laquelle ne se trouvait mme pas la simple croix de
bois noir, indicatrice de la dernire demeure du plus obscur des
dcds. Longtemps aprs le drame, le comte Edgar de Praslin, qui
continuait  habiter un pavillon dpendant du chteau de Vaux, fit
transporter le corps de son frre dans les caveaux, et la tombe du
cimetire du Sud ne demeura plus marque que par une simple borne
couverte de mousse et ombrage par un acacia[114].

  [113] Louis Favre. _Le Luxembourg_, p. 348 (d'aprs le
  procs-verbal de Monvalle).

  [114] _L'Impartial de Louviers_ (10 mars 1906), d'aprs Mme
  Monnier, ancienne concierge de Vaux, dit que le transfert fut
  postrieur  1848.--Un article de la _Libre Parole_ (25 octobre
  1905) prtend que le corps fut transport  Maincy vers 1871, le
  duc tant mort en Angleterre.

L'opinion publique ne fut point satisfaite des laborieuses
explications fournies par la Cour des Pairs sur l'empoisonnement[115].
Ce fut longtemps une opinion rpandue que Praslin ne s'tait pas
suicid et avait vcu jusqu' quelques annes aprs la guerre de
1870, dans les les anglaises de la Manche. Les campagnes des
journaux d'opposition de 1847 n'taient pas trangres  cette
croyance. Il y a des gens, crivait un contemporain, qui
soutiennent que _les hautes familles intresses  touffer les
dtails de ce scandale ont obtenu du Gouvernement la fuite du
coupable_. Ceux qui ont assez de bon sens pour ne tenir aucun compte
de cette absurde supposition n'en crient pas moins haut contre la
tolrance et les mnagements qui ont permis au coupable de se
soustraire  une honte et  une punition trop justes. A plusieurs
reprises et jusqu' ces dernires annes, la presse a repris le
thme de l'vasion de Praslin, sans que jamais on ait apport une
preuve qui en soit une  l'appui de cette tradition[116]. Pour
l'admettre, il faudrait supposer un bien grand nombre de
complicits, depuis celle du docteur Louis qui participa 
l'autopsie, jusqu' celle de l'abb Martin de Noirlieu qui se serait
prt  une vritable comdie, en laissant raconter par _L'Ami de la
Religion_, une scne dans laquelle il aurait jou un rle ridicule
et presque sacrilge.

  [115] Ce fut l'objet d'une enqute de la commission
  d'instruction.

  [116] Jusqu'ici les preuves sont les suivantes: 1 Mme
  Frandidier, gouvernante des enfants Praslin, qui aurait t
  reconnatre le corps, l'aurait trouv dfigur et ratatin. (On
  ne voit nulle part le nom de Mme Frandidier parmi les
  gouvernantes, et les mdecins trouvent le cadavre superbe); 2
  Mme de Proisy, dame d'honneur de la reine Marie-Amlie, a vu
  Praslin en Belgique un an aprs le meurtre. (Mme de Proisy ne
  figure pas parmi les dames d'honneur de Marie-Amlie); 3 le
  cocher Paulmier, au service des Beauveau en 1847, rencontre
  Praslin boulevard Montmartre en 1861, quatorze ans plus tard. (Le
  comte de Bondy, d'aprs Victor Hugo, est le vritable mnechme de
  Praslin); 4 il a vcu  Guernesey, disent Robinet de Clry et le
  baron Lumbroso, qui se bornent  l'attestation du rdacteur en
  chef de la _Gazette officielle de Guernesey_; 5 les contrats de
  mariage des filles porteraient obligation de faire une pension 
  personne inconnue habitant l'Angleterre (le texte des contrats
  est  publier et le chiffre rel de la pension  indiquer).

