Project Gutenberg's La comdie humaine, volume III, by Honor de Balzac

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Title: La comdie humaine, volume III
       Scnes de la vie prive tome III

Author: Honor de Balzac

Release Date: March 5, 2014 [EBook #45060]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMDIE HUMAINE, VOLUME III ***




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  OEUVRES COMPLTES
  DE
  H. DE BALZAC


  LA
  COMDIE HUMAINE

  TROISIME VOLUME


  PREMIRE PARTIE
  TUDES DE MOEURS


  PREMIER LIVRE




  PARIS.--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AIN
  RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.




[Illustration: JULIE.

C'est l, rpondit-il avec mlancolie, en montrant un bouquet de noyers
sur la route, l que, prisonnier, je vous vis pour la premire fois.

(LA FEMME DE TRENTE ANS.)]


IMP. BNARD et Ce,
2, rue Damiette.




  SCNES
  DE LA
  VIE PRIVE

  TOME III


  LA FEMME DE TRENTE ANS.--LE CONTRAT DE MARIAGE.--BATRIX.


  PARIS

  ALEXANDRE HOUSSIAUX, DITEUR,
  RUE DU JARDINET SAINT-ANDR-DES-ARTS, 3.

  1853




PREMIER LIVRE,

SCNES DE LA VIE PRIVE.




LA FEMME DE TRENTE ANS.


DDI A LOUIS BOULANGER, PEINTRE.




I

PREMIRES FAUTES.


Au commencement du mois d'avril 1813, il y eut un dimanche dont la
matine promettait un de ces beaux jours o les Parisiens voient
pour la premire fois de l'anne leurs pavs sans boue et leur ciel
sans nuages. Avant midi, un cabriolet  pompe attel de deux chevaux
fringants dboucha dans la rue de Rivoli par la rue Castiglione,
et s'arrta derrire plusieurs quipages stationns  la grille
nouvellement ouverte au milieu de la terrasse des Feuillants. Cette
leste voiture tait conduite par un homme en apparence soucieux et
maladif; des cheveux grisonnants couvraient  peine son crne jaune
et le faisaient vieux avant le temps; il jeta les rnes au laquais
 cheval qui suivait sa voiture, et descendit pour prendre dans ses
bras une jeune fille dont la beaut mignonne attira l'attention des
oisifs en promenade sur la terrasse. La petite personne se laissa
complaisamment saisir par la taille quand elle fut debout sur le bord
de la voiture, et passa ses bras autour du cou de son guide, qui la
posa sur le trottoir, sans avoir chiffonn la garniture de sa robe en
reps vert. Un amant n'aurait pas eu tant de soin. L'inconnu devait tre
le pre de cette enfant qui, sans le remercier, lui prit familirement
le bras et l'entrana brusquement dans le jardin. Le vieux pre
remarqua les regards merveills de quelques jeunes gens, et la
tristesse empreinte sur son visage s'effaa pour un moment. Quoiqu'il
ft arriv depuis longtemps  l'ge o les hommes doivent se contenter
des trompeuses jouissances que donne la vanit, il se mit  sourire.

--On te croit ma femme, dit-il  l'oreille de la jeune personne en se
redressant et marchant avec une lenteur qui la dsespra.

Il semblait avoir de la coquetterie pour sa fille, et jouissait
peut-tre plus qu'elle des oeillades que les curieux lanaient sur
ses petits pieds chausss de brodequins en prunelle puce, sur une
taille dlicieuse dessine par une robe  guimpe, et sur le cou frais
qu'une collerette brode ne cachait pas entirement. Les mouvements
de la marche relevaient par instants la robe de la jeune fille, et
permettaient de voir, au-dessus des brodequins, la rondeur d'une jambe
finement moule par un bas de soie  jour. Aussi, plus d'un promeneur
dpassa-t-il le couple pour admirer ou pour revoir la jeune figure
autour de laquelle se jouaient quelques rouleaux de cheveux bruns,
et dont la blancheur et l'incarnat taient rehausss autant par les
reflets du satin rose qui doublait une lgante capote que par le
dsir et l'impatience qui ptillaient dans tous les traits de cette
jolie personne. Une douce malice animait ses beaux yeux noirs, fendus
en amande, surmonts de sourcils bien arqus, bords de longs cils
et qui nageaient dans un fluide pur. La vie et la jeunesse talaient
leurs trsors sur ce visage mutin et sur un buste, gracieux encore,
malgr la ceinture alors place sous le sein. Insensible aux hommages,
la jeune fille regardait avec une espce d'anxit le chteau des
Tuileries, sans doute le but de sa ptulante promenade. Il tait
midi moins un quart. Quelque matinale que ft cette heure, plusieurs
femmes, qui toutes avaient voulu se montrer en toilette, revenaient du
chteau, non sans retourner la tte d'un air boudeur, comme si elles se
repentaient d'tre venues trop tard pour jouir d'un spectacle dsir.
Quelques mots chapps  la mauvaise humeur de ces belles promeneuses
dsappointes et saisis au vol par la jolie inconnue, l'avaient
singulirement inquite. Le vieillard piait d'un oeil plus curieux
que moqueur les signes d'impatience et de crainte qui se jouaient sur
le charmant visage de sa compagne, et l'observait peut-tre avec trop
de soin pour ne pas avoir quelque arrire-pense paternelle.

Ce dimanche tait le treizime de l'anne 1813. Le surlendemain,
Napolon partait pour cette fatale campagne pendant laquelle il allait
perdre successivement Bessires et Duroc, gagner les mmorables
batailles de Lutzen et de Bautzen, se voir trahi par l'Autriche, la
Saxe, la Bavire, par Bernadotte, et disputer la terrible bataille de
Leipsick. La magnifique parade commande par l'empereur devait tre
la dernire de celles qui excitrent si longtemps l'admiration des
Parisiens et des trangers. La vieille garde allait excuter pour la
dernire fois les savantes manoeuvres dont la pompe et la prcision
tonnrent quelquefois jusqu' ce gant lui-mme, qui s'apprtait alors
 son duel avec l'Europe. Un sentiment triste amenait aux Tuileries une
brillante et curieuse population. Chacun semblait deviner l'avenir,
et pressentait peut-tre que plus d'une fois l'imagination aurait
 retracer le tableau de cette scne, quand ces temps hroques de
la France contracteraient, comme aujourd'hui, des teintes presque
fabuleuses.

--Allons donc plus vite, mon pre, disait la jeune fille avec un air de
lutinerie en entranant le vieillard. J'entends les tambours.

--Ce sont les troupes qui entrent aux Tuileries, rpondit-il.

--Ou qui dfilent, tout le monde revient! rpliqua-t-elle avec une
enfantine amertume qui fit sourire le vieillard.

--La parade ne commence qu' midi et demi, dit le pre qui marchait
presque en arrire de son imptueuse fille.

A voir le mouvement qu'elle imprimait  son bras droit, vous eussiez
dit qu'elle s'en aidait pour courir. Sa petite main, bien gante,
froissait impatiemment un mouchoir, et ressemblait  la rame d'une
barque qui fend les ondes. Le vieillard souriait par moments; mais
parfois aussi des expressions soucieuses attristaient passagrement
sa figure dessche. Son amour pour cette belle crature lui faisait
autant admirer le prsent que craindre l'avenir. Il semblait se
dire:--Elle est heureuse aujourd'hui, le sera-t-elle toujours? Car les
vieillards sont assez enclins  doter de leurs chagrins l'avenir des
jeunes gens. Quand le pre et la fille arrivrent sous le pristyle du
pavillon au sommet duquel flottait le drapeau tricolore, et par o les
promeneurs vont et viennent du jardin des Tuileries dans le Carrousel,
les factionnaires leur crirent d'une voix grave:--On ne passe plus!

L'enfant se haussa sur la pointe des pieds, et put entrevoir une foule
de femmes pares qui encombraient les deux cts de la vieille arcade
en marbre par o l'empereur devait sortir.

--Tu le vois bien, mon pre, nous sommes partis trop tard.

Sa petite moue chagrine trahissait l'importance qu'elle avait mise  se
trouver  cette revue.

--Eh! bien, Julie, allons-nous-en, tu n'aimes pas  tre foule.

--Restons, mon pre. D'ici je puis encore apercevoir l'empereur. S'il
prissait pendant la campagne, je ne l'aurais jamais vu.

Le pre tressaillit en entendant ces paroles, car sa fille avait
des larmes dans la voix; il la regarda, et crut remarquer sous ses
paupires abaisses quelques pleurs causs moins par le dpit que par
un de ces premiers chagrins dont le secret est facile  deviner pour un
vieux pre. Tout  coup Julie rougit, et jeta une exclamation dont le
sens ne fut compris ni par les sentinelles, ni par le vieillard. A ce
cri, un officier qui s'lanait de la cour vers l'escalier se retourna
vivement, s'avana jusqu' l'arcade du jardin, reconnut la jeune
personne un moment cache par les gros bonnets  poil des grenadiers,
et fit flchir aussitt, pour elle et pour son pre, la consigne qu'il
avait donne lui-mme; puis, sans se mettre en peine des murmures de
la foule lgante qui assigeait l'arcade, il attira doucement  lui
l'enfant enchante.

--Je ne m'tonne plus de sa colre ni de son empressement, puisque tu
tais de service, dit le vieillard  l'officier d'un air aussi srieux
que railleur.

--Monsieur, rpondit le jeune homme, si vous voulez tre bien placs,
ne nous amusons point  causer. L'empereur n'aime pas  attendre, et je
suis charg par le marchal d'aller l'avertir.

Tout en parlant, il avait pris avec une sorte de familiarit le bras
de Julie, et l'entranait rapidement vers le Carrousel. Julie aperut
avec tonnement une foule immense qui se pressait dans le petit espace
compris entre les murailles grises du palais et les bornes runies
par des chanes qui dessinent de grands carrs sabls au milieu de la
cour des Tuileries. Le cordon de sentinelles, tabli pour laisser un
passage libre  l'empereur et  son tat-major, avait beaucoup de peine
 ne pas tre dbord par cette foule empresse et bourdonnant comme un
essaim.

--Cela sera donc bien beau? demanda Julie en souriant.

--Prenez donc garde, s'cria l'officier qui saisit Julie par la
taille et la souleva avec autant de vigueur que de rapidit pour la
transporter prs d'une colonne.

Sans ce brusque enlvement, sa curieuse parente allait tre froisse
par la croupe du cheval blanc, harnach d'une selle en velours vert
et or, que le Mameluck de Napolon tenait par la bride, presque sous
l'arcade,  dix pas en arrire de tous les chevaux qui attendaient
les grands-officiers, compagnons de l'empereur. Le jeune homme plaa
le pre et la fille prs de la premire borne de droite, devant la
foule, et les recommanda par un signe de tte aux deux vieux grenadiers
entre lesquels ils se trouvrent. Quand l'officier revint au palais,
un air de bonheur et de joie avait succd sur sa figure au subit
effroi que la reculade du cheval y avait imprim; Julie lui avait
serr mystrieusement la main, soit pour le remercier du petit service
qu'il venait de lui rendre, soit pour lui dire:--Enfin je vais donc
vous voir! Elle inclina mme doucement la tte en rponse au salut
respectueux que l'officier lui fit, ainsi qu' son pre, avant de
disparatre avec prestesse. Le vieillard, qui semblait avoir exprs
laiss les deux jeunes gens ensemble, restait dans une attitude grave,
un peu en arrire de sa fille; mais il l'observait  la drobe, et
tchait de lui inspirer une fausse scurit en paraissant absorb dans
la contemplation du magnifique spectacle qu'offrait le Carrousel.
Quand Julie reporta sur son pre le regard d'un colier inquiet de
son matre, le vieillard lui rpondit mme par un sourire de gaiet
bienveillante; mais son oeil perant avait suivi l'officier jusque sous
l'arcade, et aucun vnement de cette scne rapide ne lui avait chapp.

--Quel beau spectacle! dit Julie  voix basse en pressant la main de
son pre.

L'aspect pittoresque et grandiose que prsentait en ce moment le
Carrousel faisait prononcer cette exclamation par des milliers de
spectateurs dont toutes les figures taient bantes d'admiration. Une
autre range de monde, tout aussi presse que celle o le vieillard et
sa fille se tenaient, occupait, sur une ligne parallle au chteau,
l'espace troit et pav qui longe la grille du Carrousel. Cette foule
achevait de dessiner fortement, par la varit des toilettes de femmes,
l'immense carr long que forment les btiments des Tuileries et cette
grille alors nouvellement pose. Les rgiments de la vieille garde
qui allaient tre passs en revue remplissaient ce vaste terrain, o
ils figuraient en face du palais d'imposantes lignes bleues de dix
rangs de profondeur. Au del de l'enceinte, et dans le Carrousel,
se trouvaient, sur d'autres lignes parallles, plusieurs rgiments
d'infanterie et de cavalerie prts  dfiler sous l'arc triomphal qui
orne le milieu de grille, et sur le fate duquel se voyaient,  cette
poque, les magnifiques chevaux de Venise. La musique des rgiments,
place au bas des galeries du Louvre, tait masque par les lanciers
polonais de service. Une grande partie du carr sabl restait vide
comme une arne prpare pour les mouvements de ces corps silencieux
dont les masses, disposes avec la symtrie de l'art militaire,
rflchissaient les rayons du soleil dans les feux triangulaires de
dix mille baonnettes. L'air, en agitant les plumets des soldats, les
faisait ondoyer comme les arbres d'une fort courbs sous un vent
imptueux. Ces vieilles bandes, muettes et brillantes, offraient mille
contrastes de couleurs dus  la diversit des uniformes, des parements,
des armes et des aiguillettes. Cet immense tableau, miniature d'un
champ de bataille avant le combat, tait potiquement encadr, avec
tous ses accessoires et ses accidents bizarres, par les hauts btiments
majestueux dont l'immobilit semblait imite par les chefs et les
soldats. Le spectateur comparait involontairement ces murs d'hommes
 ces murs de pierre. Le soleil du printemps, qui jetait profusment
sa lumire sur les murs blancs btis de la veille et sur les murs
sculaires, clairait pleinement ces innombrables figures basanes
qui toutes racontaient des prils passs et attendaient gravement les
prils  venir. Les colonels de chaque rgiment allaient et venaient
seuls devant les fronts que formaient ces hommes hroques. Puis,
derrire les masses carres de ces troupes barioles d'argent, d'azur,
de pourpre et d'or, les curieux pouvaient apercevoir les banderoles
tricolores attaches aux lances de six infatigables cavaliers polonais,
qui, semblables aux chiens conduisant un troupeau le long d'un champ,
voltigeaient sans cesse entre les troupes et les curieux, pour empcher
ces derniers de dpasser le petit espace de terrain qui leur tait
concd auprs de la grille impriale. A ces mouvements prs, on aurait
pu se croire dans le palais de la Belle au bois dormant. La brise du
printemps, qui passait sur les bonnets  longs poils des grenadiers,
attestait l'immobilit des soldats, de mme que le sourd murmure de la
foule accusait leur silence. Parfois seulement le retentissement d'un
chapeau chinois, ou quelque lger coup frapp par inadvertance sur une
grosse caisse et rpt par les chos du palais imprial, ressemblait 
ces coups de tonnerre lointains qui annoncent un orage. Un enthousiasme
indescriptible clatait dans l'attente de la multitude. La France
allait faire ses adieux  Napolon,  la veille d'une campagne dont les
dangers taient prvus par le moindre citoyen. Il s'agissait, cette
fois, pour l'Empire Franais, d'tre ou de ne pas tre. Cette pense
semblait animer la population citadine et la population arme qui
se pressaient, galement silencieuses, dans l'enceinte o planaient
l'aigle et le gnie de Napolon. Ces soldats, espoir de la France, ces
soldats, sa dernire goutte de sang, entraient aussi pour beaucoup dans
l'inquite curiosit des spectateurs. Entre la plupart des assistants
et des militaires, il se disait des adieux peut-tre ternels; mais
tous les coeurs, mme les plus hostiles  l'empereur, adressaient au
ciel des voeux ardents pour la gloire de la patrie. Les hommes les plus
fatigus de la lutte commence entre l'Europe et la France avaient
tous dpos leurs haines en passant sous l'arc de triomphe, comprenant
qu'au jour du danger Napolon tait toute la France. L'horloge du
chteau sonna une demi-heure. En ce moment les bourdonnements de la
foule cessrent, et le silence devint si profond, que l'on et entendu
la parole d'un enfant. Le vieillard et sa fille, qui semblaient ne
vivre que par les yeux, distingurent alors un bruit d'perons et un
cliquetis d'pes qui retentirent sous le sonore pristyle du chteau.

Un petit homme assez gras, vtu d'un uniforme vert, d'une culotte
blanche, et chauss de bottes  l'cuyre, parut tout  coup en gardant
sur sa tte un chapeau  trois cornes aussi prestigieux que cet homme
lui-mme. Le large ruban rouge de la Lgion-d'Honneur flottait sur sa
poitrine. Une petite pe tait  son ct. L'Homme fut aperu par tous
les yeux, et  la fois, de tous les points dans la place. Aussitt,
les tambours battirent aux champs, les deux orchestres dbutrent
par une phrase dont l'expression guerrire fut rpte sur tous les
instruments, depuis la plus douce des fltes jusqu' la grosse caisse.
A ce belliqueux appel, les mes tressaillirent, les drapeaux salurent,
les soldats prsentrent les armes par un mouvement unanime et
rgulier qui agita les fusils depuis le premier rang jusqu'au dernier
dans le Carrousel. Des mots de commandement s'lancrent de rang en
rang comme des chos. Des cris de: Vive l'empereur! furent pousss
par la multitude enthousiasme. Enfin tout frissonna, tout remua,
tout s'branla. Napolon tait mont  cheval. Ce mouvement avait
imprim la vie  ces masses silencieuses, avait donn une voix aux
instruments, un lan aux aigles et aux drapeaux, une motion  toutes
les figures. Les murs des hautes galeries de ce vieux palais semblaient
crier aussi: Vive l'empereur! Ce ne fut pas quelque chose d'humain,
ce fut une magie, un simulacre de la puissance divine, ou mieux une
fugitive image de ce rgne si fugitif. L'homme entour de tant d'amour,
d'enthousiasme, de dvouement, de voeux, pour qui le soleil avait
chass les nuages du ciel, resta sur son cheval,  trois pas en avant
du petit escadron dor qui le suivait, ayant le grand-marchal  sa
gauche, le marchal de service  sa droite. Au sein de tant d'motions
excites par lui, aucun trait de son visage ne parut s'mouvoir.

--Oh! mon Dieu, oui. A Wagram au milieu du feu,  la Moscowa parmi
les morts, il est toujours tranquille comme Baptiste, _lui_! Cette
rponse  de nombreuses interrogations tait faite par le grenadier
qui se trouvait auprs de la jeune fille. Julie fut pendant un moment
absorbe par la contemplation de cette figure dont le calme indiquait
une si grande scurit de puissance. L'empereur se pencha vers Duroc,
auquel il dit une phrase courte qui fit sourire le grand-marchal.
Les manoeuvres commencrent. Si jusqu'alors la jeune personne avait
partag son attention entre la figure impassible de Napolon et les
lignes bleues, vertes et rouges des troupes, en ce moment elle s'occupa
presque exclusivement, au milieu des mouvements rapides et rguliers
excuts par ces vieux soldats, d'un jeune officier qui courait 
cheval parmi les lignes mouvantes, et revenait avec une infatigable
activit vers le groupe  la tte duquel brillait le simple Napolon.
Cet officier montait un superbe cheval noir, et se faisait distinguer,
au sein de cette multitude chamarre, par le bel uniforme bleu de ciel
des officiers d'ordonnance de l'empereur. Ses broderies ptillaient
si vivement au soleil, et l'aigrette de son shako troit et long en
recevait de si fortes lueurs, que les spectateurs durent le comparer
 un feu follet,  une me invisible charge par l'empereur d'animer,
de conduire ces bataillons dont les armes ondoyantes jetaient des
flammes, quand, sur un seul signe de ses yeux, ils se brisaient, se
rassemblaient, tournoyaient comme les ondes d'un gouffre, ou passaient
devant lui comme ces lames longues, droites et hautes que l'Ocan
courrouc dirige sur ses rivages.

Quand les manoeuvres furent termines, l'officier d'ordonnance
accourut  bride abattue, et s'arrta devant l'empereur pour en
attendre les ordres. En ce moment, il tait  vingt pas de Julie, en
face du groupe imprial, dans une attitude assez semblable  celle
que Grard a donne au gnral Rapp dans le tableau de la Bataille
d'Austerlitz. Il fut permis alors  la jeune fille d'admirer son amant
dans toute sa splendeur militaire. Le colonel Victor d'Aiglemont,
 peine g de trente ans, tait grand, bien fait, svelte; et ses
heureuses proportions ne ressortaient jamais mieux que quand il
employait sa force  gouverner un cheval dont le dos lgant et souple
paraissait plier sous lui. Sa figure mle et brune possdait ce
charme inexplicable qu'une parfaite rgularit de traits communique
 de jeunes visages. Son front tait large et haut. Ses yeux de feu,
ombrags de sourcils pais et bords de longs cils, se dessinaient
comme deux ovales blancs entre deux lignes noires. Son nez offrait la
gracieuse courbure d'un bec d'aigle. La pourpre de ses lvres tait
rehausse par les sinuosits de l'invitable moustache noire. Ses
joues larges et fortement colores offraient des tons bruns et jaunes
qui dnotaient une vigueur extraordinaire. Sa figure, une de celles
que la bravoure a marques de son cachet, offrait le type que cherche
aujourd'hui l'artiste quand il songe  reprsenter un des hros de la
France impriale. Le cheval tremp de sueur, et dont la tte agite
exprimait une extrme impatience, les deux pieds de devant carts et
arrts sur une mme ligne sans que l'un dpasst l'autre, faisait
flotter les longs crins de sa queue fournie; et son dvouement offrait
une matrielle image de celui que son matre avait pour l'empereur. En
voyant son amant si occup de saisir les regards de Napolon, Julie
prouva un moment de jalousie en pensant qu'il ne l'avait pas encore
regarde. Tout  coup, un mot est prononc par le souverain, Victor
presse les flancs de son cheval et part au galop; mais l'ombre d'une
borne projete sur le sable effraie l'animal qui s'effarouche, recule,
se dresse, et si brusquement que le cavalier semble en danger. Julie
jette un cri, elle plit; chacun la regarde avec curiosit, elle ne
voit personne; ses yeux sont attachs sur ce cheval trop fougueux
que l'officier chtie tout en courant redire les ordres de Napolon.
Ces tourdissants tableaux absorbaient si bien Julie, qu' son insu
elle s'tait cramponne au bras de son pre  qui elle rvlait
involontairement ses penses par la pression plus ou moins vive de ses
doigts. Quand Victor fut sur le point d'tre renvers par le cheval,
elle s'accrocha plus violemment encore  son pre, comme si elle-mme
et t en danger de tomber. Le vieillard contemplait avec une sombre
et douloureuse inquitude le visage panoui de sa fille, et des
sentiments de piti, de jalousie, des regrets mme, se glissrent dans
toutes ses rides contractes. Mais quand l'clat inaccoutum des yeux
de Julie, le cri qu'elle venait de pousser et le mouvement convulsif
de ses doigts, achevrent de lui dvoiler un amour secret; certes,
il dut avoir quelques tristes rvlations de l'avenir, car sa figure
offrit alors une expression sinistre. En ce moment, l'me de Julie
semblait avoir pass dans celle de l'officier. Une pense plus cruelle
que toutes celles qui avaient effray le vieillard crispa les traits de
son visage souffrant, quand il vit d'Aiglemont changeant, en passant
devant eux, un regard d'intelligence avec Julie dont les yeux taient
humides, et dont le teint avait contract une vivacit extraordinaire.
Il emmena brusquement sa fille dans le jardin des Tuileries.

--Mais, mon pre, disait-elle, il y a encore sur la place du Carrousel
des rgiments qui vont manoeuvrer.

--Non, mon enfant, toutes les troupes dfilent.

--Je pense, mon pre, que vous vous trompez. Monsieur d'Aiglemont a d
les faire avancer......

--Mais, ma fille, je souffre et ne veux pas rester.

Julie n'eut pas de peine  croire son pre quand elle eut jet les
yeux sur ce visage, auquel de paternelles inquitudes donnaient un air
abattu.

--Souffrez-vous beaucoup? demanda-t-elle avec indiffrence, tant elle
tait proccupe.

--Chaque jour n'est-il pas un jour de grce pour moi? rpondit le
vieillard.

--Vous allez donc encore m'affliger en me parlant de votre mort.
J'tais si gaie! Voulez-vous bien chasser vos vilaines ides noires.

--Ah! s'cria le pre en poussant un soupir, enfant gt! les meilleurs
coeurs sont quelquefois bien cruels. Vous consacrer notre vie, ne
penser qu' vous, prparer votre bien-tre, sacrifier nos gots  vos
fantaisies, vous adorer, vous donner mme notre sang, ce n'est donc
rien? Hlas! oui, vous acceptez tout avec insouciance. Pour toujours
obtenir vos sourires et votre ddaigneux amour, il faudrait avoir la
puissance de Dieu. Puis enfin un autre arrive! un amant, un mari nous
ravissent vos coeurs.

Julie tonne regarda son pre qui marchait lentement, et qui jetait
sur elle des regards sans lueur.

--Vous vous cachez mme de nous, reprit-il, mais peut-tre aussi de
vous-mme...

--Que dites-vous donc, mon pre?

--Je pense, Julie, que vous avez des secrets pour moi.--Tu aimes,
reprit vivement le vieillard en s'apercevant que sa fille venait de
rougir. Ah! j'esprais te voir fidle  ton vieux pre jusqu' sa mort,
j'esprais te conserver prs de moi heureuse et brillante! t'admirer
comme tu tais encore nagure. En ignorant ton sort, j'aurais pu croire
 un avenir tranquille pour toi; mais maintenant il est impossible que
j'emporte une esprance de bonheur pour ta vie, car tu aimes encore
plus le colonel que tu n'aimes le cousin. Je n'en puis plus douter.

--Pourquoi me serait-il interdit de l'aimer? s'cria-t-elle avec une
vive expression de curiosit.

--Ah! ma Julie, tu ne me comprendrais pas, rpondit le pre en
soupirant.

--Dites toujours, reprit-elle en laissant chapper un mouvement de
mutinerie.

--Eh! bien, mon enfant, coute-moi. Les jeunes filles se crent souvent
de nobles, de ravissantes images, des figures tout idales, et se
forgent des ides chimriques sur les hommes, sur les sentiments,
sur le monde; puis elles attribuent innocemment  un caractre les
perfections qu'elles ont rves, et s'y confient; elles aiment dans
l'homme de leur choix cette crature imaginaire; mais plus tard, quand
il n'est plus temps de s'affranchir du malheur, la trompeuse apparence
qu'elles ont embellie, leur premire idole enfin se change en un
squelette odieux. Julie, j'aimerais mieux te savoir amoureuse d'un
vieillard que de te voir aimant le colonel. Ah! si tu pouvais te placer
 dix ans d'ici dans la vie, tu rendrais justice  mon exprience. Je
connais Victor: sa gaiet est une gaiet sans esprit, une gaiet de
caserne, il est sans talent et dpensier. C'est un de ces hommes que
le ciel a crs pour prendre et digrer quatre repas par jour, dormir,
aimer la premire venue et se battre. Il n'entend pas la vie. Son bon
coeur, car il a bon coeur, l'entranera peut-tre  donner sa bourse 
un malheureux,  un camarade; mais il est insouciant, mais il n'est pas
dou de cette dlicatesse de coeur qui nous rend esclaves du bonheur
d'une femme; mais il est ignorant, goste... Il y a beaucoup de _mais_.

--Cependant, mon pre, il faut bien qu'il ait de l'esprit et des moyens
pour avoir t fait colonel...

--Ma chre, Victor restera colonel toute sa vie. Je n'ai encore vu
personne qui m'ait paru digne de toi, reprit le vieux pre avec une
sorte d'enthousiasme. Il s'arrta un moment, contempla sa fille,
et ajouta:--Mais, ma pauvre Julie, tu es encore trop jeune, trop
faible, trop dlicate pour supporter les chagrins et les tracas du
mariage. D'Aiglemont a t gt par ses parents, de mme que tu l'as
t par ta mre et par moi. Comment esprer que vous pourrez vous
entendre tous deux avec des volonts diffrentes dont les tyrannies
seront inconciliables? Tu seras ou victime ou tyran. L'une ou l'autre
alternative apporte une gale somme de malheurs dans la vie d'une
femme. Mais tu es douce et modeste, tu plieras d'abord. Enfin tu as,
dit-il d'une voix altre, une grce de sentiment qui sera mconnue, et
alors... Il n'acheva pas, les larmes le gagnrent.--Victor, reprit-il
aprs une pause, blessera les naves qualits de ta jeune me. Je
connais les militaires, ma Julie; j'ai vcu aux armes. Il est rare que
le coeur de ces gens-l puisse triompher des habitudes produites ou par
les malheurs au sein desquels ils vivent, ou par les hasards de leur
vie aventurire.

--Vous voulez donc, mon pre, rpliqua Julie d'un ton qui tenait le
milieu entre le srieux et la plaisanterie, contrarier mes sentiments,
me marier pour vous et non pour moi?

--Te marier pour moi! s'cria le pre avec un mouvement de surprise,
pour moi, ma fille, de qui tu n'entendras bientt plus la voix si
amicalement grondeuse. J'ai toujours vu les enfants attribuant  un
sentiment personnel les sacrifices que leur font les parents! pouse
Victor, ma Julie. Un jour tu dploreras amrement sa nullit, son
dfaut d'ordre, son gosme, son indlicatesse, son ineptie en amour,
et mille autres chagrins qui te viendront par lui. Alors, souviens-toi
que, sous ces arbres, la voix prophtique de ton vieux pre a retenti
vainement  tes oreilles!

Le vieillard se tut, il avait surpris sa fille agitant la tte d'une
manire mutine. Tous deux firent quelques pas vers la grille o leur
voiture tait arrte. Pendant cette marche silencieuse, la jeune fille
examina furtivement le visage de son pre et quitta par degrs sa mine
boudeuse. La profonde douleur grave sur ce front pench vers la terre
lui fit une vive impression.

--Je vous promets, mon pre, dit-elle d'une voix douce et altre, de
ne pas vous parler de Victor avant que vous ne soyez revenu de vos
prventions contre lui.

Le vieillard regarda sa fille avec tonnement. Deux larmes qui
roulaient dans ses yeux tombrent le long de ses joues rides. Il
ne put embrasser Julie devant la foule qui les environnait, mais il
lui pressa tendrement la main. Quand il remonta en voiture, toutes
les penses soucieuses qui s'taient amasses sur son front avaient
compltement disparu. L'attitude un peu triste de sa fille l'inquitait
alors bien moins que la joie innocente dont le secret avait chapp
pendant la revue  Julie.

Dans les premiers jours du mois de mars 1814, un peu moins d'un an
aprs cette revue de l'empereur, une calche roulait sur la route
d'Amboise  Tours. En quittant le dme vert des noyers sous lesquels
se cachait la poste de la Frillire, cette voiture fut entrane avec
une telle rapidit, qu'en un moment elle arriva au pont bti sur la
Cise,  l'embouchure de cette rivire dans la Loire, et s'y arrta. Un
trait venait de se briser par suite du mouvement imptueux que, sur
l'ordre de son matre, un jeune postillon avait imprim  quatre des
plus vigoureux chevaux du relais. Ainsi, par un effet du hasard, les
deux personnes qui se trouvaient dans la calche eurent le loisir de
contempler  leur rveil un des plus beaux sites que puissent prsenter
les sduisantes rives de la Loire. A sa droite, le voyageur embrasse
d'un regard toutes les sinuosits de la Cise, qui se roule, comme un
serpent argent, dans l'herbe des prairies auxquelles les premires
pousses du printemps donnaient alors les couleurs de l'meraude. A
gauche, la Loire apparat dans toute sa magnificence. Les innombrables
facettes de quelques _roules_, produites par une brise matinale un
peu froide, rflchissaient les scintillements du soleil sur les
vastes nappes que dploie cette majestueuse rivire.  et l des les
verdoyantes se succdent dans l'tendue des eaux, comme les chatons
d'un collier. De l'autre ct du fleuve, les plus belles campagnes de
la Touraine droulent leurs trsors  perte de vue. Dans le lointain,
l'oeil ne rencontre d'autres bornes que les collines du Cher, dont les
cimes dessinaient en ce moment des lignes lumineuses sur le transparent
azur du ciel. A travers le tendre feuillage des les, au fond du
tableau, Tours semble, comme Venise, sortir du sein des eaux. Les
campaniles de sa vieille cathdrale s'lancent dans les airs, o ils se
confondaient alors avec les crations fantastiques de quelques nuages
blanchtres. Au del du pont sur lequel la voiture tait arrte, le
voyageur aperoit devant lui, le long de la Loire jusqu' Tours, une
chane de rochers qui, par une fantaisie de la nature, parat avoir
t pose, pour encaisser le fleuve dont les flots minent incessamment
la pierre, spectacle qui fait toujours l'tonnement du voyageur.
Le village de Vouvray se trouve comme nich dans les gorges et les
boulements de ces roches, qui commencent  dcrire un coude devant
le pont de la Cise. Puis, de Vouvray jusqu' Tours, les effrayantes
anfractuosits de cette colline dchire sont habites par une
population de vignerons. En plus d'un endroit il existe trois tages
de maisons, creuses dans le roc et runies par de dangereux escaliers
taills  mme la pierre. Au sommet d'un toit, une jeune fille en jupon
rouge court  son jardin. La fume d'une chemine s'lve entre les
sarments et le pampre naissant d'une vigne. Des closiers labourent des
champs perpendiculaires. Une vieille femme, tranquille sur un quartier
de roche boule, tourne son rouet sous les fleurs d'un amandier, et
regarde passer les voyageurs  ses pieds en souriant de leur effroi.
Elle ne s'inquite pas plus des crevasses du sol que de la ruine
pendante d'un vieux mur dont les assises ne sont plus retenues que
par les tortueuses racines d'un manteau de lierre. Le marteau des
tonneliers fait retentir les votes de caves ariennes. Enfin, la terre
est partout cultive et partout fconde, l o la nature a refus de la
terre  l'industrie humaine. Aussi rien n'est-il comparable, dans le
cours de la Loire, au riche panorama que la Touraine prsente alors aux
yeux du voyageur. Le triple tableau de cette scne, dont les aspects
sont  peine indiqus, procure  l'me un de ces spectacles qu'elle
inscrit  jamais dans son souvenir; et, quand un pote en a joui, ses
rves viennent souvent lui en reconstruire fabuleusement les effets
romantiques. Au moment o la voiture parvint sur le pont de la Cise,
plusieurs voiles blanches dbouchrent entre les les de la Loire,
et donnrent une nouvelle harmonie  ce site harmonieux. La senteur
des saules qui bordent le fleuve ajoutait de pntrants parfums au
got de la brise humide. Les oiseaux faisaient entendre leurs prolixes
concerts; le chant monotone d'un gardeur de chvres y joignait une
sorte de mlancolie, tandis que les cris des mariniers annonaient une
agitation lointaine. De molles vapeurs, capricieusement arrtes autour
des arbres pars dans ce vaste paysage, y imprimaient une dernire
grce. C'tait la Touraine dans toute sa gloire, le printemps dans
toute sa splendeur. Cette partie de la France, la seule que les armes
trangres ne devaient point troubler, tait en ce moment la seule qui
ft tranquille, et l'on et dit qu'elle dfiait l'Invasion.

Une tte coiffe d'un bonnet de police se montra hors de la calche
aussitt qu'elle ne roula plus; bientt un militaire impatient en
ouvrit lui-mme la portire, et sauta sur la route comme pour aller
quereller le postillon. L'intelligence avec laquelle ce Tourangeau
raccommodait le trait cass rassura le colonel comte d'Aiglemont, qui
revint vers la portire en tendant ses bras comme pour dtirer ses
muscles endormis; il billa, regarda le paysage, et posa la main sur le
bras d'une jeune femme soigneusement enveloppe dans un vitchoura.

--Tiens, Julie, lui dit-il d'une voix enroue, rveille-toi donc pour
examiner le pays! Il est magnifique.

Julie avana la tte hors de la calche. Un bonnet de martre lui
servait de coiffure, et les plis du manteau fourr dans lequel elle
tait enveloppe dguisaient si bien ses formes qu'on ne pouvait plus
voir que sa figure. Julie d'Aiglemont ne ressemblait dj plus  la
jeune fille qui courait nagure avec joie et bonheur  la revue des
Tuileries. Son visage, toujours dlicat, tait priv des couleurs
roses qui jadis lui donnaient un si riche clat. Les touffes noires de
quelques cheveux dfriss par l'humidit de la nuit faisaient ressortir
la blancheur mate de sa tte, dont la vivacit semblait engourdie.
Cependant ses yeux brillaient d'un feu surnaturel; mais au-dessous de
leurs paupires, quelques teintes violettes se dessinaient sur les
joues fatigues. Elle examina d'un oeil indiffrent les campagnes du
Cher, la Loire et ses les, Tours et les longs rochers de Vouvray;
puis, sans vouloir regarder la ravissante valle de la Cise, elle se
rejeta promptement dans le fond de la calche, et dit d'une voix qui
en plein air paraissait d'une extrme faiblesse:--Oui, c'est admirable.
Elle avait, comme on le voit, pour son malheur, triomph de son pre.

--Julie, n'aimerais-tu pas  vivre ici?

--Oh! l ou ailleurs, dit-elle avec insouciance.

--Souffres-tu? lui demanda le colonel d'Aiglemont.

--Pas du tout, rpondit la jeune femme avec une vivacit momentane.
Elle contempla son mari en souriant et ajouta:--J'ai envie de dormir.

Le galop d'un cheval retentit soudain. Victor d'Aiglemont laissa la
main de sa femme, et tourna la tte vers le coude que la route fait
en cet endroit. Au moment o Julie ne fut plus vue par le colonel,
l'expression de gaiet qu'elle avait imprime  son ple visage
disparut comme si quelque lueur et cess de l'clairer. N'prouvant
ni le dsir de revoir le paysage ni la curiosit de savoir quel tait
le cavalier dont le cheval galopait si furieusement, elle se replaa
dans le coin de la calche, et ses yeux se fixrent sur la croupe des
chevaux sans trahir aucune espce de sentiment. Elle eut un air aussi
stupide que peut l'tre celui d'un paysan breton coutant le prne de
son cur. Un jeune homme, mont sur un cheval de prix, sortit tout d'un
coup d'un bosquet de peupliers et d'aubpines en fleurs.

--C'est un Anglais, dit le colonel.

--Oh! mon Dieu oui, mon gnral, rpliqua le postillon. Il est de la
race des gars qui veulent, dit-on, manger la France.

L'inconnu tait un de ces voyageurs qui se trouvrent sur le continent
lorsque Napolon arrta tous les Anglais en reprsailles de l'attentat
commis envers le droit des gens par le cabinet de Saint-James lors de
la rupture du trait d'Amiens. Soumis au caprice du pouvoir imprial,
ces prisonniers ne restrent pas tous dans les rsidences o ils furent
saisis, ni dans celles qu'ils eurent d'abord la libert de choisir.
La plupart de ceux qui habitaient en ce moment la Touraine y furent
transfrs de divers points de l'empire, o leur sjour avait paru
compromettre les intrts de la politique continentale. Le jeune captif
qui promenait en ce moment son ennui matinal tait une victime de la
puissance bureaucratique. Depuis deux ans, un ordre parti du ministre
des Relations Extrieures l'avait arrach au climat de Montpellier,
o la rupture de la paix le surprit autrefois cherchant  se gurir
d'une affection de poitrine. Du moment o ce jeune homme reconnut un
militaire dans la personne du comte d'Aiglemont, il s'empressa d'en
viter les regards en tournant assez brusquement la tte vers les
prairies de la Cise.

--Tous ces Anglais sont insolents comme si le globe leur appartenait,
dit le colonel en murmurant. Heureusement Soult va leur donner les
trivires.

Quand le prisonnier passa devant la calche, il y jeta les yeux.
Malgr la brivet de son regard, il put alors admirer l'expression de
mlancolie qui donnait  la figure pensive de la comtesse je ne sais
quel attrait indfinissable. Il y a beaucoup d'hommes dont le coeur
est puissamment mu par la seule apparence de la souffrance chez une
femme: pour eux la douleur semble tre une promesse de constance ou
d'amour. Entirement absorbe dans la contemplation d'un coussin de
sa calche, Julie ne fit attention ni au cheval ni au cavalier. Le
trait avait t solidement et promptement rajust. Le comte remonta en
voiture. Le postillon s'effora de regagner le temps perdu, et mena
rapidement les deux voyageurs sur la partie de la leve que bordent les
rochers suspendus au sein desquels mrissent les vins de Vouvray, d'o
s'lancent tant de jolies maisons, o apparaissent dans le lointain les
ruines de cette si clbre abbaye de Marmoutiers, la retraite de saint
Martin.

--Que nous veut donc ce milord diaphane? s'cria le colonel en tournant
la tte pour s'assurer que le cavalier qui depuis le pont de la Cise
suivait sa voiture tait le jeune Anglais.

Comme l'inconnu ne violait aucune convenance de politesse en se
promenant sur la berne de la leve, le colonel se remit dans le coin
de sa calche aprs avoir jet un regard menaant sur l'Anglais. Mais
il ne put, malgr son involontaire inimiti, s'empcher de remarquer
la beaut du cheval et la grce du cavalier. Le jeune homme avait
une de ces figures britanniques dont le teint est si fin, la peau si
douce et si blanche, qu'on est quelquefois tent de supposer qu'elles
appartiennent au corps dlicat d'une jeune fille. Il tait blond, mince
et grand. Son costume avait ce caractre de recherche et de propret
qui distingue les fashionables de la prude Angleterre. On et dit qu'il
rougissait plus par pudeur que par plaisir  l'aspect de la comtesse.
Une seule fois Julie leva les yeux sur l'tranger; mais elle y fut
en quelque sorte oblige par son mari qui voulait lui faire admirer
les jambes d'un cheval de race pure. Les yeux de Julie rencontrrent
alors ceux du timide Anglais. Ds ce moment le gentilhomme, au lieu
de faire marcher son cheval prs de la calche, la suivit  quelques
pas de distance. A peine la comtesse regarda-t-elle l'inconnu. Elle
n'aperut aucune des perfections humaines et chevalines qui lui taient
signales, et se rejeta au fond de la voiture aprs avoir laiss
chapper un lger mouvement de sourcils comme pour approuver son mari.
Le colonel se rendormit, et les deux poux arrivrent  Tours sans
s'tre dit une seule parole et sans que les ravissants paysages de
la changeante scne au sein de laquelle ils voyageaient attirassent
une seule fois l'attention de Julie. Quand son mari sommeilla, madame
d'Aiglemont le contempla  plusieurs reprises. Au dernier regard
qu'elle lui jeta, un cahot fit tomber sur les genoux de la jeune femme
un mdaillon suspendu  son cou par une chane de deuil, et le portrait
de son pre lui apparut soudain. A cet aspect, des larmes, jusque-l
rprimes, roulrent dans ses yeux. L'Anglais vit peut-tre les traces
humides et brillantes que ces pleurs laissrent un moment sur les joues
ples de la comtesse, mais que l'air scha promptement. Charg par
l'empereur de porter des ordres au marchal Soult, qui avait  dfendre
la France de l'invasion faite par les Anglais dans le Barn, le colonel
d'Aiglemont profitait de sa mission pour soustraire sa femme aux
dangers qui menaaient alors Paris, et la conduisait  Tours chez une
vieille parente  lui. Bientt la voiture roula sur le pav de Tours,
sur le pont, dans la Grande-Rue, et s'arrta devant l'htel antique o
demeurait la ci-devant comtesse de Listomre-Landon.

La comtesse de Listomre-Landon tait une de ces belles vieilles
femmes au teint ple,  cheveux blancs, qui ont un sourire fin, qui
semblent porter des paniers, et sont coiffes d'un bonnet dont la
mode est inconnue. Portraits septuagnaires du sicle de Louis XV,
ces femmes sont presque toujours caressantes, comme si elles aimaient
encore; moins pieuses que dvotes, et moins dvotes qu'elles n'en
ont l'air; toujours exhalant la poudre  la marchale, contant bien,
causant mieux, et riant plus d'un souvenir que d'une plaisanterie.
L'actualit leur dplat. Quand une vieille femme de chambre vint
annoncer  la comtesse (car elle devait bientt reprendre son titre)
la visite d'un neveu qu'elle n'avait pas vu depuis le commencement de
la guerre d'Espagne, elle ta vivement ses lunettes, ferma la _Galerie
de l'ancienne cour_, son livre favori; puis elle retrouva une sorte
d'agilit pour arriver sur son perron au moment o les deux poux en
montaient les marches.

La tante et la nice se jetrent un rapide coup d'oeil.

--Bonjour, ma chre tante, s'cria le colonel en saisissant la vieille
femme et l'embrassant avec prcipitation. Je vous amne une jeune
personne  garder. Je viens vous confier mon trsor. Ma Julie n'est
ni coquette ni jalouse; elle a une douceur d'ange... Mais elle ne se
gtera pas ici, j'espre, dit-il en s'interrompant.

--Mauvais sujet! rpondit la comtesse en lui lanant un regard moqueur.

Elle s'offrit, la premire, avec une certaine grce aimable, 
embrasser Julie qui restait pensive et paraissait plus embarrasse que
curieuse.

--Nous allons donc faire connaissance, mon cher coeur? reprit la
comtesse. Ne vous effrayez pas trop de moi, je tche de n'tre jamais
vieille avec les jeunes gens.

Avant d'arriver au salon, la marquise avait dj, suivant l'habitude
des provinces, command  djeuner pour ses deux htes; mais le comte
arrta l'loquence de sa tante en lui disant d'un ton srieux qu'il
ne pouvait pas lui donner plus de temps que la poste n'en mettrait 
relayer. Les trois parents entrrent donc au plus vite dans le salon
et le colonel eut  peine le temps de raconter  sa grand'tante les
vnements politiques et militaires qui l'obligeaient  lui demander
un asile pour sa jeune femme. Pendant ce rcit, la tante regardait
alternativement et son neveu qui parlait sans tre interrompu, et sa
nice dont la pleur et la tristesse lui parurent causes par cette
sparation force. Elle avait l'air de se dire:--H! h! ces jeunes
gens-l s'aiment.

En ce moment, des claquements de fouet retentirent dans la vieille cour
silencieuse dont les pavs taient dessins par des bouquets d'herbe.
Victor embrassa derechef la comtesse, et s'lana hors du logis.

--Adieu, ma chre, dit-il en embrassant sa femme qui l'avait suivi
jusqu' la voiture.

--Oh! Victor, laisse-moi t'accompagner plus loin encore, dit-elle d'une
voix caressante, je ne voudrais pas te quitter...

--Y penses-tu?

--Eh! bien, rpliqua Julie, adieu, puisque tu le veux.

La voiture disparut.

--Vous aimez donc bien mon pauvre Victor? demanda la comtesse  sa
nice en l'interrogeant par un de ces savants regards que les vieilles
femmes jettent aux jeunes.

--Hlas! madame, rpondit Julie, ne faut-il pas bien aimer un homme
pour l'pouser?

Cette dernire phrase fut accentue par un ton de navet qui
trahissait tout  la fois un coeur pur ou de profonds mystres. Or,
il tait bien difficile  une femme amie de Duclos et du marchal de
Richelieu de ne pas chercher  deviner le secret de ce jeune mnage.
La tante et la nice taient en ce moment sur le seuil de la porte
cochre, occupes  regarder la calche qui fuyait. Les yeux de la
comtesse n'exprimaient pas l'amour comme la marquise le comprenait. La
bonne dame tait Provenale, et ses passions avaient t vives.

--Vous vous tes donc laiss prendre par mon vaurien de neveu?
demanda-t-elle  sa nice.

La comtesse tressaillit involontairement, car l'accent et le regard
de cette vieille coquette semblrent lui annoncer une connaissance
du caractre de Victor plus approfondie peut-tre que ne l'tait
la sienne. Madame d'Aiglemont, inquite, s'enveloppa donc dans
cette dissimulation maladroite, premier refuge des coeurs nafs et
souffrants. Madame de Listomre se contenta des rponses de Julie;
mais elle pensa joyeusement que sa solitude allait tre rjouie par
quelque secret d'amour, car sa nice lui parut avoir quelque intrigue
amusante  conduire. Quand madame d'Aiglemont se trouva dans un grand
salon, tendu de tapisseries encadres par des baguettes dores, qu'elle
fut assise devant un grand feu, abrite des bises _fenestrales_ par
un paravent chinois, sa tristesse ne put gure se dissiper. Il tait
difficile que la gaiet naqut sous de si vieux lambris, entre des
meubles sculaires. Nanmoins la jeune Parisienne prit une sorte de
plaisir  entrer dans cette solitude profonde, et dans le silence
solennel de la province. Aprs avoir chang quelques mots avec cette
tante,  laquelle elle avait crit nagure une lettre de nouvelle
marie, elle resta silencieuse comme si elle et cout la musique d'un
opra. Ce ne fut qu'aprs deux heures d'un calme digne de la Trappe
qu'elle s'aperut de son impolitesse envers sa tante, elle se souvint
de ne lui avoir fait que de froides rponses. La vieille femme avait
respect le caprice de sa nice par cet instinct plein de grce qui
caractrise les gens de l'ancien temps. En ce moment la douairire
tricotait. Elle s'tait,  la vrit, absente plusieurs fois pour
s'occuper d'une certaine chambre _verte_ o devait coucher la comtesse
et o les gens de la maison plaaient les bagages; mais alors elle
avait repris sa place dans un grand fauteuil, et regardait la jeune
femme  la drobe. Honteuse de s'tre abandonne  son irrsistible
mditation, Julie essaya de se la faire pardonner en s'en moquant.

--Ma chre petite, nous connaissons la douleur des veuves, rpondit la
tante.

Il fallait avoir quarante ans pour deviner l'ironie qu'exprimrent
les lvres de la vieille dame. Le lendemain, la comtesse fut beaucoup
mieux, elle causa. Madame de Listomre ne dsespra plus d'apprivoiser
cette nouvelle marie, qu'elle avait d'abord juge comme un tre
sauvage et stupide; elle l'entretint des joies du pays, des bals et des
maisons o elles pouvaient aller. Toutes les questions de la marquise
furent, pendant cette journe, autant de piges que, par une ancienne
habitude de cour, elle ne put s'empcher de tendre  sa nice pour en
deviner le caractre. Julie rsista  toutes les instances qui lui
furent faites pendant quelques jours d'aller chercher des distractions
au dehors. Aussi, malgr l'envie qu'avait la vieille dame de promener
orgueilleusement sa jolie nice, finit-elle par renoncer  vouloir la
mener dans le monde. La comtesse avait trouv un prtexte  sa solitude
et  sa tristesse dans le chagrin que lui avait caus la mort de son
pre, de qui elle portait encore le deuil. Au bout de huit jours, la
douairire admira la douceur anglique, les grces modestes, l'esprit
indulgent de Julie, et s'intressa, ds lors, prodigieusement  la
mystrieuse mlancolie qui rongeait ce jeune coeur. La comtesse tait
une de ces femmes nes pour tre aimables, et qui semblent apporter
avec elles le bonheur. Sa socit devint si douce et si prcieuse 
madame de Listomre, qu'elle s'affola de sa nice, et dsira ne plus la
quitter. Un mois suffit pour tablir entre elles une ternelle amiti.
La vieille dame remarqua, non sans surprise, les changements qui se
firent dans la physionomie de madame d'Aiglemont. Les couleurs vives
qui embrasaient le teint s'teignirent insensiblement, et la figure
prit des tons mats et ples. En perdant son clat primitif, Julie
devenait moins triste. Parfois la douairire rveillait chez sa jeune
parente des lans de gaiet ou des rires foltres bientt rprims
par une pense importune. Elle devina que ni le souvenir paternel ni
l'absence de Victor n'taient la cause de la mlancolie profonde qui
jetait un voile sur la vie de sa nice; puis elle eut tant de mauvais
soupons qu'il lui fut difficile de s'arrter  la vritable cause du
mal, car nous ne rencontrons peut-tre le vrai que par hasard. Un jour,
enfin, Julie fit briller aux yeux de sa tante tonne un oubli complet
du mariage, une folie de jeune fille tourdie, une candeur d'esprit, un
enfantillage digne du premier ge, tout cet esprit dlicat, et parfois
si profond, qui distingue les jeunes personnes en France. Madame de
Listomre rsolut alors de sonder les mystres de cette me dont le
naturel extrme quivalait  une impntrable dissimulation. La nuit
approchait, les deux dames taient assises devant une croise qui
donnait sur la rue, Julie avait repris un air pensif, un homme  cheval
vint  passer.

--Voil une de vos victimes, dit la vieille dame.

Madame d'Aiglemont regarda sa tante en manifestant un tonnement ml
d'inquitude.

--C'est un jeune Anglais, un gentilhomme, l'honorable Arthur Ormond,
fils an de lord Grenville. Son histoire est intressante. Il est
venu  Montpellier en 1802, esprant que l'air de ce pays, o il tait
envoy par les mdecins, le gurirait d'une maladie de poitrine 
laquelle il devait succomber. Comme tous ses compatriotes, il a t
arrt par Bonaparte lors de la guerre, car ce monstre-l ne peut se
passer de guerroyer. Par distraction, ce jeune Anglais s'est mis 
tudier sa maladie, que l'on croyait mortelle. Insensiblement, il a
pris got  l'anatomie,  la mdecine; il s'est passionn pour ces
sortes d'arts, ce qui est fort extraordinaire chez un homme de qualit;
mais le Rgent s'est bien occup de chimie! Bref, monsieur Arthur a
fait des progrs tonnants, mme pour les professeurs de Montpellier;
l'tude l'a consol de sa captivit, et, en mme temps il s'est
radicalement guri. On prtend qu'il est rest deux ans sans parler,
respirant rarement, demeurant couch dans une table, buvant du lait
d'une vache venue de Suisse, et vivant de cresson. Depuis qu'il est 
Tours, il n'a vu personne, il est fier comme un paon; mais vous avez
certainement fait sa conqute, car ce n'est probablement pas pour moi
qu'il passe sous nos fentres deux fois par jour depuis que vous tes
ici... Certes, il vous aime.

Ces derniers mots rveillrent la comtesse comme par magie. Elle laissa
chapper un geste et un sourire qui surprirent la marquise. Loin de
tmoigner cette satisfaction instinctive ressentie mme par la femme la
plus svre quand elle apprend qu'elle fait un malheureux, le regard
de Julie fut terne et froid. Son visage indiquait un sentiment de
rpulsion voisin de l'horreur. Cette proscription n'tait pas celle
qu'une femme aimante frappe sur le monde entier au profit d'un seul
tre; elle sait alors rire et plaisanter; non, Julie tait en ce moment
comme une personne  qui le souvenir d'un danger trop vivement prsent
en fait ressentir encore la douleur. La tante, bien convaincue que sa
nice n'aimait pas son neveu, fut stupfaite en dcouvrant qu'elle
n'aimait personne. Elle trembla d'avoir  reconnatre en Julie un coeur
dsenchant, une jeune femme  qui l'exprience d'un jour, d'une nuit
peut-tre, avait suffi pour apprcier la nullit de Victor.

--Si elle le connat, tout est dit, pensa-t-elle, mon neveu subira
bientt les inconvnients du mariage.

Elle se proposait alors de convertir Julie aux doctrines monarchiques
du sicle de Louis XV; mais, quelques heures plus tard, elle apprit,
ou plutt elle devina la situation assez commune dans le monde 
laquelle la comtesse devait sa mlancolie. Julie, devenue tout  coup
pensive, se retira chez elle plus tt que de coutume. Quand sa femme
de chambre l'eut dshabille et l'eut laisse prte  se coucher, elle
resta devant le feu, plonge dans une duchesse de velours jaune, meuble
antique, aussi favorable aux affligs qu'aux gens heureux; elle pleura,
elle soupira, elle pensa; puis elle prit une petite table, chercha
du papier, et se mit  crire. Les heures passrent rapidement, la
confidence que Julie faisait dans cette lettre paraissait lui coter
beaucoup, chaque phrase amenait de longues rveries; tout  coup la
jeune femme fondit en larmes et s'arrta. En ce moment les horloges
sonnrent deux heures. Sa tte, aussi lourde que celle d'une mourante,
s'inclina sur son sein; puis, quand elle la releva, Julie vit sa tante
surgie tout  coup, comme un personnage qui se serait dtach de la
tapisserie tendue sur les murs.

--Qu'avez-vous donc, ma petite? lui dit sa tante. Pourquoi veiller si
tard, et surtout pourquoi pleurer seule,  votre ge?

Elle s'assit sans autre crmonie prs de la nice et dvora des yeux
la lettre commence.

--Vous criviez  votre mari!

--Sais-je o il est? reprit la comtesse.

La tante prit le papier et le lut. Elle avait apport ses lunettes, il
y avait prmditation. L'innocente crature laissa prendre la lettre
sans faire la moindre observation. Ce n'tait ni un dfaut de dignit,
ni quelque sentiment de culpabilit secrte qui lui tait ainsi toute
nergie; non, sa tante se rencontra l dans un de ces moments de crise
o l'me est sans ressort, o tout est indiffrent, le bien comme le
mal, le silence aussi bien que la confiance. Semblable  une jeune
fille vertueuse qui accable un amant de ddains, mais qui, le soir, se
trouve si triste, si abandonne, qu'elle le dsire, et veut un coeur o
dposer ses souffrances, Julie laissa violer sans mot dire le cachet
que la dlicatesse imprime  une lettre ouverte, et resta pensive
pendant que la marquise lisait.

Ma chre Louisa, pourquoi rclamer tant de fois l'accomplissement
de la plus imprudente promesse que puissent se faire deux jeunes
filles ignorantes? Tu te demandes souvent, m'cris-tu, pourquoi je
n'ai pas rpondu depuis six mois  tes interrogations. Si tu n'as
pas compris mon silence, aujourd'hui tu en devineras peut-tre la
raison en apprenant les mystres que je vais trahir. Je les aurais 
jamais ensevelis dans le fond de mon coeur, si tu ne m'avertissais de
ton prochain mariage. Tu vas te marier, Louisa. Cette pense me fait
frmir. Pauvre petite, marie-toi; puis, dans quelques mois, un de
tes plus poignants regrets viendra du souvenir de ce que nous tions
nagure, quand un soir,  couen, parvenues toutes deux sous les plus
grands chnes de la montagne, nous contemplmes la belle valle que
nous avions  nos pieds et que nous y admirmes les rayons du soleil
couchant dont les reflets nous enveloppaient. Nous nous assmes sur un
quartier de roche, et tombmes dans un ravissement auquel succda la
plus douce mlancolie. Tu trouvas la premire que ce soleil lointain
nous parlait d'avenir. Nous tions bien curieuses et bien folles alors!
Te souviens-tu de toutes nos extravagances? Nous nous embrassmes comme
deux amants, disions-nous. Nous nous jurmes que la premire marie
de nous deux raconterait fidlement  l'autre ces secrets d'hymne,
ces joies que nos mes enfantines nous peignaient si dlicieuses.
Cette soire fera ton dsespoir, Louisa. Dans ce temps, tu tais
jeune, belle, insouciante, sinon heureuse; un mari te rendra, en peu
de jours, ce que je suis dj, laide, souffrante et vieille. Te dire
combien j'tais fire, vaine et joyeuse d'pouser le colonel Victor
d'Aiglemont, ce serait une folie! Et mme comment te le dirais-je? je
ne me souviens plus de moi-mme. En peu d'instants mon enfance est
devenue comme un songe. Ma contenance pendant la journe solennelle qui
consacrait un lien dont l'tendue m'tait cache n'a pas t exempte de
reproches. Mon pre a plus d'une fois tch de rprimer ma gaiet, car
je tmoignais des joies qu'on trouvait inconvenantes, et mes discours
rvlaient de la malice, justement parce qu'ils taient sans malice.
Je faisais mille enfantillages avec ce voile nuptial, avec cette robe
et ces fleurs. Reste seule, le soir, dans la chambre o j'avais t
conduite avec apparat, je mditai quelque espiglerie pour intriguer
Victor; et, en attendant qu'il vnt, j'avais des palpitations de
coeur semblables  celles qui me saisissaient autrefois en ces jours
solennels du 31 dcembre, quand, sans tre aperue, je me glissais
dans le salon o les trennes taient entasses. Lorsque mon mari
entra, qu'il me chercha, le rire touff que je fis entendre sous les
mousselines qui m'enveloppaient a t le dernier clat de cette gaiet
douce qui anima les jeux de notre enfance...

Quand la douairire eut achev de lire cette lettre, qui, commenant
ainsi, devait contenir de bien tristes observations, elle posa
lentement ses lunettes sur la table, y remit aussitt la lettre, et
arrta sur sa nice deux yeux verts dont le feu clair n'tait pas
encore affaibli par son ge.

--Ma petite, dit-elle, une femme marie ne saurait crire ainsi  une
jeune personne sans manquer aux convenances...

--C'est ce que je pensais, rpondit Julie en interrompant sa tante; et
j'avais honte de moi pendant que vous la lisiez...

--Si  table un mets ne nous semble pas bon, il n'en faut dgoter
personne, mon enfant, reprit la vieille avec bonhomie, surtout
lorsque, depuis ve jusqu' nous, le mariage a paru chose si
excellente.....--Vous n'avez plus de mre? dit la vieille femme.

La comtesse tressaillit; puis elle leva doucement la tte et dit:--J'ai
dj regrett plus d'une fois ma mre depuis un an; mais j'ai eu le
tort de ne pas avoir cout la rpugnance de mon pre qui ne voulait
pas de Victor pour gendre.

Elle regarda sa tante, et un frisson de joie scha ses larmes quand
elle aperut l'air de bont qui animait cette vieille figure. Elle
tendit sa jeune main  la marquise qui semblait la solliciter; et
quand leurs doigts se pressrent, ces deux femmes achevrent de se
comprendre.

--Pauvre orpheline! ajouta la marquise.

Ce mot fut un dernier trait de lumire pour Julie. Elle crut entendre
encore la voix prophtique de son pre.

--Vous avez les mains brlantes! Sont-elles toujours ainsi? demanda la
vieille femme.

--La fivre ne m'a quitte que depuis sept ou huit jours, rpondit-elle.

--Vous aviez la fivre et vous me le cachiez!

--Je l'ai depuis un an, dit Julie avec une sorte d'anxit pudique.

--Ainsi, mon bon petit ange, reprit sa tante, le mariage n'a t
jusqu' prsent pour vous qu'une longue douleur?

La jeune femme n'osa rpondre; mais elle fit un geste affirmatif qui
trahissait toutes ses souffrances.

--Vous tes donc malheureuse?

--Oh! non, ma tante. Victor m'aime  l'idoltrie, et je l'adore, il est
si bon!

--Oui, vous l'aimez; mais vous le fuyez, n'est-ce pas?

--Oui... quelquefois... il me cherche trop souvent.

--N'tes-vous pas souvent trouble dans la solitude par la crainte
qu'il ne vienne vous y surprendre?

--Hlas! oui, ma tante. Mais je l'aime bien, je vous assure.

--Ne vous accusez-vous pas en secret vous-mme de ne pas savoir ou de
ne pouvoir partager ses plaisirs. Parfois ne pensez-vous point que
l'amour lgitime est plus dur  porter que ne le serait une passion
criminelle?

--Oh! c'est cela, dit-elle en pleurant. Vous devinez donc tout, l
o tout est nigme pour moi. Mes sens sont engourdis, je suis sans
ides, enfin je vis difficilement. Mon me est oppresse par une
indfinissable apprhension qui glace mes sentiments et me jette dans
une torpeur continuelle. Je suis sans voix pour me plaindre et sans
paroles pour exprimer ma peine. Je souffre, et j'ai honte de souffrir
en voyant Victor heureux de ce qui me tue.

--Enfantillages, niaiseries que tout cela! s'cria la tante dont le
visage dessch s'anima tout  coup par un gai sourire, reflet des
joies de son jeune ge.

--Et vous aussi vous riez! dit avec dsespoir la jeune femme.

--J'ai t ainsi, reprit promptement la marquise. Maintenant que
Victor vous a laisse seule, n'tes-vous pas redevenue jeune fille,
tranquille; sans plaisirs, mais sans souffrances?

Julie ouvrit de grands yeux hbts.

--Enfin, mon ange, vous adorez Victor, n'est-ce pas? mais vous aimeriez
mieux tre sa soeur que sa femme, et le mariage enfin ne vous russit
point.

--H! bien, oui, ma tante. Mais pourquoi sourire?

--Oh! vous avez raison, ma pauvre enfant. Il n'y a, dans tout ceci,
rien de bien gai. Votre avenir serait gros de plus d'un malheur si je
ne vous prenais sous ma protection, et si ma vieille exprience ne
savait pas deviner la cause bien innocente de vos chagrins. Mon neveu
ne mritait pas son bonheur, le sot! Sous le rgne de notre bien-aim
Louis XV, une jeune femme qui se serait trouve dans la situation
o vous tes aurait bientt puni son mari de se conduire en vrai
lansquenet. L'goste! Les militaires de ce tyran imprial sont tous de
vilains ignorants. Ils prennent la brutalit pour de la galanterie, ils
ne connaissent pas plus les femmes qu'ils ne savent aimer; ils croient
que d'aller  la mort le lendemain les dispense d'avoir, la veille, des
gards et des attentions pour nous. Autrefois, on savait aussi bien
aimer que mourir  propos. Ma nice, je vous le formerai. Je mettrai
fin au triste dsaccord, assez naturel, qui vous conduirait  vous har
l'un et l'autre,  souhaiter un divorce, si toutefois vous n'tiez pas
morte avant d'en venir au dsespoir.

Julie coutait sa tante avec autant d'tonnement que de stupeur,
surprise d'entendre des paroles dont la sagesse tait plutt pressentie
que comprise par elle, et trs-effraye de retrouver dans la bouche
d'une parente pleine d'exprience, mais sous une forme plus douce,
l'arrt port par son pre sur Victor. Elle eut peut-tre une vive
intuition de son avenir, et sentit sans doute le poids des malheurs
qui devaient l'accabler, car elle fondit en larmes, et se jeta dans
les bras de la vieille dame en lui disant:--Soyez ma mre? La tante
ne pleura pas, car la Rvolution a laiss aux femmes de l'ancienne
monarchie peu de larmes dans les yeux. Autrefois l'amour et plus tard
la Terreur les ont familiarises avec les plus poignantes pripties,
en sorte qu'elles conservent au milieu des dangers de la vie une
dignit froide, une affection sincre, mais sans expansion, qui leur
permet d'tre toujours fidles  l'tiquette et  une noblesse de
maintien que les moeurs nouvelles ont eu le grand tort de rpudier.
La douairire prit la jeune femme dans ses bras, la baisa au front
avec une tendresse et une grce qui souvent se trouvent plus dans les
manires et les habitudes de ces femmes que dans leur coeur; elle
cajola sa nice par de douces paroles, lui promit un heureux avenir,
la bera par des promesses d'amour en l'aidant  se coucher, comme si
elle et t sa fille, une fille chrie dont l'espoir et les chagrins
devenaient les siens propres; elle se revoyait jeune, se retrouvait
inexpriente et jolie en sa nice. La comtesse s'endormit, heureuse
d'avoir rencontr une amie, une mre  qui dsormais elle pourrait
tout dire. Le lendemain matin, au moment o la tante et la nice
s'embrassaient avec cette cordialit profonde et cet air d'intelligence
qui prouvent un progrs dans le sentiment, une cohsion plus parfaite
entre deux mes, elles entendirent le pas d'un cheval, tournrent la
tte en mme temps, et virent le jeune Anglais qui passait lentement,
selon son habitude. Il paraissait avoir fait une certaine tude de la
vie que menaient ces deux femmes solitaires, et ne manquait jamais  se
trouver  leur djeuner ou  leur dner. Son cheval ralentissait le pas
sans avoir besoin d'tre averti; puis, pendant le temps qu'il mettait
 franchir l'espace pris par les deux fentres de la salle  manger,
Arthur y jetait un regard mlancolique, la plupart du temps ddaign
par la comtesse, qui n'y faisait aucune attention. Mais accoutume 
ces curiosits mesquines qui s'attachent aux plus petites choses afin
d'animer la vie de province, et dont se garantissent difficilement les
esprits suprieurs, la marquise s'amusait de l'amour timide et srieux,
si tacitement exprim par l'Anglais. Ces regards priodiques taient
devenus comme une habitude pour elle, et chaque jour elle signalait le
passage d'Arthur par de nouvelles plaisanteries. En se mettant  table,
les deux femmes regardrent simultanment l'insulaire. Les yeux de
Julie et d'Arthur se rencontrrent cette fois avec une telle prcision
de sentiment, que la jeune femme rougit. Aussitt l'Anglais pressa son
cheval et partit au galop.

--Mais, madame, dit Julie  sa tante, que faut-il faire? Il doit tre
constant pour les gens qui voient passer cet Anglais que je suis.....

--Oui, rpondit la tante en l'interrompant.

--H! bien, ne pourrais-je pas lui dire de ne pas se promener ainsi?

--Ne serait-ce pas lui donner  penser qu'il est dangereux? Et
d'ailleurs pouvez-vous empcher un homme d'aller et venir o bon lui
semble? Demain nous ne mangerons plus dans cette salle; quand il ne
nous y verra plus, le jeune gentilhomme discontinuera de vous aimer par
la fentre. Voil, ma chre enfant, comment se comporte une femme qui a
l'usage du monde.

Mais le malheur de Julie devait tre complet. A peine les deux
femmes se levaient-elles de table, que le valet de chambre de Victor
arriva soudain. Il venait de Bourges  franc trier, par des chemins
dtourns, et apportait  la comtesse une lettre de son mari. Victor,
qui avait quitt l'empereur, annonait  sa femme la chute du rgime
imprial, la prise de Paris, et l'enthousiasme qui clatait en faveur
des Bourbons sur tous les points de la France; mais ne sachant comment
pntrer jusqu' Tours, il la priait de venir en toute hte  Orlans
o il esprait se trouver avec des passe-ports pour elle. Ce valet de
chambre, ancien militaire, devait accompagner Julie de Tours  Orlans,
route que Victor croyait libre encore.

--Madame, vous n'avez pas un instant  perdre, dit le valet de chambre,
les Prussiens, les Autrichiens et les Anglais vont faire leur jonction
 Blois ou  Orlans...

En quelques heures la jeune femme fut prte, et partit dans une vieille
voiture de voyage que lui prta sa tante.

--Pourquoi ne viendriez-vous pas  Paris avec nous? dit-elle en
embrassant sa tante. Maintenant que les Bourbons se rtablissent, vous
y trouveriez....

--Sans ce retour inespr j'y serais encore alle, ma pauvre petite,
car mes conseils vous sont trop ncessaires, et  Victor et  vous.
Aussi vais-je faire toutes mes dispositions pour vous y rejoindre.

Julie partit accompagne de sa femme de chambre et du vieux militaire,
qui galopait  ct de la chaise en veillant  la scurit de sa
matresse. A la nuit, en arrivant  un relais en avant de Blois,
Julie, inquite d'entendre une voiture qui marchait derrire la sienne
et ne l'avait pas quitte depuis Amboise, se mit  la portire afin
de voir quels taient ses compagnons de voyage. Le clair de lune lui
permit d'apercevoir Arthur, debout,  trois pas d'elle, les yeux
attachs sur sa chaise. Leurs regards se rencontrrent. La comtesse
se rejeta vivement au fond de sa voiture, mais avec un sentiment
de peur qui la fit palpiter. Comme la plupart des jeunes femmes
rellement innocentes et sans exprience, elle voyait une faute dans
un amour involontairement inspir  un homme. Elle ressentait une
terreur instinctive, que lui donnait peut-tre la conscience de sa
faiblesse devant une si audacieuse agression. Une des plus fortes armes
de l'homme est ce pouvoir terrible d'occuper de lui-mme une femme
dont l'imagination naturellement mobile s'effraie ou s'offense d'une
poursuite. La comtesse se souvint du conseil de sa tante, et rsolut
de rester pendant le voyage au fond de sa chaise de poste, sans en
sortir. Mais  chaque relais elle entendait l'Anglais qui se promenait
autour des deux voitures; puis sur la route, le bruit importun de sa
calche retentissait incessamment aux oreilles de Julie. La jeune femme
pensa bientt qu'une fois runie  son mari, Victor saurait la dfendre
contre cette singulire perscution.

--Mais si ce jeune homme ne m'aimait pas cependant?

Cette rflexion fut la dernire de toutes celles qu'elle fit. En
arrivant  Orlans, sa chaise de poste fut arrte par les Prussiens,
conduite dans la cour d'une auberge, et garde par des soldats. La
rsistance tait impossible. Les trangers expliqurent aux trois
voyageurs, par des signes impratifs, qu'ils avaient reu la consigne
de ne laisser sortir personne de la voiture. La comtesse resta
pleurant pendant deux heures environ prisonnire au milieu des soldats
qui fumaient, riaient, et parfois la regardaient avec une insolente
curiosit; mais enfin elle les vit s'cartant de la voiture avec une
sorte de respect en entendant le bruit de plusieurs chevaux. Bientt
une troupe d'officiers suprieurs trangers,  la tte desquels tait
un gnral autrichien, entoura la chaise de poste.

--Madame, lui dit le gnral, agrez nos excuses; il y a eu erreur,
vous pouvez continuer sans crainte votre voyage, et voici un passe-port
qui vous vitera dsormais toute espce d'avanie....

La comtesse prit le papier en tremblant, et balbutia de vagues paroles.
Elle voyait prs du gnral et en costume d'officier anglais, Arthur 
qui sans doute elle devait sa prompte dlivrance. Tout  la fois joyeux
et mlancolique, le jeune Anglais dtourna la tte, et n'osa regarder
Julie qu' la drobe. Grce au passe-port, madame d'Aiglemont parvint
 Paris sans aventure fcheuse. Elle y retrouva son mari, qui, dli
de son serment de fidlit  l'empereur, avait reu le plus flatteur
accueil du comte d'Artois nomm lieutenant-gnral du royaume par son
frre Louis XVIII. Victor eut dans les gardes du corps un grade minent
qui lui donna le rang de gnral. Cependant, au milieu des ftes qui
marqurent le retour des Bourbons, un malheur bien profond, et qui
devait influer sur sa vie, assaillit la pauvre Julie: elle perdit la
comtesse de Listomre-Landon. La vieille dame mourut de joie et d'une
goutte remonte au coeur, en revoyant  Tours le duc d'Angoulme.
Ainsi, la personne  laquelle son ge donnait le droit d'clairer
Victor, la seule qui, par d'adroits conseils, pouvait rendre l'accord
de la femme et du mari plus parfait, cette personne tait morte. Julie
sentit toute l'tendue de cette perte. Il n'y avait plus qu'elle-mme
entre elle et son mari. Mais, jeune et timide, elle devait prfrer
d'abord la souffrance  la plainte. La perfection mme de son caractre
s'opposait  ce qu'elle ost se soustraire  ses devoirs, ou tenter de
rechercher la cause de ses douleurs; car les faire cesser et t chose
trop dlicate: Julie aurait craint d'offenser sa pudeur de jeune fille.

Un mot sur les destines de monsieur d'Aiglemont sous la Restauration.

Ne se rencontre-t-il pas beaucoup d'hommes dont la nullit profonde est
un secret pour la plupart des gens qui les connaissent? Un haut rang,
une illustre naissance, d'importantes fonctions, un certain vernis de
politesse, une grande rserve dans la conduite, ou les prestiges de la
fortune sont, pour eux, comme des gardes qui empchent les critiques de
pntrer jusqu' leur intime existence. Ces gens ressemblent aux rois
dont la vritable taille, le caractre et les moeurs ne peuvent jamais
tre ni bien connus ni justement apprcis, parce qu'ils sont vus de
trop loin ou de trop prs. Ces personnages  mrite factice interrogent
au lieu de parler, ont l'art de mettre les autres en scne pour viter
de poser devant eux; puis, avec une heureuse adresse, ils tirent chacun
par le fil de ses passions ou de ses intrts, et se jouent ainsi des
hommes qui leur sont rellement suprieurs, en font des marionnettes et
les croient petits pour les avoir rabaisss jusqu' eux. Ils obtiennent
alors le triomphe naturel d'une pense mesquine, mais fixe, sur la
mobilit des grandes penses. Aussi pour juger ces ttes vides, et
peser leurs valeurs ngatives, l'observateur doit-il possder un esprit
plus subtil que suprieur, plus de patience que de porte dans la vue,
plus de finesse et de tact que d'lvation et de grandeur dans les
ides. Nanmoins, quelque habilet que dploient ces usurpateurs en
dfendant leurs cts faibles, il leur est bien difficile de tromper
leurs femmes, leurs mres, leurs enfants ou l'ami de la maison; mais
ces personnes leur gardent presque toujours le secret sur une chose
qui touche, en quelque sorte,  l'honneur commun; et souvent mme
elles les aident  en imposer au monde. Si, grce  ces conspirations
domestiques, beaucoup de niais passent pour des hommes suprieurs, ils
compensent le nombre d'hommes suprieurs qui passent pour des niais,
en sorte que l'tat Social a toujours la mme masse de capacits
apparentes. Songez maintenant au rle que doit jouer une femme d'esprit
et de sentiment en prsence d'un mari de ce genre, n'apercevez-vous
pas des existences pleines de douleurs et de dvouement dont rien
ici-bas ne saurait rcompenser certains coeurs pleins d'amour et de
dlicatesse? Qu'il se rencontre une femme forte dans cette horrible
situation, elle en sort par un crime, comme fit Catherine II, nanmoins
nomme _la Grande_. Mais comme toutes les femmes ne sont pas assises
sur un trne, elles se vouent, la plupart,  des malheurs domestiques
qui, pour tre obscurs, n'en sont pas moins terribles. Celles qui
cherchent ici-bas des consolations immdiates  leurs maux ne font
souvent que changer de peines lorsqu'elles veulent rester fidles 
leurs devoirs, ou commettent des fautes si elles violent les lois au
profit de leurs plaisirs. Ces rflexions sont toutes applicables 
l'histoire secrte de Julie. Tant que Napolon resta debout, le comte
d'Aiglemont, colonel comme tant d'autres, bon officier d'ordonnance,
excellant  remplir une mission dangereuse, mais incapable d'un
commandement de quelque importance, n'excita nulle envie, passa pour
un des braves que favorisait l'empereur, et fut ce que les militaires
nomment vulgairement _un bon enfant_. La Restauration, qui lui rendit
le titre de marquis, ne le trouva pas ingrat: il suivit les Bourbons
 Gand. Cet acte de logique et de fidlit fit mentir l'horoscope que
jadis tirait son beau-pre en disant de son gendre qu'il resterait
colonel. Au second retour, nomm lieutenant-gnral et redevenu
marquis, monsieur d'Aiglemont eut l'ambition d'arriver  la pairie, il
adopta les maximes et la politique du _Conservateur_, s'enveloppa d'une
dissimulation qui ne cachait rien, devint grave, interrogateur, peu
parleur, et fut pris pour un homme profond. Retranch sans cesse dans
les formes de la politesse, muni de formules, retenant et prodiguant
les phrases toutes faites qui se frappent rgulirement  Paris pour
donner en petite monnaie aux sots le sens des grandes ides ou des
faits, les gens du monde le rputrent homme de got et de savoir.
Entt dans ses opinions aristocratiques, il fut cit comme ayant un
beau caractre. Si, par hasard, il devenait insouciant ou gai comme il
l'tait jadis, l'insignifiance et la niaiserie de ses propos avaient
pour les autres des sous-entendus diplomatiques.

--Oh! il ne dit que ce qu'il veut dire, pensaient de trs-honntes gens.

Il tait aussi bien servi par ses qualits que par ses dfauts.
Sa bravoure lui valait une haute rputation militaire que rien ne
dmentait, parce qu'il n'avait jamais command en chef. Sa figure mle
et noble exprimait des penses larges, et sa physionomie n'tait une
imposture que pour sa femme. En entendant tout le monde rendre justice
 ses talents postiches, le marquis d'Aiglemont finit par se persuader
 lui-mme qu'il tait un des hommes les plus remarquables de la cour
o, grce  ses dehors, il sut plaire, et o ses diffrentes valeurs
furent acceptes sans prott. Mais il tait modeste au logis, il y
sentait instinctivement la supriorit de sa femme, quelque jeune
qu'elle ft; et, de ce respect involontaire, naquit un pouvoir occulte
que la marquise se trouva force d'accepter, malgr tous ses efforts
pour en repousser le fardeau. Conseil de son mari, elle en dirigea
les actions et la fortune. Cette influence contre nature fut pour
elle une espce d'humiliation et la source de bien des peines qu'elle
ensevelissait dans son coeur. D'abord, son instinct si dlicatement
fminin lui disait qu'il est bien plus beau d'obir  un homme de
talent que de conduire un sot, et qu'une jeune pouse, oblige de
penser et d'agir en homme, n'est ni femme ni homme, abdique toutes les
grces de son sexe en en perdant les malheurs, et n'acquiert aucun des
privilges que nos lois ont remis aux plus forts. Son existence cachait
une bien amre drision. N'tait-elle pas oblige d'honorer une idole
creuse, de protger son protecteur, pauvre tre qui, pour salaire d'un
dvouement continu, lui jetait l'amour goste des maris, ne voyait
en elle que la femme, ne daignait ou ne savait pas, injure tout aussi
profonde, s'inquiter de ses plaisirs, ni d'o venaient sa tristesse et
son dprissement? Comme la plupart des maris qui sentent le joug d'un
esprit suprieur, le marquis sauvait son amour-propre en concluant de
la faiblesse physique  la faiblesse morale de Julie qu'il se plaisait
 plaindre en demandant compte au sort de lui avoir donn pour pouse
une jeune fille maladive. Enfin, il se faisait la victime tandis qu'il
tait le bourreau. La marquise, charge de tous les malheurs de cette
triste existence, devait sourire encore  son matre imbcile, parer
de fleurs une maison de deuil, et afficher le bonheur sur un visage
pli par de secrets supplices. Cette responsabilit d'honneur, cette
abngation magnifique donnrent insensiblement  la jeune marquise
une dignit de femme, une conscience de vertu qui lui servirent de
sauvegarde contre les dangers du monde. Puis, pour sonder ce coeur 
fond, peut-tre le malheur intime et cach par lequel son premier,
son naf amour de jeune fille tait couronn, lui fit-il prendre en
horreur les passions; peut-tre n'en conut-elle ni l'entranement,
ni les joies illicites, mais dlirantes, qui font oublier  certaines
femmes les lois de sagesse, les principes de vertu sur lesquels la
socit repose. Renonant, comme  un songe, aux douceurs,  la tendre
harmonie que la vieille exprience de madame de Listomre-Landon lui
avait promise, elle attendit avec rsignation la fin de ses peines en
esprant mourir jeune. Depuis son retour de Touraine, sa sant s'tait
chaque jour affaiblie, et la vie semblait lui tre mesure par la
souffrance; souffrance lgante d'ailleurs, maladie presque voluptueuse
en apparence, et qui pouvait passer aux yeux des gens superficiels pour
une fantaisie de petite-matresse. Les mdecins avaient condamn la
marquise  rester couche sur un divan, o elle s'tiolait au milieu
des fleurs qui l'entouraient, en se fanant comme elles. Sa faiblesse
lui interdisait la marche et le grand air; elle ne sortait qu'en
voiture ferme. Sans cesse environne de toutes les merveilles de notre
luxe et de notre industrie modernes, elle ressemblait moins  une
malade qu' une reine indolente. Quelques amis, amoureux peut-tre de
son malheur et de sa faiblesse, srs de toujours la trouver chez elle,
et spculant sans doute aussi sur sa bonne sant future, venaient lui
apporter les nouvelles et l'instruire de ces mille petits vnements
qui rendent  Paris l'existence si varie. Sa mlancolie, quoique
grave et profonde, tait donc la mlancolie de l'opulence. La marquise
d'Aiglemont ressemblait  une belle fleur dont la racine est ronge
par un insecte noir. Elle allait parfois dans le monde, non par got,
mais pour obir aux exigences de la position  laquelle aspirait son
mari. Sa voix et la perfection de son chant pouvaient lui permettre
d'y recueillir des applaudissements qui flattent presque toujours une
jeune femme; mais  quoi lui servaient des succs qu'elle ne rapportait
ni  des sentiments ni  des esprances? Son mari n'aimait pas la
musique. Enfin, elle se trouvait presque toujours gne dans les salons
o sa beaut lui attirait des hommages intresss. Sa situation y
excitait une sorte de compassion cruelle, une curiosit triste. Elle
tait atteinte d'une inflammation assez ordinairement mortelle, que
les femmes se confient  l'oreille, et  laquelle notre nologie n'a
pas encore su trouver de nom. Malgr le silence au sein duquel sa vie
s'coulait, la cause de sa souffrance n'tait un secret pour personne.
Toujours jeune fille, en dpit du mariage, les moindres regards la
rendaient honteuse. Aussi, pour viter de rougir, n'apparaissait-elle
jamais que riante, gaie; elle affectait une fausse joie, se disait
toujours bien portante, ou prvenait les questions sur sa sant par de
pudiques mensonges. Cependant, en 1817, un vnement contribua beaucoup
 modifier l'tat dplorable dans lequel Julie avait t plonge
jusqu'alors. Elle eut une fille, et voulut la nourrir. Pendant deux
annes, les vives distractions et les inquiets plaisirs que donnent
les soins maternels lui firent une vie moins malheureuse. Elle se
spara ncessairement de son mari. Les mdecins lui pronostiqurent
une meilleure sant; mais la marquise ne crut point  ces prsages
hypothtiques. Comme toutes les personnes pour lesquelles la vie
n'a plus de douceur, peut-tre voyait-elle dans la mort un heureux
dnouement.

Au commencement de l'anne 1819, la vie lui fut plus cruelle que
jamais. Au moment o elle s'applaudissait du bonheur ngatif qu'elle
avait su conqurir, elle entrevit d'effroyables abmes. Son mari
s'tait, par degrs, dshabitu d'elle. Ce refroidissement d'une
affection dj si tide et tout goste pouvait amener plus d'un
malheur que son tact fin et sa prudence lui faisaient prvoir.
Quoiqu'elle ft certaine de conserver un grand empire sur Victor et
d'avoir obtenu son estime pour toujours, elle craignait l'influence
des passions sur un homme si nul et si vaniteusement irrflchi.
Souvent ses amis la surprenaient livre  de longues mditations; les
moins clairvoyants lui en demandaient le secret en plaisantant, comme
si une jeune femme pouvait ne songer qu' des frivolits, comme s'il
n'existait pas presque toujours un sens profond dans les penses d'une
mre de famille. D'ailleurs, le malheur aussi bien que le bonheur vrai
nous mne  la rverie. Parfois, en jouant avec son Hlne, Julie la
regardait d'un oeil sombre, et cessait de rpondre  ces interrogations
enfantines qui font tant de plaisir aux mres, pour demander compte de
sa destine au prsent et  l'avenir. Ses yeux se mouillaient alors de
larmes, quand soudain quelque souvenir lui rappelait la scne de la
revue aux Tuileries. Les prvoyantes paroles de son pre retentissaient
derechef  son oreille, et sa conscience lui reprochait d'en avoir
mconnu la sagesse. De cette dsobissance folle venaient tous ses
malheurs; et souvent elle ne savait, entre tous, lequel tait le plus
difficile  porter. Non-seulement les doux trsors de son me restaient
ignors, mais elle ne pouvait jamais parvenir  se faire comprendre
de son mari, mme dans les choses les plus ordinaires de la vie. Au
moment o la facult d'aimer se dveloppait en elle plus forte et plus
active, l'amour permis, l'amour conjugal s'vanouissait au milieu de
graves souffrances physiques et morales. Puis elle avait pour son mari
cette compassion voisine du mpris qui fltrit  la longue tous les
sentiments. Enfin, si ses conversations avec quelques amis, si les
exemples, ou si certaines aventures du grand monde ne lui eussent pas
appris que l'amour apportait d'immenses bonheurs, ses blessures lui
auraient fait deviner les plaisirs profonds et purs qui doivent unir
des mes fraternelles. Dans le tableau que sa mmoire lui traait
du pass, la candide figure d'Arthur s'y dessinait chaque jour plus
pure et plus belle, mais rapidement; car elle n'osait s'arrter  ce
souvenir. Le silencieux et timide amour du jeune Anglais tait le seul
vnement qui, depuis le mariage, et laiss quelques doux vestiges
dans ce coeur sombre et solitaire. Peut-tre toutes les esprances
trompes, tous les dsirs avorts qui, graduellement, attristaient
l'esprit de Julie, se reportaient-ils, par un jeu naturel de
l'imagination, sur cet homme, dont les manires, les sentiments et le
caractre paraissaient offrir tant de sympathies avec les siens. Mais
cette pense avait toujours l'apparence d'un caprice, d'un songe. Aprs
ce rve impossible, toujours clos par des soupirs, Julie se rveillait
plus malheureuse, et sentait encore mieux ses douleurs latentes quand
elle les avait endormies sous les ailes d'un bonheur imaginaire.
Parfois, ses plaintes prenaient un caractre de folie et d'audace,
elle voulait des plaisirs  tout prix; mais, plus souvent encore, elle
restait en proie  je ne sais quel engourdissement stupide, coutait
sans comprendre, ou concevait des penses si vagues, si indcises,
qu'elle n'et pas trouv de langage pour les rendre. Froisse dans
ses plus intimes volonts, dans les moeurs que, jeune fille, elle
avait rves jadis, elle tait oblige de dvorer ses larmes. A qui
se serait-elle plainte? de qui pouvait-elle tre entendue? Puis, elle
avait cette extrme dlicatesse de la femme, cette ravissante pudeur de
sentiment qui consiste  taire une plainte inutile,  ne pas prendre
un avantage quand le triomphe doit humilier le vainqueur et le vaincu.
Julie essayait de donner sa capacit, ses propres vertus  monsieur
d'Aiglemont, et se vantait de goter le bonheur qui lui manquait. Toute
sa finesse de femme tait employe en pure perte  des mnagements
ignors de celui-l mme dont ils perptuaient le despotisme. Par
moments, elle tait ivre de malheur, sans ide, sans frein; mais,
heureusement, une pit vraie la ramenait toujours  une esprance
suprme: elle se rfugiait dans la vie future, admirable croyance qui
lui faisait accepter de nouveau sa tche douloureuse. Ces combats si
terribles, ces dchirements intrieurs taient sans gloire, ces longues
mlancolies taient inconnues; nulle crature ne recueillait ses
regards ternes, ses larmes amres jetes au hasard et dans la solitude.

Les dangers de la situation critique  laquelle la marquise tait
insensiblement arrive par la force des circonstances se rvlrent
 elle dans toute leur gravit pendant une soire du mois de janvier
1820. Quand deux poux se connaissent parfaitement et ont pris une
longue habitude d'eux-mmes, lorsqu'une femme sait interprter les
moindres gestes d'un homme et peut pntrer les sentiments ou les
choses qu'il lui cache, alors des lumires soudaines clatent souvent
aprs des rflexions ou des remarques prcdentes, dues au hasard, ou
primitivement faites avec insouciance. Une femme se rveille souvent
tout  coup sur le bord ou au fond d'un abme. Ainsi la marquise,
heureuse d'tre seule depuis quelques jours, devina le secret de sa
solitude. Inconstant ou lass, gnreux ou plein de piti pour elle,
son mari ne lui appartenait plus. En ce moment, elle ne pensa plus 
elle, ni  ses souffrances, ni  ses sacrifices; elle ne fut plus que
mre, et vit la fortune, l'avenir, le bonheur de sa fille; sa fille,
le seul tre d'o lui vnt quelque flicit; son Hlne, seul bien qui
l'attacht  la vie. Maintenant, Julie voulait vivre pour prserver son
enfant du joug effroyable sous lequel une martre pouvait touffer la
vie de cette chre crature. A cette nouvelle prvision d'un sinistre
avenir, elle tomba dans une de ces mditations ardentes qui dvorent
des annes entires. Entre elle et son mari, dsormais, il devait se
trouver tout un monde de penses, dont le poids porterait sur elle
seule. Jusqu'alors, sre d'tre aime par Victor, autant qu'il pouvait
aimer, elle s'tait dvoue  un bonheur qu'elle ne partageait pas;
mais aujourd'hui, n'ayant plus la satisfaction de savoir que ses larmes
faisaient la joie de son mari, seule dans le monde, il ne lui restait
plus que le choix des malheurs. Au milieu du dcouragement qui, dans
le calme et le silence de la nuit, dtendit toutes ses forces; au
moment o, quittant son divan et son feu presque teint, elle allait,
 la lueur d'une lampe, contempler sa fille d'un oeil sec, monsieur
d'Aiglemont rentra plein de gaiet. Julie lui fit admirer le sommeil
d'Hlne; mais il accueillit l'enthousiasme de sa femme par une phrase
banale.

--A cet ge, dit-il, tous les enfants sont gentils.

Puis, aprs avoir insouciamment bais le front de sa fille, il baissa
les rideaux du berceau, regarda Julie, lui prit la main, et l'amena
prs de lui sur ce divan o tant de fatales penses venaient de surgir.

--Vous tes bien belle ce soir, madame d'Aiglemont! s'cria-t-il avec
cette insupportable gaiet dont le vide tait si connu de la marquise.

--O avez-vous pass la soire? lui demanda-t-elle en feignant une
profonde indiffrence.

--Chez madame de Srizy.

Il avait pris sur la chemine un cran, et il en examinait le
transparent avec attention, sans avoir aperu la trace des larmes
verses par sa femme. Julie frissonna. Le langage ne suffirait pas 
exprimer le torrent de penses qui s'chappa de son coeur et qu'elle
dut y contenir.

--Madame de Srizy donne un concert lundi prochain, et se meurt d'envie
de t'avoir. Il suffit que depuis long-temps tu n'aies paru dans le
monde pour qu'elle dsire te voir chez elle. C'est une bonne femme qui
t'aime beaucoup. Tu me feras plaisir d'y venir: j'ai presque rpondu de
toi...

--J'irai, rpondit Julie.

Le son de la voix, l'accent et le regard de la marquise eurent quelque
chose de si pntrant, de si particulier, que, malgr son insouciance,
Victor regarda sa femme avec tonnement. Ce fut tout. Julie avait
devin que madame de Srizy tait la femme qui lui avait enlev le
coeur de son mari. Elle s'engourdit dans une rverie de dsespoir, et
parut trs occupe  regarder le feu. Victor faisait tourner l'cran
dans ses doigts avec l'air ennuy d'un homme qui, aprs avoir t
heureux ailleurs, apporte chez lui la fatigue du bonheur. Quand il eut
bill plusieurs fois, il prit un flambeau d'une main, de l'autre alla
chercher languissamment le cou de sa femme, et voulut l'embrasser;
mais Julie se baissa, lui prsenta son front, et y reut le baiser du
soir, ce baiser machinal, sans amour, espce de grimace qui lui parut
alors odieuse. Quand Victor eut ferm la porte, la marquise tomba sur
un sige; ses jambes chancelrent, elle fondit en larmes. Il faut avoir
subi le supplice de quelque scne analogue pour comprendre tout ce que
celle-ci cache de douleurs, pour deviner les longs et terribles drames
auxquels elle donne lieu. Ces simples et niaises paroles, ces silences
entre les deux poux, les gestes, les regards, la manire dont le
marquis s'tait assis devant le feu, l'attitude qu'il eut en cherchant
 baiser le cou de sa femme, tout avait servi  faire, de cette heure,
un tragique dnouement  la vie solitaire et douloureuse mene par
Julie. Dans sa folie, elle se mit  genoux devant son divan, s'y
plongea le visage pour ne rien voir, et pria le ciel, en donnant aux
paroles habituelles de son oraison un accent intime, une signification
nouvelle qui eussent dchir le coeur de son mari, s'il l'et entendue.

Elle demeura pendant huit jours proccupe de son avenir, en proie 
son malheur, qu'elle tudiait en cherchant les moyens de ne pas mentir
 son coeur, de regagner son empire sur le marquis, et de vivre assez
longtemps pour veiller au bonheur de sa fille. Elle rsolut alors de
lutter avec sa rivale, de reparatre dans le monde, d'y briller; de
feindre pour son mari un amour qu'elle ne pouvait plus prouver, de
le sduire; puis, lorsque par ses artifices elle l'aurait soumis 
son pouvoir, d'tre coquette avec lui comme le sont ces capricieuses
matresses qui se font un plaisir de tourmenter leurs amants. Ce
mange odieux tait le seul remde possible  ses maux. Ainsi, elle
deviendrait matresse de ses souffrances, elle les ordonnerait selon
son bon plaisir, et les rendrait plus rares tout en subjuguant son
mari, tout en le domptant sous un despotisme terrible. Elle n'eut
plus aucun remords de lui imposer une vie difficile. D'un seul
bond, elle s'lana dans les froids calculs de l'indiffrence. Pour
sauver sa fille, elle devina tout  coup les perfidies, les mensonges
des cratures qui n'aiment pas, les tromperies de la coquetterie,
et ces ruses atroces qui font har si profondment la femme chez
qui les hommes supposent alors des corruptions innes. A l'insu de
Julie, sa vanit fminine, son intrt et un vague dsir de vengeance
s'accordrent avec son amour maternel pour la faire entrer dans une
voie o de nouvelles douleurs l'attendaient. Mais elle avait l'me
trop belle, l'esprit trop dlicat, et surtout trop de franchise pour
tre long-temps complice de ces fraudes. Habitue  lire en elle-mme,
au premier pas dans le vice, car ceci tait du vice, le cri de sa
conscience devait touffer celui des passions et de l'gosme. En
effet, chez une jeune femme dont le coeur est encore pur, et o l'amour
est rest vierge, le sentiment de la maternit mme est soumis  la
voix de la pudeur. La pudeur n'est-elle pas toute la femme? Mais Julie
ne voulut apercevoir aucun danger, aucune faute dans sa nouvelle vie.
Elle vint chez madame de Srizy. Sa rivale comptait voir une femme
ple, languissante; la marquise avait mis du rouge, et se prsenta
dans tout l'clat d'une parure qui rehaussait encore sa beaut. Madame
la comtesse de Srizy tait une de ces femmes qui prtendent exercer
 Paris une sorte d'empire sur la mode et sur le monde; elle dictait
des arrts qui, reus dans le cercle o elle rgnait, lui semblaient
universellement adopts; elle avait la prtention de faire des mots;
elle tait souverainement _jugeuse_. Littrature, politique, hommes et
femmes, tout subissait sa censure; et madame de Srizy semblait dfier
celle des autres. Sa maison tait, en toute chose, un modle de bon
got. Au milieu de ces salons remplis de femmes lgantes et belles,
Julie triompha de la comtesse. Spirituelle, vive, smillante, elle
eut autour d'elle les hommes les plus distingus de la soire. Pour
le dsespoir des femmes, sa toilette tait irrprochable, et toutes
lui envirent une coupe de robe, une forme de corsage dont l'effet fut
attribu gnralement  quelque gnie de couturire inconnue, car les
femmes aiment mieux croire  la science des chiffons qu' la grce
et  la perfection de celles qui sont faites de manire  les bien
porter. Lorsque Julie se leva pour aller au piano chanter la romance
de Desdmone, les hommes accoururent de tous les salons pour entendre
cette clbre voix, muette depuis si long-temps, et il se fit un
profond silence. La marquise prouva de vives motions en voyant les
ttes presses aux portes et tous les regards attachs sur elle. Elle
chercha son mari, lui lana une oeillade pleine de coquetterie, et vit
avec plaisir qu'en ce moment son amour-propre tait extraordinairement
flatt. Heureuse de ce triomphe, elle ravit l'assemble dans la
premire partie d'_al piu salice_. Jamais ni la Malibran ni la Pasta
n'avaient fait entendre des chants si parfaits de sentiment et
d'intonation; mais, au moment de la reprise, elle regarda dans les
groupes, et aperut Arthur dont le regard fixe ne la quittait pas. Elle
tressaillit vivement, et sa voix s'altra.

Madame de Srizy s'lana de sa place vers la marquise.

--Qu'avez-vous, ma chre? Oh! pauvre petite, elle est si souffrante!
Je tremblais en lui voyant entreprendre une chose au-dessus de ses
forces...

La romance fut interrompue. Julie, dpite, ne se sentit plus le
courage de continuer et subit la compassion perfide de sa rivale.
Toutes les femmes chuchotrent; puis,  force de discuter cet incident,
elles devinrent la lutte commence entre la marquise et madame de
Srizy, qu'elles n'pargnrent pas dans leurs mdisances. Les bizarres
pressentiments qui avaient si souvent agit Julie se trouvaient tout 
coup raliss. En s'occupant d'Arthur, elle s'tait complue  croire
qu'un homme, en apparence si doux, si dlicat, devait tre rest fidle
 son premier amour. Parfois elle s'tait flatte d'tre l'objet de
cette belle passion, la passion pure et vraie d'un homme jeune, dont
toutes les penses appartiennent  sa bien-aime, dont tous les moments
lui sont consacrs, qui n'a point de dtours, qui rougit de ce qui
fait rougir une femme, pense comme une femme, ne lui donne point de
rivales, et se livre  elle sans songer  l'ambition, ni  la gloire,
ni  la fortune. Elle avait rv tout cela d'Arthur, par folie, par
distraction; puis tout  coup elle crut voir son rve accompli.
Elle lut sur le visage presque fminin du jeune Anglais les penses
profondes, les mlancolies douces, les rsignations douloureuses dont
elle-mme tait la victime. Elle se reconnut en lui. Le malheur et
la mlancolie sont les interprtes les plus loquents de l'amour,
et correspondent entre deux tres souffrants avec une incroyable
rapidit. La vue intime et l'intussusception des choses ou des ides
sont chez eux compltes et justes. Aussi la violence du choc que reut
la marquise lui rvla-t-elle tous les dangers de l'avenir. Trop
heureuse de trouver un prtexte  son trouble dans son tat habituel de
souffrance, elle se laissa volontiers accabler par l'ingnieuse piti
de madame de Srizy. L'interruption de la romance tait un vnement
dont s'entretenaient assez diversement plusieurs personnes. Les unes
dploraient le sort de Julie, et se plaignaient de ce qu'une femme si
remarquable ft perdue pour le monde; les autres voulaient savoir la
cause de ses souffrances et de la solitude dans laquelle elle vivait.

--Eh bien! mon cher Ronquerolles, disait le marquis au frre de madame
de Srizy, tu enviais mon bonheur en voyant madame d'Aiglemont, et tu
me reprochais de lui tre infidle? Va, tu trouverais mon sort bien
peu dsirable, si tu restais comme moi en prsence d'une jolie femme
pendant une ou deux annes, sans oser lui baiser la main, de peur de la
briser. Ne t'embarrasse jamais de ces bijoux dlicats, bons seulement
 mettre sous verre, et que leur fragilit, leur chert nous oblige
 toujours respecter. Sors-tu souvent ton beau cheval pour lequel tu
crains, m'a-t-on dit, les averses et la neige? Voil mon histoire. Il
est vrai que je suis sr de la vertu de ma femme; mais mon mariage est
une chose de luxe; et si tu me crois mari, tu te trompes. Aussi mes
infidlits sont-elles en quelque sorte lgitimes. Je voudrais bien
savoir comment vous feriez  ma place, messieurs les rieurs? Beaucoup
d'hommes auraient moins de mnagements que je n'en ai pour ma femme.
Je suis sr, ajouta-t-il  voix basse, que madame d'Aiglemont ne se
doute de rien. Aussi, certes, aurais-je grand tort de me plaindre, je
suis trs heureux... Seulement, rien n'est plus ennuyeux pour un homme
sensible, que de voir souffrir une pauvre crature  laquelle on est
attach...

--Tu as donc beaucoup de sensibilit? rpondit M. de Ronquerolles, car
tu es rarement chez toi.

Cette amicale pigramme fit rire les auditeurs; mais Arthur resta
froid et imperturbable, en gentleman qui a pris la gravit pour base
de son caractre. Les tranges paroles de ce mari firent sans doute
concevoir quelques esprances au jeune Anglais, qui attendit avec
patience le moment o il pourrait se trouver seul avec M. d'Aiglemont,
et l'occasion s'en prsenta bientt.

--Monsieur, lui dit-il, je vois avec une peine infinie l'tat de madame
la marquise, et si vous saviez que, faute d'un rgime particulier, elle
doit mourir misrablement, je pense que vous ne plaisanteriez pas sur
ses souffrances. Si je vous parle ainsi, j'y suis en quelque sorte
autoris par la certitude que j'ai de sauver madame d'Aiglemont, et de
la rendre  la vie et au bonheur. Il est peu naturel qu'un homme de mon
rang soit mdecin; et, nanmoins, le hasard a voulu que j'tudiasse la
mdecine. Or, je m'ennuie assez, dit-il en affectant un froid gosme
qui devait servir ses desseins, pour qu'il me soit indiffrent de
dpenser mon temps et mes voyages au profit d'un tre souffrant, au
lieu de satisfaire quelques sottes fantaisies. Les gurisons de ces
sortes de maladies sont rares, parce qu'elles exigent beaucoup de
soins, de temps et de patience; il faut surtout avoir de la fortune,
voyager, suivre scrupuleusement des prescriptions qui varient chaque
jour, et n'ont rien de dsagrable. Nous sommes deux gentilshommes,
dit-il en donnant  ce mot l'acception du mot anglais _gentleman_,
et nous pouvons nous entendre. Je vous prviens que si vous acceptez
ma proposition, vous serez  tout moment le juge de ma conduite. Je
n'entreprendrai rien sans vous avoir pour conseil, pour surveillant,
et je vous rponds du succs si vous consentez  m'obir. Oui, si vous
voulez ne pas tre pendant long-temps le mari de madame d'Aiglemont,
lui dit-il  l'oreille.

--Il est sr, milord, dit le marquis en riant, qu'un Anglais pouvait
seul me faire une proposition si bizarre. Permettez-moi de ne pas la
repousser et de ne pas l'accueillir, j'y songerai. Puis, avant tout,
elle doit tre soumise  ma femme.

En ce moment, Julie avait reparu au piano. Elle chanta l'air de
Smiramide, _Son regina, son guerriera_. Des applaudissements unanimes,
mais des applaudissements sourds, pour ainsi dire, les acclamations
polies du faubourg Saint-Germain, tmoignrent de l'enthousiasme
qu'elle excita.

Lorsque d'Aiglemont ramena sa femme  son htel, Julie vit avec une
sorte de plaisir inquiet le prompt succs de ses tentatives. Son mari,
rveill par le rle qu'elle venait de jouer, voulut l'honorer d'une
fantaisie, et la prit en got, comme il et fait d'une actrice. Julie
trouva plaisant d'tre traite ainsi, elle vertueuse et marie; elle
essaya de jouer avec son pouvoir, et dans cette premire lutte, sa
bont la fit succomber encore une fois, mais ce fut la plus terrible
de toutes les leons que lui gardait le sort. Vers deux ou trois
heures du matin, Julie tait sur son sant, sombre et rveuse, dans
le lit conjugal; une lampe  lueur incertaine clairait faiblement la
chambre, le silence le plus profond y rgnait; et, depuis une heure
environ, la marquise, livre  de poignants remords, versait des larmes
dont l'amertume ne peut tre comprise que des femmes qui se sont
trouves dans la mme situation. Il fallait avoir l'me de Julie pour
sentir comme elle l'horreur d'une caresse calcule, pour se trouver
autant froisse par un baiser froid; apostasie du coeur encore aggrave
par une douloureuse prostitution. Elle se msestimait elle-mme, elle
maudissait le mariage, elle aurait voulu tre morte; et, sans un cri
jet par sa fille, elle se serait peut-tre prcipite par la fentre
sur le pav. Monsieur d'Aiglemont dormait paisiblement prs d'elle,
sans tre rveill par les larmes chaudes que sa femme laissait tomber
sur lui. Le lendemain, Julie sut tre gaie. Elle trouva des forces
pour paratre heureuse et cacher, non plus sa mlancolie, mais une
invincible horreur. De ce jour elle ne se regarda plus comme une
femme irrprochable. Ne s'tait-elle pas menti  elle-mme, ds lors
n'tait-elle pas capable de dissimulation, et ne pouvait-elle pas plus
tard dployer une profondeur tonnante dans les dlits conjugaux? Son
mariage tait cause de cette perversit _ priori_ qui ne s'exerait
encore sur rien. Cependant elle s'tait dj demand pourquoi
rsister  un amant aim quand elle se donnait, contre son coeur et
contre le voeu de la nature,  un mari qu'elle n'aimait plus. Toutes
les fautes, et les crimes peut-tre, ont pour principe un mauvais
raisonnement ou quelque excs d'gosme. La socit ne peut exister
que par les sacrifices individuels qu'exigent les lois. En accepter
les avantages, n'est-ce pas s'engager  maintenir les conditions qui
la font subsister? Or, les malheureux sans pain, obligs de respecter
la proprit, ne sont pas moins  plaindre que les femmes blesses
dans les voeux et la dlicatesse de leur nature. Quelques jours aprs
cette scne, dont les secrets furent ensevelis dans le lit conjugal,
d'Aiglemont prsenta lord Grenville  sa femme. Julie reut Arthur
avec une politesse froide qui faisait honneur  sa dissimulation. Elle
imposa silence  son coeur, voila ses regards, donna de la fermet  sa
voix, et put ainsi rester matresse de son avenir. Puis, aprs avoir
reconnu par ces moyens, inns pour ainsi dire chez les femmes, toute
l'tendue de l'amour qu'elle avait inspir, madame d'Aiglemont sourit
 l'espoir d'une prompte gurison, et n'opposa plus de rsistance 
la volont de son mari, qui la violentait pour lui faire accepter les
soins du jeune docteur. Nanmoins, elle ne voulut se fier  lord
Grenville qu'aprs en avoir assez tudi les paroles et les manires
pour tre sre qu'il aurait la gnrosit de souffrir en silence.
Elle avait sur lui le plus absolu pouvoir, elle en abusait dj:
n'tait-elle pas femme?

Montcontour est un ancien manoir situ sur un de ces blonds rochers au
bas desquels passe la Loire, non loin de l'endroit o Julie s'tait
arrte en 1814. C'est un de ces petits chteaux de Touraine, blancs,
jolis,  tourelles sculptes, brods comme une dentelle de Malines;
un de ces chteaux mignons, pimpants qui se mirent dans les eaux du
fleuve avec leurs bouquets de mriers, leurs vignes, leurs chemins
creux, leurs longues balustrades  jour, leurs caves en rocher, leurs
manteaux de lierre et leurs escarpements. Les toits de Montcontour
ptillent sous les rayons du soleil, tout y est ardent. Mille vestiges
de l'Espagne potisent cette ravissante habitation: les gents d'or,
les fleurs  clochettes embaument la brise; l'air est caressant, la
terre sourit partout, et partout de douces magies enveloppent l'me, la
rendent paresseuse, amoureuse, l'amollissent et la bercent. Cette belle
et suave contre endort les douleurs et rveille les passions. Personne
ne reste froid sous ce ciel pur, devant ces eaux scintillantes. L
meurt plus d'une ambition, l vous vous couchez au sein d'un tranquille
bonheur, comme chaque soir le soleil se couche dans ses langes de
pourpre et d'azur. Par une douce soire du mois d'aot, en 1821,
deux personnes gravissaient les chemins pierreux qui dcoupent les
rochers sur lesquels est assis le chteau, et se dirigeaient vers les
hauteurs pour y admirer sans doute les points de vue multiplis qu'on
y dcouvre. Ces deux personnes taient Julie et lord Grenville; mais
cette Julie semblait tre une nouvelle femme. La marquise avait les
franches couleurs de la sant. Ses yeux, vivifis par une fconde
puissance, tincelaient  travers une humide vapeur, semblable au
fluide qui donne  ceux des enfants d'irrsistibles attraits. Elle
souriait  plein, elle tait heureuse de vivre, et concevait la vie.
A la manire dont elle levait ses pieds mignons, il tait facile de
voir que nulle souffrance n'alourdissait comme autrefois ses moindres
mouvements, n'alanguissait ni ses regards, ni ses paroles, ni ses
gestes. Sous l'ombrelle de soie blanche qui la garantissait des chauds
rayons du soleil, elle ressemblait  une jeune marie sous son voile,
 une vierge prte  se livrer aux enchantements de l'amour. Arthur
la conduisait avec un soin d'amant, il la guidait comme on guide
un enfant, la mettait dans le meilleur chemin, lui faisait viter
les pierres, lui montrait une chappe de vue ou l'amenait devant
une fleur, toujours m par un perptuel sentiment de bont, par une
intention dlicate, par une connaissance intime du bien-tre de cette
femme, sentiments qui semblaient tre inns en lui, autant et plus
peut-tre que le mouvement ncessaire  sa propre existence. La malade
et son mdecin marchaient du mme pas sans tre tonns d'un accord qui
paraissait avoir exist ds le premier jour o ils marchrent ensemble;
ils obissaient  une mme volont, s'arrtaient, impressionns par
les mmes sensations; leurs regards, leurs paroles correspondaient 
des penses mutuelles. Parvenus tous deux en haut d'une vigne, ils
voulurent aller se reposer sur une de ces longues pierres blanches que
l'on extrait continuellement des caves pratiques dans le rocher; mais
avant de s'y asseoir, Julie contempla le site.

--Le beau pays! s'cria-t-elle. Dressons une tente et vivons ici.
Victor, cria-t-elle, venez donc, venez donc!

Monsieur d'Aiglemont rpondit d'en bas par un cri de chasseur, mais
sans hter sa marche; seulement il regardait sa femme de temps en temps
lorsque les sinuosits du sentier le lui permettaient. Julie aspira
l'air avec plaisir en levant la tte et en jetant  Arthur un de ces
coups d'oeil fins par lesquels une femme d'esprit dit toute sa pense.

--Oh! reprit-elle, je voudrais rester toujours ici. Peut-on jamais se
lasser d'admirer cette belle valle? Savez-vous le nom de cette jolie
rivire, milord?

--C'est la Cise.

--La Cise, rpta-t-elle. Et l-bas, devant nous, qu'est-ce?

--Ce sont les coteaux du Cher, dit-il.

--Et sur la droite? Ah! c'est Tours. Mais voyez le bel effet que
produisent dans le lointain les clochers de la cathdrale.

Elle se fit muette, et laissa tomber sur la main d'Arthur la main
qu'elle avait tendue vers la ville. Tous deux, ils admirrent en
silence le paysage et les beauts de cette nature harmonieuse. Le
murmure des eaux, la puret de l'air et du ciel, tout s'accordait avec
les penses qui vinrent en foule dans leurs coeurs aimants et jeunes.

--Oh! mon Dieu, combien j'aime ce pays, rpta Julie avec un
enthousiasme croissant et naf. Vous l'avez habit longtemps?
reprit-elle aprs une pause.

A ces mots, lord Grenville tressaillit.

--C'est l, rpondit-il avec mlancolie en montrant un bouquet de
noyers sur la route, l que prisonnier je vous vis pour la premire
fois....

--Oui, mais j'tais dj bien triste; cette nature me sembla sauvage,
et maintenant....

Elle s'arrta, lord Grenville n'osa pas la regarder.

--C'est  vous, dit enfin Julie aprs un long silence, que je dois ce
plaisir. Ne faut-il pas tre vivante pour prouver les joies de la vie,
et jusqu' prsent n'tais-je pas morte  tout? Vous m'avez donn plus
que la sant, vous m'avez appris  en sentir tout le prix...

Les femmes ont un inimitable talent pour exprimer leurs sentiments
sans employer de trop vives paroles; leur loquence est surtout dans
l'accent, dans le geste, l'attitude et les regards. Lord Grenville se
cacha la tte dans ses mains, car des larmes roulaient dans ses yeux.
Ce remerciement tait le premier que Julie lui ft depuis leur dpart
de Paris. Pendant une anne entire, il avait soign la marquise avec
le dvouement le plus entier. Second par d'Aiglemont, il l'avait
conduite aux eaux d'Aix, puis sur les bords de la mer  La Rochelle.
piant  tout moment les changements que ses savantes et simples
prescriptions produisaient sur la constitution dlabre de Julie, il
l'avait cultive comme une fleur rare peut l'tre par un horticulteur
passionn. La marquise avait paru recevoir les soins intelligents
d'Arthur avec tout l'gosme d'une Parisienne habitue aux hommages, ou
avec l'insouciance d'une courtisane qui ne sait ni le cot des choses
ni la valeur des hommes, et les prise au degr d'utilit dont ils lui
sont. L'influence exerce sur l'me par les lieux est une chose digne
de remarque. Si la mlancolie nous gagne infailliblement lorsque nous
sommes au bord des eaux, une autre loi de notre nature impressible fait
que, sur les montagnes, nos sentiments s'purent: la passion y gagne
en profondeur ce qu'elle parat perdre en vivacit. L'aspect du vaste
bassin de la Loire, l'lvation de la jolie colline o les deux amants
s'taient assis, causaient peut-tre le calme dlicieux dans lequel
ils savourrent d'abord le bonheur qu'on gote  deviner l'tendue
d'une passion cache sous des paroles insignifiantes en apparence.
Au moment o Julie achevait la phrase qui avait si vivement mu lord
Grenville, une brise caressante agita la cime des arbres, rpandit la
fracheur des eaux dans l'air; quelques nuages couvrirent le soleil,
et des ombres molles laissrent voir toutes les beauts de cette jolie
nature. Julie dtourna la tte pour drober au jeune lord la vue des
larmes qu'elle russit  retenir et  scher, car l'attendrissement
d'Arthur l'avait promptement gagne. Elle n'osa lever les yeux sur
lui dans la crainte qu'il ne lt trop de joie dans ce regard. Son
instinct de femme lui faisait sentir qu' cette heure dangereuse elle
devait ensevelir son amour au fond de son coeur. Cependant le silence
pouvait tre galement redoutable. En s'apercevant que lord Grenville
tait hors d'tat de prononcer une parole, Julie reprit d'une voix
douce:--Vous tes touch de ce que je vous ai dit, milord. Peut-tre
cette vive expansion est-elle la manire que prend une me gracieuse
et bonne comme l'est la vtre pour revenir sur un faux jugement. Vous
m'aurez crue ingrate en me trouvant froide et rserve, ou moqueuse et
insensible pendant ce voyage qui heureusement va bientt se terminer.
Je n'aurais pas t digne de recevoir vos soins, si je n'avais su les
apprcier. Milord, je n'ai rien oubli. Hlas! je n'oublierai rien,
ni la sollicitude qui vous faisait veiller sur moi comme une mre
veille sur son enfant, ni surtout la noble confiance de nos entretiens
fraternels, la dlicatesse de vos procds; sductions contre
lesquelles nous sommes toutes sans armes. Milord, il est hors de mon
pouvoir de vous rcompenser....

A ce mot, Julie s'loigna vivement, et lord Grenville ne fit aucun
mouvement pour l'arrter, la marquise alla sur une roche  une faible
distance, et y resta immobile; leurs motions furent un secret pour
eux-mmes, sans doute ils pleurrent en silence; les chants des
oiseaux, si gais, si prodigues d'expressions tendres au coucher du
soleil, durent augmenter la violente commotion qui les avait forcs de
se sparer: la nature se chargeait de leur exprimer un amour dont ils
n'osaient parler.

--Eh! bien, milord, reprit Julie en se mettant devant lui dans une
attitude pleine de dignit qui lui permit de prendre la main d'Arthur,
je vous demanderai de rendre pure et sainte la vie que vous m'avez
restitue. Ici, nous nous quitterons. Je sais, ajouta-t-elle en voyant
plir lord Grenville, que, pour prix de votre dvouement, je vais
exiger de vous un sacrifice encore plus grand que ceux dont l'tendue
devrait tre mieux reconnue par moi... Mais, il le faut.... vous ne
resterez pas en France. Vous le commander, n'est-ce pas vous donner des
droits qui seront sacrs? ajouta-t-elle en mettant la main du jeune
homme sur son coeur palpitant.

Arthur se leva.

--Oui, dit-il.

En ce moment il montra d'Aiglemont qui tenait sa fille dans ses bras,
et qui parut de l'autre ct d'un chemin creux sur la balustrade du
chteau. Il y avait grimp pour y faire sauter sa petite Hlne.

--Julie, je ne vous parlerai point de mon amour, nos mes se
comprennent trop bien. Quelque profonds, quelque secrets que fussent
mes plaisirs de coeur, vous les avez tous partags. Je le sens, je le
sais, je le vois. Maintenant, j'acquiers la dlicieuse preuve de la
constante sympathie de nos coeurs, mais je fuirai... J'ai plusieurs
fois calcul trop habilement les moyens de tuer cet homme pour pouvoir
y toujours rsister, si je restais prs de vous.

--J'ai eu la mme pense, dit-elle en laissant paratre sur sa figure
trouble les marques d'une surprise douloureuse.

Mais il y avait tant de vertu, tant de certitude d'elle-mme et tant
de victoires secrtement remportes sur l'amour dans l'accent et le
geste qui chapprent  Julie, que lord Grenville demeura pntr
d'admiration. L'ombre mme du crime s'tait vanouie dans cette nave
conscience. Le sentiment religieux qui dominait sur ce beau front
devait toujours en chasser les mauvaises penses involontaires que
notre imparfaite nature engendre, mais qui montrent tout  la fois la
grandeur et les prils de notre destine.

--Alors, reprit-elle, j'aurais encouru votre mpris, et il m'aurait
sauve, reprit-elle en baissant les yeux. Perdre votre estime,
n'tait-ce pas mourir?

Ces deux hroques amants restrent encore un moment silencieux,
occups  dvorer leurs peines: bonnes et mauvaises, leurs penses
taient fidlement les mmes, et ils s'entendaient aussi bien dans
leurs intimes plaisirs que dans leurs douleurs les plus caches.

--Je ne dois pas murmurer, le malheur de ma vie est mon ouvrage,
ajouta-t-elle en levant au ciel des yeux pleins de larmes.

--Milord, s'cria le gnral de sa place en faisant un geste, nous nous
sommes rencontrs ici pour la premire fois. Vous ne vous en souvenez
peut-tre pas. Tenez, l-bas, prs de ces peupliers.

L'Anglais rpondit par une brusque inclination de tte.

--Je devais mourir jeune et malheureuse, rpondit Julie. Oui, ne
croyez pas que je vive. Le chagrin sera tout aussi mortel que pouvait
l'tre la terrible maladie de laquelle vous m'avez gurie. Je ne me
crois pas coupable. Non, les sentiments que j'ai conus pour vous sont
irrsistibles, ternels, mais bien involontaires, et je veux rester
vertueuse. Cependant je serai tout  la fois fidle  ma conscience
d'pouse,  mes devoirs de mre et aux voeux de mon coeur. coutez,
lui dit-elle d'une voix altre, je n'appartiendrai plus  cet homme,
jamais. Et, par un geste effrayant d'horreur et de vrit, Julie montra
son mari.--Les lois du monde, reprit-elle, exigent que je lui rende
l'existence heureuse, j'y obirai; je serai sa servante; mon dvouement
pour lui sera sans bornes, mais d'aujourd'hui je suis veuve. Je ne
veux tre une prostitue ni  mes yeux ni  ceux du monde; si je ne
suis point  monsieur d'Aiglemont, je ne serai jamais  un autre. Vous
n'aurez de moi que ce que vous m'avez arrach. Voil l'arrt que j'ai
port sur moi-mme, dit-elle en regardant Arthur avec fiert. Il est
irrvocable, milord. Maintenant, apprenez que si vous cdiez  une
pense criminelle, la veuve de monsieur d'Aiglemont entrerait dans un
clotre, soit en Italie, soit en Espagne. Le malheur a voulu que nous
ayons parl de notre amour. Ces aveux taient invitables peut-tre;
mais que ce soit pour la dernire fois que nos coeurs aient si
fortement vibr. Demain, vous feindrez de recevoir une lettre qui vous
appelle en Angleterre, et nous nous quitterons pour ne plus nous revoir.

Cependant Julie, puise par cet effort, sentit ses genoux flchir, un
froid mortel la saisit, et par une pense bien fminine, elle s'assit
pour ne pas tomber dans les bras d'Arthur.

--Julie! cria lord Grenville.

Ce cri perant retentit comme un clat de tonnerre. Cette dchirante
clameur exprima tout ce que l'amant, jusque-l muet, n'avait pu dire.

--H bien! qu'a-t-elle donc? demanda le gnral.

En entendant ce cri, le marquis avait ht le pas, et se trouva soudain
devant les deux amants.

--Ce ne sera rien, dit Julie avec cet admirable sang-froid que la
finesse naturelle aux femmes leur permet d'avoir assez souvent dans les
grandes crises de la vie. La fracheur de ce noyer a failli me faire
perdre connaissance, et mon docteur a d en frmir de peur. Ne suis-je
pas pour lui comme une oeuvre d'art qui n'est pas encore acheve? Il a
peut-tre trembl de la voir dtruite...

Elle prit audacieusement le bras de lord Grenville, sourit  son mari,
regarda le paysage avant de quitter le sommet des rochers, et entrana
son compagnon de voyage en lui prenant la main.

--Voici, certes, le plus beau site que nous ayons vu, dit-elle; je ne
l'oublierai jamais. Voyez donc, Victor, quels lointains, quelle tendue
et quelle varit. Ce pays me fait concevoir l'amour.

Riant d'un rire presque convulsif, mais riant de manire  tromper son
mari, elle sauta gaiement dans les chemins creux, et disparut.

--Eh! quoi, sitt?... dit-elle quand elle se trouva loin de monsieur
d'Aiglemont. H! quoi, mon ami, dans un instant nous ne pourrons plus
tre, et ne serons plus jamais nous-mmes; enfin nous ne vivrons plus...

--Allons lentement, rpondit lord Grenville, les voitures sont encore
loin. Nous marcherons ensemble, et s'il nous est permis de mettre des
paroles dans nos regards, nos coeurs vivront un moment de plus.

Ils se promenrent sur la leve, au bord des eaux, aux dernires lueurs
du soir, presque silencieusement, disant de vagues paroles, douces
comme le murmure de la Loire, mais qui remuaient l'me. Le soleil,
au moment de sa chute, les enveloppa de ses reflets rouges avant de
disparatre, image mlancolique de leur fatal amour. Trs inquiet de ne
pas retrouver sa voiture  l'endroit o il s'tait arrt, le gnral
suivait ou devanait les deux amants, sans se mler de la conversation.
La noble et dlicate conduite que lord Grenville tenait pendant ce
voyage avait dtruit les soupons du marquis, et depuis quelque
temps il laissait sa femme libre, en se confiant  la foi punique
du lord-docteur. Arthur et Julie marchrent encore dans le triste
et douloureux accord de leurs coeurs fltris. Nagure, en montant 
travers les escarpements de Montcontour, ils avaient tous deux une
vague esprance, un inquiet bonheur dont ils n'osaient pas se demander
compte; mais en descendant le long de la leve, ils avaient renvers
le frle difice construit dans leur imagination, et sur lequel ils
n'osaient respirer, semblables aux enfants qui prvoient la chute des
chteaux de cartes qu'ils ont btis. Ils taient sans esprance. Le
soir mme, lord Grenville partit. Le dernier regard qu'il jeta sur
Julie prouva malheureusement que, depuis le moment o la sympathie leur
avait rvl l'tendue d'une passion si forte, il avait eu raison de se
dfier de lui-mme.

Quand monsieur d'Aiglemont et sa femme se trouvrent le lendemain
assis au fond de leur voiture, sans leur compagnon de voyage, et
qu'ils parcoururent avec rapidit la route, jadis faite en 1814 par
la marquise, alors ignorante de l'amour et qui en avait alors presque
maudit la constance, elle retrouva mille impressions oublies. Le coeur
a sa mmoire  lui. Telle femme incapable de se rappeler les vnements
les plus graves, se souviendra pendant toute sa vie des choses qui
importent  ses sentiments. Aussi, Julie eut-elle une parfaite
souvenance de dtails mme frivoles; elle reconnut avec bonheur les
plus lgers accidents de son premier voyage, et jusqu' des penses qui
lui taient venues  certains endroits de la route. Victor, redevenu
passionnment amoureux de sa femme depuis qu'elle avait recouvr la
fracheur de la jeunesse et toute sa beaut, se serra prs d'elle  la
faon des amants. Lorsqu'il essaya de la prendre dans ses bras, elle se
dgagea doucement, et trouva je ne sais quel prtexte pour viter cette
innocente caresse. Puis, bientt, elle eut horreur du contact de Victor
de qui elle sentait et partageait la chaleur, par la manire dont ils
taient assis. Elle voulut se mettre seule sur le devant de la voiture;
mais son mari lui fit la grce de la laisser au fond. Elle le remercia
de cette attention par un soupir auquel il se mprit, et cet ancien
sducteur de garnison, interprtant  son avantage la mlancolie de sa
femme, la mit  la fin du jour dans l'obligation de lui parler avec une
fermet qui lui imposa.

--Mon ami, lui dit-elle, vous avez dj failli me tuer; vous le
savez. Si j'tais encore une jeune fille sans exprience, je pourrais
recommencer le sacrifice de ma vie; mais je suis mre, j'ai une fille
 lever, et je me dois autant  elle qu' vous. Subissons un malheur
qui nous atteint galement. Vous tes le moins  plaindre. N'avez-vous
pas su trouver des consolations que mon devoir, notre honneur commun,
et, mieux que tout cela, la nature m'interdisent. Tenez, ajouta-t-elle,
vous avez tourdiment oubli dans un tiroir trois lettres de madame de
Srizy; les voici. Mon silence vous prouve que vous avez en moi une
femme pleine d'indulgence, et qui n'exige pas de vous les sacrifices
auxquels les lois la condamnent; mais j'ai assez rflchi pour savoir
que nos rles ne sont pas les mmes, et que la femme seule est
prdestine au malheur. Ma vertu repose sur des principes arrts et
fixes. Je saurai vivre irrprochable; mais laissez-moi vivre.

Le marquis, abasourdi par la logique que les femmes savent tudier aux
clarts de l'amour, fut subjugu par l'espce de dignit qui leur est
naturelle dans ces sortes de crises. La rpulsion instinctive que Julie
manifestait pour tout ce qui froissait son amour et les voeux de son
coeur est une des plus belles choses de la femme, et vient peut-tre
d'une vertu naturelle que ni les lois ni la civilisation ne feront
taire. Mais qui donc oserait blmer les femmes? Quand elles ont impos
silence au sentiment exclusif qui ne leur permet pas d'appartenir 
deux hommes, ne sont-elles pas comme des prtres sans croyance? Si
quelques esprits rigides blment l'espce de transaction conclue par
Julie entre ses devoirs et son amour, les mes passionnes lui en
feront un crime. Cette rprobation gnrale accuse ou le malheur qui
attend les dsobissances aux lois, ou de bien tristes imperfections
dans les institutions sur lesquelles repose la socit europenne.

Deux ans se passrent, pendant lesquels monsieur et madame d'Aiglemont
menrent la vie des gens du monde, allant chacun de leur ct, se
rencontrant dans les salons plus souvent que chez eux; lgant divorce
par lequel se terminent beaucoup de mariages dans le grand monde. Un
soir, par extraordinaire, les deux poux se trouvaient runis dans
leur salon. Madame d'Aiglemont avait eu  dner l'une de ses amies. Le
gnral, qui dnait toujours en ville, tait rest chez lui.

--Vous allez tre bien heureuse, madame la marquise, dit monsieur
d'Aiglemont en posant sur une table la tasse dans laquelle il venait de
boire son caf. Le marquis regarda madame de Wimphen d'un air moiti
malicieux, moiti chagrin, et ajouta:--Je pars pour une longue chasse,
o je vais avec le grand-veneur. Vous serez au moins pendant huit jours
absolument veuve, et c'est ce que vous dsirez, je crois...

--Guillaume, dit-il au valet qui vint enlever les tasses, faites
atteler.

Madame de Wimphen tait cette Louisa  laquelle jadis madame
d'Aiglemont voulait conseiller le clibat. Les deux femmes se jetrent
un regard d'intelligence qui prouvait que Julie avait trouv dans son
amie une confidente de ses peines, confidente prcieuse et charitable,
car madame de Wimphen tait trs heureuse en mariage; et, dans la
situation oppose o elles taient, peut-tre le bonheur de l'une
faisait-il une garantie de son dvouement au malheur de l'autre. En
pareil cas, la dissemblance des destines est presque toujours un
puissant lien d'amiti.

--Est-ce le temps de la chasse? dit Julie en jetant un regard
indiffrent  son mari.

Le mois de mars tait  sa fin.

--Madame, le grand-veneur chasse quand il veut et o il veut. Nous
allons en fort royale tuer des sangliers.

--Prenez garde qu'il ne vous arrive quelque accident...

--Un malheur est toujours imprvu, rpondit-il en souriant.

--La voiture de monsieur est prte, dit Guillaume.

Le gnral se leva, baisa la main de madame de Wimphen, et se tourna
vers Julie.

--Madame, si je prissais victime d'un sanglier! dit-il d'un air
suppliant.

--Qu'est-ce que cela signifie? demanda madame de Wimphen.

--Allons, venez, dit madame d'Aiglemont  Victor. Puis, elle sourit
comme pour dire  Louisa:--Tu vas voir.

Julie tendit son cou  son mari, qui s'avana pour l'embrasser; mais la
marquise se baissa de telle sorte, que le baiser conjugal glissa sur la
ruche de sa plerine.

--Vous en tmoignerez devant Dieu, reprit le marquis en s'adressant
 madame de Wimphen, il me faut un firman pour obtenir cette lgre
faveur. Voil comment ma femme entend l'amour. Elle m'a amen l, je ne
sais par quelle ruse. Bien du plaisir!

Et il sortit.

--Mais ton pauvre mari est vraiment bien bon, s'cria Louisa quand les
deux femmes se trouvrent seules. Il t'aime.

--Oh! n'ajoute pas une syllabe  ce dernier mot. Le nom que je porte me
fait horreur...

--Oui, mais Victor t'obit entirement, dit Louisa.

--Son obissance, rpondit Julie, est en partie fonde sur la grande
estime que je lui ai inspire. Je suis une femme trs vertueuse selon
les lois; je lui rends sa maison agrable, je ferme les yeux sur ses
intrigues, je ne prends rien sur sa fortune; il peut en gaspiller les
revenus  son gr: j'ai soin seulement d'en conserver le capital. A ce
prix, j'ai la paix. Il ne s'explique pas, ou ne veut pas s'expliquer
mon existence. Mais si je mne ainsi mon mari, ce n'est pas sans
redouter les effets de son caractre. Je suis comme un conducteur
d'ours qui tremble qu'un jour la muselire ne se brise. Si Victor
croyait avoir le droit de ne plus m'estimer, je n'ose prvoir ce qui
pourrait arriver; car il est violent, plein d'amour-propre, de vanit
surtout. S'il n'a pas l'esprit assez subtil pour prendre un parti
sage dans une circonstance dlicate o ses passions mauvaises seront
mises en jeu; il est faible de caractre, et me tuerait peut-tre
provisoirement, quitte  mourir de chagrin le lendemain. Mais ce fatal
bonheur n'est pas  craindre...

Il y eut un moment de silence, pendant lequel les penses des deux
amies se portrent sur la cause secrte de cette situation.

--J'ai t bien cruellement obie, reprit Julie en lanant un regard
d'intelligence  Louisa. Cependant je ne _lui_ avais pas interdit de
m'crire. Ah! _il_ m'a oublie, et a eu raison. Il serait par trop
funeste que sa destine ft brise! n'est-ce pas assez de la mienne?
Croirais-tu, ma chre, que je lis les journaux anglais, dans le seul
espoir de voir son nom imprim. Eh! bien, il n'a pas encore paru  la
chambre des lords.

--Tu sais donc l'anglais?

--Je ne te l'ai pas dit! je l'ai appris.

--Pauvre petite, s'cria Louisa en saisissant la main de Julie, mais
comment peux-tu vivre encore?

--Ceci est un secret, rpondit la marquise en laissant chapper un
geste de navet presque enfantine. coute. Je prends de l'opium.
L'histoire de la duchesse de...,  Londres, m'en a donn l'ide.
Tu sais, Mathurin en a fait un roman. Mes gouttes de laudanum sont
trs-faibles. Je dors. Je n'ai gure que sept heures de veille, et je
les donne  ma fille...

Louisa regarda le feu, sans oser contempler son amie dont toutes les
misres se dveloppaient  ses yeux pour la premire fois.

--Louisa, garde-moi le secret, dit Julie aprs un moment de silence.

Tout  coup un valet apporta une lettre  la marquise.

--Ah! s'cria-t-elle en plissant.

--Je ne demanderai pas de qui, lui dit madame de Wimphen.

La marquise lisait et n'entendait plus rien, son amie vit les
sentiments les plus actifs, l'exaltation la plus dangereuse, se peindre
sur le visage de madame d'Aiglemont qui rougissait et plissait tour 
tour. Enfin Julie jeta le papier dans le feu.

--Cette lettre est incendiaire! Oh! mon coeur m'touffe.

Elle se leva, marcha; ses yeux brlaient.

--Il n'a pas quitt Paris! s'cria-t-elle.

Son discours saccad, que madame de Wimphen n'osa pas interrompre, fut
scand par des pauses effrayantes. A chaque interruption, les phrases
taient prononces d'un accent de plus en plus profond. Les derniers
mots eurent quelque chose de terrible.

--Il n'a pas cess de me voir,  mon insu. Un de mes regards surpris
chaque jour l'aide  vivre. Tu ne sais pas, Louisa? il meurt et demande
 me dire adieu, il sait que mon mari s'est absent ce soir pour
plusieurs jours, et va venir dans un moment. Oh! j'y prirai. Je suis
perdue. coute? reste avec moi. Devant deux femmes il n'osera pas! Oh!
demeure, je me crains.

--Mais mon mari sait que j'ai dn chez toi, rpondit madame de
Wimphen, et doit venir me chercher.

--Eh! bien, avant ton dpart, je l'aurai renvoy. Je serai notre
bourreau  tous deux. Hlas! il croira que je ne l'aime plus. Et cette
lettre! ma chre, elle contenait des phrases que je vois crites en
traits de feu.

Une voiture roula sous la porte.

--Ah! s'cria la marquise avec une sorte de joie, il vient publiquement
et sans mystre.

--Lord Grenville, cria le valet.

La marquise resta debout, immobile. En voyant Arthur ple, maigre et
hve, il n'y avait plus de svrit possible. Quoique lord Grenville
ft violemment contrari de ne pas trouver Julie seule, il parut calme
et froid. Mais pour ces deux femmes inities aux mystres de son amour,
sa contenance, le son de sa voix, l'expression de ses regards, eurent
un peu de la puissance attribue  la torpille. La marquise et madame
de Wimphen restrent comme engourdies par la vive communication d'une
douleur horrible. Le son de la voix de lord Grenville faisait palpiter
si cruellement madame d'Aiglemont, qu'elle n'osait lui rpondre de
peur de lui rvler l'tendue du pouvoir qu'il exerait sur elle;
lord Grenville n'osait regarder Julie, en sorte que madame de Wimphen
fit presque  elle seule les frais d'une conversation sans intrt;
lui jetant un regard empreint d'une touchante reconnaissance, Julie
la remercia du secours qu'elle lui donnait. Alors les deux amants
imposrent silence  leurs sentiments, et durent se tenir dans les
bornes prescrites par le devoir et les convenances. Mais bientt on
annona monsieur de Wimphen; en le voyant entrer, les deux amies se
lancrent un regard, et comprirent, sans se parler, les nouvelles
difficults de la situation. Il tait impossible de mettre monsieur de
Wimphen dans le secret de ce drame, et Louisa n'avait pas de raisons
valables  donner  son mari, en lui demandant  rester chez son amie.
Lorsque madame de Wimphen mit son chle, Julie se leva comme pour aider
Louisa  l'attacher, et dit  voix basse:--J'aurai du courage. S'il est
venu publiquement chez moi, que puis-je craindre? Mais, sans toi, dans
le premier moment, en le voyant si chang, je serais tombe  ses pieds.

--H! bien, Arthur, vous ne m'avez pas obi, dit madame d'Aiglemont
d'une voix tremblante en revenant prendre sa place sur une causeuse o
lord Grenville n'osa venir s'asseoir.

--Je n'ai pu rsister plus longtemps au plaisir d'entendre votre
voix, d'tre auprs de vous. C'tait une folie, un dlire. Je ne suis
plus matre de moi. Je me suis bien consult, je suis trop faible. Je
dois mourir. Mais mourir sans vous avoir vue, sans avoir cout le
frmissement de votre robe, sans avoir recueilli vos pleurs, quelle
mort!

Il voulut s'loigner de Julie, mais son brusque mouvement fit tomber
un pistolet de sa poche. La marquise regarda cette arme d'un oeil
qui n'exprimait plus ni passion ni pense. Lord Grenville ramassa le
pistolet et parut violemment contrari d'un accident qui pouvait passer
pour une spculation d'amoureux.

--Arthur! demanda Julie.

--Madame, rpondit-il en baissant les yeux, j'tais venu plein de
dsespoir, je voulais.

Il s'arrta.

--Vous vouliez vous tuer chez moi! s'cria-t-elle.

--Non pas seul, dit-il d'une voix douce.

--Eh! quoi, mon mari, peut-tre?

--Non, non, s'cria-t-il d'une voix touffe. Mais rassurez-vous,
reprit-il, mon fatal projet s'est vanoui. Lorsque je suis entr, quand
je vous ai vue, alors je me suis senti le courage de me taire, de
mourir seul.

Julie se leva, se jeta dans les bras d'Arthur qui, malgr les sanglots
de sa matresse, distingua deux paroles pleines de passion.

--Connatre le bonheur et mourir, dit-elle. Eh! bien, oui!

Toute l'histoire de Julie tait dans ce cri profond, cri de nature et
d'amour auquel les femmes sans religion succombent; Arthur la saisit
et la porta sur le canap par un mouvement empreint de toute la
violence que donne un bonheur inespr. Mais tout  coup la marquise
s'arracha des bras de son amant, lui jeta le regard fixe d'une femme
au dsespoir, le prit par la main, saisit un flambeau, l'entrana dans
sa chambre  coucher; puis, parvenue au lit o dormait Hlne, elle
repoussa doucement les rideaux et dcouvrit son enfant en mettant une
main devant la bougie, afin que la clart n'offenst pas les paupires
transparentes et  peine fermes de la petite fille. Hlne avait les
bras ouverts, et souriait en dormant. Julie montra par un regard son
enfant  lord Grenville. Ce regard disait tout.

--Un mari, nous pouvons l'abandonner mme quand il nous aime. Un homme
est un tre fort, il a des consolations. Nous pouvons mpriser les lois
du monde. Mais un enfant sans mre!

Toutes ces penses et mille autres plus attendrissantes encore taient
dans ce regard.

--Nous pouvons l'emporter, dit l'Anglais en murmurant, je l'aimerai
bien...

--Maman! dit Hlne en s'veillant.

A ce mot, Julie fondit en larmes. Lord Grenville s'assit et resta les
bras croiss, muet et sombre.

--Maman! Cette jolie, cette nave interpellation rveilla tant de
sentiments nobles et tant d'irrsistibles sympathies, que l'amour fut
un moment cras sous la voix puissante de la maternit. Julie ne fut
plus femme, elle fut mre. Lord Grenville ne rsista pas longtemps,
les larmes de Julie le gagnrent. En ce moment, une porte ouverte avec
violence fit un grand bruit, et ces mots:--Madame d'Aiglemont, es-tu
par ici? retentirent comme un clat de tonnerre au coeur des deux
amants. Le marquis tait revenu. Avant que Julie et pu retrouver son
sang-froid, le gnral se dirigeait de sa chambre dans celle de sa
femme. Ces deux pices taient contigus. Heureusement, Julie fit un
signe  lord Grenville qui alla se jeter dans un cabinet de toilette
dont la porte fut vivement ferme par la marquise.

--Eh! bien, ma femme, lui dit Victor, me voici. La chasse n'a pas lieu.
Je vais me coucher.

--Bonsoir, lui dit-elle, je vais en faire autant. Ainsi laissez-moi me
dshabiller.

--Vous tes bien revche ce soir. Je vous obis, madame la marquise.

Le gnral rentra dans sa chambre, Julie l'accompagna pour fermer la
porte de communication, et s'lana pour dlivrer lord Grenville. Elle
retrouva toute sa prsence d'esprit, et pensa que la visite de son
ancien docteur tait fort naturelle; elle pouvait l'avoir laiss au
salon pour venir coucher sa fille, elle allait lui dire de s'y rendre
sans bruit; mais quand elle ouvrit la porte du cabinet, elle jeta un
cri perant. Les doigts de lord Grenville avaient t pris et crass
dans la rainure.

--Eh! bien, qu'as-tu donc? lui demanda son mari.

--Rien, rien, rpondit-elle, je viens de me piquer le doigt avec une
pingle.

La porte de communication se rouvrit tout  coup. La marquise crut que
son mari venait par intrt pour elle, et maudit cette sollicitude o
le coeur n'tait pour rien. Elle eut  peine le temps de fermer le
cabinet de toilette, et lord Grenville n'avait pas encore pu dgager
sa main. Le gnral reparut en effet; mais la marquise se trompait, il
tait amen par une inquitude personnelle.

--Peux-tu me prter un foulard? Ce drle de Charles me laisse sans
un seul mouchoir de tte. Dans les premiers jours de notre mariage,
tu te mlais de mes affaires avec des soins si minutieux que tu m'en
ennuyais. Ah! le mois de miel n'a pas beaucoup dur pour moi, ni pour
mes cravates. Maintenant je suis livr au bras sculier de ces gens-l
qui se moquent tous de moi.

--Tenez, voil un foulard. Vous n'tes pas entr dans le salon?

--Non.

--Vous y auriez peut-tre encore rencontr lord Grenville.

--Il est  Paris?

--Apparemment.

--Oh! j'y vais, ce bon docteur.

--Mais il doit tre parti, s'cria Julie.

Le marquis tait en ce moment au milieu de la chambre de sa femme, et
se coiffait avec le foulard, en se regardant avec complaisance dans la
glace.

--Je ne sais pas o sont nos gens, dit-il. J'ai sonn Charles dj
trois fois, il n'est pas venu. Vous tes donc sans votre femme de
chambre? Sonnez-la, je voudrais avoir cette nuit une couverture de plus
 mon lit.

--Pauline est sortie, rpondit schement la marquise.

--A minuit! dit le gnral.

--Je lui ai permis d'aller  l'Opra.

--Cela est singulier! reprit le mari tout en se dshabillant, j'ai cru
la voir en montant l'escalier.

--Elle est alors sans doute rentre, dit Julie en affectant de
l'impatience.

Puis, pour n'veiller aucun soupon chez son mari, la marquise tira le
cordon de la sonnette, mais faiblement.

Les vnements de cette nuit n'ont pas t tous parfaitement connus;
mais tous durent tre aussi simples, aussi horribles que le sont les
incidents vulgaires et domestiques qui prcdent. Le lendemain, la
marquise d'Aiglemont se mit au lit pour plusieurs jours.

--Qu'est-il donc arriv de si extraordinaire chez toi, pour que tout
le monde parle de ta femme? demanda monsieur de Ronquerolles  M.
d'Aiglemont quelques jours aprs cette nuit de catastrophes.

--Crois-moi, reste garon, dit d'Aiglemont. Le feu a pris aux rideaux
du lit o couchait Hlne; ma femme a eu un tel saisissement que la
voil malade pour un an, dit le mdecin. Vous pousez une jolie femme,
elle enlaidit; vous pousez une jeune fille pleine de sant, elle
devient malingre: vous la croyez passionne, elle est froide; ou bien,
froide en apparence, elle est rellement si passionne qu'elle vous tue
ou vous dshonore. Tantt la crature la plus douce est quinteuse, et
jamais les quinteuses ne deviennent douces; tantt, l'enfant que vous
avez eue niaise et faible, dploie contre vous une volont de fer, un
esprit de dmon. Je suis las du mariage.

--Ou de ta femme.

