The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort (Tome 1/5), by 
Pierre Ren Auguis

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Title: Oeuvres Compltes de Chamfort (Tome 1/5)
       Recueillies et publies avec une notice historique sur la
       vie et les crits de l'auteur

Author: Pierre Ren Auguis

Release Date: March 20, 2013 [EBook #42377]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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    OEUVRES

    COMPLTES

    DE CHAMFORT.

    TOME PREMIER.




    DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,

    RUE DU FAUBOURG POISSONNIRE, No 1.




    OEUVRES
    COMPLTES
    DE CHAMFORT,

    RECUEILLIES ET PUBLIES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
    SUR LA VIE ET LES CRITS DE L'AUTEUR,

    PAR P. R. AUGUIS.


    TOME PREMIER.

    [Illustration]

    PARIS.
    CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
    PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.

    1824.




NOTICE HISTORIQUE

SUR LA VIE ET LES CRITS

DE CHAMFORT.


Il n'aurait t d'aucun avantage pour la mmoire de Chamfort qu'il et
tenu aux familles les plus distingues; il aurait d tre aussi tout 
fait indiffrent que Nicolas (c'tait le nom qu'on lui donna avant
qu'il en prit un) ait t sans naissance, et mme, pour ainsi dire,
sans famille, s'il n'en tait trop souvent rsult pour lui le malheur
de jeter sur la socit un coup-d'oeil amer, de prendre de bonne heure
en haine ses institutions, et de s'habituer  regarder comme les plus
contraires au bonheur et  la morale, celles l mme qui ont t
cres pour la garantir. S'il y a peu de mrite  tenir son me au
niveau d'une situation leve (quoique ce mrite mme ne soit pas
commun), il y en a beaucoup  l'lever au-dessus d'une situation
rpute basse; il y en a surtout  se crer une morale pure et
transcendante, quand on se trouve, en naissant, plac comme en
contradiction avec les notions de la morale la plus vulgaire.

Sbastien-Roch-Nicolas Chamfort naquit en 1741, dans un village voisin
de Clermont en Auvergne. Il ne lui fut permis de connatre et d'aimer
que sa mre; et, quoiqu'il st de trs-bonne heure le secret de sa
naissance, il ne s'carta jamais du respect et de l'amour d'un fils.
Admis, sous le nom de Nicolas, au collge des Grassins, en qualit de
boursier, ses premires annes n'y eurent rien de remarquable; il ne
commena  se distinguer qu'en Troisime, et termina sa Rhtorique par
les plus brillants succs; il obtint tous les prix. Son esprit
naturellement caustique avait dj contract des habitudes satiriques,
qui le firent renvoyer du collge avant d'avoir termin sa
Philosophie. Letourneur, qui depuis s'est fait connatre par ses
traductions d'auteurs anglais, partagea sa disgrce; ils parcoururent
de compagnie quelques parties de la Normandie, et revinrent demander
un asile au collge qui les avait renvoys, et qui les reprit. Jet, 
quelque temps del, dans le monde, sans fortune et sans appui,
Chamfort se trouva bientt rduit  l'tat le plus misrable; il ne
subsistait que de son travail pour quelques journalistes et pour
quelques prdicateurs, dont il faisait les sermons. Son caractre,
plus fort que l'adversit, luttait avec avantage contre elle; il se
repaissait  l'avance du succs des ouvrages qu'il n'avait pas encore
composs. Dans le temps qu'il travaillait  sa comdie de la _Jeune
Indienne_, et qu'il faisait l'_Eptre d'un pre  son fils_, il disait
 Slis: Savez-vous ce qui m'arrivera? j'aurai un prix  l'Acadmie,
ma comdie russira, je me trouverai lanc dans le monde, et accueilli
par les grands que je mprise; ils feront ma fortune sans que je m'en
mle, et je vivrai ensuite en philosophe. Heureux pressentiment!
l'ptre obtint le prix, et la comdie fut applaudie. Un esprit
brillant, des rparties ingnieuses, une figure agrable, achevrent
ce que le talent avait commenc; mais les succs que Chamfort eut
auprs des femmes ne tardrent pas  le dsabuser sur les plaisirs
qu'on trouve dans le grand monde. Cet Hercule sous la figure d'un
Adonis, perdit la beaut de l'un, sans conserver la force de l'autre;
ses traits restrent affects; des humeurs cres se jetrent sur ses
yeux. Un voyage qu'il fit  Spa, puis  Cologne, ne lui rendit pas la
sant qu'il avait espr y retrouver. Cet homme qui avait support la
mauvaise fortune avec tant de courage, devint la proie d'une
mlancolie profonde; et l'indigence qui s'tait un moment loigne de
lui, ne tarda pas  revenir l'assaillir; mais il trouva dans les soins
gnreux de l'amiti un soulagement  ses maux.

L'Acadmie franaise qui avait couronn l'_Eptre d'un pre  son
fils_, couronna, en 1769, l'_Eloge de Molire_, propos pour sujet du
prix d'loquence. L'anne suivante, Chamfort donna au thtre la
charmante comdie du _Marchand de Smyrne_. Ce fut  cette poque que
Chabanon lui fit accepter la pension de douze cents livres qu'il avait
sur le _Mercure de France_. Chamfort employa ce don de l'amiti 
faire les frais d'un voyage  Contrexeville, pour y prendre les eaux
et achever sa gurison.

L'acadmie de Marseille avait propos pour sujet de prix l'_Eloge de
La Fontaine_. M. Necker, qui savait que La Harpe avait concouru,
ajouta une somme de 2,400 livres, ne doutant pas que l'ouvrage de La
Harpe ne ft couronn. Il en fut autrement; Chamfort, excit par les
circonstances piquantes qui accompagnaient la couronne propose,
entreprit de l'enlever, et y russit. Les deux ouvrages imprims
eurent, devant le public, le mme sort qu' l'acadmie de Marseille:
on en porte encore aujourd'hui le mme jugement; et celui de Chamfort
est rest comme un des morceaux les plus prcieux que le genre de
l'loge nous ait fournis. Le commentaire sur les _Fables de La
Fontaine_ prouve d'ailleurs avec quelle attention Chamfort avait
tudi notre fabuliste.

Il ne pouvait travailler que dans les intervalles de sant que la
maladie lui laissait. Il espra que les eaux de Barrge seraient plus
efficaces que celles de Contrexeville; mais,  dfaut de sant, il y
trouva plusieurs dames de la cour, qui prirent un got particulier 
sa conversation ingnieuse et piquante. A son retour, la duchesse de
Grammont l'engagea  s'arrter  Chanteloup, chez le duc de Choiseul
son frre, qui devait lui-mme une grande partie de sa rputation 
l'amabilit de son esprit, et qui fut charm de celui de Chamfort. En
effet, quand il ne voulait tre qu'homme du monde, il tait
prcisment ce qu'il fallait pour y plaire.

Les besoins de sa sant avaient encore une fois absorb les ressources
de ses ouvrages. Il s'tait retir, avec sa misantropie,  Svres,
dans un appartement que madame Helvtius lui avait fait meubler,
rsolu de se laisser entirement oublier du public. Il fallait
cependant un aliment  l'inquite activit de son esprit; sa tragdie
de _Moustapha et Zangir_, commence depuis long-temps, abandonne et
reprise vingt fois dans les alternatives de langueur et de force
qu'prouvait sa sant, fut acheve dans cette retraite: plusieurs
scnes de cette pice prouvent avec quelle attention Chamfort avait
tudi la manire de Racine, et jusqu'o il en aurait peut-tre port
l'imitation, s'il n'et t sans cesse distrait par ses maux et par
des travaux trangers  ses gots. Reprsente en 1776, 
Fontainebleau, la tragdie de Moustapha obtint un succs que le public
confirma, et qui valut  l'auteur une pension sur les menus et la
place de secrtaire des commandemens du prince de Cond. Mais Chamfort
qui s'indignait  la seule pense de dpendance, n'prouva plus que le
besoin de briser les liens dont il se croyait garott: d'abord il
remit son brevet d'appointemens; et bientt, se trouvant mal  l'aise
dans un palais o tout lui parlait de grandeurs, il voulut aller
respirer ailleurs l'air de la libert. On ne manqua pas de crier 
l'ingratitude; et pourtant ce n'tait que l'effet de cette humeur
ombrageuse, pour qui le poids de la reconnaissance tait mme un trop
pesant fardeau.

Il s'tait retir en auteur dgot des grands, du monde, et des
succs littraires. Une femme aimable, dont il fit la connaissance 
Boulogne, lui tint lieu, pendant six mois, de tout ce qu'il voulait
oublier. La mort vint rompre des liens que l'habitude n'aurait pas
tard  relcher. Retomb dans une morne mlancolie, Chamfort en fut
tir par M. de Choiseul-Gouffier, qui l'emmena avec lui en Hollande;
le comte de Narbonne tait du voyage; son esprit vif et tincelant
puisait de nouvelles saillies dans celui de Chamfort.

Admis  l'Acadmie franaise,  la place de Sainte-Palaye, il pronona
un discours de rception, qui est rest un des morceaux les plus
remarquables de ce genre. Depuis que son esprit et ses succs
l'avaient lanc dans le grand monde, il n'y tait pas rest spectateur
oisif, ni, si l'on veut, spectateur bnvole; les vices qu'on appelait
aimables, les ridicules consacrs et passs en usage, avaient fix ses
regards; et c'tait par le plaisir de les peindre qu'il se ddomageait
souvent de l'ennui et de la fatigue de les voir. Ses contes, o la
science des moeurs tait, comme dans la socit, revtue d'expressions
spirituellement dcentes, devinrent une galerie de portraits frappans
de ressemblance; et dans ses tableaux malins, piquans et varis, le
peintre habile eut l'art d'amuser surtout ses modles. C'tait  qui
se ferait son ami, croyant trouver dans l'amiti un abri sr contre
les traits de la malignit. Mais Chamfort ne prenait pas le change sur
la nature de cet empressement. J'ai, disait-il, trois sortes d'amis;
mes amis qui me dtestent, mes amis qui me craignent, et mes amis qui
ne se soucient pas du tout de moi. Mirabeau chercha et saisit
l'occasion de se lier avec lui. Entre ces deux hommes, si diffrens en
apparence, il s'tablit promptement une vritable intimit, qui eut sa
source dans le besoin que Mirabeau, dvor de la soif de la gloire
littraire, avait du talent de Chamfort; et dans l'amour-propre de
Chamfort, que savait si bien caresser l'homme le plus habile qui fut
jamais  se faire des amis de ceux qui pouvaient lui tre utiles. Le
caractre principal de l'un s'alliait avec ce que l'autre avait
d'accessoire. La force, l'imptuosit, la sensibilit passionne
dominaient dans Mirabeau; la finesse d'observation, la dlicatesse
ingnieuse, dans Chamfort.

Pendant tout le temps de cette liaison, que la mort seule de Mirabeau
parat avoir rompue, il soumettait  Chamfort non-seulement ses
ouvrages, mais ses opinions, sa conduite; l'esprance ou la crainte
de ce qu'en penserait Chamfort, tait devenue pour l'me fougueuse de
Mirabeau une sorte de conscience. Il le regardait comme son suprieur
et son matre, mme en force morale. Le caractre connu de Mirabeau
laisse douter de la sincrit de ces protestations. Il parat
constant, d'un autre ct, que Chamfort eut beaucoup de part 
plusieurs de ses ouvrages, et qu'on doit lui attribuer les morceaux
les plus loquens du livre sur l'ordre de Cincinnatus. On en trouve
des preuves videntes dans les lettres de Mirabeau  Chamfort,
imprimes  la fin de notre quatrime volume. La rvolution que leurs
voeux avaient devance, les trouva tous les deux prts  la servir.
Tandis que Mirabeau la proclamait  la tribune nationale, elle
absorbait Chamfort tout entier. De sa tte active et fconde,
jaillissaient les ides de libert, revtues de formes piquantes;
jamais il ne dit plus de ces mots qui frappent l'imagination et qui
restent dans la mmoire. Son coeur et son esprit taient remplis de
sentimens rpublicains; il applaudissait au dcret qui supprimait les
pensions; et pourtant toute sa fortune tait en pensions, il les
remplaa par le travail; et le _Mercure de France_ s'enrichit de la
ncessit dans laquelle on le mettait encore une fois, de se faire une
ressource de sa plume. Ses articles taient autant de petits ouvrages,
tous plus piquans les uns que les autres. Il commena aussi le recueil
important des _Tableaux de la Rvolution_, o, dans des discours
accompagns de gravures, les vnemens remarquables sont loquemment
retracs. Chamfort en donna treize livraisons, contenant chacune deux
tableaux. L'ouvrage fut continu jusqu' la vingt-cinquime livraison,
par M. Ginguen. Plus d'un orateur, dans l'assemble constituante, mit
 contribution son talent et son patriotisme. Il avait compos pour
Mirabeau le _Discours contre les Acadmies_. Il ne paraissait aux
assembles populaires que dans les momens o il y avait du danger 
s'y montrer. Habitu  parler en homme libre, il ne pouvait se
persuader qu'il ft dangereux de s'expliquer franchement sur les
hommes et les choses. Il n'avait pas attendu la rvolution pour le
faire: ni Marat, ni Robespierre, ni aucun de ceux qui commenaient 
peser sur la France, n'taient exempts de ses saillies. Indign de la
prostitution qu'ils avaient faite du doux nom de fraternit, il
traduisait cette inscription trace sur tous les murs, _Fraternit ou
la mort_, par celle-ci: _Sois mon frre ou je te tue_. Il disait: _La
fraternit de ces gens-l est celle de Can et d'Abel_. On lui faisait
observer qu'il avait rpt plusieurs fois ce mot: Vous avez raison,
rpondit-il, j'aurais d dire, pour varier, d'_tocle et de
Polynice_. Ses sarcasmes taient autant de crimes qui taient nots,
dnoncs, et dont on se promettait ds lors de lui faire porter la
peine. Cependant, comme c'tait sous le masque du patriotisme et au
nom de la libert, qu' cette poque dplorable on perscutait les
patriotes et qu'on tablissait la tyrannie, Chamfort tait assez
difficile  atteindre: depuis le commencement de la rvolution, il
marchait sur la mme ligne, et en quelque sorte aux premiers rangs de
la phalange rpublicaine; nul n'avait support, avec plus de courage,
et ses propres pertes, et les crises violentes qui avaient agit le
corps politique, et cette espce de rforme, ou si l'on veut ce
commencement de dgradation sociale, qui, rangeant l'esprit parmi les
objets de luxe, privait ncessairement l'amour-propre d'une partie de
ses jouissances.

Ses bons mots, en passant de bouche en bouche, attestaient ses
opinions et ses sentimens populaires. L'homme qui avait propos pour
devise  nos soldats entrant en pays ennemi: _Guerre aux chteaux,
paix aux chaumires_; celui qui disait en 1792: _Je ne croirai pas 
la rvolution, tant que je verrai ces carosses et ces cabriolets
craser les passans_, ne pouvait pas aisment tre regard comme un
ennemi du peuple.

Il avait t nomm l'un des bibliothcaires de la Bibliothque
nationale, par le ministre Rolland; c'en fut assez. Dnonc par un
certain Tobiesen Duby, employ subalterne dans le mme tablissement,
il fut arrt avec ses collgues, et conduit aux Madelonnettes. Il
n'en sortit que pour rester sous la surveillance d'un gendarme, qui ne
le quittait pas. Il avait conu pour la prison une horreur profonde,
et jurait de mourir plutt que de s'y laisser reconduire. Cependant la
tyrannie rige par le crime, appuye sur la terreur publique,
devenait de jour en jour plus cruelle; on signifie brusquement 
Chamfort qu'il faut retourner dans une maison d'arrt; il se souvient
de son serment: sous prtexte de faire ses prparatifs, il se retire
dans une pice voisin, s'y renferme, charge un pistolet, veut le
tirer sur son front, se fracasse le haut du nez et s'enfonce l'oeil
droit. tonn de vivre et rsolu de mourir, il saisit un rasoir,
essaie de se couper la gorge, y revient  plusieurs reprises, et se
met les chairs en lambeaux; l'impuissance de sa main ne change rien
aux rsolutions de son me; il se porte plusieurs coups vers le coeur,
et commenant  dfaillir, il tche par un dernier effort de se couper
les deux jarrets, et de s'ouvrir les veines. Enfin, vaincu par la
douleur, il pousse un cri et se jette sur un sige. Les personnes qui
se trouvaient chez lui, et avec lesquelles il venait de dner,
averties de ce qui se passait par le bruit du coup de pistolet et par
le sang qui coule  flots sous la porte, se pressent autour de
Chamfort pour tancher le sang avec des mouchoirs, des linges, des
bandages; mais lui, d'une voix ferme, dclare qu'il a voulu mourir en
homme libre, plutt que d'tre reconduit en esclave dans une maison
d'arrt, et que si, par violence, on s'obstinait  l'y traner dans
l'tat o il est, il lui reste assez de force pour achever ce qu'il a
commenc. Je suis un homme libre, ajouta-t-il, jamais on ne me fera
rentrer vivant dans une prison. Il signa cette dclaration o respire
l'nergie du plus ferme caractre; et sans daigner s'apercevoir qu'il
pouvait tre entendu des nombreux agens de la tyrannie, il continua de
s'expliquer librement sur les motifs de l'action qu'il venait de
commettre. Il disait  ses amis: Voil ce que c'est que d'tre
maladroit de la main; on ne russit  rien, pas mme  se tuer. Et
cependant je pouvais le faire en sret, ajoutait-il; je ne craignais
pas du moins d'tre jet  la voierie du Panthon. C'tait ainsi
qu'il l'appelait depuis l'apothose de Marat. Contre son attente, les
progrs de la gurison furent trs-rapides; il s'amusait  traduire
les pigrammes de l'anthologie; et, tout meurtri des coups qu'il
s'tait ports pour se soustraire  ceux de la tyrannie, il ne
craignait pas de se montrer aux tyrans. Les tendres soins qu'il avait
reus de l'amiti semblaient avoir adouci l'ide du besoin qu'il en
avait eu. Ce n'est point  la vie que je suis revenu, disait-il,
c'est  mes amis.

Toujours plus indign des horreurs dont il avait voulu s'affranchir
par la mort, on l'entendit dire plus d'une fois: Ce que je vois me
donne  tout moment l'envie de me recommencer. Oblig, par la perte
presque totale de ses moyens d'existence et par les frais
considrables de sa dtention et de son traitement,  vivre de
privations, il alla s'tablir, avec ce qui lui restait de ses livres,
dans une modeste chambre de la rue Chabanais, sans regretter pourtant
le temps o il occupait un appartement au Palais-Bourbon, ou dans
l'htel de M. de Vaudreuil. Il n'avait conserv, de l'ancien ordre de
choses, que le souvenir de ses abus, et du nouveau, que l'espoir que
la libert sortirait triomphante de la lutte sanglante dans laquelle
l'anarchie, excite sourdement par le despotisme, l'avait engage.

Ramen insensiblement  ses habitudes littraires, ce fut presque
uniquement pour l'occuper d'une manire utile que Ginguen et quelques
autres conurent le projet du journal intitul: _la Dcade
philosophique_; mais la mort qui nagure s'tait trop fait attendre,
quand il s'en remettait  elle du soin de l'affranchir des tyrans, ne
lui laissa pas le temps d'y travailler. Une humeur dartreuse, qui
avait t contrarie dans son cours, acheva ce que la honte de vivre
sous une tyrannie anarchique avait commenc. Chamfort expira le 13
avril 1793, non pas sur un grabat, comme l'ont dit quelques personnes
mal instruites ou mal intentionnes, mais dans le modeste asile o ses
malheurs l'avaient rlgu. La terreur tait alors si gnrale, que ce
fut un acte de courage que de l'accompagner jusqu' sa dernire
demeure: et celui qui, au temps de sa faveur dans le monde, avait vu
se presser autour de lui tant d'hommes se disant ses amis, semblait
moins se rendre au champ de repos qu' la terre de l'exil. Trois
personnes seulement mouillrent son cercueil de leurs larmes: MM. Van
Praet, Sieyes et Ginguen.

Chamfort avait eu une jeunesse trs-orageuse; sa pauvret, ses
passions, son got exclusif pour les lettres, qui l'loignait de toute
occupation lucrative, donnrent,  son entre dans le monde un aspect
qui put blesser des hommes austres; et ceux qui l'avaient suivi de
moins prs depuis cette ancienne poque, pouvaient en avoir conserv
de fcheuses impressions. La vivacit de son esprit, le sel de ses
rparties, une certaine causticit naturelle, qui fait trop souvent
suspecter la bont du caractre, une invincible aversion pour la
sottise confiante, et l'impossibilit absolue de dguiser ce
sentiment, inspirrent  beaucoup de gens une sorte de crainte qu'il
prenait trop peu de soin de dissiper, et qui, pour l'ordinaire, se
change facilement en haine. La chaleur avec laquelle il avait embrass
la cause d'une rvolution qui heurtait tant de vieilles ides et
blessait tant d'intrts, lui a fait, de tous les ennemis de cette
rvolution, des ennemis personnels. Il avait pris, dans les runions
politiques et dans les clubs, l'habitude de parler haut, de soutenir
son opinion  outrance, et de mettre la violence de la dispute  la
place de cette discussion polie et spirituelle dont lui-mme avait t
le parfait modle. Il y a une certaine nergie ardente, a-t-il dit
lui-mme, mre ou compagne ncessaire de telle espce de talens,
laquelle, pour l'ordinaire, condamne ceux qui les possdent au
malheur, non pas d'tre sans morale, de n'avoir pas de trs-beaux
mouvemens, mais de se livrer frquemment  des carts qui
supposeraient l'absence de toute morale. C'est une pret dvorante
dont ils ne sont pas matres et qui les rend trs-odieux. On s'afflige
en songeant que Pope et Swift, en Angleterre, Voltaire et Rousseau, en
France, jugs, non par la haine, non par la jalousie, mais par
l'quit, par la bienveillance, sur la foi des faits attests ou
avous par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et
convaincus d'actions trs-condamnables, de sentimens quelquefois
pervers[1].

  [1] _Maximes et Penses_, tom. I, chap. VII, pag. 422.

Les vnemens de la vie de Chamfort prouvent que la trempe de son me
tait naturellement forte, et qu'habitu de bonne heure  lutter
contre l'adversit, il ne s'en laissa jamais abattre. La philosophie
avait tellement renforc en lui la nature, qu'aprs avoir, pendant
quelques annes, joui des douceurs de l'aisance, il sut, dj sur son
dclin, envisager avec courage et srnit une position presque aussi
malheureuse que celle o il avait pass sa jeunesse. De l cette
fiert qui ne savait composer avec rien de petit ni de servile, cet
amour de l'indpendance qui repoussait toute chane, ft-elle d'or.
Son plus grand malheur peut-tre (s'il n'en trouva pas le
ddommagement dans la philosophie et la vrit) fut d'tre trop tt et
trop compltement dtromp de toute illusion. Son apparente
misantropie tait celle de J. J. Rousseau; il hassait les hommes,
mais parce qu'ils ne s'aimaient pas; et le secret de son caractre est
tout entier dans ces mots qu'il rptait souvent: Tout homme qui, 
quarante ans, n'est pas misantrope, n'a jamais aim les hommes.


FIN DE LA NOTICE SUR CHAMFORT.




OEUVRES

COMPLTES

DE CHAMFORT.




LOGE DE MOLIRE.

DISCOURS QUI A REMPORT LE PRIX DE L'ACADMIE FRANAISE EN 1769.

    Qui mores hominum inspexit....

    HORACE.


Le nom de MOLIRE manquait aux fastes de l'Acadmie. Cette foule
d'trangers, que nos arts attirent parmi nous, en voyant dans ce
sanctuaire des lettres les portraits de tant d'crivains clbres, a
souvent demand: _O est Molire?_ Une de ces convenances que la
multitude rvre, et que le sage respecte, l'avait priv pendant sa
vie des honneurs littraires, et ne lui avait laiss que les
applaudissemens de l'Europe. L'adoption clatante que vous faites
aujourd'hui, Messieurs, de ce grand homme, venge sa mmoire, et honore
l'Acadmie. Tant qu'il vcut, on vit dans sa personne un exemple
frappant de la bizarrerie de nos usages; on vit un citoyen vertueux,
rformateur de sa patrie, dsavou par sa patrie, et priv des droits
de citoyen; l'honneur vritable spar de tous les honneurs de
convention; le gnie dans l'avilissement, et l'infamie associe  la
gloire: mlange inexplicable,  qui ne connatrait point nos
contradictions,  qui ne saurait point que le thtre, respect chez
les Grecs, avili chez les Romains, ressuscit dans les tats du
souverain pontife[2], redevable de la premire tragdie  un
archevque[3], de la premire comdie  un cardinal[4], protg en
France par deux cardinaux[5], y fut  la fois anathmatis dans les
chaires, autoris par un privilge du roi et proscrit dans les
tribunaux. Je n'entrerai point  ce sujet dans une discussion o je
serais  coup sr contredit, quelque parti que je prsse. D'ailleurs
Molire est si grand, que cette question lui devient trangre.
Toutefois je n'oublierai pas que je parle de comdie; je ne cacherai
point la simplicit de mon sujet sous l'emphase monotone du
pangyrique, et je n'imiterai pas les comdiens franais, qui ont fait
peindre Molire sous l'habit d'Auguste.

  [2] Lon X.

  [3] _La Sophonisbe_ de l'archevque Trissino.

  [4] _La Calandra_ du cardinal Bibiena.

  [5] Les cardinaux de Richelieu et Mazarin.

Le thtre et la socit ont une liaison intime et ncessaire. Les
potes comiques ont toujours peint, mme involontairement, quelques
traits du caractre de leur nation; des maximes utiles, rpandues dans
leurs ouvrages, ont corrig peut-tre quelques particuliers; les
politiques ont mme conu que la scne pouvait servir  leurs
desseins; le tranquille Chinois, le pacifique Pruvien allaient
prendre au thtre l'estime de l'agriculture, tandis que les despotes
de la Russie, pour avilir aux yeux de leurs esclaves le patriarche
dont ils voulaient saisir l'autorit, le faisaient insulter dans des
farces grotesques: mais que la comdie dt tre un jour l'cole des
moeurs, le tableau le plus fidle de la nature humaine, et la
meilleure histoire morale de la socit; qu'elle dt dtruire certains
ridicules, et que, pour en retrouver la trace, il fallt recourir 
l'ouvrage mme qui les a pour jamais anantis: voil ce qui aurait
sembl impossible avant que Molire l'et excut.

Jamais pote comique ne rencontra des circonstances si heureuses: on
commenait  sortir de l'ignorance; Corneille avait lev les ides
des Franais; il y avait dans les esprits une force nationale, effet
ordinaire des guerres civiles, et qui peut-tre n'avait pas peu
contribu  former Corneille lui-mme: on n'avait point,  la vrit,
senti encore l'influence du gnie de Descartes, et jusque-l sa patrie
n'avait eu que le temps de le perscuter; mais elle respectait un peu
moins des prjugs combattus avec succs,  peu prs comme le
superstitieux qui, malgr lui, sent diminuer sa vnration pour
l'idole qu'il voit outrager impunment: le got des connaissances
rapprochait des conditions jusqu'alors spares. Dans cette crise, les
moeurs et les manires anciennes contrastaient avec les lumires
nouvelles; et le caractre national, form par des sicles de
barbarie, cessait de s'assortir, avec l'esprit nouveau qui se
rpandait de jour en jour. Molire s'effora de concilier l'un et
l'autre. L'humeur sauvage des pres et des poux, la vertu des femmes
qui tenait un peu de la pruderie, le savoir dfigur par le
pdantisme, gnaient l'esprit de socit qui devenait celui de la
nation; les mdecins, galement attachs  leurs robes,  leur latin
et aux principes d'Aristote, mritaient presque tous l'loge que M.
Diafoirus donne  son fils, de combattre les vrits les plus
dmontres; le mlange ridicule de l'ancienne barbarie et du faux
bel-esprit moderne avait produit le jargon des prcieuses; l'ascendant
prodigieux de la cour sur la ville avait multipli les airs, les
prtentions, la fausse importance dans tous les ordres de l'tat, et
jusque dans la bourgeoisie: tous ces travers et plusieurs autres se
prsentaient avec une franchise et une bonne foi trs-commode pour le
pote comique: la socit n'tait point encore une arne o l'on se
mesurt des yeux avec une dfiance dguise en politesse; l'arme du
ridicule n'tait point aussi affile qu'elle l'est devenue depuis, et
n'inspirait point une crainte pusillanime, digne elle-mme d'tre
joue sur le thtre: c'est dans un moment si favorable que fut place
la jeunesse de Molire. N en 1620, d'une famille attache au service
domestique du roi, l'tat de ses parens lui assurait une fortune
aise. Il eut des prjugs  vaincre, des reprsentations  repousser,
pour embrasser la profession de comdien; et cet homme, qui a obtenu
une place distingue parmi les sages, parut faire une folie de
jeunesse en obissant  l'attrait de son talent. Son ducation ne fut
pas indigne de son gnie. Ce sicle mmorable runissait alors sous un
matre clbre trois disciples singuliers: Bernier, qui devait
observer les moeurs trangres; Chapelle, fameux pour avoir port la
philosophie dans une vie licencieuse; et Molire, qui a rendu la
raison aimable, le plaisir honnte et le vice ridicule. Ce matre, si
heureux en disciples, tait Gassendi, vrai sage, philosophe pratique,
immortel pour avoir souponn quelques vrits prouves depuis par
Newton. Cet ordre de connaissances, pour lesquelles Molire n'eut
point l'aversion que l'agrment des lettres inspire quelquefois,
dveloppa dans lui cette supriorit d'intelligence, qui peut le
distinguer mme des grands hommes ses contemporains. Il eut l'avantage
de voir de prs son matre combattre des erreurs accrdites dans
l'Europe, et il apprit de bonne heure ce qu'un esprit sage ne sait
jamais trop tt, qu'un seul homme peut quelquefois avoir raison contre
tous les peuples et contre tous les sicles. La force de cette
ducation philosophique influa sur sa vie entire; et lorsque dans la
suite il fut entran vers le thtre, par un penchant auquel il
sacrifia mme la protection immdiate d'un prince, il mla les tudes
d'un sage  la vie tumultueuse d'un acteur, et sa passion pour jouer
la comdie tourna encore au profit de son talent pour l'crire.
Toutefois il ne se pressa point de paratre; il remonta aux principes
et  l'origine de son art. Il vit la comdie natre dans la Grce, et
demeurer trop long-temps dans l'enfance. La tragdie l'avait devance,
et l'art de reprsenter les hros avait paru plus important que celui
de ridiculiser les hommes.

