The Project Gutenberg EBook of Thmidore; ou mon histoire et celle de ma
ma matresse, by Claude Godard d'Aucourt

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Title: Thmidore; ou mon histoire et celle de ma matresse

Author: Claude Godard d'Aucourt

Release Date: April 23, 2013 [EBook #42586]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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THEMIDORE.

_PREMIERE PARTIE._




THEMIDORE.

          _Togatos
    Cum Venere in molli gramine bella decent._
       Ovid. Eleg. 5. Lib. 3.

_PREMIERE PARTIE._

[Illustration: colophon]

_A LA HAYE,_

Aux dpens de la Compagnie.

M. DCC. LXXVI.




AVERTISSEMENT.


_Lorsqu'on entre chez un Curieux, non-seulement on est charm
d'observer ses collections, mais on est encore flatt de savoir dans
quel esprit elles ont t recueillies: l'histoire du cabinet intresse
en faveur des morceaux qu'il renferme. C'est prcisment le cas o se
trouvent ceux entre les mains desquels ces Mmoires se rencontrent. Il
est juste de satisfaire leurs dsirs._

_L'Auteur des aventures que l'on communique ici au Public est un
Conseiller au Parlement: il est inutile d'exposer son nom; comme son
ouvrage parot sans son consentement, ce seroit lui dplaire que de
l'en faire connotre pour l'Auteur._

_M. Thmidore est un jeune homme riche, beau, bien fait, d'un excellent
caractere, plein d'esprit, & qui aime perdument le plaisir: avec
ces qualits il n'est pas tonnant qu'il ait recherch les occasions
de s'amuser, & qu'il les ait rencontres. Sensible  la vanit, comme
il convient  son ge, il seroit trs-singulier qu'outre le soin qu'il
a d prendre de raconter  Paris ses bonnes fortunes de vive voix,
il et manqu de les transmettre par crit  ses amis, qui, par leur
loignement, ne pouvoient autrement en avoir la confidence. Ainsi c'est
en partie  son amour-propre que l'on est redevable des descriptions
que renferment ces deux parties de Mmoires. Monsieur le Marquis de
Doncourt,  qui ils sont adresss, les a lus avec plaisir, & me les
a envoys pour m'en amuser: ils ont fait sur moi l'impression qu'ils
avoient faite sur lui: ils mritent de plaire  tout le monde._

_Ce n'est point ici un Comte imaginaire, qui en donnant ses prtendues
confessions, ment hardiment  confesse; c'est un jeune homme qui
entre  peine dans le monde, & qui s'imagine souvent que le plaisir est
une dcouverte de son invention; qui en consquence en entretient les
autres avec transport: c'est un jeune homme qui, par l'usage qu'il a de
parler exactement, crit de mme; qui rflchit quelquefois, & donne
 ses penses une tournure qui lui est propre: enfin c'est un esprit
un peu imptueux, & qui n'ayant pas encore eu le temps de devenir
sage, fait avec feu l'loge de l'garement, & peint avec force les
occasions o il a pu se livrer  la volupt: ses portraits sont d'aprs
nature, & mritent une place dans le Recueil des Miniatures galantes._

_Nous avons jug  propos de dguiser le nom de ceux dont on fait
mention; ce soin sera approuv de toutes les personnes raisonnables.
Nous ne conseillons point aux ames scrupuleuses de jetter les yeux
sur ces aventures; elles sont quelquefois chatouilleuses & capables
d'exciter des ides extrmement veilles. Elles ne sont faites que
pour tre lues par les esprits revenus de la bagatelle, ou qui vivent
avec elle: ainsi ne doit-on communiquer l'histoire d'un naufrage
qu' ceux qui en sont chapps, ou  ceux qui sont dans le cas de
s'y exposer. Au reste, ces Mmoires sont crits avec retenue: il n'y
a aucun mot qui puisse blesser la modestie; mais on ne rpond pas
des ides qu'ils peuvent faire natre. Ils sont sems de sentences
trs-sages & aises  retenir; ils sont dans le got actuel du
Public, puisqu'ils ne contiennent que d'aimables bagatelles, bien
dictes, & plus propres  amuser l'esprit qu' nourrir le coeur._




THMIDORE.

_PREMIERE PARTIE._


Ce que je dsirois depuis si long-temps, cher Marquis, s'est offert de
lui-mme; & je n'ai pas fait les avances du hazard. Enfin j'ai possd
la belle Rozette. Voici son portrait: jugez si je sais attraper la
ressemblance.

Elle a de l'esprit, du jugement, de l'imagination, & se plat dans
l'exercice de ses talens. Faisant tout avec aisance, elle fait faire
aux autres tout ce qu'elle veut. Extrieur veill, dmarche lgere,
bouche petite, grands yeux, belles dents, graces sur tout le visage;
voil celle qui a fait mon bonheur: prude par accs, tendre par
caractere; dans un moment son caprice vous dsespere, dans un autre sa
passion vous enivre des ides les plus dlicieuses. Rozette entend au
mieux le coup d'oeil, elle part  votre appel, & vous rend aussi-tt
votre dclaration. Elle foltre avec le plaisir, mais elle l'loigne le
plus qu'elle peut de sa vritable destination: got singulier d'aimer
mieux caresser un beau fruit, que d'en exprimer la liqueur!

Trois jours s'toient passs depuis votre relation de la prise de
Menin, lorsque plein de vous, & inquiet de votre sant, cher Marquis,
je reus de vos nouvelles. Je fus au Palais-Royal les communiquer 
nos amis, & ensuite me promenai dans une alle un peu carte. Je vis
arriver le Prsident de Mondorville. Il toit pimpant  son ordinaire;
la tte leve, l'air content: il s'applaudissoit par distraction, & se
trouvoit charmant par habitude. Il badinoit avec une bote d'or d'un
nouveau got, & y prenoit quelques lgeres couches de tabac, dont,
avec certaines minauderies, il se barbouilloit le visage. Je suis 
vous, me dit-il en passant: je courus au Mridien. Il y fut; je fis en
l'attendant quelques tours seul, & considrai avec un plaisir critique
un groupe original de Nouvellistes, qui politiquoient profondment sur
des choses qui ne doivent jamais arriver. Je m'approchai d'un vieux
Militaire qui parloit fort haut & fort bien, chose assez rare  son
espece: il fit noblement le pangyrique de notre illustre Monarque;
& peut-tre pour la premiere fois de sa vie il ne trouva point de
contradicteur.

Le Prsident revint du Mridien, en grondant de ce que sa montre
retardoit de quelques minutes: il promit que jamais Julien le Roy ne
travailleroit pour lui, & qu'il feroit venir exprs de _Londres_ une
douzaine de rptitions. Tel qui ne veut pas que sa pendule se drange
d'une seconde, est perptuellement en contradiction avec lui-mme.

Mon cher Conseiller, me dit-il, une prise d'Espagnol? C'est ce marchand
Armnien qui est l-bas sous ces arbres qui me l'a vendu. C'est un
nouveau Converti: on le dit bon Chrtien; mais ma foi il est Arabe
avec les curieux. Vous voil beau comme l'Amour: on vous prendroit
pour lui, si vous tiez aussi volage; mais on sait que la jeune
Baronne vous tient dans ses chanes. Votre pere est  la campagne.
Divertissons-nous  la ville. Quel dsert que Paris! Il n'y a pas
dix femmes: ainsi celles qui veulent se faire examiner ont des yeux 
choisir.

Je vous fais dner avec trois jolies filles; nous serons cinq, le
plaisir fera le sixieme: il sera de la partie puisque vous en tes.
J'ai renvoy mon quipage, & Laverdure doit m'amener une remise.

Argentine est du dner: c'est une fille adorable; au libertinage prs,
elle a les meilleures inclinations du monde.

Ne reconnoissez-vous pas bien-l, cher Marquis, le Prsident? Il a du
gnie, de l'honneur, mais il tient furieusement au plaisir. La nuit au
bal,  sept heures du matin au Palais: il n'est ni pdant en parties,
ni dissip  la Chambre. Charmant  une toilette, integre sur les
fleurs-de-lis: sa main joue avec les roses de Vnus, & tient toujours
en quilibre la balance de la Justice.

Nous sortmes insensiblement du jardin. Laverdure n'toit pas encore
arriv. Depuis quelque-tems nous entendions les propos de deux jeunes
gens qui se confessoient mutuellement leurs bonnes fortunes, mais qui,
 leur air, m'avoient bien celui de mentir au tribunal.

Nous appercevions  leurs fentres plusieurs Vestales, dont la
rputation est excellente dans le quartier, & embaume tout le
voisinage; elles toient pares comme pour des mysteres: nous jugemes
qu'elles ne pouvoient allumer que des feux d'artifice.

Nous considrions d'un ct de la place le Caf de la Rgence, si
brillant autrefois; nous plaignions la matresse de ce lieu, qui a t
force de fuir un poux qui ne sera jamais choisi pour servir le nectar
 la table des Dieux.

De l'autre ct nous appercevions le Caf _des beaux Arts_, Caf
nouveau, orn trs-galamment, bien frquent; & qui, s'il continue, ne
sera pas si-tt le Caf des Arts dfendus.

La matresse de ce cabaret[A] toit sur sa porte en nglig. Souvent il
y a plus d'art dans cette simplicit que dans les ornemens prcieux.
Elle est prvenante & gracieuse: sans tre belle, on plat quand on
lui ressemble. Elle est bien faite, a la peau fort blanche, parle avec
aisance, & l'esprit accompagne ses reparties. A sa faon propre de se
mettre on imagine qu'elle doit tre sensuelle dans le particulier. Sa
jambe est fine & dlie  ce qui parot. Je connois un autre sens que
la vue qui auroit plus de satisfaction  en dcider.

Cependant arriva Laverdure: il descendit de carrosse; nous y montmes.
Tout est prt, dit-il, mademoiselle Laurette & mademoiselle Argentine
vous attendent; mais mademoiselle Rozette est indispose, & vous fait
ses excuses. Cette nouvelle, que Rozette devoit tre de la partie, &
n'en seroit pas, me rendit chagrin. J'ignorois la surprise qu'elle
nous mnageoit. On s'afflige souvent de ce qui nous doit tre le plus
agrable dans la suite.

Le Prsident ne dparla pas jusqu'au logis de nos Demoiselles. Il est
permis de ne pas garder le silence quand on s'exprime avec sa varit.
Il n'y a pas un petit-matre ou une petite-matresse qu'il ne connoisse
par nom, surnom, intrigues, qualits, moeurs & aventures: il sait la
chronique mdisante de tout Paris.

Voici, me disoit-il, ce grand Flamand au teint ple, qui joue si gros
jeu. Il est au-dessus & au-dessous de nous de toute sa tte. Voyez-vous
le sage Damis au regard ingnieux & spirituel? on croiroit qu'il pense,
il donne bonne ide de lui lorsqu'il ne dit mot; sa physionomie est une
menteuse, & cet homme-l n'est bon qu' tre son portrait.

Vous voyez le petit Duc dans son quipage. Il joue le galant & le
passionn auprs des Dames, mais on sait son got, & l'on est persuad
qu'il triche toujours en de telles parties.

N'avez-vous pas apperu la Comtesse de Dorigny? elle est toujours dans
son _vis--vis_ seule; elle court de maison en maison pour annoncer
une piece que l'on donnera ce soir aux Italiens pour la premiere fois:
elle dit  tout le monde qu'elle en est trs-contente, & ne l'a pas
lue; c'est le Secrtaire de son frere qui en est auteur, elle en jugera
en faisant des noeuds. Voici le jeune Poliphonte; il court  toute
bride dans son phaton bleu-cleste: fils d'un riche Marchand de vin,
il se croit un Adonis; il est bien le favori de Bacchus, mais il ne le
sera jamais de l'Amour.

Je n'ose, continuoit-il, regarder la porte d'Hebert[B]; il me vend
toujours mille choses malgr moi: il en ruine bien d'autres en
bagatelles. Il fait en France ce que les Franais font  l'Amrique, il
donne des colifichets pour des lingots d'or.

Nous arrivmes  la porte de nos Demoiselles, aprs avoir attendu assez
long-tems: Laverdure descendit avec elles.

Pensez-vous comme moi, Marquis? Je n'aime pas qu'un Domestique soit si
fort dans la confidence de mes secrets, ou de mes plaisirs. En gardant
un bijou on le regarde; en le regardant de trop prs on en est tent, &
quelquefois le gardien devient larron: d'ailleurs une fille qui se vend
 vous par intrt, peut se donner par got  votre confident.

Laurette & Argentine monterent avec nous: les stores tirs, nous
partons. Le Prsident de prendre les mains  nos compagnes, elles
de lui recommander d'tre sage; lui de les embrasser, elles de se
dfendre ou d'en faire la crmonie. Bientt j'eus fait connoissance,
 l'exemple de mon ami: nous badinons, le tems s'coule, nous nous
trouvmes  la Glaciere.

Le dner toit prpar. Donnez vos ordres  un Domestique entendu,
qu'il soit le matre de votre bourse, il en fera les honneurs par-del
vos voeux: plus vous serez content, plus il y aura trouv son
avantage. Qui est-ce qui n'est pas industrieux sur le plaisir, lorsque
les frais en sont faits par un autre?

La maison o nous tions est loue par le Prsident; on y trouve toutes
les commodits dsirables.

L'extrieur n'en est pas brillant, mais l'intrieur vous en ddommage.
C'est au dehors la forge de Vulcain; mais le dedans est le palais de
Vnus.

Ces petites maisons-l sont d'une ide charmante, le mystere en
est l'inventeur, le got les construit, la commodit les dispose, &
l'lgance en meuble les cabinets. On ne rencontre l que le simple
ncessaire; mais c'est ce ncessaire cent fois plus dlicieux que tous
les superflus. On ne trouve jamais l de parens au degr prohib, ainsi
jamais de trouble. La sagesse est consigne  la porte; & le secret,
qui y fait sentinelle, ne laisse entrer que le plaisir & l'aimable
libertinage.

Le dner servi nous en profitmes. Passez-m'en la description.
Imaginez ce que peut offrir la Volupt, quand la finesse vous sert 
petits plats. Je me plaai auprs de Laurette, & le Prsident choisit
Argentine. Laverdure nous fit attendre aprs la bisque; cet intervalle
fut rempli par une dispute qui s'leva sur le savant & ennuyeux Opra
de Dardanus. Dj nous tions anims, lorsqu'on nous prsenta deux
entres, auxquelles Martiolo[C] et donn un nom trs-aptissant. Ce
service calma notre ardeur, & nous remit dans notre assiette & sur
notre assiette.

Vous ne connoissez pas beaucoup nos deux convives; en voici une
esquisse.

Laurette est encore jeune, mais moins qu'elle ne le dit, & moins aussi
qu'elle ne le pense: la bonne foi des femmes est admirable sur cet
article. Elle est une de ces grandes filles bien dcouples, dont la
taille & la jambe dnotent des dispositions excellentes pour plus d'une
danse. Elle est brune, trs-semillante, & se pique de faire natre des
dsirs.

Argentine est une grosse maman ragotante, qui a le nez un peu
retrouss, la bouche jolie, la main potele, & une gorge en faveur de
laquelle la Nature n'a pas t mnagere. Le plaisir est sa divinit
chrie; aussi lui sacrifie-t-elle le plus souvent qu'il lui est
possible. Leur conversation se ressemble assez; elle est brillante
lorsqu'elle roule sur la bagatelle: ces filles-l possedent bien leur
matiere.

Le dner se passa assez tranquillement; j'en fus surpris, connoissant
l'humeur imptueuse du Prsident. J'ai toujours souponn que pendant
un moment d'absence avec Argentine, sous prtexte de rendre visite  un
cabinet nouvellement meubl de Perse, il s'toit prcautionn contre
les effets du vin de Champagne. Au reste je le plains, s'il a t si
long-tems sage sans prparation. Pour moi je m'apperus bien que l'on
n'est pas rserv quand on le veut. Est-ce un si grand mal de n'avoir
pas un empire absolu sur la nature? On dit qu'il y a de la gloire 
prendre sur elle; je trouve qu'il y a plus de plaisir  lui laisser
prendre sur nous.

Dj les propos enjous avoient anim notre repas; quelques couplets
de chansons assez libres avoient fait natre des dsirs agrables,
plusieurs baisers avoient, en consquence, effleur les charmes de nos
convives, qui ne rsistoient qu'autant qu'il le falloit pour se donner
une rputation de s'tre dfendues. Nous ne songions  personne lorsque
Laverdure nous annona que l'on pensoit trs-fort  nous, & nous remit
une lettre de la part de Rozette.

Le Prsident la dcacheta avec empressement: elle toit badine, & nous
flicitoit sur l'aimable dsordre o elle supposoit que nous devions
tre, & nous avertissoit qu'avant une demi-heure elle partageroit nos
amusemens. On but  sa sant; je le fis d'une faon trop marque.
Le coeur se trahit aisment, _on le prend sur le fait_  chaque
rencontre. Cette faon dcouvrit  Argentine &  Laurette que je lui
donnois la prfrence. Toute femme est jalouse; les filles du genre
de ces Demoiselles ne le sont pas prcisment & en forme; mais elles
ne sont point insensibles. Pourquoi, ayant des agrmens, l'orgueil
ne seroit-il pas aussi leur apanage? Sans se dire mot elles se le
donnerent pour empcher que Rozette  son arrive ne profitt de ce
qu'elles avoient mrit comme premieres occupantes. Ce systme ne
portoit pas  faux. En punissant l'amour que j'avois pour Rozette
elles avoient deux satisfactions: la premiere de se procurer de
l'amusement; la seconde d'en priver une rivale: ce dernier motif
suffisoit. Les femmes font quelquefois le mal pour le mal; mais leur
malice est bien industrieuse lorsqu'elle doit tre rcompense par le
plaisir.

On remit le dessert  l'avnement de Rozette. J'ai oubli de vous dire,
cher Marquis, que c'toit elle-mme qui avoit apport la lettre; & que,
de concert avec Laverdure, elle s'toit cache dans un appartement
voisin, d'o elle toit tmoin de ce qui se passoit dans le ntre.
Que n'en fus-je inform! j'aurois t mettre le secret de sa retraite
 contribution: bien diffrens de vous autres Militaires, nous n'en
levons que dans les pays qui nous sont les plus chers.

Quelques raisons ayant oblig Argentine  sortir, le Prsident lui
donna la main: nous restmes seuls Laurette & moi.

Argentine toit en robe dtrousse de moire citron, avec une coffure
qui demandoit  tre chiffonne. Laurette toit pare, avoit du rouge &
un ajustement des plus lestes. La simplicit embellissoit Argentine, &
Laurette trouvoit mille avantages dans sa parure. Rien ne peut enlaidir
une jolie femme; & on peut se flatter d'tre passable quand on n'est
point change par l'affectation de la parure.

Le Prsident tardoit un peu dehors. Nous en badinmes & rmes entre
nous de ce qui probablement ne les dsesproit pas alors. Suivant le
caractere des absens, nous jugions que l'emploi de leur tems toit
leur plus srieuse affaire; & que s'ils avoient quelque compte  rendre
ce ne seroit pas d'y avoir laiss un grand vuide  remplir.

Ceux qui badinent des autres sont toujours punis. En critiquant son
prochain on agit souvent de mme; la morale est trs-foible vis--vis
le plaisir. Otez cette palatine, dis-je  Laurette; elle doit vous
gner. Cette garniture de robe est bien gaie. Il faut avouer que la
Duchap[D] a un grand got pour ces riens-l, si elle a le talent
de vous les vendre au poids de l'or. Que vous tes charmante,
continuai-je! le vin de Chably vous a mis un feu divin dans les yeux.
Votre gorge est toute couverte de poudre: que je l'te! J'y portai le
doigt lgrement; j'aurois voulu alors tre un autre Jonathas.[E]
Que je voie votre bague: vous avez les doigts bien pris! Je saisis sa
main, je la baisai; elle prit la mienne, elle la serra: une main qui
serre veut quelque chose, je lui donnai un baiser de tout mon coeur,
& redoublai  plusieurs reprises, en faveur d'une belle bouche qui
s'offroit toujours  mon passage. Mon ardeur augmentoit, son feu se
communiquoit au mien; dj nos yeux fixs les uns sur les autres se
demandoient ce qu'ils ne peuvent qu'indiquer: nous nous approchmes
d'un canap qui toit auprs de nous, & vers lequel le parquet cir
conduisit, peut-tre malicieusement, nos sieges. Ce fut alors que,
sans rien dtailler, je m'occupait essentiellement de mon devoir. Je
m'oubliai comme elle; nous nous garmes ensemble: ce que je sais,
c'est que nous tombmes dans une espece de prcipice o elle aidoit 
m'ensvelir, & dans lequel je serois encore, si, au contraire de ce qui
arrive ordinairement, il ne falloit pas tre extrmement fort pour y
demeurer long-temps. Nous sortmes de notre lthargie, & en rougissant
de ce que nous sentions, nous dsirions d'en sentir encore davantage.
C'est bien-l le temps d'avoir de la pudeur! vous me la passez, cher
Marquis: il n'est pas permis  un homme de Robe de penser aussi
gnreusement qu'un Colonel de Hussards. Nous rmes un instant aprs
d'avoir t si fous; mais nous en fmes si peu fchs, que, par un
baiser mutuel, nous convnmes de recommencer au premier moment  perdre
la raison.

Argentine rentra en bon ordre: elle toit en habit de combat, & se mit
 clater de rire en regardant la robe de Laurette qui avoit l'air
d'avoir t de quelque partie. La physionomie n'est pas toujours
trompeuse. Elle plaisanta sur ses yeux, sur les miens, & se tournant
vers le canap & l'examinant avec soin, elle assura que si je faisois
une carte des lieux o j'aurois combattu, celui-ci seroit marqu
en rouge. Pourquoi, disoit-elle d'un ton ironique, n'a-t-on point
de foiblesses sans que les autres s'en apperoivent? La faute se
peint dans les yeux; voyez les miens, ne sont-ils pas le miroir de
l'innocence? Apparemment que pour cette fois Argentine nous avoit
fait faire un jugement tmraire, ou plutt qu'elle n'toit trouble
que lorsqu'elle avoit combattu dans les regles. Dfaites-vous de ces
ajustements superflus, dit-elle  Laurette; restez en corset, comme je
m'y suis mise: puisque nous passons ici la journe, il ne faut point de
crmonies; vos graces en seront plus aimables en nglig. Montez en
haut & arrangez proprement tout sur le lit; mais de graces ne rveillez
pas le Prsident, qui repose sur la duchesse. Laurette suivit le
conseil, comme il toit bon: elle s'aperut qu'on ne le lui avoit donn
que par quelqu'intrt. Quelle est la femme qui soit bien aise que sa
rivale soit plus brillante, & aide  la rendre telle? Aussi en nous
quittant retourna-t-elle malicieusement la tte  plusieurs reprises.
Les matres dans un art en savent tous les secrets.

C'est  moi  qui vous avez affaire maintenant, beau Conseiller, dit
alors Argentine, sans autre prambule: elle avoit dj ferm la porte,
& fait un petit saut de caractere. Je vous aime, le tems est court, le
Prsident n'a fait qu'effleurer la matiere; il a commenc le combat,
il faut que vous vainquiez pour lui. Ce canap n'a-t-il pas t tmoin
de votre courage? Il est poudreux; mais je crains peu la poussiere:
elle est honorable lorsqu'elle est prise au champ de bataille. Elle
dit, elle m'embrasse, je lui rends avec vivacit; elle m'entrane o
j'allois assurment trs-volontiers. Rien n'est tel qu'une femme qui
a du temprament, & qui a t frustre dans son attente. Ce n'est
plus got, c'est passion; ce n'est plus transport, c'est fureur: je
ne crois pas qu'il y ait quelque chose dans le monde de plus vif que
la possession d'un objet de ce genre. Bref, j'attaquai une place
qui s'toit offerte  moi: combattant avec courage, & vainqueur avec
gloire, j'tendis mes conqutes dans un climat dont on m'avoit facilit
les entres. Argentine & moi sortmes de notre bat trs-satisfaits;
& si elle ne fut pas surprise de ma valeur, elle eut lieu de s'en
glorifier. Que Rozette vienne prsentement, disoit-elle, je lui
souhaite beaucoup de satisfaction: nous serons amies ensemble, & je
vous prie mme de lui tmoigner combien je l'aime. Jugez, cher Marquis,
si Argentine m'avoit laiss les moyens de lui tmoigner quelque chose.

Cependant arriva Laurette. Ce canap est contagieux, on ne peut en
approcher sans s'en ressentir, dit-elle: voyons aussi vos yeux,
Argentine; & les votres, Conseiller? Cela suffit: il faut avouer que
ma bonne amie est bien tranquille; elle ressemble au grand Cond, qui
n'toit jamais d'un plus grand sens-froid qu'au milieu d'une bataille.
Le Prsident repose, vuidons cette bouteille de Frontignan pendant
son sommeil. Vous tes pensif, cher Conseiller: vous avez un air
respectueux; il ne faut marquer du respect aux Dames que lorsque vous
ne pouvez pas leur en manquer.

Cependant la conversation tomba sur la lecture; ressource d'un homme
fatigu, & de femmes qui n'ont pas encore song  mdire. On parla
beaucoup du Roman d'Acajou[F]: je trouvai que l'Eptre Ddicatoire au
Public toit ce qu'il y avoit de plus raisonnable dans le Livre. Nos
Demoiselles firent l'loge de l'Auteur, louerent sa facilit  parler,
& son esprit sur toutes sortes de matieres. Argentine qui est de ses
amies, dans les transports de son affection pour lui, nous assura
que, par cascade, elle avoit assez de crdit pour le faire recevoir 
l'Acadmie Franaise.

La conversation est bientt puise, lorsqu'elle roule sur le mrite
d'un Auteur. Nous discourmes de modes, de dentelles, d'toffes, & par
gradation nous commencions  mettre Rozette sur le tapis, lorsqu'elle
entra elle-mme & nous surprit agrablement par sa prsence. Je me
levois pour aller au-devant d'elle, elle m'arrta; & aprs un salut de
joie, elle fit le tour de la table, & nous donna  tous un baiser sur
le front avec un certain petit bruit des levres, qui est ordinairement
l'cho du plaisir.

Elle nous dcouvrit tout le mystere, & nous apprit qu'il y avoit
long-tems qu'elle toit dans la chambre voisine; elle nous rcita nos
propos, & nous dcrivit nos aventures: elle compta mme les minutes
que j'avois occup avec Argentine; & en connoisseuse elle m'assura que
j'avois t trop long-tems pour peu, & trop peu pour beaucoup. On en
fit juge Argentine: un seul mot de sa part fit mon loge.

