The Project Gutenberg eBook, Pauline, by Louis Dumur


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Title: Pauline
       Ou La libert de l'amour


Author: Louis Dumur



Release Date: September 9, 2013  [eBook #43676]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULINE***


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Note de transcription

      Les mots indiqus =comme ceci= sont en gras dans le
      texte d'origine.





LOUIS DUMUR

PAULINE

ou

la libert de l'amour







[Marque d'imprimeur]

PARIS
SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE
XV, RVE DE L'CHAVD-SAINT-GERMAIN, XV
M DCCC XCVI


      *      *      *      *      *      *

_DU MME AUTEUR._


  LASSITUDES, posies                  1 vol.

  LA NVA, posies                     1 plq.

  ALBERT, roman                        1 vol.

  LA MOTTE DE TERRE, 1 acte            1 vol.

  LA NBULEUSE, 1 acte                 1 vol.

  REMBRANDT, drame en 5 actes (en
    collaboration avec VIRGILE JOSZ)   1 vol.

      *      *      *      *      *      *


LOUIS DUMUR

PAULINE

ou

la libert de l'amour







[Marque d'imprimeur]

PARIS
SOCIT DV MERCVRE DE FRANCE
XV, RVE DE L'CHAVD-SAINT-GERMAIN, XV
M DCCC XCVI

Tous droits rservs




I


--Vous n'avez pas de cheveux qui tombent, Pauline?

La jeune femme tait  sa toilette.

Elle se retourna vers son mari, qui la contemplait, et rpondit en
souriant:

--Non, mon ami, cet accident ne m'est pas encore arriv.

--C'est curieux: moi, je m'aperois depuis quelque temps que je
deviens chauve.

Un silence, et Facial reprit:

--Quel ge avez-vous, Pauline?

--Ne le savez-vous pas? Vingt-neuf ans.

--C'est juste. Je ne sais pourquoi j'ai toujours dans l'esprit que
vous avez trente ans. Oh! vous n'en avez pas l'air! Vous ne paraissez
mme pas avoir vingt-neuf ans. Mais moi, je deviens vieux. J'ose 
peine me figurer que dans six mois j'aurai quarante ans. Quarante
ans! La moiti de la vie d'un octognaire! Deviendrai-je octognaire?
Je l'espre: on vit longtemps dans ma famille. Et puis, je suis encore
plein de sant. Tu as connu Derollin? A quarante ans, c'tait un homme
fini. C'est qu'aussi personne ne s'est surmen comme lui. Il passait
les nuits, mangeait beaucoup, s'alcoolisait, n'avait aucune rgularit
de travail. Il n'tait pas mari, et changeait de matresse trop
souvent: c'est mauvais. Bref, il est mort avant-hier dans une maison
de sant; nous l'enterrons aujourd'hui. Ce pauvre Derollin! Ah! je me
flicite d'avoir t plus sage. Je n'ai point eu de ces aventures
bouriffantes, mais je puis me rendre le tmoignage que je suis rest
trs jeune. Je suis trs jeune. N'est-ce pas, Pauline, que j'ai vingt
ans?

Pauline, qui avait cout le monologue de son mari sans cesser de
sourire, quoique avec une nuance d'irritation, rpondit:

--Vous avez bien peur de vieillir, mon ami!

Une inquitude glissa sur le visage de Facial.

--C'est vrai, dit-il. Quelle dplaisante chose que la vieillesse!

--Au fond, dit Pauline, ce sont vos ides qui sont vieilles. Car pour
votre personne physique, je suis persuade, comme vous l'tes, qu'elle
ira sans encombres jusqu'aux extrmes limites. Mais votre caractre a
toujours t vieux; vous tiez dj vieux  trente ans, lorsque vous
m'avez pouse. Vos habitudes strictes, vos dbats perptuels sur ce
qu'il convient de faire ou de ne pas faire, vos jugements implacables
sur tout ce qui effraie vos principes font de vous le sage morose, ou
simplement, peut-tre, le bourgeois timor que j'ai toujours connu.
Avez-vous jamais su ce que c'tait qu'un lan de coeur? Vous taxez
cela de folie, et vous avez raison. C'est la sagesse qui constitue la
flicit: mais c'est elle aussi qui rend vieux.

--Suis-je si sage que cela? dit Facial.

--Entendons-nous: vous n'tes point un philosophe, mais un de ces
esprits pondrs qui se figurent planer au-dessus des passions
humaines, alors qu'ils ne font que ramper au-dessous. Vous tes un
sage parce que vous n'tes pas  la hauteur de la folie, et non point
parce que vous foulez les sommets tranquilles de la raison.

--Tranchez le mot: un goste.

--Plus que cela: un prudent.

--Vous tes injuste, Pauline. Vous oubliez mon amour pour vous. Si
j'tais tellement un goste et un prudent, vous aurais-je choisie
comme compagne de ma vie? Mon choix a t heureux, je le veux bien:
mais il aurait pu ne pas l'tre. Ai-je pes alors le pour et le contre
du mariage? Non, certes. Je vous aimais. Un goste aime-t-il?

--Un goste n'aime pas, mais il pouse.

--Alors vous prtendez que je ne vous aime pas?

--Si, vous m'aimez,  votre faon! Vous ne pouvez pas aimer autrement.
Ce n'est pas de l'amour cela, c'est du mariage.

--Comment?

--Mon Dieu, vous insistez! Ne voyez-vous pas que notre situation est
celle de deux plantes qui vgtent cte  cte, parce que quelque
hasard les a fait pousser dans le mme terrain? Nous habitons une
seule maison, nous mangeons  une seule table, nous avons l'habitude
de nous voir et de nous sentir, mais nous ne nous sommes point
ncessaires l'un  l'autre. Il n'existe pas entre nous cette
attraction invincible qui lie fatalement deux tres et ne peut sans
dchirures pouvantables tre contrarie ou rompue. Vous m'aimez, je
vous aime, comme on aime un appartement lorsque l'on y est
confortablement install et que l'on a l'horreur des dmnagements.

--Qu'est-ce qu'il vous faut de plus? Il nous est agrable de vivre en
commun: c'est l l'amour, et c'est aussi le mariage. La passion n'a
qu'un temps, heureusement. Elle passe comme un accs de fivre, pour
faire place  un tranquille tat de bien-tre  la fois plus
raisonnable et plus doux. Oseriez-vous dire que, mme  l'heure qu'il
est, je ne suis pas un bon mari?

--Oh! vous remplissez vos devoirs.

--Ai-je jamais eu la vellit de chercher ailleurs des satisfactions
que je suis accoutum  trouver chez moi?

--Votre fidlit n'est pas discutable.

--Avouez donc que je vous aime?

Pauline secoua la tte. Ce geste de doute exprimait encore plus
l'agacement caus par une discussion o elle mettait peu d'intrt,
que le chagrin de n'tre pas convaincue par les protestations de son
mari.

Facial se leva, s'avana vers Pauline, dont la toilette n'tait pas
encore termine, la prit par la taille et posa ses lvres sur son
paule nue.

--Tenez, dit-il, faut-il que je sois assez jeune!

La porte s'ouvrit, et un petit garon se prcipita dans la chambre:

--Bonjour, maman! bonjour, papa!

Pauline courut  lui et le pressa dans ses bras.

--Mon cher enfant! mon Marcelin ador! Comment te portes-tu ce matin,
mon petit charmeur?

--Bien, maman.

--As-tu dj pris ton chocolat?

--Oui, et je vais aller  l'cole. Ma gouvernante m'attend dans
l'antichambre.

--C'est trs bien, dit Facial d'un ton sentencieux. La nourriture
spirituelle est encore plus ncessaire aux enfants que le chocolat.

--As-tu soigneusement prpar tes devoirs? demanda Pauline. Rcite-moi
ta dclinaison latine.

L'enfant se campa d'un air grave, concentra son attention et commena:

--_Saluber_, _salubris_, _salubre_; _salubris_, pour les trois genres;
_salubri_, idem; _salubrem_, _salubre_; _salu_...

Il hsita.

--Eh bien! dit Pauline, l'ablatif des adjectifs est en _i_: _salubri_,
par consquent.

--Comment, vous savez le latin? s'cria Facial stupfait.

--Mais oui, rpondit-elle; du moins ce que Marcelin en sait lui-mme.
Il m'arrive souvent de le faire tudier.

--Quelle drle de femme vous tes!

Lorsque Marcelin fut parti, Facial reprit:

--Nous n'avons eu que cet enfant: c'est tant mieux pour votre beaut
et pour l'conomie de notre fortune; mais, en ralit, c'est un tort.
Il faut que les femmes soient fcondes; c'est leur rle dans la
socit, et c'est aussi l'intrt des maris, qui ne tiennent bien
leurs femmes que par la maternit.

--Pensez-vous que celui-ci ne suffise pas  dfrayer mes devoirs de
mre?

--Oh! vous tes admirable. Mais l'enfant devient grand; il vous
chappera bientt. Ne regretterez-vous pas de ne pas en avoir d'autres
qui puissent occuper vos soins?

--Dcidment, c'est  votre tour de me tenir en suspicion! Mon amour
maternel comporte heureusement autre chose que le simple emploi de mon
temps; et lorsque le lyce et plus tard la vie m'enlveront mon fils,
je ne l'en aimerai pas moins et n'en serai pas moins toujours prte 
me sacrifier pour lui.

--Ce sont de nobles paroles assurment, et tant que vous serez dans
ces sentiments je ne saurai que vous louer. L'amour d'une femme pour
son mari et ses enfants est la meilleure garantie du mariage.

Pauline ne put s'empcher de rire.

--Ne riez pas! dit Facial. Qu'est-ce que l'amour hors du mariage? Une
passion drgle dont les consquences sont terribles pour la socit,
navrantes pour les individus...

--Oh! pas de discours! interrompit Pauline. Qu'est-ce aussi que le
mariage sans l'amour?

--Pardon! rpliqua Facial en s'excitant, le mariage est une
institution si solide, qu'il subsiste par lui-mme, mme sans l'amour.
Je soutiens d'ailleurs, comme corollaire  ce que je disais 
l'instant et dont vous aviez le mauvais esprit de rire, que le mariage
est encore la meilleure garantie de l'amour.

--Ce mot est  double sens, prenez garde.

--Qu'insinuez-vous?

--Le mariage n'est-il pas souvent un couvert d'honntet  l'abri
duquel hommes et femmes se livrent tranquillement aux amours les plus
libres?

--C'est que l'institution est abominablement fausse.

--Sans doute, mais il faut compter avec l'hypocrisie des moeurs.
Voyez ce que devient alors le mariage: un simple trompe-l'oeil.

--L'apparence de l'honntet est au moins sauvegarde. C'est dj
quelque chose; et ne ft-ce qu' ce titre...

--O en arrivez-vous? Vous conserveriez encore le mariage, s'il vous
tait prouv qu'il ne sert qu' favoriser les liaisons irrgulires?

--Oui. Mais ce n'est l qu'une dernire consquence de principes
fermement arrts chez moi. En ralit, le mariage maintient les
moeurs.

--Regardez autour de vous. Voyez-vous beaucoup d'poux dont on ne
puisse dire: ils ont difi le mariage lgitime comme un mur entre le
public et leur vie prive, et, derrire ce mur, il se passe des choses
qui ne sont plus lgitimes du tout?

--Il y a nous d'abord, dit Facial.

--Il y a nous, acquiesa Pauline, mais non sans un instant
d'hsitation. Ensuite?

Facial chercha, puis hasarda:

--Les Chandivier.

Pauline se pina les lvres.

--tes-vous bien sr de la loyaut de M. Chandivier? demanda-t-elle.

--Chandivier! assura Facial, c'est un parfait honnte homme!

--Ne protge-t-il pas avec une bienveillance... comment dirai-je?...
exagre cette jeune comdienne... comment l'appelez-vous?... Rbecca?

--Vous savez cela!

--Il ne le cache pas trop.

Facial prit son parti de cette dconvenue.

--Oui, dit-il, c'est vrai. Ou plutt, ce doit tre vrai: car je ne
voudrais pas porter d'accusation qui risqut d'tre calomnieuse contre
un homme comme Chandivier, que je respecte infiniment. Mais a-t-il
bien en sa femme l'pouse qu'il mrite?

--Julienne? Elle est charmante.

--Charmante, d'accord, mais peut-tre pas irrprochable.

--Que lui reprochez-vous? Quelques coquetteries!

--L'euphmisme est joli. Voyons, vous qui la connaissez bien: elle a
une intrigue avec Snchal, le snateur?

--Snchal? Dites que Snchal est trs empress auprs d'elle.

--C'est ce que je pensais. Et Rderic? Quelles sont exactement les
relations de Rderic avec Mme Chandivier?

--Que voulez-vous que je vous dise? Je crois qu'entre les deux son
coeur balance.

--En somme, est-ce Rderic ou Snchal?

--Ma foi, tantt l'un, tantt l'autre.

Facial et sa femme se regardrent, comprenant tout  coup ce que la
conversation avait de ridicule.

--Comme ce que je disais est pourtant vrai! s'cria Pauline,
retrouvant alors le fil des ides. Comme le mariage n'est qu'un
trompe-l'oeil! Il en impose tellement, que nous-mmes, dans un
entretien intime, nous nous laissons abuser par la situation lgale de
deux personnes dont nous connaissons pertinemment les moeurs: vous
dfendez Monsieur pied  pied, je dfends Madame avec non moins de
discrtion, et nous savons fort bien l'un et l'autre que Monsieur a
une matresse et que Madame a deux amants.

--Chut! chut! mnagez vos expressions.

--Encore! Sentez-vous l'effet du mur, mme quand nous perons 
travers?

--Je vous en prie, Pauline, observez un peu plus les conventions. Il y
a une manire d'exprimer les choses, des rticences que nous devons
employer lorsque nous parlons de gens honorablement connus et qui de
plus sont nos amis. Leur rputation est absolument intacte.

--Oh! je le sais: le public ne se doute de rien, les prcautions sont
prises. Et quand mme ce serait le secret de Polichinelle--et
peut-tre l'est-ce--tant qu'il n'y a pas de scandale, les poux
adultres ont droit  tous les respects d'un monde qui n'exige que les
formes et devant qui l'on peut  plaisir jouer des gobelets, pourvu
qu'on fasse passer muscade.

--Vous tes svre!

--Tout  l'heure, c'est vous qui l'tiez.

--Que disais-je? Que l'amour dans le mariage tait le seul vraiment
utile et vraiment sain. Je le maintiens. De toute ma conscience
d'honnte homme, je fltris ceux qui contreviennent  cette loi
fondamentale. Mais je ne puis, sous le prtexte que l'adultre se
glisse malheureusement jusque dans les unions en apparence les plus
correctes, prter la main aux fauteurs de dsordre, qui veulent saper
par la base les institutions et bouleverser la socit. Si le mariage
est parfois mal compris, s'ensuit-il qu'il soit un mal? Et si ceux qui
le comprennent mal comprennent cependant qu'ils doivent en respecter
les usages, n'avons-nous pas  les estimer au moins pour leur
savoir-vivre et leur bonne tenue?

--Estimons, je le veux bien: quoique, pour ma part, l'estime n'aille
qu' la franchise.

--Ma chre Pauline, vous tes trop indiscipline d'esprit. Dans ce
monde tout ne va pas  notre fantaisie; les principes qui nous rglent
nous-mmes ne sont pas ncessairement ceux des autres. Il faut savoir
s'accoutumer  ces contrarits de la conscience. Qu'avons-nous 
exiger, en somme? La dcence: la dcence de la vie extrieure, des
paroles, des actes publics, des relations civiles. Ce qui se passe
derrire ce mur dont vous parlez ne nous regarde pas. Surtout,
dfions-nous des personnalits. Libre  nous d'avoir des thories et
de les appliquer  ce qui nous concerne; quant au voisin, il est
matre chez lui, et tant qu'il ne heurte pas violemment et de parti
pris notre religion, nous sommes tenus envers lui  la mme dfrence.
Le juste milieu, ma chre, en tout le juste milieu! Vous manquez en
gnral du calme et de la souplesse qui conviennent  l'existence.
Vous tes exalte, Pauline, et rien n'est plus nuisible au bon
quilibre des facults morales et intellectuelles que cette
perptuelle excitation contre ce qui froisse tant soit peu les
sentiments. Certes, votre me est noble! Mais elle est d'une
susceptibilit exagre. Vous prenez parti pour ce que vous croyez
gnreux avec une ardeur qui vous honore: mais vous oubliez trop que
la vie est faite de concessions. Souvenez-vous du juste milieu!

Et heureux d'avoir inflig  sa femme cette leon de juste milieu,
Facial respira, prit son air gai des heures o il tait content de
lui, s'apaisa dans son triomphe.

Pauline ne se donna pas le plaisir de jongler avec les contradictions
et les lieux communs qui composaient, comme d'habitude, la
conversation de son mari. Elle prfra garder pour elle ce qu'elle
aurait pu rpondre et qui n'aurait servi qu' garer Facial dans un
nouveau discours. Elle le connaissait. Maintes fois dj elle avait
essuy ses exhortations. Elle savait d'avance et par le menu ses
propos. Pourquoi parler?

Lorsqu'elle fut habille:

--Djeunerez-vous avec moi, mon ami? demanda-t-elle.

--Non, pas aujourd'hui, dit Facial. Nous enterrons ce pauvre Derollin,
comme je vous l'ai appris. C'est  midi. Ne m'attendez pas..... A
propos, votre soire est-elle libre, lundi?

--Pourquoi?

--Chandivier a une loge au Thtre-Franais; il nous invite.

--Que joue-t-on?

--Je ne sais pas. La petite Rbecca dbute.

--Ah! ah! fit Pauline.

--Au reste, continua Facial, ce n'est qu'un bout de rle insignifiant.
Mais Chandivier jubile d'avoir russi  pousser Rbecca jusque dans la
Maison de Molire. Et il faut avouer qu'il a lieu d'tre fier de son
influence. Un accessit de comdie et deux fours noirs  l'Odon
taient un peu durs  faire avaler comme antcdents! La petite n'a
pas plus de talent qu'une borne.

--Madame y sera?

--Madame y sera, cela va sans dire.

--C'est trange.

--Mais non.

--Vous tenez beaucoup  cette soire?

--Oui. Pourquoi n'irions-nous pas?

--Oh! je n'y vois aucun inconvnient.

--Les Chandivier sont des gens trs bien.

--Des gens trs bien.

Pauline pronona ces derniers mots avec une ironie mal dissimule. Il
lui tait difficile, malgr son habitude de la socit, de rester
impassible devant ces compromis incessants entre la morale et les
moeurs.

--Sapristi! s'cria Facial en tirant sa montre. Onze heures et demie!
Et ce pauvre Derollin qu'on enterre! Il ne faut pas que je manque les
obsques. J'espre y rencontrer Snchal; je le tterai au sujet de ma
dcoration.

--Celui-l, dit Pauline, vous le rencontrerez comme vous voudrez chez
les Chandivier.

--Je sais: mais aux crmonies funbres les gens sont toujours
beaucoup plus abordables.

Et Facial partit, aprs avoir donn un baiser rapide  sa femme.




II


Quel mari! songeait Pauline. Comme il est diffrent de moi! Il a des
ides troites que je n'ai pas et de larges tolrances dont je suis
incapable. Il aime le bel ordre social; et je souffre de le savoir
superficiel et menteur. Il s'applaudit de ce qui me navre, se lamente
de ce qui me console. Nos mes sont aux antipodes. Il a peut-tre
raison, mais je sens la vie avec une telle divergence, que je ne puis
que lui donner tort. Jadis, j'essayais de le comprendre; maintenant,
je fuis jusqu'aux discussions avec lui. Quelle me banale! comme il se
repat avec plaisir de cette existence frelate! Je l'ai bien jug,
lorsque je l'ai appel un goste et un prudent. S'est-il rendu compte
de ce que cela signifiait? Un goste: un homme qui non seulement
n'aime et ne satisfait que lui, mais entend imposer ses gots et ses
doctrines, et n'admet pas qu'on puisse se mouvoir dans un autre ordre
d'ides que le sien; un prudent: c'est--dire un mdiocre, dont par
consquent ni les gots, ni les doctrines ne sont originaux, mais qui
ramasse dans le domaine public les formules les plus uses pour en
confectionner sa personne morale. Un goste encore, dans la pratique
de la vie, par le souci qu'il a de sauvegarder ses plus minces
intrts, ft-ce aux dpens de ses dogmes, lorsqu'ils se trouvent en
opposition; et un prudent toujours, par sa pusillanimit devant ceux
qui ont l'opinion pour eux. Comment se fait-il que j'aie support
pendant dix ans un homme qui m'est si tranger? Je sais qu'autrefois
je ne rflchissais pas sur moi-mme avec l'intensit d'aujourd'hui.
Je n'ai cependant jamais t docile  me plier aux servitudes. Mais
l'habitude nous matrise: on commence  cder par bienveillance, on
continue par amour de la paix; jusqu'au moment o l'exaspration mme
de cette rsignation dchane une tempte d'autant plus violente
qu'elle a t plus longtemps retenue. Il y a des jours o je suis sur
le point de har mon mari. Ce que je sais, en tout cas, c'est que je
ne l'aime plus. L'ai-je jamais aim?

Sur cette interrogation douloureuse, d'anciens souvenirs se firent
jour.

Elle vivait alors chez une vieille tante, qui l'avait recueillie, elle
et les rentes qu'elle tenait de son pre. Elle tait quasi orpheline.
Son pre mort, sa mre interne dans une maison de sant. A dix-huit
ans, l'existence retire qu'elle avait mene jusqu'ici changea. On lui
fit voir du monde. La vieille tante rouvrit pour elle son salon.
Parmi les hommes qui lui furent prsents se trouvait Facial. Elle
l'avait aperu jadis dans la maison de ses parents, alors qu'elle
courait encore en robe courte. Facial, qui en tait  sa premire
moustache, se mlait dj d'tre srieux. La fillette n'avait eu que
peu de rapports avec lui. Lorsqu'elle le revit chez sa tante, elle le
reut cependant avec moins de froideur que les autres, pour la raison
qu'il ne lui tait pas compltement inconnu. Ils se dirent les choses
d'usage:

--Comme vous voil transforme! Je ne faisais gure attention  vous,
autrefois. Maintenant, vous tes une demoiselle accomplie, d'une
ducation parfaite. Vous devez avoir bien des admirateurs!

--En vous comptant?

--Le tout premier.

Quelques soires musicales, un ou deux bals, o il fut empress. Ils
jourent une fois la comdie.

Un jour enfin:

--Mademoiselle Pauline--permettez-moi de vous donner ce nom en une
circonstance aussi solennelle--je voudrais vous faire une question, 
laquelle je vous prie de rpondre avec la gravit qu'elle comporte.
Que pensez-vous du mariage?

--Mais, ce que tout le monde en pense, rpondit la jeune fille: le
mariage est un lien sacr unissant deux personnes qui s'aiment.

--Trs bien, et c'est ainsi que je l'entends moi-mme.
Malheureusement, tout le monde ne pense pas comme nous. Trop de gens
ne font du mariage qu'une affaire et engagent leur existence sans
engager aussi leur coeur. Les hommes recherchent une dot, une
alliance utile  leur carrire: les femmes un nom, l'indpendance, que
sais-je? Je ne suis pas plus de ceux-l, que vous n'tes, je l'espre,
de celles-ci. Certes, un mariage doit toujours prsenter quelque chose
d'honorable pour les deux parties: mais la raison principale de cet
acte important ne saurait tre que l'amour. Est-ce bien l votre
opinion?

--Oui, Monsieur.

--J'en suis heureux, car je ne vous cacherai pas, Pauline, que je vous
aime; et si ce sentiment trouve quelque cho dans votre coeur, mon
voeu le plus cher serait de vous pouser.

A cette dclaration attendue, Pauline ne se troubla pas trop. De la
meilleure foi du monde, elle mit sa main dans celle de Facial et lui
avoua que, de tous les hommes qu'elle avait vus jusqu'ici, lui seul
avait su lui plaire.

--Vous m'aimez donc! s'cria celui-ci avec une douce joie.

Et le oui fatal, aussi sincre qu'il pouvait l'tre alors, sortit
sans inquitude des lvres de la jeune fille.

Le lendemain, Facial la demanda officiellement en mariage  la vieille
tante et fut agr.

Deux mois aprs, ils taient unis.

Extraordinaire illusion, pensait Pauline, que celle de la vierge qui
se figure qu'elle aime, lorsqu'elle ne sait pas ce que c'est que
l'amour! De gaiet de coeur, elle se lie pour la vie avec un homme
pour lequel elle n'prouve pas d'aversion, sans se demander ce qui
arrivera, une fois lie, si elle en rencontre un autre qu'elle aime.
A-t-on le droit d'exiger d'elle qu'elle connaisse son avenir et
qu'elle discerne du premier coup celui qui doit tre son vritable
poux? Hlas! comme tant d'autres, j'ai cru faire un mariage d'amour!
Je me serais rvolte contre qui aurait os me dire que je n'aimais
pas mon fianc. Mais tait-ce de l'amour, le sentiment que j'avais
pour lui? Ce sentiment n'a fait depuis que dcrotre: et mon
exprience actuelle de la vie me force  reconnatre que, mme  cette
poque, ce n'tait pas de l'amour. Et c'en et t, de l'amour,
tait-ce une raison pour me lier pareillement? L'me demeure-t-elle
tellement ptrifie, qu'elle ne puisse se transformer, dcouvrir en
elle d'autres besoins, tre agite de dsirs nouveaux? Nous sommes si
instables que c'est se moquer de la destine que de se contraindre 
la stabilit. O en arrivons-nous alors? A l'indiffrence, si nous ne
sommes pas dous d'une trop vive impressionnabilit;  la rbellion,
au crime, au martyre, si nous ne pouvons effacer en nous notre qualit
d'tres sensibles.

Les premiers mois du mariage passrent sans peine. Pauline s'amusait
de son changement de position plus encore qu'elle ne s'intressait 
la personne de son mari. Le choix d'un appartement, l'ameublement, le
train de maison, la toilette dissiprent son attention sur une foule
de sujets extrieurs et rcratifs. Grce aux revenus de sa dot et 
l'argent que gagnait Facial, elle n'tait point tenue  des conomies
irritantes; et, comme ses gots n'taient pas dispendieux, elle
pouvait aisment subvenir  ses fantaisies. Puis, ce furent les
relations mondaines, les dners, les rceptions, les visites, ce
premier hiver d'un jeune mnage  Paris, si charg et si captivant.
Elle n'eut gure le temps de rflchir, encore moins celui de rver.

L'heure vint cependant o, blase sur ces joies phmres, elle dsira
participer  une vie plus intime et plus profonde. Elle reprit
possession d'elle-mme, discerna ses vrais besoins, reconnut en elle
une source imprvue de tendresse et presque de passion. Sans qu'elle
s'en doutt, son ducation de femme s'tait acheve par le mariage:
elle tait mre pour aimer, pour se dvouer et pour souffrir.

Sa premire pense fut son mari. Honnte et simple, aurait-elle pu
dj douter que le seul homme qui et reu jusqu'ici ses baisers ne
ft capable de lui assurer les ivresses dont son coeur tait avide?
Elle remarqua, cependant, que ce qui l'animait tait moins une
attraction spciale de lui  elle, que cet instinct vague et puissant
qui pousse la femme aimante  aimer, mme sans objet prcis qui
s'impose irrsistiblement  son amour. Quoique Facial ne lui dplt
point, elle ne l'et point distingu de son propre mouvement. Mais il
tait son mari: et cette situation en faisait ncessairement aux yeux
de Pauline l'tre privilgi auquel devaient aller ses caresses, tant
qu'il n'existait pas de raison violente pour les dtourner sur un
autre.

A le connatre de plus prs et  vouloir vivre de sa vie, bien des
dsillusions l'attendaient. Elle s'aperut vite que leurs deux mes
n'habitaient pas la mme rgion. Celle de Pauline, subtile, idaliste,
eut  souffrir au contact de l'me empese, matrielle de Facial. Nul
doute que Facial ne ft un homme foncirement honorable, satur de
bonnes intentions: mais ces qualits ne suffisaient point  constituer
le bonheur  deux. Celles, par contre, qui eussent pu captiver
Pauline, lui manquaient. Il ignorait les sentimentalits exquises de
l'amour, et aux heures rares o il consentait  oublier la terre, son
vol court et maladroit l'y faisait continuellement retomber. Peu
d'imagination, un sens troit et rassis des choses, un respect inn
pour ce qui est admis, aucune culture personnelle de l'esprit, le
dsir de paratre et la crainte de se distinguer, autant de
dispositions ngatives et dsagrables qui composaient la vertu de cet
homme estimable et contribuaient, plus que de graves manquements, 
lui aliner petit  petit l'affection que sa femme tait d'abord bien
dcide  lui porter.

Ah! si elle l'et aim! On ne discute pas celui qu'on aime, on le
subit. Mais elle ne l'aimait pas. Il avait donc  la conqurir:
conqute facile, puisqu' ce moment elle n'aimait personne. Encore y
fallait-il une dvotion de sentiments et un appareil de sductions
dont Facial tait vraiment incapable!

Pauline tait trop bien leve pour que son ressentiment croissant se
manifestt, sinon par de frquentes lassitudes ou de cruels mots
d'esprit ordinairement peu entendus. Mais la tte de la jeune femme
travaillait. A cette dfaillance du sort, qui, en pture  ses
dsirs, lui offrait un mari qu'elle ne pouvait aimer, n'avait-elle 
opposer que l'amertume d'une incomprise ou la rsignation d'une
sainte?

Une catastrophe menaait.

Pauline en tait l de ses souvenirs, lorsqu'on annona Mme
Chandivier.

--Bonjour, Julienne. Vous me surprenez dans de tristes rveries.

--Vraiment, chre amie? Que vous arrive-t-il?

--Peu de chose: je songe  ma vie.

--Et vous voil toute mlancolique! Moi, lorsque je me raconte mon
histoire--cela se trouve d'abord rarement, et puis je ne m'en souviens
pas bien--j'y vois plus sujet  rire qu' pleurer. C'est gai, la vie:
ou du moins, c'est amusant. Je sais qu'il y a beaucoup de misre dans
le monde; mais quand par la naissance, la fortune, l'ducation, on
appartient aux classes privilgies, que l'on n'a eu ni chagrins
srieux, ni contrarits humiliantes, et que l'on jouit d'une bonne
sant, il faut avoir l'esprit vraiment mal tourn pour ne pas tre
charm de l'aventure. Auriez-vous l'esprit mal tourn, Pauline?

--Peut-tre; j'envie parfois les femmes du peuple, qui, moins
favorises, exigent moins de l'existence.

--Et quelles sont vos exigences?

--Une seule: le bonheur.

--Nous tournons dans un cercle vicieux.

--Je m'en aperois.

--Ah a! dit Julienne avec enjouement, que vous faut-il de plus? Un
mari? Vous l'avez. Un enfant? Vous l'avez. De l'argent? Vous en avez.
Des distractions? des gots? des relations? Vous avez tout cela. Il ne
tient qu' vous d'en profiter pour votre plus grand plaisir.
Peut-tre, ajouta-t-elle malicieusement, n'tes-vous pas trs heureuse
en mnage? Mais non, vous m'avez toujours assure du contraire.

--C'est vrai, rpliqua Pauline qui ne voulait pas se laisser
interroger par Julienne; c'est vrai, et lorsque je cherche des raisons
valables  mon mcontentement, je n'en trouve pas. Attribuez-le  mon
caractre, moins propice que le vtre, ou aux ides noires qui, sans
qu'on sache pourquoi, troublent les meilleures volonts, et n'en
parlons plus. Parlons de vous, continua-t-elle pour prendre  son tour
l'offensive: qu'avez-vous fait toute cette semaine que je ne vous ai
pas vue?

J'ai bien des choses  vous raconter. Vous savez que je n'ai pas de
secrets pour vous, et que je me plais  vous tenir au courant des
moindres vnements. Imaginez-vous que je suis rconcilie avec
Arthur.

--Arthur? fit Pauline sans comprendre.

--Oui, Snchal, le snateur. Vous ne saviez pas qu'il s'appelle
Arthur?

--J'ignorais mme que vous fussiez brouills.

--A mort, depuis deux mois. Je ne le voyais plus. Hier, enfin, il me
revient, contrit, repentant, implorant son pardon pour la scne
ridicule qui avait t cause de notre querelle. Je le lui accorde
dlibrment. L-dessus, il tire de sa poche un crin, l'ouvre,
m'exhibe un charmant bracelet de turquoises et me l'offre pour sceller
la paix. Je me drape alors de toute la dignit que je puis
rassembler, je le considre calmement et je lui dis en propres termes:
Pour qui me prenez-vous, Monsieur? Je n'ai pas l'habitude de recevoir
des prsents de mes amis, surtout dans de pareilles circonstances. Mon
mari gagne assez d'argent pour me donner des turquoises quand j'en ai
envie. Si j'ai eu quelques bonts pour vous et si je suis dispose 
oublier le pass, ce n'est pas pour d'autres intrts que celui de
votre personne. Je ne veux pas qu'il y ait dans nos rapports l'ombre
d'une vnalit. Ce petit discours a fait le meilleur effet. Il m'a
appele une Dana arme d'un parapluie. Je ne sais pas ce que cela
veut dire, mais ce doit tre un compliment. Nanmoins, comme les
turquoises taient jolies, j'ai fini par les accepter. Allons! a dit
Arthur, vous fermez votre parapluie: il fait de nouveau beau temps.
Comment trouvez-vous mon histoire?

--J'en suis heureuse pour vous. Mais quel tait le sujet de la
querelle?

--Arthur tait jaloux de Rderic. De quoi venait-il se mler? Rderic
est un charmant garon. Ne suis-je pas libre de le recevoir chez moi
comme je veux et autant que je veux?

--Et M. Chandivier?

--Mon mari?... Mon mari n'entend pas que je sois chez lui comme au
couvent. Nous recevons beaucoup. Parmi les hommes qui frquentent
notre maison, il y en a naturellement qui me plaisent plus que les
autres. Ceux-l reviennent plus souvent. Mon mari a d'autant moins 
s'en offusquer, qu'il les trouve lui-mme trs agrables. Le reste ne
le regarde pas.

--J'adore votre srnit.

--Mais, ma chre, le mariage n'est pas un enfer. C'est un tat-civil.
Pourquoi voulez-vous que nous autres femmes alinions notre libert
sous prtexte que nous changeons notre nom contre celui d'un homme?
Cet acte nous vaut, au contraire, l'indpendance. En rgle avec la
socit, nous avons le droit dsormais d'couter les propos flatteurs
murmurs  nos oreilles par de sduisants amis, nous montrons nos
paules et nos gorges dans les bals, nous conversons avec aisance sur
les sujets qui piquent notre curiosit et qui nous taient auparavant
dfendus, nous lisons les livres jadis mis sous cl, tous les rves
que crait subrepticement notre imagination deviennent la ralit,
nous sommes matresses de nous donner  qui nous aime et d'aimer qui
nous semble aimable. Qu'y a-t-il l de si triste, et comment peut-on
souffrir du mariage? Il y a des maris tyrans, jaloux, insupportables,
j'en conviens; et les femmes qui en sont affliges me paraissent fort
malheureuses. Mais le cas est relativement rare: ce n'est, au moins,
ni le vtre, ni le mien. Et puis, une femme de quelque intelligence
sait toujours se tirer d'affaire.

--Rien n'est facile, en effet, comme de tromper son mari, si jaloux
qu'on le suppose.

--Tromper! tromper! C'est un mot bien gros et surtout bien dmod. Qui
trompe-t-on? Personne. Il ne s'agit point, sans doute, de mener
ostensiblement une vie drgle: nous avons trop le sens des
proportions et de ce qui sied  notre rang et  notre monde! Mais en
voilant discrtement les mystres de notre coeur, nous n'avons en
aucune faon l'intention de tromper. Le sentiment qui nous retient est
plutt une pudeur qu'une hypocrisie. Vous imaginez-vous le charivari
que cela ferait, si chacun criait ses petites affaires sur les toits!
Ma chre, nous restons silencieuses tout simplement, sans y mettre de
mauvais desseins, parce que l'amour s'effarouche du bruit et ne
s'panouit qu' l'ombre. L'amour conjugal lui-mme agit-il autrement?
Non, n'est-ce pas: nous ne faisons gure part au public des relations
plus ou moins intimes que nous avons avec nos poux. Le public ne voit
le mari que dans ses fonctions de cavalier, au bal ou au thtre, de
matre de maison et de pre de nos enfants; le reste lui chappe et
doit lui chapper. N'est-ce point aussi par un esprit de dlicate
charit que nous cachons aux hommes  qui nous nous donnons, poux ou
amants, que nous nous sommes donnes  d'autres? Chacun d'eux, s'il
est intelligent, doit se douter qu'il n'est pas seul: mais  quoi bon
le lui faire savoir? Ce serait d'une extrme incivilit.

--Cela est trs naturel, fit Pauline, surtout quand vous le dites.
_Pour vous_, accentua-t-elle, cela n'offre vraiment aucune difficult.
Je comprends qu'avec de pareilles ides vous vous sentiez libre. Vous
me faites l'effet d'tre trs heureuse.

--Trs heureuse, je vous le jure.

--Vous avez rsolu l un grave problme.

--Et, comme vous le voyez, la solution est  la disposition de tout le
monde.

--C'est--dire de ceux pour qui _libert_ n'implique rien de plus que
la simple possibilit de satisfaire leurs caprices.

--Que vous faut-il d'autre?

--La libert morale.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--C'est juste, rpondit Pauline; j'oubliais que vous tes heureuse:
vous ne pouvez pas savoir ce que c'est.

--Ne cherchez-vous pas un peu midi  quatorze heures, ma chre?

--Que voulez-vous! Chacun n'habite pas sous le mme mridien.

--Je crois que ce qui vous trouble est l'apparente hypocrisie qu'il y
a  ce que nous gardions le secret de nos amours. Vous voudriez
l'amour au grand soleil. Ne voyant dans l'amour qu'un bien, vous vous
demandez pourquoi on le cache comme le mal. Vous avez raison, et dans
le pays d'Utopie on doit aimer comme vous le dsirez. Mais vous ne
tenez pas compte de ces affreuses passions humaines qui s'appellent la
jalousie, l'amour-propre, la mdisance, la domination, l'intolrance.
Concevez-vous les prcautions  prendre pour n'offenser personne, ne
pas provoquer une mle gnrale et faire rgner un peu de paix sur
cette pauvre terre, o il y a d'ailleurs tant d'occasions de se
battre?

--Oui, dit Pauline, et cela revient justement  ce que je disais,
c'est qu'il faut manquer de sens moral pour ne pas s'apercevoir que
cette libert de l'amour dont vous vous prvalez n'est, en ralit,
que la pire des tyrannies.

--Voyez, pourtant, ce qui m'arrive, reprit Julienne, qui n'tait pas
d'humeur  soutenir longtemps une discussion de principes et prfrait
s'en rfrer aux incidents de la vie quotidienne. Vous savez que je ne
m'inquite gure de ce que fait mon mari hors de ma maison. Je ne suis
ni jalouse, ni curieuse. Il doit avoir, comme tous les hommes, ses
aventures. Je ne l'en blme point. Je ne demande de lui que les gards
et le respect auxquels une femme a droit. M. Chandivier a, du reste,
toujours observ vis--vis de moi une rserve dont je le loue. Ce
n'est pas que je n'aie parfois surpris quelques indices de ses
infidlits probables. Mais, jusqu' prsent, je ne lui connaissais
pas de matresse. Or, hier, en mme temps que je me rconciliais avec
Arthur, j'apprenais, par le plus grand des hasards, que mon mari avait
une liaison. Voici comment: enchant, perdu, l'me au paradis, ainsi
qu'il me l'affirmait, Arthur tait en train de me baiser les mains
avec une dvotion presque contagieuse, lorsque, sur un mouvement qu'il
fit pour se jeter  mes pieds, des papiers s'chapprent de sa poche,
dont un entre autres qui s'ouvrit juste sur mes genoux et o je lus
distinctement ce qui suit: Mon cher snateur, j'ai le plaisir de vous
annoncer que, sur votre pressante recommandation, Mlle Rbecca,
artiste dramatique, vient d'tre engage comme pensionnaire  la
Comdie. La lettre tait signe du ministre. Je ne fis ni une, ni
deux: Monsieur, dis-je, une honnte femme n'admet pas dans son
intimit un homme qui ose lui dclarer qu'il l'aime, lorsqu'il porte
dans sa poche la preuve crite de ses relations avec une actrice.
Que vouliez-vous qu'il ft? Qu'il traht! Il n'y manqua pas.
Doucement, il reprit ses papiers parpills, les rangea dans son
portefeuille, puis en choisit un, qu'il me tendit en disant: Vous m'y
forcez, ma chre; ne m'en veuillez pas. C'tait une lettre de mon
mari: Mon cher Snchal, mille mercis pour votre aimable
intervention. Grce  vous, ma charmante Rbecca va tre au comble de
ses voeux. Depuis six mois elle ne rvait qu'au jour o je lui
apporterais, au lieu de bouquet, ce bienheureux engagement... Bref,
il ressortait clairement de ce billet que, loin d'tre la matresse
d'Arthur, Mlle Rbecca tait celle de mon mari...

--Il fallait s'y attendre.

--Et je m'y attendais si bien, que, le premier moment de surprise
pass, j'ai  peine prouv l'ombre d'un dpit. Lorsque j'ai revu M.
Chandivier, rien n'et pu lui faire souponner que j'tais au courant
de son intrigue. Faut-il tout dire? Eh bien, je lui sais un gr infini
de ne m'avoir jamais laiss deviner par ses paroles ou sa conduite
qu'il possdait une matresse. Voil comme je comprends le mariage!
Pensez-vous que cela ne vaut pas mieux que s'il m'et brutalement
annonc, sous prtexte de franchise, qu'il aimait une autre femme? A
ce compte-l, il y aurait bientt plus de divorces que de mariages!

--Vous avez raison, Julienne, et vous tes excellemment conditionne
pour vivre  l'aise dans notre tat de socit. Que ne suis-je comme
vous!

--Vous y viendrez. En attendant, je compte sur vous pour lundi.

--Cette reprsentation au Thtre-Franais? Irez-vous vraiment?

--J'irai. Ne sera-ce point trs amusant de voir Mlle Rbecca? Mon mari
m'a beaucoup vant la pice: mais je me doute des vraies causes de son
subit enthousiasme pour la comdie srieuse, lui qui, jusqu' prsent,
ne frquentait que les petits thtres!

--Et vous tes dcide  ne lui faire aucune observation?

--Aucune. Tant qu'il reste correct vis--vis de moi et vis--vis du
monde, je ne saurais lui reprocher de prendre des liberts que je suis
la premire  revendiquer pour moi-mme.

--C'est bien l l'idal du mariage moderne, dit Pauline en manire de
conclusion.

Elles causrent encore de choses et d'autres, puis Julienne se leva
pour partir.

--Bien entendu, ma chre, pas un mot de tout cela  personne. Du
reste, je vous sais un tombeau.

Comme Julienne sortait, Marcelin revenait de l'cole.

--Oh! le bel enfant! C'est votre fils? Comme il a grandi! Je ne le
reconnaissais pas.

Pauline, toute fire, souriait.

--Il vous ressemble, dit Julienne, mais en homme.

Elle le regarda, comme si elle le voyait pour la premire fois,
admirativement. Et, se penchant vers lui:

--On peut encore vous embrasser, Monsieur?

L'enfant, rougissant, reut le baiser de la jeune femme.

C'est curieux, pensa Pauline, il me semble que je suis jalouse.

Julienne partie, Pauline effaa ce baiser sous les siens. Puis elle
s'occupa longuement de son fils, le questionna sur l'emploi de sa
journe, causa amicalement avec lui, s'intressant  ses rcits
d'cole. Attentive et douce,  la fois comme une mre et comme une
institutrice, elle lui fit prparer ses devoirs pour le lendemain. Une
de ses plus relles joies tait de suivre pas  pas les progrs de
cette jeune intelligence. Quand il eut termin, miss Dobby, sa
gouvernante, vint prendre possession de lui pour la leon d'anglais,
et Pauline se trouva de nouveau seule.

Hlas! pensa-t-elle, moi aussi je le connais, l'adultre, l'adultre
louche, faux, dissimul, tissu d'expdients infimes et d'abdications
de conscience! J'ai savour jusqu'au coeur ce fruit doucetre et
pervers de l'amour qu'on cache. Je sais ce que c'est que les courses
furtives  travers Paris vers l'appartement meubl o, prcipitamment,
l'on jouit d'un bonheur limit au temps vraisemblable d'une visite 
sa couturire; je n'ignore point les rendez-vous labors comme les
combinaisons d'une diplomatie complique; j'ai ressenti les
inquitudes que fait natre tout regard o l'on croit deviner un
soupon! Ah! l'adultre!--car il faut bien lui conserver ce nom  cet
amour qui prend les allures du crime--l'adultre m'est familier!
L'enfant que je viens de caresser, cet enfant que j'aime, que
j'adore, mon enfant, est un enfant adultrin.

Et poursuivant le plerinage de ses souvenirs, avivs encore par la
conversation qu'elle venait d'avoir avec Julienne Chandivier, Pauline
revcut rapidement l'histoire peu gaie de sa liaison avec le comte
Auguste de Hartwald.

Ce fut  l'poque o, Facial lui devenant odieux, elle s'apercevait
amrement de l'erreur qu'elle avait faite en l'pousant, qu'apparut
dans sa vie celui qui allait remuer en son coeur de nouvelles
couches de sensibilit. On le lui prsenta dans un bal officiel:

--M. le comte de Hartwald, secrtaire d'ambassade  l'ambassade
d'Autriche-Hongrie.

Au premier regard, il la charma. Elle reut un petit coup lectrique,
qu'elle reconnut de suite, quoiqu'elle ne l'et jamais prouv. Facial
n'avait pas produit cet effet. Jeune, aimable, lgant, Hartwald
exera sur Pauline une action dont il se rendit compte; et il faut
croire qu' son tour la jeune femme ne lui dplut pas, car il s'occupa
de la revoir, lia connaissance avec son mari et ne tarda pas  se
faire inviter chez eux.

Deux mois ne s'taient pas couls depuis leur rencontre, que Pauline
devenait sa matresse.

Quelle joie que cette lune de miel de l'adultre, bien plus fertile
que l'autre en ivresses aigus! Dans l'adultre, Pauline mettait de sa
volont, de son dsir, de sa personnalit; dans le mariage, elle ne
constatait que son inertie, sa faiblesse, son enrlement. Elle
participait  l'adultre; elle subissait le mariage. Cette conviction
de la conqute de son indpendance fut si vive, qu'elle en oublia
longtemps la fausse position o elle se trouvait, pour ne s'abandonner
qu' son bonheur.

Elle aimait enfin!

Lorsqu'elle pensait  ces deux hommes qui la possdaient, et qu'elle
mesurait la distance qu'il y avait de la lassitude ressentie avec
l'un, au monde de volupt cr par l'autre, elle ne pouvait que
s'crier avec enthousiasme: J'ai trouv! j'ai trouv! Sa sensualit
avait t veille par ce bel Autrichien, au regard velout, aux
gestes rsolus. Elle se livrait  lui avec des frmissements de
jeunesse, et son tre entier fondait sous ses baisers. N'taient-ce
point l ces dlices aprs lesquelles elle avait soupir si souvent?

Son me n'tait point non plus trangre  cette aventure. Hartwald
lui devenait cher chaque jour davantage. Elle et aim causer
longuement avec lui sur mille sujets, afin de pntrer sa vie
intellectuelle; elle et voulu connatre son coeur et partager sa
vie morale. Malheureusement Hartwald ne s'ouvrait gure  elle, soit
que son caractre froid, sous son masque aimable, le rendt peu
communicatif, soit qu'il ne considrt sa liaison avec Pauline que
comme une intrigue sans consquence. Ce manque de confiance causa un
rel chagrin  la jeune femme.

Lorsqu'elle s'aperut qu'elle tait grosse de lui, elle le lui annona
avec une douce esprance. L'enfant ne serait-il pas entre eux un lien
plus effectif que les heures d'amour? Hartwald n'en parut pas trop
charm. Ce lien que Pauline cherchait  nouer, il s'employa  le
dfaire insensiblement. Avant mme que Marcelin ft venu au monde, il
espaa petit  petit ses rendez-vous, prtextant tantt d'absorbants
travaux, tantt des voyages  l'tranger. Toujours correct cependant,
il s'appliquait  ne donner prise  aucun reproche. Pauline ne pouvait
dcemment exiger qu'il lui ft le complet sacrifice de sa vie, de ses
ambitions, de ses talents.

Peu de temps aprs la naissance de Marcelin eut lieu un mouvement
diplomatique. M. de Hartwald fut nomm ministre d'Autriche  Athnes.
C'tait la sparation. Quelque chose se brisa dans le coeur de
Pauline. Un pressentiment l'avertit que l'adieu serait ternel. Leur
dernire entrevue fut pour elle d'une tristesse profonde. Hartwald se
montra particulirement affectueux, comme s'il comprenait le vide que
son absence allait laisser chez cette femme qui l'avait aim; quelques
larmes d'motion coulrent mme le long de ses joues d'habitude si
calmes. Il promit de rester son amant  distance, de penser  elle, de
lui crire, de revenir le plus souvent qu'il le pourrait  Paris.
Hlas!...

Pauline reut quelques lettres. Puis, plus rien: un silence de mort.

Un an s'tait coul, lorsqu'elle apprit le mariage du comte Auguste
de Hartwald avec l'hritire d'une des familles les plus
aristocratiques de Vienne.

Quel triste roman! songeait-elle. Et pourtant, je ne me repens pas
d'avoir t la dupe de mon coeur. Il fallait ce drivatif  la
duperie plus grande encore de mon mariage. J'y ai expriment ma
facult d'aimer et de souffrir: j'y ai pris conscience de moi-mme.
Mais j'y ai vu aussi la vanit de l'adultre.

Personne ne s'tait jamais dout de sa faute. Elle avait vit les
confidences auxquelles les femmes se laissent si facilement aller, les
imprudences de langage si vite commises, les allusions si tentantes.
Rien n'et pu mme faire souponner qu'elle avait un secret  cacher.
Son mari avait t tromp avec l'habilet la plus consomme.

Le remords? Pauline ne l'avait pas connu. Il lui aurait fallu se
sentir coupable: et vraiment, pleine de sa dignit, de son droit, elle
ne pouvait considrer que comme lgitime le don d'elle-mme fait 
l'homme aim. Sa philosophie tait nette  ce sujet; et ce n'tait
point l une philosophie d'occasion impose  sa conscience par sa
raison ou ses passions et en contradiction avec elle: elle lui
apparaissait comme souverainement juste. En quoi tait-elle lie 
Facial? Le mariage qui les unissait avait uni leurs corps, leurs
biens, leurs noms, non leurs mes. En consquence, elle se trouvait
libre,  supposer mme qu'elle n'et pas eu le droit de dlier son me
si celle-ci avait t lie. Facial l'et ardemment aime, qu'elle et
pu prouver  son gard un sentiment de piti qui l'et fait hsiter:
mais ce n'tait point le cas. Facial tait un amoureux trop
superficiel, et s'il avait dcouvert que sa femme le trompait, il et
t bless bien plus dans son amour-propre que dans son coeur.

Ni le danger, ni le remords ne constituaient donc pour Pauline le vice
de l'adultre.

Sa vraie souffrance avait t de sentir sur elle la main de fer de la
socit, cet tau qui comprime les aspirations, empche les motions
d'clater librement et sincrement, meurtrit ce qu'il y a de meilleur
dans l'me, avilit le caractre, supprime le courage. Alors qu'elle
aurait voulu faire couler  pleins bords son ivresse, elle avait d la
contenir et n'en pas laisser filtrer une goutte. Radieuse, il lui
avait fallu arrter les rayons trop ardents qui partaient de ses yeux.
Et quand, plus tard, sa sensibilit douloureusement multiplie aurait
eu besoin de se rpandre en larmes apaisantes, c'est le visage sec et
impassible qu'elle s'tait vue oblige de faire face au monde qui
exigeait d'elle le mensonge d'une attitude. Oh! feindre! toujours
feindre! quel supplice pour son me droite! Que de fois elle aurait
dsir manciper son amour, briser autour de lui ces barrires qui le
retenaient captif, bousculer cet attirail irritant de stratagmes et
vivre  sa fantaisie, comme l'oiseau vole dans les espaces qui lui
plaisent. Mais il ne fallait pas y songer: tant de mailles
l'enserraient! Hartwald, le premier, n'aurait point consenti 
s'vader avec elle hors des lois. Aux quelques allusions que sa
matresse avait faites  une vie plus libre, il avait manifest un tel
effroi, que Pauline, intimide, avait elle-mme eu peur de son audace.
Et ses prcautions avaient redoubl pour que l'adultre restt bien ce
qu'il devait tre, le plaisir secret, dfendu, silencieux, qu'on prend
 l'insu de tous, dont on rougit de se murmurer l'aveu et dont la
divulgation publique serait le dshonneur.

Si c'tait l la libert de l'amour, quelle ironie!

Aussi, aprs le dpart de Hartwald, tait-elle reste prive de
courage pour tenter de nouvelles expriences et courir  d'autres
dsastres. Elle avait renonc  l'amour. Ce qu'elle voyait autour
d'elle, le triste spectacle de l'adultre contemporain contribuait 
la maintenir dans la dtermination qu'elle avait prise. Il semblait
qu'on ne pt pas aimer autrement que de cette faon avilissante.
Plutt ne pas aimer! se disait-elle.

Les annes avaient pass.

Cependant, Pauline avait beau se faire illusion sur sa tranquillit
prsente, elle sentait bien, au fond, qu'elle n'avait pas encore
rellement pris cong de la vie. Elle tait jeune, l'avenir s'ouvrait
toujours devant elle. Partage entre sa volont bien arrte de ne
plus tomber dans le pige de l'adultre et les aspirations de son
coeur qui ne pouvait pas s'abstenir de battre, elle demeurait
incertaine d'elle-mme, inquite d'tre femme, irritable et sans
fondement moral. Lorsque Facial l'avait par trop nerve, elle se
laissait aller aux plus amres penses de rvolte. Il fallait que le
souvenir de son fils, le visage aim de son Marcelin s'interpost et
l'exhortt  la patience. Pour lui, elle taisait ses griefs. Puis,
d'autres fois, dans les priodes d'indiffrence, elle s'estimait
relativement heureuse. Son mari tait bon, commode. Avec lui, elle
jouissait d'une douce scurit. A tout prendre, cela valait mieux,
peut-tre, que d'tre livre aux hasards du coeur.

Des pas se firent entendre. Pauline tressaillit, arrache aux
souvenirs, qui, malgr tout, sont encore du rve. C'tait Facial qui
rentrait.

Il arrivait d'excellente humeur.

--Quelle belle journe! fit-il. Il faut croire que ce pauvre Derollin
avait invit le soleil  son enterrement. Cette promenade m'a fait du
bien.

--Y avait-il beaucoup de monde?

--Oui, oui: Derollin avait des amis. J'ai vu Snchal. Nous avons
caus pendant le trajet. Mon affaire va trs bien. Je compte figurer 
l'_Officiel_ au nouvel an. Il y a dj longtemps que j'en ai assez de
cette petite fioriture, dit-il en envoyant une chiquenaude sur sa
boutonnire, o tait nou un ruban de chevalier: c'est le moment de
remplacer a par une rosette.

Facial se mit  raconter par le menu sa journe. Il s'extasia sur le
djeuner qu'il avait fait, avec Snchal,  la sortie du cimetire,
dans un cabaret du boulevard Montparnasse.

--Il y a des coins ignors dans Paris!

Les hutres, le perdreau, le fromage, tout s'tait trouv exquis. On
avait servi un cassoulet provenal dont il se pourlchait encore les
lvres. Et quel Chambertin!

--A propos, dit-il ngligemment, une nouvelle qui vous intressera
peut-tre: les journaux annoncent la mort de M. de Hartwald, dcd 
Constantinople... Vous savez, ce M. de Hartwald qui a t ici
secrtaire d'ambassade et qui, pendant quelque temps, venait assez
souvent chez nous.

--Pauline plit. Une violente motion serra ses tempes. Un instant,
tout tourna dans sa tte. Puis, brusquement, elle sentit que des
larmes allaient jaillir.




III


Le rideau se levait, lorsque Facial et Pauline arrivrent. Ils
trouvrent dans la loge M. et Mme Chandivier dj installs. Pauline
prit place  ct de Julienne, tandis que Chandivier, aprs un rapide
serrement de main  Facial, lui soufflait dans l'oreille:

--Attention, elle va faire son entre.

Facial regarda la scne. La comdienne qui jouait le rle principal
venait de donner un coup de timbre. Une femme de chambre parut:
c'tait Rbecca.

--Mademoiselle est auprs de M. le vicomte, eut-elle  dire.

Puis elle sortit.

Facial se tourna vers Chandivier qui rayonnait:

--Mes flicitations, fit-il, elle a trs bien dit a.

--Ces petits rles n'ont l'air de rien, dit Chandivier; mais le
difficile n'est pas tant de parler que de se tenir en scne,
d'effectuer convenablement les entres et les sorties. Du reste,
attendez-la  sa grande scne du deuxime acte: vous verrez qu'elle
n'est pas trop dplace sur les planches du Thtre-Franais.

A la vue de Rbecca, Julienne n'avait pas sourcill. Lorsqu'elle eut
disparu, un fin sourire erra sur ses lvres. Elle toucha du bout de
son ventail le bras de Pauline et, tandis que les deux hommes
chuchotaient derrire elle, lui demanda  voix basse.

--Comment la trouvez-vous? Jolie fille, n'est-ce pas?

La pice se poursuivait.

--Je ne suis pas de celles qui se figurent qu'un autre homme peut
faire oublier  une femme l'homme qu'elle aime et qui la trahit,
dbitait la premire actrice  une seconde qui servait  la fois de
confidente et de mentor;  ce compte-l, on ne s'arrterait plus; car
il n'y a aucune chance que le second vaille mieux que le premier et
l'invitable troisime que le second. Ou nous aimons notre mari, et
alors celui qui prtend le supplanter nous apparat comme un simple
imbcile, ou nous n'aimons plus notre mari, et alors, si, ayant pous
librement, comme nous l'avons fait, toi et moi, un homme qui nous
plaisait plus que les autres, nous arrivons  ne plus rien lui
inspirer,  ne plus rien prouver pour lui, c'est dmence ou
dvergondage de risquer une nouvelle preuve avec un monsieur qui
vient vous offrir secrtement, sans respect, sans sacrifice, sans
amour, je ne sais quel passe-temps honteux, quelle compensation
dgradante de fiacre et d'htel garni.

Julienne se mit  rire  cette tirade qu'elle tait si peu faite pour
goter.

--Ce personnage est un peu bte, glissa-t-elle  Pauline. Comme si
l'on n'aimait qu'un seul homme dans la vie, et comme si ce seul homme
devait ncessairement tre le mari! On aime ou on n'aime pas son mari,
c'est certain: mais, si on l'aime, rien n'empche qu'on ne puisse en
aimer d'autres aussi; et si on ne l'aime pas, c'est une raison majeure
pour chercher ailleurs ce qu'on ne trouve pas chez lui. Avant tout
l'amour!

Pauline tait mieux en situation de comprendre. Mais, dans sa pense,
elle rapportait ces paroles bien plus  Hartwald qu' Facial, et le
sens en tait ainsi compltement dnatur. D'ailleurs, elle
n'admettait pas cet exclusivisme de l'amour. Et si, pratiquement, les
nouvelles preuves lui faisaient peur, c'tait pour le peu de
dignit que l'adultre lui semblait comporter dans la socit
actuelle, et non point par fidlit  quelque souvenir que ce soit.
Qu'est-ce que le souvenir, une fois que l'amour est mort? Et
qu'tait-ce que le souvenir pour elle qui--elle s'en rendait bien
compte maintenant--n'avait pas mme connu le vritable amour?

--Et si Lucien est infidle, continuait l'actrice, je me vengerai,
c'est certain, mais pas comme les autres... Il faudra bien que je
sache la vrit. Si elle est ce que je crois, je te rponds que j'en
aurai vite fait et que je ne resterai pas longtemps au partage. Tout
ou rien!

C'tait donc une femme jalouse de son mari, et qui, pour peu que ses
soupons fussent fonds, mditait de se venger de lui, non point par
les procds ordinaires, l'amant consolateur, mais par l'adultre
brutal, sans plaisir, pour la seule satisfaction de lui crier aprs:
Voil, je t'ai rendu la monnaie de ta pice.

Un quart d'heure de dialogue entre divers personnages, et les soupons
se changeaient en certitude.

Suivait alors la scne avec le mari:

--Tu sors?

--Oui.

--A cette heure-ci? O vas-tu?

--Au cercle.

--Qu'est-ce que tu vas faire au cercle?

Lucien s'embrouillait et finissait par avouer qu'il allait au bal de
l'Opra. L-dessus, l'ultimatum, sur lequel allait, sans doute,
pivoter la pice:

--Regarde-moi bien. Je t'aime passionnment; j'adore l'enfant n de
cet amour, je suis une trs honnte femme et je n'ai qu'une ide,
c'est de continuer  l'tre; mais, comme je tiens le mariage pour un
engagement mutuel, comme nous nous sommes volontairement jur respect
et fidlit, que je te suis fidle et que tu n'as  me reprocher que
d'avoir fait mon devoir, je te donne ma parole que, si jamais
j'apprends que tu as une matresse, une heure aprs que j'en aurai
acquis la certitude...

--Une heure aprs? interrogeait l'acteur.

--J'aurai un amant, rpondait sa partenaire. Et je te promets, moi,
que tu seras le premier  le savoir. OEil pour oeil, dent pour
dent!

--Quelle effronte! murmura Facial, froiss dans ses principes.

Julienne haussait les paules. Elle trouvait cette femme de plus en
plus bte.

Chandivier n'coutait pas.