La faute du Gouvernement de Juillet fut toute diffrente. Comme
l'crivait le comte Mol au baron de Barante le 28 aot 1847: M. de
Praslin s'est empoisonn, _nemine contradicente_[117]... Je sais si
bien jusqu'o va la faiblesse de ceux qui nous gouvernent que de mon
coin, j'avais crit deux lettres pour montrer les consquences de ce
qui se prparait. M. Guizot, il y a longtemps que je l'ai appris, est
roide, absolu, hautain, et dans l'occasion sans piti. Mais il ne
rsiste pas  certaines influences.... Jamais  mon avis, il ne fit de
plus grande faute dans des circonstances o elles pouvaient avoir tant
de dangers. Rien dans aucun temps, dans aucun pays, n'en a
approch.... Ce monstre, qui vient de reculer les limites de la
barbarie humaine, a t huit jours dans sa maison entour des gards
de la police et du Parquet, bien plus que de sa surveillance; son
propre mdecin, celui de sa famille, ne l'a pas quitt et il dclare
que ces flots de poison sortant de son corps par toutes les issues
sont les attaques du cholra qu'il combat par les moyens propres 
augmenter les effets du poison....[118] J'hsite  vous envoyer cette
lettre et _si je le fais, c'est que je ne l'aurai pas relue_[119].

  [117] Sans que nul y fasse obstacle.

  [118] C'est l'opinion de Bichy _de l'Empoisonnement du duc de
  Praslin_. M. le duc de Praslin, dit-il, videmment voulait en
  finir avec la vie et il a eu la bonne chance d'avoir  faire 
  des docteurs qui l'ont si bien aid dans cette oeuvre de suicide
  en lui faisant avaler de l'eau, de la glace, du nitrate de
  potasse, en lui soutirant du sang. (p. 11).

  [119] Barante. _Souvenirs._

La mort du duc de Praslin ne dsarmait pas la vindicte publique[120].
Henriette Deluzy avait t interroge par la Commission de la Cour des
Pairs, le 23 aot. Son interrogatoire avait port d'abord sur
l'historique de son sjour chez les Praslin. Comme on lui reprochait
ses correspondances avec les jeunes filles aprs sa sortie de la
maison: Oh! je vous le jure, s'cria-t-elle, qu'il n'y avait dans ces
lettres ni art ni arrire-pense. J'tais dsole et j'exprimais mon
dsespoir avec trop de chaleur, trop d'entranement. Oh! je me le
reproche maintenant. Mais encore une fois, ce n'tait pas pour les
loigner de la mre. Les choses en taient venues  ce point que moi
je n'y pouvais rien. Ce qui a t bien malheureux, c'est que tout 
coup on a voulu rompre pour ces jeunes filles, des liens de six
annes. Elle tait arrive au Luxembourg, rapporte Allard qui tait
all la chercher  la Conciergerie, dans un vritable tat
d'exaltation, pleurant, sanglotant, parlant des tentatives de suicide
de la duchesse, se plaignant du marchal Sbastiani. Il parle de
matresses, me dit-elle, si j'avais voulu, j'aurais bien pu tre la
sienne. Je devais mme veiller sur les jeunes filles  son
gard[121]. Au retour  la Conciergerie, aprs l'interrogatoire, les
traits de la prisonnire, rapporte Allard, taient visiblement
altrs. Il est perdu, me dit-elle, messieurs les Pairs m'ont tout
appris. Je n'aurais jamais cru que M. Rmy aurait conserv les lettres
que je lui avais confies pour tre brles. Je lui demandai,
continue Allard, si elles taient compromettantes. Oui, me
rpondit-elle, au point de vue du procs. Ce sont les lettres des
enfants o ils me parlent contre leur mre. Messieurs les Pairs m'ont
aussi parl de mes lettres que je croyais que le duc devait aussi
brler. Quel malheur! Ils sont _tous_ perdus! Cela, conclut Allard,
s'appliquait au duc et aux enfants.

  [120] On a prtendu que la Prfecture de police n'avait pas
  permis la publication d'images ou de complaintes relatives 
  l'assassinat. Nous reproduisons la seule image parue. Il y a
  aussi les complaintes: _Pauvre duchesse_, qui se chantait sur
  l'air de _La lionne_; _Assistants, venez entendre_, sur l'air de
  Fualds; _La prire de la duchesse de Praslin pour son fils_ sur
  l'air de _T'en souviens-tu_.

  [121] Cette phrase de la dposition a t btonne. Le docteur de
  la Berge rptait dans sa dposition des propos analogues: Elle
  me sembla attribuer son renvoi  l'inimiti du marchal
  Sbastiani. Selon elle, il ne l'aurait pas toujours respecte et
  se serait port sur sa personne, en deux ou trois circonstances,
  o il l'aurait trouve seule,  des actes d'immoralit qu'elle
  aurait t oblige de repousser.

  [Illustration: _Le Palais du Luxembourg._
  (_Le Diable  Paris_, 1845.)]