Rozette toit sans panier, avec le plus beau linge du monde; une
chaussure fine, & une jambe dont elle sait tirer mille avantages. Le
Prsident dort, s'cria-t-elle! veillons. Le dessert a t rserv
pour mon arrive; remplissons sa destination: tchons qu'il n'en
reste rien; & que pour la premiere fois le Juge n'ait que les cailles
de l'hutre. Nous suivmes son avis. Une heure se passa  badiner, 
chanter,  faire partir les bouchons, &  casser des verres & quelques
porcelaines.[G] C'est le got des Dames de condition: depuis le dpart
des Officiers pour l'arme, elles font les petites-matresses, & se
plaisent dans des soupers o l'on fait _carillon_. Elles trouvent un
esprit infini  briser un miroir ou une table, ou  jetter des chaises
par les fentres: les filles du monde n'ont-elles pas droit de copier,
dans ces expditions, les jeunes Marquises, puisque celles-ci les
copient dans leurs intrigues? Je tirai de ma poche ma flte: Laurette
s'en saisit; & comme elle en joue passablement, elle prluda par des
roulades, & nous donna des airs assez touchants. Rozette prit cet
instrument  partie, & soutint que la faon d'en tirer des sons toit
indcente: elle blma les coups de langue, & soutint que jamais le sexe
ne devoit toucher  une flte en compagnie. O la morale alloit-elle
se loger? Dans le fond, il est vrai de dire qu'il est certaines choses
dont une femme ne doit jamais faire savoir qu'elle sait faire usage.

Rozette, aprs ses rflexions sur ma flte, parla de son tat. C'est
l'ordinaire qu'aprs certaines parties, lorsqu'on a, pour ainsi parler,
puis le plaisir, on se jette sur les embarras de la vie, ou sur les
obligations de la nature, & ses malheurs. Quelle destine pour la
philosophie d'tre fille en quelque sorte du libertinage! Rozette fit
une comparaison de ses pareilles avec les Abbs, qui n'toit pas sans
ressemblance.

Les uns, disoit-elle, dbutent dans le monde par un air de modestie &
de pudeur; les autres par une affectation de cagotterie. Nous regardons
les hommes  la drobe; les Abbs dvorent les femmes sous leurs
grands chapeaux. Les hommes viennent nous chercher; les femmes se
glissent vers nos Messieurs. Nous ruinons nos amants; ils font fortune
par le moyen de leurs matresses. Nous sommes dans l'opulence tant
que nous sommes jeunes; les autres ne deviennent  leur aise qu'en
vieillissant. Nous sommes sages & quelquefois _saintes_ sur la fin de
nos jours; les Abbs au contraire sont plus libertins sur le dclin
des leurs. La ncessit fait notre vocation, l'intrt fait presque
toujours la leur. On ne donne au monde que ce qu'il y a de mieux;
& l'Eglise a ordinairement le rebut de la nature. Nous sommes dans
l'tat deux tres indfinissables qui ne tiennent  rien & se trouvent
par-tout, qui ne sont pas ncessaires, & dont on ne peut se passer.
Elle nous dtailla ensuite quelques aventures qu'elle avoit eues avec
de trs-graves Ecclsiastiques, & qui nous amuserent beaucoup. Je les
passe sous silence, cher Marquis, ayant un frere Chanoine, & un autre
Abb Commandataire: je ne veux pas qu'il soit dit que j'aie rvl le
secret de l'Eglise.

Le Prsident se rveilla, descendit, & vit Rozette avec surprise. Il
vola vers elle, l'embrassa, & se mit vis--vis pour la contempler  son
aise.

Le repos l'avoit rafrachi: un verre de liqueur le remit en humeur,
la compagnie lui donna de l'audace; & se sentant fort, il dfia ma
foiblesse. Je fus humili, je le confesse: Argentine & Laurette
triomphoient intrieurement. Mes yeux se tournerent du ct de Rozette,
& lui demandoient pardon de ce qui m'arrivoit, ou plutt de ce qui ne
m'arrivoit pas. Elle en parut touche: un malheur qui arrivoit en sa
compagnie l'en rendoit presque participante.

On me badina, on me tourna en ridicule. Le Prsident jouissoit de mon
trouble; & fier d'un instant de valeur; orgueilleux dans la prosprit,
il me flicitoit ironiquement sur mes exploits du canap.

Rozette se sentit pique en ma personne, & vit bien que les deux
convives dfioient ses charmes. Elle et bien voulu faire un coup
dcisif; mais aprs ce qu'elle avoit vu de moi, elle apprhendoit pour
son honneur. La plaisante circonstance que celle o on le perd en le
gardant! Elle ne savoit pas si, nouvelle Aurore pour les attraits, elle
en auroit la puissance en faveur d'un nouveau Titon[H], qu'elle n'avoit
pas rduit  cet tat de foiblesse.

Elle me fit un souris pour tenter l'entreprise; j'y rpondis: elle
examina mes yeux, & surprit dans mon regard le prsage de sa gloire
 venir. Elle but  la Desse de la Jeunesse, pronona quelques mots
mystrieux, & aprs trois mouvements magiques elle fit voir son
triomphe. On lui donna de grandes louanges & on convint, malgr la
jalousie, que la fleur qu'elle avoit fait clorre lui appartenoit, &
qu'elle en devoit faire un bouquet pour mettre  son ct.

On se leva de table. Aprs quelques tours de jardin on fit un
_Mdiateur_. Le Prsident gagna beaucoup: il jouoit d'un bonheur
sans gal. Rozette en toit outre; ce n'est pas aux cartes o elle
est belle joueuse: elle nous rpta souvent qu'elle toit en pch
mortel, parce qu'elle ne voyoit pas un as noir. Cependant elle trichoit
suivant le talent qu'elle en avoit reu. Argentine, que je conseillois,
l'imitoit au mieux. Le Prsident s'en appercevoit & en rioit sous
cape. Il sait comme vous & moi que toute femme triche, & que mme
lorsqu'elles veulent tre fidelles l'habitude suple  leur intention.
Le souper fut dlicat. Notre cuisinier se surpassa, & le Prsident en
tira vanit. En effet, c'est-l ce qu'on appelle un homme essentiel:
n'est-il pas plus estimable qu'un bel esprit mathmaticien, qui pique
rgulirement votre table? Celui-ci vous mange, & l'autre vous fait
manger.

Rozette & Argentine firent l'amusement du repas, par une infinit de
chansons plus jolies les unes que les autres, qu'elles dbitoient 
l'envi. Laurette excitoit  boire & faisoit circuler la joie avec la
mousse qu'elle excitoit dans les verres.

Il est des bornes  tout, mme  la folie. Le Prsident devint rveur,
Laurette le fit sortir pour le distraire, & le conduisit au jardin.
Semblable guide toit propre  l'garer. Apparemment qu'ils se
fourvoyerent en chemin, & tomberent dans quelques broussailles, car
nous remarqumes que la rose avoir gt la robe de celle qui, je
crois, n'toit point sortie pour examiner les toiles.

Je ne russis pas  engager Rozette de venir avec moi, elle savoit que
je tenois d'elle mon rajeunissement, & elle ne vouloit pas que je lui
remisse son bienfait. Qu'un coeur n gnreux souffre lorsqu'on lui
interdit les moyens de tmoigner sa reconnoissance!

Le souper fini nous montmes en carrosse: le Prsident toit revenu de
ses vapeurs. Il le prit sur un ton gai, & nous dit de trs-plaisantes
choses. Son libertinage est ordinairement  fleur d'esprit.

A peine tions-nous placs, arrivent dix personnes & un grand bruit
avec elles. On appelloit le Prsident par son nom, & on lui demandoit
de loin sa protection. Je mets la tte  la portiere: le Prsident
regarde aussi. Ah! Monseigneur, s'cria un vieillard avec une voix
casse, voici ma femme: (c'toit une grosse laide, tout bourgeonne,
autant que je pus voir  la lumiere de deux lanternes.) Nous nous
recommandons  votre bonne justice: notre procs se juge demain. Il
s'agit..... Le vieux Plaideur n'alloit-il pas nous dtailler son
affaire; & ses voisins, qui l'accompagnoient, n'alloient-ils pas aussi
tous crier ensemble, lorsque le Prsident leur dit en fureur: qui
diable vous a donn l'ide de venir ici? Pardon, s'cria la troupe:
Monseigneur, nous vous avons reconnu pendant que vous tiez dans le
jardin, & nous sommes tous monts au grenier pour avoir l'honneur de
vous voir. Voici un Mmoire dress  la hte, Monseigneur, continuoit
le Nestor de ce village; j'espere en votre bont. Donnez, donnez,
reprit le Prsident: bon jour, & fouette, cocher. Le Seigneur vous
maintienne en sant, s'cria la bande importune, & qu'il vous donne
une longue vie. L'cho du voisinage, selon sa coutume, rpta,  faire
rire, pendant un quart-d'heure, les dernieres syllabes du souhait. Que
le Diable vous emporte, ajoutoit le Prsident: voil-t-il pas une belle
heure pour entendre des causes? La chicane vient nous dterrer dans des
endroits o je serois trs-fch que la Justice me rencontrt jamais.

Argentine se trouva assise sur mes genoux. Rozette m'avoit rtabli
dans mes anciens droits, & je m'en appercevois bien dans la position
prsente. Elle toit  mon ct & veilloit de prs  ma conservation.
Argentine est mchante; malgr les amitis qu'elle faisoit  Rozette,
elle ne fut pas contente qu'elle n'et ravi, mme  perte,  sa rivale
ce qui lui appartenoit  titre de droit fodal. La nuit me cacha ce qui
se passoit entre Laurette & mon ami, ainsi je serai aussi discret que
son ombre. Descendu chez nos Demoiselles, qui ce soir couchoient dans
la mme maison, nous les vmes se mettre au lit, & aprs quelques jeux
de mains trs-superficiels, nous leur souhaitmes un bon soir verbal,
& nous nous retirmes chez nous. En embrassant Rozette je lui fis
promettre qu'elle me recevroit bien le lendemain.

De quatre jours je ne vis le Prsident. Ce qui m'est arriv pendant
cet intervalle n'est pas indiffrent: sans tre romanesque, il a le
singulier des aventures de ce genre.

Toutes les fois que je songe  Rozette je ne puis comprendre comment
on peut aimer par inclination une fille qui par son tat est oblige
de se livrer au premier qui en essaie la conqute. Je ne comprends pas
aussi, par la mme raison, comment une honnte femme peut s'attacher 
un jeune homme, qui certainement ne cherche qu' voler de conqute en
conqute, & s'attache rarement mme  celle qui a le plus de mrite. Le
coeur de l'homme est bien aveugle: il sent qu'il l'est, & qu'il lui
faut un conducteur; il va chercher l'Amour, qui est aussi aveugle que
lui, & tous deux se prcipitent dans l'abyme.

J'tois fatigu en rentrant chez moi. Je me couchai, & rvai de
Rozette pendant toute la nuit. Ma premiere occupation  mon rveil
fut d'envoyer savoir des nouvelles de sa sant; en quoi je fis mal:
cet ordre, que je donnai  un Domestique que je ne connoissois pas 
fond, cota pour quelque tems la libert  ma nouvelle amie, & pensa me
faire  moi-mme de trs-mauvaises affaires. J'en reus pour rponse,
qu'elle toit en parfaite sant; & comme elle n'imaginoit pas que je
fusse assez imprudent pour me servir d'un laquais dont je ne serois
pas sr, elle me fit dire qu'elle m'attendoit avec impatience; mais
 condition que je serois aussi modr que si je sortois du carrosse
avec mademoiselle Argentine. La Fleur me rendit mot pour mot ce qu'il
tenoit de Rozette: il profita de ce qu'il avoit appris; & dans le
tems qu'il faisoit mes affaires auprs de la matresse, il poussa les
siennes auprs de sa suivante, & fut cause de beaucoup de malheurs.
Vous apprendrez par la suite le tour qu'il me joua; comment, pris en
flagrant dlit, il fut conduit en une maison de force, o je veux
qu'il reste encore plus de deux annes rvolues. Vos Domestiques sont
toujours vos espions; il faut quelquefois tre le leur.

Charm de la rponse de Rozette, je montai dans mon carrosse & me fis
conduire au _Luxembourg_: je renvoyai mes gens, & un instant aprs
m'enfermai dans une chaise  porteur & arrivai o j'tois attendu.
Rozette toit  sa fentre, ds qu'elle m'eut apperu elle vint
au-devant de moi. Quand on est amoureux une bagatelle est sensible:
une prvenance de la part d'une jolie femme est quelque chose de divin
pour un jeune homme.

Rozette toit coffe en nglig, & avoit un dsespoir couleur de
feu; un corset de satin blanc, par-dessous une robe brode des
Indes, pressoit un peu sa gorge, &, faute d'une pingle, en laissoit
appercevoir tous les charmes. Je me jettai  son cou, je l'embrassai
avec transport. Nous nous reposmes un moment, & je ne pouvois me
lasser de lui donner des marques de mon amour. Ses mains, sa bouche, sa
gorge, tout eut un compliment & mille baisers. Sa satisfaction mit le
comble  la mienne.

Dnons-nous, lui dis-je? Sans doute, reprit-elle; & fit venir sa
cuisiniere,  qui elle recommanda la propret & de la promptitude.

Cependant je pris ma bonne amie sur mes genoux. Mes mains ardentes
s'mancipoient-elles; elle rprimoit soudain leur ardeur. Vous vous
fatiguez, mon cher ami, me disoit-elle; soyez sage. Voil mes jeunes
gens, leur feu part comme un coup de pistolet & s'vapore en fume.
Soyez plus modr, mon cher coeur, dans peu vous aurez besoin de
ces transports. Sa voix me persuadoit, je restois tranquille; elle me
donnoit un baiser pour rcompenser mon obissance, & ce baiser m'en
faisoit manquer  l'heure mme. La situation o nous tions toit
singuliere. Vous vous souvenez, Marquis, du tems o nous travaillions
en Salle d'Armes chez Dumouchelle.[I] Supposez que Rozette est le
matre, & moi l'leve.

Toujours les armes en tat, je me prsentois de bonne grace:
j'avanois, elle badinoit contre mes appels; quelquefois elle se
laissoit effleurer ou le sein, ou le bras, ou le ct; tierce, quarte,
seconde, elle toit  tout, & rioit en prvenant toutes les feintes
dans mes yeux. Tantt elle rompoit la mesure & alloit rapidement  la
parade: plus d'une fois elle courut au dsarmement. Jamais je ne pus
la toucher  l'endroit o j'avois fix mon triomphe. Je sortis fort
fatigu de cet assaut, o j'avois  la fin perdu beaucoup sans qu'elle
en profitt. Cela s'appelle un combat en blanc: il n'y a que des
enfans, ou des poltrons, qui puissent s'en amuser.

Nous nous mmes  table. Je me piquai contr'elle, & fus vingt fois sur
le point de me retirer. J'attribuois  mpris de sa part son peu de
complaisance. Je la hassois; je la dtestois: elle me regardoit, &
j'en redevenois passionnment amoureux.

Je ne restai pas long-tems  table; j'avois mon dessein: le voyageur
curieux d'arriver ne s'amuse pas  considrer les prairies qui se
trouvent sur son passage.

Rozette savoit la carte de mon voyage, elle m'avoit vu mettre le doigt
sur l'endroit o je prtendois arriver, & avoit rsolu de me donner
quelque distraction en chemin. Sans m'avertir elle avoit fait venir une
de ses bonnes amies, qui en pareille rencontre avoit coutume de lui
servir de second. C'est la premiere fois qu'une femme ait choisi une
autre femme pour lui faire la galanterie d'une bonne fortune qui lui
appartenoit.

Nous rentrmes dans le cabinet, Rozette me devanoit. Nous en tions
aux explications, & une glace qui rptoit notre attitude me la rendoit
plus chere en en doublant la perspective. Un de ses bras toit derriere
ma tte, la sienne penche sur mon estomac, son autre main toit saisie
de ce qu'elle craignoit; les miennes errantes s'amusoient  des emplois
qui ne se dcrivent pas. Ses jambes badinoient auprs d'un ennemi,
qui n'en toit pas un pour elle. Avez-vous vu, Marquis, un tableau de
Coipel[J], dans lequel une Nymphe, couche sur un lit de fleurs auprs
de Jupiter, se plat  manier son foudre. Nous tions une copie de ce
chef-d'oeuvre. J'tois dans une position si agrable que je n'osois
en sortir, & elle toit si voluptueuse qu'elle me faisoit sentir qu'il
y en avoit une autre qui l'toit davantage. Je la demandai, on me
la refusa; je voulus la ravir, on me disputa la victoire: j'allois
triompher lorsque mademoiselle de Noirville entra. Vous ne pouvez tre
sage, me dit alors Rozette en levant la voix, & feignant d'avoir t
surprise. Savez-vous que je me fcherai  mon tour? Je m'tois lev par
politesse; elle s'esquiva alors, & en fermant la porte  la clef elle
me laissa avec la nouvelle venue dans un dshabill qui annonoit ce
que j'avois voulu faire. Je fus un peu surpris. Mademoiselle Noirville
me pria de n'en point tre troubl; mais sur-tout de ne lui en pas
vouloir sur son arrive, qui sembloit ne me pas mettre  mon aise. Je
n'y tois que trop; mais c'est qu'on n'y est jamais avec les personnes
que l'on ne connot pas. Je me laissai toucher par la douceur de sa
voix; je l'envisageai, & mes regards tomberent sur une des plus jolies
brunes de Paris. Le dsordre o j'tois prsentoit de lui-mme le sujet
de la conversation: elle le saisit, & le tournant en fille d'esprit 
mon avantage, elle me flicita sur ce que sans doute j'avois excut
avec Rozette. Ses discours sinceres & ambigus, gracieux & ironiques,
me mirent dans l'embarras de m'expliquer; mais comme elle continuoit
de parler, je fus forc par politesse de lui rpondre. On n'est pas
hardi quand on a quelque chose sur la conscience. Je n'tois plus dans
un tat prsentable, & mes rponses se sentirent de ma foiblesse. Je
m'en apperus moi-mme. Il est des momens critiques, o les plus grands
guerriers font mauvaise contenance. Insensiblement notre conversation
tomba sur ce qui venoit de m'arriver, mes yeux sur les appas de
la nouvelle Nymphe, & ses regards sur un endroit qui toit alors
extrmement respectueux. De propos en propos elle m'avoua qu'elle ne
reconnoissoit point Rozette dans cette conduite, & ne concevoit point
ses ides de chagriner un galant homme, dont la figure seule toit
capable de dsarmer la plus cruelle, & qui certainement toit fait pour
remplir le prsage de sa bonne mine. Cette fille toit bien dresse,
elle parloit  l'esprit avec art, & ses charmes se rendoient matres de
mon coeur. Les louanges qu'elle me donnoit tomboient sur un article
dont tout le monde est charm de se prvaloir. Dtaillant le caractere
de sa bonne amie, elle en faisoit, par forme de conversation, une
critique approchante de la satyre. Elle en vint  me confesser que,
vis--vis de moi, en telle situation, si sa foiblesse ne plioit pas,
l'espoir certain du plaisir dtermineroit son obissance; la gloire
d'tre inexorable ne valant pas la joie intrieure que l'on gote 
ne la pas tre. Elle embellit cette morale en fille qui en esproit
du fruit. Cependant elle s'toit approche de moi, & en regardant mon
ajustement: serrez, Monsieur, dit-elle, ce que j'entrevois l-dessous;
vous m'exposez-l une tentation &  une tentation; & en voulant
elle-mme carter cette tentation, elle en fit natre en moi pour
elle une des mieux conditionnes. De degrs en degrs mademoiselle de
Noirville me mit hors de moi-mme. Je prends feu aisment: la moindre
tincelle embrase une matiere combustible, & l'embrasement consume
indiffremment tout ce qui se trouve  son passage. Bref, mademoiselle
de Noirville remplit la place de Rozette, en tint presque lieu chez
moi dans des embrassemens que serroit la passion; je ne songeai qu'au
sacrifice, & peu  la Divinit: ce que j'prouvai, c'est qu' quelque
Dieu de l'Univers que l'on adresse ses voeux, il y a une satisfaction
sensible  mettre des prsens sur un autel.

Rozette rentra alors, & mademoiselle de Noirville, que j'ai connue
depuis, qui toit venue-l comme une machine, s'en retourna de mme. La
plaisante figure que celle que je faisois alors en prsence de Rozette!
Elle savoit ce qui toit arriv, & elle avoit d'avance _calcul cette
clipse_. Elle toit  un coin de la chambre, & moi  l'autre. Nous
n'osions nous approcher. Qu'toient devenus ces momens o nous nous
serions si volontiers confondus ensemble? Elle me fit mille reproches;
mais avec cet air svere & gracieux, & de ce ton insinuant qui vous
peint votre faute sans vous la nommer: elle m'offroit  penser & me
prtoit un cadre vuide o je pouvois moi-mme placer mes solides
rflexions. Elle me fit remarquer que les femmes toient bien folles de
compter sur le coeur des hommes, dont l'unique but n'est jamais que
de satisfaire leurs passions. Qui n'auroit pas got cette morale dans
sa bouche? Mais la faon dont elle la dbitoit excitoit en moi pour
elle les mmes passions contre lesquelles elle dclamoit avec tant de
grace.

De la morale au plaisir il n'est souvent qu'un pas. Au milieu des avis
que me prodiguoit si libralement Rozette, je lui demandai si le soir
je pourrois venir souper avec elle; & pour dterminer son consentement,
je lui fis la galanterie d'une navette garnie d'or. Elle aime  faire
des noeuds, ainsi elle reut mon prsent, & me confessa que, malgr
mes infidlits, elle m'aimoit toujours. Un bijou prsent  temps
attendrit bien une ame: si les Dieux se gagnent par des offrandes,
pourquoi de simples mortelles y seroient-elles insensibles?

Je la quittai avec peine. Retourn  la maison, j'y trouvai mon pere,
auquel je fis un dtail de ce que je n'avois pas vu la veille  l'Opra
& le soir aux Tuileries. Il sut en un moment l'histoire circonstancie
de mille aventures qui n'toient certainement point arrives. En
pareilles circonstances il faut d'autant plus raconter de choses
qu'on en a moins vues. Je lui dis que j'tois pri  souper en ville,
& que la partie toit indispensable. Je lui nommai une maison qu'il ne
connoissoit point ni moi non-plus. Mon pere est bon, peu dfiant, s'en
rapporte  moi, & m'aime extrmement, comme tant le dernier fruit de
son amour avec ma mere, &  qui ma naissance a cot la vie. Je me fis
conduire au Marais, renvoyai mon quipage, & ordonnai au Cocher de se
trouver  ct de l'htel de Soubise  une heure du matin au plus tard.
J'esprois effectivement m'y rendre. Ne comptons jamais sur l'avenir.
Les Domestiques partis, je monte dans un Fiacre. Je ne sais pourquoi le
coquin, qui toit cependant sur la place, ne vouloit point marcher: je
fus oblig d'en venir  des extrmits. Il me servit enfin. Il toit
marqu au numro 71, &  la lettre X.

Vous verrez, cher Marquis, que ce numro va jouer un grand rle; ainsi
ne soyez pas tonn que je m'en souvienne si bien.

En passant pardevant un Caf, ce nombre impair fit perdre une grosse
somme  des particuliers qui jouoient  pair ou non sur le chiffre
du premier Fiacre qui passeroit. Avant que le Fiacre ft  porte de
laisser voir son numro on eut celle de considrer celui qui toit
dedans. Les perdans & les gagnans se ressouvinrent du chiffre & de la
lettre, & n'oublierent pas celui qui toit dans la voiture. Ainsi,
cher Marquis, les vnemens de la vie dpendent d'une circonstance 
laquelle on n'a jamais pens, & qu'il est impossible au plus fin de
prvoir.

J'arrivai chez Rozette, qui commenoit  s'impatienter de mon dlai.
Elle me reut avec empressement; soit qu'elle et pris de l'amiti
pour moi, soit que ma libralit lui et plu, elle se prparoit  une
gnreuse reconnoissance. Elle m'obligea de mettre la robe de chambre
que j'avois fait porter chez elle, & voulut que je me misse  mon aise,
tant dans le pays de la libert. Elle s'toit coffe de nuit, & sa
garniture de dentelles, en pressant un peu ses joues, faisoit un office
qui lui donnoit de belles couleurs. Un mouchoir politique couvroit sa
gorge; mais il toit plac d'un air qui demandoit qu'on ne le laisst
pas  sa place. Elle n'avoit qu'un corset de taffetas blanc & un jupon
de mme toffe & de pareille couleur: sa robe, aussi de taffetas bleu,
flottoit au souffle des zphirs.

Le souper n'toit pas encore prt. Nous entrmes dans sa chambre. Les
rideaux du lit toient ferms, & les bougies places sur la toilette,
de sorte que la lumiere ne rflchissoit pas sur toute la chambre. Nous
passmes vers le ct obscur. Je me jettai sur un fauteuil, & la tenant
entre mes bras, je lui tenois les discours les plus tendres. Elle y
rpondoit par de petits baisers & par des caresses dlicates: ainsi
peint-on les colombes de Vnus. Tu veux donc, dit-elle aprs quelques
instants de recueillement, que je te donne du plaisir? Petit libertin!
N'allez pas faire venir mademoiselle de Noirville, lui repliquai-je.
Non, non, ajouta-t-elle, ce n'est plus le tems: j'ai eu mes raisons
pour le faire; _d'autres circonstances exigent d'autres soins_. En
discourant ainsi, & badinant toujours, nous gagnmes le lit: je l'y
poussai dlicatement, en la serrant entre mes bras. Approchez ces deux
chaises, dit-elle, puisque vous le voulez absolument. J'obis. Elle mit
ses deux jambes dessus, l'une d'un ct, l'autre de l'autre, & sans
sortir de la modestie, sinon par la situation, elle m'agaa par mille
figures.

Mes mains ardentes cartoient dj le voile qui... Tout doucement,
beau Conseiller, dit-elle! donnez-moi ces mains-l, je les placerai
moi-mme. Elle les mit sur deux pommes d'albtre, avec dfense d'en
sortir sans permission. Elle voulut bien elle-mme arranger le bouquet
que je destinois pour son sein. Elle m'encouragea alors avec un signal
dont vous vous doutez: je croyois qu'elle agissoit de bonne foi. En
consquence je me donnois une peine trs-sincere pour parvenir  mes
fins; elle faisoit semblant de m'aider: la simplicit toit chez moi, &
la malice dans toute sa conduite.

Fatigu, je la nommois cruelle, barbare. Nouveau Tantale, le fruit &
l'onde fuyoient  mon approche.