Pour Pauline, la pice prenait dcidment une tournure dplaisante. La
jalousie tait un sentiment si peu conforme  sa notion moderne de
l'amour. Cet homme n'avait-il pas le droit d'avoir une matresse, si
sa femme le laissait indiffrent? Celle-ci, par contre, pouvait se
dtacher tranquillement de lui et se donner  un autre, pour peu que
le coeur lui en dt. Mais cette menace de prendre un amant par
dpit, cette vengeance mesquine, ridicule, folle, comme cela tait peu
digne, comme cela tait bas! La tyrannie du mariage s'talait l
cruellement. Non, certes, jamais il ne ft venu  l'ide de Pauline
d'imposer de la sorte son amour.

Elle jeta un coup d'oeil sur la salle.

Ces hommes, ces femmes entrs ici au sortir de l'existence
quotidienne, apportant avec eux leurs dsirs, leurs souffrances, le
secret de leurs passions et le trouble de leurs besoins inapaiss, que
pouvaient-ils bien penser de ces thories troites et rudes prches 
leurs oreilles et mises en action sous leurs yeux? coutaient-ils
srieusement, ou ne se laissaient-ils pas plutt distraire du fond par
le prestige du style, l'ingniosit de l'intrigue et le charme de
l'interprtation? S'ils rflchissaient, accepteraient-ils avec des
applaudissements ces doctrines si contraires  celles qu'ils devaient
pratiquer rellement? Mais la plupart ne cherchaient videmment pas 
discuter; ils taient venus au thtre pour se dlasser: et, pourvu
que la pice ft bien faite et leur offrt un amusement suffisant, ils
se dclaraient satisfaits.

Elle aperut,  l'orchestre, Snchal. Aux bons passages, il hochait
la tte avec satisfaction. Il ne se faisait cependant pas faute de
dtourner  tout moment sa lorgnette de la scne pour la braquer sur
Julienne. Non loin de lui se trouvait Rderic. Par quel hasard? Ou
plutt n'taient-ils pas tous deux prvenus de la prsence de leur
matresse au thtre? Julienne avait envoy de leur ct un lger
signe d'intelligence. Auquel s'adressait-il?

A l'orchestre, plus personne de connaissance. Mais, en face d'elle,
elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de Bhutin qui occupaient
une loge. Ils taient, comme d'habitude, froids, corrects, silencieux:
impossible de distinguer si le spectacle les intressait.

Vers la fin de l'acte, un monsieur entra dans leur loge et prit place
derrire eux.

Pauline se demanda en vain qui ce pouvait tre. Ce n'tait pourtant
point, lui semblait-il, la premire fois qu'elle le voyait. O
s'tait-elle dj sentie trouble sous cette prunelle douce et sombre?

Un instant, elle eut l'ide d'interroger Julienne. Celle-ci saurait
mettre un nom sur ce visage. Mais une pudeur retint la question.
Soudain, Pauline rougit: l'inconnu venait de la lorgner.

--Clestin! Clestin! disait sur la scne Rbecca qui avait reparu,
prends ton chapeau, vite, vite! dis au portier que tu accompagnes
madame la comtesse et trouve le moyen de la suivre sans qu'elle te
voie. Elle est  pied. Sache o elle va et ne dis rien  personne.

Elle poussa Clestin dehors. Elle sonna. Un domestique parut.

--On peut teindre, fit-elle.

Le rideau tomba lentement.

Chandivier applaudit avec bruit. Puis, il se prcipita hors de la loge
pour aller dans les coulisses.

Facial sortit aussi. Un moment aprs, Pauline le voyait apparatre
dans la loge des Bhutin, prsenter ses hommages  la vicomtesse et
toucher la main aux deux hommes.

Mon Dieu! pensa-t-elle, ils vont venir ici me rendre cette
politesse.

Snchal et Rderic taient dj accourus. Julienne, radieuse, causait
beaucoup, les amorait l'un et l'autre  tour de rle. Elle se savait
dsirable jusqu'au moindre de ses gestes. Mais sa force principale
tait encore d'tre amoureuse elle-mme. Amoureuse superficielle, qui
avait moins des passions que des caprices: amoureuse cependant,
s'prenant tantt de celui-ci, tantt de celui-l, mettant sa joie 
satisfaire ces fantaisies de coeur et son charme  les provoquer.

Pauline tait  la fois plus srieuse, plus sensible, plus sensuelle
et plus retenue.

Ce ne fut donc point sans un tressaillement, mais immdiatement enfoui
sous une couche apparente d'indiffrence, qu'elle vit entrer dans la
loge le vicomte de Bhutin suivi de son compagnon.

Le vicomte la salua ainsi que Julienne.

--Permettez-moi de vous prsenter mon beau-frre, M. Odon de Rocrange.

Pauline se souvint tout  coup des circonstances o pareille
prsentation lui avait t faite. C'tait deux ans auparavant, dans
une vente de charit, o elle tenait une boutique. La vicomtesse de
Bhutin, dont elle venait alors de faire la connaissance, s'tait
arrte quelques instants, au bras de son frre, devant son talage.
Odon de Rocrange lui avait pay cent francs un bouquet de violettes.
Depuis lors, bien que ses relations avec les Bhutin se fussent
poursuivies, elle ne l'avait jamais revu.

Quelle impression curieuse, se dit-elle, tandis qu'Odon s'inclinait,
que de se trouver soudainement en prsence d'un homme que l'on a
rencontr une fois, il y a longtemps, dont on avait conserv le
souvenir latent, mais auquel on ne pensait plus.

--Vous avez, sans doute, oubli, Madame, dit Odon, que j'ai eu une
fois l'honneur de vous acheter des violettes. Il est vrai qu'elles ont
eu le temps de se faner depuis.

--Je me le rappelle, rpondit Pauline.

--Le temps passe  la fois bien lentement et bien vite. J'ai t
absent de Paris; j'ai beaucoup voyag: alors que j'habitais
l'tranger, absorb par de nouveaux spectacles, je croyais tre loin
depuis une ternit, et maintenant que me voici de retour, il me
semble que je vous achetais hier ces fleurs, et j'en sens encore le
parfum.

--Vous connaissez mon mari? demanda  brle-pourpoint Pauline, qui
avait remarqu leur poigne de main dans la loge de la vicomtesse.

--Nous nous sommes vus, M. Facial et moi, la semaine dernire, 
l'occasion d'une triste crmonie. C'tait aux obsques de Jacques
Derollin. Quel charmant garon, quel coeur d'or que Derollin! Je
ressens vivement sa perte. J'tais arriv depuis quelques jours 
peine et j'ignorais sa maladie. Je n'aurai pas eu la joie de le revoir
vivant. La mort est toujours une surprise, quoiqu'elle soit la
fatalit.

--Moi, je n'ai pas peur de la mort, dit Pauline.

--Moi, beaucoup, dit Odon.

--Qu'avez-vous  craindre? N'est-elle pas la mme pour tous?

--Qui sait? Peut-tre pas plus que la vie.

--En tout cas, nous devons la subir. Le mieux est de s'accoutumer 
cette perspective, puisque les choses dont on a l'habitude ne sont
plus capables d'effrayer.

--Cette ncessit de la mort, dit Odon, est justement ce qui me
blesse. En face de ce qui est ncessaire, l'homme perd toute dignit;
il se sent raval au rang de la machine inerte. De quoi lui servent,
l contre, son nergie, ses talents, sa science? Il lui faut en passer
par l. La libert, dont nous sommes si fiers, et qui est, en somme,
notre seule prrogative, ne se trouve plus alors qu'un vain mot. Et je
ne parle pas seulement de la mort, mais de tout ce qui, dans la vie,
porte le sceau de la ncessit. Ne sommes-nous pas humilis de traner
un corps invariable, qui a ses tares et ses maladies? Mais ce qui me
parat insupportable, c'est le joug des ncessits artificielles,
dont l'homme, auquel ne suffisaient pas les ncessits physiques,
s'est ingni  se charger, pour avoir encore plus  courber la tte.
Que nous n'ayons pas la libert du corps, c'est triste, mais que nous
n'ayons pas celle de l'me, c'est irritant.

--Vous voulez parler des conventions sociales?

--En gnral de tous ces liens spirituels, moraux, mondains, qui
jettent autour de nous leur trame inextricable. L o les lois ne nous
tiennent pas, nous sommes assujettis par les habitudes, les manires
de voir, les jugements du milieu o nous sommes ns. Voyez, par
exemple, la religion. En principe, je le sais, nous jouissons de la
libert religieuse: mais sommes-nous libres? Songez aux obstacles
presque insurmontables que rencontre celui qui veut changer de
religion. Il faut qu'il ait une foi bien ardente ou un intrt bien
puissant pour braver l'animadversion, la colre, la haine, le mpris
que son entreprise ne manquera pas de soulever autour de lui. Que de
dboires prouvera  suivre Voltaire le jeune homme qui appartient 
une famille catholique, ou  prendre le voile la jeune fille dont les
parents sont voltairiens! L'intolrance rgne. Voyez la politique,
voyez les arts, voyez les castes professionnelles. Partout nous sommes
les jouets d'une artificielle destine, qui est encore plus implacable
que l'autre.

--C'est vrai, dit Pauline, nous nous sentons domins par l'norme
puissance des moeurs et trop faibles pour oser rsister.

--Nous cdons mme contre notre conscience.

--Et en cdant, nous contribuons au dveloppement de cette tyrannie.

--N'avez-vous pas remarqu, Madame, que chacun, en secret, manifeste
son horreur du rgime d'oppression morale sous lequel nous vivons, et
que cependant il n'y a personne qui par ses actes, par ses paroles,
par sa conduite publique et quelquefois mme particulire ne fasse
partie de cette fameuse opinion commune que l'on craint tant de se
mettre  dos? Tous complices! N'est-ce point l le titre de la
tragi-comdie que nous jouons?

--Pour les hommes peut-tre: mais les femmes, ces sacrifies, ont trop
 souffrir de cet tat de choses pour y consentir autrement que par
impuissance.

--Les femmes comme les hommes, rpartit Odon: ne sont-ce pas elles qui
font et qui dfont les moeurs? En morale, je crois les femmes plus
puissantes que les hommes. C'est au public fminin que s'adressent de
prfrence nos littrateurs, lorsqu'ils entreprennent de traiter
quelque question de morale. Et ils ont raison: la femme est le grand
juge de ce qui est bien et de ce qui est mal, et l'homme qui, sans la
femme, serait peut-tre dispos  faire assez bon march de ce qu'on
appelle la dcence, avec elle devient le plus rigoureux des censeurs.

--Avec elle, ou plutt devant elle: car je pense qu'il y a l surtout
un moyen de la tenir en dpendance.

--Il faut, au moins, avouer qu'elle s'y prte de bonne grce.
Croyez-vous que si les femmes ne scellaient pas de leur approbation
cette morale sociale, parfois si immorale, les hommes songeraient  la
leur imposer? Voyez en amour: la libert de l'amour, dont les hommes
usent jusqu' un certain point, quoiqu'il ne faille point confondre la
libert de l'amour avec la libert de la dbauche, n'a pas de plus
farouches ennemis que les femmes. Elles condamnent celle d'entre elles
qui succombe. Et l'envie ne leur manque pas de condamner aussi
l'homme! Nous y viendrons; le progrs des moeurs l'exige. Les signes
prcurseurs de cette rforme se font dj sentir, et les auteurs nous
offrent des pices comme celle de ce soir, o l'homme et la femme sont
mis sur le mme pied, non de libert, mais de vasselage. Vous
connaissez la pice?

--Je ne la connais pas, fit Pauline, mais, d'aprs le premier acte, je
me doute de ce qu'elle sera.

--En effet, car la pice est bien construite. Vous avez donc entendu
Francillon dclarer la guerre  son mari. S'il la trompe, elle le
trompera: ou plutt elle le dshonorera, ne songeant nullement  le
tromper, puisque son premier soin, une fois souille, sera de lui
faire un rcit complet de l'adultre. Au bal de l'Opra o elle vient
de se rendre, seule, suivant de prs son cervel de Lucien, elle a
toutes les facilits du monde pour s'apercevoir qu'elle est, comme
l'on dit, abominablement trahie: et, qui pis est, pour une ancienne
matresse, ce qui, parat-il, constitue le comble de l'ignominie. Elle
tiendra parole. Elle se jette  la tte du premier venu, l'emmne
souper en cabinet particulier, dans le restaurant mme o Lucien
termine la fte avec sa belle, et, le lendemain, raconte tout 
celui-ci avec de tels dtails qu'il lui est impossible de douter de
son malheur. Bien entendu, et pour la satisfaction du public, les
choses s'arrangent. Francine n'a t, matriellement, la matresse de
personne. Mais, dans la ralit, elle n'aurait pu faire autrement que
d'aller jusqu'au bout: et la morale de cette comdie ne s'en dgage
pas moins avec une implacable rigueur. La thse, Madame, ce n'est pas,
comme on pourrait le croire sur une audition distraite, que la femme a
le droit d'avoir des amants du moment que l'homme a des matresses,
mais, au contraire, que l'homme n'a pas plus le droit d'avoir des
matresses que la femme des amants. C'est donc l'indissolubilit
absolue du mariage qui est reprsente ici comme la loi. Ailleurs,
dans des pices que vous vous rappelez probablement, le mme auteur,
qui semble s'tre donn pour mission de diriger la socit moderne
dans l'amour, revendique pour la femme le droit de tuer l'homme qui
lui est infidle. Inutile d'insister sur celui de l'homme de tuer la
femme qui le trompe: ce droit est acquis depuis longtemps. Ailleurs
encore, il veut que l'homme vierge pouse la femme vierge. Que devient
l'amour dans tout cela? On se le demande; cependant, chacun applaudit:
les femmes d'abord, les hommes ensuite, sans penser que l'amour n'est
pas une matire inerte sur laquelle on puisse contracter, stipuler,
engager sa parole et sa signature comme pour un marchandage, mais la
vie elle-mme, la passion, avec toute sa mobilit, ses mtamorphoses,
ses secousses et son incertitude, le mouvement perptuel de notre me
en qute du bonheur, l'agitation folle de l'tre dans sa course vers
l'idal. Mais quoi, c'est la morale, ce qu'on croit la morale, la
morale sans laquelle tout serait perdu. Et on applaudit; on n'oserait
pas ne pas applaudir. Et vous aussi, Madame, vous applaudissez: et moi
aussi, j'applaudis.

Trs surprise, Pauline regardait cet homme qu'elle connaissait  peine
et qui exprimait si bien ce qu'elle sentait elle-mme. Il lui semblait
qu'il la pntrt, qu'il lt en elle, pour pouvoir conformer ses
paroles  sa pense et se rendre sympathique, et que, de ce fait
trange, une intimit subite vnt de se former entre elle et lui.

Elle ne voulut cependant pas se laisser si facilement deviner.

--Non, Monsieur, dit-elle, vous vous trompez: je suis plus franche que
cela. Jamais je n'applaudirai quelque chose que je n'approuve pas.
Mais le mariage est une chose si complexe! En un cas tel que celui
dont il est question dans la pice, on ne peut que souscrire aux
angoisses de l'pouse et  son hroque rsolution. Car l, il y a
vritablement amour: Francine adore son mari; celui-ci, on le sent,
aime aussi sa femme, et cette matresse qu'il va rejoindre n'est pour
lui qu'un simple amusement. Dans de pareilles circonstances, un homme
est inexcusable de se conduire comme il fait.

--Mais certainement, Madame a raison, s'cria Snchal qui avait
entendu ces dernires phrases. Voudriez-vous vraiment, de Rocrange,
que ce grand sot de Lucien abandonnt impunment son exquise
Francillon pour Dieu sait quelle demoiselle? Quand on a la bonne
fortune de plaire  une charmante femme, ajouta-t-il avec son sourire
le plus flatteur  l'adresse de Julienne, on mrite tous les
chtiments si on ne la cultive pas avec dvotion.

--Que vous devenez sentimental, mon cher snateur! dit Julienne. Il
faut vous soigner.

--Que voulez-vous, Madame: mon mal m'est cher, et je mets ma volupt 
l'entretenir.

--Et vous, Rderic, que pensez-vous des infidlits de Monsieur
Francillon? dit Julienne.

Rderic, debout derrire la chaise de Julienne, tordait sa moustache
avec humeur.

--Je n'ai pas cout la pice, rpondit-il.

--Comme vous tes dsagrable, ce soir, observa-t-elle.

--Il y a de quoi.

Le vicomte de Bhutin restait impassible.

--Si Francillon crase tellement de sa supriorit l'insipide
demoiselle qui lui est prfre, dit Odon, c'est pour le seul intrt
de la pice, et il ne s'ensuit pas que la thse soit plus juste. Ne
peut-il pas se trouver, et ne se trouve-t-il pas souvent dans la vie,
que la femme intressante, la femme qui aime, la femme sduisante et
noble soit justement l'illgitime? Lucien serait-il encore
inexcusable, si c'tait Francillon sa matresse, si c'tait Francillon
qu'il allait rejoindre, laissant se morfondre  la maison quelque peu
captivante matrone, dans le genre de cette madame Smith, par exemple?
Ne voyez-vous pas que la thse du mariage indissoluble s'effondrerait
alors dans l'absurde?

--Oui, dit Pauline: car la sympathie va toujours  l'amour, quoi qu'on
fasse.

--Et il faut prsenter le mariage sous les couleurs de l'amour pour le
rendre acceptable.

--En effet.

--Ce qui revient  dire qu'il n'y a qu'une seule morale possible:
celle de l'amour.

--Et le mariage?

--Mon Dieu, Madame, il me semble que le mariage, ds qu'il n'est pas
l'amour, est immoral.

--C'est une conclusion  laquelle nous ne sommes pas habitues, nous
autres femmes, mais qui, je l'avoue, s'impose presque.

--Et comme l'amour, poursuivit Odon, n'obit point  des lois humaines
et n'est point sujet aux prescriptions d'un code, il s'ensuit que
l'amour libre seul est moral.

--Ce qu'il fallait dmontrer! dit Julienne en riant. Mes compliments,
monsieur de Rocrange: vous entortillez les choses si bien, qu' vous
entendre on se laisserait aller  vivre comme des sauvages.

--Votre prsence, Madame, suffirait cependant  tablir l'immense
avantage de la civilisation.

Tous sourirent; Julienne pina les lvres; Pauline fut incroyablement
heureuse de cette impertinente riposte.

La sonnette de l'entr'acte mit fin  l'entretien.

C'est extraordinaire ce que cet homme, en dix minutes de
conversation, s'est empar de moi! pensait Pauline, tandis qu'Odon
prenait cong d'elle.

Et Odon de Rocrange, regagnant sa loge, lgrement troubl, se
disait:

Je vais l'aimer... je l'aime dj... O mon pauvre coeur!

Un instant, Julienne et Pauline se trouvrent seules.

--Comment trouvez-vous M. de Rocrange? demanda Julienne avec un
clignement d'oeil intrigu.

Pauline eut envie de la souffleter.

--Indiffrent, rpondit-elle.

Chandivier arrivait tout essouffl. Dans le couloir, il rencontra
Facial.

--Je viens de voir Rbecca. Nous soupons aprs le thtre. Vous en
tes?

Facial frona le sourcil.

--Non, dit-il, je dois rentrer avec Pauline. Je suis un homme mari,
moi.

--Et moi, donc?

--Que faites-vous de Mme Chandivier?

--Oh! un de ces messieurs la reconduira.

Ils reprirent leurs places.

Chandivier, se penchant vers Facial, lui chuchota:

--Vous allez voir la scne du deux: vous m'en direz des nouvelles!

Le rideau se leva.




IV


Odon dut s'avouer que, depuis la soire de la veille, il n'avait fait
que penser  Pauline.

Quelle trange femme! Elle a eu l'air de goter ce que je lui disais.
Vraiment c'est la premire fois que cela m'arrive: ouvrir ainsi mon
coeur, parler srieusement, presque philosophiquement, devant une
femme que je n'avais, pour ainsi dire, jamais vue, dont j'ignorais le
caractre et les ides! D'habitude, je fais comme tous les hommes:
j'offre les botes de bonbons de l'esprit, je dploie l'ventail du
flirt. Faut-il croire qu'elle m'a inspir? Je me suis terriblement
dcouvert: c'tait plus fort que moi.

Il alluma une cigarette et s'tendit sur un divan.

D'o vient-elle? Que fait-elle? N'ai-je pas tort de lancer mon
imagination sur cet inconnu d'o elle pourrait revenir trop imprgne
de dsirs pour que je n'en souffre pas? Ah! les femmes! comme elles
sont dcevantes, lorsqu'on les touche de prs! Mais celle-l me parat
tre d'une race  part. Au moins, ce que j'ai prouv auprs d'elle
diffre compltement de mes motions ordinaires. Faut-il faire courir
 mon coeur les risques d'une nouvelle aventure? Ne vaut-il pas
mieux qu'il jouisse du calme relatif qu'avec mille prcautions j'avais
enfin russi  lui rendre? Hlas!  peine instaure, il faut que ma
fragile tour d'ivoire s'croule, comme un chteau de cartes, sous le
souffle d'une femme! Car je sens bien que mon coeur est dj pris.

L'image de Pauline flottait devant ses yeux, et elle se prcisait, se
revtait d'un charme grandissant,  mesure qu'il y fixait quelque
dtail de plus dont il se souvenait. C'tait surtout le son de sa voix
qu'il se rappelait avec un vrai dlice, cette voix si joliment
murmurante, si harmonieuse, qui l'avait remu si profondment. Il
l'entendait encore lui dire:

--La sympathie va toujours  l'amour, quoi qu'on fasse.

C'est qu'elle est spirituelle, continua-t-il  rver, elle a une me
fine, originale, intelligente. Elle doit comprendre  merveille les
raisonnements sur la vie, et cependant elle est frache comme une
jeune fille et ses observations les plus inquitantes ont encore la
grce de la candeur. Que je voudrais savoir le fin fond de son tre,
aborder d'intimes sujets en compagnie de cet esprit captivant et
singulier! Que pense-t-elle vraiment de l'amour? A-t-elle aim? Elle
ne doit pas avoir fait de bien cruelles expriences, mais elle en a
fait. Comme une femme est mystrieuse, quand on y songe! Il suffit de
s'intresser un instant  une femme, pour se trouver en prsence d'un
paquet de hiroglyphes qu'il s'agit de dchiffrer. Me donnerai-je
cette peine? Oh! oui, car ce sduisant sphinx m'attire par toutes les
fibres runies de mon coeur et de mon imagination.

Il se leva, erra d'un coin  l'autre, rvant toujours,  la fois
joyeux et triste.

C'est que j'en ai dj aim des femmes! J'ai dj cherch des
solutions d'nigmes qui n'existaient pas! J'ai dj cru trouver des
trsors, et, soulevant la pierre qui semblait les sceller, je n'ai
dcouvert que le vide, des chiffons, de la verroterie ou du fumier.
N'importe! L'amour mme du est encore de l'amour; il y a une douceur
jusque dans la lie de cette coupe fatale et enchanteresse. Se lancer 
corps perdu dans la destine est peut-tre le meilleur moyen d'en
moins souffrir.

Il ouvrit un carton, o se trouvaient des portraits de femmes 
l'aquarelle, des dessins, des photographies, des lettres dont beaucoup
taient jaunies par le temps. Il considra ces choses o restaient
accrochs tant de souvenirs.

Celle-ci, c'est Anne, ma premire matresse. J'avais vingt ans, 
peine. Oh! la premire chair de femme  soi! Quelles motions
charmantes! Quels frissons extatiques! Que de dlices dans les
moindres gestes fminins! On est baign de ravissement. Il semble que
l'on soit un voyageur de gnie qui dcouvrirait le paradis. Je garde
trs vives ces impressions de printemps. Qu'tait Anne, en ralit?
Je n'en sais rien: je ne la vois qu' travers ce mirage... Voici
Gabrielle. Pauvre fille! Elle m'aimait, je crois. Mais,  ce moment,
je succombais  tant de sensualits diverses! La curiosit, le plaisir
me jetaient, pour une nuit ou deux, dans les bras des unes et des
autres. C'tait l'poque cruellement exubrante de la jeunesse. Et
Gabrielle pleurait; elle voulait me tenir par le coeur: c'tait trop
tt pour moi. Pauvre Gabrielle! J'en ai conu plus tard quelques
remords... Dolors! Rencontre dans un voyage en Espagne. Ce fut
celle-ci qui duqua ma sensibilit. Oh! je me passionnai d'elle. Quels
yeux brlants! Quels embrassements magntiques! Un amour de feu qui
dura deux mois. J'tais ensorcel. Puis, tout  coup, des soupons
atroces me poignirent. Je dcouvris que je n'tais plus seul. Un
rival! Je connus la haine que ce mot peut enfanter. Les journes et
les nuits tragiques commencrent. J'piai, je menaai, je m'humiliai,
je criai d'angoisse. Lche jusqu' songer au meurtre ou au suicide,
brutal jusqu' vouloir m'approprier par la force cette femme qui
s'tait prise d'un autre et me dtestait maintenant, j'puisai les
tortures et les hontes de la jalousie. Est-il possible que je sois
descendu si bas! Chaque fois que je revois cette figure d'ange dchu,
belle comme les tnbres, sauvage comme la tempte, j'ai piti de
moi-mme; et cependant d'anciennes blessures se rouvrent et
recommencent  saigner... Henriette! Eveline! Mortes toutes deux.
Eveline avait une grce d'enfant; Henriette se compliquait d'un grain
de folie. Elles taient jolies vraiment, mais bien superficielles...
Et Thrse, qu'est-elle devenue? La dernire fois que je l'ai aperue,
c'est au Bois, il y a trois ou quatre ans. Elle conduisait un lgant
tilbury. Son groom anglais prenait  ct d'elle des airs insolents.
Elle me fit un lger signe de tte: elle daignait se souvenir
peut-tre qu'elle m'avait aim... J'ai presque peur de tourner ces
images. Combien il y en a! Prs d'une vingtaine! Que de vagues o mon
coeur a t ballott comme une coquille de noix! Oserais-je dire
qu'il n'y a pas sombr? Voici Marcelle, cette ternelle coquette, qui
faisait payer chaque baiser de mille coups d'pingle. Voici Mme de
Willis. Jamais elle ne se donna. Est-ce  cela que je dois cette
srnit avec laquelle je conserve sa mmoire? Elle fut avant tout une
consolatrice; nulle plus qu'elle ne sut l'art de verser le baume sur
les plaies, de combler de douceur les trous bants creuss par les
brlures de l'existence. Je lui dois la reconnaissance du malade pour
sa soeur de charit... Qui sont celles-ci? Dorothe, Mlle Symens...
Non, assez, fermons cela: c'est inutile.

L'impression qui se dgageait de ces ruines tait dcidment triste.
Avoir vcu tout cela! Que tout cela ait t successivement prsent et
ait absorb son coeur! Avait-il, au moins, t heureux? Oui,  de
certains moments, il avait cru goter le ciel;  d'autres, il avait
mordu  l'enfer. En somme, rien ne lui tait demeur tranger en
amour, et, parvenu  ce terme, il se demandait s'il tait bien certain
que l'amour existt.

Comme la vie elle-mme, songea-t-il: si on la discute, elle
s'vanouit. Et cependant, il faut vivre. Il faut aimer aussi.

Et Odon se reprit  penser  Pauline.

Je la reverrai.

La revoir lui tait facile. Il pouvait la rencontrer soit chez sa
soeur, la vicomtesse de Bhutin, soit chez les Snchal ou chez les
Chandivier, avec lesquels il entretenait comme elle des relations. Il
avait t absent deux ans: quoi de plus simple que de reparatre dans
le monde? Il pouvait enfin se rendre chez elle,  son jour de
rception, puisqu'il lui avait t prsent et avait fait la
connaissance de son mari. Il s'arrta  ce dernier parti, qui lui
parut le plus prompt.

Maintenant, que se passera-t-il? On est souvent dsillusionn
lorsqu'on revoit une femme, qui, une premire fois, grce peut-tre 
un ensemble de circonstances spciales et qui ne se reproduiront pas,
a caus une forte impression. Et puis, si je l'aime vritablement,
comment mon amour sera-t-il reu? Est-elle une de ces femmes qui
mettent leur tranquillit au-dessus de tout? Craindrait-elle les
risques de la passion? Serait-elle trop sage pour exposer son coeur?
Je n'ai aucune donne pour rpondre, sinon que quelque chose de
mystrieux s'est chang entre nous, quelque chose que j'ai bien
senti, et que j'ai senti qu'elle sentait!

Contre son habitude, il djeuna chez lui. Il demanda les journaux et
les parcourut d'un oeil distrait. Puis il s'informa s'il n'tait pas
venu de lettres.

--Il n'en est venu qu'une, ce matin.

--Pourquoi ne me l'avez-vous pas remise?

--Je l'ai dpose sur la table  crire, comme Monsieur me l'a
recommand, pour qu'il trouve son courrier immdiatement  son lever.

Sur la table  crire se trouvait, en effet, une lettre  laquelle
Odon n'avait pas pris garde. Elle tait timbre de la province. A
peine eut-il jet les yeux sur la suscription, qu'il reconnut
l'criture et tressaillit. Il lui sembla qu'une couche d'eau glaciale
tombait sur son coeur. Il lut:

      Monsieur de Rocrange,

  Au fond de la retraite o je vis depuis si longtemps confine, je
  n'oublie ni mes devoirs, ni les droits que vous m'avez vous-mme
  donns sur vous. Nous avons t unis par l'glise; vous m'avez
  jur fidlit, je vous ai jur fidlit: et si vous avez cru
  pouvoir en agir lgrement avec ce serment, je me considre
  toujours comme lie par lui. Jusqu' ma mort, vous serez mon
  poux, et rien,  mes yeux, ne pourra vous priver de ce titre.
  Votre nom, Odon, revient souvent sur mes lvres dans mes prires.
  Je supplie Dieu de daigner vous pardonner vos fautes comme je vous
  les pardonne. Vous m'avez gravement et longuement offense:
  nanmoins je suis prte  vous ouvrir de nouveau mes bras. Revenez
   de meilleurs sentiments, repentez-vous, manifestez un dsir de
  rconciliation, et le scandale de notre sparation cessera. Car ce
  qu'il y a de terrible dans notre situation, c'est que nous sommes
  en tat permanent de pch et que chaque jour qui s'coule
  augmente la dette effroyable dont nous aurons  rendre compte. Je
  sais bien que vous seul l'avez voulu, que vous seul tes coupable:
  mais, votre femme jusqu'au bout, je suis rsolue  prendre ma part
  de la rprobation que vous encourez. O mon ami, songez  la
  douleur,  la honte dont votre conduite me charge! Les remords
  sont pour moi, parat-il: car si vous en prouviez, vous ne me
  laisseriez pas l'initiative de cette tentative de rapprochement;
  c'est vous qui reviendriez  moi, comme l'enfant prodigue est
  revenu  son pre; et vous ne seriez pas reu avec moins de
  gnrosit. Rappelez-vous cette sainte parole, bien faite pour
  vous encourager, qu'il y a plus de joie au ciel pour un pcheur
  qui s'amende que pour mille justes qui persvrent. On me dit que
  vous tes de retour d'un long voyage. L'absence est quelquefois
  une source de calme pour les mes tourmentes. A-t-elle su
  rfrner le flot tumultueux de vos passions? Alors que vous erriez
  sur la terre trangre, de ville en ville et de pays en pays,
  avez-vous rflchi  l'instabilit des choses humaines, avez-vous
  vu le nant de votre vie sans Dieu? C'est dans cet espoir que je
  vous cris. Si cette lettre trouve quelque cho en vous, dites un
  mot: tout le pass sera oubli. Sinon, ne me rpondez pas:
  laissez-moi seule  mon cilice.

      MARIE DE ROCRANGE.

Odon rejeta la lettre avec humeur.

Elle tombait bien, vraiment, Mme de Rocrange!

Arrach aux rveries qui l'avaient captiv toute la matine, il en
voulait  cette femme de venir ainsi interposer brusquement son ombre
dplaisante entre lui et la vision lumineuse de Pauline.

Quel malencontreux souvenir que son mariage!

Voil bientt dix ans que, cdant aux instances de ses parents,
aujourd'hui morts, de sa mre, surtout, qu'il adorait, il avait pous
sa cousine Marie de Rocrange, dont la beaut problmatique menaait de
se fltrir, autrement, dans la paix de quelque couvent. Il ne l'avait
jusque-l connue que comme une personne insignifiante, modeste, sans
dsirs et sans prtentions; et persuad qu'elle n'exigerait de lui le
sacrifice d'aucune de ses liberts d'homme, il n'avait pas marqu trop
de rpugnance  dfrer au voeu de sa famille et  la conduire sans
amour  l'autel. Le mariage consomm, Odon s'aperut de son erreur. Sa
femme n'tait rien moins que docile et dispose  s'effacer. Ds
l'abord, elle manifesta l'intention de le convertir. Ce furent de
furieux assauts de femme fanatique contre ses habitudes de sceptique.
Elle le trana aux offices, l'entoura de prtres et de vieilles
demoiselles pieuses, organisa dans son salon de petites runions
chrtiennes o on l'assigeait de discussions et d'homlies. Il aurait
volontiers laiss sa femme libre de se conduire comme elle entendait,
 condition qu'elle ne le fatigut point de sa dvotion et ne se mlt
pas de sa vie intime; il aurait mme consenti  l'accompagner 
l'glise, le dimanche,  lui donner tout l'argent qu'elle dsirait
pour ses oeuvres pies, et, en gnral,  ne pas la choquer par
l'talage de ses moeurs et de ses ides. Mais, du moment que
celle-ci entreprenait de lui imposer une nouvelle existence aussi peu
conforme  ses gots que contraire au sens vif qu'il avait de son
indpendance, l'quilibre dj prcaire du mnage risquait fort de
faire place au plus complet dsarroi. Mme de Rocrange ne borna pas ses
efforts aux choses de la religion. Il lui prit fantaisie de s'opposer
 ce que son mari frquentt ses amis; elle intriguait pour qu'il
dmissionnt de son cercle, protestait chaque fois qu'il sortait, soit
pour dner en ville, soit pour passer la soire au thtre. Elle et
voulu le clotrer dans son milieu  elle, avec interdiction de s'en
chapper, ft-ce un instant, pour aller respirer un autre air. Au bout
de six mois, Odon n'y tenait plus. Il signifia  sa femme que toute
espce de vie conjugale tait impossible entre eux; qu'tant donns
leurs caractres, il n'tait pas mme sant de sauver les apparences.
Et pour prcipiter une sparation devenue invitable, il afficha la
matresse qu'il avait alors. Pendant quelques semaines, Mme de
Rocrange lutta pied  pied; puis, elle se retira dignement et alla
s'enterrer en province.

Odon l'avait vite oublie. De loin en loin elle lui crivait une
lettre semblable  celle qu'il venait de recevoir: c'tait tout. Il
n'avait t question ni de sparation judiciaire, ni de divorce. Mme
de Rocrange, qui, en l'tat, avait seule qualit pour introduire une
demande devant les tribunaux, s'y serait certainement refuse.

Cette grande femme asctique, qui avait si inopinment travers sa
vie, contrastant avec toutes celles qu'il avait connues et plus ou
moins aimes, lui faisait,  s'en souvenir, l'effet d'un long lambeau
de nuage noir dans le ciel bigarr de ses matresses. Quelle ironie
que l'existence! Il avait pous la seule pour laquelle il n'et pas
une minute senti battre son coeur! tait-ce pour cela qu'il pouvait
rester des mois entiers sans que le nom mme de Marie de Rocrange, sa
femme lgitime, visitt sa pense, alors qu'il lui arrivait si souvent
de retrouver  un dtour de sa mmoire la robe blanche ou rose de la
plus humble des petites amies que le hasard lui avait donnes?

Il s'empressa de chasser cet oiseau de mauvais augure.

Puis, il s'habilla pour sortir.

--Ah! c'est bien: je te trouve encore  la maison, fit Rderic en
entrant. Comment vas-tu?

--Et toi? Tu m'as l'air trs satisfait de toi-mme, aujourd'hui.

--Il y a de quoi. Je te conterai a. Mais tu sortais, je crois?

--J'allais faire un tour sur le boulevard. Nous irons ensemble.

Une fois dehors, sur le trottoir, Rderic prit le bras de son ami.

--Eh bien! mon cher, c'est moi qui tiens de nouveau le haut du pav.

--Le pav, c'est Julienne? demanda Odon.

--C'est Julienne.

--Alors, ton rival? Snchal?

--Dgomm depuis hier.

--Il me semble que ces alternances de rgime se produisent bien
souvent! Le rgne du snateur n'a pas dur longtemps!

--Quinze jours. Et le mien commence, ou plutt recommence: car, tu le
sais, ce n'est pas la premire fois que je suis au pouvoir.

--a t'amuse?

--Mon cher, que veux-tu? Si ce n'est pas cette femme, ce sera une
autre! Nous en sommes tous rduits l.

--Tu n'es pas jaloux?

--Jaloux, non: mais irritable quand c'est moi qui suis mis au rancart.

--Comme hier! tu n'tais pas  toucher avec des pincettes.

--Tu t'en es aperu? Eh oui, je l'avoue: la prsence de ce glorieux de
Snchal m'nervait. Mais qu'est-il arriv? Au dernier entr'acte,
comme j'tais venu prendre cong de l'artificieuse femme, elle me dit:
Comment, vous partez? Mais, je compte sur vous pour me reconduire
chez moi.--Vraiment? dis-je, je croyais qu' dfaut de M. Chandivier
cet honneur tait rserv  M. Snchal.--Vous vous trompez,
dit-elle: c'est vous qui me reconduirez. A l'issue du spectacle, nous
montons dans son coup. Elle est plus adorable, plus fline, plus
enveloppante que jamais. Je me laisse aller au charme que scrte
toute sa frivole personne. Ma mauvaise humeur fond  gros bouillons.
Une fois chez elle: Restez, m'ordonne-t-elle: mon mari est en partie
fine, nous avons quelques heures  nous. Je veux aussi faire ma
Francillon. Je ne l'ai quitte qu'au petit jour. Elle a si bien fait
sa Francillon, comme elle dit, qu'il lui serait difficile,  elle,
de venir crier: Il en a menti!

--Confidence pour confidence, dit Odon: je suis amoureux.

--Allons, bon! s'cria Rderic. Je croyais que les voyages t'avaient
guri.

--On peut gurir d'un amour: on ne gurit pas de l'amour.

--Est-ce alors la peine de changer?

--On ne change pas, on n'a pas l'intention de changer: on volue.

--Ou plutt l'on tourne, comme l'cureuil dans sa cage.

--Tu ne me demandes pas de qui je suis amoureux?

--Je le devine, rpondit Rderic. On ne discute gure sur l'amour
qu'avec les femmes qui l'inspirent. Or, hier, tu as discut de manire
 dessiller mes yeux d'observateur.

--Me suis-je fait remarquer?

--De moi seul: les autres taient trop occups de leurs petites
intrigues.

--Et d'elle?

--Je l'espre pour toi, mais je crains que tu ne te sois mis en frais
inutilement. Mme Facial est marie depuis dix ans, et pendant tout ce
temps, dans ce Paris aux yeux d'Argus, qui voit tout et qui invente ce
qu'il ne voit pas, il n'a pas couru sur elle une seule de ces
histoires dont les plus irrprochables savent mal se garder. Si elle
tait laide, passe encore: mais elle est jolie, quel miracle!

--Cette femme, dit Odon, a plus mu mon me que mes sens. Il m'et t
pnible de penser qu'elle pt tre mle  quelque mauvaise et banale
aventure. On ne mdit pas d'elle: tant mieux! Le principal mrite
d'une femme n'est-il pas dans cette image pure d'elle-mme qu'elle
dresse dans les esprits? Elle prdispose ainsi  l'adoration. Rien de
matriel ne s'attache  sa personne. Elle peut s'idaliser sans peine,
et, lorsqu'elle provoque l'amour, c'est dans ce qu'il a de noble, de
consolant, de saint. L'homme qui a dj beaucoup aim rclame de plus
en plus l'amour qui lve.

--Ton cas est grave, mon ami. T'imagines-tu que tu trouveras chez
cette femme ce que tu n'as pas rencontr chez les autres: le
dsintressement, la loyaut, le dvouement? Et ft-elle une
exception, n'oublies-tu pas qu'elle n'est ni une vierge, ni un ange,
mais une femme marie et une mre, et qu'elle connat les turpitudes
et les douleurs de la chair? La posie est morte, et ce n'est ni toi,
ni Mme Facial qui la ressusciterez.

--Pessimiste! Sache que je ne demande  la femme que d'aimer, et cela
suffit. L'amour transforme la crature terrestre en incarnation de
Dieu. L'amour, c'est justement la posie. Le corps, les sens, les
baisers perdent leur ignominie de choses matrielles pour ne plus tre
que des instruments d'expression de l'idal. N'y a-t-il pas une
diffrence essentielle entre l'acte charnel de deux vritables amants
et l'accouplement brutal dont il est dit: _Omne animal post cotum
triste_? Je ne prtends pas nier la nature; mais je pense que par
l'amour la nature se transfigure au point de devenir le signe du
divin. Une femme peut n'tre plus vierge de corps: si elle n'a pas
encore aim, elle est plus vierge que la petite fille de dix ans qui
verse des larmes de dsespoir sur la mort de son oiseau. Mieux que
a: je crois que chaque nouvel amour redonne une virginit  la femme.
Y a-t-il, en effet, deux amours qui soient comparables? A toute
volution du coeur, n'prouve-t-on pas des sentiments indits, dont
on n'avait auparavant aucune ide, ne semble-t-il pas que l'on
dcouvre d'autres horizons exceptionnels, n'est-on pas transform de
telle faon que l'on croit n'tre plus le mme? L'amour est un grand
thaumaturge qui opre continuellement le prodige de la rsurrection.

--A ce compte-l, fit Rderic, il n'y a besoin que d'un peu
d'imagination pour voir dans les simples mortelles la fine fleur des
sraphins du paradis. Je t'envie.

--C'est si vrai, ce que je te dis, que rien qu' l'ide de la
possibilit de cet amour je me sens rgnr. Et Dieu sait si j'ai
dj vcu! Eh bien, mon coeur est tout neuf: ou plutt, j'ai un
nouveau coeur, prt  fonctionner.

--Aprs avoir balay de la place les dcombres des anciens coeurs
briss!

--Tu plaisantes, mais c'est cela: quelques tessons  enlever, et il ne
reste que le nouveau coeur battant de jeunesse et d'esprance.

--Tu es heureux, soupira Rderic. Moi je garde toujours la mme
vieille sacoche pleine de trous, de dchirures, d'affaissements, et
les raccommodages que j'en tente ne font qu'emporter d'autres
morceaux.

--C'est que tu ne crois pas  l'amour, dit Odon.

--Comment, je n'y crois pas? Ah! j'y crois, malheureusement, j'y crois
et j'en souffre. Mais, pour moi, l'amour est une passion malfaisante,
un vice comme le tabac, l'alcool ou la morphine, dont on ne peut plus
se passer, une fois qu'on s'y livre, et dont on meurt empoisonn.
L'amour me cause des joies du mme ordre que celles de l'ivresse,
joies malsaines accompagnes de rveils coeurants. Je me sens un
jouet stupide entre les mains de femmes qui s'amusent. Je remplis
consciencieusement mon rle de pantin, et quand elles tirent la
ficelle, je lve les jambes, les bras, la tte et tout ce qu'on veut.
La seule chose qui me reste  faire, c'est de me moquer de moi-mme;
je n'y manque pas: on appelle cela du scepticisme, et c'est bien
port.

--C'est que tu ne connais pas le vritable amour.

--Il n'y a pas de vritable ni de faux amour: il n'y a que l'amour, et
l'amour ce sont les femmes. Les femmes sont toujours vritables, et
leur fausset mme est encore la vrit. Ce qu'il faut dire, c'est que
les individus sont diffrents, et que chacun, vis--vis des femmes,
vibre d'une manire particulire. Plains-moi de vibrer si schement;
aime  ta faon, qui est, sinon la bonne, du moins la plus agrable,
et ne cherche pas  m'inspirer autre chose qu'une profonde admiration
pour ceux qui, comme toi, parlent encore avec bonheur de l'amour.

--Si j'en parle avec bonheur, Rderic, ce n'est pas que j'en ignore
les souffrances. Tout  l'heure, rvant aux femmes que j'ai aimes, 
ces disparues qui furent tour  tour mon univers, je me suis senti
envelopp d'une effroyable mlancolie. Quel tait le rsultat de ces
bouleversements d'me, de ces tumultes de passion? L'amour n'tait-il
donc qu'un perptuel leurre? Mais quoi! C'est l la vie elle-mme.
Bienheureux celui qui a vcu, ft-ce pour avoir  dire ensuite: La vie
c'est le nant! Vois-tu, mon cher, il n'y a encore que ces
envahissements du coeur par l'amour, pour remplir ce vide de
l'existence, si terrifiant lorsqu'on cde au vertige d'y penser. Ceux
qui rflchissent sont peut-tre des sages: ceux qui aiment sont ou
des fous, radieux inconscients qui ne sont nullement  plaindre, ou de
plus sages encore que les sages, qui ont appris l'inanit de la
sagesse et retournent avec transport  l'inoubliable folie.

--Et la folie, c'est la sagesse, ou vice versa! fit Rderic en riant.
Allons! je vois avec plaisir que le monde n'est pas encore prs
d'entrevoir la vrit. Il me semble que toi-mme, au moment o tu
quittais Paris et que tu secouais contre cette ville agite la
poussire de tes pieds, tu vantais avec loquence les avantages d'une
vie chaste et exempte de passions. Comment concilier cela avec tes
dithyrambes d'aujourd'hui?

--Cela ne se concilie pas: ou plutt cela se concilie, comme tout ce
qui est inconciliable, par les soubresauts du dsir humain. Penses-tu
que je sois toujours le mme, que je n'aie pas comme un autre, plus
qu'un autre, mes poques de dgot et de fatigue? Les fins de passions
sont gnralement marques par de pareilles lassitudes. Le coeur
inoccup cesse de vivre, devient philosophe, rve de calme,
c'est--dire d'anantissement. Mais comme l'anantissement n'est
gure possible, le coeur, priv d'alimentation prsente, se met 
ruminer tristement les souvenirs du pass. Ce sont alors ces thories
fausses et creuses sur l'amour qui viennent tenir la place de l'amour
lui-mme. On n'aime plus, et l'on raisonne sur ce que c'est qu'aimer.
Il n'est pas tonnant qu'au lieu du calme que l'on cherchait on
rencontre l'amertume. La mlancolie n'atteint que ceux qui regardent
en arrire. Regarder en avant, tout est l! Et l'on s'en aperoit
vite, ds qu'une passion naissante prend en victorieuse possession de
ce coeur bant, lui apparaissant tout  coup,  lui qui niait,
vidente comme la rvlation, irrsistible comme le salut.

--Le coup de la grce!

--Et une fois plein de la seule chose qui puisse le remplir, l'amour,
il lui semble qu'il retrouve le bonheur, qu'il avait perdu, le bonheur
avec ses prils, c'est vrai, mais avec sa souveraine vitalit, son
ternelle jeunesse. Il ne conoit plus qu'on discute l'amour: il
n'aspire qu' aimer.

--Le coup de grce!

--Voil mon tat prsent, Rderic. Ce que je me demande seulement,
avec une douce angoisse, c'est si mon coeur, qui recommence 
battre, s'est mis en mouvement pour une de ces passions srieuses et
bnies qui remuent l'homme entier et l'arrachent dcidment aux
mesquineries de la solitude. Tout  l'heure, je recevais une lettre de
Mme de Rocrange. Rarement j'ai eu plus vivement conscience de ce crime
de mon existence: avoir consenti, ft-ce pour quelques mois,  vivre
sans amour avec une femme.

--Qu'est-ce alors que d'aimer une femme comme j'aime Julienne, la
dtestant cordialement et attendant le jour de dlivrance o j'en
serai guri?

--C'est trange!

--Hlas, non! La plupart de tes contemporains aiment ainsi, et c'est
toi qui es exceptionnel.

Ils arrivaient sur le boulevard.

--Nous prenons l'apritif? dit Rderic.

--Si tu veux, rpondit Odon. O dnes-tu, ce soir?

--Quelle question! Chez les Chandivier.

Ils s'assirent  la terrasse d'un caf.

--L'amour est pourtant la raison de la vie, dit Odon.

--Connu! fit Rderic. Garon, l'absinthe!




V


--Je servirai le th aujourd'hui, chre amie, si vous voulez bien me
confier ces dlicates fonctions, dit Julienne, qui tait arrive la
premire, pimpante,  la rception de Pauline. Qui comptez-vous avoir?

--Peu de monde, les habitus. Je rtrcis de plus en plus le cercle de
mes relations.

--Les miennes s'tendent: je ne sais comment cela se fait.

--C'est que vous aimez la socit, et que la socit vous le rend.

--La socit est bien polie.

--Aurons-nous M. Chandivier?

--Mon mari est trs occup; il viendra cependant, un peu tard: il m'a
prie de l'attendre. Mais je puis vous annoncer la visite de Paul.

--Paul? demanda Pauline.

--Oui, Paul Rderic: il se nomme Paul.

--Ah! Et celle de Snchal probablement?

--Mchante! Snchal ne va dans le monde que flanqu de sa femme, la
Snchale, ainsi qu'on l'appelle, cette grosse dame confite dans ses
prtentions. Avec elle, ce cher snateur devient assommant; il
pontifie comme dans la vnrable assemble dont il est d'ailleurs un
des pavots les plus hauts en fleur.

--Puis, deux ou trois bonnes amies, je pense.

--Mme d'Orgely, Mme Sermais, la baronne Citre?

--Oui. Peut-tre les Bhutin: et voil.

--En fait d'hommes, c'est tout?

--Le vicomte, Snchal, Rderic, votre mari, le mien... mon Dieu, oui!
 moins que l'une de ces dames n'amne aussi le sien, ce qui est peu
probable, ces messieurs ne se montrant gure avant le dner et ces
dames tant charmes d'avoir un prtexte pour sortir sans leurs poux.
Sous l'oeil marital, elles sont moins libres de mdire.

--Elles sont bien bonnes de se gner! Avec a que les messieurs s'en
privent!

--Oui, mais avec les femmes des autres.

--Ou entre eux, ce qui est effrayant. Essayez un peu, comme je me suis
quelquefois amuse  le faire, d'couter  leur insu la conversation
des hommes. Elle est pouvantable. Ils nous traitent comme de simples
filles.

--Cela ne tire pas  consquence: ils n'en disent pas plus avec leurs
termes crus que nous par nos sous-entendus. Quelque opinion
d'ailleurs qu'ils aient sur nous, ils ne s'en prvalent jamais pour
nous nuire. Tant qu'une femme n'est maltraite que par les hommes,
elle peut dormir tranquille. Qu'elle tombe, au contraire, entre les
mains des femmes, elle est perdue. Comme ce sont celles-ci qui font la
socit, elles se voient toutes puissantes pour en expulser qui elles
veulent; et les hommes laissent faire, srs de retrouver ailleurs la
malheureuse qu'ils n'ont pas su ou pas voulu dfendre.

--Celles qui se laissent prendre manquent vraiment d'habilet, dit
Julienne. Il est si facile d'exciter  la fois l'amour des hommes et
le respect des femmes.

--Ce n'est pas si facile: il y a des femmes qui font causer les hommes
et des hommes qui ne craignent pas de livrer aux femmes les choses qui
se disent entre hommes. Ces femmes-l, ces hommes-l surtout sont
dangereux.

--En connaissez-vous?

--Il y en a partout. Les femmes y mettent toujours quelque
sclratesse; les hommes, soit l'amour du scandale, soit de la btise,
soit seulement de la faiblesse: mais le rsultat est acquis.

--Vous faites les gens plus mauvais qu'ils ne sont, ma chre Pauline.

--Les gens sont mauvais sans s'en douter. C'est si simple d'excuter
son prochain en riant!

--Serait-ce, par hasard, moi le prochain? fit Rderic qui entrait.

--Vous le mriteriez, monsieur, dit Julienne en lui tendant la main.

Aprs avoir salu Pauline et bais le bout des doigts qui lui taient
prsents:

--Pourquoi donc? demanda-t-il.

--Il y a tant de choses  vous reprocher, et qui ne seraient pas de la
calomnie! D'abord, vous tes sceptique: vous ne croyez ni  l'amour,
ni  Dieu. Ensuite, vous tes froid: rien ne vous enthousiasme, et il
faut vous forcer jusque dans vos retranchements pour obtenir de vous
quelque signe, peut-tre factice, de sensibilit. Enfin, vous tes
abominablement mystrieux! Voyez Snchal: le plein jour. Avec lui, on
est  l'aise: on sait toujours ce qu'il veut et ce qu'il pense.

--Quelle ternelle coquette vous faites, observa Rderic avec un
sourire forc: mais ses sourcils se froncrent de colre.

--C'est mal, la coquetterie? demanda Julienne du ton le plus innocent.
Qu'en dites-vous, Pauline?

Pauline ddaignait la coquetterie. Elle la jugeait peu digne lorsqu'il
s'agissait de sduire, odieuse quand elle devait servir  attiser la
jalousie. Agir franchement et simplement, aussi bien envers ceux qu'on
aime qu'envers ceux qu'on n'aime pas, lui paraissait  la fois plus
noble et plus sr. Le mouvement d'humeur de Rderic ne lui chappa
pas. Elle comprit qu'il tait malheureux des continuelles piqres
faites  son amour-propre,  ses sentiments,  son caractre par la
coquetterie de Julienne. Son extrieur de sceptique cachait une me
sujette aux susceptibilits.

--Eh bien, vous n'exprimez pas votre avis? fit Julienne. Je vois que
vous tes l'ennemie de la coquetterie.

--C'est vrai, me sentant  la fois incapable d'tre coquette par grce
et trop hautaine pour l'tre par mchancet.

--Dites plutt, madame, reprit Rderic, que les coquettes font tout
coquettement, le bien et le mal.

--Et le mal plutt que le bien? interrogea finement Julienne.

--Cela dpend, dit Rderic: il y a des hommes qui ne peuvent supporter
la coquetterie; pour eux une femme coquette est un dmon. Moi qui suis
persuad qu'une femme est toujours un dmon, j'aime autant un dmon
coquet qu'un autre.

--Merci du compliment! s'cria Julienne. Dmon coquet! quelle
impertinence!

Attir par les voix, Facial arriva d'une chambre voisine.

--Bonjour, mesdames, tous mes respects.

Et serrant la main de Rderic:

--Mon cher monsieur, vous tes le bienvenu. J'aime beaucoup qu'il y
ait des hommes aux rceptions de ma femme. J'ai mme pris mes mesures
pour leur tre agrable. Voyez donc!

Facial souleva une portire et dcouvrit une pice arrange en fumoir,
au milieu de laquelle se trouvait un guridon charg de botes de
cigares, de cigarettes et d'une cave  liqueurs.

--Comment, vous allez nous enlever ces messieurs? protesta Julienne.

--N'ayez pas peur, dit Facial: ces messieurs ne ngligeront pas de
vous prsenter leurs hommages, et ce n'est qu'aprs avoir rempli ce
devoir qu'ils passeront chez moi pour causer un peu entre hommes.

--Est-ce assez perfide! Ils ne resteront auprs de nous que le strict
quart d'heure de politesse.

--Pour commencer, je profite de l'invitation, dit Rderic. Vous
permettez, Madame? ajouta-t-il en s'adressant  Pauline.

--Vous voyez, dj une dsertion! fit Julienne.

--Oui, dit Facial, mais voici des recrues pour nous remplacer.

Et il s'lana sur les talons de Rderic en lui criant:

--Les cigarettes russes sont dans la bote en argent.

Pauline se leva pour recevoir. Mme d'Orgely, trs lgante, la baronne
Citre, trs complimenteuse, Mme Sermais, trs bavarde, arrivrent
successivement, emplissant bientt le salon de paroles et d'attitudes.

Mais que devint Pauline, lorsqu'elle vit entrer chez elle la
vicomtesse de Bhutin accompagne d'Odon de Rocrange? Son coeur
palpita avec violence. Elle eut nanmoins la force de dissimuler une
grande partie de son motion, mais pas tellement qu'Odon ne s'apert
avec bonheur de l'effet que son apparition imprvue venait de
produire.

La vicomtesse se chargea d'expliquer cette prsence, qui, du reste,
aux yeux des indiffrents, ne pouvait rien avoir d'insolite.

--Chre madame, dit-elle aprs s'tre assise et avoir reu une tasse
de th des mains de Julienne, le vicomte m'a prie de l'excuser auprs
de vous, un rhume le retient  la maison. Moi-mme, j'aurais peut-tre
t prive du plaisir de vous rendre visite, si M. de Rocrange, mon
frre, lequel avait d'ailleurs de son ct l'intention de se prsenter
chez vous, n'avait bien voulu prendre la place de mon mari. Vous savez
que je n'aime pas  sortir seule.

Pauline reprit possession d'elle-mme. Une joie exquise coulait dans
ses veines. Si Odon avait tenu  la revoir, n'tait-ce point qu'il
s'tait pass entre eux quelque chose qu'il n'oubliait pas plus
qu'elle? Et maintenant, rien qu' surprendre dans ses yeux de ces
regards qui ne trompent pas, au milieu des paroles quelconques qui
voltigeaient autour d'eux et qu'eux-mmes prononaient, elle sentait 
n'en pas douter l'intrt excit par elle chez l'homme dont elle
prouvait le charme. Odon tait semblablement heureux. Il leur
semblait  tous deux, sans s'tre encore rien dit, qu'ils venaient de
se comprendre.

Mais ils s'observrent scrupuleusement. Exposs aux malveillances, un
signe et pu les trahir. Pauline n'avait pas l'astuce et l'aisance de
Julienne, qui permettaient  celle-ci de mener plusieurs intrigues de
front, en plein salon, et avec un tel sans-gne que chacun, admirant
son esprit et sa grce, oubliait de se demander ce qu'il y avait de
srieux sous sa comdie et affectait de considrer comme de brillantes
plaisanteries ses plus impudentes audaces. Pauline tait trop sincre,
et surtout faisait trop l'effet de l'tre, pour que chacune de ses
manifestations ne ft pas grosse de consquences. Elle obviait  ce
dfaut par une prudence et un tact parfaits. Elle avait si bien russi
jusqu'ici que, comme Rderic l'avait dit  Odon, il ne courait pas
sur elle le moindre bruit ayant quelque consistance. Julienne ne
laissait cependant pas de l'pier. La sachant discrte et la seule
femme dont elle n'et pas  craindre l'hostilit, elle prenait plaisir
 ne lui rien cacher de sa vie. Mais elle et voulu que Pauline lui
rendt la pareille, sans songer qu'elle-mme tait incapable
d'inspirer  son amie une semblable confiance; et quoique celle-ci lui
assurt toujours qu'elle n'avait aucune confidence  faire, Julienne
n'en tait que plus dispose  croire qu'il y avait quelque chose et 
chercher ce que pouvait bien tre ce quelque chose.

Odon avait un grand usage du monde. Rompu  toutes ses roueries, il
n'en craignait ni les chausse-trappes, ni les pipes. Il savait se
mouvoir sans risques au milieu des rseaux tendus de tous cts. Il se
riait des dangers de cette sorte et s'amusait  les braver. Il faut
dire aussi qu'il prenait peu de soin de sa rputation, ou plutt qu'il
n'ignorait pas que pour un homme la meilleure des rputations consiste
 n'en pas avoir. Se faire passer pour suffisamment amateur de femmes,
dissimuler aux jugements mondains la noblesse de son caractre, la
philosophie de son esprit et la sentimentalit de son coeur, tait
son unique conduite. Il ne s'ouvrait gure qu' de rares amis et aux
femmes qu'il aimait. C'tait  se mnager ces affections secrtes que
toute son habilet tait dploye. A la limite de son coeur devait
s'arrter l'intrusion du monde.

Se sentant surveill, Odon s'abandonna  toute la fantaisie de son
imagination pour drouter les conjectures. Lui qui avait fui Paris,
altr de solitude et d'accalmie, il parla en termes mus de cette
nostalgie du boulevard qui atteint le Parisien aussitt qu'il a
franchi les fortifications; il excuta des dithyrambes sur la joie du
retour, le plaisir de retrouver les petits thetres et les restaurants
de nuit; il s'excusa d'avoir perdu le got du terroir, de s'tre
rouill, et demanda plaisamment des explications sur certains mots
forgs pendant son absence et qu'il prtendait ne pas comprendre. Ces
dames taient ravies, et Pauline, trompe elle-mme, ne reconnaissait
pas l'homme qui, peu de jours auparavant, lui avait parl de l'amour
avec tant d'lvation.

La conversation continuait, et Odon en tait  des rcits
humoristiques sur divers traits de moeurs tranges observs dans le
cours de ses voyages, lorsque la porte du salon s'ouvrit de nouveau
pour livrer passage  Snchal et  son pouse. A la vue de la
Snchale, Julienne ne retint pas une moue caractristique.
Compltement transform aux cts de sa plantureuse moiti, le
smillant snateur se rvlait grave et plein de componction. Sa
langue n'en restait pas inactive pour cela, mais au lieu de
compliments musqus et de galanteries obsquieuses, c'tait une srie
de cancans qu'elle affilait.

--Eh bien, commena-t-il  peine assis, vous savez la nouvelle?

On se disposa  couter, tandis que la Snchale, qui probablement la
savait, la nouvelle, roulait des yeux effars.

--Une nouvelle, c'est peu dire, reprit Snchal: un scandale!

--Vraiment, contez-nous a! s'cria-t-on, allch.

--C'est toute une aventure: une femme du monde ayant les meilleures
relations, une femme que tous ici connaissent, que nous avons tous
reue, vient de compromettre gravement sa rputation et l'honneur de
son mari. Le fait est public, et si je suis le premier  le divulguer,
c'est que je suis mieux inform que les autres: mais demain,
certainement, tout Paris en parlera. En attendant, mesdames, je ne
vous en recommande pas moins une grande discrtion. Qu'il ne soit pas
dit que le scandale clate par notre faute.

--Je vous en prie, Monsieur, dit Pauline inquite de cet exorde, s'il
s'agit d'une de nos amies, rflchissez  deux fois avant de causer
peut-tre un mal irrparable.