Les magistrats, en rservant la protection du gouvernement  la
tragdie, dont l'clat leur avait impos, et qu'ils crurent seule
capable de seconder leurs vues, ne prvoyaient pas qu'Aristophane
aurait un jour, sur sa patrie, plus d'influence que les trois
illustres tragiques d'Athnes. Molire tudia ses crits, monument le
plus singulier de l'antiquit grecque. Il vit avec tonnement les
traits les plus opposs se confondre dans le caractre de ce pote.
Satire cynique, censure ingnieuse, hardie, vrai comique,
superstition, blasphme, saillie brillante, bouffonnerie froide:
Rabelais sur la scne, tel est Aristophane. Il attaque le vice avec le
courage de la vertu, la vertu avec l'audace du vice. Travestissemens
ridicules ou affreux, personnages mtaphysiques, allgories
rvoltantes, rien ne lui cote; mais de cet amas d'absurdits naissent
quelquefois des beauts inattendues. D'une seule scne partent mille
traits de satire qui se dispersent et frappent  la fois: en un moment
il a dmasqu un tratre, insult un magistrat, fltri un dlateur,
calomni un sage. Une certaine verve comique, et quelquefois une
rapidit entranante, voil son seul mrite thtral; et c'est aussi
le seul que Molire ait daign s'approprier. Combien ne dut-il pas
regretter la perte des ouvrages de Mnandre! la comdie avait pris
sous lui une forme plus utile. Les potes, que la loi privait de la
satire personnelle, furent dans la ncessit d'avoir du gnie; et
cette ide sublime de gnraliser la peinture des vices, fut une
ressource force o ils furent rduits par l'impuissance de mdire.
Une intrigue, trop souvent faible, mais prise dans des moeurs
vritables, attaqua, non les torts passagers du citoyen, mais les
ridicules plus durables de l'homme. Des jeunes gens pris d'amour pour
des courtisanes, des esclaves fripons aidant leurs jeunes matres 
tromper leurs pres, ou les prcipitant dans l'embarras, et les en
tirant par leur adresse: voil ce qu'on vit sur la scne comme dans
le monde. Quand les potes latins peignirent ces moeurs, ils
renoncrent au droit qui fit depuis la gloire de Molire, celui d'tre
les rformateurs de leurs concitoyens. Sans compiler ici les jugemens
ports sur Plaute et sur Trence, observons que la diffrence de leurs
talens n'en met aucune dans le gnie de leur thtre. On ne voit point
qu'une grande ide philosophique, une vrit mle, utile  la socit,
ait prsid  l'ordonnance de leurs plans. Mais o Molire aurait-il
cherch de pareils points de vue? Des esquisses grossires
dshonoraient la scne dans toute l'Italie. La _Calandra_ du cardinal
Bibiena et la _Mandragore_ de Machiavel n'avaient pu effacer cette
honte. Ces ouvrages, par lesquels de grands hommes rclamaient contre
la barbarie de leur sicle, n'taient reprsents que dans les ftes
qui leur avaient donn naissance. Le peuple redemandait avec transport
ces farces monstrueuses, assemblage bizarre de scnes quelquefois
comiques, jamais vraisemblables, dont l'auteur abandonnait le dialogue
au caprice des comdiens, et qui semblaient n'tre destines qu'
faire valoir la pantomime italienne. Toutefois quelques-unes de ces
scnes, admises depuis dans les chefs-d'oeuvres de Molire, ramenes 
un but moral, et surtout embellies du style d'Horace et de Boileau,
montrent avec quel succs le gnie peut devenir imitateur.

Le thtre espagnol lui offrit quelquefois une intrigue pleine de
vivacit et d'esprit; et s'il y condamna le mlange du sacr et du
profane, de la grandeur et de la bouffonnerie, les fous, les
astrologues, les scnes de nuit, les mprises, les travestissemens,
l'oubli des vraisemblances, au moins vit-il que la plupart des
intrigues roulaient sur le point d'honneur et sur la jalousie, vrai
caractre de la nation. Le titre de plusieurs ouvrages annonait mme
des pices de caractre; mais ce titre donnait de fausses esprances,
et n'tait qu'un point de ralliement o se runissaient plusieurs
intrigues: genre infrieur dans lequel Molire composa l'_tourdi_, et
dont le _Menteur_ est le chef-d'oeuvre. Telles taient les sources o
puisaient Scarron, Thomas Corneille, et leurs contemporains. La nation
n'avait produit d'elle-mme que des farces mprisables; et, sans
quelques traits de l'_Avocat Patelin_ (car pourquoi citerai-je les
comdies de P. Corneille?) ce peuple si enjou, si enclin  la
plaisanterie, n'aurait pu se glorifier d'une seule scne de bon
comique. Mais, pour un homme tel que Molire, la comdie existait dans
des ouvrages d'un autre genre. Tout ce qui peut donner l'ide d'une
situation, dvelopper un caractre, mettre un ridicule en vidence, en
un mot toutes les ressources de la plaisanterie, lui parurent du
ressort de son art. L'ironie de Socrate, si bien conserve dans les
dialogues de Platon, cette adresse captieuse avec laquelle il drobait
l'aveu naf d'un travers, tait une figure vraiment thtrale; et
dans ce sens le sage de la Grce tait le pote comique des honntes
gens, Aristophane n'tait que le bouffon du peuple. Combien de traits
dignes de la scne dans Horace et dans Lucien! Et Ptrone, lorsqu'il
reprsente l'opulent et voluptueux Trimalcon entendant parler d'un
pauvre et demandant: _Qu'est-ce qu'un pauvre?_ La comdie, au moins
celle d'intrigue, existait dans Bocace; et Molire en donna la preuve
aux Italiens. Elle existait dans Michel Cervante, qui eut la gloire de
combattre et de vaincre un ridicule dont le thtre espagnol aurait d
faire justice. Elle existait dans la gat souvent grossire, mais
toujours nave, de Rabelais et de Verville, dans quelques traits
piquans de la _Satire Mnipe_, et surtout dans les _Lettres
provinciales_. Parvenu  connatre toutes les ressources de son art,
Molire conut quel pouvait en tre le chef-d'oeuvre. Qu'est-ce en
effet qu'une bonne comdie? C'est la reprsentation nave d'une action
plaisante, o le pote, sous l'apparence d'un arrangement facile et,
naturel, cache les combinaisons les plus profondes; fait marcher de
front, d'une manire comique, le dveloppement de son sujet et celui
de ses caractres mis dans tout leur jour par leur mlange, et par
leur contraste avec les situations; promenant le spectateur de
surprise en surprise; lui donnant beaucoup et lui promettant
davantage; faisant servir chaque incident, quelquefois chaque mot, 
nouer ou  dnouer; produisant avec un seul moyen plusieurs effets
tous prpars et non prvus, jusqu' ce qu'enfin le dnouement dcle
par ses rsultats une utilit morale, et laisse voir le philosophe
cach derrire le pote. Que ne puis-je montrer l'application de ces
principes  toutes les comdies de Molire! On verrait quel artifice
particulier a prsid  chacun de ses ouvrages; avec quelle hardiesse
il lve dans les premires scnes son comique au plus haut degr, et
prsente aux spectateurs un vaste lointain, comme dans l'_Ecole des
femmes_; comment il se contente quelquefois d'une intrigue simple afin
de ne laisser paratre que les caractres, comme dans le _Misantrope_;
avec quelle adresse il prend son comique dans les rles accessoires,
ne pouvant le faire natre du rle principal; c'est l'artifice du
_Tartuffe_; avec quel art un seul personnage, presque dtach de la
scne, mais animant tout le tableau, forme par un contraste piquant
les groupes inimitables du _Misantrope_ et des _Femmes savantes_; avec
quelle diffrence il traite le comique noble et le comique bourgeois,
et le parti qu'il tire de leur mlange dans le _Bourgeois
Gentilhomme_; dans quel moment il offre ses personnages au spectateur,
nous montrant Harpagon dans le plus beau moment de sa vie, le jour
qu'il marie ses enfans, qu'il se marie lui-mme, le jour qu'il donne 
dner. Enfin on verrait chaque pice prsenter des rsultats
intressans sur ce grand art, ouvrir toutes les sources du comique,
et de l'ensemble de ses ouvrages se former une potique complte de la
comdie.

Forcs d'abandonner ce terrain trop vaste, saisissons du moins le
gnie de ce grand homme et le but philosophique de son thtre. Je
vois Molire, aprs deux essais que ses chefs-d'oeuvres mmes n'ont pu
faire oublier, changer la forme de la comdie. Le comique ancien
naissait d'un tissu d'vnemens romanesques, qui semblaient produits
par le hasard, comme le tragique naissait d'une fatalit aveugle:
Corneille, par un effort de gnie, avait pris l'intrt dans les
passions; Molire,  son exemple, renversa l'ancien systme; et,
tirant le comique du fond des caractres, il mit sur la scne la
morale en action, et devint le plus aimable prcepteur de l'humanit
qu'on et vu depuis Socrate. Il trouva, pour y russir, des ressources
qui manquaient  ses prdcesseurs: les diffrens tats de la socit,
leurs prjugs, leurs prventions, leur admiration exclusive pour
eux-mmes, leur mpris mutuel et inexorable, sont des purilits
rserves aux peuples modernes. Les Grecs et les Romains, n'tant
point pour leur vie emprisonns dans un seul tat de la socit, ne
cherchaient point  accrditer des prjugs en faveur d'une condition
qu'ils pouvaient quitter le lendemain, ni  jeter sur les autres un
ridicule qui les exposait  jouer un jour le rle de ces maris honteux
de leurs anciens traits satiriques contre un joug qu'ils viennent de
subir.

La vie retire des femmes privait le thtre d'une autre source de
comique. Partout elles sont le ressort de la comdie. Sont-elles
enfermes, il faut parvenir jusqu' elles; et voil le comique
d'intrigue: sont-elles libres, leur caractre, devenu plus actif,
dveloppe le ntre; et voil le comique de caractre. Du commerce des
deux sexes nat cette foule de situations piquantes o les placent
mutuellement l'amour, la jalousie, le dpit, les ruptures, les
rconciliations, enfin l'intrt ml de dfiance que les deux sexes
prennent involontairement l'un  l'autre. Ne serait-il pas possible,
d'ailleurs, que les femmes eussent des ridicules particuliers, et que
le thtre trouvt sa plus grande richesse dans la peinture des
travers aimables dont la nature les a favorises? Celui que Molire
attaqua dans les _Prcieuses_ fut ananti; mais l'ouvrage survcut 
l'ennemi qu'il combattait. Plt  Dieu que la comdie du _Tartuffe_
et eu le mme honneur! C'est une gloire que Molire eut encore dans
les _Femmes savantes_. C'est qu'il ne s'est pas content de peindre
les travers passagers de la socit: il a peint l'homme de tous les
temps; et s'il n'a pas nglig les moeurs locales, c'est une draperie
lgre qu'il jette hardiment sur le nu, et qui laisse sentir la
justesse des proportions et la nettet des contours.

Le prodigieux succs des _Prcieuses_, en apprenant  Molire le
secret de ses forces, lui montra l'usage qu'il en devait faire. Il
conut qu'il aurait plus d'avantage  combattre le ridicule qu'
s'attaquer au vice. C'est que le ridicule est une forme extrieure
qu'il est possible d'anantir; mais le vice, plus inhrent  notre
me, est un Prote, qui, aprs avoir pris plusieurs formes, finit
toujours par tre le vice. Le thtre devint donc en gnral une cole
de biensance plutt que de vertu, et Molire borna quelque temps son
empire pour y tre plus puissant. Mais combien de reproches ne
s'est-il point attirs en se proposant ce but si utile, le seul
convenable  un pote comique, qui n'a pas, comme de froids
moralistes, le droit d'ennuyer les hommes, et qui ne prend sa mission
que dans l'art de plaire! Il n'immola point tout  la vertu; donc il
immola la vertu mme: telle fut la logique de la prvention ou de la
mauvaise foi. On se prvalut de quelques dtails ncessaires  la
constitution de ses pices, pour l'accuser, d'avoir nglig les
moeurs: comme si des personnages de comdie devaient tre des modles
de perfection; comme si l'austrit, qui ne doit pas mme tre le
fondement de la morale, pouvait devenir la base du thtre. Eh! que
rsulte-t-il de ses pices les plus libres, de l'_Ecole des Maris_ et
de l'_Ecole des Femmes_? Que ce sexe n'est point fait pour une gne
excessive; que la dfiance l'irrite contre des tuteurs et des maris
jaloux. Cette morale est-elle nuisible? N'est-elle pas fonde sur la
nature et sur la raison? Pourquoi prter  Molire l'odieux dessein
de ridiculiser la vieillesse? Est-ce sa faute si un jeune homme
amoureux est plus intressant qu'un vieillard; si l'avarice est le
dfaut d'un ge avanc plutt que de la jeunesse? Peut-il changer la
nature et renverser les vrais rapports des choses? Il est l'homme de
la vrit. S'il a peint des moeurs vicieuses, c'est qu'elles existent;
et quand l'esprit gnral de sa pice emporte leur condamnation, il a
rempli sa tche: il est un vrai philosophe et un homme vertueux. Si le
jeune Clante,  qui son pre donne sa maldiction, sort en disant:
_Je n'ai que faire de vos dons_, a-t-on pu se mprendre  l'intention
du pote? Il et pu sans doute reprsenter ce fils toujours
respectueux envers un pre barbare; il et difi davantage en
associant un tyran et une victime; mais la vrit, mais la force
de la leon que le pote veut donner aux pres avares, que,
devenaient-elles? L'Harpagon plac au parterre et pu dire  son fils:
_Vois le respect de ce jeune homme: quel exemple pour toi! Voil comme
il faut tre_. Molire manquait son objet, et, pour donner
mal--propos une froide leon, peignait  faux la nature. Si le fils
est blmable, comme il l'est en effet, croit-on que son emportement,
aussi bien que la conduite plus condamnable encore de la femme de
Georges Dandin, soient d'un exemple bien pernicieux? Et fera-t-on cet
outrage  l'humanit, de penser que le vice n'ait besoin que de se
montrer pour entraner tous les coeurs? Ceux que Clante a scandaliss
veulent-ils un exemple du respect et de la tendresse filiale? Qu'ils
contemplent dans le _Malade imaginaire_ la douleur touchante
d'Anglique aux pieds de son pre qu'elle croit mort, et les
transports de sa joie quand il ressuscite pour l'embrasser. Chaque
sujet n'emporte avec lui qu'un certain nombre de sentimens  produire,
de vrits  dvelopper; et Molire ne peut donner toutes les leons 
la fois. Se plaint-on d'un mdecin qui spare les maladies
compliques, et les traite l'une aprs l'autre?

Ce sont donc les rsultats qui constituent la bont des moeurs
thtrales; et la mme pice pourrait prsenter des moeurs odieuses,
et tre d'une excellente moralit. On reproche avec raison  l'un des
imitateurs de Molire d'avoir mis sur le thtre un neveu mal honnte
homme, qui, second par un valet fripon, trompe un oncle crdule, le
vole, fabrique un faux testament, et s'empare de sa succession au
prjudice des autres hritiers. Voil sans doute le comble des
mauvaises moeurs: mais que Molire et trait ce sujet, il l'et
dirig vers un but philosophique; il et peint la destine d'un vieux
garon, qui, n'inspirant un vritable intrt  personne, est
dpouill tout vivant par ses collatraux et ses valets. Il et
intitul sa pice le _Clibataire_, et enrichi notre thtre d'un
ouvrage plus ncessaire aujourd'hui qu'il ne le fut le sicle pass.

C'est ce dsir d'tre utile qui dcle un pote philosophe. Heureux
s'il conoit quels services il peut rendre: il est le plus puissant
des moralistes. Veut-il faire aimer la vertu? une maxime honnte, lie
 une situation forte de ses personnages, devient pour les spectateurs
une vrit de sentiment. Veut-il proscrire le vice? il a dans ses
mains l'arme du ridicule, arme terrible, avec laquelle Pascal a
combattu une morale dangereuse, Boileau le mauvais got, et dont
Molire a fait voir sur la scne des effets plus prompts et plus
infaillibles. Mais  quelles conditions cette arme lui sera-t-elle
confie? Avoir  la fois un coeur honnte, un esprit juste; se placer
 la hauteur ncessaire pour juger la socit; savoir la valeur relle
des choses, leur valeur arbitraire dans le monde, celle qu'il
importerait de leur donner; ne point accrditer les vices que l'on
attaque, en les associant  des qualits aimables (mprise devenue,
trop commune chez les successeurs de Molire), qui renforcent ainsi
les moeurs, au lieu de les corriger; connatre les maladies de son
sicle; prvoir les effets de la destruction d'un ridicule: tels sont,
dans tous les temps, les devoirs d'un pote comique. Et ne peut-il pas
quelquefois s'lever  des vues d'une utilit, plus prochaine? Ce fut
un assez beau spectacle de voir Molire, seconder le gouvernement dans
le dessein d'abolir la coutume barbare d'gorger, son ami pour un mot
quivoque; et, tandis que l'tat multipliait les dits contre les
duels, les proscrire sur la scne, en plaant, dans la comdie des
_Fcheux_ un homme d'une valeur reconnue, qui a le courage de refuser
un duel. Cet usage n'apprendra-t-il point aux potes quel emploi ils
peuvent faire de leurs talens, et  l'autorit quel usage elle peut
faire du gnie?

Si jamais auteur comique a fait voir comment il avait conu le systme
de la socit, c'est Molire dans le _Misantrope_: c'est l que,
montrant les abus qu'elle entrane ncessairement, il enseigne 
quel prix le sage doit acheter les avantages qu'elle procure; que,
dans un systme d'union fond sur l'indulgence mutuelle, une vertu
parfaite est dplace parmi les hommes, et se tourmente elle-mme sans
les corriger; c'est un or qui a besoin d'alliage pour prendre de la
consistance, et servir aux divers usages de la socit. Mais en mme
temps l'auteur montre, par la supriorit constante d'Alceste sur tous
les autres personnages, que la vertu, malgr les ridicules o son
austrit l'expose, clipse tout ce qui l'environne; et l'or qui a
reu l'alliage n'en est pas moins le plus prcieux des mtaux.

Molire, aprs le _Misantrope_, d'abord mal apprci, mais bientt mis
 sa place, fut sans contredit le premier crivain de la nation; lui
seul rveillait sans cesse l'admiration publique. Corneille n'tait
plus le _Corneille et du Cid et d'Horace_; les apparitions du lutin
qui, selon l'expression de Molire mme, lui dictait ses beaux vers,
devenaient tous les jours moins frquentes; Racine, encourag par les
conseils et mme par les bienfaits de Molire, qui par l donnait un
grand homme  la France, n'avait encore produit qu'un seul
chef-d'oeuvre. Ce fut dans ce moment qu'on attaqua l'auteur du
_Misantrope_. Il avait dj prouv une disgrce au thtre: Cotin, le
protg de l'htel de Rambouillet, combl des grces de la cour;
Boursault, qui fora Molire de faire la seule action blmable de sa
vie, en nommant ses ennemis sur la scne; Montfleuri, qui, de son
temps, eut des succs prodigieux, qui se crt gal, peut-tre
suprieur  Molire, et mourut sans tre dtromp; tous ces hommes et
la foule de leurs protecteurs avaient triomph de la chute de _D.
Garcie de Navarre_, et peut-tre la moiti de la France s'tait
flatte que l'auteur n'honorerait point sa patrie. Forcs de renoncer
 cette esprance, ses ennemis voulurent lui ter l'honneur de ses
plus belles scnes, en les attribuant  son ami Chapelle; artifice
d'autant plus dangereux, que l'amiti mme, en combattant ces bruits,
craint quelquefois d'en triompher trop compltement. Et comment un
homme que la considration attache aux succs vient de chercher dans
le sein de la paresse, ne serait-il pas tent d'en profiter? Et s'il
dsavoue ces rumeurs, ne ressemble-t-il pas toujours un peu  ces
jeunes gens qui, souponns d'tre bien reus par une jolie femme,
paraissent, dans leur dsaveu mme, vous remercier d'une opinion si
flatteuse, et n'aspirer en effet qu'au mrite de la discrtion?

Au milieu de ces vaines intrigues, Molire, s'levant au comble de son
art et au-dessus de lui-mme, songeait  immoler les vices sur la
scne, et commena par le plus odieux. Il avait dj signal sa haine
pour l'hypocrisie: la chaire n'a rien de suprieur  la peinture des
faux dvots dans le _Festin de Pierre_. Enfin, il rassembla toutes ses
forces, et donna le _Tartuffe_. C'est l qu'il montre l'hypocrisie
dans toute son horreur, la fausset, la perfidie, la bassesse,
l'ingratitude qui l'accompagnent; l'imbcillit, la crdulit ridicule
de ceux qu'un Tartuffe a sduits; leur penchant  voir partout de
l'impit et du libertinage, leur insensibilit cruelle, enfin l'oubli
des noeuds les plus sacrs. Ici le sublime est sans cesse  ct du
plaisant. Femmes, enfans, domestiques, tout devient loquent contre le
monstre; et l'indignation qu'il excite n'touffe jamais le comique.
Quelle circonspection, quelle justesse dans la manire dont l'auteur
spare l'hypocrisie de la vraie pit! C'est  cet usage qu'il a
destin le rle du frre. C'est le personnage honnte de presque
toutes ses pices; et la runion de ses rles de frre formerait
peut-tre un cours de morale  l'usage de la socit. Cet art, qui
manque aux satires de Boileau, de tracer une ligne nette et prcise
entre le vice et la vertu, la raison et le ridicule, est le grand
mrite de Molire. Quelle connaissance du coeur! quel choix dans
l'assemblage des vices et des travers dont il compose le cortge d'un
vice principal! avec quelle adresse il les fait servir  le mettre en
vidence! Quelle finesse sans subtilit! quelle prcision sans
mtaphysique dans les nuances d'un mme vice! Quelle diffrence entre
la duret du superstitieux Orgon attendri malgr lui par les pleurs de
sa fille, et la duret d'Harpagon insensible aux larmes de la sienne!

C'est ce mme sentiment des convenances, cette sret de discernement
qui ont guid Molire, lorsque, mettant sur la scne des vices odieux,
comme ceux de Tartuffe et d'Harpagon, c'est un homme et non pas une
femme qu'il offre  l'indignation publique. Serait-ce que les grands
vices, ainsi que les grandes passions, fussent rservs  notre sexe;
ou que la ncessit de har une femme ft un sentiment trop pnible,
et dt paratre contre nature? S'il est ainsi, pourquoi, malgr le
penchant mutuel des deux sexes, cette indulgence n'est-elle pas
rciproque? C'est que les femmes font cause commune; c'est qu'elles
sont lies par un esprit de corps, par une espce de confdration
tacite, qui, comme les ligues secrtes d'un tat, prouve peut-tre la
faiblesse du parti qui se croit oblig d'y avoir recours.

Molire se dlassait de tous ces chefs d'oeuvres par des ouvrages d'un
ordre infrieur, mais qui, toujours marqus au coin du gnie,
suffiraient pour la gloire d'un autre. Ce genre de comique o l'on
admet des intrigues de valets, des personnages d'un ridicule outr,
lui donnait des ressources dont l'auteur du _Misantrope_ avait d se
priver. Ramen dans la sphre o les anciens avaient t resserrs, il
les vainquit sur leur propre terrain. Quel feu! quel esprit, quelle
verve! Celui qui appelait Trence un demi-Mnandre, aurait sans doute
appel Mnandre un demi-Molire. Quel parti ne tire-t-il pas de ce
genre pour peindre la nature avec plus d'nergie! Cette mesure prcise
qui runit la vrit de la peinture et l'exagration thtrale,
Molire la passe alors volontairement, et la sacrifie  la force de
ses tableaux. Mais quelle heureuse licence! avec quelle candeur
comique un personnage grossier, dvoilant des ides ou des sentimens
que les autres hommes dissimulent, ne trahit-il, pas d'un seul mot la
foule de ses complices! navet d'un effet toujours sr au thtre,
mais que le pote ne rencontre que dans les tats subalternes, et
jamais dans la bonne compagnie, o chacun laisse deviner tous ses
ridicules avant que de convenir d'un seul. Aussi est-ce le comique
bourgeois qui produit le plus de ces mots que leur vrit fait passer
de bouche en bouche. On sait, par exemple, que les hommes n'ont gure
pour but que leur intrt dans les conseils qu'ils donnent. Cette
vrit, exprime noblement, et pu ne pas laisser de traces. Mais
qu'un bourgeois, voyant la fille de son voisin attaque de mlancolie,
conseille au pre de lui acheter une garniture de diamans pour hter
sa gurison, le mot qu'il s'attire: _Vous tes orfvre, monsieur
Josse!_ ne peut plus s'oublier, et devient proverbe dans l'Europe.
Telle est la fcondit de ces proverbes, telle est l'tendue de leur
application, qu'elle leur tient lieu de noblesse aux yeux des esprits
les plus levs, chez lesquels ils ne sont pas moins d'usage que parmi
le peuple.

Mais si Molire a renforc les traits de ses figures, jamais il n'a
peint  faux ni la nature, ni la socit. Chez lui jamais de ces
marquis burlesques, de ces vieilles amoureuses, de ces Aramintes
folles  dessein: personnages de convention parmi ses successeurs, et
dont le ridicule forc, ne peignant rien, ne corrige personne. Point
de ces supercheries sans vraisemblance, de ces faux contrats qui
concluent les mariages dans nos comdies, et qui nous feront regarder
par la postrit comme un peuple de dupes et de faussaires. S'il a mis
sur la scne des intrigues avec de jeunes personnes, c'est qu'alors on
s'adressait  elles plutt qu' leurs mres, qui avaient rarement la
prtention d'tre les soeurs anes de leurs filles. Jamais il ne
montre ses personnages corrigs par la leon qu'ils ont reue. Il
envoie le Misantrope dans un dsert, le Tartuffe au cachot; ses jaloux
n'imaginent qu'un moyen de ne plus l'tre, c'est de renoncer aux
femmes; le superstitieux Orgon, tromp par un hypocrite, ne croira
plus aux honntes gens: il croit abjurer son caractre, et l'auteur
le lui conserve par un trait de gnie. Enfin, son pinceau a si bien
runi la force et la fidlit, que, s'il existait un tre isol, qui
ne connt ni l'homme de la nature, ni l'homme de la socit, la
lecture rflchie de ce pote pourrait lui tenir lieu de tous les
livres de morale et du commerce de ses semblables.

Telle est la richesse de mon sujet, qu'on imputera sans doute 
l'oubli les sacrifices que je fais  la prcision. Je m'entends
reprocher de n'avoir point dvelopp l'me de Molire; de ne l'avoir
point montr toujours sensible et compatissant, assignant aux pauvres
un revenu annuel sur ses revenus, immolant aux besoins de sa troupe
les nombreux avantages qu'on lui faisait envisager en quittant le
thtre, sacrifiant mme sa vie  la piti qu'il eut pour des
malheureux, en jouant la comdie la veille de sa mort. O Molire! tes
vertus te rendent plus cher  ceux qui t'admirent; mais c'est ton
gnie qui intresse l'humanit, et c'est lui surtout que j'ai d
peindre. Ce gnie si lev tait accompagn d'une raison toujours
sre, calme et sans enthousiasme, jugeant sans passion les hommes et
les choses: c'est par elle qu'il avait devin Racine, Baron; apprci
La Fontaine, et connu sa propre place. Il parat qu'il mprisait,
ainsi que le grand Corneille, cette modestie affecte, ce mensonge des
mes communes, mange ordinaire  la mdiocrit, qui appelle de
fausses vertus au secours d'un petit talent. Aussi dploya-t-il
toujours une hauteur inflexible  l'gard de ces hommes qui, fiers de
quelques avantages frivoles, veulent que le gnie ne le soit pas des
siens; exigent qu'il renonce pour jamais au sentiment de ce qui lui
est d, et s'immole sans relche  leur vanit. A cette raison
impartiale, il joignait l'esprit le plus observateur qui fut jamais.
Il tudiait l'homme dans toutes les situations; il piait surtout ce
premier sentiment si prcieux, ce mouvement involontaire qui chappe 
l'me dans sa surprise, qui rvle le secret du caractre, et qu'on
pourrait appeler le mot du coeur. La manire dont il excusait les
torts de sa femme, se bornant  la plaindre, si elle tait entrane
vers la coquetterie par un charme aussi invincible qu'il tait
lui-mme entran vers l'amour, dcle  la fois bien de la tendresse,
de la force d'esprit, et une grande habitude de rflexion. Mais sa
philosophie, ni l'ascendant de son esprit sur ses passions, ne purent
empcher l'homme qui a le plus fait rire la France, de succomber  la
mlancolie: destine qui lui fut commune avec plusieurs potes
comiques; soit que la mlancolie accompagne naturellement le gnie de
la rflexion, soit que l'observateur trop attentif du coeur humain en
soit puni par le malheur de le connatre. Que ceux qui savent lire
dans le coeur des grands hommes conoivent encore qu'elle dut tre son
indignation contre les prjugs dont il fut la victime. L'homme le
plus extraordinaire de son temps, comme Boileau le dit depuis  Louis
XIV, celui chez qui tous les ordres de la socit allaient prendre des
leons de vertu et de biensance, se voyait retranch de la socit.
Ah! du moins, s'il eut pressenti quelle justice on devait lui rendre!
s'il et pu prvoir qu'un jour dans ce temple des arts!... Mais non,
il meurt; et, tandis que Paris est inond,  l'occasion de sa mort,
d'pigrammes folles et cruelles, ses amis sont forcs de cabaler pour
lui obtenir _un peu de terre_. On la lui refuse long-temps; on dclare
sa cendre indigne de se mler  la cendre des Harpagons et des
Tartuffes dont il a veng son pays; et il faut qu'un corps illustre
attende cent annes pour apprendre  l'Europe, que nous ne sommes pas
tous des barbares. Ainsi fut trait par les Franais l'crivain le
plus utile,  la France. Malgr ses dfauts, malgr les reproches
qu'on fait  quelques-uns de ses dnouemens,  quelques ngligences de
style et  quelques expressions licencieuses, il fut avec Racine celui
qui marcha le plus rapidement vers la perfection de son art. Mais
Racine a t remplac: Molire ne le fut pas; et mme,  gnie gal,
ne pouvait gure l'tre. C'est qu'il runit des avantages et des
moyens presque toujours spars. Homme de lettres, il connut le monde
et la cour; ornement de son sicle, il fut protg; philosophe, il fut
comdien. Depuis sa mort, tout ce que peut faire l'esprit venant aprs
le gnie, on l'a vu excut: mais ni Regnard, toujours bon plaisant,
toujours comique par son style, souvent par la situation, dans ses
pices prives de moralit; ni Dancourt, soutenant par un dialogue
vif, facile et gai, une intrigue agrable, quoique licencieuse
gratuitement; ni Dufresni, toujours plein d'esprit, philosophe dans
les dtails, trs-peu dans l'ensemble, faisant sortir son comique ou
du mlange de plusieurs caractres infrieurs, ou du jeu de deux
passions contraries l'une par l'autre dans le mme personnage; ni
quelques auteurs clbres par un ou deux bons ouvrages dans le genre
o Molire en a tant donn: rien n'a ddommag la nation, force enfin
d'apprcier ce grand homme, en voyant sa place vacante pendant un
sicle.

La trempe vigoureuse de son gnie le mit sans effort au-dessus de deux
genres qui ont depuis occup la scne. L'un est le comique
attendrissant, trop admir, trop dcri; genre infrieur qui n'est pas
sans beaut, mais qui, se proposant de tracer des modles de
perfection, manque souvent de vraisemblance, et est peut-tre sorti
des bornes de l'art en voulant les reculer. L'autre est ce genre plus
faible encore, qui, substituant  l'imitation claire de la nature, 
cette vrit toujours intressante, seul but de tous les beaux-arts,
une imitation purile, une vrit minutieuse, fait de la scne un
miroir o se rptent froidement et sans choix les dtails les plus
frivoles; exclut du thtre ce bel assortiment de parties heureusement
combines, sans lequel il n'y a point de vraie cration, et
renouvellera parmi nous ce qu'on a vu chez les Romains, la comdie
change en simple pantomime, dont il ne restera rien  la postrit
que le nom des acteurs qui, par leurs talens, auront cach la misre
et la nullit des potes.