Cruelle, barbare, reprenoit-elle! vous serez puni tout  l'heure. Alors
elle se saisit du bouquet que je lui destinois; puisque l'on m'insulte,
continuoit-elle, en prison tout  l'heure. Effectivement elle l'y
conduisit: mais je ne sais si ce fut de chagrin, ou par quelqu'autre
motif, le prisonnier  peine entr, se mit  pleurer entre les deux
guichets.

Nous entendmes qu'on avoit servi, & nous nous transportmes, sans
dire mot, o la volupt nous attendoit avec ses apprts. Notre
conversation fut assez vague & sage. Quand, dans un tte--tte, deux
personnes comme nous s'entretiennent de choses indiffrentes, c'est une
preuve qu'il s'en est pass qui ne l'toient pas.

Le souper fini, je ne jugeai pas  propos de m'en retourner, & sans
me soucier de mon quipage qui m'attendoit, ni de mon pere, ni de
personne, je demandai  Rozette une retraite pour cette nuit: elle me
l'accorda en me faisant jurer que je serois sage. Ne savoit-elle pas
bien qu'un jeune homme ne peut contracter vis--vis d'une jolie femme
avec qui il doit passer la nuit?

Cependant Rozette toit devenue extrmement gaie, & faisoit mille
folies dans la chambre. Tantt elle montoit sur la commode, & vouloit
que je la portasse sur mes paules; tantt elle sautoit d'une chaise
 l'autre & contrefaisoit les tours des danseurs de corde. Tantt,
levant son jupon jusqu'aux genoux, elle passoit un entrechat & me
prioit d'examiner sa jambe, qui effectivement est faite  ravir. Elle
dcouvroit de loin sa gorge, puis la recouvroit, & faisant l'loge
de ce qui toit cach, elle me promettoit que je n'en profiterois
jamais. Puis, elle prenoit son chat, & lui tenoit les discours les
plus plaisans & les plus singuliers. Elle alloit ensuite chercher des
liqueurs, m'en prsentoit, en buvoit, n'en buvoit pas, me prenoit
entre ses bras comme un enfant, & me couvroit de caresses. En un mot,
elle fit mille folies que les graces ne dsavoueroient point. Le
lit se trouva prpar & nous invita  prendre du repos. La lumiere
retire, les rideaux ferms, croyez-vous, cher Marquis, que je me sois
abandonn au sommeil? Ptrone fait la description d'une nuit qu'il
passa dlicieusement; celle-ci est fort au-dessus: quand ce ne seroit
que parce qu'un honnte homme n'ose pas se vanter de l'une, & qu'il
faut tre bien homme pour avoir got autant de plaisir que j'en ai
eu pendant l'autre. Tout ce que l'art peut inventer fut mis en usage:
nous avions la nature  nos ordres. Le moindre obstacle et nui  nos
empressemens, on carta tout: nous donnmes l'exclusion  une feuille
de rose.

Nous entrmes en conversation. Rozette, malgr ses promesses,
n'essayoit-elle pas encore d'luder mes entreprises? J'allois uniment 
mon but, & elle vouloit m'y conduire par des dtours.

Hors d'elle-mme, comme je m'en appercevois bien, elle n'en perdoit
cependant pas la tte; & aprs avoir puis six fois mon ardeur, elle
n'en avoit prouv superficiellement que l'elixir. Sans avoir joui
prcisment, j'avois eu le plaisir de la possession. Je ne pouvois me
glorifier d'avoir obtenu ce que je dsirois; je ne pouvois tre fch
de ne l'avoir pas obtenu: l'art de Rozette m'avoit fait illusion; c'est
une vraie magicienne en amour.

Le jour arriva, & Morphe me procura du repos. A mon rveil je trouvai
la table couverte; je dnai de grand aptit. Les fatigues de la nuit
m'avoient puis. Souvent on est plus incommod d'une promenade que
d'un long voyage.

L'aprs-dne se passa encore en badineries. Les amans ne s'ennuient
jamais: le tems fuit, & leurs plaisirs renaissent.

Cependant on toit fort inquiet chez mon pere. Une affaire arrive 
un jeune homme de famille dans une maison de jeu faisoit apprhender
quelque chose de semblable  mon gard. Mon absence toit d'autant plus
singuliere que je n'avois encore donn aucune occasion au reproche que
l'on pouvoit ici me faire. Un pere tendre craint tout pour un fils dont
il n'a jamais reu aucune occasion de craindre. Un ami, nouvelliste
de profession, & qui racontoit ordinairement toutes les anecdotes de
Paris, fut charg de s'informer si on n'avoit pas entendu parler de
moi. Il s'acquitta de la commission. On lui dit dans le Caf pardevant
lequel j'avois pass que dans le numro 71, qui couroit  toute bride,
on avoit apperu un jeune homme, & qu'au train dont il alloit il y
avoit quelque partie fine au bout de la course. Quoiqu'on ne pt faire
le portrait de celui qui toit dans le Fiacre, cet ami souponnant
 tout hazard que c'toit moi, le rapporta  mon pere, qui en fut
persuad.

Sans perdre de tems, mon pere & son ami montent en carrosse, vont de
place en place demander le numro 71, & ne le rencontrerent nulle part:
il toit all _ Saint Cloud_, d'o il ne devoit revenir que le soir.
Un embarras ne va jamais sans un autre, & les inconvniens font une
chane. La ressource de mon pere fut d'attendre que le Fiacre ft de
retour  son logis: on le lui avoit enseign au bureau.

Lafleur, ds le matin, avoit t charg de me dterrer: il se doutoit
du lieu de ma retraite, & s'en inquitoit peu, sachant que j'tois chez
quelque amie. Il avoit reu un louis pour les frais de la recherche,
il l'employa  se divertir, au lieu de venir me donner avis de ce qui
se passoit, & d'pargner par-l  mon pere &  moi la douleur de ce
qui arriva par la suite. Cependant il vint chez Rozette: sa suivante
lui avoit plu. Je lui demandai comment il avoit appris o j'tois,
& pourquoi il venoit; si mon pere n'avoit point d'inquitude de mon
absence. Il rpondit  tout trs-juste, m'assura qu'il avoit fait mes
affaires au mieux, qu'il avoit dit que j'tois rentr  quatre heures,
& que sur les dix heures du matin madame la Comtesse de Mornac m'avoit
envoy prier de passer  sa toilette, & que probablement,  ce que
le Valet de chambre lui avoit dit, j'y passerois la journe & serois
d'un grand souper  Auteuil: que mon pere avoit dn chez le Premier
Prsident, & qu'il devoit y assister  un conseil pour une affaire
survenue de la part de la Cour. Je fus content de ce qu'il me disoit;
je le regardai comme un domestique impayable: il reut un louis pour
ses soins, & ordre de m'attendre  cinq heures du matin  la porte du
jardin, o je lui promis de me trouver. Le sclrat me remercia, me
donna mme quelques avis, & fut dans le moment trouver mon pere. Ce qui
est vritable, c'est que Lafleur ne m'avoit pas dit un mot de vrai; que
mon pere avoit t dans une impatience cruelle, & qu'il me cherchoit
comme vous avez vu.

J'ai trouv un grand nombre de domestiques coquins, mchants, orns de
toutes les qualits de leur tat; mais je ne croyois pas que quelqu'un
ft ainsi mchant sans intrigue ni profit. Il toit Bas-Normand, & je
ne suis point surpris de sa conduite. Arriv chez mon pere, il lui dit
qu'il ne savoit pas prcisment le lieu de ma retraite, mais qu'on
l'avoit assur que j'tois avec une fille nomme Rozette, dont j'tois
passionn, & qui me ruinoit; que je devois l'enlever, pour l'pouser
en pays tranger. Pour confirmer son avis il montra le signalement
de Rozette & le remit  mon pere. Mon pere se transporta aussi-tt
chez monsieur le Lieutenant de Police,  qui il fit part de ce qu'il
venoit d'apprendre. Il s'emporta contre moi, & lui demanda un ordre
pour me faire arrter par-tout o je serois, ainsi que la fille qui
me drangeoit. Ce pere, qui m'aime tant, hors de lui-mme alors, ne
respiroit que punition & vengeance.

Son ardeur surprit le Magistrat; il avoit peine  concevoir qu'un homme
d'un ge mr, & grave par caractere, se laisst ainsi emporter. Il lui
reprsenta que cette affaire feroit de l'clat, & que cet clat toit
le plus grand mal. Qu'il s'agissoit de taire cette aventure, qui,
peut-tre, peu considrable dans le fond, seroit tourne autrement par
la calomnie. Enfin qu'il toit d'avis qu'on ft ce qui toit ncessaire
pour me retrouver, & que l'on aviseroit aux moyens d'empcher que la
Demoiselle en question ne me vt plus par la suite. Cet avis toit
trs-sens: le Magistrat qui le donnoit est trs-clair; il ne
s'occupe que de son devoir &  rendre service  ses concitoyens, dont
il est un des meilleurs.

Mon pere ne profita point de ses remarques. M. le Lieutenant de Police
lui accorda ce qu'il demandoit, c'est--dire un ordre pour faire
arrter Rozette, & main-forte, en cas de rsistance de ma part: un
Exempt l'accompagna & monta en carrosse avec lui. Mon pere eut bien
lieu de se repentir de sa dmarche; un homme sage ne peut pas rpondre
qu'il ne perdra jamais la tte.

Minuit toit sonn que le Fiacre n'toit point de retour. Jugez de
l'embarras dans lequel se trouvoit mon pere. Cependant mon domestique,
sans que j'en fusse inform, vint trouver la femme de chambre de
Rozette, & lui tint compagnie durant la nuit: le coquin ne prenoit-il
pas bien son tems?

Avant le souper Rozette toit devenue un peu triste; sans en pouvoir
rendre raison, elle sentoit des sujets de chagrin. On a dans
son coeur un pressentiment de son infortune. Je ne suis point
superstitieux, cependant je crois qu'il y a quelque chose autour de
nous qui nous avertit de l'avenir. Ceux qui ont les yeux perants
ne dcouvrent-ils pas le nuage qui prcede le tonnerre? Je fis mon
possible pour distraire Rozette, & j'y russis. Insensiblement ses
yeux se ranimerent, la joie rentra dans son imagination, & le plaisir
dans son coeur. Nous prludmes par ces amusemens foltres qui
n'effleurent que la superficie de la volupt, qui vous font sentir
mille mouvemens dlicieux, & qui  chacun d'eux vous avertissent que ce
n'est pas l le lieu de se fixer. Ce monde n'est qu'un plerinage, il
faut faire durer ses provisions jusqu'au bout de la carriere.

Nous nous tions donn parole de nous conserver pour la nuit; mais
sans y penser nous empruntmes sur l'avenir. Ce fut alors qu'elle ne
me refusa rien. Elle me conduisit de plaisirs en plaisirs, & sema de
fleurs les avenues du palais, o, pour cette fois, je fus reu avec
tous les honneurs.

Ah! cher Marquis, dans quel abyme de volupt mon ame ne fut-elle pas
plonge! Je ne sentois rien pour trop sentir; je mourois, je renaissois
pour mourir encore; & Rozette, pleine de tendresse, aprochoit sa belle
bouche pour recueillir mes derniers soupirs. Plus j'avois attendu, plus
je gotois la rcompense de mon attente. L'Amour s'applaudissoit de
notre union & se faisoit honneur de ce qu'alors nous n'avions qu'une
ame.

Le repas que nous prmes remit un peu les forces que nous avions
perdues. Nous nous mnagemes sur le vin de Champagne; & pour ne rien
drober  la sensualit, nous y supplmes par de petits verres de
liqueur propres  raffermir contre la tension du repos.

Nous passmes quelque-tems  la fentre, & nous y restmes dans des
attitudes de prparation  une nuit amusante.

Rozette feignant un dsir ou un besoin de sommeil, s'approcha de la
toilette, & de-l se retira dans son alcove. Victime de l'Amour, elle
toit orne de bandelettes, & avoit eu soin de se purifier dans une
onde parfume.

Sur un autel simple par sa construction, & fait de bois de myrte,
s'levoient plusieurs larges coussins de soie & de coton: un voile de
fin lin en couvroit la superficie, & un tapis de taffetas couleur de
rose, piqu en lacs d'amour, & roul sur une des extrmits, attendoit
qu'on voult l'employer  couvrir quelque crmonie. Une bougie  la
main, je m'approchai de ce lieu respectable. Rozette elle-mme s'toit
place sur l'autel; ses mains toient jointes sur sa tte, mais sans la
presser; ses yeux ferms, sa bouche un peu ouverte comme pour demander
quelqu'offrande. Une rougeur naturelle & frache couvroit ses joues: le
zphir avoit caress tout son extrieur; une mousseline transparente
couvroit la moiti de sa gorge, & l'autre moiti se montroit en nglig
aux regards. D'un ct l'examen toit permis, & de l'autre, sous l'air
d'tre dfendu, il devenoit plus piquant. Ses bras paroissoient avec
tout leur embonpoint & leur blancheur. Ses jambes croises droboient
ce que j'aurois voulu envisager, mais fournissoient  l'imagination
une belle prairie  s'garer. Rozette dormoit en disposition de se
rveiller aisment, & en position voluptueuse & de voluptueuse. Je
m'arrtai  contempler mon bonheur. Je m'avanai avec une tendresse
respectueuse, & gardant un silence sacr, je posai mon offrande sur
l'autel. Dieux! que la victime donnoit de courage au Sacrificateur.

Le Fiacre au numro 71 toit enfin arriv. On ne lui donna pas le tems
de conduire ses chevaux  l'curie; on le saisit, on le met dans une
chambre, on l'interroge, on lui fait questions sur questions. Il ne
rpondit rien, parce qu'il toit effray; & que, comme il se trouvoit
dans l'exercice actuel de sa profession, il toit raisonnablement
ivre. Mon pere fit venir du caf, lui en fit prendre plusieurs tasses,
& enfin il tira de lui que la veille il avoit men un monsieur habill
de noir au fauxbourg S. Germain. Mon pere le fit monter dans son
carrosse, avec l'Exempt & le Commissaire du quartier, & ordonna  une
compagnie de Guet  cheval de les suivre. Les ordres du Magistrat de
Police toient qu'on obt ponctuellement  mon pere; d'ailleurs la
place de Prsident qu'il tient lui donnoit une certaine autorit. La
compagnie arrive prs de l'Acadmie de M. de Vandeuil[K], o le Fiacre
avoit indiqu: mais il ne put jamais reconnotre la maison: aprs avoir
cherch & examin, il se fit conduire vers les _Petites-Maisons_;
mais il ne fut pas plus heureux: ce ne fut qu'aprs bien des courses
pareilles qu'il avoua qu'il ne se souvenoit plus de la rue; que
cependant il en avoit quelque ide & que ce pouvoit bien tre prs de
la Comdie. Il fallut bien y aller, & les plaintes & les mauvaises
humeurs n'abrgerent point la route. Il reconnut la porte, c'toit
celle d'un Caf connu par le nombre infini des inutiles de Paris qui
s'y rencontrent. On frappe, refrappe; enfin descend un laquais qui,
en se frottant les yeux, demande ce qu'on lui veut. On lui rpond
que de la part du Roi il faut qu'il dise o est monsieur Thmidore:
il jure ses grands Dieux que jamais personne de ce nom n'est entr
chez son matre. On monte, on fait la visite par toute la maison, &
l'alarme couroit d'tage en tage. Point de Thmidore. Le Commissaire
ayant apperu prs du grenier une petite porte basse & une lumiere
qui passoit au travers des planches mal jointes, y frappa rudement &
l'enfona presque: vint  lui un grand fantme ple & sec, en habit de
nuit, avec un bonnet affreux sur sa tte & une petite lampe  sa main.
On entre, on visite, on ne trouve que quelques cahiers de musique, une
pe sans garde, quelques nouvelles  la main, & la vie de monsieur de
Turenne. L'habitant de _cet antre arien_ fut fort effray, & excita
la commisration. Mon pere lui donna deux cus de six livres, en lui
disant adieu, & lui demandant excuse de son importunit: c'est la
premiere fois qu'une visite de gens de robe ait apport de l'argent
dans un logis. Le Commissaire, dont j'ai apris tout ceci, & le reste de
l'aventure jusqu' ma dcouverte, m'a assur cette nuit-l avoir t
tmoin de visions qui n'toient pas fantastiques, & dont on dresseroit
de plaisans procs-verbaux  Cythere.

Enfin on trouva ce jeune homme, qui la surveille toit vtu de noir.
C'toit un Pote[L], qui ce jour-l avoit t en crmonie prsenter
 un Sous-Fermier une ptre en vers libres sur la mort de son singe,
& qui tremble encore d'avoir vu sur son Parnasse des gens dont la
profession est de faire la guerre aux Muses. Mon pere se fcha
srieusement contre le Fiacre, lui soutint qu'il s'entendoit avec moi.
L'autre juroit qu'il toit innocent. Aprs bien des interrogations,
le cocher leur dit  tous qu'il toit bien conducteur du carrosse au
numro 71, mais que c'toit pour la premiere fois qu'il en toit
charg; que l'on s'toit mal expliqu avec lui; qu'il connoissoit celui
qui avoit men le numro 71 depuis six mois, mais qu'il demeuroit  la
Villette & toit malade des coups que lui avoit donn un Officier, qui
et mieux fait de les aller porter aux Pandours de la Reine d'Hongrie.

Il enseigna trs-juste la demeure de son camarade, & on fut oblig de
l'aller trouver. En vrit, ne se donnoit-on pas bien de la peine pour
troubler un galant homme dans son bonheur? Le cocher du numro 71 fut
enfin dcouvert. On monte chez lui: il toit assez mal. Plus d'une
contusion  la tte & par tout le corps lui faisoient jetter des cris
peu soulageans pour lui, & trs-dsagrables  la compagnie.

Cependant il rpondit bien, & trop bien,  ce qu'on lui demandoit. Il
avoit de bonnes raisons pour se souvenir de moi; il fit mon portrait
d'aprs nature, sans oublier les deux soufflets dont j'avois apostroph
son insolence. Il indiqua le quartier de l'Estrapade & une maison
blanche, dans une grande porte jaune. Nouvelle course. On arrive au
lieu indiqu. Il n'y avoit personne dans les rues. Le Commissaire
s'adresse  un Garde Franaise qui toit en sentinelle, & lui demande
s'il ne connot point mademoiselle Rozette; le drle toit un rsolu,
qui, moiti en riant, moiti en goguenardant, en exigea le portrait: on
le lui fit. Elle est vraiment trs-jolie, dit-il; mais je vois bien que
vous en voulez  ses charmes: votre serviteur, Messieurs. Je ne connois
ni Roze ni Rozette. Ces Messieurs ont  juste titre la rputation
d'tre les protecteurs du sexe d'un certain genre, & s'intressent fort
 son honneur, s'ils ne contribuent pas  sa rputation.

De porte en porte on frappa  un htel garni: la plupart de ces
endroits sont entretenus aux dpens de ce qui se passe dans leur
enceinte. Le matre vint en tremblant ouvrir, & protesta sur son
honneur que la seule personne qui demeuroit chez lui toit une fille
sans scandale, & que mme elle passoit dans le voisinage pour une
dvote. Le Commissaire monta indpendamment des attestations de sagesse
de M. l'Hte de _la Providence_. La porte de la chambre fut enfonce
dans le moment, ceux qui y toient ayant tard  l'ouvrir. On ne vit
personne. On fut droit au lit; mais comme la fentre se trouva ouverte
on se douta que quelqu'un avoit pu se sauver par-l. Cette ide se
trouva confirme par un bruit que l'on entendit dans les feuilles
d'une treille qui toit pose contre la muraille. On s'approcha, on
vit un homme en bonnet de nuit & en chemise qui se dbattoit pour se
dbarrasser du milieu d'une infinit de fagots sur lesquels il toit
tomb. L'Exempt, homme alerte, descend au jardin avec une lumiere, &
ayant aperu cette figure en un tat trs-immodeste, cria aux Archers
de venir voir un buisson o il croissoit de plaisants fruits sauvages.

Cependant mon pere avoit considr cette fille. Au signalement qu'on
lui avoit donn de Rozette il ne l'avoit pas reconnue. L'une tant
une beaut, & celle-ci un petit monstre au yeux chassieux, au teint
jauntre & d'un blond hazard.

La visite de la chambre fut bientt expdie. A l'ouverture d'une
armoire on trouva une perruque large & mal peigne, une robe de chambre
d'homme, perce par les coudes. En mme-tems un Archer tira de dessous
le chevet du lit un haut-de-chausses, duquel, en glissant sans y songer
ses mains dans le gousset, il tira une longue discipline. Vous voyez
bien, cher Marquis, que ce lieu toit une cole de l'Amour; que la
belle blonde toit coliere: son Prcepteur toit un Matre de Pension
du voisinage, nomm monsieur Damon, celui chez qui nous avons demeur
ensemble, & qui crioit perptuellement contre les femmes, & qui nous
trilloit si souvent pour des bagatelles. Le pauvre Matre de Pension
fut conduit en prsence de l'assemble. Je ne pus m'empcher de rire
lorsque le Commissaire me fit la peinture des contorsions que faisoit
le nouvel Adam pour couvrir son honneur. Celui du plus honnte homme
n'est pas fort considrable en pareille rencontre: il ne tient pas
une grande place dans le monde. Presque dans l'tat de pure nature,
avec une chemise extrmement courte, les menotes aux mains, il et t
trs-satisfait de profiter des feuilles de figuier qui servirent  nos
premiers Peres.

On n'abusa point de l'tat o toit ce Pdagogue, on lui restitua
ses vtemens, & mon pere lui fit une mercuriale trs-svere, suivant
l'exigence du cas, & blma fort l'Exempt, qui, par forme de correction
fraternelle, avoit dtach plusieurs coups de discipline sur le
postrieur du patient: peut-tre lui rendoit-il ce qu'il en avoit reu
autrefois.

Cette scene finit en s'informant  la dvote si elle n'avoit point
entendu parler de Rozette. Qui les dvotes ne connoissent-elles pas!
Elle enseigna ce qu'on lui demandoit, & se voyant dlivre, par le
plus affreux caractere, elle fit le rcit de la conduite de Rozette
& la peignit avec les plus noires couleurs. Il n'y a qu'une dvote
capable d'une semblable noirceur. Elle fut assez hardie pour s'offrir
d'y conduire mon pere; ce qu'elle fit. Je la tiens maintenant enferme,
la malheureuse: elle y demeurera long-tems, & ma vengeance se fera une
satisfaction de ses pleurs. On renvoya le pdant; on lui dit de venir
chercher sa discipline chez monsieur le Lieutenant de Police, s'il en
toit curieux. Elle restera long-tems au Greffe. Comme il n'y avoit
rien l  gagner pour le Commissaire, il ne fit point de procs-verbal,
& dirigea ses pas vers la maison dsigne: il y arriva avec son cortege.

L'Aurore, monte sur son char de pourpre & d'azur, ouvroit dans
l'Orient les portes du jour, & les oiseaux commenoient leurs concerts
amoureux: il toit quatre heures de matin. Les songes voltigeoient
dans les alcoves, & Rozette entre mes bras gotoit le repos dont les
fatigues d'une nuit voluptueuse lui avoient mrit l'usage. Ne vous
attendez pas, cher Marquis, que je vous fasse ici la description
de cette nuit. Mille fois j'expirai de plaisir, mille fois je fus
rappell  la vie, & mille fois je mourus afin de revivre encore.
Jamais je n'eus une ferveur plus sincere. Mon culte s'adressoit
 toutes les parties de ma Divinit; tout en elle toit le sujet
d'un loge & d'une offrande, tout en moi toit pour elle un prsent
agrable & toit rcompens par une faveur. Transports, je crois,
dans le royaume des enchantemens, nous changions mutuellement de sort:
elle devenoit sacrificateur & moi victime; je gotois presque la
satisfaction d'tre immol, & hors le couteau sacr qui ne me peroit
par le flanc, il ne me manquoit rien de ce que doit prouver une
victime. Nos momens ne couloient plus, ils toient fixs; & des annes
entieres ainsi consumes ne seroient pas un point dans la vie la plus
courte. Combien de fois dans ces garemens, qu'on ne peut que sentir,
ai-je oubli que j'existois, ou ai-je dsir d'tre ananti dans ce que
je sentois? Pourquoi la nature a-t-elle born nos forces, & tendu si
loin nos dsirs? Ou plutt pourquoi ne se rencontrent-ils pas  raison
gale?

Epuiss de fatigue, Rozette & moi, nous voulions nous avertir de
terminer nos transports; mais ses levres toient colles sur les
miennes, & les organes de nos voix embarrasss l'un par l'autre,
toient occups si dlicieusement, qu'ils ne pouvoient former le
moindre son pour nos oreilles. C'est dans cette position que nous
avions attendu le sommeil & qu'il nous avoit couronns de ses pavots.
Enfin nous dormions, la volupt toit entre Rozette & moi, & la
vengeance veilloit pour nous faire sentir les horreurs d'un affreux
rveil. Hlas! qu'alors un songe officieux envoy par l'Amour tenoit
mes sens dans une attente flatteuse! Quel bruit vint me tirer de cette
aimable illusion!

Mon pere, le Commissaire, l'Exempt & quelques Cavaliers toient entrs
dans la maison & s'toient informs si mademoiselle Rozette n'y toit
pas, & quelle toit sa compagnie. Ils surent tout, & on fut sr, par le
portrait qui fut trac de ma figure, que j'tois celui qui s'amusoit
depuis deux jours avec la Nymphe de ce palais. On monte, on frappe  la
porte; la femme de chambre vint porter l'alarme dans notre appartement,
& effraye des menaces qu'elle entendoit, elle ouvrit  des personnes
qui entrerent avec un grand nombre de lumieres. Rozette fut saisie de
peur; une femme seule en tel cas est hors d'elle-mme; mais elle est
bien autrement tremblante quand elle se trouve alors entre les bras de
son amant. Je me levai, je saisis deux pistolets, dont je suis toujours
muni quand je vais en parties: j'attendois en bonne contenance que
quelqu'un se prsentt. Pensois-je que mon pere dt se trouver ainsi 
mon lever? Une sentinelle est place dans l'antichambre, une autre  la
porte de notre cabinet, & plusieurs gardoient l'escalier.

