The Project Gutenberg EBook of Les Dernires Annes du Marquis et de la
Marquise de Bombelles, by Maurice Fleury

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Title: Les Dernires Annes du Marquis et de la Marquise de Bombelles

Author: Maurice Fleury

Release Date: February 28, 2014 [EBook #45036]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et
n'a pas t harmonise. Les numros des pages blanches n'ont pas t
repris.

La notation d, suivie d'un t en exposant dans l'original, a t rendue
par d{t} dans cette version lectronique.




    LES DERNIRES ANNES DU MARQUIS

    ET DE LA

    MARQUISE DE BOMBELLES




OUVRAGES DU MME AUTEUR


  _Carrier  Nantes_, 2e dition, Plon, 1897.

  _Louis XV intime et les Petites Matresses_, 3e dition, Plon,
    1899.

  _Souvenirs de Delaunay_ (de la Comdie-Franaise), 3e dition,
    Calmann-Lvy, 1902.

  _Le Palais de Saint-Cloud_, in-4 illustr (couronn par
    l'Acadmie franaise), Laurens, 1902.

  _La France et la Russie en 1870_, d'aprs les papiers du gnral
    comte FLEURY, mile-Paul, 1902.

  _Fantmes et Silhouettes_ (portraits du XVIIIe sicle), 3e
    dition, mile-Paul, 1903.

  _Les Drames de l'Histoire_: Mesdames de France, Mme de la Valette,
    Gaspard Hauser, 2e dition, Hachette, 1905.

  _Anglique de Mackau, marquise de Bombelles, et la Cour de Madame
    lisabeth_, 3e dition, mile-Paul, 1905.


PUBLICATIONS

  _Souvenirs de la comtesse de Montholon_, mile-Paul, 1901.

  _Souvenirs du Congrs de Vienne_, par le comte DE LA
    GARDE-CHAMBONAS, mile-Paul, 1903.

  _Bonaparte en gypte_, notes du capitaine THURMAN, mile-Paul,
    1902.

  _Souvenirs du gnral marquis d'Hautpoul sur la Rvolution et
    l'Empire_, mile-Paul, 1905.

  _Souvenirs du caporal Wagr_ (les prisonniers de Cabrra).

  _Souvenirs de Jouslin de la Salle._




    [Illustration]

    Hliog. Dujardin.




    LE MARQUIS DE BOMBELLES

    (D'aprs une miniature appartenant  M. le comte de Rgis)




    Comte FLEURY

    LES DERNIRES ANNES

    DU

    MARQUIS ET DE LA MARQUISE
    DE BOMBELLES

    D'APRS DES DOCUMENTS INDITS

    _Ouvrage orn d'un portrait en hliogravure_

    PARIS

    MILE-PAUL, DITEUR

    100, rue du Faubourg-Saint-Honor, 100
    Place Beauvau

    1906

    Tous droits rservs




LES DERNIRES ANNES DU MARQUIS

ET DE LA

MARQUISE DE BOMBELLES




CHAPITRE PREMIER

1788

  Les Bombelles  Versailles.--_Journal_ du marquis.--Mlle de
    Matignon et l'htel de la Vaupalire.--Chez le comte de
    Montmorin.--M. de Malesherbes et les Lomnie de Brienne.--Refus
    dfinitif de se marier de Mlle de Rohan-Rochefort.--Le chteau
    de Meudon.--Nouvelles extrieures.--La Reine et la duchesse de
    Polignac.--Nouvelles politiques.--Effervescence des
    provinces.--Les gentilshommes bretons.--Dpart du baron de
    Breteuil.--Le marchal de Vaux en Dauphin.


Dans une prcdente tude[1], nous avons laiss le marquis et la
marquise de Bombelles  Lisbonne et sur le point de regagner la France.
Anglique est partie la premire avec ses enfants. Au milieu de mai
1788, les affaires de l'ambassade termines, le marquis investi d'un
cong se mettait en route pour Versailles, avec sa soeur de Travanet, et
aprs une traverse sans incidents notables il dbarquait aux
Sables-d'Olonne. De l la route est encore longue... Il faut s'arrter
 Niort,  Poitiers, o les officiers leur font fte,  Tours et 
Blois, que le marquis visite avec conscience. Il aime  dcrire dans son
_Journal_[2], le Jardin de la France; la Pagode de Chanteloup,
souvenir lev par Choiseul  ses amis fidles, que le duc de
Penthivre, nouveau propritaire du domaine, a tenu  conserver; le
chteau de Blois, dont l'ancien gouverneur, le comte de Breteuil, lui
fait les honneurs avant qu'il ne soit mtamorphos en caserne. A
Orlans, l'intendant, M. de Chevilly, est venu dner avec eux, ce qui
fait un petit vnement, mais les voyageurs ont hte de terminer leur
voyage. Aussi,  Angerville, dernire couche, maudissent-ils la
comtesse de Bourbon-Busset qui arrive des eaux, veut absolument les voir
et les retarde considrablement.

  [1] _Anglique de Mackau et la Cour de Madame lisabeth_,
  Emile-Paul, 1905.

  [2] Fragment des _Mmoires_ de Bombelles que je tiens de M. le
  comte de Castj, son arrire-petit-fils. Le reste de ces
  _Mmoires_ est en la possession de M. le comte Louis de Bombelles
  qui habite l'Autriche. Il et t intressant sans doute de les
  publier en entier; mais, d'aprs les instructions formelles du
  marquis entr dans les ordres aprs la mort de sa femme, et qui
  rprouvait certains chapitres tracs par l'homme de cour, ces
  _Mmoires_ ne verront pas le jour.

Ils arrivent, le 30,  la dernire tape. A deux postes d'Angerville,
une bande de roue manque,... un orage  essuyer... Enfin, les voil 
Versailles, dans la maison retenue prs de la porte du Dragon. Grands
panchements de famille. Femme et enfants d'abord; avec quelle joie le
marquis les revoit, on le laisse  penser au lecteur. Une ligne de
points dans le _Journal_, il ne veut pas en trop dire. Puis la petite
baronne de Mackau, la belle-mre, le beau-frre..., on s'embrasse avec
transports, on se dit avec confusion ce qu'on se redira avec plus de
calme et d'ordre, et l'on visite la nouvelle demeure o les Bombelles,
sans doute, vont gter quelque temps. La maison n'est pas trs grande,
ni bien distribue, mais elle est riante et plat  Anglique, elle est
en bon air, ce qui est l'essentiel pour les enfants. Par un escalier ils
pourront descendre dans le parc, et grce  une srie de corridors on
peut rejoindre le chteau en restant continuellement  couvert.

Le lendemain Mme de Travanet s'est rendue  Paris qu'elle avait hte de
revoir. Le frre et la soeur descendent chez Mme de Louvois, dont le
fils est fortifi et joli  peindre sans avoir sa physionomie
spirituelle. La premire visite de M. de Bombelles devait tre pour le
baron de Breteuil, mais ce n'est que le soir,  Neuilly, qu'il lui a t
donn de voir son protecteur. L, dans la maison dont M. de
Sainte-Foix[3] a fait un sjour magnifique, se prparent les noces
somptueuses de Mlle de Matignon, petite-fille du baron, avec le fils du
duc de Montmorency.

  [3] Radix de Sainte-Foix, ancien commis aux Affaires trangres,
  devenu trsorier gnral de la Marine. Il fut le commensal et le
  favori de Choiseul, et il inventa avec le duc de Fitz-James la
  future comtesse du Barry.

En peu de jours, presque en peu d'heures, le marquis de Bombelles
remplit ses devoirs sociaux et politiques. Comprendrait-on qu'il
diffrt  se montrer chez la duchesse de Montmorency, chez la comtesse
de la Marck, trs occupe du mariage du troisime frre du duc
d'Aremberg, surtout chez son ministre, le comte de Montmorin, en son
htel de la rue Plumet[4]? De cet entretien o il a t question de
choses srieuses, des diffrends survenus entre les commerants franais
en Portugal et l'ambassadeur qui voulait faire respecter les ordonnances
royales en vigueur,--toutes choses que le ministre ignorait totalement
et dont il aurait prfr n'avoir pas  s'occuper,--le marquis sort
charm de la politesse de M. de Montmorin, navr de son ton et de ses
propos comme ministre. Le coeur saigne, ajoute-t-il,  tout bon
serviteur du Roi, de voir avec quelle hte, quelle lgret, quelle
inconsquence les plus importantes affaires sont traites.

  [4] L'htel du comte de Montmorin, construit en 1720, rue Plumet,
  aujourd'hui rue Oudinot, fut habit, entre autres propritaires,
  par le comte Rapp, le duc d'Aumont, le marquis de la Roche-Dragon
  qui cda cette demeure  la ville de Paris. On sait que les
  Frres des Ecoles chrtiennes y rsidaient jusqu'en ces derniers
  temps.

Ce mme jour il a dn  Versailles avec ses enfants, il a rencontr
chez M. de Breteuil,  Saint-Cloud, M. de Malesherbes et un nouveau
contrleur des finances, M. de Fourqueux; il a vu au Chteau la duchesse
de Polignac, les deux marquises de Soucy;  Longchamps il a rendu visite
 la princesse de Craon, puis il est revenu coucher  Paris en vue de la
crmonie du lendemain.

       *       *       *       *       *

Les ftes donnes en l'honneur du mariage ne sont pas encore termines,
puisque le lendemain M. de Bombelles se rend de plus, le soir, chez la
princesse de Montmorency, mre de la duchesse. L'htel est un des plus
beaux de Paris, il est dcor avec un got gal  sa magnificence, le
jardin se termine en terrasse sur la Seine[5]. Illumination de l'htel,
bateaux chargs de lanternes de couleur et de pices d'artifice et
conduits par des joteurs adroits, souper, bal, tout tait bien et
parfaitement ordonn.

  [5] Cet htel se trouvait quai d'Orsay, l o commence la rue
  Solfrino.

Il n'y a que cinq jours que M. de Bombelles est  Versailles et il n'est
pas rest une demi-journe en repos. Ainsi le veulent ses fonctions
diplomatiques; ainsi le veut aussi son irrsistible got de mouvement.

Le 5, il a t dner  Marnes, chez le comte de Brienne, secrtaire
d'tat de la Guerre, et aussitt aprs  Jardy, chez l'archevque de
Sens. Celui-ci, tiraill par tous les esclaves de la faveur, a
cependant eu un moment pour s'apercevoir que j'tais chez lui et m'y
recevoir honntement. Les affids disent qu'il est trs calme sur toutes
nos commotions intrieures, mais j'ai assez bonne opinion de lui pour
croire que quelque dtermination qu'il prenne de faire tte  l'orage,
il sent, en homme sens, que l'on ne peut jamais calculer bien juste sur
le point o s'arrtera l'effervescence des ttes. Ceci n'est qu'une
premire pigramme, on en soulignera d'autres.

A Versailles il a t admis  prsenter ses devoirs  Madame lisabeth,
mais  peine a-t-il eu la satisfaction d'embrasser ses enfants qu'il a
trouvs fort gais, qu'il est revenu  Paris pour se revtir de la robe
nuptiale et se rendre chez le marquis de la Vaupalire[6], faubourg
Saint-Honor. La marquise souffrante d'un commencement de grossesse ne
peut songer  l'accompagner, aussi a-t-il not, pour les lui conter,
tous les dtails de cette fte la plus belle de celles qui ont t
donnes pour la noce de Mlle de Matignon; aucune n'a eu l'ensemble,
l'ordre, la recherche et l'agrment de celle de l'htel de La
Vaupalire[7].

  [6] Pierre-Etienne Maignard, marquis de la Vaupalire, n en
  1731, lieutenant gnral en 1784.

  [7] L'htel de la Vaupalire est celui qui porte aujourd'hui le
  no 85, faubourg Saint-Honor. Il avait appartenu au marquis
  d'Argenteuil et aux de Chastenay.

  Depuis les la Vaupalire, il fut la rsidence du baron Roederer,
  du comte Le Hon, du comte Mol. Il appartient aujourd'hui au baron
  Grard.

Ruggieri s'est surpass, le feu d'artifice et t digne d'une fte
donne  Versailles. Souper d'une magnificence sans pareille, cuisine
recherche, service somptueux et irrprochable,  tout cela le marquis
est sensible. S'il ne donne pas le menu du festin, s'il n'numre pas la
liste des lus de cette runion superaristocratique, du moins a-t-il
sacrifi  son got de la description en nous exposant en dtail comment
la table tait prsente.

Des conduites d'eau artistement mnages ont fait arriver sur la table
une cascade tombant d'un rocher et formant une rivire qui contenait
deux cents pintes d'eau; des poissons vivants s'y promenaient, des
maisons, des hameaux, tout cela en parfaite proportion se voyait sur
l'une et l'autre rive. Des ponts jets de distance en distance, et d'une
vrit aussi grande que les reprsentations d'hommes et d'animaux qui
semblaient les passer ajoutaient au charme du paysage... A l'extrmit
oppose du rocher s'levait, en colonnes de cristal, le temple de
l'hymen. Les glaces ont t servies pour la plupart attaches suivant
leur forme de fruit  des arbres d'un feuillage analogue. En sortant de
table, on s'est promen dans le jardin qui semblait une ferie durant
toute la nuit.

Le marquis est revenu  Versailles dbarrass des ftes nuptiales, mais
il a encore des ministres  saluer. Il n'a trouv chez lui que M. de
Malesherbes dont il trace ainsi le portrait: ...Avec des connaissances
profondes, un esprit agrable et des choses qui tiennent au gnie, il
est d'une abstraction qui ne lui permit et ne lui permettra jamais
d'appliquer son savoir au profit des affaires publiques. Gmissant par
instant comme tout bon citoyen de la situation actuelle de la France, il
passe un moment aprs  l'numration de ses recherches sur l'inutilit
de la population juive dans le monde...

En rentrant  Versailles, il trouve  la porte du Dragon les
ambassadeurs d'Espagne[8] et de Naples[9] et leurs femmes qui venaient
souper avec les Bombelles et les Mackau. Ces mnages de diplomates se
proposaient, en l'absence de la Cour[10], de passer quelques jours 
Versailles pour en voir plus  l'aise toutes les merveilles. M. de
Bombelles et sa femme ont l'intention de les accompagner autant qu'il
leur sera possible, et le marquis, en somme, s'en montre heureux et
fier, car les trangers de bonne foi apprcient mieux que les Franais
la beaut de ce royaume, la magnificence de ses villes et les prodigieux
travaux excuts pendant que Louis XIV portait d'un ple  l'autre le
nom de sa nation au plus haut degr de gloire.

  [8] Le comte de Fernan Nunez, dont la mre tait Rohan, comptait
  nombre d'amis  Paris, quand, en 1786, il vint remplacer M.
  d'Aranda.

  [9] Thomas de Somma, marquis de Circello, arriva le 12 octobre
  1786  Paris en qualit d'ambassadeur de Naples, il y resta
  jusqu' la Rvolution. Sa femme tait ne princesse Piccolomini.
  M. de Bombelles l'avait beaucoup connu  Naples et  Vienne.

  [10] Alors  Saint-Cloud.

La premire excursion est  Saint-Cyr. Nous avons dj dit combien
Madame Elisabeth montrait de prdilection  l'Institution de
Saint-Louis; avec quel plaisir, chaque fois qu'elle le pouvait,
accompagne d'une de ses dames, elle allait visiter religieuses et
lves, aimant  partager les jeux et le goter de ces dernires; Le
marquis qui aime volontiers ce qu'aiment et sa femme et la chre
Princesse, est tout port  dfendre l'tablissement de Saint-Cyr.
Depuis quelques annes, remarque-t-il, il est de bon ton de tout
ridiculiser, de trouver tout misrable et de conseiller de dtruire
plutt que d'amliorer ce qui mane de la sagesse de nos pres. Ce
mauvais ton souffle essentiellement sur la fondation de Mme de
Maintenon.

Parmi les dames leves  Saint-Cyr quelques-unes ne reparaissent que
pour apporter les bruits du dehors. Avec une charit maligne elles
avertissent des propos tenus pour arrter le bien qui se fait
journellement dans cette maison. C'est l sujet de tristesse et de
dcouragement chez des religieuses qui d'abord se refusaient  montrer
aux visiteurs les diffrents talents de leurs lves. Devant
l'insistance du marquis auquel se joignait sa jeune femme si apprcie
des dames de Saint-Louis, celles-ci ne surent pas refuser longtemps. Les
ambassadeurs ont entendu en gens senss et avec grand plaisir _les
entretiens de Mme de Maintenon_. Ils ont jug des danses comme cela se
doit... Des demoiselles ne doivent point acqurir les grces minaudires
des filles de l'Opra ou des belles dames qui copient les actrices. Il
suffit que l'on dveloppe en de jeunes personnes les moyens de se
prsenter, de saluer avec noblesse et de ne pas tre marquantes en
gaucherie lorsqu'elles entrent dans le monde... Les choeurs d'Athalie,
l'ordre du rfectoire, celui qui s'observe  l'glise et dans les
promenades du jardin, tout a plu  nos ambassadeurs, tout  intress
leurs femmes. Elles l'eussent t davantage si elles fussent venues du
temps de Mmes de Mornay et du Haut; la suprieure actuelle, Mme
d'Ormesson, est une bonne et honnte personne, mais n'est que cela.

Comme, le lendemain 8, le comte de Fernand Nunez et le marquis de
Circello se sont rendus au lever du Roi  Saint-Cloud, M. de Bombelles
se fait le cicerone des ambassadrices et les accompagne au chteau de
Meudon[11]. Suivons-le dans sa courte impression: le chteau du grand
dauphin ayant t incendi en 1871, il n'est pas sans intrt d'avoir de
lui un dernier souvenir.

  [11] Il y eut plusieurs chteaux  Meudon: 1 celui d'Antoine
  Sanguin, vque d'Orlans, puis archevque de Toulouse,
  grand-aumnier de France et gouverneur de Paris. Quand il reut
  la pourpre en 1539, il prit le nom de cardinal de Meudon. Sa
  terre passa  sa nice, la duchesse d'Etampes; 2 Charles,
  cardinal de Lorraine, archevque de Reims, acheta Meudon et y fit
  construire par Philibert Delorme un nouveau chteau sur le point
  le plus lev de la colline qui regarde la Seine.--Abel Servien,
  conseiller d'Etat, secrtaire d'Etat et ambassadeur, qui fut un
  des premiers membres de l'Acadmie franaise, acheta Meudon  la
  maison de Lorraine et y mourut en 1659.--Louvois acquit le
  chteau en 1680 et y fit des embellissements considrables. Louis
  XIV, par un arrangement avec Mme de Louvois, acheta Meudon
  900.000 livres avec Choisy en plus et le donna au Dauphin; 3
  Monseigneur, devenu matre du domaine, fit construire un nouveau
  chteau par Mansart, et Le Nostre dessina les jardins (Voir
  Piganiol de la Force, _Nouvelle Description de la France_;--et
  Saint-Simon, dit Boislisle, t. II).

Le chteau neuf o nous avons dn chez le duc d'Harcourt[12] a t
bti par Monseigneur pour Mlle Choin[13] qui tait sa matresse.

  [12] Gouverneur du jeune Dauphin.

  [13] Marie-Emilie Jolly de Choin, fille du baron de Choin,
  gouverneur et grand bailli de Bourg-en-Bresse, fut introduite 
  la Cour par la princesse de Conti. Marie secrtement au Dauphin,
  elle lui survcut longtemps. La date de sa mort est incertaine
  (d'aprs les _Mmoires de Saint-Simon_, t. VIII, elle mourut vers
  1723. Dans _l'Addition_, il est question de 1732. La _Biographie
  gnrale_ donne 1744. M. Ed. de Barthlemy n'a pas conclu, pas
  plus que M. de Boislisle, nouvelle dition des _Mmoires de
  Saint-Simon_, t. II, p. 184).

Ce chteau est dans une proportion qui le rendrait convenable  tout
seigneur en tat de dpenser 300.000 livres par an. M. de Bombelles ne
semble gure l avoir une ide exacte des proportions: nous avons sous
les yeux la gravure de l'ouvrage de Piganiol de la Force, et aussi des
vues du Palais prises peu de temps avant sa destruction. Il parat bien
que cet immense chteau et t bien lourd pour des particuliers, 
trois ou quatre exceptions prs.

La comparaison avec l'autre chteau continue: Il n'en est pas de mme
du vieux chteau[14]; ce palais que M. de Louvois avait augment,
embelli avec une magnificence aussi indcente qu'incroyable, serait
encore trs facilement une demeure royale. Tous les plafonds sont peints
en arabesque comme si le got rgnant et prsid  leur ordonnance. Les
corniches, les chemines, les parquets de superbe boiserie, rien
n'aurait besoin d'tre modern. Il y a pratiqu dans une tourelle un
cabinet peint galement en arabesque sur un fond d'or, qui est aussi
frais de peinture que s'il sortait des mains d'un de nos meilleurs
artistes. Il est question de faire de ce beau chteau la demeure de M.
le Dauphin pour tous les ts, si nous n'prouvons pas le chagrin de
perdre ce prince[15]. On nous l'a fait voir: j'aurais pleur si j'eusse
os du lamentable tat dans lequel je l'ai trouv, courb comme un
vieillard, ouvrant des yeux mourants au milieu d'un teint livide. Il
craint le monde, il a honte de se montrer. Si on le sauve du cruel
marasme dans lequel il est encore, bien qu'un peu mieux, ce ne sera
vraisemblablement qu'aux dpens de sa taille qu'il rchappera. Petit,
l'anatomiste, espre cependant qu'il gurira sa personne et sa taille,
mais il se plaint de n'avoir t appel qu'au moment o le mal tait
presque incurable. Il caractrise la maladie du nom de vertbrale et
diffre d'opinion avec Brunier, le premier mdecin... Nos enfants de
France ont t souvent victimes de ces conflits d'opinion. Les soins que
le duc et la duchesse d'Harcourt prennent de ce prcieux enfant sont
tout  fait respectables.

  [14] Celui du cardinal de Lorraine, construit par Philibert
  Delorme. Ce chteau fut dmoli en 1804.

  [15] Le jeune Dauphin n en 1779, y demeura en effet les deux
  dernires annes de sa misrable vie. Il y mourut le 4 juin 1789.
  Sur l'enfant royal atteint d'une maladie de la colonne vertbrale
  il est des dtails touchants. Voir surtout Hippeau, _Gouvernement
  de la Normandie_, t. IV (Souvenirs de Lefvre, secrtaire du duc
  d'Harcourt), et les _Souvenirs_ d'migration de la marquise de
  Lge de Volude, dame de la princesse de Lamballe.

       *       *       *       *       *

Voici d'autres minuscules vnements de Cour: Mme de Raigecourt et son
sourdaud de mari ont donn  dner aux ambassadeurs et aux Bombelles.
Aprs le repas, les dames sont alles voir les grandes eaux, tandis que
le marquis, emmenant son petit Charles[16] dans sa voiture, pique sur
Beauregard[17] pour faire visite au marquis et  la marquise de Srent.
Tous deux sont absents, mais leur belle-fille reoit le pre et l'enfant
avec une grce parfaite. Elle tait avec M. de Chauvelin, le jeune
homme le plus en faveur dans ce moment. Le petit Chauvelin fils de celui
qui fut ambassadeur  Turin et qui mourut dans la chambre du Roi (Louis
XV) d'une attaque d'apoplexie, a la mme charge qu'avait son pre, celle
de matre de la garde-robe du Roi. Il est trs gentil et fait
l'amusement de la Garde royale. Combien cela durera-t-il? C'est ce que
les courtisans les plus dlis n'ont jamais, en pareil cas, apprci
bien au juste.

  [16] Troisime fils de M. de Bombelles, celui qui sera le
  troisime mari de Marie-Louise.

  [17] Chteau aux portes de Versailles, prs du Grand Chesnay, o
  taient levs les fils du comte d'Artois.

Le mnage Bombelles est souvent en route. Tandis que la marquise est 
Paris, son mari va rendre  Marnes visite au comte de Brienne; 
Saint-Cloud, il est admis  assister  la toilette de la duchesse de
Polignac. Cet insigne honneur n'est pas perdu, car le remercment
s'inscrit aussitt sur les tablettes: C'est encore la plus jolie femme
de la Cour. Les honneurs extrieurs, mais striles de la plus haute
faveur lui sont revenus[18], mais ce n'en est pas moins l'archevque qui
gouverne absolument.

  [18] Il y avait alors dans les relations de la reine avec Mlle de
  Polignac des alternatives assez dconcertantes. Marie-Antoinette
  ne portait plus la mme affection  son amie, et depuis qu'elle
  avait pris l'habitude de passer ses soires chez la comtesse
  d'Ossun, sa dame d'atours, elle s'tait parfaitement
  accoutume,--chose qu'elle jugeait impossible autrefois-- savoir
  se passer de la Gouvernante de ses enfants.

Il gouverne, mais n'inspire gure de confiance,  tout le monde en
gnral, aux Polignac en particulier. Il est vrai que ceux-ci regrettent
Calonne, et pour cause.

Quelque dsordre en Dauphin, le duc de Tonnerre perdant le peu de tte
que Dieu lui a donn, les troupes blesses tirant sur les meutiers; un
dner en famille chez l'vque de Lisieux, la journe se terminant 
l'htel de Soubise[19], dont le marquis est mis  mme d'admirer les
splendeurs, voil le bulletin des jours suivants, termin par cette
apprciation sur le Palais Royal:

Si l'htel Soubise, tant il a grand air, est digne d'tre habit par un
prince de sang royal, il est une autre demeure  laquelle son matre a
enlev toute dignit, mais il en a fait pour les trangers et les
Parisiens un point de runion de tout ce qu'il y a de plus agrable et
de plus commode. Ma femme et moi nous avons t finir la journe 
courir les alles et les galeries de ce palais marchand, car c'est ainsi
qu'il devrait tre maintenant nomm. Avec de l'argent on peut dans le
mme jour, et sans sortir de son enceinte, se fournir avec un luxe
prodigieux de tout ce qu'on ne se procurerait pas en un an dans tout
autre pays; on conoit qu'un homme dsoeuvr passe sa vie au Palais
Royal, on conoit qu'un homme occup aille y chercher du dlassement.

  [19] Attribu aujourd'hui aux Archives nationales.

De la Haye il est arriv de fcheuses nouvelles sur la manire dont le
comte de Saint-Priest est trait. Ses gens ont t attaqus et forcs de
se dfendre pour n'tre pas assomms par une populace qui voulait les
punir de ne pas porter des cocardes orange[20].

  [20] Nous avions pris le parti de la Prusse--le plus fort--contre
  les partisans du stathoudrat.

L'ambassadeur de Hollande, M. de Benkenrod, a fait des excuses et promis
au nom de la Rpublique que sa Cour serait satisfaite des rparations.
M. de Saint-Priest n'est pas amplement persuad que son sjour en
Hollande puisse tre long, et il s'apprte plutt  rentrer en France,
et M. de Bombelles de prendre sa plume chagrine pour noter: Si nous
continuons  nous conduire comme nous faisons, il faudra nous armer
d'une triste patience et nous attendre  recevoir toutes les avaries
imaginables. Les lignes crites en 1788 ne pourraient-elles s'appliquer
 notre politique extrieure actuelle? De concession en concession.....

Le marquis continue la vie de mouvement qui est dans ses gots et qui
doit tre dans ses intrts. Il mne ses enfants chez le baron de
Breteuil, et ses trois fils sont jugs ce qu'ils sont: forts et gentils;
il est parfaitement reu  Saint-Cloud par la duchesse de Lorge qui est
de service auprs de la comtesse d'Artois; un soir que Mme de Bombelles
est alle souper chez la comtesse de Marsan, il s'en va, lui, chez Mme
de Roug, qui est toujours jolie et qui le sera,  l'ge o Ninon de
Lenclos tait sensible et aime. Bien souvent il est seul  sortir, il
trouve en rentrant chez lui sa femme lisant, ses enfants dormant
heureusement, enfin le calme d'un mnage dont une aimable compagne fait
les dlices. Voil dix ans que M. et Mme de Bombelles sont maris;
cette phrase d'un journal n'en dit-elle pas plus que toutes les
dclarations arranges?

On craint de nombreux troubles en Bretagne et en Bourgogne, le Dauphin
s'apaise  peine, la Provence a tromp l'espoir conu par son
commandant en chef le comte de Caraman, pamphlets et chansons l'ont
devanc  Aix...

On dit au Roi: le feu est aux quatre coins de votre royaume; toutes les
apparences donnent un air de vrit  cette phrase, et il faut de longs
raisonnements  M. de Brienne pour prouver  Sa Majest que sa malignit
cherche  augmenter l'effroi des commotions qu'elle suscite... Les
empiriques assaillent le principal ministre comme un mdium, ils
s'emparent d'un homme affaibli par le choc de trop rudes attaques. Si
M. de Brienne rsiste  l'orage, je persiste  croire qu'il est en tat
de faire le bien de ce pays, mais je commence  craindre qu'il ne soit
lger et qu'il ne trouve lui-mme sa tche suprieure  ses moyens. Des
brochures contre ou pour Lomnie de Brienne courent les rues. Dans l'une
d'elles, que Bombelles juge minemment maladroite, l'auteur fait de la
monarchie un despotisme dont l'arbitraire doit mme tre regard avec
respect par les sujets comme tant ce qui peut tre le plus avantageux
pour eux. Il en est de certains principes comme de l'emploi des poisons
en bonne pharmacie. On ne dit pas  un mourant: je vais vous sauver en
donnant  votre corps une secousse violente, une action qui, peut-tre,
le rappellera  la vie. Et Bombelles d'en arriver  cette conclusion:
On sait bien que la ligne de dmarcation entre le despotisme et notre
monarchie est presqu'imperceptible, et qu'un prince qui tient  sa
solde une nombreuse arme, ne sera djou que par sa propre et gratuite
faiblesse. Mais il est maladroit de montrer  une grande nation tous les
dsavantages de sa constitution en voulant les lui faire adopter comme
un bien.

       *       *       *       *       *

C'est le 22 juin que Mlle de Rohan-Rochefort devait rendre une rponse
dfinitive au duc de Cadaval qui, ballott depuis deux ans, n'avait pas
renonc  l'pouser[21]. La rponse est venue le 21, et elle est
ngative. Le marquis nonce schement, sans commentaire, mais en homme
peu satisfait de s'tre donn  Lisbonne et  Paris, autant de mal pour
arriver  ce rsultat blessant pour son amour-propre: Mme la comtesse
de Marsan, le prince et la princesse de Gumne[22] et la princesse
Charlotte de Rohan m'ont pri aussi ce soir de tmoigner leurs regrets 
M. le duc de Cadaval sur ce que, par une rpugnance invincible, Mlle de
Rohan-Rochefort ne peut accepter sa main, le 22,  Versailles.

  [21] Voir dans le prcdent volume ces laborieuses ngociations
  qui devaient chouer. On se rappelle que cette Mlle de
  Rohan-Rochefort est celle qui devait tre aime par le duc
  d'Enghien, et  laquelle M. Jacques de la Faye a consacr un fort
  agrable volume.

  [22] Ce qui prouve que les faillis de 1781 pouvaient commencer,
  ayant  peu prs pay leurs dettes,  se remontrer  la cour.

Ceci a visiblement agac M. de Bombelles. Il se venge par pigrammes...
sur les autres. J'ai dn avec une grande partie du corps diplomatique
chez M. l'ambassadeur de l'Empereur. Je me suis trouv  table entre mon
bon ambassadeur de Portugal[23] qui n'a pas invent la poudre et le
baron de Talleyrand, notre ambassadeur  Naples qui a peu de salptre
dans les ides... Au bout oppos  nous tait M. de Suffren[24] qui perd
chaque jour de paix par son got pour l'intrigue, par sa rebutante
gourmandise et sa dgotante malpropret, quelques nuances de la
considration qu'il reprendrait s'il remontait nos vaisseaux.

  [23] Le chevalier d'Almida.

  [24] Pierre-Andr, bailli de Suffren, Saint-Tropez, vice-amiral,
  l'un des plus grands hommes de mer qu'ait eus la France,
  (1726-1788).

Le 23  son coucher, le roi qui depuis son avnement  la couronne _ne
m'avait pas une seule fois adress la parole_ m'a parl fort longtemps.
Ses questions ont port sur le Portugal, son climat, ses usages, la
fcondit des femmes et le mariage du duc de Bragance.

M. de Bombelles ne fait pas de rflexions sur cette faveur inattendue
d'avoir t  mme d'entendre le son de la voix du Roi s'adressant  sa
personne. Ministre ou ambassadeur depuis treize ans et ayant fait
d'assez frquents sjours  Versailles, il aurait le droit de marquer
son tonnement de cette indiffrence. Il n'en fait rien, connaissant le
rle effac de Louis XVI!

Ce qui est plus important, c'est que la souveraine s'est montre
aimable. La Reine qui avait bien voulu faire attention  ce que, depuis
mon retour, je n'avais pas encore eu l'honneur de lui tre prsent m'a
dit aujourd'hui, au moment o tout le corps diplomatique tait chez
elle, qu'elle m'avait manqu dans plusieurs endroits o elle tait venue
un instant aprs que je venais d'en sortir, qu'elle en avait t fche
parce qu'elle avait grand dsir de me voir et qu'elle tait charme que
ma sant ft meilleure.

Monsieur et Madame ont tmoign  Bombelles une gale bont, mais
jamais princes ou princesses n'ont eu la grce qu'a la Reine lorsqu'elle
veut bien traiter qui que ce soit.

Chez la duchesse de Polignac, le soir, se pressaient les ambassadeurs 
qui Marie-Antoinette a distribu des phrases aimables. L'ambassadeur de
l'Empereur est venu montrer une minute sa longue et sche nature,
accompagn d'un seigneur flamand qui s'est fait assigner en dplaisance
dans la socit.

La Reine a t chercher M. le duc de Normandie, un des plus beaux
enfants qu'on puisse voir. Elle l'a fait chanter, ce dont il s'acquitte
trs drlement. Sa Majest m'a dit les airs qu'il fallait demander  son
fils... Quelques courtisans ont vant la justesse des sons; heureusement
qu'il ne m'a pas t demand ce que j'en pensais. Les princes de la
maison de Bourbon ne brillent pas par la justesse de leurs voix.

       *       *       *       *       *

Les nouvelles politiques ne sont pas sans attrister le marquis. Outre
les affaires de Hollande, il y a les questions intrieures dans
lesquelles se dbat l'archevque de Sens. Tous les dputs des
provinces ont dn chez lui (le 29); il ne sait auquel entendre, les
prtentions croissent chaque jour davantage. La Bretagne dclare qu'elle
ne paiera plus rien, et qu'elle se considre comme affranchie de toute
dpendance de la couronne, depuis l'infraction annonce de ses
privilges.

Que, faisant trve  ses rflexions politiques ou  son bulletin de
Cour, M. de Bombelles maille son _Journal_ de quelques notes de famille
crites en gamme attendrie, ceci ne saurait nous tonner. Avec sa femme
et Louis, son fils an, le marquis s'est rendu le 30 juin  Paris. Il
me quitte maintenant le moins que je puis, il est de jour en jour plus
doux, plus sensible aux avis dont son esprit sent la justesse. Sa
tendresse pour sa mre ne prend point sur celle qu'il a pour moi. Nous
voyons crotre un ami, qui nous osons nous en flatter, fera notre joie
et la consolation de mes vieux jours. Ses frres font en ce moment le
dlice de toutes les minutes de notre vie. Le ciel conserve ces chers
enfants!

Tandis que Mme de Bombelles est de service auprs de Madame lisabeth,
son mari s'efforce de distraire son isolement. Il a soin de nous
informer des visites qu'il rend au baron de Breteuil et au marchal de
Castries,  la comtesse de la Luzerne, chez lui l'on fait bonne chre;
on y joue aussi au quinze, ce qui n'enrichit gure le marquis. Il y a eu
aussi dner chez la marquise de Louvois. En sortant de table, nous
avons men le chevalier d'Almeida et les Portugais  la Comdie
Franaise. On y reprsentait _Mahomet_; ma soire (du 10 juillet) s'est
termine chez Mme de Roug: les deux belles-soeurs Mmes de la
Rochefoucauld et de Lon, Mmes de Fronsac et de Damas n'avaient pour
leur conversation que deux jeunes gens plus jolis que parlants. Pour
nous soustraire  l'ennui qui venait nous atteindre en si lgante
compagnie, je me suis avis d'tre d'un avis contraire  tout ce qui
s'est dit. La conversation s'est ranime, et il tait tard que nous
discutions encore de toutes nos forces et de trs bonne humeur.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps de gros vnements se prparent. On a publi, le 7, un
arrt du Conseil d'tat concernant la convocation des tats gnraux:
officiers municipaux des villes et communauts du royaume seront tenus
de rechercher dans les greffes et chartriers tout ce qui pourra donner
des lumires sur la manire de procder  la tenue des tats gnraux.

On suppose que cette tenue aura lieu en 1789, une fois runis les
documents ncessaires. Les gens de lettres sont invits  communiquer
les renseignements qu'ils peuvent avoir et pourront se procurer... Les
papeteries du Royaume ne suffiront pas  tout ce que l'envie d'crire
fera griffonner  tous les oisifs, ainsi qu'aux gens qui ont ordre de
diriger par leurs observations la marche du Gouvernement.

L'avenir parat bien noir  M. de Bombelles: Le Roi perdra un temps
prcieux et ncessaire dans cette dangereuse lutte; les tats lui
donneront tout l'argent qu'il voudra; peut-tre l'aideront-ils  faire
banqueroute, mais en mme temps on gnera de tous cts son autorit.
Cela se supportera pendant quelque temps, par un prince ami de la Paix
et ne voulant que le bonheur de ses peuples, mais un ministre plus
adroit et plus ferme, sous un rgne plus prononc, reprendra l'autorit
primitive et en fera payer les arrrages  la nation. Ce cours des
vnements nous offrira, indpendamment de tous les maux faciles 
prvoir, ceux du parti que nos voisins tireront de nos divisions... On
n'entend que plaintes, que murmures et nous ne sommes pas au bout de
cette triste position.

Les nouvelles de Bretagne[25] sont dtestables; on confirme l'armement
d'une vingtaine de mille hommes qui se rassembleraient au premier acte
d'autorit fait par le Gouvernement. L'intendant[26] craignant pour ses
jours est revenu  Paris. Le 14, le bruit courait  Saint-Cloud que les
dputs de Bretagne allaient tre arrts. Le 15, la nouvelle clatait
comme un coup de foudre: Tout Paris a su de grand matin qu'on s'tait
servi de l'obscurit de la nuit pour conduire  la Bastille les douze
Bretons dputs par environ douze cents gentilshommes assembls 
Saint-Brieuc et  Vannes. Ces dputs sont: M. le comte de la Fruglaye,
le marquis de Montluc, le marquis de Trmergat, le marquis de Carn, le
comte de Chtillon, le vicomte de Cic, le marquis de Bde, le comte de
Gaer, le marquis de la Rouerie, le marquis de la Fronnire, le comte
des Ntumires, le comte de Bec de Livre, Peinhoet. La captivit de
ces messieurs a t le principal objet de notre conversation ce matin 
notre crmonie de l'ordre de Saint-Lazare.

  [25] Sur les incidents de Rennes et la suspension des runions
  parlementaires, voir le chapitre V de _Bretagne et Vende_, par
  Pitre Chevalier, les ouvrages de Droz et de Todire.

  [26] Bertrand de Moleville.

Ces proccupations politiques, cette lutte contre le Gouvernement du
Parlement de Bretagne n'empche pas M. de Bombelles de continuer  faire
les honneurs de Paris et de Versailles au chevalier d'Almida. Aprs
l'avoir conduit chez Mme la duchesse de Polignac, je l'ai men par Jouy
et Orsay au Marais. Mme de la Briche[27] nous a reus avec beaucoup de
grce; nous avons trouv chez elle toute la famille de Montbreton, de
M. de Brienne, le secrtaire d'tat au dpartement de la Guerre... M.
d'Almida ne revient pas de l'tonnement que lui cause la magnificence
d'une habitation et d'une campagne qui n'appartiennent qu' une
particulire. Promenades, le soir, morceaux excuts sur le
piano-forte, romances dlicieuses dont les paroles sont de M. de
Florian et la musique d'elle.

  [27] Mme La Live de la Briche, ne Prvost, apporta en dot  son
  mari le magnifique chteau du Marais. M. de la Briche tait le
  frre de la comtesse d'Houdetot, de M. d'Epinay et de M. de
  Jully. Le chteau du Marais avait t construit par M. Lematre,
  oncle de Mme de la Briche, sur le plan des grands htels du
  faubourg Saint-Honor. Norvins en a fait une description
  dtaille. Avant la Rvolution et sous le Consulat il s'y tint
  des runions trs distingues.

Le Ministre de la Guerre nous a quitts ce matin, crit le marquis, le
17. M. de Brienne ne laisse pas ignorer  ses amis combien il achte
cher le cordon bleu, dont il sera dcor au mois de janvier, et
l'honneur d'tre secrtaire d'tat. Heureux autrefois  Brienne, il y
passait une grande partie de l'anne, il y vivait en grand seigneur,
confondant son revenu avec celui de l'archevque. L'opinion qu'on avait
alors des talents du prfet faisait rejaillir sur son frre une partie
de la considration qu'on avait pour un homme qu'on croyait propre 
rgnrer nos finances et  influer avec avantage dans notre
administration... Aujourd'hui, c'est  qui piera les cts faibles de
l'archevque et qui lui disputera jusqu' du jugement. Son frre partage
la haine et la critique du nombreux parti qui s'augmente chaque jour et
cherche  culbuter le principal ministre. Celui-ci commence  jeter un
regard effray sur la tche qu'il s'est donne. Combien de gens comme
lui troquent une belle position pour endosser un harnais qui les
crase.

Il faut s'arracher aux entretiens avec M. de Brienne, aux proverbes
jous par Mmes de Damas, de la Briche et de Montbreton et MM. de
Vandoeuvre et de Kergorlay, le marquis rentre  Versailles o
l'attendent femme, enfants et soeurs. Le marquis est souffrant et
morose: Sans eux, souligne-t-il, j'irais passer mon cong et soigner ma
sant dans quelque coin bien ignor o je n'apprendrais que bien tard
les malheurs de ma patrie.

L'affaire de Bretagne continue et non dans la gamme douce. On ne s'est
pas tenu  l'emprisonnement des douze gentilshommes bretons; les gens de
marque qui s'taient rendus  l'Assemble convoque par eux  l'htel
d'Espagne ont t disgrcis. A la Cour mme, le contre-coup se fait
sentir. La duchesse de Praslin payant pour son mari a reu l'ordre
d'envoyer sa dmission de dame du Palais; le duc de Chabot a perdu ses
pensions, M. de la Fayette, son poste d'officier gnral divisionnaire,
et M. de Boisgelin, frre de l'archevque d'Aix, l'ami intime du
principal ministre, a dfense d'exercer sa charge de matre de la
garde-robe du Roi, et l'ordre de traiter de cette place et de s'en
dfaire au plus tt. Ces excutions amnent diverses rflexions de
l'auteur du _Journal_: celle-ci doit tre remarque: _Quant  M. de la
Fayette, bien des gens demandent pourquoi il veut tre de tout tant
intrinsquement si peu de chose_.

Ces mesures contre les protestataires bretons sont diversement juges.
Le baron de Breteuil, las de signer des ordres dont l'excution devient
si funeste au peuple, si fcheuse pour le Roi, est rsolu  se retirer.

J'ai t avec lui dner  Saint-Cloud. Il m'a parl de sa retraite
comme en ayant balanc avec prudence tous les inconvnients, avec ceux
de tirer une charrue trop mal attele. Les dpenses faites  Dangu ont
gn la fortune de M. de Breteuil, mais il restreindra sa dpense. Il
espre que Mme de Matignon renoncera aussi volontiers que lui aux
charmes du souverain pouvoir. En cela je crains qu'il ne s'abuse...

L'archevque de Sens a t  neuf heures du soir au Petit Trianon. Le
Roi l'y a suivi de prs; mais, pendant que le principal ministre a t
enferm dans le cabinet de la Reine, le Roi est rest dans le salon.
Lorsque la Reine y a paru, il tait clair qu'elle venait de pleurer. Ses
chagrins ne touchent pas malheureusement  leur terme et ses vrais
serviteurs croyent qu'elle s'en est mnag de nouveaux en se faisant
admettre aux Comits, parce que depuis que l'on sait dans le public
qu'elle y assiste, on lui impute toutes les dcisions svres qui s'y
prennent. Bombelles, en l'espce, a vu clair; cette impression des
contemporains se perptuera, plus ou moins justement.

De nouvelles rigueurs se prparaient cependant contre dix-huit dputs
qui allaient se rendre  Paris; dix-huit lettres de cachet taient
expdies pour les empcher de venir. Que va-t-il advenir de
l'archevque et de son frre dans cette crise qui menace tous les
ministres?

Bombelles a rencontr son vieil ami Esterhazy, qui si souvent s'est
entremis pour lui, il vient de causer une heure avec lui le 21 juillet,
il a not son impression dont nous garderons surtout les dtails sur la
Reine.

Esterhazy faisait partie du Conseil de la Guerre; il en prnait un
rellement stable et  l'abri des fluctuations, o l'on ne se bornt
pas  lire rapidement une besogne faite sans l'avis d'aucun des membres
du conseil, dont M. de Guibert ft le despote et o le duc de Guines
ne vt que comme un chelon plus certain pour le porter au Ministre de
la Guerre.

Ne pouvant seul parer  ces abus, il s'est mis  couvert des rsultats
en protestant contre tout ce qui se faisait sans sa participation. Il
n'a donn cette protestation qu'aprs l'avoir lue  la Reine, et tre
bien certain que le Roi en avait connaissance. Cela fait, il a pri
qu'on agrt sa dmission; mais Leurs Majests n'ayant pas voulu
l'accepter, il s'est retranch pour le courant des dlibrations
derrire sa protestation et s'est attach particulirement  la partie
des hpitaux militaires qui lui a t confie. Son opposition n'a point
dplu  la Reine qui continue  la traiter avec la plus grande bont, et
qui disait il y a peu de temps  Mme la duchesse de Polignac: _Je ne me
connais que deux vritables amis dans le monde, c'est vous et le comte
Esterhazy_. On conoit que le comte Valentin, fier de cette confidence,
se soit empress d'en faire part  Bombelles. Celui-ci, nous le savons,
admirait fort l'intelligence et le dvouement  ses amis que tmoignait
Esterhazy, il avait  se louer des bons offices du colonel hongrois, il
ne lui venait pas  l'ide que sa conduite en toute occasion pt tre
autre chose que dsintresse. Nous avons vu ailleurs[28], nous verrons
dans un chapitre postrieur que, si Esterhazy tait capable de sincre
et grand dvouement  un moment donn, il partageait avec les autres
hommes ce dfaut commun de ne pas ngliger ses intrts chaque fois
qu'il en trouvait l'occasion.

  [28] Voir _Fantmes et Silhouettes_.

Sur la situation politique la Reine avait donn aussi ses impressions 
Esterhazy. Sa Majest, continuait Bombelles, confiait  ce loyal favori
il n'y a pas plus de quatre jours, en se promenant avec lui  Trianon,
combien elle tait malheureuse d'avoir choisi pour ministre principal un
homme qui, dsign comme dou d'un mrite minent, se rendait odieux 
la nation; combien il tait cruel pour elle de se voir dteste en ne
voulant que le bien de la France; de voir en mme temps son fils an
dans le plus triste tat et son frre humili dans tous ses projets.
Connaissez-vous, ajouta-t-elle, une femme plus  plaindre que moi!

Et Bombelles qui a oubli ses anciens griefs contre la Reine--longtemps
souponne par lui d'avoir, pour raisons autrichiennes, entrav ou au
moins retard son avancement de diplomate--Bombelles, en veine de
dvouement attendri, ajoute cette phrase: Il est ais de concevoir
combien cette princesse, foncirement bonne et aimable, doit souffrir de
tant de chagrins runis.

Avec sa femme, le marquis est all  Beauregard rendre visite au marquis
de Srent que les affaires de Bretagne menacent de dpouiller de ses
fonctions de gouverneur auprs des fils du comte d'Artois. Il a trouv
les Srent assez ennuys et dpits, pas encore dcourags, car ils
savent le frre du Roi dcid  les dfendre. Le lendemain 22 juillet,
Mgr le comte d'Artois a eu une prise trs vive avec Mgr l'archevque de
Sens, relativement  M. le marquis de Srent. L'archevque lui ayant dit
qu'on pourrait trouver un autre homme pour lever Mgrs les ducs
d'Angoulme et de Berry, Mgr le comte d'Artois lui a rpondu que
l'estime qu'il avait pour le gouverneur de ses enfants ne lui permettait
pas de les confier en d'autres mains, et qu'ils suivraient le marquis de
Srent dans l'exil qu'on ordonnerait et que c'tait  Mgr l'archevque
de Sens  voir s'il voulait outrer assez les choses pour exiler, par
contre-coup, les petits-fils de France.

Ainsi mont, le prince court chez le Roi chez qui il reste trois quarts
d'heure en conversation. Il en est sorti fort rouge, mais, en somme,
ayant gain de cause, puisqu'il parat dcid que l'on ne svira pas
autant qu'on le voulait dans la personne du marquis de Srent. Mais on
ne sait pas positivement s'il est exil  Beauregard ou s'il a
simplement dfense de paratre  la Cour.

Les vnements de Dauphin ne laissent pas d'inquiter aussi. Le
marchal de Vaux[29] qu'on y a envoy est personnellement respect; mais
ayant voulu exercer les pouvoirs que la grande patente de commandement
donne sur le civil comme sur le militaire, on lui a observ que les
bourgeois ne pouvaient tre soumis  l'autorit que d'aprs
l'enregistrement de sa grande patente, et que le Parlement ne pouvant
s'assembler, cet enregistrement tait impossible  effectuer. Il a fallu
en consquence renvoyer  Grenoble M. de Tonnerre qui en revenait et
n'tait plus qu' vingt lieues de Paris. On rglera le pouvoir de ces
deux commandants, ou on ne rglera rien, laissant aller tout cela comme
cela pourra aller[30].

  [29] Nol de Jourdan, comte de Vaux, n en 1705, entr au service
  en 1724. Aprs des services clatants surtout pendant la guerre
  de Sept Ans, il devint lieutenant gnral en 1759, commanda en
  chef dans la Corse, soumit l'le en trois mois; marchal en 1783,
  mort en 1788. Le gnral Canonge lui a consacr une tude
  militaire trs fouille (Le _Carnet_, 1905).

  [30] La vrit est que le marchal de Vaux dut transiger pour
  rendre aux Dauphinois leurs Etats particuliers. Voir la note plus
  loin.

Chacun s'agite et se trouble des vnements provinciaux, dont la
rpercussion peut tre immense; on commente la retraite de M. de
Breteuil, que Bombelles n'est pas sans sentir trs vivement. Le marquis
a t questionn chez le Nonce o il a dn avec les ambassadeurs, et il
n'a pu que confirmer une nouvelle maintenant vraie. J'ai pass la
soire avec M. le baron de Breteuil, crit-il le lendemain 23, 
Saint-Cloud. Il est aussi calme, aussi touchant, aussi noble que ferme
dans sa rsolution; avant de remettre sa dmission, il dsirait d'en
prvenir la Reine qui lui a refus une audience par une lettre faite
pour raviser un des meilleurs serviteurs qu'aura jamais cette Princesse.
Il lui a rpondu dans les meilleurs termes sans insister pour la voir,
et en prenant cong d'elle par crit.

La Reine s'est ravise, car le lendemain, ayant quitt ds le matin son
pavillon du Mail, Breteuil s'est rendu  Versailles, et l il reoit une
lettre obligeante de la Reine qui lui donne audience entre une heure et
deux au Petit Trianon.

M. de Breteuil s'est rendu avant au lever du Roi et lui a remis sa
dmission. Le Roi a cout avec intrt et bont tout ce que le plus
fidle et le plus zl de ses ministres lui a dit en se retirant. Au
sortir de cette audience, M. le baron de Breteuil a t faire ses adieux
au principal ministre, au garde des sceaux et aux autres ministres et
secrtaires d'tat. Il est entr dans son cabinet avec le calme d'un
homme qui vient de se conduire noblement et qui a bien pes d'avance ses
dmarches.

Aprs signature des lettres dont l'expdition ne souffrait pas de dlai,
aprs les adieux remarquables en amabilit et en raison faits  ses
commis,--il a cherch  les consoler ainsi que nombre de ses gens qui
fondaient en larmes,--Breteuil est parti pour Trianon avec Bombelles. Il
a rapport  la Reine les sceaux de sa maison qu'elle lui avait
confis[31]. Pendant les quelques minutes qu'a dur l'audience,
Marie-Antoinette lui a propos de rester dans le Conseil, bien qu'il et
donn sa dmission de secrtaire du Roi, mais Breteuil refusa tout en
remerciant avec respect. La Reine, lorsqu'il s'est retir, lui a dit de
toujours s'adresser  elle pour tout se qu'il pourrait dsirer.

  [31] Laurent de Villedeuil, son successeur, prta serment ds le
  27. C'tait un ancien intendant de Rouen qui, un instant, avait
  t contrleur gnral.

A Saint-Cloud les visites affluent. C'est d'abord le comte de Montmorin,
M. de Lamoignon, des personnages politiques, des gens de Cour... mme la
comtesse du Barry. Le vertueux Bombelles prouve un peu d'humeur  voir
le ton d'intimit de quelques femmes de la socit du baron avec cette
ancienne matresse de Louis XV. Elle n'a plus de beaut et n'a pas
acquis, comme on me l'avait pourtant assur, du maintien. Le soir, la
duchesse de Praslin est venue, mais elle n'a pas eu avec le ministre
retir, le ton de gens qu'un mutuel contentement rapproche... Mme de
Bombelles qui avait t oblige de passer la journe  Versailles est
arrive au pavillon pour souper. M. de Breteuil avait eu l'attention de
l'aller voir en retournant de Trianon  Saint-Cloud. C'est dans ce
moment que n'ayant plus  craindre que l'attendrissement de ses vrais
amis diminut un peu de sa fermet que nous nous sommes livrs sans
scrupule  toute notre sensibilit.

Bombelles doit normment  Breteuil: c'est lui qui a protg ses dbuts
de jeune diplomate, il s'est montr avec constance le conseil dvou,
l'ami chaud du mnage, il est juste que leurs tmoignages de regret et
de considration se montrent  la hauteur des services rendus et de
l'amiti affiche. Mais Bombelles ne se contente pas des dmonstrations
verbales, il aime  crire sa reconnaissance, et son _Journal_ amplifie
encore: Je perds dans le conseil le seul homme qui et  coeur d'y
faire approuver ma besogne. Je porterai peut-tre la peine de mon
attachement  un ministre dont la conduite est une censure importune de
celle de ses confrres; mais quelque chose qui m'arrive ou puisse
m'arriver en mal, jamais la malice, l'injustice ou les fausses
prventions ne pourront, en me conduisant bien, me faire autant de mal
que l'amiti et les soins paternels de M. le baron de Breteuil ne m'ont
fait de bien. C'est maintenant qu'il connatra ceux qui lui sont
vritablement dvous; c'est maintenant qu'il me sera vraiment doux de
lui consacrer l'hommage d'une juste, mais vive reconnaissance.

Voil une vraie profession de foi. Si hyperbolique qu'elle puisse
sembler, Bombelles l'crit comme il la pense; il donnera plus tard
mainte preuve de son attachement  Breteuil, comme Breteuil ne manquera
pas une occasion de protger Bombelles, de le pousser dans les voies
politiques jusque dans l'migration. On appellera Bombelles le Sosie de
Breteuil, parce que leurs actes et leurs dires s'entr'aideront et se
complteront. Nous verrons mme en quoi le fait d'tre infod  la
politique royaliste de Breteuil alinera  Bombelles et les faveurs des
Princes et la bonne volont de ceux qui suivaient leur sillon...

Dans sa tristesse de voir s'loigner le ministre de la maison du Roi,
Bombelles n'en oublie pas d'autres proccupations. Au dner de
Saint-Cloud o sont venus le comte de la Luzerne[32], les ducs de
Saulx[33] et de Creste[34] et beaucoup d'autres personnes de marque,
chez la marchale de Duras o le marquis a soup, tandis que Mmes de
Bombelles et de Louvois se consacrent  Mme de Matignon, le sujet
presque unique de l'entretien est la question de l'assemble du
Dauphin. Le marchal de Vaux ayant d reculer, il sera difficile de
s'opposer  ce que les Dauphinois gardent la forme ancienne de leurs
Parlements. Deux jours aprs, des nouvelles complmentaires arrivent.
L'assemble de Grenoble a dclar que si le Roi ne retire pas ses dits
elle pourvoiera elle-mme  sauver les peuples des inconvnients de ces
dits. On est partag sur la conduite du marchal de Vaux...; cinquante
mille livres ont t donns  la ville de Grenoble pour rparer les
dommages occasionns par l'meute[35].

  [32] Ministre de la Marine.

  [33] Charles-Franois, comte de Saulx, duc hrditaire de
  Saulx-Tavannes en 1786, colonel aux grenadiers de France,
  chevalier d'honneur de la Reine; migr, pair de France en 1814;
  titre teint.

  [34] Titre ducal hrditaire, concd en 1764  Louis-Albert de
  Brancas, frre consanguin du duc de Brancas-Villars. Devenu
  chambellan de Napolon Ier, pair de France, grand d'Espagne par
  hritage de son cousin le marquis de Creste, mort sans enfant.

  [35] Voir dans l'ouvrage de Todire, le chapitre XI, _Funestes
  suites du coup d'Etat du 8 mai 1788_.

  Les meutes que Bombelles ne fait qu'indiquer avaient t fort
  graves  Grenoble. On avait rappel Clermont-Tonnerre, qui n'avait
  pas su se faire respecter et qui, pour sauver sa vie menace par
  la hache d'un mutin, avait capitul. Ce n'tait plus seulement une
  assemble de gentilshommes, un corps de magistrats en tat de
  rsistance, c'tait une portion de l'arme en tat de dissolution,
  dispose  passer de l'obissance  la rvolte. Des soldats
  taient gagns. Comme un officier donnait l'ordre de faire feu, on
  entendit ces mots: _Tirerez-vous donc sur vos frres?_ C'tait
  dj le dbut du systme des crosses en l'air. Le peuple voulait
  fraterniser avec le soldat, bientt le soldat n'obirait plus.
  Royal Marine se dfendit, le rgiment d'Austrasie pargna le
  peuple.

  L'Assemble des Etats _permise_ par le marchal de Vaux aprs
  change de lettres avec le ministre eut lieu non pas  Grenoble,
  mais  Vizille. Mounier et Barnave dirigrent les dbats de cette
  assemble o Gon tenait tte au Gouvernement. Celui-ci dut cder
  et rendre aux Dauphinois leurs Etats particuliers et suivant leurs
  vues: Voir _Mmoires_ de Weber, t. I, et Todire; _Louis XVI_,
  etc.

En Barn il y eut aussi des dsordres. Le duc de Guiche, comme
reprsentant des Gramont, la plus illustre famille du pays, a t envoy
par le Roi. Un grand nombre de nobles et de paysans allrent  la
rencontre du duc, avec des dmonstrations de joie et de vnration en
portant au milieu d'eux, comme un palladium, le berceau de Henri IV. Le
Barn ne proclama pas son indpendance comme le faisait craindre l'tat
d'exaspration o se montraient ses habitants, mais l'envoy du Roi
n'obtint pas que les dits nouveaux fussent accepts.




CHAPITRE II

  Continuation du _Journal_.--La dputation de Bretagne et le
    Roi.--Les ambassadeurs de Tippoo-Saheb  Trianon.--Chute de
    Lomnie de Brienne.--Facties des Parisiens  ce sujet.--Les
    dessous de la disgrce.--La duchesse de Polignac.--Disgrce de
    Lamoignon.--Emeute  ce sujet.--Le Parlement et la
    Cour.--Prodrmes d'vnements graves.--Tristesse de Louis XVI.


Le _Journal_ continue, entremlant assez agrablement pour le lecteur
faits politiques et nouvelles de Cour.

Une dputation de Bretagne est venue rclamer la libert de ceux qui les
avaient prcds et en mme temps le rtablissement du Parlement breton.
Le Roi a reu les dputs des commissions intermdiaires et leur a fait
une rponse qui, souligne Bombelles, n'est approuve que par les
cooprateurs de la besogne prsente.

J'ai lu le mmoire que vous m'avez remis; j'avais lu ceux qui l'avaient
prcd; vous n'auriez pas d me les rappeler. J'couterai toujours les
reprsentations qui me seront faites dans les formes prescrites.

L'assemble qui a dput douze gentilshommes n'tait point autorise;
aucune permission ne m'avait t demande. Ils ont eux-mmes convoqu 
Paris la plus irrgulire des assembles: j'ai d les punir. Le moyen de
mriter ma clmence est de ne pas perptuer en Bretagne, par de
pareilles assembles, la cause de mon mcontentement. Les commissions
qui vous ont chargs de me demander le rtablissement de mon Parlement
de Bretagne ne pouvaient pas prvoir la conduite qu'il vient de tenir.
Elles n'auraient pas sollicit pour lui une marque de confiance
lorsqu'il me porte  lui en donner de mon animadversion.

Mais ces punitions personnelles que le bon ordre et le maintien de mon
autorit exigent, n'altrent en rien mon affection pour la province de
Bretagne. Vos tats seront assembls dans le mois d'octobre. C'est par
eux que doit me parvenir le voeu de la province. J'entendrai leur
reprsentation et j'y aurai l'gard qu'elles pourront mriter.

Vos privilges seront conservs. En me tmoignant fidlit et
soumission, on peut tout esprer de ma bont, et le plus grand tort que
mes sujets puissent avoir auprs de moi, c'est de me forcer  des actes
de rigueur et de svrit; mon intention est que vous retourniez demain
 vos fonctions.

Laissons les dputs de Bretagne prparer leur troisime mmoire.
Refusons-nous  de trop longues considrations sur ces rsistances des
assembles provinciales dsireuses de reprendre leur ancienne influence;
par prudence, ne prenons pas parti dans un diffrend o le Roi dfend
son pouvoir absolu--ce qui est son droit--et o les reprsentants des
classes privilgies dfendent en mme temps leurs privilges et les
revendications du peuple,--toutes les classes alors s'unissant contre le
Gouvernement;--notons seulement ces murmures et ces revendications plus
ou moins pres suivant les provinces, tonnons-nous moins, en rsum,
en coutant les bruits de 1788, des clameurs que nous entendrons
l'anne suivante.

Le marquis continue  marquer sur son _Journal_ les visites
intressantes qu'il ne cesse de faire. Il n'a pas oubli la princesse de
Vaudmont[36]: Je l'ai trouve non dans un boudoir de jolie femme, mais
dans un cabinet de livres; elle a su mettre  profit de longues et
extraordinaires maladies pour se donner par une belle instruction un
genre de ressources qui ne nous manquent jamais.

  [36] Ne Montmorency, marie  un prince lorrain. Femme d'esprit
  trs cultiv et libral qui devait compter des amis dans tous les
  partis. Aprs la Rvolution, elle se lia avec Talleyrand, avec
  Mme de Custine, tint un salon trs intressant. Elle resta fidle
   Fouch, mme aprs sa disgrce.

Chez la duchesse de la Vauguyon, il a conduit le 3 aot le chevalier
d'Almida et un autre Portugais de marque, don Fernando de Lima. Sa
fille marie au petit prince de Listenois, beaucoup plus jeune qu'elle,
est jolie, agrable, et moins gesticulante que sa mre dont elle a la
charmante physionomie et la belle taille. J'ai renouvel connaissance
avec le prince de Bauffremont qui, autrefois connu sous le nom de
chevalier de Listenois, faisait les dlices de la Cour de Lunville, du
temps o le bon, l'aimable Roi Stanislas fixait autour de lui tout ce
qui ne se trouve plus auprs des plus grands monarques, c'est--dire
nombre de gens de mrite et beaucoup d'un bon esprit[37].

  [37] M. Gaston Maugras vient de publier un agrable livre sur la
  _Cour de Lunville_, Plon, 1904.

Tout ce qui touche le baron de Breteuil a le don d'inspirer notre
narrateur. Aussi s'tend-il volontiers sur les marches et contre-marches
de son protecteur. Nous n'ignorons rien de ses projets comme de ses
faits et gestes. Avant de partir pour Dangu il a mis de l'ordre dans sa
maison, rform les dpenses extraordinaires. Il n'a gard positivement
que les gens qu'il lui fallait, mais il s'est occup en pre de famille
 placer tous les autres. Son chef de cuisine entrait dans son premier
plan de rforme. Il avait t sur le point de le renvoyer  Vienne 
cause de son excessive chert. Ce cuisinier s'tait corrig quant  la
partie conomique, et lorsque M. le baron a voulu se sparer de lui, il
a dit  son matre: C'est chez vous, c'est par vous que j'ai gagn tout
ce que je possde, je pourrais aujourd'hui vous servir pour rien,
souffrez que je ne vous quitte pas, je connais vos gots. Je les
tudierai de plus en plus, et je vous serai, par mes soins, moins
dispendieux que quiconque dirigerait votre cuisine. M. le baron s'est
trouv sans dfense contre ce langage touchant, et le sieur Chandelier,
car il mrite qu'on le nomme, continuera  bien nourrir son matre et
ses amis. Voil donc un cuisinier rare, qui, grce  Bombelles, passe 
la postrit... au moment o par un arrt du Conseil le Roi suspendait
la Cour plnire et convoquait les tats gnraux pour le 1er mai
1789[38].

  [38] On n'y croyait pas encore, et bien que cr bruyamment dans
  Paris, l'arrt ne fit pas le bruit que certains en attendaient.
  Le public est dans une disposition contraire  la confiance.
  _Correspondance secrte_, II, 279. Pour l'opinion contraire, voir
  _Journal_ de Hardy, VIII.

Voici qu'un petit vnement va distraire la Cour et la Ville et dissiper
un moment les nuages qui assombrissent l'horizon: l'arrive  Paris des
ambassadeurs de Tippoo-Saheb, sultan Bahadour de Mysore, qui venaient
rclamer notre appui contre les Anglais.

A la suite d'un long voyage coup d'arrts  l'Ile de France, au cap de
Bonne-Esprance,  Malaga, ils sont dbarqus  Toulon le 8 juillet.
Aprs avoir excit la curiosit sur tout le parcours,  Marseille, 
Lyon,  Fontainebleau, ils ont t magnifiquement reus  Paris. On les
attend  Versailles le 8 aot, les dames de la Cour se sont mises en
frais particuliers, la sage Mme de Bombelles a command  Mlle Bertin un
pouf de haut got, le marquis s'est rendu lui-mme chez la fameuse
modiste pour lui recommander d'tre exacte  livrer la coiffure
choisie...

Tout Versailles a t occup aujourd'hui, crit M. de Bombelles le 9,
de l'arrive des ambassadeurs indiens  Trianon[39], et un grand nombre
de Parisiens sont arrivs pour voir demain l'audience qui sera donne 
ces ambassadeurs.

  [39] Le 8, ils avaient visit le parc de Saint-Cloud, et les
  grandes eaux avaient jou en leur honneur. Asselin fit en 1789 de
  cette scne une jolie gouache, qui est au muse de Svres. En
  voir la reproduction dans le _Palais de Saint-Cloud_, par le
  comte Fleury, Laurens, 1901.

Ils se sont fait longtemps attendre, ce qui a quelque peu impatient
les courtisans. Aucune recherche n'avait t nglige pour leur rendre
encore plus agrable la plus belle, la plus magnifique des habitations.
La grande salle tait orne d'un superbe tapis de la Savonnerie, de
forme circulaire, autour duquel taient des coussins de velours cramoisi
avec galons, glands, riches franges d'or.

Leurs Excellences ont t reues dans cette espce de divan. Une foule
norme demandait  entrer, et il fallut toute la fermet des suisses du
Roi pour maintenir l'ordre. Les officiers des Gardes Franaises, de
garde  Versailles, demandrent  voir les ambassadeurs. Aprs eux, M.
de Bombelles fit entrer sa femme et ses enfants.

Le troisime des ambassadeurs, nomm Mouchan Osman-Khan, a t fort
aimable pour cette petite famille. Ce ngociateur longtemps employ par
Heydin Aly et, depuis, par Tippoo-Saheb, se distingue en toutes choses
de ses collgues. Les deux autres, et particulirement Mohamed Dervich
Khan sont ombrageux, jaloux et mcontents. Ils ont tout fait changer
dans les appartements qui leur taient prpars et n'ont montr toute la
soire que de l'humeur. Non seulement ils n'ont remerci personne des
soins pris pour les tablir comme des souverains, mais encore ils n'ont
parl  qui que ce soit des remerciements dus  la bont du Roi. Le fait
est que ces gens sont gts depuis qu'ils ont perdu de vue leur pays, et
que, de mieux en mieux; on les traite trop bien.

Ils se plaignent de la nourriture aussi bien que du logement, et
pourtant on avait respect leurs rites apportant poissons et autres
animaux tout vivants. Les officiers de la maison du roi finirent par les
laisser grogner  leur aise, et ce n'a t que de ce moment qu'ils ont
paru couter les avis d'Osman Khan en devenant moins difficiles 
contenter.

Le 10, les trois ambassadeurs sont partis  onze heures du matin de
Trianon. Ils sont entrs dans la grande cour du palais de Versailles
dans trois carrosses attels chacun de six chevaux et  la livre du
Roi, ils ont pass entre deux haies de gardes formes des Gardes
franaises et des Suisses, les tambours battant l'appel.

Descendus de leurs voitures dans la cour des Princes, le sieur
Delaunay, commissaire de la Marine, les a conduits par l'escalier des
Princes et la salle des Cent Suisses qui taient en haie, la hallebarde
 la main, dans un appartement particulier, pour y attendre le moment o
le roi serait prt  les recevoir.

L'audience qui devait avoir lieu  midi se trouva retarde par un
caprice des ambassadeurs. Ils avaient mis la prtention d'tre assis;
il fallut un certain temps pour les faire renoncer  leur ridicule
demande et leur citer tous les exemples d'audience solennelle, o
jamais les reprsentants de quelque souverain que ce ft n'avaient pu
obtenir une distinction qui n'tait pas accorde aux frres du Roi.

D'abord la Reine est entre, arrivant par les appartements attenant au
salon d'Hercule et a t prendre place longtemps avant que le Roi part.

Il tait midi trois quarts lorsque Sa Majest, accompagne de Monsieur,
de Mgr le comte d'Artois, des ducs d'Angoulme, de Bourbon, d'Enghien,
des princes de Cond et de Conti, s'est rendue dans la salle d'audience.
Le trne qui sert  la crmonie du Saint-Esprit tait plac sur une
estrade leve de huit marches et adoss  la chemine. L'on avait
construit deux tribunes dans l'embrasure de la porte qui donne dans le
salon de la chapelle et dans la fausse porte correspondante. Le reste du
salon tait garni de gradins pour les ambassadeurs et les seigneurs et
les dames de la Cour. Ceux-l et celles-ci taient placs non suivant
leur rang, mais au fur et  mesure qu'ils arrivaient.

Un hasard heureux, continue Bombelles, avait plac le plus en vue les
plus jeunes et les plus jolies femmes; un hasard plus heureux encore
m'ayant fait rencontrer le duc de Polignac et ses enfants, il m'a permis
de joindre les miens aux siens, et nous avons attrap une embrasure de
fentre o le petit peuple a vu aussi bien que possible.

Dans la tribune de gauche se tient la Reine avec Madame, Madame fille du
Roi et le duc de Normandie; dans la tribune de droite se placent la
comtesse d'Artois, Madame lisabeth et le duc de Berry. Les princes 
droite et  gauche gardaient les avenues de ces tribunes
resplendissantes de brocarts et de draperies d'or. Grands officiers
prsents et gentilshommes de la Chambre se tenaient derrire. Entre les
cinq premires et les trois dernires marches taient les ministres, les
secrtaires d'tat et le contrleur gnral, M. Lambert.

Cependant l'archevque de Sens avait mont d'un pas trop dlibr toutes
les marches de l'estrade. Le marchal de Duras dut le prier de
redescendre  sa place en qualit de ministre, parce que sa primatie ne
lui vaut rien dans les crmonies de la Cour, ft-il mme premier
ministre, au lieu de n'tre que ministre principal.

Le Roi est mont sur son trne et donne l'ordre d'aller chercher les
ambassadeurs indiens. Ceux-ci ont travers tous les grands appartements
remplis de spectateurs, entre deux haies de gardes du Corps. Les
ambassadeurs s'avanaient sur la mme ligne.

Il ne nous est fait grce d'aucun dtail.

Les ambassadeurs sont conduits au salon d'Hercule. Alors
Mohamed-Dervich-Khan a remis au Roi leur lettre de crance et tous les
trois ont prsent  Sa Majest, sur des mouchoirs, vingt et une pices
d'or, ce qui est, dans l'usage de l'Inde, l'hommage du plus profond
respect.

Sa Majest a accept une de ces pices de chacun d'eux; ensuite
Mohamed-Dervich-Khan a prononc une harangue qui a t traduite et
rpte par M. Rufin. J'tais  porte de l'entendre, si M. Rufin ne
l'et prononce qu' basse voix, parce qu'elle renfermait plusieurs
phrases peu obligeantes pour les Anglais, et que les ambassadeurs des
cours d'Europe avaient quitt leur place pour tcher d'attraper le sens
de la harangue de leurs confrres indiens.

Aprs la rponse du Roi, les ambassadeurs firent leurs trois
rvrences, ils se sont arrts et demandrent la permission de jouir un
instant du spectacle imposant qu'offrait le salon d'Hercule. Enfin, en
se retirant, ils ont salu une quatrime fois le Roi, qui a pouss la
bont jusqu' permettre que la suite des ambassadeurs entrt dans la
salle d'audience.

Les ambassadeurs pensrent-ils  saluer la Reine? Plusieurs personnes
ont cru que leur quatrime salut avait t pour elle. Bombelles n'en est
pas bien sr. Ces personnages fts outre mesure ne lui disent rien
qui vaille.

Au mme moment une autre solennit se prparait  Suresnes o Mme la
comtesse d'Artois devait couronner celle de trois rosires qui
obtiendrait le premier prix de bonne conduite.

M. de Bombelles a t pri de se mettre aux ordres de la princesse qui
est arrive en grand cortge  Suresnes; il se trouve dans la seconde
voiture avec Mmes de Montmorin, de Caulaincourt, de Montvel et de
Coetlogon.

MM. de Vintimille, de Vrac et de Chabrillan tant absents, c'est le
marquis qui donne la main  Mme la comtesse d'Artois pour la conduire de
sa voiture  la tribune qui avait t orne pour elle. L'abb Fauchet a
fait un discours ampoul pour clbrer la fte de la rosire. La plus
laide des trois a obtenu la couronne... Nous mourrions de chaleur 
l'glise; un froid humide nous attendait dans le bois et, revenu 
Saint-Cloud, j'tais transi...

L'archevque de Sens tient  faire acte de principal ministre et a
convi, le 11, tout ce qui marque  Versailles  un grand festin donn
en l'honneur des ambassadeurs indiens. Rien n'tait magnifique,
remarque Bombelles, qui compare avec les dners d'apparat offerts par le
baron de Breteuil aux tats de Languedoc et de Bretagne. Il talait un
tout autre luxe quoique tous ses appointements et les grces du Roi
runis  sa fortune personnelle formassent un revenu bien infrieur 
celui qui n'a jamais suffi  l'archevque. Ses gens sont mesquinement
vtus, ses chevaux sont laids, ses voitures vilaines; sa vaisselle est
mdiocre et sa table est trs ordinairement servie. Il est bien rare
qu'un homme qui ne se fait pas honneur de ce qu'il a et qui gre mal ses
finances administre bien celles d'un grand tat.

En attendant de dire adieu dfinitif au funeste ministre dont les jours
sont compts, M. de Bombelles fait la courte oraison funbre du marchal
de Richelieu qui vient de mourir. Il tait tout  fait tomb en
enfance et vient de terminer une vie dont les circonstances varies,
mais marquantes, pourront fournir une ample matire  l'loge. Au milieu
de bien des vices, il montra des talents de plus d'un genre; sa mre et
celle de Voltaire eurent toutes deux le mme amant: Voltaire et le
marchal naquirent de ces feux illicites. Mon frre an pensait avec un
certain plaisir que sa mre moins fidle et moins chaste que la
mienne[40] lui avait donn le jour dans le temps o le duc de Richelieu
donnait du souci  mon pre.

  [40] On se souvient que le comte de Bombelles, fils an, tait
  n du premier mariage du lieutenant-gnral de Bombelles.

Tandis que la marquise est de service auprs de Madame lisabeth, M. de
Bombelles est all passer quelques jours  Dangu chez le baron de
Breteuil. C'est l qu'entre autres nouvelles il apprend que la gne sans
cesse augmentante du Trsor a amen un arrt du Conseil aux termes
duquel les paiements de l'tat taient suspendus pendant six semaines et
devaient tre ensuite effectus partie en espces, partie en papier,
jusqu'au 31 dcembre. L'dit[41] ne s'explique pas sur la manire dont
le traitement des ambassadeurs et ministres du roi sera pay. Mais il y
a bien  craindre que nous nous ressentions de la gne gnrale et d'une
gne qui n'est que la suite de mauvaises oprations. Bien des gens
crieront: Tolle, je me rappellerai que le baron de Bezenval tait  sa
quinzime anne d'ambassade  Varsovie sans avoir vu un denier de ses
appointements. Je souffrirai sans me plaindre, je me restreindrai sur
tout ce qui sera possible, et continuant  servir mon matre et l'tat
avec zle, je ne dsesprerai pas de survivre  des circonstances plus
heureuses, et je ne croirai pas le bonheur de mes enfants perdu, quoique
les moyens de le consolider semblent m'chapper au moment o je croyais
les atteindre.

  [41] Arrt du 16 aot, celui qu'on appela l'dit de la
  _banqueroute_.

A ct des ennuis privs, le cours forc du papier est une calamit
publique. Si Mgr l'archevque de Sens[42] en est la cause par une suite
de fausses mesures, il doit intrieurement se faire de cruels reproches;
s'il croit au contraire qu'il n'a obi qu' des circonstances trop
imprieuses pour les dominer il faut le plaindre et de l'vnement et de
l'erreur o il a t sur ses talents lorsqu'il s'est prsent comme le
restaurateur des finances et d'une meilleure administration en France.
Bombelles est modr dans ses apprciations; le jour approche o la
chute de Lomnie de Brienne serait salue par le public comme une
dlivrance.

  [42] La maldiction publique fondit sur lui comme un dluge. On
  crut, peut-tre non sans raison, que s'il avait publi l'arrt de
  convocation des tats Gnraux, c'tait dans la pense que
  _l'arrt de la banqueroute_ cousu  celui-l passerait plus
  facilement. Marmontel, t. IV.--Hardy, _Journal_ manuscrit, t.
  VIII, La Fayette, _Mmoires_, t. II, p. 232. Cf. aussi _l'Esprit
  rvolutionnaire avant la Rvolution_, par M. Flix Rocquain.

Le 25, la marquise d'Harcourt fait connatre de grand matin  ses amis
de Dangu, une grande nouvelle, celle qui a fait crier des Vive le
Roi dans toutes les places, les rues et les carrefours, celle qui rend
le Parisien ivre de joie, et qu'est-ce donc? L'archevque de Sens est
renvoy, M. Necker est rappel, les banquiers de Paris ont, dit-on, fait
sur-le-champ pour cent vingt millions de soumission.

Ce renvoi humiliant par la joie publique dont il est le signal prouve
que la Reine, au moins en ce moment, n'a pas abandonn son protg, et
que, si le cri public l'a force de s'loigner des affaires, il
emportera dans sa retraite des preuves non quivoques de sa
bienveillance[43]. On a crit  Rome pour faire au plus tt un cardinal
de cet archevque[44].

  [43] Son neveu tait nomm coadjuteur de Sens, sa nice obtenait
  une place auprs de la Reine, et celle-ci envoyait au ministre
  disgraci son portrait enrichi de pierreries.

  [44] M. de Brienne partit en effet peu aprs pour recevoir des
  mains du Pape le chapeau que le faible Louis XVI avait demand
  pour lui. Dans une gravure qui parut  l'poque, la France tait
  reprsente sous la figure d'une femme dans le sein de laquelle
  un prtre enfonait un poignard, et le sang qui en jaillissait
  formait  ce prtre un chapeau de cardinal.

  L'histoire est forcment trs svre pour Brienne; il faut dire,
  avec Mignet,  la dcharge de ce ministre si dcri et sous lequel
  s'aggravrent les prils de l'autorit royale que la position
  dont il ne sut pas se tirer, il ne l'avait pas faite, il n'eut que
  la prsomption de l'accepter. Il prit par les fautes de Calonne,
  comme Calonne avait profit, pour ses dilapidations, de la
  confiance inspire par Necker. L'un avait dtruit le crdit, et
  l'autre, en voulant le rtablir par la force, dtruisit
  l'autorit. (_Rvolution franaise_, t. I). M. de Brienne ne
  pouvait lutter  la fois contre la masse des Parlements et contre
  le dfaut d'argent. Voil surtout par o il prit, et les mains
  qui le prcipitaient levrent Necker.

  Une chose  remarquer  la louange de la Reine, note Snac de
  Meilhan, c'est sa constance  se refuser pendant seize ans aux
  suggestions qui lui furent faites en faveur de l'archevque de
  Toulouse. Elle les rejeta tant qu'elle put croire qu'elles taient
  dictes par l'ambition, concertes avec des intrigants. Mais
  lorsque la rputation de ce prlat universellement tablie lui eut
  fait croire qu'il tait l'homme le plus capable d'administrer les
  finances, lorsqu'elle crut enfin satisfaire le voeu gnral, elle
  s'empressa de favoriser l'lvation de l'archevque de Toulouse et
  de lui procurer un crdit qui lui assurt ses oprations. (_Du
  Gouvernement, des Moeurs_, etc.)

A son retour  Dangu, aprs une course  Rouen et aux environs, le
marquis a trouv des lettres donnant des nouvelles inquitantes de ses
enfants dont deux sont atteints de fivre putride. Le 2 septembre, il
est  Paris, trouve les deux malades hors de danger, et son _Journal_,
un instant assombri par ses alarmes paternelles, se reprend  sourire
pour conter les plaisanteries auxquelles s'est livre la population
parisienne. Des mannequins reprsentant le principal ministre ont t
brls en diffrentes places publiques. La procdure, l'instruction du
procs, la rdaction de la sentence sont au dire des gens de loi des
chefs-d'oeuvre, et le libell de ces tristes plaisanteries prouvent
qu'elles ne sont pas uniquement imagines par la canaille de Paris. La
gurite de la sentinelle du guet qui garde ordinairement la statue de
Henri IV a t brle; les cochers et les domestiques des voitures qui
passaient devant taient obligs de saluer cette statue.

Le chevalier du Guet ayant voulu dissiper la foule, il y eut rsistance
de la foule, on attacha des ptards  la queue des chevaux; de l des
accidents et un grand dsordre. Les hommes du guet furent rosss, on
incrimina leur chef d'avoir voulu corriger srieusement des folies
populaires, il fallut s'interposer militairement et donner des lettres
de commandement au marchal de Biron, mettre garnison d'invalides dans
les htels de Brienne et de Lamoignon.

Au milieu de l'ivresse et de la rage publique, il s'est pass de ces
choses gaies qui appartiennent exclusivement  cette nation. On a fait
une robe  l'archevque pour le conduire au bcher, dont les trois
cinquimes taient en satin et les deux autres en papier. Un moment
avant l'excution en effigie, on a arrt un ecclsiastique pour
exhorter le patient. L'abb s'est approch de la figure, a feint de lui
parler  l'oreille et a dit ensuite  la multitude: Vous pouvez faire
de Monsieur ce que vous voudrez, il est trs bien prpar et trs bien
rsign pour la circonstance. On a fort applaudi  la prsence d'esprit
du prtendu confesseur... Il y a une lettre du Pape au Roi, une autre de
M. le prince de Gumne  Sa Majest, enfin une foule de pamphlets
trouvs charmants et qui ne sont que diffus et charmants.

Les ambassadeurs indiens s'occuprent aussi,  leur faon, de la
disgrce de Brienne. Comme ils sortaient de l'Acadmie franaise, qui
s'tait crue oblige de donner une sance en leur honneur, on leur
apprit la chute du grand vizir. Grimm assure qu'ils demandrent avec
beaucoup d'empressement s'ils ne pourraient pas voir sa _tte_ (souvenir
du systme de leur gouvernement envers les ministres en disgrce). Oh!
non, a rpondu quelqu'un, car il n'en avait pas. Et Grimm ajoute, non
sans raison: Quel est l'vnement de notre histoire qui ne soit marqu
par quelque calembour plus ou moins ridicule, plus ou moins plaisant?
Qu'aurait-il dit s'il avait vcu de nos jours?

Enfin, l'archevque de Sens est parti le 3 septembre, mais il n'a pas
os traverser Paris. M. de Montmorin s'est charg de procurer des
chevaux de louage qui ont conduit, avec mystre, de Jardi  la Croix de
Berny, le prlat que la populace guettait. Il se propose d'aller dans
peu  Pise, o peut-tre il trouvera M. de Calonne, et alors ils riront,
en se regardant, de la folie publique et de la leur. Peut-tre M. de
Lomnie espre-t-il fortifier en Italie son excessive ambition et la
nourrir de ces maximes insidieuses qui ramenrent autrefois au timon
des affaires le banni Mazarin.

Le garde des sceaux, Lamoignon, se maintiendra-t-il au pouvoir? M.
Foulon remplacera-t-il le comte de Brienne au dpartement de la Guerre?
Voil les questions que se pose Bombelles, occup d'ailleurs surtout
comme tout le monde, de l'installation de Necker, du bien qu'il est
dispos  faire, s'il lui est possible d'endiguer le torrent. La
confiance du public en cette idole de la France est bien minime.
Pourra-t-elle s'accrotre?

Un gros vnement, comme la chute de Brienne, comporte des dessous qu'
ct des donnes gnrales connues de tous il peut tre intressant
d'apprendre. Bombelles a partag la joie du public; devant le renvoi de
l'archevque, il a tenu  s'informer lui-mme des causes finales qui
avaient fait consentir la Reine  sacrifier un ministre, que, jusque-l,
elle avait dfendu envers et contre tout. Auprs de qui s'informer, si
ce n'est auprs de la duchesse de Polignac, dont la main pouvait se
deviner dans toute cette affaire.

Aprs avoir dn avec ma femme et mes enfants, j'ai men mon an dans
le parc de Versailles et, pendant qu'il s'y promenait avec son
prcepteur, j'ai t causer chez Mme la duchesse de Polignac, car elle
s'est acquise de nouveaux droits  l'estime des honntes gens par la
conduite qu'elle tient en ce moment. C'est elle qui s'est courageusement
charge d'ouvrir les yeux de la Reine sur le danger qu'il y avait pour
elle  conserver en place Mgr l'Archevque de Sens, Mme de Polignac a
dit  Sa Majest que ce n'tait point d'une manire adroite et obscure
qu'elle dsirait le renvoi du principal ministre et qu'elle ne voulait
point lever sur ses dbris aucun de ses amis[45], mais que ce qu'elle
dsirait uniquement c'tait de dbarrasser la Cour et la nation d'un
homme qui, n'ayant jamais eu de plan arrt, marchait  ttons et au
jour la journe depuis plus de six mois.