--Cela serait difficile. A propos, veux-tu venir  Saint-Thomas-d'Aquin
avec moi voir l'enterrement de lord Grenville?

--Singulier passe-temps. Mais, reprit Ronquerolles, sait-on dcidment
la cause de sa mort?

--Son valet de chambre prtend qu'il est rest pendant toute une
nuit sur l'appui extrieur d'une fentre pour sauver l'honneur de sa
matresse; et, il a fait diablement froid ces jours-ci!

--Ce dvouement serait trs-estimable chez nous autres, vieux routiers;
mais lord Grenville est jeune, et.... Anglais. Ces Anglais veulent
toujours se singulariser.

--Bah! rpondit d'Aiglemont, ces traits d'hrosme dpendent de la
femme qui les inspire, et ce n'est certes pas pour la mienne que ce
pauvre Arthur est mort!




II

SOUFFRANCES INCONNUES.


Entre la petite rivire du Loing et la Seine, s'tend une vaste plaine
borde par la fort de Fontainebleau, par les villes de Moret, de
Nemours et de Montereau. Cet aride pays n'offre  la vue que de rares
monticules; parfois, au milieu des champs, quelques carrs de bois
qui servent de retraite au gibier; puis, partout, ces lignes sans
fin, grises ou jauntres, particulires aux horizons de la Sologne,
de la Beauce et du Berri. Au milieu de cette plaine, entre Moret et
Montereau, le voyageur aperoit un vieux chteau nomm Saint-Lange,
dont les abords ne manquent ni de grandeur ni de majest. Ce sont de
magnifiques avenues d'ormes, des fosss, de longs murs d'enceinte,
des jardins immenses, et les vastes constructions seigneuriales,
qui pour tre bties voulaient les profits de la maltte, ceux des
fermes gnrales, les concussions autorises ou les grandes fortunes
aristocratiques dtruites aujourd'hui par le marteau du Code civil.
Si l'artiste ou quelque rveur vient  s'garer par hasard dans les
chemins  profondes ornires ou dans les terres fortes qui dfendent
l'abord de ce pays, il se demande par quel caprice ce potique chteau
fut jet dans cette savane de bl, dans ce dsert de craie, de marne
et de sables o la gaiet meurt, o la tristesse nat infailliblement,
o l'me est incessamment fatigue par une solitude sans voix, par un
horizon monotone, beauts ngatives, mais favorables aux souffrances
qui ne veulent pas de consolations.

Une jeune femme, clbre  Paris par sa grce, par sa figure, par
son esprit, et dont la position sociale, dont la fortune taient en
harmonie avec sa haute clbrit, vint, au grand tonnement du petit
village, situ  un mille environ de Saint-Lange, s'y tablir vers la
fin de l'anne 1820. Les fermiers et les paysans n'avaient point vu de
matres au chteau depuis un temps immmorial. Quoique d'un produit
considrable, la terre tait abandonne aux soins d'un rgisseur et
garde par d'anciens serviteurs. Aussi le voyage de madame la marquise
causa-t-il une sorte d'moi dans le pays. Plusieurs personnes taient
groupes au bout du village, dans la cour d'une mchante auberge,
sise  l'embranchement des routes de Nemours et de Moret, pour voir
passer une calche qui allait assez lentement, car la marquise tait
venue de Paris avec ses chevaux. Sur le devant de la voiture, la
femme de chambre tenait une petite fille plus songeuse que rieuse.
La mre gisait au fond, comme un moribond envoy par les mdecins 
la campagne. La physionomie abattue de cette jeune femme dlicate
contenta fort peu les politiques du village, auxquels son arrive 
Saint-Lange avait fait concevoir l'esprance d'un mouvement quelconque
dans la commune. Certes, toute espce de mouvement tait visiblement
antipathique  cette femme endolorie.

La plus forte tte du village de Saint-Lange dclara le soir au
cabaret, dans la chambre o buvaient les notables, que, d'aprs la
triste empreinte sur les traits de madame la marquise, elle devait
tre ruine. En l'absence de monsieur le marquis, que les journaux
dsignaient comme devant accompagner le duc d'Angoulme en Espagne,
elle allait conomiser  Saint-Lange les sommes ncessaires 
l'acquittement des diffrences dues par suite de fausses spculations
faites  la Bourse. Le marquis tait un des plus gros joueurs.
Peut-tre la terre serait-elle vendue par petits lots. Il y aurait
alors de bons coups  faire. Chacun devait songer  compter ses cus,
les tirer de leur cachette, numrer ses ressources, afin d'avoir
sa part dans l'abatis de Saint-Lange. Cet avenir parut si beau que
chaque notable, impatient de savoir s'il tait fond, pensa aux moyens
d'apprendre la vrit par les gens du chteau; mais aucun d'eux ne put
donner de lumires sur la catastrophe qui amenait leur matresse, au
commencement de l'hiver, dans son vieux chteau de Saint-Lange, tandis
qu'elle possdait d'autres terres renommes par la gaiet des aspects
et par la beaut des jardins. Monsieur le maire vint pour prsenter
ses hommages  Madame; mais il ne fut pas reu. Aprs le maire, le
rgisseur se prsenta sans plus de succs.

Madame la marquise ne sortait de sa chambre que pour la laisser
arranger, et demeurait, pendant ce temps, dans un petit salon voisin
o elle dnait, si l'on peut appeler dner se mettre  une table,
y regarder les mets avec dgot, et en prendre prcisment la dose
ncessaire pour ne pas mourir de faim. Puis elle revenait aussitt 
la bergre antique o, ds le matin, elle s'asseyait dans l'embrasure
de la seule fentre qui clairt sa chambre. Elle ne voyait sa fille
que pendant le peu d'instants employs par son triste repas, et
encore paraissait-elle la souffrir avec peine. Ne fallait-il pas
des douleurs inoues pour faire taire, chez une jeune femme, le
sentiment maternel? Aucun de ses gens n'avait accs auprs d'elle.
Sa femme de chambre tait la seule personne dont les services lui
plaisaient. Elle exigea un silence absolu dans le chteau, sa fille
dut aller jouer loin d'elle. Il lui tait si difficile de supporter
le moindre bruit que toute voix humaine, mme celle de son enfant,
l'affectait dsagrablement. Les gens du pays s'occuprent beaucoup
de ses singularits; puis, quand toutes les suppositions possibles
furent faites, ni les petites villes environnantes, ni les paysans ne
songrent plus  cette femme malade.

La marquise, laisse  elle-mme, put donc rester parfaitement
silencieuse au milieu du silence qu'elle avait tabli autour d'elle, et
n'eut aucune occasion de quitter la chambre tendue de tapisseries o
mourut sa grand'mre, et o elle tait venue pour y mourir doucement,
sans tmoins, sans importunits, sans subir les fausses dmonstrations
des gosmes fards d'affection qui, dans les villes, donnent aux
mourants une double agonie. Cette femme avait vingt-six ans. A cet ge,
une me encore pleine de potiques illusions aime  savourer la mort,
quand elle lui semble bienfaisante. Mais la mort a de la coquetterie
pour les jeunes gens; pour eux, elle s'avance et se retire, se montre
et se cache; sa lenteur les dsenchante d'elle, et l'incertitude que
leur cause son lendemain finit par les rejeter dans le monde o ils
rencontreront la douleur, qui, plus impitoyable que ne l'est la mort,
les frappera sans se laisser attendre. Or, cette femme qui se refusait
 vivre allait prouver l'amertume de ces retardements au fond de sa
solitude, et y faire, dans une agonie morale que la mort ne terminerait
pas, un terrible apprentissage d'gosme qui devait lui dflorer le
coeur et le faonner au monde.

Ce cruel et triste enseignement est toujours le fruit de nos premires
douleurs. La marquise souffrait vritablement pour la premire et
pour la seule fois de sa vie peut-tre. En effet, ne serait-ce pas
une erreur de croire que les sentiments se reproduisent? Une fois
clos, n'existent-ils pas toujours au fond du coeur? Ils s'y apaisent
et s'y rveillent au gr des accidents de la vie; mais ils y restent,
et leur sjour modifie ncessairement l'me. Ainsi, tout sentiment
n'aurait qu'un grand jour, le jour plus ou moins long de sa premire
tempte. Ainsi, la douleur, le plus constant de nos sentiments, ne
serait vive qu' sa premire irruption; et ses autres atteintes iraient
en s'affaiblissant, soit par notre accoutumance  ses crises, soit
par une loi de notre nature qui, pour se maintenir vivante, oppose 
cette force destructive une force gale mais inerte, prise dans les
calculs de l'gosme. Mais, entre toutes les souffrances,  laquelle
appartiendra ce nom de douleur? La perte des parents est un chagrin
auquel la nature a prpar les hommes; le mal physique est passager,
n'embrasse pas l'me; et s'il persiste, ce n'est plus un mal, c'est
la mort. Qu'une jeune femme perde un nouveau-n, l'amour conjugal lui
a bientt donn un successeur. Cette affliction est passagre aussi.
Enfin, ces peines et beaucoup d'autres semblables sont, en quelque
sorte, des coups, des blessures; mais aucune n'affecte la vitalit
dans son essence, et il faut qu'elles se succdent trangement pour
tuer le sentiment qui nous porte  chercher le bonheur. La grande, la
vraie douleur serait donc un mal assez meurtrier pour treindre  la
fois le pass, le prsent et l'avenir, ne laisser aucune partie de
la vie dans son intgrit, dnaturer  jamais la pense, s'inscrire
inaltrablement sur les lvres et sur le front, briser ou dtendre les
ressorts du plaisir, en mettant dans l'me un principe de dgot pour
toute chose de ce monde. Encore, pour tre immense, pour ainsi peser
sur l'me et sur le corps, ce mal devrait arriver en un moment de la
vie o toutes les forces de l'me et du corps sont jeunes, et foudroyer
un coeur bien vivant. Le mal fait alors une large plaie; grande est la
souffrance; et nul tre ne peut sortir de cette maladie sans quelque
potique changement: ou il prend la route du ciel, ou, s'il demeure
ici-bas, il rentre dans le monde pour mentir au monde, pour y jouer un
rle; il connat ds lors la coulisse o l'on se retire pour calculer,
pleurer, plaisanter. Aprs cette crise solennelle, il n'existe plus de
mystres dans la vie sociale qui ds lors est irrvocablement juge.
Chez les jeunes femmes qui ont l'ge de la marquise, cette premire,
cette plus poignante de toutes les douleurs, est toujours cause par
le mme fait. La femme et surtout la jeune femme, aussi grande par
l'me qu'elle l'est par la beaut, ne manque jamais  mettre sa vie l
o la nature, le sentiment et la socit la poussent  la jeter tout
entire. Si cette vie vient  lui faillir et si elle reste sur terre,
elle y exprimente les plus cruelles souffrances, par la raison qui
rend le premier amour le plus beau de tous les sentiments. Pourquoi
ce malheur n'a-t-il jamais eu ni peintre ni pote? Mais peut-il
se peindre, peut-il se chanter? Non, la nature des douleurs qu'il
engendre se refuse  l'analyse et aux couleurs de l'art. D'ailleurs,
ces souffrances ne sont jamais confies: pour en consoler une femme,
il faut savoir les deviner; car, toujours amrement embrasses et
religieusement ressenties, elles demeurent dans l'me comme une
avalanche, en tombant dans une valle, y dgrade tout avant de s'y
faire une place.

La marquise tait alors en proie  ces souffrances qui resteront
long-temps inconnues, parce que tout dans le monde les condamne; tandis
que le sentiment les caresse, et que la conscience d'une femme vraie
les lui justifie toujours. Il en est de ces douleurs comme de ces
enfants infailliblement repousss de la vie, et qui tiennent au coeur
des mres par des liens plus forts que ceux des enfants heureusement
dous. Jamais peut-tre cette pouvantable catastrophe qui tue tout
ce qu'il y a de vie en dehors de nous n'avait t aussi vive, aussi
complte, aussi cruellement agrandie par les circonstances qu'elle
venait de l'tre pour la marquise. Un homme aim, jeune et gnreux,
de qui elle n'avait jamais exauc les dsirs afin d'obir aux lois du
monde, tait mort pour lui sauver ce que la socit nomme l'_honneur
d'une femme_. A qui pouvait-elle dire: Je souffre! Ses larmes auraient
offens son mari, cause premire de la catastrophe. Les lois, les
moeurs proscrivaient ses plaintes; une amie en et joui, un homme
en et spcul. Non, cette pauvre afflige ne pouvait pleurer  son
aise que dans un dsert, y dvorer sa souffrance ou tre dvore par
elle, mourir ou tuer quelque chose en elle, sa conscience peut-tre.
Depuis quelques jours, elle restait les yeux attachs sur un horizon
plat o, comme dans sa vie  venir, il n'y avait rien  chercher,
rien  esprer, o tout se voyait d'un seul coup d'oeil, et o elle
rencontrait les images de la froide dsolation qui lui dchirait
incessamment le coeur. Les matines de brouillard, un ciel d'une
clart faible, des nues courant prs la terre sous un dais gristre
convenaient aux phases de sa maladie morale. Son coeur ne se serrait
pas, n'tait pas plus ou moins fltri; non, sa nature frache et
fleurie se ptrifiait par la lente action d'une douleur intolrable
parce qu'elle tait sans but. Elle souffrait par elle et pour elle.
Souffrir ainsi n'est-ce pas mettre le pied dans l'gosme? Aussi
d'horribles penses lui traversaient-elles la conscience en la lui
blessant. Elle s'interrogeait avec bonne foi et se trouvait double. Il
y avait en elle une femme qui raisonnait et une femme qui sentait, une
femme qui souffrait et une femme qui ne voulait plus souffrir. Elle se
reportait aux joies de son enfance, coule sans qu'elle en et senti
le bonheur, et dont les limpides images revenaient en foule comme pour
lui accuser les dceptions d'un mariage convenable aux yeux du monde,
horrible en ralit. A quoi lui avaient servi les belles pudeurs de
sa jeunesse, ses plaisirs rprims et les sacrifices faits au monde?
Quoique tout en elle exprimt et attendt l'amour, elle se demandait
pourquoi maintenant l'harmonie de ses mouvements, son sourire et sa
grce? Elle n'aimait pas plus  se sentir frache et voluptueuse qu'on
n'aime un son rpt sans but. Sa beaut mme lui tait insupportable,
comme une chose inutile. Elle entrevoyait avec horreur que dsormais
elle ne pouvait plus tre une crature complte. Son moi intrieur
n'avait-il pas perdu la facult de goter les impressions dans ce neuf
dlicieux qui prte tant d'allgresse  la vie? A l'avenir, la plupart
de ses sensations seraient souvent aussitt effaces que reues, et
beaucoup de celles qui jadis l'auraient mue allaient lui devenir
indiffrentes. Aprs l'enfance de la crature vient l'enfance du coeur.
Or, son amant avait emport dans la tombe cette seconde enfance. Jeune
encore par ses dsirs, elle n'avait plus cette entire jeunesse d'me
qui donne  tout dans la vie sa valeur et sa saveur. Ne garderait-elle
pas en elle un principe de tristesse, de dfiance, qui ravirait  ses
motions leur subite verdeur, leur entranement? car rien ne pouvait
plus lui rendre le bonheur qu'elle avait espr, qu'elle avait rv
si beau. Ses premires larmes vritables teignaient ce feu cleste
qui claire les premires motions du coeur, elle devait toujours
ptir de n'tre pas ce qu'elle aurait pu tre. De cette croyance doit
procder le dgot amer qui porte  dtourner la tte quand de nouveau
le plaisir se prsente. Elle jugeait alors la vie comme un vieillard
prs de la quitter. Quoiqu'elle se sentt jeune, la masse de ses
jours sans jouissances lui tombait sur l'me, la lui crasait et la
faisait vieille avant le temps. Elle demandait au monde, par un cri
de dsespoir, ce qu'il lui rendait en change de l'amour qui l'avait
aide  vivre et qu'elle avait perdu. Elle se demandait si dans ses
amours vanouis, si chastes et si purs, la pense n'avait pas t
plus criminelle que l'action. Elle se faisait coupable  plaisir pour
insulter au monde et pour se consoler de ne pas avoir eu avec celui
qu'elle pleurait cette communication parfaite qui, en superposant
les mes l'une  l'autre, amoindrit la douleur de celle qui reste
par la certitude d'avoir entirement joui du bonheur, d'avoir su
pleinement le donner, et de garder en soi une empreinte de celle qui
n'est plus. Elle tait mcontente comme une actrice qui a manqu son
rle, car cette douleur lui attaquait toutes les fibres, le coeur et
la tte. Si la nature tait froisse dans ses voeux les plus intimes,
la vanit n'tait pas moins blesse que la bont qui porte la femme
 se sacrifier. Puis, en soulevant toutes les questions, en remuant
tous les ressorts des diffrentes existences que nous donnent les
natures sociale, morale et physique, elle relchait si bien les forces
de l'me, qu'au milieu des rflexions les plus contradictoires elle
ne pouvait rien saisir. Aussi parfois, quand le brouillard tombait,
ouvrait-elle sa fentre, en y restant sans pense, occupe  respirer
machinalement l'odeur humide et terreuse pandue dans les airs, debout,
immobile, idiote en apparence, car les bourdonnements de sa douleur la
rendaient galement sourde aux harmonies de la nature et aux charmes de
la pense.

Un jour, vers midi, moment o le soleil avait clairci le temps, sa
femme de chambre entra sans ordre et lui dit:--Voici la quatrime fois
que monsieur le cur vient pour voir madame la marquise; et il insiste
aujourd'hui si rsolment, que nous ne savons plus que lui rpondre.

--Il veut sans doute quelque argent pour les pauvres de la commune,
prenez vingt-cinq louis et portez-les-lui de ma part.

--Madame, dit la femme de chambre en revenant un moment aprs, monsieur
le cur refuse de prendre l'argent et dsire vous parler.

--Qu'il vienne donc! rpondit la marquise en laissant chapper un geste
d'humeur qui pronostiquait une triste rception au prtre de qui elle
voulut sans doute viter les perscutions par une explication courte et
franche.

La marquise avait perdu sa mre en bas ge, et son ducation fut
naturellement influence par le relchement qui, pendant la rvolution,
dnoua les liens religieux en France. La pit est une vertu de femme
que les femmes seules se transmettent bien, et la marquise tait
un enfant du dix-huitime sicle dont les croyances philosophiques
furent celles de son pre. Elle ne suivait aucune pratique religieuse.
Pour elle, un prtre tait un fonctionnaire public dont l'utilit
lui paraissait contestable. Dans la situation o elle se trouvait,
la voix de la religion ne pouvait qu'envenimer ses maux; puis, elle
ne croyait gure aux curs de village, ni  leurs lumires; elle
rsolut donc de mettre le sien  sa place, sans aigreur, et de s'en
dbarrasser  la manire des riches, par un bienfait. Le cur vint, et
son aspect ne changea pas les ides de la marquise. Elle vit un gros
petit homme  ventre saillant,  figure rougeaude, mais vieille et
ride, qui affectait de sourire et qui souriait mal; son crne chauve
et transversalement sillonn de rides nombreuses retombait en quart
de cercle sur son visage et le rapetissait; quelques cheveux blancs
garnissaient le bas de la tte au-dessus de la nuque et revenaient en
avant vers les oreilles. Nanmoins, la physionomie de ce prtre avait
t celle d'un homme naturellement gai. Ses grosses lvres, son nez
lgrement retrouss, son menton, qui disparaissait dans un double pli
de rides, tmoignaient d'un heureux caractre. La marquise n'aperut
d'abord que ces traits principaux; mais,  la premire parole que lui
dit le prtre, elle fut frappe par la douceur de cette voix; elle le
regarda plus attentivement, et remarqua sous ses sourcils grisonnants
des yeux qui avaient pleur; puis le contour de sa joue, vue de profil,
donnait  sa tte une si auguste expression de douleur, que la marquise
trouva un homme dans ce cur.

--Madame la marquise, les riches ne nous appartiennent que quand ils
souffrent; et les souffrances d'une femme marie, jeune, belle, riche,
qui n'a perdu ni enfants ni parents, se devinent et sont causes par
des blessures dont les lancements ne peuvent tre adoucis que par
la religion. Votre me est en danger, madame. Je ne vous parle pas
en ce moment de l'autre vie qui nous attend! Non, je ne suis pas
au confessionnal. Mais n'est-il pas de mon devoir de vous clairer
sur l'avenir de votre existence sociale? Vous pardonnerez donc  un
vieillard une importunit dont l'objet est votre bonheur.

--Le bonheur, monsieur, il n'en est plus pour moi. Je vous
appartiendrai bientt, comme vous le dites, mais pour toujours.

--Non, madame, vous ne mourrez pas de la douleur qui vous oppresse et
se peint dans vos traits. Si vous aviez d en mourir, vous ne seriez
pas  Saint-Lange. Nous prissons moins par les effets d'un regret
certain que par ceux des esprances trompes. J'ai connu de plus
intolrables, de plus terribles douleurs qui n'ont pas donn la mort.

La marquise fit un signe d'incrdulit.

--Madame, je sais un homme dont le malheur fut si grand, que vos peines
vous sembleraient lgres si vous les compariez aux siennes.

Soit que sa longue solitude comment  lui peser, soit qu'elle ft
intresse par la perspective de pouvoir pancher dans un coeur ami ses
penses douloureuses, elle regarda le cur d'un air interrogatif auquel
il tait impossible de se mprendre.

--Madame, reprit le prtre, cet homme tait un pre qui, d'une
famille autrefois nombreuse, n'avait plus que trois enfants. Il avait
successivement perdu ses parents, puis une fille et une femme, toutes
deux bien aimes. Il restait seul, au fond d'une province, dans un
petit domaine o il avait t longtemps heureux. Ses trois fils taient
 l'arme, et chacun d'eux avait un grade proportionn  son temps de
service. Dans les Cent-Jours, l'an passa dans la Garde, et devint
colonel; le jeune tait chef de bataillon dans l'artillerie, et le
cadet avait le grade de chef d'escadron dans les dragons. Madame, ces
trois enfants aimaient leur pre autant qu'ils taient aims par lui.
Si vous connaissiez bien l'insouciance des jeunes gens qui, emports
par leurs passions, n'ont jamais de temps  donner aux affections de
la famille, vous comprendriez par un seul fait la vivacit de leur
affection pour un pauvre vieillard isol qui ne vivait plus que par
eux et pour eux. Il ne se passait pas de semaine qu'il ne ret une
lettre de l'un de ses enfants. Mais aussi n'avait-il jamais t pour
eux ni faible, ce qui diminue le respect des enfants; ni injustement
svre, ce qui les froisse; ni avare de sacrifices, ce qui les dtache.
Non, il avait t plus qu'un pre, il s'tait fait leur frre, leur
ami. Enfin, il alla leur dire adieu  Paris lors de leur dpart pour
la Belgique; il voulait voir s'ils avaient de bons chevaux, si rien ne
leur manquait. Les voil partis, le pre revient chez lui. La guerre
commence, il reoit des lettres crites de Fleurus, de Ligny, tout
allait bien. La bataille de Waterloo se livre, vous en connaissez
le rsultat. La France fut mise en deuil d'un seul coup. Toutes les
familles taient dans la plus profonde anxit. Lui, vous comprenez,
madame, il attendait; il n'avait ni trve ni repos; il lisait les
gazettes, il allait tous les jours  la poste lui-mme. Un soir, on
lui annonce le domestique de son fils le colonel. Il voit cet homme
mont sur le cheval de son matre, il n'y eut pas de question  faire:
le colonel tait mort, coup en deux par un boulet. Vers la fin de
la soire, arrive  pied le domestique du plus jeune; le plus jeune
tait mort le lendemain de la bataille. Enfin,  minuit, un artilleur
vint lui annoncer la mort du dernier enfant sur la tte duquel, en si
peu de temps, ce pauvre pre avait plac toute sa vie. Oui, madame,
ils taient tous tombs! Aprs une pause, le prtre ayant vaincu ses
motions, ajouta ces paroles d'une voix douce:--Et le pre est rest
vivant, madame. Il a compris que si Dieu le laissait sur la terre, il
devait continuer d'y souffrir, et il y souffre; mais il s'est jet
dans le sein de la religion. Que pouvait-il tre? La marquise leva
les yeux sur le visage de ce cur, devenu sublime de tristesse et de
rsignation, et attendit ce mot qui lui arracha des pleurs:--Prtre!
madame: il tait sacr par les larmes avant de l'tre au pied des
autels.

Le silence rgna pendant un moment. La marquise et le cur regardrent
par la fentre l'horizon brumeux, comme s'ils pouvaient y voir ceux qui
n'taient plus.

--Non pas prtre dans une ville, mais simple cur, reprit-il.

--A Saint-Lange, dit-elle en s'essuyant les yeux.

--Oui, madame.

Jamais la majest de la douleur ne s'tait montre plus grande 
Julie; et ce _oui, madame_, lui tombait  mme le coeur comme le poids
d'une douleur infinie. Cette voix qui rsonnait doucement  l'oreille
troublait les entrailles. Ah! c'tait bien la voix du malheur, cette
voix pleine, grave, et qui semble charrier de pntrants fluides.

--Monsieur, dit presque respectueusement la marquise, et si je ne meurs
pas, que deviendrai-je donc?

--Madame, n'avez-vous pas un enfant?

--Oui, dit-elle froidement.

Le cur jeta sur cette femme un regard semblable  celui que lance un
mdecin sur un malade en danger, et rsolut de faire tous ses efforts
pour la disputer au gnie du mal qui tendait dj la main sur elle.

--Vous le voyez, madame, nous devons vivre avec nos douleurs, et la
religion seule nous offre des consolations vraies. Me permettrez-vous
de revenir vous faire entendre la voix d'un homme qui sait sympathiser
avec toutes les peines, et qui, je le crois, n'a rien de bien effrayant?

--Oui, monsieur, venez. Je vous remercie d'avoir pens  moi.

--Eh! bien, madame,  bientt.

Cette visite dtendit pour ainsi dire l'me de la marquise, dont les
forces avaient t trop violemment excites par le chagrin et par la
solitude. Le prtre lui laissa dans le coeur un parfum balsamique
et le salutaire retentissement des paroles religieuses. Puis elle
prouva cette espce de satisfaction qui rjouit le prisonnier quand,
aprs avoir reconnu la profondeur de sa solitude et la pesanteur de
ses chanes, il rencontre un voisin qui frappe  la muraille en lui
faisant rendre un son par lequel s'expriment des penses communes.
Elle avait un confident inespr. Mais elle retomba bientt dans ses
amres contemplations, et se dit, comme le prisonnier, qu'un compagnon
de douleur n'allgerait ni ses liens ni son avenir. Le cur n'avait
pas voulu trop effaroucher dans une premire visite une douleur tout
goste; mais il espra, grce  son art, pouvoir faire faire des
progrs  la religion dans une seconde entrevue. Le surlendemain, il
vint en effet, et l'accueil de la marquise lui prouva que sa visite
tait dsire.

--Eh! bien, madame la marquise, dit le vieillard, avez-vous un peu
song  la masse des souffrances humaines? avez-vous lev les yeux
vers le ciel? y avez-vous vu cette immensit de mondes qui, en
diminuant notre importance, en crasant nos vanits, amoindrit nos
douleurs?....

--Non, monsieur, dit-elle. Les lois sociales me psent trop sur le
coeur et me le dchirent trop vivement pour que je puisse m'lever dans
les cieux. Mais les lois ne sont peut-tre pas aussi cruelles que le
sont les usages du monde. Oh! le monde!

--Nous devons, madame, obir aux uns et aux autres: la loi est la
parole, et les usages sont les actions de la socit.

--Obir  la socit?.... reprit la marquise en laissant chapper un
geste d'horreur. H! monsieur, tous nos maux viennent de l. Dieu n'a
pas fait une seule loi de malheur; mais en se runissant les hommes
ont fauss son oeuvre. Nous sommes, nous femmes, plus maltraites
par la civilisation que nous ne le serions par la nature. La nature
nous impose des peines physiques que vous n'avez pas adoucies, et la
civilisation a dvelopp des sentiments que vous trompez incessamment.
La nature touffe les tres faibles, vous les condamnez  vivre pour
les livrer  un constant malheur. Le mariage, institution sur laquelle
s'appuie aujourd'hui la socit, nous en fait sentir  nous seules
tout le poids: pour l'homme la libert, pour la femme des devoirs.
Nous vous devons toute notre vie, vous ne nous devez de la vtre
que de rares instants. Enfin l'homme fait un choix l o nous nous
soumettons aveuglment. Oh! monsieur,  vous je puis tout dire. H
bien, le mariage, tel qu'il se pratique aujourd'hui, me semble tre
une prostitution lgale. De l sont nes mes souffrances. Mais moi
seule parmi les malheureuses cratures si fatalement accouples je
dois garder le silence! moi seule suis l'auteur du mal, j'ai voulu mon
mariage.

Elle s'arrta, versa des pleurs amers et resta silencieuse.

--Dans cette profonde misre, au milieu de cet ocan de douleur,
reprit-elle, j'avais trouv quelques sables o je posais les pieds, o
je souffrais  mon aise; un ouragan a tout emport. Me voil seule,
sans appui, trop faible contre les orages.

--Nous ne sommes jamais faibles quand Dieu est avec nous, dit le
prtre. D'ailleurs, si vous n'avez pas d'affections  satisfaire
ici-bas, n'y avez-vous pas des devoirs  remplir?

--Toujours des devoirs! s'cria-t-elle avec une sorte d'impatience.
Mais o sont pour moi les sentiments qui nous donnent la force de les
accomplir? Monsieur, rien de rien ou rien pour rien est une des plus
justes lois de la nature et morale et physique. Voudriez-vous que ces
arbres produisissent leurs feuillages sans la sve qui les fait clore!
L'me a sa sve aussi! Chez moi la sve est tarie dans sa source.

--Je ne vous parlerai pas des sentiments religieux qui engendrent la
rsignation, dit le cur; mais la maternit, madame, n'est-elle donc
pas...?

--Arrtez, monsieur! dit la marquise. Avec vous je serai vraie.
Hlas! je ne puis l'tre dsormais avec personne, je suis condamne
 la fausset; le monde exige de continuelles grimaces, et sous
peine d'opprobre nous ordonne d'obir  ses conventions. Il existe
deux maternits, monsieur. J'ignorais jadis de telles distinctions;
aujourd'hui je le sais. Je ne suis mre qu' moiti, mieux vaudrait
ne pas l'tre du tout. Hlne n'est pas de _lui_! Oh! ne frmissez
pas! Saint-Lange est un abme o se sont engloutis bien des sentiments
faux, d'o se sont lances de sinistres lueurs, o se sont crouls
les frles difices des lois anti-naturelles. J'ai un enfant, cela
suffit; je suis mre, ainsi le veut la loi. Mais vous, monsieur, qui
avez une me si dlicatement compatissante, peut-tre comprendrez-vous
les cris d'une pauvre femme qui n'a laiss pntrer dans son coeur
aucun sentiment factice. Dieu me jugera, mais je ne crois pas manquer
 ses lois en cdant aux affections qu'il a mises dans mon me, et
voici ce que j'y ai trouv. Un enfant, monsieur, n'est-il pas l'image
de deux tres, le fruit de deux sentiments librement confondus? S'il ne
tient pas  toutes les fibres du corps comme  toutes les tendresses du
coeur; s'il ne rappelle pas de dlicieuses amours, les temps, les lieux
o ces deux tres furent heureux, et leur langage plein de musiques
humaines, et leurs suaves ides, cet enfant est une cration manque.
Oui, pour eux, il doit tre une ravissante miniature o se retrouvent
les pomes de leur double vie secrte; il doit leur offrir une source
d'motions fcondes, tre  la fois tout leur pass, tout leur avenir.
Ma pauvre petite Hlne est l'enfant de son pre, l'enfant du devoir
et du hasard; elle ne rencontre en moi que l'instinct de la femme, la
loi qui nous pousse irrsistiblement  protger la crature ne dans
nos flancs. Je suis irrprochable, socialement parlant. Ne lui ai-je
pas sacrifi ma vie et mon bonheur? Ses cris meuvent mes entrailles;
si elle tombait  l'eau, je m'y prcipiterais pour l'aller reprendre.
Mais elle n'est pas dans mon coeur. Ah! l'amour m'a fait rver une
maternit plus grande, plus complte; j'ai caress dans un songe
vanoui l'enfant que les dsirs ont conu avant qu'il ne ft engendr,
enfin cette dlicieuse fleur ne dans l'me avant de natre au jour. Je
suis pour Hlne ce que, dans l'ordre naturel, une mre doit tre pour
sa progniture. Quand elle n'aura plus besoin de moi, tout sera dit: la
cause teinte, les effets cesseront. Si la femme a l'adorable privilge
d'tendre sa maternit sur toute la vie de son enfant, n'est-ce pas aux
rayonnements de sa conception morale qu'il faut attribuer cette divine
persistance du sentiment? Quand l'enfant n'a pas eu l'me de sa mre
pour premire enveloppe, la maternit cesse donc alors dans son coeur,
comme elle cesse chez les animaux. Cela est vrai, je le sens:  mesure
que ma pauvre petite grandit, mon coeur se resserre. Les sacrifices que
je lui ai faits m'ont dj dtache d'elle, tandis que pour un autre
enfant mon coeur aurait t, je le sens, inpuisable; pour cet autre,
rien n'aurait t sacrifice, tout et t plaisir. Ici, monsieur,
la raison, la religion, tout en moi se trouve sans force contre mes
sentiments. A-t-elle tort de vouloir mourir la femme qui n'est ni mre
ni pouse, et qui, pour son malheur, a entrevu l'amour dans ses beauts
infinies, la maternit dans ses joies illimites? Que peut-elle
devenir? Je vous dirai, moi, ce qu'elle prouve! Cent fois durant le
jour, cent fois durant la nuit, un frisson branle ma tte, mon coeur
et mon corps, quand quelque souvenir trop faiblement combattu m'apporte
les images d'un bonheur que je suppose plus grand qu'il n'est. Ces
cruelles fantaisies font plir mes sentiments, et je me dis:--Qu'aurait
donc t ma vie _si_...? Elle se cacha le visage dans ses mains et
fondit en larmes.--Voil le fond de mon coeur! reprit-elle. Un enfant
de lui m'aurait fait accepter les plus horribles malheurs! Le Dieu qui
mourut charg de toutes les fautes de la terre me pardonnera cette
pense mortelle pour moi; mais, je le sais, le monde est implacable:
pour lui, mes paroles sont des blasphmes; j'insulte  toutes ses
lois. Ah! je voudrais faire la guerre  ce monde pour en renouveler
les lois et les usages, pour les briser! Ne m'a-t-il pas blesse dans
toutes mes ides, dans toutes mes fibres, dans tous mes sentiments,
dans tous mes dsirs, dans toutes mes esprances, dans l'avenir, dans
le prsent, dans le pass? Pour moi, le jour est plein de tnbres,
la pense est un glaive, mon coeur est une plaie, mon enfant est une
ngation. Oui, quand Hlne me parle, je lui voudrais une autre voix;
quand elle me regarde, je lui voudrais d'autres yeux. Elle est l pour
m'attester tout ce qui devrait tre et tout ce qui n'est pas. Elle
m'est insupportable! Je lui souris, je tche de la ddommager des
sentiments que je lui vole. Je souffre! oh! monsieur, je souffre trop
pour pouvoir vivre. Et je passerai pour tre une femme vertueuse! Et je
n'ai pas commis de fautes! Et l'on m'honorera! J'ai combattu l'amour
involontaire auquel je ne devais pas cder; mais, si j'ai gard ma
foi physique, ai-je conserv mon coeur? Ceci, dit elle, en appuyant
la main droite sur son sein, n'a jamais t qu' une seule crature.
Aussi mon enfant ne s'y trompe-t-il pas. Il existe des regards, une
voix, des gestes de mre dont la force ptrit l'me des enfants; et
ma pauvre petite ne sent pas mon bras frmir, ma voix trembler, mes
yeux s'amollir quand je la regarde, quand je lui parle ou quand je la
prends. Elle me lance des regards accusateurs que je ne soutiens pas!
Parfois je tremble de trouver en elle un tribunal o je serai condamne
sans tre entendue. Fasse le ciel que la haine ne se mette pas un
jour entre nous! Grand Dieu! ouvrez-moi plutt la tombe, laissez-moi
finir  Saint-Lange! Je veux aller dans le monde o je retrouverai mon
autre me, o je serai tout  fait mre! Oh! pardon, monsieur, je suis
folle. Ces paroles m'touffaient, je les ai dites. Ah! vous pleurez
aussi! vous ne me mpriserez pas.--Hlne! Hlne! ma fille, viens!
s'cria-t-elle avec une sorte de dsespoir, en entendant son enfant qui
revenait de sa promenade.

La petite vint en riant et en criant; elle apportait un papillon
qu'elle avait pris; mais, en voyant sa mre en pleurs, elle se tut, se
mit prs d'elle et se laissa baiser au front.

--Elle sera bien belle, dit le prtre.

--Elle est tout son pre, rpondit la marquise en embrassant sa fille
avec une chaleureuse expression, comme pour s'acquitter d'une dette ou
pour effacer un remords.

--Vous avez chaud, maman.

--Va, laisse-nous, mon ange, rpondit la marquise.

L'enfant s'en alla sans regret, sans regarder sa mre, heureuse presque
de fuir un visage triste, et comprenant dj que les sentiments qui
s'y exprimaient lui taient contraires. Le sourire est l'apanage,
la langue, l'expression de la maternit. La marquise ne pouvait pas
sourire. Elle rougit en regardant le prtre: elle avait espr se
montrer mre, mais ni elle ni son enfant n'avaient su mentir. En effet,
les baisers d'une femme sincre ont un miel divin qui semble mettre
dans cette caresse une me, un feu subtil par lequel le coeur est
pntr. Les baisers dnus de cette onction savoureuse sont pres et
secs. Le prtre avait senti cette diffrence: il put sonder l'abme
qui se trouve entre la maternit de la chair et la maternit du coeur.
Aussi, aprs avoir jet sur cette femme un regard inquisiteur, il
lui dit:--Vous avez raison, madame, il vaudrait mieux pour vous tre
morte...

--Ah! vous comprenez mes souffrances, je le vois, rpondit-elle,
puisque vous, prtre chrtien, devinez et approuvez les funestes
rsolutions qu'elles m'ont inspires. Oui, j'ai voulu me donner la
mort; mais j'ai manqu du courage ncessaire pour accomplir mon
dessein. Mon corps a t lche quand mon me tait forte, et quand ma
main ne tremblait plus, mon me vacillait! J'ignore le secret de ces
combats et de ces alternatives. Je suis sans doute bien tristement
femme, sans persistance dans mes vouloirs, forte seulement pour aimer.
Je me mprise! Le soir, quand mes gens dormaient, j'allais  la pice
d'eau courageusement; arrive au bord, ma frle nature avait horreur
de la destruction. Je vous confesse mes faiblesses. Lorsque je me
retrouvais au lit, j'avais honte de moi, je redevenais courageuse.
Dans un de ces moments, j'ai pris du laudanum; mais j'ai souffert et ne
suis pas morte. J'avais cru boire tout ce que contenait le flacon, et
je m'tais arrte  moiti.

--Vous tes perdue, madame, dit le cur gravement et d'une voix pleine
de larmes. Vous rentrerez dans le monde et vous tromperez le monde;
vous y chercherez, vous y trouverez ce que vous regardez comme une
compensation  vos maux; puis vous porterez un jour la peine de vos
plaisirs...

--Moi, s'cria-t-elle, j'irais livrer au premier fourbe qui saura
jouer la comdie d'une passion les dernires, les plus prcieuses
richesses de mon coeur, et corrompre ma vie pour un moment de douteux
plaisir? Non! mon me sera consume par une flamme pure. Monsieur,
tous les hommes ont les sens de leur sexe; mais celui qui en a l'me
et qui satisfait ainsi  toutes les exigences de notre nature,
dont la mlodieuse harmonie ne s'meut jamais que sous la pression
des sentiments, celui-l ne se rencontre pas deux fois dans notre
existence. Mon avenir est horrible, je le sais: la femme n'est rien
sans l'amour, la beaut n'est rien sans le plaisir; mais le monde
ne rprouverait-il pas mon bonheur, s'il se prsentait encore 
moi? Je dois  ma fille une mre honore. Ah! je suis jete dans un
cercle de fer d'o je ne puis sortir sans ignominie. Les devoirs de
famille, accomplis sans rcompense, m'ennuieront; je maudirai la vie;
mais ma fille aura du moins un beau semblant de mre. Je lui rendrai
des trsors de vertu, pour remplacer les trsors d'affection dont
je l'aurai frustre. Je ne dsire mme pas vivre pour goter les
jouissances que donne aux mres le bonheur de leurs enfants. Je ne
crois pas au bonheur. Quel sera le sort d'Hlne? Le mien sans doute.
Quels moyens ont les mres d'assurer  leurs filles que l'homme auquel
elles les livrent sera un poux selon leur coeur? Vous honnissez de
pauvres cratures qui se vendent pour quelques cus  un homme qui
passe: la faim et le besoin absolvent ces unions phmres; tandis
que la socit tolre, encourage l'union immdiate, bien autrement
horrible, d'une jeune fille candide et d'un homme qu'elle n'a pas vu
trois mois durant; elle est vendue pour toute sa vie. Il est vrai que
le prix est lev! Si, en ne lui permettant aucune compensation 
ses douleurs, vous l'honoriez; mais non, le monde calomnie les plus
vertueuses d'entre nous! Telle est notre destine, vue sous ses deux
faces: une prostitution publique et la honte, une prostitution secrte
et le malheur. Quant aux pauvres filles sans dot, elles deviennent
folles, elles meurent; pour elles, aucune piti! La beaut, les vertus
ne sont pas des valeurs dans votre bazar humain, et vous nommez
socit ce repaire d'gosme. Mais exhrdez les femmes! au moins
accomplirez-vous ainsi une loi de nature en choisissant vos compagnes,
en les pousant au gr des voeux du coeur.

--Madame, vos discours me prouvent que ni l'esprit de famille ni
l'esprit religieux ne vous touchent. Aussi n'hsiterez-vous pas entre
l'gosme social qui vous blesse et l'gosme de la crature qui vous
fera souhaiter des jouissances...

--La famille, monsieur, existe-t-elle? Je nie la famille dans une
socit qui,  la mort du pre ou de la mre, partage les biens et dit
 chacun d'aller de son ct. La famille est une association temporaire
et fortuite que dissout promptement la mort. Nos lois ont bris les
maisons, les hritages, la prennit des exemples et des traditions. Je
ne vois que dcombres autour de moi.

--Madame, vous ne reviendrez  Dieu que quand sa main s'appesantira
sur vous, et je souhaite que vous ayez assez de temps pour faire votre
paix avec lui. Vous cherchez vos consolations en baissant les yeux sur
la terre, au lieu de les lever vers les cieux. Le philosophisme et
l'intrt personnel ont attaqu votre coeur; vous tes sourde  la voix
de la religion, comme le sont les enfants de ce sicle sans croyance!
Les plaisirs du monde n'engendrent que des souffrances. Vous allez
changer de douleurs, voil tout.

--Je ferai mentir votre prophtie, dit elle en souriant avec amertume,
je serai fidle  celui qui mourut pour moi.

--La douleur, rpondit-il, n'est viable que dans les mes prpares par
la religion.

Il baissa respectueusement les yeux pour ne pas laisser voir les doutes
qui pouvaient se peindre dans son regard. L'nergie des plaintes
chappes  la marquise l'avait contrist. En reconnaissant le _moi_
humain sous ses mille formes, il dsespra de ramollir ce coeur que le
mal avait dessch au lieu de l'attendrir, et o le grain du Semeur
cleste ne devait pas germer, puisque sa voix douce y tait touffe
par la grande et terrible clameur de l'gosme. Nanmoins il dploya
la constance de l'aptre, et revint  plusieurs reprises, toujours
ramen par l'espoir de tourner  Dieu cette me si noble et si fire;
mais il perdit courage le jour o il s'aperut que la marquise n'aimait
 causer avec lui que parce qu'elle trouvait de la douceur  parler
de celui qui n'tait plus. Il ne voulut pas ravaler son ministre en
se faisant le complaisant d'une passion; il cessa ses entretiens, et
revint par degrs aux formules et aux lieux communs de la conversation.
Le printemps arriva. La marquise trouva des distractions  sa profonde
tristesse, et s'occupa par dsoeuvrement de sa terre, o elle se plut
 ordonner quelques travaux. Au mois d'octobre, elle quitta son vieux
chteau de Saint-Lange, o elle tait redevenue frache et belle dans
l'oisivet d'une douleur qui, d'abord violente comme un disque lanc
vigoureusement, avait fini par s'amortir dans la mlancolie, comme
s'arrte le disque aprs des oscillations graduellement plus faibles.
La mlancolie se compose d'une suite de semblables oscillations morales
dont la premire touche au dsespoir et la dernire au plaisir: dans la
jeunesse, elle est le crpuscule du matin; dans la vieillesse, celui du
soir.

Quand sa calche passa par le village, la marquise reut le salut du
cur qui revenait de l'glise  son presbytre; mais en y rpondant,
elle baissa les yeux et dtourna la tte pour ne pas le revoir. Le
prtre avait trop raison contre cette pauvre Artmise d'phse.




III

A TRENTE ANS.


Un jeune homme de haute esprance, et qui appartenait  l'une de ces
maisons historiques dont les noms seront toujours, en dpit mme des
lois, intimement lis  la gloire de la France, se trouvait au bal
chez madame Firmiani. Cette dame lui avait donn quelques lettres de
recommandation pour deux ou trois de ses amies  Naples. Monsieur
Charles de Vandenesse, ainsi se nommait le jeune homme, venait l'en
remercier et prendre cong. Aprs avoir accompli plusieurs missions
avec talent, Vandenesse avait t rcemment attach  l'un de nos
ministres plnipotentiaires envoys au congrs de Laybach, et voulait
profiter de son voyage pour tudier l'Italie. Cette fte tait donc
une espce d'adieu aux jouissances de Paris,  cette vie rapide,
 ce tourbillon de penses et de plaisirs que l'on calomnie assez
souvent, mais auquel il est si doux de s'abandonner. Habitu depuis
trois ans  saluer les capitales europennes, et  les dserter au
gr des caprices de sa destine diplomatique, Charles de Vandenesse
avait cependant peu de chose  regretter en quittant Paris. Les
femmes ne produisaient plus aucune impression sur lui, soit qu'il
regardt une passion vraie comme tenant trop de place dans la vie d'un
homme politique, soit que les mesquines occupations d'une galanterie
superficielle lui parussent trop vides pour une me forte. Nous avons
tous de grandes prtentions  la force d'me. En France, nul homme,
ft-il mdiocre, ne consent  passer pour simplement spirituel. Ainsi,
Charles, quoique jeune ( peine avait-il trente ans), s'tait dj
philosophiquement accoutum  voir des ides, des rsultats, des
moyens, l o les hommes de son ge aperoivent des sentiments, des
plaisirs et des illusions. Il refoulait la chaleur et l'exaltation
naturelle aux jeunes gens dans les profondeurs de son me que la nature
avait cre gnreuse. Il travaillait  se faire froid calculateur; 
mettre en manires, en formes aimables, en artifices de sduction, les
richesses morales qu'il tenait du hasard: vritable tche d'ambitieux;
rle triste, entrepris dans le but d'atteindre  ce que nous nommons
aujourd'hui une _belle position_. Il jetait un dernier coup d'oeil sur
les salons o l'on dansait. Avant de quitter le bal, il voulait sans
doute en emporter l'image, comme un spectateur ne sort pas de sa loge 
l'Opra sans regarder le tableau final. Mais aussi, par une fantaisie
facile  comprendre, monsieur de Vandenesse tudiait l'action toute
franaise, l'clat et les riantes figures de cette fte parisienne, en
les rapprochant par la pense des physionomies nouvelles, des scnes
pittoresques qui l'attendaient  Naples, o il se proposait de passer
quelques jours avant de se rendre  son poste. Il semblait comparer la
France si changeante et sitt tudie  un pays dont les moeurs et les
sites ne lui taient connus que par des ou-dire contradictoires, ou
par des livres, pour la plupart mal faits. Quelques rflexions assez
potiques, mais devenues aujourd'hui trs-vulgaires, lui passrent
alors par la tte, et rpondirent,  son insu peut-tre, aux voeux
secrets de son coeur, plus exigeant que blas, plus inoccup que fltri.

--Voici, se disait-il, les femmes les plus lgantes, les plus riches,
les plus titres de Paris. Ici sont les clbrits du jour, renommes
de tribune, renommes aristocratiques et littraires: l, des artistes,
l, des hommes de pouvoir. Et cependant je ne vois que de petites
intrigues, des amours mort-ns, des sourires qui ne disent rien,
des ddains sans cause, des regards sans flamme, beaucoup d'esprit,
mais prodigu sans but. Tous ces visages blancs et roses cherchent
moins le plaisir que des distractions. Nulle motion n'est vraie. Si
vous voulez seulement des plumes bien poses, des gazes fraches,
de jolies toilettes, des femmes frles; si pour vous la vie n'est
qu'une surface  effleurer, voici votre monde. Contentez-vous de ces
phrases insignifiantes, de ces ravissantes grimaces, et ne demandez
pas un sentiment dans les coeurs. Pour moi, j'ai horreur de ces plates
intrigues qui finiront par des mariages, des sous-prfectures, des
recettes gnrales, ou, s'il s'agit d'amour, par des arrangements
secrets, tant l'on a honte d'un semblant de passion. Je ne vois pas un
seul de ces visages loquents qui vous annonce une me abandonne 
une ide comme  un remords. Ici, le regret ou le malheur se cachent
honteusement sous des plaisanteries. Je n'aperois aucune de ces femmes
avec lesquelles j'aimerais  lutter, et qui vous entranent dans un
abme. O trouver de l'nergie  Paris? Un poignard est une curiosit
que l'on y suspend  un clou dor, que l'on pare d'une jolie gaine.
Femmes, ides, sentiments, tout se ressemble. Il n'y existe plus de
passions, parce que les individualits ont disparu. Les rangs, les
esprits, les fortunes ont t nivels, et nous avons tous pris l'habit
noir comme pour nous mettre en deuil de la France morte. Nous n'aimons
pas nos gaux. Entre deux amants, il faut des diffrences  effacer,
des distances  combler. Ce charme de l'amour s'est vanoui en 1789!
Notre ennui, nos moeurs fades sont le rsultat du systme politique.
Au moins, en Italie, tout y est tranch. Les femmes y sont encore des
animaux malfaisants, des sirnes dangereuses, sans raison, sans logique
autre que celle de leurs gots, de leurs apptits, et desquelles il
faut se dfier comme on se dfie des tigres...

Madame Firmiani vint interrompre ce monologue dont les mille penses
contradictoires, inacheves, confuses, sont intraduisibles. Le mrite
d'une rverie est tout entier dans son vague, n'est-elle pas une sorte
de vapeur intellectuelle?

--Je veux, lui dit-elle en le prenant par le bras, vous prsenter  une
femme qui a le plus grand dsir de vous connatre d'aprs ce qu'elle
entend dire de vous.

Elle le conduisit dans un salon voisin, o elle lui montra, par un
geste, un sourire et un regard vritablement parisiens, une femme
assise au coin de la chemine.

--Qui est-elle? demanda vivement le comte de Vandenesse.

--Une femme de qui vous vous tes, certes, entretenu plus d'une fois
pour la louer ou pour en mdire, une femme qui vit dans la solitude, un
vrai mystre.

--Si vous avez jamais t clmente dans votre vie, de grce, dites-moi
son nom?

--La marquise d'Aiglemont.

--Je vais aller prendre des leons prs d'elle: elle a su faire d'un
mari bien mdiocre un pair de France, d'un homme nul une capacit
politique. Mais, dites-moi, croyez-vous que lord Grenville soit mort
pour elle, comme quelques femmes l'ont prtendu?

--Peut-tre. Depuis cette aventure, fausse ou vraie, la pauvre femme
est bien change. Elle n'est pas encore alle dans le monde. C'est
quelque chose,  Paris, qu'une constance de quatre ans. Si vous la
voyez ici... Madame Firmiani s'arrta; puis elle ajouta d'un air
fin:--J'oublie que je dois me taire. Allez causer avec elle.

Charles resta pendant un moment immobile, le dos lgrement appuy sur
le chambranle de la porte, et tout occup  examiner une femme devenue
clbre sans que personne pt rendre compte des motifs sur lesquels
se fondait sa renomme. Le monde offre beaucoup de ces anomalies
curieuses. La rputation de madame d'Aiglemont n'tait pas, certes,
plus extraordinaire que celle de certains hommes toujours en travail
d'une oeuvre inconnue: statisticiens tenus pour profonds sur la foi de
calculs qu'ils se gardent bien de publier; politiques qui vivent sur un
article de journal; auteurs ou artistes dont l'oeuvre reste toujours
en portefeuille; gens savants avec ceux qui ne connaissent rien  la
science, comme Sganarelle est latiniste avec ceux qui ne savent pas le
latin; hommes auxquels on accorde une capacit convenue sur un point,
soit la direction des arts, soit une mission importante. Cet admirable
mot: _c'est une spcialit_, semble avoir t cr pour ces espces
d'acphales politiques ou littraires. Charles demeura plus long-temps
en contemplation qu'il ne le voulait, et fut mcontent d'tre si
fortement proccup par une femme; mais aussi la prsence de cette
femme rfutait les penses qu'un instant auparavant le jeune diplomate
avait conues  l'aspect du bal.

La marquise, alors ge de trente ans, tait belle quoique frle de
formes et d'une excessive dlicatesse. Son plus grand charme venait
d'une physionomie dont le calme trahissait une tonnante profondeur
dans l'me. Son oeil plein d'clat, mais qui semblait voil par une
pense constante, accusait une vie fivreuse et la rsignation la plus
tendue. Ses paupires, presque toujours chastement baisses vers
la terre, se relevaient rarement. Si elle jetait des regards autour
d'elle, c'tait par un mouvement triste, et vous eussiez dit qu'elle
rservait le feu de ses yeux pour d'occultes contemplations. Aussi tout
homme suprieur se sentait-il curieusement attir vers cette femme
douce et silencieuse. Si l'esprit cherchait  deviner les mystres
de la perptuelle raction qui se faisait en elle du prsent vers le
pass, du monde  sa solitude, l'me n'tait pas moins intresse 
s'initier aux secrets d'un coeur en quelque sorte orgueilleux de ses
souffrances. En elle, rien d'ailleurs ne dmentait les ides qu'elle
inspirait tout d'abord. Comme presque toutes les femmes qui ont de
trs-longs cheveux, elle tait ple et parfaitement blanche. Sa peau,
d'une finesse prodigieuse, symptme rarement trompeur, annonait une
vraie sensibilit, justifie par la nature de ses traits qui avaient ce
fini merveilleux que les peintres chinois rpandent sur leurs figures
fantastiques. Son cou tait un peu long peut-tre; mais ces sortes de
cous sont les plus gracieux, et donnent aux ttes de femmes de vagues
affinits avec les magntiques ondulations du serpent. S'il n'existait
pas un seul des mille indices par lesquels les caractres les plus
dissimuls se rvlent  l'observateur, il lui suffirait d'examiner
attentivement les gestes de la tte et les torsions du cou, si varies,
si expressives, pour juger une femme. Chez madame d'Aiglemont, la
mise tait en harmonie avec la pense qui dominait sa personne. Les
nattes de sa chevelure largement tresse formaient au-dessus de sa
tte une haute couronne  laquelle ne se mlait aucun ornement, car
elle semblait avoir dit adieu pour toujours aux recherches de la
toilette. Aussi ne surprenait-on jamais en elle ces petits calculs de
coquetterie qui gtent beaucoup de femmes. Seulement, quelque modeste
que ft son corsage, il ne cachait pas entirement l'lgance de sa
taille. Puis le luxe de sa longue robe consistait dans une coupe
extrmement distingue; et, s'il est permis de chercher des ides dans
l'arrangement d'une toffe, on pourrait dire que les plis nombreux et
simples de sa robe lui communiquaient une grande noblesse. Nanmoins,
peut-tre trahissait-elle les indlbiles faiblesses de la femme par
les soins minutieux qu'elle prenait de sa main et de son pied; mais
si elle les montrait avec quelque plaisir, il et t difficile 
la plus malicieuse rivale de trouver ses gestes affects, tant ils
paraissaient involontaires, ou dus  d'enfantines habitudes. Ce reste
de coquetterie se faisait mme excuser par une gracieuse nonchalance.
Cette masse de traits, cet ensemble de petites choses qui font une
femme laide ou jolie, attrayante ou dsagrable, ne peuvent tre
qu'indiqus, surtout lorsque, comme chez madame d'Aiglemont, l'me est
le lien de tous les dtails, et leur imprime une dlicieuse unit.
Aussi son maintien s'accordait-il parfaitement avec le caractre de
sa figure et de sa mise. A un certain ge seulement, certaines femmes
choisies savent seules donner un langage  leur attitude. Est-ce le
chagrin, est-ce le bonheur qui prte  la femme de trente ans,  la
femme heureuse ou malheureuse, le secret de cette contenance loquente?
Ce sera toujours une vivante nigme que chacun interprte au gr de
ses dsirs, de ses esprances ou de son systme. La manire dont la
marquise tenait ses deux coudes appuys sur les bras de son fauteuil,
et joignait les extrmits des doigts de chaque main en ayant l'air
de jouer; la courbure de son cou, le laisser-aller de son corps
fatigu mais souple, qui paraissait lgamment bris dans le fauteuil,
l'abandon de ses jambes, l'insouciance de sa pose, ses mouvements
pleins de lassitude, tout rvlait une femme sans intrt dans la vie,
qui n'a point connu les plaisirs de l'amour, mais qui les a rvs, et
qui se courbe sous les fardeaux dont l'accable sa mmoire; une femme
qui depuis longtemps a dsespr de l'avenir ou d'elle-mme; une femme
inoccupe qui prend le vide pour le nant. Charles de Vandenesse
admira ce magnifique tableau, mais comme le produit d'un _faire_
plus habile que ne l'est celui des femmes ordinaires. Il connaissait
d'Aiglemont. Au premier regard jet sur cette femme, qu'il n'avait
pas encore vue, le jeune diplomate reconnut alors des disproportions,
des incompatibilits, employons le mot lgal, trop fortes entre ces
deux personnes pour qu'il ft possible  la marquise d'aimer son mari.
Cependant madame d'Aiglemont tenait une conduite irrprochable, et
sa vertu donnait encore un plus haut prix  tous les mystres qu'un
observateur pouvait pressentir en elle. Lorsque son premier mouvement
de surprise fut pass, Vandenesse chercha la meilleure manire
d'aborder madame d'Aiglemont, et, par une ruse de diplomatie assez
vulgaire, il se proposa de l'embarrasser pour savoir comment elle
accueillerait une sottise.

--Madame, dit-il en s'asseyant prs d'elle, une heureuse indiscrtion
m'a fait savoir que j'ai, je ne sais  quel titre, le bonheur d'tre
distingu par vous. Je vous dois d'autant plus de remercments que
je n'ai jamais t l'objet d'une semblable faveur. Aussi seriez-vous
comptable d'un de mes dfauts. Dsormais, je ne veux plus tre
modeste...

--Vous aurez tort, monsieur, dit-elle en riant, il faut laisser la
vanit  ceux qui n'ont pas autre chose  mettre en avant.

Une conversation s'tablit alors entre la marquise et le jeune homme,
qui, suivant l'usage, abordrent en un moment une multitude de sujets:
la peinture, la musique, la littrature, la politique, les hommes, les
vnements et les choses. Puis ils arrivrent par une pente insensible
au sujet ternel des causeries franaises et trangres,  l'amour, aux
sentiments et aux femmes.

--Nous sommes esclaves.

--Vous tes reines.

Les phrases plus ou moins spirituelles dites par Charles et la marquise
pouvaient se rduire  cette simple expression de tous les discours
prsents et  venir tenus sur cette matire. Ces deux phrases ne
voudront-elles pas toujours dire dans un temps donn:--Aimez-moi.--Je
vous aimerai.

--Madame, s'cria doucement Charles de Vandenesse, vous me faites bien
vivement regretter de quitter Paris. Je ne retrouverai certes pas en
Italie des heures aussi spirituelles que l'a t celle-ci.

--Vous rencontrerez peut-tre le bonheur, monsieur, et il vaut mieux
que toutes les penses brillantes, vraies ou fausses, qui se disent
chaque soir  Paris.

Avant de saluer la marquise, Charles obtint la permission d'aller lui
faire ses adieux. Il s'estima trs heureux d'avoir donn  sa requte
les formes de la sincrit, lorsque le soir, en se couchant, et le
lendemain, pendant toute la journe, il lui fut impossible de chasser
le souvenir de cette femme. Tantt il se demandait pourquoi la marquise
l'avait distingu; quelles pouvaient tre ses intentions en demandant
 le revoir; et il fit d'intarissables commentaires. Tantt il croyait
trouver les motifs de cette curiosit, il s'enivrait alors d'esprance,
ou se refroidissait, suivant les interprtations par lesquelles il
s'expliquait ce souhait poli, si vulgaire  Paris. Tantt c'tait
tout, tantt ce n'tait rien. Enfin, il voulut rsister au penchant
qui l'entranait vers madame d'Aiglemont; mais il alla chez elle. Il
existe des penses auxquelles nous obissons sans les connatre: elles
sont en nous  notre insu. Quoique cette rflexion puisse paratre plus
paradoxale que vraie, chaque personne de bonne foi en trouvera mille
preuves dans sa vie. En se rendant chez la marquise, Charles obissait
 l'un de ces textes prexistants dont notre exprience et les
conqutes de notre esprit ne sont, plus tard, que les dveloppements
sensibles. Une femme de trente ans a d'irrsistibles attraits pour un
jeune homme; et rien de plus naturel, de plus fortement tissu, de
mieux prtabli que les attachements profonds dont tant d'exemples
nous sont offerts dans le monde entre une femme comme la marquise et
un jeune homme tel que Vandenesse. En effet, une jeune fille a trop
d'illusions, trop d'inexprience, et le sexe est trop complice de son
amour, pour qu'un jeune homme puisse en tre flatt; tandis qu'une
femme connat toute l'tendue des sacrifices  faire. L, o l'une est
entrane par la curiosit, par des sductions trangres  celles
de l'amour, l'autre obit  un sentiment consciencieux. L'une cde,
l'autre choisit. Ce choix n'est-il pas dj une immense flatterie?
Arme d'un savoir presque toujours chrement pay par des malheurs,
en se donnant, la femme exprimente semble donner plus qu'elle-mme;
tandis que la jeune fille, ignorante et crdule, ne sachant rien, ne
peut rien comparer, rien apprcier; elle accepte l'amour et l'tudie.
L'une nous instruit, nous conseille  un ge o l'on aime  se laisser
guider, o l'obissance est un plaisir; l'autre veut tout apprendre et
se montre nave l o l'autre est tendre. Celle-l ne vous prsente
qu'un seul triomphe, celle-ci vous oblige  des combats perptuels. La
premire n'a que des larmes et des plaisirs, la seconde a des volupts
et des remords. Pour qu'une jeune fille soit la matresse, elle doit
tre trop corrompue, et on l'abandonne alors avec horreur; tandis
qu'une femme a mille moyens de conserver tout  la fois son pouvoir
et sa dignit. L'une, trop soumise, vous offre les tristes scurits
du repos; l'autre perd trop pour ne pas demander  l'amour ses mille
mtamorphoses. L'une se dshonore toute seule, l'autre tue  votre
profit une famille entire. La jeune fille n'a qu'une coquetterie,
et croit avoir tout dit quand elle a quitt son vtement; mais la
femme en a d'innombrables et se cache sous mille voiles; enfin elle
caresse toutes les vanits, et la novice n'en flatte qu'une. Il s'meut
d'ailleurs des indcisions, des terreurs, des craintes, des troubles et
des orages chez la femme de trente ans, qui ne se rencontrent jamais
dans l'amour d'une jeune fille. Arrive  cet ge, la femme demande 
un jeune homme de lui restituer l'estime qu'elle lui a sacrifie; elle
ne vit que pour lui, s'occupe de son avenir, lui veut une belle vie,
la lui ordonne glorieuse; elle obit, elle prie et commande, s'abaisse
et s'lve, et sait consoler en mille occasions, o la jeune fille ne
sait que gmir. Enfin, outre tous les avantages de sa position, la
femme de trente ans peut se faire jeune fille, jouer tous les rles,
tre pudique, et s'embellir mme d'un malheur. Entre elles deux se
trouve l'incommensurable diffrence du prvu  l'imprvu, de la force
 la faiblesse. La femme de trente ans satisfait tout, et la jeune
fille, sous peine de ne pas tre, doit ne rien satisfaire. Ces ides se
dveloppent au coeur d'un jeune homme, et composent chez lui la plus
forte des passions, car elle runit les sentiments factices crs par
les moeurs, aux sentiments rels de la nature.

La dmarche la plus capitale et la plus dcisive dans la vie des femmes
est prcisment celle qu'une femme regarde toujours comme la plus
insignifiante. Marie, elle ne s'appartient plus, elle est la reine et
l'esclave du foyer domestique. La saintet des femmes est inconciliable
avec les devoirs et les liberts du monde. manciper les femmes, c'est
les corrompre. En accordant  un tranger le droit d'entrer dans le
sanctuaire du mnage, n'est-ce pas se mettre  sa merci? mais qu'une
femme l'y attire, n'est-ce pas une faute, ou, pour tre exact, le
commencement d'une faute? Il faut accepter cette thorie dans toute
sa rigueur, ou absoudre les passions. Jusqu' prsent, en France, la
Socit a su prendre un _mezzo termine_: elle se moque des malheurs.
Comme les Spartiates qui ne punissaient que la maladresse, elle
semble admettre le vol. Mais peut-tre ce systme est-il trs-sage.
Le mpris gnral constitue le plus affreux de tous les chtiments,
en ce qu'il atteint la femme au coeur. Les femmes tiennent et doivent
toutes tenir  tre honores, car sans l'estime elles n'existent plus.
Aussi est-ce le premier sentiment qu'elles demandent  l'amour. La
plus corrompue d'entre elles exige, mme avant tout, une absolution
pour le pass, en vendant son avenir, et tche de faire comprendre
 son amant qu'elle change, contre d'irrsistibles flicits, les
honneurs que le monde lui refusera. Il n'est pas de femme qui, en
recevant chez elle, pour la premire fois, un jeune homme, et en se
trouvant seule avec lui, ne conoive quelques-unes de ces rflexions;
surtout si, comme Charles Vandenesse, il est bien fait ou spirituel.
Pareillement, peu de jeunes gens manquent de fonder quelques voeux
secrets sur une des mille ides qui justifient leur amour inn pour
les femmes belles, spirituelles et malheureuses comme l'tait madame
d'Aiglemont. Aussi la marquise, en entendant annoncer monsieur de
Vandenesse, fut-elle trouble; et lui, fut-il presque honteux, malgr
l'assurance qui, chez les diplomates, est en quelque sorte de costume.
Mais la marquise prit bientt cet air affectueux, sous lequel les
femmes s'abritent contre les interprtations de la vanit. Cette
contenance exclut toute arrire-pense, et fait pour ainsi dire la
part au sentiment en le temprant par les formes de la politesse. Les
femmes se tiennent alors aussi longtemps qu'elles le veulent dans cette
position quivoque, comme dans un carrefour qui mne galement au
respect,  l'indiffrence,  l'tonnement ou  la passion. A trente ans
seulement une femme peut connatre les ressources de cette situation.
Elle y sait rire, plaisanter, s'attendrir sans se compromettre. Elle
possde alors le tact ncessaire pour attaquer chez un homme toutes
les cordes sensibles, et pour tudier les sons qu'elle en tire. Son
silence est aussi dangereux que sa parole. Vous ne devinez jamais si,
 cet ge, elle est franche ou fausse, si elle se moque ou si elle
est de bonne foi dans ses aveux. Aprs vous avoir donn le droit de
lutter avec elle, tout  coup, par un mot, par un regard, par un de
ces gestes dont la puissance leur est connue, elles ferment le combat,
vous abandonnent, et restent matresses de votre secret, libres de vous
immoler par une plaisanterie, libres de s'occuper de vous, galement
protges par leur faiblesse et par votre force. Quoique la marquise se
plat, pendant cette premire visite, sur ce terrain neutre, elle sut
y conserver une haute dignit de femme. Ses douleurs secrtes planrent
toujours sur sa gaiet factice comme un lger nuage qui drobe
imparfaitement le soleil. Vandenesse sortit aprs avoir prouv dans
cette conversation des dlices inconnues; mais il demeura convaincu que
la marquise tait de ces femmes dont la conqute cote trop cher pour
qu'on puisse entreprendre de les aimer.

--Ce serait, dit-il en s'en allant, du sentiment  perte de vue, une
correspondance  fatiguer un sous-chef ambitieux! Cependant, si je
voulais bien... Ce fatal--_Si je voulais bien!_ a constamment perdu les
entts. En France l'amour-propre mne  la passion. Charles revint
chez madame d'Aiglemont et crut s'apercevoir qu'elle prenait plaisir 
sa conversation. Au lieu de se livrer avec navet au bonheur d'aimer,
il voulut alors jouer un double rle. Il essaya de paratre passionn,
puis d'analyser froidement la marche de cette intrigue, d'tre amant
et diplomate; mais il tait gnreux et jeune, cet examen devait le
conduire  un amour sans bornes; car, artificieuse ou naturelle, la
marquise tait toujours plus forte que lui. Chaque fois qu'il sortait
de chez madame d'Aiglemont, Charles persistait dans sa mfiance et
soumettait les situations progressives par lesquelles passait son me 
une svre analyse, qui tuait ses propres motions.

--Aujourd'hui, se disait-il  la troisime visite, elle m'a fait
comprendre qu'elle tait trs-malheureuse et seule dans la vie, que
sans sa fille elle dsirerait ardemment la mort. Elle a t d'une
rsignation parfaite. Or, je ne suis ni son frre ni son confesseur,
pourquoi m'a-t-elle confi ses chagrins? Elle m'aime.

Deux jours aprs, en s'en allant, il apostrophait les moeurs modernes.

--L'amour prend la couleur de chaque sicle. En 1822 il est
doctrinaire. Au lieu de se prouver, comme jadis, par des faits, on le
discute, on le disserte, on le met en discours de tribune. Les femmes
en sont rduites  trois moyens: d'abord elles mettent en question
notre passion, nous refusent le pouvoir d'aimer autant qu'elles aiment.
Coquetterie! vritable dfi que la marquise m'a port ce soir. Puis
elles se font trs-malheureuses pour exciter nos gnrosits naturelles
ou notre amour-propre. Un jeune homme n'est-il pas flatt de consoler
une grande infortune? Enfin elles ont la manie de la virginit! Elle a
d penser que je la croyais toute neuve. Ma bonne foi peut devenir une
excellente spculation.

Mais un jour, aprs avoir puis ses penses de dfiance, il se
demanda si la marquise tait sincre, si tant de souffrances pouvaient
tre joues, pourquoi feindre de la rsignation? elle vivait dans
une solitude profonde, et dvorait en silence des chagrins qu'elle
laissait  peine deviner par l'accent plus ou moins contraint d'une
interjection. Ds ce moment Charles prit un vif intrt  madame
d'Aiglemont. Cependant, en venant  un rendez-vous habituel qui leur
tait devenu ncessaire l'un  l'autre, heure rserve par un mutuel
instinct, Vandenesse trouvait encore sa matresse plus habile que
vraie, et son dernier mot tait:--Dcidment, cette femme est trs
adroite. Il entra, vit la marquise dans son attitude favorite, attitude
pleine de mlancolie; elle leva les yeux sur lui sans faire un
mouvement, et lui jeta un de ces regards pleins qui ressemblent  un
sourire. Madame d'Aiglemont exprimait une confiance, une amiti vraie,
mais point d'amour. Charles s'assit et ne put rien dire. Il tait mu
par une de ces sensations pour lesquelles il manque un langage.

--Qu'avez-vous? lui dit-elle d'un son de voix attendrie.

--Rien. Si, reprit-il, je songe  une chose qui ne vous a point encore
occupe.

--Qu'est-ce?

--Mais... le congrs est fini.

--Eh! bien, dit-elle, vous deviez donc aller au congrs?

Une rponse directe tait la plus loquente et la plus dlicate des
dclarations; mais Charles ne la fit pas. La physionomie de madame
d'Aiglemont attestait une candeur d'amiti qui dtruisait tous les
calculs de la vanit, toutes les esprances de l'amour, toutes
les dfiances du diplomate; elle ignorait ou paraissait ignorer
compltement qu'elle ft aime; et, lorsque Charles, tout confus,
se replia sur lui-mme, il fut forc de s'avouer qu'il n'avait rien
fait ni rien dit qui autorist cette femme  le penser. Monsieur de
Vandenesse trouva pendant cette soire la marquise ce qu'elle tait
toujours: simple et affectueuse, vraie dans sa douleur, heureuse
d'avoir un ami, fire de rencontrer une me qui st entendre la sienne;
elle n'allait pas au del, et ne supposait pas qu'une femme pt se
laisser deux fois sduire; mais elle avait connu l'amour et le gardait
encore saignant au fond de son coeur; elle n'imaginait pas que le
bonheur pt apporter deux fois  une femme ses enivrements, car elle ne
croyait pas seulement  l'esprit, mais  l'me; et, pour elle, l'amour
n'tait pas une sduction, il comportait toutes les sductions nobles.
En ce moment Charles redevint jeune homme, il fut subjugu par l'clat
d'un si grand caractre, et voulut tre initi dans tous les secrets de
cette existence fltrie par le hasard plus que par une faute. Madame
d'Aiglemont ne jeta qu'un regard  son ami en l'entendant demander
compte du surcrot de chagrin qui communiquait  sa beaut toutes les
harmonies de la tristesse; mais ce regard profond fut comme le sceau
d'un contrat solennel.

--Ne me faites plus de questions semblables, dit-elle. Il y a trois
ans,  pareil jour, celui qui m'aimait, le seul homme au bonheur de
qui j'eusse sacrifi jusqu' ma propre estime, est mort, et mort pour
me sauver l'honneur. Cet amour a cess jeune, pur, plein d'illusions.
Avant de me livrer  une passion vers laquelle une fatalit sans
exemple me poussa, j'avais t sduite par ce qui perd tant de jeunes
filles, par un homme nul, mais de formes agrables. Le mariage
effeuilla mes esprances une  une. Aujourd'hui j'ai perdu le bonheur
lgitime et ce bonheur que l'on nomme criminel, sans avoir connu le
bonheur. Il ne me reste rien. Si je n'ai pas su mourir, je dois tre au
moins fidle  mes souvenirs.

A ces mots, elle ne pleura pas, elle baissa les yeux et se tordit
lgrement les doigts, qu'elle avait croiss par son geste habituel.
Cela fut dit simplement, mais l'accent de sa voix tait l'accent
d'un dsespoir aussi profond que paraissait l'tre son amour, et ne
laissait aucune esprance  Charles. Cette affreuse existence traduite
en trois phrases et commente par une torsion de main, cette forte
douleur dans une femme frle, cet abme dans une jolie tte, enfin les
mlancolies, les larmes d'un deuil de trois ans fascinrent Vandenesse,
qui resta silencieux et petit devant cette grande et noble femme: il
n'en voyait plus les beauts matrielles si exquises, si acheves,
mais l'me si minemment sensible. Il rencontrait enfin cet tre idal
si fantastiquement rv, si vigoureusement appel par tous ceux qui
mettent la vie dans une passion, la cherchent avec ardeur, et souvent
meurent sans avoir pu jouir de tous ces trsors rvs.

En entendant ce langage et devant cette beaut sublime, Charles trouva
ses ides troites. Dans l'impuissance o il tait de mesurer ses
paroles  la hauteur de cette scne, tout  la fois si simple et si
leve, il rpondit par des lieux communs sur la destine des femmes.

--Madame, il faut savoir oublier ses douleurs, ou se creuser une tombe,
dit-il.

Mais la raison est toujours mesquine auprs du sentiment; l'une est
naturellement borne, comme tout ce qui est positif, et l'autre
est infini. Raisonner l o il faut sentir est le propre des mes
sans porte. Vandenesse garda donc le silence, contempla longtemps
madame d'Aiglemont et sortit. En proie  des ides nouvelles qui lui
grandissaient la femme, il ressemblait  un peintre qui, aprs avoir
pris pour types les vulgaires modles de son atelier, rencontrerait
tout  coup la Mnmosyne du Muse, la plus belle et la moins apprcie
des statues antiques. Charles fut profondment pris. Il aima madame
d'Aiglemont avec cette bonne foi de la jeunesse, avec cette ferveur
qui communique aux premires passions une grce ineffable, une candeur
que l'homme ne retrouve plus qu'en ruines lorsque plus tard il aime
encore: dlicieuses passions, presque toujours dlicieusement savoures
par les femmes qui les font natre, parce qu' ce bel ge de trente
ans, sommit potique de la vie des femmes, elles peuvent en embrasser
tout le cours et voir aussi bien dans le pass que dans l'avenir. Les
femmes connaissent alors tout le prix de l'amour et en jouissent avec
la crainte de le perdre: alors leur me est encore belle de la jeunesse
qui les abandonne, et leur passion va se renforant toujours d'un
avenir qui les effraie.

--J'aime, disait cette fois Vandenesse en quittant la marquise, et pour
mon malheur je trouve une femme attache  des souvenirs. La lutte
est difficile contre un mort qui n'est plus l, qui ne peut pas faire
de sottises, ne dplat jamais, et de qui l'on ne voit que les belles
qualits. N'est-ce pas vouloir dtrner la perfection que d'essayer 
tuer les charmes de la mmoire et les esprances qui survivent  un
amant perdu, prcisment parce qu'il n'a rveill que des dsirs, tout
ce que l'amour a de plus beau, de plus sduisant?

Cette triste rflexion, due au dcouragement et  la crainte de ne
pas russir, par lesquels commencent toutes les passions vraies, fut
le dernier calcul de sa diplomatie expirante. Ds lors il n'eut plus
d'arrire-penses, devint le jouet de son amour et se perdit dans
les riens de ce bonheur inexplicable qui se repat d'un mot, d'un
silence, d'un vague espoir. Il voulut aimer platoniquement, vint tous
les jours respirer l'air que respirait madame d'Aiglemont, s'incrusta
presque dans sa maison et l'accompagna partout avec la tyrannie d'une
passion qui mle son gosme au dvouement le plus absolu. L'amour
a son instinct, il sait trouver le chemin du coeur comme le plus
faible insecte marche  sa fleur avec une irrsistible volont qui ne
s'pouvante de rien. Aussi, quand un sentiment est vrai, sa destine
n'est-elle pas douteuse. N'y a-t-il pas de quoi jeter une femme dans
toutes les angoisses de la terreur, si elle vient  penser que sa vie
dpend du plus ou du moins de vrit, de force, de persistance que
son amant mettra dans ses dsirs! Or, il est impossible  une femme,
 une pouse,  une mre, de se prserver contre l'amour d'un jeune
homme; la seule chose qui soit en sa puissance est de ne pas continuer
 le voir au moment o elle devine ce secret du coeur qu'une femme
devine toujours. Mais ce parti semble trop dcisif pour qu'une femme
puisse le prendre  un ge o le mariage pse, ennuie et lasse, o
l'affection conjugale est plus que tide, si dj mme son mari ne
l'a pas abandonne. Laides, les femmes sont flattes par un amour qui
les fait belles; jeunes et charmantes, la sduction doit tre  la
hauteur de leurs sductions, elle est immense; vertueuses, un sentiment
terrestrement sublime les porte  trouver je ne sais quelle absolution
dans la grandeur mme des sacrifices qu'elles font  leur amant et
de la gloire dans cette lutte difficile. Tout est pige. Aussi nulle
leon n'est-elle trop forte pour de si fortes tentations. La rclusion
ordonne autrefois  la femme en Grce, en Orient, et qui devient de
mode en Angleterre, est la seule sauvegarde de la morale domestique;
mais, sous l'empire de ce systme, les agrments du monde prissent:
ni la socit, ni la politesse, ni l'lgance des moeurs ne sont alors
possibles. Les nations devront choisir.

Ainsi, quelques mois aprs sa premire rencontre, madame d'Aiglemont
trouva sa vie troitement lie  celle de Vandenesse, elle s'tonna
sans trop de confusion, et presque avec un certain plaisir, d'en
partager les gots et les penses. Avait-elle pris les ides de
Vandenesse, ou Vandenesse avait-il pous ses moindres caprices?
elle n'examina rien. Dj saisie par le courant de la passion, cette
adorable femme se dit avec la fausse bonne foi de la peur:--Oh! non! je
serai fidle  celui qui mourut pour moi.

Pascal a dit: Douter de Dieu, c'est y croire. De mme, une femme ne
se dbat que quand elle est prise. Le jour o la marquise s'avoua
qu'elle tait aime, il lui arriva de flotter entre mille sentiments
contraires. Les superstitions de l'exprience parlrent leur langage.
Serait-elle heureuse? pourrait-elle trouver le bonheur en dehors des
lois dont la Socit fait,  tort ou  raison, sa morale? Jusqu'alors
la vie ne lui avait vers que de l'amertume. Y avait-il un heureux
dnouement possible aux liens qui unissent deux tres spars par des
convenances sociales? Mais aussi le bonheur se paie-t-il jamais trop
cher? Puis ce bonheur si ardemment voulu, et qu'il est si naturel de
chercher, peut-tre le rencontrerait-elle enfin! La curiosit plaide
toujours la cause des amants. Au milieu de cette discussion secrte,
Vandenesse arriva. Sa prsence fit vanouir le fantme mtaphysique
de la raison. Si telles sont les transformations successives par
lesquelles passe un sentiment mme rapide chez un jeune homme
et chez une femme de trente ans, il est un moment o les nuances
se fondent, o les raisonnements s'abolissent en un seul, en une
dernire rflexion qui se confond dans un dsir et qui le corrobore.
Plus la rsistance a t longue, plus puissante alors est la voix de
l'amour. Ici donc s'arrte cette leon ou plutt cette tude faite
sur l'_corch_, s'il est permis d'emprunter  la peinture une de ses
expressions les plus pittoresques; car cette histoire explique les
dangers et le mcanisme de l'amour plus qu'elle ne le peint. Mais
ds ce moment, chaque jour ajouta des couleurs  ce squelette, le
revtit des grces de la jeunesse, en raviva les chairs, en vivifia
les mouvements, lui rendit l'clat, la beaut, les sductions du
sentiment et les attraits de la vie. Charles trouva madame d'Aiglemont
pensive; et, lorsqu'il lui eut dit de ce ton pntr que les douces
magies du coeur rendirent persuasif:--Qu'avez-vous? elle se garda bien
de rpondre. Cette dlicieuse demande accusait une parfaite entente
d'me; et, avec l'instinct merveilleux de la femme, la marquise comprit
que des plaintes ou l'expression de son malheur intime seraient en
quelque sorte des avances. Si dj chacune de ces paroles avait une
signification entendue par tous deux, dans quel abme n'allait-elle pas
mettre les pieds? Elle lut en elle-mme par un regard lucide et clair,
se tut, et son silence fut imit par Vandenesse.

--Je suis souffrante, dit-elle enfin effraye de la haute porte d'un
moment o le langage des yeux suppla compltement  l'impuissance du
discours.

--Madame, rpondit Charles d'une voix affectueuse mais violemment mue,
me et corps, tout se tient. Si vous tiez heureuse, vous seriez jeune
et frache. Pourquoi refusez-vous de demander  l'amour tout ce dont
l'amour vous a prive? Vous croyez la vie termine au moment o, pour
vous, elle commence. Confiez-vous aux soins d'un ami. Il est si doux
d'tre aim!

--Je suis dj vieille, dit-elle, rien ne m'excuserait donc de ne pas
continuer  souffrir comme par le pass. D'ailleurs il faut aimer,
dites-vous? Eh! bien, je ne le dois ni ne le puis. Hors vous, dont
l'amiti jette quelques douceurs sur ma vie, personne ne me plat,
personne ne saurait effacer mes souvenirs. J'accepte un ami, je fuirais
un amant. Puis serait-il bien gnreux  moi d'changer un coeur fltri
contre un jeune coeur, d'accueillir des illusions que je ne puis plus
partager, de causer un bonheur auquel je ne croirais point, ou que je
tremblerais de perdre? Je rpondrais peut-tre par de l'gosme  son
dvouement, et calculerais quand il sentirait; ma mmoire offenserait
la vivacit de ses plaisirs. Non, voyez-vous, un premier amour ne se
remplace jamais. Enfin, quel homme voudrait  ce prix de mon coeur?

Ces paroles, empreintes d'une horrible coquetterie, taient le dernier
effort de la sagesse.--S'il se dcourage, eh! bien, je resterai seule
et fidle. Cette pense vint au coeur de cette femme, et fut pour elle
ce qu'est la branche de saule trop faible que saisit un nageur avant
d'tre emport par le courant. En entendant cet arrt, Vandenesse
laissa chapper un tressaillement involontaire qui fut plus puissant
sur le coeur de la marquise que ne l'avaient t toutes ses assiduits
passes. Ce qui touche le plus les femmes, n'est-ce pas de rencontrer
en nous des dlicatesses gracieuses, des sentiments exquis autant que
le sont les leurs; car chez elles la grce et la dlicatesse sont les
indices du _vrai_. Le geste de Charles rvlait un vritable amour.
Madame d'Aiglemont connut la force de l'affection de Vandenesse 
la force de sa douleur. Le jeune homme dit froidement:--Vous avez
peut-tre raison. Nouvel amour, chagrin nouveau. Puis, il changea de
conversation, et s'entretint de choses indiffrentes, mais il tait
visiblement mu, regardait madame d'Aiglemont avec une attention
concentre, comme s'il l'et vue pour la dernire fois. Enfin, il la
quitta, en lui disant avec motion:--Adieu, madame.

--Au revoir, dit-elle avec cette coquetterie fine dont le secret
n'appartient qu'aux femmes d'lite. Il ne rpondit pas, et sortit.

Quand Charles ne fut plus l, que sa chaise vide parla pour lui,
elle eut mille regrets, et se trouva des torts. La passion fait un
progrs norme chez une femme au moment o elle croit avoir agi peu
gnreusement, ou avoir bless quelque me noble. Jamais il ne faut
se dfier des sentiments mauvais en amour, ils sont trs salutaires;
les femmes ne succombent que sous le coup d'une vertu. _L'enfer est
pav de bonnes intentions_, n'est pas un paradoxe de prdicateur.
Vandenesse resta pendant quelques jours sans venir. Pendant chaque
soire,  l'heure du rendez-vous habituel, la marquise l'attendit avec
une impatience pleine de remords. crire tait un aveu; d'ailleurs,
son instinct lui disait qu'il reviendrait. Le sixime jour, son valet
de chambre le lui annona. Jamais elle n'entendit ce nom avec plus de
plaisir. Sa joie l'effraya.

--Vous m'avez bien punie! lui dit-elle.

Vandenesse la regarda d'un air hbt.

--Punie! rpta-t-il. Et de quoi?

Charles comprenait bien la marquise; mais il voulait se venger des
souffrances auxquelles il avait t en proie, du moment o elle les
souponnait.

--Pourquoi n'tes-vous pas venu me voir? demanda-t-elle en souriant.

--Vous n'avez donc vu personne? dit-il pour ne pas faire une rponse
directe.

--Monsieur de Ronquerolles et monsieur de Marsay, le petit d'Esgrignon,
sont rests ici, l'un hier, l'autre ce matin, prs de deux heures. J'ai
vu, je crois, aussi madame Firmiani et votre soeur, madame de Listomre.

Autre souffrance! Douleur incomprhensible pour ceux qui n'aiment pas
avec ce despotisme envahisseur et froce dont le moindre effet est une
jalousie monstrueuse, un perptuel dsir de drober l'tre aim  toute
influence trangre  l'amour.

--Quoi! se dit en lui-mme Vandenesse, elle a reu, elle a vu des
tres contents, elle leur a parl, tandis que je restais solitaire,
malheureux!

Il ensevelit son chagrin et jeta son amour au fond de son coeur, comme
un cercueil  la mer. Ses penses taient de celles que l'on n'exprime
pas; elles ont la rapidit de ces acides qui tuent en s'vaporant.
Cependant son front se couvrit de nuages, et madame d'Aiglemont obit 
l'instinct de la femme en partageant cette tristesse sans la concevoir.
Elle n'tait pas complice du mal qu'elle faisait, et Vandenesse s'en
aperut. Il parla de sa situation et de sa jalousie, comme si c'et
t l'une de ces hypothses que les amants se plaisent  discuter. La
marquise comprit tout, et fut alors si vivement touche qu'elle ne
put retenir ses larmes. Ds ce moment, ils entrrent dans les cieux
de l'amour. Le ciel et l'enfer sont deux grands pomes qui formulent
les deux seuls points sur lesquels tourne notre existence: la joie ou
la douleur. Le ciel n'est-il pas, ne sera-t-il pas toujours une image
de l'infini de nos sentiments qui ne sera jamais peint que dans ses
dtails, parce que le bonheur est un; et l'enfer ne reprsente-t-il pas
les tortures infinies de nos douleurs dont nous pouvons faire oeuvre de
posie, parce qu'elles sont toutes dissemblables?

Un soir, les deux amants taient seuls, assis l'un prs de l'autre,
en silence, et occups  contempler une des plus belles phases du
firmament, un de ces ciels purs dans lesquels les derniers rayons du
soleil jettent de faibles teintes d'or et de pourpre. En ce moment de
la journe, les lentes dgradations de la lumire semblent rveiller
les sentiments doux; nos passions vibrent mollement, et nous savourons
les troubles de je ne sais quelle violence au milieu du calme. En nous
montrant le bonheur par de vagues images, la nature nous invite  en
jouir quand il est prs de nous, ou nous le fait regretter quand il
a fui. Dans ces instants fertiles en enchantements, sous le dais de
cette lueur dont les tendres harmonies s'unissent  des sductions
intimes, il est difficile de rsister aux voeux du coeur qui ont
alors tant de magie! alors le chagrin s'mousse, la joie enivre, et
la douleur accable. Les pompes du soir sont le signal des aveux et
les encouragent. Le silence devient plus dangereux que la parole, en
communiquant aux yeux toute la puissance de l'infini des cieux qu'ils
refltent. Si l'on parle, le moindre mot possde une irrsistible
puissance. N'y a-t-il pas alors de la lumire dans la voix, de la
pourpre dans le regard? Le ciel n'est-il pas comme en nous, ou ne
nous semble-t-il pas tre dans le ciel? Cependant Vandenesse et
Juliette, car depuis quelques jours elle se laissait appeler ainsi
familirement par celui qu'elle se plaisait  nommer Charles; donc
tous deux parlaient, mais le sujet primitif de leur conversation tait
bien loin d'eux; et, s'ils ne savaient plus le sens de leurs paroles,
ils coutaient avec dlices les penses secrtes qu'elles couvraient.
La main de la marquise tait dans celle de Vandenesse, et elle la lui
abandonnait sans croire que ce ft une faveur.

Ils se penchrent ensemble pour voir un de ces majestueux paysages
pleins de neige, de glaciers, d'ombres grises qui teignent les flancs
de montagnes fantastiques; un de ces tableaux remplis de brusques
oppositions entre les flammes rouges et les tons noirs qui dcorent les
cieux avec une inimitable et fugace posie; magnifiques langes dans
lesquels renat le soleil, beau linceul o il expire. En ce moment, les
cheveux de Juliette effleurrent les joues de Vandenesse; elle sentit
ce contact lger, elle en frissonna violemment, et lui plus encore;
car tous deux taient graduellement arrivs  une de ces inexplicables
crises o le calme communique aux sens une perception si fine, que le
plus faible choc fait verser des larmes et dborder la tristesse si
le coeur est perdu dans ces mlancolies, ou lui donne d'ineffables
plaisirs s'il est perdu dans les vertiges de l'amour. Juliette pressa
presque involontairement la main de son ami. Cette pression persuasive
donna du courage  la timidit de l'amant. Les joies de ce moment
et les esprances de l'avenir, tout se fondit dans une motion,
celle d'une premire caresse, du chaste et modeste baiser que madame
d'Aiglemont laissa prendre sur sa joue. Plus faible tait la faveur,
plus puissante, plus dangereuse elle fut. Pour leur malheur  tous
deux, il n'y avait ni semblant ni fausset. Ce fut l'entente de deux
belles mes, spares par tout ce qui est loi, runies par tout ce qui
est sduction dans la nature. En ce moment le gnral d'Aiglemont entra.

--Le ministre est chang, dit-il. Votre oncle fait partie du nouveau
cabinet. Ainsi, vous avez de bien belles chances pour tre ambassadeur,
Vandenesse.

Charles et Julie se regardrent en rougissant. Cette pudeur mutuelle
fut encore un lien. Tous deux, ils eurent la mme pense, le mme
remords; lien terrible et tout aussi fort entre deux brigands qui
viennent d'assassiner un homme qu'entre deux amants coupables d'un
baiser. Il fallait une rponse au marquis.

--Je ne veux plus quitter Paris, dit Charles Vandenesse.

--Nous savons pourquoi, rpliqua le gnral en affectant la finesse
d'un homme qui dcouvre un secret. Vous ne voulez pas abandonner votre
oncle, pour vous faire dclarer l'hritier de sa pairie.

La marquise s'enfuit dans sa chambre, en se disant sur son mari cet
effroyable mot:--Il est aussi par trop bte!




IV

LE DOIGT DE DIEU.


Entre la barrire d'Italie et celle de la Sant, sur le boulevard
intrieur qui mne au Jardin-des-Plantes, il existe une perspective
digne de ravir l'artiste ou le voyageur le plus blas sur les
jouissances de la vue. Si vous atteignez une lgre minence  partir
de laquelle le boulevard, ombrag par de grands arbres touffus, tourne
avec la grce d'une alle forestire verte et silencieuse, vous voyez
devant vous,  vos pieds, une valle profonde, peuple de fabriques 
demi villageoises, clair-seme de verdure, arrose par les eaux brunes
de la Bivre ou des Gobelins. Sur le versant oppos, quelques milliers
de toits, presss comme les ttes d'une foule, reclent les misres
du faubourg Saint-Marceau. La magnifique coupole du Panthon, le dme
terne et mlancolique du Val-de-Grce dominent orgueilleusement toute
une ville en amphithtre dont les gradins sont bizarrement dessins
par des rues tortueuses. De l, les proportions des deux monuments
semblent gigantesques; elles crasent et les demeures frles et les
plus hauts peupliers du vallon. A gauche, l'Observatoire,  travers
les fentres et les galeries duquel le jour passe en produisant
d'inexplicables fantaisies, apparat comme un spectre noir et dcharn.
Puis, dans le lointain, l'lgante lanterne des Invalides flamboie
entre les masses bleutres du Luxembourg et les tours grises de
Saint-Sulpice. Vues de l, ces lignes architecturales sont mles 
des feuillages,  ces ombres, sont soumises aux caprices d'un ciel
qui change incessamment de couleur, de lumire ou d'aspect. Loin de
vous, les difices meublent les airs; autour de vous, serpentent des
arbres ondoyants, des sentiers campagnards. Sur la droite, par une
large dcoupure de ce singulier paysage, vous apercevez la longue
nappe blanche du canal Saint-Martin, encadr de pierres rougetres,
par de ses tilleuls, bord par les constructions vraiment romaines
des Greniers d'abondance. L, sur le dernier plan, les vaporeuses
collines de Belleville, charges de maisons et de moulins, confondent
leurs accidents avec ceux des nuages. Cependant il existe une ville,
que vous ne voyez pas, entre la range de toits qui borde le vallon
et cet horizon aussi vague qu'un souvenir d'enfance; immense cit,
perdue comme dans un prcipice entre les cimes de la Piti et le fate
du cimetire de l'Est, entre la souffrance et la mort. Elle fait
entendre un bruissement sourd semblable  celui de l'Ocan qui gronde
derrire une falaise comme pour dire:--Je suis l. Si le soleil jette
ses flots de lumire sur cette face de Paris, s'il en pure, s'il en
fluidifie les lignes; s'il y allume quelques vitres, s'il en gaie
les tuiles, embrase les croix dores, blanchit les murs et transforme
l'atmosphre en un voile de gaze; s'il cre de riches contrastes avec
les ombres fantastiques; si le ciel est d'azur et la terre frmissante,
si les cloches parlent, alors de l vous admirerez une de ces feries
loquentes que l'imagination n'oublie jamais, dont vous serez idoltre,
affol comme d'un merveilleux aspect de Naples, de Stamboul ou des
Florides. Nulle harmonie ne manque  ce concert. L, murmurent le bruit
du monde et la potique paix de la solitude, la voix d'un million
d'tres et la voix de Dieu. L gt une capitale couche sous les
paisibles cyprs du Pre-Lachaise.

Par une matine de printemps, au moment o le soleil faisait briller
toutes les beauts de ce paysage, je les admirais, appuy sur un gros
orme qui livrait au vent ses fleurs jaunes. Puis,  l'aspect de ces
riches et sublimes tableaux, je pensais amrement au mpris que nous
professons, jusque dans nos livres, pour notre pays d'aujourd'hui. Je
maudissais ces pauvres riches qui, dgots de notre belle France,
vont acheter  prix d'or le droit de ddaigner leur patrie en visitant
au galop, en examinant  travers un lorgnon les sites de cette Italie
devenue si vulgaire. Je contemplais avec amour le Paris moderne, je
rvais, lorsque tout  coup le bruit d'un baiser troubla ma solitude
et fit enfuir la philosophie. Dans la contre-alle qui couronne la
pente rapide au bas de laquelle frissonnent les eaux, et en regardant
au del du pont des Gobelins, je dcouvris une femme qui me parut
encore assez jeune, mise avec la simplicit la plus lgante, et dont
la physionomie douce semblait reflter le gai bonheur du paysage. Un
beau jeune homme posait  terre le plus joli petit garon qu'il ft
possible de voir, en sorte que je n'ai jamais su si le baiser avait
retenti sur les joues de la mre ou sur celles de l'enfant. Une mme
pense, tendre et vive, clatait dans les yeux, dans les gestes, dans
le sourire des deux jeunes gens. Ils entrelacrent leurs bras avec une
si joyeuse promptitude, et se rapprochrent avec une si merveilleuse
entente de mouvement, que, tout  eux-mmes, ils ne s'aperurent point
de ma prsence. Mais un autre enfant, mcontent, boudeur, et qui
leur tournait le dos, me jeta des regards empreints d'une expression
saisissante. Laissant son frre courir seul, tantt en arrire, tantt
en avant de sa mre et du jeune homme, cet enfant, vtu comme l'autre,
aussi gracieux, mais plus doux de formes, resta muet, immobile, et
dans l'attitude d'un serpent engourdi. C'tait une petite fille. La
promenade de la jolie femme et de son compagnon avait je ne sais quoi
de machinal. Se contentant, par distraction peut-tre, de parcourir
le faible espace qui se trouvait entre le petit pont et une voiture
arrte au dtour du boulevard, ils recommenaient constamment leur
courte carrire, en s'arrtant, se regardant, riant au gr des caprices
d'une conversation tour  tour anime, languissante, folle ou grave.

Cach par le gros orme, j'admirais cette scne dlicieuse, et j'en
aurais sans doute respect les mystres si je n'avais surpris sur
le visage de la petite fille rveuse et taciturne les traces d'une
pense plus profonde que ne le comportait son ge. Quand sa mre et
le jeune homme se retournaient aprs tre venus prs d'elle, souvent
elle penchait sournoisement la tte, et lanait sur eux comme sur
son frre un regard furtif vraiment extraordinaire. Mais rien ne
saurait rendre la perante finesse, la malicieuse navet, la sauvage
attention qui animait ce visage enfantin aux yeux lgrement cerns,
quand la jolie femme ou son compagnon caressaient les boucles blondes,
pressaient gentiment le cou frais, la blanche collerette du petit
garon, au moment o, par enfantillage, il essayait de marcher avec
eux. Il y avait certes une passion d'homme sur la physionomie grle
de cette petite fille bizarre. Elle souffrait ou pensait. Or, qui
prophtise plus srement la mort chez ces cratures en fleur? est-ce
la souffrance loge au corps, ou la pense htive dvorant leurs
mes,  peine germes? Une mre sait cela peut-tre. Pour moi, je ne
connais maintenant rien de plus horrible qu'une pense de vieillard
sur un front d'enfant; le blasphme aux lvres d'une vierge est moins
monstrueux encore. Aussi l'attitude presque stupide de cette fille
dj pensive, la raret de ses gestes, tout m'intressa-t-il. Je
l'examinai curieusement. Par une fantaisie naturelle aux observateurs,
je la comparais  son frre, en cherchant  surprendre les rapports
et les diffrences qui se trouvaient entre eux. La premire avait des
cheveux bruns, des yeux noirs et une puissance prcoce qui formaient
une riche opposition avec la blonde chevelure, les yeux vert de mer et
la gracieuse faiblesse du plus jeune. L'ane pouvait avoir environ
sept  huit ans, l'autre six  peine. Ils taient habills de la mme
manire. Cependant, en les regardant avec attention, je remarquai
dans les collerettes de leurs chemises une diffrence assez frivole,
mais qui plus tard me rvla tout un roman dans le pass, tout un
drame dans l'avenir. Et c'tait bien peu de chose. Un simple ourlet
bordait la collerette de la petite fille brune, tandis que de jolies
broderies ornaient celle du cadet, et trahissaient un secret de coeur,
une prdilection tacite que les enfants lisent dans l'me de leurs
mres, comme si l'esprit de Dieu tait en eux. Insouciant et gai, le
blond ressemblait  une petite fille, tant sa peau blanche avait de
fracheur, ses mouvements de grce, sa physionomie de douceur; tandis
que l'ane, malgr sa force, malgr la beaut de ses traits et l'clat
de son teint, ressemblait  un petit garon maladif. Ses yeux vifs,
dnus de cette humide vapeur qui donne tant de charme aux regards des
enfants, semblaient avoir t, comme ceux des courtisans, schs par
un feu intrieur. Enfin, sa blancheur avait je ne sais quelle nuance
mate, olivtre, symptme d'un vigoureux caractre. A deux reprises son
jeune frre tait venu lui offrir, avec une grce touchante, avec un
joli regard, avec une mine expressive qui et ravi Charlet, le petit
cor de chasse dans lequel il soufflait par instants; mais, chaque fois,
elle n'avait rpondu que par un farouche regard  cette phrase:--Tiens,
Hlne, le veux-tu? dite d'une voix caressante. Et, sombre et terrible
sous sa mine insouciante en apparence, la petite fille tressaillait et
rougissait mme assez vivement lorsque son frre approchait; mais le
cadet ne paraissait pas s'apercevoir de l'humeur noire de sa soeur,
et son insouciance, mle d'intrt, achevait de faire contraster
le vritable caractre de l'enfance avec la science soucieuse de
l'homme, inscrite dj sur la figure de la petite fille, et qui dj
l'obscurcissait de ses sombres nuages.

--Maman, Hlne ne veut pas jouer, s'cria le petit qui saisit pour
se plaindre un moment o sa mre et le jeune homme taient rests
silencieux sur le pont des Gobelins.

--Laisse-la, Charles. Tu sais bien qu'elle est toujours grognon.

Ces paroles, prononces au hasard par la mre, qui ensuite se retourna
brusquement avec le jeune homme, arrachrent des larmes  Hlne. Elle
les dvora silencieusement, lana sur son frre un de ces regards
profonds qui me semblaient inexplicables, et contempla d'abord avec une
sinistre intelligence le talus sur le fate duquel il tait, puis la
rivire de Bivre, le pont, le paysage et moi.

Je craignis d'tre aperu par le couple joyeux, de qui j'aurais sans
doute troubl l'entretien; je me retirai doucement, et j'allai me
rfugier derrire une haie de sureau dont le feuillage me droba
compltement  tous les regards. Je m'assis tranquillement sur le haut
du talus, en regardant en silence et tour  tour, soit les beauts
changeantes du site, soit la petite fille sauvage qu'il m'tait
encore possible d'entrevoir  travers les interstices de la haie et
le pied des sureaux sur lesquels ma tte reposait, presque au niveau
du boulevard. En ne me voyant plus, Hlne parut inquite; ses yeux
noirs me cherchrent dans le lointain de l'alle, derrire les arbres,
avec une indfinissable curiosit. Qu'tais-je donc pour elle? en ce
moment, les rires nafs de Charles retentirent dans le silence comme
un chant d'oiseau. Le beau jeune homme, blond comme lui, le faisait
danser dans ses bras, et l'embrassait en lui prodiguant ces petits
mots sans suite et dtourns de leur sens vritable que nous adressons
amicalement aux enfants. La mre souriait  ces jeux, et, de temps 
autre, disait, sans doute  voix basse, des paroles sorties du coeur;
car son compagnon s'arrtait, tout heureux, et la regardait d'un oeil
bleu plein de feu, plein d'idoltrie. Leurs voix mles  celle de
l'enfant avaient je ne sais quoi de caressant. Ils taient charmants
tous trois. Cette scne dlicieuse, au milieu de ce magnifique paysage,
y rpandait une incroyable suavit. Une femme, belle, blanche, rieuse,
un enfant d'amour, un homme ravissant de jeunesse, un ciel pur, enfin
toutes les harmonies de la nature s'accordaient pour rjouir l'me. Je
me surpris  sourire, comme si ce bonheur tait le mien. Le beau jeune
homme entendit sonner neuf heures. Aprs avoir tendrement embrass sa
compagne, devenue srieuse et presque triste, il revint alors vers son
tilbury qui s'avanait lentement conduit par un vieux domestique. Le
babil de l'enfant chri se mla aux derniers baisers que lui donna le
jeune homme. Puis, quand celui-ci fut mont dans sa voiture, que la
femme immobile couta le tilbury roulant, en suivant la trace marque
par la poussire nuageuse, dans la verte alle du boulevard, Charles
accourut  sa soeur prs du pont, et j'entendis qu'il lui disait d'une
voix argentine:--Pourquoi donc que tu n'es pas venue dire adieu  mon
bon ami?

En voyant son frre sur le penchant du talus, Hlne lui lana le plus
horrible regard qui jamais ait allum les yeux d'un enfant, et le
poussa par un mouvement de rage. Charles glissa sur le versant rapide,
y rencontra des racines qui le rejetrent violemment sur les pierres
coupantes du mur; il s'y fracassa le front; puis, tout sanglant, alla
tomber dans les eaux boueuses de la rivire. L'onde s'carta en mille
jets bruns sous sa jolie tte blonde. J'entendis les cris aigus du
pauvre petit; mais bientt ses accents se perdirent touffs dans
la vase, o il disparut en rendant un son lourd comme celui d'une
pierre qui s'engouffre. L'clair n'est pas plus prompt que ne le fut
cette chute. Je me levai soudain et descendis par un sentier. Hlne
stupfaite poussa des cris perants:--Maman! maman! La mre tait
l, prs de moi. Elle avait vol comme un oiseau. Mais ni les yeux
de la mre ni les miens ne pouvaient reconnatre la place prcise
o l'enfant tait enseveli. L'eau noire bouillonnait sur un espace
immense. Le lit de la Bivre a, dans cet endroit, dix pieds de boue.
L'enfant devait y mourir, il tait impossible de le secourir. A cette
heure, un dimanche, tout tait en repos. La Bivre n'a ni bateaux
ni pcheurs. Je ne vis ni perches pour sonder le ruisseau puant, ni
personne dans le lointain. Pourquoi donc aurais-je parl de ce sinistre
accident, ou dit le secret de ce malheur? Hlne avait peut-tre veng
son pre. Sa jalousie tait sans doute le glaive de Dieu. Cependant je
frissonnai en contemplant la mre. Quel pouvantable interrogatoire
son mari, son juge ternel, n'allait-il pas lui faire subir? Et elle
tranait avec elle un tmoin incorruptible. L'enfance a le front
transparent, le teint diaphane; et le mensonge est, chez elle, comme
une lumire qui lui rougit mme le regard. La malheureuse femme ne
pensait pas encore au supplice qui l'attendait au logis. Elle regardait
la Bivre.

Un semblable vnement devait produire d'affreux retentissements dans
la vie d'une femme, et voici l'un des chos les plus terribles qui de
temps en temps troublrent les amours de Juliette.

[Illustration: Monsieur CROTTAT, notaire.

(LA FEMME DE TRENTE ANS.)]

Deux ou trois ans aprs, un soir, aprs dner, chez le marquis de
Vandenesse alors en deuil de son pre, et qui avait une succession
 rgler, se trouvait un notaire. Ce notaire n'tait pas le petit
notaire de Sterne, mais un gros et gras notaire de Paris, un de ces
hommes estimables qui font une sottise avec mesure, mettent lourdement
le pied sur une plaie inconnue, et demandent pourquoi l'on se plaint.
Si, par hasard, ils apprennent le pourquoi de leur btise assassine,
ils disent:--Ma foi, je n'en savais rien! Enfin, c'tait un notaire
honntement niais, qui ne voyait que des _actes_ dans la vie. Le
diplomate avait prs de lui madame d'Aiglemont. Le gnral s'en tait
all poliment avant la fin du dner pour conduire ses deux enfants
au spectacle, sur les boulevards,  l'Ambigu-Comique ou  la Gaiet.
Quoique les mlodrames surexcitent les sentiments, ils passent 
Paris pour tre  la porte de l'enfance, et sans danger, parce que
l'innocence y triomphe toujours. Le pre tait parti sans attendre le
dessert, tant sa fille et son fils l'avaient tourment pour arriver au
spectacle avant le lever du rideau.

Le notaire, l'imperturbable notaire, incapable de se demander pourquoi
madame d'Aiglemont envoyait au spectacle ses enfants et son mari sans
les y accompagner, tait, depuis le dner, comme viss sur sa chaise.
Une discussion avait fait traner le dessert en longueur, et les gens
tardaient  servir le caf. Ces incidents, qui dvoraient un temps sans
doute prcieux, arrachaient des mouvements d'impatience  la jolie
femme: on aurait pu la comparer  un cheval de race piaffant avant la
course. Le notaire, qui ne se connaissait ni en chevaux ni en femmes,
trouvait tout bonnement la marquise une vive et smillante femme.
Enchant d'tre dans la compagnie d'une femme  la mode et d'un homme
politique clbre, ce notaire faisait de l'esprit; il prenait pour
une approbation le faux sourire de la marquise, qu'il impatientait
considrablement, et il allait son train. Dj le matre de la maison,
de concert avec sa compagne, s'tait permis de garder  plusieurs
reprises le silence l o le notaire attendait une rponse logieuse;
mais, pendant ces repos significatifs, ce diable d'homme regardait le
feu en cherchant des anecdotes. Puis le diplomate avait eu recours 
sa montre. Enfin, la jolie femme s'tait recoiffe de son chapeau pour
sortir, et ne sortait pas. Le notaire ne voyait, n'entendait rien; il
tait ravi de lui-mme, et sr d'intresser assez la marquise pour la
clouer l.

--J'aurai bien certainement cette femme-l pour cliente, se disait-il.

La marquise se tenait debout, mettait ses gants, se tordait les doigts
et regardait alternativement le marquis de Vandenesse qui partageait
son impatience, ou le notaire qui plombait chacun de ses traits
d'esprit. A chaque pause que faisait ce digne homme, le joli couple
respirait en se disant par un signe:--Enfin, il va donc s'en aller!
Mais point. C'tait un cauchemar moral qui devait finir par irriter les
deux personnes passionnes sur lesquelles le notaire agissait comme
un serpent sur des oiseaux, et les obliger  quelque brusquerie. Au
beau milieu du rcit des ignobles moyens par lesquels du Tillet, un
homme d'affaires alors en faveur, avait fait sa fortune, et dont les
infamies taient scrupuleusement dtailles par le spirituel notaire,
le diplomate entendit sonner neuf heures  la pendule; il vit que son
notaire tait bien dcidment un imbcile qu'il fallait tout uniment
congdier, et il l'arrta rsolment par un geste.

--Vous voulez les pincettes, monsieur le marquis? dit le notaire en les
prsentant  son client.

--Non, monsieur, je suis forc de vous renvoyer. Madame veut aller
rejoindre ses enfants, et je vais avoir l'honneur de l'accompagner.

--Dj neuf heures! le temps passe comme l'ombre dans la compagnie des
gens aimables, dit le notaire qui parlait tout seul depuis une heure.

Il chercha son chapeau, puis il vint se planter devant la chemine,
retint difficilement un hoquet, et dit  son client, sans voir les
regards foudroyants que lui lanait la marquise:--Rsumons-nous,
monsieur le marquis. Les affaires passent avant tout. Demain donc nous
lancerons une assignation  monsieur votre frre pour le mettre en
demeure; nous procderons  l'inventaire, et aprs, ma foi...

Le notaire avait si mal compris les intentions de son client, qu'il en
prenait l'affaire en sens inverse des instructions que celui-ci venait
de lui donner. Cet incident tait trop dlicat pour que Vandenesse ne
rectifit pas involontairement les ides du balourd notaire, et il
s'ensuivit une discussion qui prit un certain temps.

--coutez, dit enfin le diplomate sur un signe que lui fit la jeune
femme, vous me cassez la tte, revenez demain  neuf heures avec mon
avou.

--Mais j'aurais l'honneur de vous faire observer, monsieur le marquis,
que nous ne sommes pas certains de rencontrer demain monsieur
Desroches, et si la mise en demeure n'est pas lance avant midi, le
dlai expire, et...

En ce moment une voiture entra dans la cour; et au bruit qu'elle fit,
la pauvre femme se retourna vivement pour cacher des pleurs qui lui
vinrent aux yeux. Le marquis sonna pour faire dire qu'il tait sorti;
mais le gnral, revenu comme  l'improviste de la Gaiet, prcda le
valet de chambre, et parut en tenant d'une main sa fille dont les yeux
taient rouges, et de l'autre son petit garon tout grimaud et fch.

--Que vous est-il donc arriv? demanda la femme  son mari.

--Je vous dirai cela plus tard, rpondit le gnral en se dirigeant
vers un boudoir voisin dont la porte tait ouverte et o il aperut les
journaux.

La marquise impatiente se jeta dsesprment sur un canap.

Le notaire, qui se crut oblig de faire le gentil avec les enfants,
prit un ton mignard pour dire au garon:--H bien, mon petit, que
donnait-on  la comdie?

--_La Valle du torrent_, rpondit Gustave en grognant.

--Foi d'homme d'honneur, dit le notaire, les auteurs de nos jours
sont  moiti fous! _La Valle du torrent!_ Pourquoi pas _le Torrent
de la valle_? il est possible qu'une valle n'ait pas de torrent,
et en disant _le Torrent de la valle_, les auteurs auraient accus
quelque chose de net, de prcis, de caractris, de comprhensible.
Mais laissons cela. Maintenant comment peut-il se rencontrer un drame
dans un torrent et dans une valle? Vous me rpondrez qu'aujourd'hui le
principal attrait de ces sortes de spectacles gt dans les dcorations,
et ce titre en indique de fort belles. Vous tes-vous bien amus, mon
petit compre? ajouta-t-il en s'asseyant devant l'enfant.

Au moment o le notaire demanda quel drame pouvait se rencontrer au
fond d'un torrent, la fille de la marquise se retourna lentement et
pleura. La mre tait si violemment contrarie qu'elle n'aperut pas le
mouvement de sa fille.

--Oh! oui, monsieur, je m'amusais bien, rpondit l'enfant. Il y avait
dans la pice un petit garon bien gentil qui tait seul au monde,
parce que son papa n'avait pas pu tre son pre. Voil que, quand il
arrive en haut du pont qui est sur le torrent, un grand vilain barbu,
vtu tout en noir, le jette dans l'eau. Hlne s'est mise alors 
pleurer,  sangloter; toute la salle a cri aprs nous, et mon pre
nous a bien vite, bien vite emmens...

Monsieur de Vandenesse et la marquise restrent tous deux stupfaits,
et comme saisis par un mal qui leur ta la force de penser et d'agir.

--Gustave, taisez-vous donc, cria le gnral. Je vous ai dfendu de
parler sur ce qui s'est pass au spectacle, et vous oubliez dj mes
recommandations.

--Que Votre Seigneurie l'excuse, monsieur le marquis, dit le notaire,
j'ai eu le tort de l'interroger, mais j'ignorais la gravit de...

--Il devait ne pas rpondre, dit le pre en regardant son fils avec
froideur.

La cause du brusque retour des enfants et de leur pre parut alors tre
bien connue du diplomate et de la marquise. La mre regarda sa fille,
la vit en pleurs, et se leva pour aller  elle; mais alors son visage
se contracta violemment et offrit les signes d'une svrit que rien ne
temprait.

--Assez, Hlne, lui dit-elle, allez scher vos larmes dans le boudoir.

--Qu'a-t-elle donc fait, cette pauvre petite? dit le notaire, qui
voulut calmer  la fois la colre de la mre et les pleurs de la fille.
Elle est si jolie que ce doit tre la plus sage crature du monde; je
suis bien sr, madame, qu'elle ne vous donne que des jouissances. Pas
vrai, ma petite?

Hlne regarda sa mre en tremblant, essuya ses larmes, tcha de se
composer un visage calme, et s'enfuit dans le boudoir.

--Et certes, disait le notaire en continuant toujours, madame, vous
tes trop bonne mre pour ne pas aimer galement tous vos enfants. Vous
tes d'ailleurs trop vertueuse pour avoir de ces tristes prfrences
dont les funestes effets se rvlent plus particulirement  nous
autres notaires. La socit nous passe par les mains; aussi en
voyons-nous les passions sous leur forme la plus hideuse, _l'intrt_.
Ici, une mre veut dshriter les enfants de son mari au profit des
enfants qu'elle leur prfre; tandis que, de son ct, le mari veut
quelquefois rserver sa fortune  l'enfant qui a mrit la haine
de la mre. Et c'est alors des combats, des craintes, des actes,
des contre-lettres, des ventes simules, des _fidi-commis_; enfin,
un gchis pitoyable, ma parole d'honneur, pitoyable! L, des pres
passent leur vie  dshriter leurs enfants en volant le bien de leurs
femmes... Oui, _volant_ est le mot. Nous parlions de drame; ah! je vous
assure que si nous pouvions dire le secret de certaines donations, nos
auteurs pourraient en faire de terribles tragdies bourgeoises. Je
ne sais pas de quel pouvoir usent les femmes pour faire ce qu'elles
veulent; car, malgr les apparences et leur faiblesse, c'est toujours
elles qui l'emportent. Ah! par exemple, elles ne m'attrapent pas moi.
Je devine toujours la raison de ces prdilections que dans le monde
on qualifie poliment d'indfinissables! Mais les maris ne la devinent
jamais, c'est une justice  leur rendre. Vous me rpondrez  cela qu'il
y a des grces d't...

Hlne, revenue avec son pre du boudoir dans le salon, coutait
attentivement le notaire, et le comprenait si bien, qu'elle jeta sur
sa mre un coup d'oeil craintif en pressentant avec tout l'instinct
du jeune ge que cette circonstance allait redoubler la svrit
qui grondait sur elle. La marquise plit en montrant au comte, par
un geste de terreur, son mari, qui regardait pensivement les fleurs
du tapis. En ce moment, malgr son savoir-vivre, le diplomate ne se
contint plus, et lana sur le notaire un regard foudroyant.

--Venez par ici, monsieur, lui dit-il en se dirigeant vivement vers la
pice qui prcdait le salon.

Le notaire l'y suivit en tremblant et sans achever sa phrase.

--Monsieur, lui dit alors avec une rage concentre le marquis de
Vandenesse, qui ferma violemment la porte du salon o il laissait la
femme et le mari, depuis le dner vous n'avez fait ici que des sottises
et dit que des btises. Pour Dieu! allez-vous-en; vous finiriez par
causer les plus grands malheurs. Si vous tes un excellent notaire,
restez dans votre tude; mais si, par hasard, vous vous trouvez dans le
monde, tchez d'y tre plus circonspect...

Puis il rentra dans le salon, en quittant le notaire sans le saluer.
Celui-ci resta pendant un moment tout baubi, perclus, sans savoir o
il en tait. Quand les bourdonnements qui lui tintaient aux oreilles
cessrent, il crut entendre des gmissements, des alles et venues
dans le salon, o les sonnettes furent violemment tires. Il eut peur
de revoir le comte, et retrouva l'usage de ses jambes pour dguerpir
et gagner l'escalier; mais,  la porte des appartements, il se heurta
dans les valets qui s'empressaient de venir prendre les ordres de leur
matre.

--Voil comme sont tous ces grands seigneurs, se dit-il enfin quand
il fut dans la rue  la recherche d'un cabriolet, ils vous engagent 
parler, vous y invitent par des compliments; vous croyez les amuser,
point du tout! Ils vous font des impertinences, vous mettent  distance
et vous jettent mme  la porte sans se gner. Enfin, j'tais fort
spirituel; je n'ai rien dit qui ne ft sens, pos, convenable. Ma
foi, il me recommande d'avoir plus de circonspection, je n'en manque
pas. H! diantre, je suis notaire et membre de ma chambre. Bah! c'est
une boutade d'ambassadeur, rien n'est sacr pour ces gens-l. Demain
il m'expliquera comment je n'ai fait chez lui que des btises et dit
que des sottises. Je lui demanderai raison; c'est--dire je lui en
demanderai la raison. Au total, j'ai tort, peut-tre... Ma foi, je suis
bien bon de me casser la tte! Qu'est-ce que cela me fait?

Le notaire revint chez lui, et soumit l'nigme  sa notaresse en lui
racontant de point en point les vnements de la soire.

--Mon cher Crottat, Son Excellence a eu parfaitement raison en te
disant que tu n'avais fait que des sottises et dit que des btises.

--Pourquoi?

--Mon cher, je te le dirais, que cela ne t'empcherait pas de
recommencer ailleurs demain. Seulement, je te recommande encore de ne
jamais parler que d'affaires en socit.

--Si tu ne veux pas me le dire, je le demanderai demain ...

--Mon Dieu, les gens les plus niais s'tudient  cacher ces choses-l,
et tu crois qu'un ambassadeur ira te les dire! Mais, Crottat, je ne
t'ai jamais vu si dnu de sens.

--Merci, ma chre!




V

LES DEUX RENCONTRES.


Un ancien officier d'ordonnance de Napolon, que nous appellerons
seulement le marquis ou le gnral, et qui sous la restauration fit une
haute fortune, tait venu passer les beaux jours  Versailles, o il
habitait une maison de campagne situe entre l'glise et la barrire
de Montreuil, sur le chemin qui conduit  l'avenue de Saint-Cloud. Son
service  la cour ne lui permettait pas de s'loigner de Paris.

lev jadis pour servir d'asile aux passagres amours de quelque grand
seigneur, ce pavillon avait de trs-vastes dpendances. Les jardins au
milieu desquels il tait plac l'loignaient galement  droite et 
gauche des premires maisons de Montreuil et des chaumires construites
aux environs de la barrire; ainsi, sans tre par trop isols, les
matres de cette proprit jouissaient,  deux pas d'une ville, de
tous les plaisirs de la solitude. Par une trange contradiction, la
faade et la porte d'entre de la maison donnaient immdiatement sur le
chemin, qui, peut-tre autrefois, tait peu frquent. Cette hypothse
parat vraisemblable si l'on vient  songer qu'il aboutit au dlicieux
pavillon bti par Louis XV pour mademoiselle de Romans, et qu'avant d'y
arriver, les curieux reconnaissent,  et l, plus d'un _casino_ dont
l'intrieur et le dcor trahissent les spirituelles dbauches de nos
aeux, qui, dans la licence dont on les accuse, cherchaient nanmoins
l'ombre et le mystre.

Par une soire d'hiver, le marquis, sa femme et ses enfants se
trouvrent seuls dans cette maison dserte. Leurs gens avaient
obtenu la permission d'aller clbrer  Versailles la noce de l'un
d'entre eux; et, prsumant que la solennit de Nol, jointe  cette
circonstance, leur offrirait une valable excuse auprs de leurs
matres, ils ne faisaient pas scrupule de consacrer  la fte un peu
plus de temps que ne leur en avait octroy l'ordonnance domestique.
Cependant, comme le gnral tait connu pour un homme qui n'avait
jamais manqu d'accomplir sa parole avec une inflexible probit, les
rfractaires ne dansrent pas sans quelques remords quand le moment du
retour fut expir. Onze heures venaient de sonner, et pas un domestique
n'tait arriv. Le profond silence qui rgnait sur la campagne
permettait d'entendre, par intervalles, la bise sifflant  travers
les branches noires des arbres, mugissant autour de la maison, ou
s'engouffrant dans les longs corridors. La gele avait si bien purifi
l'air, durci la terre et saisi les pavs, que tout avait cette sonorit
sche dont les phnomnes nous surprennent toujours. La lourde dmarche
d'un buveur attard, ou le bruit d'un fiacre retournant  Paris,
retentissaient plus vivement et se faisaient couter plus loin que de
coutume. Les feuilles mortes, mises en danse par quelques tourbillons
soudains, frissonnaient sur les pierres de la cour de manire  donner
une voix  la nuit, quand elle voulait devenir muette. C'tait enfin
une de ces pres soires qui arrachent  notre gosme une plainte
strile en faveur du pauvre ou du voyageur, et nous rendent le coin
du feu si voluptueux. En ce moment, la famille runie au salon ne
s'inquitait ni de l'absence des domestiques, ni des gens sans foyer,
ni de la posie dont tincelle une veille d'hiver. Sans philosopher
hors de propos, et confiants en la protection d'un vieux soldat, femme
et enfants se livraient aux dlices qu'engendre la vie intrieure quand
les sentiments n'y sont pas gns, quand l'affection et la franchise
animent les discours, les regards et les jeux.

Le gnral tait assis, ou, pour mieux dire, enseveli dans une haute et
spacieuse bergre, au coin de la chemine, o brillait un feu nourri
qui rpandait cette chaleur piquante, symptme d'un froid excessif au
dehors. Appuye sur le dos du sige et lgrement incline, la tte
de ce brave pre restait dans une pose dont l'indolence peignait un
calme parfait, un doux panouissement de joie. Ses bras,  moiti
endormis, mollement jets hors de la bergre, achevaient d'exprimer
une pense de bonheur. Il contemplait le plus petit de ses enfants,
un garon  peine g de cinq ans, qui demi-nu, se refusait  se
laisser dshabiller par sa mre. Le bambin fuyait la chemise ou
le bonnet de nuit avec lequel la marquise le menaait parfois; il
gardait sa collerette brode, riait  sa mre quand elle l'appelait,
en s'apercevant qu'elle riait elle-mme de cette rbellion enfantine;
il se remettait alors  jouer avec sa soeur, aussi nave, mais plus
malicieuse, et qui parlait dj plus distinctement que lui, dont les
vagues paroles et les ides confuses taient  peine intelligibles pour
ses parents. La petite Mona, son ane de deux ans, provoquait par des
agaceries dj fminines d'interminables rires, qui partaient comme
des fuses et semblaient ne pas avoir de cause; mais  les voir tous
deux se roulant devant le feu, montrant sans honte leurs jolis corps
potels, leurs formes blanches et dlicates, confondant les boucles
de leurs chevelures noire et blonde, heurtant leurs visages roses,
o la joie traait des fossettes ingnues, certes un pre et surtout
une mre comprenaient ces petites mes, pour eux dj caractrises,
pour eux dj passionnes. Ces deux anges faisaient plir par les
vives couleurs de leurs yeux humides, de leurs joues brillantes, de
leur teint blanc, les fleurs du tapis moelleux, ce thtre de leurs
bats, sur lequel ils tombaient, se renversaient, se combattaient, se
roulaient sans danger. Assise sur une causeuse  l'autre coin de la
chemine, en face de son mari, la mre tait entoure de vtements
pars et restait, un soulier rouge  la main, dans une attitude pleine
de laisser-aller. Son indcise svrit mourait dans un doux sourire
grav sur ses lvres. Age d'environ trente-six ans, elle conservait
encore une beaut due  la rare perfection des lignes de son visage,
auquel la chaleur, la lumire et le bonheur prtaient en ce moment
un clat surnaturel. Souvent elle cessait de regarder ses enfants
pour reporter ses yeux caressants sur la grave figure de son mari; et
parfois, en se rencontrant, les yeux des deux poux changeaient de
muettes jouissances et de profondes rflexions. Le gnral avait un
visage fortement basan. Son front large et pur tait sillonn par
quelques mches de cheveux grisonnants. Les mles clairs de ses yeux
bleus, la bravoure inscrite dans les rides de ses joues fltries,
annonaient qu'il avait achet par de rudes travaux le ruban rouge qui
fleurissait la boutonnire de son habit. En ce moment les innocentes
joies exprimes par ses deux enfants se refltaient sur sa physionomie
vigoureuse et ferme o peraient une bonhomie, une candeur indicibles.
Ce vieux capitaine tait redevenu petit sans beaucoup d'efforts. N'y
a-t-il pas toujours un peu d'amour pour l'enfance chez les soldats qui
ont assez expriment les malheurs de la vie pour avoir su reconnatre
les misres de la force et les privilges de la faiblesse? Plus loin,
devant une table ronde claire par des lampes astrales dont les vives
lumires luttaient avec les lueurs ples des bougies places sur la
chemine, tait un jeune garon de treize ans qui tournait rapidement
les pages d'un gros livre. Les cris de son frre ou de sa soeur ne
lui causaient aucune distraction, et sa figure accusait la curiosit
de la jeunesse. Cette profonde proccupation tait justifie par les
attachantes merveilles des _Mille et une Nuits_ et par un uniforme de
lycen. Il restait immobile, dans une attitude mditative, un coude sur
la table et la tte appuye sur l'une de ses mains, dont les doigts
blancs tranchaient au milieu d'une chevelure brune. La clart tombant
d'aplomb sur son visage, et le reste du corps tant dans l'obscurit,
il ressemblait ainsi  ces portraits noirs o Raphal s'est reprsent
lui-mme attentif, pench, songeant  l'avenir. Entre cette table et la
marquise, une grande et belle jeune fille travaillait, assise devant
un mtier  tapisserie sur lequel se penchait et d'o s'loignait
alternativement sa tte, dont les cheveux d'bne artistement lisss
rflchissaient la lumire. A elle seule Hlne tait un spectacle. Sa
beaut se distinguait par un rare caractre de force et d'lgance.
Quoique releve de manire  dessiner des traits vifs autour de la
tte, la chevelure tait si abondante que, rebelle aux dents du peigne,
elle se frisait nergiquement  la naissance du cou. Ses sourcils,
trs-fournis et rgulirement plants, tranchaient avec la blancheur
de son front pur. Elle avait mme sur la lvre suprieure quelques
signes de courage qui figuraient une lgre teinte de bistre sous un
nez grec dont les contours taient d'une exquise perfection. Mais la
captivante rondeur des formes, la candide expression des autres traits,
la transparence d'une carnation dlicate, la voluptueuse mollesse des
lvres, le fini de l'ovale dcrit par le visage, et surtout la saintet
de son regard vierge, imprimaient  cette beaut vigoureuse la suavit
fminine, la modestie enchanteresse que nous demandons  ces anges de
paix et d'amour. Seulement il n'y avait rien de frle dans cette jeune
fille, et son coeur devait tre aussi doux, son me aussi forte que ses
proportions taient magnifiques et que sa figure tait attrayante.
Elle imitait le silence de son frre le lycen, et paraissait en
proie  l'une de ces fatales mditations de jeune fille, souvent
impntrables  l'observation d'un pre ou mme  la sagacit des
mres: en sorte qu'il tait impossible de savoir s'il fallait attribuer
au jeu de la lumire ou  des peines secrtes les ombres capricieuses
qui passaient sur son visage comme de faibles nues sur un ciel pur.

Les deux ans taient en ce moment compltement oublis par le mari et
par la femme. Cependant plusieurs fois le coup d'oeil interrogateur du
gnral avait embrass la scne muette qui, sur le second plan, offrait
une gracieuse ralisation des esprances crites dans les tumultes
enfantins placs sur le devant de ce tableau domestique. En expliquant
la vie humaine par d'insensibles gradations, ces figures composaient
une sorte de pome vivant. Le luxe des accessoires qui dcoraient le
salon, la diversit des attitudes, les oppositions dues  des vtements
tous divers de couleur, les contrastes de ces visages si caractriss
par les diffrents ges et par les contours que les lumires mettaient
en saillie, rpandaient sur ces pages humaines toutes les richesses
demandes  la sculpture, aux peintres, aux crivains. Enfin, le
silence et l'hiver, la solitude et la nuit prtaient leur majest
 cette sublime et nave composition, dlicieux effet de nature.
La vie conjugale est pleine de ces heures sacres dont le charme
indfinissable est d peut-tre  quelque souvenance d'un monde
meilleur. Des rayons clestes jaillissent sans doute sur ces sortes de
scnes, destines  payer  l'homme une partie de ses chagrins,  lui
faire accepter l'existence. Il semble que l'univers soit l, devant
nous, sous une forme enchanteresse, qu'il droule ses grandes ides
d'ordre, que la vie sociale plaide pour ses lois en parlant de l'avenir.

Cependant, malgr le regard d'attendrissement jet par Hlne sur Abel
et Mona quand clatait une de leurs joies; malgr le bonheur peint
sur sa lucide figure lorsqu'elle contemplait furtivement son pre,
un sentiment de profonde mlancolie tait empreint dans ses gestes,
dans son attitude, et surtout dans ses yeux voils par de longues
paupires. Ses blanches et puissantes mains,  travers lesquelles la
lumire passait en leur communiquant une rougeur diaphane et presque
fluide, eh! bien, ses mains tremblaient. Une seule fois, sans se dfier
mutuellement, ses yeux et ceux de la marquise se heurtrent. Ces deux
femmes se comprirent alors par un regard terne, froid, respectueux
pour Hlne, sombre et menaant chez la mre. Hlne baissa promptement
sa vue sur le mtier, tira l'aiguille avec prestesse, et de long-temps
ne releva sa tte, qui semblait lui tre devenue trop lourde  porter.
La mre tait-elle trop svre pour sa fille, et jugeait-elle cette
svrit ncessaire? tait-elle jalouse de la beaut d'Hlne, avec qui
elle pouvait rivaliser encore, mais en dployant tous les prestiges de
la toilette? Ou la fille avait-elle surpris, comme beaucoup de filles
quand elles deviennent clairvoyantes, des secrets que cette femme,
en apparence si religieusement fidle  ses devoirs, croyait avoir
ensevelis dans son coeur aussi profondment que dans une tombe?

Hlne tait arrive  un ge o la puret de l'me porte  des
rigidits qui dpassent la juste mesure dans laquelle doivent rester
les sentiments. Dans certains esprits, les fautes prennent les
proportions du crime; l'imagination ragit alors sur la conscience;
souvent alors les jeunes filles exagrent la punition en raison de
l'tendue qu'elles donnent aux forfaits. Hlne paraissait ne se
croire digne de personne. Un secret de sa vie antrieure, un accident
peut-tre, incompris d'abord, mais dvelopp par les susceptibilits
de son intelligence sur laquelle influaient les ides religieuses,
semblait l'avoir depuis peu comme dgrade romanesquement  ses propres
yeux. Ce changement dans sa conduite avait commenc le jour o elle
avait lu, dans la rcente traduction des thtres trangers, la belle
tragdie de GUILLAUME TELL, par Schiller. Aprs avoir grond sa fille
de laisser tomber le volume, la mre avait remarqu que le ravage
caus par cette lecture dans l'me d'Hlne venait de la scne o le
pote tablit une sorte de fraternit entre Guillaume Tell, qui verse
le sang d'un homme pour sauver tout un peuple, et Jean-le-Parricide.
Devenue humble, pieuse et recueillie, Hlne ne souhaitait plus d'aller
au bal. Jamais elle n'avait t si caressante pour son pre, surtout
quand la marquise n'tait pas tmoin de ses cajoleries de jeune fille.
Nanmoins, s'il existait du refroidissement dans l'affection d'Hlne
pour sa mre, il tait si finement exprim, que le gnral ne devait
pas s'en apercevoir, quelque jaloux qu'il pt tre de l'union qui
rgnait dans sa famille. Nul homme n'aurait eu l'oeil assez perspicace
pour sonder la profondeur de ces deux coeurs fminins: l'un jeune et
gnreux, l'autre sensible et fier; le premier, trsor d'indulgence;
le second, plein de finesse et d'amour. Si la mre contristait sa
fille par un adroit despotisme de femme, il n'tait sensible qu'aux
yeux de la victime. Au reste, l'vnement seulement fit natre ces
conjectures toutes insolubles. Jusqu' cette nuit, aucune lumire
accusatrice ne s'tait chappe de ces deux mes; mais entre elles et
Dieu certainement il s'levait quelque sinistre mystre.

--Allons, Abel, s'cria la marquise en saisissant un moment o
silencieux et fatigus Mona et son frre restaient immobiles; allons,
venez, mon fils, il faut vous coucher... Et, lui lanant un regard
imprieux, elle le prit vivement sur ses genoux.

--Comment, dit le gnral, il est dix heures et demie, et pas un de nos
domestiques n'est rentr? Ah! les compres. Gustave, ajouta-t-il en se
tournant vers son fils, je ne t'ai donn ce livre qu' la condition
de le quitter  dix heures; tu aurais d le fermer toi-mme  l'heure
dite et t'aller coucher comme tu me l'avais promis. Si tu veux tre un
homme remarquable, il faut faire de ta parole une seconde religion,
et y tenir comme  ton honneur. Fox, un des plus grands orateurs de
l'Angleterre, tait surtout remarquable par la beaut de son caractre.
La fidlit aux engagements pris est la principale de ses qualits.
Dans son enfance, son pre, un Anglais de vieille roche, lui avait
donn une leon assez vigoureuse pour faire une ternelle impression
sur l'esprit d'un jeune enfant. A ton ge, Fox venait, pendant les
vacances, chez son pre, qui avait, comme tous les riches Anglais, un
parc assez considrable autour de son chteau. Il se trouvait dans
ce parc un vieux kiosque qui devait tre abattu et reconstruit dans
un endroit o le point de vue tait magnifique. Les enfants aiment
beaucoup  voir dmolir. Le petit Fox voulait avoir quelques jours de
vacances de plus pour assister  la chute du pavillon; mais son pre
exigeait qu'il rentrt au collge au jour fix pour l'ouverture des
classes; de l brouille entre le pre et le fils. La mre, comme toutes
les mamans, appuya le petit Fox. Le pre promit alors solennellement
 son fils qu'il attendrait aux vacances prochaines pour dmolir le
kiosque. Fox retourne au collge. Le pre crut qu'un petit garon
distrait par ses tudes oublierait cette circonstance, il fit abattre
le kiosque et le reconstruisit  l'autre endroit. L'entt garon ne
songeait qu' ce kiosque. Quand il vint chez son pre, son premier
soin fut d'aller voir le vieux btiment; mais il revint tout triste au
moment du djeuner, et dit  son pre:--Vous m'avez tromp. Le vieux
gentilhomme anglais dit avec une confusion pleine de dignit:--C'est
vrai, mon fils, mais je rparerai ma faute. Il faut tenir  sa parole
plus qu' sa fortune; car tenir  sa parole donne la fortune, et toutes
les fortunes n'effacent pas la tache faite  la conscience par un
manque de parole. Le pre fit reconstruire le vieux pavillon comme il
tait; puis, aprs l'avoir reconstruit, il ordonna qu'on l'abattt sous
les yeux de son fils. Que ceci, Gustave, te serve de leon.

Gustave, qui avait attentivement cout son pre, ferma le livre 
l'instant. Il se fit un moment de silence pendant lequel le gnral
s'empara de Mona, qui se dbattait contre le sommeil, et la posa
doucement sur lui. La petite laissa rouler sa tte chancelante sur la
poitrine du pre et s'y endormit alors tout  fait, enveloppe dans les
rouleaux dors de sa jolie chevelure. En cet instant, des pas rapides
retentirent dans la rue, sur la terre; et soudain trois coups, frapps
 la porte, rveillrent les chos de la maison. Ces coups prolongs
eurent un accent aussi facile  comprendre que le cri d'un homme en
danger de mourir. Le chien de garde aboya d'un ton de fureur. Hlne,
Gustave, le gnral et sa femme tressaillirent vivement; mais Abel, que
sa mre achevait de coiffer, et Mona ne s'veillrent pas.

--Il est press, celui-l, s'cria le militaire en dposant sa fille
sur la bergre.

Il sortit brusquement du salon sans avoir entendu la prire de sa femme.

--Mon ami, n'y va pas...

Le marquis passa dans sa chambre  coucher, y prit une paire de
pistolets, alluma sa lanterne sourde, s'lana vers l'escalier,
descendit avec la rapidit de l'clair, et se trouva bientt  la porte
de la maison o son fils le suivit intrpidement.

--Qui est l? demanda-t-il.

--Ouvrez, rpondit une voix presque suffoque par des respirations
haletantes.

--tes-vous ami?

--Oui, ami.

--tes-vous seul?

--Oui, mais ouvrez, car _ils_ viennent!

Un homme se glissa sous le porche avec la fantastique vlocit d'une
ombre aussitt que le gnral eut entrebill la porte; et, sans qu'il
pt s'y opposer, l'inconnu l'obligea de la lcher en la repoussant par
un vigoureux coup de pied, et s'y appuya rsolment comme pour empcher
de la rouvrir. Le gnral, qui leva soudain son pistolet et sa lanterne
sur la poitrine de l'tranger afin de le tenir en respect, vit un homme
de moyenne taille envelopp dans une pelisse fourre, vtement de
vieillard, ample et tranant, qui semblait ne pas avoir t fait pour
lui. Soit prudence ou hasard, le fugitif avait le front entirement
couvert par un chapeau qui lui tombait sur les yeux.

--Monsieur, dit-il au gnral, abaissez le canon de votre pistolet.
Je ne prtends pas rester chez vous sans votre consentement; mais
si je sors, la mort m'attend  la barrire. Et quelle mort! vous en
rpondriez  Dieu. Je vous demande l'hospitalit pour deux heures.
Songez-y bien, monsieur, quelque suppliant que je sois, je dois
commander avec le despotisme de la ncessit. Je veux l'hospitalit de
l'Arabie. Que je vous sois sacr; sinon, ouvrez, j'irai mourir. Il me
faut le secret, un asile et de l'eau. Oh! de l'eau? rpta-t-il d'une
voix qui rlait.

--Qui tes-vous? demanda le gnral, surpris de la volubilit fivreuse
avec laquelle parlait l'inconnu.

--Ah! qui je suis? Eh! bien, ouvrez, je m'loigne, rpondit l'homme
avec l'accent d'une infernale ironie.

Malgr l'adresse avec laquelle le marquis promenait les rayons de sa
lanterne, il ne pouvait voir que le bas de ce visage, et rien n'y
plaidait en faveur d'une hospitalit si singulirement rclame:
les joues taient tremblantes, livides, et les traits horriblement
contracts. Dans l'ombre projete par le bord du chapeau, les yeux
se dessinaient comme deux lueurs qui firent presque plir la faible
lumire de la bougie. Cependant il fallait une rponse.

--Monsieur, dit le gnral, votre langage est si extraordinaire, qu'
ma place vous...

--Vous disposez de ma vie, s'cria l'tranger d'un son de voix terrible
en interrompant son hte.

--Deux heures, dit le marquis irrsolu.

--Deux heures, rpta l'homme.

Mais tout  coup il repoussa son chapeau par un geste de dsespoir,
se dcouvrit le front et lana, comme s'il voulait faire une dernire
tentative, un regard dont la vive clart pntra l'me du gnral.
Ce jet d'intelligence et de volont ressemblait  un clair, et fut
crasant comme la foudre; car il est des moments o les hommes sont
investis d'un pouvoir inexplicable.

--Allez, qui que vous puissiez tre, vous serez en sret sous mon
toit, reprit gravement le matre du logis qui crut obir  l'un de ces
mouvements instinctifs que l'homme ne sait pas toujours expliquer.

--Dieu vous le rende, ajouta l'inconnu en laissant chapper un profond
soupir.

--tes-vous arm? demanda le gnral.

Pour toute rponse, l'tranger lui donnant  peine le temps de jeter un
coup d'oeil sur sa pelisse, l'ouvrit et la replia lestement. Il tait
sans armes apparentes et dans le costume d'un jeune homme qui sort du
bal. Quelque rapide que ft l'examen du souponneux militaire, il en
vit assez pour s'crier:--O diable avez-vous pu vous clabousser ainsi
par un temps si sec?

--Encore des questions! rpondit-il avec un air de hauteur.

En ce moment le marquis aperut son fils et se souvint de la leon
qu'il venait de lui faire sur la stricte excution de la parole donne;
il fut si vivement contrari de cette circonstance, qu'il lui dit, non
sans un ton de colre:--Comment, petit drle, te trouves-tu l au lieu
d'tre dans ton lit?

--Parce que j'ai cru pouvoir vous tre utile dans le danger, rpondit
Gustave.

--Allons, monte  ta chambre, dit le pre adouci par la rponse de son
fils. Et vous, dit-il en s'adressant  l'inconnu, suivez-moi.

Ils devinrent silencieux comme deux joueurs qui se dfient l'un
de l'autre. Le gnral commena mme  concevoir de sinistres
pressentiments. L'inconnu lui pesait dj sur le coeur comme un
cauchemar; mais, domin par la foi du serment, il le conduisit 
travers les corridors, les escaliers de sa maison, et le fit entrer
dans une grande chambre situe au second tage, prcisment au-dessus
du salon. Cette pice inhabite servait de schoir en hiver, ne
communiquait  aucun appartement, et n'avait d'autre dcoration, sur
ses quatre murs jaunis, qu'un mchant miroir laiss sur la chemine par
le prcdent propritaire, et une grande glace qui, s'tant trouve
sans emploi lors de l'emmnagement du marquis, fut provisoirement mise
en face de la chemine. Le plancher de cette vaste mansarde n'avait
jamais t balay, l'air y tait glacial, et deux vieilles chaises
dpailles en composaient tout le mobilier. Aprs avoir pos sa
lanterne sur l'appui de la chemine, le gnral dit  l'inconnu:--Votre
scurit veut que cette misrable mansarde vous serve d'asile. Et,
comme vous avez ma parole pour le secret, vous me permettrez de vous y
enfermer.

L'homme baissa la tte en signe d'adhsion.

--Je n'ai demand qu'un asile, le secret et de l'eau, ajouta-t-il.

--Je vais vous en apporter, rpondit le marquis qui ferma la porte
avec soin et descendit  ttons dans le salon pour y venir prendre un
flambeau afin d'aller chercher lui-mme une carafe dans l'office.

--H! bien, monsieur, qu'y a-t-il? demanda vivement la marquise  son
mari.

--Rien, ma chre, rpondit-il d'un air froid.

--Mais nous avons cependant bien cout, vous venez de conduire
quelqu'un l-haut....

--Hlne, reprit le gnral en regardant sa fille qui leva la tte vers
lui, songez que l'honneur de votre pre repose sur votre discrtion.
Vous devez n'avoir rien entendu.

La jeune fille rpondit par un mouvement de tte significatif. La
marquise demeura tout interdite et pique intrieurement de la manire
dont s'y prenait son mari pour lui imposer silence. Le gnral alla
prendre une carafe, un verre, et remonta dans la chambre o tait
son prisonnier: il le trouva debout, appuy contre le mur, prs de
la chemine, la tte nue; il avait jet son chapeau sur une des deux
chaises. L'tranger ne s'attendait sans doute pas  se voir si vivement
clair. Son front se plissa et sa figure devint soucieuse quand ses
yeux rencontrrent les yeux perants du gnral; mais il s'adoucit et
prit une physionomie gracieuse pour remercier son protecteur. Lorsque
ce dernier eut plac le verre et la carafe sur l'appui de la chemine,
l'inconnu, aprs lui avoir encore jet son regard flamboyant, rompit le
silence.

--Monsieur, dit-il d'une voix douce qui n'eut plus de convulsions
gutturales comme prcdemment, mais qui nanmoins accusait encore un
tremblement intrieur, je vais vous paratre bizarre. Excusez des
caprices ncessaires. Si vous restez l, je vous prierai de ne pas me
regarder quand je boirai.