Le Commissaire se prsente avec l'Exempt: n'avancez pas, Messieurs,
leur criai-je. Ils virent mes armes & furent trs-dociles. Mon pere
entra. Que faites-vous ici, Monsieur, me dit-il d'un ton ferme? Il
y a deux jours que vous me dsesprez. Il s'avance vers moi, m'te
les deux pistolets, & commande aux Archers de faire leur devoir. Les
rideaux du lit furent tirs, & l'on aperut la belle Rozette qui toit
tombe en dfaillance. On la fit revenir avec peine. Son premier regard
se tourna vers moi: elle imploroit un secours que j'tois hors d'tat
de lui procurer. Elle demanda tristement ce qu'on vouloit faire d'elle;
mon pere lui rpondit avec un air dur que sa destination toit marque
sur un ordre qu'on lui fit voir. La douleur l'accabla, & un torrent de
larmes inonda ses beaux yeux; ses charmes devinrent plus sduisans,
& toucherent toute l'assemble, qui n'toit pas venue dans cette
ide. Elle se jetta aux pieds de mon pere pour lui demander grace. Je
l'imitai; mais cet homme inflexible dtourna son visage & m'ordonna
schement de le suivre.

Le Commissaire s'empara de Rozette; elle m'appella d'une voix
entrecoupe, je ne lui rpondis que par un soupir. Un fils, quelque
rsolu qu'il soit, est bien foible vis--vis de son pere qui est dans
son droit, & en prsence d'une amante malheureuse. L'amour reste dans
le silence et l'inaction: la nature nous fait sentir tout son pouvoir.

Dj nous tions sur l'escalier, lorsqu'un Archer s'avisa de regarder
dans le lit de la femme de chambre. Il y dcouvrit une figure humaine
qui s'enfonoit dans la ruelle & se couvroit avec les draps. On tire
la couverture & on force le quidan  se montrer: il le fit. On lui
demande son nom, sa qualit, qui il est. Nous rentrons. Quelle fut
notre surprise lorsque nous reconnmes le coquin de Lafleur. J'oubliai
 sa vue tous mes chagrins, & j'allois le tuer dans ma fureur, si on ne
m'et arrt le bras. Je racontai sincrement que c'toit lui qui toit
cause de mon malheur; il fut saisi, li, garott, tran en prison,
de-l au chteau de Bictre, o il expiera amplement ses perfidies.

Rozette fut conduite  Sainte Plagie, par l'Exempt & le Guet, qui
eurent lieu d'tre satisfaits de la gnrosit de mon pere. Le
Commissaire monta avec nous dans le carrosse. On le remit chez lui.

Arriv  la maison, je passai au travers de tous les domestiques, qui
toient inquiets de moi, & se rjouirent en me voyant. Il n'y en a
pas un qui ne me soit attach: mon principe fut toujours de traiter
avec humanit des gens au-dessus desquels nous ne nous trouvons que
par hazard. Accabl de chagrin & de lassitude je me retirai dans ma
chambre, & m'tant jett sur mon lit, je m'endormis dans les bras
de l'inquitude. Je ne rvai que de Rozette. Une matresse heureuse
enflamme, enchante un amant: une matresse infortune lui devient plus
chere & plus adorable. Vous saurez, cher Marquis, dans la seconde
partie de ces Mmoires, ce qui arriva  Rozette: sa situation fut
extrmement dure; la description en a cot des soupirs  mon coeur
lorsqu'elle me l'a faite.

Aprs avoir sommeill, ou plutt aprs avoir t assoupi assez
long-tems, je sortis de cet tat, & songeai aux moyens de dlivrer ma
chere amie.

Deux heures toient sonnes & le dner servi: on vint m'en avertir;
comme je tardois, l'ami nouvelliste monta  ma chambre, & aprs
un compliment assez fade sur mon retour, il m'apprit avec une joie
orgueilleuse qu'il avoit t le principal instrument de ma dcouverte.
Apparemment qu'il ignoroit tout le chagrin que j'avois alors: mais
il y a des gens qui ne peuvent pas s'empcher de discourir; qui
aiment mieux dire des riens que de ne rien dire, & qui parlent  tout
hazard. Ils disent tout ce qu'ils pensent, & ne pensent jamais  ce
qu'ils disent. Je le regardai avec des yeux de mpris. Il voulut
m'engager  descendre; mais il le faisoit si pesamment & si mal, que
m'ayant chauff l'imagination, peu s'en fallut que je n'en vinsse 
des extrmits avec sa chevalerie. Il se retira promptement, & fit
bien. Le sort me mnageoit une occasion de vengeance qui me devoit
tre plus douce & qui lui auroit t plus sensible, s'il en et t
inform. Ce Chevalier se nomme d'Orville: il est du pays du Maine,
Gentilhomme d'une ancienne race. Il a servi long-tems, s'est retir
avec les honneurs militaires, & jouit d'un bien considrable. C'est
un de ces honorables parasites, qui sont toujours bien hors de chez
eux. Son mtier est de dbiter des nouvelles & de les dire autant de
fois que vous le voulez. C'est une montre  rptition qui sonne aussi
souvent que vous la poussez avec le pouce. Il n'a pas l'esprit de faire
du bien, ni de malice pour faire du mal; c'est le Manceau le moins
Manceau qui fut jamais. Il est mari depuis plusieurs annes, & est un
peu jaloux; personne ne connot sa femme, parce qu'il ne l'a jamais
prsente en compagnie, & qu'aucun de ses amis ne sait o il loge: son
adresse est au Palais-Royal, sous l'arbre de Cracovie, ou sur le banc
de Mantoue.

On m'avertit plusieurs fois de la part de mon pere de venir dner, mais
en vain; je fis toujours la sourde oreille sans l'avoir. On me servit
dans ma chambre. Quoique triste, je pris quelque nourriture. Le besoin
a une voix qui se fait puissamment entendre, & qui est aisment coute.

Cependant j'avois crit une grande lettre  Rozette, dans laquelle je
lui marquois en termes passionns mon amour, & le dsespoir o m'avoit
plong son infortune. Je l'encourageois  avoir bonne esprance, &
l'assurois que je ne ngligerois rien pour la tirer de l'injuste
captivit o elle toit cruellement retenue. Je finissois en la
conjurant de m'aimer toujours, de ne point m'imputer ses chagrins, & la
priant de recevoir dix louis que je lui envoyois pour subvenir  ses
ncessits. Cette lettre toit simple, mais touchante; on a le coeur
tendre dans la douleur, & je me souviens que l'amour me dictoit des
expressions qu'il n'et pas dsavoues lui-mme.

La lettre toit sur mon _secrtaire_; je ne dcouvrois aucun moyen
pour la faire tenir  sa destination. Je n'osois me confier  personne
depuis la perfidie de Lafleur. D'ailleurs, dans ces premiers momens, la
moindre dmarche est suspecte, & presque toujours hazarde. Je rsolus
de faire avertir le Prsident: il est, comme vous savez, cher Marquis,
homme de plaisir; mais de bon conseil; capable de vous mettre dans des
affaires galantes, mais en tat de vous tirer des plus embarrassantes.
Je lui crivis de venir me trouver pour une affaire d'importance. Je
chargeai un des cochers de la maison de ce message, dont il fut content
& moi aussi.

M. le Prsident n'toit point chez lui. Laverdure, son laquais affid,
instruit que la lettre venoit de ma part, souponna quelque chose, &
en garon intelligent il se transporta chez moi. Je fus ravi de son
arrive. Voil de ces domestiques sans prix; heureux qui en rencontre
de semblables! Je ne lui cachai rien, il apprit en un moment toute mon
aventure; & sans faire le moraliste, il me plaignit, me blma, & fit
briller quelque esprance  mes yeux. Je lui parlai de la lettre que
j'crivois  Rozette, & lui avouai l'embarras o j'tois de la lui
faire tenir. D'abord il n'y trouvoit aucune difficult, croyant qu'elle
toit renferme dans l'endroit o l'on met d'ordinaire les Pnitentes
de ce genre, qui ne sont jamais repentantes. Mais lorsque je lui eus
assur que Rozette toit  Sainte Plagie, il fut dconcert. Son
dcouragement m'alarma; je demeurai dans cette situation accablante,
o l'on ne fait que sentir stupidement son malheur. Laverdure fit
plusieurs tours dans la chambre, & aprs une mditation profonde, il
me dit qu'il tenteroit, qu'il ne garantissoit rien; mais qu'avant
huit heures du soir il me rendroit une rponse trs-positive. Je fus
transport d'algresse. Je voulus lui remettre les dix louis qui
toient les seuls qui me restassent; mais il prit simplement la
lettre, en me disant que l'argent m'toit ncessaire, que je gardasse
celui-l, qu'il avanceroit la somme. Il se contenta de recevoir quatre
pistoles pour les frais de sa commission. Il partit: je demeurai entre
la crainte & l'esprance.

N'tes-vous pas tonn, cher Marquis, de mon attachement pour une
matresse de quelques jours? Je l'aimois, je l'aime encore, & l'amour
est extrme en tout. Quand elle m'et t moins chere, ma vanit se
seroit roidie contre ceux qui vouloient me l'enlever. N'toit-ce pas
un devoir de ma part de ne pas abandonner une fille, libertine  la
vrit, mais charmante, & qui n'toit dans la tristesse que pour s'tre
tourne sur tous les sens pour me procurer du plaisir?

Le bruit de mon aventure s'toit rpandu: elle servoit de conversation
aux convives qui se trouverent ce jour-l chez mon pere. Chacun en
dit son mot. Quelques douairieres ne m'pargnerent pas, surtout
une certaine dame d'Origny,  qui j'avois autrefois cont mes
raisons, & qui par scrupule avoit refus de m'entendre. Les femmes
sont plaisantes: elles sont choques de ce que l'on obtient d'une
autre femme ce qu'on leur a demand  elle-mmes, & qu'elles ont
toujours refus. Je me vengeai de tout par la suite, & d'une faon
trs-plaisante, comme vous verrez. Au sortir de table quelques amis
vinrent me visiter; visites qui ne se font jamais que par curiosit, ou
par mchancet: on veut savoir l'histoire d'un homme, de sa bouche, ou
bien jouir du spectacle de sa misere. Aussi je reus assez impoliment
tous les complimens. Mon pere tant aussi venu avec les autres, sortit
fort  propos dans le tems que ma fureur contre lui alloit m'emporter
au-del des bornes du respect.

On me laissa seul. Dans le transport o j'tois je rsolus de faire
quelque coup d'clat qui dsesprt mon pere. Je ne m'embarrassois pas
de mon honneur, si je pouvois lui faire de la peine. J'tois outr de
ce que je n'avois pas le coeur mchant. Le sort m'offrit ce que je
dsirois, me sauva du hazard d'un coup d'clat, & fut cause que j'eus
un plaisir d'autant plus singulier, qu'il se trouva rempli  titre
de vengeance. Voici le fait, cher Marquis, je serai plus long  le
raconter que je n'ai t  l'expdier. C'est un in-promptu de cabinet.

Depuis quelque-tems j'tois  ma fentre, lorsque je vis un Fiacre
s'arrter  notre porte. Pour le coup, Marquis, celui-ci ne me porta
pas malheur; au contraire, il m'apportoit une bonne fortune. Depuis
que le numro 71 a t cause de ma disgrace je n'apperois point de
semblable voiture sans en examiner la lettre & le numro. Aussi me
souviens-je de la marque de celui-ci  merveille. Il toit au numro
1er &  la lettre B. Si j'eusse pens  examiner cette espece
d'emblme j'aurois trouv qu'elle me pronostiquoit mon aventure. La
_connoissance des Fiacres_ seroit une chose qui devroit tre claircie
par l'Acadmie des Sciences, & un bon trait sur cette matiere seroit
aussi utile que celui qu'a fait Mathieu Lansberg sur celle des tems.
La matiere au moins est aussi sujette  conjectures.

Le laquais qui toit derriere le carrosse, aprs s'tre inform au
Suisse si mon pere y toit, avoit donn le bras  une Dame vtue
de noir. A cet habillement je devinai sans peine que c'toit une
solliciteuse. La curiosit me prit de savoir qui elle toit, ce qu'elle
demandoit, & sur-tout si elle toit jolie. Mon chagrin n'avoit pas
entirement ferm mon coeur  l'amour du plaisir. On l'avoit conduite
dans la salle de compagnie, sur l'air de distinction qu'elle avoit. L
elle attendoit l'audience de mon pere. Je descendis par un escalier
drob, en robe de taffetas, en bonnet de nuit & en pantoufles, &
m'tant introduit doucement dans le cabinet qui a vue sur la salle,
je considrai au travers de la porte vitre les agrmens de la
solliciteuse: elle en avoit. C'toit une femme de 26  28 ans, ni
grande ni petite, des yeux assez veills, de belles dents, un teint
un peu brun, une gorge passable, un ensemble de physionomie capable
d'animer. Sa jambe dans sa faon n'toit pas indiffrente: elle toit
dans le sopha tendue ngligemment, & dans ces attitudes que l'on croit
indiffrentes, qui le sont rarement, & qui n'ont pas t inventes par
la modestie. Elle se considroit dans les glaces, & rptoit devant
elles les graces avec lesquelles elle devoit se prsenter devant mon
pere.

Toute femme aime  plaire; mais toutes ne sont pas coquettes: celle-ci
l'toit. Jeune femme d'un vieil Officier, suivie de prs: que de titres
pour l'tre! Une coquette cherche  charmer les autres: qui aime 
charmer, n'est pas loin de se laisser surprendre; & essayez de vous
rendre matre d'une telle Nymphe, brusquez l'affaire, je vous rponds
de la victoire. Tout cela se suit. Logique de galanterie, direz-vous!
Je la soutiens meilleure que celle de Nicole & de Crouzas.

Rien n'excite plus les passions que la vue d'une personne qui, ne
se croyant pas examine, fait devant un miroir l'exercice de la
coquetterie. Mon temprament est imptueux, son feu se trouva encore
anim par le dsir que j'avois de faire un coup d'clat. Je fermai les
yeux & me livrai  tout vnement. Je sortis brusquement du cabinet;
feignant d'tre surpris de rencontrer quelqu'un, je demandai excuse 
la Dame de ce que je paroissois ainsi en dshabill devant elle. Elle
me rpondit poliment. Je m'informai qui elle toit & pourquoi elle
venoit: elle m'apprit qu'elle ne sollicitoit point pour elle, & que
quoique ne  Caen en France, elle n'avoit jamais eu de procs; mais
qu'elle venoit pour une de ses soeurs, actuellement fort mal, dont
la cause devoit tre porte dans quelques jours  l'audience. Elle
ajouta qu'elle n'avoit pas l'honneur d'tre connue de moi; mais que son
poux toit tous les jours  la maison, & qu'il se nommoit le Chevalier
d'Orville. Je la regardai fixement. Comment, Madame, repris-je, cet
homme est votre poux? C'est mon ennemi mortel, il m'a jou un tour
sanglant; sans doute que vous en tiez complice: puisque j'en trouve
le moment, il faut que je me venge. Aussi-tt je la saisis entre mes
bras, je la serre, je la pousse sur le canap. Elle veut crier. Criez,
criez, lui dis-je... Oui, Madame, le plus haut que vous pourrez: faites
clat, c'est ce que je veux. Je lui mis le poignard dans le sein: elle
perdit connoissance. Sans songer aux fentres & aux portes ouvertes,
sans me soucier du bruit que faisoit le froissement de nos robes de
taffetas, je combattis, j'attaquai, je triomphai. Je ne sais si, pour
tre plutt libre, madame d'Orville n'aida pas  la victoire. Je me
vengeois de son poux; peut-tre vouloit elle aussi s'en venger: quelle
est la femme qui n'ait pas sujet de mcontentement dans son mnage!

Semblable  un Pandour, j'arrive, j'attaque, je pille, je tire mon coup
de pistolet, & je suis dj dcamp. En une minute tout fut expdi, &
j'tois dj  ma chambre que la solliciteuse n'avoit pas eu le tems de
remarquer si j'tois encore auprs d'elle.

Personne ne survint, & madame d'Orville eut tout le tems de se
remettre  sa toilette. De plus d'une heure mon pere ne sortit de son
cabinet. Arriv dans mon appartement, je me mis  rire comme un fou, &
passai prs d'une demi-heure  en mditer les circonstances. Je sais
actuellement que penser de cette tourderie.

Mon pere arriva enfin. Il toit depuis long-tems en confrence avec
un Ecclsiastique nomm monsieur le Doux, son Confesseur ordinaire &
mon Directeur honoraire. Il tire beaucoup d'argent de mon pere pour
les pauvres, entre lesquels je crois qu'il se met au premier rang, &
pour plus d'une part. Ce consolateur monta chez moi, & vint me dbiter
bnignement une morale assurment trs-pure.

Madame d'Orville se prsenta devant mon pere, qui attribua un reste de
trouble qui toit dans ses yeux  la modestie d'une Dame, qui rougit
ncessairement de demander quelque grace  un homme. Toute autre que
madame d'Orville et t aussi embarrasse; car jamais chte n'a t
plus prcipitamment amene. Si les Dames saisissoient ainsi le moment
 propos, elles ne courroient pas risque de leur honneur. Ce qui les
perd, est-ce ce qu'elles accordent? Non; c'est le tems qu'elles perdent
 le faire attendre.

L'pouse du Chevalier exposa  mon pere le sujet de sa visite. Aprs
une audience assez longue, il se trouva que mon pere n'toit point
Juge dans ce procs; mais qu'il toit pendant  une des Enqutes,
dont j'ai l'honneur d'tre membre, & que c'toit moi que l'on devoit
solliciter.

Mon pere me fit appeller. Je ne voulus pas descendre; ce ne fut
qu'aprs un ordre prcis que j'obis. Je refusois d'autant plus, qu'on
me disoit que c'toit pour une Dame qui avoit un grand procs. Je crus
d'abord que, hors d'elle-mme, madame d'Orville avoit dcouvert 
mon pere mon imprudence: mon feu toit tomb & l'esprit de vengeance
s'toit un peu radouci. O toit donc alors, cher Marquis, la parfaite
connoissance que j'ai du sexe? Une femme se vante-t-elle jamais de
pareille aventure? Elle s'en aplaudit intrieurement; elle sait bien
_qu'on n'est malhonnte homme_ qu'avec une jolie personne; & elle ne
peut vouloir du mal  qui lui a donn du plaisir. Dans le vrai, ne
doit-on pas savoir gr  quelqu'un qui vous dlivre du crmonial?
Lucrece se tua, mais aprs coup; & peut-tre de dsespoir de ce qu'elle
craignoit ne pouvoir plus recommencer.

Je parus. Je saluai madame d'Orville avec respect, comme si je
ne l'eusse pas connue, _cognoveram_. Elle ne se dmonta point, &
m'expliqua son affaire assez intelligiblement. Mon pere sortit. Madame
d'Orville entra en fureur contre moi; elle se servit des termes les
plus forts & les plus nergiques pour me reprocher ma hardiesse: elle
pleura mme. Faons, cher Marquis; je connoissois trop la marche du
coeur du sexe pour tre alarm: une femme souvent n'est jamais
plus prs de sa chte que lorsqu'elle fait plus d'efforts pour s'en
dfendre. Je lui laissai exhaler son courroux. Je pris la parole, &
m'excusai sur ses charmes. Mon excuse posoit sur un bon fondement. Je
lui promis un secret inviolable; & moi qui avois t regard comme
un tyran, je devins insensiblement un consolateur, dont on coutoit
tranquillement les avis. Quand on est sr du secret on craint moins
pour sa vertu. Je rtablis la paix dans l'ame de madame d'Orville;
je la vis dans ses yeux: ce fut l o je fus convaincu qu'Annibal se
seroit rendu matre de Rome s'il ne se ft pas amus aux dlices de
Capoue. Elle se leva, je la reconduisis, & en sortant elle me serra
la main d'une faon  me faire entendre qu'elle toit moins fche, &
qu'elle me pardonneroit mon audace, aux conditions que je ne serois
pas assez imprudent pour m'exposer sur la bonne foi des fentres &
des portes ouvertes. Je lui fis mille politesses & je l'assurai que je
gotois infiniment la bont de sa cause.

Elle remonta en carrosse & moi dans mon appartement. J'y avois laiss
monsieur le Doux. En mon absence il avoit fait la visite de ma
bibliotheque; & en furetant il n'avoit pas oubli certains pots de
confitures qui toient sur une tablette carte. Il m'en parla comme
d'une chose indiffrente  moi, qui tois un homme du monde, & qui
seroit d'une grande utilit  un Directeur comme lui, qui assistoit
un grand nombre de malades. Il n'eut point ce qu'il demandoit; car
sur le chapitre des confitures & des douceurs j'ai l'ame la plus
ecclsiastique qui fut jamais.

Il me gronda amicalement sur plusieurs livres, sur-tout  l'occasion
des Romans. Je fis la controverse sur cet article: il ne brilla pas;
il m'avoua que son fort n'toit pas la dispute; qu'il toit persuad
que les Romans toient mauvais, mais qu'il n'en avoit jamais lu, &
qu'ainsi il n'en pouvoit pas juger. Il me conseilla de brler mes
miniatures & mes estampes. Sur ce que je lui reprsentai que cet
assemblage valoit plus de 200 louis, il me dit que la somme n'toit pas
assez considrable pour se damner pour elle. J'insistois sur la valeur
des choses: h bien, dit-il! vendez toutes ces infamies  quelques
Conseillers Constitutionnaires; ces gens-l n'ont point d'ame  perdre.
Je lui promis d'y penser, & le Jansniste me crut dj dans la bonne
voie.

De matiere en matiere nous parlmes de mon aventure. Il n'est pas
tonnant que le saint homme ft curieux. Je lui racontai tout, &
l'intressai si bien, que c'est lui qui a le plus contribu  la
dlivrance de Rozette, comme vous le verrez, & que c'est par son moyen
que j'ai tout obtenu de mon pere.

N'ayez point mauvaise opinion de lui sur la conduite que vous lui
remarquerez. M. le Doux n'est point un hypocrite; il est droit, bon
Ecclsiastique, mais simple, ais  tromper: il a toutes les minuties
de son tat, mais n'en a pas les intrigues secretes. S'il a fait
quelque faute, j'en suis la cause. On n'est vritablement coupable que
lorsqu'on l'est par le coeur.

Il toit prs de huit heures, M. le Doux toit retourn chez lui,
& m'avoit laiss le temps de revenir au sujet de mes inquitudes.
Je me promenois dans ma chambre  grands pas; je regardois par la
fentre: Laverdure ne revenoit point. J'excusois son retardement sur
la diffrence des horloges: j'tois dans une cruelle impatience.
Entre subitement dans ma chambre une figure empaquete dans une cape
de camelot, qui, sans me parler, jette une lettre sur mon bureau, &
se jette dans un canap. Je lis l'adresse, je reconnus l'criture de
Rozette; sans diffrer je l'ouvre, je la dvore, & je suis enchant.
Je vais vous en donner une copie, aprs vous avoir mis au fait des
moyens par lesquels elle toit parvenue jusqu' moi, comment s'y toit
pris mon commissionnaire, & quelle toit la personne qui toit entre
chez moi dans cet quipage. Cette intrigue est assez bien conduite, &
Laverdure m'a avou que c'toit son chef-d'oeuvre.

_Fin de la premiere Partie._




THEMIDORE.

_SECONDE PARTIE._




THEMIDORE.

    _Dm licet, in rebus jucundis vive beatus._

    Hor. Lib. I. Ep.

_SECONDE PARTIE._

_A LA HAYE_,

Aux dpens de la Compagnie.

M. DCC. LXXVI.




THMIDORE.

_SECONDE PARTIE._


Laverdure lui-mme avoit t le commissionnaire de Rozette. Embarrass
comment il pourroit s'introduire  Sainte Plagie, il avoit imagin
de se travestir en femme. La nature avoit fait en sa faveur la moiti
des frais de ce dguisement. Il est petit, maigre, sa voix est foible,
sa taille menue; il a trs-peu de barbe: passable en homme, il avoit
en femme une physionomie trs-singuliere. Sans doute il hazardoit
beaucoup en cette rencontre; mais il y a des choses que l'on fait pour
d'autres, auxquelles on ne penseroit peut-tre pas pour soi-mme.
Dans les occasions critiques on a meilleure ide de la fortune de son
ami que de la sienne propre. Je ne vous ferai pas, cher Marquis, la
description de l'ajustement de Laverdure: pour se ddommager de la
peine qu'il avoit eue  le disposer, il me contraignit d'en admirer
successivement le comique assemblage. Quoique je ne fusse pas en
position de rire, je ne pus m'empcher de le trouver trs-plaisamment
imagin. La capote dont il toit couvert le masquoit au mieux: la
pluie, qui dura pendant toute la journe, la lui avoit fait prendre.
Le mauvais tems dsespra bien des personnes; mais je puis dire qu'il
ne pouvoit y en avoir de plus beau & de plus favorable pour notre
stratagme.

Laverdure se transporta d'abord au Couvent. Aprs quelques prambules
avec une Touriere curieuse selon son tat, & qu'il trompa suivant le
sien, il fut admis au parloir de la Mere Suprieure. Les premiers
complimens puiss, il lui expliqua modestement le sujet de sa visite,
& lui dit qu'il toit la parente trs-proche d'une jeune fille nomme
Rozette, qui, par ordre du Roi & pour son bien, avoit t conduite
dans la maison depuis le matin: qu'il venoit se rjouir de ce que
la Providence l'avoit adresse dans un _port de salut_, o les bons
exemples ne lui manqueroient pas, & pourroient la faire rentrer dans le
chemin de la vertu, dont elle ne s'toit que trop long-tems carte.
Qu'il toit charm que de bonnes ames l'eussent oblige  se repentir,
& l'eussent fait enfermer: qu'il y avoit dj plusieurs mois qu'il
auroit fait cette action de charit si ses moyens lui en eussent permis
l'excution. Enfin Laverdure joua la parente si pathtiquement, que la
Suprieure en fut attendrie. Il se mit  pleurer; le don des larmes
est un don de Comdien, notre drle l'est au parfait. Les larmes sont
un mal qui se gagne; qu'une femme pleure, une autre pleurera, ainsi
que toutes celles qui viendront, & cela  l'infini. La conversation se
termina en disant  la Mere Prieure qu'il dsiroit parler un moment 
Rozette; que quoique ce ft une fille drange, il l'aimoit cependant
encore assez pour ne pas entirement desesprer, & qu'il venoit lui
apporter quelque soulagement. Alors il tira de sa poche deux louis,
& en remit un  la Dame, en la priant de le distribuer par parties 
Rozette,  proportion qu'elle s'acquitteroit bien de son devoir, &
qu'il auroit soin chaque mois de lui remettre pareille somme. Cette
gnrosit eut son effet: la Suprieure admira le bon coeur de la
prtendue parente, & lui en faisant un compliment assez poli, elle
l'assura que dans peu Rozette se trouveroit  porte de profiter de
ses avis & de ses bonts. Laverdure sans y penser fit une rvrence
d'homme assez marque: ce manque d'attention devoit le trahir; mais
tout russit  qui est en bonheur: on fut difi au contraire de ce que
la modestie ne lui permettoit pas d'imiter ces rvrences mondaines,
qui dans le fond sont trs-indcentes, & qui ne sont entretenues que
par un esprit secret de libertinage.