Tous ces drames, mis  la place de la vraie comdie, ont fait penser
qu'elle tait anantie pour jamais. La rvolution des moeurs a sembl
autoriser cette crainte. Le prcepte d'_tre comme tout le monde_,
ayant fait de la socit un bal masqu o nous sommes tous cachs sous
le mme dguisement, ne laisse percer que des nuances sur lesquelles
le microscope thtral ddaigne de s'arrter; et les caractres,
semblables  ces monnaies dont le trop grand usage a effac
l'empreinte, ont t dtruits par l'abus de la socit pousse 
l'excs. C'est peu d'avoir sem d'pines la carrire, on s'est plu
encore  la borner. Des conditions entires, qui autrefois payaient
fidlement un tribut de ridicules  la scne, sont parvenues  se
soustraire  la justice dramatique: privilge que ne leur et point
accord le sicle prcdent, qui ne consultait point en pareil cas les
intresss, et n'coutait pas la laideur dclamant contre l'art de
peindre. Certains vices ont form les mmes prtentions, et ont trouv
une faveur gnrale. Ce sont des vices protgs par le public, dans la
possession desquels on ne veut point tre inquit; et le pote est
forc de les mnager comme des coupables puissans que la multitude de
leurs complices met  l'abri des recherches. S'il est ainsi, la vraie
comdie n'existera bientt plus que dans ces drames de socit que
leur extrme licence (car ils peignent nos moeurs) bannit  jamais de
tous les thtres publics.

Qui pourra vaincre tant d'obstacles multiplis? Le gnie. On a rpt
que si Molire donnait ses ouvrages de nos jours, la plupart ne
russiraient point. On a dit une chose absurde. Eh! comment
peindrait-il des moeurs qui n'existent plus? Il peindrait les ntres:
il arracherait le voile qui drobe ces nuances  nos yeux. C'est le
propre du gnie de rendre digne des beaux arts la nature commune. Ce
qu'il voit existait, mais n'existait que pour lui. Ce paysage sur
lequel vous avez promen vos yeux, le peintre qui le considrait avec
vous, le retrace sur la toile, et vous ne l'avez vu que dans ce
moment: Molire est ce peintre. Le caractre est-il faible, ou veut-il
se cacher, renforcez la situation; c'est une espce de torture qui
arrache au personnage le secret qu'il veut cacher. Tout devient
thtral dans les mains d'un homme de gnie. Quoi de plus odieux que
le Tartuffe? de plus aride en apparence que le sujet des _Femmes
savantes_? Et ce sont les chefs-d'oeuvres du thtre. Quoi de plus
triste qu'un pdant pyrrhonien incertain de son existence? Molire le
met en scne avec un vieillard prt  se marier, qui le consulte sur
le danger de cet engagement. On conoit ds lors tout le comique d'un
pyrrhonisme qui s'exerce sur la fidlit d'une jolie femme.

Qui ne croirait,  nous entendre, que tous les vices ont disparu de la
socit? Ceux mmes contre lesquels Molire s'est lev, croit-on
qu'ils soient anantis? N'est-il plus de Tartuffe? et, s'il en existe
encore, pense-t-on qu'en renonant au manteau noir et au jargon
mystique, ils aient renonc  la perfidie et  la sduction? Ce sont
des criminels dont Molire a donn le signalement au public, et qui
sont cachs sous une autre forme. Les ridicules mme qu'il a dtruits
n'en auraient-ils pas produit de nouveaux? Ne ressembleraient-ils pas
 ces vgtaux dont la destruction en fait natre d'autres sur la
terre qu'ils ont couverte de leurs dbris? Tel est le malheur de la
nature humaine. Gardons-nous d'en conclure qu'on ne doive point
combattre les ridicules: l'intervalle qui spare la destruction des
uns et la naissance des autres, est le prix de la victoire qu'on
remporte sur eux. Que dirait-on d'un homme qui ne souhaiterait pas la
fin d'une guerre ruineuse, sous prtexte que la paix est rarement de
longue dure?

N'existerait-il pas un point de vue d'o Molire dcouvrirait une
nouvelle carrire dramatique? Rpandre l'esprit de socit fut le but
qu'il se proposa: arrter ses funestes effets serait-il un dessein
moins digne d'un sage? Verrait-il, sans porter la main sur ses
crayons, l'abus que nous avons fait de la socit et de la
philosophie; le mlange ridicule des conditions; cette jeunesse qui a
perdu toute morale  quinze ans, toute sensibilit  vingt; cette
habitude malheureuse de vivre ensemble sans avoir besoin de s'estimer;
la difficult de se dshonorer, et, quand on y est enfin parvenu, la
facilit de recouvrer son honneur et de rentrer dans cette le
autrefois _escarpe et sans bords_? Les dcouvertes nouvelles faites
sur le coeur humain par La Bruyre et d'autres moralistes, le comique
original d'un peuple voisin qui fut inconnu  Molire, ne
donneraient-ils pas de nouvelles leons  un pote comique? D'ailleurs
est-il certain que nos moeurs, dont la peinture nous amuse dans des
romans agrables et dans des contes charmans, seront toujours
ridicules en pure perte pour le thtre? Rendons-nous plus de justice,
augurons mieux de nos travers, et ne dsesprons plus de pouvoir rire
un jour  nos dpens. Aprs une droute aussi complte des ridicules,
qu'on la vit au temps de Molire, peut-tre avaient-ils besoin d'une
longue paix pour se mettre en tat de reparatre. De bons esprits ont
pens qu'il fallait la rvolution d'un sicle pour renouveller le
champ de la comdie. Le terme est expir: la nation demande un pote
comique: qu'il paraisse; le trne est vacant.


FIN DE L'LOGE DE MOLIRE.




LOGE DE LA FONTAINE.

DISCOURS QUI A REMPORT LE PRIX DE L'ACADMIE DE MARSEILLE EN 1774.

    sopo ingentem statuam posure Attici.
                  PHED. L. II., _pilog._


Le plus modeste des crivains, La Fontaine, a lui-mme, sans le
savoir, fait son loge, et presque son apothose, lorsqu'il a dit que,

      Si l'apologue est un prsent des hommes,
    Celui qui nous l'a fait mrite des autels.

C'est lui qui a fait ce prsent  l'Europe; et c'est vous, messieurs,
qui, dans ce concours solennel, allez, pour ainsi dire, lever en son
honneur l'autel que lui donnait notre reconnaissance. Il semble qu'il
vous soit rserv d'acquitter la nation envers deux de ses plus grands
potes, ses deux potes les plus aimables. Celui que vous associez
aujourd'hui  Racine, non moins admirable par ses crits, encore plus
intressant par sa personne, plus simple, plus prs de nous, compagnon
de notre enfance, est devenu pour nous un ami de tous les momens.
Mais, s'il est doux de louer La Fontaine; d'avoir  peindre le charme
de cette morale indulgente qui pntre dans le coeur sans le blesser,
amuse l'enfant pour en faire un homme, l'homme pour en faire un sage,
et nous menerait  la vertu en nous rendant  la nature; comment
dcouvrir le secret de ce style enchanteur, de ce style inimitable et
sans modle, qui runit tous les tons sans blesser l'unit? Comment
parler de cet heureux instinct, qui sembla le diriger dans sa conduite
comme dans ses ouvrages; qui se fait galement sentir dans la douce
facilit de ses moeurs et de ses crits, et forma, d'une me si nave
et d'un esprit si fin, un ensemble si piquant et si original?
Faudra-t-il raisonner sur le sentiment, disserter sur les grces, et
ennuyer nos lecteurs pour montrer comment La Fontaine a charm les
siens? Pour moi, messieurs, vitant de discuter ce qui doit tre
senti, et de vous offrir l'analyse de la navet, je tcherai
seulement de fixer vos regards sur le charme de sa morale, sur la
finesse exquise de son got, sur l'accord singulier que l'un et
l'autre eurent toujours avec la simplicit de ses moeurs; et dans ces
diffrens points de vue, je saisirai rapidement les principaux traits
qui le caractrisent.

PREMIERE PARTIE.

L'apologue remonte  la plus haute antiquit; car il commena ds
qu'il y eut des tyrans et des esclaves. On offre de face la vrit 
son gal: on la laisse entrevoir de profil  son matre. Mais, quelle
que soit l'poque de ce bel art, la philosophie s'empara bientt de
cette invention de la servitude, et en fit un instrument de la morale.
Lokman et Pilpay dans l'Orient, sope et Gabrias dans la Grce,
revtirent la vrit du voile transparent de l'apologue; mais le rcit
d'une petite action relle ou allgorique, aussi diffus dans les deux
premiers que serr et concis dans les deux autres, dnu des charmes
du sentiment et de la posie, dcouvrait trop froidement, quoique avec
esprit, la moralit qu'il prsentait. Phdre, n dans l'esclavage
comme ses trois premiers prdcesseurs, n'affectant ni le laconisme
excessif de Gabrias, ni mme la brivet d'sope, plus lgant, plus
orn, parlant  la cour d'Auguste le langage de Trence; Farne, car
j'omets Avienus trop infrieur  son devancier; Farne, qui, dans sa
latinit du seizime sicle, semblerait avoir imit Phdre, s'il avait
pu connatre des ouvrages ignors de son temps, ont droit de plaire 
tous les esprits cultivs; et leurs bonnes fables donneraient mme
l'ide de la perfection dans ce genre, si la France n'et produit un
homme unique dans l'histoire des lettres, qui devait porter la
peinture des moeurs dans l'apologue, et l'apologue dans champ de la
posie. C'est alors que la fable devient un ouvrage de gnie, et qu'on
peut s'crier, comme notre fabuliste, dans l'enthousiasme que lui
inspire ce bel art: _C'est proprement un charme_[6]. Oui, c'en est un
sans doute; mais on ne l'prouve qu'en lisant La Fontaine, et c'est 
lui que le charme a commenc.

  [6] Chamfort, dans cet Eloge, se plat souvent  emprunter  La
  Fontaine ses propres expressions: on a eu soin de les distinguer
  par un caractre diffrent.

L'art de rendre la morale aimable existait  peine parmi nous. De tous
les crivains profanes, Montaigne seul (car pourquoi citerais-je ceux
qu'on ne lit plus?) avait approfondi avec agrment cette science si
complique, qui, pour l'honneur du genre humain, ne devrait pas mme
tre une science. Mais, outre l'inconvnient d'un langage dj vieux,
sa philosophie audacieuse, souvent libre jusqu'au cynisme, ne pouvait
convenir ni  tous les ges, ni  tous les esprits; et son ouvrage,
prcieux  tant d'gards, semble plutt une peinture fidle des
inconsquences de l'esprit humain, qu'un trait de philosophie
pratique. Il nous fallait un livre d'une morale douce, aimable,
facile, applicable  toutes les circonstances, faite pour tous les
tats, pour tous les ges, et qui pt remplacer enfin, dans
l'ducation, de la jeunesse,

    Les quatrains de Pibrac et les doctes sentences
    Du conseiller Mathieu;

    MOLIRE.

car c'taient l les livres de l'ducation ordinaire. La Fontaine
cherche ou rencontre le genre de la fable que Quintilien regardait
comme consacr  l'instruction de l'ignorance. Notre fabuliste, si
profond aux yeux clairs; semble avoir adopt l'ide de Quintilien:
cartant tout appareil d'instruction, toute notion trop complique, il
prend sa philosophie, dans les sentimens universels, dans les ides
gnralement reues, et pour ainsi dire, dans la morale, des proverbes
qui, aprs tout, sont le produit de l'exprience de tous les sicles.
C'tait le seul moyen d'tre  jamais l'homme de toutes les nations;
car la morale, si simple en elle-mme, devient contentieuse au point
de former des sectes, lorsqu'elle veut remonter aux principes d'o
drivent ses maximes, principes presque toujours contests. Mais La
Fontaine, en partant des notions communes et des sentimens ns avec
nous, ne voit point dans l'apologue un simple rcit qui mne  une
froide moralit; il fait de son livre

    Une ample comdie  cent acteurs divers.

C'est en effet comme de vrais personnages dramatiques qu'il faut les
considrer; et, s'il n'a point la gloire d'avoir eu le premier cette
ide si heureuse d'emprunter aux diffrentes espces d'animaux l'image
des diffrens vices que runit, la ntre; s'ils ont pu se dire comme
lui:

    Le roi de ces gens-l n'a pas moins de dfauts
    Que ses sujets,

lui seul a peint les dfauts que les autres n'ont fait qu'indiquer. Ce
sont des sages qui nous conseillent de nous tudier; La Fontaine nous
dispense de cette tude, en nous montrant  nous-mmes: diffrence qui
laisse le moraliste  une si grande distance du pote. La bonhomie
relle ou apparente qui lui fait donner des noms, des surnoms, des
mtiers aux individus de chaque espce; qui lui fait envisager les
espces mmes comme des rpubliques, des royaumes, des empires, est
une sorte de prestiges qui rend leur feinte existence relle aux yeux
de ses lecteurs. Ratopolis devient une grande capitale; et l'illusion
o il nous amne est le fruit de l'illusion parfaite o il a su se
placer lui-mme. Ce genre de talent si nouveau, dont ses devanciers
n'avaient pas eu besoin pour peindre les premiers traits de nos
passions, devient ncessaire  La Fontaine, qui doit en exposer  nos
yeux les nuances les plus dlicates: autre caractre essentiel, n de
ce gnie d'observation dont Molire tait si frapp dans notre
fabuliste.

Je pourrais, messieurs, saisir une multitude de rapports entre
plusieurs personnages de Molire et d'autres de La Fontaine; montrer
en eux des ressemblances frappantes dans la marche et dans le langage
des passions[7]; mais, ngligeant les dtails de ce genre, j'ose
considrer l'auteur ds fables d'un point de vue plus lev. Je ne
cde point au vain dsir d'exagrer mon sujet, maladie trop commune de
nos jours; mais, sans mconnatre l'intervalle qui spare l'art si
simple de l'apologue, et l'art si compliqu de la comdie,
j'observerai, pour tre juste envers La Fontaine, que la gloire
d'avoir t avec Molire le peintre le plus fidle de la nature et de
la socit, doit rapprocher ici ces deux grands hommes. Molire, dans
chacune de ses pices, ramenant la peinture des moeurs  un objet
philosophique, donne  la comdie la moralit de l'apologue; La
Fontaine, transportant dans ses fables la peinture des moeurs, donne 
l'apologue une des grandes beauts de la comdie, les caractres.
Dous, tous les deux, au plus haut degr du gnie d'observation, gnie
dirig dans l'un par une raison suprieure, guid dans l'autre par un
instinct non moins prcieux, ils descendent dans le plus profond
secret de nos travers et de nos faiblesses; mais chacun, selon la
double diffrence de son gnie et de son caractre, les exprime
diffremment. Le pinceau de Molire doit tre plus nergique et plus
ferme; celui de La Fontaine plus dlicat et plus fin: l'un rend les
grands traits avec une force qui le montre comme suprieur aux
nuances; l'autre saisit les nuances avec une sagacit qui suppose la
science des grands traits. Le pote comique semble s'tre plus attach
aux ridicules, et a peint quelquefois les formes passagres de la
socit; le fabuliste semble s'adresser davantage aux vices, et a
peint une nature encore plus gnrale. Le premier me fait plus rire de
mon voisin; le second me ramne plus  moi-mme. Celui-ci me venge
davantage des sottises d'autrui; celui-l me fait mieux songer aux
miennes. L'un semble avoir vu les ridicules comme un dfaut de
biensance, choquant pour la socit; l'autre, avoir vu les vices
comme un dfaut de raison, fcheux pour nous-mmes. Aprs la lecture
du premier, je crains l'opinion publique, aprs la lecture du second,
je crains ma conscience. Enfin l'homme corrig par Molire, cessant
d'tre ridicule, pourrait demeurer vicieux: corrig par La Fontaine,
il ne serait plus ni vicieux ni ridicule, il serait raisonnable et
bon; et nous nous trouverions vertueux, comme La Fontaine tait
philosophe, sans nous, en douter.

  [7] Qui peint le mieux, par exemple, les effets de la prvention,
  ou M. de Sotenville repoussant un homme  jeun, en lui disant:
  _Retirez-vous, vous puez le vin_; ou l'ours, qui, s'cartant d'un
  corps qu'il prend pour un cadavre, se dit  lui-mme:
  _Otons-nous; car il sent_? Et le chien dont le raisonnement
  serait fort bon dans la bouche d'un matre, mais, _qui n'tant
  que d'un simple chien_, fut trouv mauvais, ne rappelle-t-il pas
  Sosie?

    Tous mes discours sont des sottises,
    Partant d'un homme sans clat:
    Ce seraient paroles exquises,
    Si c'tait un grand qui parlt.

  On pourrait rapprocher plusieurs traits de cette espce; mais il
  suffit d'en citer quelques exemples. La Fontaine est, aprs la
  nature et Molire, la meilleure tude d'un pote comique.

Tels sont les principaux traits qui caractrisent chacun de ces grands
hommes; et si l'intrt qu'inspirent de tels noms me permet de joindre
 ce parallle quelques circonstances trangres  leur mrit,
j'observerai que, ns l'un et l'autre prcisment  la mme poque,
tous deux sans modles parmi nous, sans rivaux, sans successeurs, lis
pendant leur vie d'une amiti constante, la mme tombe les runit
aprs leur mort; et que la mme poussire couvre les deux crivains
les plus originaux que la France ait jamais produits[8].

  [8] Ils ont t enterrs dans l'glise Saint-Joseph, rue
  Montmartre.

Mais ce qui distingue La Fontaine de tous les moralistes, c'est la
facilit insinuante de sa morale; c'est cette sagesse, naturelle comme
lui-mme, qui parat n'tre qu'un heureux dveloppement de son
instinct. Chez lui, la vertu ne se prsente point environne du
cortge effrayant qui l'accompagne d'ordinaire: rien d'affligeant,
rien de pnible. Offre-t-il quelque exemple de gnrosit, quelque
sacrifice, il le fait natre de l'amour, de l'amiti, d'un sentiment
si simple, si doux que ce sacrifice mme a d paratre un bonheur.
Mais, s'il carte en gnral les ides tristes d'efforts, de
privations, de dvouement, il semble qu'ils cesseraient d'tre
ncessaires, et que la socit n'en aurait plus besoin. Il ne vous
parle que de vous-mme ou pour vous-mme; et de ses leons, ou plutt
de ses conseils, natrait le bonheur gnral. Combien cette morale est
suprieure  celle de tant de philosophes qui paraissent n'avoir point
crit pour des hommes, et qui _taillent_, comme dit Montaigne, _nos
obligations  la raison d'un autre tre_! Telles sont en effet la
misre et la vanit de l'homme, qu'aprs s'tre mis au-dessous de lui
mme par ses vices, il veut ensuite s'lever au-dessus de sa nature
par le simulacre imposant des vertus auxquelles il se condamne; et
qu'il deviendrait, en ralisant les chimres de son orgueil,
aussi-mconnaissable  lui-mme par sa sagesse, qu'il l'est en effet
par sa folie. Mais, aprs tous ces vains efforts, rendu  sa
mdiocrit naturelle, son coeur lui rpte ce mot d'un vrai sage: que
c'est une cruaut de vouloir lever l'homme  tant de perfection.
Aussi tout ce faste philosophique tombe-t-il devant la raison simple,
mais lumineuse, de La Fontaine. Un ancien osait dire qu'il faut
combattre souvent les lois par la nature: c'est par la nature que La
Fontaine combat les maximes outres de la philosophie. Son livre est
la loi naturelle en action: c'est la morale de Montaigne pure dans
une me plus douce, rectifie par un sens encore plus droit, embellie
des couleurs d'une imagination plus aimable, moins forte peut-tre,
mais non pas moins brillante.

N'attendez point de lui ce fastueux mpris de la mort, qui, parmi
quelques leons d'un courage trop souvent ncessaire  l'homme, a fait
dbiter aux philosophes tant d'orgueilleuses absurdits. Tout
sentiment exagr n'avait point de prise sur son me, s'en cartait
naturellement; et la facilit mme de son caractre semblait l'en
avoir prserv. La Fontaine n'est point le pote de l'hrosme: il est
celui de la vie commune, de la raison vulgaire. Le travail, la
vigilance, l'conomie, la prudence sans inquitude, l'avantage de
vivre avec ses gaux, le besoin qu'on peut avoir de ses infrieurs, la
modration, la retraite, voil ce qu'il aime et ce qu'il fait aimer.
L'amour, cet objet de tant de dclamations,

    Ce mal qui peut-tre est un bien,

dit La Fontaine, il le montre comme une faiblesse naturelle et
intressante. Il n'affecte point ce mpris pour l'espce humaine, qui
aiguise la satire mordante de Lucien, qui s'annonce hardiment dans les
crits de Montaigne, se dcouvre dans la folie de Rabelais, et perce
quelquefois mme dans l'enjouement d'Horace. Ce n'est point cette
austrit qui appelle, comme dans Boileau, la plaisanterie au secours
d'une raison svre, ni cette duret, misantropique de La Bruyre et
de Pascal, qui, portant le flambeau dans l'abme du coeur humain,
jette une lueur effrayante sur ses tristes profondeurs. Le mal qu'il
peint, il le rencontre: les autres l'ont cherch. Pour eux, nos
ridicules sont des ennemis dont ils se vengent: pour La Fontaine, ce
sont des passans incommodes dont il songe  se garantir; il rit et ne
hait point[9]. Censeur assez indulgent de nos faiblesses, l'avarice
est de tous nos travers celui qui parat le plus rvolter son bon sens
naturel. Mais; s'il n'prouve et n'inspire point

                        Ces haines vigoureuses
    Que doit donner le vice aux mes vertueuses,

au moins prserve-t-il ses lecteurs du poison de la misantropie, effet
ordinaire de ces haines. L'me, aprs la lecture de ses ouvrages,
calme, repose, et, pour ainsi dire, rafrachie comme au retour d'une
promenade solitaire et champtre, trouve en soi-mme une compassion
douce pour l'humanit, une rsignation tranquille  la providence, 
la ncessit, aux lois de l'ordre tabli; enfin l'heureuse disposition
de supporter patiemment les dfauts d'autrui, et mme les siens, leon
qui n'est peut-tre pas une des moindres que puisse donner la
philosophie.

  [9] _Ridet et odit._ JUVNAL.

Ici, messieurs, je rclame pour La Fontaine l'indulgence dont il a
fait l'me de sa morale; et dj l'auteur des fables a sans doute
obtenu la grce de l'auteur des contes: grce que ses derniers momens
ont encore mieux sollicite. Je le vois, dans son repentir, imitant en
quelque sorte ce hros dont il fut estim[10], qu'un peintre ingnieux
nous reprsente dchirant de son histoire le rcit des exploits que sa
vertu condamnait; et si le zle d'une pieuse svrit reprochait
encore  La Fontaine une erreur qu'il a pleure lui-mme,
j'observerais qu'elle prit sa source dans l'extrme simplicit de son
caractre; car c'est lui qui, plus que Boileau,

    Fit, sans tre malin, ses plus grandes malices;

    BOILEAU.

je remarquerais que les crits de ce genre ne passrent long-temps que
pour des jeux d'esprit, des _joyeusets foltres_, comme le dit
Rabelais dans un livre plus licencieux, devenu la lecture favorite, et
publiquement avoue, des hommes les plus graves de la nation;
j'ajouterais que la reine de Navarre, princesse d'une conduite
irrprochable et mme de moeurs austres, publia des contes beaucoup
plus libres, sinon par le fond, du moins par la forme, sans que la
mdisance se permt, mme  la cour, de souponner sa vertu. Mais, en
abandonnant une justification trop difficile de nos jours, s'il est
vrai que la dcence dans les crits augmente avec la licence des
moeurs, bornons-nous  rappeler que La Fontaine donna dans ses contes
le modle de la narration badine; et, puisque je me permets
d'anticiper ici sur ce que je dois dire de son style et de son got,
observons qu'il eut sur Ptrone, Machiavel et Boccace, malgr leur
lgance et la puret de leur langage, cette mme supriorit que
Boileau, dans sa dissertation, sur Joconde, lui donne sur l'Arioste
lui-mme. Et parmi ses successeurs, qui pourrait-on lui comparer?
serait-ce ou Vergier, ou Grcourt, qui, dans la faiblesse de leur
style, ngligeant de racheter la libert du genre par la dcence de
l'expression, oublient que les Grces, pour tre sans voile, ne sont
pourtant pas sans pudeur? ou Snec, estimable pour ne s'tre pas
tran sur les traces de La Fontaine en lui demeurant infrieur? ou
l'auteur de la _Mtromanie_, dont l'originalit, souvent heureuse,
parat quelquefois trop bizarre? Non sans doute, et il faut remonter
jusqu'au plus grand pote de notre ge; exception glorieuse  La
Fontaine lui-mme, et pour laquelle il dsavouerait le sentiment qui
lui dicta l'un de ses plus jolis vers:

    L'or se peut partager; mais non pas la louange.

O existait avant lui, du moins au mme degr, cet art de prparer,
de fondre, comme sans dessein, les incidens; de gnraliser des
peintures locales; de mnager au lecteur ces surprises qui font l'me
de la comdie; d'animer ses rcits par cette gat de style, qui est
une nuance du style comique, releve par les grces d'une posie
lgre qui se montre et disparat tour  tour? Que dirai-je de cet art
charmant de s'entretenir avec son lecteur, de se jouer de son sujet,
de changer ses dfauts en beauts, de plaisanter sur les objections,
sur les invraisemblances; talent d'un esprit suprieur  ses ouvrages,
et sans lequel on demeure trop souvent au-dessous? Telle est la
portion de sa gloire que La Fontaine voulait sacrifier; et j'aurais
essay moi-mme d'en drober le souvenir  mes juges, s'ils
n'admiraient en hommes de got ce qu'ils rprouvent par des motifs,
respectables, et si je n'tais forc d'associer ses contes  ses
apologues en m'arrtant sur le style de cet immortel crivain.

  [10] Le grand Cond.

SECONDE PARTIE.

Si jamais on a senti  quelle hauteur le mrite du style et l'art de
la composition pouvaient lever un crivain, c'est par l'exemple de La
Fontaine. Il rgne dans la littrature une sorte de convention qui
assigne les rangs d'aprs la distance reconnue entre les diffrens
genres,  peu prs comme l'ordre civil marque les places dans la
socit d'aprs la diffrence des conditions; et, quoique la
considration d'un mrite suprieur puisse faire droger  cette loi,
quoiqu'un crivain parfait dans un genre subalterne soit souvent
prfr  d'autres crivains d'un genre plus lev, et qu'on nglige
Stace pour Tibulle, ce mme Tibulle n'est point mis  ct de Virgile.
La Fontaine seul, environn d'crivains dont les ouvrages prsentent
tout ce qui peut rveiller l'ide de gnie, l'invention, la
combinaison des plans, la force et la noblesse du style, La Fontaine
parat avec des ouvrages de peu d'tendue, dont le fond est rarement 
lui, et dont le style est ordinairement familier: _le bonhomme_ se
place parmi tous ces grands crivains, comme l'avait prvu Molire, et
conserve au milieu d'eux le surnom d'inimitable. C'est une rvolution
qu'il a opre dans les ides reues, et qui n'aura peut-tre d'effet
que pour lui; mais elle prouve au moins que, quelles que soient les
conventions littraires qui distribuent les rangs, le gnie garde une
place distingue  quiconque viendra, dans quelque genre que ce puisse
tre, instruire et enchanter les hommes. Qu'importe en effet de quel
ordre soient les ouvrages, quand ils offrent des beauts du premier
ordre? D'autres auront atteint la perfection de leur genre, le
fabuliste aura lev le sien jusqu' lui.

Le style de La Fontaine est peut-tre ce que l'histoire littraire de
tous les sicles offre de plus tonnant. C'est  lui seul qu'il tait
rserv de faire admirer, dans la brivet d'un apologue, l'accord des
nuances les plus tranchantes et l'harmonie des couleurs les plus
opposes. Souvent une seule fable runit la navet de Marot, le
badinage et l'esprit de Voiture, des traits de la plus haute posie,
et plusieurs de ces vers que la force du sens grave  jamais dans la
mmoire. Nul auteur n'a mieux possd cette souplesse de l'me et de
l'imagination qui suit tous les mouvemens de son sujet. Le plus
familier des crivains devient tout  coup et naturellement le
traducteur de Virgile ou de Lucrce; et les objets de la vie commune
sont relevs chez lui par ces tours nobles et cet heureux choix
d'expression qui les rendent dignes du pome pique. Tel est
l'artifice de son style, que toutes ces beauts semblent se placer
d'elles-mmes dans sa narration, sans interrompre ni retarder sa
marche. Souvent mme la description la plus riche, la plus brillante,
y devient ncessaire, et ne parat, comme dans la fable _du Chne et
du Roseau_, dans celle _du Soleil et de Bore_, que l'expos mme du
fait qu'il raconte. Ici, messieurs, le pote des grces m'arrte et
m'interdit, en leur nom, les dtails et la scheresse de l'analyse. Si
l'on a dit de Montaigne qu'il faut le montrer et non le peindre, le
transcrire et non le dcrire, ce jugement n'est-il pas plus applicable
 La Fontaine? Et combien de fois en effet n'a-t-il pas t transcrit?
Mes juges me pardonneraient-ils d'offrir  leur admiration cette
foule de traits prsens au souvenir de tous ses lecteurs, et rpts
dans tous ces livrs consacrs  notre ducation, comme le livre qui
les a fait natre? Je suppose en effet que mes rivaux relvent: l'un
l'heureuse alliance de ses expressions, la hardiesse et la nouveaut
de ses figures d'autant plus tonnantes qu'elles paraissent plus
simples; que l'autre fasse valoir ce charme continu du style qui
rveille une foule de sentimens, embellit de couleurs si riches et si
varies tous les contrastes que lui prsente son sujet, m'intresse 
des bourgeons gts par un colier, m'attendrit sur le sort de l'aigle
qui vient de perdre

    Ses oeufs, ses tendres oeufs, sa plus douce esprance;

qu'un troisime vous vante l'agrment et le sel de sa plaisanterie qui
rapproch si naturellement les grands et les petits objets, voit tour
 tour dans un renard, Patrocle, Ajax, Annibal; Alexandre dans un
chat; rappelle, dans le combat de deux coqs pour une poule, la guerre
de Troie pour Hlne; met de niveau Pyrrhus et la laitire; se
reprsente dans la querelle de deux chvres qui se disputent le pas,
fires de leur gnalogie si potique et si plaisante, Philippe IV et
Louis XIV s'avanant dans l'le de la Confrence: que prouveront-ils
ceux qui vous offriront tous ces traits, sinon que des remarques
devenues communes peuvent tre plus ou moins heureusement rajeunies
par le mrite de l'expression? Et d'ailleurs, comment peindre un pote
qui souvent semble s'abandonner comme dans une conversation facile;
qui, citant Ulysse  propos des voyages d'une tortue, s'tonne
lui-mme de le trouver l; dont les beauts paraissent quelquefois une
heureuse rencontre, et possdent ainsi, pour me servir d'un mot qu'il
aimait, _la grce de la soudainet_; qui s'est fait une langue et une
potique particulires; dont le tour est naf quand sa pense est
ingnieuse, l'expression simple quand son ide est forte; relevant ses
grces naturelles par cet attrait piquant qui leur prte ce que la
physionomie ajoute  la beaut; qui se joue sans cesse de son art;
qui,  propos de la tardive maternit d'une alouette, me peint les
dlices du printemps, les plaisirs, les amours de tous les tres, et
met l'enchantement de la nature en contraste avec le veuvage d'un
oiseau?