En sortant de l'Acadmie, Victor Hugo, le jeudi suivant, s'entretient
avec Cousin et le comte de Saint-Aulaire. Vous verrez cette
demoiselle Deluzy, dit Cousin qui l'a rconforte et encourage
plusieurs fois durant son interrogatoire. C'est une femme rare. Ses
lettres sont des chefs-d'oeuvre d'esprit et d'excellent langage. Son
interrogatoire est admirable. Encore vous ne le lirez que traduit par
Cauchy. Si vous l'aviez entendue, vous en seriez merveill. On n'a
pas plus de grce, plus de tact, plus de raison. Si elle veut bien
crire quelque jour pour nous, nous lui donnerons, pardieu! le prix
Montyon. Dominatrice, du reste, et imprieuse. C'est une femme
mchante et charmante.--Ah! a, fait Victor Hugo, est-ce que vous en
tes amoureux?--H, h! Le comte de Saint-Aulaire demande au pote:
Que pensez-vous de l'affaire?--Qu'il faut qu'il y ait un motif.
Autrement le duc est fou. La cause est dans la duchesse ou dans la
matresse, mais elle est quelque part. Sans quoi, le fait est
impossible. Il y a au fond d'un pareil crime ou une grande raison ou
une grande folie.[122] Le 30 aot, la Cour des Pairs runie entend un
compte rendu du chancelier Pasquier qui fltrit Praslin[123] et
clbre avec lyrisme la vertu et la bienfaisance de la duchesse de
Praslin. Elle a donc succomb cet ange de bont. Les paroles me
manqueraient si je voulais rendre devant vous les sentiments qui m'ont
t inspirs par les dcouvertes que j'ai d faire durant le cours des
recherches si dchirantes qu'il m'tait ordonn d'accomplir. Et aprs
un rsum de l'instruction, le Chancelier annonce qu'il fait imprimer
pour le distribuer aux Pairs le recueil qui doit rester comme un
ternel monument de la perversit de l'un des plus grands coupables
qui aient jamais vcu.[124] La Cour des Pairs est trop heureuse  se
dessaisir. C'est  peine si le marquis de Boissy peut se faire
entendre pour demander une punition pour les gardiens du duc qui l'ont
laiss s'empoisonner. Il est bien difficile, dit Pasquier, d'empcher
un empoisonnement puisqu'on voit des accuss aux assises s'empoisonner
entre deux gendarmes.

  [122] Victor Hugo. _Choses vues._

  [123] Le dnouement, crit Pasquier au baron de Barante, a eu
  pour moi l'inconvnient de m'imposer la ncessit de me faire
  l'organe de la vindicte publique et de prononcer aprs sa mort
  l'arrt qui ne devait _rgulirement_ l'atteindre que vivant.
  _Cette irrgularit a t heureusement fort bien accueillie par
  les principaux organes de l'opinion._

  [124] Pasquier ne dit pas pour quelle raison il a rejet tant de
  pices qui permettent aujourd'hui de faire la lumire sur les
  causes du meurtre. Il est vrai que rencontrant Victor Hugo, en
  fvrier 1849, il lui dira, en parlant des procs de 1847: Je n'y
  voyais dj plus clair et j'tais oblig de me faire lire les
  pices, d'avoir toujours derrire moi M. de la Chauvinire pour
  me tenir lieu de mes yeux que je n'avais plus. Oh! se faire lire.
  Vous ne savez pas comme cela est gnant. Rien ne se grave dans
  l'esprit. (Victor Hugo. _Choses vues_, 277.)