En attendant l'arrive de Rozette, Laverdure, qui sait que l'oisivet
est la mere de tout vice, s'occupa  examiner les tableaux qui
dcoroient le parloir. Il fut fort difi des sujets qui y toient
reprsents: il n'y en avoit aucun qui ne ft trs-rgulier; mais il
m'a avou que quoiqu'il ne soit pas autrement scrupuleux, il avoit t
scandalis d'y voir des figures toutes nues de beaux jeunes hommes
bien proportionns & faits  ravir, & qui, sous prtexte d'tre des
Anges, n'en toient pas moins capables de donner  tout le Couvent des
tentations trs-peu archangliques.

La Touriere amena Rozette. Jugez, cher Marquis, de son tat. Encore
fatigue des plaisirs de la nuit, pleine de chagrins, les yeux baigns
de larmes, & qu'elle osoit  peine lever, la coffure chiffonne,
manquant de la moiti de ses ajustemens, & dans un dshabill qui
n'toit pas de commande, elle s'avana tristement, & eut beaucoup
de peine  reconnotre Laverdure sous sa physionomie emprunte. Sa
surprise fut extrme, & elle la tmoigna en reculant en arriere.
La Touriere la rassura; elle ignoroit la bonne fille le sujet de
l'tonnement, & lui dit, d'un air assez sec, qu'une Demoiselle de
son tat ne devoit pas voir avec effroi une parente qui avoit la
charit de venir la consoler dans son malheur. Un mot suffit  qui a
de l'intelligence. Rozette se douta du tour, & pensa que la Touriere
n'toit que l'cho de ce que Laverdure lui avoit racont. Elle se mit 
pleurer: l'ide de sa captivit, en prsence de celui qui l'avoit vue
si triomphante dans le monde, la dsesproit. A peine, selon ce qu'elle
m'a avou depuis, put-elle soutenir sa prsence. Laverdure, sans se
troubler ni perdre son sang froid, d'un ton grave, lui fit une leon
trs-vive sur sa conduite passe, la lui peignit avec des traits forts
& nerveux; puis insensiblement radoucissant sa voix, il conclut, comme
finissent tous les parens, par donner de la consolation  l'infortune:
il lui dit qu'il avoit quelqu'argent  lui remettre, & que la Mere
Prieure avoit bien voulu se charger d'une somme pour subvenir  ses
ncessits, si cependant elle se comportoit avec prudence. Il donna
alors  Rozette un louis, lui glissa en mme-tems ma lettre: elle la
prit avec ardeur, la cacha dans son sein. Ah! que l'auteur et bien
voulu tre  la place de son ouvrage! Laverdure exigea qu'elle crivt
 sa mere (qu'il feignit tre  Paris) qu'elle toit contente dans la
retraite o la Providence l'avoit place, & qu'elle feroit ses efforts
pour en devenir meilleure. La Touriere fut chercher du papier & de
l'encre. Laverdure profita de son absence pour remettre  Rozette le
reste de la somme, & pour l'assurer qu'on ne ngligeroit rien pour
la dlivrer au plutt. Il lui ordonna de lire promptement la lettre
qu'elle avoit reue. Le peu de diligence de la Touriere leur donna
le tems d'une conversation assez tendue. Rozette, munie enfin des
choses ncessaires pour crire, aprs avoir simul quelque rpugnance,
se mit sur une table qui toit  son ct. Elle ne fut pas longue &
son expdition; le commissionnaire s'en chargea & sortit du Couvent,
aprs avoir fait un petit prsent de quelques tablettes de chocolat
 la bonne Soeur qui avoit t si complaisante. Il ne tarda pas
 arriver au logis: j'admirai la prsence d'esprit de ce garon; &
n'ayant rien alors  lui donner pour rcompense, je le comblai de mille
remerciemens. Voici la rponse de Rozette.

J'ai reu votre lettre, cher ami; je reconnois votre bon coeur
dans votre conduite. Faut-il que je sois malheureuse pour avoir ador
un homme qui mrite si fort de l'tre? Je ne sais encore comment je
suis ici; je n'ai pas eu le tems de me reconnotre. Donnez-moi de vos
nouvelles, je m'en rapporte  vous pour ma dlivrance. Laverdure est un
garon impayable: il m'a remis l'argent que vous m'envoyiez. Adieu, je
vais pleurer mon malheur. Je vous aimerai ternellement. Rozette.

Vous ne sauriez croire, cher Marquis,  quelles rflexions je me
livrai alors. Je ne songeai plus qu'aux moyens les plus prompts pour
dlivrer Rozette. Je congdiai Laverdure, qui me promit de ne me point
abandonner. On vint m'avertir que le souper toit servi: je descendis.
La compagnie toit assez bien compose. Plusieurs Dames s'y trouverent,
qui dans d'autres tems m'eussent paru charmantes, & qui l'toient en
effet. La brillante madame du Coeurville, & son aimable compagne,
s'y toient donn rendez-vous: elles n'toient que deux de leur parti,
mais l'amour, qui les embellissoit, faisoit en leur faveur un tiers
dont elles n'avoient pas lieu de se plaindre. La sage Rozalie y avoit
suivi son poux: la vertu qui est dans son coeur est peinte dans ses
yeux. On l'adoreroit toujours, la vertu, si elle avoit le talent de
se placer ainsi  son avantage. La coquette madame de Blazamond avoit
aport toutes ses minauderies; mais ce soir-l elle leur donna un jeu
si nouveau que j'en fus surpris, comme d'une nouvelle dcoration dont
on nous feroit la galanterie  l'Opra.

_Les deux petites Soeurs_ ne contribuoient pas peu  l'ornement
du souper; l'une chanta  ravir, & l'autre enleva tous les coeurs
par ses saillies ingnieuses. Nous avions en hommes le Prsident &
le Chevalier de Mirval: ils s'attaquerent quelque-tems  la grande
satisfaction de l'assemble, & pour la gloire de leurs esprits
pigrammatiques. _Le gros Gometre_ nous fit beaucoup d'extraits de
vin de Champagne, & l'Abb des Etoiles nous parodia toutes les dames
de la sous-ferme. Bref, je me serois fort rjoui sans le chagrin qui
s'toit empar de mon ame. L'homme seroit trop heureux s'il pouvoit 
son gr disposer des situations de son coeur! Que le mien toit mal
 son aise! Monsieur le Doux s'y trouva aussi: mon pere avoit gagn
sur lui cet extraordinaire, afin de le raccommoder avec la vieille
Comtesse de Saint Etienne. Vous avez cent fois entendu parler de
cette insupportable Dvote. Jadis assez jolie, & coquette affiche,
maintenant bigotte avec le mme clat; ainsi que beaucoup de ses
semblables, elle s'est range sous la direction de notre saint homme,
qui les conduit assez vertement dans le chemin de la vie ternelle.
Entre les gens dvots, cher Marquis, ainsi que parmi les personnes du
monde, il est certains momens d'indiffrence ou de ralentissement de
ferveur; quelquefois mme il s'leve de saintes piques, qui dans la
suite ne servent qu' donner une nouvelle pointe  la charit: ce fut
du fond d'une bouteille de Champagne que sortit la rconciliation entre
des personnes qui se disoient ennemies des sens.

Le Prsident de Mondorville arrivoit de campagne, & il ne savoit rien
de mon aventure. Il n'toit pas tems de la lui raconter, & le lieu ne
paroissoit pas convenable  un pareil rcit. L'ignorance o il en toit
lui fit tenir de trs-jolis propos  mon sujet, qui toient d'autant
plus plaisans qu'ils toient plus justes. Toute la compagnie en rioit;
j'tois intrieurement fch contre lui, mais sans lui en vouloir;
& je puis dire qu'en cette circonstance le Prsident avoit un esprit
infini sans le savoir.

Aprs le souper je pris en particulier M. le Doux, & le priai de me
faire l'honneur de me rendre une visite le lendemain matin, parce que
j'avois une affaire importante  lui communiquer. Il s'imagina qu'il
s'agissoit de quelques cas de conscience, ou mme de ma conversion:
ces Messieurs ne s'imaginent pas qu'il y ait d'autres choses plus
intressantes dans l'univers. Il m'assura qu'il se rendroit chez moi
sur les neuf heures. Je lui promis de l'attendre avec une tasse de
chocolat, qu'il accepta, aprs que je lui eus persuad que le mien
toit prfrable  celui dont il usoit ordinairement.

Le Prsident monta  ma chambre peu de temps aprs. Je lui racontai
mon aventure: il me demanda excuse des plaisanteries dont il avoit
diverti la compagnie, & me promit qu'il feroit sortir Rozette ds
le lendemain si je le voulois. Il y et russi; son crdit est sans
bornes, pour certaines choses, auprs des Ministres. Il toit en pointe
de joie. Je le priai de n'en parler  personne & d'attendre que nous en
eussions confr ensemble  tte repose. Il y consentit, & se retira
aprs m'avoir croqu plusieurs histoires plus amusantes les unes que
les autres.

Il me fut impossible de dormir. Rozette revenoit sans cesse  mon
imagination. Pour me distraire je me fis donner mes cartons  estampes,
& j'en commenai une revue gnrale. A proportion qu'elles toient
libres ou plaisantes, je me rapellois les situations dans lesquelles
je m'tois trouv avec celle qu'on venoit de m'enlever. Ce souvenir
tourdissoit au moins ma douleur.

Enfin la nature se trouva accable, un sommeil languissant s'empara de
moi & me surprit au milieu de mes estampes parses sans ordre sur toute
la surface de mon lit. J'ai quelquefois dormi entre les bras de la
ralit; mais alors l'illusion toit entre les miens.

A peine toit-il sept heures de matin, qu'un domestique vint me
rveiller, parce que la gouvernante de M. le Doux m'apportoit une
lettre, & qu'elle vouloit absolument me parler de la part de son
matre. Je donnai ordre qu'on l'introduist. Elle fit quelque bruit
en entrant pour avertir de son arrive. J'avanai la tte, & par
l'ouverture de mes rideaux j'entrevis un minois trs-gracieux. J'ai
toujours t heureux au coup d'oeil. Je me levai, & remuant ma
couverture je fis tomber plusieurs estampes. La jeune fille les ramassa
par propret, & ne croyant pas tre vue les examina par sensualit.
J'en augurai bien pour la satisfaction d'un de ces dsirs qui naissent
 l'instant, dont l'effet toit alors prodigieux en moi, & que pour
tout jeune homme la beaut fait galamment clorre. Je crus appercevoir
que ce qu'elle avoit examin, quoique trs-rapidement, avoit fait sur
elle une agrable impression. Un rien trahit la passion dominante, & il
n'y a personne qui n'en ait une: un signe sur le visage dvelope les
replis de l'ame la mieux sur la dfensive. Nanette, c'toit son nom,
me fit une rvrence simple & gracieuse, & me prsenta sans affectation
la lettre qui m'toit adresse. Je jettai les yeux dessus, & sur celle
qui me la remettoit: elle mritoit bien les regards d'un galant homme.

Imaginez-vous, cher Marquis, une grande fille d'une taille ordinaire,
mais bien tourne, dlie & ferme sur ses jambes: de grands sourcils
noirs, de belles dents, un teint qui toit dispos  recevoir des
couleurs, & qui pour-lors ne jouissoit que de la blanche. Une gorge
qui ne paroissoit pas; mais qui, cache avec affectation, disoit aux
curieux qu'elle toit digne de faire leur admiration & leur plaisir.
Sa coffure & son habillement rpondoient  la simplicit de tout son
extrieur; elle me parut une Dvote aise, & qui, ge de vingt-huit
 trente ans, ne prendroit de parti que suivant les circonstances.
Je la fis asseoir, & je lus la missive. M. le Doux me marquoit qu'il
toit au dsespoir de ne pouvoir se trouver chez moi  neuf heures,
selon sa promesse, parce qu'il toit oblig d'aller visiter les pauvres
prisonniers du Petit-Chtelet avec une Dame qui depuis deux jours avoit
renonc solemnellement au monde: que sur les deux ou trois heures,
aussi-tt qu'il auroit pris son caf, il ne manqueroit pas  se rendre
au logis.

Je complimentai Nanette sur ce qu'elle toit la gouvernante de monsieur
le Doux, qui toit un trs-honnte homme & mon ami particulier. Elle
me repliqua uniment qu'il toit fort bon matre, & que depuis trois
ans qu'elle toit  son service elle n'avoit qu' se louer de son
galit & de sa douceur. Comme elle ne s'tendit pas extrmement sur
son pangyrique, je conclus qu'il n'y avoit aucune liaison dtermine
entr'eux. Pendant que je lui demandois pourquoi elle s'toit attache
 monsieur le Doux, moi-mme, sans m'en appercevoir, je m'attachois
trs-fort  elle. Enfin de discours en discours je conduisis la
conversation sur ces matieres que les femmes aiment si fort  traiter,
& dont elles font semblant de rougir. Les fleurs naissent sous les pas
de ceux qui courent dans cette carriere: il y a toujours quelqu'un qui
en cueille.

Cependant le feu me montoit au visage: je m'approche de cette belle
fille, qui se levoit de son siege sans avoir trop envie de sortir.
Je lui prends la main, que je trouve blanche  ravir; je lui rpete
qu'elle est charmante, qu'elle est adorable: je lui donne un lger
baiser, qui est suivi par un second, auquel elle se droboit autant
qu'il en falloit pour qu'il ne ft pas une impression trop marque
sur ses levres. Je ne sais si c'est la dvotion qui apprend ces
dlicatesses; si cela est, je veux m'y livrer pour mon plaisir. L'tat
dans lequel j'tois excusoit de ma part un peu de hardiesse; on n'a
jamais exig qu'un homme en robe de chambre soit aussi retenu & aussi
sage que lorsqu'il est empaquet dans les ornemens de sa magistrature.
Mes mains devenues entreprenantes par degrs, oserent lever le voile
qui cachoit  mes yeux des trsors; alors me nommant par mon nom,
Nanette me reprocha qu'autrefois je n'avois pas daign la regarder
lorsqu'elle toit fille de boutique chez madame Fanfreluche, cour
Dauphine. Quoi, c'est vous, ma charmante, m'criai-je! que je vous
rendois peu de justice alors! Que je rpare ma faute, & que je vous
embrasse de tout mon coeur! Effectivement, Marquis, elle toit la
compagne d'une petite-matresse que j'ai eue dans ma jeunesse, que
j'aimois  l'adoration, & que j'ai quitte ainsi que beaucoup d'autres.
Deux mots de mes intrigues passes me donnerent lieu de penser aux
siennes, & me mirent en une espece de droit d'y faire un supplment 
mon got: je commenai.

En vain me reprsentoit-elle qu'elle toit presque Dvote depuis trois
ans; que j'allois la chiffonner: sa dvotion excitoit mon ardeur, &
les trois annes de sagesse qu'elle m'objectoit me rassurant contre
la crainte du danger, me donnoient de nouvelles forces: je n'tois
pas embarrass de rtablir son ajustement. Une vertu qui ne se dbat
plus que sur un arrangement de plis, est bien prte  tre drange
elle-mme. Nanette le fut. Je la pressai, elle soupira, & aprs les
faons usites en tel cas, j'tai  cette belle commissionnaire
toute connoissance, except celle du plaisir. Dans le feu de nos
embrassemens elle me fit souponner qu'il n'y avoit pas extrmement
long-tems qu'elle avoit perdu la charmante habitude de les varier
 l'infini. Soupon ridicule, rflexion impertinente, comme si on
avoit besoin d'exercice pour pratiquer parfaitement les choses qui
ne sont que de nature! Mes estampes rpandues sur le lit jouerent
leur personnage & joignirent leur petit murmure  un certain bruit
occasionn par la pratique de ce qu'elles reprsentoient pour la
plupart. Mademoiselle Nanette, libre enfin de l'embarras o j'avois
mis sa dvotion & sa robe, s'tant elle-mme raccommode dans le
miroir, me salua malignement & gracieusement. Je la reconduisis, & lui
promis une coffure de fantaisie, & de l'aller voir souvent, parce
que j'aurois certainement besoin de sa protection. Elle se retira
avec le contentement dans les yeux, mais avec le besoin autre part;
car je ne suis pas assez orgueilleux pour croire que j'aie pu en un
moment combler le vuide que trois annes d'abstinence avoient laiss
dans son ame. N'est-il pas vrai, cher Marquis, que je suis un garon
d'un violent temprament? Si je ne trouvois de tems  autre quelque
occasion de me rjouir je prirois de chagrin.

J'aurois cru que cette fille auprs de M. le Doux toit peu sage:
point du tout; il est des tempramens qui ressemblent  ces machines
qui n'ont de violence que lorsqu'elles sont montes. Elle m'a assur
depuis, cent fois, que son matre toit un homme sur qui la nature ne
s'toit rserv aucuns droits, & dont l'unique occupation toit de se
mler des affaires des autres, de diriger des vieilles, de les prcher
ou de les endormir.

Je fus au Palais, o je trouvai le Prsident: l'audience leve nous
fmes ensemble chez lui, o, ayant quitt nos robes, nous fmes la
partie d'aller rendre une visite de passage  mademoiselle Laurette.
Elle se mit  rire en nous voyant; elle savoit le malheur de Rozette:
elle m'entreprit sur cet article, me reprocha mon peu de prudence; &,
avec un ton orgueilleusement plaintif, elle m'assura qu'elle toit
touche du sort de sa bonne amie. Elle nous offrit  dner, nous la
remercimes; ses charmes & l'air dont elle en faisoit parade nous
invitoient  lui faire compagnie; mais mon feu avoit eu son essor le
matin; & le Prsident, sans s'tre trouv dans ma premiere position, se
trouvoit par habitude dans la seconde.

Nous passmes chez la belle Bijoutiere de la rue S. Honor, d'o, aprs
avoir examin, critiqu, contrl, marchand mille choses diffrentes,
nous sortmes sans en emporter une seule. Je revins dner  la maison
& j'y restai jusqu' l'arrive de M. le Doux. Il tint sa promesse &
me rendit sa visite un peu avant trois heures. Il salua mon pere;
leur confrence fut trs-courte: il me joignit au jardin, & aprs
m'avoir lu un article des Nouvelles Ecclsiastiques o on traitoit
trs-plaisamment un Evque Constitutionnaire, & m'avoir inform de
quelques anecdotes sur le chapitre de deux autres, il me demanda quel
toit le sujet de la confidence que je lui destinois. Je lui rpondis
que je ne pouvois m'ouvrir que chez le Prsident de Mondorville; que
mon carrosse toit dans la cour  nous attendre, & que nous irions s'il
y consentoit. Nous partmes; comme je serois fch, cher Marquis, qu'on
ne me prt pas pour un jeune Conseiller, je vais toujours dans Paris
 toute bride: mes chevaux y sont accoutums. M. le Doux, qui ne monte
en quipage qu'avec des Dvotes & des vieilles, fut effray de mon
train, & me pria d'ordonner  mes gens de ne se pas tant prcipiter.
Il m'ajouta qu'il n'toit pas sant qu'on vt un Ecclsiastique courir
comme un jeune homme; il me cita mme un passage latin d'un Concile
de Jrusalem, qui dfend aux cochers d'obir aux matres qui leur
commandent d'aller plus vte que le pas.

Je vous avoue, Marquis, que je fus bien humili dans ma route: je
rencontrai plusieurs Seigneurs qui n'avoient que de trs-mauvais
chevaux, & qui se faisoient un honneur infini par leur course rapide.
Notre conversation pendant le chemin fut peu intressante: je ris
seulement de ce que M. le Doux fit un signe de croix en passant
pardevant l'Opra. Le Prsident nous reut d'un air enjou, & aprs
avoir oblig M. le Doux  prendre des raffrachissemens, nous entrmes
en matiere. Quand on est en compagnie on se sent plus de hardiesse. Je
lui exposai que j'aimois Rozette, que j'tois cause de son malheur,
& que si mon pere la retenoit encore long-tems je me porterois  des
extrmits; que je consentois  ne la plus revoir, mais qu'aussi
je voulois tre certain qu'elle ne seroit pas dans l'tat le plus
dplorable. Le saint homme m'couta trs-pacifiquement, &, contre mon
attente, il s'tendit fort peu sur la morale, & me fit grace d'un bel
& beau sermon qu'il toit en droit de me dbiter. Aprs un prambule
grave sur la sagesse de mon pere & la lgret de ma conduite, il me
dit qu'il toit impossible, selon Dieu & sa conscience, de se mler de
cette affaire. En vain lui fis-je diverses reprsentations; sourd 
mes prieres, il me pria trs-srieusement  son tour de ne lui jamais
parler dans ce genre. J'tois sur le point de me retirer, le dsespoir
dans le coeur, lorsque le Prsident laissa chapper comme par hazard:
c'est dommage en vrit, car cette fille-l pense bien sur les
affaires du tems, & mme elle a eu des convulsions en consquence.

Rozette, cher Marquis, n'a jamais rien pens sur ces matieres, parce
qu'elle ne les connot pas; pour des convulsions elle n'en a jamais
prouv qu'en amour. Ce mot du Prsident me servit beaucoup, puisque
dans la suite il fut cause de l'largissement de Rozette, qui n'et
point russi sans M. le Doux.

Notre saint homme avoit un foible, & ce foible toit un zele sans
bornes lorsqu'il s'agissoit de servir quelqu'un qui avoit seulement
un vernis de Jansnisme. Je le tenois par l'endroit critique, & je
ne ngligeai rien pour venir  bout de mon entreprise. On fait faire
aux hommes ce que l'on veut, ds qu'on a trouv l'art de mettre en
mouvement certains ressorts qui conduisent toute leur machine.

Monsieur le Doux, aprs avoir rflchi quelque-tems, nous demanda si
nous tions certains de ce que nous assurions sur le compte de Rozette.
Fmes-nous assez simples pour ne pas le lui confirmer authentiquement?
Sa charit se trouva assez bien dispose, son coeur s'attendrit, il
nous donna sa parole que dans peu il auroit une confrence plus tendue
avec nous, dans laquelle il nous communiqueroit ses rflexions. Il
sortit. Mon quipage le conduisit  une assemble de pit, & celui du
Prsident nous mena droit  l'Opra: on y donnoit, je crois, l'_Ecole
des Amants_. Nous augurmes bien du succs de notre affaire, puisque
monsieur le Doux s'en mloit. Le spectacle n'eut pas grande part 
notre attention; nous ne nous y amusmes qu' examiner la parure de
plusieurs Dames dont nous devions cruellement mdire le soir.

Ds le lendemain j'crivis  Rozette l'ide qui nous toit venue de la
faire passer pour une fille attache au parti anticonstitutionnaire.
Je lui recommandai d'tre prte  jouer ce rle si on l'exigeoit. Que
ne doit-on pas excuter pour se mettre en libert? Je lui envoyai mme
quelques livres  ce sujet, sur-tout un qui est l'abrg de l'Histoire
de tout cet vnement. Le maudit livre cota cher  ma nouvelle
Nophite. Il va se rencontrer du comique dans cette aventure. Je lui
mandai que j'tois oblig d'aller avec mon pere  la campagne pour
quelques semaines, & qu'elle ne se dsesprt pas, que Laverdure lui
donneroit souvent de mes nouvelles.

Notez, cher Marquis, que je n'avois pas voulu confier au Prsident que
son Domestique se travestissoit pour mon service. Cette remarque sera
ncessaire par la suite.

Nous partmes pour la terre de mon Pere. Rozette cependant lisoit avec
avidit les livres que je lui avois envoys. Elle se prparoit au rle
dont je lui avois indiqu l'ide dans ma derniere lettre. Elle n'eut
que trop le tems de s'y exercer, & de pleurer sur cette malheureuse
invention. Mais n'anticipons point sur les faits.

La terre o j'accompagnai mon pere, cher Marquis, est en Picardie:
l'air y est serein, le pays assez beau, & notre maison trs-bien
dispose. Elle est un peu ancienne; mais elle ressemble  certaines
femmes de la Cour qui ont perdu la fleur de leur jeunesse, mais qui
sont cultives parce qu'elles sont profitables en des rencontres.
Pendant quelques jours nous ne vmes personne. Nous ne nous souciyons
pas de compagnie, puisque mon pere n'avoit entrepris ce voyage que pour
arranger ses affaires dans ce pays. Insensiblement divers Gentilshommes
des environs nous honorerent de leurs visites: la politesse ne nous
permit pas de demeurer en reste. Nous les avions trop bien traits, ils
se piquerent de nous rendre la pareille. Les Picards en gnral sont
de bonnes gens, francs pour l'ordinaire, estimables quand ils donnent
du bon ct; mais malins & fourbes plus que les Normands, quand ils
quittent leurs inclinations natales.

Les diffrens endroits o nous fmes reus ne mritent pas que je
vous en parle. L c'toit un vieil Officier qui habitoit un reste
de chteau, chap  la fureur du dluge, & qui, ayant  peine le
ncessaire, ddaignoit avec orgueil le commerce de ses voisins qui
eussent pu lui rendre service, & cela parce que, comme lui, ils
n'avoient pas eu un de leurs anctres tu auprs de Philippe  la
bataille de Bovine. Ici je rencontrois une maison assez bien orne,
quoique les tapisseries en parussent avoir t travailles par les
mains du tems, lorsqu'il toit encore en son enfance. On m'y recevoit
avec aisance; mais je n'y rencontrois que des bgueules proviniales,
qui n'avoient lu & admir que le conte assez gentil de _Ver-Vert_. Dans
un autre ct je me rencontrois avec des Moines qui me faisoient des
ftes superbes: elles m'eussent plu, si tout ce que font ces gens-l
n'avoit toujours un got de froc qui m'est insupportable. Enfin, cher
Marquis, pendant six semaines je ne fus occup qu' parcourir, tantt
tout seul, tantt en la compagnie de mon pere, des gentilshommieres, o
je ne dcouvrois que bon coeur sans dlicatesse, ou politesse sans
got, & telle que la pratiquoient nos bons aeux. Un de nos petits
soupers d'hiver vaut une ternit de ces plaisirs champtres. En vain
voulus-je chercher quelque aventure amusante, les circonstances ne se
prsentoient pas: & quelquefois, lorsque je croyois en avoir trouv de
favorables  mes dsirs, justement les plus jolies Picardes n'avoient
que la tte chaude.