  [45] Mme de Polignac, qui tait tout  fait l'amie de Calonne, ne
  pouvait sentir Lomnie de Brienne. A son immixtion dans
  l'affaire, il y a donc aussi cette raison dont elle ne lui parle
  pas, mais qui saute aux yeux, puisque la duchesse tait la rivale
  de crdit et l'ennemi de l'archevque.

La Reine n'a pas su mauvais gr  Mme de Polignac de sa dmarche; mais,
en cdant  l'vidence des plus sages et des plus fortes observations il
en a bien cot  Sa Majest[46], pour vaincre l'ascendant que
l'archevque avait pris sur elle. En mme temps que Mme de Polignac
agissait, M. le comte d'Artois portait les grands coups chez le Roi[47].
Ce jeune prince gagne sensiblement sur lui-mme et marche  grands pas
vers les plus belles et les plus solides qualits. Il avait dj toutes
les brillantes. J'ai eu l'honneur de causer avec lui prs d'une heure
sur nos affaires au dehors; je ne lui ai pas dissimul combien il serait
ncessaire que nous suivissions d'autres maximes que celles qui nous
gouvernent en ce moment.

  [46] La Reine tout en pleurant convint de la ncessit de
  renvoyer l'archevque (Bezenval).

  [47] Cf. _Mmoires_ de Bezenval. Le comte d'Artois tait le
  protecteur de Calonne,--hlas! il le restera pendant
  l'migration; rien d'tonnant  ce qu'il se montrt l'ennemi jur
  de Brienne,  cause de son amiti pour Calonne et non pour
  d'autres raisons.

M. le comte d'Artois est entr dans des dtails qui font honneur  des
connaissances que je ne lui supposais pas. Il m'a parl de la position
o se trouvaient la Pologne, la Russie et la Sude comme je voudrais
qu'on en entretnt le Roi dans les dbats de son conseil. Mais nos
plaies intrieures comme effectivement les plus sensibles sont les
seules dont nous sentions la douleur. M. Necker a eu une longue
confrence avec le Roi avant le Conseil d'tat: il veut le retour des
Parlements  leurs fonctions.

Qu'il y ait des mcontents dans la coterie de l'archevque cela se
conoit. M. de Brienne jouit de son reste en disant que tout est perdu
si on sape la besogne de son frre. Et tout fait esprer qu'elle sera
sape cette mauvaise besogne, et l'on n'en laissera pas vestige malgr
tout ce que fait la Reine pour donner encore quelque cours aux lments
de l'archevque de Sens et pour soumettre notre administration aux
fatales lubies d'un abb de Vermond, ce prtre audacieux et enrag de se
voir arracher les rnes du Gouvernement qu'il tenait tout entires,
tandis que le principal ministre sigeait  Versailles.

Bombelles n'est gure tendre pour l'influent Vermond. Dans son
courroux, ajoute-t-il, l'abb n'pargne dans ses invectives ni le baron
de Breteuil, ni Mme de Polignac, ni mme la Reine. Il dit que Sa Majest
ne mrite plus d'tre servie depuis qu'elle a souffert l'loignement de
l'archevque. Cependant il continue  tre exclusivement l'homme de
confiance et le conseil de notre souverain.

La question Lamoignon est plus que jamais  l'ordre du jour. On a
rpandu le bruit que le Garde des Sceaux tait soutenu en mme temps par
les frres du Roi et par la duchesse de Polignac.

De Monsieur, on ne saurait gure parler, car, opine trs justement
Bombelles, sa conduite variante (_sic_) ne permet pas de savoir bien au
juste qui il protge, qui il abandonne; presqu'oppos au parti de la
Cour, lors de l'Assemble des Notables, ce prince est aujourd'hui fort
bien avec la Reine et le Roi... En apparence, devrait-on ajouter.

Quant au comte d'Artois, le marquis continue  tre trs bien dispos en
sa faveur: Moins entortill dans sa marche, toujours bon et loyal
Franais, il n'applaudit pas  tous les partis dominants. Il aime son
souverain, son pays, ses amis, sans tromper personne. Non seulement il
n'a pas laiss M. de Lamoignon dans le doute de ses sentiments, mais il
l'a mme envoy chercher pour lui dire que, vu la ncessit de rappeler
les Parlements, il lui conseillait de donner sa dmission et de ne pas
s'exposer  une nouvelle explosion de la haine des Parlements. Le Garde
des Sceaux lui a rpondu: Monseigneur va un peu vite en besogne, et M.
le comte d'Artois lui a rpliqu: Que ce n'tait pas son avis, qu'au
reste il avait cru devoir lui dire franchement ce qu'il avait dit au Roi
et ce qu'il lui rpterait si l'occasion s'en prsentait.

Lamoignon[48] ne se tint gure pour satisfait; il prouva mme
l'imprieux dsir de se plaindre  la Reine, qui se montra irrite
contre son beau-frre. La Reine ne voit pas la question avec justesse,
pense Bombelles, car un temps fort court apprendra  M. de Lamoignon
que c'est en vain que l'on s'obstine  conserver une autorit que le
public n'approuve pas. La dmission volontaire pourrait lui valoir des
grces, telle que celle d'tre fait duc, ce qu'il dsire avant tout,
mais si, par impossible, il conjurait l'orage actuel, les tats gnraux
le foudroiraient. On parle de la cration de Basville en duch, il y
aurait une sorte de justice d'ouvrir  la famille de M. de Lamoignon une
carrire qui ddommaget ses enfants de celle qui leur sera
irrvocablement ferme.

  [48] Chrtien-Franois de Lamoignon (1735-1789) avait t
  Prsident  mortier du Parlement de Paris, en 1758, et partagea
  l'exil de cette compagnie en 1771. Il prit part  la
  _Correspondance_, sorte de satire contre le Parlement Maupeou.
  Nomm Garde des Sceaux en 1787, il avait d se rallier  la Cour
  et, changeant forcment de rle, il contribua  l'exil du
  Parlement de Troyes. Il s'associa d'abord  tous les actes de
  Lomnie de Brienne, puis se brouilla avec lui. En 1789, on le
  trouva mort dans son parc de Basville, ayant prs de lui un fusil
  dcharg.

Quant  la duchesse de Polignac, Bombelles affirme qu'elle ne soutient
nullement l'ambition de M. le Garde des Sceaux. Il n'a dans la socit
de la Reine d'autre agent que le baron de Bezenval.

Tandis que Lamoignon se fait fort de parler haut et ferme aux Parlements
qui vont se runir dans un bref dlai, les Parlements sont tout  fait
monts contre le Garde des Sceaux, ne parlent de rien moins que de le
dcrter de prise de corps ainsi que l'archevque et tous les
cooprateurs de leur besogne. Les lettres adresses  tous les membres
du Parlement portaient que le Roi leur mandait de revenir  Paris pour y
attendre les ordres en silence.

M. de Saint-Priest prendra-t-il le Ministre des Affaires trangres? La
duchesse de Polignac le fait esprer  Bombelles: de la sorte
l'ambassade de la Porte deviendrait libre, et il changerait le Portugal
contre la Hollande. Notre diplomate en cong envisage sans enthousiasme
cette conjecture: Outre que ce poste ne donne que ce qu'il faut y
dpenser, je ne pense pas que nous soyons toujours assez dtermins sur
ce qu'il faudrait faire dans cette rpublique, et si nous nous
rsolvions  suivre un parti qui y rtablt notre rputation et nos
affaires, il amnerait d'abord une rupture pendant laquelle
l'ambassadeur de France verrait ce qui ne convient pas  ma situation.

Le 11, on s'est rjoui  Paris de la nouvelle que M. de Lamoignon avait
donn sa dmission. On disait au Palais-Royal que les sceaux lui taient
retirs jusqu' nouvel ordre et que M. Joly de Fleury, ancien ministre
des Finances, ou M. d'Ormesson[49], servirait _ad interim_ pour ce qui
exigerait qu'un magistrat ft parvenir aux Parlements de la part du Roi.

  [49] Louis-Franois de Paule Le Fvre, marquis d'Ormesson, neveu
  de d'Aguesseau, avocat gnral du Chtelet, en 1739,  vingt et
  un ans, prsident  mortier en 1755, premier Prsident du
  Parlement en 1788, membre de l'Acadmie des Inscriptions, servit
  souvent de mdiateur entre la Cour et les Parlements. Mort le 26
  janvier 1789.

C'tait l faux bruit, car Lamoignon n'entend pas encore abandonner le
gouvernail. En attendant, continue Bombelles, les Parlements se
montrent de plus en plus rcalcitrants. M. le premier Prsident, mand 
Versailles pour concerter les arrangements du lit de justice, n'a pu
tre branl par toutes les paroles de M. de Lamoignon, et quand
celui-ci s'est avis de lui dire qu'il cessait de lui parler comme Garde
des Sceaux, M. le Prsident a sur-le-champ lev la sance en lui disant
qu'il ne pouvait plus l'entendre qu'en vertu de l'autorit de sa place.

Malgr cette svrit, on assure que M. d'Aligre a dplu  la Compagnie
lorsqu'il a dit qu'il avait vu M. de Lamoignon. De tout temps ce
magistrat fut mal vu de ses confrres, et lorsqu'il prsidait la Chambre
des Vacations, il avait inutilement un grand tat de maison, sa table
somptueuse manquait toujours de convives.

Chez le marquis de Puysieux, Bombelles a appris une nouvelle qui l'a
combl de joie parce qu'elle fait le bonheur de son ami le comte de
Bercheny[50]. Du temps o M. le Marchal, alors marquis de Sgur,
commandait en chef en Franche-Comt, le comte de Bercheny fut l'y voir
et s'y fit aimer, parce qu'il est impossible de le connatre sans
l'aimer. Un M. Dense, riche possesseur de belles terres dans cette
province, n'ayant qu'un fils, l'a trouv destin  une assez grande
fortune pour n'en pas chercher dans la femme qu'il lui donnerait, et en
consquence il a jet les yeux sur la fille du comte de Bercheny.

  [50] Le second fils du marchal, colonel aprs son frre du
  rgiment de cavalerie hongroise, mari  la fille du marquis de
  Pange, trsorier de l'extraordinaire des guerres, puis  Thrse
  de Santo Domingue. Il est question de Bercheny dans les
  _Aventures de jeunesse_ de Valentin Esterhazy, rcemment publies
  par M. Ernest Daudet.

Celle-ci, ge de neuf ans, vient d'tre promise au jeune homme, qui en
a seize; les articles ont t signs, et le comte de Bercheny ne donnera
que mille cus de rente  la femme du petit Dense qui en aura, dit-on,
bien solidement plus de 80.000, et qui par sa naissance est susceptible
des agrments de la Cour.

Et Bombelles de conclure, suivant son habitude, en axiome: On voit
encore que l'honntet et la vritable bonhomie ne restent pas toujours
sans rcompense.

Cependant M. de Lamoignon ne se dcide pas  partir sans se faire
longuement prier. Il s'obstine, disent les uns,  paratre lundi au lit
de justice qui enfin aura lieu ce jour-l. D'autres assurent qu'il ne
tient  son poste que parce que l'archevque, tout en ne pouvant
souffrir le Garde des Sceaux a fait promettre  la Reine qu'elle le
conserverait en place, et l'on ne veut pas avoir le dgot de le
sacrifier  l'humeur des Parlements. C'est cependant ce qui sera
invitable.

Il est une autre intrigue qui occupe la Cour. Depuis longtemps on
n'entendait plus gure parler de la duchesse de Gramont. Voici que la
soeur de Choiseul[51] se remuait de nouveau. N'ayant pu amortir en elle
la passion de dominer, elle se sert de son crdit ancien et ranim pour
que la Reine fasse M. le duc de Chtelet[52] ministre principal.
Celui-ci refuse le dpartement de la Guerre,  moins qu'il ne soit joint
au suprme pouvoir d'un ministre dirigeant les autres dpartements, et
M. Necker qui voit que la cabale Choiseul jointe  celle de l'abb de
Vermond veut tout envahir, tout emptrer et lui susciter des embarras,
dclare qu'il donnera sa dmission si M. le duc du Chtelet tait appel
pour limiter ses pouvoirs comme ministre des Finances.

  [51] Batrix de Choiseul-Stainville, marie au duc de Gramont,
  dont elle vivait spare, avait t la matresse de Louis XV; on
  sait son crdit sur son frre dont elle seconda nergiquement les
  vues. Morte sur l'chafaud en 1794.

  [52] Colonel des Gardes franaises, lieutenant-gnral, fils de
  la fameuse marquise du Chtelet, ne Breteuil, amie de Voltaire;
  n en 1731, mort sur l'chafaud en 1794.

Dans cet tat de crise, la Reine se montre plus qu'agite. Elle est
d'une humeur cruelle, confesse Bombelles, hier elle s'est emporte
contre tous les ministres dans un comit o l'on agitait la manire de
rendre le Parlement  ses fonctions... Le Roi, dont tous ces conflits
nervent l'autorit, ne peut connatre  quel point ils lui sont
fcheux.

Nanmoins Louis XVI s'est montr de belle humeur  son coucher. Il a dit
des choses aimables  Bombelles et a fait des bons mots.

Le lit de justice contre lequel ont protest la Chambre des Enqutes et
la Grande Chambre semblait destin  faire clater de violents orages...
Soudain tout est dcommand en mme temps qu'on apprend la dmission
dfinitive de Lamoignon. Plus de lit de justice, les Parlements
reprendront leurs fonctions. Il est trs vrai, crit M. de Bombelles le
15 septembre, que le Parlement a dsir que Mme la duchesse de Polignac
ft passer  la Reine ses propositions, mais elle s'en est excuse en
disant qu'elle devait rpondre  la confiance qu'on lui marquait en
avouant  la Cour que, sre de l'estime de la Reine, se flattant encore
de son amiti, elle n'avait plus le droit de lui parler d'affaires de
cette importance, qu'en voulant s'en mler, elle nuirait plus qu'elle ne
servirait, attendu que M. l'abb de Vermond gterait et renverserait
dans un quart d'heure tout ce qu'elle aurait pu obtenir de Sa Majest.

Mme de Polignac ne doute pas que cette rponse ne tarderait pas  venir
aux oreilles de la Reine. Elle prfre donc lui dire mot pour mot ce
qu'elle avait dit  l'missaire du Parlement. La Reine a rougi, a
baiss les yeux et n'a rien rpondu.

M. de Lamoignon s'est dcid  partir pour Basville. C'est l nouvelle
occasion de tapage pour la jeunesse bazochienne et la populace. Il y eut
de gros dsordres. Des bandes nombreuses se rassemblrent sur la place
Dauphine et sur le Pont-Neuf. On brla aussi le mannequin de Lamoignon
en simarre, aprs avoir ordonn qu'il serait sursis quarante jours  son
excution, par allusion  son ordonnance sur la jurisprudence
criminelle. La place Dauphine ressembla  un champ de bataille par
l'norme quantit de fuses et de ptards que la foule y lanait chaque
soir. Les gens paisibles vitaient ces rassemblements, mais on ne fut
pas peu tonn de savoir que le duc d'Orlans s'y laissa entraner; il
ne craignit pas de se donner en spectacle  la populace qui, voyant en
lui une victime de la Cour, le couvrit d'applaudissements.

Pour clbrer les funrailles de Lamoignon, de longues thories d'hommes
portant des flambeaux partirent du Pont-Neuf et se dirigrent vers
l'htel du Garde des Sceaux situ rue de Grenelle, avec l'intention d'y
mettre le feu. Quelques dtachements des Invalides commands par un
officier dtermin russirent  empcher ces bandes d'excuter leur
projet: les enrags se jetrent alors dans la rue Saint-Dominique pour y
brler l'htel de Brienne, ministre de la Guerre. Des Invalides arrivait
aussitt un autre dtachement qui chargea la foule, tandis qu'un peloton
des gardes franaises dbouchait par le bout oppos de la rue: les
meutiers se trouvaient pris entre deux feux: il y eut une vingtaine de
morts et un grand nombre de blesss... D'autres meutes clatrent en
d'autres coins de Paris, notamment rue Mesle o demeurait Dubois, le
chevalier du Guet[53].

  [53] Bezenval, _Mmoires_;--Hardy, _Journal_, t. VIII;--Todires,
  _Louis XVI_, etc., t. II.

On a reu le 18 l'arrt du Conseil qui annule celui[54] dont l'explosion
a fait sauter l'archevque de Sens[55], on sait que les exils sont mis
en libert, mais les opinions les plus diverses ont cours sur le nouveau
ministre. Tout ce que dit M. Necker en de belles et longues phrases,
crit M. Bombelles[56], n'est pas propre  ramener entirement la
confiance; aussi les fonds ne haussent-ils pas. Bien des gens croient
que le directeur gnral des finances ne connaissait pas toute la
profondeur de l'abme creus par MM. de Calonne et de Brienne. La
rplique de M. Necker au mmoire de M. de Calonne est depuis quelques
jours dans les mains de tout le monde; les enthousiastes la mettent aux
nues; les financiers la critiquent  force, les personnes senses et
impartiales suspendent leur jugement. M. Necker a voulu tre loquent et
parfois plaisant dans cette rponse, et il n'a atteint aucun de ces
mrites. Il s'est sans doute flatt que, dans un instant o il a de
l'empire sur toutes les ttes, il pourrait aussi, en dictateur, nous
faire adopter bien des mots qui ne sont pas franais et qui n'ajoutent
aucune clart  ceux que nous possdons.

  [54] Parlant de l'arrt du Conseil qui rvoquait au nom du Roi
  celui du 16 aot (_l'arrt de la banqueroute_), Hardy prtend
  qu'on devrait le traduire ainsi: Mon ministre Necker par la
  confiance qu'il inspire m'a enfin fait trouver de quoi attendre
  les Etats Gnraux (t. VIII, p. 87).

  [55] Voir _Mmoires_ de Bezenval et _Histoire parlementaire_, t.
  I.

  [56] Bombelles est svre pour la rentre de Necker, dans ces
  difficiles circonstances, et il ne sera pas toujours juste pour
  son administration. On devra tenir compte au directeur des
  finances de ses intentions qui taient bonnes, des tentatives
  faites pour enrayer le mal et empcher la banqueroute en donnant
  des garanties personnelles et des acomptes aux cranciers, en
  assurant les services et en pourvoyant aux besoins ordinaires. Le
  dsordre tait si grand, les difficults taient telles que
  russir dans l'effort tardif qu'il lui tait permis de faire
  tait chose hasardeuse, et d'ailleurs l'homme politique n'tait
  pas  la hauteur du financier. Cependant, avant de porter un
  jugement dfinitif sur Necker, on devra relire ce passage
  bienveillant d'un livre de M. de Monthyon: La banqueroute tait
  invitable, et cependant fut vite sans beaucoup de force, sans
  emprunts, sans ces billets d'Etat si effrayants... Il n'est aucun
  temps de l'administration de M. Necker o il ait montr plus
  d'adresse, de sagacit et de talent. Ses industrieuses et justes
  combinaisons, et le succs qu'elles ont obtenu tiennent du
  prodige; et cependant ce n'est point l'poque de son
  administration qui a t l'objet des loges de ses partisans,
  parce que les hommes sont plus touchs, plus reconnaissants du
  bien qu'on leur fait que des maux qu'on leur vite, lors mme que
  le service est le plus grand. (_Particularits et observations
  sur les ministres des finances_, p. 312.) Le contrleur gnral
  doit tre lou; autre chose du premier ministre. Quoiqu'ils en
  aient crit lui et sa fille, Necker tait-il capable, s'il avait
  pris le pouvoir quinze mois plus tt, de sauver la situation? Il
  est permis d'en douter.

La dclaration du 23 septembre, qui fixait l'ouverture des tats
Gnraux au 1er janvier 1789, allait de plus donner de nouvelles
satisfactions au public et surtout aux Parlements et aux Cours
souveraines rendus  leurs siges. Ds le 24, les Cours taient
rassembles par M. de Barentin, le nouveau Garde des Sceaux. Les membres
du Parlement de Paris se prsentaient au Palais et y reprenaient le
cours de leurs sances interrompues depuis cinq mois. S'il faut en
croire le libraire Hardy, ils eurent peine  fendre la multitude
prodigieuse d'hommes de tous tats venus pour les saluer de leurs
applaudissements. Ds cette sance de rentre on proposa la mise en
accusation du Garde des Sceaux et du principal ministre prcdents, on
agita la question de la _responsabilit des ministres_. Un magistrat,
Bodkin de Fitz Gerald, opina: La Cour manquerait au Roi,  l'tat, aux
lois,  elle-mme, si elle n'avisait aux moyens d'empcher que la nation
ne retombe par la suite dans une crise semblable  celle qui a t sur
le point de la perdre[57].

  [57] Hardy, VIII, 142.

La province ne se contenta pas d'imiter le mouvement de satisfaction
donn par Paris, elle renchrit. A Dijon, on promena solennellement sur
un char l'image de la Libert;  Bordeaux, la voiture du premier
Prsident fut dtele.

La joie des Parlements, ces manifestations bruyantes de libralisme,
qui plaisaient  une partie du public, en effrayaient une autre, mme
des magistrats qui restaient interdits de voir exaucer si promptement
des voeux qui n'avaient pas t sincres... Bombelles ne manque pas 
l'annonce de tant de rformes qui lui font peur, de noter: L'autorit
de nos Rois ne fut jamais aussi cruellement compromise, ce qui rjouit
fort les bourgeois enfls de l'orgueil de la magistrature, mais ce qui
doit vritablement affliger les vrais serviteurs de l'tat.

Le marquis reprendra bientt la trame des vnements, qu'il suit en
spectateur trs averti. Dans l'intervalle, il note des anecdotes de Cour
ou des rflexions intimes.

       *       *       *       *       *

Il y a longtemps que son _Journal_ ne nous a parl de Madame lisabeth.
La petite Cour de Montreuil n'apporte gure d'chos saillants; Madame
lisabeth, en dehors des crmonies auxquelles elle est oblige
d'assister, partage la journe entre l'intimit de ses dames et les
occupations dont nous la savons coutumire: promenades  cheval, visites
 Saint-Cyr, tudes de botanique, sans oublier les pauvres dont elle
continue  tre la Providence. Depuis quelques mois, au fur et  mesure
de la marche des vnements, elle comptait une occupation de plus; elle
lisait avidement brochures et libelles, cherchait, parmi ce fatras de la
littrature politique,  se former une opinion. Elle rentre pour l'heure
du souper  Versailles et se mle alors pour quelques heures au
mouvement de Cour. Elle coute et elle observe, et son jugement mri lui
fait deviner bien des choses qu'on n'aurait jamais eu l'ide de lui
confier. L'avenir lui paraissait sombre et menaant, elle ne pouvait le
cacher  ses amies; moins que quiconque, nous la verrons s'tonner de la
prcipitation des vnements, mais son doux optimisme, le fond de gaiet
de son caractre, lui feront toujours entrevoir le beau ct des choses.

Anglique est toujours la femme srieuse et bien raisonnante que nous
avons connue. Si nous ne pouvons l'entendre parler elle-mme, du moins
de temps  autre rencontrons-nous quelques traits dessins par le mari
dont ni le temps, ni l'air ambiant de la Cour, ni la prsence continue
n'ont pu attidir les sentiments.

Tandis qu'on s'agite au Parlement, Mme de Bombelles s'attriste du dpart
de sa petite belle-soeur, Mme de Mackau, qui va rejoindre son mari,
nomm ministre  Stuttgard. M. de Bombelles leur dcerne  chacune la
part d'loges dont il les juge dignes: Je les ai laisses jouir des
derniers moments qui prcdent une absence bien cruelle pour toutes
deux. Ces deux femmes sont deux anges sous tous les rapports; toutes
deux n'ont et n'ont eu que les agrments de la jeunesse, presqu'en
sortant de l'enfance. Elles ont t d'excellentes mres, des femmes
prudentes, des amies solides. Jamais une ombre de coquetterie ne s'est
glisse dans leur conduite, et plus elles se sont rendues respectables,
plus on les voit tre simples et faire strictement leur devoir.

Le marquis a reu ce 25 septembre un billet de M. de Montbel qui lui
ritrait l'invitation dj faite par la duchesse de Lorge d'aller dner
quand il le voudrait les lundis et jeudis  Saint-Cloud chez la comtesse
d'Artois. Il se mettait aussitt en route et arrive  trois heures chez
la princesse. J'ignorais qu'elle se mettait  table  deux heures. Le
dessert tait servi, Madame lisabeth qui y dnait augmentait encore mon
embarras de me prsenter si tard. Mme la comtesse d'Artois n'a jamais
voulu croire, ce que je m'efforais de persuader, qui tait que j'avais
dn. On m'a apport de quoi nourrir un ogre, et j'ai mang  la hte
une petite aile de poulet, une glace et un gteau. J'tais d'une
confusion dont Madame lisabeth s'est compltement divertie; mais le
caf une fois pris, je me suis un peu vertu, et, en vrit, une
particulire bien aimable ne le serait pas davantage que ne l'a t Mme
la comtesse d'Artois pour dissiper l'inquitude que j'avais eue de lui
avoir dplu par ma lgret.

A Saint-Cloud, comme chez la princesse de Craon  Longchamps, o, en
revenant, Bombelles s'est arrt, on ne parle que de la sance tenue ce
mme jour au Parlement. On sait d'avance qu'il doit y tre fait des
dnonciations, que toutes les rsolutions prises porteront le caractre
de l'animosit et de l'arrogance. Chez la marquise de Roug, le mme
soir, Bombelles entend des virtuoses, Viotti, Duport et d'autres, qui
excutent des quatuors, Mme de Montgeron qui a touch des morceaux
trs difficiles sur le clavecin, Rousseau qui a magistralement chant
des airs de Gluck et de Piccini. Des fcheux sont venus troubler la
soire par des folies dbites sur la rentre du Parlement. A les
entendre, la royaut de nos Bourbons touche  son terme...

Et Bombelles conclut: Il n'est malheureusement que trop vrai que
l'extrme facilit du Roi et la lchet de ses ministres trahissent
depuis longtemps la meilleure cause et les droits les plus sacrs; mais,
Dieu aidant, il y aura des honntes gens plus senss que tous les
frondeurs de l'autorit, qui sentiront qu'un pays qui s'est lev au
premier rang des premires puissances doit rparer l'difice, mais non
le culbuter.

Bombelles a rdig pour la comtesse d'Artois le prcis de ce qui s'est
dclar  la sance du Parlement le 25.

Le Parlement persiste dans les sentiments exprims dans l'arrt du 3
mai, dans la dclaration et les protestations qui en ont t la suite.

... Sans entendre nanmoins que le Parlement et aucun besoin d'tre
rtabli, ses fonctions n'ayant cess que par la force et la violence.

... Sans entendre que les tats Gnraux puissent tre convoqus dans
une autre forme que celle de 1640[58].

  [58] Ce fut d'prmesnil qui demanda l'enregistrement de la
  dclaration avec la clause que les tats seraient assembls
  d'aprs la forme observe en 1614, au moment de la majorit de
  Louis XIII. Le souvenir des tats runis alors tait cher  la
  magistrature, parce qu'elle avait exerc sur eux le plus grand
  ascendant, parce qu'ils avaient offert la composition la plus
  aristocratique et que le Tiers tat humili n'y avait rien
  obtenu. La majorit du Parlement croyant trouver son salut et
  celui de la noblesse dans la clause propose s'empressa de
  l'adopter. Quand cette dclaration fut connue, il y eut des
  clameurs dans le public. La rvolution dans les esprits fut
  rapide et la maldiction remplaait l'enthousiasme. Un vide
  immense allait se faire en un instant autour du Parlement dont le
  peuple avait commenc par saluer le retour avec des transports de
  joie.

  Toute la basoche, procureurs, avocats, jeunes clercs, officiers
  ministriels, qui avaient fait le succs de sa rsistance,
  l'abandonnrent aussitt, se plaignant qu'il venait de dvoiler
  ses vritables sentiments. Brochures et pamphlets se chargrent de
  dvoiler ce qu'avaient offert de ridicule et d'odieux les tats de
  1614, que le Parlement offrait pour modle. Ds lors le signal
  tait donn de la lutte entre le Tiers tat et les privilgis, de
  la lutte du peuple contre l'ancien rgime, et l'on pouvait
  prsager une lutte opinitre. (Voir Todire, _op. cit._, 167.) On
  se rappellera aussi ces remarques de Victor Cousin dans _la Fin de
  la Fronde  Paris_: Au XVIIIe sicle, le Parlement s'nerve avec
  tout le reste, et comme tout le reste succombe sous ses fautes et
  s'abme dans le naufrage universel... Rappelez-vous la fatale
  dcision que les tats Gnraux seraient convoqus en leur forme
  accoutume, c'est--dire en trois ordres diffrents, comme au
  moyen ge, tandis que le Roi, s'il n'et pas t entran par la
  dclaration des Parlements, aurait pu, en rduisant les trois
  ordres  deux et en rendant les tats Gnraux priodiques, donner
  la monarchie constitutionnelle et viter une rvolution.

... Sans entendre que le procureur gnral puisse tre empch de
poursuivre les dlits commis depuis la cessation des fonctions, qu'il
puisse y avoir d'autres juges que ceux qui auront prt le serment au
Parlement.

... On suppliera le Roi de vouloir bien rendre la libert  tous les
magistrats et d'autres dtenus dans les prisons d'tat  l'occasion des
derniers troubles et de rendre leurs emplois  ceux qui auraient cru
devoir donner leur dmission.

Dnonciation de MM. de Brienne et de Lamoignon.

... Dnonciation du chevalier Dubois et acceptation de sa dmission.

Le Parlement a envoy de plus une injonction dans une forme peu honnte
 M. le marchal de Biron[59], pour qu'il et  venir rendre compte de
sa conduite depuis que le roi l'a charg de contenir le peuple de Paris
par le rgiment des Gardes. Le marchal a rpondu que depuis quatre ans
il ne sigeait plus au Parlement, ni n'allait  Versailles faire sa
cour; l'on n'a pas insist pour le moment quoique les jeunes conseillers
fussent ports  toutes les impertinences envers ce pair et marchal de
France.

  [59] Louis-Antoine de Gontaut (1700-1783), duc de Biron en 1740,
  aprs la mort de son neveu et la dmission de Jean-Louis, abb de
  Moissac, son second frre. Marchal en 1757. Sans hoirs de
  Pauline de la Rochefoucauld-Roye, son titre passa  son neveu, le
  duc de Lauzun.

  Sa comparution tait motive par ce fait que Dubois, le commandant
  du guet, s'tait dclar couvert par les ordres du marchal
  (_Corresp. secrte d'Ed. Lescure_).

Le public le plus favorablement dispos en faveur du Parlement a trouv
qu'il avait infiniment outrepass les bornes de son devoir.

Le soir, Bombelles a soup chez Mme de Roquefeuille. L est venu le
prsident de Rosambo[60]; il est du petit nombre des membres du
Parlement qui sont affligs de la dmence de leurs confrres... La bont
avec laquelle le Roi a parl aujourd'hui au premier Prsident envoy
devers Sa Majest doit apaiser l'effervescence des ttes; mais la
faiblesse du Gouvernement donne furieusement de prise  tout ce qui se
fait et se fera contre notre souverain.

  [60] Le Peletier de Rosambo, gendre de Malesherbes, dcapit en
  1794.

       *       *       *       *       *

Le lendemain le marquis conte cette anecdote qui semble avoir chapp
aux nouvellistes, du moins dans la forme que lui donne Bombelles.

Nos plus lestes fureteurs de cour ne parviennent pas  deviner tout ce
qui se passe dans l'intrieur de la ntre. Aujourd'hui, le Roi tant 
la chasse y a reu un paquet de lettres. Il s'est enfonc dans un
taillis pour les lire, et bientt on l'a vu assis par terre ayant son
visage dans ses mains et ses mains appuyes sur ses genoux; ses cuyers
et d'autres personnes l'ayant entendu sangloter ont t chercher M. de
Lambesq[61]; celui-ci s'est approch, le roi lui a dit brusquement de se
retirer. Il a insist; alors le Roi, lui montrant un visage baign de
larmes, lui a rpt, mais d'un ton plein de bont: Laissez-moi. Peu
de temps aprs, Sa Majest, pour remonter  cheval, a eu besoin qu'on
l'y portt en quelque sorte; elle s'y est trouve mal. On lui a amen
une chaise o elle s'est trouve mal une seconde fois; enfin elle est
revenue  Versailles ayant repris ses sens.

  [61] Le prince de Lambesq de la maison de Lorraine, grand-cuyer.
  Son nom est rest clbre par la charge de cavalerie faite par
  lui le 12 juillet 1789.

Cette aventure est tenue secrte, mais ce secret sera mal gard, avec
tant de personnes dans la confidence. Les motifs que l'on donne  la
peine du Roi sont  ranger dans la classe d'une foule d'autres bruits
populaires qui ne mritent aucune crance. Je rapporte un fait, un fait
affligeant, mais j'en ignore compltement la cause.

Libelles, calomnies, vilenies rpandues sur la Reine et sur lui-mme,
menaces ou outrage, rien ne manquait qui ne pt motiver les larmes du
Roi... Et pendant que peu  peu s'effritait la monarchie de plus en plus
chancelante, la sant du Dauphin donnait de trs grandes inquitudes.




CHAPITRE III

  Intrigues de l'abb de Vermond contre la duchesse de
    Polignac.--L'Assemble des Notables projete.--Soire chez Mme
    de Polignac.--Bombelles chante devant la Reine.--Le duc de
    Fronsac.--Madame lisabeth djene chez les
    Bombelles.--Impatience du diplomate qui rclame une
    ambassade.--Chasses de Madame lisabeth.--Bombelles en courses
    perptuelles.--Comdie chez la duchesse de Mortemart.--Mort du
    marchal de Biron.--Les Notables.--M. Necker.--Concert chez la
    comtesse d'Artois.--Le duc d'Orlans.--Le duc du Chtelet,
    colonel des Gardes franaises.--Le _Code national_ de
    Bergasse.--Lettre du prince de Conti.--La brochure de
    d'prmesnil.--_Mmoire_ des princes.--Considrations de
    Bombelles.--Rception de Boufflers  l'Acadmie franaise.--Fin
    de l'anne 1788.


Passer quelques jours  Dangu chez le baron de Breteuil est pour M. de
Bombelles une agrable distraction. En compagnie d'aimables htes, dont
la comtesse de Matignon et le marquis de La Luzerne, il y oublie un
instant les sances du Parlement. Le 1er octobre, il est parti le matin
de Dangu avec M. de la Luzerne pour arriver  deux heures  Verneuil.

L, en ce joli pays riverain de la Seine, est situe l'habitation de
Mme de Snozan, riche veuve d'un conseiller d'tat, soeur de M. de
Malesherbes, tante de Mmes de Montmorin, de Prigord et du marquis de la
Luzerne.

Mme de Snozan est choye par tous ses parents et tous ses parents sont
ses amis. Elle se met  table  deux heures trs prcises, elle fait
trs bonne chre et m'a reu comme l'ami d'un neveu qu'elle chrit.

Le marquis de la Luzerne a des titres multiplis  la tendresse des
siens; il leur rend beaucoup, il n'en dpend aucunement, il les honore
par sa conduite, il les attache par la douceur de sa socit.

Aprs le repas, Bombelles est rest quelque temps  causer avec M. de
Malesherbes et la Luzerne. On n'a pas plus d'esprit et d'imagination
que n'en a M. de Malesherbes; on n'est pas meilleur serviteur du Roi;
mais comme, je l'ai dj dit, ces qualits sont obscurcies par une
distraction pousse  l'excs. Ce respectable vieillard m'a prt sa
voiture et quatre bons chevaux pour revenir  Versailles.

Femme et enfants sont en bonne sant. Aucuns changements officiels
pendant ces trois jours, mais les partisans de M. Necker craignent qu'il
ne rsiste pas aux cabales qui se dchanent contre lui. Bombelles
estime que les cabales ne seront pas seules cause de la non-russite du
ministre, il ne tardera pas  reconnatre son impuissance.

Une assemble des Notables se runira le 3 novembre, la nouvelle en est
annonce le 3 octobre. Prcaution de Necker pour discuter  nouveau la
question des trois ordres, celle des _cahiers_, et aussi l'lection des
dputs. C'tait par le fait reculer l'poque de la runion des tats
Gnraux; cette mesure, approuve par la plupart, fut blme par ceux
qui se montraient presss en besogne.

On colporte la nouvelle que la duchesse de Polignac tombe en disgrce
va tre renvoye; c'est Mme de Mackau qui a prvenu son gendre: Mme de
Polignac lui serait reconnaissante de remonter, autant que faire se
pourrait,  la source d'un propos tenu par M. Durival, premier commis
des fonds des Affaires trangres. Et Bombelles, maintenant au mieux
avec les Polignac, de s'mouvoir d'un vnement affligeant pour les
personnes qui dsirent le bien.

Il a couru sur-le-champ chez M. Durival, et dans une longue conversation
roulant sur des gnralits, il s'est rendu compte que si le
fonctionnaire s'est permis ce langage, il n'tait que l'cho du sieur
abb de Vermond; celui-ci tenant toujours ses assises chez Mipue, le
directeur des btiments de la Reine, y voit Durival et s'en empare pour
plastron de sa bavarde loqule, lorsqu'il se promne  pied autour de
Versailles. L'abb est le plus jactant des humains; non content de
l'norme crdit dont il abuse, il voudrait persuader que les choses les
plus difficiles lui sont possibles. On peut supposer qu'il voudrait
obtenir de la Reine le renvoi de Mme de Polignac; en cela d'accord avec
l'archevque de Sens, qui n'a pas perdu l'espoir de reprendre sa place
dans le Conseil des ministres et voudrait carter du chteau tout ce qui
ne lui est pas servilement dvou.

La duchesse de son ct a agi directement auprs de la Reine et a
sollicit la faveur d'une explication. Elle faisait une dmarche,
continue Bombelles, que la franchise et l'honntet de son caractre lui
ont dicte et que la prudence lui dfendait.

La Reine s'est rendue chez Mme de Polignac, qui lui conta tout
simplement les bruits qui se rpandaient en pareille circonstance. Deux
ans auparavant, Marie-Antoinette avait rassur son amie avec grce et
sentiment. Cette fois elle rpliqua assez durement: Ne dit-on pas
aussi que tout le monde se ligue pour loigner de moi M. l'abb de
Vermond?

Pour une autre que la duchesse, cette rponse aurait signifi une trs
prochaine disgrce... Je persiste  croire, opine Bombelles, que la
Reine a pris des engagements trop forts pour pouvoir renvoyer sans
motifs connus la gouvernante des Enfants de France. Elle se bornera 
lui donner des dgots qui auront un terme; la Reine sera force d'en
revenir  Mme de Polignac. Un fou, un sot, des fripons l'ont trompe, la
trompent encore; mais cela ne peut durer. Cela aurait dj cess si Mme
de Polignac mettait plus d'adresse dans sa conduite.

Quelques jours aprs, M. de Bombelles fait des rflexions sur le
Parlement qui accumule impertinences sur prtentions. Les jeunes gens
des Enqutes disent publiquement que si le Roi, assist de ses notables,
procde  une convocation des tats Gnraux qui ne convienne pas  nos
seigneurs du Parlement de Paris, ils convoqueront eux-mmes, et de leur
propre autorit, la nation.

L'arrt du Conseil d'tat rendu le 5 pour l'Assemble des Notables, au
3 novembre prochain, a t publi aujourd'hui; toutes ses intentions
sont sagement prsentes et tendent  prouver combien le Parlement a t
impopulaire en voulant qu'on s'en tnt  la forme de convocation des
tats Gnraux de 1614, pour appeler ceux qui se tiendront en 1789.

Le Roi dit qu'aprs cent soixante-quinze ans d'interruption des tats
gnraux et aprs de grands changements survenus dans plusieurs parties
essentielles de l'ordre public, elle ne pouvait prendre trop de
prcautions, non seulement pour clairer srement ses dterminations,
mais encore pour donner au plan qu'elle adoptera la sanction la plus
imposante. Qu'anim d'un pareil esprit et cdant  l'amour du bien, Sa
Majest a considr comme le parti le plus sage d'appeler auprs d'elle,
pour tre aide de leurs conseils, les mmes notables assembls par ses
ordres au mois de janvier 1787, et dont le zle et les travaux ont
mrit son approbation et obtenu la confiance publique.

Sa Majest se rserve de remplacer par des personnes de mme qualit et
condition ceux d'entre les notables de l'Assemble de 1787 qui sont
dcds, ou qui se trouveraient valablement empchs.

Faisant trve  la politique, il est des moments bien rares o l'on se
ressouvient  la Cour de l'ancienne gaiet. Ce soir (6 octobre), crit
Bombelles, tant chez Mme de Polignac, j'avais apport  Mme de Guiche
un air d'allemande qu'elle avait trouv joli; je le lui faisais excuter
au piano, tandis que la Reine, de moiti avec Mme de Luynes, jouait au
tric-trac avec le baron de Bezenval. La partie finissait, et la Reine,
instruite par le baron de la facilit que j'ai de mettre des rimes en
musique, a voulu que j'improvisasse en chantant et en m'accompagnant.
Depuis longtemps je ne m'tais trouv aussi embarrass: me refuser  ce
que dsirait la Reine tait maussade parce que le baron de Bezenval
insistait sur ce qu'il appelait mon talent. Dire ou chanter des
platitudes, enfin me prsenter en bouffon ne m'et fait aucun plaisir.
J'ai rassembl plus d'assurance qu' moi n'appartient; j'ai eu le succs
d  la complaisance sans prtention, la Reine a paru s'amuser
beaucoup; les jeunes femmes, Mmes de Guiche et de Polastron, riaient de
tout leur coeur;  les en croire, je serais rest  les divertir jusqu'
minuit. Mais je me suis retir aussitt que cela m'a paru faisable,
laissant la socit plus prvenue en ma faveur que je n'tais content
d'avoir t mis en jeu dans un genre qui nuit plus qu'il ne sert.

Le duc de Fronsac tant venu souper un soir  Montreuil, Bombelles en
trace ce portrait: Ce jeune homme, qui a voyag avec un applaudissement
gnral sous le nom de comte de Chinon, arrive encore en ce moment de
Pologne; il dsirait de servir comme volontaire dans une arme de
l'Empereur, mais ce zle pour apprendre son mtier n'a pas obtenu de Sa
Majest Impriale ce que M. de Fronsac en attendait, et il est
avantageux pour l'effet que son nom et son existence dans une arme
trangre et pu faire  Constantinople que son projet ait chou.

M. de Fronsac n'aura, je crois, ni l'esprit de son grand-pre, ni la
platitude de son pre; il parat anim par des sentiments dignes de sa
position. Il est du nombre des jeunes gens tromps par la frnsie du
moment, qui ne parlent que de la ncessit de mettre des bornes au
despotisme, mais au moins il s'exprime en bons termes, raisonne assez
juste, et annonce dans ce qu'il dit plus d'instruction que n'en ont les
proreurs qui me pourchassent et m'excdent partout.

       *       *       *       *       *

Le 8, Madame lisabeth est venue djeuner  la petite bicoque de
Montreuil. Elle avait promis cette faveur  Bitche, et celui-ci ne
l'aurait pas tenue quitte de sa promesse. On vous laisse  penser si ce
djeuner intime fut gai; on entend Madame lisabeth taquinant ses amis
et les enfants, s'abandonnant  la plus charmante sensibilit,
tmoignant une fois de plus  ses dvous son affection si enveloppante,
les caresses de sa charmante gaiet.

Elle s'arrachait ainsi pour quelques heures aux absorbantes
proccupations de la politique, aux inquitudes que donnait la sant du
Dauphin. On veut se faire des illusions sur son tat plutt que l'on ne
s'en fait en ralit.

Bombelles a t faire visite,  Meudon, au duc et  la duchesse
d'Harcourt, mais le Dauphin tait dj retir. Malgr le bien qu'on dit
toujours de son tat, il parat qu'on est moins press de le montrer et
que les gens qui ne veulent pas le flatter croient que le prince ne
passera pas l'hiver. Les prvisions taient justes, comme nous le
verrons.

Comme le 9, le marquis revenait de Saint-Cloud o il tait all dner
chez la comtesse d'Artois, sa femme lui conte la conversation que sa
Princesse a eue avec la Reine en allant  Meudon. Elle a plaid la cause
de l'ambassadeur au vert et dont le grand dsir serait d'changer son
ambassade nominale de Lisbonne contre une autre, surtout celle de
Constantinople, quand, d'une faon ou d'une autre, M. de
Choiseul-Gouffier quitterait ce poste[62].

  [62] Choiseul-Gouffier demeura, en fait,  Constantinople
  jusqu'en 1792. On sait que c'tait un archologue distingu.

Tout cela, Madame lisabeth l'a dit  la Reine. Sa Majest n'a pas ni
qu'elle et fait cette promesse, mais elle a paru douter que M. de
Choiseul ft au moment de revenir, et elle a ajout: Dieu sait si M. de
Montmorin n'aura pas ses petits protgs.

Madame lisabeth lui a rpondu: Si vous daignez vritablement vous
intresser  M. de Bombelles, M. de Montmorin saura trs bien qu'il n'a
rien de mieux  faire que de se conformer  ce que vous voudrez.

--Ne croyez pas cela, a dit la Reine, vous ne savez pas combien il est
entt.

--Soit, a rpliqu Madame lisabeth, mais je ne connais  M. de
Bombelles qu'un concurrent raisonnable. C'est M. de Moustier, et la
Reine conviendra qu' tous gards M. de Bombelles a droit aux
prfrences.

--Ah! pour cela, oui, a rparti Sa Majest avec un peu plus de chaleur,
mais la sant de M. de Bombelles n'aurait-elle pas  souffrir du climat
de Turquie comme de celui de Lisbonne?

Enfin la Reine a promis d'envoyer chercher M. de Montmorin et de lui
demander que je sois dsign le successeur de M. le comte de
Choiseul-Gouffier.

Madame lisabeth n'a pu s'empcher de conclure que la Reine embarrasse
dsirerait que je puisse obtenir une bonne ambassade, mais hors de
porte des intrts de la Cour de Vienne. L'abb de Vermond souffl par
M. de Mercy et stimul par ses prventions contre tout homme qui n'est
pas l'aveugle serviteur du cabinet autrichien, m'a srement rendu
suspect  la reine, en disant que j'avais un loignement trs prononc
pour tout ce qui tenait au systme de notre alliance. D'un autre ct Sa
Majest serait porte  me faire du bien, parce qu'elle m'honore de
quelque estime et qu'elle aime particulirement Mme de Bombelles. Nous
verrons le dnouement de tout ceci: je l'attendrai avec rsignation. Je
ferai usage des bonnes voies, j'en dois la certitude au bien de mes
enfants... Ainsi pense leur excellente mre et, quand je suis de son
avis, je puis m'enorgueillir de mon opinion.

Avec rsignation! Est-ce bien le mot qui convient. Bombelles supporte
mal les longues attentes, nous le savons. Entre Ratisbonne et le
Portugal, long espace de temps o il a rong son frein, rclamant une
ambassade, tentant dmarche sur dmarche, faisant agir Esterhazy et la
comtesse Diane, le baron de Breteuil et Madame lisabeth. Il en est de
mme maintenant que sa sant semble rtablie et que quelques mois de
sjour  Versailles, bien que coups de dplacements, lui semblent
outrageusement longs. La politique intrieure le remplit de dgot; les
vnements en gestation l'effraient. Alors qu'il en est temps encore, il
voudrait tre mis  mme de reprsenter dignement et utilement son
pays... et en mme temps d'acqurir  ses enfants l'aisance qui leur
fait, pour le prsent, totalement dfaut.

La conversation entre la Reine et Madame lisabeth pouvait avoir
d'importants rsultats,  la condition qu'une suite lui ft donne sans
perdre de temps. Bombelles a couru chez la duchesse de Polignac.
Celle-ci est d'avis que, pour rappeler Sa Majest  toute la force de
ses promesses, il fallait saisir un moment o l'abb de Vermond serait
absent de Paris.

De plus la gouvernante des Enfants de France a rendu compte  Bombelles
des observations d'un autre genre qu'elle avait soumises  la Reine.
Elle lui a dit que dans ces circonstances-ci, il tait temps qu'elle
reprt son rle, celui de tenir avec dignit une cour et de ne pas venir
toutes les aprs-midi se confondre dans un salon o l'habitude de la
voir familirement diminuait du respect qu'elle devait inspirer, que,
dans l'absence de la Reine, elle s'occuperait mieux de lui gagner les
esprits par ses manires aimables, attentives et soutenues d'une grande
reprsentation. Il faut lire ces lignes avec soin: c'est tout un
programme adroit de Mme de Polignac qui, par crainte de se voir un jour
abandone, demande  la Reine de faire ses visites plus rares--avec
l'espoir que son systme sera apprci, non adopt, et qu'il en
dcoulera au contraire un rapprochement efficace entre elle et sa royale
amie, rapprochement qui semble ncessaire aprs les menes sourdes de
l'abb de Vermond.

La Reine en effet reut fort bien les avis de la duchesse. Elle lui fit
cette seule objection: Que si elle la voyait moins souvent, le public
l'attribuerait  du refroidissement et qu'elle serait fche de donner
lieu  ces sots propos. Mme de Polignac rpondit  la Reine qu'elle ne
les craignait pas, tant que Sa Majest lui conserverait ses bonts...
qu'elle en attendait de la voir le matin, tous les jours et le plus
souvent possible, pourvu que cela ne ft pas au milieu de la foule.

Pendant ce temps de Brienne s'entte  conserver son poste  la Guerre,
il n'y a plus de raison pour qu'il le quitte de bonne grce; le Roi a
cass dans son conseil tout ce qui s'tait fait au Parlement contre
l'archevque de Sens et M. de Lamoignon.

M. Necker laisse baisser ses actions et celles de la place en suivant
le tarif. On voit beaucoup depuis quelque temps un de ses grands amis,
M. de Couziers[63], vque d'Arras, prlat d'un vrai mrite. Il toisait
le soir les quatre secrtaires d'tat, et je voyais  sa mine qu'il les
trouverait de petite proportion. La mort d'un autre vque, Hay de
Bouteville, vque de Grenoble, a fait beaucoup de bruit. Il n'avait que
quarante-sept ans, et l'on suppose qu'il est mort de mort violente, que,
las de la vie, il s'est tu d'un coup de fusil[64].

  [63] Joua un rle dans les conseils de Coblentz. Voir _infra_.

  [64] Voir aussi le _Journal de Hardy_.

       *       *       *       *       *

La Reine se dciderait-elle  parler  Montmorin, et si elle lui parlait
y mettrait-elle cette chaleur  laquelle les ministres ne rsistent pas?
M. de Bombelles n'tait pas assez persuad pour ne pas essayer, en
mettant sa femme en avant, de rchauffer les bonnes dispositions de la
souveraine.

Mme de Polignac s'y est prte de bonne grce. La Reine devant se
trouver chez elle aprs le dner, le 12, elle en a inform la marquise
en la prvenant qu'elle lui mnagerait une audience.

En effet cela s'est pass ainsi, relate le _Journal_. Sa Majest
accueillit parfaitement Mme de Bombelles, lui parla de mes petits
talents, de ce que j'tais, suivant elle, fort aimable; elle a ajout
qu'elle s'occuperait avec plaisir de mon avancement et de me procurer le
poste de Constantinople.

La Reine s'est montre trs simple et bienveillante. Elle est entre
dans le dtail des motifs de famille qui portent le marquis  dsirer un
poste avantageux; elle s'attendrit par degr quand Mme de Bombelles
droule assez habilement son _cahier_ de desiderata. Pour la jeune femme
elle-mme, elle tmoigne de l'estime en laquelle elle la tient, ajoutant
que quoiqu'il ft trs simple que Madame lisabeth s'intresst au
mnage, Mme de Bombelles ne pouvait pas hsiter  parler directement 
une souveraine qui avait pour elle la plus tendre amiti. Enfin la
Reine prodigua  Anglique les promesses les plus formelles, les
caresses les plus aimables et les expressions les plus touchantes.

Une audience comme celle-l apportait la gaiet. Aussi, en s'installant
dans le nouvel appartement que son mari vient de faire amnager, Mme de
Bombelles tmoigna-t-elle la plus grande joie. Des parents, des amis,
les Raigecourt, Mme de Fourns[65], MM. de Ginestous et d'Agoult sont
venus passer la soire et souper; on a fait de la musique, et une heure
du matin sonnait sans que personne s'en doutt.

  [65] Philippine-Thrse de Broglie, marie  Henri de Faret,
  marquis de Fourns, colonel du rgiment de Royal-Champagne
  (cavalerie); dame de compagnie de Madame Elisabeth.

Il n'tait pourtant pas question pour Mme de Bombelles de dormir la
grasse matine, car le matin mme, avant neuf heures, elle courait dj
les bois des environs de Versailles, et bientt, s'loignant au grand
galop, elle a encore suivi sa princesse  ses chasses fatigantes dont
elle est revenue  six heures du soir.

       *       *       *       *       *

Laissons le marquis faire des visites  Saint-Germain  la prsidente de
Novion,  la comtesse de la Marck,  Beauregard, au marquis et  la
marquise de Srent, accompagner sa soeur Travanet  la comdie
italienne, pousser jusqu' Villiers o la comtesse de Polignac a achet
la terre de M. du Lau et arrang avec grand got un vrai palais de
Diane; il court chez la duchesse de Polignac, il court chez le baron de
Breteuil, chez M. de Brienne, chez M. de la Luzerne. Les nouvelles de
carrire ne sont pas ce qu'il souhaiterait, car il n'aura pas
Constantinople, M. de Montmorin ayant allgu la chert du poste. On
fait esprer autre chose  Bombelles, mais cette dconvenue l'attriste,
et il ne manque pas de la consigner dans son _Journal_.

Voici des nouvelles moins personnelles. Le marchal de Biron est si
malade qu'il a fait remettre le 25 sa dmission de commandant des Gardes
franaises du Roi par M. d'Agoult, le nouveau major. Sa Majest ne l'a
pas accepte et a crit une lettre charmante au moribond. Les marchaux
de Castries et de Stainville sont sur les rangs. M. Necker appuie les
prtentions du marchal de Castries, mais la reine a de terribles
prventions et porte de toute sa volont le duc de Chtelet.
Cependant le marchal de Biron, en envoyant sa dmission au roi, a fait
prvenir le marchal de Broglie de cette dmarche, voulant par l le
dsigner pour le successeur qu'il souhaiterait d'avoir. Mais le
marchal de Broglie n'est pas assez en faveur pour que l'on puisse se
flatter que le choix du roi tombe sur lui.

Mme de Bombelles est malade le 27. La chasse  courre de la semaine
prcdente n'tait peut-tre pas trs indique, puisqu'elle se croit
grosse et est hors d'tat de se lever pour donner  souper  Mmes de
Grille, de Grouchy et d'Alton et au marquis de la Luzerne. Mme de
Mackau et la marquise de Louvois ont d faire les honneurs.

Un jour  Saint-Cyr, un autre  Fontenoy, chteau du duc d'Ayen, qui est
lou par le marquis de Chabanais, retour par Nangis et Lagrange, autre
chteau de la duchesse d'Ayen[66]; dner chez Mme de Sigy  Lourps,
arrive  Everly chez la duchesse de Mortemart. L il y avait nombreuse
compagnie: la duchesse d'Harcourt et ses trois petites filles, la
marquise et la comtesse de Roug, tous les Mortemart, l'abb de Tressan,
la princesse de Broglie, la marquise de Colbert-Maulevrier. On rpte
une comdie qui sera joue dans quelques jours, puis Bombelles se met au
piano pour accompagner Mlle de Mortemart, qui chante des airs
charmants... On apprend dans la soire la mort du marchal de Biron et
la nomination du duc du Chtelet comme commandant du rgiment des Gardes
franaises.

  [66] Chteau qu'habitera plus tard La Fayette, gendre de la
  duchesse d'Ayen.

Le lendemain 31,  huit heures et demie du matin, le son des cors, les
voix des chiens et les cloches du chteau ont appris  ses habitants que
l'on allait clbrer par une grande chasse la Saint-Hubert. Le marquis
n'tant pas veneur ne suivra pas le laisser courre, mais il assiste au
djeuner. Par un temps superbe, il a vu partir Mme de Roug, jolie comme
Diane. Un brillant uniforme, une tenue recherche donnaient de la
magnificence et de l'lgance  l'ensemble des chasseurs, le plaisir
rgnait dans leurs yeux.

Bombelles est rest au chteau avec la comtesse de Roug et la marquise
de Mortemart, qui lui font visiter les changements apports dans le
parc. Les arbres autrefois y venaient  regret; ils croissaient dans des
terrains trop secs ou submergs; une rivire bien dessine a reu les
eaux superflues et arrose les parties qui avaient besoin de l'tre. Le
duc de Mortemart a fait construire des curies qui approchent de la
beaut de celles de Chantilly; son avant-cour est vraiment royale, et
lorsqu'il aura fait au corps du chteau ce qu'il se propose, ce sera la
plus noble des habitations.

La journe s'est passe, les chasseurs sont revenus triomphants. Un bon
souper leur a fait oublier leurs fatigues, et il tait une heure du
matin qu'ils exigeaient encore de moi de chanter en improvisant. J'ai
termin ce concert impromptu par ce couplet arrang sur l'air: Il n'est
qu'onze heures au cadran du village.

    Il est une heure au cadran du village,
    La raison dit qu'il faut aller coucher,
    L'amour heureux n'est pas fait pour mon ge,
    Peut-on vous voir sans se laisser toucher.
    De plus en plus je deviendrais moins sage.
    A mon secret craignez de m'arracher.

Le lendemain, des voisins en grand nombre sont venus assister  un
spectacle vraiment charmant: _L'Optimiste_, pice nouvelle, a t joue
par le duc de Mortemart. Ses trois filles y avaient des rles qu'elles
ont rendus avec grce, avec intelligence. Celui de l'optimiste semble
avoir t fait pour le duc de Mortemart. Chaque trait de ce caractre
heureux convient singulirement bien au sien, et tout vient prouver que
le Ciel n'a rien oubli en s'occupant de son bonheur. L'aigreur de sa
femme ne lui parat pas aussi insupportable qu'elle le serait  un
homme qui prend tout en bonne part. Il n'y a encore que le duc de
Mortemart qui puisse s'arranger aussi bien des fantaisies sans nombre et
sans mesures de la duchesse Pauline. Elle se couche quand il se lve,
elle ne se met jamais  table que le soir, et l, mangeant  peine, elle
rserve son apptit pour se faire servir  minuit,  une heure, dans sa
chambre, ce qui nourrirait quatre gros mangeurs. L'an pass, elle fut
quatre mois absente sans donner  me qui vive de ses nouvelles. De tout
cela le bon duc s'arrange sans murmurer une seule fois.

Aprs quatre jours de plaisirs mondains qui lui font oublier
proccupations politiques et de carrire et semblent lui tre trs
agrables, M. de Bombelles se met en route et descend  Paris dans son
nouveau logement de la rue de Matignon o il jouit du voisinage de Mme
de Louvois. Le lendemain 4, il est  Versailles,  l'heure o Mme de
Bombelles rentre de la chasse avec Madame lisabeth. A peine le temps
d'embrasser sa femme et le marquis se remet en mouvement pour prendre
langue et s'informer de la manire dont on pourra voir et entendre ce
qui se passera  l'Assemble des Notables. M. le duc d'Orlans, qui
s'est dclar d'avance pour y apporter des dispositions peu dignes d'un
prince du sang, a dj fait parler de lui en faisant la sotte
plaisanterie de dire  un Anglais qu'il tait _not able_. _Able_ en
Anglais veut dire capable, et _not_ ne pas, non; c'est ainsi qu'il s'est
dsign comme incapable de concourir aux vues sages et bienfaisantes
dont son Roi et le chef de sa maison sont anims.

Le 5.--A dix heures du matin, les Notables[67] paraissent tour  tour;
les vques en habits pontificaux, les seigneurs en habits de chevaliers
et de maires et autres membres du tiers ordre dans les habits adopts
par les diffrentes villes. Les lus de la noblesse dans les pays d'tat
ont leurs habits particuliers; les maires ou chevins de quelques villes
ont l'habit de chevalier qui, aux couleurs prs, est le mme que celui
des Ordres du Saint-Esprit, de Saint-Lazare et de Saint-Michel. La salle
des Menus est aussi belle, aussi spacieuse que bien et simplement
dcore: le dais, le trne du Roi, la vaste estrade qui contenait la
noblesse, le parquet o tait le clerg et le Tiers Ordre, rien ne
manquait d'emplacement, ni de dignit. Autour des barrires qui
dessinaient l'enceinte, taient des places en nombre suffisant pour
contenir, bien rpartis, plus de douze cents spectateurs ou
spectatrices. L'indcision a laiss gratuitement plus de huit cents
places vacantes.

  [67] Rappeler les notables pour leur soumettre les questions
  relatives  la composition et  la forme des Etats Gnraux,
  convoquer des conseillers qui s'taient montrs impuissants
  dix-huit mois auparavant pour demander  leurs prjugs des
  lumires sur les temps nouveaux, tait un acte impolitique et
  dnu de sens. Par le fait, cette runion ajournait celle des
  Etats Gnraux, elle rendait  l'effervescence,  l'intrigue le
  temps qu'on avait d'abord jug prudent de leur enlever. (Voir
  Todire, _op. cit._, p. 170.)

Le Roi n'est arriv qu' midi trois quarts; il s'est rendu 
l'Assemble avec tout le cortge qu'il a sauv des rformes faites, avec
plus de prcipitation que d'utilit relle. Le discours prononc par Sa
Majest a t imprim; celui de son Garde des Sceaux l'est  la suite,
ainsi que celui de son ministre des Finances.

M. Necker, assis au bout de la table, o sigeaient les quatre
secrtaires d'tat, a lu avec emphase une longue harangue dont il et d
taire les phrases oratoires. Ses amis, ses partisans ont lev aux nues
un discours qui ne fera pas germer sur notre terre la graine qu'y
voudrait semer le citoyen de Genve, toujours rptant que le Roi
dfrait entirement aux avis de MM. les Notables. M. Necker leur a fait
leur leon avec une pdanterie extrme; il leur a taill un travail qui,
pour le bien faire, les obligerait  siger deux ou trois mois. Il a
donn l'veil sur la manire dont le Tiers tat devait se faire
reprsenter, et toujours on remarque combien il est stimul par le dsir
d'acqurir une popularit sur laquelle il s'affermisse, avec une telle
puissance que celle du Roi et des grands de l'tat ne puissent, runis,
branler le pidestal du grand homme.

Tout tend de partout  compter le Roi pour rien, et les voeux de M.
Necker pourraient bien n'tre pas trs diffrents de ceux que formait
l'archevque de Sens; celui de devenir le Maire du Palais.

Aprs ces discours, Monsieur, frre du Roi, en a prononc un comme
premier noble du royaume. L'archevque de Narbonne a pris ensuite la
parole pour dire de grandes trivialits. Le premier prsident du
Parlement de Paris s'est permis d'annoncer, de la manire la moins
quivoque, toutes les oppositions que la magistrature continuera de
mettre  tout ce qui tendrait  rtablir une entire harmonie entre les
corps de l'Etat.

Ce discours a t blm comme il devait l'tre. Ce n'tait pas le lieu,
ni le moment de le prononcer, mais il indique le dsespoir o sont les
Cours souveraines d'avoir t prises au mot, lorsqu'elles se sont
laisses influencer par quelques insenss, en demandant les Etats
Gnraux.

Il se pourrait maintenant que les Parlements et les pays d'anciens
tats, aprs avoir demand, comme des frntiques, l'Assemble des Etats
Gnraux, missent  leur runion des entraves qui tourneront au profit
de l'autorit royale et que le bien sortt de ce triste chaos, en
confiant ensuite, et avec une sage adresse, aux tats provinciaux le
soin d'assurer la dette publique et de diminuer les embarras du Royaume.

L'Assemble a dur un peu plus d'une heure.


Le 8 novembre, la comtesse d'Artois donne un concert  Versailles, et M.
de Bombelles y est convi comme amateur de musique. Il a gard sa
franche opinion, car il ne nous cache pas que le concert et t
charmant par le choix de la musique si, d'une part, l'orchestre de la
chapelle du Roi savait aller ensemble et en mesure, et si, de l'autre,
des chanteuses protges n'eussent pas excd l'auditoire par leur mince
talent de socit. Marie-Antoinette s'est aussi fait entendre, et le
marquis note ceci: Quoique la Reine ne rende pas toujours des sons
d'une bien scrupuleuse justesse, elle en forme de trs agrables et
chante avec une grande mthode; elle s'est trs bien tire du beau final
de la Frescatana.

Pendant l'entr'acte, des glaces ont t servies dans la chambre 
coucher de la comtesse d'Artois. La Reine a t fort aimable pour les
assistants, qui d'ailleurs n'taient pas nombreux, car outre les
officiers et dames de la maison de la princesse et Bombelles, il n'y
avait l que les ducs de Mortemart et d'Harcourt, M. de Castelnau, MM.
de Srent et de la Bourdonnaye qui conduisaient leurs lves les ducs
d'Angoulme et de Berry. Ce dernier parat aimer la musique. M. le duc
d'Angoulme nous a avou qu'il n'aimait sans distinction que ce qui
faisait du bruit.

Mgr le duc d'Orlans en fait de plus en plus; ds le lendemain de
l'Assemble des Notables, il est all courir  Paris, et, s'absentant de
son bureau, on n'a plus su qui devait le remplacer dans la prsidence.
Enfin le Roi a dcid qu'on suivrait dans le bureau des notables la mme
rgle qui s'observait au Conseil du Roi, c'est--dire que le duc et pair
prcdt toujours le secrtaire d'tat, et qu'un marchal de France et
de droit la prsidence sur toute espce de conseillers du Roi, except
ceux qui seraient revtus du respectable caractre qu'imprime la
pairie.

En l'absence du duc de Tonnerre, c'est donc le marchal de Broglie qui
va prsider le bureau du duc d'Orlans, lorsque celui-ci, comme il
l'annonce, sera  se divertir  Paris, de prfrence  remplir ses
devoirs  Versailles.

La rception du duc du Chtelet a eu lieu le 10  Versailles. A onze
heures et demie, le Roi est mont  cheval et, accompagn de son
service, de M. le marchal de Mouchy[68] et de M. le comte de Brienne,
il s'est rendu  la place d'armes. Le duc du Chtelet avait prcd de
quelques minutes Sa Majest. Le nouveau colonel tait suivi de M. de
Livarot, marchal de camp, de MM. de Coigny, de Noailles, de Puysgur,
de Champcenet servant d'aides de camp. Avec le Roi on remarquait par sa
belle figure le prince de Lambesc. Lui seul avec M. le marchal de
Mouchy et M. de Brienne sont entrs dans l'enceinte carre que formaient
les six bataillons du rgiment des Gardes franaises. Aprs que le Roi
eut reu M. le duc du Chtelet, celui-ci est venu prendre sa place  la
tte de la Compagnie Colonelle, o M. le marchal de Mouchy est venu lui
faire prter le serment d'usage.

Ensuite le rgiment rompant par pelotons a dfil devant le Roi, le
colonel marchant  la tte de son corps et saluant, ainsi que ses
officiers, Sa Majest de l'pe...

  [68] Philippe de Noailles, second fils du marchal de Noailles,
  duc de Mouchy, lors de sa nomination de marchal de France;
  s'illustra  Hilkersberg et  Fontenoy; vola courageusement au
  secours du Roi dans les journes du 20 juin et du 10 aot; monta
  sur l'chafaud en 1794, en mme temps que la marchale, ne
  d'Arpajon, l'ancienne dame d'honneur de la Reine.

       *       *       *       *       *

Le 11.--M. le duc d'Orlans a remis aujourd'hui  tous les bureaux des
notables des exemplaires d'un mmoire, par lequel il demande que son
chancelier et d'autres officiers nomms par lui le reprsentent en
qualit de ses ambassadeurs prs des tats Gnraux. Il fonde sa
prtention sur les exemples d'un duc d'Anjou, Roi de Jrusalem, qui se
fit reprsenter par des ambassadeurs  d'anciens tats. Mais je trouve
que nous n'avons pas eu d'assemble depuis 987 jusqu'en 1145, et
Foulques, Roi de Jrusalem, fils du comte d'Anjou (mort en 1106) mourut
lui-mme en 1141. Godefroy Plantagenet, comte d'Anjou, fils de ce
Foulques n'hrita pas du royaume de Jrusalem, parce qu'il n'tait pas
fils de la princesse Mlusine, mais de la premire femme de Foulques
qui tait Eremberga, comtesse hritire de Mayenne.

Quoi qu'il en soit de l'autorit cite par M. le duc d'Orlans, sa
prtention n'a pas fait fortune. Monsieur et Mgr comte d'Artois ont
surtout t surpris qu'un prince du sang, spar du trne par Monsieur
le Dauphin, M. le duc de Normandie, deux frres et deux neveux du Roi,
formt une demande  laquelle aucun de ces six princes ne penserait pas.
Un sujet n'a point d'ambassadeurs prs de sa propre nation, et M. le duc
d'Orlans ne jouit des honneurs de premier prince du sang que par une
grce particulire du Roi.

Chez la comtesse de Tess, le 13, M. de Bombelles a pu tre confondu
d'tonnement: Le fils de M. de Mun, le chef d'escadron des Gardes du
corps, enfant de quatorze ans, dj auteur de trs jolies et de trs
extraordinaires productions, a compos en huit jours une comdie dont la
diction est vraiment surprenante, mais le choix du sujet est fcheux
pour un adolescent: le hros de cette comdie est un mauvais mari,
joueur, escroc, complice de vol, poltron et ingrat. Et c'est un enfant
de quatorze ans qui met un tel personnage en scne. Son pre et une
socit aimable et honnte applaudissent  ce genre de talent... Je m'y
perds!

       *       *       *       *       *

Avoir une audience de la duchesse de Bourbon est un grand honneur dont
Bombelles apprcie le prix, tout en s'tonnant des sujets choisis dans
l'entretien. Je ne me flattais pas que cet honneur ft pouss jusqu'au
tte--tte. Elle m'a parl des merveilles de la nature, du matre de
ces grandes oeuvres, de ces immenses laboratoires o tous les lments
runis prparent, dans un silence imposant, ces terribles phnomnes,
jeux de l'univers, etc. Heureusement que les abbs de Saint-Farre et de
Saint-Albin[69] sont arrivs.

  [69] Tous deux frres naturels de la duchesse de Bourbon, ne
  Bathilde d'Orlans. Honor Bonhomme a publi leur correspondance
  avec leur soeur. Ils taient fils du duc d'Orlans, alors de
  Chartres et de Mlle Le Marquis, danseuse  la comdie italienne.
  Cf. l'excellent livre du comte Ducos, _La mre du duc d'Enghien_.

Le marquis continue  voir frquemment le baron de Breteuil. Le 19, il a
dn chez l'ancien ministre avec ses deux soeurs, et donne le rsum de
la conversation.

Le baron ne revient pas de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il entend.
Nombre de nos amis deviennent fols: Quiconque ose lever la voix en
faveur des anciennes formes est regard avec ddain. La licence des
crits est vraiment inconcevable, l'homme honnte, le citoyen tranquille
gmissent de voir, que comme des insenss, nous courons  notre perte.
Nous secouons le joug qui a t doux et, pour rprimer des abus
d'autorit, des abus passagers dont la nation a su se faire justice,
nous lchons la bride  des passions qui nous conduiront  des malheurs,
bien plus durables, bien plus incurables. Pourquoi la plus aimable des
nations est-elle la plus lgre?

Chez la comtesse de Brienne se runissent tous les mcontents et tous
les frondeurs. Mais dj, commente Bombelles, ce peuple se divise:
d'abord tous les traits devaient se dcocher contre le Roi, contre la
royaut; aujourd'hui la noblesse se brouille; les gens de lettres
veulent tout rejeter dans le chaos pour qu'un nouvel ordre de choses
dont ils puissent profiter amplement en ressorte  l'aide de leur action
et de leur lumire; des procureurs sans fin, des avocats et tous les
barbouilleurs de papier voient dans une dputation aux tats Gnraux
une mine d'or pour eux. Et le marquis de dclarer: Ils se feront
acheter par la Cour comme dans tous les pays o prvaut l'esprit
rpublicain.

L'esprit de rforme quand mme agite le public, jette Bombelles dans un
mcontentement non dguis: Le _Code national_ attribu  M. Bergasse,
le factum de M. d'Antraygues, _Mmoire sur les tats Gnraux_ ont le
don de l'agacer visiblement.

Il continue  s'attrister des libelles rpandus, de l'attitude librale
des notables, des remontrances adresses au Roi. Je crois rver,
crit-il le 9 dcembre, en lisant ce qui se publie; je crois bien plus
rver encore en entendant applaudir aux folies les plus rprhensibles.
Elles ont dict l'arrt du Parlement de Paris du 5 dcembre. Cette
Cour, craignant de se voir enlever le mrite d'attenter de toute part 
l'autorit royale, n'a pu se refuser le plaisir de prescrire au Roi de
quelle manire il devait se dpouiller de ses plus prcieuses
prrogatives. Hier elle a prsent des remontrances calques sur ce
fameux arrt, et la rponse du Roi a obtenu l'approbation des plus
zls opposants. Voici ce qui s'tait pass: le Parlement avait cru
reconqurir la faveur publique en se rtractant. A la majorit de
quarante-cinq voix contre trente-neuf, il prit donc un arrt o il
expliquait _ses vritables intentions dnatures malgr leur vidence_.
Il dclarait n'avoir entendu, par les formes de 1614, que la
Convocation par bailliages et snchausses plus convenable que celle
par gouvernements et gnralits; que le nombre des dputs respectifs
des trois ordres n'tant dtermin par aucune loi ni par aucun usage
constant, il s'en rapportait  la sagesse du roi sur les modifications
que _la raison, la libert, la justice et le voeu gnral pouvaient
indiquer_. D'prmesnil et plusieurs autres membres de la tribune
avaient t d'avis d'intervenir au milieu des dbats par cette clatante
palinodie. Dans le mme arrt, le Parlement suppliait le Roi de runir
au plus vite les tats Gnraux, de consacrer leur retour priodique, la
rsolution de supprimer les impts que supportait le peuple seul et de
les remplacer, d'accord avec les trois ordres, par des subsides
galement rpartis; la responsabilit des ministres; les rapports des
tats Gnraux avec les Cours souveraines, rgls de faon  ce que les
Cours ne souffrissent jamais la leve d'aucun subside ni l'excution
d'une loi non consentie par les tats; la libert individuelle; enfin la
libert de la Presse, sauf responsabilit des auteurs aprs
l'impression[70].

  [70] _Introduction_ au Moniteur, p. 564.

Un acte aussi conforme aux voeux des hommes clairs et pu produire
grand effet lors de la lutte des magistrats et de la Cour. A l'poque o
il fut prsent, le rsultat ne pouvait tre atteint; haut clerg,
noblesse, notables manifestrent leur indignation aussi haut que
Bombelles; le Tiers railla cette adhsion tardive et peut-tre peu
sincre  ses intrts. Le rle des Parlements finissait[71], et la
suppression de ces officiers infidles de la royaut devait tre l'un
des effets invitables de la rvolution qu'ils invoquaient.

  [71] Voir Todire, ouvrage cit, p. 173 et suiv. Voir aussi F.
  Rocquain, l'_Esprit rvolutionnaire_.

Bombelles sera-t-il nomm ambassadeur en Sude, comme le lui fait
esprer la duchesse de Polignac, comme Fersen le dsire et le dit? Il
est bien difficile de savoir les penses de derrire la tte du ministre
Montmorin.

Ceci n'empche pas le marquis de suivre attentivement les derniers
dbats de l'Assemble des Notables, de noter les fcheux mouvements du
Tiers tat en Franche-Comt, d'applaudir  la sage rserve du comte
d'Artois, de fulminer contre les _Rflexions d'un magistrat_ que vient
de publier d'prmesnil.

A peine les Notables dissous (12 dcembre), tous les princes, except
Monsieur et le duc d'Orlans, adressrent  Louis XVI un mmoire qui
contenait l'expression de leurs alarmes. Monsieur a vot en faveur d'une
grande reprsentation du Tiers Ordre, aux tats Gnraux, tandis que les
autres bureaux de notables ont opin pour une reprsentation plus
conforme aux anciens usages. Il est  dsirer, remarque Bombelles, que
Monsieur n'ait pas t entran par des raisons plus spcieuses que
solides. Quant  M. le duc d'Orlans, il n'a refus de signer le mmoire
des autres princes que pour n'tre pas engag  faire les sacrifices
dsigns dans ce mmoire.

Les princes se dchanaient contre le projet de la double reprsentation
et repoussaient le vote par tte en feignant d'entrer dans les intrts
mmes du Tiers, exposs  tre compromis suivant eux par la sduction de
quelques membres du Tiers tat, si les voix taient comptes par tte et
sans distinction d'ordre. Ils semblaient lui offrir ddaigneusement une
sorte de capitulation. Que le Tiers tat cesse donc d'attaquer les
droits des deux premiers ordres, droits qui, non moins anciens que la
monarchie, doivent tre aussi inaltrables que la Constitution, qu'il se
borne  solliciter la diminution des impts dont il _peut_ tre
surcharg; alors les deux premiers ordres _pourront_, par la gnrosit
de leurs sentiments, renoncer aux prrogatives qui ont pour objet un
intrt pcuniaire.

L'amour-propre nobiliaire est l face  face avec la vanit bourgeoise,
et devant l'empitement certain de l'une, l'autre jette cette
apostrophe: Alors mme que Votre Majest n'prouverait aucun obstacle 
l'excution de ses volonts, son me noble, juste et sensible,
pourrait-elle se dterminer  sacrifier,  _humilier_ cette brave,
antique et respectable noblesse qui a vers tant de sang pour la patrie
et pour le Roi[72], qui plaa Hugues Capet sur le trne... En parlant
pour la noblesse, les princes de votre sang parlent pour eux-mmes; ils
ne peuvent oublier qu'ils font partie du corps de la noblesse, que leur
premier titre est d'tre gentilshommes.

  [72] A cette exagration maladroite, on rpondit par ces paroles:
  Et le sang du peuple tait-il de _l'eau_?

Les princes laissaient enfin entrevoir une rsistance ouverte, un refus
de concours, si leurs droits taient mconnus et leur demande repousse.

Au mmoire virulent rdig par le conseiller d'tat Montyon, alors
chancelier du comte d'Artois, les crivains du Tiers tat rpondirent
par des menaces. Aprs avoir relev avec amertume le doute des princes
relatif  la surcharge d'impts qui pesait sur le peuple, les uns
conseillaient de ne pas nommer des dputs si la double reprsentation
tait refuse; les autres d'en lire un nombre suffisant sans s'arrter
au chiffre que fixeraient les lettres de convocation. Se faisant l'cho
de l'opinion publique, beaucoup soulignaient que les deux premiers
ordres reprsentaient six cent mille Franais et le Tiers tat
vingt-quatre millions. N'est-il pas juste, disaient-ils, que ces
vingt-quatre millions aient plus de reprsentants que les six cent
mille[73]?

  [73] Les crivains du Tiers criaient: Regardez nos campagnes,
  nos ateliers, nos comptoirs, nos ports, nos flottes, nos armes,
  nos tribunaux, nos acadmies, et dites, si, sans nous, le peuple
  franais est quelque chose. _Journal_ de Hardy, VIII, dcembre
  1788.

  Les hrauts du rgime nouveau faisaient succder brochures aux
  brochures; elles devinrent presque aussi nombreuses en quelques
  mois que celles qu'avait jadis fait natre la bulle
  _Unigenitus_, car, ajoute Grimm (XIV, 186), il n'y en a, dit-on,
  gure moins de dix mille.

Les pairs de France commencrent par demander  supporter tous les
impts et charges publiques dans la juste proportion de leurs fortunes;
les ducs de Mortemart et de Luynes furent chargs de prsenter l'arrt
au Roi.

La question de la double reprsentation, on le sait, fut propose au Roi
par Necker. Louis XVI comprit que le doublement du Tiers tait conforme
 la justice, il esprait avec l'appui de la bourgeoisie vaincre
l'orgueil des privilgis... La Reine ne fit pas d'opposition au projet
de Necker... Quinze jours aprs la sparation des Notables, la dcision
royale qui rglait la composition des tats Gnraux fut publie sous le
titre de: _Rsultat du Conseil du Roi tenu  Versailles, le 27 dcembre
1788_. Colre de la noblesse, contentement gnral du public, rponse
de Mirabeau  la note de Necker, chacun sait cela, et il n'y a pas  y
revenir. Contentons-nous de noter seulement que les provinces
apprcirent de faon diffrente la future composition des tats: les
Dauphinois furent cette fois trs sages; les Bretons de Rennes et de
Nantes se mettront en mouvement; il y aura des querelles entre bourgeois
et nobles, mme du sang vers. Sans l'intervention pacifique du
gouverneur, la leve du Tiers contre les privilgis et t effrayante
de rsultats[74].

  [74] Le 22, on apprenait,  Versailles, la mort de Charles III,
  roi d'Espagne.

Bombelles, on peut le deviner, n'est pas prcisment du ct du Tiers,
et l'on pressent ses rflexions sur les escarmouches causes par le
mmoire des princes et le Conseil du Roi. Critiquant un mmoire des six
corps de Paris, il fait ces remarques:

Le rdacteur de ce mmoire affirme avec cette assurance, qui ne devrait
appartenir qu' la vrit, les donnes les plus errones; comme
entr'autres que les terres de la noblesse n'ont t et ne devraient
encore tre que des bnfices militaires, et qu'aujourd'hui o la
noblesse est soudoye, elle n'a plus aucun droit  aucun privilge;
comme si les appointements de tous les grades subalternes suffisaient 
l'aliment d'un officier; comme si la plupart des familles nobles
n'avaient pas t obliges de vendre aux gens du Tiers tat l'hritage
de leurs pres pour faire face aux dpenses de l'tat militaire; comme
si la plupart des officiers de l'arme n'taient pas trop heureux,
lorsqu'aprs trente, et souvent quarante ans de services, ils
retrouvaient, en pensions viagres, l'intrt  fonds perdus des biens
solides qu'ils avaient mangs.

Si quelques grands, quelques favoris en petit nombre, font des fortunes
dans l'arme, combien un plus grand nombre de gentilshommes se sont-ils
crass et s'crasent-ils tous les jours au service, tandis que le
ngociant s'enrichit, que le financier s'anoblit et que souvent le
fermier achte la terre de son seigneur.

Sa conclusion est digne d'tre retenue: Je suis loin d'en vouloir et au
fermier et au bon ngociant, mon humeur ne porte que sur les individus
qui, se livrant  une oisivet rprhensible, viennent, sous une robe
achete des deniers pniblement acquis par leurs pres, insulter
galement aux vrais nobles et au pauvre, mais laborieux peuple.

Emport par le flux et le reflux des vnements politiques, Bombelles,
pendant cette priode, se montre plus avare de dtails intimes et
d'anecdotes de Cour.

Il n'a pas oubli pourtant que, le jour de Nol, Madame lisabeth a fait
don  son amie de trois figures de Svres: l'une est Hb, les deux
autres des Vestales du plus noble style.

Rien de nouveau pour l'ambassade espre; l'anne se terminera sans
qu'une sanction soit apporte aux lgitimes dsirs de l'ambassadeur
inactif.

Le 29, il est all avec Anglique entendre  l'Acadmie franaise le
discours de rception du chevalier de Boufflers.

Mme la marquise de Las-Cases avait bien voulu nous procurer des
billets; aprs dner, nous nous sommes rendus  l'Acadmie, toutes les
portes en taient tumultueusement assiges. Les Suisses  la livre du
Roi et arms de hallebardes ne savaient comment dfendre leurs postes:
un des fils du comte de Talleyrand s'est collet avec l'un d'eux, et M.
de Montboissier m'invitait  me joindre  lui pour dsarmer le mme
homme. Mon silence lui a indiqu combien j'tais loign de le seconder,
et enfin, grce  moi, les dames qu'il accompagnait ont pu entrer.

Le commandant des Invalides du Louvre m'a ddommag par ses honntets
de l'humeur que j'avais eue, en me trouvant tmoin de scnes aussi
indcentes.

Le discours du chevalier de Boufflers[75] a t entendu avec un
ravissement gnral. M. le prince Henry[76], qui tait  la sance, a
reu du chevalier un hommage, qui a t d'autant plus applaudi qu'il
semblait natre absolument du sujet trait par le nouvel acadmicien;
mais M. de Boufflers s'est trop tendu sur les principes du style.

  [75] Pote, soldat, acadmicien, qu'a rendu surtout clbre sa
  liaison avec la comtesse de Sabran. Leur intressante
  correspondance a t rcemment publie.

  [76] De Prusse.

M. de Saint-Lambert[77] a rpondu au chevalier de Boufflers par un
discours, o, suivant la fureur du moment, il a fait arriver, trs hors
d'oeuvre, une dissertation sur la question du Tiers tat: quelques
rflexions triviales n'ont pu tre accueillies que par les enrags du
moment.

  [77] L'ami de Mme du Chtelet.

M. le marchal de Beauvau, M. le duc du Chtelet et le comte de
Rochechouart sont les coryphes de cette secte.

Le chevalier de Florian a rendu le mouvement  l'Assemble en lisant
des fables plus gaies que les belles phrases de M. de Saint-Lambert.


Le 31,  Versailles.--M. le baron de Breteuil et moi nous sommes alls
dner chez M. le comte de Montmorin. En sortant de table, il a assur
son ancien collgue qu'il n'y avait rien de dcid sur la manire de
convoquer les tats Gnraux: ou il a voulu faire le plus plat des
mystres, ou il tait lui-mme dans l'ignorance de la dtermination
ultrieure de M. Necker, puisqu'on avait dj, depuis une heure ou deux,
des exemplaires du rsultat du Conseil d'tat, tenu ici le 27 de ce
mois, et auquel est ajout le rapport fait au Roi par le Ministre des
Finances.

Ce rapport va combler de joie tous les novateurs qui ne veulent qu'un
nouvel ordre de choses dans notre constitution, c'est--dire la culbute
de nos anciennes formes. Moi, ce que je vois dans cette nouvelle
production de M. Necker, c'est une maligne ou stupide audace dont les
rsultats peuvent arracher des mains de Louis XVI un sceptre qui, depuis
tant de sicles, tait port avec tant de gloire.

Les crits les plus sditieux avaient moins d'inconvnients que cette
production monstrueuse. Le Roi, la Reine, et c'est ce qui me dsole pour
eux, sont, dit-on, trs contents de ce rsultat. Ah! leur illusion sera
de courte dure! Ils verront combien on les aura tromps, en leur
faisant croire qu'ils recevront de leur coalition avec le Tiers tat, la
force que leur et conserv le clerg et la noblesse. Ces deux ordres
taient les gardiens des droits de la royaut; des rhteurs, des
parvenus, des intrigants, qui se croiront les reprsentants du peuple,
insulteront  la fois  la crdulit de ce peuple et  l'imprudence du
monarque. Puis-je me tromper! le ciel est tmoin de la puret de mes
intentions et de mon attachement  mon matre et  mon pays.