--En effet, vous feriez mieux de vous taire, accentua Odon avec
svrit.

--Mais non, mais non, protestrent une ou deux voix fminines.

Snchal s'arrta, un instant interloqu. Puis il reprit avec un
sourire presque railleur  l'adresse des interrupteurs:

--Quand je vous dis que demain tout Paris le saura: il y a eu trois
tmoins. Vous en avez la primeur, voil tout.

--Une primeur, quelle chance! susurra Mme Sermais.

--Je remarque, Snchal, que vous nous tenez le bec dans l'eau,
s'cria cavalirement Julienne. Exhibez votre phnomne, et nous
apprcierons s'il valait la peine d'un pareil boniment.

Snchal jeta un coup d'oeil circulaire, s'assura que les esprits
taient  point et dbuta:

--Une dame, appelons-la madame Z..., si vous voulez...

--Oh! pas d'nigmes, mon cher, fit Julienne.

--Des noms, je vous en conjure! supplia la baronne Citre.

--Vous y tenez? Eh bien, cette dame, c'est Mme de Saint-Gry.

Tous la connaissaient, et Snchal tait certain de son effet.

--Madame de Saint-Gry! s'exclama-t-on. Comment est-ce possible? Que
s'est-il pass? Qui aurait pu penser  elle? De grce, mettez-nous au
courant!

La Snchale soupirait avec confusion:

--Et dire qu'il y a huit jours  peine j'embrassais cette crature!

--Vous auriez jur comme moi, mesdames, poursuivit Snchal, que Mme
de Saint-Gry tait la femme la plus irrprochable du monde. Nul de
nous ne se serait avis de la souponner. On la trouvait mme, je
crois, un peu austre. A la voir,  la frquenter, qui se serait dout
que Mme de Saint-Gry avait depuis plusieurs annes une liaison?

--Et quel tait l'heureux mortel? demanda Julienne.

--L'amant, un de nos officiers les plus distingus...

--Son nom, par piti! gloussa la baronne pme d'aise.

--Le comte Victor des Urgettes.

Il y eut un bruissement de curiosit satisfaite.

--Et comment a-t-on dcouvert? interrogea Mme d'Orgely en s'ventant
avec vivacit,

--Je passais hier rue de Provence, lorsque je m'entendis hler par une
voix connue partant d'un fiacre qui venait de me distancer. Venez
avec moi, mon cher snateur, vous me serez peut-tre utile. C'tait
Saint-Gry. Je montai dans sa voiture, et, tout en roulant, il
m'expliqua qu'ayant acquis la certitude que sa femme le trompait, il
allait la surprendre. Je n'ai pas prvenu le commissaire, me dit-il:
mler la police  ces affaires-l est assez mal port; mais je veux
des tmoins, pour tre matre de la situation. Le fiacre s'arrta rue
des Martyrs. Nous fmes reus par le concierge. J'ai achet cet
homme, me dit Saint-Gry. Effectivement, ce fut le concierge qui nous
montra le chemin et nous ouvrit la porte d'un petit appartement.
Saint-Gry s'avana trs calme, il traversa une premire pice vide et
frappa  la porte d'une seconde, qui devait tre une chambre  coucher
ou un petit salon. Ce fut des Urgettes lui-mme qui vint ouvrir.
Il eut un geste d'tonnement en voyant Saint-Gry. Celui-ci pntra
dans cette seconde pice, tandis que nous restions dans la premire,
le concierge et moi. Nous entendmes une violente dispute entre
trois voix irrites: et la troisime tait une voix de femme,
que je reconnus bien videmment pour la voix de Mme de Saint-Gry.
Enfin Saint-Gry ressortit. Je vous remercie, messieurs, dit-il;
je sais ce que je voulais savoir: vous pourrez en tmoigner 
l'occasion.--Vous laissez Madame ici? lui demandai-je quelque peu
tonn.--Pourquoi pas? rpondit-il. Elle est chez monsieur des
Urgettes, o elle se plat apparemment mieux que chez moi. Mon seul
but est d'obtenir une sparation  l'amiable, qui sera au mieux pour
mon plaisir et pour mes intrts. Aprs ce petit esclandre, elle ne
s'y refusera pas. Voici, mesdames, le rcit exact de ce qui s'est
pass.

La baronne et Mme Sermais haletaient; Mme d'Orgely s'ventait toujours
plus rapidement; la vicomtesse de Bhutin avait cout l'histoire d'un
air de suprme dgot; la Snchale, trs prude, levait au ciel ses
gros yeux indigns; Julienne riait.

--Alors, dit la baronne, vous n'avez pas vu Mme de Saint-Gry?

--Je n'ai fait qu'entendre sa voix. Cela suffit.

--tait-ce, au moins, la voix d'une femme surprise en flagrant dlit?

--Tout  fait.

--Mais vous avez vu son amant, le comte... Dans quel costume tait-il?
demanda Mme Sermais.

--La vrit m'oblige  dire qu'il tait fort correctement vtu. Je le
regrette.

--C'est dommage, en effet. Mais l'adultre est prouv?

--Tout ce qu'il y a de plus prouv.

Facial et Rderic, sur ces entrefaites, taient rentrs au salon.

--Ma chre amie, dit Facial en se tournant vers sa femme, vous me
ferez le plaisir de n'avoir plus aucune espce de relations avec cette
dame.

--C'est vident, dit Julienne, nous ne pouvons plus la recevoir.

Pauline regarda son amie avec stupfaction; mais elle ne fit aucune
remarque.

--J'espre bien, dit la baronne, qu'aprs une histoire pareille, cette
femme n'aura pas le front de se prsenter quelque part.

--Il ne lui reste qu' disparatre, conclut la vicomtesse.

--Et le comte, que va-t-il devenir? demanda tourdiment Mme Sermais.

--Il va devenir le hros des salons, rpondit Rderic, qui n'avait pas
encore ouvert la bouche.

--A moins, complta Odon, qu'il ne lui passe par la tte l'absurde
ide de rester fidle  celle qui s'est perdue pour lui. Dans ce cas,
il est coul comme elle. Mais vous parliez d'un troisime tmoin,
Monsieur, continua-t-il en s'adressant  Snchal: quel tait-il?

--Le domestique du comte des Urgettes, qui tait accouru de l'office
trop tard pour nous arrter.

--De ces trois tmoins, il n'y en a qu'un seul qui compte, vous: et
vous avez le courage de vous faire par vos rcits l'auteur de la ruine
d'une pauvre femme qui n'eut que le seul tort de se laisser prendre.
Je ne vous flicite pas.

--Vraiment, Monsieur?... commena Snchal d'un ton rogue.

Mais il retint la riposte blessante qu'il se prparait  lancer, se
souvenant  propos que Rocrange tait une fine lame et ne supporterait
peut-tre pas des paroles qui lui dplairaient. Il se borna 
prtexter qu'une affaire comme celle-l tait fatalement destine 
s'bruiter, qu'il ne savait par consquent pas pourquoi il se
priverait du plaisir d'en informer quelques personnes intimes sur la
discrtion desquelles on pouvait compter, que d'ailleurs il croyait
rendre un signal service au mari en lui tant toute possibilit de
rconciliation factice avec l'pouse coupable, et que quand une femme
se conduisait comme Mme de Saint-Gry, elle n'avait vraiment le droit
de prtendre  aucun mnagement.

Chose curieuse, les dames, y compris Julienne, approuvrent
compltement les paroles du snateur. Pauline seule resta silencieuse.

--Les points de vue diffrent, Monsieur, termina Odon.

Lui aussi sentait qu'il devait s'arrter. N'et t la prsence de
Pauline, qui excitait sa gnrosit de gentleman, il ne se ft pas
laiss emporter ainsi. Ne connaissait-il pas le monde? Il et imit la
rserve sceptique de Rderic, et sans participer aux mdisances, il ne
s'en ft point formalis.

Quelques minutes plus tard, satisfait de son triomphe, Snchal battit
en retraite, non toutefois sans avoir trouv l'occasion, pendant que
la Snchale prenait cong, de glisser  Julienne:

--Quand vous reverrai-je? J'attends un petit bleu de vous.

La baronne, Mme d'Orgely, Mme Sermais partirent aussi, presses
d'aller colporter  droite et  gauche la nouvelle  sensation.
Snchal avait raison: demain tout Paris le saurait.

Rderic avait voulu s'clipser. Julienne l'avait retenu:

--Attendez. Je ne sais si mon mari viendra; j'aurai peut-tre besoin
de vous pour me reconduire.

Et elle avait accompagn cette phrase d'un de ses plus engageants
sourires.

Mais,  ce moment mme, Chandivier arriva.

--Suis-je libre maintenant? demanda Rderic.

--Oui, dit Julienne.

Elle ajouta  voix basse:

--Venez dner ce soir.

Chandivier se trouvait dans un tat d'excitation assez anormal.

--Ah! mon ami, mon ami! gmit-il en serrant la main de Facial.

Celui-ci, pressentant d'orageuses confidences, se hta de le faire
passer dans son fumoir.

--Qu'y a-t-il?

--Ah! mon ami, je sors de chez Rbecca. Quelle scne, mon Dieu! quelle
scne! Elle prtend qu'elle n'a pas de succs  la Comdie, elle veut
un grand rle, elle jalouse ses camarades, elle se plaint des
socitaires, elle dit qu'elle n'a pas d'argent pour se faire des
toilettes... et Dieu sait si je lui en donne de l'argent! Bref, mon
cher, tout ce que le gnie infernal d'une femme capricieuse peut
assembler de projectiles m'a t pendant une heure dcharg sur le
dos: car je tournais le dos comme sous une tempte de grlons. Enfin,
elle s'est calme; j'en ai t quitte pour la peur. Mais une peur!...
Car si elle me lchait, cette petite Rbecca, j'en ferais une maladie.
Que voulez-vous? Je suis fou d'elle. J'ai d lui promettre de rgler 
la fin du mois la note de sa couturire. Et puis, elle veut une
seconde paire de chevaux.

Chandivier continua  exposer longuement ses dolances, ses faiblesses
et ses petites volupts, complaisamment cout par Facial, pour lequel
ces amours avec une actrice avaient un fumet de plat dfendu.

Au salon, Odon et Pauline, assis dans une causeuse, mettaient  profit
un instant de tte--tte, tandis que la vicomtesse et Julienne,
occupes  feuilleter un album de modes, semblaient plonges dans des
considrations absorbantes.

--Connaissez-vous cette pauvre Mme de Saint-Gry? demanda Pauline.

--Personnellement, non: mais j'ai quelque ide de son mari, un homme
cynique, incapable de comprendre une femme qui cherche  tre aime.
J'ignore si les deux amants sont intressants: j'affirme que le mari
ne l'est pas. Et le ft-il, une femme n'a-t-elle pas besoin d'amour,
tout comme un homme; et lorsqu'elle croit le trouver dans une de ces
liaisons que le monde taxe d'irrgulires, avons-nous le droit de la
juger et de la condamner? Ah! si l'on pouvait pntrer les coeurs,
on verrait d'tranges choses! Partout cet ternel dsir d'amour, plus
ou moins violent suivant les mes, enfoui ici sous des couches de
pusillanimit, dguis l de profondes draperies d'hypocrisie, cras
ailleurs par les ncessits lourdes de la vie, parfois faisant
explosion comme une force mal contenue, parfois rongeant sourdement sa
prison et s'puisant  ce travail souterrain. Mais nous ne connaissons
personne d'autre que nous, et, malveillants par nature, nous ne
voulons pas admettre chez autrui ces sentiments que nous sentons
s'agiter au fond de nos coeurs et qui forment, nous en avons
conscience, la meilleure partie de nous-mmes. Et puis, faut-il le
dire? nous jalousons l'amour. L'aspect de deux amants inspire une
haine froce, surtout s'ils se permettent d'tre heureux sans passer
sous les fourches caudines des lois.

--Vous avez aim?

--Beaucoup. J'aime encore, et peut-tre plus que je ne l'ai jamais
fait.

--Vous tes heureux!

--Si le bonheur est en proportion de l'amour qu'on prouve, oui; s'il
dpend de celui qu'on inspire, je n'ai pas le droit encore de me dire
heureux: mais l'esprance tant dj une joie, je suis heureux.

--Selon vous, on n'est heureux que par l'amour?

--Le vritable bonheur me semble difficilement ralisable autrement.
Certaines personnes pensent que la quitude du coeur est le bien
suprme; elles craignent les motions et ne sont pas loin de prendre
pour de la folie les plus nobles passions humaines. Mais observez-les:
les plus sages ne sont pas rellement heureuses, elles ne sont que
calmes.

--N'est-ce point, en effet, une folie que d'abandonner le calme que
l'on a pniblement conquis pour s'aventurer sur cette mer orageuse
des passions, si fertile en naufrages?

--Ah! Madame, mieux vaut tre malheureux par l'amour que vivre sans
amour. Aimer est le salut des mes. Pour quelques-unes, c'est le
calvaire; mais mme pour celles-l, les pures joies du sacrifice
compensent encore les douleurs du supplice. Qu'avons-nous  faire sur
la terre, sinon de faire passer notre me par ces divines flammes qui
l'purent et la rendent apte aux plus hautes fonctions? Sommes-nous
des animaux pour borner notre activit  patre, boire et dormir?
Sommes-nous des machines pour excuter quotidiennement le travail
ncessaire et rester inertes une fois cet infime labeur accompli? Non,
nous sommes des cratures morales, destines  acqurir par le moyen
de la vie une conscience toujours plus complte de nous-mmes; nous
avons une individualit psychique  dgager des tourbes de la matire
par l'emploi des puissances spirituelles et sensibles de notre tre;
nous devons nous crer, comme pour un avenir incommensurable, une
vitalit suprieure et fconde, source ternelle de possibilits
merveilleuses. Que toutes nos facults soient mises en oeuvre pour
cela, la pense, la volont, notre sens du beau et du bien, mais
surtout l'amour, qui les confond dans une sphre souveraine. Car
aimer, c'est  la fois penser, vouloir, comprendre ce qui est beau et
ce qui est bien: c'est vibrer  l'unisson de l'univers, c'est tendre 
Dieu.

--Considr de si haut, l'amour devient une vertu.

--C'est plus qu'une vertu, c'est une loi. Que dis-je? c'est la loi. Et
la vertu ne consiste-t-elle pas justement  dcouvrir la loi et  s'y
conformer?

--A s'y conformer librement.

--Ou, si la libert absolue n'existe pas, avec toute l'indpendance
possible vis--vis des lois infrieures, et en particulier de ces
absurdes lois humaines qui sont bien moins des lois qu'une tiquette.
Il faut obir  Dieu plutt qu'aux hommes, a dit Jsus:  Dieu,
c'est--dire  tout ce que nous reconnaissons dans la nature comme la
vritable et essentielle destine de notre tre. Ne sentez-vous pas
qu'aimer librement vous rendrait meilleure?

--C'est mon sentiment intime; et je crois que tout ce qui contrarie le
libre panchement de nos dsirs est la vraie cause de nos mauvaises
penses et de nos bassesses.

--Et le christianisme, cette religion que l'on invoque si souvent
contre les principes ternels du coeur humain, n'a-t-il pas mis, en
ralit, l'amour si haut, que le mot qui revient le plus souvent dans
ses enseignements est: Aimez! Aimez! Aimez!

--Sans doute, mais l'on se plat  faire une distinction entre l'amour
dont parle l'vangile et l'amour tel que nous l'entendons, pauvres
cratures de chair.

--Eh! Madame, cette distinction est bien superficielle. Il n'y a pas
plusieurs espces d'amours: il n'y a que l'amour. N'est-ce pas
toujours une seule cause qui agit, quel que soit celui qui aime et
quel que soit l'objet de l'amour? Cette cause, que les savants ont
dfinie par l'hypothse de l'attraction universelle, est la mme qui
fait graviter les uns vers les autres les astres dans les cieux et les
coeurs sur la terre. Que ce phnomne, chez les tres vivants, se
complique d'une infinit de sensations d'ordre d'autant plus lev que
leur constitution est plus complexe, cela ne change rien  sa nature.
Et pour ce qui concerne nos amours humaines, o voit-on qu'il y ait
une diffrence d'origine entre l'amour d'un pre pour ses enfants,
celui du citoyen pour sa patrie, celui du chrtien pour le fondateur
de sa religion, celui du pote pour l'idal? Partout, c'est cette
puissante et mystrieuse attraction qui sollicite les tres et les
pousse irrsistiblement, sans qu'ils puissent, le plus souvent, donner
 leur enthousiasme d'autre raison, sinon qu'ils aiment. Et si nous
voulons faire des diffrences de degr, ne mettrons-nous pas le plus
haut l'amour de l'homme pour la femme et celui de la femme pour
l'homme, amour qui met en jeu l'ensemble complet de nos sensibilits?
La femme que j'aime est  la fois pour moi ma famille, ma patrie, ma
divinit, mon idal; elle me fait prouver toutes les sensations
runies de toutes les amours possibles; je ne saurais plus rien faire,
plus rien penser, plus rien dsirer qu'elle n'illumine de sa prsence;
elle est ma vie; elle est la vie. Et voyez comme cet amour est vaste:
le corps lui-mme y participe. Car loin de vouloir honnir les lans de
la chair, je les considre comme le complment des ardeurs de l'me;
j'admire que notre misrable guenille physique se trouve embrase
elle aussi de la mme brlante passion; j'y vois l'ennoblissement du
monde physique qui se monte, l seulement,  la hauteur du monde
psychique. D'ailleurs, le corps et l'me sont-ils si distincts l'un de
l'autre? Pour ceux qui, comme moi, sont pris de la belle doctrine de
l'incarnation, le corps n'est autre chose que la figure matrielle de
l'me; c'est l'me qui a en quelque sorte cristallis autour d'elle
les lments ncessaires  sa vie terrestre et leur a donn sa forme.
De telle sorte qu'en aimant le corps, c'est encore l'me que nous
aimons, ou plutt que nous ne pouvons aimer l'un sans l'autre, et
qu'aimer spirituellement implique ncessairement aimer charnellement.
Je ne sais, Madame, si je vais trop loin, mais je crois avoir devin
en vous une femme bien diffrente des poupes hypocrites et perverses
que nous voyons frtiller autour de nous; il me semble que vous devez
mpriser les conversations ridicules en usage dans notre socit, et
qu'on ne peut que vous plaire  se montrer  vous le coeur 
dcouvert.

Odon se tut et regarda Pauline dans les yeux.

A ce moment-l, Pauline venait de comprendre qu'Odon l'aimait.

Toute tremblante, elle ne put que murmurer:

--Oh! vous me faites du bien! Revenez, je vous en prie.

Une joie insense gonfla la poitrine de Rocrange.

--Oui, je reviendrai, dit-il. Mais que ne donnerais-je pour que vous
m'pargniez la gne de ne vous voir qu'en socit! Je souffre d'avoir
 me composer une physionomie et de ne devoir changer que des
banalits, alors que je voudrais m'chapper dans un pays de rve et de
confiance.

Pauline rflchit un instant, trs ple. Sa rponse allait tre un
engagement.

--Aprs-demain, dit-elle.

Elle savait qu'elle serait seule ce jour-l.

Comme Julienne!

Cette ide lui traversa rapidement la tte. Mais aussitt elle sourit
intrieurement: quel abme la sparait de Julienne!

Odon et la vicomtesse partirent.

--Trouvez-vous toujours M. de Rocrange indiffrent? demanda
malignement Julienne, qui, de l'autre bout du salon, n'avait pas t
sans remarquer cette conversation, dont elle n'avait cependant pas
entendu une phrase.

Facial et Chandivier sortaient enfin du fumoir.

--Quoi, plus personne? s'cria Chandivier.

--Et moi, pour qui me prenez-vous? dit Julienne.

--C'est juste. Que faites-vous maintenant?

--Mais, nous rentrons ensemble.

--Je veux bien. Est-il tard?

--Oui, et nous avons du monde  dner.

--Qui a?

--Rderic.

--Et Snchal? On ne le voit plus.

--Il faut croire qu'il est absorb par ses travaux.

--Avez-vous votre coup?

--Oui.

--Alors, vous m'emmenez.

Lorsqu'ils furent sur l'escalier, Facial dit  sa femme, reste
pensive sur le seuil du salon:

--Comme ils cultivent avec savoir-vivre les convenances! Mais l'amour
de deux poux assortis, il n'y a encore que a!




VI


Le surlendemain, Facial partit pour la journe. A peine fut-il loin,
que Pauline l'avait oubli, toute aux vnements qui se prparaient.
Mais  mesure que les heures s'avanaient, elle devenait anxieuse, le
doute naissait dans son esprit, le doute du bonheur, la conviction de
plus en plus croissante que ce qu'elle avait rv n'tait qu'un rve
dment et demeurerait un rve.

Pour calmer sa fivre, elle appela Marcelin au salon. Elle le couvrit
de baisers. Puis une ide trange lui passa par la tte: pourquoi ne
montrerait-elle pas  M. de Rocrange cet enfant qui faisait sa gloire
et sa flicit? Elle tait comme les personnes simples qui
s'empressent d'taler ce qu'elles ont de plus beau pour attirer
l'attention et mriter les loges de ceux dont elles dsirent
l'amiti.

--Nous allons avoir une visite, dit-elle tout mue  son fils.

--Qui a? La marchande de gteaux?

--Non, un monsieur.

--Comment s'appelle-t-il?

Pauline hsita. Elle n'osait pas prononcer ce nom devant Marcelin, qui
allait le rpter enfantinement, comme celui de n'importe qui.

--Tu sera bien poli avec lui.

--Faudra-t-il lui rciter une fable?

--S'il le demande, oui.

Elle lissa sa chevelure, et comme le timbre de la porte d'entre
venait de se faire entendre, elle serra sa petite main dans la sienne
avec un battement de coeur.

C'tait Odon.

A la vue de l'enfant, il frona le sourcil.

Aurait-elle peur de moi? Tremblerait-elle devant l'avenir? Se
sert-elle de cet enfant comme d'un bouclier? Veut-elle me faire
entendre qu'elle est mre avant tout et que je n'ai rien  esprer
d'elle? Oh! l'enfant, ce remords ternel des femmes, ce frein irritant
mis  tous les lans du coeur, cette barrire pose inexorablement
entre les amants, cette chane qui rive la mre au mari! l'enfant,
quelle maldiction!

--C'est votre fils, Madame? demanda-t-il avec une lgre palpitation
de colre dans la voix.

Pauline s'aperut aussitt de l'interprtation donne par Odon  la
prsence de l'enfant.

S'il savait! pensa-t-elle.

Mais Odon ne savait pas. Marcelin tait pour lui le fils de Facial,
l'ennemi, l'obstacle norme plac sur sa route et qui allait
l'empcher peut-tre de conqurir celle qu'il aimait.

Comment lui expliquer? Comment rparer cette faute? se demandait
Pauline dsole.

Ce fut l'enfant qui les tira de peine.

Se souvenant que sa mre lui avait recommand d'tre poli, pouss
aussi par cette sympathie irraisonne que les enfants prouvent pour
les personnes qui leur plaisent, et qu'ils n'hsitent pas parfois 
manifester  brle-pourpoint, il s'cria, en regardant Odon bien en
face:

--Je vous aime beaucoup.

--Vraiment, mon enfant? dit Odon radouci. J'en suis trs touch. Mais
pourquoi m'aimez-vous?

Marcelin rflchit un instant, puis rpondit posment:

--Parce que je vous aime.

Odon sourit.

--Admirable rponse, quand on y songe! ne put-il s'empcher
d'observer. Et, en effet, il n'y a que celle-l  faire. Les enfants
ont parfois de ces mots d'une logique primitive et pleins de sens, que
les grandes personnes seraient en peine de trouver.

Pauline sourit aussi, ravie de ce que les choses s'arrangeaient.

--Et quels sont ceux que vous aimez? continua Odon en s'adressant 
l'enfant.

--J'aime ceux qui aiment maman.

--Croyez-vous donc que j'aime votre mre?

--Mais oui, vous en avez l'air.

--Vous n'tes pas jaloux?

--Je suis jaloux quelquefois; mais  vous, je vous permets de l'aimer.

--Voyez le bon prince! s'cria Odon tout  fait gagn par la grce de
Marcelin. Madame, fit-il en se tournant vers Pauline, ferez-vous moins
que votre fils, et me refuserez-vous cette permission qu'il m'accorde
si gnreusement?

--Ce petit dit des folies! balbutia Pauline, plus trouble qu'elle ne
voulait le paratre. Va, mon chri, va; monsieur est satisfait d'avoir
fait ta connaissance, mais tu dois aller maintenant rejoindre miss
Dobby.

Elle se hta de renvoyer son fils, tandis qu'Odon s'exclamait:

--Quel charmant petit garon!

Lorsqu'ils furent seuls:

--Pensez-vous que ce soient vraiment des folies? dit Odon. Je ne sais
ce que vous augurerez de moi, mais puisque me voil jet sans autre
artifice sur le seuil brlant de la confession, et que tt ou tard
d'ailleurs il tait fatal que mes lvres s'ouvrissent pour livrer
passage au dbordement de mon coeur, je n'hsiterai pas un instant
de plus  me prcipiter dans ce que sera pour moi la destine. J'ai
fait ce rve, Madame, de vous aimer. Ne vous criez pas, ne dites pas
un mot! Laissez-moi pour une minute au moins l'illusion de croire que
mes paroles ne tombent pas comme une vaine graine sur une bruyre
rebelle. Vous me pardonnerez ensuite, si je suis coupable. J'ai donc
fait ce rve, et ce rve, depuis huit jours qu'il dure, remplit ma
vie, se gonflant de mirages toujours plus charmeurs, roulant dans un
ciel toujours plus dor. J'tais triste; depuis longtemps mon coeur
ne battait plus, me semblait mort. Un autre se serait peut-tre
flicit d'un tat qu'il se serait plu  considrer comme le calme.
Moi-mme, j'essayais de me dire: C'est le repos pour ce pauvre coeur
passionn! Mais je sentais un vide affreux o sombrait misrablement
mon me. Vous m'tes apparue. Oh! ce fut un bouillonnement de mon tre
entier, qui se reprenait bruyamment  vivre. Une ferveur de joie
m'envahit. L'amour, car c'tait l'amour irrcusablement, oprait en
moi une seconde cration, qui me surprenait par sa richesse et sa
puissance. Tout le vieux monde fut oubli: une rvlation m'apportait
le salut. Je m'agenouillai, comme un converti devant le miracle qui le
dote d'une foi. Comment m'exprimer plus dignement pour dfinir le
sentiment d'adoration qu'instantanment votre vision fit surgir en
moi? J'tais l'homme nouveau dont parle l'vangile, mes yeux
s'ouvraient, je voyais. Ah! comme je maudis l'abme qui nous sparait!
Mais l'amour, l'amour divin, ne suffit-il pas  combler les abmes? Si
j'en crois le ravissement qui me transporte,  l'ide que je suis ici
 rpandre  vos pieds le flot de ma dvotion, c'est l're du bonheur
et de la grce qui commence pour moi. Non seulement j'aime, mais je
veux aimer; c'est tout mon dsir qui s'lance vers vous. Le seul fait
de vous aimer, sans savoir encore si vous rpondrez  cet amour, loin
de m'tre une souffrance, me constitue la suprme flicit. Que vous
soyez la vierge intangible ou la femme qui se donne, vous demeurez la
divinit secourable, qui avez prononc le mot qui sauve, et souffl
dans mon coeur l'tincelle de la vie... Mais vous pleurez, Madame!...

--Je pleure: ce sont des larmes de joie... Moi aussi, je vous aime.

--Je le savais, Madame.

--Nous nous sommes devins bien vite.

--Merci, nanmoins, merci pour n'avoir point voulu lutter contre le
destin. Il y a l plus de courage et plus de relle pudeur. Je vous ai
devine, ah oui! et j'ai devin que vous tiez la franchise, la
noblesse, le vritable orgueil de soi-mme, et que vous mprisiez les
petites intrigues et les petites amours dont le monde se distrait.
Merci, merci de m'avoir jug digne de vous.

--Je n'ai pas eu  juger. Comment aurais-je pu vous juger, vous qui me
paraissiez si grand, si gnreux? J'ai subi votre ascendant. Aucune
discussion ne s'est leve en moi pour savoir si je devais ou non vous
aimer: je vous aimais. Et comme je n'aime personne d'autre, mme d'un
amour ordinaire, toute ma libert, toute ma conscience, tout mon
honneur de femme se sont engags avec mon coeur.

--Pauline, Pauline, vous avez t malheureuse!

--Non pas autant que j'aurais pu l'tre, si j'avais eu la notion de
l'amour tel qu'il m'a t rvl par vous. Alors, sans doute, seule
avec un pareil idal, j'aurais t effroyablement malheureuse. Et
cependant, quand je songe  tous les dsirs d'aimer qui m'ont agite,
dsirs toujours vains et toujours renaissants, je dois convenir que
ma vie jusqu'ici n'a t compose que de cruelles dsillusions. Mais
ce pass est oubli: l'avenir resplendit  mes yeux et je ne veux voir
que lui.

--Je vous aime!

--Oh! oui, redites-moi ce mot si doux qui me transforme.

--Je vous aime.

Il prit sa main et la porta passionnment  ses lvres. A ce contact
de leurs deux chairs dans un baiser, ils sentirent leurs mes se
fondre l'une dans l'autre. Une motion suprme descendait sur eux et
les baignait. Toute parole tait impuissante  la traduire. Ils
restrent longtemps silencieux, comme en une ineffable possession
spirituelle.

Ce fut Pauline qui rompit ce silence mystrieux.

--Cette minute est solennelle, dit-elle; nous venons de nous fiancer
devant Dieu.

--tes-vous  moi?

--Indissolublement.

--Dites seulement tant que notre amour durera: ce serait blasphmer
que de promettre plus. Mais notre amour est si grand, qu'il durera
vraisemblablement jusqu'au del de cette terrestre vie.

Ni l'un ni l'autre ne songeaient  s'tonner d'en tre dj l. Ces
aveux brlants d'une mutuelle passion leur paraissaient si naturels,
s'chappant sans contrainte de leurs coeurs, comme les eaux vives
d'une source, que leur surprise et t plutt qu'ils n'eussent pas
clat lors de leur premire rencontre. Comment avaient-ils pu vivre,
ne ft-ce que quelques jours, en nourrissant un pareil secret?
Plongs dans le paradis de cette heure, qui leur semblait infinie tant
elle reclait de volupts, ils oubliaient le monde de relations qu'ils
venaient de quitter et o ils allaient rentrer, ne voyant qu'eux, ne
sentant qu'eux, ne se rendant compte que d'une chose, c'est qu'ils
s'aimaient.

Le premier, Odon revint au sentiment de la ralit. Mais quelle
ralit merveilleuse! Tout  coup, une angoisse s'abattit sur ses
traits: c'tait trop beau!

--tes-vous bien  moi? murmura-t-il avec insistance. Ce serait me
tuer que de vous refuser aprs m'avoir entr'ouvert le ciel!

--Je suis  vous, rpondit simplement Pauline.

Et Odon comprit qu'elle tait rellement  lui, qu'elle se donnait,
qu'il pouvait la prendre quand il voudrait, sur l'heure, et en faire
sa matresse ici-mme.

Il se leva, saisi d'un vertige.

--Non, non, bgaya-t-il, il faut que vous veniez  moi librement.

Et se jetant  ses genoux, entourant son corps de ses bras, la
pressant sur son sein:

--Rien ne m'empcherait de consommer irrvocablement notre hymen. Vous
m'appartenez, vous vous abandonnez! Mais votre me, comme la mienne, a
t surprise soudainement par cette immense joie de l'amour.
L'excitation o nous sommes ne nous laisse pas matres de notre libre
arbitre. Ce ne serait pas nous possder avec la pleine conscience de
notre acte. Ce serait succomber. Et nous ne devons pas succomber. Il
faut que je vous aime plus qu'il n'est possible de le dire, pour
rsister  cette dlirante tentation de m'approprier votre merveilleux
corps, symbole et reflet de votre me que j'adore. Mais je vous
attends. Lorsque vous aurez recouvr le calme et que ce ne sera plus
par faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous
viendrez, sereine et fire, et, librement, nous serons l'un 
l'autre... Adieu, ma bien-aime!

Il scella ses lvres d'un baiser et partit, tandis qu'perdue, Pauline
retombait d'entre ses bras, sanglotait:

--Ah! je suis heureuse!




VII


Facial revenait sur le cas de Mme de Saint-Gry:

--Je me suis inform: tout ce que nous a racont Snchal est  peu
prs vrai.

--Cela vous intresse beaucoup? demanda Pauline.

--Certainement. N'est-il pas du devoir des honntes gens de rveiller
la conscience publique, chaque fois qu'un scandale comme celui-l
rvle l'tat de dmoralisation o nous vivons?

--Chose curieuse: vous autres, gens honntes, vous craignez le
scandale comme la poudre, et lorsqu'il clate, vous faites un tel
vacarme autour, que ce n'est plus lui qu'on entend, mais vous, vous
seuls.

--Vous autres, gens honntes? se rcria Facial interdit. Est-ce que,
par hasard...

--Je veux dire que _vous autres, qui vous croyez honntes_, vous
l'tes quelquefois bien peu dans vos jugements.

--Expliquez-vous?

--Qu'est-ce qui vous choque le plus, dans cette malheureuse histoire?

--Quelle question! Voil une femme marie, une mre de famille
peut-tre, qui au lieu de rester fidle  l'engagement qu'elle s'est
complu, sans doute, elle-mme  prendre, trompe son mari, jette la
dsolation dans un coeur d'honnte homme, scandalise ses proches, et
je n'en serais pas choqu? Voudriez-vous, vraiment, que j'assiste
impassible  ce spectacle d'une femme que chacun croyait honorable et
qui se montre tout  coup aussi dpourvue de sens moral que la plus
vile des cratures?

--N'allez pas trop loin: elle ne s'est pas vendue.

--Qui sait? Une femme capable de tromper son mari est capable de se
vendre  son amant. Oh! n'insultez jamais une femme qui tombe! a dit
le pote. Nous n'insultons pas; loin de nous l'ide d'insulter;
l'insulte serait basse: mais nous jugeons, et nous condamnons; nous
avons le droit de juger et le devoir de condamner.

--Jugez, condamnez, si vous vous en sentez le courage. Mais ce qui
vous choque le plus, ce n'est pas le crime, ce que vous appelez le
crime: ce qui vous choque, c'est que cette pauvre femme se soit laiss
prendre. Votre indulgence, vos hommages  celles dont vous connaissez
ou souponnez parfaitement les moeurs, mais qui sont assez adroites
ou assez heureuses pour chapper au scandale; votre indignation, votre
mpris pour celles, parfois bien moins coupables, qui ne savent pas
ou ne veulent pas l'viter: voil la mesure de votre justice.

--Certainement, dit Facial. Notre justice humaine ne peut pas, ne doit
pas aller au-del de ce qui est prouv. Voyez ce qui se passe pour les
assassins et les voleurs: on ne les trane devant les tribunaux que
lorsqu'on les a arrts, et on ne les condamne que quand leur
culpabilit a t dmontre. Il y a vraisemblablement par le monde
quantit d'assassins et de voleurs qui ne sont pas dans les prisons:
mais on ne les connat pas, et la morale publique est sauve.

--Donneriez-vous votre main  un homme que vous sauriez pertinemment
avoir vol? Non, n'est-ce pas. C'est ce que vous faites cependant
chaque jour en faveur d'hommes et de femmes dont vous pourriez nommer
les matresses et les amants. Votre comparaison ne vaut rien.

--coutez, Pauline: vous ne savez pas ce que vous dites; vous vous
nourrissez de lectures malsaines; votre conversation est dplorable.

--Et l'amour, qu'en faites-vous? Aimait-elle son mari, Mme de
Saint-Gry? Son mari l'aimait-il? A-t-elle vraiment jet la dsolation
dans un coeur d'honnte homme, pour employer vos expressions? Le
coeur de M. de Saint-Gry! On peut supposer que le comte des
Urgettes avait, au moins, autant de coeur que lui et qu'il tait
aussi honnte homme! La dsolation et alors t de son ct, si elle
ft reste fidle. Et qui a-t-elle dshonor, sinon elle, elle
uniquement? Saint-Gry fera tout comme avant les beaux soirs du
boulevard et les belles nuits du cercle; des Urgettes sera flicit,
entour, choy,  moins qu'il ne se drobe  des succs certains et ne
se consacre entirement  celle qui, suivant vous, a commis le crime
de l'aimer.

--Vous tombez bien! Le comte des Urgettes cesse toute relation avec
Mme de Saint Gry. Il la lche: entendez-vous bien?

--La malheureuse! s'cria Pauline saisie.

--Et il a bien raison, continua Facial. Tant que cette femme tait
honnte, il pouvait prouver du plaisir  l'avoir pour matresse; ds
qu'elle n'est plus qu'une fille, elle n'a pas plus de charme que les
autres. Elle devient mme notablement moins commode, tant donn
qu'elle peut se croire des droits.

--Celui qu'elle aimait est donc un misrable?

--Mais non, ce n'est qu'un homme de bon sens, qui n'entend pas
sacrifier sa carrire aux balivernes du sentiment, surtout d'un
sentiment aussi peu recommandable que celui-l.

--La pauvre femme! Elle doit bien maudire la socit!

--Vous la prenez en piti?

--Ah! oui, je vous le jure. Trahie  ce point! Que va-t-elle devenir,
maintenant que l'amour, la seule chose pour laquelle il vaille la
peine d'exister, vient de lui infliger la dsillusion finale, celle
dont on ne se relve pas?

Facial haussa les paules.

--Son sort me proccupe peu. Les femmes galantes trouvent toujours 
vivre.

--Tenez, vous me feriez bondir! fit Pauline hors d'elle. L'amour
n'est donc pour vous que de la galanterie? Mariage ou galanterie, vous
ne voyez pas plus loin! O coeur fltri, esprit avare et dnigrant,
vous tes bien le produit de cette gnration sacrilge qui se couvre
du manteau de la morale pour attenter  la morale elle-mme! Tous ces
purs sentiments, qui devraient faire la joie et la grandeur de
l'homme, vous les mconnaissez, et parce que vous tes incapable de
les prouver, vous les salissez des noms les plus honteux. Beau mtier
que le vtre! Venimeux comme des serpents, froces comme des chacals,
tout ce qui ne vous ressemble pas et vous semble d'une proie facile
n'chappe ni  votre bave, ni  votre dent. Allez, continuez votre
vilaine besogne, nettoyez, purifiez, assainissez! Quand vous aurez
fait assez de victimes et que vous aurez transform le monde en un
froid repaire o il ne restera plus que vous, vous vous regarderez
stupfaits, btes malfaisantes, et n'ayant que cet affreux instinct de
dtruire, prts  vous entre-dvorer, vous connatrez peut-tre, mais
trop tard, le prix de la douceur et de l'humanit.

Ahuri, Facial resta bouche be  cette sortie de sa femme.

Il allait enfin prononcer un qu'est-ce que vous avez, aujourd'hui?
bien senti, lorsqu'un domestique entra.

--C'est une dame qui demande si elle peut tre reue.

Facial prit la carte de visite que lui prsentait le valet de chambre
et, aprs avoir jet les yeux dessus, frona le sourcil.

--Rpondez que nous ne sommes pas  la maison.

--Qui est-ce? demanda Pauline, lorsque le domestique fut sorti.

--Mme de Saint-Gry.

--Et vous lui refusez la porte?

--Comme vous voyez.

Pauline demeura un instant toute ple, incertaine de ce qu'elle allait
faire.

--Partez, dit-elle ensuite rsolument, si vous ne voulez pas la voir;
laissez-moi seule, je la recevrai. Il ne sera pas dit que j'aurai
refus ma porte  une femme malheureuse.

--Je vous le dfends.

--Je veux la recevoir.

Elle s'lana du ct de la porte, mais Facial la retint en lui
saisissant le poignet.

--Obissez  votre mari, fit-il svrement.

Il prta l'oreille et ne lcha Pauline que lorsqu'il eut entendu la
porte d'entre se refermer.

Puis il appela le domestique.

--Victor!

--Monsieur?

--Cette dame est loin?

--Oui, Monsieur.

--Qu'a-t-elle dit?

--Rien, mais il m'a sembl qu'en sortant elle rprimait avec peine un
sanglot.

--C'est bien; vous pouvez aller.

--Lche! lche! cria Pauline.

Elle tait tombe sur un sopha, pleurant d'impuissance.

--Calmez-vous, ma chre, dit Facial. Cela ne vaut pas la peine de
vous mettre dans un tat pareil.

--Oh! je vous hais! Vous tes un homme mprisable! J'ai honte d'tre
votre femme!

Elle gmissait ses invectives, en proie  une crise de nerfs et de
larmes, secoue de la tte aux pieds de tressaillements convulsifs,
comme si elle sentait encore sur elle l'attouchement rpugnant de la
main qui l'avait brutalise. Incapable maintenant de contenir son
horreur pour Facial, elle la rpandait en paroles prcipites, sans
suite, o les mots je vous hais revenaient comme des coups de
marteau. Cette haine bouillonnait avec une violence dont elle n'avait
jusqu'ici pas eu l'ide. Elle et t effraye d'elle-mme, si elle
et eu une claire conscience de ce qu'elle disait. Mais le
ressentiment qu'elle avait si longtemps nourri clatait presque malgr
elle, gonfl, dcupl, affol par la scne qui venait de se passer et
par l'excitation o elle avait vcu les jours prcdents. C'tait la
rancune accumule qui faisait subitement explosion. Sa vie squestre,
son coeur clotr, ses dix ans de mariage inutiles et perdus
criaient vengeance. Oh! s'assouvir! Jeter  la face de cet homme
l'amertume lentement scrte! Et cependant, dans ce dbordement de
fureur, il y avait plus encore l'expression d'une immense plainte. Le
pass reparaissait saignant de douleur; les jours d'angoisse se
dressaient, comme des spectres lamentables, dans la vanit des annes
misrablement dissipes  la recherche du bonheur toujours fuyant. Et
son dgot de cette existence de malheur et de nant finissait, en
dsespoir de trouver assez de phrases cinglantes, par ne plus se
traduire que par de vagues cris rauques o s'puisait son souffle.

Facial coutait avec stupfaction, sans essayer de placer un mot,
compltement atterr par cet orage qui fondait sur lui et qui lui
semblait inexplicable.

--Elle est folle, ma parole, elle est folle! rpta-t-il seulement 
plusieurs reprises, lorsque le flux des paroles de Pauline se fut un
peu apais et lui eut donn le loisir d'une rflexion.

Et jugeant opportun de laisser sa femme se remettre de cet accs, ne
sachant s'il devait se fliciter de sa fermet ou s'inquiter de
l'effet inattendu qu'elle avait produit, prudemment, il s'clipsa.

Au bout de quelques minutes, Pauline se leva et s'aperut alors
qu'elle tait seule.

--Il n'a rien compris, rien, rien! profra-t-elle dans une dernire
effervescence de colre.

Rapidement, elle passa dans son cabinet de toilette, baigna son
visage, essuya la trace de ses larmes et s'habilla fivreusement pour
sortir.

Sa rsolution tait prise.

Quand elle fut prte, elle se regarda dans la glace. Et considrant
ses yeux gonfls, sa figure dfaite, ses lvres agites encore d'un
tremblement convulsif, elle se souvint tout  coup des paroles d'Odon:
Lorsque vous aurez recouvr le calme et que ce ne sera plus par
faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous viendrez,
sereine et fire, et, librement, nous serons l'un  l'autre.

--En toute sagesse! murmura-t-elle. Que voulait-il dire? Suis-je
sage maintenant? suis-je calme? suis-je sereine et fire? Oh non, je
ne puis pas aller encore! Ce serait le tromper, me tromper moi-mme.

Brise, elle s'affaissa, sans mme avoir la force d'ter son chapeau,
et, la tte entre les mains, resta longtemps presque sans penser. Le
tintement d'une pendule la tira de sa torpeur. Elle sonna sa femme de
chambre.

--Dshabillez-moi, dit-elle d'une voix teinte; je suis malade, je
vais me coucher. Avertissez monsieur que je ne dnerai pas et que je
le prie de ne pas me dranger.

Une fois au lit, elle s'endormit d'un sommeil lourd.

Vers le milieu de la nuit, elle s'veilla, en proie  une fivre
intense. Ses artres battaient dsordonnment sous ses tempes; une
cphalalgie atroce poignait son front.

Facial, prvenu de grand matin de l'tat o se trouvait sa femme, fit
immdiatement chercher un mdecin. Mais il n'osa pas se montrer dans
la chambre de la malade, craignant que sa prsence n'aggravt la
situation. Il se borna  interroger le mdecin.

Celui-ci le rassura:

--Ce n'est rien: une petite fivre dont nous allons venir  bout en
deux jours. Madame doit tre sous le coup de quelque motion morale.
Cela n'aura pas de suite.

--Que les femmes sont bizarres! observa Facial philosophiquement.

Pauline eut le dlire toute cette journe et la nuit suivante. Ce ne
furent pendant des heures que des tournoiements confus, o elle
glissait d'abme en abme, au milieu d'pouvantables vertiges. Puis,
elle se vit noye dans une espce d'enfer, o des monstres, dardant
d'horribles langues, venaient la lcher, faisant suinter de son corps,
sous leurs immondes caresses, des gouttes de sang, dont leurs bouches
se repaissaient avec avidit. Un de ces monstres, le plus gros, le
plus velu, le plus dgotant, avait tout  fait les yeux et les
oreilles de Facial. Chaque fois qu'il s'approchait, la terreur de
Pauline ne connaissait plus de bornes. Elle criait d'angoisse, lorsque
sa large gueule s'avanait pour la saisir, et l'haleine ftide qui
s'en dgageait la faisait s'vanouir. Brusquement tout changea! les
monstres s'enfuirent en poussant des grognements divers. Une paisse
fume montait, envahissait l'espace. Et rien: ni eau, ni air. Le
gosier aride, les poumons desschs, Pauline touffait. Quand cette
fume s'arrterait-elle? Et la fume montait, montait, toujours plus
dense. Au moment de mourir, une dchirure se produisit et un trou
apparut. C'tait le salut. Mais il fallait se jeter dans ce trou: et
ce trou tait si profond, si noir, qu'il semblait se perdre dans
l'infini. Entre ces deux morts, laquelle viter? Affole par
l'asphyxie, ne ft-ce que pour gagner quelques secondes de vie,
Pauline sauta dans le trou. Une chute fantastique commena. Tout le
long de ce puits qui l'avalait, sur les parois luisantes d'humidit,
aux saillies des rocs, des faces grimaaient  son passage. Nul doute,
elle les connaissait ces faces. Elle ne pouvait pas, elle n'avait pas
le temps de mettre sur toutes un nom, mais toutes, rapides comme des
clairs, se rappelaient  sa mmoire. C'taient Snchal, la baronne
Citre, Mme d'Orgely, Julienne, Facial encore, Facial surtout, qui
revenaient, au milieu de beaucoup d'autres, avec une insistance
particulire, ricaner  tous les degrs de sa descente. Longtemps,
longtemps elle coula, accompagne de ces voles de rires ironiques. Et
voil qu'au bas, sans savoir comment elle y tait arrive, elle se
trouva devant une grande cage de fer,  l'intrieur de laquelle un
moribond tait en train d'expirer. Une terreur trange la secoua.
Autour d'elle plus aucun bruit, ni tres vivants, ni choses, le vide:
et seul ce moribond, dont elle ne pouvait mme voir la figure.
Soudain, elle fut saisie d'une conviction effrayante: _ce moribond
devait tre Odon_. Elle voulut pntrer dans la cage, sachant que sa
prsence le sauverait; mais la cage n'avait pas de porte. Elle
s'lana contre les barreaux pour les branler; ses forces s'y
puisrent. Au secours! au secours! rla-t-elle: personne ne vint.
Rassemblant toute son nergie, elle se prcipita une dernire fois sur
la cage, et elle retomba, la tte brise en mille morceaux, tandis
que, de l'autre ct, le moribond, _qui devait tre Odon_, exhalait
les hoquets de l'agonie.

Un anantissement succda  cette srie de cauchemars. C'tait le
repos rparateur; la fivre tombait.

Au soir du second jour, Pauline reprenait conscience d'elle-mme, au
milieu d'une dlicieuse somnolence o se complaisait sa faiblesse.
Doucement, la vie revenait, tide et parfume. Un rayon de soleil
couchant jouait sur le lit. Au contact de mille petites perceptions
naissantes, encore vagues et estompes, son me s'tonnait navement,
les gotant avec volupt, et surprise de n'en avoir jamais auparavant
prouv pareillement le charme. Une tranquille joie glissa en elle.

--Madame se sent mieux? dit une voix.

--Qui tes-vous? demanda Pauline.

--Je suis la garde.

--Ai-je t longtemps malade? Quel jour sommes-nous?

--Mercredi. Mais ne vous dcouvrez pas. Le mdecin va venir; il vous
permettra peut-tre de manger quelque chose.

Le mdecin la jugea hors d'affaire.

--Vous pourrez vous lever demain, lui dit-il.

Le souvenir des vnements ne troubla pas ces suaves heures de
convalescence. Au contraire: n'avait-elle pas tout pour tre heureuse?
Elle tait aime! elle aimait! Les difficults qui gnent souvent
l'closion d'un aveu sincre et rciproque avaient t vaincues, et
sans grandes angoisses: il avait simplement suffi de la loyaut de
l'un et de l'autre. Pauline n'avait plus qu' s'abandonner sans peur
et sans faux scrupules  la chre passion qui faisait palpiter son
coeur d'une nouvelle vie. Facial, le monde, l'absurdit des
conventions et des lois, qu'tait-ce que cela auprs de l'inpuisable
et sublime motion de son amour?

Oh! pensait-elle, comment ai-je vraiment pu m'irriter? Comment me
suis-je attriste de bagatelles pareilles? N'ai-je pas le ciel dans le
coeur? Je le veux maintenant, rien ne troublera ma flicit. Je ne
me laisserai point abattre par des misres indignes de m'occuper. Je
suis calme, merveilleusement calme, et heureuse, heureuse! Je
n'prouve de haine contre personne; je me sens d'une douceur et d'une
bont d'ange. Je voudrais que ma joie rayonnt et se rpandt autour
de moi comme une pluie de clart bienfaisante.

Effectivement, le malaise moral qui avait si trangement affect
Pauline avait disparu, emport par la fivre. Ce qu'elle ne se disait
pas, car dans son enivrement elle ne songeait gure  analyser avec
exactitude ses sentiments, c'est que, dcide  prsent sans plus
aucune espce d'irrsolution  se donner  Odon de Rocrange, elle
gotait le charme de la certitude, de la chose juge, sans qu'il y ait
un dsir ou une possibilit de revenir en arrire. Son esprit tait
calme, parce qu'aucune bataille ne se livrait plus en lui, et que la
victoire restait acquise; son me tait heureuse, parce qu'elle tait
libre de tout joug et pouvait dsormais s'lancer sans contrainte
dans les espaces joyeux de l'esprance.

Lorsque Facial vint prendre de ses nouvelles, elle le reut avec un
exquis sourire, lui tendit la main, le remercia de l'intrt qu'il lui
tmoignait.

--Mon ami, alla-t-elle jusqu' dire, je crois que j'ai t un peu
vive, l'autre jour, avec vous; j'ai le souvenir d'avoir prononc des
paroles qui ont d vous offenser: je vous en demande sincrement
pardon.

Et ce n'tait l ni de l'ironie, ni de l'impudence. Pauline regrettait
avec la candeur de son me gnreuse d'avoir cd  un emportement que
maintenant elle ne comprenait plus. Puisqu'il avait t inutile
d'prouver de la colre contre Facial, il tait juste de s'en excuser.

Facial pardonna magnanimement.

--Il nous arrive si rarement de nous quereller! s'cria-t-il par
manire de conclusion. D'ailleurs, le proverbe a raison: les bonnes
querelles font les bonnes rconciliations.

Facial tait enchant. Il mit les violences de sa femme sur le compte
d'un tat maladif aussi inexplicable que passager, et n'y pensa plus.

Dcidment, se dit-il, j'ai bien jou mon rle; je ne me suis pas
laiss dmonter, j'ai t ferme: et je rcolte maintenant les fruits
de ma prudente conduite.

Le lendemain, compltement remise, Pauline djeunait avec son mari.
Selon son habitude, Facial, en mangeant, parcourait les journaux. Tout
 coup, il resta la fourchette en suspens.

--coute a, dit-il  sa femme.

Et il lut:

--Triste fin. Hier aprs-midi, vers cinq heures, le train quittait la
station Porte-Maillot du chemin de fer de Ceinture, lorsqu'une jeune
femme fort bien mise et ne paraissant pas, extrieurement du moins,
tre sous le coup d'un accs de folie ou de dsespoir, froidement, et
avant que personne ait eu le temps de faire un geste pour prvenir son
acte, se prcipita sous les roues. Aux cris de la foule et sur un
signal du chef de gare, le mcanicien stoppa presque immdiatement.
Mais il tait trop tard: quand on la retira, la malheureuse n'tait
plus qu'un cadavre. Nous ne croyons pas, par gard pour sa famille et
ses trs nombreuses connaissances, devoir livrer  la publicit le
nom de la victime. Qu'il nous suffise de dire qu'elle appartient  la
meilleure socit et qu'une histoire rcente, dont on ne parle encore
qu' mots couverts, n'expliquerait que trop ce suicide, qui plonge
dans la dsolation toute sa parent.

--C'est elle! s'cria Pauline, saisie de la mme ide que son mari.

Facial dpliait rapidement un autre journal.

--Ici, le nom est en toutes lettres. Oui, c'est elle: c'est Mme de
Saint-Gry.




VIII


Il vint lui-mme lui ouvrir.

--Je vous attendais, dit-il.

Le salon o il la fit entrer tait tout par de fleurs comme pour
fter sa bienvenue.

--Oh! Odon, je suis chez vous! dit-elle trs mue.

--Vous tes chez moi et  moi, ma bien-aime!

--Ne vous tes-vous pas demand pourquoi je ne donnais pas signe de
vie? N'avez-vous pas dout de moi?

--Voici quatre jours que je n'ai pas quitt mon appartement. D'un
moment  l'autre vous pouviez venir ou m'envoyer chercher: de cela
j'tais sr. D'ailleurs, n'tait-il pas convenu que vous rflchiriez?
Vous avez rflchi quatre jours: ce n'est pas trop.

--J'ai rflchi, Odon, c'est vrai, mais je n'ai pas hsit. Vous tes
pour moi la lumire: puis-je penser un moment  vivre dans les
tnbres?

Elle lui dit qu'elle avait t malade, mais ne lui parla pas de
Facial: mler le nom de cet homme  leur premire journe d'amour lui
et paru presque indcent.

--Odon, je suis venue  vous aujourd'hui, et rien ne saurait galer
mon bonheur et ma confiance. Si vous saviez combien j'ai besoin d'tre
aime! Mais vous le savez, car vous connaissez tout de moi, et je ne
sais par quel sortilge vous pntrez jusqu' mes penses.
Entourez-moi, protgez-moi de votre amour, de manire  ce que je me
sente forte pour vivre. Avec vous je ne crains rien. Assurez-moi
seulement que je n'ai rien  craindre de vous!

--Pauvre enfant, vous tremblez dj  l'entre de cette route
inconnue.

--Si vous ne m'accompagniez pas jusqu'au bout, que deviendrais-je?

--Pauline, je jure de vous aimer et de vous soutenir. Moi-mme, ma
chrie, j'ai grand besoin de secours. Que serais-je sans vous?
Aimez-moi, Pauline; ne m'abandonnez pas!

--C'est l'amour qui sera pour tous deux la suprme certitude.

--Oui, vous avez raison: nous n'avons qu' nous aimer sans autre
souci. Au seuil des plus grands bonheurs, n'avez-vous pas remarqu
comme l'me frissonne et s'agite, tellement habitue par la vie 
craindre, qu'elle n'ose s'aventurer dans la flicit? C'est
l'impression que nous avons maintenant l'un et l'autre. Mais
n'apprhendons rien: l'avenir remplira merveilleusement les promesses
du prsent. Lanons-nous  coeur perdu dans l'empyre, et si des
nuages se forment, dpassons-les pour n'avoir jamais au-dessus de nous
que le ciel miroitant d'azur et de flammes. A cette condition, l'amour
sera vraiment ce qu'il doit tre, l'illusion ternellement belle et
fconde.

--J'aspire avec dlice  cet enchantement. Dj vous me le faites
prouver. Auprs de vous, j'oublie le terre  terre de ma vie, je ne
sais plus qui je suis exactement, j'ignore mes actions passes, et en
dehors de vous, tout n'est que brouillard. Peu m'importe si je suis
folle: en ralit, il n'y a pas de sagesse plus grande que la folie
qui me prcipite dans vos bras.

--Mon adore, dit Odon en pressant Pauline sur son coeur, rien n'est
plus digne de l'amour que d'oublier tout ce qui n'est pas lui.
Serait-ce aimer que de se proccuper des circonstances extrieures
pour favoriser ou pour drouter cet amour? Le vritable amour, le
ntre, est une protestation contre l'amour artificiel qui s'difie sur
les convenances et se mesure aux avantages. Le vritable amour
s'inquite de lui-mme: comment se manifestera-t-il avec les plus
douces paroles et les gestes les plus caressants? comment
trouvera-t-il les plus tendres persuasions? comment parviendra-t-il
aux sommets de la passion sans tre jamais infrieur  la noblesse de
son origine? Le vritable amour vit d'enthousiasme et de sacrifice; il
brle de se dvouer; il se dfend de l'gosme, ou plutt, comme il
met son bonheur  faire le bonheur de la personne aime, l'gosme se
confond chez lui avec l'esprit de renoncement dans un sentiment
d'ordre suprieur. Que sont les obstacles vis--vis d'une pareille
action? Elle ne les connat que lorsque ces obstacles sont la mort, la
violence arme ou l'esclavage de la misre. Les autres difficults
cres par la socit ou la nature ne font que la stimuler. Vaine
barrire que celle qui nous spare, ma bien-aime, et que nos souffles
ont tt fait de renverser sous l'lan qui les pousse  se mler en un
mme embrasement! Oh! vos yeux o je me plonge avec dlire,
pourrais-je les savoir quelque part au monde sans y courir,  travers
les dangers et au mpris des rsistances, comme  la source vive dont
il faut s'abreuver pour ne pas prir? Vos traits chris, les aurais-je
contempls sans vouloir les revoir encore et les revoir toujours? Et
vos divines mains, prtes  se poser pour soulager les blessures et
calmer le mal de vivre, en aurais-je une fois subi le magntique
attouchement sans y prtendre perdument comme au plus cleste baume?
Non, Pauline, car aimer, c'est partir pour l'infini, sans jeter un
regard de regret ou seulement de souvenir  la contre que l'on
quitte. Qu'est-ce que cette contre, cte inhospitalire garnie de
rcifs et de brisants, pleine de hurlements de sauvages et de faux
dieux grimaants? Bientt nous naviguerons sur l'ocan sans limites,
n'ayant autour de nous que l'horizon bleu, sous le ciel profond o
brillent les toiles.

Pauline coutait la voix harmonieuse de son amant et s'en laissait
bercer avec ivresse. Son me se fondait dans cette douce jouissance,
et indpendamment du sens des paroles, le son mme des mots qu'il
prononait la remuait dlicieusement. Avait-elle jamais vcu une
minute comparable  celle-l? Ou plutt, avait-elle vcu auparavant?
Ses plus aigus motions de jadis, si elle se les rappelait, ne lui
paraissaient plus qu'une histoire trangre, arrive  une autre.
C'est maintenant seulement qu'elle sentait, qu'elle voulait sentir; et
dans la multiplication miraculeuse de sa sensibilit, elle discernait
mille frissons inconnus qui la transportaient de bonheur.

--Chre me, disait Odon, les plus adroites tactiques du monde, ses
tyrannies les mieux combines ne prvaudront point contre nous, si
nous aimons avec simplicit et confiance. Comme il est facile d'tre
heureux, lorsqu'on suit navement l'impulsion du coeur, sans la
dtourner ou l'affaiblir par d'anxieuses discussions ou des craintes
irraisonnes! Attachons-nous  cette conviction que nous sommes faits
l'un pour l'autre et que le lien qui nous unit prime toute autre
obligation terrestre. Vous tes mienne, et pour vous arracher  moi,
il faudrait le brisement de ma personne ou de mon amour.

Aux caresses passionnes qu'il prodiguait  Pauline et o gisait pour
elle tout le ciel correspondaient bien d'autres paroles plus brlantes
encore. La jeune femme les buvait comme un breuvage ensorceleur, qui
coulait suavement en elle, coup de longs baisers. Oh! comme elle
entrait avec des blouissements dans cet admirable palais de l'amour,
si ruisselant de richesses et de lumires! La ferie sublime du
coeur la prenait tout entire et la plongeait dans le merveilleux.
Son esprit, incapable d'imaginer au-del, restait presque effray de
la contemplation de pareilles splendeurs, que le rve lui-mme n'avait
jamais ralises.

Elle se trouvait dans ses bras, ses bras  lui, lui, le seul homme
qu'elle et aim, vraiment aim, celui dont l'image avait rempli ses
veilles et ses nuits attisant en elle l'intense dsir du bonheur,
celui qu'elle ne pouvait se lasser de se reprsenter comme le hros
mystrieux descendu de rgions suprieures pour l'arracher  l'abme!
Elle sentait les battements de sa poitrine sur la sienne! Ses yeux 
lui cherchaient ses yeux  elle comme pour pntrer au plus profond
d'elle-mme et la possder plus compltement! Et elle ne mourait pas,
son tre ne tombait pas en poussire, dissous, volatilis par la
puissance surhumaine de son motion!

--Odon! Odon! soupirait-elle, soyez bni!

Et ses paupires se remplissaient de larmes, qui se rpandaient sur
ses joues en onde de dlivrance et de rparation.

--Ma matresse! ma dvotion! mon pouse! s'criait Odon, je t'aime
comme jamais je n'ai aim? Tu avives en moi une passion toujours
grandissante. Je croyais connatre l'amour, et je n'en avais eu que
des simulacres. Toi seule es l'inspiratrice, la muse, le feu de mon
me!