Comme ceux qui aiment les fleurs en surprennent par-tout, je me saisis
de quelques-unes par occasion; mais je ne m'en fais pas gloire:
d'ailleurs elles n'toient pas choisies dans des parterres qui
pussent, comme  Paris, donner un certain lustre  celles qui sont les
plus communes. Voici la seule rencontre o je me sois un peu amus.
Les Picards sont simples, & si la foi toit perdue dans l'univers,
on la rencontreroit chez eux; ils lui sont dvous, ainsi qu' la
superstition: l'une est bien voisine de l'autre.

Un jeune homme, fils d'un riche Fermier, toit amoureux de la fille
d'un Gentilhomme de son voisinage. Il l'adoroit, & elle voyoit avec
plaisir son adorateur. Le pere n'et pas souffert que sa fille aimt
un roturier; aussi ne lui en fit-on point confidence. La Demoiselle
croyoit tous les coeurs de condition lorsqu'ils pensoient bien ou
qu'ils aimoient: elle souhaitoit fort s'unir avec son jeune ami, dont
sans doute elle toit sre. Elle n'avoit que son titre de noblesse: il
ne possdoit que ceux de quelques terres trs-fertiles, & peut-tre un
fond de cinquante mille livres; mais il toit crit sur la porte de
son pere: _en mariage tu ne convoiteras qu'un Gentilhomme seulement_.
Le temprament l'avoit emporte, & elle avoit trouv le moyen depuis
deux ans de faire rencontrer  des rendez-vous le Tiers-Etat avec la
Noblesse. Sans entrer dans le dtail de ses aventures, il en vint  la
rpublique un sujet: l'affaire toit encore nouvellement rpandue 
notre arrive. Le pere n'ayant pu cacher les passe-tems de sa fille,
plutt que de la marier avec celui qui sans son ordre toit entr
dans sa famille, aima mieux rpandre le bruit qu'un _Cordon-bleu de
Versailles_, en passant par chez lui, en avoit t l'auteur. Ainsi
Romulus toit fils du Dieu Mars: ainsi beaucoup d'autres qu'on a encore
fait de meilleure famille, n'ont-ils eu pour pere que des Jrme
Blutot: tel toit le nom du jeune homme.

Depuis ses couches mademoiselle des Bercailles ne pouvoit plus
souffrir celui  qui elle avoit l'obligation de la maternit: elle
l'avoit congdi; j'ai su qu'elle avoit rempli sa place en fille sage,
& qui ne changeoit que pour trouver mieux.

Le pauvre garon, qui n'toit pas si intelligent, se dsesproit; il
en parla  un Fermier de ses amis, qui lui donna la connoissance d'un
Berger qui, suivant l'attestation de toute la Nation Picarde, toit
sorcier, & avoit un grimoire comme un Cur. C'est une remarque certaine
& infaillible; moins les peuples sont sorciers, plus il s'en trouve
parmi eux. Blutot fut le trouver. Le drle, aprs s'tre fait prier,
supplier, conjurer & payer, lui donna dans une fiole une liqueur, & lui
ordonna de la mler dans la boisson de celle dont il vouloit regagner
le coeur. Notre Fermier se saisit de l'ampoule, & attendoit avec
impatience le moment de s'en servir: il se prsenta enfin.

Une fte de paroisse tant arrive, le Cur y invita toute notre
maison; & pour nous faire honneur rassembla quelques Gentilshommes,
plusieurs Curs, & M. Blutot s'y trouva, ainsi que son ancienne
matresse. Le dner fut servi copieusement, & nous nous assmes environ
vingt-cinq personnes  table: le Pasteur ne se contenoit pas de joie.
Comme il n'y avoit de femmes ou filles que mademoiselle des Bercailles
de jolie, les autres tant toutes passes, je la mis entre le Cur &
moi, bien rsolu d'en tirer parti, sachant que la poulette n'toit pas
novice.

Son amoureux et bien voulu tre  ma place; mais si l'pe cede le
pas  la robe, un Villageois ne doit pas seulement avoir contr'elle de
la jalousie. Blutot, qui avoit apport sa fiole amoureuse, cherchoit
 en verser dans le pot duquel on devoit servir  boire  mon aimable
compagne. Il ne put choisir, & comme l'homme perd souvent la tte 
propos de rien, il se prcipita si fort, qu'il vuida toute sa bouteille
dans une grande cruche de six  huit pintes qui devoit servir au
dessert. Le repas fut assez tumultueux: le Clerg mangea beaucoup, &
but de mme, dclama contre les hrtiques & fit l'loge de la biere.
Je pris soin d'en conter  ma compagne, & je n'eus pas de peine  lui
faire goter mes raisons. Elle avoit de l'exprience; une fille dans
ce cas, avec un peu de temprament, vous devance dans la carriere du
plaisir. Nous en tions au point que, sans la compagnie qui commenoit
 s'manciper insensiblement, nous nous serions recueillis dans
quelqu'alle du jardin. Ce ne fut que partie diffre. Le dessert venu,
redoublement de joie. Rien n'est plus divertissant  voir, une seule
fois en sa vie, que ces assembles. Vous y reconnoissez l'ge d'or,
ce bel ge o les hommes, sans finesse & sans got, s'enivroient de
volupts sans les sentir.

On servit  toute la compagnie un grand verre de la liqueur renferme
dans cette cruche en question; c'toit une espece de ratafia propre
 faire couler la biere. Mon pere, ni ma voisine, ni moi n'en bmes
point, ayant toujours us de vin de Bourgogne, que nos Domestiques
avoient apport. Bien nous en prit. M. le Prdicateur se repentit d'en
avoir trop peu mnag la dose. Nous sortmes & fmes  l'Eglise. Ma
bonne amie toit  mes cts; ce n'toit pas trop l la situation o je
l'aurois voulue; mais celle-l toit encore assez pour le lieu.

Le Prdicateur commena au mieux; son texte fut heureux: & comme
il faisoit le pangyrique d'une Vierge, son Sermon devoit tre une
exhortation  la chastet; il ne l'acheva pas.

Il est  propos de remarquer que la liqueur qui toit dans ce vase
mentionn avoit eu le tems de fermenter & de s'insinuer dans toutes
les parties du prtendu ratafia: c'toit une composition d'une force
extraordinaire, qui avoit deux effets, l'un de mettre le sang en fureur
& d'exciter un amour violent; l'autre d'galer la mdecine la plus
purgative: le tout plus promptement ou plus lentement, suivant la
constitution des corps.

Dj l'Orateur Chrtien s'chauffoit, se battoit les flancs, & nous
endormoit, lorsque le ratafia commena  oprer en lui. Il y rsista
quelque-tems: l'autre effet de la mme liqueur fermentoit, & s'animoit
par degrs chez la plupart des Curs, & de ceux qui avoient t au
dner. Rien ne m'a tant amus que de voir de saints Ecclsiastiques
se tourmenter sur leurs chaises, & rouler leurs yeux d'une faon
injurieuse  l'aimable vertu de continence dont l'Orateur entamoit
dj le pangyrique. Les Paysans rioient intrieurement de ce qu'ils
voyoient, & leur malignit naturelle n'avoit alors aucun respect pour
leurs Directeurs. Il fut encore bien moindre dans la suite.

Le Chrysostme de village ayant fait un effort violent en poussant un
de ces hlas pathtiques qui branlent jusques aux votes des temples,
ne fut pas assez heureux pour contenir en lui-mme la malignit du
ratafia cruel, & la laissa chapper avec imptuosit. Ce malheur
l'tonne, il perd la voix; on court, on vole  son secours: une sueur
froide coule de tous ses membres, on le croit mort; mais dans l'instant
ceux qui aident  le ranimer s'apperoivent bien qu'il est trs-vivant:
& soit par esprit de joie, soit par quelque autre principe, ils
ordonnent que trs-prcipitamment on offre de l'encens au Ciel & que
l'on parfume l'Eglise.

Tout le monde rit de l'aventure, & ceux qui en parurent les plus
rjouis donnerent eux-mmes  rire aux autres  leur tour. Cependant
on commena l'Office, & mon pere, qui toit prsent, ne put s'empcher
de me demander si je me souvenois de l'aventure de Constantin
Copronime.[M]

A peine toit-on au tiers du premier pseaume, que les deux Chantres
presss par le tmoignage intrieur de leur besoin, quittent rapidement
leurs chapes & sont dj dans le cimetiere. Leur espece de fuite
tonne: on se regarde. Deux Curs prennent les places vacantes: ils
n'ont pas fait dix tours dans le choeur que les vtemens contagieux,
semblables  la robe de Nessus, les embrase; ils les quittent, fuient
de l'Eglise & sont suivis de dix de leurs confreres qui sont dans les
mmes tourmens; tout le reste de l'assemble de rire & de s'emporter
en clats. Le seul Cur de la Paroisse demeura immobile: en vain le
ratafia fit-il tout son effet, en vain toit-il inond des restes
prcieux de cette liqueur, il demeura ferme en sa place & imita ces
anciens Snateurs, qui, au milieu du sac de Rome par les Gaulois,
resterent tranquilles dans leurs chaires curules & y reurent la mort.

Les Peuples anciens reconnoissoient les Dieux  la bonne odeur qui
naissoit sous leurs pas; je rponds que pas un de ceux qui avoient dn
avec nous n'et eu des autels chez les Paens.

L'effet du ratafia, ou plutt du philtre, n'avoit pas born son pouvoir
 donner de la fluidit aux corps htrogenes avec lesquels il s'toit
trouv; il avoit aussi mis en feu la concupiscence des particuliers
dans lesquels il s'toit introduit. Nous en vmes plusieurs qui,
dans leurs transports amoureux, embrassoient sans distinction toutes
les femmes ou filles qui s'offroient  leurs yeux: sans doute ils
dsiroient davantage & le faisoient voir; mais il y avoit un trop
grand concours, la honte les enchanoit. La nature est une sotte
de se cacher toujours pour faire son plus agrable ouvrage: c'est
prcisment lorsqu'on a le moins de modestie qu'on en veut le plus
avoir. Nous fmes tmoins qu'un vieux Chapelain de plus de 60 ans, qui
sans doute avoit doubl la mesure de la liqueur, ou qui toit dans
une certaine habitude, se mit  poursuivre une Bergere, assez laide
& ge, au travers d'un pr, & dans un dshabill fort peu honnte.
On cria aprs lui. La Nymphe fuyoit, le nouvel Apollon toit prt 
enlever sa chere Daphn, lorsqu'elle se prcipita dans une mare d'eau
bourbeuse, o tomba  sa suite le Dieu Ecclsiastique, dont on les
tira, lui & sa Nymphe, bien couverts de boue, dans laquelle ils toient
presque mtamorphoss. Quel comique spectacle, cher Marquis! Que Calot
n'toit-il l! il en et fait une de ses plus jolies fantaisies.
C'toit pourtant l'amour qui causoit tout ce dsordre. Si d'un ct il
troubloit l'office de l'Eglise, il ne drangeoit pas d'un autre mes
petites intrigues particulieres. Ainsi jamais personne ne perd qu'une
autre ne gagne.

Je m'tois cart avec dessein de ne me pas perdre. Mademoiselle des
Bercailles me vint joindre. C'toit dans une alle d'un bosquet,
extrmement couvert. L, pourrois-je vous dire, le lierre amoureux
s'unissoit  l'ormeau; l une jeune vigne tapissoit des murs de
tilleuls & de sycomores: on y entendoit le murmure d'une onde argente
& les concerts des oiseaux qui soupiroient leurs tendres soucis. Je
pourrois charger ce tableau, & vous rpter toutes ces descriptions
uses que les Potes se donnent de main en main: mais n'ayant pas perdu
de temps  mon expdition, dois-je vous en faire perdre en y ajoutant
des circonstances? Nous arrivons, l'herbe toit grande; nous nous y
jettons: la belle toit anime, j'tois plein d'ardeur; Vnus donne le
signal, la pudeur s'envole, l'Amour nous couvre de ses ailes. Le temps
nous pressoit; nous ne le fmes pas attendre: le nuage se forme, le
ciel s'obscurcit, le tonnerre gronde; il tombe, & tout est consomm.

Nous regagnmes la maison du Cur, & en chemin ma belle Nymphe me
rpta qu'elle toit charme de ce que j'tois Gentilhomme. Ma foi,
Marquis, sans vanit, avec elle j'avois valu le Paysan le plus
vigoureux. On ne s'informa pas d'o nous venions; chacun toit occup
 faire son paquet pour partir. Je vis la chambre du Cur ouverte, j'y
entre; mademoiselle des Bercailles m'y suit: le lit toit bien fourni,
bien mollet & sembloit inviter  quelque chose. Sans doute il avoit
une vertu particuliere, ou peut-tre avoit-il tt du ratafia; mais 
son aspect je devins comme un des Curs: ma voisine s'en apperut; les
fentres se ferment, les rideaux se tirent, la porte est barre, & je
commence  pratiquer ce que dans tel cas telles prcautions engagent de
faire. Le lieu, la position y font beaucoup; je gotai mille plaisirs.
Je ne faisois que les demander, on me les varioit: je m'en enivrois;
& en me plongeant dans cette douce volupt, je la voyois natre dans
les yeux de celle qui en toit la mere. Quel surcrot de satisfaction
de jouir d'un fruit dfendu, & dans un lieu o une chose mme permise
auroit une pointe particuliere. Que je donnai de louanges  la jeune
Demoiselle! Qu'elle me donna de contentement! Nous descendmes, aprs
avoir bien ri de l'aventure du Clerg, & nous tre promis que ce ne
seroit pas la derniere fois nous parlerions d'affaires intressantes.
L'histoire de cette Paroisse fit beaucoup de bruit dans le canton: on
s'en divertit comme il convenoit, & depuis on demande aux Curs qui
sont  semblables ftes s'ils y boiront du ratafia.

Pendant huit  dix jours que je restai encore dans le pays, je n'en
passai aucun sans m'entretenir avec mon pere de cette farce, & sans
rendre visite  M. des Bercailles. Le bon Gentilhomme venoit exactement
chez nous faire sa cour au vin de Bourgogne, en y amenant son
hritiere,  qui je faisois quelque chose de plus. Enfin nous partmes,
& aprs avoir tmoign  plusieurs reprises  ma jeune matresse le
dplaisir que j'avois de la quitter & lui avoir fait quelques prsents,
je la laissai peut-tre avec l'bauche d'un petit Conseiller, qui,
dans son tems, pourra tre regard par M. le Gentilhomme comme une
galanterie de quelque Prince du Sang ou de quelque Monarque.

Me voici  Paris. Revenons  Rozette &  son tude des livres que je
lui avois envoys, & du rle qu'elle devoit jouer. Aussi-tt que je fus
arriv j'envoyai chercher Laverdure, pour tre instruit de ce qu'il
avoit excut en mon absence.

Rozette, qui n'avoit eu rien tant  coeur que de sortir du lieu o
elle toit enferme, & qui s'toit imagin que l'tude des livres
que je lui avois adresss devoit y contribuer infiniment, s'y toit
donne toute entiere. Elle en a profit d'une faon marque. Un jour
qu'elle toit absorbe dans cette mditation, entra une Religieuse:
ces filles-l sont encore plus curieuses mille fois que les femmes
du monde; moins elles devroient savoir de choses, plus elles sont
impatientes d'en apprendre. Est-il tonnant qu'il soit difficile aux
Religieuses de vivre heureuses? Elle voulut apprendre quel toit le
livre qui toit le sujet des rflexions profondes que Rozette sembloit
former avec tant de soin. Rozette fit difficult, la Soeur n'en eut
que plus de dsirs: elle le demanda avec empressement, on le lui refusa
par plaisanterie; sa curiosit s'en fcha & fut pousse au point que
dans son transport elle fit ce qu'elle put pour arracher le livre. On
le lui refusa alors trs-nettement, & elle eut le dsespoir de se voir
mme mprise. Ah! que la sainte vengeance va bien faire son devoir!
La Soeur Sainte Monique, c'toit son nom, va mettre l'alarme dans le
Couvent, raconte  toutes celles qu'elle rencontre qu'elle a vu quelque
chose qui fait trembler (elle n'avoit rien vu certainement;) que la
fille renferme dans la chambre rouge avoit t surprise par elle 
lire un livre affreux, abominable, couvert de noir, avec des flammes
jaunes dessus; que ce livre toit un livre de magie, qui contenoit la
fin du monde, qui faisoit venir le Diable; que c'toit le grand Albert,
ou peut-tre mme un Rituel ou un Grimoire. La Suprieure tremble 
ce rcit, tout le Couvent est dans l'effroi; on sonne la cloche, on
assemble la Communaut; on parle, on discute, on dlibere, on opine,
on dcide: sur quoi? sur rien absolument, parce qu'il n'avoit t
rien propos. On fait avertir un Grand-Vicaire; il vient, on lui dit
le cas: il en sourit, & monte chez Rozette, lui demande ses livres:
elle les remet, & l'on trouve entre ses mains un ouvrage Jansniste!
On lui demande si elle est du parti des Appellants, elle rpond qu'oui
fermement, & qu'elle en sera toujours. Elle croyoit, la pauvre fille,
que celui qui l'interrogeoit de la sorte toit du parti, qu'il toit
tems de jouer son rle. Le Grand-Vicaire, homme d'esprit, lui dit qu'il
toit charm de ses sentimens, & que le parti des Appellants toit
fort bien soutenu par des personnes de _rputation_ comme elle dans le
monde; & d'un ton ironique lui demanda si parmi ses compagnes elles
toient un grand nombre attaches  la bonne cause. Rozette vit sa
mprise, & donna une replique qui ne dplut pas  l'Ecclsiastique. Il
ordonna qu'on et soin d'elle & qu'on ne lui donnt que de bons livres:
il se saisit des volumes Jansnistes et les emporta.

Cependant les Religieuses n'avoient pas encore su ce que c'toit
que ce Grimoire, sujet de leurs alarmes. Elles firent ce qu'elles
purent pour l'apprendre de Rozette; celle-ci, pour les dsesprer,
refusa absolument de les satisfaire: elles entrerent dans une fureur
extraordinaire, & lui auroient ds ce jour interdit tout soulagement,
si le Grand-Vicaire en sortant ne leur et recommand de ne point
inquiter leur Pensionnaire. On ne lui promettoit cependant pas de
laisser ce mpris sans une vengeance marque. D'abord on refusa 
Laverdure l'entre du Couvent pendant plusieurs jours: ce ne fut
qu'aprs en avoir appris la cause qu'il demanda  parler  la Soeur
Monique, & il lui dit que c'toit lui qui avoit apport les livres que
Rozette lisoit, & que ces livres toient les Voyages de Paul Lucas; que
c'toit un enttement de sa part de n'avoir pas voulu les montrer: que
preuve que ce n'toient pas de mauvais ouvrages, c'est que monsieur le
Grand-Vicaire n'y avoit rien trouv de fort blmable. La curiosit de
la Soeur ainsi remplie par l'adresse de Laverdure, on lui permit de
parler  Rozette, qui commenoit  s'impatienter: ce n'toit pas encore
le temps.

Depuis plusieurs jours Laverdure s'toit absent de chez son Matre,
qui s'en toit apperu. Le Prsident en avoit voulu savoir la raison,
& quelle intrigue avoit son Domestique: il n'avoit pu rien tirer de la
vrit. Enfin il s'avisa de le faire suivre, & aprs bien des soins il
fut inform qu'il se travestissoit en femme & qu'il alloit de temps 
autre dans la Communaut de Sainte Plagie. Monsieur de Mondorville
affecte un air ais avec Laverdure, & prend la rsolution de lui donner
une belle peur. Pour cet effet, il lui dit un matin qu'il toit le
matre de se promener toute la journe, aprs lui avoir donn quelques
commissions, & qu'il n'avoit qu' se trouver le soir chez la Marquise
de Saint Laurent  l'attendre. Le Domestique profita de la libert qui
lui toit accorde, & vers son heure accoutume il se disposa  aller
rendre visite  Rozette. Le Prsident, qui avoit un espion affid, fut
averti que son drle, revtu de son quipage fminin, toit en route
pour se rendre  Sainte Plagie: il crit aussitt  la Suprieure
qu'il y avoit un homme dguis en femme qui s'toit introduit dans
sa Communaut, & que le loup pouvoit causer un grand ravage dans la
maison du Seigneur; que cet homme commettoit un si grand crime depuis
plusieurs semaines. La Prieure reoit cet avertissement, & tremble en
le lisant: elle fait avertir le Commissaire; celui-ci se transporte
au plutt au Couvent, accompagn d'Archers, & on se saisit de six
personnes qui toient alors au parloir. Malheureusement il s'en trouva
une qui  son air peu fminin fut souponne d'avoir voulu dguiser
son sexe. On la prend, on la saisit, malgr sa rsistance & les
protestations qu'elle fait qu'elle est femme d'honneur & n'a rien fait
qui la puisse mettre entre les mains d'un Commissaire. On la trane
dans un endroit secret: il falloit entendre les cris que poussoit
cette nouvelle Lucrece lorsqu'un Sergent se mit en devoir de vrifier
l'accusation intente contre elle. En pareille rencontre il n'y a
pas de personnes qui se dfendent mieux que celles  qui il seroit
impossible de rien prendre. Enfin l'examinateur avec un grand cri
assura  toute l'assemble que madame Bourut (c'toit son nom) n'toit
point un homme, & que sa physionomie en avoit impos. Pour cette fois
le Commissaire ne fit pas une plus ample perquisition, & se dispensa
volontairement d'une descente sur les lieux. On fit la visite de la
maison, on ne trouva rien de suspect, & toute la Justice se retira,
aprs avoir averti la Suprieure que dans de pareilles occurrences il
ne falloit pas trop s'alarmer, & que sur un simple avis on ne mettoit
pas tant _d'honntes gens_ en alarmes pour une affaire o l'on ne
tiroit pas ses frais. La compagnie se retira, & monsieur le Prsident,
inform de la rumeur qui toit arrive  Sainte Plagie, attendoit
qu'on vnt le demander de la part de Laverdure, lorsqu'il entra avec
son air tranquille & dlibr, & rendit compte de ce dont il avoit t
charg. Monsieur de Mondorville ne lui parla de rien, & n'en toit pas
moins curieux de savoir comment il s'toit tir de ce mauvais pas. Sans
doute vous avez la mme curiosit, cher Marquis. Il n'avoit eu aucune
peine  se dlivrer de l'embarras: il ne s'y toit point trouv. Voici
le fait. Un petit malheur de hazard nous sauve trs-souvent de grandes
infortunes.

Laverdure, dguis  son ordinaire, toit en chemin pour rendre sa
visite  Rozette. Il est bon que vous remarquiez, cher Marquis, que le
drle en toit un peu amoureux, & qu'en faisant exactement mes affaires
il croyoit qu'il avanoit les siennes: deux motifs bien puissants le
conduisoient, l'intrt & l'amour; il n'est point tonnant qu'il ft
si anim  excuter mes ordonnances. Dans sa route il fut rencontr
par deux jeunes gens, qui, la tte encore un peu chauffe du vin de
Champagne dont ils avoient abondamment prouv les piquantes douceurs,
l'arrterent, & aprs l'avoir considr quelque tems, s'imaginerent
avoir trouv en lui une Desse des plus charmantes, & en consquence
vouloient que sa Divinit les conduist dans un temple o ils pussent
lui faire des offrandes proportionnes  ses mrites. Vous voyez,
Marquis, que le bandeau que Bacchus met sur les yeux des mortels est
plus pais encore que celui de l'Amour: l'un empche de voir, mais
l'autre fait voir trouble; rien n'est plus pernicieux qu'une fausse
lumiere.

Laverdure se dfendit en vain; il essuya les compliments les plus
flatteurs, & se vit donner les pithetes les plus tendres: il m'a avou
que, quoique d'un sexe qui n'entend pas ordinairement de fadeurs &
qui ne fait qu'en dbiter, il avoit senti la tentation  laquelle on
expose une jolie femme en lui dtaillant des fleurettes. Ne pouvant se
dbarrasser de leurs mains, & craignant qu'en affectant trop la femme
d'honneur on ne vnt  examiner de trop prs cet honneur l, qui,
comme tout autre, perd souvent  l'examen, il invita ces messieurs 
venir se reposer chez lui: ces jeunes entreprenans lui avoient demand
cette faveur, de faon que ce qu'il avoit alors de mieux  faire toit
de la leur accorder. Ils monterent en Fiacre, & le Cocher eut ordre
de les conduire dans un endroit qu'il nomma. Ne songeons pas, pour un
moment, que Laverdure est un Domestique, & imaginons que cette affaire
arrive  un de nos amis. Elle nous intressera davantage.

La plaisante figure que faisoit alors notre homme! Je m'imagine voir
ces jeunes gens le caresser, l'embrasser, lui tenir de galants propos:
lui se dfendre d'un baiser de l'un, carter les mains libertines de
l'autre, quoiqu'il et pu les rendre trs-sages en leur laissant une
minute toute libert de ne le pas tre. Il toit trs-plaisant aux uns
de se croire en possession de jolies choses, & de vouloir s'en emparer,
&  l'autre de dfendre trs-srieusement ces jolies choses, qu'il
n'auroit pas si bien dfendues s'il en et t le possesseur. On fait
pour le mensonge ce qu'on n'auroit pas le courage de faire pour la
ralit.

Enfin la compagnie arriva au lieu marqu: c'toit  l'endroit o
Laverdure avoit coutume de prendre ses habits de dguisement. Une de
ses cousines  la mode de Paris y demeuroit, qui reut fort bien ces
nouveaux venus & qui leur fit perdre en un moment la passion violente
qu'ils avoient conue pour le bel Adonis de rencontre. On proposa des
raffrachissements, ces messieurs en avoient besoin & ils en firent
suffisamment les frais. Cependant comme les tentations qui les avoient
accompagns dans l'quipage toient augmentes, on voulut,  la faveur
de la colation, badiner sur ce qui y donnoit lieu, & de-l en traiter 
fond la matiere. Laverdure s'toit bien promis de pousser l'aventure,
mais jusqu'au point que sa parente ne seroit point force  enfreindre
les biensances. Voyant nanmoins qu'elle seroit bientt dans le cas
de se dfendre  force ouverte, & connoissant qu'une femme n'a jamais
l'avantage lorsque l'attaque est de longue dure, il se retira dans la
chambre voisine, & ayant alors abandonn son ajustement fminin, il
reparut aux yeux de la compagnie en homme, & par sa prsence subite
effraya les convives. Arm d'une espece de couteau de chasse qui n'y
avoit jamais servi, il s'avance vers ces messieurs, & avec des paroles
emportes leur commande de sortir promptement, sous peine de se voir
tendus sur le pav. Notre homme est brave, cher Marquis, & si je
l'en crois, il fit trembler ces deux jeunes gens, qui descendirent en
diligence d'une maison o on leur prparoit une si mauvaise rcompence
des frais qu'ils avoient faits pour y tre bien reus. Laverdure, qui
ment peut-tre, & fait le gnreux aprs coup, m'a protest qu'il les
avoit poursuivis jusques dans la rue: peut-tre toit-ce de paroles,
alors le fait devient assez vraisemblable. En un mot il se tira
d'intrigue de la part de ces jeunes gens: sa prudence & le hazard
lui sauverent pour cette journe le malheur que son Matre lui avoit
machin.