Pour moi, sans insister sur ces beauts diffrentes, je me contenterai
d'indiquer les sources principales d'o le pote les a vu natre; je
remarquerai que son caractre distinctif est cette tonnante aptitude
 se rendre prsent  l'action qu'il nous montre; de donner  chacun
de ses personnages un caractre particulier dont l'unit se conserve
dans la varit de ses fables, et le fait reconnatre partout. Mais
une autre source de beauts bien suprieures, c'est cet art de
savoir, en paraissant vous occuper de bagatelles, vous placer d'un mot
dans un grand ordre de choses. Quand le loup, par exemple, accusant
auprs du lion malade, l'indiffrence du renard sur une sant si
prcieuse,

    Daube, au coucher du roi, son camarade absent,

suis-je dans l'antre du lion? suis-je  la cour? Combien de fois
l'auteur ne fait-il pas natre du fond de ses sujets, si frivoles en
apparence, des dtails qui se lient comme d'eux-mmes aux objets les
plus importans de la morale, et aux plus grands intrts de la
socit? Ce n'est pas une plaisanterie d'affirmer que la dispute du
lapin et de la belette, qui s'est empare d'un terrier dans l'absence
du matre; l'un faisant valoir la raison du premier occupant, et se
moquant des prtendus droits de Jean Lapin; l'autre rclamant les
droits de succession transmis au susdit Jean par Pierre et Simon ses
aeux, nous offre prcisment le rsultat de tant de gros ouvrages sur
la proprit; et La Fontaine faisant dire  la belette:

    Et quand ce serait un royaume?

Disant lui-mme ailleurs:

    Mon sujet est petit, cet accessoire est grand,

ne me force-t-il point d'admirer avec quelle adresse il me montre les
applications gnrales de son sujet dans le badinage mme de son
style? Voil sans doute un de ses secrets; voil ce qui rend sa
lecture si attachante, mme pour les esprits les plus levs: c'est
qu' propos du dernier insecte, il se trouve, plus naturellement qu'on
ne le croit, prs d'une grande ide, et qu'en effet il touche au
sublime en parlant de la fourmi. Et craindrais-je d'tre gar par mon
admiration pour La Fontaine, si j'osais dire que le systme abstrait,
_tout est bien_, parat peut-tre plus vraisemblable et surtout plus
clair aprs le discours de Garo dans la fable de _la Citrouille et du
Gland_, qu'aprs la lecture de Leibnitz et de Pope lui-mme?

S'il sait quelquefois simplifier ainsi les questions les plus
compliques, avec quelle facilit la morale ordinaire doit-elle se
placer dans ses crits? Elle y nat sans effort, comme elle s'y montre
sans faste, car La Fontaine ne se donne point pour un philosophe, il
semble mme avoir craint de le paratre. C'est en effet ce qu'un pote
doit le plus dissimuler. C'est, pour ainsi dire, son secret; et il ne
doit le laisser surprendre qu' ses lecteurs les plus assidus et admis
 sa confiance intime. Aussi La Fontaine ne veut-il tre qu'un homme,
et mme un homme ordinaire. Peint-il les charmes de la beaut?

    Un philosophe, un marbre, une statue,
    Auraient senti _comme nous_ ses plaisirs.
C'est surtout quand il vient de reprendre quelques-uns de nos
travers, qu'il se plat  faire cause commune avec nous, et  devenir
le disciple des animaux qu'il a fait parler. Veut-il faire la satire
d'un vice: il raconte simplement ce que ce vice fait faire au
personnage qui en est atteint; et voil la satire faite. C'est du
dialogue, c'est des actions, c'est des passions des animaux que
sortent les leons qu'il nous donne. Nous en adresse-t-il directement:
c'est la raison qui parle avec une dignit modeste et tranquille.
Cette bont nave qui jette tant d'intrt sur la plupart de ses
ouvrages, le ramne sans cesse au genre d'une posie simple qui
adoucit l'clat d'une grande ide, la fait descendre jusqu'au vulgaire
par la familiarit de l'expression, et rend la sagesse plus persuasive
en la rendant plus accessible. Pntr lui-mme de tout ce qu'il dit,
sa bonne foi devient son loquence, et produit cette vrit de style
qui communique tous les mouvemens de l'crivain. Son sujet le conduit
 rpandre la plnitude de ses penses, comme il panche l'abondance
de ses sentimens, dans cette fable charmante o la peinture du bonheur
de deux pigeons attendrit par degrs son me, lui rappelle les
souvenirs les plus chers, et lui inspire le regret des illusions qu'il
a perdues.

Je n'ignore pas qu'un prjug vulgaire croit ajouter  la gloire du
fabuliste, en le reprsentant comme un pote qui, domin par un
instinct aveugle et involontaire, fut dispens par la nature du soin
d'ajouter  ses dons, et de qui l'heureuse indolence cueillait
nonchalamment des fleurs qu'il n'avait point fait natre. Sans doute
La Fontaine dut beaucoup  la nature qui lui prodigua la sensibilit
la plus aimable, et tous les trsors de l'imagination; sans doute le
_fablier_ tait n pour porter des fables: mais par combien de soins
cet arbre si prcieux n'avait-il pas t cultiv? Qu'on se rappelle
cette foule de prceptes du got le plus fin et le plus exquis,
rpandus dans ses prfaces et dans ses ouvrages; qu'on se rappelle ce
vers si heureux, qu'il met dans la bouche d'Apollon lui-mme:

    Il me faut du nouveau, n'en ft-il plus au monde;

doutera-t-on que La Fontaine ne l'ait cherch, et que la gloire, ainsi
que la fortune, ne vende _ce qu'on croit qu'elle donne_? Si ses
lecteurs, sduits par la facilit de ses vers, refusent d'y
reconnatre les soins d'un art attentif, c'est prcisment ce qu'il a
dsir. Nier son travail, c'est lui en assurer la plus belle
rcompense. O La Fontaine! ta gloire en est plus grande: le triomphe
de l'art est d'tre ainsi mconnu.

Et comment ne pas apercevoir ses progrs et ses tudes dans la marche
mme de son esprit? Je vois cet homme extraordinaire, dou d'un talent
qu' la vrit il ignore lui-mme jusqu' vingt-deux ans, s'enflammer
tout  coup  la lecture d'une ode de Malherbe, comme Mallebranche 
celle d'un livre de Descartes, et sentir cet enthousiasme d'une me,
qui, voyant de plus prs la gloire, s'tonne d'tre n pour elle. Mais
pourquoi Malherbe opra-t-il le prodige refus  la lecture d'Horace
et de Virgile? C'est que La Fontaine les voyait  une trop grande
distance; c'est qu'ils ne lui montraient pas, comme le pote franais,
quel usage on pouvait faire de cette langue qu'il devait lui-mme
illustrer un jour. Dans son admiration pour Malherbe, auquel il
devait, si je puis parler ainsi, sa naissance potique, il le prit
d'abord pour son modle; mais, bientt revenu au ton qui lui
appartenait, il s'aperut qu'une navet fine et piquante tait le
vrai caractre de son esprit: caractre qu'il cultiva par la lecture
de Rabelais, de Marot, et de quelques-uns de leurs contemporains. Il
parut ainsi faire rtrograder la langue, quand les Bossuet, les
Racine, les Boileau en avanaient le progrs par l'lvation et la
noblesse de leur style: mais elle ne s'enrichissait pas moins dans les
mains de La Fontaine, qui lui rendait les biens qu'elle avait laiss
perdre, et qui, comme certains curieux, rassemblant avec soin les
monnaies antiques, se composait un vritable trsor. C'est dans notre
langue ancienne qu'il puisa ces expressions imitatives ou
pittoresques, qui prsentent sa pense avec toutes les nuances
accessoires; car nul auteur n'a mieux senti le besoin _de rendre son
me visible_: c'est le terme dont il se sert pour exprimer un des
attributs de la posie. Voil toute sa potique  laquelle il parat
avoir sacrifi tous les prceptes de la potique ordinaire et de notre
versification, dont ses crits sont un modle, souvent mme parce
qu'il en brave les rgles. Eh! le got ne peut-il pas les enfreindre,
comme l'quit s'lve au-dessus des lois?

Cependant La Fontaine tait n pote, et cette partie de ses talens ne
pouvait se dvelopper dans les ouvrages dont il s'tait occup
jusqu'alors. Il la cultivait par la lecture des modles de l'Italie
ancienne et moderne, par l'tude de la nature et de ceux qui l'ont su
peindre. Je ne dois point dissimuler le reproche fait  ce rare
crivain par le plus grand pote de nos jours, qui refuse ce titre de
peintre  La Fontaine. Je sens, comme il convient, le poids d'une
telle autorit; mais celui qui loue La Fontaine serait indigne
d'admirer son critique, s'il ne se permettait d'observer que l'auteur
des fables, sans multiplier ces tableaux o le pote s'annonce 
dessein comme peintre, n'a pas laiss d'en mriter le nom. Il peint
rapidement et d'un trait: il peint par le mouvement de ses vers, par
la varit de ses mesures et de ses repos, et surtout par l'harmonie
imitative. Des figures vraies et frappantes, mais peu de bordure et
point de cadre: voil La Fontaine. Sa muse aimable et nonchalante
rappelle ce riant tableau de l'Aurore dans un de ses pomes, o il
reprsente cette jeune desse, qui, se balanant dans les airs,

    La tte sur son bras, et son bras sur la nue,
    Laisse tomber des fleurs, et ne les rpand pas.

Cette description charmante est  la fois une rponse  ses censeurs,
et l'image de sa posie.

Ainsi se formrent par degrs les divers talens de La Fontaine, qui
tous se runirent enfin dans ses fables. Mais elles ne purent tre que
le fruit de sa maturit: c'est qu'il faut du temps  de certains
esprits pour connatre les qualits diffrentes dont l'assemblage
forme leur vrai caractre, les combiner, les assortir, fortifier ces
traits primitifs par l'imitation des crivains qui ont avec eux
quelque ressemblance, et pour se montrer enfin tout entier dans un
genre propre  dployer la varit de leurs talens. Jusqu'alors
l'auteur, ne faisant pas usage de tous ses moyens, ne se prsente
point avec tous ses avantages. C'est un athlte dou d'une force
relle, mais qui n'a point encore appris  se placer dans une attitude
qui puisse la dvelopper toute entire. D'ailleurs, les ouvrages qui,
tels que les fables de La Fontaine, demandent une grande connaissance
du coeur humain et du systme de la socit, exigent un esprit mri
par l'tude et par l'exprience; mais aussi, devenus une source
fconde de rflexions, ils rappellent sans cesse le lecteur, auquel
ils offrent de nouvelles beauts et une plus grande richesse de sens
 mesure qu'il a lui-mme par sa propre exprience tendu la sphre de
ses ides: et c'est ce qui nous ramne si souvent  Montaigne, 
Molire et  La Fontaine.

Tels sont les principaux mrites de ces crits

    Toujours plus beaux, plus ils sont regards,

    BOILEAU.

et qui, mettant l'auteur des fables au-dessus de son genre mme, me
dispensent de rappeler ici la foule de ses imitateurs trangers ou
franais: tous se dclarent trop honors de le suivre de loin; et s'il
eut la btise, suivant l'expression de M. de Fontenelle, de se mettre
au-dessous de Phdre, ils ont l'esprit de se mettre au-dessous de La
Fontaine, et d'tre aussi modestes que ce grand homme. Un seul, plus
confiant, s'est permis l'esprance de lutter avec lui; et cette
hardiesse, non moins que son mrite rel, demande peut-tre une
exception. Lamotte, qui conduisit son esprit partout, parce que son
gnie ne l'emporta nulle part; Lamotte fit des fables...... O La
Fontaine! la rvolution d'un sicle n'avait point encore appris  la
France combien tu tais un homme rare; mais, aprs un moment
d'illusion, il fallut bien voir qu'un philosophe froidement ingnieux,
ne joignant  la finesse ni le naturel,

    Ni la grce plus belle encore que la beaut;

ne possdant point _ce qui plat plus d'un jour_; dissertant sur son
art et sur la morale; laissant percer l'orgueil de descendre jusqu'
nous, tandis que son devancier parat se trouver naturellement  notre
niveau; tchant d'tre naf, et prouvant qu'il a d plaire; faible
avec recherche, quand La Fontaine ne l'est jamais que par ngligence,
ne pouvait tre le rival d'un pote simple, souvent sublime, toujours
vrai, qui laisse dans le coeur le souvenir de tout ce qu'il dit  la
raison, joint  _l'art de plaire_ celui _de n'y penser pas_, et dont
les fautes quelquefois heureuses font appliquer  son talent ce qu'il
a dit d'une femme aimable:

    La ngligence,  mon gr, si requise,
    Pour cette fois fut sa dame d'atours.

Aussi tous les reproches qu'on a pu lui faire sur quelques longueurs,
sur quelques incorrections, n'ont point affaibli le charme qui ramne
sans cesse  lui, qui le rend aimable pour toutes les nations, et pour
tous les ges sans en excepter l'enfance. Quel prestige peut fixer
ainsi tous les esprits et tous les gots? qui peut frapper les enfans,
d'ailleurs si incapables de sentir tant de beauts? C'est la
simplicit de ces formules o ils retrouvent la langue de la
conversation; c'est le jeu presque thtral de ces scnes si courtes
et si animes; c'est l'intrt qu'il leur fait prendre  ses
personnages en les mettant sous leurs yeux: illusion qu'on ne
retrouve plus chez ses imitateurs, qui ont beau appeler un singe
Bertrand et un chat Raton, ne montrent jamais ni un chat ni un singe.
Qui peut frapper tous les peuples? C'est ce fond de raison universelle
rpandu dans ses fables; c'est ce tissu de leons convenables  tous
les tats de la vie; c'est cette intime liaison de petits objets  de
grandes vrits: car nous n'osons penser que tous les esprits puissent
sentir les grces de ce style qui s'vanouissent dans une traduction;
et, si on lit La Fontaine dans la langue originale, n'est-il pas
vraisemblable qu'en supposant aux trangers la plus grande
connaissance de cette langue, les grces de son style doivent toujours
tre mieux senties chez un peuple o l'esprit de socit, vrai
caractre de la nation, rapproche les rangs sans les confondre; o le
suprieur voulant se rendre agrable sans trop descendre, l'infrieur
plaire sans s'avilir, l'habitude de traiter avec tant d'espces
diffrentes d'amour-propre, de ne point les heurter dans la crainte
d'en tre blesss nous-mmes, donne  l'esprit ce tact rapide, cette
sagacit prompte, qui saisit les nuances les plus fines des ides
d'autrui, prsente les siennes dans le jour le plus convenable, et lui
fait apprcier dans les ouvrages d'agrment les finesses de langue,
les biensances du style, et ces convenances gnrales, dont le
sentiment se perfectionne par le grand usage de la socit. S'il est
ainsi, comment les trangers, suprieurs  nous sur tant d'objets et
si respectables d'ailleurs, pourraient-ils.... Mais quoi! puis-je
hasarder cette opinion, lorsqu'elle est rfute d'avance par l'exemple
d'un tranger qui signale aux yeux de l'Europe son admiration pour La
Fontaine? Sans doute cet tranger illustre, si bien naturalis parmi
nous, sent toutes les grces de ce style enchanteur. La prfrence
qu'il accorde  notre fabuliste sur tant de grands hommes, dans le
zle qu'il montre pour sa mmoire, en est elle-mme une preuve; 
moins qu'on ne l'attribue en partie  l'intrt qu'inspirent sa
personne et son caractre[11].

  [11] On sait qu'un tranger demanda  l'acadmie de Marseille la
  permission de joindre la somme de deux mille livres  la mdaille
  acadmique.

TROISIME PARTIE.

Un homme ordinaire qui aurait dans le coeur les sentimens aimables
dont l'expression est si intressante dans les crits de La Fontaine,
serait cher  tous ceux qui le connatraient; mais le fabuliste avait
pour eux (et ce charme n'est point tout  fait perdu pour nous), un
attrait encore plus piquant: c'est d'tre l'homme tel qu'il parat
tre sorti des mains de la nature. Il semble qu'elle l'ait fait natre
pour l'opposer  l'homme tel qu'il se compose dans la socit, et
qu'elle lui ait donn son esprit et son talent pour augmenter le
phnomne et le rendre plus remarquable par la singularit du
contraste. Il conserva jusqu'au dernier moment tous les gots simples
qui supposent l'innocence des moeurs et la douceur de l'me; il a
lui-mme essay de se peindre en partie dans son roman de Psych, o
il reprsente la varit de ses gots, sous le nom de Polyphile, qui
aime _les jardins, les fleurs, les ombrages, la musique, les vers, et
runit toutes ces passions douces qui remplissent le coeur d'une
certaine tendresse_. On ne peut assez admirer ce fond de bienveillance
gnrale qui l'intresse  tous les tres vivans:

    Htes de l'univers, sous le nom d'animaux;

c'est sous ce point de vue qu'il les considre. Cette habitude de voir
dans les animaux des membres de la socit universelle, enfans d'un
mme pre, disposition si trange dans nos moeurs, mais commune dans
les sicles reculs, comme on peut le voir par Homre, se retrouve
encore chez plusieurs orientaux. La Fontaine est-il bien loign de
cette disposition, lorsqu'attendri par le malheur des animaux qui
prissent dans une inondation, chtiment des crimes des hommes, il
s'crie par la bouche d'un vieillard:

    Les animaux prir! car encor les humains,
    Tous devaient succomber sous les clestes armes.

Il tend mme cette sensibilit jusqu'aux plantes, qu'il anime
non-seulement par ces traits hardis qui montrent toute la nature
vivante sous les yeux d'un pote, et qui ne sont que des figures
d'expression, mais par le ton affectueux d'un vif intrt qu'il
dclare lui-mme, lorsque, voyant le cerf brouter la vigne qui l'a
sauv, il s'indigne

    .... Que de si doux ombrages
    Soient exposs  ces outrages.

Serait-il impossible qu'il et senti lui-mme le prix de cette partie
de son caractre, et qu'averti par ses premiers succs, il l'et
soigneusement cultive? Non, sans doute; car cet homme, qu'on a
cru[12] inconnu  lui-mme, dclare formellement qu'il tudiait sans
cesse le got du public, c'est--dire tous les moyens de plaire. Il
est vrai que, quoiqu'il se soit form sur son art une thorie
trs-fine et trs-profonde, quoiqu'il et reu de la nature ce
coup-d'oeil qui fit donner  Molire le nom de _contemplateur_, sa
philosophie, si admirable dans les dveloppemens du coeur humain, ne
s'leva point jusqu'aux gnralits qui forment les systmes: de l
quelques incertitudes dans ses principes, quelques fables dont le
rsultat n'est point irrprhensible, et o la morale parat trop
sacrifie  la prudence; de l quelques contradictions sur diffrens
objets de politique et de philosophie. C'est qu'il laisse indcises
les questions pineuses, et prononce rarement sur ces problmes dont
la solution n'est point dans le coeur et dans un fond de raison
universelle. Sur tous les objets de ce genre qui sont absolument hors
de lui, il s'en rapporte volontiers  Plutarque et  Platon, et
n'entre point dans les disputes des philosophes; mais, toutes les fois
qu'il a vritablement une manire de sentir personnelle, il ne
consulte que son coeur, et ne s'en laisse imposer ni par de grands
mots ni par de grands noms. Snque, en nous conservant le mot de
Mcnas qui veut vivre absolument, dt-il vivre goutteux, impotent,
perclus, a beau invectiver contre cet opprobre; La Fontaine ne prend
point le change, il admire ce trait avec une bonne foi plaisante; il
le juge digne de la postrit. Selon lui, _Mcnas fut un galant
homme_, et je reconnais celui qui dclare plus d'une fois vouloir
vivre un sicle tout au moins.

  [12] A La Fontaine,  lui seul inconnu.
               MARMONTEL, _Eptre aux Potes_.

Cette mme incertitude de principes, il faut en convenir, passa mme
quelquefois dans sa conduite: toujours droit, toujours bon sans
effort, il n'a point  lutter contre lui-mme; mais a-t-il un
mouvement blmable, il succombe et cde sans combat. C'est ce qu'on
put remarquer dans sa querelle avec Furetire et avec Lulli, par
lequel il s'tait vu trompe et, comme il dit, _enquinaud_; car on ne
peut dissimuler que l'auteur des fables n'ait fait des opras peu
connus: le ressentiment qu'il conut contre la mauvaise foi de cet
Italien, lui fit trouver dans _le peu qu'il avait de bile_, de quoi
faire une satire violente; et sa gloire est qu'on puisse en tre si
tonn; mais, aprs, ce premier mouvement, redevenu La Fontaine, il
reprit son caractre vritable, qui tait celui d'un enfant, dont en
effet il venait de montrer la colre. Ce n'est pas un spectacle sans
intrt que d'observer les mouvemens d'une me qui, conservant mme
dans le monde les premiers traits de son caractre, sembla toujours
n'obir qu' l'instinct de la nature. Il connut et sentit les
passions; et, tandis que la plupart des moralistes les considraient
comme des ennemis de l'homme, il les regarda comme les ressorts de
notre me, et en devint, mme l'apologiste. Cette ide, que les
philosophes ennemis des stociens avaient rendue familire 
l'antiquit, paraissait de son temps une ide nouvelle; et si l'auteur
des fables la dveloppa quelquefois avec plaisir, c'est qu'elle tait
pour lui une vrit de sentiment, c'est que des passions modres
taient les instrumens de son bonheur. Sans doute le philosophe, dont
la rigide svrit voulut les anantir en soi-mme, s'indignait d'tre
entran par elles, et les redoutait comme l'intemprant craint
quelquefois les festins. La Fontaine, dfendu par la nature contre le
danger d'abuser de ses dons, se laissa guider sans crainte  des
penchans qui l'garrent quelquefois, mais sans le conduire au
prcipice. L'amour, cette passion qui parmi nous se compose de tant
d'autres, reprit dans son me sa simplicit naturelle: fidle 
l'objet de son got, mais inconstant dans ses gots, il parat que ce
qu'il aima le plus dans les femmes, fut celui de leurs avantages dont
elles sont elles-mmes le plus prises, leur beaut. Mais le sentiment
qu'elle lui inspira, doux comme l'me qui l'prouvait, s'embellit des
grces de son esprit, et la plus aimable sensibilit prit le ton de la
galanterie la plus tendre. Qui a jamais rien dit de plus flatteur pour
le sexe que le sentiment exprim dans ces vers?

    Ce n'est point prs des rois que l'on fait sa fortune:
    Quelqu'ingrate beaut qui nous donne des lois,
    Encor en tire-t-on un souris quelquefois.

C'est ce got pour les femmes, dont il parle sans cesse, comme
l'Arioste, en bien et en mal, qui lui dicta ses contes, se reproduit
sans danger et avec tant de grces dans ses fables mmes, et conduisit
sa plume dans son roman de Psych. Cette desse nouvelle, que le conte
ingnieux d'Apule n'avait pu associer aux anciennes divinits de la
posie, reut de la brillante imagination de La Fontaine une existence
gale  celle des dieux d'Hsiode et d'Homre, et il eut l'honneur de
crer comme eux une divinit. Il se plut  runir en elle seule
toutes les faiblesses des femmes, et, comme il le dit, leurs trois
plus grands dfauts: la vanit, la curiosit et le trop d'esprit; mais
il l'embellit en mme temps de toutes les grces de ce sexe
enchanteur. Il la place ainsi au milieu des prodiges de la nature et
de l'art, qui s'clipsent tous auprs d'elle. Ce triomphe de la
beaut, qu'il a pris tant de plaisir  peindre, demande et obtient
grce pour les satires qu'il se permet contre les femmes, satires
toujours gnrales: et dans cette Psych mme, il place au tartare

    Ceux dont les vers ont noirci quelque belle.

Aussi ses vers et sa personne furent-ils galement accueillis de ce
sexe aimable, d'ailleurs si bien veng de la mdisance par le
sentiment qui en fait mdire. On a remarqu que trois femmes furent
ses bienfaitrices, parmi lesquelles il faut compter cette, fameuse
duchesse de Bouillon qui, sduite par cet esprit de parti, flau de la
littrature, se dclara si hautement contre Racine; car ce grand
tragique, qu'on a depuis appel le pote des femmes, ne put obtenir le
suffrage des femmes les plus clbres de son sicle, qui toutes
s'intressaient  la gloire de La Fontaine. La gloire fut une de ses
passions les plus constantes; il nous l'apprend lui-mme:

    Un vain bruit et l'amour ont occup mes ans;
et dans les illusions de l'amour mme, cet autre sentiment conservait
des droits sur son coeur.

    Adieu, plaisir, honneurs, louange bien aime,

s'criait-il dans le regret que lui laissaient les momens perdus pour
sa rputation. Ce ne fut pas sans doute une passion malheureuse: il
jouit de cette gloire si chre, et ses succs le mirent au nombre de
ces hommes rares  qui le suffrage public donne le droit de se louer
eux-mmes sans affliger l'amour-propre d'autrui. Il faut convenir
qu'il usa quelquefois de cet avantage; car, tout tonnant que parat
La Fontaine, il ne fut pourtant pas un pote sans vanit. Mais, ne se
louant que pour promettre  ses amis

    Un temple dans ses vers,

pour rendre son encens plus digne d'eux, sa vanit mme devint
intressante, et ne parut que l'aimable panchement d'une me nave,
qui veut associer ses amis  sa renomme. Ne croirait-on pas encore
qu'il a voulu rclamer contre les portraits qu'on s'est permis de
faire de sa personne, lorsqu'il ose dire:

    Qui n'admettrait Anacron chez soi?
    Qui bannirait Waller et La Fontaine?

Est-il vraisemblable, en effet, qu'un homme admis chez les Conti, les
Vendme, et parmi tant de socits illustres, ft tel que nous le
reprsente une exagration ridicule, sur la foi de quelques rponses
naves chappes  ses distractions? La grandeur encourage, l'orgueil
protge, la vanit cite un auteur illustre, mais la socit n'appelle
ou n'admet que celui qui sait plaire; et les Chaulieu, les Lafare,
avec lesquels il vivait familirement, n'ignoraient pas l'ancienne
mthode de ngliger la personne en estimant les crits. Leur socit,
leur amiti, les bienfaits des princes de Conti et de Vendme, et dans
la suite ceux de l'auguste lve de Fnlon, rcompensrent le mrite
de La Fontaine, et le consolrent de l'oubli de la cour, s'il y pensa.

C'est une singularit bien frappante de voir un crivain tel que lui,
n sous un roi dont les bienfaits allrent tonner les savans du nord,
vivre nglig, mourir pauvre, et prs d'aller dans sa caducit
chercher, loin de sa patrie, les secours ncessaires  la simple
existence: c'est qu'il porta toute sa vie la peine de son attachement
 Fouquet, ennemi du grand Colbert. Peut-tre n'et-il pas t indigne
de ce ministre clbre de ne pas punir une reconnaissance et un
courage qu'il devait estimer. Peut-tre, parmi les crivains dont il
prsentait les noms  la bienfaisance du roi, le nom de La Fontaine
n'et-il pas t dplac; et la postrit ne reprocherait point  sa
mmoire d'avoir abandonn au zle bienfaisant de l'amiti, un homme
qui fut un des ornemens de son sicle, qui devint le successeur
immdiat de Colbert lui-mme  l'Acadmie, et le loua d'avoir protg
les lettres. Une fois nglig, ce fut une raison de l'tre toujours,
suivant l'usage, et le mrite de La Fontaine n'tait pas d'un genre 
toucher vivement Louis XIV. Peut-tre les rois et les hros sont-ils
trop loin de la nature pour apprcier un tel crivain: il leur faut
des tableaux d'histoire plutt que des paysages; et Louis XIV, mlant
 la grandeur naturelle de son me quelques nuances de la fiert
espagnole qu'il semblait tenir de sa mre, Louis XIV, si sensible au
mrite des Corneille, des Racine, des Boileau, ne se retrouvait point
dans des fables. C'tait un grand dfaut, dans un sicle o Despraux
fit un prcepte de l'art potique, de former tous les hros de la
tragdie sur le monarque franais[13]; et la description du passage du
Rhin importait plus au roi que les dbats du lapin et de la belette.

  [13]  Que Racine, enfantant des miracles nouveaux,
        De ses hros sur lui forme tous les tableaux.

           BOILEAU, _Art. pot._

Malgr cet abandon du matre, qui retarda mme la rception de
l'auteur des fables  l'Acadmie franaise; malgr la mdiocrit de sa
fortune, La Fontaine (et l'on aime  s'en convaincre), La Fontaine fut
heureux; il le fut mme plus qu'aucun des grands potes ses
contemporains. S'il n'eut point cet clat imposant attach aux noms
des Racine, des Corneille, des Molire, il ne fut point expos au
dchanement de l'envie, toujours plus irrite par les succs de
thtre. Son caractre pacifique le prserva de ces querelles
littraires qui tourmentrent la vie de Despraux. Cher au public,
cher aux plus grands gnies de son sicle, il vcut en paix avec les
crivains mdiocres; ce qui parat un peu plus difficile, pauvre, mais
sans humeur, comme  son insu; libre des chagrins domestiques,
d'inquitude sur son sort, possdant le repos, de douces rveries et
le _vrai dormir_ dont il fait de grands loges: ses jours parurent
couler ngligemment comme ses vers. Aussi, malgr son amour pour la
solitude, malgr son got pour la campagne, ce got si ami des arts
auxquels il offre de plus prs leur modle, il se trouvait bien
partout. Il s'crie, dans l'ivresse des plus doux sentimens, qu'il
aime  la fois la ville, la campagne; que tout est pour lui le
souverain bien;

    Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mlancolique,
        Les chimres, le rien, tout est bon.