--Oh! appelle-moi ton amant, encore, encore! Je veux l'tre et ton
esclave jusqu' la fin de mes jours.

--Mon ange! tu seras mon ange, mon bon ange!

--Et toi ma gloire et mon univers!

Leurs paroles devenaient moins frquentes. Le silence divin leur
semblait plus propice  l'exaltation de cette heure. Lorsque le
langage a puis ses ressources  traduire l'enthousiasme de l'amour,
et que de cet enthousiasme il reste encore infiniment qui ne peut
s'pancher par des mots, parce qu'il est ineffable, le silence
subvient  la parole impuissante, et acquiert tout  coup une
loquence imprvue. Un regard, un sourire, un frmissement contiennent
alors trop de choses pour que l'on songe  parler. La voix romprait le
charme. Que dire d'ailleurs qui ne soit dj mille fois suggr par
l'intuition, ce sens extraordinaire et qui nulle part ne trouve plus 
s'employer qu'en amour, par lequel,  de certains moments, deux tres
humains communiquent entre eux mystrieusement et peroivent leurs
penses?

Odon et Pauline, tout imprgns d'eux-mmes, en taient parvenus  ce
degr d'extase, o la vie confond les coeurs en une seule
palpitation, les mes en un seul dsir.

Longtemps ils demeurrent, noys dans le dlice de leur passion,
perdus dans le ciel, morts au monde. Une certitude de bonheur
s'ployait magnifiquement  leurs yeux blouis, comme un voile de
clart que la providence, enfin juste, tendait et laissait ondoyer
sur eux. Un encens de volupt les baignait, volupt idale, qui
faisait tressaillir leur imagination avant de surprendre et de
fasciner leurs membres. Leur pense ne trouvait plus mme  se
formuler en eux; elle aussi devenait incapable de suivre l'ascension
de leur amour. A cet apoge ne subsistait que la conscience de leur
batitude, inexprime, inexprimable, flamboyante. Elle dvorait tout
autour d'elle, depuis les simples notions de la matire, jusqu'aux
hautes reprsentations de la personnalit. Consums, purifis,
sublims par cette fervente flamme, ils n'taient plus deux amants, un
homme et une femme, ayant un pass, une histoire, un nom, un
caractre, des gots, des volonts; ils n'taient plus des cratures
doues de corps, ou mme des esprits dous d'intelligence; ils ne
voyaient plus, ne comprenaient plus, ne se souvenaient plus; ils
n'avaient plus ni crainte, ni doute, ni foi, ni esprance; ils
n'taient plus quelque chose d'humain: ils taient l'amour.

Puis, le calme qui succde aux grandes excitations, calme dont la
douceur et le sourire dpassent en charme, pour de vritables amants,
le brillant mtore de la passion dchane, descendit peu  peu sur
eux avec des prcautions discrtes et de lents coups d'ventail.
L'apaisement qui leur rendait le libre arbitre les remplissait d'une
intime joie: fiers de s'tre donns l'un  l'autre, ils se regardaient
avec les yeux nouveaux, comme s'ils ne s'taient jamais vus, ravis de
se dcouvrir jeunes et poux dans l'le enchante qui allait tre leur
domaine. Claire et sans tache, ainsi qu'une merveilleuse aurore, se
dressait l'vidence de leur hymen; et leurs regards tonns la
contemplaient avec admiration. De peur de dissiper le phnomne, ils
restaient sans bouger, sans oser respirer. Ils se fussent presque crus
en plein rve, si le tressaut de leurs artres ne leur et rappel
qu'ils taient encore attachs  la chair.

Lorsqu'ils se furent enfin ressaisis  l'existence et que, comme pour
se persuader de sa ralit, ils eurent prouv le besoin de se parler
de nouveau:

--Joie! dit Odon, vous m'appartenez dsormais corps et me.

--Et cela non pour la damnation, mais pour le salut, dit Pauline.

--Oui, pour la dlivrance. Ne sommes-nous pas des esprits librs de
l'esclavage terrestre, et ne voguons-nous pas  travers l'ther,
emports de paradis en paradis? O Pauline! douce me, nous nous sommes
cherchs longtemps, nous avions soif l'un de l'autre, nous nous sommes
trouvs. Sans doute, amie, cette dlivrance n'est pas absolue; nous ne
pouvons suspendre des ailes  nos paules et nous envoler
matriellement hors de ce sjour de risques et de peines: mais en
comparaison de ce que nous tions auparavant, tristes et dus chaque
jour, inquiets de nous-mmes et ne sachant au juste ce que nous tions
venus faire ici-bas, quelle mtamorphose! Et ne sommes-nous pas
miraculeusement dgags des liens du malheur qui pesaient sur nous et
nous maintenaient la face contre terre? Ne nous sentons-nous pas lus
pour le royaume des cieux?

--Je suis sauve, dit Pauline, je vis, je puis dire ce que c'est que
la vie, la vie ternelle. O sainte communion! je comprends maintenant,
je vois, je crois! Le sens du monde ne m'est plus cach. Tous ces
grands mots d'esprance, de foi, de charit, qui taient pour moi
lettre morte, j'en ai l'entendement.

--Quelle religion plus belle que celle de l'amour?

--Une religion! rpta Pauline mystiquement: c'est bien ce qu'il doit
tre et ce qu'il est pour moi.

--Mais l, plus que partout ailleurs, c'est la grce qui opre. Il
faut aimer pour croire.

--Je crois, Odon, je crois!

--O Pauline, vous tes la beaut.

--Et toi, la vrit.

Ils joignirent encore leurs lvres dans une treinte solennelle.

--Tu ne regrettes rien? dit Odon.

--Si, je regrette une chose, rpondit sa matresse.

--Quoi?

--Je regrette de ne pas croire que l'amour soit un crime, pour pouvoir
le commettre et mieux manifester ainsi combien je t'aime.

Elle le considrait avec un orgueil sans pareil, transfigure par
l'ardeur clatante de la passion heureuse. O taient alors ses
timidits, ses hsitations, ses chimres peureuses et dcourages?
Victorieuse de l'abme, elle dominait le monde de toute la hauteur et
de toute la magnificence de son Thabor. Elle apparaissait  de
Rocrange vtue de gloire et d'immortalit, le front ceint d'une
aurole, les yeux flambant de lueurs d'au-del, quasi divine.

Il tomba  genoux devant elle, transport par son rayonnement.

--Non, dit-elle, adorons ensemble.

Elle le releva, le conduisit  l'harmonium, qu'elle ouvrit; et ses
doigts errrent sur les touches et en tirrent de grands accords.

D'une voix pieuse, elle chanta des cantiques d'actions de grce.

--Pauline! Pauline! s'cria Odon, presque effray de l'exaltation de
sa compagne, n'tes-vous plus une femme? tes-vous quelque crature du
ciel qui, aprs m'avoir bloui, allez retourner dans votre naturelle
patrie?

--Je ne suis plus une femme, c'est vrai, rpondit-elle: je suis la
femme, la femme telle qu'elle devrait tre. Laissez-moi encore
quelques instants cette illusion, il sera trop vite temps de revenir 
mon vtement terrestre.

Fou d'amour, Odon la possdait de nouveau en un suprme baiser.

--Oui, sois la femme! sois la femme pour moi! c'est--dire le secours,
la rgnration et le divin paraclet!

Et Pauline aurait volontiers rpt la prire du vieillard Simon:
Maintenant, Seigneur, rappelle ton serviteur  toi, puisque mes yeux
ont vu ton salut!




IX


Les douze coups de minuit sonnrent  une glise.

Pauline, comme on sort d'un rve, s'veilla en sursaut.

--Il me faut partir, dit-elle.

--Quelle brutalit t'arrache d'entre mes bras? interrogea Odon.

--La vie.

--Oh! l'horrible et dur tau de fer!

--La souffrance ne s'exile jamais, mme des plus grandes joies: elle
pie de loin et se prcipite ds qu'il y a place pour elle.

--Tu dois regagner ta demeure?

--C'est misrable, mais c'est ainsi.

Ils revenaient peu  peu, ahuris et dcontenancs,  l'exercice
pratique de l'existence. Ce rappel  l'ordre grinait douloureusement
et ridiculement dans leur coeur, comme claterait au milieu d'une
symphonie le son discord et choquant d'une cloche fle.

--Avez-vous song  la manire dont vous expliqueriez votre absence 
votre mari? demanda Odon.

Il pronona ce mot votre mari avec un tranglement de voix. L'ide
du mari venait subitement de faire explosion dans le tabernacle de
leur amour.

--J'ai d y songer, rpondit Pauline tristement. Et en disant cela ses
joues s'empourpraient de honte, non certes parce qu'elle trompait
Facial, mais pour avoir  se proccuper de lui au moment o un autre
remplissait son me.

--J'ai une vieille tante, expliqua Pauline, que je vais voir de temps
en temps. Mon mari tant invit aujourd'hui  je ne sais quel banquet,
je lui ai dit que je profiterais de son absence pour aller dner et
passer la soire chez ma tante. Je suis partie vers cinq heures, j'ai
fait une courte visite et je suis venue.

--M. Facial peut interroger votre tante, objecta Odon.

--Mon mari va une fois par an chez ma tante; celle-ci, qui est
paralytique ne sort jamais. D'ailleurs, comme elle est quelque peu
faible d'esprit, si par hasard, il arrivait qu'on la questionnt, elle
ne se souviendrait exactement de rien, embrouillerait tout et l'on ne
pourrait tenir aucun compte de ce qu'elle dirait.

--Et votre cocher?

--En arrivant chez ma tante, j'ai renvoy le cocher et je lui ai
donn l'ordre d'aller se mettre  la disposition de mon mari. Celui-ci
 qui j'avais propos la voiture pour la soire, m'a su grand gr de
cette attention. Je suis venue chez vous en fiacre.

--Vous tes trs habile, dit Odon.

Ni l'un, ni l'autre ne souriaient. En constatant l'habilet de sa
matresse, Rocrange prouvait presque un sentiment de malaise. Cette
femme si pure, si noble, si chre lui paraissait diminue, comme
ravale  quelque niveau indigne d'elle. Et Pauline ne se dissimulait
pas sa dchance. Que faire? Son habilet tait cependant ncessaire:
l'inquitude d'Odon  s'informer de sa scurit en faisait foi. Que
serait-elle devenue sans cela?

Une larme jaillit de sa paupire.

Cette larme fit plus que bien des paroles. Instantanment, le coeur
d'Odon retombait fondu d'amour et d'adoration  ses pieds.

--Ne pleure pas, murmura-t-il plein de piti, ne pleure pas, je
t'aime.

Ils se dirent adieu en jurant de se revoir ou de s'crire chaque jour.

Facial n'tait pas rentr.

Dieu soit lou! pensa Pauline, je n'aurai pas  le voir,  subir une
conversation,  mentir.

Elle se coucha, mais ne dormit gure, interdite devant sa nouvelle
destine.

Pendant ce temps, Facial s'amusait comme il ne s'tait jamais amus.

C'est Chandivier qui avait arrang cette petite fte. Il avait enfin
russi  dbaucher Facial, comme il disait. Facial, qui avait plus
d'une fois refus de s'associer aux orgies de son ami, sur
l'assurance qu'en dfinitive il ne s'y passait rien dont et  rougir
un honnte homme, que chacun tait libre de s'y comporter comme il lui
convenait, et sur l'argument dcisif que s'il tait digne de
sauvegarder sa _respectability_ dans la vie, il ne fallait pas non
plus s'enterrer, Facial, sans trop faire de faons, s'tait laiss
tenter.

--Une fois, n'est pas coutume, dit-il  Chandivier.

--D'autant plus, rpliqua celui-ci en faisant claquer sa langue, qu'il
y aura de jolies femmes.

Ce fut trs joyeux. Rbecca, en l'honneur de qui la petite fte avait
t organise, se montra  la hauteur de la situation, et par son
espiglerie, son entrain, sa beaut du diable, lectrisa les convives.
Lorsqu'elle tait un peu lance, elle oubliait vite sa rcente
lvation au rang de comdienne, pour redevenir la cabotine de dernier
ordre qu'elle n'avait jamais cess d'tre. Dans sa bouche, les propos
sals faisaient bien et allumaient le sang; ses bras et ses jambes
semblaient crs spcialement pour se trmousser. Aussi, au dessert,
eut-elle un succs tourdissant, lorsque d'une voix canaille souligne
par des gestes appropris, elle dbita une chansonnette scabreuse,
compose pour elle par Chandivier: _le Museau de Dodore_, dont chaque
couplet se terminait par ce refrain suggestif:

      Il fouille, il fouille,
      L'museau d'Dodore,
      Il fouille, il fouille,
      Il fouille encore,
      Troulatou,
      Il fouill' partout!

On bissa, on trissa cette burlesque insanit; on brailla en choeur
le refrain. Facial, qui avait un peu bu, moussait comme les autres.
Dcidment, Rbecca tait une femme capiteuse. Il commenait 
beaucoup moins blmer Chandivier,  l'envier presque. L'heureux
gaillard! Les vins aidant, Facial se surprit en flagrant dlit de
convoitise. Ces femmes lgres autour de lui, cette atmosphre de
plaisir, cet chauffement des sens et de l'imagination ne manqurent
pas de produire leur effet. Il eut besoin d'nergie pour rsister  la
tentation et se priver de l'pilogue ordinaire de ces sortes de ftes.

Sur les trois heures du matin, lorsqu'il quitta le restaurant, seul,
aprs avoir pris part  toutes les folies auxquelles s'tait livre la
bande joyeuse, son sang n'tait gure dispos  le laisser tranquille.
Et tandis qu'il fredonnait:

      Il fouille, il fouille,
      L'museau d'Dodore...

les bras, les dcollets, les poudres de riz, les odeurs d'essences,
les cascades de rires et de cris fminins, qu'il venait de quitter, le
poursuivaient avec insistance, fouettant sa sensualit.

Il est encore temps, se disait-il haletant, tu peux retourner... Ou
tu peux aller ailleurs.

Il revoyait les poses et les mines provocantes de Rbecca, les
allures et les plasticits des autres femmes; et,  dfaut de Rbecca,
il se demandait avec laquelle de ces dernires il aurait bien couch.

Non, dit-il, chassons ces ides! Ce n'est pas maintenant que je vais
me mettre  renier mes principes. D'ailleurs, ces drlesses ne sont
peut-tre pas trs sres...

La vision de sa femme vint alors se mler  celles qui dansaient dj
une sarabande dans son esprit, sa femme en dshabill, dlure et
lascive, prenant des poses comme les autres.

Pourvu qu'elle ne soit pas endormie, se dit-il... Bah! je la
rveillerai...

Arriv chez lui, la tte tourbillonnante, Facial se dshabilla
prcipitamment, et, en caleon, en pantoufles, un flambeau  la main,
il voulut entrer dans la chambre  coucher de Pauline.

La porte tait ferme.

Un instant interloqu, il ne s'arrta cependant pas pour si peu.

--Ouvrez! cria-t-il, ouvrez!

Et comme Pauline n'entendait pas ou ne se pressait pas de rpondre, il
se mit  faire du bruit avec ses doigts contre le vantail, tout en
continuant  crier:

--Ouvrez, s'il vous plat! ouvrez!

Pauline, surprise au moment o un tardif sommeil tait sur le point de
verser un peu de calme sur son esprit jusqu'ici si extraordinairement
agit, ne put se dfendre d'un certain moi. Que se passait-il?
Reconnaissant enfin la voix de son mari, sa premire pense fut qu'il
tait arriv quelque accident, que quelqu'un tait malade.

--C'est vous? demanda-t-elle effraye.

--C'est moi, ouvrez.

--Qu'y a-t-il?

--Ouvrez toujours.

Devant cette insistance, elle se hta de jeter sur ses paules un
peignoir, et, toute tremblante, alla ouvrir. Mais lorsqu'elle se
trouva face  face avec la figure de Facial, qu'elle aperut ses yeux,
d'habitude ternes, luisants de lubricit, ses lvres entrebilles,
qu'elle sentit le flot press et avin de son haleine, elle comprit ce
qu'il tait venu faire.

Trop tard. Facial tait dans la chambre, avait ferm la porte, pos
son flambeau, et s'avanait sur sa femme avec un sourire bestial.

--Vous tes jolie, savez-vous, en chemise! proclama-t-il d'une voix
trouble.

Pauline avait recul instinctivement. Une horreur subite la glaait.
Cet homme qui venait sur elle lui faisait l'effet du monstre de son
cauchemar. Est-ce que l'pouvante de l'affreux moment ne lui serait
pas pargne?

Aprs lui! aprs lui!... Non, c'est impossible!... pensait-elle
vaguement, sans se rendre exactement compte de la vraie cause de son
effroi. J'ai peur!... j'ai peur!...

Elle allait crier, comme si elle se ft trouve en prsence d'un
voleur ou d'un assassin.

Elle eut besoin d'un extrme effort pour ne pas cder  son
effarement, recouvrer un peu de prsence d'esprit et tenter de se
dbarrasser de Facial autrement qu'en mettant en l'air toute la
maison. Il suffirait peut-tre de jouer une petite comdie. Elle se
laissa tomber d'un air las dans un fauteuil, et se frottant les yeux,
se plaignit dolemment:

--Oh! vous m'avez veille; laissez-moi dormir, je vous en prie: je
suis si fatigue!

--Dans cinq minutes il n'y paratra plus; c'est toujours comme cela au
premier moment, dit Facial.

--Je vous en prie, laissez-moi, continua Pauline d'une voix encore
plus dfaite.

--Lavez-vous un peu la tte. Et puis vous pourrez dormir, je ne vous
empcherai pas de dormir: nous dormirons ensemble. Venez vous mettre
au lit.

--Je dsire tre seule; je suis malade.

--C'est--dire que vous allez prendre froid, et moi aussi, si nous
restons comme cela. Couchons-nous.

--coutez, mon ami, supplia-t-elle doucement, j'ai une migraine
horrible.

--Elle passera, croyez-moi. Savez-vous ce dont vous avez besoin? Je
vais vous le dire...

Il se pencha sur elle avec un clignement d'oeil polisson.

--Non, non, laissez-moi! fit-elle en levant la voix et en s'cartant
de lui nerveusement.

Mais elle avait compt sans la brutalit des apptits de son mari.

Affam par l'aspect de ce corps  moiti nu, dont il n'avait jamais eu
une si tenace envie, Facial se lana sur sa femme, la saisit d'un
embrassement et plongea dans ses seins sa bouche goulue.

Pauline se raidit convulsivement. Avec une nergie dsespre, elle
russit  secouer celui qui ne lui paraissait plus qu'un atroce
vampire, et, s'enfuyant  travers la chambre, alla se rfugier
derrire une table.

Et par dessus ce rempart, en phrases saccades, cet trange dialogue
s'engagea entre les poux:

--Sortez! dit Pauline.

--Moi sortir d'ici? fit Facial, bouillonnant  la fois de luxure et de
colre.

--Sortez! rpta Pauline.

--Mais je suis chez moi, vous tes ma femme, ce lit est  moi et je
veux coucher avec vous.

--Vous n'avez pas le droit de me brutaliser.

--Je n'ai pas le droit de vous tuer, ni celui de vous battre, mais
j'ai le droit de profiter de votre corps toutes les fois que je le
dsire. Coucher avec sa femme, cela ne s'appelle pas la brutaliser: et
j'ai le droit de coucher avec vous, entendez-vous, je l'ai.

--Malgr moi?

--Malgr vous.

--Et si je m'y refuse?

--J'ai le droit de vous y forcer.

--Par la violence?

--Par la violence.

--Ce n'est pas vrai.

--Consultez les lois, consultez votre confesseur, si vous en avez un,
consultez qui vous voudrez, vous verrez que la femme doit obissance 
son mari, jusques et y compris la possession. Cela est si vrai, que
si, par quelque maladie ou par quelque incapacit physique, elle se
trouve empche de rendre  son poux ce que l'on nomme  juste titre
le devoir conjugal, son poux est en droit de la rpudier.

--Taisez-vous, vous tes infme.

--Jugez si vos caprices peuvent entrer en ligne de compte!

--Et ma libert, qu'en faites-vous?

--Elle n'existe pas.

--Eh bien, s'cria Pauline, si vos lois me privent de ma libert, mme
dans l'enceinte dj stricte du mariage, je ne les reconnais pas, je
les repousse de toute l'indignation, de tout le mpris de ma
conscience. Il ne leur suffit pas de m'empcher de me donner  qui je
veux, elles veulent encore m'obliger  me donner  qui je ne veux pas
et quand je ne veux pas? C'est une honte, c'est un crime.

--Pauline, prenez garde  vous: vous vous mettez en rvolte contre mon
autorit, contre la morale, contre tout ce qui est sacr et lgitime.

--Sacrs, lgitimes, vos gestes de satyre et vos besoins obscnes! Ce
serait risible, si ce n'tait pas dgotant. Allez-vous en, allez-vous
en, vous dis-je!

--Pauline, prenez garde!

--Vous me rpugnez.

--Une femme parler ainsi  son mari! Je vais vous apprendre...

Il voulut l'attraper; mais elle lui chappa en tournant autour de la
table. Furieux, il se mit  courir aprs elle, vocifrant:

--Je vous veux! je vous aurai!

Elle fuyait, meurtrissant ses pieds nus aux angles des meubles.

--Misrable! rptait-elle les dents serres, au milieu des je vous
veux! rauques de Facial.

La poursuite se prolongea quelques minutes. La malheureuse femme
sentait les forces lui manquer. Accule  un coin de chambre, elle se
vit perdue.

--Ne me touchez pas! gmit-elle.

Facial se prcipita. Il l'enleva comme une proie. Une courte lutte
s'engagea. Plus fort, il eut vite bris toute rsistance. Il entrana
sa femme sur le lit, tandis que ses mains frntiques soulevaient le
linge, empoignaient et palpaient la chair.

--C'est un viol! rla Pauline.

L'homme, en rut, s'tait jet sur elle.

Au moment o l'oeuvre ignoble allait s'accomplir, et o Pauline,
vraisemblablement, allait perdre connaissance, ses doigts, dans un
dernier spasme de son bras qui battait l'air, rencontrrent sur la
table de nuit un petit poignard japonais dont elle se servait comme
coupe-papier.

Elle le saisit, et, se sentant arme, retrouva tout  coup assez de
vigueur pour, en un hroque effort, s'arracher  l'treinte affreuse.

Elle se dressa.

--Je frappe! cria-t-elle.

Facial avait roul hors du lit.

Quand il se releva, il aperut la lame leve.

Subitement dgris, autant par le danger qu'il courait que parce que
sa virilit venait de s'teindre dans le vide, il marmotta d'un air
stupide quelques paroles inintelligibles.

--Arrire! ordonna Pauline menaante.

Facial se sauva, le dos rond.




X


O vais-je en tre rduite, pensait Pauline, s'il me faut dornavant
soutenir des luttes pareilles pour rester matresse de moi-mme?

La scne de la nuit se reprsentait  son imagination, rendue plus
pouvantable encore par les consquences qu'un peu de rflexion lui
faisait entrevoir. Jamais elle n'avait renvoy Facial d'une faon
aussi ignominieuse. Il est vrai que celui-ci ne s'tait jamais
comport envers elle aussi grossirement. Mais, quels que fussent ses
torts  lui, n'allait-il pas trouver trange l'excessive horreur
qu'elle avait manifeste  son gard? Et lorsque, dans quelques jours,
son besoin d'elle l'amnerait de nouveau dans sa chambre et qu'il s'en
verrait de nouveau refuser l'entre, que penserait-il, que
souponnerait-il?

Car Pauline tait bien dcide  ne plus avoir de relations avec lui.
Elle ne pouvait pas. Jadis, du temps de _l'autre_, elle n'avait point
compltement rompu avec Facial, et cela autant parce que la
cohabitation avec son mari ne lui inspirait pas encore un si profond
dgot et que le souci de sa scurit la dominait alors exclusivement,
que parce que Hartwald, mme au moment o elle tait le plus amoureuse
de lui, tait loin d'exercer sur elle l'empire prestigieux d'Odon de
Rocrange. Comparer Odon  Hartwald! L'adoration qu'elle prouvait pour
Odon lui commandait d'autres sacrifices. Subir Facial alors qu'elle
portait l'image d'Odon dans le coeur! Non, non. C'est comme si on et
demand  une chrtienne de la belle poque de s'incliner, ne ft-ce
que pour la forme, devant les faux dieux.

Il lui faudrait donc trouver un prtexte, en venir  soudoyer un
mdecin qui constaterait une maladie fictive et dclarerait que son
mari ne pouvait, sans l'exposer aux plus graves dangers continuer 
entretenir des rapports avec elle! Quelle nausabonde extrmit! Et
impossible de sortir autrement de cette situation. A moins...

Un instant l'ide de fuir, de tout quitter traversa son esprit.

C'tait le scandale, la ruine, la mort...

Elle frmit.

Louvoyer au jour le jour, et puis, lorsque Facial, perdant patience,
ferait valoir par trop imprieusement ses droits, le mdecin,
l'atrocit du mdecin: il n'y avait que cela. Mais saurait elle
soutenir ce rle hideux? Ne se trahirait-elle pas, quand Facial
proposerait un traitement, voudrait la conduire aux bains, consulter
peut-tre des spcialistes? Cette comdie tait-elle longtemps
jouable? Trouverait-elle mme un mdecin qui consentirait  se faire
son complice?

Et qui lui affirmait que Facial n'claterait pas tout  l'heure? Il
tait midi. Ils allaient se rencontrer pour le djeuner. Quelle
explication aurait lieu entre eux?

Aie confiance! pensa-t-elle, s'efforant de rester sereine et
rejetant loin d'elle, comme un mauvais rve, ses pressentiments et ses
inquitudes. Aie confiance, suis sans alarmes la voie, quelle qu'elle
soit, qui t'est trace: tu as choisi la meilleure part, qui ne te sera
point te. Comment te serait-il pnible de souffrir quelque peu pour
l'amour de celui que tu aimes? Et tout dt-il te manquer, ne te
resterait-il pas celui-l qui t'est plus cher que ce que le monde peut
t'offrir, celui-l qui est ta joie, ton rconfort, ta lumire?

Les vnements de la nuit n'avaient pas laiss, en effet, de produire
sur Facial une fcheuse impression. Il les ruminait avec stupeur,
cherchant ce que sa femme pouvait avoir contre lui et ce qui la
rendait, depuis quelque temps, si dplorablement nerveuse. Il se
rappela  ce propos deux ou trois discussions un peu vives qu'il avait
eues rcemment avec Pauline, y adjoignit la scne violente au sujet de
l'affaire Saint-Gry et la maladie qui en avait t la consquence, et
se demanda s'il ne fallait voir dans ces faits que le symptme d'un
tat morbide, dont une saison au bord de la mer ou un voyage dans les
montagnes auraient raison, ou si, par malheur, ils ne rsulteraient
pas de dangereuses perturbations morales,  la seule pense desquelles
frmissait sa conscience d'honnte homme.

Il se promit d'observer attentivement Pauline.

La situation n'tait peut-tre pas si grave. Quoique ses souvenirs de
la nuit fussent lucides, Facial ne se dissimulait pas qu'il tait
assez ivre, lorsqu'il s'tait prsent chez sa femme.

Peut-tre, se dit-il, que mon ivresse tait plus apparente que je ne
me le figure, et que Pauline, effraye et rvolte  la fois, a cru
bien faire de me tenir rigueur. C'est elle qui m'aurait donn une
leon. Il est vrai qu'il m'arrive si rarement de m'enivrer, qu'elle
aurait pu se montrer indulgente.

Perplexe, et un peu honteux, Facial jugea que le meilleur parti 
prendre, pour le moment, tait de garder le silence. Il ne fit aucune
allusion  ce qui s'tait pass. Pauline, de son ct, qui ne
cherchait qu' viter un orage, n'en fit pas davantage. Ils feignirent
d'avoir oubli jusqu' l'existence de quelque chose d'anormal entre
eux.

Facial lui demanda seulement en lui jetant un regard singulier:

--Comment vous sentez-vous aujourd'hui?

Et Pauline rpondit froidement:

--Je vous remercie, je me sens bien.

Une heure aprs, elle tait chez Odon.

--Oh! comme il est difficile de maintenir son amour dans les rgions
pures et hors des atteintes salissantes d'en bas!

--Pauvre amie, vous souffrirez encore. Les hommes ne consentiront
jamais  laisser les beaux sentiments s'panouir naturellement au
soleil. Ils obscurciraient plutt le ciel des nuages de leur envie.
Mdiocrit, sottise, perfidie, voil ce qui nous entoure et nous
menace. Mais, chre enfant, le vritable amour est plus fort que tout
cela: ou plutt, il n'a rien de commun avec l'ordinaire de la vie,
tant d'une vie extraordinaire et planant au-del du monde. Les
souffles du marcage infime ne sauraient le ternir. Appliquons-nous
donc  rester au-dessus de ces exhalaisons impuissantes. Mritons par
la vertu de notre communion l'immunit qui protge les belles mes.

--Je le dsire, rpondit Pauline, mais vous vous faites des illusions
sur moi, si vous me croyez assez dtache des choses d'ici-bas pour ne
prter aucune attention  leurs mesquines entreprises. Je suis encore
trop une femme de chair et d'os pour ne pas craindre, ne ft-ce que
pour mon corps, les claboussures de la route. Je suis sensible aux
moindres contrarits; mon amour-propre et ma raison s'offensent sans
cesse. Les luttes ridicules qu'il faut soutenir pour chapper  la
mainmise de l'existence m'irritent et m'accablent. Je voudrais tre
heureuse et libre dans le monde et non pas seulement hors du monde.

--A qui le dites-vous! reprit Odon. Le stocisme est une grande
doctrine, mais il faut des caractres autrement tremps que les ntres
pour le pratiquer: d'ailleurs je doute que des stociens puissent tre
amants. Je me flatte si peu d'tre invulnrable aux piqres d'pingle
ou aux coups de boutoir de la ralit, que j'vite autant que
possible de lui donner prise sur ma vritable personne; je ne lui
prsente qu'un mannequin sur lequel elle peut sans beaucoup de dommage
s'acharner. Ce que je veux dire, c'est que quand on a un amour comme
le ntre dans le coeur, on est assur du refuge idal o nul ne
s'aviserait de nous poursuivre, dont rien ne saurait nous arracher.
L'amour est un port admirable, qui empche de sombrer mme dans les
pires temptes.

--Oui, mais l'amour nous dote d'une sensibilit nouvelle et nous
expose par ce fait  des attaques que n'ont point  redouter ceux qui
n'aiment pas. Croyez-vous, pour ne prendre qu'un exemple, que
l'asservissement au mariage ne me soit pas autrement pnible
aujourd'hui que j'aime qu'hier o je n'aimais pas? Une multitude de
choses qui me laissaient indiffrente alors me supplicient maintenant.
Je ne puis pas vous voir comme je le dsire, me donner  vous
entirement, ne penser qu' vous, n'avoir d'autre souci que celui de
vous plaire. Il me faut toujours songer  ce mari que je dois mnager,
 ces intrts terrestres qui veulent tre sauvegards,  mon coeur
qui est sans cesse sur le point de se trahir. Ah! la libert, la
libert d'aimer, j'en ai besoin et je ne l'ai pas.

Odon lui prit les mains, et s'efforant de la calmer:

--Aimez seulement, Pauline, et pour le reste armez-vous de la patience
ncessaire  toute crature qui vit sur cette terre.

--Il en faut beaucoup.

--Sans doute. Personne a-t-il jamais prtendu  la flicit parfaite?

--Non, mais vous avouerez qu'alors qu'il serait facile d'tre heureux,
les hommes, frapps de je ne sais quelle folie, font tout pour dire au
bonheur: Tu n'entreras pas!

--Nous, ma bien-aime, nous le laisserons tranquillement entrer, et
quoique ce soit par la porte secrte, il n'en sera pas moins bien reu
et n'en sera pas moins le bonheur.

Plus d'une fois, Odon dut ainsi la rassrner. Elle arrivait chez lui,
au sortir des artifices et des contraintes du dehors, comme dans une
sorte de confessionnal o s'panchait sa vraie nature et d'o elle
repartait soulage et rconforte.

Leurs aprs-midi d'amour taient de dlicieuses oasis dans le dsert
de l'existence, et tous deux s'abreuvaient aux sources vives, s'y
dsaltraient  longs traits. A l'ombre odorante des palmes, ils
oubliaient les vents arides et le sable desschant. Des oiseaux bleus
par essaims voluaient gracieusement sous les arceaux de verdure
frache. Des chants ails voltigeaient. Un encens flottait dans l'air.
Voluptueusement bercs par l'ondulant murmure des feuilles et les voix
clestes qui frmissaient sur chaque vibration de l'ther, ils
laissaient voguer indfiniment leurs mes au gr des mille paysages de
ces jardins de rve.

--Oh! disait Pauline, la tte appuye sur l'paule de son amant, les
yeux perdus dans l'extase, s'il ne s'agissait que d'aimer, selon son
coeur, selon sa bouche, selon sa croyance, la vie ne serait plus la
valle de larmes, mais l'den merveilleux d'avant le pch.

--Qui empche de le reconqurir, cet den perdu par notre faute?

--Le serpent de l'hypocrisie.

Leurs caractres diffraient juste assez pour se rendre sensibles
leurs deux personnalits et pour se charmer l'un l'autre par leurs
dissemblances. Odon tait calme, prdispos  l'optimisme, sachant
supporter sans trop s'en irriter le mal ncessaire qu'il constatait
autour de lui; en amour, il tait intense, tendre, profond, comme mu
de divine piti, recherchant l'intimit, ne demandant qu' construire
de hautes murailles autour de son bonheur. Pauline, bien que sachant
extrieurement rester calme, contenait en elle une agitation toujours
prte  dborder; son impressionnabilit la rendait permable  toutes
les afflictions aussi bien qu' toutes les illusions; elle ressentait
avec une gale acuit les joies et les douleurs, et, sans cesse
harcele par ses esprances comme par ses craintes, elle souffrait et
jouissait d'avance aussi vivement que lorsque les vnements se
ralisaient. Trop orgueilleuse, trop noble, trop honnte, elle ne
consentait pas sans malaise  drober aux yeux ce qui tait sa vraie
vie,  farder son visage et  dguiser ses penses. Elle et
volontiers difi son amour comme un chteau sur une colline, pour que
jusqu'aux passants indiffrents pussent l'admirer et l'envier, et
qu'elle pt en tre fire, toutes armoiries tales; elle avait une
tendance  braver l'opinion. Chacun d'eux voyait dans le vulgaire
l'ennemi: mais Odon avec une philosophie ddaigneuse et un dsir de
s'carter, Pauline avec un besoin de combattre et de protester.

Mais l'amour, qui, malgr tout, les remplissait de joie et de
victoire, l'amour triomphant chassait vite les ombres mauvaises qui
tentaient de se glisser sur leur flicit. Lorsqu'ils se retrouvaient,
toujours plus indiciblement fortuns de se connatre, leurs coeurs
s'lanaient l'un vers l'autre avec dlire, effrays et enchants de
la puissance de leur transport. Chaque fois, c'taient des ondes
nouvelles de dlice; leurs moindres paroles prenaient des reflets
multiples de grce, de beaut, d'adoration; ils se plaisaient
parfaitement, se sentaient faits l'un pour l'autre, prdestins
presque, tant il leur semblait qu'ils s'taient longtemps cherchs
dans les tnbres de la vie, qu'ils s'taient aims autrefois. A tout
instant, ils tressaillaient d'aise, dcouvrant en eux des recoins
charmants qui leur faisaient l'effet de vieux souvenirs s'clairant
soudain dans l'arrire-plan sombre de leur mmoire.

--Que serions-nous devenus, si nous ne nous tions pas rencontrs?
demandait Pauline.

--Nous aurions t privs de la lumire clatante de la vrit; nous
n'en aurions eu qu'une intuition, sans tre admis  la contempler face
 face.

--Cela me semble impossible: ne pas vous connatre, ne pas vous
possder, n'avoir aucune ide de vous! C'est comme si on me disait:
Que seriez-vous, si vous n'tiez pas ne? Je ne saurais que rpondre,
ne pouvant me figurer l'tat o l'on est quand on n'existe pas, me
heurtant l  un non-sens,  une vritable antinomie de la raison. Eh
bien, Odon, j'ai le mme sentiment relativement  notre amour: je
n'imagine pas, maintenant que je vous aime, comment il se pourrait
que cet amour n'existt pas. Que serions-nous devenus, si nous ne nous
tions pas rencontrs? En vous posant cette question, cette nigme
plutt, je la jugeais insoluble. Ce que nous serions devenus, ce que
moi du moins je serais devenue, je ne parviens pas  le comprendre: et
votre rponse ne me satisfait pas. Nous aurions t privs de la
lumire, dites-vous: mais comment peut-on tre priv de la lumire?

Odon aimait qu'elle s'exaltt ainsi. Exalt lui-mme, tout ce qui
s'levait au-del de la banalit des sentiments ordinaires, quelque
louables et quelque excellents qu'ils fussent, lui plaisait comme une
chose prcieuse. Odon tait idaliste. En ce sens qu'il ne croyait pas
qu'il fallt prendre la vie pour ce qu'elle semble tre, mais pour un
prtexte continuel  se crer un monde d'ides et d'motions en
rapport avec l'ternel dsir, monde gnreux et sublime auquel il
attribuait tout autant de ralit et beaucoup plus de beaut qu'
l'autre. Y a-t-il d'ailleurs autre chose que des phnomnes? Et un
phnomne psychique a-t-il moins de consistance qu'un phnomne
physique? Bien plus, chacun, mme le plus obscur barbare, ne
considre-t-il pas la vie  travers son esprit? Et n'est-il pas
dsirable, en consquence, tant donn que tout n'est que vision, de
rendre cette vision aussi superbe, aussi noble, aussi enchanteresse
que possible? C'est ce que se disait Odon; et comme son temprament
l'incitait dj, sans le secours d'aucun raisonnement,  raliser
autour de lui cette atmosphre merveilleuse, son idalisme,  la fois
naturel et acquis, constituait bien pour lui la seule vie normale.

Il avait trouv dans Pauline l'me ardente et lyrique qui convenait 
la sienne.

Aussi se remettait-il plus que jamais  esprer et  croire. Les
quelques hsitations qui l'avaient un instant troubl au seuil de cet
amour avaient vite fait place  une confiance illimite et  une
exquise sensation de s'tre jet  corps perdu dans le ciel.
L'abondance de son bonheur confirmait magnifiquement sa foi.

Depuis cinq mois que durait sa liaison avec Pauline, il avait vcu
assez retir. Chez sa soeur, la vicomtesse de Bhutin, o il tait
oblig de se montrer de temps en temps, on disait:

--Qu'a donc M. de Rocrange? Ce n'est plus le mondain de jadis.

Et on se donnait cette raison:

--Ses voyages l'ont rendu philosophe.

Ailleurs, o il ne se montrait pas, on disait:

--C'est le diable qui s'est fait ermite.

Rderic, qu'Odon voyait encore, et avec lequel il lui arrivait parfois
de faire, le matin, une promenade  cheval, tait seul  connatre la
vrit. Mais il ne reut, ni ne provoqua de confidence. Du jour o
Pauline eut t sa matresse, Odon n'entretint plus d'elle son ami.
Celui-ci se borna  comprendre. Une fois cependant, se trouvant chez
Odon, il surprit sur un meuble un mouchoir oubli. Odon saisit son
regard et plit lgrement.

--De la discrtion, n'est-ce pas?

--Je te le jure.

Ce furent les seuls mots qui furent prononcs.

Pauline tait plus tenue. Il ne lui tait gure possible de rien
changer  son genre de vie. Elle n'avait pas comme Odon le prtexte
d'une longue absence pour rompre ses liens mondains. Et les dnouer
peu  peu, quelque imperceptiblement que cela ft fait, n'et pas
manqu d'tre remarqu. Elle n'et jamais cru que le service du monde
pt revtir une si troite livre. C'est  peine souvent si elle
pouvait distraire quelques minutes pour les consacrer  Odon. Elle
courait chez lui, l'entrevoyait, repartait.

Il tait rare qu'elle pt venir le soir. Les motifs pour sortir seule
taient trop malaiss  imaginer. Odon se serait, sans doute,
facilement arrang  se trouver o elle allait, au concert, au bal, au
thtre, chez celui-ci ou celui-l; mais d'un commun accord les deux
amants prfrrent ne pas se rencontrer dans le monde. Quelle
contrainte c'et t de se regarder, de se parler comme des trangers
sous les yeux d'argus de la malveillance! Les deux ou trois fois que
cela arriva, soit chez la vicomtesse, soit aux rceptions de Pauline,
o Odon ne put se dispenser, par prudence, de paratre de loin en
loin, ils prouvrent trop de gne pour que l'attrait de se voir
compenst leur apprhension. Et pourtant tous deux avaient fait leurs
preuves! Mais l'amour, leur amour, les rendait nafs et craintifs
comme des enfants.

Ces contrarits, ds le commencement, peinrent Pauline. Bientt
elles firent plus que la peiner, elles lui devinrent odieuses. Elle se
mit  dtester le monde qui l'obligeait  une perptuelle mascarade et
la privait cruellement de tant d'heures, de tant de journes d'amour.
Elle avait soif, et la coupe tait tenue loin de ses lvres par une
main inexorable, qui rarement se dpartait de sa rigueur assez pour
lui permettre d'en aspirer htivement et furtivement quelques gouttes.

Et voil que son ancienne horreur de l'adultre lui revenait, malgr
la dissimilitude des circonstances et le bonheur parfait qu'elle
gotait lorsqu'elle oubliait dans les bras d'Odon.

Tromper! n'y a-t-il donc que cela? pensait-elle dans ses accs de
rvolte. Certes, le monde mrite d'tre tromp: que dis-je, il
l'exige! Mais est-il digne de moi de m'abaisser  jouer ce rle?
Dois-je sacrifier mes pudeurs, mes instincts, mes joies sur cet autel
boueux de l'opinion? Cacherais-je ce qui fait mon honneur?
Rougirais-je de ce dont je suis fire? Mon amour si noble, si beau,
mon amour qui est l'dification de mon me, mon amour qui constitue ce
que j'ai de plus mritoire  prsenter  Dieu en balance  mes pchs,
mon amour me ferait-il honte comme le vice qu'on cultive secrtement
et qu'on met ses soins  dissimuler? Je ne veux pas qu'il en soit
ainsi! Je suis malheureuse de devoir me taire. Ne me sentant point
coupable, c'est pour moi un affreux malaise d'avoir  me conduire
comme si je l'tais.

Mais c'tait surtout sa fausse situation  l'gard de son mari qui lui
crait un vritable tourment.

Facial tait devenu inquiet; il piait. Sans avoir encore fait
entendre  Pauline qu'il souponnait quelque chose, son attitude
s'tait visiblement modifie. Il ne se lanait plus dans ses tirades
familires, s'observait dans ses paroles, semblait presque se
composer une physionomie. On sentait l'homme prcis qui se dit: Il
doit y avoir anguille sous roche, mais comme je ne la vois pas,
attendons sans faire de bruit, afin de la surprendre au moment o elle
sortira.

Toute sa conduite vis--vis de sa femme en tait singularise. Il
s'appliquait  ne pas l'effaroucher par de trop directes questions, et
en mme temps, ses yeux obstinment fixs sur elle pendant des minutes
entires, comme pour dchiffrer son visage, avertissaient clairement
Pauline qu'elle et  jouer fin. Il affectait une parfaite
tranquillit d'esprit, et ne russissait pas  donner le change.
Tantt correct, ou voulant le paratre, d'une politesse exagre et
qui cadrait mal avec son naturel, tantt, agac par ses incertitudes,
s'essayant  tre incisif et  dcocher des phrases  double sens,
longuement prpares.

Mais cela semblait peu russir. Il suffisait d'un habile coup de
gouvernail de Pauline pour lui faire compltement perdre le nord; et
il ft rest  la merci de sa femme, pour peu que celle-ci et daign
s'y employer. Elle le savait. Et si, malgr ces signes, prcurseurs
d'un orage qu'il lui tait pourtant facile de conjurer, elle restait
passive et fatigue, se bornant, lorsque le danger devenait imminent,
 le djouer par une htive manoeuvre, c'est qu'elle sentait trop
qu'elle n'tait plus la mme femme qu'autrefois, qu'elle ne pouvait
plus vivre de duplicit et d'intrigue, qu'elle avait soif d'honntet
et que le vritable honneur consistait maintenant  s'estimer soi-mme
et non pas  tre estime des autres.

Ah! si son mari avait t un philosophe! Ils se seraient peut-tre
entendus. Elle lui et dit franchement: Je ne vous aime plus, j'aime
Odon de Rocrange. Si vous m'aimez, je vous plains de tout mon coeur;
mais il faut tre deux pour s'aimer. Si vous ne m'aimez pas, et c'est
plutt le cas, car vous ne m'aimez gure que par devoir et par
habitude, quoi de plus naturel et de plus juste que de laisser  mon
coeur la libert de s'panouir  l'aise et sans scrupules? Vous
tenez au monde? Trs bien: nous le tromperons d'un commun accord. Nous
vivrons extrieurement comme par le pass. Je vous jure de ne
compromettre en rien notre honneur. Mais pargnez-moi la douleur et
la honte de vous tromper, vous! Voil ce qu'elle lui et dit: et en
faveur de cette communion d'ides et de leur respective tranquillit,
nul doute qu'elle ne se ft rsigne  observer vis--vis de la
socit la discipline toute formaliste dont celle-ci se contente.

Mais Facial n'tait rien moins qu'un philosophe. Qu'y avait-il  faire
avec cet tre dnu des ressources de la sagesse et des consolations
de la charit? Au moindre mot attentant  ses principes, il se ft
indign; il et brutalement svi, comme un pre de famille qui entend
corriger d'une main ferme les mauvais penchants d'un de ses enfants. A
quoi bon tenter un appel  sa raison? Facial restait le mari, avec
ses petitesses, ses intolrances et la revendication entte de ses
droits. Il ne pouvait devenir le camarade. Comme avec tous les maris
de sa race, il n'y avait qu'une seule manire d'agir avec Facial,
manire sre, avantageuse, manire ne donnant lieu  aucune
contestation: le tromper.

Pauline s'en rendait bien compte: mais comme elle ne pouvait plus
tromper personne, son mari moins que tout autre, elle se trouvait sous
le coup d'une catastrophe invitable, qu'elle osait  peine redouter,
tant elle tait lasse, tant elle souhaitait voir la fin de ce vilain
mange et sortir de peine.

Le scne atroce du viol ne s'tait pas renouvele.

Que pensait Facial? Pauline se le demandait quelquefois, mais ne
cherchait pas  rsoudre ce problme. Elle avait pu craindre d'avoir 
soutenir d'ignobles luttes, et voici qu'il la laissait tranquille.
Elle se flicitait trop de cette paix inespre pour dplorer ce
qu'elle avait de prcaire.

Advienne que pourra, se disait-elle, je resterai ferme; et lorsque le
moment sera venu o les liens qui me retiennent  mon pass seront
fatalement dnous, je les regarderai tomber autour de moi sans
m'mouvoir, dtermine  ne considrer cet croulement que comme la
dlivrance.

Une seule fois, deux mois environ aprs la terrible nuit, Facial, qui
avait longtemps attendu des avances de sa femme, ne voyant rien venir,
avait cru devoir risquer quelques svres observations.

--Savez-vous que vous tes bien jeune, Pauline, pour faire dj
chambre  part?

--Je ne suis pas si jeune que vous le dites: ma sant l'exige.

--Votre sant n'est qu'un prtexte; vous vous portez fort bien, et
vous avez encore plus de dix ans devant vous avant d'atteindre l'ge
critique des femmes.

--C'est possible; je n'en prouve pas moins le besoin de dormir seule;
ce que je supportais autrefois me rpugne maintenant; je vous prie de
ne pas revenir sur ce sujet.

--Vous tes tout  fait dcide  me fermer la porte de votre
appartement?

--Tout  fait.

--Je le regrette, car je vais tre malgr moi forc d'admettre
l'existence de quelque mystre qui ne peut pas tre  votre honneur.

--Admettez, si vous le voulez: je ne vous demande qu'une chose, le
respect de ma personne.

--Je ne suis pas un tyran: vous serez respecte, mais surveille.

Depuis lors, plus rien. Facial surveillait.

Il se refusa d'abord  croire Pauline capable de lui tre infidle.
Cette supposition lui paraissait tellement improbable, qu'il s'en
accusa presque, lorsqu'elle vint  lui traverser l'esprit, comme d'un
outrage gratuit envers sa femme.

Allons donc! se dit-il, ces choses-l n'arrivent qu'aux maris
affligs de femmes coquettes et lgres, et encore, pour l'ordinaire,
lorsqu'ils leur en ont eux-mmes donn l'exemple. J'ai toujours t un
mari parfait; Pauline est prudente et srieuse. C'est impossible.
Peut-on cacher des aventures de cette sorte? J'aurais remarqu...

Il est vrai que Pauline avait souvent fait preuve devant lui d'ides
subversives tranges dans la bouche d'une honnte femme. Mais de ce
que les thories qu'elle exprimait quelquefois fussent rprhensibles
et tmoignassent d'une certaine inquitude de pense, s'en suivait-il
que, dans la pratique, sa vie ne ft pas irrprochable? Qui n'a pas,
dans un domaine ou dans un autre, ses utopies? Que Pauline s'amust 
dauber les petites misres de la socit, qu'elle se plt  crer en
imagination un univers idal o tous les hommes seraient heureux, ce
n'tait peut-tre pas trs sain, mais de l  faire fi de ses devoirs,
de l  le tromper, lui, Facial, il y avait un abme immense.

Quel pouvait bien tre alors le motif de l'incroyable conduite de sa
femme?

L'hypothse  laquelle Facial s'arrta quelque temps fut que Pauline
tait malade.

Mais dans ce cas, pourquoi ne me le dit-elle pas? Il n'y a aucune
honte  tre malade! Toutes les femmes ont de ces moments-l. Je
comprends qu'elle n'aille pas le crier sur les toits, mais moi, son
mari, je dois pourtant tre tenu au courant de ses infirmits, surtout
lorsqu'elles sont de nature  suspendre l'intimit de nos rapports!

Cependant, les investigations auxquelles Facial se livra, jusque dans
les meubles de la chambre  coucher et du cabinet de toilette de
Pauline, ne donnrent aucun rsultat. Il ne dcouvrit ni drogues, ni
instruments suspects. Le mdecin de la maison, qu'il interrogea, se
montra trs surpris de ses questions, et, croyant le tranquilliser,
lui dclara qu' part une certaine nervosit, trop commune en notre
sicle de surmenage, la sant de sa femme ne laissait rien  dsirer.

Il fallait trouver autre chose.

Est-ce que par hasard--ce fut sa seconde hypothse--Pauline serait
dgote de moi? Je ne suis cependant pas vieux. Mon corps ne s'est
pas sensiblement modifi ces dernires annes, et ce dgot subit de
ma personne ne serait explicable que par une dcrpitude marque ou
par l'apparition de quelque incommodit rpugnante. Or, rien,
absolument rien ne le justifie. Quelques rhumatismes, un commencement
d'asthme: mais il n'y a rien l de dgotant. Je suis dans la plus
belle saison de l'homme, l't, le plein t... et pas mme l't de
la Saint-Martin! Comment Pauline pourrait-elle tre dgote de moi?

En y rflchissant, nanmoins, Facial n'avait garde de se dissimuler
que sa prsence, loin d'tre agrable  sa femme, semblait la
contrarier et l'agacer. Chaque fois qu'il lui adressait la parole,
elle rpondait sans empressement, comme ennuye d'avoir  s'occuper de
lui. S'il s'approchait, au moment de prendre cong, pour l'embrasser,
elle avait un instinctif recul, et quand ses lvres effleuraient sa
joue, un frisson de rpulsion pniblement rprim.

trange! songeait Facial. Aprs tout, ces femmes sont si
capricieuses! Il est possible aussi qu'une transformation
physiologique s'opre en elle, et qu'elle dsire prendre le voile, se
retirer de la chair. Cela s'est vu. Il est vrai qu'elle n'a jamais
tmoign de violents apptits charnels. Moi non plus, du reste. Nous
avons vcu trs bourgeoisement. Et gnralement ces dcisions
excessives ne se rencontrent que chez les grandes pcheresses.

Si pourtant elle le trompait!

Quelque ardeur qu'il mt  s'en dfendre, cette ide, au milieu des
diverses hypothses qu'il examinait, trottait toujours dans son
esprit. Elle tait ridicule, mais il la ruminait. Avec une autre femme
que Pauline, avec un autre homme que lui, tant donnes les
circonstances, n'aurait-ce pas t la chose du monde la plus probable?

A force d'y penser, Facial en vint  se demander ce qu'il ferait, si,
par impossible, Pauline le trompait.

Une indignation le prit. Ah! il ferait voir qu'il n'tait pas un de
ces maris dont on se joue! La justice, la justice avec tout son poids
s'abattrait sur la tte des coupables. Pas de sang: la justice seule,
le glaive de la justice et le divorce irrmissible. Il n'exciterait ni
le rire, ni la piti. Un moment, il rflchit qu'il serait peut-tre
d'un bon effet de s'armer du droit vengeur des maris outrags. En ce
cas, qui tuerait-il? Sa femme? L'amant? La femme et l'amant? Et o les
tuerait-il? Au lit? Dans la rue? Mais avant de s'tre dcid, il vit
bien qu'il n'tait pas l'homme qu'il fallait pour ces sanglantes
excutions. Son caractre, ses principes, son pass s'opposaient  une
solution semblable. N'avait-il pas dernirement fait partie d'un jury
qui avait acquitt un meurtrier mdecin de son honneur? Et ne
s'tait-il pas lev avec beaucoup de force contre ce sentimentalisme
exagr qui, sous prtexte de passion, en arrive  mettre au-dessus
des lois de vritables criminels? N'avait-il pas approuv hautement,
devant tmoins, les articles bien sentis de la presse clouant au
pilori de l'opinion la coupable faiblesse des jurs parisiens? Certes,
et il ne se donnerait pas un dmenti. Son respect des lois tait
sincre. Il ne consentirait pas mme  un duel: le duel, ce legs des
sicles de barbarie! Il resterait lgal et digne. Le divorce!

Chose curieuse:  prononcer ce mot fatal, il n'prouvait pas une bien
grande douleur. Il lui semblait tre l plutt juge que partie: et si
vraiment sa femme commettait envers lui le crime d'adultre, c'est
l'anathme et non le sanglot qui monterait  ses lvres. Il est vrai
que cela ne se passait encore que dans son imagination. Nanmoins, il
eut plaisir  constater qu'il serait ferme.

Peu  peu, ses observations se prcisrent.

Il crut remarquer que sa femme usait beaucoup moins de la voiture.
Elle prfrait marcher, disait-elle. Exercice salutaire: mais pourquoi
s'en avisait-elle si tard, et pourquoi ne se faisait-elle jamais
accompagner de sa femme de chambre? Lorsqu'elle prenait la voiture, il
lui arrivait constamment de la renvoyer au bout d'une course ou deux
et de rentrer en fiacre plusieurs heures aprs. Ou bien elle faisait
attendre le cocher un temps infini aux magasins ou chez sa couturire.
Tout cela tait louche, et Michel lui-mme, l'impassibilit en
personne, en tait tonn.

D'autres remarques portrent sur de petits billets bleus qu'elle
recevait frquemment, et dont Facial ne put jamais retrouver un seul,
ni sur la table  crire de sa femme, ni dans ses tiroirs, ni dans le
panier  papier.

Mille dtails, auxquels il n'avait d'abord pas pris garde,
commencrent  lui devenir suspects. Il lui tait d'ailleurs facile de
se livrer  ses dcouvertes: Pauline en tait  ne plus mme prendre
les prcautions lmentaires.

Bientt, il ne fut plus permis  Facial de douter. Sa vie conjugale
s'tait trop profondment transforme. Pauline ne se donnait seulement
plus la peine d'inventer des explications plausibles  ses trangets.
Continuellement s'changeaient entre eux des dialogues de ce genre-ci:

--Vous sortez? s'criait Facial.

--Comme vous le voyez. Ne savez-vous pas que c'est mon habitude aprs
le djeuner?

--O allez-vous! Vous ne me direz pas que c'est chez votre couturire:
elle est venue ce matin.

--J'ai d'autres personnes  voir que ma couturire.

--Qui? Vous avez rendu toutes vos visites cette semaine.

--Vous voulez savoir qui? Je ne le sais pas moi-mme. Les ides me
viendront en route. Je vais me promener.

--O?

--Si vous y tenez, faites-moi suivre.

--Je n'ai pas  vous espionner, mais je dsire savoir ce que vous
faites.

--Il n'y a pas d'autre moyen de le savoir que de m'espionner.

--Et si je le faisais?

--Vous sauriez o je vais, voil tout.

Mais la preuve, la preuve probante de l'infidlit de Pauline manquait
encore.

Un jour, rentrant juste  l'heure du dner, Facial ne trouva pas sa
femme  la maison. Sept heures, sept heures et demie, huit heures,
elle ne revenait pas. Personne ne put lui dire o elle tait.
Anxieux, Facial redoutait dj quelque vnement. Elle arriva enfin.
Mais dans quel tat! Les traits bouleverss, la poitrine sanglotante,
la voix abme!

--Qu'y a-t-il? fit Facial interdit.

--Une crise, une crise affreuse...

--Quoi?

--Le coeur... Le mdecin a dit que c'tait le coeur...

--Qui est malade?

Pauline le regarda d'un air effar.

--Qui est malade? rpta Facial.

Alors, affole, aprs avoir cherch comme dans le vague, elle
balbutia:

--Ma tante, ma pauvre tante!

Et prcipitamment elle ajouta:

--Je ne m'arrte pas. Je repars. Il faut que je sois l. Ne m'attendez
pas: je veillerai, je passerai la nuit probablement.

--Mais vous n'irez pas ainsi; mangez quelque chose, vous tes toute
tremblante.

--Je ne puis pas, je n'ai pas faim.

--Je vais vous accompagner.

--Non, non, c'est inutile... Ne venez pas, je vous en supplie...

Et elle repartit aussitt, sans vouloir entendre un mot de plus, pour
aller soigner Odon de Rocrange, en proie  une attaque d'asystolie,
cause par une maladie de coeur dont il souffrait depuis quelques
annes.

Elle ne revint que le lendemain.

--Eh bien, comment va-t-elle? demanda Facial.

--Dieu soit lou, la crise est finie!

Facial s'tonna bien un peu de l'amour excessif de sa femme pour cette
tante dont elle devait hriter; mais il ne fit aucune observation, et
s'en ft tenu l, si, quelques jours aprs, rencontrant par hasard le
mdecin ordinaire de la vieille dame, il n'et eu la malencontreuse
inspiration de lui dire:

--Vous avez failli perdre notre bonne tante?

--Mais non, mais non, elle se porte au contraire assez bien cette
anne.

--Et sa maladie de coeur?

--Elle n'a point de maladie de coeur!

--Mais cette crise de l'autre jour? Ma femme m'a racont que cela
avait t terrible!

--Une crise? Une crise de quoi? Il n'y a point eu de crise. Je vous
dis que votre tante se porte admirablement pour son ge.

Facial devint blme. Son poing se crispa. Devant cette dernire
preuve, le cerveau chancelant, il sentit sa vie imperturbable
s'effondrer.

a y est, a y est! bgayait-il.

Son amour-propre bless rugissait en lui.

Mais qui est-ce? qui? qui? l'infme personnage qui la soustrait  ses
devoirs, le corrupteur, le corsaire, le trafiquant du crime et de la
dbauche qui a dgrad cette femme et perdu cette me?

En vain, il se creusait la tte. Aucun nom, aucune figure d'homme ne
se signalait  sa perspicacit avec assez de vraisemblance pour qu'il
pt s'crier: Le voil, je le tiens, le misrable! Rderic?
Impossible. Snchal? Grotesque. Saint-Gry? Il la connaissait 
peine... Facial rcapitula tous ses amis, toutes ses connaissances,
tous les hommes que Pauline pouvait voir chez elle ou dans le monde.
Et plus il cherchait, plus il pataugeait.

Soudain il pensa:

Il y a une personne qui doit tout savoir: c'est Julienne Chandivier.

Muni de cette ide, il fut plus tranquille. Il interrogerait Julienne:
elle le renseignerait. Julienne, l'amie intime de sa femme, tait
certainement au courant; et mme si Pauline ne l'avait pas mise dans
le secret, son flair de femme devait lui avoir fait dcouvrir ce que
lui, le mari aveugle n'avait pas vu.

Mais Julienne se laisserait-elle interroger? Vendrait-elle son amie?
Facial rsolut de procder avec politique. Il s'en ouvrirait 
Chandivier, et, en lui recommandant le plus grand mystre, le prierait
de vouloir bien se charger du soin dlicat de faire parler Julienne.

De la sorte, pensa-t-il, je n'aurai pas besoin de me livrer plus
longtemps  des recherches fatigantes et humiliantes. Je serai inform
avec rapidit et certitude, et je pourrai, sans tarder, prendre les
mesures qui me seront dictes par la situation. Julienne ne se mfiera
pas de son mari: elle fera des rvlations.

Il donna rendez-vous  Chandivier pour le soir mme. Affaire
importante, lui crivit-il, et dans laquelle il esprait pouvoir
compter sur son amiti.

--Tu as besoin d'argent? fut la premire parole de Chandivier. Mais,
pauvre ami, je n'en ai point! Rbecca me prend tout.

--Non, non, tu n'y es pas. Il n'est pas question d'argent. J'en ai de
l'argent! Il s'agit d'une chose grave.

--Grave! Quoi donc? s'cria Chandivier, un peu effray du ton de
circonstance que prenait Facial.

--Chandivier, j'ai la conviction que ma femme me trompe.

--Ah! ce n'est que a? fit Chandivier.