Contrari de toujours obir  un homme qui lui dplaisait, le gnral
se tourna brusquement. L'tranger tira de sa poche un mouchoir blanc,
s'en enveloppa la main droite; puis il saisit la carafe, et but d'un
trait l'eau qu'elle contenait. Sans penser  enfreindre son serment
tacite, le marquis regarda machinalement dans la glace; mais alors la
correspondance des deux miroirs permettant  ses yeux de parfaitement
embrasser l'inconnu, il vit le mouchoir se rougir soudain par le
contact des mains qui taient pleines de sang.

--Ah! vous m'avez regard, s'cria l'homme quand aprs avoir bu et
s'tre envelopp dans son manteau il examina le gnral d'un air
souponneux. Je suis perdu. _Ils_ viennent, les voici!

--Je n'entends rien, dit le marquis.

--Vous n'tes pas intress, comme je le suis,  couter dans l'espace.

--Vous vous tes donc battu en duel, pour tre ainsi couvert de sang?
demanda le gnral assez mu en distinguant la couleur des larges
taches dont les vtements de son hte taient imbibs.

--Oui, un duel, vous l'avez dit, rpta l'tranger en laissant errer
sur ses lvres un sourire amer.

En ce moment, le son des pas de plusieurs chevaux au grand galop
retentit dans le lointain; mais ce bruit tait faible comme les
premires lueurs du matin. L'oreille exerce du gnral reconnut la
marche des chevaux disciplins par le rgime de l'escadron.

--C'est la gendarmerie, dit-il.

Il jeta sur son prisonnier un regard de nature  dissiper les doutes
qu'il avait pu lui suggrer par son indiscrtion involontaire, remporta
la lumire et revint au salon. A peine posait-il la clef de la chambre
haute sur la chemine que le bruit produit par la cavalerie grossit et
s'approcha du pavillon avec une rapidit qui le fit tressaillir. En
effet, les chevaux s'arrtrent  la porte de la maison. Aprs avoir
chang quelques paroles avec ses camarades, un cavalier descendit,
frappa rudement, et obligea le gnral d'aller ouvrir. Ce dernier ne
fut pas matre d'une motion secrte  l'aspect de six gendarmes dont
les chapeaux bords d'argent brillaient  la clart de la lune.

--Monseigneur, lui dit un brigadier, n'avez-vous pas entendu tout 
l'heure un homme courant vers la barrire?

--Vers la barrire? Non.

--Vous n'avez ouvert votre porte  personne?

--Ai-je donc l'habitude d'ouvrir moi-mme ma porte?...

--Mais, pardon, mon gnral, en ce moment, il me semble que...

--Ah! , s'cria le marquis avec un accent de colre, allez-vous me
plaisanter? avez-vous le droit...

--Rien, rien, monseigneur, reprit doucement le brigadier. Vous
excuserez notre zle. Nous savons bien qu'un pair de France ne s'expose
pas  recevoir un assassin  cette heure de la nuit; mais le dsir
d'avoir quelques renseignements...

--Un assassin! s'cria le gnral. Et qui donc a t...

--Monsieur le marquis de Mauny vient d'tre hach en je ne sais
combien de morceaux, reprit le gendarme. Mais l'assassin est vivement
poursuivi. Nous sommes certains qu'il est dans les environs, et nous
allons le traquer. Excusez, mon gnral.

Le gendarme parlait en remontant  cheval, en sorte qu'il ne lui fut
heureusement pas possible de voir la figure du gnral. Habitu  tout
supposer, le brigadier aurait peut-tre conu des soupons  l'aspect
de cette physionomie ouverte o se peignaient si fidlement les
mouvements de l'me.

--Sait-on le nom du meurtrier? demanda le gnral.

--Non, rpondit le cavalier. Il a laiss le secrtaire plein d'or et de
billets de banque, sans y toucher.

--C'est une vengeance, dit le marquis.

--Ah! bah! sur un vieillard?... Non, non, ce gaillard-l n'aura pas eu
le temps de faire son coup.

Et le gendarme rejoignit ses compagnons, qui galopaient dj dans le
lointain. Le gnral resta pendant un moment en proie  des perplexits
faciles  comprendre. Bientt il entendit ses domestiques qui
revenaient en se disputant avec une sorte de chaleur, et dont les voix
retentissaient dans le carrefour de Montreuil. Quand ils arrivrent, sa
colre,  laquelle il fallait un prtexte pour s'exhaler, tomba sur eux
avec l'clat de la foudre. Sa voix fit trembler les chos de la maison.
Puis il s'apaisa tout  coup, lorsque le plus hardi, le plus adroit
d'entre eux, son valet de chambre, excusa leur retard en lui disant
qu'ils avaient t arrts  l'entre de Montreuil par des gendarmes et
des agents de police en qute d'un assassin. Le gnral se tut soudain.
Puis, rappel par ce mot aux devoirs de sa singulire position, il
ordonna schement  tous ses gens d'aller se coucher aussitt, en les
laissant tonns de la facilit avec laquelle il admettait le mensonge
du valet de chambre.

Mais pendant que ces vnements se passaient dans la cour, un incident
assez lger en apparence avait chang la situation des autres
personnages qui figurent dans cette histoire. A peine le marquis
tait-il sorti que sa femme, jetant alternativement les yeux sur la
clef de la mansarde et sur Hlne, finit par dire  voix basse en se
penchant vers sa fille:--Hlne, votre pre a laiss la clef sur la
chemine.

La jeune fille tonne leva la tte, et regarda timidement sa mre,
dont les yeux ptillaient de curiosit.

--H! bien, maman? rpondit-elle d'une voix trouble.

--Je voudrais bien savoir ce qui se passe l-haut. S'il y a une
personne, elle n'a pas encore boug. Vas-y donc...

--Moi? dit la jeune fille avec une sorte d'effroi.

--As-tu peur?

--Non, madame, mais je crois avoir distingu le pas d'un homme.

--Si je pouvais y aller moi-mme, je ne vous aurais pas pri de monter,
Hlne, reprit sa mre avec un ton de dignit froide. Si votre pre
rentrait et ne me trouvait pas, il me chercherait peut-tre, tandis
qu'il ne s'apercevra pas de votre absence.

--Madame, rpondit Hlne, si vous me le commandez, j'irai; mais je
perdrai l'estime de mon pre...

--Comment! dit la marquise avec un accent d'ironie. Mais puisque vous
prenez au srieux ce qui n'tait qu'une plaisanterie, maintenant je
vous ordonne d'aller voir qui est l-haut. Voici la clef, ma fille!
Votre pre, en vous recommandant le silence sur ce qui se passe en ce
moment chez lui, ne vous a point interdit de monter  cette chambre.
Allez, et sachez qu'une mre ne doit jamais tre juge par sa fille...

Aprs avoir prononc ces dernires paroles avec toute la svrit d'une
mre offense, la marquise prit la clef et la remit  Hlne, qui se
leva sans dire un mot, et quitta le salon.

--Ma mre saura toujours bien obtenir son pardon; mais moi je serai
perdue dans l'esprit de mon pre. Veut-elle donc me priver de la
tendresse qu'il a pour moi, me chasser de sa maison?

Ces ides fermentrent soudain dans son imagination pendant qu'elle
marchait sans lumire le long du corridor, au fond duquel tait la
porte de la chambre mystrieuse. Quand elle y arriva, le dsordre de
ses penses eut quelque chose de fatal. Cette espce de mditation
confuse servit  faire dborder mille sentiments contenus jusque-l
dans son coeur. Ne croyant peut-tre dj plus  un heureux avenir,
elle acheva, dans ce moment affreux, de dsesprer de sa vie. Elle
trembla convulsivement en approchant la clef de la serrure, et son
motion devint mme si forte qu'elle s'arrta pendant un instant
pour mettre la main sur son coeur, comme si elle avait le pouvoir
d'en calmer les battements profonds et sonores. Enfin elle ouvrit la
porte. Le cri des gonds avait sans doute vainement frapp l'oreille du
meurtrier. Quoique son oue ft trs-fine, il resta presque coll sur
le mur, immobile et comme perdu dans ses penses. Le cercle de lumire
projet par la lanterne l'clairait faiblement, et il ressemblait,
dans cette zone de clair-obscur,  ces sombres statues de chevaliers,
toujours debout  l'encoignure de quelque tombe noire sous les
chapelles gothiques. Des gouttes de sueur froide sillonnaient son front
jaune et large. Une audace incroyable brillait sur ce visage fortement
contract. Ses yeux de feu, fixes et secs, semblaient contempler un
combat dans l'obscurit qui tait devant lui. Des penses tumultueuses
passaient rapidement sur cette face, dont l'expression ferme et prcise
indiquait une me suprieure. Son corps, son attitude, ses proportions,
s'accordaient avec son gnie sauvage. Cet homme tait tout force et
tout puissance, et il envisageait les tnbres comme une visible image
de son avenir. Habitu  voir les figures nergiques des gants qui se
pressaient autour de Napolon, et proccup par une curiosit morale,
le gnral n'avait pas fait attention aux singularits physiques de
cet homme extraordinaire; mais, sujette, comme toutes les femmes,
aux impressions extrieures, Hlne fut saisie par le mlange de
lumire et d'ombre, de grandiose et de passion, par un potique chaos
qui donnait  l'inconnu l'apparence de Lucifer se relevant de sa
chute. Tout  coup la tempte peinte sur ce visage s'apaisa comme
par magie, et l'indfinissable empire dont l'tranger tait,  son
insu peut-tre, le principe et l'effet, se rpandit autour de lui
avec la progressive rapidit d'une inondation. Un torrent de penses
dcoula de son front au moment o ses traits reprirent leurs formes
naturelles. _Charme_, soit par l'tranget de cette entrevue, soit
par le mystre dans lequel elle pntrait, la jeune fille put alors
admirer une physionomie douce et pleine d'intrt. Elle resta pendant
quelque temps dans un prestigieux silence et en proie  des troubles
jusqu'alors inconnus  sa jeune me. Mais bientt, soit qu'Hlne et
laiss chapper une exclamation, et fait un mouvement; soit que
l'assassin, revenant du monde idal au monde rel, entendt une autre
respiration que la sienne, il tourna la tte vers la fille de son hte,
et aperut indistinctement dans l'ombre la figure sublime et les formes
majestueuses d'une crature qu'il dut prendre pour un ange,  la voir
immobile et vague comme une apparition.

--Monsieur! dit-elle d'une voix palpitante.

Le meurtrier tressaillit.

--Une femme! s'cria-t-il doucement. Est-ce possible? loignez-vous,
reprit-il. Je ne reconnais  personne de droit de me plaindre, de
m'absoudre ou de me condamner. Je dois vivre seul. Allez, mon enfant,
ajouta-t-il avec un geste de souverain, je reconnatrais mal le service
que me rend le matre de cette maison, si je laissais une seule des
personnes qui l'habitent respirer le mme air que moi. Il faut me
soumettre aux lois du monde.

Cette dernire phrase fut prononce  voix basse. En achevant
d'embrasser par sa profonde intuition les misres que rveilla cette
ide mlancolique, il jeta sur Hlne un regard de serpent, et remua
dans le coeur de cette singulire jeune fille un monde de penses
encore endormi chez elle. Ce fut comme une lumire qui lui aurait
clair des pays inconnus. Son me fut terrasse, subjugue, sans
qu'elle trouvt la force de se dfendre contre le pouvoir magntique
de ce regard, quelque involontairement lanc qu'il ft. Honteuse et
tremblante, elle sortit et ne revint au salon qu'un instant avant le
retour de son pre, en sorte qu'elle ne put rien dire  sa mre.

Le gnral, tout proccup, se promena silencieusement, les bras
croiss, allant d'un pas uniforme des fentres qui donnaient sur la rue
aux fentres du jardin. Sa femme gardait Abel endormi. Mona, pose
sur la bergre comme un oiseau dans son nid, sommeillait insouciante.
La soeur ane tenait une pelote de soie dans une main, dans l'autre
une aiguille, et contemplait le feu. Le profond silence qui rgnait
au salon, au dehors et dans la maison, n'tait interrompu que par
les pas tranants des domestiques, qui allrent se coucher un  un;
par quelques rires touffs, dernier cho de leur joie et de la fte
nuptiale; puis encore par les portes de leurs chambres respectives, au
moment o ils les ouvrirent en se parlant les uns aux autres, et quand
ils les fermrent. Quelques bruits sourds retentirent encore auprs des
lits. Une chaise tomba. La toux d'un vieux cocher rsonna faiblement
et se tut. Mais bientt la sombre majest qui clate dans la nature
endormie  minuit domina partout. Les toiles seules brillaient. Le
froid avait saisi la terre. Pas un tre ne parla, ne remua. Seulement
le feu bruissait, comme pour faire comprendre la profondeur du
silence. L'horloge de Montreuil sonna une heure. En ce moment des pas
extrmement lgers retentirent faiblement dans l'tage suprieur. Le
marquis et sa fille, certains d'avoir enferm l'assassin de monsieur
de Mauny, attriburent ces mouvements  une des femmes, et ne furent
pas tonns d'entendre ouvrir les portes de la pice qui prcdait le
salon. Tout  coup le meurtrier apparut au milieu d'eux. La stupeur
dans laquelle le marquis tait plong, la vive curiosit de la mre
et l'tonnement de la fille lui ayant permis d'avancer presque au
milieu du salon, il dit au gnral d'une voix singulirement calme et
mlodieuse:--Monseigneur, les deux heures vont expirer.

--Vous ici! s'cria le gnral. Par quelle puissance? Et, d'un regard
terrible, il interrogea sa femme et ses enfants. Hlne devint rouge
comme le feu.--Vous, reprit le militaire d'un ton pntr, vous au
milieu de nous! Un assassin couvert de sang ici! Vous souillez ce
tableau! Sortez! sortez! ajouta-t-il avec un accent de fureur.

Au mot d'assassin, la marquise jeta un cri. Quant  Hlne, ce
mot sembla dcider de sa vie, son visage n'accusa pas le moindre
tonnement. Elle semblait avoir attendu cet homme. Ses penses si
vastes eurent un sens. La punition que le ciel rservait  ses fautes
clatait. Se croyant aussi criminelle que l'tait cet homme, la
jeune fille le regarda d'un oeil serein: elle tait sa compagne, sa
soeur. Pour elle, un commandement de Dieu se manifestait dans cette
circonstance. Quelques annes plus tard, la raison aurait fait justice
de ses remords; mais en ce moment ils la rendaient insense. L'tranger
resta immobile et froid. Un sourire de ddain se peignit dans ses
traits et sur ses larges lvres rouges.

--Vous reconnaissez bien mal la noblesse de mes procds envers vous,
dit-il lentement. Je n'ai pas voulu toucher de mes mains le verre dans
lequel vous m'avez donn de l'eau pour apaiser ma soif. Je n'ai pas
mme pens  laver mes mains sanglantes sous votre toit, et j'en sors
n'y ayant laiss de _mon crime_ ( ces mots ses lvres se comprimrent)
que l'ide, en essayant de passer ici sans laisser de trace. Enfin je
n'ai pas mme permis  votre fille de...

--Ma fille! s'cria le gnral en jetant sur Hlne un coup d'oeil
d'horreur. Ah! malheureux, sors ou je te tue.

--Les deux heures ne sont pas expires. Vous ne pouvez ni me tuer ni me
livrer sans perdre votre propre estime et--la mienne.

A ce dernier mot, le militaire stupfait essaya de contempler le
criminel; mais il fut oblig de baisser les yeux, il se sentait hors
d'tat de soutenir l'insupportable clat d'un regard qui pour la
seconde fois lui dsorganisait l'me. Il craignit de mollir encore en
reconnaissant que sa volont s'affaiblissait dj.

--Assassiner un vieillard! Vous n'avez donc jamais vu de famille?
dit-il alors en lui montrant par un geste paternel sa femme et ses
enfants.

--Oui, un vieillard, rpta l'inconnu dont le front se contracta
lgrement.

--L'avoir coup en morceaux!

--Je l'ai coup en morceaux, reprit l'assassin avec calme.

--Fuyez! s'cria le gnral sans oser regarder son hte. Notre pacte
est rompu. Je ne vous tuerai pas. Non! je ne me ferai jamais le
pourvoyeur de l'chafaud. Mais sortez, vous nous faites horreur.

--Je le sais, rpondit le criminel avec rsignation. Il n'y a pas de
terre en France o je puisse poser mes pieds avec scurit; mais, si
la justice savait, comme Dieu, juger les spcialits; si elle daignait
s'enqurir qui, de l'assassin ou de la victime, est le monstre, je
resterais firement parmi les hommes. Ne devinez-vous pas des crimes
antrieurs chez un homme qu'on vient de hacher? Je me suis fait juge
et bourreau, j'ai remplac la justice humaine impuissante. Voil mon
crime. Adieu, monsieur. Malgr l'amertume que vous avez jete dans
votre hospitalit, j'en garderai le souvenir. J'aurai encore dans l'me
un sentiment de reconnaissance pour un homme dans le monde, cet homme
est vous... Mais je vous aurais voulu plus gnreux.

Il alla vers la porte. En ce moment la jeune fille se pencha vers sa
mre et lui dit un mot  l'oreille.

--Ah!... Ce cri chapp  sa femme fit tressaillir le gnral, comme
s'il et vu Mona morte. Hlne tait debout, et le meurtrier s'tait
instinctivement retourn, montrant sur sa figure une sorte d'inquitude
pour cette famille.

--Qu'avez-vous, ma chre? demanda le marquis.

--Hlne veut le suivre, dit-elle.

Le meurtrier rougit.

--Puisque ma mre traduit si mal une exclamation presque involontaire,
dit Hlne  voix basse, je raliserai ses voeux.

Aprs avoir jet un regard de fiert presque sauvage autour d'elle, la
jeune fille baissa les yeux et resta dans une admirable attitude de
modestie.

--Hlne, dit le gnral, vous tes alle l-haut dans la chambre o
j'avais mis...?

--Oui, mon pre.

--Hlne, demanda-t-il d'une voix altre par un tremblement convulsif,
est-ce la premire fois que vous avez vu cet homme?

--Oui, mon pre.

--Il n'est pas alors naturel que vous ayez le dessein de...

--Si cela n'est pas naturel, au moins cela est vrai, mon pre.

--Ah! ma fille?... dit la marquise  voix basse, mais de manire
que son mari l'entendt. Hlne, vous mentez  tous les principes
d'honneur, de modestie, de vertu, que j'ai tch de dvelopper dans
votre coeur. Si vous n'avez t que mensonge jusqu' cette heure
fatale, alors vous n'tes point regrettable. Est-ce la perfection
morale de cet inconnu qui vous tente? serait-ce l'espce de puissance
ncessaire aux gens qui commettent un crime?... Je vous estime trop
pour supposer...

--Oh! supposez tout, madame, rpondit Hlne d'un ton froid.

Mais, malgr la force de caractre dont elle faisait preuve en ce
moment, le feu de ses yeux absorba difficilement les larmes qui
roulrent dans ses yeux. L'tranger devina le langage de la mre par
les pleurs de la jeune fille, et lana son coup d'oeil d'aigle sur la
marquise, qui fut oblige, par un irrsistible pouvoir, de regarder ce
terrible sducteur. Or, quand les yeux de cette femme rencontrrent
les yeux clairs et luisants de cet homme, elle prouva dans l'me
un frisson semblable  la commotion qui nous saisit  l'aspect d'un
reptile, ou lorsque nous touchons  une bouteille de Leyde.

--Mon ami, cria-t-elle  son mari, c'est le dmon! Il devine tout...

Le gnral se leva pour saisir un cordon de sonnette.

--Il vous perd, dit Hlne au meurtrier.

L'inconnu sourit, fit un pas, arrta le bras du marquis, le fora de
supporter un regard qui versait la stupeur, et le dpouilla de son
nergie.

--Je vais vous payer votre hospitalit, dit-il, et nous serons quittes.
Je vous pargnerai un dshonneur en me livrant moi-mme. Aprs tout,
que ferais-je maintenant dans la vie?

--Vous pouvez vous repentir, rpondit Hlne en lui adressant une de
ces esprances qui ne brillent que dans les yeux d'une jeune fille.

--Je ne me repentirai jamais, dit le meurtrier d'une voix sonore et en
levant firement la tte.

--Ses mains sont teintes de sang, dit le pre  sa fille.

--Je les essuierai, rpondit-elle.

--Mais, reprit le gnral, sans se hasarder  lui montrer l'inconnu,
savez-vous s'il veut de vous seulement?

Le meurtrier s'avana vers Hlne, dont la beaut, quelque chaste et
recueillie qu'elle ft, tait comme claire par une lumire intrieure
dont les reflets coloraient et mettaient, pour ainsi dire, en relief
les moindres traits et les lignes les plus dlicates; puis, aprs avoir
jet sur cette ravissante crature un doux regard, dont la flamme tait
encore terrible, il dit en trahissant une vive motion:--N'est-ce pas
vous aimer pour vous-mme et m'acquitter des deux heures d'existence
que m'a vendues votre pre, que de me refuser  votre dvouement?

--Et vous aussi vous me repoussez! s'cria Hlne avec un accent qui
dchira les coeurs. Adieu donc  tous, je vais aller mourir!

--Qu'est-ce que cela signifie? lui dirent ensemble son pre et sa mre.

Elle resta silencieuse et baissa les yeux aprs avoir interrog la
marquise par un coup d'oeil loquent. Depuis le moment o le gnral
et sa femme avaient essay de combattre par la parole ou par l'action
l'trange privilge que l'inconnu s'arrogeait en restant au milieu
d'eux, et que ce dernier leur avait lanc l'tourdissante lumire qui
jaillissait de ses yeux, ils taient soumis  une torpeur inexplicable:
et leur raison engourdie les aidait mal  repousser la puissance
surnaturelle sous laquelle ils succombaient. Pour eux l'air tait
devenu lourd, et ils respiraient difficilement, sans pouvoir accuser
celui qui les opprimait ainsi, quoiqu'une voix intrieure ne leur
laisst pas ignorer que cet homme magique tait le principe de leur
impuissance. Au milieu de cette agonie morale, le gnral devina
que ses efforts devaient avoir pour objet d'influencer la raison
chancelante de sa fille: il la saisit par la taille, et la transporta
dans l'embrasure d'une croise, loin du meurtrier.

--Mon enfant chrie, lui dit-il  voix basse, si quelque amour trange
tait n tout  coup dans ton coeur, ta vie pleine d'innocence, ton me
pure et pieuse m'ont donn trop de preuves de caractre, pour ne pas
te supposer l'nergie ncessaire  dompter un mouvement de folie. Ta
conduite cache donc un mystre. Eh! bien, mon coeur est un coeur plein
d'indulgence, tu peux tout lui confier; quand mme tu le dchirerais,
je saurais, mon enfant, taire mes souffrances et garder  ta confession
un silence fidle. Voyons, es-tu jalouse de notre affection pour tes
frres ou ta jeune soeur? As-tu dans l'me un chagrin d'amour? Es-tu
malheureuse ici? Parle, explique-moi les raisons qui te poussent 
laisser ta famille,  l'abandonner,  la priver de son plus grand
charme,  quitter ta mre, tes frres, ta petite soeur.

--Mon pre, rpondit-elle, je ne suis ni jalouse ni amoureuse de
personne, pas mme de votre ami le diplomate, monsieur de Vandenesse.

La marquise plit, et sa fille, qui l'observait, s'arrta.

--Ne dois-je pas tt ou tard aller vivre sous la protection d'un homme?

--Cela est vrai.

--Savons-nous jamais, dit-elle en continuant,  quel tre nous lions
nos destines? Moi, je crois en cet homme.

--Enfant, dit le gnral en levant la voix, tu ne songes pas  toutes
les souffrances qui vont t'assaillir.

--Je pense aux siennes...

--Quelle vie! dit le pre.

--Une vie de femme, rpondit la fille en murmurant.

--Vous tes bien savante, s'cria la marquise en retrouvant la parole.

--Madame, les demandes me dictent les rponses; mais, si vous le
dsirez, je parlerai plus clairement.

--Dites tout, ma fille, je suis mre. Ici la fille regarda la mre, et
ce regard fit faire une pause  la marquise.--Hlne, je subirai vos
reproches si vous en avez  me faire, plutt que de vous voir suivre un
homme que tout le monde fuit avec horreur.

--Vous voyez bien, madame, que sans moi il serait seul.

--Assez, madame, s'cria le gnral, nous n'avons plus qu'une fille!
Et il regarda Mona, qui dormait toujours.--Je vous enfermerai dans un
couvent, ajouta-t-il en se tournant vers Hlne.

--Soit! mon pre, rpondit-elle avec un calme dsesprant, j'y mourrai.
Vous n'tes comptable de ma vie et de _son_ me qu' Dieu.

Un profond silence succda soudain  ces paroles. Les spectateurs de
cette scne, o tout froissait les sentiments vulgaires de la vie
sociale, n'osaient se regarder. Tout  coup le marquis aperut ses
pistolets, en saisit un, l'arma lestement et le dirigea sur l'tranger.
Au bruit que fit la batterie, cet homme se retourna, jeta son regard
calme et perant sur le gnral dont le bras, dtendu par une
invincible mollesse, retomba lourdement, et le pistolet roula sur le
tapis...

--Ma fille, dit alors le pre abattu par cette lutte effroyable, vous
tes libre. Embrassez votre mre, si elle y consent. Quant  moi, je ne
veux plus ni vous voir ni vous entendre...

--Hlne, dit la mre  la jeune fille, pensez donc que vous serez dans
la misre.

Une espce de rle, parti de la large poitrine du meurtrier, attira les
regards sur lui. Une expression ddaigneuse tait peinte sur sa figure.

--L'hospitalit que je vous ai donne me cote cher! s'cria le gnral
en se levant. Vous n'avez tu, tout  l'heure, qu'un vieillard; ici,
vous assassinez toute une famille. Quoi qu'il arrive, il y aura du
malheur dans cette maison.

--Et si votre fille est heureuse? demanda le meurtrier en regardant
fixement le militaire.

--Si elle est heureuse avec vous, rpondit le pre en faisant un
incroyable effort, je ne la regretterai pas.

Hlne s'agenouilla timidement devant son pre, et lui dit d'une voix
caressante:--O mon pre, je vous aime et vous vnre, que vous me
prodiguiez des trsors de votre bont ou les rigueurs de la disgrce...
Mais, je vous en supplie, que vos dernires paroles ne soient pas des
paroles de colre.

Le gnral n'osa pas contempler sa fille. En ce moment l'tranger
s'avana, et jetant sur Hlne un sourire o il y avait  la fois
quelque chose d'infernal et de cleste:--Vous qu'un meurtrier
n'pouvante pas, ange de misricorde, dit-il, venez, puisque vous
persistez  me confier votre destine.

--Inconcevable! s'cria le pre.

La marquise lana sur sa fille un regard extraordinaire, et lui ouvrit
les bras. Hlne s'y prcipita en pleurant.

--Adieu, dit-elle, adieu, ma mre!

Hlne fit hardiment un signe  l'tranger, qui tressaillit. Aprs
avoir bais la main de son pre, embrass prcipitamment, mais sans
plaisir, Mona et le petit Abel, elle disparut avec le meurtrier.

--Par o vont-ils? s'cria le gnral en coutant les pas des deux
fugitifs.--Madame, reprit-il en s'adressant  sa femme, je crois rver:
cette aventure me cache un mystre. Vous devez le savoir.

La marquise frissonna.

--Depuis quelque temps, rpondit-elle, votre fille tait devenue
extraordinairement romanesque et singulirement exalte. Malgr mes
soins  combattre cette tendance de son caractre...

--Cela n'est pas clair...

Mais, s'imaginant entendre dans le jardin les pas de sa fille et de
l'tranger, le gnral s'interrompit pour ouvrir prcipitamment la
croise.

--Hlne! cria-t-il.

Cette voix se perdit dans la nuit comme une vaine prophtie. En
prononant ce nom, auquel rien ne rpondait plus dans le monde, le
gnral rompit, comme par enchantement, le charme auquel une puissance
diabolique l'avait soumis. Une sorte d'esprit lui passa sur la face. Il
vit clairement la scne qui venait de se passer, et maudit sa faiblesse
qu'il ne comprenait pas. Un frisson chaud alla de son coeur  sa tte,
 ses pieds; il redevint lui-mme, terrible, affam de vengeance, et
poussa un effroyable cri.

--Au secours! au secours!...

Il courut aux cordons des sonnettes, les tira de manire  les briser,
aprs avoir fait retentir des tintements tranges. Tous ses gens
s'veillrent en sursaut. Pour lui, criant toujours, il ouvrit les
fentres de la rue, appela les gendarmes, trouva ses pistolets, les
tira pour acclrer la marche des cavaliers, le lever de ses gens et
la venue des voisins. Les chiens reconnurent alors la voix de leur
matre et aboyrent, les chevaux hennirent et piaffrent. Ce fut un
tumulte affreux au milieu de cette nuit calme. En descendant par
les escaliers pour courir aprs sa fille, le gnral vit ses gens
pouvants qui arrivaient de toutes parts.

--Ma fille? Hlne est enleve. Allez dans le jardin! Gardez la rue!
Ouvrez  la gendarmerie! A l'assassin!

Aussitt il brisa par un effort de rage la chane qui retenait le gros
chien de garde.

--Hlne! Hlne! lui dit-il.

Le chien bondit comme un lion, aboya furieusement et s'lana dans le
jardin si rapidement, que le gnral ne put le suivre. En ce moment
le galop des chevaux retentit dans la rue, et le gnral s'empressa
d'ouvrir lui-mme.

--Brigadier, s'cria-t-il, allez couper la retraite  l'assassin de
monsieur de Mauny. Ils s'en vont par mes jardins. Vite, cernez les
chemins de la butte de Picardie, je vais faire une battue dans toutes
les terres, les parcs, les maisons.--Vous autres, dit-il  ses gens,
veillez sur la rue et tenez la ligne depuis la barrire jusqu'
Versailles. En avant, tous!

Il se saisit d'un fusil que lui apporta son valet de chambre, et
s'lana dans les jardins en criant au chien:--Cherche! D'affreux
aboiements lui rpondirent dans le lointain, et il se dirigea dans la
direction d'o les rlements du chien semblaient venir.

A sept heures du matin, les recherches de la gendarmerie, du gnral,
de ses gens et des voisins, avaient t inutiles. Le chien n'tait pas
revenu. Harass de fatigue, et dj vieilli par le chagrin, le marquis
rentra dans son salon, dsert pour lui, quoique ses trois autres
enfants y fussent.

--Vous avez t bien froide pour votre fille, dit-il en regardant sa
femme.--Voil donc ce qui nous reste d'elle! ajouta-t-il en montrant le
mtier o il voyait une fleur commence. Elle tait l tout  l'heure,
et maintenant perdue, perdue!

Il pleura, se cacha la tte dans ses mains, et resta un moment
silencieux, n'osant plus contempler ce salon, qui nagure lui offrait
le tableau le plus suave du bonheur domestique. Les lueurs de l'aurore
luttaient avec les lampes expirantes; les bougies brlaient leurs
festons de papier, tout s'accordait avec le dsespoir de ce pre.

--Il faudra dtruire ceci, dit-il aprs un moment de silence et en
montrant le mtier. Je ne pourrais plus rien voir de ce qui nous la
rappelle...

La terrible nuit de Nol, pendant laquelle le marquis et sa femme
eurent le malheur de perdre leur fille ane sans avoir pu s'opposer 
l'trange domination exerce par son ravisseur involontaire, fut comme
un avis que leur donna la fortune. La faillite d'un agent de change
ruina le marquis. Il hypothqua les biens de sa femme pour tenter une
spculation dont les bnfices devaient restituer  sa famille toute sa
premire fortune; mais cette entreprise acheva de le ruiner. Pouss par
son dsespoir  tout tenter, le gnral s'expatria. Six ans s'taient
couls depuis son dpart. Quoique sa famille et rarement reu de ses
nouvelles, quelques jours avant la reconnaissance de l'indpendance des
rpubliques amricaines par l'Espagne, il avait annonc son retour.

Donc, par une belle matine, quelques ngociants franais, impatients
de revenir dans leur patrie avec des richesses acquises au prix de
longs travaux et de prilleux voyages entrepris, soit au Mexique,
soit dans la Colombie, se trouvaient  quelques lieues de Bordeaux,
sur un brick espagnol. Un homme, vieilli par les fatigues ou par le
chagrin plus que ne le comportaient ses annes, tait appuy sur le
bastingage et paraissait insensible au spectacle qui s'offrait aux
regards des passagers groups sur le tillac. chapps aux dangers de
la navigation et convis par la beaut du jour, tous taient monts
sur le pont comme pour saluer la terre natale. La plupart d'entre eux
voulaient absolument voir, dans le lointain, les phares, les difices
de la Gascogne, la tour de Cordouan, mls aux crations fantastiques
de quelques nuages blancs qui s'levaient  l'horizon. Sans la frange
argente qui badinait devant le brick, sans le long sillon rapidement
effac qu'il traait derrire lui, les voyageurs auraient pu se croire
immobiles au milieu de l'Ocan, tant la mer y tait calme. Le ciel
avait une puret ravissante. La teinte fonce de sa vote arrivait,
par d'insensibles dgradations,  se confondre avec la couleur des
eaux bleutres, en marquant le point de sa runion par une ligne dont
la clart scintillait aussi vivement que celle des toiles. Le soleil
faisait tinceler des millions de facettes dans l'immense tendue de la
mer, en sorte que les vastes plaines de l'eau taient plus lumineuses
peut-tre que les campagnes du firmament. Le brick avait toutes ses
voiles gonfles par un vent d'une merveilleuse douceur, et ces nappes
aussi blanches que la neige, ces pavillons jaunes flottants, ce
ddale de cordages se dessinaient avec une prcision rigoureuse sur le
fond brillant de l'air, du ciel et de l'Ocan, sans recevoir d'autres
teintes que celles des ombres projetes par les toiles vaporeuses. Un
beau jour, un vent frais, la vue de la patrie, une mer tranquille, un
bruissement mlancolique, un joli brick solitaire, glissant sur l'Ocan
comme une femme qui vole  un rendez-vous, c'tait un tableau plein
d'harmonies, une scne d'o l'me humaine pouvait embrasser d'immuables
espaces, en partant d'un point o tout tait mouvement. Il y avait une
tonnante opposition de solitude et de vie, de silence et de bruit,
sans qu'on pt savoir o tait le bruit et la vie, le nant et le
silence; aussi pas une voix humaine ne rompait-elle ce charme cleste.
Le capitaine espagnol, ses matelots, les Franais restaient assis ou
debout, tous plongs dans une extase religieuse pleine de souvenirs.
Il y avait de la paresse dans l'air. Les figures panouies accusaient
un oubli complet des maux passs, et ces hommes se balanaient sur ce
doux navire comme dans un songe d'or. Cependant, de temps en temps, le
vieux passager, appuy sur le bastingage, regardait l'horizon avec une
sorte d'inquitude. Il y avait une dfiance du sort crite dans tous
ses traits, et il semblait craindre de ne jamais toucher assez vite
la terre de France. Cet homme tait le marquis. La fortune n'avait
pas t sourde aux cris et aux efforts de son dsespoir. Aprs cinq
ans de tentatives et de travaux pnibles, il s'tait vu possesseur
d'une fortune considrable. Dans son impatience de revoir son pays
et d'apporter le bonheur  sa famille, il avait suivi l'exemple de
quelques ngociants franais de la Havane, en s'embarquant avec eux
sur un vaisseau espagnol en charge pour Bordeaux. Nanmoins son
imagination, lasse de prvoir le mal, lui traait les images les plus
dlicieuses de son bonheur pass. En voyant de loin la ligne brune
dcrite par la terre, il croyait contempler sa femme et ses enfants.
Il tait  sa place, au foyer, et s'y sentait press, caress. Il
se figurait Mona, belle, grandie, imposante comme une jeune fille.
Quand ce tableau fantastique eut pris une sorte de ralit, des larmes
roulrent dans ses yeux; alors, comme pour cacher son trouble, il
regarda l'horizon humide, oppos  la ligne brumeuse qui annonait la
terre.

--C'est lui, dit-il, il nous suit.

--Qu'est-ce? s'cria le capitaine espagnol.

--Un vaisseau, reprit  voix basse le gnral.

--Je l'ai dj vu hier, rpondit le capitaine Gomez. Il contempla le
Franais comme pour l'interroger.--Il nous a toujours donn la chasse,
dit-il alors  l'oreille du gnral.

--Et je ne sais pas pourquoi il ne nous a jamais rejoints, reprit
le vieux militaire, car il est meilleur voilier que votre damn
SAINT-FERDINAND.

--Il aura eu des avaries, une voie d'eau.

--Il nous gagne, s'cria le Franais.

--C'est un corsaire colombien, lui dit  l'oreille le capitaine. Nous
sommes encore  six lieues de terre, et le vent faiblit.

--Il ne marche pas, il vole, comme s'il savait que dans deux heures sa
proie lui aura chapp. Quelle hardiesse!

--Lui! s'cria le capitaine. Ah! il ne s'appelle pas L'OTHELLO sans
raison. Il a dernirement coul bas une frgate espagnole, et n'a
cependant pas plus de trente canons! Je n'avais peur que de lui, car je
n'ignorais pas qu'il croisait dans les Antilles...--Ah! ah! reprit-il
aprs une pause pendant laquelle il regarda les voiles de son vaisseau,
le vent s'lve, nous arriverons. Il le faut, le Parisien serait
impitoyable.

--Lui aussi arrive! rpondit le marquis.

L'Othello n'tait plus gure qu' trois lieues. Quoique l'quipage
n'et pas entendu la conversation du marquis et du capitaine Gomez,
l'apparition de cette voile avait amen la plupart des matelots et
des passagers vers l'endroit o taient les deux interlocuteurs;
mais presque tous, prenant le brick pour un btiment de commerce, le
voyaient venir avec intrt, quand tout  coup un matelot s'cria, dans
un langage nergique:--Par saint Jacques! nous sommes flambs, voici le
capitaine parisien.

A ce nom terrible, l'pouvante se rpandit dans le brick, et ce fut une
confusion que rien ne saurait exprimer. Le capitaine espagnol imprima
par sa parole une nergie momentane  ses matelots; et, dans ce
danger, voulant gagner la terre  quelque prix que ce ft, il essaya de
faire mettre promptement toutes ses bonnettes hautes et basses, tribord
et bbord, pour prsenter au vent l'entire surface de toile qui
garnissait ses vergues. Mais ce ne fut pas sans de grandes difficults
que les manoeuvres s'accomplirent; elles manqurent naturellement de
cet ensemble admirable qui sduit tant dans un vaisseau de guerre.
Quoique l'Othello volt comme une hirondelle, grce  l'orientement
de ses voiles, il gagnait cependant si peu en apparence, que les
malheureux Franais se firent une douce illusion. Tout  coup, au
moment o, aprs des efforts inous, le Saint-Ferdinand prenait un
nouvel essor par suite des habiles manoeuvres auxquelles Gomez avait
aid lui-mme du geste et de la voix, par un faux coup de barre,
volontaire sans doute, le timonier mit le brick en travers. Les voiles,
frappes de ct par le vent, _fasirent_ alors si brusquement, qu'il
vint  _masquer_ en grand; les bouts-dehors se rompirent, et il fut
compltement _dman_. Une rage inexprimable rendit le capitaine plus
blanc que ses voiles. D'un seul bond il sauta sur le timonier, et
l'atteignit si furieusement de son poignard, qu'il le manqua, mais il
le prcipita dans la mer; puis il saisit la barre, et tcha de remdier
au dsordre pouvantable qui rvolutionnait son brave et courageux
navire. Des larmes de dsespoir roulaient dans ses yeux; car nous
prouvons plus de chagrin d'une trahison qui trompe un rsultat d 
notre talent, que d'une mort imminente. Mais plus le capitaine jura,
moins la besogne se fit. Il tira lui-mme le canon d'alarme, esprant
tre entendu de la cte. En ce moment, le corsaire, qui arrivait avec
une vitesse dsesprante, rpondit par un coup de canon dont le boulet
vint expirer  dix toises du Saint-Ferdinand.

--Tonnerre! s'cria le gnral, comme c'est point! Ils ont des
caronades faites exprs.

--Oh! celui-l, voyez-vous, quand il parle, il faut se taire, rpondit
un matelot. Le Parisien ne craindrait pas un vaisseau anglais...

--Tout est dit, s'cria dans un accent de dsespoir le capitaine, qui,
ayant braqu sa longue-vue, ne distingua rien du ct de la terre...
Nous sommes encore plus loin de la France que je ne le croyais.

--Pourquoi vous dsoler? reprit le gnral. Tous vos passagers sont
Franais, ils ont frt votre btiment. Ce corsaire est un Parisien,
dites-vous; h bien, hissez pavillon blanc, et...

--Et il nous coulera, rpondit le capitaine. N'est-il pas, suivant les
circonstances, tout ce qu'il faut tre quand il veut s'emparer d'une
riche proie?

--Ah! si c'est un pirate!

--Pirate! dit le matelot d'un air farouche. Ah! il est toujours en
rgle, ou sait s'y mettre.

--Eh! bien, s'cria le gnral en levant les yeux au ciel,
rsignons-nous. Et il eut encore assez de force pour retenir ses larmes.

Comme il achevait ces mots, un second coup de canon, mieux adress,
envoya dans la coque du Saint-Ferdinand un boulet qui la traversa.

--Mettez en panne, dit le capitaine d'un air triste.

Et le matelot qui avait dfendu l'honntet du Parisien aida fort
intelligemment  cette manoeuvre dsespre. L'quipage attendit
pendant une mortelle demi-heure en proie  la consternation la plus
profonde. Le Saint-Ferdinand portait en piastres quatre millions, qui
composaient la fortune de cinq passagers, et celle du gnral tait de
onze cent mille francs. Enfin l'Othello, qui se trouvait alors  dix
portes de fusil, montra distinctement les gueules menaantes de douze
canons prts  faire feu. Il semblait emport par un vent que le diable
soufflait exprs pour lui; mais l'oeil d'un marin habile devinait
facilement le secret de cette vitesse. Il suffisait de contempler
pendant un moment l'lancement du brick, sa forme allonge, son
troitesse, la hauteur de sa mture, la coupe de sa toile, l'admirable
lgret de son grement, et l'aisance avec laquelle son monde de
matelots, unis comme un seul homme, mnageaient le parfait orientement
de la surface blanche prsente par ces voiles. Tout annonait une
incroyable scurit de puissance dans cette svelte crature de bois,
aussi rapide, aussi intelligente que l'est un coursier ou quelque
oiseau de proie. L'quipage du corsaire tait silencieux et prt,
en cas de rsistance,  dvorer le pauvre btiment marchand, qui,
heureusement pour lui, se tint coi, semblable  un colier pris en
faute par son matre.

--Nous avons des canons! s'cria le gnral en serrant la main du
capitaine espagnol.

Ce dernier lana au vieux militaire un regard plein de courage et de
dsespoir, en lui disant:--Et des hommes?

Le marquis regarda l'quipage du Saint-Ferdinand et frissonna. Les
quatre ngociants taient ples, tremblants; tandis que les matelots,
groups autour d'un des leurs, semblaient se concerter pour prendre
parti sur l'Othello, ils regardaient le corsaire avec une curiosit
cupide. Le contre-matre, le capitaine et le marquis changeaient
seuls, en s'examinant de l'oeil, des penses gnreuses.

--Ah! capitaine Gomez, j'ai dit autrefois adieu  mon pays et  ma
famille, le coeur mort d'amertume; faudra-t-il encore les quitter au
moment o j'apporte la joie et le bonheur  mes enfants?

Le gnral se tourna pour jeter  la mer une larme de rage, et y
aperut le timonier nageant vers le corsaire.

--Cette fois, rpondit le capitaine, vous lui direz sans doute adieu
pour toujours.

Le Franais pouvanta l'Espagnol par le coup d'oeil stupide qu'il
adressa. En ce moment, les deux vaisseaux taient presque bord 
bord; et  l'aspect de l'quipage ennemi le gnral crut  la fatale
prophtie de Gomez. Trois hommes se tenaient autour de chaque pice.
A voir leur posture athltique, leurs traits anguleux, leurs bras nus
et nerveux, on les et pris pour des statues de bronze. La mort les
aurait tus sans les renverser. Les matelots, bien arms, actifs,
lestes et vigoureux, restaient immobiles. Toutes ces figures nergiques
taient fortement basanes par le soleil, durcies par les travaux.
Leurs yeux brillaient comme autant de pointes de feu, et annonaient
des intelligences nergiques, des joies infernales. Le profond
silence rgnant sur ce tillac, noir d'hommes et de chapeaux, accusait
l'implacable discipline sous laquelle une puissante volont courbait
ses dmons humains. Le chef tait au pied du grand mt, debout, les
bras croiss, sans armes; seulement une hache se trouvait  ses pieds.
Il avait sur la tte, pour se garantir du soleil, un chapeau de feutre
 grands bords, dont l'ombre lui cachait le visage. Semblables  des
chiens couchs devant leurs matres, canonniers, soldats et matelots
tournaient alternativement les yeux sur leur capitaine et sur le navire
marchand. Quand les deux bricks se touchrent, la secousse tira le
corsaire de sa rverie, et il dit deux mots  l'oreille d'un jeune
officier qui se tenait  deux pas de lui.

--Les grappins d'abordage! s'cria le lieutenant.

Et le Saint-Ferdinand fut accroch par l'Othello avec une promptitude
miraculeuse. Suivant les ordres donns  voix basse par le corsaire,
et rpts par le lieutenant, les hommes dsigns pour chaque service
allrent, comme des sminaristes marchant  la messe, sur le tillac
de la prise lier les mains aux matelots, aux passagers, et s'emparer
des trsors. En un moment les tonnes pleines de piastres, les vivres
et l'quipage du Saint-Ferdinand furent transports sur le pont de
l'Othello. Le gnral se croyait sous la puissance d'un songe, quand
il se trouva les mains lies et jet sur un ballot comme s'il et
t lui-mme une marchandise. Une confrence avait lieu entre le
corsaire, son lieutenant et l'un des matelots qui paraissait remplir
les fonctions de contre-matre. Quand la discussion, qui dura peu,
fut termine, le matelot siffla ses hommes; sur un ordre qu'il leur
donna, ils sautrent tous sur le Saint-Ferdinand, grimprent dans les
cordages, et se mirent  le dpouiller de ses vergues, de ses voiles,
de ses agrs, avec autant de prestesse qu'un soldat dshabille sur
le champ de bataille un camarade mort dont les souliers et la capote
taient l'objet de sa convoitise.

--Nous sommes perdus, dit froidement au marquis le capitaine espagnol
qui avait pi de l'oeil les gestes des trois chefs pendant la
dlibration et les mouvements des matelots qui procdaient au pillage
rgulier de son brick.

--Comment? demanda froidement le gnral.

--Que voulez-vous qu'ils fassent de nous? rpondit l'Espagnol. Ils
viennent sans doute de reconnatre qu'ils vendraient difficilement le
Saint-Ferdinand dans les ports de France ou d'Espagne, et ils vont le
couler pour ne pas s'en embarrasser. Quant  nous, croyez-vous qu'ils
puissent se charger de notre nourriture lorsqu'ils ne savent dans quel
port relcher?

A peine le capitaine avait-il achev ces paroles, que le gnral
entendit une horrible clameur suivie du bruit sourd caus par la chute
de plusieurs corps tombant  la mer. Il se retourna, et ne vit plus
que les quatre ngociants. Huit canonniers  figures farouches avaient
encore les bras en l'air au moment o le militaire les regardait avec
terreur.

--Quand je vous le disais, lui dit froidement le capitaine espagnol.

Le marquis se releva brusquement, la mer avait dj repris son
calme, il ne put mme pas voir la place o ses malheureux compagnons
venaient d'tre engloutis, ils roulaient en ce moment, pieds et
poings lis, sous les vagues, si dj les poissons ne les avaient
dvors. A quelques pas de lui, le perfide timonier et le matelot du
Saint-Ferdinand qui vantait nagure la puissance du capitaine parisien
fraternisaient avec les corsaires, et leur indiquaient du doigt ceux
des marins du brick qu'ils avaient reconnus dignes d'tre incorpors
 l'quipage de l'Othello; quant aux autres, deux mousses leur
attachaient les pieds, malgr d'affreux jurements. Le choix termin,
les huit canonniers s'emparrent des condamns et les lancrent sans
crmonie  la mer. Les corsaires regardaient avec une curiosit
malicieuse les diffrentes manires dont ces hommes tombaient, leurs
grimaces, leur dernire torture; mais leurs visages ne trahissaient ni
moquerie, ni tonnement, ni piti. C'tait pour eux un vnement tout
simple, auquel ils semblaient accoutums. Les plus gs contemplaient
de prfrence, avec un sourire sombre et arrt, les tonneaux pleins
de piastres dposs au pied du grand mt. Le gnral et le capitaine
Gomez, assis sur un ballot, se consultaient en silence par un regard
presque terne. Ils se trouvrent bientt les seuls qui survcussent
 l'quipage du Saint-Ferdinand. Les sept matelots choisis par les
deux espions parmi les marins espagnols s'taient dj joyeusement
mtamorphoss en Pruviens.

--Quels atroces coquins! s'cria tout  coup le gnral chez qui une
loyale et gnreuse indignation fit taire et la douleur et la prudence.

--Ils obissent  la ncessit, rpondit froidement Gomez. Si vous
retrouviez un de ces hommes-l, ne lui passeriez-vous pas votre pe au
travers du corps?

--Capitaine, dit le lieutenant en se retournant vers l'Espagnol, le
Parisien a entendu parler de vous. Vous tes, dit-il, le seul homme qui
connaissiez bien les dbouquements des Antilles et les ctes du Brsil.
Voulez-vous....

Le capitaine interrompit le jeune lieutenant par une exclamation de
mpris, et rpondit:--Je mourrai en marin, en Espagnol fidle, en
chrtien. Entends-tu?

--A la mer! cria le jeune homme.

A cet ordre deux canonniers se saisirent de Gomez.

--Vous tes des lches! s'cria le gnral en arrtant les deux
corsaires.

--Mon vieux, lui dit le lieutenant, ne vous emportez pas trop. Si votre
ruban rouge fait quelque impression sur notre capitaine, moi je m'en
moque... Nous allons avoir aussi tout  l'heure notre petit bout de
conversation.

En ce moment un bruit sourd, auquel nulle plainte ne se mla, fit
comprendre au gnral que le brave Gomez tait mort en marin.

--Ma fortune ou la mort! s'cria-t-il dans un effroyable accs de rage.

--Ah! vous tes raisonnable, lui rpondit le corsaire en ricanant.
Maintenant vous tes sr d'obtenir quelque chose de nous...

Puis, sur un signe du lieutenant, deux matelots s'empressrent de lier
les pieds du Franais; mais ce dernier, les frappant avec une audace
imprvue, tira, par un geste auquel on ne s'attendait gure, le sabre
que le lieutenant avait au ct, et se mit  en jouer lestement en
vieux gnral de cavalerie qui savait son mtier.

--Ah! brigands, vous ne jetterez pas  l'eau comme une hutre un ancien
troupier de Napolon.

Des coups de pistolet, tirs presque  bout portant sur le Franais
rcalcitrant, attirrent l'attention du Parisien, alors occup 
surveiller le transport des agrs qu'il ordonnait de prendre au
Saint-Ferdinand. Sans s'mouvoir, il vint saisir par derrire le
courageux gnral, l'enleva rapidement, l'entrana vers le bord et se
disposait  le jeter  l'eau comme un espars de rebut. En ce moment,
le gnral rencontra l'oeil fauve du ravisseur de sa fille. Le pre et
le gendre se reconnurent tout  coup. Le capitaine, imprimant  son
lan un mouvement contraire  celui qu'il lui avait donn, comme si
le marquis ne pesait rien, loin de le prcipiter  la mer, le plaa
debout prs du grand mt. Un murmure s'leva sur le tillac; mais alors
le corsaire lana un seul coup d'oeil sur ses gens, et le plus profond
silence rgna soudain.

--C'est le pre d'Hlne, dit le capitaine d'une voix claire et ferme.
Malheur  qui ne le respecterait pas!

Un hourra d'acclamations joyeuses retentit sur le tillac et monta
vers le ciel comme une prire d'glise, comme le premier cri du _Te
Deum_. Les mousses se balancrent dans les cordages, les matelots
jetrent leurs bonnets en l'air, les canonniers trpignrent des
pieds, chacun s'agita, hurla, siffla, jura. L'expression fanatique
de cette allgresse rendit le gnral inquiet et sombre. Attribuant
ce sentiment  quelque horrible mystre, son premier cri, quand il
recouvra la parole, fut:--Ma fille! o est-elle? Le corsaire jeta sur
le gnral un de ces regards profonds qui, sans qu'on en pt deviner
la raison, bouleversaient toujours les mes les plus intrpides; il le
rendit muet,  la grande satisfaction des matelots, heureux de voir
la puissance de leur chef s'exercer sur tous les tres, le conduisit
vers un escalier, le lui fit descendre et l'amena devant la porte d'une
cabine, qu'il poussa vivement en disant:--La voil.

Puis il disparut en laissant le vieux militaire plong dans une sorte
de stupeur  l'aspect du tableau qui s'offrit  ses yeux. En entendant
ouvrir la porte de la chambre avec brusquerie, Hlne s'tait leve
du divan sur lequel elle reposait; mais elle vit le marquis et jeta
un cri de surprise. Elle tait si change, qu'il fallait les yeux
d'un pre pour la reconnatre. Le soleil des tropiques avait embelli
sa blanche figure d'une teinte brune, d'un coloris merveilleux qui
lui donnaient une expression de posie, et il y respirait un air de
grandeur, une fermet majestueuse, un sentiment profond par lequel
l'me la plus grossire devait tre impressionne. Sa longue et
abondante chevelure, retombant en grosses boucles sur son cou plein
de noblesse, ajoutait encore une image de puissance  la fiert de
ce visage. Dans sa pose, dans son geste, Hlne laissait clater la
conscience qu'elle avait de son pouvoir. Une satisfaction triomphale
enflait lgrement ses narines roses, et son bonheur tranquille tait
sign dans tous les dveloppements de sa beaut. Il y avait tout 
la fois en elle je ne sais quelle suavit de vierge et cette sorte
d'orgueil particulier aux bien-aimes. Esclave et souveraine, elle
voulait obir parce qu'elle pouvait rgner. Elle tait vtue avec une
magnificence pleine de charme et d'lgance. La mousseline des Indes
faisait tous les frais de sa toilette; mais son divan et les coussins
taient en cachemire, mais un tapis de Perse garnissait le plancher
de la vaste cabine, mais ses quatre enfants jouaient  ses pieds en
construisant leurs chteaux bizarres avec des colliers de perles, des
bijoux prcieux, des objets de prix. Quelques vases en porcelaine de
Svres, peints par madame Jaquotot, contenaient des fleurs rares qui
embaumaient: c'taient des jasmins du Mexique, des camlias, parmi
lesquels de petits oiseaux d'Amrique voltigeaient apprivoiss, et
semblaient tre des rubis, des saphirs, de l'or anim. Un piano tait
fix dans ce salon, et sur ses murs de bois, tapisss en soie jaune,
on voyait  et l des tableaux d'une petite dimension, mais dus aux
meilleurs peintres: Un Coucher de soleil, par Gudin, se trouvait auprs
d'un Terburg; une Vierge de Raphal luttait de posie avec une esquisse
de Girodet; un Grard Dow clipsait un Drolling. Sur une table en laque
de Chine se trouvait une assiette d'or pleine de fruits dlicieux.
Enfin Hlne semblait tre la reine d'un grand empire au milieu du
boudoir dans lequel son amant couronn aurait rassembl les choses les
plus lgantes de la terre. Les enfants arrtaient sur leur aeul des
yeux d'une pntrante vivacit; et, habitus qu'ils taient de vivre au
milieu des combats, des temptes et du tumulte, ils ressemblaient  ces
petits Romains curieux de guerre et de sang que David a peints dans son
tableau de _Brutus_.

--Comment cela est-il possible? s'cria Hlne en saisissant son pre
comme pour s'assurer de la ralit de cette vision.

--Hlne!

--Mon pre!

Ils tombrent dans les bras l'un de l'autre, et l'treinte du vieillard
ne fut ni la plus forte ni la plus affectueuse.

--Vous tiez sur ce vaisseau?

--Oui, rpondit-il d'un air triste en s'asseyant sur le divan et
regardant les enfants qui, groups autour de lui, le considraient avec
une attention nave. J'allais prir sans...

--Sans mon mari, dit-elle en l'interrompant, je devine.

--Ah! s'cria le gnral, pourquoi faut-il que je te retrouve ainsi,
mon Hlne, toi que j'ai tant pleure! Je devrai donc gmir encore sur
ta destine.

--Pourquoi? demanda-t-elle en souriant. Ne serez-vous donc pas content
d'apprendre que je suis la femme la plus heureuse de toutes?

--Heureuse! s'cria-t-il en faisant un bond de surprise.

--Oui, mon bon pre, reprit-elle en s'emparant de ses mains, les
embrassant, les serrant sur son sein palpitant, et ajoutant  cette
cajolerie un air de tte que ses yeux ptillants de plaisir rendirent
encore plus significatif.

--Et comment cela? demanda-t-il, curieux de connatre la vie de sa
fille, et oubliant tout devant cette physionomie resplendissante.

--coutez, mon pre, rpondit-elle, j'ai pour amant, pour poux, pour
serviteur, pour matre, un homme dont l'me est aussi vaste que cette
mer sans bornes, aussi fertile en douceur que le ciel, un dieu, enfin!
Depuis sept ans, jamais il ne lui est chapp une parole, un sentiment,
un geste qui pussent produire une dissonance avec la divine harmonie
de ses discours, de ses caresses et de son amour. Il m'a toujours
regarde en ayant sur les lvres un sourire ami et dans les yeux un
rayon de joie. L-haut sa voix tonnante domine souvent les hurlements
de la tempte ou le tumulte des combats; mais ici elle est douce et
mlodieuse comme la musique de Rossini, dont les oeuvres m'arrivent.
Tout ce que le caprice d'une femme peut inventer, je l'obtiens. Mes
dsirs sont mme parfois surpasss. Enfin je rgne sur la mer, et j'y
suis obie comme peut l'tre une souveraine.--Oh! heureuse! reprit-elle
en s'interrompant elle-mme, heureuse n'est pas un mot qui puisse
exprimer mon bonheur. J'ai la part de toutes les femmes! Sentir un
amour, un dvouement immense pour celui qu'on aime, et rencontrer
dans son coeur, _ lui_, un sentiment infini o l'me d'une femme se
perd, et toujours! dites, est-ce un bonheur? J'ai dj dvor mille
existences. Ici je suis seule, ici je commande. Jamais une crature de
mon sexe n'a mis le pied sur ce noble vaisseau, o Victor est toujours
 quelques pas de moi.--Il ne peut pas aller plus loin de moi que de la
poupe  la proue, reprit-elle avec une fine expression de malice. Sept
ans! un amour qui rsiste pendant sept ans  cette perptuelle joie, 
cette preuve de tous les instants, est-ce l'amour? Non! oh! non, c'est
mieux que tout ce que je connais de la vie... le langage humain manque
pour exprimer un bonheur cleste.

Un torrent de larmes s'chappa de ses yeux enflamms. Les quatre
enfants jetrent alors un cri plaintif, accoururent  elle comme des
poussins  leur mre, et l'an frappa le gnral en le regardant d'un
air menaant.

--Abel, dit-elle, mon ange, je pleure de joie.

Elle le prit sur ses genoux, l'enfant la caressa familirement en
passant ses bras autour du cou majestueux d'Hlne, comme un lionceau
qui veut jouer avec sa mre.

--Tu ne t'ennuies pas? s'cria le gnral tourdi par la rponse
exalte de sa fille.

--Si, rpondit-elle,  terre quand nous y allons; et encore ne
quitt-je jamais mon mari.

--Mais tu aimais les ftes, les bals, la musique?

--La musique, c'est sa voix; mes ftes, ce sont les parures que
j'invente pour lui. Quand une toilette lui plat, n'est-ce pas comme si
la terre entire m'admirait! Voil seulement pourquoi je ne jette pas
 la mer ces diamants, ces colliers, ces diadmes de pierreries, ces
richesses, ces fleurs, ces chefs-d'oeuvre des arts qu'il me prodigue en
me disant:--Hlne, puisque tu ne vas pas dans le monde, je veux que le
monde vienne  toi.

--Mais sur ce bord il y a des hommes, des hommes audacieux, terribles,
dont les passions...

--Je vous comprends, mon pre, dit-elle en souriant. Rassurez-vous.
Jamais impratrice n'a t environne de plus d'gards que l'on ne m'en
prodigue. Ces gens-l sont superstitieux; ils croient que je suis le
gnie tutlaire de ce vaisseau, de leurs entreprises, de leurs succs.
Mais c'est _lui_ qui est leur dieu! Un jour, une seule fois, un matelot
me manqua de respect... en paroles, ajouta-t-elle en riant. Avant que
Victor et pu l'apprendre, les gens de l'quipage le lancrent  la
mer malgr le pardon que je lui accordais. Ils m'aiment comme leur bon
ange, je les soigne dans leurs maladies, et j'ai eu le bonheur d'en
sauver quelques-uns de la mort en les veillant avec une persvrance de
femme. Ces pauvres gens sont  la fois des gants et des enfants.

--Et quand il y a des combats?

--J'y suis accoutume, rpondit-elle. Je n'ai trembl que pendant le
premier... Maintenant mon me est faite  ce pril, et mme... je suis
votre fille, dit-elle, je l'aime.

--Et s'il prissait?

--Je prirais.

--Et tes enfants?

--Ils sont fils de l'Ocan et du danger, ils partagent la vie de leurs
parents... Notre existence est une, et ne se scinde pas. Nous vivons
tous de la mme vie, tous inscrits sur la mme page, ports par le mme
esquif, nous le savons.

--Tu l'aimes donc  ce point de le prfrer  tout?

--A tout, rpta-t-elle. Mais ne sondons point ce mystre. Tenez! ce
cher enfant, eh bien, c'est encore _lui_!

Puis, pressant Abel avec une vigueur extraordinaire, elle lui imprima
de dvorants baisers sur les joues, sur les cheveux...

--Mais, s'cria le gnral, je ne saurais oublier qu'il vient de faire
jeter  la mer neuf personnes.

--Il le fallait sans doute, rpondit-elle, car il est humain et
gnreux. Il verse le moins de sang possible pour la conservation et
les intrts du petit monde qu'il protge et de la cause sacre qu'il
dfend. Parlez-lui de ce qui vous parat mal, et vous verrez qu'il
saura vous faire changer d'avis.

--Et son crime? dit le gnral, comme s'il se parlait  lui-mme.

--Mais, rpliqua-t-elle avec une dignit froide, si c'tait une vertu?
si la justice des hommes n'avait pu le venger?

--Se venger soi-mme! s'cria le gnral.

--Et qu'est-ce que l'enfer, demanda-t-elle, si ce n'est une vengeance
ternelle pour quelques fautes d'un jour!

--Ah! tu es perdue. Il t'a ensorcele, pervertie. Tu draisonnes.

--Restez ici un jour, mon pre, et si vous voulez l'couter, le
regarder, vous l'aimerez.

--Hlne, dit gravement le gnral, nous sommes  quelques lieues de la
France...

Elle tressaillit, regarda par la croise de la chambre, montra la mer
droulant ses immenses savanes d'eau verte.

--Voil mon pays, rpondit-elle en frappant sur le tapis du bout du
pied.

--Mais ne viendras-tu pas voir ta mre, ta soeur, tes frres?

--Oh! oui, dit-elle avec des larmes dans la voix, s'il le veut et s'il
peut m'accompagner.

--Tu n'as donc plus rien, Hlne, reprit svrement le militaire, ni
pays, ni famille?...

--Je suis sa femme, rpliqua-t-elle avec un air de fiert, avec un
accent plein de noblesse.--Voici, depuis sept ans, le premier bonheur
qui ne me vienne pas de lui, ajouta-t-elle en saisissant la main de son
pre et l'embrassant, et voici le premier reproche que j'aie entendu.

--Et ta conscience?

--Ma conscience! mais c'est lui. En ce moment elle tressaillit
violemment.--Le voici, dit-elle. Mme dans un combat, entre tous les
pas, je reconnais son pas sur le tillac.

Et tout  coup une rougeur empourpra ses joues, fit resplendir ses
traits, briller ses yeux, et son teint devint d'un blanc mat... Il
y avait du bonheur et de l'amour dans ses muscles, dans ses veines
bleues, dans le tressaillement involontaire de toute sa personne. Ce
mouvement de sensitive mut le gnral. En effet, un instant aprs
le corsaire entra, vint s'asseoir sur un fauteuil, s'empara de son
fils an, et se mit  jouer avec lui. Le silence rgna pendant un
moment; car, pendant un moment, le gnral, plong dans une rverie
comparable au sentiment vaporeux d'un rve, contempla cette lgante
cabine, semblable  un nid d'alcyons, o cette famille voguait sur
l'Ocan depuis sept annes, entre les cieux et l'onde, sur la foi d'un
homme, conduite  travers les prils de la guerre et des temptes,
comme un mnage est guid dans la vie par un chef au sein des malheurs
sociaux... Il regardait avec admiration sa fille, image fantastique
d'une desse marine, suave de beaut, riche de bonheur, et faisant
plir tous les trsors qui l'entouraient devant les trsors de son me,
les clairs de ses yeux et l'indescriptible posie exprime dans sa
personne et autour d'elle. Cette situation offrait une tranget qui le
surprenait, une sublimit de passion et de raisonnement qui confondait
les ides vulgaires. Les froides et troites combinaisons de la socit
mouraient devant ce tableau. Le vieux militaire sentit toutes ces
choses, et comprit aussi que sa fille n'abandonnerait jamais une vie si
large, si fconde en contrastes, remplie par un amour si vrai; puis,
si elle avait une fois got le pril sans en tre effraye, elle ne
pouvait plus revenir aux petites scnes d'un monde mesquin et born.

--Vous gn-je? demanda le corsaire en rompant le silence et regardant
sa femme.

--Non, lui rpondit le gnral, Hlne m'a tout dit. Je vois qu'elle
est perdue pour nous...

--Non, rpliqua vivement le corsaire... Encore quelques annes, et la
prescription me permettra de revenir en France. Quand la conscience est
pure, et qu'en froissant vos lois sociales un homme a obi...

Il se tut, en ddaignant de se justifier.

--Et comment pouvez-vous, dit le gnral en l'interrompant, ne pas
avoir des remords pour les nouveaux assassinats qui se sont commis
devant mes yeux?

--Nous n'avons pas de vivres, rpliqua tranquillement le corsaire.

--Mais en dbarquant ces hommes sur la cte...

--Ils nous feraient couper la retraite par quelque vaisseau, et nous
n'arriverions pas au Chili.

--Avant que, de France, dit le gnral en interrompant, ils aient
prvenu l'amiraut d'Espagne...

--Mais la France peut trouver mauvais qu'un homme, encore sujet de ses
cours d'assises, se soit empar d'un brick frt par des Bordelais.
D'ailleurs n'avez-vous pas quelquefois tir, sur le champ de bataille,
plusieurs coups de canon de trop?

Le gnral, intimid par le regard du corsaire, se tut; et sa fille le
regarda d'un air qui exprimait autant de triomphe que de mlancolie...

--Gnral, dit le corsaire d'une voix profonde, je me suis fait une loi
de ne jamais rien distraire du butin. Mais il est hors de doute que ma
part sera plus considrable que ne l'tait votre fortune. Permettez-moi
de vous la restituer en autre monnaie...

Il prit dans le tiroir du piano une masse de billets de banque, ne
compta pas les paquets, et prsenta un million au marquis.

--Vous comprenez, reprit-il, que je ne puis pas m'amuser  regarder
les passants sur la route de Bordeaux... Or,  moins que vous ne soyez
sduit par les dangers de notre vie bohmienne, par les scnes de
l'Amrique mridionale, par nos nuits des tropiques, par nos batailles,
et par le plaisir de faire triompher le pavillon d'une jeune nation, ou
le nom de Simon Bolivar, il faut nous quitter... Une chaloupe et des
hommes dvous vous attendent. Esprons une troisime rencontre plus
compltement heureuse...

--Victor, je voudrais voir mon pre encore un moment, dit Hlne d'un
ton boudeur.

--Dix minutes de plus ou de moins peuvent nous mettre face  face avec
une frgate. Soit! nous nous amuserons un peu. Nos gens s'ennuient.

--Oh! partez, mon pre, s'cria la femme du marin. Et portez  ma
soeur,  mes frres, ... ma mre, ajouta-t-elle, ces gages de mon
souvenir.

Elle prit une poigne de pierres prcieuses, de colliers, de bijoux,
les enveloppa dans un cachemire, et les prsenta timidement  son pre.

--Et que leur dirai-je de ta part? demanda-t-il en paraissant frapp de
l'hsitation que sa fille avait marque avant de prononcer le mot de
_mre_.

--Oh! pouvez-vous douter de mon me! Je fais tous les jours des voeux
pour leur bonheur.

--Hlne, reprit le vieillard en la regardant avec attention, ne
dois-je plus te revoir? Ne saurai-je donc jamais  quel motif ta fuite
est due?

--Ce secret ne m'appartient pas, dit-elle d'un ton grave. J'aurais le
droit de vous l'apprendre, peut-tre ne vous le dirais-je pas encore.
J'ai souffert pendant dix ans des maux inous...

Elle ne continua pas et tendit  son pre les cadeaux qu'elle destinait
 sa famille. Le gnral, accoutum par les vnements de la guerre
 des ides assez larges en fait de butin, accepta les prsents
offerts par sa fille, et se plut  penser que, sous l'inspiration
d'une me aussi pure, aussi leve que celle d'Hlne, le capitaine
parisien restait honnte homme en faisant la guerre aux Espagnols.
Sa passion pour les braves l'emporta. Songeant qu'il serait ridicule
de se conduire en prude, il serra vigoureusement la main du corsaire,
embrassa son Hlne, sa seule fille, avec cette effusion particulire
aux soldats, et laissa tomber une larme sur ce visage dont la fiert,
dont l'expression mle lui avaient plus d'une fois souri. Le marin,
fortement mu, lui donna ses enfants  bnir. Enfin, tous se dirent
une dernire fois adieu par un long regard qui ne fut pas dnu
d'attendrissement.

--Soyez toujours heureux! s'cria le grand-pre en s'lanant sur le
tillac.

Sur mer, un singulier spectacle attendait le gnral. Le
Saint-Ferdinand, livr aux flammes, flambait comme un immense feu de
paille. Les matelots, occups  couler le brick espagnol, s'aperurent
qu'il avait  bord un chargement de rhum, liqueur qui abondait sur
l'Othello, et trouvrent plaisant d'allumer un grand bol de punch
en pleine mer. C'tait un divertissement assez pardonnable  des
gens auxquels l'apparente monotonie de la mer faisait saisir toutes
les occasions d'animer leur vie. En descendant du brick dans la
chaloupe du Saint-Ferdinand, monte par six vigoureux matelots, le
gnral partageait involontairement son attention entre l'incendie du
Saint-Ferdinand et sa fille appuye sur le corsaire, tous deux debout
 l'arrire de leur navire. En prsence de tant de souvenirs, en
voyant la robe blanche d'Hlne qui flottait, lgre comme une voile
de plus; en distinguant sur l'Ocan cette belle et grande figure,
assez imposante pour tout dominer, mme la mer, il oubliait, avec
l'insouciance d'un militaire, qu'il voguait sur la tombe du brave
Gomez. Au-dessus de lui, une immense colonne de fume planait comme un
nuage brun, et les rayons du soleil, le perant  et l, y jetaient de
potiques lueurs. C'tait un second ciel, un dme sombre sous lequel
brillaient des espces de lustres, et au-dessus duquel planait l'azur
inaltrable du firmament, qui paraissait mille fois plus beau par cette
phmre opposition. Les teintes bizarres de cette fume, tantt jaune,
blonde, rouge, noire, fondues vaporeusement, couvraient le vaisseau,
qui ptillait, craquait et criait. La flamme sifflait en mordant les
cordages, et courait dans le btiment comme une sdition populaire
vole par les rues d'une ville. Le rhum produisait des flammes bleues
qui frtillaient, comme si le gnie des mers et agit cette liqueur
furibonde, de mme qu'une main d'tudiant fait mouvoir la joyeuse
_flamberie_ d'un punch dans une orgie. Mais le soleil, plus puissant de
lumire, jaloux de cette lueur insolente, laissait  peine voir dans
ses rayons les couleurs de cet incendie. C'tait comme un rseau, comme
une charpe qui voltigeait au milieu du torrent de ses feux. L'Othello
saisissait, pour s'enfuir, le peu de vent qu'il pouvait pincer dans
cette direction nouvelle, et s'inclinait tantt d'un ct, tantt de
l'autre, comme un cerf-volant balanc dans les airs. Ce beau brick
courait des bordes vers le sud; et, tantt il se drobait aux yeux du
gnral, en disparaissant derrire la colonne droite dont l'ombre se
projetait fantastiquement sur les eaux, et tantt il se montrait, en se
relevant avec grce et fuyant. Chaque fois qu'Hlne pouvait apercevoir
son pre, elle agitait son mouchoir pour le saluer encore. Bientt le
Saint-Ferdinand coula, en produisant un bouillonnement aussitt effac
par l'Ocan. Il ne resta plus alors de toute cette scne qu'un nuage
balanc par la brise. L'Othello tait loin; la chaloupe s'approchait de
terre; le nuage s'interposa entre cette frle embarcation et le brick.
La dernire fois que le gnral aperut sa fille, ce fut  travers une
crevasse de cette fume ondoyante. Vision prophtique! Le mouchoir
blanc, la robe se dtachaient seuls sur ce fond de bistre. Entre l'eau
verte et le ciel bleu, le brick ne se voyait mme pas. Hlne n'tait
plus qu'un point imperceptible, une ligne dlie, gracieuse, un ange
dans le ciel, une ide, un souvenir.

Aprs avoir rtabli sa fortune, le marquis mourut puis de fatigue.
Quelques mois aprs sa mort, en 1833, la marquise fut oblige de mener
Mona aux eaux des Pyrnes. La capricieuse enfant voulut voir les
beauts de ces montagnes. Elle revint aux Eaux, et  son retour il se
passa l'horrible scne que voici.

--Mon Dieu, dit Mona, nous avons bien mal fait, ma mre, de ne pas
rester quelques jours de plus dans les montagnes! Nous y tions bien
mieux qu'ici. Avez-vous entendu les gmissements continuels de ce
maudit enfant et les bavardages de cette malheureuse femme qui parle
sans doute en patois, car je n'ai pas compris un seul mot de ce qu'elle
disait? Quelle espce de gens nous a-t-on donns pour voisins! Cette
nuit est une des plus affreuses que j'aie passes de ma vie.

--Je n'ai rien entendu, rpondit la marquise; mais, ma chre enfant,
je vais voir l'htesse, lui demander la chambre voisine, nous serons
seules dans cet appartement, et n'aurons plus de bruit. Comment te
trouves-tu ce matin? Es-tu fatigue?

En disant ces dernires phrases, la marquise s'tait leve pour venir
prs du lit de Mona.

--Voyons, lui dit-elle en cherchant la main de sa fille.

--Oh! laisse-moi, ma mre, rpondit Mona, tu as froid.

A ces mots la jeune fille se roula dans son oreiller par un mouvement
de bouderie, mais si gracieux, qu'il tait difficile  une mre de s'en
offenser. En ce moment, une plainte, dont l'accent doux et prolong
devait dchirer le coeur d'une femme, retentit dans la chambre voisine.

--Mais si tu as entendu cela pendant toute la nuit, pourquoi ne m'as-tu
pas veille? nous aurions... Un gmissement plus profond que tous les
autres interrompit la marquise, qui s'cria:--Il y a l quelqu'un qui
se meurt! Et elle sortit vivement.

--Envoie-moi Pauline! cria Mona, je vais m'habiller.

La marquise descendit promptement et trouva l'htesse dans la cour au
milieu de quelques personnes qui paraissaient l'couter attentivement.

--Madame, vous avez mis prs de nous une personne qui parat souffrir
beaucoup...

--Ah! ne m'en parlez pas! s'cria la matresse de l'htel, je viens
d'envoyer chercher le maire. Figurez-vous que c'est une femme, une
pauvre malheureuse qui y est arrive hier au soir,  pied; elle vient
d'Espagne, elle est sans passe-port et sans argent. Elle portait sur
son dos un petit enfant qui se meurt. Je n'ai pas pu me dispenser de la
recevoir ici. Ce matin, je suis alle moi-mme la voir; car hier, quand
elle a dbarqu ici, elle m'a fait une peine affreuse. Pauvre petite
femme! elle tait couche avec son enfant, et tous deux se dbattaient
contre la mort.

--Madame, m'a-t-elle dit en tirant un anneau d'or de son doigt, je ne
possde plus que cela, prenez-le pour vous payer; ce sera suffisant,
je ne ferai pas long sjour ici. Pauvre petit! nous allons mourir
ensemble, qu'elle dit en regardant son enfant. Je lui ai pris son
anneau, je lui ai demand qui elle tait; mais elle n'a jamais voulu me
dire son nom... Je viens d'envoyer chercher le mdecin et monsieur le
maire.

--Mais, s'cria la marquise, donnez-lui tous les secours qui pourront
lui tre ncessaires. Mon Dieu! peut-tre est-il encore temps de la
sauver! Je vous paierai tout ce qu'elle dpensera...

--Ah! madame, elle a l'air d'tre joliment fire, et je ne sais pas si
elle voudra.

--Je vais aller la voir...

Et aussitt la marquise monta chez l'inconnue sans penser au mal que
sa vue pouvait faire  cette femme dans un moment o on la disait
mourante, car elle tait encore en deuil. La marquise plit  l'aspect
de la mourante. Malgr les horribles souffrances qui avaient altr la
belle physionomie d'Hlne, elle reconnut sa fille ane. A l'aspect
d'une femme vtue de noir, Hlne se dressa sur son sant, jeta un
cri de terreur, et retomba lentement sur son lit, lorsque, dans cette
femme, elle retrouva sa mre.

--Ma fille! dit madame d'Aiglemont, que vous faut-il? Pauline!...
Mona!...

--Il ne me faut plus rien, rpondit Hlne d'une voix affaiblie.
J'esprais revoir mon pre; mais votre deuil m'annonce...

Elle n'acheva pas; elle serra son enfant sur son coeur comme pour le
rchauffer, le baisa au front, et lana sur sa mre un regard o le
reproche se lisait encore, quoique tempr par le pardon. La marquise
ne voulut pas voir ce reproche; elle oublia qu'Hlne tait un enfant
conu jadis dans les larmes et le dsespoir, l'enfant du devoir, un
enfant qui avait t cause de ses plus grands malheurs: elle s'avana
doucement vers sa fille ane, en se souvenant seulement qu'Hlne la
premire lui avait fait connatre les plaisirs de la maternit. Les
yeux de la mre taient pleins de larmes; et, en embrassant sa fille,
elle s'cria:--Hlne! ma fille....

Hlne gardait le silence. Elle venait d'aspirer le dernier soupir de
son dernier enfant.

En ce moment Mona, Pauline, sa femme de chambre, l'htesse et un
mdecin entrrent. La marquise tenait la main glace de sa fille dans
les siennes, et la contemplait avec un dsespoir vrai. Exaspre par le
malheur, la veuve du marin, qui venait d'chapper  un naufrage en ne
sauvant de toute sa belle famille qu'un enfant, dit d'une voix horrible
 sa mre:--Tout ceci est votre ouvrage! si vous eussiez t pour moi
ce que...

--Mona, sortez, sortez tous! cria madame d'Aiglemont en touffant la
voix d'Hlne par les clats de la sienne.

--Par grce, ma fille, reprit-elle, ne renouvelons pas en ce moment les
tristes combats...

--Je me tairai, rpondit Hlne en faisant un effort surnaturel. Je
suis mre, je sais que Mona ne doit pas... O est mon enfant?

Mona rentra, pousse par la curiosit.

--Ma soeur, dit cette enfant gte, le mdecin....

--Tout est inutile, reprit Hlne. Ah! pourquoi ne suis-je pas morte 
seize ans, quand je voulais me tuer! Le bonheur ne se trouve jamais en
dehors des lois... Mona... tu...

Elle mourut en penchant sa tte sur celle de son enfant, qu'elle avait
serr convulsivement.

--Ta soeur voulait sans doute te dire, Mona, reprit madame
d'Aiglemont, lorsqu'elle fut rentre dans sa chambre, o elle fondit en
larmes, que le bonheur ne se trouve jamais, pour une fille, dans une
vie romanesque, en dehors des ides reues, et, surtout, loin de sa
mre.




VI

LA VIEILLESSE D'UNE MRE COUPABLE.


Pendant l'un des premiers jours du mois de juin 1842, une dame
d'environ cinquante ans, mais qui paraissait encore plus vieille que
ne le comportait son ge vritable, se promenait au soleil,  l'heure
de midi, le long d'une alle, dans le jardin d'un grand htel situ
rue Plumet,  Paris. Aprs avoir fait deux ou trois fois le tour du
sentier lgrement sinueux o elle restait pour ne pas perdre de vue
les fentres d'un appartement qui semblait attirer toute son attention,
elle vint s'asseoir sur un de ces fauteuils  demi champtres qui se
fabriquent avec de jeunes branches d'arbres garnies de leur corce. De
la place o se trouvait ce sige lgant, la dame pouvait embrasser
par une des grilles d'enceinte et les boulevards intrieurs, au milieu
desquels est pos l'admirable dme des Invalides, qui lve sa coupole
d'or parmi les ttes d'un millier d'ormes, admirable paysage, et
l'aspect moins grandiose de son jardin termin par la faade grise
d'un des plus beaux htels du faubourg Saint-Germain. L tout tait
silencieux, les jardins voisins, les boulevards, les Invalides; car,
dans ce noble quartier, le jour ne commence gure qu' midi. A moins de
quelque caprice,  moins qu'une jeune dame ne veuille monter  cheval,
ou qu'un vieux diplomate n'ait un protocole  refaire,  cette heure,
valets et matres, tout dort, ou tout se rveille.

La vieille dame si matinale tait la marquise d'Aiglemont, mre de
madame de Saint-Hreen,  qui ce bel htel appartenait. La marquise
s'en tait prive pour sa fille,  qui elle avait donn toute sa
fortune, en ne se rservant qu'une pension viagre. La comtesse Mona
de Saint-Hreen tait le dernier enfant de madame d'Aiglemont. Pour
lui faire pouser l'hritier d'une des plus illustres maisons de
France, la marquise avait tout sacrifi. Rien n'tait plus naturel:
elle avait successivement perdu deux fils: l'un, Gustave marquis
d'Aiglemont, tait mort du cholra; l'autre, Abel, avait succomb dans
l'affaire de la Macta. Gustave laissa des enfants et une veuve. Mais
l'affection assez tide que madame d'Aiglemont avait porte  ses deux
fils s'tait encore affaiblie en passant  ses petits-enfants. Elle se
comportait poliment avec madame d'Aiglemont la jeune; mais elle s'en
tenait au sentiment superficiel que le bon got et les convenances
nous prescrivent de tmoigner  nos proches. La fortune de ses enfants
morts ayant t parfaitement rgle, elle avait rserv pour sa chre
Mona ses conomies et ses biens propres. Mona, belle et ravissante
depuis son enfance, avait toujours t pour madame d'Aiglemont l'objet
d'une de ces prdilections innes ou involontaires chez les mres de
famille; fatales sympathies qui semblent inexplicables, ou que les
observateurs savent trop bien expliquer. La charmante figure de Mona,
le son de voix de cette fille chrie, ses manires, sa dmarche, sa
physionomie, ses gestes, tout en elle rveillait chez la marquise les
motions les plus profondes qui puissent animer, troubler ou charmer
le coeur d'une mre. Le principe de sa vie prsente, de sa vie du
lendemain, de sa vie passe, tait dans le coeur de cette jeune femme,
o elle avait jet tous ses trsors. Mona avait heureusement survcu 
quatre enfants, ses ans. Madame d'Aiglemont avait en effet perdu, de
la manire la plus malheureuse, disaient les gens du monde, une fille
charmante dont la destine tait presque inconnue, et un petit garon,
enlev  cinq ans par une horrible catastrophe. La marquise vit sans
doute un prsage du ciel dans le respect que le sort semblait avoir
pour la fille de son coeur, et n'accordait que de faibles souvenirs 
ses enfants dj tombs selon les caprices de la mort, et qui restaient
au fond de son me, comme ces tombeaux levs dans un champ de
bataille, mais que les fleurs des champs ont presque fait disparatre.
Le monde aurait pu demander  la marquise un compte svre de cette
insouciance et de cette prdilection; mais le monde de Paris est
entran par un tel torrent d'vnements, de modes, d'ides nouvelles,
que toute la vie de madame d'Aiglemont devait y tre en quelque sorte
oublie. Personne ne songeait  lui faire un crime d'une froideur,
d'un oubli qui n'intressaient personne, tandis que sa vive tendresse
pour Mona intressait beaucoup de gens, et avait toute la saintet
d'un prjug. D'ailleurs, la marquise allait peu dans le monde; et,
pour la plupart des familles qui la connaissaient, elle paraissait
bonne, douce, pieuse, indulgente. Or, ne faut-il pas avoir un intrt
bien vif pour aller au del de ces apparences dont se contente la
socit? Puis, que ne pardonne-t-on pas aux vieillards lorsqu'ils
s'effacent comme des ombres et ne veulent plus tre qu'un souvenir?
Enfin, madame d'Aiglemont tait un modle complaisamment cit par les
enfants  leurs pres, par les gendres  leurs belles-mres. Elle
avait, avant le temps, donn ses biens  Mona, contente du bonheur
de la jeune comtesse, et ne vivant que par elle et pour elle. Si des
vieillards prudents, des oncles chagrins blmaient cette conduite en
disant:--Madame d'Aiglemont se repentira peut-tre quelque jour de
s'tre dessaisie de sa fortune en faveur de sa fille; car si elle
connat bien le coeur de madame de Saint-Hreen, peut-elle tre aussi
sre de la moralit de son gendre? c'tait contre ces prophtes un
_tolle_ gnral; et, de toutes parts, pleuvaient des loges pour Mona.

--Il faut rendre cette justice  madame de Saint-Hreen, disait une
jeune femme, que sa mre n'a rien trouv de chang autour d'elle.
Madame d'Aiglemont est admirablement bien loge; elle a une voiture 
ses ordres, et peut aller partout dans le monde comme auparavant...

--Except aux Italiens, rpondait tout bas un vieux parasite, un de ces
gens qui se croient en droit d'accabler leurs amis d'pigrammes sous
prtexte de faire preuve d'indpendance. La douairire n'aime gure que
la musique, en fait de choses trangres  son enfant gt. Elle a t
si bonne musicienne dans son temps! Mais comme la loge de la comtesse
est toujours envahie par de jeunes papillons, et qu'elle y gnerait
cette petite personne, de qui l'on parle dj comme d'une grande
coquette, la pauvre mre ne va jamais aux Italiens.

--Madame de Saint-Hreen, disait une fille  marier, a pour sa mre des
soires dlicieuses, un salon o va tout Paris.

--Un salon o personne ne fait attention  la marquise, rpondait le
parasite.

--Le fait est que madame d'Aiglemont n'est jamais seule, disait un fat
en appuyant le parti des jeunes dames.

--Le matin, rpondait le vieil observateur  voix basse, le matin, la
chre Mona dort. A quatre heures, la chre Mona est au bois. Le soir,
la chre Mona va au bal ou aux Bouffes... Mais il est vrai que madame
d'Aiglemont a la ressource de voir sa chre fille pendant qu'elle
s'habille, ou durant le dner lorsque la chre Mona dne par hasard
avec sa chre mre.--Il n'y a pas encore huit jours, monsieur, dit le
parasite en prenant par le bras un timide prcepteur, nouveau-venu dans
la maison o il se trouvait, que je vis cette pauvre mre triste et
seule au coin de son feu.--Qu'avez-vous? lui demandai-je. La marquise
me regarda en souriant, mais elle avait certes pleur.--Je pensais, me
disait-elle, qu'il est bien singulier de me trouver seule, aprs avoir
eu cinq enfants; mais cela est dans notre destine! Et puis, je suis
heureuse quand je sais que Mona s'amuse! Elle pouvait se confier 
moi, qui, jadis, ai connu son mari. C'tait un pauvre homme, et il a
t bien heureux de l'avoir pour femme; il lui devait certes sa pairie
et sa charge  la cour de Charles X.

Mais il se glisse tant d'erreurs dans les conversations du monde, il
s'y fait avec lgret des maux si profonds, que l'historien des moeurs
est oblig de sagement peser les assertions insouciamment mises par
tant d'insouciants. Enfin, peut-tre ne doit-on jamais prononcer qui a
tort ou raison de l'enfant ou de la mre. Entre ces deux coeurs, il n'y
a qu'un seul juge possible. Ce juge est Dieu! Dieu qui, souvent, assied
sa vengeance au sein des familles, et se sert ternellement des enfants
contre les mres, des pres contre les fils, des peuples contre les
rois, des princes contre les nations, de tout contre tout; remplaant
dans le monde moral les sentiments par les sentiments, comme les jeunes
feuilles poussent les vieilles au printemps; agissant en vue d'un ordre
immuable, d'un but  lui seul connu. Sans doute, chaque chose va dans
son sein, ou, mieux encore, elle y retourne.

Ces religieuses penses, si naturelles au coeur des vieillards,
flottaient parses dans l'me de madame d'Aiglemont; elles y taient 
demi lumineuses, tantt abmes, tantt dployes compltement, comme
des fleurs tourmentes  la surface des eaux pendant une tempte. Elle
s'tait assise, lasse, affaiblie par une longue mditation, par une de
ces rveries au milieu desquelles toute la vie se dresse, se droule
aux yeux de ceux qui pressentent la mort.

Cette femme, vieille avant le temps, et t, pour quelque pote
passant sur le boulevard, un tableau curieux. A la voir assise 
l'ombre grle d'un acacia, l'ombre d'un acacia  midi, tout le monde
et su lire une des mille choses crites sur ce visage ple et
froid, mme au milieu des chauds rayons du soleil. Sa figure pleine
d'expression reprsentait quelque chose de plus grave encore que ne
l'est une vie  son dclin, ou de plus profond qu'une me affaisse par
l'exprience. Elle tait un de ces types qui, entre mille physionomies
ddaignes parce qu'elles sont sans caractre, vous arrtent un moment,
vous font penser; comme, entre les mille tableaux d'un Muse, vous tes
fortement impressionn, soit par la tte sublime o Murillo peignit la
douleur maternelle, soit par le visage de Batrix Cinci o le Guide
sut peindre la plus touchante innocence au fond du plus pouvantable
crime, soit par la sombre face de Philippe II o Vlasquez a pour
toujours imprim la majestueuse terreur que doit inspirer la royaut.
Certaines figures humaines sont de despotiques images qui vous parlent,
vous interrogent, qui rpondent  vos penses secrtes, et font mme
des pomes entiers. Le visage glac de madame d'Aiglemont tait une de
ces posies terribles, une de ces faces rpandues par milliers dans la
divine Comdie de Dante Alighieri.

Pendant la rapide saison o la femme reste en fleur, les caractres de
sa beaut servent admirablement bien la dissimulation  laquelle sa
faiblesse naturelle et nos lois sociales la condamnent. Sous le riche
coloris de son visage frais, sous le feu de ses yeux, sous le rseau
gracieux de ses traits si fins, de tant de lignes multiplies, courbes
ou droites, mais pures et parfaitement arrtes, toutes ses motions
peuvent demeurer secrtes: la rougeur alors ne rvle rien en colorant
encore des couleurs dj si vives; tous les foyers intrieurs se mlent
alors si bien  la lumire de ces yeux flamboyants de vie, que la
flamme passagre d'une souffrance n'y apparat que comme une grce de
plus. Aussi rien n'est-il si discret qu'un jeune visage, parce que rien
n'est plus immobile. La figure d'une jeune femme a le calme, le poli,
la fracheur de la surface d'un lac. La physionomie des femmes ne
commence qu' trente ans. Jusques  cet ge, le peintre ne trouve dans
leurs visages que du rose et du blanc, des sourires et des expressions
qui rptent une mme pense, pense de jeunesse et d'amour, pense
uniforme et sans profondeur; mais, dans la vieillesse, tout chez la
femme a parl, les passions se sont incrustes sur son visage; elle
a t amante, pouse, mre; les expressions les plus violentes de
la joie et de la douleur ont fini par grimer, torturer ses traits,
par s'y empreindre en mille rides, qui toutes ont un langage; et une
tte de femme devient alors sublime d'horreur, belle de mlancolie,
ou magnifique de calme; s'il est permis de poursuivre cette trange
mtaphore, le lac dessch laisse voir alors les traces de tous les
torrents qui l'ont produit: une tte de vieille femme n'appartient
plus alors ni au monde qui, frivole, est effray d'y apercevoir la
destruction de toutes les ides d'lgance auxquelles il est habitu,
ni aux artistes vulgaires qui n'y dcouvrent rien; mais aux vrais
potes,  ceux qui ont le sentiment d'un beau indpendant de toutes les
conventions sur lesquelles reposent tant de prjugs en fait d'art et
de beaut.

Quoique madame d'Aiglemont portt sur sa tte une capote  la mode, il
tait facile de voir que sa chevelure, jadis noire, avait t blanchie
par de cruelles motions; mais la manire dont elle la sparait
en deux bandeaux trahissait son bon got, rvlait les gracieuses
habitudes de la femme lgante, et dessinait parfaitement son front
fltri, rid, dans la forme duquel se retrouvaient quelques traces
de son ancien clat. La coupe de sa figure, la rgularit de ses
traits donnaient une ide, faible  la vrit, de la beaut dont elle
avait d tre orgueilleuse; mais ces indices accusaient encore mieux
les douleurs, qui avaient t assez aigus pour creuser ce visage,
pour en desscher les tempes, en rentrer les joues, en meurtrir les
paupires et les dgarnir de cils, cette grce du regard. Tout tait
silencieux en cette femme: sa dmarche et ses mouvements avaient cette
lenteur grave et recueillie qui imprime le respect. Sa modestie,
change en timidit, semblait tre le rsultat de l'habitude, qu'elle
avait prise depuis quelques annes, de s'effacer devant sa fille;
puis sa parole tait rare, douce, comme celle de toutes les personnes
forces de rflchir, de se concentrer, de vivre en elles-mmes. Cette
attitude et cette contenance inspiraient un sentiment indfinissable,
qui n'tait ni la crainte ni la compassion, mais dans lequel se
fondaient mystrieusement toutes les ides que rveillent ces diverses
affections. Enfin la nature de ses rides, la manire dont son visage
tait pliss, la pleur de son regard endolori, tout tmoignait
loquemment de ces larmes qui, dvores par le coeur, ne tombent jamais
 terre. Les malheureux accoutums  contempler le ciel pour en appeler
 lui des maux de leur vie eussent facilement reconnu dans les yeux de
cette mre les cruelles habitudes d'une prire faite  chaque instant
du jour, et les lgers vestiges de ces meurtrissures secrtes qui
finissent par dtruire les fleurs de l'me et jusqu'au sentiment de la
maternit. Les peintres ont des couleurs pour ces portraits, mais les
ides et les paroles sont impuissantes pour les traduire fidlement;
il s'y rencontre, dans les tons du teint, dans l'air de la figure, des
phnomnes inexplicables que l'me saisit par la vue, mais le rcit
des vnements auxquels sont dus de si terribles bouleversements de
physionomie est la seule ressource qui reste au pote pour les faire
comprendre. Cette figure annonait un orage calme et froid, un secret
combat entre l'hrosme de la douleur maternelle et l'infirmit de nos
sentiments, qui sont finis comme nous-mmes et o rien ne se trouve
d'infini. Ces souffrances sans cesse refoules avaient produit  la
longue je ne sais quoi de morbide en cette femme. Sans doute quelques
motions trop violentes avaient physiquement altr ce coeur maternel,
et quelque maladie, un anvrisme peut-tre, menaait lentement cette
femme  son insu. Les peines vraies sont en apparence si tranquilles
dans le lit profond qu'elles se sont fait, o elles semblent dormir,
mais o elles continuent  corroder l'me comme cet pouvantable
acide qui perce le cristal! En ce moment deux larmes sillonnrent les
joues de la marquise, et elle se leva comme si quelque rflexion plus
poignante que toutes les autres l'et vivement blesse. Elle avait
sans doute jug l'avenir de Mona. Or, en prvoyant les douleurs qui
attendaient sa fille, tous les malheurs de sa propre vie lui taient
retombs sur le coeur.

La situation de cette mre sera comprise en expliquant celle de sa
fille.

Le comte de Saint-Hreen tait parti depuis environ six mois pour
accomplir une mission politique. Pendant cette absence, Mona, qui
 toutes les vanits de la petite-matresse joignait les capricieux
vouloirs de l'enfant gt, s'tait amuse, par tourderie ou pour
obir aux mille coquetteries de la femme, et peut-tre pour en essayer
le pouvoir,  jouer avec la passion d'un homme habile, mais sans
coeur, se disant ivre d'amour, de cet amour avec lequel se combinent
toutes les petites ambitions sociales et vaniteuses du fat. Madame
d'Aiglemont,  laquelle une longue exprience avait appris  connatre
la vie,  juger les hommes,  redouter le monde, avait observ les
progrs de cette intrigue et pressentait la perte de sa fille en la
voyant tombe entre les mains d'un homme  qui rien n'tait sacr.
N'y avait-il pas pour elle quelque chose d'pouvantable  rencontrer
_un rou_ dans l'homme que Mona coutait avec plaisir? Son enfant
chrie se trouvait donc au bord d'un abme. Elle en avait une
horrible certitude, et n'osait l'arrter, car elle tremblait devant
la comtesse. Elle savait d'avance que Mona n'couterait aucun de ses
sages avertissements; elle n'avait aucun pouvoir sur cette me, de
fer pour elle et toute moelleuse pour les autres. Sa tendresse l'et
porte  s'intresser aux malheurs d'une passion justifie par les
nobles qualits du sducteur, mais sa fille suivait un mouvement de
coquetterie; et la marquise mprisait le comte Alfred de Vandenesse,
sachant qu'il tait homme  considrer sa lutte avec Mona comme une
partie d'checs. Quoique Alfred de Vandenesse ft horreur  cette
malheureuse mre, elle tait oblige d'ensevelir dans le pli le plus
profond de son coeur les raisons suprmes de son aversion. Elle tait
intimement lie avec le marquis de Vandenesse, pre d'Alfred, et cette
amiti, respectable aux yeux du monde, autorisait le jeune homme 
venir familirement chez madame de Saint-Hreen, pour laquelle il
feignait une passion conue ds l'enfance. D'ailleurs, en vain madame
d'Aiglemont se serait-elle dcide  jeter entre sa fille et Alfred de
Vandenesse une terrible parole qui les et spars; elle tait certaine
de n'y pas russir, malgr la puissance de cette parole, qui l'et
dshonore aux yeux de sa fille. Alfred avait trop de corruption, Mona
trop d'esprit pour croire  cette rvlation, et la jeune vicomtesse
l'et lude en la traitant de ruse maternelle. Madame d'Aiglemont
avait bti son cachot de ses propres mains et s'y tait mure elle-mme
pour y mourir en voyant se perdre la belle vie de Mona, cette vie
devenue sa gloire, son bonheur et sa consolation, une existence pour
elle mille fois plus chre que la sienne. Horribles souffrances,
incroyables, sans langage! abmes sans fond!

Elle attendait impatiemment le lever de sa fille, et nanmoins elle
le redoutait, semblable au malheureux condamn  mort qui voudrait
en avoir fini avec la vie, et qui cependant a froid en pensant au
bourreau. La marquise avait rsolu de tenter un dernier effort;
mais elle craignait peut-tre moins d'chouer dans sa tentative
que de recevoir encore une de ces blessures si douloureuses  son
coeur qu'elles avaient puis tout son courage. Son amour de mre en
tait arriv l: aimer sa fille, la redouter, apprhender un coup
de poignard et aller au-devant. Le sentiment maternel est si large
dans les coeurs aimants qu'avant d'arriver  l'indiffrence une mre
doit mourir ou s'appuyer sur quelque grande puissance, la religion ou
l'amour. Depuis son lever, la fatale mmoire de la marquise lui avait
retrac plusieurs de ces faits, petits en apparence, mais qui dans
la vie morale sont de grands vnements. En effet, parfois un geste
enferme tout un drame, l'accent d'une parole dchire toute une vie,
l'indiffrence d'un regard tue la plus heureuse passion. La marquise
d'Aiglemont avait malheureusement vu trop de ces gestes, entendu trop
de ces paroles, reu trop de ces regards affreux  l'me, pour que
ses souvenirs pussent lui donner des esprances. Tout lui prouvait
qu'Alfred l'avait perdue dans le coeur de sa fille, o elle restait,
elle, la mre, moins comme un plaisir que comme un devoir. Mille
choses, des riens mme lui attestaient la conduite dtestable de la
comtesse envers elle, ingratitude que la marquise regardait peut-tre
comme une punition. Elle cherchait des excuses  sa fille dans les
desseins de la Providence, afin de pouvoir encore adorer la main qui
la frappait. Pendant cette matine elle se souvint de tout, et tout
la frappa de nouveau si vivement au coeur que sa coupe, remplie de
chagrins, devait dborder si la plus lgre peine y tait jete. Un
regard froid pouvait tuer la marquise. Il est difficile de peindre ces
faits domestiques, mais quelques-uns suffiront peut-tre  les indiquer
tous. Ainsi la marquise, tant devenue un peu sourde, n'avait jamais
pu obtenir de Mona qu'elle levt la voix pour elle; et le jour o,
dans la navet de l'tre souffrant, elle pria sa fille de rpter
une phrase dont elle n'avait rien saisi, la comtesse obit, mais avec
un air de mauvaise grce qui ne permit pas  madame d'Aiglemont de
ritrer sa modeste prire. Depuis ce jour, quand Mona racontait un
vnement ou parlait, la marquise avait soin de s'approcher d'elle;
mais souvent la comtesse paraissait ennuye de l'infirmit qu'elle
reprochait tourdiment  sa mre. Cet exemple, pris entre mille, ne
pouvait frapper que le coeur d'une mre. Toutes ces choses eussent
chapp peut-tre  un observateur, car c'tait des nuances insensibles
pour d'autres yeux que ceux d'une femme. Ainsi madame d'Aiglemont
ayant un jour dit  sa fille que la princesse de Cadignan tait venue
la voir, Mona s'cria simplement:--Comment! elle est venue pour
vous! L'air dont ces paroles furent dites, l'accent que la comtesse
y mit, peignaient par de lgres teintes un tonnement, un mpris
lgant qui ferait trouver aux coeurs toujours jeunes et tendres de la
philanthropie dans la coutume en vertu de laquelle les sauvages tuent
leurs vieillards quand ils ne peuvent plus se tenir  la branche d'un
arbre fortement secou. Madame d'Aiglemont se leva, sourit, et alla
pleurer en secret. Les gens bien levs, et les femmes surtout, ne
trahissent leurs sentiments que par des touches imperceptibles, mais
qui n'en font pas moins deviner les vibrations de leurs coeurs  ceux
qui peuvent retrouver dans leur vie des situations analogues  celle
de cette mre meurtrie. Accable par ses souvenirs, madame d'Aiglemont
retrouva l'un de ces faits microscopiques si piquants, si cruels, o
elle n'avait jamais mieux vu qu'en ce moment le mpris atroce cach
sous des sourires. Mais ses larmes se schrent quand elle entendit
ouvrir les persiennes de la chambre o reposait sa fille. Elle accourut
en se dirigeant vers les fentres par le sentier qui passait le long de
la grille devant laquelle elle tait nagure assise. Tout en marchant,
elle remarqua le soin particulier que le jardinier avait mis  ratisser
le sable de cette alle, assez mal tenue depuis peu de temps. Quand
madame d'Aiglemont arriva sous les fentres de sa fille, les persiennes
se refermrent brusquement.

--Mona, dit-elle.

Point de rponse.

--Madame la comtesse est dans le petit salon, dit la femme de chambre
de Mona quand la marquise rentre au logis demanda si sa fille tait
leve.

Madame d'Aiglemont avait le coeur trop plein et la tte trop fortement
proccupe pour rflchir en ce moment sur des circonstances si
lgres; elle passa promptement dans le petit salon o elle trouva la
comtesse en peignoir, un bonnet ngligemment jet sur une chevelure en
dsordre, les pieds dans ses pantoufles, ayant la clef de sa chambre
dans sa ceinture, le visage empreint de penses presque orageuses et
des couleurs animes. Elle tait assise sur un divan, et paraissait
rflchir.

--Pourquoi vient-on? dit-elle d'une voix dure. Ah! c'est vous, ma mre,
reprit-elle d'un air distrait aprs s'tre interrompue elle-mme.

--Oui, mon enfant, c'est ta mre...

L'accent avec lequel madame d'Aiglemont pronona ces paroles peignit
une effusion de coeur et une motion intime, dont il serait difficile
de donner une ide sans employer le mot de saintet. Elle avait en
effet si bien revtu le caractre sacr d'une mre, que sa fille en fut
frappe, et se tourna vers elle par un mouvement qui exprimait  la
fois le respect, l'inquitude et le remords. La marquise ferma la porte
de ce salon, o personne ne pouvait entrer sans faire du bruit dans les
pices prcdentes. Cet loignement garantissait de toute indiscrtion.

--Ma fille, dit la marquise, il est de mon devoir de t'clairer sur
une des crises les plus importantes dans notre vie de femme, et dans
laquelle tu te trouves  ton insu peut-tre, mais dont je viens te
parler moins en mre qu'en amie. En te mariant, tu es devenue libre de
tes actions, tu n'en dois compte qu' ton mari; mais je t'ai si peu
fait sentir l'autorit maternelle (et ce fut un tort peut-tre), que je
me crois en droit de me faire couter de toi, une fois au moins, dans
la situation grave o tu dois avoir besoin de conseils. Songe, Mona,
que je t'ai marie  un homme d'une haute capacit, de qui tu peux tre
fire, que...

--Ma mre, s'cria Mona d'un air mutin et en l'interrompant, je sais
ce que vous venez me dire... Vous allez me prcher au sujet d'Alfred....

--Vous ne devineriez pas si bien, Mona, reprit gravement la marquise
en essayant de retenir ses larmes, si vous ne sentiez pas...

--Quoi? dit-elle d'un air presque hautain. Mais, ma mre, en vrit....

--Mona, s'cria madame d'Aiglemont en faisant un effort
extraordinaire, il faut que vous entendiez attentivement ce que je dois
vous dire....

--J'coute, dit la comtesse en se croisant les bras et affectant une
impertinente soumission. Permettez-moi, ma mre, dit-elle avec un
sang-froid incroyable, de sonner Pauline pour la renvoyer...

Elle sonna.

--Ma chre enfant, Pauline ne peut pas entendre...

--Maman, reprit la comtesse d'un air srieux, et qui aurait d paratre
extraordinaire  la mre, je dois... Elle s'arrta, la femme de chambre
arrivait.--Pauline, allez _vous-mme_ chez Baudran savoir pourquoi je
n'ai pas encore mon chapeau...

Elle se rassit et regarda sa mre avec attention. La marquise, dont le
coeur tait gonfl, les yeux secs, et qui ressentait alors une de ces
motions dont la douleur ne peut tre comprise que par les mres, prit
la parole pour instruire Mona du danger qu'elle courait. Mais, soit
que la comtesse se trouvt blesse des soupons que sa mre concevait
sur le fils du marquis de Vandenesse, soit qu'elle ft en proie  l'une
de ces folies incomprhensibles dont le secret est dans l'inexprience
de toutes les jeunesses, elle profita d'une pause faite par sa mre
pour lui dire en riant d'un rire forc:--Maman, je ne te croyais
jalouse que du pre....

A ce mot, madame d'Aiglemont ferma les yeux, baissa la tte et poussa
le plus lger de tous les soupirs. Elle jeta son regard en l'air, comme
pour obir au sentiment invincible qui nous fait invoquer Dieu dans les
grandes crises de la vie, et dirigea sur sa fille ses yeux pleins d'une
majest terrible, empreints aussi d'une profonde douleur.

--Ma fille, dit-elle d'une voix gravement altre, vous avez t plus
impitoyable envers votre mre que ne le fut l'homme offens par elle,
plus que ne le sera Dieu peut-tre.

Madame d'Aiglemont se leva; mais arrive  la porte, elle se retourna,
ne vit que de la surprise dans les yeux de sa fille, sortit et put
aller jusque dans le jardin, o ses forces l'abandonnrent. L,
ressentant au coeur de fortes douleurs, elle tomba sur un banc. Ses
yeux, qui erraient sur le sable, y aperurent la rcente empreinte
d'un pas d'homme, dont les bottes avaient laiss des marques
trs-reconnaissables. Sans aucun doute, sa fille tait perdue, elle
crut comprendre alors le motif de la commission donne  Pauline.
Cette ide cruelle fut accompagne d'une rvlation plus odieuse
que ne l'tait tout le reste. Elle supposa que le fils du marquis
de Vandenesse avait dtruit dans le coeur de Mona ce respect d
par une fille  sa mre. Sa souffrance s'accrut, elle s'vanouit
insensiblement, et demeura comme endormie. La jeune comtesse trouva que
sa mre s'tait permis de lui donner _un coup de boutoir_ un peu sec,
et pensa que le soir une caresse ou quelques attentions feraient les
frais du raccommodement. Entendant un cri de femme dans le jardin, elle
se pencha ngligemment au moment o Pauline, qui n'tait pas encore
sortie, appelait au secours, et tenait la marquise dans ses bras.

--N'effrayez pas ma fille, fut le dernier mot que pronona cette mre.

Mona vit transporter sa mre, ple, inanime, respirant avec
difficult, mais agitant les bras comme si elle voulait ou lutter
ou parler. Atterre par ce spectacle, Mona suivit sa mre, aida
silencieusement  la coucher sur son lit et  la dshabiller. Sa faute
l'accabla. En ce moment suprme, elle connut sa mre, et ne pouvait
plus rien rparer. Elle voulut tre seule avec elle; et quand il n'y
eut plus personne dans la chambre, qu'elle sentit le froid de cette
main pour elle toujours caressante, elle fondit en larmes. Rveille
par ces pleurs, la marquise put encore regarder sa chre Mona; puis,
au bruit de ses sanglots, qui semblaient vouloir briser ce sein dlicat
et en dsordre, elle contempla sa fille en souriant. Ce sourire
prouvait  cette jeune parricide que le coeur d'une mre est un abme
au fond duquel se trouve toujours un pardon. Aussitt que l'tat de la
marquise fut connu, des gens  cheval avaient t expdis pour aller
chercher le mdecin, le chirurgien et les petits-enfants de madame
d'Aiglemont. La jeune marquise et ses enfants arrivrent en mme temps
que les gens de l'art et formrent une assemble assez imposante,
silencieuse, inquite,  laquelle se mlrent les domestiques. La
jeune marquise, qui n'entendait aucun bruit, vint frapper doucement
 la porte de la chambre. A ce signal, Mona, rveille sans doute
dans sa douleur, poussa brusquement les deux battants, jeta des yeux
hagards sur cette assemble de famille et se montra dans un dsordre
qui parlait plus haut que le langage. A l'aspect de ce remords
vivant chacun resta muet. Il tait facile d'apercevoir les pieds
de la marquise roides et tendus convulsivement sur le lit de mort.
Mona s'appuya sur la porte, regarda ses parents, et dit d'une voix
creuse:--_J'ai perdu ma mre!_


Paris, 1828-1842.


FIN.




LE CONTRAT DE MARIAGE.

DDI A G. ROSSINI.


Monsieur de Manerville le pre tait un bon gentilhomme normand bien
connu du marchal de Richelieu, qui lui fit pouser une des plus riches
hritires de Bordeaux dans le temps o le vieux duc y alla trner
en sa qualit de gouverneur de Guienne. Le Normand vendit les terres
qu'il possdait en Bessin et se fit Gascon, sduit par la beaut du
chteau de Lanstrac, dlicieux sjour qui appartenait  sa femme.
Dans les derniers jours du rgne de Louis XV, il acheta la charge de
major des Gardes de la Porte, et vcut jusqu'en 1813, aprs avoir fort
heureusement travers la rvolution. Voici comment. Il alla vers la
fin de l'anne 1790  la Martinique, o sa femme avait des intrts,
et confia la gestion de ses biens de Gascogne  un honnte clerc de
notaire, appel Mathias, qui donnait alors dans les ides nouvelles.
A son retour, le comte de Manerville trouva ses proprits intactes
et profitablement gres. Ce savoir-faire tait un fruit produit par
la greffe du Gascon sur le Normand. Madame de Manerville mourut en
1810. Instruit de l'importance des intrts par les dissipations de
sa jeunesse et, comme beaucoup de vieillards, leur accordant plus
de place qu'ils n'en ont dans la vie, monsieur de Manerville devint
progressivement conome, avare et ladre. Sans songer que l'avarice des
pres prpare la prodigalit des enfants, il ne donna presque rien 
son fils, encore que ce ft un fils unique.

[Illustration: Le bon monsieur MATHIAS.

(LE CONTRAT DE MARIAGE.)]

Paul de Manerville, revenu vers la fin de l'anne 1810 du collge
de Vendme, resta sous la domination paternelle pendant trois
annes. La tyrannie que fit peser sur son hritier un vieillard de
soixante-dix-neuf ans influa ncessairement sur un coeur et sur un
caractre qui n'taient pas forms. Sans manquer de ce courage physique
qui semble tre dans l'air de la Gascogne, Paul n'osa lutter contre son
pre, et perdit cette facult de rsistance qui engendre le courage
moral. Ses sentiments comprims allrent au fond de son coeur, o il
les garda long-temps sans les exprimer; puis plus tard, quand il les
sentit en dsaccord avec les maximes du monde, il put bien penser et
mal agir. Il se serait battu pour un mot, et tremblait  l'ide de
renvoyer un domestique; car sa timidit s'exerait dans les combats
qui demandent une volont constante. Capable de grandes choses pour
fuir la perscution, il ne l'aurait ni prvenue par une opposition
systmatique, ni affronte par un dploiement continu de ses forces.
Lche en pense, hardi en actions, il conserva long-temps cette candeur
secrte qui rend l'homme la victime et la dupe volontaire de choses
contre lesquelles certaines mes hsitent  s'insurger, aimant mieux
les souffrir que de s'en plaindre. Il tait emprisonn dans le vieil
htel de son pre, car il n'avait pas assez d'argent pour frayer avec
les jeunes gens de la ville, il enviait leurs plaisirs sans pouvoir les
partager. Le vieux gentilhomme le menait chaque soir dans une vieille
voiture, trane par de vieux chevaux mal attels, accompagn de ses
vieux laquais mal habills, dans une socit royaliste, compose des
dbris de la noblesse parlementaire et de la noblesse d'pe. Runies
depuis la rvolution pour rsister  l'influence impriale, ces deux
noblesses s'taient transformes en une aristocratie territoriale.
cras par les hautes et mouvantes fortunes des villes maritimes, ce
faubourg Saint-Germain de Bordeaux rpondait par son ddain au faste
qu'talaient alors le commerce, les administrations et les militaires.
Trop jeune pour comprendre les distinctions sociales et les ncessits
caches sous l'apparente vanit qu'elles crent, Paul s'ennuyait au
milieu de ces antiquits, sans savoir que plus tard ses relations de
jeunesse lui assureraient cette prminence aristocratique que la
France aimera toujours. Il trouvait de lgres compensations  la
maussaderie de ses soires dans quelques exercices qui plaisent aux
jeunes gens, car son pre les lui imposait. Pour le vieux gentilhomme,
savoir manier les armes, tre excellent cavalier, jouer  la paume,
acqurir de bonnes manires, enfin la frivole instruction des seigneurs
d'autrefois constituait un jeune homme accompli. Paul faisait donc
tous les matins des armes, allait au mange et tirait le pistolet.
Le reste du temps, il l'employait  lire des romans, car son pre
n'admettait pas les tudes transcendantes par lesquelles se terminent
aujourd'hui les ducations. Une vie si monotone et tu ce jeune
homme, si la mort de son pre ne l'et dlivr de cette tyrannie au
moment o elle tait devenue insupportable. Paul trouva des capitaux
considrables accumuls par l'avarice paternelle, et des proprits
dans le meilleur tat du monde; mais il avait Bordeaux en horreur, et
n'aimait pas davantage Lanstrac, o son pre allait passer tous les
ts et le menait  la chasse du matin au soir.

Ds que les affaires de la succession furent termines, le jeune
hritier avide de jouissances acheta des rentes avec ses capitaux,
laissa la gestion de ses domaines au vieux Mathias, le notaire de
son pre, et passa six annes loin de Bordeaux. Attach d'ambassade
 Naples, d'abord; il alla plus tard comme secrtaire  Madrid, 
Londres, et fit ainsi le tour de l'Europe. Aprs avoir connu le
monde, aprs s'tre dgris de beaucoup d'illusions, aprs avoir
dissip les capitaux liquides que son pre avait amasss, il vint
un moment o, pour continuer son train de vie, Paul dut prendre les
revenus territoriaux que son notaire lui avait accumuls. En ce moment
critique, saisi par une de ces ides prtendues sages, il voulut
quitter Paris, revenir  Bordeaux, diriger ses affaires, mener une vie
de gentilhomme  Lanstrac, amliorer ses terres, se marier, et arriver
un jour  la dputation. Paul tait comte, la noblesse redevenait une
valeur matrimoniale, il pouvait et devait faire un bon mariage. Si
beaucoup de femmes dsirent pouser un titre, beaucoup plus encore
veulent un homme  qui l'entente de la vie soit familire. Or, Paul
avait acquis pour une somme de sept cent mille francs, mange en
six ans, cette charge, qui ne se vend pas et qui vaut mieux qu'une
charge d'agent de change; qui exige aussi de longues tudes, un stage,
des examens, des connaissances, des amis, des ennemis, une certaine
lgance de taille, certaines manires, un nom facile et gracieux 
prononcer; une charge qui d'ailleurs rapporte des bonnes fortunes,
des duels, des paris perdus aux courses, des dceptions, des ennuis,
des travaux, et force plaisirs indigestes. Il tait enfin un homme
lgant. Malgr ses folles dpenses, il n'avait pu devenir un homme
 la mode. Dans la burlesque arme des gens du monde, l'homme  la
mode reprsente le marchal de France, l'homme lgant quivaut  un
lieutenant-gnral. Paul jouissait de sa petite rputation d'lgance
et savait la soutenir. Ses gens avaient une excellente tenue, ses
quipages taient cits, ses soupers avaient quelque succs, enfin
sa _garonnire_ tait compte parmi les sept ou huit dont le faste
galait celui des meilleures maisons de Paris. Mais il n'avait fait
le malheur d'aucune femme, mais il jouait sans perdre, mais il avait
du bonheur sans clat, mais il avait trop de probit pour tromper
qui que ce ft, mme une fille; mais il ne laissait pas traner ses
billets doux, et n'avait pas un coffre aux lettres d'amour dans lequel
ses amis pussent puiser en attendant qu'il et fini de mettre son col
ou de se faire la barbe; mais ne voulant point entamer ses terres
de Guyenne, il n'avait pas cette tmrit qui conseille de grands
coups et attire l'attention  tout prix sur un jeune homme; mais il
n'empruntait d'argent  personne, et avait le tort d'en prter  des
amis qui l'abandonnaient et ne parlaient plus de lui ni en bien ni en
mal. Il semblait avoir chiffr son dsordre. Le secret de son caractre
tait dans la tyrannie paternelle qui avait fait de lui comme un mtis
social. Donc un matin, il dit  l'un de ses amis nomm de Marsay, qui
depuis devint illustre:--Mon cher ami, la vie a un sens.

--Il faut tre arriv  vingt-sept ans pour la comprendre, rpondit
railleusement de Marsay.

--Oui, j'ai vingt-sept ans, et prcisment  cause de mes vingt-sept
ans, je veux aller vivre  Lanstrac en gentilhomme. J'habiterai
Bordeaux o je transporterai mon mobilier de Paris, dans le vieil htel
de mon pre, et viendrai passer trois mois d'hiver ici, dans cette
maison que je garderai.

--Et tu te marieras?

--Et je me marierai.

--Je suis ton ami, mon gros Paul, tu le sais, dit de Marsay aprs un
moment de silence, eh! bien, sois bon pre et bon poux, tu deviendras
ridicule pour le reste de tes jours. Si tu pouvais tre heureux et
ridicule, la chose devrait tre prise en considration; mais tu ne
seras pas heureux. Tu n'as pas le poignet assez fort pour gouverner un
mnage. Je te rends justice: tu es un parfait cavalier; personne mieux
que toi ne sait rendre et ramasser les guides, faire piaffer un cheval,
et rester viss sur ta selle. Mais, mon cher, le mariage est une autre
allure. Je te vois d'ici, men grand train par madame la comtesse de
Manerville, allant contre ton gr plus souvent au galop qu'au trot, et
bientt dsaronn!..... oh! mais dsaronn de manire  demeurer
dans le foss, les jambes casses. coute. Il te reste quarante et
quelques mille livres de rente en proprits dans le dpartement de
la Gironde. Bien. Emmne tes chevaux et tes gens, meuble ton htel 
Bordeaux, tu seras le roi de Bordeaux, tu y promulgueras les arrts que
nous porterons  Paris, tu seras le correspondant de nos stupidits.
Trs-bien. Fais des folies en province, fais-y mme des sottises,
encore mieux! peut-tre gagneras-tu de la clbrit. Mais... ne te
marie pas. Qui se marie aujourd'hui? Des commerants dans l'intrt
de leur capital ou pour tre deux  tirer la charrue, des paysans qui
veulent en produisant beaucoup d'enfants se faire des ouvriers, des
agents de change ou des notaires obligs de payer leurs charges, de
malheureux rois qui continuent de malheureuses dynasties. Nous sommes
seuls exempts du bt, et tu vas t'en harnacher? Enfin pourquoi te
maries-tu? tu dois compte de tes raisons  ton meilleur ami? D'abord,
quand tu pouserais une hritire aussi riche que toi, quatre-vingt
mille livres de rente pour deux ne sont pas la mme chose que quarante
mille livres de rente pour un, parce qu'on se trouve bientt trois, et
quatre s'il nous arrive un enfant. Aurais-tu par hasard de l'amour pour
cette sotte race des Manerville qui ne te donnera que des chagrins?
tu ignores donc le mtier de pre et de mre? Le mariage, mon gros
Paul, est la plus sotte des immolations sociales; nos enfants seuls en
profitent et n'en connaissent le prix qu'au moment o leurs chevaux
paissent les fleurs nes sur nos tombes. Regrettes-tu ton pre, ce
tyran qui t'a dsol ta jeunesse? Comment t'y prendras-tu pour te faire
aimer de tes enfants? Tes prvoyances pour leur ducation, tes soins
de leur bonheur, tes svrits ncessaires les dsaffectionneront.
Les enfants aiment un pre prodigue ou faible qu'ils mpriseront plus
tard. Tu seras donc entre la crainte et le mpris. N'est pas bon pre
de famille qui veut! Tourne les yeux sur nos amis, et dis-moi ceux de
qui tu voudrais pour fils? nous en avons connu qui dshonoraient leur
nom. Les enfants, mon cher, sont des marchandises trs-difficiles 
soigner. Les tiens seront des anges, soit! As-tu jamais sond l'abme
qui spare la vie du garon de la vie de l'homme mari? coute. Garon,
tu peux te dire:--Je n'aurai que telle somme de ridicule, le public
ne pensera de moi que ce que je lui permettrai de penser. Mari, tu
tombes dans l'infini du ridicule! Garon, tu te fais ton bonheur, tu
en prends aujourd'hui, tu t'en passes demain; mari, tu le prends
comme il est, et, le jour o tu en veux, tu t'en passes. Mari, tu
deviens ganache, tu calcules des dots, tu parles de morale publique et
religieuse, tu trouves les jeunes gens immoraux, dangereux; enfin tu
deviendras un acadmicien social. Tu me fais piti. Le vieux garon
dont l'hritage est attendu, qui se dfend  son dernier soupir contre
une vieille garde  laquelle il demande vainement  boire, est un bat
en comparaison de l'homme mari. Je ne te parle pas de tout ce qui peut
advenir de tracassant, d'ennuyant, d'impatientant, de tyrannisant, de
contrariant, de gnant, d'idiotisant, de narcotique et de paralytique
dans le combat de deux tres toujours en prsence, lis  jamais, et
qui se sont attraps tous deux en croyant se convenir; non, ce serait
recommencer la satire de Boileau, nous la savons par coeur. Je te
pardonnerais ta pense ridicule, si tu me promettais de te marier en
grand seigneur, d'instituer un majorat avec ta fortune, de profiter de
la lune de miel pour avoir deux enfants lgitimes, de donner  ta femme
une maison complte distincte de la tienne, de ne vous rencontrer que
dans le monde, et de ne jamais revenir de voyage sans te faire annoncer
par un courrier. Deux cent mille livres de rente suffisent  cette
existence, et tes antcdents te permettent de la crer au moyen d'une
riche Anglaise affame d'un titre. Ah! cette vie aristocratique me
semble vraiment franaise, la seule grande, la seule qui nous obtienne
le respect, l'amiti d'une femme, la seule qui nous distingue de la
masse actuelle, enfin la seule pour laquelle un jeune homme puisse
quitter la vie de garon. Ainsi pos, le comte de Manerville conseille
son poque, se met au-dessus de tout et ne peut plus tre que ministre
ou ambassadeur. Le ridicule ne l'atteindra jamais, il a conquis les
avantages sociaux du mariage et garde les privilges du garon.

--Mais, mon bon ami, je ne suis pas de Marsay, je suis tout bonnement,
comme tu me fais l'honneur de le dire toi-mme, Paul de Manerville,
bon pre et bon poux, dput du centre, et peut-tre pair de France,
destine excessivement mdiocre; mais je suis modeste, je me rsigne.

--Et ta femme, dit l'impitoyable de Marsay, se rsignera-t-elle?

--Ma femme, mon cher, fera ce que je voudrai.

--Ha, mon pauvre ami, tu en es encore l? Adieu, Paul. Ds aujourd'hui
je te refuse mon estime. Encore un mot, car je ne saurais souscrire
froidement  ton abdication. Vois donc o gt la force de notre
position. Un garon, n'et-il que six mille livres de rente, ne lui
restt-il pour toute fortune que sa rputation d'lgance, que le
souvenir de ses succs... H! bien, cette ombre fantastique comporte
d'normes valeurs. La vie offre encore des chances  ce garon dteint.
Oui, ses prtentions peuvent tout embrasser. Mais le mariage, Paul,
c'est le:--_Tu n'iras pas plus loin_ social. Mari, tu ne pourras plus
tre que ce que tu seras,  moins que ta femme ne daigne s'occuper de
toi.

--Mais, dit Paul, tu m'crases toujours sous des thories
exceptionnelles! Je suis las de vivre pour les autres, d'avoir des
chevaux pour les montrer, de tout faire en vue du qu'en dira-t-on, de
me ruiner pour viter que des niais s'crient:--Tiens, Paul a toujours
la mme voiture. O en est-il de sa fortune? Il la mange? il joue  la
Bourse? Non, il est millionnaire. Madame une telle est folle de lui.
Il a fait venir d'Angleterre un attelage qui, certes, est le plus beau
de Paris. On a remarqu  Longchamps les calches  quatre chevaux
de messieurs de Marsay et de Manerville, elles taient parfaitement
atteles. Enfin, mille niaiseries avec lesquelles une masse d'imbciles
nous conduit. Je commence  voir que cette vie o l'on roule au lieu de
marcher nous use et nous vieillit. Crois-moi, mon cher Henri, j'admire
ta puissance, mais sans l'envier. Tu sais tout juger, tu peux agir et
penser en homme d'tat, te placer au-dessus des lois gnrales, des
ides reues, des prjugs admis, des convenances adoptes; enfin,
tu perois les bnfices d'une situation dans laquelle je n'aurais,
moi, que des malheurs. Tes dductions froides, systmatiques, relles
peut-tre, sont aux yeux de la masse, d'pouvantables immoralits.
Moi, j'appartiens  la masse. Je dois jouer le jeu selon les rgles
de la socit dans laquelle je suis forc de vivre. En te mettant au
sommet des choses humaines, sur ces pics de glace, tu trouves encore
des sentiments; mais moi j'y glerais. La vie de ce plus grand nombre
auquel j'appartiens bourgeoisement se compose d'motions dont j'ai
maintenant besoin. Souvent un homme  bonnes fortunes coquette avec dix
femmes, et n'en a pas une seule; puis, quels que soient sa force, son
habilet, son usage du monde, il survient des crises o il se trouve
comme cras entre deux portes. Moi, j'aime l'change constant et doux
de la vie, je veux cette bonne existence o vous trouvez toujours une
femme prs de vous.

--C'est un peu leste, le mariage, s'cria de Marsay.

Paul ne se dcontenana pas et dit en continuant:--Ris, si tu veux;
moi, je me sentirai l'homme le plus heureux du monde quand mon valet de
chambre entrera me disant:--Madame attend monsieur pour djeuner. Quand
je pourrai, le soir en rentrant, trouver un coeur....

--Toujours trop leste, Paul! Tu n'es pas encore assez moral pour te
marier.

--... Un coeur  qui confier mes affaires et dire mes secrets. Je veux
vivre assez intimement avec une crature pour que notre affection ne
dpende pas d'un oui ou d'un non, d'une situation o le plus joli
homme cause des dsillusionnements  l'amour. Enfin, j'ai le courage
ncessaire pour devenir, comme tu le dis, bon pre et bon poux! Je
me sens propre aux joies de la famille, et veux me mettre dans les
conditions exiges par la socit pour avoir une femme, des enfants...

--Tu me fais l'effet d'un panier de mouches  miel. Marche! tu seras
une dupe toute ta vie. Ah! tu veux te marier pour avoir une femme.
En d'autres termes, tu veux rsoudre heureusement  ton profit le
plus difficile des problmes que prsentent aujourd'hui les moeurs
bourgeoises cres par la rvolution franaise, et tu commenceras par
une vie d'isolement! Crois-tu que ta femme ne voudra pas de cette vie
que tu mprises? en aura-t-elle comme toi le dgot? Si tu ne veux pas
de la belle conjugalit dont le programme vient d'tre formul par ton
ami de Marsay, coute un dernier conseil. Reste encore garon pendant
treize ans, amuse-toi comme un damn; puis,  quarante ans,  ton
premier accs de goutte, pouse une veuve de trente-six ans: tu pourras
tre heureux. Si tu prends une jeune fille pour femme, tu mourras
enrag!

--Ah! , dis-moi pourquoi? s'cria Paul un peu piqu.

--Mon cher, rpondit de Marsay, la satire de Boileau contre les
femmes est une suite de banalits potises. Pourquoi les femmes
n'auraient-elles pas des dfauts? Pourquoi les dshriter de l'Avoir
le plus clair de la nature humaine? Aussi, selon moi, le problme
du mariage n'est-il plus l o ce critique l'a mis. Crois-tu donc
qu'il en soit du mariage comme de l'amour, et qu'il suffise  un mari
d'tre homme pour tre aim? Tu vas donc dans les boudoirs pour n'en
rapporter que d'heureux souvenirs? Tout, dans notre vie de garon,
prpare une fatale erreur  l'homme mari qui n'est pas un profond
observateur du coeur humain. Dans les heureux jours de sa jeunesse,
un homme, par la bizarrerie de nos moeurs, donne toujours le bonheur,
il triomphe de femmes toutes sduites qui obissent  des dsirs. De
part et d'autre, les obstacles que crent les lois, les sentiments et
la dfense naturelle  la femme, engendrent une mutualit de sensations
qui trompe les gens superficiels sur leurs relations futures en tat
de mariage o les obstacles n'existent plus, o la femme souffre
l'amour au lieu de le permettre, repousse souvent le plaisir au lieu
de le dsirer. L, pour nous, la vie change d'aspect. Le garon libre
et sans soins, toujours agresseur, n'a rien  craindre d'un insuccs.
En tat de mariage, un chec est irrparable. S'il est possible  un
amant de faire revenir une femme d'un arrt dfavorable, ce retour, mon
cher, est le Waterloo des maris. Comme Napolon, le mari est condamn
 des victoires qui, malgr leur nombre, n'empchent pas la premire
dfaite de le renverser. La femme, si flatte de la persvrance, si
heureuse de la colre d'un amant, les nomme brutalit chez un mari. Si
le garon choisit son terrain, si tout lui est permis, tout est dfendu
 un matre, et son champ de bataille est invariable. Puis, la lutte
est inverse. Une femme est dispose  refuser ce qu'elle doit; tandis
que, matresse, elle accorde ce qu'elle ne doit point. Toi qui veux te
marier et qui te marieras, as-tu jamais mdit sur le Code civil? Je
ne me suis point sali les pieds dans ce bouge  commentaires, dans ce
grenier  bavardages, appel l'cole de Droit, je n'ai jamais ouvert
le Code, mais j'en vois les applications sur le vif du monde. Je suis
lgiste comme un chef de clinique est mdecin. La maladie n'est pas
dans les livres, elle est dans le malade. Le Code, mon cher, a mis la
femme en tutelle, il l'a considre comme un mineur, comme un enfant.
Or, comment gouverne-t-on les enfants? Par la crainte. Dans ce mot,
Paul est le mors de la bte. Tte-toi le pouls! Vois si tu peux te
dguiser en tyran, toi, si doux, si bon ami, si confiant; toi, de
qui j'ai ri d'abord et que j'aime assez aujourd'hui pour te livrer
ma science. Oui, ceci procde d'une science que dj les Allemands
ont nomme Anthropologie. Ah! si je n'avais pas rsolu la vie par
le plaisir, si je n'avais pas une profonde antipathie pour ceux qui
pensent au lieu d'agir, si je ne mprisais pas les niais assez stupides
pour croire  la vie d'un livre, quand les sables des dserts africains
sont composs des cendres de je ne sais combien de Londres, de Venise,
de Paris, de Rome inconnues, pulvrises, j'crirais un livre sur
les mariages modernes, sur l'influence du systme chrtien; enfin, je
mettrais un lampion sur ces tas de pierres aigus parmi lesquelles se
couchent les sectateurs du _multiplicamini_ social. Mais, l'Humanit
vaut-elle un quart d'heure de mon temps? Puis, le seul emploi
raisonnable de l'encre n'est-il pas de piper les coeurs par des lettres
d'amour? Eh! nous amneras-tu la comtesse de Manerville?

--Peut-tre, dit Paul.

--Nous resterons amis, dit de Marsay.

--Si?... rpondit Paul.

--Sois tranquille, nous serons polis avec toi, comme la Maison-Rouge
avec les Anglais  Fontenoy.

Quoique cette conversation l'et branl, le comte de Manerville se mit
en devoir d'excuter son dessein, et revint  Bordeaux pendant l'hiver
de l'anne 1821. Les dpenses qu'il fit pour restaurer et meubler son
htel soutinrent dignement la rputation d'lgance qui le prcdait.
Introduit d'avance par ses anciennes relations dans la socit
royaliste de Bordeaux,  laquelle il appartenait par ses opinions
autant que par son nom et par sa fortune, il y obtint la royaut
fashionable. Son savoir-vivre, ses manires, son ducation parisienne
enchantrent le faubourg Saint-Germain bordelais. Une vieille marquise
se servit d'une expression jadis en usage  la Cour pour dsigner la
florissante jeunesse des Beaux, des Petits-Matres d'autrefois, et
dont le langage, les faons faisaient loi: elle dit de lui qu'il tait
_la fleur des pois_. La socit librale ramassa le mot, en fit un
surnom pris par elle en moquerie, et par les royalistes en bonne part.
Paul de Manerville acquitta glorieusement les obligations que lui
imposait son surnom. Il lui advint ce qui arrive aux acteurs mdiocres:
le jour o le public leur accorde son attention, ils deviennent
presque bons. En se sentant  son aise, Paul dploya les qualits que
comportaient ses dfauts. Sa raillerie n'avait rien d'pre ni d'amer,
ses manires n'taient point hautaines, sa conversation avec les femmes
exprimait le respect qu'elles aiment, ni trop de dfrence ni trop
de familiarit; sa fatuit n'tait qu'un soin de sa personne qui le
rendait agrable, il avait gard au rang, il permettait aux jeunes
gens un laisser-aller auquel son exprience parisienne posait des
bornes; quoique trs-fort au pistolet et  l'pe, il avait une douceur
fminine dont on lui savait gr. Sa taille moyenne et son embonpoint
qui n'arrivait pas encore  l'obsit, deux obstacles  l'lgance
personnelle, n'empchaient point son extrieur d'aller  son rle de
Brummel bordelais. Un teint blanc rehauss par la coloration de la
sant, de belles mains, un joli pied, des yeux bleus  longs cils,
des cheveux noirs, des mouvements gracieux, une voix de poitrine qui
se tenait toujours au mdium et vibrait dans le coeur, tout en lui
s'harmoniait avec son surnom. Paul tait bien cette fleur dlicate qui
veut une soigneuse culture, dont les qualits ne se dploient que dans
un terrain humide et complaisant, que les faons dures empchent de
s'lever, que brle un trop vif rayon de soleil, et que la gele abat.
Il tait un de ces hommes faits pour recevoir le bonheur plus que pour
le donner, qui tiennent beaucoup de la femme, qui veulent tre devins,
encourags, enfin pour lesquels l'amour conjugal doit avoir quelque
chose de providentiel. Si ce caractre cre des difficults dans la vie
intime, il est gracieux et plein d'attraits pour le monde. Aussi Paul
eut-il de grands succs dans le cercle troit de la province, o son
esprit, tout en demi-teintes, devait tre mieux apprci qu' Paris.
L'arrangement de son htel et la restauration du chteau de Lanstrac,
o il introduisit le luxe et le comfort anglais, absorbrent les
capitaux que depuis six ans lui plaait son notaire. Strictement rduit
 ses quarante et quelques mille livres de rente, il crut tre sage en
ordonnant sa maison de manire  ne rien dpenser au del. Quand il eut
officiellement promen ses quipages, trait les jeunes gens les plus
distingus de la ville, fait des parties de chasse avec eux dans son
chteau restaur, Paul comprit que la vie de province n'allait pas sans
le mariage. Trop jeune encore pour employer son temps aux occupations
avaricieuses ou s'intresser aux amliorations spculatrices dans
lesquelles les gens de province finissent par s'engager, et que
ncessite l'tablissement de leurs enfants, il prouva bientt le
besoin des changeantes distractions dont l'habitude devient la vie d'un
Parisien. Un nom  conserver, des hritiers auxquels il transmettrait
ses biens, les relations que lui crerait une maison o pourraient
se runir les principales familles du pays, l'ennui des liaisons
irrgulires ne furent pas cependant des raisons dterminantes. Ds
son arrive  Bordeaux, il s'tait secrtement pris de la reine de
Bordeaux, la clbre mademoiselle vanglista.

Vers le commencement du sicle, un riche Espagnol, ayant nom
vanglista, vint s'tablir  Bordeaux, o ses recommandations autant
que sa fortune l'avaient fait recevoir dans les salons nobles. Sa
femme contribua beaucoup  le maintenir en bonne odeur au milieu
de cette aristocratie qui ne l'avait peut-tre si facilement adopt
que pour piquer la socit du second ordre. Crole et semblable aux
femmes servies par des esclaves, madame vanglista, qui d'ailleurs
appartenait aux Casa-Ral, illustre famille de la monarchie espagnole,
vivait en grande dame, ignorait la valeur de l'argent, et ne rprimait
aucune de ses fantaisies, mme les plus dispendieuses, en les
trouvant toujours satisfaites par un homme amoureux qui lui cachait
gnreusement les rouages de la finance. Heureux de la voir se plaire 
Bordeaux o ses affaires l'obligeaient de sjourner, l'Espagnol y fit
l'acquisition d'un htel, tint maison, reut avec grandeur et donna des
preuves du meilleur got en toutes choses. Aussi, de 1800  1812, ne
fut-il question dans Bordeaux que de monsieur et madame vanglista.
L'Espagnol mourut en 1813, laissant sa femme veuve  trente-deux ans,
avec une immense fortune et la plus jolie fille du monde, un enfant
de onze ans, qui promettait d'tre et qui fut une personne accomplie.
Quelque habile que ft madame vanglista, la restauration altra sa
position; le parti royaliste s'pura, quelques familles quittrent
Bordeaux. Quoique la tte et la main de son mari manquassent  la
direction de ses affaires, pour lesquelles elle eut l'insouciance de
la crole et l'inaptitude de la petite-matresse, elle ne voulut rien
changer  sa manire de vivre. Au moment o Paul prenait la rsolution
de revenir dans sa patrie, mademoiselle Natalie vanglista tait une
personne remarquablement belle et en apparence le plus riche parti
de Bordeaux, o l'on ignorait la progressive diminution des capitaux
de sa mre, qui, pour prolonger son rgne, avait dissip des sommes
normes. Des ftes brillantes et la continuation d'un train royal
entretenaient le public dans la croyance o il tait des richesses
de la maison vanglista. Natalie atteignit  sa dix-neuvime anne,
et nulle proposition de mariage n'tait parvenue  l'oreille de sa
mre. Habitue  satisfaire ses caprices de jeune fille, mademoiselle
vanglista portait des cachemires, avait des bijoux, et vivait au
milieu d'un luxe qui effrayait les spculateurs, dans un pays et 
une poque o les enfants calculent aussi bien que leurs parents. Ce
mot fatal:--Il n'y a qu'un prince qui puisse pouser mademoiselle
vanglista! circulait dans les salons et dans les coteries. Les mres
de famille, les douairires qui avaient des petites-filles  tablir,
les jeunes personnes jalouses de Natalie, dont la constante lgance
et la tyrannique beaut les importunaient, envenimaient soigneusement
cette opinion par des propos perfides. Quand elles entendaient un
pouseur disant avec une admiration extatique,  l'arrive de Natalie
dans un bal:--Mon Dieu, comme elle est belle!--Oui, rpondaient
les mamans, mais elle est chre. Si quelque nouveau venu trouvait
mademoiselle vanglista charmante et disait qu'un homme  marier
ne pouvait faire un meilleur choix:--Qui donc serait assez hardi,
rpondait-on, pour pouser une jeune fille  laquelle sa mre donne
mille francs par mois pour sa toilette, qui a ses chevaux, sa femme de
chambre, et porte des dentelles? Elle a des malines  ses peignoirs. Le
prix de son blanchissage de lin entretiendrait le mnage d'un commis.
Elle a pour le matin des plerines qui cotent six francs  monter.

Ces propos et mille autres rpts souvent en manire d'loge
teignaient le plus vif dsir qu'un homme pouvait avoir d'pouser
mademoiselle vanglista. Reine de tous les bals, blase sur les propos
flatteurs, sur les sourires et les admirations qu'elle recueillait
partout  son passage, Natalie ne connaissait rien de l'existence. Elle
vivait comme l'oiseau qui vole, comme la fleur qui pousse, en trouvant
autour d'elle chacun prt  combler ses dsirs. Elle ignorait le prix
des choses, elle ne savait comment viennent, s'entretiennent et se
conservent les revenus. Peut-tre croyait-elle que chaque maison avait
ses cuisiniers, ses cochers, ses femmes de chambre et ses gens, comme
les prs ont leurs foins et les arbres leurs fruits. Pour elle, des
mendiants et des pauvres, des arbres tombs et des terrains ingrats
taient mme chose. Choye comme une esprance par sa mre, la fatigue
n'altrait jamais son plaisir. Aussi bondissait-elle dans le monde
comme un coursier dans son steppe, un coursier sans bride et sans fers.

Six mois aprs l'arrive de Paul, la haute socit de la ville avait
mis en prsence la Fleur des pois et la reine des bals. Ces deux
fleurs se regardrent en apparence avec froideur et se trouvrent
rciproquement charmantes. Intresse  pier les effets de cette
rencontre prvue, madame vanglista devina dans les regards de Paul
les sentiments qui l'animaient, et se dit:--Il sera mon gendre! De mme
que Paul se disait en voyant Natalie:--Elle sera ma femme. La fortune
des vanglista, devenue proverbiale  Bordeaux, tait reste dans la
mmoire de Paul comme un prjug d'enfance, de tous les prjugs le
plus indlbile. Ainsi les convenances pcuniaires se rencontraient
tout d'abord sans ncessiter ces dbats et ces enqutes qui causent
autant d'horreur aux mes timides qu'aux mes fires. Quand quelques
personnes essayrent de dire  Paul quelques phrases louangeuses qu'il
tait impossible de refuser aux manires, au langage,  la beaut de
Natalie, mais qui se terminaient par des observations si cruellement
calculatrices de l'avenir et auxquelles donnait lieu le train de la
maison vanglista, la Fleur des pois y rpondit par le ddain que
mritaient ces petites ides de province. Cette faon de penser,
bientt connue, fit taire les propos; car il donnait le ton aux ides,
au langage, aussi bien qu'aux manires et aux choses. Il avait import
le dveloppement de la personnalit britannique et ses barrires
glaciales, la raillerie byronienne, les accusations contre la vie, le
mpris des liens sacrs, l'argenterie et la plaisanterie anglaises,
la dprciation des usages et des vieilles choses de la province, le
cigare, le vernis, le poney, les gants jaunes et le galop. Il arriva
donc pour Paul le contraire de ce qui s'tait fait jusqu'alors: ni
jeune fille ni douairire ne tenta de le dcourager. Madame vanglista
commena par lui donner plusieurs fois  dner en crmonie. La Fleur
des pois pouvait-elle manquer  des ftes o venaient les jeunes
gens les plus distingus de la ville? Malgr la froideur que Paul
affectait, et qui ne trompait ni la mre ni la fille, il s'engageait
 petits pas dans la voie du mariage. Quand Manerville passait en
tilbury ou mont sur son beau cheval  la promenade, quelques jeunes
gens s'arrtaient, et il les entendait se disant:--Voil un homme
heureux: il est riche, il est joli garon, et il va, dit-on, pouser
mademoiselle vanglista. Il y a des gens pour qui le monde semble
avoir t fait. Quand il se rencontrait avec la calche de madame
vanglista, il tait fier de la distinction particulire que la mre
et la fille mettaient dans le salut qui lui tait adress. Si Paul
n'avait pas t secrtement pris de mademoiselle vanglista, certes
le monde l'aurait mari malgr lui. Le monde, qui n'est cause d'aucun
bien, est complice de beaucoup de malheurs; puis, quand il voit clore
le mal qu'il a couv maternellement, il le renie et s'en venge. La
haute socit de Bordeaux, attribuant un million de dot  mademoiselle
vanglista, la donnait  Paul sans attendre le consentement des
parties, comme cela se fait souvent. Leurs fortunes se convenaient
aussi bien que leurs personnes. Paul avait l'habitude du luxe et de
l'lgance au milieu de laquelle vivait Natalie. Il venait de disposer
pour lui-mme son htel comme personne  Bordeaux n'aurait dispos
de maison pour loger Natalie. Un homme habitu aux dpenses de Paris
et aux fantaisies des Parisiennes pouvait seul viter les malheurs
pcuniaires qu'entranait un mariage avec cette crature dj aussi
crole, aussi grande dame que l'tait sa mre. L o des Bordelais
amoureux de mademoiselle vanglista se seraient ruins, le comte de
Manerville saurait, disait-on, viter tout dsastre. C'tait donc un
mariage fait. Les personnes de la haute socit royaliste, quand la
question de ce mariage se traitait devant elles, disaient  Paul des
phrases engageantes qui flattaient sa vanit.

--Chacun vous donne ici mademoiselle vanglista. Si vous l'pousez,
vous ferez bien; vous ne trouveriez jamais nulle part, mme  Paris,
une si belle personne: elle est lgante, gracieuse, et tient aux
Casa-Ral par sa mre. Vous ferez le plus charmant couple du monde:
vous avez les mmes gots, la mme entente de la vie, vous aurez la
plus agrable maison de Bordeaux. Votre femme n'a que son bonnet de
nuit  apporter chez vous. Dans une semblable affaire, une maison
monte vaut une dot. Vous tes bien heureux aussi de rencontrer une
belle-mre comme madame vanglista. Femme d'esprit, insinuante, cette
femme-l vous sera d'un grand secours au milieu de la vie politique
 laquelle vous devez aspirer. Elle a d'ailleurs sacrifi tout  sa
fille, qu'elle adore, et Natalie sera sans doute une bonne femme, car
elle aime bien sa mre. Puis il faut faire une fin.