Il retrouve en tout lieu le bonheur qu'il porte en lui-mme, et dont
les sources intarissables sont l'innocente simplicit de son me et la
sensibilit d'une imagination souple et lgre. Les yeux s'arrtent,
se reposent avec dlices sur le spectacle d'un homme, qui, dans un
monde trompeur, souponneux, agit de passions et d'intrts divers,
marche avec l'abandon d'une paisible scurit, trouve sa sret dans
sa confiance mme, et s'ouvre un accs dans tous les coeurs, sans
autre artifice que d'ouvrir le sien, d'en laisser chapper tous les
mouvemens, d'y laisser lire mme ses faiblesses, garans d'une aimable
indulgence pour les faiblesses d'autrui. Aussi La Fontaine
inspira-t-il toujours cet intrt qu'on accorde involontairement 
l'enfance. L'un se charge de l'ducation et de la fortune de son fils;
car il avait cd aux dsirs de sa famille, et un soir il se trouva
mari: l'autre lui donne un asile dans sa maison; il se croit parmi
des frres; ils vont le devenir en effet, et la socit reprend les
vertus de l'ge d'or pour celui qui en a la candeur et la bonne foi.
Il reoit des bienfaits: il en a le droit, car il rendrait tout sans
croire s'en tre acquitt. Peut-tre il est des mes qu'une simplicit
noble lve naturellement au-dessus de la fiert; et, sans blmer le
philosophe, qui carte un bienfaiteur dans la crainte de se donner un
tyran, sait se priver, souffrir et se taire, n'est-il pas plus beau,
peut-tre, n'est-il pas du moins plus doux de voir La Fontaine montrer
 son ami ses besoins comme ses penses, abandonner gnreusement 
l'amiti le droit prcieux qu'elle rclame, et lui rendre hommage par
le bien qu'il reoit d'elle? Il aimait, c'tait sa reconnaissance, et
ce fut celle qu'il fit clater envers le malheureux Fouquet
J'admirerai sans doute, il le faut bien, un chef-d'oeuvre de posie et
de sentiment dans sa touchante lgie sur cette fameuse disgrce.
Mais, si je le vois, deux ans aprs la chute de son bienfaiteur,
pleurer  l'aspect du chteau o M. Fouquet avait t dtenu; s'il
s'arrte involontairement autour de cette fatale prison dont il ne
s'arrache qu'avec peine; si je trouve l'expression de cette
sensibilit, non dans un crit public, monument d'une reconnaissance
souvent fastueuse, mais dans l'panchement d'un commerce secret, je
partagerai sa douleur: j'aimerai l'crivain que j'admire. O La
Fontaine! essuie tes larmes, cris cette fable charmante des _Deux
Amis_; et je sais o tu trouves l'loquence du coeur et le sublime de
sentiment: je reconnais le matre de cette vertu qu'il nomme, par une
expression nouvelle, _le don d'tre ami_. Qui l'avait mieux reu de la
nature ce don si rare? Qui a mieux prouv les illusions du sentiment?
Avec quel intrt, avec quelle bonne foi nave, associant dans un mme
recueil plusieurs de ses immortels crits  la traduction de quelques
harangues anciennes, ouvrage de son ami Maucroix, ne se livre-t-il pas
 l'esprance d'une commune immortalit? Que mettre au-dessus de son
dvouement  ses amis, si ce n'est la noble confiance qu'il avait
lui-mme en eux? O vous! messieurs, vous qui savez si bien, puisque
vous chrissez sa mmoire, sentir et apprcier ce charme inexprimable
de la facilit dans les vertus, partage des moeurs antiques, qui de
vous, allant offrir  son ami l'hospice de sa maison, n'prouverait
l'motion la plus douce, et mme le transport de la joie, s'il en
recevait cette rponse aussi attendrissante qu'inattendue: _J'y
allais_? Ce mot si simple, cette expression si nave d'un abandon sans
rserve, est le plus digne hommage rendu  l'humanit gnreuse; et
jamais bienfaiteur, digne de l'tre, n'a reu une si belle rcompense
de son bienfait.

Tel est l'image que mes faibles yeux ont pu saisir de ce grand homme,
d'aprs ses ouvrages mmes, plus encore que d'aprs une tradition
rcente, mais qui, trop souvent infidle, s'est plu, sur la foi de
quelques plaisanteries de socit,  montrer, comme un jeu bizarre de
la nature, un homme qui en fut vritablement un prodige; qui offrit le
singulier contraste d'un conteur trop libre et d'un excellent
moraliste; reut en partage l'esprit le plus fin qui fut jamais, et
devint en tout le modle de la simplicit; possda le gnie de
l'observation, mme de la satire, et ne passa jamais que pour un bon
homme; droba, sous l'air d'une ngligence quelquefois relle, les
artifices de la composition la plus savante; fit ressembler l'art au
naturel, souvent mme  l'instinct; cacha son gnie par son gnie
mme; tourna au profit de son talent l'opposition de son esprit et de
son me, et fut, dans le sicle des grands crivains, sinon le
premier, du moins le plus tonnant. Malgr ses dfauts, observs mme
dans son loge, il sera toujours le plus relu de tous les auteurs; et
l'intrt qu'inspirent ses ouvrages s'tendra toujours sur sa
personne. C'est que plusieurs de ses dfauts mme participent
quelquefois des qualits aimables qui les avaient fait natre; c'est
qu'on juge l'homme et l'auteur par l'assemblage de ses qualits
habituellement dominantes; et La Fontaine, dsign de son vivant par
l'pithte de bon, ressemblance remarquable avec Virgile, conservera,
comme crivain, le surnom d'inimitable, titre qu'il obtint avant mme
d'tre tout--fait apprci, titre confirm par l'admiration d'un
sicle, et devenu, pour ainsi dire, insparable de son nom.


FIN DE L'LOGE DE LA FONTAINE.




NOTES

SUR

LES FABLES DE LA FONTAINE.


LIVRE PREMIER.

FABLE I.

Cette fable est une des plus faibles de La Fontaine. Elle n'est
trs-cite que parce qu'elle est la premire. La fourmi qui paiera
_l'intrt et le principal_. _Je chantais, eh bien! dansez
maintenant._ La brivet la plus concise vaudrait mieux que ces
prtendus ornemens.

    V. 15. La fourmi n'est pas prteuse;
            C'est l son moindre dfaut.

Il y a l une quivoque, ou plutt une vraie faute. La Fontaine veut
dire que d'tre prteuse est son moindre dfaut, pour faire entendre
qu'elle ne l'est pas; et on peut croire qu'il dit que de n'tre pas
prteuse est son moindre dfaut, c'est- dire qu'elle a de bien plus
grands dfauts que de ne pas prter.

FABLE II.

C'est ici qu'on commence  trouver La Fontaine. Le discours du renard
n'a que cinq vers, et n'en est pas moins un chef-d'oeuvre. _Monsieur
du corbeau_, pour entrer en matire; et  la fin, _vous tes le
phnix_, etc.

V. 14. Il est plaisant de mettre la morale dans la bouche de celui qui
profite de la sottise: c'est le renard qui donne la leon  celui
qu'il a dup, ce qui rend cette petite scne, en quelque sorte,
thtrale et comique.

Il est fcheux que _Monsieur_ rime avec _Flatteur_, c'est- dire ne
rime pas; mais c'tait l'usage alors de prononcer l'_r_ de monsieur.
On tolre mme de nos jours cette petite ngligence au thtre, parce
qu'elle est moins remarquable.

FABLE III.

Cette petite fable est charmante par la vrit de la peinture, pour le
dialogue des deux grenouilles, et pour l'expression lgante qui s'y
trouve.

Plusieurs gens de got blment La Fontaine d'avoir mis la morale, ou 
la fin, ou au commencement de chaque fable; chaque fable, disent-ils,
contient sa morale dans elle-mme: svrit qui nous aurait fait
perdre bien des vers charmans.

FABLE IV.

V. 5. _Relev._ Mauvaise rime qu'on appelle suffisante; La Fontaine
pouvait mettre d'un _pas dgag_.

    V. 6. Et faisait sonner sa sonnette.

Est un vers heureux, et d'harmonie imitative, qui s'est trouv sous la
plume de l'auteur.

La Fontaine ne manque pas, du moins autant qu'il le peut, l'occasion
de mettre la morale de son Apologue dans la bouche d'un de ses
acteurs. Cette fable des deux Mulets est d'une application bien
frquente.

    V. 2. Celui-ci, glorieux d'une charge si belle,
          N'et voulu pour beaucoup en tre soulag.

Ce mulet-l fait songer  bien d'honntes gens.

FABLE V.

Cette fable du loup et du chien est parfaite d'un bout  l'autre; il
n'y a  critiquer que l'avant-dernier vers.

    Et ne voudrais pas mme  ce prix un trsor.

Un loup n'a que faire d'un trsor.

FABLE VI.

Voil certainement une mauvaise fable que La Fontaine a mise en vers
d'aprs Phdre. L'association de ces quatre personnages est absurde et
contre nature. Quel besoin le lion a-t-il d'eux pour chasser? ils sont
eux-mmes le gibier qu'il cherche. Si Phdre a voulu faire voir qu'une
association avec plus fort que soi est souvent dangereuse; il y avait
une grande quantit d'images ou d'allgories qui auraient rendu cette
vrit sensible. Voyez la fable du Pot de terre et du Pot de fer.

FABLE VII.

La Fontaine pour nous ddommager d'avoir fait une fable aussi mauvaise
que l'est la prcdente, lui fait succder un apologue excellent, o
il dveloppe avec finesse et avec force le jeu de l'amour-propre de
toutes les espces d'animaux, c'est- dire de l'homme, dont l'espce
runit tous les genres d'amour-propre.

On ne finirait pas si on voulait noter tous les vers heureux de cette
fable.

    V. 23. Dame fourmi trouva le citron trop petit.
           . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
           . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    V. 28. Lynx envers nos pareils et taupes envers nous.

Et les deux derniers vers.

C'est donc la faute  Jupiter si nous ne nous apercevons pas de nos
propres dfauts. Esope, que Phdre a gt en l'imitant, dit, et
beaucoup mieux, chaque homme nat avec deux besaces, etc. De cette
manire, la faute n'est point rejete spcialement sur le fabricateur
souverain. La Fontaine aurait mieux fait d'imiter Esope que Phdre en
cette occasion.

FABLE VIII.

Autre Apologue, excellent d'un bout  l'autre.

FABLE IX.

V. 27. _Fi!_ Espce d'interjection qu'on n'emploie que proverbialement
et dans le style trs-familier.

FABLE X.

Cette fable est connue de tout le monde, mme de ceux qui ne
connaissent que celle-l. Ce qui en fait la beaut, c'est la vrit du
dialogue. Plusieurs personnes ne semblent voir dans cet Apologue
qu'une vrit triviale, que le faible est opprim par le fort. Ce ne
serait pas la peine de faire une fable. Ce qui fait la beaut de
celle-ci, c'est la prtention du loup qui veut avoir raison de son
injustice, et qui ne supprime tout prtexte et tout raisonnement, que
lorsqu'il est rduit  l'absurde par les rponses de l'agneau.

V. 19 et 20. _Si je n'tais pas n_ ne rime pas avec _l'an pass_.
Pure ngligence.

FABLE XI.

Ce n'est point l une fable, quoiqu'en dise La Fontaine; c'est un
compliment en vers adress  M. le duc de la Rochefoucault sur son
livre des Maximes. Un homme qui s'enfuit dans le dsert pour viter
des miroirs: c'est l une ide assez bizarre, et une invention assez
mdiocre de La Fontaine.

    V. 21. On voit bien o je veux venir.

On le voit  travers un nuage; cela est si vrai, que La Fontaine est
oblig d'expliquer son ide toute entire, et de dire enfin:

    Et quant au canal, c'est celui
    Que chacun sait, le livre des Maximes.

Cela rappelle un peu le peintre qui mettait au bas de ses figures,
d'un coq, par exemple, _ceci est un coq_.

FABLE XII.

La plupart des fables et des contes ont fait le tour du globe. La
Fontaine met en Europe la scne o il suppose que fut fait le rcit de
cette aventure, rcit que les Orientaux mettent dans la bouche du
fameux Gengiskan,  l'occasion du Grand Mogol, prince qui dpendait en
quelque sorte de ses grands vassaux. Au surplus, ce rcit ne peut pas
s'appeler une fable; c'est une petite histoire allgorique qui conduit
 une vrit morale. Toute fable suppose une action.

FABLE XIII.

V. 10. _Au lieu de deux, etc._ Voil deux traits de naturel qu'on ne
trouve gure que dans La Fontaine, et qui charment par leur
simplicit.

V. 12. _De nul d'eux._ Transposition que de nos jours on trouverait un
peu force, mais qui se pardonnait alors dans le style familier.

V. 13. _Un quart_, un quatrime.

_Un quart voleur survient, etc._ Voil les conqurans appels
_voleurs_, c'est- dire par leur nom. Nous sommes bien loin de
l'Eptre ddicatoire, et de ce roi qui comptera ses jours par ses
conqutes.

FABLE XIV.

Encore de la mauvaise morale: on peut trop louer sa matresse, et tout
loge qui n'a pas l'air d'chapper  un sentiment vrai, ou d'tre une
galanterie aimable d'un esprit facile, dplat souvent mme  celle
qui en est l'objet. On peut trop louer son roi, 1 quand on le loue et
qu'il est blmable; 2 quand on le loue dmesurment pour une
bagatelle, etc.

    V. 4. Ce sont maximes toujours bonnes.

Au contraire presque toujours mauvaises.

Castor et Pollux ne font pas un beau rle dans cette fable. Quel mal
avaient fait ces pauvres convis et ces chansons? Cela dut faire
grand plaisir  ce Simonide, qui tait fort avare.

Un jour un athlte qui avait remport le prix aux courses de mules lui
offrit une somme d'argent pour chanter sa victoire. Simonide,
mcontent de la somme, rpondit: Moi, faire des vers pour des animaux
qui sont des demi-baudets! Le vainqueur tripla la somme offerte. Alors
Simonide fit une pice trs-pompeuse qui commence par des vers dont
voici le sens: Nobles filles des coursiers qui devancent les
aquilons.

Le mme Simonide fut avec Anacron  la cour d'Hipparque, fils de
Pisistrate. Le dernier ne voulut que des honneurs, il fallut des
prsens au premier.

V. 64. _Melpomne._ Tout cela signifie qu'un pote peut tirer
quelqu'avantage de ses travaux.

FABLE XVII.

    V. 4 et 5. Il avait du comptant,
                        Et partant.

Ce vers de six syllabes, suivi d'un autre de trois, si l'on peut
appeler ce dernier un vers, ne me semble qu'une ngligence et non une
beaut. Quand cette hardiesse sera une beaut, je ne manquerai pas de
l'observer.

A proprement parler, cette pice n'est pas exactement une fable, c'est
un rcit allgorique; mais il est si joli et rend si sensible la
vrit morale dont il s'agit, qu'il ne faut pas se rendre difficile.

FABLE XVIII.

V. 4 _Besogne_, (autrefois besongne) n'est pas le mot propre; mais, 
cela prs, la fable est charmante d'un bout  l'autre. Elle me
rappelle le trait d'un riche particulier qui avait fait dner ensemble
un antiquaire, qui hors de l ne savait rien, et un physicien clbre
dnu de toute espce d'rudition. Ces deux messieurs ne surent que se
dire. Sur quoi on observa que le matre de la maison leur avait fait
faire le repas du renard et de la cigogne.

FABLE XIX.

Dans ce rcit, La Fontaine pouvait se dispenser d'annoncer son
dessein. Cela diminue la curiosit, d'autant plus qu'il y revient 
la fin de la fable, et mme d'une manire trop longue et peu
piquante.

FABLE XX.

Ces deux petits faits mis ainsi  ct l'un de l'autre, raconts dans
le mme nombre de vers et dans la mme mesure, font un effet
trs-piquant. Les six derniers vers ne sont que l'explication des six
premiers, mais le commentaire plat autant que le texte.

V. 3. Le _beau premier_, le fin premier, mots reus dans l'ancien
style pour dire simplement le premier. On le disait encore de nos
jours dans le style familier.

FABLE XXI.

V. 7. _Les tmoins dposaient._ Cette formule de nos tribunaux est
plaisante: elle nous transporte au milieu de la socit. C'est le
charme et le secret de La Fontaine; il nous montre ainsi qu'en parlant
des animaux, il ne nous perd pas de vue un seul instant.

V. 31. _Plt--Dieu, etc._ Tous les procs ne sont pas de nature 
tre jugs ainsi; et quant a la mthode des Turcs, Dieu nous en
prserve. La voici: Le juge, appel Cadi, prend une connaissance
succincte de l'affaire, fait donner la bastonnade  celui qui lui
parat avoir tort, et ce tort se rduit souvent  n'avoir pas donn de
l'argent au juge comme a fait son adversaire: puis il renvoie les deux
parties.

FABLE XXII.

Je ne connais rien de plus parfait que cet Apologue. Il faudrait
insister sur chaque mot, pour en faire sentir les beauts. L'auteur
entre en matire sans prologue, sans morale. Chaque mot que dit le
chne fait sentir au roseau sa faiblesse.

    V. 5. Un roitelet pour vous est un pesant fardeau.
                Le moindre vent qui d'aventure
                Fait rider la face de l'eau, etc.

Et puis tout d'un coup l'amour-propre lui fait prendre le style le
plus pompeux et le plus potique.

    V. 8. Cependant que mon front, au Caucase pareil,
          Non content, etc.

Puis vient le tour de la piti qui protge, et d'un orgueil ml de
bont.

    V. 12. Encor si vous naissiez  l'abri du feuillage
                  Dont je couvre le voisinage.

Enfin il finit par s'arrter sur l'ide la plus affligeante pour le
roseau, et la plus flatteuse pour lui-mme.

    V. 18. La nature envers vous m'a sembl bien injuste.

Le roseau, dans sa rponse, rend d'abord justice  la bont du coeur
que le chne a montre. En effet, il n'a pas t trop impertinent, et
il a rendu aimable le sentiment de sa supriorit. Enfin le roseau
refuse sa protection, sans orgueil, seulement parce qu'il n'en a pas
besoin.

    V. 22. Je plie et ne romps pas.

Arrive le dnouement; La Fontaine dcrit l'orage avec la pompe de
style que le chne a employe en parlant de lui-mme.

    V. 27. Le plus terrible des enfans
    Que le Nord et port jusque-l dans ses flancs.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    V. 30. Le vent redouble ses efforts,
            Et fait si bien qu'il dracine
    Celui de qui la tte au ciel tait voisine,
    Et dont les pieds touchaient  l'empire des morts.

Remarquez que La Fontaine ne s'amuse pas plus  moraliser  la fin de
sa fable qu'au commencement. La morale est toute entire dans le rcit
du fait. Cet Apologue est non-seulement le meilleur de ce premier
livre, mais il n'y en a peut-tre pas de plus achev dans La Fontaine.
Si l'on considre qu'il n'y a pas un mot de trop, pas un terme
impropre, pas une ngligence; que dans l'espace de trente vers, La
Fontaine, en ne faisant que se livrer au courant de sa narration, 
pris tous les tons, celui de la posie la plus gracieuse, la plus
leve: on ne craindra pas d'affirmer qu' l'poque o cette fable
parut, il n'y avait rien de ce ton l dans notre langue. Quelques
autres fables, comme celle des animaux malades de la peste, prsentent
peut-tre des leons plus importantes, offrent des vrits qui ont
plus d'tendue, mais il n'y en a pas d'une excution plus facile.


LIVRE DEUXIME.

FABLE IV.

V. 10. _Il ne rgnera plus, etc._ Voici encore un exemple de
l'artifice et du naturel avec lequel La Fontaine passe du ton le plus
simple  celui de la haute posie. Avec quelle grce il revient au
style familier, dans les vers suivans:

    V. 13.            ... Il faudra qu'on ptisse
           Du combat qu'a caus madame la gnisse.

_Madame_: mot qui donne de l'importance  la gnisse. Ce vers rappelle
celui de Virgile (Gorg. liv. 3): _Pascitur in magn silv formosa
juvenca_.

FABLE V.

Cette fable est trs-jolie: on ne peut en blmer que la morale.

    V. 33. Le sage dit, selon les gens,
            Vive le roi! vive la ligue!

Ce n'est point le sage qui dit cela: c'est le fourbe, et mme le
fourbe impudent. Quel parti devait donc prendre La Fontaine? Celui de
ne pas donner de morale du tout.

Solon dcerna des peines contre les citoyens qui, dans un temps de
troubles, ne se dclareraient pas ouvertement pour un des partis: son
objet tait de tirer l'homme de bien d'une inaction funeste, de le
jeter au milieu des factieux, et de sauver la rpublique par
l'ascendant de la vertu.

Il parat bien dur de blmer la chauve-souris de s'tre tire
d'affaire par un trait d'esprit et d'habilet, qui mme ne fait point
de mal  son ennemie la belette; mais La Fontaine a tort d'en tirer la
conclusion qu'il en tire.

Il y a des questions sur lesquelles la morale reste muette et ne peut
rien dcider. C'est ce que l'Aropage donna bien  entendre dans une
cause dlicate et embarrassante dont le jugement lui fut renvoy. Le
tribunal ordonna, sans rien prononcer, que les deux parties eussent 
comparatre de nouveau dans cent ans.

FABLE VI.

V. 1. _Flche empenne._ Le mot _empenne_ n'est point rest dans la
langue; c'est que nous avons celui d'_emplume_, que l'auteur aurait
aussi bien fait d'employer.

V. 9. _Des enfans de Japet, etc._ La Fontaine se contente d'indiquer
d'un seul mot le point d'o sont partis tous les maux de l'humanit.

FABLE VII.

Cette fable, trs-remarquable par la leon qu'elle donne, ne l'est,
dans son excution, que par son lgante simplicit.

La morale de cet Apologue est si vidente, que le got ordonnait
peut-tre de ne pas y joindre d'affabulation; c'est le nom qu'on donne
 l'explication que l'auteur fait de sa fable

FABLE VIII.

Cette fable est une des plus heureuses et des mieux tournes.

V. 19. _Ses oeufs, ses tendres oeufs, etc._ Il semble que l'me de La
Fontaine n'attend que les occasions de s'ouvrir  tout ce qui peut
tre intressant. Ce vers est d'une sensibilit si douce, qu'il fait
plaindre l'aigle, malgr le rle odieux qu'il joue dans cette fable.

FABLE IX.

V. 36. _J'en vois deux, etc._ Tant pis; une bonne fable ne doit offrir
qu'une seule moralit, et la mettre dans toute son vidence. Au reste,
ce qui peut justifier La Fontaine, c'est que ces deux vrits sont si
prs l'une de l'autre, que l'esprit les rduit aisment  une moralit
seule et unique.

FABLE X.

    V. 1. Un nier, son sceptre  la main,
          Menait en empereur romain
          Deux coursiers  longues oreilles.

Il y a bien de l'esprit et du got  savoir tout anoblir sans donner
aux petites choses une importance ridicule. C'est ce que fait La
Fontaine en mlant la plaisanterie  ses priphrases les plus
potiques ou  ses descriptions les plus pompeuses.

    V. 21. Camarade pongier.

_pongier._ Mot cr par La Fontaine, mais employ si heureusement,
qu'on croirait qu'il existait avant lui.

FABLES XI ET XII.

Ces deux fables ne comportent aucune espce de notes, n'tant
remarquables ni par de grandes beauts, ni par aucun dfaut. C'est la
simplicit et la puret de Phdre, avec un peu plus d'lgance.

FABLE XIII.

Encore une fable qui n'est point fable. Un trait que La Fontaine
raconte en quatre vers, lui donne lieu de causer avec son lecteur,
mais pour le jeter dans des questions mtaphysiques auxquelles il
n'entendait pas grand'chose. De l il fait une sortie contre
l'astrologie judiciaire, qui, de son temps, n'tait pas encore tombe
tout--fait.

    V. 21. Aurait-il imprim? etc.

Voil deux vers qui ne dpareraient pas le pome crit du style le
plus haut et le plus soutenu.

    V. 40. Emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps.

Les souffleurs, c'est- dire les alchymistes, dont la science est  la
chymie ce que l'astrologie judiciaire est  l'astronomie.

FABLE XIV.

    V. 2. Car que faire en un gte,  moins que l'on ne songe?

Ce vers est devenu proverbe  cause de son extrme naturel, sans qu'on
puisse voir d'ailleurs ce qui a fait sa fortune.

    V. 29. Et d'o me vient cette vaillance?

Il se croit dj brave, et son amour-propre devient son consolateur.
Voil ce me semble la pense dont il fallait achever le dveloppement;
et c'est ce que l'auteur ne fait pas. Au contraire, le livre qui
vient de parler de sa vaillance, parle de sa poltronnerie dans les
deux derniers vers. On pourrait, pour sauver cette faute et cette
contradiction, supposer que le livre finit de parler aprs ce vers:

    Je suis donc un foudre de guerre!

et que c'est La Fontaine qui dit en son propre nom les deux vers
suivans; mais cette conjecture n'est pas assez fonde.

FABLE XV.

Il fallait ce me semble que le renard comment par dire au coq: Eh!
mon ami, pourquoi n'tais-tu pas aux ftes qu'on a donnes pour la
paix qui vient de se conclure? Dans ces vers, _nous ne sommes plus en
querelle_, le renard n'a l'air que de proposer la paix.

    V. 17.    Que celle
           De cette paix.

Ces deux petits vers ingaux ne sont qu'une pure ngligence, et ne
font nullement beaut.

    V. 19. Et ce m'est une double joie
           De la tenir de toi, etc.....

Les ressemblances de son dplaisent  l'oreille.

    V. 32. Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.

V. 29. _Malcontent, etc._ On dirait aujourd'hui mcontent.

Le coq ne trompe pas le renard, il le joue, il se moque de lui.

FABLE XVI.

    V. 8. .... Pour la bouche des dieux.

Cette exposition montre la finesse d'esprit de La Fontaine. Les dieux
taient supposs respirer l'odeur des sacrifices, mais non pas manger
les victimes. La Fontaine, par ce mot de _la bouche des dieux_,
indique leurs reprsentans, qui avaient soin de choisir les victimes
les plus belles et les plus grasses.

Les quatre derniers vers sont charmans; le second et le quatrime sont
devenus proverbes. Ce rapport de sons rpt deux fois entre la rime
de _eure_ et celle de _eurs_, les gte un peu  la lecture.

FABLE XIX.

Cette fantaisie de chasser doit tre trop frquente chez le lion pour
qu'il y ait de la justesse  employer cette expression, _se mit en
tte_; ce mot semble indiquer une fantaisie nouvelle ou du moins assez
rare.

_Sanglier_ tait autrefois de deux syllabes, ce qui tait assez dur 
l'oreille.

    V. 12. Leur troupe n'tait pas encore accoutume, etc.

Il fallait donc que ce fut au commencement du monde. Cette
circonstance parat bizarre... _dit l'ne en se donnant_ tout
l'honneur de la chasse. Il fallait ce me semble que l'ne se rendt
tout--fait insupportable au lion par ses fanfaronnades; cela et
rendu la moralit de la fable plus sensible et plus vidente.

FABLE XX.

Ce n'est point l une fable; c'est une anecdote dont il est assez
difficile de tirer une moralit.

    V. 5 Une histoire des plus gentilles.

Quoique ce soit d'sope que La Fontaine parle ici et non pas de
lui-mme, peut-tre et-il t mieux de ne pas promettre que
l'histoire serait gentille: on le verra bien.

V. 22. .... _Chacune soeur._ C'est le style de la pratique; et ce mot
de chacune, au lieu de chaque, fait trs-bien en cet endroit.


LIVRE TROISIME.

FABLE I.

V. 4. _Les derniers venus, etc._, n'y ont presque rien trouv.

V. 16. _Et que rien ne doit fuir, etc._ Locution emprunte de la
langue latine.

    V. 22. La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes.

Vers charmant.

V. 23. _......... o buter._ Ce mot de buter est sec et peu agrable 
l'oreille.

V. 74. .... _Car, quand il va voir Jeanne._ La Fontaine, aprs nous
avoir parl de _quolibets coup sur coup renvoys_, pouvait nous faire
grce de celui-l.

V. 81. _Quant  vous, suivez Mars, etc._ Ce n'est point La Fontaine
qui parle  son lecteur, c'est Malherbe qui continue et qui s'adresse
 Racan. Celui-ci ne prit ni femme, ni abbaye, ni emploi; il se livra,
 son talent pour la posie, qui lui fit une grande rputation.

FABLE II.

La Fontaine a pris ici le ton le plus simple, et ne parat pas
chercher le moindre embellissement. Il a craint sans doute qu'on ne le
souponnt d'avoir voulu lutter contre Horace, qui, dans une de ses
ptres, a mis en vers cet Apologue d'une manire beaucoup plus
piquante et plus agrable.

    V. 7. Chacun d'eux rsolut de vivre en gentilhomme,
          Sans rien faire...

Voil un trait de satyre qui porte sur le fond de nos moeurs, mais
d'une manire bien adoucie. C'est le ton et la coutume de La Fontaine
de placer la morale dans le tissu de la narration, par l'art dont il
fait son rcit.

V. 25. .... _Et la chose est gale._ Pas si gale. Mais La Fontaine
n'y regarde pas de si prs. On verra ailleurs qu'il ne traite pas
aussi bien l'autorit royale, et que mme il se permet un trait de
satyre qui passe le but.

FABLE III.

V. 5. _Hoqueton._ Ce mot se dit et d'une sorte de casaque que portent
les archers, et des archers qui la portent.

    V. 10. C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.

Comme ce vers peint merveilleusement les fripons et les attentions
superflues qu'ils prennent pour le succs de leurs fourberies;
attentions qui bien souvent les font chouer!

V. 16. ... _Comme aussi sa musette._ Ce dernier hmistiche est d'une
grce charmante. Ce qu'il y a de hardi dans l'expression, _d'une
musette qui dort_, devient simple et naturel, prpar par le sommeil
du berger et du chien.

    V. 22. Mais cela gta son affaire.

C'est ce qui arrive. On reconnat l'imposteur  la caricature: les
fripons dlis l'vitent soigneusement: et voil ce qui rend le monde
si dangereux et si difficile  connatre.

V. 32. _Quiconque est loup, etc...._ Il fallait finir la fable au vers
prcdent, _toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre_.
La Fontaine alors avait l'air de vouloir dcourager les fripons, ce
qui tait travailler pour les honntes gens.

FABLE IV.

V. 14. _Or c'tait un soliveau..._ Il faut convenir que la conduite de
Jupiter, dans cet Apologue, n'est point du tout raisonnable. Il est
trs-simple de dsirer un autre roi qu'un soliveau, et trs-naturel
que les grenouilles ne veuillent pas d'une grue qui les croque.

FABLE V.

    V. 22. Et vous lui fait un beau sermon.

La Fontaine se plat toujours  dvelopper le caractre du renard, et
il le fait sans cesse d'une manire gaie et comique. Les autres
fabulistes sont secs auprs de lui.

FABLE VI.

V. 5. _Fourbe_, moins commun que fourberie.

V. 8. _Possible_, gures.. Mot que Vaugelas, Mnage et Thomas
Corneille ont condamn. L'usage a, depuis La Fontaine, confirm leur
arrt.

V. 19. _Gsine..._ Mot vieilli, qui ne s'emploie gure que dans les
tribunaux.

    V. 25. Obligez-moi de n'en rien dire.

C'est la premire prcaution du fourbe. La Fontaine ne manque pas ces
nuances, qui marquent les caractres et les passions.

V. 29. _Sottes de ne pas voir, etc..._ La Fontaine a bien fait de
prvenir ses lecteurs sur cette invraisemblance avant qu'ils s'en
apperussent eux-mmes. Mais elle n'en est pas moins une tache dans
cette fable. Il n'est pas naturel que la faim ne force pas tous ces
animaux  sortir.

FABLE VII.

V. 1. ... _O toujours il revient._ _O_, pour _auquel_. Selon
d'Olivet, _auquel_ ne peut se supporter en vers: _o_ pour _auquel_ ne
peut se dire. Voil les potes bien embarrasss. Racine n'a point
reconnu cette rgle de d'Olivet.

FABLE VIII.

Cette goutte que l'auteur personnifie pour la mettre en scne avec
l'araigne, est une ide assez bizarre et peu digne de La Fontaine.

V. 11. ... _Aragne_, vieux mot conserv pour le besoin de la rime ou du
vers.

FABLE IX.

V. 16. ... _Vous tes une ingrate._ Mot qui exprime  merveille un des
grands caractres de l'ingratitude, qui compte pour un bienfait le mal
qu'elle ne fait pas.

FABLE X.

V. 1. _On exposait en peinture._ Une femme d'esprit, lasse de voir
dans nos livres des peintures satyriques de son sexe, appliqua aux
hommes qui font les livres, la remarque du lion de cette fable. Elle
avait raison; mais les femmes ont mieux fait depuis: c'est de prendre
leur revanche, de faire des livres, et de peindre les hommes  leur
tour.