Le premier effet du dessaisissement, c'est de renvoyer Henriette
Deluzy devant le juge d'instruction Broussais. Le secret est maintenu
pour elle dans toute sa rigueur. Elle n'a la permission de se promener
dans le prau qu'au moment o il est compltement dsert, deux heures
par jour. On ne l'interroge pas; on la laisse dans l'isolement
jusqu'au 14 septembre. C'est peut-tre le chtiment qu'on lui inflige
pour avoir os fournir  l'instruction quelques renseignements sur le
temprament violent et colre de la duchesse de Praslin. Ce laps de
temps est peut-tre ncessaire aussi pour lui faire comprendre sur
quels points elle doit tre prudente dans sa dfense. L'interrogatoire
du 14 septembre reprend par le dtail les circonstances de son sjour
chez les Praslin et aborde, avec plus de prcision que les
interrogatoires prcdents, les dernires semaines qui ont prcd le
meurtre. Le juge d'instruction insiste sur la certitude qu'a acquise
la justice que Praslin est le meurtrier. Je vous jure que je ne le
crois pas, rpond Henriette Deluzy, ne pouvait-il pas la quitter,
vivre spar d'elle, si elle lui tait trop  charge? Elle voulait
elle-mme se sparer. Quant  la prmditation, je n'y croirai jamais.
C'est un acte de folie, de dmence, mais un crime jamais, non, non,
jamais.--Le duc de Praslin a craint le jugement de ses pairs. Il a
chapp par un nouveau crime  la rpression, au chtiment qui devait
l'atteindre. Mais cette mort volontaire est de sa part l'aveu du crime
dont il vous laisse, actuellement, la responsabilit devant la
justice. Avant mme que le juge n'ait termin sa phrase: Ne dites
pas qu'il est mort, s'crie Henriette Deluzy en proie  une vive
motion et se dressant sur sa chaise. Puis elle se rassied. Mort!
mort! le malheureux! Quel malheur qu'il ne m'ait pas parl! qu'il ne
m'ait rien dit! Moi qui aurais donn ma vie pour lui, pour ses
enfants, pourquoi ne m'a-t-il rien dit, je l'aurais arrt.
L'accusation soutient que, perdant le bien-tre d'une grande
existence, elle a regard la mort de la duchesse comme le moyen unique
de ressaisir cette position. Non! non! monsieur, non, non, elle tait
bien amre cette position. J'ai pu regretter mon loignement, le dire,
me voir avec douleur, isole dans la vie, loigne brutalement de mes
chres lves, mais la pense d'un crime ne m'tait jamais venue, et
je me serais fait horreur moi-mme de la lui donner.--Dans cette
correspondance, reprend le juge d'instruction, on voit percer des
esprances pour l'avenir. Vous rvez de beaux jours, les ombrages de
Praslin, votre demeure chrie, votre maison paternelle, votre paradis
et vous sembliez assigner pour le printemps l'poque de votre
retour.--Est-ce qu'on voit de beaux jours, lorsqu'on les achte par un
crime? Il n'en est plus alors et la conscience suffit pour la
punition. Quand elle parlait de beaux jours explique-t-elle, c'tait
aprs le mariage des jeunes filles, quand elles seraient mres
d'enfants qu'elle aimerait comme elle les avait aimes. Dans une de
mes lettres, je dis  Berthe que je les bercerais sur mes genoux,
est-ce que si j'avais tu leur mre, j'aurais pu tenir un tel langage?
Je pouvais avoir le coeur aigri contre Mme de Praslin, mais je ne lui
aurais pas fait tomber un cheveu de la tte. Je l'aurais sauve au
pril de ma vie... Pourquoi ne suis-je pas morte moi-mme? Ses larmes
baignent son visage. Elle s'est croule sur sa chaise. Le juge
l'engage  se calmer, la rconforte et lui remet une lettre que lady
Melgund, son ancienne lve, lui adresse par l'intermdiaire de
l'ambassade d'Angleterre.