--Tu sais quelle a t ma vie jusqu'ici. J'ai cru mieux faire de
rester confit dans la scurit du mariage que de m'embarquer au
travers des pripties des amours illgitimes. Je ne pensais pas que
le mariage a ses temptes, et que quand il se mle d'tre orageux,
c'est pour de bon. Ou plutt je m'imaginais que ma mer  moi serait
ternellement la mer Tranquille. Voil comme on se trompe.

Il lui conta le dtail des faits et lui expliqua le genre de service
qu'il attendait de lui.

--Ne souponnes-tu vraiment personne? demanda Chandivier.

--Personne. Je ne vois personne. Et pourtant il y a quelqu'un!
Aurais-tu, par hasard, quelque indice, toi?

--Oh! non. Je m'occupe si peu des femmes des autres!

--Alors, c'est entendu, tu tteras ta femme?

--Je la tterai.

--Insidieusement, comme si cela venait de toi. Il ne faut pas me mler
 la chose: tu gterais tout.

--Je gterais tout. Repose-toi sur moi.

--A l'occasion, je pourrais te rendre le mme service.

--Merci bien. C'est trs aimable de ta part: mais, vraiment, je
n'prouve nul besoin... Ah! a, dis donc, que vas-tu faire aprs?

--Aprs quoi?

--Aprs que je t'aurai... ouvert les yeux?

--Le divorce.

--Le divorce pour une peccadille pareille?

--Peccadille? L'adultre n'est pas une peccadille. Sache que je ne
transige jamais, moi; je ne transige pas.

Ils se regardrent un instant comme deux habitants de plantes
diffrentes.

Puis, Chandivier s'cria jovialement:

--Mais j'y songe, une fois que tu n'auras plus ta femme, tu seras
libre!

--Libre... videmment je serai libre.

--Nous pourrons faire la noce ensemble.

Et il se mit  chantonner en clignant de l'oeil:

      Il fouille, il fouille,
      L'museau d'Dodore,
      Il fouille, il fouille,
      Il fouille encore,
      Troulatou,
      Il fouill' partout!

Ce fut l-dessus qu'il se sparrent.

Suivant la promesse faite  Facial, Chandivier, ds le lendemain,
s'appliqua  circonvenir Julienne. Il crut bon de dbuter par quelques
brocards  l'adresse de son ami:

--Il y a des hommes qui se croient heureux en mnage, et qui...

--A qui en avez-vous, aujourd'hui, mon ami? demanda Julienne, qui
n'tait pas habitue de la part de son mari  une telle dbauche
d'allusions.

--Oh! pas  vous.

--Je l'espre bien.

--Mais il y a quelqu'un de par le monde  qui sa femme m'a tout l'air
de jouer quelques vilains tours.

--Qui donc?

--Eh! notre ami Facial... Vous n'avez rien remarqu?

Julienne clata de rire.

--Tiens! tiens! Contez-moi a?

--Je suis sr que vous en savez encore plus long que moi.

--Quelle ide! Je ne sais rien.

--Mais c'est notoire! Mme Facial... Voyons, voyons, vous n'ignorez
pas...

--Bon! Vous allez souponner Pauline?

Elle le scruta finement, se demandant s'il savait quelque chose ou
s'il ne savait rien, prte  le seconder de toute sa malignit, s'il
tait en mesure de lui livrer quelque dtail indit, ou  se moquer de
lui, s'il cherchait simplement  la faire parler.

--La croyez-vous insouponnable? demanda Chandivier.

--Insouponnable, je ne dis pas! Quelle femme l'est? Mais enfin,
quelles raisons auriez-vous de la souponner?

--Eh! J'en ai peut-tre.

--Je suis curieuse de les connatre.

Chandivier n'tait pas de force  mener sans de srieux accrocs son
enqute. Ne sachant par quel bout la prendre, sa suprme ressource fut
de brusquer.

--L, srieusement, Mme Facial a-t-elle un amant?

Julienne dissimula un sourire et dit:

--Non.

--Eh bien, son mari est persuad qu'elle en a un.

--Que les hommes sont btes!

Chandivier prit une partie de cela pour lui et jura qu'il aurait sa
revanche: d'autant plus que la perspective d'avoir Facial pour
compagnon de fte n'tait pas pour lui dplaire: son de l'argent,
j'en ai! lui tait rest dans la mmoire.

Quant  Julienne, ainsi que Facial l'avait bien pens, elle tait
instruite.

Ds les premiers jours, son sens expert de femme veille lui avait
fait deviner qu'Odon de Rocrange et Pauline ne se voyaient pas de
l'oeil insouciant de deux mondains assembls par le hasard en un
mme lieu. Elle avait compris,  d'imperceptibles symptmes, malgr et
peut-tre  cause de leur soin  ne rien laisser transparatre, qu'une
mutuelle passion venait de s'emparer d'eux et tait en train, s'ils ne
rsistaient pas, de les pousser l'un  l'autre. Les deux ou trois fois
qu'elle les avait vus en prsence lui avaient suffi. Mais qu'en
tait-il rsult? C'est ce que longtemps elle ignora. Elle ne laissait
pas d'en tre horriblement vexe. Pauline, qu'elle avait toujours
connue inbranlable, avait-elle franchi elle aussi le Rubicon? Ce
point de chronique sollicitait vivement sa curiosit. A plusieurs
reprises, elle tenta d'attirer son amie sur le terrain des
confidences. Cela ne lui russit pas, et elle en prouva un vritable
dpit. En dfinitive, n'avait-elle pas un certain droit  entrer dans
les secrets de Pauline, elle qui lui avait si souvent confi les
siens? Elle trouva que Pauline se montrait  son gard froide,
inconvenante, presque blessante. Elle et voulu, sans doute, que
celle-ci lui ouvrt son coeur et l'talt devant elle comme une
amusante varit! Trs froisse de ce qu'elle appelait un manque de
confiance, et de ce qu'elle comprenait tre au fond une leon de
dignit, elle n'eut pas de repos qu'elle ne se ft assure qu'Odon
tait bien l'amant de Pauline, afin de pouvoir se donner le plaisir,
par de perfides coups d'pingle, de faire sentir  son amie combien
elle avait eu tort de ne pas s'abandonner  sa discrtion et  ses
conseils.

Un soir que Rderic tait chez elle, convenablement prpar par de
savants mlanges de spiritueux et d'agaceries charnelles, elle lui dit
tout  coup, comme si l'ide venait de lui en passer par la tte:

--Quel est ton ami le plus intime, Paul?

--Je n'en ai point.

--Et aprs?

--Aprs? Mettons, si tu veux, Rocrange.

--Tous tes amis ont des matresses?

--Probablement.

--Et quelle est la matresse de M. de Rocrange?

--Je ne sais pas.

--Tu sais.

--Je te jure que je ne sais pas.

Julienne le regarda dans le blanc des yeux. Elle tait assise sur lui,
son bras nu frlant sa moustache, et, comme pour une adorable
espiglerie, elle lui glissa clinement dans l'oreille:

--Moi, je le sais.

--Tu sais qui est la matresse de Rocrange? fit Rderic en fronant le
sourcil.

--Oui.

--Eh bien, qui?

--Pauline.

Rderic se leva avec violence, trs ennuy, et, sans penser  ce qu'il
faisait, s'cria:

--Ce n'est pas vrai!

--Tu vois bien que c'est vrai! susurra Julienne.

Il se tut. Il cherchait par quel moyen il pouvait encore parer  sa
maladresse. Il ne trouvait pas. Il redoutait tout de Julienne, allant
jusqu' la croire mchante, alors qu'elle n'tait qu'immorale.

Elle reprit:

--J'en suis trs sre, mais pour en tre plus sre encore, je veux que
tu me dises toi-mme que Pauline est sa matresse.

--Alors, tu n'en es pas sre?

--Si, mais je veux que tu l'avoues.

Rderic garda le silence.

--Tu ne veux pas parler? dit Julienne. coute. Si tu ne prononces pas
cette phrase: Pauline est la matresse de M. de Rocrange, ds demain
j'cris une lettre anonyme  M. Facial. Me crois-tu capable d'crire
une lettre anonyme?

--Oui.

--Eh bien, je ne te demande que ces seuls mots: Pauline est la
matresse de M. de Rocrange, et je te promets, tu entends, je te
promets que je garderai ce secret aussi fidlement que toi.

Rderic rflchit un instant. Puis, craignant les consquences que
pouvait avoir son enttement, bien inutile d'ailleurs, puisque
Julienne semblait tout savoir, il se dcida et dit:

--C'est vrai, Mme Facial est sa matresse.

Une joie maligne claira le visage de Julienne.

--Et maintenant, des dtails! fit-elle.

--Ah! misrable femme! s'cria Rderic, s'apercevant qu'il avait t
jou.

Il la repoussa d'un geste, s'habilla avec colre et partit.

Cependant, Julienne tint parole. Elle fut discrte. Elle n'avait point
l'intention de faire du tort  Pauline. Elle se contenta de savourer
la satisfaction de quelques traits mordants qu'elle lui dcocha en
tte  tte, et qui eussent eu le privilge d'inquiter srieusement
Pauline, si, parvenue  cette priode de fatalisme o elle attendait
avec indiffrence une solution, n'importe quelle,  la fausset de son
tat, celle-ci n'et pas t insensible au risque que courait son
secret en de pareilles mains. Pauline ne daigna pas mme prier
Julienne de se taire. Que lui importait qu'on st son amour pour Odon?
Elle avait hte d'chapper  l'atmosphre lourde qui l'accablait. Et
si l'orage purificateur tardait trop  clater, n'tait-elle pas
presque dcide  le provoquer elle-mme?

Julienne fut quelque peu stupfaite de cette superbe tranquillit.

Il ne faut pas qu'elle se croie plus forte qu'elle n'est,
maugra-t-elle due. Elle pense pouvoir se passer de moi, c'est bien:
mais elle compte vraiment trop sur ma bont. Si elle s'tait confie 
moi, je lui aurais t entirement dvoue, et mes services ne lui
eussent pas t inutiles. Elle veut agir seule,  son aise! Je ne
ferai rien pour lui nuire, quoique cela me soit facile: mais si son
assurance lui porte malheur, ce n'est pas moi qui la plaindrai.

Trs marri d'avoir  revenir bredouille auprs de Facial, persuad, du
reste, que si Facial souponnait sa femme, c'tait qu'il y avait
quelque chose, et encore plus persuad que, s'il y avait quelque
chose, Julienne le savait, Chandivier se dcida, pour sauvegarder son
amour-propre,  faire une nouvelle tentative. Mais, cette fois, il ne
voulut pas s'engager en personne. Il s'avisa que quelqu'un qui ft
plus dans l'intimit de Julienne que lui aurait plus de succs. Il
songea que Snchal pourrait tre ce quelqu'un et que celui-ci serait
enchant de se charger d'une mission si propre  le flatter et 
l'intresser. Il le dpcha donc  Julienne, aprs avoir sommairement
excit sa curiosit, et attendit l'effet de ce machiavlisme.

Lorsque Julienne vit que Snchal s'en mlait, elle pensa tout de
suite:

Pauline est perdue: a lui vient bien!

Elle crut d'abord que le snateur en savait long; et ce fut presque
avec dsappointement qu'elle s'aperut qu'il tait encore moins avanc
qu'elle et n'avait pas mme une ide du nom de l'amant. Elle hsita.
Renverrait-elle Snchal comme elle avait renvoy son mari? Ou plutt
ne profiterait-elle pas de lui pour le lancer comme un excellent chien
de chasse sur la bonne piste, et obtenir ainsi les dtails de cette
histoire qui l'intriguait tellement? Elle ne rsista pas  l'envie qui
la dmangeait. En somme, que devait-elle  Pauline? Rien, puisque
celle-ci non seulement ne lui avait rien demand, mais ne lui avait
rien confi. N'tait-ce pas dj charitable d'user de ce qu'elle
savait avec tant de discernement et de rserve? Et puis, une fois bien
documente, son bon coeur la pousserait peut-tre  tre utile 
Pauline malgr elle!

--Va donc voir, dit-elle  Snchal, ce qui se passe l'aprs-midi au
numro 31 de la rue d'Argenteuil. Informe-toi, prends des
renseignements, recueille des observations, le tout avec la lgret
et le savoir-faire qui te distinguent, et n'oublie pas de me tenir
soigneusement au courant de tes moindres dcouvertes.

Elle ne lui en dit pas davantage. Cela suffisait. Avec son flair, au
bout de huit jours de campagne, le snateur aurait rapport une ample
provende.

Snchal promit ce qu'on voulut: vigilance, clrit, discrtion. Il
aurait fait des bassesses pour assister  la naissance d'un potin
parisien. En tre le pre, l'engendrer, le constituer de toutes
pices tait une rare aubaine. Son imagination partait. Il se voyait
dj colportant la nouvelle de salon en salon, de rdaction en
rdaction, de couloirs en couloirs; il se figurait les tonnements,
les exclamations; il jouissait d'avance du bruit de son oeuvre
roulant dans Paris. C'tait sa suprme volupt.

--Je les tiens! fit-il jubilant, lorsque Chandivier vint s'informer du
rsultat de son ambassade.

--Quel est l'heureux coquin?

--Oh! vous allez trop vite. Attendez. Cela n'aurait aucune saveur,
s'il n'y avait pas une part d'imprvu.

--Qui tenez-vous donc?

--Les oiseaux: ou plutt, je tiens le nid.

En possession de l'adresse, Chandivier se jugea en mesure d'difier
Facial. Il courut chez celui-ci, et le trouva en train de fouiller,
pour la vingtime fois peut-tre, le meuble secrtaire de sa femme.

--Regarde ce que je viens de dcouvrir, fit Facial en brandissant une
feuille de papier brouillard arrache  un buvard et macule d'encre.
Regarde, la date y est, c'est tout frais, c'est d'hier.

Il mit la feuille devant les yeux de Chandivier en la tenant 
contre-jour. On pouvait lire, aprs la date trs distincte:

Cher... (ici un mot illisible.) Demain... une aprs-midi toute 
nous... (d'autres mots illisibles au milieu desquels on pelait:)...
amour... souffrir... voie naturelle du coeur... dgot... en
finir...

--C'est de ta femme? demanda Chandivier.

--Oui. Si je savais  qui ce billet a t crit! Mais o aller? o la
prendre maintenant?

--Je vais te le dire.

--Tu as un renseignement? Ta femme a parl?

--J'ai l'adresse. C'est 31, rue d'Argenteuil. Tu ne diras pas que je
ne me suis pas occup de toi!

--31, rue d'Argenteuil? rpta Facial d'un air hbt. Mais le nom...
le nom du misrable?

--Le nom, je l'ignore: tu pourras aisment l'apprendre au moyen de
l'adresse, 31, rue d'Argenteuil...

Chandivier se frappa tout  coup le front.

--Sacrebleu! fit-il, je connais cette adresse! Qui diable dj demeure
l?

Facial apporta un Tout-Paris. Ils cherchrent. A l'adresse indique,
le nom de Rocrange tomba sous leurs yeux.

--Parbleu! c'est Rocrange! s'cria Chandivier. Je me disais aussi...
Ce n'est pas tonnant que j'aie son adresse dans la tte: je lui ai
deux fois envoy de la part de Julienne des invitations, auxquelles
d'ailleurs il ne s'est pas rendu.

--Imbcile que je suis! soufflait Facial. Rocrange! Comment n'ai-je
pas devin...

Il essuya son crne moite de sueur.

--Quatre heures, dit-il en tirant sa montre. J'y vais.

--De la prudence, au moins! lui recommanda Chandivier. Ne t'emballe
pas; sois calme.

--Je suis trs calme, rpondit le mari de Pauline.

13, rue d'Argenteuil, Facial se prsenta avec beaucoup de dignit au
concierge.

--M. de Rocrange?

--C'est ici.

--Est-il chez lui?

--Non, monsieur.

--Inutile de me tromper. Il est chez lui, avec une dame. Je suis le
mari. Combien vous donne-t-il pour vous taire?

--Cinq cents francs.

--En voici mille. Au besoin, pourriez-vous tmoigner de ce que vous
savez en justice?

--Dame, Monsieur... Devant la noblesse de monsieur, j'irais jusqu'
tmoigner en justice.

--C'est bien.

--Au premier, la porte  gauche. Sonnez trois coups brefs, le valet de
chambre vous ouvrira.

Facial s'engagea dans l'escalier, dont il gravit les marches, l'une
aprs l'autre, posment.




XI


Pauline tait arrive vers une heure. Depuis longtemps, elle n'avait
pas eu une aprs-midi  elle, une aprs-midi entire  consacrer  son
amour. nerve par la fausse vie qu'elle menait, son coeur aurait eu
besoin de nombreuses journes d'indpendance pour se retremper et
reprendre courage. Au lieu de cela, c'taient chaque fois de nouvelles
combinaisons  faire pour gagner un instant de bonheur, toujours
troubl par l'ide du dpart prcipit, toujours empoisonn du
sentiment odieux qu'il n'tait obtenu que par supercherie. Sa
tristesse tait profonde. Odon, auquel cette souffrance n'chappait
pas, essayait en vain de rconforter son amie. Lui-mme devait
s'avouer qu'une situation pareille ressemblait plus  un rapide
campement devant un mirage fuyant, qu' l'installation bienheureuse
dans la terre promise. Et cependant, il s'effrayait, lorsqu'il voyait
sa matresse supporter avec tant d'impatience le joug de la socit;
il s'effrayait pour elle, et se demandait si elle savait bien  quoi
elle s'exposait en voulant le secouer. Ne prsumait-elle pas trop de
ses forces? Ne se repentirait-elle pas de sa tmrit, aussitt
qu'elle se sentirait abandonne, injurie, souille? Comprenait-elle
que le dfi aux moeurs, c'tait la mort civile? Il la supplia de
prendre patience, de retarder le plus possible un clat que, les
circonstances changeant, elle pourrait peut-tre parvenir  viter.
Mais elle manifestait une telle horreur de sa vie actuelle, qu'Odon
commenait dj  faiblir et  entrer dans ses vues.

Ce jour-l, il la trouva particulirement abattue et impressionnable.
Il crut mme qu'elle souffrait physiquement.

--Je suis inquiet de votre sant, dit-il.

--O Odon? fit-elle en se jetant  son cou, je n'en puis plus, je suis
lasse, je succombe  cette tche qui froisse ma conscience et ronge
mon me. Ne prends plus la peine inutile de m'encourager  la
rsignation. Je ne veux plus me rsigner. La rsignation est indigne.
Elle est pour moi un supplice moral de toutes les heures; et ce
supplice, je ne veux plus qu'il me gte une existence rendue exquise
et dsirable par toi. Tu es un homme: tu ne peux savoir ce que sont
ces duplicits continues qui constituent l'existence d'une femme qui a
le malheur d'aimer. Il y a des femmes qui s'en accommodent; il y en a
mme pour qui elles sont une jouissance raffine et qui les
considrent peut-tre comme l'agrment suprme de l'amour. Moi, je
les hais. Le visage me fait mal, chaque fois qu'il me faut le
contracter et lui faire exprimer ce que je ne pense pas. Je sens le
fard sur mes joues comme un masque de chaux vive. Les paroles
mensongres qui sortent de ma bouche me brlent les lvres en passant.
Mes actions factices m'pouvantent comme des fantmes de dsolation et
de crime. J'abhorre l'adultre, parce que j'adore l'amour.
Transformons notre adultre en amour, Odon: il le faut: je mourrais
d'avoir encore  poursuivre longtemps une si basse comdie. Je t'aime,
et au gr du monde je dois faire semblant d'en aimer un autre! Je
t'aime, et je suis tenue d'affecter la plus profonde indiffrence pour
toi, toi ma vie! Je t'aime, et alors que ce seul sentiment remplit mon
me, on veut que je rie, que je cause, que je fasse de l'esprit ou de
l'ingnuit sur mille sujets qui ne m'intressent pas et en compagnie
de personnes qui m'intressent encore moins! Non, non, cela ne peut
durer. Mes motions sont trop pures et trop violentes pour se prter,
ainsi que des mimes, aux dguisements et aux jongleries. Assez! assez!
j'en ai assez! Je te veux comme une honnte femme veut l'homme qu'elle
aime: honntement et loyalement,  la face du monde et sous l'oeil
de Dieu.

--Ma chrie, dit Odon, vous tes bien trouble par les misres de
notre condition terrestre!

--Dites de notre condition sociale, et vous aurez raison.

Odon sourit.

--Chre ange, moi aussi, je rejetterais volontiers ces chanes
d'esclavage qui gnent si cruellement l'essor de nos plus ardents
dsirs. Je les ai mme rejetes dj en partie: car depuis que vous
tes  moi, je ne m'occupe plus gure du monde, de ce qu'il dit et de
ce qu'il fait; je ne l'entends que de loin, comme le vague bruit d'une
houle qui ne m'atteint pas; je suis prt  l'abandonner  ses vanits
et  ses clapotements; et tout en dplorant que je ne puisse vous
aimer qu'en dpit de lui, je mets mon amour tellement au-dessus de ses
striles joies, que pour un seul de vos baisers je sacrifierais
gaiement les satisfactions qu'il peut encore m'offrir. Mais, Pauline,
comme vous venez de le dire, je suis un homme: mme aprs avoir
contrevenu au monde, l'avoir mpris, maltrait, scandalis, je puis y
rentrer quand je veux. Ce ne serait point un vritable sacrifice, un
sacrifice fatal comme celui que vous feriez. Je n'ai donc point 
m'occuper de ma situation; elle n'est pas la vtre, ou plutt,
malheureusement, la vtre n'est pas la mienne. Vous seule tes en jeu,
et vous comprenez que je ne puis, sans frmir pour vous, songer au
bouleversement profond que subirait votre existence. Je parle ici
comme un ami, qui serait amen  tudier votre cause et  prendre avec
vous le parti le plus favorable: car pour moi, pour mon gosme
d'amant, je ne saurais qu'appeler de mes voeux une solution qui vous
perdrait pour le monde et vous donnerait toute  moi.

--J'ai dj suffisamment pes les termes de ce dilemme: l'amour
honnte, complet, heureux et le dshonneur, d'un ct; de l'autre,
l'honneur avec l'amour malhonnte, incomplet, malheureux. Et
j'hsiterais! Est-ce que je tiens  cet honneur artificiel et faux que
l'on a coutume de considrer, je ne sais pourquoi, comme le suprme
bien d'une femme? Quels avantages me procure-t-il? Etre reue chez des
personnes comme Mme Chandivier, Mme d'Orgely, Mme Sermais, dont je me
soucie en somme assez peu et qui n'ont pour moi aucune amiti de
coeur; les recevoir  mon tour; tre salue plus ou moins bas dans
la rue par des messieurs que je connais plus ou moins mal; habiter
avec mon mari que je n'aime pas et qui prend prtexte de ma fidlit
pour s'arroger le droit de pntrer quand il veut dans ma chambre!
Voil ce que me rapporte l'honneur! Ah! si j'y croyais 
l'honneur, si ma conscience me l'imposait, il serait beau et fier de
renoncer  l'amour en faveur de ce que je regarderais comme le devoir!
Mais je n'y crois pas: ou plutt, je sens profondment que l'honneur
est une chose injuste et misrable. Il n'y a aucune lutte en moi: ou
s'il y en a une, ce n'est point entre le devoir et la passion, mais
entre ce qui m'apparat comme le seul idal vraiment moral, vraiment
droit, et je ne sais quelles vieilles habitudes de superstition et de
lchet qui tourmentent encore quelquefois ma faible nature.

Odon comprenait  merveille ces paroles et la situation o se
dbattait sa matresse. Son estime pour elle grandissait jusqu'
l'admiration. Jamais il n'et cru possible qu'une femme ayant tout
pour tre heureuse, heureuse comme le monde l'entend et comme
d'habitude les femmes le convoitent, tant riche, jeune, belle,
spirituelle, entoure, flatte, possdant un mari avouable et
reprsentant bien, facile  vivre et facile  tromper, et un amant sur
l'amour et sur la discrtion duquel elle pouvait compter, qu'une femme
si parfaitement fortune s'employt elle-mme  l'croulement de sa
fortune, pousse par un besoin suprieur d'austre renoncement et de
sublime vertu. Mais il ne pouvait accepter cette abngation avant
d'avoir puis les ressources de sa raison et de son loquence  en
dtourner Pauline. Avant tout, il devait travailler au bonheur de
celle qu'il aimait. Sa conscience, sa dlicatesse, sa gnrosit lui
dfendaient de songer  lui. Ah! certes, la perspective d'unir
compltement leurs deux vies faisait bondir son coeur de joie! Mais
elle, elle, son courage serait-il assez vaillant pour soutenir sans y
succomber le poids norme de la rprobation? Trouverait-elle dans
l'amour de son amant, quelque grand qu'il ft, une compensation
suffisante aux brlures d'amour-propre qu'il lui faudrait souffrir?

--Pauvre enfant, dit-il plein de piti pour elle et d'angoisse,--car
il sentait que c'tait la crise suprme et qu'aujourd'hui mme leur
sort serait dcid--pauvre enfant, je voudrais vous dcourager de
votre folle entreprise. Vous n'en voyez pas les prils; vous n'en
apercevez pas les suites irrparables. Votre enthousiasme vous
aveugle. Pensez-vous qu'on puisse si facilement braver l'opinion,
qu'on puisse dire impunment: L'opinion est vile, mchante,
dshonnte, je me passerai d'elle pour satisfaire ma conscience et mon
droit? L'opinion se venge, et cela d'autant plus cruellement qu'on l'a
plus justement mprise. Je la hais comme vous: elle est perfide et
ridicule. Tant qu'on ne l'attaque que par des paroles, elle ne se
formalise pas trop: elle se sent si forte, qu'elle sourit  ses
censeurs, lorsqu'ils l'apostrophent avec esprit ou loquence. Elle
sait bien que ses plus vifs dtracteurs sont les premiers  conformer
leur conduite  ses arrts. Et c'est l son triomphe. Mais oser lui
rsister par ses actes? Oh! c'est terrible. Regardez autour de vous:
o sont-ils les rvolts et les rfractaires? Disperss, mutils,
anantis. Eux aussi taient braves, croyants, affams de justice et de
bonheur. Mais ils prsumaient trop de leur armure et de leur sainte
cause; le monstre les a treints et broys.

Pauline coutait avec impatience. Pour la premire fois, il lui arriva
de s'irriter de ce que lui disait son amant. Une sourde colre
gonflait ses veines. Quoiqu'elle st bien qu'au fond Odon pensait
exactement comme elle et que, s'il parlait ainsi, c'tait moins par
conviction que pour sauvegarder sa responsabilit, elle lui en voulait
de lui rpter ces trop sages raisonnements qu'elle s'tait faits
elle-mme dj cent fois.

Elle ne voulait plus discuter. Son parti tait pris maintenant.
Revenir en arrire et terniser d'inutiles dbats ne servait qu'
l'entter davantage.

Brusquement cruelle, et visant au coeur, elle s'cria:

--Tu ne m'aimes pas!

Odon plit. Il esquissa un geste de supplication; mais il n'eut pas le
temps de prononcer un mot.

--Non, tu ne m'aimes pas, poursuivait-elle avec violence! Si tu
m'aimais vraiment comme je veux qu'on m'aime, tu ne rsisterais pas
par de froides raisons  ma volont faite de passion et de larmes.
Entends-tu? Il n'y a plus place chez moi pour de vaines controverses.
Je souffre trop! Je meurs, si ma vie ne se transforme pas
immdiatement. Aurais-tu peur de me prendre, de m'enlever, de me
soustraire  mon odieuse existence? Oh! je sais que tu ne
m'abandonneras pas, comme le comte des Urgettes a abandonn Mme de
Saint-Gry! Mais peut-tre crains-tu le jour o nous n'aurions plus
que nous pour horizon, o nous devrions fuir Paris pour quelque
lointaine campagne, o l'amour serait notre suprme et universelle
ressource. Si tu ne m'aimes pas assez pour me suivre, je suis perdue.
M'aimes-tu, dis-moi? M'aimes-tu?

--Pauline! gmit Odon, entran par la passion de sa matresse et
comprenant qu'il ne s'agissait plus que de rpondre par tout son amour
 l'amour sans bornes dont il se sentait envelopp. Pauline, tu doutes
de moi!

--Non, non, rpliqua-t-elle avec exaltation. Tu es mon ange, mon
salut, mon tout! Mais que suis-je pour toi, moi, femme que tu aimes,
sans doute, que tu n'aimes peut-tre pas au point de consentir
joyeusement aux sacrifices qu'exigerait de toi l'exclusivisme de notre
liaison? Car s'aimer,  notre poque inique, s'aimer c'est se sparer
du monde, c'est s'enfermer dans le clotre du sentiment, c'est perdre
son droit  la vie sociale pour conserver son droit  la vie du
coeur. Es-tu prt comme je suis prte? Si je savais que tu dusses
regretter quelque chose, j'hsiterais, je reculerais: car plutt
souffrir, plutt mourir que t'imposer un regret! Parle, dis-moi
franchement si tu m'aimes assez pour qu' l'ide de me suivre tu ne
sois pas mme troubl par l'ombre d'un renoncement.

--Je t'aime, je ne vois que toi! dit Odon.

--Oh! merci, merci! murmura Pauline de toute son me.

--Comment pourrais-je ne pas t'aimer assez? T'aimer assez! Il n'y a
pas de degrs dans mon amour: je t'aime. Ce qui n'est pas toi n'est
rien, rien, rien.

--J'en tais certaine, reprit Pauline: je n'ai pas dout de toi un
instant.

--Et puisque tu te donnes, comment ferais-je pour ne pas te recevoir
avec adoration et respect? Je suis bloui seulement d'un vnement si
fabuleux; en face d'une situation si poignante, un tremblement
s'empare de moi; j'ai le vertige  te voir dominer avec une si superbe
audace et une si noble confiance le gouffre pouvantant de la vie
contemporaine. Ah! tu es trangement belle! Et malgr que je te
connaisse comme la plus remarquable des femmes, j'ose  peine croire
encore  ton incroyable hrosme.

--Pourquoi nous puiser  dnouer le noeud gordien, lorsqu'il est si
simple de le trancher?

--Si simple:  condition d'en avoir le courage.

--Ah! mon Odon, s'il ne suffisait que de cela pour conqurir la vraie
libert! Mais je ne me le dissimule pas: ce ne sera pas la libert de
l'amour, ce ne sera que la libert de nous aimer. La vraie libert
supposerait le consentement unanime des hommes: nous n'aurons que
celui de nos deux consciences, de la nature qui nous bercera et de
Dieu qui nous bnira.

--Ne souhaitons point l'impossible: tenons nos regards fixs sur la
beaut de ce qui est. De par ta volont, nous sommes libres, libres de
nous aimer. Qu'il nous soit indiffrent que les autres reconnaissent
en nous cette libert! Nous la prenons.

--Et ce n'est point un coup de tte, dit Pauline; j'y ai rflchi
longtemps; tu as assist toi-mme  la longue et douloureuse gense de
cet affranchissement. Maintenant que ma dcision est irrvocable, je
me sens soulage du poids terrible qui m'oppressait. Je suis joyeuse
et lgre, comme si j'avais  recommencer la vie.

Odon reprit gravement:

--C'est, en effet, une nouvelle vie. Songes-y une fois de plus avant
de creuser entre celle-ci et l'ancienne l'abme infranchissable.

--L'abme est dj creus. Quoiqu'il ne soit encore visible que pour
moi, il est dj creus et dj infranchissable.

--Tes relations?

--Je les abandonne avec joie au tourbillon des vanits.

--Tes parents?

--Je n'ai plus de parents, sauf ma vieille tante, si affaiblie par
l'ge, si dbile d'esprit, qu'elle ne se rend compte de rien. Ma mre
est morte, mon excellente mre... et mon pre, mon pre si bon, si
touchant... Heureusement qu'ils ne sont plus! Ils n'auraient pas
compris. Si leurs mes vivent encore, elles savent ce qui est bien.

--Ton mari?

--Lui! c'est surtout lui qui a caus mes souffrances morales. Ai-je le
droit de le tromper, cet homme que je n'aime pas, mais qui n'en a pas
moins reu de moi le serment de fidlit? A la fois trop honnte, trop
svre, trop grossier de sentiments et trop imbu de prjugs, il ne se
prterait pas  ce qu'il appellerait une complicit, il ne saurait
tre l'poux complaisant qui, s'apercevant qu'il n'est pas aim,
tacitement accorde  sa femme la libert et, au besoin, favorise son
bonheur. Je devrais le tromper, continuer  le tromper, bassement,
perfidement, m'accommoder aux partages et aux vilenies de l'adultre.
Je ne le puis pas, je ne le puis plus. J'ai honte d'avoir remis
jusqu' prsent cette ncessaire purification de ma vie. Je n'en veux
pas  mon mari; il est consquent avec lui-mme: c'est  moi que j'en
veux d'avoir tromp cet homme, qui n'a eu que le tort, en somme, de ne
pas discerner dans la petite fille qu'il a pouse la future femme
passionne peu propre  goter les charmes de l'existence bourgeoise
qu'il lui mnageait. Ah! oui, j'ai eu tous les remords de l'adultre.
Mais au lieu de revenir  mon mari, ce qui serait une tromperie plus
abominable encore, je vais  mon amant.

La vision de ce mari auquel il allait prendre sa femme flotta un
instant dans l'esprit de Rocrange.

Si c'tait  moi qu'un autre enlevt Pauline! pensa-t-il, sans
pouvoir soutenir plus d'une rapide seconde cette effrayante hypothse.

Il savait que Facial n'aimait pas, ne pouvait pas aimer Pauline comme
lui l'aimait. Ne se produirait-il pas, nanmoins, chez ce malheureux,
un dchirement profond, une blessure peut-tre mortelle?

--N'as-tu pas piti de lui? demanda-t-il.

--Piti? rpondit Pauline en secouant la tte. Son amour-propre
souffrira plus que son coeur. Je n'prouve pas de relle piti pour
qui n'a pas connu le rel amour.

--Que fera-t-il, lorsqu'il apprendra la vrit?

--Rien d'extraordinaire.

--Se battra-t-il?

--Non. Pourquoi? C'est un homme raisonnable. Il rglera lgalement
notre situation par le divorce.

--Il ne cherchera pas  te reconqurir en pardonnant?

--Jamais. Ayant viol les lois du mariage, je ne mriterai plus d'tre
sa femme. Il me rpudiera avec mpris et dignit.

C'tait l, en effet, le vrai Facial: dans les questions de coeur,
moins sujet au dsespoir qu' l'indignation, moins dispos  pleurer
qu' svir. Et Rocrange comprit qu'il n'avait que faire de le
plaindre. Toute piti devait, au contraire, aller  cette pauvre
femme, si sensible, si vibrante, broye si longtemps dans l'tau du
mariage moderne. Oh! comme elle avait besoin d'tre aime maintenant,
et comme il fallait rparer par une ardeur de baisers et d'adorations
le pass lugubre! Odon entourait sa bien-aime de ses bras, semblait
la protger contre l'entreprise inhumaine de la loi, l'arracher aux
treintes du sort plein de complots. Il contractait avec motion
vis--vis d'elle des devoirs extraordinaires: non pas de ces devoirs
factices et pnibles auxquels obligent la plupart des situations de la
vie, mais de ces devoirs irrsistibles, passionnants, qui ne sont plus
mme des devoirs, tellement ils accaparent l'me. Quelle gratitude
emplissait son coeur! Il prouvait cette grande volupt de ne
pouvoir assez reconnatre la confiance qui lui tait tmoigne. Et
pourtant, il se sentait libre. Il tait bien entendu entre eux qu'ils
s'aimaient librement, qu'ils se donnaient librement l'un  l'autre,
qu'ils restaient libres jusque dans leurs serments d'amour, si parfois
l'entranement de la passion les portait  s'en faire. Le jour o ils
ne s'aimeraient plus, si ce jour jamais pouvait luire, ils
n'exerceraient l'un sur l'autre aucune tyrannie. Ils auraient aim. Ce
bonheur leur suffirait. Et il semblait  Odon qu' ne pas se lier il
en aimait mille fois plus Pauline. Il et pris tous les engagements
qu'il et plu  celle-ci de lui dicter: car l'intrt de sa matresse
tait la seule chose  quoi il songet. Mais elle voulait qu'il n'y
et pas d'autre lien entre eux que leur amour. Et n'tait-ce point
leur vritable intrt  tous deux? Et  se savoir si libres, ne
gotaient-ils pas davantage le charme d'une liaison exempte de
calculs, o les seules fibres du coeur les attachaient plus
sincrement que toutes les promesses? Oh! il l'aimait  tomber  ses
genoux,  s'vanouir de joie en sa sainte et lumineuse prsence. Que
faisait le mari entre eux deux? Il n'tait bon qu' tre foul aux
pieds, rejet, expuls, pour oser mler l'arrogance de ses droits
caducs  leurs divins panchements.

Mais tout  coup une pense terrible vint bouleverser Odon. Comment
n'avait-il pas rflchi  cette objection formidable? Et comment
Pauline... Oh! c'tait impossible!...

--Ton fils? bgaya-t-il.

Le visage de Pauline ne se troubla pas.

--Ton fils! ton enfant! ton Marcelin pour lequel ton coeur de mre
bat aussi fort que ton coeur d'amante pour moi, l'as-tu donc oubli?
Cette seule apparition ne va-t-elle pas renverser d'un souffle
l'difice prsomptueux de notre amour?

Odon attendait, haletant.

En une apprhension fatale, il eut la vision de l'enfant rappelant la
mre, sinon au devoir, du moins au sacrifice. Il trembla devant la
puissance des bras tendus criant: Ma mre, je suis le lien sacr qui
vous unit indissolublement  mon pre! Briserez-vous ce lien? Me
priverez-vous de mon protecteur naturel, de celui qui m'a engendr, de
mon pre? Et qui vous dit que je ne l'aime pas, mon pre? Est-il moins
mon pre que vous n'tes ma mre? Avez-vous le droit, aprs m'avoir
mis au monde, en collaboration avec lui, de dissoudre la famille dont
je suis n? L'avez-vous ce droit? Ah! moi, l'enfant, je suis l, et
pour moi vous devez tout supporter, tout souffrir. Il vous est dfendu
de changer, par votre bon plaisir, les conditions de ma naissance. Le
sang parle. Le sang est plus fort que tous les caprices; il prime mme
les passions les plus irrsistibles et ordonne d'y rsister. Moi, qui
suis l, je vous interdis de vous unir  un autre, tant que mon pre
est vivant.

Et pourtant, Pauline avait l'air de ne pas entendre cette supplication
filiale.

Que se passait-il dans sa tte qui restait calme, comme si Odon ne
venait pas d'voquer devant elle le plus redoutable adversaire de leur
amour? Odon considrait sa matresse, l'interrogeant du regard avec
anxit, tonn de ne pas la voir changer de couleur, se troubler,
pleurer, se tordre les mains.

Pauline n'avait pas sourcill: la question tait depuis longtemps
rsolue pour elle. Mais elle hsita quelques minutes devant l'aveu
qu'elle avait  faire  son amant.

Ce fut d'une voix trs basse, quoique extrmement tranquille, qu'elle
pronona enfin:

--Mon mari n'est pas le pre de mon enfant.

Odon tressaillit. Une sueur froide couvrit subitement ses tempes.

--Que dis-tu? fit-il, avec effort.

Pauline rpta ce qu'elle venait de dire, mais avec un lger
tremblement, alarme qu'elle tait de l'effet que cette rvlation
semblait produire sur Odon.

Rocrange se dressa violemment. Il fit quelques grands pas dans la
chambre, comme frapp de folie, la tte entre les mains et poussant de
rauques exclamations.

--Odon! Odon! gmit Pauline consterne.

Odon s'avana sur elle, lui saisit les poignets et les yeux gars
cherchant ses yeux pour les fixer furieusement:

--Tu as eu un autre amant que moi? vocifra-t-il... Ah! tu as eu un
autre amant que moi?

Une jalousie atroce le remuait, jalousie brutale, irraisonne, qui
venait de s'abattre sur lui et de l'treindre, quoique l'instant
d'auparavant il se ft refus  croire qu'il pt tre sujet  une
pareille passion.

--Rponds! rponds, Pauline! criait-il. Quel est l'homme qui est le
pre de ton enfant? Quel est celui qui t'a possde d'amour avant moi?
Ah! je te croyais pure, et voici que tu as eu un amant, un amant que
tu as aim comme moi, plus que moi peut-tre! Pauline, tu viens de
dchirer mon coeur effroyablement.

Des larmes jaillissaient de ses yeux et devant ce dsespoir Pauline se
sentait dfaillir.

Mais elle ragit de toute l'nergie dont son me tait capable.
Matrisant l'affreuse motion qui la poignait, elle attendit qu'Odon
et exhal le premier flot imptueux de sa douleur; et lorsqu'il se
fut tu, la poitrine seulement secoue encore de sanglots, elle
commena, d'une voix qu'elle fit le plus douce et le plus calme
possible:

--Oui, Odon, j'ai eu un amant avant toi, et si je ne te l'ai pas dit
jusqu'ici, c'est qu'au moment o je t'ai aim il ne jouait plus aucun
rle dans la mmoire de mon coeur. J'avais encore moins  te parler
de lui que de mon mari. Il est mort d'ailleurs, cet homme avec qui
j'ai connu les fausses joies de l'adultre, il est mort, et son
souvenir est mort depuis longtemps. Si cet enfant n'tait pas l, pour
me rappeler parfois son pre, voquer de l'oubli cette figure
disparue, qui a pu jadis, alors que je n'avais pas accompli le
plerinage de l'amour, m'en dresser le fantme  un coin de ma route,
si cet enfant, qui fait mon orgueil, ne m'inspirait en quelque sorte
une reconnaissance rtrospective pour celui qui me le donna, je
n'aurais qu'un regard d'amertume  jeter sur un pass vide et morne.
Je ne l'ai point aim, cet homme qui fut mon amant. Mrite-t-il ce
titre? Il n'a su ni dompter mon me, ni blouir mes sens. Je suis
reste froide et dsole comme aprs une effroyable ironie. Pourquoi
t'tre livre  lui? diras-tu. Hlas! c'est pour la mme raison qui
m'a fait pouser mon mari. La femme cherche toujours  aimer. Jusqu'au
moment o elle aime vraiment, o elle sait  n'en pas douter qu'elle
aime, bien des tentatives infructueuses ont lieu. O sont-elles les
privilgies qui ont trouv du premier coup l'amant prdestin et ont
eu l'ineffable gloire de s'offrir vierges  ses baisers? S'il y en a
auxquelles fut dparti ce bonheur, qu'elles l'imputent  une faveur
spciale de la providence. La plupart, j'entends de celles qui aiment,
ont  prouver l'amre vanit des dsirs humains, avant d'en connatre
la possible et magnifique floraison. Heureuses, bienheureuses encore
quand elles la connaissent! O mon Odon, vierges! tais-je moins vierge
parce que mon corps avait t possd? Mais c'est toi, c'est toi qui
m'as rendue femme! Auparavant, quoique femme marie et femme adultre,
je n'tais pas encore femme. Il me manquait le sens divin de l'amour.
C'est toi qui m'en as dote: ou plutt qui l'as dcouvert, excit,
fcond en moi. N'as-tu point eu ma vraie virginit? N'es-tu point mon
premier, mon seul, mon parfait amant, mon poux et mon matre? Odon,
Odon, c'est toi que j'aime, je n'ai aim que toi!

Odon sanglotait toujours, mais son regard s'tait adouci. Il
comprenait qu'il avait eu tort de s'emporter et que cette femme
admirable ne perdait en rien de sa valeur pour avoir err, longtemps
err  la recherche de l'inapprciable trsor. Lui-mme avait eu des
matresses, et en grand nombre: et osait-il dire qu'il n'en avait pas
aim quelques-unes? Et pourtant, lui aussi se sentait vierge, vierge
par le renouvellement qu'apporte tout amour.

--Je ne t'en veux pas, Pauline, pronona-t-il, mais  voix triste
encore.

Il ne pouvait pas se remettre si vite du coup inattendu qui l'avait
frapp, quoique sa raison et dj pris le dessus et lui reprsentt
l'injustice de sa douleur.

Pauline continua:

--Et l'euss-je aim, l'euss-je aim comme je t'aime, te serait-il
permis de conclure que mon amour actuel n'est pas entier et sans
mlange? Ne devrais-tu pas, au contraire, tre fier d'avoir aboli dans
mon coeur les autres sentiments qui auraient pu le partager? Enfin,
et avant tout, n'tais-je pas libre de me donner, alors que je ne te
connaissais pas et que je n'aurais pu me donner  toi? D'o viendrait
que, mme dans le cas o j'aurais aim, tu pusses tre pein de mon
pass?

--C'est vrai, dit Odon, j'ai agi sous l'empire de la folie:
pardonne-moi.

--Je n'ai rien  pardonner: pour folle qu'elle tait, cette jalousie
tait de l'amour.

--Pardonne-moi, Pauline, je t'ai offense. En poussant mon cri
d'indignation goste et dment, je me suis raval au niveau des
tyrans et des pharisiens, qui entendent bien que la loi soit viole,
mais  leur profit seulement. Le coeur est le coeur: comment
exigerais-je qu'il reste enseveli sous un linceul de mort jusqu'au
moment o j'apparais pour lui souffler la vie? Si ton coeur n'avait
pas t agit depuis longtemps par l'ternel dsir, te serait-il
possible maintenant de m'aimer comme tu le fais? Oh non! et j'tais
ridicule de supposer que, doue de passion, tu fusses demeure
jusqu'ici sans risquer un pas  la poursuite du bonheur. Que tu te
sois dj donne, que tu en aies aim un, deux, plusieurs, qu'ai-je
besoin de m'en proccuper, aujourd'hui que tu es  moi et que je te
tiens frmissante dans mes bras? Le prsent et l'avenir sont la seule
chose qui compte; le pass en a t la prparation; et si le prsent
charme, c'est que le pass a t ce qu'il devait tre. Pardonne-moi,
Pauline: tu m'aimes, et je ne veux savoir que cela.

La noblesse de ces paroles toucha vivement la jeune femme. Elle
n'tait cependant pas entirement satisfaite: les efforts d'Odon pour
se dompter taient trop visibles. Elle voulait que son amant n'et
contre elle pas mme l'ombre d'un de ces griefs secrets, dont on
rougit, qu'on est le premier  condamner, mais qui n'en tourmentent
pas moins le coeur.

--Je crains que tu ne m'en veuilles, au fond, dit-elle. Avoue que j'ai
descendu quelques marches du pidestal sur lequel tu te plaisais 
m'riger.

--Au premier moment, oui, rpondit Odon. Je ne rflchissais pas que
dix ans de mariage avec un mari qu'on n'aime pas justifient toutes les
consquences.

--Je n'ai pas besoin d'tre justifie, mais d'tre comprise.

Elle lui raconta l'histoire de son adultre. Elle n'en cla ni
les hontes, ni les dboires; elle insista mme sur le ct navrant
de cette aventure. Elle se dpeignit telle qu'elle tait  cette
poque: irrite de la dsillusion de son mariage, impatiente d'aimer,
prenant pour de l'amour les moindres palpitations de son coeur
inexpriment, et finalement donnant dans le premier panneau tendu
sous ses pieds par un bel goste. Oh! elle n'avait pas t longue 
s'apercevoir de sa bvue; mais elle s'y tait entte, esprant
toujours, malgr tout, jusqu'au moment o la brutalit indubitable des
faits l'avait laisse gisante sur le carreau,  jamais rebute,
croyait-elle, de chercher le bonheur par l'amour. Cette exprience lui
avait suffi. Elle avait rfrn en elle ses besoins de vie
sentimentale. Elle en tait arrive  douter de l'amour, ou du moins,
car elle ne le sentait que trop bouillonner strilement dans son sein,
 douter que sa ralisation ft possible sur la terre.

Odon l'coutait parler, et, peu  peu,  mesure qu'il pntrait mieux
le pass de celle qu'il aimait, pass que, quoiqu'il se dfendt de
dsirer y toucher, elle tenait  lui faire connatre dans ses dtails,
le sentiment pnible qui l'avait mu se transformait en ardente
sympathie.

--Pauvre amie! rptait-il, tandis que se succdaient les stations de
ce calvaire.

La piti gonflait son coeur et n'y laissait plus de place pour la
moindre amertume. Pauline savait si bien le mler  sa vie, qu'il en
prouvait lui-mme les impressions, la sentait, la comprenait, et
partant n'avait plus rien  en pardonner ou  en excuser. Bien plus, 
voir cette me se dvoiler davantage, il concevait d'elle une
admiration toujours plus profonde, car il s'tonnait de trouver
qu'elle avait tellement eu soif d'idal et depuis si longtemps avait
souffert de la disproportion entre ses aspirations merveilleuses et
l'indigence du sort qu'elle avait subi.

--Et il y a huit ans que cette histoire s'est passe? demanda-t-il,
lorsqu'elle eut fini.

--Il y a huit ans.

--Et depuis?

--Depuis, ce fut la mort de mon me, ou plutt, car ses blessures
taient bien vives, son affreux supplice, l'enfer du doute, du
dsespoir, de la fausse rsignation, qui cherche  maintenir la
rvolte, sans parvenir  autre chose qu' doter le visage du masque
d'indiffrence et de politesse sous lequel les passants ne sauraient
deviner qu'un monde terrible palpite: jusqu'au jour providentiel o je
t'ai rencontr, mon Odon, et o j'ai cru que l'univers allait
s'effondrer sur moi, pour avoir trouv, enfin! enfin! le bonheur dans
deux bras amis.

--N'as-tu vraiment pas essay durant ces huit ans de te donner  un
autre homme?

--Non, fit Pauline: l'amour que je concevais tait si haut, qu'il me
semblait impossible qu'il se trouvt quelqu'un capable d'y rpondre.
Bien des hommes m'ont fait la cour; en tous je dmlais l'gosme
cynique, la sensualit grossire, la vanit stupide. Aucun ne m'aimait
vraiment, et, comme avec les annes l'idal que je me crais de
l'amant se compltait et grandissait, aucun, mme parmi les meilleurs,
ne me paraissait digne d'tre aim. Au spectacle des misrables
intrigues qui se nouaient et se dnouaient autour de moi, je n'tais
que plus dcide  abandonner aux mes mdiocres de si mprisables
commerces. J'avais renonc  croire; la foi tait partie enleve par
les serres de la dception. Il fallait un miracle pour me sauver: le
miracle s'est produit. Dieu que j'avais reni s'est manifest au
moment o je ne m'attendais plus qu'au nant, et je suis maintenant en
adoration devant sa bont et sa puissance.

--O Pauline! dit Odon, tu es la plus noble, la plus rare des
cratures. Je suis un misrable de t'avoir souponne d'une faiblesse.
Une faiblesse, bon Dieu! Quelle prtention avais-je? Mais je te
voulais sans tache, comme la divinit pure  laquelle on a dress un
autel et qu'on pare de toutes les vertus. Et, mauvais croyant, il
m'avait sembl qu'un nuage passait sur ta blancheur immacule. Mais,
voil que tu m'apparais maintenant plus blouissante qu'avant. Oh!
pardonne, pardonne!

Cette fois, c'tait sincre et profond. Ce n'tait plus seulement sa
raison qui le poussait  rendre justice, mais tout son coeur.

Les yeux de Pauline brillrent de joie, son me rayonna.

Odon s'tait agenouill devant elle. Il baisait les plis de sa robe;
et sur sa main, la jeune femme sentit tomber une larme.

Ce fut un instant de muette extase. Puis, lorsqu'il se fut relev,
elle se jeta dans ses bras, comme pour y chercher la protection
suprme.

--Rien ne pourra m'arracher de toi! balbutiait-elle.

--O mon amie, je serai ton seul, ton vritable poux. Je le vois
maintenant, le monde ne saurait tre pour toi qu'un dsert; la famille
mme, cette prison o tant, qui soupirent aprs la libert, sont
retenus par de multiples chanes, est dmolie autour de toi et ne
t'offre que des ruines inhabitables; tout t'loigne de celui auquel la
loi t'a li, tout et jusqu' l'enfant, qui d'habitude est l'inexorable
carcan rivant au mme collier de fer deux ttes ennemies. Je n'ai plus
d'objection, plus. Je suis convaincu que ton bien comme ton devoir
consistent  abandonner ton mari pour me suivre. Je n'apprhende plus
pour toi ni les regrets, ni les dfaillances. Au point o tu en es, la
seule solution possible, c'est la rupture avec un pass de larmes et
de mensonge.

--L'honneur mme, cet honneur dont on a plein la bouche et qu'on
comprend si peu, l'honneur mme l'exige.

--Je ne te parle pas de ma joie, Pauline; elle est immense. Oh! nous
serons heureux!

--Je le veux, Odon.

--Un avenir de bonheur cach, loin de la foule, loin des vanits et
des perfidies, s'ouvre devant nous. Une idale confiance en Dieu, en
la justice, en l'amour remplit nos mes. Unis par le saint mystre
d'une mme foi, nous oublierons les hommes, les paens, les barbares.
Nous les laisserons  leurs faux dieux et  leurs cultes malfaisants.
Chre pouse, tes yeux seront mon univers, tes beaux yeux o se rvle
l'unique grce qui me touche. Peu nous importe le bruit que l'on fera
sur nous: il ne parviendra point  nos oreilles. Nous aurons le
tmoignage de notre conscience, le seul bien ncessaire, et qui ne
nous faillira pas.

--Oh! oui, dit Pauline, la conscience, l'honntet, l'amour!

Elle appuya sa tte sur le sein de son amant.

Une bndiction semblait planer sur eux. La douceur de cette heure
tait si grande, qu'ils ne savaient comment s'exprimer mutuellement
leur gratitude.

Ils restrent longtemps silencieux en une treinte bienheureuse.

Puis, Pauline dit:

--Ds demain, mon mari saura tout.

Elle avait  peine prononc ces mots, qu'un bruit de pas se fit
entendre dans le salon voisin.

Pauline plit affreusement.

La portire s'carta. Sur le seuil de leur chambre, un homme apparut:

Facial.




XII


Depuis plusieurs heures, Facial se promenait dans son cabinet, en
attendant l'entrevue qu'il devait avoir avec sa femme.

Un domestique vint lui annoncer que madame tait arrive.

Il se recommanda encore la plus glaciale, la plus ddaigneuse
politesse, boutonna sa redingote, but un petit verre de cognac, et
passa au salon o l'attendait Pauline.

Elle se leva  son entre et lui tendit la main sans affectation.

--Nous ne sommes coupables ni l'un ni l'autre, dit-elle;
pargnons-nous mutuellement les reproches et les grands mots.

Facial resta abasourdi de ce dbut. Il se prparait  subir des
attendrissements, des sanglots, une femme se jetant  ses pieds et
demandant grce, et voici qu'il la trouvait aussi calme que lui.

--Asseyez-vous, Madame, dit-il avec un geste vague.

Ils prirent place en face l'un de l'autre, spars par une petite
table.

--Je n'ai pas d'explication  vous donner, fit Pauline au bout d'un
instant de silence, et je vous prie de ne pas en exiger de moi. Il
doit vous tre assez indiffrent de savoir pourquoi et comment j'en
suis venue  rompre les liens qui nous unissaient. Il est probable
d'ailleurs que si je tentais de vous l'expliquer, vous ne me
comprendriez pas. Veuillez donc ne considrer que les faits. Ils sont
trop vidents pour que je songe  les nier ou  les attnuer. J'en
assume la responsabilit.

Facial perdait pied. Il ne concevait pas que Pauline ost se prsenter
 lui autrement qu'en pcheresse repentante et accable de honte.

--Ah! misrable femme! s'cria-t-il, oubliant d'un coup ses projets
d'impassibilit.

--Ne le prenez pas sur ce ton, dit Pauline, je vous en supplie.

--Comment! Vous m'avez tromp, trahi, dshonor, vous avez commis un
crime pouvantable, vous voil souille, couverte de boue, et vous
venez tranquillement m'annoncer que vous en assumez la responsabilit!
Je crois bien que vous en assumez une de responsabilit, et
effroyable! Les consquences de votre faute seront terribles,
terribles...

--Il est inutile de vous emporter: ce qui est fait est fait, et si
c'tait  refaire, je le referais. Veuillez me dire maintenant
quelles sont vos intentions.

Facial la regardait effar.

--Mes intentions? mes intentions? Vous en parlez avec une lgret...
Ah a! clata-t-il, pensez-vous que je vais passer l'ponge sur vos
dportements, vous ouvrir de nouveau, comme si de rien n'tait, ma
maison et mes bras, vous supplier peut-tre--telle est votre
audace!--de reprendre la vie commune agrmente de toutes les
complaisances? Ne vous bercez pas d'illusions. Ne vous figurez pas que
votre pouvoir sur moi soit si grand, qu'il vous suffise de paratre
pour reconqurir votre place au foyer. Vous vous traneriez  mes
genoux, que je resterais inflexible. Madame, je ne suis pas de ceux
qui pardonnent.

Cette phrasologie mettait Pauline au supplice.

--Je ne suis point venue ici mendier votre pardon, dit-elle. Je ne
saurais qu'en faire. Dites-vous bien d'ailleurs que si vous souffrez
maintenant  cause de moi, j'ai souffert, moi, pendant dix ans  cause
de vous, et ne vous posez pas en accusateur: ce rle vous convient
peu.

--Quelle impudence! fit Facial avec indignation. Mais vous tes un
serpent que j'ai rchauff dans mon sein!

Pauline haussa les paules.

Rien, pas un cri du coeur ne lui chappe! pensait-elle.

Elle se taisait, hautaine, sous les injures que Facial dversait.
Qu'aurait-elle dit? Elle ne pouvait pas lui prter son cerveau, pour
qu'il sentt avec ses sentiments et comprt qu'il n'avait pas le
droit de la juger. Il voyait  son point de vue, un point de vue
abominable et faux, mais qui tait le sien. Que servait alors de
rpondre?

En proie  une fureur qu'il ne cherchait plus  contenir, Facial se
rpandait en discours diffus, boursoufls, pleins de priodes
dclamatoires et d'imprcations violentes. Il dpassait les bornes,
traitait sa femme de fille perdue, la ravalait au-dessous des
prostitues, qui, elles, n'ont jur fidlit  personne. Les outrages
jaillissaient de ses lvres. Lui, si chti d'habitude dans son
langage, trouvait d'ignobles insultes  lancer comme des crachats au
visage de celle qui lui tait intellectuellement et moralement si
suprieure. Elle ne bronchait pas; ple, les traits immobiles, elle
laissait passer ce flot d'ordure qui ne l'atteignait pas.

puis, Facial s'arrta et s'affaissa dans un fauteuil.

--Avez-vous fini? demanda Pauline.

Il se redressa, comme sous un coup de fouet.

--Je n'ai pas encore dit le plus important, Madame, reprit-il
foudroyant; je n'ai pas encore prononc le mot fatal...

--Prononcez-le, interrompit-elle, je n'attends que cela.

--Vraiment, Madame, le divorce ne vous fait pas peur?

Il esprait la voir s'abattre sous l'pouvante de ce mot et mesurer
enfin l'horreur de son crime  la grandeur de la punition. Mais elle
ne parut pas s'en mouvoir.

Il accentua d'une voix svre:

--Le divorce, Madame! le divorce!

--Je suis heureuse, rpondit simplement Pauline, que vous compreniez
comme moi qu'une sparation est ncessaire. Vous la voulez lgale,
tant mieux: l'ordre est une excellente chose, et ma libert en sera
moins prcaire. Le divorce est la meilleure solution  notre
situation. Si vous avez cru que je me ferais des illusions sur votre
tendresse  mon gard, vos paroles me montrent que vous en entretenez
sur celle que je vous porte. Vous vous imaginez que ma faute--je
conserve  mon acte ce nom, puisqu'il est consacr, quoique ma vraie
faute, faute bien involontaire et toute d'ignorance, ait t de vous
pouser sans savoir ce que c'est que l'amour--vous vous imaginez que
ma faute est le rsultat d'un de ces coups de tte ou de sang
familiers aux femmes peu scrupuleuses, qui durent le temps d'un
caprice et dont elles se mordent amrement les doigts, si, par
malchance, le mari dcouvre et svit. Vous supposiez que ce mot de
divorce allait me prosterner  vos pieds humilie et brise, pleurant
des serments de repentirs ternels. Vous vous trompez. Ma faute a t
voulue et longuement mdite. Bien loin d'en redouter les
consquences, j'tais  la veille de vous dcouvrir moi-mme la
vrit. Vous m'avez prvenue: ce n'est pas une raison pour que je
change de contenance. Non, je ne crains pas le divorce; je l'appelle,
je le dsire. Mais ici vous tes le matre, vous seul avez qualit
pour le rclamer, puisque, au point de vue de la loi, c'est vous qui
tes l'offens.

--C'est bien, Madame, nous divorcerons. Telle tait mon intention:
vos bravades ne font que m'y affermir.

--Sur quoi baserez-vous votre demande?

--Sur la vrit: votre adultre. Songeriez-vous  le nier?

--Oh non, je vous aiderai mme  l'tablir.

--Il y a des maris chevaleresques qui en pareille circonstance
poussent l'abngation jusqu' prendre la faute sur eux. N'attendez pas
de moi une telle dlicatesse. Je considre l'adultre, mme l'adultre
de l'homme, comme une chose trop grave pour que je consente  m'en
charger. Que m'importe votre honneur, maintenant que vous l'avez
perdu. Le divorce sera prononc contre vous.

--J'entends. Vous m'offririez d'ailleurs ce petit sacrifice, que je
n'accepterais pas.

--Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous traner devant le
tribunal correctionnel pour obtenir votre condamnation. Je dlaisse
cette vengeance.

--Quelle magnanimit!

--Le nom de votre complice ne sera pas mme prononc dans les
considrants. Vous pourrez l'pouser, puisque vous prtendez l'aimer,
et essayer de racheter avec lui les torts que vous avez eus avec moi.

Facial se croyait sublime.

--Il est mari, dit Pauline.

--Il peut divorcer.

--Il ne le peut pas: sa femme est catholique.

Facial leva les yeux au ciel.

--Dans quel abme tes-vous tombe! Enfin s'cria-il, vous l'avez
voulu, Madame, vous l'avez voulu!

--C'est bien. Ne parlons pas de moi. Puis-je vous demander quelles
sont les preuves que vous produirez devant les magistrats?