Ainsi se termine le _Journal_ pour 1788.

Le mot de Mirabeau: La France est mre pour la Rvolution, se trouvait
justifi par les derniers vnements. En ralit, la Rvolution ne date
pas de la runion des tats Gnraux, mais de six mois avant, du jour o
la royaut est oblige de se justifier et de tenir tte non seulement,
comme autrefois, au Parlement, mais  toute la lgion des libellistes et
crivains du Tiers. Le Roi et Necker ont cru ressaisir une popularit en
consentant de justes rformes, en faisant du Tiers un puissant rempart
contre les anciens privilgis. Ceux-ci seront englobs dans la chute
progressive de la royaut, le rempart se mettra  leur place,
emportera tout dans un immense ouragan, dont les premires
revendications taient le prlude.

Bientt allait se faire entendre la voix de Siys! Qu'est-ce que le
Tiers tat? _Rien._ Que doit-il tre? _Tout._

Sur les ruines du pass et les dbris des privilges allait apparatre
en pleine lumire la Nation, dont la face jusqu'ici tait demeure dans
l'ombre.




CHAPITRE IV

  Dbuts sombres de l'anne 1789.--_Journal_ de
    Bombelles.--L'ambassade de Venise en perspective.--Mariage de
    Mlle de Mortemart avec le prince de Croy.--Nouvelles de
    Cour.--Le prince Henri de Prusse.--Prparation des Etats
    gnraux.--Necker et Mme de Stal.--Considrations
    politiques.--En route pour le bailliage de Sens.--Mort du
    Dauphin.


Bombelles n'est pas le dernier  comprendre que cette anne 1789 sera
bien remarquable pour l'histoire de France. C'est dans son cours que se
balanceront, que se heurteront, que se traiteront les plus grands
intrts.

Le Roi, livr  l'insouciance de quelques-uns de ses ministres, aux
combinaisons personnelles et intresses des autres et  la dangereuse
audace de M. Necker, cdera aux orages qui s'accumulent et qu'il et t
si possible de conjurer. Nul au dehors, insult au dedans de son
royaume, un Prince qui avait ce qui suffisait pour tre ador de ses
peuples, en est, en sera plus encore, le triste jouet; le dsir du bien,
les vertus ncessaires pour l'effectuer, tout en lui est devenu inutile
par l'impritie de ses conseillers. La brche s'agrandit chaque jour
davantage, et personne ne se prsente, ou pour la rparer, ou pour la
dfendre; une haine aveugle contre la Reine fait oublier  tous les
ordres de l'tat ce qu'ils auraient  faire pour le bien de leur patrie;
pour se venger de quelques ngligences, de quelques lgrets
pardonnables, des grands se sparent des intrts de leurs gaux,
personne ne se sent ni les talents ni l'nergie qu'il faudrait  des
chefs de partis, et chacun, sans se rendre compte de ce qu'il dsire,
agit confusment, contribue ridiculement  l'augmentation du dsordre,
uniquement parce que nous nous sommes lasss d'tre la premire nation
du monde.

Il y a encore de l'espoir, suivant Bombelles, puisque rien n'est perdu,
que les autres puissances traversent aussi leur moment de crise.
L'Angleterre est frappe de lthargie avec la dmence de son roi; nos
ennemis naturels, la Russie et l'Empereur, font une guerre honteuse et
malheureuse  nos vrais allis; le ciel veut que le Roi de Prusse se
presse trop de faire montre de sa puissance... Il ne permettra pas que
la premire des nations se dgrade, se dtruise au moment o elle
pourrait jouer le plus beau des rles.

Et sur cette belle illusion, le marquis continue  noter jour par jour
les vnements grands et petits. Le prince de Luxembourg et M. de
Brienne ont t reus chevaliers de l'ordre, M. de Thiard a t autoris
 porter les insignes jusqu' ce qu'il soit reu publiquement...
Bombelles a vu le jeune Dauphin chez le duc d'Harcourt, qui en prend
des soins aussi respectables que touchants; il serait  dsirer qu'ils
fussent couronns d'un plus grand succs. Mais ce prince, malgr tout ce
qu'en disent les mdecins, n'acquiert aucune force et aura bien de la
peine  sortir du marasme dans lequel il est.

Le marquis a dn chez l'vque de Laon o ils taient seize  attaquer
la rponse de Necker et le systme du ministre. Bombelles enrage
d'entendre Montmorin faire l'loge de ce digne successeur des Sully et
des Colbert et se ranger sous sa bannire, comme d'ailleurs il s'tait
prcdemment infod  l'archevque de Sens et  Lamoignon.

Chez la duchesse de Richelieu[78] il y a eu brillante runion, mais de
l les conversations srieuses sont bannies. Tandis que quelques-uns,
dont Bombelles, jouent au quinze, de jeunes femmes, Mmes de Fronsac, de
Fleury, de Galliffet, de Montagnac, jouent dans une pice voisine 
colin-maillard et au pied-de-boeuf. L'on ne cause gure, note l'austre
marquis, o l'on rit, o l'on foltre toujours.

  [78] Ne de Galliffet, belle-fille du marchal, mre du ministre
  de la Restauration.

On peut prvoir des chasss-croiss dans le corps diplomatique, car ds
le 5 janvier, Bombelles crit dans son _Journal_:

La crainte de me voir retourner  Lisbonne, pour souffrir encore des
effets de ce climat, fait dsirer aujourd'hui  Mme de Bombelles que je
me prte au troc d'ambassade dont on avait eu l'ide avant mon arrive
ici.

M. de Chlons se voyant press de retourner  Venise, craint tous les
dsagrments qui l'y attendent, et sa famille les redoute plus que
lui-mme. On cherche  me tenter en m'observant que Lisbonne est un
poste ruineux et pour ma sant et pour ma famille, et que si je me
rsigne  prendre l'ambassade de Venise, il y a toute chance pour que
j'en sois tir promptement pour tre port  un poste o j'aurais plus
de travail; c'est obligeant  dire, mais j'aimerais mieux  cet gard
des certitudes que des compliments.

Cependant si cette mutation ne m'tait pas compte pour une grce, si
je n'ai l'air de cder qu'aux convenances rciproques, je pourrais bien
renoncer sans regrets au Portugal, et m'aller confiner dans les lagunes
de Venise. Avec un ministre aussi nul que le ntre, les places nulles
sont presque dsirables, parce qu'on n'a pas le chagrin de voir perdre
les occasions de faire de bonne besogne. Je prendrais le port de
l'Adriatique comme un abri pendant l'orage qui va fondre sur nous, j'y
verrais venir dans le silence de meilleurs jours, et je ressortirais de
mon trou lorsque l'effervescence de nos ttes aura baiss et fait place
 un ordre de choses plus satisfaisantes.

M. de Chlons a eu des difficults avec le Gouvernement vnitien[79], il
ne saurait retourner  un poste o on lui a manqu d'gards. M. Hnin,
comme principal du ministre a montr  Bombelles un mmoire qui allait
tre renvoy  la Rpublique de Venise en rplique  ses allgations
contre le comte de Chlons. Le parti tait pris, si la Seigneurerie
voulait nous tenir le mors tant soit peu haut de retirer entirement
notre ambassadeur et de congdier le sien. Mais comme M. le comte de
Montmorin a aversion pour tout parti un tant soit peu ferme, Hnin croit
qu'il sera ravi de pacifier le diffrend en adoptant l'accommodement qui
aurait pour prtexte suffisant le mal que m'a caus le climat de
Lisbonne et le peu de dsir que doit avoir M. de Chlons de se retrouver
avec des gens qui lui ont manqu de toutes les manires et qui ne sont
nullement disposs  le mieux traiter.

  [79] Voir _Aff. Etrangres_, Venise, d{t} 260 et suiv.

C'est en raison de la platitude actuelle que le prtexte est
suffisant, car sous un autre rgime, ajoute Bombelles, j'aurais
supprim aussi promptement l'ambassade de Venise que j'aurais conserv
celle de Hollande, ce n'est que par pusillanimit que nous craignons
l'humeur des Vnitiens et que nous redoutons que les Hollandais
insultent notre ambassadeur. Mme de Polignac a parl  Mme de Chlons
qui dcide despotiquement de toutes les rsolutions de son mari, et a
saisi avidement le moyen de le tirer de l'tau o il s'tait mis.

Chacun s'vertue pour ou contre Necker, en faveur du Parlement ou contre
lui. Les brochures continuent  pulluler. Bombelles ne retient gure
celles qui tendent  dtruire dfinitivement son cher ancien rgime;
mais il est d'autres sans porte politique bien srieuse qui drident
les fronts soucieux: L'une d'elles serait trs plaisante si son auteur,
au lieu de trente pages, n'en et fait dix. Il est cens tre le
gouverneur de l'le Sainte-Marguerite qui se plaint qu'un pauvre fou
sorti tel jour de son le a la rage de prendre le nom de M.
d'prmesnil[80], et sous ce nom a fait  Marseille,  Aix,  Lyon,
telle extravagance. Cette manire de tourner en ridicule le fameux
personnage qui voulait  toute force jouer un rle au-dessus de ses
forces a paru gaie.

  [80] On se rappelle que d'prmesnil avait t emprisonn l'anne
  prcdente  la suite de sa brochure. Son voyage  travers la
  France jusqu' Paris avait t un triomphe.


Le 10.--L'amiti dont m'honorent depuis longtemps les maisons
d'Harcourt et de Mortemart les a engages  me prier d'assister  la
messe de Mlle de Mortemart qui pouse le prince de Croy, fils du duc et
petit-fils de feu le marchal[81]. Le mariage devait se faire  l'htel
d'Harcourt et la bndiction tre donne par le prince de Salm, vque
de Tournay, mais ce prlat n'ayant pu arriver  temps, c'est Mgr
l'archevque de Paris[82] qui a uni les deux jeunes gens. Tout le monde
devait tre rassembl  midi  l'archevch. Aprs la crmonie une
partie des personnes de la noce a t dner chez le duc de Beuvron. Mme
la comtesse de Brionne[83] qui y tait, m'a parl en femme d'esprit des
affaires du moment et de la leve de lettre de cachet du cardinal de
Rohan. Elle va demain le voir  Couprai, auprs de Chelles, o il va se
reposer quelques jours avant de se rendre en Alsace, et il y a bien 
craindre qu'il n'y refasse de nouvelles folies.

  [81] D'importants fragments des _Mmoires du marchal, duc de
  Croy_, ont t publis par M. le vicomte de Grouchy, 1896.

  [82] M. de Juign, qui avait succd  M. de Beaumont.

  [83] Ne Rohan-Rochefort, veuve d'un prince lorrain, avait eu une
  longue liaison avec Choiseul.

Le soir entre sept et huit heures les femmes en blanc et or, les hommes
en habits riches se sont rendus  l'htel d'Harcourt pour le souper.
Vers minuit la marie a disparu; elle est aussi frache, aussi jolie que
son mari est fluet, dlicat et fan.


Le 11.--La noce s'est continue  l'htel de Croy, mais la marie ne
s'y est rendue que pour l'heure du souper. C'est chez sa grand'mre la
duchesse d'Harcourt que le mariage s'est consomm, ou qu'au moins il a
pass pour tel.

Les nouvelles de Bretagne sont effrayantes, et il y a une division
entre les ordres de la Noblesse et du Tiers dont les suites sont bien
inquitantes. La Franche-Comt n'est pas plus calme: notre ministre
flotte dans ses insoutenables indcisions, et ses dcisions sont chaque
jour de nouvelles absurdits.

J'ai t dner chez le cur de Saint-Roch avec le nonce, M. le baron de
Breteuil et le duc de Gesvres,  l'occasion de la fte institue sous la
dnomination du Triomphe de la foi. De l je suis all chez Mme la
comtesse de Roug, femme d'esprit, dont je ne saurais assez louer toutes
les qualits essentielles.


Le 12, le 13.--La marquise d'Harcourt m'a men  Versailles,
l'ambassadeur de Naples m'en a ramen et j'ai t souper chez le baron
de Bezenval. L des gens de lettres, avec de jolis mots, dcidaient que
notre commerce tait dessch dans tous ses canaux; que notre
agriculture faisait piti; que c'tait miracle que nous eussions une
population assez forte; mais qu'ils allaient rgnrer ce pays-ci, et
qu'aprs on pourrait se permettre de l'habiter.


Le 14.--Les plus belles dames de Paris et nos jeunes gens les plus
lgants ont soup aujourd'hui chez Mme de Matignon: elle avait Mme de
Balbi et la marquise de Coigny; mais je me suis cantonn dans ce grand
monde avec Mmes de Roug et de Caylus.


Le 16,  Versailles.--J'ai t doublement aise de revenir aujourd'hui 
Versailles, auprs de ma femme et de mes enfants, et j'ai eu le plaisir
d'assister  la reprsentation des _Deux Savoyards_. L'auteur, M.
Marsolier, s'est surpass dans cette nouvelle production. Aprs on a
donn _Nina_, et Mlle Dugazon s'est surpasse dans son rle.

La duchesse d'Harcourt a donn un souper  toutes les jeunes dames de
Versailles, et aprs on a dans jusqu' six heures du matin.


Le 17.--M. de Montmorin m'a enfin parl lui-mme de mon troc avec M. de
Chlons; mais, quoique le ministre dsire qu'il s'effectue, il a voulu
se montrer d'abord fort indiffrent  cet gard, et pour paratre
vouloir m'en loigner, il m'a montr que les appointements de Venise
qu'on m'avait dit tre de 80.000 livres, n'taient que de 72.000. Cette
diffrence de 8.000 livres m'a mdiocrement plu; mais, comme tous les
avis qu'on me donne sur la manire de vivre  bon compte dans ce
cul-de-sac de l'Italie me font dsirer d'y aller vgter jusqu' nouvel
ordre, j'ai dit  M. de Montmorin que je souscrirais encore  la
modicit de ces appointements, pourvu que la gratification de 20.000
livres que j'avais en Portugal me suivt  Venise. Il m'a rpondu qu'
peine y serais-je que j'en voudrais sortir pour une autre ambassade.
J'ai ajout que je m'en rapportais  sa conscience et  son excellent
jugement pour dire s'il croyait que je fusse plac dans un poste o nous
n'aurions presque rien  faire. Mais, a-t-il rpliqu, vous en tirerez
parti pour nous transmettre de bonnes observations en jetant des regards
sur la Turquie, la domination autrichienne et l'Italie. Puis il a ajout
que la Sude, ne valant que 90.000 livres, exigeait bien de la dpense,
qu'il me verrait volontiers dans cette Cour du Nord, mais qu'il ne
savait comment faire la retraite de M. le marquis de Pons, qui voulait
un gouvernement et auquel on n'avait rien de vacant  donner.

Enfin, revenant  Venise, le petit ministre m'a beaucoup parl de
l'embarras o le mettrait la dpense des gratifications d'tablissement,
et qu'il ne pourrait parler au Roi de cet change d'ambassade qu'aprs
que la Rpublique de Venise aurait rpondu convenablement au mmoire qui
venait de lui tre envoy.

Ce mmoire parti contre l'avis d'Hnin, il faut voir quel sera le ton
que prendra la Srnissime Rpublique. On se flatte qu'il sera honnte,
parce qu'on doit avoir dit dans le tuyau de l'oreille  son ambassadeur,
le chevalier Capello, que M. de Chlons ne retournerait pas  Venise. M.
de Montmorin prvoit que la Reine diminue chaque jour de grce et de
confiance pour Mme la duchesse de Polignac, et trouve que son cousin a
eu tort dans ses procds  Venise. Mais que la faveur de Mme de
Polignac reprenne, ou se rduise  rien, je n'en oublierai pas moins les
obligations que je dois  cette charmante femme.


Le 18.--Le plus mchant livre qui ait jamais t fait parat depuis
plusieurs jours; c'est une histoire secrte de la Cour de Berlin, dans
laquelle M. de Mirabeau dchire le prince Henry de Prusse de la manire
la plus cruelle, et o il ne fait grce ni  MM. d'Esterno, de Vibraye,
de Custine, le prince de Poix et autres Franais qui ont eu le malheur
de se trouver sur son chemin. Il parat qu'aux approches de la mort de
feu le Roi de Prusse, Frdric II, M. de Calonne eut envie de faire
entrer les trsors de ce prince dans notre agiotage franais; que M. de
Struense parut capable d'entraner dans cette opration le nouveau Roi,
et que M. de Mirabeau eut rellement une commission de M. de Calonne
(avec lequel il correspondait par l'entremise de l'vque d'Autun). On
est afflig de voir un homme qui porte le nom de Talleyrand tre si
jeune au milieu du foyer, et peut-tre du bourbier d'une intrigue.

En dtestant, en mprisant M. de Mirabeau comme il le mrite, on est
forc de regretter que les talents qu'annoncent ses ouvrages n'aient pas
t mieux employs. Cependant ses ides sur la politique sont pour la
plupart d'une extrme justesse. Il vient de publier une correspondance
entre lui et l'abb Cerutti, sur les oprations de M. Necker, dans
laquelle on trouve, au milieu de beaucoup de mauvaise foi, des reproches
trs fonds contre l'administration de ce ministre.

Mme la princesse de Croy et Mme la princesse de Solre, sa belle-soeur,
ont pris le tabouret toutes deux ensemble. M. le duc de Croy, leur
beau-pre, a repris,  la dernire crmonie de l'ordre du Saint-Esprit,
la place qu'il devait avoir  la procession. Les prsentes ont t
trouves infiniment jolies; elles le sont effectivement. La princesse de
Croy a plus grand air que sa belle-soeur; celle-ci a plus de douceur et
d'expression dans la physionomie.


Le 19,  Paris. Le 20.--J'ai dn  l'htel de Croy avec la nouvelle
marie. En sortant de table nous avons fait de la musique. Ensuite toute
la socit a t  l'Opra; autrefois on y menait les noces en grande
loge. C'tait une manire de prsenter au public la jeune femme.
Aujourd'hui on ne se soumet plus  aucune de ses formes; elles sont
toutes secoues, et la bonne bourgeoisie ne connat plus la bonne
noblesse que par ses dettes et ses impertinences.

En sortant de l'htel de Croy, j'ai t voir ma bonne princesse de
Craon, et j'ai vu l Mlle Vige qui va pouser le vicomte d'Osmond. Il
vient de passer les mers pour aller solliciter le consentement du pre
de cette jolie personne. Puis je suis all faire ma cour  Mme la
comtesse de Brionne; je la cultive pour l'entre de mes enfants dans le
monde.


Le 22, le 23.--Mme la duchesse de Bourbon que j'ai eu l'honneur de
rencontrer comme j'entrais  l'Opra m'a permis de lui faire ma cour
dans sa loge. J'ai fini ma journe chez Mme la comtesse de Brionne, et
l j'ai vu avec chagrin que le frac commenait  paratre  ces
soupers... On parle assez haut dans cette socit; j'ai t fch d'y
entendre lire, mme chanter une mchancet sur la famille royale; on a
suppos qu'elle donnerait un concert, que la Reine ouvrirait par l'air
_Tristes apprts, ple flambeau_, que le Roi chanterait _Ah! ma
femme, qu'avez-vous fait?_ et que Madame, avec sa soeur, dirait: _Vive
le vin! Vive l'amour!_ tous les hommes sont bons.


Le 24,  Versailles.--Me trouvant dans le quartier du duc de Beuvron,
j'ai t dner chez lui et me faire conduire par lui  Versailles; j'y
suis arriv  temps pour faire ma cour au jeu de la Reine et pour
entendre toutes les contradictions qui se dbitent sur les tristes
affaires du temps. J'ai eu un vrai plaisir  entendre conter au duc de
Beuvron les anecdotes de la Cour de Louis XV. Il avait toujours t bien
trait comme homme d'honneur et comme gendre de M. Rouill, le ministre
des Affaires trangres; enfin, comme un ancien ami de Mme de Pompadour,
amiti qui s'tait forme dans leur jeunesse chez le prsident Hnaut.


Le 25.--Le Roi ayant fait venir ce matin les gens du Roi leur a remis
un exemplaire du livre de M. de Mirabeau, intitul: _Histoire secrte de
la Cour de Berlin_, en leur ordonnant de dnoncer ce scandaleux ouvrage
et vraisemblablement son auteur.

Le duc d'Harcourt a donn aujourd'hui un grand dner au prince Henri;
je ne lui avais pas t prsent jusqu' ce moment, et il m'a fait des
compliments dont M. de Mirabeau et relev en note le ridicule. Mon fils
verra dans ce journal que longtemps avant la publication des satires
de ce chien enrag, le prince Henri tait dj connu comme un homme bien
infrieur  sa rputation. Sa figure est excessivement dsagrable. Le
prince de Cond a aussi dn chez le duc.

En sortant, j'ai rencontr le comte d'Esterhazy qui m'a dit que la
Reine avait exig de M. de Montmorin la promesse de me donner 20.000
livres de gratification tous les ans, tant qu'il serait ministre des
Affaires trangres, et Sa Majest a ajout qu'elle ferait son affaire
de me procurer le mme secours du successeur de M. de Montmorin.


Le 27.--Hier le thtre des Bouffons a t ouvert aux Tuileries, et
comme ils sont sous la protection de Monsieur, et s'appellent ses
comdiens, ils ont fait un discours dans lequel ils ont lou  outrance
l'auguste prince qui les protge, et qui soutient si gnreusement la
prtendue cause du peuple. Des mains comme des battoirs ont applaudi 
cet loge, mais elles n'ont pu persuader au public qu'il s'amusait des
longueurs du spectacle et de l'excessive mdiocrit des acteurs.


Le 28, le 29,  Versailles.--On nous a donn ce soir au chteau _la
Maison_ de Molire. Cette pice en 4 actes est un ingnieux prologue du
_Tartuffe_. Elle a t suivie de _la Feinte par amour_ o Mlle Contat a
jou comme elle joue toujours avec une finesse et une grce parfaite.


Le 30.--On a reu aujourd'hui de la noblesse de Bretagne les plus
tristes nouvelles, sur les excs auxquels le tiers bourgeois de Rennes
s'est port. Il a tu deux gentilshommes, bless plusieurs membres de la
noblesse, sonn le tocscin pour ameuter la campagne; les paysans n'ont
pas partag une fureur aussi cruelle, mais on ne peut calculer ce qui
probablement suivra de ces terribles scnes.


Le 31.--Le duc de Fronsac a pass la matine chez moi  lire diffrents
manuscrits que j'ai recueillis sur les affaires de l'Europe, et
principalement sur celles d'Allemagne.

Le marchal de Richelieu obscurcit de grands talents par une excessive
immoralit; son fils, aujourd'hui le duc de Richelieu, n'eut ni talents,
ni moeurs, il vgte douloureusement, portant la peine de ses dbauches.

Voici le duc de Fronsac[84] qui, aprs avoir voyag avec succs sous le
nom de comte de Chinon, parat vouloir tre moins nul que son pre, et
beaucoup plus honnte que son grand-pre. Il arrive dans le monde au
moment o la France est fatigue d'un trait d'alliance dont elle n'a
jamais approuv la rdaction. On reviendra de ncessit aux vieilles
maximes de cette haute politique du cardinal de Richelieu, et l'homme
nouveau destin  porter au moins noblement ce grand nom, l'homme qui
montre l'amour de la gloire, est intressant par ce seul dsir. Je
renouvelle ici ma profession de foi: je ne veux que le bien de mon pays
et je m'attache  tous ceux que je juge de l'oprer. Je serais sans
doute fort aise de contribuer moi-mme, et d'une faon brillante  ce
bien, mais que j'en sois seulement tmoin et je dirai de bon coeur:
_Nunc dimittis_, etc...

  [84] N en 1766. Le futur gouverneur d'Odessa pendant
  l'migration, et prsident du Conseil en 1815. De nouveau
  ministre en 1820, aprs l'assassinat du duc de Berry. Mort en
  1821, membre de l'Acadmie franaise.

       *       *       *       *       *

Aux dtails qui ont t envoys de Ptersbourg sur la prise d'Ockzakoff
et de la bonne conduite tenue par les Franais, il faut ajouter que mon
frre a enlev un drapeau aux Turcs, ce qui prouve qu'il s'est bien
port en avant.


Le 1er fvrier.--Les presses de l'imprimerie Royale sont, dit-on, en
mouvement pour les lettres de convocations et toutes les instructions
qui doivent accompagner. Elles tiennent, dit-on, avec les lettres et les
modles de procuration, 40 pages de papier in-quarto. Les partisans de
M. Necker les annoncent avec l'emphase de la secte, car c'en est une.
Ses antagonistes disent qu'il rgne dans cette dernire production la
confusion souvent reproche avec raison  ce ministre. Un courrier de
Bretagne a remis du calme dans les ttes des Neckeristes, on chante
victoire d'aprs une convention, mnage par M. le comte de Thiars
contre la noblesse et l'ordre du Tiers; mais d'autres lettres de Rennes
ne prsentent pas cette espce de trve comme bien assure, ni comme
devant amener une paix durable. Quoi qu'il en soit il faut regarder
comme un grand bien tout ce qui peut provisoirement arrter un dsordre
aussi affreux que celui qui a eu lieu lors du massacre de nombreux
gentilshommes.

Difficilement sera-t-on fidlement instruit des faits et de ce qui en a
amen d'aussi terribles! Mais il parat que tout le monde a eu tort. En
dernier rsultat cependant, le Tiers parat aussi s'tre port  des
extrmits dans lesquelles il s'est rendu plus coupable que la noblesse
n'a pu l'tre dans le principe.

Malheur  la cheville ouvrire de toutes ces monstruosits!

M. le comte de Prigord, et mme l'archevque de Narbonne, ont mand, 
plusieurs reprises, que le dsordre serait grand en Languedoc, que la
fermentation y tait forte parce que l'on savait, sans en pouvoir
douter, toutes les menes des missaires pour soulever le peuple. Celui
d'Issoire en Auvergne, rassembl au son du tocsin, aprs avoir cout
les discours de quelques avocats, n'y a trouv que des ides
sditieuses, a pens que c'tait mal, qu'on voulait l'arracher 
l'attachement qu'il devait  ses seigneurs.


Le 2.--M. le duc de Chartres a t reu chevalier des ordres du Roi, et
M. le duc de Berry admis dans l'ordre du Saint-Esprit pour tre reu 
la Pentecte.

Le grand aumnier vque de Metz a remerci le Roi de la barrette de
cardinal qui lui arrivera incessamment. Il avait renonc  la pourpre
romaine lorsqu'il avait t dit que la France ne voulait plus que des
Franais eussent cette dcoration; mais ds qu'elle a t destine 
rcompenser l'archevque de Sens de ses rares services, l'vque de Metz
s'est cru, avec raison, dans le droit de solliciter la mme dignit. Il
sera le premier Montmorency qui ait pris place dans le Sacr Collge.

La manire dont la Reine a parl  M. de Montmorency a sans doute
influ sur celle dont M. de Montmorin m'accueille depuis.

J'ai pass la soire chez le duc d'Harcourt o nous avons eu des
dtails aussi authentiques que fcheux de tout ce qui est la suite de
l'impulsion donne au Tiers. Non seulement il a t violent et barbare 
Rennes, mais il a pouss l'inhumanit jusqu' achever  coups de sabre
un jeune gentilhomme que l'on portait chez sa mre, aprs avoir t
grivement bless  mort.


Le 5.--Ma journe s'est passe en grande partie au Palais Bourbon; j'ai
dn avec ce beau, ce grand abb Dillon, qui augmente le nombre de ceux
que l'on appelle nos vques administrateurs.

Mme la duchesse de Bourbon, avec des talents rares, avec beaucoup
d'esprit, s'ennuie beaucoup et cherche beaucoup  s'amuser; c'est ce qui
tour  tour lui a fait chrir le monde et la retraite; c'est ce qui la
rend dispose  saisir tout moyen de distraction qui se prsente, sans
tre jamais satisfaite de celui qui s'est prsent.

L'abb Dillon a fait les frais de la conversation et su sang et eau
pour divertir la princesse, quoiqu'il n'y soit pas entirement parvenu.

Je suis all souper chez Mme la marquise de Chabanais: j'y ai trouv M.
de Pont-Bellanger arrivant de Rennes o il a chapp au carnage. Quinze
cents hommes du Tiers, arms, gardent la porte de Nantes et font, en
outre, la police de la ville, tandis qu'il y a 3.000 hommes des troupes
du Roi.

Les tats ont t entirement spars avant de se dissoudre; les nobles
et le clerg ont accord les impositions et le don gratuit pour l'anne.
On ne sait ce que fera le Tiers; sa conduite est effroyable, mais celle
de tous les nobles n'est pas aussi exempte de menes et d'intrigues
qu'elle devrait l'tre pour le soutien d'une bonne cause.

Aprs avoir caus avec les Bretons que j'ai rencontrs chez M. de
Chabanais, je suis parti pour Versailles.

L Bombelles trouve des nouvelles concernant les tats Gnraux.

Le marquis aurait prfr ne se jeter dans aucun des embarras auxquels
l'Assemble des tats Gnraux et ses prliminaires donneraient lieu. Il
s'tait refus  la possibilit d'tre dlgu par le bailliage de
Bitche; il ne put se drober  l'honneur de reprsenter son neveu, le
marquis de Louvois[85],  Sens, pour la nomination des dputs aux tats
Gnraux.

  [85] Le marquis de Louvois que nous avons vu dans le prcdent
  volume pouser Mlle de Bombelles tait mort, l'anne prcdente.
  C'est son fils en bas ge que le marquis de Bombelles allait
  reprsenter.

On lui avait crit dans ce sens.

Bombelles a accept cette mission honorable, et il a t, le matin du
10, prsenter ses hommages  son seigneur et matre, le marquis de
Louvois. Sa mre m'a remerci de tout son coeur de ce que j'ai bien
voulu me charger de la procuration de son fils  l'assemble du
bailliage de Sens, et ce sera dans le cours du mois prochain que cette
assemble aura lieu.


Le 16.--Le duc d'Harcourt tant all  Paris pour assister  un comit
relatif aux travaux de Cherbourg, j'ai t dner avec la duchesse et
tenir ensuite compagnie  M. le Dauphin, dont l'tat fait de plus en
plus peine et piti.


Le 18.--Je suis all  Saint-Germain dner chez Mme de la Marck. Je
l'ai trouve seule; et  peine install au coin de son feu, elle m'a
parl de son enthousiasme pour M. Necker: elle l'aimait parce qu'il
tait l'ami du marchal de Castries. Aujourd'hui que ces deux hommes
sont d'un avis absolument diffrent, Mme de la Marck, dans ce choix,
tient  l'opinion du ministre qui gouverne, et peut-tre, sans s'en
douter bien exactement, est-elle comme d'autres Noailles, ses parents,
qui de tous temps eurent un grand penchant pour les gens en crdit et
en pouvoir de consolider cette norme masse de fortune dont Mme de
Maintenon jeta les vastes et prodigieux fondements.


Le 19.--Le soir,  quatre heures et demie, nous avons conduit nos trois
enfants chez M. le duc de Normandie qui dansait avec sa soeur et des
enfants de son ge. La Reine a assist  une partie du bal, et le Roi y
est venu galement, ainsi que M. le comte d'Artois.

Bombelles est las de son inaction; c'est pourquoi le 21 il passe en
revue les ambassadeurs, non sans une pointe d'aigreur parfaitement
intresse: On abandonne la Hollande, on laisse M. de Pons en Sude o
il dplat; on veut que M. de Choiseul, rong d'humeurs, de vapeurs,
dtest  Constantinople, soit l'homme qui amnera les Turcs  des
sentiments de paix.

On jouit de ce que le marquis de Noailles est le plus insignifiant des
hommes, et de ce que tant qu'il sera  Vienne il n'articulera jamais 
l'Empereur aucune parole digne d'attention. Il ne se permettra aucune
observation qui tende  temprer la fougue de Sa Majest Impriale.

On sait bien que M. d'terno n'est pas ce qu'il faudrait  Berlin; que
c'est une honte de laisser  Copenhague M. de la Houre, et  Munich M.
de Montezan; mais on a, dit-on, bien d'autres chiens  fouetter que de
s'occuper de donner plus de mouvement  notre politique.

En attendant la Porte s'aigrit contre nous; la Sude se jette dans les
bras de l'Angleterre, et si son calcul est tromp, si le poids de sa
dmarche retombe sur elle, nous aurons encore  nous repentir d'avoir
provoqu  son affaiblissement une allie qui devait nous tre
prcieuse, et la Russie, la Cour de Vienne, pour lesquelles nous tenons
une conduite si draisonnable, ne nous en tiendront nul compte et
saisiront la premire occasion de s'arranger avec le Roi de Prusse dont
nous avons rejet les avances.

       *       *       *       *       *

A propos d'un mariage princier en projet, le marquis, le 22, fait ces
rflexions: Mgr le duc d'Angoulme va tre promis  la fille ane de
Mgr le duc d'Orlans, et les mariages devraient toujours se faire ainsi
avec nos princes de la famille royale, plutt que d'en aller chercher
dans des races trangres. Mme la comtesse d'Artois, princesse
pimontaise, est bonne et douce, mais nulle; Madame, princesse
pimontaise galement, est maussade et ivrogne, et ces jours passs, il
a fallu renvoyer de Versailles une Mme Gourbillon[86], sa lectrice, qui,
au lieu de remplir ses fonctions, remplissait sans cesse les flacons
qu'elle apportait  sa princesse. Ce renvoi demand par Monsieur a t
excut d'aprs un ordre pris du Roi par M. de Villedeuil. Mais on n'a
pas eu la prudence de s'emparer de plus de deux cents lettres que cette
vilaine femme a de Madame, lettres qui pourront bien tre portes en
Angleterre et y tre imprimes.

  [86] Cette Mme Gourbillon, qui fut chasse, puis reprise, avait
  sur la comtesse de Provence, une influence trs fcheuse. (Voir
  E. Daudet, _Histoire de l'Emigration_, t. II.)


Le 23.--On n'est pas plus aimable que la Reine lorsqu'il lui convient
de l'tre. Aujourd'hui, au bal de sa fille et de M. le duc de
Normandie, elle m'a appel pour me remercier de ce que je m'tais
occup, hier, d'amuser M. le Dauphin.


Le 24.--Ce jour, le dernier du carnaval, j'ai conduit mes enfants au
bal masqu chez Madame, fille du Roi. Ils sont alls, avec le duc de
Normandie, se faire applaudir chez Mme de Polignac. Mgr le duc
d'Angoulme et le duc de Berry ont obtenu la permission d'aller souper
chez M. de Montmorin et de rester au bal jusqu' minuit.


Le 26.--Je suis parti pour Paris avec Mme la duchesse de Lorges, son
fils et ma femme, nous sommes alls  l'Acadmie o M. le duc
d'Harcourt[87] a prononc son discours de rception. Il y a mis la
noblesse de son ton habituel, souvent de la grce, des tours de phrase
heureux; mais il s'est trop tendu sur les campagnes du marchal de
Richelieu dont il faisait l'loge comme le remplaant  l'Acadmie. Ce
qu'il a dit sur Mgr le Dauphin, sur les affaires du moment a t
applaudi comme un hommage rendu  son patriotisme.

  [87] N en 1726, entr au service en 1739. Lieutenant-gnral,
  gouverneur de la Normandie en 1783  la mort de son pre.
  Gouverneur du dauphin, de 1786  sa mort, 1789. Mort en 1802, le
  duc d'Harcourt occupait  l'Acadmie un fauteuil vraiment
  militaire; en effet, ses prdcesseurs taient Scudry, Dangeau
  et Richelieu, de sorte que le fauteuil appartint  l'arme
  pendant cent quarante-trois ans.

M. Gaillard[88] a rpondu au rcipiendaire en acadmicien auquel le
style oratoire est familier.

  [88] Gabriel-Henri Gaillard, historien, n  Ostel, Picardie, en
  1726, mort en 1826. On a de lui des mlanges littraires et des
  ouvrages de littrature lmentaire, puis des livres d'histoire
  estims  l'poque: _Histoire de Marie de Bourgogne, de Franois
  Ier, de Charlemagne_; _une Vie de Malesherbes_; _des Mlanges
  acadmiques_, _une dition des OEuvres de du Belloy_, etc. Il fut
  reu de l'Acadmie des Inscriptions en 1761, et de l'Acadmie
  franaise en 1771.

M. de Florian[89] s'est encore charg d'gayer l'assemble par ses
fables et par la manire dont il les dbite.

  [89] Florian tait entr  l'Acadmie  trente-trois ans. Il
  succdait au cardinal de Luynes, le 14 mai 1788.


Le 1er mars, Paris.--Les Bretons viennent d'enrgimenter un corps de
700 hommes portant des uniformes et ayant des drapeaux sur lesquels on
lit le mot: Libert, et en dessus un T, indiquant le Tiers. Sur d'autres
drapeaux on voit cette devise: Le premier qui fut Roi fut un soldat
heureux.

C'est par ces leves de boucliers que ce Tiers, si intressant 
protger, reconnat l'excessive et prjudiciable bont du souverain. M.
Necker a pouss d'un pied ddaigneux un rocher pour que, dans sa chute,
il crast la noblesse; mais ce rocher en roulant a acquis une force
dont rien ne pourra plus bientt arrter les effets. Ces sinistres
annonces de malheurs n'influent point sur la gat de la fille de ce
grand Necker: elle a tenu ses assises aujourd'hui chez son trs humble
serviteur, le petit Montmorin, et le comte Louis de Narbonne s'est donn
le divertissement de faire le compre.

La conversation de Mme de Stal est comme un feu de billebaude, jamais
elle n'offre un instant de repos, et pendant que sa langue prononce
tantt juste, tantt au hasard mille mots qu'elle seule peut risquer de
placer les uns  ct des autres, son visage ressemble  un boulet
rouge. En sortant de chez M. de Montmorin, elle est alle porter ses
flux de paroles chez Mme de Polignac, et l un triple cercle de jeunes
gens l'entourait pour entendre tout ce qu'elle ne cesse de dire
d'extraordinaire sur l'amour qui semble toujours l'occuper et qu'elle
n'inspire  personne.

Pendant ces dissertations M. de Chlons m'annonait que sous peu de
jours on allait le nommer  l'ambassade de Lisbonne, et ce qu'il m'a dit
de plus intressant, c'est qu'il prendrait la maison que j'habitais,
ainsi que mes voitures et mes meubles. Il fera un excellent march.

Mme de Bombelles ayant repris son service aujourd'hui je suis all
souper  Paris  l'htel de Cry.


Le 5.--J'ai dn aujourd'hui chez le duc de Luxembourg qui vise  jouer
un rle, et qui en prpare assez bien les moyens. Il sent tout ce qu'un
homme de son nom doit sentir sur l'oubli que nous faisons de nos vrais
intrts, il est possible qu'en acqurant de la gloire il la tourne au
profit de son pays.


Le 6.--Mme la duchesse de Bourbon ayant fait au comte de Puysgur
l'honneur de venir chez lui passer la soire d'aujourd'hui, il a eu
l'intention obligeante de m'inviter  ce concert, o la princesse a
chant d'une manire charmante avec Garat.


Le 7.--Je suis retourn  Versailles remercier le ministre de ma
nomination  l'ambassade de Venise, et j'ai appris chez M. de Montmorin
qu'avant d'effectuer cette nomination il m'avait fait donner par le Roi
une gratification de 20.000 livres qui me seront payes tous les ans,
tant qu'il sera ministre des Affaires trangres. Une fois en train de
bien faire les choses, il m'a accord en outre pour gratification
d'tablissement  Venise 45.000 livres au lieu de 35.000 qui devaient
m'tre donnes.


Le 8.--Je devais remercier le Roi ce soir au Conseil, mais je suis
arriv  l'heure ordinaire et la porte du cabinet tait dj ferme.
Alors j'ai t jouer au loto de la Reine.


Le 10,  Paris.--Les ministres trangers tant venus aujourd'hui 
Versailles, l'ambassadeur de Venise m'a dj fait ses pantalonnades et
le corps diplomatique ses compliments. Aprs dner, j'ai laiss M. de
Montmorin avec l'vque de Rennes pour parvenir  l'arrangement des
affaires de Bretagne; elles font baisser de plus en plus les actions de
M. Necker, qu'un nouvel crit de M. de Calonne ne relvera pas. Puis je
suis all chez ma soeur de Louvois qui m'a pein en me donnant des
dtails de l'effervescence des ttes  Tonnerre, o le souffle de la
folie a attis un feu qu'on ne verra peut-tre teindre qu'avec du
sang.


Le 11,  Versailles.--Pour prendre cong, j'ai crit  l'ambassadeur de
Portugal M. de Sonza, pour le remercier de toutes les bonts qu'il avait
eues pour moi.


Voici le marquis en route pour son bailliage.


Le 13,  Lourps.--J'ai lu la lettre de M. de Calonne au Roi, elle vaut
bien mieux que la lettre amicale dont j'ai fait mention[90]. Ici ce ne
sont pas par des sarcasmes que la conduite de M. Necker est critique,
c'est  l'aide de raisonnements que M. de Calonne prouve au Roi combien
son ministre actuel a cruellement abus de sa confiance et combien il a
t malhonnte ou maladroit de dtriorer, comme il l'a fait, l'autorit
de Sa Majest, en lui faisant prendre des engagements qu'il n'tait pas
en son pouvoir de contracter.

  [90] Dans son aversion contre Necker, Bombelles en arrive 
  dfendre Calonne.

       *       *       *       *       *

Ceci fait, il est rentr  Paris pour remplir son devoir lectoral, puis
il est parti pour Venise, laissant sa femme en couches d'un quatrime
enfant; Anglique ne le rejoindra que plus tard. Nous laisserons le
marquis prendre auprs de la Srnissime Rpublique la succession du
comte de Chlons, regrettant de ne plus avoir le minutieux _Journal_
pour nous donner des impressions vraiment neuves sur les tats Gnraux
et sur le processus, qui, aprs l're des revendications, amena la
Rvolution militante.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, le Dauphin, un enfant de sept ans dou des plus
heureuses dispositions, dprissait d'une maladie de langueur. Comme
presque tous ceux que la mort prend jeunes, il est plus raisonnable que
son ge ne le comporte, il est prcoce dans ses rflexions, montre le
srieux excessif des enfants qui jouent peu et aiment  lire. On a cit
des mots de lui: quel enfant royal n'a pas lgu des mots  l'histoire?
mais ceux-l semblent vrais et les tmoins qui les rapportent sont
dignes de foi. Un de ses compagnons a cass une porcelaine  laquelle la
Reine tenait beaucoup. De peur d'tre grond il s'enfuit, et le Dauphin,
accus du dlit, ne se dfend pas. On le punit, il est priv pendant
trois jours de sa promenade  Trianon. Mais l'autre enfant est revenu et
a avou sa faute. On s'tonne que le prince n'ait rien dit: Est-ce 
moi d'accuser quelqu'un? fut sa rponse.

Sa constitution tait-elle trop frle, son inoculation avait-elle mal
russi comme l'a crit le secrtaire de son gouverneur, le duc
d'Harcourt? Toujours est-il que, lorsqu'il passa de la main des femmes
dans celle des hommes, la Facult constata que, chez le Dauphin g de
six ans, il y avait irrgularit dans la marche, tendance  la
difformit, faiblesse dans la constitution tout entire, qui ne
permettait gure d'espoirs de longue dure.

Ds l'hiver de 1788, on avait commenc  s'occuper anxieusement de cette
sant anormale, de ce manque absolu de forces. Mon fils an me donne
bien de l'inquitude, crit la Reine  Joseph II. Quoiqu'il ait toujours
t faible et dlicat, je ne m'attendais pas  la crise qu'il prouve.
Sa taille s'est drange, et pour une hanche qui est plus haute que
l'autre, et pour le dos dont les vertbres sont un peu dplaces et en
saillie. Depuis quelque temps il a tous les jours la fivre et est fort
amaigri et affaibli. Les mdecins purent persuader la Reine que ce
n'tait qu'un accident d  la dentition et  la croissance et que le
grand air triompherait de ces mauvaises dispositions: ainsi Louis XVI,
trs frle dans ses premires annes, avait t transport  Meudon, et
il s'tait bien trouv de la cure d'air. L'enfant royal fut en effet
tabli  Meudon au commencement d'avril. Le changement d'existence, la
vie en plein air lui redonnaient un instant gaiet et apptit; les
forces semblaient revenir. La Reine se reprenait  esprer et toute la
Cour avec elle.

Confiance fugitive, dlais consentis par la souffrance et la mort. Trois
mois aprs, Marie-Antoinette est dj oblige de confesser  son frre:
Mon fils a des alternatives de mieux et de pire qui, sans dtruire
l'esprance, ne permettent pas d'y compter[91]. Les mois passrent. Au
printemps de 1789, il n'y a plus rien  cacher, l'enfant est perdu. La
taille se dformait de plus en plus, tandis que le dos se votait; la
gangrne envahissait l'pine dorsale; la face macie et d'anormal
allongement refltait la douleur et l'angoisse; le moral tait
violemment atteint. Et cependant l'enfant, dont les jambes taient si
faibles qu'il ne pouvait se promener sans tre soutenu ou mont sur un
ne, s'occupait encore: il lisait avec frnsie. Son esprit semblait
vivre aux dpens du corps. On remarquait des impatiences de caractre;
si l'on en croit Mme Campan, l'esprit du malade s'tait aigri, il
montrait une grande antipathie  la duchesse de Polignac, gouvernante
des Enfants de France.

  [91] Marie-Antoinette, Joseph II et Lopold II. Lettres du 27
  fvrier, 24 avril et 16 juillet.

Du moins, et ceci contre l'avis de Mme Campan, restait-il d'une
tendresse touchante pour sa mre; un tmoignage qui ne saurait tre
suspect nous l'affirme. La jeune comtesse de Lge de Volude qui fut le
voir, le 8 avril,  Meudon en compagnie de la princesse de Lamballe, a
laiss de sa visite le plus attendrissant rcit:

Nous avions t voir cet aprs-dner le petit Dauphin. Il est
dchirant, d'une souffrance, d'une raison, d'une patience qui va au
coeur. Quand nous sommes arrivs, on lui faisait la lecture. Il avait eu
la fantaisie de se faire coucher sur son billard; on y avait tendu des
matelas. Nous nous regardmes, la princesse et moi, avec la mme ide
que cela ressemblait au triste lit de parade aprs leur mort. Mme de
Lamballe lui demanda ce qu'il lisait.--Un moment fort intressant de
notre histoire, Madame; il y a l bien des hros.--Je me permis de
demander si Monseigneur lisait de suite ou les morceaux les plus
frappants.--De suite, Madame, je n'en sais pas assez long pour choisir,
et tout m'intresse. Ce sont ses propres termes. Ses beaux yeux
mourants se tournrent vers moi en disant cela. Il me reconnut, il dit 
moiti bas au duc d'Harcourt[92]: C'est je crois la dame qui aime tant
ma mappemonde. Alors il me dit: Cela vous amusera peut-tre un
instant. Il ordonna  un valet de chambre de la tourner, mais je vous
avoue que quoique j'eusse t enchante de cette immense machine et de
sa perfection quand je la vis chez lui au jour de l'an, aujourd'hui
j'tais bien plus occupe d'couter ce cher et malheureux enfant que
nous voyons dprir tous les jours.

  [92] Son souverain.

Le 4 mai, du haut d'un balcon de la petite curie, couch sur un monceau
de coussins, l'hritier du trne put assister  la procession des tats
Gnraux. Il avait encore juste un mois  vivre. Mme de Lge crivait
encore: Le pauvre enfant est si mal!... Tout ce qu'il dit est
incroyable, il fend le coeur de la Reine; il est d'une tendresse
incroyable pour elle. L'autre jour il la supplia de dner dans sa
chambre; hlas! elle avalait plus de larmes que de pain[93].

  [93] Lettres du 8 avril et 17 mai 1789. _Souvenirs_ de la
  marquise de Lge de Volude, dame de la princesse de Lamballe,
  publis par le baron de la Morinerie, Evreux, 1869.

On commence  s'mouvoir dans Paris. Malgr les vnements politiques
des dernires semaines, une pense attendrie va  cet enfant royal dont
la venue sept ans auparavant avait t l'objet d'inoubliables
manifestations. On s'inquite des nouvelles, on raconte les souffrances
courageuses du prince qui va mourir. A dix heures du soir, le 2 juin, le
bourdon de Notre-Dame sonne les prires des quarante heures. Le 3 au
matin, le Saint-Sacrement est expos dans toutes les glises, un grand
concours de peuple s'y prcipite. A dfaut de l'amour disparu, la piti
subsiste encore. On gmit sur cette mort de l'hritier du trne.

Ce mme jour, vers cinq heures du soir comme Louis XVI arrivait de
Versailles pour voir son fils, le duc d'Harcourt envoya son secrtaire
pour supplier le prince de ne pas entrer. Le Roi, raconte M. Lefvre,
tmoin oculaire, s'arrta de suite en s'criant, sanglotant: Ah! mon
fils est mort!--Non, Sire, rpondis-je, il n'est pas mort, mais il est
au plus mal. Sa Majest se laissa tomber sur le fauteuil prs de la
porte. La Reine entra aussitt, se prcipita  genoux entre ceux du Roi
qui, en pleurant, lui cria: Ah! ma femme, notre cher enfant est mort
puisqu'on ne veut pas que je le voie. Je rptai qu'il n'tait pas
mort. La Reine en rpandant un torrent de larmes, et toujours les deux
bras appuys sur les genoux du Roi lui dit: Ayons du courage, mon ami,
la Providence peut tout, et esprons encore qu'elle nous conservera
notre fils bien-aim. Tous deux se levrent et reprirent la route de
Versailles. L'auteur de ce court rcit si mouvant ajoute: Cette scne
fut pour moi admirable, cruellement douloureuse et ne sortira jamais de
ma mmoire.

C'tait la fin. Peu aprs minuit, le 4 juin, l'enfant royal avait cess
de souffrir, et Louis XVI inscrivait sur son _Journal_: Jeudi 4, mort
de mon fils  huit heures du matin. La messe en particulier  huit
heures trois quarts. Je n'ai vu que ma maison et les princes  l'Ordre.

Les honneurs furent rendus  Meudon. Le 8, des dputations des trois
Ordres assistaient  la crmonie. Ds le 4, Bailly, doyen du Tiers
tat, s'tait prsent au Chteau pour tmoigner au Roi la sensibilit
des Communes sur la mort du Dauphin et demander en mme temps qu'une
dputation du Tiers ft reue par le Souverain pour lui remettre 
lui-mme une adresse sur la situation des affaires, les dputs des
Communes ne pouvant reconnatre d'intermdiaire entre le Roi et son
peuple[94].

  [94] Lettres de Boull, dput de Nantes  ses
  commettants.--_Revue de la Rvolution_, 1888, t. II. Cit par M.
  de la Rocheterie.

La dmarche tait cruelle et intempestive. Bailly insista si vivement,
d'un ton si imprieux, souligne Weber, que le Roi, malgr son immense
douleur, dut cder  ces exigences du Tiers. A midi, le 6 juin[95],
raconte le dput Boull, la dputation des Communes a t reue; le
doyen... a prononc  Sa Majest le discours qui avait eu l'approbation
de l'Assemble, en y ajoutant seulement _quelques expressions de regret
et de douleur_ sur la perte qui vient d'affliger la France et son
monarque. Cette violation du sanctuaire intime de ses tristesses fut
trs vivement sentie par Louis XVI. Il n'y a donc pas de pres dans
l'Assemble du Tiers? dit-il avec un serrement de coeur[96].

  [95] Et non le 8, au retour de Meudon, comme le dit Weber.

  [96] Weber, p. 210.

Cette audience qui n'a pas respect la mort de l'hritier du trne,
c'est un nouvel empitement sur l'autorit royale... Les coups de pioche
vont se succder sans trve jusqu' entier effritement de l'difice
monarchique.




CHAPITRE V

  Premiers dparts.--L'migration de sret.--Madame lisabeth
    donne l'ordre  ses dames de partir.--Regrets d'Anglique de
    quitter Madame lisabeth.--Avant de rejoindre son mari 
    Venise, elle se rend  Stuttgard chez son frre.--Installation
    aux environs de Venise et  Venise.--Les
    Polignac.--Correspondance de Madame lisabeth et de la marquise
    de Raigecourt.--vnements de France, du 5 octobre  la
    promulgation de la Constitution.--Le serment.--Bombelles donne
    sa dmission.


Le canon de la Bastille avait t le premier signal de l'exode. Le comte
d'Artois, le clan Polignac, les Rohan, le duc de Coigny, bien d'autres
appartenant  la Cour prenaient le chemin de l'exil, formaient le
premier convoi de ceux qu'on appela les migrs par sret[97].

  [97] Paris est d'un vide affreux, crit le 15 juillet le comte
  de Salmour, ministre de Saxe, trs bien renseign, et dont les
  dpches cites par Flammermont sont une excellente mine, fort
  peu connue, de renseignements; toutes les promenades sont
  dsertes, les spectacles abandonns, et l'on a l'air d'occuper
  une ville dmantele. Plus de socit; la terreur peinte sur tous
  les visages; la mfiance dans tous les coeurs; un Roi sans Cour,
  sans arme; un chteau sans gardes ouvert  tout venant... A
  Versailles, on ne sait ni que faire ni que devenir... Quinze
  jours aprs, il mandait  son Gouvernement: Hors en public, la
  Reine ne voit plus personne... Toute la socit de la reine est
  fugitive et disperse; plusieurs de ses dames l'ont abandonne
  d'une manire fort vilaine... Et il cite tous ceux qui ont fui
  de leurs Cours respectives: Mme de Balbi, Mme de Lge, Mme de
  Chlons, Mme de Polastron, tous les Lorrains, tous les Rohan,
  tous les Broglie, la princesse de Monaco[97-A], les Polignac,
  Gramont, d'Ossun[97-B]. L'ambassadeur cite aussi Mme de
  Bombelles, mais nous savons que son dpart a t exig par Madame
  lisabeth.

    [97-A]: La princesse de Monaco, ne Brignole, pousa plus
    tard le prince de Cond.

    [97-B]: La comtesse d'Ossun, ne Gramont, dame d'atours
    de la reine, devait revenir d'migration en 1792 et mourir sur
    l'chafaud en 1794.

Si Madame lisabeth se refusait absolument  quitter le Roi et la Reine,
les dangers et les motions qu'elle acceptait pour elle-mme elle les
redoutait pour ses fidles amies. Elle entendait que Mmes de Raigecourt
et de Bombelles s'loignassent au plus vite.

La premire venait de perdre un enfant et commenait une grossesse; au
lieu d'affronter un long voyage, elle commena par se retirer dans le
Berry o son mari possdait une terre, de l elle pourrait parfois se
rendre  Versailles auprs de sa princesse et attendre ainsi les
vnements.

Mme de Bombelles relevait de couches et n'tait pas compltement remise,
elle nourrissait son quatrime fils Henri.--Avant de rejoindre son mari
 Venise, elle devait attendre. La prcipitation des vnements et
l'insistance de Madame lisabeth lui firent hter son dpart; mais 
cause de son enfant elle se dirigea d'abord vers Stuttgard, o son frre
tait ministre et dont le climat tait plus sain que celui de Venise.

Avec quelle douleur poignante Mme de Bombelles quittait sa bienfaitrice
et son amie, on le devine aux lettres de Madame lisabeth rpondant aux
siennes. Plus tard la marquise elle-mme, rcapitulant la longue suite
des heures sombres, se torturera du cuisant remords de n'avoir pas obi
aux impulsions ritres qui lui faisaient considrer comme un devoir de
revenir partager le sort de Madame lisabeth. Au cours des chapitres
qui suivent, on verra que si elle avait facilement accept, pour
satisfaire des exigences de famille, de quitter la France au premier
coup de la cloche d'alarme, ce n'tait pas un long adieu--comme beaucoup
d'autres plus clairvoyants et moins dvous--qu'elle avait entendu
faire. Au fur et  mesure que les dangers s'accumulent, que l'horizon
s'assombrit de plus en plus, il semble au contraire qu'elle s'enhardisse
davantage, et c'est du fond du coeur qu' mainte reprise la marquise
suppliera la princesse de la rappeler auprs d'elle.

L'exquise tendresse de Madame lisabeth environna la jeune femme encore
dolente jusqu' ce qu'et t rsolu son dpart. Si celle-ci ne peut
quitter le berceau de l'enfant qu'elle nourrit, la princesse lui crit:

Toutes les affreuses nouvelles d'hier--la lettre est du 15
juillet--n'avaient pu parvenir  me faire pleurer; mais la lecture de ta
lettre, en portant de la consolation dans mon coeur par l'amiti que tu
me tmoignes m'a fait verser bien des larmes.

Sans doute la question du dpart--au moins de Versailles--a t agite:
car la princesse ajoute: Il serait bien triste pour moi de partir sans
toi. Je ne sais pas si le Roi sortira de Versailles. Je ferais ce que tu
dsires s'il en tait question...

Et en terminant: Je t'aime, ma petite, mieux que je ne puis le dire.
Dans tous les temps, dans tous les moments, je penserai de mme...
J'espre que le mal n'est pas aussi grand que l'on se figure. Ce qui me
le fait croire c'est le calme de Versailles... Je m'attacherai comme tu
me le conseilles au char de _Monsieur_, mais je crois que les roues n'en
valent rien...

Trois semaines se sont passes, le dpart de Mme de Bombelles s'est
effectu. Madame lisabeth n'attend pas d'avoir reu des nouvelles
directes pour crire  la marquise, le 5 aot: Aprs des dtails sur la
nuit du 4 aot: Dans toutes autres occasions il serait gnreux de
partager la joie de la petite baronne; mais, dans celle-ci, elle ne peut
pas mme nous en savoir gr... Je vous ai tenu parole, mon enfant; je
n'ai pas t fche de vous dire adieu, mais je ne sais pas si cela
vient de l, mais je me sens d'une humeur de chien. Ne vous en donnez
pourtant pas les gants. Oui, je vous le rpte, et vous le rpterai et
vous le dirai sans cesse, je suis charme que vous alliez nourrir Henri
IV dans un pays o l'air est plus chaud et par consquent plus propre 
l'ducation que vous voulez lui donner. Jouissez bien du bonheur de voir
la petite; animez-vous l'une l'autre  tout ce qu'il est dans votre me
de chercher pour fortifier votre moral qui, tant loign d'un lieu qui
vous est cher sous mille rapports, doit un peu souffrir.

Ainsi court sa plume pendant les annes de sparation, tantt enjoue et
affectueuse, tantt srieuse d'aprs l'impression donne par les
vnements. Il est rare que Madame lisabeth voie les choses en noir,
sauf pourtant la privation que lui cause le dpart de son amie. De cela
elle est triste et ne veut pas trop le montrer. Et c'est d'un ton enjou
qu'elle adresse sa premire lettre  Stuttgard:

Bonjour, ma Bombelinette, comment te portes-tu  Stuttgard? Le petit
baron a-t-il bien soin de toi?

... Notre physique est toujours en bon tat, mais le moral est dans la
mme position o tu l'as laiss... Viennent ensuite des dtails sur
les nouveaux habits de la garde bourgeoise de Paris, sur le Roi salu du
cri de: Vive le Roi! pas de dragons, alors qu'il paraissait entour
d'une escorte; sur la discussion des Droits de l'Homme  l'Assemble
nationale; sur les troubles de Caen o le malheureux Henry de Belsunce
avait t charp et frocement mutil.

Voici, en septembre, le rsum des vnements politiques: La comtesse
d'Artois est arrive  Turin, le Roi aura la sanction, mais il n'aura
que le veto suspensif...

Presqu'un mois d'intervalle dans les lettres qui nous sont parvenues.
Mais quelle lettre que celle date du 13 octobre! Contrastant avec le
ton ordinaire de ses billets o le badinage se mle  l'apprciation
politique, c'est une vraie page d'histoire qu'il faudrait citer tout
entire. Deux mille femmes armes de cordes, de couteaux de chasse,
affluant  Versailles pour demander du pain, la mort de M. de
Savonnires, le rle de La Fayette, le Roi et la Reine se montrant
pleins de courage, les cris de la foule, les hurlements des mgres, le
meurtre des Gardes du Corps, tout cela est rendu de faon saisissante...
La princesse annonce l'arrive  Paris de la famille royale.

Tout est tranquille ici. M. de _Lafayette s'est parfaitement
conduit_... La Cour est tablie presque comme autrefois; on voit du
monde tous les jours... Il y a eu jeu, disant en public, peut-tre grand
couvert dimanche. J'ai t bien contente, ajouta-t-elle, que tu ne
_fus_ pas ici la semaine passe. J'ai bien peur que la nouvelle seule de
ce qui s'est pass ne fasse mal  ton lait. Sois sre que je ne me
trompe pas en te disant que ta mre, ta tante, moi, tout ce qui
t'intresse se porte bien. Dis  ton mari, de ma part, de se
tranquilliser; que l'on ne pouvait pas prendre un meilleur parti que de
venir habiter Paris; que nous y serons toujours mieux que partout
ailleurs.

Madame lisabeth est-elle aussi rassure qu'elle le dit dans le but de
tranquilliser son amie? Il semble qu'avec l'abb de Lubersac  qui elle
crit le 16 elle se livre  des impressions plus franches, et partant
plus tristes... Ah! Monsieur, quelles journes!... Une fois rentrs 
Paris nous avons pu nous livrer  l'esprance malgr les cris
dsagrables que nous entendions autour de la voiture... La Reine, qui a
eu un courage incroyable, commence  tre mieux vue par le peuple.
J'espre qu'avec le temps, une conduite soutenue, nous pourrons regagner
l'amour des Parisiens qui n'ont t que tromps. Mais les gens de
Versailles, Monsieur! Avez-vous jamais vu une ingratitude plus affreuse?
Non, je crois que le ciel dans sa colre a peupl cette ville de
monstres sortis des enfers... Ces jours-l, doit-on ajouter, les
Versaillais n'taient pas seuls  avoir commis crimes et excs, et dans
les nergumnes il y avait plus d'trangers que d'habitants de la ville.

La correspondance continue les mois suivants. Dans celle du 24 novembre,
trs affectueuse, la princesse s'enquiert des enfants et du bien-tre de
sa Bombe aime: Tu peux te vanter d'avoir des enfants trs aimables. Si
tu n'avais pas Henry pendu  ton sein et que les autres enfants fussent
avec ton mari, je regretterais que tu ne fusses pas ici; mais lorsque je
pense  tout cela, je suis bien vite console; et mme je passe  la
joie de sentir qu'au moins tu as trouv un endroit sur la terre o l'on
puisse respirer tranquillement l'air pur et jouir des beauts de la
nature.

Passant de la tristesse  l'enjouement, elle donne des nouvelles de
Montreuil, de sa laiterie et de Jacques Bosson: Mme Jacques est grosse,
et toutes mes vaches le sont aussi.

Mme de Raigecourt, qui a perdu un enfant pendant l't et a sjourn 
la campagne, est revenue auprs de la princesse, du moins momentanment.
J'ai lu  cette pauvre Raigecourt ce que tu me dis d'elle; elle en a
t bien touche, et de l nous nous sommes tendues sur tes _dfauts_:
tu peux juger, d'aprs cela, si la conversation a d tarir... Nous
sommes toujours dans la mme position, mon coeur, depuis trois mois;
nous jouissons d'une douce stagnation. _In caud_ de la dernire lettre
de dcembre quelques impressions sur le plan des finances dcrt par
l'Assemble et consistant  vendre une partie des biens du Roi et du
clerg--empltre qui adoucit nos maux, mais ne les gurit pas.--A
propos, tu sais que l'on a dnonc la journe du 5 et au 6 au Chtelet.
On est venu du comit de la ville prendre nos dpositions. Si tu savais
comme la mienne est bte, tu en rirais, mais je n'avais rien  dire. Tu
sais que ce n'est pas par la science que ta princesse a jamais brill.

A Versailles, grand bruit dans les deux quartiers rivaux au sujet de
l'lection du maire. Ce ne sont pas les gens de ville qui ont fait du
train, mais de ces gens qu'on appelle bandits, que l'on ne connat
nulle part et qui tombent tout d'un coup dans un endroit sans qu'on les
ait vus arriver. La princesse se loue fort de M. Berthier, le fils, qui
est commandant de la place sous M. de La Fayette et se conduit 
merveille. C'est le futur marchal d'empire et prince de Wagram[98].

  [98] Comme commandant de la garde nationale de Versailles,
  Alexandre Berthier devait tre d'un grand secours  Mesdames,
  tantes du Roi, quand elles partirent en fvrier 1791, de
  Bellevue. Cf., dans les _Drames de l'Histoire_, le chapitre
  consacr au dpart de Mesdames.

Les vnements se succdent rapidement et, rgulirement, Madame
lisabeth en fait dfiler le chapelet dans ses lettres  la marquise.
Les Juifs ont obtenu droit de cit, ce qui scandalise la princesse; les
voeux monastiques sont supprims, le malheureux marquis de Favras[99] a
t sacrifi, l'empereur Joseph II est mort, voil les effets notables
relats pendant l'hiver. Les plus graves vnements semblent se prparer
y compris la guerre civile que craint tant Mme de Bombelles. Madame
lisabeth juge ainsi la question: Je t'avoue que je la regarde comme
ncessaire; premirement je crois qu'elle existe, parce que toutes les
fois qu'un royaume est divis en deux parties et que la partie la plus
faible n'obtient la vie sauve qu'en se laissant dpouiller, il m'est
impossible de ne pas appeler cela une guerre civile. De plus, jamais
l'anarchie ne pourra finir sans cela; et je crois que plus on retardera
plus il y aura de sang rpandu. Voil mon principe, il peut tre faux;
cependant, si j'tais Roi, il serait mon guide, et peut-tre
viterait-il de grands malheurs[100]...

  [99] M. Paul Gaulot a rcemment tir la vrit au clair sur le
  procs du malheureux Favras et les responsabilits qui incombent
   d'autres, surtout au comte de Provence.

  [100] Lettre du 1er mai.

M. de Lameth a demand  l'Assemble le renvoi de Venise de M. de
Bombelles, mais l'heure n'est pas encore venue de la disgrce, et l'on a
fort peu cout M. de Lameth. On enlve au Roi le droit de faire la
guerre et la paix, il la fera au nom de la Nation. Hier (21 mai) que ce
fameux dcret a t rendu, tous les enrags ont pass sous nos fentres
au milieu des acclamations publiques et des flicitations d'environ
vingt mille mes qui taient dans le jardin; et les colporteurs, en
vendant le dcret, qui criaient que la Nation avait gagn. Tu juges
comme cela faisait plaisir  entendre.

En juin, Madame lisabeth a accompagn le Roi et la Reine  Saint-Cloud.
D'abord un sjour de quelques jours seulement bientt, suivi d'un
second. Cela m'a fait bien plaisir, crit Madame lisabeth, le 9 juin.
C'est de l que j'ai t  Saint-Cyr... Je ne loge pas o tu m'as vue;
je suis de l'autre ct du vestibule. J'ai une fentre qui donne dans un
petit jardin ferm[101]; cela fait mon bonheur. Il n'est pas si joli que
Montreuil, mais au moins on y est libre, et l'on respire un bon air
frais qui fait un peu oublier tout ce qui est autour de soi, et tu
conviendras que l'on en a souvent besoin.

  [101] Voir le _Palais de Saint-Cloud_, Laurens, diteur, 1902.

  Madame lisabeth devait habiter au rez-de-chausse l'appartement
  qui devint en dernier lieu celui du prince Imprial et qui donnait
  sur un minuscule jardin ferm. Le petit bassin qui tait situ au
  milieu a t conserv et on peut le voir sur la terrasse, veuve de
  ses ruines...

Le repos de Saint-Cloud a rendu sa gaiet  la princesse qui raille
agrablement les dcrets rendus par l'Assemble, surtout celui qui
supprimait les titres de noblesse. Il afflige peu des personnes qu'il
attaque, crit-elle le 27 juin, mais bien les malveillants et ceux qui
l'ont rendu, car il est devenu le sujet de la dissipation des socits.
Pour moi j'espre bien m'appeler Mademoiselle Capet, ou Hugues, ou
Robert, car je ne crois pas que je puisse prendre le vritable, celui de
France. Cela m'amuse beaucoup; et si ces messieurs voulaient ne rendre
que ces dcrets-l, je joindrais l'amour au profond respect dont je suis
pntr pour eux. Tu trouveras mon style un peu lger vu la
circonstance; mais comme il ne contient pas de contre-rvolution, tu me
le pardonneras.

La princesse jouit beaucoup de ce nouveau sjour  Saint-Cloud: Paris
est beau, mais dans la perspective, crit-elle  la marquise de
Raigecourt; et ici j'ai le bonheur de le voir comme je veux. Et puis de
mon jardin je vois  peine le ciel et je n'entends plus tous ces vilains
crieurs qui,  prsent, ne se contentent pas d'tre  la porte des
Tuileries, mais parcourent tout le jardin pour que personne ne puisse
ignorer toutes ces infamies.

Cependant l'on prpare la fte de la Fdration qui aura lieu le 14
juillet, et c'est prtexte pour Madame lisabeth de plaisanter sur la
chaleur qu'elle redoute par dessus tout... J'espre bien n'y pas
laisser mon pauvre corps, qui pourrait bien, en quittant cet endroit, ne
pas se rafrachir de quelque temps, mais j'espre bien le ramener tout
comme il y aura t. Pardonne-moi toute ces btises; mais j'ai tant
touff la semaine passe et  la revue de la milice, et dans mon petit
appartement, que j'en suis encore toute saisie. Et puis, il faut bien
rire un peu, cela fait du bien. Mme d'Aumale me disait toujours, dans
mon enfance, qu'il fallait rire, que cela dilatait les poumons...
J'achve ma lettre  Saint-Cloud. Me voil rtablie dans le jardin, mon
critoire ou mon livre  la main; et l je prends patience et des forces
pour le reste de ce que j'ai  faire.

La correspondance est assez active pendant cet t entre la princesse et
son amie pour qu'il soit ais de suivre semaine par semaine leurs
changes de penses et leurs impressions. La marquise est arrive 
Venise avec son dernier enfant... Il avait t question un instant que
M. de Bombelles reprt du service militaire auprs du comte d'Artois,
Madame lisabeth blmait ce projet, supposant que le diplomate avait
depuis trop longtemps quitt l'arme pour rendre de vrais services, Mme
de Bombelles se plaignait, en rponse, de cette apprciation de la
princesse, qui, dsole d'avoir pu fcher sa petite Bombelinette, se
htait, entre quelques rflexions sur les prparatifs de la Fdration,
de faire rparation.

L'affaire de Nancy, le dpart de Necker, qui a eu une si belle peur de
la menace d'tre pendu qu'il n'a pu rsister  la tendresse de sa
vertueuse pouse qui le pressait d'aller aux eaux, l'explosion de joie
de l'Assemble  la lecture de cette phrase, le duel de Castries-Lameth,
le pillage de la maison du duc de Castries aprs que Charles de Lameth
et t bless... voil le bulletin de Madame lisabeth. Nous avons eu
avant-hier un fier train, crit Madame lisabeth, le 13, MM. de Castries
et de Lameth s'taient battus. Charles a t bless[102]. Sa blessure
tait grave, on ne le croyait pas encore sauv  la fin de novembre.
Tout en plaignant son ancien ami, M. de Raigecourt faisait ses
rflexions: Nous avions espr pendant quelque temps qu'il tait
fatigu du _saint devoir de l'insurrection_. La pauvre Mme de Lameth est
 bout de son courage. Cette dernire atrocit de son fils achve de la
tuer.

  [102] Le motif du duel tait celui-ci: Charles de Lameth ayant
  t charg de faire une perquisition de nuit dans le couvent des
  Annonciades de Pontoise pour y rechercher l'ancien garde des
  Sceaux M. de Barentin (parce que sa soeur tait abbesse du
  couvent), le duc de Castries l'avait raill de cette trange
  mission; de l un duel qui eut lieu le 10 septembre.

  Le pillage de l'htel de Castries fait partir de Paris onze cents
  personnes. Il y a grande presse  l'htel de Ville, o l'on peut 
  peine avoir des passeports. Bientt sortent de Paris
  soixante-quinze berlines par jour. (_Correspondance_ de Lenfant,
  Forneron t. II.)

Pendant ce temps Mme de Bombelles a pu donner des nouvelles du duc et de
la duchesse de Polignac, de la comtesse Diane, ancienne dame d'honneur
de la princesse. Crois-tu qu'elle devienne un peu dvote? crit Madame
lisabeth. Le chagrin fait ouvrir de bien grands yeux.

En octobre, la marquise qui a quitt Venise pour une solitude prte
par un Anglais, vient de faire une nouvelle installation provisoire.
Elle est  Carpenedo, dans une maison situe tout prs du chteau occup
par la duchesse de Polignac et o celle-ci lui a offert l'hospitalit.
Mon mari a dsir que j'acceptasse, crit la marquise  Mme de
Raigecourt[103]. J'y demeure avec mes enfants, et M. de Bombelles, pour
me laisser un peu plus de commodit, demeure dans le chteau. Nous avons
encore le plus beau temps du monde. Mes enfants prennent bien plus
d'exercice qu'ils n'en prendraient  Venise, et quant  moi, je suis
fort contente de cet arrangement parce que je me suis mise sur le pied
d'tre toute la journe avec eux, de dner dans mon petit mnage, et je
consacre la soire  la socit; de sorte que je suis beaucoup plus 
moi et  mes enfants que je ne le serais  Venise. Que ne pouvez-vous
mener une vie aussi tranquille que la mienne! Et notre pauvre petite
princesse! Mon Dieu! J'ai des moments d'illusion dont le retour est bien
amer. Lorsque je sors le soir,  neuf heures pour aller chez Madame de
Polignac, il me semble que je vais souper chez notre princesse.--Que de
souvenirs, que de regrets cela me cause!... Ils ne sont pas bien gais ni
les uns ni les autres, comme bien vous pensez, mais ils vivent ensemble
en bonnes gens, causent souvent des vnements passs et prsents. Je ne
suis pas toujours de leur avis sur le premier chapitre. La confiance
est assez tablie pour que j'ose leur demander compte de certaines de
leurs actions et les en blmer, et ils sont d'assez bonne foi pour
convenir de leurs torts ou s'en justifier par des motifs particuliers.
Nous croyons absolument tre dans un autre monde, et nos causeries du
soir pourraient s'intituler dialogues des morts... Les assignats, ce me
semble, ne passeront pas; la tromperie et t trop grossire et et
fait peu de dupes... La banqueroute me parat indubitable, d'aprs cela,
car o trouver le numraire? Mon Dieu! que notre position est donc
triste! Vous devriez, si d'ici quatre ou cinq mois les esprits sont
encore dans une aussi forte fermentation, aller faire vos couches en
Suisse chez les amis que vous y avez; ou bien venez les faire  Venise;
vous serez bien reue et bien traite, ma pauvre petite. Que notre
princesse n'est-elle particulire, elle viendrait avec vous...

  [103] Ce fragment de lettre et beaucoup d'autres que nous
  citerons comme utiles  notre rcit, sont tirs de la
  _Correspondance du Marquis et de la Marquise de Bombelles et du
  Marquis et de la Marquise de Raigecourt_ que publia nagure M.
  Maxime de la Rocheterie pour la Socit d'Histoire Contemporaine.
  Cet excellent livre documentaire est puis, et pour mettre au
  point mon manuscrit, que j'avais crit  Versailles avec cet
  ouvrage  ma disposition, j'ai d faire de longues recherches.
  Elles seraient restes infructueuses sans la parfaite obligeance
  de M. C. d'Arjuzon qui eut l'ide de demander  notre excellent
  confrre M. de Lanzac de Laborie de me prter son exemplaire, ce
  qu'il fit avec une entire bonne grce. Depuis, M. M. de la
  Rocheterie, inform des recherches auxquelles j'avais d me
  livrer pour me servir utilement de ce ncessaire complment
  d'information s'est empress de m'adresser un des exemplaires qui
  lui restaient. J'aime  rpter ici ce que j'ai dit dans le
  prcdent volume,  savoir: que les travaux de M. de la
  Rocheterie, documentaires ou synthtiques, surtout sa belle
  _Histoire de Marie-Antoinette_, sont une mine inpuisable--et o
  il a t _beaucoup_ puis--pour quiconque s'occupe historiquement
  des annes prcdant la Rvolution.

Bien des fois Mme de Bombelles avait manifest  la princesse elle-mme
son dsir de revenir auprs d'elle. Toujours Madame lisabeth avait
combattu ce projet; Je serais dsole, lui crivait-elle en septembre,
que tu _suis_ ton projet  excution. Ta position te le dfend, et tes
enfants t'en imposent la loi. Tu dois ne penser qu' eux et  l'utilit
de tes soins. Dans d'autres tu satisferas ton coeur et celui de ceux
qui, comme moi, t'aiment bien tendrement. Mme de Bombelles avait beau
insister, les rponses de la princesse taient toujours les mmes. Pour
bien tmoigner qu'elle voulait avant tout mettre ses dames en sret,
elle renvoyait mme Mme de Raigecourt, qui, jusque-l, faisait la
navette entre Paris et la campagne. Tu ne seras pas tonne, crit
Madame lisabeth  la marquise, que je sois dbarrasse de Rage; son
tat ne lui permettant pas de rester auprs de moi, elle est alle 
Trves; elle doit y tre arrive depuis trois jours, elle est moins
souffrante et j'espre que le voyage lui fera du bien.

Ce quelle ne dit pas, c'est que Mme de Raigecourt tait partie
absolument  son corps dfendant et parce que le repos tait ncessaire
 son tat de grossesse. Mais en sentant les vnements devenir de plus
en plus menaants, la marquise se dsesprait de ne pas tre  son poste
d'honneur et voulait,  peine partie, revenir.

Aussitt sa tendre matresse de la gourmander et de parler sagement: la
mre devant,  ses yeux, passer avant l'amie. Dites-moi, crit-elle
dans une lettre d'octobre, pour quoi vous vous croyez oblige d'tre
dans des tats violents. Cela est trs mal vu, ma chre enfant. Vous
allez vous rendre malade, donner  votre enfant un fonds de mlancolie
ingurissable... Tu te tourmentes pour te faire des reproches qui n'ont
pas le sens commun; sans doute la princesse a envisag les deux cts
de la question puisqu'elle ajoute: Dans le premier moment, je n'ai
pens qu'au plaisir de la savoir dans un lieu bien tranquille, mais le
public ne trouvera-t-il pas mauvais qu'elle m'ait quitt dans ce temps
de trouble? Mais j'ai senti que cela ne se pouvait pas,  cause de votre
tat, que, de plus, si quelques gens  grands sentiments voulaient
s'aviser de penser  cela, nous devions nous mettre au-dessus du malheur
de leur dplaire, par une trs bonne raison: c'est que Dieu t'ayant
remis en dpt le salut de ton enfant, aucune considration humaine ne
doit t'empcher de prendre tous les moyens possibles pour lui faire
recevoir le baptme.

Cette mme lettre comme les suivantes montre Madame lisabeth plus
effraye que jadis. A Mme de Bombelles elle s'est plainte  mots
couverts des hsitations du Roi: Je crains fort qu'il n'prouve cette
anne ce qu'il a prouv les autres, et que l'engourdissement ne se
fasse sentir avec autant de force. Ses mdecins en voient des symptmes
effrayants. A Mme de Raigecourt elle confesse: Le malade a toujours de
l'engourdissement dans les jambes, et il craint que cela ne gagne
tellement les jointures qu'il n'y ait plus de remde. Pour moi qui en ai
dout par bouffes, je me soumets aux ordres de la Providence; elle me
fait la grce de ne pas sentir aussi vivement que je le devrais la
position de ce malheureux, et je l'en remercie de tout mon coeur. A
chaque jour suffit son mal. J'attends qu'il soit au dernier priode pour
dsesprer, et, dans ce moment, j'espre bien n'en rien faire.

Entre les lignes il est facile de lire que, si la princesse n'est pas
dsespre, elle prouve par moments un grand dcouragement. Bien
qu'elle ne s'avise pas de donner des conseils, elle a une opinion. Les
ministres de Louis XVI dcampent--c'est l'expression de Madame
lisabeth--un  un. Elle voudrait bien que le Roi se dcidt lui aussi 
partir. Elle juge que plus il tardera, plus il courra le risque de
s'engloutir avec la famille royale sous les dcombres de la monarchie.
Son optimisme du dbut fait souvent place  des accs d'effroi.
Qu'allait-il advenir maintenant que la chose royale n'tait plus gure
qu'un mythe?

Le retour  Paris l'a d'ailleurs attriste; le mauvais temps, le manque
de libert et d'exercice lui font regretter Saint-Cloud et le voisinage
de Saint-Cyr o chaque semaine elle allait visiter les dames que les
nouveaux dcrets menaaient violemment[104].

  [104] Un dcret du 14 octobre avait dclar nationaux les biens
  des tablissements d'instruction publique. La maison des dames de
  Saint-Louis fut conserve comme maison d'ducation, mais elle
  allait rentrer dans la loi commune et les biens considrs comme
  biens nationaux furent dsigns pour tre vendus.

La princesse s'avoue peu au courant des nouvelles. Je sais seulement,
souligne-t-elle, que l'on tient toujours des propos indignes sur la
Reine. On dit entre autres choses qu'il y a une intrigue avec Mir...;
que c'est lui qui conseille le Roi et qu'elle le voit. C'est si peu
vraisemblable que je ne conois pas comment on peut le dire[105].

  [105] Mirabeau avait eu une premire entrevue avec la Reine, 
  Saint-Cloud, dans le courant de juillet, et sduit par
  Marie-Antoinette, il avait promis de sauver la monarchie. Le
  bruit s'en bruita, et l'on cria dans les rues: la grande
  trahison de M. de Mirabeau. Il y eut des changes de notes, des
  rformes commences et des efforts faits... Mais l'indcision du
  roi et la marche rapide des vnements devaient rendre ses
  efforts striles. Il mourut terrass par la maladie, le 2 avril
  1791. Voir les dtails de cette entrevue et des ngociations qui
  suivirent dans la _Correspondance de La Marck et de Mirabeau_, et
  dans le _Palais de Saint-Cloud_, in-8 illustr, par le comte
  Fleury.

De retour  Venise, Mme de Bombelles a chang des impressions, le 22
octobre, avec la marquise de Raigecourt. Aprs s'tre rjouie avec son
amie de la nouvelle de sa grossesse, elle ajoute: Madame lisabeth me
mande qu'elle est la premire  dsirer que vous alliez en Lorraine, et
elle a bien raison. Le sjour de Paris deviendra tous les jours plus
inquitant pour une femme grosse, et il ne faut hasarder d'y tre que
lorsqu'on n'a rien  risquer que pour soi.

Le dcret qui accorde prs de six cent mille francs  la municipalit de
Paris pour les frais de dmolition de la Bastille, la nomination de
Robespierre (qu'elle appelle Rosepierre) et autres comme juges de
Versailles... voil qui indigne Anglique. Cela n'a pas de nom et, sans
la certitude que nous devons avoir de la justice de Dieu, il y aurait de
quoi dsesprer.

...La duchesse de Polignac est aussi revenue de la campagne avec toute
sa colonie; ils occupent un palais qui n'est pas bien loin du ntre et
assez commode. J'ai d'elle et de la comtesse Diane tous les soins qui
sont en moi; c'est bien simple et vous en feriez srement autant  ma
place. Nous attendons dans six semaines l'Empereur et le Roi de Naples.
Cela nous procurera des ftes, des plaisirs; mais nous forcera  une
dpense que je regrette d'autant plus que nous ne sommes pas en tat de
la faire, et que nous n'avons pas le coeur fort gai...

Mes enfants se portent bien; ils regrettent le sjour de la campagne, et
j'en suis bien aise, car je serais trs fche qu'ils ne dussent pas un
jour apprcier tout le prix d'une vie champtre et tranquille. Il n'y a
au vrai que cela de supportable dans la vie; tout le reste est
chimre...

Mme de Raigecourt est arrive  Trves, et c'est l que vient la
rejoindre la lettre que Mme de Bombelles lui adressait le 13 novembre.

Mon Dieu, que cela a d vous faire de peine de laisser notre pauvre
petite princesse au milieu des bourreaux qui se plaisent  perscuter
elle et notre malheureuse Souveraine. Je lui sais bon gr de s'tre
oublie pour s'occuper de votre sret, et je reconnais bien  ce
sacrifice sa charmante amiti pour tout ce qui lui est dvou ainsi que
nous. Puis-je me flatter, ma bonne petite, que votre loignement ait en
outre un motif cach? vous m'entendez: Croyez-vous qu'enfin ils puissent
une fois se dterminer  chapper  leurs perscuteurs? mon Dieu! que je
le voudrais! Il ne faudrait que leur loignement pour autoriser tous les
dfenseurs des bonnes causes  se montrer. L'ide de fuite est dans la
tte de tous ceux qui sont dvous  la famille royale; la marche des
vnements ne permettant plus de croire, ds cette poque, qu'elle pt
se sauver autrement.

Mme de Bombelles regrette que son amie ne soit pas venue jusqu'
Venise.--M. de Raigecourt est pour le moment  Turin.--Je sens que
c'et t bien loin, et n'tant pas avec moi, je suis bien aise de vous
savoir avec ce digne marchal et sa famille. Parlez-leur de nous, je
vous en prie; notre respect, notre attachement pour le marchal[106] est
proportionn  ce qu'il mrite de vnration de tout ce qui est bon
franais, attach  son Dieu et  son Roi[107]. Puis des nouvelles des
Polignac qui sont venus s'installer  Venise dans un palais lou  bon
compte... Les ftes prpares pour l'arrive de l'Empereur et du Roi de
Naples contrarient la marquise. Je voudrais qu'elles soient passes,
car mon coeur, d'aucun ct, n'est dispos  la joie, et je sens qu'en
voyant ces Souverains j'prouverai un sentiment de jalousie pour notre
malheureux matre qui me remplira d'amertume.

  [106] Le troisime marchal et deuxime duc de Broglie, vainqueur
  des Prussiens  Bergen et  Forbach. Charg du portefeuille de la
  Guerre dans le court ministre que prsida le baron de Breteuil
  aprs le premier dpart de Necker, le 11 juillet. Il n'avait pas
  tard  quitter la France et  se retirer  Trves o on le
  regardait comme un des chefs militaires de l'migration. M. le
  duc de Broglie, son arrire-petit-fils, a publi dernirement
  avec M. Vernier, archiviste de l'Aube, la correspondance du
  marchal avec Xavier de Saxe, comte de Lusace.