Le Prsident piqu de n'avoir point russi continua  le faire pier.
Ds le lendemain Laverdure fut trouver Rozette,  qui il raconta son
aventure & lui amplifia sans doute sa hardiesse & son courage. Aprs
la victoire le soldat le plus lche a droit de faire son loge. Il
resta ce soir l moins long-tems qu' l'ordinaire, & par son bonheur il
esquiva une visite que les gens de la maison firent, sur un second avis
anonyme qui leur toit envoy par le Prsident. Pendant plusieurs jours
il ne put tre dcouvert: s'il se ft dout qu'on lui prparoit quelque
tour, jamais on n'y auroit russi. La vengeance veille, & la simplicit
s'endort sur la foi de son innocence.

Enfin le Prsident, outr de ne pouvoir russir, suivit lui-mme
son Domestique, & l'ayant vu entrer au Couvent, fit avertir le
Commissaire, la Suprieure, & une compagnie du Guet, & dcouvrit que
c'toit  Rozette  qui on en vouloit. On ne douta plus de rien.
Laverdure ayant voulu sortir apperut quelque tumulte, & qu'on le
considroit de prs; il souponna que la visite faite dans le Couvent
quelques jours avant, & dont il avoit entendu parler, pouvoit le
regarder: il craignit. Mais, sans perdre la tte, il imagina que
ce tour venoit de la part de son Matre, & en rapprochant diverses
circonstances, il en fut convaincu. Il pensa  se sauver, & ensuite 
s'en venger. En un instant il eut quitt son ajustement de femme, & il
se trouva en petite camisolle blanche; & ayant par hazard un bonnet
brod dans sa poche, il le mit sur sa tte & passa au milieu de la
Garde & des Religieuses comme quelqu'un qui toit entr par curiosit,
ou comme un jardinier de la maison. S'tant mme abouch avec un
Sergent, il lui dit en confidence que celui qui s'toit introduit toit
un homme de condition, & lui avoua sous le secret qu'il se nommoit
le Prsident de Mondorville, qui toit amoureux d'une Religieuse.
Le Sergent le dit au Commissaire, qui, sur cet avis, trancha toute
difficult, fit ouvrir les portes, & se retira en recommandant aux
Religieuses le secret sur cette affaire. Les gens de Robe n'aiment
point  avoir de discussion les uns avec les autres. Sans ce stratagme
Laverdure restoit dans le Couvent, & il et pu tre dcouvert. Ce
prtendu secret se divulga, & on fut d'autant mieux persuad de la
vrit de la chose, que l'on avoit vu le carrosse du Prsident arrt
dans une rue voisine, prcisment pendant cette expdition. Laverdure
dissimula avec son Matre, qui n'osa lui parler de cette aventure.

Les Religieuses, dont la curiosit avoit t si cruellement tourmente
par Rozette, profiterent de l'occasion, & ayant un sujet de la punir
la saisirent avidement: on avoit trouv les habits en question dans le
parloir, & on avoit reconnu ce dguisement sous lequel quelqu'un depuis
long-temps venoit faire la cour  Rozette. La pauvre fille fut enferme
dans une chambre obscure, au pain &  l'eau, & y demeura jusqu' ce
qu'enfin, par le moyen de monsieur le Doux, elle en sortit, pour n'y
rentrer sans doute de ses jours.

Le Prsident ne put se contenir ayant entendu dans le monde que
l'on affirmoit qu'il s'toit travesti pour enlever une fille de
Sainte Plagie, & que les Religieuses le publioient. Il se fcha
d'abord, & en rit aprs. Ce fut alors qu'il voulut savoir tout de son
Domestique: celui-ci le lui raconta fidelement. Le drle trouvoit
son orgueil flatt  tracer ses avantages contre son Matre: il en
reut son pardon. Mais le Prsident eut beaucoup de difficult  ne
se pas brouiller avec moi, parce que je ne lui avois pas confi mon
secret, & que je l'avois expos  des dmarches qui avoient tourn
 son dsavantage. Ah! cher Marquis, qu'il toit piqu de n'avoir
pu russir! Autant qu'il toit srieux lorsqu'on lui parloit de sa
prtendue expdition conventuelle, autant je m'en divertissois  ses
dpens. Ainsi souvent ceux qui veulent jouer les autres sont-ils jous
eux-mmes. On ne hazarde point  faire du bien  quelqu'un; il y a tout
 apprhender  lui prparer des embches.

L'tat affreux o je savois qu'toit Rozette me dsesproit. J'eus
recours  M. le Doux. Je le pris en particulier, & lui ayant abandonn
certains rayons de mes tablettes remplis de pots de confitures, je
lui exposai mes chagrins. Le ton pathtique que j'employai le toucha.
Les Dvots ont l'ame tendre, & quand on a une fois trouv le chemin
de leur coeur, on est assur de leur faire excuter les choses les
plus difficiles. Je lui dclarai d'abord que puisqu'il toit ami de mon
pere, & de notre famille, il devoit le faire voir  cette occasion,
en empchant quelque coup d'clat que j'tois rsolu de hazarder.
Voyant que mon discours ne faisoit pas une impression assez vive sur
son esprit, je lui racontai comment Rozette toit actuellement dans
l'tat le plus affreux: je ne lui dissimulai point que c'toit  cause
de moi; mais profitant de la circonstance des livres pris chez elle, &
de la confession qu'elle avoit faite de son attachement au parti des
Appellants, je fis entendre  M. le Doux que l'on avoit t charm
d'avoir trouv la rencontre de Laverdure, pour la punir de la premiere
aventure, & que cette fille alors souffroit pour la bonne cause. Pour
achever de dterminer mon Dvot, je le priai de s'informer de la vrit
de ce que j'avanois, & je lui donnai tous les claircissements
ncessaires. Il m'assura que sa protection seroit le fruit de la vrit
que je lui aurois expose. Il promit que sans faute il me rendroit
rponse dans trois jours. Je l'embrassai: je lui fis plaisir; & en me
remerciant il me dit qu'il seroit bien heureux s'il pouvoit gagner une
si belle ame au Seigneur, & qu'il n'en dsesproit pas.

Lorsqu'il s'agit du soulagement de leurs freres tous les gens de parti
sont trs-ardents. M. le Doux fut en me quittant constater la vrit de
ce dont je l'avois entretenu. N'ayant pu tre instruit de tout en un
jour il n'abandonna pas sa rsolution.

Pendant ces recherches, institues & suivies en faveur de Rozette, je
m'amusai auprs d'une Dame assez connue dans le monde par sa grande
ferveur, & qui quoiqu' vingt-neuf ans, a dj affich la plus
minente dvotion.

Je passe  une femme de cinquante ans, qui a l'orgueil de vouloir se
faire remarquer, d'abandonner le rouge & les mouches, de se mettre
sous la direction d'un homme clebre, enfin de faire semblant de
vouloir abandonner le monde; mais je ne pardonne pas  une veuve
qui n'est pas encore dans sa trentieme anne, qui a de l'esprit, du
bien, des graces, de la beaut, qui peut faire les charmes du Public,
d'aller se renfermer dans une socit de Bigotes ou de Directeurs.
Qu'arrive-t-il? Telle femme dit au monde qu'elle le quitte, afin que
le monde l'engage  rester: h bien! ce monde-l la prend au mot, &
elle se trouve oblige  jouer par pique ce que dans le fond du coeur
elle est au dsespoir de pratiquer  l'extrieur. Aussi, cher Marquis,
semblable vertu est bien sujette  se dmentir: un souffle la drange;
& accoutume  ne se soutenir que par la vue de ceux qui l'admirent,
si elle se trouve seule avec elle-mme, elle chancelle: je rponds moi
qu'elle est tombe si jamais elle se rencontre vis--vis le plaisir.

Madame de Dorigny[N] depuis un an toit un exemple d'dification: la
bonne odeur de sa charit toit rpandue dans tout le Marais. Je la
voyais depuis quelque tems, & mme elle avoit eu la bont de me mener
aux Sermons choisis du Pere Regnault;  ces Sermons qui se prchent aux
extrmits de Paris, o on choisit exprs une petite Eglise afin d'y
faire foule.

Un soir que j'avois collationn avec elle, elle se mit  mdire de
plusieurs Dames de ma connoissance d'une faon qui me parut indigne.
J'oubliai alors les charmes de ses yeux, les agrmens de sa personne, &
je ne vis qu'avec une espece d'indignation la plus belle main du monde,
qu'elle affectoit de me faire remarquer, en prenant un soin particulier
de me servir  diverses reprises les mets les plus dlicats. Je
commenai ds-lors  jetter les fondemens d'une punition qui pt lui
tre d'autant plus sensible qu'elle la privoit pour un temps d'une
satisfaction, pour la jouissance de laquelle elle avoit sacrifi son
appareil de vertu & ces beaux dehors, dont il n'y a que les sots qui
soient dupes. Ne sachant trop o aller, aprs avoir quitt M. le Doux,
je me fis conduire chez elle: son Portier me dit que Madame n'toit
pas visible. J'insistai; on fut lui dire mon nom: j'eus permission
d'entrer. Elle vint au-devant de moi en robe courte, mais d'une toffe
des plus belles; en garniture simple, mais de points d'Angleterre, &
avec des manchettes semblables, quoiqu' un seul rang. La fracheur de
son visage, & la srnit qui y rgnoit, toient l'image de la paix de
son coeur: le trouble devoit bientt y exciter une cruelle tempte.
Elle tenoit en ses mains un gros livre reli en maroquin noir; elle
me dit qu'avec ma permission elle alloit achever ses petites heures:
elles me parurent bien longues. En attendant j'examinai l'ameublement,
qui toit d'un got exquis. Je parcourus des yeux ce cabinet, o
il brilloit un luxe tudi, & o je voyois par-tout des meubles qui
n'avoient pas t invents par la mortification. Il n'y a que les
mondains qui ignorent l'art de se procurer les vritables commodits de
la vie.

L'office fini, mon aimable Dvote vint me rejoindre, & par un air
presque tourdi, elle sembloit me dire que pour tre une Sainte elle
n'en toit pas moins charmante. Notre conversation roula sur la
conduite qu'on tenoit dans le monde, sur les spectacles, les cercles,
les parties, &c. Le tout pour avoir occasion d'en mdire, & cependant
d'en entendre faire l'histoire. On mit sur le tapis les aventures
galantes de madame de Brepile, de madame de Selrez & de quelques
autres. On parla des miennes, & on me dit, d'un air d'amiti, qu'en
conscience je ne pouvois pas porter ma figure, parce qu'elle toit
capable de faire natre des dsirs. J'en avois effectivement dj
excit chez madame de Dorigny; ses yeux me le disoient, & ds ce jour
il n'et tenu qu' moi d'en avoir une confirmation. Ses regards me
signifierent qu'elle m'aimoit, qu'elle me le dclaroit: les miens
furent assez barbares pour ne lui pas rendre sa dclaration. Elle me
parla d'un livre, qui,  ce qu'elle disoit avoir entendu dire, faisoit
un grand bruit dans le monde: elle me le demanda; je lui rpondis que
je l'avois, mais qu'il toit crit trop librement, & qu'elle en seroit
scandalise. Elle parut de mon avis; mais elle revint  son but par un
dtour, en s'informant si tout le livre toit du mme style. Je lui
rpliquai qu'il y avoit des endroits que toute personne pouvoit lire.
Ce sont ces endroits-l que je veux examiner, reprit-elle, afin de
dcider si cet ouvrage est aussi bien dict que le publie la renomme,
qui exagere toujours. Je n'exagere point moi, lorsque je vous affirme,
cher Marquis, que ma Dvote n'toit plus matresse d'elle-mme. Je lui
promis de le lui envoyer le lendemain: elle l'exigea pour le soir. Je
le lui fis tenir, & par malice je glissai dedans deux estampes capables
de rallumer des feux qu'une jeune veuve doit ressentir avec plus de
violence, parce qu'elle en a encore les dernieres tincelles en son ame.

Je retournai le lendemain, en sortant du Palais, savoir si mon livre
avoit plu: je le savois  n'en pas douter. On me dit qu'on n'en avoit
encore parcouru que quatre pages, mais qu'on en toit assez contente.
Elle ne m'en imposoit pas avec son ingnuit; je suis trop convaincu
qu'une femme est sans rserve lorsqu'elle entre dans la carriere de
l'amusement. Je fus invit  dner. Je ne me fis point prier: je
renvoyai mon carrosse. On me vanta beaucoup l'esprit d'un certain
Ecclsiastique qui devoit nous faire compagnie. Il vint, je ne trouvai
qu'une espece de bat; sans doute, qu'il ne brilloit que quand il toit
 table tte  tte: son esprit n'toit pas un esprit de trois couverts.

Notre dner fut des plus sensuels; le caf qui le suivit m'embaumoit:
si j'tois  mon particulier je voudrois une main dvote pour
m'apprter tous mes besoins. Un tiers nuisoit  la conversation que
nous devions avoir madame de Dorigny & moi; elle carta pieusement
le saint homme en l'envoyant porter  l'autre extrmit de Paris du
soulagement  quelques malades. D'une main la jeune veuve rpandoit
des bienfaits, de l'autre elle appelloit le plaisir & cartoit les
obstacles. Les passions ont toutes leur politique particuliere; mais la
plus sure est celle qui est couverte de l'extrieur de la rforme.

J'tois assis auprs de madame de Dorigny; soit par ngligence, ou
soit par la faute d'une pingle, on appercevoit au-dessous de son
mouchoir de cou l'extrait d'une gorge d'une blancheur blouissante.
Je lui en fis compliment; elle rougit. Sa mule, de couleur noire,
toit si petite qu' peine pouvoit-elle lui servir; un mouvement
lger causa sa chte, je la ramassai & ne pus m'empcher de me
rcrier sur une jambe dont j'avois apperu toute la finesse. On me
pria de glisser sur ces choses. De la jambe  la gorge, de la gorge
 la main, de la main  la taille, toute sa personne toit pour moi
l'occasion d'un loge: insensiblement notre conversation s'anima, &
chaque chose dont je faisois le pangyrique servoit  trouver dans
telle ou telle Dame de notre connoissance un dfaut oppos  cette
perfection. J'en fus choqu, & si je jouai le passionn, ce fut pour
punir cette belle mdisante. Enfin, de propos en propos, aprs avoir
bais sa main, j'osai m'approcher de sa gorge & de son visage: elle
voulut dtourner le coup; mais sa bouche vermeille, qui n'entendoit
rien  telle dfense, reut les marques de mon ardeur, qui ne lui
toient pas destines. Un baiser en exige un second; le second trouva
moins de rsistance: aprs m'tre donn tout le temps d'amener une
attaque clatante, avec la plus mauvaise volont du monde & la plus
grande malignit, je redoublai mes efforts. Ne gardant plus de mesure,
j'enleve madame de Dorigny entre mes bras; je la transporte sur un
lit de repos dans son cabinet; j'en ferme la porte & je lui demande 
genoux le pardon d'une offense dont jamais femme ne s'est offense.
La belle ouvrit mollement les yeux; la foiblesse les lui referma, &
poussant un soupir, elle me dit d'une voix tendre: ah! cher Conseiller,
je me damne. Et moi je me sauve, m'criai-je; & aussi-tt je courus
 la porte pour sortir. Ce mot la rveilla: jugez dans quelle fureur
elle entra alors. En un moment le feu ptilla dans ses yeux, la colere
fermenta dans son coeur, s'tant releve avec fureur, elle s'avana
vers moi pour m'accabler de reproches. Je n'avois pu ouvrir le cabinet,
parce qu'il y avoit un ressort secret. Je fis de cette ncessit une
ressource; je me retourne vers elle & lui dis en riant, que ce que
j'en avois fait toit une plaisanterie. Comme elle n'coutoit pas mes
raisons, & qu'elle exigeoit une rparation, je la regardai tendrement:
elle m'envisagea de mme; des larmes coulerent de ses yeux. Quel
coeur n'et pas t attendri? Je m'approche d'elle, je la reprends
entre mes bras, & dans les effusions de mon repentir je lui fis goter
que c'toit un bonheur pour elle que j'eusse failli, & que ma faute
toit la plus heureuse du monde. Ah! cher Marquis, que j'prouvai de
dlices! Que je bnis mille fois ce fortun ressort qui m'avoit forc 
jouir de mon bonheur. Deux heures se passerent  gmir sur ma faute, &
je ne quittai ma belle qu'aprs en avoir obtenu mon pardon en doublant
& triplant mes oeuvres satisfactoires.

Je me retirai vers le soir, avec promesse de revenir. Je n'y ai pas
manqu depuis, le plus souvent que j'en ai trouv l'occasion. J'ai
conserv du got pour la pnitence, & madame de Dorigny en garde pour
la volupt, la critique & la simagre. Aprs tout, j'aurois t un
grand sot de n'avoir pas profit de mon aventure: j'aurois puni la
mdisance, je n'aurois pas dtruit le mal, & je me serois priv d'un
plaisir inexprimable. Profitons de l'occasion, & pour mortifier les
autres ne nous interdisons pas le plaisir: sa fleur ne dure qu'un jour;
insens qui la laisse prir sans en avoir prouv les douceurs.

Monsieur le Doux toit enfin sr de l'exactitude de mon rapport, & ne
doutoit plus que je ne lui eusse accus juste. Il avoit trouv le moyen
de parler  Rozette, qui, pour cette fois, ne s'tant pas livre tout
d'un coup par ses rponses, en avoit donn assez  entendre  son futur
librateur, qui lui promit de la revenir voir. Ce fut dans cet esprit
de contentement que le saint homme vint me trouver & me protester qu'il
me rendroit service, en m'assurant que le soir il seroit en tat de
porter de bonnes nouvelles  la prisonniere. M. le Doux avoit obtenu
par amis un ordre de monsieur le Lieutenant de Police pour parler 
Rozette  sa volont. Cependant il en avoit touch quelque chose auprs
de mon pere, qui n'avoit point voulu absolument y entendre. M. son
Directeur en cette circonstance n'avoit pas eu plus de privilege qu'un
simple ami.

La visite devoit se faire le soir mme; je fis ce que je pus pour
dterminer mon protecteur  me laisser l'accompagner, afin de
m'entretenir avec Rozette: il me refusa, & si j'en vins  mon honneur,
ce fut malgr lui, & j'en eus obligation  Laverdure.

J'tois triste & rveur aprs le dner. Le Prsident m'envoya son
Domestique affid pour me demander si je voulois faire un mdiateur
chez mademoiselle de _l'Ecluse_. Vous la connoissez, cher Marquis;
c'est la femme soi-disant d'un Officier, qui donne  jouer pour
l'amusement des autres & pour son profit. Il s'y rencontre assez
bonne compagnie en hommes & assez libertine en femmes. Il ne se passe
rien dans cette maison; mais il est bien commode d'avoir quelques
endroits dans Paris o on puisse voir aisment de jolies personnes
sans scandale, & en choisir  son gr sans avoir la rputation & l'air
d'en chercher par besoin. Je fis faire rponse que je m'y rendrois sur
les huit heures. J'tois instruit qu'il s'y trouvoit depuis peu une
jeune Provinciale qui venoit solliciter un procs  Paris. Tel est mon
coeur, il est avide de tout, & ressemble en amour & en volupt  ces
enfans qui ont envie de tout ce qu'ils voient.

Cependant je m'tois entretenu avec Laverdure des moyens de voir
Rozette. Je lui avois parl de la visite que lui devoit faire ce jour
mme monsieur le Doux. Il ne trouva rien de si simple que de l'y
accompagner, & m'ouvrit son sentiment. On s'imagineroit que ce garon
avoit la tte remplie de stratagmes, & que, nouveau Mascarille, ses
ressources se varioient  l'infini. Point du tout; il n'a qu'un seul
chemin; il ne connot qu'une seule faon de se tirer d'intrigue:
quoique ce soit toujours la mme, la mme lui russit toujours; avec
lui on n'a pas la surprise de l'invention, on n'a que celle de la
russite. Je m'abandonnai  lui. Il s'toit travesti pour parler 
Rozette, il jugea  propos que je me dguisasse aussi pour jouir
de la mme faveur. Il me conseilla de m'habiller en Ecclsiastique
& de me mettre dans le mme appareil que monsieur le Doux, n'tant
point embarrass comment il se conduiroit pour le reste. Le parti
accept, j'crivis aussi-tt  un Abb de mes amis, Docteur de
Sorbonne, de m'envoyer une soutane, un manteau long, un rabat & le
reste de l'ajustement. Sans souponner l'usage que j'en esprois
faire, & mme sans daigner s'en informer, il me fit tenir ce que je
lui avois demand. Le tout port dans la chambre de Laverdure, je
m'quipai en Ecclsiastique. La perruque qui couvroit mes cheveux
avoit un air modeste, mais toit peigne & arrange comme par les
mains de la rgularit: la calotte, qui en couvroit une partie, toit
trs-luisante & brilloit avec affectation. Enfin mon extrieur toit
uni & recherch, & j'avois, sauf mes yeux qui sont toujours libertins,
la reprsentation d'un saint Directeur, jeune  la vrit, mais qui
n'en est que plus chri des bonnes ames.

Je ne me trouvai point du tout emprunt sous cette nouvelle forme;
j'ai port le petit collet  Saint Sulpice plusieurs annes, & les
mdisants ont attribu  cela le fond de galanterie qui fait mon
apanage. Je m'enfonai dans une chaise  porteur, & Laverdure me suivit
 Sainte Plagie. Il s'informa s'il n'y avoit point un Ecclsiastique
de telle & telle faon qui ft entr; on lui dit qu'il y toit depuis
une demi-heure. Il demanda ensuite si son Matre n'y toit pas; on lui
repliqua qu'on ne connoissoit pas son Matre: alors feignant d'tre
embarrass, il dit qu'il seroit grond; que son Matre toit monsieur
l'Abb de Calamort, Abb d'une Abbaye qu'il institua subitement, & qui
devoit tre avec cet Ecclsiastique qui toit entr, puisqu'il avoit
une permission de monsieur le Lieutenant de Police pour visiter aussi
le Couvent. Il dit, & sortit pour m'avertir d'entrer.

Il me prcda en disant  la Touriere: ma Soeur, voici mon Matre,
conduisez-le au parloir o est monsieur le digne Prtre qui est dj
entr. La bonne fille ouvrit la porte. J'avanai, non sans trembler, &
sans rire en mme-temps. Sur mon passage je fus examin par plusieurs
Religieuses ou Pensionnaires, que je ne regardai pas par crainte:
le Couvent en fit honneur  ma modestie. Quelle fut la surprise de
monsieur le Doux en me voyant! Que faites-vous, monsieur le Conseiller,
s'cria-t-il! vous voulez donc nous perdre? Heureusement il n'y avoit
personne qui pt nous entendre. Rozette fut transporte de joie:
sans ce que venoit de faire le saint homme elle et eu peine  me
reconnotre. Paix, dis-je au Directeur: la chose est consomme, il
s'agit de ne pas faire de bruit. Il voulut me haranguer; mais je lui
fis sentir l'inutilit de son sermon, & combien il seroit mal plac.
Je dis  Rozette les choses les plus vives & les plus expressives;
je lui glissai une lettre qui toit toute prte, dans laquelle je
l'avertissois que le lendemain je reviendrois si je pouvois russir.
Monsieur le Doux, qui toit sur les pines, termina la conversation
& la visite en donnant parole  Rozette que dans trois jours elle
ne coucheroit pas  Sainte Plagie, & en l'exhortant  rentrer en
elle-mme &  se conserver dans ses bons sentiments. Il y a toujours de
la ressource avec les personnes d'esprit, me disoit monsieur le Doux;
je ne dsespere que des sots: cette fille a beaucoup d'intelligence.

Nous sortmes, & en sortant je fus considr par quelques Religieuses,
qui aparemment avoient du got pour les Ecclsiastiques de figure
revenante. Je renvoyai mes porteurs & montai en Fiacre. Ce fut alors
qu'il me fallut essuyer les remontrances les plus raisonnables & les
plus lgitimes. Monsieur le Doux, quittant le caractere de son nom, me
traita durement, me reprocha que je profanois l'habit de l'Eglise, que
je le rendois complice d'un crime affreux, & que puisque je n'avois pas
plus de tte, ni de religion, il ne me verroit plus; qu'il avertiroit
mon pere de ma conduite, & qu'il abandonnoit Rozette. Ce dernier
article me touchoit plus que tous les autres.

Je lui demandai excuse, je lui promis d'tre plus retenu & je fis tant
par mes caresses qu'il s'adoucit: sur-tout lorsque je lui eus reproch
qu'il n'toit pas juste qu'une fille qui souffroit pour la vrit ft
malheureuse plus long-temps par mon imprudence.

Je le descendis chez lui. Je changeai promptement d'habits aussitt que
je fus arriv chez Laverdure. Ce qui est plaisant, c'est que le Cocher,
que je payois libralement, me dit, en me saluant d'un air malin, que
je n'tois pas si mchant qu'un certain jour o je l'avois bien battu,
& que le Seigneur m'avoit fait une grande grace de me faire Prtre: &
en montant sur son siege il ajouta qu'il me souhaitoit une bonne cure.
C'toit ce coquin de Fiacre qui m'avoit conduit chez Rozette deux mois
auparavant, & que mon pere avoit trouv dangereusement malade  la
Villette.

Il toit prs de neuf heures lorsque je rendis ma visite  madame de
l'Ecluse: j'y trouvai de jolies femmes, & le Prsident, qui toit fort
occup auprs d'une. Content & joyeux de la russite de l'entreprise
que je venois d'excuter, je communiquai ma joie  toute la compagnie:
je fis mme des folies, jusqu' un point, qu'une Dame de plus de
quarante ans, & trs-grave, devint amoureuse de moi. Elle en fut pour
ses avances; car ma foi je n'avois pas la moindre petite tentation d'y
rpondre. Le temps viendra o pour mon malheur je me trouverai dans le
mme cas: alors, sans espoir pour l'avenir, je m'amuserai du pass, &
cette considration pour un vieillard quivaudra aux esprances de la
jeunesse: un retour sur ce qui a prcd ne vaut-il pas un prospectus
de ce qui peut arriver quelque jour?

Je refusai ce soir-l plusieurs soupers fort bien composs; & devant
faire le lendemain une folie, je voulus m'y prparer par la sagesse. Je
demeurai  la maison, & fis compagnie  mon pere assez tard, aprs quoi
je me retirai  mon appartement, o je reposai tranquillement toute la
nuit.