--Des preuves? J'ai des tmoignages, des prsomptions morales, des
faits matriels qui, runis, formeront un dossier suffisant pour vous
confondre.

--Croyez-moi, laissez de ct tout cet arsenal. Il est inutile,
puisque j'avoue. Ne dsirez-vous pas, comme moi, aboutir par les
moyens les plus rapides et les plus simples?

--Sans doute, et si vous avouez cela ira tout seul. Mais il faut un
aveu crit.

--Qu' cela ne tienne, je vais vous crire une lettre o je
reconnatrai explicitement ma culpabilit.

--Comme vous voudrez, fit Facial. D'habitude, les femmes n'avouent pas
ces choses-l; leur pudeur les pousse  se dfendre mme contre
l'vidence. Il faut que vous ayez perdu tout sens moral.

Sans rpondre, Pauline ouvrit un buvard, prit une feuille de papier et
crivit une demi-page qu'elle signa.

--Cela suffit-il? demanda-t-elle en tendant la pice  son mari.

Facial la lut deux ou trois fois attentivement.

--Cela suffit, dit-il.

Puis il la serra avec soin dans son portefeuille.

--Et maintenant, Madame, termina-t-il, nous ne nous retrouverons que
devant les juges. Que Dieu vous pardonne!

Mais au lieu de partir, Pauline se dirigea vers une porte menant dans
les appartements intrieurs.

--O allez-vous! cria Facial.

--Mon fils... Je vais chercher mon fils.

--Pour quoi faire?

--Pour l'emmener.

Il se prcipita et lui barra le passage.

--Vous ne passerez pas!

--Monsieur!

--Je vous le dfends!

Elle s'arrta haletante. Un clair flamba dans ses yeux.

--Vous oseriez me dfendre de prendre mon fils? pronona-t-elle les
dents serres.

--Parfaitement.

--Mais c'est mon fils! rugit-elle.

--C'est aussi le mien, dit Facial.

Une horrible lueur palpita dans l'esprit de Pauline. Son fils! son
fils! Facial songeait  le lui enlever! Oh! c'tait impossible! Quelle
monstrueuse pense venait de germer l tout  coup, si monstrueuse que
pas un instant le soupon que cela pt se produire ne lui tait venu!
La sparer de son fils! Ce forfait pouvantable serait-il permis? Non,
non, elle se trompait, elle avait mal entendu! Son mari tait un homme
aprs tout: il n'allait pas voler un enfant  sa mre!

--Je veux mon fils! supplia-t-elle la tte pleine de vertige.

--Vous ne l'aurez pas.

Alors, en une abondance perdue de paroles incohrentes, pleurant,
dfaillant, les mains frissonnantes, elle divagua:

--Vous n'avez pas form l'infernal projet de m'arracher mon enfant! Ce
n'est pas srieux, ce n'est qu'une effroyable plaisanterie! Dites,
dites que vous n'avez voulu que me faire peur! Je suis mre, moi,
savez-vous bien? Ce serait me tuer que de m'ter l'enfant que j'ai
port dans mon sein, que j'ai nourri, que j'ai lev, qui est mon sang
et ma vie! Oh! vous savez cela! Vous ne voudrez pas commettre un crime
si infme! Si vous avez jamais eu pour moi un sentiment qui ne ft pas
de la haine, vous pargnerez la malheureuse qui a t votre femme,
vous n'exercerez pas sur elle une atroce, une basse vengeance. Vous ne
dites rien; vous attendez que je me sois mieux humilie. Parlez, que
dois-je faire pour vous flchir? Oh! grce! grce! L'angoisse
m'treint  la gorge, ma voix se perd, les mots manquent  mon
coeur...

C'tait enfin la scne que Facial attendait et  laquelle il s'tait
prpar. Seulement, au lieu que ce ft la femme, c'tait la mre qui
criait grce.

Il rpondit durement:

--C'est trop tard: il fallait songer  cela avant.

Une nouvelle nergie galvanisa Pauline:

--Vous avez l'audace de squestrer Marcelin? profra-t-elle avec un
tel emportement, que Facial crut qu'elle allait se jeter sur lui.

--Sa place n'est pas avec vous. Je le garde.

--De quel droit?

--De quel droit? Je crois, Madame, que vous vous mprenez ici
trangement sur vos droits. Apprenez donc que, le divorce tant
prononc contre vous, c'est  moi, en principe, que le tribunal doit
confier l'enfant. Il suffit que j'en fasse l'objet d'une demande, et
c'est ce qui sera, pour que, malgr tout ce que vous pourrez arguer,
le droit de garder Marcelin me soit acquis.

A ces paroles qui clairaient tragiquement la situation, Pauline
sentit tout s'effondrer en elle.

Un dernier espoir restait, auquel elle s'accrocha dsesprment. Il
fallait pour cela l'aveu terrible. Mais plus rien ne lui cotait.

Se campant devant son mari, le fixant les yeux dans les yeux, elle dit
avec un cinglement:

--Cet enfant n'est pas de vous.

Facial sursauta.

--Il n'est pas de vous, reprit-elle plus ardemment, il est de M. de
Hartwald. Car je vous ai tromp autrefois avec M. de Hartwald. C'tait
 l'poque o il tait secrtaire d'ambassade  Paris. Vous vous le
rappelez? J'ai fait sa connaissance dans un bal. Il venait souvent
ici. Vous l'invitiez. Eh bien, je vous trompais avec lui. Pendant un
an, je vous ai tromp; et vous ne vous en doutiez pas. Marcelin est n
de cet adultre. Regardez-le, il n'a rien de vous: il ne vous
ressemble ni au physique ni au moral. Remarquez son nez, son nez
droit, fin, distingu, et ses cheveux, ses cheveux blonds: c'est le
nez et les cheveux de M. de Hartwald. Il a, par contre, mes yeux et ma
bouche. C'est frappant. M. de Hartwald est mort; cet enfant est  moi
seule...

Elle s'arrta, regardant toujours son mari. Mais celui-ci, aprs un
premier choc de surprise, avait eu le temps de se remettre.

--Ah! par exemple! s'cria-t-il en riant insolemment, vous avez de
l'imagination! Ma parole,  vous entendre, on dirait que c'est arriv!
Mais a ne prend pas! a ne prend pas! Marcelin le fils de M. de
Hartwald! Elle est bien bonne!

--Vous ne me croyez pas? fit Pauline bouleverse.

--Vous croire? Ah a, pour qui me prenez-vous? Il est visible que vous
venez d'inventer cette histoire de toutes pices. C'est un mensonge,
et qui plus est un mensonge ignoble. Ah! Madame, vous tiez dj bien
bas dans mon estime: vous voici dans la fange jusqu'au cou.

--Vous ne me croyez pas? rpta-t-elle avec accablement.

--Inventez autre chose, ou mieux n'inventez rien du tout. Votre
paroxysme vous gare jusque dans le ridicule. Marcelin ne serait pas
mon fils! Vous moquez-vous? Vous trouvez qu'il ne me ressemble pas?
Vous tes donc aveugle! Et la voix du sang, Madame, la voix du sang!
Est-ce que je me sentirais son pre, si je ne l'tais pas?

--Mon Dieu! mon Dieu! gmissait Pauline.

Et elle demeurait stupide devant son impuissance  tablir la vrit.
Elle ne possdait aucune preuve de ses relations avec M. de Hartwald.
Tout avait t dtruit. Il n'existait pas un mot de billet, pas une
photographie, pas un signe, pas un document quelconque, rien, rien,
rien, que sa parole  elle et cette ressemblance qu'elle tait la
seule  apercevoir.

Alors, folle, elle cria  son mari:

--Rendez-moi la lettre!

--La lettre?

--Oui, la lettre que je viens d'crire et o je me reconnais coupable.
Je ne divorce plus.

--Pardon, Madame: vous ne divorcez plus, mais moi je divorce. Je ne
vous rendrai pas la pice que vous m'avez si lgrement fournie.

--Oh!...

--D'ailleurs, cela ne vous avancerait pas  grand chose. Comme je vous
l'ai dit, j'ai des tmoignages  faire valoir. La procdure sera un
peu plus longue, voil tout.

--Je me dfendrai, je lutterai et peut-tre parviendrai-je  jeter
quelque doute dans l'esprit des juges. Rendez-moi ma lettre!

--Non.

--C'est une lchet!

--Une prudence.

--Mon enfant! mon enfant!

Elle voulut s'lancer. Facial la saisit violemment par les bras et la
coucha de force dans un fauteuil. Sans cesser de la maintenir, il
appela:

--Victor!

Le valet de chambre parut.

--Prvenez miss Dobby qu'elle ait  emmener immdiatement mon fils l
o elle sait. Accompagnez-les.

En proie  une indicible horreur, Pauline se dbattit convulsivement.
On enlevait son enfant! Elle ne le verrait plus, plus... C'tait fini!

--Le voir, rla-t-elle... je veux le voir...

Mais les deux mains atroces de son mari la serraient comme dans un
tau, la clouaient, la paralysaient.

--Lchez-moi!... Oh! ayez piti, piti!... Mon Dieu, ayez piti!...

On entendit, du ct de l'antichambre, une lointaine voix d'enfant:

--Maman! maman!

Pauline se raidit en un suprme effort. Mais ce fut en vain. Elle
retomba brise sous la masse vigoureuse qui pesait sur elle.

Elle cria.

Facial lui mit son genou sur la bouche.

Quelques instants pouvantables se passrent, pendant lesquels elle
crut mourir, tout son pauvre corps tordu comme dans les spasmes d'une
torture.

Enfin, Facial la lcha.

--Vous tes libre, dit-il.

Elle se leva d'un bond fivreux et se prcipita  travers
l'appartement. Elle en parcourut htivement les diverses pices. Le
vide, le vide partout. Marcelin n'tait plus l. Dans la salle
d'tude, un dsarroi de livres et de cahiers... Elle baisa en
sanglotant ces objets que son enfant maniait encore quelques minutes
auparavant, elle les baisa comme des reliques sacres, et son coeur
de mre clatait dans sa poitrine... Ses lvres battaient, ses
paupires tremblaient nerveusement; elle rptait le nom chri, tantt
tout bas, comme une prire, tantt en appels dsesprs corchant sa
gorge en feu. Elle reprit deux ou trois fois sa promenade errante de
chambre en chambre, lentement maintenant, anantie, s'arrtant 
chaque dtail qui lui voquait Marcelin. Lorsqu'elle revint au salon,
o Facial attendait qu'elle se ft convaincue de l'inutilit de sa
rvolte, elle n'avait plus l'air que d'un spectre dsol, d'une statue
vivante de l'effroi.

La vue de son mari sembla la glacer d'pouvante. Elle porta ses mains
en avant, dans un long geste de rpulsion. Quelques mots rauques
sortirent pniblement de sa bouche contracte.

--C'est vous... c'est vous...

Et elle s'abma sur le tapis, sans connaissance.

Facial sonna la femme de chambre. Il lui montra le corps inanim de
Pauline. Puis, il prit son chapeau et partit.

Au bout d'une demi-heure, Pauline revint  elle. La femme de chambre
l'avait porte sur un lit, lui faisait respirer des sels, tanchait
avec un mouchoir imbib d'eau le sang d'une petite plaie qu'elle
s'tait faite en tombant.

--O est mon fils?

--Je ne sais. Il est sorti avec sa gouvernante et Victor.

--Et monsieur?

--Il est sorti aussi. Il n'y a personne  la maison.

Elle s'lana  bas du lit, sans prendre garde qu'elle pouvait  peine
se tenir debout.

--Madame n'est pas encore remise; Madame ferait mieux de rester
couche.

--Laissez-moi!...

Elle descendit dans la rue, chevele, hagarde, semblable  une
aline.




XIII


--Que vous tes agaant, dit Julienne, on ne peut rien tirer de vous!

--Mais, Madame, rpliqua Rderic, vous m'interrogez  tort et 
travers, vous et ces dames, sur ce que vous vous plaisez  appeler les
mystres de l'affaire Rocrange! Que voulez-vous que je vous dise?
C'est trs simple. M. de Rocrange aimait Mme Facial; Mme Facial aimait
M. de Rocrange; Mme Facial, qui, parat-il, est une femme sincre, ne
s'en est point trop cache; et M. Facial, qui n'entend pas
plaisanterie, plaide aujourd'hui mme en divorce contre elle. Quoi de
plus clair, de plus net, de plus logique? Il n'y a pas ombre de
mystre. Les dessous n'existent pas. Tout cela est purement honnte.

--Honnte! s'exclamrent avec des mines effarouches la baronne
Citre, Mme Sermais et Mme d'Orgely.

--Qu'appelez-vous l'honntet? demanda Rderic.

Cette question dconcerta.

--L'honntet, c'est de rester fidle  son mari, risqua enfin la
baronne.

--Oh! ma chre, que vous tes vieux jeu! ne put retenir Julienne.

--En effet, Madame, dit Rderic, c'est l une honntet
antdiluvienne.

--L'honntet est au moins la biensance, corrigea la baronne,
consciente d'avoir mis une niaiserie.

--C'est a, c'est a! zzaya Mme d'Orgely sous son ventail.

--Et la biensance? continua Rderic imperturbable.

Cette fois, personne ne hasarda de rponse.

--La biensance, reprit-il, voici: tromper son mari avec discrtion et
rouerie; s'vader sans bruit de sa tutelle; prendre subrepticement
tout le champ possible pour ses bats et savoir revenir en hte au
moindre signal de la laisse, que l'on a tendue juste  point pour
qu'une malencontreuse secousse n'avertisse pas de l'incartade le
lgitime propritaire. Certaines femmes sont tenues trs court;
d'autres ont la laisse tonnamment longue: toutes jouissent autour du
poteau marital d'un espace plus ou moins grand o brouter le thym
d'amour. Ah! chvres biensantes, au poil blanc,  l'oeil innocent,
jouez tant qu'il vous plat entre les rocs qui vous dissimulent,
derrire les hautes herbes,  couvert des ondulations de terrain;
mais ne vous avisez pas de ronger de vos dents fines la corde qui vous
retient pour aller gambader  l'aise sur les hauts sommets, o l'air
est pur et lger, sans doute, mais o vous ne seriez plus que de
vilaines chvres sauvages indignes de considration. Vous aimez la
libert, mais il vous faut une libert qui ait l'air de ne pas trop
frauder l'esclavage. Vous ne la prenez pas, vous la drobez. Vous ne
sauriez avoir de dsirs vifs, francs, joyeux; vous ne connaissez que
les envies louches, inavoues, satisfaites en secret comme des vices.
L'intrigue est, du reste, votre plaisir. Vous ne trouveriez gure de
charme  l'amour, s'il n'tait avant tout le fruit dfendu, auquel il
s'agit de goter par une adroite et perfide maraude. Vous craignez la
passion et vous la hassez: et lorsque, par miracle il s'en trouve une
qui soit autre chose qu'une coquette ou une coquine, vous le lui
faites expier avec acharnement. Ah! elle ne trompe pas comme vous:
haro sur elle! N'est-ce pas, mesdames, la biensance consiste dans la
dloyaut d'abord, et dans la cruaut ensuite?

Rderic avait fait cette petite excution sur un ton de persiflage
mi-plaisant, mi-acerbe, dont il n'y avait pas lieu de s'offenser, mais
qui n'en tait pas moins mordant.

--Voyons, Rderic, fit Julienne assez vexe, vous tes insupportable!
En avez-vous encore pour longtemps  faire votre Alceste?

--J'ai fini, belle dame, j'ai fini: le mtier est trop peu profitable,
et il vaut mieux hurler avec les loups.

--Le monde est tel qu'il est, et ce n'est pas vous qui le changerez.
Alors?

--Alors, je n'essaye point de le changer. Je constate les petites
crapuleries qui s'y passent, et bien que je ne prenne pas  ces
observations un trs vif plaisir, je ne suis pas Alceste au point de
m'en irriter plus que de raison.

--Et vous consentez parfois  hurler avec les loups, suivant votre
exquise expression. Mais,  ce propos, revenons  nos moutons.

--Les avons-nous quitts?

--Rderic, si vous continuez, je me fche.

--Ma chre, il veut dfendre cette pauvre Pauline et son ami M. de
Rocrange, dit cauteleusement Mme Sermais. Il est charitable sous son
pessimisme. Seulement il procde d'une faon peu intelligente. Ce
n'est pas en s'en prenant aux honntes femmes qu'on reconstituera
l'honneur de celles qui s'exposent. Qu'on sollicite notre indulgence,
rien de mieux; nous sommes prtes  l'accorder; nous vivons  une
poque o l'on est indulgent. Mais que l'on exige notre respect pour
des femmes si peu soucieuses des moeurs qu'elles semblent trouver du
plaisir  se compromettre, c'est vraiment se moquer de nous.

--Trs bien, approuva la baronne.

--Je vois que mes clients, puisque clients il y a, sont bien malades,
fit Rderic sans s'mouvoir. Il ne me reste qu' les abandonner 
l'inclmence du tribunal.

--pousera-t-elle au moins son Don Juan? demanda Mme Sermais.

--Mais, ma chre, dit en riant Julienne, ne savez-vous pas qu'il
existe dj une Mme de Rocrange?

--Dans quel bourbier pataugeons-nous! dclama la Snchale, qui se
dlectait  suivre cette conversation.

--Je me le demande, observa Rderic sentencieux.

Julienne se leva et alla lui donner une tape sur les doigts.

--Rderic, je vous intime l'ordre de vous taire. Lorsqu'on vous
interroge, vous vous drobez, et quand on ne dsire plus rien de vous,
vous manifestez votre vilain caractre par de dsobligeantes remarques
qui sont peu d'un galant homme.

--C'est dommage que notre incomparable snateur ne soit pas l, il
ferait mieux notre affaire.

--Ne vous dsolez pas, il va venir.

--Vous savez, ma belle, dit la Snchale  Julienne, que c'est exprs
pour vous que ce cher homme assiste  l'audience. Il est si peu
curieux de sa nature, et ce linge est si sale  voir laver!

--Ah! fit Rderic, Snchal est au Palais?

--Oui, dit Julienne, et nous allons avoir des dtails tout frais.

--Quel bonheur! s'cria tourdiment Mme d'Orgely.

--Il est charmant! soupira la baronne.

--Comme le vicomte et la vicomtesse doivent tre ennuys de cette
aventure, mit la Snchale avec componction. M. de Rocrange s'est
comport...

--Oh! Madame, interrompit Mme Sermais, il a fait son mtier d'homme.
Il n'y a rien  lui reprocher. Pour Pauline, quelque piti qu'on ait
pour elle, il faut avouer qu'elle est coupable. Je dis coupable plus
que malheureuse, car tout dans sa conduite prouve qu'elle a vis au
scandale. Ne lui et-il pas t facile, mme en supposant le pire, de
s'arranger  touffer l'affaire,  viter l'odieux d'un procs en
divorce? Mais non, elle a t cassante, elle a rendu la conciliation
impossible. Ce n'est point contre son mari qu'elle est partie en
guerre, c'est contre la socit, contre l'ordre, contre nous.

--Cela se pardonne moins aisment, dit Rderic.

--Et maintenant, demanda la baronne, que va-t-elle faire?

--Elle ne peut pas continuer  habiter Paris, dit Mme Sermais.
Personne ne l'a revue, du reste. Pas mme vous, chre madame?
ajouta-t-elle en se tournant vers Julienne. Vous tiez pourtant de son
intimit, je crois?

--Moi? pas du tout. Nous nous frquentions seulement, ou plutt elle
me frquentait. Ces derniers mois, je l'avais presque perdue de vue.

Une pendule se mit  sonner.

--Il devrait y avoir un coq sur cette pendule, dit Rderic.

Une rougeur fugitive passa sur le visage de Julienne. Elle reprit
vivement sans paratre avoir remarqu l'interruption:

--Snchal, qui sait tout, m'a affirm que Pauline tait  Grasse.
Aussitt aprs l'clat, elle se serait retire chez sa tante, puis,
quelques jours plus tard, serait partie pour le Midi. Je suppose
qu'elle est revenue pour le procs, mais je ne saurais vous le dire au
juste.

--Et M. de Rocrange?

--M. de Rocrange est aussi parti.

--Pour le Midi?

--C'est vraisemblable. Rderic pourrait nous renseigner, mais il ne le
fera pas.

--Pourquoi ne le ferais-je pas? Vous voulez savoir o est Rocrange?
C'est bien simple: il est  Bthanie.

--Comment?

--A Bthanie, loin de l'oeil des pharisiens, avec Marie, Marthe et
Lazare, fondus pour lui en une seule personne: Lazare qu'il a
ressuscit, Marie et Marthe qui l'aiment, l'une mystiquement, l'autre
candidement.

--Et pendant ce temps, dit Julienne avec un haussement d'paules
blagueur, on conspire contre lui dans le Sanhdrin! Pour Dieu,
Rderic, mon pauvre ami, je ne vous savais pas si simple! Comme l'on
se trompe pourtant sur la mine! Sous votre masque froid et mchant,
sous vos paroles mordantes, sous la satire perptuelle de votre vilain
rire, se dcouvre tout  coup la navet d'un potereau romantique.
mile, continua-t-elle en s'adressant  un jeune lycen qui, la
prunelle  la fois allume et railleuse, suivait avec intrt cette
conversation, mile, voulez-vous voir un gobeur? Regardez monsieur. Ce
grand sceptique qui vous parat peut-tre si fort et si digne de vous
servir d'exemple n'est pas autre chose qu'un gobeur.

mile fit un geste qui indiquait suffisamment qu'il avait jug
Rderic.

--Vous ne connaissez pas mile? poursuivit Julienne. Un petit cousin 
moi, un garon tonnant. A quinze ans, il vous a des aperus
stupfiants sur la vie. Ainsi, tenez, l'autre jour, nous jouions aux
petits papiers. La question pose tait celle-ci: Quelle est la
diffrence de l'homme et de la femme? Savez-vous quelle fut la
rponse d'mile? La voici textuellement: La diffrence de l'homme et
de la femme, c'est que la femme descend du singe, tandis que l'homme y
remonte.

--Est-il possible! se rcrirent les dames avec des gloussements de
rires. Si jeune! O a-t-il appris ces mots-l? Il n'y a plus
d'enfants!

Le lycen jouissait avec modestie de son triomphe.

--Voyons, mile, fit Julienne, puisque vous tes si prcoce,
donnez-nous votre opinion sur M. de Rocrange et Mme Facial.

mile rpondit avec commisration:

--Ils ne sont l'un et l'autre que des serins.

--Un peu os, pour son ge, mais dlicieux! bla la baronne.

Julienne s'amusait comme une folle.

Sur ces entrefaites, Snchal arriva. Il eut un succs d'entre. Ces
dames l'entourrent, l'accablrent de questions.

Une fois assis et les attentions suspendues  ses lvres:

--Ah! mesdames, dbuta-t-il, je sors de l'audience. Quel triste
dnouement! Se peut-il qu'une femme ait pu se rsoudre  laisser
traner devant un tribunal, devant le public, le scandale de sa vie
prive! C'est fait: madame... cette dame... cette femme... je ne sais
plus de quel nom l'appeler... Bref le divorce a t prononc.

--Contre elle? demanda Rderic.

--Et contre qui, Monsieur? rpondit Snchal. Le mari aurait sans
doute pu... cela se fait quelquefois... Mais n'tait-il pas de son
droit, je dirai plus, de son devoir, de ne pas mnager, par je ne sais
quel esprit de gnrosit fort dplac en l'espce, l'pouse coupable?
Oui, Monsieur: le divorce a t prononc contre elle. L'avocat de M.
Facial a t superbe... superbe et simple, car la cause tait fort
simple...

--Et cette pauvre Pauline, interrogea Julienne, quelle dfense
a-t-elle fait valoir?

--Comment, vous ignorez? Elle n'avait pas jug  propos de se faire
reprsenter. Le jugement a t rendu par dfaut.

Drle de femme! pensa Julienne.

De moins en moins elle la comprenait.

Mme d'Orgely et la baronne s'exclamaient:

--Par dfaut! C'est inconcevable! Elle ne s'est pas dfendue!

--J'avais, un instant, l'intention d'assister  la sance, disait Mme
Sermais; par pudeur, par crainte qu'on attribue  la malignit une
curiosit bien naturelle, par gne aussi de me montrer dans la salle 
l'occasion du dsastre d'une ancienne amie, j'avais renonc  mon
projet. Je m'en console: puisqu'il n'y a pas eu de dbats, cela n'a
pas t folichon.

--L'affaire fut, en effet, trs vite expdie, reprit le snateur.
Imaginez-vous que cette... dame avait pouss l'impudence jusqu'
avouer par crit son adultre. L'avocat n'eut qu' produire ce
document. La preuve tait faite.

--Comment trouvez-vous a, ma chrie?

--Scandaleux!

--pouvantable!

--Sinistre!

--Faut-il tre assez dpourvu de sens moral!

--Assez dinde! corrigea mile. N'avouez jamais! C'tait hier dans ma
leon d'histoire.

Snchal acquiesa de la main.

--Vous n'ignorez pas, belles dames, continua-t-il avec complaisance,
que la loi est formelle  cet gard. L'adultre est ce qu'on appelle,
en style juridique, une cause premptoire de divorce. Une fois
l'adultre tabli, le magistrat n'a plus qu' s'incliner et qu'
prononcer le jugement fatal. D'habitude, le procs consiste justement
 rechercher,  examiner,  apprcier les preuves produites par le
demandeur. C'est l que rside le piquant de l'affaire. Des tmoins
ont vu, ont entendu des choses extraordinaires; on raconte des
histoires de derrire les fagots; le demandeur explique, insiste,
entre dans des dtails tout  fait exceptionnels; le dfenseur ne cde
que pied  pied le terrain, discute, nie, et l'on est oblig de
prendre d'assaut l'un aprs l'autre,  coups d'arguments _ad hominem_
ou plutt _ad feminam_, les quatre coins chaudement disputs de
l'alcve incrimine. Voil qui devient palpitant! Voil qui en vaut la
peine! Mais runir le tribunal, convoquer le public et offrir pour
tout potage un avocat qui se lve et dit: Messieurs, nous plaidons en
divorce contre Mme Facial, notre pouse. Nous allguons contre elle
l'adultre dont elle s'est rendue coupable, et nous sommes en
possession d'une lettre qui fait surabondamment la preuve de ce que
nous avanons... Ah non! je suis frustr! Je ne me laisse pas
mouvoir par une pice qui n'a plus de pripties; je ne suis plus
dispos  l'indulgence; je reste svre, mais juste. Mme Facial n'a
mme pas su se rendre intressante.

--Quel esprit!

--Quelle verve!

--Et comme c'est vrai! Ce cher snateur a de ces observations
profondes qui font frmir! N'est-il pas, en effet, bien humain de se
sentir parfois prt  absoudre ceux qui ont l'art de prsenter leurs
fautes sous un jour heureux? Certaines personnes ont le don de
sympathie, il faut l'avouer. Ne sommes-nous pas, par contre, un peu
durs pour celles qui ne l'ont pas?

C'tait la baronne qui, de sa voix mielleuse, avait mis cette
rflexion. Elle s'attendait, certes  l'averse de rparties qu'elle
dchana:

--Est-il permis aussi de se conduire avec un pareil cynisme?

--Ce n'est plus une faute, c'est un blasphme.

--Je me considre presque comme dshonore de l'avoir connue.

--Avec cette manire de donner violemment du pied dans sa boue, elle
nous clabousse.

Julienne ne joignit  ces sarcasmes que la jonglerie de son rire
clair. Mais dans ce rire perl, superficiel, voltigeant, qui agaa
Rderic au plus haut point, elle manifestait qu'elle aussi lchait
Pauline, et que cela l'amusait prodigieusement, et qu'aucun scrupule
ne s'opposait  ce qu'elle jout du divertissement qui lui tait
donn.

--Comme il vous plaira, Madame, fit Rderic: mais moi, je ne trouve
point cela risible.

Ce mouvement d'humeur aiguisa encore l'hilarit de Julienne. Et son
rire fut si contagieux, qu'aussitt il se rpercuta dans toutes les
gorges, illumina tous les visages. La baronne poussa de petits cris
stridents; l'ventail de Mme d'Orgely se secoua convulsivement; Mme
Sermais, la tte renverse, vibrait de gait; la Snchale roucoulait
d'aise; trivial, bruyant, le snateur se tapait allgrement la cuisse;
mile avait saut sur son fauteuil et esquissait, des bras et des
jambes, les contorsions de quelque danse grimaante. C'tait fou, sans
conscience, sinon cette conscience suprieure, l'instinct, qui,  de
certaines minutes imprvues, s'empare d'une collectivit et la force 
exprimer ses vrais sentiments.

Satisfaits enfin, ils se regardrent, comme pour se demander
rciproquement l'explication de leur belle humeur.

--Nous sommes absurdes, dit Julienne: Rderic a raison: il n'y a pas
l de quoi rire. Pauvre Pauline! Et cependant, son cas est grotesque.
S'imaginer que l'amour est d'essence divine, lui tout sacrifier comme
 une idole vnre, avoir la foi jusqu'au martyre! Quelle
superstition en notre poque dsabuse! C'est du dlire et de la
sottise.

--A moins que ce ne soit de l'orgueil, accentua Mme Sermais.

--Ou de la luxure, fit la Snchale en dardant ses gros yeux btes sur
son mari.

Rderic se leva.

--Vous partez? demanda Julienne.

--Oui. Je me sens devenir moraliste en votre compagnie, et cela me
gne. J'ai sur le bout de la langue un petit cours d'esthtique du
coeur dont je voudrais vous pargner  vous l'importunit et  moi
le ridicule. Je me bornerai  vous envoyer le _Sermon sur la
montagne_... Non; vous y verriez un: Heureux les pauvres d'esprit,
que vous m'appliqueriez certainement et que je suis cependant loin de
mriter.

A peine fut-il sorti, qu'mile rsuma l'impression gnrale.

--Il est rasant.

--Le fait est qu'il baisse, dit Julienne.

Snchal se rengorgea.

--Quel motif M. Rderic pouvait-il avoir de dfendre cette... dame?
interrogea comme pour de subtiles insinuations Mme Sermais.

--Allez-vous me faire croire que...

--Il y a tant de mystres!

Des sous-entendus glissaient aigus, captieux. Une opinion se formait.
On se comprenait; on comprenait mme beaucoup plus qu'on ne voulait
donner  entendre.

Julienne, qui savait  quoi s'en tenir, ne fit rien pour empcher ces
amusantes calomnies. Et cela moins par prudence pour elle-mme que par
l'agrment que lui procuraient ces jeux d'esprit. Qui d'ailleurs,
parmi les personnes prsentes, ignorait vraiment les relations de
Rderic et de Julienne? mile devait tre le seul, avec la Snchale.
Et encore? Mais tait-ce une raison pour s'interdire les joies
dlicates du roman fabriqu de toutes pices?

--Cette Pauline en a fait peut-tre bien plus qu'on ne pense!

--Qui nous dit que M. de Rocrange a t son seul amant?

--Elle tait trs forte: toujours sur ses gardes, froide, srieuse.
Quel abme de dbauche cachait cette correction! Ces femmes toutes de
dessous sont les plus dangereuses.

--D'autre part, objectait-on, si M. Rderic tait ou avait t l'un de
ses amants, la jalousie aidant, bien loin de l'excuser, ne se
montrerait-il pas son plus inexorable censeur?

--Prcieuse remarque: mais en des cas compliqus comme celui-ci,
beaucoup d'lments chappent. Qui sait si nous ne nous trouvons pas
en prsence d'un de ces phalanstres du vice, o tous sont lis par le
secret commun, et dont cette femme serait l'me.

On se tut un instant. Les yeux souriaient. Cette ide trange
titillait les imaginations.

Puis, la conversation se porta sur Facial. On ne l'pargna gure non
plus.

--Il fallait du sang, dit Mme d'Orgely.

Et les dames approuvrent. C'et t plus noble, plus dramatique;
elles y eussent mieux trouv leur compte. Comment M. Facial ne
l'avait-il pas compris?

--Pour moi, dit la baronne, un galant homme ne doit pas supporter un
pareil affront sans en tirer vengeance. Le divorce ne rpare rien. Il
faut tuer...

--Qui?

--L'amant, rpondit-elle aprs avoir rflchi. Voudriez-vous, par
hasard, que ce ft la femme? C'est aux hommes de se tuer pour les
femmes. Tout au moins, un duel srieux est-il d'obligation. On divorce
aprs, si l'on veut; ou mieux, l'on se spare: car le divorce est de
mauvais genre.

--Et vous, Madame, tes-vous pour le meurtre ou pour le duel? demanda
Mme d'Orgely  Mme Sermais.

--Cela dpend des circonstances, fit celle-ci. Si le mari surprend sa
femme en flagrant dlit, le meurtre; s'il n'a que des soupons plus ou
moins fonds, le duel.

--A ce propos, mon cher snateur, interrogea la baronne, vous devez
assurment savoir comment M. Facial a connu son... malheur. Qui lui a
ouvert les yeux? Comment s'est-il comport devant... l'vnement? Vous
possdez, sans doute, des dtails intressants. Y a-t-il eu une scne
comique, tragique peut-tre?

Snchal hsita. Un regard rapide de Julienne venait de l'embarrasser.
Quelque envie qu'il et de paratre bien inform, il ne pouvait
dcemment dvider les petites intrigues qui s'taient enroules autour
de l'affaire Facial. Il se rsigna, non sans un serrement de coeur,
 ne conter que l'pisode principal.

--Mais oui... mais oui... Je ne sais pas tout... loin de l... M.
Facial avait appris, je suis incapable de vous dire comment, ni o, ni
quand, mais enfin il avait appris, de sources trs sres, que sa femme
le trompait avec M. de Rocrange. Le jour mme, entre quatre et cinq,
heure  laquelle il avait de fortes prsomptions de croire qu'il les
surprendrait en conversation coupable, il se rendit  l'adresse du
sducteur. J'ai sur ce qui s'est pass alors des renseignements
prcis. Je les ai recueillis auprs du concierge de l'immeuble, un
homme charmant, auprs de l'ancien domestique de M. de Rocrange,
congdi pour n'avoir pas su conduire le mari, qu'il n'avait
d'ailleurs jamais vu, auprs de...

--Comme pour Mme de Saint-Gry? interrompit narquoisement Julienne.

--A la diffrence prs que je n'ai pas assist  la scne. Mais je
l'ai savamment reconstitue, vous allez voir.

Un murmure courut.

--Mes toutes belles, dit Julienne, ce n'est pas tout  fait ce que
vous attendez, je vous en prviens.

--Non! reprit Snchal, et l nous nous sparons franchement du cas
Saint-Gry. Mais patience, et procdons par ordre. Voil donc M.
Facial gravissant de son pas mesur, le front soucieux, le dos plus
vot que d'habitude, l'oeil gris que vous connaissez vaguement
teint d'angoisse, l'escalier de M. de Rocrange.

On se mit  rire. On voyait Facial gravissant cet escalier.

--Devant la porte, il hsite. Sonnera-t-il? Redescendra-t-il pour
aller chercher un serrurier? Enfin, il sonne. Le domestique de M. de
Rocrange se prsente. Monsieur n'est pas chez lui, dit-il, avant
mme que M. Facial lui ait adress aucune question. M. Facial ne
rplique rien. Il empoigne le valet par le collet, le jette sur le
palier et ferme la porte sur lui. Puis il se met en devoir de se
diriger dans cet appartement qu'il ne connat pas. Il entend des voix;
il traverse une ou deux pices; il carte une portire, et, dans un
salon qu'clairent deux lampes  grands abat-jour violets, il se
trouve en prsence de M. de Rocrange qui marche  lui. Dans le fond,
Mme Facial, en robe blanche, toute droite, trs ple.

--Mon Dieu que va-t-il arriver? palpita la baronne.

--Vous pensez bien que le domestique, un instant tourdi, s'tait
prcipit sur les traces du visiteur inopportun. Mais trop tard. Il
n'eut plus qu' assister de loin  ce qui suivit. Monsieur, dbuta
Rocrange froidement, vous avez assurment tous les droits lgaux sur
la femme que vous trouvez ici. Ces droits, par malheur, ne
correspondent pas toujours  la justice et  la moralit. Nous nous
aimons. Or, nous considrons notre amour comme ce qu'il y a de plus
important. Vous jugerez peut-tre que vos droits mritaient cette
place d'honneur. S'il en est ainsi, je suis prt  vous accorder
toutes les rparations que vous exigerez, hormis celle de renoncer 
la femme que j'aime. M. Facial resta deux bonnes minutes  revenir de
sa stupfaction. Sans rpondre  Rocrange--que lui aurait-il
rpondu!--il s'avana sur sa femme en criant: Malheureuse, c'est donc
vrai, vous me dshonorez! Mme Facial, avec un calme que lui aurait
envi plus d'une coupable, rpliqua: Je n'ai point  vous rendre
compte de ma conduite. Elle ne regarde que moi. Je dois nanmoins
vous demander pardon d'une chose. C'est de vous avoir laiss ignorer
jusqu' prsent que je vous trompais. Mais Dieu m'est tmoin que mon
intention tait de vous faire part de la vrit. Ce soir mme vous
auriez tout su. Vous m'avez prvenue. Je regrette amrement que les
circonstances vous donnent lieu de croire que je ne suis pas une
honnte femme. La scne devenait de plus en plus trange. Le mari
outrag s'apercevait du rle passablement ridicule qu'il allait jouer.
Il voulut payer d'audace. Pas d'explication ici, pronona-t-il,
svrement. Suivez-moi. C'est au domicile conjugal que, devant votre
mari et votre juge, vous pourrez tenter d'excuser votre faute. Elle
ne bougea pas. Obissez! fit-il, en la saisissant par le bras. Elle
poussa un lger cri. Mais dj Rocrange bondissait: Vous vous
mprenez, Monsieur, et je ne saurais permettre que vous exerciez chez
moi des prrogatives que je ne reconnais pas. Madame est libre ici,
c'est  moi seul que vous avez affaire.--Qui tes-vous,
Monsieur?--Un homme, comme vous.--Moi, je suis le mari.--Et moi,
l'amant. M. Facial s'arrachait les cheveux. Mais, je vais faire
monter la police! menaait-il. C'tait grotesque. Il le sentit, et ne
trouvant plus rien  dire, devant cette situation brutale et cette
fermet incomprhensible des deux complices, il prit le parti de se
draper d'une dignit un peu tardive et de se retirer en bon ordre. Il
fit bien, car s'il avait continu sur ce ton, Rocrange tait homme 
ne pas le mnager. Je dois dire qu' aucun moment M. Facial ne fit
mine de se faire rendre raison par les armes. Eut-il tort? Je ne
voudrais pas l'affirmer. Cela n'et rien rpar du tout, et il et,
par contre, couru grand risque de se faire blesser par Rocrange, qui
est, comme chacun sait, un adversaire peu commun. Quant  la dame qui
fut cause de ce beau scandale, je vous l'abandonne. Si le mari fut peu
noble, l'amant peu scrupuleux, elle,  coup sr, fut bien
franchement...

--Une coquine, siffla Mme Sermais.

La haine et l'envie criaient sur le visage des femmes. Tout  l'heure,
elles pouvaient encore rire; une maligne joie clairait leurs yeux;
leur indignation tait de surface. Maintenant, elles s'irritaient
sincrement. Ah! celle-l qu'elles affectaient de mpriser aimait et
tait aime! Soutenue par une foi qu'elles ne connatraient jamais,
celle-l avait russi  inspirer  un homme une passion dsintresse!
Celle-l osait tre heureuse par-dessus les conventions et malgr les
lois! Jamais elles ne pardonneraient. Le rcit de Snchal venait de
les exasprer. L'adultre passe, mais l'amour! Tout ce qu'elles
avaient en elles de pervers, de fminin, de parisien frmissait et se
rvoltait.

--Aprs son attitude dans cette scne, expliqua le snateur, on
comprend qu'elle soit reste insolente jusqu'au bout.

--C'est--dire qu'on ne comprend plus du tout, dit la baronne. Cette
femme est un phnomne d'impudence.

--Une nergumne.

--Sans son aventure qui l'a rendue dsormais impossible, mme dans les
pires milieux, nous n'aurions pas tard  la voir prsider quelque
ligue grotesque pour l'mancipation de la femme.

Et la Snchale, qui tait strile, s'cria:

--Dire qu'elle a un fils!

--A propos, cet enfant, interrogea Julienne avec intrt, que va-t-il
devenir? Va-t-il suivre sa mre?

--M. Facial connat mieux ses devoirs, rpondit Snchal. C'est  lui
que, par dcision du tribunal, la garde de l'enfant a t confie.

--Voil qui est bien, dit la baronne. Mais se figure-t-on le ravage
qu'une histoire pareille peut exercer dans une jeune intelligence!

Sur quoi mile observa:

--a doit tre amusant une mre qui fait des farces!

Lorsque tout le monde fut parti,  l'exception d'mile qui passait la
journe chez sa cousine, Julienne eut un lger remords.

J'aurais d prendre un peu sa dfense, pensa-t-elle.

Mais elle se dit bien vite qu'elle avait t, en somme, suffisamment
gnreuse en ne chargeant pas Pauline, elle qui avait suivi les choses
ds leur dbut et qui aurait pu en raconter de si jolies.

D'ailleurs, pensa-t-elle, Rderic a voulu se donner ce beau rle, et
cela ne lui a pas russi. Il devient absurde, Rderic. Il distille en
outre un ennui prodigieux. Je ne l'inviterai plus. Je le prierai
d'espacer ses visites. C'est tonnant ce que j'en ai assez de ce
garon-l! Il faut que je me dbarrasse de lui.

Et songeant  son autre amant,  Snchal, qui tait bien le contraire
du premier, mais qui commenait  l'nerver par son perptuel sourire
de vieux beau, elle se dit que, s'il l'amusait encore, s'il
s'entendait mieux que jamais  la choyer de flatteries, il ne
suffisait cependant pas  absorber tout ce qu'elle dtenait de
curiosits et de dsirs. Et puis, Snchal frisait la soixantaine.
Elle l'avait connu plus alerte. Et quoi! n'tait-il pas permis de
varier ses plaisirs! Elle avait envie d'autre chose. Il n'y avait
pas que deux hommes au monde, Rderic et Snchal, Snchal et
Rderic! Qui l'empchait de satisfaire une nouvelle fantaisie?

--mile, murmura-t-elle, mile!

--Ma cousine?

--Venez vous asseoir prs de moi.

--Voici.

--Dites-moi, mile, savez-vous dj ce que c'est que l'amour?

--L'amour? fit le lycen. Moi, voyez-vous, ma cousine, j'ai mes
thories sur l'amour.

--Vraiment? Exposez-moi a.

--Oh! ce n'est pas long.

--J'coute.

--C'est bien simple: je suis dgot des femmes.

Julienne sourit. Elle dgrafa rapidement son corsage, attira contre
elle l'adolescent et lui donna un baiser sur les lvres:

--Et de moi?

Le lycen vibra comme un ressort.

Puis, il fona sur elle, en bgayant:

--Oh! c'est patant! c'est patant!




XIV


A Grasse, le soleil baignait leur amour.

--Chre me, disait Odon, si nous pouvions maintenant commencer une
nouvelle vie, sans qu'aucun souvenir du pass vienne en troubler le
ciel, ne serions-nous pas merveilleusement heureux?

--Mon Odon, certes: et c'est ma seule souffrance que ce pass de
Paris, dont je ne puis, malgr mes efforts, soulager ma pense. Je
veux aimer, je veux vivre: mais il me semble que j'ai quelque chose de
bris en moi. Quel dfaut s'est rvl, quel dfaut  mon coeur? Je
ne sais. Peut-tre ne suis-je plus capable de jeunesse, de fracheur,
d'illusion sur l'avenir et d'lan vers la joie. Peut-tre suis-je
semblable  ces femmes qui se retirent du monde aprs en avoir t
incurablement blesses: une fois entres au couvent o elles
espraient trouver le bonheur, elles s'aperoivent qu'il est trop tard
et qu'elles pourront  peine goter la paix, alors qu'elles voulaient
participer aux dlices de Dieu.

--Il n'est jamais trop tard pour aimer.

--Oh! j'aime, oui. Je n'ai jamais aim avant de t'aimer. Mais je sens
avec douleur que les cordes de cet amour ne sont plus vibrantes et
sonores, qu'elles ont t fausses, martyrises par trop de chocs
mauvais, et qu'au lieu des odes triomphales pour lesquelles elles
taient faites, elles ne peuvent dsormais exhaler que de ples
lgies. Mon amour n'en est pas moins mon tre, il est intense, il est
toute moi: mais il est empreint de tristesse, alors qu'il devrait
l'tre de joie.

--Mon amie, l'amour est indpendant de la joie ou de la tristesse.
C'est un sentiment suprieur qui se rpand sur tous les autres
sentiments et les sanctifie. C'est parce que nous nous aimons que mme
les pires malheurs prendraient cette teinte sacre, qui, malgr tout,
fait de la vie ainsi sublime le joyau suprme. Et le secret de la
vraie joie n'est-il pas justement de sentir l'amour nous pntrer et
nous sauver, au moment o, sans lui, nous serions livrs en proie aux
plus terribles dsespoirs? Vois, le ciel est rose, l'heure est suave:
que de biens nous entourent encore dont nous jouirons doublement.

--Je t'aime! je t'aime! s'criait Pauline. Que deviendrais-je, que
serais-je sans toi? Je veux oublier, oublier tout ce qui n'est pas ton
amour. Je me confinerai dans le rayon de tes yeux. Pardonne-moi!
Couvre-moi de tes baisers secourables!

Elle pleurait, se suspendait  lui comme  un grand christ qu'on
implore; elle se blottissait contre son sein, cherchait dans ses bras
le refuge.

Et il la consolait; et, sans cesser d'tre l'amant, trouvait pour
apaiser sa peine de paternelles caresses.

--Pleure, enfant, disait-il; sache la douceur des larmes panches
avec abandon. Tu as trop compt sur ta force; maintenant, tu souffres
de te dcouvrir faible. Mais cette faiblesse est bonne; elle cre
autour de toi une atmosphre de sensibilit. On ne vit pleinement du
coeur que par la vertu des motions. L'impassibilit n'est point ce
qui constitue une grande me: mais bien le courage de penser et de
vouloir tout en n'ignorant aucune des preuves de la foi.

Leurs promenades taient leur seule distraction extrieure. Ils se
refltaient dans la nature. Et  contempler ensemble les mmes
paysages,  conduire leurs pas le long des mmes sentiers, ils se
pntraient mieux, s'absorbaient l'un dans l'autre avec plus de
dvotion.

Ils n'prouvaient aucune gne dans cette contre carte. Ils taient
bien  eux,  eux seuls. Personne ne les connaissait; ils ne firent la
connaissance de personne. C'tait la retraite qui convenait  leur
dsir.

Et lorsque, par une bndiction spciale, ils se laissaient aller,
sans autre souci,  l'heure prsente, le bonheur semblait descendre
sur eux et les inonder de sa grce. Pauline rayonnait alors d'une
lumire douce et pure. Elle merveillait son amant du spectacle de sa
flicit. Oh! s'il leur avait t donn d'tre ns ainsi, ou de s'tre
levs par une progression naturelle et radieuse  cette floraison!
Ils eussent savour le dlice d'une existence admirable et parfaite.
Mais ces instants lumineux taient rares.

Le pass, ils le mprisaient; ils ne pouvaient effacer nanmoins
l'impression navrante que ce pass leur laissait.

Odon l'et facilement oubli. Il n'en avait pas souffert comme
Pauline. Mais puisqu'elle en souffrait, il en souffrait pour elle et
peut-tre plus qu'elle. Sa puissance de sympathie tait telle, qu'il
ressentait jusqu' la douleur les penses contristantes de son amie.

Celle-ci ne pouvait s'tonner de l'animosit qu'elle avait souleve.
Elle s'y tait attendue. Quelles que fussent pourtant ses prvisions,
leur ralisation brutale l'avait trouble. Elle avait espr, au
moins, quelque tmoignage secret d'amiti. Et rien! Julienne, cette
Julienne qu'elle savait lgre et perverse, mais dont l'affection pour
elle avait t sincre, s'tait drobe comme les plus indiffrentes.
Facial s'tait montr plus rebelle  toute charit qu'elle ne l'et
suppos. Il avait t bas. La socit l'avait expulse en brebis
galeuse. Tout ce qu'elle avait connu, tout ce qu'elle avait vcu la
reniait. Elle avait conscience d'tre l'excommunie: et bien qu'elle
et renonc de plein gr  toute communion, l'injustice de la sentence
irritait sa raison et blessait son coeur.

N'y avait-il pas une cruelle ironie  connatre sa supriorit morale
sur un monde d'hypocrisie et de mchancet qui ne l'estimait pas digne
de lui?

Mais qu'tait-ce cela! Pauline n'y et pas pens et n'en et conu
aucune amertume, si la vraie douleur, la terrible douleur qui rongeait
ses entrailles lui avait t pargne.

On lui avait pris son fils.

Voil la plaie affreuse dont elle ne gurirait jamais, que tout
l'amour d'Odon ne russirait pas  fermer. Son fils, son enfant tait
mort, mort  elle! Ou plutt--et cela tait pouvantable--c'tait elle
qui tait morte  lui, elle, elle vivante et spare de lui par un
abme plus inexorable que le tombeau! Des larmes de dtresse tombaient
de ses yeux. Qui lui rendrait l'enfant, son Marcelin qui respirait
l-bas, loin d'elle,  Paris, qui l'oubliait, qui apprenait  la
rpudier comme mre? Une effrayante angoisse la serrait  la gorge,
lorsqu'elle songeait, et c'tait presque sans cesse, au crime qui
avait t commis.

Mon enfant! mon enfant! s'criait-elle dans le martyre de l'ide
fixe, que deviens-tu? que fais-tu  ce moment,  cette minute? Est-il
possible que tu ne sentes pas courir autour de ta tte les baisers
dont je dvore ton image? Mon petit Marcelin, n'entends-tu pas le flot
de prires qui s'chappent pour toi de mes lvres? Oh! rponds-moi!
Envoie ta douce pense vers moi. Je la reconnatrai lorsqu'elle
frlera mon front. Je dirai sans une hsitation: C'est lui! il pense 
moi. Je verrai ton ombre charmante voltiger devant mes yeux. Ce sera
toi, ton regard, ton sourire. Ta voix me murmurera: Je t'aime, je ne
t'oublie pas!

Ah! si on lui avait laiss son fils? Elle ne se ft plus occupe que
d'tre heureuse! Ce qui maintenant la faisait souffrir et t un
sujet de joie. Elle se ft tenue pour privilgie de vivre  l'cart,
entoure des deux seuls tres qu'elle chrissait. Son fils avec elle:
le paradis, la dlivrance, l'avenir! Alors, elle et retrouv les
splendeurs de la jeunesse pour aimer. Le prestige de l'idal et
enthousiasm son me. Elle ne se ft pas plainte de ne pouvoir goter
qu'avec dception l'ivresse de passion qu'elle cherchait. Hlas! si
son coeur, par brusques secousses, s'arrachait de son amant au
milieu des plus ardentes caresses pour s'lancer comme un fou vers
Paris, c'tait parce que son fils l'y appelait. Si, jour et nuit, la
voix de plus en plus odieuse de Facial la poursuivait, c'tait que cet
homme lui confisquait son enfant. Si elle rongeait son frein avec une
morne colre contre la socit, dont elle n'avait plus voulu comme
femme, c'tait que la socit se vengeait de la femme sur la mre.
Marcelin! Marcelin! l'obsession de ces syllabes voquant l'tre ador
qu'elle avait perdu harcelait ses tempes d'une fivre perptuelle.

La malheureuse essayait encore de cacher autant qu'elle pouvait de sa
dsolation  celui qu'elle allait jusqu' se reprocher de ne pas
entourer d'un culte exclusif. Mais Odon assistait  toutes les phases
de ce chagrin. Son tact subtil percevait les moindres corchures sur
le rseau de sensibilit de sa matresse. Il savait quand Pauline
tait dchire  crier: il savait quand, lasse, elle s'apaisait, mais
que tout l'piderme de l'me lui faisait mal comme aprs une longue
torture. Et il saignait avec elle, en silence, ne voulant pas, par le
spectacle de sa propre douleur, accrotre celle de son aime.

Lorsqu'ils causaient de Marcelin, c'tait pour s'exhorter 
l'esprance.

--Il te reviendra, il nous reviendra, disait Odon; et il appuyait sur
ce _nous_ avec une intention exquise. Le pre se lassera d'exercer sa
vengeance. Ft-il mieux que le pre lgal, il comprendra que priver
plus longtemps l'enfant de sa mre, c'est barbare et c'est nuisible.

--Dieu t'entende! murmurait Pauline.

Mais elle connaissait Facial. Elle savait qu'en retenant l'enfant, cet
homme austre s'imaginait remplir un devoir sacr. Hlas! ce n'tait
pas une vengeance. La vengeance s'puise, le devoir s'exacerbe. Il y
avait de quoi pleurer.

Aprs mille combats, elle rsolut d'crire  son fils. Quelle effusion
de larmes et de caresses! Le papier semblait vivre son amour. Elle
recommena plusieurs fois cette lettre chrie, la chargeant toujours
plus de son coeur gonfl, ajoutant de nouveaux baisers aux premiers
baisers. Rconfortantes heures, prolonges  dessein, confidentes de
tant de rves! Mais elle ne laissa pas chapper un mot de
rcrimination. Cette lettre  son fils fut admirable de dlicatesse.
Pauline le comprit ainsi, afin que Facial, touch et rassur, pt
consentir  laisser s'tablir entre eux une correspondance. Elle n'eut
mme pas  le comprendre: l'explosion de sa tendresse ne comportait
pas de place pour autre chose.

Vous ne voudrez pas, crivait-elle  cette occasion  Facial, vous ne
voudrez pas dtruire chez mon enfant tout souvenir de sa mre. Vous
savez combien ce sentiment est ncessaire et prcieux. Je suis
tellement certaine que vous jugerez en cela comme moi, que l'ide ne
me vient pas de faire parvenir ma lettre  Marcelin par une autre
personne que par vous. C'est  vous que je l'envoie: vous la lui
remettrez vous-mme. Lisez-la auparavant: elle ne contient rien dont
vous puissiez prendre ombrage. Je suis mre et je ne suis que cela,
lorsque je parle  mon fils. Vous qui avez assum le soin de l'lever,
vous n'avez point l'intention de clotrer son coeur. Je n'ai pas
besoin, n'est-pas, d'invoquer votre gnrosit? Il suffit que vous
soyez juste.

Trois jours aprs, Pauline recevait la rponse.

Facial lui retournait la lettre adresse  Marcelin et l'accompagnait
de ces mots:

Je ne sais qui vous tes et je ne veux pas vous connatre. Je vous
interdis formellement d'crire  mon fils, et en gnral d'essayer de
communiquer avec lui de quelque faon que ce soit. Cette jeune me
n'est pas faite pour tre poursuivie par le spectre du souvenir.
D'ailleurs, celui qui portera mon nom ne doit point avoir  prononcer
le vtre, encore qu'il se le rappelle, ce dont je doute, car il ne
parle jamais de vous. Pour ce qui me concerne, je vous saurais gr de
m'pargner le renouvellement de tentatives qui ne peuvent avoir
d'autres rsultats que de m'obliger  une surveillance plus troite.
Toute insistance de votre part serait inutile et de mauvais got.

Pauline froissa le papier d'une poignante crispation. Elle ne dit
rien; pas un reproche ne se formula sur ses lvres, ni mme dans son
coeur. Elle comprenait qu'il ne pouvait en tre autrement. Mais elle
se sentit glisser comme une masse dans un trou de douleur, tandis
qu'une dalle se scellait sur elle.

Elle entrevit l'avenir invitable, consquence de la dfaite: sa
rvolte perptue, son ressentiment toujours bouillonnant, sa raison
malade, son instinct dsempar. Elle serait une lamentable
irrconcilie du sort. Jamais le calme, le calme divin, qu'elle avait
ardemment convoit, ne descendrait sur elle en bienfaisante grce. La
blessure de son flanc resterait ouverte, et l'ponge de vinaigre ne
cesserait de provoquer sa bouche altre.

N'tait-ce donc qu'une rive illusoire, ce pays cr par son dsir,
qu'elle voyait pourtant, qu'elle croyait parfois toucher, et qui,
fallacieux, disparaissait au premier geste d'espoir pour ne laisser
que la sensation atroce du sol gel? N'arriverait-elle pas? tait-elle
destine  tomber puise sur la route dure?

Le bon compagnon veillait, le cher compagnon, celui des jours mauvais
comme celui des haltes sereines. Il sut lui rendre un peu de courage.
L'art tout-puissant de la charit dans l'amour opra ce prodige de
relever Pauline, aprs la crise terrible qui d'abord l'abattit. Sous
l'excellence des caresses de l'amant, sous l'influence de sa volont
d'homme, elle reprit une vigueur morale qu'elle ne souponnait pas.
Ses yeux se remirent  fouiller le ciel pour y dcouvrir l'toile
propice, ses lvres  entrecouper de prires ferventes les sanglots
que leur arrachait la cruelle ralit.

Ce n'tait pas la rsignation, mais la rsistance, qu'Odon soufflait
ainsi dans l'me de Pauline. Il savait la vertu de la lutte plus
efficace que celle du sacrifice. Le dbat pour la vie importe; s'il
n'aboutit pas  la victoire, qui est le bonheur, il faut, au moins, le
prolonger jusqu'au consentement, qui est la paix. Tant que Pauline
serait occupe de conqurir son fils, elle ne songerait pas  le
pleurer.

Des projets furent faits. Mais avant d'aborder les rsolutions
extrmes, ils tentrent par tous les moyens de communiquer avec
Marcelin. Il et dj suffi d'une page de son criture pour rendre
Pauline folle de joie. Mais comment lui faire parvenir les nouvelles
indispensables? Ils essayrent de djouer la surveillance de Facial en
s'adressant  divers intermdiaires. Le directeur de l'cole que
frquentait le jeune garon, les matres qui lui donnaient des leons,
miss Dobby, sa gouvernante, furent successivement chargs de lui
remettre en secret des lettres. Aucune ne parvint. La concierge reut
de l'argent pour s'acquitter du mme office. Elle garda l'argent et
remit les lettres  Facial. Si bien, qu'au lieu de la rponse tant
dsire, ce fut, un jour, une lettre de menaces de Facial qui arriva.

Que se passait-il? Depuis tant de mois, des changements avaient d se
produire: et Pauline ignorait tout. De moins en moins il lui devenait
possible de joindre l'enfant. Odon crivit alors  Rderic. De
celui-ci ils eurent une rponse. Rderic n'avait pas revu Marcelin.
Il donnait cependant quelques informations: le fils de Pauline tait
au lyce; il n'avait plus sa gouvernante; il se portait bien; son
pre, semblait-il, dirigeait avec le plus grand zle son ducation. Et
Rderic ajoutait, nouvelle qui effara Pauline, que Julienne s'occupait
du jeune garon d'une faon trs suivie.

Julienne! Julienne! crire  Julienne!

Cette pense traversa l'esprit de Pauline. Mais elle prouva un tel
serrement de coeur  l'ide d'avoir recours  son ancienne amie pour
parvenir  Marcelin, qu'elle comprit aussitt que cela lui serait
impossible. Un irrsistible flux de jalousie lui monta  la tte.
Tandis qu'elle tait ici, loin, exile, Julienne voyait son enfant,
Julienne pouvait le voir tous les jours! Pourquoi cet intrt?
Qu'est-ce que cela signifiait? Et elle se souvenait qu'autrefois elle
avait dj ressenti, pour de futiles baisers, d'inexplicables
jalousies.

Elle n'crivit pas  Julienne. Trop de trouble la remplissait. Que
faire pourtant? Odon l'engageait  vaincre ses rpugnances. Selon
toute probabilit, Julienne, qui n'tait pas dure, se prterait
volontiers au rle de tiers entre la mre et le fils; et, femme, elle
aurait mme du plaisir  tre la cheville ouvrire de cette petite
intrigue. Mais Pauline ne voulut pas.

--Partons pour Paris, dit-elle.

Ils partirent. Ils restrent  Paris une semaine. Ils firent tout pour
aborder Marcelin. Pauline se prsenta au lyce et demanda  lui
parler. On lui rpondit qu'on avait ordre du pre de ne point
permettre d'entretiens avec des personnes inconnues. Le samedi soir,
cache dans un fiacre, elle assista  la sortie des lves. Elle
aperut Marcelin et un grand frisson la secoua. Mais Facial tait l.
Le lendemain, ds le matin, toujours dans un fiacre, elle se tint aux
aguets dans la rue o habitait Facial. Marcelin sortit en voiture
aprs le djeuner. Il tait en compagnie de Julienne et d'un lycen
plus g que lui, que Pauline ne connaissait pas et qui n'tait autre
qu'mile. Ils firent une promenade au bois de Boulogne. Au retour, ce
fut chez Julienne qu'ils descendirent. Marcelin y dna. Il n'en partit
qu' dix heures, escort par Facial qui tait venu le chercher.
Pendant toute cette journe, Pauline ne trouva pas le moyen de se
montrer  son fils.

Alors, perdant pied, elle crivit  Facial:

Je suis  Paris. Autorisez-moi  avoir une entrevue avec l'enfant.

Facial rpondit:

Je connais toutes vos manoeuvres. Je sais depuis quand vous tes 
Paris,  quel htel vous tes descendue, et ce que vous venez faire.
Moins que jamais je ne puis vous accorder ce que vous demandez.

Un second voyage  Paris, entrepris avec plus de prcautions encore,
eut un rsultat pire. C'tait  une poque de vacances: Pauline
esprait avoir ainsi plus de facilit pour rencontrer Marcelin. Mais
elle ne le vit mme pas. Renseign sur son arrive, Facial avait
emmen l'enfant  la campagne.

Ils revinrent  Grasse profondment tristes.