  [107] Cette phrase de Mme de Bombelles est  elle seule
  l'explication des raisonnements des migrs et des Vendens. L
  o tait le dvouement  Dieu et au roi, l tait la patrie. Ces
  choses ne se discutent plus srieusement maintenant, mais on peut
  admettre qu'on les ait discutes et admises  l'poque et bien
  longtemps aprs. Il est un jugement du duc de Broglie actuel qui
  clt la question de faon trs impartiale. Publiant la
  correspondance de son aeul, il a crit cette phrase si juste:

  L'inbranlable fidlit des migrs  une cause perdue mrite le
  respect; leurs souffrances trop relles mritent l'intrt, mais
  l'erreur qui leur fit considrer comme lgitime l'alliance avec
  l'tranger a t dfinitivement condamne par l'histoire.

Si pour l'instant les lettres de Mme de Bombelles sont peu remplies
d'espoir, celles de Madame lisabeth revtent aussi une tristesse dont
elle n'est pas coutumire.

La Constitution civile consterne absolument la princesse; aussi
crit-elle longuement sur ce sujet  la marquise de Bombelles, le 28
novembre. On ne peut pas se faire une ide de l'atrocit des gens qui
ont parl pour ce dcret... Et elle ajoute dans sa pit sincre:
Comment veut-on que la colre du ciel se lasse de tomber sur nous
lorsqu'on se plat  l'irriter sans cesse? Dans une lettre de mme
poque  la marquise de Raigecourt, Madame lisabeth met cette remarque
qu'on pourrait si bien appliquer au temps prsent: M. de Condorcet a
dcid qu'il ne fallait pas perscuter l'glise pour ne pas rendre le
clerg intressant parce que, dit-il, cela nuirait  la Constitution.

La lettre du 2 dcembre est encore plus triste. La religion, plus
attaque que jamais[108], me donne lieu de craindre que Dieu ne nous
abandonne totalement; on dit que les provinces souffrent avec peine
l'excution des dcrets sur la cessation du service divin dans les
cathdrales, mais avec cela elles sont fermes. Il en est ainsi de tout;
on gmit, mais le mal ne s'en opre pas moins. De temps en temps la
province nous mnage quelques rayons d'espoir, mais leur lumire est
vite efface...

  [108] Dcret du 27 novembre sur le serment des vques, curs et
  autres fonctionnaires publics. Pour le 9 dcembre, on laborait
  une dcision prescrivant la restitution des biens des religieux
  fugitifs.

Puis des apprciations  mots couverts sur la situation du Roi: Sa
position est toujours critique; il parat que son commerce se remettrait
si ses parents voulaient l'aider, mais il a affaire  des gens peu
confiants, et ce dfaut-l est tellement dans leur caractre qu'ils ne
confieraient pas la moindre lettre de change aux gens les plus habiles
pour la faire valoir...

Plus les vnements s'aggravaient et plus Mme de Bombelles insistait
pour revenir prendre auprs de la princesse sa place de confiance. Le
marquis, de son ct, suivait les vnements avec calme, car il n'avait
pas t long  se dicter une ligne de conduite. Du jour o il fut
possible de pressentir que le serment serait impos aux fonctionnaires,
il songeait dj  donner sa dmission. Il avait prt serment au Roi,
sa conscience ne lui permettait pas la prestation d'un autre serment.
Nous savons dans quelle situation de fortune tait le marquis, il avait
donc un vrai mrite  se montrer plus strict que beaucoup d'autres dans
l'accomplissement de ce qu'il considrait comme son devoir.

Madame lisabeth pressentait la dtermination  venir. Tout en admirant
les sentiments de ton mari, crivait-elle le 28 dcembre, je dsire
vivement qu'il fasse de srieuses rflexions au parti qu'il veut prendre
et qu'il consulte des gens clairs; quant  toi ne prends pas celui
d'arriver avant que de savoir si je le trouve bon.

La rsolution de Bombelles tait prise. Ds le 25 dcembre, la marquise
crivait  M. de Raigecourt: Voici le parti dfinitif qu'il a pris au
sujet de ce fatal serment: au lieu de motiver par une lettre les raisons
qui l'engageaient  ne pas le prter, il est dcid, lorsqu'il recevra
la lettre du ministre, de lui envoyer sa dmission et de lui mander que
sa sant ne lui permettant plus de remplir les fonctions que le Roi
avait bien voulu lui confier, il suppliait Sa Majest de recevoir sa
dmission, en le priant, si un jour ses forces revenaient, de permettre
alors qu'il mt  ses pieds l'offre de ses services. Par ce prompt
sacrifice son but est rempli; il ne signe pas le serment, et, en
s'abstenant d'un refus positif, il laisse jouir au Roi d'empcher contre
lui une trop forte perscution et de pouvoir peut-tre lui donner
quelques secours pcuniaires. Au reste, je ne me flatte pas que notre
souverain soit touch de la conduite de M. de B. comme il le devrait
tre, mais, au demeurant, elle n'en sera pas moins courageuse, modeste
et paternelle. Comme vous dites fort bien, ce fatal serment
_gratignerait_ au moins le strict devoir, et sans me perdre dans des
raisonnements sans nombre, ma conscience et mon bon sens me disent qu'il
ne faut jamais promettre ce qu'on n'a pas l'intention de tenir. Mme de
Bombelles est donc, comme toujours, d'accord avec son mari, et elle
envisage la question sous tous ses aspects. Les projets d'avenir sont
encore assez vagues, l'conomie devant prsider aux arrangements du
mnage, priv soudain du plus gros de ses ressources. Deux mois se
passeront bien ainsi dans le provisoire. Turin est bien cher et les
effraie. Il se pourrait que M. de Bombelles aille seul et que sa femme
se rfugie  Stuttgard o elle prendrait pension chez son frre. Du
reste la marquise ne voit de remde  la situation du Roi que s'il
profite du zle de son frre et des services que son beau-frre peut lui
rendre aprs la soumission des Pays-Bas. Sinon, il faut renoncer 
toute esprance et la France est perdue. Elle ne peut deviner que
quelques jours plus tard, tandis que les princes entament une srie de
dmarches auprs des puissances, le Roi va protester auprs du Prsident
de l'Assemble de son attachement inviolable  la Constitution. Ce
seront l causes de dsespoir pour les migrs, dont les chos
arriveront des bords du Rhin  M. de Raigecourt  Turin.

Ds le 1er janvier M. de Bombelles tait en rgle avec sa conscience, et
il avait envoy  Montmorin sa dmission conue en ces termes:

J'ai diffr tant qu'il m'a t possible de vous entretenir des
infirmits qui ne me permettent pas de conserver l'ambassade dont le Roi
a daign m'honorer. Douloureusement attaqu ds les premiers jours du
mois d'octobre 1791, j'ai vu successivement empirer mon tat, et ne
voulant pas exercer un emploi dont je ne pourrais plus remplir
exactement les fonctions, je vous prie, Monsieur, de regarder cette
lettre comme ma dmission et de supplier Sa Majest de l'agrer. Si dans
la suite, un retour de forces, etc.[109].

  [109] _Aff. trang._ Venise, 248.

Ce n'est pas sans une vive anxit que Madame lisabeth apprciait la
situation o le marquis de Bombelles se mettait avec sa famille en
donnant sa dmission. Son intrt, son peu de fortune, ses quatre
enfants, quelques dettes contractes au service de l'tat, tout
l'incitait  faire la concession ncessaire pour rester  son poste. Le
Roi s'tait montr dispos  l'autoriser  la prestation d'un serment
dont lui-mme avait donn l'exemple; Madame lisabeth, dans le but de
conserver  ses amis des moyens d'existence, dclarait la chose
faisable. Elle hsitait pourtant  formuler une opinion franche. Enfin,
ma Bombe, crit-elle le 24 janvier 1791, il faut que je te dise ma faon
de penser sur la conduite de ton mari. La dlicatesse de ma conscience
m'a empche jusqu' ce moment de t'en parler. Tes parents, comme tu
sais, dsiraient vivement que ton mari se soumt  l'ordre de
l'Assemble et du Roi. L'tat des affaires de ton mari pouvait tre d'un
si grand poids qu'il me paraissait possible qu'il pt l'emporter sur les
considrations qui l'ont dcid. D'autres parleraient de tes quatre
enfants. Le sort qui les attend est cruel; mais j'avoue que lorsqu'il
s'agit d'un serment que la conscience, l'opinion, l'attachement  ses
matres dment, je ne trouve pas que leur infortune doive empcher de le
refuser. Il n'y a donc que ses dettes qui eussent pu l'engager  le
prter. Par elles il se voyait forc; et comme il ne jurait que ce que
le Roi a jur lui-mme et doit jurer de nouveau  la fin de la
Constitution, il aurait t possible que ton mari imitt son matre et
suivt le sort qui entrane les malheureux Franais. Des thologiens ont
cette opinion. Je crois donc que cela et t possible.

Aprs avoir plaid le pour, Madame lisabeth examine le contre: Mais je
t'avoue que si ton mari avait seulement eu dix mille livres de rente, je
n'aurais pas balanc  lui conseiller le refus le plus formel. Elle
arrive  conclure: Tu vois par tout ce que je te mande que je ne suis
pas bien dcide sur ce que j'aurais fait  sa place. L'antique honneur,
un certain esprit de noblesse chevaleresque qui ne mourra jamais dans
les coeurs franais me font estimer l'action de ton mari. Mais le risque
qu'il court de manquer  ses cranciers, et le scrupule de jurer de
maintenir de tout son pouvoir ce que, dans le fond de l'me, on maudit
journellement, tout cela se combat si vivement dans mon me qu'il ne me
reste que la possibilit de partager les peines que tu vas prouver, et
d'tre occupe de ce que tu vas devenir... Comment tes pauvres enfants
s'habitueront-ils au mal tre aprs avoir t levs dans l'aisance?...
Et puis le regret de ne pouvoir faire pour toi ce que mon coeur me
dicte... C'tait la douleur sincre chez la princesse de ne plus tre
en mesure d'aider directement son amie passant soudain de l'aisance  la
gne. Quand elle ajoute: Sois sre que je ferai tous les sacrifices
possibles pour te la rendre moins dsagrable, elle parlait avec son
coeur, sans tre sre que les vnements lui permettraient de tenir sa
promesse. Madame lisabeth n'tait pas seule  regretter la
dtermination des Bombelles. Une preuve bien pnible, et qui m'a fait
verser des larmes bien amres, crit Anglique  Mme de Raigecourt, le
29 janvier, c'est la dsapprobation que ma mre a donne  la conduite
de mon mari et la scheresse de la lettre qu'elle lui a crite  ce
sujet. Mme de Bombelles s'en dit accable, comme aussi du conseil que
sa tante de Soucy lui donne de changer d'opinion, comme surtout des sept
lignes de la princesse crites en poste. Je vois d'ici Madame
lisabeth pousse par ma mre, retenue par sa conscience, sa propre
opinion; elle n'aura pas voulu influer en rien sur notre dtermination,
et en cherchant de rendre sa lettre insignifiante, elle l'a rendue brve
et sche... Il faut voir  prsent ce qu'elle dira lorsqu'informe de
la dmission donne par M. de Bombelles, elle sera sre que notre parti
est bien pris; je ne puis croire qu'elle le blme, mais elle n'osera
peut-tre pas l'approuver.

Et par le fait, Mme de Bombelles a raison dans cette apprciation; une
lettre postrieure de Madame lisabeth le prouvera.




CHAPITRE VI

  Le comte d'Artois  Venise.--Rapport des espions.--Le clan
    Polignac.--Les ides du comte d'Artois et de ses
    amis.--Calonne.--Bombelles et l'empereur Lopold.--Ressentiment
    du comte d'Artois.--Mme de Bombelles 
    Stuttgard.--Correspondance de Madame lisabeth et de la
    marquise de Raigecourt.--L'affaire de Varennes et ses
    suites.--Angoisses d'Anglique de Bombelles.--Considrations
    politiques.--Madame lisabeth et le comte d'Artois.


Le 10 janvier, le comte d'Artois[110] est arriv  Venise, vnement, en
somme, trs gnant pour l'ambassadeur du Roi--dmissionnaire, mais
toujours en fonctions,--et qui, nous allons le voir, sera gros de
consquences. Grce aux tmoignages de deux espions, l'abb de Cataneo,
charg de suivre Bombelles, Apostoli, charg de la surveillance
personnelle du prince, nous serons aussi minutieusement informs que
possible.

  [110] _Le comte d'Artois  Venise, et la police vnitienne_
  (1760-1791). Rapports au secrtaire de l'Inquisition d'Etat
  comments par M. Lon G. Plissier, _Revue d'Histoire
  diplomatique_, 1901, no 4. Ces documents sont de premier ordre et
  clairent bien des points obscurs de cette poque de
  l'migration. Le commentaire de M. Plissier est ingnieusement
  trac, mais l'auteur tourne un peu court  la fin, les rapports
  d'espions s'arrtant net. Il et t intressant de suivre le
  comte d'Artois en son dernier sjour  Venise. C'est ce que nous
  faisons nous-mme plus loin. Voir aussi le dossier diplomatique
  de Bombelles (_Aff. trangres_, Venise, 248 et 249).

M. de Bombelles a t averti de l'arrive du comte d'Artois, qui descend
chez l'ambassadeur  l'heure du dner. Il trouve l Mmes de Polignac, de
Polastron et de Bombelles; celle-ci s'vanouit de saisissement,  la
grande jalousie des deux autres,  la vive motion du prince et des
spectateurs. Apostoli met quelque ironie dans le rcit de cette scne.
Il sait aussi qu' son premier repas chez Bombelles, le prince fut servi
par les deux fils de son hte, qu'il passa sa premire soire seul avec
les Bombelles et les Polignac; beaucoup d'autres dtails sur les visites
d'ambassadeurs reues, sur la tourne faite par le prince chez les
ambassadrices[111].

  [111] Le prince visitait les monuments, admirait les thtres
  qu'il ne frquentait que peu, du reste; rfugi  Venise plus ou
  moins par haine de la monarchie constitutionnelle, il se
  dclarait naturellement _enthousiasm_ par la constitution
  vnitienne. En dehors de la coterie Polignac, il frquentait peu
  de monde, faisait peu de visites, except  l'Ambassadrice de
  l'Empire, Mme de Breunner. Quant aux visites d'un autre monde, il
  s'en abstint, soit par gard pour Mme de Polastron qui voyageait
  avec lui, soit pour s'en rfrer aux observations de Bombelles.

Pourquoi le comte d'Artois tait-il venu  Venise? Les conjectures
marchaient leur train. Les uns chuchotaient que la prsence du prince
sur la frontire savoisienne avait caus des tonnements, que
l'Assemble avait contraint Louis XVI de demander des explications au
Roi de Sardaigne sur le sens de la formation d'une arme sur les
frontires franaises, et sur le caractre de l'asile qu'il entendait
accorder  son gendre. Le Roi de Sardaigne avait aussitt manifest ses
sentiments pacifiques et pri son gendre de quitter ses tats o sa
prsence causait des apprhensions au Gouvernement franais. Une autre
raison sans doute motivait la prire... imprative du Roi: le comte
d'Artois ne savait point se passer de Madame de Polastron, et sa
prsence  la rigide Cour pimontaise ne manquait pas d'tre gnante. Il
y avait encore d'autres raisons au sjour du prince  Venise, et nous
les discuterons tout  l'heure.

Qu'oblig de s'loigner momentanment, le prince ait choisi Venise sur
les instances du clan Polignac-Guiche, rien d'tonnant. On a voulu, de
plus, insister sur ce point qu'un Gouvernement rpublicain tait plus
commode  un prince dans la situation o se trouvait le comte d'Artois.
Ce qui tait important c'tait la prsence d'un ambassadeur aussi
royaliste que l'tait le marquis de Bombelles. Celui-ci remplissait son
devoir en accueillant avec respect et attentions le frre du Roi,
puisque Louis XVI tait encore nominalement Roi et que lui, Bombelles,
tait encore ambassadeur. Eut-il raison de ne pas fermer les yeux sur
certains menus faits, de se plaindre au Gouvernement qu'il autorist
l'talage chez les libraires d'estampes reprsentant la prise de la
Bastille, estampes qui pouvaient  la fois fournir des exemples
d'insurrection et blesser les sentiments intimes du comte d'Artois; de
dnoncer comme dangereux quelques Franais rsidant depuis longtemps 
Venise et partisans des ides librales, entre autres un vieux
professeur, nomm Vantourmel, qui avait adopt les maximes de
l'Assemble? Le lecteur a t mis  mme de connatre le caractre et
les ides de M. de Bombelles. Dmissionnaire pour ne pas prter serment,
on ne saurait attendre de lui que, dans les circonstances que nous
relatons il apportt la mesure et la pondration. Un historien a
pu dire que son attitude dpassait le ridicule et atteignait
l'insurrection[112]. Bombelles ne se croyait pas si coupable en
dfendant le rgime et les opinions ultra-royalistes auxquels il tait
rest fidle.

  [112] M. Lon Plissier, _op. cit._

Pendant que se nouent intrigues et combinaisons, que se tiennent grands
et petits conseils, Mme de Bombelles n'a pas manqu de se crer une
opinion personnelle.

D'abord son avis sur Calonne: L'homme qui est l'me du conseil a
peut-tre le gnie le plus dangereux qui existe parce que son loquence,
sa propre persuasion entranent; mais presque toujours ses rsultats
partent de fausses bases, de donnes hasardeuses, et son imagination
enfante, sa confiance fait adopter des mesures que le bon sens ni la
raison ne peuvent admettre. Sans doute la marquise est au courant de ce
qui se discute, puisqu'elle n'est pas satisfaite et ajoute: M. de
Bombelles combat tant qu'il a de force, depuis cinq jours, tout ce qui
lui a t prsent, et j'espre qu'il parviendra  clairer notre
malheureux et intressant prince sur ses vritables intrts et les
moyens de les traiter. Mais l'utilit dont il pourra tre sera
momentane, et je crains que, lui n'y tant plus, on ne livre encore M.
le comte d'Artois  de nouvelles chimres. La droiture de ses
intentions, la justesse mme de ses ides sont parfaites; mais n'ayant
pas la capacit extraordinaire et sublime qu'il lui faudrait pour
deviner  lui seul tous les ressorts qui sont  employer, il serait de
la plus urgente ncessit qu'il ft mieux conseill. Et voil ce qu'on
lui persuadera difficilement, parce que son ami particulier pense tout
diffremment, et que cet ami, avec un excellent coeur, a une trs
mauvaise tte.

Et c'est encore sur le mme ton de dfiance que, quelques jours aprs,
la marquise donne des nouvelles du comte d'Artois... Il est trait
parfaitement et vu avec le plus grand plaisir de la part des Vnitiens.
Il est impossible de ne pas regretter qu'il ne soit pas entour de
mentors dignes de ce Tlmaque. Nous dsirons fort, mon mari et moi,
qu'il retourne  Turin, et l, s'occupe avec prudence et discrtion du
rle qu'il aura  jouer; mais le parti sage est peu got et contrecarre
une foule de projets engendrs avec autant de lgret que d'esprit.
J'espre pourtant qu'on finira par l'adopter. M. de Calonne est ici
depuis trois jours, on l'attendait pour prendre une dtermination...
Toute partialit  part, on ne peut refuser  M. le comte d'Artois un
grand dsir du bien et une grande lvation dans l'me; et ce prince,
bien dirig, serait certainement capable de grandes choses; mais voil
le mal, c'est que les ttes de ce qui l'entoure ne valent rien.

Sur le chapitre de Calonne, Mme de Bombelles reviendra encore, lui
adjoignant dans sa pense M. de Vaudreuil comme mauvais conseiller du
comte d'Artois. Ici elle se trompe, car Vaudreuil, alors, donnait des
conseils sages  son prince[113]. Mais les migrs, au lieu d'unir leurs
forces passent leur temps  se tirer  boulets rouges les uns sur les
autres. Calonne et Vaudreuil revaudront aux Bombelles ce que ceux-ci
pensent d'eux[114]. Bombelles ne se considrait plus que comme le
confident de la cause royale, et il n'avait pas hsit (ds la fin de
dcembre), lors de la rencontre de l'empereur Lopold et du roi de
Naples  Fiume,  se rendre dans cette ville secrtement et  solliciter
l'intervention de l'empereur en faveur du roi de France. C'est sous un
travestissement qu'il avait fait ce voyage dont il n'tait pas sans
sentir l'incorrection, mais il avait t reconnu par un observateur
attach  l'ambassade d'Espagne, Corradini.

  [113] Voir la _Correspondance_ publie par M. L. Pingaud.

  [114] Voir la _Correspondance_ publie par M. L. Pingaud.

Bombelles tint le comte d'Artois au courant de son voyage. A cette
poque o le frre du Roi n'avait pas encore bien dessin ses projets
politiques,--il hsitait mme fortement sur le parti  prendre, nous
allons le voir,--les intrts de tous les royalistes convaincus
semblaient communs. Tandis que M. Hnin, secrtaire de l'ambassade,
tait retourn  Paris pour prter le serment civique et sans doute
renseigner le ministre sur la conduite de son chef, les
ultra-royalistes se runissaient volontiers chez les Polignac qui, ds
longtemps, s'taient employs  crer au comte d'Artois un cadre
agrable. Rceptions ouvertes o frquentaient les membres de la
noblesse et la petite coterie qu'on appela depuis _le parti de Venise_.
Ce clan, peu nombreux en somme, se composait de tous les Polignac,
Polastron, Guiche, Poulpry, du chevalier de Jaucourt, des Montmorency, y
compris le duc de Laval, de M. de Calonne,--le futur ennemi de
Bombelles--de MM. de Roll, de Vaudreuil, Dillon, des Bombelles
eux-mmes, plus quelques migrs plus modestes et qui avaient peine 
suivre le train inaugur par les Polignac. Ceux-ci,  l'poque,
n'avaient pas puis leurs ressources, et le diplomate Capello, qui
arrivait de France, venait de leur rapporter une cassette de joyaux et
de trs grosses sommes d'argent comptant, qu'ils avaient confies avant
leur fuite aux divers ministres trangers rsidant  Paris.

Tous s'entouraient des plus grandes prcautions. Des bruits d'attentats
avaient circul ds l'arrive du comte d'Artois, on se mfiait d'une
prtendue femme inconnue...; la comtesse Diane, dans la peur d'tre
empoisonne, faisait _essayer les plats_ qu'on servait devant elle, et
se condamnait  vivre presque exclusivement de poisson.

Ce groupe remuant, agit, fit croire  son importance. Beaucoup ont ni
l'ingrence de la coterie dans les affaires de l'migration parce
qu'ignores taient ses ngociations. Les dernires publications,
surtout la correspondance de Vaudreuil, et les papiers Gramont-Polignac
encore indits montreraient que si ces hommes, sincrement dvous  la
cause royale, ne se montrrent pas de profonds politiques, du moins ne
restrent-ils pas inactifs et essayrent-ils bien des combinaisons. Le
conseil intime du comte d'Artois s'tait ainsi transport de Turin 
Venise;  ceux du dbut: Calonne, Dillon, Vaudreuil, s'taient joints
les Polignac, surtout Armand et, dt-on s'en tonner de par les
vnements qui prcdent et en raison de ceux dont nous verrons le
droulement, de ce conseil intime, Bombelles, ambassadeur de France,
tait le secrtaire. Vaudreuil, Calonne et Bombelles, voil les vrais
conseillers dans l'hiver 1791. A cette poque le marquis est en pleine
faveur auprs du comte d'Artois.

Les observateurs-espions cherchaient un but politique rel au voyage du
comte d'Artois, et ils avaient raison. tait-il venu dvelopper une
politique contre-rvolutionnaire, comme certains signes semblaient le
dmontrer, encore qu'on ne se presst pas, dans les dlices de Venise,
de dnoncer des projets bien nets? Son but tait-il, comme les rapports
secrets le donnent  entendre de s'aboucher avec le groupe Polignac sur
les conditions de leur retour commun en France, en obissance aux
dcisions de l'Assemble? Cette dernire hypothse fut le bruit
accrdit, peu aprs l'arrive du comte d'Artois, de l'envoi du duc de
Crussol par le roi de Sardaigne pour ngocier avec Louis XVI et
l'Assemble la rentre  Paris _cum honore_ de son gendre. Ceci tait
raisonnable et sage; c'est pourquoi, sans doute, le conseil secret du
comte d'Artois ne s'arrta pas longtemps  cette combinaison. On ne voit
pas Vaudreuil opinant pour la rentre en France, car les Polignac
s'offraient vraiment trop impopulaires pour tenter l'aventure, et qui
disait Polignac disait Vaudreuil. Quant  Bombelles, dont nous avons
souvent admir l'esprit pondr et juste, il faut avouer que depuis
qu'il tait question du serment civique des fonctionnaires, il semblait
avoir perdu toute notion de modration; il est  croire que l'ambition
de jouer un rle  ct, ne pouvant plus, suivant ses convictions, en
jouer un officiel, fut pour beaucoup dans l'orientation de sa politique.
Ds lors, les portes de France se trouvant irrvocablement fermes, il
ne devait rester au comte d'Artois que le dsir, devenu imprieux, de
joindre l'empereur Lopold, de dcider le frre de Marie-Antoinette 
agir soit diplomatiquement, soit militairement. Ce serait donc l la
raison principale du sjour  Venise. Aprs les dmarches tentes 
Vienne, par les Polignac, ds dcembre, Bombelles, par son voyage 
Fiume, avait continu la srie des sollicitations.

On annonait l'arrive de l'Empereur dans les Etats vnitiens; nous
avons vu Mme de Bombelles le mander  la marquise de Raigecourt, et de
tous cts des solliciteurs s'empressaient pour guetter le passage de
Lopold  Venise. C'tait fausse nouvelle, comme on l'apprit peu aprs,
et le comte d'Artois, songeant  s'tablir  Trieste, envoyait son
capitaine de gardes, le baron de Roll, pour retenir des logements et
louer des chevaux. Il fallait l'assentiment de l'Empereur; celui-ci
refusa trs nettement par une lettre arrive le 22 janvier.

Ce premier dboire ne dcouragea pas le comte d'Artois. Il tint son
conseil au complet, et aprs double sance il fut envoy  l'Empereur,
par courrier, une lettre de huit pages contenant un expos gnral de la
situation politique en France. En vain on attendait la rponse. Mme de
Brenner, ambassadrice de l'Empire, avait beau interprter de faon
optimiste les nouvelles reues de Vienne, on ne savait rien en somme des
projets de l'Empereur, et cet appui sur lequel le parti de Venise
avait tant compt semblait se drober comme l'appui des rois de Naples
et de Sardaigne... Le livre attendu de Calonne, qui devait produire tant
d'effet, fit rire, car depuis longtemps les faits dmentaient les
prvisions conomiques de l'ancien surintendant des finances. On en loua
le style: ce n'tait pas suffisant pour dchaner l'enthousiasme.

Jusqu' notre ami le marquis de Bombelles dont le refus de prestation du
serment, devait, disait-on, entraner le refus des autres ministres, ses
collgues. On comptait sur cette manifestation pour impressionner la
nation. Le refus resta presque isol[115], l'Assemble tmoigna son
indignation, demanda le renvoi immdiat du fonctionnaire indocile.

  [115] Le baron de Talleyrand,  Naples, donna sa dmission.

Sur la rsolution de Bombelles, la raction ne tarda pas  se faire
jour. L'entourage du prince et les autres migrs commencrent  louer
sa dmarche avec moins de conviction. La rvolte contre la Constitution
produisant peu d'effet, les ultra-royalistes voyaient s'effondrer un de
leurs espoirs. Restait l'appui de l'Empereur, s'il se dcidait  le
donner.

La rponse de Lopold, parvenue le 20 fvrier au comte d'Artois, tait
un terrible coup de massue, la ruine, au moins pour le moment, des
esprances de tous, non seulement du parti de Venise, mais des
diffrents clans d'migrs. L'Empereur se refusait  toute entrevue avec
le prince, affectant de craindre que cette espce de provocation
n'accrt les dangers que les Souverains de France pouvaient courir 
Paris. Le vrai, le seul but du voyage  Venise tait manqu. Rien 
tenter de nouveau dans l'instant. Dpit, on peut le croire, non
dcourag puisque, quelques mois aprs, il devait faire tenter de
nouveaux efforts, le comte d'Artois ne prolongea plus son sjour 
Venise et rentra  Turin  la fin de fvrier. Le parti de Venise se
dsagrgeait  la mme poque: les Montmorency partaient pour Bruxelles,
le duc de Guiche regagnait provisoirement la France, pour de l repasser
le Rhin o il allait rorganiser les gardes du corps[116].

  [116] Papiers Gramont-Polignac. Arch. de M. le duc de Lesparre.

Pendant ce temps, on le conoit, la correspondance de Madame Elisabeth
avec ses amies n'avait pas chm. Toutes ses lettres sont empreintes de
tendresse, remplies de bons conseils. A-t-elle dplu  Bombe en lui
exposant ses ides sur la dcision prise par son mari, elle s'en excuse
aussitt, et si gentiment: Mais, ma petite Bombe, comment n'as-tu pas
eu l'ide de te dire: Ma princesse est bonne parce qu'elle ne veut pas
nous dcider; elle nous a recommand de faire de srieuses rflexions o
nous nous trouverons, et qu'il y a tant de gens qui se mettent au-dessus
des scrupules qu'elle craindrait que notre zle ne nous ft illusion sur
nos devoirs. Voil, Mademoiselle Bombe, la conversation que vous auriez
d avoir avec vous-mme, en y ajoutant quelques rflexions sur les
sentiments de ta Princesse, et tu n'aurais pas tourment ta tte et
afflig ton amie, par l'ide que tu as prise d'elle... Aprs cette page
de si touchante amiti, des rflexions politiques parsemes  et l:
Il me semble, crit la princesse le 7 fvrier, que l'on ne s'empresse
pas de nommer les places vacantes, l'Assemble _ne voulant pas des gens
dans le genre de ton mari, et les Cours trangres n'en voulant pas
d'autres_; ce qui ne prouve pas, autant que mes lumires me peuvent
permettre de l'apercevoir, un accord parfait dans les principes...
Quelqu'un disait que l'Assemble trouvait tant de charme  la libert
qu'elle la gardait pour elle toute seule. Cependant on n'a pas os
arrter mes tantes, elles partent pour Rome. Peut-tre, en chemin, leur
voudra-t-on persuader, aussi doucement que l'on nous a amens ici, qu'il
faut qu'elles y reviennent: elles ne se laisseront pas persuader...

Le 28, la princesse raconte agrablement le dpart de Mesdames[117] et
les incidents nombreux auxquels ce dpart donne lieu.

  [117] Sur le dpart et le voyage de _Mesdames_, voir _Drames de
  l'Histoire_, Hachette, 1905.

... Tu sais que mes tantes sont parties. Tu sais sans doute qu'elles
ont t arrtes  Arnay-le-Duc. Tu sais sans doute que Monsieur a eu la
visite, mardi dernier, des filles de la rue Saint-Honor et de leur
socit qui l'ont pri de ne pas sortir du royaume. Tu sais sans doute
que jeudi, jour o l'on a appris que mes tantes taient arrtes,
l'Assemble a rendu un dcret qui disait qu'Arnay-le-Duc avait eu tort,
et que le pouvoir excutif serait suppli de donner des ordres pour
qu'elles pussent continuer leur route. Tu sais sans doute que les chefs
des Jacobins n'tant pas de cet avis, et voulant que le prsident
engaget le Roi  les faire revenir, une foule de badauds s'est porte
sous les fentres du Roi, parmi laquelle il y avait peut-tre une
centaine de femmes qui se sont gosilles pendant quatre heures pour
voir le Roi et lui faire la mme demande que les Jacobins.

Ce jour-l le Roi montra un peu d'nergie et se fit obir. La Fayette
et la garde se sont conduits parfaitement bien. Le chteau tait comble
de gens qui taient pleins de bonne volont. Le Roi a parl avec force 
M. Bailly. Aussi hier n'y a-t-il jamais eu tant de monde chez le Roi et
chez la Reine. Il y avait longtemps que nous tions un peu seules au
jeu, mais hier il tait superbe... Je ne puis vous rendre le plaisir que
j'ai prouv, crit la princesse tout enflamme. Ah! mon coeur, le sang
franais est toujours le mme; on lui a donn une dose d'opium bien
forte; mais elle n'a pas attaqu le fond de leur coeur. Il n'est point
glac, et l'on aura beau faire, il ne changera jamais. Pour moi, je sens
que depuis trois jours j'aime ma patrie mille fois davantage... Nous
savons avec quelle facilit Madame Elisabeth passe d'un extrme 
l'autre, mais au fond son esprit est optimiste et, chaque fois que
l'occasion s'en prsente, elle s'empresse de voir les vnements par
leurs bons cts.

Il n'en est peut-tre pas de mme de Bombelinette qui, ds cette poque,
a pris son parti de partir avec ses enfants pour Stuttgart et a le
droit, en face de la situation nouvelle qui leur est faite, d'envisager
tristement l'avenir.

Bombelles attend ses lettres de rappel, tout en se faisant le fal
serviteur du comte d'Artois. Il se vante au marquis de Raigecourt de
dire des vrits au jeune prince, il se pique de contrebalancer les
conseils de Calonne. N'est-ce pas une illusion? Il ne se passera pas de
longs jours avant que l'influence de Calonne l'emporte dfinitivement au
point de brouiller Bombelles avec le comte d'Artois.

Il n'y a pas que la monarchie et le comte d'Artois en jeu, il est pour
les Bombelles des questions matrielles terribles dont il semble qu'ils
n'aient pas envisag justement l'importance lors de la dmission donne.
Ils ne regrettent nullement ni l'un ni l'autre le refus de serment qui
les jette hors des postes diplomatiques, mais cela ne les empche pas de
dplorer la situation prcaire o ils vont se trouver, si quelqu'un ne
leur vient en aide.

Le 23 fvrier, Anglique annonce l'arrive d'une lettre trs sche de M.
de Montmorin  M. de Bombelles. Il y a ajout que, quant  la pension
de retraite qu'il sollicite, il ne pourra l'obtenir que lorsque, rentr
en France, il aura fait son serment civique, ce qui est un refus formel;
cependant ma mre me dit d'esprer que secrtement on viendra  notre
secours, mais j'ignore encore si je puis m'en flatter absolument.

Elle craint que son frre ne soit rappel de Stuttgart. Mon pauvre
frre perdrait ainsi le prix d'un serment, qui m'a caus bien du
chagrin; il se trouverait dans une cruelle position, et moi dans un
grand embarras, ayant pris tous mes arrangements pour me rendre 
Stuttgart.

Le comte d'Artois va quitter Venise. Ceci semble un soulagement pour Mme
de Bombelles qui prvoit l'inutilit de la politique suivie  Venise, et
voudrait une action de concert entre les princes, les migrs et ce qui
reste d'amis de la famille royale. Le prince part pour voir ses tantes 
Turin, mais on a peur qu'il ne veuille pas y rester, ce qui serait
absolument draisonnable.

La lettre de la princesse l'a rconforte. Il y avait entre elles un
simple malentendu. Sa scheresse n'tait occasionne que parce qu'elle
croyait un peu lgrement que mon intention tait de retourner en
France. Il est impossible qu'au fond de son me elle n'approuve pas mon
mari; mais vous le dites fort bien, son opinion a t affaiblie par ses
entours, et ils sont tous aux Tuileries saisis d'une telle frayeur
qu'elle leur te la facult de penser et de juger.

Mme de Bombelles a admir le courage de Mesdames! Que je voudrais voir
leur exemple suivi! mais hlas! aprs l'avoir bien espr je ne l'espre
plus. Je voudrais bien aussi qu'elles pussent engager M. le comte
d'Artois  rester  Turin jusqu'au moment o il pourra rentrer en
France, car je ne puis vous exprimer combien je suis affecte de penser
que ce malheureux prince, s'il persiste  suivre les amis qu'il a ici
perdra journellement considration et confiance de la part de ceux qui
mettaient en lui leurs esprances...

La marquise a dit et rpt son opinion bien nette, elle a fait tout le
possible pour arracher son mari  une politique d'imbroglios qu'elle
sent nfaste... J'ai au moins obtenu de mon mari qu'avant de se dvouer
 partager un aussi triste sort il viendrait avec moi  Stuttgard, et
dans la retraite que nous nous choisirons. De l il verra la manire
dont les choses tourneront, et si d'ici  quelque temps on croit avoir
besoin de lui, et que, sans trop compromettre une rputation qu'il s'est
acquise par bien des travaux et des peines et qui est le seul patrimoine
qu'il ait  lguer  ses enfants, il croira pouvoir tre de quelque
utilit, il retournera prs d'un prince qui est, par son personnel,
attachant, intressant au possible, mais qui, avec la prtention
d'avoir du caractre, en a fort peu et est entirement subjugu par ses
amis, qui, je l'aperois fort bien, sont plutt importuns que contents
des principes et de la manire de M. de Bombelles.

La petite Cour et surtout Calonne ne plat gure  Mme de Bombelles,
elle le dit  satit, et, sur Calonne elle est d'accord avec Madame
lisabeth qui lui crivait: Ah! s'il peut parvenir  se dbarrasser de
l'empirique qui donne de si mauvaises drogues, cela serait bien
heureux.

Nous comptons partir au commencement du mois prochain pour Stuttgard.
Le baron de Breteuil conseille  mon mari de se fixer  Constance o on
vit  bon march. Cette ide nous parat raisonnable et nous sommes fort
tents de l'adopter... Le comte d'Artois avait envie d'accompagner ses
tantes jusqu' Parme et d'y rester quelque temps; alors la _socit_ s'y
serait rendue. Mais rien n'est encore arrt, et j'espre, mais bien
faiblement, que peut-tre Mesdames le dcideront  rester  Turin... Je
vous ferai le dtail du sjour de l'Empereur et du Roi de Naples qu'on
attend ainsi le 23...

Mme de Bombelles s'est plainte aussi de l'inaction des Tuileries, de
l'influence encore existante de ce vilain monstre de cardinal
(Brienne). M. de Raigecourt partage cette opinion que c'est ce dernier
qui est cause de bien des maladresses, qu'on a tort de ne pas placer sa
confiance en le comte d'Artois,--mais guid par Bombelles et non par
Calonne. Que le prince ne croie pas devoir, comme on semble le lui
conseiller de Paris, se sparer de son frre des bords du Rhin. C'est
aux Tuileries qu'on a tort, puisqu'on n'a pas su empcher les
consquences de la journe des poignards[118], des arrestations sous les
yeux du roi des gentilshommes. M. de Raigecourt dit mme massacrs, ce
qui est faux. Voil M. de la Fayette, maire du Palais, ce qui est plus
vrai.

  [118] La journe du 28 fvrier, dite Journe des Poignards, o
  les gentilshommes accourus au secours de la famille royale qu'une
  meute semblait menacer, furent insults et dsarms par la garde
  nationale. Etourdis et rpresseurs, tout le monde a eu tort,
  crit Madame Elisabeth.

Tandis qu'on se lamente ainsi  Venise et  Trves, le baron de Mackau,
 Stuttgard, ne se plaint nullement de l'tat de choses et professe un
libralisme qui effraie et attriste sa soeur et dont les Raigecourt
prvoient des rsultats fcheux pour le sjour de la marquise.

Le 19 mars, M. de Bombelles a reu ses lettres de recrance. M. de
Montmorin lui a mand qu'il tait libre de quitter son ambassade sans
avoir  recevoir l'Empereur, pour lequel il ferait des dpenses dont il
ne pourrait le ddommager, mais qu'il lui tait permis de rester 
Venise tant que ses affaires l'exigeraient.

Nous ne partirons que le 25 du mois prochain, crit Mme de Bombelles,
pour ne pas tre incommods des neiges du Tyrol et terminer nos affaires
plus  notre aise. Notre maison est rompue, mais nous sommes bien
embarrasss pour nous dfaire d'une partie de nos gens, c'est le seul
dtail qui m'afflige vritablement, car il me semble qu'il est
impossible d'avoir de la philosophie pour le malheur des autres. Voil
une charmante pense qui peint le coeur lev et vraiment bon
d'Anglique.

De Calonne elle ne peut s'empcher de parler encore. Il me parat que
le conseiller favori de M. le Comte d'Artois laisse partir B... avec
grand plaisir et qu'on se trouvait importun des conseils sages qu'il
n'a cess de donner. Ils font, je crois, une grande sottise d'avoir
aussi mal profit de la possibilit de s'attacher un homme dont la
probit est reconnue et qui a des affaires de l'Europe une connaissance
partage par bien peu de gens. Quant  moi, je jouis de tout mon coeur
de l'emmener, et je tiens fort  ne pas le voir complice un jour des
fautes qu'il n'aurait pas partages... Si d'ici quelques mois on sentait
le besoin qu'on a de lui et qu'on voult se laisser un peu diriger, il
sacrifiera toutes considrations particulires pour voler au secours
d'un prince intressant au possible, mais incapable de se tirer  lui
tout seul de la position pineuse o il se trouve. Je sens que je
n'aurai pas la force de l'en empcher, mais je dsire de tout mon coeur
que les choses tournent au bien pour qu'on n'ait pas recours  lui.

Anglique voudrait bien garder son mari pour elle. Le pourra-t-elle?
Dj elle ajoute: Mon mari me quittera  peu de distance de Soleure
voir le baron de Breteuil, de l  Constance fixer le lieu de notre
habitation, et puis il viendra me prendre chez mon frre...

A la fin de mars, Mme de Bombelles crit au marquis et  la marquise de
Raigecourt une srie de lettres intressantes. Le 25 mars, des
rflexions d'abord sur la journe des Poignards et sur l'attitude du
Roi. J'ai t surtout extrmement affecte du peu d'impression qu'un
tel traitement a fait sur notre matre. Si sa conduite n'est pas l'effet
de la lchet, mais celui d'une profonde politique, je le trouve plus
admirable qu'imitable, mais cela me parat si difficile qu'il me semble
qu'il nous donne plus  gmir qu' esprer.

L la marquise n'est pas bien informe. Le Roi fut fort affect de cette
journe du 28 fvrier; il en fut mme malade, confirme Madame lisabeth
dans sa lettre du 11 mars.

Puis des nouvelles du comte d'Artois et de l'Empereur. Notre prince est
encore  Turin, ira  Parme les premiers jours du mois prochain, de l
reviendra  Venise, et Dieu veuille qu'ensuite il retourne  Turin!
L'Empereur est ici depuis hier; il annonce un dgot pour les Franais
en tout genre qui n'est point flatteur pour ceux qui sont ici: il a
dclar ne vouloir en recevoir aucun, et j'ai dj recueilli hier,  une
assemble vnitienne des propos qu'on lui prte sur notre malheureux
prince et ses amis, extrmement affligeants pour eux, mais auxquels je
ne puis prter foi. Il est toujours fcheux que cela s'tablisse, et je
crains que cela ne donne un grand refroidissement aux Vnitiens envers
eux. Je verrai tous ces souverains ce soir  cette mme assemble, et je
m'attends avec rsignation  partager la disgrce de nos compatriotes.
Les malheureux ont peu d'amis, il y a longtemps que je suis convaincue
de cette constante vrit, et tout ceci ne m'en prouve que trop toute la
ralit.

... Le 31, Venise est en fte  cause de l'Empereur, et bien que Mme de
Bombelles, sa maison ferme, ne donne plus un verre d'eau, elle n'a
cess d'avoir du monde. Malgr ses tristesses, le naturel reprend le
dessus et elle suit le mouvement. On va donner une rgate, c'est  ce
qu'on m'assure la plus belle chose possible, dont je suis ravie d'tre
tmoin avant de quitter Venise; ce sont des courses sur l'eau de
barques toutes plus lgres et plus jolies les unes que les autres.

Il y a cinq prix accords; le portique qui doit servir de but est
superbement dcor; tous les gondoliers sont vtus avec la plus grande
recherche; enfin c'est une fte toute vnitienne et qui ne peut tre
imite dans aucun lieu du monde. Nous allons au palais Mocenigo, o
seront aussi tous les souverains, et qui se trouve vis--vis le beau
portique. Il y aura ce soir,  la place Saint-Marc, une magnifique
illumination qui cote,  ce qu'on m'a assur, cent mille francs.
L'assemble vnitienne appele Filarmonici, o on se rassemble tous les
soirs, est d'une magnificence parfaite aussi, les salles superbement
dcores: bal dans la salle du milieu, jeux et concerts dans les autres,
rafrachissements distribus avec profusion, c'est rellement de la
ferie. Aussi l'Empereur se divertit-il comme un bienheureux ainsi que
ses trois fils, qui sont d'une politesse et d'une grce parfaites; Sa
Majest danse jusqu' quatre heures du matin ainsi que ses enfants. Le
Roi de Naples n'a pas le mme got pour le bal; il se couche de bonne
heure; la Reine de Naples est d'une amabilit charmante, enchanteresse.
L'archiduchesse de Milan[119] est un autre genre; elle est un peu plus
srieuse, mais elle a de l'esprit, de la noblesse dans la conversation,
dans son maintien et plat gnralement; son mari est un bon homme.

  [119] Marie-Batrix d'Autriche-Este, marie  l'archiduc
  Ferdinand, frre de l'Empereur et gouverneur de la Lombardie.

Malgr elle, Mme de Bombelles se souvient qu'elle a fait partie d'une
cour brillante. Si nuageux que soit son horizon prsent, elle prend
encore got  ces ftes merveilleuses claires des prsences
souveraines, mais aussitt elle souligne un triste rapprochement: Quand
je vois, mon enfant, tous ces Souverains tre heureux, faire le bonheur
et l'admiration de toute la nation vnitienne, je ne cesse de faire un
retour douloureux sur l'affreuse situation de nos malheureux souverains.
Cette ide empoisonne tout le plaisir que je pourrais prendre, et me
suffoque dans certains moments. Se peut-il que ce soient les Franais,
ceux qui avaient jusqu'ici de l'idoltrie pour leurs matres, qui, 
prsent, les retiennent dans une captivit aussi dure qu'humiliante pour
les mieux dcouronner. Oh! mon Dieu!...

La marquise n'a qu' se louer personnellement de la bont de l'Empereur.
De plus tout en n'ayant pas l'air de s'intresser trop au parti qui est
ici, on a lieu d'tre content de la manire de faire de Lopold II. Mme
de Bombelles n'a pas de chiffre, et elle le regrette, car elle pourrait
donner des dtails vrais  Madame lisabeth, aussi compte-t-elle sur Mme
de Raigecourt pour lui faire parvenir le plus tt possible un alphabet
chiffr.

N'y a-t-il pas encore des espoirs  entretenir quand on voit comme la
reine de Naples s'entremet auprs de l'Empereur dans les intrts du Roi
de France. Elle nous a combls de bonts depuis qu'elle est ici, et
elle dit si hautement sa faon de penser sur les affaires de France, sur
l'estime qu'elle a de la conduite, de la fidlit de M. de B., qu'il y a
tout  parier que l'Empereur, qui parat avoir une vritable amiti pour
elle, trouve fort bon qu'elle s'explique aussi clairement, et qu'il a
les meilleures intentions pour son malheureux beau-frre.

Le comte d'Artois est  Parme avec Mesdames. J'espre que M. de
Bombelles est parvenu  le mettre en meilleur prdicament dans l'esprit
de l'Empereur; il a mme obtenu qu'il vit dans un autre lieu qu'ici M.
de Calonne. Enfin si notre prince veut suivre les conseils de M. de B.,
j'ai lieu de croire qu'il aura lieu d'tre content, mais s'il
s'abandonne aux chimres, ou il se perdra, ou il tombera dans la nullit
la plus mortifiante. Et aprs avoir ainsi expos son _credo_, Mme de
Bombelles dplore le retour prochain du prince qui ne sera pas sans
inconvnients. Au total, mon enfant, nous aurons encore bien des
angoisses, bien des chagrins, mais nous nous tirerons de tout ceci, si,
comme je le dsire la sant de notre pauvre matre rsiste  tant
d'preuves[120].

  [120] Ceci est une allusion aux projets de fuite du Roi, dont il
  a t plusieurs fois question dans les lettres. Les Bombelles
  semblent avoir t dans le secret.

La lettre vient de se clore sur des redoublements de tendresse, des je
vous aime  la folie, des espoirs que le Bon Dieu nous runira tous
dans le paradis, lorsqu'un grave vnement se produit qui force Mme de
Bombelles  ajouter:

Je rouvre ma lettre pour vous faire part, mon enfant, de la fortune qui
nous arrive, qui est un vritable coup du ciel: le Roi et la Reine de
Naples, sans que nous ayons fait chose au monde pour l'obtenir, viennent
faire  nos enfants 12.000 francs de pension jusqu' ce M. de B. ait
obtenu une nouvelle ambassade. La grce qu'ils y ont mise est au-del de
toute expression, je vous ferai le dtail par ma premire lettre.

Cette lettre manque malheureusement, et l'on doit regretter ce
tmoignage de reconnaissance qu'on sent avoir d tre chaleureux. Voici
le mot de la Reine Caroline avec cette adresse:

    _Aux enfants de l'estimable marquis de Bombelles,
    ambassadeur du Roi de France_

    Venise, 2 avril.

Vous avez des parents si respectables que je ne puis vous dsirer, mes
chers enfants, que le bonheur de leur ressembler... Votre ducation ne
faisant que commencer, j'oserai vous faire toucher 12.000 francs pour la
continuer jusqu'au moment o vos respectables parents seront de nouveau
rentrs dans toutes les charges et emplois dont ils sont si dignes.
Recevez ce faible don avec le sentiment qui vous le fait offrir, et
comptez  jamais sur mon vritable intrt pour vous, mes enfants, et
sur l'estime et l'attachement qu'aura toujours pour vos parents votre
ternelle amie.

    CHARLOTTE.

Ce trait de gnrosit de la soeur de Marie-Antoinette fit d'autant plus
d'effet que rien ne le faisait prvoir. La Reine de Naples connaissait
la situation prcaire des Bombelles, elle leur avait montr des
attentions marques, recommandant le mari au marquis de Gallo,
ambassadeur de Naples  Vienne, tmoignant mille grces  la femme,
demandant  voir ses enfants. Ces sourires innocents firent impression
sur la princesse. De l l'acte de magnanimit qui causa une grande
sensation: toute l'Italie s'en mut. Alissan de Chazet l'a consign dans
ses _Mmoires_; le chevalier Hnin mande au ministre la libralit venue
si  propos secourir les Bombelles[121]. Ce sera pendant plusieurs
annes le plus clair de leur avoir, la pension leur sera servie
rgulirement jusqu'au jour o les baonnettes de Championnet auront
forc les souverains napolitains  se rfugier en Sicile.

  [121] 6 avril, _Aff. Etrang._, Venise, 249.

Prs de quinze jours aprs, Mme de Bombelles, encore toute remue,
revient sur ce sujet avec Mme de Raigecourt. Je meurs d'impatience, ma
petite, de recevoir la lettre par laquelle vous serez instruite du
bienfait inattendu de la Reine de Naples. Ce vritable miracle du Ciel
aura t pour vous une jouissance, j'en suis sre, et je vous dirai que
je compte tellement sur votre amiti que, peu d'instants aprs avoir lu
la lettre de cette bonne Reine et lui avoir entendu rpter l'intention
qu'elle avait de faire un traitement de 12.000 francs  mes enfants,
j'ai pens intrieurement  vous, et me suis dit que peu de gens
seraient aussi contents de mon bonheur. Il y aura aprs-demain quinze
jours de cet vnement, et il me semble encore rver. J'envisage mes
enfants avec attendrissement, et il m'est bien doux de penser que les
bonts de la Reine de Naples leur tant personnelles, ils ne les
perdraient pas si leur pre et moi venions  mourir... Qui ne croit aux
choses ternelles? Anglique ne voulait pas faire exception  la rgle.

Pour le moment ils ont de quoi vivre, ils vont pouvoir quitter Venise
dignement, c'est un grand point qui met du baume au coeur du mnage.
Leurs projets sont dfinitifs ou peu s'en faut. Au lieu d'habiter
Constance mme, nous allons, je crois, nous gter dans un chteau  6
lieues de l appartenant  un comte de Thurn et  ses frres et qu'ils
nous proposent  la seule condition de l'entretenir un peu. Le jardin
est beau: tous les environs sont charmants,  ce qu'on m'assure; il se
nomme Wardegg[122], et est  un mille d'une petite ville appele
Rorschack. Mon mari et moi en sommes trs tents, cependant nous ne nous
dciderons entirement que lorsqu'il y aura t en allant  Soleure
(pour se rencontrer avec le baron de Breteuil). Nous partons toujours
d'ici le 26. Malgr nos diffrentes opinions, je me fais un bien grand
plaisir d'arriver  Stuttgard o je suis attendue avec un empressement
qui me touche au fond du coeur.

  [122] Ou Wardeck, appartient aujourd'hui au duc de Parme.

Les nouvelles du comte d'Artois ne sont gure plus rconfortantes. Il
est revenu  Venise, au grand chagrin de Mme de Bombelles. Je l'aime
trop vritablement pour ne pas tre fche de le voir... Il part avec sa
socit lundi prochain pour Vienne o il passera quelque temps; il ira
de l  la campagne avec eux, et Dieu sait aprs cela ce qu'il
deviendra. Les Vnitiens eux-mmes ne peuvent s'empcher de trouver
cette marche inconsidre. Je me tue de dire que sous peu de temps il se
rendra  Turin, et je gmis de ne pas dire vrai.

Turin, c'est sa famille, sa femme, son beau-pre, sa soeur! le comte
d'Artois s'y ennuie bien vite; or le frre du Roi n'entend pas subir
l'ennui. Il lui faut sa socit: Calonne, Vaudreuil, les Polignac,
surtout et avant tout Mme de Polastron. Et tout cela Mme de Bombelles le
dplore, prvoyant que les conseils de modration de son mari seront de
moins en moins couts. La marquise ajoute: Il est d'autant plus
fcheux qu'il ne se tienne pas avec son beau-pre que tout se dispose
bien, et que tout sera encore retard si on le dtermine par quelques
fausses dmarches de tenir les enrags sur le qui-vive. Mon mari met le
plus grand zle  le bien servir et  le retenir en mme temps. S'il y
parvient, il gagnera tout pour lui et pour la chose en elle-mme. Oh!
mon enfant! il est bien vrai que les princes sont bien  plaindre d'tre
mal entours. Je suis convaincue, par exemple, que notre princesse
n'aurait pas balanc  approuver notre conduite, si on ne lui et pas
dit mille pauvrets, et j'avoue que l'incertitude de son opinion  cet
gard m'a fait une peine vritable dans les premiers temps...

Dans l'intervalle Madame lisabeth s'est dfinitivement explique avec
Mme de Bombelles: les nuages ont disparu. Elle ne blme plus le marquis
d'avoir refus le serment, alors que tant d'autres l'ont accept,
jusqu' M. de Montesquiou, nomm  Dresde,  la grande tristesse de sa
soeur, Mme de Lastic, laquelle est auprs de la princesse. Elle est
reconnaissante  Bombelles d'essayer de rendre service au comte
d'Artois, elle l'encourage  continuer  maintenir ce frre si difficile
 diriger par l'unique bon sens.

Feuilletons le _Journal_ de la princesse: ... Mirabeau a pris le parti
d'aller voir dans l'autre monde si la Rvolution est approuve... Son
arrive a d tre bien cruelle... On va, je crois, dcrter que le Roi
ne sera inviolable que tant qu'il sera dans le royaume et qu'il rsidera
dans l'endroit o sera l'Assemble; elle a t indigne l'autre jour sur
cela. Je suis fort contente de ma nouvelle connaissance (l'abb
Edgeworth de Firmont). Il a de la douceur, de l'esprit, une grande
connaissance du coeur humain...

La princesse accepte d'tre la marraine lointaine de la fille...  venir
de Mme de Raigecourt, Monsieur sera le parrain. Si tu veux je lui
donnerai le nom d'Hlne... Si tu voulais accoucher le 3 de mai (jour de
naissance de Madame lisabeth)  une heure du matin, cela serait trs
bien, pourvu pourtant que cela lui permette un avenir plus heureux que
le mien. Qu'elle n'entende jamais parler d'tats Gnraux ni de
schisme...

Le 21 avril, Madame lisabeth a des vnements  conter: Le Roi voulait
partir pour Saint-Cloud, crit-elle  Mme de Raigecourt, mais la garde
nationale s'y est oppose, et si bien oppose que nous n'avons pu passer
la porte de la Cour. On veut forcer le Roi  renvoyer les prtres de sa
chapelle ou  leur faire faire le serment, et  faire ses Pques  la
paroisse. Voil la raison de l'insurrection d'hier. Le voyage de
Saint-Cloud en a t  peu prs le prtexte... La garde a parfaitement
dsobi  M. de la Fayette et  tous les officiers.

Avec Mme de Bombelles, aprs le rcit du faux dpart, elle peut
s'pancher affectueusement. Je ne te parle pas de la joie que m'a fait
prouver la bont de la reine de Naples. Et deux jours aprs, elle y
revient avec plus de dtails. Que je remercie la Providence d'tre
venue au secours de ta famille et de toi! Je suis heureuse de penser
que ma pauvre Anglique pourra vivre tranquille, lever doucement ses
enfants, en attendant l'instant o ils pourront apprcier la conduite de
leurs parents et s'en rendre dignes. Je craignais que ton mari n'et
plus de dettes que ce que tu me mandes. Avec cette bonne Reine de
Naples, il pourra payer et vivre, mdiocrement, mais enfin il le pourra.
Voil que je vais l'aimer  la folie. Il est impossible d'avoir plus de
grce et de dire des choses plus aimables. La princesse, devant la joie
de son amie, en oublie un instant ses tristesses, et pourtant les
difficults apportes  l'exercice du culte comme elle le comprend l'ont
mue au point de la rendre malade. Je comptais avoir le bonheur de
communier le jeudi saint et le jour de Pques, mais les circonstances
m'en ont prive, j'ai craint d'tre cause d'un mouvement dans le
chteau, et que l'on pt dire que ma dvotion tait imprudente, chose
que je dsire viter par dessus tout. En revanche, quand le Roi et la
Reine sont dcids  aller entendre la messe constitutionnelle 
Saint-Germain l'Auxerrois, Madame lisabeth ne peut en croire ses
oreilles. Le jour de Pques, elle ne sortit pas de son appartement; son
absence fut vivement commente par le public rvolutionnaire, et
insultes et menaces furent profres sous ses fentres. Le lendemain,
les journaux jacobins l'accusaient d'avoir cach des prtres
rfractaires dans son appartement... C'est le dbut des grandes
vexations qui, ds lors, ne souffriront plus d'interruptions.

       *       *       *       *       *

Mme de Bombelles termine ses prparatifs de dpart, le marquis de
Raigecourt la croit dj mme  Stuttgard lorsque, de Trves, le 17
avril, il lui donne des nouvelles du marchal et de la marchale de
Broglie, de la comtesse de Brionne, et la flicite de la gnrosit de
la reine Caroline. On croit fermement  la marche des troupes de
l'Empereur, on compte davantage sur Bouill, les migrs n'esprent plus
qu'en la fuite du Roi qu'on devine escompte. A Metz,  Nancy, on se
prpare  la guerre, mais lentement, et l'on peut s'tonner des
imprudences de langage du marquis de Bouill qui, d'ordinaire boutonn,
a lch des phrases qui eussent pu le perdre. Le major de
Royal-allemand tant venu le voir pour prendre ses instructions sur la
nouvelle formation, M. de Bouill lui parle de l'esprit du rgiment, et
le major ne lui cacha pas que dans le cas, o l'on viendrait au secours
de notre malheureuse patrie, le rgiment serait plutt dispos  s'y
joindre qu' marcher contre. Tant mieux, lui rpondit M. de Bouill,
j'espre qu'il ne sera pas le seul. En contant cette anecdote au
marquis de Gain-Montagnac qui est  Turin, M. de Raigecourt lui
recommande le secret, except pour le comte d'Artois. N'est-ce pas trop
dj d'crire en clair des choses si compromettantes au moment o l'on
craint que le prince de Cond ne veuille prendre de l'avant?... La
lettre parvint  son adresse, et l'on possde la rponse du marquis de
Gain, qui n'est gure plus prudente.

Le 23 avril, la marquise de Bombelles crit  son amie sa dernire
lettre de Venise. Je suis tourdie de tout ce que j'ai fait dans la
journe et de tout ce qu'il me reste  faire... Je pars mardi... J'ai
des dners, des visites qui m'impatientent, des paquets  faire, des
affaires, que sais-je?... Notre intressant prince part aprs-demain
pour Vienne. Mon Dieu! ma chre, que d'exaltation non chez lui, mais
dans les ttes qui le gouvernent! Il n'a pas un ami plus zl, un
serviteur plus fidle que mon mari, mais cette lutte continuelle gte
tout et fait perdre une grande partie de son utilit. Adieu, mon homme
me gronde, je vous crirai en arrivant  Stuttgard... Que vous dirai-je
de la mort de Mirabeau? J'en suis ravie, et je n'entends pas comment le
ct droit et nos matres peuvent regretter un tel monstre. On voit que
Mme de Bombelles est de l'avis de Madame lisabeth sur le tribun
ralli.

Laissons le comte d'Artois gagner l'Autriche avec sa socit,
remettons  plus tard le rcit de la mission politique qui retenait le
marquis de Bombelles en Italie, avant de le ramener  Soleure. Mission
en partie double qui devait  peu prs le brouiller avec le frre du
Roi, et suivons Anglique  Stuttgard, d'o elle adresse pendant tout le
mois de mai un vrai journal  la marquise de Raigecourt.

Je suis ici depuis le 6, crit-elle, le 19 mai, et je ne puis vous
exprimer  quel point j'ai t touche, attendrie de la joie que mon
pauvre frre et sa femme ont tmoigne de me revoir. Ils sont venus 
deux lieues au-devant de moi. J'ai trouv, en arrivant dans leur maison,
un appartement arrang avec une propret, une recherche qui prouvaient
combien leur amiti avait t soigneuse pour moi. Fleurs et estampes
ornent sa chambre, la marquise a t comble de tmoignages de tendresse
ainsi que ses enfants, aussi se sent-elle porte  l'indulgence pour ce
frre tant chri dont la conduite politique a t svrement juge. Elle
gmit dans le fond du coeur que le meilleur des hommes, le meilleur
des frres, l'me la plus pure et la plus droite ft aveugl au point
(d'avoir conserv son poste diplomatique) et jug avec une assez grande
rigueur pour tre msestim d'un parti qui l'a condamn peut-tre avec
trop de prcipitation.

Le voyage manqu  Saint-Cloud et les scnes dramatiques auxquelles il a
donn lieu l'ont vivement frappe. ... La dernire insurrection m'abat
autant que vous... La faiblesse de notre souverain me porte  la rage;
vous ne pouvez vous imaginer  quel point il est mpris  l'tranger et
ce que ses plus proches parents en disent[123]. Cependant, mon enfant,
c'est le Souverain que la Providence nous a donn; c'est donc le seul
qu'il nous faut servir. Mais comment le tirer des griffes de ces
sclrats? Voil ce qu'un seul miracle peut oprer.

  [123] On ne lui laisse que la vie vgtale. On admire qu'il
  puisse s'en contenter, crit le cardinal de Bernis. Papiers
  Bernis, publis par M. Frdric Masson.

Mme de Bombelles voit juste au point de vue de la cause royale quand
elle envisage la situation des princes qui ne peuvent rien sans
l'Europe, quand elle constate que le parti dj bien faible
d'opposition est encore si divis en elle-mme qu'elle se rduit quasi 
rien. Elle n'a pas perdu courage, croit encore  l'intervention des
puissances... Je suis trs sre qu'elles s'en occupent, mais elles
voudraient voir le Roi et la Reine  l'abri, et c'est leur maladresse 
s'enfuir qui retarde tout...

Voici encore de curieuses dclarations: Si la Reine a t mal
conseille, mal dirige, croyez, mon enfant, qu'elle a pour son excuse
l'impossibilit o elle tait de se livrer  des princes qui ne se sont
pas cachs d'avoir pour elle la haine la plus invtre. Elle a donc eu
 s'en dfendre; elle n'a pu vouloir seulement changer de chanes, mais
bien chercher  les vaincre. Je conviens qu'une grande me aurait pu
mettre toute considration personnelle de ct dans un intrt aussi
majeur; mais c'et t le comble de l'hrosme, et croyez, mon enfant,
qu'on a eu, et qu'on a encore journellement envers elle des torts que la
saintet la plus minente aurait peine  supporter, torts qui sont bien
connus de l'Empereur et qui le dterminent  n'avoir rien de commun avec
tout ce parti-l. Ceci explique suffisamment les rpugnances de la
Reine pour l'migration, rpugnances qui ne feront qu'augmenter au fur
et  mesure des dmarches imprudentes ou folles--et qui clatent dans
toutes les lettres de Marie-Antoinette  son frre.

Cette rflexion sur le comte d'Artois est assez juste aussi: J'espre
cependant que notre prince va se mettre en bons rapports avec nos
malheureux souverains, qu'alors il sera soutenu par des forces majeures
et en tat de jouer un rle convenable  sa position,  moins que,
depuis son dpart, on ne l'ait retourn; car, avec beaucoup de
prtentions au caractre, on lui fait penser facilement ce qu'on veut.

Comment s'entend-elle avec son frre pour parler de toutes ces
horreurs prsentes et  venir, du traitement inflig  la famille
royale? Le baron de Mackau baisse la tte. Il n'est nullement un
sectaire, dplore l'tat des choses et professe la politique du mieux
possible. Il dit tre rest royaliste et discute avec sa soeur l'ide
de rpublique et de puissance du peuple qui l'effraie tant, elle. Mais
Mme de Bombelles conclut, parce qu'elle veut se convaincre elle-mme:
Il n'est pas bien loin d'tre converti, et je suis bien plus inquite
de l'opinion qu'il a donne de lui que de celle qu'il aura sous peu de
temps...

Quant  sa petite belle-soeur, Anglique en fait un charmant portrait
... Dans plusieurs digressions sur les affaires... elle a toujours
observ le silence le plus exact, ce qui me prouve qu'elle ne pense pas
comme son mari, car elle l'et soutenu, mais elle ne m'a pas dit qu'elle
pensait autrement, et elle met, je crois, sa religion  tre nulle
plutt que de diffrer d'opinion d'avec son mari. C'est extrmement
respectable, et me fait rougir moi-mme, car je confesse qu'il s'en faut
bien que j'aie agi avec autant de prudence lorsque mon mari et moi
pensions aussi diffremment sur le compte de M. Necker et de la double
reprsentation. C'est qu'en tout ma petite belle-soeur est un ange
vritable sur terre; _primo_ elle est sainte  canoniser, et sa dvotion
est si bien entendue qu'elle la rend douce, bonne, obligeante, sans
cesse occupe de ses devoirs, et que je ne crois pas qu'elle fasse mme
des pchs vniels. Que je suis loin d'une pareille perfection, mon
enfant! Je suis humilie et touche tout  la fois de tant de vertus, et
en outre de la tendre amiti que m'inspire cette petite femme, j'prouve
pour elle un profond respect.

En terminant, des nouvelles des enfants: Les deux ans vous prsentent
leurs hommages; Charles et Henri sont mes compagnons fidles, jour et
nuit; tous les quatre sont mon bonheur et ma consolation. Henri n'est
pas aussi beau que ce pauvre Stani[124]; il s'en faut de beaucoup;
pourtant il me le rappelle et m'attache sous ce rapport.

  [124] Fils de Mme de Raigecourt, mort en 1789.

Pas de nouvelles rcentes de son mari ce qui met Mme de Bombelles en
rage. Elle sait pourtant qu'il est en Suisse, puisque, de Schaffouse,
il lui a mand qu'il tait satisfait de son voyage de Florence, et rien
de plus.

       *       *       *       *       *

A Florence, Bombelles a vu l'Empereur  la fin d'avril; il  obtenu de
celui-ci qu'il reoive le comte d'Artois, chose  laquelle jusqu'alors
il s'tait formellement refus. Il ne m'a pas crit depuis qu'il est 
Soleure, et sa soeur Travanet me parat fort choque de son silence et
de celui de son principal[125]; elle me mande qu'ils sont tous deux
quasi inaccessibles, qu'elle s'ennuie fort  Soleure, va bientt venir 
Stuttgard avec Mme de Louvois pour me voir et iront de l s'tablir 
Carlsruhe.

  [125] Le baron de Breteuil.

La situation de la princesse, de sa mre, la baronne de Mackau,
tourmente la marquise, lui perce l'me; pas de lettre o ne revienne
cette affectueuse antienne... Plus les vnements marchent et plus le
danger augmente pour ceux qui sont rests  Paris... Tant que le Roi
sera  Paris, impossible de rien tenter de srieux... Ce qui est le plus
fcheux, c'est la division des partis... Si tout ce qui est aristocrate
pouvait se runir de bonne foi et faire cause commune pour le Roi, nous
serions bien plus forts, car il ne faut jamais s'carter du principe de
servir la cause du Roi, de lui remettre la couronne sur tte et le
pouvoir entre les mains... Tout autre but serait criminel.

Le 26, voici des nouvelles du marquis de Bombelles et de la politique.
Mon mari me mande: Unis tes prires aux miennes et espre, espre
beaucoup. J'ai vu hier *** qui m'a assur que tout allait pour le mieux,
que M. le comte d'Artois s'entendait parfaitement avec l'Empereur, le
Roi et la Reine et que rien ne se ferait que de concert et avec cette
certitude... Un grand nombre de Franais passent tous les jours; il me
parat qu'ils se portent tous vers Aix-la-Chapelle et Bruxelles. Les
princes d'Allemagne se conduisent  merveille; jamais, non jamais,
depuis nos malheurs, nous n'avons eu des motifs aussi raisonnables pour
esprer d'en voir le terme.

La marquise s'est remonte parce que son mari lui a conseill de
reprendre courage. Est-il bien sr qu' ce moment il ne soit pas
lui-mme enclin  se dcourager? Il n'a pas tout crit  sa femme, ne
lui a pas fait part de ses difficults avec le comte d'Artois et
Calonne, dont les lettres postrieures nous donneront la clef.

Madame lisabeth est dj au courant, car le marquis lui a crit
directement: mesurant l'tendue de l'affection que la princesse porte 
son frre d'Artois, il lui a plutt dpeint sa tristesse que son dpit
de voir ses efforts si mal rcompenss et si partialement jugs. C'est
en faisant allusion  la fois aux ngociations intrieures et  la
dmarche faite en dernier lieu, que Madame lisabeth mande  son amie 
la fin de mai. J'en ai reu (des nouvelles) de quelqu'un qui te touche
qui ne m'ont fait nul plaisir, mais ce n'est pas ta faute. Remercie-le
de son zle, de tout l'attachement qu'il continue  montrer; dis-lui que
je suis afflige des mauvais tours qui lui ont t jous, mais que la
justice qu'il rend au coeur et  la droiture de mon ami (le comte
d'Artois) doit l'engager, si l'occasion se prsentait encore,  lui
donner ses soins, comme il le dit lui-mme. On lui rendra justice par la
suite, et si un peu de raison ne plat pas lorsqu'on est bien jeune,
l'exprience et le temps en font sentir la ncessit.

De quelles illusions Madame lisabeth ne se berce-t-elle pas quand il
s'agit de son frre aim!... La raison ne devait gure s'asseoir au
chevet du comte d'Artois, et de toutes les ttes folles de l'migration
nulle n'coutera moins des conseils de sagesse. La pondration d'un
traditionaliste parfois enseveli dans les vieux systmes n'tait gure
en tat de lui imposer. Nous verrons comment les chevau-lgers qui
dirigeaient l'indcise pense du comte d'Artois s'efforcrent non pas de
ramener l'union dans le camp des migrs, panachs d'opinions, mais
s'puisrent  se tirailler les uns sur les autres,  contrecarrer tout
ce qui manait des autres clans... De l cette anarchie de direction, ce
dsordre d'action qui achevaient de compromettre,--jusqu' lui enlever
toute possibilit de se relever en face des vnements suscits par les
migrs eux-mmes,--la cause royale qu'ils s'taient donn l'apparence
de dfendre.

Ce n'est que quelques jours plus tard que Mme de Bombelles verra clair
dans les nouvelles relations de son mari avec l'entourage du comte
d'Artois.

Le prince a dfinitivement quitt l'Italie, il se rend  Coblentz et
s'est arrt quelques jours  Stuttgard o le duc l'a parfaitement reu.

J'ai su peu de chose de lui et de ce qui l'entourait, et vous devinerez
facilement le motif de leur rserve. Je ne sais si je me trompe, mais il
m'a paru, par le peu qu'on m'a dit, qu'il n'est pas aussi instruit que
je le croyais... Il existe aussi du froid entre M. le comte d'Artois et
mon mari. M. de Calonne a inspir  notre prince une grande jalousie,
une grande mfiance du baron de Breteuil, et on a fait un crime  M. de
Bombelles d'avoir t le rejoindre.

Ce n'tait pas l l'unique raison, nous allons le voir, mais, le 12
juin, Mme de Bombelles n'tait pas encore au courant ou ne se croyait
pas en droit de renseigner Mme de Raigecourt.

Cette petite division continuelle semblait,  juste titre, un grand
inconvnient  Anglique. Aussi l'a-t-elle dit franchement  M. de
Calonne, et a-t-elle tch de lui faire sentir l'importance de rejeter
toutes considrations particulires, pour ne s'occuper que du pressant
besoin de combattre nos ennemis communs. Je lui ai protest,
ajoute-t-elle, que, dans toutes les circonstances, il trouverait mon
mari prt  se rapprocher de lui,  en rapprocher son ancien patron et 
faire tout ce que M. le comte d'Artois pourrait dsirer, et je l'ai
conjur de mettre, pour ce moment-ci, toute humeur de ct et de ne pas
rejeter un moyen de mdiation tel que mon mari entre M. le comte
d'Artois, la Reine et le baron de Breteuil. M. de Calonne m'a rpondu, 
cet gard,  merveille, je dois le dire...

Quant au prince qu'elle n'en aime pas moins de tout son coeur, elle
l'a trouv un peu plus sec dans ses rponses et avec l'air d'une
grande prsomption dans ses propres moyens. J'ai cru n'en devoir pas
moins l'assurer de tout l'attachement de M. de Bombelles, de son
dvouement, et lui donner parole, pour lui et de sa part, qu'il le
trouverait toujours prt  tout ce qui pourrait lui tre agrable ou
utile. On m'a rpondu quelques paroles honntes, mais insignifiantes.
Cela ne l'a pas autrement afflige, car elle avait le tmoignage de sa
conscience d'avoir fait ce que le devoir et la reconnaissance inspire
par les bonts de Madame lisabeth lui prescrivaient, et il lui reste
l'esprance que ces deux dmarches ne seraient pas inutiles au bien
gnral.

Qui sait, ajoute Mme de Bombelles, si, d'aprs ma parole, ils n'auront
pas recours, d'un moment  l'autre,  M. de Bombelles lorsqu'ils seront
dans l'embarras? J'ai mand  mon mari tout ce qui s'est pass, et je
suis bien sre d'en tre approuve, car il irait au feu pour le service
de notre infortun souverain et pour tout ce qui pourra contribuer  sa
dlivrance.

Voici ce qui s'tait pass entre le comte d'Artois et Calonne d'une part
et Bombelles de l'autre. Nous le savons par des lettres postrieures.

Des jalousies de Calonne contre le marquis, on n'est pas sans se
souvenir. Le comte d'Artois lui-mme, tout en faisant de Bombelles le
secrtaire du Conseil de Venise, ne lui tmoignait pas franchise
entire. Pour expliquer sa manire d'tre, ne se plaindra-t-il pas 
Vaudreuil d'avoir trouv chez l'ambassadeur de son frre rserve et
dfiance? Alors pourquoi songer  lui pour une dmarche dlicate auprs
de l'Empereur? Parce que Bombelles, honor de la confiance du Roi et
dlgu par Breteuil, tait le seul en tat d'obtenir de Lopold II,
pour le comte d'Artois, une entrevue.

Calonne reu par l'Empereur,  l'instigation de Bombelles, s'en tait
dj rendu compte en avril; il insista donc auprs du marquis, le
caressa plus que de coutume, lui parla de tout le parti que lui et ses
enfants tireraient d'un dvouement sans bornes aux volonts du comte
d'Artois. Bombelles accepta de s'entremettre pour le prince auprs de
l'Empereur. On me dit que malgr ce qui pouvait inquiter, on me
confiait sans rserve le maniement des intrts du prince. Je rponds
que je n'avais jamais provoqu sa confiance et que je la justifierais
toujours. Je ne fis aucune difficult de me charger d'une mission dont
tous les motifs eussent eu l'approbation du Roi, et je ne vis, comme je
ne verrai jamais, que du bien  combiner les vues de M. le comte
d'Artois avec ce qui convenait  la position de mon Souverain. J'avais
des ordres de Sa Majest pour me rendre  Florence, et ce que je devais
y dire de sa part ne nuisait en rien au succs des dsirs de M. le comte
d'Artois.

C'est ainsi que Bombelles, crivant, le 25 aot, au marquis de
Raigecourt, expliquait sa conduite. A son correspondant il ne se croyait
pas oblig de rpter ce qu'il savait bien. Le principal de la mission
venue de Breteuil tait le projet d'vasion de la famille royale. Il
semblait utile aux Tuileries d'informer le frre de Marie-Antoinette du
plan de dpart prochain[126]: personne d'autre ne devait en avoir
connaissance, surtout le comte d'Artois et Calonne.

  [126] Lettre de la marquise de Bombelles, 22 juillet; il y est
  question en outre du Congrs arm.

Bombelles partit et, le 28 avril, fit remettre  l'Empereur une lettre
ainsi conue:

    SIRE,

J'arrive  l'instant charg de plusieurs lettres pour Votre Majest
Impriale. Je prends la libert de lui adresser celle de M. le comte
d'Artois et celle de M. le baron de Breteuil. Quoique je me sois servi
du prtexte de l'arrangement de mes affaires avec le comte de Durfort
pour que mon arrive  Florence part plus naturelle, je ne sortirai pas
de chez Vanini[127] sans qu'il ait plu  Votre Majest de me faire
parvenir ses ordres. Quelque vif que soit l'empressement de me revoir 
ses pieds, je dsire n'obtenir cet honneur qu'au moment o il m'aura t
accord, sans vous causer, Sire, la moindre gne. Lorsque je prendrai la
libert de parler  Votre Majest, elle ne sera pas surprise de me voir
une double commission; mais je dois l'assurer d'avance que quelque prix
que j'attache  justifier la confiance de M. le comte d'Artois, mon
devoir de fidle sujet passera toujours avant tout. Au surplus, tout se
conciliera, tout tendra vers un but salutaire, lorsque ce qui se fera
sera pes par la sagesse de Votre Majest, dirig, amen, second par
ses sentiments pour une soeur digne de son intrt et pour un Roi
malheureux, auquel, Sire, vous rendrez tous les moyens d'tre plus que
jamais un bon, un constant et un important alli de vos Couronnes.

Je suis, etc...

  [127] Aubergiste de Florence.

       *       *       *       *       *

Bombelles obtint de l'Empereur tout ce que celui-ci avait refus tant
directement au prince qu'aux sollicitations de Calonne. L'Empereur qui
n'avait pas voulu voir  Vienne M. le comte d'Artois, l'Empereur qui non
seulement lui avait refus l'entre de ses tats, mais l'avait encore
fait prier de ne pas se trouver soit dans les villes o sjournerait Sa
Majest, soit mme dans celles o elle ne ferait que passer, m'autorisa
 annoncer  M. le comte d'Artois qu'il le verrait  Mantoue du 10 au 15
mai, et, que de l, Monseigneur serait le matre de se rendre  Namur
pour y rester dans une attitude plus dcente et plus sre qu'
Aix-la-Chapelle, jusqu' ce qu'on et pris les mesures propres 
rtablir l'ordre et la royaut en France.

Le malheur veut qu'un neveu de Calonne, M. du Hautoir[128], qui demeure
dans la mme auberge que Bombelles et a t sans doute envoy pour
l'pier, se trouve un instant seul dans la chambre, lit sur la table le
brouillon de la lettre  l'Empereur o se rencontrent ces mots: Je suis
arriv ici avec une double mission pour Votre Majest, qu'aggravent
sans doute ces lignes complmentaires: Je dois l'assurer d'avance que
quelque prix que j'attache  justifier la confiance de M. le comte
d'Artois, mon devoir de fidle sujet passera toujours avant tout. M. du
Hautoir prend copie de la lettre et,  son retour  Venise ne manque pas
de la mettre sous les yeux de Calonne. Celui-ci qui avait dj M. de
Bombelles  cheval sur le nez, et qui tait fort impatient de
l'opposition qu'il mettait sans cesse aux folies qu'il voulait faire
faire  M. le comte d'Artois, s'anime d'un beau zle, dit  M. le comte
d'Artois: Vous tes trahi, que veut dire une _double mission_?
Qu'est-ce que cela peut tre, sinon une double trahison? M. de Bombelles
est sans contredit un homme abominable[129].

  [128] Esterhazy, dans ses _Mmoires_, p. 288, dit qu'un M. de
  Fondeville s'tait procur une copie de la lettre par une femme
  que l'Empereur aimait. M. Ernest Daudet, dans _Coblentz_ donne
  une explication assez conforme  notre rcit, bien que n'ayant
  pas connu les lettres de Bombelles. Dans l'_Histoire de
  l'Emigration_, du mme auteur, t. I, il est dit que le coupable
  de l'indiscrtion est le comte de Talleyrand.

  [129] La marquise de Bombelles  la marquise de Raigecourt, 5
  aot 1791.--M. de la Rocheterie, _op. cit._

En rentrant  Venise avec le consentement de l'Empereur, M. de Bombelles
se berait de l'illusion de recevoir un tmoignage de satisfaction. Il
trouve au contraire le comte d'Artois mont sur un grand ton de
dignit, lui disant en propres termes qu'il a des preuves convaincantes
de sa trahison et qu'il et  produire devant lui sa correspondance avec
l'Empereur. Pour se justifier, Bombelles ne tente pas de dsavouer sa
lettre; il confesse qu'il a reu des ordres particuliers du Roi, en
ayant bien soin d'ajouter que ces ordres, loin de contrecarrer la
commission dont il s'tait charg pour le prince ne faisaient que
l'tayer, que, par consquent, il avait cru pouvoir se charger des deux
messages sans blesser en rien les rgles les plus svres de la
probit. Qu'est-ce que le Roi? reprend vivement le comte d'Artois.
Monsieur, dans ce moment-ci, il n'est de Roi que moi, et vous me devez
compte de votre conduite. Bombelles rpondit avec fermet que sa
fidlit au Roi l'emporterait toujours sur tout autre sentiment, qu'il
ne se serait jamais charg d'intrts qui auraient pu contrecarrer les
ordres du Roi, qu'il avait russi au gr du prince puisqu'il avait
obtenu une promesse d'audience de l'Empereur. Le comte d'Artois finit
par se radoucir, admettant que les termes de la lettre n'avaient pas le
sens que Calonne leur attribuait. Calonne, prsent  l'entretien,
s'efforce bien de rpter que Monseigneur tait tout, que le Roi
prisonnier aux Tuileries n'tait rien; le comte d'Artois convient enfin
que Bombelles avait au mieux second ses intentions, et l'incident
semble termin[130].

  [130] Les conseillers du comte d'Artois s'entendaient pour le
  monter contre Breteuil et Bombelles. Il faut exiger du roi,
  crit Vaudreuil  Calonne, que les pleins pouvoirs soient ts
  sur-le-champ  MM. de Breteuil et de Bombelles, et que vous soyez
  le seul reprsentant du Roi, le seul accrdit prs des Cours.
  _Correspondance_, publie par M. Lonce Pingaud.

Ce n'tait au contraire que le point initial d'une campagne sourde de
dnigrement mene par Calonne, campagne qui devait poursuivre
Bombelles--le Tlmaque de Breteuil comme l'appelle Vaudreuil;--
Soleure, dans la retraite de Wardeck et dans ses diffrentes missions en
Allemagne jusqu'au jour, o le masque tant jet  Saint-Ptersbourg
l'hostilit deviendrait patente; le comte d'Artois froiss en voudrait
toujours  Bombelles[131].

  [131] Voir dans l'_Histoire de l'Emigration_, les conclusions
  conformes de M. Ernest Daudet. Il appuie sur l'incident qui
  explique l'attitude future du comte d'Artois et devait avoir une
  importance pour les intrts des princes.

Celui-ci s'est montr digne dans son dpit, mais il n'en est pas moins
mortifi; sa femme, moins oblige de se contenir, ne cache pas la
blessure d'amour-propre, explique pourquoi la haine de Breteuil et
surtout de la Reine[132], surexcite tant les conseillers du comte
d'Artois. Elle nous dpeint mme l'amie du prince sous des couleurs qui
ne sont pas celles sous lesquelles on a coutume de la voir: Mme de
Polastron, plus mchante qu'un diable, a voulu faire passer, ainsi que
les siens, M. de Bombelles pour un homme dont on ne saurait trop se
mfier. Ils lui ont fait enfin mille horreurs. Elle veut pourtant qu'on
sache qu'elle et son mari restent attachs au comte d'Artois, qu'ils ne
lui gardent pas rancune de s'tre laiss entraner par les intrigues de
M. de Calonne et de toute sa clique.

  [132] La Reine hassait cordialement Calonne. Voir
  _Correspondance_ de Vaudreuil, t. II.

       *       *       *       *       *

Bombelles avait plaid auprs de l'Empereur la cause du Congrs arm que
prnait Marie-Antoinette; il l'avait trouv dcid  agir, surtout si
l'vasion de la famille royale amenait sa dlivrance. Et cette vasion
les amis dvous de Trves et de Stuttgard l'appellent de leurs voeux.

Anglique est au courant des projets d'vasion[133], elle y fait
plusieurs allusions, notamment dans la lettre du 22 juin. Je suis comme
vous dans des transes mortelles sur les rsultats de tout ce qui se
prpare; je crains plus que je n'espre, dans bien des moments. Le peu
de caractre et de rsolution de notre souverain me fait trembler, et je
n'ose me flatter qu'il se dcide  la seule chose qui puisse rellement
changer la face des affaires.

  [133] Mgr de Fontanges, archevque de Toulouse, crivit pour le
  marquis de Bombelles une _Relation du voyage de Varennes_ qui a
  t insre dans les _Mmoires_ de Weber. Cette relation est d'un
  tmoin trs inform pour toute la partie antrieure au dpart.

Mme de Bombelles s'apprte  partir pour la Suisse o elle va rejoindre
son mari qui ne peut venir  Stuttgard, et passer quelques jours avec
lui. Elle n'emmnera que l'an de ses enfants, par conomie. Anglique
continue  se louer infiniment de sa belle-soeur et de son frre, avec
lequel, malgr les divergences politiques, elle s'entend bien. Mme de
Travanet, qui vient d'arriver  Stuttgard, y a mis du sien aussi, et la
famille demeure trs affectueusement unie.

Dans quelles transes, sachant qu'enfin la famille royale est partie
vivent Anglique et sa belle-soeur! D'abord le bruit est venu que
l'vasion a russi jusqu'au bout, puis, comme un coup de foudre, clate
la nouvelle de l'arrestation.