FABLE XI.

V. 1. ... _Gascon, d'autres disent Normand._ Cette incertitude, ce
doute o La Fontaine s'enveloppe avec l'apparence nave de la bonne
foi historique, est bien plaisante et d'un got exquis.

On a critiqu, _et bons pour des goujats_, et l'on a eu raison; les
goujats n'ont que faire l.

FABLE XII.

    V. 8. Tantt on les et vus cte  cte nager.

Ce vers et les deux suivans sont d'une vrit pittoresque qui met la
chose sous les yeux.

FABLE XIII.

V. 13. ... _Louvats._ Mot de style burlesque, qui s'emploie, comme on
le sait, pour louveteau.

    V. 27. J'en conviens; mais de quoi sert-elle,
           Avec des ennemis sans foi?

La Fontaine se met ici  ct d'une grande question, savoir jusqu'
quel point la morale peut s'associer avec la politique.

FABLE XIV.

V. 2. _Prouesse_, action de _preux_, vieux adjectif qui signifie, en
style marotique, _brave_, vaillant.

FABLE XV.

V. 8. _Depuis le temps de Thrace, etc._, n'est pas une tournure bien
potique ni bien franaise: cependant elle ne dplat pas, parce
qu'elle vite cette phrase: _depuis le temps o nous tions ensemble
dans la Thrace_.

FABLE XVI.

V. 25. .... _Assez hors de saison._ C'est mon avis, et je ne conois
pas pourquoi La Fontaine s'est donn la peine de rimer cette
historiette assez mdiocre.

FABLE XVII.

    V. 19. Ce que je vous dis-l, on le dit  bien d'autres:

La Fontaine, avec sa dlicatesse ordinaire, indique les traitans
d'alors, tourne court bien vite, comme s'il se tirait d'un mauvais
pas.

FABLE XVIII.

Cette fable est charmante d'un bout  l'autre pour le naturel, la
gat, surtout pour la vrit des tableaux.


LIVRE QUATRIME.

FABLE I.

    V. 5. Et qui naqutes toute belle,
          A votre indiffrence prs.

Ces deux vers sont d'une finesse peu connue jusqu' La Fontaine, mais
l'Apologue ne vaut rien. Quoi de plus ridicule que cette supposition
d'un lion amoureux d'une jeune fille, de l'entrevue du lion et du
beau-pre de ce lion, qui se laisse limer les dents? Tranchons le mot,
tout cela est misrable. Il tait si ais  La Fontaine de composer un
Apologue dont la morale et t comme dans celui-ci:

    Amour! Amour! quand tu nous tiens,
    On peut bien dire adieu prudence.

FABLE II.

Cette petite aventure n'est point une fable: La Fontaine l'avoue
lui-mme par ce vers:

    Ceci n'est pas un conte  plaisir invent.

Il s'en sert pour amener de la morale.

    V. 24. ... _Assur._ Mauvaise rime.

    V. 27. Les conseils de la mer et de l'ambition.

Expression trs-noble et rapprochement trs-heureux, qui rveille dans
l'esprit du lecteur l'ide du naufrage pour le marin et pour
l'ambitieux.

FABLE III.

Le commencement de cette fable est charmant. L'indignation de la
fourmi contre l'illusion de l'amour-propre, et l'aveuglement de la
fourmi qui se compare  elle, peint merveilleusement le dlire de la
vanit; mais La Fontaine a eu tort d'ajouter

    V. 17. Et la dernire main que met  sa beaut
              Une femme allant en conqute,
           C'est un ajustement des mouches emprunt.

D'abord ajustement n'est pas le mot propre. Ensuite le petit ornement
s'appelle mouche en franais, et autrement dans une autre langue.
Cependant ce jeu de mots est plus supportable que tous ceux qui se
trouvent dans la rponse de la fourmi.

    V. 39. Les mouches de cour chasses:
           Les mouchards sont pendus, etc.

Ce sont de mauvais quolibets qui dparent beaucoup cette fable, dont
le commencement est parfait. On se passerait bien aussi du grenier et
de l'armoire des deux derniers vers.

FABLE IV.

Voici une fable presque parfaite. La scne du djen, les questions
du seigneur, l'embarras de la jeune fille, l'tonnement respectueux du
paysan afflig, tout cela est peint de main de matre. Molire
n'aurait pas mieux fait.

FABLE V.

Jolie fable, parfaitement crite d'un bout  l'autre; la seule
ngligence qu'on puisse lui reprocher est la rime _toute use_, qui
rime avec _pense_.

FABLE VI.

V. 4. .... _troites._ La rime veut qu'on prononce _trettes_, comme
on le faisait autrefois, et comme on le fait encore en certaines
provinces. C'est une indulgence que les potes se permettent encore
quelquefois.

    V. 17. Plus d'un guret s'engraissa.

Ce ton srieux emprunt des rcits de bataille d'Homre, est d'un
effet piquant, appliqu aux rats et aux belettes.

    V. 50. N'est pas petit embarras.

Il fallait s'arrter  ces deux vers faits pour devenir proverbe. Les
six derniers ne font qu'affaiblir la pense de l'auteur.

FABLE VII.

Le fait est faux, mais c'est une tradition ancienne. D'ailleurs, La
Fontaine vite plaisamment l'embarras d'une discussion; au surplus, on
ne voit pas trop quelle est la moralit de cette prtendue fable, qui
n'en est pas une.

FABLE VIII.

    V. 18. Pline le dit: il faut le croire.

Mme dfaut dans cet Apologue. Qu'y a-t-il d'tonnant qu'une idole de
bois ne rponde pas  nos voeux, et que, renfermant de l'or, l'or
paraisse quand vous brisez la statue? Que conclure de tout cela? qu'il
faut battre ceux qui sont d'un naturel stupide. Cela n'est pas vrai,
et cette mthode ne produit rien de bon..

FABLE IX.

    V. 1. Un paon muait, un geai prit son plumage, etc.

Esope met une corneille au lieu d'un geai: la corneille valait mieux,
attendu qu'elle est toute noire; sa fantaisie de se parer des plumes
du paon n'en tait que plus ridicule, et sa prtention plus absurde.
C'est Phdre qui a substitu le geai  la corneille, et La Fontaine a
suivi ce changement, qui ne me parat pas heureux.

Lesseing, fabuliste allemand, a fait une fable o il suppose que les
autres oiseaux, en tant au geai les plumes du paon, lui arrachent
aussi les siennes: c'est ce qui arrive  tous les plagiaires. On finit
par leur ter mme ce qui leur appartient.

FABLE X.

V. 1. _Le premier, etc._ La prcision qui rgne dans ces quatre
premiers vers, exprime  merveille la facilit avec laquelle l'homme
se familiarise avec les objets les plus nouveaux pour lui et les plus
effrayans. Au reste, ce n'est pas l un Apologue.

FABLE XI.

V. 7. .... _L'avent ni le carme_, n'avaient que faire l.

    V. 13. Elle allgua pourtant les dlices du bain.

La Fontaine n'vite rien autant que d'tre sec. Voil pourquoi il
ajoute ces vers qui sont charmans, quoiqu'il pt s'en dispenser aprs
avoir dit: _Il n'tait pas besoin de plus longue harangue_.

FABLE XII.

    V. 2. Et la raison ne m'en est pas connue.

Ni  moi non plus, attendu que cette fable n'est pas bonne. Alexandre
qui demande un tribut aux quadrupdes, aux vermisseaux, ce lion
porteur de cet argent, et qui veut le garder pour lui, tout cela pche
contre la sorte de vraisemblance qui convient  l'Apologue. Au reste,
la moralit de cette mauvaise fable, si l'on peut l'appeler ainsi,
retombe dans celle du loup et de l'agneau.

    La raison du plus fort est toujours la meilleure.

FABLE XIII.

    V. 10. Or un cheval eut alors diffrent.

Cette fable ancienne, l'une de celles qui renferment le plus grand
sens, tait une leon bien instructive pour les rpubliques grecques.

Les trois derniers vers qui contiennent la moralit de la fable, n'en
indiquent pas assez, ce me semble, toute la porte. C'est aussi le
dfaut que l'on peut reprocher au prologue.

FABLE XIV.

V. 1. _Les grands, etc._ La Fontaine te le piquant de ce mot, en
commenant par en faire l'application aux grands. Il ne fallait que le
dernier vers.

FABLES XV ET XVI.

Ces deux fables me paraissent assez mdiocres, et on se passerait fort
bien du dicton picard.

FABLE XVII.

Pourquoi mettre ce mot de Socrate dans un recueil d'Apologues?

FABLE XVIII.

    V. 4. C'est peindre nos moeurs, etc.

Voil le grand mrite des fables de La Fontaine, et personne ne
l'avait eu avant lui.

Il tait inutile d'ajouter _et non pas par envie_; le dsir de
surpasser un auteur mort il y a deux mille quatre cents ans, ne peut
s'appeler _envie_. C'est une noble mulation qui ne peut tre
suspecte. Celui mme de surpasser un auteur vivant, ne prend le nom
d'envie que lorsque ce sentiment nous rend injuste envers un rival.

    V. _dernier_. Profiter de ces dards unis et pris  part.

La consonnance de ce mot _dards_, plac  l'hmistiche avec la rime _
part_, offense l'oreille.

FABLE XIX.

    V. 1. Vouloir tromper le ciel, etc.

Ces cinq premiers vers sont nobles et imposans, ils ont pourtant un
dfaut. Il s'agit d'un prtre d'Apollon, par consquent d'un fourbe,
d'un payen incrdule, par consquent d'un homme de bon sens; et La
Fontaine se fche et parle comme s'il s'agissait du vrai dieu, d'un
prtre du dieu suprme.

Ce ridicule se trouve dans les histoires ancienne et romaine de
Rollin. Ce digne professeur s'emporte contre ceux qui ne croyaient pas
 Jupiter,  Neptune. Il suppose, sans y songer, que ces gens-l, ns
parmi nous, n'auraient pas cru  notre religion.

FABLE XX.

Cette petite pice n'est point une fable; c'est une aventure trs-bien
conte, dont La Fontaine tire une moralit contre les avares. Le trait
qui la termine, joint au piquant d'un saillie pigrammatique
l'avantage de porter la conviction dans les esprits.

V. 13. _Son coeur avec_..... n'est ni harmonieux ni lgant; mais est
d'une vivacit et d'une prcision qui plaisent.

FABLE XXI.

V. 1. _Un cerf s'tant sauv...._ Cette fable est un petit
chef-d'oeuvre. L'intention morale en est excellente, et les plus
petites circonstances s'y rapportent avec une adresse ou un bonheur
infini. Observons quelques dtails.

    V. 3. Qu'il chercht un meilleur asyle.

Voil le dnouement prpar ds les trois premiers vers.

    V. 5. Mes frres... je vous enseignerai...

Il parle l comme s'il tait de leur espce.

    V. 5.    ... Les ptis les plus gras.

Voyez avec quel esprit La Fontaine saisit le seul rapport d'utilit
dont le cerf puisse tre aux boeufs.

    V. 12.        ... Les valets font cent tours,
              L'intendant mme.

Maison trs-bien tenue! tout le monde parat  sa besogne et ne fait
rien qui vaille.

    V. 14. N'apperut ni cor, ni ramure.

Cela ne parat gure vraisemblable, et voil pourquoi cela est
excellent.

    V. 20. ... L'homme aux cent yeux...

Cette courte priphrase exprime tout, et le discours du matre est
excellent.... _Je trouve bien peu d'herbe....... Cette litire est
vieille......_ Qu'ont fait les valets avec leurs cent tours?

    V. 34. Ses larmes ne sauraient...

La Fontaine ne nglige pas la moindre circonstance capable de jeter de
l'intrt dans son rcit.

    _V. dernier._ Quant  moi, j'y mettrais encor l'oeil de l'amant.

Ce dernier vers produit une surprise charmante. Voila de ces beauts
que Phdre ni Esope n'ont point connues.

FABLE XXII.

    V. 2. Voici comme Esope le mit
                En crdit.

Il fallait mettre ces deux vers en un, ce qui tait facile, et ce qui
sauvait en mme temps les trois rimes conscutives en _it_.

    V. 6.    .... Environ le temps
          Que tout aime....

Un mot suffit  La Fontaine pour rveiller son imagination mobile et
sensible. Le voil qui s'intresse au sort de cette alouette, qui a
pass la moiti d'un printemps sans aimer.

    V. 13.   A toute force enfin elle se rsolut
          D'imiter la nature et d'tre mre encore.

L'importance que La Fontaine donne  cet oiseau est charmante.

V. 24. .... _Avecque..._ Ce mot, dans La Fontaine, se trouve souvent
de trois syllabes, ce qui rend le vers pesant. On ne supporte plus
cette licence.

V. 34. ... _Il a dit....._ Avec quelle vivacit est peint
l'empressement des enfans  rendre compte  leur mre.

_Aider, couter, manger_, mauvaises rimes, c'est dommage. On voudrait
que cette fable ft parfaite.

V. 36. _S'il n'a dit que cela....._ Peut-on mettre la morale en action
d'une manire plus sensible et plus frappante?

    V. 50. Il a dit ses parens, mre! c'est  cette heure...
           Non......

Comme la leon se fortifie par la scurit de l'alouette.

    V. 67. Voletans et se culbutans.

Ce vers de sept syllabes entre deux vers de huit syllabes donne du
mouvement au tableau, et exprime le sens-dessus dessous avec lequel la
petite famille dmnage. La Fontaine ne pouvait gure finir par une
plus jolie fable.


LIVRE CINQUIME.

FABLE I.

Vers 6. _Un auteur gte tout..._ On voit, par ce petit prologue, que
La Fontaine mditait plus qu'on ne le croit communment sur son art et
sur les moyens de plaire  ses lecteurs. Madame de la Sablire
l'appelait un fablier, comme on dit un pommier; et d'aprs ce mot, on
a cru que La Fontaine trouvait ses fables au bout de sa plume. La
multitude de ses ngligences a confirm cette opinion; mais sa
ngligence n'tait que la paresse d'un esprit aimable qui craint le
travail de corriger, de changer une mauvaise rime, etc. Il y a
quelques ngligences mme dans ce Prologue:

    V. 11. Enfin si, dans mes vers, je ne plais et n'instruis,
           Il ne tient pas  moi; c'est toujours quelque chose.

Cela est commun et ne valait pas trop la peine d'tre dit; mais il y a
plusieurs vers charmans, comme:

    V. 6. Un auteur gte tout quand il veut trop bien faire;
          Non qu'il faille bannir certains traits dlicats:
          Vous les aimez ces traits, et je ne les hais pas.

    V. 20. Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie.

Ce vers et cent autres prouvent que La Fontaine ne manque point de
force, quoiqu'il ne s'en pique point; mais il la cache sous un air de
bonhommie.

    V. 27. Une ample comdie  cent actes divers.

C'est l le grand mrite de La Fontaine, et c'est son secret qu'il
nous donne. Tous les fabulistes ont fait parler les animaux; mais La
Fontaine entre, plus qu'eux tous, dans le secret de nos passions,
quand il les fait parler.

V. 31. .... _Aux belles la parole._ _Parole_ et _rle_ riment
trs-mal. La difficult de la rime a fait pardonner cette faute  des
potes moins ngligs que La Fontaine.

V. 33. _Un bcheron...._ Cette fable, et les quatre suivantes, sont du
ton le plus simple. Elles n'ont ni de grandes beauts, ni de grands
dfauts. Elles n'offrent rien de bien remarquable.

FABLE II.

    V. 25. Au moindre hoquet qu'ils treuvent.

_Treuvent... avecque..._ Ces mots-l, qu'on pardonnait autrefois, sont
devenus barbares. Je l'ai dj observ, et je n'y reviendrai plus.

FABLE III.

    V. 26. Quelques gros partisans...

Voil un bon trait de satyre, et il est plaisant de faire parler ainsi
le petit poisson.

FABLE IV.

    V. 11. N'allt interprter  cornes leur longueur.

Ce tour n'est gure dans le gnie de notre langue, et la grammaire
trouverait  chicanner; mais le sens est si clair que ce vers ne
dplat pas.

    V. 20.  ... Et cornes de licornes.

Cette consonnance fait ici un trs-bon effet, parce qu'elle arrte
l'esprit sur l'ide de l'exagration qu'emploient les accusateurs.

FABLE V.

    V. 15. Mais tournez-vous de grce...

Molire n'aurait pas dit la chose d'une manire plus comique.

FABLE VI.

Voici une fable o La Fontaine retrouve ses pinceaux et sa posie, ce
mlange de tours et cette varit de style qui est propre. La peinture
du travail des servantes, celle de l'instant de leur rveil, sont
parfaites. Dans la plupart des ditions, il y a une faute qui dfigure
le sens, _toutes entraient en jeu_: il faut lire, vers 7, _tourets
entraient au jeu_. Ce sont de petits tours  dvider le fil.

FABLE VII.

Cette fable est visiblement une des plus mauvaises de La Fontaine. On
a dj remarqu que le satyre, ou plutt le passant, fait une chose
trs-sense en se servant de son haleine pour rchauffer ses doigts,
et en soufflant sur sa soupe afin de la refroidir; que la duplicit
d'un homme qui dit tantt une chose et tantt l'autre n'a rien de
commun avec cette conduite, et qu'ainsi il fallait trouver une autre
emblme, une autre allgorie pour exprimer ce que la duplicit a de
vil et d'odieux.

FABLE VIII.

    V. 2. Que les tides zphirs ont l'herbe rajeunie.

Cette transposition, au lieu de _ont rajeuni l'herbe_, tait autrefois
admise dans le style le plus noble; elle n'est plus reue que dans le
style familier, et encore faut-il en user sobrement. Elle vieillit
tous les jours.

_Prs... proprits...._ Mauvaises rimes.

V. 24. _Mon fils..._ L'hypocrite redouble de tendresse au moment o il
se croit sr de russir.

FABLE IX.

    V. 10. ... Ds qu'on aura fait l'ot.

L'_ot_. Vieux mot qui veut dire la moisson, et dont on se sert encore
en quelques provinces.

FABLE X.

    V. 8. Dont le rcit est menteur,
          Et le sens est vritable.

Toutes les fables, quand elles sont bien faites, doivent tre dans le
mme cas, et cacher un sens vrai sous le rcit d'une action invente.
D'o vient donc La Fontaine n'applique-t-il cette rflexion qu'
l'Apologue actuel? Serait-ce qu'une montagne prte d'accoucher lui
aurait paru plus contraire  la vraisemblance qu'une lime qui adresse
la parole  un serpent? Cela serait une grande bonhommie.

    V. 14. Du vent.

Ce vers de deux syllabes fait ici un effet trs-agrable; et on ne
peut exprimer mieux la nullit de la production annonce avec faste.

FABLE XI.

Celte fable n'est gure remarquable que par la simplicit du ton et la
puret du style.

FABLE XII.

Cette fable est moins un apologue qu'une pigramme. Comme telle, elle
est mme parfaite, et elle figurerait trs-bien parmi les pigrammes
de Rousseau.

FABLE XIII.

    Il crut que dans son corps elle avait un trsor.

Cette consonnance de l'hmistiche et de la rime est dsagrable 
l'oreille.

FABLE XIV.

Les deux derniers vers de cette petite fable sont devenus proverbe.

    D'un magistrat ignorant,
    C'est la robe qu'on salue.

FABLE XV.

V. 2. ... _En de certains climats._ En Italie, par exemple, o l'on
marie la vigne  l'ormeau, au tilleul, etc.

V. 6. _Broute sa bienfaitrice..._ Est une expression hardie, mais
amene si naturellement, qu'on ne songe point  cette hardiesse.

FABLE XVI.

    V. 13. Je ne crains que celle du temps.

Cette ide trs-philosophique, jete dans le discours que La Fontaine
prte  la lime, fait beaucoup d'effet, parce qu'elle est entirement
inattendue.

FABLE XVII.

    V. 2. Car qui peut s'assurer d'tre toujours heureux?

Cette raison de ne pas se moquer des misrables, a l'air d'tre peu
noble et peu gnreuse. En effet, une me honnte ne se moquerait pas
des misrables, quand mme elle serait assure d'tre toujours dans le
bonheur. Mais La Fontaine se contente de nous renvoyer au simple bon
sens, et fonde sa morale sur la nature commune et sur la raison
vulgaire. On a remarqu qu'il n'tait pas le pote de l'hrosme,
c'est assez pour lui d'tre celui de la nature et de la raison.

    V. 15. Sur leur odeur ayant philosoph,
           Conclut.........
           Et Rustaut qui n'a jamais menti.

La Fontaine se sert exprs de ces expressions qui appartiennent 
l'art de raisonner, que l'homme dit tre son seul partage, et que
Descartes refuse aux animaux.

FABLE XVIII.

    V. 9. Comme vous tes roi, vous ne considrez
          Qui ni quoi........

N'est-il pas plaisant de supposer que ce soit un effet ncessaire et
une suite naturelle de la royaut, de n'avoir d'gard ni pour les
choses ni pour les personnages? Ce tour est trs-satyrique, et sa
simplicit mme ajoute  ce qu'il a de piquant.

    V. 21. ... Dieu donna gniture.

Les cinq rimes en _ure_ font un effet trs-mauvais, et c'est pousser
la ngligence, c'est- dire la paresse un peu trop loin. Il tait bien
ais de corriger cela.

    V. 37. Ou plutt la commune loi.

Cela est vrai; mais s'il est ainsi,  quoi sert la morale en gnral,
et o est la morale de cette fable en particulier? Pour donner une
moralit  cet Apologue, il fallait faire entendre que l'esprit
consiste  s'lever au-dessus des illusions de l'amour propre, et que
notre vritable intrt doit nous conseiller de nous dfier sans cesse
de notre vanit.

FABLE XIX.

La manire dont le roi distribue les emplois de son arme est
trs-ingnieuse; ces quatre vers qui expriment la moralit de cette
fable sont excellens, et le dernier surtout est parfait.

          Le monarque prudent et sage,
    De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
          Et connat les divers talens.
    Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens

FABLE XX.

    V. 4. ... Du moins  ce qu'ils dirent.

Cette suspension fait un effet charmant. Jusqu' ce mot, on croirait
que l'ours est mort, ou du moins pris et enchan.

    V. 15. ... Il fallut le rsoudre... se dfaire.

Ce mot de rsoudre se prenait autrefois dans le sens que lui donne La
Fontaine.

    V. 28. ... Otons-nous, car il sent.

Peut-on peindre mieux l'effet de la prvention? Cela me rappelle une
farce dans laquelle Arlequin est reprsent, couchant dans la rue. Il
se plaint du froid. Scapin fait avec sa bouche le bruit d'un rideau
qu'on tire le long de sa tringle. Il demande  Arlequin comment il se
trouve  prsent. Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de comparaison.

    V. 37.         Il ma dit qu'il ne faut jamais
    Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.

La morale dans la bouche de celui qui vient d'tre chti, fait ici un
effet d'autant meilleur que le trait est saillant et l'pigramme
excellente.

FABLE XXI.

Cette petite fable, ainsi que plusieurs de ce cinquime livre, est du
ton le plus simple: les deux meilleures sans contredit sont celles de
l'ours et celle de la vieille et les deux servantes. Nous serons plus
heureux dans le livre suivant.


LIVRE SIXIME.

FABLE I.

    V. 1. Les fables ne sont pas, etc.

Voici encore un Prologue, mais moins piquant et moins agrable que
celui du livre prcdent; cependant on y reconnat toujours La
Fontaine, ne ft-ce qu' ce joli vers:

    V. 6. Et conter pour conter me semble peu d'affaires.

Ce vers devrait tre la devise de tous ceux qui font des fables et
mme des contes.

    V. 18. ... L'un amne un chasseur...

Cette fable et la suivante semblent tre la mme et n'offrir qu'une
seule moralit. Il y a cependant des diffrences  observer. Dans la
premire, c'est un paysan qu'on ne peut accuser que d'imprudence,
quand il suppose que sa brebis n'a pu tre mange que par un loup. Il
se croit assez fort pour combattre cet animal, et trouve  dcompter
quand il voit qu'il a affaire  un lion. Il n'en est pas de mme de la
fable suivante. Celui qui en est le hros, sait trs-bien qu'il va
combattre un lion, et cependant il est saisi de frayeur quand il voit
le lion paratre. C'est un fanfaron qui l'est, pour ainsi dire, de
bonne foi, et en se trompant lui-mme.

Il convenait, ce me semble, que La Fontaine exprimt cette diffrence
et donnt deux moralits diverses. Le paysan n'est nullement ridicule
et le chasseur l'est beaucoup. Je crois que la morale du premier
Apologue aurait pu tre: _connaissez bien la nature du pril dans
lequel vous allez vous engager_. Et la morale du second:
_connaissez-vous vous-mme, ne soyez pas votre dupe, et ne vous en
rapportez pas au faux instinct d'un courage qui n'est qu'un premier
mouvement_. Au surplus, l'excution de ces deux fables est agrable,
sans avoir rien de bien saillant.

FABLE III.

V. 1. _Bore et le soleil..._ Voici une des meilleures fables.
L'auteur y est pote et grand pote, c'est- dire grand peintre, comme
sans dessein et en suivant le mouvement de son sujet. Les descriptions
agrables et brillantes y sont ncessaires au rcit du fait. Observons
tous ce vers imitatif... _siffle, souffle, tempte, etc._ N'oublions
par sur-tout ce trait qui donne tant  penser:

        ... Fait prir maint bateau;
    Le tout au sujet d'un manteau.

Enfin la moralit de la fable exprime en un seul vers:

    Plus fait douceur que violence.

Je n'y vois  critiquer que les deux mauvaises rimes de _paroles_ et
d'_paules_.

FABLE IV.

    V. 9. ... Pourvu que Jupiter, etc.

L'ide de rendre sensible par une fable, que la Providence sait ce
qu'il nous faut mieux que nous, est trs-morale et trs-philosophique;
mais je ne sais si le fait par lequel La Fontaine veut la prouver est
vraisemblable. Il parat certain que le laboureur qui disposerait des
saisons, aurait un grand avantage sur ceux qui sont obligs de les
prendre comme elles viennent, et qu'il consentirait volontiers 
laisser doubler ses baux  cette condition. A cela prs, la fable est
trs-bonne, quoiqu'un got svre critiqut peut-tre comme trop
familiers et voisins du bas ces deux vers:

    V. 13. Enfin du sec et du mouill,
           Aussi-tt qu'il aurait baill.

    V. 16. Tranche du roi des airs, pleut, vente, etc.

Ces mots _pleut_, _vente_, pour dire, _fait pleuvoir_, _fait venter_,
ne sont pas franais en ce sens.

Ce sont de ces verbes que les grammairiens appellent impersonnels,
parce que personne n'agit par eux; mais La Fontaine a si bien prpar
ces deux expressions, par ce mot _tranche de roi des airs_; ces mots,
_pleut_, _vente_, semblent en cette occasion si naturels et si
ncessaires, qu'il y aurait de la pdanterie  les critiquer. L'auteur
brave la langue franaise et a l'air de l'enrichir. Ce sont de ces
fautes qui ne russissent qu'aux matres.

FABLE V.

    V. 1. Un souriceau tout jeune, etc....

Voici encore une de ces fables qui peuvent passer pour un
chef-d'oeuvre. La narration et la morale se trouvent dans le dialogue
des personnages, et l'auteur s'y montre  peine, si ce n'est dans cinq
ou six vers qui sont de la plus grande simplicit. Le discours du
souriceau, la peinture qu'il fait du jeune coq, cette petite vanit,

    V. 20. Que moi, qui, grce aux dieux, de courage me pique.

Ce beau raisonnement, cette logique de l'enfance, il _sympathise avec
les rats_.

    V. 29.    ... Car il a des oreilles
           En figure aux ntres pareilles.

Tout cela est excellent, et le discours de la mre est parfait: pas un
mot de trop dans toute la fable, et pas une seule ngligence.

FABLE VI.

    V. 1. Les animaux au dcs d'un lion.

Cette fable crite purement et o le fait est bien racont, a, ce me
semble, le dfaut de n'avoir qu'un but vague, incertain, et qu'on a de
la peine  saisir.

    V. _dernier_. A peu de gens convient le diadme,

dit La Fontaine; mais il y avait bien d'autres choses renfermes dans
cet Apologue. La sottise des animaux qui dcernent la couronne aux
talens d'un bateleur, devrait tre punie par quelque catastrophe, et
il ne leur en arrive aucun mal. Les animaux restent sans roi.
L'assemble se spare donc sans rien faire. Le lecteur ne sait o il
en est, ainsi que les animaux que l'auteur introduit dans cette fable.

FABLE VII.

Fable trs-bonne dans le genre le plus simple et presque sans
ornemens.

FABLE VIII.

    V. 1. Le mulet d'un prlat...

    V. 15. Notre ennemi c'est notre matre.

On ne cesse de s'tonner de trouver un pareil vers dans La Fontaine,
lui qui dit ailleurs:

    On ne peut trop louer trois sortes de personnes,
      Les dieux, sa matresse et son roi.

Lui qui a dit dans une autre fable:

    Je devais par la royaut
    Avoir commenc mon ouvrage.

On ne lui passerait pas maintenant un vers tel que celui-l, et on ne
voit pas pourtant qu'on le lui ait reproch sous Louis XIV. Les
crivains de nos jours, qu'on a le plus accuss d'audace, n'ont pas
pouss la hardiesse aussi loin. On pourrait observer  La Fontaine
que notre matre n'est pas toujours notre ennemi, qu'il ne l'est pas
lorsqu'il veut nous faire du bien et qu'il nous en fait; que Titus,
Trajan furent les amis des Romains et non pas leurs ennemis; que
l'ennemi de la France tait Louis XI, et non pas Henri IV.

FABLE IX.

    V. 21. Nous faisons cas du beau, nous mprisons l'utile.

C'est-l un des Apologues de La Fontaine dont la moralit a le plus
d'applications, et qu'il faut le plus souvent rpter  notre vanit,
qui est, comme il dit ailleurs,

    Le pivot sur qui tourne aujourd'hui notre vie.

FABLE X.

    V. 7. Avec quatre grains d'ellbore.

C'tait l'herbe avec laquelle on traitait la folie. Cette plante a
perdu chez nous cette proprit.

    V. 25. Croit qu'il y va de son honneur
           De partir tard....

Toujours la vanit.

V. 31. _Furent vains..._ La coupe de ce vers et ce monosyllabe au
troisime pied, expriment  merveille l'inutilit de l'effort que fait
le livre.

    V. 34.      ... Et que serait-ce
           Si vous portiez une maison?

Trait admirable; la tortue non contente d'tre victorieuse, brave
encore le vaincu. C'est dans la joie qui suit un avantage remport,
que l'amour-propre s'panche plus librement. La nature est ainsi faite
chez les tortues et chez les hommes. Louez une jolie pice de vers, il
est bien rare que l'auteur n'ajoute, je n'ai mis qu'une heure, un
jour, plus ou moins; et s'il s'abstient de dire cette sottise, c'est
qu'il y rflchit, c'est qu'il remporte une victoire sur lui-mme,
c'est qu'il craint le ridicule.

FABLE XI.

    V. 20. ... Quoi donc! dit le Sort en colre...

Il faut convenir que l'ne n'a pas tout- fait tort de se plaindre. Le
Destin, dans cette-fable-ci, a-presque autant d'humeur que Jupiter
dans la fable des grenouilles, du soliveau et de l'hydre. Mais j'ai
dj observ que la morale de la rsignation est toujours excellente 
prcher aux hommes, bien entendu que le mal est sans remde.