--Plus je voudrais fuir ce monde, disait Pauline, plus j'enfonce dans
son marcage. Il semble que chaque pas que je fasse pour ma dlivrance
marque un degr de plus de ma dtresse. Je suis prisonnire; je ne
pourrai jamais me dgager. Quelle grve funeste que la socit! Elle
nous tient. C'tait avec dlice que j'ai cru un moment tre libre. Je
m'aperois que je suis toujours et toujours plus sa victime. La
libert n'existe pas, ni celle de l'esprit, ni celle du corps. Nous
sommes esclaves, esclaves, esclaves. Il n'y a qu'un seul bonheur
possible: le plaisir qu'prouvent des cratures viles  porter des
chanes.

Elle avait ainsi des accs de colre, trop lgitimes pour qu'Odon
voult les calmer par les raisonnements habituels. Il les prfrait
aux heures de mortelles angoisses, d'accablement muet qui faisaient
tant de mal  sa pauvre amie.

--Sois fire, lui disait-il. Tu as suivi le droit chemin du coeur:
que les abominables ronces ne te fassent pas regretter le mensonge de
la grande place publique.

--Je ne regrette rien, rpliquait Pauline. D'ailleurs, lorsque je
compare  ma souffrance passe ma souffrance actuelle, je dois estimer
celle-ci, quelque vive qu'elle soit. Elle ne m'abaisse pas au-dessous
de ma conscience. Elle ne comporte ni remords, ni gne morale, ni
mcontentement de soi-mme. Je n'ai rien  me reprocher. C'est
certainement une fatalit, ce n'est point une punition. Autrefois,
lorsque j'tais malheureuse, je sentais qu'il y avait de ma faute.
Aujourd'hui, le seul tort que je me reconnaisse, c'est d'avoir manqu
d'habilet au moment o, par quelque moyen peu difficile peut-tre 
trouver, j'aurais pu conserver mon fils avec moi.

Puis, elle se dsolait de ce que cette situation avait de pnible pour
Odon.

--J'aurais voulu te rendre la vie belle et sereine. Je rvais d'tre
pour toi l'amante ternellement jeune, le soleil toujours pur. Je
dsirais t'entourer de joie. Et voil mes pleurs ruissellent souvent
sur mes joues, je suis la dame mlancolique, l'me saignante. N'ai-je
pas gt ton existence? O mon bien-aim, combien je suis malheureuse
d'tre malheureuse! Je songe  toi, et mon affliction est extrme. Tu
mritais la tendresse d'un ange de lumire, et je n'ai  t'offrir que
mon sourire baign de larmes. Que tu es bon, que tu es charitable de
m'aimer malgr tout! Et, je le sens, ton amour est mieux que du
dvouement: c'est toujours de l'amour, tu m'aimes, tu m'aimes!

Ce fut alors qu'Odon, dsespr de la douleur de sa matresse, rsolut
de mettre  excution un projet qu'il nourrissait depuis longtemps. Il
voulait aller se jeter aux pieds de sa femme et la supplier de
consentir au divorce.

Une fois libre, il pouserait Pauline. Puisque Pauline pleurait son
enfant, il lui en rendrait un: et un enfant qui serait  eux,  eux
deux,  eux seuls, un enfant qui serait fait de leur amour. Cette
chose qui ne leur tait pas permise maintenant deviendrait possible.
Ils pourraient avoir un enfant, un enfant lgitime, leur gloire, leur
avenir, qu'ils contempleraient sans aucune crainte. Et Pauline serait
de nouveau heureuse. Ce petit tre apporterait avec lui le rayonnement
du ciel. Il serait la bndiction, le salut. La vie nouvelle, aprs
laquelle soupiraient les deux amants, natrait, imprgne
d'esprances, hors des atteintes du pass.

Toutefois, par prudence, il ne voulut point faire part  Pauline de ce
projet. S'il courait au-devant d'un insuccs, la dception serait pour
lui seul. Si, au contraire, il parvenait  flchir sa femme, quelle
fte que le retour avec la bonne nouvelle!

Il prtexta une affaire  rgler  Paris et partit pour Poitiers, o
rsidait Mme de Rocrange.

Ce ne fut point sans une grande anxit qu'il se retrouva en prsence
de cette femme en deuil, au regard froid, aux lvres dcolores, de
cette femme svre dont dpendait maintenant son avenir. Un frisson le
prit  la pense qu'elle tait matresse de dcider et qu'il devait
toucher ce coeur dont il n'avait jamais connu le secret.

Elle le reut avec un lger trouble de la voix, une lgre altration
du miroir des yeux: mais c'tait  peine perceptible.

--Vous me trouvez change, dit-elle: je commence  blanchir.

Odon ne l'avait pas vue depuis dix ans. Elle n'tait pas change. Tel
il en avait conserv le lointain fantme dans le fond sombre du
souvenir, telle il la revoyait.

--J'ai plus vieilli que vous, dit-il.

--En effet, je remarque sur votre visage de nombreuses rides.
tes-vous fatigu de votre vie? Me revenez-vous?

--Non, rpondit-il d'un ton doux; je suis peu fait pour vous
comprendre; et nous ne nous aimons pas.

--Je vous aime, moi.

Pas d'amour. Vous m'aimez de cet intrt que l'on a pour ceux auxquels
on est li et sur qui l'on possde des droits. Tout cela est triste,
sans doute, fort triste. Et c'est encore plus triste que vous ne
pensez: car, moi, Madame, j'aime; j'aime une femme de toutes les
forces de ma vie; et cette femme est  moi comme je suis  elle; nous
sommes unis devant Dieu, sinon devant les hommes.

--pargnez-moi cet horrible blasphme! D'ailleurs, je sais. Votre
soeur de Bhutin m'a tout appris. Je vous plains, je vous plains.

--Alors, soyez misricordieuse! Si vous savez tout, si vous savez qui
est cette femme, ce qu'elle a fait pour moi, combien elle m'aime,
combien je l'aime, si vous le savez, vous devez comprendre pourquoi je
suis venu ici, ce que je suis venu demander de vous.

--Serait-ce le repentir qui vous pousse? Je suis prte  pardonner.

Odon fit un geste de dsespoir.

--Le pardon, continua Mme de Rocrange, je vous l'offre depuis dix ans.
Je continue  vous l'offrir, et je vous l'offrirai toujours. Chaque
matin, ma prire  Jsus est: Daignez, Seigneur, ramener au bercail
la brebis gare! Pardonnez-lui comme je lui pardonne!

--Vous faites semblant de ne pas comprendre, dit Odon. Ah! coutez! je
souffre trop. Vous compatirez  ma souffrance. Et puisque d'un mot
vous pouvez me rendre heureux, ce mot vous ne le refuserez pas.

Avec des larmes dans la voix, il lui conta, sans rien lui cacher,
l'histoire de sa liaison. Il mit dans ce rcit toute l'loquence de
son coeur, s'appliquant  faire ressortir le caractre minemment
noble de sa matresse, la puret de leur amour, l'iniquit des
jugements humains  leur gard. Il parla surtout de l'odieuse torture
inflige  Pauline,  cette mre qu'on avait prive de son enfant.

Mme de Rocrange ne l'interrompit pas.

Lorsqu'il crut l'avoir mue, il aborda dlicatement la situation,
chercha  faire entendre  sa femme ce qu'il dsirait d'elle, 
l'amener  proposer elle-mme de lui rendre sa libert.

Mais Mme de Rocrange ne proposa rien. Elle dit seulement:

--Pauvre femme! pauvre pcheresse! L'expiation commence pour elle dj
sur cette terre. Que Dieu lui en tienne compte!

Alors Odon s'cria:

--Marie, au nom de tous les sentiments humains, au nom de toute la
charit divine, donnez-moi la possibilit de rparer cette infortune!
Ne voyez-vous pas qu'il faut que j'pouse cette femme? C'est mon
devoir: nul autre devoir n'est plus saint que celui-l.

Mme de Rocrange se couvrit les yeux de ses mains. Il y eut un long
silence, au bout duquel elle laissa tomber d'une voix lourde ces mots:

--Je suis catholique.

Une sueur froide couvrit le front d'Odon. Il prouva, tout  coup,
l'affreuse conviction du damn devant la rigueur ternelle.

--Malheureuse! gmit-il. Catholique, mais non pas chrtienne.

Puis, il clata:

--Ah! Madame, vous tes cruelle, pouvantablement cruelle. Vous tes
plus froce pour nous que ce monde dont vous excrez la mchancet.
Qu'avez-vous fait de l'vangile, qui ordonne d'tre bon, d'tre
charitable, d'avoir piti, de secourir ceux qui ont besoin de secours?
Le Christ a accueilli la femme de mauvaise vie, et vous, qui vous
rclamez de lui, vous repoussez la prire de celui qui vous supplie de
permettre qu'une oeuvre de rparation s'accomplisse. Et cela non par
jalousie, car vous ne m'aimez pas, non par vengeance, car vous ne me
hassez pas, mais par je ne sais quelle atroce et lugubre discipline,
dont vous concevez peut-tre tout le crime, sans trouver dans votre
conscience assez de foi pour oser l'enfreindre. Vous croyez  la vie
ternelle et au jugement des bons et des mchants. Lorsque vous vous
prsenterez devant le tribunal suprme et que vous direz: Voil ce que
j'ai fait! croyez-vous que le divin Crucifi vous rpondra avec joie:
C'est bien, bonne et fidle servante, tu es digne d'entrer parmi les
lus de mon Pre? Ah! Madame, vous encourez une grande responsabilit.

Marie de Rocrange eut un frissonnement des paupires. Son visage
devint plus ple. Mais elle dit:

--Je ne sais qu'une chose. L'glise ordonne: Tu ne dsuniras point ce
que Dieu a uni. J'obis.

Odon tomba  ses genoux, sanglotant:

--Par grce! Marie! Marie! Rflchissez-y!

Il prit sa main blanche et voulut la porter  ses lvres.

Elle se raidit, trangement trouble, en murmurant rapidement:

--Mon Dieu, ayez piti de moi!

Il crut qu'elle faiblissait. Il baisa sa robe.

--Oh! balbutia-t-il, vous cdez! Merci! merci!

Alors, elle s'arracha de ce baiser impalpable, mais qu'elle venait de
sentir comme un fer rouge, et dit:

--Jamais.

Odon se releva. Il tait blme de colre. Il prit son chapeau et ses
gants.

--Adieu, Madame, dit-il les dents serres. Vous venez de faire
beaucoup de mal.

--Odon!

--Taisez-vous. Je vous dfends de m'appeler ainsi. Ce nom-l n'est pas
fait pour vous.

Il partit.

Elle ne fit pas un mouvement, mais suivit d'un regard fixe celui qui
s'en allait. Un dsir de pleurer lui monta  la gorge. Puis, elle se
signa longuement.




XV


Facial tait fier de lui. Le sentiment du devoir accompli compensait
ce que son amour-propre avait eu  subir pendant et depuis l'vnement
fcheux de son divorce. Il tait homme  estimer cette compensation.
Certes, il aurait pu se montrer plus habile, plus brillant pour la
galerie: il n'aurait pu tre plus digne. Si son aventure avait fait
sourire--il se trouve toujours des gens pour voir le ct comique des
malheurs d'autrui--personne ne s'tait avis de le lui marquer, ne
ft-ce que par un propos quivoque; on l'avait, au contraire, flicit
de son excellente tenue, on l'avait plaint discrtement, on lui avait
tmoign la plus parfaite sympathie. Facial avait, un jour, manifest
trs fermement son opinion sur le duel; on connaissait d'ailleurs ses
principes; et ainsi il avait coup court aux critiques sur le seul
point de sa conduite qui pt tre discutable.

Un mois ne s'tait pas coul, que Chandivier, heureux de le voir
garon, avait voulu l'associer  ses petites dbauches. Facial avait
modr cette impatience. Il devait dcemment faire son deuil.

Plus tard, on verrait.

Facial s'occupait beaucoup de son fils. Il s'tait senti tout  coup
une vraie vocation de pre. Jusqu'alors, l'enfant avait trop vcu
accroch aux jupons de sa mre. A cet gard comme  tant d'autres,
Facial se persuadait qu'il ne pouvait qu'tre bon que l'influence de
Pauline et cess. Marcelin se serait effmin dans les langes de cet
amour maternel exagr. La vie demandait une prparation plus forte.
Pauline, mme en supposant qu'elle ft reste digne du grand honneur
d'lever une jeune me pour l'existence, avait-elle jamais rien
compris  la saine pdagogie? Elle gtait l'enfant, ne savait lui
rpondre non franchement, raisonnait ses caprices, flattait sa
sensibilit, s'ingniait  transformer en plaisir tout ce qu'on
exigeait de lui. Elle ne cherchait pas  lui inculquer la svre et
haute notion du devoir. Le coeur aurait fini par prendre la place de
la conscience et du cerveau. Il tait temps de ragir. Et songeant au
grave danger qu'avait couru cet enfant de rester  la merci d'une mre
impudente, livr aux hasards de sa vie aventureuse, ml  son
scandale et victime de sa honte, Facial ne pouvait que se fliciter de
la fermet dont il avait fait preuve. Il l'avait certainement sauv.
Et ce n'avait pas t sans peine: car il avait fallu plus que du
vulgaire courage pour rsister aux assauts d'une femme acharne et
obvier  ses embches. Plein d'motion  l'ide de la tche qu'il
avait entreprise, il aimait  s'crier, la main sur la tte de son
fils:

J'en ferai un honnte homme!

Cependant, Facial ne tarda pas  s'apercevoir que, pour glorieux que
ft son rle de pre et de pdagogue, l'absence d'une femme se faisait
sentir. Les plus ordinaires dtails de toilette ou d'hygine
concernant Marcelin embarrassaient singulirement son zle. L'enfant
paraissait souffrir aussi d'tre priv de cette atmosphre de gestes
fminins et de douces paroles  laquelle il tait habitu. Une gravit
trangre  son ge, presque maladive, avait envahi son visage, fait
pour le rire et la fantaisie. Il ne se plaignait pas, mais semblait
contraint en l'unique compagnie de Facial, quelque soin que mt
celui-ci  le distraire. Miss Dobby tait loin. Aussitt aprs le
dpart de Pauline, elle s'tait avise de prendre des airs de
matresse dans la maison. Facial l'avait congdie. Puis, l'internat
avait accapar le jeune garon. Il le supportait avec rsignation, et
cela dlivrait Facial de la moiti de ses soucis. Mais le dimanche,
les jours de vacances, l'enfant, isol, et qui aurait d se retremper
dans beaucoup de dlicate tendresse, en tait rduit  causer de
choses srieuses avec son pre ou  se plonger dans de longues
lectures. Il s'ennuyait, devenait triste, et ses grands yeux erraient
dans l'appartement dsert.

Aussi Facial accepta-t-il avec reconnaissance l'offre que lui fit
Julienne Chandivier.

Plusieurs fois dj, aimable, souriante, elle tait venue voir
l'enfant. Elle paraissait s'intresser vivement  lui. Marcelin, de
son ct, se plaisait  ces visites, qui lui apportaient une
distraction inespre. Avec Julienne, il retrouvait presque des
entretiens familiers, un ton de causerie que la gravit de Facial ne
lui permettait pas. Il s'enhardissait jusqu' parler de celle qui
tait partie, de sa mre bien-aime, sujet qu'instinctivement il n'et
jamais os aborder avec son pre.

--Laissez-moi, dit-elle un jour  Facial, laissez-moi tre sa mre
adoptive. J'aime votre fils. N'ayant pas d'enfant, je serai heureuse
de consacrer  celui-ci un peu de cette affection et de ces soins dont
les femmes, mme les moins maternelles en apparence, ont toujours une
abondante rserve. Les hommes sont maladroits  ce mtier. Il n'y a
que nous autres qui sachions entourer comme il faut de douceur et de
prvoyance ces cratures fragiles que la vie n'a pas encore exerces.
Je n'oublie pas non plus que sa malheureuse mre a t mon amie. Je
veux faire pour elle ce qu'elle aurait fait pour moi, j'en suis sre,
si je m'tais trouve dans sa situation. D'ailleurs, est-il quitable
que cet enfant subisse les consquences d'une faute qu'il ne souponne
mme pas?

Trs mu, Facial prit avec effusion les mains de Julienne:

--Vous tes une noble femme, vous! dit-il.

Et,  ce moment, en effet, Julienne tait sincrement pousse par les
plus louables sentiments. Elle n'analysait point les causes secrtes
de sa bienveillance. Elle ne se demandait point si elle aurait agi de
mme, dans le cas o Marcelin n'aurait pas t le jeune garon joli
et spirituel qui lui plaisait. Elle le trouvait charmant; elle avait
la fantaisie de l'lever: et voil!

De ce jour Marcelin fut plus heureux. Il vivait plus avec Julienne
qu'avec son pre, celui-ci aimant mieux prsider de haut, que d'avoir
continuellement  ses cts un enfant auquel il ne savait trop que
dire. Marcelin avait maintenant prs de douze ans. Son intelligence
tait vive, mais encore trs fminine. Il sentait plus qu'il ne
raisonnait. Il comprenait par intuition. Impressionnable  l'excs, il
ne rsistait pas aux mouvements de son coeur; mais il tait dou
d'assez de souplesse pour ne point se trahir.

Il ignorait pourquoi sa mre tait partie. Ce mystre proccupait
extraordinairement son imagination. Elle n'tait pas morte, il le
savait. Qu'tait-elle donc devenue pour avoir ainsi disparu tout 
coup? Il souffrait singulirement de cette absence. Les premiers
temps, lorsqu'il questionnait, on rpondait qu'elle tait en voyage,
qu'elle reviendrait bientt.

Ne la voyant pas revenir, il avait compris qu'il se passait quelque
chose qu'on lui cachait, et il avait cess de questionner. Facial
avait cru qu'il oubliait. Mais l'enfant, rendu perspicace, s'ingniait
 dcouvrir par lui-mme la vrit. Il suivait avec attention ce qui
se disait autour de lui, esprant y surprendre le mot de l'nigme. Il
voulait savoir pourquoi sa mre l'avait abandonn. Certain que c'tait
malgr elle, car il ne pouvait douter de son amour, il frissonnait 
l'ide qu'elle tait enferme quelque part, empche de communiquer
avec lui. Il lui fallait  tout prix la revoir.

La frquentation de Julienne servit au moins de drivatif  son
chagrin.

Sans risquer de questions directes, il causait de la disparue. Il
disait:

--Maman tait si douce avec moi, que j'avais parfois mal aux yeux de
penser que peut-tre je lui avait fait de la peine et qu'elle avait
peur de m'en faire en me manifestant son chagrin. D'autres enfants
prtendent que leur mre les gronde. Je n'ai jamais t grond. Maman
n'avait pas la voix pour a.

--Et moi, disait Julienne, pensez-vous que je voudrais vous gronder?

--D'abord, je ne vous le permettrais pas: vous n'tes pas ma mre.
Ensuite, je suis maintenant assez grand et assez raisonnable pour me
bien conduire. Maman me trouverait chang. Quelqu'un est-il charg de
lui donner de mes nouvelles?

--Je ne sais pas. Il vaut mieux ne pas vous occuper de cela. Votre
mre n'a pas donn d'ordres avant son dpart.

--C'est ce qui est trange. Elle ne pouvait autrefois rester un jour
sans s'informer de tout ce que je faisais.

--Aujourd'hui, comme vous le remarquez vous-mme, vous tes devenu
grand; vous tes plus libre, bientt vous le serez tout  fait.

--Ce n'est pas si gai qu'on dit, je prfrerais avoir encore maman
avec moi.

--Peut-tre reviendra-t-elle une fois. Mais ne vous en inquitez pas.
Les choses arrivent ou n'arrivent pas dans ce monde. Il faut penser
au prsent, jamais  l'avenir.

--Il est permis cependant de penser un peu au pass!

Il usait encore de subterfuges:

--En sortant de l'glise, maman me menait chez ce confiseur. Nous
choisissions des bonbons pour le dessert du dimanche. Entrons-y,
voulez-vous? Voici ceux qu'elle prfrait.

Mais la dame de magasin ne demandait pas de nouvelles de madame. Elle
savait donc, elle aussi, ce qu'il ne savait pas!

Marcelin s'tonnait que personne ne s'tonnt d'un vnement qui tait
pour lui invraisemblable. Il lui paraissait parfois que tout le monde
conspirait contre lui, qu'on le rservait  un sort terrible, autour
duquel le silence se faisait, comme pour un crime. Et il avait des
conversations bizarres qui dconcertaient Julienne:

--Croyez-vous au massacre des Innocents?

--Mon chri, il n'y a pas  y croire ou  n'y pas croire: c'est un
fait historique, et cela s'est pass trs certainement au temps
d'Hrode.

--Oui, mais comme c'est de l'histoire sainte, cela doit tre toujours
vrai. Ne croyez-vous pas qu'il y a encore maintenant des Innocents
qu'on massacre?

Son imagination, gonfle par son coeur, lui donnait  entrevoir de
vagues tueries, o l'on prcipitait par troupeaux des victimes et des
victimes. Mais cela ne faisait pas de bruit; les cris taient touffs
sous des couronnes de roses et de rires; on ne voyait pas le sang qui
devait couler; toute l'horreur du carnage tait voile de faux dcors
et de jeux de lumire. On se doutait bien,  l'angoisse affreuse et
inexpliquable qui rgnait, que des choses monstrueuses se passaient
derrire ces apparences de fte: mais quoi? c'est ce qu'il tait
impossible de prciser. On distinguait seulement des trous subits,
bants, des effondrements, des gestes de bras plors s'enfonant dans
l'abme. Pour quelles excutions partaient ces corps? Le tumulte des
couleurs, des tentures, des chants, des visages empchait de voir, de
comprendre l'abominable tragdie.

L'enfant commenait  souponner ce qu'est la vie. De premiers
effarements lui venaient devant cet inconnu trouble et insoluble. Il
souffrait atrocement de son ignorance, et, en mme temps, il avait une
telle peur de ce qui suivrait, qu'il tait prs de s'vanouir en
pensant que fatalement, un jour ou l'autre, il saurait.

La nuit, il demeurait des heures avant de s'endormir, les yeux figs
dans le vide noir. L'obscurit se peuplait de fantmes. Et parmi eux,
sa mre, sa mre triste, ple, tantt couche comme un cadavre, tantt
penchant vers lui sa figure o saignaient des plaies. Dans son
sommeil, ces visions se transformaient en douloureux cauchemars. Il
criait. Il s'veillait tremblant d'pouvante.

Le mdecin diagnostiquait: un peu d'nervement caus par la
croissance.

Plus clairvoyante que Facial, Julienne tait cependant loin de croire
 un tat si aigu de surexcitation. Elle voyait que Marcelin pensait
beaucoup  sa mre, beaucoup trop: mais elle se flattait d'arriver
peu  peu  prendre la premire place dans l'esprit du jeune garon.
Elle mettait une vritable ardeur  l'amuser. Non seulement elle se
rendait indispensable  la satisfaction de ses dsirs: elle
s'appliquait encore  les provoquer. Stimulante et tentatrice, elle
l'initiait aux choses agrables de la vie,  celles, du moins, qu'il
pouvait goter sans trop de danger. Elle l'encourageait aux sports les
plus captivants, le conduisait aux courses, au cirque, lui rvlait
par des choix appropris  son ge l'existence de la littrature
romanesque;  la drobe--car Facial avait des principes--elle le
menait au thtre: et c'tait pour elle un plaisir subtil que
d'assister  l'closion des impressions, aux surprises, aux
entranements de curiosit dans cette me qu'elle prenait presque au
berceau.

Elle crait ainsi entre eux une sorte d'intimit croissante, qui se
compliquait mme d'un charme de complicit. Marcelin et t
franchement orphelin, n'et pas nourri en lui le tourment secret et
continuel de sa mre disparue, qu'il se ft laiss aller avec
prdilection  l'amiti capiteuse de Julienne. Mais la peine toujours
prsente qui treignait son coeur, l'empchait de se prter sans de
poignantes apprhensions  la vie attrayante qui lui tait mnage.

Julienne ne s'en prenait pas moins toujours davantage de son petit
Marcelin.

J'en deviens amoureuse, se disait-elle souvent en riant.

Elle prouvait d'exquises sensations  caresser ses cheveux,  baiser
ses yeux,  jouer avec ses doigts,  subir de lui ces gestes affables
que les enfants prodiguent aux personnes qui leur sont familires.

Marcelin avait fait chez elle la connaissance d'mile.

Un jour, mile lui dit:

--H! petit, qu'est-ce qu'elle te fait, ma cousine, quand vous tes
seuls ensemble?

--Elle cause avec moi.

--Aprs a?

--Rien de particulier. Vous voyez vous-mme comme elle se comporte
avec moi. Elle m'aime beaucoup.

--a se remarque, farceur! Dis donc, fais-tu le nigaud ou me prends-tu
pour un merlan! Ou serait-ce de la discrtion, monsieur, ou de la
pudeur, mademoiselle? Tu crois peut-tre que ces choses n'arrivent
qu' toi: dtrompe-toi, mon gars, elles arrivent  tout le monde;
c'est courant, c'est reu, cela se passe dans la meilleure socit.
L, es-tu rassur? Raconte.

--Je ne sais ce que vous voulez dire.

--N'aie pas peur, je ne suis pas jaloux. La jalousie, c'est
prhistorique. Laisse-toi interviewer sans modestie. C'est aussi de la
gloire, a.

--Je ne comprends pas.

--Allons, cadet, je vais t'aider. Je te croyais moins bgueule. a
fait donc tant rougir,  ton ge, d'avouer ses petites salets? Dans
trois ans, tu t'en vanteras; au mien, tu t'en gondoleras. C'est une
jolie peau, ma cousine! L'as-tu vue toute nue?

--Non, fit Marcelin interdit.

--Tu as vu ses seins, ses jambes, son ventre?

--Non, rpta l'enfant avec une vague angoisse.

--Alors quoi? Qu'est-ce que vous inventez bien? Elle t'emmne pourtant
dans sa chambre  coucher?

--Quelquefois.

--Et l, que se passe-t-il? Elle se dshabille?

--Non.

--Elle te dshabille?

--Non.

--Elle fait bien quelque chose?

--Non. Elle change de robe, elle se fait coiffer.

--Ma cousine ne t'a donc rien appris? Tu ne sais rien? Tu es encore
immacul? Ah! elle est bien bonne, celle-l! A douze ans, mon gosse,
j'tais plus malin que toi: je connaissais dj le truc de l'amour.

Marcelin le regardait avec des yeux tremblants. Il lui semblait qu'une
pluie noire tombait en rafale autour de lui, le noyait, l'aveuglait.

mile continua d'un ton gouailleur:

--Sais-tu seulement  quoi a sert, les femmes?

--Je ne sais pas, dit l'enfant avec effort.

--Tu as vu les chiens dans la rue? Tu as vu ce qu'ils se font, quand
ils grimpent l'un sur l'autre? Eh bien, mon petit, les hommes et les
femmes, c'est la mme chose. Si les hommes aiment les femmes et si les
femmes aiment les hommes, c'est pour se faire la mme chose que les
chiens. L'amour, c'est a. Et le mariage n'est pas plus propre. Tu
penses bien qu'il n'y a pas besoin d'avoir pous une femme pour se
livrer  cet exercice. Tous les hommes peuvent faire a  toutes les
femmes. Si on se marie, ce n'est cependant pas pour procder
autrement. Aussi, le mariage, on ne sait pas ce que c'est; on ne sait
pas d'o a vient. Ce doit tre une vieille blague qui s'est
perptue. Oui, mon petit, voil la vie. Et toi, tu feras comme les
autres: comme les autres et comme les chiens. Et c'est justement pour
a et par a qu'on est au monde. T'imagines-tu que tu es n d'un rayon
de lune? Tu es n parce que ton pre a fait le chien avec ta mre. Et
 la suite de a, le ventre de ta mre a grossi. Tu tais dedans. Et
au bout de neuf mois, tu es sorti de son ventre par le mme trou par
lequel elle urine...

mile s'arrta, effray. L'enfant venait de s'affaisser sur le tapis.
Il tait blanc comme un linge.

A ce moment, Julienne entrait. Elle vit Marcelin vanoui. Elle se
prcipita en poussant un cri.

--Grand Dieu! qu'a-t-il?

--Je crois qu'il a une syncope, dit mile en haussant les paules.

Elle le prit, lui fit respirer des sels. La pauvre tte de l'enfant
tranait lamentablement sur son bras.

--Il a l'air d'un mort, dit Julienne avec un recul instinctif.

Quelques minutes se passrent avant que Marcelin revnt  lui. Il
ouvrit enfin les yeux et, faiblement, murmura:

--Maman!... maman!...

--C'est moi, mon chri, dit Julienne. Ne me reconnaissez-vous pas?

Marcelin se souleva lentement, regardant autour de lui, comme s'il
cherchait  reconnatre o il tait et qui lui parlait.

Et ses yeux s'arrtrent sur Julienne, la considrant, d'abord avec
incertitude, avec surprise, puis avec un souvenir qui se prcisait.

--Ah! c'est vous... c'est vous...

--Mais oui, pauvre chri! Que vous est-il arriv?

Elle se mit  rire, revenue de son alarme. Puis, elle attira l'enfant
contre elle et commena  le couvrir de baisers.

Mais alors, une incroyable terreur bouleversa les traits de Marcelin.
Il s'arracha, frmissant, de l'treinte de Julienne, en lui jetant:

--Oh!... Vous ne m'embrassez pas comme une mre!

Il clata en pleurs:

--Maman!... je veux maman!... Ils me l'ont prise... Ils l'ont tue...

--C'est moi qui suis votre mre, maintenant, dit Julienne.

--Non... non... vous n'tes pas ma mre... Vous tes... une femme.

Son dsespoir tait si violent, que Julienne crut devoir employer tous
les moyens pour le calmer.

--Votre mre n'est pas morte, vous le savez bien.

--Je veux la voir.

--C'est impossible, votre mre n'habite pas Paris; elle est loin, trs
loin. Mais je vais vous montrer quelque chose qui vous tranquillisera.

Elle ouvrit un tiroir de son secrtaire et y prit un papier tach de
larmes. C'tait une lettre de Pauline  Marcelin, arrive depuis
plusieurs semaines dj. La pauvre mre avait fini par faire taire son
orgueil; ne voyant plus d'espoir qu'en Julienne, elle s'tait humilie
jusqu' la supplier, elle, d'avoir piti et de lui permettre d'crire
quelquefois  son fils.

--Voyez, dit Julienne, c'est une lettre de votre mre. Si vous tes
raisonnable, vous pourrez lui rpondre. Mais n'en parlez pas  votre
pre: il serait fort irrit, s'il apprenait que j'ai reu cette lettre
pour vous et que je vous l'ai remise.

Marcelin demeura un instant tourdi, sans oser faire un geste, sans
oser prononcer une parole. Une lettre de sa mre! Cela lui paraissait
un miracle du ciel.

--Mon Dieu! mon Dieu! balbutia-t-il enfin tout palpitant.

A la vue de l'criture chrie, il tomba  genoux: un flot de sanglots
dborda de sa poitrine; le voile de larmes qui couvrait ses yeux
l'empchait de lire; mais, ardemment, comme une relique, il baisa
mille fois le papier o sa mre avait crit et pleur.

--Il va se rendre malade! dit Julienne, trs inquite de cette
explosion de sensibilit.

Elle se rendait compte combien elle et Facial avaient eu tort de
laisser gonfler dans cette tte d'enfant tant de passion comprime.

Lorsque celle-ci pourra s'pancher, ne ft-ce que sur du papier 
lettre, pensa-t-elle, cela s'arrangera.

Et elle sourit intrieurement  l'ide que ce secret crerait entre
elle et le jeune garon un lien nouveau.

Ds que Marcelin fut seul, enferm dans sa chambre, il dvora les
pages inespres, o sa mre, aprs un si long silence, ressuscitait 
son appel. Il les lut et les relut, passa la nuit  s'en imprgner, 
en respirer chaque mot,  en abreuver son me altre. Sa mre vivait!
Elle pensait  lui, elle l'aimait toujours! Oh! la revoir! la revoir!
Elle _pouvait_ lui crire! Pourquoi, lui, ne pourrait-il pas la
revoir? Y avait-il autour d'elle une barrire de mystres trop
infranchissable? Maintenant qu'il savait qu'elle tait en vie, comme
avant, qu'elle n'avait pas t transforme, qu'elle tait encore une
ralit, celle d'autrefois, celle qui l'avait berc, nourri de sa
substance, baign de son fluide, rien ne l'empcherait de courir 
elle,  travers les obstacles, de courir se rfugier sous sa caresse
et reprendre possession de l'asile, du seul, de l'inoubliable asile.

La lettre ne contenait qu'un dtail pouvant servir aux projets du
jeune garon: elle tait date de Grasse. Il n'en fallait pas
davantage. Cela suffisait  donner un corps  son dsir: fuir, fuir!
Une fois l-bas, l'enfant saurait retrouver sa mre. Grasse! Il
rptait avec avidit ce nom, qu'il se souvenait avoir rencontr dans
sa gographie, appris comme tant d'autres choses indiffrentes, et
qui, tout  coup, prenait une importance extraordinaire, s'aurolait,
flamboyait.

Le lendemain, avec fivre, mais, en mme temps, avec une intelligence
et une prudence remarquables, Marcelin se mit en mesure de partir. Il
acheta l'Indicateur des chemins de fer, le consulta minutieusement,
tudia de point en point le trajet. Puis, lorsqu'il eut arrt son
plan, il calcula ses ressources. Il possdait une cinquantaine de
francs. Pour parfaire la somme ncessaire au voyage, il vendit divers
petits bijoux, boutons de manchettes, pingles de cravate, ne gardant
que sa montre, dont l'utilit n'avait jamais t si certaine. Aprs le
dner il prtexta des devoirs presss  terminer. Comme il n'emportait
pas de bagages, rien ne lui fut plus facile que de s'chapper dans la
rue. Au premier tournant, il prit un fiacre et se fit conduire  la
gare de Lyon. Sa voix trembla un peu lorsque, se haussant sur la
pointe des pieds pour qu'on le crt plus grand, il demanda au guichet:

--Un billet simple pour Grasse, par Antibes, train direct de 8 heures
25, seconde classe.

Il n'eut d'ailleurs,  subir que quelques regards curieux.

Et le train dmarrait, que Facial, persuad que son fils tait occup
 traduire Cornelius Nepos, allumait tranquillement un cigare et
dployait le _Temps_. Au mme moment, Julienne se disposait  venir
passer avec son petit Marcelin une heure de soire.

Trs surmen par ces deux jours excessifs, l'enfant ne tarda pas 
s'endormir, au roulis du wagon qui chantonnait et rythmait dans son
oreille:

Je vais revoir maman! je vais revoir maman!




XVI


--Grasse!

Marcelin descendit.

Il courut  la poste.

--Pouvez-vous me donner l'adresse de Mme Facial? demanda-t-il 
l'employ de service au guichet de la poste restante.

--Mme Facial? Attendez donc... Une dame vient quelquefois rclamer des
lettres  ce nom-l. Quant  son adresse...

Et interpellant une femme qui se trouvait dans le bureau:

--H! mre Divonne, vous qui connaissez tout Grasse, vous ne
connatriez pas a, par hasard Mme Facial?

--Faudrait me dire un peu comment elle est.

--J'ai son portrait, dit Marcelin.

Il tira un mdaillon suspendu  son cou, l'ouvrit et le montra aux
deux personnages.

--C'est bien celle-l, fit l'employ.

--Oui, fit la femme, je la connais. C'est moi qui lui porte ses
fruits, tous les matins. Seulement elle ne s'appelle pas Mme Facial.

--Comment? demanda l'employ.

--Elle s'appelle Mme de Rocrange.

--Possible. Elle est divorce; elle vit avec son amant.

L'enfant reut cela comme un coup de tonnerre sur la tte. Mais il ne
broncha pas. Il croyait comprendre cependant ce que ces mots voulaient
dire. Il sentait que c'tait pouvantable. Trois jours auparavant, il
et saut  la gorge de ces gens, au seul soupon qu'ils outrageaient
sa mre. Aujourd'hui, il ne savait pas, il ne savait plus...

Et il dit d'une voix douce:

--Pourriez-vous me conduire chez elle, Madame?

Sa mre! Comme tout tait gal, puisqu'il allait la revoir!

La fruitire le regarda avec curiosit.

--Vous n'tes pas d'ici, mon jeune monsieur?

--Non.

--Vous venez de Nice?

--De Paris.

--Seigneur Jsus! est-il permis de laisser un enfant faire tout seul
un pareil voyage! Et vous venez pour madame... pour cette dame... dont
vous avez le portrait?

Marcelin contint avec effort les larmes nerveuses qu'il sentait
sourdre. Il dit:

--C'est ma mre.

--Ah! fit la femme, je vous demande excuse. Il n'y a pas de mal  a.
Il faut bien tre le fils de quelqu'un.

Et pour manifester sa bont, elle ajouta:

--Venez avec moi, mon jeune monsieur: je vais de ce ct; je vous
montrerai o c'est. Il y en a pour dix minutes.

Dix minutes! Dans dix minutes, aprs plus d'une anne de sparation!
Il fut pris d'une telle motion, qu'il pouvait  peine se soutenir.
Tout en marchant, la fruitire le questionnait, s'apitoyait sur lui.
Il n'entendait rien, la tte bourdonnante d'impressions confuses, le
coeur gonfl, les genoux vacillants. A ce moment, son pre en
personne et surgi devant lui et lui et cri que sa mre avait commis
un crime, qu'il et rpondu: Elle a bien fait. Il ne concevait pas que
quelque chose ft reproch  sa mre. Elle n'agissait que noblement,
saintement. Dieu lui-mme n'avait pas le droit de l'accuser. Et sa
vnration croissait en proportion du rempart de haine et d'injustice
qu'on avait dress autour d'elle. Que signifiaient ces infamies qui
flottaient? Il aurait voulu mourir et que son sang se rpandt  ses
pieds.

La fruitire dit:

--C'est ici.

Elle montrait une villa. La grille tait entr'ouverte. Marcelin entra.
Au bout de quelques pas dans le jardin, il aperut, entre les
bosquets, une robe blanche.

Fou, il courut.

Deux cris:

--Maman!

--Mon enfant!

Ils taient dans les bras l'un de l'autre.

Longtemps ils furent incapables de prononcer une parole suivie. La
commotion tait trop violente. Ils pleuraient, ils sanglotaient. Des
mots palpitaient sur leurs lvres. Pour tous deux, mais pour la mre
surtout, cette ineffable rencontre tait un baiser du ciel, un
merveilleux tourdissement d'ivresse vers comme un miracle par le
paradis.

--Toi ici! toi ici! put enfin exprimer Pauline, les yeux vibrants
d'une joie dlirante, pressant sur son sein l'enfant inattendu.

--Je suis venu... je me suis sauv... Il me fallait toi!

--Tu ne m'as donc pas oubli! Mon enfant, mon enfant chri! Par
quelles souffrances j'ai d passer: sans nouvelles de mon enfant! Mais
si c'tait pour me rserver le providentiel bonheur de cet instant,
merci, Pre cleste, Consolateur suprme, merci! Et ce n'est point un
rve! J'ai tant de fois rv  toi, que si mon rve avait pu
t'voquer, tu serais dj venu! Et c'est toi, toi vraiment, mon
Marcelin, mon fils!

--O mre, pourquoi m'as-tu abandonn?

Le coeur de Pauline clata.

--C'est un affreux malheur qui est arriv! Tu ne sais pas, tu
ne peux savoir... Que t'ont-ils dit? Comment as-tu cru que je
t'abandonnais!... Que t'ont-ils dit? Que t'a-t-il dit, lui?... lui?...

--On n'a rien dit... J'ai vcu dans ce mystre... Ils ne disaient pas
que tu tais morte... J'avais peur... Enfin, j'ai eu la lettre, ta
lettre.

--_Elle_ t'a remis la lettre?

--Oui, avant-hier.

--Oh! je t'en ai crit dix, vingt. Celle-ci date de plus d'un mois.
C'est la dernire. Je dsesprais. Je suis alle deux fois  Paris,
j'ai tout fait. Un jour, je t'ai vu,  la sortie du lyce; et je t'ai
vu  la promenade, je t'ai suivi: mais tu ne m'as pas vue... Marcelin,
non, je ne t'ai pas abandonn! Et tu ne peux pas comprendre... Un
jour, tu comprendras, j'ai crit ma vie, pour toi. Lorsque tu seras en
ge de savoir... et de douter, tu liras. Alors tu comprendras, et tu
pardonneras.

--Maman!

Il l'embrassa d'une treinte passionne, et ajouta:

--Ne parle pas ainsi. La voix avec laquelle tu dis cela fait mal.

--Que pensais-tu de moi?

--Je ne pensais rien, j'tais triste. Et ds que j'ai su o tu tais,
je suis parti. Je ne veux plus tre spar de toi.

Pauline tressaillit:

--Sait-il o tu es? Il te suit peut-tre. Il va venir te reprendre.

--Non, dit Marcelin. Personne ne peut savoir o je suis,  moins de le
deviner.

Il raconta  sa mre la manire dont il s'tait enfui. Celle-ci se
rassura:

--Il ne devinera pas, dit-elle. Il ne t'aime pas assez.

--Lui, mais elle!

--Julienne? murmura Pauline d'une voix blanche.

Le jeune garon fit signe que oui.

--Elle n'a pas de coeur.

--Ce n'est pas seulement le coeur qui fait deviner. Elle a vu que je
t'aimais mieux qu'elle. Et puis la lettre... Elle sait des choses que
mon pre ne sait pas. Elle doit avoir devin.

La mre se dressa, l'clair aux prunelles:

--Jamais. Je suis l. Qu'ils viennent! Je dfendrai mon bien jusqu'
la mort. Ils avaient la force; ils pouvaient m'empcher de parvenir 
toi; ils te gardaient. Mais, maintenant, nous sommes runis... Ils
n'oseront pas! Comment oseraient-ils?

Elle se sentait tigresse  cette heure; il lui semblait qu'elle avait
de puissantes griffes au bout des membres, et que, d'un coup, elle
aurait dispers l'engeance hostile. La possession de son petit, contre
elle, sous elle, lui donnait la fauve sollicitude de la bte pour ce
qui est n de sa chair. Son sang roulait dans ses veines avec de
cruels besoins de mordre et de dchirer.

Elle eut peur de l'tat violent de ses sensations, et cria, en serrant
son enfant:

--Il ne faut pas qu'il y ait de lutte: je tuerais!

Mais aussitt, elle reprit:

--Folle que je suis! Nous n'attendrons pas qu'ils viennent. La
frontire italienne est tout prs. A l'tranger, ils ne peuvent plus
rien. Oh! enfin et vraiment, voici la clmence, la flicit! J'ai
tellement souffert, que la perspective subite, presque foudroyante du
bonheur accable ma raison. Je puis  peine croire, tant la vie m'a
remplie de terreur et de doute. Mes paupires cillent  l'clat du
ciel.

Pauline contemplait avidement l'enfant retrouv. Elle ne pouvait assez
le voir, s'en imprgner, s'assurer que c'tait lui. Elle ne songeait
pas  remarquer les changements qui s'taient oprs chez le jeune
garon; il avait grandi, ses traits s'taient complts; elle ne
s'apercevait pas de cela; elle ne constatait que sa prsence, sa
merveilleuse prsence, son irradiation charge de fluide et de
lumire. Un chant de gloire naissait de ses entrailles, montait,
montait, enveloppait son cerveau, projetait jusqu' Dieu ses ondes
triomphales.

--Je suis ivre, je ne sais plus ni ce que je pense, ni ce qui
m'arrive, balbutiait-elle.

Puis, ce fut une raction de maternit vigilante et tendre. Elle
entrana Marcelin dans la maison, le fit manger, le servit elle-mme.
Elle voulut savoir comment il avait voyag, s'il avait dormi, s'il
n'tait pas fatigu, lui posant mille questions sur sa sant, gotant
 se retrouver au milieu de ces chers dtails un incroyable plaisir.

--Ainsi, mre, je ne te quitterai plus?

--Oh! plus. L'heure de la misricorde a sonn.

--Et nous vivrons toujours ensemble?

--Toujours.

--Tous les deux?

Pauline jeta un long regard sur son fils, un regard solennel et
profond. Elle pronona lentement, mais d'une voix qui tremblait un
peu:

--Tous les trois.

L'enfant resta longtemps silencieux, sans s'tonner. Puis il murmura:

--Tu l'aimes donc beaucoup?

Et  ce moment, Odon survint.

Il eut un tressaut de surprise  la vue du jeune garon.

Mais dj, Marcelin s'avanait vers lui et disait:

--Je sais qui vous tes: vous tes celui que ma mre aime comme je
l'aime.

--O mon enfant! s'cria Odon, en lui ouvrant ses bras.

Et lui aussi avait les larmes aux yeux.

Lorsqu'on lui eut expliqu les vnements:

--Il faut partir, dit-il, il faut que nous soyons loin demain matin.
Une fois en sret,  l'tranger, nous pourrons engager des
pourparlers avec M. Facial et obtenir qu'il renonce  ses droits.

--Le prochain rapide de Paris n'arrive que demain soir, dit Pauline;
nous avons donc beaucoup d'avance,  supposer mme que l'on soit dj
sur la bonne piste.

--Et le tlgraphe! fit Odon. Qui sait si en arrivant  la frontire
nous ne trouverons pas la police prvenue! Nous courrions peut-tre
moins de risque en partant par Marseille, o nous nous embarquerions
pour Gnes ou Naples.

--Cela exigerait plus de temps; et si la police est prvenue, elle le
sera aussi bien  Marseille qu' Menton.

On s'arrta au projet suivant: on dguiserait Marcelin en petite
fille; lui et Odon prendraient le premier train pour Vintimille;
Pauline les rejoindrait quelques heures aprs. De cette faon, il y
avait toute chance, en cas que la police et des ordres, pour que les
voyageurs ne fussent pas reconnus.

Ils allaient se sauver comme des malfaiteurs.

Marcelin, cette fois, se dconcerta:

--Mais quel mal est-ce que j'ai commis? Ne suis-je pas libre de
rejoindre ma mre, puisque c'est avec elle que je veux vivre? Et si
elle veut me garder, n'est-elle pas libre de le faire?

--Tu ne connais pas la socit, dit Odon: elle a fait des lois qui
donnent  M. Facial le droit de te priver de ta mre.

--Pourquoi use-t-il de ce droit? Il n'est pas mchant.

--Il n'est pas mchant, j'en suis sr; c'est la socit qui est
mauvaise. Tu arrives ici, mon enfant, dans une maison qui ne vit pas
suivant les lois de la socit, mais o l'on aime et o l'on cherche 
tre heureux. Tu es assez grand pour comprendre, et tu as mrit de
savoir. Ta mre doit dsirer elle-mme que je parle, elle doit sentir
qu'il le faut.

Pauline fit un grave signe de tte affirmatif.

--Eh bien, reprit Odon, si tu es venu ici pour tre notre fils, sache
 quoi tu t'engages, ou plutt de quoi tu te dgages. Tu romps avec
les lois, tu te mets en rvolte contre celui qui les reprsente, M.
Facial, qui seul a des droits sur toi, seul est ton lgitime
ducateur, ton lgitime protecteur. Ici, tu as ta mre: mais ta mre
n'est plus ta mre au point de vue de la loi. Elle a eu le malheur de
faire acte de personne libre, comme toi-mme l'as fait hier; or, il
n'est pas permis d'obir franchement  son coeur. Quelque beaux que
soient les sentiments qui te poussent, on ne t'en saura aucun gr. On
pouvait te plaindre, on disait certainement, on pensait probablement:
Le pauvre enfant, qui n'a plus sa mre! Mais on ne t'excusera pas
d'avoir voulu la retrouver. Ce qu'il fallait pour rester dans ton
rle--car chacun a un rle fix d'avance et dont il ne doit pas
sortir--ce qu'il fallait, je vais te le dire: il fallait _supporter
hroquement ton sort, te rsigner_. Tel tait aussi le rle de ta
mre: elle devait _se rsigner_, se rsigner  tre la femme d'un
homme qu'elle n'aimait pas. Le monde ne pardonne pas qu'on tende au
bonheur par la voix directe du coeur. C'est une terrible leon que
je te donne l; mais tu tais digne de la recevoir, et la vie te
l'inflige dj.

Marcelin se dressa avec orgueil:

--Je veux tre le fils de ma mre, dit-il.

--Tu es un noble garon, dit Odon. Partage donc notre ostracisme. Et
c'est un vritable ostracisme, puisque nous sommes obligs de fuir 
l'tranger.

--Nous n'habiterons plus la France?

--Cela nous sera dfendu.

--Je n'irai plus au lyce?

--Ce sera un grand changement dans ton ducation.

--Papa m'avait donn le choix entre trois coles: l'cole
polytechnique, Saint-Cyr ou l'cole de droit. Il dit qu'un jeune
garon de ma position doit avoir l'ambition de devenir quelqu'un.

--J'espre que M. Facial ne se montrera pas intraitable. Nous ferons
tout pour essayer d'obtenir de lui la permission de revenir  Paris,
afin que nous puissions te donner l'instruction qu'il convient.

--Et s'il refuse?

--Il faudra alors renoncer aux carrires auxquelles donnent accs les
coles de l'tat.

--Je ne sais pas si ce sera jamais pour moi un sacrifice; en tous cas,
il sera bien minime au prix du bonheur de conserver ma mre.

--Et il n'y a pas besoin de diplmes pour devenir un homme.

Mais Pauline avait chang de visage. Elle venait seulement de se
rendre compte des consquences illimites qu'aurait pour son fils la
rvolte contre l'autorit paternelle. C'tait briser l'avenir de
Marcelin. Facial maintiendrait ses droits jusqu'au bout. Et par une
vision rapide, elle pensa au moment o, quelques annes plus tard,
l'enfant devenu jeune homme, saisi par la puissance d'une
vocation--laquelle? savait-elle? savait-il?--regretterait amrement ce
qu'il appellerait peut-tre son coup de tte. Son existence perdue,
ses rves irralisables, voil ce qu'il lui reprocherait. Et elle
seule serait coupable. Et il aurait raison de l'accuser. Et il
l'accuserait peut-tre avec dsespoir. Il pourrait lui dire: Ma mre,
vous avez t goste et lche. Vous avez abus de mon amour pour
vous. tais-je capable alors de dcider de ma vie? Toute ma vie,
songez-y, pour m'pargner quelques larmes sentimentales d'enfant! Et
maintenant, voyez, je ne suis bon  rien, je n'ai rien, je ne suis
rien. Croyez-vous que mon amour filial mme ne soit pas
irrmdiablement empoisonn par la pense amre de ma strilit?
Cruelle ironie vraiment! Je vous aimais, j'tais innocent: et vous,
qui aviez le devoir d'tre prudente  ma place, vous avez manqu de
courage, vous m'avez trahi. Voil ce qu'il lui dirait, sans doute.
Que rpondrait-elle  ces paroles affreuses? Et  supposer
l'improbable, Facial leur permettant le sjour de Paris, l'avenir de
l'enfant n'en resterait-il pas moins compromis? Que pourrait-elle?
Elle n'aurait plus de relations. Marcelin ferait ses tudes, puis il
serait lanc dans la vie, sans protection, sans base. Il n'aurait qu'
rougir de sa mre. Fils de Facial, au contraire, il aurait un nom, un
monde, des amis, des patronages nombreux et puissants; tout lui serait
facilit, il n'aurait qu' se laisser porter. Ruinerait-elle tout
cela? La mre ferait-elle encourir  son enfant sa propre rprobation?

Un gmissement sortit de ses lvres:

--Oh! je n'ai pas le droit... je n'ai pas le droit...

Odon comprit. Il se tut. Il venait de se faire les mmes rflexions.

Mais le jeune garon, auquel leur consternation n'chappa pas,
s'accrocha fbrilement  Pauline en criant:

--Maman, je ne veux pas te quitter!

La nuit se passa dans ces horribles alternatives. Marcelin avait fini
par s'endormir de fatigue. Pauline le regardait respirer, tout en
causant  voix basse avec Odon.

Le lendemain matin, ils ne partirent pas.

Dans la journe une dpche de Rderic arriva:

Vous n'avez que le temps. On est sur trace.

Alors, Pauline dit:

--Mon Dieu, donnez-moi la force d'aller jusqu'au bout.

Le soir mme, elle partit pour Paris avec son fils.

Elle allait le rendre  Facial.

Facial ne manifesta pas,  les voir, un tonnement extrme. Il reut
Pauline avec une dignit froide dont il ne se dpartit pas. Dans son
accueil transparaissait plus le dpit que lui avait caus l'escapade
de Marcelin, que la joie de retrouver son hritier.

--Je vous flicite, Madame, d'avoir compris votre devoir. Je ne vous
en veux pas: je sais qu'il n'y a pas l de votre faute et qu'il vous a
t impossible de monter l'esprit de mon fils et de combiner avec lui
cette malheureuse frasque. Vous me le ramenez, c'est bien. La police
venait d'ailleurs de recevoir des renseignements prcis sur son dpart
par la gare de Lyon et sur son arrive  Grasse; de l  conclure quel
tait le but de sa fuite, il n'y avait qu'un pas. Aujourd'hui mme, on
doit avoir fait une perquisition chez vous. Vous n'auriez pas
bnfici de cette petite aventure. Mais puisque vous me paraissez
avoir acquis de sages ides sur la manire dont il convient que mon
fils soit lev, je vous tmoignerai ma satisfaction en vous
autorisant  le voir une fois par an. Ces entrevues auront lieu 
Paris, dans ma maison et en ma prsence.

Pauline se sentait glace. De funestes pressentiments la
terrorisaient. C'tait bien la fin, le deuil.

Facial tira de sa poche un carnet  souche. Il inscrivit quelques mots
sur la premire feuille, la dtacha et la tendit  Pauline en disant:

--Mon fils vous a occasionn quelques dpenses; je tiens  vous les
rgler.

C'tait un chque de mille francs.

Pauline eut un geste d'indignation.

--Je n'insiste pas, fit Facial poliment.

Les choses se passrent d'une faon moins affecte avec Julienne
Chandivier, qui, sur ces entrefaites, arriva chez Facial, comme elle
le faisait plusieurs fois par jour, pour savoir si l'on avait des
nouvelles de Marcelin.

Lorsqu'elle le vit, son mot fut, en l'embrassant avec exagration:

--Le monstre d'enfant!

Et peu s'en fallut qu'elle n'embrasst aussi Pauline.

Le pdantisme en morale ne l'touffait pas. Elle ne manqua pas de
prendre  part son ancienne amie et de lui assurer que ses sentiments
pour elle n'avaient jamais vari.

--Mais que voulez-vous! Vous avez t peu adroite. Il vous tait si
facile de tout mnager. Personne n'exigeait de vous une vertu
cornlienne: on vous demandait seulement de vous conduire comme tout
le monde. Vous avez prfr vous mettre tout le monde  dos. Avec la
meilleure volont, il tait impossible de vous dfendre; et moi qui,
je vous le jure, ai trouv parfaitement ridicule le bruit qu'on a fait
autour de votre histoire, je n'ai pu me dispenser de vous brler aussi
en effigie. Vous aviez jadis d'tincelantes thories sur l'amour: vous
voyez o elles vous ont conduite. En ce monde, on fait ce qu'on veut,
mais il ne faut jamais vouloir ce qu'on fait. Les thories, c'est
inutile en thorie, et c'est dsastreux en pratique. Je suis
superficielle, je suis hypocrite, je suis vicieuse, je suis incapable
de penser, je suis femme, trs femme, mais c'est encore moi qui ai
raison: je me conduis avec mon instinct, ne m'occupant nullement de ce
qui est bien et de ce qui est mal, ayant seulement le sens de ce qui
est faisable et de ce qui n'est pas faisable; et je n'ai point mme
conscience des dfauts que je viens de dire, tellement ils sont 
moi-mme et tellement j'y rflchis peu. Vous, c'est le contraire, et
cela ne vous a pas servie. tes-vous heureuse, au moins, j'entends
heureuse... personnellement? Vous n'en avez pas l'air. Ma pauvre amie,
je vous plains avec une sincre sympathie. Dites-moi si je puis faire
quelque chose pour vous.

Pauline tait peu en tat d'entendre et de rpondre quoi que ce soit.
Elle dit seulement, immensment lasse de corps et d'esprit:

--Rien, rien... Je ne suis pas venue ici pour moi...

--Et Marcelin?

La mre eut une seconde d'hsitation. Puis, elle prit la main de
Julienne et supplia:

--Vous qui serez avec lui... oh! qu'il ne m'oublie pas!

--Je lui parlerai de vous, je l'ai dj fait.

--Oui, je sais... merci...

--Je lui transmettrai vos lettres.

--Vous tes bonne.

--Je suis meilleure que vous ne croyez.

Une sensation d'pouvantable fatalisme broyait l'me de Pauline. Sa
voix sortait difficile et monotone de sa gorge trangle; ses yeux
restaient secs.

Et le moment de la sparation ne fut pas dchirant comme elle l'et
pens. Il semblait que le chemin de douleur tant achev, un mur se
dresst pour empcher d'aller plus loin, un mur au pied duquel il n'y
avait plus qu' se laisser tomber d'puisement. Pauline prit son
enfant dans ses bras--pour la dernire fois--posa sur son front ses
lvres dcolores, sans dire un mot. Sa tte tait un lieu vide, o
tous les bruits rsonnaient trangement, et n'veillaient pas d'cho.

Ce fut l'adieu...




XVII


Des annes tombrent comme des feuilles mortes.

Odon et Pauline n'avaient plus quitt Grasse. Peu  peu, une paix
relative tait descendue sur l'me endolorie de Pauline, une lente
rsignation qui la noyait, aux jours o elle ne voulait pas se
souvenir. Il s'en dgageait une tendresse toujours plus complte pour
celui qu'elle avait ardemment, follement aim, qu'elle aimait
maintenant profondment. Entre eux s'tait cr un nouveau lien: ils
avaient souffert ensemble, ils s'taient vus souffrir. Et comme jamais
ni l'un ni l'autre, ft-ce par un geste, par une intonation, n'avait
sembl accuser leur amour des infriorits de la vie, ils en avaient
conu l'un pour l'autre une vnration croissante.

Pauline n'avait pas revu Marcelin. Chaque fois qu'elle avait rappel 
Facial sa promesse, celui-ci avait trouv un prtexte pour esquiver
toute rencontre entre la mre et le fils. Les lettres de Marcelin,
elles-mmes, d'abord trs touchantes, avaient fini par se modifier si
compltement, que Pauline ne pouvait croire qu'elles ne lui fussent
pas dictes. Elle n'en recevait plus que rarement. Marcelin se bornait
 lui raconter ce qu'il faisait, o en taient ses tudes,  lui
donner de rapides nouvelles de sa sant. Et cela la navrait de n'y
plus lire ces phrases charmantes, ces expansions qui savaient remuer
son coeur. Elle ne voulait s'expliquer ce changement que par la
dcouverte qu'aurait faite Facial de leur correspondance secrte.
Comment aurait-on pu lui transformer pareillement son fils? Elle ne se
disait pas que le changement n'avait pas t brusque, mais s'tait
opr par dgradations insensibles.

Aussi, Paris ne lui inspirait plus qu'une instinctive horreur. Tant de
choses s'taient accumules sur elle, qu'elle ne se sentait plus la
force de lutter. Il aurait fallu tre l, combattre pied  pied, et
pour quel rsultat? N'avait-elle pas renonc? N'avait-elle pas pris
l'engagement moral de ne rien faire qui pt nuire  son enfant? Lui
d'abord, lui seulement. Et si elle devait disparatre, elle
disparatrait.

Odon non plus n'tait pas retourn  Paris. Un ou deux ans aprs le
divorce de Pauline, il avait d subir de la part de sa famille de
pressantes tentatives pour le dgager d'une liaison qui menaait de
devenir srieuse.

Rompez, lui disait-on, rompez pendant qu'il en est temps encore. Vous
avez fait votre devoir, vous avez agi en galant homme en
n'abandonnant pas aussitt une femme qui s'est perdue pour vous. Mais
maintenant, cela suffit. Reprenez votre libert. Vous terniser dans
cette situation quivoque serait  la fois honteux et ridicule.

La vicomtesse de Bhutin tait mme venue exprs  Nice pour voir son
frre, esprant, par une dmarche formelle, obtenir de lui la rupture
souhaite.

Odon alla au rendez-vous, mais ce fut pour assurer  sa soeur qu'il
romprait plutt avec elle, que de considrer un seul instant l'ide de
quitter sa matresse.

De plus en plus, les deux amants s'taient sentis seuls, trangers au
monde, absurdes et rfractaires. Sans une inquitude de coeur, ils
taient demeurs l'un  l'autre, persuads que cette possession
constituait l'unique et suprme scurit dans le hasard phnomnal de
l'existence. Ils s'avanaient dans l'avenir sans autre projet, sinon
de continuer le prsent avec plus de srnit, plus d'oubli si
possible.

Malheureusement, de cruelles proccupations vinrent bouleverser ce
qu'ils avaient pu retenir de bonheur. La sant d'Odon laissait 
dsirer. Et, tout  coup, sa maladie de coeur s'aggrava. Une crise,
plus forte que celles qu'il avait de temps en temps, l'abattit si
rudement, que Pauline eut, un moment, l'affreuse angoisse de le voir
partir entre ses bras. Il ne s'en releva pas compltement.

Pauline comprit alors le malheur effrayant, le malheur auprs duquel
le reste n'tait rien, l'insondable malheur qui la menaait.

Elle ne s'tait jamais pos cette question: _S'il mourait?_

Et voil que la mort apparaissait, comme la solennit de l'heure dans
le silence de la nuit, rappelant, par un signe prcis, discernable,
l'ternelle possibilit.

Pauline se sentit une lumire vacillante dans le vent du nord. Nul
doute! nul doute! Elle s'teindrait du mme coup. La rafale qui
emporterait Odon emporterait sa vie  elle.

Mais cette certitude de mourir  la minute o son amant cesserait de
lui tre l'image miraculeuse qui fait vivre ne constituait pas une
consolation suffisante. Indpendamment des souffrances physiques
qu'prouvait celui qu'elle et voulu surhumainement heureux, la
perspective du mystre formidable que serait cette fin terrestre de
leur amour la plongeait dans une agonie perdue de pense.