Je meurs d'impatience et d'inquitude d'avoir des nouvelles de notre
malheureuse princesse, crit la marquise le 30 juin,  Mme de
Raigecourt. Je la croyais sauve dans le premier moment avec Monsieur et
Madame, et cette ide me donnait un peu de courage; mais j'ai t
cruellement dtrompe. Figurez-vous, mon enfant, que depuis samedi que
nous avons appris la fuite et l'arrestation du Roi et de la Reine, nous
avons t jusqu' aujourd'hui ballottes entre la crainte et
l'esprance. De prtendus courriers devaient avoir annonc que le Roi et
la Reine taient  Bruxelles; d'autres disaient que M. de Bouill
l'avait sauv et qu'il tait  Metz; enfin nous avons appris seulement
aujourd'hui que notre infortun monarque avait t dcidment reconduit
 Paris. Ainsi nous avons bu le calice jusqu' la lie, et un malheureux
attendant l'arrt de son dernier supplice ne souffre pas ce que j'endure
depuis cinq jours... Enfin, mon enfant, c'en est fait; notre malheur est
au comble; nous n'avons plus rien  perdre, et nos infortuns Souverains
endurent actuellement la joie insultante de leurs tyrans, la captivit
la plus rigoureuse, et peut-tre la mort, grand Dieu!

M. de Raigecourt a communiqu  Mme de Bombelles le dtail des
dsastres[134]. C'est donc en connaissance de cause, ayant t de plus
parmi les rares personnes au courant de la fuite[135] qu'elle peut
exercer sa critique sur les prcautions mal prises et les diffrentes
phases du drame. Ils ont fait une bien grande faute en retardant d'un
jour leur dpart, comment cette maudite femme de chambre[136] n'a-t-elle
pas t loigne? Il fallait s'en dbarrasser absolument, quitte  lui
causer un peu de mal. Le duc de Choiseul est bien  plaindre, mais il me
parat qu'il a perdu la tte, ou ses soldats ne l'auront pas
second[137].

  [134] Nous n'avons pas  donner le dtail de l'_Evnement de
  Varennes_. Les tmoignages oculaires abondent. Outre les
  relations de M. de Fontanges, de Madame Royale, de la duchesse de
  Tourzel, du duc de Choiseul, du marquis de Bouill, des comtes de
  Fersen, de Raigecourt, de Valori, de Damas, du baron de Goguelat,
  on relira les livres de Bimbenet, d'Ancelon, de Victor Fournel,
  de M. de la Rocheterie, et le rcent ouvrage de M. G. Lentre.

  [135] Il n'y a que deux personnes dans la confidence; M. de
  Bouill et M. de Breteuil, crivait la Reine  son frre, le 22
  mai 1791, et une troisime personne qui est charge des
  prparatifs du dpart (Marie-Antoinette  Lopold II, 22 mai
  1791).--Le comte de Fersen tait cette troisime personne, on le
  sait. Mme de Tourzel assure que le chevalier de Coigny tait
  galement dans la confidence. Nous savons de plus que, sans doute
  par Breteuil, les Raigecourt et les Bombelles taient au courant,
  sinon de la date exacte, du moins de tout le programme d'vasion.

  [136] Mme de Rochereuil, dont Marie-Antoinette se mfiait. En
  consquence, on attendit que son service ft fini, et le dpart
  des Tuileries fut retard d'un jour.

  [137] Charg avec un escadron de hussards de surveiller le
  premier relai de Pont-Sommevesle, le duc de Choiseul perdit
  patience en voyant que le Roi annonc pour deux heures n'tait
  pas arriv  cinq, et se replia avec son dtachement.

... Si les troupes autrichiennes avaient pu sortir, regagner la marche
du Roi, et l'emmener  Luxembourg, ils en auraient eu, je crois, le
temps, car la marche du Roi a t fort lente, nous l'aurions
actuellement; mais nos troupes sont gangrenes, abominables, en un mot
ce que doit tre un soldat indisciplin... A ces paroles d'amertume on
pourrait aisment rpondre par les faits. Reconnu  Sainte-Menehould par
le matre de poste Drouet, Louis XVI trouve  onze heures du soir, le
21, la commune de Varennes en moi. En ne rencontrant pas sur la hauteur
de Varennes le relai attendu, il a compris le danger et envoy chercher
le commandant des hussards. Celui-ci ne vient pas. Il faut composer pour
se faire ouvrir la porte de la ville, exhiber des passeports; bien que
ces papiers soient reconnus en rgle, les jacobins de la commune ameuts
par Drouet s'opposent au dpart, le tocsin sonne. On connat la ruse de
Sauce, procureur de la commune, faisant entrer la famille royale dans sa
maison, tandis que le conseil municipal dlibre; les passeports sont
saisis, le Roi, reconnu officiellement, est arrt. En ce moment
accourent MM. de Choiseul, de Damas et de Goguelat  la tte d'un
dtachement de hussards. Ils tentent de dgager le Roi. Il est trop
tard. La premire parole de Louis XVI  Goguelat est: Eh bien! quand
partons-nous?--Sire, nous attendons vos ordres. Demander des ordres 
Louis XVI, c'tait lui laisser le temps de l'indcision. Il eut peur du
sang vers si la foule offrait quelque rsistance au passage de la
troupe royale... La populace commenait  gronder, on laissa le temps
aux barricades de s'lever, plusieurs heures furent ainsi
irrmdiablement perdues. Quand,  cinq heures du matin, le dtachement
de Dun command par M. Deslon demanda les ordres du Roi: Mes ordres?
rpondit Louis XVI avec amertume, je suis prisonnier et n'en ai point 
donner. A ce moment le Roi esprait encore dans les troupes de Bouill
que son fils tait all prvenir. Avant que n'arrivt le marquis de
Bouill, les missaires de l'Assemble, Romeuf, aide de camp de la
Fayette, et Bayon, auxquels s'tait joint Palloy, envoy du maire de
Paris, avaient signifi au Roi les dcrets de l'Assemble. Toute
rsistance tait devenue inutile... Louis XVI se rsigna  son sort et
le triste cortge partit pour Paris. On se rappelle le reste: le marquis
de Dampierre, gorg  Sainte-Menehould sous les yeux de la famille
royale, Barnave et Ption montant  Chlons dans la voiture du Roi,
tandis que La Tour Maubourg s'asseyait  ct de Mme de Tourzel dans une
voiture de suite... les incidents de la route, les grossirets de
Ption, et en mme temps sa prtention d'avoir charm les deux
princesses, les attentions de Barnave qui gagnait la bienveillance de la
Reine et celle de Madame lisabeth et se montrait sduit par l'loquence
douce et persuasive de la princesse[138]!

  [138] Voir _Mmoires_ de la duchesse de Tourzel, t. I, p. 335.

Mme de Bombelles, aux premires nouvelles, s'exagre la rigueur du sort
prsent rserv  la famille royale. Je crains que le peuple ne se soit
jet sur la Reine et ne l'ait massacre... La captivit de notre
princesse va sans doute tre bien dure; mais on n'attentera pas  sa
vie. Elle craint pour Mme de Tourzel: La malheureuse femme rpondra
sans doute de son dvouement. Je suis au moins soulage de savoir votre
beau-frre sauv[139].

  [139] Le comte Charles de Raigecourt avait t envoy avec un
  dtachement du Royal allemand pour escorter le roi  Varennes. Il
  fut impuissant.

Puis c'est une srie de projets. Profitant de la confusion, ne fera-t-on
pas vader la princesse? Mais je la connais; elle ne voudra quitter ni
le Roi ni la Reine, sentant qu'elle est dans leurs malheurs leur seule
consolation... Que ne peut-elle la rejoindre au moins un moment! Son
cerveau brle, sa sant se trouve mal des dsastres. Elle va quitter
Stuttgard et rejoindre son mari  Soleure, o sans doute il se meurt de
chagrin et de dsespoir. Elle a hte de s'installer dans le vieux
chteau de Wardeck...

Le 5 juillet, Mme de Bombelles est toujours aussi partage entre le
dsir de rejoindre la princesse et la ncessit o elle est de ne pas
abandonner mari et enfants. Une fois rentre, on ne la laisserait plus
partir. Que doit-elle faire? Et encore pas de nouvelles de Madame
lisabeth!

... Les souverains prisonniers sont rentrs aux Tuileries... Le 25 juin,
quand le Roi est descendu de voiture, on a gard le silence. Il est
aussi flegme, aussi tranquille que si rien n'et t, a racont Ption.
Il semblait qu'il revenait d'une partie de chasse. La Reine a t
salue d'injures et abreuve d'outrages. Le dsespoir dans l'me, elle a
gard la tte haute... Brise par les motions, la fatigue,
l'humiliation, elle a trouv la force de tracer pour le chevaleresque
Fersen ce simple mot: Rassurez-vous pour nous, nous vivons.

Madame lisabeth a attendu au mercredi 29 pour crire  ses amies. Elle
l'a fait en toute tranquillit d'esprit: Je n'ai pas pu vous crire
plus tt, ma chre Bombelinette, et j'en ai t dsole, parce que
srement on vous aura fait mille histoires sur tout ce qui s'est pass.
Le fait est que le Roi a t ramen samedi de Varennes; que lui, sa
famille et tout ce qui tait avec lui se portent bien; que Paris est
tranquille, et que si le Roi n'tait pas retenu chez lui ainsi que la
Reine, on pourrait croire que tout est dans l'ordre accoutum. Votre
mre n'tait point avec le Roi, elle se porte bien, je la vois peu,
parce qu'il n'est pas facile de s'approcher; elle est maintenant dans le
jardin avec Madame...

Et cette lettre qu'enfin Mme de Bombelles a reue est un rayon de joie
au milieu de sa tristesse profonde: C'est un ange, crit-elle  Mme de
Raigecourt, en admirant cette sereine rsignation de la princesse.

Anglique voit juste quand elle crit: Je ne conois pas, mon enfant,
comment vous trouvez qu'on avait mal fait de ne pas instruire les
princes du projet de la fuite du Roi. Songez donc  l'inconvnient
qu'aurait eu leur indiscrtion! Si vous aviez t tmoin comme moi de la
lgret des entours de notre prince, vous seriez bien convaincue du
danger qu'il y aurait eu  lui confier un secret de cette importance.

Continuant: Nous somms srement bien malheureux mais cependant la
dmarche du Roi invite toute l'Europe  venir  son secours, au lieu
que, si on et t instruit  Paris du projet de l'vasion, le Roi et
t de mme captif; nos tyrans auraient eu l'adresse d'en taire les
motifs, et les Souverains eussent t bien moins tenus  nous secourir
tant que le Roi, n'tant pas sorti des Tuileries, et t forc de dire
et signer qu'il tait fort content. Quant au repltrage qui devait se
faire, croyez qu'il et content beaucoup de gens.

Voici le plan comme l'expose Mme de Bombelles, fort au courant et du
projet d'vasion et du programme qui devait s'ensuivre: Le Roi voulait
revenir  sa dclaration du 23 juin, par laquelle il remplissait le voeu
que la nation avait tmoign par ses mandats lors des tats Gnraux. Il
restreignait son pouvoir, mais en mme temps il l'assurait, en ramenant
les esprits; _car jamais, mon enfant, le despotisme ne pourra plus avoir
lieu en France, et il faut tre juste, il n'est pas dsirable_... Le Roi
ne voulait donc pas conqurir son royaume arm des puissances
trangres; il voulait imposer  ses sujets et traiter avec eux. Cette
conduite louable embarrasse beaucoup messieurs les tyrans. En
terminant, Mme de Bombelles soulignait: Le comte d'Artois n'et pas eu
 se plaindre, car le Roi voulait le mettre  la tte de 30.000 Suisses
prts  marcher. Vous seriez dans l'illusion en croyant le plan mal
combin. Il l'tait parfaitement et de la plus grande sagesse. Soyez-en
sre.

D'autres lettres arrivent de Paris.

Madame lisabeth est toujours dispose  prendre le bon ct des
vnements puisque, le 10 juillet, aprs avoir crit: Paris et le Roi
sont toujours dans la mme position, le premier tranquille, et le second
gard  vue ainsi que la Reine; mme hier on a tabli une espce de camp
sous leurs fentres, de peur qu'ils ne sautent dans le jardin, qui est
hermtiquement ferm, et qui est rempli de sentinelles..., elle ajoute:
On dit que l'affaire du Roi sera rapporte bientt et qu'aprs, il aura
sa libert.

Dans cette mme lettre, en encre sympathique, la princesse s'panche
avec son amie qui avait demand  venir reprendre son poste auprs
d'elle! Non, mon coeur, je suis loin de permettre votre retour. Ce
n'est pas assurment que je ne fusse charme de vous voir, mais c'est
parce que je suis convaincue que tu ne serais pas en sret ici.
Conserve-toi pour des moments plus heureux o nous pourrons peut-tre
jouir en paix de l'amiti qui nous unit. J'ai t bien malheureuse, je
le suis moins.

Elle revient ensuite sur le retour de Varennes: Notre voyage avec
Barnave et Ption s'est pass le plus ridiculement. Vous croyez sans
doute que nous tions au supplice, point du tout. Ils ont t bien,
surtout le premier, qui a beaucoup d'esprit et qui n'est point froce
comme on le dit. J'ai commenc par leur montrer franchement mon opinion
sur leurs oprations, et nous avons, aprs, caus le reste du voyage
comme si nous tions trangers  la chose[140].

  [140] La duchesse de Tourzel donne tout le dtail de la
  conversation de Madame Elisabeth avec Barnave.

Nous avons eu beaucoup de mouvement l'autre jour, qui tait dimanche,
crit la princesse le 23. On a t oblig de tirer sur le peuple[141],
par ordre de l'Assemble; il y a eu, dit-on, cent cinquante hommes tus
ou blesss. Aussi, depuis ce moment-l, tout est tranquille, l'arme des
sans-culottes tant un peu en droute... Je t'adresse cette lettre
encore  Stuttgard, parce que je suis convaincue que ton mari,  force
de tourner dans les environs, te laissera aux couches de la
petite[142].

  [141] Emeute du 17, au Champ de Mars cause par les
  ptitionnaires qui demandaient la dchance du Roi. La troupe
  chargea, il y eut des victimes. La rpression de cette meute
  devait tre une des causes principales de la condamnation  mort
  de Bailly.

  [142] La baronne de Mackau venait d'accoucher d'une fille. A la
  place de ton mari, mande la princesse dans une autre lettre qui
  n'a pas t conserve, et dont Mme de Bombelles cite un extrait,
  je ne me serais pas charge de la commission du comte d'Artois,
  et j'eusse essay avant tout d'tablir entre le Roi et le comte
  d'Artois une confiance qui aurait d toujours exister.

Comme le marquis de Bombelles a charg sa femme d'exposer ses dolances
touchant la manire dont il est trait et souponn par le conseil des
Princes, Madame lisabeth rpond nettement dans cette mme lettre: Je
t'avertis que je ne me charge de faire passer aucun ordre  ton mari que
je n'aie la certitude que mon frre sera d'accord avec tout ce que l'on
fera. Sa conduite lui mrite la confiance de ses parents. Il a celle des
Franais de tous les partis. Je suis sre qu'il ne veut que le bonheur
de son frre. Je dois donc, comme sa soeur et comme Franaise, tenir 
ce qu'il obtienne enfin une confiance absolue. Ton mari a eu de fortes
raisons pour ne pas le mettre au fait de ce dont il tait charg, mais
il doit sentir  prsent que deux politiques qui marchent au mme but
par un chemin contraire a pu nuire longtemps, mais serait dans ce
moment du plus grand danger.

Le 26 juillet, Mme de Bombelles a donn  Mme de Raigecourt ses
impressions sur les vnements: Ah! que nos malheureux Souverains sont
 plaindre! Entre leurs geliers et leurs assassins, ils n'ont rien 
esprer et tout  craindre. La dernire insurrection m'a donn bien de
l'inquitude; il parat que tout est apais pour le moment; on attend un
peu de tranquillit pour faire aller le Roi  Fontainebleau signer
_librement_ une Constitution qui lui te la couronne s'il n'adhre pas
aux ordres de ces messieurs, et on appelle cela de la libert! Le Roi,
il me semble, n'a d'autre parti  prendre que celui de signer tout sans
restriction et d'attendre du secours des autres monarques le retour de
son autorit. Notre princesse est un ange. Je ne sais si elle a la
libert de sortir des Tuileries...

M. de Bombelles est parti en avant-garde; Anglique s'apprte  se
mettre en route pour la Suisse. Je vous manderai comment j'aurai trouv
notre petit chteau. On en dit la position superbe; j'espre que nous
pourrons y vivre, nous y vtir... avec nos douze mille francs de Naples.
Mon mari est afflig, mais plein de courage, nous nous trouvons l'un et
l'autre trop heureux en comparaison de nos Souverains et de notre
princesse. Leur position est dchirante, et je n'entends pas comment il
existe des gens capables de l'envisager de sang-froid.

A Paris, la situation est pnible, les difficults s'augmentent de
l'attitude des migrs.

Il faudrait,  chaque page, noter les divergences entre le parti de la
Reine... _et_ du Roi, et le parti des princes. Aux Tuileries mme, des
dfiances s'lvent entre les belles-soeurs. Si Madame lisabeth se
plaint rarement de la Reine, except dans des lettres publies par Mme
Gunard et dont il est impossible d'tablir l'authenticit,
Marie-Antoinette, par contre, ne cachera pas ceci  Fersen: Ma soeur
est tellement indiscrte, entoure d'intrigants et surtout domine par
ses frres du dehors qu'il n'y a pas moyen de se parler, ou il faudrait
se quereller tout le jour... C'est un enfer que notre intrieur[143]...
La folie des princes et des migrants[144] revient souvent dans les
propos de la Reine en attendant que, plus amrement et non sans justesse
d'ailleurs, elle se plaigne de ses beaux-frres, surtout du comte de
Provence, que nous la verrons, dans une lettre clbre, cingler de
l'pithte de Can[145].

  [143] _Journal_ de Fersen, octobre 1791. L'une est oblige de
  suivre l'laboration d'une Constitution qui est cense raffermir
  l'ide dynastique; l'autre ne rve que de panaches blancs, et son
  coeur est  Coblentz.

  [144] _Mmoires_ de Goguelat.

  [145] Voir _infra_.

Comment s'entendre en cela avec Madame lisabeth? Le comte d'Artois est
l'idole de sa soeur, elle le nomme le _jeune homme_, _son ami_, dans la
correspondance secrte qu'elle entretient avec lui par l'intermdiaire
de Mme de Raigecourt. Elle a foi en son ardeur primesautire. Sait-elle
qu'il n'a gure d'lan que pour les plaisirs. Quand il s'agit du mari
d'Anglique, elle est partage entre deux sentiments: donner raison au
comte d'Artois, tout en ne blmant pas Bombelles d'avoir suivi les
prescriptions du Roi.

D'ailleurs, nous le savons, Madame lisabeth a toujours peine  prendre
parti. Souhaitant avant tout que le sort du Roi s'amliore, elle
dsirerait l'intervention des puissances trangres. Mais parle-t-on de
faire avancer  la frontire des Prussiens et des Autrichiens, elle
penche du ct des troupes franaises. Tranquillise-toi, ma Bombe,
crit-elle dans une lettre d'aot, ton pays acquerra de la gloire, et
puis voil tout. Trois cent mille gardes nationaux parfaitement
organiss et tous braves par nature bordent les frontires et ne
laisseront pas approcher un seul houlan. tant donne l'poque o cette
lettre est crite, on peut supposer la princesse sincre; plus tard
certaines phrases sembleront quivoques, et le texte chiffr ou crit
avec encre sympathique s'offrira souvent contraire au texte en clair.

Ici elle dveloppe la note patriotique: Les mauvaises langues disent
que du ct de Maubeuge huit houlans ont fait retirer et demander pardon
 cinq cents gardes nationaux et  trois canons; il faut les laisser
dire si cela les amuse, nous aurons notre tour pour nous moquer d'eux...
En attendant les malheureux prtres sont horriblement perscuts; Dieu
est juste et nous jugera.




CHAPITRE VII

  Mme de Bombelles et ses enfants s'installent  Wartegg prs de
    Saint-Gall.--Lettres de Madame lisabeth.--Nouvelles
    politiques.--La Constitution vote.--Confrences de
    Pilnitz.--Situation de plus en plus ambigue du Roi et de la
    Reine.--Dsaccord avec les princes.--La Cour de
    Coblentz.--Lettres du marquis de Raigecourt.--Madame lisabeth
    s'emploie  ramener la concorde entre ses frres.--Calonne et
    Breteuil.--Illusions des migrs.--Fausse nouvelle d'une fuite
    de la famille royale.--La vie  Wartegg.--Correspondance de
    Madame lisabeth.--Dpart mystrieux de Bombelles.


Les vnements vont se prcipiter, et il nous est interdit, Bombelles
n'tant que spectateur lointain, de faire autre chose que des allusions
 la Constitution et aux confrences de Pilnitz. Sans doute le marquis
n'aura pu se faire  l'ide que la Constitution accepte par le Roi
puisse s'laborer facilement. Partage-t-il les illusions du marquis de
Raigecourt sur ces confrences o l'Empereur et le Roi de Prusse se
rencontrrent avec le comte d'Artois? La dclaration trs menaante,
trs belliqueuse du 27 aot, n'tait au fond, suivant l'expression de
Mallet du Pan, qu'une comdie auguste. L'Autriche et la Prusse
s'engageaient bien  agir dans le but d'aider le Roi de France 
affermir les bases d'un gouvernement monarchique, mais seulement dans le
cas de concours des autres puissances[146], cette restriction annulait
toute la porte de l'acte. Le concours gnral des puissances tait
bien difficile, suivant l'expression de Lopold lui-mme: le manifeste
ne faisait donc sans sanction possible qu'exalter les esprances des
migrs et que compromettre ceux qu'on avait la prtention de sauver.

  [146] Les prtentions des princes et des migrs ne trouvrent
  chez les souverains qu'un assez froid cho. La demande faite par
  le comte d'Artois de reconnatre Monsieur comme Rgent, ne
  contribua pas peu  cette froideur. Voir les ouvrages de Sybel,
  t. I, de M. A. Sorel, t. III.

On est fort belliqueux  Coblentz; tandis que le marquis de Bouill
confre  Berlin avec le feld-marchal Lascy et le prince de
Hohenlohe[147], le comte d'Artois et le marchal de Broglie choisissent
leurs aides de camp. M. de Raigecourt, sur le dsir de Madame lisabeth,
sera attach au comte d'Artois...

  [147] Celui qui commandera l'arme prussienne  Ina.

Mme de Bombelles a dfinitivement quitt Stuttgard et s'est installe 
Wardeck, dans le vieux chteau qui leur a t prt.

C'est l que lui parviennent les lettres de Madame lisabeth, vritable
journal par lequel elle tient son amie au courant des vnements. A
combien de lieues es-tu de moi? crit, le 25 aot, la princesse, qui
semble un peu brouille avec la gographie quand elle ajoute: Si tu
n'tais pas plus tranquille dans ton chteau, je regretterais que tu ne
fusses plus  Stuttgard, car il me semblait que tu tais tout prs de
nous, tandis que ton vilain chteau me parat aux antipodes. Je voudrais
bien que mes lettres fussent pour toi un agrable journal, mais il s'en
faut de beaucoup que cela puisse tre...

Cependant la princesse est d'humeur  vouloir divertir son amie, et
elle lui raconte les petites histoires du chteau. Une sentinelle sur la
terrasse des Feuillants recevant des marrons sur la tte a cru qu'on lui
jetait des pierres. En consquence il a tir. Le caporal accourt  ce
bruit, monte sur le mur, voit deux hommes se promenant dans la cour des
Feuillants, tire dessus. Heureusement ils n'ont point t blesss.
C'tait deux hommes de la garde. Autre aventure de sentinelle.
Celle-ci s'est endormie dans un corridor du haut, a rv je ne sais
quoi, s'est veille en criant. Dans le mme moment, tous les postes
jusqu'au fond de la galerie du Louvre en ont fait autant. Dans le jardin
il y a eu aussi des terreurs paniques. Tout cela entretient la garde
dans une terreur apparemment fort utile pour ceux qui sont cause de
toutes ces btises[148]. Il a t question hier de la maison militaire
du Roi. Il aura douze cents hommes  pied et six cents  cheval qui
seront choisis dans les troupes de ligne et dans la garde nationale.
Outre cela il aura la garde d'honneur que la ville o il sera lui
fournira. Tu conviendras que tout cela fera un Roi bien et librement
gard. On le croira et c'est tout de mme. M. le duc d'Orlans a renonc
 ses droits au trne dans la sance d'hier. Voil, ma Bombe, toutes les
nouvelles intressantes que mon pays peut fournir. La fte du Roi se
passe avec toute la modestie possible... Il n'y a pas la moindre
diffrence des autres jours. On ne lui permet mme pas d'entendre la
messe dans la chapelle.

  [148] A Mme de Bombelles, sous le nom de Mme Schwarzengald, 
  Saint-Gall, en Suisse, par Roschack.

Querelle  l'Assemble, dsunion du parti rpublicain, loquence
inutile de Malouet, puisque la droite ne le suivit pas et que Barnave ne
put lui apporter l'aide promise. Le Chapelier, qui n'tait pas dans le
secret, interrompit Malouet avec violence et russit  le faire
descendre de la tribune. Ainsi finit, le 30 juillet le discours charmant
dont parle Madame lisabeth. On se htait  l'Assemble, de terminer la
Constitution; le 3 aot, elle tait remise par le dput Thouret au Roi,
qui dclara qu'il l'examinerait et donnerait sa dcision au plus vite.
Il y a eu beaucoup de cris de _Vive le Roi_ et mme de _Vive la Reine_;
des applaudissements ont clat quand le Roi est sorti des vpres.
Paris n'est point dans l'effervescence. Il y a un monde norme aux
Tuileries, mais c'est tous gens d'une assez bonne tournure. On en
aperoit de temps en temps dont le coeur est pntr; le reste est
calme, et tous ils sont bien aises de voir leur ancien matre dans
l'espoir qu'il signera promptement ce superbe ouvrage dont ils ont tous
la tte tourne et qu'ils croient fait pour leur bonheur.

Les dpartements prparent les lections. Versailles s'est signal en
patriotisme; le fameux Lecointre qui se pique d'tre royaliste est le
premier de la liste. Les lgislateurs constituants sont trs empresss
de cder la place  leurs successeurs... Dans l'attente de la signature
de la Constitution par le Roi les billets de Madame lisabeth sont
hrisss de politique... Je voudrais avoir quelque chose d'amusant  te
mander, mais nous n'abondons pas dans cette marchandise, d'autant que le
pain qui commence  renchrir ici, en rappelant un temps fort triste,
fait craindre pour cet hiver assez de mouvements... La Rvolution, ses
suites, l'entre des migrs, la Constitution, voil sur quoi roulent
toutes les conversations des cercles de Paris... A la veille de
l'acceptation par le Roi de la Constitution, Madame lisabeth se montre
srieuse et pense  l'avenir qui peut dcouler de cette Constitution
qu'elle a t loin de dsirer, et dont tant de gens autour d'elle et
dans toutes les classes attendent  la fois bien gnral et amlioration
dans l'tat mme du Roi.

Il s'agit avant tout pour la princesse que les actes des princes,
surtout du comte d'Artois, soient bien d'accord avec les ides et les
programmes du Roi... On perdrait tout si l'on pouvait avoir d'autre vue
pour le Futur[149] que celle de la confiance et de la soumission aux
ordres du Pre[150]. Toute vue, toute ide, tout sentiment doit cder 
celui-l... Plus je le sens difficile, plus je le dsire. Madame
lisabeth, en son langage nigmatique, donnait  Mme de Raigecourt des
explications destines  tre montres, rappelait dans quelle position
s'tait trouv le malheureux Pre qui, ne pouvant rgir son bien
lui-mme, avait d se jeter dans les bras de son fils. Celui-ci a eu
des procds parfaits pour ce pauvre homme, malgr tout ce que l'on a
fait pour le brouiller avec la Belle-Mre[151]. D'aprs la princesse,
le comte d'Artois aurait toujours rsist  ce genre de conseils, mais
il n'aime gure cette Belle-Mre dont les dpenses lui ont toujours paru
exagres... il n'est pas aigri; mais  un moment donn il peut subir
des influences...

  [149] Le futur est le comte d'Artois.

  [150] Le pre est Louis XVI.

  [151] La belle-mre est Marie-Antoinette.

Quant au Pre, Madame lisabeth se fait l'illusion de le considrer
comme guri; ses affaires sont remontes; mais, comme sa tte est
revenue, dans peu il voudra reprendre la gestion de ses biens; et c'est
l le moment que je crains. Le Fils qui voit des avantages  les laisser
dans les mains o elles sont, y tiendrait; la Belle-Mre ne la souffrira
pas; et c'est ce qu'il faudrait viter en faisant sentir au jeune homme
que, mme pour son intrt personnel, il doit ne pas prononcer son
opinion sur cela, pour viter de se trouver dans une position trs
fcheuse... Il faudrait aussi qu'on persuadt au jeune homme de mettre
un peu plus de grce avec sa Belle-Mre, seulement de ce charme qu'un
homme sait employer quand il veut, et avec lequel il lui persuadera
qu'il a le dsir de la voir ce qu'elle a toujours t. Par ce moyen il
s'vitera beaucoup de chagrin, et jouira paisiblement de l'amiti et de
la confiance de son Pre... On te dira du mal de la Belle-Mre; je le
crois exagr; mais le seul moyen de l'empcher de se raliser est celui
que je te dis... Le jeune homme a fait une fire sottise en ne voulant
pas se lier avec un ami de ladite dame. Cet ami, c'est M. de Breteuil,
et ceci sera pour plaire  l'_alter ego_ du baron,  Bombelles, appel 
tre instruit par les Raigecourt de cette lettre remplie d'avis sages et
de conseils modrs.

Madame lisabeth a termin sa lettre le 14. Je le savais bien, voil la
Constitution termine par une lettre dont vous entendrez srement
parler[152]. En la lisant, tu sauras tout ce que j'en pense; ainsi, je
ne t'en parle pas davantage. J'ai beaucoup d'inquitude sur ses suites.
Je voudrais tre dans tous les cabinets de l'Europe. La conduite des
Franais devient difficile. Une seule chose me soutient, c'est la joie
de voir ces Messieurs sortir de prison[153]. M. de Choiseul l'est
aujourd'hui, et ceux qui sont ici le sont d'hier.

  [152] La lettre du 13, o le Roi dclarait accepter la
  Constitution, et demandait une amnistie gnrale pour les
  accusations et poursuites ayant pour cause les vnements de la
  Rvolution.

  [153] Par suite de l'acceptation de la Constitution, une amnistie
  fut proclame sur la proposition de la Fayette, etc. Les
  officiers compromis dans l'affaire de Varennes furent mis en
  libert.

En terminant: Je vais  midi  l'Assemble pour suivre la Reine; si
j'tais la matresse, je n'irais certainement pas. Mais je ne sais, tout
cela ne me cote pas autant qu' bien d'autres, quoique assurment je
sois loin d'tre constitutionnelle.

C'en tait fait;  cette date du 14, l'acte constitutionnel tait
accept par Louis XVI. Aprs bien des hsitations, des discussions, des
avis donns en divers sens[154]; se sentant oblig non seulement de ne
pas s'aliner les constitutionnels, ses conseillers de la dernire
heure, mais de n'inspirer aucune mfiance sur la sincrit de son
adhsion, Louis XVI s'tait dtermin  suivre leurs conseils.

  [154] Burke crivait d'Angleterre: Si vous acceptez la
  Constitution, vous tes tous perdus. Ce n'est pas l'adresse,
  c'est la fermet seule qui peut vous sauver... Votre salut
  consiste dans la patience, le silence et le refus. La Marck et
  Gouverneur-Morris demandaient des rserves. Mallet du Pan et
  Malouet proposaient que le Roi montrt  l'Assemble les dpches
  des puissances et que, faisant constater qu'il n'tait pas libre,
  il demandt  se rendre  Compigne ou  Fontainebleau o il
  aurait form un nouveau ministre. Montmorin insista,
  Marie-Antoinette et le Roi furent effrays des consquences et de
  la crainte d'une insurrection. D'autre part, comme elle
  l'crivait  Mercy, on pouvait redouter, en cas de
  non-acceptation, que le jeune Dauphin ne ft retenu comme otage.
  Le peuple regardait cette Constitution comme l'aurore de jours
  sans nuages, on ne pouvait gure lui ter cela de l'ide. Comment
  lutter contre cette croyance? Quelle autorit, quelle arme
  avait-on pour rsister? Ni force, ni moyens, crivait la Reine.
  Tout ce que nous pouvons faire ce sont des observations  faire,
  qui ne seront srement pas coutes, mais qui au moins, avec la
  protestation que le Roi a faite, il y a six semaines (au retour
  de Varennes) et calques sur elle, serviront de base pour le
  moment o l'ennemi, le malheur et le dsenivrement pourront
  laisser passer la raison, et Mercy, tout en envoyant 
  Marie-Antoinette l'opinion de Burke, renonait  l'ide de
  rsistance et concluait: Il faudrait ne rien brusquer et mettre
  toute sa fermet  tcher de temporiser. La Reine tait plus que
  convaincue qu'il n'y avait rien  tenter et crivait le 26 aot:
  Il est impossible que le Roi refuse son acceptation. Croyez que
  la chose doit tre bien vraie, puisque je le dis. Vous connaissez
  assez mon caractre pour croire qu'il se porterait plutt  une
  chose noble et pleine de courage; mais il n'en existe point 
  courir un danger plus que certain.

Un certain revirement, d'ailleurs, se manifestait dans le public. En se
rendant  la messe au chteau, le 4 septembre, Louis XVI et sa famille
avaient t salus par des applaudissements[155]; un autre jour, la
Reine prenant son fils dans ses bras avait t acclame aux Tuileries.
M. de Stal crivait  son souverain qu'au Palais Royal, palladium de la
Rvolution, l'opinion royaliste tait de nouveau en vogue; dans les
cafs, on coutait Barnave affirmant que la Constitution telle qu'elle
tait tablie ne pourrait s'appliquer longtemps, qu'on reviendrait  une
Assemble n'ayant que l'influence d'un Conseil des Notables, que toute
la force devait rsider dans le Gouvernement[156]. Dans ce revirement
inattendu de la faveur populaire, celle sur laquelle s'tait acharne la
calomnie, la Reine, avait sa part, seize mille gardes nationaux
portaient, dit-on, des anneaux avec cette devise: _Domine, salvum fac
Regem et Reginam_.

  [155] _Journal d'une bourgeoise pendant la Terreur_ (Mme
  Jullien), publi par M. Lockroy, t. III, p. 51.

  [156] Le baron de Stal  Gustave, 28 aot, 4 et 28 septembre.

Ce regain de popularit et cette rsignation  la Constitution les
migrs vont le faire payer cher  la Reine. Ils l'accuseront de
sacrifier  sa fiert le salut de la France--ils voulaient dire: leurs
intrts.--Marie-Antoinette expliquait  Fersen pourquoi le Roi et elle
taient rsigns  une Constitution plus ou moins applicable. Les
folies des princes et des migrants nous ont aussi forcs dans nos
dmarches; il tait essentiel, en acceptant, d'ter tout doute que ce
n'tait pas de bonne foi.

Glissons lgrement sur les faits d'histoire gnrale, sur la sance du
14 o le Roi se rendit  l'Assemble accompagn des ministres, et
pronona debout son discours d'acceptation, tandis que, par un trange
oubli des convenances et des traditions, l'Assemble, sur la motion de
son prsident Thouret, resta assise. Dans l'enthousiasme gnral et
devant les bruyantes acclamations, le public n'avait pas fait attention
 cette trange inauguration du nouveau rgime--dbutant par une
humiliation officielle de la Royaut. Mais quel fut le dpit de la Reine
et de Madame lisabeth qui assistaient dans une tribune  la sance, on
le devine. Marie-Antoinette s'tait hte de rentrer dans ses
appartements, le Roi l'y suivit, et affaiss dans un fauteuil il s'cria
en sanglotant: Tout est perdu! Ah! Madame, vous avez t tmoin de
cette humiliation! Et la Reine de se jeter dans les bras de son mari,
assure Mme Campan, et de pleurer avec lui.

Quelques jours aprs, le Champ de Mars retentit d'ovations de toute une
foule: la Constitution est solennellement proclame, les jeux
s'installent  tous les carrefours, cependant que des vivres sont
distribus gratuitement... Un violent enthousiasme, peu de dsordre, une
grande satisfaction, une grande joie populaire. Chacun se congratule et
se leurre de l'illusion que la nouvelle Assemble ramnera l'ge d'or.
Beaucoup de cris sincres de: Vive le Roi, mais celui qui domine c'est:
Vive la Nation... Une voix de stentor qui suivait sans relche la
voiture royale se chargeait,  chaque Vive le Roi, de jeter dans
l'oreille de Marie-Antoinette: Ne les croyez pas! _Vive la Nation!_ Et
la voix brutale de la Rvolution, rappelant la ralit  la Reine, la
frappait de terreur et d'inquitude[157].

  [157] _Mmoires_ de la duchesse de Tourzel.

En mme temps _Te Deum_  Notre-Dame et aux Tuileries, nouvelles ftes
populaires dans le jardin du chteau, reprsentations de pices
royalistes dans les Thtres. Madame lisabeth s'est contente du _Te
Deum_ des Tuileries, bien que M. l'intrus (Gobert, vque asserment)
et dsir  Notre-Dame la prsence de la famille royale; mais elle a
assist aux reprsentations de la Comdie italienne[158], de
l'Opra[159], de la Comdie franaise: Applaudissements
inexprimables... Tu ne peux te faire une ide du tapage qu'il y a eu
samedi, crit la princesse  Mme de Raigecourt. Puis, mlancoliquement,
elle ajoutait: Il faut voir combien cet enthousiasme durera.

  [158] Clairval, dans _Richard Coeur de Lion_, substitua le nom de
  Louis au nom de Richard:

    O Louis,  mon roi,
    Notre amour t'environne.

  Les dames brisaient leurs ventails.

  [159] _Castor et Pollux._ Les Souverains furent acclams quand
  Lays chante:

    Rgnez, aimable mre,
    Sur un peuple gnreux.

  La clture de l'Assemble est aujourd'hui, crit Madame lisabeth,
  le 30 septembre[160],  Mme de Bombelles. Le Roi ira prendre
  possession du droit que la Constitution lui donne d'ouvrir et de
  fermer les lgislatures. La nouvelle a presque toute t choisie
  par les Jacobins, et la moiti est protestante: Ainsi vous pouvez
  juger de la protection que nous aurons dans l'Assemble... Il a
  paru hier une protestation des migrs[161], sur l'acceptation du
  Roi; elle est parfaitement crite, mais je l'aurais dsire moins
  forte. La premire partie est modre, mais on voit dans la
  seconde que l'auteur a t entran par la chaleur de sa tte et
  la force de ses raisons. Il a paru en mme temps une proclamation
  du Roi, pour engager tout le monde  la paix et les migrs 
  rentrer[162]. Il y a un article sur la tolrance que l'on doit
  avoir pour les opinions, qui est parfait: je souhaite que ceux qui
  ont le pouvoir en main en fassent leur profit[163].

  [160] Le prsident Thouret dclarait que l'Assemble nationale
  avait termin sa mission. Sur ces vnements, voir surtout les
  Mmoires du marquis de Ferrires, t. II.

  [161] _Lettre de Monsieur et de M. le comte d'Artois au Roi._
  Pilnitz, 1791.

  [162] Louis XVI  ses frres, septembre, lettre publie dans le
  _Recueil_ Feuillet de Conches.

  Louis XVI expliquait sa conduite ncessite par les vnements.
  La nation aime la Constitution, parce que ce mot ne rappelle  la
  classe infrieure du peuple que l'indpendance o il vit depuis
  deux ans, et  la classe au dessus, l'galit. Le bas peuple voit
  que l'on compte avec lui; le bourgeois ne voit rien au dessus.
  L'amour-propre est satisfait.... Il faut donc attendre et surtout
  se garder avec soin de tout ce qui pourrait faire croire au peuple
  qu'on veut dtruire cette Constitution, qu'il regarde comme la
  charte de sa libert. Il faut--et cela ne saurait tarder--que
  l'usage lui en dmontre  lui-mme les inconvnients. On lira
  cette phrase avec attention. Maintes fois il a t affirm que,
  ds le dbut, Louis XVI n'entendait pas respecter la Constitution.
  Cela est sans doute exagr. Mais le Roi ne cachait pas son espoir
  de voir la Constitution dtruite par ceux-l mme qui l'avaient
  rclame.

  Le _post-scriptum_ de la lettre du Roi ne peut tre laiss dans
  l'oubli:

  Je finissais cette lettre, dans le moment o j'ai reu celle que
  vous m'avez envoye. Je l'avais vu _imprime_ avant de la recevoir
  (Louis XVI signale avec raison ce manque d'gards), et elle est
  rpandue partout en mme temps. Vous ne sauriez croire combien
  cette marche m'a pein... Je ne vous ferai aucun reproche; mon
  coeur ne peut se dcider  en faire... Je vous ferai seulement
  remarquer qu'en agissant sans moi, il--le comte
  d'Artois--contrarie mes dmarches comme je dconcerte les siennes.
  Vous me dites que l'esprit public est revenu, et vous voulez en
  juger mieux que moi qui en prouve tous les malheurs. Je vous ai
  dj dit que le peuple supportait toutes ses privations, parce
  qu'on l'avait toujours flatt qu'elles finiraient avec la
  Constitution. Il n'y a que deux jours qu'elle est acheve et vous
  voulez que son esprit soit chang!... Vous vous flattez de donner
  le change, en dclarant que vous marchez malgr moi; mais comment
  la persuader, lorsque cette dclaration de l'Empereur et du Roi de
  Prusse est motive sur votre demande? Pourra-t-on jamais croire
  que mes frres n'excutent pas mes ordres? Ainsi vous allez me
  montrer  la nation, acceptant d'une main et suscitant les
  puissances trangres de l'autre. Quelques jours aprs, craignant
  que cette lettre ne part un message officiel et forc, Louis XVI
  renouvelait ses instances dans une lettre confidentielle. Toutes
  ses prires restaient sans effet.

  [163] Les frres du Roi comprirent peu le langage modr et
  conciliant de Louis XVI. Ils n'admirent pas non plus les
  reproches que Louis XVI tait en droit de leur adresser. Ils
  protestrent de nouveau. Ce simple billet trouv dans le
  secrtaire du Roi, aprs le 10 aot, prouvera l'tat de rbellion
  o s'enttaient les chefs des migrs voulant uniquement agir 
  leur guise: Si l'on nous parle de ces gens-l, nous n'couterons
  rien; si c'est de la vtre, nous couterons, mais nous irons
  notre chemin.

Voici d'autres nouvelles encore. La Fayette, proclamant partout que la
Rvolution tait accomplie, prouvait le besoin d'aller se reposer sur
ses lauriers de politicien.

M. de la Fayette, crit la princesse, quitte Paris et va en Auvergne
voir, dit-il, une tante qu'il aime beaucoup. Mais, comme on prtend que
cette tante est fort aristocrate, je crains qu'il ne soit pas aussi bien
reu qu'il le mrite. On dit que Barnave va en Dauphin, Lameth  Metz,
et d'autres dans d'autres provinces. D'autres disent qu'ils resteront
ici pour influencer l'Assemble; s'ils veulent une monarchie, ils feront
bien, car celle-ci est bien forte en volont rpublicaine.

Sur ce trait frapp au coin du bon sens, Madame lisabeth prche encore
la concorde. C'est ce que je ne cesse de dire des deux cts... Mais il
faudrait que tout le monde y mt quelque chose, et je t'avoue que j'ai
t dans le cas de voir des gens qui m'effraient par leur raideur. Il
serait bien  souhaiter que ceux qui sont de leur socit pensassent
comme moi, le leur persuadent et fussent de bonne foi. Il n'y a que cela
qui ramne des coeurs ulcrs par la douleur et par l'intime et juste
conviction de la puret de leurs intentions... Rapprochons cette lettre
de celle adresse quelques jours avant  Mme de Raigecourt, et nous
voyons que Madame lisabeth s'est donn le but d'apaiser les
malentendus, de ramener la concorde entre les diffrents membres de la
famille royale. Malgr sa tendresse pour le comte d'Artois et sa
faiblesse pour les migrs, elle sent qu'elle a un devoir  remplir, et
elle s'emploie de toutes ses instances. On sait que pas plus que les
prires de Louis XVI, les objurgations de Madame lisabeth n'taient
coutes.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps nos migrs ont continu  correspondre et 
s'entretenir des nouvelles qui leur parviennent soit de Paris, soit des
princes.

Le 16 septembre, Mme de Bombelles ne sait encore si elle doit se rjouir
tout  fait du voyage du comte d'Artois dont elle augure si grand bien.
On assure qu'il a reu parole de l'Empereur et du roi de Prusse,
crit-elle en supposant bien facilement le problme rsolu... Le premier
donne dfinitivement 60.000 hommes, le second 40.000... Monsieur a
tmoign  son frre la tendresse la plus touchante et, jetant son
chapeau en l'air, a cri _Vive le Roi_ lorsqu'il a appris les
dispositions des Souverains; le mouvement de la part de Monsieur est
charmant. Dieu veuille les clairer et les diriger... Dussions-nous dans
notre petit coin tre oublis, maltraits, peu importe si notre
Souverain reprend sa couronne et la religion son empire!...

Quant au marquis, il a charg M. de Raigecourt de parler pour lui au
marchal de Broglie qu'il vnre. Non pas qu'il veuille se faire une
place  Coblentz entre Calonne et l'vque d'Arras, M. de Conzi. Il
n'est pas sans conserver rancune  ceux qui l'ont si bien desservi
auprs du comte d'Artois et dans ce tableau nouveau d'intrigues mal
cousues, il n'a garde de vouloir figurer. Bombelles doit tre sincre
et nous ne le suspecterons pas d'imiter le renard de la fable. Sa
consolation de diplomate pour le moment rduit  l'impuissance, il la
trouve dans les lettres du Roi et de la Reine aux princes, dans les
marques d'estime des Rois Bourbons  Madrid et  Naples. Je suis ravi,
dit-il en finissant, que M. le comte d'Artois vous attache  lui. Hlas!
il mriterait de n'avoir prs de sa personne que des gens de votre
trempe; alors ses actions seraient toutes analogues aux bonnes et aux
droites intentions de son excellent coeur.

M. de Raigecourt ne se refusera pas  s'entremettre pour M. de Bombelles
et dans une lettre qui se croise avec celle de son ami, il a fait
entrevoir des arrangements possibles dont le bien gnral devait
profiter. Le chevalier de Las Casas a t  mme de connatre et
d'apprcier toutes vos dmarches et peut vous faire rendre par le prince
une justice que nous rclamons avec tant de raison. De bonnes nouvelles
d'ailleurs viennent d'tre apportes par le baron de Bombelles; alors
agent des princes  Saint-Ptersbourg. Les obligations qu'on lui devait
taient assez essentielles pour mettre un poids de plus du ct de la
justice et de la reconnaissance. Le frre de M. de Bombelles avait
russi dans une petite mesure auprs de l'impratrice Catherine: il
venait d'obtenir beaucoup de promesses, et, ce qui valait mieux, deux
millions d'argent qui avaient t les bienvenus dans l'tat de dtresse
o se trouvaient princes et migrs.

On ne saurait demander  M. de Raigecourt de juger sans parti pris et la
dclaration de Pilnitz et ses consquences escomptes, et l'attitude du
Roi vis--vis de ses frres. Le marquis est attach  la personne du
comte d'Artois qu'il considre comme le sauveur de la monarchie, il se
montre trs svre pour le Roi, qui aggrave tous les jours sa position
par son peu de caractre et des dmarches indignes de son rang.

       *       *       *       *       *

Mme de Raigecourt forcerait volontiers la note. crivant  son mari  la
mme poque--on se rappelle qu'elle est demeure  Trves avec ses
enfants--elle livre ses impressions vraies: On promne dans Paris notre
Roi _nonchalant_, sa triste compagne et notre trop malheureuse
princesse. La Constitution se consolidera  peu prs, puisqu'on laisse
passer les geles dessus, et que le Roi est forc  se prter  toutes
les dmarches honteuses auxquelles il se soumet; mais les princes et les
puissances doivent, pour juger sa faon de penser sur cette maudite
Constitution, se souvenir de ce qu'il a dit en partant pour
Varennes[164].

  [164] Voir la _Dclaration de Louis XVI_ (_Recueil_ Feuillet de
  Conches, t. II). Il y nonait les motifs de son dpart et les
  critiques nombreuses qu'il avait  faire de la Constitution.

       *       *       *       *       *

Plus tt qu'on n'aurait pu le croire il a t question  Coblentz du
marquis de Bombelles. Aussitt M. de Raigecourt mande  la marquise:
J'ai eu le plaisir hier de causer avec le baron de Bombelles qui repart
ce soir pour la Russie, et vous vous imaginez bien quel a t l'objet
principal de notre conversation. Il est fort d'avis et j'en suis
aisment tomb d'accord que, d'aprs les lettres que M. le comte
d'Artois doit avoir reues actuellement et les tmoignages flatteurs qui
ont t rendus  votre mari par le Roi et les autres Souverains,
tmoignages que les princes ne peuvent pas ignorer, il est indispensable
que M. de Bombelles reparaisse ici. La jalousie de M. de Calonne ne
pourra pas empcher M. le comte d'Artois de le voir et de le bien
traiter, et je suis persuad que dans une demi-heure de conversation il
achverait d'clairer le prince et de le ramener aux sentiments de
justice et de reconnaissance qui lui sont naturels. D'ailleurs la
prsence de M. de Bombelles ici dissiperait l'impression qu'ont pu
laisser dans quelques esprits les propos qu'on a rpandus, et produirait
peut-tre mieux cet effet qu'un mmoire justificatif, suppos mme que
les circonstances permissent d'en publier un. Monsieur votre frre m'a
pri particulirement d'insister prs de vous sur ce point, et je crois
qu'il a grande raison. La dlicatesse de M. de Bombelles ne doit jamais
tre alarme de faire auprs du prince la premire marche; elle me
parat d'autant plus ncessaire de sa part que celui qui a eu des torts
ne revient presque jamais le premier. Outre l'avantage que je trouverais
pour la chose publique  un rapprochement qui ferait employer M. de
Bombelles, je crois que dans le cas du rtablissement de nos affaires il
ne serait pas inutile  l'avancement de votre mari et  la fortune de
vos enfants qu'il ft bien avec les princes. J'espre qu'ils joueront un
assez grand rle dans la contre-rvolution pour conserver ensuite une
certaine influence dans le Gouvernement.

Si cependant M. de Bombelles ne trouvait pas que cette dmarche ft
encore convenable pour le moment, son frre le priait d'crire au prince
Charles de Nassau-Siegen, qui faisait partie du Conseil  Coblentz. Les
princes avaient beaucoup d'obligations  l'aventureux personnage, amiral
au service de la Russie, lequel tait  la fois un des hommes de
confiance de Catherine II et un des partisans les plus convaincus et
enthousiastes de l'migration[165]. Enfin le baron de Bombelles partant
pour la Russie attendrait  Berlin les lettres de son frre. A son
retour  Coblentz en novembre il ferait le possible pour faire le
crochet de Berlin, de Wardeck, si le marquis lui traait un itinraire.
M. de Raigecourt est enchant de l'ide de revoir M. de Bombelles,
surtout de pouvoir contribuer suivant son ide  le ramener dans le
sillon de Coblentz. N'est-ce pas aller bien vite en besogne que de
croire Bombelles si facilement gagn  la cause de l'migration sans le
Roi? Nous connaissons assez l'inbranlable fidlit de Bombelles  la
cause royale pour supposer qu'en faisant des dmarches pour tre reu 
Coblentz le marquis n'a qu'une ide: reprendre si possible une petite
influence et servir utilement les intrts de la monarchie en faisant
obstacle aux plans impolitiques de Calonne. S'est-il leurr de l'ide
que le baron de Breteuil et lui, aids des conseils expriments du
marchal de Broglie, pourraient faire rentrer des ides saines dans les
cerveaux de Coblentz et ramener cette concorde aprs laquelle tous
soupirent-- la condition que les concessions soient toujours faites par
les autres? Nous le verrons  l'oeuvre, mais sans succs, et deux mois
ne se seront pas passs que la dsunion sera plus forte que jamais:
Bombelles, ancr de plus en plus  la politique particulire du Roi et
de la Reine, s'affirmera l'antagoniste de la politique des princes.

  [165] Sous le titre: _Un Paladin au XVIIIe sicle_, le marquis
  d'Aragon a publi d'aprs des correspondances indites une
  intressante biographie de son grand-pre maternel. Il est
  beaucoup question du prince de Nassau dans les _Mmoires_ de
  Langeron. Voir aussi: M. Lonce Pingaud, _les Franais en
  Russie_, et M. Albert Sorel, _l'Europe et la Rvolution
  franaise_, t. II. Nous aurons l'occasion de parler de lui dans
  un chapitre postrieur ayant trait  la mission du marquis de
  Bombelles en Russie. Rentr dans la vie prive sous Paul Ier, le
  prince de Nassau-Siegen mourut obscurment en 1829.

Quelques dtails sont aussi donns par M. de Raigecourt sur l'existence
mene alors  Coblentz: La vie d'ici est fort ennuyeuse; j'ai
heureusement pour ressource Mmes de Caylus et d'Autichamp. La socit de
Schoenbornslust n'est point du tout dans mon genre, et j'aurais de la
peine  faire le _Beau Monsieur_ auprs de la comtesse de Balbi. Je vous
assure que ces femmes n'ont pas t rendues plus raisonnables par la
Rvolution; le pauvre et respectable marchal de Broglie y est tourn en
ridicule  la journe, ainsi que le prince de Revel, qui est une des
plus honntes cratures que je connaisse; aussi je vais l le moins
possible. D'autres migrs de marque sont aux alentours: le marchal de
Castries et le marquis de Bouill.

M. de Raigecourt vient d'entrebiller la porte de la socit de
Coblentz. Jetons un court regard sur cette cour d'intrigues.

Le chteau de Schoenbornslust tait situ aux portes de Coblentz et
prt aux princes par Louis Wenceslas de Saxe, frre de la Dauphine
Marie-Josphe, archevque-lecteur de Trves. L'lecteur dteste le
Gouvernement qui a ruin le clerg et donne sans discontinuer  l'Europe
de funestes exemples. Comme les migrs se sont constitus les
dfenseurs de la religion catholique, l'lecteur est captiv; il
abandonne pour ainsi dire le gouvernement de sa principaut  Calonne,
lequel mne le comte d'Artois par le bout du nez. Le marchal de
Broglie est annihil; si le marchal de Castries a conserv une certaine
indpendance, c'est parce qu'il rside  Cologne. Calonne est
grand-matre, ministre, organisateur, il centralise les fonds trop rares
 venir, il les distribue  ses amis,  ses cratures, il met les grades
en vente, mcontente ceux dont les appointements ne sont pas pays,
s'aline les chefs, du prince de Cond au duc de Guiche qui a rassembl
les anciens gardes du corps[166] et est charg de l'organisation de
l'arme, au marquis de Bouthillier[167], major gnral, qui  Worms
reoit les engagements[168].

  [166] Papiers Gramont. Arch. de M. le duc de Lesparre. Tout un
  dossier sur l'organisation des gardes du corps.

  [167] Voir fragments de _Mmoires_ du marquis de Bouthillier; M.
  E. Daudet: _Coblentz_. Cf. _Mmoires_ du comte Valentin
  Esterhazy.

  [168] L'arme de Cond demande officiers et soldats. Le marquis
  de la Queuille fait par son ordre un appel  la noblesse pour
  qu'elle vienne constituer des corps rguliers. Les jeunes
  gentilshommes accourent au poste assign par l'honneur; ils ont
  peur d'tre blms pour arriver trop tard; chacun leur dit: vous
  n'arriverez pas  temps, vous serez dshonors (Marcillac,
  _Souvenirs_; Bernard de la Frgeolires, _Mmoires_).

  Quand le colonel convoque ses officiers pour prter serment  la
  Constitution de 1791, ceux qui ont hsit jusqu'alors se rvoltent
  contre un serment humiliant; ils partent le mme jour. Un
  ngociant de Marseille veut persuader  un jeune officier que
  l'migration attirera des calamits sur lui, sa famille et son
  pays. Je suis soldat, rpond le jeune homme, les princes
  m'appellent, je n'ai pas  discuter, mais  obir. (Romain,
  _Souvenirs_.)

Mais, pendant ce temps, la Cour est fort brillante. Sur les conseils de
Calonne, les princes font revivre le crmonial de la Cour de France,
rorganisent la Maison du Roi, rtablissent les grandes charges, les
pages, les mousquetaires, la compagnie de Saint-Louis, les chevaliers
de la couronne. Uniformes clatants, tenue de ces troupes d'lite
magnifique. Les gentilshommes qui composent le guet des gardes sont
monts sur des chevaux  courte queue: costume vert avec parements,
revers et collet cramoisi, galonns en argent. A la tte de ces corps
sont placs: le marquis de Vergennes, le comte de Bussy, le marquis
d'Autichamp, le vicomte de Virieu, le comte de Montboissier, le marquis
du Hallay. La maison militaire de Monsieur est commande par le comte de
Damas et le comte d'Avaray, celle du comte d'Artois par le comte
Franois des Cars et le bailli de Crussol. Calonne est le mentor du
comte d'Artois, Jaucourt est l'homme de Monsieur et l'ami rel de la
comtesse de Balbi, ne Caumont la Force, qui joue le rle de favorite du
comte de Provence. D'autres hommes ont un rang important  la Cour; en
dehors du marchal de Broglie et du duc de Guiche, c'est Mgr de Conzi,
vque d'Arras, ce sont les deux Vaudreuil, le comte et le marquis; ce
sera plus tard le comte de Vergennes, ministre du roi de France prs de
l'lecteur, mais seulement quand il aura t rvoqu par son
gouvernement et remplac par Bigot de Sainte-Croix; si le ministre de
France n'est pas accept dans le conseil, les reprsentants des
puissances y sont accueillis avec empressement: ce sont le baron de
Duminique, premier ministre de l'lecteur, qui prend part aux
dlibrations que prside Monsieur et qui sait si bien s'effacer devant
Calonne; c'est le comte d'Oxenstiern accrdit auprs des princes par le
roi de Sude, le comte de Romanzof, envoy par Catherine, le prince de
Nassau, qui est tout entier au service des princes, leur offre tout,
son sang et sa fortune, enfin le chevalier de Bray qui reprsente les
Franais engags dans l'Ordre de Malte[169].

  [169] Ernest Daudet, _Coblentz_, 130 et suivantes;--_La Mission
  de Bigot de Sainte-Croix  Coblentz_, par M. Bletry (indit).

La politique tient ses assises au Caf des Trois-Couronnes, o chaque
jour vient prorer Suleau, le journaliste de l'migration, l'oracle des
exalts: il est l'diteur de ce _Journal Suleau_, qui critique tout le
monde, qui raille le Roi et la Reine, que Calonne est oblig de
dsavouer, tant ses diatribes sont violentes contre les puissances qui
tardent  envoyer des secours, et que finalement on est oblig de
supprimer[170]. Les propos du pamphltaire trouvent de l'cho parmi ses
lecteurs ou auditeurs; les jalousies anciennes, les vieilles hostilits
se rveillent; noblesse de province contre noblesse de Versailles,
gentilhommes pauvres et gentilhommes nantis, gens d'pe et gens de
cour; puis par dessus tout la haine de Coblentz pour les royalistes
modrs, les monarchiens qu'on enveloppe dans la mme animadversion
que les Jacobins. Les partis opposs se dchirent; le Roi et
l'acceptation de la Constitution font les frais principaux des
discussions pres et permettent aux antagonistes de tomber d'accord.
Parlent-ils d'autre chose, ils se divisent, et Mercy a raison de dire:
Pour juger sainement les affaires franaises, il ne faut pas prter
l'oreille  aucun parti, parce qu'ils sont tous aveugls par leur
intrt ou leurs passions; leur plus grand dfaut c'est d'tre dans un
tat de dissolution politique; ils sont plus exagrs et plus absurdes
que les Jacobins.

  [170] Voir la lettre de Calonne  Suleau, dans _Coblentz_,
  _Pices justificatives_.

La chronique scandaleuse ne perd pas ses droits. En ce mme Caf des
Trois-Couronnes, mdisances et calomnies vont leur train. Calonne est
non seulement pargn, mais exalt: il est tout-puissant et tient les
cordons de la bourse. Breteuil au contraire est dnigr, violemment
attaqu dans sa vie prive. On commente la liaison de sa fille, la
comtesse de Matignon, avec d'Agoult, vque de Pamiers, la sienne avec
la soeur du mme vque, le tout maill de dtails abominables. M. de
Vaudreuil crira  d'Antraigues: Les agents de Breteuil nuisent  qui
veut faire: tel est le troupeau de boucs dont il est le plus puant
bouc. Marie-Antoinette se plaindra  Fersen d'avoir reu une lettre du
gros d'Agoult lui disant simplement: Nous attendons avec impatience le
gros baron lorrain pour que l'accord soit parfait entre ici et o vous
tes. D'Agoult a des raisons pour attendre l'arrive de Breteuil; les
autres l'excrent et le vilipendent.

Il n'est pas assez que les cafs politiques distillent des mchancets;
les salons s'en chargent aussi. Mme de Calonne, cette riche Anglaise qui
a pous Calonne par admiration, donne de petits dners charmants que
vante le chevalier de Bray; il en est d'autres chez Mmes de Caylus et
d'Autichamp, que M. de Raigecourt qualifie d'ennuyeux, ailleurs des
ths, des soupers, mme des reprsentations. On se runit surtout chez
Mme de Balbi et chez Mme de Polastron qui habitent avec les princes le
chteau. Le soir,  l'heure de sa toilette, Mme de Balbi tient dans sa
chambre une petite cour ouverte aux gentilshommes prsents. On la
coiffe prs d'une petite table, on lui passe sa chemise devant tout le
monde. Le comte de Provence pendant ce temps est assis dans un fauteuil
prs de la chemine, la main appuye sur sa canne  pommeau dont il
fourre le bout  chaque instant dans son soulier. Tant que dure la
toilette de la comtesse, les anecdotes et les bons mots volent; puis on
soupe, de jeunes officiers composent des bouts rims, les tables de jeu
s'organisent, on mdit de la cour rivale, celle de Mme de Polastron. De
l'une  l'autre de ces coteries, on se jalouse, on se dteste, on ne
s'entend que pour appeler le Roi un soliveau et pour mdire de la
Reine devenue un objet d'horreur pour les migrs, crit le ministre
de France  Mayence, Villars,  son chef de Lessart. D'aprs
l'ambassadeur espagnol, Las Casas, la dsunion entre les princes
provient surtout des querelles entre Mmes de Balbi et de Polastron: La
Cour de Louis XV et celle de Louis XVI n'ont jamais prsent plus de
dsordres ni d'intrigues; point de remdes tant qu'il restera un
cotillon. C'est ce que finit par comprendre le comte de Provence qui
envoya, avec sa femme, la comtesse de Balbi  Turin[171]. Mais, en
attendant, la favorite jouit d'une grande influence  laquelle ne
prtend gure Louise de Polastron, mais dont une autre femme est
frocement jalouse. Cette troisime directrice de coterie est la
princesse de Monaco, ne Brignole-Sale, depuis vingt ans attache au
prince de Cond qu'elle mne  son gr. Celle que Goethe a assez
faussement dfinie une svelte blondine, jeune, gaie, foltre, avait
alors prs de cinquante-trois ans; elle a suivi  Coblentz le prince
dont Marie-Antoinette disait: Ce serait dur d'tre sauv par ce maudit
borgne[172], elle le suivra galement au camp de Worms. De tant de
fidlit elle sera rcompense plus tard par le mariage; elle mourra
princesse de Cond[173].

  [171] Forneron, t. I.--Souvenirs du comte de Neuilly.--E. Daudet:
  _Coblentz_.

  [172] Barante, _Correspondance de Louis XVIII et de
  Saint-Priest_, Prface, p. 98.

  [173] Voir dans la _Dernire des Cond_, par le marquis Pierre de
  Sgur, le chapitre consacr  Marie-Catherine de Brignole.

       *       *       *       *       *

Mme de Raigecourt a bien compris ce que Madame lisabeth lui avait mand
le 12 septembre pour le comte d'Artois et M. de Calonne. Le 4 octobre,
la princesse la flicite. Je suis charme de la manire dont tu as
saisi ce que je te disais si mal, et que la personne  qui tu as parl
ait t de ton avis. Puisse le Ciel lui donner le crdit de la faire
russir!

Comme toi et comme d'autres, ajoute Madame lisabeth, je serais bien
fche de renoncer  voir le jeune homme dont il est question absolument
soumis  sa belle-mre; mais cela est impossible; et plus il fera ce
qu'il doit vis--vis de son homme d'affaires, moins il courra ce risque,
parce que, runissant plus de moyens  lui, il s'affermit de toute
manire. Il n'est pas ncessaire que son mari en parle au patriarche
(le marchal de Broglie). L'ide d'un Congrs  Aix-la-Chapelle[174] se
rpand. On dbite mme un extrait de la lettre de M. de Broglie, qui dit
positivement que l'Empereur a eu rponse des autres Cours qui adhrent 
la dclaration de Pilnitz.

  [174] Le Congrs arm faisait partie du plan de la Reine. Sans
  parler de la Constitution, les puissances auraient invoqu les
  droits lss des princes allemands, la garantie des traits
  passs avec la France et compromis par le changement de rgime.
  Elles auraient, au besoin, appuy leurs revendications par la
  prsence  la frontire de ttes d'armes, capables  la fois
  d'en imposer  la partie la plus enrage des factieux et de
  donner aux plus raisonnables le moyen de faire le bien. Voir _le
  Comte de Fersen et la Cour de France_, t. I;--_Louis XVI,
  Marie-Antoinette, Madame Elisabeth_, t. II;--Cf. aussi dans le
  _Cardinal de Bernis depuis son ministre_, les lettres de Calonne
   Bernis. Calonne y exhalait naturellement son mcontentement et
  sa colre contre Breteuil.

La princesse ajoutait un paragraphe qui regardait les Bombelles: Je
voudrais bien que le mari d'Ange employt son crdit auprs de son
protecteur, pour lui persuader qu'il faut que tout le monde fasse des
sacrifices avec raison. Il y a un parti qui doit en faire de plus
grands. Mais ses services et son dsintressement individuel doivent
tre compts pour quelque chose. Si tu es en position d'en crire 
l'Ange, tu feras peut-tre bien; mais si tu ne lui parles pas des
affaires dans le cours ordinaire, il ne faudrait pas entamer celle-ci,
parce qu'elle verrait bien que cela ne vient pas de toi, et que tout ce
que tu peux lui mander sur cela ne peut pas venir d'un autre. Je suis
bien fche qu'il ne soit pas bien avec le jeune homme, car il serait
utile dans ce moment; mais, comme tous les deux trouvent qu'ils ont
raison, il est difficile de s'entendre; et il faudrait une si grande
explication pour en convenir qu'il faut y renoncer...

Dans son dsir de concorde, qui seule aurait pu amener une relle
amlioration dans les affaires royales, Madame lisabeth se sert tour 
tour des moyens directs ou dtourns, pour obtenir ou tcher d'obtenir
que les querelles cessent entre ses frres et les reprsentants du Roi.
Avec sa coutumire diplomatie, elle supplie des deux cts, ne donnant
tort  personne; mais, comme on vient de le voir, elle ne se fait gure
d'illusion sur le rsultat de sa nouvelle dmarche.

A Mme de Bombelles, dans sa lettre du 6 octobre, elle n'aborde point le
sujet. En revanche, elle voque des souvenirs qui ne peuvent que toucher
sa fidle amie:

Il y a aujourd'hui deux ans, ma chre Bombe, que nous tions encore
dans le lieu de ma naissance. C'est vers cette heure-ci qu'il a t
dcid que nous le quitterions. Cela est un peu triste, car jamais l'on
ne verra une habitation plus agrable pour moi. Tu me demandes si je
vais  Montreuil. Non, mon coeur, et certes je n'irai pas que la ville
dans laquelle il est n'ait avou ses torts. J'en enrage, mais je crois
le devoir. Quant  Saint-Cyr, je n'ose pas y aller: le village est si
mal pour ces dames que je ne puis y aller, dans la crainte que le
lendemain l'on ne fasse une descente chez elles, disant que j'ai apport
une contre-rvolution.

Mme de Bombelles a confi  sa princesse ses visites au prince-abb de
Saint-Gall: Je suis charme de ce que tu me marques du bon sens de ton
prince-moine[175]. Si tout le monde avait comme lui senti la ncessit
de laisser chacun dans la place o la Providence l'a plac, nous
n'aurions pas  gmir sur les maux de notre patrie.

  [175] Feuillet de Conches, _Correspondance_, p. 351, s'imagine 
  tort qu'il s'agit de Clment Venceslas, archevque-lecteur de
  Trves. Mme de Bombelles ne le connaissait pas et n'avait pas 
  parler de lui. Il s'agit du prince-abb de Saint-Gall.

Voici des nouvelles de l'Assemble. La nouvelle lgislature a commenc
 attaquer les droits que la Constitution avait donns au Roi. Elle a
dcrt qu'elle devait tre indpendante de la volont du Roi lorsqu'il
y tait, et qu'en consquence ils seraient avant que le Roi s'asseoie;
qu'il n'aurait pas un fauteuil diffrent de celui du Prsident, et que
l'on ne lui donnerait plus le titre de _Sire_ ni de _Majest_; mais
qu'en lui parlant on dirait toujours _Roi des Franais_. Tout cela
ferait rire si l'on n'y dcouvrait pas un dsir violent de dtruire
toute la Constitution. On dit que Thouret tait dans une colre
affreuse, et M. de Condorcet enchant.

En _post-scriptum_, il est d'ailleurs marqu: L'Assemble a rtract le
dcret de la veille.

La grosse nouvelle des lettres adresses par Madame lisabeth  ses
amies est que:

L'Empereur reconnat notre pavillon de trois couleurs comme le Royal.
Je pense que toutes les puissances en vont faire autant. Oh! que les
princes pacifistes sont de prcieux trsors pour des rvolutionnaires
comme nous!... Il faut convenir qu'aux yeux des sicles prsents et
futurs cette modration pacifique fera un superbe effet. Je vois dj
toutes les histoires en parler avec enthousiasme, les peuples le bnir
de leur bonheur, la paix rgner dans ma malheureuse patrie, la religion
constitutionnelle s'tablir parfaitement, la philosophie jouir de son
ouvrage, et nous autres, pauvres apostoliques et romains, gmir et nous
cacher...

En terminant: Enfin, mon coeur, la Providence est bonne et veut nous
humilier. Si c'est l son but, elle y a bien russi...

La politique intrieure, les vnements qui se prparent  l'extrieur
n'empchent pas Madame lisabeth de suivre son amie par la pense, de
s'intresser  ses excursions avec Mme de Louvois, surtout  la sant
morale et physique de ses enfants: Que tu es heureuse que tes parents
rpondent si bien aux soins que tu leur donnes! J'espre, mon coeur, que
le sacrement qu'ils vont recevoir les confirmera en effet dans la foi de
leur pre, et les rendra dignes un jour de la soutenir avec force, dans
un temps o il faudra peut-tre encore du courage pour se dire chrtien.
Ce que tu me mandes du bien que produit en eux l'air de la campagne me
ferait bien plaisir et m'te presque le regret de te voir toujours
loigne d'ici...

Les ngociations ont t menes par M. de Raigecourt pour aplanir les
voies  M. de Bombelles s'il se dcidait  se rendre  Coblentz. La
marquise est reconnaissante  M. de Raigecourt de l'intrt tendre que
leur meilleur ami a pris aux injustices qu'on fait essuyer  son
mari...

Vous jugez tout le prix que nous attachons  vos conseils. Celui que
vous donnez  mon mari de se rendre  Coblentz est cependant si
important qu'il demande d'y rflchir  tte repose, et c'est ce que
nous voulons faire l'un et l'autre. Songez, mon cher,  l'intrt qu'a
M. de Calonne de couvrir toutes ses menes en loignant toute
explication, et l'application qu'il mettra  faire recevoir  mon mari
tant de dgots pour notre prince qu'il en rsulte impossibilit ni de
s'expliquer ni de s'entendre.

Mme de Bombelles ne se fait gure d'illusions sur les penses de
derrire la tte du comte d'Artois et surtout de son omnipotent charg
d'affaires. Elle pressent ce qui est vrai, et ce que nous prouvera une
lettre postrieure adresse par le prince  Madame lisabeth, que la
plaie est encore vive et la rancune nullement apaise: l'affaire de
Mantoue et le dvouement  Breteuil ne sauraient tre oublis.

On pardonne volontiers les torts des autres, continue la marquise, mais
bien rarement ceux qu'on a eus soi-mme. M. de Bombelles ne doit donc
gure esprer un retour de justice, qui coterait  l'amour-propre de
notre prince et ferait courir le risque  M. de Calonne d'tre connu.
Pourquoi donc chercher de nouveaux chagrins? De quelle utilit cela
pourrait-il tre  la chose publique?

Elle est d'avis que pour le moment M. de Bombelles doit rester dans la
retraite. Autre chose serait si des coups de fusil se tiraient. Dans
ce cas, il devrait aller payer de sa personne. Il verrait alors de
quelle manire il devrait se prsenter et il pourrait servir la bonne
cause sans rien avoir  dmler avec les princes. Ne se nourrit-elle
pas d'ailleurs d'illusions sur l'issue du mouvement des migrs,
puisqu'elle ajoute: Si le Roi reprend sa couronne, il ne se refusera
pas sans doute d'employer un vieux et fidle serviteur, et je ne crois
pas que la perscution qu'on fait prouver  mon mari aille jusqu'
vouloir le frustrer de ce qui lui sera lgitimement d... Il me semble
donc qu'il doit rester et ne pas aller demander un pardon qu'il n'a pas
 rclamer, et qu'on lui refuserait avec hauteur. M. de Bombelles doit,
en outre, au baron de Breteuil, dont il partage la disgrce, de ne pas
faire une dmarche qui romprait peut tre les liens qui les unissent.

D'un autre ct le Roi et la Reine parlent avec intrt du marquis, ils
comptent sur lui et peuvent rclamer ses services. Si l'un ou l'autre
dsirait qu'il ft  Coblentz, il y volerait, mais jusqu' prsent ils
ne nous ont rien fait pressentir l-dessus.

Mme de Bombelles a son sige fait. Elle pouse la querelle de son mari
se plaignant de ce que des missaires du comte d'Artois vont jusqu'
rpandre le bruit que le marquis s'occupe de desservir le prince en
Suisse[176]; elle opine que son apparition  Coblentz serait une
dmarche inconsidre, sans avantage pour la chose publique et qui
aurait de l'inconvnient pour lui-mme. Si on pouvait esprer que les
entours des princes, les belles dames qui font leur socit se
prtassent  un rapprochement, M. de Bombelles devrait peut-tre faire
quelques avances, mais il y a longtemps qu'il a renonc  tre agrable
 ces moqueries de la socit de Schoenbornslust, la manire dont,
d'aprs ce que vous me mandez, sont traits les gens raisonnables est
peu faite pour engager  rendre son existence dpendante des caprices de
ces dames... Quant au prince de Nassau, sa lgret est aussi connue que
sa bravoure; il croira ce que lui dira M. de Calonne sans aller plus
loin, et j'avoue qu'il me rpugne de voir faire  M. de Bombelles un
rle de suppliant. Il a crit trois fois  M. le comte d'Artois, lui a
donn tous les motifs de sa conduite dans tous leurs dtails, et ne doit
pas en faire davantage, ce me semble.

  [176] M. de Bombelles  M. de Raigecourt, 4 octobre.

Mme de Bombelles n'est pas sans nouvelles de Paris, puisqu'elle mande au
marquis de Raigecourt--et l, son informateur ne semble pas avoir t la
princesse:--Vous savez que le Roi a refus d'aller au _Te Deum_ et mme
de rpondre  l'vque constitutionnel de Paris; voil une petite
pointe de courage qui lui vaudra, je crains, de nouvelles insultes, mais
ce sera un bien pour le moment.

De plus la marquise croit fermement--ce qui n'est nullement prouv--que
le Roi a t forc d'accepter la Constitution et que sa lettre a t
crite par le Comit[177]. On prtend qu'il en a gard la copie et
qu'il doit l'envoyer au roi d'Espagne... Sa position est bien cruelle et
doit inspirer une vraie piti; car je parierais tout au monde qu'il ne
s'est rsolu  obir  ses tyrans que pour sauver la vie de ceux qui
eussent t les victimes de sa rsistance. Si le bulletin des Tuileries
est navrant, comme celui des bords du Rhin ranime le courage de
l'ardente jeune femme! Ce Congrs arm, c'est le salut, croit-elle, et
pourtant, comment accorder cette pacifique runion, escompte d'avance,
d'Aix-la-Chapelle, et la marche des troupes. Si la guerre doit clater,
que ce soit le plus tt possible: Je le dsire pour tous les pauvres
gentilshommes qui vous entourent et dont la situation est dchirante.
L'impratrice de Russie a donn un bel exemple, sa conduite est
adorable[178] et doit faire honte aux autres souverains; j'espre
qu'elle les aura lectriss tous, et ce sera peut-tre  Catherine  qui
nous devrons le salut. En rsum l'ardente femme qu'est Mme de
Bombelles s'apitoie sur le sort du Roi et de la Reine et, en mme temps,
oubliant ses griefs personnels, elle fait voeux pour les succs des
princes  la condition qu'ils soient d'accord avec les Tuileries. C'est,
au fond, le systme utopique de Madame lisabeth.

  [177] Elle fut en effet rdige par du Tertre, mais crite de la
  main du Roi. Droz, _Hist. de Louis XVI_, t. III;--Correspondance
  diplomatique du baron de Stal.

  [178] On se rappelle que le baron de Bombelles, envoy des
  princes, avait obtenu un premier subside. A cette poque, le
  baron de Bombelles est dj de retour, et, de Berlin, il est all
  en Suisse voir son frre. Le comte Valentin d'Esterhazy venait
  d'tre charg d'une mission des princes pour Catherine II. Il
  tait arriv le 14 septembre  Saint-Ptersbourg.

       *       *       *       *       *

En ce dbut d'octobre, un effort a-t-il t fait par le parti de
Coblentz pour ne pas largir le foss creus entre le Roi et ses frres?
Dans l'attente de rponses dfinitives des puissances et au sujet de la
Constitution, et sur le chapitre concours effectif, le Conseil des
princes penche-t-il pour la modration et dsire-t-il prouver que non
seulement il ne veut pas encore rompre en visire avec les Tuileries,
mais qu'il s'efforce dans une certaine mesure provisoire de se
rapprocher des dsirs du Roi? On le croirait,  apprendre de M. de
Raigecourt que le comte d'Artois s'est exprim avec modration au sujet
de Bombelles, que le marchal de Broglie dclare tout haut que, sans le
baron de Breteuil, rien ne peut marcher: la duchesse de Brancas[179]
vient d'arriver, et on la supposait charge d'une ngociation de ce
genre; aprs elle, c'est le marquis de Vaudreuil, cousin du fidle ami
du comte d'Artois; il apportait des encouragements du Roi... Ces
contradictions perptuelles, ces variantes de politique sont
dconcertantes au premier chef; au bout de chaque route, il est deux
tournants o les partis s'engagent, quitte  revenir sur leurs pas;
chacun a deux politiques tour  tour officielle et occulte, chaque
semaine apporte son changement: les suspicions s'en augmentent, les
chances d'accord malgr des apparences momentanes diminuent,
s'vanouissent les unes aprs les autres. L'accalmie que nous
soulignions plus haut au fil d'une correspondance qui nous apporte tant
de nouveaux lments de discussion, l'accalmie ne peut pas durer: elle
ne durera pas.

  [179] lisabeth-Pauline de Gand de Mrode, guillotine le 16
  fvrier 1794; elle avait pous Lon Flicit, duc de Lauraguais,
  devenu duc de Brancas  la mort de son pre. Une de ses filles
  avait pous, en 1773, le duc d'Arenberg.

       *       *       *       *       *

Ds le 16 octobre, Mme de Raigecourt, revenant sur les combinaisons dont
son mari ou elle ont donn l'espoir aux exils de Wardeck, mande  Mme
de Bombelles que les belles nouvelles n'taient pas vritables. Tout
parat se reculer et mme s'anantir. Je vois avec douleur que Paris et
Coblentz ne s'entendent point... L'Empereur traite les princes comme des
enfants. Il fait semblant de se convaincre de leurs bonnes raisons, de
s'attendrir sur leur position. En consquence, il leur donne de
l'espoir, leur fait des promesses, et, au moment de les accomplir, il
trouve une porte de derrire pour dlayer et allonger  l'infini. Les
princes ne peuvent s'empcher de souponner que le crdit de la reine et
de ses agents ne contrarient tous leurs projets et ne fassent tenir 
l'Empereur une conduite si trange.

Et Mme de Raigecourt d'insister sur cette haine de Calonne et de
Breteuil dont, par le menu, nous connaissons les effets. Il faut donc,
pour le bien gnral, chercher  rapprocher ces deux hommes et 
accorder leurs prtentions respectives. Je prche, de ce ct-ci, cette
morale tant que je puis, prchez-la du vtre, et faites voir que toute
la noblesse se rallie et se ralliera  M. le comte d'Artois; que la
conduite tergiversante de l'Empereur a aigri les esprits contre sa
soeur, et qu'il faudrait maintenant mettre du concert et de la confiance
dans les efforts que l'on veut faire pour rtablir le Roi.

Voici qui souligne bien la note de Coblentz: On souponne encore, dans
ce pays-ci, quelque cachoterie de la part des Tuileries. Il faudrait une
bonne fois pour toutes s'expliquer. La Reine craint-elle que le comte
d'Artois ne s'arroge une autorit dans le royaume qui nuise  la sienne?
Qu'elle en soit tranquille: elle sera toujours la femme du roi, et elle
a plus de caractre que ce prince et sera toujours dominante. Elle se
plaint qu'on n'a pas assez d'gards pour elle. Mais vous connaissez le
coeur, la droiture de notre prince; il a t incapable de tenir les
propos qu'on lui attribue, et qu'on a rapports  la Reine dans
l'intention srement de les rendre irrconciliables.

Comme Madame lisabeth, Mme de Raigecourt dfendra toujours le comte
d'Artois et mme son entourage. Elle s'efforce ici de pallier le mauvais
effet des propos jets dans Coblentz. Nous en avons not plusieurs qui
ne sont pas rcusables. Qui prouve que le comte d'Artois n'a pas cd au
mme imprieux dsir de mdire de sa belle-soeur? Il la dteste,
maintenant, comme tous les migrs, depuis qu'elle contrecarre les
projets des princes et ne consent pas  abdiquer entre leurs mains les
derniers vestiges de la royaut. Mme de Bombelles nous laissera deviner
qu'elle a entendu personnellement ce qu'on lui a crit et nous tera
toute vellit de croire aux euphmismes voulus de Mme de Raigecourt.

Du moment o elle n'ajoute pas foi aux mdisances colportes, il est
naturel que la marquise n'ait pas abandonn l'espoir de rapprocher le
baron de Breteuil des princes. L'arrive de la duchesse de Brancas et du
marquis de Bouill taye cet espoir. Ce serait un beau rle  jouer que
de les rapprocher et de les faire marcher du mme pied, si le baron de
Breteuil peut se convaincre que ce serait l vraiment servir sa patrie
et son Roi, et qu'il ne doit, pour une si grande oeuvre, pargner ni
peines, ni soins, ni sacrifices... Je ne vois que ce remde  nos maux:
l'intelligence. Si nous ne l'obtenons pas, nous sommes en proie pour des
sicles  des malheurs sans exemple...

Pour ce qui est de M. de Bombelles, elle comprend son hsitation  se
rendre  Coblentz; Mme de Raigecourt ne semble pas avoir partag
l'illusion de son mari, provocateur de cette ide de rapprochement. Trs
svre pour les concessions faites  Paris, la marquise conclut: Notre
malheureuse princesse qu'on a trane  tous les spectacles, notre
malheureux Roi qui s'avilit tous les jours davantage, car il en fait par
trop, mme s'il a encore l'intention de leur chapper: toutes ces
bassesses le font dire et souponner, et il ne met pas la mesure que la
bonne politique exigerait. L'migration, en attendant, s'accrot tous
les jours, et bientt il y aura dans ce pays-ci plus de Franais que
d'Allemands.

En rpondant  M. de Raigecourt, le 28 octobre, le marquis de Bombelles,
aprs une allusion  l'ide juge par lui impraticable de se rapprocher
pour l'instant de Coblentz, met de curieuses rflexions sur un prtendu
projet d'vasion de la famille royale. Avez-vous vu la brochure
intitule: _Nouveau projet d'enlever le Roi, conu par les anciens
dputs?_ J'y suis associ  MM. de Breteuil, de Bouill, de Fersen
pour tre l'agent de cette seconde vasion, et je m'en tiens honor,
quoiqu'il n'en soit pas question. Mais je me trouve un peu tranger 
une coalition dont on fait membres MM. Barnave, Chapelier, la Fayette,
Beaumetz et Montmorin[180].

  [180] Un projet d'vasion avait t form et la date, fixe,
  semble-t-il, au 27 du mois d'aprs Fersen; mais on l'abandonna
  vite. Il y en eut d'autres: l'un propos par l'Anglais Crawfurd 
  la fin de 1791, l'autre en fvrier 1792 par Fersen. Ds le mois
  de janvier, le bruit d'une fuite royale courait dans Paris. Voir
  le _Journal_ de Gouverneur-Morris, les Papiers Fersen, janvier et
  fvrier 1792, et _Coblentz_, par M. E. Daudet, pices
  justificatives. Il y eut enfin en juillet 1792, divers projets
  labors: l'un par la Fayette qui se figurait jouir encore d'une
  certaine influence; il se sentit impuissant  faire partir le
  Roi: l'autre dont Mme de Stal tait l'me. Les runions avaient
  lieu chez le comte de Montmorin, rue Plumet. Madame Elisabeth,
  qui avait t en relations avec les principaux constitutionnels,
  engagea son frre  tenter un effort prs des Jacobins. Voir les
  _Mmoires_ de Malouet, t. II, et de la duchesse de Tourzel, t.
  II.

Comme le marquis a t tax de _monarchinisme_[181] il s'est plaint et
formule ainsi son opinion: Le vrai, puisque nous en parlons, est que
j'ai en horreur tous ces gens qui, aprs avoir culbut le royaume par
leurs iniques absurdits, veulent aujourd'hui refaire un Roi et un
Gouvernement  leur guise. Je mprise moins les sclrats consquents et
fermes dans leur rvolte. Certainement ils sont moins dangereux que les
autres, _parce qu'on ne fera pas de la France une rpublique_, au lieu
qu'on peut nous jeter dans d'interminables malheurs si l'on veut former
une Constitution des dbris de celle qui croule avant d'tre acheve, et
de celle qui tait la seule convenable  la nation. C'est  cette
ancienne Constitution telle qu'elle tait qu'il faut revenir sans rien
changer, si nous voulons retrouver du repos et un vrai retour de
prosprit.