C'est un clair qui illumine son dsespoir. Quand elle est rentre
dans sa cellule, elle rpond  lady Melgund: Madame, car je n'ose
plus vous nommer Nina! C'est du fond d'une prison que je vous cris,
c'est sous le poids d'une douleur si grande qu'il n'est point de mots
pour l'exprimer. Aujourd'hui, aprs trois semaines d'affreuses
incertitudes, j'ai appris la fin de l'horrible catastrophe du 18 aot.
On m'a dit la mort de M. de Praslin... On m'a dit qu'on me croyait sa
complice dans un crime que je ne croirai jamais qu'il a prmdit. Le
juge, bon et compatissant, m'a donn votre lettre dans le moment o
ces terribles paroles me frappaient au coeur. Je vous dois la raison.
Votre lettre m'a fait pleurer... Soyez bnie, soyez bnie mille fois
dans vos enfants, dans tout ce que vous aimez. Ah! que vous avez pay
avec usure les soins que je vous ai donns. Vous tes venue  moi
quand le ciel et la terre semblaient m'abandonner, Dieu vous
rcompensera de cette pense gnreuse et moi je mourrai en vous
bnissant... A vous, je ne dirai pas mme que je suis innocente; vous
savez bien que je ne puis tre coupable. La justice des hommes se
trompe quelquefois. J'attends cependant son arrt avec confiance...
ils peuvent interroger ma vie jour par jour; ils le feront, et de leur
terrible accusation, il ne restera que la honte de l'avoir encourue,
honte indlbile, ineffaable, qui me tuera. Vous dire cette triste
tragdie dans toutes ses phases, je ne le puis..... Ils sont
orphelins, ces enfants que j'aimais plus que moi-mme, et celui qui
fut pour moi un ami plus qu'un matre, celui duquel je n'ai reu
pendant six ans que des preuves de bont et d'affection, celui qui ne
m'a jamais dit une parole dure, qui adoucissait sans cesse ce que ma
position avait de pnible... Il est mort, mort dans une prison, la
conscience bourrele et ils disent tous que j'ai provoqu l'affreuse
dmence qui l'a conduit  cette dplorable mort. Qu'il l'ait
prmdite, ne le croyez jamais. C'tait le meilleur, le plus
excellent des hommes. Il est devenu fou. Oh! si vous saviez ce
qu'tait cet intrieur! Au milieu de cet enfer, chacun perdait la
raison. Mais l'adultre, le meurtre complot dans l'ombre, excut de
sang-froid, horreur! C'tait impossible.

Et les jours de solitude  la Conciergerie recommencent. Le secret la
brise. Sa taille a perdu l'lgance et la souplesse de la jeunesse.
Son teint ple et mat indique la fatigue. Le 27 septembre, elle est
appele de nouveau  l'instruction. Cette fois, elle est interroge
sur ses correspondances. On la questionne sur tout, sur ses lettres au
duc, sur ses plaintes aux jeunes filles. Mais le juge d'instruction ne
lui parle _ni de sa lettre  Mme Remy_ sur les aveux qu'un des fils a
faits  Praslin, ni de la _lettre de Louise de Praslin_ sur cette mre
qui a corrompu deux de ses enfants. videmment ce sont l des matires
trangres au procs; elles ne _doivent_ rien avoir  faire avec les
causes du meurtre. Nouvel interrogatoire, le 4 novembre. Mme
discrtion du juge. Maintenant, le non-lieu s'impose. D'une part, il
n'y a point de preuves de complicit. De l'autre, il serait dangereux
que le dossier que n'a pas voulu imprimer Pasquier, pt tre feuillet
par des avocats, pt tre soumis  un jury. Le 12 novembre, le
procureur du roi Boucly conclut n'y avoir lieu  suivre. Le 17, en
Chambre de conseil, l'arrt de non-lieu est prononc. La mise en
libert d'Henriette Deluzy-Desportes le suit immdiatement[125]. Elle
en accueille la nouvelle avec une sorte d'indiffrence. Le soir, elle
sort de la Conciergerie et reoit l'hospitalit des Remy. Puis, les
journaux rapportent qu'elle est partie pour l'Angleterre. Cette
affirmation n'est pas exacte.

  [125] Il est vident, dit la _Dmocratie pacifique_, qu'on ne
  l'a garde en prison que pour satisfaire les misrables rancunes
  d'une famille puissante. D'autres l'engagent au silence. Comme
  on prtend qu'elle va publier ses mmoires, un pote lui dit:

    Oui, l'on prtend que l'avide scandale
    S'est, aux aguets, plac sur ton chemin.
    Tu l'entendras de sa voix spulcrale
    Crier l'aumne et te tendre la main;
    De ce forban repousse la prsence,
    Sa voix perfide a de vnals accords.
    Ah! par piti, respecte le silence,
        Le pieux silence des morts!

  Cela se chante sur l'air de _la Lionne_.

  [Illustration: _Victor Cousin._
  Lithographie de Julien (1839).
  (Bibliothque Nationale. Estampes.)]