Ds le lendemain matin je vis arriver Laverdure, qui s'informa de la
faon dont tout s'toit pass. Je la lui racontai: il m'encouragea  y
retourner le soir; je lui promis de n'y pas manquer. Je lui ordonnai
de dire  son Matre que je le retenois pour souper le surlendemain
absolument, & qu'il ne s'engaget  rien avec personne.

En mme-temps je reus une lettre de madame de Dorigny, qui me prioit
de passer chez elle. Cette lettre toit crite de faon  pouvoir
tre lue du plus svere Casuiste, & cependant des plus expressives
pour quelqu'un qui comme moi avoit la clef de ses sentiments & de son
coeur. Je fis rponse que je m'y transporterois dans l'instant. Je
montai en carrosse, & quoiqu'en robe de Palais je lui fis ma visite,
excusant mon habillement sur la passion que j'avois de lui faire
ma cour. Elle me reut  sa toilette: les Dvotes en ont une moins
brillante que celle des coquettes du monde; mais plus choisie, &
mieux compose. Les odeurs qui remplissoient les botes n'toient pas
fortes & en grande quantit; mais elles toient douces & rpandoient
un parfum suave qui embaumoit lgerement la chambre & vous flattoit
dlicieusement l'odorat. Son linge de nuit, garni d'une dentelle,
petite, mais fine, toit travaill avec got; sa robe de Perse, son
jupon de satin piqu, ses bas extrmement fins, ainsi que sa chaussure;
enfin tout son dshabill accompagnoit bien sa taille & sa figure. Ses
yeux se fixerent sur moi tendrement, les miens lui rendirent ce qu'ils
inspiroient, & pendant qu'on nous prparoit un chocolat voluptueux, je
m'approchai d'elle & cueillis sur sa bouche un nectar tel que celui qui
toit prpar pour les Dieux.

Je ne fus point tent alors de me sauver. Je contemplois l'heureuse
situation dans laquelle elle toit; mais un miroir me faisoit
appercevoir qu'en perruque longue & en robe je ne pouvois me hazarder
sans pril. Je l'embrassois nanmoins: ses belles mains me serroient
avec transport: anims tous les deux, elle voulut bien, pour cette
fois seulement, aprs avoir tir des rideaux de damas qui droboient
presque la lumiere, se prter  ma commodit, ou plutt  la ncessit.
Oui, cher Marquis, dans un lieu embelli par le got, dispos par la
dlicatesse & le plaisir, je contemplai sans obstacle la divine madame
de Dorigny.

Plac sur un sofa violet, & elle  mes cts, exerant en cette
attitude la fonction de Juge, ayant mis un bandeau sur mes yeux &
couvrant les siens de mille baisers, je rendis  ses charmes toute la
justice qui leur toit due. Quel bonheur de prononcer un Arrt, quand
on le met ainsi soi-mme  excution.

Ne pouvant demeurer plus long-temps, parce que l'heure du Palais me
pressoit, je la quittai avec peine, & courus o mon devoir m'appelloit;
mais o il ne me devoit pas causer tant d'amusement. Cher Marquis, si
vous devenez sensuel, dlicat & raffin en plaisirs, prenez-moi une
Dvote pour amie, vos voeux seront combls: elles seules ont la clef
du bonheur; il faut qu'elles vous introduisent elles-mmes dans son
temple.

Mon premier soin, vers les quatre heures du soir, fut de me transporter
chez Rozette. A mon habillement &  la visite de la veille on me laissa
entrer. Une Mere vint m'entretenir en attendant l'arrive de celle
que j'avois demande: je ne m'ennuyai pas, parce qu'elle me laissoit
voir un visage frais, & une gorge qui s'levoit de temps  autre avec
une grande envie de se faire remarquer. Le bruit s'toit rpandu dans
la Communaut qu'il y avoit un Ecclsiastique au parloir S. Jean, qui
toit beau comme l'Amour: les filles de Couvent outrent tout.

L-dessus les Meres, Novices, Soeurs, Pensionnaires vinrent
successivement me regarder, sous prtexte qu'on les dmandoit 
la grille. J'eus la satisfaction de voir de jolies physionomies.
Quel dommage de tenir en cage des oiseaux si charmants & qui ne
demanderoient qu' voltiger! Rozette arrive me remercia de ma visite:
nous nous dmes mille tendresses, nous nous embrassmes autant que
nous le pouvions au travers des grillages. Je lui protestai que je la
tirerois de sa captivit dans peu: elle me protestoit un amour ternel.
Pendant que nous tions colls pour ainsi dire contre les barreaux, une
Religieuse, qui nous vit, crut que je la confessois, & le dit  ses
compagnes.

Depuis prs d'une heure que j'tois avec ma chere amie, mon temprament
toit devenu extrmement violent: il toit encore anim par l'obstacle.
Celui de Rozette, qui se reposoit depuis long-temps, toit au moins
gal au mien: n'entendant venir personne, nous nous hazardmes  une
entreprise difficile.

Je montai sur une chaise; elle fit de mme de son ct: malgr
l'embarras de mon habit, la crainte qu'il ne vnt quelqu'un, & les
barreaux maudits, par son adresse & la mienne, je touchois au sjour de
l'amusement. Dix fois j'y eusse trouv mon bonheur en tout autre lieu;
mais soit que la visite que j'avois rendue le matin trs-amplement 
madame de Dorigny me nuisit alors, soit que ce grillage ft funeste
par sa fracheur, je ne profitois pas de ma position. Cependant
j'tois justement sur le point de conclure mes projets; dj un
petit frmissement secret, avant-coureur du succs, m'avertissoit de
ma flicit; dj Rozette y avoit contribu deux fois, & pour la
troisieme s'y livroit encore, lorsque nous entendmes du bruit: tout
fut perdu, nous nous remmes en notre place. Le destin des entreprises
ne dpend jamais que d'un instant. Une imagination comme la vtre, cher
Marquis, se reprsente aisment combien toit plaisante notre attitude.

J'ai beaucoup d'estampes, trs-gaillardes, mais aucune des miennes ne
copie une situation dans ce got: c'est bien-l un sujet  burin. Si
je voulois plaisanter, je vous dirois que je ne comprends pas comment
toute la grille n'a pas fondu, se trouvant ainsi entre deux feux.

C'toit une Touriere, dont la marche heureusement pesante nous
avertit de son arrive. Elle me dit que deux Meres & trois Soeurs
me demandoient au confessionnal. Il est bon de savoir que lorsque
quelque Prtre vient souvent dans une Communaut, & qu'il a le bonheur
de plaire, il est accabl par les Religieuses, qui veulent lui ouvrir
l'intrieur de leur conscience. Un Directeur de vingt-quatre ans ne
seroit pas mal le fait d'une douzaine de Clotres: une douzaine de
gentilles Clotres ne le seroient que trop d'un Directeur de cet ge.

Je rpondis  la commissionnaire que je ne pouvois pour le prsent;
que j'en tois fort mortifi, mais que le lendemain  la mme heure je
donnerois  ces Dames le temps qu'elles exigeroient; que je me ferois
un honneur de me rendre  leurs ordres. On porta ma rponse, on me pria
de ne pas manquer  ma parole, & l'on me demanda mon adresse, au cas
que quelqu'une des Meres se trouvt incommode: je donnai celle de
mon ami, Docteur de Sorbonne. Craignant d'tre encore importun je me
retirai. J'ai oubli de dire que depuis deux jours Rozette toit un peu
mieux, & qu' cause du bonheur qu'elle avoit eu, disoit-on, d'aller 
confesse  moi, chacune voulut lui rendre visite ce soir-l. Il y eut
mme quelques Religieuses qui dsirerent tre filles du monde, pour
avoir la satisfaction de raconter leurs aventures  un Confesseur aussi
doux que je semblois l'tre. Rozette eut soin de dire  celles qui lui
parloient de moi, que ma physionomie toit trompeuse (c'toit vrai dans
un autre sens) & que sous mon extrieur doux & politique j'avois un
coeur qui toit trs-rigide pour les pcheresses. La malicieuse se
jouoit de la simplicit de ces bguines.

Au sortir de Sainte Plagie, ayant repris mes habits, je fus trouver
monsieur le Doux, qui arrivoit, trs-fatigu, & qui, depuis le matin,
avoit couru pour intresser plusieurs saintes ames  la dlivrance de
ma matresse. Il me confia que le lendemain elle sortiroit, malgr mon
pere, s'il ne vouloit pas y consentir; que ses amis le lui avoient
promis, & que quand il se mloit de quelque chose il russissoit
absolument & malgr tous les obstacles. Il me dit que le soir il
souperoit au logis, & qu'il ne falloit pas que je m'y trouvasse; je le
remerciai, &, suivant ses ordres, je fus chercher compagnie. Pour la
premiere fois de ma vie je la cherchai raisonnable. On fut tonn en
me voyant arriver chez le Comte de Montvert; on m'en fit compliment:
je m'y entretins de choses trs-intressantes, soit de la guerre, soit
de la politique particuliere. Je mlai mes loges  ceux qu'on faisoit
de notre Auguste Monarque, duquel, cher Marquis, vous me parlez dans
toutes vos lettres avec tant de respect, d'admiration & d'amour. Je
vous dirai que je vous estime d'autant plus, que vous rendez plus de
justice  un Prince qui gale ds maintenant les Louis XII par son
coeur paternel, & les Philippe-Auguste par sa valeur.

Le destin est ordinairement favorable  ceux qui se comportent
sagement, du moins il le fut pour moi en cette rencontre. Aprs le
souper on joua pour passer un moment. Monsieur le Comte, qui est
d'une sant infirme, s'tant retir, le jeu s'chauffa. On proposa
un lansquenet, j'y hazardai quelques louis. La fortune me favorisa;
plus d'un particulier se piqua, & insensiblement, sans presque avoir
manqu une seule _rjouissance_, je me trouvai avoir gagn plus de deux
cens vingt louis. La sance finit  mon grand contentement. J'employai
une partie de la nuit  songer  mon bonheur &  remercier le Ciel de
m'avoir envoy cette somme dans un temps o elle m'toit extrmement
ncessaire.

Le lendemain matin encore une lettre de madame de Dorigny: nouvelle
invitation au chocolat. M. le Doux vint m'apprendre que mon pere
ne vouloit pas absolument que Rozette sortt, & que leur dispute 
ce sujet avoit t extrmement vive; qu'il toit embarrass. Comme
il me dcrivoit ses inquitudes, mon pere entra, qui, voyant chez
moi son Directeur, se douta du sujet qui l'y avoit conduit: sans
autre prambule, d'un ton ferme & mle, il nous dit que Rozette ne
sortiroit de dix ans de sa prison, & que je me repentirois de mes
dmarches. M. le Doux ayant voulu faire quelques reprsentations, mon
pere repliqua un peu durement. M. le Directeur lui ayant dit d'un ton
benin & imposant qu'on la feroit bien sortir sans lui, mon pere l'en
dfia & le piqua d'honneur. Il n'en fallut pas davantage: il n'toit
pas ncessaire d'tre fin pour appercevoir qu'un Dvot n'est jamais
dfi en vain. Il sortit, runit toutes ses batteries, & intressa
sur-tout madame de Dorigny. Une heure aprs je me rendis chez cette
mme Dame: son carrosse toit prt, & elle toit dj descendue. Mon
apparition la fit remontrer: elle me dit qu'elle n'avoit qu'un moment
 m'entretenir, parce qu'il falloit qu'elle se trouvt avec deux Dames
de la premiere condition, pour obtenir du Ministre, qui toit alors 
Paris, l'largissement d'une honnte fille enferme  Sainte Plagie,
qui lui toit recommande par un saint Ecclsiastique. Je ne lui dis
point que je savois ce dont il s'agissoit; je l'exhortai  cette bonne
oeuvre, & voulus prendre cong d'elle, pour ne la pas arrter plus
long-temps.

Les bonnes oeuvres ne passent jamais qu'aprs le plaisir. Elle
m'engagea  rester un moment. Sous un vain prtexte elle entra dans son
cabinet: je n'tois point, comme la veille, en robe. Je l'embrassai,
& en mnageant sa coffure & ses habits, je la poussai sur son lit.
L, dans les transports de ma reconnoissance, je lui prodiguai des
satisfactions incroyables: comme elle n'est pas ingrate, dans le mme
moment elle tchoit de me les rendre, pour ne pas demeurer en reste.
Elle se releva avec des couleurs charmantes, & telles que l'art ne peut
les appliquer: rien n'gale celles qui sont broyes par l'Amour, & que
la volupt dispense sans affectation.

Je me transportai chez le Prsident,  qui j'annonai que peut-tre ds
le soir mme nous souperions avec Rozette. Il se chargea de prparer
la fte: nous fmes au Palais-Royal nous entretenir de ce que nous
pouvions faire pour la rendre brillante. Il fut conclu que nous irions
 son jardin; que le Chevalier de Bourval s'y trouveroit; qu'il y
conduiroit sa matresse; que lui Prsident y ameneroit la petite Tante
de l'Opra-Comique, & que j'aurois Rozette pour ma compagnie. La chose
tant comme faite, nous nous sparmes, & Laverdure eut ordre d'aller
tout prparer. J'obtins du Prsident que je ferois les frais de la
fte, puisqu'elle toit faite pour moi. Nous nous sparmes. Pour lors
je me trouvois dans une grande inquitude.

Pendant que j'tois  dner avec mon pere il lui vint un exprs
avec une lettre: le Secrtaire du Ministre lui crivoit qu'il le
prioit de donner son consentement  la sortie d'une nomme Rozette,
enferme  Sainte Plagie, parce que le Ministre ne pouvoit refuser
son largissement  des personnes de la premiere considration. Mon
pere vit bien ce que cela signifioit; aprs le dner il me fit venir
dans son cabinet; & pour n'en pas avoir le dessous, il me dit qu'il
vouloit bien faire ce que je dsirois; que je n'avois qu' venir avec
lui, qu'il m'alloit rendre Rozette; qu'il me demandoit en grace, si je
l'aimois, de ne plus revoir cette fille, & de prendre le parti qu'on
me proposoit, qui toit une hritiere de condition, vertueuse, jeune &
belle. Je l'embrassai & lui promis de lui donner toute satisfaction 
l'avenir.

Nous montmes en carrosse, & fmes chez M. le Lieutenant de Police,
qui remit  mon pere l'ordre de dlivrance de Rozette. Mon pere, pour
me donner la satisfaction en entier, me permit de l'aller retirer: &
se doutant bien que je souperois avec elle, il me prvint qu'il ne
seroit pas le soir au logis. Quel pere, cher Marquis! je ne puis vous
exprimer tout ce que je sentois pour lui en cette rencontre.

Je volai  Sainte Plagie. Je demandai  parler  la Mere Suprieure:
elle vint assez promptement; mais trop lentement au gr de mon
impatience. Je lui montrai l'ordre dont j'tois saisi. Aprs l'avoir
tourn & retourn, elle me demanda qui j'tois; je le lui expliquai.
Elle s'informa si je n'avois pas un frere Ecclsiastique. Je lui dis
que non. Elle toit en extase qu'il y et quelqu'un dans le monde qui
pt me ressembler si bien: elle ne souponnoit pas que j'eusse t
effectivement ce Directeur aimable  qui toute la Communaut vouloit
confier ses peines de conscience. On fit venir Rozette; je lui dis que
j'avois l'ordre de sa dlivrance, & qu'elle n'avoit qu' aller faire
son paquet.

Cependant arriva fort embarrass mon ami le Docteur de Sorbonne,
dont j'avois donn l'adresse. Il avoit reu dix lettres le matin des
Religieuses, qui le demandoient au confessionnal. Il faut remarquer que
cet ami confesse quelquefois, mais rarement, & qu'il est laid  faire
peur. On le produisit  la grille, o on l'attendoit. Ds qu'il se fut
nomm on lui dit qu'il se trompoit, que ce n'toit pas son nom, & que
celui qu'on demandoit toit bien d'une autre figure. Il en fut pour sa
course. L'ayant rencontr en sortant, je le mis au fait de l'aventure:
il est homme d'esprit, quoique Docteur de Sorbonne; il en rit & monta
en carrosse avec moi. Survint aussi M. le Doux, qui me voyant me
dit d'un air triste que la pauvre Rozette ne sortiroit point, qu'il
venoit la consoler. Comment, lui repliquai-je, qu'est devenu votre
pouvoir! Il soupira. C'est dans le temps o l'on croit que certaines
personnes n'ont aucun crdit, & qu'elles le pensent elles-mmes,
qu'elles russissent davantage. Je le remerciai de ses peines, & lui
appris que Rozette alloit venir avec moi. Dieu soit lou, dit le saint
homme. Rozette parut: quoiqu'en linge sale & assez mal mise, la joie
lui avoit donn des couleurs charmantes. Elle embrassa la Suprieure,
la Touriere, & ne fit qu'un saut de la porte du Couvent dans le
carrosse. Quelqu'un qui nous auroit vus auroit bien mal pens des deux
Ecclsiastiques qui m'accompagnoient. Rozette fit la sage devant eux,
& je lui en sus bon gr.

Aprs avoir remis mes deux Messieurs chez eux, je fus chez Rozette, o
sa femme de chambre, par mon ordre, avoit tout prpar pour la recevoir.

J'envoyai dire au Prsident que ma matresse toit libre. Avec quel
transport ne revit-elle pas son appartement! elle et embrass, si
elle l'et os, tous ses meubles. Plusieurs mois de captivit rendent
la libert bien chere; il faut l'avoir perdue pour en goter tout le
prix. Son premier soin fut de prendre un bain promptement & de faire
une toilette complette. Ce fut alors qu'aprs s'tre habille le plus
galamment qu'il lui fut possible, elle vint me sauter au cou, & en
m'embrassant avec toute l'effusion de son coeur, elle me remercioit
de mes soins.

Vous entendez bien, cher Marquis, par quelles marques je lui prouvai
la joie que je gotois de sa dlivrance. Deux mois de loisir n'avoient
pas fait perdre  Rozette son art  diversifier le plaisir: il fut mit
dans toute sa force, & en moins d'une heure nous offrmes plusieurs
sacrifices de reconnoissance  la belle Vnus, qui certainement
avoit t notre protectrice. Il me sembla qu'elle avoit rpandu ses
faveurs sur moi; car jamais je ne fus si ardent & si prodigue dans
mes offrandes religieuses. Ah! charmante Rozette, que la Desse de
Cythere vous a d'obligation, & que vous tes bien digne de partager les
prsents qu'on lui consacre.

Aprs m'tre inform des facults de ma bonne amie, elle me dit qu'elle
avoit encore sept des louis que je lui avois envoys: elle voulut
me les rendre en m'ouvrant un coffre qui en contenoit plus de deux
cens, sans plusieurs contrats bien conditionns. Je ne voulus pas les
recevoir, & j'y en ajoutai vingt autres pour elle, & vingt pour payer
le souper que nous devions faire: elle s'en acquitta au mieux, & nous
rgala parfaitement.

Nous arrivmes bientt au rendez-vous: on nous y attendoit. Rozette
fut embrasse de toute la compagnie avec transport. La petite Tante,
son ancienne amie & la matresse du Chevalier de Fourval, qui la
connoissoit, avoient pris part  sa dtention & en prenoient beaucoup
 sa dlivrance. Le Prsident ne pouvoit se rassasier d'embrasser
la nouvelle arrive. Enfin nous nous mmes  table; ce fut une
satisfaction trs-grande pour les convives de voir avec quel aptit
Rozette dvoroit tout ce qui lui toit prsent: tout toit de son
got, &  chaque mets elle faisoit un commentaire de comparaison avec
la nourriture qu'on lui apportoit dans son hermitage. Le dessert venu,
elle commena  chanter, & un verre de Champagne  la main, elle but
 la sant de son librateur: nous fmes chorus. Elle tint toute la
conversation  nous dcrire la faon dont elle toit traite en sa
retraite.

Elle nous peignit une vieille Mere, ge de soixante & dix ans,
Directrice de toutes les pcheresses, & qui obligeoit toutes les
nouvelles venues  lui raconter leurs aventures. Elle nous fit
connotre un tartufe de Confesseur, qui la trouvant  son got,
s'toit efforc de la convertir. Enfin, depuis la premiere jusqu' la
derniere, elle me les contrefit toutes, dchira la Soeur Monique,
cette curieuse impertinente, & ne regretta qu'une jeune Professe, avec
laquelle elle nous avoua que, contre sa coutume, & uniquement par
besoin, elle avoit pass des moments assez gracieux.

L'histoire finie, la petite Tante s'vertua: elle nous apprit pourquoi
elle ne vouloit pas remonter sur le Thatre de l'Opra-Comique. Elle
fit la satyre de la charmante petite Brillant, qui vaut mieux qu'elle
du ct de la nature, & qui lui est infrieure  certains gards.
La matresse du Chevalier de Forval commena par des airs libres.
Elle embrassa son voisin: sa voisine en fit autant; ainsi, comme de
main en main, le libertinage prit une espece de circulation. Le vin
de Champagne excitoit les esprits, chacun dit  l'envi les plus
jolis propos du monde & chanta les vaudevilles les plus veills.
Successivement Vnus se mit de la partie; le Prsident fut faire un
tour, le Chevalier le suivit, ainsi que sa bonne amie: je restai
seul avec Rozette. Ils sont bien occups, me dit-elle; & nous, cher
Conseiller, resterons-nous dans l'oisivet? elle est la mere de tout
vice. Elle se leva, se mit sur mes genoux, & en me tenant le visage
entre ses deux mains, elle m'embrassoit lgerement & droboit des
baisers sur ma bouche, qu'elle enflammoit par ce manege. Le feu toit
par-tout: aprs les rjouissances que nous avions faites chez elle,
elle en parut surprise. Sa premiere ide fut d'en profiter. Encore
une fleur, dit-elle en la touchant avec sensualit! je croyois avoir
tout moissonn. Qu'elle est frache, que je la mette  mon ct: elle
l'y mit en effet, & cette fleur, comme enchante de se trouver si bien
place, se prparoit  lui prodiguer ses trsors: dj la belle lui
avoit fait part des siens. Alors Rozette, par un esprit d'conomie, fit
un pas en arriere, & me dit qu'elle rservoit pour la nuit un cadeau
qu'elle me vouloit faire. Elle me remit mon bouquet & m'exhorta  le
conserver jusqu' ce temps. On se remit  table, & les liqueurs finies
nous remontmes, Rozette & moi, dans mon carrosse, & fmes prendre
du repos. Nos autres convives ne jugerent pas  propos d'en faire
autant, & continuerent jusqu'au matin  se divertir. Je passai la nuit
auprs de Rozette: elle se ddommagea amplement de la diete qu'elle
avoit t force de garder pendant son sjour de retraite; & malgr
ce que j'avois excut pendant la journe, je fus assez heureux de la
satisfaire.

Rozette, au sortir du Couvent, toit un Prothe; elle se changeoit
entre mes bras: elle toit lion pour le feu, serpent pour l'art de
s'insinuer, onde & fleuve pour se drober, & finissoit par tre une
mortelle au-dessus de toutes les Desses.

Enfin, aprs avoir pass une nuit des plus voluptueuses, je la quittai
le lendemain de trs-grand matin: elle pleura en me voyant partir.
Depuis ce tems, cher Marquis, selon que je l'avois promis  mon pere,
je ne l'ai point vue d'habitude, except les quinze premiers jours.
Cette fille est rentre en elle-mme; j'ai mme contribu  son
arrangement: comme elle avoit une douzaine de mille francs, elle s'est
tablie, a pous un Marchand de la rue saint Honor, riche, sans
enfants, qui l'a prise pour compagne. Elle est maintenant attache
 son commerce, est heureuse avec son mari, qu'elle aime & qui lui
rend la pareille. C'est une union de gens qui ont vu le monde. Je la
vais visiter quelquefois, & je suis avec elle comme avec une amie, je
l'estime mme assez pour ne lui plus parler de galanterie.

M. le Doux me prophtisoit juste lorsqu'il me disoit que cette fille
rentreroit en elle-mme, parce qu'il y avoit toujours  esprer des
personnes d'esprit. Rozette devroit servir d'exemple aux filles jeunes
& jolies qui sont assez malheureuses pour se livrer au libertinage.
Elles devroient dans leurs beaux jours se mnager une ressource, comme
elle, au lieu de dissiper; mais comment esprer de la prudence de
personnes assez folles pour s'abandonner  leurs passions sans rserve?

Pour moi, cher Marquis, j'ai rendu  Laverdure ses dix louis, & lui en
ai donn dix autres. J'ai tir mon coquin de Domestique de Bictre; je
suis les avis de mon pere, & je suis actuellement pris d'une aimable
Demoiselle, avec laquelle je serai peut-tre assez heureux pour m'unir
par les liens sacrs du mariage. Je compte que cet hiver cette affaire
sera termine: comme tu seras  Paris, j'aurai la satisfaction de t'y
embrasser; tu viendras joindre les lauriers qui couvrent ton front aux
myrtes que la belle Vnus & l'Amour prparent  ton ami. Mon bonheur
sera parfait, puisque je serai certain que tu y prendras part. Adieu,
cher Marquis; je t'embrasse, te souhaite  ton arrive autant de
satisfaction que j'en ai got pendant ton absence.

_Fin de la seconde Partie._


NOTES:

[A] Elle se nomme madame Morin.

[B] Marchand Bijoutier; rue Saint Honor; vis--vis le Grand-Conseil.

[C] Fameux Cuisinier.

[D] Marchande de mode vis--vis l'Opra.

[E] Rois 3.

[F] _Tout le monde sait que ce Roman est de M. Duclos, de l'Acadmie des
Inscriptions._

[G] _Mesdames de *** tant  la Rape, au mois de Juillet, y firent ces
extravagances._

[H] _On sait la fable de Titon & de l'Aurore, & personne n'ignore la
faon galante dont M. de Moncrif l'a traite dans son rajeunissement
inutile._

[I] Fameux Matre d'Armes, rue de la Comdie.

[J] Antoine Coipel, fameux Peintre.

[K] _Ecuyer du Roi, prs S. Sulpice._

[L] _D. Auteur de la Tragdie de Pantapouff._

[M] Constantin, surnomm Copronime, parce que lorsqu'on le baptisoit il
souilla les eaux dans lesquelles il toit plong suivant l'usage.

[N] J'en ai dj parl page 106 de la premiere partie: c'toit une de
celles qui avoient insult  mon malheur.






End of the Project Gutenberg EBook of Thmidore; ou mon histoire et celle de
ma matresse, by Claude Godard d'Aucourt

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK THMIDORE; OU MON HISTOIRE ***

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