  [181] Les _Monarchiens_, on le sait, taient les royalistes
  modrs, ceux qu'on appela plus tard les _Feuillants_. Sur le
  systme politique des _Monarchiens_, on peut voir les _Mmoires_
  de l'un d'eux, Mallet du Pan.

M. de Bombelles n'admet pas l'ide de rpublique, son systme de
Gouvernement est antirvolutionnaire, ne nous tonnons donc pas de lui
voir ajouter: Les gens qui ont cri aux abus nous ont fait beaucoup de
mal. Il faut supporter des abus dans un Gouvernement comme on vit avec
de la bile et d'autres vices du corps humain; un bon rgime prolonge la
dure de la machine. ... Les lois de nos pres sont des chefs-d'oeuvre;
mais elles ont t dictes par des hommes... Ayez des ministres
passablement bons, et dans moins de dix ans, le royaume, revenu  son
ancienne forme, refleurira; il ne se relvera au contraire jamais du
coup qui lui a t port, si l'on veut faire une cote mal taille et
nous jeter surtout dans les deux Chambres d'Angleterre...

L'ancien rgime pourra-t-il tre rtabli au gr de M. de Bombelles?
Chacun en tous cas s'agite  sa faon, tire des plans et conjectures. Au
dire de Mme de Raigecourt, on commence  dsirer srieusement dans le
Conseil des princes le rapprochement avec le baron de Breteuil. Qui
pourrait mieux oprer ce rapprochement utile  tous que le marquis de
Bombelles? Il jouerait un beau rle s'il pouvait tre le mdiateur. La
chose est-elle possible ou non, l'tat des esprits  Schoenbornlust le
permet-il, voil ce que ne rsout pas la marquise. Ce qu'il y a de
certain c'est que mme les gens les plus senss commencent  se
montrer aigris contre l'Empereur qui, effectivement, nous joue de la
manire la plus indigne.

On tend  se passer de lui, c'est--dire  faire un coup de tte, sauf
lorsque nous nous serons jets dans la masse,  faire comme les enfants
et  crier au secours.

Est-on prt, du moins, pour ce coup de tte? En apparence peut-tre, car
le tableau des forces militaires donn par Mme de Raigecourt est
imposant: L'migration est si prodigieuse que les princes rassembleront
bientt dix mille hommes; les gardes du corps seuls sont plus de mille.
Les troupes sont-elles en rapport avec cet tat major brillant? On
compte sur une vingtaine de rgiments dont les officiers rpondent au
moyen de quelque argent[182]. Cela suffira pour faire une troue, mais
non pour faire contre une rvolution, qui tait immanquable si la
convention de Pilnitz avait t excute. Il parat cependant que les
princes ont reu quelque argent autre que celui de Russie; car ils vont
se mettre en grand dpense, et,  compter du 1er novembre, tous les
gentilshommes vont tre pays  raison de 75 livres par mois, ceux qui
sont  cheval, et 45 ceux qui sont  pied; aussi seront-ils assujettis 
la justice militaire dans tous les cantonnements o ils sont rpartis.
Il n'y a pas jusqu'au brave M. d'Hector qui va commander trois  quatre
cents officiers de marine[183] qui se rassemblent  dix lieues d'ici.

  [182] Sur l'organisation des premiers rgiments o beaucoup
  d'officiers taient incorpors comme simples soldats; sur le
  corps de Cond et sur le rassemblement militaire de Coblentz, Cf.
  Forneron, _Hist. gnrale des Emigrs_, t. I, et R. Bittard des
  Portes, _Histoire de l'arme de Cond_, premiers chapitres.

  [183] Ce corps prit le nom de Marine-royale et atteignit plus
  tard le chiffre de 600.

Que Mme de Bombelles ressente une tout autre opinion que son amie
Raigecourt sur le chef du comte d'Artois, ceci n'est pas pour nous
tonner. Elle ne vit pas dans le voisinage du prince comme le marquis
de Raigecourt, elle n'est grise ni par les parfums de Cour ni par les
flagorneries qui, de Coblentz, sont transmises  Trves, elle a de plus
au coeur une demi-rancune... Pourquoi prendrait-elle le parti de
Coblentz contre les Tuileries, du comte d'Artois contre la Reine? Son
opinion sur le prince et son entourage est justifie non pas par des on
dit, mais par des faits: Comment la Reine se fierait-elle jamais  M.
le comte d'Artois, elle qui sait les propos infmes que tous ses entours
ont tenus et tiennent encore sur elle et sur le Roi? Je n'ai pas, grce
 Dieu,  me reprocher de lui avoir fait parvenir tout ce que j'ai
entendu moi-mme; mais j'en sais assez pour sentir que, si elle est
aussi instruite que moi, elle ne risquera jamais de faire dpendre son
sort de gens qui lui doivent beaucoup et sont ses plus mortels ennemis.

Mme de Bombelles est prudente cependant; elle ne veut pas envenimer une
vieille querelle, aussi, sachant bien que ses apprciations sont
commentes, se montre-t-elle trs indulgente pour le prince lui-mme.
J'excepte M. le comte d'Artois des traits dont je vous parle; son me
est droite, noble et franche, et je suis intimement convaincu de la
puret de ses intentions; mais faible comme la plupart des princes de
son sang, il se laisse diriger aveuglment par sa socit. Puis cette
dfinition si exacte: Persuad qu'il a une volont qui soumet celle des
autres, ce prince suit sans s'en douter toutes les directions que ses
amis lui donnent. Comment, d'aprs cela, compter sur les effets de ses
excellentes qualits.

Le marquis de Bombelles s'est entremis auprs du baron de Breteuil,
mais celui-ci ne veut pas se rapprocher des princes. D'aprs le ton
mystrieux de ses lettres, ajoute Anglique, nous croyons qu'il y a
d'importants secrets encore cachs que nous ne saurons que lorsque la
bombe clatera.

Son mari ne pouvant pas songer  se rendre  Coblentz, Mme de Bombelles
le gardera tout l'hiver, elle le croit du moins. N'taient les
vnements, la vie lui paratrait douce dans sa retraite de Wardeck:
elle ne me laisse que le regret d'tre loin de ma mre, de notre
charmante petite princesse et de vous, ma pauvre petite.

Sur l'opinion de Madame lisabeth en ce moment mme, nous sommes
renseigns par le billet joint  la lettre du 8 novembre adresse  Mme
de Schwarzengald  Roschack. C'est ainsi que parviennent  Mme de
Bombelles les lettres de la princesse. Aprs s'tre attendrie  la fois
sur les malheurs de Saint-Domingue et sur les pauvres que frappe si
cruellement l'hiver rigoureux, Madame lisabeth a griffonn en encre
sympathique des impressions qui doivent rester secrtes. Enfin, ma
Bombe, l'on sent ici la ncessit de se rapprocher de Coblentz. On va
envoyer quelqu'un qui y restera et qui correspondra avec le baron de
Breteuil; mais il me reste une crainte dans cette dmarche, c'est
qu'elle ne soit faite que pour arrter des dmarches fcheuses et qui
sont fort  craindre, et non pas pour arriver  une confiance mrite.
Cependant qu'arrivera-t-il si elle n'existe pas? C'est que nous serons
la dupe de toutes les puissances de l'Europe... Je suis d'avis que ton
mari soit o il est, car je suis sre qu'il penserait comme moi et qu'il
engagerait le baron de Breteuil  se porter de bonne foi  ce nouvel
ordre de choses.

La princesse insiste comme d'ordinaire sur la concorde ncessaire: Si
elle n'existe pas, souviens-toi de ce que je te dis: Au printemps, ou la
guerre civile la plus affreuse s'tablira en France, ou chaque province
se donnera un matre. Ne crois pas la politique de Vienne trs
dsintresse: il s'en faut de beaucoup. Elle n'oublie pas que l'Alsace
lui a appartenu. Toutes les autres sont bien aises d'avoir une raison
pour nous laisser dans l'humiliation. Songe au temps qui s'est pass
depuis notre retour de Varennes. Ont-elles (ces circonstances) remu
l'Empereur? N'a-t-il pas t le premier  montrer de l'incertitude sur
ce qu'il devait faire? Croire, comme bien des gens l'assurent, que c'est
la Reine qui l'arrte me parat presque un crime[184]. Mais je me
permets de penser que la politique vis--vis de cette puissance n'a pas
t mene avec assez d'habilet. Si cela est, je trouve que l'on a eu
tort, mais il serait impardonnable, si, d'aprs le dcret qui a t
rendu hier sur les migrants[185], on n'en sentait pas le danger. Juge
 la quantit qui sont l s'il sera possible de les retenir, et ce que
deviendra la France et son chef s'ils prennent ce parti sans secours
tranger... Que ton mari engage son ami  marcher de bonne foi; je
m'attends bien que dans le premier moment l'homme qui sera charg
d'aller  Coblentz prouvera bien quelques difficults; mais il ne faut
pas que cela l'alarme, parlant au nom du Roi, et ne mettant aucune
raideur  soutenir son avis; mais, en le raisonnant bien, il y
entranera les autres.

  [184] Dans une lettre du 21 octobre adresse  Mme de Raigecourt,
  Madame Elisabeth crivait: Je crois, comme toi, que le jeune
  homme dont tu me parles ne sera jamais heureux dans son mnage;
  mais je ne crois pas que sa belle-mre en soit tout  fait la
  cause; je la crois joue par un vieux renard qui est ami intime
  de son frre. Le vieux renard, c'est simplement le comte de
  Mercy-Argenteau, l'esprit le plus timor qui ft, qui, li avec
  les principaux Feuillants, tait partisan des atermoiements. Il
  connaissait  son matre deux boulets politiques: la Hongrie et
  les Pays-Bas, et comprenait pourquoi il hsitait  se jeter dans
  la mle.

  [185] Premiers dcrets contre les migrs. Quelques jours aprs,
  les princes en seront avertis par le Roi, et l'lecteur de Trves
  sera invit  disperser le rassemblement de Coblentz.

Sages conseils, pieuses illusions. Est-il possible de mettre d'accord
les hsitations du Roi tantt encourageant les migrs, tantt fulminant
contre eux, et les projets d'aventure patronns par les princes? Ceux-ci
sont littralement furieux des injonctions venant de Paris et tendant 
les faire rentrer en France, ils ne savent pas empcher Suleau de faire
paratre son _Journal_, dont les premiers numros--nous l'avons dj
soulign--sont remplis d'injures contre l'Empereur et mme contre la
Reine. Le comte d'Artois a beau laver la tte au censeur, M. Christin,
secrtaire de Calonne, a beau supprimer le journal, il s'en est chapp
des exemplaires, le mal est fait, le bruit s'en rpand comme une trane
de poudre;  Vienne comme  Paris, on se montre outr[186].

  [186] E. Daudet, _Coblentz_;--Forneron, _Hist. des
  Emigrs_;--Corresp., le marquis de Raigecourt au marquis de
  Bombelles, 16 novembre.

Laissons les vnements suivre leur cours, oublions un instant les
angoisses de la famille royale, les vexations dont elle est chaque jour
victime, ce manque d'argent, cette suspicion constante qui environne
leurs moindres actes[187], ce danger mme d'tre empoisonns qui semble
avoir menac le Roi et la Reine et dont on a rpandu le bruit[188],--ces
incidents sont connus de la plupart, et nous ne pouvons cder  la
tentation d'tablir un journal complet--et arrivons  cette prtendue
fuite de la famille royale qui n'exista que dans l'imagination d'un zl
ou d'un mauvais plaisant. Une lettre du marquis de Raigecourt  Mme de
Bombelles, date de Coblentz le 24 novembre, donne des dtails qu'on ne
saurait trouver ailleurs.

  [187] Chaque nuit, un homme de garde couchait en travers de la
  porte de leurs appartements. Une fois, un caporal se permit de
  consigner le Roi et la Reine dans leurs chambres, de neuf heures
  du soir  neuf heures du matin, et cela avait dur deux jours
  (Madame Elisabeth  Mme de Raigecourt, 17 novembre).

  [188] Voulut-on empoisonner la famille royale? On a pu prouver
  que des affids des clubs des Jacobins s'taient glisss dans le
  service du palais, et que Louis XVI, averti qu'on voulait
  l'empoisonner, se faisait apporter le pain et le vin par le
  fidle Thierry de Ville-d'Avray (_Mmoires_ de Madame
  Campan).--Le dnuement des prisonniers tait extrme. La Reine,
  une fois, pendant huit jours n'eut pas un sou  sa disposition;
  elle avait t sur le point d'tre force d'emprunter au dpt
  que le prince de Nassau avait fait pour elle-mme. Ce mme prince
  de Nassau crivait en dcembre  Catherine II: Quelque ide
  qu'on puisse se former des malheurs du Roi et de la Reine,
  l'imagination ne peut les atteindre. Il faut avoir eu le tourment
  d'en tre tmoin pour en concevoir toute l'horreur. Et ceux que
  les Jacobins et les Rpublicains leur prparent les surpassent.
  Cependant il n'est que trop vraisemblable que leur dessein est de
  ne les terminer qu'avec leur vie.

Dans quel beau rve nous avons pass la journe d'hier, Madame la
marquise, mais qu'ensuite le rve a t douloureux! La poste de
Bruxelles apporte  M. de Vergennes[189] une lettre d'un correspondant
aussi sr qu'affid, qui lui annonait, d'une manire positive et 
n'en pouvoir douter, le dpart du Roi et son heureuse arrive  Raismes
prs de Valenciennes, o il tait entour par 12.000 Autrichiens et o
la ville de Cond tait dj venue lui apporter ses clefs. On assurait
que la nouvelle avait t apporte  l'archiduchesse par des courriers
srs, que la lettre tait crite par un homme bien instruit, et qui ne
pouvait se hasarder  rien crire lgrement. Ni Vergennes, ni les
princes n'avaient dout de l'authenticit de la nouvelle: Que notre
malheureux monarque n'a-t-il t tmoin de l'ivresse qui s'empare de
tous les Franais!

  [189] Ministre du Roi auprs de l'lecteur.

La nouvelle se communique dans toute la ville avec la rapidit de
l'clair; des cris de vive le Roi retentissent dans toutes les rues, sur
toutes les places... On ne voit que des gens criant, pleurant de joie,
courant chez les princes. Notre Roi, continue M. de Raigecourt, aurait
rendu justice  ses gnreux frres; ils taient aussi bons Franais,
aussi heureux que nous. Peut-tre, pour le si bien affirmer M. de
Raigecourt a-t-il des doutes sur la sincrit des manifestations de
Monsieur et du comte d'Artois. Aprs tout, les princes taient-ils mieux
renseigns que la plupart et savaient-ils le cas  faire de ce bruit
sensationnel. Pourtant: Ils ne perdaient pas un instant et voulaient
voler pour le rejoindre; dj leurs voitures sont charges et tous les
chevaux de poste retenus; _mais on esprait un courrier et il fallait
attendre le courrier_.

La journe s'est passe dans l'impatience, peu  peu l'inquitude en
prend la place. Tous les Franais du dehors avaient reflu dans la
ville; tous remplissaient la place, la cour et les appartements des
princes, et tous attendaient le bienheureux courrier. Ft-il arriv, il
tait embrass, touff. Pour nous tranquilliser, on venait de temps 
autre nous lire la lettre qui faisait notre espoir, notre bonheur, et
chaque lecture tait suivie de bruyants et longs applaudissements.

Comment pouvait-on,  Coblentz, s'abandonner  une joie sans mlange
sans qu'aucun complment d'information vnt garantir l'authenticit de
la nouvelle et mme de la lettre? Personne ne dormit cette nuit-l;
chacun avait l'oreille au guet pour entendre tirer les canons de la
citadelle, que notre bon lecteur avait fait prparer, et qui devaient
jouer aussitt l'arrive du courrier.

La nuit s'est coule sans autre message, mais, au matin, la poste
apportait une lettre du mme personnage dmentant tout ce qu'il avait
dit la veille. Par notre joie, continue M. de Raigecourt, jugez de
notre abattement, nous tions ravis au troisime ciel, et nous nous
retrouvons retransplants sur cette terre de maldiction. La foule n'a
pas t moins nombreuse chez les princes, et comme ils avaient partag
leur joie avec nous, ils sont venus de mme partager leurs douleurs; en
un mot ils ont t parfaits. Je n'en excepte pas le prince de Cond, qui
est ici avec ses enfants. Une seule ombre au tableau de la joie est
signale par le marquis: quelques malins ont cru remarquer qu'au milieu
de la joie commune M. de Calonne n'avait pu, malgr ses efforts,
empcher son visage de s'allonger; mais aussi fit-il, en revanche,
illuminer sa maison.

M. de Raigecourt s'effraie outre mesure des consquences de cette
vasion mort-ne, car, suivant lui, il y avait eu un plan form pour
faciliter la fuite du Roi; la date fixe tait le 18 ou le 19[190]; la
garde tait gagne, mais le plan ne s'est pas effectu, soit pour avoir
t vent, soit pour toute autre raison. Peut-tre les courriers,
arrivs  Bruxelles, ont-ils t envoys exprs par les Jacobins. Ce
qu'il y a de sr, c'est que tout Bruxelles, et mme, dit-on, le baron
(de Breteuil) et les gouverneurs gnraux[191] ont t mystifis tout
comme nous, et que cette nouvelle fera probablement le tour de l'Europe.
Notre malheureuse princesse n'avait pas t oublie dans ce fagot; elle
tait aussi arrive avec M. de Viomesnil[192], et la Reine avec M. de
Choiseul et M. le Dauphin.

De son ct Mme de Bombelles,  l'annonce d'une nouvelle qui tait venue
jusqu' elle avait prouv et les plus grandes esprances et les plus
vives angoisses. Depuis six jours, crit-elle le 2 dcembre, nous
sommes, mon cher marquis, dans un vritable purgatoire. Une estafette de
l'vque de Spire nous a apport, le 26, la nouvelle de l'vasion du
Roi; nous l'avons crue sans hsiter. Cependant des lettres reues le
lendemain et le surlendemain, qui ne parlaient pas d'un aussi grand
vnement, nous ont donn du trouble; enfin les gazettes et les lettres
de ce matin nous ont tirs absolument de notre douce erreur.

  [190] Ces bruits errons avaient vivement irrit et contrari la
  Reine, qu'ils compromettaient. Le 6 dcembre, elle crivait 
  Mercy: Toutes les lettres qui arrivent de Coblentz et du reste
  de l'Allemagne sont remplies de la nouvelle absurde de notre
  dpart, qui mme a t cru par des personnes qui ne connaissaient
  pas nos sentiments et nos vritables intentions. J'ai voulu
  m'assurer d'o partait un bruit aussi dplac. Je n'en suis pas
  bien sre, mais il est prouv que c'est un secrtaire de M. de
  Metternich, qui a rpandu la nouvelle  Coblentz. J'ai sous les
  yeux le tas de btises qu'il a mand depuis le 17 de novembre
  jusqu'au 21, o il a fallu enfin changer de ton; il y mle des
  circonstances et des noms, qui au moins auraient pu compromettre
  beaucoup de monde. Ce secrtaire est frre de celui de M. de
  Vergennes, ministre du Roi  Coblentz. Vous pouvez montrer cette
  lettre  ma soeur si vous le croyez ncessaire, je vous demande
  donc qu'on s'assure comment et pourquoi cet homme a rpandu de
  telles absurdits. Il est trs intressant pour nous d'aller  la
  source de pareilles horreurs, et je regarderai comme personnel 
  moi tout ce que vous pourrez faire sur cela. Quant  l'crivain,
  si c'est par btise qu'il s'est laiss duper ainsi, il peut tre
  dangereux pour une place de confiance et compromettre souvent son
  matre; si ce n'est pas cela, je crois rendre service  M. de
  Metternich et  tous les honntes gens en demandant qu'on en
  fasse justice (Arneth, _Marie-Antoinette_, _Joseph II_ et
  _Lopold II_, p. 229). D'aprs une note de Mercy, ce secrtaire
  s'appelait Kenzinger.

  [191] Le duc et la duchesse de Saxe-Teschen. La duchesse tait
  l'archiduchesse Marie-Christine, soeur de Marie-Antoinette.

  [192] Charles-Hyacinthe du Houx, comte, puis marquis de Viomnil
  (1734-1827), avait fait de nombreuses campagnes, marchal de
  France sous la Restauration; ami fidle de la famille royale, fut
  charg de plusieurs missions confidentielles. Il tenta, en 1792,
  de faire livrer Strasbourg aux migrs. Le complot avorta par les
  hsitations du comte d'Artois. Voir une _Conspiration royaliste_,
  par M. Victor de Saint-Genys, _Revue des Deux Mondes_, 1880.

Elle a reu la lettre du marquis date du 24, qui lui a dchir l'me.
Ces pauvres princes, tous ces malheureux gentilshommes combien ils ont
t cruellement tromps et ensuite dsabuss! Les gazettes allemandes
disent que c'est un fin tour de quelques dmocrates; je voudrais les
trangler. Mais aussi, mon cher, comment tes princes ont-ils pu se
confier  une lettre venue par la poste? Comment n'ont-ils pas calcul
qu'ils auraient reu un courrier, qui aurait prcd la poste, que le
Roi et l'Archiduchesse leur eussent envoy?

Et la marquise rflchit juste--mais aprs--en ajoutant: Pourquoi
sitt se rjouir?... Je crois qu'effectivement le Roi aura eu le dsir
de s'vader, et que des indiscrtions auront vent la mche et lui en
auront t la possibilit.

Mme de Bombelles n'est pas femme  se dcourager. Les choses ne peuvent
rester ce qu'elles sont... L'Espagne, dit-on, se joindra aux cours du
Nord pour soutenir les Princes de tout leur pouvoir, et si ceux-ci sont
bien conseills, si la Russie et l'Espagne les soutiennent fortement, le
Roi, sans sortir des Tuileries, reprendra la couronne... L'vasion, dans
les conditions actuelles, et produit des merveilles, la marquise en
convient avec M. de Raigecourt, mais le danger qu'il courrait serait si
grand qu'il faut lui pardonner de n'oser l'entreprendre.

D'autre part il se confirme que le rapprochement du baron de Breteuil
avec les princes s'opre tout doucement. Anglique s'en rjouit d'autant
mieux que son cher mari y est pour beaucoup, et c'est avec empressement
qu'elle profite de l'occasion offerte pour dire tout ce que son coeur
ressent de tendre admiration pour l'poux aim. M. de Bombelles a tout
fait pour y engager le baron; il n'y met aucune personnalit, et dans la
supposition o les princes voudraient ne pas entendre parler de lui en
se rconciliant avec le baron, il n'en jouirait pas moins de les voir
bien ensemble. Ah! combien, dans ces circonstances, j'ai tudi avec
plaisir l'me de mon mari; il n'en existe pas au monde une plus droite,
plus dsintresse, et moins il dsire d'tre admis de nouveau dans les
affaires, plus je suis convaincue qu'il y ferait des merveilles. Il
attend depuis six jours les vnements avec une rsignation qu'il
tenait tout entire de sa confiance en Dieu. Depuis hier au soir et ce
matin, il a mis un courage, une force  apprendre les tristes nouvelles
qui sont parvenues, qui m'inspirent pour lui le respect le plus vrai et
le plus tendre. Ah! combien il est consolant de voir dans le pre de ses
enfants le meilleur guide que j'eusse pu jamais leur dsirer...

Pas de nouvelles de la princesse sur l'vnement manqu, c'est l ce qui
tourmente le plus Mme de Bombelles. Quel est l'infernal dmocrate qui a
pu fabriquer une telle histoire? mande-t-elle  Mme de Raigecourt, en
la suppliant de la renseigner, si faire se peut.

De Madame lisabeth, pendant ce laps de temps, aucune lettre n'est
parvenue qui fasse srieuse allusion ni aux diffrents projets d'vasion
ni  la fausse nouvelle. Tu me demandes des nouvelles de mon jeune
homme, crit-elle  Mme de Raigecourt. Eh bien, je ne suis pas
mcontente de sa belle-mre; mais je t'avoue que ses gens d'affaires me
font peur; ils ont de l'esprit, mais en affaires cela ne suffit pas...
Je ne t'apprendrai rien lorsque je te dirai que le dcret sur les
prtres a pass hier avec toute la svrit possible. Il a t port au
Roi malgr tous ses dfauts constitutionnels. Il y a eu en mme temps
une dputation de vingt-neuf membres pour prier le Roi de faire des
dmarches vis--vis des puissances, afin d'empcher les rassemblements,
ou bien on leur dclarera la guerre. Dans ce discours, on a assur le
Roi que Louis XIV n'et pas souffert de rassemblements. Qu'en dis-tu? Il
est joli, celui-l, qu'on parle de Louis XIV, ce _despote_ dans ce
moment. La maison du Roi en nouvelle formation avec un uniforme peu
joli et des lments de garde nationale, la nomination de Ption comme
maire de Paris, occupent la princesse. Sur cette ancienne connaissance
du retour de Varennes, Madame lisabeth crit: Je n'ai point aperu le
nouveau maire depuis sa nomination, cela ne me dplat pas; cependant je
t'avoue que je ne serais pas fche de reprendre avec lui certaines
conversations assez tranges et de voir s'il est toujours le mme...
Mais je trouve que nous sommes trs bien chacun chez nous.

_In caud_, cette simple remarque: Tu as eu bien de l'esprit de ne pas
croire  cette bte de nouvelle que les mchants ont rpandue avec je ne
sais quelle intention. Nous avons vu, au contraire, que les deux amies
de la princesse avaient cru avec ardeur au bruit qui les comblait de
joie.

L'armement prsum des Cercles de l'Empire, la coalition annonce des
gentilshommes et propritaires des provinces en France, le rapprochement
entre Breteuil et Coblentz, autant d'hypothses plus ou moins
ralisables qui proccupent la pense des Raigecourt et des Bombelles et
dont ils maillent leur correspondance de dcembre... Tout croule en
quelques jours: le Congrs n'est qu'un mythe[193], la coalition est
dissoute dans l'oeuf. Reste le rapprochement entre Coblentz et les
Tuileries que pronostique Bombelles, qu'espre Raigecourt. Ils ont
compt sans Calonne...

  [193] Voir les lettres remplies de tristesse que Marie-Antoinette
  crit  Mercy,  Fersen,  la duchesse de Polignac;--_Mmoires_
  de la duchesse de Tourzel;--_Journal_ de Fersen, Beauchesne,
  _Louis XVII_, I, _Recueil_ Arneth, etc. Quel malheur que
  l'Empereur nous ait trahis, crit la Reine  Fersen ds le 7
  dcembre.

Dans l'intervalle, le _veto_ suspensif du Roi sur le dcret concernant
les prtres non asserments a rveill les haines un instant engourdies.
Je fais assez ce que tout le monde dsire pour qu'on fasse une fois ce
que je veux, avait dit le Roi pour clore les dbats, cependant qu'il
venait de donner l'ordre aux Franais de sortir des lectorats... Les
migrs sont aux champs; l'Empereur n'a pas encore pris de parti[194].
La guerre peut tre dclare d'ici un mois, crit Madame lisabeth,
s'il n'interdit pas les rassemblements...

  [194] La seule fois qu'il rompt le silence  la fin de dcembre,
  c'est pour ratifier le conclusum vot au mois d'aot prcdent
  par la Dite de Ratisbonne, et pour demander au Roi de France, la
  rintgration des princes de l'Empire dans tous leurs droits. Il
  rpond ainsi  l'ultimatum adress  Paris  la menace faite de
  marcher sur l'Electorat de Trves, si les migrs n'en sont pas
  expulss. Voir _Coblentz_.

Et Mme de Bombelles de trouver bien prmature cette dmarche du Roi.
N'aurait-il pas d traner en longueur jusqu' ce qu'il et t sr que
ses frres et les puissances taient prts? Je me perds dans mes
conjectures: loin de moi l'ide que notre Souverain voult de bonne foi
nous abandonner quoique beaucoup de dmocrates s'en flattent, mais je
crains qu'il ne se soit trop press, et que ce dmon de Lckner[195] ne
vienne piller et dvaster quelques parties des tats des princes
allemands avant qu'on ne puisse s'y opposer: qu'en pensez-vous? La
conduite de l'Empereur est si prudente qu'elle me donne aussi des
inquitudes; enfin, mon enfant, je vois fort en noir sur notre avenir.
Une seconde vasion du Roi me parat impossible, et les dmocrates
seront bien forts tant qu'ils auront un tel otage.

  [195] Nicolas de Luckner, n en Hanovre, tait au service de la
  France depuis 1763. Marchal de France depuis dcembre 1791, il
  allait prendre le commandement de l'arme de Flandre. Malgr son
  adhsion  la Rvolution et ses attaches girondines, il ne tarda
  pas  tre suspect. Destitu aprs le 10 aot, il fut emprisonn
  et guillotin en 1794. Son ardeur belliqueuse et rvolutionnaire
  est bien dpeinte par Sybel, _L'Europe pendant la Rvolution_, t.
  I. Voir aussi les ouvrages de MM. Sorel et Chuquet, et Wallon,
  _Hist. du Tribunal rvolutionnaire_.

Un grave vnement s'est pass dans le mnage de Bombelles. Le marquis
est parti sans dire pour o. Mon mari est absent depuis quinze jours,
ne me demandez pas o il est, car je n'en sais rien; j'ignore galement
le but de son voyage; il m'a simplement mand, en date du 21, qu'il se
portait bien. Bombelles est all rejoindre le baron de Breteuil qui lui
a confi une importante mission pour la Russie; si secrte est cette
ambassade qui soulvera des temptes dans le camp des princes qu' sa
femme il n'a rien confi en partant; de Bruxelles mme, il n'a pas voulu
venter la mche. tant donne l'intimit de sa femme avec les
Raigecourt, il ne pouvait faire autrement. Au lecteur de conclure si Mme
de Bombelles tait aussi ignorante qu'elle le disait ou si elle jouait
un rle avec docilit.

La marquise est reste  Wardeck entoure de ses enfants, de sa belle
soeur de Louvois, de ses amis le comte et la comtesse de Rgis[196], que
nous retrouverons souvent, et d'une famille anglaise, les Wynn, qui lui
montrent beaucoup de dvouement. Elle a de jeunes enfants et un neveu 
distraire; toute cette petite jeunesse a besoin de mouvement et de
plaisir. Mes bons Anglais, pendant l'absence de mon mari, me comblent
d'attentions et d'amitis. Nous allons, pour nous divertir, jouer la
comdie, ou du moins la faire jouer  nos enfants; je n'ai pu me refuser
 cette distraction pour eux et pour mes amis. Quant  moi, je suivrais
mon got davantage, si je pouvais me livrer  des occupations plus
srieuses, plus analogues  l'tat de mon me, mais la Providence m'a
donn des enfants qu'il s'agit de rendre bons et heureux; je vis donc
uniquement pour eux et ne compte pour rien. Nous donnons _Nanine_ et
_Agar dans le dsert_; les petites Wynn et mes enfants jouent les
principaux rles; Mme de Louvois et son fils en sont aussi, de sorte que
nous ne sommes point embarrasss pour les acteurs... Je reois toujours
des nouvelles de notre princesse que j'aime  l'adoration. Quelle
position que la sienne!

  [196] La comtesse de Rgis, dont il sera plusieurs fois question,
  tait ne Madeleine de Bressac; son pre, seigneur de la Vache et
  de Faventines, tait chevalier de Saint-Louis, sa mre tait
  Marie-Anne Aymond de Franguires, elle pousa  Grenoble, le 4
  janvier 1783, le comte Joachim de Rgis, seigneur de Gatinel,
  coseigneur de Mornas, n  Roquemaure, le 4 novembre 1757. Mme de
  Rgis mourut  Naples en 1806, son mari  Valence, en 1817. Notes
  fournies par leur arrire-petit-fils, le comte de Rgis,  qui
  nous devons aussi la gracieuse communication du portrait qui orne
  le frontispice de cet ouvrage.

Madame lisabeth n'ignore aucun des projets de son amie, elle l'a
flicite de distraire ses enfants et d'oublier ainsi la neige indigne
qui les entoure, elle ajoute en _post-scriptum_ de la lettre du 25
dcembre: Ma belle-soeur me charge de vous dire que vous tes une
petite bte d'avoir cru  certaines nouvelles. Sa lettre a t crite
pendant que l'abb d'Avaux lisait _le Bourgeois gentilhomme_ aux
enfants. Ce qui ne laisserait pas que de m'ennuyer souligne la
princesse.

M. de la Fayette est venu ici deux jours et est reparti pour Metz. J'ai
eu le malheur de ne pas le voir. Il y a  son occasion un bon mot de M.
Ption. La garde lui ayant demand la permission de lui rendre honneur
et de le fter (la Fayette): Si j'tais de vous, a rpondu le maire
avec son ton engourdi, j'attendrais son retour. A propos je l'ai revu
chez le Roi, et l'ai trouv absolument le mme. Aprs la malice, les
rflexions tristes sur la mort de Mme des Essarts, une de ses dames pour
accompagner, qui a pris la petite vrole de sa soeur est morte neuf
jours aprs. Je la regrette de tout mon coeur, mais la pauvre petite est
bien heureuse; elle n'a vcu que pour apprendre  se dtacher de la vie,
car elle n'avait point t heureuse. Elle tait pleine de vertu et de
religion. Dieu, j'espre, est sa rcompense, mais c'est sa malheureuse
mre[197] que je plains, aprs avoir eu quatre enfants, de se trouver
seule. Dans un ge et avec une sant o l'on a besoin de soins, n'avoir
pour ressource qu'une enfant de treize ans, quelle destine!

  [197] La comtesse de Tilly.

Autre pense triste, celle-l d'anniversaire. Il y a eu quatre ans le
23 de ce mois que ma pieuse tante Louise est morte en paix, tendrement
entoure de ses bonnes Carmlites. Que Dieu a t misricordieux pour
elle en l'appelant  lui  la veille des dsastres et des infortunes qui
allaient fondre sur toute sa famille et sur son couvent!

C'est par cette pense douloureuse que se termine pour Madame lisabeth
l'anne 1791. Au crpuscule de l'anne suivante, elle ne donnera plus
ses impressions: ses lettres ne parviendraient plus  ses fidles amies.




CHAPITRE VIII

  Le Roi et la Reine correspondent avec les souverains
    trangers.--Instructions au marchal de Castries.--Plaintes de
    Calonne.--Mission donne  Bombelles.--Son arrive 
    Saint-Ptersbourg.--Gent et Esterhazy.--Attitude de Catherine
    II vis--vis de Bombelles.--Sa rancune contre Breteuil.--Echec
    de la mission de Bombelles.--Catherine II et la Pologne.


Malgr sa cruelle situation de monarque prisonnier, Louis XVI s'tait
fait illusion qu'une dmarche personnelle en cette fin de 1791 pserait
encore de quelque poids auprs des Cours de l'Europe. En mme temps que
le baron de Goguelat tait envoy  Coblentz pour attnuer l'effet des
sommations adresses aux migrs, le baron de Viomnil se rendait 
Bruxelles, charg pour le baron de Breteuil d'un paquet de lettres
confidentielles que l'agent gnral du Roi trouverait le moyen de faire
parvenir  destination.

Ces lettres, adresses au Roi de Prusse et  l'Empereur Lopold, au Roi
de Sude et  l'impratrice Catherine tendaient au mme but. Le Roi et
la Reine--car dans cette correspondance ils s'taient partag la
rdaction--revenaient sur l'ide d'un Congrs appuy d'une force arme,
comme la meilleure manire pour arrter les factieux et donner les
moyens de rtablir un tat de choses plus dsirable.

Breteuil avait mission d'appuyer de la faon qu'il jugerait convenable
les demandes qu'exposeraient ces lettres. Louis XVI et la Reine
n'taient pas sans sentir l'effet que devait produire dans l'entourage
des princes le choix de Breteuil, aussi le Roi avait il crit en mme
temps au marchal de Castries, alors  Cologne, priant l'ancien ministre
de s'occuper activement des affaires royales, d'tre l'intermdiaire
entre les princes et Breteuil. Ce dernier envoyait aussitt  Cologne le
marquis d'Autichamp et M. de Viomnil pour appuyer la lettre du Roi par
une lettre engageante de sa propre main.

Un peu surpris de cette dmarche dont,  premire vue, il ne comprenait
pas le sens--sous couvert d'un rapprochement avec ses frres, Louis XVI
comptait bien que le marchal choisi par les princes pour le reprsenter
ne ferait rien sans consulter Breteuil,--Castries consulta l'vque
d'Arras, Mgr de Conzi, qui se trouvait de passage  Cologne. Celui-ci,
homme d'intrigue et d'ambition, flaira un rle  jouer. Il partit pour
Coblentz, ngocia avec assez d'habilet pour que les princes prissent
une dcision conforme aux dsirs du marchal. Ils accueillirent avec un
apparent empressement la proposition de Louis XVI, se dclarrent prts
 entrer en rapports avec Breteuil, dclarant bien haut: Le
rapprochement que nous dsirions tant avec les Tuileries est enfin
opr. Le Roi et la Reine nous rendent justice.

Sur ce pied d'galit, l'entente avait peu de chance de durer, si tant
est que l'empressement des princes et t sincre. L o le Roi et
Breteuil entendaient une soumission complte aux ordres venant des
Tuileries, le conseil de Coblentz n'admettait au contraire qu'un quitus
donn d'avance par le Roi aux actes des princes. Le marchal s'y trompa;
il conseilla  Breteuil de rester dans l'ombre, de se contenter de
donner le plan tandis que les princes agiraient secrtement auprs des
Cours. Breteuil ne se hta pas de rpondre, mais en mme temps il
interprtait ses ordres dans le sens le plus troit, semblant exiger des
princes la rvlation de tous leurs projets, se tenant, lui, en
revanche, dans la plus grande rserve et taisant les projets du Roi.

Ce que la cour de Coblentz appelait la duplicit de l'agent du Roi ne
pouvait gure consolider l'apparente rconciliation. Calonne se
plaignait hautement. Le 9 janvier il crit  l'abb Maury  Rome: Le
gros baron veut se rapprocher ou parat vouloir se rapprocher de ce
ct-ci. On ne se recule pas et ce que l'on vous a dit du marchal de
Castries intermdiaire est vrai. Ce dernier est loyal et nous nous y
fions. Il voit dj de lui-mme de quel bois on se chauffe  Bruxelles
et il n'en est pas plus difi que nous. Le mme jour, il rpondait au
baron de Talleyrand reprsentant des princes  la cour de Naples: On
veut loigner les princes,  quelque prix que ce soit, et les mettre
hors de chose pour pouvoir en disposer  son gr. Bruxelles semble
particulirement s'acharner  ce dessein et la maudite influence de
l'intrigant baron de Breteuil se fait encore sentir[198].

  [198] _Correspondance_ de Calonne et du marchal de Castries. M.
  E. Daudet, _Coblentz_.

Dans ces conditions, l'alliance prtendue ne pouvait porter des fruits
utiles. L'Europe allait bientt recueillir les preuves du dsaccord des
membres de la famille royale, dsaccord qui ne faisait que s'accrotre
et s'envenimer et compromettait ainsi les dernires esprances de la
monarchie.

En faisant parvenir aux Souverains les lettres dont il tait charg,
Breteuil se voyait forc du reste, bon gr mal gr, de suivre les
ngociations qu'elles entranaient, et cela  l'insu des princes qui y
taient viss. Dans sa lettre au roi de Sude, Louis XVI, aprs avoir
numr les avantages d'un Congrs, disait: Cela vaudrait mieux qu'une
attaque des princes qui, malheureusement entours de personnes aigries,
ne sont pas libres de faire ce qu'ils veulent, ni de garder le secret de
leurs projets. En conclusion, il spcifiait que leur intervention
devait tre vite et que Breteuil tait seul charg de ngocier[199].
Au roi de Prusse, Louis XVI a crit dans le mme sens[200]. La lettre
adresse  l'empereur Lopold est accompagne d'un appel de la Reine 
Mercy: Que mon frre se persuade donc bien que nous ne pouvons tenir 
une Constitution qui fait le malheur et la perte de tout le royaume...
Notre sort va tre entirement entre les mains de l'Empereur... J'espre
qu'il se montrera mon frre et le vritable alli du Roi... On ne peut
plus diffrer, voil le moment de nous servir. Si on le manque, tout est
dit, et l'Empereur n'aura plus que la honte et le reproche  se faire
aux yeux de l'univers d'avoir laiss traner dans l'avilissement,
pouvant les en tirer, sa soeur et son beau-frre[201].

  [199] Louis XVI  Gustave III. Feuillet de Conches, IV, 271.

  [200] Feuillet de Conches, IV, 269, VI, 15;--Flammermont,
  _Ngociations secrtes de Louis XVI et du baron de Breteuil_,
  Paris, 1885.

  [201] Marie-Antoinette  Mercy, 25 novembre, 16 dcembre 1791,
  Arneth, p. 261, 231.

A Catherine enfin, Marie-Antoinette avait crit ds le 3 dcembre, et
cette lettre plus importante, dont on escompte l'action dcisive, fait
l'objet d'une distinction spciale. Des dveloppements verbaux doivent
l'expliquer, et pour cette mission dlicate o un homme habile et rompu
aux affaires diplomatiques est ncessaire le baron de Breteuil,
imprudemment sans doute, a dsign le marquis de Bombelles
qu'indiquaient tout naturellement sa longue carrire et son dvouement,
mais qu'aurait pu faire carter la suspicion et mme l'aversion o le
tenaient les princes. Pourquoi n'avoir pas confi la mission au comte
Valentin d'Esterhazy, qui de longue date s'tait fait remarquer par son
attachement  la Reine? Bien que depuis six mois, il reprsentt les
princes  Saint-Ptersbourg, il ne se ft pas drob  l'honneur de se
faire porte-parole des messages royaux. Sans doute le nom d'Esterhazy
avait t prononc, on n'tait pas sans compter sur son appui  un
moment donn, mais il tait trop infod  la politique des princes, et
le Roi n'avait pas voulu qu'il ft le seul ngociateur. D'o ce choix de
Bombelles qui devait irriter au suprme degr les frres du Roi, ds
qu'ils furent au courant de sa mission. Il ne semble pas que Breteuil,
en le dsignant, se soit bien rendu compte des colres qu'il allait
dchaner  Coblentz, et cela au moment o, aprs de vives blessures de
part et d'autre, d'apparentes tentatives de rapprochement
s'esquissaient entre les conseils du Roi et le Cabinet Calonne,
ngociations compliques o lui, Breteuil, avait rle capital  jouer.
Le baron, il faut l'avouer, en cela d'accord avec Vaudreuil et tous les
coryphes du clan adverse, et fait la gageure d'embrouiller les cartes
qu'il n'aurait pas fait plus incomprhensible choix.

Appel par Breteuil, Bombelles tait le 30 dcembre  Bruxelles. Ds le
1er janvier 1792, il en repartait, se dirigeant en droite ligne sur
Saint-Ptersbourg, porteur de la lettre de Marie-Antoinette  Catherine,
d'un long mmoire de Breteuil pour l'Impratrice et pour le comte
Ostermann, ministre des Affaires trangres, d'une copie des pouvoirs
donns par Louis XVI  son agent gnral  l'tranger et de diffrentes
lettres de Fersen.

       *       *       *       *       *

Les ambassadeurs franais ne manquaient pas  la Cour de Catherine.

Gent d'abord, reprsentant officiel du Gouvernement constitutionnel. Ce
frre de Mme Campan, qui avait des prtentions malheureuses  la
littrature (il avait publi avec commentaires deux odes d'Horace
reconnues apocryphes), avait succd au comte de Sgur en 1789. La
diplomatie, o il ne brilla pas, lui rservait une foule de
msaventures. L'emploi, il faut le dire, n'tait pas ais  remplir,
mais du moment o Simolin tait demeur  Paris avec son titre de
ministre plnipotentiaire--charg par Ostermann d'acheter le
patriotisme des dputs qui gouvernaient la France[202]--on pouvait
supposer que Gent aurait une situation tenable. Il n'en tait rien, et
sa mission ne fut qu'un long martyre. Saint-Priest l'avait depuis
longtemps cingl du nom de sot enrag. Catherine, qui l'appelait
dmagogue enrag[203], se refusait  le voir et, ds la fin d'aot
1791, le comte Ostermann lui signifiait l'ordre de ne plus paratre  la
Cour, tandis que le comte Bezborodko le traitait de polisson dans une
note qu'il remettait  l'Impratrice. Sa position tait devenue
intolrable et, aprs les vnements de juin 1792, il dut quitter la
Russie.

  [202] _Correspondance_ de Simolin, Feuillet de Conches, t. I et
  II.

  [203] Catherine  Grimm, 1er septembre 1791.--Gustave III 
  Fersen, 20 septembre.

A ct de Genet, les reprsentants officieux: le comte de Saint-Priest,
envoy par le Roi, aprs son ambassade  Constantinople, ne fit que
passer et fut employ par Catherine  des missions  l'tranger. Le
jeune Sombreuil[204], envoy en 1791, s'tait vu carter sur les
instances du comte Valentin d'Esterhazy[205].

  [204] Fils du marquis Virot de Sombreuil, frre de l'hroque
  Mlle de Sombreuil, mort  Quiberon.

  [205] Gent  Montmorin, Forneron, t. I, 313.

Ce dernier est une ancienne connaissance[206]. L'ancien favori de
Marie-Antoinette tait devenu favori du comte d'Artois, dont il avait,
comme gouverneur de Rocroi, facilit le passage dans les Pays-Bas.
Esterhazy tait arriv  Saint-Ptersbourg le 14 septembre 1791, investi
de la confiance des princes, charg des messages de Monsieur et du comte
d'Artois pour l'Impratrice et d'une lettre du prince de Nassau pour le
gnral Platon Zouboff, qui, auprs de Catherine, commenait 
contrebalancer l'influence de Potemkin. Dirig par Zouboff, prsent par
lui  l'Impratrice  l'Ermitage, Esterhazy avait pu, ds la premire
audience, expliquer le but de sa mission, remettre les instructions des
princes.

  [206] Voir _Anglique de Mackau, marquise de Bombelles_.

Catherine, qui considrait la Cour des frres de Louis XVI comme une
Cour souveraine, se trouvait bien dispose pour l'envoy du comte
d'Artois.

Patronn par le comte de Cobentzel, ambassadeur d'Autriche, Esterhazy
devait bientt,  la Cour et dans la socit russe, tre accueilli de
telle faon que lui-mme crira qu'il est impossible d'tre mieux
reu[207]. On va le voir profiter trangement de cette faveur toute
exceptionnelle qui s'adresse  l'homme et non  l'envoy de la famille
royale. Mme de Bombelles nous l'a montr[208] fort laid de figure, mais
d'un caractre honnte qui sduisait par ses qualits solides, sa
franchise, son zle et son dsintressement. Il y a l un sensible
euphmisme: Esterhazy avait de la finesse et de l'esprit, une ambition
insatiable qu'il dissimulait sous les dehors d'une franchise brutale,
celle-ci prenant auprs de Catherine les formes de la plus exquise
flatterie.

  [207] Le comte Esterhazy  sa femme, Saint-Ptersbourg, 4
  septembre 1791. Feuillet de Conches, t. IV. La comtesse Esterhazy
  devait bientt rejoindre son mari et tenir un grand tat de
  maison (_Souvenirs_ de Mme Vige-Lebrun).

  [208] La marquise de Bombelles  son mari, Chantilly, 1781. Voir
  la premire partie de cet ouvrage.

Devenue mfiante envers les trangers, l'Impratrice avait fait
exception pour Esterhazy; elle le traita avec une affabilit marque,
l'admettant dans sa socit la plus intime, l'hiver  l'Ermitage, l't
 Tzarsko Slo ou dans les petits dplacements[209]. Et, en fait,
Esterhazy avait su plaire  tout le monde, non seulement  l'Impratrice
et  Zouboff, mais au grand-duc Paul,  toute la Cour. Grand faiseur
de mots, crit Rostopchine, d'Esterhazy occupe les femmes le long du
jour par son dsespoir au sujet du Roi, et ses dolances arranges
pendant la nuit font beaucoup d'effet et lui ont valu le titre d'homme
sensible[210] Ni Rostopchine, ni Langeron ne semblent exagrer; il est
d'autres tmoignages. Mme Vige-Lebrun, qui appelle pompeusement
Esterhazy l'ambassadeur de France, a recours  sa protection pour se
faire prsenter  l'Impratrice et reoit de lui les instructions
crmoniales. Un instant, malgr l'engouement de la socit russe pour
son talent, elle se voit traite avec mfiance parce qu'on la souponne
d'tre envoye par le comte d'Artois pour prparer les voies  un nouvel
ambassadeur[211], et il lui faut l'appui d'Esterhazy pour tre reue
favorablement.

  [209] _Mmoires_ du comte de Langeron. _Aff. trang._, mss.

  [210] Lettres au comte Worontzoff.--Ch. de Larivire, _Catherine
  II et la Rvolution_.

  [211] _Souvenirs_, t. I, p. 312.

Adul, choy, partout rclam, Esterhazy mettait  profit
l'extraordinaire faveur dont il tait l'objet. S'il ne perdait pas de
vue le complment d'un million de roubles qu'il tait charg de demander
et qui avait peine  sortir des coffres de l'Impratrice[212],
l'ambassadeur, assez peu scrupuleux, opra largement pour lui-mme et
russit  se faire adjuger un lot des dpouilles des Polonais et
s'enrichit aux dpens des proscrits[213]. Il reut des pensions, un
palais  Saint-Ptersbourg, des terres en Volhynie et en Podolie et, si
Catherine se payait de ses prodigalits par des plaisanteries d'un got
douteux comme de faire chanter le _a ira_ et _la Carmagnole_ au fils
d'Esterhazy[214]; elle ne cachait pas le got que lui avait inspir
l'ambassadeur des princes et disait: C'est mon bon ami, il n'est jamais
si heureux que quand il est avec moi. Au fond, Esterhazy tait de la
race de ces grands seigneurs cosmopolites qui,  l'cole du prince de
Ligne, se craient une patrie l o on les traitait bien. Ceci ne
l'empchait pas de rester fidle en mme temps--ce qui peut paratre
trange-- Marie-Antoinette et au comte d'Artois; du moment o ses
intrts se trouvaient d'accord avec la mission qu'il s'tait fait
confier, il marchait droit et aurait pu servir utilement la cause
royale[215], si la mauvaise volont des princes, d'un ct, et la
politique occulte de Louis XVI et de Marie-Antoinette, de l'autre,
n'avaient pas creus un foss profond entre deux rameaux rendus
impuissants par la division.

  [212] Au mois d'aot 1791, en rponse  une lettre flatteuse des
  princes o ceux-ci la comparaient  Promthe, drobant un rayon
  du soleil pour animer le vaste empire que Pierre le Grand avait
  fait sortir du chaos, et... lui demandaient une grosse somme
  d'argent. Catherine s'tait excute de bonne grce et avait
  envoy une traite de 2 millions de livres. Les princes trouvrent
  que ce n'tait pas assez. Pour passer le Rhin, ne ft-ce qu'avec
  10.000 hommes, le gnie de Catherine marchant devant eux, il
  leur fallait un million de roubles, Catherine envoya plus tard la
  moiti du complment demand.

  [213] Le domaine de Luka lui fut brusquement enlev  la mort de
  Catherine, et fit retour  son ancien propritaire, M Zagortzky,
  mais Paul Ier lui en donna un autre en Volhynie. Esterhazy,
  _Mmoires_.

  [214] Ag de sept ans, et que l'Impratrice avait nomm cornette
  aux gardes  cheval, brevet du 1er fvrier 1792. Le jeune
  Esterhazy crivit pour la remercier  l'Impratrice, qui rpondit
   l'enfant. E. Daudet, _Mmoires_ du comte Esterhazy,
  introduction.

  [215] Esterhazy semble en effet s'tre proccup avant tout du
  Roi et de la Reine. Worontzoff l'assure, le baron de Stedingk le
  rpte dans sa rponse  Fersen du 20 janvier.

Au reste, en octobre 1791, non encore porte au dernier degr
d'irritation contre les princes (la scission ne date rellement que de
dcembre, et c'est le moment, nous l'avons vu, o d'assez hypocrites
paroles de conciliation ont t portes  Coblentz), Marie-Antoinette ne
voyait pas encore d'un oeil jaloux la faveur inespre dont Esterhazy
jouissait  la Cour de Catherine, puisqu'crivant  son ancien et trs
fervent admirateur, elle l'encourageait  persvrer dans ses efforts,
 ne s'occuper que du salut de la France et non de sa sret
personnelle. La Reine demandait des nouvelles de Fersen avec qui
Esterhazy tait rest en relations, et  ce dernier, en gage d'amiti,
elle envoyait un de ces anneaux qui se vendaient alors en quantit 
Paris avec cette lgende: _Domine, salvum fac regem et reginam_[216].

  [216] Le comte de Stedingk  Gustave III, 21 octobre
  1791;--Geffroy, _Gustave III et la Cour de France_. Ces anneaux,
  nous l'avons vu plus haut, avaient t crs aprs l'acceptation
  de la Constitution.

Sans aucun doute donc, pour porter  Saint-Ptersbourg des ouvertures de
Congrs arm, il et t plus adroit de se servir du canal d'Esterhazy,
plutt que d'accrditer  la Cour de Catherine un nouvel ambassadeur
patronn par Breteuil. Les instructions donnes  Bombelles prouvent
qu'une plus grande maladresse allait tre commise, puisqu'avant toute
chose il tiendra  expliquer  Ostermann les causes du dsaccord entre
le Roi et les princes. Dans sa haine contre les ides rvolutionnaires,
Catherine s'est montre gnreuse pour les princes et leurs
reprsentants; que vient-on lui parler de dsunion entre les diffrents
membres de la famille royale et annihiler le rsultat de ses efforts?

Du moment o Louis XVI est prisonnier de la Constitution, le vrai Roi,
pour elle, c'est Monsieur, et c'est de ce ct que s'orientent ses
sympathies. Elle ne peut sentir Breteuil,  qui elle garde rancune,
depuis 1762[217], de lui avoir refus son concours pcuniaire et de ne
pas s'tre prt  la conspiration qui devait lui assurer le trne. Ses
sentiments, Catherine ne les cache pas, car, au reu de la lettre de
Marie-Antoinette, elle fait ses observations par une note autographe
pour son ministre Ostermann. La Reine,  la fin de son long
_memorandum_, a marqu que par prudence il a t impossible au Roi
d'instruire ses frres de ses projets. A Dieu ne plaise, ajoute
Marie-Antoinette, qu'il y ait la moindre mfiance entre nous (comme on
veut le rpandre); nous jugeons de leur coeur par les ntres, et nous
savons bien qu'ils ne sont occups que de nous. Mais tout ce qui les
entoure n'est pas de mme; la lgret des uns, l'indiscrtion des
autres, l'ambition mme de quelques-uns, tout impose  nos coeurs la
loi pnible de ne pas leur parler avec l'abandon ou la confiance qu'ils
mritent par leurs sentiments personnels...

  [217] Breteuil tait alors ministre plnipotentiaire de Louis XVI
   Saint-Ptersbourg. Les Orloff s'taient ouverts  lui sur leur
  projet de renverser Pierre III et lui avaient demand des moyens
  de crdit pour mener  bien leur entreprise. Peu clairvoyant, et
  ne croyant pas au srieux de cette communication, Breteuil refusa
  net son appui aux Orloff. Son erreur sur ce point fut telle qu'il
  ne pensa qu' profiter d'un cong, qu'il avait obtenu pour
  rentrer en France. A Vienne, quelques jours aprs la Rvolution
  de Saint-Ptersbourg, il trouvait un courrier de Versailles lui
  apportant l'ordre svrement exprim de retourner  son poste. On
  peut supposer si Catherine l'accueillit aussi favorablement que
  par le pass, lui pourtant qui avait t le confident des amours
  de l'Impratrice et de Poniatowski. _Mmoires_ de Sgur, II, 73.

L'Impratrice apprcie assez justement cette politique double: ...
Qu'attendre de gens qui agissent sans discontinuer avec deux avis divers
parfaitement contradictoires: l'un en public et l'autre en secret? C'est
elle qui a tout perdu, cette contradiction continuelle; c'est elle qui
empche d'aller en avant. Le seul parti qui le pourrait, celui des
princes, on les veut en arrire: pourquoi? parce qu'ils sont en avant.
On est faux avec eux et avec tout le monde, en vrit, car ce Breteuil
encore a toujours ha cordialement la Russie et votre trs humble
servante plus qu'me qui vive[218].

  [218] Feuillet de Conches, t. IV. Catherine au prince de Nassau.

Dj mcontente de ce que Marie-Antoinette crit lettre sur lettre 
l'empereur Lopold pour l'empcher d'agir[219], tandis qu'elle emploie
tout son crdit sur l'esprit de ce prince pour l'engager  des dmarches
plus actives; peu satisfaite de plus de la politique du Roi qui
contrecarre celle des princes, auprs desquels, sur les instances
d'Esterhazy, elle vient d'envoyer le comte de Romantzov, gardant
ressentiment  Breteuil et de sa maladresse passe et de son attitude
actuelle, dont son correspondant, le prince de Nassau-Siegen, lui
mandait les dtails en donnant raison  Calonne contre le baron[220],
l'impratrice tait donc trs mal dispose, lorsque l'arrive de
Bombelles fut annonce  Saint-Ptersbourg.

  [219] Le baron de Stedingk, ambassadeur de Sude 
  Saint-Ptersbourg, au comte de Fersen, 20 dcembre 1791;--Fersen
   Marie-Antoinette, 4 dcembre 1791;--Papiers Fersen, publis par
  le colonel-baron de Klinckowstrom, Firmin-Didot, 1878, t. I.

  [220] Le prince de Nassau  Catherine II, 17 dcembre 1791.
  Feuillet de Conches, t. IV.

On sait donc en quoi politiquement et particulirement la nomination de
Bombelles tait malheureuse. Fersen, intermdiaire constant entre
Gustave III et la Reine, et ml de trs prs aux ngociations, n'a vu
l que par les yeux de Breteuil, a trouv le choix bon, parce que
Bombelles n'est pas trop en vue, qu'il est aimable en socit et que sa
conduite  Venise (son refus de prter serment  la Constitution) est
dans le genre de l'Impratrice[221]. Il s'est fait tant d'illusions sur
la rception rserve  Bombelles et le rsultat de ses dmarches pour
un Congrs arm, qu'il crit au baron de Stedingk pour recommander
chaudement le mandataire de Breteuil; au comte Esterhazy qui tient la
place et n'entend nullement la cder, il ne craint pas de donner le
conseil de laisser Bombelles agir seul. Il a mme la tmrit d'crire:
L'extrme indiscrtion du conseil des princes empche de leur rien
confier dans une affaire o le secret leur est si ncessaire, car les
princes ont accoutum la noblesse  tre instruite de tout, et il y a
parmi eux un grand nombre d'espions. Il explique ensuite les raisons
qui incitent le Roi  insister pour un Congrs arm. Il termine par ces
mots qui peuvent tonner Esterhazy: Mon ami, ce que vous pourriez faire
de mieux en ce moment serait de quitter Ptersbourg le plus tt possible
et de trouver un prtexte vis--vis des princes pour retourner 
Tournay. Croyez en ma tendre amiti pour vous. Je vous expliquerai les
raisons  votre passage ici, et vous verrez que je n'avais pas tort...

  [221] _Mmoire_ du roi de Sude Gustave III, envoy  Fersen,
  _op. cit._

Ce fut le marquis de Bombelles lui-mme qui en arrivant 
Saint-Ptersbourg, le 26 janvier, remit la lettre de Fersen 
Esterhazy[222]. D'anciens liens d'amiti lui permirent de paraphraser la
lettre; dpouillant toute feinte  l'gard d'un collgue qu'il aurait
sans doute voulu supplanter, il lui confia sous le sceau du secret la
mission dont il tait charg, semblant lui demander conseil, attnuant
par l le naturel froissement d'amour-propre que devait prouver
Esterhazy.

  [222] A cette poque, Mme de Bombelles ne sait pas encore o est
  all son mari. Les lettres arrivent de Francfort o cependant il
  n'est pas. On le traite toujours avec la mme rigueur  Coblentz,
  car, lors de l'tablissement d'une correspondance entre le Mentor
  en politique et mon mari et les princes, ledit Mentor a mand
  qu'il dsirait que son ami ft admis dans la confiance qu'on
  voulait bien lui accorder et que les anciennes aigreurs fussent
  oublies; mais M. de Calonne a dtermin M. le comte d'Artois 
  s'y refuser absolument de la manire la plus maussade. Le voyage
  de Saint-Ptersbourg n'tait gure fait pour remettre Bombelles
  en odeur de saintet auprs des princes.

L'ambassadeur des princes, il faut le dire  sa louange, au lieu de
rebuter l'envoy du Roi et de chercher  dtruire dans l'oeuf la
difficile mission dont il tait charg, n'eut en vue que la cause royale
et se mit  la disposition de Bombelles pour faciliter ses dmarches.
Par contre, couter le conseil de Fersen et se rsoudre  quitter
Saint-Ptersbourg, c'est--dire tromper la confiance des princes,
Esterhazy, aprs rflexion[223], ne l'admettait pas, et il ne tardait
pas  signifier  Bombelles son ferme dessein de demeurer  son poste.
Un argument sans rplique devait du reste convaincre celui-ci: pour
expliquer son retour  Coblentz, le comte Valentin et d confesser la
vrit, et cette vrit mystrieuse, on lui demandait de la taire aux
princes. Bombelles admit les scrupules de son rival et n'eut pas  se
plaindre d'ailleurs de la rsolution qu'ils avaient entrane, car c'est
 Esterhazy, dont le concours dvou ne se dmentit pas pendant
plusieurs semaines, qu'il dut de voir ses premires dmarches
facilites.

  [223] On peut supposer qu'au reu de la lettre de Fersen et par
  obissance aux ordres indirects de la Reine, Esterhazy avait eu
  d'abord l'ide de cder la place  Bombelles. La rflexion,
  peut-tre les conseils de Stedingk qui s'est mis en avant pour
  offrir ses services, et fera tous ses efforts pour retenir le
  comte Valentin et faire partir Bombelles, changrent l'opinion
  d'Esterhazy.--Lettre du 20 janvier.--Papiers Fersen.

Le jour mme de son arrive, le comte Ostermann recevait Bombelles
prsent par Esterhazy. Le ministre n'hsita pas  tmoigner des doutes
au sujet du degr de confiance qu'il convenait d'accorder au baron de
Breteuil et  son envoy, alors que le poste de reprsentant de la
monarchie franaise tait occup et bien occup par le comte Valentin.
Bombelles paraphrasa les deux notes qu'il remettait au ministre pour
l'Impratrice, rappelant les sujets de dsaccord entre les princes et le
Roi, insistant sur la confiance que portait Louis XVI  Breteuil jalous
par Calonne, ajoutant que seul le baron--le Roi en avait inform ses
frres--tait charg de dfendre les intrts monarchiques auprs des
Cours[224].

  [224] Dj Marie-Antoinette avait termin sa lettre  Catherine
  par ces mots: Si Votre Majest a quelque chose  nous
  communiquer, que cela ne soit que par M. le baron de Breteuil,
  qui a toute notre confiance, et il est bien essentiel pour nous
  que le secret soit absolu pour tout autre. Il n'y avait dans la
  confidence que Breteuil, Fersen, Viomnil et Bombelles. On verra
  plus loin que Catherine s'empressa d'en faire part au prince de
  Nassau et au comte de Romantzow par l'entremise du ministre
  Ostermann. Esterhazy s'tait montr discret au dbut. La Reine
  resta persuade qu'il avait t le rvlateur du voyage de
  Bombelles et en conut contre son ancien fidle une profonde
  irritation.

Dans sa premire note, Bombelles, trs amer pour Calonne, mnage en
apparence le comte d'Artois dont il ne mconnat ni les bonnes
intentions, ni la grandeur d'me. Sous les fleurs pourtant se cachent
l'pigramme, et quand vient le rcit des incidents de Florence et de
Vicence, Bombelles, peut-tre  l'encontre de la finesse diplomatique,
se laisse aller  sa rancune contre un prince qu'_on_ fora  faire
violence  l'quit et qu'_on_ obligea  montrer de l'humeur  un homme
qu'il lui est impossible de ne pas estimer.

Bombelles et Breteuil s'imaginaient donc que le secret de cette mission
serait ternellement gard et que jamais les princes, amens  cder aux
instructions de leur frre, n'auraient connaissance des rapports
malveillants dirigs contre eux! Dans ce mmoire, long rquisitoire
contre Calonne, le prince de Cond dont on dplorait l'exagration des
ides n'tait pas pargn. En annexe se trouvait un _prcis sur les
inconvnients d'un congrs et motifs cependant pour dsirer sa prompte
convocation_. Ostermann sans doute, malgr la chaleur employe par
Bombelles  dfendre sa cause, tait peu convaincu qu'elle pt tre
agrable  l'Impratrice. Nanmoins il s'engagea  lui remettre les
mmoires et  solliciter d'elle une audience pour l'ambassadeur du Roi.

Catherine prit connaissance des notes de Bombelles et elle annota la
premire de faon significative:

Dans tout ce mmoire[225], je ne vois que la haine de Breteuil contre
Calonne. Quand la Reine, dans sa lettre, rpte que les princes ne
doivent se trouver qu'en _arrire_, je vois bien de quoi il s'agit; mais
en mme temps je vois aussi que l'arrire d'un trs grand parti, compos
des vrais catholiques romains, des princes, de la noblesse, des
parlementaires, de quantit de militaires de tout grade, n'est pas le
moyen de faire aller la bonne cause en avant. Il faudrait envoyer au
diable les conseillers tels que le baron de B..., qui donne d'aussi
mauvais conseils, et Cal... aussi, parce que,  la lettre, c'est un
vent.

  [225] Feuillet de Conches, t. V.

Les deux conseillers recevaient ainsi leur soufflet. A la fin de sa
note, Catherine indique ses sympathies: Ce qui discrdite le plus ce
mmoire est ce qui est dit du prince de Cond. On y appelle exalte
l'lvation de son me. Cela sent de la haine, ou bien aussi on ne
saurait s'lever jusqu' lui[226].

  [226] Catherine avait toujours eu un faible pour le prince de
  Cond. A la lettre du 24 septembre 1791,  elle adresse par les
  princes de Cond, elle avait rpondu, le 25 octobre, par une
  lettre remplie de louanges pour le zle infatigable et la
  fermet hroque que les Altesses srnissimes dployaient dans
  la cause de leur Roy opprim. Rappelant la gloire de la maison
  des Cond, dfenseurs et soutiens des droits du trne, elle
  ajoutait: C'est sous un de vos ayeux, que Henri IV fit le
  premier apprentissage des armes. Le grand Cond fonda et assura
  l'clat immortel du rgne de Louis XIV par ses victoires. C'est 
  Vos Altesses Srnissimes, qui se montrent si dignes d'anctres
  aussi glorieux, qu'il est rserv, en marchant sur leurs traces,
  de maintenir tout le lustre du nom qu'elles portent. J'en ai le
  prsage dans la conduite ferme et gnreuse, qu'elles ont tenue
  jusqu' prsent, et tous les succs qu'elles en obtiendront ne
  surpasseront point les voeux que, dans la sincrit de mon estime
  et de mon affection pour elles, je forme en leur faveur. (Arch.
  nat., Dossier Surval. Publie avec variante dans _Mmoires pour
  servir  l'Histoire des Princes de Cond_, t. II, Ponthieu,
  1820).

Dans ces conjectures, avec le parti pris d'avance de trouver tout mal ce
qui ne viendrait pas directement des princes, _sans Calonne_, quelle
suite allait donner Catherine aux propositions de Bombelles au sujet
d'un congrs arm de toutes les puissances, dont la Russie prendrait
l'initiative? On le devine. Par gard pour le Roi et sur les instances
d'Ostermann, l'Impratrice accorda une audience  Bombelles. Encore
cette audience fut-elle plusieurs fois ajourne et, avant mme d'tre
mis en prsence de la Souveraine, Bombelles avait pu se convaincre qu'on
aurait prfr qu'il ne vnt pas. A la Cour, on pensait que sa prsence
tait parfaitement inutile; que, pour prsenter la lettre 
l'Impratrice, Esterhazy tait le seul mandataire indiqu, qu' dfaut
de lui, un simple courrier aurait suffi[227].

  [227] Voir _Mm._ d'Esterhazy.

En fait Catherine s'tait fait longuement prier pour recevoir Bombelles;
elle l'accueillit avec hauteur et scheresse. Si elle couta l'envoy du
Roi, si elle consentit  admettre le principe d'un Congrs, promettant
de correspondre  ce sujet avec les puissances europennes, elle se
montra srieusement rcalcitrante quand Bombelles voulut obtenir un
engagement formel. En vain le marquis mettait-il sous ses yeux la copie
des pouvoirs dlivrs par Louis XVI  Breteuil; elle pouvait rpondre:
Les princes en ont de pareils et s'enttait, dans ses entretiens, 
traiter sur le pied d'une galit parfaite Louis XVI et ses frres[228].

  [228] Ernest Daudet, _Histoire de l'migration_.--Feuillet de
  Conches, t. IV.

Une fin de non recevoir dguise, un accueil froid et ddaigneux pour
l'envoy du Roi, tandis qu'elle rservait ses grces  l'ambassadeur des
princes, ne furent pas les seuls rsultats de la rancune de
l'Impratrice contre Breteuil. Elle devait pousser la manifestation de
son ressentiment jusqu' la plus insigne indlicatesse. Malgr la
pressante recommandation de la Reine, Catherine trahit le secret qui lui
tait confi et s'empressa de faire part au prince de Nassau et au comte
Romantzow de l'arrive de Bombelles  sa Cour et du but de sa mission.
Prvenir Romantzow, c'tait donner avis aux princes des ngociations
caches, et l'on peut supposer si Monsieur et le comte d'Artois en
conurent d'amers griefs de plus contre le Roi et leur belle-soeur.

La nouvelle arrivait  Coblentz au moment o Breteuil bauchait, avec
l'aide du marchal de Castries, une tentative de rapprochement avec la
Cour des Princes. Les relations taient dj aigres-douces; la duplicit
de la politique[229] du Roi et de Breteuil allait faire natre des
querelles srieuses. La rvlation inattendue exaspra le conseil des
princes et, tandis que Calonne prparait un mmoire  l'Impratrice o
taient exposs toute l'affaire et les griefs de la Cour de Coblentz
contre Bombelles, les princes ne se gnaient pas pour se plaindre
haut--l ils avaient raison--de la faon cauteleuse dont cette
ngociation avait t mene au mpris de la promesse de relations
franches, et au moment o eux-mmes avaient engag des pourparlers
dont le rsultat pouvait se trouver compromis par la mission Bombelles.

  [229] Voir la lettre du baron de Breteuil au marchal de
  Castries, 20 janvier.--_Coblentz_, Pices justificatives.

Le comte d'Artois poussait un cri de colre contre Breteuil:
L'existence de ce maudit homme est par trop funeste et nuisible! Puis
il crivait  l'Impratrice aprs avoir pris le temps de la
rflexion[230]: L'imprudence de M. le baron de Breteuil compromet en
cette occasion les jours du Roi et de la Reine. _Cette considration est
celle qui nous touche le plus._ La reconnaissance des princes les
empche de conserver un moment d'inquitude sur les manoeuvres de leurs
ennemis auprs de l'Impratrice, mais ils la supplient de consoler par
un redoublement de bont le comte Esterhazy, qui n'a pu qu'tre
infiniment sensible  cet vnement. Si Votre Majest retirait ses
bonts au comte Esterhazy, dit le comte d'Artois en finissant, s'il
quittait Saint-Ptersbourg, l'objet de la mission du marquis de
Bombelles ne serait plus quivoque, et les jours de nos infortuns
parents seraient plus exposs que jamais; au lieu que tant qu'on pourra
ne considrer le marquis de Bombelles que comme un voyageur attir par
le dsir bien lgitime d'admirer de prs les grandes qualits de
Catherine II, leur danger ne sera pas si grand. Nous devons mme dire 
Votre Majest que nous avons pris le parti de nier absolument sa mission
et que nous avons recommand au comte Esterhazy d'en agir de mme; nous
aimons mieux paratre tromps que d'exposer, en avouant la vrit, des
jours que nous voudrions dfendre au prix de notre sang[231].

  [230] Le 4, le comte d'Artois avait crit  Madame Elisabeth pour
  exprimer sa juste douleur de voir employer M. de Bombelles  son
  insu et pour rappeler les griefs qu'il gardait au marquis depuis
  les incidents de Florence, raconts  sa faon. Voir _supra_.--E.
  Daudet, _Coblentz_, pices justificatives.

  [231] Feuillet de Conches, t. V.

Nous n'avons pas  approfondir si les jours de leurs parents prenaient
plus de place dans la pense des princes que leurs propres destines
politiques. On devra constater seulement que leur mcontentement ayant
une cause lgitime, ils avaient peut-tre plus de droit qu'en d'autres
occasions de le manifester[232].

  [232] Pendant ce temps, les biens des migrs avaient t
  confisqus par dcret du 9 fvrier. Les prparatifs de guerre se
  font des deux cts, mais, comme l'crit le marquis de
  Raigecourt, nous craignons que l'amour de l'Empereur pour la
  paix et l'impossibilit de l'Assemble de soutenir une guerre
  srieuse, n'amne quelque fcheux accommodement, et nous
  redoutons toujours les deux Chambres. A la marquise de
  Bombelles, 4 fvrier.

Monsieur, le 20 fvrier, crivait longuement  la Reine. Avec dignit,
il mettait en avant la douleur ressentie en apprenant la mission de
Bombelles au moment mme o le baron de Viomnil venait de tenir 
Coblentz un langage si diffrent. La lettre de Fersen 
Esterhazy,--lettre o le confident de Marie-Antoinette engageait
l'ambassadeur des princes  revenir promptement  Tournay, lui faisant
entendre que cela serait personnellement agrable  la Reine,--tombait
ensuite sous la critique du comte de Provence. Dans ces conditions,
pouvait-on considrer le marquis de Bombelles comme un simple voyageur,
hypothse qui sourirait aux princes, mais qu'il tait difficile 
admettre aprs le conseil donn  Esterhazy? Si celui-ci quittait
Saint-Ptersbourg, qui y suivrait les intrts dont les princes sont
seuls dpositaires publics, ostensibles et autoriss par la nature mme
des choses? Bombelles ou Gent, ou tel autre envoy de l'Assemble
nationale sous le nom du Roi?

De son ct, l'Impratrice ne reconnat que les mandataires des princes,
eux-mmes reprsentant directement le Roi; c'est  Coblentz, auprs des
seuls organes lgitimes du Roi de France retenu en captivit par ses
sujets rebelles, qu'elle a accrdit MM. de Romantzoff et d'Oxenstiern.
La conclusion, on la pressent depuis le commencement de la lettre: que
le baron de Breteuil reoive l'ordre d'abandonner son systme et de tout
dire au marchal de Castries, comme celui-ci lui dira tout de la part
des princes[233]...

  [233] M. E. Daudet, _Coblentz_, pices justificatives.

  Le 22 fvrier, Madame Elisabeth crivait  Mme de Bombelles: Nous
  avons une neige affreuse depuis cinq jours et un froid assez
  piquant. Malgr cela, la Reine et les enfants ont t aux
  _Evnements imprvus_. Au duo, _Ah! comme j'aime ma matresse!_ il
  y a eu les plus vifs applaudissements; et lorsqu'ils disent: _il
  faut les rendre heureux_--une grande partie de la salle s'est
  crie oui, oui! bref le duo a t rpt quatre fois. Au milieu
  de tout cela il y a les Jacobins qui ont voulu faire le train...
  C'est une drle de nation que la ntre; il faut avouer qu'elle a
  des moments charmants. La princesse conte les mmes vnements
  quelques jours aprs au comte d'Artois. En mme temps elle donne 
  son frre des conseils de modration et des impressions sur la
  Reine, dont la justesse doit tre remarque. Je trouve que le
  fils a trop de svrit pour sa belle-mre. Elle n'a pas les
  dfauts qu'on lui reproche. Je crois qu'elle a pu couter des
  conseils suspects, mais elle supporte les maux qui l'accablent
  avec un courage fort, et il faut encore plus la plaindre que la
  blmer, car elle a de bonnes intentions. Elle cherche  fixer les
  incertitudes du pre qui, pour le malheur de la famille, n'est
  plus le matre, et je ne sais si Dieu voudra que je me trompe;
  mais je crains bien qu'elle ne soit l'une des premires victimes
  de tout ce qui se passe, et j'ai le coeur trop serr  ce
  pressentiment pour avoir encore du blme.

  Le 28, Madame Elisabeth annonce  Mme de Bombelles la mort de la
  vicomtesse d'Aumale, ancienne sous-gouvernante des Enfants de
  France, qu'elle aimait beaucoup.

Moins irrit que les princes, mais non moins surpris, le marchal, de
son ct, se plaignit  Breteuil du manque de confiance dont celui-ci
venait de faire preuve au moment mme o il invoquait la ncessit d'un
bon accord entre le Roi et ses frres. Il pouvait d'autant mieux
rcriminer qu'il avait reconnu que Calonne tait un danger, que son
influence sur le comte d'Artois tait dsastreuse et qu'il fallait sinon
le supprimer, ce qui et t bien difficile, du moins l'annihiler. Le
marchal fit plus, il envoya son fils, le duc de Castries,  Bruxelles,
pour remettre sa lettre  Breteuil et lui demander des explications
verbales.

Breteuil rpondit avec hauteur, se retranchant derrire les ordres
formels du Roi et de la Reine, insistant sur ce que Bombelles avait t
envoy  Saint-Ptersbourg pour terminer des ngociations que depuis
dix-huit mois ils n'avaient pu faire aboutir. Sur le fond mme de la
mission diplomatique, il gardait un silence absolu, rptant que la
suprmatie royale exigeait qu'avant de l'interroger, on lui ft part des
vues, des plans et qu'on promt surtout de ne pas s'opposer au Congrs.
La confiance du Roi en M. de Breteuil, crivait le duc de Castries 
son pre, ajoute  sa disposition naturelle pour la bouffissure et
l'importance. Je ne l'ai pas trouv tel pour mon pre et pour moi. Mais,
vis--vis des princes, il est premier ministre et plein de la suprmatie
royale.

Battu du ct de Breteuil, le marchal de Castries tenta un effort
auprs de Fersen. De celui-ci, dont il juge si amrement le caractre
en arrire et la pdanterie de sa discrtion, il ne devait obtenir
aucune confidence. La dernire ressource du marchal fut d'crire
directement  Louis XVI en lui exposant l'inconvnient d'entretenir des
agents secrets  Saint-Ptersbourg et  Berlin[234].

  [234] Le comte de Caraman avait rempli  Berlin une mission
  secrte.

Les choses restrent donc en tat. La Cour de Coblentz continua 
fulminer contre Breteuil, la Cour de Russie navigua en se jouant entre
les diffrents ambassadeurs sans donner de solution dfinitive aux
desiderata exprims. Les deux plnipotentiaires restent en prsence:
l'un Esterhazy, ouvertement patronn par Stedingk, ambassadeur de Sude,
et sympathique  l'Impratrice, l'autre, Bombelles, que Catherine a
d'abord frachement accueilli, qu'elle supporte avec impatience--bien
qu'un jour, au cours d'une entrevue, elle se soit laisse aller 
pleurer au rcit des infortunes de Louis XVI[235]; tous deux en face de
Gent, qui ruse entre eux, les espionne, achte leurs lettres  la
poste, informe de Lessart que Breteuil a les pouvoirs du Roi et des
fonds  sa disposition[236]. Pour le bien commun, Bombelles et
Esterhazy se sont fait des concessions sollicites par le prince de
Nassau qui vient d'arriver et auquel Esterhazy a prsent Bombelles,
mais l'entente est-elle durable[237] avec Fersen qui souffle sur le feu,
conjure Simolin de faire rentrer l'Impratrice dans le chemin de ses
vrais intrts, de la tenir en dfiance contre les princes[238]? avec
Stedingk qui soutient ouvertement Esterhazy, au moment o la mort de
l'Empereur Lopold[239] et l'assassinat de Gustave III[240] devaient
forcment modifier les intentions de Catherine et lui permettre
d'excuter ses plans  l'gard de la Pologne. Ceci la proccupait
autrement que les querelles de Calonne et de Breteuil.

  [235] Le baron de Taube au comte de Fersen, 20 fvrier. Papiers
  Fersen.--Dans ses _Mmoires_, on sent Esterhazy gn vis--vis de
  Bombelles autrefois son ami.

  [236] Gent  de Lessart, 17 fvrier et 20 mars. _Aff. trang._,
  Forneron, I, 312.--De Lessart n'tait plus ministre quand arriva
  la seconde dpche.--On sait qu'il fut massacr, le 9 septembre,
  avec les prisonniers d'Orlans  Versailles. Dumouriez fut nomm
  ministre le 17 mars. Il quitta le ministre en juin devant le
  refus du Roi de sanctionner le dcret contre les prtres. Aux
  Affaires trangres, il fut remplac par le marquis de Chambonas.

  [237] Le 22 mars, Mme de Bombelles a crit  Mme de Raigecourt
  une longue lettre renseigne. Je vous avoue que je suis trs
  fche que le voyage de mon mari n'ait pas pu se concerter avec
  Coblentz. Que doit penser l'Impratrice de voir le peu d'union
  qui rgne entre lui et le comte d'Esterhazy? Au lieu de
  s'entraider, ils doivent se nuire, et le rsultat en est le mal
  pour tout le monde. Mon mari a fait tout au monde pour lier sa
  partie avec son ancien ami, mais il n'y a pas eu moyen. L'arrive
  de M. de Nassau, a t pour lui un soulagement, il est vrai, ils
  se sont vus, entendus et compris, et j'espre que tout en ira
  mieux: mon pauvre mari ne dsire que le bien et la paix, et il
  est bien plus afflig de la perscution des princes pour la chose
  que pour lui. Le 3 avril, elle revient sur le mme sujet et
  complte ses rflexions: Il a fait tout au monde pour s'entendre
  avec le comte d'Esterhazy qui, au lieu de se conduire de mme,
  n'a cherch qu' lui barrer tous les chemins, et l'a fait
  tellement passer pour dmocrate, qu'on tait tonn, qu'ayant de
  tels principes, il portait sa croix de Saint-Lazare... Je suis
  aussi profondment afflige, bien moins des dsagrments de mon
  mari, qui, en se faisant connatre  Saint-Ptersbourg, se fera
  juger, que de l'inconvnient affreux qui rsulte de nos querelles
  intestines, et je vois avec douleur que les torts sont de tous
  les cts, et que personne, hors mon mari, n'est anim du dsir
  de servir Dieu, son Roi et sa patrie, sans tre pralablement
  plus occup de ses intrts et de sa vengeance propre.

  [238] Fersen, 28 mars.

  [239] Lopold, frre de Marie-Antoinette, se prtait peu au
  projet des princes, et sa mort fut salue avec une joie assez peu
  discrte. Mort le 1er mars 1792.

  [240] Gustave III, bless mortellement, le 10 mars, par le
  pistolet d'Ankarstrm, succombait  sa blessure le 29 mars. Il
  tait le ferme soutien de la famille royale et des migrs, et sa
  mort fut cruellement sentie par ces derniers, tandis qu'elle
  arrachait des cris de triomphe aux feuilles rvolutionnaires.
  Voir sa _Correspondance_ avec Fersen dans le _Comte Axel de
  Fersen_, par le colonel baron de Klinckowstrm, et l'excellent
  ouvrage de M. Geoffroy: _Gustave III et la Cour de France_.

Aprs des alternatives d'accord et de dsaccord entre Esterhazy et
Bombelles, celui-ci semble avoir un instant gagn du terrain; du moins
fait-il partager cette illusion  sa femme, qui en fait part  la
marquise de Raigecourt,  son ami Rgis[241],  Breteuil auquel il
envoie copie de son nouveau _mmoire_ au comte d'Ostermann[242],
mmoire destin suivant lui  vaincre les hsitations de l'Impratrice.

  [241] Bombelles ne sait combien de temps durera sa mission si peu
  dtermine. Je n'ai jamais eu le projet de faire ici
  (Saint-Ptersbourg) un long sjour, crit-il au comte de Rgis,
  le 10 avril 1792. J'ignore pourtant ce que je deviendrai cet t,
  mais je ne nglige rien pour arriver pendant cette saison mme au
  sommet de la colline o vit tout ce que j'ai de plus cher au
  monde. A brebis tondue, Dieu mesure le vent.

  Il jouit d'une bonne sant depuis qu'il est en Russie. Il se fait,
  comme d'ordinaire, des illusions sur ses succs de diplomate, il
  s'en fait aussi sur le processus des vnements. Ne croyons ni
  aux gens qui se figurent que nos malheurs touchent  leur terme,
  ni  ceux qui les voient incurables, ternels: les souverains
  n'ont pas su ce qu'ils se devaient; une vieille jalousie pousse
  encore l'ivraie au milieu des bonnes dispositions qu'on reconnat
  qu'il faut avoir, mais l'eau qui tombe goutte  goutte perce les
  plus durs rochers, et il s'en faut de beaucoup que celui sur
  lequel repose la Constitution ait la solidit du granit. Disons
  avec le grand Frdric que tout le mal qu'on apprhende n'arrive
  pas, comme tout le bien qu'on espre ne s'effectue pas.

  Bombelles croit tre  plus d' moiti de son sjour 
  Ptersbourg; il oublie les difficults du commencement. Je ne
  regretterai jamais d'y tre venu, je dirai  mes petits enfants:
  j'ai vu Catherine, et j'aurai connu un pays qui, sans elle, et
  perdu tout le fruit des travaux de Pierre Ier, qui, par elle,
  s'est lev au plus haut degr de splendeur.--Pendant ce temps,
  Esterhazy souligne que Bombelles fut moins bien trait que ne
  l'taient les trangers considrables qui venaient en Russie.

  [242] Le nouveau Roi de Hongrie et Empereur d'Autriche (Franois
  II, plus tard empereur d'Allemagne) venait d'envoyer un _Mmoire
  aux puissances ennemies de la Rvolution franaise pour les
  coaliser contre la France_. Bombelles avait obtenu de Stedingk,
  de prsenter des observations, comme manant de l'ambassadeur de
  Sude, sur le mmoire destin  Catherine II. L'ambassadeur de
  Hongrie et le ministre de Prusse se donnaient bien du mouvement
  pour que les secours de la Russie ne fussent qu'en argent.
  Bombelles se berait de l'illusion que Catherine, par orgueil,
  voudrait que ses drapeaux paraissent.--V. _Papiers Fersen_ et
  A. Sorel, _l'Europe et la Rvolution franaise_, t. II.

L'Empereur Lopold tait mort le 1er mars. Son fils, Franois II, alors
seulement roi de Hongrie, donnait des ordres actifs pour des
rassemblements de troupes  la frontire.