FABLE XII.

    V. _dernier_. .... Pour un pauvre animal,
            Grenouilles,  mon sens, ne raisonnaient pas mal.

Voici une de ces vrits pineuses qui ne veulent tre dites qu'avec
finesse et avec mesure. La Fontaine y en met beaucoup; et ce dernier
vers, malgr son apparente simplicit, laisse entrevoir tout ce qu'il
ne dit pas. Cela vaut mieux que, _notre ennemi, c'est notre matre_.

FABLE XIII.

    V. 2. Charitable autant que peu sage;

Et  la fin,

    Il est bon d'tre charitable;
    Mais envers qui? c'est l le point.

Voil ce qu'il fallait peut-tre dvelopper. Il fallait faire voir que
la bienfaisance qui peut tourner contre nous-mmes, ou contre la
socit, est souvent un mal plutt qu'un bien; que, pour tre louable,
elle a besoin d'tre claire. C'est-l la matire d'un bon Prologue.
La Fontaine en a fait de charmans sur des sujets moins heureux. Au
reste, il n'y a rien  dire  l'excution de cet Apologue. Le tableau
du serpent qui se redresse, le vers

    V. 25. Il fait trois serpens de deux coups,

mettent la chose sous les yeux. On pourrait peut-tre critiquer,
_cherche  se runir_, pour dire  runir les trois portions de son
corps; mais La Fontaine a cherch la prcision.

FABLE XVI.

    V. 1. De par le roi des animaux,
          . . . . . . . . . . . . . .
          Fut fait savoir, etc.

J'ai dj observ que ces formules, prises dans la socit des hommes
et transportes dans celle des btes, ont le double mrite d'tre
plaisantes et de nous rappeler sans cesse que c'est de nous qu'il
s'agit dans les fables.

    V. 18. Pas un ne marque de retour.

Peut-tre tait-il d'un got plus svre de s'arrter l et de ne pas
ajouter les vers suivans, qui n'enchrissent en rien sur la pense.
Cependant on a retenu les trois derniers vers de cet Apologue, et
c'est ce qui justifie La Fontaine.

    ..... Mais dans cet antre,
    Je vois fort bien comme l'on entre,
    Et ne vois pas connue on en sort.

FABLE XV.

    V. 9. Sur celle qui chantait quoique prs du tombeau.

Voyez combien ce vers de sentiment jette d'intrt sur le sort de
cette pauvre allouette.

    V. 12. Elle sent son ongle maligne.

_Maligne_ rime trs-mal avec _machine_. C'est ce qu'on appelle une
rime provinciale.

    V. 17.         .... Ce petit animal
           T'en avait-il fait davantage?

Le dfaut de cet Apologue est de manquer d'une exacte justesse dans la
morale qu'il veut insinuer. Ce dfaut vient de ce qu'il est dans la
nature qu'un autour mange une allouette, et qu'il n'est pas dans la
nature bien ordonne qu'un homme nuise  son semblable. De plus,
l'autour aurait bien pu manger l'alouette, quand celle-ci n'aurait pas
t prise dans le filet.

FABLE XVI.

Cette fable trs-simple n'est susceptible d'aucune remarque
intressante.

FABLE XVII.

Un chien qui est dans l'eau trouble l'eau, et ne saurait y voir
l'ombre de sa proie. Si ce chien tait sur une planche ou dans un
bateau, il fallait le dire.

FABLE XVIII.

    V. 1. Le phaton d'une voiture  foin.

Aucun pote franais ne connaissait, avant La Fontaine, cet art
plaisant d'employer des expressions nobles et prises de la haute
posie, pour exprimer des choses vulgaires ou mme basses. C'est un
des artifices qui jette le plus d'agrment dans le style.

    V. 21. Hercule veut qu'on se remue.

Vers charmant qui mritait de devenir proverbe, comme l'est devenu le
dernier vers:

    Aide-toi, le ciel t'aidera.

Remarquons la vivacit du dialogue entre le charretier et la voix
d'Hercule.

FABLE XIX.

    V. 7. Un des derniers se vantait d'tre......

Le fond de cette fable est un fait arriv dans une petite ville
d'Italie; mais le charlatan n'avait fait cette promesse qu' l'gard
d'un sot, d'un stupide, et non pas d'un ne: cela tait moins
invraisemblable, mais n'tait pas si plaisant. Que fait La Fontaine?
Il charge, pour rendre la chose plus comique;  la place du stupide,
il met un ne, un ne vritable. Pour cela, il fait parler le
charlatan mme. Scne entre le charlatan, le prince et un plaisant de
la cour. De ce fonds, qui tait assez mdiocre, La Fontaine sait tirer
des dtails plaisans; et le tout finit par une leon excellente.

FABLE XX.

    V. 4. Chez l'animal qu'on appelle homme,
          On la reut  bras ouverts.

Bonne satire de l'humanit en gnral; puis vient la satire de la
socit, de l'homme civilis qui n'a fait, par les conventions
sociales, que multiplier les sujets de discorde. La Fontaine ne sort
pas du ton de la plus simple bonhommie, et c'est ce qui rend cette
fable si piquante. La difficult de loger la discorde, parce qu'il n'y
avait point de couvent de filles, est un trait imit de l'Arioste, qui
la loge chez les moines; mais La Fontaine qui voulait la loger chez
les poux, a su tirer parti de cette imagination de l'Arioste.

FABLE XXI.

    V. 1. La perte d'un poux ne va pas sans soupirs.

Le seul dfaut de cette fable est de n'en tre pas une. C'est une
pice de vers charmante. Le Prologue est plein de finesse, de naturel
et de grce. Tous ceux qui aiment les vers de La Fontaine, le savent
presque par coeur.

Le discours du pre  sa fille est  la fois plein de sentiment, de
douceur et de raison. La rponse de la jeune veuve est un mot qui
appartient encore  la passion ou du moins le parat. La description
de divers changemens que le temps amne dans la toilette de la veuve;
ce vers:

    Le deuil enfin sert de parure;

Et enfin le dernier trait:

    O donc est le jeune mari?

On ne sait ce qu'on doit admirer davantage. C'est la perfection d'un
pote svre avec la grce d'un pote nglig.

PILOGUE.

    V. 1. Loin d'puiser une matire,
          On n'en doit prendre que la fleur.

On verra, par un grand nombre de fables du volume suivant, que La
Fontaine aurait bien fait de prendra pour lui-mme le conseil qu'il
donne ici. On verra que plusieurs des fables qu'il fit dans sa
vieillesse, dparent un peu son charmant recueil.

V. 5. _Il s'en va temps...._ Tournure un peu gauloise, mais qui n'est
pas sans grce, pour dire, _il est bien temps_.

V. 15. _Heureux!_ On sait que l'poux de Psych, c'est l'Amour.


LIVRE SEPTIME.

DDICACE A MADAME DE MONTESPAN.

    V. 1. L'Apologue est un don qui vient des immortels.

Ce que dit La Fontaine est presque d'une vrit exacte, et est au
moins d'une vrit potique. On trouve des Apologues jusques dans les
plus anciens livres de la bible. En voici un bien extraordinaire:

_Les arbres voulurent un jour se choisir un Roi. Ils s'adressrent
d'abord  l'olivier et lui dirent: rgne. L'olivier rpondit: je ne
quitterai pas le soin de mon huile pour rgner sur vous. Le figuier
dit qu'il aimait mieux ses figues que l'embarras du pouvoir suprme.
La vigne donna la prfrence  ses raisins. Enfin les arbres
s'adressrent au buisson; le buisson rpondit: Je vous offre mon
ombre._

On sent tout ce qu'il y a de hardi dans cette ide; et si on trouvait
une telle fable dans les crits de ceux qu'on nomme philosophes, on
se rcrierait contre cette audace. Heureusement le Saint-Esprit n'est
pas expos aux perscutions, et ne les craint pas plus qu'il ne les
inspire ou ne les approuve.

    V. 23. Paroles et regards, tout est charme dans vous.

Cet loge est trop direct, et le got dlicat de madame de Montespan
et sans doute t plus flatt d'une louange plus fine. Tout ce que
lui dit La Fontaine est assez commun; mais il y a deux vers bien
singuliers:

    V. 37. Et d'un plus grand matre que moi
           Votre louange est le partage.

Ce grand matre tait, comme on le sait, Louis XIV. Peut-tre un autre
que La Fontaine n'eut pas os s'exprimer aussi simplement; mais la
bonhommie a bien des droits.

FABLE I.

Ce second volume ouvre par le plus beau des Apologues de La Fontaine,
et de tous ses Apologues. Outre le mrite de l'excution, qui dans son
genre est aussi parfaite que celle du chne et du roseau, cette fable
a l'avantage d'un fond beaucoup plus riche et plus tendu; et les
applications morales en sont bien autrement importantes. C'est presque
l'histoire de toute socit humaine.

Le lieu de la scne est imposant; c'est l'assemble gnrale des
animaux. L'poque en est terrible, celle d'une peste universelle;
l'intrt aussi grand qu'il peut tre dans un Apologue, celui de
sauver presque tous les tres; _htes de l'univers sous le nom
d'animaux_, comme a dit La Fontaine dans un autre endroit. Les
discours des trois principaux personnages, le lion, le renard et
l'ne, sont d'une vrit telle que Molire lui-mme n'et pu aller
plus loin. Le dnouement de la pice a, comme celui d'une bonne
comdie, le mrite d'tre prpar sans tre prvu, et donne lieu  une
surprise agrable, aprs laquelle l'esprit est comme forc de rver 
la leon qu'il vient de recevoir, et aux consquences qu'elle lui
prsente.

Passons au dtail.

L'auteur commence par le plus grand ton... _Un mal qui rpand la
terreur, etc..._ C'est qu'il veut remplir l'esprit du lecteur de
l'importance de son sujet, et de plus il se prpare un contraste avec
le ton qu'il va prendre dix vers plus bas.

    V. 13. Les tourterelles se fuyaient;
           Plus d'amour, partant plus de joie.

Quel vers que ce dernier! et peut-on mieux exprimer la dsolation que
par le vers prcdent?... _Les tourterelles se fuyaient._ Ce sont de
ces traits qui valent un tableau tout entier.

Il parat, par le discours du lion, qu'il en agit de trs-bonne foi,
et qu'il se confesse trs-complettement. Remarquons pourtant aprs ce
grand vers:

    V. 28. Mme il m'est arriv quelquefois de manger

Remarquons ce petit vers...

    Le berger.

Il semble qu'il voudrait bien escamoter un pch aussi norme. On se
rappelle cet acteur qui, dans Dupuis et Desronais, escamote par sa
prononciation le mot de cette petite, _ste-p-tite fille_.

Voyez ensuite ce sclrat de renard, ce maudit flatteur, qui te  son
roi le remords des plus grands crimes.

    V. 37.       ... Vous leur ftes, seigneur,
           En les croquant beaucoup d'honneur.

Puis vient ce trait de satire contre l'homme et contre ses prtentions
 l'empire sur les animaux, reproche qui est assez grave  leurs yeux
pour justifier leur roi d'avoir mang _le berger_ mme. Aussi le
discours du renard a un grand succs.

Je ne dirai rien des grandes puissances qui se trouvent innocentes,
mais pesons chaque circonstance de la confession de l'ne.

    V. 49.      .... J'ai souvenance....
           Qu'en un pr de moines passant....

Il ne faisait que passer. L'intention de pcher n'y tait pas. Et puis
un pr de _moines_! la plaisante ide de La Fontaine d'avoir choisi
des _moines_, au lieu d'une commune de paysans, afin que la faute de
l'ne ft la plus petite possible, et la confession plus comique.

    V. 56. Un loup quelque peu clerc.....

Voil la science et la justice aux ordres du plus fort, comme il
arrive, et n'pargnant pas les injures, _ce pel, ce galeux, etc._

Enfin vient la morale nonce trs-brivement:

    V. 63. Selon que vous serez heureux ou misrable,
           Les jugemens de cour vous rendront blanc ou noir.

Non-seulement les jugemens de cour, mais les jugemens de ville et je
crois ceux de village. Presque partout, l'opinion publique est aussi
partiale que les lois. Partout on peut dire comme Sosie dans
l'Amphytrion de Molire:

    Selon ce que l'on peut tre,
    Les choses changent de nom.

FABLE II.

    V. 6. Ne trouvez pas mauvais.....

Je ne sais pourquoi La Fontaine parle ainsi. On sait qu'il fut mari.
Oublierait-il sa femme? Rien n'est plus vraisemblable; il vcut loin
d'elle presque toute sa vie. Au surplus, aprs un Apologue excellent,
voil une fable fort mdiocre, et mme on peut dire que ce n'est pas
une fable. C'est une aventure fort commune qui ne mritait gure la
peine d'tre rime.

FABLE III.

    V. 1. Les Lvantins, etc...

On verra  la fin pourquoi La Fontaine met le lieu de la scne dans le
Levant.

    V. 2.   .... Las des soins d'ici bas,
               . . . . . . . . . . . .
                 Se retira, etc.....

Remarquez ces expressions qui appartiennent  la langue dvote. C'est
ainsi que Molire met tous les termes de la mysticit dans la bouche
de Tartuffe.

    V. 5. La solitude tait profonde.

Ces mots si simples, si usits, deviennent plaisans ici, parce que
cette solitude tait un vaste _fromage_.

    V. 10. .... Que faut-il davantage?

Quelle modration!

    V. 11. .... Dieu prodigue ses biens...

Allusion bien mesure  la richesse de ceux qui ont renonc aux biens
du sicle.

    V. 14. Des dputs...

Otez des huit vers suivans ces mots de _Rats_, _Chats_, _Ratopolis_,
vous croiriez qu'il s'agit d'une grande rpublique, et que c'est ici
une narration de Vertot ou de Rollin.

    V. 25. Les choses d'ici bas ne me regardent plus.

Nous avons vu un peu plus haut le prtexte de la dvotion cacher le
got de toutes les jouissances. Nous voyons l'gosme et la duret
monacale, cachs sous l'air de la saintet. C'est aprs avoir parl du
ciel, qu'il ferme sa porte a ces pauvres gens. L'auteur de Tartuffe
dut tre bien content de cette petite fable. C'est vraiment un
chef-d'oeuvre. Un got svre n'en effacerait qu'un seul mot, c'est
celui d'_argent_ dans le rcit du voyage des dputs. Il fallait un
terme plus gnral, celui de provisions, par exemple.

    V. 35. Je suppose qu'un moine....

C'est pour cela qu'il a mis la scne dans le Levant. Que de malice
dans la prtendue bonhommie de ce vers! et c'est le mme auteur qui
vous a dit si crment: _votre ennemi, c'est votre matre_.
Craignait-il plus les moines que les rois? Peut-tre n'avait-il pas
tout- fait tort.

FABLE IV.

    V. 1. Un jour sur ses longs pieds....

M. de Voltaire critique ces deux vers comme d'un style ignoble et bas.
Il me semble qu'ils ne sont que familiers, qu'ils mettent la chose
sous les yeux, et que ce mot _long_ rpt trois fois exprime
merveilleusement la conformation extraordinaire du hron.

A l'occasion de ce mot l'_oiseau_, qui finit le vers 12, et qui
recommence une autre phrase, je ferai quelques remarques que j'ai
omises jusqu' prsent sur la versification de La Fontaine. Nul pote
n'a autant vari la sienne par la csure et le repos de ses vers, par
la manire dont il entremle les grands et les petits, par celle dont
il croise ses rimes. Rien ne contribue autant  sauver la posie
franaise de l'espce de monotonie qu'on lui reproche. Le genre dans
lequel La Fontaine a crit, est celui qui se prtait le plus  cette
varit de mesure, de rimes et de vers; mais il faut convenir qu'il a
t merveilleusement aid par son gnie, par la finesse de son got,
et par la dlicatesse de son oreille.

FABLE V.

    V. 4. ... Notez ces deux points-ci.

La Fontaine a raison d'arrter l'attention de son lecteur sur le bon
esprit de cette jeune personne, qui a song  tout; mais que de grces
dans cette prcision: _notez ces deux points-ci!_

    V. 25. Sans chagrin quoiqu'en solitude.

Pourquoi donc le dit-elle? Pourquoi y pense-t-elle? La Fontaine nous
le dit plus bas.

    V. 40. Le dsir peut loger chez une prcieuse.

Quelle finesse dans cette peinture du coeur!

    V. 30. Dloger quelques jeux, quelques ris, puis l'amour.

Peut-on exprimer avec plus de grces cette ide si peu agrable en
elle-mme?

_Sa prciosit._ Ce mot est employ si naturellement qu'on ne songe
pas qu'il est nouveau, et peut-tre de l'invention de La Fontaine. On
sait que le mot _prcieuse_ se prenait d'abord en bonne part; il
voulait dire simplement des femmes distingues par l'agrment de leur
conversation et par leurs connaissances. Et en effet, de telles femmes
sont d'un grand prix. Mais ce mrite devint bientt une prtention, et
plusieurs se rendirent ridicules; on distingua alors diffrentes
espces de _prcieuses_, mais le nom fut encore respect. Molire
mme, pour ne pas se brouiller avec un corps si dangereux, appela
_prcieuses ridicules_ celles qu'il mit sur la scne; depuis ce temps
le mot _prcieuse_ se prit en mauvaise part, et c'est en ce sens que
La Fontaine s'en sert dans cette petite historiette, qu'il lui plat
d'appeler une fable.

FABLE VI.

    V. 11. Peuple ami du dmon....

C'est--dire, ami de cet esprit, de ce folet.

    V. 43. Les grands seigneurs leur empruntrent.

Comme La Fontaine glisse cette circonstance avec une apparente
navet!

    V. 49.    ... Trsor, fuyez: et toi, desse,
           Mre du bon esprit....

On voit que La Fontaine parle ici d'abondance de coeur. C'est ce
sentiment qui anime ici son style, et lui inspire cette invocation.

    V. 53. Avec elle ils rentrent en grce.

Ne dirait-on pas que c'est une souveraine  la clmence de laquelle il
faut recourir, quand on a fait l'imprudence de la quitter pour la
fortune?

    V. 58. Le follet en rit avec eux.

La Fontaine, au commencement de cette fable, a tabli que le follet
tait l'ami de ces bonnes gens, et s'intressait vritablement  eux.
Cependant le follet n'a aucun regret qu'ils aient perdu cette
abondance tant dsire. Il en est au contraire fort aise, parce qu'il
voit qu'ils seront plus heureux dans la mdiocrit. Peut-on rendre la
morale plus aimable et plus naturelle?

FABLE VII.

    V. 28. Fut parent de Caligula.

La note de Coste, qui est au bas de la page, n'explique rien. Caligula
tait non-seulement cruel, mais bizarre et capricieux; et on ne savait
souvent comment chapper  sa frocit. En voici un exemple. _Sa soeur
Drusile tant morte, il la mit au rang des desses. Il fit mourir ceux
qui la pleuraient, et ceux qui ne la pleuraient pas: les premiers,
parce qu'ils pleuraient une desse; les autres, parce qu'ils taient
contens de sa mort._ C'est  ce trait et  quelques autres de la mme
espce que La Fontaine fait allusion en parlant du lion de cette
fable. C'est ce qui n'est point indiqu par la note de Coste.

FABLE VIII.

    V. 3.   .... Non ceux que le printemps
          Mne  sa cour.....

Tournure potique qui a l'avantage de mettre en contraste, dans
l'espace de dix vers, les ides charmantes qui rveillent le printems,
les oiseaux de Vnus, etc... et les couleurs opposes dans la
description du peuple vautour.

    V. 27. Au col changeant....

Description charmante, qui a aussi l'avantage de contraster avec le
ton grave que La Fontaine a pris dans les douze ou quinze vers
prcdens.

    V. 41. Tenez toujours diviss les mchans.

Ceci n'est pas  la vrit une rgle de morale: ce n'est qu'un conseil
de prudence; mais il ne rpugne pas  la morale.

FABLE IX.

    V. 1. Dans un chemin montant.....

Ces cinq premiers vers n'ont rien de saillant; mais ils mettent la
chose sous les yeux avec une prcision bien remarquable. La Fontaine
emploie prs de vingt vers  peindre les travaux de la mouche, et son
srieux est trs-plaisant; mais peut-tre fallait-il tre La Fontaine
pour songer air moine qui dit son brviaire.

Ce petit Apologue est un des plus parfaits: aussi a-t-il donn lieu au
proverbe, _la mouche du coche_.

FABLE X.

Cette fable est charmante jusqu' l'endroit _adieu veau, vache, etc._

Ne passons pas  La Fontaine sa mauvaise rime de _transporte_ et
_couve_.

Quelques gens de got ont blm, avec raison, ce me semble, la femme
_en danger d'tre battue; le rcit qui en fut fait en une farce_; tout
cela est froid; mais La Fontaine, aprs cette petite chute, se relve
bien vte. Que de grces et de naturel dans la peinture qu'il fait de
cette faiblesse, si naturelle aux hommes, d'ouvrir leur me  la
moindre lueur d'esprance! Il se met lui-mme en scne, car il ne se
pique pas d'tre plus sage que ses lecteurs; et voil un des charmes
de sa philosophie.

FABLE XI.

Nous ne ferons aucune remarque sur cette mchante petite historiette 
qui La Fontaine a fait, on ne sait pourquoi, l'honneur de la mettre en
vers. Elle a d'ailleurs l'inconvnient de retomber dans la moralit de
la prcdente, qui vaut cent fois mieux; aussi personne ne parle de
_Messire Jean Chouart_, mais tout le monde sait le nom de la pauvre
_Perrette_.

FABLE XII.

    V. 9. Pauvres gens! je les plains; car on a pour les fous, etc.

C'tait le caractre de La Fontaine; et c'est ce qui a rendu sa satire
moins amre que celle de tant d'autres satiriques, qui ont pour les
fous plus de colre que de piti.

    V. 17. Le repos? le repos, trsor si prcieux,
           Qu'on en faisait jadis le partage des dieux?

Tout le monde a retenu ces deux vers qui expriment si bien le voeu
d'une me douce et insouciante; mais ce sentiment est encore mieux
exprim dans le charmant morceau de la fin de cet Apologue: _Heureux
qui vit chez soi, etc._

    V. 28. Cherchez, dit l'autre ami, etc.

Cette amiti l n'est pas bien vive, ce n'est pas comme celle des deux
amis du _Monomotapa, livre 8, fable II_. Mais dans cette fable-ci, il
y a un des deux amis qui est un avare ou un ambitieux; et ces gens-l
sont aims froidement et aiment encore moins.

    V. 31. Vous reviendrez bientt....

Celui-ci connat le monde et a bien pris son parti.

    V. 33. L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare.....

Vers admirable. En effet, l'ambition dans nos tats modernes n'est
gure que de l'avarice. Cela est si vrai qu'on demande sur les places
les plus honorables: combien cela vaut-il? quel en est le revenu?

    V. 41. Bref, se trouvant  tout, et n'arrivant  rien...

Ce vers-l devrait tre la devise de certains vieux courtisans que
l'on connat.

    V. 5. ... Des temples  Surate.

Voil qu'il se fait marchand.

    V. 78. Il ne sait que par oui-dire.

La Fontaine est toujours anim, toujours plein de mouvement et
d'abondance, lorsqu'il s'agit d'inspirer l'amour de la retraite, de la
douce incurie, de la mdiocrit dans les dsirs. Voyez cette
apostrophe: _Et ton empire, Fortune!_ Et puis cette longue priode qui
semble se prolonger comme les fausses esprances que la fortune nous
donne, et l'adresse avec laquelle il garde pour la fin: _Sans que
l'effet aux promesses rponde_. Ce sont l de ces traits qui
n'appartiennent qu' un grand pote.

FABLE XIII.

    V. 2. Et voil la guerre allume.
          Amour, tu perdis Troie;...

Quelle rapidit! quel mouvement! quel rapprochement heureux des
petites choses et des grands objets! c'est un des charmes du style de
La Fontaine.

    V. 5. O du sang des dieux mme on vit le Xanthe teint.

Ce beau vers est un peu gt par la duret des deux dernires syllabes
_Xanthe teint_.

    V. 9. Plus d'une Hlne, etc....

Rien de plus naturel que cette expression, aprs avoir parl de la
guerre de Troie.

    V. 13. Ses amours, qu'un rival, etc....

Quel doux regret, quel sentiment dans cette rptition! Le reste du
tableau est de la plus grande force et figurerait dans une ode.

    V. 23. Tout cet orgueil prit, etc....

Ce vers est trs-beau, mais il fallait s'arrter l. La plaisanterie
sur le caquet des femmes est use et peu digne de La Fontaine;
d'ailleurs ce caquet des poules n'avait rien de nouveau pour le coq.

FABLE XIV.

    V. 3. ... N'exigea de page.

Belle expression qui rajeunit une ide commune.

    V. 12. Bref, il plut dans son escarcelle.

La Fontaine, en disant qu'il plut dans la bourse de ce marchand, a
voulu exprimer avec force qu'il avait fait fortune, sans qu'il l'et
mrit par ses soins et par sa prvoyance; comme il a soin de dire
ensuite que, s'il fut ruin, ce fut par son imprudence, par sa faute,
et mme pour avoir trop dpens. Mais,  la fin de son Apologue, il en
exprime trop longuement la moralit. Il fallait passer bien vite  ces
deux vers admirables:

    Le bien nous le faisons: le mal c'est la Fortune.
    On a toujours raison, le Destin toujours tort.

FABLE XV.

    V. 6. C'est un torrent, qu'y faire? il faut qu'il ait son cours.
                    Cela fut et sera toujours.

Il est ais de voir qu'il y a ici, dans les mots, une contradiction
qui nuit  la liaison des ides. Un torrent rveille l'ide d'une
chose qui passe, et _cela fut et sera toujours_, exprime prcisment
l'ide contraire.

    V. 10. Perdait-on un chiffon, avait-on, etc.....

Ces cinq vers sont charmans. C'est une peinture de moeurs qui est
encore fidle de nos jours; et ce dernier trait: _Pour se faire
annoncer ce que l'on desirait_, dveloppe les derniers replis du coeur
humain.

Il y a un mot d'omis dans l'imprim, il faut lire:

    Chez la devineresse aussitt on courait.

Sans quoi il n'y a point de vers. Voyez le vers 13.

    Fallut deviner.

Dans ce style familier, on peut supprimer _il_ et dire _fallut_ au
lieu de _il fallut_.

    Et gagner malgr soi...

C'est en partie ce qui arriva au Mdecin malgr lui de Molire.

    Force coutans....

Le lecteur croit que La Fontaine va ajouter, parce que cet orateur est
l'oracle du barreau. Point du tout; il ajoute, _demandez-moi
pourquoi_, et se moque  la fois et du public et de l'avocat. C'est
une pe  deux tranchans. C'est l'art des grands matres de savoir se
jouer  propos de leur sujet.

FABLE XVI.

    V. 6. ...    Faire  l'Aurore sa cour,
          Parmi le thym et la rose.

La Fontaine possde cet art, _qui dit sans s'avilir les plus petites
choses_, selon l'expression de Boileau; mais nous verrons cette ide
exprime encore bien plus potiquement dans la fable quinzime du
livre 10.

    V. 19. .... O lui-mme il n'entrait qu'en rampant!

Elle voudrait en dgoter Jeannot Lapin, car elle n'est pas elle-mme
bien sre de ses droits.

    V. 20. Et quand ce serait un royaume.

Il est plaisant de voir l'importante question de la proprit
trs-bien discute  l'occasion d'un trou de lapin. Le dnouement de
cette fable ressemble un peu  celui de l'huitre et des plaideurs,
sauf qu'il est plus tragique pour les parties disputantes.

FABLE XVII.

    V. 1. Le serpent a deux parties.

Cette fable crite du style le plus simple, et bien moins orne que
les prcdentes, n'est pas d'une grande application dans nos moeurs;
mais elle en avait beaucoup dans nos anciennes dmocraties.

Je n'aime pas ces petits vers,

    V. 8. Pour le pas....
    V. 11. Et lui dit:

Tout cela me parat de pures ngligences; mais il y en a deux
trs-bons.

    V. 28. Le ciel eut pour ses voeux une bont cruelle.
           Souvent sa complaisance a de mchans effets.

FABLE XVIII.

La petite aventure que raconte ici La Fontaine, arriva  Londres vers
ce temps-l, et donna lieu  cette pice de vers, qu'il plat  La
Fontaine d'appeler une fable.

    V. 14. J'en dirai quelque jour les raisons amplement.

Cela n'a l'air que d'une plaisanterie: cependant La Fontaine s'avisait
quelquefois de traiter des sujets de philosophie et de physique,
auxquels il n'entendait pas grand-chose. Il s'est donn la peine de
faire un pome en quatre chants sur le quinquina. Au reste le Prologue
de cette fable-ci serait excellent, si on faisait une coupure aprs le
treizime vers; que l'on passt tout de suite au trentime, _quand
l'eau courbe un bton_. Tout ce que dit le pote, est exprim avec
autant d'exactitude que pourrait en avoir un philosophe qui crirait
en prose.

    V. 47. Qui prsageait sans doute un grand vnement.

On croyait encore que les astres avaient de l'influence sur nos
destines.

    V. 54. Peuple heureux! quand pourront les Franais,
           Se donner comme vous entiers  ces emplois?

Ne serait-il pas mieux de dire?

    Unir, ainsi que vous, les arts avec la paix!

Car _emplois_ ne rime mme plus aux yeux, depuis qu'on a adopt
l'orthographe de Voltaire pour le mot _Franais_.


LIVRE HUITIME.

FABLE I.

Ce premier Apologue est parfait; non qu'il soit aussi brillant, aussi
riche de posie, aussi vari, que le sont quantit d'autres. Ce n'est
que le ton d'une raison sage, simple et tranquille. On a dit que
Boileau tait le premier parmi nous qui et mis la raison en vers. Il
me semble qu'il est le premier qui ait mis en vers les prceptes de la
raison, en matire de got et de littrature; mais La Fontaine a mis
en vers les prceptes de la raison universelle, comme Molire y a mis
ceux qui sont relatifs  la socit; et ces deux empires sont plus
tendus que ceux du got et de la littrature.

Le ton du Prologue est touchant comme il devait l'tre sur un sujet
qui intresse tous les hommes. Quel vers que celui-ci!

    V. 5. Ce temps, hlas! embrasse tous les temps.

Et  la fin de la pice, quoi de plus admirable que cet autre:

    V. _dernier_. Le plus semblable aux morts meurt le plus  regret.

FABLE II.

    V. 1. Un savetier chantait, etc....

Voici un Apologue d'un ton propre  bannir le srieux du prcdent.
C'est La Fontaine dans tout son talent, avec sa grce, sa varit
ordinaire. La conversation du savetier et du financier ne serait pas
indigne de Molire lui-mme; il dut tre sur-tout frapp du trait:

    V. 45. Si quelque chat faisait du bruit;
           Le chat prenait l'argent, etc...

Et de cet autre:

    V. 37.  ... Dans sa cave il enserre
           L'argent et sa joie  la fois.

Il y a un autre trait qui dut donner  rver  Molire, c'est celui,
_plus content qu'aucun des sept Sages_. Molire, si philosophe, et
malgr sa philosophie, si malheureux, dut faire quelque attention  ce
vers. Ne relevons pas quelques mauvaises rimes, comme celle de
_monsieur_, qu'on pardonnait alors parce qu'elle rimait aux yeux; et
cette autre, _navet et cur_.