--Tout cela est bel et bon: rpondait Paul qui malgr son amour voulait
garder son libre arbitre, mais il faut faire une fin heureuse.

Paul vint bientt chez madame vanglista, conduit par son besoin
d'employer les heures vides, plus difficiles  passer pour lui que pour
tout autre. L seulement respirait cette grandeur, ce luxe dont il
avait l'habitude. A quarante ans, madame vanglista tait belle d'une
beaut semblable  celle de ces magnifiques couchers du soleil qui
couronnent en t les journes sans nuages. Sa rputation inattaque
offrait aux coteries bordelaises un ternel aliment de causerie, et
la curiosit des femmes tait d'autant plus vive que la veuve offrait
les indices de la constitution qui rend les Espagnoles et les croles
particulirement clbres. Elle avait les cheveux et les yeux noirs,
le pied et la taille de l'Espagnole, cette taille cambre dont les
mouvements ont un nom en Espagne. Son visage toujours beau sduisait
par ce teint crole dont l'animation ne peut tre dpeinte qu'en le
comparant  une mousseline jete sur de la pourpre, tant la blancheur
en est galement colore. Elle avait des formes pleines, attrayantes
par cette grce qui sait unir la nonchalance et la vivacit, la force
et le laisser-aller. Elle attirait et imposait, elle sduisait sans
rien promettre. Elle tait grande, ce qui lui donnait  volont l'air
et le port d'une reine. Les hommes se prenaient  sa conversation
comme des oiseaux  la glu, car elle avait naturellement dans le
caractre ce gnie que la ncessit donne aux intrigants; elle allait
de concession en concession, s'armait de ce qu'on lui accordait pour
vouloir davantage, et savait se reculer  mille pas quand on lui
demandait quelque chose en retour. Ignorante en fait, elle avait connu
les cours d'Espagne et de Naples, les gens clbres des deux Amriques,
plusieurs familles illustres de l'Angleterre et du continent; ce qui
lui prtait une instruction si tendue en superficie, qu'elle semblait
immense. Elle recevait avec ce got, cette grandeur qui ne s'apprennent
pas, mais dont certaines mes nativement belles peuvent se faire une
seconde nature en s'assimilant les bonnes choses partout o elles les
rencontrent. Si sa rputation de vertu demeurait inexplique, elle ne
lui servait pas moins  donner une grande autorit  ses actions, 
ses discours,  son caractre. La fille et la mre avaient l'une pour
l'autre une amiti vraie, en dehors du sentiment filial et maternel.
Toutes deux se convenaient, leur contact perptuel n'avait jamais
amen de choc. Aussi beaucoup de gens expliquaient-ils les sacrifices
de madame vanglista par son amour maternel. Mais si Natalie consola
sa mre d'un veuvage obstin, peut-tre n'en fut-elle pas toujours le
motif unique. Madame vanglista s'tait, dit-on, prise d'un homme
auquel la seconde Restauration avait rendu ses titres et la pairie.
Cet homme, heureux d'pouser madame vanglista en 1814, avait fort
dcemment rompu ses relations avec elle en 1816. Madame vanglista,
la meilleure femme du monde en apparence, avait dans le caractre une
pouvantable qualit qui ne peut s'expliquer que par la devise de
Catherine de Mdicis: _Odiate e aspettate_, _Hassez et attendez_.
Habitue  primer, ayant toujours t obie, elle ressemblait  toutes
les royauts: aimable, douce, parfaite, facile dans la vie, elle
devenait terrible, implacable, quand son orgueil de femme, d'Espagnole
et de Casa-Ral tait froiss. Elle ne pardonnait jamais. Cette femme
croyait  la puissance de sa haine, elle en faisait un mauvais sort
qui devait planer sur son ennemi. Elle avait dploy ce fatal pouvoir
sur l'homme qui s'tait jou d'elle. Les vnements, qui semblaient
accuser l'influence de sa _jettatura_, la confirmrent dans sa foi
superstitieuse en elle-mme. Quoique ministre et pair de France, cet
homme commenait  se ruiner, et se ruina compltement. Ses biens, sa
considration politique et personnelle, tout devait prir. Un jour
madame vanglista put passer fire dans son brillant quipage en le
voyant  pied dans les Champs-lyses, et l'accabler d'un regard d'o
ruisselrent les tincelles du triomphe. Cette msaventure l'avait
empche de se remarier, en l'occupant durant deux annes. Plus tard,
sa fiert lui avait toujours suggr des comparaisons entre ceux qui
s'offrirent et le mari qui l'avait si sincrement et si bien aime.
Elle avait donc atteint, de mcomptes en calculs, d'esprances en
dceptions, l'poque o les femmes n'ont plus d'autre rle  prendre
dans la vie que celui de mre, en se sacrifiant  leurs filles, en
transportant tous leurs intrts, en dehors d'elles-mmes, sur les
ttes d'un mnage, dernier placement des affections humaines. Madame
vanglista devina promptement le caractre de Paul et lui cacha le
sien. Paul tait bien l'homme qu'elle voulait pour gendre, un diteur
responsable de son futur pouvoir. Il appartenait par sa mre aux
Maulincour, et la vieille baronne de Maulincour, amie du vidame de
Pamiers, vivait au coeur du faubourg Saint-Germain. Le petit-fils de
la baronne, Auguste de Maulincour, avait une belle position. Paul
devait donc tre un excellent introducteur des vanglista dans le
monde parisien. La veuve n'avait connu qu' de rares intervalles le
Paris de l'Empire, elle voulait aller briller au milieu du Paris de
la Restauration. L seulement taient les lments d'une fortune
politique, la seule  laquelle les femmes du monde puissent dcemment
cooprer. Madame vanglista, force par les affaires de son mari
d'habiter Bordeaux, s'y tait dplu; elle y tenait maison; chacun sait
par combien d'obligations la vie d'une femme est alors embarrasse;
mais elle ne se souciait plus de Bordeaux, elle en avait puis les
jouissances. Elle dsirait un plus grand thtre, comme les joueurs
courent au plus gros jeu. Dans son propre intrt, elle fit donc 
Paul une grande destine. Elle se proposa d'employer les ressources
de son talent et sa science de la vie au profit de son gendre, afin
de pouvoir goter sous son nom les plaisirs de la puissance. Beaucoup
d'hommes sont ainsi les paravents d'ambitions fminines inconnues.
Madame vanglista avait d'ailleurs plus d'un intrt  s'emparer du
mari de sa fille. Paul fut ncessairement captiv par cette femme,
qui le captiva d'autant mieux qu'elle parut ne pas vouloir exercer le
moindre empire sur lui. Elle usa donc de tout son ascendant pour se
grandir, pour grandir sa fille et donner du prix  tout chez elle, afin
de dominer par avance l'homme en qui elle vit le moyen de continuer
sa vie aristocratique. Paul s'estima davantage quand il fut apprci
par la mre et la fille. Il se crut beaucoup plus spirituel qu'il
ne l'tait en voyant ses rflexions et ses moindres mots sentis par
mademoiselle vanglista qui souriait ou relevait finement la tte,
par la mre chez qui la flatterie semblait toujours involontaire. Ces
deux femmes eurent avec lui tant de bonhomie, il fut tellement sr
de leur plaire, elles le gouvernrent si bien en le tenant par le
fil de l'amour-propre, qu'il passa bientt tout son temps  l'htel
vanglista.

Un an aprs son installation, sans s'tre dclar, le comte Paul fut
si attentif auprs de Natalie, que le monde le considra comme lui
faisant la cour. Ni la mre ni la fille ne paraissaient songer au
mariage. Mademoiselle vanglista gardait avec lui la rserve de la
grande dame qui sait tre charmante et cause agrablement sans laisser
faire un pas dans son intimit. Ce silence, si peu habituel aux gens
de province plut beaucoup  Paul. Les gens timides sont ombrageux, les
propositions brusques les effraient. Ils se sauvent devant le bonheur
s'il arrive  grand bruit, et se donnent au malheur s'il se prsente
avec modestie, accompagn d'ombres douces. Paul s'engagea donc de
lui-mme en voyant que madame vanglista ne faisait aucun effort pour
l'engager. L'Espagnole le sduisit en lui disant un soir que, chez une
femme suprieure comme chez les hommes, il se rencontrait une poque o
l'ambition remplaait les premiers sentiments de la vie.

--Cette femme est capable, pensa Paul en sortant, de me faire donner
une belle ambassade avant mme que je sois nomm dput.

Si dans toute circonstance un homme ne tourne pas autour des choses ou
des ides pour les examiner sous leurs diffrentes faces, cet homme
est incomplet et faible, partant en danger de prir. En ce moment
Paul tait optimiste: il voyait un avantage  tout, et ne se disait
pas qu'une belle-mre ambitieuse pouvait devenir un tyran. Aussi
tous les soirs, en sortant, s'apparaissait-il mari, se sduisait-il
lui-mme, et chaussait-il tout doucement la pantoufle du mariage.
D'abord, il avait trop long-temps joui de sa libert pour en rien
regretter; il tait fatigu de la vie de garon, qui ne lui offrait
rien de neuf, il n'en connaissait plus que les inconvnients; tandis
que si parfois il songeait aux difficults du mariage, il en voyait
beaucoup plus souvent les plaisirs; tout en tait nouveau pour lui.--Le
mariage, se disait-il, n'est dsagrable que pour les petites gens;
pour les riches, la moiti de ses malheurs disparat. Chaque jour donc
une pense favorable grossissait l'numration des avantages qui se
rencontraient pour lui dans ce mariage.--A quelque haute position que
je puisse arriver, Natalie sera toujours  la hauteur de son rle,
se disait-il encore, et ce n'est pas un petit mrite chez une femme.
Combien d'hommes de l'Empire n'ai-je pas vus souffrant horriblement de
leurs pouses! N'est-ce pas une grande condition de bonheur que de ne
jamais sentir sa vanit, son orgueil froiss par la compagne que l'on
s'est choisie? Jamais un homme ne peut tre tout  fait malheureux
avec une femme bien leve; elle ne le ridiculise point, elle sait
lui tre utile. Natalie recevrait  merveille. Il mettait alors 
contribution ses souvenirs sur les femmes les plus distingues du
faubourg Saint-Germain, pour se convaincre que Natalie pouvait, sinon
les clipser, au moins se trouver prs d'elles sur un pied d'galit
parfaite. Tout parallle servait Natalie. Les termes de comparaison
tirs de l'imagination de Paul se pliaient  ses dsirs. Paris lui
aurait offert chaque jour de nouveaux caractres, des jeunes filles de
beauts diffrentes, et la multiplicit des impressions aurait laiss
sa raison en quilibre; tandis qu' Bordeaux, Natalie n'avait point de
rivales, elle tait la fleur unique, et se produisait habilement dans
un moment o Paul se trouvait sous la tyrannie d'une ide  laquelle
succombent la plupart des hommes. Aussi, ces raisons de juxtaposition,
jointes aux raisons d'amour-propre et  une passion relle qui n'avait
d'autre issue que le mariage pour se satisfaire, amenrent-elles Paul
 un amour draisonnable sur lequel il eut le bon sens de se garder
le secret  lui-mme, il le fit passer pour une envie de se marier.
Il s'effora mme d'tudier mademoiselle vanglista en homme qui ne
voulait pas compromettre son avenir, car les terribles paroles de son
ami de Marsay ronflaient parfois dans ses oreilles. Mais d'abord les
personnes habitues au luxe ont une apparente simplicit qui trompe:
elles le ddaignent, elles s'en servent, il est un instrument et non le
travail de leur existence. Paul n'imagina pas, en trouvant les moeurs
de ces dames si conformes aux siennes, qu'elles cachassent une seule
cause de ruine. Puis, s'il est quelques rgles gnrales pour temprer
les soucis du mariage, il n'en existe aucune ni pour les deviner, ni
pour les prvenir. Quand le malheur se dresse entre deux tres qui
ont entrepris de se rendre l'un  l'autre la vie agrable et facile 
porter, il nat du contact produit par une intimit continuelle qui
n'existe point entre deux jeunes gens  marier, et ne saurait exister
tant que les moeurs et les lois ne seront pas changes en France. Tout
est tromperie entre deux tres prs de s'associer; mais leur tromperie
est innocente, involontaire. Chacun se montre ncessairement sous un
jour favorable; tous deux luttent  qui se posera le mieux, et prennent
alors d'eux-mmes une ide favorable  laquelle plus tard ils ne
peuvent rpondre. La vie vritable, comme les jours atmosphriques, se
compose beaucoup plus de ces moments ternes et gris qui embrument la
Nature que de priodes o le soleil brille et rjouit les champs. Les
jeunes gens ne voient que les beaux jours. Plus tard, ils attribuent
au mariage les malheurs de la vie elle-mme, car il est en l'homme une
disposition qui le porte  chercher la cause de ses misres dans les
choses ou les tres qui lui sont immdiats.

Pour dcouvrir dans l'attitude ou dans la physionomie, dans les
paroles ou dans les gestes de mademoiselle vanglista les indices qui
eussent rvl le tribut d'imperfections que comportait son caractre,
comme celui de toute crature humaine, Paul aurait d possder
non-seulement les sciences de Lavater et de Gall, mais encore une
science de laquelle il n'existe aucun corps de doctrine, la science
individuelle de l'observateur et qui exige des connaissances presque
universelles. Comme toutes les jeunes personnes, Natalie avait une
figure impntrable. La paix profonde et sereine imprime par les
sculpteurs aux visages des figures vierges destines  reprsenter
la Justice, l'Innocence, toutes les divinits qui ne savent rien
des agitations terrestres; ce calme est le plus grand charme d'une
fille, il est le signe de sa puret; rien encore ne l'a mue; aucune
passion brise, aucun intrt trahi n'a nuanc la placide expression
de son visage; est-il jou, la jeune fille n'est plus. Sans cesse au
coeur de sa mre, Natalie n'avait reu, comme toute femme espagnole,
qu'une instruction purement religieuse et quelques enseignements
de mre  fille, utiles au rle qu'elle devait jouer. Le calme de
son visage tait donc naturel. Mais il formait un voile dans lequel
la femme tait enveloppe, comme le papillon l'est dans sa larve.
Nanmoins un homme habile  manier le scalpel de l'analyse et surpris
chez Natalie quelque rvlation des difficults que son caractre
devait offrir quand elle serait aux prises avec la vie conjugale
ou sociale. Sa beaut vraiment merveilleuse venait d'une excessive
rgularit de traits en harmonie avec les proportions de la tte et
du corps. Cette perfection est de mauvais augure pour l'esprit. On
trouve peu d'exceptions  cette rgle. Toute nature suprieure a dans
la forme de lgres imperfections qui deviennent d'irrsistibles
attraits, des points lumineux o brillent les sentiments opposs, o
s'arrtent les regards. Une parfaite harmonie annonce la froideur
des organisations mixtes. Natalie avait la taille ronde, signe de
force, mais indice immanquable d'une volont qui souvent arrive 
l'enttement chez les personnes dont l'esprit n'est ni vif ni tendu.
Ses mains de statue grecque confirmaient les prdictions du visage
et de la taille en annonant un esprit de domination illogique, le
vouloir pour le vouloir. Ses sourcils se rejoignaient, et, selon les
observateurs, ce trait indique une pente  la jalousie. La jalousie
des personnes suprieures devient mulation, elle engendre de grandes
choses; celle des petits esprits devient de la haine. L'_odiate e
aspettate_ de sa mre tait chez elle sans feintise. Ses yeux noirs en
apparence, mais en ralit d'un brun orang, contrastaient avec ses
cheveux dont le blond fauve, si pris des Romains, se nomme _auburn_
en Angleterre, et qui sont presque toujours ceux de l'enfant n de
deux personnes  chevelure noire comme l'tait celle de monsieur et
de madame vanglista. La blancheur et la dlicatesse du teint de
Natalie donnaient  cette opposition de couleur entre ses cheveux
et ses yeux des attraits inexprimables, mais d'une finesse purement
extrieure; car, toutes les fois que les lignes d'un visage manquent
d'une certaine rondeur molle, quels que soient le fini, la grce des
dtails, n'en transportez point les heureux prsages  l'me. Ces
roses d'une jeunesse trompeuse s'effeuillent, et vous tes surpris,
aprs quelques annes, de voir la scheresse, la duret, l o vous
admiriez l'lgance des qualits nobles. Quoique les contours de son
visage eussent quelque chose d'auguste, le menton de Natalie tait
lgrement empt, expression de peintre qui peut servir  expliquer
la prexistence de sentiments dont la violence ne devait se dclarer
qu'au milieu de sa vie. Sa bouche, un peu rentre, exprimait une
fiert rouge en harmonie avec sa main, son menton, ses sourcils et
sa belle taille. Enfin, dernier diagnostic qui seul aurait dtermin
le jugement d'un connaisseur, la voix pure de Natalie, cette voix si
sduisante avait des tons mtalliques. Quelque doucement mani que ft
ce cuivre, malgr la grce avec laquelle les sons couraient dans les
spirales du cor, cet organe annonait le caractre du duc d'Albe de qui
descendaient collatralement les Casa-Ral. Ces indices supposaient des
passions violentes sans tendresse, des dvouements brusques, des haines
irrconciliables, de l'esprit sans intelligence, et l'envie de dominer,
naturelle aux personnes qui se sentent infrieures  leurs prtentions.
Ces dfauts, ns du temprament et de la constitution, compenss
peut-tre par les qualits d'un sang gnreux, taient ensevelis
chez Natalie comme l'or dans la mine, et ne devaient en sortir que
sous les durs traitements et par les chocs auxquels les caractres
sont soumis dans le monde. En ce moment la grce et la fracheur de
la jeunesse, la distinction de ses manires, sa sainte ignorance,
la gentillesse de la jeune fille coloraient ses traits d'un vernis
dlicat qui trompait ncessairement les gens superficiels. Puis sa
mre lui avait de bonne heure communiqu ce babil agrable qui joue la
supriorit, qui rpond aux objections par la plaisanterie, et sduit
par une gracieuse volubilit sous laquelle une femme cache le tuf de
son esprit comme la nature dguise les terrains ingrats sous le luxe
des plantes phmres. Enfin, Natalie avait le charme des enfants gts
qui n'ont point connu la souffrance: elle entranait par sa franchise,
et n'avait point cet air solennel que les mres imposent  leurs
filles en leur traant un programme de faons et de langage ridicules
au moment de les marier. Elle tait rieuse et vraie comme la jeune
fille qui ne sait rien du mariage, n'en attend que des plaisirs, n'y
prvoit aucun malheur, et croit y acqurir le droit de toujours faire
ses volonts. Comment Paul, qui aimait comme on aime quand le dsir
augmente l'amour, aurait-il reconnu dans une fille de ce caractre et
dont la beaut l'blouissait, la femme telle qu'elle devait tre 
trente ans, alors que certains observateurs eussent pu se tromper aux
apparences? Si le bonheur tait difficile  trouver dans un mariage
avec cette jeune fille, il n'tait pas impossible. A travers ces
dfauts en germe brillaient quelques belles qualits. Sous la main d'un
matre habile, il n'est pas de qualit qui, bien dveloppe, n'touffe
les dfauts, surtout chez une jeune fille qui aime. Mais pour rendre
ductile une femme si peu mallable, ce poignet de fer dont parlait
de Marsay  Paul tait ncessaire. Le dandy parisien avait raison.
La crainte, inspire par l'amour, est un instrument infaillible pour
manier l'esprit d'une femme. Qui aime, craint; et qui craint, est plus
prs de l'affection que de la haine. Paul aurait-il le sang-froid,
le jugement, la fermet qu'exigeait cette lutte qu'un mari habile ne
doit pas laisser souponner  sa femme? Puis, Natalie aimait-elle
Paul? Semblable  la plupart des jeunes personnes, Natalie prenait
pour de l'amour les premiers mouvements de l'instinct et le plaisir
que lui causait l'extrieur de Paul, sans rien savoir ni des choses du
mariage, ni des choses du mnage. Pour elle, le comte de Manerville,
l'apprenti diplomate auquel les cours de l'Europe taient connues,
l'un des jeunes gens lgants de Paris, ne pouvait pas tre un homme
ordinaire, sans force morale,  la fois timide et courageux, nergique
peut-tre au milieu de l'adversit, mais sans dfense contre les
ennuis qui gtent le bonheur. Aurait-elle plus tard assez de tact pour
distinguer les belles qualits de Paul au milieu de ses lgers dfauts?
Ne grossirait-elle pas les uns, et n'oublierait-elle pas les autres,
selon la coutume des jeunes femmes qui ne savent rien de la vie? Il est
un ge o la femme pardonne des vices  qui lui vite des contrarits,
et o elle prend les contrarits pour des malheurs. Quelle force
conciliatrice, quelle exprience maintiendrait, clairerait ce jeune
mnage? Paul et sa femme ne croiraient-ils pas s'aimer quand ils
n'en seraient encore qu' ces petites simagres caressantes que les
jeunes femmes se permettent au commencement d'une vie  deux,  ces
compliments que les maris font au retour du bal, quand ils ont encore
les grces du dsir? Dans cette situation, Paul ne se prterait-il pas
 la tyrannie de sa femme au lieu d'tablir son empire? Paul saurait-il
dire: Non. Tout tait pril pour un homme faible, l o l'homme le plus
fort aurait peut-tre encore couru des risques.

Le sujet de cette tude n'est pas dans la transition du garon  l'tat
d'homme mari, peinture qui, largement compose, ne manquerait point
de l'attrait que prte l'orage intrieur de nos sentiments aux choses
les plus vulgaires de la vie. Les vnements et les ides qui amenrent
le mariage de Paul avec mademoiselle vanglista sont une introduction
 l'oeuvre, uniquement destine  retracer la grande comdie qui
prcde toute vie conjugale. Jusqu'ici cette scne a t nglige par
les auteurs dramatiques, quoiqu'elle offre des ressources neuves 
leur verve. Cette scne, qui domina l'avenir de Paul, et que madame
vanglista voyait venir avec terreur, est la discussion  laquelle
donnent lieu les contrats de mariage dans toutes les familles, nobles
ou bourgeoises: car les passions humaines sont aussi vigoureusement
agites par de petits que par de grands intrts. Ces comdies joues
par-devant notaire ressemblent toutes plus ou moins  celle-ci, dont
l'intrt sera donc moins dans les pages de ce livre que dans le
souvenir des gens maris.

Au commencement de l'hiver, en 1822, Paul de Manerville fit demander
la main de mademoiselle vanglista par sa grand'tante, la baronne
de Maulincour. Quoique la baronne ne passt jamais plus de deux mois
en Mdoc, elle y resta jusqu' la fin d'octobre pour assister son
petit-neveu dans cette circonstance et jouer le rle d'une mre. Aprs
avoir port les premires paroles  madame vanglista, la tante,
vieille femme exprimente, vint apprendre  Paul le rsultat de sa
dmarche.

--Mon enfant, lui dit-elle, votre affaire est faite. En causant des
choses d'intrt, j'ai su que madame vanglista ne donnait rien de
son chef  sa fille. Mademoiselle Natalie se marie avec ses droits.
pousez, mon ami! Les gens qui ont un nom et des terres  transmettre,
une famille  conserver, doivent tt ou tard finir par l. Je voudrais
voir mon cher Auguste prendre le mme chemin. Vous vous marierez bien
sans moi, je n'ai que ma bndiction  vous donner, et les femmes aussi
vieilles que je le suis n'ont rien  faire au milieu d'une noce. Je
partirai donc demain pour Paris. Quand vous prsenterez votre femme au
monde, je la verrai chez moi beaucoup plus commodment qu'ici. Si vous
n'aviez point eu d'htel  Paris, vous auriez trouv un gte chez moi,
j'aurais volontiers fait arranger pour vous le second de ma maison.

--Chre tante, dit Paul, je vous remercie. Mais qu'entendez-vous par
ces paroles: sa mre ne lui donne rien de son chef, elle se marie avec
ses droits?

--La mre, mon enfant, est une fine mouche qui profite de la beaut de
sa fille pour imposer des conditions et ne vous laisser que ce qu'elle
ne peut pas vous ter, la fortune du pre. Nous autres vieilles gens,
nous tenons fort au: Qu'a-t-il? Qu'a-t-elle? Je vous engage  donner
de bonnes instructions  votre notaire. Le contrat, mon enfant, est le
plus saint des devoirs. Si votre pre et votre mre n'avaient pas bien
fait leur lit, vous seriez peut-tre aujourd'hui sans draps. Vous aurez
des enfants, ce sont les suites les plus communes du mariage, il y faut
donc penser. Voyez matre Mathias, notre vieux notaire.

Madame de Maulincour partit aprs avoir plong Paul en d'tranges
perplexits. Sa belle-mre tait une fine mouche! Il fallait dbattre
ses intrts au contrat et ncessairement les dfendre: qui donc allait
les attaquer? Il suivit le conseil de sa tante, et confia le soin
de rdiger son contrat  matre Mathias. Mais ces dbats pressentis
le proccuprent. Aussi n'entra-t-il pas sans une motion vive chez
madame vanglista,  laquelle il venait annoncer ses intentions. Comme
tous les gens timides, il tremblait de laisser deviner les dfiances
que sa tante lui avait suggres et qui lui semblaient insultantes.
Pour viter le plus lger froissement avec une personne aussi
imposante que l'tait pour lui sa future belle-mre, il inventa de ces
circonlocutions naturelles aux personnes qui n'osent pas aborder de
front les difficults.

--Madame, dit-il en prenant un moment o Natalie s'absenta, vous savez
ce qu'est un notaire de famille: le mien est un bon vieillard pour qui
ce serait un vritable chagrin que de ne pas tre charg de mon contrat
de...

--Comment donc, mon cher! lui rpondit en l'interrompant madame
vanglista; mais nos contrats de mariage ne se font-ils pas toujours
par l'intervention du notaire de chaque famille?

Le temps pendant lequel Paul tait rest sans entamer cette question,
madame vanglista l'avait employ  se demander: A quoi pense-t-il?
car les femmes possdent  un haut degr la connaissance des penses
intimes par le jeu des physionomies. Elle devina les observations de
la grand'tante dans le regard embarrass, dans le son de voix mue qui
trahissaient en Paul un combat intrieur.

--Enfin, se dit-elle en elle-mme, le jour fatal est arriv, la crise
commence, quel en sera le rsultat?--Mon notaire est monsieur Solonet,
dit-elle aprs une pause, le vtre est monsieur Mathias, je les
inviterai  venir dner demain, et ils s'entendront sur cette affaire.
Leur mtier n'est-il pas de concilier les intrts sans que nous nous
en mlions, comme les cuisiniers sont chargs de nous faire faire bonne
chre?

--Mais vous avez raison, rpondit-il en laissant chapper un
imperceptible soupir de contentement.

Par une singulire interposition des deux rles, Paul, innocent de tout
blme, tremblait, et madame vanglista paraissait calme en prouvant
d'horribles anxits. Cette veuve devait  sa fille le tiers de la
fortune laisse par monsieur vanglista, douze cent mille francs,
et se trouvait hors d'tat de s'acquitter, mme en se dpouillant de
tous ses biens. Elle allait donc tre  la merci de son gendre. Si
elle tait matresse de Paul tout seul, Paul, clair par son notaire,
transigerait-il sur la reddition des comptes de tutelle? S'il se
retirait, tout Bordeaux en saurait les motifs, et le mariage de Natalie
y devenait impossible. Cette mre qui voulait le bonheur de sa fille,
cette femme qui depuis sa naissance avait noblement vcu, songea que
le lendemain il fallait devenir improbe. Comme ces grands capitaines
qui voudraient effacer de leur vie le moment o ils ont t secrtement
lches, elle aurait voulu pouvoir retrancher cette journe du nombre de
ses jours. Certes, quelques-uns de ses cheveux blanchirent pendant la
nuit o, face  face avec les faits, elle se reprocha son insouciance
en sentant les dures ncessits de sa situation. D'abord elle tait
oblige de se confier  son notaire, qu'elle avait mand pour l'heure
de son lever. Il fallait avouer une dtresse intrieure qu'elle n'avait
jamais voulu s'avouer  elle-mme, car elle avait toujours march vers
l'abme en comptant sur un de ces hasards qui n'arrivent jamais. Il
s'leva dans son me, contre Paul, un lger mouvement o il n'y avait
ni haine, ni aversion, ni rien de mauvais encore; mais n'tait-il pas
la partie adverse de ce procs secret? mais ne devenait-il pas, sans
le savoir, un innocent ennemi qu'il fallait vaincre? Quel tre a pu
jamais aimer sa dupe? Contrainte  ruser, l'Espagnole rsolut, comme
toutes les femmes, de dployer sa supriorit dans ce combat, dont la
honte ne pouvait s'absoudre que par une complte victoire. Dans le
calme de la nuit, elle s'excusa par une suite de raisonnements que sa
fiert domina. Natalie n'avait-elle pas profit de ses dissipations?
Y avait-il dans sa conduite un seul de ces motifs bas et ignobles
qui salissent l'me? Elle ne savait pas compter, tait-ce un crime,
un dlit? Un homme n'tait-il pas trop heureux d'avoir une fille
comme Natalie? Le trsor qu'elle avait conserv ne valait-il pas une
quittance? Beaucoup d'hommes n'achtent-ils pas une femme aime par
mille sacrifices? Pourquoi ferait-on moins pour une femme lgitime que
pour une courtisane? D'ailleurs Paul tait un homme nul, incapable;
elle dploierait pour lui les ressources de son esprit, elle lui ferait
faire un beau chemin dans le monde; il lui serait redevable du pouvoir;
n'acquitterait-elle pas bien un jour sa dette? Ce serait un sot
d'hsiter! Hsiter pour quelques cus de plus ou de moins?... il serait
infme.

--Si le succs ne se dcide pas tout d'abord, se dit-elle, je quitterai
Bordeaux, et pourrai toujours faire un beau sort  Natalie en
capitalisant ce qui me reste, htel, diamants, mobilier, en lui donnant
tout et ne me rservant qu'une pension.

Quand un esprit fortement tremp se construit une retraite comme
Richelieu  Brouage, et se dessine une fin grandiose, il s'en fait
comme un point d'appui qui l'aide  triompher. Ce dnoment, en cas de
malheur, rassura madame vanglista, qui s'endormit d'ailleurs pleine
de confiance en son parrain dans ce duel. Elle comptait beaucoup sur le
concours du plus habile notaire de Bordeaux, monsieur Solonet, jeune
homme de vingt-sept ans, dcor de la Lgion-d'Honneur pour avoir
contribu fort activement  la seconde rentre des Bourbons. Heureux
et fier d'tre reu dans la maison de madame vanglista, moins comme
notaire que comme appartenant  la socit royaliste de Bordeaux,
Solonet avait conu pour ce beau coucher de soleil une de ces passions
que les femmes comme madame vanglista repoussent, mais dont elles
sont flattes, et que les plus prudes d'entre elles laissent  fleur
d'eau. Solonet demeurait dans une vaniteuse attitude pleine de respect
et d'esprance trs convenable. Ce notaire vint le lendemain avec
l'empressement de l'esclave, et fut reu dans la chambre  coucher
par la coquette veuve, qui se montra dans le dsordre d'un savant
dshabill.

--Puis-je, lui dit-elle, compter sur votre discrtion et votre entier
dvouement dans la discussion qui aura lieu ce soir? Vous devinez qu'il
s'agit du contrat de mariage de ma fille.

Le jeune homme se perdit en protestations galantes.

--Au fait, dit-elle.

--J'coute, rpondit-il en paraissant se recueillir.

Madame vanglista lui exposa crment sa situation.

--Ma belle dame, ceci n'est rien, dit matre Solonet en prenant un air
avantageux quand madame vanglista lui eut donn des chiffres exacts.
Comment vous tes-vous tenue avec monsieur de Manerville? Ici les
questions morales dominent les questions de droit et de finance.

Madame vanglista se drapa dans sa supriorit. Le jeune notaire
apprit avec un vif plaisir que jusqu' ce jour sa cliente avait gard
dans ses relations avec Paul la plus haute dignit; que, moiti fiert
srieuse, moiti calcul involontaire, elle avait agi constamment comme
si le comte de Manerville lui tait infrieur, comme s'il y avait
pour lui de l'honneur  pouser mademoiselle vanglista; ni elle ni
sa fille ne pouvaient tre souponnes d'avoir des vues intresses;
leurs sentiments paraissaient purs de toute mesquinerie;  la moindre
difficult financire souleve par Paul, elles avaient le droit de
s'envoler  une distance incommensurable; enfin, elle avait sur son
futur gendre un ascendant insurmontable.

--Cela tant ainsi, dit Solonet, quelles sont les dernires concessions
que vous vouliez faire?

--J'en veux faire le moins possible, dit-elle en riant.

--Rponse de femme, s'cria Solonet. Madame, tenez-vous  marier
mademoiselle Natalie?

--Oui.

--Vous voulez quittance des onze cent cinquante-six mille francs
desquels vous serez reliquataire d'aprs le compte de tutelle 
prsenter au susdit gendre?

--Oui.

--Que voulez-vous garder?

--Trente mille livres de rente au moins, rpondit-elle.

--Il faut vaincre ou prir?

--Oui.

--Eh! bien, je vais rflchir aux moyens ncessaires pour atteindre
 ce but, car il nous faut beaucoup d'adresse et mnager nos forces.
Je vous donnerai quelques instructions en arrivant; excutez-les
ponctuellement, et je puis dj vous prdire un succs complet.--Le
comte Paul aime-t-il mademoiselle Natalie? demanda-t-il en se levant.

--Il l'adore.

--Ce n'est pas assez. La dsire-t-il en tant que femme au point de
passer par-dessus quelques difficults pcuniaires?

--Oui.

--Voil ce que je regarde comme un Avoir dans les Propres d'une fille!
s'cria le notaire. Faites-la donc bien belle ce soir, ajouta-t-il d'un
air fin.

--Nous avons la plus jolie toilette du monde.

--La robe du contrat contient, selon moi, la moiti des donations, dit
Solonet.

Ce dernier argument parut si ncessaire  madame vanglista,
qu'elle voulut assister  la toilette de Natalie, autant pour la
surveiller que pour en faire une innocente complice de sa conspiration
financire. Coiffe  la Svign, vtue d'une robe de cachemire
blanc orne de noeuds roses, sa fille lui parut si belle qu'elle
pressentit la victoire. Quand la femme de chambre fut sortie, et que
madame vanglista fut certaine que personne ne pouvait tre  porte
d'entendre, elle arrangea quelques boucles dans la coiffure de sa
fille, en manire d'exorde.

--Chre enfant, aimes-tu bien sincrement monsieur de Manerville? lui
dit-elle d'une voix ferme en apparence.

La mre et la fille se jetrent, l'une  l'autre, un trange regard.

--Pourquoi, ma petite mre, me faites-vous cette question aujourd'hui
plutt qu'hier? Pourquoi me l'avez-vous laiss voir?

--S'il fallait nous quitter pour toujours, persisterais-tu dans ce
mariage?

--J'y renoncerais et n'en mourrais pas de chagrin.

--Tu n'aimes pas, ma chre, dit la mre en baisant sa fille au front.

--Mais pourquoi, bonne mre, fais-tu le grand inquisiteur?

--Je voulais savoir si tu tenais au mariage sans tre folle du mari.

--Je l'aime.

--Tu as raison, il est comte, nous en ferons un pair de France  nous
deux; mais il va se rencontrer des difficults.

--Des difficults entre gens qui s'aiment? Non. La Fleur des pois,
chre mre, s'est trop bien plante l, dit-elle en montrant son coeur
par un geste mignon, pour faire la plus lgre objection. J'en suis
sre.

--S'il en tait autrement? dit madame vanglista.

--Il serait profondment oubli, rpondit Natalie.

--Bien. Tu es une Casa-Ral! Mais, quoique t'aimant comme un fou,
s'il survenait des discussions auxquelles il serait tranger, et
par-dessus lesquelles il faudrait qu'il passt, pour toi comme pour
moi, Natalie, hein? Si, sans blesser aucunement les convenances, un peu
de gentillesse dans les manires le dcidait? Allons, un rien, un mot?
Les hommes sont ainsi faits, ils rsistent  une discussion srieuse et
tombent sous un regard.

--J'entends! un petit coup pour que Favori saute la barrire, dit
Natalie en faisant le geste de donner un coup de cravache  son cheval.

--Mon ange, je ne te demande rien qui ressemble  de la sduction. Nous
avons des sentiments de vieil honneur castillan qui ne nous permettent
pas de passer les bornes. Le comte Paul connatra ma situation.

--Quelle situation?

--Tu n'y comprendrais rien. H! bien, si, aprs t'avoir vue dans
toute ta gloire, son regard trahissait la moindre hsitation, et je
l'observerai! certes,  l'instant je romprais tout, je saurais liquider
ma fortune, quitter Bordeaux et aller  Douai chez les Clas, qui,
malgr tout, sont nos parents par leur alliance avec les Temninck.
Puis je te marierais  un pair de France, duss-je me rfugier dans un
couvent afin de te donner toute ma fortune.

--Ma mre, que faut-il donc faire pour empcher de tels malheurs? dit
Natalie.

--Je ne t'ai jamais vue si belle, mon enfant! Sois un peu coquette, et
tout ira bien.

Madame vanglista laissa Natalie pensive, et alla faire une toilette
qui lui permt de soutenir le parallle avec sa fille. Si Natalie
devait tre attrayante pour Paul, ne devait-elle pas enflammer Solonet,
son champion? La mre et la fille se trouvrent sous les armes quand
Paul vint apporter le bouquet que depuis quelques mois il avait
l'habitude de donner chaque jour  Natalie. Puis tous trois se mirent 
causer en attendant les deux notaires.

Cette journe fut pour Paul la premire escarmouche de cette longue et
fatigante guerre nomme le mariage. Il est donc ncessaire d'tablir
les forces de chaque parti, la position des corps belligrants et le
terrain sur lequel ils devaient manoeuvrer. Pour soutenir une lutte
dont l'importance lui chappait entirement, Paul avait pour tout
dfenseur son vieux notaire, Mathias. L'un et l'autre allaient tre
surpris sans dfense par un vnement inattendu, presss par un
ennemi dont le thme tait fait, et forcs de prendre un parti sans
avoir le temps d'y rflchir. Assist par Cujas et Barthole eux-mmes,
quel homme n'et pas succomb? Comment croire  la perfidie, l
o tout semble facile et naturel? Que pouvait Mathias seul contre
madame vanglista, contre Solonet et contre Natalie, surtout quand
son amoureux client passerait  l'ennemi ds que les difficults
menaceraient son bonheur? Dj Paul s'enferrait en dbitant les jolis
propos d'usage entre amants, mais auxquels sa passion prtait en
ce moment une valeur norme aux yeux de madame vanglista, qui le
poussait  se compromettre.

Ces _condottieri_ matrimoniaux qui s'allaient battre pour leurs clients
et dont les forces personnelles devenaient si dcisives en cette
solennelle rencontre, les deux notaires reprsentaient les anciennes et
les nouvelles moeurs, l'ancien et le nouveau notariat.

Matre Mathias tait un vieux bonhomme g de soixante-neuf ans, et
qui se faisait gloire de ses vingt annes d'exercice en sa charge. Ses
gros pieds de goutteux taient chausss de souliers orns d'agrafes en
argent, et terminaient ridiculement des jambes si menues,  rotules si
saillantes que, quand il les croisait, vous eussiez dit les deux os
gravs au-dessus des _ci-gt_. Ses petites cuisses maigres, perdues
dans de larges culottes noires  boucles, semblaient plier sous le
poids d'un ventre rond et d'un torse dvelopp comme l'est le buste
des gens de cabinet, une grosse boule toujours empaquete dans un
habit vert  basques carres, que personne ne se souvenait d'avoir
vu neuf. Ses cheveux, bien tirs et poudrs, se runissaient en une
petite queue de rat, toujours loge entre le collet de l'habit et celui
de son gilet blanc  fleurs. Avec sa tte ronde, sa figure colore
comme une feuille de vigne, ses yeux bleus, le nez en trompette, une
bouche  grosses lvres, un menton doubl, ce cher petit homme excitait
partout o il se montrait sans tre connu le rire gnreusement octroy
par le Franais aux crations falottes que se permet la nature, que
l'art s'amuse  charger, et que nous nommons des caricatures. Mais
chez matre Mathias l'esprit avait triomph de la forme, les qualits
de l'me avaient vaincu les bizarreries du corps. La plupart des
Bordelais lui tmoignaient un respect amical, une dfrence pleine
d'estime. La voix du notaire gagnait le coeur en y faisant rsonner
l'loquence de la probit. Pour toute ruse, il allait droit au fait
en culbutant les mauvaises penses par des interrogations prcises.
Son coup d'oeil prompt, sa grande habitude des affaires lui donnaient
ce sens divinatoire qui permet d'aller au fond des consciences et d'y
lire les penses secrtes. Quoique grave et pos dans les affaires,
ce patriarche avait la gaiet de nos anctres. Il devait risquer la
chanson de table, admettre et conserver les solennits de famille,
clbrer les anniversaires, les ftes des grand'mres et des enfants,
enterrer avec crmonie la bche de Nol; il devait aimer  donner
des trennes,  faire des surprises et offrir des oeufs de Pques; il
devait croire aux obligations du parrainage et ne dserter aucune des
coutumes qui coloraient la vie d'autrefois. Matre Mathias tait un
noble et respectable dbris de ces notaires, grands hommes obscurs, qui
ne donnaient pas de reu en acceptant des millions, mais les rendaient
dans les mmes sacs, ficels de la mme ficelle; qui excutaient 
la lettre les fidicommis, dressaient dcemment les inventaires,
s'intressaient comme de seconds pres aux intrts de leurs clients,
barraient quelquefois le chemin devant les dissipateurs, et  qui
les familles confiaient leurs secrets; enfin l'un de ces notaires
qui se croyaient responsables de leurs erreurs dans les actes et les
mditaient longuement. Jamais, durant sa vie notariale, un de ses
clients n'eut  se plaindre d'un placement perdu, d'une hypothque
ou mal prise ou mal assise. Sa fortune, lentement mais loyalement
acquise, ne lui tait venue qu'aprs trente annes d'exercice et
d'conomie. Il avait tabli quatorze de ses clercs. Religieux et
gnreux incognito, Mathias se trouvait partout o le bien s'oprait
sans salaire. Membre actif du comit des hospices et du comit de
bienfaisance, il s'inscrivait pour la plus forte somme dans les
impositions volontaires destines  secourir les infortunes subites,
 crer quelques tablissements utiles. Aussi ni lui ni sa femme
n'avaient-ils de voiture, aussi sa parole tait-elle sacre, aussi ses
caves gardaient-elles autant de capitaux qu'en avait la Banque, aussi
le nommait-on _le bon monsieur Mathias_, et quand il mourut y eut-il
trois mille personnes  son convoi.

Solonet tait ce jeune notaire qui arrive en fredonnant, affecte un
air lger, prtend que les affaires se font aussi bien en riant qu'en
gardant son srieux; le notaire capitaine dans la garde nationale,
qui se fche d'tre pris pour un notaire, et postule la croix de la
Lgion-d'Honneur, qui a sa voiture et laisse vrifier les pices  ses
clercs; le notaire qui va au bal, au spectacle, achte des tableaux
et joue  l'cart, qui a une caisse o se versent les dpts et rend
en billets de banque ce qu'il a reu en or; le notaire qui marche avec
son poque et risque les capitaux en placements douteux, spcule et
veut se retirer riche de trente mille livres de rente aprs dix ans de
notariat; le notaire dont la science vient de sa duplicit, mais que
beaucoup de gens craignent comme un complice qui possde leurs secrets;
enfin, le notaire qui voit dans sa charge un moyen de se marier 
quelque hritire en bas bleus.

Quand le mince et blond Solonet, fris, parfum, bott comme un jeune
premier du Vaudeville, vtu comme un dandy dont l'affaire la plus
importante est un duel, entra prcdant son vieux confrre, retard par
un ressentiment de goutte, ces deux hommes reprsentrent au naturel
une de ces caricatures intitules JADIS et AUJOURD'HUI, qui eurent
tant de succs sous l'Empire. Si madame et mademoiselle vanglista,
auxquelles _le bon monsieur Mathias_ tait inconnu, eurent d'abord
une lgre envie de rire, elles furent aussitt touches de la grce
avec laquelle il les complimenta. La parole du bonhomme respira cette
amnit que les vieillards aimables savent rpandre autant dans les
ides que dans la manire dont ils les expriment. Le jeune notaire, au
ton smillant, eut alors le dessous. Mathias tmoigna de la supriorit
de son savoir-vivre par la faon mesure avec laquelle il aborda
Paul. Sans compromettre ses cheveux blancs, il respecta la noblesse
dans un jeune homme en sachant qu'il appartient quelques honneurs
 la vieillesse et que tous les droits sociaux sont solidaires. Au
contraire, le salut et le bonjour de Solonet avaient t l'expression
d'une galit parfaite qui devait blesser les prtentions des gens du
monde et le ridiculiser aux yeux des personnes vraiment nobles. Le
jeune notaire fit un geste assez familier  madame vanglista pour
l'inviter  venir causer dans une embrasure de fentre. Durant quelques
moments l'un et l'autre se parlrent  l'oreille en laissant chapper
quelques rires, sans doute pour donner le change sur l'importance de
cette conversation, par laquelle matre Solonet communiqua le plan de
la bataille  sa souveraine.

--Mais, lui dit-il en terminant, aurez-vous le courage de vendre votre
htel?

--Parfaitement, dit-elle.

Madame vanglista ne voulut pas dire  son notaire la raison de cet
hrosme qui le frappa, le zle de Solonet aurait pu se refroidir s'il
avait su que sa cliente allait quitter Bordeaux. Elle n'en avait mme
encore rien dit  Paul, afin de ne pas l'effrayer par l'tendue des
circonvallations qu'exigeaient les premiers travaux d'une vie politique.

Aprs le dner, les deux plnipotentiaires laissrent les amants
prs de la mre, et se rendirent dans un salon voisin destin  leur
confrence. Il se passa donc une double scne: au coin de la chemine
du grand salon, une scne d'amour o la vie apparaissait riante et
joyeuse; dans l'autre pice, une scne grave et sombre o l'intrt mis
 nu jouait par avance le rle qu'il joue sous les apparences fleuries
de la vie.

--Mon cher matre, dit Solonet  Mathias, l'acte restera dans votre
tude, je sais tout ce que je dois  mon ancien. Mathias salua
gravement.--Mais, reprit Solonet en dpliant un projet d'acte inutile
qu'il avait fait brouillonner par un clerc, comme nous sommes la partie
opprime, que nous sommes la fille, j'ai rdig le contrat pour vous en
viter la peine. Nous nous marions avec nos droits sous le rgime de
la communaut; donation gnrale de nos biens l'un  l'autre en cas de
mort sans hritier, sinon donation d'un quart en usufruit et d'un quart
en nue proprit; la somme mise dans la communaut sera du quart des
apports respectifs; le survivant garde le mobilier sans tre tenu de
faire inventaire. Tout est simple comme bonjour.

--Ta, ta, ta, ta, dit Mathias, je ne fais pas les affaires comme on
chante une ariette. Quels sont vos droits?

--Quels sont les vtres? dit Solonet.

--Notre dot  nous, dit Mathias, est la terre de Lanstrac, du produit
de vingt-trois mille livres de rentes en sac, sans compter les
redevances en nature. _Item_, les fermes du Grassol et du Guadet,
valant chacune trois mille six cents livres de rentes. _Item_, le clos
de Belle-Rose, rapportant anne commune seize mille livres: total,
quarante-six mille deux cents francs de rentes. _Item_, un htel
patrimonial  Bordeaux, impos  neuf cents francs. _Item_, une belle
maison entre cour et jardin, sise  Paris, rue de la Ppinire, impose
 quinze cents francs. Ces proprits, dont les titres sont chez moi,
proviennent de la succession de nos pre et mre, except la maison de
Paris, laquelle est un de nos acquts. Nous avons galement  compter
le mobilier de nos deux maisons et celui du chteau de Lanstrac,
estims quatre cent cinquante mille francs. Voil la table, la nappe et
le premier service. Qu'apportez-vous pour le second service et pour le
dessert?

--Nos droits, dit Solonet.

--Spcifiez-les, mon cher matre, reprit Mathias. Que m'apportez-vous?
o est l'inventaire fait aprs le dcs de monsieur vanglista?
montrez-moi la liquidation, l'emploi de vos fonds. O sont vos
capitaux, s'il y a capital? o sont vos proprits, s'il y a
proprits? Bref, montrez-nous un compte de tutelle, et dites-nous ce
que vous donne ou vous assure votre mre.

--Monsieur le comte de Manerville aime-t-il mademoiselle vanglista?

--Il en veut faire sa femme, si toutes les convenances se rencontrent,
dit le vieux notaire. Je ne suis pas un enfant, il s'agit ici de nos
affaires, et non de nos sentiments.

--L'affaire est manque si vous n'avez pas les sentiments gnreux.
Voici pourquoi, reprit Solonet. Nous n'avons pas fait inventaire
aprs la mort de notre mari, nous tions Espagnole, crole, et nous
ne connaissions pas les lois franaises. D'ailleurs, nous tions trop
douloureusement affecte pour songer  de misrables formalits que
remplissent les coeurs froids. Il est de notorit publique que nous
tions adore par le dfunt et que nous l'avons normment pleur. Si
nous avons une liquidation prcde d'un bout d'inventaire fait par
commune renomme, remerciez-en notre subrog-tuteur qui nous a force
d'tablir une situation et de reconnatre  notre fille une fortune
telle quelle, au moment o il nous a fallu retirer de Londres des
rentes anglaises dont le capital tait immense, et que nous voulions
replacer  Paris, o nous en doublions les intrts.

--Ne me dites donc pas de niaiseries. Il existe des moyens de contrle.
Quels droits de succession avez-vous pays au domaine? le chiffre nous
suffira pour tablir les comptes. Allez donc droit au fait. Dites-nous
franchement ce qu'il vous revenait et ce qui vous reste. H! bien, si
nous sommes trop amoureux, nous verrons.

--Si vous nous pousez pour de l'argent, allez vous promener. Nous
avons droit  plus d'un million. Mais il ne reste  notre mre que cet
htel, son mobilier et quatre cents et quelques mille francs employs
vers 1817 en cinq pour cent, donnant quarante mille francs de revenus.

[Illustration: SOLONET.

Ne me dites donc pas de niaiseries.

(LE CONTRAT DE MARIAGE.)]

--Comment menez-vous un train qui exige cent mille livres de rentes?
s'cria Mathias atterr.

--Notre fille nous a cot les yeux de la tte. D'ailleurs, nous aimons
la dpense. Enfin, vos jrmiades ne nous feront pas retrouver deux
liards.

--Avec les cinquante mille francs de rentes qui appartenaient 
mademoiselle Natalie, vous pouviez l'lever richement sans vous ruiner.
Mais si vous avez mang de si bon apptit quand vous tiez fille, vous
dvorerez donc quand vous serez femme.

--Laissez-nous alors, dit Solonet, la plus belle fille du monde doit
toujours manger plus qu'elle n'a.

--Je vais dire deux mots  mon client, reprit le vieux notaire.

--Va, va, mon vieux pre Cassandre, va dire  ton client que nous
n'avons pas un liard, pensa matre Solonet qui dans le silence du
cabinet avait stratgiquement dispos ses masses, chelonn ses
propositions, lev les tournants de la discussion, et prpar le point
o les parties, croyant tout perdu, se trouveraient devant une heureuse
transaction o triompherait sa cliente.

La robe blanche  noeuds roses, les tire-bouchons  la Svign, le
petit pied de Natalie, ses fins regards, sa jolie main sans cesse
occupe  rparer le dsordre de boucles qui ne se drangeaient pas, ce
mange d'une jeune fille faisant la roue comme un paon au soleil avait
amen Paul au point o le voulait voir sa future belle-mre: il tait
ivre de dsirs, et souhaitait sa prtendue comme un lycen peut dsirer
une courtisane; ses regards, sr thermomtre de l'me, annonaient ce
degr de passion auquel un homme fait mille sottises.

--Natalie est si belle, dit-il  l'oreille de sa belle-mre, que je
conois la frnsie qui nous pousse  payer un plaisir par notre mort.

Madame vanglista rpondit en hochant la tte:--Paroles d'amoureux!
Mon mari ne me disait aucune de ces belles phrases; mais il m'pousa
sans fortune, et pendant treize ans il ne m'a jamais caus de chagrins.

--Est-ce une leon que vous me donnez? dit Paul en riant.

--Vous savez comme je vous aime, cher enfant! dit-elle en lui serrant
la main. D'ailleurs, ne faut-il pas vous bien aimer pour vous donner ma
Natalie!

--Me donner, me donner, dit la jeune fille en riant et agitant un
cran fait en plumes d'oiseaux indiens. Que dites-vous tout bas?

--Je disais, reprit Paul, combien je vous aime, puisque les convenances
me dfendent de vous exprimer mes dsirs.

--Pourquoi?

--Je me crains.

--Oh! vous avez trop d'esprit pour ne pas savoir bien monter les joyaux
de la flatterie. Voulez-vous que je vous dise mon opinion sur vous?...
Eh! bien, je vous trouve plus d'esprit qu'un homme amoureux n'en doit
avoir. tre la fleur des pois et rester trs spirituel, dit-elle en
baissant les yeux, c'est avoir trop d'avantages: un homme devrait
opter. Je crains aussi, moi!

--Quoi?

--Ne parlons pas ainsi. Ne trouvez-vous pas, ma mre, que cette
conversation est dangereuse quand notre contrat n'est pas encore sign?

--Il va l'tre, dit Paul.

--Je voudrais bien savoir ce que se disent Achille et Nestor, dit
Natalie en indiquant par un regard d'enfantine curiosit la porte d'un
petit salon.

--Ils parlent de nos enfants, de notre mort et de je ne sais quelles
autres frivolits semblables; ils comptent nos cus pour nous dire si
nous pourrons toujours avoir cinq chevaux  l'curie. Ils s'occupent
aussi de donations, mais je les ai prvenus.

--Comment? dit Natalie.

--Ne me suis-je pas dj donn tout entier? dit-il en regardant la
jeune fille dont la beaut redoubla quand le plaisir caus par cette
rponse eut color son visage.

--Ma mre, comment puis-je reconnatre tant de gnrosit?

--Ma chre enfant, n'as-tu pas toute la vie pour y rpondre? Savoir
faire le bonheur de chaque jour, n'est-ce pas apporter d'inpuisables
trsors? Moi, je n'en avais pas d'autres en dot.

--Aimez-vous Lanstrac? dit Paul  Natalie.

--Comment n'aimerais-je pas une chose  vous? dit-elle. Aussi
voudrais-je bien voir votre maison.

--Notre maison, dit Paul. Vous voulez savoir si j'ai bien prvu vos
gots, si vous vous y plairez. Madame votre mre a rendu la tche
d'un mari difficile, vous avez toujours t bien heureuse; mais quand
l'amour est infini, rien ne lui est impossible.

--Chers enfants, dit madame vanglista, pourrez-vous rester 
Bordeaux pendant les premiers jours de votre mariage? Si vous vous
sentez le courage d'affronter le monde qui vous connat, vous pie,
vous gne, soit! Mais si vous prouvez tous deux cette pudeur de
sentiment qui enserre l'me et ne s'exprime pas, nous irons  Paris o
la vie d'un jeune mnage se perd dans le torrent. L seulement vous
pourrez tre comme deux amants, sans avoir  craindre le ridicule.

--Vous avez raison, ma mre, je n'y pensais point. Mais  peine
aurai-je le temps de prparer ma maison. J'crirai ce soir  de Marsay,
celui de mes amis sur lequel je puis compter pour faire marcher les
ouvriers.

Au moment o, semblable aux jeunes gens habitus  satisfaire leurs
plaisirs sans calcul pralable, Paul s'engageait inconsidrment dans
les dpenses d'un sjour  Paris, matre Mathias entra dans le salon et
fit signe  son client de venir lui parler.

--Qu'y a-t-il, mon ami? dit Paul en se laissant mener dans une
embrasure de fentre.

--Monsieur le comte, dit le bonhomme, il n'y a pas un sou de dot. Mon
avis est de remettre la confrence  un autre jour, afin que vous
puissiez prendre un parti convenable.

--Monsieur Paul, dit Natalie, je veux vous dire aussi mon mot  part.

Quoique la contenance de madame vanglista ft calme, jamais juif du
moyen ge ne souffrit dans sa chaudire pleine d'huile bouillante, le
martyre qu'elle souffrait dans sa robe de velours violet. Solonet lui
avait garanti le mariage, mais elle ignorait les moyens, les conditions
du succs, et subissait l'horrible angoisse des alternatives. Elle
dut peut-tre son triomphe  la dsobissance de sa fille. Natalie
avait comment les paroles de sa mre dont l'inquitude tait visible
pour elle. Quand elle vit le succs de sa coquetterie, elle se sentit
atteinte au coeur par mille penses contradictoires. Sans blmer sa
mre, elle fut honteuse  demi de ce mange dont le prix tait un
gain quelconque. Puis, elle fut prise d'une curiosit jalouse assez
concevable. Elle voulut savoir si Paul l'aimait assez pour surmonter
les difficults prvues par sa mre, et que lui dnonait la figure
un peu nuageuse de matre Mathias. Ces sentiments la poussrent  un
mouvement de loyaut qui d'ailleurs la posait bien. La plus noire
perfidie n'et pas t aussi dangereuse que le fut son innocence.

--Paul, lui dit-elle  voix basse, et elle le nomma ainsi pour la
premire fois, si quelques difficults d'intrts pouvaient nous
sparer, songez que je vous relve de vos engagements, et vous permets
de jeter sur moi la dfaveur qui rsulterait d'une rupture.

Elle mit une si profonde dignit dans l'expression de sa gnrosit que
Paul crut au dsintressement de Natalie,  son ignorance du fait que
son notaire venait de lui rvler; il pressa la main de la jeune fille
et la baisa comme un homme  qui l'amour tait plus cher que l'intrt.
Natalie sortit.

--Sac  papier, monsieur le comte, vous faites des sottises, reprit le
vieux notaire en rejoignant son client.

Paul demeura songeur: il comptait avoir environ cent mille livres
de rentes, en runissant sa fortune  celle de Natalie; et quelque
passionn que soit un homme, il ne passe pas sans motion de cent 
quarante-six mille livres de rentes en acceptant une femme habitue au
luxe.

--Ma fille n'est pas l, reprit madame vanglista qui s'avana
royalement vers son gendre et le notaire, pouvez-vous me dire ce qui
nous arrive!

--Madame, rpondit Mathias pouvant du silence de Paul, et qui rompit
la glace, il survient un empchement dilatoire...

A ce mot, matre Solonet sortit du petit salon et coupa la parole  son
vieux confrre par une phrase qui rendit la vie  Paul. Accabl par le
souvenir de ses phrases galantes, par son attitude amoureuse, Paul ne
savait ni comment les dmentir ni comment en changer; il aurait voulu
pouvoir se jeter dans un gouffre.

--Il est un moyen d'acquitter madame envers sa fille, dit le jeune
notaire d'un ton dgag. Madame vanglista possde quarante mille
livres de rentes en inscriptions cinq pour cent, dont le capital sera
bientt au pair, s'il ne le dpasse; ainsi nous pouvons le compter pour
huit cent mille francs. Cet htel et son jardin valent bien deux cent
mille francs. Cela pos, madame peut transporter par le contrat la
nue proprit de ces valeurs  sa fille, car je ne pense pas que les
intentions de monsieur soient de laisser sa belle-mre sans ressources.
Si madame a mang sa fortune, elle rend celle de sa fille,  une
bagatelle prs.

--Les femmes sont bien malheureuses de ne rien entendre aux affaires,
dit madame vanglista. J'ai des nues proprits? Qu'est-ce que cela,
mon Dieu!

Paul tait dans une sorte d'extase en entendant cette transaction. Le
vieux notaire, voyant le pige tendu, son client un pied dj pris,
resta ptrifi, se disant:--Je crois que l'on se joue de nous!

--Si madame suit mon conseil, elle assurera sa tranquillit, dit le
jeune notaire en continuant. En se sacrifiant, au moins ne faut-il pas
que des mineurs la tracassent. On ne sait ni qui vit ni qui meurt!
Monsieur le comte reconnatra donc par le contrat avoir reu la somme
totale revenant  mademoiselle vanglista sur la succession de son
pre.

Mathias ne put comprimer l'indignation qui brilla dans ses yeux et lui
colora la face.

--Et cette somme, dit-il en tremblant, est de...?

--Un million cent cinquante-six mille francs, suivant l'acte...

--Pourquoi ne demandez-vous pas  monsieur le comte de faire _hic et
nunc_ le dlaissement de sa fortune  sa future pouse? dit Mathias, ce
serait plus franc que ce que vous nous demandez. La ruine du comte de
Manerville ne s'accomplira pas sous mes yeux, je me retire.

Il fit un pas vers la porte afin d'instruire son client de la
gravit des circonstances; mais il revint, et s'adressant  madame
vanglista:--Ne croyez pas, madame, que je vous fasse solidaire des
ides de mon confrre, je vous tiens pour une honnte femme, une grande
dame qui ne savez rien des affaires.

--Merci, mon cher confrre, dit Solonet.

--Vous savez bien qu'entre nous il n'y a jamais d'injure, lui rpondit
Mathias. Madame, sachez au moins le rsultat de ces stipulations. Vous
tes encore assez jeune, assez belle pour vous remarier.--Oh! mon Dieu,
madame, dit le vieillard  un geste de madame vanglista, qui peut
rpondre de soi!

--Je ne croyais pas, monsieur, dit madame vanglista, qu'aprs tre
reste veuve pendant sept belles annes et avoir refus de brillants
partis par amour de ma fille, je serais souponne  trente-neuf ans
d'une semblable folie! Si nous n'tions pas en affaire, je prendrais
cette supposition pour une impertinence.

--Ne serait-il pas plus impertinent de croire que vous ne pouvez plus
vous marier?

--Vouloir et pouvoir sont deux termes bien diffrents, dit galamment
Solonet.

--H! bien, dit matre Mathias, ne parlons pas de votre mariage. Vous
pouvez, et nous le dsirons tous, vivre encore quarante-cinq ans.
Or, comme vous gardez pour vous l'usufruit de la fortune de monsieur
vanglista; durant votre existence, vos enfants pendront-ils leurs
dents au croc?

--Qu'est-ce que signifie cette phrase? dit la veuve. Que veulent dire
ce _croc_ et cet _usufruit_?

Solonet, homme de got et d'lgance, se mit  rire.

--Je vais la traduire, rpondit le bonhomme. Si vos enfants veulent
tre sages, ils penseront  l'avenir. Penser  l'avenir, c'est
conomiser la moiti de ses revenus en supposant qu'il ne nous
vienne que deux enfants, auxquels il faudra donner d'abord une belle
ducation, puis une grosse dot. Votre fille et votre gendre seront
donc rduits  vingt mille livres de rentes, quand l'un et l'autre en
dpensaient cinquante sans tre maris. Ceci n'est rien. Mon client
devra compter un jour  ses enfants onze cent mille francs du bien de
leur mre, et ne les aura peut-tre pas encore reus si sa femme est
morte et que madame vive encore, ce qui peut arriver. En conscience,
signer un pareil contrat, n'est-ce pas se jeter pieds et poings lis
dans la Gironde? Vous voulez faire le bonheur de mademoiselle votre
fille? Si elle aime son mari, sentiment dont ne doutent jamais les
notaires, elle pousera ses chagrins. Madame, j'en vois assez pour la
faire mourir de douleur, car elle sera dans la misre. Oui, madame, la
misre, pour des gens auxquels il faut cent mille livres de rentes, est
de n'en avoir plus que vingt mille. Si, par amour, monsieur le comte
faisait des folies, sa femme le ruinerait par ses reprises le jour o
quelque malheur adviendrait. Je plaide ici pour vous, pour eux, pour
leurs enfants, pour tout le monde.

--Le bonhomme a bien fait feu de tous ses canons, pensa matre Solonet
en jetant un regard  sa cliente comme pour lui dire:--Allons!

--Il est un moyen d'accorder ces intrts, rpondit avec calme madame
vanglista. Je puis me rserver seulement une pension ncessaire pour
entrer dans un couvent, et vous aurez mes biens ds  prsent. Je puis
renoncer au monde, si ma mort anticipe assure le bonheur de ma fille.

--Madame, dit le vieux notaire, prenons le temps de peser mrement le
parti qui conciliera toutes les difficults.

--H! mon Dieu, monsieur, dit madame vanglista qui voyait sa perte
dans un retard, tout est pes. J'ignorais ce qu'tait un mariage en
France, je suis Espagnole et crole. J'ignorais qu'avant de marier
ma fille il fallt savoir le nombre de jours que Dieu m'accorderait
encore, que ma fille souffrirait de ma vie, que j'ai tort de vivre
et tort d'avoir vcu. Quand mon mari m'pousa, je n'avais que mon
nom et ma personne. Mon nom seul valait pour lui des trsors auprs
desquels plissaient les siens. Quelle fortune gale un grand nom? Ma
dot tait la beaut, la vertu, le bonheur, la naissance, l'ducation.
L'argent donne-t-il ces trsors? Si le pre de Natalie entendait notre
conversation, son me gnreuse en serait affecte pour toujours et
lui gterait son bonheur en paradis. J'ai dissip follement peut-tre!
quelques millions sans que jamais ses sourcils aient fait un mouvement.
Depuis sa mort, je suis devenue conome et range en comparaison de la
vie qu'il voulait que je menasse. Brisons donc! Monsieur de Manerville
est tellement abattu que je....

Aucune onomatope ne peut rendre la confusion et le dsordre que le mot
_Brisons_ introduisit dans la conversation, il suffira de dire que ces
quatre personnes si bien leves parlrent toutes ensemble.

--On se marie en Espagne  l'espagnole et comme on veut; mais on se
marie en France  la franaise, raisonnablement et comme on peut!
disait Mathias.

--Ah! madame, s'cria Paul en sortant de sa stupeur, vous vous mprenez
sur mes sentiments.

--Il ne s'agit pas ici de sentiments, dit le vieux notaire en voulant
arrter son client, nous faisons les affaires de trois gnrations.
Est-ce nous qui avons mang les millions absents, nous qui ne demandons
qu' rsoudre des difficults dont nous sommes innocents?

--pousez-nous et ne chipotez pas, disait Solonet.

--Chipoter! chipoter! Vous appelez chipoter dfendre les intrts des
enfants, du pre et de la mre, disait Mathias.

--Oui, disait Paul  sa belle-mre en continuant, je dplore les
dissipations de ma jeunesse, qui ne me permettent pas de clore cette
discussion par un mot, comme vous dplorez votre ignorance des affaires
et votre dsordre involontaire. Dieu m'est tmoin que je ne pense pas
en ce moment  moi, une vie simple  Lanstrac ne m'effraie point; mais
ne faut-il pas que mademoiselle Natalie renonce  ses gots,  ses
habitudes? Voici notre existence modifie.

--O donc vanglista puisait-il ses millions? dit la veuve.

--Monsieur vanglista faisait des affaires, il jouait le grand jeu
des commerants, il expdiait des navires et gagnait des sommes
considrables; nous sommes un propritaire dont le capital est plac,
dont les revenus sont inflexibles, rpondit vivement le vieux notaire.

--Il est encore un moyen de tout concilier, dit Solonet, qui par cette
phrase profre d'un ton de fausset imposa silence aux trois autres en
attirant leurs regards et leur attention.

Ce jeune homme ressemblait  un habile cocher qui tient les rnes d'un
attelage  quatre chevaux et s'amuse  les animer,  les retenir. Il
dchanait les passions, il les calmait tour  tour en faisant suer
dans son harnais Paul dont la vie et le bonheur taient  tout moment
en question, et sa cliente qui ne voyait pas clair  travers les
tournoiements de la discussion.

--Madame vanglista, dit-il aprs une pause, peut dlaisser ds
aujourd'hui les inscriptions cinq pour cent et vendre son htel. Je
lui en ferai trouver trois cent mille francs en l'exploitant par lots.
Sur ce prix, elle vous remettra cent cinquante mille francs. Ainsi
madame vous donnera neuf cent cinquante mille francs immdiatement.
Si ce n'est pas ce qu'elle doit  sa fille, trouvez beaucoup de dots
semblables en France?

--Bien, dit matre Mathias, mais que deviendra madame?

A cette question, qui supposait un assentiment, Solonet se dit en
lui-mme:--Allons donc, mon vieux loup, te voil pris!

--Madame! rpondit  haute voix le jeune notaire, madame gardera les
cinquante mille cus restant sur le prix de son htel. Cette somme
jointe au produit de son mobilier peut se placer en rentes viagres,
et lui procurera vingt mille livres de rentes. Monsieur le comte lui
arrangera une demeure chez lui. Lanstrac est grand. Vous avez un
htel  Paris, dit-il en s'adressant directement  Paul, madame votre
belle-mre peut donc vivre partout avec vous. Une veuve qui, sans avoir
 supporter les charges d'une maison, possde vingt mille livres de
rentes, est plus riche que ne l'tait madame quand elle jouissait de
toute sa fortune. Madame vanglista n'a que sa fille, monsieur le
comte est galement seul, vos hritiers sont loigns, aucune collision
d'intrts n'est  craindre. La belle-mre et le gendre qui se trouvent
dans les conditions o vous tes forment toujours une mme famille.
Madame vanglista compensera le dficit actuel par les bnfices d'une
pension qu'elle vous donnera sur ses vingt mille livres de rentes
viagres, ce qui aidera d'autant votre existence. Nous connaissons
madame trop gnreuse, trop grande pour supposer qu'elle veuille tre
 charge  ses enfants. Ainsi vous vivrez unis, heureux, en pouvant
disposer de cent mille francs par an, somme suffisante, n'est-ce pas,
monsieur le comte? pour jouir en tout pays des agrments de l'existence
et satisfaire ses caprices. Et croyez-moi, les jeunes maris sentent
souvent la ncessit d'un tiers dans leur mnage. Or, je le demande,
quel tiers plus affectueux qu'une bonne mre?...

Paul croyait entendre un ange en entendant parler Solonet. Il regarda
Mathias pour savoir s'il ne partageait pas son admiration pour la
chaleureuse loquence de Solonet, car il ignorait que sous les feints
emportements de leurs paroles passionnes, les notaires comme les
avous cachent la froideur et l'attention continue des diplomates.

--Un petit paradis, s'cria le vieillard.

Stupfait par la joie de son client, Mathias alla s'asseoir sur une
ottomane, la tte dans une de ses mains, plong dans une mditation
videmment douloureuse. La lourde phrasologie dans laquelle les gens
d'affaires enveloppent  dessein leurs malices, il la connaissait, et
n'tait pas homme  s'y laisser prendre. Il se mit  regarder  la
drobe son confrre et madame vanglista qui continurent  converser
avec Paul, et il essaya de surprendre quelques indices du complot dont
la trame si savamment ourdie commenait  se laisser voir.

--Monsieur, dit Paul  Solonet, je vous remercie du soin que vous
prenez  concilier nos intrts. Cette transaction rsout toutes les
difficults plus heureusement que je ne l'esprais; si toutefois elle
vous convient, madame, dit-il en se tournant vers madame vanglista,
car je ne voudrais rien de ce qui ne vous arrangerait pas galement.

--Moi, reprit-elle, tout ce qui fera le bonheur de mes enfants me
comblera de joie. Ne me comptez pour rien.

--Il n'en doit pas tre ainsi, dit vivement Paul. Si votre existence
n'tait pas honorablement assure, Natalie et moi nous en souffririons
plus que vous n'en souffririez vous-mme.

--Soyez sans inquitude, monsieur le comte, reprit Solonet.

--Ah! pensa matre Mathias, ils vont lui faire baiser les verges avant
de lui donner le fouet.

--Rassurez-vous, disait Solonet, il se fait en ce moment tant de
spculations  Bordeaux, que les placements en viager s'y ngocient
 des taux avantageux. Aprs avoir prlev sur le prix de l'htel
et du mobilier les cinquante mille cus que nous vous devrons, je
crois pouvoir garantir  madame qu'il lui restera deux cent cinquante
mille francs. Je me charge de mettre cette somme en rentes viagres
par premire hypothque sur des biens valant un million, et d'en
obtenir dix pour cent, vingt-cinq mille livres de rentes. Ainsi nous
marions,  peu de chose prs, des fortunes gales. En effet, contre
vos quarante-six mille livres de rentes, mademoiselle Natalie apporte
quarante mille livres de rentes en cinq pour cent, et cent cinquante
mille francs en cus, susceptibles de donner sept mille livres de
rentes: total, quarante-sept.

--Mais cela est vident, dit Paul.

En achevant sa phrase, matre Solonet avait jet sur sa cliente un
regard oblique, saisi par Mathias, et qui voulait dire:--Lancez la
rserve.

--Mais! s'cria madame vanglista dans un accs de joie qui ne parut
pas joue, je puis donner  Natalie mes diamants, ils doivent valoir au
moins cent mille francs.

--Nous pouvons les faire estimer, dit le notaire, et ceci change
tout  fait la thse. Rien ne s'oppose alors  ce que monsieur le
comte reconnaisse avoir reu l'intgralit des sommes revenant 
mademoiselle Natalie de la succession de son pre, et que les futurs
poux n'entendent au contrat le compte de tutelle. Si madame, en se
dpouillant avec une loyaut tout espagnole, remplit  cent mille
francs prs ses obligations, il est juste de lui donner quittance.

--Rien n'est plus juste, dit Paul, je suis seulement confus de ces
procds gnreux.

--Ma fille n'est-elle pas une autre moi? dit madame vanglista.

Matre Mathias aperut une expression de joie sur la figure de madame
vanglista, quand elle vit les difficults  peu prs leves: cette
joie et l'oubli des diamants qui arrivaient l comme des troupes
fraches lui confirmrent tous ses soupons.

--La scne tait prpare entre eux, comme les joueurs prparent les
cartes pour une partie o l'on ruinera quelque pigeon, se dit le vieux
notaire. Ce pauvre enfant que j'ai vu natre sera-t-il donc plum vif
par sa belle-mre, rti par l'amour et dvor par sa femme? Moi qui ai
si bien soign ces belles terres, les verrai-je fricasses en une seule
soire? Trois millions et demi qui seront hypothqus pour onze cent
mille francs de dot que ces deux femmes lui feront manger.

En dcouvrant dans l'me de cette femme des intentions qui, sans tenir
 la sclratesse, au crime, au vol,  la supercherie,  l'escroquerie,
 aucun sentiment mauvais ni  rien de blmable, comportaient nanmoins
toutes les criminalits en germe, matre Mathias n'prouva ni douleur,
ni gnreuse indignation. Il n'tait pas le Misanthrope, il tait un
vieux notaire, habitu par son mtier aux adroits calculs des gens du
monde,  ces habiles tratrises plus funestes que ne l'est un franc
assassinat commis sur la grande route par un pauvre diable, guillotin
en grand appareil. Pour la haute socit, ces passages de la vie, ces
congrs diplomatiques sont comme de petits coins honteux o chacun
jette ses ordures. Plein de piti pour son client, matre Mathias
jetait un long regard sur l'avenir, et n'y voyait rien de bon.

--Entrons donc en campagne avec les mmes armes, se dit-il, et
battons-les.

En ce moment, Paul, Solonet et madame vanglista, gns par le silence
du vieillard, sentirent combien l'approbation de ce censeur leur tait
ncessaire pour sanctionner cette transaction, et tous trois ils le
regardrent simultanment.

--Eh! bien, mon cher monsieur Mathias, que pensez-vous de ceci? lui dit
Paul.

--Voici ce que je pense, rpondit l'intraitable et consciencieux
notaire. Vous n'tes pas assez riche pour faire de ces royales folies.
La terre de Lanstrac, estime  trois pour cent, reprsente plus d'un
million, y compris son mobilier; les fermes du Grassol et du Guadet,
votre clos de Bellerose valent un autre million; vos deux htels et
leur mobilier, un troisime million. Contre ces trois millions donnant
quarante-sept mille deux cents francs de rentes, mademoiselle Natalie
apporte huit cent mille francs sur le grand livre, et supposons cent
mille francs de diamants qui me semblent une valeur hypothtique!
plus, cent cinquante mille francs d'argent, en tout un million
cinquante mille francs! En prsence de ces faits, mon confrre vous
dit glorieusement que nous marions des fortunes gales! Il veut que
nous restions grevs de cent mille francs envers nos enfants, puisque
nous reconnatrions  notre femme par le compte de tutelle entendu,
un apport de onze cent cinquante-six mille francs, en n'en recevant
que un million cinquante mille! Vous coutez de pareilles sornettes
avec le ravissement d'un amoureux, et vous croyez que matre Mathias,
qui n'est pas amoureux, peut oublier l'arithmtique et ne signalera
pas la diffrence qui existe entre les placements territoriaux dont le
capital est norme, qui va croissant, et les revenus de la dot dont le
capital est sujet  des chances et  des diminutions d'intrt. Je suis
assez vieux pour avoir vu l'argent dcrotre et les terres augmenter.
Vous m'avez appel, monsieur le comte, pour stipuler vos intrts:
laissez-moi les dfendre, ou renvoyez-moi.

--Si monsieur cherche une fortune gale en capital  la sienne, dit
Solonet, nous n'avons pas trois millions et demi, rien n'est plus
vident. Si vous possdez trois accablants millions, nous ne pouvons
offrir que notre pauvre petit million, presque rien! trois fois la dot
d'une archiduchesse de la maison d'Autriche. Bonaparte a reu deux cent
cinquante mille francs en pousant Marie-Louise.

--Marie-Louise a perdu Bonaparte, dit matre Mathias en grommelant.

La mre de Natalie saisit le sens de cette phrase.

--Si mes sacrifices ne servent  rien, s'cria-t-elle, je n'entends pas
pousser plus loin une discussion semblable, je compte sur la discrtion
de monsieur, et renonce  l'honneur de sa main pour ma fille.

Aprs les volutions que le jeune notaire avait prescrites, cette
bataille d'intrts tait arrive au terme o la victoire devait
appartenir  madame vanglista. La belle-mre s'ouvrait le coeur,
livrait ses biens, tait quasi libre. Sous peine de manquer aux lois
de la gnrosit, de mentir  l'amour, le futur poux devait accepter
ces conditions rsolues par avance entre matre Solonet et madame
vanglista. Comme une aiguille d'horloge mue par ses rouages, Paul
arriva fidlement au but.

--Comment, madame, s'cria Paul, en un moment vous pourriez briser...

--Mais, monsieur, rpondit-elle,  qui dois-je?  ma fille. Quand elle
aura vingt et un ans, elle recevra mes comptes et me donnera quittance.
Elle possdera un million, et pourra, si elle veut, choisir parmi les
fils de tous les pairs de France. N'est-elle pas une Casa-Ral?

--Madame a raison. Pourquoi serait-elle plus maltraite aujourd'hui
qu'elle ne le sera dans quatorze mois. Ne la privez pas des bnfices
de sa maternit, dit Solonet.

--Mathias, s'cria Paul avec une profonde douleur, il est deux sortes
de ruines, et vous me perdez en ce moment!

Il fit un pas vers lui, sans doute pour lui dire qu'il voulait que
le contrat ft rdig sur l'heure. Le vieux notaire prvint ce
malheur par un regard qui voulait dire:--Attendez! Puis il vit des
larmes dans les yeux de Paul, larmes arraches par la honte que lui
causait ce dbat, par la phrase premptoire de madame vanglista qui
annonait une rupture, et il les scha par un geste, celui d'Archimde
criant:--_Eurka!_ Le mot PAIR DE FRANCE avait t, pour lui, comme une
torche dans un souterrain.

Natalie apparut en ce moment ravissante comme une aurore, et dit d'un
air enfantin:--Suis-je de trop?

--Singulirement de trop, ma fille, lui rpondit sa mre avec une
cruelle amertume.

--Venez, ma chre Natalie, dit Paul en la prenant par la main et
l'amenant  un fauteuil prs de la chemine, tout est arrang! Car il
lui fut impossible de supporter le renversement de ses esprances.

Mathias reprit vivement:--Oui, tout peut encore s'arranger.

Semblable au gnral qui, dans un moment, renverse les combinaisons
prpares par l'ennemi, le vieux notaire avait vu le gnie qui prside
au Notariat lui droulant en caractres lgaux une conception capable
de sauver l'avenir de Paul et celui de ses enfants. Matre Solonet ne
connaissait pas d'autre dnouement  ces difficults inconciliables
que la rsolution inspire au jeune homme par l'amour, et  laquelle
l'avait conduit cette tempte de sentiments et d'intrts contraris;
aussi fut-il trangement surpris de l'exclamation de son confrre.
Curieux de connatre le remde que matre Mathias pouvait trouver  un
tat de choses qui devait lui paratre perdu sans ressources, il lui
dit:--Que proposez vous?

--Natalie, ma chre enfant, laissez-nous, dit madame vanglista.

--Mademoiselle n'est pas de trop, rpondit matre Mathias en souriant,
je vais parler pour elle aussi bien que pour monsieur le comte.

Il se fit un silence profond pendant lequel chacun, plein d'agitation,
attendit l'improvisation du vieillard avec une indicible curiosit.

--Aujourd'hui, reprit monsieur Mathias aprs une pause, la profession
de notaire a chang de face. Aujourd'hui, les rvolutions politiques
influent sur l'avenir des familles, ce qui n'arrivait pas autrefois.
Autrefois les existences taient dfinies et les rangs taient
dtermins...

--Nous n'avons pas un cours d'conomie politique  faire, mais
un contrat de mariage, dit Solonet en laissant chapper un geste
d'impatience et en interrompant le vieillard.

--Je vous prie de me laisser parler  mon tour, dit le bonhomme.

Solonet alla s'asseoir sur l'ottomane en disant  voix basse  madame
vanglista:--Vous allez connatre ce que nous nommons entre nous le
_galimatias_.

--Les notaires sont donc obligs de suivre la marche des affaires
politiques, qui maintenant sont intimement lies aux affaires des
particuliers. En voici un exemple. Autrefois les familles nobles
avaient des fortunes inbranlables que les lois de la rvolution
ont brises et que le systme actuel tend  reconstituer, reprit le
vieux notaire en se livrant aussi  la faconde du _tabellionaris boa
constrictor_ (le Boa-Notaire). Par son nom, par ses talents, par sa
fortune, monsieur le comte est appel  siger un jour  la chambre
lective. Peut-tre ses destines le mneront-elles  la chambre
hrditaire, et nous lui connaissons assez de moyens pour justifier nos
prvisions. Ne partagez-vous pas mon opinion, madame? dit-il  la veuve.

--Vous avez pressenti mon plus cher espoir, dit-elle. Manerville sera
pair de France, ou je mourrais de chagrin.

--Tout ce qui peut nous acheminer vers ce but?... dit matre Mathias en
interrogeant l'astucieuse belle-mre par un geste de bonhomie.

--Est, rpondit-elle, mon plus cher dsir.

--Eh! bien, reprit Mathias, ce mariage n'est-il pas une occasion
naturelle de fonder un majorat? fondation qui, certes, militera dans
l'esprit du gouvernement actuel pour la nomination de mon client, au
moment d'une fourne. Monsieur le comte y consacrera ncessairement la
terre de Lanstrac qui vaut un million. Je ne demande pas  mademoiselle
de contribuer  cet tablissement par une somme gale, ce ne serait
pas juste; mais nous pouvons y affecter huit cent mille francs de son
apport. Je connais  vendre en ce moment deux domaines qui jouxtent
la terre de Lanstrac, et o les huit cent mille francs  employer en
acquisitions territoriales seront placs un jour  quatre et demi pour
cent. L'htel  Paris doit tre galement compris dans l'institution
du majorat. Le surplus des deux fortunes, sagement administr, suffira
grandement  l'tablissement des autres enfants. Si les parties
contractantes s'accordent sur ces dispositions, monsieur le comte peut
accepter votre compte de tutelle et rester charg du reliquat. Je
consens!

--_Questa coda non  di questo gatto_ (cette queue n'est pas de ce
chat), s'cria madame vanglista en regardant son parrain Solonet et
lui montrant Mathias.

--Il y a quelque anguille sous roche, lui dit  mi-voix Solonet en
rpondant par un proverbe franais au proverbe italien.

--Pourquoi tout ce gchis-l? demanda Paul  Mathias en l'emmenant dans
le petit salon.

--Pour empcher votre ruine, lui rpondit  voix basse le vieux
notaire. Vous voulez absolument pouser une fille et une mre qui ont
mang environ deux millions en sept ans, vous acceptez un dbet de plus
de cent mille francs envers vos enfants auxquels vous devrez compter
un jour les onze cent cinquante-six mille francs de leur mre, quand
vous en recevez aujourd'hui  peine un million. Vous risquez de voir
votre fortune dvore en cinq ans, et de rester nu comme un Saint-Jean,
en restant dbiteur de sommes normes envers votre femme ou ses hoirs.
Si vous voulez vous embarquer dans cette galre, allez-y, monsieur
le comte; mais laissez au moins votre vieil ami sauver la maison de
Manerville.

--Comment la sauvez-vous ainsi? demanda Paul.

--coutez, monsieur le comte, vous tes amoureux?

--Oui.

--Un amoureux est discret  peu prs comme un coup de canon, je ne veux
vous rien dire. Si vous parliez, peut-tre votre mariage serait-il
rompu. Je mets votre amour sous la protection de mon silence. Avez-vous
confiance en mon dvouement?

--Belle question!

--Eh! bien, sachez que madame vanglista, son notaire et sa fille nous
jouaient par-dessous jambe, et sont plus qu'adroits. Tudieu, quel jeu
serr!

--Natalie? s'cria Paul.

--Je n'en mettrais pas ma main au feu, dit le vieillard. Vous la
voulez, prenez-la! Mais je dsirerais voir manquer ce mariage sans
qu'il y et le moindre tort de votre ct.

--Pourquoi?

--Cette fille dpenserait le Prou. Puis elle monte  cheval comme un
cuyer du Cirque, elle est quasiment mancipe: ces sortes de filles
font de mauvaises femmes.

Paul serra la main de matre Mathias, et lui dit en prenant un petit
air fat:--Soyez tranquille! Mais, pour le moment, que dois-je faire?

--Tenez ferme  ces conditions; ils y consentiront, car elles ne
blessent aucun intrt. D'ailleurs madame vanglista ne veut que
marier sa fille, j'ai vu dans son jeu, dfiez-vous d'elle.

Paul rentra dans le salon, o il vit sa belle-mre causant  voix basse
avec Solonet, comme il venait de causer avec Mathias. Mise en dehors de
ces deux confrences mystrieuses, Natalie jouait avec son cran. Assez
embarrasse d'elle-mme, elle se demandait:--Par quelle bizarrerie ne
me dit-on rien de mes affaires?

Le jeune notaire saisissait en gros l'effet lointain d'une stipulation
base sur l'amour-propre des parties, et dans laquelle sa cliente
avait donn tte baisse. Mais si Mathias n'tait plus que notaire,
Solonet tait encore un peu homme, et portait dans les affaires
un amour-propre juvnile. Il arrive souvent ainsi que la vanit
personnelle fait oublier  un jeune homme l'intrt de son client. En
cette circonstance, matre Solonet, qui ne voulut pas laisser croire
 la veuve que Nestor battait Achille, lui conseillait d'en finir
promptement sur ces bases. Peu lui importait la future liquidation de
ce contrat; pour lui, les conditions de la victoire taient madame
vanglista libre, son existence assure, Natalie marie.

--Bordeaux saura que vous donnez environ onze cent mille francs 
Natalie, et qu'il vous reste vingt-cinq mille livres de rentes, dit
Solonet  l'oreille de madame vanglista. Je ne croyais pas obtenir un
si beau rsultat.

--Mais, dit-elle, expliquez-moi donc pourquoi la cration de ce majorat
apaise si promptement l'orage?

--Dfiance de vous et de votre fille. Un majorat est inalinable: aucun
des poux n'y peut toucher.

--Ceci est positivement injurieux.

--Non. Nous appelons cela de la prvoyance. Le bonhomme vous a pris
dans un pige. Refusez de constituer ce majorat; il nous dira: Vous
voulez donc dissiper la fortune de mon client, qui par la cration
du majorat est mise hors de toute atteinte, comme si les poux se
mariaient sous le rgime dotal.

Solonet calma ses propres scrupules en se disant:--Ces stipulations
n'ont d'effets que dans l'avenir, et alors madame vanglista sera
morte et enterre.

En ce moment madame vanglista se contenta des explications de
Solonet, en qui elle avait toute confiance. D'ailleurs elle ignorait
les lois; elle voyait sa fille marie, elle n'en demandait pas
davantage, le matin; elle fut toute  la joie du succs. Ainsi, comme
le pensait Mathias, ni Solonet ni madame vanglista ne comprenaient
encore dans toute son tendue sa conception appuye sur des raisons
inattaquables.

--H! bien, monsieur Mathias, dit la veuve, tout est pour le mieux.

--Madame, si vous et monsieur le comte consentez  ces dispositions,
vous devez changer vos paroles.--Il est bien entendu, n'est-ce pas,
dit-il en les regardant l'un et l'autre, que le mariage n'aura lieu
que sous la condition de la constitution d'un majorat compos de la
terre de Lanstrac et de l'htel situ rue de la Ppinire, appartenant
au futur poux, _item_ de huit cent mille francs pris en argent dans
l'apport de la future pouse, et dont l'emploi se fera en terres?
Pardonnez-moi, madame, cette rptition: un engagement positif et
solennel est ici ncessaire. L'rection d'un majorat exige des
formalits, des dmarches  la chancellerie, une ordonnance royale, et
nous devons conclure immdiatement l'acquisition des terres, afin de
les comprendre dans la dsignation des biens que l'ordonnance royale a
la vertu de rendre inalinables. Dans beaucoup de familles on ferait
un compromis, mais entre vous un simple consentement doit suffire.
Consentez-vous?

--Oui, dit madame vanglista.

--Oui, dit Paul.

--Et moi? dit Natalie en riant.

--Vous tes mineure, mademoiselle, lui rpondit Solonet, ne vous en
plaignez pas.

Il fut alors convenu que matre Mathias rdigerait le contrat, que
matre Solonet minuterait le compte de tutelle, et que ces actes se
signeraient, suivant la loi, quelques jours avant la clbration du
mariage. Aprs quelques salutations, les deux notaires se levrent.

--Il pleut. Mathias, voulez-vous que je vous reconduise, dit Solonet?
J'ai mon cabriolet.

--Ma voiture est  vos ordres, dit Paul en manifestant l'intention
d'accompagner le bonhomme.

--Je ne veux pas vous voler un instant, dit le vieillard: j'accepte la
proposition de mon confrre.

--H! bien, dit Achille  Nestor quand le cabriolet roula dans les
rues, vous avez t vraiment patriarcal. En vrit, ces jeunes gens se
seraient ruins.

--J'tais effray de leur avenir, dit Mathias en gardant le secret sur
les motifs de sa proposition.

En ce moment les deux notaires ressemblaient  deux acteurs qui se
donnent la main dans la coulisse aprs avoir jou sur le thtre une
scne de provocations haineuses.

--Mais, dit Solonet, qui pensait alors aux choses du mtier, n'est-ce
pas  moi d'acqurir les terres dont vous parlez? N'est-ce pas l'emploi
de notre dot?

--Comment pourrez-vous faire comprendre dans un majorat tabli par le
comte de Manerville les biens de mademoiselle vanglista? rpondit
Mathias.

--La chancellerie nous rpondra sur cette difficult, dit Solonet.

--Mais je suis le notaire du vendeur aussi bien que de l'acqureur,
rpondit Mathias. D'ailleurs monsieur de Manerville peut acheter en son
nom. Lors du paiement nous ferons mention de l'emploi des fonds dotaux.

--Vous avez rponse  tout, mon ancien, dit Solonet en riant. Vous avez
t surprenant ce soir, vous nous avez battus.

--Pour un vieux qui ne s'attendait pas  vos batteries charges 
mitraille, ce n'tait pas mal, hein?

--Ha! ha! fit Solonet.

La lutte odieuse o le bonheur matriel d'une famille avait t
si prilleusement risqu n'tait plus pour eux qu'une question de
polmique notariale.

--Nous n'avons pas pour rien quarante ans de bricole! dit Mathias.
coutez, Solonet, reprit-il, je suis bonhomme, vous pourrez assister au
contrat de vente des terres  joindre au majorat.

--Merci, mon bon Mathias. A la premire occasion vous me trouverez tout
 vous.

Pendant que les deux notaires s'en allaient ainsi paisiblement,
sans autre motion qu'un peu de chaleur  la gorge, Paul et madame
vanglista se trouvaient en proie  cette trpidation de nerfs, 
cette agitation prcordiale,  ces tressaillements de moelle et de
cervelle que ressentent les gens passionns aprs une scne o leurs
intrts et leurs sentiments ont t violemment secous. Chez madame
vanglista ces derniers grondements de l'orage taient domins par une
terrible rflexion, par une lueur rouge qu'elle voulait claircir.

--Matre Mathias n'aurait-il pas dtruit en quelques minutes mon
ouvrage de six mois? se dit-elle. N'aurait-il pas soustrait Paul  mon
influence en lui inspirant de mauvais soupons pendant leur confrence
secrte dans le petit salon?

Elle tait debout devant sa chemine, le coude appuy sur le coin du
manteau de marbre, toute songeuse. Quand la porte cochre se ferma
sur la voiture des deux notaires, elle se retourna vers son gendre,
impatiente de rsoudre ses doutes.

--Voil la plus terrible journe de ma vie, s'cria Paul vraiment
joyeux de voir ces difficults termines. Je ne sais rien de plus rude
que ce vieux pre Mathias. Que Dieu l'entende, et que je devienne _pair
de France_! Chre Natalie, je le dsire maintenant plus pour vous que
pour moi. Vous tes toute mon ambition, je ne vis qu'en vous.

En entendant cette phrase accentue par le coeur, en voyant surtout le
limpide azur des yeux de Paul dont le regard, aussi bien que le front,
n'accusait aucune arrire-pense, la joie de madame vanglista fut
entire. Elle se reprocha les paroles un peu vives par lesquelles elle
avait peronn son gendre; et dans l'ivresse du succs, elle se rsolut
 rassrner l'avenir. Elle reprit sa contenance calme, fit exprimer 
ses yeux cette douce amiti qui la rendait si sduisante, et rpondit
 Paul:--Je puis vous en dire autant. Aussi, cher enfant, peut-tre
ma nature espagnole m'a-t-elle emporte plus loin que mon coeur ne le
voulait. Soyez ce que vous tes, bon comme Dieu? ne me gardez point
rancune de quelques paroles inconsidres. Donnez-moi la main?

Paul tait confus, il se trouvait mille torts, il embrassa madame
vanglista.

--Cher Paul, dit-elle tout mue, pourquoi ces deux escogriffes
n'ont-ils pas arrang cela sans nous, puisque tout devait si bien
s'arranger?

--Je n'aurais pas su, dit Paul, combien vous tiez grande et gnreuse.

--Bien cela, Paul! dit Natalie en lui serrant la main.

--Nous avons, dit madame vanglista, plusieurs petites choses 
rgler, mon cher enfant. Ma fille et moi, nous sommes au-dessus de
niaiseries auxquelles certaines gens tiennent beaucoup. Ainsi Natalie
n'a nul besoin de diamants, je lui donne les miens.

--Ah! chre mre, croyez-vous que je puisse les accepter? s'cria
Natalie.

--Oui, mon enfant, ils sont une condition du contrat.

--Je ne le veux pas, je ne me marierai pas, rpondit vivement Natalie.
Gardez ces pierreries que mon pre prenait tant de plaisir  vous
offrir. Comment monsieur Paul peut-il exiger...?

--Tais-toi, chre fille, dit la mre dont les yeux se remplirent de
larmes. Mon ignorance des affaires exige bien davantage!

--Quoi donc?

--Je vais vendre mon htel pour m'acquitter de ce que je te dois.

--Que pouvez-vous me devoir, dit-elle,  moi qui vous dois la vie?
Puis-je m'acquitter jamais envers vous, moi? Si mon mariage vous cote
le plus lger sacrifice, je ne veux pas me marier.

--Enfant!

--Chre Natalie, dit Paul, comprenez donc que ce n'est ni moi, ni votre
mre, ni vous qui exigeons ces sacrifices, mais les enfants...

--Et si je ne me marie pas? dit-elle en l'interrompant.

--Vous ne m'aimez donc point? dit Paul.

--Allons, petite folle, crois-tu qu'un contrat soit un chteau de
cartes sur lequel tu puisses souffler  plaisir? Chre ignorante, tu
ne sais pas combien nous avons eu de peine  btir un majorat  l'an
de tes enfants! Ne nous rejette pas dans les ennuis d'o nous sommes
sortis.

--Pourquoi ruiner ma mre? dit Natalie en regardant Paul.

--Pourquoi tes-vous si riche? rpondit-il en souriant.

--Ne vous disputez pas trop, mes enfants, vous n'tes pas encore
maris, dit madame vanglista. Paul, reprit-elle, il ne faut donc
ni corbeille, ni joyaux, ni trousseau? Natalie a tout  profusion.
Rservez plutt l'argent que vous auriez mis  des cadeaux de noces,
pour vous assurer  jamais un petit luxe intrieur. Je ne sais rien
de plus sottement bourgeois que de dpenser cent mille francs  une
corbeille de laquelle il ne subsiste rien un jour qu'un vieux coffre
en satin blanc. Au contraire, cinq mille francs par an attribus  la
toilette vitent mille soucis  une jeune femme, et lui restent pendant
toute la vie. D'ailleurs l'argent d'une corbeille sera ncessaire 
l'arrangement de votre htel  Paris. Nous reviendrons  Lanstrac au
printemps, car pendant l'hiver Solonet aura liquid mes affaires.

--Tout est pour le mieux, dit Paul au comble du bonheur.

--Je verrai donc Paris, s'cria Natalie avec un accent qui aurait
justement effray un de Marsay.

--Si nous nous arrangeons ainsi, dit Paul, je vais crire  de Marsay
de me prendre une loge aux Italiens et  l'Opra pour l'hiver.

--Vous tes bien aimable, je n'osais pas vous le demander, dit Natalie.
Le mariage est une institution fort agrable, si elle donne aux maris
le talent de deviner les dsirs de leurs femmes.

--Ce n'est pas autre chose, dit Paul; mais il est minuit, il faut
partir.

--Pourquoi si tt aujourd'hui? dit madame vanglista qui dploya les
clineries auxquelles les hommes sont si sensibles.

Quoique tout se ft pass dans les meilleurs termes, et selon les
lois de la plus exquise politesse, l'effet de la discussion de ces
intrts avait nanmoins jet chez le gendre et chez la belle-mre
un germe de dfiance et d'inimiti prt  lever au premier feu d'une
colre ou sous la chaleur d'un sentiment trop violemment heurt. Dans
la plupart des familles, la constitution des dots et les donations 
faire au contrat de mariage engendrent ainsi des hostilits primitives,
souleves par l'amour-propre, par la lsion de quelques sentiments, par
le regret des sacrifices et par l'envie de les diminuer. Ne faut-il
pas un vainqueur et un vaincu, lorsqu'il s'lve une difficult? Les
parents des futurs essaient de conclure avantageusement cette affaire
 leurs yeux purement commerciale, et qui comporte les ruses, les
profits, les dceptions du ngoce. La plupart du temps le mari seul
est initi dans les secrets de ces dbats, et la jeune pouse reste,
comme le fut Natalie, trangre aux stipulations qui la font ou riche
ou pauvre. En s'en allant, Paul pensait que, grce  l'habilet de son
notaire, sa fortune tait presque entirement garantie de toute ruine.
Si madame vanglista ne se sparait point de sa fille, leur maison
aurait au del de cent mille francs  dpenser par an; ainsi toutes ses
prvisions d'existence heureuse se ralisaient.

--Ma belle-mre me parat tre une excellente femme, se dit-il encore
sous le charme des patelineries par lesquelles madame vanglista
s'tait efforce de dissiper les nuages levs par la discussion.
Mathias se trompe. Ces notaires sont singuliers, ils enveniment tout.
Le mal est venu de ce petit ergoteur de Solonet, qui a voulu faire
l'habile.

Pendant que Paul se couchait en rcapitulant les avantages qu'il avait
remports dans cette soire, madame vanglista s'attribuait galement
la victoire.

--Eh! bien, mre chrie, es-tu contente? dit Natalie en suivant sa mre
dans sa chambre  coucher.

--Oui, mon amour, rpondit la mre, tout a russi selon mes dsirs, et
je me sens un poids de moins sur les paules qui ce matin m'crasait.
Paul est une excellente pte d'homme. Ce cher enfant, oui, certes!
nous lui ferons une belle existence. Tu le rendras heureux, et moi
je me charge de sa fortune politique. L'ambassadeur d'Espagne est
un de mes amis, je vais renouer avec lui, comme avec toutes mes
connaissances. Oh! nous serons bientt au coeur des affaires, tout sera
joie pour nous. A vous les plaisirs, chers enfants;  moi les dernires
occupations de la vie, le jeu de l'ambition. Ne t'effraie pas de me
voir vendre mon htel, crois-tu que nous revenions jamais  Bordeaux?
 Lanstrac? oui. Mais nous irons passer tous les hivers  Paris, o
sont maintenant nos vritables intrts. Eh! bien, Natalie, tait-il si
difficile de faire ce que je te demandais?

--Ma petite mre, par moments, j'avais honte.

--Solonet me conseille de mettre mon htel en rente viagre, se dit
madame vanglista, mais il faut faire autrement, je ne veux pas
t'enlever un liard de ma fortune.

--Je vous ai vus tous bien en colre, dit Natalie. Comment cette
tempte s'est-elle donc apaise?

--Par l'offre de mes diamants, rpondit madame vanglista. Solonet
avait raison. Avec quel talent il a conduit l'affaire. Mais, dit-elle,
prends donc mon crin, Natalie! Je ne me suis jamais srieusement
demand ce que valent ces diamants. Quand je disais cent mille francs,
j'tais folle. Madame de Gyas ne prtendait-elle pas que le collier
et les boucles d'oreilles que m'a donns ton pre, le jour de notre
mariage, valaient au moins cette somme. Mon pauvre mari tait d'une
prodigalit! Puis mon diamant de famille, celui que Philippe II a donn
au duc d'Albe et que m'a lgu ma tante, le _Discreto_, fut, je crois,
estim jadis quatre mille quadruples.

Natalie apporta sur la toilette de sa mre ses colliers de perles,
ses parures, ses bracelets d'or, ses pierreries de toute nature, et
les y entassa complaisamment en manifestant l'inexprimable sentiment
qui rjouit certaines femmes  l'aspect de ces trsors avec lesquels,
suivant les commentateurs du Talmud, les anges maudits sduisirent les
filles de l'homme en allant chercher au fond de la terre ces fleurs du
feu cleste.

--Certes, dit madame vanglista, quoiqu'en fait de joyaux, je ne sois
bonne qu' les recevoir et les porter, il me semble qu'en voici pour
beaucoup d'argent. Puis, si nous ne faisons plus qu'une seule maison,
je peux vendre mon argenterie, qui seulement au poids vaut trente mille
francs. Quand nous l'avons apporte de Lima, je me souviens qu'ici
la douane lui attribuait cette valeur. Solonet a raison! J'enverrai
chercher lie Magus. Le juif m'estimera ces crins. Peut-tre serais-je
dispense de mettre le reste de ma fortune  fonds perdu.

--Le beau collier de perles! dit Natalie.

--J'espre qu'il te le laissera, s'il t'aime. Ne devrait-il pas faire
remonter tout ce que je lui remettrai de pierreries et te les offrir.
D'aprs le contrat les diamants t'appartiennent. Allons, adieu, mon
ange. Aprs une si fatigante journe, nous avons toutes deux besoin de
repos.

La petite matresse, la crole, la grande dame incapable d'analyser les
dispositions d'un contrat qui n'tait pas encore formul, s'endormit
donc dans la joie en voyant sa fille marie  un homme facile 
conduire, qui les laisserait toutes deux galement matresses au logis,
et dont la fortune, runie aux leurs, permettrait de ne rien changer 
leur manire de vivre. Aprs avoir rendu ses comptes  sa fille, dont
toute la fortune tait reconnue, madame vanglista se trouvait encore
 son aise.

--tais-je folle de tant m'inquiter, se dit-elle, je voudrais que le
mariage ft fini.

Ainsi madame vanglista, Paul, Natalie et les deux notaires taient
tous enchants de cette premire rencontre. Le _Te Deum_ se chantait
dans les deux camps, situation dangereuse! il vient un moment o cesse
l'erreur du vaincu. Pour la veuve, son gendre tait le vaincu.

Le lendemain matin, lie Magus vint chez madame vanglista,
croyant, d'aprs les bruits qui couraient sur le mariage prochain de
mademoiselle Natalie et du comte Paul, qu'il s'agissait de parures 
leur vendre. Le juif fut donc tonn en apprenant qu'il s'agissait au
contraire d'une prise quasi-lgale des diamants de la belle-mre.
L'instinct des juifs, autant que certaines questions captieuses, lui
fit comprendre que cette valeur allait sans doute tre compte dans le
contrat de mariage. Les diamants n'tant pas  vendre, il les prisa
comme s'ils devaient tre achets par un particulier chez un marchand.
Les joailliers seuls savent reconnatre les diamants de l'Asie de ceux
du Brsil. Les pierres de Golconde et de Visapour se distinguent par
une blancheur, par une nettet de brillant que n'ont pas les autres
dont l'eau comporte une teinte jaune qui les fait,  poids gal,
dprcier lors de la vente. Les boucles d'oreilles et le collier de
madame vanglista, entirement composs de diamants asiatiques, furent
estims deux cent cinquante mille francs par lie Magus. Quant au
_Discreto_, c'tait, selon lui, l'un des plus beaux diamants possds
par des particuliers, il tait connu dans le commerce et valait cent
mille francs. En apprenant un prix qui lui rvlait les prodigalits de
son mari, madame vanglista demanda si elle pouvait avoir cette somme
immdiatement.

--Madame, rpondit le juif, si vous voulez vendre, je ne donnerais que
soixante-quinze mille du brillant et cent soixante mille du collier et
des boucles d'oreilles.

--Et pourquoi ce rabais? demanda madame vanglista surprise.

--Madame, rpondit le juif, plus les diamants sont beaux, plus
longtemps nous les gardons. La raret des occasions de placement est en
raison de la haute valeur des pierres. Comme le marchand ne doit pas
perdre les intrts de son argent, les intrts  recouvrer, joints
aux chances de la baisse et de la hausse auxquelles sont exposes ces
marchandises, expliquent la diffrence entre le prix d'achat et le
prix de vente. Vous avez perdu depuis vingt ans les intrts de trois
cent mille francs. Si vous portiez dix fois par an vos diamants, ils
vous cotaient chaque soire mille cus. Combien de belles toilettes
n'a-t-on pas pour mille cus! Ceux qui conservent des diamants sont
donc des fous; mais, heureusement pour nous, les femmes ne veulent pas
comprendre ces calculs.

--Je vous remercie de me les avoir exposs, j'en profiterai!

--Vous voulez vendre? reprit avidement le juif.

--Que vaut le reste? dit madame vanglista.

Le juif considra l'or des montures, mit les perles au jour, examina
curieusement les rubis, les diadmes, les agrafes, les bracelets, les
fermoirs, les chanes, et dit en marmottant:--Il s'y trouve beaucoup
de diamants portugais venus du Brsil! Cela ne vaut pour moi que cent
mille francs. Mais, de marchand  chaland, ajouta-t-il, ces bijoux se
vendraient plus de cinquante mille cus.

--Nous les gardons, dit madame vanglista.

--Vous avez tort, rpondit lie Magus. Avec les revenus de la somme
qu'ils reprsentent, en cinq ans vous auriez d'aussi beaux diamants et
vous conserveriez le capital.

Cette confrence assez singulire fut connue et corrobora certaines
rumeurs excites par la discussion du contrat. En province tout se
sait. Les gens de la maison ayant entendu quelques clats de voix
supposrent une discussion beaucoup plus vive qu'elle ne l'tait,
leurs commrages avec les autres valets s'tendirent insensiblement;
et, de cette basse rgion, remontrent aux matres. L'attention du
beau monde et de la ville tait si bien fixe sur le mariage de deux
personnes galement riches; petit ou grand, chacun s'en occupait
tant, que, huit jours aprs, il circulait dans Bordeaux les bruits
les plus tranges:--Madame vanglista vendait son htel, elle tait
donc ruine. Elle avait propos ses diamants  lie Magus. Rien
n'tait conclu entre elle et le comte de Manerville. Ce mariage se
ferait-il? Les uns disaient _oui_, les autres _non_. Les deux notaires
questionns dmentirent ces calomnies et parlrent des difficults
purement rglementaires suscites par la constitution d'un majorat.
Mais, quand l'opinion publique a pris une pente, il est bien difficile
de la lui faire remonter. Quoique Paul allt tous les jours chez madame
vanglista, malgr l'assertion des deux notaires, les doucereuses
calomnies continurent. Plusieurs jeunes filles, leurs mres ou leurs
tantes, chagrines d'un mariage rv pour elles-mmes ou pour leurs
familles, ne pardonnaient pas plus  madame vanglista son bonheur
qu'un auteur ne pardonne un succs  son voisin. Quelques personnes se
vengeaient de vingt ans de luxe et de grandeur que la maison espagnole
avait fait peser sur leur amour-propre. Un grand homme de prfecture
disait que les deux notaires et les deux familles ne pouvaient pas
tenir un autre langage ni une autre conduite dans le cas d'une rupture.
Le temps que demandait l'rection du majorat confirmait les soupons
des politiques bordelais.

--Ils amuseront le tapis pendant tout l'hiver; puis, au printemps,
ils iront aux eaux, et nous apprendrons dans un an que le mariage est
manqu.

--Vous comprenez, disaient les uns, que, pour mnager l'honneur de
deux familles, les difficults ne seront venues d'aucun ct, ce sera
la chancellerie qui refusera; ce sera quelque chicane leve sur le
majorat qui fera natre la rupture.

--Madame vanglista, disaient les autres, menait un train auquel les
mines de Valenciana n'auraient pas suffi. Quand il a fallu fondre la
cloche, il ne se sera plus rien trouv!

Excellente occasion pour chacun de supputer les dpenses de la belle
veuve, afin d'tablir catgoriquement sa ruine! Les rumeurs furent
telles qu'il se fit des paris pour ou contre le mariage. Suivant la
jurisprudence mondaine, ces caquetages couraient  l'insu des parties
intresses. Personne n'tait ni assez ennemi ni assez ami de Paul ou
de madame vanglista pour les en instruire. Paul eut quelques affaires
 Lanstrac, et profita de la circonstance pour y faire une partie de
chasse avec plusieurs jeunes gens de la ville, espce d'adieu  la vie
de garon. Cette partie de chasse fut accepte par la socit comme une
clatante confirmation des soupons publics. Dans ces conjonctures,
madame de Gyas, qui avait une fille  marier, jugea convenable de
sonder le terrain et d'aller s'attrister joyeusement de l'chec reu
par les vanglista. Natalie et sa mre furent assez surprises en
voyant la figure mal grime de la marquise, et lui demandrent s'il ne
lui tait rien arriv de fcheux.

--Mais, dit-elle, vous ignorez donc les bruits qui circulent dans
Bordeaux? Quoique je les croie faux, je venais savoir la vrit pour
les faire cesser sinon partout, au moins dans mon cercle d'amis. tre
les dupes ou les complices d'une semblable erreur est une position trop
fausse pour que de vrais amis veuillent y rester.

--Mais que se passe-t-il donc? dirent la mre et la fille.

Madame de Gyas se donna le plaisir de raconter les dires de chacun,
sans pargner un seul coup de poignard  ses deux amies intimes.
Natalie et madame vanglista se regardrent en riant, mais elles
avaient bien compris le sens de la narration et les motifs de leur
amie. L'Espagnole prit sa revanche  peu prs comme Climne avec
Arsino.

--Ma chre, ignorez-vous donc, vous qui connaissez la province,
ignorez-vous ce dont est capable une mre quand elle a sur les bras
une fille qui ne se marie pas faute de dot et d'amoureux, faute de
beaut, faute d'esprit, quelquefois faute de tout? Elle arrterait une
diligence, elle assassinerait, elle attendrait un homme au coin d'une
rue, elle se donnerait cent fois elle mme si elle valait quelque
chose. Il y en a beaucoup dans cette situation  Bordeaux qui nous
prtent sans doute leurs penses et leurs actions. Les naturalistes
nous ont dpeint les moeurs de beaucoup d'animaux froces; mais ils
ont oubli la mre et la fille en qute d'un mari. Ce sont des hynes
qui, selon le Psalmiste, cherchent une proie  dvorer, et qui joignent
au naturel de la bte l'intelligence de l'homme et le gnie de la
femme. Que ces petites araignes bordelaises, mademoiselle de Belor,
mademoiselle de Trans, etc., occupes depuis si longtemps  travailler
leurs toiles sans y voir de mouche, sans entendre le moindre battement
d'aile  l'entour, soient furieuses, je le conois, je leur pardonne
leurs propos envenims. Mais que vous, qui marierez votre fille
quand vous le voudrez, vous riche et titre, vous qui n'avez rien de
provincial; vous dont la fille est spirituelle, pleine de qualits,
jolie, en position de choisir; que vous, si distingue des autres
par vos grces parisiennes, ayez pris le moindre souci, voil pour
nous un sujet d'tonnement! Dois-je compte au public des stipulations
matrimoniales que les gens d'affaires ont trouves utiles dans les
circonstances politiques qui domineront l'existence de mon gendre? La
manie des dlibrations publiques va-t-elle atteindre l'intrieur des
familles? Fallait-il convoquer par lettres closes les pres et les
mres de _votre_ province pour les faire assister au vote des articles
de notre contrat de mariage?

Un torrent d'pigrammes roula sur Bordeaux. Madame vanglista quittait
la ville: elle pouvait passer en revue ses amis, ses ennemis, les
caricaturer, les fouetter  son gr sans avoir rien  craindre. Aussi
donna-t-elle passage  ses observations gardes,  ses vengeances
ajournes, en cherchant quel intrt avait telle ou telle personne 
nier le soleil en plein midi.

--Mais, ma chre, dit la marquise de Gyas, le sjour de monsieur
de Manerville  Lanstrac, ces ftes aux jeunes gens en semblables
circonstances...

--H! ma chre, dit la grande dame en l'interrompant, croyez-vous que
nous adoptions les petitesses du crmonial bourgeois? Le comte Paul
est il tenu en laisse comme un homme qui peut s'enfuir? Croyez-vous que
nous ayons besoin de le faire garder par la gendarmerie? Craignons-nous
de nous le voir enlever par quelque conspiration bordelaise?

--Soyez persuade, chre amie, que vous me faites un plaisir extrme....

La parole fut coupe  la marquise par le valet de chambre, qui annona
Paul. Comme tous les amoureux, Paul avait trouv charmant de faire
quatre lieues pour venir passer une heure avec Natalie. Il avait laiss
ses amis  la chasse, et il arrivait peronn, bott, cravache en main.

--Cher Paul, dit Natalie, vous ne savez pas quelle rponse vous donnez
en ce moment  madame.

Quand Paul apprit les calomnies qui couraient dans Bordeaux, il se mit
 rire au lieu de se mettre en colre.

--Ces braves gens savent peut-tre qu'il n'y aura pas de ces nopces et
festins en usage dans les provinces, ni mariage  midi dans l'glise;
ils sont furieux. Eh! bien, chre mre, dit-il en baisant la main de
madame vanglista, nous leur jetterons  la tte un bal, le jour de
la signature du contrat, comme on jette au peuple sa fte dans le
grand carr des Champs-lyses, et nous procurerons  nos bons amis le
douloureux plaisir de signer un contrat comme il s'en fait rarement en
province.

Cet incident fut d'une haute importance. Madame vanglista pria
tout Bordeaux pour le jour de la signature du contrat, et manifesta
l'intention de dployer dans sa dernire fte un luxe qui donnt
d'clatants dmentis aux sots mensonges de la socit. Ce fut un
engagement solennel pris  la face du public de marier Paul et Natalie.
Les prparatifs de cette fte durrent quarante jours, elle fut nomme
la nuit des camlias. Il y eut une immense quantit de ces fleurs
dans l'escalier, dans l'antichambre et dans la salle o l'on servit
le souper. Ce dlai concida naturellement avec ceux qu'exigeaient
les formalits prliminaires du mariage, et les dmarches faites 
Paris pour l'rection du majorat. L'achat des terres qui jouxtaient
Lanstrac eut lieu, les bans se publirent, les doutes se dissiprent.
Amis et ennemis ne pensrent plus qu' prparer leurs toilettes pour
la fte indique. Le temps pris par ces vnements passa donc sur les
difficults souleves par la premire confrence, en emportant dans
l'oubli les paroles et les dbats de l'orageuse discussion  laquelle
avait donn lieu le contrat de mariage. Ni Paul ni sa belle-mre n'y
songeaient plus. N'tait ce pas, comme l'avait dit madame vanglista,
l'affaire des deux notaires? Mais  qui n'est-il pas arriv, quand la
vie est d'un cours si rapide, d'tre soudainement interpell par la
voix d'un souvenir qui se dresse souvent trop tard, et vous rappelle un
fait important, un danger prochain? Dans la matine du jour o devait
se signer le contrat de Paul et de Natalie, un de ces feux follets de
l'me brilla chez madame vanglista pendant les somnolescences de son
rveil. Cette phrase: _Questa coda non  di questo gatto!_ dite par
elle  l'instant o Mathias accdait aux conditions de Solonet, lui
fut crie par une voix. Malgr son inaptitude aux affaires, madame
vanglista se dit en elle-mme:--Si l'habile matre Mathias s'est
apais, sans doute il trouvait satisfaction aux dpens de l'un des
deux poux. L'intrt ls ne devait pas tre celui de Paul, comme
elle l'avait espr. Serait-ce donc la fortune de sa fille qui payait
les frais de la guerre? Elle se proposa de demander des explications
sur la teneur du contrat, sans penser  ce qu'elle devait faire au
cas o ses intrts seraient trop gravement compromis. Cette journe
influa tellement sur la vie conjugale de Paul, qu'il est ncessaire
d'expliquer quelques-unes de ces circonstances extrieures qui
dterminent tous les esprits. L'htel vanglista devant tre vendu,
la belle-mre du comte de Manerville n'avait recul devant aucune
dpense pour la fte. La cour tait sable, couverte d'une tente  la
turque et pare d'arbustes malgr l'hiver. Ces camlias, dont il tait
parl depuis Angoulme jusqu' Dax, tapissaient les escaliers et les
vestibules. Des pans de murs avaient disparu pour agrandir la salle du
festin et celle o l'on dansait. Bordeaux, o brille le luxe de tant
de fortunes coloniales, tait dans l'attente des feries annonces.
Vers huit heures, au moment de la dernire discussion, les gens curieux
de voir les femmes en toilette descendant de voiture se rassemblrent
en deux haies de chaque ct de la porte cochre. Ainsi la somptueuse
atmosphre d'une fte agissait sur les esprits au moment de signer le
contrat. Lors de la crise, les lampions allums flambaient sur leurs
ifs, et le roulement des premires voitures retentissait dans la cour.
Les deux notaires dnrent avec les deux fiancs et la belle-mre. Le
premier clerc de Mathias, charg de recevoir les signatures pendant la
soire en veillant  ce que le contrat ne ft pas indiscrtement lu,
fut galement un des convives.

Chacun peut feuilleter ses souvenirs: aucune toilette, aucune femme,
rien ne serait comparable  la beaut de Natalie, qui, pare de
dentelles et de satin, coquettement coiffe de ses cheveux retombant
en mille boucles sur son cou, ressemblait  une fleur enveloppe de
son feuillage. Vtue d'une robe en velours cerise, couleur habilement
choisie pour rehausser l'clat de son teint, ses yeux et ses cheveux
noirs, madame vanglista, dans toute la beaut de la femme  quarante
ans, portait son collier de perles agraf par le _Discreto_, afin de
dmentir les calomnies.

Pour l'intelligence de la scne, il est ncessaire de dire que Paul
et Natalie demeurrent assis au coin du feu, sur une causeuse, et
n'coutrent aucun article du compte de tutelle. Aussi enfants l'un
que l'autre, galement heureux, l'un par ses dsirs, l'autre par sa
curieuse attente, voyant la vie comme un ciel tout bleu, riches,
jeunes, amoureux, ils ne cessrent de s'entretenir  voix basse en se
parlant  l'oreille. Armant dj son amour de la lgalit, Paul se
plut  baiser le bout des doigts de Natalie,  effleurer son dos de
neige,  frler ses cheveux en drobant  tous les regards les joies
de cette mancipation illgale. Natalie jouait avec l'cran en plumes
indiennes que lui avait offert Paul, cadeau qui, d'aprs les croyances
superstitieuses de quelques pays, est pour l'amour un prsage aussi
sinistre que celui des ciseaux ou de tout autre instrument tranchant
donn, qui sans doute rappelle les Parques de la Mythologie. Assise
prs des deux notaires, madame vanglista prtait la plus scrupuleuse
attention  la lecture des pices. Aprs avoir entendu le compte de la
tutelle, savamment rdig par Solonet, et qui, de trois millions et
quelques cent mille francs laisss par monsieur vanglista, rduisait
la part de Natalie aux fameux onze cent cinquante-six mille francs,
elle dit au jeune couple:--Mais coutez donc, mes enfants, voici
votre contrat! Le clerc but un verre d'eau sucre, Solonet et Mathias
se mouchrent. Paul et Natalie regardrent ces quatre personnages,
coutrent le prambule et se remirent  causer. L'tablissement des
apports, la donation gnrale en cas de mort sans enfants, la donation
du quart en usufruit et du quart en nue proprit permise par le Code,
quel que soit le nombre des enfants, la constitution du fonds de la
communaut, le don des diamants  la femme, des bibliothques et des
chevaux au mari, tout passa sans observations. Vint la constitution
du majorat. L, quand tout fut lu et qu'il n'y eut plus qu' signer,
madame vanglista demanda quel serait l'effet de ce majorat.

--Le majorat, madame, dit matre Solonet, est une fortune inalinable,
prleve sur celle des deux poux et constitue au profit de l'an de
la maison,  chaque gnration, sans qu'il soit priv de ses droits au
partage gnral des autres biens.

--Qu'en rsultera-t-il pour ma fille? demanda-t-elle.

Matre Mathias, incapable de dguiser la vrit, prit la
parole:--Madame, le majorat tant un apanage distrait des deux
fortunes, si la future pouse meurt la premire en laissant un ou
plusieurs enfants, dont un mle, monsieur le comte de Manerville leur
tiendra compte de trois cent cinquante-six mille francs seulement, sur
lesquels il exercera sa donation du quart en usufruit, du quart en nue
proprit. Ainsi sa dette envers eux est rduite  cent soixante mille
francs environ, sauf ses bnfices dans la communaut, ses reprises,
etc. Au cas contraire, s'il dcdait le premier, laissant galement
des enfants mles, madame de Manerville aurait droit  trois cent
cinquante-six mille francs seulement,  ses donations sur les biens
de monsieur de Manerville qui ne font point partie du majorat,  ses
reprises en diamants, et  sa part dans la communaut.

Les effets de la profonde politique de matre Mathias apparurent alors
dans tout leur jour.

--Ma fille est ruine, dit  voix basse madame vanglista.

Le vieux et le jeune notaire entendirent cette phrase.

--Est-ce se ruiner, lui rpondit  mi-voix matre Mathias, que de
constituer  sa famille une fortune indestructible?

En voyant l'expression que prit la figure de sa cliente, le jeune
notaire ne crut pas pouvoir se dispenser de chiffrer le dsastre.

--Nous voulions leur attraper trois cent mille francs, ils nous en
reprennent videmment huit cent mille, le contrat se balance par une
perte de quatre cent mille francs  notre charge et au profit des
enfants. Il faut rompre ou poursuivre, dit Solonet  madame vanglista.

Le moment de silence que gardrent alors ces personnages ne saurait
se dcrire. Matre Mathias attendait en triomphateur la signature des
deux personnes qui avaient cru dpouiller son client. Natalie, hors
d'tat de comprendre qu'elle perdait la moiti de sa fortune, Paul
ignorant que la maison de Manerville la gagnait, riaient et causaient
toujours. Solonet et madame vanglista se regardaient en contenant
l'un son indiffrence, l'autre une foule de sentiments irrits. Aprs
s'tre livre  des remords inous, aprs avoir regard Paul comme
la cause de son improbit, la veuve s'tait dcide  pratiquer de
honteuses manoeuvres pour rejeter sur lui les fautes de sa tutelle,
en le considrant comme sa victime. En un moment elle s'apercevait
que l o elle croyait triompher elle prissait, et la victime tait
sa propre fille! Coupable sans profit, elle se trouvait la dupe d'un
vieillard probe de qui elle perdait sans doute l'estime. Sa conduite
secrte n'avait-elle pas inspir les stipulations de matre Mathias?
Rflexion horrible: Mathias avait clair Paul. S'il n'avait pas encore
parl, certes le contrat une fois sign, ce vieux loup prviendrait son
client des dangers courus, et maintenant vits, ne ft-ce que pour en
recevoir ces loges auxquels tous les esprits sont accessibles. Ne le
mettrait-il pas en garde contre une femme assez astucieuse pour avoir
tremp dans cette ignoble conspiration? ne dtruirait-il pas l'empire
qu'elle avait conquis sur son gendre? Les natures faibles, une fois
prvenues, se jettent dans l'enttement, et n'en reviennent jamais.
Tout tait donc perdu! Le jour o commena la discussion, elle avait
compt sur la faiblesse de Paul, sur l'impossibilit o il serait de
rompre une union si avance. En ce moment, elle s'tait bien autrement
lie. Trois mois auparavant, Paul n'avait que peu d'obstacles  vaincre
pour rompre son mariage; mais aujourd'hui tout Bordeaux savait que
depuis deux mois les notaires avaient aplani les difficults. Les bans
taient publis. Le mariage devait tre clbr dans deux jours. Les
amis des deux familles, toute la socit pare pour la fte arrivaient.
Comment dclarer que tout tait ajourn? La cause de cette rupture se
saurait, la probit svre de matre Mathias aurait crance, il serait
prfrablement cout. Les rieurs seraient contre les vanglista qui
ne manquaient pas de jaloux. Il fallait donc cder! Ces rflexions si
cruellement justes tombrent sur madame vanglista comme une trombe,
et lui fendirent la cervelle. Si elle garda le srieux des diplomates,
son menton prouva ce mouvement apoplectique par lequel Catherine II
manifesta sa colre le jour o, sur son trne, devant sa cour et dans
des circonstances presque semblables, elle fut brave par le jeune
roi de Sude. Solonet remarqua ce jeu de muscles qui annonait la
contraction d'une haine mortelle, orage sourd et sans clair! En ce
moment, madame vanglista vouait effectivement  son gendre une de
ces haines insatiables dont le germe a t laiss par les Arabes dans
l'atmosphre des deux Espagnes.

--Monsieur, dit-elle en se penchant  l'oreille de son notaire, vous
nommiez ceci du galimatias, il me semble que rien n'tait plus clair.

--Madame, permettez...

--Monsieur, dit la veuve en continuant sans couter Solonet, si vous
n'avez pas aperu l'effet de ces stipulations lors de la confrence
que nous avons eue, il est bien extraordinaire que vous n'y ayez point
song dans le silence du cabinet. Ce ne saurait tre par incapacit.

Le jeune notaire entrana sa cliente dans le petit salon en se disant
 lui-mme:--J'ai plus de mille cus d'honoraires pour le compte de
tutelle, mille cus pour le contrat, six mille francs  gagner par la
vente de l'htel, en tout quinze mille francs  sauver: ne nous fchons
pas. Il ferma la porte, jeta sur madame vanglista le froid regard
des gens d'affaires, devina les sentiments qui l'agitaient et lui
dit:--Madame, quand j'ai peut-tre dpass pour vous les bornes de la
finesse, comptez-vous payer mon dvouement par un semblable mot?

--Mais, monsieur...

--Madame, je n'ai pas calcul l'effet des donations, il est vrai; mais
si vous ne voulez pas du comte Paul pour votre gendre, tes-vous force
de l'accepter? Le contrat est-il sign? Donnez votre fte, et remettons
la signature. Il vaut mieux attraper tout Bordeaux que de s'attraper
soi-mme.

--Comment justifier  toute la socit dj prvenue contre nous la
non-conclusion de l'affaire?

--Une erreur commise  Paris, un manque de pices, dit Solonet.

--Mais les acquisitions?

--Monsieur de Manerville ne manquera ni de dots ni de partis.

--Oui, lui ne perdra rien; mais nous perdons tout, nous!

--Vous, reprit Solonet, vous pourrez avoir un comte  meilleur march,
si, pour vous, le titre est la raison suprme de ce mariage.

--Non, non, nous ne pouvons pas ainsi jouer notre honneur! Je suis
prise au pige, monsieur. Tout Bordeaux demain retentirait de ceci.
Nous avons chang des paroles solennelles.

--Vous voulez que mademoiselle Natalie soit heureuse, reprit Solonet.

--Avant tout.

--tre heureuse en France, dit le notaire, n'est-ce pas tre la
matresse au logis? Elle mnera par le bout du nez ce sot de
Manerville, il est si nul qu'il ne s'est aperu de rien. S'il se
dfiait maintenant de vous, il croira toujours en sa femme. Sa femme,
n'est-ce pas vous? Le sort du comte Paul est encore entre vos mains.

--Si vous disiez vrai, monsieur, je ne sais pas ce que je pourrais vous
refuser, dit-elle dans un transport qui colora son regard.

--Rentrons, madame, dit matre Solonet en comprenant sa cliente; mais,
sur toute chose, coutez-moi bien! Vous me trouverez aprs inhabile, si
vous voulez.

--Mon cher confrre, dit en rentrant le jeune notaire  matre Mathias,
_malgr votre habilet_ vous n'avez prvu ni le cas o monsieur de
Manerville dcderait sans enfants, ni celui o il mourrait ne laissant
que des filles. Dans ces deux cas, le majorat donnerait lieu  des
procs avec les Manerville, car alors

    Il s'en prsentera, gardez-vous d'en douter!

Je crois donc ncessaire de stipuler que dans le premier cas le majorat
sera soumis  la donation gnrale des biens faite entre les poux, et
que dans le second l'institution du majorat sera caduque. La convention
concerne uniquement la future pouse.

--Cette clause me semble parfaitement juste, dit matre Mathias. Quant
 sa ratification, monsieur le comte s'entendra sans doute avec la
chancellerie, s'il est besoin.

Le jeune notaire prit une plume et libella sur la marge de l'acte cette
terrible clause,  laquelle Paul et Natalie ne firent aucune attention.
Madame vanglista baissa les yeux pendant que matre Mathias la lut.

--Signons, dit la mre.

Le volume de voix que rprima madame vanglista trahissait une
violente motion. Elle venait de se dire:--Non, ma fille ne sera pas
ruine; mais lui! Ma fille aura le nom, le titre et la fortune. S'il
arrive  Natalie de s'apercevoir qu'elle n'aime pas son mari, si elle
en aimait un jour irrsistiblement un autre, Paul sera banni de France!
et ma fille sera libre, heureuse et riche.

Si matre Mathias se connaissait  l'analyse des intrts, il
connaissait peu l'analyse des passions humaines; il accepta ce mot
comme une amende honorable, au lieu d'y voir une dclaration de guerre.
Pendant que Solonet et son clerc veillaient  ce que Natalie signt et
parapht tous les actes, opration qui voulait du temps, Mathias prit
Paul  part dans l'embrasure d'une croise, et lui donna le secret des
stipulations qu'il avait inventes pour le sauver d'une ruine certaine.

--Vous avez une hypothque de cent cinquante mille francs sur cet
htel, lui dit-il en terminant, et demain elle sera prise. J'ai chez
moi les inscriptions au grand-livre, immatricules par mes soins
au nom de votre femme. Tout est en rgle. Mais le contrat contient
quittance de la somme reprsente par les diamants, demandez-les: les
affaires sont les affaires. Le diamant gagne en ce moment, il peut
perdre. L'achat des domaines d'Auzac et de Saint-Froult vous permet
de faire argent de tout, afin de ne pas toucher aux rentes de votre
femme. Ainsi, monsieur le comte, point de fausse honte. Le premier
paiement est exigible aprs les formalits, il est de deux cent mille
francs, affectez-y les diamants. Vous aurez l'hypothque sur l'htel
vanglista pour le second terme, et les revenus du majorat vous
aideront  solder le reste. Si vous avez le courage de ne dpenser
que cinquante mille francs pendant trois ans, vous rcuprerez les
deux cent mille francs desquels vous tes maintenant dbiteur. Si vous
plantez de la vigne dans les parties montagneuses de Saint-Froult, vous
pourrez en porter le revenu  vingt-six mille francs. Votre majorat,
sans compter votre htel  Paris, vaudra donc quelque jour cinquante
mille livres de rente, ce sera l'un des plus beaux que je connaisse.
Ainsi vous aurez fait un excellent mariage.

Paul serra trs-affectueusement les mains de son vieux ami. Ce geste ne
put chapper  madame vanglista qui vint prsenter la plume  Paul.
Pour elle, ses soupons devinrent des ralits, elle crut alors que
Paul et Mathias s'taient entendus. Des vagues de sang pleines de rage
et de haine lui arrivrent au coeur. Tout fut dit.

Aprs avoir vrifi si tous les renvois taient paraphs, si les trois
contractants avaient bien mis leurs initiales et leurs paraphes au bas
des rectos, matre Mathias regarda tour  tour Paul et sa belle-mre,
et ne voyant pas son client demander les diamants, il dit:--Je ne pense
pas que la remise des diamants fasse une question, vous tes maintenant
une mme famille.

--Il serait plus rgulier que madame les donnt, monsieur de Manerville
est charg du reliquat du compte de tutelle, et l'on ne sait qui
vit ni qui meurt, dit matre Solonet qui crut apercevoir dans cette
circonstance un moyen d'animer la belle-mre contre le gendre.

--Ha, ma mre, dit Paul, ce serait nous faire injure  tous que d'agir
ainsi.--_Summum jus, summa injuria_, monsieur, dit-il  Solonet.

--Et moi, dit madame vanglista qui dans les dispositions haineuses
o elle tait vit une insulte dans la demande indirecte de Mathias, je
dchire le contrat si vous ne les acceptez pas!

Elle sortit en proie  l'une de ces rages sanguinaires qui font
souhaiter le pouvoir de tout abmer, et que l'impuissance porte jusqu'
la folie.

--Au nom du ciel, prenez-les, Paul, lui dit Natalie  l'oreille. Ma
mre est fche, je saurai ce soir pourquoi, je vous le dirai, nous
l'apaiserons.

Heureuse de cette premire malice, madame vanglista garda les boucles
d'oreilles et son collier. Elle fit apporter les bijoux, valus  cent
cinquante mille francs par lie Magus. Habitus  voir les diamants de
famille dans les successions, matre Mathias et Solonet examinrent les
crins et se rcrirent sur leur beaut.

--Vous ne perdrez rien sur la dot, monsieur le comte, dit Solonet en
faisant rougir Paul.

--Oui, dit Mathias, ces bijoux peuvent bien payer le premier terme du
prix des domaines acquis.

--Et les frais du contrat, dit Solonet.

La haine, comme l'amour, se nourrit des plus petites choses, tout
lui va. De mme que la personne aime ne fait rien de mal, de mme
la personne hae ne fait rien de bien. Madame vanglista taxa de
simagres les faons qu'une pudeur assez comprhensible fit faire 
Paul, qui voulait laisser les diamants et qui ne savait o mettre les
crins, il aurait voulu pouvoir les jeter par la fentre. Madame
vanglista, voyant son embarras, le pressait du regard et semblait lui
dire:--Emportez-les d'ici.

--Chre Natalie, dit Paul  sa future femme, serrez vous-mme ces
bijoux, ils sont  vous, je vous les donne.

Natalie les mit dans le tiroir d'une console. En ce moment le fracas
des voitures tait si grand et le murmure des conversations que
tenaient dans les salons voisins les personnes arrives forcrent
Natalie et sa mre  paratre. Les salons furent pleins en un moment,
et la fte commena.

--Profitez de la lune de miel pour vendre vos diamants, dit le vieux
notaire  Paul en s'en allant.

En attendant le signal de la danse, chacun se parlait  l'oreille du
mariage, et quelques personnes exprimaient des doutes sur l'avenir des
deux prtendus.

--Est-ce bien fini? demanda l'un des personnages les plus importants de
la ville  madame vanglista.

--Nous avons eu tant de pices  lire et  couter, que nous nous
trouvons en retard; mais nous sommes assez excusables, rpondit-elle.

--Quant  moi, je n'ai rien entendu, dit Natalie en prenant la main de
Paul pour ouvrir le bal.

--Ces jeunes gens-l aiment tous deux la dpense, et ce ne sera pas la
mre qui les retiendra, disait une douairire.

--Mais ils ont fond, dit-on, un majorat de cinquante mille livres de
rente.

--Bah!

--Je vois que le bon monsieur Mathias a pass par l, dit un magistrat.
Certes, s'il en est ainsi, le bonhomme aura voulu sauver l'avenir de
cette famille.

--Natalie est trop belle pour ne pas tre horriblement coquette. Une
fois qu'elle aura deux ans de mariage, disait une jeune femme, je ne
rpondrais pas que Manerville ne ft pas un homme malheureux dans son
intrieur.

--La Fleur des pois serait donc rame? lui rpondit matre Solonet.

--Il ne lui fallait pas autre chose que cette grande perche, dit une
jeune fille.

--Ne trouvez-vous pas un air mcontent  madame vanglista?

--Mais, ma chre, quelqu'un vient de me dire qu'elle garde  peine
vingt-cinq mille livres de rente, et qu'est-ce que cela pour elle!

--La misre, ma chre.

--Oui, elle s'est dpouille pour sa fille. Monsieur de Manerville a
t d'une exigence...

--Excessive! dit matre Solonet. Mais il sera pair de France. Les
Maulincour, le vidame de Pamiers le protgeront; il appartient au
faubourg Saint-Germain.

--Oh! il y est reu, voil tout, dit une dame qui l'avait voulu pour
gendre. Mademoiselle vanglista, la fille d'un commerant, ne lui
ouvrira certes pas les portes du chapitre de Cologne.

--Elle est petite-nice du duc de Casa-Ral.

--Par les femmes!

Tous les propos furent bientt puiss. Les joueurs se mirent au jeu,
les jeunes filles et les jeunes gens dansrent, le souper se servit, et
le bruit de la fte s'apaisa vers le matin, au moment o les premires
lueurs du jour blanchirent les croises. Aprs avoir dit adieu  Paul,
qui s'en alla le dernier, madame vanglista monta chez sa fille, car
sa chambre avait t prise par l'architecte pour agrandir le thtre de
la fte. Quoique Natalie et sa mre fussent accables de sommeil, quand
elles furent seules, elles se dirent quelques paroles.

--Voyons, ma mre chrie, qu'avez-vous?

--Mon ange, j'ai su ce soir jusqu'o pouvait aller la tendresse d'une
mre. Tu ne connais rien aux affaires et tu ignores  quels soupons ma
probit vient d'tre expose. Enfin j'ai foul mon orgueil  mes pieds:
il s'agissait de ton bonheur et de notre rputation.

--Vous voulez parler de ces diamants? Il en a pleur le pauvre garon.
Il n'en a pas voulu, je les ai.

--Dors, chre enfant. Nous causerons d'affaires  notre rveil; car,
dit-elle en soupirant, nous avons des affaires, et maintenant il existe
un tiers entre nous.

--Ah! chre mre, Paul ne sera jamais un obstacle  notre bonheur, dit
Natalie en s'endormant.

--Pauvre fillette, elle ne sait pas que cet homme vient de la ruiner!

Madame vanglista fut alors saisie par la premire pense de cette
avarice  laquelle les gens gs finissent par tre en proie. Elle
voulut reconstituer au profit de sa fille toute la fortune laisse
par vanglista. Elle y trouva son honneur engag. Son amour pour
Natalie la fit en un moment aussi habile calculatrice qu'elle avait t
jusqu'alors insouciante en fait d'argent et gaspilleuse. Elle pensait
 faire valoir ses capitaux aprs en avoir plac une partie dans les
fonds, qui  cette poque valaient environ quatre-vingts francs. Une
passion change souvent en un moment le caractre: l'indiscret devient
diplomate, le poltron est tout  coup brave. La haine rendit avare la
prodigue madame vanglista. La fortune pouvait servir les projets de
vengeance encore mal dessins et confus qu'elle allait mrir. Elle
s'endormit en se disant:--A demain! Par un phnomne inexpliqu, mais
dont les effets sont familiers aux penseurs, son esprit devait, pendant
le sommeil, travailler ses ides, les claircir, les coordonner, lui
prparer un moyen de dominer la vie de Paul, et lui fournir un plan
qu'elle mit en oeuvre le lendemain mme.

Si l'entranement de la fte avait chass les penses soucieuses qui,
par moments, avaient assailli Paul, quand il fut seul avec lui-mme et
dans son lit, elles revinrent le tourmenter.--Il parat, se dit-il,
que, sans le bon Mathias, j'tais rou par ma belle-mre. Est-ce
croyable? Quel intrt l'aurait pousse  me tromper? Ne devons-nous
pas confondre nos fortunes et vivre ensemble? D'ailleurs,  quoi bon
prendre du souci? Dans quelques jours, Natalie sera ma femme, nos
intrts sont bien dfinis, rien ne peut nous dsunir. Vogue la galre!
Nanmoins je serai sur mes gardes. Si Mathias avait raison, eh! bien,
aprs tout, je ne suis pas oblig d'pouser ma belle-mre.

Dans cette deuxime bataille, l'avenir de Paul avait compltement
chang de face sans qu'il le st. Des deux tres avec lesquels il se
mariait, le plus habile tait devenu son ennemi capital et mditait de
sparer ses intrts des siens. Incapable d'observer la diffrence que
le caractre crole mettait entre sa belle-mre et les autres femmes,
il pouvait encore moins en souponner la profonde habilet. La crole
est une nature  part, qui tient  l'Europe par l'intelligence, aux
Tropiques par la violence illogique de ses passions,  l'Inde par
l'apathique insouciance avec laquelle elle fait ou souffre galement le
bien et le mal; nature gracieuse d'ailleurs, mais dangereuse comme un
enfant est dangereux s'il n'est pas surveill. Comme l'enfant, cette
femme veut tout avoir immdiatement; comme un enfant, elle mettrait le
feu  la maison pour cuire un oeuf. Dans sa vie molle, elle ne songe 
rien; elle songe  tout quand elle est passionne. Elle a quelque chose
de la perfidie des ngres qui l'ont entoure ds le berceau, mais elle
est aussi nave qu'ils sont nafs. Comme eux et comme les enfants, elle
sait toujours vouloir la mme chose avec une croissante intensit de
dsir et peut couver son ide pour la faire clore. trange assemblage
de qualits et de dfauts, que le gnie espagnol avait corrobor chez
madame vanglista, et sur lequel la politesse franaise avait jet la
glace de son vernis. Ce caractre endormi par le bonheur pendant seize
ans, occup depuis par les minuties du monde, et  qui la premire de
ses haines avait rvl sa force, se rveillait comme un incendie;
il clatait  un moment de la vie o la femme perd ses plus chres
affections et veut un nouvel lment pour nourrir l'activit qui la
dvore. Natalie restait encore pendant trois jours sous l'influence
de sa mre! Madame vanglista vaincue avait donc  elle une journe,
la dernire de celles qu'une fille passe avec sa mre. Par un seul
mot, la crole pouvait influencer la vie de ces deux tres destins 
marcher ensemble  travers les halliers et les grandes routes de la
socit parisienne, car Natalie avait en sa mre une croyance aveugle.
Quelle porte acqurait un conseil dans un esprit ainsi prvenu! Tout
un avenir pouvait tre dtermin par une phrase. Aucun code, aucune
institution humaine ne peut prvenir le crime moral qui tue par un mot.
L est le dfaut des justices sociales; l est la diffrence qui se
trouve entre les moeurs du grand monde et les moeurs du peuple: l'un
est franc, l'autre est hypocrite;  l'un le couteau,  l'autre le venin
du langage ou des ides;  l'un la mort,  l'autre l'impunit.

Le lendemain, vers midi, madame vanglista se trouvait  demi couche
sur le bord du lit de Natalie. Pendant l'heure du rveil, toutes
deux luttaient de clineries et de caresses en reprenant les heureux
souvenirs de leur vie  deux, durant laquelle aucun discord n'avait
troubl ni l'harmonie de leurs sentiments, ni la convenance de leurs
ides, ni la mutualit de leurs plaisirs.

--Pauvre chre petite, disait la mre en pleurant de vritables larmes,
il m'est impossible de ne pas tre mue en pensant qu'aprs avoir
toujours fait tes volonts, demain soir tu seras  un homme auquel il
faudra obir?

--Oh, chre mre, quant  lui obir! dit Natalie en laissant chapper
un geste de tte qui exprimait une gracieuse mutinerie. Vous riez?
reprit-elle. Mon pre n'a-t-il pas toujours satisfait vos caprices?
pourquoi? il vous aimait. Ne serais-je donc pas aime, moi?

--Oui, Paul a pour toi de l'amour; mais si une femme marie n'y prend
garde, rien ne se dissipe plus promptement que l'amour conjugal.
L'influence que doit avoir une femme sur son mari dpend de son dbut
dans le mariage, il te faudra d'excellents conseils.

--Mais vous serez avec nous...

--Peut-tre, chre enfant! Hier, pendant le bal, j'ai beaucoup rflchi
aux dangers de notre runion. Si ma prsence te nuisait, si les petits
actes par lesquels tu dois lentement tablir ton autorit de femme
taient attribus  mon influence, ton mnage ne deviendrait-il pas un
enfer? Au premier froncement de sourcils que se permettrait ton mari,
fire comme je le suis, ne quitterais-je pas  l'instant la maison?
Si je la dois quitter un jour, mon avis est de n'y pas entrer. Je ne
pardonnerais pas  ton mari la dsunion qu'il mettrait entre nous. Au
contraire, quand tu seras la matresse, lorsque ton mari sera pour toi
ce que ton pre tait pour moi, ce malheur ne sera plus  craindre.
Quoique cette politique doive coter  un coeur jeune et tendre comme
est le tien, ton bonheur exige que tu sois chez toi souveraine absolue.

--Pourquoi, ma mre, me disiez-vous alors que je dois lui obir?

--Chre fillette, pour qu'une femme commande, elle doit avoir l'air
de toujours faire ce que veut son mari. Si tu ne le savais pas, tu
pourrais par une rvolte intempestive gter ton avenir. Paul est
un jeune homme faible, il pourrait se laisser dominer par un ami,
peut-tre mme pourrait-il tomber sous l'empire d'une femme, qui te
feraient subir leurs influences. Prviens ces chagrins en te rendant
matresse de lui. Ne vaut-il pas mieux qu'il soit gouvern par toi que
de l'tre par un autre?

--Certes, dit Natalie. Moi, je ne puis vouloir que son bonheur.

--Il m'est bien permis, ma chre enfant, de penser exclusivement au
tien, et de vouloir que, dans une affaire si grave, tu ne te trouves
pas sans boussole au milieu des cueils que tu vas rencontrer.

--Mais, ma mre chrie, ne sommes-nous donc pas assez fortes toutes
les deux pour rester ensemble prs de lui, sans avoir  redouter ce
froncement de sourcils que vous paraissez redouter? Paul t'aime, maman.

--Oh! oh! il me craint plus qu'il ne m'aime. Observe-le bien
aujourd'hui quand je lui dirai que je vous laisse aller  Paris sans
moi, tu verras sur sa figure, quelle que soit la peine qu'il prendra
pour la dissimuler, une joie intrieure.

--Pourquoi? demanda Natalie.