Catherine II devait se tirer habilement de la situation provoque par le
_Mmoire_ de Franois II, lequel tait appuy par un appel envoy de
Berlin. L'alliance de 1781, qui unissait la Russie  l'Autriche, avait
t prolonge pour huit ans en 1789. Attaque par la France, l'Autriche
avait le droit de rclamer l'appui de la Russie. Ne rcusant nullement
les devoirs qu'imposait l'alliance, Catherine prit les devants et, pour
rpondre, employa une forme diplomatique o l'ironie se mlait  une
apparente grandeur d'me. Il est beau, mandait l'Impratrice au roi de
Hongrie, d'ouvrir une carrire par une entreprise dont l'objet est de
prserver toute l'Europe de la contagion d'un exemple  la fois funeste
et scandaleux. Je suis tout acquise  ce noble dessein. Mais voici la
question qui, pour Catherine, primait toutes les autres et qui devait
arrter les observations de l'Autriche: ... Si ce qui est arriv dans
un pays situ  une grande distance de mes tats a excit mon attention
 ce degr,  quel point je ne la dois pas  ce qui se passe dans mon
voisinage le plus immdiat!... La subversion qu'a porte dans la
rpublique de Pologne, la Constitution du 3 mai, y produira des
dsordres analogues  ceux de la France. Il n'est que temps d'aviser 
svir contre un mal qui fait des progrs si rapides dans toutes les
contres... Je m'y emploierai, et j'aurais de ce chef le droit de
requrir de l'Autriche contre les Polonais le secours stipul dans notre
alliance; mais je reconnais qu'au milieu des difficults o elle est
engage, l'Autriche n'y pourrait point aisment pourvoir, et, par gard
pour ses embarras, je consens  n'en rien rclamer... D'ailleurs
l'alliance de 1781 est formelle et gnrale; pas besoin d'en conclure
une nouvelle  l'occasion de la France[243].

  [243] _Correspondance de Catherine II_, 12 avril et 2
  mai;--Sorel, _l'Europe et la Rvolution_, t. II.

A si habile discours, que pouvait rpondre l'Autriche? Se tenir coi pour
la Pologne et attendre que les libralits d'argent et les promesses
d'envois de troupes faites aux migrs reussent une sanction effective.
Les princes franais, Bombelles, Esterhazy, Fersen se leurraient
d'illusions. On parlait de dix-huit mille Russes qui s'apprtaient 
marcher sur le Rhin, des Suisses que l'Impratrice comptait prendre  sa
solde[244]. Cela ne peut tre que dans six semaines, crit Fersen le
20 juin, car elle compte vers ce temps avoir termin les affaires de
Pologne.

  [244] Rapport de Bombelles  Breteuil, 8 mai.--Fersen 
  Marie-Antoinette, 2 juin.--Au Roi de Sude, 3 juin.--_Papiers de
  Fersen_, t. II, 267, 286, 296.

C'tait l la pierre d'achoppement et l'envoi de troupes demeurait 
l'tat conditionnel. Les hostilits taient commences depuis le 28
avril, Biron avait t battu, Dillon massacr par la populace de Lille,
la Fayette tait en retraite; les Autrichiens livrs  leurs propres
forces, attendaient les renforts prussiens et les contingents russes ne
devaient pas profiter des tristes dfaillances de l'arme
franaise[245].

  [245] Voir A. Chuquet, _l'Invasion prussienne_, p. 46-47.

Catherine promettait toujours et n'envoyait rien. Se jouant des uns et
des autres, elle s'occupait bien plus des Jacobins de Pologne que des
Jacobins de France[246], mais ne manquait pas d'informer Grimm de ses
impressions.

  [246] Mme de Bombelles  Mme de Raigecourt, 27 avril.--Catherine
   Grimm, 4 juin.--Les troupes de Catherine taient entres en
  Pologne, le jour mme o l'Autriche et la Prusse avaient donn
  l'ordre  leurs troupes de marcher sur la France.

Vers la fin de la peu profitable ambassade de Bombelles, elle mande 
son correspondant: Je ne me soucie point du tout de l'intrigant et
petit mchant Bombelles[247], ci-devant ambassadeur du Roi de France,
prsentement employ du baron de Breteuil, lequel a t avou et
dsavou par le Roi trs chrtien, tout comme plusieurs autres
ptissiers d'intrigues, de faon que Sa Majest et la Reine son pouse
sont parfaitement discrdits par l'emploi de ces doubles, triples et
quadruples employs de leur vouloir ou non vouloir... Il n'y a pas bien
longtemps encore qu'on m'a fait parvenir que le Roi de France aimerait
mieux se jeter dans les bras des Jacobins que de se trouver dans ceux de
ses frres; aprs cela, que dire et de quoi s'tonner si tout est sens
dessus dessous. Le raisonnement de l'Impratrice ne manque pas ici de
vrit. O, au contraire, il peut paratre trange, c'est quand elle
ajoute, persuade que les princes ont encore en les mains puissance et
popularit: On ne veut pas que le parti des princes lve la tte; on
craint ce parti si fort qu'on ne veut pas que leurs forces restent
ensemble; on les spare par petits corps. Oui-da, laissez entrer en
France; il y a toute apparence que pour peu que ces princes soient
dignes du sang qui coule dans leurs veines, ils feront trs bien tout
seul leur besogne. Les Autrichiens ne feront pas grand'chose, les
Prussiens se fatigueront, s'puiseront, et les princes resteront en
France forts de leur cause avec un parti qui prendra le dessus, pour peu
qu'on se conduise comme il faut...

  [247] Celui-ci flottait dans les alternatives de satisfaction ou
  de dcouragement. A la fin de mai, il a mand  sa femme qu'il
  tait plus content. Sa femme est plus sceptique et, partant, dans
  le vrai: ... Cependant, il ne s'explique pas, mande-t-elle  M.
  de Raigecourt, le 1er juin, et je ne comprends pas ce qu'on en
  peut esprer; car si la Russie fait la guerre  la Pologne,
  comment peut-elle se mler de nos affaires? Au reste, nous
  pouvons nous passer d'elle, et il nous suffit qu'elle soit
  neutre.

A la fin de cette lettre humoristique, la perspicacit de Catherine se
trouve en dfaut[248]. C'est sans doute parce qu'elle croit l'arme des
princes capable de vaincre et la victoire trop facile, qu'elle se
dispense de tenir ses promesses et fait des jeux de mots sur les
ambassadeurs. Esterhazy qu'elle traitait sans crmonie (elle pourrait
ajouter: qu'elle comblait de prsents comme un simple favori),
Esterhazy, jusqu'au bout, avait gard accs prs d'elle. Bombelles,
malgr le luxe phmre dont il a cru devoir s'entourer, n'a jamais t
considr que comme un voyageur de haute marque et non un ambassadeur.
Il a fallu la finesse d'Esterhazy, l'influence directe du prince de
Nassau et l'appui indirect de Fersen pour rendre supportables 
Bombelles ces quelques mois d'preuves.

  [248] Lettre de Catherine  Grimm, 17 aot 1792.

A la fin d'aot, il comprend que sa mission est termine et qu'il
n'obtiendra rien de plus que des promesses d'argent. Ce  quoi
consentira Catherine plus tard, aprs la dfaite de Brunswick 
Valmy[249], aprs la visite du comte d'Artois  Saint-Ptersbourg, ce ne
sera jamais que des secours pcuniaires; elle n'enverra pas les hommes
qu'on lui demande. Elle dira bien: Nous ne devons pas abandonner, comme
victime  des barbares, un roi malheureux, et: l'affaiblissement du
pouvoir monarchique en France expose au danger toutes les autres
monarchies, et encore: Il est temps d'agir et de prendre les armes
pour effrayer ces enrags... Le respect du rang convie, la religion
ordonne, l'humanit appelle, et, avec elle, les droits prcieux et
sacrs de l'Europe l'exigent... Mais ce ne sont l que de belles
paroles, et son intervention se bornera  des conseils et aux quelques
centaines de mille francs qu'elle a  ajouter aux premiers dons[250].
Son ardeur, ses forces et son trsor sont rservs  la Pologne dont
elle prpare les derniers partages[251].

  [249] Je soutiens, crivait-elle  Grimm, le 20 mai, qu'il ne
  faut s'emparer que de deux ou trois bicoques en France et que
  tout le reste tombera de soi-mme... Vingt mille cosaques
  seraient beaucoup trop pour faire un tapis vert depuis Strasbourg
  jusqu' Paris: deux mille cosaques et six mille Croates
  suffiraient. Mme aprs la reculade de Valmy et la cacade qui
  s'en suivit; elle n'est pas dconcerte et ne change pas de
  systme. Les deux mille cosaques avec beaucoup d'autres vont
  combattre la jacobinire de Pologne et non celle de France.

  [250] Un jour viendra mme o elle se reprochera d'avoir fourni
  inutilement tant de subsides aux migrs. Le 5 septembre 1796,
  trois mois avant sa mort, elle crira  Grimm: Ils ont eu des
  fonds normes. Qu'en ont-ils fait? Ils ont vcu grandement,
  largement et ont tout mang et n'ont fait que de l'eau claire. Au
  premier moment, ils ont eu 8 millions; moi seule, je leur ai fait
  tenir au-del d'un million et demi de roubles la premire anne.

  [251] La confusion o la Rvolution franaise jetait l'Europe
  devait permettre  Catherine II d'excuter ses plans  l'gard de
  la malheureuse Pologne. Cf. les ouvrages de Sybel et de M. A.
  Sorel, dj cits, et l'_Histoire diplomatique de la Rvolution
  franaise_, par le baron de Bourgoing.




CHAPITRE IX

  Les tapes de la Rvolution.--Le 20 juin.--Dernire lettre de
    Madame lisabeth.--Le comte et la comtesse de Rgis.--Le drame
    du Temple.--Bombelles  l'arme de Cond.--Sa rencontre avec
    Goethe.--Mort du Roi.--Procs et mort de la Reine.--Angoisses
    des Bombelles.--Correspondance avec les Raigecourt.--Mort de
    Madame lisabeth.--Douleur poignante d'Anglique.


Aprs s'tre imagin  tort que les affaires de son mari, 
Saint-Ptersbourg, marchaient mieux, Mme de Bombelles devra se rendre 
l'vidence: la mission du marquis n'avait pas apport de solution
profitable. Bombelles n'tait pas homme  se dcourager; ni les drames
qui se succdent  Paris, ni les checs subis par les armes
envahissantes n'ont mouss son espoir que la partie royale n'est pas
encore perdue. De temps  autre les lettres, bien clairsemes
maintenant, de Madame lisabeth viennent apporter leur note affectueuse.

On ne saurait lire sans motion cette relation crite aprs la tragdie
du 20 juin: la princesse y peint les vnements dans le style
pittoresque et prenant dont elle a le secret, les grands jours.
L'invasion des Tuileries par les faubourgs, sous sa plume, est
angoissante au premier chef. Elle fait drouler les incidents les plus
intressants: le bonnet rouge sur la tte du Roi, les appartements
privs inonds de populace, les menaces, les insultes, les
vocifrations, la Reine un instant en danger, puis harangue par
Santerre, donnant dans un geste, qui enleva une ovation, sa main 
baiser aux grenadiers... On assiste  la scne du soir quand la Reine et
ses enfants se jettent au cou du Roi... Madame lisabeth n'a oubli que
les faits qui lui sont personnels. Elle ne dit pas qu'une pique a
effleur sa poitrine... Elle ne dit pas non plus ceci: Dans un moment de
presse tumultueuse, les cris de haine redoublent. Au moment o le Roi,
sollicit par un garde national, vient de boire  la sant de la Nation,
un nergumne apercevant Madame lisabeth dans une fentre et la prenant
pour la Reine, hurle: Voil l'Autrichienne! Il nous faut la tte de
l'Autrichienne!--Ce n'est pas la Reine, dit l'cuyer de la princesse,
M. de Saint-Pardoux.--Et la princesse de s'crier gnreusement:
Pourquoi les dtromper? Leur erreur pouvait sauver la Reine[252].

  [252] _Mmoires_ de Mme Campan.

On avait formul de sombres pronostics sur la journe de la Fdration.
Il n'en fut rien, et la journe fut calme.--La Fdration s'est passe
tranquillement, crit Madame lisabeth, le 16 juillet. L'on a bien cri
_Vive Ption_ en passant devant le Roi, et lorsqu'il a paru, cela a t
des cris terribles qui, je crois, l'ont tellement flatt qu'un seul
moment o il a voulu jeter les yeux sur notre balcon, comme il a vu
qu'il y en avait beaucoup de fixs sur lui, la modestie s'est empare de
lui. Le Roi, dans ce moment, tait  l'autel de la patrie... Le Roi une
fois remont en voiture, les cris de Vive le Roi et la Reine n'ont pas
cess jusqu'au chteau. Les grenadiers qui entouraient le carrosse et
criaient sans trve taient tout coeur et toute me, cela faisait du
bien, crivait la princesse, le mme jour,  Mme de Raigecourt. Les
acclamations de la fin furent le sourire d'une journe qui avait
commenc dans l'angoisse. Il y eut des moments motionnants, quand le
Roi se rendit  pied du pavillon de l'cole militaire  l'autel dress 
l'extrmit du Champ de Mars. Quand il monta les degrs de l'autel, a
crit Mme de Stal, on crut voir la victime sainte s'offrant volontiers
au sacrifice. Quant  la Reine, l'expression de son visage, dit le
mme crivain[253], ne s'effacera jamais de mon souvenir; ses yeux
taient abms de pleurs, la splendeur de sa toilette, la dignit de son
maintien, contrastaient avec le cortge dont elle tait entoure... au
milieu de ces hommes qui avaient plus l'air d'tre runis pour une
meute que pour une fte. L'motion de la Reine avait t trs vive
pendant toute la crmonie; elle se figurait qu'on voulait enlever le
Roi; l'ayant perdu de vue un instant, elle avait pouss un cri[254]. Et
le soir ce furent des pleurs, une scne d'attendrissement et de douce
motion[255].

  [253] _Considrations sur la France_, t. I.

  [254] _Mmoires_ de la duchesse de Tourzel, II, 178.

  [255] _Mmoires_ de Weber, 413.

Peu  peu, pendant l't, les lettres de Madame lisabeth sont devenues
rares, trs rares, jusqu' la dernire, crite la veille du 10 aot. En
revanche, une lettre de Mme de Bombelles a t tout rcemment dcouverte
aux Archives nationales[256]. Cette lettre, date du 6 aot, offre
certains dtails intressants. Elle montre aussi l'affectueux
dvouement que Mme de Bombelles ne cesse de tmoigner  son infortune
matresse.

  [256] Par M. Albert Savine.

Le bruit s'tait rpandu que la famille royale avait t massacre.
Depuis trois jours il courait en Suisse le bruit que le plus grand des
forfaits s'tait consomm, et que des crimes innombrables l'avaient
prcd et suivi. Oh! ma princesse! Dans quel tat de douleur j'ai t
et comment suis-je encore de ce monde aprs une telle secousse!

... Les nouvelles de ce matin nous ont, grce  Dieu, rendu le calme et
la tranquillit. C'est un tat o nous ne resterons pas longtemps; mais
le bonheur de savoir notre bon Roi existant ainsi que la Reine et leurs
enfants l'emporte sur toutes les inquitudes que je devais avoir.

Nous n'avons aucune nouvelle des troupes ennemies, mais, selon toute
apparence, elles seront aux frontires quand Madame recevra ma lettre.
Je suis bien tonne que par les lettres que j'ai reues aujourd'hui du
30 et du 1er on n'ait eu alors aucune connaissance du manifeste[257]. Il
serait pourtant essentiel que l'Assemble se htt de rparer le tort
que cet crit peut faire dans bien des ttes, et que, par un dcret
ferme et vigoureux, elle infliget les peines dues aux imbciles qui
pourraient s'effrayer. On craint pour Landau et Strasbourg, mais le duc
de Brunswick, malgr tous ses talents, ne fera rien, et il est dommage
qu'un homme d'un aussi grand mrite se soit laiss aveugler par les
dclamations des mcontents... C'est  prsent que nos braves gnraux
vont faire connatre leur valeur, et tout ira bien, si tous les partis
en France veulent ne plus avoir que les mmes principes et le mme but.
Je n'aime pas trop la prsence des Marseillais  Paris[258]. Il faudrait
les engager  retourner chez eux pour que tout soit  sa place. On nous
assure que le roi de Sardaigne va commander lui-mme son arme. Encore
une autre folie! Non, je ne puis concevoir qu'on tente de nous attaquer,
et pour tre plus sr de nos succs, il faudrait seulement que le Roi
n'agisse que guid par notre Constitution. Esprons, ma Princesse,
qu'enfin elle triomphera, et que non seulement elle sera respecte, mais
encore imite.

  [257] Le manifeste que signa le duc de Brunswick, oeuvre de folie
  des migrs. Voir dans l'_Histoire parlementaire_, t. XVI, le
  manifeste _in extenso_. Voir aussi, Mortimer Ternaux, _Hist. de
  la Terreur_, t. II. Mathieu Dumas a nomm le manifeste du duc de
  Brunswick, l'acte le plus impolitique que l'orgueil et
  l'ignorance aient jamais dict, vritable fratricide des princes
  franais migrs envers Louis XVI et sa famille.

  Le manifeste tait d  la plume d'un migr, M. de Limon, et ce
  fut Fersen qui fit substituer ce texte  celui bien plus modr de
  Mallet du Pan.

On remarquera ces phrases si constitutionnelles qu'on n'est pas
habitu  voir sous la plume de Mme de Bombelles. Est-ce  dire que
l'migre si ancre dans le systme ancien rgime que nous
connaissons, a diamtralement modifi ses ides? Nous ne le croyons pas,
tant donnes des lettres postrieures  Mme de Raigecourt. Elle ne peut
dire ce qu'elle espre: c'est que l'tat de choses sera modifi par la
guerre. Ce langage,  tout prendre, est adroit et prudent. Mme de
Bombelles ne peut savoir les ngociations de dernire heure tentes
avec les Jacobins et le rle d'intermdiaire jou par Madame lisabeth,
elle ignore que Ption, Santerre, Manuel, Danton, vont recevoir de
grosses sommes d'argent pour empcher le mouvement qui se
prpare[259],--et qui servira  payer l'meute,--elle ne sait pas sans
doute, les entretiens secrets auxquels sa princesse prit part, l'nergie
et l'intelligence montres par celle qui, par tous les moyens, s'efforce
de sauver le Roi[260]. Madame lisabeth ne parle pas de ses projets,--du
moins dans les lettres qui nous sont parvenues,--et Anglique n'y fait
pas allusion mme  mots couverts. Est-ce  dire qu'elle n'a pas devin
de secrtes combinaisons?

  [258] Ce n'est pas sans raison que Madame lisabeth pouvait
  s'effrayer de la prsence des Marseillais. On sait quel rle ils
  jourent dans le drame des journes d'aot.

  [259] Voir les _Mmoires_ de la duchesse de Tourzel, t. I; les
  _Mmoires_ de la Fayette, t. I; de Bertrand de Moleville, t. I;
  de Miot de Mlito, t. I; de Brissot, t. IV; et Taine, _les
  Origines..._, _la Conqute jacobine_.

  [260] Il faut relire ces pages des _Mmoires_ de Malouet o le
  rle de Madame lisabeth est clairement expos. Cf. aussi les
  _Mmoires_ de la duchesse de Tourzel.

Elle demande  recevoir exactement des nouvelles de la princesse...
Peut-elle se douter seulement que cette lettre du 6 aot ne parviendra
pas  sa destination, que lorsqu'elle arrivera aux Tuileries o elle
sera saisie et lue par d'autres, Madame lisabeth aura franchi les
premires marches de ce calvaire: le Temple?

D'elle-mme et des siens, Mme de Bombelles donne un bulletin qui nous
intresse. Aprs une absence  Schinznach, elle est revenue  Wartegg
avec ses htes, les comtes de Thurn. Ils sont de la meilleure socit
et nous tmoignent une vritable satisfaction de nous avoir chez eux.
Ils sont bons, aimables, obligeants, et nous sommes dsols qu'ils nous
quittent demain...

Voici enfin une phrase sur le marquis: Je ne sais encore quand
reviendra mon ami; sa sant est beaucoup meilleure, et je suis persuade
que sa grande cure des eaux lui fera grand bien. Je m'ennuie de son
absence, mais l'espoir du rtablissement de sa sant me fait prendre
patience...

Du mme jour on possde[261] une autre lettre de Mme de Bombelles,
celle-l adresse  la baronne de Mackau. Elle n'est gure, au dbut,
que la paraphrase de la lettre de Madame lisabeth: rcit de ses
inquitudes, espoir que les affaires s'arrangeront. Sur un point
important, la marquise insiste: Le Roi, guid par la Constitution, ne
fera que du bien. Il fera la paix, tablira la tranquillit dans le
royaume, et les factieux, je l'espre, seront abattus. Entre les lignes
on peut deviner, ce semble, les diffrents espoirs auxquels la marquise
se raccroche; si les armes franaises sont victorieuses, le Roi pourra
en reconqurir une force nouvelle; si, au contraire, elles sont
vaincues, les puissances peuvent imposer un nouvel tat de choses et
sauver la famille royale[262]... Elle n'oubliait qu'une chose: la
Rvolution! La dynastie il n'en tait plus question, puisque
l'Assemble, avoue Madame lisabeth, le 8 aot, va tre force de voter
la dchance... Le 9 pourtant il y a sursis, jusqu' six heures du soir,
le chteau et la ville doutaient encore du mouvement annonc, et Madame
lisabeth crivait sa dernire lettre  la fidle Anglique.

  [261] Mme dossier des Archives nationales, publi par M. Albert
  Savine, _Revue hebdomadaire_, 9 aot 1902.

  [262] Avant les dmarches tentes _in extremis_ sur les meneurs
  du mouvement en faveur de la dchance, on ne croyait plus
  possible de sauver la famille royale. Le 1er aot,
  Marie-Antoinette avait fait crire par Goguelat  Fersen une
  lettre dsespre. Ption, au nom de 46 sections sur 48,
  demandait la dchance le 3... Les Marseillais s'installrent au
  centre de la capitale, tandis que Jourdan coupe-tte et les
  massacreurs de la Glacire se joignaient  Santerre. Le Roi et la
  Reine s'attendaient  tre gorgs.

Si vous ne trouvez pas, Mam'selle Bombe, que je ne suis pas soumise 
vos ordres, vous aurez tort. Ne v'l-t-il pas que je reois  l'instant
la lettre par laquelle vous me demandez force nouvelles, et v'l que je
prends la plume et que je vous mande que cette journe du _dix_[263],
qui devait tre si vive, si terrible, est la plus calme possible; que
l'Assemble n'a point dcrt ni dchance, ni suspension, qu'elle s'est
occupe des fdrs, qu'une partie veut faire partir et l'autre retenir,
et que l'on s'est born  sommer le ministre de rendre compte pourquoi
le camp de Soissons n'tait pas prt  les recevoir. Le dpartement a
dit qu'il avait donn des ordres  la municipalit pour veiller 
l'ordre. Le maire a paru ensuite pour se plaindre de ce que le
dpartement ne donnait l'ordre qu' lui et non  la municipalit, et a
demand que l'on enjoigne au dpartement de donner  la municipalit des
ordres prcis. Voil, mon coeur, tout ce qui s'est pass de plus
intressant. Du reste il fait bien chaud; mais malgr cela, celle qui
t'crit, ta mre, et tout ce qui t'intresse ici se portent bien.

  [263] La lettre, malgr la date crite en surcharge par la
  princesse, est du 9 et non du 10. Les motions relatives aux
  fdrs,  renvoyer  Soissons, le sursis pour le vote du dcret
  de dchance, l'apparition  l'Assemble du maire Ption, tout
  cela est du 9.

Pas une plainte, pas un cri d'angoisse dans cette lettre... Madame
lisabeth se figure que les sept cent cinquante mille livres remis 
Ption et  Santerre empcheraient les rassemblements du lendemain, que
les Marseillais ne constituent plus un danger, mais qu'ils sont, au
contraire, ramens  la cause royale, que Louis XVI et sa famille sont
encore une fois sauvs... Quelques heures aprs le dpart de la lettre 
Mme de Bombelles, le tocsin sonne au clocher des glises, les tambours
battent la gnrale, les faubourgs s'branlent et se mettent en marche.
Une femme avait prdit qu'en ces jours de revendications violentes, il
pleuvrait du sang, et elle avait raison. Les rcits contemporains si
nombreux, le rcit si consciencieusement tay sur les documents
contemporains de Mortimer Ternaux permettent de suivre heure par heure,
minute par minute, les phases du drame; on comprend en quoi la
volte-face de Ption[264], craignant pour ses jours et se faisant
appeler  la barre de l'Assemble, devait irrmdiablement abmer les
dernires illusions de la famille royale, on voit Louis XVI hsitant 
faire couler le sang, perdant des moments prcieux  demander des
conseils, se dcidant selon l'avis de Roederer[265], procureur-syndic, 
se rfugier  l'Assemble... Nous reviendrons, avaient rpt le Roi et
la Reine, en se dirigeant vers l'Assemble; mais ni l'un ni l'autre
n'ont d'espoir, et les spectateurs, les fidles qui les entourent
sentent bien que ce qu'ils voient passer c'est le convoi de la
royaut[266]...

  [264] _Journal d'une bourgeoise pendant la Rvolution_ (Mme
  Jullien) publi par M. Lockroy.

  [265] 1754-1835. Avocat, conseiller au Parlement de Metz, s'tait
  fait remarquer par des travaux d'conomie politique. Il dfendit
  la famille royale dans le _Journal de Paris_, dut se cacher aprs
  la proscription des Girondins et ne reparut qu'aprs le 9
  thermidor. Il entra  l'Institut, professa aux Ecoles centrales,
  seconda Bonaparte au 18 brumaire, devint conseiller d'Etat, puis
  snateur, ministre des Finances de Joseph, comte et pair de
  France en 1815. Il vcut dans la retraite sous la Restauration et
  ne recouvra la pairie qu'en 1832. Il a crit nombre d'ouvrages
  conomiques et littraires, mme des comdies historiques.

  [266] Mot de Mlle de Tourzel, _Souvenirs de quarante ans_, p.
  131.

Madame lisabeth n'a pas quitt le Roi et la Reine. De ce calvaire de la
terrasse des Feuillants o insultes et ignominies tombent sur
Marie-Antoinette; elle a sa part avec la famille royale; elle sera tenue
prisonnire dix-huit heures dans la tribune du logographe.

L parviennent les nouvelles: la monte des colonnes insurrectionnelles,
l'envahissement de la Cour des Tuileries..., l'hroque dfense des
Suisses, le massacre de Clermont-Tonnerre, la tte de Suleau porte sur
une pique par Throigne de Mricourt... le pillage et le sac du
Chteau... Pendant trois jours la famille royale est loge au couvent
des Feuillants; trane  l'Assemble, elle entend la signification de
la dchance de Louis XVI, puis, au milieu des outrages, elle prend le
chemin du Temple. La royaut tait en prison, et, comme dit
Gouverneur-Morris, l'histoire nous apprend combien est court, pour les
monarques dtrns, le passage de la prison  la tombe.

       *       *       *       *       *

Depuis son retour de Russie, le marquis est le mouvement fait homme. On
sait combien l'inaction lui pse, il cherche toute occasion de remplir
les missions que lui confie Breteuil au nom du roi nominal de France.
Il a mis son concours au service du prince de Cond, et ses passages 
Worms,  Willingen, tmoignent de son dsir, sinon de servir au titre
militaire, au moins de se tenir aux cts des chefs de l'arme. De ces
alles et venues, de ces conciliabules entretenus d'illusions, de ces
tiraillements entre l'arme des princes, les reprsentants de Coblentz
et ceux du Roi, ne nous proccupons pas outre mesure, Bombelles n'ayant
jou ici qu'un rle secondaire.

En revanche au cours de sa chevauche de diplomate suivant l'arme
prussienne, Bombelles s'est rencontr avec Goethe. C'tait en Champagne,
la veille de Valmy, au camp du grand-duc de Saxe-Weimar, qu'accompagnait
le pote. Dans sa _Campagne de France_, Goethe raconte ainsi leur
entrevue:

Parmi toutes les personnes dont le feu clairait dans ce cercle la
taille et le visage, j'aperus un homme g[267] que je crus
reconnatre. Quand je m'en fus assur, je m'approchai de lui, et il ne
fut pas peu tonn de me voir l. C'tait le marquis de Bombelles que
j'avais vu  Venise deux annes auparavant, quand j'accompagnais la
duchesse Amlie. Il y rsidait alors comme ambassadeur de France, et il
avait pris  coeur de rendre  cette excellente princesse le sjour de
Venise aussi agrable que possible. Nos cris de surprise, la joie du
revoir et nos souvenirs gayrent ce moment srieux. Nous parlmes de sa
magnifique demeure sur le Grand-Canal; je lui rappelai comme, arriv
chez lui en gondole, nous y avions trouv un accueil honorable et une
gracieuse hospitalit; comment par de petites ftes, dans le caractre
et l'esprit de cette princesse qui aimait la nature et les arts, la
gaiet et le bon got, il l'avait amuse de mille manires, elle et son
entourage, et, par l'influence qu'il exerait, lui avait procur bien
des jouissances refuses aux trangers.

  [267] C'est  tort que Goethe lui donne l'pithte d'_g_.
  Bombelles avait alors cinquante-quatre ans.

Mais quelle fut ma surprise,  moi, qui avais cru le rjouir par un
loge sincre, de l'entendre s'crier avec mlancolie: Ne parlons pas
de ces choses! Ce temps est trop loin de moi; et ds ce temps mme,
quand j'amusais mes nobles htes avec une apparente sincrit, le souci
me rongeait le coeur; je pressentais les suites de ce qui se passait
dans ma patrie; j'admirais votre scurit de ne pas prvoir le danger
qui vous menaait vous-mme; je me prparais en silence au changement de
mon sort. Bientt aprs, je dus quitter mon poste honorable et ma chre
Venise et commencer les courses vagabondes qui ont fini par m'amener
ici.

Goethe disait vrai. Le marquis de Bombelles avait toujours jug les
vnements avec une triste justesse, et  Venise mme, lorsqu'avec un
grand dsintressement, il avait cru devoir refuser le serment  la
nouvelle Constitution et par suite se dclarer dmissionnaire, il avait
considr la cause royale comme courant les plus grands dangers. Nous
l'avons vu, ne dsesprant pourtant pas, mettre son zle et son
dvouement au service des intrts qu'il ne cessait de dfendre,
s'efforcer de ramener la concorde parmi les diffrentes fractions du
parti migr, accepter les tches les plus dlicates et les missions les
plus ingrates. La prcipitation des vnements... les massacres de
septembre, la Rpublique imminente, l'entre en fonction de la
Convention ne lui ont pas fait perdre tout courage. Comme par le pass,
tous les moyens lui paraissent bons pour sauver le Roi et djacobiner
la France. Sa femme n'est pas moins ardente, passant de la tristesse 
l'esprance...

Avec Mme de Raigecourt, Anglique de Bombelles parle franchement:
angoissantes inquitudes pour la vie du Roi, esprance du ct de
Brunswick. Ce ne sont plus l les phrases  double entente ou encadrant
celles crites au citron dont sont mailles les lettres  la Princesse.

Au comte de Rgis, sous l'impression des journes de septembre, elle
crit: Nous sommes tous dans l'agonie que vont avoir les efforts du duc
de Brunswick. Les derniers massacres de Paris font horreur et doivent
tout faire craindre pour ces malheureux souverains.

Ds le 21 septembre elle croit le Roi au secret depuis le 6 (en ralit,
il ne fut spar des siens que le 29). Quel moment a du tre celui de
la sparation d'avec la Reine, ses enfants et notre princesse. L'me se
dchire en se pntrant de ce lamentable tableau et de la cruelle agonie
o doit tre ce malheureux Roi dans son cachot... On espre dans
Ption, qui veut assurer sa vie en sauvant celle du Roi. On espre
aussi dans l'arme prussienne, car la rsistance de Thionville est un
grand mal; cela retarde la marche du brave duc... Je crois que si les
armes prussiennes n'ont point de revers, nos Jacobins n'oseront pas
prononcer sur la vie du Roi; mais si, malheureusement, les patriotes
gagnaient une bataille, tout serait perdu.

Par ces mots on voit que les ides de Mme de Bombelles ne s'taient pas
modifies quand elle _pouvait_ crire ce qu'elle pensait. Inutile de
souligner encore une fois ses souhaits antipatriotiques: pour un migr,
la patrie tait l o taient les intrts du Roi.

Aux patriotes--les uns sincres, les autres uniquement proccups du
dsir d'anantir la monarchie et  immoler ses reprsentants,--les
migrs faisaient la partie belle en appelant  leur secours les
puissances transrhnanes, que nagure Voltaire, l'internationaliste
humanitaire d'alors, prfrait  sa propre patrie. Pour voler aux
frontires et dfendre le sol envahi--jeunes soldats et vtrans des
armes royales--les hommes avaient surgi de terre, cependant que, 
l'invasion des bataillons trangers rpondait  l'intrieur l'horreur
des massacres de septembre--tolrs sinon ordonns par ceux qui
dtenaient le pouvoir.

       *       *       *       *       *

Revenons  notre marquise antijacobine et laissons-la se leurrer des
nouvelles envoyes de Bruxelles par son mari. Mon mari me mande que,
sans la cruelle situation du Roi, tout irait  souhait; que le peuple de
la campagne reoit les armes avec satisfaction, que Chlons attend et
dsire Brunswick...

A l'heure o Mme de Bombelles crivait ces lignes, les esprances des
migrs pouvaient tomber de haut. Les Prussiens taient vaincus  Valmy
et les ngociations pour la retraite de Brunswick taient commences.

Elle s'inquite de Mme de Maulon, soeur de Mme de Raigecourt[268], elle
s'inquite surtout de la princesse,  qui n'a pu parvenir sa dernire
lettre. Mme de Chazet m'en donne autant de nouvelles qu'elle peut 
mots bien couverts. Elle me parle de son courage, de sa rsignation, et
m'assure qu'elle se porte bien ainsi que le Roi et la Reine. Il me
semble mme qu'elle espre leur salut par l'intelligence de quelques
personnes gagnes. En fin de lettre, un mot sur la baronne de Mackau et
les siens. Ma mre a t interroge et envoye _innocente_. Elle est 
Vitry, triste et tremblante, ainsi que ma tante et ma soeur et une
partie de notre famille. Mme de Bombelles pouvait ne pas savoir tout
sur la situation de sa mre. Celle-ci avait couru les plus grands
dangers aux Tuileries. Quelqu'un put l'emmener, la faire fuir, la mettre
en lieu sr. Qui fut ce sauveur? Alissan de Chazet ou le comte de
Wittgenstein, son ami? Peut-tre les deux. Alissan de Chazet ne semble
pas avoir t inquit, mais le comte de Wittgenstein, jet  la Force,
fut massacr le 2 septembre[269].

  [268] Une lettre suivante de Mme de Raigecourt la dit rfugie
  rue de Svres, saine et sauve.

  [269] Saiffert, _Beitrage zur ubschftlichen Arztneilehre_.
  Paris, 1804, Ire partie, p. 169.

... Un mois s'est pass, Mme de Bombelles n'a que des dolances 
exprimer  Mme de Raigecourt sur la marche des vnements. Je suis dans
la dsolation, mon enfant, crit-elle le 16 octobre, toujours  Wardeck,
de la ncessit o se trouve le duc de Brunswick d'abandonner son projet
d'aller  Paris. Il faut que le bouleversement qu'ont occasionn les
malheurs du 10 aot ait rompu toutes les intelligences; cela joint au
temps affreux que nous avons eu tout le mois de septembre, mille autres
dtails qui nous chappent, auront renvers tous ses plans, et notre
malheureux Roi, sa famille, tous les misrables migrs, que vont-ils
devenir?... Je vois tout perdu, je ne vous le cache pas; car tout
accommodement avec des monstres comme les Jacobins est chose impossible.
Il fallait les craser; cela ne se pouvant pas, il ne faut rien esprer
ni de raisonnable, ni de tranquillisant. Au comte de Rgis elle confie
le 30 octobre: Notre position ici est toujours assez dsagrable. Les
Suisses ont en horreur les Franais, et on ne peut exiger du peuple
qu'il distingue ceux qui ne mritent que leur commisration[270].

  [270] Ds le lendemain de Valmy, Brunswick avait entam des
  ngociations avec Dumouriez, et ds le 30, la retraite des
  Prussiens avait commenc. Il faut se rappeler que le duc de
  Brunswick faisait mollement la guerre  la France, qu'en janvier
  1792, Philippe de Custine avait t charg d'une mission
  particulire auprs du duc de Brunswick. Il ne s'agissait pas
  seulement, comme l'a crit Adolphe de Custine, de dcider le duc
  de Brunswick  refuser le commandement de l'arme, coalise
  contre la France, mais d'offrir au gnralissime de prendre le
  commandement de l'arme franaise. Si invraisemblable que
  paraisse le plan, l'ide en fut tudie.

  Le duc de Brunswick tait trs populaire en France: Mirabeau
  l'avait peint comme un nouvel Alcibiade, les Girondins et
  Dumouriez l'admiraient, Carra le montrait dans son journal comme
  le plus grand guerrier et le plus grand politique de son
  sicle.--Voir A. Sorel, _la Mission de Custine  Brunswick_
  (_Revue historique_, 1876); _Mmoires du baron de Bourgoing_, 1re
  dition, t. I;--_Fantmes et Silhouettes, Madame de
  Custine_;--_Recueil_ Feuillet de Conches,--_le Comte de Fersen et
  la Cour de France_.

Et notre pauvre Roi, que deviendra-t-il? Si on ne l'excute pas, on le
laissera mourir de chagrin dans sa prison, car jamais ils ne se dferont
de leur proie...

Mme de Bombelles est inquite. Son mari ne lui a point crit comme elle
y comptait. Elle le sait au camp du duc de Brunswick, et trop brave
pour ne pas s'exposer. Que deviendrais-je s'il lui tait arriv
quelque chose? Je crains qu'il ne s'expose, crit-elle au comte de
Rgis. De Paris, elle a des nouvelles par Mme de Chazet. La princesse
se soutient, console le Roi par sa pit et son courage... Il n'est pas
vrai qu'ils soient spars.

Des illusions elle ne s'en fait plus gure, ni sur Dumouriez, qui est
le mortel ennemi du Roi et a eu personnellement trop de torts vis--vis
de lui pour chercher  les rparer, ni sur la situation en gnral:
C'est un supplice de plus d'avoir  se dsabuser sans cesse sur de
vaines esprances.

A ces tristesses,  ces angoisses, s'ajoute encore l'anxit de savoir
la Reine de Naples dans un tat de sant inquitant. Elle a perdu deux
enfants en quinze jours, nos maux l'accablent, tant de tortures
morales et physiques peuvent abrger ses jours. Nouvelle source de
chagrins pour les Bombelles qui, auprs du Roi trs faible, n'ont nul
avocat. Que deviendraient-ils si soudain la pension qui les fait vivre
leur tait retire?

Le bulletin de Mme de Mackau n'est gure rconfortant. Elle est rduite
 la plus grande pauvret.

       *       *       *       *       *

Aprs la retraite de Brunswick, Bombelles a quitt l'arme prussienne et
est rentr, au moins pour quelque temps,  Wardeck. C'est l qu'il suit,
dans _la Gazette de Berne_, le long calvaire du Temple, le procs du
Roi.

Nous sommes dans l'agitation la plus cruelle sur le sort du Roi, crit
Mme de Bombelles  Mme de Raigecourt, le 2 janvier 1793; il a d tre
jug le 26; le terme tait si court que M. de Malesherbes ne pouvait
avoir rpondu  toutes les calomnies qu'on a artificieusement machines
pendant quatre mois, et il serait possible qu'il n'y et encore rien de
termin. N'tes-vous pas touche du courageux dvouement de ce vertueux
vieillard  dfendre notre infortun monarque? Dj, on trouve fort
mauvais qu'en parlant de lui il le traite de _Roi_; sa vie sera
peut-tre le prix de sa fermet; mais sa mort, si elle arrive, sera plus
digne d'envie que l'existence des monstres qui la lui raviront.

Mme de Bombelles veut esprer contre toute esprance, contre tout
raisonnement humain. La Providence a voulu nous chtier, nous le
mritions, mais elle ne veut pas nous abandonner. Et qui pourrait
assurer que le Roi ne remontera pas un jour sur le trne?

Le drame s'est accompli... Louis XVI a t guillotin le 21 janvier...
La nouvelle en parvient  la fin du mois en Suisse. Mme de Bombelles ne
prend la plume que le 4 fvrier. Sa lettre au marquis de Raigecourt est
crite sous l'empire de la vraie douleur qui l'accable; elle s'y montre
 la fois cruellement affecte et trs monte contre ceux qui ont
excut le crime...

Rien ne peut galer notre douleur, mon cher marquis, que celle que vous
prouvez. La mort de notre infortun matre nous remplit d'amertume et
d'effroi, et mon pauvre mari et moi ne cessons de le pleurer du fond du
coeur, mais, en mme temps, cependant, l'hrosme, la douceur, la pit
de cet excellent prince sont pour nous une vritable consolation...

On sait la sincrit des sentiments religieux de Mme de Bombelles, on ne
s'tonnera donc pas de lui voir ajouter: Nous l'invoquons avec
confiance comme un saint, et l'exemple admirable qu'il nous a donn en
mourant doit tre notre guide, notre soutien dans les malheurs qui
succderont peut-tre encore  tous ceux que nous prouvons.

Pas de nouvelles prcises de la Reine et de l'adorable princesse.
Cette inquitude angoissante est chagrin bien amer et insupportable.

On me mande de Paris qu'on garde encore un silence profond sur le sort
qu'on leur prpare, qu'elles sont troitement gardes, et qu'on leur
refuse jusqu' la consolation de rendre au petit Dauphin le nomm
Clry[271] qui a servi le Roi jusqu'au dernier moment.

  [271] Peu aprs, Clry fut autoris  s'occuper du jeune prince.
  Voir _Louis XVII_, par Beauchesne et le _Journal_ de Clry.

Diffrents bruits ont circul. Un des monstres a eu l'atrocit de
proposer que la Reine ft mise  la Force ou  la Conciergerie. La
_Gazette de Berne_ dit que ces barbares veulent faire prir la Reine et
notre princesse, et que le procs de cette dernire se fondera sur les
preuves qu'ils ont qu'elle a fait passer ses diamants aux princes ses
frres[272]. La tte m'en tourne, mon cher marquis; je dis  Dieu: que
votre volont soit faite, mais hlas! mon sacrifice est bien
imparfait... Je gmis et je pleure...

  [272] Ce fut en effet l'un des chefs d'accusation formuls contre
  Madame lisabeth, l'anne suivante.

Des ftes ont t donnes  Paris pour que le peuple se tienne
tranquille. Mme de Bombelles s'en montre outre: Ses habitants sont
d'une lchet qui me rvolte plus peut-tre que l'atrocit des
Jacobins... Qu'esprer de la pusillanimit, de la tideur? C'est une
ville,  l'exception de quelques gens vertueux  rduire en cendres;
elle est trop corrompue pour jamais en esprer aucun retour...

Aprs des rflexions sur les cannibales, la marquise passe  des
nouvelles de famille. Son mari, dont l'affliction est dchirante, se
dcidera-t-il  faire campagne! Tout dpendra de la tournure que
prendront les affaires.

En terminant: Vous aurez appris tout ce qui s'est pass  Rome[273].
J'ai cru pendant deux jours que c'tait mon frre qui avait t tu. Je
le pleure quoiqu'il soit en vie avec Mme de Raigecourt. Anglique, dans
lettre du 18 fvrier, s'meut encore davantage sur le sort des
princesses. Comment se fait-il qu'aucun avocat ne se prsente pour
aider une cause aussi touchante? Comment se fait-il que la France
entire soit muette  de semblables forfaits? Notre nation est un
compos de mchancet et de lchet qui fait horreur...

  [273] Le Gouvernement franais n'avait plus de relations
  diplomatiques avec le Saint-Sige. Cependant l'ordre avait t
  donn d'arborer l'cusson de la Rpublique sur la maison du
  consul de France  Rome. Hugon de Basseville, secrtaire de la
  lgislation  Naples, tait charg de la ngociation, et le 12
  janvier, un officier de marine, de Flotte, apportait un
  _ultimatum_. La population romaine, exaspre par le procs de
  Louis XVI, s'ameuta, Basseville et de Flotte, qui avaient eu
  l'imprudence de se promener sur le Corso, furent poursuivis:
  Basseville fut tu et de Flotte n'chappa qu' grand'peine. Le
  baron de Mackau tait alors ministre  Naples; voil pourquoi Mme
  de Bombelles avait pu croire dans le premier moment que c'tait
  lui qui avait t assassin.

Un service a t chant pour le Roi  Wardeck, et cette crmonie, qui
s'est passe dans la plus grande dcence, m'a fait rpandre bien des
larmes... Je gmis comme vous d'tre loin de notre princesse... Notre
jeune Roi se porte bien; on l'a vu se promener dans le jardin du Temple
avec Clry, qui est gai et gentil comme il l'est toujours...

Enfin des rflexions sur Monsieur qui, ds le 28 janvier,  Ham en
Westphalie, proclama l'avnement au trne de son neveu sous le nom de
Louis XVII, et se dclara lui-mme Rgent de France[274]. N'et-il pas
t plus sage que Monsieur se ft moins press et et attendu le
consentement des puissances et de la saine majorit des magistrats
migrs.

  [274] Voir le tome II de l'_Hist. de l'Emigration_ par M. Ernest
  Daudet.

De si douloureux vnements ont ragi sur la sant de Mme de Bombelles:
elle a t fort malade d'une fausse couche et mme en danger de mourir.
Je me sens actuellement beaucoup mieux, crit-elle au marquis de
Raigecourt, le 22 avril, mais il me reste une grande faiblesse, et les
sollicitudes auxquelles je suis livre sur l'existence de notre
vertueuse princesse, de la Reine, ne sont pas faites pour rendre des
forces.

Dans cette mme lettre la marquise donne de curieuses apprciations sur
Dumouriez; elle en profite pour faire une profession de foi politique
dont on pressent l'orientation.

J'ai prouv, comme vous, une grande joie de la dfection de
Dumouriez[275], et il n'est pas douteux que, si son plan et eu son
entire excution, la contre-rvolution serait faite dans ce moment-ci.
Dieu ne l'a pas permis, et peut-tre est-ce pour notre bonheur; du moins
c'est l'avis de mon mari. Dumouriez,  ce qu'il parat, voulait,  la
tte de son arme et soutenu du prince de Cobourg, donner des lois  la
France et nous rejeter dans la Constitution, qui en peu de temps nous
et ramens  l'anarchie et  toutes les horreurs qui nous ont dj
caus tant de maux. Il vaut donc mieux qu'il ne soit plus en mesure de
nous faire du mal[276].

  [275] Abandonn par ses troupes, Dumouriez avait t contraint,
  le 5 avril, de se rfugier dans le camp autrichien. Il avait un
  plan pour restaurer la monarchie, mais non pas suivant les vues
  des migrs, ce qui fait que ceux-ci partageaient sur lui les
  prjugs de Mme de Bombelles. Euss-je cent vies, avait dit
  Dumouriez, que je les donnerais pour mettre un terme aux
  atrocits des Jacobins, et en euss-je mille que je les
  sacrifierais de mme pour ne laisser aucun pouvoir tranger ni
  aucun migr dicter des lois  ma patrie. Voir Sybel, _Histoire
  de l'Europe, pendant la Rvolution_, t. II; A. Sorel, _l'Europe
  et la Rvolution franaise_, t. II; Mortimer-Ternaux, _Histoire
  de la Terreur_, t. VI, o l'affaire Dumouriez est conte en
  grands dtails; le _Journal_ de Fersen. Voir enfin le dernier
  ouvrage en date: _la Trahison de Dumouriez_, par M. Arthur
  Chuquet.

  [276] Voir ce que nous avons dit au sujet de la lettre du 6 aot
  adresse  Madame lisabeth.

Mme de Bombelles ne pouvait sentir Dumouriez, mais, comme on le voit,
pour des raisons inattendues. Elle poussait, du reste, l'illusion
jusqu' ajouter: Il vaut mieux que le temps portant conseil, les
puissances sentent que, pour leurs propres intrts, il faut nous
remettre simplement  notre ancien rgime[277]. C'est  quoi doivent
travailler tous ceux dont la voix peut tre entendue, et c'est ce que
mon mari, du fond de sa retraite, ne cesse d'crire et, j'ose dire, de
prouver. Nos infmes assassins ne peuvent plus se soutenir longtemps;
mais il est absolument ncessaire qu'il ne reste plus vestige de tant de
rbellions; sinon, tout ce qui pense bien ne pourrait, en son me et
conscience, rentrer dans un foyer de discordes et d'excration...

  [277] Mme de Bombelles est ingale dans ses apprciations
  politiques. Nous avons montr des moments o elle s'est montre
  plus modre et, partant, plus perspicace.

Breteuil tait dans la confidence, mais Bombelles n'y tait pas,
Dumouriez et sa Constitution ne sont nullement l'affaire de la marquise
qui, on le sait, prfre les moyens draconiens aux combinaisons. Elle
n'a pas got le systme de Dumouriez de constituer des otages en vue de
les changer avec les prisonniers du Temple. Et pourtant, dans son
espoir invaincu de savoir incessamment la Reine et les Enfants de France
en libert, elle proclame: Il parat que les monstres de Paris sentent
qu'ils sont pour eux des otages prcieux et n'ont nul dsir de s'en
dfaire; ce qui semble la consoler, c'est que l'infme galit est
prisonnier  Marseille avec sa famille[278].

  [278] Par dcret du 6 avril, la Convention avait ordonn
  l'arrestation de tous les Bourbons qui se trouvaient encore en
  France. En excution de ce dcret, le duc d'Orlans
  (Philippe-galit), le duc de Montpensier et le comte de
  Beaujolais taient incarcrs  Marseille. Le duc de Chartres,
  dont la conduite militaire avait t fort brillante  Jemmapes et
   Valmy, avait suivi Dumouriez en migration.

Des vnements politiques, qui l'atterrent ou la surexcitent, Mme de
Bombelles repasse  Madame lisabeth et elle s'attendrit. J'ai eu,
comme vous, les mmes informations sur notre malheureuse princesse; sa
maigreur est, dit-on, effrayante; mais la religion la soutient; elle est
l'ange consolateur de la Reine, de ses enfants; esprons qu'elle ni les
siens ne succomberont  tant de maux. Comment pourrait-on se plaindre,
en ayant l'imagination remplie du douloureux tableau des habitants de la
tour du Temple? J'y pense sans cesse, ainsi que vous, mon cher marquis,
et c'est, je l'avoue, le seul point sur lequel ma rsignation est
souvent en dfaut...

Le fils an de la marquise, Louis-Philippe, g alors de treize ans, a
voulu ajouter un mot pour le marquis de Raigecourt. Je ne veux pas
laisser partir la lettre de ma pauvre mre sans vous dire, Monsieur le
marquis, combien je vous aime et vous rvre.

C'est un grand bien que l'tourderie du triple tratre Dumouriez; c'est
un grand bien que la rude cole qu'il a fait faire au prince de Cobourg
ait dmasqu des vues fcheuses. En vain voudra-t-on nous replonger dans
la boue de la Constitution; une fois  l'oeuvre, les puissances
ouvriront les yeux sur l'abme qu'elles se creuseraient, en donnant gain
de cause  un peuple rebelle, en dshonorant la Royaut et en
prolongeant une anarchie contagieuse pour le reste de l'Europe. Si j'en
crois ce qu'on m'crit, tout va aller le mieux du monde. Je ne me presse
pas plus de jouir que de me dsesprer; mais l'tat o nous sommes est
fait pour donner de l'espoir; j'aurai une grande satisfaction  vous
embrasser en France.

Mme de Raigecourt a t trs souffrante, elle est sur le point
d'accoucher, et elle crit fort peu. Installe  Dusseldorf--son mari
est toujours  l'arme des princes--elle a donn signe de vie le 19
juin. Mme de Bombelles lui rpond peu de jours aprs, lui marque son
regret qu'ayant une nouvelle installation  faire elle n'ait pu pousser
jusqu'en Suisse,  Constance par exemple. On y vit  assez bon compte;
toute la colonie franaise qui s'y trouve est en gnral bonne
compagnie; nos curs s'y conduisent comme des anges, et les bourgeois,
les paysans de Constance et de la banlieue ont pour eux la bienfaisance
la plus touchante. Que ne peut-elle soigner son amie pendant ses
couches! Dans leur affligeante situation, c'et t une consolation de
se runir souvent et de causer  loisir de l'infortune princesse et de
tous leurs intrts, car elle est bien persuade que leurs coeurs
ulcrs battent  l'unisson.

Voici de l'ardeur politique: L'inquisition, la tyrannie sont portes au
comble, mais le joug du parti de la Montagne est si affreux qu'il est
impossible que les plus lches ne cherchent bientt  le secouer. Les
projets de Gaston tiennent du miracle[279]: Nantes doit tre soumis[280]
 prsent; il parat que la Normandie se runira  la Bretagne pour se
soulever[281], et il se pourrait, si les choses continuent, que nous
dussions notre salut  ce mme Gaston que les princes ont renvoy
honteusement de Coblentz, l'an pass.

  [279] Mme de Bombelles partageait les illusions de beaucoup
  d'migrs et de royalistes sur Gaston, perruquier, gnral de
  quelques jours, qui commanda le soulvement de Challans et fut
  tu le 15 avril 1793  Saint-Gervais. De faux rapports avaient
  fait de lui le commandant de Longwy, qui avait ouvert ses portes
  aux princes en 1792, et beaucoup s'imaginaient que tous les
  insurgs vendens taient commands par le gnral Gaston. Voir
  les _Mmoires_ de Mme de la Rochejacquelein, t. I, p. 105, dit.
  Dentu.

  [280] Nantes fut attaque le 29 juin par les troupes de Charette
  et de Cathelineau. L'arme royale dut se retirer aprs dix-huit
  heures de combat. Cathelineau tait bless  mort dans l'attaque
  et mourait quelques jours aprs.

  [281] Pour le mouvement fdraliste, voir Du Chatellier,
  _Histoire de la Rvolution en Bretagne_; Cf. _Carrier  Nantes_,
  Plon, 1897.

Autant qu'elle peut, Mme de Bombelles suit le mouvement de la guerre aux
frontires. Nos siges vont bien mal; celui de Mayence est une
plaisanterie, et  la manire dont il s'y prend, il pourra ressembler 
celui de Troie. Il y a dans l'arme prussienne une lenteur bien
extraordinaire et qui n'est pas naturelle; le temps nous dvoilera ce
mystre. Le brave prince de Cobourg fait tout ce qu'il peut, et je
parierais que Valenciennes sera pris avant Mayence[282].

  [282] La capitulation de Mayence est du 22 juillet. Celle de
  Valenciennes du 1er aot.

Il est des choses qu'elle ignore dans la politique des princes et des
diffrents chefs migrs. Je ne crois pas que le baron (de Breteuil)
intrigue contre les princes, et je puis bien vous assurer que, si la
contre-rvolution a lieu, et qu'il y soit pour quelque chose, il ne
voudra aucune nouvelle Constitution et remettra toutes choses sur leur
ancien pied, _sauf les abus_.

Le marquis de Bombelles s'est rendu  Constance, il en revient avec
l'archevque de Paris et le marquis de Juign...

Au milieu de ces alles et venues d'migrs, la marquise a conserv  la
fois ses tristesses et ses illusions. En Gaston, l'phmre gnral
venden, elle a plac son esprance, ignorant que depuis longtemps le
perruquier-soldat est mort. Elle s'est rjouie de la reddition de
Mayence; le jour mme o Valenciennes a capitul elle s'attend 
prouver le mme plaisir.

Je ne sais si je vous ai mand que nous avions vu passer Smonville et
Maret, l'un en qualit de ministre plnipotentiaire de la Rpublique
franaise  Constantinople, le second avec la mme qualit  Naples pour
remplacer mon frre. Ces vilains Jacobins ont poursuivi leur route par
les Grisons et allaient entrer en Italie, lorsque des sbires milanais
les ont arrts[283]  Novale, sur le bord du lac de Cme. On les a
conduits prisonniers  Milan et on a laiss aux femmes qui taient avec
eux la libert de faire ce qu'elles voudraient. Il tait important
d'empcher Smonville de rpandre  Constantinople dix-sept mille louis
qu'il avait chang en or  Ble(?) Il l'tait aussi d'ter au Roi de
Naples l'embarras et le dgot d'avoir  recevoir un nouveau
perturbateur de l'ordre public.

  [283] Maret, le futur duc de Bassano, Huguet de Montaran de
  Smonville, futur marquis de Smonville et grand rfrendaire de
  la Cour des Pairs, alors agents diplomatiques de la Rpublique,
  furent en effet arrts le 25 juillet. L'Autriche, violant le
  droit des gens--avec le but de se faire des otages--les fit
  enfermer dans la forteresse de Kufstein, en Tyrol. Ils y
  demeurrent jusqu'en 1795, poque o ils furent changs contre
  Madame Royale. On doit croire qu'en traversant l'Italie, les deux
  envoys taient chargs de promettre  Florence, Venise et Naples
  la conservation des jours de la Reine,  condition que ces trois
  tats feraient un trait d'amiti avec la France. Voir: _Maret
  duc de Bassano_, par le baron Ernouf;--Sur la captivit de
  Kufstein cf. les papiers Bassano publis dans _le Carnet
  historique et littraire_, anne 1899. Sur la gnalogie des
  Montholon-Smonville, voir les _Souvenirs_ de la comtesse de
  Montholon publis par le vicomte du Coudic et le comte Fleury,
  Emile Paul, 1901.

Mme de Bombelles partage les prventions de son entourage contre les
diplomates rpublicains, ignorant en quoi les dessous de leur mission
auraient pu contribuer  sauver la Reine, et elle ajoute navement: En
bonne conscience, il n'y a pas moyen de plaindre cette mesure, toute
svre qu'elle est[284].

  [284] Les migrs semblent s'tre complus  souligner d'trange
  sorte la faon peu courtoise dont Smonville et Maret avaient t
  accueillis en Suisse. Smonville se plaint  Barthlemy
  ambassadeur auprs de la rpublique helvtique: A Coire, M. de
  Bombelles, considr comme le chef des migrs, avait retenu une
  chambre pour voir de la fentre les insultes diriges contre
  nous. Un silence absolu et l'attitude du mpris devaient tre
  notre seule rponse jusqu' une provocation directe. Elle n'a
  point eu lieu; mais ce complment d'outrages n'tait pas
  ncessaire pour que vous fussiez instruit d'un fait aussi
  contraire aux principes professs pour le conseil helvtique.
  Papiers de Barthlemy, publis pour la Commission des Archives
  diplomatiques, par Jean Kaulek.

Puis encore des nouvelles de Vende plus ou moins exactes: Les
nouvelles que nous recevons dans l'instant nous apprennent que Santerre,
de son propre aveu, a t bien battu par Gaston[285]; mais nous n'avons
point de dtails; ils doivent tre excellents, puisque Santerre appelle
le jour de la bataille une _fatale journe_.

  [285] Il ne pouvait tre question de Gaston, mort depuis trois
  mois. Mais quatre jours aprs la mort de Cathelineau, le 18
  juillet, Santerre fut battu  Villiers par les Vendens de la
  Rochejacquelein et de Lescure. Santerre ne put s'chapper qu'
  grand-peine. Voir les _Mmoires_ de Mme de la Rochejacquelein et
  Savary, _Guerre des Vendens_, t. II.

Les nouvelles envoyes de Dusseldorf et de Coblentz ne sont pas pour
rassurer Mme de Bombelles, renseigne d'ailleurs par les journaux de
Berne. Elle passe d'un extrme  l'autre, un instant se figurant que la
Reine va prir sans jugement, un autre, au contraire, que rien n'est
perdu et qu'elle peut encore tre dclare innocente. Sans le secours
de la religion, c'est  perdre la tte.

Dans sa famille mme, quelqu'un l'a perdue. Je ne sais, crit Anglique
 la marquise de Raigecourt, le 30 aot, si vous avez lu dans les
papiers publics le chagrin particulier que j'ai prouv: mon pauvre
beau-frre, M. de Soucy[286], s'est cass la tte d'un coup de pistolet
au moment o on l'arrtait, bien sr d'tre guillotin, tant d'un parti
royaliste qui s'tait form en Normandie; il laisse sa femme et six
enfants  la mendicit, sa malheureuse mre au dsespoir; elle ignore
cependant qu'il s'est tu lui-mme; que n'a-t-il migr comme les
honntes gens? Il a craint la misre et n'a pas assez calcul que la
Providence n'abandonne pas ceux qui mettent en elle toute leur
confiance; s'il se ft runi  nous, nous l'aurions soutenu de notre
mieux... Mon frre est toujours  Naples, ne sachant que devenir.
L'arrestation de Maret le laisse dans le plus grand embarras...

  [286] Le marquis de Soucy, fils de la sous-gouvernante des
  Enfants de France avait, on se le rappelle, pous sa cousine,
  Mlle de Mackau, soeur d'Anglique.

Rien de nouveau pour la Reine. On sait seulement que les papiers
relatifs au procs ne sont pas rassembls et qu'on va s'en occuper.
Encore des illusions. Le baron de Breteuil veut s'imaginer que le procs
se terminera par la dportation. Dieu le veuille! mais je crains bien
que le dsir que nous en avons ne fasse sentir aux Jacobins combien ils
feraient mal de se dessaisir d'un tel otage.

La marquise revient sur le mme sujet dans la lettre suivante, et, bien
en train de faire fausse route elle insiste: Je voudrais me livrer 
l'espoir, mais j'en ai bien peu et ne puis me flatter que nos monstres
de Jacobins laissent chapper une proie qui, ncessairement, par le
rcit de ses malheurs, ses moyens de persuasion, redonnerait aux
puissances une nergie qu'elles n'ont pas encore bien connue...

Et c'est ainsi que, leurre d'espoirs, berce d'illusions, Mme de
Bombelles passe tristement  Wartegg, avec ses jeunes enfants et un
petit cercle d'amis dont les Rgis, le commencement de l'automne. Son
mari et son fils an voyagent en Suisse avec leurs amis Wynn...

Les nouvelles arrivent peu  peu, le procs se droule, enlevant
graduellement toute parcelle d'esprance; quatre jours qui sont des
sicles o Marie-Antoinette est abreuve d'accusations la plupart
injustifies, d'outrages et de hontes..., la condamnation...,
l'excution de celle dont la mort fut un crime pire que le
rgicide[287].

  [287] Opinion de Napolon, _Mmoires d'un ministre du Trsor
  public_, t. III.--Paris n'a plus un crime  commettre, crivait
  le cardinal de Bernis. Le dernier ajoute  tous les autres un
  degr d'horreur et d'infamie inconnu jusqu' aujourd'hui.

Le 7 novembre, Anglique crit  son amie Mme de Raigecourt: Je n'ai
pas eu le courage de vous crire, ma chre petite, depuis le massacre de
notre infortune Reine[288]. J'en ai t d'autant plus attre que le
baron de Breteuil croyait tre sr qu'elle serait sauve, nous mandait
sans cesse de ne pas nous effrayer des apparences. Il comptait
apparemment sur le crdit de Danton qui tait gagn[289]; de sorte qu'en
apprenant la mort de cette malheureuse princesse, ayant ignor mme ses
interrogatoires, nous avons t accabls comme par un coup de foudre.

  [288] Le 16 octobre.

  [289] Gagn est exagr, mais Danton avait fait rpondre  Mercy
  que la mort de la Reine n'entrait pas dans ses calculs.

Mme de Bombelles a dplor la mort de sa Reine en termes dignes; mais,
la premire impression passe, la religion est venue  mon secours, et
elle se demande, ayant appris par la bonne Mme de Chazet que la Reine
est morte dans les meilleurs sentiments[290], si elle n'est pas plus
heureuse maintenant. Ces rflexions, ajoute-t-elle, m'ont tellement
soulage qu'en pleurant encore, cependant, c'est de l'envie que je porte
 cette nouvelle victime, et je dis  Dieu, du fond du coeur, que votre
sainte volont soit faite.

  [290] Marie-Antoinette avait reu,  la Conciergerie, les secours
  spirituels d'un prtre non asserment, l'abb Magnin, mort cur
  de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le fait a t dmontr par M. de la
  Rocheterie, _Revue des questions historiques_, janvier 1870. La
  mme question a t traite dans la mme revue par M. Victor
  Pierre, janvier 1890.

Au del de la mort de la Reine elle en entrevoit une autre, et cette
expectative est pleine d'angoisses; L'attente de sa mort me met au
supplice, crit-elle, ne se faisant plus d'illusions... Je suis sans
espoir. Cette abominable Rvolution ne craindra pas de commettre un
nouveau crime et calculera combien l'intrt que causera notre
princesse, une fois qu'elle serait dporte, ajouterait  l'horreur
qu'inspirent tous ces monstres. Avec l'annonce de sa mort, Mme de
Bombelles a pris connaissance des derniers interrogatoires; elle y
trouve le plan bien arrt de confondre Madame lisabeth dans les mmes
crimes que la Reine. L'inculpation qu'ils lui ont faite dj, dans la
ridicule et atroce accusation contre la Reine au sujet de son fils,
prouve leur projet, mais qu'ils disent, inventent tout ce que l'enfer
leur fournira; jamais ils n'altreront une rputation sans tache, mme
aux yeux les plus forcens... J'attends en frmissant chaque courrier,
et jour et nuit, notre adorable princesse est prsente  mon
imagination, livre  ces furieux et terminant une vie remplie de
vertus, de courage et de bienfaisance...

De novembre  mai sa correspondance avec le marquis et la marquise de
Raigecourt a cess. Impossible donc de faire autre chose que deviner
les alternatives d'illusion et de dsesprance par lesquelles passa la
Marquise[291].

  [291] Voir Ferrand,--loge de Madame lisabeth.--_Notes de Mme de
  Bombelles._

       *       *       *       *       *

Le 1er mars, Mme de Bombelles accoucha d'une fille. Les notes
manuscrites du comte de Rgis nous donnent de minutieux dtails sur
l'vnement intime qui rjouit la petite colonie de Wardeck. La jeune
mre eut un accouchement trs heureux; l'enfant fut baptise le mme
jour; la Reine de Naples avait accept d'tre marraine et s'tait fait
reprsenter  la crmonie par le chevalier de Bressac. Nous nous
sommes tous rendus en voiture  Roschach,  quatre heures de
l'aprs-midi. On a mis  cette crmonie tout l'appareil et toute la
dcence qui convenaient  la qualit de l'auguste marraine. M. de Rgis
nous dit encore que le prince de Direntis, en crosse et en mtre, a fait
le baptme en prsence du cur, qu'il tait accompagn des coureurs du
prince-abb venus pour faire cortge. Il y eut grande musique et toute
la pompe qu'on a pu donner. La petite nouvellement ne recevait les
noms de Caroline-Marie-Antoinette, suivant le dsir exprim par la
marraine.

Dans ces notes, on pourrait suivre pas  pas les alles et venues des
migrs voisins du lac de Constance; ils aiment  se rendre visite les
uns aux autres, ils sont les htes du prince-abb ou de ceux qui ont pu
conserver un semblant de maison. On vit bien simplement  Wardeck, o
Mme de Bombelles fait payer au comte de Rgis, avec sa femme, son fils
et un domestique, la modique somme de trois  quatre louis par mois,
mais on y est hospitalier: le registre note des dners donns  la
princesse de Nassau-Siegen ayant avec elle les comtes d'Agoult et
d'Albignac et le marquis d'Aragon[292], mari  une fille naturelle du
prince de Nassau; au comte de Juign, au marquis de Vrac, ancien
ambassadeur; au comte de Roug, au marquis de Pracomtal, au comte de
Fernan-Nunez, ancien ambassadeur d'Espagne  Paris; au marquis et  la
marquise des Monstiers-Mrinville. Avec ces derniers, Mme de Bombelles a
pu parler  coeur ouvert de Madame lisabeth.

  [292] Dont un descendant devait crire plus tard l'histoire du
  prince de Nassau-Siegen.

Jusqu'au dernier moment Mme de Bombelles s'tait fait des illusions sur
le sort de la princesse.

Le rveil fut terrible. La nouvelle de l'excution de la princesse[293]
l'crasa comme un coup de foudre, crit-elle aprs au marquis de
Raigecourt. L'motion fut en effet si vive qu'on craignit un instant
pour sa raison. Mme de Bombelles tait encore au lit, lorsque
parvenaient  Wardeck, en mai 1794, les journaux porteurs de la
nouvelle. Le chteau est en rumeur; un domestique entra dans la chambre
le visage couvert de larmes et prononce  peine le mot terrible. La
marquise pousse un cri et retombe sur son oreiller. Son mari arrivant 
l'instant cherche  la soutenir, et elle fait effort pour se relever,
mais, l'excs de sa sensibilit intervertissant les mouvements de la
nature, un clat de rire effrayant se manifeste sur son visage baign
de pleurs. C'est la dmence de la douleur, dmence effrayante qui et
peut-tre t sans remde si la tendresse ingnieuse de M. de Bombelles
ne se ft avise, sur-le-champ d'un moyen de diversion pour rappeler la
nature  elle-mme. Ses enfants! s'cria-t-il, ses enfants! Ceux-ci
savaient dj qu'ils avaient perdu celle qu'ils pouvaient aussi appeler
leur mre. Ils entrent et se jettent sur le lit de l'infortune. Leurs
cris, leurs caresses, le vif sentiment des deux ans, la nave et
touchante effusion des plus jeunes, le nom d'lisabeth rpt au milieu
de tous les accents de la douleur, la confusion dchirante qui rgnait
autour de ce lit, o toutes les affections donnaient le spectacle des
plus douces comme des plus poignantes motions, produisirent chez Mme de
Bombelles une raction salutaire qui la rendit  elle-mme. Elle tait
sauve[294].

  [293] Madame lisabeth fut guillotine le 10 mai 1794. On sait
  avec quelle douceur mourut la sainte princesse. Il faut lire,
  dans le beau livre de M. de Beauchesne, la scne sublime o les
  compagnes de son martyre vinrent, sur l'initiative de Mme de
  Crussol, embrasser la princesse et lui demander sa bndiction.
  Lire aussi _Pages sombres_, livre rcent o Mme la duchesse de
  Brissac a racont cette scne avec motion.

  M. Dassy l'avait aperue par hasard dans le trajet qu'on lui
  faisait suivre pour la conduire au supplice. Il fut tellement
  affect de cette vision que, rentr chez lui, il rpondit  sa
  femme qui le pressait de s'expliquer sur le changement survenu
  dans sa personne: J'ai reu le coup de la mort; je viens de
  rencontrer et de reconnatre dans une charrette un ange allant 
  l'chafaud.

  [294] loge de Madame lisabeth.

Sans doute Ferrand a pu dramatiser outre mesure la scne, prter plus de
paroles qu'ils n'en avaient dites  ceux qui entouraient Mme de
Bombelles lorsque la mort de sa royale amie vint la frapper comme un
coup de massue; ce qu'il n'a certes pas exagr, c'est la douleur
vraie, poignante, l'crasement profond o fut jete la marquise pendant
nombre de jours. Elle fut malade, oblige de s'aliter, veille par ceux
qui craignaient un transport au cerveau.

Quand, le 28 mai, elle crit au marquis de Raigecourt, elle a sinon
apais son chagrin, du moins repris ses tats, elle apprcie les
vnements avec une tristesse que la religion rend plus rsigne, mais
que l'on sent profonde et inconsolable. Elle avait voulu esprer
jusqu'au dernier moment comme esprait Mme de Raigecourt: La nouvelle
du martyre de la princesse aura t pour elle un coup de foudre comme
elle l'a t pour moi. Elle esprait, et pourtant elle concde que si
atroce tait sa vie qu'elle est maintenant plus heureuse et
bienheureuse[295].

  [295] Le comte de Rgis crit ceci  la date du 19 mai: Nous
  avons reu l'affreuse nouvelle de la mort de Madame lisabeth,
  qui a t sacrifie et massacre par les mmes sclrats qui ont
  immol le Roi et la Reine... Aprs des rflexions sur les
  monstres qui composent le tribunal dit rvolutionnaire, M. de
  Rgis ajoute: Mme de Bombelles, qui avait t sa dame de
  compagnie et son amie de coeur, perd en elle tout ce qu'il est
  possible de perdre; aussi est-elle affecte de cette mort autant
  que peut l'tre un coeur aussi honnte et aussi sensible que le
  sien. Il n'y a qu'un seul sentiment parmi nous: celui de la plus
  profonde horreur pour les sclrats bourreaux et tyrans de la
  France, et celui de l'affliction que nous cause la perte d'une
  princesse si vertueuse, ainsi que du plus tendre intrt pour son
  amie, que cette mort a mise dans un tat pitoyable.

Je l'invoque sans cesse; cependant je vous l'avoue, je suis encore bien
faible et ne puis m'accoutumer  l'ide qu'elle n'existe plus et aux
dtails que nous donnent les papiers publics de son trpas. Grand Dieu!
quel excs d'atrocit, et quel excs de vertus dans notre adorable
martyre! Elle est morte comme elle avait vcu, en invoquant Dieu et en
montrant le courage le plus sublime.

Votre lettre du 18 que je viens de recevoir, continue la marquise, a
t pour moi une bien douce consolation. Quoi! cette adorable princesse
s'est occupe de moi en pensant  laisser aprs elle des souvenirs  ses
amis. Oh! avec quelle sensibilit je recevrai ces prcieuses lignes! de
quelle reconnaissance mon coeur est dj pntr! Tchez, tchez, je
vous en conjure, de me faire parvenir le plus tt possible cette
adorable lettre que je mettrai toute ma vie au nombre des bienfaits de
la Providence envers moi[296].

  [296] Cette dernire lettre de Madame lisabeth est donne plus
  loin.

Aprs l'expression des regrets personnels, aprs l'admiration de nouveau
formule pour le courage et l'abngation de la princesse, on peut
pressentir les tmoignages de foi sincre o la marquise cherche et
trouve sa consolation: ... C'est une grande douceur de n'avoir que ces
souvenirs touchants, difiants de toute la vie de l'amie qu'on pleure,
et de pouvoir douter sans manquer  tout ce que la foi nous prescrit du
bonheur dont elle jouit dans le ciel... Prenons donc courage et ne
regrettons plus notre sparation d'avec notre protectrice, puisque
toutes les jouissances de ce monde ne sont rien auprs de celles du
ciel, et que, loin d'tre heureuse, elle souffrait tout ce qu'il est
possible de souffrir.

En mmoire de la princesse, un service va tre clbr  Roscharck:
l'vque de Chlons, Mgr Jules de Clermont-Tonnerre, officiera dans
quelques heures. Mme de Bombelles s'meut de nouveau  la pense de ce
service o il lui faudra tant prendre sur elle. Mes organes sont encore
si faibles que je crains l'impression que me fera le deuil de l'glise.
Je voudrais ne pas faire de scne et me contiendrai le mieux que je
pourrai. Qui m'et dit, il y a quelques annes, que j'aurais, et sitt,
ce devoir pnible  rendre  la mmoire de ma princesse, moi qui avais
calcul souvent avec plaisir que, plus vieille qu'elle, je n'aurais pas
 la pleurer?

De cette poque c'est la dernire lettre que l'on possde parmi les
lettres changes entre Bombelles et Raigecourt. En regard des
impressions de notre Anglique, on regrette de ne pouvoir placer celles
d'une autre amie de coeur de Madame lisabeth. Rage, aussi, pleure sa
princesse. On se rappelle avec quelle insistance elle avait suppli
Madame lisabeth de lui laisser reprendre sa place auprs d'elle: il
n'est pas impossible de se figurer ce que fut la douleur de cette autre
amie fidle de la princesse martyre.

Il vient d'tre question d'une lettre de Madame lisabeth, que Mme de
Bombelles suppliait M. de Raigecourt de lui envoyer au plus tt.

En quittant la France en 1790, Mme de Raigecourt avait en effet reu des
mains de Madame lisabeth un paquet cachet avec ordre de ne l'ouvrir
qu'aprs la mort de la princesse. Le paquet renfermait une lettre pour
le roi Louis XVI, une pour le comte d'Artois et une troisime pour Mme
de Bombelles. Le tout tait remis dans les mains du comte d'Artois aprs
la mort de Madame lisabeth et il ne semble pas que le prince se soit
ht d'envoyer  la marquise la lettre qui lui tait adresse et
qu'avait d lui rclamer M. de Raigecourt, puisque Mme de Bombelles,
encore que cette dmarche pt lui tre pnible en raison des rapports de
son mari avec le frre du Roi--s'est dcide  lui crire le 17 juillet.
Le comte d'Artois rpond de Hamm, le 1er aot, et sa lettre est fort
courtoise. La tendre amiti qui l'unissait  sa malheureuse soeur et la
cruelle douleur o cette perte le plonge sont trop connues de Mme de
Bombelles pour qu'elle ne soit pas certaine qu'il aurait excut
sur-le-champ ses dernires volonts, s'_il avait eu les moyens d'envoyer
un courrier_ et s'il n'avait craint de compromettre un trsor que rien
ne peut remplacer. Il ajoutait: Je regarde comme un ordre de l'ange
que Dieu nous a enleve et je ne perds plus un instant pour vous
l'envoyer.[297] Croyez, Madame, que les amis de ma malheureuse soeur
auront toujours les plus grands droits sur mon coeur et que je
rechercherai avec empressement toutes les occasions de vous donner
personnellement des preuves de ma vritable affection[298].

  [297] Lettre publie dans les _Mmoires_ d'Alissan de Chazet.

  [298] Alissan du Chazet, _op. cit_. Feuillet de Conches,
  _Correspondance de Madame lisabeth_.

Le comte d'Artois, dans cette dmonstration d'amiti, ne pouvait tre
tout  fait sincre; nous connaissons ses sentiments pour M. de
Bombelles. Nanmoins il s'excuta; la dernire volont de sa soeur et la
lettre parvinrent  son adresse[299].

  [299] Plus tard, en 1796, et non en 1804, comme l'crit M.
  Daudet, le comte d'Artois, devenu plus juste, crira au comte de
  Vaudreuil: M. de Bombelles a pu avoir des torts envers moi, mais
  je ne dois pas oublier que sa femme tait l'amie de ma
  malheureuse soeur, et qu'en mourant elle m'a recommand la
  famille de son amie.--L. Pingaud, _Correspondance de Vaudreuil_,
  t. II, 268.

Les adieux de Madame lisabeth, bien des fois publis, taient conus en
ces termes:

Comme je viens, ma petite Bombe, de relire mon testament, de voir que
je t'y recommande aux bonts du Roi et que je te laisse mes cheveux, il
faut bien que je te dise moi-mme que je me recommande  tes prires et
puis que je te rpte encore une petite fois que je t'aime bien. Prie
bien pour le comte d'Artois, convertis-le par le crdit que tu dois
avoir dans le ciel, et contribues-y toi-mme, si tu le peux. Tu donneras
de mes cheveux  Raigecourt. Tu ne m'oublieras (_sic_) ni l'une ni
l'autre, mais ne va pas me regretter assez pour te rendre un peu
malheureuse. Adieu; sais-tu bien que les ides que tout cela laisse ne
sont pas gaies? Il faudrait pourtant s'en occuper surtout dans ce
moment. Je t'embrasse de tout mon coeur.




CHAPITRE X

  Dpart de Wardeck.--Courses de M. de Bombelles.--A
    Ratisbonne.--Passage de l'arme de Cond 
    Brnn.--Correspondance avec le comte de Rgis.--Louis de
    Bombelles.--Naissance de Victor-Armand.--Mort d'Anglique  la
    suite de ses couches.--Touchantes manifestations  ses
    funrailles.--Douleur du marquis et de ses enfants.--M. de
    Bombelles entre dans les ordres.--Mort de Bitche 
    Ulm.--Rencontre avec Vandamne.--Cur prussien.--vque
    d'Amiens.--Mariage de Caroline.--Mort de Bombelles.--Les fils
    de M. de Bombelles.--Le troisime mari de Marie-Louise.


Madame lisabeth morte, la colonie de Wardeck va se dsagrger. Les
Rgis ont pris cong du prince-abb de Saint-Gall et des Bombelles et se
sont d'abord retirs  Lindau. L'anne suivante, ils se dirigeront vers
Naples o la reine Caroline leur a offert une petite situation. Aux
lettres changes entre le comte et la bonne petite Rgis d'une part,
et Anglique de l'autre, on sent quels liens de durable amiti cette vie
cte  cte de plusieurs annes avait foments et fortifis entre les
exils. Le comte de Rgis n'a pas seulement subi l'ascendant d'un homme
de dvouement et d'exprience, il a su distinguer les qualits srieuses
qui, ajoutes  son indiscutable charme, faisaient de Mme de Bombelles
une femme superattachante. Il garde reconnaissance  la marquise de
cette affection quasi maternelle tmoigne  sa femme, au jeune douard,
compagnon des enfants, il cherchera toute occasion de leur rendre les
bons procds qu'il a reus de la famille tout entire. Quand il
s'agira, quelques annes plus tard, de chercher une situation 
l'tranger pour Louis de Bombelles, c'est du ct de Naples que se
tourneront les regards des Bombelles: Naples o, aprs des vicissitudes
de rvolution, la reine Caroline est revenue, o rsident des amis
fidles qui tiendront  honneur de protger et de faciliter les dbuts
du nouvel officier.

Le marquis va continuer ses prgrinations politiques et diplomatiques.
Son objectif est l'arme de Cond o la formation d'un nouveau corps lui
permettrait de trouver situation digne de son grade[300]. Ce rsultat
escompt ne sera jamais obtenu. Les subsides ont diminu, les
tats-majors s'claircissent au lieu de s'augmenter et, avec les succs
des armes franaises sur le Rhin et sur le P, s'vanouiront peu  peu
les dernires esprances des migrs combattants.

  [300] Le nombre des marchaux de camp tait dj invraisemblable.
  Son frre, le baron de Bombelles, tait un de ceux-l. Voir
  l'_Histoire de l'arme de Cond_, par M. R. Bittard des Portes.

Bombelles court d'un coin  l'autre de l'Allemagne. Il assiste  la
retraite de Brunswick, il voit Coblentz menac, le Rgent rfugi 
Hamm, le comte d'Artois poursuivi  Trves par ses cranciers... Il ne
se rendra pas  la petite cour de Vrone, o Louis XVIII s'tait dclar
roi depuis la mort annonce de Louis XVII; il ne peut pas songer  se
rapprocher du comte d'Artois toujours trs mont contre lui... Le rle
effac maintenant de Bombelles consiste  rendre des services civils 
l'arme de Cond, qui ne combat pas comme elle voudrait et ne touche
qu'irrgulirement la solde tour  tour  tour stipule par
l'Angleterre et l'Autriche.

Mme de Bombelles s'est retire provisoirement  Ratisbonne avec ses
enfants, tandis que son mari suit la retraite de l'arme de Cond vers
Munich. C'est l qu'elle apprend la mort, en couches, de sa pauvre
petite belle-soeur de Mackau. Mme de Chazet en a fait part  M. de
Bombelles. La douleur, la rsignation de cette malheureuse mre sont ce
qu'on peut voir de plus attendrissant, crit la marquise  M. de Rgis.
Elle mande que sa fille est morte ainsi qu'elle avait vcu, comme une
sainte, que mon frre fera ce qu'il pourra pour remplir ses intentions 
l'gard de ses enfants...

Chagrins intimes, sparation constante d'avec son mari, embarras
d'argent, ducation difficile, par consquent, de ses enfants, voil le
lot d'Anglique rfugie en cette ville d'empire o elle avait, quelque
quinze ou seize ans auparavant, coul des jours si heureux. Les Wynn
sont venus passer plusieurs mois avec elle, avant de gagner l'Italie,
elle a entrevu sa soeur la marquise de Soucy, accompagnant Madame Royale
en Autriche, voil les sourires d'une vie toute de proccupation et de
mlancolie... Le marquis continue  aller et  venir, se figurant
bnvolement qu'il rend des services  l'arme de Cond et qu'il finira
par s'en rendre  lui-mme. Un besoin incessant d'activit le dvore, et
son impuissance  sortir d'embarras le mine et le tourmente. Le plus
souvent possible en route, touchant barre  Ratisbonne o il inculque 
sa femme ses esprances momentanes, voyant les uns aprs les autres
s'crouler les chafaudages de son imagination... jamais dcourag
pourtant...

De Ratisbonne les Bombelles se sont retirs  Brnn, en Moravie,  cause
de l'ducation de leurs enfants. C'est l qu'Anglique revoit cette
arme de Cond sur laquelle elle avait tant compt, vaincue, dcime,
dsorganise, abandonne par l'Autriche, force  se rfugier en
Russie[301]. On attend aujourd'hui le duc d'Enghien, crit-elle le 13
novembre 1797  la marquise de Raigecourt. Une grande partie de l'arme
de Cond a pass et passera par ici. Elle est divise en quatre
colonnes... J'ai vu plusieurs chefs et officiers qui ont pass chez moi
presque tout le temps qu'ils ont eu de libre. Il y a parmi notre
infortune noblesse des gens excellents, pleins d'honneur, de probit et
d'une conduite parfaite; mais, parmi ces chevaliers de la couronne, les
chasseurs nobles, il y a des ttes dtestables, un esprit de corps qui
leur fait un point d'honneur d'tre absolument brise-raison et de la
plus grande insubordination... Le tableau est instructif. N'est-ce pas
l l'image trop fidle de cette migration o il y eut tant de forces
perdues, tant de dvouements inutiles, tant de sacrifices superflus,
parce que,  ct de gens excellents, pleins d'honneur et de probit,
il y avait eu trop de ttes dtestables et trop de brise-raison[302].

  [301] L'arme de Cond s'acheminait vers la Pologne. Quelques
  semaines auparavant, l'Europe avait appris, non sans
  stupfaction, que Paul Ier prenait  son service ces quelques
  milliers de Franais, que l'Angleterre et l'Autriche venaient
  d'abandonner, et qu'il leur donnait le choix entre des emplois
  dans l'arme russe ou des terres en Crime. Tandis que le prince
  de Cond tait appel  Saint-Ptersbourg, l'arme s'tait
  embarque en Bavire pour gagner la Pologne sous la conduite de
  commissaires russes. Moiti par bateau, moiti par voie de terre,
  elle traversait la Moravie et la Gallicie pour gagner la
  Volhynie, o elle devait sjourner jusqu'au printemps  Dubno,
  sige du quartier gnral des princes. L'arme de Cond sjourna
  en Pologne jusqu' la formation de la seconde coalition. Elle fut
  alors dirige vers la Suisse, trop tard pour prendre part aux
  oprations. Le tsar ne se montrait pas dispos  la conserver
  aprs qu'il se ft spar de ses allis. Au commencement de 1800,
  Cond obtint, par l'intermdiaire de Wickam, qu'elle repasserait
   la solde de l'Angleterre.

  Pour les dtails, voir l'ouvrage de M. Ernest Daudet: _Histoire de
  l'migration_, t. II.

  [302] _Correspondance_ publie par M. de la Rocheterie, et
  Introduction.