On a conserv tous ses papiers, sauf son acte de naissance de pauvre
btarde. On garde mme la lettre d'un Anglais qui lui offre une
association. Sans nouvelle de lady Melgund, car sa lettre ne lui a pas
t transmise par l'instruction, seule au monde, n'ayant pas un toit
ou reposer sa tte, pas un bras pour la protger, elle songe de
nouveau au suicide. Elle entre dans une glise. Un prtre est en
chaire. Il prche sur le dogme. Sa prdication n'a nul point de
contact avec ce qu'elle souffre. Les clats de voix l'empchent de
prier. Elle sort de l'glise. Un peu plus loin, c'est une autre glise
qu'elle aperoit, l'Oratoire, devenu temple protestant. Un des grands
orateurs du protestantisme franais, Frdric Monod, y parle de
soumission  la volont de Dieu, de patience, de rsignation. Ce qu'il
peut y avoir dans sa phrasologie d'un peu heurtant pour des oreilles
catholiques, ne gne pas Henriette Deluzy. Aux jours de son heureuse
vie  Charlton, chez les Hislop, elle a frquent des glises
anglicanes. Dans sa prison, elle a souvent lu et relu la Bible que lui
avait donne M. Drummond. D'ailleurs, elle est si peu catholique. Sa
mre tait une fille de la Rvolution et les prtres qu'elle a connus
sont des Olivier et des Gallard. Son coeur se fond en entendant le
prdicateur. Ses yeux, brls par la fivre, s'emplissent de larmes.
J'avais err tout le matin dans les rues, cherchant  me faire
craser par quelque voiture, racontait-elle plus tard dans une lettre
 Cousin. Ma tte tait en feu, ma raison presque compltement gare.
Sans savoir mme quel tait l'homme qui venait de parler, sans savoir
s'il me serait misricordieux ou svre, je le suivis comme il sortait
de la chaire; et me jetant  ses pieds, je le conjurai de me sauver de
moi-mme et de m'enseigner cette rsignation qu'il prchait. M. Monod
calma mon dlire, me visita dans ma solitude, que pas une me
sympathique n'avait cherche, et enfin, deux mois aprs notre
rencontre, me recueillait dans sa famille o sa femme et ses filles
devenaient mes amies[126]. On l'envoie en Normandie sous le toit d'un
pasteur. La dernire anne de sa vie en France, dit-elle, elle vit
plus de temples qu'elle n'en avait vus pendant toute la priode
prcdente.[127] Sa sant se rtablit, son dsespoir se calme et
quelques mois aprs, elle passe en Amrique, chaudement recommande
par Frdric Monod  Mlle Haynes qui dirigeait  Grammercy Park le
pensionnat le plus aristocratique de l'Amrique. C'tait la soeur d'un
ancien gouverneur du New-Jersey. L, Henriette Deluzy fit la
connaissance de Harry Field, pasteur presbytrien, qui demanda sa
main. Elle tait plus ge que lui, mais elle n'hsita pas  lui
confier son avenir.

  [126] _Journal des Dbats_, 29 octobre 1905, article de M.
  Chambon.

  [127] M. H. Field. _Home Sketches in France_, 103.

Harry Field appartenait  une famille distingue. Un de ses frres fut
le crateur du premier cble transatlantique; l'autre tait le
meilleur avocat de New-York[128]. Elle ne voulut pas entrer dans cette
famille sans lui apporter une autre preuve de son innocence que son
attestation et ses larmes. Alors elle s'adressa  Victor Cousin dont
elle n'avait pas oubli la sympathie dans ses angoisses. Je n'ai, lui
crivit-elle, le 18 mars 1850, aucune preuve  leur donner. Les
papiers, saisis chez moi, ne m'ont jamais t restitus[129]. J'ai
parl de votre bienveillance  mon gard, du tmoignage gnreux que
je sais que vous m'avez rendu plusieurs fois. Monsieur, pouvez-vous en
conscience, devant Dieu, me rendre ce tmoignage que je n'tais pas
l'infme intrigante que l'on a livre au mpris du monde? Vous tiez
l; vous m'avez interroge. Vous connaissez ce misrable intrieur;
vous avez pu mesurer d'un oeil impartial la part que j'ai eue dans ce
sombre drame, o j'ai jou en aveugle ma destine et celle des tres
qui m'taient plus chers que la vie. Vous savez que ni l'ambition ni
l'amour du pouvoir ne m'ont donn l'influence que j'avais sur mes
malheureux lves. Vous avez vu ses lettres  _lui_ et vous savez
qu'il ne m'aimait pas. Mais, rappelez-vous, monsieur, que je n'implore
pas votre piti; mais qu'au nom d'un homme d'honneur, j'en appelle 
votre honneur. En me laissant le soin de vous crire moi-mme, on m'a
impos le devoir d'tre doublement scrupuleuse; et si je vous dis,
monsieur, que le bonheur de toute ma vie dpend des lignes que vous
tracerez, c'est parce que je sais que cela ne peut influencer le
tmoignage que vous me rendrez. J'ai l'ambition de croire que vous me
connaissez quelque force de caractre. Quoi que vous criviez, je
saurai que c'est l'expression de la pense d'un homme aussi bon, aussi
gnreux qu'il est grand aux yeux du monde; et je m'y soumettrai avec
le plus profond sentiment de reconnaissance et de respect que je vous
conserverai jusqu' mon dernier soupir.