--Pourquoi? chre enfant! Je suis comme saint Jean Bouche-d'Or, je le
lui dirai  lui-mme, et devant toi.

--Mais si je me marie  la seule condition de ne te pas quitter? dit
Natalie.

--Notre sparation est devenue ncessaire, reprit madame vanglista,
car plusieurs considrations modifient mon avenir. Je suis ruine.
Vous aurez la plus brillante existence  Paris, je ne saurais y tre
convenablement sans manger le peu qui me reste; tandis qu'en vivant 
Lanstrac, j'aurai soin de vos intrts et referai ma fortune  force
d'conomies.

--Toi, maman, faire des conomies? s'cria railleusement Natalie. Ne
deviens donc pas dj grand'mre. Comment, tu me quitterais pour de
semblables motifs? Chre mre, Paul peut te sembler un petit peu bte,
mais il n'est pas le moins du monde intress...

--Ah! rpondit madame vanglista d'un son de voix gros d'observations
et qui fit palpiter Natalie, la discussion du contrat m'a rendue
dfiante et m'inspire quelques doutes. Mais sois sans inquitudes,
chre enfant, dit-elle en prenant sa fille par le cou et l'amenant 
elle pour l'embrasser, je ne te laisserai pas longtemps seule. Quand
mon retour parmi vous ne causera plus d'ombrage, quand Paul m'aura
juge, nous reprendrons notre bonne petite vie, nos causeries du soir...

--Comment, ma mre, tu pourras vivre sans ta Ninie?

--Oui, cher ange, parce que je vivrai pour toi. Mon coeur de mre ne
sera-t-il pas sans cesse satisfait par l'ide que je contribue, comme
je le dois,  votre double fortune?

--Mais, chre adorable mre, vais-je donc tre seule avec Paul, l,
tout de suite? Que deviendrai-je? comment cela se passera-t-il? que
dois-je faire, que dois-je ne pas faire?

--Pauvre petite, crois-tu que je veuille ainsi t'abandonner  la
premire bataille? Nous nous crirons trois fois par semaine comme deux
amoureux, et nous serons ainsi sans cesse au coeur l'une de l'autre.
Il ne t'arrivera rien que je ne le sache, et je te garantirai de
tout malheur. Puis il serait trop ridicule que je ne vinsse pas vous
voir, ce serait jeter de la dconsidration sur ton mari, je passerai
toujours un mois ou deux chez vous  Paris.

--Seule, dj seule et avec lui! dit Natalie avec terreur en
interrompant sa mre.

--Ne faut-il pas que tu sois sa femme?

--Je le veux bien, mais au moins dis-moi comment je dois me conduire,
toi qui faisais tout ce que tu voulais de mon pre, tu t'y connais, je
t'obirai aveuglment.

Madame vanglista baisa Natalie au front, elle voulait et attendait
cette prire.

--Enfant, mes conseils doivent s'adapter aux circonstances. Les hommes
ne se ressemblent pas entre eux. Le lion et la grenouille sont moins
dissemblables que ne l'est un homme compar  un autre, moralement
parlant. Sais-je aujourd'hui ce qui t'adviendra demain? Je ne puis
maintenant te donner que des avis gnraux sur l'ensemble de ta
conduite.

--Chre mre, dis-moi donc bien vite tout ce que tu sais.

--D'abord, ma chre enfant, la cause de la perte des femmes maries qui
tiennent  conserver le coeur de leurs maris... et, dit-elle en faisant
une parenthse, conserver leur coeur ou les gouverner est une seule et
mme chose, eh! bien, la cause principale des dsunions conjugales se
trouve dans une cohsion constante qui n'existait pas autrefois, et qui
s'est introduite dans ce pays-ci avec la manie de la famille. Depuis
la rvolution qui s'est faite en France, les moeurs bourgeoises ont
envahi les maisons aristocratiques. Ce malheur est d  l'un de leurs
crivains,  Rousseau, hrtique infme qui n'a eu que des penses
anti-sociales et qui, je ne sais comment, a justifi les choses les
plus draisonnables. Il a prtendu que toutes les femmes avaient les
mmes droits, les mmes facults; que, dans l'tat de socit, on
devait obir  la nature; comme si la femme d'un grand d'Espagne, comme
si toi et moi nous avions quelque chose de commun avec une femme du
peuple? Et, depuis, les femmes comme il faut ont nourri leurs enfants,
ont lev leurs filles et sont restes  la maison. Ainsi la vie s'est
complique de telle sorte que le bonheur est devenu presque impossible,
car une convenance entre deux caractres semblable  celle qui nous a
fait vivre comme deux amies est une exception. Le contact perptuel
n'est pas moins dangereux entre les enfants et les parents qu'il l'est
entre les poux. Il est peu d'mes chez lesquelles l'amour rsiste 
l'omniprsence, ce miracle n'appartient qu' Dieu. Mets donc entre
Paul et toi les barrires du monde, va au bal,  l'Opra; promne-toi
le matin, dne en ville le soir, rends beaucoup de visites, accorde
peu de moments  Paul. Par ce systme tu ne perdras rien de ton prix.
Quand, pour aller jusqu'au bout de l'existence, deux tres n'ont que
le sentiment, ils en ont bientt puis les ressources; et bientt
l'indiffrence, la satit, le dgot arrivent. Une fois le sentiment
fltri, que devenir? Sache bien que l'affection teinte ne se remplace
que par l'indiffrence ou par le mpris. Sois donc toujours jeune et
toujours neuve pour lui. Qu'il t'ennuie, cela peut arriver, mais toi
ne l'ennuie jamais. Savoir s'ennuyer  propos est une des conditions
de toute espce de pouvoir. Vous ne pourrez diversifier le bonheur ni
par les soins de fortune, ni par les occupations du mnage; si donc
tu ne faisais partager  ton mari tes occupations mondaines, si tu ne
l'amusais pas, vous arriveriez  la plus horrible atonie. L commence
le _spleen_ de l'amour. Mais on aime toujours qui nous amuse ou qui
nous rend heureux. Donner le bonheur ou le recevoir, sont deux systmes
de conduite fminine spars par un abme.

--Chre mre, je vous coute, mais je ne comprends pas.

--Si tu aimes Paul au point de faire tout ce qu'il voudra, s'il te
donne vraiment le bonheur, tout sera dit, tu ne seras pas la matresse,
et les meilleurs prceptes du monde ne serviront  rien.

--Ceci est plus clair, mais j'apprends la rgle sans pouvoir
l'appliquer, dit Natalie en riant. J'ai la thorie, la pratique viendra.

--Ma pauvre Ninie, reprit la mre qui laissa tomber une larme sincre
en pensant au mariage de sa fille et qui la pressa sur son coeur,
il t'arrivera des choses qui te donneront de la mmoire. Enfin,
reprit-elle aprs une pause pendant laquelle la mre et la fille
restrent unies dans un embrassement plein de sympathie, sache-le bien,
ma Natalie, nous avons toutes une destine en tant que femmes comme
les hommes ont leur vocation. Ainsi, une femme est ne pour tre une
femme  la mode, une charmante matresse de maison, comme un homme
est n gnral ou pote. Ta vocation est de plaire. Ton ducation
t'a d'ailleurs forme pour le monde. Aujourd'hui les femmes doivent
tre leves pour le salon comme autrefois elles l'taient pour le
gynce. Tu n'es faite ni pour tre mre de famille, ni pour devenir
un intendant. Si tu as des enfants, j'espre qu'ils n'arriveront pas
de manire  te gter la taille le lendemain de ton mariage; rien
n'est plus bourgeois que d'tre grosse un mois aprs la crmonie,
et d'abord cela prouve qu'un mari ne nous aime pas bien. Si donc
tu as des enfants, deux ou trois ans aprs ton mariage, eh! bien,
les gouvernantes et les prcepteurs les lveront. Toi, sois la
grande dame qui reprsente le luxe et le plaisir de la maison; mais
sois une supriorit visible seulement dans les choses qui flattent
l'amour-propre des hommes, et cache la supriorit que tu pourras
acqurir dans les grandes.

--Mais vous m'effrayez, chre maman, s'cria Natalie. Comment me
souviendrai-je de ces prceptes? Comment vais-je faire, moi si
tourdie, si enfant, pour tout calculer, pour rflchir avant d'agir?

--Mais, ma chre petite, je ne te dis aujourd'hui que ce que tu
apprendrais plus tard, mais en achetant ton exprience par des fautes
cruelles, par des erreurs de conduite qui te causeraient des regrets et
embarrasseraient ta vie.

--Mais par quoi commencer? dit navement Natalie.

--L'instinct te guidera, reprit la mre. En ce moment, Paul te dsire
beaucoup plus qu'il ne t'aime; car l'amour enfant par les dsirs est
une esprance, et celui qui succde  leur satisfaction est la ralit.
L, ma chre, sera ton pouvoir, l est toute la question. Quelle femme
n'est pas aime la veille? sois-le le lendemain, tu le seras toujours.
Paul est un homme faible, qui se faonne facilement  l'habitude; s'il
te cde une premire fois, il cdera toujours. Une femme ardemment
dsire peut tout demander: ne fais pas la folie que j'ai vu faire 
beaucoup de femmes qui, ne connaissant pas l'importance des premires
heures o nous rgnons, les emploient  des niaiseries,  des sottises
sans porte. Sers-toi de l'empire que te donnera la premire passion de
ton mari pour l'habituer  t'obir. Mais pour le faire cder, choisis
la chose la plus draisonnable, afin de bien mesurer l'tendue de ta
puissance par l'tendue de la concession. Quel mrite aurais-tu en lui
faisant vouloir une chose raisonnable? Serait-ce  toi qu'il obirait?
Il faut toujours attaquer le taureau par les cornes, dit un proverbe
castillan; une fois qu'il a vu l'inutilit de ses dfenses et de sa
force, il est dompt. Si ton mari fait une sottise pour toi, tu le
gouverneras.

--Mon Dieu! pourquoi cela?

--Parce que, mon enfant, le mariage dure toute la vie et qu'un mari
n'est pas un homme comme un autre. Aussi, ne fais jamais la folie de
te livrer en quoi que ce soit. Garde une constante rserve dans tes
discours et dans tes actions; tu peux mme aller sans danger jusqu'
la froideur, car on peut la modifier  son gr, tandis qu'il n'y a
rien au del des expressions extrmes de l'amour. Un mari, ma chre,
est le seul homme avec lequel une femme ne peut rien se permettre.
Rien n'est d'ailleurs plus facile que de garder sa dignit. Ces mots:
Votre femme ne doit pas, votre femme ne peut pas faire ou dire
telle et telle chose! sont le grand talisman. Toute la vie d'une
femme est dans:--Je ne veux pas!--Je ne peux pas! Je ne peux pas est
l'irrsistible argument de la faiblesse qui se couche, qui pleure et
sduit. Je ne veux pas, est le dernier argument. La force fminine se
montre alors tout entire; aussi doit-on ne l'employer que dans les
occasions graves. Le succs est tout entier dans les manires dont une
femme se sert de ces deux mots, les commente et les varie. Mais il est
un moyen de domination meilleur que ceux-ci qui semblent comporter des
dbats. Moi, ma chre, j'ai rgn par la Foi. Si ton mari croit en toi,
tu peux tout. Pour lui inspirer cette religion, il faut lui persuader
que tu le comprends. Et ne pense pas que ce soit chose facile: une
femme peut toujours prouver  un homme qu'il est aim, mais il est plus
difficile de lui faire avouer qu'il est compris. Je dois te dire tout 
toi, mon enfant, car pour toi la vie avec ses complications, la vie o
deux volonts doivent s'accorder, va commencer demain! Songes-tu bien
 cette difficult? Le meilleur moyen d'accorder vos deux volonts est
de t'arranger  ce qu'il n'y en ait qu'une seule au logis. Beaucoup de
gens prtendent qu'une femme se cre des malheurs en changeant ainsi de
rle; mais, ma chre, une femme est ainsi matresse de commander aux
vnements au lieu de les subir, et ce seul avantage compense tous les
inconvnients possibles.

Natalie baisa les mains de sa mre en y laissant des larmes de
reconnaissance. Comme les femmes chez lesquelles la passion physique
n'chauffe point la passion morale, elle comprit tout  coup la porte
de cette haute politique de femme; mais semblable aux enfants gts qui
ne se tiennent pas pour battus par les raisons les plus solides, et qui
reproduisent obstinment leur dsir, elle revint  la charge avec un de
ces arguments personnels que suggre la logique droite des enfants.

--Chre mre, dit-elle, il y a quelques jours, vous parliez tant des
prparations ncessaires  la fortune de Paul que vous seule pouviez
diriger, pourquoi changez-vous d'avis en nous abandonnant ainsi 
nous-mmes?

--Je ne connaissais ni l'tendue de mes obligations, ni le chiffre
de mes dettes, rpondit la mre qui ne voulait pas dire son secret.
D'ailleurs, dans un an ou deux d'ici, je te rpondrai l-dessus. Paul
va venir, habillons-nous! Sois chatte et gentille comme tu l'as t,
tu sais? dans la soire o nous avons discut ce fatal contrat, car il
s'agit aujourd'hui de sauver un dbris de notre maison, et de te donner
une chose  laquelle je suis superstitieusement attache.

--Quoi?

--Le _Discreto_.

Paul vint vers quatre heures. Quoiqu'il s'effort en abordant sa
belle-mre de donner un air gracieux  son visage, madame vanglista
vit sur son front les nuages que les conseils de la nuit et les
rflexions du rveil y avaient amasss.

--Mathias a parl! se dit-elle en se promettant  elle-mme de
dtruire l'ouvrage du vieux notaire.--Cher enfant, lui dit-elle, vous
avez laiss vos diamants dans la console, et je vous avoue que je ne
voudrais plus voir des choses qui ont failli lever des nuages entre
nous. D'ailleurs, comme l'a fait observer Mathias, il faut les vendre
pour subvenir au premier payement des terres que vous avez acquises.

--Ils ne sont plus  moi, dit-il, je les ai donns  Natalie, afin
qu'en les voyant sur elle vous ne vous souveniez plus de la peine
qu'ils vous ont cause.

Madame vanglista prit la main de Paul et la serra cordialement en
rprimant une larme d'attendrissement.

--coutez, mes bons enfants, dit-elle en regardant Natalie et Paul;
s'il en est ainsi, je vais vous proposer une affaire. Je suis force de
vendre mon collier de perles et mes boucles d'oreilles. Oui, Paul, je
ne veux pas mettre un sou de ma fortune en rentes viagres, je n'oublie
pas ce que je vous dois. Eh! bien, j'avoue ma faiblesse, vendre le
_Discreto_ me semble un dsastre. Vendre un diamant qui porte le surnom
de Philippe II, et dont fut orne sa royale main, une pierre historique
que pendant dix ans le duc d'Albe a caresse sur le pommeau de son
pe, non, ce ne sera pas. lie Magus a estim mes boucles d'oreilles
et mon collier  cent et quelques mille francs, changeons-les contre
les joyaux que je vous livre pour accomplir mes engagements envers ma
fille; vous y gagnerez, mais qu'est-ce que cela me fait! je ne suis
pas intresse. Ainsi, Paul, avec vos conomies vous vous amuserez 
composer pour Natalie un diadme ou des pis, diamant  diamant. Au
lieu d'avoir ces parures de fantaisie, ces brimborions qui ne sont 
la mode que parmi les petites gens, votre femme aura de magnifiques
diamants avec lesquels elle aura de vritables jouissances. Vendre pour
vendre, ne vaut-il pas mieux se dfaire de ces antiquailles, et garder
dans la famille ces belles pierreries?

--Mais, ma mre, et vous? dit Paul.

--Moi, rpondit madame vanglista, je n'ai plus besoin de rien. Oui,
je vais tre votre fermire  Lanstrac. Ne serait-ce pas une folie
que d'aller  Paris au moment o je dois liquider ici le reste de ma
fortune? Je deviens avare pour mes petits-enfants.

--Chre mre, dit Paul tout mu, dois-je accepter cet change sans
soulte?

--Mon Dieu! n'tes-vous pas mes plus chers intrts! croyez-vous qu'il
n'y aura pas pour moi du bonheur  me dire au coin de mon feu: Natalie
arrive ce soir brillante au bal chez la duchesse de Berry! en se
voyant mon diamant au cou, mes boucles d'oreilles, elle a ces petites
jouissances d'amour-propre qui contribuent tant au bonheur d'une femme
et la rendent gaie, avenante! Rien n'attriste plus une femme que le
froissement de ses vanits, je n'ai jamais vu nulle part une femme mal
mise tre aimable et de bonne humeur. Allons, soyez juste, Paul! nous
jouissons beaucoup plus en l'objet aim qu'en nous-mme.

--Mon Dieu! que voulait donc dire Mathias? pensait Paul. Allons, maman,
dit-il  demi-voix, j'accepte.

--Moi, je suis confuse, dit Natalie.

Solonet vint en ce moment pour annoncer une bonne nouvelle  sa
cliente; il avait trouv, parmi les spculateurs de sa connaissance,
deux entrepreneurs affriols par l'htel, o l'tendue des jardins
permettait de faire des constructions.

--Ils offrent deux cent cinquante mille francs, dit-il; mais si vous
y consentez je pourrais les amener  trois cent mille. Vous avez deux
arpents de jardin.

--Mon mari a pay le tout deux cent mille francs, ainsi je consens,
dit-elle; mais vous me rserverez le mobilier, les glaces...

--Ah! dit en riant Solonet, vous entendez les affaires.

--Hlas! il faut bien, dit-elle en soupirant.

--J'ai su que beaucoup de personnes viendront  votre messe de minuit,
dit Solonet en s'apercevant qu'il tait de trop et se retirant.

Madame vanglista le reconduisit jusqu' la porte du dernier salon, et
lui dit  l'oreille:--J'ai maintenant pour deux cent cinquante mille
francs de valeurs; si j'ai deux cent mille francs  moi sur le prix
de la maison, je puis runir quatre cent cinquante mille francs de
capitaux. Je veux en tirer le meilleur parti possible, et je compte sur
vous pour cela. Je resterai probablement  Lanstrac.

Le jeune notaire baisa la main de sa cliente avec un geste de
reconnaissance; car l'accent de la veuve fit croire  Solonet que cette
alliance, conseille par les intrts, allait s'tendre un peu plus
loin.

--Vous pouvez compter sur moi, dit-il, je vous trouverai des placements
sur marchandises o vous ne risquerez rien et o vous aurez des gains
considrables.....

--A demain, dit-elle, car vous tes notre tmoin avec monsieur le
marquis de Gyas.

--Pourquoi, chre mre, dit Paul, refusez-vous de venir  Paris?
Natalie me boude, comme si j'tais la cause de votre rsolution.

--J'ai bien pens  cela, mes enfants, je vous gnerais. Vous vous
croiriez obligs de me mettre en tiers dans tout ce que vous feriez, et
les jeunes gens ont des ides  eux que je pourrais involontairement
contrarier. Allez seuls  Paris. Je ne veux pas continuer sur la
comtesse de Manerville la douce domination que j'exerais sur Natalie,
il faut vous la laisser tout entire. Voyez-vous, il existe entre
nous deux, Paul, des habitudes qu'il faut briser. Mon influence doit
cder  la vtre. Je veux que vous m'aimiez, et croyez que je prends
ici vos intrts plus que vous ne l'imaginez. Les jeunes maris sont,
tt ou tard, jaloux de l'affection qu'une fille porte  sa mre.
Ils ont raison peut-tre. Quand vous serez bien unis, quand l'amour
aura fondu vos mes en une seule, eh! bien, alors, mon cher enfant,
vous ne craindrez plus en me voyant chez vous d'y voir une influence
contrariante. Je connais le monde, les hommes et les choses; j'ai
vu bien des mnages brouills par l'amour aveugle de mres qui se
rendaient insupportables  leurs filles autant qu' leurs gendres.
L'affection des vieilles gens est souvent minutieuse et tracassire.
Peut-tre ne saurais-je pas bien m'clipser. J'ai la faiblesse de me
croire encore belle, il y a des flatteurs qui veulent me prouver que
je suis aimable, j'aurais des prtentions gnantes. Laissez-moi faire
un sacrifice de plus  votre bonheur: je vous ai donn ma fortune, eh!
bien, je vous livre encore mes dernires vanits de femme. Votre pre
Mathias est vieux, il ne pourrait pas veiller sur vos proprits; moi
je me ferai votre intendant, je me crerai des occupations que, tt
ou tard, doivent avoir les vieilles gens; puis, quand il faudra, je
viendrai vous seconder  Paris dans vos projets d'ambition. Allons,
Paul, soyez franc, ma rsolution vous arrange, dites?

Paul ne voulut jamais en convenir, mais il tait trs-heureux d'avoir
sa libert. Les soupons que le vieux notaire lui avait inspirs sur
le caractre de sa belle-mre furent en un moment dissips par cette
conversation, que madame vanglista reprit et continua sur ce ton.

--Ma mre avait raison, se dit Natalie qui observa la physionomie de
Paul. Il est fort content de me savoir spare d'elle, pourquoi?

Ce _pourquoi_ n'tait-il pas la premire interrogation de la dfiance,
et ne donnait-il pas une autorit considrable aux enseignements
maternels?

Il est certains caractres qui, sur la foi d'une seule preuve,
croient  l'amiti. Chez les gens ainsi faits, le vent du nord chasse
aussi vite les nuages que le vent d'ouest les amne; ils s'arrtent
aux effets sans remonter aux causes. Paul tait une de ces natures
essentiellement confiantes, sans mauvais sentiments, mais aussi sans
prvisions. Sa faiblesse procdait beaucoup plus de sa bont, de sa
croyance au bien, que d'une dbilit d'me.

Natalie tait songeuse et triste, car elle ne savait pas se passer
de sa mre. Paul, avec cette espce de fatuit que donne l'amour,
se riait de la mlancolie de sa future femme, en se disant que les
plaisirs du mariage et l'entranement de Paris la dissiperaient. Madame
vanglista voyait avec un sensible plaisir la confiance de Paul, car
la premire condition de la vengeance est la dissimulation. Une haine
avoue est impuissante. La crole avait dj fait deux grands pas.
Sa fille se trouvait dj riche d'une belle parure qui cotait deux
cent mille francs  Paul et que Paul complterait sans doute. Puis
elle laissait ces deux enfants  eux-mmes, sans autre conseil que
leur amour illogique. Elle prparait ainsi sa vengeance  l'insu de
sa fille qui, tt ou tard, serait sa complice. Natalie aimerait-elle
Paul? L tait une question encore indcise dont la solution pouvait
modifier ses projets, car elle aimait trop sincrement sa fille pour ne
pas respecter son bonheur. L'avenir de Paul dpendait donc encore de
lui-mme. S'il se faisait aimer, il tait sauv.

Enfin, le lendemain soir  minuit, aprs une soire passe en famille
avec les quatre tmoins auxquels madame vanglista donna le long repas
qui suit le mariage lgal, les poux et les amis vinrent entendre une
messe aux flambeaux,  laquelle assistrent une centaine de personnes
curieuses. Un mariage clbr nuitamment apporte toujours  l'me de
sinistres prsages, la lumire est un symbole de vie et de plaisir
dont les prophties lui manquent. Demandez  l'me la plus intrpide
pourquoi elle est glace? pourquoi le froid noir des votes l'nerve?
pourquoi le bruit des pas effraie? pourquoi l'on remarque le cri des
chats-huants et la clameur des chouettes? Quoiqu'il n'existe aucune
raison de trembler, chacun tremble, et les tnbres, image de mort,
attristent. Natalie, spare de sa mre, pleurait. La jeune fille tait
en proie  tous les doutes qui saisissent le coeur  l'entre d'une vie
nouvelle, o, malgr les plus fortes assurances de bonheur, il existe
mille piges dans lesquels tombe la femme. Elle eut froid, il lui
fallut un manteau. L'attitude de madame vanglista, celle des poux,
excitrent quelques remarques parmi la foule lgante qui environnait
l'autel.

--Solonet vient de me dire que les maris partent demain matin, seuls,
pour Paris.

--Madame vanglista devait aller vivre avec eux.

--Le comte Paul s'en est dj dbarrass.

--Quelle faute! dit la marquise de Gyas. Fermer sa porte  la mre de
sa femme, n'est-ce pas l'ouvrir  un amant? Il ne sait donc pas tout ce
qu'est une mre?

--Il a t trs-dur pour madame vanglista, la pauvre femme a vendu
son htel et va vivre  Lanstrac.

--Natalie est bien triste.

--Aimeriez-vous, pour un lendemain de noces, de vous trouver sur une
grande route?

--C'est bien gnant.

--Je suis bien aise d'tre venue ici, dit une dame, pour me convaincre
de la ncessit d'entourer le mariage de ses pompes, de ses ftes
d'usage; car je trouve ceci bien nu, bien triste. Et si vous voulez que
je vous dise toute ma pense, ajouta-t-elle en se penchant  l'oreille
de son voisin, ce mariage me semble indcent.

Madame vanglista prit Natalie dans sa voiture, et la conduisit
elle-mme chez le comte Paul.

--H bien, ma mre, tout est dit...

--Songe, ma chre enfant,  mes dernires recommandations, et tu seras
heureuse. Sois toujours sa femme et non sa matresse.

Quand Natalie fut couche, la mre joua la petite comdie de se
jeter dans les bras de son gendre en pleurant. Ce fut la seule chose
provinciale que madame vanglista se permit, mais elle avait ses
raisons. A travers ses larmes et ses paroles en apparence folles ou
dsespres, elle obtint de Paul de ces concessions que font tous les
maris. Le lendemain, elle mit les maris en voiture, et les accompagna
jusqu'au del du bac o l'on passe la Gironde. Par un mot Natalie avait
appris  madame vanglista que si Paul avait gagn la partie au jeu du
contrat, sa revanche  elle commenait. Natalie avait obtenu dj de
son mari la plus parfaite obissance.




CONCLUSION.


Cinq ans aprs, au mois de novembre, dans l'aprs-midi, le comte Paul
de Manerville, envelopp dans un manteau, la tte incline, entra
mystrieusement chez monsieur Mathias  Bordeaux. Trop vieux pour
continuer les affaires, le bonhomme avait vendu son tude et achevait
paisiblement sa vie dans une de ses maisons o il s'tait retir.
Une affaire urgente l'avait contraint de s'absenter quand arriva son
hte; mais sa vieille gouvernante, prvenue de l'arrive de Paul, le
conduisit  la chambre de madame Mathias, morte depuis un an. Fatigu
par un rapide voyage, Paul dormit jusqu'au soir. A son retour, le
vieillard vint voir son ancien client, et se contenta de le regarder
endormi, comme une mre regarde son enfant. Josette, la gouvernante,
accompagnait son matre, et demeura debout devant le lit, les poings
sur les hanches.

--Il y a aujourd'hui un an, Josette, quand je recevais ici le dernier
soupir de ma chre femme, je ne savais pas que j'y reviendrais pour y
voir monsieur le comte quasi mort.

--Pauvre monsieur! il geint en dormant, dit Josette.

L'ancien notaire ne rpondit que par un:--Sac  papier! innocent juron
qui annonait toujours en lui la dsesprance de l'homme d'affaires
rencontrant d'infranchissables difficults.--Enfin, se dit-il, je lui
ai sauv la nue proprit de Lanstrac, de d'Auzac, de Saint-Froult
et de son htel! Mathias compta sur ses doigts, et s'cria:--Cinq
ans! Voici cinq ans, dans ce mois-ci prcisment, sa vieille
tante, aujourd'hui dfunte, la respectable madame de Maulincour,
demandait pour lui la main de ce petit crocodile habill en femme qui
dfinitivement l'a ruin, comme je le pensais.

Aprs avoir long-temps contempl le jeune homme, le bon vieux goutteux,
appuy sur sa canne, s'alla promener  pas lents dans son petit jardin.
A neuf heures le souper tait servi, car Mathias soupait. Le vieillard
ne fut pas mdiocrement tonn de voir  Paul un front calme, une
figure sereine quoique sensiblement altre. Si  trente-trois ans le
comte de Manerville paraissait en avoir quarante, ce changement de
physionomie tait d seulement  des secousses morales; physiquement il
se portait bien. Il alla prendre les mains du bonhomme pour le forcer 
rester assis, et les lui serra fort affectueusement en lui disant:--Bon
cher matre Mathias! vous avez eu vos douleurs, vous!

--Les miennes taient dans la nature, monsieur le comte; mais les
vtres...

--Nous parlerons de moi tout  l'heure en soupant.

--Si je n'avais pas un fils dans la magistrature et une fille marie,
dit le bonhomme, croyez, monsieur le comte, que vous auriez trouv chez
le vieux Mathias autre chose que l'hospitalit. Comment venez-vous
 Bordeaux au moment o sur tous les murs les passants lisent les
affiches de la saisie immobilire des fermes du Grassol, du Guadet, du
clos de Belle-Rose et de votre htel! Il m'est impossible de dire le
chagrin que j'prouve en voyant ces grands placards, moi qui, pendant
quarante ans, ai soign ces immeubles comme s'ils m'appartenaient;
moi qui, troisime clerc du digne monsieur Chesneau, mon prdcesseur,
les ai achets pour madame votre mre, et qui, de ma main de troisime
clerc, ai si bien crit l'acte de vente sur parchemin en belle ronde!
moi qui ai les titres de proprit dans l'tude de mon successeur, moi
qui ai fait les liquidations! Moi qui vous ai vu grand comme a! dit
le notaire en mettant la main  deux pieds de terre. Il faut avoir t
notaire pendant quarante et un ans et demi pour connatre l'espce
de douleur que me cause la vue de mon nom imprim tout vif  la face
d'Isral dans les verbaux de la saisie et dans l'tablissement de la
proprit. Quand je passe dans la rue et que je vois des gens occups
 lire ces horribles affiches jaunes, je suis honteux comme s'il
s'agissait de ma propre ruine et de mon honneur. Il y a des imbciles
qui vous pellent cela tout haut exprs pour attirer les curieux, et
ils se mettent tous  faire les plus sots commentaires. N'est-on pas
matre de son bien? Votre pre avait mang deux fortunes avant de
refaire celle qu'il vous a laisse, vous ne seriez point un Manerville
si vous ne l'imitiez pas. D'ailleurs les saisies immobilires ont donn
lieu  tout un titre dans le Code, elles ont t prvues, vous tes
dans un cas admis par la loi. Si je n'tais pas un vieillard  cheveux
blancs et qui n'attend qu'un coup de coude pour tomber dans sa fosse,
je rosserais ceux qui s'arrtent devant ces abominations: _A la requte
de dame Natalie vanglista, pouse de Paul-Franois-Joseph, comte
de Manerville, spare quant aux biens par jugement du tribunal de
premire instance du dpartement de la Seine_, etc.

--Oui, dit Paul, et maintenant spare de corps...

--Ah! fit le vieillard.

--Oh! contre le gr de Natalie, dit vivement le comte, il m'a fallu la
tromper, elle ignore mon dpart.

--Vous partez?

--Mon passage est pay, je m'embarque sur la _Belle-Amlie_ et vais 
Calcutta.

--Dans deux jours! dit le vieillard. Ainsi nous ne nous verrons plus,
monsieur le comte.

--Vous n'avez que soixante-treize ans, mon cher Mathias, et vous avez
la goutte, un vrai brevet de vieillesse. Quand je serai de retour, je
vous retrouverai sur vos pieds. Votre bonne tte et votre coeur seront
encore sains, vous m'aiderez  reconstruire l'difice branl. Je
veux gagner une belle fortune en sept ans. A mon retour je n'aurai que
quarante ans. Tout est encore possible  cet ge.

--Vous? dit Mathias en laissant chapper un geste de surprise, vous,
monsieur le comte, aller faire le commerce, y pensez-vous?

--Je ne suis plus monsieur le comte, cher Mathias. Mon passage est
arrt sous le nom de Camille, un des noms de baptme de ma mre. Puis
j'ai des connaissances qui me permettent de faire fortune autrement. Le
commerce sera ma dernire chance. Enfin je pars avec une somme assez
considrable pour qu'il me soit permis de tenter la fortune sur une
grande chelle.

--O est cette somme?

--Un ami doit me l'envoyer.

Le vieillard laissa tomber sa fourchette en entendant le mot d'_ami_,
non par raillerie ni surprise; son air exprima la douleur qu'il
prouvait en voyant Paul sous l'influence d'une illusion trompeuse;
car son oeil plongeait dans un gouffre l o le comte apercevait un
plancher solide.

--J'ai pendant cinquante ans environ exerc le notariat, je n'ai jamais
vu les gens ruins avoir des amis qui leur prtassent de l'argent!

--Vous ne connaissez pas de Marsay! A l'heure o je vous parle, je suis
sr qu'il a vendu des rentes, s'il le faut, et demain vous recevrez une
lettre de change de cinquante mille cus.

--Je le souhaite. Cet ami ne pouvait-il donc pas arranger vos affaires?
Vous auriez vcu tranquillement  Lanstrac avec les revenus de madame
la comtesse pendant six ou sept ans.

--Une dlgation aurait-elle pay quinze cent mille francs de dettes
dans lesquelles ma femme entrait pour cinq cent cinquante mille francs?

--Comment, en quatre ans, avez-vous fait quatorze cent cinquante mille
francs de dettes?

--Rien de plus clair, Mathias. N'ai-je pas laiss les diamants  ma
femme? N'ai-je pas dpens les cent cinquante mille francs qui nous
revenaient sur le prix de l'htel vanglista dans l'arrangement de
ma maison  Paris? N'a-t-il pas fallu payer ici les frais de nos
acquisitions et ceux auxquels a donn lieu mon contrat de mariage?
Enfin n'a-t-il pas fallu vendre les quarante mille livres de rente
de Natalie pour payer d'Auzac et Saint-Froult? Nous avons vendu
 quatre-vingt-sept, je me suis donc endett de prs de deux cent
mille francs ds le premier mois de mon mariage. Il nous est rest
soixante-sept mille livres de rente. Nous en avons constamment dpens
deux cent mille en sus. Joignez  ces neuf cent mille francs quelques
intrts usuraires, vous trouverez facilement un million.

--Bouffre! fit le vieux notaire. Aprs?

--H! bien, j'ai d'abord voulu complter  ma femme la parure qui se
trouvait commence avec le collier de perles agraf par le _Discreto_,
un diamant de famille, et par les boucles d'oreilles de sa mre. J'ai
pay cent mille francs une couronne d'pis. Nous voici  onze cent
mille francs. Je me trouve devoir la fortune de ma femme, qui s'lve
aux trois cent cinquante-six mille francs de sa dot.

--Mais, dit Mathias, si madame la comtesse avait engag ses diamants et
vous vos revenus, vous auriez  mon compte trois cent mille francs avec
lesquels vous pourriez apaiser vos cranciers....

--Quand un homme est tomb, Mathias, quand ses proprits sont greves
d'hypothques, quand sa femme prime les cranciers par ses reprises,
quand enfin cet homme est sous le coup de cent mille francs de lettres
de change qui s'acquitteront, je l'espre, par le haut prix auquel
monteront mes biens, rien n'est possible. Et les frais d'expropriation
donc?

--Effroyable! dit le notaire.

--Les saisies ont t converties heureusement en ventes volontaires,
afin de couper le feu.

--Vendre Belle-Rose, s'cria Mathias, quand la rcolte de 1825 est dans
les caves!

--Je n'y puis rien.

--Belle-Rose vaut six cent mille francs.

--Natalie le rachtera, je le lui ai conseill.

--Seize mille francs anne commune, et des ventualits telles que
1825! Je pousserai moi-mme Belle-Rose  sept cent mille francs, et
chacune des fermes  cent vingt mille francs.

--Tant mieux, je serai quitte, si mon htel de Bordeaux peut se vendre
deux cent mille francs.

--Solonet le paiera bien quelque chose de plus, il en a envie. Il se
retire avec cent et quelques mille livres de rente gagnes  jouer
sur les troix-six. Il a vendu son tude trois cent mille francs et
il pouse une multresse riche, Dieu sait  quoi elle a gagn son
argent, mais riche comme on dit,  millions. Un notaire jouer sur les
trois-six? un notaire pouser une multresse? Quel sicle! Il faisait
valoir, dit-on, les fonds de votre belle-mre.

--Elle a bien embelli Lanstrac et bien soign les terres, elle m'a bien
pay son loyer.

--Je ne l'aurais jamais crue capable de se conduire ainsi.

--Elle est si bonne et si dvoue, elle payait toujours les dettes de
Natalie pendant les trois mois qu'elle venait passer  Paris.

--Elle le pouvait bien, elle vit sur Lanstrac, dit Mathias. Elle!
devenir conome? quel miracle. Elle vient d'acheter entre Lanstrac
et Grassol le domaine de Grainrouge, en sorte que si elle continue
l'avenue de Lanstrac jusqu' la grande route, vous pourriez faire une
lieue et demie sur vos terres. Elle a pay cent mille francs comptant
Grainrouge, qui vaut mille cus de rente en sac.

--Elle est toujours belle, dit Paul. La vie de la campagne la conserve
bien; je n'irai pas lui dire adieu, elle se saignerait pour moi.

--Vous iriez vainement, elle est  Paris. Elle y arrivait peut-tre au
moment o vous en partiez.

--Elle a sans doute appris la vente de mes proprits et vient  mon
secours. Je n'ai pas  me plaindre de la vie. Je suis aim, certes,
autant qu'un homme peut l'tre en ce bas monde, aim par deux femmes
qui luttaient ensemble de dvouement; elles taient jalouses l'une
de l'autre, la fille reprochait  la mre de m'aimer trop, la mre
reprochait  la fille ses dissipations. Cette affection m'a perdu.
Comment ne pas satisfaire aux moindres caprices d'une femme que l'on
aime? le moyen de s'en dfendre! Mais aussi comment accepter ces
sacrifices? Oui, certes, nous pouvions liquider ma fortune et venir
vivre  Lanstrac; mais j'aime mieux aller aux Indes et en rapporter une
fortune que d'arracher Natalie  la vie qu'elle aime. Aussi est-ce moi
qui lui ai propos la sparation de biens. Les femmes sont des anges
qu'il ne faut jamais mler aux intrts de la vie.

Le vieux Mathias coutait Paul d'un air de doute et d'tonnement.

--Vous n'avez pas d'enfants? lui dit-il.

--Heureusement, rpondit Paul.

--Je comprends autrement le mariage, rpondit navement le vieux
notaire. Une femme doit, selon moi, partager le sort bon ou mauvais de
son mari. J'ai entendu dire que les jeunes maris qui s'aimaient comme
des amants n'avaient pas d'enfants. Le plaisir est-il donc le seul but
du mariage? N'est-ce pas plutt le bonheur et la famille? Mais vous
aviez  peine vingt-huit ans, et madame la comtesse en avait vingt;
vous tiez excusable de ne songer qu' l'amour. Cependant, la nature de
votre contrat et votre nom, vous allez me trouver bien notaire? tout
vous obligeait  commencer par faire un bon gros garon. Oui, monsieur
le comte, et si vous aviez eu des filles, il n'aurait pas fallu
s'arrter que vous n'ayez eu l'enfant mle qui consolidait le majorat.
Mademoiselle vanglista n'tait-elle pas forte, avait-elle  craindre
quelque chose de la maternit? Vous me direz que ceci est une vieille
mthode de nos anctres; mais, dans les familles nobles, monsieur le
comte, une femme lgitime doit faire les enfants et les bien lever:
comme le disait la duchesse de Sully, la femme du grand Sully, une
femme n'est pas un instrument de plaisir, mais l'honneur et la vertu de
la maison.

--Vous ne connaissez pas les femmes, mon bon Mathias, dit Paul. Pour
tre heureux, il faut les aimer comme elles veulent tre aimes. N'y
a-t-il pas quelque chose de brutal  sitt priver une femme de ses
avantages,  lui gter sa beaut sans qu'elle en ait joui?

--Si vous aviez eu des enfants, la mre aurait empch les dissipations
de la femme, elle serait reste au logis...

--Si vous aviez raison, mon cher, dit Paul en fronant le sourcil, je
serais encore plus malheureux. N'aggravez pas mes douleurs par une
morale aprs la chute, laissez-moi partir sans arrire-pense.

Le lendemain Mathias reut une lettre de change de cent cinquante mille
francs payable  vue, envoye par Henri de Marsay.

--Vous voyez, dit Paul, il ne m'crit pas un mot, il commence par
obliger. Henri est la nature la plus parfaitement imparfaite, la
plus illgalement belle que je connaisse. Si vous saviez avec quelle
supriorit cet homme encore jeune plane sur les sentiments, sur les
intrts, et quel grand politique il est, vous vous tonneriez comme
moi de lui savoir tant de coeur.

Mathias essaya de combattre la dtermination de Paul, mais elle tait
irrvocable, et justifie par tant de raisons valables que le vieux
notaire ne tenta plus de retenir son client. Il est rare que le
dpart des navires en charge se fasse avec exactitude; mais par une
circonstance fatale  Paul, le vent fut propice, et la _Belle-Amlie_
dut mettre  la voile le lendemain. Au moment o part un navire,
l'embarcadre est encombr de parents, d'amis, de curieux. Parmi
les personnes qui se trouvaient l, quelques-unes connaissaient
personnellement Manerville. Son dsastre le rendait aussi clbre en
ce moment qu'il l'avait t jadis par sa fortune, il y eut donc un
mouvement de curiosit. Chacun disait son mot. Le vieillard avait
accompagn Paul sur le port, et ses souffrances durent tre vives en
entendant quelques-uns de ces propos.

--Qui reconnatrait dans cet homme que vous voyez l, prs du vieux
Mathias, ce dandy que l'on avait nomm la _Fleur des pois_, et qui
faisait, il y a cinq ans  Bordeaux, la pluie et le beau temps?

--Quoi! ce gros petit homme en redingote d'alpaga, qui a l'air d'un
cocher, serait le comte Paul de Manerville?

--Oui, ma chre, celui qui a pous mademoiselle vanglista. Le voici
ruin, sans sou ni maille, allant aux Indes pour y chercher la pie au
nid.

--Mais comment s'est-il ruin? il tait si riche!

--Paris, les femmes, la Bourse, le jeu, le luxe...

--Puis, dit un autre, Manerville est un pauvre sire, sans esprit,
mou comme du papier mch, se laissant manger la laine sur le dos,
incapable de quoi que ce soit. Il tait n ruin.

Paul serra la main du vieillard et se rfugia sur le navire. Mathias
resta sur le quai, regardant son ancien client qui s'appuya sur le
bastingage en dfiant la foule par un coup d'oeil plein de mpris. Au
moment o les matelots levaient l'ancre, Paul aperut Mathias qui lui
faisait des signaux  l'aide de son mouchoir. La vieille gouvernante
tait arrive en toute hte prs de son matre, qu'un vnement de
haute importance semblait agiter. Paul pria le capitaine d'attendre
encore un moment et d'envoyer un canot, afin de savoir ce que lui
voulait le vieux notaire qui lui faisait nergiquement signe de
dbarquer. Trop impotent pour pouvoir aller  bord, Mathias remit deux
lettres  l'un des matelots qui amenrent le canot.

--Mon cher ami, ce paquet, dit l'ancien notaire au matelot en lui
montrant une des lettres qu'il lui donnait, tu vois bien, ne te trompe
pas; ce paquet vient d'tre apport par un courrier qui a fait la route
de Paris en trente-cinq heures. Dis bien cette circonstance  monsieur
le comte, n'oublie pas! elle pourrait le faire changer de rsolution.

--Et il faudrait le dbarquer? demanda le matelot.

--Oui, mon ami, rpondit imprudemment le notaire.

Le matelot est gnralement en tout pays un tre  part, qui presque
toujours professe le plus profond mpris pour les gens de terre. Quant
aux bourgeois, il n'en comprend rien, il ne se les explique pas, il
s'en moque, il les vole s'il le peut, sans croire manquer aux lois de
la probit. Celui-l par hasard tait un bas Breton qui vit une seule
chose dans les recommandations du bonhomme Mathias.

--C'est a, se dit-il en ramant. Le dbarquer! faire perdre un passager
au capitaine! Si l'on coutait ces marsouins-l, il faudrait passer
sa vie  les embarquer et  les dbarquer. A-t-il peur que son fils
n'attrape des rhumes?

Le matelot remit donc  Paul les lettres sans lui rien dire. En
reconnaissant l'criture de sa femme et celle de de Marsay, Paul
prsuma tout ce que ces deux personnes pouvaient lui dire, et ne
voulut pas se laisser influencer par les offres que leur inspirait le
dvouement. Il mit avec une apparente insouciance leurs lettres dans sa
poche.

--Voil pourquoi ils nous drangent! des btises, dit le matelot en bas
breton au capitaine. Si c'tait important, comme le disait ce vieux
lampion, monsieur le comte jetterait-il son paquet dans ses coutilles?

Absorb par les penses tristes qui saisissent les hommes les plus
forts en semblables circonstances, Paul s'abandonnait  la mlancolie
en saluant de la main son vieil ami, en disant adieu  la France, en
regardant les difices de Bordeaux qui fuyaient avec rapidit. Il
s'assit sur un paquet de cordages. La nuit le surprit l perdu dans ses
rveries. Avec les demi-tnbres du couchant vinrent les doutes: il
plongeait dans l'avenir un oeil inquiet; en le sondant, il n'y trouvait
que prils et incertitudes, il se demandait s'il ne manquerait pas
de courage. Il avait des craintes vagues en sachant Natalie livre 
elle-mme: il se repentait de sa rsolution, il regrettait Paris et
sa vie passe. Le mal de mer le prit. Chacun connat les effets de
cette maladie: la plus horrible de ses souffrances sans danger est une
dissolution complte de la volont. Un trouble inexpliqu relche dans
les centres les liens de la vitalit, l'me ne fait plus ses fonctions,
et tout devient indiffrent au malade: une mre oublie son enfant,
l'amant ne pense plus  sa matresse, l'homme le plus fort gt comme
une masse inerte. Paul fut port dans sa cabine, o il demeura pendant
trois jours, tendu, tour  tour vomissant et gorg de grog par les
matelots, ne songeant  rien et dormant; puis il eut une espce de
convalescence et revint  son tat ordinaire. Le matin o, se trouvant
mieux, il alla se promener sur le tillac pour y respirer les brises
marines d'un nouveau climat, il sentit ses lettres en mettant les mains
dans ses poches; il les saisit aussitt pour les lire, et commena
par celle de Natalie. Pour que la lettre de la comtesse de Manerville
puisse tre bien comprise, il est ncessaire de rapporter celle que
Paul avait crite  sa femme et que voici.


_Lettre de Paul de Manerville  sa femme._

Ma bien-aime, quand tu liras cette lettre je serai loin de toi;
peut-tre serai-je dj sur le vaisseau qui m'emmne aux Indes, o
je vais refaire ma fortune abattue. Je ne me suis pas senti la force
de t'annoncer mon dpart. Je t'ai trompe; mais ne le fallait-il
pas? Tu te serais inutilement gne, tu m'aurais voulu sacrifier ta
fortune. Chre Natalie, n'aie pas un remords, je n'ai pas un regret.
Quand je rapporterais des millions, j'imiterais ton pre, je les
mettrais  tes pieds, comme il mettait les siens aux pieds de ta
mre, en te disant:--Tout est  toi. Je t'aime follement, Natalie; je
te le dis sans avoir  craindre que cet aveu te serve  tendre un
pouvoir qui n'est redout que par les gens faibles, le tien fut sans
bornes le jour o je t'ai connue. Mon amour est le seul complice de
mon dsastre. Ma ruine progressive m'a fait prouver les dlirants
plaisirs du joueur. A mesure que mon argent diminuait, mon bonheur
grandissait. Chaque fragment de ma fortune converti pour toi en une
petite jouissance me causait des ravissements clestes. Je t'aurais
voulu plus de caprices que tu n'en avais. Je savais que j'allais
vers un abme, mais j'y allais le front couronn par la joie. C'est
des sentiments que ne connaissent pas les gens vulgaires. J'ai agi
comme ces amants qui s'enferment dans une petite maison au bord d'un
lac pour un an ou deux et qui se promettent de se tuer aprs s'tre
plongs dans un ocan de plaisirs, mourant ainsi dans toute la gloire
de leurs illusions et de leur amour. J'ai toujours trouv ces gens-l
prodigieusement raisonnables. Tu ne savais rien ni de mes plaisirs ni
de mes sacrifices. Ne trouve-t-on pas de grandes volupts  cacher 
la personne aime le prix de ce qu'elle souhaite? Je puis t'avouer
ces secrets. Je serai loin de toi quand tu tiendras ce papier charg
d'amour. Si je perds les trsors de ta reconnaissance, je n'prouve
pas cette contraction au coeur qui me prendrait en te parlant de ces
choses. Puis, ma bien-aime, n'y a-t-il pas quelque savant calcul
 te rvler ainsi le pass? n'est-ce pas tendre notre amour dans
l'avenir? Aurions-nous donc besoin de fortifiants? ne nous aimons-nous
donc pas d'un amour pur, auquel les preuves sont indiffrentes, qui
mconnat le temps, les distances, et vit de lui-mme! Ah! Natalie,
je viens de quitter la table o j'cris prs du feu, je viens de te
voir endormie, confiante, pose comme une enfant nave, la main tendue
vers moi. J'ai laiss une larme sur l'oreiller confident de nos joies.
Je pars sans crainte sur la foi de cette attitude, je pars afin de
conqurir le repos en conqurant une fortune assez considrable pour
que nulle inquitude ne trouble nos volupts, pour que tu puisses
satisfaire tes gots. Ni toi ni moi, nous ne saurions nous passer des
jouissances de la vie que nous menons. Je suis homme, j'ai du courage:
 moi seul la tche d'amasser la fortune qui nous est ncessaire.
Peut-tre m'aurais-tu suivi! Je te cacherai le nom du vaisseau, le
lieu de mon dpart et le jour. Un ami te dira tout quand il ne sera
plus temps. Natalie, mon affection est sans bornes, je t'aime comme
une mre aime son enfant, comme un amant aime sa matresse, avec le
plus grand dsintressement. A moi les travaux,  toi les plaisirs; 
moi les souffrances,  toi la vie heureuse. Amuse-toi, conserve toutes
tes habitudes de luxe, va aux Italiens,  l'Opra, dans le monde,
au bal, je t'absous de tout. Chre ange, lorsque tu reviendras  ce
nid o nous avons savour les fruits clos durant nos cinq annes
d'amour, pense  ton ami, pense  moi pendant un moment, endors-toi
dans mon coeur. Voil tout ce que je te demande. Moi, chre ternelle
pense, lorsque, perdu sous des cieux brlants, travaillant pour nous
deux, je rencontrerai des obstacles  vaincre, ou que, fatigu, je me
reposerai dans les esprances du retour, moi, je songerai  toi, qui
es ma belle vie. Oui, je tcherai d'tre en toi, je me dirai que tu
n'as ni peines ni soucis, que tu es heureuse. De mme que nous avons
l'existence du jour et de la nuit, la veille et le sommeil, ainsi
j'aurai mon existence fleurie  Paris, mon existence de travail aux
Indes; un rve pnible, une ralit dlicieuse: je vivrai si bien dans
ta ralit que mes jours seront des rves. J'aurai mes souvenirs, je
reprendrai chant par chant ce beau pome de cinq ans, je me rappellerai
les jours o tu te plaisais  briller, o par une toilette aussi bien
que par un dshabill tu te faisais nouvelle  mes yeux. Je reprendrai
sur mes lvres le got de nos festins. Oui, chre ange, je pars
comme un homme vou  une entreprise dont la russite lui donnera sa
belle matresse. Le pass sera pour moi comme ces rves du dsir qui
prcdent la possession, et que souvent la possession dtrompe, mais
que tu as toujours agrandis. Je reviendrai pour trouver une femme
nouvelle, l'absence ne te donnera-t-elle pas des charmes nouveaux? O
mon bel amour, ma Natalie, que je sois une religion pour toi. Sois
bien l'enfant que je vois endormie! Si tu trahissais une confiance
aveugle, Natalie, tu n'aurais pas  craindre ma colre, tu dois en tre
sre; je mourrais silencieusement. Mais la femme ne trompe pas l'homme
qui la laisse libre, car la femme n'est jamais lche. Elle se joue
d'un tyran; mais une trahison facile et qui donnerait la mort, elle
y renonce. Non, je n'y pense pas. Grce pour ce cri si naturel  un
homme. Chre ange, tu verras de Marsay, il sera le locataire de notre
htel et te le laissera. Ce bail simul tait ncessaire pour viter
des pertes inutiles. Les cranciers, ignorant que leur paiement est
une question de temps, auraient pu saisir le mobilier et l'usufruit de
notre htel. Sois bonne pour de Marsay: j'ai la plus entire confiance
dans sa capacit, dans sa loyaut. Prends-le pour dfenseur et pour
conseil, fais-en ton menin. Quelles que soient ses occupations, il sera
toujours  toi. Je le charge de veiller  ma liquidation. S'il avanait
quelque somme de laquelle il et besoin plus tard, je compte sur toi
pour la lui remettre. Songe que je ne te laisse pas  de Marsay, mais
 toi-mme; en te l'indiquant, je ne te l'impose pas. Hlas! il m'est
impossible de te parler d'affaires, je n'ai plus qu'une heure  rester
l prs de toi. Je compte tes aspirations, je tche de retrouver tes
penses dans les rares accidents de ton sommeil, ton souffle ranime
les heures fleuries de notre amour. A chaque battement de ton coeur,
le mien te verse ses trsors, j'effeuille sur toi toutes les roses de
mon me comme les enfants les sment devant l'autel au jour de la fte
de Dieu. Je te recommande aux souvenirs dont je t'accable, je voudrais
t'infuser mon sang pour que tu fusses bien  moi, pour que ta pense
ft ma pense, pour que ton coeur ft mon coeur, pour tre tout en toi.
Tu as laiss chapper un petit murmure comme une douce rponse. Sois
toujours calme et belle comme tu es calme et belle en ce moment. Ah!
je voudrais possder ce fabuleux pouvoir dont parlent les contes de
fes, je voudrais te laisser endormie ainsi pendant mon absence et te
rveiller  mon retour par un baiser. Combien ne faut-il pas d'nergie
et combien ne faut-il pas t'aimer pour te quitter en te voyant ainsi!
Tu es une Espagnole religieuse, tu respecteras un serment fait pendant
le sommeil, et o l'on ne doutait pas de ta parole inexprime. Adieu,
chre, voici ta pauvre Fleur des pois emporte par un vent d'orage;
mais elle te reviendra pour toujours sur les ailes de la fortune. Non,
chre Ninie, je ne te dis pas adieu, je ne te quitterai jamais. Ne
seras-tu pas l'me de mes actions? L'espoir de t'apporter un bonheur
indestructible n'animera-t-il pas mon entreprise, ne dirigera-t-il
point tous mes pas? Ne seras-tu pas toujours l? Non, ce ne sera pas le
soleil de l'Inde, mais le feu de ton regard qui m'clairera. Sois aussi
heureuse qu'une femme peut l'tre sans son amant. J'aurais bien voulu
ne pas prendre pour dernier baiser un baiser o tu n'tais que passive;
mais, mon ange ador, ma Ninie, je n'ai pas voulu t'veiller. A ton
rveil, tu trouveras une larme sur ton front, fais-en un talisman!
Songe, songe  qui mourra peut-tre pour toi, loin de toi; songe moins
au mari qu' l'amant dvou qui te confie  Dieu.


_Rponse de la comtesse de Manerville  son mari._

Cher bien-aim, dans quelle affliction me plonge ta lettre! Avais-tu
le droit de prendre sans me consulter une rsolution qui nous frappe
galement? Es-tu libre? ne m'appartiens-tu pas? ne suis-je pas  moiti
crole? ne pouvais-je donc te suivre? Tu m'apprends que je ne te suis
pas indispensable. Que t'ai-je fait, Paul, pour me priver de mes
droits? Que veux-tu que je devienne seule dans Paris? Pauvre ange, tu
prends sur toi tous mes torts. Ne suis-je pas pour quelque chose dans
cette ruine? mes chiffons n'ont-ils pas bien pes dans la balance? tu
m'as fait maudire la vie heureuse, insouciante, que nous avons mene
pendant quatre ans. Te savoir banni pour six ans, n'y a-t-il pas de
quoi mourir? Fait-on fortune en six ans? Reviendras-tu? J'tais bien
inspire, quand je me refusais avec une obstination instinctive 
cette sparation de biens que ma mre et toi vous avez voulue  toute
force. Que vous disais-je alors? N'tait-ce pas jeter sur toi de la
dconsidration? N'tait-ce pas ruiner ton crdit? Il a fallu que tu
te sois fch pour que j'aie cd. Mon cher Paul, jamais tu n'as t
si grand  mes yeux que tu l'es en ce moment. Ne dsesprer de rien,
aller chercher une fortune?... il faut ton caractre et ta force pour
se conduire ainsi. Je suis  tes pieds. Un homme qui avoue sa faiblesse
avec ta bonne foi, qui refait sa fortune par la mme cause qui la lui a
fait dissiper, par amour, par une irrsistible passion, oh! Paul, cet
homme est sublime. Va sans crainte, marche  travers les obstacles,
sans douter de ta Natalie, car ce serait douter de toi-mme. Pauvre
cher, tu veux vivre en moi? Et moi, ne serai-je pas toujours en toi?
Je ne serai pas ici, mais partout o tu seras, toi. Si ta lettre m'a
caus de vives douleurs, elle m'a comble de joie; tu m'as fait en un
moment connatre les deux extrmes, car, en voyant combien tu m'aimes,
j'ai t fire d'apprendre que mon amour tait bien senti. Parfois, je
croyais t'aimer plus que tu ne m'aimais, maintenant je me reconnais
vaincue, tu peux joindre cette supriorit dlicieuse  toutes celles
que tu as; mais n'ai-je pas plus de raisons de t'aimer, moi! Ta lettre,
cette prcieuse lettre o ton me se rvle et qui m'a si bien dit
que rien n'tait perdu entre nous, restera sur mon coeur pendant ton
absence, car toute ton me gt l, cette lettre est ma gloire! J'irai
demeurer  Lanstrac avec ma mre, j'y serai comme morte au monde,
j'conomiserai nos revenus pour payer tes dettes intgralement. De
ce matin, Paul, je suis une autre femme, je dis adieu sans retour
au monde, je ne veux pas d'un plaisir que tu ne partagerais pas.
D'ailleurs, Paul, je dois quitter Paris et aller dans la solitude.
Cher enfant, apprends que tu as une double raison de faire fortune.
Si ton courage avait besoin d'aiguillon, ce serait un autre coeur que
tu trouverais maintenant en toi-mme. Mon bon ami, ne devines-tu pas?
nous aurons un enfant. Vos plus chers dsirs sont combls, monsieur.
Je ne voulais pas te causer de ces fausses joies qui tuent, nous avons
eu dj trop de chagrin  ce sujet, je ne voulais pas tre force de
dmentir la bonne nouvelle. Aujourd'hui je suis certaine de ce que je
t'annonce, heureuse ainsi de jeter une joie  travers tes douleurs.
Ce matin, ne me doutant de rien, te croyant sorti dans Paris, j'tais
alle  l'Assomption y remercier Dieu. Pouvais-je prvoir un malheur?
tout me souriait pendant cette matine. En sortant de l'glise, j'ai
rencontr ma mre; elle avait appris ta dtresse, et arrivait en
poste avec ses conomies, avec trente mille francs, esprant pouvoir
arranger tes affaires. Quel coeur, Paul! J'tais joyeuse, je revenais
pour t'annoncer ces deux bonnes nouvelles en djeunant sous la tente
de notre serre o je t'avais prpar les gourmandises que tu aimes.
Augustine me remet ta lettre. Une lettre de toi, quand nous avions
dormi ensemble, n'tait-ce pas tout un drame? Il m'a pris un frisson
mortel, et puis j'ai lu!... J'ai lu en pleurant, et ma mre fondait en
larmes aussi! Ne faut-il pas bien aimer un homme pour pleurer, car les
pleurs enlaidissent une femme. J'tais  demi morte. Tant d'amour et
tant de courage! tant de bonheur et tant de misres! les plus riches
fortunes du coeur et la ruine momentane des intrts! ne pas pouvoir
presser le bien-aim dans le moment o l'admiration de sa grandeur vous
treint, quelle femme et rsist  cette tempte de sentiments? Te
savoir loin de moi quand ta main sur mon coeur m'aurait fait tant de
bien; tu n'tais pas l pour me donner ce regard que j'aime tant, pour
te rjouir avec moi de la ralisation de tes esprances; et je n'tais
pas prs de toi pour adoucir tes peines par ces caresses qui te rendent
ta Natalie si chre, et qui te font tout oublier. J'ai voulu partir,
voler  tes pieds; mais ma mre m'a fait observer que le dpart de
_la Belle-Amlie_ devait avoir lieu le lendemain; que la poste seule
pouvait aller assez vite, et que, dans l'tat o j'tais, ce serait
une insigne folie que de risquer tout un avenir dans un cahot. Quoique
dj mre, j'ai demand des chevaux, ma mre m'a trompe en me laissant
croire qu'on les amnerait. Et elle a sagement agi, les premiers
malaises de la grossesse ont commenc. Je n'ai pu soutenir tant
d'motions violentes, et je me suis trouve mal. Je t'cris au lit,
les mdecins ont exig du repos pendant les premiers mois. Jusqu'alors
j'tais une femme frivole, maintenant je vais tre une mre de famille.
La Providence est bien bonne pour moi, car un enfant  nourrir, 
soigner,  lever peut seul amoindrir les douleurs que me causera
ton absence. J'aurai en lui un autre toi que je fterai. J'avouerai
hautement mon amour que nous avons si soigneusement cach. Je dirai la
vrit. Ma mre a dj trouv l'occasion de dmentir quelques calomnies
qui courent sur ton compte. Les deux Vandenesse, Charles et Flix
t'ont bien notablement dfendu; mais ton ami de Marsay prend tout en
raillerie: il se moque de tes accusateurs, au lieu de leur rpondre:
je n'aime pas cette manire de repousser lgrement des attaques
srieuses. Ne te trompes-tu pas sur lui? Nanmoins je t'obirai,
j'en ferai mon ami. Sois bien tranquille, mon ador, relativement
aux choses qui touchent  ton honneur. N'est-il pas le mien? Mes
diamants seront engags. Nous allons, ma mre et moi, employer toutes
nos ressources pour acquitter intgralement tes dettes, et tcher de
racheter ton clos de Belle-Rose. Ma mre, qui s'entend aux affaires
comme un vrai procureur, t'a bien blm de ne pas t'tre ouvert 
elle. Elle n'aurait pas achet, croyant te faire plaisir, le domaine
de Grainrouge, qui se trouvait enclav dans tes terres, et t'aurait pu
prter cent trente mille francs. Elle est au dsespoir du parti que
tu as pris. Elle craint pour toi le sjour des Indes. Elle te supplie
d'tre sobre, de ne pas te laisser sduire par les femmes... Je me suis
mise  rire. Je suis sre de toi comme de moi-mme. Tu me reviendras
riche et fidle. Moi seule au monde connais ta dlicatesse de femme
et tes sentiments secrets qui font de toi comme une dlicieuse fleur
humaine digne du ciel. Les Bordelais avaient bien raison de te donner
ton joli surnom. Qui donc soignera ma fleur dlicate? J'ai le coeur
perc par d'horribles ides. Moi sa femme, sa Natalie, tre ici,
quand dj peut-tre il souffre! Et moi, si bien unie  toi, ne pas
partager tes peines, tes traverses, tes prils! A qui te confieras-tu?
Comment as-tu pu te passer de l'oreille  qui tu disais tout? Chre
sensitive emporte par un orage, pourquoi t'es-tu dplante du seul
terrain o tu pourrais dvelopper tes parfums? Il me semble que je
suis seule depuis deux sicles, j'ai froid aussi dans Paris. J'ai dj
bien pleur. tre la cause de ta ruine! quel texte aux penses d'une
femme aimante! tu m'as traite en enfant  qui on donne tout ce qu'il
demande, en courtisane par laquelle un tourdi mange sa fortune. Ah!
ta prtendue dlicatesse a t une insulte. Crois-tu que je ne pouvais
me passer de toilette, de bals, d'Opra, de succs? Suis-je une femme
lgre? Crois-tu que je ne puisse concevoir des penses graves, servir
 ta fortune aussi bien que je servais  tes plaisirs? Si tu n'tais
pas loin de moi, souffrant et malheureux, vous seriez bien grond,
monsieur, de tant d'impertinence. Ravaler votre femme  ce point! Mon
Dieu! pourquoi donc allais-je dans le monde? pour flatter ta vanit; je
me parais pour toi, tu le sais bien. Si j'avais des torts, je serais
bien cruellement punie; ton absence est une bien dure expiation de
notre vie intime. Cette joie tait trop complte: elle devait se payer
par quelque grande douleur, et la voici venue! Aprs ces bonheurs si
soigneusement voils aux regards curieux du monde, aprs ces ftes
continuelles entremles des folies secrtes de notre amour, il n'y a
plus rien de possible que la solitude. La solitude, cher ami, nourrit
les grandes passions, et j'y aspire. Que ferai-je dans le monde?  qui
reporter mes triomphes? Ah! vivre  Lanstrac, cette terre arrange par
ton pre, dans un chteau que tu as renouvel si luxueusement, y vivre
avec ton enfant en t'attendant, en t'envoyant tous les soirs, tous les
matins, la prire de la mre et de l'enfant, de la femme et de l'ange,
ne sera-ce pas un demi-bonheur? Vois-tu ces petites mains jointes dans
les miennes? Te souviendras-tu, comme je vais m'en souvenir tous les
soirs, de ces flicits que tu m'as rappeles dans ta chre lettre? Oh!
oui, nous nous aimons autant l'un que l'autre. Cette bonne certitude
est un talisman contre le malheur. Je ne doute pas plus de toi que
tu ne doutes de moi. Quelles consolations puis-je te mettre ici, moi
dsole, moi brise, moi qui vois ces six annes comme un dsert 
traverser? Allons, je ne suis pas la plus malheureuse; ce dsert ne
sera-t-il pas anim par notre petit: oui je veux te donner un fils,
il le faut, n'est-ce pas? Allons, adieu, cher bien-aim, nos voeux et
notre amour te suivront partout. Les larmes qui sont sur ce papier te
diront-elles bien les choses que je ne puis exprimer? Reprends les
baisers que te met, l au bas, dans ce carr,

TA NATALIE.

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Cette lettre engagea Paul dans une rverie autant cause par l'ivresse
o le plongeaient ces tmoignages d'amour que par ses plaisirs
voqus  dessein; et il les reprenait un  un, afin de s'expliquer
la grossesse de sa femme. Plus un homme est heureux, plus il tremble.
Chez les mes exclusivement tendres, et la tendresse comporte un peu
de faiblesse, la jalousie et l'inquitude sont en raison directe du
bonheur et de son tendue. Les mes fortes ne sont ni jalouses ni
craintives: la jalousie est un doute, la crainte est une petitesse.
La croyance sans bornes est le principal attribut du grand homme:
s'il est tromp, la force aussi bien que la faiblesse peuvent rendre
l'homme galement dupe, son mpris lui sert alors de hache, il tranche
tout. Cette grandeur est une exception. A qui n'arrive-t-il pas d'tre
abandonn de l'esprit qui soutient notre frle machine et d'couter
la puissance inconnue qui nie tout? Paul, accroch par quelques
faits irrcusables, croyait et doutait tout  la fois. Perdu dans
ses penses, en proie  une terrible incertitude involontaire, mais
combattue par les gages d'un amour pur et par sa croyance en Natalie,
il relut deux fois cette lettre diffuse, sans pouvoir en rien conclure
ni pour ni contre sa femme. L'amour est aussi grand par le bavardage
que par la concision.

Pour bien comprendre la situation dans laquelle allait entrer Paul,
il faut se le reprsenter flottant sur l'Ocan comme il flottait sur
l'immense tendue de son pass, revoyant sa vie entire ainsi qu'un
ciel sans nuage, et finissant par revenir aprs les tourbillons du
doute,  la foi pure, entire, sans mlange, du fidle, du chrtien, de
l'amoureux que rassurait la voix du coeur. Et d'abord il est galement
ncessaire de rapporter ici la lettre  laquelle rpondait Henri de
Marsay.


_Lettre du comte Paul de Manerville  M. le marquis Henri de Marsay._

Henri, je vais te dire un des plus grands mots qu'un homme puisse
dire  son ami: je suis ruin. Quand tu me liras, je serai prt 
partir de Bordeaux pour Calcutta, sur le navire _la Belle-Amlie_. Tu
trouveras chez ton notaire un acte qui n'attend que ta signature pour
tre complet et dans lequel je te loue pour six ans mon htel par un
bail simul, tu remettras une contre-lettre  ma femme. Je suis forc
de prendre cette prcaution pour que Natalie puisse rester chez elle
sans avoir  craindre d'en tre chasse. Je te transporte galement
les revenus de mon majorat pendant quatre annes, le tout contre une
somme de cent cinquante mille francs que je te prie d'envoyer en une
lettre de change sur une maison de Bordeaux,  l'ordre de Mathias.
Ma femme te donnera sa garantie en surrogation de mes revenus. Si
l'usufruit de mon majorat te payait plus promptement que je ne le
suppose, nous compterons  mon retour. La somme que je te demande
est indispensable pour aller tenter la fortune; et, si je t'ai bien
connu, je dois la recevoir sans phrase  Bordeaux, la veille de mon
dpart. Je me suis conduit comme tu te serais conduit  ma place. J'ai
tenu bon jusqu'au dernier moment sans laisser souponner ma ruine.
Puis quand le bruit de la saisie-immobilire de mes biens disponibles
est venu  Paris, j'avais fait de l'argent avec cent mille francs de
lettres de change pour essayer du jeu. Quelque coup du hasard pouvait
me rtablir. J'ai perdu. Comment me suis-je ruin? volontairement,
mon cher Henri. Ds le premier jour, j'ai vu que je ne pouvais tenir
au train que je prenais, je savais le rsultat, j'ai voulu fermer les
yeux, car il m'tait impossible de dire  ma femme:--Quittons Paris,
allons vivre  Lanstrac. Je me suis ruin pour elle comme on se ruine
pour une matresse, mais avec certitude. Entre nous, je ne suis ni un
niais ni un homme faible. Un niais ne se laisse pas dominer, les yeux
ouverts, par une passion; puis un homme qui va reconstruire sa fortune
aux Indes au lieu de se brler la cervelle, cet homme a du courage. Je
reviendrai riche ou ne reviendrai pas. Seulement, cher ami, comme je ne
veux de fortune que pour elle, que je ne veux tre la dupe de rien, que
je serai six ans absent, je te confie ma femme. Tu as assez de bonnes
fortunes pour respecter Natalie et m'accorder toute la probit du
sentiment qui nous lie. Je ne sais pas de meilleur gardien que toi. Je
laisse ma femme sans enfant, un amant serait bien dangereux pour elle.
Sache-le, mon bon Marsay, j'aime perdument Natalie, bassement, sans
vergogne. Je lui pardonnerais, je crois, une infidlit, non parce que
je suis certain de pouvoir me venger, duss-je en mourir! mais parce
que je me tuerais pour la laisser heureuse, si je ne pouvais faire
son bonheur moi-mme. Que puis-je craindre? Natalie a pour moi cette
amiti vritable indpendante de l'amour, mais qui conserve l'amour.
Elle a t traite par moi comme un enfant gt. J'prouvais tant de
bonheur dans mes sacrifices, l'un amenait si naturellement l'autre
qu'elle serait un monstre si elle me trompait. L'amour vaut l'amour...
Hlas! veux-tu tout savoir, mon cher Henri? je viens de lui crire une
lettre o je lui laisse croire que je pars l'espoir au coeur, le front
serein, que je n'ai ni doute, ni jalousie, ni crainte, une lettre comme
en crivent les fils qui veulent cacher  leurs mres qu'ils vont 
la mort. Mon Dieu, de Marsay, j'avais l'enfer en moi, je suis l'homme
le plus malheureux du monde! A toi les cris,  toi les grincements de
dents! je t'avoue les pleurs de l'amant dsespr; j'aimerais mieux
rester six ans balayeur sous ses fentres que de revenir millionnaire
aprs six ans d'absence, si cela tait possible. J'ai d'horribles
angoisses, je marcherai de douleur en douleur jusqu' ce que tu
m'aies crit un mot par lequel tu accepteras un mandat que toi seul au
monde peux remplir et accomplir. O mon cher de Marsay, cette femme est
indispensable  ma vie, elle est mon air et mon soleil. Prends-la sous
ton gide, garde-la-moi fidle, quand mme ce serait contre son gr.
Oui, je serais encore heureux d'un demi-bonheur. Sois son chaperon, je
n'aurai nulle dfiance de toi. Prouve-lui qu'en me trahissant, elle
serait vulgaire; qu'elle ressemblerait  toutes les femmes, et qu'il
y aurait de l'esprit  me rester fidle. Elle doit avoir encore assez
de fortune pour continuer sa vie molle et sans soucis; mais si elle
manquait de quelque chose, si elle avait des caprices, fais-toi son
banquier, ne crains rien, je reviendrai riche. Aprs tout, mes terreurs
sont sans doute vaines, Natalie est un ange de vertu. Quand Flix de
Vandenesse, pris de belle passion pour elle, s'est permis quelques
assiduits, je n'ai eu qu' faire apercevoir le danger  Natalie, elle
m'a tout aussitt remerci si affectueusement que j'en tais mu aux
larmes. Elle m'a dit qu'il ne convenait pas  sa rputation qu'un homme
quittt brusquement sa maison, mais qu'elle saurait le congdier: elle
l'a en effet reu trs-froidement et tout s'est termin pour le mieux.
Nous n'avons pas eu d'autre sujet de discussion en quatre ans, si
toutefois on peut appeler discussion la causerie de deux amis. Allons,
mon cher Henri, je te dis adieu en homme. Le malheur est venu. Par
quelque cause que ce soit, il est l; j'ai mis habit bas. La misre et
Natalie sont deux termes inconciliables. La balance sera d'ailleurs
trs exacte entre mon passif et mon actif, ainsi personne ne pourra se
plaindre de moi; mais si quelque chose d'imprvu mettait mon honneur en
pril, je compte sur toi. Enfin, si quelque vnement grave arrivait,
tu peux m'envoyer tes lettres sous l'enveloppe du gouverneur des
Indes,  Calcutta, j'ai quelques relations d'amiti dans sa maison, et
quelqu'un m'y gardera les lettres qui me viendront d'Europe. Cher ami,
je dsire te retrouver le mme  mon retour: l'homme qui sait se moquer
de tout et qui nanmoins est accessible aux sentiments d'autrui quand
ils s'accordent avec le grandiose que tu sens en toi-mme. Tu restes 
Paris, toi! Au moment o tu liras ceci, je crierai:--A Carthage!


_Rponse du marquis Henri de Marsay au comte Paul de Manerville._

Ainsi, monsieur le comte, tu t'es enfonc, monsieur l'ambassadeur a
sombr. Voil donc les belles choses que tu faisais? Pourquoi, Paul,
t'es-tu cach de moi? Si tu m'avais dit un seul mot, mon pauvre
bonhomme, je t'aurais clair sur ta position. Ta femme m'a refus
sa garantie. Puisse ce seul mot te dessiller les yeux! S'il ne
suffisait pas, apprends que tes lettres de change ont t protestes
 la requte d'un sieur Lcuyer, ancien premier clerc d'un sieur
Solonet, notaire  Bordeaux. Cet usurier en herbe, arriv de Gascogne
pour faire ici des tripotages, est le prte-nom de ta trs-honore
belle-mre, crancire relle des cent mille francs pour lesquels la
bonne femme t'a compt, dit-on, soixante-dix mille francs. Compar 
madame vanglista, le papa Gobseck est une flanelle, un velours, une
potion calmante, une meringue  la vanille, un oncle  dnouement.
Ton clos de Belle-Rose sera la proie de ta femme,  laquelle sa mre
donnera la diffrence entre le prix de l'adjudication et le montant
de ses reprises. Madame vanglista aura le Guadet et Grassol, et
les hypothques qui grvent ton htel  Bordeaux lui appartiennent
sous le nom des hommes de paille que lui a trouvs ce Solonet. Ainsi,
ces deux excellentes cratures runiront cent vingt mille livres de
rente, somme  laquelle s'lve le revenu de tes biens, joint  trente
et quelques mille francs en inscriptions sur le grand-livre que les
petites chattes possdent. La garantie de ta femme tait inutile. Ce
susdit sieur Lcuyer est venu ce matin m'offrir le remboursement de
la somme que je t'ai prte contre un transport en bonne forme de mes
droits. La rcolte de 1825, que ta belle-mre a dans tes caves de
Lanstrac, lui suffit pour me payer. Ainsi, ces deux femmes ont dj
calcul que tu devais tre en mer; mais je t'envoie ma lettre par un
courrier, afin que tu sois encore  temps de suivre les conseils que
je vais te donner. J'ai fait causer ce Lcuyer. J'ai saisi dans ses
mensonges, dans ses paroles et dans ses rticences, les fils qui me
manquaient pour faire reparatre la trame entire de la conspiration
domestique ourdie contre toi. Ce soir,  l'ambassade d'Espagne,
j'offrirai mes compliments d'admiration  ta belle-mre et  ta femme.
Je ferai la cour  madame vanglista, je t'abandonnerai lchement,
je te dirai d'adroites injures, quelque chose de grossier serait
trop tt dcouvert par ce sublime Mascarille en jupons. Comment
l'as-tu mise contre toi? Voil ce que je veux savoir. Si tu avais eu
l'esprit d'tre amoureux de cette femme avant d'pouser sa fille, tu
serais aujourd'hui pair de France, duc de Manerville et ambassadeur
 Madrid. Si tu m'avais appel prs de toi lors de ton mariage, je
t'aurais aid  connatre, analyser les deux femmes avec lesquelles
tu t'engageais; et, de ces observations faites en commun, il serait
sorti quelques conseils utiles. N'tais-je pas le seul de tes amis en
position de respecter ta femme? tais-je  craindre? Aprs m'avoir
jug, ces deux femmes ont eu peur de moi et nous ont spars. Si tu
ne m'avais pas btement fait la moue, elles ne t'auraient pas dvor.
Ta femme a bien aid  notre refroidissement; elle tait serine par
sa mre,  qui elle crivait deux lettres dans la semaine, et tu
n'y as jamais pris garde. J'ai bien reconnu mon Paul quand j'ai su
ce dtail. Dans un mois, je serai assez prs de ta belle-mre pour
apprendre d'elle la raison de la haine hispano-italienne qu'elle t'a
voue,  toi, le meilleur homme du monde. Te hassait-elle avant que
sa fille n'aimt Flix de Vandenesse, ou te chasse-t-elle jusque dans
les Indes pour rendre sa fille aussi libre que l'est en France une
femme spare de corps et de biens? L est le problme. Je te vois
bondissant et hurlant en apprenant que ta femme aime  la folie Flix
de Vandenesse. Si je n'avais pas eu la fantaisie de faire un tour en
Orient avec Montriveau, Ronquerolles et quelques autres bons vivants de
ta connaissance, j'aurais pu te dire quelque chose de cette intrigue
qui commenait quand je suis parti; je voyais poindre alors les germes
de ton malheur. Mais quel gentilhomme assez dprav pourrait entamer
de semblables questions sans une premire ouverture? Qui oserait nuire
 une femme? Qui briserait le miroir aux illusions o l'un de nos amis
se complat  regarder les feries d'un heureux mariage? Les illusions
ne sont-elles pas la fortune du coeur? Ta femme, cher ami, n'tait-elle
pas, dans la plus large acception du mot, une femme  la mode? Elle
ne pensait qu' ses succs,  sa toilette; elle allait aux Bouffons,
 l'Opra, au bal; se levait tard, se promenait au bois; dnait en
ville ou donnait elle-mme  dner. Cette vie me semble tre pour les
femmes ce qu'est la guerre pour les hommes; le public ne voit que les
vainqueurs, il oublie les morts. Si les femmes dlicates prissent 
ce mtier, celles qui rsistent doivent avoir des organisations de
fer, consquemment peu de coeur, et des estomacs excellents. L est
la raison de l'insensibilit, du froid des salons. Les belles mes
restent dans la solitude, les natures faibles et tendres succombent,
il ne reste que des galets qui maintiennent l'Ocan social dans ses
bornes en se laissant frotter, arrondir par le flot, sans s'user. Ta
femme rsistait admirablement  cette vie, elle y semblait habitue,
elle apparaissait toujours frache et belle; pour moi, la conclusion
tait facile  tirer: elle ne t'aimait pas, et tu l'aimais comme
un fou. Pour faire jaillir l'amour dans cette nature siliceuse, il
fallait un homme de fer. Aprs avoir subi sans y rester le choc de
lady Dudley, la femme de mon vrai pre, Flix devait tre le fait de
Natalie. Il n'y avait pas grand mrite  deviner que tu lui tais
indiffrent,  ta femme. De cette indiffrence au dplaisir, il n'y
avait qu'un pas; et, tt ou tard, un rien, une discussion, un mot, un
acte d'autorit pouvait le faire sauter  ta femme. J'aurais pu te
raconter  toi-mme la scne qui se passait tous les soirs dans sa
chambre  coucher entre vous deux. Tu n'as pas d'enfant, mon cher. Ce
mot n'explique-t-il pas bien des choses  un observateur? Amoureux,
tu ne pouvais gure t'apercevoir de la froideur naturelle  une jeune
femme que tu as forme  point pour Flix de Vandenesse. Eusses-tu
trouv ta femme froide, la stupide jurisprudence des gens maris te
poussait  faire honneur de sa rserve  son innocence. Comme tous les
maris, tu croyais pouvoir la maintenir vertueuse dans un monde o les
femmes s'expliquent d'oreille  oreille ce que les hommes n'osent dire,
o tout ce qu'un mari n'apprend pas  sa femme est spcifi, comment
sous l'ventail en riant, en badinant,  propos d'un procs ou d'une
aventure. Si ta femme aimait les bnfices sociaux du mariage, elle
en trouvait les charges un peu lourdes. La charge, l'impt, c'tait
toi! Ne voyant rien de ces choses, tu allais creusant des abmes et
les couvrant de fleurs, suivant l'ternelle phrase de la rhtorique;
tu obissais tout doucement  la loi qui rgit le commun des hommes,
et de laquelle j'avais voulu te garantir. Cher enfant, il ne te
manquait plus, pour tre aussi bte que le bourgeois tromp par son
pouse et qui s'en tonne, ou s'en pouvante, ou s'en fche, que de
me parler de tes sacrifices, de ton amour pour Natalie, de venir me
chanter:--Elle serait bien ingrate si elle me trahissait; j'ai fait
cela, j'ai fait ceci, je ferai mieux, j'irai pour elle aux Indes, je,
etc. Mon cher Paul, as-tu donc vcu dans Paris, as-tu donc l'honneur
d'appartenir par les liens de l'amiti  Henri de Marsay, pour ignorer
les choses les plus vulgaires, les premiers principes qui meuvent le
mcanisme fminin, l'alphabet de leur coeur? Exterminez-vous; allez
pour une femme  Sainte-Plagie, tuez vingt-deux hommes, abandonnez
sept filles, servez Laban, traversez le dsert, ctoyez le bagne,
couvrez-vous de gloire, couvrez-vous de honte, refusez comme Nelson
de livrer bataille pour aller baiser l'paule de lady Hamilton, comme
Bonaparte battez le vieux Wurmser, fendez-vous sur le pont d'Arcole,
dlirez comme Roland, cassez-vous une jambe clisse pour valser six
minutes avec une femme!... Mon cher, qu'est-ce que ces choses ont 
faire avec l'amour? Si l'amour se dterminait sur de tels chantillons,
l'homme serait trop heureux: quelques prouesses faites dans le moment
du dsir lui donneraient la femme aime. L'amour, mon gros Paul, mais
c'est une croyance comme celle de l'immacule conception de la Sainte
Vierge: cela vient ou cela ne vient pas. A quoi servent des flots de
sang verss, les mines du Potose, ou la gloire pour faire natre un
sentiment involontaire, inexplicable? Les jeunes gens comme toi, qui
veulent tre aims par balance de compte, me semblent tre d'ignobles
usuriers. Nos femmes lgitimes nous doivent des enfants et de la
vertu, mais elles ne nous doivent pas l'amour. L'amour, Paul! est la
conscience du plaisir donn et reu, la certitude de le donner et de
le recevoir; l'amour est un dsir incessamment mouvant, incessamment
satisfait et insatiable. Le jour o Vandenesse a remu dans le coeur de
ta femme la corde du dsir que tu y laissais vierge, tes fanfaronnades
amoureuses, tes torrents de cervelle et d'argent n'ont pas mme t des
souvenirs. Tes nuits conjugales semes de roses, fume! ton dvouement,
un remords  offrir! ta personne, une victime  gorger sur l'autel!
ta vie antrieure, tnbres! une motion d'amour effaait tes trsors
de passion qui n'taient plus que de la vieille ferraille. Il a eu,
lui Flix, toutes les beauts, tous les dvouements, gratis peut-tre,
mais en amour la croyance quivaut  la ralit. Ta belle-mre a donc
t naturellement du parti de l'amant contre le mari; secrtement ou
patemment, elle a ferm les yeux, ou elle les a ouverts, je ne sais
ce qu'elle a fait, mais elle a t pour sa fille, contre toi. Depuis
quinze ans que j'observe la socit, je ne connais pas une mre qui,
dans cette circonstance, ait abandonn sa fille. Cette indulgence
est un hritage transmis de femme en femme. Quel homme peut la leur
reprocher? quelque rdacteur du Code civil, qui a vu des formules l
o il n'existe que des sentiments! La dissipation dans laquelle te
jetait la vie d'une femme  la mode; la pente d'un caractre facile et
ta vanit peut-tre ont fourni les moyens de se dbarrasser de toi par
une ruine habilement concerte. De tout ceci, tu concluras, mon bon
ami, que le mandat dont tu me chargeais et dont je me serais d'autant
plus glorieusement acquitt qu'il m'aurait amus, se trouve comme
nul et non avenu. Le mal  prvenir est accompli, _consummatum est_.
Pardonne-moi, mon ami, de t'crire  la de Marsay, comme tu disais,
sur des choses qui doivent te paratre graves. Loin de moi l'ide de
pirouetter sur la tombe d'un ami, comme les hritiers sur celle d'un
parent. Mais tu m'as crit que tu devenais homme, je te crois, je te
traite en politique et non en amoureux. Pour toi, cet accident n'est-il
pas comme la marque  l'paule qui dcide un forat  se jeter dans
une vie d'opposition systmatique et  combattre la socit? Te voil
dgag d'un souci: le mariage te possdait, tu possdes maintenant le
mariage. Paul, je suis ton ami dans toute l'acception du mot. Si tu
avais eu la cervelle cercle dans un crne d'airain, si tu avais eu
l'nergie qui t'est venue trop tard, je t'aurais prouv mon amiti par
des confidences qui t'auraient fait marcher sur l'humanit comme sur
un tapis. Mais quand nous causions des combinaisons auxquelles j'ai d
la facult de m'amuser avec quelques amis au sein de la civilisation
parisienne, comme un boeuf dans la boutique d'un faencier; quand je
te racontais sous des formes romanesques les vritables aventures
de ma jeunesse, tu les prenais en effet pour des romans, sans en
voir la porte. Aussi n'ai-je pu te considrer que comme une passion
malheureuse. H! bien, foi d'homme, dans les circonstances actuelles tu
joues le beau rle, et tu n'as rien perdu de ton crdit auprs de moi,
comme tu pourrais le croire. Si j'admire les grands fourbes, j'estime
et j'aime les gens tromps. A propos de ce mdecin qui a si mal fini,
conduit  l'chafaud par son amour pour une matresse, je t'ai racont
l'histoire bien autrement belle de ce pauvre avocat qui vit, dans je ne
sais quel bagne, marqu pour un faux, et qui voulait donner  sa femme,
une femme adore aussi! trente mille livres de rentes; mais que sa
femme a dnonc pour se dbarrasser de lui et vivre avec un monsieur.
Tu t'es rcri, toi et quelques niais qui soupaient avec nous. Eh!
bien, mon cher, tu es l'avocat, moins le bagne. Tes amis ne te font pas
grce de la considration qui, dans notre socit, vaut un jugement de
cour d'assises. La soeur des deux Vandenesse, la marquise de Listomre
et toute sa coterie o s'est enrgiment le petit Rastignac, un drle
qui commence  percer; madame d'Aiglemont et son salon o rgne Charles
de Vandenesse, les Lenoncourt, la comtesse Fraud, madame d'Espard,
les Nucingen, l'ambassade d'Espagne, enfin tout un monde souffl fort
habilement te couvre d'accusations boueuses. Tu es un mauvais sujet, un
joueur, un dbauch qui as mang stupidement ta fortune. Aprs avoir
pay tes dettes plusieurs fois, ta femme, un ange de vertu! vient
d'acquitter cent mille francs de lettres de change, quoique spare de
biens. Heureusement tu t'es rendu justice en disparaissant. Si tu avais
continu, tu l'aurais mise sur la paille, elle et t victime de son
dvouement conjugal. Quand un homme arrive au pouvoir, il a toutes les
vertus d'une pitaphe; qu'il tombe dans la misre, il a plus de vices
que n'en avait l'enfant prodigue: tu ne saurais imaginer combien le
monde te prte de pchs  la Don Juan. Tu jouais  la Bourse, tu avais
des gots licencieux dont la satisfaction te cotait des sommes normes
et dont l'explication exige des commentaires et des plaisanteries qui
font rver les femmes. Tu payais des intrts horribles aux usuriers.
Les deux Vandenesse racontent en riant comme quoi Gobseck te donnait
pour six mille francs une frgate en ivoire et la faisait racheter pour
cent cus  ton valet de chambre, afin de te la revendre; comme quoi
tu l'as dmolie solennellement en t'apercevant que tu pouvais avoir
un vritable brick avec l'argent qu'elle te cotait. L'histoire est
arrive  Maxime de Trailles, il y a neuf ans; mais elle te va si bien
que Maxime a pour toujours perdu le commandement de sa frgate. Enfin
je ne puis te dire tout, car tu fournis  une encyclopdie de cancans
que les femmes ont intrt  grossir. Dans cet tat de choses, les
plus prudes ne lgitiment-elles pas les consolations du comte Flix
de Vandenesse (leur pre est enfin mort, hier!)? Ta femme a le plus
prodigieux succs. Hier, madame de Camps me rptait ces belles choses
aux Italiens.--Ne m'en parlez pas, lui ai-je rpondu, vous ne savez
rien vous autres! Paul a vol la Banque et abus le Trsor royal. Il
a assassin Ezzelin, fait mourir trois Mdora de la rue Saint-Denis,
et je le crois associ (je vous le dis entre nous) avec la bande des
Dix-Mille. Son intermdiaire est le fameux Jacques Collin, sur qui la
police n'a pu remettre la main depuis qu'il s'est encore une fois vad
du bagne. Paul le logeait dans son htel. Vous voyez, il est capable
de tout: il trompe le gouvernement. Ils sont partis tous deux pour
aller travailler dans les Indes et voler le Grand Mogol. La de Camps
a compris qu'une femme distingue comme elle ne doit pas convertir
ses belles lvres en gueule de bronze vnitienne. En apprenant ces
tragi-comdies, beaucoup de gens refusent d'y croire; ils prennent le
parti de la nature humaine et de ses beaux sentiments, ils soutiennent
que c'est des fictions. Mon cher, Talleyrand a dit ce magnifique
mot:--_Tout arrive!_ Certes il se passe sous nos yeux des choses encore
plus tonnantes que ne l'est ce complot domestique; mais le monde a
tant d'intrt  les dmentir,  se dire calomni; puis ces magnifiques
drames se jouent si naturellement, avec un vernis de si bon got, que
souvent j'ai besoin d'claircir le verre de ma lorgnette pour voir le
fond des choses. Mais, je te le rpte, quand un homme est de mes amis,
quand nous avons reu ensemble le baptme du vin de Champagne, communi
ensemble  l'autel de la Vnus Commode, quand nous nous sommes fait
confirmer par les doigts crochus du Jeu, et que mon ami se trouve dans
une position fausse, je briserai vingt familles pour le remettre droit.
Tu dois bien voir ici que je t'aime; ai-je jamais,  ta connaissance,
crit des lettres aussi longues que l'est celle-ci? Lis donc avec
attention ce qu'il me reste  te dire.

[Illustration: MISS DINAH STEVENS.

Offre un produit de la mcanique anglaise arriv  son dernier
perfectionnement.

(LE CONTRAT DE MARIAGE.)]

Hlas! Paul, il faut bien se livrer  l'criture, je dois m'habituer 
minuter des dpches. J'aborde la politique. Je veux avoir dans cinq
ans un portefeuille de ministre ou de quelque ambassade d'o je puisse
remuer les affaires publiques  ma fantaisie. Il vient un ge o la
plus belle matresse que puisse servir un homme est sa nation. Je me
mets dans les rangs de ceux qui renversent le systme aussi bien que
le ministre actuel. Enfin je vogue dans les eaux d'un certain prince
qui n'est manchot que du pied, et que je regarde comme un politique de
gnie dont le nom grandira dans l'histoire; un prince complet comme
peut l'tre un grand artiste. Nous sommes Ronquerolles, Montriveau,
les Grandlieu, La Roche-Hugon, Serizy, Fraud et Graville, tous allis
contre le parti-prtre, comme dit ingnieusement le parti-niais
reprsent par _le Constitutionnel_. Nous voulons renverser les deux
Vandenesse, les ducs de Lenoncourt, de Navareins, de Langeais et la
Grande-Aumnerie. Pour triompher, nous irons jusqu' nous runir  La
Fayette, aux Orlanistes,  la Gauche, gens  gorger le lendemain de
la victoire, car tout gouvernement est impossible avec leurs principes.
Nous sommes capables de tout pour le bonheur du pays et pour le ntre.
Les questions personnelles en fait de roi sont aujourd'hui des sottises
sentimentales, il faut en dblayer la politique. Sous ce rapport,
les Anglais avec leur faon de doge sont plus avancs que nous ne le
sommes. La politique n'est plus l, mon cher. Elle est dans l'impulsion
 donner  la nation en crant une oligarchie o demeure une pense
fixe de gouvernement et qui dirige les affaires publiques dans une voie
droite, au lieu de laisser tirailler le pays en mille sens diffrents,
comme nous l'avons t depuis quarante ans dans cette belle France, si
intelligente et si niaise, si folle et si sage,  laquelle il faudrait
un systme plutt que des hommes. Que sont les personnes dans cette
belle question? Si le but est grand, si elle vit plus heureuse et sans
troubles, qu'importe  la masse les profits de notre grance, notre
fortune, nos privilges et nos plaisirs? Je suis maintenant carr par
ma base. J'ai aujourd'hui cent cinquante mille livres de rente dans le
trois pour cent, et une rserve de deux cent mille francs pour parer
 des pertes. Ceci me semble encore peu de chose dans la poche d'un
homme qui part du pied gauche pour escalader le pouvoir. Un vnement
heureux a dcid mon entre dans cette carrire qui me souriait peu;
car tu sais combien j'aime la vie orientale. Aprs trente-cinq ans de
sommeil, ma trs-honore mre s'est rveille en se souvenant qu'elle
avait un fils qui lui faisait honneur. Souvent, quand on arrache un
plant de vignes,  quelques annes de l certains ceps reparaissent
 fleur de terre; eh! bien, mon cher, quoique ma mre m'et presque
arrach de son coeur, j'ai repouss dans sa tte. A cinquante-huit
ans, elle se trouve assez vieillie pour ne plus pouvoir penser  un
autre homme qu' son fils. En ces circonstances, elle a rencontr, dans
je ne sais quelle bouilloire d'eau thermale, une dlicieuse vieille
fille anglaise, riche de deux cent quarante mille livres de rente,
 laquelle, en bonne mre, elle a inspir l'audacieuse ambition de
devenir ma femme. Une fille de trente-six ans, ma foi! leve dans
les meilleurs principes puritains, une vraie couveuse qui soutient
que les femmes adultres devraient tre brles publiquement.--O
prendrait-on du bois? lui ai-je dit. Je l'aurais bien envoye  tous
les diables, attendu que deux cent quarante mille livres de rente ne
sont pas l'quivalent de ma libert, de ma valeur physique ou morale
ni de mon avenir. Mais elle est seule et unique hritire d'un vieux
podagre, quelque brasseur de Londres qui, dans un dlai calculable,
doit lui laisser une fortune au moins gale  celle dont est dj
doue la mignonne. Outre ces avantages, elle a le nez rouge, des
yeux de chvre morte, une taille qui me fait craindre qu'elle ne se
casse en trois morceaux si elle tombe; elle a l'air d'une poupe mal
colorie; mais elle est d'une conomie ravissante; mais elle adorera
son mari quand mme; mais elle a le gnie anglais; elle me tiendra mon
htel, mes curies, ma maison, mes terres, mieux que ne le ferait un
intendant. Elle a toute la dignit de la vertu; elle se tient droite
comme une confidente du Thtre-Franais; rien ne m'terait l'ide
qu'elle a t empale et que le pal s'est bris dans son corps. Miss
Stevens est d'ailleurs assez blanche pour n'tre pas trop dsagrable
 pouser quand il le faudra absolument. Mais, et ceci m'affecte! elle
a les mains d'une fille vertueuse comme l'arche sainte; elles sont si
rougeaudes que je n'ai pas encore imagin le moyen de les lui blanchir
sans trop de frais, et je ne sais comment lui en effiler les doigts
qui ressemblent  des boudins. Oh! elle tient videmment au brasseur
par ses mains et  l'aristocratie par son argent; mais elle affecte un
peu trop les grandes manires comme les riches Anglaises qui veulent
se faire prendre pour des ladies, et ne cache pas assez ses pattes de
homard. Elle a d'ailleurs aussi peu d'intelligence que j'en veux chez
une femme. S'il en existait une plus bte, je me mettrais en route pour
l'aller chercher. Jamais cette fille, qui se nomme Dinah, ne me jugera;
jamais elle ne me contrariera; je serai sa chambre haute, son lord, ses
communes. Enfin, Paul, cette fille est une preuve irrcusable du gnie
anglais; elle offre un produit de la mcanique anglaise arrive  son
dernier degr de perfectionnement; elle a certainement t fabrique
 Manchester entre l'atelier des plumes Perry et celui des machines 
vapeur. a mange, a marche, a boit, a pourra faire des enfants, les
soigner, les lever admirablement, et a joue la femme  croire que
c'en est une. Quand ma mre nous a prsents l'un  l'autre, elle avait
si bien mont la machine, elle en avait si bien repass les chevilles,
tant mis l'huile dans les rouages, que rien n'a cri; puis, quand elle
a vu que je ne faisais pas trop la grimace, elle a lch les derniers
ressorts, cette fille a parl! Enfin ma mre a lch aussi le dernier
mot. Miss Dinah Stevens ne dpense que trente mille francs par an, et
voyage par conomie depuis sept ans. Il existe donc un second magot, et
en argent. Les affaires sont tellement avances que les publications
sont  terme. Nous en sommes  _my dear love_. Miss me fait des
yeux  renverser un portefaix. Les arrangements sont pris: il n'est
point question de ma fortune, miss Stevens consacre une partie de
la sienne  un majorat en fonds de terre, d'un revenu de deux cent
quarante mille francs, et  l'achat d'un htel qui en dpendra; la
dot avre dont je serai responsable est d'un million. Elle n'a pas 
se plaindre, je lui laisse intgralement son oncle. Le bon brasseur,
qui a contribu d'ailleurs au majorat, a failli crever de joie en
apprenant que sa nice devenait marquise. Il est capable de faire un
sacrifice pour mon an. Je retirerai ma fortune des fonds publics
aussitt qu'ils atteindront quatre-vingts, et je placerai tout en
terres. Dans deux ans, je puis avoir quatre cent mille livres en
revenus territoriaux. Une fois le brasseur en bire, je puis compter
sur six cent mille livres de rente. Tu le vois, Paul, je ne donne 
mes amis que les conseils dont je fais usage pour moi-mme. Si tu
m'avais cout, tu aurais une Anglaise, quelque fille de Nabab qui te
laisserait l'indpendance du garon et la libert ncessaire pour jouer
le whist de l'ambition. Je te cderais ma future femme si tu n'tais
pas mari. Mais il n'en est pas ainsi. Je ne suis pas homme  te faire
remcher ton pass. Ce prambule tait ncessaire pour t'expliquer
que je vais avoir l'existence ncessaire  ceux qui veulent jouer le
grand jeu d'onchets. Je ne te faudrai point mon ami. Au lieu d'aller
te mariner dans les Indes, il est beaucoup plus simple de naviguer
de conserve avec moi dans les eaux de la Seine. Crois-moi! Paris est
encore le pays d'o sourd le plus abondamment la fortune. Le Potose
est situ rue Vivienne ou rue de la Paix,  la place Vendme, ou de
Rivoli. En toute autre contre, des oeuvres matrielles, des sueurs de
commissionnaire, des marches et des contre-marches sont ncessaires 
l'dification d'une fortune; mais ici les penses suffisent. Ici tout
homme, mme mdiocrement spirituel, aperoit une mine d'or en mettant
ses pantoufles, en se curant les dents aprs dner, en se couchant,
en se levant. Trouve un lieu du monde o une bonne ide, bien bte,
rapporte davantage et soit plus tt comprise? Si j'arrive en haut
de l'chelle, crois-tu que je sois homme  te refuser une poigne
de main, un mot, une signature? Ne nous faut-il pas,  nous autres
jeunes rous, un ami sur lequel nous puissions compter, quand ce ne
serait que pour le compromettre en notre lieu et place, pour l'envoyer
mourir comme simple soldat afin de sauver le gnral? La politique
est impossible sans un homme d'honneur avec qui l'on puisse tout dire
et tout faire. Voici donc ce que je te conseille. Laisse partir _la
Belle-Amlie_, reviens ici comme la foudre, je te mnagerai un duel
avec Flix de Vandenesse o tu tireras le premier, et tu me l'abattras
comme un pigeon. En France, le mari insult qui tue son rival devient
un homme respectable et respect. Personne ne s'en moque. La peur,
mon cher, est un lment social, un moyen de succs pour ceux qui ne
baissent les yeux sous le regard de personne. Moi qui me soucie de
vivre comme de boire une tasse de lait d'nesse et qui n'ai jamais
senti l'motion de la peur, j'ai remarqu, mon cher, les tranges
effets produits par ce sentiment dans nos moeurs modernes. Les uns
tremblent de perdre les jouissances auxquelles ils se sont acoquins;
les autres tremblent de quitter une femme. Les moeurs aventureuses
d'autrefois, o l'on jetait la vie comme un chausson, n'existent plus!
La bravoure de beaucoup de gens est un calcul habilement fait sur la
peur qui saisit leur adversaire. Les Polonais se battent seuls en
Europe pour le plaisir de se battre, ils cultivent encore l'art pour
l'art et non par spculation. Tue Vandenesse, et ta femme tremble, et
ta belle-mre tremble, et le public tremble, et tu te rhabilites, et
tu publies ta passion insense pour ta femme, et l'on te croit, et tu
deviens un hros. Telle est la France. Je ne suis pas  cent mille
francs prs avec toi; tu payeras tes principales dettes; tu arrteras
ta ruine en vendant tes proprits  rmr, car tu auras promptement
une position qui te permettra de rembourser avant terme tes cranciers.
Puis, une fois clair sur le caractre de ta femme, tu la domineras
par une seule parole. En l'aimant tu ne pouvais pas lutter avec elle;
mais, en ne l'aimant plus, tu auras une force indomptable. Je t'aurai
rendu ta belle-mre souple comme un gant; car il s'agit de te retrouver
avec les cent cinquante mille livres de rentes que ces deux femmes se
sont mnages. Ainsi renonce  l'expatriation qui me parat le rchaud
de charbon des gens de tte. T'en aller n'est-ce pas donner gain de
cause aux calomnies? Le joueur qui va chercher son argent pour revenir
au jeu perd tout. Il faut avoir son or en poche. Tu me fais l'effet
d'aller chercher des troupes fraches aux Indes. Mauvais! Nous sommes
deux joueurs au grand tapis vert de la politique; entre nous le prt
est de rigueur. Ainsi, prends des chevaux de poste, arrive  Paris et
recommence la partie; tu la gagneras avec Henri de Marsay pour partner,
car Henri de Marsay sait vouloir et sait frapper. Vois o nous en
sommes. Mon vrai pre fait partie du ministre anglais. Nous aurons des
intelligences en Espagne par les vanglista; car une fois que nous
aurons mesur nos griffes, ta belle-mre et moi, nous verrons qu'il n'y
a rien  gagner quand on se trouve diable contre diable. Montriveau,
mon cher, est lieutenant-gnral; il sera certes un jour ministre de la
guerre, car son loquence lui donne un grand ascendant sur la chambre.
Voici Ronquerolles ministre d'tat et du conseil priv. Martial de La
Roche-Hugon est ambassadeur, il nous apporte en dot le marchal duc de
Carigliano et tout le croupion de l'empire qui s'est soud si btement
 l'chine de la restauration. Serizy mne le conseil d'tat o il est
indispensable. Granville tient la magistrature  laquelle appartiennent
ses deux fils; les Grandlieu sont admirablement bien en cour; Fraud
est l'me de la coterie Gondreville, bas intrigants qui sont toujours
en haut, je ne sais pourquoi. Appuys ainsi, qu'avons-nous  craindre?
Nous avons un pied dans toutes les capitales, un oeil dans tous les
cabinets, et nous enveloppons l'administration sans qu'elle s'en doute.
La question argent n'est-elle pas une misre, un rien dans ces grands
rouages prpars? Qu'est surtout une femme? resteras-tu donc toujours
lycen? Qu'est la vie, mon cher, quand une femme est toute la vie?
une galre dont on n'a pas le commandement, qui obit  une boussole
folle, mais non sans aimant, que rgissent des vents contraires et o
l'homme est un vrai galrien qui excute non-seulement la loi, mais
encore celle qu'improvise l'argousin, sans vengeance possible. Pouah!
Je comprends que par passion, ou pour le plaisir que l'on prouve 
transmettre sa force  des mains blanches, on obisse  une femme;
mais obir  Mdor?... dans ce cas, je brise Anglique. Le grand
secret de l'alchimie sociale, mon cher, est de tirer tout le parti
possible de chacun des ges par lesquels nous passons, d'avoir toutes
ses feuilles au printemps, toutes ses fleurs en t, tous les fruits
en automne. Nous nous sommes amuss, quelques bons vivants et moi,
comme des mousquetaires noirs, gris et rouges, pendant douze annes,
ne nous refusant rien, pas mme une entreprise de flibustier par ci
par l; maintenant nous allons nous mettre  secouer les prunes mres
dans l'ge o l'exprience a dor les moissons. Viens avec nous, tu
auras la part dans le _pudding_ que nous allons cuisiner. Arrive, et tu
trouveras un ami tout  toi dans la peau de

HENRI DE M.


Au moment o Paul de Manerville achevait cette lettre dont chaque
phrase tait comme un coup de marteau donn sur l'difice de ses
esprances, de ses illusions, de son amour, il se trouvait au del des
Aores. Au milieu de ces dcombres, il fut saisi par une rage froide,
une rage impuissante.

--Que leur ai-je fait? se demanda-t-il. Le mot des niais, le mot des
gens faibles qui ne savent rien voir et ne peuvent rien prvoir. Il
cria:--Henri, Henri!  l'ami fidle. Bien des gens seraient devenus
fous; Paul alla se coucher, il dormit de ce profond sommeil qui suit
les immenses dsastres, et qui saisit Napolon aprs la bataille de
Waterloo.


Paris, septembre-octobre 1835.


FIN.




[Illustration:

Au moment o FANNY vit le baron endormi, elle cessa la lecture du
journal.

(BATRIX.)]


BATRIX.


    A SARAH.

    _Par un temps pur, aux rives de la Mditerrane o s'tendait
    jadis l'lgant empire de votre nom, parfois la mer laisse
    voir sous la gaze de ses eaux une fleur marine, chef-d'oeuvre
    de la nature: la dentelle de ses filets teints de pourpre,
    de bistre, de rose, de violet ou d'or, la fracheur de ses
    filigranes vivants, le velours du tissu, tout se fltrit ds
    que la curiosit l'attire et l'expose sur la grve. De mme le
    soleil de la publicit offenserait votre pieuse modestie. Aussi
    dois-je, en vous ddiant cette oeuvre, taire un nom qui certes
    en serait l'orgueil; mais,  la faveur de ce demi-silence,
    vos magnifiques mains pourront la bnir, votre front sublime
    pourra s'y pencher en rvant, vos yeux, pleins d'amour
    maternel, pourront lui sourire, car vous serez ici tout  la
    fois prsente et voile. Comme cette perle de la Flore marine,
    vous resterez sur le sable uni, fin et blanc o s'panouit
    votre belle vie, cache par une onde, diaphane seulement pour
    quelques yeux amis et discrets._

    _J'aurais voulu mettre  vos pieds une oeuvre en harmonie avec
    vos perfections; mais si c'tait chose impossible, je savais,
    comme consolation, rpondre  l'un de vos instincts en vous
    offrant quelque chose  protger._

    DE BALZAC.




PREMIRE PARTIE.


La France, et la Bretagne particulirement, possde encore aujourd'hui
quelques villes compltement en dehors du mouvement social qui donne
au dix-neuvime sicle sa physionomie. Faute de communications vives
et soutenues avec Paris,  peine lies par un mauvais chemin avec
la sous-prfecture ou le chef-lieu dont elles dpendent, ces villes
entendent ou regardent passer la civilisation nouvelle comme un
spectacle, elles s'en tonnent sans y applaudir; et, soit qu'elles
la craignent ou s'en moquent, elles sont fidles aux vieilles moeurs
dont l'empreinte leur est reste. Qui voudrait voyager en archologue
moral et observer les hommes au lieu d'observer les pierres, pourrait
retrouver une image du sicle de Louis XV dans quelque village de la
Provence, celle du sicle de Louis XIV au fond du Poitou, celle de
sicles encore plus anciens au fond de la Bretagne. La plupart de ces
villes sont dchues de quelque splendeur dont ne parlent point les
historiens, plus occups des faits et des dates que des moeurs, mais
dont le souvenir vit encore dans la mmoire, comme en Bretagne, o le
caractre national admet peu l'oubli de ce qui touche au pays. Beaucoup
de ces villes ont t les capitales d'un petit tat fodal, comt,
duch conquis par la Couronne ou partags par des hritiers faute d'une
ligne masculine. Dshrites de leur activit, ces ttes sont ds lors
devenues des bras. Le bras, priv d'aliments, se dessche et vgte.
Cependant, depuis trente ans, ces portraits des anciens ges commencent
 s'effacer et deviennent rares. En travaillant pour les masses,
l'Industrie moderne va dtruisant les crations de l'Art antique dont
les travaux taient tout personnels au consommateur comme  l'artisan.
Nous avons des _produits_, nous n'avons plus d'_oeuvres_. Les monuments
sont pour la moiti dans ces phnomnes de rtrospection. Or pour
l'industrie, les monuments sont des carrires de moellons, des mines
 salptre ou des magasins  coton. Encore quelques annes, ces cits
originales seront transformes et ne se verront plus que dans cette
iconographie littraire.

Une des villes o se retrouve le plus correctement la physionomie des
sicles fodaux est Gurande. Ce nom seul rveillera mille souvenirs
dans la mmoire des peintres, des artistes, des penseurs qui peuvent
tre alls jusqu' la cte o gt ce magnifique joyau de fodalit,
si firement pos pour commander les relais de la mer et les dunes,
et qui est comme le sommet d'un triangle aux coins duquel se trouvent
deux autres bijoux non moins curieux, le Croisic et le bourg de
Batz. Aprs Gurande, il n'est plus que Vitr situ au centre de la
Bretagne, Avignon dans le midi, qui conservent au milieu de notre
poque leur intacte configuration du moyen ge. Encore aujourd'hui,
Gurande est enceinte de ses puissantes murailles: ses larges douves
sont pleines d'eau, ses crneaux sont entiers, ses meurtrires ne sont
pas encombres d'arbustes, le lierre n'a pas jet de manteau sur ses
tours carres ou rondes. Elle a trois portes o se voient les anneaux
des herses, vous n'y entrez qu'en passant sur un pont-levis de bois
ferr qui ne se relve plus, mais qui pourrait encore se lever. La
Mairie a t blme d'avoir, en 1820, plant des peupliers le long des
douves pour y ombrager la promenade. Elle a rpondu que, depuis cent
ans, du ct des dunes, la longue et belle esplanade des fortifications
qui semblent acheves d'hier avait t convertie en un mail, ombrag
d'ormes sous lesquels se plaisent les habitants. L, les maisons n'ont
point subi de changement, elles n'ont ni augment ni diminu. Nulle
d'elles n'a senti sur sa faade le marteau de l'architecte, le pinceau
du badigeonneur, ni faibli sous le poids d'un tage ajout. Toutes ont
leur caractre primitif. Quelques-unes reposent sur des piliers de
bois qui forment des galeries sous lesquelles les passants circulent,
et dont les planchers plient sans rompre. Les maisons des marchands
sont petites et basses,  faades couvertes en ardoises cloues. Les
bois maintenant pourris sont entrs pour beaucoup dans les matriaux
sculpts aux fentres; et aux appuis, ils s'avancent au-dessus des
piliers en visages grotesques, ils s'allongent en forme de btes
fantastiques aux angles, anims par la grande pense de l'art, qui,
dans ce temps, donnait la vie  la nature morte. Ces vieilleries, qui
rsistent  tout, prsentent aux peintres les tons bruns et les figures
effaces que leur brosse affectionne. Les rues sont ce qu'elles taient
il y a quatre cents ans. Seulement, comme la population n'y abonde
plus, comme le mouvement social y est moins vif, un voyageur curieux
d'examiner cette ville, aussi belle qu'une antique armure complte,
pourra suivre non sans mlancolie une rue presque dserte o les
croises de pierre sont bouches en pis pour viter l'impt. Cette rue
aboutit  une poterne condamne par un mur en maonnerie, et au-dessus
de laquelle crot un bouquet d'arbres lgamment pos par les mains de
la nature bretonne, l'une des plus luxuriantes, des plus plantureuses
vgtations de la France. Un peintre, un pote resteront assis occups
 savourer le silence profond qui rgne sous la vote encore neuve de
cette poterne, o la vie de cette cit paisible n'envoie aucun bruit,
o la riche campagne apparat dans toute sa magnificence  travers
les meurtrires occupes jadis par les archers, les arbaltiers, et
qui ressemblent aux vitraux  points de vue mnags dans quelque
belvdre. Il est impossible de se promener l sans penser  chaque
pas aux usages, aux moeurs des temps passs: toutes les pierres vous
en parlent; enfin les ides du moyen ge y sont encore  l'tat de
superstition. Si, par hasard, il passe un gendarme  chapeau bord,
sa prsence est un anachronisme contre lequel votre pense proteste;
mais rien n'est plus rare que d'y rencontrer un tre ou une chose
du temps prsent. Il y a mme peu de chose du vtement actuel: ce
que les habitants en admettent s'approprie en quelque sorte  leurs
moeurs immobiles,  leur physionomie stationnaire. La place publique
est pleine de costumes bretons que viennent dessiner les artistes et
qui ont un relief incroyable. La blancheur des toiles que portent
les _Paludiers_, nom des gens qui cultivent le sel dans les marais
salants, contraste vigoureusement avec les couleurs bleues et brunes
des _Paysans_, avec les parures originales et saintement conserves
des femmes. Ces deux classes et celle des marins  jaquette,  petit
chapeau de cuir verni, sont aussi distinctes entre elles que les
castes de l'Inde, et reconnaissent encore les distances qui sparent
la bourgeoisie, la noblesse et le clerg. L tout est encore tranch;
l le niveau rvolutionnaire a trouv les masses trop raboteuses et
trop dures pour y passer: il s'y serait brch, sinon bris. Le
caractre d'immuabilit que la nature a donn  ses espces zoologiques
se retrouve l chez les hommes. Enfin, mme aprs la rvolution de
1830, Gurande est encore une ville  part, essentiellement bretonne,
catholique fervente, silencieuse, recueillie, o les ides nouvelles
ont peu d'accs.

La position gographique explique ce phnomne. Cette jolie cit
commande des marais salants dont le sel se nomme, dans toute la
Bretagne, sel de Gurande, et auquel beaucoup de Bretons attribuent
la bont de leur beurre et des sardines. Elle ne se relie  la
France moderne que par deux chemins, celui qui mne  Savenay,
l'arrondissement dont elle dpend, et qui passe  Saint-Nazaire;
celui qui mne  Vannes et qui la rattache au Morbihan. Le chemin de
l'arrondissement tablit la communication par terre, et Saint-Nazaire,
la communication maritime avec Nantes. Le chemin par terre n'est
frquent que par l'administration. La voie la plus rapide, la plus
usite, est celle de Saint-Nazaire. Or, entre ce bourg et Gurande, il
se trouve une distance d'au moins six lieues que la poste ne dessert
pas, et pour cause: il n'y a pas trois voyageurs  voiture par anne.
Saint-Nazaire est spar de Paimboeuf par l'embouchure de la Loire, qui
a quatre lieues de largeur. La barre de la Loire rend assez capricieuse
la navigation des bateaux  vapeur; mais pour surcrot d'empchements,
il n'existait pas de dbarcadre en 1829  la pointe de Saint-Nazaire,
et cet endroit tait orn des roches gluantes, des rescifs granitiques,
des pierres colossales qui servent de fortifications naturelles  sa
pittoresque glise et qui foraient les voyageurs  se jeter dans des
barques avec leurs paquets quand la mer tait agite, ou, quand il
faisait beau, d'aller  travers les cueils jusqu' la jete que le
gnie construisait alors. Ces obstacles, peu faits pour encourager
les amateurs, existent peut-tre encore. D'abord, l'administration
est lente dans ses oeuvres; puis, les habitants de ce territoire, que
vous verrez dcoup comme une dent sur la carte de France et compris
entre Saint-Nazaire, le bourg de Batz et le Croisic, s'accommodent
assez de ces difficults qui dfendent l'approche de leur pays aux
trangers. Jete au bout du continent, Gurande ne mne donc  rien, et
personne ne vient  elle. Heureuse d'tre ignore, elle ne se soucie
que d'elle-mme. Le mouvement des produits immenses des marais salants,
qui ne paient pas moins d'un million au fisc, est au Croisic, ville
pninsulaire dont les communications avec Gurande sont tablies sur
des sables mouvants o s'efface pendant la nuit le chemin trac le
jour, et par des barques indispensables pour traverser le bras de mer
qui sert de port au Croisic, et qui a fait irruption dans les sables.
Cette charmante petite ville est donc l'Herculanum de la Fodalit,
moins le linceul de lave. Elle est debout sans vivre, elle n'a point
d'autres raisons d'tre que de n'avoir pas t dmolie. Si vous arrivez
 Gurande par le Croisic, aprs avoir travers le paysage des marais
salants, vous prouverez une vive motion  la vue de cette immense
fortification encore toute neuve. Le pittoresque de sa position et
les grces naves de ses environs quand on y arrive par Saint-Nazaire
ne sduisent pas moins. A l'entour, le pays est ravissant, les haies
sont pleines de fleurs, de chvrefeuilles, de buis, de rosiers, de
belles plantes. Vous diriez d'un jardin anglais dessin par un grand
artiste. Cette riche nature, si coite, si peu pratique et qui offre
la grce d'un bouquet de violettes de muguet dans un fourr de fort,
a pour cadre un dsert d'Afrique bord par l'Ocan, mais un dsert
sans un arbre, sans une herbe, sans un oiseau, o, par les jours de
soleil, les paludiers, vtus de blanc et clair-sems dans les tristes
marcages o se cultive le sel, font croire  des Arabes couverts
de leurs beurnous. Aussi Gurande, avec son joli paysage en terre
ferme, avec son dsert, born  droite par le Croisic,  gauche par
le bourg de Batz, ne ressemble-t-elle  rien de ce que les voyageurs
voient en France. Ces deux natures si opposes, unies par la dernire
image de la vie fodale, ont je ne sais quoi de saisissant. La ville
produit sur l'me l'effet que produit un calmant sur le corps, elle est
silencieuse autant que Venise. Il n'y a pas d'autre voiture publique
que celle d'un messager qui conduit dans une patache les voyageurs,
les marchandises et peut-tre les lettres de Saint-Nazaire  Gurande,
et rciproquement. Bernus le voiturier tait, en 1829, le factotum de
cette grande communaut. Il va comme il veut, tout le pays le connat,
il fait les commissions de chacun. L'arrive d'une voiture, soit
quelque femme qui passe  Gurande par la voie de terre pour gagner le
Croisic, soit quelques vieux malades qui vont prendre les bains de mer,
lesquels dans les roches de cette presqu'le ont des vertus suprieures
 ceux de Boulogne, de Dieppe et des Sables, est un immense vnement.
Les paysans y viennent  cheval, la plupart apportent les denres dans
des sacs. Ils y sont conduits surtout, de mme que les paludiers, par
la ncessit d'y acheter les bijoux particuliers  leur caste, et qui
se donnent  toutes les fiances bretonnes, ainsi que la toile blanche
ou le drap de leurs costumes. A dix lieues  la ronde, Gurande est
toujours Gurande, la ville illustre o se signa le trait fameux dans
l'histoire, la clef de la cte, et qui accuse, non moins que le bourg
de Batz, une splendeur aujourd'hui perdue dans la nuit des temps. Les
bijoux, le drap, la toile, les rubans, les chapeaux se font ailleurs:
mais ils sont de Gurande pour tous les consommateurs. Tout artiste,
tout bourgeois mme, qui passent  Gurande, y prouvent, comme ceux
qui sjournent  Venise, un dsir bientt oubli d'y finir leurs jours
dans la paix, dans le silence, en se promenant par les beaux temps
sur le mail qui enveloppe la ville du ct de la mer, d'une porte 
l'autre. Parfois l'image de cette ville revient frapper au temple du
souvenir: elle entre coiffe de ses tours, pare de sa ceinture; elle
dploie sa robe seme de ses belles fleurs, secoue le manteau d'or de
ses dunes, exhale les senteurs enivrantes de ses jolis chemins pineux
et pleins de bouquets nous au hasard; elle vous occupe et vous appelle
comme une femme divine que vous avez entrevue dans un pays trange et
qui s'est loge dans un coin du coeur.

Auprs de l'glise de Gurande se voit une maison qui est dans la
ville ce que la ville est dans le pays, une image exacte du pass,
le symbole d'une grande chose dtruite, une posie. Cette maison
appartient  la plus noble famille du pays, aux du Guaisnic, qui, du
temps des du Guesclin, leur taient aussi suprieurs en fortune et
en antiquit que les Troyens l'taient aux Romains. Les _Guaisqlain_
(galement orthographi jadis _du Glaicquin_), dont on a fait Guesclin,
sont issus des Guaisnic. Vieux comme le granit de la Bretagne, les
Guaisnic ne sont ni Francs ni Gaulois, ils sont Bretons, ou pour tre
plus exact, Celtes. Ils ont d jadis tre druides, avoir cueilli le
gui des forts sacres et sacrifi des hommes sur les dolmen. Il est
inutile de dire ce qu'ils furent. Aujourd'hui cette race, gale aux
Rohan sans avoir daign se faire princire, qui existait puissante
avant qu'il ne ft question des anctres de Hugues-Capet, cette
famille, pure de tout alliage, possde environ deux mille livres de
rente, sa maison de Gurande et son petit castel du Guaisnic. Toutes
les terres qui dpendent de la baronnie du Guaisnic, la premire de
Bretagne, sont engages aux fermiers, et rapportent environ soixante
mille livres, malgr l'imperfection des cultures. Les du Guaisnic
sont d'ailleurs toujours propritaires de leurs terres; mais, comme
ils n'en peuvent rendre le capital, consign depuis deux cents ans
entre leurs mains par les tenanciers actuels, ils n'en touchent point
les revenus. Ils sont dans la situation de la couronne de France avec
ses _engagistes_ avant 1789. O et quand les barons trouveront-ils le
million que leurs fermiers leur ont remis? Avant 1789 la mouvance des
fiefs soumis au castel du Guaisnic, perch sur une colline, valait
encore cinquante mille livres; mais en un vote l'Assemble nationale
supprima l'impt des lods et ventes perus par les seigneurs. Dans
cette situation, cette famille, qui n'est plus rien pour personne
en France, serait un sujet de moquerie  Paris: elle est toute la
Bretagne  Gurande. A Gurande, le baron de Guaisnic est un des grands
barons de France, un des hommes au-dessus desquels il n'est qu'un seul
homme, le roi de France, jadis lu pour chef. Aujourd'hui le nom de
du Guaisnic, plein de signifiances bretonnes et dont les racines sont
d'ailleurs expliques dans _les Chouans ou la Bretagne en 1800_, a subi
l'altration qui dfigure celui de du Guaisqlain. Le percepteur des
contributions crit, comme tout le monde, Gunic.

Au bout d'une ruelle silencieuse, humide et sombre, forme par les
murailles  pignon des maisons voisines, se voit le cintre d'une porte
btarde assez large et assez haute pour le passage d'un cavalier,
circonstance qui dj vous annonce qu'au temps o cette construction
fut termine les voitures n'existaient pas. Ce cintre, support par
deux jambages, est tout en granit. La porte, en chne fendill comme
l'corce des arbres qui fournirent le bois, est pleine de clous
normes, lesquels dessinent des figures gomtriques. Le cintre est
creux. Il offre l'cusson des du Guaisnic aussi net, aussi propre que
si le sculpteur venait de l'achever. Cet cu ravirait un amateur de
l'art hraldique par une simplicit qui prouve la fiert, l'antiquit
de la famille. Il est comme au jour o les croiss du monde chrtien
inventrent ces symboles pour se reconnatre, les Guaisnic ne l'ont
jamais cartel, il est toujours semblable  lui-mme, comme celui
de la maison de France, que les connaisseurs retrouvent en abme ou
cartel, sem dans les armes des plus vieilles familles. Le voici
tel que vous pouvez encore le voir  Gurande: _de gueules  la main
au naturel gonfalonne d'hermine,  l'pe d'argent en pal_, avec
ce terrible mot pour devise: FAC! N'est-ce pas une grande et belle
chose? Le tortil de la couronne baronniale surmonte ce simple cu dont
les lignes verticales, employes en sculpture pour reprsenter les
gueules, brillent encore. L'artiste a donn je ne sais quelle tournure
fire et chevaleresque  la main. Avec quel nerf elle tient cette pe
dont s'est encore servie hier la famille! En vrit, si vous alliez 
Gurande aprs avoir lu cette histoire, il vous serait impossible de ne
pas tressaillir en voyant ce blason. Oui, le rpublicain le plus absolu
serait attendri par la fidlit, par la noblesse et la grandeur caches
au fond de cette ruelle. Les du Guaisnic ont bien fait hier, ils sont
prts  bien faire demain. Faire est le grand mot de la chevalerie.--Tu
as bien fait  la bataille disait toujours le conntable par
excellence, ce grand du Guesclin, qui mit pour un temps l'Anglais
hors de France. La profondeur de la sculpture, prserve de toute
intemprie par la forte marge que produit la saillie ronde du cintre,
est en harmonie avec la profondeur morale de la devise dans l'me de
cette famille. Pour qui connat les du Guaisnic, cette particularit
devient touchante. La porte ouverte laisse voir une cour assez vaste, 
droite de laquelle sont les curies,  gauche la cuisine. L'htel est
en pierre de taille depuis les caves jusqu'au grenier. La faade sur la
cour est orne d'un perron  double rampe dont la tribune est couverte
de vestiges de sculptures effaces par le temps, mais o l'oeil de
l'antiquaire distinguerait encore au centre les masses principales
de la main tenant l'pe. Sous cette jolie tribune, encadre par des
nervures casses en quelques endroits et comme vernie par l'usage 
quelques places, est une petite loge autrefois occupe par un chien de
garde. Les rampes en pierre sont disjointes: il y pousse des herbes,
quelques petites fleurs et des mousses aux fentes, comme dans les
marches de l'escalier, que les sicles ont dplaces sans leur ter
de la solidit. La porte dut tre d'un joli caractre. Autant que
le reste des dessins permet d'en juger, elle fut travaille par un
artiste lev dans la grande cole vnitienne du treizime sicle. On
y retrouve je ne sais quel mlange du byzantin et du moresque. Elle
est couronne par une saillie circulaire charge de vgtation, un
bouquet rose, jaune, brun ou bleu, selon les saisons. La porte, en
chne clout, donne entre dans une vaste salle, au bout de laquelle
est une autre porte avec un perron pareil qui descend au jardin. Cette
salle est merveilleuse de conservation. Ses boiseries  hauteur d'appui
sont en chtaignier. Un magnifique cuir espagnol, anim de figures en
relief, mais o les dorures sont miettes et rougies, couvre les murs.
Le plafond est compos de planches artistement jointes, peintes et
dores. L'or s'y voit  peine; il est dans le mme tat que celui du
cuir de Cordoue; mais on peut encore apercevoir quelques fleurs rouges
et quelques feuillages verts. Il est  croire qu'un nettoyage ferait
reparatre des peintures semblables  celles qui dcorent les planchers
de la maison de Tristan  Tours, et qui prouveraient que ces planchers
ont t refaits ou restaurs sous le rgne de Louis XI. La chemine est
norme, en pierre sculpte, munie de chenets gigantesques en fer forg
d'un travail prcieux. Il y tiendrait une voie de bois. Les meubles de
cette salle sont tous en bois de chne et portent au-dessus de leurs
dossiers l'cusson de la famille. Il y a trois fusils anglais galement
bons pour la chasse et pour la guerre, trois sabres, deux carniers, les
ustensiles du chasseur et du pcheur accrochs  des clous.

A ct se trouve une salle  manger qui communique avec la cuisine
par une porte pratique dans une tourelle d'angle. Cette tourelle
correspond, dans le dessin de la faade sur la cour,  une autre colle
 l'autre angle et o se trouve un escalier en colimaon qui monte aux
deux tages suprieurs. La salle  manger est tendue de tapisseries
qui remontent au quatorzime sicle, le style et l'orthographe des
inscriptions crites dans les banderoles sous chaque personnage en
font foi; mais, comme elles sont dans le langage naf des fabliaux,
il est impossible de les transcrire aujourd'hui. Ces tapisseries,
bien conserves dans les endroits o la lumire a peu pntr, sont
encadres de bandes en chne sculpt, devenu noir comme l'bne. Le
plafond est  solives saillantes enrichies de feuillages diffrents 
chaque solive; les entre-deux sont couverts d'une planche peinte o
court une guirlande de fleurs en or sur fond bleu. Deux vieux dressoirs
 buffets sont en face l'un de l'autre. Sur leurs planches, frottes
avec une obstination bretonne par Mariotte, la cuisinire, se voient,
comme au temps o les rois taient tout aussi pauvres en 1200 que
les du Guaisnic en 1830, quatre vieux gobelets, une vieille soupire
bossele et deux salires en argent; puis force assiettes d'tain,
force pots en grs bleu et gris,  dessins arabesques et aux armes
des du Guaisnic, recouverts d'un couvercle  charnires en tain. La
chemine a t modernise. Son tat prouve que la famille se tient
dans cette pice depuis le dernier sicle. Elle est en pierre sculpte
dans le got du sicle de Louis XV, orne d'une glace encadre dans un
trumeau  baguettes perles et dores. Cette antithse, indiffrente 
la famille, chagrinerait un pote. Sur la tablette, couverte de velours
rouge, il y a au milieu un cartel en caille incrust de cuivre, et
de chaque ct deux flambeaux d'argent d'un modle trange. Une large
table carre  colonnes torses occupe le milieu de cette salle. Les
chaises sont en bois tourn, garnies de tapisseries. Sur une table
ronde  un seul pied, figurant un cep de vigne et place devant la
croise qui donne sur le jardin, se voit une lampe bizarre. Cette
lampe consiste dans un globe de verre commun, un peu moins gros qu'un
oeuf d'autruche, fix dans un chandelier par une queue de verre. Il
sort d'un trou suprieur une mche plate maintenue dans une espce
d'anche en cuivre, et dont la trame, plie comme un tnia dans un
bocal, boit l'huile de noix que contient le globe. La fentre qui donne
sur le jardin, comme celle qui donne sur la cour, et toutes deux se
correspondent, est croise de pierres et  vitrages sexagones sertis en
plomb, drape de rideaux  baldaquins et  gros glands en une vieille
toffe de soie rouge  reflets jaunes, nomme jadis brocatelle ou petit
brocart.

A chaque tage de la maison, qui en a deux, il ne se trouve que ces
deux pices. Le premier sert d'habitation au chef de la famille. Le
second tait destin jadis aux enfants. Les htes logeaient dans
les chambres sous le toit. Les domestiques habitaient au-dessus des
cuisines et des curies. Le toit pointu, garni de plomb  ses angles,
est perc sur la cour et sur le jardin d'une magnifique croise en
ogive, qui se lve presque aussi haut que le fate,  consoles minces
et fines dont les sculptures sont ronges par les vapeurs salines de
l'atmosphre. Au-dessus du tympan brod de cette croise  quatre
croisillons en pierre, grince encore la girouette du noble.

N'oublions pas un dtail prcieux et plein de navet qui n'est
pas sans mrite aux yeux des archologues. La tourelle, o tourne
l'escalier, orne l'angle d'un grand mur  pignon dans lequel il
n'existe aucune croise. L'escalier descend par une petite porte en
ogive jusque sur un terrain sabl qui spare la maison du mur de
clture auquel sont adosses les curies. Cette tourelle est rpte
vers le jardin par une autre  cinq pans, termine en cul-de-four, et
qui supporte un clocheton, au lieu d'tre coiffe, comme sa soeur,
d'une poivrire. Voil comment ces gracieux architectes savaient
varier leur symtrie. A la hauteur du premier tage seulement, ces
deux tourelles sont runies par une galerie en pierre que soutiennent
des espces de proues  visages humains. Cette galerie extrieure
est orne d'une balustrade travaille avec une lgance, avec une
finesse merveilleuse. Puis, du haut du pignon, sous lequel il existe
un seul croisillon oblong, pend un ornement en pierre reprsentant
un dais semblable  ceux qui couronnent les statues des saints dans
les portails d'glise. Les deux tourelles sont perces d'une jolie
porte  cintre aigu donnant sur cette terrasse. Tel est le parti que
l'architecture du treizime sicle tirait de la muraille nue et froide
que prsente aujourd'hui le pan coup d'une maison. Voyez-vous une
femme se promenant au matin sur cette galerie et regardant par-dessus
Gurande le soleil illuminer l'or des sables et miroiter la nappe de
l'Ocan? N'admirez-vous pas cette muraille  pointe fleurete, meuble
 ses deux angles de deux tourelles quasi canneles, dont l'une est
brusquement arrondie en nid d'hirondelle, et dont l'autre offre sa
jolie porte  cintre gothique et dcor de la main tenant une pe?
L'autre pignon de l'htel du Guaisnic tient  la maison voisine.
L'harmonie que cherchaient si soigneusement les Matres de ce temps est
conserve dans la faade de la cour par la tourelle semblable  celle
o monte la _vis_, tel est le nom donn jadis  un escalier, et qui
sert de communication entre la salle  manger et la cuisine; mais elle
s'arrte au premier tage, et son couronnement est un petit dme  jour
sous lequel s'lve une noire statue de saint Calyste.

Le jardin est luxueux dans une vieille enceinte, il a un demi-arpent
environ, ses murs sont garnis d'espaliers; il est divis en carrs
de lgumes, bords de quenouilles que cultive un domestique mle
nomm Gasselin, lequel panse les chevaux. Au bout de ce jardin est
une tonnelle sous laquelle est un banc. Au milieu s'lve un cadran
solaire. Les alles sont sables. Sur le jardin, la faade n'a pas
de tourelle pour correspondre  celle qui monte le long du pignon.
Elle rachte ce dfaut par une colonnette tourne en vis depuis le
bas jusqu'en haut, et qui devait jadis supporter la bannire de la
famille, car elle est termine par une espce de grosse crapaudine en
fer rouill, d'o il s'lve de maigres herbes. Ce dtail, en harmonie
avec les vestiges de sculpture, prouve que ce logis fut construit par
un architecte vnitien. Cette hampe lgante est comme une signature
qui trahit Venise, la chevalerie, la finesse du treizime sicle.
S'il restait des doutes  cet gard, la nature des ornements les
dissiperait. Les trfles de l'htel du Guaisnic ont quatre feuilles, au
lieu de trois. Cette diffrence indique l'cole vnitienne adultre
par son commerce avec l'Orient o les architectes  demi moresques,
peu soucieux de la grande pense catholique, donnaient quatre
feuilles au trfle, tandis que les architectes chrtiens demeuraient
fidles  la Trinit. Sous ce rapport, la fantaisie vnitienne tait
hrtique. Si ce logis surprend votre imagination, vous vous demanderez
peut-tre pourquoi l'poque actuelle ne renouvelle plus ces miracles
d'art. Aujourd'hui les beaux htels se vendent, sont abattus et
font place  des rues. Personne ne sait si sa gnration gardera le
logis patrimonial, o chacun passe comme dans une auberge; tandis
qu'autrefois en btissant une demeure, on travaillait, on croyait du
moins travailler pour une famille ternelle. De l, la beaut des
htels. La foi en soi faisait des prodiges autant que la foi en Dieu.
Quant aux dispositions et au mobilier des tages suprieurs, ils ne
peuvent que se prsumer d'aprs la description de ce rez-de-chausse,
d'aprs la physionomie et les moeurs de la famille. Depuis cinquante
ans, les du Guaisnic n'ont jamais reu personne ailleurs que dans
les deux pices o respiraient, comme dans cette cour et dans les
accessoires extrieurs de ce logis, l'esprit, la grce, la navet de
la vieille et noble Bretagne. Sans la topographie et la description de
la ville, sans la peinture minutieuse de cet htel, les surprenantes
figures de cette famille eussent t peut-tre moins comprises. Aussi
les cadres devaient-ils passer avant les portraits. Chacun pensera que
les choses ont domin les tres. Il est des monuments dont l'influence
est visible sur les personnes qui vivent  l'entour. Il est difficile
d'tre irrligieux  l'ombre d'une cathdrale comme celle de Bourges.
Quand partout l'me est rappele  sa destine par des images, il
est moins facile d'y faillir. Telle tait l'opinion de nos aeux,
abandonne par une gnration qui n'a plus ni signes ni distinctions,
et dont les moeurs changent tous les dix ans. Ne vous attendez-vous pas
 trouver le baron du Guaisnic une pe au poing, ou tout ici serait
mensonge?

En 1836, au moment o s'ouvre cette scne, dans les premiers jours
du mois d'aot, la famille du Gunic tait encore compose de
monsieur et de madame du Gunic, de mademoiselle du Gunic, soeur
ane du baron et d'un fils unique g de vingt-un ans, nomm
Gaudebert-Calyste-Louis, suivant un vieil usage de la famille. Le pre
se nommait Gaudebert-Calyste-Charles. On ne variait que le dernier
patron. Saint Gaudebert et saint Calyste devaient toujours protger
les Gunic. Le baron du Gunic avait quitt Gurande ds que la Vende
et la Bretagne prirent les armes, et il avait fait la guerre avec
Charette, avec Catelineau, La Rochejaquelein, d'Elbe, Bonchamps et
le prince de Talmont. Avant de partir, il avait vendu tous ses biens
 sa soeur ane, mademoiselle Zphirine du Gunic, par un trait de
prudence unique dans les annales rvolutionnaires. Aprs la mort de
tous les hros de l'Ouest, le baron, qu'un miracle seul avait prserv
de finir comme eux, ne s'tait pas soumis  Napolon. Il avait guerroy
jusqu'en 1802, anne o, aprs avoir failli se laisser prendre, il
revint  Gurande, et de Gurande au Croisic, d'o il gagna l'Irlande,
fidle  la vieille haine des Bretons pour l'Angleterre. Les gens de
Gurande feignirent d'ignorer l'existence du baron: il n'y eut pas en
vingt ans une seule indiscrtion. Mademoiselle du Gunic touchait les
revenus et les faisait passer  son frre par des pcheurs. Monsieur
du Gunic revint en 1813  Gurande, aussi simplement que s'il tait
all passer une saison  Nantes. Pendant son sjour  Dublin, le
vieux Breton s'tait pris, malgr ses cinquante ans, d'une charmante
Irlandaise, fille d'une des plus nobles et des plus pauvres maisons de
ce malheureux royaume. Miss Fanny O'Brien avait alors vingt-un ans. Le
baron du Gunic vint chercher les papiers ncessaires  son mariage,
retourna se marier, et revint dix mois aprs, au commencement de 1814,
avec sa femme, qui lui donna Calyste le jour mme de l'entre de Louis
XVIII  Calais, circonstance qui explique son prnom de Louis. Le
vieux et loyal Breton avait en ce moment soixante-treize ans; mais la
guerre de partisan faite  la rpublique, mais ses souffrances pendant
cinq traverses sur des chasse-mares, mais sa vie  Dublin, avaient
pes sur sa tte: il paraissait avoir plus d'un sicle. Aussi jamais 
aucune poque aucun Gunic ne fut-il plus en harmonie avec la vtust
de ce logis, bti dans le temps o il y avait une cour  Gurande.

Monsieur du Gunic tait un vieillard de haute taille, droit, sec,
nerveux et maigre. Son visage ovale tait rid par des milliers de plis
qui formaient des franges arques au-dessus des pommettes, au-dessus
des sourcils, et donnaient  sa figure une ressemblance avec les
vieillards que le pinceau de Van Ostade, de Rembrandt, de Miris, de
Grard Dow a tant caresss, et qui veulent une loupe pour tre admirs.
Sa physionomie tait comme enfouie sous ses nombreux sillons, produits
par sa vie en plein air, par l'habitude d'observer la campagne sous
le soleil, au lever comme au dclin du jour. Nanmoins il restait
 l'observateur les formes imprissables de la figure humaine et
qui disent encore quelque chose  l'me, mme quand l'oeil n'y voit
plus qu'une tte morte. Les fermes contours de la face, le dessin du
front, le srieux des lignes, la roideur du nez, les linaments de
la charpente que les blessures seules peuvent altrer, annonaient
une intrpidit sans calcul, une foi sans bornes, une obissance sans
discussion, une fidlit sans transaction, un amour sans inconstance.
En lui, le granit breton s'tait fait homme. Le baron n'avait plus de
dents. Ses lvres, jadis rouges, mais alors violaces, n'tant plus
soutenues que par les dures gencives sur lesquelles il mangeait du pain
que sa femme avait soin d'amollir en le mettant dans une serviette
humide, rentraient dans la bouche en dessinant toutefois un rictus
menaant et fier. Son menton voulait rejoindre le nez, mais on voyait,
dans le caractre de ce nez bossu au milieu, les signes de son nergie
et de sa rsistance bretonne. Sa peau, marbre de taches rouges qui
paraissaient  travers ses rides, annonait un temprament sanguin,
violent, fait pour les fatigues qui sans doute avaient prserv le
baron de mainte apoplexie. Cette tte tait couronne d'une chevelure
blanche comme de l'argent, qui retombait en boucles sur les paules.
La figure, alors teinte en partie, vivait par l'clat de deux yeux
noirs qui brillaient au fond de leurs orbites brunes et jetaient les
dernires flammes d'une me gnreuse et loyale. Les sourcils et les
cils taient tombs. La peau, devenue rude, ne pouvait se dplisser.
La difficult de se raser obligeait le vieillard  laisser pousser
sa barbe en ventail. Un peintre et admir par-dessus tout, dans ce
vieux lion de Bretagne aux larges paules,  la nerveuse poitrine,
d'admirables mains de soldat, des mains comme devaient tre celles
de du Guesclin, des mains larges, paisses, poilues; des mains qui
avaient embrass la poigne du sabre pour ne la quitter, comme fit
Jeanne d'Arc, qu'au jour o l'tendard royal flotterait dans la
cathdrale de Reims; des mains qui souvent avaient t mises en sang
par les pines des halliers dans le Bocage, qui avaient mani la rame
dans le Marais pour aller surprendre les Bleus, ou en pleine mer pour
favoriser l'arrive de Georges; les mains du partisan, du canonnier, du
simple soldat, du chef; des mains alors blanches quoique les Bourbons
de la branche ane fussent en exil; mais en y regardant bien on y
aurait vu quelques marques rcentes qui vous eussent dit que le baron
avait nagure rejoint MADAME dans la Vende. Aujourd'hui ce fait peut
s'avouer. Ces mains taient le vivant commentaire de la belle devise
 laquelle aucun Gunic n'avait failli: _Fac!_ Le front attirait
l'attention par des teintes dores aux tempes, qui contrastaient avec
le ton brun de ce petit front dur et serr que la chute des cheveux
avait assez agrandi pour donner encore plus de majest  cette belle
ruine. Cette physionomie, un peu matrielle d'ailleurs, et comment
et-elle pu tre autrement! offrait, comme toutes les figures bretonnes
groupes autour du baron, des apparences sauvages, un calme brut qui
ressemblait  l'impassibilit des Hurons, je ne sais quoi de stupide,
d peut-tre au repos absolu qui suit les fatigues excessives et qui
laisse alors reparatre l'animal tout seul. La pense y tait rare.
Elle semblait y tre un effort, elle avait son sige plus au coeur
que dans la tte, elle aboutissait plus au fait qu' l'ide. Mais,
en examinant ce beau vieillard avec une attention soutenue, vous
deviniez les mystres de cette opposition relle  l'esprit de son
sicle. Il avait des religions, des sentiments pour ainsi dire inns
qui le dispensaient de mditer. Ses devoirs, il les avait appris
avec la vie. Les Institutions, la Religion pensaient pour lui. Il
devait donc rserver son esprit, lui et les siens, pour agir, sans le
dissiper sur aucune des choses juges inutiles, mais dont s'occupaient
les autres. Il sortait sa pense de son coeur, comme son pe du
fourreau, blouissante de candeur, comme tait dans son cusson la main
gonfalonne d'hermine. Une fois ce secret devin, tout s'expliquait.
On comprenait la profondeur des rsolutions dues  des penses nettes,
distinctes, franches, immacules comme l'hermine. On comprenait cette
vente faite  sa soeur avant la guerre, et qui rpondait  tout,  la
mort,  la confiscation,  l'exil. La beaut du caractre des deux
vieillards, car la soeur ne vivait que pour et par le frre, ne peut
plus mme tre comprise dans son tendue par les moeurs gostes
que nous font l'incertitude et l'inconstance de notre poque. Un
archange, charg de lire dans leurs coeurs, n'y aurait pas dcouvert
une seule pense empreinte de personnalit. En 1814, quand le cur de
Gurande insinua au baron du Gunic d'aller  Paris et d'y rclamer sa
rcompense, la vieille soeur, si avare pour la maison, s'cria:--Fi
donc! mon frre a-t-il besoin d'aller tendre la main comme un gueux?

--On croirait que j'ai servi le roi par intrt, dit le vieillard.
D'ailleurs, c'est  lui de se souvenir. Et puis, ce pauvre roi, il est
bien embarrass avec tous ceux qui le harcellent. Donnt-il la France
par morceaux, on lui demanderait encore quelque chose.

Ce loyal serviteur, qui portait tant d'intrt  Louis XVIII, eut le
grade de colonel, la croix de Saint-Louis et une retraite de deux mille
francs.

--Le roi s'est souvenu! dit-il en recevant ses brevets.