Dans sa retraite de Brnn, Bombelles gote momentanment un repos qu'il
n'a pas cherch. Il s'occupe de ses enfants, oriente Bitche vers la vie
militaire et parvient, ds que son second fils a dix-huit ans,  le
faire entrer dans l'arme autrichienne. Louis est parti pour Naples o
nous allons le voir peu heureux dans ses dbuts militaires, Charles
suivra la mme fortune que Bitche: Henri continue ses tudes, Caroline
se contente de se faire adorer par ses parents. Quant au marquis, son
rle politique se borne maintenant  faire de temps  autre des
dmarches  Vienne dans le but de faire rgler l'arrir de l'arme de
Cond. Il met ses papiers en ordre et se prpare  rdiger une histoire
de la Rvolution[303].

  [303] Il avait publi dj, en Suisse, une brochure de
  _Considrations_. Les _Mmoires_ complets existent. Nous avons
  dj dit plus haut pourquoi ils ne seront pas publis et comment
  nous tait venue la bonne fortune d'avoir communication d'un
  important fragment qui est en la possession de M. le marquis de
  Castj. De ces pages, nous avons donn le meilleur dans les
  premiers chapitres de ce volume. Le marchal de Castellane, t. I,
  de ses _Souvenirs_, page 335, parle de 80 volumes manuscrits
  remplis d'anecdotes, mais qu'on aura sans doute brls aprs sa
  mort. Il a connu le marquis de Bombelles, il a got son esprit
  et regrette la non-publication de ses _Mmoires_. A la date de
  mars 1817;--mais l le _Journal_ n'a pas t crit au moment
  mme, car Bombelles n'est mort qu'en 1822.

Les dbuts de Bitche et de Charles ne semblent pas avoir occasionn
d'ennuis  leurs parents; il n'en est pas de mme de ceux de Louis, qui
sont pnibles, faute d'argent, faute d'avancement suffisant.
L'excellent Rgis s'est montr paternel pour le fils de ses amis, un peu
perdu  Naples et sur lequel la bienveillance de la Reine Caroline,
gare par des conseillers dsireux de nuire aux Bombelles, ne parvient
pas  descendre de faon efficace.

Anglique a remerci M. de Rgis, en juin 1800, de tout ce qu'il a fait
pour son fils. Vos procds et bonts pour mon pauvre Louis vont au
fond de mon coeur, vous vous en occupez comme de votre enfant, et malgr
l'extrme besoin que vous avez de mnager vos moyens pour vous-mme,
vous les employez pour Louis. Vous tes son avocat, son appui. Ah!
puisse le ciel vous rcompenser un jour dans douard d'une conduite
aussi gnreuse!... Je vous avoue que mon coeur saigne de voir ce pauvre
Louis sans avancement, aprs avoir eu autant de motifs pour esprer de
le voir incessamment hors de peine.

Aprs s'tre attendrie, la marquise reprend srieusement: Il n'est pas
extraordinaire que la fortune vienne lentement. Je n'en suis pas fche
quand je rflchis... Louis a besoin d'tre un peu prouv par
l'infortune, d'tre suivi enfin, et j'espre, comme vous, que lorsque le
temps aura attnu les lgrets naturelles de son caractre, il sera
excellent sujet; mais continuez  lui donner de bons conseils. Tchez
surtout quand vous serez runis, de lui faire aimer la religion et de
le dgoter de toutes les belles ides philosophiques de nos jours dont
nos malheurs devraient bien nous prouver la fausset et la chimre.

Enfin, mon excellent ami, je vous en conjure, que Louis soit toujours
votre enfant. Ne soyez pas trop indulgent pour lui et songez que vous ne
pouvez l'clairer, le guider qu'en le voyant tel qu'il est, c'est--dire
avec tous ses inconvnients... Parlez-moi toujours vrit sur le compte
de mon enfant.

La lettre d'Anglique se termine par des nouvelles de sa grossesse qui
continue  tre fort heureuse. J'accoucherai vers la fin de septembre.

Sur les privations que doit s'imposer son fils Louis, tant donnes ses
infimes ressources pcuniaires, Mme de Bombelles revient encore dans une
lettre suivante: Il ne me demande rien, mais je crains qu'il ne soit
bien pauvre. Il me parat qu'il se conduit raisonnablement, et j'en
remercie Dieu.

Une autre question la proccupe de faon pressante. Elle a dj fait
allusion  l'indiffrence religieuse de son fils; elle insiste de
nouveau: Une chose me tourmente, c'est qu'il ne me parle jamais
religion, lui qui sait combien je suis attache  ce qu'il garde de bons
principes; je crains que diffrents ouvrages qu'il lit avec got ne
l'aient rendu un peu philosophe; j'en serais au dsespoir, parlez-lui
raison de temps en temps et faites-lui sentir que notre bonheur prsent
et  venir est attach  la croyance d'une religion qui renferme la plus
sublime philosophie et la seule qui puisse nous rendre heureux. Ce
langage de votre part lui fera plus d'impression que de la mienne, et
vous mettrez le comble  ma reconnaissance si je dois  vos soins
d'avoir convaincu mon enfant sur un point aussi essentiel.

Ceci est une nouvelle preuve de la confiance que lui inspire le comte de
Rgis; toutes les lettres que lui a adresses Mme de Bombelles sont sur
ce ton. Anglique n'a rien abdiqu de la foi qui a dirig toutes ses
actions, fortifi son courage dans l'adversit. Aprs s'tre montre la
femme dvoue, la mre affectueuse de ses enfants jeunes que la premire
partie de cette tude nous a fait connatre, elle s'affirme la custode
claire de l'me des siens et, dans cette lettre, une des dernires
qu'elle crira, on croit lire comme des recommandations testamentaires
d'ultimes volonts qu'un ami fidle transmettra  son fils an.

Le marquis est absent. Il ne tardera pas  rejoindre le prince de Cond
qui revient en Allemagne avec son arme et qui dsire l'avoir prs de
lui. Ce parti sera plutt l'effet du dvouement et du zle pour la bonne
cause que celui de l'ambition, car nos affaires ne me paraissent pas
brillantes, mais c'est un motif de plus pour payer de ses conseils et de
sa personne.

On a demand pour lui le traitement de marchal de camp. En
exercera-t-il les fonctions? en tout cas il n'attendra pas--pour
servir--d'en recevoir les honoraires. Un ami que la marquise ne nomme
pas lui a prt cent louis; il a offert ses bons offices, il est dispos
 se mettre en route, et Mme de Bombelles s'apprte  partir avec lui
pour Vienne o d'ailleurs est attendue la Reine de Naples: c'est une
occasion escompte de tmoigner sa gratitude  sa bienfaitrice. Un autre
espoir est caress par la marquise, c'est d'obtenir de l'avancement pour
son Louis qui s'ternise dans le mme grade. Pendant ce temps, le sort
de Bitche qui est  l'arme de Mlas ne l'en proccupe que davantage.
Vous pouvez mieux que personne, crit-elle le 18 juin, juger des
anxits que me causent toujours les dangers auxquels il est expos.
Qu'allait-il faire dans cette galre? serait-on en vellit d'objecter.

Ceci n'est pas pour dplaire  la marquise qui est terriblement
migre. Elle s'inquite de savoir quels seront les sentiments de la
Reine Caroline en apprenant les vnements de Lombardie. Quel chagrin
lui auront caus les rsultats de la terrible bataille de Marengo,
mande-t-elle le 24 juillet. Qui aurait jamais pu prvoir un tel
dsastre! En arrivant  Vienne, j'ai appris tous ces tristes dtails, je
savais que mon pauvre Bitche avait t de la bagarre, je suis reste
trois jours dans l'apprhension qu'il ft tu ou bless. Une lettre de
son fils quelques jours aprs devait la rassurer; mais dans quelles
angoisses ne vit-elle pas entre son second fils qui fait campagne et son
mari arriv maintenant au quartier gnral du prince de Cond, et prt 
quitter son rle de conseiller pour celui de combattant effectif. La
situation pcuniaire du mnage est mauvaise, la marquise le rpte, au
moment d'accoucher, et elle est plus dsireuse encore qu'elle ne le dit
de voir les services de son mari--diplomatiques ou militaires--utilement
rtribus. Tout dpend de la gnrosit de l'Angleterre, ajoute-t-elle
navement, ou de l'arrive toujours annonce, toujours recule--de la
Reine Caroline;  cette princesse elle ne craindrait pas de demander
appui pcuniaire. Encore des projets et encore des tracas d'argent; de
ceux-ci Mme de Bombelles ne sera jamais dlivre. La pauvret se
supporte, mais des dettes, ne savoir comment les payer, voil qui est
accablant!

Pour son fils Charles--qui a de belles qualits morales, mais se montre
assez paresseux  l'tude--les Bombelles ont renonc au service de
Naples et tablissent un programme autrichien. J'attends d'un jour 
l'autre sa nomination comme enseigne.

C'est le mme Charles, alors g de vingt ans, qui se charge d'annoncer
le 14 septembre au comte de Rgis la naissance de ce petit frre
Armand-Victor. Mme de Bombelles avait peu longuement souffert,
l'accouchement normal n'inspirait aucune inquitude pour ses suites.
L'enfant avait t baptis, ayant pour parrain et marraine le duc
d'Aumont et sa fille, Charles reprsentant le premier. Et le jeune homme
entrait dans maint dtail croyant faire plaisir  ce parfait ami. Ds
qu'elle sera remise, la marquise ira  Vienne pour voir la reine
Caroline et obtenir son appui pour Louis.

Et voici que moins de six semaines aprs, une affreuse nouvelle parvient
 Rome au jeune Louis de Bombelles. La douleur m'accable, crit ce
dernier au comte de Rgis, le 27 octobre, de Frascati. Oui, je suis le
plus malheureux des hommes. J'ignore encore comment j'ai eu la force de
rsister  un coup si affreux! La manifestation de sa douleur est
expansive, car si tous adoraient cette mre parfaite, il semble que
celui qui avait t si longtemps le Bombon choy et gt devait plus
cruellement sentir l'irrparable sparation. Des centaines de lieues le
sparent des siens, son coeur se dchire  l'ide qu'il ne reverra plus
sa mre mme morte. Depuis vingt-quatre heures que cette cruelle
nouvelle a frapp mes oreilles, je ne sais plus ce que je fais, ce que
je deviens... Je m'aperois que jusqu' prsent je n'avais jamais connu
le chagrin. Mais,  ciel, quel effroyable apprentissage! Je ne sais
encore aucun dtail, je dsire, je crains de les apprendre.

Il regrette amrement de n'avoir pas auprs de lui le comte de Rgis,
car quelle douceur de pouvoir pleurer ensemble, que de pouvoir partager
ses peines! Que deviendront mes frres, ma soeur, papa? Ah! que de
rflexions tristes et accablantes!... Le comble du malheur est d'tre
isol au milieu d'trangers qui ne conoivent pas que la perte de la
meilleure des mres puisse tre un malheur! Arrivez-moi vite, mon cher
comte, et n'abandonnez pas votre malheureux ami....

C'est le 27 de septembre que cet ange m'a t enlev, crira le marquis
au comte de Rgis[304]. Le 30 au matin, M. le prince de Cond me dit que
ma famille m'appelait. Les lettres du 26 m'auraient pu laisser de
l'espoir si j'avais vu deux mots de la main de ma femme, mais ne les
trouvant nulle part et connaissant son courage autant que sa tendresse,
je me dis: elle est au dernier terme puisqu'il ne lui reste pas la force
de m'crire. Cependant elle avait souri, le 26,  l'envoi de l'estafette
et se flattait que j'arriverais avant sa fin. Ses dernires intentions
sont le chef-d'oeuvre de la prsence d'un bon esprit et d'un excellent
coeur; je les ai trouves crites sous sa dicte.

  [304] De Windich Freshe, prs Mahrburg en Basse-Styrie, alors
  quartier gnral du prince de Cond.

Donc Bombelles ne put revenir  temps pour recueillir son dernier
soupir; la femme qu'il avait tant chrie, le modle de toutes les
vertus domestiques, l'Anglique adorable, la petite Bombe de Madame
lisabeth venait de succomber  trente-neuf ans en couches de son
sixime enfant, et l'infortun mari ne fut de retour  Brnn que dans
les premiers jours d'octobre.

       *       *       *       *       *

Les obsques de Mme de Bombelles avaient donn lieu aux plus touchantes
manifestations. Malgr la modicit de ses ressources et les charges
ncessites par l'ducation de ses enfants, la marquise trouvait
moyen--les journaux autrichiens en font foi--de rpandre autour d'elle
aumnes et secours mdicaux. Les habitants de Brnn montrrent une
gratitude dmonstrative; les paysans du petit village de Menowitz o
elle avait habit quelque temps firent plus encore. Comme ils arrivaient
 la maison de deuil, c'tait le jour des funrailles et le cercueil
tait ferm. Ils tmoignrent leur douleur par des cris dchirants et,
avec instances, demandrent  revoir les traits de la morte. Le cercueil
fut rouvert et les assistants vnrrent comme une sainte celle qui
avait t leur bienfaitrice. Ce concert touchant de la reconnaissance,
cet loge funbre  travers les sanglots laissrent une impression
profonde dans tout le pays, et la _Gazette_ de Brnn en a conserv le
souvenir[305].

  [305] Comte Ferrand, _loge de Madame lisabeth_: Articles de la
  _Gazette_ de Brnn des 1er et 4 octobre.--Alissan de Chazet,
  _Mmoires et Souvenirs_, t. II;--Feuillet de Conches,
  _Correspondance_, Introduction.--Feuillet ajoute un souvenir
  personnel: Passant  Brnn en 1852, il trouva un vieillard de
  soixante et onze ans qui avait assist  cette scne et s'en
  souvenait comme d'une chose prsente.

Sur la tombe de l'pouse aime fut inscrite cette pitaphe[306]:

    HUC VITA U. NOMINE

    ANGELICA MARCHIA BOMBELLES, NATA BARO MACKAU

    E. THALAMO  FIDELI  VISE  EGREDIENS
    IN AMPLEXU  ARMANDI  ULTIM
    PROLIS SU-AD BEATAM REQUIEM
    TERN  PACIS AVIDA-EMIGRAVIT
    DIE XXIX SEPTEM ANNO MDCCC


    TATIS XXXIX
    CONJUGEM PIAM
    MATREM TENERRIMAM
    AMICAM INTEGERRIMAM
    MULIEREM FORTEM
    VIATOR SI QURIS
    IN HOC TUMULO INVENIES
    GLORIOSA REVIVISCET

              A. A. P. P.

    SI GIT EXEMPTE DES MISRES
    DE LA FRAGILE HUMANIT
    LA PLUS EXCELLENTE DES MRES
    LA PLUS TOUCHANTE PIT
    FEMME CHRE AUTANT QUE ADMIRABLE
    LE PREMIER CHAGRIN QU'ELLE FIT
    A SON POUX INCONSOLABLE
    DATE DU JOUR OU IL L'A PERDUE

  [306] Les restes de Mme de Bombelles furent transfrs, il y a
  une dizaine d'annes seulement, dans la spulture de famille des
  Bombelles dans la terre d'Opeka, prs de Vinika (Croatie).
  Renseignements fournis par M. le comte Marc de Bombelles.

Ce que fut la douleur de M. de Bombelles, on le devine. cras par la
perte de celle qu'il avait chrie d'un amour constant et presqu'au-del
de l'humaine mesure, n'ayant gure foi dans la cause des princes,
qu'allait-il devenir?

Avec deux enfants tout jeunes, en proie  des difficults d'argent que
son veuvage ne peut qu'augmenter, puisqu'il ne lui est plus gure
loisible, en rendant des services  l'arme de Cond, de trouver l une
augmentation de ressources, il lui faut d'abord chercher en mme temps 
pousser la carrire de ses fils ans et  assurer le sort des plus
jeunes.

Il a commenc, suivant le voeu de sa femme, par conduire la petite
Caroline  son auguste marraine.--Je me trouvais, crit-il au comte
de Rgis, dans les plus grands embarras pour ma famille qu'on voulait
renvoyer de Brnn et de Moravie en l'englobant dans un ordre de dpart
pour tous les trangers. La protection qui aurait d tre la plus
puissante semblait irriter les exacts excuteurs des seuls rglements
pesant sur les migrs, j'avais  sauver ma colonie d'une vraie
perscution et  mettre dans toutes mes dmarches une mesure qui
mnaget la dignit de ce que vous et moi respectons le plus au monde.
Trois semaines se sont passes.--Grce au ciel et  l'intercession de
celle que je pleure et qui me manque sans cesse, je suis parvenu 
quitter Vienne  peu prs tranquillis sur le sort de mes enfants. Mes
chagrins et mes soucis ont t bien adoucis par les bonts dont la Reine
m'a combl.

La petite Caroline a t place au couvent de la Visitation sur le dsir
de la Reine de Naples. Cette petite a fait  Sa Majest l'effet que sa
gentillesse et sa raison produisent gnralement. Les religieuses
l'aiment dj  la folie.

Pour ses fils, Bombelles a aussi des promesses et des rsultats. Louis
aura de l'avancement dans l'arme napolitaine. Bitche et Charles sont,
le premier, sous-lieutenant dans l'Archiduc-Joseph-infanterie, le
second enseigne dans Mittrowski, aussi infanterie autrichienne. Henri
rejoindra son pre au quartier gnral de Cond,  moins que ce ne soit
celui-ci qui revienne dfinitivement  Brnn. Press de rejoindre le
corps de Cond, j'ai partag ses fatigues comme je partage en ce moment
ses justes inquitudes sur le destin qui l'attend. D'ici  peu de jours,
crit-il le 30 janvier, je saurai s'il m'est permis d'ajouter au
dvouement que j'ai montr, ou s'il est de mon devoir d'y mettre un
terme,  la suite duquel je rejoigne mon mnage.

Bombelles tait intervenu  Vienne pour faire obtenir de derniers
secours  l'arme de Cond, mais il tait alors trop tard: M. de
Cobentzel, ministre de l'Empereur, discutait avec Joseph Bonaparte les
conditions de paix entre les Gouvernements autrichien et franais. La
dislocation est imminente; les migrs sont rduits  l'impuissance;
l'Autriche mise hors de cause; l'Angleterre ne paierait pas une arme
qui ne combattrait pas. C'en tait fini de l'arme de Cond[307]. Ils
allaient devenir exceptionnels ceux qui continueraient  porter les
armes contre la France: la majeure partie des proscrits revinrent,
acceptrent avec philosophie le nouvel ordre de choses, heureux de voir
les autels rtablis et l'ordre assur; beaucoup surent ne pas refuser
les prsents du Premier Consul[308]. Nous aurions aim  ne pas
enregistrer le nom des Bombelles sur la mme liste que les Langeron et
les Saint-Priest. Le marquis n'eut pas un instant la pense de refaire
des Franais de ses fils. Si lui-mme a renonc  toute ambition
militaire, il continuera  ne pas s'tonner que ses enfants servent les
ennemis de la France; rien ne modifiera un programme dont nous avons vu
le premier acte dans le refus de serment  la Constitution.
Irrconciliable il est rest avec la Rvolution et ses suites... Ses
fils ne seront pas tous victimes de cette obstination; deux d'entre eux,
l'pe pose, parcourront de brillantes carrires; mais le second,
Bitche, que nous avons vu  l'arme de Mlas, mourra, au sige d'Ulm,
tu par une balle franaise.

  [307] Voir _Journal d'un fourrier de l'arme de Contades_, publi
  par le comte Grard de Contades, et _l'Histoire de l'arme de
  Cond_, par M. Bittard des Portes.

  [308] Parlant des migrs militaires, Napolon a dit 
  Sainte-Hlne: Ils taient salaris de nos ennemis, il est vrai,
  mais ils l'taient ou auraient d l'tre pour la cause de leur
  Roi. La France donna la mort  leur action et des larmes  leur
  courage. _Mmoires de Napolon_, t. II, p. 310.

       *       *       *       *       *

M. de Bombelles va rentrer  Brnn o il a laiss l'enfant au
maillot aux soins parfaits des trois excellentes filles du duc
d'Aumont-Villequier. Ces dames, dont l'ane a vingt-six ans, restent
jusqu' d'autres temps runies aux dbris de ma famille. Nous sommes
logs  Brnn dans le palais du prince de Dietrichstein qui m'y rfugia
quand je perdis (en 1797) la pension de la Reine. Sa Majest, qui m'en
avait fait rtablir une de 2.000 florins, vient de me rendre cette
pension sur le pied prcdent... Sa Majest a t dans cette occasion
tout ce qu'elle sera toujours quand l'homme de bien peut arriver jusqu'
elle.

Les plus grosses difficults assaillent nanmoins M. de Bombelles.
L'augmentation de pension promise par la Reine de Naples n'arrive pas,
la carrire de Louis reste stationnaire. Je ne reois plus de rponses
de la Reine depuis mon retour ici, crit le marquis, le 8 septembre, 
M. de Rgis[309]; la route de ses bienfaits est galement barre. Elle
voulait qu'ils fussent reports de 2  5. Je n'entends pas plus parler
d'un taux que de l'autre, et l'on me refuse la seule grce que je
demande, celle de me dire: Vous n'aurez rien, parce qu'alors, pice en
main, je pourrais solliciter ailleurs du pain, au lieu que, dans l'tat
de souffrance o l'on me laisse, j'ai  m'attendre, si je frappais 
d'autres portes, qu'on me rponde: Prenez patience, vous avez un
traitement de Naples, il vous sera pay tt ou tard. En attendant ainsi,
je suis mang et par la dpense journalire de mes faibles conomies et
par les besoins d'une famille qui, ne recevant plus sa pension de
l'ancien habitant de Mittau, n'a plus, pour administrer sagement un
mnage, la femme distingue, douce, conome et sage qui tait notre
boussole  tous et notre ancre de salut.

  [309] Archives de M. le comte de Rgis.

Bombelles se plaint de la malveillance de quelques-uns qui l'auront
desservi auprs de la reine. Ce qui me vaut ce traitement est
prcisment ce qui vaut  mon bon Louis l'oubli de tout ce qui
mriterait rcompense; je n'ai rien  me reprocher envers les hommes et
particulirement envers les Rois, si ce n'est de n'avoir pas cet esprit
souple qui fait crier tour  tour: vive le Roi! vive la Ligue! Je tiens
 l'amour de mon Dieu, de sa religion, je tiens  cette forme de
gouvernement paternel qui se nomme monarchie. Je ne puis pas accorder
mon adoration au triomphe du crime...

Bombelles s'tend longuement sur ses opinions, sur l'excration en
laquelle il tient les philosophes modernes et continue  se plaindre
de la perscution dont il est l'objet. S'il n'obtient pas ce qu'il peut
justement dsirer, tant donns ses services passs, ce n'est faute de
savoir demander et se plaindre. Sans doute les dolances continuelles de
Marc-Henri ont un peu lass tout le monde, aussi bien le rgent et ses
amis que cette soeur de Marie-Antoinette dont la gnrosit l'a fait
vivre lui et les siens. Mais, comme il le marque si bien  son ami
Rgis, sa femme n'est plus l, organisatrice parfaite, mre de famille
entendue, femme sduisante et adroite, qui sait attirer sur sa famille
ces gerbes de grces utiles que pouvaient carter les fastidieuses
jrmiades de son poux vieilli.

Il comptait sur le baron de Breteuil, qui, suivant lui, lui redoit de
grosses sommes convenues pour ses missions antrieures. Mais Breteuil,
qui a pass six semaines  Vienne et aux environs, n'a pas jug bon de
se dranger. tant, nonobstant tout, dans de bons rapports avec lui, je
l'avais conjur de passer par ici en retournant  Hambourg. Il m'a
rpondu dans les termes les plus tendres et au milieu de protestations
d'amiti qu'il ne pouvait se dtourner de trois postes pour voir un ami
si fidle et qu'il n'avait pas le temps d'aller voir ma fille au
couvent. Le fait est qu'il a voulu se sauver de l'embarras de causer
avec moi depuis tout ce qu'il m'a crit sur les 30.000 livres et au del
qu'il me doit sans vouloir prendre des arrangements  cet gard. O
argent,  argent, que ton mtal fait faire de vilaines choses!

Bombelles est forcment trs embarrass, il n'ose mme pas envoyer
quelque argent  son fils Louis. Ce n'est pas par un sentiment
d'attache  ce mtal que je n'en envoie pas  mon pauvre Louis, le coeur
me saigne lorsque je pense qu'il peut tre dans l'embarras; mais au
moment o je tends la main, si je lui envoyais quoi que ce soit, on ne
manquerait pas de dire que j'ai fait le pauvre pour mieux abuser de la
bienfaisance de la Reine et que, dans le fait, je suis  mon aise.

Par cette lettre et par d'autres adresses soit au comte de Rgis[310],
soit  Louis de Bombelles, on est inform des angoisses pcuniaires par
lesquelles passe le marquis de Bombelles. Ces tracas joints aux
dispositions religieuses, naturelles  son esprit et que la perte de sa
femme n'ont fait qu'augmenter, vont faire germer un projet caress par
le marquis depuis qu'il est dfinitivement rfugi  Brnn. Aprs avoir
mis ordre, autant que faire se pouvait,  ses affaires et obtenu la
promesse que la pension faite par la reine de Naples serait reverse sur
ses enfants, une fois une certaine somme paye, Bombelles s'est dcid 
se retirer dans un couvent de Brnn pour y recevoir les ordres. C'est
pntr du dsir d'amliorer le sort de mes chers enfants, crit-il le
15 fvrier 1803,  son fils Louis, que je me consacre au service des
autels, pour, avec le temps, en retirer, en outre, des avantages
spirituels, ceux de vivre de mon nouvel tat et de ne pas morceler, par
ma propre subsistance, celle de mon indigente famille. Et aprs lui
avoir indiqu le moyen de toucher des avances sur la pension que lui
fait la Reine, il donne rendez-vous  son fils  Vienne. Je vous laisse
 penser combien je serai heureux de vous voir prsent  ma premire
messe, et de pouvoir vous y runir  vos frres  la sainte Table; c'est
alors que du haut du ciel votre anglique mre runirait ses
intercessions  mes prires pour ces fils quelle nourrit de son lait et
de la parole de Dieu, qu'elle servit si bien.

  [310] Archives de M. le comte de Rgis.

Louis de Bombelles a accompli le voyage projet  Vienne, et ce n'est
pas sans une profonde motion qu'il a retrouv ses frres et son pre.
Les larmes le suffoquaient, cet excellent papa, crit-il au comte de
Rgis, le 8 octobre, il ne pouvait que me serrer dans ses bras et lever
les bras au ciel. Henri me tiraillait d'un autre ct pour m'embrasser
aussi; enfin jamais entrevue ne fut plus touchante. Il n'a presque pas
trouv son pre vieilli depuis ces cinq ans de sparation. Son nouveau
costume avec ses croix de Saint-Louis et de Saint-Lazare lui va 
merveille, et il lui donne mme un air de douceur et de rsignation qui
le rendent cent fois plus intressant.

A son pre, prtre, Louis n'a rien dguis, mme de ce qui pouvait tre
 son dsavantage, et il a trouv en lui, non seulement un pre
indulgent, mais un ami charmant qui se reporte lui-mme  l'ge de
vingt-quatre ans et qui malgr son respectable habit conoit fort bien
que le printemps de la vie soit plus sujet aux orages que la maturit de
l'existence. Il ajoute: Je vous assure qu'il est le seul
ecclsiastique que j'aie jusqu' prsent rencontr qui sache rendre la
vertu aussi sduisante et qui la dpouille de tout ce qu'elle a
ordinairement de farouche. Il a t trop question du comte de Rgis, si
parfait ami de tous et de chacun d'eux, pour que Louis de Bombelles ne
souligne pas ce souvenir reconnaissant. J'ai t heureux en voyant que
l'amiti que vous avez toujours si franchement tmoigne  notre famille
est bien sentie et partage par tous ses membres et surtout par le
chef.

Il donne ensuite des dtails sur ses frres: Henri, qui est le premier
que j'aie vu, a quinze ans. Sans tre d'une trs jolie figure, il a une
tournure trs agrable, beaucoup d'esprit et fournissant aux frais de la
conversation comme un homme fait. Aussi est-il caress et gt par
toutes les dames de la socit; mais il n'en est pas moins bon enfant
et,  sa coiffure  la Titus prs,  laquelle il tient beaucoup, il a
toutes les qualits que l'on peut dsirer dans un jeune homme.

Bitche et Charles, tous deux officiers autrichiens, comme nous le
savons, revenaient du camp quand leur frre les a vus. Bitche n'a
presque pas chang de figure, il est plus grand que moi et trs blanc.
C'est le meilleur coeur et j'oserai mme dire la plus belle me que l'on
puisse trouver; de l'honneur jusqu'au bout des ongles et la franchise
d'un ancien chevalier, mais il n'a ni l'air lanc ni la tenue militaire
de Charles, qui est, dans ce service-ci, un officier de la plus grande
distinction.

Charles va passer capitaine,  la requte de quatre colonels qui se le
disputent pour l'avoir dans leur rgiment; un de ces messieurs a t
dernirement trouver l'archiduc Charles et lui a dit: Ce n'est pas pour
les beaux yeux de M. de Bombelles que je me soucie de le voir fait
capitaine, mais c'est que l'Empereur a besoin d'officiers de distinction
et qu'il faut que, dans quatre ans au plus, nous en fassions un officier
d'tat-major.

Quant  son pre, il est impossible de jouir d'une plus grande
considration qu'il ne le fait. L'Empereur et l'Impratrice l'ont combl
de bonts  leur passage  Brnn, l'Impratrice a voulu entendre sa
messe et lui a dit aprs: Je connais votre attachement pour ma
mre[311], mais je veux que vous m'aimiez aussi; ainsi, ds que Caroline
sortira du couvent, personne ne s'en chargera que moi-mme.

  [311] La Reine Caroline de Naples.

Louis subit le charme de sa soeur: C'est un bijou: la figure la plus
intressante, une taille charmante et un air de bont qui gagne tous les
coeurs. Elle m'accable de caresses et m'a dj dclar que j'tais son
favori. Aussi c'est une querelle qu'il m'est impossible d'viter si je
reste un jour sans aller  la Visitation.

Louis de Bombelles est sr d'tre agrable au comte de Rgis quand il
ajoute: Elle m'a demand des nouvelles de cette dame qui tait l'amie
de maman et qui logeait  Naples. Je lui ai rpondu que cette dame tait
aussi une bien bonne amie et qu'elle m'avait charg de l'embrasser. Eh!
bien, dit-elle, crivez  cette dame que Caroline l'aime de tout son
coeur, car toutes les personnes que maman a aimes sont toujours chres
 mon coeur.

Lui-mme est fort gt  Vienne. Il a fait trois couplets pour le jour
de naissance de son pre, et il les a chants  table chez le comte de
Cobentzel avec beaucoup plus de succs qu'ils n'en mritaient. Dans
toutes les autres maisons, le Bombelles napolitain, comme on l'appelle,
a eu le bonheur de fort bien russir.

Cette runion de famille, attendue depuis longtemps et  laquelle manque
si cruellement celle qui en tait l'me et le lien, sera la dernire
pour bien des annes; encore l'un de ces officiers ne rpondra-t-il pas
 l'appel... et cela ds l'anne suivante.

L'abb de Bombelles est encore  Vienne lorsqu'il apprend la mort de son
second fils, Bitche, tu le 14 octobre 1803 au sige d'Ulm. Notre bon
et vertueux Bitche, crit encore Louis de Bombelles au comte de Rgis,
atteint d'un coup mortel, a expir comme il devait mourir, en brave
chevalier et en fidle serviteur de son matre. Il est mort quelques
heures aprs avoir reu une blessure affreuse  la cuisse. La balle
s'tait fait jour par l'paule et avait dchir les entrailles... Le
coup qui m'a enlev un frre ador m'a frapp moi-mme d'une manire
qu'aucun laps de temps ne sera capable d'effacer de ma mmoire. J'ai
laiss mon pauvre pre dans un tat de douleur qu'il est impossible de
dcrire. Heureusement qu'il a Victor avec lui, et c'est, je vous
l'assure, une vraie ressource. Louis de Bombelles fait des rflexions
sur la cruelle destine de tant de braves gens qui sont les victimes de
la coupable folie d'un seul homme. Il est devenu si tranger  sa
patrie, si hostile  ce qui est Franais qu'il ne lui vient pas  l'ide
de dplorer que son frre, servant contre la France, ait t tu par un
balle franaise!

       *       *       *       *       *

Par le crdit de la princesse Thrse de Tour et Taxis, Bombelles a
obtenu, en 1806, la cure d'Oppelsdorff en Silsie prussienne. Il allait
avoir  se rencontrer avec d'anciens compatriotes, car le pays qu'il
habitait tait devenu le thtre de la guerre. Lui, migr depuis quinze
ans, devenu cur prussien, eut l'occasion de secourir des Franais
blesss ou malades, et il se tira avec honneur d'une situation plus que
dlicate.

Pendant le sige de Neisse[312], ville voisine de son presbystre
presbytre, il fut en butte aux exigences des troupes et demanda une
garde de sret au gnral wurtenbergeois Sekendorf, qui la lui accorda.
Quelques jours aprs, non sans surprise, il recevait une invitation
pressante de se rendre au quartier gnral franais. Le gnral
Vandamne[313], illustre soldat, mais qui ne passait pas pour un modle
d'urbanit, le reut avec une grande politesse.

  [312] Ville de Silsie qu'avait prise le grand Frdric en 1741,
  et dont s'empare Jrme Napolon en 1807.

  [313] Dominique-Joseph Vandamne, n en 1771  Cassel (Nord), mort
  en 1830, fit toutes les campagnes de 1792  1812. Disgraci, en
  1812, par suite de ses dmls avec Jrme. En 1813, il fut fait
  prisonnier  Culm, avec 6.000 hommes, dsastre qui compromit le
  plan de la campagne. Pair de France pendant les Cent Jours,
  s'exila en Amrique  la deuxime Restauration, ne revint en
  Europe qu'en 1824, et mourut en Belgique.

Je sais, monsieur le cur, dit Vandamne, que vous avez t
inquiet.--Non, gnral, j'ai t inquit.--Vous allez avoir  l'instant
une sauvegarde. Je vous remercie, gnral; grce aux cartes de
sret,--je suis tranquille depuis quelques jours.--Si cela ne durait
pas, avertissez-moi, et je vous promets une sauvegarde[314].

  [314] Alissan de Chazet, _Mgr de Bombelles_.

Depuis ce moment un change de politesses eut lieu entre le gnral et
le cur. Un jour mme, devant le presbystre, une calche  quatre
chevaux s'arrtait; le gnral Vandamne venait rendre visite au vieil
migr dans sa cure d'Oppersdorff. Il passa une heure avec lui, causant
librement de l'ancienne France, l'engageant  retourner dans sa patrie
comme l'avaient fait Boufflers et tant d'autres, lui promettant qu'il y
retrouverait dignits et fortune.

Le cur refusa. Ses fils servaient  l'tranger; il avait renonc 
toute ambition, il ne vivait plus qu'en Dieu. Au rcit de ses malheurs,
Vandamne s'tait mu. Bombelles en profita pour lui recommander ses
communauts et reut des promesses favorables. C'tait un spectacle 
la fois instructif et curieux, dit Alissan de Chazet, de voir un homme
cr par la Rvolution venir chez l'homme dtruit par elle, et lui
tmoigner les gards et les dfrences que l'on refuse bien rarement 
un beau caractre et  une grande infortune noblement supporte.

Malgr ses malheurs, Bombelles avait gard une grande srnit d'esprit
et ce tour humoristique qui fait le charme de ses lettres. Voici un mot
crit  un des officiers de l'tat-major de Vandamne, o il avait t
si favorablement accueilli.

En suscription:

    _A M. le comte de Knigseck, aide de camp
    de Son Excellence le gnral de division Vandamne
     Bielau_

    Oppersdorff, le 15 juin 1807.

    MON CHER COMTE,

Il y a des gens qui ne sont chanceux en rien: le porteur de ma lettre
ne garda pas, dit-on, soigneusement sa moiti, lorsque le mnage tait
jeune; ses fils ne gardent pas mieux leurs chevaux. La nuit dernire,
dans le cabaret de Woitz, ces deux fils, couchant dans l'curie, une
sentinelle tant  la porte, on a pris un cheval de leur pre, et il
vient,  travers un dluge de paroles, de me conter sa dolente aventure.
Il n'est pas question de couleur d'habit ni de parement, la nuit tous
les chats sont gris. C'est comme une aiguille dans une botte de foin,
qu'il veut chercher sa rossinante. Vous verrez, qu'il a assez la mine de
don Quichotte; au reste, toutefois, si cela se peut, vous lui rendrez
service, j'en suis sr, parce que vous tes bon, aimable et obligeant.

Mon Franz[315], qui vous remettra cette lettre, va en ville pour
s'informer comment je pourrais me procurer du fumier, il doit y
abonder. On tirait de l'or du fumier d'Ennius, j'en veux tirer de tout
l'engrais de Neisse pour pouvoir, un jour, tre un aussi dodu cur que
vous tes un jeune et joli seigneur. Si vous savez quels seront les
ordres pour l'vacuation de ces fumiers faites-les connatre afin que je
prenne mes mesures en consquence. Respects  qui vous savez.

    BOMBELLES[316].

  [315] Henri-Franois, n le 26 juin 1789.

  [316] Indite, d'aprs l'original. Collection d'autographes de
  Mme Louis de Cernay.

Ce ton enjou n'empchait pas M. de Bombelles de se voir en proie aux
plus grands ennuis. Sa cure ne lui suffisait pas pour vivre, car la plus
grande partie de ses maigres appointements passait aux pauvres dont il
s'tait fait le soutien. Il dut avoir recours  celui des princes avec
lequel il entretenait les relations les plus suivies.

De Londres, le 4 juillet 1807, le duc de Berry lui rpondit:

    MON CHER BOMBELLES,

Je ne puis vous rendre tout ce que j'ai prouv en lisant le rcit de
vos malheurs, ni vous exprimer le dsespoir que me cause le retard de
votre lettre, qui a t quatre mois en route; elle m'est arrive par
Mittau. Je m'empresse de mander  l'vque de tcher de vous faire
passer le plus tt possible cinquante louis; c'est bien peu dans la
position o vous tes, mais il m'est impossible pour  prsent, d'en
faire plus. Combien je crains tout ce que vous aurez souffert pendant ce
temps-l; vous connaissez trop mon amiti pour ne pas juger que mon
coeur est dchir du rcit de vos peines. Adieu, mon cher Bombelles,
rpondez-moi le plus tt possible, et comptez sur ma tendre amiti.

    CHARLES-FERDINAND.

Ainsi s'coulrent les annes jusqu' la chute de l'Empire...

En 1814, le cur d'Oppersdorff tait doyen d'Oberglogau. La Restauration
des Bourbons le ramenait dans son ancienne patrie, et l'amiti du duc de
Berry qui ne lui avait jamais fait dfaut s'employa  le retenir. Le
dbarquement de Napolon et la fuite de la famille royale devaient
inciter une seconde fois M. de Bombelles  quitter la France. Il
rejoignit son doyenn d'Oberglogau, et, en passant par Vienne o il
tait all voir ses fils, il reut une lettre flatteuse du prince de
Hardenberg, premier ministre du roi de Prusse, qui, en souvenir des
ambassades o le marquis s'tait distingu, lui confrait au nom de son
matre le titre d'Excellence.

A la seconde Restauration sans doute, il et t facile  l'abb de
Bombelles excipant des services rendus--le comte d'Artois avait oubli
leurs anciennes querelles--de prendre place politique. Il n'eut pas
cette ambition, mais donna sa dmission de doyen et se laissa nommer
aumnier de la duchesse de Berry. Deux ans aprs il tait appel 
l'vch d'Amiens o il laissa sa rputation d'un organisateur zl et
d'un prlat parfait[317].

  [317] On chante encore ses louanges dans le diocse, Alissan de
  Chazet ne nous laisse ignorer aucun trait de sa bienfaisance. Mme
  Auguste Craven, qui l'a beaucoup connu, avait conserv de Mgr
  d'Amiens la plus douce et la plus affectueuse mmoire: Par son
  apparence de bont et de saintet, sa figure rappelait celle de
  saint Vincent de Paul et de saint Alphonse de Liguori, et
  quoiqu'il ne ft pas de haute taille, il avait l'air noble, et
  ses manires taient celles d'un grand seigneur, tout en tant
  d'une simplicit et d'un enjouement qui attiraient autour de lui
  les enfants partout o il se trouvait. Il aimait  leur parler, 
  les exhorter et  les bnir (_Rcit d'une soeur_).

  D'autres tmoins oculaires ont soulign et sa mansutude et la
  gaiet de son esprit. C'est le marchal de Castellane se rappelant
  qu'un certain soir, chez M. de la Ferronnays, le marquis-vque
  joua des valses et des contredanses sur le piano. Il a mme un
  peu dans. Ce bon vque n'aura pas t, je l'espre, damn pour
  cela, et le _Journal_ ajoute: il portait sur sa mitre ses deux
  toiles de marchal de camp. Un autre souvenir est cont dans les
  _Mmoires_ de la Restauration et repris par M. Denormandie, dans
  ses curieux _Souvenirs_. Un soir, comme M. de Bombelles,
  accompagn de deux de ses fils, allait entrer dans les salons
  d'une ambassade, l'huissier lui demanda son nom: Annoncez
  l'vque d'Amiens et ses fils. Devant la tte abasourdie de
  l'huissier, il reprit: Annoncez, alors, l'vque d'Amiens et les
  neveux de son frre.

Comme vque, il eut la joie de donner la bndiction nuptiale  sa
fille Caroline, qui, le 5 juillet 1819, pousait le vicomte Franois
Biaudos de Castj[318]. La crmonie eut lieu, 25, rue de la
Ville-l'vque, dans la maison qu'habitait M. de Bombelles, dont la
salle  manger avait t transforme en chapelle. De ce discours simple
et pntrant d'un pre bnissant ses enfants, naissait une sensation
attendrissante  laquelle n'chapprent point les assistants[319].

  [318] La marquise de Travanet, soeur de M. de Bombelles, tait
  rentre en France sous l'Empire. Elle mourut  Paris, le 4 mai
  1828. Son tombeau est au cimetire du Mont-Valrien, 10e range.

  [319] Cette maison tait en face de l'htel de Louvois; Mme de
  Louvois, soeur du marquis, donna une soire de noces o fut jou
  un proverbe de Leclerc.

M. de Bombelles, jusqu' la fin de sa vie, conserva une verdeur et une
activit tonnantes. A soixante-dix-huit ans, il accomplissait ses
devoirs de pasteur avec une vigilance et une ardeur que rien n'arrtait.
Ses jours taient pourtant compts; un jour de fin de janvier 1822,
l'vque s'alita pour ne plus se relever; administr le 22 fvrier, il
sentit venir la mort et fit ses adieux  ses enfants. Son _Nunc
dimittis_ tait empreint  la fois d'une grande humilit chrtienne et
d'une grande lvation de sentiments. De toutes les grces que Dieu m'a
faites, dit-il d'une voix ferme, j'ai toujours regard comme la plus
grande celle d'tre l'organe de ses commandements; mais aujourd'hui que
les forces de son serviteur sont puises, aujourd'hui que je suis dans
cet tat de misre o se trouve rduit le pcheur, je remercie le
Trs-Haut du fond du coeur de m'avoir laiss le temps de me
convertir... Il vcut encore onze jours cependant et rendit le dernier
soupir, le 5 mars.

On ne s'tonnera pas que la fin de ce patricien, homme de bien, se soit
montre digne de sa vie et ait difi ses contemporains. Parmi les
serviteurs rests fidles  la cause royale, il est des hommes plus
marquants, moins scrupuleux et mieux favoriss par le sort. En tenant
compte de l'poque o il eut  vivre et des erreurs communes  tous les
migrs, on retiendra son nom comme celui d'un dvou rempli des
meilleures intentions et sur lequel la calomnie n'a nulle prise.

       *       *       *       *       *

Le marquis de Bombelles laissait quatre enfants: la vicomtesse Biaudos
de Castj et trois fils dont deux ont fait souche nombreuse dans leur
nouveau pays. Aprs avoir cont la vie de leurs parents, il n'est pas
sans intrt de consacrer quelques lignes  ceux qui ont jou un rle
public ou priv.

L'an, Louis-Philippe, le Bombon de la premire partie de cette
histoire, n  Ratisbonne en 1780, est mort  Vienne en 1843. Aprs
avoir comme nous l'avons vu, pris du service  Naples, il entra au
service de l'Autriche et fit une brillante carrire dans la diplomatie,
fut successivement ministre de l'empereur en Suisse, en Toscane, en
Danemarck. Sa premire mission  Copenhague, en 1813, consistait 
dtacher le Danemarck de l'alliance avec Napolon. Il put courir l'anne
suivante  Paris pour assister au spectacle de l'entre des allis, et
revenir ensuite  Copenhague avec le grade de ministre plnipotentiaire
autrichien. C'tait un homme spirituel, mais lger et trs bavard, dit
une contemporaine l'ayant bien connu. Cette contemporaine, la baronne du
Montet, ne la Boutetire[320], migre, vivant alors  Vienne, explique
ces dfauts qui suivant elle, ont empch le dveloppement de la fortune
diplomatique du comte Louis. S'il n'et t que lger, cela n'et
peut-tre pas beaucoup nui  sa carrire; mais c'tait un peu trop que
d'tre Franais, lger et beau parleur... Ceci ne l'empcha pas
d'ailleurs d'obtenir des postes agrables, et celui de Copenhague lui
valut son mariage avec Ida Brun, fille d'une femme auteur danoise connue
et que son culte pour les arts et l'amiti que lui tmoigna Mme de
Stal, ont rendu elle-mme presque clbre.

  [320] Dont les agrables _Souvenirs_ viennent d'tre publis par
  le comte de la Boutetire, son petit-neveu (Plon).

Le troisime, Henri-Franois (1789-1850), aprs avoir t officier,
entra galement dans la diplomatie autrichienne, remplit des missions en
Portugal et en Sardaigne. Sa carrire se termina  Vienne o, en 1845 il
avait t appel au poste de gouverneur de l'archiduc Franois-Joseph,
empereur actuel et de son malheureux frre Maximilien. Il laissa deux
filles[321] et deux fils, Marc-Henri-Guillaume et Charles-Albert-Marie.
Ce dernier qui fut grand-matre de la Cour de l'archiduc Rodolphe, est
mort il y a quatre ans. C'est au comte Marc et  son fils que nous
devons des renseignements prcieux sur la famille de Bombelles[322] et
surtout le portrait de la marquise Anglique qui orne le commencement du
premier volume.

  [321] Marie l'une au comte Clam Martinicz, l'autre au baron de
  Puthon.

  [322] Par l'aimable entremise de M. le comte Elie de Lastours,
  alors secrtaire d'ambassade  Vienne, qui nous a mis en
  correspondance avec les survivants de cette noble famille de
  Bombelles, aujourd'hui disperse en diffrentes parties de
  l'Autriche.

Nous avons gard le deuxime pour la fin[323], sa carrire tant fort
curieuse et mritant quelques instants d'attention. Charles de Bombelles
avait pris d'abord du service dans l'arme autrichienne et rentra en
France en 1814 comme aide de camp du prince de Schwarzemberg[324].

  [323] Il n'tait que le troisime; il devint le second aprs la
  mort de Bitche, en 1805.

  [324] Il correspondait directement avec Metternich. Welschinger,
  le _Roi de Rome_, p. 93.

C'tait, dit la baronne du Montet qui a bien connu les trois frres, un
loyal gentilhomme bon comme ses frres. Rempli d'ambition, il alliait
la rudesse militaire qui peut imposer  toute la douceur d'un homme du
monde qui veut plaire. On lui connaissait deux voix: l'une formidable,
tourdissante, cassante, et l'autre douce et timide; il passait
frquemment de l'une  l'autre, ce qui formait un contraste bizarre. Ces
deux voix, qui offraient pour ainsi dire l'indice de deux caractres,
lui furent galement utiles. L'homme timide, rserv et dlicat, a plu
 plusieurs femmes; l'homme rude a discut, fait ses conditions,
remport des victoires de salon: avec la grosse voix, il a prouv qu'il
tait apte  tout; avec la voix douce, il a parl bas  l'oreille des
jeunes femmes.

Rien d'amusant comme sa manire de poser des conditions  Mme de
Cavanagh, dont il voulait pouser la fille. Celle-ci tait riche, lui
n'avait rien, absolument rien. Il faisait une cour douce et modeste 
Mlle Caroline et, vis--vis de la mre, prenait des airs de matamore:
20.000 livres de rente, ou pas de Bombelles. Des amis, timidement, lui
faisaient observer que 20.000 livres de rente c'tait beaucoup demander
quand on ne possdait rien.--Qu'appelez-vous rien, s'criait M. de
Bombelles avec sa voix de tonnerre, et _mon nom_?--Cette ngociation
mle d'amour (il tait pris), d'intrt (la fortune l'attirait), de
regrets d'ambition (l'alliance avec Mlle de Cavanagh ne flattait pas
suffisamment son amour-propre), cette ngociation, dit la baronne du
Montet qui y assista, fut un trait complet de fanfaronnades, d'esprit
et de coeur.

A Vienne s'taient traits les prliminaires,  Marseille eut lieu le
mariage. La jeune comtesse de Bombelles, agrable sans tre jolie,
plaisait  son mari, que de son ct elle aimait passionnment. L'union
d'ailleurs fut fort courte, la phtisie minait la jeune femme: elle
mourut  vingt-cinq ans,  Vienne en 1819, laissant  son mari deux
enfants, une fille et un fils.

Charles de Bombelles pleura sa femme... mais ne tarda pas  faire la
cour  une belle et riche Autrichienne Mlle von Bartenstein dont il
tait devenu amoureux. Ce fut un vrai roman allemand avec les longs
entretiens, les correspondances exaltes et sentimentales... La jeune
fille ne se dcidait pas compltement, donnait sa parole, puis la
reprenait. Bombelles passait de la joie paradisiaque aux plus poignants
dsespoirs. Agit et bizarre, passablement ennuyeux sans doute avec ses
dbordements d'amour de tte, il n'amliorait gure sa cause. Un jour,
Mlle von Bartenstein put arriver  lui faire comprendre qu'elle
n'prouvait pas pour lui un sentiment assez fort pour se dcider 
l'pouser. Elle lui crivit les plus belles choses du monde; les deux
amoureux de comdie se mirent d'accord pour se quitter bons amis et ne
pas s'pouser. Il fut permis  Bombelles de mettre un baiser sur le
front de la jeune fille, et chacun s'en fut de son ct. Mlle de
Bartenstein pousa un bon et gros garon, un Hongrois riche, de famille
ordinaire et nullement sentimental.

Bombelles se consola, s'occupa de l'ducation de ses enfants... et
poursuivit ses rves d'ambition, tout en aimant  raconter  satit
l'histoire de son roman.

Il sollicita  la fois en Autriche et en France, et chose curieuse, il
obtint presque en mme temps les faveurs qu'il demandait. A Vienne, il
tait nomm chambellan du prince hritier et recevait le grade de
colonel, cependant qu' Paris, son pre et sa soeur, s'employaient avec
zle pour lui faire obtenir la place de gentilhomme de la chambre avec
pension. La nomination franaise prcdait de quelques jours l'obtention
des faveurs autrichiennes: c'et pu tre un obstacle  la rgularisation
de ces dernires. Bombelles ne s'effraya pas pour si peu; il s'entremit
utilement, trouva moyen de persuader  l'Empereur et  son protecteur le
comte de Mercy, que son pre avait agi sans son aveu, mais qu'il n'osait
pas mcontenter ce pre si excellent. Si bien que l'adroit Bombelles put
partir pour Paris avec le brevet du titre de colonel.

Charles de Bombelles, Autrichien et Franais  la fois, manifestait
surtout les opinions du vrai fils d'migr et n'entendait faire aucune
concession aux ides nouvelles.

Un jour,  Vienne,  un dner chez la baronne du Montet, il fut question
de Fouch et de la singulire ide qu'avait eue Louis XVIII d'accepter
les services d'un rgicide. Quelle concession horrible  la Rvolution!
s'cria la matresse de maison... Puisque Louis XVIII est si
condescendant, il aurait d conserver le titre d'empereur et le drapeau
tricolore, cela et fascin beaucoup de gens!--A ces mots le comte
Charles se monta en fureur: Qu'appelez-vous, dit-il d'une voix
tonnante, la cocarde tricolore? Allez dire une chose pareille au
faubourg Saint-Germain! Le faubourg Saint-Germain vous fermera toutes
ses portes! La cocarde tricolore! Et il trpignait, frmissait et
s'emportait de plus en plus!--Et la baronne de lui rpondre non sans
justesse: Vous tes bon, votre faubourg Saint-Germain n'a-t-il jamais
pris la cocarde tricolore? Et les chambellans, les gardes d'honneur,
quelle tait leur cocarde, s'il vous plat? M. de Bombelles restait au
paroxysme de la fureur, on dut s'interposer tant la discussion tait
devenue aigre.

Le soir mme, chez la comtesse de Chotek, la baronne du Montet racontait
avec verve sa brouillerie avec le comte Charles. Soudain la porte
s'ouvrit et M. de Bombelles parut. L'heure des rodomontades tait
passe, celle de la douceur avait sonn. Humblement, presque comme un
enfant qui promet de ne plus recommencer, il s'approcha de son ennemie
de l'aprs-midi et demanda  faire la paix. La grce aussitt et
gaiement octroye, le comte voulut tmoigner sa reconnaissance et s'en
fut prendre dans un vase de fleurs qui tait sur une console une rose
blanche, une fleur bleue et une fleur rouge dont il forma un petit
bouquet et qu'il vint offrir  la baronne d'un petit air  la fois doux
et railleur.

Je n'en veux point de votre main, lui dit celle-ci en repoussant le
bouquet, mais soyez sr que si le Roi me l'offrait, je l'accepterais,
car il m'est fort gal de quelle couleur soit un drapeau, pourvu que ce
soit celui de la Lgitimit. Or je crois que les rois peuvent adopter
telle couleur qu'il leur convient, surtout quand ces couleurs ont eu de
beaux jours de gloire.

M. de Bombelles ne devait pas tarder  revoir la lutte entre les deux
drapeaux. Il servait  Nancy comme lieutenant-colonel du 5e rgiment
d'infanterie lgre--le colonel autrichien tait devenu officier
suprieur franais--lorsqu'clata la Rvolution de Juillet.

Le soir mme du jour o fut connue la nouvelle, il entre chez une amie,
belle-soeur de la mme baronne du Montet. Ple, presque jaune, les
traits dcomposs, terrass par l'annonce de la Rvolution, il tenait
son shako dans les deux mains. Il le dposa dans un angle obscur de
l'appartement, prit sa tte dans ses deux mains et se mit  clater en
soupirs et en sanglots. On croit  une nouvelle catastrophe, au meurtre
du Roi, personne n'a l'ide d'une rvolution. Chacun questionne
Bombelles, qui, d'une voix entrecoupe, apprend  ses interlocuteurs
que, le matin mme, il avait reu l'ordre de faire prendre la cocarde
tricolore  son rgiment (en l'absence du colonel).

Et vous l'avez prise! s'cria la baronne du Montet, vous l'avez prise
de la main sanglante de la rvolte et de l'meute?

M. de Bombelles restait muet et constern.--Plt  Dieu, dit la
baronne, que Louis XVIII l'et donne cette cocarde; aujourd'hui vous ne
la prendriez pas teinte du sang de vos frres de la garde royale!

Bombelles devait rester fidle au drapeau blanc et ne jamais chercher 
se rapprocher du Gouvernement n de la Rvolution. Il quitta le service
de la France et revint  Vienne. Il y retrouvait son fils[325] qui
servait dans l'arme autrichienne, et sa fille Marie que, depuis la mort
d'une fille de dix-sept ans, sa belle-soeur, la comtesse Henri, avait
recueillie maternellement[326].

  [325] Devint colonel et fut longtemps attach  la maison de
  l'Empereur Franois-Joseph. C'est le comte Louis, aujourd'hui
  octognaire, et pre de la baronne de Schell.

  [326] Elle fut l'amie de Nathalie Narischkin; il est souvent
  question d'elle dans: _La Soeur Nathalie Narischkin_, fille de la
  Charit de Saint-Vincent-de-Paul, par Mme Aug. Craven, ne la
  Ferronnays.

Il reprit contact avec Metternich--avec lequel, on se le rappelle, il
avait entretenu autrefois des rapports rguliers. Un jour, le prince lui
dit  brle-pourpoint: Le poste de grand-matre de la Cour de Parme est
vacant[327] par suite de la mort du comte de Neipperg[328]. Ce poste
exige un homme capable de dominer le caractre faible de l'archiduchesse
Marie-Louise, de matriser sa petite Cour et de gouverner avec intgrit
son petit tat. La famille impriale a jet les yeux sur vous, elle
dsire votre consentement, ne refusez pas[329]. Bombelles crut devoir
accepter.

  [327] Wercklein, qui avait succd comme ministre  Neipperg,
  s'tait vu chasser en 1830 par la Rvolution, et il tait trop
  impopulaire pour tre repris au retour de Marie-Louise.

  [328] Comte de Falloux, _Mmoires d'un royaliste_.

  [329] On se rappelle que l'archiduchesse avait pous Neipperg
  lors de sa deuxime grossesse en 1820, mariage nul, puisque
  Napolon n'tait pas mort. En 1821, Neipperg chercha une formule
  pour annoncer la mort de l'Empereur. Il trouva cette priphrase:
  serenissimo consorte della Duchessa, et la _Gazetta di Parma_
  annona que le _srnissime prince consort de la duchesse_ tait
  mort. Metternich, aprs avoir beaucoup ri, crivait le 2 aot 
  Neipperg: Votre dcouverte du srnissime consort est une
  merveille. Trolard, _De Montenotte  Arcole_, Archives de Parme.
  Les deux enfants portrent le nom de Montenuovo, traduction
  italienne du nom de Neipperg (nouvelle montagne). Neipperg mourut
  en 1829 et fut enterr au couvent de Saint-Paul, o Marie-Louise
  lui fit lever un monument de 120.000 francs. Ernesto Masi, _Li
  due Moglie di Napoleone I_, Bologne, 1889.

Le comte de Falloux, qui raconte cet entretien, tait parent de M. de
Bombelles. Il alla lui rendre visite vers 1840. Lorsque je m'acheminais
vers Parme, dit-il, M. de Bombelles, qui n'avait cru et voulu accepter
que l'hritage politique du comte de Neipperg, avait obtenu sans le
chercher le mme crdit que lui sur le coeur de la souveraine, et la
veuve de l'Empereur Napolon avait contract un troisime mariage.

Les relations de Marie-Louise avec Charles de Bombelles semblent dater
de peu aprs la mort du duc de Reichstadt. Le mariage secret, mais
rgulier, eut lieu le 17 fvrier 1834[330]. Ce nouvel poux runissait,
parat-il, tout ce qu'on peut dsirer, fermet et douceur dans les
manires en mme temps. C'est un homme si vertueux, crivait
Marie-Louise  la comtesse de Crenneville, c'est une vraie trouvaille.
Elle ajoutait: C'est un saint et un homme aimable en socit.

  [330] Ce mariage eut lieu avec l'assentiment de la Cour
  d'Autriche, et l'archiduchesse en a indiqu la date dans ses deux
  testaments, celui du 25 mai 1837 et du 22 mai 1844. Il est dit 
  l'article 17 du second testament: Je lgue au comte Charles de
  Bombelles, mon grand-matre, avec lequel je suis marie
  secrtement depuis le 17 fvrier de l'anne 1834, le capital
  nominal de 300.000 livres italiennes en rentes milanaises, legs
  qui se solde sur les papiers publics que je possde (Archives de
  Parme, notes d'Armand Baschet).

Ce mlange de vertu et de qualits extrieures produisit un effet utile.
Bombelles continua les traditions de Neipperg et se montra comme lui
administrateur intelligent et honnte. L'archiduchesse, si insoucieuse
de ses devoirs et dvore jusqu' la fin de sa vie de la soif des ftes
et des voyages avait eu la chance de rencontrer des ministres intgres
et bienfaisants qui enrichirent le duch d'une foule d'institutions de
charit et de monuments utiles (Archives de l'tat, hospice des
Incurables, ponts, thtre, bibliothque, etc.)[331].

  [331] _Monumenti e munificenza de S. M. la princessa imperiale
  Maria Luigia_, Parme, 1845, publi par ordre du comte de
  Bombelles.--Welschinger, _le Roi de Rome_.--Trolard, _De
  Montenotte  Arcole_.--Chaillot, _Notice sur l'administration du
  comte de Bombelles_, 1858.

Bombelles eut aussi une influence morale sur Marie-Louise et dtermina
son volution dernire vers la religion. Il tait bien le fils du pieux
vque d'Amiens et se montra, de plus, zl dfenseur des congrgations
et communauts religieuses. De l  tre appel jsuite et fanatique il
n'y a qu'un pas, ce que n'ont pas manqu de noter les crivains
antireligieux. Par lui, a pu crire un auteur rcent, Trolard, la ville
dgageait une odeur clricale plus forte que le parfum de ses fleurs.

Faut-il attribuer aux reprsailles du carbonarisme les tentatives
d'empoisonnement qui menacrent les jours de Marie-Louise et mirent la
vie de Bombelles en danger[332]?

  [332] Une tradition trs vivace raconte que Bombelles avait t
  vis par les conspirateurs, et que le chapelain aumnier, ayant
  bu de l'eau empoisonne, mourut  sa place. D'aprs cette mme
  tradition, Marie-Louise, qui mourut, en effet, trs rapidement,
  aurait bien pu prir victime d'un empoisonnement. Voir la _Mort
  de Marie-Louise_, d'aprs des documents italiens dans la MARQUISE
  DE SADE. _Recueil de fragments historiques_, par M. Paul Ginisty.

Aprs la mort de Marie-Louise en 1847, Charles de Bombelles habita
quelque temps Vienne, puis il vint s'tablir  Versailles avec sa fille
Marie[333]. Il mourut en 1855 dans l'ancien htel de Mademoiselle, 7,
rue de la Bibliothque[334], tout prs de ce palais o s'tait effondre
la royaut, non loin du domaine enchanteur de Montreuil o, sous la
tendre protection de Madame lisabeth, s'tait panoui le roman conjugal
de notre attachante hrone, Anglique de Mackau, marquise de Bombelles.

  [333] _La Soeur Natalie Narischkin_, par Mme Aug. Craven.

  [334] Aujourd'hui rue Gambetta.--Leroi, _Hist. de Versailles, rue
  par rue_, t. II.




TABLE DES NOMS

DES DEUX VOLUMES


    A

    Adlade (Madame), II, 169 et suivantes.

    Adhmar (comte d'), I, 61, 66, 184, 290.

    Almda (chevalier d'), II, 16, 21, 22, 35.

    Angivillier (Flahaut de la Billarderie, comte d'), I, 197.

    Angoulme (duc d'), II, 120, 121.

    Apostoli (agent secret  Venise), II, 158.

    Archiac (comte d'), I, 47.

    Arnould (Sophie), I, 279.

    Artois (comte d'), I, 40, 41, 54, 56; II, 49, 51, 158, 159, 160,
      164, 165, 166, 167, 174, 179, 182, 193, 194, 195, 199, 218, 227,
      248, 253, 289, 339.

    Artois (comtesse d'), I, 237, 242; II, 41, 80.

    Aumale (vicomtesse d'), I, 27.

    Autichamp (marquis d'), I, 55.


    B

    Bailly, II, 130, 170.

    Balbi (comtesse de, ne Caumont la Force), I, 207; II, 232, 236,
      237.

    Barentin (de), II, 59.

    Bariatinsky (prince), I, 27.

    Barnave, II, 221, 226, 250.

    Beaumont (Christophe de), I, 218.

    Bayreuth (margrave de), I, 134.

    Beauveau (marchal de), II, 135.

    Belsunce (Henri de), II, 136.

    Benkenrod (de), II, 14.

    Bercheny (comte de), II, 54.

    Berthier, II, 139.

    Bezenval (baron de), I, 55, 57; II, 43.

    Biron (marchal de), II, 46, 81, 298.

    Bombelles (Marc-Henri, marquis de Bombelles), I, 1  353;
      II, 1  380.

    Bombelles (Anglique de Mackau, marquise de), I, 1  353;
      II, 1  380.

    Bombelles (Henri-Franois, comte de), I, 2, 3.

    Bombelles (baron de), I, 218, 242; II, 186.

    Bombelles (comte de), le fils, I, 3.

    Bombelles (comtesse de), I, 44.

    Bombelles (Jeanne-Rene de), et voyez marquise de Travanet,
      I, 8, 31, 139, 125, 143.

    Bombelles (Henriette de), et voy. comtesse de Reichemberg,
      I, 7, 61, 78, 81.

    Bombelles (Francois-Bitche-Henri de), I, 284; II, 345.

    Bombelles (Louis-Philippe de), dit Bombon, I, 148, 159; II, 371.

    Bombelles (Charles de), II, 373, 374.

    Boufflers (chevalier de), II, 97.

    Bouill (marquis de), II, 186, 205, 215, 249.

    Bouillon (duchesse de), I, 128, 130.

    Boulainvilliers (Mme de), I, 225.

    Bourbon (duc de), I, 54, 56.

    Bourbon (duchesse de), II, 117, 123.

    Bourdeilles (Mme de), I, 61.

    Bouthillier (marquis de), II, 233.

    Brancas (Mme de), I, 45; II, 246, 249.

    Brassens (Mlle de), I, 78.

    Braye (chevalier de), II, 234.

    Breteuil (baron de), I, 90, 143, 170, 172, 175, 187, 191, 208;
      II, 14, 23, 28, 29, 30, 35, 195, 196, 254, 262, 266, 270, 271,
      272, 280, 286, 288, 292, 324, 327, 330, 358.

    Breteuil (abb de), I, 178, 179.

    Brenner (Mme de), II, 166.

    Brienne (comte Lomnie de), II, 5, 15, 44.

    Briche (Mme de la), II. 21.

    Brionne (comtesse de), I, 166, 325; II, 106, 111.

    Broglie (comte de), I, 191, 196.

    Brunswick (maison de), I, 46.


    C

    Cadaval (duc de), I, 309, 320, 325, 329, 335; II, 16.

    Calonne (de), II, 161, 162, 166, 175, 194, 195, 196, 199, 201,
      233, 237, 242, 259, 286, 292.

    Canillac (Mme de), I, 45, 54, 58.

    Caroline (reine de Naples), II, 178, 179, 180, 339, 349, 357.

    Castries (marchal de), I, 218; II, 118, 142; II, 270, 292, 293.

    Cassel (landgrave de), I, 129.

    Catherine de Russie, I, 277, 278; II, 245, 273, 277, 278, 281,
      285, 287, 296, 298, 300, 301.

    Caulaincourt (marquis de), I, 122.

    Caumartin (Lefbre de), I, 246.

    Causans (Mme de), I, 61, 263.

    Chabanais (de), II, 117.

    Chlons (de), II, 104.

    Chandelier, II, 36.

    Charles-Thodore (lecteur palatin), I, 88.

    Chartres (duc de), I, 55; II, 116.

    Chartres (duchesse de), I, 172.

    Chtelet (duc du), II, 155.

    Chauvelin (de), II, 12.

    Chazet (Mme de), I, 161.

    Choin (Mlle), II, 10.

    Choiseul (duc de), II, 2, 119, 204, 220.

    Cic (Champion de), II, 135.

    Clotilde (Mme), I, 21, 25, 26.

    Cobentzel (comte de), II, 355.

    Cobourg (prince de), II, 327.

    Coigny (duc de), I, 143.

    Coigny (comte de), 1, 61.

    Cond (Louise-Adlade de Bourbon, princesse de), I, 60, 210,
      224, 226, 227, 229, 231, 232, 275.

    Condorcet, II, 151, 241.

    Contat (Mlle), II, 113.

    Conzi (de), II, 227, 270.

    Cornwallis, I, 219.

    Corradini, II, 163.

    Courtebonne (comtesse de), I, 222.

    Croy (prince de), II, 106.

    Crussol (chevalier de), I, 56.

    Crussol (duc de), II, 165.


    D

    Dassy (Dr), I, 27, 296.

    Deux-Ponts (des), I, 217.

    Deux-Ponts (Mme des), I, 217, 256.

    Dietrichstein (prince de), II, 356.

    Dillon, II, 298.

    Dillon (comtesse), I, 60.

    Dillon (abb), II, 116.

    Direntis (prince abb de), II, 333.

    Doublet (Mme), I, 110.

    Dugazon (Mlle), I, 209; II, 108.

    Dumouriez (gnral), II, 322, 324, 325.


    E

    Elisabeth (Madame), I, 1, 20  29, 41, 45, 48, 53, 63, 71, 72,
      107, 130, 138, 142, 150, 163, 168, 169, 172, 173, 178, 183,
      193, 221, 235, 243  250, 254, 289, 296  301, 307, 312  320;
      II, 8, 60, 73  75, 97, 132  141, 145, 149, 150, 155, 156, 168,
      183  185, 192, 206  220, 222, 226, 239  241, 254, 263, 268,
      272, 302, 307, 309, 320, 324, 334, 338.

    Eprmesnil (d'), II, 92, 93, 105.

    Eterno (d'), I, 252; II, 119.

    Esterhazy (comte Valentin d'), I, 8, 51, 66, 69, 71, 73, 80, 93,
      115, 116, 167, 174, 180, 183, 250, 258, 259, 267; II, 24, 25,
      26, 112, 273  278, 282, 283, 290, 293.


    F

    Ferrand (comte), I, 300.

    Fersen (de), II, 207, 212, 250, 290, 294.

    Fert-Imbault (marquise de la), I, 22, 110.

    Firmon (Edgeworth de), II, 184.

    Fitz-Grald (Bodkin de), II, 59.

    Fleury (Joly de), I, 165, 169; II, 53.

    Florian (chevalier de), II, 93, 122.

    Foulon, I, 166.

    Francklin, I, 61.

    Frdric II, I, 87, 97, 102.

    Fronsac (duc de), II, 73, 113, 114.

    Frstenberg (prince de), I, 76.

    Frstenberg (princesse de), I, 76.


    G

    Garde (de la), I, 61.

    Gent (ambassadeur  Saint-Ptersbourg), II, 274, 293.

    Genlis (Mme de), I, 242.

    Giles (Mme), I, 199.

    Goethe, II, 312.

    Goetz, I, 142, 210, 213.

    Goguelat (baron de), II, 269.

    Goltz, I, 91, 96, 100.

    Gourbillon (Mme), II, 120.

    Gouvernet (de la Tour du Pin), II, 135.

    Gramont (duchesse de), II, 55.

    Grasse (de), I, 173.

    Gumne (prince de), I, 279.

    Gumne (princesse de), I, 27, 36, 40, 44, 54, 59, 60, 69, 174,
      182, 206, 232, 280, 281.

    Guiche (duc de), I, 143; II, 32.

    Gustave III de Sude, I, 303; II, 282.


    H

    Harcourt (duc d'), II, 9, 121.

    Harcourt (duchesse d'), II, 109, 110.

    Hautoir (du), II, 198.

    Hector (d'), II, 252.

    Henri de Prusse, I, 304; II, 98, 109.


    I

    Isle (chevalier de l'), I, 278, 281.


    J

    Joseph II, I, 34, 36, 39, 41, 87, 88, 89, 91, 96, 104, 178.


    K

    Karg (baron de), I, 112.

    Kaunitz (prince de), I, 89.


    L

    La Fayette (marquis de), I, 246; II, 23, 136, 226, 267.

    Lamballe (princesse de), I, 180.

    Lambesq (prince de), I, 116; II, 66.

    Lameth (de), II, 140, 142, 226.

    Lamoignon (de), II, 29, 50  57, 65.

    Las Cases (marquise de), II, 97.

    Lastic (Mme de), I, 197.

    Lemonnier, I, 27.

    Listenois (prince de Bauffremont ou de), II, 35.

    Lima (don Fernando de), II, 35.

    Lochrum (Mlle de), I, 77.

    Lorges (duchesse de), II, 121.

    Louis XVI, I, 87, 91, 114, 120, 166, 239, 249, 261; II, 17, 66,
      71, 72, 129, 147, 152, 155, 169, 175, 184, 185, 202, 205, 208,
      221, 222, 245, 258, 264, 269, 303, 304, 314, 319.

    Louis Wenceslas de Saxe, II, 232.

    Louise (Madame), I, 29.

    Louis-Joseph-Franois-Xavier (premier Dauphin), I, 203, 204, 205,
      206; II, 125  131.

    Louvois (marquis de), I, 8, 186, 188, 190, 191, 241.

    Louvois (marquise de), ne baronne d'Hoffel, I, 172.

    Louvois (marquise de), ne Bombelles, I, 244, 282, 283.

    Lckner (marchal de), II, 265.

    Luxembourg (duc de), II, 123.

    Luzerne (marquis de la), II, 68, 69.


    M

    Mackau (baronne de), ne Soucy, I, 11, 23, 25, 27, 30, 32, 34,
      35, 41, 45, 61, 121, 137, 267, 331; II, 191, 316.

    Mackau (baronne de), ne A. de Chazet, I, 161; II, 61.

    Mackau (Marie-Anglique de), voir marquise de Bombelles.

    Mackau (baron de), I, 324, 336; II, 174, 189.

    Mailly (duchesse de), I, 82, 169.

    Malesherbes (de), II, 4, 7.

    Marchais (Mme de), I, 197.

    Marck (comte de la), I, 104.

    Marck (comtesse de la), I, 40; II, 3, 110.

    Maret (futur duc de Bassano), II, 317.

    Marie-Antoinette, I, 8, 26, 40, 63, 72, 80, 81, 90, 91, 98  100,
      116  120, 178, 179, 205, 213, 238, 246  251, 261, 281, 305;
      II, 17, 28, 71, 77, 78, 129, 137, 188, 202, 207, 212, 221, 236,
      279, 280, 304.

    Marie-Christine (princesse), I, 306.

    Marie-Louise (archiduchesse, duchesse de Parme), II, 378, 379, 380.

    Marie-Thrse d'Autriche, I, 89, 92  94, 97  100, 116, 157.

    Marlborough (duc de), I, 287.

    Marsan (comtesse de), I, 20, 23, 24, 27, 28, 321, 322, 324, 327,
      338.

    Martin (J.-B.), I, 54.

    Matignon (comtesse de), ne Breteuil, I, 285; II, 236.

    Matignon (Mlle de), II, 3.

    Maurepas (de), I, 98, 99, 114, 128, 136, 166, 169, 170, 215, 216.

    Melfort (Mme de), I, 61.

    Mercy, I, 88, 93, 95, 100, 115, 267; II, 235.

    Mirabeau (marquis de), II, 109, 110, 112, 183, 187.

    Mirepoix (marchale de), I, 114.

    Monaco (Mme de), I, 222; II, 237.

    Monsieur, II, 93, 290, 322.

    Monstiers-Mrinville (vicomtesse des), I, 1.

    Montaigu (abb), I, 23, 61, 108.

    Montmorency (princesse de), II, 4.

    Montmorin (comte de), I, 254; II, 3, 29, 99, 108.

    Montyon, II, 94, 123.

    Moreau le jeune, I, 245.

    Mortemart (Mlle de), I, 18; II, 106.

    Mortemart (duc de), II, 82.

    Mouchy (duchesse de), I, 120.


    N

    Naillac (chevalier de), I, 78, 81, 109, 121, 125, 139, 141.

    Nassau-Siegen (prince de), I, 128; II, 244.

    Necker, I, 165, 166, 169; II, 44, 50, 69, 78, 85, 99, 101, 115, 125.

    Neipperg (comte de), I, 261.

    Neipperg (comtesse de), I, 113.

    Noailles (marquis de), II, 119.

    Nollet (abb), I, 23.

    Nord (grand duc et grande duchesse Paul de Russie sous le nom de
      comte et comtesse du), I, 271, 275, 276.

    Normandie (duc de), II, 18, 119.


    O

    Oberkirch (baronne d'), I, 272, 273, 274.

    O'Dune, I, 285.

    Offmont (Mme d'), I, 6.

    Olbreuse (Mlle d'), I, 46, 47.

    Orlans (duc d'), II, 83, 89, 216.

    Orsay (Grimod Dufort, seigneur d'), I, 122.

    Orsay (comte d'), I, 122.

    Osman Khan (Monchan), II, 38.

    Ossun (comtesse d'), I, 169.

    Ostermann, II, 280, 284, 285, 296.

    Oxenstiern, II, 234, 291.


    P

    Panin (de), I, 103.

    Ption, II, 264, 310.

    Pie VI, I, 269, 270.

    Pilcher (baron de), I, 100.

    Podenas (de), I, 61.

    Polastron (Mme de), II, 183, 201, 237.

    Polignac (comtesse Diane de), I, 61, 62, 71, 136, 164, 191, 256,
      257, 262; II, 143, 164.

    Polignac (duchesse de), II, 48, 69, 70, 109, 143, 149.

    Poitrine (Mme), I, 207.

    Pons (de), I, 250.

    Pompignan (Lefranc de), II, 135.

    Porte (Mme de la), I, 246.

    Praslin (duchesse de), II, 23.

    Prisy (de), I, 247.

    Provence (comte de), I, 64, 119.

    Provence (comtesse de), II, 120, 121.


    R

    Raigecourt (marquis de), II, 227, 232, 242, 246, 257, 258.

    Raigecourt (marquise de), I, 1; II, 11, 145, 149, 184, 226, 229,
      238, 247, 251, 325.

    Rass (Marie-Suzanne de), I, 4.

    Rayneval (Grard de), I, 43, 61, 164, 251.

    Raz (Mme de), I, 61.

    Rgis (comte et comtesse de), II, 266, 336, 341, 351 et suivantes.

    Reichemberg (comtesse de), voyez marquise de Louvois, I, 44  46,
      123, 126, 134, 144, 186, 187, 198, 214, 242.

    Richelieu (marchal de), II, 42, 113.

    Richelieu (duchesse de), II, 103.

    Robert (frres), I, 291.

    Robespierre, II, 149.

    Rochambeau, I, 219.

    Roche Lambert (Mme de la), I, 226.

    Rodney, I, 173.

    Roederer, II, 310.

    Rohan (cardinal Louis de), I, 19; II, 106.

    Rohan-Rochefort (princesse Charlotte de), I, 309, 328, 330, 334,
      335; II, 16.

    Roland (Mme), I, 22, 39.

    Romanzof (comte de), II, 234, 281, 291.

    Rosambo (Le Pelletier de), II, 65.


    S

    Saint-Huberti (Mme), I, 175.

    Saint-Lambert (de), II, 98.

    Saint-Priest (comte de), I, 181, 266; II, 13, 52, 275.

    Sainte-Foix (Radix de), II, 3.

    Saluces (de), I, 260.

    Santerre, II, 329.

    Savonnires (de), II, 136.

    Saxe-Teschen (duchesse de), I, 169.

    Schwartzenau (M. de), I, 96.

    Schwartzenau (Mme de), I, 10.

    Schwartzenau (Mlle de), I, 10, 33, 43, 133.

    Schwartzengald (Mme de), II, 254.

    Sgur (comte de), I, 304.

    Smonville (marquis de), II, 327, 328.

    Srant (Montmorency-Luxembourg, marquise de), I, 61, 108, 233.

    Sombreuil (de), II, 275.

    Soreau (Mme de), I, 53, 61.

    Soubise (marchal de), I, 175.

    Soucy (marquise de), I, 52, 63, 78, 108.

    Sophie (Madame), I, 253.

    Sophie-Hlne-Batrix (fille de France), I, 317.

    Soucy (marquis de), II, 329.

    Souvi (marquise de), I, 187.

    Stal (Mme de), II, 122, 221.

    Stedingk, II, 293, 294.

    Suffren (baron de), II, 17.

    Suleau, II, 235, 255.


    T

    Tarente (princesse de), I, 225.

    Tencin (Mlle de), I, 18.

    Thiars (comte de), II, 115.

    Thouret, II, 217, 222, 241.

    Tilly (Mme de), I, 61.

    Tippoo-Saheb, II, 36.

    Tour et Taxis (princesse de), I, 77, 111; II, 364.

    Trautmansdorf, I, 268.

    Travanet (marquis de), I, 146, 249.

    Travanet (marquise de), I, 148, 150, 198, 213, 273, 308;
      II, 1, 3, 202, 369.

    Trmoille (duchesse de la), I, 225.

    Tressau (comte de), I, 284.


    V

    Vandamne (gnral), II, 364.

    Vautourmel, II, 160.

    Vaupalire (marquis de la), II, 5.

    Vaupalire (Mme de), I, 168, 187, 255.

    Vaudmont (princesse de), II, 35.

    Vauguon (duchesse de la), II, 35.

    Vaux (marchal de), II, 27, 31.

    Vergennes (comte de), I, 45, 87, 98, 126, 128, 161, 251, 252, 266;
      II, 257.

    Vergennes (comtesse de), I, 169, 170, 181, 211, 242, 251, 252.

    Vibraye (de), I, 56.

    Viosmesnil (de), II, 261, 269, 290.

    Volude (comtesse de Lge de), II, 127, 129.


    Z

    Zouboff (Platon), II, 275.




TABLE DES MATIRES


  CHAPITRE PREMIER

  1788


                                                                   Pages

  Les Bombelles  Versailles.--_Journal_ du marquis.--Mlle
    de Matignon et l'htel de la Vaupalire.--Chez le
    comte de Montmorin.--M. de Malesherbes et les Lomnie
    de Brienne.--Refus dfinitif de se marier de Mlle de
    Rohan-Rochefort.--Le chteau de Meudon.--Nouvelles
    extrieures.--La Reine et la duchesse de Polignac.--Nouvelles
    politiques.--Effervescence des provinces.--Les
    gentilshommes bretons.--Dpart du baron de Breteuil.--Le
    marchal de Vaux en Dauphin.                                      1


  CHAPITRE II

  Continuation du _Journal_.--La dputation de Bretagne
    et le Roi.--Les ambassadeurs de Tippoo-Saheb 
    Trianon.--Chute de Lomnie de Brienne.--Facties des
    Parisiens  ce sujet.--Les dessous de la disgrce.--La
    duchesse de Polignac.--Disgrce de Lamoignon.--meute  ce
    sujet.--Le Parlement et la Cour.--Prodrmes d'vnements
    graves.--Tristesse de Louis XVI.                                  33


  CHAPITRE III


  Intrigues de l'abb de Vermond contre la duchesse de
    Polignac.--L'Assemble des Notables projete.--Soire
    chez Mme de Polignac.--Bombelles chante devant la
    Reine.--Le duc de Fronsac.--Madame lisabeth djene
    chez les Bombelles.--Impatience du diplomate
    qui rclame une ambassade.--Chasses de Madame
    lisabeth.--Bombelles en courses perptuelles.--Comdie
    chez la duchesse de Mortemart.--Mort du marchal de
    Biron.--Les Notables.--M. Necker.--Concert chez la
    comtesse d'Artois.--Le duc d'Orlans.--Le duc du Chtelet,
    colonel des Gardes franaises.--Le _Code national_
    de Bergasse.--Lettre du prince de Conti.--La brochure
    de d'prmesnil.--_Mmoire_ des princes.--Considrations
    de Bombelles.--Rception de Boufflers  l'Acadmie
    franaise.--Fin de l'anne 1788.                                  68

  CHAPITRE IV


  Dbuts sombres de l'anne 1789.--_Journal_ de
    Bombelles.--L'ambassade de Venise en perspective.--Mariage
    de Mlle de Mortemart avec le prince de Croy.--Nouvelles
    de Cour.--Le prince Henri de Prusse.--Prparation des
    tats gnraux.--Necker et Mme de Stal.--Considrations
    politiques.--En route pour le bailliage de Sens.--Mort
    du Dauphin.                                                      101


  CHAPITRE V

  Premiers dparts.--L'migration de sret.--Madame
    lisabeth donne l'ordre  ses dames de partir.--Regrets
    d'Anglique de quitter Madame lisabeth.--Avant de
    rejoindre son mari  Venise elle se rend  Stuttgard chez
    son frre.--Installation aux environs de Venise et 
    Venise.--Les Polignac.--Correspondance de Madame
    lisabeth et de la marquise de Raigecourt.--vnements
    de France, du 5 octobre  la promulgation de la
    Constitution.--Le serment.--Bombelles donne sa dmission.        132


  CHAPITRE VI

  Le comte d'Artois  Venise.--Rapport des espions.--Le
    clan Polignac.--Les ides du comte d'Artois et de ses
    amis.--Calonne.--Bombelles et l'empereur Lopold.--Ressentiment
    du comte d'Artois.--Mme de Bombelles 
    Stuttgard.--Correspondance de Madame lisabeth et de
    la marquise de Raigecourt.--L'affaire de Varenne et ses
    suites.--Angoisses d'Anglique de Bombelles.--Considrations
    politiques.--Madame lisabeth et le comte
    d'Artois.                                                        158


  CHAPITRE VII

  Mme de Bombelles et ses enfants s'installent  Wartegg prs
    de Saint-Gall.--Lettres de Madame lisabeth.--Nouvelles
    politiques.--La Constitution vote.--Confrences
    de Pilnitz.--Situation de plus en plus ambigu du Roi et
    de la Reine.--Dsaccord avec les princes.--La Cour de
    Coblentz.--Lettres du marquis de Raigecourt.--Madame
    lisabeth s'emploie  ramener la concorde entre ses
    frres.--Calonne et Breteuil.--Illusions des migrs.--Fausse
    nouvelle d'une fuite de la famille royale.--La
    vie  Wartegg.--Correspondance de Madame
    lisabeth.--Dpart mystrieux de Bombelles.                      214


  CHAPITRE VIII

  Le Roi et la Reine correspondent avec les souverains
    trangers.--Instructions au marchal de Castries.--Plaintes
    de Calonne.--Mission donne  Bombelles.--Son arrive
     Saint-Ptersbourg.--Gent et Esterhazy.--Attitude de
    Catherine II vis--vis de Bombelles.--Sa rancune contre
    Breteuil.--chec de la mission de Bombelles.--Catherine
    II et la Pologne.                                                269


  CHAPITRE IX

  Les tapes de la Rvolution.--Le 20 juin.--Dernire lettre
    de Madame lisabeth.--Le comte et la comtesse de
    Rgis.--Le drame du Temple.--Bombelles  l'arme de
    Cond.--Sa rencontre avec Goethe.--Mort du Roi.--Procs
    et mort de la Reine.--Angoisses des
    Bombelles.--Correspondance avec les Raigecourt.--Mort
    de Madame lisabeth.--Douleur poignante d'Anglique.             302


  CHAPITRE X

  Dpart de Wardeck.--Courses de M. Bombelles.--A
    Ratisbonne.--Passage de l'arme de Cond 
    Brnn.--Correspondance avec le comte de Rgis.--Louis
    de Bombelles.--Naissance de Victor-Armand.--Mort d'Anglique
     la suite de ses couches.--Touchantes manifestations
     ses funrailles.--Douleur du marquis et de ses
    enfants.--M. de Bombelles entre dans les ordres.--Mort
    de Bitche  Ulm.--Rencontre du marquis avec Vandamne.--Cur
    prussien.--Evque d'Amiens.--Mariage de Caroline.--Mort
    de Bombelles.--Les fils de M. de Bombelles.--Le troisime
    mari de Marie-Louise.                                            341





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e la Marquise de Bombelles, by Maurice Fleury

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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