  [128] _Intermdiaire des chercheurs et des curieux_, 28 fvrier,
  30 avril 1906.

  [129] Ses papiers sont dans le dossier des Archives, sauf les
  lettres de Louise et de Berthe de Praslin, remises  Tiburce
  Sbastiani.

Victor Cousin avait-il vu clair dans le drame Praslin, lui qui avait
de meilleurs yeux que Pasquier? En tout cas, son tmoignage fut tel
qu'Henriette Deluzy devint Mistress Field. Harry Field, qui avait
beaucoup voyag et qui a publi de nombreux rcits de voyage,
s'installa avec elle  Stockbridge dans le Massachussets. Henriette,
trs lie avec Mme Beecher Stowe[130] qui la qualifie de femme de
courage et de principes vrais et qui, non seulement voyait clairement
ce qui tait droit, mais avait le courage de l'accomplir  travers les
circonstances les plus difficiles, vcut longtemps dans une modeste
cure de la valle du Connecticut. Elle fit deux voyages en France,
l'un en 1855 avec son mari, l'autre, lors de l'Exposition de 1867,
avec des amis. En 1870-1871, elle s'employa activement  organiser des
socits de secours pour les blesss de la guerre.

  [130] L'auteur de _La Case de l'oncle Tom_.

  [Illustration: _Lettre signe M. C. adresse au Procureur gnral
  le 22 aot 1847._
  (Archives Nationales)[131].]

  [131] Cette lettre a t crite par une des rares personnes qui
  connaissaient le secret de Praslin et voulaient le sauver en
  garant la justice sur une fausse piste. L'auteur du meurtre,
  c'est moi, y lit-on, je suis dsol du scandale qu'occasionne cet
  acte coupable, mais cet assassinat n'est pas aussi innocent que
  vous pourriez le croire: la duchesse le mritait. Je connais les
  lois, je sais que c'est odieux de se faire justice soi-mme. Ce
  qui m'y a dtermin, _c'est la crainte de dshonorer l'illustre
  famille Sbastiani en rendant la chose publique_.

En 1874, atteinte d'une grave maladie, elle vit rapidement dcliner sa
sant. Quand je serai morte, disait-elle  son mari, laissez-moi
reposer en paix. Ne publiez rien pour attirer l'attention du monde. Le
monde n'est rien pour moi. Je vais  Dieu. Laissez-moi vivre seulement
comme un doux souvenir dans votre coeur et dans les coeurs de ceux qui
m'aiment[132]. Elle rendit le dernier soupir le 6 mars 1875 
New-York. Jusqu' son dernier jour, son salon tait le rendez-vous
des crivains et des artistes de cette capitale, mais bien peu d'entre
eux savaient quel tait son pass. Ils la considraient seulement
comme une de ces vaillantes Franaises transplantes en Amrique par
les vnements, et chez lesquelles l'affection, voue  leur nouvelle
patrie, n'altre en rien l'amour ardent qu'elles conservent, dans le
coeur, pour la terre natale. Ce fut seulement l'anne qui suivit sa
mort que M. Field publia sous le titre _Esquisses familiales en
France_ le recueil des lettres qu'elle lui avait crites de Paris
pendant son voyage de 1867 et les fit prcder d'une notice
biographique. Jusque-l, on imaginait volontiers dans les milieux
presbytriens, un peu troits et fanatiques, qu'elle avait t la
victime des perscutions des catholiques franais. A quelques intimes
seuls, Henriette Field avait parl de ce qu'elle avait souffert, mais
jamais  personne elle ne dvoila ce qu'elle avait su du secret de
Praslin.[133] Quand elle le dfendait, elle ne disait pas pourquoi
elle le dfendait. Mais peut-tre esprait-elle que quelque jour, la
justice immanente des choses rtablirait la vrit sur cet
pouvantable drame.

  [132] Prface de _Home Sketches in France_.