Personne ne dissipa son erreur. Le travail avait t fait par le duc
de Feltre, d'aprs les tats des armes vendennes, o il avait trouv
le nom de du Gunic avec quelques autres noms bretons en _ic_. Aussi,
comme pour remercier le roi de France, le baron soutint-il en 1815 un
sige  Gurande contre les bataillons du gnral Travot, il ne voulut
jamais rendre cette forteresse; et quand il fallut l'vacuer, il se
sauva dans les bois avec une bande de chouans qui restrent arms
jusqu'au second retour des Bourbons. Gurande garde encore la mmoire
de ce dernier sige. Si les vieilles bandes bretonnes taient venues,
la guerre veille par cette rsistance hroque et embras la Vende.
Nous devons avouer que le baron du Gunic tait entirement illettr,
mais illettr comme un paysan: il savait lire, crire et quelque peu
compter; il connaissait l'art militaire et le blason; mais, hormis
son livre de prires, il n'avait pas lu trois volumes dans sa vie.
Le costume, qui ne saurait tre indiffrent, tait invariable, et
consistait en gros souliers, en bas draps, en une culotte de velours
verdtre, un gilet de drap et une redingote  collet  laquelle tait
attache une croix de Saint-Louis. Une admirable srnit sigeait
sur ce visage, que depuis un an un sommeil, avant-coureur de la mort,
semblait prparer au repos ternel. Ces somnolences constantes, plus
frquentes de jour en jour, n'inquitaient ni sa femme, ni sa soeur
aveugle, ni ses amis, dont les connaissances mdicales n'taient pas
grandes. Pour eux, ces pauses sublimes d'une me sans reproche, mais
fatigue, s'expliquaient naturellement: le baron avait fait son devoir.
Tout tait dans ce mot.

Dans cet htel, les intrts majeurs taient les destines de la
branche dpossde. L'avenir des Bourbons exils et celui de la
religion catholique, l'influence des nouveauts politiques sur la
Bretagne occupaient exclusivement la famille du baron. Il n'y avait
d'autre intrt ml  ceux-l que l'attachement de tous pour le fils
unique, pour Calyste, l'hritier, le seul espoir du grand nom des du
Gunic. Le vieux Venden, le vieux Chouan avait eu quelques annes
auparavant comme un retour de jeunesse pour habituer ce fils aux
exercices violents qui conviennent  un gentilhomme appel d'un moment
 l'autre  guerroyer. Ds que Calyste eut seize ans, son pre l'avait
accompagn dans les marais et dans les bois, lui montrant dans les
plaisirs de la chasse les rudiments de la guerre, prchant d'exemple,
dur  la fatigue, inbranlable sur sa selle, sr de son coup, quel que
ft le gibier,  courre, au vol, intrpide  franchir les obstacles,
conviant son fils au danger comme s'il avait eu dix enfants  risquer.
Aussi, quand la duchesse de Berry vint en France pour conqurir le
royaume, le pre emmena-t-il son fils afin de lui faire pratiquer la
devise de ses armes. Le baron partit pendant une nuit, sans prvenir
sa femme qui l'et peut-tre attendri, menant son unique enfant au feu
comme  une fte, et suivi de Gasselin, son seul vassal, qui dtala
joyeusement. Les trois hommes de la famille furent absents pendant six
mois, sans donner de leurs nouvelles  la baronne, qui ne lisait jamais
la _Quotidienne_ sans trembler de ligne en ligne; ni  sa vieille
belle-soeur, hroquement droite, et dont le front ne sourcillait pas
en coutant le journal. Les trois fusils accrochs dans la grande salle
avaient donc rcemment servi. Le baron, qui jugea cette prise d'armes
inutile, avait quitt la campagne avant l'affaire de la Penissire,
sans quoi peut-tre la maison du Gunic et-elle t finie.

Quand, par une nuit affreuse, le pre, le fils et le serviteur
arrivrent chez eux aprs avoir pris cong de MADAME, et surprirent
leurs amis, la baronne et la vieille mademoiselle du Gunic qui
reconnut, par l'exercice d'un sens dont sont dous tous les aveugles,
le pas de trois hommes dans la ruelle, le baron regarda le cercle form
par ses amis inquiets autour de la petite table claire par cette
lampe antique, et dit d'une voix chevrotante, pendant que Gasselin
remettait les trois fusils et les sabres  leurs places, ce mot de
navet fodale:--Tous les barons n'ont pas fait leur devoir. Puis
aprs avoir embrass sa femme et sa soeur, il s'assit dans son vieux
fauteuil, et commanda de faire  souper pour son fils, pour Gasselin
et pour lui. Gasselin, qui s'tait mis au-devant de Calyste, avait
reu dans l'paule un coup de sabre; chose si simple, que les femmes
le remercirent  peine. Le baron ni ses htes ne profrrent ni
maldictions ni injures contre les vainqueurs. Ce silence est un des
traits du caractre breton. En quarante ans, jamais personne ne surprit
un mot de mpris sur les lvres du baron contre ses adversaires. A eux
de faire leur mtier comme il faisait son devoir. Ce silence profond
est l'indice des volonts immuables. Ce dernier effort, ces lueurs
d'une nergie  bout avaient caus l'affaiblissement dans lequel tait
en ce moment le baron. Ce nouvel exil de la famille de Bourbon, aussi
miraculeusement chasse que miraculeusement rtablie, lui causait une
mlancolie amre.

Vers six heures du soir, au moment o commence cette scne, le baron,
qui, selon sa vieille habitude, avait fini de dner  quatre heures,
venait de s'endormir en entendant lire la _Quotidienne_. Sa tte
s'tait pose sur le dossier de son fauteuil au coin de la chemine, du
ct du jardin.

Auprs de ce tronc noueux de l'arbre antique et devant la chemine, la
baronne, assise sur une des vieilles chaises, offrait le type de ces
adorables cratures qui n'existent qu'en Angleterre, en cosse ou en
Irlande. L seulement naissent ces filles ptries de lait,  chevelure
dore, dont les boucles sont tournes par la main des anges, car la
lumire du ciel semble ruisseler dans leurs spirales avec l'air qui s'y
joue. Fanny O'Brien tait une de ces sylphides, forte de tendresse,
invincible dans le malheur, douce comme la musique de sa voix, pure
comme tait le bleu de ses yeux, d'une beaut fine, lgante, jolie
et doue de cette chair soyeuse  la main, caressante au regard,
que ni le pinceau ni la parole ne peuvent peindre. Belle encore 
quarante-deux ans, bien des hommes eussent regard comme un bonheur de
l'pouser,  l'aspect des splendeurs de cet aot chaudement color,
plein de fleurs et de fruits, rafrachi par de clestes roses. La
baronne tenait le journal d'une main frappe de fossettes,  doigts
retrousss et dont les ongles taient taills carrment comme dans les
statues antiques. tendue  demi, sans mauvaise grce ni affectation,
sur sa chaise, les pieds en avant pour les chauffer, elle tait vtue
d'une robe de velours noir, car le vent avait frachi depuis quelques
jours. Le corsage montant moulait des paules d'un contour magnifique,
et une riche poitrine que la nourriture d'un fils unique n'avait pu
dformer. Elle tait coiffe de cheveux qui descendaient en _ringlets_
le long de ses joues, et les accompagnaient suivant la mode anglaise.
Tordue simplement au-dessus de sa tte et retenue par un peigne
d'caille, cette chevelure, au lieu d'avoir une couleur indcise,
scintillait au jour comme des filigranes d'or bruni. La baronne faisait
tresser les cheveux follets qui se jouaient sur sa nuque et qui sont
un signe de race. Cette natte mignonne, perdue dans la masse de ses
cheveux soigneusement relevs, permettait  l'oeil de suivre avec
plaisir la ligne onduleuse par laquelle son col se rattachait  ses
belles paules. Ce petit dtail prouvait le soin qu'elle apportait
toujours  sa toilette. Elle tenait  rjouir les regards de ce
vieillard. Quelle charmante et dlicieuse attention! Quand vous verrez
une femme dployant dans la vie intrieure la coquetterie que les
autres femmes puisent dans un seul sentiment, croyez-le, elle est aussi
noble mre que noble pouse, elle est la joie et la fleur du mnage,
elle a compris ses obligations de femme, elle a dans l'me et dans la
tendresse les lgances de son extrieur, elle fait le bien en secret,
elle sait adorer sans calcul, elle aime ses proches, comme elle aime
Dieu, pour eux-mmes. Aussi semblait-il que la Vierge du paradis, sous
la garde de laquelle elle vivait, et rcompens la chaste jeunesse, la
vie sainte de cette femme auprs de ce noble vieillard en l'entourant
d'une sorte d'aurole qui la prservait des outrages du temps. Les
altrations de sa beaut, Platon les et clbres peut-tre comme
autant de grces nouvelles. Son teint si blanc jadis avait pris ces
tons chauds et nacrs que les peintres adorent. Son front large et bien
taill recevait avec amour la lumire qui s'y jouait en des luisants
satins. Sa prunelle, d'un bleu de turquoise, brillait, sous un
sourcil ple et velout, d'une extrme douceur. Ses paupires molles et
ses tempes attendries invitaient  je ne sais quelle muette mlancolie.
Au-dessous, le tour des yeux tait d'un blanc ple, sem de fibrilles
bleutres comme  la naissance du nez. Ce nez, d'un contour aquilin,
mince, avait je ne sais quoi de royal qui rappelait l'origine de cette
noble fille. Sa bouche, pure et bien coupe, tait embellie par un
sourire ais que dictait une inpuisable amnit. Ses dents taient
blanches et petites. Elle avait pris un lger embonpoint, mais ses
hanches dlicates, sa taille svelte n'en souffraient point. L'automne
de sa beaut prsentait donc quelques vives fleurs de printemps
oublies et les ardentes richesses de l't. Ses bras noblement
arrondis, sa peau tendue et lustre avaient un grain plus fin; les
contours avaient acquis leur plnitude. Enfin sa physionomie ouverte,
sereine et faiblement rose, la puret de ses yeux bleus qu'un regard
trop vif et blesss, exprimaient l'inaltrable douceur, la tendresse
infinie des anges.

A l'autre coin de la chemine, et dans un fauteuil, la vieille soeur
octognaire, semblable en tout point, sauf le costume,  son frre,
coutait la lecture du journal en tricotant des bas, travail pour
lequel la vue est inutile. Elle avait les yeux couverts d'une taie, et
se refusait obstinment  subir l'opration, malgr les instances de sa
belle-soeur. Le secret de son obstination, elle seule le savait: elle
se rejetait sur un dfaut de courage, mais elle ne voulait pas qu'il se
dpenst vingt-cinq louis pour elle. Cette somme et t de moins dans
la maison. Cependant elle aurait bien voulu voir son frre. Ces deux
vieillards faisaient admirablement ressortir la beaut de la baronne.
Quelle femme n'et sembl jeune et jolie entre monsieur du Gunic et sa
soeur? Mademoiselle Zphirine, prive de vue, ignorait les changements
que ses quatre-vingts ans avaient apports dans sa physionomie. Son
visage ple et creus, que l'immobilit des yeux blancs et sans regard
faisait ressembler  celui d'une morte, que trois ou quatre dents
saillantes rendaient presque menaant, o la profonde orbite des yeux
tait cercle de teintes rouges, o quelques signes de virilit dj
blanchis peraient dans le menton et aux environs de la bouche; ce
froid mais calme visage tait encadr par un petit bguin d'indienne
brune, piqu comme une courte-pointe, garni d'une ruche en percale
et nou sous le menton par des cordons toujours un peu roux. Elle
portait un cotillon de gros drap sur une jupe de piqu, vrai matelas
qui reclait des doubles louis, et des poches cousues  une ceinture
qu'elle dtachait tous les soirs et remettait tous les matins comme
un vtement. Son corsage tait serr dans le casaquin populaire de la
Bretagne, en drap pareil  celui du cotillon, orn d'une collerette
 mille plis dont le blanchissage tait l'objet de la seule dispute
qu'elle et avec sa belle-soeur, elle ne voulait la changer que tous
les huit jours. Des grosses manches ouates de ce casaquin, sortaient
deux bras desschs mais nerveux, au bout desquels s'agitaient ses
deux mains, dont la couleur un peu rousse faisait paratre les bras
blancs comme le bois du peuplier. Ses mains, crochues par suite de
la contraction que l'habitude de tricoter leur avait fait prendre,
taient comme un mtier  bas incessamment mont: le phnomne et t
de les voir arrtes. De temps en temps mademoiselle du Gunic prenait
une longue aiguille  tricoter fiche dans sa gorge pour la passer
entre son bguin et ses cheveux en fourgonnant sa blanche chevelure.
Un tranger et ri de voir l'insouciance avec laquelle elle repiquait
l'aiguille sans la moindre crainte de se blesser. Elle tait droite
comme un clocher. Sa prestance de colonne pouvait passer pour une
de ces coquetteries de vieillard qui prouvent que l'orgueil est une
passion ncessaire  la vie. Elle avait le sourire gai. Elle aussi
avait fait son devoir.

Au moment o Fanny vit le baron endormi, elle cessa la lecture
du journal. Un rayon de soleil allait d'une fentre  l'autre et
partageait en deux, par une bande d'or, l'atmosphre de cette vieille
salle, o il faisait resplendir les meubles presque noirs. La lumire
bordait les sculptures du plancher, papillotait dans les bahuts,
tendait une nappe luisante sur la table de chne, gayait cet
intrieur brun et doux, comme la voix de Fanny jetait dans l'me de
la vieille octognaire une musique aussi lumineuse, aussi gaie que ce
rayon. Bientt les rayons du soleil prirent ces couleurs rougetres
qui, par d'insensibles gradations, arrivent aux tons mlancoliques du
crpuscule. La baronne tomba dans une mditation grave, dans un de
ces silences absolus que sa vieille belle-soeur observait depuis une
quinzaine de jours, en cherchant  se les expliquer, sans avoir adress
la moindre question  la baronne; mais elle n'en tudiait pas moins
les causes de cette proccupation  la manire des aveugles qui lisent
comme dans un livre noir o les lettres sont blanches, et dans l'me
desquels tout son retentit comme dans un cho divinatoire. La vieille
aveugle, sur qui l'heure noire n'avait plus de prise, continuait 
tricoter, et le silence devint si profond que l'on put entendre le
bruit des aiguilles d'acier.

--Vous venez de laisser tomber le journal, ma soeur, et cependant vous
ne dormez pas, dit la vieille d'un air fin.

La nuit tait venue, Mariotte vint allumer la lampe, la plaa sur une
table carre devant le feu; puis elle alla chercher sa quenouille, son
peloton de fil, une petite escabelle, et se mit dans l'embrasure de la
croise qui donnait sur la cour, occupe  filer comme tous les soirs.
Gasselin tournait encore dans les communs, il visitait les chevaux
du baron et de Calyste, il voyait si tout allait bien dans l'curie,
il donnait aux deux beaux chiens de chasse leur pte du soir. Les
aboiements joyeux des deux btes furent le dernier bruit qui rveilla
les chos cachs dans les murailles noires de cette vieille maison.
Ces deux chiens et les deux chevaux taient le dernier vestige des
splendeurs de la chevalerie. Un homme d'imagination assis sur une des
marches du perron, qui se serait laiss aller  la posie des images
encore vivantes dans ce logis, et tressailli peut-tre en entendant
les chiens et les coups de pied des chevaux hennissants.

Gasselin tait un de ces petits Bretons courts, pais, trapus, 
chevelure noire,  figure bistre, silencieux, lents, ttus comme
des mules, mais allant toujours dans la voie qui leur a t trace.
Il avait quarante-deux ans, il tait depuis vingt-cinq ans dans la
maison. Mademoiselle avait pris Gasselin  quinze ans, en apprenant le
mariage et le retour probable du baron. Ce serviteur se considrait
comme faisant partie de la famille: il avait jou avec Calyste, il
aimait les chevaux et les chiens de la maison, il leur parlait et les
caressait comme s'ils lui eussent appartenu. Il portait une veste bleue
en toile de fil  petites poches ballottant sur ses hanches, un gilet
et un pantalon de mme toffe par toutes les saisons, des bas bleus
et de gros souliers ferrs. Quand il faisait trop froid, ou par des
temps de pluie, il mettait la peau de bique en usage dans son pays.
Mariotte, qui avait galement pass quarante ans, tait en femme ce
qu'tait Gasselin en homme. Jamais attelage ne fut mieux accoupl: mme
teint, mme taille, mmes petits yeux vifs et noirs. On ne comprenait
pas comment Mariotte et Gasselin ne s'taient pas maris; peut-tre
y aurait-il eu inceste, ils semblaient tre presque frre et soeur.
Mariotte avait trente cus de gages, et Gasselin cent livres; mais
mille cus de gages ailleurs ne leur auraient pas fait quitter la
maison du Gunic. Tous deux taient sous les ordres de la vieille
demoiselle, qui, depuis la guerre de Vende jusqu'au retour de son
frre, avait eu l'habitude de gouverner la maison. Aussi, quand elle
sut que le baron allait amener une matresse au logis, avait-elle t
trs mue en croyant qu'il lui faudrait abandonner le sceptre du mnage
et abdiquer en faveur de la baronne du Gunic, de laquelle elle serait
la premire sujette.

Mademoiselle Zphirine avait t bien agrablement surprise en
trouvant dans miss Fanny O'Brien une fille ne pour un haut rang, 
qui les soins minutieux d'un mnage pauvre rpugnaient excessivement,
et qui, semblable  toutes les belles mes, et prfr le pain sec
du boulanger au meilleur repas qu'elle et t oblige de prparer;
capable d'accomplir les devoirs les plus pnibles de la maternit,
forte contre toute privation ncessaire, mais sans courage pour des
occupations vulgaires. Quand le baron pria sa soeur, au nom de sa
timide femme, de rgir leur mnage, la vieille fille baisa la baronne
comme une soeur; elle en fit sa fille, elle l'adora, tout heureuse de
pouvoir continuer  veiller au gouvernement de la maison, tenue avec
une rigueur et des coutumes d'conomie incroyables, desquelles elle ne
se relchait que dans les grandes occasions, telles que les couches,
la nourriture de sa belle-soeur et tout ce qui concernait Calyste,
l'enfant ador de toute la maison. Quoique les deux domestiques fussent
habitus  ce rgime svre et qu'il n'y et rien  leur dire, qu'ils
eussent pour les intrts de leurs matres plus de soin que pour les
leurs, mademoiselle Zphirine voyait toujours  tout. Son attention
n'tant pas distraite, elle tait fille  savoir, sans y monter, la
grosseur du tas de noix dans le grenier, et ce qu'il restait d'avoine
dans le coffre de l'curie sans y plonger son bras nerveux. Elle avait
au bout d'un cordon attach  la ceinture de son casaquin un sifflet de
contre-matre avec lequel elle appelait Mariotte par un, et Gasselin
par deux coups. Le grand bonheur de Gasselin consistait  cultiver
le jardin et  y faire venir de beaux fruits et de bons lgumes. Il
avait si peu d'ouvrage que, sans cette culture, il se serait ennuy.
Quand il avait pans ses chevaux, le matin il frottait les planchers
et nettoyait les deux pices du rez-de-chausse; il avait peu de chose
 faire _aprs ses matres_. Aussi n'eussiez-vous pas vu dans le
jardin une mauvaise herbe ni le moindre insecte nuisible. Quelquefois
on surprenait Gasselin immobile, tte nue en plein soleil, guettant
un mulot ou la terrible larve du hanneton; puis il accourait avec la
joie d'un enfant montrer  ses matres l'animal qui l'avait occup
pendant une semaine. C'tait un plaisir pour lui d'aller, les jours
maigres, chercher le poisson au Croisic, o il se payait moins cher
qu' Gurande. Ainsi, jamais famille ne fut plus unie, mieux entendue
ni plus cohrente que cette sainte et noble famille. Matres et
domestiques semblaient avoir t faits les uns pour les autres. Depuis
vingt-cinq ans il n'y avait eu ni troubles ni discordes. Les seuls
chagrins furent les petites indispositions de l'enfant, et les seules
terreurs furent causes par les vnements de 1814 et par ceux de 1830.
Si les mmes choses s'y faisaient invariablement aux mmes heures, si
les mets taient soumis  la rgularit des saisons, cette monotonie,
semblable  celle de la nature, que varient les alternatives d'ombre,
de pluie et de soleil, tait soutenue par l'affection qui rgnait dans
tous les coeurs, et d'autant plus fconde et bienfaisante qu'elle
manait des lois naturelles.

Quand le crpuscule cessa, Gasselin entra dans la salle et demanda
respectueusement  son matre si l'on avait besoin de lui.

--Tu peux sortir ou t'aller coucher aprs la prire, dit le baron en se
rveillant,  moins que madame ou sa soeur....

Les deux femmes firent un signe d'acquiescement. Gasselin se mit 
genoux en voyant ses matres tous levs pour s'agenouiller sur leurs
siges. Mariotte se mit galement en prires sur son escabelle. La
vieille demoiselle du Gunic dit la prire  haute voix. Quand elle
fut finie, on entendit frapper  la porte de la ruelle. Gasselin alla
ouvrir.

--Ce sera sans doute monsieur le cur, il vient presque toujours le
premier, dit Mariotte.

En effet, chacun reconnut le cur de Gurande au bruit de ses pas sur
les marches sonores du perron. Le cur salua respectueusement les trois
personnages, en adressant au baron et aux deux dames de ces phrases
pleines d'onctueuse amnit que savent trouver les prtres. Au bonsoir
distrait que lui dit la matresse du logis il rpondit par un regard
d'inquisition ecclsiastique.

--Seriez-vous inquite ou indispose, madame la baronne? demanda-t-il.

--Merci, non, dit-elle.

Monsieur Grimont, homme de cinquante ans, de moyenne taille, enseveli
dans sa soutane, d'o sortaient deux gros souliers  boucles d'argent,
offrait au-dessus de son rabat un visage grassouillet, d'une teinte
gnralement blanche, mais dore. Il avait la main potele. Sa figure
tout abbatiale tenait  la fois du bourgmestre hollandais par la
placidit du teint, par les tons de la chair, et du paysan breton
par sa plate chevelure noire, par la vivacit de ses yeux bruns que
contenait nanmoins le dcorum du sacerdoce. Sa gaiet, semblable 
celle des gens dont la conscience est calme et pure, admettait la
plaisanterie. Son air n'avait rien d'inquiet ni de revche comme celui
des pauvres curs dont l'existence ou le pouvoir est contest par leurs
paroissiens, et qui, au lieu d'tre, selon le mot sublime de Napolon,
les chefs moraux de la population et des juges de paix naturels, sont
traits en ennemis. A voir monsieur Grimont marchant dans Gurande,
le plus incrdule voyageur aurait reconnu le souverain de cette ville
catholique; mais ce souverain abaissait sa supriorit spirituelle
devant la suprmatie fodale des du Gunic. Il tait dans cette salle
comme un chapelain chez son seigneur. A l'glise, en donnant la
bndiction, sa main s'tendait toujours en premier sur la chapelle
appartenant aux du Gunic, et o leur main arme, leur devise taient
sculptes  la clef de la vote.

--Je croyais mademoiselle de Pen-Hol arrive, dit le cur qui s'assit
en prenant la main de la baronne et la baisant. Elle se drange. Est-ce
que la mode de la dissipation se gagnerait? Car, je le vois, monsieur
le chevalier est encore ce soir aux Touches.

--Ne dites rien de ses visites devant mademoiselle de Pen-Hol, s'cria
doucement la vieille fille.

--Ah! mademoiselle, rpondit Mariotte, pouvez-vous empcher toute la
ville de jaser?

--Et que dit-on? demanda la baronne.

--Les jeunes filles, les commres, enfin tout le monde le croit
amoureux de mademoiselle des Touches.

--Un garon tourn comme Calyste fait son mtier en se faisant aimer,
dit le baron.

--Voici mademoiselle de Pen-Hol, dit Mariotte.

Le sable de la cour criait en effet sous les pas discrets de cette
personne, qu'accompagnait un petit domestique arm d'une lanterne.
En voyant le domestique, Mariotte transporta son tablissement dans
la grande salle pour causer avec lui  la lueur de la chandelle de
rsine qu'elle brlait aux dpens de la riche et avare demoiselle, en
conomisant ainsi celle de ses matres.

Cette demoiselle tait une sche et mince fille, jaune comme le
parchemin d'un _olim_, ride comme un lac fronc par le vent,  yeux
gris,  grandes dents saillantes,  mains d'homme, assez petite, un
peu djete et peut-tre bossue; mais personne n'avait t curieux de
connatre ni ses perfections ni ses imperfections. Vtue dans le got
de mademoiselle du Gunic, elle mouvait une norme quantit de linges
et de jupes quand elle voulait trouver l'une des deux ouvertures de
sa robe par o elle atteignait ses poches. Le plus trange cliquetis
de clefs et de monnaie retentissait alors sous ces toffes, Elle
avait toujours d'un ct toute la ferraille des bonnes mnagres,
et de l'autre sa tabatire d'argent, son d, son tricot, autres
ustensiles sonores. Au lieu du bguin matelass de mademoiselle du
Gunic, elle portait un chapeau vert avec lequel elle devait aller
visiter ses melons; il avait pass, comme eux, du vert au blond; et
quant  sa forme, aprs vingt ans, la mode l'a ramene  Paris sous
le nom de _bibi_. Ce chapeau se confectionnait sous ses yeux par les
mains de ses nices, avec du florence vert achet  Gurande, avec
une carcasse qu'elle renouvelait tous les cinq ans  Nantes, car elle
lui accordait la dure d'une lgislature. Ses nices lui faisaient
galement ses robes, tailles sur des patrons immuables. Cette vieille
fille avait encore la canne  petit bec de laquelle les femmes se
servaient au commencement du rgne de Marie-Antoinette. Elle tait de
la plus haute noblesse de Bretagne. Ses armes portaient les hermines
des anciens ducs. En elle et sa soeur finissait l'illustre maison
bretonne des Pen-Hol. Sa soeur cadette avait pous un Kergarout,
qui malgr la dsapprobation du pays joignait le nom de Pen-Hol au
sien et se faisait appeler le vicomte de Kergarout-Pen-Hol.--Le
ciel l'a puni, disait la vieille demoiselle, il n'a que des filles,
et le nom de Kergarout-Pen-Hol s'teindra. Mademoiselle de Pen-Hol
possdait environ sept mille livres de rentes en fonds de terre.
Majeure depuis trente-six ans, elle administrait elle-mme ses biens,
allait les inspecter  cheval et dployait en toute chose le caractre
ferme qui se remarque chez la plupart des bossus. Elle tait d'une
avarice admire  dix lieues  la ronde, et qui n'y rencontrait aucune
dsapprobation. Elle avait avec elle une seule femme et ce petit
domestique. Toute sa dpense, non compris les impts, ne montait pas 
plus de mille francs par an. Aussi tait-elle l'objet des cajoleries
des Kergarout-Pen-Hol, qui passaient leurs hivers  Nantes et les
ts  leur terre situe au bord de la Loire, au-dessous de l'Indret.
On la savait dispose  donner sa fortune et ses conomies  celle
de ses nices qui lui plairait. Tous les trois mois, une des quatre
demoiselles de Kergarout, dont la plus jeune avait douze et l'ane
vingt ans, venait passer quelques jours chez elle. Amie de Zphirine du
Gunic, Jacqueline de Pen-Hol, leve dans l'adoration des grandeurs
bretonnes des du Gunic, avait, ds la naissance de Calyste, form le
projet de transmettre ses biens au chevalier en le mariant  l'une des
nices que devait lui donner la vicomtesse de Kergarout-Pen-Hol.
Elle pensait  racheter quelques-unes des meilleures terres des du
Gunic en remboursant les fermiers _engagistes_. Quand l'avarice se
propose un but, elle cesse d'tre un vice, elle est le moyen d'une
vertu, ses privations excessives deviennent de continuelles offrandes,
elle a enfin la grandeur de l'intention cache sous ses petitesses.
Peut-tre Zphirine tait-elle dans le secret de Jacqueline. Peut-tre
la baronne, dont tout l'esprit tait employ dans son amour pour son
fils et dans sa tendresse pour le pre, avait-elle devin quelque chose
en voyant avec quelle malicieuse persvrance mademoiselle de Pen-Hol
amenait avec elle chaque jour Charlotte de Kergarout, sa favorite,
ge de quinze ans. Le cur Grimont tait certes dans la confidence,
il aidait la vieille fille  bien placer son argent. Mais mademoiselle
de Pen-Hol aurait-elle eu trois cent mille francs en or, somme 
laquelle taient values ses conomies; et-elle eu dix fois plus de
terres qu'elle n'en possdait, les du Gunic ne se seraient pas permis
une attention qui pt faire croire  la vieille fille qu'on penst 
sa fortune. Par un sentiment de fiert bretonne admirable, Jacqueline
de Pen-Hol, heureuse de la suprmatie affecte par sa vieille amie
Zphirine et par les du Gunic, se montrait toujours honore de
la visite que daignaient lui faire la fille des rois d'Irlande et
Zphirine. Elle allait jusqu' cacher avec soin l'espce de sacrifice
auquel elle consentait tous les soirs en laissant son petit domestique
brler chez les du Gunic un _oribus_, nom de cette chandelle couleur
de pain d'pice qui se consomme dans certaines parties de l'Ouest.
Ainsi cette vieille et riche fille tait la noblesse, la fiert,
la grandeur en personne. Au moment o vous lisez son portrait, une
indiscrtion de l'abb Grimont a fait savoir que dans la soire o le
vieux baron, le jeune chevalier et Gasselin dcamprent munis de leurs
sabres et de leurs canardires pour rejoindre MADAME en Vende,  la
grande terreur de Fanny,  la grande joie des Bretons, mademoiselle
de Pen-Hol avait remis au baron une somme de dix mille livres en
or, immense sacrifice corrobor de dix mille autres livres, produit
d'une dme rcolte par le cur que le vieux partisan fut charg
d'offrir  la mre de Henri V, au nom des Pen-Hol et de la paroisse
de Gurande. Cependant elle traitait Calyste en femme qui se croyait
des droits sur lui; ses projets l'autorisaient  le surveiller; non
qu'elle apportt des ides troites en matire de galanterie, elle
avait l'indulgence des vieilles femmes de l'ancien rgime; mais elle
avait en horreur les moeurs rvolutionnaires. Calyste, qui peut-tre
aurait gagn dans son esprit par des aventures avec des Bretonnes, et
perdu considrablement s'il et donn dans ce qu'elle appelait les
nouveauts. Mademoiselle de Pen-Hol, qui et dterr quelque argent
pour apaiser une fille sduite, aurait cru Calyste un dissipateur en
lui voyant mener un tilbury, en l'entendant parler d'aller  Paris. Si
elle l'avait surpris lisant des revues ou des journaux impies, on ne
sait ce dont elle aurait t capable. Pour elle, les ides nouvelles,
c'tait les assolements de terre renverss, la ruine sous le nom
d'amliorations et de mthodes, enfin les biens hypothqus tt ou
tard par suite d'essais. Pour elle, la sagesse est le vrai moyen de
faire fortune; enfin la belle administration consistait  amasser dans
ses greniers ses bls noirs, ses seigles, ses chanvres;  attendre la
hausse au risque de passer pour accapareuse,  se coucher sur ses sacs
avec obstination. Par un singulier hasard, elle avait souvent rencontr
des marchs heureux qui confirmaient ses principes. Elle passait pour
malicieuse, elle tait nanmoins sans esprit; mais elle avait un ordre
de Hollandais, une prudence de chatte, une persistance de prtre qui
dans un pays si routinier quivalait  la pense la plus profonde.

--Aurons-nous ce soir monsieur du Halga? demanda la vieille fille en
tant ses mitaines de laine tricote aprs l'change des compliments
habituels.

--Oui, mademoiselle, je l'ai vu promenant sa chienne sur le mail,
rpondit le cur.

--Ah! notre mouche sera donc anime ce soir? rpondit-elle. Hier nous
n'tions que quatre.

[Illustration: MADEMOISELLE DE PEN-HOL.

(BATRIX.)]

A ce mot de mouche, le cur se leva pour aller prendre dans le
tiroir d'un des bahuts un petit panier rond en fin osier, des jetons
d'ivoire devenus jaunes comme du tabac turc par un usage de vingt
annes, et un jeu de cartes aussi gras que celui des douaniers de
Saint-Nazaire qui n'en changent que tous les quinze jours. L'abb
revint disposer lui-mme sur la table les jetons ncessaires  chaque
joueur, mit la corbeille  ct de la lampe au milieu de la table avec
un empressement enfantin et les manires d'un homme habitu  faire ce
petit service. Un coup frapp fortement  la manire des militaires
retentit dans les profondeurs silencieuses de ce vieux manoir. Le
petit domestique de mademoiselle de Pen-Hol alla gravement ouvrir
la porte. Bientt le long corps sec et mthodiquement vtu selon le
temps du chevalier du Halga, ancien capitaine de pavillon de l'amiral
Kergarout, se dessina en noir dans la pnombre qui rgnait encore sur
le perron.

--Arrivez, chevalier! cria mademoiselle de Pen-Hol.

--L'autel est dress, dit le cur.

Le chevalier tait un homme de petite sant, qui portait de la
flanelle pour ses rhumatismes, un bonnet de soie noire pour prserver
sa tte du brouillard, un spencer pour garantir son prcieux buste
des vents soudains qui frachissent l'atmosphre de Gurande. Il
allait toujours arm d'un jonc  pomme d'or pour chasser les chiens
qui faisaient intempestivement la cour  sa chienne favorite. Cet
homme, minutieux comme une petite-matresse, se drangeant devant les
moindres obstacles, parlant bas pour mnager un reste de voix, avait
t l'un des plus intrpides et des plus savants hommes de l'ancienne
marine. Il avait t honor de l'estime du bailli de Suffren, de
l'amiti du comte de Portendure. Sa belle conduite comme capitaine
du pavillon de l'amiral de Kergarout tait crite en caractres
visibles sur son visage coutur de blessures. A le voir, personne
n'et reconnu la voix qui dominait la tempte, l'oeil qui planait sur
la mer, le courage indompt du marin breton. Le chevalier ne fumait,
ne jurait pas; il avait la douceur, la tranquillit d'une fille, et
s'occupait de sa chienne Thisb et de ses petits caprices avec la
sollicitude d'une vieille femme. Il donnait ainsi la plus haute ide
de sa galanterie dfunte. Il ne parlait jamais des actes surprenants
qui avaient tonn le comte d'Estaing. Quoiqu'il et une attitude
d'invalide et marcht comme s'il et craint  chaque pas d'craser des
oeufs, qu'il se plaignt de la fracheur de la brise, de l'ardeur du
soleil, de l'humidit du brouillard, il montrait des dents blanches
enchsses dans des gencives rouges qui rassuraient sur sa maladie,
un peu coteuse d'ailleurs, car elle consistait  faire quatre repas
d'une ampleur monastique. Sa charpente, comme celle du baron, tait
osseuse et d'une force indestructible, couverte d'un parchemin coll
sur ses os comme la peau d'un cheval arabe sur les nerfs qui semblent
reluire au soleil. Son teint avait gard une couleur de bistre, due 
ses voyages aux Indes, desquels il n'avait rapport ni une ide ni une
histoire. Il avait migr, il avait perdu sa fortune, puis retrouv la
croix de Saint-Louis et une pension de deux mille francs lgitimement
due  ses services, et paye par la caisse des Invalides de la marine.
La lgre hypocondrie qui lui faisait inventer mille maux imaginaires
s'expliquait facilement par ses souffrances pendant l'migration. Il
avait servi dans la marine russe jusqu'au jour o l'empereur Alexandre
voulut l'employer contre la France; il donna sa dmission et alla
vivre  Odessa, prs du duc de Richelieu avec lequel il revint, et
qui fit liquider la pension due  ce dbris glorieux de l'ancienne
marine bretonne. A la mort de Louis XVIII, poque  laquelle il revint
 Gurande, le chevalier du Halga devint maire de la ville. Le cur,
le chevalier, mademoiselle de Pen-Hol, avaient depuis quinze ans
l'habitude de passer leurs soires  l'htel du Gunic, o venaient
galement quelques personnages nobles de la ville et de la contre.
Chacun devine aisment dans les du Gunic les chefs du petit faubourg
Saint-Germain de l'arrondissement, o ne pntrait aucun des membres de
l'administration envoye par le nouveau gouvernement. Depuis six ans le
cur toussait  l'endroit critique du _Domine, salvum fac regem_. La
politique en tait toujours l dans Gurande.

La mouche est un jeu qui se joue avec cinq cartes et avec une retourne.
La retourne dtermine l'atout. A chaque coup, le joueur est libre d'en
courir les chances ou de s'abstenir. En s'abstenant, il ne perd que
son enjeu, car tant qu'il n'y a pas de _remises_ au panier, chaque
joueur mise une faible somme. En jouant, le joueur est tenu de faire
une leve qui se paye au prorata de la mise. S'il y a cinq sous au
panier, la leve vaut un sou. Le joueur qui ne fait pas de leve est
mis  la mouche: il doit alors tout l'enjeu, qui grossit le panier au
coup suivant. On inscrit les mouches dues; elles se mettent l'une aprs
l'autre au panier par ordre de capital, le plus gros passant avant le
plus faible. Ceux qui renoncent  jouer donnent leurs cartes pendant
le coup, mais ils sont considrs comme nuls. Les cartes du talon
s'changent, comme  l'cart, mais par ordre de primaut. Chacun prend
autant de cartes qu'il en veut, en sorte que le premier en cartes et
le second peuvent absorber le talon  eux deux. La retourne appartient
 celui qui distribue les cartes, qui est alors le dernier, et auquel
appartient la retourne; il a le droit de l'changer contre une des
cartes de son jeu. Une carte terrible emporte toutes les autres, elle
se nomme Mistigris. Mistigris est le valet de trfle. Ce jeu, d'une
excessive simplicit, ne manque pas d'intrt. La cupidit naturelle
 l'homme s'y dveloppe aussi bien que les finesses diplomatiques
et les jeux de physionomie. A l'htel du Gunic, chacun des joueurs
prenait vingt jetons et rpondait de cinq sous, ce qui portait la somme
totale de l'enjeu  cinq liards par coup, somme majeure aux yeux de
ces personnes. En supposant beaucoup de bonheur, on pouvait gagner
cinquante sous, capital que personne  Gurande ne dpensait dans sa
journe. Aussi mademoiselle de Pen-Hol apportait-elle  ce jeu, dont
l'innocence n'est surpasse dans la nomenclature de l'Acadmie que par
celui de la Bataille, une passion gale  celle des chasseurs dans une
grande partie de chasse. Mademoiselle Zphirine, qui tait de moiti
dans le jeu de la baronne, n'attachait pas une importance moindre  la
mouche. Avancer un liard pour risquer d'en avoir cinq, de coup en coup,
constituait pour la vieille thsauriseuse une opration financire
immense,  laquelle elle mettait autant d'action intrieure que le plus
avide spculateur en met pendant la tenue de la Bourse  la hausse et
 la baisse des rentes. Par une convention diplomatique, en date de
septembre 1825, aprs une soire o mademoiselle de Pen-Hol perdit
trente-sept sous, le jeu cessait ds qu'une personne en manifestait
le dsir aprs avoir dissip dix sous. La politesse ne permettait
pas de causer  un joueur le petit chagrin de voir jouer la mouche
sans qu'il y prt part. Mais toutes les passions ont leur jsuitisme.
Le chevalier et le baron, ces deux vieux politiques, avaient trouv
moyen d'luder la charte. Quand tous les joueurs dsiraient vivement
de prolonger une mouvante partie, le hardi chevalier du Halga, l'un
de ces garons prodigues et riches des dpenses qu'ils ne font pas,
offrait toujours dix jetons  mademoiselle de Pen-Hol ou  Zphirine
quand l'une d'elles ou toutes deux avaient perdu leurs cinq sous, 
condition de les lui restituer en cas de gain. Un vieux garon pouvait
se permettre cette galanterie envers des demoiselles. Le baron
offrait aussi dix jetons aux deux vieilles filles, sous prtexte de
continuer la partie. Les deux avares acceptaient toujours, non sans se
faire prier, selon les us et coutumes des filles. Pour s'abandonner
 cette prodigalit, le baron et le chevalier devaient avoir gagn,
sans quoi cette offre et pris le caractre d'une offense. La mouche
tait brillante quand une demoiselle de Kergarout tout court tait
en transit chez sa tante, car l les Kergarout n'avaient jamais pu
se faire nommer Kergarout-Pen-Hol par personne, pas mme par les
domestiques, lesquels avaient  cet gard des ordres formels. La tante
montrait  sa nice la mouche  faire chez les du Gunic, comme un
plaisir insigne. La petite avait ordre d'tre aimable, chose assez
facile quand elle voyait le beau Calyste, de qui raffolaient les quatre
demoiselles de Kergarout. Ces jeunes personnes, leves en pleine
civilisation moderne, tenaient peu  cinq sous et faisaient mouche sur
mouche. Il y avait alors des mouches inscrites dont le total s'levait
quelquefois  cent sous, et qui taient chelonnes depuis deux sous
et demi jusqu' dix sous. C'tait des soires de grandes motions pour
la vieille aveugle. Les leves s'appellent des _mains_  Gurande. La
baronne faisait sur le pied de sa belle-soeur un nombre de pressions
gal au nombre de mains qui, d'aprs son jeu, taient sres. Jouer ou
ne pas jouer, selon les occasions o le panier tait plein, entranait
des discussions intrieures o la cupidit luttait avec la peur. On
se demandait l'un  l'autre: Irez-vous? en manifestant des sentiments
d'envie contre ceux qui avaient assez beau jeu pour tenter le sort, et
des sentiments de dsespoir quand il fallait s'abstenir. Si Charlotte
de Kergarout, gnralement taxe de folie, tait heureuse dans ses
hardiesses, en revenant, sa tante, quand elle n'avait rien gagn, lui
marquait de la froideur et lui faisait quelques leons: elle avait
trop de dcision dans le caractre, une jeune personne ne devait pas
rompre en visire  des gens respectables, elle avait une manire
insolente de prendre le panier ou d'aller au jeu; les moeurs d'une
jeune personne exigeaient un peu plus de rserve et de modestie; on ne
riait pas du malheur des autres, etc. Les plaisanteries ternelles et
qui se disaient mille fois par an, mais toujours nouvelles, roulaient
sur l'attelage  donner au panier quand il tait trop charg. On
parlait d'atteler des boeufs, des lphants, des chevaux, des nes,
des chiens. Aprs vingt ans, personne ne s'apercevait de ces redites.
La proposition excitait toujours le mme sourire. Il en tait de mme
des mots que le chagrin de voir prendre un panier plein dictait  ceux
qui l'avaient engraiss sans en rien prendre. Les cartes se donnaient
avec une lenteur automatique. On causait en poitrinant. Ces dignes et
nobles personnes avaient l'adorable petitesse de se dfier les unes
des autres au jeu. Mademoiselle de Pen-Hol accusait presque toujours
le cur de tricherie quand il prenait un panier.--Il est singulier,
disait alors le cur, que je ne triche jamais quand je suis  la
mouche. Personne ne lchait sa carte sur le tapis sans des calculs
profonds, sans des regards fins et des mots plus ou moins astucieux,
sans des remarques ingnieuses et fines. Les coups taient, pensez-le
bien, entrecoups de narrations sur les vnements arrivs en ville, ou
par les discussions sur les affaires politiques. Souvent les joueurs
restaient un grand quart d'heure, les cartes appuyes en ventail sur
leur estomac, occups  causer. Si, par suite de ces interruptions,
il se trouvait un jeton de moins au panier, tout le monde prtendait
avoir mis son jeton. Presque toujours le chevalier compltait l'enjeu,
accus par tous de penser  ses cloches aux oreilles,  sa tte, 
ses farfadets, et d'oublier sa mise. Quand le chevalier avait remis
un jeton, la vieille Zphirine ou la malicieuse bossue taient prises
de remords: elles imaginaient alors que peut-tre elles n'avaient pas
mis, elles croyaient, elles doutaient; mais enfin le chevalier tait
bien assez riche pour supporter ce petit malheur. Souvent le baron ne
savait plus o il en tait quand on parlait des infortunes de la maison
royale. Quelquefois il arrivait un rsultat toujours surprenant pour
ces personnes, qui toutes comptaient sur le mme gain. Aprs un certain
nombre de parties, chacun avait regagn ses jetons et s'en allait,
l'heure tant trop avance, sans perte ni gain, mais non sans motion.
Dans ces cruelles soires, il s'levait des plaintes sur la mouche: la
mouche n'avait pas t piquante; les joueurs accusaient la mouche comme
les ngres battent la lune dans l'eau quand le temps est contraire. La
soire passait pour avoir t ple. On avait bien travaill pour pas
grand'chose. Quand,  sa premire visite, le vicomte et la vicomtesse
de Kergarout parlrent de whist et de boston comme de jeux plus
intressants que la mouche, et furent encourags  les montrer par la
baronne que la mouche ennuyait excessivement, la socit de l'htel du
Gunic s'y prta, non sans se rcrier sur ces innovations; mais il fut
impossible de faire comprendre ces jeux, qui, les Kergarout partis,
furent traits de casse-ttes, de travaux algbriques, de difficults
inoues. Chacun prfrait sa chre mouche, sa petite et agrable
mouche. La mouche triompha des jeux modernes comme triomphaient partout
les choses anciennes sur les nouvelles en Bretagne.

Pendant que le cur donnait les cartes, la baronne faisait au chevalier
du Halga des questions pareilles  celles de la veille sur sa sant.
Le chevalier tenait  honneur d'avoir des maux nouveaux. Si les
demandes se ressemblaient, le capitaine de pavillon avait un avantage
singulier dans ses rponses. Aujourd'hui les fausses ctes l'avaient
inquit. Chose remarquable, ce digne chevalier ne se plaignait jamais
de ses blessures. Tout ce qui tait srieux, il s'y attendait, il le
connaissait; mais les choses fantastiques, les douleurs de tte, les
chiens qui lui mangeaient l'estomac, les cloches qui bourdonnaient 
ses oreilles, et mille autres farfadets l'inquitaient horriblement; il
se posait comme incurable avec d'autant plus de raison que les mdecins
ne connaissent aucun remde contre les maux qui n'existent pas.

--Hier il me semble que vous aviez des inquitudes dans les jambes, dit
le cur d'un air grave.

--a saute, rpondit le chevalier.

--Des jambes aux fausses ctes? demanda mademoiselle Zphirine.

--a ne s'est pas arrt en chemin? dit mademoiselle de Pen-Hol en
souriant.

Le chevalier s'inclina gravement en faisant un geste ngatif
passablement drle qui et prouv  un observateur que, dans sa
jeunesse, le marin avait t spirituel, aimant, aim. Peut-tre sa vie
fossile  Gurande cachait-elle bien des souvenirs. Quand il tait
stupidement plant sur ses deux jambes de hron au soleil, au mail,
regardant la mer ou les bats de sa chienne, peut-tre revivait-il dans
le paradis terrestre d'un pass fertile en souvenirs.

--Voil le vieux duc de Lenoncourt mort, dit le baron en se rappelant
le passage o sa femme en tait reste de _la Quotidienne_. Allons, le
premier gentilhomme de la chambre du roi n'a pas tard de rejoindre son
matre. J'irai bientt aussi.

--Mon ami, mon ami! lui dit sa femme en frappant doucement sur la main
osseuse et calleuse de son mari.

--Laissez-le dire, ma soeur, dit Zphirine, tant que je serai dessus il
ne sera pas dessous: il est mon cadet.

Un gai sourire erra sur les lvres de la vieille fille. Quand le baron
avait laiss chapper une rflexion de ce genre, les joueurs et les
gens en visite se regardaient avec motion, inquiets de la tristesse
du roi de Gurande. Les personnages venus pour le voir se disaient en
s'en allant:--Monsieur du Gunic tait triste. Avez-vous vu comme il
dort? Et le lendemain tout Gurande causait de cet vnement.--Le baron
du Gunic baisse! Cette phrase ouvrait les conversations dans tous les
mnages.

--Thisb va bien? demanda mademoiselle de Pen-Hol au chevalier ds que
les cartes furent donnes.

--Cette pauvre petite est comme moi, rpondit le chevalier, elle a des
maux de nerfs, elle relve constamment une de ses pattes en courant.
Tenez, comme a!

Pour imiter sa chienne et crisper un de ses bras en le levant, le
chevalier laissa voir son jeu  sa voisine la bossue, qui voulait
savoir s'il avait de l'atout ou le Mistigris. C'tait une premire
finesse  laquelle il succomba.

--Oh! dit la baronne, le bout du nez de monsieur le cur blanchit, il a
Mistigris.

Le plaisir d'avoir Mistigris tait si vif chez le cur, comme chez les
autres joueurs, que le pauvre prtre ne savait pas le cacher. Il est
dans toute figure humaine une place o les secrets mouvements du coeur
se trahissent, et ces personnes habitues  s'observer avaient fini,
aprs quelques annes, par dcouvrir l'endroit faible chez le cur:
quand il avait le Mistigris le bout de son nez blanchissait. On se
gardait bien alors d'aller au jeu.

--Vous avez eu du monde aujourd'hui chez vous? dit le chevalier 
mademoiselle de Pen-Hol.

--Oui, l'un des cousins de mon beau-frre. Il m'a surprise en
m'annonant le mariage de madame la comtesse de Kergarout, une
demoiselle de Fontaine...

--Une fille  _Grand-Jacques_, s'cria le chevalier qui pendant son
sjour  Paris n'avait jamais quitt son amiral.

--La comtesse est son hritire, elle a pous un ancien ambassadeur.
Il m'a racont les plus singulires choses sur notre voisine,
mademoiselle des Touches, mais si singulires que je ne veux pas les
croire. Calyste ne serait pas si assidu chez elle, il a bien assez de
bon sens pour s'apercevoir de pareilles monstruosits.

--Monstruosits?... dit le baron rveill par ce mot.

La baronne et le cur se jetrent un regard d'intelligence. Les cartes
taient donnes, la vieille fille avait Mistigris, elle ne voulut pas
continuer cette conversation, heureuse de cacher sa joie  la faveur de
la stupfaction gnrale cause par son mot.

--A vous de jeter une carte, monsieur le baron, dit-elle en poitrinant.

--Mon neveu n'est pas de ces jeunes gens qui aiment les monstruosits,
dit Zphirine en fourgonnant sa tte.

--Mistigris, s'cria mademoiselle de Pen-Hol qui ne rpondit pas  son
amie.

Le cur, qui paraissait instruit de toute l'affaire de Calyste et de
mademoiselle des Touches, n'entra pas en lice.

--Que fait-elle donc d'extraordinaire, mademoiselle des Touches?
demanda le baron.

--Elle fume, dit mademoiselle de Pen-Hol.

--C'est trs-sain, dit le chevalier.

--Ses terres?... demanda le baron.

--Ses terres, reprit la vieille fille, elle les mange.

--Tout le monde y est all, tout le monde est  la mouche, j'ai le roi,
la dame, le valet d'atout, Mistigris et un roi, dit la baronne. A nous
le panier, ma soeur.

Ce coup, gagn sans qu'on jout, atterra mademoiselle de Pen-Hol, qui
cessa de s'occuper de Calyste et de mademoiselle des Touches. A neuf
heures il ne resta plus dans la salle que la baronne et le cur. Les
quatre vieillards taient alls se coucher. Le chevalier accompagna,
selon son habitude, mademoiselle de Pen-Hol jusqu' sa maison, situe
sur la place de Gurande, en faisant des rflexions sur la finesse du
dernier coup, sur leur plus ou moins de bonheur, ou sur le plaisir
toujours nouveau avec lequel mademoiselle Zphirine engouffrait son
gain dans sa poche, car la vieille aveugle ne rprimait plus sur son
visage l'expression de ses sentiments. La proccupation de madame
du Gunic fit les frais de cette conversation. Le chevalier avait
remarqu les distractions de sa charmante Irlandaise. Sur le pas de sa
porte, quand son petit domestique fut mont, la vieille fille rpondit
confidentiellement, aux suppositions faites par le chevalier du Halga
sur l'air extraordinaire de la baronne, ce mot gros d'intrt:--J'en
sais la cause. Calyste est perdu si nous ne le marions promptement. Il
aime mademoiselle des Touches, une comdienne.

--En ce cas, faites venir Charlotte.

--Ma soeur aura ma lettre demain, dit mademoiselle de Pen-Hol en
saluant le chevalier.

Jugez d'aprs cette soire normale du vacarme que devaient produire
dans les intrieurs de Gurande l'arrive, le sjour, le dpart ou
seulement le passage d'un tranger.

Quand aucun bruit ne retentit plus ni dans la chambre du baron ni
dans celle de sa soeur, madame du Gunic regarda le cur qui jouait
pensivement avec des jetons.

--J'ai devin que vous avez enfin partag mes inquitudes sur Calyste,
lui dit-elle.

--Avez-vous vu l'air pinc qu'avait mademoiselle de Pen-Hol ce soir?
demanda le cur.

--Oui, rpondit la baronne.

--Elle a, je le sais, reprit le cur, les meilleures intentions pour
notre cher Calyste, elle le chrit comme s'il tait son fils; et sa
conduite en Vende aux cts de son pre, les louanges que MADAME a
faites de son dvouement ont augment l'affection que mademoiselle de
Pen-Hol lui porte. Elle assurera par donation entre vifs toute sa
fortune  celle de ses nices que Calyste pousera. Je sais que vous
avez en Irlande un parti beaucoup plus riche pour votre cher Calyste;
mais il vaut mieux avoir deux cordes  son arc. Au cas o votre
famille ne se chargerait pas de l'tablissement de Calyste, la fortune
de mademoiselle de Pen-Hol n'est pas  ddaigner. Vous trouverez
toujours pour ce cher enfant un parti de sept mille livres de rente;
mais vous ne trouverez pas les conomies de quarante ans ni des terres
administres, bties, rpares comme le sont celles de mademoiselle de
Pen-Hol. Cette femme impie, mademoiselle des Touches, est venue gter
bien des choses! On a fini par avoir de ses nouvelles.

--H! bien? dit la mre.

--Oh! une gaupe, une gourgandine, s'cria le cur, une femme de
moeurs quivoques, occupe de thtre, hantant les comdiens et les
comdiennes, mangeant sa fortune avec des folliculaires, des peintres,
des musiciens, la socit du diable, enfin! Elle prend, pour crire
ses livres, un faux nom sous lequel elle est, dit-on, plus connue que
sous celui de Flicit des Touches. Une vraie baladine qui, depuis
sa premire communion, n'est entre dans une glise que pour y voir
des statues ou des tableaux. Elle a dpens sa fortune  dcorer les
Touches de la plus inconvenante faon, pour en faire un paradis de
Mahomet o les houris ne sont pas femmes. Il s'y boit pendant son
sjour plus de vins fins que dans tout Gurande durant une anne. Les
demoiselles Bougniol ont log l'anne dernire des hommes  barbe
de bouc, souponns d'tre des Bleus, qui venaient chez elle et qui
chantaient des chansons impies  faire rougir et pleurer ces vertueuses
filles. Voil la femme qu'adore en ce moment monsieur le chevalier.
Elle voudrait avoir ce soir un de ces infmes livres o les athes
d'aujourd'hui se moquent de tout, le chevalier viendrait seller son
cheval lui-mme et partirait au grand galop le lui chercher  Nantes.
Je ne sais si Calyste en ferait autant pour l'glise. Enfin elle n'est
pas royaliste. Il faudrait aller faire le coup de fusil pour la bonne
cause, si mademoiselle des Touches ou le sieur Camille Maupin, tel est
son nom, je me le rappelle maintenant, voulait garder Calyste prs de
lui, le chevalier laisserait aller son vieux pre tout seul.

--Non, dit la baronne.

--Je ne voudrais pas le mettre  l'preuve, vous pourriez trop en
souffrir, rpondit le cur. Tout Gurande est sens dessus dessous de
la passion du chevalier pour cet tre amphibie qui n'est ni homme ni
femme, qui fume comme un housard, crit comme un journaliste, et dans
ce moment loge chez elle le plus vnneux de tous les crivains, selon
le directeur de la poste, ce juste-milieu qui lit les journaux. Il en
est question  Nantes. Ce matin, ce cousin de Kergarout qui voudrait
faire pouser  Charlotte un homme de soixante mille livres de rentes,
est venu voir mademoiselle de Pen-Hol et lui a tourn l'esprit avec
des narrs sur mademoiselle des Touches qui ont dur sept heures. Voici
dix heures quart moins qui sonnent au clocher, et Calyste ne rentre
pas, il est aux Touches, peut-tre n'en reviendra-t-il qu'au matin.

La baronne coutait le cur, qui substituait le monologue au dialogue
sans s'en apercevoir; il regardait son ouaille sur la figure de
laquelle se lisaient des sentiments inquiets. La baronne rougissait et
tremblait. Quand l'abb Grimont vit rouler des larmes dans les beaux
yeux de cette mre atterre, il fut attendri.

--Je verrai demain mademoiselle de Pen-Hol, rassurez-vous, dit-il
d'une voix consolante. Le mal n'est peut-tre pas aussi grand qu'on
le dit, je saurai la vrit. D'ailleurs mademoiselle Jacqueline a
confiance en moi. Puis Calyste est notre lve et ne se laissera pas
ensorceler par le dmon. Il ne voudra pas troubler la paix dont jouit
sa famille ni dranger les plans que nous formons pour son avenir.
Ainsi, ne pleurez pas, tout n'est pas perdu, madame: une faute n'est
pas le vice.

--Vous ne m'apprenez que des dtails, dit la baronne. N'ai-je pas t
la premire  m'apercevoir du changement de Calyste. Une mre sent bien
vivement la douleur de n'tre plus qu'en second dans le coeur de son
fils, ou le chagrin de ne pas y tre seule. Cette phase de la vie de
l'homme est un des maux de la maternit; mais, tout en m'y attendant,
je ne croyais pas que ce ft sitt. Enfin j'aurais voulu qu'au moins il
mt dans son coeur une noble et belle crature et non une histrionne,
une baladine, une femme de thtre, un auteur habitu  feindre des
sentiments, une mauvaise femme qui le trompera et le rendra malheureux.
Elle a eu des aventures...

--Avec plusieurs hommes, dit l'abb Grimont. Cette impie est pourtant
ne en Bretagne! Elle dshonore son pays. Je ferai dimanche un prne 
son sujet.

--Gardez-vous-en bien, dit la baronne. Les paludiers, les paysans
seraient capables de se porter aux Touches. Calyste est digne de son
nom, il est Breton, il pourrait arriver quelque malheur s'il y tait,
car il la dfendrait comme s'il s'agissait de la sainte Vierge.

--Voici dix heures, je vous souhaite une bonne nuit, dit l'abb Grimont
en allumant l'oribus de son falot dont les vitres taient claires
et le mtal tincelant, ce qui rvlait les soins minutieux de sa
gouvernante pour toutes les choses au logis. Qui m'et dit, madame,
reprit-il, qu'un jeune homme nourri par vous, lev par moi dans les
ides chrtiennes, un fervent catholique, un enfant qui vivait comme un
agneau sans tache, irait se plonger dans un pareil bourbier?

--Est-ce donc bien sr? dit la mre. Mais comment une femme
n'aimerait-elle pas Calyste?

--Il n'en faut pas d'autres preuves que le sjour de cette sorcire aux
Touches. Voil, depuis vingt-quatre ans qu'elle est majeure, le temps
le plus long qu'elle y reste. Ses apparitions, heureusement pour nous,
duraient peu.

--Une femme de quarante ans, dit la baronne. J'ai entendu dire en
Irlande qu'une femme de ce genre est la matresse la plus dangereuse
pour un jeune homme.

--En ceci je suis un ignorant, rpondit le cur. Je mourrai mme dans
mon ignorance.

--Hlas! et moi aussi, dit navement la baronne. Je voudrais maintenant
avoir aim d'amour, pour observer, conseiller, consoler Calyste.

Le cur ne traversa pas seul la petite cour proprette, la baronne
l'accompagna jusqu' la porte en esprant entendre le pas de Calyste
dans Gurande; mais elle n'entendit que le bruit lourd de la prudente
dmarche du cur qui finit par s'affaiblir dans le lointain, et qui
cessa lorsque, dans le silence de la ville, la porte du presbytre
retentit en se fermant. La pauvre mre rentra dsole en apprenant
que la ville tait au fait de ce qu'elle croyait tre seule  savoir.
Elle s'assit, raviva la mche de la lampe en la coupant avec de vieux
ciseaux, et reprit la tapisserie  la main qu'elle faisait en attendant
Calyste. La baronne se flattait ainsi de forcer son fils  revenir
plus tt,  passer moins de temps chez mademoiselle des Touches. Ce
calcul de la jalousie maternelle tait inutile. De jour en jour les
visites de Calyste aux Touches devenaient plus frquentes, et chaque
soir il revenait plus tard; enfin la veille le chevalier n'tait
rentr qu' minuit. La baronne, perdue dans sa mditation maternelle,
tirait ses points avec l'activit des personnes qui pensent en faisant
quelque ouvrage manuel. Qui l'et vue ainsi penche  la lueur de
cette lampe, sous les lambris quatre fois centenaires de cette salle,
aurait admir ce sublime portrait. Fanny avait une telle transparence
de chair qu'on aurait pu lire ses penses sur son front. Tantt pique
des curiosits qui viennent aux femmes pures, elle se demandait quels
secrets diaboliques possdaient ces filles de Baal pour autant charmer
les hommes, et leur faire oublier mre, famille, pays, intrt. Tantt
elle allait jusqu' vouloir rencontrer cette femme, afin de la juger
sainement. Elle mesurait l'tendue des ravages que l'esprit novateur
du sicle, peint comme si dangereux pour les jeunes mes par le cur,
devait faire sur son unique enfant, jusqu'alors aussi candide, aussi
pur qu'une jeune fille innocente, dont la beaut n'et pas t plus
frache que la sienne.

Calyste, ce magnifique rejeton de la plus vieille race bretonne et du
sang irlandais le plus noble, avait t soigneusement lev par sa
mre. Jusqu'au moment o la baronne le remit au cur de Gurande, elle
tait certaine qu'aucun mot impur, qu'aucune ide mauvaise n'avaient
souill les oreilles ni l'entendement de son fils. La mre, aprs
l'avoir nourri de son lait, aprs lui avoir ainsi donn deux fois
son sang, put le prsenter dans une candeur de vierge au pasteur,
qui, par vnration pour cette famille, avait promis de lui donner
une ducation complte et chrtienne. Calyste eut l'enseignement du
sminaire o l'abb Grimont avait fait ses tudes. La baronne lui
apprit l'anglais. On trouva, non sans peine, un matre de mathmatiques
parmi les employs de Saint-Nazaire. Calyste ignorait ncessairement
la littrature moderne, la marche et les progrs actuels des sciences.
Son instruction avait t borne  la gographie et  l'histoire
circonspectes des pensionnats de demoiselles, au latin et au grec des
sminaires,  la littrature des langues mortes et  un choix restreint
d'auteurs franais. Quand,  seize ans, il commena ce que l'abb
Grimont nommait sa philosophie, il n'tait pas moins pur qu'au moment
o Fanny l'avait remis au cur. L'glise fut aussi maternelle que la
mre. Sans tre dvot ni ridicule, l'ador jeune homme tait un fervent
catholique. A ce fils si beau, si candide, la baronne voulait arranger
une vie heureuse obscure. Elle attendait quelque bien, deux ou trois
mille livres sterling d'une vieille tante. Cette somme, jointe  la
fortune actuelle des Gunic, pourrait lui permettre de trouver pour
Calyste une femme qui lui apporterait douze ou quinze mille livres
de revenu. Charlotte de Kergarout, avec la fortune de sa tante,
une riche Irlandaise ou toute autre hritire semblait indiffrente
 la baronne: elle ignorait l'amour, elle voyait comme toutes les
personnes groupes autour d'elle un moyen de fortune dans le mariage.
La passion tait inconnue  ces mes catholiques,  ces vieilles gens
exclusivement occups de leur salut, de Dieu, du roi, de leur fortune.
Personne ne s'tonnera donc de la gravit des penses qui servaient
d'accompagnement aux sentiments blesss dans le coeur de cette mre,
qui vivait autant par les intrts que par la tendresse de son fils.
Si le jeune mnage pouvait couter la sagesse,  la seconde gnration
les du Gunic, en vivant de privations, en conomisant comme on sait
conomiser en province, pouvaient racheter leurs terres et reconqurir
le lustre de la richesse. La baronne souhaitait une longue vieillesse
pour voir poindre l'aurore du bien-tre. Mademoiselle du Gunic avait
compris et adopt ce plan, que menaait alors mademoiselle des Touches.
La baronne entendit sonner minuit avec effroi; elle conut des terreurs
affreuses pendant une heure, car le coup d'une heure retentit encore au
clocher sans que Calyste ft venu.

--Y resterait-il? se dit-elle. Ce serait la premire fois. Pauvre
enfant!

En ce moment le pas de Calyste anima la ruelle. La pauvre mre, dans le
coeur de laquelle la joie succdait  l'inquitude, vola de la salle 
la porte et ouvrit  son fils.

--Oh! s'cria Calyste d'un air chagrin, ma mre chrie, pourquoi
m'attendre? J'ai le passe-partout et un briquet.

--Tu sais bien, mon enfant, qu'il m'est impossible de dormir quand tu
es dehors, dit elle en l'embrassant.

Quand la baronne fut dans la salle, elle regarda son fils pour deviner,
d'aprs l'expression de son visage, les vnements de la soire; mais
il lui causa, comme toujours, cette motion que l'habitude n'affaiblit
pas, que ressentent toutes les mres aimantes  la vue du chef-d'oeuvre
humain qu'elles ont fait et qui leur trouble toujours la vue pour un
moment.

Hormis les yeux noirs pleins d'nergie et de soleil qu'il tenait de son
pre, Calyste avait les beaux cheveux blonds, le nez aquilin, la bouche
adorable, les doigts retrousss, le teint suave, la dlicatesse, la
blancheur de sa mre. Quoiqu'il ressemblt assez  une fille dguise
en homme, il tait d'une force herculenne. Ses nerfs avaient la
souplesse et la vigueur de ressorts en acier, et la singularit de ses
yeux noirs n'tait pas sans charme. Sa barbe n'avait pas encore pouss.
Ce retard annonce, dit-on, une grande longvit. Le chevalier, vtu
d'une redingote courte en velours noir pareil  la robe de sa mre, et
garnie de boutons d'argent, avait un foulard bleu, de jolies gutres
et un pantalon de coutil gristre. Son front de neige semblait porter
les traces d'une grande fatigue, et n'accusait cependant que le poids
de penses tristes. Incapable de souponner les peines qui dvoraient
le coeur de Calyste, la mre attribuait au bonheur cette altration
passagre. Nanmoins Calyste tait beau comme un dieu grec, mais beau
sans fatuit: d'abord il tait habitu  voir sa mre, puis il se
souciait fort peu d'une beaut qu'il savait inutile.

--Ces belles joues si pures, pensa-t-elle, o le sang jeune et riche
rayonne en mille rseaux, sont donc  une autre femme, matresse
galement de ce front de jeune fille. La passion y amnera mille
dsordres et ternira ces beaux yeux, humides comme ceux des enfants!

Cette amre pense serra le coeur de la baronne et troubla son plaisir.
Il doit paratre extraordinaire  ceux qui savent calculer que, dans
une famille de six personnes obliges de vivre avec trois mille livres
de rente le fils et une redingote et la mre une robe de velours; mais
Fanny O'Brien avait des tantes et des parents riches  Londres qui se
rappelaient au souvenir de la Bretonne par des prsents. Plusieurs de
ses soeurs, richement maries, s'intressaient assez vivement  Calyste
pour penser  lui trouver une hritire, en le sachant beau et noble,
autant que Fanny, leur favorite exile, tait belle et noble.

--Vous tes rest plus tard qu'hier aux Touches, mon bien-aim, dit
enfin la mre d'une voix mue.

--Oui, chre mre, rpondit-il sans donner d'explication.

La scheresse de cette rponse attira des nuages sur le front
de la baronne, qui remit l'explication au lendemain. Quand les
mres conoivent les inquitudes que ressentait en ce moment la
baronne, elles tremblent presque devant leurs fils, elles sentent
instinctivement les effets de la grande mancipation de l'amour, elles
comprennent tout ce que ce sentiment va leur emporter; mais elles
ont en mme temps quelque joie de savoir leurs fils heureux: il y a
comme une bataille dans leur coeur. Quoique le rsultat soit leur fils
grandi, devenu suprieur, les vritables mres n'aiment pas cette
tacite abdication, elles aiment mieux leurs enfants petits et protgs.
Peut-tre est-ce l le secret de la prdilection des mres pour leurs
enfants faibles, disgracis ou malheureux.

--Tu es fatigu, cher enfant, couche-toi, dit-elle en retenant ses
larmes.

Une mre qui ne sait pas tout ce que fait son fils croit tout perdu,
quand une mre aime autant et est aussi aime que Fanny. Peut-tre
toute autre mre aurait-elle trembl d'ailleurs autant que madame du
Gunic. La patience de vingt annes pouvait tre rendue inutile. Ce
chef-d'oeuvre humain de l'ducation noble, sage et religieuse, Calyste,
pouvait tre dtruit; le bonheur de sa vie, si bien prpar, pouvait
tre  jamais ruin par une femme.

Le lendemain, Calyste dormit jusqu' midi; car sa mre dfendit de
l'veiller, et Mariotte servit  l'enfant gt son djeuner au lit.
Les rgles inflexibles et quasi conventuelles qui rgissaient les
heures des repas cdaient aux caprices du chevalier. Aussi, quand
on voulait arracher  mademoiselle du Gunic son trousseau de clefs
pour donner en dehors des repas quelque chose qui et ncessit des
explications interminables, n'y avait-il pas d'autre moyen que de
prtexter une fantaisie de Calyste. Vers une heure, le baron, sa
femme et mademoiselle taient runis dans la salle, car ils dnaient
 trois heures. La baronne avait repris la _Quotidienne_ et l'achevait
 son mari, toujours un peu plus veill avant ses repas. Au moment o
madame du Gunic allait terminer sa lecture, elle entendit au second
tage le bruit des pas de son fils, et laissa tomber le journal en
disant:--Calyste va sans doute encore dner aux Touches, il vient de
s'habiller.

--S'il s'amuse, cet enfant, dit la vieille en prenant un sifflet
d'argent dans sa poche et sifflant.

Mariotte passa par la tourelle et dboucha par la porte de
communication que cachait une portire en toffe de soie pareille 
celle des rideaux.

--Plat-il, dit-elle, avez-vous besoin de quelque chose?

--Le chevalier dne aux Touches, supprimez la _lubine_.

--Mais nous n'en savons rien encore, dit l'Irlandaise.

--Vous en paraissez fche, ma soeur; je le devine  votre accent, dit
l'aveugle.

--Monsieur Grimont a fini par apprendre des choses graves sur
mademoiselle des Touches, qui, depuis un an, a bien chang notre cher
Calyste.

--En quoi? demanda le baron.

--Mais il lit toutes sortes de livres.

--Ah! ah! fit le baron, voil donc pourquoi il nglige la chasse et son
cheval.

--Elle a des moeurs rprhensibles et porte un nom d'homme, reprit
madame du Gunic.

--Un nom de guerre, dit le vieillard. Je me nommais l'_Intim_, le
comte de Fontaine _Grand-Jacques_, le marquis de Montauran le _Gars_.
J'tais l'ami de _Ferdinand_, qui ne s'est pas plus soumis que moi.
C'tait le bon temps! on se tirait des coups de fusil, et l'on
s'amusait tout de mme par-ci par-l.

Ce souvenir de guerre qui remplaait l'inquitude paternelle attrista
pour un moment Fanny. La confidence du cur, le manque de confiance
chez son fils l'avaient empche de dormir, elle.

--Quand monsieur le chevalier aimerait mademoiselle des Touches, o
serait le malheur? dit Mariotte. Elle a trente mille cus de rentes, et
elle est belle.

--Que dis-tu donc l, Mariotte? s'cria le vieillard. Un du Gunic
pouser une des Touches! Les des Touches n'taient pas encore nos
cuyers au temps o Duguesclin regardait notre alliance comme un
insigne honneur.

--Une fille qui porte un nom d'homme, Camille Maupin! dit la baronne.

--Les Maupin sont anciens, dit le vieillard, ils sont de Normandie, et
portent _de gueules  trois_... Il s'arrta. Mais elle ne peut pas tre
 la fois des Touches et Maupin.

--Elle se nomme Maupin au thtre.

--Une des Touches ne saurait tre comdienne, dit le vieillard. Si vous
ne m'tiez pas connue, Fanny, je vous croirais folle.

--Elle crit des pices, des livres, dit encore la baronne.

--Des livres? dit le vieillard en regardant sa femme d'un air aussi
surpris que si on lui et parl d'un miracle. J'ai ou dire que
mademoiselle Scudry et madame de Svign avaient crit, ce n'est pas
ce qu'elles ont fait de mieux; mais il a fallu, pour de tels prodiges,
Louis XIV et sa cour.

--Vous dnerez aux Touches, n'est-ce pas, monsieur? dit Mariotte 
Calyste qui se montra.

--Probablement, rpondit le jeune homme.

Mariotte n'tait pas curieuse, elle faisait partie de la famille, elle
sortit sans chercher  entendre la question que madame du Gunic allait
adresser  Calyste.

--Vous allez encore aux Touches, mon Calyste? Elle appuya sur ce mot,
_mon_ Calyste. Et les Touches ne sont pas une honnte et dcente
maison. La matresse mne une folle vie, elle corrompra notre Calyste.
Camille Maupin lui a fait lire bien des volumes, elle a eu bien des
aventures! Et vous saviez tout cela, mchant enfant, et nous n'en avons
rien dit  nos vieux amis!

--Le chevalier est discret, rpondit le pre, une vertu du vieux temps.

--Trop discret, dit la jalouse Irlandaise en voyant la rougeur qui
couvrait le front de son fils.

--Ma chre mre, dit Calyste en se mettant aux genoux de la baronne,
je ne crois pas qu'il soit bien ncessaire de publier mes dfaites.
Mademoiselle des Touches, ou, si vous voulez, Camille Maupin a rejet
mon amour, il y a dix-huit mois,  son dernier sjour ici. Elle s'est
alors doucement moque de moi: elle pourrait tre ma mre, disait-elle;
une femme de quarante ans qui aimait un mineur commettait une espce
d'inceste, elle tait incapable d'une pareille dpravation. Elle
m'a fait enfin mille plaisanteries qui m'ont accabl, car elle a de
l'esprit comme un ange. Aussi, quand elle m'a vu pleurant  chaudes
larmes, m'a-t-elle consol en m'offrant son amiti de la manire
la plus noble. Elle a plus de coeur encore que de talent; elle est
gnreuse autant que vous. Je suis maintenant comme son enfant. Puis,
 son retour, en apprenant qu'elle en aimait un autre, je me suis
rsign. Ne rptez pas les calomnies qui courent sur elle: Camille est
artiste, elle a du gnie, et mne une de ces existences exceptionnelles
que l'on ne saurait juger comme les existences ordinaires.

--Mon enfant, dit la religieuse Fanny, rien ne peut dispenser une
femme de se conduire comme le veut l'glise. Elle manque  ses devoirs
envers Dieu, envers la socit en abjurant les douces religions de
son sexe. Une femme commet dj des pchs en allant au thtre; mais
crire les impits que rptent les acteurs, courir le monde, tantt
avec un ennemi du pape, tantt avec un musicien, ah! vous aurez de la
peine, Calyste,  me persuader que ces actions soient des actes de foi,
d'esprance ou de charit. Sa fortune lui a t donne par Dieu pour
faire le bien,  quoi lui sert la sienne?

Calyste se releva soudain, il regarda sa mre et lui dit:--Ma mre,
Camille est mon amie; je ne saurais entendre parler d'elle ainsi, car
je donnerais ma vie pour elle.

--Ta vie? dit la baronne en regardant son fils d'un air effray, ta vie
est notre vie  tous.

--Mon beau neveu a dit l bien des mots que je ne comprends pas,
s'cria doucement la vieille aveugle en se tournant vers lui.

--O les a-t-il appris? dit la mre, aux Touches.

--Mais, ma mre chrie, elle m'a trouv ignorant comme une carpe.

--Tu savais les choses essentielles en connaissant bien les devoirs
que nous enseigne la religion, rpondit la baronne. Ah! cette femme
dtruira tes nobles et saintes croyances.

La vieille fille se leva, tendit solennellement les mains vers son
frre, qui sommeillait.

--Calyste, dit-elle d'une voix qui partait du coeur, ton pre n'a
jamais ouvert de livres, il parle breton, il a combattu dans le danger
pour le roi et pour Dieu. Les gens instruits avaient fait le mal, et
les gentilshommes savants avaient quitt leur patrie. Apprends si tu
veux!

Elle se rassit et se remit  tricoter avec l'activit que lui prtait
son motion intrieure. Calyste fut frapp de ce discours  la Phocion.

--Enfin, mon ange, j'ai le pressentiment de quelque malheur pour toi
dans cette maison, dit la mre d'une voix altre et en roulant des
larmes.

--Qui fait pleurer Fanny? s'cria le vieillard rveill en sursaut
par le son de voix de sa femme. Il regarda sa soeur, son fils et la
baronne.--Qu'y a-t-il?

--Rien, mon ami, rpondit la baronne.

--Maman, rpondit Calyste  l'oreille de sa mre et  voix basse,
il m'est impossible de m'expliquer en ce moment, mais ce soir nous
causerons. Quand vous saurez tout, vous bnirez mademoiselle des
Touches.

--Les mres n'aiment pas  maudire, rpondit la baronne, et je ne
maudirais pas la femme qui aimerait bien mon Calyste.

Le jeune homme dit adieu  son vieux pre et sortit. Le baron et sa
femme se levrent pour le regarder passer dans la cour, ouvrir la porte
et disparatre. La baronne ne reprit pas le journal, elle tait mue.
Dans cette vie si tranquille, si unie, la courte discussion qui venait
d'avoir lieu quivalait  une querelle chez une autre famille. Quoique
calme, l'inquitude de la mre n'tait d'ailleurs pas dissipe. O
cette amiti, qui pouvait rclamer la vie de Calyste et la mettre en
pril, l'allait-elle mener! Comment la baronne aurait-elle  bnir
mademoiselle des Touches? Ces deux questions taient aussi graves
pour cette me simple que pour des diplomates la rvolution la plus
furieuse. Camille Maupin tait une rvolution dans cet intrieur doux
et calme.

--J'ai bien peur que cette femme ne nous le gte, dit-elle en reprenant
le journal.

--Ma chre Fanny, dit le vieux baron d'un air grillard, vous tes
trop ange pour concevoir ces choses-l. Mademoiselle des Touches est,
dit-ton, noire comme un corbeau, forte comme un Turc, elle a quarante
ans, notre cher Calyste devait s'adresser  elle. Il fera quelques
petits mensonges bien honorables pour cacher son bonheur. Laissez-le
s'amuser  sa premire tromperie d'amour.

--Si c'tait une autre femme...

--Mais, chre Fanny, si cette femme tait une sainte, elle
n'accueillerait pas votre fils. La baronne reprit le journal.--J'irai
la voir, moi, dit le vieillard, je vous en rendrai compte.

Ce mot ne peut avoir de saveur que par souvenir. Aprs la biographie de
Camille Maupin, figurez-vous le vieux baron aux prises avec cette femme
illustre?

La ville de Gurande, qui depuis deux mois voyait Calyste, sa fleur et
son orgueil, allant tous les jours, le soir ou le matin, souvent soir
et matin, aux Touches, pensait que mademoiselle Flicit des Touches
tait passionnment prise de ce bel enfant, et qu'elle pratiquait
sur lui des sortilges. Plus d'une jeune fille et d'une jeune femme
se demandaient quels privilges taient ceux des vieilles femmes pour
exercer sur un ange un empire si absolu. Aussi, quand Calyste traversa
la Grand'Rue pour sortir par la porte du Croisic, plus d'un regard
s'attacha-t-il sur lui.

Il devient maintenant ncessaire d'expliquer les rumeurs qui planaient
sur le personnage que Calyste allait voir. Ces bruits, grossis par
les commrages bretons, envenims par l'ignorance publique, taient
arrivs jusqu'au cur. Le receveur des contributions, le juge de paix,
le chef de la douane de Saint-Nazaire et autres gens lettrs du canton
n'avaient pas rassur l'abb Grimont en lui racontant la vie bizarre de
la femme artiste cache sous le nom de Camille Maupin. Elle ne mangeait
pas encore des petits enfants, elle ne tuait pas des esclaves comme
Cloptre, elle ne faisait pas jeter un homme  la rivire comme on
en accuse faussement l'hrone de la Tour de Nesle; mais pour l'abb
Grimont, cette monstrueuse crature, qui tenait de la sirne et de
l'athe, formait une combinaison immorale de la femme et du philosophe,
et manquait  toutes les lois sociales inventes pour contenir ou
utiliser les infirmits du beau sexe.

De mme que Clara Gazul est le pseudonyme femelle d'un homme d'esprit,
George Sand le pseudonyme masculin d'une femme de gnie, Camille Maupin
fut le masque sous lequel se cacha pendant longtemps une charmante
fille, trs-bien ne, une Bretonne, nomme Flicit des Touches, la
femme qui causait de si vives inquitudes  la baronne du Gunic et
au bon cur de Gurande. Cette famille n'a rien de commun avec les
des Touches de Touraine, auxquels appartient l'ambassadeur du Rgent,
encore plus fameux aujourd'hui par son nom littraire que par ses
talents diplomatiques. Camille Maupin, l'une des quelques femmes
clbres du dix-neuvime sicle, passa long-temps pour un auteur rel
 cause de la virilit de son dbut. Tout le monde connat aujourd'hui
les deux volumes de pices non susceptibles de reprsentation, crites
 la manire de Shakspeare ou de Lopez de Vga, publies en 1822, et
qui firent une sorte de rvolution littraire, quand la grande question
des romantiques et des classiques palpitait dans les journaux, dans
les cercles,  l'Acadmie. Depuis, Camille Maupin a donn plusieurs
pices de thtre et un roman qui n'ont point dmenti le succs obtenu
par sa premire publication, maintenant un peu trop oublie. Expliquer
par quel enchanement de circonstances s'est accomplie l'incarnation
masculine d'une jeune fille, comment Flicit des Touches s'est faite
homme et auteur; pourquoi, plus heureuse que madame de Stal, elle est
reste libre et se trouve ainsi plus excusable de sa clbrit, ne
sera-ce pas satisfaire beaucoup de curiosits et justifier l'une de
ces monstruosits qui s'lvent dans l'humanit comme des monuments,
et dont la gloire est favorise par la raret? car, en vingt sicles,
 peine compte-t-on vingt grandes femmes. Aussi, quoiqu'elle ne soit
ici qu'un personnage secondaire, comme elle eut une grande influence
sur Calyste et qu'elle joue un rle dans l'histoire littraire de notre
poque, personne ne regrettera de s'tre arrt devant cette figure un
peu plus de temps que ne le veut la potique moderne.

Mademoiselle Flicit des Touches s'est trouve orpheline en 1793.
Ses biens chapprent ainsi aux confiscations qu'auraient sans doute
encourues son pre et son frre. Le premier mourut au 10 aot, tu
sur le seuil du palais, parmi les dfenseurs du roi, auprs de qui
l'appelait son grade de major aux gardes de la porte. Son frre, jeune
garde du corps, fut massacr aux Carmes. Mademoiselle des Touches
avait deux ans quand sa mre mourut tue par le chagrin, quelques
jours aprs cette seconde catastrophe. En mourant, madame des Touches
confia sa fille  sa soeur, une religieuse de Chelles. Madame de
Faucombe, la religieuse, emmena prudemment l'orpheline  Faucombe,
terre considrable situe prs de Nantes, appartenant  madame des
Touches, et o la religieuse s'tablit avec trois soeurs de son
couvent. La populace de Nantes vint pendant les derniers jours de la
terreur dmolir le chteau, saisir les religieuses et mademoiselle
des Touches, qui furent jetes en prison, accuses par une rumeur
calomnieuse d'avoir reu des missaires de Pitt et Cobourg. Le 9
thermidor les dlivra. La tante de Flicit mourut de frayeur. Deux des
soeurs quittrent la France, la troisime confia la petite des Touches
 son plus proche parent,  monsieur de Faucombe, son grand-oncle
maternel, qui habitait Nantes, et rejoignit ses compagnes en exil.
Monsieur de Faucombe, vieillard de soixante ans, avait pous une
jeune femme  laquelle il laissait le gouvernement de ses affaires.
Il ne s'occupait plus que d'archologie, une passion ou, pour parler
plus correctement, une de ces manies qui aident les vieillards  se
croire vivants. L'ducation de sa pupille fut entirement livre au
hasard. Peu surveille par une jeune femme adonne aux plaisirs de
l'poque impriale, Flicit s'leva toute seule, en garon. Elle
tenait compagnie  monsieur de Faucombe dans sa bibliothque et y
lisait tout ce qu'il lui plaisait de lire. Elle connut donc la vie en
thorie, et n'eut aucune innocence d'esprit, tout en demeurant vierge.
Son intelligence flotta dans les impurets de la science, et son
coeur resta pur. Son instruction devint surprenante, excite par la
passion de la lecture et servie par une belle mmoire. Aussi fut-elle
 dix-huit ans savante comme devraient l'tre, avant d'crire, les
jeunes auteurs d'aujourd'hui. Ces prodigieuses lectures continrent ses
passions beaucoup mieux que la vie de couvent, o s'enflamment les
imaginations des jeunes filles. Ce cerveau bourr de connaissances
ni digres ni classes dominait ce coeur enfant. Cette dpravation
de l'intelligence, sans action sur la chastet du corps, et tonn
des philosophes ou des observateurs, si quelqu'un  Nantes et pu
souponner la valeur de mademoiselle des Touches. Le rsultat fut en
sens inverse de la cause: Flicit n'avait aucune pente au mal, elle
concevait tout par la pense et s'abstenait du fait; elle enchantait
le vieux Faucombe et l'aidait dans ses travaux; elle crivit trois des
ouvrages du bon gentilhomme, qui les crut de lui, car sa paternit
spirituelle fut aveugle aussi. De si grands travaux, en dsaccord avec
les dveloppements de la jeune fille, eurent leur effet: Flicit tomba
malade, son sang s'tait chauff, la poitrine paraissait menace
d'inflammation. Les mdecins ordonnrent l'exercice du cheval et les
distractions du monde. Mademoiselle des Touches devint une trs-habile
cuyre, et se rtablit en peu de mois. A dix-huit ans elle apparut
dans le monde, o elle produisit une si grande sensation qu' Nantes
personne ne la nommait autrement que la belle demoiselle des Touches;
mais les adorations qu'elle inspira la trouvrent insensible, elle y
tait venue par un de ces sentiments imprissables chez une femme,
quelle que soit sa supriorit. Froisse par sa tante et ses cousines
qui se moqurent de ses travaux et la persiflrent sur son loignement
en la supposant inhabile  plaire, elle avait voulu se montrer coquette
et lgre, femme, en un mot. Flicit s'attendait  un change
quelconque d'ides,  des sductions en harmonie avec l'lvation de
son intelligence, avec l'tendue de ses connaissances; elle prouva
du dgot en entendant les lieux communs de la conversation, les
sottises de la galanterie, et fut surtout choque par l'aristocratie
des militaires, auxquels tout cdait alors. Naturellement, elle avait
nglig les arts d'agrment. En se voyant infrieure  des poupes qui
jouaient du piano et faisaient les agrables en chantant des romances,
elle voulut tre musicienne: elle rentra dans sa profonde retraite
et se mit  tudier avec obstination sous la direction du meilleur
matre de la ville. Elle tait riche, elle fit venir Steibelt pour
se perfectionner, au grand tonnement de la ville. On y parle encore
de cette conduite princire. Le sjour de ce matre lui cota douze
mille francs. Elle est, depuis, devenue musicienne consomme. Plus
tard,  Paris, elle se fit enseigner l'harmonie, le contre-point, et
a compos la musique de deux opras, qui ont eu le plus grand succs,
sans que le public ait jamais t mis dans la confidence. Ces opras
appartiennent ostensiblement  Conti, l'un des artistes les plus
minents de notre poque; mais cette circonstance tient  l'histoire de
son coeur et s'expliquera plus tard. La mdiocrit du monde de province
l'ennuyait si fortement, elle avait dans l'imagination des ides si
grandioses, qu'elle dserta les salons aprs y avoir reparu pour
clipser les femmes par l'clat de sa beaut, jouir de son triomphe
sur les musiciennes, et se faire adorer par les gens d'esprit; mais,
aprs avoir dmontr sa puissance  ses deux cousines et dsespr
deux amants, elle revint  ses livres,  son piano, aux oeuvres de
Beethoven et au vieux Faucombe. En 1812, elle eut vingt et un ans,
l'archologue lui rendit ses comptes de tutelle; ainsi, ds cette
anne, elle prit la direction de sa fortune compose de quinze mille
livres de rente que donnaient les Touches, le bien de son pre; des
douze mille francs que rapportaient alors les terres de Faucombe, mais
dont le revenu s'augmenta d'un tiers au renouvellement des baux; et
d'un capital de trois cent mille francs conomis par son tuteur. De
la vie de province, Flicit ne prit que l'entente de la fortune et
cette pente  la sagesse administrative qui peut-tre y rtablit la
balance entre le mouvement ascensionnel des capitaux vers Paris. Elle
reprit ses trois cent mille francs  la maison o l'archologue les
faisait valoir, et les plaa sur le Grand-Livre au moment des dsastres
de la retraite de Moscou. Elle eut trente mille francs de rentes de
plus. Toutes ses dpenses acquittes, il lui restait cinquante mille
francs par an  placer. A vingt et un ans, une fille de ce vouloir
tait l'gale d'un homme de trente ans. Son esprit avait pris une
norme tendue, et des habitudes de critique lui permettaient de juger
sainement les hommes, les arts, les choses et la politique. Ds ce
moment elle eut l'intention de quitter Nantes, mais le vieux Faucombe
tomba malade de la maladie qui l'emporta. Elle tait comme la femme de
ce vieillard, elle le soigna pendant dix-huit mois avec le dvouement
d'un ange gardien, et lui ferma les yeux au moment o Napolon luttait
avec l'Europe sur le cadavre de la France. Elle remit donc son dpart
pour Paris  la fin de cette lutte. Royaliste, elle courut assister au
retour des Bourbons  Paris. Elle y fut accueillie par les Grandlieu,
avec lesquels elle avait des liens de parent; mais les catastrophes
du Vingt-Mars arrivrent, et tout pour elle fut en suspens. Elle put
voir de prs cette dernire image de l'Empire, admirer la Grande-Arme
qui vint au Champ de Mars, comme  un cirque, saluer son Csar avant
d'aller mourir  Waterloo. L'me grande et noble de Flicit fut
saisie par ce magique spectacle. Les commotions politiques, la ferie
de cette pice de thtre en trois mois que l'histoire a nomme les
Cent-Jours, l'occuprent et la prservrent de toute passion, au milieu
d'un bouleversement qui dispersa la socit royaliste o elle avait
dbut. Les Grandlieu avaient suivi les Bourbons  Gand, laissant
leur htel  mademoiselle des Touches. Flicit, qui ne voulait pas
de position subalterne, acheta, pour cent trente mille francs, un
des plus beaux htels de la rue du Mont-Blanc o elle s'installa
quand les Bourbons revinrent en 1815, et dont le jardin seul vaut
aujourd'hui deux millions. Habitue  se conduire elle-mme, Flicit
se familiarisa de bonne heure avec l'action qui semble exclusivement
dpartie aux hommes. En 1816, elle eut vingt-cinq ans. Elle ignorait
le mariage, elle ne le concevait que par la pense, le jugeait dans
ses causes au lieu de le voir dans ses effets, et n'en apercevait que
les inconvnients. Son esprit suprieur se refusait  l'abdication par
laquelle la femme marie commence la vie; elle sentait vivement le
prix de l'indpendance et n'prouvait que du dgot pour les soins de
la maternit. Il est ncessaire de donner ces dtails pour justifier
les anomalies qui distinguent Camille Maupin. Elle n'a connu ni pre
ni mre, et fut sa matresse ds l'enfance, son tuteur fut un vieil
archologue, le hasard l'a jete dans le domaine de la science et de
l'imagination, dans le monde littraire, au lieu de la maintenir dans
le cercle trac par l'ducation futile donne aux femmes, par les
enseignements maternels sur la toilette, sur la dcence hypocrite, sur
les grces chasseresses du sexe. Aussi, longtemps avant qu'elle devnt
clbre, voyait-on du premier coup d'oeil qu'elle n'avait jamais jou
 la poupe. Vers la fin de l'anne 1817, Flicit des Touches aperut
non pas des fltrissures, mais un commencement de fatigue dans sa
personne. Elle comprit que sa beaut allait s'altrer par le fait de
son clibat obstin, mais elle voulait demeurer belle, car alors elle
tenait  sa beaut. La science lui notifia l'arrt port par la nature
sur ses crations, lesquelles dprissent autant par la mconnaissance
que par l'abus de ses lois. Le visage macr de sa tante lui apparut
et la fit frmir. Place entre le mariage et la passion, elle voulut
rester libre; mais elle ne fut plus indiffrente aux hommages qui
l'entouraient. Elle tait, au moment o cette histoire commence,
presque semblable  elle-mme en 1817. Dix-huit ans avaient pass sur
elle en la respectant. A quarante ans, elle pouvait dire n'en avoir
que vingt-cinq. Aussi la peindre en 1836, est-ce la reprsenter comme
elle tait en 1817. Les femmes qui savent dans quelles conditions
de temprament et de beaut doit tre une femme pour rsister aux
outrages du temps comprendront comment et pourquoi Flicit des Touches
jouissait d'un si grand privilge en tudiant un portrait pour lequel
sont rservs les tons les plus brillants de la palette et la plus
riche bordure.

La Bretagne offre un singulier problme  rsoudre dans la prdominance
de la chevelure brune, des yeux bruns et du teint bruni chez une
contre voisine de l'Angleterre o les conditions atmosphriques
sont si peu diffrentes. Ce problme tient-il  la grande question
des races,  des influences physiques inobserves? Les savants
rechercheront peut-tre un jour la cause de cette singularit qui
cesse dans la province voisine, en Normandie. Jusqu' la solution,
ce fait bizarre est sous nos yeux: les blondes sont assez rares parmi
les Bretonnes qui presque toutes ont les yeux vifs des mridionaux;
mais, au lieu d'offrir la taille leve et les lignes serpentines de
l'Italie ou de l'Espagne, elles sont gnralement petites, ramasses,
bien prises, fermes, hormis les exceptions de la classe leve, qui se
croise par ses alliances aristocratiques. Mademoiselle des Touches, en
vraie Bretonne de race, est d'une taille ordinaire; elle n'a pas cinq
pieds, mais on les lui donne. Cette erreur provient du caractre de
sa figure, qui la grandit. Elle a ce teint olivtre au jour et blanc
aux lumires, qui distingue les belles Italiennes: vous diriez de
l'ivoire anim. Le jour glisse sur cette peau comme sur un corps poli,
il y brille; une motion violente est ncessaire pour que de faibles
rougeurs s'y infusent au milieu des joues, mais elles disparaissent
aussitt. Cette particularit prte  son visage une impassibilit de
sauvage. Ce visage, plus long qu'ovale, ressemble  celui de quelque
belle Isis des bas-reliefs gintiques. Vous diriez la puret des ttes
de sphinx, polies par le feu des dserts, caresses par la flamme du
soleil gyptien. Ainsi la couleur du teint est en harmonie avec la
correction de cette tte. Les cheveux noirs et abondants descendent en
nattes le long du col comme la coiffe  double bandelette raye des
statues de Memphis, et continuent admirablement la svrit gnrale de
la forme. Le front est plein, large, renfl aux tempes, illumin par
des mplats o s'arrte la lumire, coup, comme celui de la Diane
chasseresse: un front puissant et volontaire, silencieux et calme.
L'arc des sourcils, trac vigoureusement, s'tend sur deux yeux dont la
flamme scintille par moments comme celle d'une toile fixe. Le blanc de
l'oeil n'est ni bleutre, ni sem de fils rouges, ni d'un blanc pur; il
a la consistance de la corne, mais il est d'un ton chaud. La prunelle
est borde d'un cercle orange. C'est du bronze entour d'or, mais de
l'or vivant, du bronze anim. Celle prunelle a de la profondeur. Elle
n'est pas double, comme dans certains yeux, par une espce de tain qui
renvoie la lumire et les fait ressembler aux yeux des tigres ou des
chats; elle n'a pas cette inflexibilit terrible qui cause un frisson
aux gens sensibles; mais cette profondeur a son infini, de mme que
l'clat des yeux  miroir a son absolu. Le regard de l'observateur peut
se perdre dans cette me qui se concentre et se retire avec autant
de rapidit qu'elle jaillit de ces yeux velouts. Dans un moment de
passion, l'oeil de Camille Maupin est sublime: l'or de son regard
allume le blanc jaune, et tout flambe; mais au repos, il est terne, la
torpeur de la mditation lui prte souvent l'apparence de la niaiserie;
quand la lumire de l'me y manque, les lignes du visage s'attristent
galement. Les cils sont courts, mais fournis et noirs comme des queues
d'hermine. Les paupires sont brunes et semes de fibrilles rouges
qui leur donnent  la fois de la grce et de la force, deux qualits
difficiles  runir chez la femme. Le tour des yeux n'a pas la moindre
fltrissure ni la moindre ride. L encore, vous retrouverez le granit
de la statue gyptienne adouci par le temps. Seulement, la saillie des
pommettes, quoique douce, est plus accuse que chez les autres femmes
et complte l'ensemble de force exprim par la figure. Le nez, mince
et droit, est coup de narines obliques assez passionnment dilates
pour laisser voir le rose lumineux de leur dlicate doublure. Ce nez
continue bien le front auquel il s'unit par une ligne dlicieuse, il
est parfaitement blanc  sa naissance comme au bout, et ce bout est
dou d'une sorte de mobilit qui fait merveille dans les moments o
Camille s'indigne, se courrouce, se rvolte. L surtout, comme l'a
remarqu Talma, se peint la colre ou l'ironie des grandes mes.
L'immobilit des narines accuse une sorte de scheresse. Jamais le nez
d'un avare n'a vacill: il est contract comme la bouche; tout est clos
dans son visage comme chez lui. La bouche arque  ses coins est d'un
rouge vif, le sang y abonde, il y fournit ce minium vivant et penseur
qui donne tant de sductions  cette bouche et peut rassurer l'amant
que la gravit majestueuse du visage effraierait. La lvre suprieure
est mince, le sillon qui l'unit au nez y descend assez bas comme dans
un arc, ce qui donne un accent particulier  son ddain. Camille a
peu de chose  faire pour exprimer sa colre. Cette jolie lvre est
borde par la forte marge rouge de la lvre infrieure, admirable de
bont, pleine d'amour, et que Phidias semble avoir pose comme le bord
d'une grenade ouverte, dont elle a la couleur. Le menton se relve
fermement; il est un peu gras, mais il exprime la rsolution et termine
bien ce profil royal sinon divin. Il est ncessaire de dire que le
dessous du nez est lgrement estomp par un duvet plein de grce. La
nature aurait fait une faute si elle n'avait jet l cette suave fume.
L'oreille a des enroulements dlicats, signe de bien des dlicatesses
caches. Le buste est large. Le corsage est mince et suffisamment orn.
Les hanches ont peu de saillie, mais elles sont gracieuses. La chute
des reins est magnifique, et rappelle plus le Bacchus que la Vnus
Callipyge. L se voit la nuance qui spare de leur sexe presque toutes
les femmes clbres; elles ont l comme une vague similitude avec
l'homme, elles n'ont ni la souplesse, ni l'abandon des femmes que la
nature a destines  la maternit; leur dmarche ne se brise pas par
un mouvement doux. Cette observation est comme bilatrale, elle a sa
contre-partie chez les hommes dont les hanches sont presque semblables
 celles des femmes quand ils sont fins, astucieux, faux et lches.
Au lieu de se creuser  la nuque, le col de Camille forme un contour
renfl qui lie les paules  la tte sans sinuosit, le caractre le
plus vident de la force. Ce col prsente par moments des plis d'une
magnificence athltique. L'attache des bras, d'un superbe contour,
semble appartenir  une femme colossale. Les bras sont vigoureusement
models, termins par un poignet d'une dlicatesse anglaise, par des
mains mignonnes et pleines de fossettes, grasses, enjolives d'ongles
roses taills en amandes et ctels sur les bords, et d'un blanc qui
annonce que le corps si rebondi, si ferme, si bien pris est d'un tout
autre ton que le visage. L'attitude ferme et froide de cette tte est
corrige par la mobilit des lvres, par leur changeante expression,
par le mouvement artiste des narines. Mais, malgr ces promesses
irritantes et assez caches aux profanes, le calme de cette physionomie
a je ne sais quoi de provoquant. Cette figure, plus mlancolique, plus
srieuse que gracieuse, est frappe par la tristesse d'une mditation
constante. Aussi mademoiselle des Touches coute-t-elle plus qu'elle
ne parle. Elle effraie par son silence et par ce regard profond d'une
profonde fixit. Personne, parmi les gens vraiment instruits, n'a pu la
voir sans penser  la vraie Cloptre,  cette petite brune qui faillit
changer la face du monde; mais chez Camille, l'animal est si complet,
si bien ramass, d'une nature si lonine, qu'un homme quelque peu Turc
regrette l'assemblage d'un si grand esprit dans un pareil corps, et
le voudrait tout femme. Chacun tremble de rencontrer les corruptions
tranges d'une me diabolique. La froideur de l'analyse, le positif
de l'ide n'clairent-ils pas les passions chez elle? Cette fille ne
juge-t-elle pas au lieu de sentir? ou, phnomne encore plus terrible,
ne sent-elle pas et ne juge-t-elle pas  la fois? pouvant tout par
son cerveau, doit-elle s'arrter l o s'arrtent les autres femmes?
Cette force intellectuelle laisse-t-elle le coeur faible? A-t-elle de
la grce? Descend-elle aux riens touchants par lesquels les femmes
occupent, amusent, intressent un homme aim? Ne brise-t-elle pas
un sentiment quand il ne rpond pas  l'infini qu'elle embrasse et
contemple? Qui peut combler les deux prcipices de ses yeux? On a peur
de trouver en elle je ne sais quoi de vierge, d'indompt. La femme
forte ne doit tre qu'un symbole, elle effraie  voir en ralit.
Camille Maupin est un peu, mais vivante, cette Isis de Schiller, cache
au fond du temple, et aux pieds de laquelle les prtres trouvaient
expirant les hardis lutteurs qui l'avaient consulte. Les aventures
tenues pour vraies par le monde et que Camille ne dsavoue point,
confirment les questions suggres par son aspect. Mais peut-tre
aime-t-elle cette calomnie? La nature de sa beaut n'a pas t sans
influence sur sa renomme: elle l'a servie, de mme que sa fortune et
sa position l'ont maintenue au milieu du monde. Quand un statuaire
voudra faire une admirable statue de la Bretagne, il peut copier
mademoiselle des Touches. Ce temprament sanguin, bilieux, est le seul
qui puisse repousser l'action du temps. La pulpe incessamment nourrie
de cette peau comme vernisse est la seule arme que la nature ait
donne aux femmes pour rsister aux rides, prvenues d'ailleurs chez
Camille par l'impassibilit de la figure.

En 1817, cette charmante fille ouvrit sa maison aux artistes, aux
auteurs en renom, aux savants, aux publicistes vers lesquels ses
instincts la portaient. Elle eut un salon semblable  celui du baron
Grard, o l'aristocratie se mlait aux gens illustres, o vinrent
les femmes. La parent de mademoiselle des Touches et sa fortune,
augmente de la succession de sa tante religieuse, la protgrent
dans l'entreprise, si difficile  Paris, de se crer une socit.
Son indpendance fut une raison de son succs. Beaucoup de mres
ambitieuses conurent l'espoir de lui faire pouser leurs fils dont
la fortune tait en dsaccord avec la beaut de leurs cussons.
Quelques pairs de France, allchs par quatre-vingt mille livres de
rentes, sduits par cette maison magnifiquement monte, y amenrent
leurs parentes les plus revches et les plus difficiles. Le monde
diplomatique, qui recherche les amusements de l'esprit, y vint et s'y
plut. Mademoiselle des Touches, entoure de tant d'intrts, put donc
tudier les diffrentes comdies que la passion, l'avarice, l'ambition
font jouer  tous les hommes, mme les plus levs. Elle vit de bonne
heure le monde comme il est, et fut assez heureuse pour ne pas prouver
promptement cet amour entier qui hrite de l'esprit, des facults
de la femme et l'empche alors de juger sainement. Ordinairement la
femme sent, jouit et juge successivement; de l trois ges distincts,
dont le dernier concide avec la triste poque de la vieillesse.
Pour mademoiselle des Touches, l'ordre fut renvers. Sa jeunesse fut
enveloppe des neiges de la science et des froideurs de la rflexion.
Cette transposition explique encore la bizarrerie de son existence
et la nature de son talent. Elle observait les hommes  l'ge o les
femmes ne peuvent en voir qu'un, elle mprisait ce qu'elles admirent,
elle surprenait des mensonges dans les flatteries qu'elles acceptent
comme des vrits, elle riait de ce qui les rend graves. Ce contre-sens
dura longtemps, mais il eut une fin terrible: elle devait trouver
en elle, jeune et frais, le premier amour, au moment o les femmes
sont sommes par la nature de renoncer  l'amour. Sa premire liaison
fut si secrte que personne ne la connut. Flicit, comme toutes les
femmes livres au bon sens du coeur, fut porte  conclure de la beaut
du corps  celle de l'me, elle fut prise d'une figure, et connut
toute la sottise d'un homme  bonnes fortunes qui ne vit qu'une femme
en elle. Elle fut quelque temps  se remettre de son dgot et de
ce mariage insens. Sa douleur, un homme la devina, la consola sans
arrire-pense, ou du moins sut cacher ses projets. Flicit crut avoir
trouv la noblesse de coeur et l'esprit qui manquaient au dandy. Cet
homme possde un des esprits les plus originaux de ce temps. Lui-mme
crivait sous un pseudonyme, et ses premiers crits annoncrent un
adorateur de l'Italie. Flicit devait voyager sous peine de perptuer
la seule ignorance qui lui restt. Cet homme sceptique et moqueur
emmena Flicit pour connatre la patrie des arts. Ce clbre inconnu
peut passer pour le matre et le crateur de Camille Maupin. Il mit en
ordre les immenses connaissances de Flicit, les augmenta par l'tude
des chefs-d'oeuvre qui meublent l'Italie, lui donna ce ton ingnieux
et fin, pigrammatique et profond qui est le caractre de son talent
 lui, toujours un peu bizarre dans la forme, mais que Camille Maupin
modifia par la dlicatesse de sentiment et le tour ingnieux naturels
aux femmes; il lui inculqua le got des oeuvres de la littrature
anglaise et allemande, et lui fit apprendre ces deux langues en
voyage. A Rome, en 1820, mademoiselle des Touches fut quitte pour
une Italienne. Sans ce malheur, peut-tre n'et-elle jamais t
clbre. Napolon a surnomm l'infortune la sage-femme du gnie. Cet
vnement inspira pour toujours  mademoiselle des Touches ce mpris
de l'humanit qui la rend si forte. Flicit mourut et Camille naquit.
Elle revint  Paris avec Conti, le grand musicien, pour lequel elle
fit deux livrets d'opra; mais elle n'avait plus d'illusions, et
devint  l'insu du monde une sorte de Don Juan femelle sans dettes
ni conqutes. Encourage par le succs, elle publia ses deux volumes
de pices de thtre qui, du premier coup, placrent Camille Maupin
parmi les illustres anonymes. Elle raconta sa passion trompe dans
un petit roman admirable, un des chefs-d'oeuvre de l'poque. Ce
livre, d'un dangereux exemple, fut mis  ct d'_Adolphe_, horrible
lamentation dont la contre-partie se trouvait dans l'oeuvre de Camille.
La dlicatesse de sa mtamorphose littraire est encore incomprise.
Quelques esprits fins y voient seuls cette gnrosit qui livre un
homme  la critique, et sauve la femme de la gloire en lui permettant
de demeurer obscure. Malgr son dsir, sa clbrit s'augmenta chaque
jour, autant par l'influence de son salon que par ses reparties, par
la justesse de ses jugements, par la solidit de ses connaissances.
Elle faisait autorit, ses mots taient redits, elle ne put se dmettre
des fonctions dont elle tait investie par la socit parisienne.
Elle devint une exception admise. Le monde plia sous le talent et
devant la fortune de cette fille trange; il reconnut, sanctionna son
indpendance, les femmes admirrent son esprit et les hommes sa beaut.
Sa conduite fut d'ailleurs soumise  toutes les convenances sociales.
Ses amitis parurent purement platoniques. Elle n'eut d'ailleurs rien
de la femme auteur. Mademoiselle des Touches est charmante comme une
femme du monde,  propos faible, oisive, coquette, occupe de toilette,
enchante des niaiseries qui sduisent les femmes et les potes. Elle
comprit trs bien qu'aprs madame de Stal il n'y avait plus de place
dans ce sicle pour une Sapho, et que Ninon ne saurait exister dans
Paris sans grands seigneurs ni cour voluptueuse. Elle est la Ninon de
l'intelligence, elle adore l'art et les artistes, elle va du pote au
musicien, du statuaire au prosateur. Elle est d'une noblesse, d'une
gnrosit qui arrive  la duperie, tant elle est pleine de piti
pour le malheur, pleine de ddain pour les gens heureux. Elle vit
depuis 1830 dans un cercle choisi, avec des amis prouvs qui s'aiment
tendrement et s'estiment. Aussi loin du fracas de madame de Stal que
des luttes politiques, elle se moque trs bien de Camille Maupin, ce
cadet de George Sand qu'elle appelle son frre Can, car cette gloire
rcente a fait oublier la sienne. Mademoiselle des Touches admire son
heureuse rivale avec un anglique laisser-aller, sans prouver de
jalousie ni garder d'arrire-pense.

Jusqu'au moment o commence cette histoire, elle eut l'existence
la plus heureuse que puisse imaginer une femme assez forte pour se
protger elle-mme. De 1817  1834, elle tait venue cinq ou six fois
aux Touches. Son premier voyage eut lieu, aprs sa premire dception,
en 1818. Sa maison des Touches tait inhabitable; elle renvoya son
homme d'affaires  Gurande et en prit le logement aux Touches. Elle
n'avait alors aucun soupon de sa gloire  venir, elle tait triste,
elle ne vit personne, elle voulait en quelque sorte se contempler
elle-mme aprs ce grand dsastre. Elle crivit  Paris ses intentions
 l'une de ses amies, relativement au mobilier ncessaire pour arranger
les Touches. Le mobilier descendit par un bateau jusqu' Nantes, fut
apport par un petit btiment au Croisic, et de l transport, non
sans difficult,  travers les sables jusqu'aux Touches. Elle fit
venir des ouvriers de Paris, et se casa aux Touches, dont l'ensemble
lui plut extraordinairement. Elle voulut pouvoir mditer l sur les
vnements de la vie, comme dans une chartreuse prive. Au commencement
de l'hiver, elle repartit pour Paris. La petite ville de Gurande
fut alors souleve par une curiosit diabolique: il n'y tait bruit
que du luxe asiatique de mademoiselle des Touches. Le notaire, son
homme d'affaires, donna des permissions pour aller voir les Touches.
On y vint du bourg de Batz, du Croisic, de Savenay. Cette curiosit
rapporta, en deux ans, une somme norme  la famille du concierge et
du jardinier, dix-sept francs. Mademoiselle ne revint aux Touches
que deux ans aprs,  son retour d'Italie, et y vint par le Croisic.
On fut quelque temps sans la savoir  Gurande, o elle tait avec
Conti le compositeur. Les apparitions qu'elle y fit successivement
excitrent peu la curiosit de la petite ville de Gurande. Son
rgisseur et tout au plus le notaire taient dans le secret de la
gloire de Camille Maupin. En ce moment, cependant, la contagion des
ides nouvelles avait fait quelques progrs dans Gurande, plusieurs
personnes y connaissaient la double existence de mademoiselle des
Touches. Le directeur de la poste recevait des lettres adresses 
Camille Maupin, aux Touches. Enfin, le voile se dchira. Dans un pays
essentiellement catholique, arrir, plein de prjugs, la vie trange
de cette fille illustre devait causer les rumeurs qui avaient effray
l'abb Grimont, et ne pouvait jamais tre comprise; aussi parut-elle
monstrueuse  tous les esprits. Flicit n'tait pas seule aux Touches,
elle y avait un hte. Cet hte tait Claude Vignon, crivain ddaigneux
et superbe, qui, tout en ne faisant que de la critique, a trouv
moyen de donner au public et  la littrature l'ide d'une certaine
supriorit. Flicit, qui depuis sept ans avait reu cet crivain
comme cent autres auteurs, journalistes, artistes et gens du monde, qui
connaissait son caractre sans ressort, sa paresse, sa profonde misre,
son incurie et son dgot de toutes choses, paraissait vouloir en faire
son mari par la manire dont elle s'y prenait avec lui. Sa conduite,
incomprhensible pour ses amis, elle l'expliquait par l'ambition, par
l'effroi que lui causait la vieillesse; elle voulait confier le reste
de sa vie  un homme suprieur pour qui sa fortune serait un marchepied
et qui lui continuerait son importance dans le monde potique. Elle
avait donc emport Claude Vignon de Paris aux Touches comme un aigle
emporte dans ses serres un chevreau, pour l'tudier et pour prendre
quelque parti violent; mais elle abusait  la fois Calyste et Claude:
elle ne songeait point au mariage, elle tait dans les plus violentes
convulsions qui puissent agiter une me aussi forte que la sienne, en
se trouvant la dupe de son esprit, en voyant la vie claire trop tard
par le soleil de l'amour, brillant comme il brille dans les coeurs 
vingt ans. Voici maintenant la chartreuse de Camille.

A quelques cents pas de Gurande, le sol de la Bretagne cesse, et les
marais salants, les dunes commencent. On descend dans le dsert des
sables que la mer a laisss comme une marge entre elle et la terre,
par un chemin ravin qui n'a jamais vu de voitures. Ce dsert contient
des sables infertiles, les mares de forme ingale bordes de crtes
boueuses o se cultive le sel, et le petit bras de mer qui spare du
continent l'le du Croisic. Quoique gographiquement le Croisic soit
une presqu'le, comme elle ne se rattache  la Bretagne que par les
grves qui la lient au bourg de Batz, sables arides et mouvants qui
ne sauraient se franchir facilement, elle peut passer pour une le. A
l'endroit o le chemin du Croisic  Gurande s'embranche sur la route
de la terre ferme, se trouve une maison de campagne entoure d'un grand
jardin remarquable par des pins tortueux et tourments, les uns en
parasol, les autres pauvres de branchages, montrant tous leurs troncs
rougetres aux places o l'corce est dtache. Ces arbres, victimes
des ouragans, venus malgr vent et mare, pour eux le mot est juste,
prparent l'me au spectacle triste et bizarre des marais salants et
des dunes qui ressemblent  une mer fige. La maison, assez bien btie
en pierres schisteuses et en mortier maintenus par des chanes en
granit, est sans aucune architecture, elle offre  l'oeil une muraille
sche, rgulirement perce par les baies des fentres. Les fentres
sont  grandes vitres au premier tage, et au rez-de-chausse en petits
carreaux. Au-dessus du premier sont des greniers qui s'tendent sous
un norme toit lev, pointu,  deux pignons, et qui a deux grandes
lucarnes sur chaque face. Sous le triangle de chaque pignon, une
croise ouvre son oeil de cyclope  l'ouest sur la mer,  l'est sur
Gurande. Une faade de la maison regarde le chemin de Gurande et
l'autre le dsert au bout duquel s'lve le Croisic. Par del cette
petite ville, s'tend la pleine mer. Un ruisseau s'chappe par une
ouverture de la muraille du parc, que longe le chemin du Croisic, le
traverse et va se perdre dans les sables ou dans le petit lac d'eau
sale cercl par les dunes, par les marais, et produit par l'irruption
du bras de mer. Une route de quelques toises, pratique dans cette
brche du terrain, conduit du chemin  cette maison. On y entre par
une grande porte. La cour est entoure de btiments ruraux assez
modestes qui sont une curie, une remise, une maison de jardinier
prs de laquelle est une basse-cour avec ses dpendances, plus 
l'usage du concierge que du matre. Les tons gristres de cette maison
s'harmonient admirablement avec le paysage qu'elle domine. Son parc
est l'oasis de ce dsert  l'entre duquel le voyageur trouve une
hutte en boue o veillent les douaniers. Cette maison sans terres, ou
dont les terres sont situes sur le territoire de Gurande, a dans les
marais un revenu de dix mille livres de rentes et le reste en mtairies
dissmines en terre ferme. Tel est le fief des Touches, auquel la
rvolution a retir ses revenus fodaux. Aujourd'hui les Touches sont
un bien; mais les _paludiers_ continuent  dire _le chteau_: ils
diraient _le seigneur_ si le fief n'tait tomb en quenouille. Quand
Flicit voulut restaurer les Touches, elle se garda bien, en grande
artiste, de rien changer  cet extrieur dsol qui donne un air
de prison  ce btiment solitaire. Seulement la porte d'entre fut
enjolive de deux colonnes en briques soutenant une galerie dessous
laquelle peut passer une voiture. La cour fut plante.

La distribution du rez-de-chausse est celle de la plupart des maisons
de campagne construites il y a cent ans. videmment cette maison avait
t btie sur les ruines de quelque petit castel perch l comme un
anneau qui rattachait le Croisic et le bourg de Batz  Gurande, et
qui seigneurisait les marais. Un pristyle avait t mnag au bas de
l'escalier. D'abord une grande antichambre planchie, dans laquelle
Flicit mit un billard; puis un immense salon  six croises dont
deux, perces au bas du mur de pignon, forment des portes, descendent
au jardin par une dizaine de marches et correspondent dans l'ordonnance
du salon aux portes qui mnent l'une au billard et l'autre  la salle
 manger. La cuisine, situe  l'autre bout, communique  la salle 
manger par une office. L'escalier spare le billard de la cuisine,
laquelle avait une porte sur le pristyle, que mademoiselle des Touches
fit aussitt condamner en en ouvrant une autre sur la cour. La hauteur
d'tage, la grandeur des pices ont permis  Camille de dployer une
noble simplicit dans ce rez-de-chausse. Elle s'est bien garde d'y
mettre des choses prcieuses. Le salon, entirement peint en gris,
est meubl d'un vieux meuble en acajou et en soie verte, des rideaux
de calicot blanc avec une bordure verte aux fentres, deux consoles,
une table ronde; au milieu, un tapis  grands carreaux; sur la vaste
chemine  glace norme, une pendule qui reprsentait le char du
soleil, entre deux candlabres de style imprial. Le billard a des
rideaux de calicot gris avec des bordures vertes et deux divans.
Le meuble de la salle  manger se compose de quatre grands buffets
d'acajou, d'une table, de douze chaises d'acajou garnies en toffes de
crin, et de magnifiques gravures d'Audran encadres dans des cadres en
acajou. Au milieu du plafond descend une lanterne lgante comme il
y en avait dans les escaliers des grands htels et o il tient deux
lampes. Tous les plafonds,  solives saillantes, ont t peints en
couleur de bois. Le vieil escalier, qui est en bois  gros balustres,
a, depuis le haut jusqu'en bas, un tapis vert.

Le premier tage avait deux appartements spars par l'escalier. Elle
a pris pour elle celui qui a vue sur les marais, sur la mer, sur
les dunes, et l'a distribu en un petit salon, une grande chambre 
coucher, deux cabinets, l'un pour la toilette, l'autre pour le travail.
Dans l'autre partie de la maison, elle a trouv de quoi faire deux
logements ayant chacun une antichambre et un cabinet. Les domestiques
ont leurs chambres dans les combles. Les deux appartements  donner
n'ont eu d'abord que le strict ncessaire. Le luxe artistique qu'elle
avait demand  Paris fut rserv pour son appartement. Elle voulut
avoir dans cette sombre et mlancolique habitation, devant ce sombre et
mlancolique paysage, les crations les plus fantasques de l'art. Son
petit salon est tendu de belles tapisseries des Gobelins, encadres des
plus merveilleux cadres sculpts. Aux fentres se drapent les toffes
les plus lourdes du vieux temps, un magnifique brocart  doubles
reflets, or et rouge, jaune et vert, qui foisonne en plis vigoureux,
orn de franges royales, de glands dignes des plus splendides dais de
l'glise. Ce salon est rempli par un bahut que lui trouva son homme
d'affaires et qui vaut aujourd'hui sept ou huit mille francs, par une
table en bne sculpt, par un secrtaire aux mille tiroirs, incrust
d'arabesques en ivoire, et venu de Venise, enfin par les plus beaux
meubles gothiques. Il s'y trouve des tableaux, des statuettes, tout ce
qu'un peintre de ses amis put choisir de mieux chez les marchands de
curiosits, qui en 1818, ne se doutaient pas du prix qu'acquerraient
plus tard ces trsors. Elle a mis sur ses tables de beaux vases du
Japon aux dessins fantasques. Le tapis est un tapis de Perse entr
par les dunes en contrebande. Sa chambre est dans le got du sicle
de Louis XV et d'une parfaite exactitude. C'est bien le lit de bois
sculpt, peint en blanc,  dossiers cintrs, surmonts d'Amours se
jetant des fleurs, rembourrs, garnis de soie broche, avec le ciel
orn de quatre bouquets de plumes: la tenture en vraie perse, agence
avec des ganses de soie, des cordes et des noeuds; la garniture de
chemine en rocaille; la pendule d'or moulu, entre deux grands vases du
premier bleu de Svres, monts en cuivre dor; la glace encadre dans
le mme got; la toilette Pompadour avec ses dentelles et sa glace;
puis ces meubles si contourns, ces duchesses, cette chaise longue, ce
petit canap sec, la chauffeuse  dossier matelass, le paravent de
laque, les rideaux de soie pareille  celle du meuble, doubls de satin
rose et draps par des cordes  puits; le tapis de la Savonnerie; enfin
toutes les choses lgantes, riches, somptueuses, dlicates, au milieu
desquelles les jolies femmes du dix-huitime sicle faisaient l'amour.
Le cabinet, entirement moderne, oppose aux galanteries du sicle de
Louis XV un charmant mobilier d'acajou: sa bibliothque est pleine,
il ressemble  un boudoir, il a un divan. Les charmantes futilits de
la femme l'encombrent, y occupent le regard d'oeuvres modernes: des
livres  secret, des botes  mouchoirs et  gants, des abat-jour en
lithophanies, des statuettes, des chinoiseries, des critoires, un ou
deux albums, des presse-papiers, enfin les innombrables colifichets 
la mode. Les curieux y voient avec une surprise inquite des pistolets,
un narghil, une cravache, un hamac, une pipe, un fusil de chasse,
une blouse, du tabac, un sac de soldat, bizarre assemblage qui peint
Flicit.

Toute grande me, en venant l, sera saisie par les beauts spciales
du paysage qui dploie ses savanes aprs le parc, dernire vgtation
du continent. Ces tristes carrs d'eau saumtre, diviss par les petits
chemins blancs sur lesquels se promne le paludier, vtu tout en blanc,
pour ratisser, recueillir le sel et le mettre en _mulons_; cet espace
que les exhalaisons salines dfendent aux oiseaux de traverser, en
touffant aussi tous les efforts de la botanique; ces sables o l'oeil
n'est consol que par une petite herbe dure, persistante,  fleurs
roses, et par l'oeillet des Chartreux; ce lac d'eau marine, le sable
des dunes et la vue du Croisic, miniature de ville arrte comme Venise
en pleine mer; enfin, l'immense ocan qui borde les rescifs en granit
de ses franges cumeuses pour faire encore mieux ressortir leurs formes
bizarres, ce spectacle lve la pense tout en l'attristant, effet
que produit  la longue le sublime, qui donne le regret de choses
inconnues, entrevues par l'me  des hauteurs dsesprantes. Aussi ces
sauvages harmonies ne conviennent-elles qu'aux grands esprits et aux
grandes douleurs. Ce dsert plein d'accidents, o parfois les rayons du
soleil rflchis par les eaux, par les sables, blanchissent le bourg de
Batz, et ruissellent sur les toits du Croisic, en rpandant un clat
impitoyable, occupait alors Camille des jours entiers. Elle se tournait
rarement vers les dlicieuses vues fraches, vers les bosquets et les
haies fleuries qui enveloppent Gurande, comme une marie, de fleurs,
de rubans, de voiles et de festons. Elle souffrait alors d'horribles
douleurs inconnues.

Ds que Calyste vit poindre les girouettes des deux pignons au-dessus
des ajoncs du grand chemin et les ttes tortues des pins, il trouva
l'air plus lger. Gurande lui semblait une prison, sa vie tait aux
Touches. Qui ne comprendrait les attraits qui s'y trouvaient pour un
jeune homme candide? L'amour pareil  celui de Chrubin, qui l'avait
fait tomber aux pieds d'une personne qui devint une grande chose pour
lui avant d'tre une femme, devait survivre aux inexplicables refus
de Flicit. Ce sentiment, qui est plus le besoin d'aimer que l'amour,
n'avait pas chapp sans doute  la terrible analyse de Camille Maupin,
et de l peut-tre venait son refus, noblesse incomprise par Calyste.
Puis l brillaient d'autant plus les merveilles de la civilisation
moderne qu'elles contrastaient avec tout Gurande, o la pauvret des
du Gunic tait une splendeur. L se dployrent aux regards ravis de
ce jeune ignorant, qui ne connaissait que les gents de la Bretagne et
les bruyres de la Vende, les richesses parisiennes d'un monde nouveau;
de mme qu'il y entendit un langage inconnu, sonore. Calyste couta les
accents potiques de la plus belle musique, la surprenante musique du
dix-neuvime sicle chez laquelle la mlodie et l'harmonie luttent 
puissance gale, o le chant et l'instrumentation sont arrivs  des
perfections inoues. Il y vit les oeuvres de la plus prodigue peinture,
celle de l'cole franaise, aujourd'hui hritire de l'Italie, de
l'Espagne et des Flandres, o le talent est devenu si commun que tous
les yeux, tous les coeurs fatigus de talent appellent  grands cris
le gnie. Il y lut ces oeuvres d'imagination, ces tonnantes crations
de la littrature moderne qui produisirent tout leur effet sur un
coeur neuf. Enfin notre grand dix-neuvime sicle lui apparut avec
ses magnificences collectives, sa critique, ses efforts de rnovation
en tout genre, ses tentatives immenses et presque toutes  la mesure
du gant qui bera dans ses drapeaux l'enfance de ce sicle, et lui
chanta des hymnes accompagns par la terrible basse du canon. Initi
par Flicit  toutes ces grandeurs, qui peut-tre chappent aux
regards de ceux qui les mettent en scne et qui en sont les ouvriers,
Calyste satisfaisait aux Touches le got du merveilleux si puissant 
son ge, et cette nave admiration, le premier amour de l'adolescence,
qui s'irrite tant de la critique. Il est si naturel que la flamme
monte! Il couta cette jolie moquerie parisienne, cette lgante satire
qui lui rvlrent l'esprit franais et rveillrent en lui mille
ides endormies par la douce torpeur de sa vie en famille. Pour lui,
mademoiselle des Touches tait la mre de son intelligence, une mre
qu'il pouvait aimer sans crime. Elle tait si bonne pour lui: une femme
est toujours adorable pour un homme  qui elle inspire de l'amour,
encore qu'elle ne paraisse pas le partager. En ce moment Flicit
lui donnait des leons de musique. Pour lui ces grands appartements
du rez-de-chausse encore tendus par les habiles dispositions des
prairies et des massifs du parc, cette cage d'escalier meuble des
chefs-d'oeuvre de la patience italienne, de bois sculpts, de mosaques
vnitiennes et florentines, de bas-reliefs en ivoire, en marbre, de
curiosits commandes par les fes du moyen ge; cet appartement
intime, si coquet, si voluptueusement artiste, taient vivifis,
anims par une lumire, un esprit, un air surnaturels, tranges,
indfinissables. Le monde moderne avec ses posies s'opposait vivement
au monde morne et patriarcal de Gurande en mettant deux systmes en
prsence. D'un ct les mille effets de l'art, de l'autre l'unit de
la sauvage Bretagne. Personne alors ne demandera pourquoi le pauvre
enfant, ennuy comme sa mre des finesses de la mouche, tressaillait
toujours en entrant dans cette maison, en y sonnant, en en traversant
la cour. Il est  remarquer que ces pressentiments n'agitent plus les
hommes faits, rompus aux inconvnients de la vie, que rien ne surprend
plus, et qui s'attendent  tout. En ouvrant la porte, Calyste entendit
les sons du piano, il crut que Camille Maupin tait au salon; mais,
lorsqu'il entra au billard, la musique n'arriva plus  son oreille.
Camille jouait sans doute sur le petit piano droit qui lui venait
d'Angleterre rapport par Conti et plac dans son salon d'en haut. En
montant l'escalier o l'pais tapis touffait entirement le bruit des
pas, Calyste alla de plus en plus lentement. Il reconnut quelque chose
d'extraordinaire dans cette musique. Flicit jouait pour elle seule,
elle s'entretenait avec elle-mme. Au lieu d'entrer, le jeune homme
s'assit sur un banc gothique garni de velours vert qui se trouvait le
long du palier sous une fentre artistement encadre de bois sculpts
colors en brou de noix et vernis. Rien de plus mystrieusement
mlancolique que l'improvisation de Camille: vous eussiez dit d'une
me criant quelque _De profundis_  Dieu du fond de la tombe. Le jeune
amant y reconnut la prire de l'amour au dsespoir, la tendresse de la
plainte soumise, les gmissements d'une affliction contenue. Camille
avait tendu, vari, modifi l'introduction  la cavatine de _Grce
pour toi, grce pour moi_, qui est presque tout le quatrime acte de
_Robert-le-Diable_. Elle chanta tout  coup ce morceau d'une manire
dchirante et s'interrompit. Calyste entra et vit la raison de cette
interruption. La pauvre Camille Maupin! la belle Flicit lui montra
sans coquetterie un visage baign de larmes, prit son mouchoir, les
essuya, et lui dit simplement:--Bonjour. Elle tait ravissante dans
sa toilette du matin. Elle avait sur la tte une de ces rsilles
en velours rouge alors  la mode et de laquelle s'chappaient ses
luisantes grappes de cheveux noirs. Une redingote trs courte lui
formait une tunique grecque moderne qui laissait voir un pantalon de
batiste  manchettes brodes et les plus jolies pantoufles turques,
rouge et or.

--Qu'avez-vous? lui dit Calyste.

--Il n'est pas revenu, rpondit-elle en se tenant debout  la croise
et regardant les sables, le bras de mer et les marais.

Cette rponse expliquait sa toilette. Camille paraissait attendre
Claude Vignon, elle tait inquite comme une femme qui fait des frais
inutiles. Un homme de trente ans aurait vu cela, Calyste ne vit que la
douleur de Camille.

--Vous tes inquite? lui demanda-t-il.

--Oui, rpondit-elle avec une mlancolie que cet enfant ne pouvait
analyser.

Calyste sortit vivement.

--H! bien, o allez-vous?

--Le chercher, rpondit-il.

--Cher enfant, dit-elle en le prenant par la main, le retenant
auprs d'elle et lui jetant un de ces regards mouills qui sont pour
les jeunes mes la plus belle des rcompenses. tes-vous fou? O
voulez-vous le trouver sur cette cte?

--Je le trouverai.

--Votre mre aurait des angoisses mortelles. D'ailleurs restez. Allons,
je le veux, dit-elle en le faisant asseoir sur le divan. Ne vous
attendrissez pas sur moi. Les larmes que vous voyez sont de ces larmes
qui nous plaisent. Il est en nous une facult que n'ont point les
hommes, celle de nous abandonner  notre nature nerveuse en poussant
les sentiments  l'extrme. En nous figurant certaines situations et
nous y laissant aller, nous arrivons ainsi aux pleurs, et quelquefois
 des tats graves,  des dsordres. Nos fantaisies  nous ne sont pas
des jeux de l'esprit, mais du coeur. Vous tes venu fort  propos, la
solitude ne me vaut rien. Je ne suis pas la dupe du dsir qu'il a eu
de visiter sans moi le Croisic et ses roches, le bourg de Batz et ses
sables, les marais salants. Je savais qu'il y mettrait plusieurs jours
au lieu d'un. Il a voulu nous laisser seuls; il est jaloux, ou plutt
il joue la jalousie. Vous tes jeune, vous tes beau.

--Que ne me le disiez-vous! Faut-il ne plus venir? demanda Calyste en
retenant mal une larme qui roula sur sa joue et qui toucha vivement
Flicit.

--Vous tes un ange! s'cria-t-elle. Puis elle chanta gaiement le
_Restez_ de Mathilde dans _Guillaume Tell_, pour ter toute gravit
 cette magnifique rponse de la princesse  son sujet.--Il a voulu,
reprit-elle, me faire croire ainsi  plus d'amour qu'il n'en a pour
moi. Il sait tout le bien que je lui veux, dit-elle en regardant
Calyste avec attention; mais il est humili peut-tre de se trouver
infrieur  moi en ceci. Peut-tre aussi lui est-il venu des soupons
sur vous et veut-il nous surprendre. Mais, quand il ne serait coupable
que d'aller chercher les plaisirs de cette sauvage promenade sans moi,
de ne m'avoir pas associe  ses courses, aux ides que lui inspireront
ces spectacles, et de me donner de mortelles inquitudes, n'est-ce pas
assez? Je ne suis pas plus aime par ce grand cerveau que je ne l'ai
t par le musicien, par l'homme d'esprit, par le militaire. Sterne
a raison: les noms signifient quelque chose, et le mien est la plus
sauvage raillerie. Je mourrai sans trouver chez un homme l'amour que
j'ai dans le coeur, la posie que j'ai dans l'me.

Elle demeura les bras pendants, la tte appuye sur son coussin, les
yeux stupides de rflexion, fixs sur une rosace de son tapis. Les
douleurs des esprits suprieurs ont je ne sais quoi de grandiose et
d'imposant, elles rvlent d'immenses tendues d'me que la pense
du spectateur tend encore. Ces mes partagent les privilges de la
royaut dont les affections tiennent  un peuple et qui frappent alors
tout un monde.

--Pourquoi m'avez-vous..., dit Calyste qui ne put achever.

La belle main de Camille Maupin s'tait pose brlante sur la sienne et
l'avait loquemment interrompu.

--La nature a chang pour moi ses lois en m'accordant encore cinq  six
ans de jeunesse. Je vous ai repouss par gosme. Tt ou tard l'ge
nous aurait spars. J'ai treize ans de plus que lui, c'est dj bien
assez.

--Vous serez encore belle  soixante ans! s'cria hroquement Calyste.

--Dieu vous entende! rpondit-elle en souriant. D'ailleurs, cher
enfant, je veux l'aimer. Malgr son insensibilit, son manque
d'imagination, sa lche insouciance et l'envie qui le dvore, je crois
qu'il y a des grandeurs sous ces haillons, j'espre galvaniser ce
coeur, le sauver de lui-mme, me l'attacher. Hlas! j'ai l'esprit
clairvoyant et le coeur aveugle.

Elle fut pouvantable de clart sur elle-mme. Elle souffrait et
analysait sa souffrance, comme Cuvier, Dupuytren expliquaient  leurs
amis la marche fatale de leur maladie et le progrs que faisait en eux
la mort. Camille Maupin se connaissait en passion aussi bien que ces
deux savants se connaissaient en anatomie.

--Je suis venue ici pour le bien juger, il s'ennuie dj. Paris lui
manque, je le lui ai dit: il a la nostalgie de la critique, il n'a
ni auteur  plumer, ni systme  creuser, ni pote  dsesprer, et
n'ose se livrer ici  quelque dbauche au sein de laquelle il pourrait
dposer le fardeau de sa pense. Hlas! mon amour n'est pas assez vrai,
peut-tre, pour lui dtendre le cerveau. Je ne l'enivre pas, enfin!
Grisez-vous ce soir avec lui, je me dirai malade et resterai dans ma
chambre, je saurai si je ne me trompe point.

Calyste devint rouge comme une cerise, rouge du menton au front, et ses
oreilles se bordrent de feu.

--Mon Dieu! s'cria-t-elle, et moi qui dprave sans y songer ton
innocence de jeune fille! Pardonne-moi, Calyste. Quand tu aimeras, tu
sauras qu'on est capable de mettre le feu  la Seine pour donner le
moindre plaisir  l'_objet aim_, comme disent les tireuses de cartes.
Elle fit une pause. Il y a des natures superbes et consquentes qui
s'crient  un certain ge:--Si je recommenais la vie, je ferais de
mme! Moi qui ne me crois pas faible, je m'crie:--Je serais une femme
comme votre mre, Calyste. Avoir un Calyste, quel bonheur! Euss-je
pris pour mari le plus sot des hommes, j'aurais t femme humble et
soumise. Et cependant je n'ai pas commis de fautes envers la socit,
je n'ai fait de tort qu' moi-mme. Hlas! cher enfant, la femme ne
peut pas plus aller seule dans la socit que dans ce qu'on appelle
l'tat primitif. Les affections qui ne sont pas en harmonie avec les
lois sociales ou naturelles, les affections qui ne sont pas obliges
enfin, nous fuient. Souffrir pour souffrir, autant tre utile. Que
m'importent les enfants de mes cousines Faucombe qui ne sont plus
Faucombe, que je n'ai pas vues depuis vingt ans, et qui d'ailleurs ont
pous des ngociants! Vous tes un fils qui ne m'avez pas cot les
ennuis de la maternit, je vous laisserai ma fortune, et vous serez
heureux, au moins de ce ct-l, par moi, cher trsor de beaut, de
grce, que rien ne doit altrer ni fltrir.

Aprs ces paroles dites d'un son de voix profond, elle droula ses
belles paupires pour ne pas laisser lire dans ses yeux.

--Vous n'avez rien voulu de moi, dit Calyste, je rendrais votre fortune
 vos hritiers.

--Enfant! dit Camille d'un son de voix profond en laissant rouler des
larmes sur ses joues. Rien ne me sauvera-t-il donc de moi-mme?

--Vous avez une histoire  me dire et une lettre  me..., dit le
gnreux enfant pour faire diversion  ce chagrin; mais il n'acheva
pas, elle lui coupa la parole.

--Vous avez raison, il faut tre honnte fille avant tout. Il tait
trop tard hier, mais il parat que nous aurons bien du temps  nous
aujourd'hui, dit-elle d'un ton  la fois plaisant et amer. Pour
acquitter ma promesse, je vais me mettre de manire  plonger sur le
chemin qui mne  la falaise.

Calyste lui disposa dans cette direction un grand fauteuil gothique et
ouvrit la croise  vitraux. Camille Maupin, qui partageait le got
oriental de l'illustre crivain de son sexe, alla prendre un magnifique
narghil persan que lui avait donn un ambassadeur; elle chargea la
chemine de patchouli, nettoya le _bochettino_, parfuma le tuyau de
plume qu'elle y adaptait, et dont elle ne se servait jamais qu'une
fois, mit le feu aux feuilles jaunes, plaa le vase  long col maill
bleu et or de ce bel instrument de plaisir  quelques pas d'elle, et
sonna pour demander du th.

--Si vous voulez des cigarettes?... Ah! j'oublie toujours que vous ne
fumez pas. Une puret comme la vtre est si rare! Il me semble que pour
caresser le duvet satin de vos joues il faut la main d'une ve sortie
des mains de Dieu.

Calyste rougit et se posa sur un tabouret, il ne vit pas la profonde
motion qui fit rougir Camille.

--La personne de qui j'ai reu cette lettre hier, et qui sera peut-tre
demain ici, est la marquise de Rochegude, la belle-soeur de madame
d'Ajuda-Pinto, dit Flicit. Aprs avoir mari sa fille ane  un
grand seigneur portugais tabli pour toujours en France, le vieux
Rochegude, dont la maison n'est pas aussi vieille que la vtre, voulut
apparenter son fils  la haute noblesse, afin de pouvoir lui faire
avoir la pairie qu'il n'avait pu obtenir pour lui-mme. La comtesse de
Montcornet lui signala dans le dpartement de l'Orne une mademoiselle
Batrix-Maximilienne-Rose de Casteran, fille cadette du marquis de
Casteran, qui voulait marier ses deux filles sans dot, afin de rserver
toute sa fortune au comte de Casteran, son fils. Les Casteran sont, 
ce qu'il parat, de la cte d'Adam. Batrix, ne, leve au chteau de
Casteran, avait alors, le mariage s'est fait en 1828, une vingtaine
d'annes. Elle tait remarquable par ce que vous autres provinciaux
nommez originalit, et qui n'est simplement que de la supriorit dans
les ides, de l'exaltation, un sentiment pour le beau, un certain
entranement pour les oeuvres de l'art. Croyez-en une pauvre femme
qui s'est laisse aller  ces pentes, il n'y a rien de plus dangereux
pour une femme; en les suivant on arrive o vous me voyez, et o est
arrive la marquise...  des abmes. Les hommes ont seuls le bton
avec lequel on se soutient le long de ces prcipices, une force qui
nous manque et qui fait de nous des monstres quand nous la possdons.
Sa vieille grand'mre, la douairire de Casteran, lui vit avec plaisir
pouser un homme auquel elle devait tre suprieure en noblesse et en
ides. Les Rochegude firent trs bien les choses, Batrix n'eut qu'
se louer d'eux; de mme que les Rochegude durent tre satisfaits des
Casteran, qui, lis aux Gordon, aux d'Esgrignon, aux Troisville, aux
Navarreins, obtinrent la pairie pour leur gendre dans cette dernire
grande fourne de pairs que fit Charles X, et dont l'annulation a t
prononce par la rvolution de juillet. Le vieux Rochegude mort, son
fils a eu toute sa fortune. Rochegude est assez sot; nanmoins il a
commenc par avoir un fils; et comme il a trs fort assassin sa femme
de lui-mme, elle en a eu bientt assez. Les premiers jours du mariage
sont un cueil pour les petits esprits comme pour les grands amours.
En sa qualit de sot, Rochegude a pris l'ignorance de sa femme pour
de la froideur, il a class Batrix parmi les femmes lymphatiques et
froides: elle est blonde, et il est parti de l pour rester dans la
plus entire scurit, pour vivre en garon et pour compter sur la
prtendue froideur de la marquise, sur sa fiert, sur son orgueil, sur
une manire de vivre grandiose qui entoure de mille barrires une femme
 Paris. Vous saurez ce que je veux dire quand vous visiterez cette
ville. Ceux qui comptaient profiter de son insouciante tranquillit
lui disaient: Vous tes bien heureux: vous avez une femme froide,
qui n'aura que des passions de tte; elle est contente de briller,
ses fantaisies sont purement artistiques; sa jalousie, ses dsirs
seront satisfaits si elle se fait un salon o elle runira tous les
beaux-esprits; elle fera des dbauches de musique, des orgies de
littrature. Et le mari de gober ces plaisanteries par lesquelles
 Paris on mystifie les niais. Cependant Rochegude n'est pas un sot
ordinaire: il a de la vanit, de l'orgueil autant qu'un homme d'esprit,
avec cette diffrence que les gens d'esprit se frottent de modestie
et se font chats, ils vous caressent pour tre caresss; tandis que
Rochegude a un bon gros amour-propre rouge et frais qui s'admire en
public et sourit toujours. Sa vanit se vautre  l'curie et se nourrit
 grand bruit au rtelier en tirant son fourrage. Il a de ces dfauts
qui ne sont connus que des gens  mme de les juger dans l'intimit,
qui ne frappent que dans l'ombre et le mystre de la vie prive,
tandis que dans le monde, et pour le monde, un homme parat charmant,
Rochegude devait tre insupportable ds qu'il se croirait menac dans
ses foyers, car il a cette jalousie louche et mesquine, brutale quand
elle est surprise, lche pendant six mois, meurtrire le septime. Il
croyait tromper sa femme et il la redoutait, deux causes de tyrannie,
le jour o il s'apercevrait que la marquise lui faisait la charit de
paratre indiffrente  ses infidlits. Je vous analyse ce caractre
afin d'expliquer la conduite de Batrix. La marquise a eu pour moi
la plus vive admiration, mais de l'admiration  la jalousie il n'y
a qu'un pas. J'ai l'un des salons les plus remarquables de Paris,
elle dsirait s'en faire un, et tchait de me prendre mon monde. Je
ne sais pas garder ceux qui veulent me quitter. Elle a eu les gens
superficiels qui sont amis de tout le monde par oisivet, dont le but
est de sortir d'un salon ds qu'ils y sont entrs; mais elle n'a pas eu
le temps de fonder une socit. Dans ce temps-l je l'ai crue dvore
du dsir d'une clbrit quelconque. Nanmoins elle a de la grandeur
d'me, une fiert royale, des ides, une facilit merveilleuse 
concevoir et  comprendre tout; elle parlera mtaphysique et musique,
thologie et peinture. Vous la verrez femme ce que nous l'avons vue
jeune marie; mais il y a chez elle un peu d'affectation: elle a
trop l'air de savoir les choses difficiles, le chinois ou l'hbreu,
de se douter des hiroglyphes ou de pouvoir expliquer les papyrus
qui enveloppent les momies. Batrix est une de ces blondes auprs
desquelles la blonde ve paratrait une ngresse. Elle est mince et
droite comme un cierge et blanche comme une hostie; elle a une figure
longue et pointue, un teint assez journalier, aujourd'hui couleur
percale, demain bis et tach sous la peau de mille points, comme si
le sang avait charri de la poussire pendant la nuit; son front est
magnifique, mais un peu trop audacieux; ses prunelles sont vert de
mer ple et nagent dans le blanc sous des sourcils faibles, sous des
paupires paresseuses. Elle a souvent les yeux cerns. Son nez, qui
dcrit un quart de cercle, est pinc des narines et plein de finesse,
mais impertinent. Elle a la bouche autrichienne, la lvre suprieure
est plus forte que l'infrieure qui tombe d'une faon ddaigneuse.
Ses joues ples ne se colorent que par une motion trs vive. Son
menton est assez gras; le mien n'est pas mince, et peut-tre ai-je
tort de vous dire que les femmes  menton gras sont exigeantes en
amour. Elle a une des plus belles tailles que j'aie vues, un dos d'une
tincelante blancheur, autrefois trs plat et qui maintenant s'est
dit-on dvelopp, rembourr; mais le corsage n'a pas t aussi heureux
que les paules, les bras sont rests maigres. Elle a d'ailleurs une
tournure et des manires dgages qui rachtent ce qu'elle peut avoir
de dfectueux, et mettent admirablement en relief ses beauts. La
nature lui a donn cet air de princesse qui ne s'acquiert point, qui
lui sied et rvle soudain la femme noble, en harmonie d'ailleurs avec
des hanches grles, mais du plus dlicieux contour, avec le plus joli
pied du monde, avec cette abondante chevelure d'ange que le pinceau
de Girodet a tant cultive, et qui ressemble  des flots de lumire.
Sans tre irrprochablement belle ni jolie, elle produit, quand elle le
veut, des impressions ineffaables. Elle n'a qu' se mettre en velours
cerise, avec des bouillons de dentelles,  se coiffer de roses rouges,
elle est divine. Si, par un artifice quelconque, elle pouvait porter le
costume du temps o les femmes avaient des corsets pointus  chelles
de rubans s'lanant minces et frles de l'ampleur toffe des jupes
en brocart  plis soutenus et puissants, o elles s'entouraient de
fraises godronnes, cachaient leurs bras dans des manches  crevs, 
sabots de dentelles d'o la main sortait comme le pistil d'un calice,
et qu'elles rejetaient les mille boucles de leur chevelure au del d'un
chignon ficel de pierreries, Batrix lutterait avantageusement avec
les beauts idales que vous voyez vtues ainsi.

Flicit montrait  Calyste une belle copie du tableau de Miris, o
se voit une femme en satin blanc, debout, tenant un papier et chantant
avec un seigneur brabanon pendant qu'un ngre verse dans un verre 
patte du vieux vin d'Espagne, et qu'une vieille femme de charge arrange
des biscuits.

--Les blondes, reprit-elle, ont sur nous autres femmes brunes
l'avantage d'une prcieuse diversit: il y a cent manires d'tre
blonde, et il n'y en a qu'une d'tre brune. Les blondes sont plus
femmes que nous, nous ressemblons trop aux hommes, nous autres brunes
franaises. Eh! bien, dit-elle, n'allez-vous pas tomber amoureux de
Batrix sur le portrait que je vous en fais, absolument comme je ne
sais quel prince des _Mille et un Jours_? Tu arriverais encore trop
tard, mon pauvre enfant. Mais, console-toi: l c'est au premier venu
les os!