Elle se rappelait le mot qu'elle avait dit  Odon le soir o ils
avaient fait connaissance, un des premiers mots qu'il avait entendus
d'elle: Moi, je n'ai pas peur de la mort.

Et maintenant, elle avait peur de la mort.

Rocrange ne se dissimula pas la gravit de son tat. Cela pouvait
durer longtemps, sans doute. Mais il tait marqu. Et comme tous deux
taient de grandes mes, ils se mirent  causer de l'indomptable
Inconnu.

Un jour, jetant un regard charg de piti sur son amie, Odon dit:

--Je mourrai le premier. L'existence n'est qu'un court combat contre
la destine. On n'a vraiment pas le temps de se sentir vainqueur ou
vaincu. Vainqueur de quoi, si l'on croit  la victoire? La victoire
n'est jamais exquise, mme pour les heureux: car le dsir a toujours
t tellement au-del de ce qu'on a ralis, que la plus apparente
victoire n'est encore et surtout qu'une dfaite. N'y aurait-il que des
vaincus de la vie? Pour moi, j'ai eu tout ce qui m'tait souhaitable;
j'ai t le rare privilgi qui a rencontr et obtenu la femme
extraordinaire de son plus pur rve. Combien d'hommes pourraient en
dire autant? Et cependant,  peine obtenue, mon voeu inextinguible
fut de la rendre enviable aux anges. J'ai tout fait pour cela. Et
lorsque je mourrai, j'en serai encore  me demander si la rencontre
qu'elle a faite de moi n'a pas t l're de son malheur.

--J'ai eu la mme illusion, dit Pauline; et j'ai toujours celle de
croire que sans la gele misrable o nous nous dbattons, nous
serions capables de bonheur, mme d'un bonheur  faire envie aux
anges. Ce qu'il y a de terrible, c'est que nous l'avons vu, ce
bonheur, nous y avons touch; libres, hors de la gele, nous en
aurions joui comme du plus blouissant soleil; et notre peine
s'accrot de ce que nous savons combien sont infimes les artifices qui
nous ont retenus prisonniers.

--Je crois que le fait mme de vivre constitue la gele dont tu
parles. Sans doute, ses murs sont souvent levs par la socit; nous
voyons la socit comme cause prochaine, mais la cause premire
n'est-ce pas toujours et essentiellement la vie? Nous sommes sujets
avant tout  notre nature d'homme; et c'est parce qu'il y a des
natures d'homme autour de nous que nous sommes invitablement
perscuts. C'est un cercle vicieux. S'il n'y avait pas de natures
d'homme se combattant et se faisant chec, il n'y aurait pas de dsir
et par consquent de tendance au bonheur. Notre amour n'est-il pas n
de ce que nous nous sommes trouvs au milieu de milliers de natures
d'homme? Il faut qu'il y ait choix et contraste pour s'aimer. Si,
comme deux fleurs prdestines, nous avions pouss seuls, dans quelque
lieu dsert, sans avoir jamais connu nos semblables, nous ne nous
serions pas aims; nous nous serions possds sans dbat, de par la
loi naturelle et fatale; mais il n'y aurait eu l que le bonheur
ngatif de l'inconscience, ce qui n'est pas le bonheur et, en tout
cas, pas l'amour. Et mme alors, dans cette inconscience de
nous-mmes, la vie ne se ft gure rvle moins cruelle. N'et-elle
pas consist toujours en trois choses: le temps qui passe, la matire
qui est infirme et l'esprit qui est exigeant? Et, par l-dessus, terme
de tout, enveloppe scelle, couvercle hermtique: la mort!

--L'amour, c'est donc ncessairement la souffrance?

--La souffrance nat de l'amour, comme l'amour nat de la souffrance.

--Et pourtant, s'cria Pauline, je sens bien que l'amour est le
bonheur!

--Il devrait l'tre, reprit Odon, parce que notre coeur est la
source infinie du dsir. Il ne peut pas l'tre, parce que le dsir,
qui est notre coeur, ne s'arrte pas de jaillir infiniment.

--Que sommes-nous donc venus faire sur la terre?

--Vivre. Heureux qui a aim: il a souffert. Heureux qui a souffert: il
a vcu.

--Quelle ironie! Le bonheur consisterait  tre malheureux!

--Oui, dit Odon, mais il faut ajouter un mot. Toute nature d'homme
tant forcment malheureuse, par le fait mme qu'elle est nature
dsirante, le bonheur consiste  tre malheureux noblement. Et l'ide
du bonheur est tellement inne dans nos coeurs, surtout dans nos
coeurs d'amants, qu'aprs avoir souffert, lorsque cette souffrance a
t noble, et la plus noble de toutes, la souffrance de l'amour, nous
sommes tents de nous crier, nous nous crions: Nous avons t
heureux! Oserions-nous dire,  ma chre matresse, quoique les larmes
que nous avons verses et que nous verserons encore soient de celles
qui rongent le rocher de la foi, oserions-nous dire que nous n'avons
pas t heureux?

--Je l'ai t, certes, je le suis, mme au milieu de l'pouvante et
des tnbres de l'angoisse.

--Cependant, tu n'aurais jamais autant souffert, si tu ne m'avais pas
connu. Cela est non moins certain. Et chaque jour, il faut que je
tombe  tes genoux pour te demander pardon, pardon de t'avoir fait
souffrir, pardon de t'avoir aim.

--Odon, la vie est vraiment tragique pour rendre possibles de pareils
sentiments!

--Pardon de vivre, pardon de mourir, pardon de tout! Et nous ne sommes
pas coupables! _Tout_ doit nous demander pardon, mais comme _tout_
reste muet, c'est nous qui nous humilions.

Ils restrent longtemps les yeux fixs dans l'infini du ciel, o des
toiles s'allumaient, mais o vainement, vainement ils cherchaient
Dieu.




XVIII


Lorsque Julienne Chandivier eut dcid de se dbarrasser
dfinitivement de ses deux amants, voici ce qu'elle imagina.

Elle envoya  Snchal le petit mot accoutum:

Je vous attends ce soir,  dix heures.

Le petit mot se faisait si rare maintenant, que le vieux snateur en
prouva un plaisir particulirement dlicat.

Rderic reut en mme temps celui-ci:

Venez dner.

--Vous tes gracieuse, dit Rderic, lorsque Julienne le fit passer
dans son appartement et qu'il s'aperut que c'tait pour un dner en
tte  tte qu'il avait t invit. Depuis si longtemps que vous me
ngligiez! Vous tes tellement occupe de vos jeunes gens!

--Les jeunes gens, maintenant! Autrefois, c'tait Snchal. Vous
serez donc ternellement jaloux, mon pauvre Rderic?

--Je ne suis pas jaloux, je suis misanthrope.

--Dites, au moins, misogyne.

--Chaque fois que je vous vois, il me semble que je vous hais. Et je
reviens toujours, dvor de mon ancien poison. Je vous crible
d'pigrammes, parce qu'il faut que mon amertume sorte; mais j'ai soif
de votre lvre, j'ai votre oeil dans le sang.

--Et moi, dit Julienne, chaque fois que je vous vois, j'ai envie de
vous chasser. Mais vous tes mon besoin mauvais. Je suis ravie de me
sentir dteste de vous et de vous tenir si bien, de vous tenir
d'autant mieux que je suis plus dteste. Ne vous y fiez pas
cependant: je pourrais me lasser de cruaut et devenir bonne.

Quoique ce ft dit sur un ton moqueur, Rderic rpliqua:

--C'est alors que vous auriez la cruaut capricieuse. Satisfaite de
m'avoir ravag pendant tant d'annes, vous concevriez le dsir
d'exercer sur quelque autre plus neuf votre art de Locuste morale.
Mais devenir bonne! Quelle parodie!

--Il n'y a que vous pour croire  mes malfices. Regardez Snchal,
a-t-il l'air d'un empoisonn?

--Il n'a l'air que d'un gteux, railla Rderic.

Julienne se prit  rire:

--Il sera complet ce soir. Quant  toi, Paul, tu n'es peut-tre pas
gteux de la moelle, mais tu l'es du cerveau. Et ce n'est pas moi qui
t'ai intoxiqu. Tu t'es intoxiqu toi-mme. Que veux-tu que j'y fasse?
Il te fallait une cuisinire et tu as rencontr une femme. Que
dirais-tu pourtant, si je te renvoyais aux incurables?

--Ah! fit-il, je ne veux mourir que par toi. Et je t'admire: tu es
frache, tu es jeune! Il semble que tu ne penses pas, que tu ne sais
pas, que tu traverses la vie sans y prendre garde! Et tu es toujours,
tu seras toujours l'enfant maligne, inconsciente, l'enfant-femme,
l'enfant-serpent.

--Pourquoi pas l'enfant-vampire?

Elle se dvtait lentement, avec la grce d'une alme.

Rderic buvait son corps, comme un alcoolique la liqueur nfaste qui
le tue.

Un peu avant dix heures, la femme de chambre de Julienne entre-billa
la porte, effare.

--Madame, M. Snchal est ici. J'ai cru bien faire de prvenir madame.
Il doit y avoir une erreur.

--Pas du tout. Faites entrer.

Les deux amants de Julienne se dvisagrent. Ils venaient de
comprendre. Snchal tremblait d'indignation; Rderic ricanait
nerveusement.

--Messieurs, dit Julienne, il n'y a pas eu possibilit d'viter cette
rencontre. Heureusement qu'elle ne s'est point produite entre l'un de
vous et mon mari. Mon honneur est sauvegard.

En silence, Snchal et Rderic changrent leurs cartes.
Qu'avaient-ils  se dire? Ils se connaissaient depuis longtemps.
Depuis longtemps, chacun d'eux savait les relations de l'autre avec
Julienne. Mais, pour la premire fois, ils se trouvaient en prsence,
dans une situation qui les empchait de feindre d'ignorer la vrit.
Ils n'avaient plus qu' s'excuter proprement.

Le duel eut lieu le surlendemain. Le vrai motif fut, comme de juste,
tenu secret. Il fallait, avant tout, couvrir Julienne.

Celle-ci avait trouv l le meilleur moyen d'en finir sans phrases.
D'un ct, elle signifiait  ses amants une rupture sur laquelle ils
seraient peu tents de revenir; de l'autre, par l'effet du duel, elle
s'assurait auprs d'eux contre toute espce de vengeance par
l'indiscrtion ou la calomnie: on ne mdit pas d'une femme pour
laquelle on se bat, et cela tait  considrer avec Snchal.

Tout allait le mieux du monde pour Julienne. Il n'en fut pas de mme
pour les deux adversaires, qui, n'ayant d'ailleurs aucun dsir de se
battre, ne faisaient, en cela, que remplir une des consignes de
l'amour moderne.

Snchal fut bless grivement. On rapporta Rderic mourant chez lui.

Les journaux s'occuprent un peu de l'affaire; mais comme tout s'tait
pass selon les rgles, il n'en fut pas autrement question. Le nom de
Julienne ne fut pas prononc.

Odon de Rocrange reut ces quelques lignes, que Rderic, avant de
mourir, trouva la force d'crire:

Je viens de me battre pour une femme. Tu devines qui. Il me semble
que je vais mal, mal. Je te dis adieu, prvoyant que c'est la fin. Me
voici dbarrass. J'ai aim comme un forat. S'il y a un autre monde,
j'espre que j'y serai libre. Mais pour tre libre, il faudrait
n'avoir ni me, ni pense, ni souvenir, ni dsir. Autant dire qu'il
ne peut y avoir de vraie libert que dans la vraie mort. Ainsi
soit-il!

Quelques mois aprs le duel, Snchal mourut aussi, d'une maladie qui,
suivant les mdecins, tait la suite directe de sa blessure.

Par une concidence curieuse, ce fut  l'enterrement du snateur que
Facial, qui venait enfin d'tre nomm officier de la Lgion d'honneur,
arbora pour la premire fois la rosette.

De notables changements s'taient produits dans l'existence de
l'ancien mari de Pauline. Son deuil port, il n'avait pas rsist
longtemps aux pressantes sollicitations de son ami Chandivier.
Quelques soupers joyeux furent tout ce qu'il se permit pour commencer.
Des scrupules d'homme rang intimidaient encore sa conscience. Il
avait beau raisonner, se dire qu' son ge il ne pouvait pas vivre
sans femme, qu'il n'tait plus li par aucun engagement, qu'il se
trouvait moralement et effectivement libre et qu'il n'y avait ni
crime, ni honte  sacrifier dans les mesures hyginiques aux besoins
de la chair, ses vieilles habitudes d'austrit ne laissaient pas de
l'inquiter. Facial ne se voyait pas volontiers sous les traits d'un
viveur. Ce qu'il avait toujours fltri du nom de dbauche lui
inspirait un secret malaise. Et pour lui, la dbauche c'tait dj la
partie fine en compagnie de demoiselles aux approches faciles, o l'on
boit du champagne  deux heures du matin et o l'on raconte des
histoires gaies. Ptri de prudence, il hsitait devant les
incertitudes de l'amour vnal. D'autre part, il n'et pour rien au
monde nou des relations avec une femme marie. Les circonstances se
chargrent de vaincre ses rpugnances.

Le malheureux Chandivier tait aux abois. Compltement mis  sec par
Rbecca, il ne savait plus o se procurer de l'argent. Depuis
longtemps, une sparation de biens tait intervenue entre sa femme et
lui. Il avait emprunt tout ce qu'il pouvait emprunter. Sa dernire
ressource tait Facial, auquel il devait dj de grosses sommes. Et
c'tait justement pour cela qu'il se montrait si empress auprs de
lui, esprant qu'en mlant activement  sa vie son ami riche, celui-ci
finirait par solder tous les frais de la fte.

Il eut mme la maladresse de s'en ouvrir  Rbecca:

--Tu vois, Bbque, je n'ai plus un radis. Il faut trouver une
combinaison. Laquelle de tes amies jugerais-tu le plus capable
d'emballer Facial? Il casquerait, il casquerait ferme. Il s'agit de
trouver une femme assez honnte pour nous assurer une part dans les
bnfices. C'est une affaire  toi et  moi. Je chaufferais Facial; tu
te chargerais de styler la femme. Je connais mon bonhomme: il meurt
d'envie de se payer une matresse qui ait du montant. Penses-tu que
Tanagra-la-Pucelle soit de taille? Ou la Tunique-de-Nessus? Ayons
l'oeil, ma petite, il y va de nos amours.

Mais Rbecca se souciait comme d'une guigne de ses amours avec
Chandivier. N'ayant plus rien  attendre de son protecteur, le sentant
ruin, fini, dmoli, elle comptait bien lui signifier son cong  la
premire occasion. Et l'occasion cherche tait l, tout prs;
Chandivier lui-mme la lui indiquait.

Elle se mit ds lors, cyniquement,  allumer Facial. Ce ne fut point
difficile. N'ayant gure frquent les femmes galantes, Facial tait
peu capable de soutenir de sang-froid un sige en rgle. Rbecca
l'excitait d'ailleurs beaucoup. Souvent, il avait convoit cette
crature aux allures de fille, au galbe provocant. Lorsqu'il se vit
attaqu, sa sensualit ne fit qu'un tour. Il ne cda cependant point
aussi rapidement que le donnait  supposer sa terrible concupiscence.
Rbecca, qui constatait avec allgresse l'tat violent o son mange
mettait Facial, ne comprit rien d'abord  cette rsistance. Elle
s'aperut enfin, avec surprise, que ce qu'elle avait  vaincre tait
moins l'indiffrence ou l'avarice que la dfiance d'une liaison
illgitime et la crainte de s'engager trop avant. Mais ce qui mit le
comble  sa stupfaction fut le scrupule qu'elle dcouvrit que Facial
avait de tromper Chandivier.

--Gros chien, dit-elle, qu'est-ce que cela peut te faire, puisque je
suis rsolue  le quitter?

--Je ne veux pas qu'il m'accuse de lui avoir enlev sa matresse.

--Mais, grand bb, je te dis que je le quitte en tout cas. Ne vaut-il
pas mieux que ce soit toi qui en profites qu'un autre? Chanchan sera
charm de t'avoir pour successeur. D'ailleurs, je t'aime, l! je te
veux, l!

Pour prcipiter les vnements, elle n'imagina rien de mieux que de
pousser la tentation de son saint Antoine jusqu' complte
consommation. Elle se savait assez forte pour avoir tout  esprer de
cette entreprise dcisive. Facial serait plus fou aprs qu'avant. Une
fois tomb dans le puits de volupt qu'elle ouvrirait sous ses pas, il
lui appartiendrait corps et me, coeur et bourse, noy dans la vase
perfide et dlicieuse, sans nergie pour remonter. Ah! elle avait des
moyens de sduction autrement puissants que la coquetterie des paules
nues et le libertinage des gestes et des paroles! Elle avait l'lixir
de son baiser savant, le musc de sa peau, son jeu de comdienne, plus
 l'aise au lit que sur les planches et sachant, l, se prter
merveilleusement  tous les rles.

Facial fut bloui.

Et au matin, Rbecca avait emport son engagement. Quelque temps
aprs, Facial l'installait luxueusement dans un petit htel, payait
ses dettes, la remettait  flot. Un certain orgueil le prit mme 
l'ide qu'il _entretenait_ une femme. Et loin de s'en cacher, cet
homme svre s'en vanta.

Chandivier reut d'abord trs mal la chose. Il pleura; il s'arracha
les cheveux; il parla de suicide et de meurtre. Puis, il s'apaisa;
puis, il comprit. Il comprit que sa folle matresse l'avait dvor
jusqu'aux os, qu'il tait invitable que, pratique dans sa folie, elle
le lcht impitoyablement, qu'en consquence il valait bien mieux que
cette opration ncessaire s'accomplt au profit de son ami intime, de
son cher ami Facial, lequel n'aurait jamais le triste courage de lui
fermer sa porte, ainsi que l'aurait srement fait un tranger. Et il
arriva qu'au lieu de se brouiller avec le nouveau propritaire de
Rbecca, Chandivier se considra plutt comme uni  lui par un nouveau
lien, un lien, en quelque sorte, de famille. Il fut l'hte assidu du
petit htel; son couvert fut toujours mis  table; il eut une chambre
dans la maison. Il vcut ds lors en vritable parasite auprs de
Facial et de Rbecca. Son abjection devint mme si grande, que Facial,
qui avait des tendances  la jalousie, finit par le croire incapable
d'tre autre chose qu'un bnvole eunuque.

Le sjour de Rbecca au Thtre-Franais n'avait pas dur longtemps.
Compltement insuffisante, elle n'alla pas au-del de deux ou trois
petits rles, o, par dfrence pour ses protections, on voulut bien
l'essayer et qu'on lui retira presque aussitt. Devant l'hostilit de
ses camarades et l'indiffrence du public, elle ne s'entta pas trop,
et, aprs quelques accs de rage, demanda elle-mme la rsiliation de
son trait. Une autre ide lui avait pouss en tte. Elle avait envie
d'aborder le caf-concert. Puisqu'elle russissait si bien la
chansonnette et que chaque fois qu'elle servait le _Museau de Dodore_
en socit elle obtenait un si colossal succs, n'tait-ce pas sa
vraie vocation? Et n'tait-il pas plus glorieux de devenir une divette
 la mode, de voir circuler tout Paris sous son fausset et d'entendre
brailler ses refrains par les foules, que de grimper pniblement  la
remorque de Corneille et de Molire jusqu' la mdiocrit dans le
grand art? Rbecca se sentait cre pour faire frtiller les ttes du
bout de son orteil.

Facial, Chandivier, tous les amis de la future divette approuvrent
son projet. Mais on ne la laissa pas s'aventurer au hasard dans la
carrire. On lui fit subir une prparation consciencieuse, on lui cra
un rpertoire indit o tout le monde collabora, elle rpta des mois
et des mois devant ses familiers, qui, prenant au srieux leur
mission, conseillaient, critiquaient, formulaient leurs observations,
dclaraient bien ou mal, choisissaient au milieu du flot de ses
inventions, toutes plus saugrenues les unes que les autres, celles qui
taient capables de constituer des effets certains, une originalit
dcisive, un tremplin pour la popularit. On s'amusait beaucoup; on
avait trouv l un divertissement vraiment passionnant. Chaque soir,
on se runissait en cnacle; Rbecca faisait l'tude d'une chanson,
couplet  couplet, dtaillant, reprenant, essayant mille faons de
dire, de lancer les mots, les bras et les jambes; Facial tait grand
juge et tranchait en dernier ressort; et quand enfin le
chef-d'oeuvre sortait des limbes, on s'extasiait, on se flicitait,
on prdisait le plus formidable succs que les annales du concert
eussent jamais enregistr.

Lorsque la chanteuse fut dclare en possession de son art, on largit
le cercle de ceux qui taient admis  saluer le lever de la nouvelle
toile. Des journalistes furent invits. On organisa toute une
campagne de rclame prventive. Le mot d'ordre fut donn:
Rbecca-artiste, Rbecca-chic suprme, Rbecca-prodige. Cela cota
fort cher  Facial; mais dans le feu de l'enthousiasme, il dpensait
sans compter. Et avant d'avoir paru devant le public, Rbecca tait
dj clbre.

Le triomphe de son dbut dpassa toutes les prvisions. La salle,
chauffe  blanc, acclama la chanteuse avec frnsie. Il semblait que
ce ft une rvlation, un art nouveau qui naissait, merveilleusement
adapt au got, au scepticisme,  la veulerie contemporaine. On tait
enchant, on humait avec prdilection le relent de ces gniales
inepties, on s'lectrisait au contact pileptique de la sirne d'gout
qui les aboyait. _Le Museau de Dodore_ surtout alla aux nues. C'tait
a. Le public avait trouv son idole, et Rbecca son chemin de Damas.

Le soir mme, comme Facial, tout fier, rpandait  ses pieds son
tribut de flicitations, elle lui dit:

--Tu sais, mon gros, depuis aujourd'hui, tu me doubleras mes
appointements. N'oublie pas que tu entretiens une divette.

Et Facial doubla, trop heureux d'tre le protecteur attitr d'une
chanteuse dont le boulevard fredonnait dj le refrain fameux:

      Il fouille, il fouille,
      L'museau d'Dodore,
      Il fouille, il fouille,
      Il fouille encore,
      Troulatou,
      Il fouill' partout!




XIX


--Dieu! Dieu! si vous existez, si vous connaissez la misricorde, si,
pour une fois, vous tes capable de justice, criait Pauline en se
meurtrissant les mains, sauvez-le! sauvez-moi!

L'heure ternelle tait arrive.

Odon de Rocrange avait sombr, en quelques chutes rapides, comme si,
tout  coup, le corps parvenu aux extrmes limites d'une rsistance
qui faisait encore illusion, avait t abandonn  sa ruine par la
volont dfaillante.

Et il gisait l, maintenant, dpouille dj, secou des derniers
frissonnements de la vie, sur le lit, le lit mme de leur amour: le
tronc soutenu par une pile de coussins, la tte livide cherchant
l'air, les jambes gonfles d'hydropisie pendant hors des draps...
Quoique l'issue de la maladie ft ds longtemps fatale, ce soudain
effondrement prenait l'horreur d'une catastrophe imprvue. Terrifie,
Pauline assistait  ce spectacle d'pouvante, comprenant seulement ce
que c'tait vraiment que la sparation, la foudroyante sparation,
l'inutile, la cruelle, l'immense sparation. L'angoisse de l'inconnu
l'avait treinte, la rvolte farouche devant la souffrance du
bien-aim l'avait bouleverse, elle avait gmi de dtresse, elle avait
senti le dsespoir de l'existence; elle avait mme, en un surhumain
effort de pense et de foi, accueilli,  de certains moments, l'ide
de la mort; elle s'tait entretenue, avec celui qui allait mourir, de
l'immortalit de l'me. Mais en prsence du fait, du fait qui allait
s'accomplir avant que l'heure soit coule, elle perut que tout cela,
tout ce qu'elle avait souffert, accept, vcu, tait ds lors nul et
sans signification. Le nant! Elle ne se disait pas que c'tait le
nant: elle y tait sans le savoir. Rien! rien! Leur amour: rien! La
vie: rien! La pense: rien! Au chevet du lit o mourait son ami,
Pauline devenait folle.

L'agonie commenait.

Les lvres du mourant s'agitaient, s'agitaient, convulsives.

Quoi? Oh! grand Dieu, quoi?

Pauline se pencha avidement sur ces lvres qui balbutiaient, se pencha
comme sur un puits d'infini, sondant de toute la tension de ses yeux
et de ses oreilles le mot, les mots qui sortaient de l'abme du
mystre. Mais son me eut beau s'appliquer d'un suprme effort 
entendre la voix, il ne monta de l'abme qu'un bruissement indistinct.
La communication n'existait plus.

Que voulait-il dire? Que disait-il? Car il devait avoir encore
quelque parole  prononcer dans le monde des vivants. Il avait l'air
d'indicible stupeur de celui qui veut parler et ne peut. Oh! cette
parole! tait-ce une recommandation extrme et solennelle? un adieu?
tait-ce la rvlation subite que, sur le seuil, il venait d'avoir de
l'au-del, et qu'il tentait de jeter rapidement, comme un butin inou,
 celle qu'il laissait en bas? Ne pas savoir! rester avec cette
effroyable interrogation dans le souvenir! Avoir eu pour dernier
regard de l'aim cette navrante expression d'anxit et d'impuissance!

Allait-il partir ainsi, muet?

Pauline ne put supporter cette ide. A genoux, la tte dans ses doigts
crisps, elle suppliait Dieu--Dieu en qui elle voulait croire
maintenant--de faire un miracle. Non le miracle de ressusciter ce
prochain cadavre, c'tait impossible, c'tait trop tard, mais le
miracle de l'animer encore, quelques minutes, pour qu'il puisse
parler, parler, et qu'il s'en aille aprs avoir dict les paroles de
paix et de consolation, vers ce baume au coeur horriblement dchir
de l'abandonne.

--Odon! Odon! rla-t-elle.

Entendit-il ce cri, cette vocation presque? Entendit-il? Pas un signe
dans son oeil blafard; pas un battement de sa paupire violace.

--Odon! piti... Veux-tu que je me tue, que je t'accompagne l-bas?

Elle voulait,  ce moment perdu, qu'il lui donnt un ordre--l'ordre.

De sa bouche dj froide, il aurait murmur cette seule syllabe:
Viens; moins encore, sa tte se serait imperceptiblement incline en
un assentiment, que, sans une hsitation, elle se serait tue.

Mais Odon ne bougea pas. Il n'y eut, dans l'attente accable de la
chambre, que le chuchotement trouble de la respiration du moribond,
tantt prcipit, haletant, tantt s'arrtant pendant une ou deux
mortelles minutes et,  l'instant o tout semblait fini, reprenant
avec des saccades dsordonnes.

Et l'me de Pauline tait suspendue  cette affreuse respiration; elle
tait cette respiration. Tantt, elle s'vanouissait, disparaissait
jusqu' l'inconscience: tantt elle roulait, se tordait en un flot de
penses, en un torrent dvastateur d'agitations dbordantes.

Ne meurs pas! Reste! Comment la force de ma supplication n'est-elle
pas capable de te redonner la vie? Je ne veux pas--Seigneur Dieu
apprenez ma volont, puisque vous tes sourd  ma prire--je ne veux
pas que mon amant meure! N'a-t-il pas suffi autrefois d'une volont
pour arracher au tombeau la fille de Jarus et le fils de la veuve de
Nan et Lazare?... Et suis-je moins que Jsus?... Oh! oui, certes, et
mon humilit est profonde... Je veux dire: ma volont est-elle moins
grande? Non, Seigneur: en ce moment ma foi n'est pas infrieure 
celle qui a opr les prodiges. Si votre parole est vraie, ma foi
devrait, en ce moment, transporter la montagne, la montagne qui
m'crase... Mais vous mentez, votre parole est mensongre...
crasez-moi compltement, crasez-nous, que je ne sente plus, que je
ne voie plus!...

Elle approchait du dlire. Mais ses penses tournoyaient si vite dans
son front charg de fivre, qu'elles constituaient moins de relles
divagations qu'un mlange informe d'lancements douloureux et de
vertiges. Pauline ne s'arrtait  aucune d'elles d'une faon stable.
Passant, presque sans s'en rendre compte, de l'oraison au blasphme,
de la plainte passionne  l'effroi, elle ne se crait point d'image
prcise de ce qu'elle ressentait vraiment. Son coeur, son cerveau,
ses nerfs se brouillaient en tumulte.

Parfois, un clair lzardait le fond noir de son tre: c'tait sa vie,
l'ide de sa vie traversant rapidement sa mmoire. Sa vie! oh! sa vie
brve, inconsistante, sa vie fugitive comme un bondissement de flche,
pour arriver, sans transition, l'instant d'aprs,  ce but,  la mort,
qui, elle, n'tait que trop et que trop abominablement vraie! Plus
rien! Tout ce qui avait exist et avait si promptement apparu et
disparu, toute la vie, cet clair, avait zigzagu dans les tnbres
pour s'y rsoudre ternellement, aprs avoir illumin--quoi? O
vie-fantme aboutissant  la mort-vrit! Et  travers quelles
souffrances? et pour quelles insondables souffrances? Et cette minute
de la mort balancerait par son poids tout le poids--si minime
maintenant--de la vie! Et les sicles, les sicles de sicles
suivraient, toujours, toujours... et toujours ce serait la mort.

Ne resterait-il rien? Rien! Cet amour, leur amour, l'amour, qui pour
eux avait t la vie et les avait souvent levs si haut qu'ils
avaient cru tre immortels et divins, l'amour, leur amour ne
subsisterait-il que comme la vague aurole d'un songe plus vague
encore? Cet idal, grce auquel ils s'taient senti une me, une me
commune, fondrait-il comme un spectre vain dans la fume des torches
lugubres d'irrparables funrailles? N'aurait-il pas mieux valu
n'avoir jamais aim? N'aurait-il pas mieux valu de suite cette mort,
cette mort qui n'en aurait pas t une? Et si la vie terrestre ne
pouvait leur tre pargne, au moins que n'en eussent-ils ignor le
grand, l'implacable dsir, ce qui ne meurt pas et ce qui meurt
toujours, leur double me, le sanglot, la cruaut, l'illusion de
l'amour!

Leur amour avait-il mme exist? Et Pauline--ce fut un vide
trange--Pauline douta. Il semblait que puisque l'amour ne pouvait
vaincre la mort, c'est qu'il n'avait pas t l'amour.

Quand, quand ai-je aim? Je n'ai pas eu le temps! Tout tait dj
fini, que je cherchais encore dans l'avenir l'accomplissement de ma
destine! Pas un seul moment je n'ai pu me croire heureuse, comme je
voulais que l'amour me rendt heureuse. Pas un moment je n'ai pu me
dire: Me voil au sommet, je n'irai pas plus loin, je n'ai plus qu'
descendre. J'ai toujours regard en avant, j'ai toujours voulu plus,
espr plus. Espr! Esprer n'tait pas aimer! Et lorsque
l'impitoyable doigt de Dieu brise cette esprance, n'est-ce pas
l'amour, la possibilit de l'amour qu'il raye de ma vie? Et pourtant,
jamais femme n'a aim plus que moi! Je le sens, j'ai aim, j'ai
aim... Mais plus j'aimais, plus je voulais aimer: et il me semblait,
 chaque lan nouveau, que je n'avais pas aim encore. Et voici: le
jour de deuil est arriv, mon coeur est arrach de ma poitrine
alors qu'il devait battre, battre plus fort, battre pour l'infini. Oh!
mourir! mourir!... Odon, je veux mourir avec toi... Peut-tre le cycle
de notre amour n'est-il pas rvolu!...

Elle dtourna la tte, comme pousse par quelque force occulte.

Tout  coup, son sang reflua  son coeur.

Dans le coin le plus sombre de la chambre, elle crut voir, elle vit,
oh! elle vit  n'en pas douter une forme, tel un brouillard qui se
condense, une forme qui se crait. Elle reconnut... Elle le
reconnut... Lui!... lui!... C'tait son ombre, sa vision se dtachant
sur le fond obscur des tentures. Et peu  peu, l'ombre se prcisa,
prit du relief et de la couleur. Elle ondoyait, comme porte par des
flots invisibles, comme balance mollement dans un fluide thr. Les
doigts devinrent lumineux; ils dgagrent une lumire phosphorescente,
dont s'claira tout le haut de la figure. L'apparition tait presque
vivante maintenant, semblable au reflet d'un homme vivant projet par
une lampe dans une glace noire. C'tait Odon, Odon transfigur, plus
beau qu'il ne l'avait jamais t, Odon souverainement serein, brillant
de sa vraie nature, sa nature glorifie. Son regard pos sur Pauline
souriait gravement avec une douceur infinie. Lentement, lentement, il
fit un geste: il dveloppa son bras hors des draperies blanches qui le
vtaient, et, d'un mouvement insensible, amena un doigt sur ses
lvres. Il resta quelques instants ainsi. Puis, la mystrieuse
apparition commena  dcrotre. Les teintes se fondirent; les formes
s'effacrent graduellement. Bientt, ce ne fut plus qu'une bue
grise, qui elle-mme finit par se dissoudre.

Immobile jusqu'ici, sans un souffle, les yeux fixes, dilats par
l'tonnement et par l'attente, Pauline, lorsqu'elle le vit
disparatre, voulut s'lancer. Plus rien! C'tait le vide morne et
terrible. Et l, sur le lit, le corps gisait.

Elle se dit rapidement:

Il est mort.

Folle, elle se jeta sur la dpouille.

Mais non: le coeur battait encore faiblement.

O est-il? Oh! o est-il? Je ne sais rien! Je suis comme une gare
dans la nuit. Odon! parle! rponds-moi! tait-ce toi, toi vraiment?
N'tait-ce qu'une hallucination de mes sens! Vas-tu mourir? Vas-tu
vivre? O mon Dieu! mon Dieu!

La porte s'ouvrit.

Une grande femme en noir parut sur le seuil. Elle tait accompagne
d'un prtre.

Pauline se dressa, blme.

--Qui tes-vous? Que voulez-vous? demanda-t-elle.

La femme en noir rpondit:

--Je suis Mme de Rocrange.

La matresse d'Odon fut saisie d'un frisson nfaste. Cette femme
venait-elle lui enlever le cadavre?

--M. de Rocrange est  l'agonie, dit-elle, laissez-le mourir en paix.

L'_autre_ reprit d'un ton qui n'admettait pas de rplique:

--Je suis Mme de Rocrange: mon devoir est d'assister  son lit de mort
celui dont je porte le nom. Je vous prie de vous retirer. Vous avez
eu l'oeuvre de joie,  moi l'oeuvre de douleur.

--Madame, murmura Pauline les dents serres, venez-vous pour insulter
celui qui m'a aime? L'amour est l'oeuvre de douleur aussi bien que
l'oeuvre de joie. Vous qui ne l'avez jamais aim, vous n'avez rien 
faire ici.

--Et Dieu? fit Mme de Rocrange.

--Dieu! repartit Pauline en accentuant avec dsespoir les syllabes, on
ne sait pas ce qu'il veut: lorsqu'on l'interroge, il ne rpond que par
le mystre.

--Il vous rpond par moi. Je viens: c'est sa rponse.

Ces paroles s'taient croises  mi-voix, comme des coups de stylet
dans l'ombre.

Les deux femmes se dvisagrent.

Au bout d'un instant de dfi silencieux, Mme de Rocrange comprit
qu'elle ne serait pas la plus forte. Elle passa de l'autre ct du
lit,  gauche.

Puis, sans paratre faire davantage attention  Pauline, elle
s'agenouilla et dit:

--Mon pre, confessez le mourant.

Le prtre s'approcha. Il se pencha sur le corps. Il fit quelques
brves interrogations, qui restrent sans effet.

Voyant alors que le mourant n'tait plus en tat de se confesser, il
pronona  haute voix:

--_Misereatur tui omnipotens Deus, et dimissis omnibus peccatis tuis,
perducat te in vitam ternam!_

Mme de Rocrange rpondit:

--_Amen!_

Le prtre reprit:

--_Indulgentiam, absolutionem et remissionem omnium peccatorum tuorum
tribuat tibi omnipotens et misericors Dominus!_

Mme de Rocrange rpondit encore:

--_Amen!_

L'absolution tait  peine donne, que le mourant eut un frmissement
inattendu. Une tincelle--un regard--passa dans son oeil. Et sa
main, qui pendait inerte, se souleva, se souleva doucement... et vint
se poser sur la tte de Pauline.

Ce fut la fin. Pauline, toute sanglotante de cette bndiction,
s'tait laisse tomber sur lui, avait coll ses lvres aux siennes.
Elle recueillit son dernier soupir.

Odon de Rocrange tait mort.

Un silence farouche suivit cette scne, interrompu seulement par les
prires que marmottait Mme de Rocrange.

Toute la nuit, les deux femmes restrent en prsence  veiller _leur_
cadavre.




XX


Ce ne fut que plusieurs mois aprs la mort d'Odon, que Pauline songea
 quitter Grasse.

Elle avait abandonn le corps  Mme de Rocrange. Celle-ci l'avait
transport  Paris pour l'ensevelir dans un caveau de famille.

Qu'importait  Pauline la dpouille mortelle de celui qui avait t
son amant? Ce n'tait pas ce corps qui l'avait aime, mais l'me dont
il n'tait que la terrestre et grossire ralisation. Oh! cette me!
elle y rvait continuellement. Elle tentait de s'imaginer que cette
me tait prsente, la frlait, lui suggrait toutes ses penses, tous
ses souvenirs.

Mais elle tait prise de doute.

Vivre de sa mmoire, est-ce bien vivre de sa vie avec _lui vivant_?
Ne suis-je pas trompe par l'obsession de mon amour? Ce besoin de
croire quand mme n'aboutirait-il pas  la dmence? O Odon, n'es-tu
plus qu'un vain son de syllabes qui s'agite douloureusement en moi?

Maintes fois, elle essaya de revoir le cher fantme. Ce dsir la
torturait. Elle restait des heures et des heures sans mouvement, les
yeux tendus, la volont ardente, s'puisant  surprendre les moindres
ondulations mystrieuses du vide,  provoquer l'hallucination. Mais
elle eut beau prier, vouloir, se rendre malade; elle eut beau
s'efforcer  reconstituer la scne du soir fatal, se mettre dans
l'tat d'esprit o elle tait,  la place o elle se trouvait,
fouiller le mme coin d'ombre de la chambre funbre o il lui tait
apparu: jamais, jamais elle ne le revit.

O tait-il? Pourquoi--s'il existait--ne se rendait-il pas  ses
supplications? L'avait-il oublie? Se trouvait-il si haut, si haut, si
diffrent de ce qu'il avait t sur la terre, qu'il abandonnait 
l'obscurit celle qui avait pourtant fait palpiter son coeur de
chair?

Oh! savoir!

Mais si savoir, c'tait l'atroce certitude du nant, ou--ce qui tait
la mme chose--de l'oubli, ne valait-il pas mieux le doute: le doute
qui est la perptuelle blessure envenime, cependant qui contient
encore un peu de possibilit, de rve, d'illusion?

Pauline n'osait pas se tuer.

Car, elle, ce n'tait pas pour oublier qu'elle se serait tue! C'et
t pour rejoindre l-bas l'amant qu'elle pleurait. Or, qui pouvait
lui dire ce qu'elle trouverait au-del de la mort? Peut-tre la
dispersion, l'impuissance, l'incohrence; peut-tre le dsert sans
bornes o, durant des sicles et des sicles, elle errerait  la
recherche de l'me qu'elle ne rencontrerait jamais; peut-tre le
jugement qui la prcipiterait aux abmes; peut-tre la nouvelle
naissance dans un monde o plus un seul souvenir ne subsisterait de
celui-ci; peut-tre--rien. Alors, plutt que l'oubli, plutt que le
nant, la souffrance, la souffrance encore sur la terre, o, au moins,
l'amour, son amour, tant qu'elle tait en vie, ne prissait pas tout
entier!

Dsole, elle resterait, jusqu' ce qu'il plt  Dieu, au destin, au
hasard de mettre fin  l'inconcevable mystre.

Elle n'osait mme plus penser. Son pauvre cerveau s'garait, en proie
aux insolubles questions.

Attendre!...

Heureuse, lorsque les larmes venaient mouiller ses paupires, lorsque
l'moi des souvenirs gonflait son sein! Heureuse, lorsque sa peine
clatait en longs sanglots instinctifs et humains! Alors, elle se
sentait encore femme, encore amante; alors, elle se sentait vivante,
vivante par la douleur, mais vivante. Ce qui l'effrayait--et elle
glissait dans ce gouffre, elle y glissait--c'tait l'affaiblissement
graduel de sa facult de souffrir. Non pas que la consolation lui ft
accessible. Ce n'tait point un apaisement, un espoir de retour 
moins d'amertume: c'tait, au contraire, le progrs dans la dtresse,
progrs qui aboutissait  l'accablement,  la stupeur, par l'usure
mme de la sensibilit. Dj, elle ne se trouvait plus capable de
rvolte. Ah! ses anciennes indignations! Elle se les rappelait avec
la surprise dont on considre une passion trangre. tait-il possible
qu'elle et t assez impressionnable pour s'emporter contre
l'injustice humaine? Injustice, hypocrisie, immoralit: ces mots, dont
elle frmissait autrefois, rsonnaient trangement. Que
signifiaient-ils? Que voulait-elle au juste par ses revendications,
alors qu'elle s'irritait au contact d'une socit qui la froissait?
Dieu, qu'elle tait loin! Et ses thories sur l'amour! et la libert
d'aimer! Oh! trange! trange! Quelle vitalit de coeur et d'esprit
il avait fallu pour s'exciter  de pareilles choses! A l'issue de son
existence tourmente, Pauline n'tait plus en tat de songer seulement
 l'insondable ironie qui s'en dgageait. A force d'avoir dsir
l'impossible, les sources du dsir s'taient taries. A force de s'tre
brle aux plus hautes ides de l'honntet et de l'amour, les ailes
de sa foi avaient t consumes jusqu' la racine. Son me mutile se
tranait, rampait dsormais sur la steppe aride: le ciel tait de
plomb, pas un souffle ne passait, de tristes rles d'oiseaux
parsemaient le silence.

Puis, comme un malade se retourne sur son lit, tout d'un coup elle
prouva le besoin de fuir Grasse.

Fuir Grasse, o ne rgnait plus que la solitude! fuir la villa
d'abandon, que ne hantait mme pas l'ombre de celui qui tait parti!
Et aller l... o d'autres paysages allgeraient--peut-tre--son front
de l'angoisse de la folie.

Alors, elle eut un souvenir, lointain, vague, comme une douce surprise
de se souvenir. Paris! Elle avait vcu, autrefois,  Paris.
N'avait-elle pas l-bas quelqu'un... oui, quelqu'un qu'elle
aimait?... Son fils... Elle ne l'avait pas revu depuis si longtemps!

Pauline pleura.

Pour la premire fois, des pleurs moins amers baignrent ses joues. Un
frisson, comme un zphyr qui ride l'eau torride, fit tressaillir son
coeur d'motion. Un frisson qui tait presque une esprance!...

Oh! elle n'exigerait rien! Elle serait humble. Elle n'arriverait pas
comme une mre qui rclame sa part, la grande part. Elle se ferait
petite, aussi petite qu'il le faudrait, demandant seulement  le voir,
 voir son fils quelquefois. Ne se rendait-elle pas compte elle-mme
combien sa compagnie serait lugubre? Elle habiterait une maison
loigne, dans un faubourg. Il viendrait, quand il voudrait, en
passant. Il apporterait sa jeunesse, comme un rayon de soleil entre
dans une demeure de deuil, envahit tout, dore tout,  de certaines
heures,  de certains jours, lorsque le ciel est clair et que les
volets sont ouverts. Ses visites seraient le seul bien qui lui
resterait du monde visible.

Enfantinement, une joie timide effleura son me. Pauline partit pour
Paris.

Comment serait-elle reue? Et son fils, et le baiser de son fils,
quelle impression produirait-il sur son pauvre coeur?

Facial rpondit d'une faon trs polie  la lettre par laquelle elle
lui annonait son arrive. Venez, disait-il, nous serons charms, mon
fils et moi, de vous voir.

Elle se prsenta, quelques jours aprs, dans cette maison qui avait
t la sienne. A peine en eut-elle franchi le seuil, qu'elle fut
saisie d'une sensation de malaise. Tout avait un air gai, lger,
satisfait... On tait heureux ici.

Lorsque Facial vint la recevoir, il s'arrta stupfait, hsitant  la
reconnatre.

--Comment, c'est vous? fit-il avec un geste de commisration. Et en
effet, Pauline avait les cheveux blancs; elle tait maintenant une
vieille femme.

--Vous! vous! rptait Facial toujours plus tonn, considrant ce
dbris que quelques annes avaient fait de celle dont il admirait
autrefois la jeunesse.

Lui s'tait un peu boursoufl; il n'avait gure chang, d'ailleurs.

--Donnez-moi de _ses_ nouvelles, dit Pauline avec une apprhension.

--Mais vous allez le voir, il est ici.

--Je vais le voir? Aujourd'hui?

--Certainement, dit Facial:

Et il ajouta avec la plus extrme politesse:

--Je ne voudrais pas que vous vous soyez drange seulement pour moi.

--Oh! je vous remercie! Et je pourrai le voir quelquefois?...
souvent?...

--Autant que vous le voudrez. Il n'y a aucun inconvnient, aucun
inconvnient, maintenant,  ce que vous le voyiez. Marcelin n'est plus
un enfant; il est matre de se conduire comme il le dsire. Je le
laisse libre.

Facial causait d'un ton dgag, suivant avec curiosit l'effet de ses
paroles sur le visage de Pauline.

Celle-ci n'osait croire  une gnrosit si complte; elle tremblait,
tremblait comme une faible feuille d'automne, se sentant  la merci
des moindres chocs, sans force pour rsister.

--Oui, disait Facial, Marcelin est aujourd'hui un garon accompli. Il
a termin brillamment son lyce. Le voici tudiant en droit. Je crois
qu'il ira loin. Indpendamment de son intelligence, qui est vive, son
caractre s'est form tout  son avantage. Il a ce qu'il faut pour
russir. Je suis trs content de lui.

Et sonnant un valet de chambre:

--Prvenez mon fils que Madame est au salon.

Quelques instants aprs, la porte s'ouvrait. Un jeune homme fort
lgant, aux manires distingues, faisait son apparition, le sourire
aux lvres.

Pauline s'tait leve toute chancelante.

Mais au premier coup d'oeil, elle comprit. Un sang mortel battit ses
tempes. Ce n'tait plus son fils.

Marcelin s'avana vers elle, sans manifester autre chose qu'un
empressement de bon ton. Galamment il lui baisa la main.

--Ah! ma mre, croyez  l'extrme plaisir que j'ai de vous revoir.
J'ai reu avec une vive satisfaction la nouvelle de votre arrive.
J'espre qu'il ne s'agit point l d'un simple sjour, mais que vous
allez vous fixer  Paris. Vous me permettrez, lorsque vous serez
installe, d'aller souvent vous prsenter mes hommages.

Elle le regardait, l'coutait, comme dans un rve. Elle cherchait le
Marcelin d'autrefois. Il y avait des rappels, dans le timbre de la
voix, dans les jeux de la physionomie. C'tait lui: mais elle le
sentait si autre, qu'il lui produisait l'effet d'un tranger.

--Je vous laisse ensemble, fit Facial: vous avez, sans doute, bien des
choses  vous dire.

Il prit cong, comme s'il voulait, ainsi, marquer la complte
indpendance dont jouissait Marcelin et donner toute sa signification
 l'attitude de celui-ci vis--vis de sa mre.

--J'ai appris le malheur qui vous a frappe, dit alors le jeune homme,
mais sans se dpartir un instant de sa correction. Je sympathise
autant qu'il convient  votre affliction, Le dfunt tait un parfait
gentilhomme. Je n'hsite pas  lui rendre justice, malgr la rserve 
laquelle je suis tenu et que vous serez la premire  comprendre. Je
n'insiste pas davantage. Parlons de vous: votre sant est bonne?

Pauline ne trouvait pas une parole, pas un geste. Des sons sortirent
au hasard de ses lvres.

--Oui... oui... je vous... je te remercie...

--Vous n'tes pas encore tout  fait remise, cela se voit, continuait
Marcelin en frisant sa lgre moustache. Paris vous fera du bien. Vous
ne pouviez pas rester ternellement enterre l-bas. Pour moi, vous
voyez, je vais  merveille. J'entre dans la vie par la porte rose. Mon
pre est exquis. J'ai pour lui une grande estime, double d'une relle
affection.

--Tu as... raison, balbutia Pauline.

--Et puis, papa est un homme en situation: cela va joliment m'aider,
soit que je fasse carrire, soit que je me lance dans la politique.

--C'est juste...

Pauline dfaillait: un vide trange o tournoyait sa tte.

--Vous tes souffrante?

--Un peu... Ce ne sera rien... Je m'en vais...

--Alors, au revoir, et  bientt. A propos, que je vous dise, je ne
demeure plus avec papa. Papa m'a lou un petit pavillon au quartier
latin, rue d'Assas. C'est plus commode et plus agrable. Venez me
voir.

Il lui remit sa carte de visite, et tirant un calepin qu'il consulta:

--Voulez-vous vendredi aprs-midi, entre quatre et six? Oui? C'est
entendu, je vous attendrai. Vous verrez mon installation. Nous
prendrons le th. Au revoir.

Et avec une aimable sollicitude:

--Il faut vous soigner, recommanda-t-il en la reconduisant.

Une immense tristesse envahissait Pauline, son me tait lasse. Mais
l'esprit de rvolte n'habitait plus en elle. Tout s'accomplissait.
Elle n'avait rien  opposer au cours navrant des choses: ni volont,
ni raisonnement, ni colre, ni courage. Elle subissait; elle
s'inclinait. Mais il lui semblait que son coeur pleurait du sang.

O aller? De quel ct diriger des pas qui ne cherchaient aucun but?
Le panorama des faits terrestres tournait autour de ses yeux, lui
donnait le vertige; tout se confondait, tout devenait gris. Elle
aurait voulu se coucher et attendre sans un mouvement, essayer de
dormir. Mais sa fivre ne lui permettait pas la tranquillit, le
sommeil: elle devait errer, sans savoir, sans mme tenter de
comprendre pourquoi la route tait si longue et si mauvaise.

Odon! Odon!

Ce cri plaintif rayait son me.

Odon ne l'entendait pas, ne pouvait l'entendre. Elle tait seule.

Et Pauline se souvint tout  coup qu'elle se trouvait  Paris, et que,
tout prs, au Pre-Lachaise, le corps de son amant reposait. Elle fut
saisie du besoin d'aller sur cette tombe, cette tombe qu'elle ne
connaissait pas. Tandis qu'elle poursuivait dans le doute et l'abandon
son plerinage incertain, le corps qu'elle avait follement vtu de ses
baisers tait tendu sous la terre noire, ternellement, ternellement
immobile. Pourquoi n'irait-elle pas rafrachir son front contre le
marbre qui le couvrait, s'agenouiller sur la dalle, abmer sa
prostration  l'endroit qui symbolisait et matrialisait  la fois la
ruine de sa vie? La tombe d'Odon! n'tait-ce pas le dernier refuge?
Son coeur bris s'y rpandrait sans retenue; elle aurait encore des
larmes, quelques larmes... ce serait doux...

Lorsqu'elle arriva au cimetire, elle crut qu'elle allait mourir. Sa
sensibilit fondait en elle, se distribuait dans tous ses membres
comme une rose intrieure et douloureuse. A peine se tenait-elle
debout. Ses artres ne battaient presque plus. Elle n'prouvait pas
d'motion, mais une grande faiblesse physique et morale.

Elle se fit indiquer l'alle o se trouvait le tombeau.

Lentement, elle chemina  travers les dicules tumulaires. Ses yeux
erraient  droite et  gauche sur les inscriptions. Brusquement elle
s'arrta et porta la main  son coeur, que fendirent deux ou trois
palpitations aigus. Elle venait d'apercevoir sur un fronton ce simple
nom:

      DE ROCRANGE

Elle s'approcha, alla s'appuyer contre la grille ferme du caveau. Au
dedans, des plaques de marbre scelles, des pitaphes, les unes
vieilles, presque effaces, d'autres plus rcentes. Et l, au milieu
de tous ces de Rocrange qui ne lui disaient rien, la sienne! La
sienne aux lettres d'or toutes fraches, qui brillaient trop:

      ODON DE ROCRANGE

      _N  Paris le..._

      _Mort  Grasse, le..._

A ct, une plaque blanche, dj pose, mais vide: la place rserve 
Mme de Rocrange.

Pauline s'affaissa. Ses larmes ne coulaient pas. Elle considrait avec
une sorte de torpeur ce spulcre muet, solennel. Rien ne bougeait. Et
son me  elle, son me ne bougeait pas non plus. Il lui semblait que
sa pauvre me, elle aussi, tait roide sous une pierre.

Longtemps elle demeura ainsi, longtemps. Les heures auraient pu
s'couler sans qu'elle songet  se rappeler quelque chose de la vie.

Elle ne priait pas.

Les yeux fixs sur l'inscription, qui tait tout ce qui restait de
visible du pass, elle en pelait machinalement les caractres. Et
les lettres funbres, une  une, la fascinaient, comme par de
mystrieuses correspondances.

Elle fut tire de son engourdissement par un bruit de pas. Deux
personnes s'approchaient. Elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de
Bhutin. Un valet de pied les suivait, portant des fleurs.

Lorsqu'ils aperurent Pauline, ils s'arrtrent. Ils se concertrent
un instant. A la suite de quoi, ils dtachrent en avant leur valet de
pied. Le domestique s'avana vers Pauline et dit:

--Le vicomte et la vicomtesse dsirent prier. Ils attendent que vous
vous retiriez.

Pauline se leva et se retira.

Elle sortit du cimetire.

Ses pas la portrent, la tranrent  travers des rues et des rues.
Ah! que la ville lui paraissait trange, vague. Elle ne savait pas
quelle ville c'tait. Des gens circulaient, glissaient autour d'elle
comme des ombres, la frlaient, bourdonnaient. Il y avait un bruit
confus, continu, qui entrait dans ses oreilles et roulait dans sa
tte. De grandes ranges de maisons la guidaient, la foraient
d'avancer. Elle marchait dans des directions. Parfois, l'espace
s'largissait; mais partout de nouveaux couloirs s'ouvraient o elle
devait s'engager. La nuit tombait. Des lumires, de nombreuses
lumires s'allumaient et rpandaient une trouble atmosphre blonde.
Elle voyait par places d'immenses monuments inconnus, qui lui
paraissaient surgir devant elle de dessous terre.

Et voil qu'elle se trouva accoude contre un parapet,  regarder
quelque chose d'extraordinaire, dans le lointain. Une norme masse
noire, aux formes fantastiques, mergeait de l'horizon, semblable 
une bte de l'Apocalypse. Pauline la contemplait avec extase, croyant
la voir remuer, esprant qu'elle allait s'ouvrir et tout engloutir.
Elle remuait! La nappe au-dessus de laquelle elle s'levait, nappe
luisante, aux longues tranes bleues dans la trame sombre, aux
reflets scintillants, remuait, remuait certainement. Et la bte
envahissait le ciel, vibrante, comme si elle allait se mettre 
respirer.

Une voix pronona  ct d'elle:

--Notre-Dame!

La mme voix dit encore:

--Il ne faut pas rester ici: l'eau fait mal.

Pauline continua  marcher. L'humidit du brouillard transperait ses
vtements. Elle ignorait o elle allait. Elle prouvait seulement de
chaque ct de la tte une douleur lancinante qui l'empchait parfois
d'avancer. Et une terreur la prenait: celle de s'vanouir, de tomber,
alors qu'elle devait marcher, marcher pour toujours peut-tre.

Elle n'tait pas folle; elle se sentait calme... et sage, trs sage.
Les passants la regardaient; mais elle voyait bien qu'ils n'taient
que des passants, de pauvres misrables passants, dont les yeux
taient aveugles et les oreilles bouches. Les arbres aussi la
regardaient. Eux, du moins, pleuraient sur elle quelques-unes de leurs
feuilles jaunies.

Elle remarquait avec exactitude les incidents de sa route. Elle se
rendait certainement compte que les maisons taient des maisons et non
de grands murs d'ombre. Comment les maisons auraient-elles t des
murs d'ombre, puisqu'elles taient troues de fentres, dont beaucoup
brillaient, et qu'elles paraissaient habites comme des fourmilires?
Partout, partout de ces lumires, qui ne se trouvaient pas l
naturellement. Des mains avaient d les allumer. Pour clairer quoi?
N'tait-on pas aussi bien sans lumire? Il y en avait jusque dans la
rue... Il y avait des affiches lumineuses...

      REBECCA REBECCA REBECCA

      _dans son grand succs_

      LE MUSEAU DE DODORE

Sa raison tait bien entire. Si elle n'attachait plus aux chocs leur
importance, c'est, sans doute, qu'elle voyait de plus haut et de plus
loin. C'est ainsi qu'elle se souciait peu de savoir o elle allait. Il
lui suffisait de savoir qu'elle marchait.

Mais une plaque bleue frappa ses yeux. Elle lut: Rue d'Assas.

Pourquoi ce nom de rue arrta-t-il son attention, alors que tant
d'autres avaient pass inaperus? Ah! Elle se souvint. C'tait la rue
o demeurait son fils.

Son fils! Comment s'appelait dj son fils? N'importe, elle l'aimait
bien. Ah! elle avait t froide, aujourd'hui, avec lui! Elle n'avait
rien su lui dire. Elle n'avait mme pas su lui dire qu'elle l'aimait
bien. Il pouvait s'tre offens de sa froideur. Il avait d
certainement s'en attrister. Le voir! Elle devait le voir! Il fallait
qu'elle le vt tout de suite, afin de lui demander pardon et de le
consoler.

Pauline chercha la carte que son fils lui avait donne. Elle lut le
numro de sa maison. Elle lut aussi qu'il s'appelait Marcelin.

Marcelin! Marcelin!

Elle rpta ce nom plusieurs fois, se demandant si c'tait bien ce
nom-l, ne se rappelant pas que ce nom lui et jamais t familier.

Lorsqu'elle eut trouv la maison, elle entra. Au fond du jardin, elle
aperut le pavillon dont il avait parl. Le rez-de-chausse tait
clair. Elle approcha  pas de loup. Elle voulait d'abord le voir,
voir ce qu'il faisait, le voir sans qu'il se doutt de sa prsence.

Elle approcha, elle se glissa jusqu' la vitre. Elle jeta un coup
d'oeil par l'interstice des rideaux.

Marcelin tait l...

Mais il n'tait pas seul...

Il tait avec une femme... une femme en chemise...

Julienne!...

Une lgre plainte, comme un soupir d'enfant, s'chappa des lvres de
Pauline.

Et la pauvre femme s'loigna...

Elle s'loigna...




MERCVRE DE FRANCE

=Fond en 1672=

(_Srie moderne_)

15, RVE DE L'CHAVD.--PARIS

parat tous les mois en livraisons de 200 pages, et forme dans l'anne
4 volumes in-8, avec tables.


ROMANS, NOUVELLES, CONTES, POMES, MUSIQUE, TUDES CRITIQUES
TRADUCTIONS, AUTOGRAPHES, PORTRAITS, DESSINS & VIGNETTES ORIGINAUX


Rdacteur en Chef: ALFRED VALLETTE


_CHRONIQUES MENSUELLES_

  _pilogues_ (actualit): Remy de Gourmont;
  _Les Romans_: Rachilde
  _Les Pomes_: Francis Viel-Griffin;
  _Littrature_: Pierre Quillard;
  _Thtre_ (publi), _Histoire_: Louis Dumur;
  _Philosophie_: Louis Weber
  _Psychologie_, _Sociologie_, _Morale_: Gaston Danville
  _Economie sociale_: Christian Beck
  _Esotrisme et Spiritisme_: Jacques Brieu
  _Journaux et Revues_: Robert de Souza
  _Les Thtres_ (reprsentations): A.-Ferdinand Herold
  _Musique_: Charles-Henry Hirsch;
  _Art_: Andr Fontainas
  _Lettres allemandes_: Henri Albert;
  _Lettres anglaises_: H.-D. Davray
  _Lettres italiennes_: Remy de Gourmont
  _Lettres Portugaises_: Philas Lebesgue;
  _chos Divers_: Mercure


_PRINCIPAUX COLLABORATEURS_

  Paul Adam, Edmond Barthlemy, Tristan Bernard, Lon Bloy, Victor
  Charbonnel, Jean Court, Louis Denise, Georges Eekhoud, Alfred
  Ernst, Gabriel Fabre, Andr Fontainas, Paul Gauguin, Henry
  Gauthier-Villars, Andr Gide, Jos-Maria de Heredia, Bernard
  Lazare, Camille Lemonnier, Pierre Louys, Maurice Maeterlinck,
  Stphane Mallarm, Paul Margueritte, Camille Mauclair, Charles
  Merki, Stuart Merrill, Raoul Minhar, Adrien Mithouard, Albert
  Mockel, Charles Morice, Pierre Quillard, Yvanho Rambosson,
  Ernest Raynaud, Hugues Rebell, Henri de Rgnier, Adrien Remacle,
  Jules Renard, Adolphe Rett, Georges Rodenbach, Saint-Pol-Roux,
  Camille de Sainte-Croix, Albert Samain, Marcel Schwob, Robert de
  Souza, Laurent Tailhade, Pierre Veber, Emile Verhaeren, Teodor de
  Wyzewa, etc.


=Prix du Numro:=

FRANCE: =1= fr. =50=--UNION: =1= fr. =75=

ABONNEMENTS

  FRANCE

  Un an           =15= fr.
  Six mois         =8=  
  Trois mois       =5=  

  UNION POSTALE

  Un an           =18= fr.
  Six mois        =10=  
  Trois mois       =6=  

On s'abonne _sans frais_ dans tous les bureaux de poste en France
(Algrie et Corse comprises), et dans les pays suivants: Belgique,
Danemark, Italie, Norvge, Pays-Bas, Portugal, Sude, Suisse.

ABONNEMENT ANNUEL POUR LA RUSSIE: 7 roubles par lettre charge.


Imp. C. RENAUDIE, 56, rue de Seine, Paris.



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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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