  [133] Jamais elle n'alla plus loin que dans le mmoire  ses
  juges, (aot 1847). C'est dans les enfants qu'on a d le
  menacer; c'est son amour pour eux qui l'a perdu.




TABLE DES CHAPITRES


    Prface                                                        5

    I.--Un grand mariage en 1824                                   7

    II.--Seize ans de vie conjugale                               29

    III.--Henriette Deluzy-Desportes                              60

    IV.--La question des mariages                                 82

    V.--Trois mois d'enfer                                       116

    VI.--Meurtre et suicide                                      149




TABLE DES GRAVURES


    Marie-Franois de Franquetot, duc de Coigny
      (dessin de Maurin,
      d'aprs Rouget, lithographie de Villain)                     9

    Le gnral Horace Sbastiani, ambassadeur de la
      Rpublique franaise  Constantinople
      (peint par Grard, grav par Denon)                         17

    L'ordre rgne  Varsovie (caricature de Grandville
      et Forest) (_La Caricature_ 1830)                           26

    Le Vaudreuil (Eure) (dessin et lithographie de
      G. de Pontalba)                                             35

    La duchesse Hlne d'Orlans (imprimerie
      lithographique de Btremieux)                               37

    Le Vaudreuil: L'Orangerie (dessin par Hostein,
      lithographie d'Engelmann)                                   42

    Une soire chez le duc d'Orlans (dessin d'Eugne Lami)
      (Jules Janin: _Un hiver  Paris_)                           50

    Vaux le Praslin (1845), (dessin de Rauch, grav par
      Schraeder)                                                  52

    Le Chteau de Praslin (En-tte de papier  lettres
      de Louise de Praslin) (Archives Nationales)                 57

    Henriette Deluzy-Desportes (Mrs Harry M. Field)
      vers 1870 (_Home Sketches in France_, New-York, 1875)       62

    Charles-Raynald-Laure-Flix, duc de Praslin
      pair de France                                              66

    Le marchal comte Sbastiani (lithographie Delpech)           68

    Lettre de la duchesse de Praslin  son mari
      (15 mai 1842) (Archives Nationales)                         75

    Le comte de Breteuil, pair de France                          81

    Caricature dessine par la duchesse de Praslin
      (Archives Nationales,  CC. 809)                             84

    Bastia (1843) (dessin par L. Garneray)                       88

    Martyrium Sancti Sbastiani (_La Caricature_, no 21)          92

    Portrait de Madame Adlade d'Orlans
      (peinture de Grard (1826), grave par P. Adam)             95

    Vue de la fontaine de Ficayola, prs Bastia
      (dessine par d'Aubigny, grave par Ne)                   104

    Extrieur de l'htel Praslin (image populaire publie
      en aot 1847, par la lithographie Chatain,
      d'aprs le dessin de J. Fvrier)                           116

    La Cour des Pairs: Une sance du procs Teste Cubires
      (illustration du 17 juillet 1847)                          120

    Lettre d'Henriette Deluzy au duc de Praslin
     (Archives Nationales, CC. 809)                              127

    Reu des lettres de Louise et Berthe de Praslin
      adresses  Mlle Deluzy et remises au gnral
      Tiburce Sbastiani sur sa requte (Archives
      Nationales CC. 809)                                        132

    Plan de l'htel Praslin (placard vendu en aot 1847)         151

    Claude-Alphonse Delangle, procureur gnral
      (lithographie dite par Rosselin)                         155

    tienne-Denis Pasquier, prsident de la Chambre des Pairs    156

    La Chapelle ardente de la duchesse de Praslin
      (illustration du 28 aot 1847)                             164

    Lettre de Boucly  Delangle (Archives Nationales, CC. 808)   164

    lie, duc Decazes (portrait publi par _Le Pilori_, 1846)    171

    Dicte de Praslin au duc Decazes (papiers de Calais,
      secrtaire du chancelier Pasquier, adjoints au dossier
      en 1868) (Archives Nationales CC. 808)                     172

    Mathieu-Joseph-Bonaventure Orfila (dessin de Maurin,
      lithographie de Villain)                                   176

    Le Palais du Luxembourg (_Le Diable  Paris_, 1845)          183

    Victor Cousin (lithographie de Julien, 1839)                 185

    Lettre signe M. C. adresse au Procureur gnral
      le 22 aot 1847                                            188


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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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