Ces paroles furent dites avec intention. L'admiration peinte sur le
visage du jeune homme tait plus excite par la peinture que par
le peintre dont le _faire_ manquait son but. En parlant, Flicit
dployait les ressources de son loquente physionomie.

--Malgr son tat de blonde, continua-t-elle, Batrix n'a pas la
finesse de sa couleur; elle a de la svrit dans les lignes, elle est
lgante et dure; elle a la figure d'un dessin sec, et l'on dirait
que dans son me il y a des ardeurs mridionales. C'est un ange qui
flambe et se dessche. Enfin ses yeux ont soif. Ce qu'elle a de mieux
est la face; de profil, sa figure a l'air d'avoir t prise entre
deux portes. Vous verrez si je me suis trompe. Voici ce qui nous a
rendues amies intimes. Pendant trois ans, de 1828  1831, Batrix,
en jouissant des dernires ftes de la Restauration, en voyageant 
travers les salons, en allant  la cour, en ornant les bals costums
de l'lyse-Bourbon, jugeait les hommes, les choses, les vnements
et la vie de toute la hauteur de sa pense. Elle eut l'esprit occup.
Ce premier moment d'tourdissement caus par le monde empcha son
coeur de se rveiller, et il fut encore engourdi par les premires
malices du mariage: l'enfant, les couches, et ce trafic de maternit
que je n'aime point. Je ne suis point femme de ce ct-l. Les
enfants me sont insupportables, ils donnent mille chagrins et des
inquitudes constantes. Aussi trouv-je qu'un des grands bnfices de
la socit moderne, et dont nous avons t prives par cet hypocrite
de Jean-Jacques, tait de nous laisser libres d'tre ou de ne pas tre
mres. Si je ne suis pas seule  penser ainsi, je suis seule  le dire.
Batrix alla de 1830  1831 passer la tourmente  la terre de son mari
et s'y ennuya comme un saint dans sa stalle au paradis. A son retour 
Paris, la marquise jugea peut-tre avec justesse que la rvolution,
en apparence purement politique aux yeux de certaines gens, allait
tre une rvolution morale. Le monde auquel elle appartenait n'ayant
pu se reconstituer pendant le triomphe inespr des quinze annes de
la Restauration, s'en irait en miettes sous les coups de blier mis
en oeuvre par la bourgeoisie. Cette grande parole de monsieur Lain:
Les rois s'en vont! elle l'avait entendue. Cette opinion, je le
crois, n'a pas t sans influence sur sa conduite. Elle prit une part
intellectuelle aux nouvelles doctrines qui pullulrent durant trois
ans, aprs Juillet, comme des moucherons au soleil, et qui ravagrent
plusieurs ttes femelles; mais comme tous les nobles, en trouvant ces
nouveauts superbes, elle voulait sauver la noblesse. Ne voyant plus
de place pour les supriorits personnelles, voyant la haute noblesse
recommencer l'opposition muette qu'elle avait faite  Napolon, ce
qui tait son seul rle sous l'empire de l'action et des faits, mais
ce qui, dans une poque morale, quivaut  donner sa dmission, elle
prfra le bonheur  ce mutisme. Quand nous respirmes un peu, la
marquise trouva chez moi l'homme avec qui je croyais finir ma vie,
Gennaro Conti, le grand compositeur, d'origine napolitaine, mais n 
Marseille. Conti a beaucoup d'esprit, il a du talent comme compositeur
quoiqu'il ne puisse jamais arriver au premier rang. Sans Meyerbeer et
Rossini, peut-tre et-il pass pour un homme de gnie. Il a sur eux un
avantage, il est en musique vocale ce qu'est Paganini sur le violon,
Liszt sur le piano, Taglioni dans la danse, et ce qu'tait enfin le
fameux Garat, qu'il rappelle  ceux qui l'ont entendu. Ce n'est pas
une voix, mon ami, c'est une me. Quand ce chant rpond  certaines
ides,  des dispositions difficiles  peindre et dans lesquelles se
trouve parfois une femme, elle est perdue en entendant Gennaro. La
marquise conut pour lui la plus folle passion et me l'enleva. Le trait
est excessivement provincial, mais de bonne guerre. Elle conquit mon
estime et mon amiti par la manire dont elle s'y prit avec moi. Je lui
paraissais femme  dfendre mon bien, elle ne savait pas que pour moi
la chose au monde la plus ridicule dans cette position est l'objet mme
de la lutte. Elle vint chez moi. Cette femme si fire tait tant prise
qu'elle me livra son secret et me rendit l'arbitre de sa destine.
Elle fut adorable: elle resta femme et marquise  mes yeux. Je vous
dirai, mon ami, que les femmes sont parfois mauvaises; mais elles ont
des grandeurs secrtes que jamais les hommes ne sauront apprcier.
Ainsi, comme je puis faire mon testament de femme au bord de la
vieillesse qui m'attend, je vous dirai que j'tais fidle  Conti, que
je l'eusse t jusqu' la mort, et que cependant je le connaissais.
C'est une nature charmante en apparence, et dtestable au fond. Il est
charlatan dans les choses du coeur. Il se rencontre des hommes, comme
Nathan de qui je vous ai dj parl, qui sont charlatans d'extrieur
et de bonne foi. Ces hommes se mentent  eux-mmes. Monts sur leurs
chasses, ils croient tre sur leurs pieds, et font leurs jongleries
avec une sorte d'innocence; leur vanit est dans leur sang; ils sont
ns comdiens, vantards, extravagants de forme comme un vase chinois;
ils riront peut-tre d'eux-mmes. Leur personnalit est d'ailleurs
gnreuse, et, comme l'clat des vtements royaux de Murat, elle attire
le danger. Mais la fourberie de Conti ne sera jamais connue que de sa
matresse. Il a dans son art la clbre jalousie italienne qui porta le
Carlone  assassiner Piola, qui valut un coup de stylet  Pasiello.
Cette envie terrible est cache sous la camaraderie la plus gracieuse.
Conti n'a pas le courage de son vice, il sourit  Meyerbeer et le
complimente quand il voudrait le dchirer. Il sent sa faiblesse, et
se donne les apparences de la force; puis il est d'une vanit qui lui
fait jouer les sentiments les plus loigns de son coeur. Il se donne
pour un artiste qui reoit ses inspirations du ciel. Pour lui l'art est
quelque chose de saint et de sacr. Il est fanatique, il est sublime
de moquerie avec les gens du monde; il est d'une loquence qui semble
partir d'une conviction profonde. C'est un voyant, un dmon, un dieu,
un ange. Enfin, quoique prvenu, Calyste, vous serez sa dupe. Cet homme
mridional, cet artiste bouillant est froid comme une corde  puits.
coutez-le: l'artiste est un missionnaire, l'art est une religion
qui a ses prtres et doit avoir ses martyrs. Une fois parti, Gennaro
arrive au pathos le plus chevel que jamais professeur de philosophie
allemande ait dgurgit  son auditoire. Vous admirez ses convictions,
il ne croit  rien. En vous enlevant au ciel par un chant qui semble
un fluide mystrieux et qui verse l'amour, il jette sur vous un regard
extatique; mais il surveille votre admiration, il se demande: Suis-je
bien un dieu pour eux? Au mme moment parfois il se dit en lui-mme:
J'ai mang trop de macaroni. Vous vous croyez aime, il vous hait, et
vous ne savez pourquoi; mais je le savais, moi: il avait vu la veille
une femme, il l'aimait par caprice, et m'insultait de quelque faux
amour, de caresses hypocrites, en me faisant payer cher sa fidlit
force. Enfin il est insatiable d'applaudissements, il singe tout et
se joue de tout; il feint la joie aussi bien que la douleur; mais il
russit admirablement. Il plat, on l'aime, il peut tre admir quand
il le veut. Je l'ai laiss hassant sa voix, il lui devait plus de
succs qu' son talent de compositeur; et il prfre tre homme de
gnie comme Rossini  tre un excutant de la force de Rubini. J'avais
fait la faute de m'attacher  lui, j'tais rsigne  parer cette idole
jusqu'au bout. Conti, comme beaucoup d'artistes, est friand; il aime
ses aises, ses jouissances; il est coquet, recherch, bien mis; eh!
bien, je flattais toutes ses passions, j'aimais cette nature faible et
astucieuse. J'tais envie, et je souriais parfois de piti. J'estimais
son courage; il est brave, et la bravoure est, dit-on, la seule vertu
qui n'ait pas d'hypocrisie. En voyage, dans une circonstance, je
l'ai vu  l'preuve: il a su risquer une vie qu'il aime; mais, chose
trange!  Paris, je lui ai vu commettre ce que je nomme des lchets
de pense. Mon ami, je savais toutes ces choses. Je dis  la pauvre
marquise:--Vous ne savez dans quel abme vous mettez le pied. Vous tes
le Perse d'une pauvre Andromde, vous me dlivrez de mon rocher. S'il
vous aime, tant mieux! mais j'en doute, il n'aime que lui. Gennaro fut
au septime ciel de l'orgueil. Je n'tais pas marquise, je ne suis
pas ne Casteran, je fus oublie en un jour. Je me donnai le sauvage
plaisir d'aller au fond de cette nature. Sre du dnouement, je voulus
observer les dtours que ferait Conti. Mon pauvre enfant, je vis en
une semaine des horreurs de sentiment, des pantalonnades infmes. Je
ne veux rien vous en dire, vous verrez cet homme ici. Seulement, comme
il sait que je le connais, il me hait aujourd'hui. S'il pouvait me
poignarder avec quelque scurit, je n'existerais pas deux secondes.
Je n'ai jamais dit un mot  Batrix. La dernire et constante insulte
de Gennaro est de croire que je suis capable de communiquer mon triste
savoir  la marquise. Il est devenu sans cesse inquiet, rveur; car il
ne croit aux bons sentiments de personne. Il joue encore avec moi le
personnage d'un homme malheureux de m'avoir quitte. Vous trouverez
en lui les cordialits les plus pntrantes; il est caressant, il est
chevaleresque. Pour lui, toute femme est une madone. Il faut vivre
longtemps avec lui pour avoir le secret de cette fausse bonhomie et
connatre le stylet invisible de ses mystifications. Son air convaincu
tromperait Dieu. Aussi serez-vous enlac par ses manires chattes
et ne croirez-vous jamais  la profonde et rapide arithmtique de
sa pense intime. Laissons-le. Je poussai l'indiffrence jusqu'
les recevoir chez moi. Cette circonstance fit que le monde le plus
perspicace, le monde parisien, ne sut rien de cette intrigue. Quoique
Gennaro ft ivre d'orgueil, il avait besoin sans doute de se poser
devant Batrix: il fut d'une admirable dissimulation. Il me surprit,
je m'attendais  le voir demandant un clat. Ce fut la marquise qui
se compromit aprs un an de bonheur soumis  toutes les vicissitudes,
 tous les hasards de la vie parisienne. A la fin de l'avant-dernier
hiver, elle n'avait pas vu Gennaro depuis plusieurs jours, et je
l'avais invit  dner chez moi, o elle devait venir dans la soire.
Rochegude ne se doutait de rien; mais Batrix connaissait si bien son
mari, qu'elle aurait prfr, me disait-elle souvent, les plus grandes
misres  la vie qui l'attendait auprs de cet homme dans le cas o
il aurait le droit de la mpriser ou de la tourmenter. J'avais choisi
le jour de la soire de notre amie la comtesse de Montcornet. Aprs
avoir vu le caf servi  son mari, Batrix quitta le salon pour aller
s'habiller, quoiqu'elle ne comment jamais sa toilette de si bonne
heure.--Votre coiffeur n'est pas venu, lui fit observer Rochegude quand
il sut le motif de la retraite de sa femme.--Thrse me coiffera,
rpondit-elle.--Mais o allez-vous donc? vous n'allez pas chez madame
de Montcornet  huit heures.--Non, dit-elle, mais j'entendrai le
premier acte aux Italiens. L'interrogeant bailli du Huron dans Voltaire
est un muet en comparaison des maris oisifs. Batrix s'enfuit pour
ne pas tre questionne davantage, et n'entendit pas son mari qui
lui rpondait:--Eh! bien, nous irons ensemble. Il n'y mettait aucune
malice, il n'avait aucune raison de souponner sa femme, elle avait
tant de libert! il s'efforait de ne la gner en rien, il y mettait
de l'amour-propre. La conduite de Batrix n'offrait d'ailleurs pas la
moindre prise  la critique la plus svre. Le marquis comptait aller
je ne sais o, chez sa matresse peut-tre! Il s'tait habill avant
le dner, il n'avait qu' prendre ses gants et son chapeau, lorsqu'il
entendit rouler la voiture de sa femme dans la cour sous la marquise
du perron. Il passa chez elle et la trouva prte, mais dans le dernier
tonnement de le voir.--O allez-vous? lui demanda-t-elle.--Ne vous
ai-je pas dit que je vous accompagnais aux Italiens? La marquise
rprima les mouvements extrieurs d'une violente contrarit; mais
ses joues prirent une teinte de rose vif, comme si elle et mis du
rouge.--Eh! bien, partons, dit-elle. Rochegude la suivit sans prendre
garde  l'motion trahie par la voix de sa femme, que dvorait la
colre la plus concentre.--Aux Italiens! dit le mari.--Non! s'cria
Batrix, chez mademoiselle des Touches. J'ai quelques mots  lui dire,
reprit-elle quand la portire fut ferme. La voiture partit.--Mais,
si vous le vouliez, reprit Batrix, je vous conduirais d'abord aux
Italiens, et j'irais chez elle aprs.--Non, rpondit le marquis, si
vous n'avez que quelques mots  lui dire, j'attendrai dans la voiture;
il est sept heures et demie. Si Batrix avait dit  son mari:--Allez
aux Italiens et laissez-moi tranquille, il aurait paisiblement obi.
Comme toute femme d'esprit, elle eut peur d'veiller ses soupons en se
sentant coupable, et se rsigna. Quand elle voulut quitter les Italiens
pour venir chez moi, son mari l'accompagna. Elle entra rouge de colre
et d'impatience. Elle vint  moi et me dit  l'oreille de l'air le
plus tranquille du monde:--Ma chre Flicit, je partirai demain soir
avec Conti pour l'Italie, priez-le de faire ses prparatifs et d'tre
avec une voiture et un passe-port ici.--Elle partit avec son mari. Les
passions violentes veulent  tout prix leur libert. Batrix souffrait
depuis un an de sa contrainte et de la raret de ses rendez-vous, elle
se regardait comme unie  Gennaro. Ainsi rien ne me surprit. A sa
place, avec mon caractre, j'eusse agi de mme. Elle se rsolut  cet
clat en se voyant contrarie de la manire la plus innocente. Elle
prvint le malheur par un malheur plus grand. Conti fut d'un bonheur
qui me navra, sa vanit seule tait en jeu.--C'est tre aim, cela! me
dit-il au milieu de ses transports. Combien peu de femmes sauraient
perdre ainsi toute leur vie, leur fortune, leur considration!--Oui,
elle vous aime, lui dis-je, mais vous ne l'aimez pas! Il devint furieux
et me fit une scne: il prora, me querella, me peignit son amour en
disant qu'il n'avait jamais cru qu'il lui serait possible d'aimer
autant. Je fus impassible et lui prtai l'argent dont il pouvait avoir
besoin pour ce voyage qui le prenait au dpourvu. Batrix laissa pour
Rochegude une lettre, et partit le lendemain soir en Italie. Elle y
est reste dix-huit mois; elle m'a plusieurs fois crit, ses lettres
sont ravissantes d'amiti; la pauvre enfant s'est attache  moi comme
 la seule femme qui la comprenne. Elle m'adore, dit-elle. Le besoin
d'argent a fait faire un opra franais  Gennaro, qui n'a pas trouv
en Italie les ressources pcuniaires qu'ont les compositeurs  Paris.
Voici la lettre de Batrix, vous pourrez maintenant la comprendre, si 
votre ge on peut analyser dj les choses du coeur, dit-elle en lui
tendant la lettre.

En ce moment Claude Vignon entra. Cette apparition inattendue rendit
pendant un moment Calyste et Flicit silencieux, elle par surprise,
lui par inquitude vague. Le front immense, haut et large de ce jeune
homme chauve  trente-sept ans semblait obscurci de nuages. Sa bouche
ferme et judicieuse exprimait une froide ironie. Claude Vignon est
imposant, malgr les dgradations prcoces d'un visage autrefois
magnifique et devenu livide. Entre dix-huit et vingt-cinq ans, il a
ressembl presque au divin Raphal; mais son nez, ce trait de la face
humaine qui change le plus, s'est taill en pointe; mais sa physionomie
s'est tasse pour ainsi dire sous de mystrieuses dpressions; les
contours ont acquis une plnitude d'une mauvaise couleur; les tons
de plomb dominent dans le teint fatigu, sans qu'on connaisse les
fatigues de ce jeune homme, vieilli peut-tre par une amre solitude
et par les abus de la comprhension. Il scrute la pense d'autrui,
sans but ni systme. Le pic de sa critique dmolit toujours et ne
construit rien. Ainsi sa lassitude est celle du manoeuvre, et non celle
de l'architecte. Les yeux d'un bleu ple, brillants jadis, ont t
voils par des peines inconnues, ou ternis par une tristesse morne.
La dbauche a estomp le dessus des sourcils d'une teinte noirtre.
Les tempes ont perdu de leur fracheur. Le menton, d'une incomparable
distinction, s'est doubl sans noblesse. Sa voix, dj peu sonore, a
faibli; sans tre ni teinte ni enroue, elle est entre l'enrouement
et l'extinction. L'impassibilit de cette belle tte, la fixit de ce
regard couvrent une irrsolution, une faiblesse que trahit un sourire
spirituel et moqueur. Cette faiblesse frappe sur l'action et non sur
la pense: il y a les traces d'une comprhension encyclopdique sur ce
front, dans les habitudes de ce visage enfantin et superbe  la fois.
Il est un dtail qui peut expliquer les bizarreries du caractre.
L'homme est d'une haute taille, lgrement vot dj, comme tous
ceux qui portent un monde d'ides. Jamais ces grands longs corps
n'ont t remarquables par une nergie continue, par une activit
cratrice. Charlemagne, Narss, Blisaire et Constantin sont en ce
genre, des exceptions excessivement remarques. Certes, Claude Vignon
offre des mystres  deviner. D'abord il est trs-simple et trs-fin
tout ensemble. Quoiqu'il tombe avec la facilit d'une courtisane dans
les excs, sa pense demeure inaltrable. Cette intelligence, qui
peut critiquer les arts, la science, la littrature, la politique,
est inhabile  gouverner la vie extrieure. Claude se contemple dans
l'tendue de son royaume intellectuel et abandonne sa forme avec
une insouciance diognique. Satisfait de tout pntrer, de tout
comprendre, il mprise les matrialits; mais, atteint par le doute
ds qu'il s'agit de crer, il voit les obstacles sans tre ravi des
beauts, et  force de discuter les moyens, il demeure les bras
pendants, sans rsultat. C'est le Turc de l'intelligence endormi par
la mditation. La critique est son opium, et son harem de livres faits
l'a dgot de toute oeuvre  faire. Indiffrent aux plus petites
comme aux plus grandes choses, il est oblig, par le poids mme de
sa tte, de tomber dans la dbauche pour abdiquer pendant quelques
instants le fatal pouvoir de son omnipotente analyse. Il est trop
proccup par l'envers du gnie, et vous pouvez maintenant concevoir
que Camille Maupin essayt de le mettre  l'endroit. Cette tche tait
sduisante. Claude Vignon se croyait aussi grand politique que grand
crivain; mais ce Machiavel indit se rit en lui-mme des ambitieux,
il sait tout ce qu'il peut, il prend instinctivement mesure de son
avenir sur ses facults, il se voit grand, il regarde les obstacles,
pntre la sottise des parvenus, s'effraie ou se dgote, et laisse
le temps s'couler sans se mettre  l'oeuvre. Comme tienne Lousteau
le feuilletoniste, comme Nathan le clbre auteur dramatique, comme
Blondet, autre journaliste, il est sorti du sein de la bourgeoisie, 
laquelle on doit la plupart des grands crivains.

--Par o donc tes-vous venu? lui dit mademoiselle des Touches surprise
et rougissant de bonheur ou de surprise.

--Par la porte, dit schement Claude Vignon.

--Mais, s'cria-t-elle en haussant les paules, je sais bien que vous
n'tes pas homme  entrer par une fentre.

--L'escalade est une espce de croix d'honneur pour les femmes aimes.

--Assez, dit Flicit.

--Je vous drange? dit Claude Vignon.

--Monsieur, dit le naf Calyste, cette lettre...

--Gardez-la, je ne demande rien, _ nos ges ces choses-l se
comprennent_, dit-il d'un air moqueur en interrompant Calyste.

--Mais, monsieur... dit Calyste indign.

--Calmez-vous, jeune homme, je suis d'une indulgence excessive pour les
sentiments.

--Mon cher Calyste... dit Camille en voulant parler.

--Cher? dit Vignon qui l'interrompit.

--Claude plaisante, dit Camille en continuant de parler  Calyste, il a
tort avec vous qui ne connaissez rien aux mystifications parisiennes.

--Je ne savais pas tre plaisant, rpliqua Vignon d'un air grave.

--Par quel chemin tes-vous venu? voil deux heures que je ne cesse de
regarder dans la direction du Croisic.

--Vous ne regardiez pas toujours, rpondit Vignon.

--Vous tes insupportable dans vos railleries.

--Je raille?

Calyste se leva.

--Vous n'tes pas assez mal ici pour vous en aller, lui dit Vignon.

--Au contraire, dit le bouillant jeune homme  qui Camille Maupin
tendit sa main qu'il baisa, au lieu de la serrer, en y laissant une
larme brlante.

--Je voudrais tre ce petit jeune homme, dit le critique en s'asseyant
et prenant le bout du houka. Comme il aimera!

--Trop, car alors il ne sera pas aim, dit mademoiselle des Touches.
Madame de Rochegude arrive ici.

--Bon! fit Claude. Avec Conti?

--Elle y restera seule, mais il l'accompagne.

--Il y a de la brouille?

--Non.

--Jouez-moi une sonate de Beethoven, je ne connais rien de la musique
qu'il a crite pour le piano.

Claude se mit  charger de tabac turc la chemine du houka, en
examinant Camille beaucoup plus qu'elle ne le croyait. Une pense
horrible l'occupait, il se croyait pris pour dupe par une femme de
bonne foi. Cette situation tait neuve.

Calyste en s'en allant ne pensait plus  Batrix de Rochegude ni  sa
lettre, il tait furieux contre Claude Vignon, il se courrouait de ce
qu'il prenait pour de l'indlicatesse, il plaignait la pauvre Flicit.
Comment tre aim de cette sublime femme et ne pas l'adorer  genoux,
ne pas la croire sur la foi d'un regard ou d'un sourire? Aprs avoir
t le tmoin privilgi des douleurs que causait l'attente  Flicit,
l'avoir vue tournant la tte vers le Croisic, il s'tait senti l'envie
de dchirer ce spectre ple et froid; ignorant, comme le lui avait
dit Flicit, les mystifications de pense auxquelles excellent les
railleurs de la Presse. Pour lui, l'amour tait une religion humaine.
En l'apercevant dans la cour, sa mre ne put retenir une exclamation de
joie, et aussitt la vieille mademoiselle du Gunic siffla Mariotte.

--Mariotte, voici l'enfant, mets la lubine.

--Je l'ai vu, mademoiselle, rpondit la cuisinire.

La mre, un peu inquite de la tristesse qui sigeait sur le front de
Calyste, sans se douter qu'elle tait cause par le prtendu mauvais
traitement de Vignon envers Flicit, se mit  sa tapisserie. La
vieille tante prit son tricot. Le baron donna son fauteuil  son fils,
et se promena dans la salle comme pour se drouiller les jambes avant
d'aller faire un tour au jardin. Jamais tableau flamand ou hollandais
n'a reprsent d'intrieur d'un ton si brun, meubl de figures si
harmonieusement suaves. Ce beau jeune homme vtu de velours noir,
cette mre encore si belle et les deux vieillards encadrs dans cette
salle antique, exprimaient les plus touchantes harmonies domestiques.
Fanny aurait bien voulu questionner Calyste, mais il avait tir de sa
poche cette lettre de Batrix, qui peut-tre allait dtruire tout le
bonheur dont jouissait cette noble famille. En la dpliant, la vive
imagination de Calyste lui montra la marquise vtue comme la lui avait
fantastiquement dpeinte Camille Maupin.


LETTRE DE BATRIX A FLICIT.

Gnes, le 2 juillet.

Je ne vous ai pas crit depuis notre sjour  Florence, chre amie;
mais Venise et Rome ont absorb mon temps, et vous le savez, le bonheur
tient de la place dans la vie. Nous n'en sommes ni l'une ni l'autre 
une lettre de plus ou de moins. Je suis un peu fatigue. J'ai voulu
tout voir et quand on n'a pas l'me facile  blaser, la rptition des
jouissances cause de la lassitude. Notre ami a eu de beaux triomphes
 la Scala,  la Fenice, et ces jours derniers  Saint-Charles. Trois
opras italiens en dix-huit mois! vous ne direz pas que l'amour le rend
paresseux. Nous avons t partout accueillis  merveille, mais j'eusse
prfr le silence et la solitude. N'est-ce pas la seule manire d'tre
qui convienne  des femmes en opposition directe avec le monde? Je
croyais qu'il en serait ainsi. L'amour, ma chre, est un matre plus
exigeant que le mariage; mais il est si doux de lui obir! Aprs avoir
fait de l'amour toute ma vie, je ne savais pas qu'il faudrait revoir
le monde, mme par chappes, et les soins dont on m'y a entoure
taient autant de blessures. Je n'y tais plus sur un pied d'galit
avec les femmes les plus leves. Plus on me marquait d'gards, plus on
tendait mon infriorit. Gennaro n'a pas compris ces finesses; mais
il tait si heureux que j'aurais eu mauvaise grce  ne pas immoler de
petites vanits  une aussi grande chose que la vie d'un artiste. Nous
ne vivons que par l'amour; tandis que les hommes vivent par l'amour et
par l'action, autrement ils ne seraient pas hommes. Cependant il existe
pour nous autres femmes de grands dsavantages dans la position o je
me suis mise, et vous les aviez vits: vous tiez reste grande en
face du monde, qui n'avait aucun droit sur vous; vous aviez votre libre
arbitre, et je n'ai plus le mien. Je ne parle de ceci que relativement
aux choses du coeur, et non aux choses sociales desquelles j'ai fait
un entier sacrifice. Vous pouviez tre coquette et volontaire, avoir
toutes les grces de la femme qui aime et peut tout accorder ou tout
refuser  son gr; vous aviez conserv le privilge des caprices, mme
dans l'intrt de votre amour et de l'homme qui vous plaisait. Enfin,
aujourd'hui, vous avez encore votre propre aveu; moi, je n'ai plus la
libert du coeur, que je trouve toujours dlicieuse  exercer en amour,
mme quand la passion est ternelle. Je n'ai pas ce droit de quereller
en riant, auquel nous tenons tant et avec tant de raison: n'est-ce pas
la sonde avec laquelle nous interrogeons le coeur? Je n'ai pas une
menace  faire, je dois tirer tous mes attraits d'une obissance et
d'une douceur illimites, je dois imposer par la grandeur de mon amour;
j'aimerais mieux mourir que de quitter Gennaro, car mon pardon est
dans la saintet de ma passion. Entre la dignit sociale et ma petite
dignit, qui est un secret pour ma conscience, je n'ai pas hsit.
Si j'ai quelques mlancolies semblables  ces nuages qui passent sur
les cieux les plus purs et auxquelles nous autres femmes nous aimons
 nous livrer, je les tais, elles ressembleraient  des regrets. Mon
Dieu, j'ai si bien aperu l'tendue de mes obligations, que je me suis
arme d'une indulgence entire; mais jusqu' prsent Gennaro n'a pas
effarouch ma susceptible jalousie. Enfin, je n'aperois point par
o ce cher beau gnie pourrait faillir. Je ressemble un peu, chre
ange,  ces dvots qui discutent avec leur Dieu, car n'est-ce pas 
vous que je dois mon bonheur? Aussi ne pouvez-vous douter que je
pense souvent  vous. J'ai vu l'Italie, enfin! comme vous l'avez vue,
comme on doit la voir, claire dans notre me par l'amour, comme
elle l'est par son beau soleil et par ses chefs-d'oeuvre. Je plains
ceux qui sont incessamment remus par les adorations qu'elle rclame
 chaque pas, de ne pas avoir une main  serrer, un coeur o jeter
l'exubrance des motions qui s'y calment en s'y agrandissant. Ces
dix-huit mois sont pour moi toute ma vie, et mon souvenir y fera de
riches moissons. N'avez-vous pas fait comme moi le projet de demeurer 
Chiavari, d'acheter un palais  Venise, une maisonnette  Sorrente, 
Florence une villa? Toutes les femmes aimantes ne craignent-elles pas
le monde? Mais moi, jete pour toujours en dehors de lui, ne devais-je
pas souhaiter de m'ensevelir dans un beau paysage, dans un monceau de
fleurs, en face d'une jolie mer ou d'une valle qui vaille la mer,
comme celle qu'on voit de Fiesole? Mais, hlas! nous sommes de pauvres
artistes, et l'argent ramne  Paris les deux bohmiens. Gennaro ne
veut pas que je m'aperoive d'avoir quitt mon luxe, et vient faire
rpter  Paris une oeuvre nouvelle, un grand opra. Vous comprenez
aussi bien que moi, mon bel ange, que je ne saurais mettre le pied dans
Paris. Au prix de mon amour, je ne voudrais pas rencontrer un de ces
regards de femme ou d'homme qui me feraient concevoir l'assassinat.
Oui, je hacherais en morceaux quiconque m'honorerait de sa piti,
me couvrirait de sa bonne grce, comme cette adorable Chteauneuf,
laquelle, sous Henri III, je crois, a pouss son cheval et foul aux
pieds le prvt de Paris, pour un crime de ce genre. Je vous cris
donc pour vous dire que je ne tarderai pas  venir vous retrouver aux
Touches, y attendre, dans cette chartreuse, notre Gennaro. Vous voyez
comme je suis hardie avec ma bienfaitrice et ma soeur? Mais c'est que
la grandeur des obligations ne me mnera pas, comme certains coeurs, 
l'ingratitude. Vous m'avez tant parl des difficults de la route que
je vais essayer d'arriver au Croisic par mer. Cette ide m'est venue
en apprenant ici qu'il y avait un petit navire danois dj charg de
marbre qui va y prendre du sel en retournant dans la Baltique. J'vite
par cette voie la fatigue et les dpenses du voyage par la poste. Je
sais que vous n'tes pas seule, et j'en suis bien heureuse: j'avais des
remords  travers mes flicits. Vous tes la seule personne auprs de
laquelle je pouvais tre seule et sans Conti. Ne sera-ce pas pour vous
aussi un plaisir que d'avoir auprs de vous une femme qui comprendra
votre bonheur sans en tre jalouse? Allons,  bientt. Le vent est
favorable, je pars en vous envoyant un baiser.


--H! bien, elle m'aime aussi, celle-l, se dit Calyste en repliant la
lettre d'un air triste.

Cette tristesse jaillit sur le coeur de la mre comme si quelque lueur
lui et clair un abme. Le baron venait de sortir. Fanny alla pousser
le verrou de la tourelle et revint se poser au dossier du fauteuil
o tait son enfant, comme est la soeur de Didon dans le tableau de
Gurin; elle lui baisa le front en lui disant:--Qu'as-tu, mon Calyste,
qui t'attriste? Tu m'as promis de m'expliquer tes assiduits aux
Touches; je dois, dis-tu, en bnir la matresse.

--Oui, certes, dit-il, elle m'a dmontr, ma mre chrie,
l'insuffisance de mon ducation  une poque o les nobles doivent
conqurir une valeur personnelle pour rendre la vie  leur nom. J'tais
aussi loin de mon sicle que Gurande est loin de Paris. Elle a t un
peu la mre de mon intelligence.

--Ce n'est pas pour cela que je la bnirai, dit la baronne dont les
yeux s'emplirent de larmes.

--Maman, s'cria Calyste sur le front de qui tombrent ces larmes
chaudes, deux perles de maternit endolorie! maman, ne pleurez pas, car
tout  l'heure je voulais, pour lui rendre service, parcourir le pays
depuis la berge aux douaniers jusqu'au bourg de Batz, et elle m'a dit:
Dans quelle inquitude serait votre mre!

--Elle a dit cela? Je puis donc lui pardonner bien des choses, dit
Fanny.

--Flicit ne veut que mon bien, reprit Calyste, elle retient souvent
de ces paroles vives et douteuses qui chappent aux artistes, pour ne
pas branler en moi une foi qu'elle ne sait pas tre inbranlable. Elle
m'a racont la vie  Paris de quelques jeunes gens de la plus haute
noblesse, venant de leur province comme je puis en sortir, quittant
une famille sans fortune, et y conqurant, par la puissance de leur
volont, de leur intelligence, une grande fortune. Je puis faire ce
qu'a fait le baron de Rastignac, au Ministre aujourd'hui. Elle me
donne des leons de piano, elle m'apprend l'italien, elle m'initie 
mille secrets sociaux desquels personne ne se doute  Gurande. Elle
n'a pu me donner les trsors de l'amour, elle me donne ceux de sa
vaste intelligence, de son esprit, de son gnie. Elle ne veut pas tre
un plaisir, mais une lumire pour moi; elle ne heurte aucune de mes
religions: elle a foi dans la noblesse, elle aime la Bretagne, elle...

--Elle a chang notre Calyste, dit la vieille aveugle en
l'interrompant, car je ne comprends rien  ces paroles. Tu as une
maison solide, mon beau neveu, de vieux parents qui t'adorent, de bons
vieux domestiques; tu peux pouser une bonne petite Bretonne, une fille
religieuse et accomplie qui te rendra heureux, et tu peux rserver tes
ambitions pour ton fils an, qui sera trois fois plus riche que tu
ne l'es, si tu sais vivre tranquille, conomiquement,  l'ombre, dans
la paix du Seigneur, pour dgager les terres de notre maison. C'est
simple comme un coeur breton. Tu ne seras pas si promptement, mais plus
solidement un riche gentilhomme.

--Ta tante a raison, mon ange, elle s'est occupe de ton bonheur avec
autant de sollicitude que moi. Si je ne russis pas  te marier avec
miss Margaret, la fille de ton oncle lord Fitz-William, il est  peu
prs sr que mademoiselle de Pen-Hol donnera son hritage  celle de
ses nices que tu chriras.

--D'ailleurs on trouvera quelques cus ici, dit la vieille tante  voix
basse et d'un air mystrieux.

--Me marier  mon ge?... dit-il en jetant  sa mre un de ces regards
qui font mollir la raison des mres.

Serais-je donc sans belles et folles amours? Ne pourrais-je trembler,
palpiter, craindre, respirer, me coucher sous d'implacables regards et
les attendrir? Faut-il ne pas connatre la beaut libre, la fantaisie
de l'me, les nuages qui courent sous l'azur du bonheur et que le
souffle du plaisir dissipe? N'irais-je pas dans les petits chemins
dtourns, humides de rose? Ne resterais-je pas sous le ruisseau d'une
gouttire sans savoir qu'il pleut, comme les amoureux vus par Diderot?
Ne prendrais-je pas, comme le duc de Lorraine, un charbon ardent dans
la paume de ma main? N'escaladerais-je pas d'chelles de soie? ne me
suspendrais-je pas  un vieux treillis pourri sans le faire plier? ne
me cacherais-je pas dans une armoire ou sous un lit? Ne connatrais-je
de la femme que la soumission conjugale, de l'amour que sa flamme
de lampe gale? Mes curiosits seront-elles rassasies avant d'tre
excites? Vivrais-je sans prouver ces rages de coeur qui grandissent
la puissance de l'homme? Serais-je un moine conjugal? Non! j'ai mordu
la pomme parisienne de la civilisation. Ne voyez-vous pas que vous
avez, par les chastes, par les ignorantes moeurs de la famille, prpar
le feu qui me dvore, et que je serais consum sans avoir ador la
divinit que je vois partout, dans les feuillages verts, comme dans
les sables allums par le soleil, et dans toutes les femmes belles,
nobles, lgantes, dpeintes par les livres, par les pomes dvors
chez Camille? Hlas! de ces femmes, il n'en est qu'une  Gurande, et
c'est vous, ma mre! Ces beaux oiseaux bleus de mes rves, ils viennent
de Paris, ils sortent d'entre les pages de lord Byron, de Scott: c'est
Parisina, Effie, Minna! Enfin c'est la royale duchesse que j'ai vue
dans les landes,  travers les bruyres et les gents, et dont l'aspect
me mettait tout le sang au coeur!

La baronne vit toutes ces penses plus claires, plus belles, plus vives
que l'art ne les fait  celui qui les lit; elle les embrassa rapides,
toutes jetes par ce regard comme les flches d'un carquois qui se
renverse. Sans avoir jamais lu Beaumarchais, elle pensa, avec toutes
les femmes, que ce serait un crime que de marier ce Chrubin.

--Oh! mon cher enfant, dit-elle en le prenant dans ses bras, le serrant
et baisant ses beaux cheveux qui taient encore  elle, marie-toi quand
tu voudras, mais sois heureux! Mon rle n'est pas de te tourmenter.

Mariotte vint mettre le couvert. Gasselin tait sorti pour promener
le cheval de Calyste, qui depuis deux mois ne le montait plus. Ces
trois femmes, la mre, la tante et Mariotte s'entendaient avec la ruse
naturelle aux femmes pour fter Calyste quand il dnait au logis. La
pauvret bretonne, arme des souvenirs et des habitudes de l'enfance,
essayait de lutter avec la civilisation parisienne si fidlement
reprsente  deux pas de Gurande, aux Touches. Mariotte essayait de
dgoter son jeune matre des prparations savantes de la cuisine de
Camille Maupin, comme sa mre et sa tante rivalisaient de soins pour
enserrer leur enfant dans les rets de leur tendresse, et rendre toute
comparaison impossible.

--Ah! vous avez une lubine (le bar), monsieur Calyste, et des
bcassines, et des crpes qui ne peuvent se faire qu'ici, dit Mariotte
d'un air sournois et triomphant en se mirant dans la nappe blanche, une
vraie tombe de neige.

Aprs le dner, quand sa vieille tante se fut remise  tricoter, quand
le cur de Gurande et le chevalier du Halga revinrent, allchs par
leur partie de _mouche_, Calyste sortit pour retourner aux Touches,
prtextant la lettre de Batrix  rendre.

Claude Vignon et mademoiselle des Touches taient encore  table. Le
grand critique avait une pente  la gourmandise, et ce vice tait
caress par Flicit qui savait combien une femme se rend indispensable
par ses complaisances. La salle  manger, complte depuis un mois
par des additions importantes, annonait avec quelle souplesse et
quelle promptitude une femme pouse le caractre, embrasse l'tat, les
passions et les gots de l'homme qu'elle aime ou veut aimer. La table
offrait le riche et brillant aspect que le luxe moderne a imprim au
service, aid par les perfectionnements de l'industrie. La pauvre et
noble maison du Gunic ignorait  quel adversaire elle avait affaire,
et quelle fortune tait ncessaire pour jouter avec l'argenterie
rforme  Paris, et apporte par mademoiselle des Touches, avec ses
porcelaines juges encore bonnes pour la campagne, avec son beau
linge, son vermeil, les colifichets de sa table et la science de son
cuisinier. Calyste refusa de prendre des liqueurs contenues dans
un de ces magnifiques cabarets en bois prcieux qui sont comme des
tabernacles.

--Voici votre lettre, dit-il avec une innocente ostentation, en
regardant Claude qui dgustait un verre de liqueur des les.

--Eh! bien, qu'en dites-vous? lui demanda mademoiselle des Touches en
jetant la lettre  travers la table  Vignon, qui se mit  lire en
prenant et dposant tour  tour son petit verre.

--Mais... que les femmes de Paris sont bien heureuses, elles ont toutes
des hommes de gnie  adorer et qui les aiment.

--Eh! bien, vous tes encore de votre village, dit en riant Flicit.
Comment? vous n'avez pas vu qu'elle l'aime dj moins, et que....

--C'est vident! dit Claude Vignon qui n'avait encore parcouru que
le premier feuillet. Observe-t-on quoi que ce soit de sa situation
quand on aime vritablement? est-on aussi subtil que la marquise?
calcule-t-on, distingue-t-on? La chre Batrix est attache  Conti par
la fiert, elle est condamne  l'aimer quand mme.

--Pauvre femme! dit Camille.

Calyste avait les yeux fixs sur la table, il n'y voyait plus rien. La
belle femme dans le costume fantastique dessin le matin par Flicit
lui tait apparue brillante de lumire; elle lui souriait, elle agitait
son ventail; et l'autre main, sortant d'un sabot de dentelle et de
velours nacarat, tombait blanche et pure sur les plis bouffants de sa
robe splendide.

--Ce serait bien votre affaire, dit Claude Vignon en souriant d'un air
sardonique  Calyste.

Calyste fut bless du mot _affaire_.

--Ne donnez pas  ce cher enfant l'ide d'une intrigue pareille, vous
ne savez pas combien ces plaisanteries sont dangereuses. Je connais
Batrix, elle a trop de grandiose dans le caractre pour changer, et
d'ailleurs Conti serait l.

--Ah! dit railleusement Claude Vignon, un petit mouvement de
jalousie?...

--Le croiriez-vous? dit firement Camille.

--Vous tes plus perspicace que ne le serait une mre, rpondit
railleusement Claude.

--Mais cela est-il possible? dit Camille en montrant Calyste.

--Cependant, reprit Vignon, ils seraient bien assortis. Elle a dix ans
de plus que lui, et c'est lui qui semble tre la jeune fille.

--Une jeune fille, monsieur, qui a dj vu le feu deux fois dans
la Vende. S'il s'tait seulement trouv vingt mille jeunes filles
semblables...

--Je faisais votre loge, dit Vignon, ce qui est bien plus facile que
de vous faire la barbe.

--J'ai une pe qui la fait  ceux qui l'ont trop longue, rpondit
Calyste.

--Et moi je fais trs-bien l'pigramme, dit en souriant Vignon, nous
sommes Franais, l'affaire peut s'arranger.

Mademoiselle des Touches jeta sur Calyste un regard suppliant qui le
calma soudain.

--Pourquoi, dit Flicit pour briser ce dbat, les jeunes gens comme
mon Calyste commencent-ils par aimer des femmes d'un certain ge?

--Je ne sais pas de sentiment qui soit plus naf ni plus gnreux,
rpondit Vignon, il est la consquence des adorables qualits de la
jeunesse. D'ailleurs, comment les vieilles femmes finiraient-elles
sans cet amour? Vous tes jeune et belle, vous le serez encore pendant
vingt ans, on peut s'expliquer devant vous, ajouta-t-il en jetant un
regard fin  mademoiselle des Touches. D'abord les semi-douairires
auxquelles s'adressent les jeunes gens savent beaucoup mieux aimer que
n'aiment les jeunes femmes. Un adulte ressemble trop  une jeune femme
pour qu'une jeune femme lui plaise. Une telle passion frise la fable
de Narcisse. Outre cette rpugnance, il y a, je crois, entre eux une
inexprience mutuelle qui les spare. Ainsi la raison qui fait que le
coeur des jeunes femmes ne peut tre compris que par des hommes dont
l'habilet se cache sous une passion vraie ou feinte, est la mme, 
part la diffrence des esprits, qui rend une femme d'un certain ge
plus apte  sduire un enfant: il sent admirablement qu'il russira
prs d'elle, et les vanits de la femme sont admirablement flattes
de sa poursuite. Il est enfin trs-naturel  la jeunesse de se jeter
sur les fruits, et l'automne de la femme en offre d'admirables et de
trs-savoureux. N'est-ce donc rien que ces regards  la fois hardis
et rservs, languissants  propos, tremps des dernires lueurs de
l'amour, si chaudes et si suaves? cette savante lgance de parole,
ces magnifiques paules dores si noblement dveloppes, ces rondeurs
si pleines, ce galbe gras et comme ondoyant, ces mains troues de
fossettes, cette peau pulpeuse et nourrie, ce front plein de sentiments
abondants o la lumire se trane, cette chevelure si bien mnage, si
bien soigne, o d'troites raies de chair blanche sont admirablement
dessines, et ces cols  plis superbes, ces nuques provoquantes o
toutes les ressources de l'art sont dployes pour faire briller les
oppositions entre les cheveux et les tons de la peau, pour mettre
en relief toute l'insolence de la vie et de l'amour? Les brunes
elles-mmes prennent alors des teintes blondes, les couleurs d'ambre de
la maturit. Puis ces femmes rvlent dans leurs sourires et dploient
dans leurs paroles la science du monde: elles savent causer, elles vous
livrent le monde entier pour vous faire sourire, elles ont des dignits
et des fierts sublimes, elles poussent des cris de dsespoir  fendre
l'me, des adieux  l'amour qu'elles savent rendre inutiles et qui
ravivent les passions; elles deviennent jeunes en variant les choses
les plus dsesprment simples; elles se font  tout moment relever
de leur dchance proclame avec coquetterie, et l'ivresse cause
par leurs triomphes est contagieuse; leurs dvouements sont absolus:
elles vous coutent, elles vous aiment enfin, elles se saisissent de
l'amour comme le condamn  mort s'accroche aux plus petits dtails de
la vie, elles ressemblent  ces avocats qui plaident tout dans leurs
causes sans ennuyer le tribunal, elles usent de tous leurs moyens,
enfin on ne connat l'amour absolu que par elles. Je ne crois pas qu'on
puisse jamais les oublier, pas plus qu'on n'oublie ce qui est grand,
sublime. Une jeune femme a mille distractions, ces femmes-l n'en ont
aucune; elles n'ont plus ni amour-propre, ni vanit, ni petitesse;
leur amour, c'est la Loire  son embouchure: il est immense, il est
grossi de toutes les dceptions, de tous les affluents de la vie, et
voil pourquoi...... ma fille est muette, dit-il en voyant l'attitude
extatique de mademoiselle des Touches qui serrait avec force la main de
Calyste, peut-tre pour le remercier d'avoir t l'occasion d'un pareil
moment, d'un loge si pompeux qu'elle ne put y voir aucun pige.

Pendant le reste de la soire, Claude Vignon et Flicit furent
tincelants d'esprit, racontrent des anecdotes et peignirent le monde
parisien  Calyste qui s'prit de Claude, car l'esprit exerce ses
sductions surtout sur les gens de coeur.

--Je ne serais pas tonn de voir dbarquer demain la marquise de
Rochegude et Conti, qui sans doute l'accompagne, dit Claude  la fin de
la soire. Quand j'ai quitt le Croisic, les marins avaient reconnu un
petit btiment danois, sudois ou norwgien.

Cette phrase rosa les joues de l'impassible Camille. Ce soir, madame
du Gunic attendit encore jusqu' une heure du matin son fils, sans
pouvoir comprendre ce qu'il faisait aux Touches, puisque Flicit ne
l'aimait pas.

--Mais il les gne, se disait cette adorable mre.--Qu'avez-vous donc
tant dit? lui demanda-t-elle en le voyant entrer.

--Oh! ma mre, je n'ai jamais pass de soire plus dlicieuse. Le gnie
est une bien grande, bien sublime chose! Pourquoi ne m'as-tu pas donn
du gnie? Avec du gnie on doit pouvoir choisir parmi les femmes celle
qu'on aime, elle est forcment  vous.

--Mais tu es beau, mon Calyste.

--La beaut n'est bien place que chez vous. D'ailleurs Claude Vignon
est beau. Les hommes de gnie ont des fronts lumineux, des yeux d'o
jaillissent des clairs; et moi, malheureux, je ne sais rien qu'aimer.

--On dit que cela suffit, mon ange, dit-elle en le baisant au front.

--Bien vrai?

--On me l'a dit, je ne l'ai jamais prouv.

Ce fut au tour de Calyste  baiser saintement la main de sa mre.

--Je t'aimerai pour tous ceux qui t'auraient adore, lui dit-il.

--Cher enfant! c'est un peu ton devoir, tu as hrit de tous mes
sentiments. Ne sois donc pas imprudent: tche de n'aimer que de nobles
femmes, s'il faut que tu aimes.

Quel est le jeune homme plein d'amour dbordant et de vie contenue
qui n'aurait eu l'ide victorieuse d'aller au Croisic voir dbarquer
madame de Rochegude, afin de pouvoir l'examiner incognito? Calyste
surprit trangement sa mre et son pre, qui ne savaient rien de
l'arrive de la belle marquise, en partant ds le matin sans vouloir
djeuner. Dieu sait avec quelle agilit le Breton leva le pied! Il
semblait qu'une force inconnue l'aidt, il se sentit lger, il se
coula le long des murs des Touches pour n'tre pas vu. Cet adorable
enfant eut honte de son ardeur et peut-tre une crainte horrible d'tre
plaisant: Flicit, Claude Vignon taient si perspicaces! Dans ces
cas-l, d'ailleurs, les jeunes gens croient que leurs fronts sont
diaphanes. Il suivit les dtours du chemin  travers le ddale des
marais salants, gagna les sables et les franchit comme d'un bond,
malgr l'ardeur du soleil qui y ptillait. Il arriva prs de la berge,
consolide par un empierrement, au pied de laquelle est une maison o
les voyageurs trouvent un abri contre les orages, les vents de mer,
la pluie et les ouragans. Il n'est pas toujours possible de traverser
le petit bras de mer, il ne se trouve pas toujours des barques, et
pendant le temps qu'elles mettent  venir du port il est souvent utile
de tenir  couvert les chevaux, les nes, les marchandises ou les
bagages des passagers. De l, se dcouvrent la pleine mer et la ville
du Croisic; de l, Calyste vit bientt arriver deux barques pleines
d'effets, de paquets, de coffres, sacs de nuit et caisses dont la
forme et les dispositions annonaient aux naturels du pays les choses
extraordinaires qui ne pouvaient appartenir qu' des voyageurs de
distinction. Dans l'une des barques tait une jeune femme, en chapeau
de paille  voile vert, accompagne d'un homme. Leur barque aborda la
premire. Calyste de tressaillir; mais  leur aspect il reconnut un
domestique et une femme de chambre, il n'osa les questionner.

--Venez-vous au Croisic, monsieur Calyste? demandrent les marins qui
le connaissaient et auxquels il rpondit par un signe de tte ngatif,
assez honteux d'avoir t nomm.

Calyste fut charm  la vue d'une caisse couverte en toile goudronne
sur laquelle on lisait: MADAME LA MARQUISE DE ROCHEGUDE. Ce nom
brillait  ses yeux comme un talisman, il y sentait je ne sais quoi
de fatal; il savait, sans en pouvoir douter, qu'il aimerait cette
femme; les plus petites choses qui la concernaient l'occupaient dj,
l'intressaient et piquaient sa curiosit. Pourquoi? Dans le brlant
dsert de ses dsirs infinis et sans objet, la jeunesse n'envoie-t-elle
pas toutes ses forces sur la premire femme qui s'y prsente? Batrix
avait hrit de l'amour que ddaignait Camille. Calyste regarda faire
le dbarquement, tout en jetant de temps en temps les yeux sur le
Croisic, esprant voir une barque sortir du port, venir  ce petit
promontoire o mugissait la mer, et lui montrer cette Batrix dj
devenue dans sa pense ce qu'tait Batrix pour Dante, une ternelle
statue de marbre aux mains de laquelle il suspendrait ses fleurs et ses
couronnes. Il demeurait les bras croiss, perdu dans les mditations
de l'attente. Un fait digne de remarque, et qui cependant n'a point
t remarqu, c'est comme nous soumettons souvent nos sentiments  une
volont, combien nous prenons une sorte d'engagement avec nous-mmes,
et comme nous crons notre sort: le hasard n'y a certes pas autant de
part que nous le croyons.

--Je ne vois point les chevaux, dit la femme de chambre assise sur une
malle.

--Et moi je ne vois pas de chemin fray, dit le domestique.

--Il est cependant venu des chevaux ici, dit la femme de chambre en
montrant les preuves de leur sjour. Monsieur, dit-elle en s'adressant
 Calyste, est-ce bien l la route qui mne  Gurande?

--Oui, rpondit-il. Qui donc attendez-vous?

--On nous a dit qu'on viendrait nous chercher des Touches. Si l'on
tardait, je ne sais pas comment madame la marquise s'habillerait,
dit-elle au domestique. Vous devriez aller chez mademoiselle des
Touches. Quel pays de sauvages!

Calyste eut un vague soupon de la fausset de sa position.

--Votre matresse va donc aux Touches? demanda-t-il.

--Mademoiselle est venue ce matin  sept heures la chercher,
rpondit-elle. Ah! voici des chevaux...

Calyste se prcipita vers Gurande avec la vitesse et la lgret d'un
chamois, en faisant un crochet de livre pour ne pas tre reconnu par
les gens des Touches; mais il en rencontra deux dans le chemin troit
des marais par o il passa.--Entrerai-je, n'entrerai-je pas? pensait-il
en voyant poindre les pins des Touches. Il eut peur, il rentra penaud
et contrit  Gurande, et se promena sur le mail, o il continua sa
dlibration. Il tressaillit en voyant les Touches, il en examinait
les girouettes.--Elle ne se doute pas de mon agitation! se disait-il.
Ses penses capricieuses taient autant de grappins qui s'enfonaient
dans son coeur et y attachaient la marquise. Calyste n'avait pas eu
ces terreurs, ces joies d'avant-propos avec Camille: il l'avait
rencontre  cheval, et son dsir tait n comme  l'aspect d'une belle
fleur qu'il et voulu cueillir. Ces incertitudes composent comme des
pomes chez les mes timides. chauffes par les premires flammes
de l'imagination, ces mes se soulvent, se courroucent, s'apaisent,
s'animent tour  tour, et arrivent dans le silence et la solitude
au plus haut degr de l'amour, avant d'avoir abord l'objet de tant
d'efforts. Calyste aperut de loin sur le mail le chevalier du Halga
qui se promenait avec mademoiselle de Pen-Hol, il entendit prononcer
son nom, il se cacha. Le chevalier et la vieille fille, se croyant
seuls sur le mail, y parlaient  haute voix.

--Puisque Charlotte de Kergarout vient, disait le chevalier, gardez-la
trois ou quatre mois. Comment voulez-vous qu'elle soit coquette avec
Calyste? elle ne reste jamais assez longtemps pour l'entreprendre;
tandis qu'en se voyant tous les jours, ces deux enfants finiront par
se prendre de belle passion, et vous les marierez l'hiver prochain.
Si vous dites deux mots de vos intentions  Charlotte, elle en aura
bientt dit quatre  Calyste, et une jeune fille de seize ans aura
certes raison d'une femme de quarante et quelques annes.

Les deux vieilles gens se retournrent pour revenir sur leurs pas;
Calyste n'entendit plus rien, mais il avait compris l'intention de
mademoiselle de Pen-Hol. Dans la situation d'me o il tait, rien
ne devait tre plus fatal. Est-ce au milieu des esprances d'un amour
prconu qu'un jeune homme accepte pour femme une jeune fille impose?
Calyste,  qui Charlotte de Kergarout tait indiffrente, se sentit
dispos  la rebuter. Il tait inaccessible aux considrations de
fortune, il avait depuis son enfance accoutum sa vie  la mdiocrit
de la maison paternelle, et d'ailleurs il ignorait les richesses de
mademoiselle de Pen-Hol en lui voyant mener une vie aussi pauvre que
celle des du Gunic. Enfin, un jeune homme lev comme l'tait Calyste
ne devait faire cas que des sentiments, et sa pense tout entire
appartenait  la marquise. Devant le portrait que lui avait dessin
Camille, qu'tait la petite Charlotte? la compagne de son enfance qu'il
traitait comme une soeur. Il ne revint au logis que vers cinq heures.
Quand il entra dans la salle, sa mre lui tendit avec un sourire triste
une lettre de mademoiselle des Touches.


Mon cher Calyste, la belle marquise de Rochegude est venue, nous
comptons sur vous pour fter son arrive. Claude, toujours railleur,
prtend que vous serez _Bice_, et qu'elle sera _Dante_. Il y va
de l'honneur de la Bretagne et des du Gunic de bien recevoir une
Casteran. A bientt donc.

Votre ami,
CAMILLE MAUPIN.

Venez sans crmonie, comme vous serez; autrement nous serions
ridicules.


Calyste montra la lettre  sa mre et partit.

--Que sont les Casteran? demanda-t-elle au baron.

--Une vieille famille de Normandie, allie  Guillaume-le-Conqurant,
rpondit-il. Ils portent tierc en fasce d'azur, de gueules et de
sable, au cheval lanc d'argent, ferr d'or.

--Et les Rochegude?

--Je ne connais pas ce nom, il faudrait voir leur blason, dit-il.

La baronne fut un peu moins inquite en apprenant que la marquise
Batrix de Rochegude appartenait  une vieille maison; mais elle
prouva toujours une sorte d'effroi de savoir son fils expos  de
nouvelles sductions.

Calyste prouvait en marchant des mouvements  la fois violents et
doux; il avait la gorge serre, le coeur gonfl, le cerveau troubl;
la fivre le dvorait. Il voulait ralentir sa marche, une force
suprieure la prcipitait toujours. Cette imptuosit des sens excite
par un vague espoir, tous les jeunes gens l'ont connue: un feu subtil
flambe intrieurement, et fait rayonner autour d'eux comme ces nimbes
peints autour des divins personnages dans les tableaux religieux, et 
travers lesquels ils voient la nature embrase et la femme radieuse.
Ne sont-ils pas alors, comme les saints, pleins de foi, d'esprance,
d'ardeur, de puret? Le jeune Breton trouva la compagnie dans le petit
salon de l'appartement de Camille. Il tait alors environ six heures:
le soleil en tombant rpandait par la fentre ses teintes rouges,
brises dans les arbres; l'air tait calme, il y avait dans le salon
cette pnombre que les femmes aiment tant.

--Voici le dput de la Bretagne, dit en souriant Camille Maupin 
son amie en lui montrant Calyste quand il souleva la portire en
tapisserie, il est exact comme un roi.

--Vous avez reconnu son pas, dit Claude Vignon  mademoiselle des
Touches.

Calyste s'inclina devant la marquise qui le salua par un geste de tte,
il ne l'avait pas regarde; il prit la main que lui tendait Claude
Vignon et la serra.

--Voici le grand homme de qui nous vous avons tant parl, Gennaro
Conti, lui dit Camille sans rpondre  Vignon.

Elle montrait  Calyste un homme de moyenne taille, mince et fluet, aux
cheveux chtains, aux yeux presque rouges, au teint blanc et marqu de
taches de rousseur, ayant tout  fait la tte si connue de lord Byron
que la peinture en serait superflue, mais mieux porte peut-tre. Conti
tait assez fier de cette ressemblance.

--Je suis enchant, pour un jour que je passe aux Touches, de
rencontrer monsieur, dit Gennaro.

--C'tait  moi de dire cela de vous, rpondit Calyste avec assez
d'aisance.

--Il est beau comme un ange, dit la marquise  Flicit.

Plac entre le divan et les deux femmes, Calyste entendit confusment
cette parole, quoique dite en murmurant et  l'oreille. Il s'assit dans
un fauteuil et jeta sur la marquise quelques regards  la drobe. Dans
la douce lueur du couchant, il aperut alors, jete sur le divan comme
si quelque statuaire l'y et pose, une forme blanche et serpentine
qui lui causa des blouissements. Sans le savoir, Flicit, par sa
description, avait bien servi son amie. Batrix tait suprieure au
portrait peu flatt fait la veille par Camille. N'tait-ce pas un peu
pour le convive que Batrix avait mis dans sa royale chevelure des
touffes de bleuets qui faisaient valoir le ton ple de ses boucles
crpes, arranges pour accompagner sa figure en badinant le long des
joues? Le tour de ses yeux, cern par la fatigue, tait semblable  la
nacre la plus pure, la plus chatoyante, et son teint avait l'clat de
ses yeux. Sous la blancheur de sa peau, aussi fine que la pellicule
satine d'un oeuf, la vie tincelait dans un sang bleutre. La
dlicatesse des traits tait inoue. Le front paraissait tre diaphane.
Cette tte suave et douce, admirablement pose sur un long col d'un
dessin merveilleux, se prtait aux expressions les plus diverses. La
taille,  prendre avec les mains, avait un laisser-aller ravissant.
Les paules dcouvertes tincelaient dans l'ombre comme un camlia
blanc dans une chevelure noire. La gorge, habilement prsente, mais
couverte d'un fichu clair, laissait apercevoir deux contours d'une
exquise mivrerie. La robe de mousseline blanche seme de fleurs
bleues, les grandes manches, le corsage  pointe et sans ceinture, les
souliers  cothurnes croiss sur un bas de fil d'cosse accusaient une
admirable science de toilette. Deux boucles d'oreilles en filigrane
d'argent, miracle d'orfvrerie gnoise qui allait sans doute tre  la
mode, taient parfaitement en harmonie avec le flou dlicieux de cette
blonde chevelure toile de bleuets. En un seul coup d'oeil, l'avide
regard de Calyste apprhenda ces beauts et les grava dans son me.
La blonde Batrix et la brune Flicit eussent rappel ces contrastes
de keepsake si fort recherchs par les graveurs et les dessinateurs
anglais. C'tait la Force et la Faiblesse de la femme dans tous leurs
dveloppements, une parfaite antithse. Ces deux femmes ne pouvaient
jamais tre rivales, elles avaient chacune leur empire. C'tait une
dlicate pervenche ou un lis auprs d'un somptueux et brillant pavot
rouge, une turquoise prs d'un rubis. En un moment Calyste fut saisi
d'un amour qui couronna l'oeuvre secrte de ses esprances, de ses
craintes, de ses incertitudes. Mademoiselle des Touches avait rveill
les sens, Batrix enflammait le coeur et la pense. Le jeune Breton
sentait en lui-mme s'lever une force  tout vaincre,  ne rien
respecter. Aussi jeta-t-il sur Conti le regard envieux, haineux, sombre
et craintif de la rivalit qu'il n'avait jamais eue pour Claude Vignon.
Calyste employa toute son nergie  se contenir, en pensant nanmoins
que les Turcs avaient raison d'enfermer les femmes, et qu'il devait
tre dfendu  de belles cratures de se montrer dans leurs irritantes
coquetteries  des jeunes gens embrass d'amour. Ce fougueux ouragan
s'apaisait ds que les yeux de Batrix s'abaissaient sur lui et que sa
douce parole se faisait entendre; dj le pauvre enfant la redoutait 
l'gal de Dieu. On sonna le dner.

--Calyste, donnez le bras  la marquise, dit mademoiselle des Touches
en prenant Conti  sa droite, Vignon  sa gauche, et se rangeant pour
laisser passer le jeune couple.

Descendre ainsi le vieil escalier des Touches tait pour Calyste comme
une premire bataille: le coeur lui faillit, il ne trouvait rien 
dire, une petite sueur emperlait son front et lui mouillait le dos;
son bras tremblait si fort qu' la dernire marche la marquise lui
dit:--Qu'avez-vous?

--Mais, rpondit-il d'une voix trangle, je n'ai jamais vu de ma vie
une femme aussi belle que vous, except ma mre, et je ne suis pas
matre de mes motions.

--N'avez-vous pas ici Camille Maupin?

--Ah! quelle diffrence! dit navement Calyste.

--Bien, Calyste, lui souffla Flicit dans l'oreille, quand je vous
le disais que vous m'oublieriez comme si je n'avais pas exist.
Mettez-vous l, prs d'elle,  sa droite, et Vignon  sa gauche. Quant
 toi, Gennaro, je te garde, ajouta-t-elle en riant, nous surveillerons
ses coquetteries.

L'accent particulier que mit Camille  ce mot frappa Claude, qui lui
jeta ce regard sournois et quasi distrait par lequel se trahit en lui
l'observation. Il ne cessa d'examiner mademoiselle des Touches pendant
tout le dner.

--Des coquetteries, rpondit la marquise en se dgantant et montrant
ses magnifiques mains, il y a de quoi. J'ai d'un ct, dit-elle en
montrant Claude, un pote, et de l'autre la posie.

Gennaro Conti jeta sur Calyste un regard plein de flatteries. Aux
lumires, Batrix parut encore plus belle: les blanches clarts des
bougies produisaient des luisants satins sur son front, allumaient des
paillettes dans ses yeux de gazelle et passaient  travers ses boucles
soyeuses en les brillantant et y faisant resplendir quelques fils d'or.
Elle rejeta son charpe de gaze en arrire par un geste gracieux,
et se dcouvrit le col. Calyste aperut alors une nuque dlicate et
blanche comme du lait, creuse par un sillon vigoureux qui se sparait
en deux ondes perdues vers chaque paule avec une moelleuse et
dcevante symtrie. Ces changements  vue que se permettent les femmes
produisent peu d'effet dans le monde o tous les regards sont blass,
mais ils font de cruels ravages sur les mes neuves comme tait celle
de Calyste. Ce col, si dissemblable de celui de Camille, annonait chez
Batrix un tout autre caractre. L se reconnaissaient l'orgueil de la
race, une tnacit particulire  la noblesse, et je ne sais quoi de
dur dans cette double attache, qui peut-tre est le dernier vestige de
la force des anciens conqurants.

Calyste eut mille peines  paratre manger, il prouvait des mouvements
nerveux qui lui taient la faim. Comme chez tous les jeunes gens, la
nature tait en proie aux convulsions qui prcdent le premier amour
et le gravent si profondment dans l'me. A cet ge, l'ardeur du
coeur, contenue par l'ardeur morale, amne un combat intrieur qui
explique la longue hsitation respectueuse, les profondes mditations
de tendresse, l'absence de tout calcul, attraits particuliers aux
jeunes gens dont le coeur et la vie sont purs. En tudiant, quoique 
la drobe, afin de ne pas veiller les soupons du jaloux Gennaro,
les dtails qui rendent la marquise de Rochegude si noblement belle,
Calyste fut bientt opprim par la majest de la femme aime: il se
sentit rapetiss par la hauteur de certains regards, par l'attitude
imposante de ce visage o dbordaient les sentiments aristocratiques,
par une certaine fiert que les femmes font exprimer  de lgers
mouvements,  des airs de tte,  d'admirables lenteurs de geste, et
qui sont des effets moins plastiques, moins tudis qu'on ne le pense.
Ces mignons dtails de leur changeante physionomie correspondent aux
dlicatesses, aux mille agitations de leurs mes. Il y a du sentiment
dans toutes ces expressions. La fausse situation o se trouvait Batrix
lui commandait de veiller sur elle-mme, de se rendre imposante sans
tre ridicule, et les femmes du grand monde savent toutes atteindre 
ce but, l'cueil des femmes vulgaires. Aux regards de Flicit, Batrix
devina l'adoration intrieure qu'elle inspirait  son voisin et qu'il
tait indigne d'elle d'encourager, elle jeta donc sur Calyste en temps
opportun un ou deux regards rpressifs qui tombrent sur lui comme des
avalanches de neige. L'infortun se plaignit  mademoiselle des Touches
par un regard o se devinaient des larmes gardes sur le coeur avec une
nergie surhumaine, et Flicit lui demanda d'une voix amicale pourquoi
il ne mangeait rien. Calyste se bourra par ordre et eut l'air de
prendre part  la conversation. tre importun au lieu de plaire, cette
ide insoutenable lui martelait la cervelle. Il devint d'autant plus
honteux qu'il aperut derrire la chaise de la marquise le domestique
qu'il avait vu le matin sur la jete, et qui, sans doute parlerait de
sa curiosit. Contrit ou heureux, madame de Rochegude ne fit aucune
attention  son voisin. Mademoiselle des Touches l'ayant mise sur
son voyage d'Italie, elle trouva moyen de raconter spirituellement
la passion  brle-pourpoint dont l'avait honore un diplomate russe
 Florence, en se moquant des petits jeunes gens qui se jetaient sur
les femmes comme des sauterelles sur la verdure. Elle fit rire Claude
Vignon, Gennaro, Flicit elle-mme, quoique ces traits moqueurs
atteignissent au coeur de Calyste, qui, au travers du bourdonnement
qui retentissait  ses oreilles et dans sa cervelle, n'entendit que
des mots. Le pauvre enfant ne se jurait pas  lui-mme, comme certains
entts, d'obtenir cette femme  tout prix; non, il n'avait point de
colre, il souffrait. Quand il aperut chez Batrix une intention de
l'immoler aux pieds de Gennaro, il se dit: Que je lui serve  quelque
chose! et se laissa maltraiter avec une douceur d'agneau.

--Vous qui admirez tant la posie, dit Claude Vignon  la marquise,
comment l'accueillez-vous aussi mal? Ces naves admirations, si jolies
dans leur expression, sans arrire-pense et si dvoues, n'est-ce pas
la posie du coeur? Avouez-le, elles vous laissent un sentiment de
plaisir et de bien-tre.

--Certes, dit-elle; mais nous serions bien malheureuses et surtout bien
indignes, si nous cdions  toutes les passions que nous inspirons.

--Si vous ne choisissiez pas, dit Conti, nous ne serions pas si fiers
d'tre aims.

--Quand serai-je choisi et distingu par une femme? se demanda Calyste
qui rprima difficilement une motion cruelle. Il rougit alors comme
un malade sur la plaie duquel un doigt s'est par mgarde appuy.
Mademoiselle des Touches fut frappe de l'expression qui se peignit
sur la figure de Calyste, et tcha de le consoler par un regard plein
de sympathie. Ce regard, Claude Vignon le surprit. Ds ce moment,
l'crivain devint d'une gaiet qu'il rpandit en sarcasmes: il soutint
 Batrix que l'amour n'existait que par le dsir, que la plupart des
femmes se trompaient en aimant, qu'elles aimaient pour des raisons
trs-souvent inconnues aux hommes et  elles-mmes, qu'elles voulaient
quelquefois se tromper, que la plus noble d'entre elles tait encore
artificieuse.

--Tenez-vous-en aux livres, ne critiquez pas nos sentiments, dit
Camille en lui lanant un regard imprieux.

Le dner cessa d'tre gai. Les moqueries de Claude Vignon avaient rendu
les deux femmes pensives. Calyste sentait une souffrance horrible au
milieu du bonheur que lui causait la vue de Batrix. Conti cherchait
dans les yeux de la marquise  deviner ses penses. Quand le dner
fut fini, mademoiselle des Touches prit le bras de Calyste, donna les
deux autres hommes  la marquise et les laissa aller en avant afin de
pouvoir dire au jeune Breton:--Mon cher enfant, si la marquise vous
aime, elle jettera Conti par les fentres; mais vous vous conduisez en
ce moment de manire  resserrer leurs liens. Quand elle serait ravie
de vos adorations, doit-elle y faire attention? Possdez-vous.

--Elle a t dure pour moi, elle ne m'aimera point, dit Calyste, et si
elle ne m'aime pas, j'en mourrai.

--Mourir?... vous! mon cher Calyste, dit Camille, vous tes un enfant.
Vous ne seriez donc pas mort pour moi?

--Vous vous tes faite mon amie, rpondit-il.

Aprs les causeries qu'engendre toujours le caf, Vignon pria Conti
de chanter un morceau. Mademoiselle des Touches se mit au piano.
Camille et Gennaro chantrent le _Dunque il mio bene tu mia sarai_, le
dernier duo de _Romo et Juliette_ de Zingarelli, l'une des pages les
plus pathtiques de la musique moderne. Le passage _Di tanti palpiti_
exprime l'amour dans toute sa grandeur. Calyste, assis dans le fauteuil
o Flicit lui avait racont l'histoire de la marquise, coutait
religieusement. Batrix et Vignon taient chacun d'un ct du piano.
La voix sublime de Conti savait se marier  celle de Flicit. Tous
deux avaient souvent chant ce morceau, et ils en connaissaient les
ressources et s'entendaient  merveille pour les faire valoir. Ce fut
en ce moment, ce que le musicien a voulu crer, un pome de mlancolie
divine, les adieux de deux cygnes  la vie. Quand le duo fut termin,
chacun tait en proie  des sensations qui ne s'expriment point par de
vulgaires applaudissements.

--Ah! la musique est le premier des arts! s'cria la marquise.

--Camille place en avant la jeunesse et la beaut, la premire de
toutes les posies, dit Claude Vignon.

Mademoiselle des Touches regarda Claude en dissimulant une vague
inquitude. Batrix, ne voyant point Calyste, tourna la tte comme
pour savoir quel effet cette musique lui faisait prouver, moins par
intrt pour lui que pour la satisfaction de Conti: elle aperut dans
l'embrasure un visage blanc couvert de grosses larmes. A cet aspect,
comme si quelque vive douleur l'et atteinte, elle dtourna promptement
la tte et regarda Gennaro. Non-seulement la musique s'tait dresse
devant Calyste, l'avait touch de sa baguette divine, l'avait lanc
dans la cration et lui en avait dpouill les voiles, mais encore il
tait abasourdi du gnie de Conti. Malgr ce que Camille Maupin lui
avait dit de son caractre, il lui croyait alors une belle me, un
coeur plein d'amour. Comment lutter avec un pareil artiste? comment
une femme ne l'adorerait-elle pas toujours? Ce chant entrait dans
l'me comme une autre me. Le pauvre enfant tait autant accabl
par la posie que par le dsespoir: il se trouvait tre si peu de
chose! Cette accusation ingnue de son nant se lisait mle  son
admiration. Il ne s'aperut pas du geste de Batrix, qui, ramene vers
Calyste par la contagion des sentiments vrais, le montra par un signe 
mademoiselle des Touches.

--Oh! l'adorable coeur! dit Flicit. Conti, vous ne recueillerez
jamais d'applaudissements qui vaillent l'hommage de cet enfant.
Chantons alors un trio. Batrix, ma chre, venez?

Quand la marquise, Camille et Conti se mirent au piano, Calyste se leva
doucement  leur insu, se jeta sur un des sofas de la chambre  coucher
dont la porte tait ouverte, et y demeura plong dans son dsespoir.

--Qu'avez-vous, mon enfant? lui dit Claude, qui se coula
silencieusement auprs de Calyste, et lui prit la main. Vous aimez,
vous vous croyez ddaign; mais il n'en est rien. Dans quelques jours
vous aurez le champ libre ici, vous y rgnerez, vous serez aim par
plus d'une personne; enfin, si vous savez vous bien conduire, vous y
serez comme un sultan.

--Que me dites-vous? s'cria Calyste en se levant et entranant par un
geste Claude dans la bibliothque. Qui m'aime ici?

--Camille, rpondit Claude.

--Camille m'aimerait! demanda Calyste. Eh! bien, vous?

--Moi, reprit Claude, moi... Il ne continua pas. Il s'assit et s'appuya
la tte avec une profonde mlancolie sur un coussin.--Je suis ennuy
de la vie et je n'ai pas le courage de la quitter, dit-il aprs un
moment de silence. Je voudrais m'tre tromp dans ce que je viens de
vous dire; mais depuis quelques jours plus d'une clart vive a lui. Je
ne me suis pas promen dans les roches du Croisic pour mon plaisir.
L'amertume de mes paroles  mon retour, quand je vous ai trouv causant
avec Camille, prenait sa source au fond de mon amour-propre bless.
Je m'expliquerai tantt avec Camille. Deux esprits aussi clairvoyants
que le sien et le mien ne sauraient se tromper. Entre deux duellistes
de profession, le combat n'est pas de longue dure. Aussi puis-je
d'avance vous annoncer mon dpart. Oui, je quitterai les Touches,
demain peut-tre, avec Conti. Certes il s'y passera, quand nous n'y
serons plus, d'tranges, de terribles choses peut-tre et j'aurai le
regret de ne pas assister  ces dbats de passion si rares en France
et si dramatiques. Vous tes bien jeune pour une lutte si dangereuse:
vous m'intressez. Sans le profond dgot que m'inspirent les femmes,
je resterais pour vous aider  jouer cette partie: elle est difficile,
vous pouvez la perdre, vous avez affaire  deux femmes extraordinaires,
et vous tes dj trop amoureux de l'une pour vous servir de l'autre.
Batrix doit avoir de l'obstination dans le caractre, et Camille a de
la grandeur. Peut-tre, comme une chose frle et dlicate, serez-vous
bris entre ces deux cueils, entran par les torrents de la passion.
Prenez garde.

La stupfaction de Calyste en entendant ces paroles permit  Claude
Vignon de les dire et de quitter le jeune Breton, qui demeura comme un
voyageur  qui, dans les Alpes, un guide a dmontr la profondeur d'un
abme en y jetant une pierre. Apprendre de la bouche mme de Claude que
lui, Calyste, tait aim de Camille au moment o il se sentait amoureux
de Batrix pour toute sa vie! il y avait dans cette situation un poids
trop fort pour une jeune me si nave. Press par un regret immense qui
l'accablait dans le pass, tu dans le prsent par la difficult de sa
position entre Batrix qu'il aimait, entre Camille qu'il n'aimait plus
et par laquelle Claude le disait aim, le pauvre enfant se dsesprait,
il demeurait indcis, perdu dans ses penses. Il cherchait inutilement
les raisons qu'avait eues Flicit de rejeter son amour et de courir 
Paris y chercher Claude Vignon. Par moments la voix de Batrix arrivait
pure et frache  ses oreilles et lui causait ces motions violentes
qu'il avait vites en quittant le petit salon. A plusieurs reprises il
ne s'tait plus senti matre de rprimer une froce envie de la saisir
et de l'emporter. Qu'allait-il devenir? Reviendrait-il aux Touches?
En se sachant aim de Camille, comment pourrait-il y adorer Batrix?
Il ne trouvait aucune solution  ces difficults. Insensiblement le
silence rgna dans la maison. Il entendit sans y faire attention le
bruit de plusieurs portes qui se fermaient. Puis tout  coup il compta
les douze coups de minuit  la pendule de la chambre voisine, o la
voix de Camille et celle de Claude le rveillrent de l'engourdissante
contemplation de son avenir et o brillait une lumire au milieu des
tnbres. Avant qu'il se montrt, il put couter de terribles paroles
prononces par Vignon.

--Vous tes arrive  Paris perdument amoureuse de Calyste, disait-il
 Flicit; mais vous tiez pouvante des suites d'une semblable
passion  votre ge: elle vous menait dans un abme, dans un enfer, au
suicide peut-tre! L'amour ne subsiste qu'en se croyant ternel, et
vous aperceviez  quelques pas dans votre vie une sparation horrible:
le dgot et la vieillesse terminant bientt un pome sublime. Vous
vous tes souvenue d'Adolphe, pouvantable dnouement des amours de
madame de Stal et de Benjamin Constant, qui cependant taient bien
plus en rapport d'ge que vous ne l'tes avec Calyste. Vous m'avez
alors pris comme on prend des fascines pour lever des retranchements
entre les ennemis et soi. Mais, si vous vouliez me faire aimer les
Touches, n'tait-ce pas pour y passer vos jours dans l'adoration
secrte de votre Dieu? Pour accomplir votre plan,  la fois ignoble
et sublime, vous deviez chercher un homme vulgaire ou un homme si
proccup par de hautes penses qu'il pt tre facilement tromp. Vous
m'avez cru simple, facile  abuser comme un homme de gnie. Il parat
que je suis seulement un homme d'esprit: je vous ai devine. Quand hier
je vous ai fait l'loge des femmes de votre ge en vous expliquant
pourquoi Calyste vous aimait, croyez-vous que j'aie pris pour moi vos
regards ravis, brillants, enchants? N'avais-je pas dj lu dans votre
me? Les yeux taient bien tourns sur moi, mais le coeur battait pour
Calyste. Vous n'avez jamais t aime, ma pauvre Maupin, et vous ne le
serez jamais aprs vous tre refus le beau fruit que le hasard vous
a offert aux portes de l'enfer des femmes, et qui tournent sur leurs
gonds pousses par le chiffre 50!

--Pourquoi l'amour m'a-t-il donc fuie, dit-elle d'une voix altre,
dites-le-moi, vous qui savez tout?...

--Mais vous n'tes pas aimable, reprit-il, vous ne vous pliez pas 
l'amour, il doit se plier  vous. Vous pourrez peut-tre vous adonner
aux malices et  l'entrain des gamins; mais vous n'avez pas d'enfance
au coeur, il y a trop de profondeur dans votre esprit, vous n'avez
jamais t nave, et vous ne commencerez pas  l'tre aujourd'hui.
Votre grce vient du mystre, elle est abstraite et non active. Enfin
votre force loigne les gens trs forts qui prvoient une lutte. Votre
puissance peut plaire  de jeunes mes qui, semblables  celle de
Calyste, aiment  tre protges: mais,  la longue, elle fatigue.
Vous tes grande et sublime: subissez les inconvnients de ces deux
qualits, elles ennuient.

--Quel arrt! s'cria Camille. Ne puis-je tre femme, suis-je une
monstruosit?

--Peut-tre, dit Claude.

--Nous verrons, s'cria la femme pique au vif.

--Adieu, ma chre, demain je pars. Je ne vous en veux pas, Camille:
je vous trouve la plus grande des femmes; mais si je continuais  vous
servir de paravent ou d'cran, dit Claude avec deux savantes inflexions
de voix, vous me mpriseriez singulirement. Nous pouvons nous quitter
sans chagrin ni remords: nous n'avons ni bonheur  regretter ni
esprances djoues. Pour vous, comme pour quelques hommes de gnie
infiniment rares, l'amour n'est pas ce que la nature l'a fait: un
besoin imprieux  la satisfaction duquel elle attache de vifs mais de
passagers plaisirs, et qui meurt; vous le voyez tel que l'a cr le
christianisme: un royaume idal, plein de sentiments nobles, de grandes
petitesses, de posies, de sensations spirituelles, de dvouements, de
fleurs morales, d'harmonies enchanteresses, et situ bien au-dessus
des grossirets vulgaires, mais o vont deux cratures runies en un
ange, enleves par les ailes du plaisir. Voil ce que j'esprais, je
croyais saisir une des clefs qui nous ouvrent la porte ferme pour
tant de gens et par laquelle on s'lance dans l'infini. Vous y tiez
dj vous! Ainsi vous m'avez tromp. Je retourne  la misre, dans
ma vaste prison de Paris. Il m'aurait suffi de cette tromperie au
commencement de ma carrire pour me faire fuir les femmes: aujourd'hui,
elle met dans mon me un dsenchantement qui me plonge  jamais dans
une solitude pouvantable, je m'y trouverai sans la foi qui aidait les
pres  la peupler d'images sacres. Voil, ma chre Camille, o nous
mne la supriorit de l'esprit: nous pouvons chanter tous deux l'hymne
horrible qu'Alfred de Vigny met dans la bouche de Mose parlant  Dieu:

    Seigneur, vous m'avez fait puissant et solitaire!

En ce moment Calyste parut.

--Je ne dois pas vous laisser ignorer que je suis l, dit-il.

Mademoiselle des Touches exprima la plus vive crainte, une rougeur
subite colora son visage impassible d'un ton de feu. Pendant toute
cette scne, elle demeura plus belle qu'en aucun moment de sa vie.

--Nous vous avions cru parti, Calyste, dit Claude; mais cette
indiscrtion involontaire de part et d'autre est sans danger: peut-tre
serez-vous plus  votre aise aux Touches en connaissant Flicit tout
entire. Son silence annonce que je ne me suis point tromp sur le
rle qu'elle me destinait. Elle vous aime, comme je vous le disais,
mais elle vous aime pour vous et non pour elle, sentiment que peu de
femmes sont capables de concevoir et d'embrasser: peu d'entre elles
connaissent la volupt des douleurs entretenues par le dsir, c'est
une des magnifiques passions rserves  l'homme; mais elle est un peu
homme! dit-il en raillant. Votre passion pour Batrix la fera souffrir
et la rendra heureuse tout  la fois.

Des larmes vinrent aux yeux de mademoiselle des Touches, qui n'osait
regarder ni le terrible Claude Vignon ni l'ingnu Calyste. Elle tait
effraye d'avoir t comprise, elle ne croyait pas qu'il ft possible
 un homme, quelle que ft sa porte, de deviner une dlicatesse si
cruelle, un hrosme aussi lev que l'tait le sien. En la trouvant si
humilie de voir ses grandeurs dvoiles, Calyste partagea l'motion
de cette femme qu'il avait mise si haut, et qu'il contemplait abattue.
Calyste se jeta, par un mouvement irrsistible, aux pieds de Camille,
et lui baisa les mains en y cachant son visage couvert de pleurs.

--Claude, dit-elle, ne m'abandonnez pas, que deviendrais-je?

--Qu'avez-vous  craindre? rpondit le critique. Calyste aime dj la
marquise comme un fou. Certes, vous ne sauriez trouver une barrire
plus forte entre vous et lui que cet amour excit par vous-mme. Cette
passion me vaut bien. Hier, il y avait du danger pour vous et pour lui;
mais aujourd'hui tout vous sera bonheur maternel, dit-il en lui lanant
un regard railleur. Vous serez fire de ses triomphes.

Mademoiselle des Touches regarda Calyste, qui, sur ce mot, avait relev
la tte par un mouvement brusque. Claude Vignon, pour toute vengeance,
prenait plaisir  voir la confusion de Calyste et de Flicit.

--Vous l'avez pouss vers madame de Rochegude, reprit Claude Vignon, il
est maintenant sous le charme. Vous avez creus vous-mme votre tombe.
Si vous vous tiez confie  moi, vous eussiez vit les malheurs qui
vous attendent.

--Des malheurs! s'cria Camille Maupin en prenant la tte de Calyste
et l'levant jusqu' elle et la baisant dans les cheveux et y versant
d'abondantes larmes. Non, Calyste, vous oublierez tout ce que vous
venez d'entendre, vous me compterez pour rien!

Elle se leva, se dressa devant ces deux hommes et les terrassa par les
clairs que lancrent ses yeux o brilla toute son me.

--Pendant que Claude parlait, reprit-elle, j'ai conu la beaut, la
grandeur d'un amour sans espoir, n'est-ce pas le seul sentiment qui
nous approche de Dieu? Ne m'aime pas, Calyste, moi je t'aimerai comme
aucune femme n'aimera!

Ce fut le cri le plus sauvage que jamais un aigle bless ait pouss
dans son aire. Claude flchit le genou, prit la main de Flicit et la
lui baisa.

--Quittez-nous, mon ami, dit mademoiselle des Touches au jeune homme,
votre mre pourrait tre inquite.

Calyste revint  Gurande  pas lents en se retournant pour voir la
lumire qui brillait aux croises de l'appartement de Batrix. Il
fut surpris lui-mme de ressentir peu de compassion pour Camille, il
lui en voulait presque d'avoir t priv de quinze mois de bonheur.
Puis parfois il prouvait en lui-mme les tressaillements que Camille
venait de lui causer, il sentait dans ses cheveux les larmes qu'elle y
avait laisses, il souffrait de sa souffrance, il croyait entendre les
gmissements que poussait sans doute cette grande femme, tant dsire
quelques jours auparavant. En ouvrant la porte du logis paternel o
rgnait un profond silence, il aperut par la croise,  la lueur de
cette lampe d'une si nave construction, sa mre qui travaillait en
l'attendant. Des larmes mouillrent les yeux de Calyste  cet aspect.

--Que t'est-il donc encore arriv? demanda Fanny dont le visage
exprimait une horrible inquitude.

Pour toute rponse, Calyste prit sa mre dans ses bras et la baisa
sur les joues, au front, dans les cheveux, avec une de ces effusions
passionnes qui ravissent les mres et les pntrent des subtiles
flammes de la vie qu'elles ont donne.

--C'est toi que j'aime, dit Calyste  sa mre presque honteuse et
rougissant, toi qui ne vis que pour moi, toi que je voudrais rendre
heureuse.

--Mais tu n'es pas dans ton assiette ordinaire, mon enfant, dit la
baronne en contemplant son fils. Que t'est-il arriv?

--Camille m'aime, et je ne l'aime plus, dit-il.

La baronne attira Calyste  elle, le baisa sur le front, et Calyste
entendit dans le profond silence de cette vieille salle brune et
tapisse les coups d'une vive palpitation au coeur de sa mre.
L'Irlandaise tait jalouse de Camille, et pressentait la vrit.
Cette mre avait, en attendant son fils toutes les nuits, creus la
passion de cette femme; elle avait, conduite par les lueurs d'une
mditation obstine, pntr dans le coeur de Camille, et, sans pouvoir
se l'expliquer, elle avait imagin chez cette fille une fantaisie de
maternit. Le rcit de Calyste pouvanta cette mre simple et nave.

--H! bien, dit-elle aprs une pause, aime madame de Rochegude, elle ne
me causera pas de chagrin.

Batrix n'tait pas libre, elle ne drangeait aucun des projets forms
pour le bonheur de Calyste, du moins Fanny le croyait, elle voyait une
espce de belle-fille  aimer, et non une autre mre  combattre.

--Mais Batrix ne m'aimera pas! s'cria Calyste.

--Peut-tre, rpondit la baronne d'un air fin. Ne m'as-tu pas dit
qu'elle allait tre seule demain?

--Oui.

--Eh! bien, mon enfant, ajouta la mre en rougissant. La jalousie est
au fond de tous nos coeurs, et je ne savais pas la trouver un jour au
fond du mien, car je ne croyais pas qu'on dt me disputer l'affection
de mon Calyste! Elle soupira. Je croyais, dit-elle, que le mariage
serait pour toi ce qu'il a t pour moi. Quelles lueurs tu as jetes
dans mon me depuis deux mois! de quels reflets se colore ton amour
si naturel, pauvre ange! Eh! bien, aie l'air de toujours aimer ta
mademoiselle des Touches, la marquise en sera jalouse et tu l'auras.

--Oh! ma bonne mre, Camille ne m'aurait pas dit cela! s'cria Calyste
en tenant sa mre par la taille et la baisant sur le cou.

--Tu me rends bien perverse, mauvais enfant, dit-elle tout heureuse du
visage radieux que l'esprance faisait  son fils qui monta gaiement
l'escalier de la tourelle.

Le lendemain matin, Calyste dit  Gasselin d'aller se mettre en
sentinelle sur le chemin de Gurande  Saint-Nazaire, de guetter au
passage la voiture de mademoiselle des Touches et de compter les
personnes qui s'y trouveraient. Gasselin revint au moment o toute la
famille tait runie et djeunait.

--Qu'arrive-t-il? dit mademoiselle du Gunic, Gasselin court comme s'il
y avait le feu dans Gurande.

--Il aurait pris le mulot, dit Mariotte qui apportait le caf, le lait
et les rties.

--Il vient de la ville et non du jardin, rpondit mademoiselle du
Gunic.

--Mais le mulot a son trou derrire le mur, du ct de la place, dit
Mariotte.

--Monsieur le chevalier, ils taient cinq, quatre dedans et le cocher.

--Deux dames au fond? dit Calyste.

--Et deux messieurs, devant, reprit Gasselin.

--Selle le cheval de mon pre, cours aprs, arrive  Saint-Nazaire
au moment o le bateau part pour Paimboeuf, et si les deux hommes
s'embarquent, accours me le dire  bride abattue.

Gasselin sortit.

--Mon neveu, vous avez le diable au corps, dit la vieille Zphirine.

--Laissez-le donc s'amuser, ma soeur, s'cria le baron, il tait triste
comme un hibou, le voil gai comme un pinson.

--Vous lui avez peut-tre dit que notre chre Charlotte arrive, s'cria
la vieille fille en se tournant vers sa belle-soeur.

--Non, rpondit la baronne.

--Je croyais qu'il voulait aller au-devant d'elle, dit malicieusement
mademoiselle du Gunic.

--Si Charlotte reste trois mois chez sa tante, il a bien le temps de la
voir, rpondit la baronne.

--Oh! ma soeur, que s'est-il donc pass depuis hier? demanda la vieille
fille. Vous tiez si heureuse de savoir que mademoiselle de Pen-Hol
allait ce matin nous chercher sa nice.

--Jacqueline veut me faire pouser Charlotte pour m'arracher  la
perdition, ma tante, dit Calyste en riant et lanant  sa mre un
coup d'oeil d'intelligence. J'tais sur le mail quand mademoiselle de
Pen-Hol parlait  monsieur du Halga, mais elle n'a pas pens que ce
serait une bien plus grande perdition pour moi de me marier  mon ge.

--Il est crit l-haut, s'cria la vieille fille en interrompant
Calyste, que je ne mourrai ni tranquille ni heureuse. J'aurais voulu
voir notre famille continue, et quelques-unes de nos terres rachetes,
il n'en sera rien. Peux-tu, mon beau neveu, mettre quelque chose en
balance avec de tels devoirs?

--Mais, dit le baron, est-ce que mademoiselle des Touches empchera
Calyste de se marier quand il le faudra? Je dois l'aller voir.

--Je puis vous assurer, mon pre, que Flicit ne sera jamais un
obstacle  mon mariage.

--Je n'y vois plus clair, dit la vieille aveugle qui ne savait rien de
la subite passion de son neveu pour la marquise de Rochegude.

La mre garda le secret  son fils; en cette matire le silence est
instinctif chez toutes les femmes. La vieille fille tomba dans une
profonde mditation, coutant de toutes ses forces, piant les voix et
le bruit pour pouvoir deviner le mystre qu'on lui cachait. Gasselin
arriva bientt, et dit  son jeune matre qu'il n'avait pas eu besoin
d'aller  Saint-Nazaire pour savoir que mademoiselle des Touches et son
amie reviendraient seules, il l'avait appris en ville chez Bernus, le
messager qui s'tait charg des paquets des deux messieurs.

--Elles seront seules au retour, s'cria Calyste. Selle mon cheval.

Au ton de son jeune matre, Gasselin crut qu'il y avait quelque chose
de grave; il alla seller les deux chevaux, chargea les pistolets sans
rien dire  personne, et s'habilla pour suivre Calyste. Calyste tait
si content de savoir Claude et Gennaro partis, qu'il ne songeait pas 
la rencontre qu'il allait faire  Saint-Nazaire, il ne pensait qu'au
plaisir d'accompagner la marquise; il prenait les mains de son vieux
pre et les lui serrait tendrement, il embrassait sa mre, il serrait
sa vieille tante par la taille.

--Enfin, je l'aime mieux ainsi que triste, dit la vieille Zphirine.

--O vas-tu, chevalier? lui dit son pre.

--A Saint-Nazaire.

--Peste! Et  quand le mariage? dit le baron qui crut son fils empress
de revoir Charlotte de Kergarout. Il me tarde d'tre grand-pre, il
est temps.

Quand Gasselin se montra dans l'intention assez vidente d'accompagner
Calyste, le jeune homme pensa qu'il pourrait revenir dans la voiture
de Camille avec Batrix en laissant son cheval  Gasselin, et il lui
frappa sur l'paule en disant:--Tu as eu de l'esprit.

--Je le crois bien, rpondit Gasselin.

--Mon garon, dit le pre en venant avec Fanny jusqu' la tribune du
perron, mnage les chevaux, ils auront douze lieues  faire.

Calyste partit aprs avoir chang le plus pntrant regard avec sa
mre.

--Cher trsor, dit-elle en lui voyant courber la tte sous le cintre de
la porte d'entre.

--Que Dieu le protge! rpondit le baron, car nous ne le referions pas.

Ce mot assez dans le ton grivois des gentilshommes de province fit
frissonner la baronne.

--Mon neveu n'aime pas assez Charlotte pour aller au-devant d'elle, dit
la vieille fille  Mariotte qui tait le couvert.

--Il est arriv une grande dame, une marquise aux Touches, et il court
aprs! Bah! c'est de son ge, dit Mariotte.

--Elles nous le tueront, dit mademoiselle du Gunic.

--a ne le tuera pas, mademoiselle; au contraire, rpondit Mariotte qui
paraissait heureuse du bonheur de Calyste.

Calyste allait d'un train  crever son cheval, lorsque Gasselin demanda
fort heureusement  son matre s'il voulait arriver avant le dpart du
bateau, ce qui n'tait nullement son dessein; il ne dsirait se faire
voir ni  Conti ni  Claude. Le jeune homme ralentit alors le pas de
son cheval, et se mit  regarder complaisamment les doubles raies
traces par les roues de la calche sur les parties sablonneuses de la
route. Il tait d'une gaiet folle  cette seule pense: elle a pass
par l, elle reviendra par l, ses regards se sont arrts sur ces
bois, sur ces arbres!--Le charmant chemin, dit-il  Gasselin.

--Ah! monsieur, la Bretagne est le plus beau pays du monde, rpondit
le domestique. Y a-t-il autre part des fleurs dans les haies et des
chemins frais qui tournent comme celui-l?

--Dans aucun pays, Gasselin.

--Voil la voiture  Bernus, dit Gasselin.

--Mademoiselle de Pen-Hol et sa nice y seront: cachons-nous, dit
Calyste.

--Ici, monsieur. tes-vous fou? Nous sommes dans les sables.

La voiture, qui montait en effet une cte assez sablonneuse au-dessus
de Saint-Nazaire, apparut aux regards de Calyste dans la nave
simplicit de sa construction bretonne. Au grand tonnement de Calyste,
la voiture tait pleine.

--Nous avons laiss mademoiselle de Pen-Hol, sa soeur et sa nice, qui
se tourmentent; toutes les places taient prises par la douane, dit le
conducteur  Gasselin.

--Je suis perdu! s'cria Calyste.

En effet la voiture tait remplie d'employs qui sans doute allaient
relever ceux des marais salants. Quand Calyste arriva sur la petite
esplanade qui tourne autour de l'glise de Saint-Nazaire, et d'o l'on
dcouvre Paimboeuf et la majestueuse embouchure de la Loire luttant
avec la mer, il y trouva Camille et la marquise agitant leurs mouchoirs
pour dire un dernier adieu aux deux passagers qu'emportait le bateau 
vapeur. Batrix tait ravissante ainsi: le visage adouci par le reflet
d'un chapeau de paille de riz sur lequel taient jets des coquelicots
et nou par un ruban couleur ponceau, en robe de mousseline  fleurs,
avanant son petit pied fluet chauss d'une gutre verte, s'appuyant
sur sa frle ombrelle et montrant sa belle main bien gante. Rien n'est
plus grandiose  l'oeil qu'une femme en haut d'un rocher comme une
statue sur son pidestal. Conti put alors voir Calyste abordant Camille.

--J'ai pens, dit le jeune homme  mademoiselle des Touches, que vous
reviendriez seules.

--Vous avez bien fait, Calyste, rpondit-elle en lui serrant la main.

Batrix se retourna, regarda son jeune amant et lui lana le plus
imprieux coup d'oeil de son rpertoire. Un sourire que la marquise
surprit sur les loquentes lvres de Camille lui fit comprendre la
vulgarit de ce moyen, digne d'une bourgeoise. Madame de Rochegude dit
alors  Calyste en souriant:--N'est-ce pas une lgre impertinence de
croire que je pouvais ennuyer Camille en route?

--Ma chre, un homme pour deux veuves n'est pas de trop, dit
mademoiselle des Touches en prenant le bras de Calyste et laissant
Batrix occupe  regarder le bateau.

En ce moment Calyste entendit dans la rue en pente qui descend  ce
qu'il faut appeler le port de Saint-Nazaire la voix de mademoiselle
de Pen-Hol, de Charlotte et de Gasselin, babillant tous trois comme
des pies. La vieille fille questionnait Gasselin et voulait savoir
pourquoi son matre et lui se trouvaient  Saint-Nazaire, o la voiture
de mademoiselle des Touches faisait esclandre. Avant que le jeune homme
et pu se retirer, il avait t vu de Charlotte.

--Voil Calyste, s'cria la petite Bretonne.

--Allez leur proposer ma voiture, leur femme de chambre se mettra prs
de mon cocher, dit Camille, qui savait que madame de Kergarout, sa
fille et mademoiselle de Pen-Hol n'avaient pas eu de places.

Calyste, qui ne pouvait s'empcher d'obir  Camille, vint s'acquitter
de son message. Ds qu'elle sut qu'elle voyagerait avec la marquise
de Rochegude et la clbre Camille Maupin, madame de Kergarout
ne voulut pas comprendre les rticences de sa soeur ane, qui se
dfendit de profiter de ce qu'elle nommait la carriole du diable. A
Nantes on tait sous une latitude un peu plus civilise qu' Gurande:
on y admirait Camille, elle tait l comme la muse de la Bretagne
et l'honneur du pays; elle y excitait autant de curiosit que de
jalousie. L'absolution donne  Paris par le grand monde, par la mode,
tait consacre par la grande fortune de mademoiselle des Touches, et
peut-tre par ses anciens succs  Nantes qui se flattait d'avoir t
le berceau de Camille Maupin. Aussi la vicomtesse, folle de curiosit,
entrana-t-elle sa vieille soeur sans prter l'oreille  ses jrmiades.

--Bonjour, Calyste, dit la petite Kergarout.

--Bonjour, Charlotte, rpondit Calyste sans lui offrir le bras.

Tous deux interdits, l'une de tant de froideur, lui de sa cruaut,
remontrent le ravin creux qu'on appelle une rue  Saint-Nazaire et
suivirent en silence les deux soeurs. En un moment la petite fille
de seize ans vit s'crouler le chteau en Espagne bti, meubl par
ses romanesques esprances. Elle et Calyste avaient si souvent jou
ensemble pendant leur enfance, elle tait si lie avec lui qu'elle
croyait son avenir inattaquable. Elle accourait emporte par un bonheur
tourdi, comme un oiseau fond sur un champ de bl; elle fut arrte
dans son vol sans pouvoir imaginer l'obstacle.

--Qu'as-tu, Calyste? lui demanda-t-elle en lui prenant la main.

--Rien, rpondit le jeune homme qui dgagea sa main avec un horrible
empressement en pensant aux projets de sa tante et de mademoiselle de
Pen-Hol.

Des larmes mouillrent les yeux de Charlotte. Elle regarda sans haine
le beau Calyste; mais elle allait prouver son premier mouvement de
jalousie et sentir les effroyables rages de la rivalit  l'aspect des
deux belles Parisiennes et en souponnant la cause des froideurs de
Calyste.

D'une taille ordinaire, Charlotte Kergarout avait une vulgaire
fracheur, une petite figure ronde veille par deux yeux noirs qui
jouaient l'esprit, des cheveux bruns abondants, une taille ronde,
un dos plat, des bras maigres, le parler bref et dcid des filles
de province qui ne veulent pas avoir l'air de petites niaises. Elle
tait l'enfant gt de la famille  cause de la prdilection de sa
tante pour elle. Elle gardait en ce moment sur elle le manteau de
mrinos cossais  grands carreaux, doubl de soie verte, qu'elle avait
sur le bateau  vapeur. Sa robe de voyage, en stoff assez commun, 
corsage fait chastement en guimpe, orne d'une collerette  mille
plis, allait lui paratre horrible  l'aspect des fraches toilettes
de Batrix et de Camille. Elle devait souffrir d'avoir des bas blancs
salis dans les roches, dans les barques o elle avait saut, et de
mchants souliers en peau, choisis exprs pour ne rien gter de beau
en voyage, selon les us et coutumes des gens de province. Quant  la
vicomtesse de Kergarout, elle tait le type de la provinciale. Grande,
sche, fltrie, pleine de prtentions caches qui ne se montraient
qu'aprs avoir t blesses, parlant beaucoup et attrapant  force
de parler quelques ides, comme on carambole au billard, et qui lui
donnaient une rputation d'esprit, essayant d'humilier les Parisiens
par la prtendue bonhomie de la sagesse dpartementale et par un faux
bonheur incessamment mis en avant, s'abaissant pour se faire relever,
et furieuse d'tre laisse  genoux; pchant, selon une expression
anglaise, les compliments  la ligne et n'en prenant pas toujours;
ayant une toilette  la fois exagre et peu soigne, prenant le
manque d'affabilit pour de l'impertinence, et croyant embarrasser
beaucoup les gens en ne leur accordant aucune attention; refusant ce
qu'elle dsirait pour se le faire offrir deux fois et avoir l'air
d'tre prie au del des bornes; occupe de ce dont on ne parle plus,
et fort tonne de ne pas tre au courant de la mode; enfin se tenant
difficilement une heure sans faire arriver Nantes, et les tigres de
Nantes, et les affaires de la haute socit de Nantes, et se plaignant
de Nantes, et critiquant Nantes, et prenant pour des personnalits les
phrases arraches par la complaisance  ceux qui, distraits, abondaient
dans son sens. Ses manires, son langage, ses ides avaient plus ou
moins dteint sur ses quatre filles. Connatre Camille Maupin et
madame de Rochegude, il y avait pour elle un avenir et le fond de cent
conversations!... aussi marchait-elle vers l'glise comme si elle et
voulu l'emporter d'assaut, agitant son mouchoir, qu'elle dplia pour
en montrer les coins lourds de broderies domestiques et garnis d'une
dentelle invalide. Elle avait une dmarche passablement cavalire, qui,
pour une femme de quarante-sept ans, tait sans consquence.

--Monsieur le chevalier, dit-elle  Camille et  Batrix en montrant
Calyste qui venait piteusement avec Charlotte, nous a fait part de
votre aimable proposition, mais nous craignons, ma soeur, ma fille et
moi, de vous gner.

--Ce ne sera pas moi, ma soeur, qui gnerai ces dames, dit la vieille
fille avec aigreur, car je trouverai bien dans Saint-Nazaire un cheval
pour revenir.

Camille et Batrix changrent un regard oblique surpris par Calyste,
et ce regard suffit pour anantir tous ses souvenirs d'enfance, ses
croyances aux Kergarout-Pen-Hol, et pour briser  jamais les projets
conus par les deux familles.

--Nous pouvons trs bien tenir cinq dans la voiture, rpondit
mademoiselle des Touches,  qui Jacqueline tourna le dos. Quand nous
serions horriblement gnes, ce qui n'est pas possible  cause de la
finesse de vos tailles, je serais bien ddommage par le plaisir de
rendre service aux amis de Calyste. Votre femme de chambre, madame,
trouvera place; et vos paquets, si vous en avez, peuvent tenir derrire
la calche, je n'ai pas amen de domestique.

La vicomtesse se confondit en remercments et gronda sa soeur
Jacqueline d'avoir voulu si promptement sa nice qu'elle ne lui avait
pas permis de venir dans sa voiture par le chemin de terre; mais il est
vrai que la route de poste tait non-seulement longue, mais coteuse;
elle devait revenir promptement  Nantes o elle laissait trois
autres petites chattes qui l'attendaient avec impatience, dit-elle
en caressant le cou de sa fille. Charlotte eut alors un petit air de
victime, en levant les yeux vers sa mre, qui fit supposer que la
vicomtesse ennuyait prodigieusement ses quatre filles en les mettant
aussi souvent en jeu que le caporal Trim son bonnet.

--Vous tes une heureuse mre, et vous devez.... dit Camille qui
s'arrta en pensant que la marquise avait d se priver de son fils en
suivant Conti.

--Oh! reprit la vicomtesse, si j'ai le malheur de passer ma vie 
la campagne et  Nantes, j'ai la consolation d'tre adore par mes
enfants. Avez-vous des enfants? demanda-t-elle  Camille.

--Je me nomme mademoiselle des Touches, rpondit Camille. Madame est la
marquise de Rochegude.

--Il faut vous plaindre alors de ne pas connatre le plus grand bonheur
qu'il y ait pour nous autres pauvres simples femmes, n'est-ce pas,
madame? dit la vicomtesse  la marquise pour rparer sa faute. Mais
vous avez tant de ddommagements!

Il vint une larme chaude dans les yeux de Batrix qui se tourna
brusquement, et alla jusqu'au grossier parapet du rocher, o Calyste la
suivit.

--Madame, dit Camille  l'oreille de la vicomtesse, ignorez-vous que la
marquise est spare de son mari, qu'elle n'a pas vu son fils depuis
dix-huit mois, et qu'elle ne sait pas quand elle le verra?

--Bah! dit madame de Kergarout, cette pauvre dame! Est-ce
judiciairement?

--Non, par got, dit Camille.

--H! bien, je comprends cela, rpondit intrpidement la vicomtesse.

La vieille Pen-Hol, au dsespoir d'tre dans le camp ennemi, s'tait
retranche  quatre pas avec sa chre Charlotte. Calyste aprs avoir
examin si personne ne pouvait les voir, saisit la main de la marquise
et la baisa en y laissant une larme. Batrix se retourna, les yeux
schs par la colre: elle allait lancer quelque mot terrible, et ne
put rien dire en retrouvant ses pleurs sur la belle figure de cet ange
aussi douloureusement atteint qu'elle-mme.

--Mon Dieu, Calyste, lui dit Camille  l'oreille en le voyant revenir
avec madame de Rochegude, vous auriez _cela_ pour belle-mre, et cette
petite bcasse pour femme!

--Parce que sa tante est riche, dit ironiquement Calyste.

Le groupe entier se mit en marche vers l'auberge, et la vicomtesse
se crut oblige de faire  Camille une satire sur les sauvages de
Saint-Nazaire.

--J'aime la Bretagne, madame, rpondit gravement Flicit, je suis ne
 Gurande.

Calyste ne pouvait s'empcher d'admirer mademoiselle des Touches, qui,
par le son de sa voix, la tranquillit de ses regards et le calme de
ses manires, le mettait  l'aise, malgr les terribles dclarations de
la scne qui avait eu lieu pendant la nuit. Elle paraissait nanmoins
un peu fatigue: ses traits annonaient une insomnie, ils taient comme
grossis, mais le front dominait l'orage intrieur par une placidit
cruelle.

--Quelles reines! dit-il  Charlotte en lui montrant la marquise et
Camille et donnant le bras  la jeune fille au grand contentement de
mademoiselle de Pen-Hol.

--Quelle ide a eue ta mre, dit la vieille fille en donnant aussi son
bras sec  sa nice, de se mettre dans la compagnie de cette rprouve?

--Oh! ma tante, une femme qui est la gloire de la Bretagne!

--La honte, petite. Ne vas-tu pas la cajoler aussi?

--Mademoiselle Charlotte a raison, vous n'tes pas juste, dit Calyste.

--Oh! vous, rpondit mademoiselle de Pen-Hol, elle vous a ensorcel.

--Je lui porte, dit Calyste, la mme amiti qu' vous.

--Depuis quand les du Gunic mentent-ils? dit la vieille fille.

--Depuis que les Pen-Hol sont sourdes, rpliqua Calyste.

--Tu n'es pas amoureux d'elle? demanda la vieille fille enchante.

--Je l'ai t, je ne le suis plus, rpondit-il.

--Mchant enfant! pourquoi nous as-tu donn tant de souci? Je savais
bien que l'amour est une sottise, il n'y a de solide que le mariage,
lui dit-elle en regardant Charlotte.

Charlotte, un peu rassure, espra pouvoir reconqurir ses avantages
en s'appuyant sur tous les souvenirs de l'enfance, et serra le bras
de Calyste, qui se promit de s'expliquer nettement avec la petite
hritire.

--Ah! les belles parties de mouche que nous ferons, Calyste, dit-elle,
et comme nous rirons!

Les chevaux taient mis, Camille fit passer au fond de la voiture la
vicomtesse et Charlotte, car Jacqueline avait disparu; puis elle se
plaa sur le devant avec la marquise. Calyste, oblig de renoncer au
plaisir qu'il se promettait, accompagna la voiture  cheval, et les
chevaux fatigus allrent assez lentement pour qu'il pt regarder
Batrix. L'histoire a perdu les conversations tranges des quatre
personnes que le hasard avait si singulirement runies dans cette
voiture, car il est impossible d'admettre les cent et quelques versions
qui courent  Nantes sur les rcits, les rpliques, les mots que la
vicomtesse tient de la clbre Camille Maupin _lui-mme_. Elle s'est
bien garde de rpter ni de comprendre les rponses de mademoiselle
des Touches  toutes les demandes saugrenues que les auteurs entendent
si souvent, et par lesquelles on leur fait cruellement expier leurs
rares plaisirs.

--Comment avez-vous fait vos livres? demanda la vicomtesse.

--Mais comme vous faites vos ouvrages de femme, du filet ou de la
tapisserie, rpondit Camille.

--Et o avez-vous pris ces observations si profondes et ces tableaux si
sduisants?

--O vous prenez les choses spirituelles que vous dites, madame. Il n'y
a rien de si facile que d'crire, et si vous vouliez...

--Ah! le tout est de vouloir, je ne l'aurais pas cru! Quelle est celle
de vos compositions que vous prfrez?

--Il est bien difficile d'avoir des prdilections pour ces petites
chattes.

--Vous tes blase sur les compliments, et l'on ne sait que vous dire
de nouveau.

--Croyez, madame, que je suis sensible  la forme que vous donnez aux
vtres.

La vicomtesse ne voulut pas avoir l'air de ngliger la marquise et dit
en la regardant d'un air fin:--Je n'oublierai jamais ce voyage fait
entre l'Esprit et la Beaut.

--Vous me flattez, madame, dit la marquise en riant; il n'est pas
naturel de remarquer l'esprit auprs du gnie, et je n'ai pas encore
dit grand'chose.

Charlotte, qui sentait vivement les ridicules de sa mre, la regarda
comme pour l'arrter, mais la vicomtesse continua bravement  lutter
avec les deux rieuses parisiennes.

Le jeune homme, qui trottait d'un trot lent et abandonn le long de la
calche, ne pouvait voir que les deux femmes assises sur le devant, et
son regard les embrassait tour  tour en trahissant des penses assez
douloureuses. Force de se laisser voir, Batrix vita constamment
de jeter les yeux sur le jeune homme par une manoeuvre dsesprante
pour les gens qui aiment, elle tenait son chle crois sous ses mains
croises, et paraissait en proie  une mditation profonde. A un
endroit o la route est ombrage, humide et verte comme un dlicieux
sentier de fort, o le bruit de la calche s'entendait  peine, o
les feuilles effleuraient les capotes, o le vent apportait des odeurs
balsamiques, Camille fit remarquer ce lieu plein d'harmonies, et appuya
sa main sur le genou de Batrix en lui montrant Calyste:--Comme il
monte bien  cheval! lui dit-elle.

--Calyste? reprit la vicomtesse, c'est un charmant cavalier.

--Oh! Calyste est bien gentil, dit Charlotte.

--Il y a tant d'Anglais qui lui ressemblent! rpondit indolemment la
marquise sans achever sa phrase.

--Sa mre est Irlandaise, une O'Brien, repartit Charlotte qui se crut
attaque personnellement.

Camille et la marquise entrrent dans Gurande avec la vicomtesse de
Kergarout et sa fille, au grand tonnement de toute la ville bahie;
elles laissrent leurs compagnes de voyage  l'entre de la ruelle du
Gunic, o peu s'en fallut qu'il ne se formt un attroupement. Calyste
avait press le pas de son cheval pour aller prvenir sa tante et sa
mre de l'arrive de cette compagnie attendue  dner. Le repas avait
t retard conventionnellement jusqu' quatre heures. Le chevalier
revint pour donner le bras aux deux dames; puis il baisa la main de
Camille en esprant pouvoir prendre celle de la marquise, qui tint
rsolment ses bras croiss, et  laquelle il jeta les plus vives
prires dans un regard inutilement mouill.

--Petit niais, lui dit Camille en lui effleurant l'oreille par un
modeste baiser plein d'amiti.

--C'est vrai, se dit en lui-mme Calyste pendant que la calche
tournait, j'oublie les recommandations de ma mre; mais je les
oublierai, je crois, toujours.

Mademoiselle de Pen-Hol intrpidement arrive sur un cheval de louage,
la vicomtesse de Kergarout et Charlotte trouvrent la table mise et
furent traites avec cordialit, sinon avec luxe, par les du Gunic.
La vieille Zphirine avait indiqu dans les profondeurs de la cave
des vins fins, et Mariotte s'tait surpasse en ses plats bretons. La
vicomtesse, enchante d'avoir fait le voyage avec l'illustre Camille
Maupin, essaya d'expliquer la littrature moderne et la place qu'y
tenait Camille; mais il en fut du monde littraire comme du whist: ni
les du Gunic, ni le cur qui survint, ni le chevalier du Halga n'y
comprirent rien. L'abb Grimont et le vieux marin prirent part aux
liqueurs du dessert. Ds que Mariotte, aide par Gasselin et par la
femme de chambre de la vicomtesse, eut t le couvert, il y eut un
cri d'enthousiasme pour se livrer  la mouche. La joie rgnait dans
la maison. Tous croyaient Calyste libre et le voyaient mari dans peu
de temps  la petite Charlotte. Calyste restait silencieux. Pour la
premire fois de sa vie, il tablissait des comparaisons entre les
Kergarout et les deux femmes lgantes, spirituelles, pleines de got,
qui pendant ce moment devaient bien se moquer des deux provinciales, 
s'en rapporter au premier regard qu'elles avaient chang. Fanny, qui
connaissait le secret de Calyste, observait la tristesse de son fils,
sur qui les coquetteries de Charlotte ou les attaques de la vicomtesse
avaient peu de prise. videmment son cher enfant s'ennuyait, le corps
tait dans cette salle o jadis il se serait amus des plaisanteries
de la mouche, mais l'esprit se promenait aux Touches. Comment
l'envoyer chez Camille? se demandait la mre qui sympathisait avec son
fils, qui aimait et s'ennuyait avec lui. Sa tendresse mue lui donna de
l'esprit.

--Tu meurs d'envie d'aller aux Touches _la_ voir, dit Fanny  l'oreille
de Calyste. L'enfant rpondit par un sourire et par une rougeur qui
firent tressaillir cette adorable mre jusque dans les derniers replis
de son coeur.--Madame, dit-elle  la vicomtesse, vous serez bien mal
demain dans la voiture du messager, et surtout force de partir de
bonne heure; ne vaudrait-il pas mieux que vous prissiez la voiture de
mademoiselle des Touches? Va, Calyste, dit-elle en regardant son fils,
arranger cette affaire aux Touches, mais reviens-nous promptement.

--Il ne me faut pas dix minutes, s'cria Calyste qui embrassa follement
sa mre sur le perron o elle le suivit.

Calyste courut avec la lgret d'un faon, et se trouva dans le
pristyle des Touches quand Camille et Batrix sortaient du grand salon
aprs leur dner. Il eut l'esprit d'offrir le bras  Flicit.

--Vous avez abandonn pour nous la vicomtesse et sa fille, dit-elle en
lui pressant le bras, nous sommes  mme de connatre l'tendue de ce
sacrifice.

--Ces Kergarout sont-ils parents des Portendure et du vieil amiral
de Kergarout, dont la veuve a pous Charles de Vandenesse? demanda
madame de Rochegude  Camille.

--Sa petite nice, rpondit Camille.

--C'est une charmante jeune personne, dit Batrix en se posant dans un
fauteuil gothique, ce sera bien l'affaire de monsieur du Gunic.

--Ce mariage ne se fera jamais, dit vivement Camille.

Abattu par l'air froid et calme de la marquise, qui montrait la petite
Bretonne comme la seule crature qui pt s'appareiller avec lui,
Calyste resta sans voix ni esprit.

--Et pourquoi, Camille? dit madame de Rochegude.

--Ma chre, reprit Camille en voyant le dsespoir de Calyste, je n'ai
pas conseill  Conti de se marier, et je crois avoir t charmante
pour lui: vous n'tes pas gnreuse.

Batrix regarda son amie avec une surprise mle de soupons
indfinissables. Calyste comprit  peu prs le dvouement de Camille en
voyant se mler  ses joues cette faible rougeur qui chez elle annonce
ses motions les plus violentes; il vint assez gauchement auprs
d'elle, lui prit la main et la baisa. Camille se mit ngligemment au
piano, comme une femme sre de son amie et de l'adorateur qu'elle
s'attribuait, en leur tournant le dos et les laissant presque seuls.
Elle improvisa des variations sur quelques thmes choisis  son insu
par son esprit, car ils furent d'une mlancolie excessive. La marquise
paraissait couter, mais elle observait Calyste, qui, trop jeune
et trop naf pour jouer le rle que lui donnait Camille, tait en
extase devant sa vritable idole. Aprs une heure, pendant laquelle
mademoiselle des Touches se laissa naturellement aller  sa jalousie,
Batrix se retira chez elle. Camille fit aussitt passer Calyste
dans sa chambre, afin de ne pas tre coute, car les femmes ont un
admirable instinct de dfiance.

--Mon enfant, lui dit-elle, ayez l'air de m'aimer, ou vous tes perdu.
Vous tes un enfant, vous ne connaissez rien aux femmes, vous ne savez
qu'aimer. Aimer et se faire aimer sont deux choses bien diffrentes.
Vous allez tomber en d'horribles souffrances, et je vous veux heureux.
Si vous contrariez non pas l'orgueil, mais l'enttement de Batrix,
elle est capable de s'envoler  quelques lieues de Paris, auprs de
Conti. Que deviendrez-vous alors?

--Je l'aimerai, rpondit Calyste.

--Vous ne la verrez plus.

--Oh! si, dit-il.

--Et comment?

--Je la suivrai.

--Mais tu es aussi pauvre que Job, mon enfant.

--Mon pre, Gasselin et moi, nous sommes rests pendant trois mois en
Vende avec cent cinquante francs, marchant jour et nuit.

--Calyste, dit mademoiselle des Touches, coutez-moi bien. Je vois que
vous avez trop de candeur pour feindre, je ne veux pas corrompre un
aussi beau naturel que le vtre, je prendrai tout sur moi. Vous serez
aim de Batrix.

--Est-ce possible? dit-il en joignant les mains.

--Oui, rpondit Camille, mais il faut vaincre chez elle les engagements
qu'elle a pris avec elle-mme. Je mentirai donc pour vous. Seulement ne
drangez rien dans l'oeuvre assez ardue que je vais entreprendre. La
marquise possde une finesse aristocratique, elle est spirituellement
dfiante; jamais chasseur ne rencontra de proie plus difficile 
prendre: ici donc, mon pauvre garon, le chasseur doit couter son
chien. Me promettez-vous une obissance aveugle? Je serai votre Fox,
dit-elle en se donnant le nom du meilleur lvrier de Calyste.

--Que dois-je faire? rpondit le jeune homme.

--Trs peu de chose, reprit Camille. Vous viendrez ici tous les jours
 midi. Comme une matresse impatiente, je serai  celle des croises
du corridor d'o l'on aperoit le chemin de Gurande pour vous voir
arriver. Je me sauverai dans ma chambre afin de n'tre pas vue et de
ne pas vous donner la mesure d'une passion qui vous est  charge; mais
vous m'apercevrez quelquefois et me ferez un signe avec votre mouchoir.
Vous aurez dans la cour et en montant l'escalier un petit air assez
ennuy. a ne te cotera pas de dissimulation, mon enfant, dit-elle
en se jetant la tte sur son sein, n'est-ce pas? Tu n'iras pas vite,
tu regarderas par la fentre de l'escalier qui donne sur le jardin
en y cherchant Batrix. Quand elle y sera (elle s'y promnera, sois
tranquille!), si elle t'aperoit, tu te prcipiteras trs lentement
dans le petit salon et de l dans ma chambre. Si tu me vois  la
croise espionnant tes trahisons, tu te rejetteras vivement en arrire
pour que je ne te surprenne pas mendiant un regard de Batrix. Une fois
dans ma chambre, tu seras mon prisonnier. Ah! nous y resterons ensemble
jusqu' quatre heures. Vous emploierez ce temps  lire et moi  fumer;
vous vous ennuierez bien de ne pas la voir, mais je vous trouverai des
livres attachants. Vous n'avez rien lu de George Sand, j'enverrai cette
nuit un de mes gens acheter ses oeuvres  Nantes et celles de quelques
autres auteurs que vous ne connaissez pas. Je sortirai la premire et
vous ne quitterez votre livre, vous ne viendrez dans mon petit salon
qu'au moment o vous y entendrez Batrix causant avec moi. Toutes les
fois que vous verrez un livre de musique ouvert sur le piano, vous me
demanderez  rester. Je vous permets d'tre avec moi grossier si vous
le pouvez, tout ira bien.

--Je sais, Camille, que vous avez pour moi la plus rare des affections
et qui me fait regretter d'avoir vu Batrix, dit-il avec une charmante
bonne foi; mais qu'esprez-vous?

--En huit jours Batrix sera folle de vous.

--Mon Dieu! serait-ce possible? dit il en tombant  genoux et joignant
les mains devant Camille attendrie, heureuse de lui donner une joie 
ses propres dpens.

--coutez-moi bien, dit-elle. Si vous avez avec la marquise, non une
conversation suivie, mais si vous changez seulement quelques mots,
enfin si vous la laissez vous interroger, si vous manquez au rle muet
que je vous donne, et qui certes est facile  jouer, sachez-le bien,
dit-elle d'un ton grave, vous la perdriez  jamais.

--Je ne comprends rien  ce que vous me dites, Camille, s'cria Calyste
en la regardant avec une adorable navet.

--Si tu comprenais, tu ne serais pas l'enfant sublime, le noble et beau
Calyste, rpondit-elle en lui prenant la main et en la lui baisant.

Calyste fit alors ce qu'il n'avait jamais fait, il prit Camille par la
taille et la baisa au cou mignonnement, sans amour, mais avec tendresse
et comme il embrassait sa mre. Mademoiselle des Touches ne put retenir
un torrent de larmes.

--Allez-vous-en, mon enfant, et dites  votre vicomtesse que ma voiture
est  ses ordres.

Calyste voulut rester, mais il fut contraint d'obir au geste impratif
et imprieux de Camille; il revint tout joyeux, il tait sr d'tre
aim sous huit jours par la belle Rochegude. Les joueurs de mouche
retrouvrent en lui le Calyste perdu depuis deux mois. Charlotte
s'attribua le mrite de ce changement. Mademoiselle de Pen-Hol fut
charmante d'agacerie avec Calyste. L'abb Grimont cherchait  lire dans
les yeux de la baronne la raison du calme qu'il y voyait. Le chevalier
du Halga se frottait les mains. Les deux vieilles filles avaient la
vivacit de deux lzards. La vicomtesse devait cent sous de mouches
accumules. La cupidit de Zphirine tait si vivement intresse
qu'elle regretta de ne pas voir les cartes, et dcocha quelques
paroles vives  sa belle-soeur,  qui le bonheur de Calyste causait
des distractions, et qui par moments l'interrogeait sans pouvoir rien
comprendre  ses rponses. La partie dura jusqu' onze heures. Il
y eut deux dfections: le baron et le chevalier s'endormirent dans
leurs fauteuils respectifs. Mariotte avait fait des galettes de bl
noir, la baronne alla chercher sa bote  th. L'illustre maison du
Gunic servit, avant le dpart des Kergarout et de mademoiselle
de Pen-Hol, une collation compose de beurre frais, de fruits, de
crme, et pour laquelle on sortit du bahut la thire d'argent et les
porcelaines d'Angleterre envoyes  la baronne par une de ses tantes.
Cette apparence de splendeur moderne dans cette vieille salle, la grce
exquise de la baronne, leve en bonne Irlandaise  faire et  servir
le th, cette grande affaire des Anglaises, eurent je ne sais quoi de
charmant. Le luxe le plus effrn n'aurait pas obtenu l'effet simple,
modeste et noble que produisait ce sentiment d'hospitalit joyeuse.
Quand il n'y eut plus dans cette salle que la baronne et son fils, elle
regarda Calyste d'un air curieux.

--Que t'est-il arriv ce soir aux Touches? lui dit-elle.

Calyste raconta l'espoir que Camille lui avait mis au coeur et ses
bizarres instructions.

--La pauvre femme! s'cria l'Irlandaise en joignant les mains et
plaignant pour la premire fois mademoiselle des Touches.

Quelques moments aprs le dpart de Calyste, Batrix, qui l'avait
entendu partir des Touches, revint chez son amie qu'elle trouva les
yeux humides,  demi renverse sur un sofa.

--Qu'as-tu, Flicit? lui demanda la marquise.

--J'ai quarante ans et j'aime, ma chre! dit avec un horrible accent
de rage mademoiselle des Touches dont les yeux devinrent secs et
brillants. Si tu savais, Batrix, combien de larmes je verse sur les
jours perdus de ma jeunesse! tre aime par piti, savoir qu'on ne
doit son bonheur qu' des travaux pnibles,  des finesses de chatte,
 des piges tendus  l'innocence et aux vertus d'un enfant, n'est-ce
pas infme? Heureusement on trouve alors une espce d'absolution dans
l'infini de la passion, dans l'nergie du bonheur, dans la certitude
d'tre  jamais au-dessus de toutes les femmes en gravant son souvenir
dans un jeune coeur par des plaisirs ineffaables, par un dvouement
insens. Oui, s'il me le demandait, je me jetterais dans la mer  un
seul de ses signes. Par moments, je me surprends  souhaiter qu'il le
veuille, ce serait une offrande et non un suicide... Ah! Batrix, tu
m'as donn une rude tche en venant ici. Je sais qu'il est difficile
de l'emporter sur toi; mais tu aimes Conti, tu es noble et gnreuse,
et tu ne me tromperas pas; tu m'aideras au contraire  conserver mon
Calyste. Je m'attendais  l'impression que tu fais sur lui, mais je
n'ai pas commis la faute de paratre jalouse, ce serait attiser le mal.
Au contraire, je t'ai annonce en te peignant avec de si vives couleurs
que tu ne pusses jamais raliser le portrait, et par malheur tu es
embellie.

Cette violente lgie, o le vrai se mlait  la tromperie, abusa
compltement madame de Rochegude. Claude Vignon avait dit  Conti les
motifs de son dpart, Batrix en fut naturellement instruite, elle
dployait donc de la gnrosit en marquant de la froideur  Calyste;
mais en ce moment il s'leva dans son me ce mouvement de joie qui
frtille au fond du coeur de toutes les femmes quand elles se savent
aimes. L'amour qu'elles inspirent  un homme comporte des loges sans
hypocrisie, et qu'il est difficile de ne pas savourer; mais quand cet
homme appartient  une amie, ses hommages causent plus que de la joie,
c'est de clestes dlices. Batrix s'assit auprs de son amie et lui
fit de petites cajoleries.

--Tu n'as pas un cheveu blanc, lui dit-elle, tu n'as pas une ride, tes
tempes sont encore fraches, tandis que je connais plus d'une femme de
trente ans oblige de cacher les siennes. Tiens, ma chre, dit-elle en
soulevant ses boucles, vois ce que m'a cot mon voyage?

La marquise montra l'imperceptible fltrissure qui fatiguait l le
grain de sa peau si tendre; elle releva ses manchettes et fit voir une
pareille fltrissure  ses poignets, o la transparence du tissu dj
froiss laissait voir le rseau de ses vaisseaux grossis, o trois
lignes profondes lui faisaient un bracelet de rides.

--N'est-ce pas, comme l'a dit un crivain  la piste de nos misres,
les deux endroits qui ne mentent point chez nous? dit-elle. Il
faut avoir bien souffert pour reconnatre la vrit de sa cruelle
observation; mais heureusement pour nous, la plupart des hommes n'y
connaissent rien, et ne lisent pas cet infme auteur.

--Ta lettre m'a tout dit, rpondit Camille, le bonheur ignore la
fatuit, tu t'y vantais trop d'tre heureuse. En amour, la vrit
n'est-elle pas sourde, muette et aveugle? Aussi, te sachant bien des
raisons d'abandonner Conti, redout-je ton sjour ici. Ma chre,
Calyste est un ange, il est aussi bon qu'il est beau, le pauvre
innocent ne rsisterait pas  un seul de tes regards, il t'admire
trop pour ne pas t'aimer  un seul encouragement; ton ddain me le
conservera. Je te l'avoue avec la lchet de la passion vraie: me
l'arracher, ce serait me tuer. ADOLPHE, cet pouvantable livre de
Benjamin Constant, ne nous a dit que les douleurs d'Adolphe, mais
celles de la femme? hein! il ne les a pas assez observes pour nous les
peindre. Et quelle femme oserait les rvler, elles dshonoreraient
notre sexe, elles en humilieraient les vertus, elles en tendraient
les vices. Ah! si je les mesure par mes craintes, ces souffrances
ressemblent  celles de l'enfer. Mais en cas d'abandon, mon thme est
fait.

--Et qu'as-tu dcid? demanda Batrix avec une vivacit qui fit
tressaillir Camille.

L les deux amies se regardrent avec l'attention de deux inquisiteurs
d'tat vnitiens, par un coup d'oeil rapide o leurs mes se heurtrent
et firent feu comme deux cailloux. La marquise baissa les yeux.

--Aprs l'homme, il n'y a plus que Dieu, rpondit gravement la femme
clbre. Dieu, c'est l'inconnu. Je m'y jetterai comme dans un abme.
Calyste vient de me jurer qu'il ne t'admirait que comme on admire un
tableau; mais tu es  vingt-huit ans dans toute la magnificence de
la beaut. La lutte vient donc de commencer entre lui et moi par un
mensonge. Je sais heureusement comment m'y prendre pour triompher.

--Comment feras-tu?

--Ceci est mon secret, ma chre. Laisse-moi les bnfices de mon ge.
Si Claude Vignon m'a brutalement jete dans l'abme, moi, qui m'tais
leve jusque dans un lieu que je croyais inaccessible, je cueillerai
du moins toutes les fleurs ples, tioles, mais dlicieuses qui
croissent au fond des prcipices.

La marquise fut ptrie comme une cire par mademoiselle des Touches,
qui gotait un sauvage plaisir  l'envelopper de ses ruses. Camille
renvoya son amie pique de curiosit, flottant entre la jalousie et sa
gnrosit, mais certainement occupe du beau Calyste.

--Elle sera ravie de me tromper, se dit Camille en lui donnant le
baiser du bonsoir.

Puis, quand elle fut seule, l'auteur fit place  la femme; elle fondit
en larmes, elle chargea de tabac lessiv dans l'opium la chemine
de son houka, et passa la plus grande partie de la nuit  fumer,
engourdissant ainsi les douleurs de son amour, et voyant  travers les
nuages de fume la dlicieuse tte de Calyste.

--Quel beau livre  crire que celui dans lequel je raconterais mes
douleurs! se dit elle, mais il est fait: Sapho vivait avant moi. Sapho
tait jeune. Belle et touchante hrone, vraiment, qu'une femme de
quarante ans? Fume ton houka, ma pauvre Camille, tu n'as pas mme la
ressource de faire une posie de ton malheur, il est au comble!

Elle ne se coucha qu'au jour, en entremlant ainsi de larmes, d'accents
de rage et de rsolutions sublimes la longue mditation o parfois elle
tudia les mystres de la religion catholique, ce  quoi, dans sa vie
d'artiste insoucieuse et d'crivain incrdule, elle n'avait jamais
song.

Le lendemain, Calyste,  qui sa mre avait dit de suivre exactement les
conseils de Camille, vint  midi, monta mystrieusement dans la chambre
de mademoiselle des Touches, o il trouva des livres. Flicit resta
dans un fauteuil  une fentre, occupe  fumer, en contemplant tour
 tour le sauvage pays des marais, la mer et Calyste, avec qui elle
changea quelques paroles sur Batrix. Il y eut un moment o, voyant la
marquise se promenant dans le jardin, elle alla dtacher, en se faisant
voir de son amie, les rideaux, et les tala pour intercepter le jour,
en laissant passer nanmoins une bande de lumire qui rayonnait sur le
livre de Calyste.

--Aujourd'hui, mon enfant, je te prierai de rester  dner, dit-elle en
lui mettant ses cheveux en dsordre, et tu me refuseras en regardant
la marquise, tu n'auras pas de peine  lui faire comprendre combien tu
regrettes de ne pas rester.

Vers quatre heures, Camille sortit et alla jouer l'atroce comdie de
son faux bonheur auprs de la marquise qu'elle amena dans son salon.
Calyste sortit de la chambre, il comprit en ce moment la honte de sa
position. Le regard qu'il jeta sur Batrix et attendu par Flicit fut
encore plus expressif qu'elle ne le croyait. Batrix avait fait une
charmante toilette.

--Comme vous vous tes coquettement mise, ma mignonne? dit Camille
quand Calyste fut parti.

Ce mange dura six jours; il fut accompagn, sans que Calyste le st,
des conversations les plus habiles de Camille avec son amie. Il y
eut entre ces deux femmes un duel sans trve o elles firent assaut
de ruses, de feintes, de fausses gnrosits, d'aveux mensongers,
de confidences astucieuses, o l'une cachait, o l'autre mettait 
nu son amour, et o cependant le fer aigu, rougi des tratresses
paroles de Camille, atteignait au fond du coeur de son amie et y
piquait quelques-uns de ces mauvais sentiments que les femmes honntes
rpriment avec tant de peine. Batrix avait fini par s'offenser des
dfiances que manifestait Camille, elle les trouvait peu honorables et
pour l'une et pour l'autre; elle tait enchante de savoir  ce grand
crivain les petitesses de son sexe, elle voulut avoir le plaisir de
lui montrer o cessait sa supriorit et comment elle pouvait tre
humilie.

--Ma chre, que vas-tu lui dire aujourd'hui? demanda-t-elle en
regardant mchamment son amie au moment o l'amant prtendu demandait
 rester. Lundi nous avions  causer ensemble, mardi le dner ne valait
rien, mercredi tu ne voulais pas t'attirer la colre de la baronne,
jeudi tu t'allais promener avec moi, hier tu lui as dit adieu quand il
ouvrait la bouche: eh! bien, je veux qu'il reste aujourd'hui, ce pauvre
garon.

--Dj, ma petite! dit avec une mordante ironie Camille  Batrix. La
marquise rougit.--Restez, monsieur du Gunic, dit mademoiselle des
Touches  Calyste en prenant des airs de reine et de femme pique.

Batrix devint froide et dure, elle fut cassante, pigrammatique, et
maltraita Calyste, que sa prtendue matresse envoya jouer la mouche
avec mademoiselle de Kergarout.

--Elle n'est pas dangereuse, celle-l, dit en souriant Batrix.

Les jeunes gens amoureux sont comme les affams, les prparatifs du
cuisinier ne les rassasient pas, ils pensent trop au dnoment pour
comprendre les moyens. En revenant des Touches  Gurande, Calyste
avait l'me pleine de Batrix, il ignorait la profonde habilet
fminine que dployait Flicit pour, en termes consacrs, avancer
ses affaires. Pendant cette semaine la marquise n'avait crit qu'une
lettre  Conti, et ce symptme d'indiffrence n'avait pas chapp 
Camille. Toute la vie de Calyste tait concentre dans l'instant si
court pendant lequel il voyait la marquise. Cette goutte d'eau, loin
d'tancher sa soif, ne faisait que la redoubler. Ce mot magique: Tu
seras aim! dit par Camille et approuv par sa mre, tait le talisman
 l'aide duquel il contenait la fougue de sa passion. Il dvorait le
temps, il ne dormait plus, il trompait l'insomnie en lisant, et il
apportait chaque soir des charretes de livres, selon l'expression
de Mariotte. Sa tante maudissait mademoiselle des Touches; mais la
baronne, qui plusieurs fois tait monte chez son fils en y apercevant
de la lumire, avait le secret de ces veilles. Quoiqu'elle en ft
reste aux timidits de la jeune fille ignorante et que pour elle
l'amour et tenu ses livres ferms, Fanny s'levait par sa tendresse
maternelle jusqu' certaines ides; mais la plupart des abmes de ce
sentiment taient obscurs et couverts de nuages, elle s'effrayait donc
beaucoup de l'tat dans lequel elle voyait son fils, elle s'pouvantait
du dsir unique, incompris qui le dvorait. Calyste n'avait plus
qu'une pense, il semblait toujours voir Batrix devant lui. Le soir,
pendant la partie, ses distractions ressemblaient au sommeil de son
pre. En le trouvant si diffrent de ce qu'il tait quand il croyait
aimer Camille, la baronne reconnaissait avec une sorte de terreur
les symptmes qui signalent le vritable amour, sentiment tout 
fait inconnu dans ce vieux manoir. Une irritabilit fbrile, une
absorption constante rendaient Calyste hbt. Souvent il restait des
heures entires  regarder une figure de la tapisserie. Elle lui avait
conseill le matin de ne plus aller aux Touches et de laisser ces deux
femmes.

--Ne plus aller aux Touches! s'tait cri Calyste.

--Vas-y, ne te fche pas, mon bien-aim, rpondit-elle en l'embrassant
sur ces yeux qui lui avaient lanc des flammes.

Dans ces circonstances, Calyste faillit perdre le fruit des savantes
manoeuvres de Camille par la furie bretonne de son amour, dont il ne
fut plus le matre. Il se jura, malgr ses promesses  Flicit, de
voir Batrix et de lui parler. Il voulait lire dans ses yeux, y noyer
son regard, examiner les lgers dtails de sa toilette, en aspirer les
parfums, couter la musique de sa voix, suivre l'lgante composition
de ses mouvements, embrasser par un coup d'oeil cette taille, enfin
la contempler, comme un grand gnral tudie le champ o se livrera
quelque bataille dcisive; il le voulait comme veulent les amants;
il tait en proie  un dsir qui lui fermait les oreilles, qui lui
obscurcissait l'intelligence, qui le jetait dans un tat maladif o
il ne reconnaissait plus ni obstacles ni distances, o il ne sentait
mme plus son corps. Il imagina alors d'aller aux Touches avant l'heure
convenue, esprant y rencontrer Batrix dans le jardin. Il avait su
qu'elle s'y promenait le matin en attendant le djeuner. Mademoiselle
des Touches et la marquise taient alles voir pendant la matine les
marais salants et le bassin bord de sable fin o la mer pntre, et
qui ressemble  un lac au milieu des dunes, elles taient revenues
au logis et devisaient en tournant dans les petites alles jaunes du
boulingrin.

--Si ce paysage vous intresse, lui dit Camille, il faut aller avec
Calyste faire le tour du Croisic. Il y a l des roches admirables,
des cascades de granit, de petites baies ornes de cuves naturelles,
des choses surprenantes de caprices, et puis la mer avec ses milliers
de fragments de marbre, un monde d'amusements. Vous verrez des femmes
faisant du bois, c'est--dire collant des bouses de vache le long des
murs pour les desscher et les entasser comme les mottes  Paris; puis,
l'hiver, on se chauffe de ce bois-l.

--Vous risquez donc Calyste, dit en riant la marquise et d'un ton qui
prouvait que la veille Camille en boudant Batrix l'avait contrainte 
s'occuper de Calyste.

--Ah! ma chre, quand vous connatrez l'me anglique d'un pareil
enfant, vous me comprendrez. Chez lui, la beaut n'est rien, il faut
pntrer dans ce coeur pur, dans cette navet surprise  chaque pas
fait dans le royaume de l'amour. Quelle foi! quelle candeur! quelle
grce! Les anciens avaient raison dans le culte qu'ils rendaient  la
sainte beaut. Je ne sais quel voyageur nous a dit que les chevaux
en libert prennent le plus beau d'entre eux pour chef. La beaut,
ma chre, est le gnie des choses; elle est l'enseigne que la nature
a mise  ses crations les plus parfaites, elle est le plus vrai des
symboles, comme elle est le plus grand des hasards. A-t-on jamais
figur les anges difformes? ne runissent-ils pas la grce  la force?
Qui nous a fait rester des heures entires devant certains tableaux en
Italie, o le gnie a cherch pendant des annes  raliser un de ces
hasards de la nature? Allons, la main sur la conscience, n'tait-ce
pas l'idal de la beaut que nous unissions aux grandeurs morales? Eh!
bien, Calyste est un de ces rves raliss, il a le courage du lion
qui demeure tranquille sans souponner sa royaut. Quand il se sent 
l'aise, il est spirituel, et j'aime sa timidit de jeune fille. Mon
me se repose dans son coeur de toutes les corruptions, de toutes les
ides de la science, de la littrature, du monde, de la politique, de
tous ces inutiles accessoires sous lesquels nous touffons le bonheur.
Je suis ce que je n'ai jamais t, je suis enfant! Je suis sre de lui,
mais j'aime  faire la jalouse, il en est heureux. D'ailleurs cela fait
partie de mon secret.

Batrix marchait pensive et silencieuse. Camille endurait un martyre
inexprimable et lanait sur elle des regards obliques qui ressemblaient
 des flammes.

--Ah! ma chre, tu es heureuse, toi! dit Batrix en appuyant sa main
sur le bras de Camille en femme fatigue de quelque rsistance secrte.

--Oui, bien heureuse! rpondit avec une sauvage amertume la pauvre
Flicit.

Les deux femmes tombrent sur un banc, puises toutes deux. Jamais
aucune crature de son sexe ne fut soumise  de plus vritables
sductions et  un plus pntrant machiavlisme que ne l'tait la
marquise depuis une semaine.

--Mais, moi! moi, voir les infidlits de Conti, les dvorer...

--Et pourquoi ne le quittes-tu pas? dit Camille en apercevant l'heure
favorable o elle pouvait frapper un coup dcisif.

--Le puis-je?

--Oh! pauvre enfant.

Toutes deux regardrent un groupe d'arbres d'un air hbt.

--Je vais aller hter le djeuner, dit Camille, cette course m'a donn
de l'apptit.

--Notre conversation m'a t le mien, dit Batrix.

Batrix, en toilette du matin, se dessinait comme une forme blanche
sur les masses vertes du feuillage. Calyste, qui s'tait coul par le
salon dans le jardin, prit une alle o il chemina lentement, pour y
rencontrer la marquise comme par hasard; et Batrix ne put retenir un
lger tressaillement en l'apercevant.

--En quoi, madame, vous ai-je dplu hier? dit Calyste aprs quelques
phrases banales changes.

--Mais vous ne me plaisez ni ne me dplaisez, dit-elle d'un ton doux.

Le ton, l'air, la grce admirable de la marquise encourageaient Calyste.

--Je vous suis indiffrent, dit-il avec une voix trouble par les
larmes qui lui vinrent aux yeux.

--Ne devons-nous pas tre indiffrents l'un  l'autre? rpondit la
marquise. Nous avons l'un et l'autre un attachement vrai...

--H! dit vivement Calyste, j'aimais Camille, mais je ne l'aime plus.

--Et que faites-vous donc tous les jours pendant toute la matine?
dit-elle avec un sourire assez perfide. Je ne suppose pas que, malgr
sa passion pour le tabac, Camille vous prfre un cigare, et que,
malgr votre admiration pour les femmes auteurs, vous passiez quatre
heures  lire des romans femelles.

--Vous savez donc... dit ingnument le naf Breton dont la figure tait
illumine par le bonheur de voir son idole.

--Calyste! cria violemment Camille en apparaissant, l'interrompant, le
prenant par le bras et l'entranant  quelques pas, Calyste, est-ce l
ce que vous m'aviez promis?

La marquise put entendre ce reproche de mademoiselle des Touches qui
disparut en grondant et emmenant Calyste, elle demeura stupfaite
de l'aveu de Calyste, sans y rien comprendre. Madame de Rochegude
n'tait pas aussi forte que Claude Vignon. La vrit du rle horrible
et sublime jou par Camille est une de ces infmes grandeurs que les
femmes n'admettent qu' la dernire extrmit. L se brisent leurs
coeurs, l cessent leurs sentiments de femmes, l commence pour elles
une abngation qui les plonge dans l'enfer, ou qui les mne au ciel.

Pendant le djeuner, auquel Calyste fut convi, la marquise, dont
les sentiments taient nobles et fiers, avait dj fait un retour
sur elle-mme, en touffant les germes d'amour qui croissaient dans
son coeur. Elle fut, non pas froide et dure pour Calyste, mais d'une
douceur indiffrente qui le navra. Flicit mit sur le tapis la
proposition d'aller le surlendemain faire une excursion dans le paysage
original compris entre les Touches, le Croisic et le bourg de Batz.
Elle pria Calyste d'employer la journe du lendemain  se procurer une
barque et des matelots en cas de promenade sur mer. Elle se chargeait
des vivres, des chevaux et de tout ce qu'il fallait avoir  sa
disposition pour ter toute fatigue  cette partie de plaisir. Batrix
brisa net en disant qu'elle ne s'exposerait pas  courir ainsi le pays.
La figure de Calyste qui peignait une vive joie se couvrit soudain d'un
voile.

--Et que craignez-vous, ma chre? dit Camille.

--Ma position est trop dlicate pour que je compromette, non pas ma
rputation, mais mon bonheur, dit-elle avec emphase en regardant le
jeune Breton. Vous connaissez la jalousie de Conti, s'il savait...

--Et qui le lui dira?

--Ne reviendra-t-il pas me chercher?

Ce mot fit plir Calyste. Malgr les instances de Flicit, malgr
celles du jeune Breton, madame de Rochegude fut inflexible, et
montra ce que Camille appelait son enttement. Calyste, malgr les
esprances que lui donna Flicit, quitta les Touches en proie  un
de ces chagrins d'amoureux dont la violence arrive  la folie. Revenu
 l'htel du Gunic, il ne sortit de sa chambre que pour dner, et y
remonta quelque temps aprs. A dix heures sa mre inquite vint le
voir, et le trouva griffonnant au milieu d'une grande quantit de
papiers biffs et dchirs; il crivait  Batrix, car il se dfiait
de Camille; l'air qu'avait eu la marquise pendant leur entrevue au
jardin l'avait singulirement encourag. Jamais premire lettre d'amour
n'a t, comme on pourrait le croire, un jet brlant de l'me. Chez
tous les jeunes gens que n'a pas atteints la corruption, une pareille
lettre est accompagne de bouillonnements trop abondants, trop
multiplis, pour ne pas tre l'lixir de plusieurs lettres essayes,
rejetes, recomposes. Voici celle  laquelle s'arrta Calyste, et
qu'il lut  sa pauvre mre tonne. Pour elle, cette vieille maison
tait comme en feu, l'amour de son fils y flambait comme la lumire
d'un incendie.


CALYSTE A BATRIX.

Madame, je vous aimais quand vous n'tiez pour moi qu'un rve, jugez
quelle force a prise mon amour en vous apercevant. Le rve a t
surpass par la ralit. Mon chagrin est de n'avoir rien  vous dire
que vous ne sachiez en vous disant combien vous tes belle; mais,
peut-tre vos beauts n'ont-elles jamais veill chez personne autant
de sentiments qu'elles en excitent en moi. Vous tes belle de plus
d'une faon; et je vous ai tant tudie en pensant  vous jour et nuit,
que j'ai pntr les mystres de votre personne, les secrets de votre
coeur et vos dlicatesses mconnues. Avez-vous jamais t comprise,
adore comme vous mritez de l'tre? Sachez-le donc, il n'y a pas un de
vos traits qui ne soit interprt dans mon coeur: votre fiert rpond
 la mienne, la noblesse de vos regards, la grce de votre maintien,
la distinction de vos mouvements, tout en vous est en harmonie avec
des penses, avec des voeux cachs au fond de votre me, et c'est
en les devinant que je me suis cru digne de vous. Si je n'tais pas
devenu depuis quelques jours un autre vous-mme, vous parlerais-je de
moi? Me lire, ce sera de l'gosme: il s'agit ici bien plus de vous
que de Calyste. Pour vous crire, Batrix, j'ai fait taire mes vingt
ans, j'ai entrepris sur moi, j'ai vieilli ma pense, ou peut-tre
l'avez-vous vieillie par une semaine des plus horribles souffrances,
d'ailleurs innocemment causes par vous. Ne me croyez pas un de ces
amants vulgaires desquels vous vous tes moque avec tant de raison. Le
beau mrite d'aimer une jeune, une belle, une spirituelle, une noble
femme! Hlas! je ne pense mme pas  vous mriter. Que suis-je pour
vous? un enfant attir par l'clat de la beaut, par les grandeurs
morales, comme un insecte est attir par la lumire. Vous ne pouvez
pas faire autrement que de marcher sur les fleurs de mon me, mais
tout mon bonheur sera de vous les voir fouler aux pieds. Un dvouement
absolu, la foi sans bornes, un amour insens, toutes ces richesses d'un
coeur aimant et vrai, ne sont rien; elles servent  aimer et ne font
pas qu'on soit aim. Par moments je ne comprends pas qu'un fanatisme
si ardent n'chauffe pas l'idole; et quand je rencontre votre oeil
svre et froid, je me sens glac. C'est votre ddain qui agit et
non mon adoration. Pourquoi? Vous ne sauriez me har autant que je
vous aime, le sentiment le plus faible doit-il donc l'emporter sur le
plus fort? J'aimais Flicit de toutes les puissances de mon coeur;
je l'ai oublie en un jour, en un moment, en vous voyant. Elle tait
l'erreur, vous tes la vrit. Vous avez, sans le savoir, dtruit mon
bonheur, et vous ne me devez rien en change. J'aimais Camille sans
espoir et vous ne me donnez aucune esprance: rien n'est chang que la
divinit. J'tais idoltre, je suis chrtien, voil tout. Seulement,
vous m'avez appris qu'aimer est le premier de tous les bonheurs, tre
aim ne vient qu'aprs. Selon Camille, ce n'est pas aimer que d'aimer
pour quelques jours: l'amour qui ne s'accrot pas de jour en jour est
une passion misrable; pour s'accrotre, il doit ne pas voir sa fin,
et elle apercevait le coucher de notre soleil. A votre aspect, j'ai
compris ces discours que je combattais de toute ma jeunesse, de toute
la fougue de mes dsirs, avec l'austrit despotique de mes vingt ans.
Cette grande et sublime Camille mlait alors ses larmes aux miennes.
Je puis donc vous aimer sur la terre et dans les cieux, comme on aime
Dieu. Si vous m'aimiez, vous n'auriez pas  m'opposer les raisons par
lesquelles Camille terrassait mes efforts. Nous sommes jeunes tous
deux, nous pouvons voler des mmes ailes, sous le mme ciel, sans
craindre l'orage que redoutait cet aigle. Mais que vous dis-je l? Je
suis emport bien loin au del de la modestie de mes voeux! Vous ne
croirez plus  la soumission,  la patience,  la muette adoration que
je viens vous prier de ne pas blesser inutilement. Je sais, Batrix,
que vous ne pouvez m'aimer sans perdre de votre propre estime. Aussi
ne vous demand-je aucun retour. Camille disait nagure qu'il y avait
une fatalit inne dans les noms,  propos du sien. Cette fatalit,
je l'ai pressentie pour moi dans le vtre, quand, sur la jete de
Gurande, il a frapp mes yeux au bord de l'Ocan. Vous passerez dans
ma vie comme Batrix a pass dans la vie de Dante. Mon coeur servira
de pidestal  une statue blanche, vindicative, jalouse et oppressive.
Il vous est dfendu de m'aimer; vous souffririez mille morts, vous
seriez trahie, humilie, malheureuse: il est en vous un orgueil de
dmon qui vous lie  la colonne que vous avez embrasse; vous y prirez
en secouant le temple comme fit Samson. Ces choses, je ne les ai pas
devines, mon amour est trop aveugle; mais Camille me les a dites. Ici,
ce n'est point mon esprit qui vous parle, c'est le sien; moi je n'ai
plus d'esprit ds qu'il s'agit de vous, il s'lve de mon coeur des
bouillons de sang qui obscurcissent de leurs vagues mon intelligence,
qui m'tent mes forces, qui paralysent ma langue, qui brisent mes
genoux et les font plier. Je ne puis que vous adorer, quoi que vous
fassiez. Camille appelle votre rsolution de l'enttement; moi, je vous
dfends, et je la crois dicte par la vertu. Vous n'en tes que plus
belle  mes yeux. Je connais ma destine: l'orgueil de la Bretagne
est  la hauteur de la femme qui s'est fait une vertu du sien. Ainsi,
chre Batrix, soyez bonne et consolante pour moi. Quand les victimes
taient dsignes, on les couronnait de fleurs; vous me devez les
bouquets de la piti, les musiques du sacrifice. Ne suis-je pas la
preuve de votre grandeur, et ne vous lverez-vous pas de la hauteur de
mon amour ddaign, malgr sa sincrit, malgr son ardeur immortelle?
Demandez  Camille comment je me suis conduit depuis le jour o elle
m'a dit qu'elle aimait Claude Vignon. Je suis rest muet, j'ai souffert
en silence. Eh! bien, pour vous, je trouverai plus de force encore si
vous ne me dsesprez pas, si vous apprciez mon hrosme. Une seule
louange de vous me ferait supporter les douleurs du martyre. Si vous
persistez dans ce froid silence, dans ce mortel ddain, vous donneriez
 penser que je suis  craindre. Ah! soyez avec moi tout ce que vous
tes, charmante, gaie, spirituelle, aimante. Parlez-moi de Gennaro,
comme Camille me parlait de Claude. Je n'ai pas d'autre gnie que celui
de l'amour, je n'ai rien qui me rende redoutable, et je serai devant
vous comme si je ne vous aimais pas. Rejetterez-vous la prire d'un
amour si humble, d'un pauvre enfant qui demande pour toute grce  sa
lumire de l'clairer,  son soleil de le rchauffer? Celui que vous
aimez vous verra toujours; le pauvre Calyste a peu de jours pour lui,
vous en serez bientt quitte. Ainsi, je reviendrai demain aux Touches,
n'est-ce pas? vous ne refuserez pas mon bras pour aller visiter les
bords du Croisic et le bourg de Batz? Si vous ne veniez pas, ce serait
une rponse, et Calyste l'entendrait.


Il y avait encore quatre autres pages d'une criture fine et serre
o Calyste expliquait la terrible menace que ce dernier mot contenait
en racontant sa jeunesse et sa vie; mais il y procdait par phrases
exclamatives; il y avait beaucoup de ces points prodigus par la
littrature moderne dans les passages dangereux, comme des planches
offertes  l'imagination du lecteur pour lui faire franchir les abmes.
Cette peinture nave serait une rptition dans le rcit; si elle ne
toucha pas madame de Rochegude, elle intresserait mdiocrement les
amateurs d'motions fortes; elle fit pleurer la mre, qui dit  son
fils:--Tu n'as donc pas t heureux?

Ce terrible pome de sentiments tombs comme un orage dans le coeur
de Calyste, et qui devait aller en tourbillonnant dans une autre me,
effraya la baronne: elle lisait une lettre d'amour pour la premire
fois de sa vie. Calyste tait debout dans un terrible embarras, il ne
savait comment remettre sa lettre. Le chevalier du Halga se trouvait
encore dans la salle o se jouaient les dernires _remises_ d'une
mouche anime. Charlotte de Kergarout, au dsespoir de l'indiffrence
de Calyste, essayait de plaire aux grands parents pour assurer par eux
son mariage. Calyste suivit sa mre et reparut dans la salle en gardant
dans sa poche sa lettre qui lui brlait le coeur: il s'agitait, il
allait et venait comme un papillon entr par mgarde dans une chambre.
Enfin la mre et le fils attirrent le chevalier du Halga dans la
grande salle, d'o ils renvoyrent le petit domestique de mademoiselle
de Pen-Hol et Mariotte.

--Qu'ont-ils  demander au chevalier? dit la vieille Zphirine  la
vieille Pen-Hol.

--Calyste me fait l'effet d'tre fou, rpondit-elle. Il n'a pas plus
d'gard pour Charlotte que si c'tait une paludire.

La baronne avait trs-bien imagin que, vers l'an 1780, le chevalier du
Halga devait avoir navigu dans les parages de la galanterie, et elle
avait dit  Calyste de le consulter.

--Quel est le meilleur moyen de faire parvenir secrtement une lettre 
sa matresse? dit Calyste  l'oreille du chevalier.

--On met la lettre dans la main de sa femme de chambre en
l'accompagnant de quelques louis, car tt ou tard une femme de chambre
est dans le secret, et il vaut mieux l'y mettre tout d'abord, rpondit
le chevalier dont la figure laissa chapper un sourire; mais il vaut
mieux la remettre soi-mme.

--Des louis! s'cria la baronne.

Calyste rentra, prit son chapeau; puis il courut aux Touches, et
produisit comme une apparition dans le petit salon o il entendait les
voix de Batrix et de Camille. Toutes les deux taient sur le divan
et paraissaient tre en parfaite intelligence. Calyste, avec cette
soudainet d'esprit que donne l'amour, se jeta trs tourdiment sur
le divan  ct de la marquise en lui prenant la main et y mettant sa
lettre, sans que Flicit, quelque attentive qu'elle ft, pt s'en
apercevoir. Le coeur de Calyste fut chatouill par une motion aigu
et douce tout  la fois en se sentant presser la main par celle de
Batrix, qui, sans interrompre sa phrase ni paratre dcontenance,
glissait la lettre dans son gant.

--Vous vous jetez sur les femmes comme sur des divans, dit-elle en
riant.

--Il n'en est cependant pas  la doctrine des Turcs, rpliqua Flicit,
qui ne put se refuser cette pigramme.

Calyste se leva, prit la main de Camille et la lui baisa; puis il alla
au piano, en fit rsonner toutes les notes d'un coup en passant le
doigt dessus. Cette vivacit de joie occupa Camille, qui lui dit de
venir lui parler.

--Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle  l'oreille.

--Rien, rpondit-il.

--Il y a quelque chose entre eux, se dit mademoiselle des Touches.

La marquise fut impntrable. Camille essaya de faire causer Calyste
en esprant qu'il se trahirait; mais l'enfant prtexta l'inquitude o
serait sa mre, et quitta les Touches  onze heures, non sans avoir
essuy le feu d'un regard perant de Camille,  qui cette phrase tait
dite pour la premire fois.

Aprs les agitations d'une nuit pleine de Batrix, aprs tre all
pendant la matine vingt fois dans Gurande au-devant de la rponse qui
ne venait pas, la femme de chambre de la marquise entra dans l'htel du
Gunic, et remit  Calyste cette rponse, qu'il alla lire au fond du
jardin sous la tonnelle.


BATRIX A CALYSTE.

Vous tes un noble enfant, mais vous tes un enfant. Vous vous
devez  Camille, qui vous adore. Vous ne trouveriez en moi ni les
perfections qui la distinguent ni le bonheur qu'elle vous prodigue.
Quoi que vous puissiez penser, elle est jeune et je suis vieille, elle
a le coeur plein de trsors et le mien est vide, elle a pour vous un
dvouement que vous n'apprciez pas assez, elle est sans gosme,
elle ne vit qu'en vous; et moi je serais remplie de doutes, je vous
entranerais dans une vie ennuye, sans noblesse, dans une vie gte
par ma faute. Camille est libre, elle va et vient comme elle veut;
moi je suis esclave. Enfin vous oubliez que j'aime et que je suis
aime. La situation o je suis devrait me dfendre de tout hommage.
M'aimer ou me dire qu'on m'aime est, chez un homme, une insulte. Une
nouvelle faute ne me mettrait-elle pas au niveau des plus mauvaises
cratures de mon sexe? Vous qui tes jeune et plein de dlicatesses,
comment m'obligez-vous  vous dire ces choses, qui ne sortent du coeur
qu'en le dchirant? J'ai prfr l'clat d'un malheur irrparable 
la honte d'une constante tromperie, ma propre perte  celle de la
probit; mais aux yeux de beaucoup de personnes  l'estime desquelles
je tiens, je suis encore grande: en changeant, je tomberais de quelques
degrs de plus. Le monde est encore indulgent pour celles dont la
constance couvre de son manteau l'irrgularit du bonheur; mais il
est impitoyable pour les habitudes vicieuses. Je n'ai ni ddain ni
colre, je vous rponds avec franchise et simplicit. Vous tes jeune,
vous ignorez le monde, vous tes emport par la fantaisie, et vous
tes incapable, comme tous les gens dont la vie est pure, de faire
les rflexions que suggre le malheur. J'irai plus loin. Je serais
la femme du monde la plus humilie, je cacherais d'pouvantables
misres, je serais trahie, enfin je serais abandonne, et, Dieu merci,
rien de tout cela n'est possible; mais, par une vengeance du ciel,
il en serait ainsi, personne au monde ne me verrait plus. Oui, je me
sentirais alors le courage de tuer un homme qui me parlerait d'amour,
si, dans la situation o je serais, un homme pouvait encore arriver 
moi. Vous avez l le fond de ma pense. Aussi peut-tre ai-je  vous
remercier de m'avoir crit. Aprs votre lettre, et surtout aprs ma
rponse, je puis tre  mon aise auprs de vous aux Touches, tre au
gr de mon caractre et comme vous le demandez. Je ne vous parle pas du
ridicule amer qui me poursuivrait dans le cas o mes yeux cesseraient
d'exprimer les sentiments dont vous vous plaignez. Un second vol fait 
Camille serait une preuve d'impuissance auquel une femme ne se rsout
pas deux fois. Vous aim-je follement, fuss-je aveugle, oubli-je
tout, je verrais toujours Camille! Son amour pour vous est une de
ces barrires trop hautes pour tre franchies par aucune puissance,
mme par les ailes d'un ange: il n'y a qu'un dmon qui ne recule pas
devant ces infmes trahisons. Il se trouve ici, mon enfant, un monde de
raisons que les femmes nobles et dlicates se rservent et auxquelles
vous n'entendez rien, vous autres hommes, mme quand ils sont aussi
semblables  nous que vous l'tes en ce moment. Enfin vous avez une
mre qui vous a montr ce que doit tre une femme dans la vie; elle
est pure et sans tache, elle a rempli sa destine noblement; ce que je
sais d'elle a mouill mes yeux de larmes, et du fond de mon coeur il
s'est lev des mouvements d'envie. J'aurais pu tre ainsi! Calyste,
ainsi doit tre votre femme, et telle doit tre sa vie. Je ne vous
renverrai plus mchamment, comme j'ai fait,  cette petite Charlotte,
qui vous ennuierait promptement; mais  quelque divine jeune fille
digne de vous. Si j'tais  vous, je vous ferais manquer votre vie. Il
y aurait chez vous manque de foi, de constance, ou vous auriez alors
l'intention de me vouer toute votre existence: je suis franche, je la
prendrais, je vous emmnerais je ne sais o, loin du monde; je vous
rendrais fort malheureux, je suis jalouse, je vois des monstres dans
une goutte d'eau, je suis au dsespoir de misres dont beaucoup de
femmes s'arrangent; il est mme des penses inexorables qui viendraient
de moi, non de vous, et qui me blesseraient  mort. Quand un homme
n'est pas  la dixime anne de bonheur aussi respectueux et aussi
dlicat qu' la veille du jour o il mendiait une faveur, il me semble
un infme et m'avilit  mes propres yeux! un pareil amant ne croit plus
aux Amadis et aux Cyrus de mes rves. Aujourd'hui, l'amour pur est une
fable, et je ne vois en vous que la fatuit d'un dsir  qui sa fin
est inconnue. Je n'ai pas quarante ans, je ne sais pas encore faire
plier ma fiert sous l'autorit de l'exprience, je n'ai pas cet amour
qui rend humble, enfin je suis une femme dont le caractre est encore
trop jeune pour ne pas tre dtestable. Je ne puis rpondre de mon
humeur, et chez moi la grce est tout extrieure. Peut-tre n'ai-je
pas assez souffert encore pour avoir les indulgentes manires et la
tendresse absolue que nous devons  de cruelles tromperies. Le bonheur
a son impertinence, et je suis trs impertinente. Camille sera toujours
pour vous une esclave dvoue, et je serais un tyran draisonnable.
D'ailleurs, Camille n'a-t-elle pas t mise auprs de vous par votre
bon ange pour vous permettre d'atteindre au moment o vous commencerez
la vie que vous tes destin  mener, et  laquelle vous ne devez pas
faillir? Je la connais, Flicit! sa tendresse est inpuisable; elle
ignore peut-tre les grces de notre sexe, mais elle dploie cette
force fconde, ce gnie de la constance et cette noble intrpidit qui
fait tout accepter. Elle vous mariera, tout en souffrant d'horribles
douleurs; elle saura vous choisir une Batrix libre, si c'est Batrix
qui rpond  vos ides sur la femme et  vos rves; elle vous aplanira
toutes les difficults de votre avenir. La vente d'un arpent de terre
qu'elle possde  Paris dgagera vos proprits en Bretagne, elle vous
instituera son hritier, n'a-t-elle pas dj fait de vous un fils
d'adoption? Hlas! que puis-je pour votre bonheur? rien. Ne trahissez
donc pas un amour infini qui se rsout aux devoirs de la maternit.
Je la trouve bien heureuse, cette Camille!... L'admiration que vous
inspire la pauvre Batrix est une de ces peccadilles pour lesquelles
les femmes de l'ge de Camille sont pleines d'indulgence. Quand
elles sont sres d'tre aimes, elles pardonnent  la constance une
infidlit, c'est mme chez elles un de leurs plus vifs plaisirs que
de triompher de la jeunesse de leurs rivales. Camille est au-dessus
des autres femmes; ceci ne s'adresse point  elle, je ne le dis que
pour rassurer votre conscience. Je l'ai bien tudie, Camille, elle
est  mes yeux une des plus grandes figures de notre temps. Elle est
spirituelle et bonne, deux qualits presque inconciliables chez les
femmes; elle est gnreuse et simple, deux autres grandeurs qui se
trouvent rarement ensemble. J'ai vu dans le fond de son coeur de srs
trsors, il semble que Dante ait fait pour elle dans son Paradis la
belle strophe sur le bonheur ternel qu'elle vous expliquait l'autre
soir et qui finit par _Senza brama sicura richezza_. Elle me parlait de
sa destine, elle me racontait sa vie en me prouvant que l'amour, cet
objet de nos voeux et de nos rves, l'avait toujours fuie, et je lui
rpondais qu'elle me paraissait dmontrer la difficult d'appareiller
les choses sublimes et qui explique bien des malheurs. Vous tes une
de ces mes angliques dont la soeur parat impossible  rencontrer. Ce
malheur, mon cher enfant, Camille vous l'vitera; elle vous trouvera,
dt-elle en mourir, une crature avec laquelle vous puissiez tre
heureux en mnage.

Je vous tends une main amie, et compte, non pas sur votre coeur, mais
sur votre esprit, pour nous trouver maintenant ensemble comme un frre
et une soeur, et terminer l notre correspondance, qui, des Touches 
Gurande, est chose au moins bizarre.

BATRIX DE CASTERAN.


mue au dernier point par les dtails et par la marche des amours de
son fils avec la belle Rochegude, la baronne ne put rester dans la
salle o elle faisait sa tapisserie en regardant Calyste  chaque
point, elle quitta son fauteuil et vint auprs de lui d'une manire
 la fois humble et hardie. La mre eut en ce moment la grce d'une
courtisane qui veut obtenir une concession.

--Eh! bien, dit-elle en tremblant, mais sans positivement demander la
lettre.

Calyste lui montra le papier et le lui lut. Ces deux belles mes, si
simples, si naves, ne virent dans cette astucieuse et perfide rponse
aucune des malices et des piges qu'y avait mis la marquise.

--C'est une noble et grande femme! dit la baronne dont les yeux taient
humides. Je prierai Dieu pour elle. Je ne croyais pas qu'une mre pt
abandonner son mari, son enfant, et conserver tant de vertus! Elle est
digne de pardon.

--N'ai-je pas raison de l'adorer? dit Calyste.

--Mais o cet amour te mnera-t-il? s'cria la baronne. Ah! mon
enfant, combien les femmes  sentiments nobles sont dangereuses! Les
mauvaises sont moins  craindre. pouse Charlotte de Kergarout, dgage
les deux tiers des terres de ta famille. En vendant quelques fermes,
mademoiselle de Pen-Hol obtiendra ce grand rsultat, et cette bonne
fille s'occupera de faire valoir tes biens. Tu peux laisser  tes
enfants un beau nom, une belle fortune...

--Oublier Batrix?... dit Calyste d'une voix sourde et les yeux fixs
en terre.

Il laissa la baronne et remonta chez lui pour rpondre  la marquise.
Madame du Gunic avait la lettre de madame de Rochegude grave dans
le coeur: elle voulut savoir  quoi s'en tenir sur les esprances de
Calyste. Vers cette heure le chevalier du Halga promenait sa chienne
sur le mail; la baronne, sre de l'y trouver, mit un chapeau, son
chle, et sortit. Voir la baronne du Gunic dans Gurande ailleurs qu'
l'glise, ou dans les deux jolis chemins affectionns pour la promenade
les jours de fte, quand elle y accompagnait son mari et mademoiselle
de Pen-Hol, tait un vnement si remarquable que, dans toute la
ville, deux heures aprs, chacun s'abordait en disant:--Madame du
Gunic est sortie aujourd'hui, l'avez-vous vue?

Aussi bientt cette nouvelle arriva-t-elle aux oreilles de mademoiselle
de Pen-Hol, qui dit  sa nice:--Il se passe quelque chose de bien
extraordinaire chez les du Gunic.

--Calyste est amoureux fou de la belle marquise de Rochegude, dit
Charlotte, je devrais quitter Gurande et retourner  Nantes.

En ce moment le chevalier du Halga, surpris d'tre cherch par
la baronne, avait dtach la laisse de Thisb, reconnaissant
l'impossibilit de se partager.

--Chevalier, vous avez pratiqu la galanterie? dit la baronne.

Le capitaine du Halga se redressa par un mouvement passablement fat.
Madame du Gunic, sans rien dire de son fils ni de la marquise,
expliqua la lettre d'amour en demandant quel pouvait tre le sens d'une
pareille rponse. Le chevalier tenait le nez au vent et se caressait le
menton; il coutait, il faisait de petites grimaces; enfin il regarda
fixement la baronne d'un air fin.

--Quand les chevaux de race doivent franchir les barrires, ils
viennent les reconnatre et les flairer, dit-il. Calyste sera le plus
heureux coquin du monde.

--Chut! dit la baronne.

--Je suis muet. Autrefois je n'avais que cela pour moi, dit le vieux
chevalier. Le temps est beau, reprit-il aprs une pause, le vent est
nord-est. Tudieu! comme la _Belle-Poule_ vous pinait ce vent-l le
jour o... Mais, dit-il en s'interrompant, mes oreilles sonnent, et je
sens des douleurs dans les fausses ctes, le temps changera. Vous savez
que le combat de la _Belle-Poule_ a t si clbre que les femmes ont
port des bonnets  la _Belle-Poule_. Madame de Kergarout est venue
la premire  l'Opra avec cette coiffure. Vous tes coiffe en
conqute, lui ai-je dit. Ce mot fut rpt dans toutes les loges.

La baronne couta complaisamment le vieillard, qui, fidle aux lois de
la galanterie, reconduisit la baronne jusqu' sa ruelle en ngligeant
Thisb. Le secret de la naissance de Thisb chappa au chevalier.
Thisb tait petite-fille de la dlicieuse Thisb, chienne de madame
l'amirale de Kergarout, premire femme du comte de Kergarout. Cette
dernire Thisb avait dix-huit ans. La baronne monta lestement chez
Calyste, lgre de joie comme si elle aimait pour son compte. Calyste
n'tait pas chez lui; mais Fanny aperut une lettre plie sur la
table, adresse  madame de Rochegude, et non cachete. Une invincible
curiosit poussa cette mre inquite  lire la rponse de son fils.
Cette indiscrtion fut cruellement punie. Elle ressentit une horrible
douleur en entrevoyant le prcipice o l'amour faisait tomber Calyste.


CALYSTE A BATRIX.

Et que m'importe la race des du Gunic par le temps o nous vivons,
chre Batrix! Mon nom est Batrix, le bonheur de Batrix est mon
bonheur, sa vie ma vie, et toute ma fortune est dans son coeur. Nos
terres sont engages depuis deux sicles, elles peuvent rester ainsi
pendant deux autres sicles; nos fermiers les gardent, personne ne
peut les prendre. Vous voir, vous aimer, voil ma religion. Me marier!
cette ide m'a boulevers le coeur. Y a-t-il deux Batrix? Je ne me
marierai qu'avec vous, j'attendrai vingt ans s'il le faut; je suis
jeune, et vous serez toujours belle. Ma mre est une sainte, je ne dois
pas la juger. Elle n'a pas aim! Je sais maintenant combien elle a
perdu, et quels sacrifices elle a faits. Vous m'avez appris, Batrix,
 mieux aimer ma mre, elle est avec vous dans mon coeur, il n'y aura
jamais qu'elle, voil votre seule rivale, n'est-ce pas vous dire que
vous y rgnez sans partage? Ainsi vos raisons n'ont aucune force sur
mon esprit. Quant  Camille, vous n'avez qu'un signe  me faire, je
la prierai de vous dire elle-mme que je ne l'aime pas; elle est la
mre de mon intelligence, rien de moins, rien de plus. Ds que je
vous ai vue, elle est devenue ma soeur, mon amie ou mon ami, tout ce
qu'il vous plaira; mais nous n'avons pas d'autres droits que celui
de l'amiti l'un sur l'autre. Je l'ai prise pour une femme jusqu'au
moment o je vous ai vue. Mais vous m'avez dmontr que Camille est
un garon: elle nage, elle chasse, elle monte  cheval, elle fume,
elle boit, elle crit, elle analyse un coeur et un livre, elle n'a
pas la moindre faiblesse, elle marche dans sa force; elle n'a ni vos
mouvements dlis, ni votre pas qui ressemble au vol d'un oiseau, ni
votre voix d'amour, ni vos regards fins, ni votre allure gracieuse;
elle est Camille Maupin, et pas autre chose; elle n'a rien de la femme,
et vous en avez toutes les choses que j'en aime; il m'a sembl, ds
le premier jour o je vous ai vue, que vous tiez  moi. Vous rirez
de ce sentiment, mais il n'a fait que s'accrotre, il me semblerait
monstrueux que nous fussions spars: vous tes mon me, ma vie, et
je ne saurais vivre o vous ne seriez pas. Laissez-vous aimer! nous
fuirons, nous nous en irons bien loin du monde, dans un pays o vous
ne rencontrerez personne, et o vous pourrez n'avoir que moi et Dieu
dans le coeur. Ma mre, qui vous aime, viendra quelque jour vivre
auprs de nous. L'Irlande a des chteaux, et la famille de ma mre m'en
prtera bien un. Mon Dieu, partons! Une barque, des matelots, et nous y
serions cependant avant que personne pt savoir o nous aurions fui ce
monde que vous craignez tant! Vous n'avez pas t aime; je le sens en
relisant votre lettre, et j'y crois deviner que, s'il n'existait aucune
des raisons dont vous parlez, vous vous laisseriez aimer par moi.
Batrix, un saint amour efface le pass. Peut-on penser  autre chose
qu' vous, en vous voyant? Ah! je vous aime tant que je vous voudrais
mille fois infme afin de vous montrer la puissance de mon amour en
vous adorant comme la plus sainte des cratures. Vous appelez mon amour
une injure pour vous. Oh! Batrix, tu ne le crois pas! l'amour d'un
noble enfant, ne m'appelez-vous pas ainsi? honorerait une reine. Ainsi
demain nous irons en amants le long des roches et de la mer, et vous
marcherez sur les sables de la vieille Bretagne pour les consacrer
de nouveau pour moi! Donnez-moi ce jour de bonheur; et cette aumne
passagre, et peut-tre, hlas! sans souvenir pour vous, sera pour
Calyste une ternelle richesse....


La baronne laissa tomber la lettre sans l'achever, elle s'agenouilla
sur une chaise et fit  Dieu une oraison mentale en lui demandant de
conserver  son fils l'entendement, d'carter de lui toute folie, toute
erreur, et de le retirer de la voie o elle le voyait.

--Que fais-tu l, ma mre? dit Calyste.

--Je prie Dieu pour toi, dit-elle en lui montrant ses yeux pleins
de larmes. Je viens de commettre la faute de lire cette lettre. Mon
Calyste est fou!

--De la plus douce des folies, dit le jeune homme en embrassant sa mre.

--Je voudrais voir cette femme, mon enfant.

--H! bien, maman, dit Calyste, nous nous embarquerons demain pour
aller au Croisic, sois sur la jete.

Il cacheta sa lettre et partit pour les Touches. Ce qui, par-dessus
toute chose, pouvantait la baronne, tait de voir le sentiment
arriver par la force de son instinct  la seconde vue d'une exprience
consomme. Calyste venait d'crire  Batrix comme si le chevalier du
Halga l'avait conseill.

[Illustration:

    CAMILLE.      BATRIX.

Ces deux femmes en apparence indolentes, taient  demi-couches sur le
divan.

(BATRIX.)]

Peut-tre une des plus grandes jouissances que puissent prouver
les petits esprits ou les tres infrieurs est-elle de jouer les
grandes mes et de les prendre  quelque pige. Batrix savait tre
bien au-dessous de Camille Maupin. Cette infriorit n'existait pas
seulement dans cet ensemble de choses morales appel _talent_, mais
encore dans les choses du coeur nommes _passion_. Au moment o Calyste
arrivait aux Touches avec l'imptuosit d'un premier amour port sur
les ailes de l'esprance, la marquise prouvait une joie vive de se
savoir aime par cet adorable jeune homme. Elle n'allait pas jusqu'
vouloir tre complice de ce sentiment, elle mettait son hrosme 
comprimer ce _capriccio_, disent les Italiens, et croyait alors galer
son amie; elle tait heureuse d'avoir  lui faire un sacrifice. Enfin
les vanits particulires  la femme franaise et qui constituent
cette clbre coquetterie d'o elle tire sa supriorit, se trouvaient
caresses et pleinement satisfaites chez elle: livre  d'immenses
sductions, elle y rsistait, et ses vertus lui chantaient  l'oreille
un doux concert de louanges. Ces deux femmes, en apparence indolentes,
taient  demi couches sur le divan de ce petit salon plein
d'harmonies, au milieu d'un monde de fleurs et la fentre ouverte, car
le vent du nord avait cess. Une dissolvante brise du sud pailletait le
lac d'eau sale que leurs yeux pouvaient voir, et le soleil enflammait
les sables d'or. Leurs mes taient aussi profondment agites que la
nature tait calme, et non moins ardentes. Broye dans les rouages
de la machine qu'elle mettait en mouvement, Camille tait force de
veiller sur elle-mme,  cause de la prodigieuse finesse de l'amicale
ennemie qu'elle avait mise dans sa cage; mais pour ne pas donner son
secret, elle se livrait  des contemplations intimes de la nature;
elle trompait ses souffrances en cherchant un sens au mouvement des
mondes, et trouvait Dieu dans le sublime dsert du ciel. Une fois Dieu
reconnu par l'incrdule, il se jette dans le catholicisme absolu,
qui, vu comme systme, est complet. Le matin Camille avait montr 
la marquise un front encore baign par les lueurs de ses recherches
pendant une nuit passe  gmir. Calyste tait toujours debout devant
elle, comme une image cleste. Ce beau jeune homme  qui elle se
dvouait, elle le regardait comme un ange gardien. N'tait-ce pas lui
qui la guidait vers les hautes rgions o cessent les souffrances, sous
le poids d'une incomprhensible immensit? Cependant l'air triomphant
de Batrix inquitait Camille. Une femme ne gagne pas sur une autre
un pareil avantage sans le laisser deviner, tout en se dfendant de
l'avoir pris. Rien n'tait plus bizarre que le combat moral et sourd
de ces deux amies, se cachant l'une  l'autre un secret, et se croyant
rciproquement crancires de sacrifices inconnus. Calyste arriva
tenant sa lettre entre sa main et son gant, prt  la glisser dans
la main de Batrix. Camille,  qui le changement des manires de son
amie n'avait pas chapp, parut ne pas l'examiner et l'examina dans
une glace au moment o Calyste allait faire son entre. L se trouve
un cueil pour toutes les femmes. Les plus spirituelles comme les plus
sottes, les plus franches comme les plus astucieuses, ne sont plus
matresses de leur secret; en ce moment il clate aux yeux d'une autre
femme. Trop de rserve ou trop d'abandon, un regard libre et lumineux,
l'abaissement mystrieux des paupires, tout trahit alors le sentiment
le plus difficile  cacher, car l'indiffrence a quelque chose de si
compltement froid qu'elle ne peut jamais tre simule. Les femmes ont
le gnie des nuances, elles en usent trop pour ne pas les connatre
toutes; et dans ces occasions leurs yeux embrassent une rivale des
pieds  la tte; elles devinent le plus lger mouvement d'un pied sous
la robe, la plus imperceptible convulsion dans la taille, et savent la
signification de ce qui pour un homme parat insignifiant. Deux femmes
en observation jouent une des plus admirables scnes de comdie qui se
puissent voir.

--Calyste a commis quelque sottise, pensa Camille remarquant chez l'un
et l'autre l'air indfinissable des gens qui s'entendent.

Il n'y avait plus ni roideur ni fausse indiffrence chez la marquise,
elle regardait Calyste comme une chose  elle. Calyste fut alors
explicite, il rougit en vrai coupable, en homme heureux. Il venait
arrter les arrangements  prendre pour le lendemain.

--Vous venez donc dcidment, ma chre? dit Camille.

--Oui, dit Batrix.

--Comment le savez-vous? demanda mademoiselle des Touches  Calyste.

--Je venais le savoir, rpondit-il  un regard que lui lana madame de
Rochegude qui ne voulait pas que son amie et la moindre lumire sur la
correspondance.

--Ils s'entendent dj, dit Camille qui vit ce regard par la puissance
circulaire de son oeil. Tout est fini, je n'ai plus qu' disparatre.

Sous le poids de cette pense, il se fit dans son visage une espce de
dcomposition qui fit frmir Batrix.

--Qu'as-tu, ma chre? dit elle.

--Rien. Ainsi, Calyste, vous enverrez mes chevaux et les vtres pour
que nous puissions les trouver au del du Croisic, afin de revenir 
cheval par le bourg de Batz. Nous djeunerons au Croisic et dnerons
aux Touches. Vous vous chargez des bateliers. Nous partirons  huit
heures et demie du matin. Quels beaux spectacles! dit-elle  Batrix.
Vous verrez Cambremer, un homme qui fait pnitence sur un roc pour
avoir tu volontairement son fils. Oh! vous tes dans un pays primitif
o les hommes n'prouvent pas des sentiments ordinaires. Calyste vous
dira cette histoire.

Elle alla dans sa chambre, elle touffait. Calyste donna sa lettre et
suivit Camille.

--Calyste, vous tes aim, je le crois, mais vous me cachez une
escapade, et vous avez certainement enfreint mes ordres?

--Aim! dit-il en tombant sur un fauteuil.

Camille mit la tte  la porte, Batrix avait disparu. Ce fait tait
bizarre. Une femme ne quitte pas une chambre o se trouve celui qu'elle
aime en ayant la certitude de le revoir, sans avoir  faire mieux.
Mademoiselle des Touches se dit:--Aurait-elle une lettre de Calyste?
Mais elle crut l'innocent Breton incapable de cette hardiesse.

--Si tu m'as dsobi, tout sera perdu par ta faute, lui dit-elle d'un
air grave. Va-t'en prparer tes joies de demain.

Elle fit un geste auquel Calyste ne rsista pas: il y a des douleurs
muettes d'une loquence despotique. En allant au Croisic voir les
bateliers, en traversant les sables et les marais, Calyste eut des
craintes. La phrase de Camille tait empreinte de quelque chose de
fatal qui trahissait la seconde vue de la maternit. Quand il revint
quatre heures aprs, fatigu, comptant dner aux Touches, il trouva la
femme de chambre de Camille en sentinelle sur la porte, l'attendant
pour lui dire que sa matresse et la marquise ne pourraient le
recevoir ce soir. Quand Calyste, surpris, voulut questionner la femme
de chambre, elle ferma la porte et se sauva. Six heures sonnaient au
clocher de Gurande. Calyste rentra chez lui, se fit faire  dner et
joua la mouche en proie  une sombre mditation. Ces alternatives de
bonheur et de malheur, l'anantissement de ses esprances succdant
 la presque certitude d'tre aim, brisaient cette jeune me qui
s'envolait  pleines ailes vers le ciel et arrivait si haut que la
chute devait tre horrible.

--Qu'as-tu, mon Calyste? lui dit sa mre  l'oreille.

--Rien, rpondit-il en montrant des yeux d'o la lumire de l'me et le
feu de l'amour s'taient retirs.

Ce n'est pas l'esprance, mais le dsespoir qui donne la mesure de
nos ambitions. On se livre en secret aux beaux pomes de l'esprance,
tandis que la douleur se montre sans voile.

--Calyste, vous n'tes pas gentil, dit Charlotte aprs avoir essay
vainement sur lui ces petites agaceries de provinciale qui dgnrent
toujours en taquinages.

--Je suis fatigu, dit-il en se levant et souhaitant le bonsoir  la
compagnie.

--Calyste est bien chang, dit mademoiselle de Pen-Hol.

--Nous n'avons pas de belles robes garnies de dentelles, nous n'agitons
pas nos manches comme a, nous ne nous posons pas ainsi, nous ne savons
pas regarder de ct, tourner la tte, dit Charlotte en imitant et
chargeant les airs, la pose et les regards de la marquise. Nous n'avons
pas une voix qui part de la tte, ni cette petite toux intressante,
_heu! heu!_ qui semble tre le soupir d'une ombre; nous avons le
malheur d'avoir une sant robuste et d'aimer nos amis sans coquetterie;
quand nous les regardons nous n'avons pas l'air de les piquer d'un dard
ou de les examiner par un coup d'oeil hypocrite. Nous ne savons pas
pencher la tte en saule pleureur et paratre aimables en la relevant
ainsi!

Mademoiselle de Pen-Hol ne put s'empcher de rire en voyant les
gestes de sa nice; mais ni le chevalier ni le baron ne comprirent
cette satire de la province contre Paris.

--La marquise de Rochegude est cependant bien belle, dit la vieille
fille.

--Mon ami, dit la baronne  son mari, je sais qu'elle va demain au
Croisic, nous irons nous y promener, je voudrais bien la rencontrer.

Pendant que Calyste se creusait la tte afin de deviner ce qui
pouvait lui avoir fait fermer la porte des Touches, il se passait
entre les deux amies une scne qui devait influer sur les vnements
du lendemain. La lettre de Calyste avait apport dans le coeur de
madame de Rochegude des motions inconnues. Les femmes ne sont pas
toujours l'objet d'un amour aussi jeune, aussi naf, aussi sincre
et absolu que l'tait celui de cet enfant. Batrix avait plus aim
qu'elle n'avait t aime. Aprs avoir t l'esclave, elle prouvait
un dsir inexplicable d'tre  son tour le tyran. Au milieu de sa
joie, en lisant et relisant la lettre de Calyste, elle fut traverse
par la pointe d'une ide cruelle. Que faisaient donc ensemble Calyste
et Camille depuis le dpart de Claude Vignon! Si Calyste n'aimait pas
Camille et si Camille le savait,  quoi donc employaient-ils leurs
matines? La mmoire de l'esprit rapprocha malicieusement de cette
remarque les discours de Camille. Il semblait qu'un diable souriant ft
apparatre dans un miroir magique le portrait de cette hroque fille
avec certains gestes et certains regards qui achevrent d'clairer
Batrix. Au lieu de lui tre gale, elle tait crase par Flicit;
loin de la jouer, elle tait joue par elle; elle n'tait qu'un plaisir
que Camille voulait donner  son enfant aim d'un amour extraordinaire
et sans vulgarit. Pour une femme comme Batrix, cette dcouverte fut
un coup de foudre. Elle repassa minutieusement l'histoire de cette
semaine. En un moment, le rle de Camille et le sien se droulrent
dans toute leur tendue: elle se trouva singulirement ravale. Dans
son accs de haine jalouse, elle crut apercevoir chez Camille une
intention de vengeance contre Conti. Tout le pass de ces deux ans
agissait peut-tre sur ces deux semaines. Une fois sur la pente des
dfiances, des suppositions et de la colre, Batrix ne s'arrta
point: elle se promenait dans son appartement pousse par d'imptueux
mouvements d'me et s'asseyait tour  tour en essayant de prendre un
parti; mais elle resta jusqu' l'heure du dner en proie  l'indcision
et ne descendit que pour se mettre  table sans tre habille. En
voyant entrer sa rivale, Camille devina tout. Batrix, sans toilette,
avait un air froid et une taciturnit de physionomie qui, pour une
observatrice de la force de Maupin, dnotait l'hostilit d'un coeur
aigri. Camille sortit et donna sur-le-champ l'ordre qui devait si
fort tonner Calyste; elle pensa que si le naf Breton arrivait
avec son amour insens au milieu de la querelle, il ne reverrait
peut-tre jamais Batrix en compromettant l'avenir de sa passion par
quelque sotte franchise, elle voulut tre sans tmoin pour ce duel
de tromperies. Batrix, sans auxiliaire, devait tre  elle. Camille
connaissait la scheresse de cette me, les petitesses de ce grand
orgueil auquel elle avait si justement appliqu le mot d'enttement.
Le dner fut sombre. Chacune de ces deux femmes avait trop d'esprit
et de bon got pour s'expliquer devant les domestiques ou se faire
couter aux portes par eux. Camille fut douce et bonne, elle se sentait
si suprieure! La marquise fut dure et mordante, elle se savait joue
comme un enfant. Il y eut pendant le dner un combat de regards, de
gestes, de demi-mots auxquels les gens ne devaient rien comprendre
et qui annonait un violent orage. Quand il fallut remonter, Camille
offrit malicieusement son bras  Batrix, qui feignit de ne pas voir
le mouvement de son amie et s'lana seule dans l'escalier. Lorsque le
caf fut servi, mademoiselle des Touches dit  son valet de chambre un:
Laissez-nous! qui fut le signal du combat.

--Les romans que vous faites, ma chre, sont un peu plus dangereux que
ceux que vous crivez, dit la marquise.

--Ils ont cependant un grand avantage, dit Camille en prenant une
cigarette.

--Lequel? demanda Batrix.

--Ils sont indits, mon ange.

--Celui dans lequel vous me mettez fera-t-il un livre?

--Je n'ai pas de vocation pour le mtier d'OEdipe; vous avez l'esprit
et la beaut des sphinx, je le sais; mais ne me proposez pas d'nigmes,
parlez clairement, ma chre Batrix.

--Quand pour rendre les hommes heureux, les amuser, leur plaire et
dissiper leurs ennuis, nous demandons au diable de nous aider...

--Les hommes nous reprochent plus tard nos efforts et nos tentatives,
en les croyant dicts par le gnie de la dpravation, dit Camille en
quittant la cigarette et interrompant son amie.

--Ils oublient l'amour qui nous emportait et qui justifiait nos excs,
car o n'allons-nous pas!... Mais ils font alors leur mtier d'hommes,
ils sont ingrats et injustes, reprit Batrix. Les femmes entre elles se
connaissent, elles savent combien leur attitude en toute circonstance
est fire, noble et, disons-le, vertueuse. Mais, Camille, je viens
de reconnatre la vrit des critiques dont vous vous tes plainte
quelquefois. Oui, ma chre, vous avez quelque chose des hommes, vous
vous conduisez comme eux, rien ne vous arrte, et si vous n'avez pas
tous les avantages, vous avez dans l'esprit leurs allures, et vous
partagez leur mpris envers nous. Je n'ai pas lieu, ma chre, d'tre
contente de vous, et je suis trop franche pour le cacher. Personne
ne me fera peut-tre au coeur une blessure aussi profonde que celle
dont je souffre. Si vous n'tes pas toujours femme en amour, vous la
redevenez en vengeance. Il fallait une femme de gnie pour trouver
l'endroit le plus sensible de nos dlicatesses; je veux parler de
Calyste et des _roueries_, ma chre (voil le vrai mot), que vous
avez employes contre moi. Jusqu'o, vous, Camille Maupin, tes-vous
descendue, et dans quelle intention?

--Toujours de plus en plus sphinx! dit Camille en souriant.

--Vous avez voulu que je me jetasse  la tte de Calyste; je suis
encore trop jeune pour avoir de telles faons. Pour moi l'amour est
l'amour avec ses atroces jalousies et ses volonts absolues. Je ne suis
pas auteur: il m'est impossible de voir des ides dans des sentiments...

--Vous vous croyez capable d'aimer sottement? dit Camille.
Rassurez-vous, vous avez encore beaucoup d'esprit. Vous vous calomniez,
ma chre, vous tes assez froide pour toujours rendre votre tte juge
des hauts faits de votre coeur.

Cette pigramme fit rougir la marquise; elle lana sur Camille un
regard plein de haine, un regard venimeux, et trouva, sans les
chercher, les flches les plus acres de son carquois. Camille couta
froidement et en fumant des cigarettes cette tirade furieuse qui
ptilla d'injures si mordantes qu'il est impossible de la rapporter.
Batrix, irrite par le calme de son adversaire, chercha d'horribles
personnalits dans l'ge auquel atteignait mademoiselle des Touches.

--Est-ce tout? dit Camille en poussant un nuage de fume. Aimez-vous
Calyste?

--Non, certes.

--Tant mieux, rpondit Camille. Moi je l'aime, et beaucoup trop pour
mon repos. Peut-tre a-t-il pour vous un caprice, vous tes la plus
dlicieuse blonde du monde, et moi je suis noire comme une taupe; vous
tes svelte, lance, et moi j'ai trop de dignit dans la taille;
enfin vous tes jeune! voil le grand mot, et vous ne me l'avez pas
pargn. Vous avez abus de vos avantages de femme contre moi, ni plus
ni moins qu'un petit journal abuse de la plaisanterie. J'ai tout fait
pour empcher ce qui arrive, dit-elle en levant les yeux au plafond.
Quelque peu femme que je sois, je le suis encore assez, ma chre, pour
qu'une rivale ait besoin de moi-mme pour l'emporter sur moi... (La
marquise fut atteinte au coeur par ce mot cruel dit de la faon la
plus innocente.) Vous me prenez pour une femme bien niaise en croyant
de moi ce que Calyste veut vous en faire croire. Je ne suis ni si
grande ni si petite, je suis femme et trs femme. Quittez vos grands
airs et donnez-moi la main, dit Camille en s'emparant de la main de
Batrix. Vous n'aimez pas Calyste, voil la vrit, n'est-ce pas?
Ne vous emportez donc point! soyez dure, froide et svre avec lui
demain, il finira par se soumettre aprs la querelle que je vais lui
faire, et surtout aprs le raccommodement, car je n'ai pas puis les
ressources de notre arsenal, et, aprs tout, le Plaisir a toujours
raison du Dsir. Mais Calyste est Breton. S'il persiste  vous faire
la cour, dites-le-moi franchement, et vous irez dans une petite maison
de campagne que je possde  six lieues de Paris, o vous trouverez
toutes les aises de la vie, et o Conti pourra venir. Que Calyste me
calomnie, eh! mon Dieu! l'amour le plus pur ment six fois par jour, ses
impostures accusent sa force.

Il y eut dans la physionomie de Camille un air de superbe froideur qui
rendit la marquise inquite et craintive. Elle ne savait que rpondre.
Camille lui porta le dernier coup.

--Je suis plus confiante et moins aigre que vous, reprit Camille, je
ne vous suppose pas l'intention de couvrir par une rcrimination une
attaque qui compromettrait ma vie: vous me connaissez, je ne survivrai
pas  la perte de Calyste, et je dois le perdre tt ou tard. Calyste
m'aime d'ailleurs, je le sais.

--Voil ce qu'il rpondait  une lettre o je ne lui parlais que de
vous, dit Batrix en tendant la lettre de Calyste.

Camille la prit et la lut; mais, en la lisant, ses yeux s'emplirent de
larmes; elle pleura comme pleurent toutes les femmes dans leurs vives
douleurs.

--Mon Dieu! dit-elle, il l'aime. Je mourrai donc sans avoir t ni
comprise ni aime!

Elle resta quelques moments la tte appuye sur l'paule de Batrix:
sa douleur tait vritable, elle prouvait dans ses entrailles le coup
terrible qu'y avait reu la baronne du Gunic  la lecture de cette
lettre.

--L'aimes-tu? dit-elle en se dressant et regardant Batrix. As-tu pour
lui cette adoration infinie qui triomphe de toutes les douleurs et qui
survit au mpris,  la trahison,  la certitude de n'tre plus jamais
aime? L'aimes-tu pour lui-mme et pour le plaisir mme de l'aimer?

--Chre amie, dit la marquise attendrie; eh! bien, sois tranquille, je
partirai demain.

--Ne pars pas, il t'aime, je le vois! Et je l'aime tant que je serais
au dsespoir de le voir souffrant, malheureux. J'avais form bien des
projets pour lui; mais s'il t'aime, tout est fini.

--Je l'aime, Camille, dit alors la marquise avec une adorable navet,
mais en rougissant.

--Tu l'aimes, et tu peux lui rsister! s'cria Camille. Ah! tu ne
l'aimes pas.

--Je ne sais quelles vertus nouvelles il a rveilles en moi, mais
certes il m'a rendue honteuse de moi-mme, dit Batrix. Je voudrais
tre vertueuse et libre pour lui sacrifier autre chose que les restes
de mon coeur et des chanes infmes. Je ne veux d'une destine
incomplte ni pour lui ni pour moi.

--Tte froide: aimer et calculer! dit Camille avec une sorte d'horreur.

--Tout ce que vous voudrez, mais je ne veux pas fltrir sa vie, tre 
son cou comme une pierre, et devenir un regret ternel. Si je ne puis
tre sa femme, je ne serai pas sa matresse. Il m'a..... Vous ne vous
moquerez pas de moi? non. Eh! bien, son adorable amour m'a purifie.

Camille jeta sur Batrix le plus fauve, le plus farouche regard que
jamais femme jalouse ait jet sur sa rivale.

--Sur ce terrain, dit-elle, je croyais tre seule. Batrix, ce mot nous
spare  jamais, nous ne sommes plus amies. Nous commenons un combat
horrible. Maintenant, je te le dis: tu succomberas ou tu fuiras....
Flicit se prcipita dans sa chambre aprs avoir montr le visage
d'une lionne en fureur  Batrix stupfaite.--Viendrez-vous au Croisic
demain? dit Camille en soulevant la portire.

--Certes, rpondit orgueilleusement la marquise. Je ne fuirai pas et je
ne succomberai pas.

--Je joue cartes sur table: j'crirai  Conti, rpondit Camille.
Batrix devint aussi blanche que la gaze de son charpe.

--Chacune de nous joue sa vie, rpondit Batrix qui ne savait plus que
rsoudre.

Les violentes passions que cette scne avait souleves entre ces deux
femmes se calmrent pendant la nuit. Toutes deux se raisonnrent et
revinrent au sentiment des perfides temporisations qui sduisent la
plupart des femmes; systme excellent entre elles et les hommes,
mauvais entre les femmes. Ce fut au milieu de cette dernire tempte
que mademoiselle des Touches entendit la grande voix qui triomphe
des plus intrpides. Batrix couta les conseils de la jurisprudence
mondaine, elle eut peur du mpris de la socit. La dernire tromperie
de Flicit, mle des accents de la plus atroce jalousie, eut donc
un plein succs. La faute de Calyste fut rpare, mais une nouvelle
indiscrtion pouvait  jamais ruiner ses esprances.

On arrivait  la fin du mois d'aot, le ciel tait d'une puret
magnifique. A l'horizon, l'Ocan avait, comme dans les mers
mridionales, une teinte d'argent en fusion, et prs du rivage
papillotaient de petites vagues. Une espce de fume brillante,
produite par les rayons du soleil qui tombaient d'aplomb sur les
sables, y produisait une atmosphre au moins gale  celle des
tropiques. Aussi le sel fleurissait-il en petits oeillets blancs  la
surface des mares. Les courageux paludiers, vtus de blanc prcisment
pour rsister  l'action du soleil, taient ds le matin  leur
poste, arms de leurs longs rteaux, les uns appuys sur les petits
murs de boue qui sparent chaque proprit, regardant le travail de
cette chimie naturelle,  eux connue ds l'enfance; les autres jouant
avec leurs petits gars et leurs femmes. Ces dragons verts, appels
douaniers, fumaient leurs pipes tranquillement. Il y avait je ne sais
quoi d'oriental dans ce tableau, car, certes, un Parisien subitement
transport l ne se serait pas cru en France. Le baron et la baronne,
qui avaient pris le prtexte de venir voir comment allait la rcolte
de sel, taient sur la jete, admirant ce silencieux paysage o la mer
faisait seule entendre le mugissement de ses vagues en temps gaux,
o des barques sillonnaient la mer, et o la ceinture verte de la
terre cultive produisait un effet d'autant plus gracieux qu'il est
excessivement rare sur les bords toujours dsols de l'Ocan.

--H! bien, mes amis, j'aurai vu les marais de Gurande encore une
fois avant de mourir, dit le baron  des paludiers qui se grouprent 
l'entre des marais pour le saluer.

--Est-ce que les du Gunic meurent! dit un paludier.

En ce moment, la caravane partie des Touches arriva dans le petit
chemin. La marquise allait seule en avant, Calyste et Camille la
suivaient en se donnant le bras. A vingt pas en arrire venait Gasselin.

--Voil ma mre et mon pre, dit le jeune homme  Camille.

La marquise s'arrta. Madame du Gunic prouva la plus violente
rpulsion en voyant Batrix, qui cependant tait mise  son avantage:
un chapeau d'Italie orn de bluets et  grands bords, ses cheveux
crps dessous, une robe d'une toffe crue de couleur gristre, une
ceinture bleue  longs bouts flottants, enfin un air de princesse
dguise en bergre.

--Elle n'a pas de coeur, se dit la baronne.

--Mademoiselle, dit Calyste  Camille, voici madame du Gunic et mon
pre. Puis il dit au baron et  la baronne:--Mademoiselle des Touches
et madame la marquise de Rochegude, ne de Casteran, mon pre.

Le baron salua mademoiselle des Touches, qui fit un salut humble et
plein de reconnaissance  la baronne.

--Celle-l, pensa Fanny, aime vraiment mon fils, elle semble me
remercier d'avoir mis Calyste au monde.

--Vous venez voir, comme je le fais, si la rcolte sera bonne; mais
vous avez de meilleures raisons que moi d'tre curieuse, dit le baron 
Camille, car vous avez l du bien, mademoiselle.

--Mademoiselle est la plus riche de tous les propritaires, dit un de
ces paludiers, et que Dieu la conserve, elle est _bonne dame_.

Les deux compagnies se salurent et se quittrent.

--On ne donnerait pas plus de trente ans  mademoiselle des Touches,
dit le bonhomme  sa femme. Elle est bien belle. Et Calyste prfre
cette haridelle de marquise parisienne  cette excellente fille de la
Bretagne?

--Hlas! oui, dit la baronne.

Une barque attendait au pied de la jete o l'embarquement se fit
sans gaiet. La marquise tait froide et digne. Camille avait grond
Calyste sur son manque d'obissance, en lui expliquant l'tat dans
lequel taient ses affaires de coeur. Calyste, en proie  un dsespoir
morne, jetait sur Batrix des regards o l'amour et la haine se
combattaient. Il ne fut pas dit une parole pendant le court trajet
de la jete de Gurande  l'extrmit du port du Croisic, endroit o
se charge le sel que des femmes apportent dans de grandes terrines
places sur leurs ttes, et qu'elles tiennent de faon  ressembler 
des cariatides. Ces femmes vont pieds nus et n'ont qu'une jupe assez
courte. Beaucoup d'entre elles laissent insoucieusement voltiger les
mouchoirs qui couvrent leurs bustes; plusieurs n'ont que leurs chemises
et sont les plus fires, car moins les femmes ont de vtements, plus
elles dploient de pudiques noblesses. Le petit navire danois achevait
sa cargaison. Le dbarquement de ces deux belles personnes excita
donc la curiosit des porteuses de sel; et pour y chapper autant
que pour servir Calyste, Camille s'lana vivement vers les rochers,
en le laissant  Batrix. Gasselin mit entre son matre et lui une
distance d'au moins deux cents pas. Du ct de la mer, la presqu'le
du Croisic est borde de roches granitiques dont les formes sont si
singulirement capricieuses, qu'elles ne peuvent tre apprcies que
par les voyageurs qui ont t mis  mme d'tablir des comparaisons
entre ces grands spectacles de la nature sauvage. Peut-tre les roches
du Croisic ont-elles sur les choses de ce genre la supriorit accorde
au chemin de la grande Chartreuse sur les autres valles troites. Ni
les ctes de la Corse o le granit offre des rescifs bien bizarres,
ni celles de la Sardaigne o la nature s'est livre  des effets
grandioses et terribles, ni les roches basaltiques des mers du Nord,
n'ont un caractre si complet. La fantaisie s'est amuse  composer
l d'interminables arabesques o les figures les plus fantastiques
s'enroulent et se droulent. Toutes les formes y sont. L'imagination
est peut-tre fatigue de cette immense galerie de monstruosits o par
les temps de fureur la mer se glisse et a fini par polir toutes les
asprits. Vous rencontrez sous une vote naturelle et d'une hardiesse
imite de loin par Brunelleschi, car les plus grands efforts de l'art
sont toujours une timide contrefaon des effets de la nature, une cuve
polie comme une baignoire de marbre et sable par un sable uni, fin,
blanc, o l'on peut se baigner sans crainte dans quatre pieds d'eau
tide. Vous allez admirant de petites anses fraches, abrites par
des portiques grossirement taills, mais majestueux,  la manire du
palais Pitti, cette autre imitation des caprices de la nature. Les
accidents sont innombrables, rien n'y manque de ce que l'imagination la
plus dvergonde pourrait inventer ou dsirer. Il existe mme, chose si
rare sur les bords de l'Ocan que peut-tre est-ce la seule exception,
un gros _buisson_ de la plante qui a fait crer ce mot. Ce buis, la
plus grande curiosit du Croisic, o les arbres ne peuvent pas venir,
se trouve  une lieue environ du port,  la pointe la plus avance de
la cte. Sur un des promontoires forms par le granit, et qui s'lvent
au-dessus de la mer  une hauteur o les vagues n'arrivent jamais, mme
dans les temps les plus furieux,  l'exposition du midi, les caprices
diluviens ont pratiqu une marge creuse d'environ quatre pieds de
saillie. Dans cette fente, le hasard, ou peut-tre l'homme, a mis assez
de terre vgtale pour qu'un buis ras et fourni, sem par les oiseaux,
y ait pouss. La forme des racines indique au moins trois cents ans
d'existence. Au-dessous la roche est casse net. La commotion, dont
les traces sont crites en caractres ineffaables sur cette cte,
a emport les morceaux de granit je ne sais o. La mer arrive sans
rencontrer de rescifs au pied de cette lame, o elle a plus de cinq
cents pieds de profondeur;  l'entour, quelques roches  fleur d'eau,
que les bouillonnements de l'cume indiquent, dcrivent comme un grand
cirque. Il faut un peu de courage et de rsolution pour aller jusqu'
la cime de ce petit Gibraltar, dont la tte est presque ronde et d'o
quelque coup de vent peut prcipiter les curieux dans la mer ou, ce qui
serait plus dangereux, sur les roches. Cette sentinelle gigantesque
ressemble  ces lanternes de vieux chteaux d'o l'on pouvait prvoir
les attaques en embrassant tout le pays; de l se voient le clocher et
les arides cultures du Croisic, les sables et les dunes qui menacent
la terre cultive et qui ont envahi le territoire du bourg de Batz.
Quelques vieillards prtendent que, dans des temps fort reculs, il
se trouvait un chteau fort en cet endroit. Les pcheurs de sardines
ont donn un nom  ce rocher, qui se voit de loin en mer; mais il faut
pardonner l'oubli de ce mot breton, aussi difficile  prononcer qu'
retenir. Calyste menait Batrix vers ce point, d'o le coup d'oeil est
superbe et o les dcorations du granit surpassent tous les tonnements
qu'il a pu causer le long de la route sablonneuse qui ctoie la mer. Il
est inutile d'expliquer pourquoi Camille s'tait sauve en avant. Comme
une bte sauvage blesse, elle aimait la solitude; elle se perdait dans
les grottes, reparaissait sur les pics, chassait les crabes de leurs
trous ou surprenait en flagrant dlit leurs moeurs originales. Pour ne
pas tre gne par ses habits de femme, elle avait mis des pantalons 
manchettes brodes, une blouse courte, un chapeau de castor, et pour
bton de voyage elle avait une cravache, car elle a toujours eu la
fatuit de sa force et de son agilit; elle tait ainsi cent fois plus
belle que Batrix: elle avait un petit chle de soie rouge de Chine
crois sur son buste comme on le met aux enfants. Pendant quelque
temps, Batrix et Calyste la virent voltigeant sur les cimes ou sur
les abmes comme un feu follet, essayant de donner le change  ses
souffrances en affrontant le pril. Elle arriva la premire  la roche
au buis et s'assit dans une des anfractuosits  l'ombre, occupe 
mditer. Que pouvait faire une femme comme elle de sa vieillesse, aprs
avoir bu la coupe de la gloire que tous les grands talents, trop avides
pour dtailler les stupides jouissances de l'amour-propre, vident d'une
gorge? Elle a depuis avou que l l'une de ces rflexions suggres
par un rien, par un de ces accidents qui sont une niaiserie peut-tre
pour des gens vulgaires, et qui prsentent un abme de rflexions aux
grandes mes, l'avait dcide  l'acte singulier par lequel elle devait
en finir avec la vie sociale. Elle tira de sa poche une petite bote
o elle avait mis, en cas de soif, des pastilles  la fraise; elle en
prit plusieurs; mais, tout en les savourant, elle ne put s'empcher de
remarquer que les fraises, qui n'existaient plus, revivaient cependant
dans leurs qualits. Elle conclut de l qu'il en pouvait tre ainsi de
nous. La mer lui offrait alors une image de l'infini. Nul grand esprit
ne peut se tirer de l'infini, en admettant l'immortalit de l'me,
sans conclure  quelque avenir religieux. Cette ide la poursuivit
encore quand elle respira son flacon d'eau de Portugal. Son mange
pour faire tomber Batrix en partage  Calyste lui parut alors bien
mesquin: elle sentit mourir la femme en elle, et se dgager la noble et
anglique crature voile jusqu'alors par la chair. Son immense esprit,
son savoir, ses connaissances, ses fausses amours l'avaient conduite
face  face avec quoi? qui le lui et dit? avec la mre fconde, la
consolatrice des affligs, l'glise romaine, si douce aux repentirs,
si potique avec les potes, si nave avec les enfants, si profonde et
si mystrieuse pour les esprits inquiets et sauvages qu'ils y peuvent
toujours creuser en satisfaisant toujours leurs insatiables curiosits,
sans cesse excites. Elle jeta les yeux sur les dtours que Calyste lui
avait fait faire, et les comparait aux chemins tortueux de ces rochers.
Calyste tait toujours  ses yeux le beau messager du ciel, un divin
conducteur. Elle touffa l'amour terrestre par l'amour divin.

Aprs avoir march pendant quelque temps en silence, Calyste ne put
s'empcher, sur une exclamation de Batrix relative  la beaut de
l'Ocan qui diffre beaucoup de la Mditerrane, de comparer, comme
puret, comme tendue, comme agitation, comme profondeur, comme
ternit, cette mer  son amour.

--Elle est borde par un rocher, dit en riant Batrix.

--Quand vous me parlez ainsi, rpondit-il en lui lanant un regard
divin, je vous vois, je vous entends, et puis avoir la patience des
anges; mais quand je suis seul, vous auriez piti de moi si vous
pouviez me voir. Ma mre pleure alors de mon chagrin.

--coutez, Calyste, il faut en finir, dit la marquise en regagnant
le chemin sabl. Peut-tre avons-nous atteint le seul lieu propice 
dire ces choses, car jamais de ma vie je n'ai vu la nature plus en
harmonie avec mes penses. J'ai vu l'Italie, o tout parle d'amour;
j'ai vu la Suisse, o tout est frais et exprime un vrai bonheur, un
bonheur laborieux; o la verdure, les eaux tranquilles, les lignes les
plus riantes sont opprimes par les Alpes couronnes de neige; mais je
n'ai rien vu qui peigne mieux l'ardente aridit de ma vie que cette
petite plaine dessche par les vents de mer, corrode par les vapeurs
marines, o lutte une triste agriculture en face de l'immense Ocan,
en face des bouquets de la Bretagne d'o s'lvent les tours de votre
Gurande. Eh! bien, Calyste, voil Batrix. Ne vous y attachez donc
point. Je vous aime, mais je ne serai jamais  vous d'aucune manire,
car j'ai la conscience de ma dsolation intrieure. Ah! vous ne savez
pas  quel point je suis dure pour moi-mme en vous parlant ainsi.
Non, vous ne verrez pas votre idole, si je suis une idole, amoindrie,
elle ne tombera pas de la hauteur o vous la mettez. J'ai maintenant
en horreur une passion que dsavouent le monde et la religion, je ne
veux plus tre humilie ni cacher mon bonheur; je reste attache o je
suis, je serai le dsert sablonneux et sans vgtation, sans fleurs ni
verdure que voici.

--Et si vous tiez abandonne? dit Calyste.

--Eh! bien, j'irai mendier ma grce, je m'humilierai devant l'homme que
j'ai offens, mais je ne courrai jamais le risque de me jeter dans un
bonheur que je sais devoir finir.

--Finir! s'cria Calyste.

La marquise interrompit le dithyrambe auquel allait se livrer son amant
en rptant: Finir! d'un ton qui lui imposa silence.

Cette contradiction mut chez le jeune homme une de ces muettes fureurs
internes que connaissent seuls ceux qui ont aim sans espoir. Batrix
et lui firent environ trois cents pas dans un profond silence, ne
regardant plus ni la mer, ni les roches, ni les champs du Croisic.

--Je vous rendrais si heureuse! dit Calyste.

--Tous les hommes commencent par nous promettre le bonheur, et ils nous
lguent l'infamie, l'abandon, le dgot. Je n'ai rien  reprocher 
celui  qui je dois tre fidle; il ne m'a rien promis, je suis alle 
lui; mais le seul moyen qui me reste pour amoindrir ma faute est de la
rendre ternelle.

--Dites, madame, que vous ne m'aimez pas! Moi qui vous aime, je sais
par moi-mme que l'amour ne discute pas, il ne voit que lui-mme,
il n'est pas un sacrifice que je ne fasse. Ordonnez, je tenterai
l'impossible. Celui qui jadis a mpris sa matresse pour avoir jet
son gant entre les lions en lui commandant d'aller le reprendre, il
n'aimait pas! il mconnaissait votre droit de nous prouver pour
tre sres de notre amour et ne rendre les armes qu' des grandeurs
surhumaines. Je vous sacrifierais ma famille, mon nom, mon avenir.

--Quelle insulte dans ce mot de sacrifices! dit-elle d'un ton de
reproche qui fit sentir  Calyste la sottise de son expression.

Il n'y a que les femmes qui aiment absolument ou les coquettes pour
savoir prendre un point d'appui dans un mot et s'lancer  une hauteur
prodigieuse: l'esprit et le sentiment procdent l de la mme manire;
mais la femme aimante s'afflige, et la coquette mprise.

--Vous avez raison, dit Calyste en laissant tomber deux larmes, ce mot
ne peut se dire que des efforts que vous me demandez.

--Taisez-vous, dit Batrix saisie d'une rponse o pour la premire
fois Calyste peignait bien son amour, j'ai fait assez de fautes, ne me
tentez pas.

Ils taient en ce moment au pied de la roche au buis. Calyste prouva
les plus enivrantes flicits  soutenir la marquise en gravissant ce
rocher o elle voulut aller jusqu' la cime. Ce fut pour ce pauvre
enfant la dernire faveur que de serrer cette taille, de sentir cette
femme un peu tremblante: elle avait besoin de lui! Ce plaisir inespr
lui tourna la tte, il ne vit plus rien, il saisit Batrix par la
ceinture.

--Eh! bien? dit-elle d'un air imposant.

--Ne serez-vous jamais  moi? lui demanda-t-il d'une voix touffe par
un orage de sang.

--Jamais, mon ami, rpondit-elle. Je ne puis tre pour vous que
Batrix, un rve. N'est-ce pas une douce chose? nous n'aurons ni
amertume, ni chagrin, ni repentir.

--Et vous retournerez  Conti?

--Il le faut bien.

--Tu ne seras donc jamais  personne, dit Calyste en poussant la
marquise avec une violence frntique.

Il voulut couter sa chute avant de se prcipiter aprs elle, mais il
n'entendit qu'une clameur sourde, la stridente dchirure d'une toffe
et le bruit grave d'un corps tombant sur la terre. Au lieu d'aller
la tte en bas, Batrix avait chavir, elle tait renverse dans le
buis; mais elle aurait roul nanmoins au fond de la mer si sa robe
ne s'tait accroche  une pointe et n'avait en se dchirant amorti
le poids du corps sur le buisson. Mademoiselle des Touches, qui vit
cette scne, ne put crier, car son saisissement fut tel qu'elle ne
put que faire signe  Gasselin d'accourir. Calyste se pencha par une
sorte de curiosit froce, il vit la situation de Batrix et frmit:
elle paraissait prier, elle croyait mourir, elle sentait le buis prs
de cder. Avec l'habilet soudaine que donne l'amour, avec l'agilit
surnaturelle que la jeunesse trouve dans le danger, il se laissa couler
de neuf pieds de hauteur, en se tenant  quelques asprits, jusqu' la
marge du rocher, et put relever  temps la marquise en la prenant dans
ses bras, au risque de tomber tous les deux  la mer. Quand il tint
Batrix, elle tait sans connaissance; mais il la pouvait croire toute
 lui dans ce lit arien o ils allaient rester longtemps seuls, et son
premier mouvement fut un mouvement de plaisir.

--Ouvrez les yeux, pardonnez-moi, disait Calyste, ou nous mourrons
ensemble.

--Mourir? dit-elle en ouvrant les yeux et dnouant ses lvres ples.

Calyste salua ce mot par un baiser, et sentit alors chez la marquise
un frmissement convulsif qui le ravit. En ce moment, les souliers
ferrs de Gasselin se firent entendre au-dessus. Le Breton tait suivi
de Camille, avec laquelle il examinait les moyens de sauver les deux
amants.

--Il n'en est qu'un seul, mademoiselle, dit Gasselin: je vais m'y
couler, ils remonteront sur mes paules, et vous leur donnerez la main.

--Et toi? dit Camille.

Le domestique parut surpris d'tre compt pour quelque chose au milieu
du danger que courait son jeune matre.

--Il vaut mieux aller chercher une chelle au Croisic, dit Camille.

--Elle est malicieuse tout de mme, se dit Gasselin en descendant.

Batrix demanda d'une voix faible  tre couche, elle se sentait
dfaillir. Calyste la coucha entre le granit et le buis sur le terreau
frais.

--Je vous ai vu, Calyste, dit Camille. Que Batrix meure ou soit
sauve, ceci ne doit tre jamais qu'un accident.

--Elle me hara, dit-il les yeux mouills.

--Elle t'adorera, rpondit Camille. Nous voil revenus de notre
promenade, il faut la transporter aux Touches. Que serais-tu donc
devenu si elle tait morte? lui dit-elle.

--Je l'aurais suivie.

--Et ta mre?... Puis, aprs une pause: Et moi? dit-elle faiblement.

Calyste resta ple, le dos appuy au granit, immobile, silencieux.
Gasselin revint promptement d'une des petites fermes parses dans les
champs en courant avec une chelle qu'il y avait trouve. Batrix avait
repris quelques forces. Quand Gasselin eut plac l'chelle, la marquise
put, aide par Gasselin qui pria Calyste de passer le chle rouge de
Camille sous les bras de Batrix et de lui en apporter le bout, arriver
sur la plate-forme ronde, o Gasselin la prit dans ses bras comme un
enfant, et la descendit sur la plage.

--Je n'aurais pas dit non  la mort; mais les souffrances! dit-elle 
mademoiselle des Touches d'une voix faible.

La faiblesse et le brisement que ressentait Batrix forcrent Camille
 la faire porter  la ferme o Gasselin avait emprunt l'chelle.
Calyste, Gasselin et Camille se dpouillrent des vtements qu'ils
pouvaient quitter, firent un matelas sur l'chelle, y placrent Batrix
et la portrent comme sur une civire. Les fermiers offrirent leur
lit. Gasselin courut  l'endroit o attendaient les chevaux, en prit
un, et alla chercher le chirurgien du Croisic, aprs avoir recommand
aux bateliers de venir  l'anse la plus voisine de la ferme. Calyste,
assis sur une escabelle, rpondait par des mouvements de tte et par
de rares monosyllabes  Camille, dont l'inquitude tait excite et
par l'tat de Batrix et par celui de Calyste. Aprs une saigne, la
malade se trouva mieux; elle put parler, consentit  s'embarquer, et
vers cinq heures du soir elle fut transporte de la jete de Gurande
aux Touches, o le mdecin de la ville l'attendait. Le bruit de cet
vnement s'tait rpandu dans ce pays solitaire et presque sans
habitants visibles avec une inexplicable rapidit.

Calyste passa la nuit aux Touches, au pied du lit de Batrix, et en
compagnie de Camille. Le mdecin avait promis que le lendemain la
marquise n'aurait plus qu'une courbature. A travers le dsespoir de
Calyste clatait une joie profonde: il tait au pied du lit de Batrix,
il la regardait sommeillant ou s'veillant; il pouvait tudier son
visage ple et ses moindres mouvements. Camille souriait avec amertume
en reconnaissant chez Calyste les symptmes d'une de ces passions qui
teignent  jamais l'me et les facults d'un homme en se mlant  sa
vie, dans une poque o nulle pense, nul soin ne contrarient ce cruel
travail intrieur. Jamais Calyste ne devait voir la femme vraie qui
tait en Batrix. Avec quelle navet le jeune Breton ne laissait-il
pas lire ses plus secrtes penses!... il s'imaginait que cette femme
tait sienne en se trouvant ainsi dans sa chambre, et en l'admirant
dans le dsordre du lit. Il piait avec une attention extatique les
plus lgers mouvements de Batrix; sa contenance annonait une si jolie
curiosit, son bonheur se rvlait si navement, qu'il y eut un moment
o les deux femmes se regardrent en souriant. Quand Calyste vit les
beaux yeux vert de mer de la malade exprimant un mlange de confusion,
d'amour et de raillerie, il rougit et dtourna la tte.

--Ne vous ai-je pas dit, Calyste, que vous autres hommes vous nous
promettiez le bonheur et finissiez par nous jeter dans un prcipice?

En entendant cette plaisanterie, dite d'un ton charmant, et qui
annonait quelque changement dans le coeur de Batrix, Calyste se mit
 genoux, prit une des mains moites qu'elle laissa prendre et la baisa
d'une faon trs soumise.

--Vous avez le droit de repousser  jamais mon amour, et moi je n'ai
plus le droit de vous dire un seul mot.

--Ah! s'cria Camille en voyant l'expression peinte sur le visage de
Batrix et la comparant  celle qu'avaient obtenue les efforts de sa
diplomatie, l'amour aura toujours plus d'esprit  lui seul que tout le
monde! Prenez votre calmant, ma chre amie, et dormez.

Cette nuit, passe par Calyste auprs de mademoiselle des Touches,
qui lut des livres de thologie mystique pendant que Calyste lisait
_Indiana_, le premier ouvrage de la clbre rivale de Camille, et o se
trouvait la captivante image d'un jeune homme aimant avec idoltrie et
dvouement, avec une tranquillit mystrieuse et pour toute sa vie, une
femme place dans la situation fausse o tait Batrix, livre qui fut
d'un fatal exemple pour lui! cette nuit laissa des traces ineffaables
dans le coeur de ce pauvre jeune homme,  qui Flicit fit comprendre
qu' moins d'tre un monstre, une femme ne pouvait tre qu'heureuse et
flatte dans toutes ses vanits d'avoir t l'objet d'un crime.

--Vous ne m'auriez pas jete  l'eau, moi! dit la pauvre Camille en
essuyant une larme.

Vers le matin, Calyste, accabl, s'tait endormi dans son fauteuil.
Ce fut au tour de la marquise  contempler ce charmant enfant, pli
par ses motions et par sa premire veille d'amour; elle l'entendit
murmurant son nom dans son sommeil.

--Il aime en dormant, dit-elle  Camille.

--Il faut l'envoyer se coucher chez lui, dit Flicit, qui le rveilla.

Personne n'tait inquiet  l'htel du Gunic, mademoiselle des Touches
avait crit un mot  la baronne. Calyste revint dner aux Touches, il
retrouva Batrix leve, ple, faible et lasse; mais il n'y avait plus
la moindre duret dans sa parole ni la moindre duret dans ses regards.
Depuis cette soire, remplie de musique par Camille qui se mit au piano
pour laisser Calyste prendre et serrer les mains de Batrix sans que ni
l'un ni l'autre pussent parler, il n'y eut plus le moindre orage aux
Touches. Flicit s'effaa compltement. Les femmes froides, frles,
dures et minces, comme est madame de Rochegude, ces femmes, dont le
cou offre une attache osseuse qui leur donne une vague ressemblance
avec la race fline, ont l'me de la couleur ple de leurs yeux clairs,
gris ou verts; aussi, pour fondre, pour vitrifier ces cailloux, faut-il
des coups de foudre. Pour Batrix, la rage d'amour et l'attentat de
Calyste avaient t ce coup de tonnerre auquel rien ne rsiste et qui
change les natures les plus rebelles. Batrix se sentait intrieurement
mortifie, l'amour pur et vrai lui baignait le coeur de ses molles
et fluides ardeurs. Elle vivait dans une douce et tide atmosphre
de sentiments inconnus o elle se trouvait agrandie, leve; elle
entrait dans les cieux o la Bretagne a, de tout temps, mis la femme.
Elle savourait les adorations respectueuses de cet enfant dont le
bonheur lui cotait peu de chose, car un geste, un regard, une parole
satisfaisaient Calyste. Ce haut prix donn par le coeur  ces riens la
touchait excessivement. Son gant effleur pouvait devenir pour cet ange
plus que toute sa personne n'tait pour celui par qui elle aurait d
tre adore. Quel contraste! Quelle femme aurait pu rsister  cette
constante dification? Elle tait sre d'tre obie et comprise. Elle
et dit  Calyste de risquer sa vie pour le moindre de ses caprices,
il n'et mme pas rflchi. Aussi Batrix prit-elle je ne sais quoi de
noble et d'imposant; elle vit l'amour du ct de ses grandeurs, elle
y chercha comme un point d'appui pour demeurer la plus magnifique de
toutes les femmes aux yeux de Calyste, sur qui elle voulut avoir un
empire ternel. Ses coquetteries furent alors d'autant plus tenaces
qu'elle se sentit plus faible. Elle joua la malade pendant toute une
semaine avec une charmante hypocrisie. Combien de fois ne fit-elle pas
le tour du tapis vert qui s'tendait devant la faade des Touches sur
le jardin, appuye sur le bras de Calyste et rendant alors  Camille
les souffrances qu'elle lui avait donnes pendant la premire semaine
de son sjour.

--Ah! ma chre, tu lui fais faire le grand tour, dit mademoiselle des
Touches  la marquise.

Avant la promenade au Croisic, un soir ces deux femmes devisaient sur
l'amour et riaient des diffrentes manires dont s'y prenaient les
hommes pour faire leurs dclarations, en s'avouant  elles-mmes que
les plus habiles et naturellement les moins aimants ne s'amusaient
pas  se promener dans le labyrinthe de la sensiblerie, et avaient
raison, en sorte que les gens qui aiment le mieux taient pendant un
certain temps les plus maltraits.--Ils s'y prennent comme La Fontaine
pour aller  l'Acadmie! dit alors Camille. Son mot rappelait cette
conversation  la marquise en lui reprochant son machiavlisme. Madame
de Rochegude avait une puissance absolue pour contenir Calyste dans
les bornes o elle voulait qu'il se tnt, elle lui rappelait d'un
geste ou d'un regard son horrible violence au bord de la mer. Les yeux
de ce pauvre martyr se remplissaient alors de larmes, il se taisait
et dvorait ses raisonnements, ses voeux, ses souffrances, avec un
hrosme qui certes et touch toute autre femme. Elle l'amena par
son infernale coquetterie  un si grand dsespoir qu'il vint un jour
se jeter dans les bras de Camille en lui demandant conseil. Batrix,
arme de la lettre de Calyste, en avait extrait le passage o il disait
qu'aimer tait le premier bonheur, qu'tre aim venait aprs, et se
servait de cet axiome pour restreindre sa passion  cette idoltrie
respectueuse qui lui plaisait. Elle aimait tant  se laisser caresser
l'me par ces doux concerts de louanges et d'adorations que la nature
suggre aux jeunes gens; il y a tant d'art sans recherche, tant de
sductions innocentes dans leurs cris, dans leurs prires, dans leurs
exclamations, dans leurs appels  eux-mmes, dans les hypothques
qu'ils offrent sur l'avenir, que Batrix se gardait bien de rpondre.
Elle l'avait dit, elle doutait! il ne s'agissait pas encore du bonheur,
mais de la permission d'aimer que demandait toujours cet enfant, qui
s'obstinait  vouloir prendre la place du ct le plus fort, le ct
moral. La femme la plus forte en paroles est souvent trs faible en
action. Aprs avoir vu le progrs qu'il avait fait en poussant Batrix
 la mer, il est trange que Calyste ne continut pas  demander son
bonheur aux violences; mais l'amour chez les jeunes gens est tellement
extatique et religieux qu'il veut tout obtenir de la conviction morale:
et de l vient sa sublimit.

Nanmoins un jour le Breton, pouss  bout par le dsir, se plaignit
vivement  Camille de la conduite de Batrix.

--J'ai voulu te gurir en te la faisant promptement connatre, rpondit
mademoiselle des Touches, et tu as tout bris dans ton impatience. Il
y a dix jours tu tais son matre; aujourd'hui tu es l'esclave, mon
pauvre garon. Ainsi tu n'auras jamais la force d'excuter mes ordres.

--Que faut-il faire?

--Lui chercher querelle  propos de sa rigueur. Une femme est toujours
emporte par le discours, fais qu'elle te maltraite, et ne reviens plus
aux Touches qu'elle ne t'y rappelle.

Il est un moment, dans toutes les maladies violentes, o le patient
accepte les plus cruels remdes et se soumet aux oprations les plus
horribles. Calyste en tait arriv l. Il couta le conseil de Camille,
il resta deux jours au logis; mais, le troisime, il grattait  la
porte de Batrix en l'avertissant que Camille et lui l'attendaient pour
djeuner.

--Encore un moyen de perdu, lui dit Camille en le voyant si lchement
arriv.

Batrix s'tait souvent arrte pendant ces deux jours  la fentre
d'o se voit le chemin de Gurande. Quand Camille l'y surprenait, elle
se disait occupe de l'effet produit par les ajoncs du chemin, dont
les fleurs d'or taient illumines par le soleil de septembre. Camille
eut ainsi le secret de Batrix, et n'avait plus qu'un mot  dire pour
que Calyste ft heureux, mais elle ne le disait pas: elle tait encore
trop femme pour le pousser  cette action dont s'effraient les jeunes
coeurs qui semblent avoir la conscience de tout ce que va perdre leur
idal. Batrix fit attendre assez longtemps Camille et Calyste. Avec
tout autre que lui, ce retard et t significatif, car la toilette
de la marquise accusait le dsir de fasciner Calyste, et d'empcher
une nouvelle absence. Aprs le djeuner, elle alla se promener dans le
jardin, et ravit de joie cet enfant qu'elle ravissait d'amour en lui
exprimant le dsir de revoir avec lui cette roche o elle avait failli
prir.

Allons-y seuls, demanda Calyste d'une voix trouble.

--En refusant, rpondit-elle, je vous donnerais  penser que vous tes
dangereux. Hlas! je vous l'ai dit mille fois, je suis  un autre et ne
puis tre qu' lui; je l'ai choisi sans rien connatre  l'amour. La
faute est double, double est la punition.

Quand elle parlait ainsi, les yeux  demi mouills par le peu de larmes
que ces sortes de femmes rpandent, Calyste prouvait une compassion
qui adoucissait son ardente fureur; il l'adorait alors comme une
madone. Il ne faut pas plus demander aux diffrents caractres de se
ressembler dans l'expression des sentiments qu'il ne faut exiger les
mmes fruits d'arbres diffrents. Batrix tait en ce moment violemment
combattue; elle hsitait entre elle-mme et Calyste, entre le monde
o elle esprait rentrer un jour et le bonheur complet; entre se
perdre  jamais par une seconde passion impardonnable, et le pardon
social. Elle commenait  couter, sans aucune fcherie mme joue, les
discours d'un amour aveugle; elle se laissait caresser par les douces
mains de la Piti. Dj plusieurs fois elle avait t mue aux larmes
en coutant Calyste lui promettant de l'amour pour tout ce qu'elle
perdrait aux yeux du monde, et la plaignant d'tre attache  un
aussi mauvais gnie,  un homme aussi faux que Conti. Plus d'une fois
elle n'avait pas ferm la bouche  Calyste quand elle lui contait les
misres et les souffrances qui l'avaient accable en Italie en ne se
voyant pas seule dans le coeur de Conti. Camille avait  ce sujet fait
plus d'une leon  Calyste et Calyste en profitait.

--Moi, lui disait-il, je vous aimerai absolument; vous ne trouverez
pas chez moi les triomphes de l'art, les jouissances que donne une
foule mue par les merveilles du talent; mon seul talent sera de vous
aimer, mes seules jouissances seront les vtres, l'admiration d'aucune
femme ne me paratra mriter de rcompense; vous n'aurez pas  redouter
d'odieuses rivalits; vous tes mconnue, et l o l'on vous accepte,
moi je voudrais me faire accepter tous les jours.

Elle coutait ces paroles la tte baisse, en lui laissant baiser ses
mains, en avouant silencieusement, mais de bonne grce, qu'elle tait
peut-tre un ange mconnu.

--Je suis trop humilie, rpondait-elle, mon pass dpouille l'avenir
de toute scurit.

Ce fut une belle matine pour Calyste que celle o, en venant aux
Touches  sept heures du matin, il aperut entre deux ajoncs,  une
fentre, Batrix coiffe du mme chapeau de paille qu'elle portait le
jour de leur excursion. Il eut comme un blouissement. Ces petites
choses de la passion agrandissent le monde. Peut-tre n'y a-t-il que
les Franaises qui possdent les secrets de ces coups de thtre;
elles les doivent aux grces de leur esprit, elles savent en mettre
dans le sentiment autant qu'il peut en accepter sans perdre de sa
force. Ah! combien elle pesait peu sur le bras de Calyste. Tous deux,
ils sortirent par la porte du jardin qui donne sur les dunes. Batrix
trouva les sables jolis; elle aperut alors ces petites plantes dures
 fleurs roses qui y croissent, elle en cueillit plusieurs auxquelles
elle joignit l'oeillet des Chartreux qui se trouve galement dans ces
sables arides, et les partagea d'une faon significative avec Calyste,
pour qui ces fleurs et ce feuillage devaient tre une ternelle, une
sinistre image.

--Nous y joindrons du buis, dit-elle en souriant. Elle resta quelque
temps sur la jete o Calyste, en attendant la barque, lui raconta son
enfantillage le jour de son arrive.--Votre escapade, que j'ai sue, fut
la cause de ma svrit le premier jour, dit-elle.

Pendant cette promenade, madame de Rochegude eut ce ton lgrement
plaisant de la femme qui aime, comme elle en eut la tendresse et le
laisser-aller. Calyste pouvait se croire aim. Mais quand, en allant
le long des rochers sur le sable, ils descendirent dans une de ces
charmantes criques o les vagues ont apport les plus extraordinaires
mosaques composes des marbres les plus tranges, et qu'ils y eurent
jou comme des enfants en cherchant les plus beaux chantillons; quand
Calyste, au comble de l'ivresse, lui proposa nettement de s'enfuir en
Irlande, elle reprit un air digne, mystrieux, lui demanda son bras, et
ils continurent leur chemin vers la roche qu'elle avait surnomme sa
roche Tarpienne.

--Mon ami, lui dit-elle en gravissant  pas lents ce magnifique bloc
de granit dont elle devait se faire un pidestal, je n'ai pas le
courage de vous cacher tout ce que vous tes pour moi. Depuis dix ans
je n'ai pas eu de bonheur comparable  celui que nous venons de goter
en faisant la chasse aux coquillages dans ces roches  fleur d'eau,
en changeant ces cailloux avec lesquels je me ferai faire un collier
qui sera plus prcieux pour moi que s'il tait compos des plus beaux
diamants. Je viens d'tre petite fille, enfant, telle que j'tais 
quatorze ou seize ans, et alors digne de vous. L'amour que j'ai eu
le bonheur de vous inspirer m'a releve  mes propres yeux. Entendez
ce mot dans toute sa magie. Vous avez fait de moi la femme la plus
orgueilleuse, la plus heureuse de son sexe, et vous vivrez peut-tre
plus longtemps dans mon souvenir que moi dans le vtre.

En ce moment, elle tait arrive au fate du rocher, d'o se voyaient
l'immense Ocan d'un ct, la Bretagne de l'autre avec ses les d'or,
ses tours fodales et ses bouquets d'ajoncs. Jamais une femme ne fut
sur un plus beau thtre pour faire un si grand aveu.

--Mais, dit-elle, je ne m'appartiens pas, je suis plus lie par ma
volont que je ne l'tais par la loi. Soyez donc puni de mon malheur,
et contentez-vous de savoir que nous en souffrirons ensemble. Dante
n'a jamais revu Batrix, Ptrarque n'a jamais possd sa Laure. Ces
dsastres n'atteignent que de grandes mes. Ah! si je suis abandonne,
si je tombe de mille degrs de plus dans la honte et dans l'infamie, si
ta Batrix est cruellement mconnue par le monde qui lui sera horrible,
si elle est la dernire des femmes!... alors, enfant ador, dit-elle
en lui prenant la main, tu sauras qu'elle est la premire de toutes,
qu'elle pourra s'lever jusqu'aux cieux appuye sur toi; mais alors,
ami, dit-elle, en lui jetant un regard sublime, quand tu voudras la
prcipiter, ne manque pas ton coup: aprs ton amour, la mort!

Calyste tenait Batrix par la taille, il la serra sur son coeur. Pour
confirmer ses douces paroles, madame de Rochegude dposa sur le front
de Calyste le plus chaste et le plus timide de tous les baisers. Puis
ils redescendirent et revinrent lentement, causant comme des gens qui
se sont parfaitement entendus et compris, elle croyant avoir la paix,
lui ne doutant plus de son bonheur, et se trompant l'un et l'autre.
Calyste, d'aprs les observations de Camille, esprait que Conti serait
enchant de cette occasion de quitter Batrix. La marquise, elle,
s'abandonnait au vague de sa position, attendant un hasard. Calyste
tait trop ingnu, trop aimant pour inventer le hasard. Ils arrivrent
tous deux dans la situation d'me la plus dlicieuse, et rentrrent
aux Touches par la porte du jardin. Calyste en avait pris la clef. Il
tait environ six heures du soir. Les enivrantes senteurs, la tide
atmosphre, les couleurs jauntres des rayons du soir, tout s'accordait
avec leurs dispositions et leurs discours attendris. Leur pas tait
gal et harmonieux comme est la dmarche des amants, leur mouvement
accusait l'union de leur pense. Il rgnait aux Touches un si grand
silence que le bruit de la porte en s'ouvrant et se fermant y retentit
et dut se faire entendre dans tout le jardin. Comme Calyste et Batrix
s'taient tout dit et que leur promenade pleine d'motions les avait
lasss, ils venaient doucement et sans rien dire. Tout  coup, au
tournant d'une alle, Batrix prouva le plus horrible saisissement,
cet effroi communicatif que cause la vue d'un reptile et qui glaa
Calyste avant qu'il en vt la cause. Sur un banc, sous un frne 
rameaux pleureurs, Conti causait avec Camille Maupin. Le tremblement
intrieur et convulsif de la marquise fut plus franc qu'elle ne le
voulait; Calyste apprit alors combien il tait cher  cette femme qui
venait d'lever une barrire entre elle et lui, sans doute pour se
mnager encore quelques jours de coquetterie avant de la franchir. En
un moment, un drame tragique se droula dans toute son tendue au fond
des coeurs.

--Vous ne m'attendiez peut-tre pas sitt, dit l'artiste  Batrix en
lui offrant le bras.

La marquise ne put s'empcher de quitter le bras de Calyste et de
prendre celui de Conti. Cette ignoble transition imprieusement
commande et qui dshonorait le nouvel amour accabla Calyste, qui
s'alla jeter sur le banc  ct de Camille aprs avoir chang le
plus froid salut avec son rival. Il prouvait une foule de sensations
contraires: en apprenant combien il tait aim de Batrix, il avait
voulu par un mouvement se jeter sur l'artiste en lui disant que Batrix
tait  lui; mais la convulsion intrieure de cette pauvre femme, en
trahissant tout ce qu'elle souffrait, car elle avait pay l le prix de
toutes ses fautes en un moment, l'avait si profondment mu qu'il en
tait rest stupide, frapp comme elle par une implacable ncessit.
Ces deux mouvements contraires produisirent en lui le plus violent
des orages auxquels il et t soumis depuis qu'il aimait Batrix.
Madame de Rochegude et Conti passaient devant le banc o gisait Calyste
auprs de Camille, la marquise regardait sa rivale et lui jetait un de
ces regards terribles par lesquels les femmes savent tout dire, elle
vitait les yeux de Calyste et paraissait couter Conti qui semblait
badiner.

--Que peuvent-ils se dire? demanda Calyste  Camille.

--Cher enfant! tu ne connais pas encore les pouvantables droits que
laisse  un homme sur une femme un amour teint. Batrix n'a pas pu lui
refuser sa main. Il la raille sans doute sur ses amours, il a d les
deviner  votre attitude et  la manire dont vous vous tes prsents
 ses regards.

--Il la raille?... dit l'imptueux jeune homme.

--Calme-toi, dit Camille, ou tu perdrais les chances favorables qui
te restent. S'il froisse un peu trop l'amour-propre de Batrix, elle
le foulera comme un ver  ses pieds. Mais il est astucieux, il saura
s'y prendre avec esprit. Il ne supposera pas que la fire madame de
Rochegude ait pu le trahir. Il y aurait trop de dpravation  aimer
un homme  cause de sa beaut! Il te peindra sans doute  elle-mme
comme un enfant saisi par la vanit d'avoir une marquise, et de se
rendre l'arbitre des destines de deux femmes. Enfin, il fera tonner
l'artillerie piquante des suppositions les plus injurieuses. Batrix
alors sera force d'opposer de menteuses dngations dont il va
profiter pour rester le matre.

--Ah! dit Calyste, il ne l'aime pas. Moi, je la laisserais libre:
l'amour comporte un choix fait  tout moment, confirm de jour en jour.
Le lendemain approuve la veille et grossit le trsor de nos plaisirs.
Quelques jours plus tard, il ne nous trouvait plus. Qui donc l'a ramen?

--Une plaisanterie de journaliste, dit Camille. L'opra sur le succs
duquel il comptait est tomb, mais  plat. Ce mot: Il est dur de
perdre  la fois sa rputation et sa matresse! dit au foyer par
Claude Vignon, peut-tre, l'a sans doute atteint dans toutes ses
vanits. L'amour bas sur des sentiments petits est impitoyable. Je
l'ai questionn, mais qui peut connatre une nature si fausse et si
trompeuse? il a paru fatigu de sa misre et de son amour, dgot de
la vie. Il a regrett d'tre li si publiquement avec la marquise, et
m'a fait, en me parlant de son ancien bonheur, un pome de mlancolie
un peu trop spirituel pour tre vrai. Sans doute il esprait me
surprendre le secret de votre amour au milieu de la joie que ses
flatteries me causeraient.

--H! bien? dit Calyste en regardant Batrix et Conti qui venaient, et
n'coutant dj plus.

Camille, par prudence, s'tait tenue sur la dfensive, elle n'avait
trahi ni le secret de Calyste ni celui de Batrix. L'artiste tait
homme  jouer tout le monde, et mademoiselle des Touches engagea
Calyste  se dfier de lui.

--Cher enfant, lui dit-elle, voici pour toi le moment le plus critique;
il faut une prudence, une habilet qui te manquent, et tu vas te
laisser jouer par l'homme le plus rus du monde, car maintenant je ne
puis rien pour toi.

La cloche annona le dner. Conti vint offrir son bras  Camille,
Batrix prit celui de Calyste. Camille laissa passer la marquise la
premire, qui put regarder Calyste et lui recommander une discrtion
absolue en mettant un doigt sur ses lvres. Conti fut d'une excessive
gaiet pendant le dner. Peut-tre tait-ce une manire de sonder
madame de Rochegude, qui joua mal son rle. Coquette, elle et pu
tromper Conti; mais aimante, elle fut devine. Le rus musicien, loin
de la gner, ne parut pas s'apercevoir de son embarras. Il mit au
dessert la conversation sur les femmes, et vanta la noblesse de leurs
sentiments. Telle femme prs de nous abandonner dans la prosprit nous
sacrifie tout dans le malheur, disait-il. Les femmes ont sur les hommes
l'avantage de la constance; il faut les avoir bien blesses pour les
dtacher d'un premier amant, elles y tiennent comme  leur honneur;
un second amour est honteux, etc. Il fut d'une moralit parfaite, il
encensait l'autel o saignait un coeur perc de mille coups. Camille
et Batrix comprenaient seules l'pret des pigrammes acres qu'il
dcochait d'loge en loge. Par moments toutes deux rougissaient, mais
elles taient forces de se contenir; elles se donnrent le bras pour
remonter chez Camille, et passrent, d'un commun accord, par le grand
salon o il n'y avait pas de lumire et o elles pouvaient tre seules
un moment.

--Il m'est impossible de me laisser marcher sur le corps par Conti,
de lui donner raison sur moi, dit Batrix  voix basse. Le forat est
toujours sous la domination de son compagnon de chane. Je suis perdue,
il faudra retourner au bagne de l'amour. Et c'est vous qui m'y avez
rejet! Ah! vous l'avez fait venir un jour trop tard ou un jour trop
tt. Je reconnais l votre infernal talent d'auteur: la vengeance est
complte, et le dnoment parfait.

--J'ai pu vous dire que j'crirais  Conti, mais le faire!... j'en suis
incapable! s'cria Camille. Tu souffres, je te pardonne.

--Que deviendra Calyste? dit la marquise avec une admirable navet
d'amour-propre.

--Conti vous emmne donc? demanda Camille!..

--Ah! vous croyez triompher? s'cria Batrix.

Ce fut avec rage et sa belle figure dcompose que la marquise dit ces
affreuses paroles  Camille qui essaya de cacher son bonheur par une
fausse expression de tristesse; mais l'clat de ses yeux dmentait
la contraction de son masque, et Batrix se connaissait en grimaces!
Aussi, quand elles se virent aux lumires en s'asseyant sur ce divan
o, depuis trois semaines, il s'tait jou tant de comdies, et o la
tragdie intime de tant de passions contraries avait commenc, ces
deux femmes s'observrent-elles pour la dernire fois: elles se virent
alors spares par une haine profonde.

--Calyste te reste, dit Batrix en voyant les yeux de son amie; mais je
suis tablie dans son coeur, et nulle femme ne m'en chassera.

Camille rpondit avec un inimitable accent d'ironie, et qui atteignait
la marquise au coeur, par les clbres paroles de la nice de Mazarin 
Louis XIV:--Tu rgnes, tu l'aimes, et tu pars!

Ni l'une ni l'autre, durant cette scne, qui fut trs-vive, ne
s'apercevait de l'absence de Calyste et de Conti. L'artiste tait
rest  table avec son rival en le sommant de lui tenir compagnie et
d'achever une bouteille de vin de Champagne.

--Nous avons  causer, dit l'artiste pour prvenir tout refus de la
part de Calyste.

Dans leur situation respective, le jeune Breton fut forc d'obir 
cette sommation.

--Mon cher, dit le musicien d'une voix cline au moment o le pauvre
enfant eut bu deux verres de vin, nous sommes deux bons garons, nous
pouvons parler  coeur ouvert. Je ne suis pas venu par dfiance.
Batrix m'aime, dit-il en faisant un geste plein de fatuit. Moi, je
ne l'aime plus; je n'accours pas pour l'emmener, mais pour rompre avec
elle et lui laisser les honneurs de cette rupture. Vous tes jeune,
vous ne savez pas combien il est utile de paratre victime quand
on se sent le bourreau. Les jeunes gens jettent feu et flamme, ils
quittent une femme avec clat, ils la mprisent souvent et s'en font
har; mais les hommes sages se font renvoyer et prennent un petit air
humili qui laisse aux femmes et des regrets et le doux sentiment de
leur supriorit. La dfaveur de la divinit n'est pas irrparable,
tandis qu'une abjuration est sans remde. Vous ne savez pas encore,
heureusement pour vous, combien nous sommes gns dans notre existence
par les promesses insenses que les femmes ont la sottise d'accepter
quand la galanterie nous oblige  en tresser les noeuds coulants pour
occuper l'oisivet du bonheur. On se jure alors d'tre ternellement
l'un  l'autre. Si l'on a quelque aventure avec une femme, on ne manque
pas de lui dire poliment qu'on voudrait passer sa vie avec elle; on
a l'air d'attendre la mort d'un mari trs impatiemment, en dsirant
qu'il jouisse de la plus parfaite sant. Que le mari meure, il y a des
provinciales ou des enttes assez niaises ou assez goguenardes pour
accourir en vous disant: Me voici, je suis libre! Personne de nous
n'est libre. Ce boulet mort se rveille et tombe au milieu du plus beau
de nos triomphes ou de nos bonheurs les mieux prpars. J'ai vu que
vous aimeriez Batrix, je la laissais d'ailleurs dans une situation
o, sans rien perdre de sa majest sacre, elle devait coqueter avec
vous, ne ft-ce que pour taquiner cet ange de Camille Maupin. Eh!
bien, mon trs-cher, aimez-la, vous me rendrez service, je la voudrais
atroce pour moi. J'ai peur de son orgueil et de sa vertu. Peut-tre,
malgr ma bonne volont, nous faudra-t-il du temps pour oprer ce
chassez-croisez. Dans ces sortes d'occasions, c'est  qui ne commencera
pas. L, tout  l'heure, en tournant autour du gazon, j'ai voulu lui
dire que je savais tout et la fliciter sur son bonheur. Ah! bien, elle
s'est fche. Je suis en ce moment amoureux fou de la plus belle, de la
plus jeune de nos cantatrices, de mademoiselle Falcon de l'Opra, et je
veux l'pouser! Oui, j'en suis l; mais aussi, quand vous viendrez 
Paris, verrez-vous que j'ai chang la marquise pour une reine!

Le bonheur rpandait son aurole sur le visage du candide Calyste,
qui avoua son amour, et c'tait tout ce que Conti voulait savoir. Il
n'est pas d'homme au monde, quelque blas, quelque dprav qu'il puisse
tre, dont l'amour ne se rallume au moment o il le voit menac par un
rival. On veut bien quitter une femme, mais on ne veut pas tre quitt
par elle. Quand les amants en arrivent  cette extrmit, femmes et
hommes s'efforcent de conserver la priorit, tant la blessure faite 
l'amour-propre est profonde. Peut-tre s'agit-il de tout ce qu'a cr
la socit dans ce sentiment qui tient bien moins  l'amour-propre
qu' la vie elle-mme attaque alors dans son avenir: il semble que
l'on va perdre le capital et non la rente. Questionn, par l'artiste,
Calyste raconta tout ce qui s'tait pass pendant ces trois semaines
aux Touches, et fut enchant de Conti, qui dissimulait sa rage sous une
charmante bonhomie.

--Remontons, dit-il. Les femmes sont dfiantes, elles ne
s'expliqueraient pas comment nous restons ensemble sans nous prendre
aux cheveux, elles pourraient venir nous couter. Je vous servirai
sur les deux toits, mon cher enfant. Je vais tre insupportable,
grossier, jaloux avec la marquise, je la souponnerai perptuellement
de me trahir, il n'y a rien de mieux pour dterminer une femme  la
trahison; vous serez heureux et je serai libre. Jouez ce soir le rle
d'un amoureux contrari, moi je ferai l'homme souponneux et jaloux.
Plaignez cet ange d'appartenir  un homme sans dlicatesse, pleurez!
Vous pouvez pleurer, vous tes jeune. Hlas! moi, je ne puis plus
pleurer, c'est un grand avantage de moins.

Calyste et Conti remontrent. Le musicien, sollicit par son jeune
rival de chanter un morceau, chanta le plus grand chef-d'oeuvre musical
qui existe pour les excutants, le fameux _Pria che spunti l'aurora_,
que Rubini lui-mme n'entame jamais sans trembler et qui fut souvent
le triomphe de Conti. Jamais il ne fut plus extraordinaire qu'en ce
moment o tant de sentiments bouillonnaient dans sa poitrine. Calyste
tait en extase. Au premier mot de cette cavatine, l'artiste lana sur
la marquise un regard qui donnait aux paroles une signification cruelle
et qui fut entendue. Camille, qui accompagnait, devina ce commandement
qui fit baisser la tte  Batrix; elle regarda Calyste et pensa que
l'enfant tait tomb dans quelque pige malgr ses avis. Elle en eut
la certitude quand l'heureux Breton vint dire adieu  Batrix en lui
baisant la main et en la lui serrant avec un petit air confiant et
rus. Quand Calyste atteignit Gurande, la femme de chambre et les
gens chargeaient la voiture de voyage de Conti, qui, _ds l'aurore_,
comme il l'avait dit, emmenait jusqu' la poste Batrix avec les
chevaux de Camille. Les tnbres permirent  madame de Rochegude de
regarder Gurande, dont les tours, blanchies par le jour, brillaient
au milieu du crpuscule, et de se livrer  sa profonde tristesse: elle
laissait l l'une des plus belles fleurs de la vie, un amour comme
le rvent les plus pures jeunes filles. Le respect humain brisait le
seul amour vritable que cette femme pouvait et devait concevoir dans
toute sa vie. La femme du monde obissait aux lois du monde, elle
immolait l'amour aux convenances, comme certaines femmes l'immolent 
la Religion ou au Devoir. Souvent l'Orgueil s'lve jusqu' la Vertu.
Vue ainsi, cette horrible histoire est celle de bien des femmes.
Le lendemain, Calyste vint aux Touches vers midi. Quand il arriva
dans l'endroit du chemin d'o la veille il avait aperu Batrix  la
fentre, il y distingua Camille qui accourut  sa rencontre. Elle lui
dit au bas de l'escalier ce mot cruel: Partie!

--Batrix? rpondit Calyste foudroy.

--Vous avez t la dupe de Conti, vous ne m'avez rien dit, je n'ai pu
rien faire.

Elle emmena le pauvre enfant dans son petit salon; il se jeta sur le
divan  la place o il avait si souvent vu la marquise, et y fondit en
larmes. Flicit ne lui dit rien, elle fuma son houka, sachant qu'il
n'y a rien  opposer aux premiers accs de ces douleurs, toujours
sourdes et muettes. Calyste, ne sachant prendre aucun parti, resta
pendant toute la journe dans un engourdissement profond. Un instant
avant le dner, Camille essaya de lui dire quelques paroles aprs
l'avoir pri de l'couter.

--Mon ami, tu m'as caus de plus violentes souffrances, et je n'avais
pas comme toi pour me gurir une belle vie devant moi. Pour moi, la
terre n'a plus de printemps, l'me n'a plus d'amour. Aussi, pour
trouver des consolations, dois-je aller plus haut. Ici, la veille du
jour o vint Batrix, je t'ai fait son portrait; je n'ai pas voulu te
la fltrir, tu m'aurais crue jalouse. coute aujourd'hui la vrit.
Madame de Rochegude n'est rien moins que digne de toi. L'clat de sa
chute n'tait pas ncessaire, elle n'et rien t sans ce tapage, elle
l'a fait froidement pour se donner un rle: elle est de ces femmes
qui prfrent l'clat d'une faute  la tranquillit du bonheur, elles
insultent la socit pour en obtenir la fatale aumne d'une mdisance,
elles veulent faire parler d'elles  tout prix. Elle tait ronge de
vanit. Sa fortune, son esprit n'avaient pu lui donner la royaut
fminine qu'elle cherchait  conqurir en trnant dans un salon; elle
a cru pouvoir obtenir la clbrit de la duchesse de Langeais et de
la vicomtesse de Beausant; mais le monde est juste, il n'accorde les
honneurs de son intrt qu'aux sentiments vrais. Batrix jouant la
comdie est juge comme une actrice de second ordre. Sa fuite n'tait
autorise par aucune contrarit. L'pe de Damocls ne brillait pas au
milieu de ses ftes, et d'ailleurs il est trs facile  Paris d'tre
heureuse  l'cart quand on aime bien et sincrement. Enfin, aimante et
tendre, elle n'et pas cette nuit suivi Conti.

Camille parla longtemps et trs loquemment, mais ce dernier effort
fut inutile, elle se tut  un geste par lequel Calyste exprima son
entire croyance en Batrix; elle le fora de descendre et d'assister
 son dner, car il lui fut impossible de manger. Il n'y a que pendant
l'extrme jeunesse que ces contractions ont lieu. Plus tard, les
organes ont pris leurs habitudes et se sont comme endurcis. La raction
du moral sur le physique n'est assez forte pour dterminer une maladie
mortelle que si le systme a conserv sa primitive dlicatesse. Un
homme rsiste  un chagrin violent qui tue un jeune homme, moins
par la faiblesse de l'affection que par la force des organes. Aussi
mademoiselle des Touches fut-elle tout d'abord effraye de l'attitude
calme et rsigne que prit Calyste aprs sa premire effusion de
larmes. Avant de la quitter, il voulut revoir la chambre de Batrix et
alla se plonger la tte sur l'oreiller o la sienne avait repos.

--Je fais des folies, dit-il en donnant une poigne de main  Camille
et la quittant avec une profonde mlancolie.

Il revint chez lui, trouva la compagnie ordinaire occupe  faire la
mouche, et resta pendant toute la soire auprs de sa mre. Le cur,
le chevalier du Halga, mademoiselle de Pen-Hol savaient le dpart de
madame de Rochegude, et tous ils en taient heureux, Calyste allait
leur revenir; aussi tous l'observaient-ils presque sournoisement en le
voyant un peu taciturne. Personne, dans ce vieux manoir, ne pouvait
imaginer la fin de ce premier amour dans un coeur aussi naf, aussi
vrai que celui de Calyste.

Pendant quelques jours, Calyste alla rgulirement aux Touches; il
tournait autour du gazon o il s'tait quelquefois promen donnant le
bras  Batrix. Souvent il poussait jusqu'au Croisic, et gagnait la
roche d'o il avait essay de la prcipiter dans la mer: il restait
quelques heures couch sur le buis, car, en tudiant les points d'appui
qui se trouvaient  cette cassure, il s'tait appris  y descendre et 
remonter. Ses courses solitaires, son silence et sa sobrit finirent
par inquiter sa mre. Aprs une quinzaine de jours pendant lesquels
dura ce mange assez semblable  celui d'un animal dans une cage, la
cage de cet amoureux au dsespoir tait, selon l'expression de La
Fontaine, _les lieux honors par les pas, clairs par les yeux_ de
Batrix, Calyste cessa de passer le petit bras de mer; il ne se sentit
plus que la force de se traner jusqu'au chemin de Gurande  l'endroit
d'o il avait aperu Batrix  la croise. La famille, heureuse du
dpart des Parisiens, pour employer le mot de la province, n'apercevait
rien de funeste ni de maladif chez Calyste. Les deux vieilles filles et
le cur, poursuivant leur plan, avaient retenu Charlotte de Kergarout,
qui, le soir, faisait ses agaceries  Calyste, et n'obtenait de lui que
des conseils pour jouer  la mouche. Pendant toute la soire, Calyste
restait entre sa mre et sa fiance bretonne, observ par le cur, par
la tante de Charlotte qui devisaient sur son plus ou moins d'abattement
en retournant chez eux. Ils prenaient l'indiffrence de ce malheureux
enfant pour une soumission  leurs projets. Par une soire o Calyste
fatigu s'tait couch de bonne heure, chacun laissa ses cartes sur
la table, et tous se regardrent au moment o le jeune homme ferma la
porte de sa chambre. On avait cout le bruit de ses pas avec anxit.

--Calyste a quelque chose, dit la baronne en s'essuyant les yeux.

--Il n'a rien, rpondit mademoiselle de Pen-Hol, il faut le marier
promptement.

--Vous croyez que cela le divertira? dit le chevalier.

Charlotte regarda svrement monsieur du Halga, qu'elle trouva le soir
de trs mauvais ton, immoral, dprav, sans religion, et ridicule avec
sa chienne, malgr les observations de sa tante qui dfendit le vieux
marin.

--Demain matin, je chapitrerai Calyste, dit le baron que l'on croyait
endormi; je ne voudrais pas m'en aller de ce monde sans avoir vu mon
petit-fils, un Gunic blanc et rose, coiff d'un bguin breton dans son
berceau.

--Il ne dit pas un mot, dit la vieille Zphirine, on ne sait ce qu'il
a; jamais il n'a moins mang; de quoi vit-il? s'il se nourrit aux
Touches, la cuisine du diable ne lui profite gure.

--Il est amoureux, dit le chevalier en risquant cette opinion avec une
excessive timidit.

--Allons! vieux roquentin, vous n'avez pas mis au panier, dit
mademoiselle de Pen-Hol. Quand vous pensez  votre jeune temps, vous
oubliez tout.

--Venez djeuner avec nous demain matin, dit la vieille Zphirine 
Charlotte et  Jacqueline, mon frre raisonnera son fils, et nous
conviendrons de tout. Un clou chasse l'autre.

--Pas chez les Bretons, dit le chevalier.

Le lendemain Calyste vit venir Charlotte, mise ds le matin avec
une recherche extraordinaire, au moment o le baron achevait dans
la salle  manger un discours matrimonial auquel il ne savait que
rpondre: il connaissait l'ignorance de sa tante, de son pre, de
sa mre et de leurs amis; il rcoltait les fruits de l'arbre de la
science, il se trouvait dans l'isolement et ne parlait plus la langue
domestique. Aussi demanda-t-il seulement quelques jours  son pre,
qui se frotta les mains de joie et rendit la vie  la baronne en lui
disant  l'oreille la bonne nouvelle. Le djeuner fut gai. Charlotte,
 qui le baron avait fait un signe, fut smillante. Dans toute la
ville filtra par Gasselin la nouvelle d'un accord entre les du Gunic
et les Kergarout. Aprs le djeuner, Calyste sortit par le perron
de la grande salle et alla dans le jardin, o le suivit Charlotte;
il lui donna le bras et l'emmena sous la tonnelle au fond. Les
grands-parents taient  la fentre et les regardaient avec une espce
d'attendrissement. Charlotte se retourna vers la jolie faade, assez
inquite du silence de son promis, et profita de cette circonstance
pour entamer la conversation en disant  Calyste:--Ils nous examinent!

--Ils ne nous entendent pas, rpondit-il.

--Oui, mais ils nous voient.

--Asseyons-nous, Charlotte, rpliqua doucement Calyste en la prenant
par la main.

--Est-il vrai qu'autrefois votre bannire flottait sur cette colonne
tordue? demanda Charlotte en contemplant la maison comme sienne. Elle y
ferait bien! Comme on serait heureux l! Vous changerez quelque chose 
l'intrieur de votre maison, n'est-ce pas, Calyste?

--Je n'en aurai pas le temps, ma chre Charlotte, dit le jeune homme
en lui prenant les mains et les lui baisant. Je vais vous confier mon
secret. J'aime trop une personne que vous avez vue et qui m'aime pour
pouvoir faire le bonheur d'une autre femme, et je sais que, depuis
notre enfance, on nous avait destins l'un  l'autre.

--Mais elle est marie, Calyste, dit Charlotte.

--J'attendrai, rpondit le jeune homme.

--Et moi aussi, dit Charlotte les yeux pleins de larmes. Vous ne
sauriez aimer longtemps cette femme qui, dit-on, a suivi un chanteur...

--Mariez-vous, ma chre Charlotte, reprit Calyste. Avec la fortune que
vous destine votre tante et qui est norme en Bretagne, vous pourrez
choisir mieux que moi... Vous trouverez un homme titr. Je ne vous
ai pas prise  part pour vous apprendre ce que vous savez, mais pour
vous conjurer, au nom de notre amiti d'enfance, de prendre sur vous
la rupture et de me refuser. Dites que vous ne voulez point d'un homme
dont le coeur n'est pas libre, et ma passion aura servi du moins  ne
vous faire aucun tort. Vous ne savez pas combien la vie me pse! Je ne
puis supporter aucune lutte, je suis affaibli comme un homme quitt par
son me, par le principe mme de sa vie. Sans le chagrin que ma mort
causerait  ma mre et  ma tante, je me serais dj jet  la mer,
et je ne suis plus retourn dans les roches du Croisic depuis le jour
o la tentation devenait irrsistible. Ne parlez pas de ceci. Adieu,
Charlotte.

Il prit la jeune fille par le front, l'embrassa sur les cheveux, sortit
par l'alle qui aboutissait au pignon, et se sauva chez Camille o il
resta jusqu'au milieu de la nuit. En revenant  une heure du matin,
il trouva sa mre occupe  sa tapisserie et l'attendant. Il entra
doucement, lui serra la main et lui dit:--Charlotte est-elle partie?

--Elle part demain avec sa tante, au dsespoir toutes deux. Viens en
Irlande, mon Calyste, dit-elle.

--Combien de fois ai-je pens  m'y enfuir! dit-il.

--Ah! s'cria la baronne.

--Avec Batrix, ajouta-t-il.

Quelques jours aprs le dpart de Charlotte, Calyste accompagnait le
chevalier du Halga pendant sa promenade au mail, il s'y asseyait au
soleil sur un banc d'o ses yeux embrassaient le paysage depuis les
girouettes des Touches jusqu'aux rescifs que lui indiquaient ces lames
cumeuses qui se jouent au-dessus des cueils  la mare. En ce moment
Calyste tait maigre et ple, ses forces diminuaient, il commenait
 ressentir quelques petits frissons rguliers qui dnotaient la
fivre. Ses yeux cerns avaient cet clat que communique une pense
fixe aux solitaires, ou l'ardeur du combat aux hardis lutteurs de
notre civilisation actuelle. Le chevalier tait la seule personne avec
laquelle il changet quelques ides: il avait devin dans ce vieillard
un aptre de sa religion, et reconnu chez lui les vestiges d'un ternel
amour.

--Avez-vous aim plusieurs femmes dans votre vie? lui demanda-t-il la
seconde fois qu'ils firent, selon l'expression du marin, _voile de
conserve_ au mail.

--Une seule, rpondit le capitaine du Halga.

--tait-elle libre?

--Non, fit le chevalier. Ah! j'ai bien souffert, car elle tait la
femme de mon meilleur ami, de mon protecteur, de mon chef: mais nous
nous aimions tant!

--Elle vous aimait? dit Calyste.

--Passionnment, rpondit le chevalier avec une vivacit qui ne lui
tait pas ordinaire.

--Vous avez t heureux?

--Jusqu' sa mort, elle est morte  quarante-neuf ans, en migration
 Saint-Ptersbourg: le climat l'a tue. Elle doit avoir bien froid
dans son cercueil. J'ai bien souvent pens  l'aller chercher pour la
coucher dans notre chre Bretagne, prs de moi! Mais elle gt dans mon
coeur.

Le chevalier s'essuya les yeux, Calyste lui prit les mains et les lui
serra.

--Je tiens plus  cette chienne, dit-il en montrant Thisb, qu'
ma vie. Cette petite est en tout point semblable  celle qu'elle
caressait de ses belles mains, et qu'elle prenait sur ses genoux. Je
ne regarde jamais Thisb sans voir les mains de madame l'amirale.

--Avez-vous vu madame de Rochegude? dit Calyste au chevalier.

--Non, rpondit le chevalier. Il y a maintenant cinquante-huit ans que
je n'ai fait attention  aucune femme, except votre mre qui a quelque
chose dans le teint de madame l'amirale.

Trois jours aprs, le chevalier dit sur le mail  Calyste:--Mon enfant,
j'ai pour tout bien cent quarante louis. Quand vous saurez o est
madame de Rochegude, vous viendrez les prendre chez moi pour aller la
voir.

Calyste remercia le vieillard, dont l'existence lui faisait envie;
mais, de jour en jour, il devint plus morose, il paraissait n'aimer
personne, il semblait que tout le monde le blesst, il ne restait
doux et bon que pour sa mre. La baronne suivait avec une inquitude
croissante les progrs de cette folie, elle seule obtenait  force de
prires que Calyste prt quelque nourriture. Vers le commencement du
mois d'octobre, le jeune malade cessa d'aller au mail en compagnie du
chevalier, qui venait inutilement le chercher pour la promenade en lui
faisant des agaceries de vieillard.

--Nous parlerons de madame de Rochegude, disait-il. Je vous raconterai
ma premire aventure.

--Votre fils est bien malade, dit  la baronne le chevalier du Halga le
jour o ses instances furent inutiles.

Calyste rpondait  toutes les questions qu'il se portait  merveille,
et, comme tous les jeunes mlancoliques, il prenait plaisir  savourer
la mort; mais il ne sortait plus de la maison, il demeurait dans le
jardin, se chauffait au ple et tide soleil de l'automne, sur le banc,
seul avec sa pense, et il fuyait toute compagnie.

Depuis le jour o Calyste n'alla plus chez elle, Flicit pria le
cur de Gurande de la venir voir. L'assiduit de l'abb Grimont, qui
passait aux Touches presque toutes les matines et qui parfois y dna,
devint une grande nouvelle: il en fut question dans tout le pays, et
mme  Nantes. Nanmoins il ne manqua jamais une soire  l'htel
du Gunic, o rgnait la dsolation. Matres et gens, tous taient
affligs de l'obstination de Calyste, sans le croire en danger; il ne
venait dans l'esprit d'aucune de ces personnes que ce pauvre jeune
homme pt mourir d'amour. Le chevalier n'avait aucun exemple d'une
pareille mort dans ses voyages ou dans ses souvenirs. Tous attribuaient
la maigreur de Calyste au dfaut de nourriture. Sa mre se mit 
genoux en le suppliant de manger. Calyste s'effora de vaincre sa
rpugnance pour plaire  sa mre. La nourriture prise  contre-coeur
acclra la petite fivre lente qui dvorait ce beau jeune homme.

Dans les derniers jours d'octobre, l'enfant chri ne remontait plus
se coucher au second, il avait son lit dans la salle basse, et il y
restait la plupart du temps au milieu de sa famille, qui eut enfin
recours au mdecin de Gurande. Le docteur essaya de couper la
fivre avec du quinine, et la fivre cda pour quelques jours. Le
mdecin avait ordonn de faire faire de l'exercice  Calyste et de le
distraire. Le baron retrouva quelque force et sortit de son apathie;
il devint jeune quand son fils se faisait vieux. Il emmena Calyste,
Gasselin et ses deux beaux chiens de chasse. Calyste obit  son pre,
et pendant quelques jours tous trois chassrent: ils allrent en fort,
ils visitrent leurs amis dans les chteaux voisins; mais Calyste
n'avait aucune gaiet, personne ne pouvait lui arracher un sourire, son
masque livide et contract trahissait un tre entirement passif. Le
baron, vaincu par la fatigue, tomba dans une horrible lassitude et fut
oblig de revenir au logis, ramenant Calyste dans le mme tat.

Quelques jours aprs leur retour, le pre et le fils furent si
dangereusement malades, qu'on fut oblig d'envoyer chercher, sur la
demande mme du mdecin de Gurande, les deux plus fameux docteurs de
Nantes. Le baron avait t comme foudroy par le changement visible
de Calyste. Dou de cette effroyable lucidit que la nature donne aux
moribonds, il tremblait comme un enfant de voir sa race s'teindre:
il ne disait mot, il joignait les mains, priait Dieu sur son fauteuil
o le clouait sa faiblesse. Il tait tourn vers le lit occup par
Calyste et le regardait sans cesse. Au moindre mouvement que faisait
son enfant, il prouvait une vive commotion comme si le flambeau de
sa vie en tait agit. La baronne ne quittait plus cette salle, o la
vieille Zphirine tricotait au coin de la chemine dans une inquitude
horrible: on lui demandait du bois, car le pre et le fils avaient
galement froid; on attaquait ses provisions: aussi avait-elle pris
le parti de livrer ses clefs, n'tant plus assez agile pour suivre
Mariotte; mais elle voulait tout savoir, elle questionnait  voix
basse Mariotte et sa belle-soeur  tout moment; elle les prenait 
part afin de connatre l'tat de son frre et de son neveu. Quand
un soir, pendant un assoupissement de Calyste et de son pre, la
vieille demoiselle de Pen-Hol lui eut dit que sans doute il fallait se
rsigner  voir mourir le baron, dont la figure tait devenue blanche
et prenait des tons de cire, elle laissa tomber son tricot, fouilla
dans sa poche, en sortit un vieux chapelet de bois noir, et se mit 
le dire avec une ferveur qui rendit  sa figure antique et dessche
une splendeur si vigoureuse, que l'autre vieille fille imita son amie;
puis tous,  un signe du cur, se joignirent  l'lvation mentale de
mademoiselle du Gunic.

--J'ai pri Dieu la premire, dit la baronne en se souvenant de la
fatale lettre crite par Calyste, il ne m'a pas exauce!

--Peut-tre ferions-nous bien, dit le cur Grimont, de prier
mademoiselle des Touches de venir voir Calyste.

--Elle! s'cria la vieille Zphirine, l'auteur de tous nos maux, elle
qui l'a diverti de sa famille, qui nous l'a enlev, qui lui a fait lire
des livres impies, qui lui a appris un langage hrtique! Qu'elle soit
maudite, et puisse Dieu ne lui pardonner jamais! Elle a bris les du
Gunic.

--Elle les relvera peut-tre, dit le cur d'une voix douce. C'est une
sainte et une vertueuse personne; je suis son garant, elle n'a que de
bonnes intentions pour lui. Puisse-t-elle tre  mme de les raliser!

--Avertissez-moi le jour o elle mettra les pieds ici, j'en sortirai,
s'cria la vieille. Elle a tu le pre et le fils. Croyez-vous que je
n'entende pas la voix faible de Calyste?  peine a-t-il la force de
parler.

Ce fut en ce moment que les trois mdecins entrrent; ils fatigurent
Calyste de questions; mais, quant au pre, l'examen dura peu; leur
conviction fut complte en un moment, ils taient surpris qu'il vct
encore. Le mdecin de Gurande annona tranquillement  la baronne que,
relativement  Calyste, il fallait probablement aller  Paris consulter
les hommes les plus expriments de la science, car il en coterait
plus de cent louis pour leur dplacement.

--On meurt de quelque chose, mais l'amour, ce n'est rien, dit
mademoiselle de Pen-Hol.

--Hlas! quelle que soit la cause, Calyste meurt, dit la baronne, je
reconnais en lui tous les symptmes de la consomption, la plus horrible
des maladies de mon pays.

--Calyste meurt? dit le baron en ouvrant les yeux d'o sortirent deux
grosses larmes qui cheminrent lentement, retardes par les plis
nombreux de son visage, et restrent au bas de ses joues, les deux
seules larmes qu'il et sans doute verses de toute sa vie. Il se
dressa sur ses jambes, il fit quelques pas vers le lit de son fils, lui
prit les mains, le regarda.

--Que voulez-vous, mon pre? lui dit-il.

--Que tu vives! s'cria le baron.

--Je ne saurais vivre sans Batrix, rpondit Calyste au vieillard qui
tomba sur son fauteuil.

--O trouver cent louis pour faire venir les mdecins de Paris? il est
encore temps, dit la baronne.

--Cent louis! s'cria Zphirine. Le sauverait-on?

Sans attendre la rponse de sa belle-soeur, la vieille fille passa ses
mains par l'ouverture de ses poches et dfit son jupon de dessous, qui
rendit un son lourd en tombant. Elle connaissait si bien les places o
elle avait cousu ses louis, qu'elle les dcousit avec une promptitude
qui tenait de la magie. Les pices d'or tombaient une  une sur sa jupe
en sonnant. La vieille Pen-Hol la regardait faire en manifestant un
tonnement stupide.

--Mais ils vous voient! dit-elle  l'oreille de son amie.

--Trente-sept, rpondit Zphirine en continuant son compte.

--Tout le monde saura votre compte.

--Quarante-deux.

--Des doubles louis, tous neufs: o les avez-vous eus, vous qui n'y
voyez pas clair?

--Je les ttais. Voici cent quatre louis, cria Zphirine. Sera-ce assez?

--Que vous arrive-t-il? demanda le chevalier du Halga qui survint et ne
put s'expliquer l'attitude de sa vieille amie tendant sa jupe pleine de
louis.

En deux mots mademoiselle de Pen-Hol expliqua l'affaire au chevalier.

--Je l'ai su, dit-il, et venais vous apporter cent quarante louis que
je tenais  la disposition de Calyste, il le sait bien.

Le chevalier tira de sa poche deux rouleaux et les montra. Mariotte, en
voyant ces richesses, dit  Gasselin de fermer la porte.

--L'or ne lui rendra pas la sant, dit la baronne en pleurs.

--Mais il lui servira peut-tre  courir aprs sa marquise, rpondit le
chevalier. Allons, Calyste!

Calyste se dressa sur son sant et s'cria joyeusement: En route!

--Il vivra donc, dit le baron d'une voix douloureuse, je puis mourir.
Allez chercher le cur.

Ce mot rpandit l'pouvante. Calyste, en voyant plir son pre atteint
par les motions cruelles de cette scne, ne put retenir ses larmes. Le
cur, qui savait l'arrt port par les mdecins, tait all chercher
mademoiselle des Touches, car autant il avait eu de rpugnance pour
elle, autant il manifestait en ce moment d'admiration, et il la
dfendait comme un pasteur doit dfendre une de ses ouailles prfres.

A la nouvelle de l'tat dsespr dans lequel tait le baron, il y
eut une foule dans la ruelle: les paysans, les paludiers et les gens
de Gurande s'agenouillrent dans la cour pendant que l'abb Grimont
administrait le vieux guerrier breton. Toute la ville tait mue de
savoir le pre mourant auprs de son fils malade. On regardait comme
une calamit publique l'extinction de cette antique race bretonne.
Cette crmonie frappa Calyste. Sa douleur fit taire pendant un moment
son amour; il demeura, durant l'agonie de l'hroque dfenseur de la
monarchie, agenouill, regardant les progrs de la mort et pleurant.
Le vieillard expira dans son fauteuil, en prsence de toute la famille
assemble.

--Je meurs fidle au roi et  la religion. Mon Dieu, pour prix de mes
efforts, faites que Calyste vive! dit-il.

--Je vivrai, mon pre, et je vous obirai, rpondit le jeune homme.

--Si tu veux me rendre la mort aussi douce que Fanny m'a fait ma vie,
jure-moi de te marier.

--Je vous le promets, mon pre.

Ce fut un touchant spectacle que de voir Calyste, ou plutt son
apparence, appuy sur le vieux chevalier du Halga, un spectre
conduisant une ombre, suivant le cercueil du baron et menant le deuil.
L'glise et la petite place qui se trouve devant le portail furent
pleines de gens accourus de plus de dix lieues  la ronde.

La baronne et Zphirine furent plonges dans une vive douleur en voyant
que, malgr ses efforts pour obir  son pre, Calyste restait dans
une stupeur de funeste augure. Le jour o la famille prit le deuil, la
baronne avait conduit son fils sur le banc au fond du jardin, et le
questionnait. Calyste rpondait avec douceur et soumission, mais ses
rponses taient dsesprantes.

--Ma mre, disait-il, il n'y a plus de vie en moi: ce que je mange ne
me nourrit pas, l'air en entrant dans ma poitrine ne me rafrachit
pas le sang; le soleil me semble froid, et quand il illumine pour
toi la faade de notre maison, comme en ce moment, l o tu vois les
sculptures inondes de lueurs, moi je vois des formes indistinctes
enveloppes d'un brouillard. Si Batrix tait ici, tout redeviendrait
brillant. Il n'est qu'une seule chose au monde qui ait sa couleur et sa
forme, c'est cette fleur et ce feuillage, dit-il en tirant de son sein
et montrant le bouquet fltri que lui avait laiss la marquise.

La baronne n'osa plus rien demander  son fils, ses rponses accusaient
plus de folie que son silence n'annonait de douleur. Cependant Calyste
tressaillit en apercevant mademoiselle des Touches  travers les
croises qui se correspondaient: Flicit lui rappelait Batrix. Ce fut
donc  Camille que ces deux femmes dsoles durent le seul mouvement de
joie qui brilla au milieu de leur deuil.

--Eh! bien, Calyste, dit mademoiselle des Touches en l'apercevant, la
voiture est prte, nous allons chercher Batrix ensemble, venez?

La figure maigre et ple de ce jeune homme en deuil fut aussitt
nuance par une rougeur, et un sourire anima ses traits.

--Nous le sauverons, dit mademoiselle des Touches  la mre qui lui
serra la main et pleura de joie.

Mademoiselle des Touches, la baronne du Gunic et Calyste partirent
pour Paris huit jours aprs la mort du baron, laissant le soin des
affaires  la vieille Zphirine.

La tendresse de Flicit pour Calyste avait prpar le plus bel avenir
 ce pauvre enfant. Allie  la famille de Grandlieu, o se trouvaient
deux charmantes filles  marier, les deux plus ravissantes fleurs du
faubourg Saint-Germain, elle avait crit  la duchesse de Grandlieu
l'histoire de Calyste, en lui annonant qu'elle vendait sa maison de
la rue du Mont-Blanc, de laquelle quelques spculateurs offraient deux
millions cinq cent mille francs. Son homme d'affaires venait de lui
remplacer cette habitation par l'un des plus beaux htels de la rue de
Grenelle, achet sept cent mille francs. Sur le reste du prix de sa
maison de la rue du Mont-Blanc, elle consacrait un million au rachat
des terres de la maison du Gunic, et disposait de toute sa fortune en
faveur de celle des deux demoiselles de Grandlieu qui gurirait Calyste
de sa passion pour madame de Rochegude.

Pendant le voyage, Flicit mit la baronne au fait de ces arrangements.
On meublait alors l'htel de la rue de Grenelle, qu'elle destinait 
Calyste au cas o ses projets russiraient. Tous trois descendirent
alors  l'htel de Grandlieu, o la baronne fut reue avec toute la
distinction que lui mritait son nom de femme et de fille. Mademoiselle
des Touches conseilla naturellement  Calyste de voir Paris pendant
qu'elle y chercherait  savoir o se trouvait en ce moment Batrix,
et elle le livra aux sductions de toute espce qui l'y attendaient.
La duchesse, ses deux filles et leurs amis firent  Calyste les
honneurs de Paris au moment o la saison des ftes allait commencer.
Le mouvement de Paris donna de violentes distractions au jeune Breton.
Il trouva dans Sabine de Grandlieu, qui certes tait alors la plus
belle et la plus charmante fille de la socit parisienne, une vague
ressemblance avec madame de Rochegude, et il prta ds lors  ses
coquetteries une attention que nulle autre femme n'aurait obtenue de
lui. Sabine de Grandlieu joua d'autant mieux son rle que Calyste lui
plut infiniment, et les choses furent si bien menes que, pendant
l'hiver de 1837, le jeune baron du Gunic, qui avait repris ses
couleurs et sa fleur de jeunesse, entendit sans rpugnance sa mre lui
rappeler la promesse faite  son pre mourant, et parler de son mariage
avec Sabine de Grandlieu. Mais, tout en obissant  sa promesse, il
cachait une indiffrence secrte que connaissait la baronne, et qu'elle
esprait voir se dissiper par les plaisirs d'un heureux mnage.

Le jour o la famille de Grandlieu et la baronne accompagne en cette
circonstance de ses parents venus d'Angleterre, sigeaient dans le
grand salon  l'htel de Grandlieu, et que Lopold Hannequin, le
notaire de la famille, expliquait le contrat avant de le lire, Calyste,
sur le front de qui chacun pouvait voir quelques nuages, refusa
nettement d'accepter les avantages que lui faisait mademoiselle des
Touches; il comptait encore sur le dvouement de Flicit qu'il croyait
 la recherche de Batrix.

En ce moment, et au milieu de la stupfaction des deux familles, Sabine
entra, vtue de manire  rappeler la marquise de Rochegude, et remit
la lettre suivante  Calyste.


CAMILLE A CALYSTE.

Calyste, avant d'entrer dans ma cellule de novice, il m'est permis de
jeter un regard sur le monde que je vais quitter pour m'lancer dans
le monde de la prire. Ce regard est entirement  vous, qui, dans ces
derniers temps, avez t pour moi tout le monde. Ma voix arrivera,
si mes calculs ne m'ont point trompe, au milieu d'une crmonie 
laquelle il m'tait impossible d'assister. Le jour o vous serez devant
un autel, donnant votre main  une jeune et charmante fille qui pourra
vous aimer  la face du ciel et de la terre, moi je serai dans une
maison religieuse  Nantes devant un autel aussi, mais fiance pour
toujours  celui qui ne trompe et ne trahit personne. Je ne viens
pas vous attrister, mais vous prier de n'entraver par aucune fausse
dlicatesse le bien que j'ai voulu vous faire ds que je vous vis.
Ne me contestez pas des droits si chrement conquis. Si l'amour est
une souffrance, ah! je vous ai bien aim, Calyste; mais n'ayez aucun
remords: les seuls plaisirs que j'aie gots dans ma vie, je vous les
dois, et les douleurs sont venues de moi-mme. Rcompensez-moi donc de
toutes ces douleurs passes en me donnant une joie ternelle. Permettez
au pauvre Camille, qui n'est plus, d'tre pour un peu dans le bonheur
matriel dont vous jouirez tous les jours. Laissez-moi, cher, tre
quelque chose comme un parfum dans les fleurs de votre vie, m'y mler 
jamais sans vous tre importune. Je vous devrai sans doute le bonheur
de la vie ternelle, ne voulez-vous pas que je m'acquitte envers vous
par le don de quelques biens fragiles et passagers? Manquerez-vous de
gnrosit? Ne voyez-vous pas en ceci le dernier mensonge d'un amour
ddaign? Calyste, le monde sans vous n'tait plus rien pour moi, vous
m'en avez fait la plus affreuse des solitudes, et vous avez amen
l'incrdule Camille Maupin, l'auteur de livres et de pices que je
vais solennellement dsavouer, vous avez jet cette fille audacieuse
et perverse, pieds et poings lis, devant Dieu. Je suis aujourd'hui
ce que j'aurais d tre, un enfant plein d'innocence. Oui, j'ai lav
ma robe dans les pleurs du repentir, et je puis arriver aux autels
prsente par un ange, par mon bien-aim Calyste! Avec quelle douceur
je vous donne ce nom que ma rsolution a sanctifi! Je vous aime sans
aucun intrt propre, comme une mre aime son fils, comme l'glise
aime un enfant. Je pourrai prier pour vous et pour les vtres sans y
mler aucun autre dsir que celui de votre bonheur. Si vous connaissiez
la tranquillit sublime dans laquelle je vis, aprs m'tre leve par
la pense au-dessus des petits intrts mondains, et combien est douce
la pense d'avoir fait son devoir, selon votre noble devise, vous
entreriez d'un pas ferme et sans regarder en arrire, ni autour de
vous, dans votre belle vie! Je vous cris donc surtout pour vous prier
d'tre fidle  vous-mme et aux vtres. Cher, la socit dans laquelle
vous devez vivre ne saurait exister sans la religion du devoir, et
vous la mconnatriez, comme je l'ai mconnue, en vous laissant aller
 la passion,  la fantaisie, ainsi que je l'ai fait. La femme n'est
gale  l'homme qu'en faisant de sa vie une continuelle offrande, comme
celle de l'homme est une perptuelle action. Or ma vie a t comme un
long accs d'gosme. Aussi, peut-tre, Dieu vous a-t-il mis, vers le
soir,  la porte de ma maison comme un messager charg de ma punition
et de ma grce. coutez cet aveu d'une femme pour qui la gloire a t
comme un phare dont la lueur lui a montr le vrai chemin. Soyez grand,
immolez votre fantaisie  vos devoirs de chef, d'poux et de pre!
Relevez la bannire abattue des vieux du Gunic, montrez dans ce sicle
sans religion ni principe le gentilhomme dans toute sa gloire et dans
toute sa splendeur. Cher enfant de mon me, laissez-moi jouer un peu
le rle d'une mre: l'adorable Fanny ne sera plus jalouse d'une fille
morte au monde, et de qui vous n'apercevrez plus que les mains toujours
leves au ciel. Aujourd'hui la noblesse a plus que jamais besoin de la
fortune; acceptez donc une partie de la mienne, Calyste, et faites-en
un bel usage, car ce n'est pas un don, mais un fidicommis. J'ai pens
plus  vos enfants et  votre vieille maison bretonne qu' vous-mme en
vous offrant les gains que le temps m'a procurs sur la valeur de ma
maison  Paris.


--Signons, dit le jeune baron.


FIN DU TROISIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

DU TROISIME VOLUME

DES

SCNES DE LA VIE PRIVE.


  LA FEMME DE TRENTE ANS                   1

  LE CONTRAT DE MARIAGE                  166

  BATRIX (premire partie)              285


FIN DE LA TABLE DU TROISIME VOLUME.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page   8: frisonna remplac par frissonna (Enfin tout
              frissonna, tout remua, tout s'branla).
  Page  41: don par dont (dont elle-mme tait la victime).
  Page  45: voir par avoir (aprs en avoir assez
              tudi les paroles).
  Page  51: disp rut par disparut (elle sauta
              gaiement dans les chemins creux, et disparut).
  Page  64: un par une (une force gale mais inerte).
  Page  85: Un par Une (Une femme de trente ans a d'irrsistibles
              attraits).
  Page  86: de par des (La saintet des femmes est inconciliable).
  Page  98: le par les (embrase les croix dores).
  Page  98: gaz par gaze (transforme l'atmosphre en
              un voile de gaze).
  Page 102: le par la (et la regardait d'un oeil bleu).
  Page 103 (illustration): Crotat par Crottat
             (Monsieur Crottat, notaire).
  Page 105: dicussion par discussion (il s'ensuivit une
              discussion).
  Page 133: auraien par auraient (les voyageurs auraient pu
              se croire).
  Page 135: ch ase par chasse (Il nous a toujours donn la
              chasse).
  Page 139: il par ils (ils sautrent tous sur le
              Saint-Ferdinand).
  Page 145: Il par Ils (Ils sont fils de l'Ocan et du danger).
  Page 153: IV par VI (VI--LA VIEILLESSE D'UNE MRE COUPABLE).
  Page 153: un par une (le long d'une alle).
  Page 159: meutrissures par meurtrissures (ces meurtrissures
              secrtes).
  Page 161: perdu par perdue (Alfred l'avait perdue dans le
              coeur de sa fille).
  Page 169: trop par trot (plus souvent au galop qu'au trot).
  Page 172: Henry par Henri (Crois-moi, mon cher Henri).
  Page 184: vu par vus (Combien d'hommes de l'Empire n'ai-je pas
              vus).
  Page 189: ses par ces (qu'entendez-vous par ces paroles).
  Page 223: se par ses (ses bracelets d'or).
  Page 238: Maulincourt par Maulincour (Les Maulincour, le
              vidame de Pamiers).
  Page 267: femmes par femme (ta dlicatesse de femme).
  Page 279: sottisses par sottises (des sottises sentimentales).
  Page 280: un par une (une taille qui me fait craindre).
  Page 280: attelier par atelier (l'atelier des plumes Perry).
  Page 287: elle par elles (elles n'ont ni augment ni diminu).
  Page 288: mme par mne (celui qui mne  Savenay).
  Page 291: commme par comme (Vieux comme le granit).
  Page 301: suivit par suivi (suivi de Gasselin).
  Page 308: le par de (les alternatives d'ombre, de pluie et de
              soleil).
  Page 318: au par aux (Des jambes aux fausses ctes).
  Page 320: attra par atterra (atterra mademoiselle de
              Pen-Hol).
  Page 321: se par ses (pour crire ses livres).
  Page 338: continue par continuent (et continuent admirablement
              la svrit gnrale).
  Page 338: faillit par jaillit (elle jaillit de ces yeux
              velouts).
  Page 347: un par une (avec une bordure verte).
  Page 348: contourn par contourns (ces meubles si
              contourns).
  Page 378: eunesse par jeunesse (la jeunesse n'envoie-t-elle
              pas).
  Page 382: sauve par suave (Cette tte suave et douce).
  Page 398: insr o (o la voiture de mademoiselle des Touches
              faisait esclandre).

  Page 399: demnada remplac par demanda (lui demanda-t-elle).
  Page 405: peut par peu (la ruelle du Gunic, o peu s'en fallut).
  Page 415: longs par long (le long des murs).
  Page 418: origina par original (dans le paysage original).
  Page 421: dsigns par dsignes (Quand les victimes
              taient dsignes).
  Page 443: Le par La (La commotion, dont les traces).
  Page 450: ajout de (prendre et serrer les mains de Batrix).
  Page 463: ailleur par ailleurs (et d'ailleurs il est trs
              facile).





End of Project Gutenberg's La comdie humaine, volume III, by Honor de Balzac

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMDIE HUMAINE, VOLUME III ***

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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     gbnewby@pglaf.org

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