FABLE III.

    V. 5. .... Il en est de tous arts.

Je ne sais ce que cela veut dire. Veut-il dire que, dans toutes les
professions, il y a des gens qui se mlent de mdecine? en ce cas,
cela est mal exprim. Ce n'est pas sa coutume.

    V. 10.    .... Daube, au coucher du roi,
           Son camarade absent....

On dit, sur ce trait, dans l'loge de La Fontaine: _Suis-je dans
l'antre du lion? suis-je  la cour?_ On pourrait presque ajouter que
l'illusion se prolonge jusqu' la fin de cette charmante fable.

FABLE IV.

    V. 1. La qualit d'ambassadeur.

Ce M. de Barillon tait l'un des plus aimables hommes du sicle de
Louis XIV. Il tait intime ami de madame de Svign,  qui il disait:
_En vrit, celui qui vous aime plus que moi vous aime trop_. Il avait
le plus grand talent pour les ngociations, comme on le voit dans les
mmoires de _Dalrimple_ imprims de nos jours; mais de son temps, il
ne passait que pour un homme de beaucoup d'esprit et un homme de
plaisir. C'est qu'il mprisait la charlatannerie de sa place, et
qu'alors cette morgue faisait plus d'effet qu' prsent.

Au reste, le Prologue que lui adresse ici La Fontaine me parat assez
mdiocre; mais la petite historiette qui fait le sujet de cette
prtendue fable, est trs-agrablement conte.

    V. 65. Nous sommes tous d'Athnes en ce point...

Est une transition trs-heureuse. Et quand La Fontaine ajoute qu'il
s'amuserait du conte de _Peau-d'ne_, il peint les effets de son
caractre. Il eut la constance d'aller voir, trois semaines de suite,
un charlatan qui devait couper la tte  son coq, et la lui remettre
sur le champ. Il est vrai qu'il trouvait toujours des prtextes de
diffrer jusqu'au lendemain. On avertit La Fontaine que le lendemain
n'arriverait pas. Il en fut d'une surprise extrme.

FABLE V.

    V. 1. Par des voeux importuns, etc....

Cette distribution gale de huit vers pour le Prologue, et de huit
autres pour la fable, rappelle ce que nous avons dit dans la note sur
celle du coq et de la perle, _liv. I, fable 20_.

FABLE VI.

    V. 1. Rien ne pse autant qu'un secret:

Cette petite historiette, dont la moralit n'est pas neuve, est bien
joliment conte. _Renomme_, _journe_, mauvaise rime. Le dialogue des
deux femmes est trs-naturel. C'est un des talens de La Fontaine, et
voil ce que n'ont pas les autres fabulistes.

FABLE VII.

    V. 1. Nous n'avons pas les yeux  l'preuve des belles.

Lamotte, fabuliste trs-infrieur  La Fontaine, a rapproch ces deux
ides dans un vers fort heureux. Il dit que les juges ont
trs-souvent,

    Pour les prsens des mains, pour les belles des yeux.

    V. 6. S'tait fait un collier, etc....

Prcision trs-heureuse et qui fait peinture.

    V. 7. Il tait temprant plus qu'il n'et voulu l'tre.

Vers trs-plaisant, qui exprime  merveille le combat entre l'apptit
du chien, et la victoire que son ducation le force  remporter sur
lui-mme.

    V. 25. .... Et, lui sage, il leur dit:

Il est difficile de blmer la conduite de ce chien; cependant comme il
est, dans cette fable, le reprsentant, d'un chevin ou d'un prvt des
marchands, La Fontaine n'aurait pas d lui donner l'pithte de
_sage_. Il a l'air d'approuver par ce mot ce voleur qui suit l'exemple
des autres: proposition insoutenable en morale. Mais l'chevin doit
dire: _Messieurs, volez tant qu'il vous plaira, je ne puis l'empcher,
je me retire_. Mais d'o vient le mme fait offre-t-il un rsultat
moral si diffrent, quant au chien et quant  l'chevin? La cause de
cette diffrence vient de ce que le chien n'tant pas oblig d'tre
moral, en admire son instinct dont il fait ici un trs-bon usage. Mais
l'homme tant oblige de mettre la moralit dans toutes ses actions, il
cesse, lorsqu'elles n'en ont pas, de faire un bon usage de sa raison.

FABLE VIII.

    V. 2. Cet art veut, sur tout autre, un suprme mrite.

Cela est vrai; et quand on le possde, on n'est pourtant qu'un
_rieur_, un _plaisant_, et c'est un triste rle. On dit avec raison:
_l'honnte homme ne met aucune affiche_.

    V. 26. J'en doute, etc....

Je ne sais pas pourquoi. La plaisanterie n'est point du tout mauvaise,
surtout dans la bouche d'un de ces hommes que les anciens appelaient
_parasites_.

FABLE IX.

    V. 1. Un rat, hte d'un champ, etc...

On reconnat tout le talent de La Fontaine dans le discours du rat,
dans la peinture de l'huitre billant au soleil, dans celle du rat
surpris au moment o l'huitre _se referme_; et voyez comme ce dernier
mot est rejet au commencement du vers, par une suspension qui met la
chose sous les yeux, et le naturel de la leon qui termine la phrase.

On peut blmer, dans le discours du rat, ce vers:

    V. 16. J'ai pass les dserts; mais nous n'y bmes point.

C'est quelque propos populaire et trivial dont on se passerait bien;
mais il n'appartient qu' La Fontaine de rendre cette sorte de naturel
supportable aux honntes gens; nous en verrons plus bas un autre
exemple dans la fable du singe et du lopard.

    V. 34. Cette fable contient plus d'un enseignement.

Il n'en faut qu'un dans une fable bien faite. J'aurais voulu que La
Fontaine exprimt l'ide suivante: _Quand on est ignorant, il faut
suppler au dfaut d'exprience par une sage rserve et par une
dfiance attentive_.

FABLE X.

    V. 4. Il ft devenu fou: la raison d'ordinaire....

Nul pote, nul auteur ne prche plus souvent l'amour de la retraite,
et ne la fait aimer davantage. Mais la retraite et la solitude absolue
sont deux choses bien diffrentes. La premire est le besoin du sage,
et la seconde est la manie d'un fou insociable; c'est ce que La
Fontaine exprime si bien dans ces vers charmans:

    V. 14.      Il aimait les jardins, tait prtre de Flore,
                     Il l'tait de Pomone encore.
            Ces deux emplois sont beaux: mais je voudrais parmi
                     Quelque doux et discret ami.

Nous verrons ce sentiment, dvelopp avec plus de grce et d'intrt
encore, dans la fable suivante et dans celle des deux pigeons.

FABLE XI.

    V. 2. L'un ne possdait rien qui n'appartnt  l'autre.

Aprs ce vers qui dit tout, La Fontaine n'ajoute plus rien. Quelle
grce encore et quelle mesure dans ce mot, _dit-on?_ Avec moins de
got, un autre pote aurait fait une sortie contre les amis de notre
pays. C'est l'art de La Fontaine de faire entendre beaucoup plus qu'il
ne dit.

    V. 9. Morphe avait touch le seuil de ce palais.

Toujours quelque grand trait de posie, sans jamais blesser le
naturel.

    V. 16. J'ai mon pe, allons....

Voici qui parat bien franais, et l'on croirait que nous ne sommes
point au Monomotapa.

    V. 18. .... Voulez-vous qu'on l'appelle?

Nous ne sommes plus en France; nous voil dans le fond de l'Afrique.

    V. 21. Vous m'tes en dormant un peu triste apparu.

Quel sentiment dans ce mot, _un peu_. La fin de cet Apologue est
au-dessus de tout loge, tout le monde le sait par coeur.

FABLE XII.

    V. 1. Une chvre, un cochon, etc....

Cette fable est trs-bien crite et parfaitement conte; mais quelle
morale, quelle rgle de conduite peut-on en tirer? Aucune. La Fontaine
l'a bien senti.

    V. 29. Dom pourceau raisonnait en subtil personnage.
           Mais que lui servait-il?...

Il en conclut, avec raison, que, dans les malheurs certains, le moins
prvoyant est encore le plus sage. Mais peut-on se donner ou s'ter
la prvoyance? Dpend-il de nous de voir plus ou moins loin? Il ne
faut pas conduire ses lecteurs dans une route sans issue.

FABLE XVIII.

    V. 1. Un marchand grec, etc....

J'ai dj observ que c'est la manire de Pilpai d'amener une fable 
la suite d'une historiette; et on sent combien cette manire est
dfectueuse. La vrit que veut tablir ici La Fontaine, n'avait nul
besoin de cette espce de Prologue: c'est ce qu'on verra aisment, en
sautant le Prologue et en commenant  ces mots: _Il tait un berger,
etc....._

FABLE XIX.

    V. 4. L'autre riche, mais ignorant.

Il serait trs-malheureux que l'utilit de la science ne pt se
prouver que dans une circonstance aussi fcheuse que la ruine d'une
ville. La socit ordinaire offre une multitude d'occasions, o ses
avantages deviennent frappans; et l'Apologue de La Fontaine ne prouve
pas assez en faveur de la science. Il laisse  l'ignorant trop de
choses  rpondre. Au surplus, il faut toujours supposer qu'il s'agit
de la science unie au bon sens; car, comme a dit Molire:

    Un sot savant est sot, plus qu'un sot ignorant.

FABLE XX.

    V. 1. Jupiter voyant nos fautes....

Cette fable pouvait avoir plus d'intrt et plus de vraisemblance chez
les anciens, qui attribuaient  diffrens dieux diffrens dpartemens.
Mais elle ne signifie pas grand chose pour nous qui admettons une
providence, dispensatrice immdiate des biens et des maux.

N'oublions pas de remarquer un vers charmant:

    V. 41. Tout pre frappe  ct.

Mais La Fontaine a tort de revenir sur cette ide, et de dire huit
vers aprs:

    V. 49. On lui dit qu'il tait pre.

Ce dernier vers ne peut faire aucun effet aprs l'autre.

FABLE XXI.

    V. 5. Un citoyen du Mans, etc....

Cette fable rentre un peu dans celle du mouton, du pourceau et de la
chvre, avec cette diffrence que le chapon est plus matre d'chapper
 son sort. Il faut supposer que le chapon s'envole de la basse-cour
pour n'y plus revenir, ce que pourtant La Fontaine ne dit pas. Au
reste, elle est conte plus gaiment que l'autre.

    V. 16. Les chapons ont en nous fort peu de confiance,
                Soit instinct, soit exprience.

Cela est plaisant; et le chapon qui

    V. 19. Devait le lendemain tre d'un grand souper!

Je voudrais seulement que l'Apologue fint par un trait plus saillant.

FABLE XXII.

    V. 9. Les derniers traits de l'ombre empchent qu'il ne voie
          Le filet....

Cette suspension est pleine de got.... Le chat est pris.

    V. 16. Sont communes en mon endroit.

Il veut dire, ont t frquentes  mon gard. Cela n'est pas bien
exprim; mais remarquons qu'il feint d'avoir dj reu du rat
plusieurs services. Il sait qu'on est port  faire du bien  ceux
auxquels on en a dj fait.

Le rsultat de cette fable n'est pas une leon de morale, mais elle
est un conseil de prudence; et cette prudence n'a rien dont la morale
soit blesse. Ainsi l'Apologue est trs-beau.

FABLE XXIII.

    V. 1. Avec grand bruit et grand fracas.

Voyez comme La Fontaine varie ses tons; voyez comme il monte, comme il
descend avec son sujet. Opposez  cette peinture du torrent, celle de
la rivire, huit ou dix vers plus bas. Remarquons aussi ce trait de
posie du voyageur qui va traverser

    V. 23. Bien d'autres fleuves que les ntres.

On peut objecter que, dans cette fable, le marchand est forc de
passer la rivire, comme il a t forc de passer le torrent, et que
la fable serait meilleure, c'est--dire, la vrit que l'auteur veut
tablir mieux dmontre, si le marchand, ayant le choix de passer par
la rivire, ou par le torrent, et prfr la rivire. Cela peut tre,
mais il en rsulterait que la fable est bonne et pourrait tre
meilleure.

FABLE XXIV.

    V. 1. Laridon et Csar,....

Voici une fable qui, pour tre courte, n'en est pas moins une des
meilleures de La Fontaine. La morale surtout en est excellente. Sans
croire, comme certains philosophes, que la nature partage galement
bien tous ses enfans, il est pourtant certain que c'est l'ducation
qui met, entre un homme et un autre, l'norme diffrence qui s'y
trouve quelquefois: c'est d'ailleurs une opinion qu'on ne saurait trop
rpandre, parce qu'elle est le meilleur moyen d'encourager les
rformes que l'on peut faire dans l'ducation, rformes sans
lesquelles il est impossible de changer les fausses opinions et les
mauvaises moeurs.

    V. 4. Hantaient l'un les forts, et l'autre la cuisine.

La naissance est la mme, mais l'ducation est, comme on voit, bien
diffrente.

    V. 6. Mais la diverse nourriture...

Ce mot se prenait alors, mme dans le style noble, pour synonyme
d'ducation. Corneille l'emploie plusieurs fois en ce sens.

    V. 18. Tourne-broches par lui, etc....

Il est plaisant d'avoir suppos que nos chiens appels tourne-broches
viennent de cette belle origine, comme d'avoir fait honneur au
marmiton du surnom de son lve.

    V. 19 ... A part.... hasards.

Cette consonnance dplat  l'oreille.

Les quatre derniers vers sont parfaits.

FABLE XXV.

    V. 1. Les vertus devraient tre soeurs.

Ce petit Prologue est excellent; mais il amne une fable  mon gr
bien mdiocre. La Fontaine a beau dire que chacun est sot et gourmand,
il ne l'est pas au point de donner la moindre vraisemblance  cet
Apologue. Il tait ais d'tablir la mme morale sur une supposition
moins absurde.

    V. 38. Tout cela c'est la mer  boire.

M. de Voltaire critique ce vers comme plat et trivial. Il me semble
que ce qui rend excusable ici cette expression populaire, c'est
qu'elle fait allusion  une fable o il s'agit de boire une rivire.

FABLE XXVI.

    V. 1. Que j'ai toujours ha les pensers du vulgaire!

_Pensers_; le penser est un mot potique, pour la _pense_.

    V. 3. Mettant de faux milieux entre la chose et lui.

Vers trs-heureux. En effet, une ide fausse qui nous empche de
porter sur une chose un jugement sain, est comme un voile interpos
entre nous et l'objet que nous voulons juger.

    V. 13. ..... Disaient-ils en pleurant.

Il faut supposer que ce sont les ambassadeurs qui pleurent; car on ne
pleure pas en crivant, en envoyant des ambassadeurs pour une affaire
de cette espce. Cependant ce qui ferait croire que c'est le peuple
qui parle, ce sont les vers suivans:

    V. 14.   ... La lecture a gt Dmocrite.
           Nous l'estimerions plus s'il tait ignorant.

    V. 17. Peut-tre mme ils sont remplis
           De Dmocrites infinis.

Je ne sais pourquoi La Fontaine ajoute ces deux vers. Il n'est pas
absurde de dire qu'il y a un nombre infini de mondes, mais qu'ils
soient pleins de Dmocrites, je ne sais ce que cela veut dire.

    V. 22. Il connat l'univers et ne se connat pas.

On a appliqu ce vers  l'homme en gnral.

    V. 39. Le sage est mnager du temps et des paroles.

Vers devenu proverbe.

    V. 47. En quel sens est donc vritable....

La Fontaine prend l'air du doute, par respect pour l'criture, dont
ces paroles sont tires.

FABLE XXVII.

    V. 1. Fureur d'accumuler, monstre, etc....

Cette fable commence avec la mme violence qu'une satire de Juvnal;
c'est contre les avares que La Fontaine exerce le plus sa satire.

    V. 5. ... A ma voix comme  celle du sage...

Remarquons comme La Fontaine vite toujours de se donner pour un sage.

    V. 9. Jouis.--Je le ferai, etc....

Tout ce dialogue est d'une vivacit et d'une prcision admirables.

Au reste, des deux Apologues suivans, le premier, sans tre excellent,
me parat beaucoup meilleur que l'autre. Il n'est pas impossible qu'un
chasseur ayant tu un daim et un faon, y veuille joindre une perdrix,
mais qu'un loup devant quatre corps se jette sur une corde d'arc, cela
ne me parat pas d'une invention bien heureuse. Les meilleurs
Apologues sont ceux o les animaux se trouvent dans leur naturel
vritable.


LIVRE NEUVIME.

FABLE I.

    V. 2. J'ai chant des animaux.

Nous avanons dans notre carrire, et La Fontaine avance vers la
vieillesse; car tous les livres de cette seconde partie n'ont pas t
donns  la fois: mme la plupart des fables du douzime livre ne
parurent que plusieurs annes aprs les autres, et quelques-unes de
ces derniers livres se ressentent de l'ge de l'auteur; il y en a qui
rentrent tout--fait dans la moralit des fables prcdentes; d'autres
qui ont une moralit vague et indtermine; d'autres enfin qui n'en
ont pas du tout. Cependant La Fontaine se relve quelquefois et se
montre avec tout son talent, soit dans des fables entires, soit dans
des morceaux plus ou moins considrables.

    V. 22. Que les gens du bas tage,

Pourquoi La Fontaine leur pardonnerait-il plus le mensonge qu'aux
autres? Le mensonge est vil par-tout, et par-tout il est destructeur
de toute socit.

    V. 29. Et mme qui mentirait
           Comme Esope et comme Homre.

Cela est trivial  force d'tre vrai. C'est jouer sur les mots que de
confondre ces deux ides. Quel rapport y a-t-il, dit Bacon, entre les
mensonges des potes et ceux des marchands? Le mal moral du mensonge
rside dans le dessein de flatter, d'affliger, de tromper ou de nuire.

    V. 38. Sans fin, et plus, s'il se peut:

Ce mot, _et plus, s'il se peut_, est ridicule. Tout ce Prologue pche
par un dfaut de liaison dans les ides, et aucune beaut de dtail ne
rachte ce dfaut.

Les deux historiettes suivantes ne sont point des fables, et n'taient
la matire que de deux petits contes pigrammatiques. Le conseil de
prudence qui les termine, n'est pas assez imposant pour mriter tant
d'apprts.

FABLE II.

    V. 1. Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre:

Cette fable est clbre et au-dessus de tout loge. Le ton du coeur
qui y rgne d'un bout  l'autre, a obtenu grce pour les dfauts
qu'une critique svre lui a reprochs. Le discours du premier des
deux pigeons:

    V. 5.   .... Qu'allez-vous faire?
          Voulez-vous quitter votre frre?

Est plein de traits de sentiment.

    V. 8.  Non pas pour vous, cruel, etc....
    V. 11. Encor si la saison, etc....
    V. 16. Mon frre a-t-il tout ce qu'il veut,
           Bon souper, bon gte, et le reste?

Quelle grce, quelle finesse sous-entendues dans ce petit mot _et le
reste_, cach comme ngligemment au bout du vers?

Tout le morceau de la fin, depuis _amans, heureux amans_, est, s'il
est possible, d'une perfection plus grande. C'est l'panchement d'une
me tendre, trop pleine de sentimens affectueux, et qui les rpand
avec une abondance qui la soulage. Quels souvenirs et quelle
expression dans le regret qui les accompagne! On a souvent imit ce
morceau, et mme avec succs, parce que les sentimens qu'il exprime
sont cachs au fond de tous les coeurs, mais on n'a pu surpasser ni
peut-tre galer La Fontaine.

Lamotte, qui a fait un examen dtaill de cette fable, dit qu'on ne
sait quelle est l'ide qui domine dans cet Apologue, ou des dangers du
voyage, ou de l'inquitude de l'amiti, ou du plaisir du retour aprs
l'absence. Si au contraire, dit-il, le pigeon voyageur n'et pas
essuy de dangers, mais qu'il et trouv les plaisirs insipides loin
de son ami, et qu'il et t rappel prs de lui par le seul besoin de
le revoir, tout m'aurait ramen  cette seule ide, que la prsence
d'un ami est le plus doux des plaisirs. Cette critique de Lamotte
n'est peut-tre pas sans fondement; mais que dire contre un pote qui,
par le charme de sa sensibilit, touche, pntre, attendrit votre
coeur, au point de vous faire illusion sur ses fautes, et qui sait
plaire mme par elles? On est presque tent de s'tonner que Lamotte
ait perdu,  critiquer cette fable, un temps qu'il pouvait employer 
la relire.

FABLE III.

    V. 1. Le singe avec le lopard.

Voil encore une de ces fables qui ne pouvaient gure russir que dans
les mains de La Fontaine. Le sujet, si mince, prend tout de suite de
l'agrment, et en quelque sorte un intrt de curiosit, par l'ide de
donner aux discours des personnages la forme et le ton des charlatans
de la foire. C'est par-l qu'il fait passer ce propos populaire,
_arrive en trois bateaux_; on pardonne ce trait en faveur de
_l'argent qu'on rendra  la porte_. D'aprs un trait de la vie de La
Fontaine, que j'ai racont, on a vu qu'il allait quelquefois entendre
les charlatans de place, et on voit par cette fable qu'il ne perdait
pas son temps.

FABLE IV.

    V. 1. Dieu fait bien ce qu'il fait, etc....

Le simple bon sens qui a dict cet Apologue, est suprieur  toutes
les subtilits philosophiques ou thologiques, qui remplissent des
milliers de volumes sur des matires impntrables  l'esprit humain.
Le paysan _Mathieu Garo_ est plus clbre que tous les docteurs qui
ont argument contre la providence.

FABLE V.

    V. 4. Qu'ont les pdans de gter la raison....

Aprs les avares, ce sont les pdans contre lesquels La Fontaine
s'emporte avec le plus de vivacit. Au reste, cette fable rentre
absolument dans la mme moralit que celle du jardinier et son
seigneur. (_livre 5, fable 4_.) Mais celle-ci est fort infrieure 
l'autre. Remarquons pourtant ce vers charmant:

    Gtait jusqu'aux boutons, douce et frle esprance....

La Fontaine s'intresse  toute la nature anime.

FABLE VI.

Un statuaire qui fait une statue, et voil tout; ce n'est pas-l le
sujet d'un Apologue: aussi cette prtendue fable n'est-elle qu'une
suite de stances agrables et lgantes. Tout le monde a retenu la
dernire.

    Chacun tourne en ralits,
    Autant qu'il peut ses propres songes.
    L'homme est de glace aux vrits,
    Il est de feu pour les mensonges.

Le mouvement: _il sera Dieu_, appartient  un vritable enthousiasme
d'artiste. Aussi La Fontaine remarque-t-il que la statue tait
parfaite.

Je ne sais pourquoi La Fontaine fait souvent le mot _pote_ de deux
(trois?) syllabes. Boileau et ses contemporains ne lui en donnent
jamais que deux.

FABLE VII.

    V. 1. Une souris tomba du bec d'un chat-huant....

Je n'ai pas le courage de faire des notes sur une si mchante fable,
qui rentre d'ailleurs dans le mme fond que celui de la fable XVIII du
livre deuxime. C'est un fort mauvais prsent que Pilpai a fait  La
Fontaine. Remarquons seulement ce vers: _on tient toujours du lieu
dont on vient_... Si La Fontaine a voulu dire: _on se ressent toujours
de ses premires habitudes, c'est- dire, de son ducation_; cette
maxime peut se soutenir et n'a rien de blmable; mais s'il a voulu
dire: _on se ressent toujours de son origine_, il a dbit une maxime
fausse en elle-mme et dangereuse; il est en contradiction avec
lui-mme, et il faut le renvoyer  sa fable de Csar et de Laridon.

    V. 79. Parlez au diable, employez la magie

est encore un vers rprhensible, en ce que La Fontaine a l'air de
supposer qu'il y ait une magie et qu'on puisse parler au diable.

FABLE VIII.

    V. 5. On en voit souvent dans les cours.

La Fontaine, qui vante si souvent Louis XIV sur ses guerres et sur ses
conqutes, avait ici une belle occasion de lui donner des loges plus
justes et mieux mrits. Il pouvait le louer d'avoir banni ces fous de
cour si multiplis en Europe, d'avoir substitu  cet amusement
misrable, les plaisirs nobles de l'esprit et de la socit. C'tait
un sujet sur lequel il tait ais de faire de beaux ou de jolis vers.
La Fontaine avait le choix. On ne l'et point accus de flatterie; et
il aurait eu la gloire de contribuer peut-tre  faire cette rforme
dans les cours de quelques souverains, qui conservaient ce ridicule
usage.

FABLE IX.

    V. 1. Un jour deux plerins, etc....

Cette fable est parfaite d'un bout  l'autre. La morale, ou plutt la
leon de prudence qui en rsulte, est excellente. C'est un de ces
Apologues qui ont acquis la clbrit des proverbes, sans en avoir la
popularit basse et ignoble.

Rien ne forme autant le got que la comparaison entre deux grands
crivains dont la manire est diffrente. Transcrivons ici cet
Apologue mis en vers par Boileau, et qui termine sa seconde ptre.

    Un jour, dit un auteur, n'importe en quel chapitre,
    Deux voyageurs  jeun rencontrrent une hutre.
    Tous deux la contestaient, lorsque dans leur chemin,
    La justice passa la balance  la main.
    Devant elle,  grand bruit ils expliquent la chose.
    Tous deux avec dpens veulent gagner leur cause.
    La justice, pesant ce droit litigieux,
    Demande l'huitre, l'ouvre, et l'avale  leurs yeux;
    Et par ce bel arrt terminant la bataille:
    Tenez, voil, dit-elle  chacun, une caille.
    Des sottises d'autrui nous vivons au palais;
    Messieurs, l'huitre tait bonne; adieu, vivez en paix.

On voit quel avantage La Fontaine a sur Boileau. Celui-ci,  la
vrit, a plus de prcision; mais en la cherchant, il n'a pu viter la
scheresse. _N'importe en quel chapitre_, est froid et visiblement l
pour la rime. _Tous deux avec dpens veulent gagner leur cause._ Cela
n'a pas besoin d'tre dit; et les deux parties ne sont point par-l
distingues des autres plaideurs. A la vrit, les deux derniers vers
sont plus plaisans que dans La Fontaine; mais le mot _sans dpens_ de
La Fontaine, quivaut,  peu-prs,  _Messieurs, l'huitre tait
bonne_.

La Fontaine ne s'est point piqu de la prcision de Boileau. Il
n'oublie aucune circonstance intressante. _Sur le sable_, l'huitre
est frache, ce qui tait bon  remarquer; aussi le dit-il
formellement, _que le flot y venait d'apporter_, et ce mot fait image.

L'apptit des plaideurs lui fournit deux jolis vers qui peignent la
chose.

    V. 3. Ils l'avalent des yeux, du doigt ils se la montrent:
            A l'gard de la dent il fallut contester.
            L'un se baissait dj....
            L'autre le pousse, etc....

Voil comme cela a d se passer. Le discours des plaideurs anime la
scne. L'arrive de _Perrin Dandin_ lui donne un air plus vrai que
celui de la justice, qui est un personnage allgorique. Je voudrais
seulement que les deux plerins fussent  jeun comme ceux de Boileau.

Cette fable de l'huitre et des plaideurs est devenue, en quelque
sorte, l'emblme de la justice, et n'est pas moins connue que l'image
qui reprsente cette divinit, un bandeau sur les yeux et une balance
 la main.

FABLE X.

    V. 1. Autrefois carpillon fretin.

Aprs l'Apologue prcdent, dont la moralit est si tendue, en voici
un o elle est trs-troite et trs-borne. Elle rentre mme dans
celle d'une autre fable, comme La Fontaine nous le dit dans son petit
Prologue assez mdiocre.

    V. 10. Ce que j'avanai lors, de quelque trait encor.

Cela n'avait pas besoin d'tre appuy de cette consonnance de _lors_
et d'_encor_ insupportable  l'oreille. Il n'y avait qu' mettre ce
_qu'alors j'avanai_, _etc..._ Il est impardonnable d'tre si
ngligent.

FABLE XI.

    V. 1 Je ne vois point de crature.

Je ne sais comment La Fontaine a pu faire une aussi mauvaise petite
pice sur un sujet de morale si heureux: tout y porte  faux. La
providence a tabli les lois qui dirigent la vgtation des arbres et
des bls, qui gouvernent l'instinct des animaux, qui forcent les
moutons  manger les herbes, et les loups  manger les moutons. C'est
elle qui a donn  l'homme la raison qui lui conseille de tuer les
loups. Ne dirait-on pas, suivant La Fontaine, que nous sommes obligs,
en conscience,  en conserver l'espce? Si cela est, les Anglais, qui
sont parvenus  les dtruire dans leur le, sont de grands sclrats.
Que veut dire La Fontaine avec cette permission donne, aux moutons de
retrancher l'excs des bls, aux loups de manger quelques moutons?
Est-ce sur de pareilles suppositions qu'on doit tablir le prcepte de
la modration, prcepte qui nat d'une des lois de notre nature, et
que nous ne pouvons presque jamais violer sans en tre punis? Toute
morale doit reposer sur la base inbranlable de la raison. C'est la
raison qui en est le principe et la source.

FABLE XII.

    V. 10. Maint cierge aussi fut faonn.

Autre mauvaise fable. Quelle bizarre ide de prter  un cierge la
fantaisie de devenir immortel, et pour cela de se jeter au feu.

    V. 13. Et nouvel Empdocle....

Que La Fontaine adopte ce conte ridicule sur Empdocle, on peut le lui
passer; mais comment lui pardonner l'_Empdocle de cire_? On s'est
moqu de Lamotte pour avoir appel une grosse rave, un _phnomne
potager_.

FABLE XIII.

    V. 8. Eh! qu'est-ce donc que le tonnerre?

Le tonnerre n'est point un huissier. C'est le bruit form par le choc
des nuages ingalement chargs d'un fluide lectrique. C'est un
rsultat d'une des lois de la puissance divine, comme tous les
mtores, tous les phnomnes, ou plutt toute la nature. Il prouve
cette puissance; mais il ne l'annonce pas plus que la neige ou la
pluie. Les dcouvertes sur l'lectricit ne laissent rien  dsirer 
cet gard, et nous ont donn de nouvelles raisons d'admirer l'tre
suprme. Je ne ferai point de remarques sur cette fable, qui est
ancienne et conforme aux ides que les payens avaient de leur Jupiter.

FABLE XIV.

    V. 3. C'tait deux vrais tartuffes, etc....

Cette fable est trs-agrablement conte; mais la moralit en est
vague et indtermine. L'auteur a l'air de blmer le renard, en
disant:

    V. 33. Le trop d'expdiens peut gter une affaire.

Et cependant le renard fait ce qu'il y a de mieux pour se sauver, et
ce qui le sauve trs-souvent. La Fontaine ajoute,  propos
d'expdiens:

    V. 35. N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.

Il ne songe pas qu'il est en contradiction avec lui-mme, et que, dans
la fable XXIII du douzime livre, il dit,  propos d'une ruse
admirable d'un renard, qui ne russit que la premire fois:

    V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagme.

FABLE XV.

    V. 1. Un mari fort amoureux...

Je dirais volontiers, sur cette fable, ce que disait un mathmaticien,
aprs avoir lu l'Iphignie de Racine: _Qu'est-ce que cela prouve?_
Quelle morale y a-t-il  tirer de-l?

Remarquons cependant trois jolis vers:

    V. 13. Mais quoi! si l'amour n'assaisonne
           Les plaisirs que l'amour nous donne,
           Je ne vois pas qu'on en soit mieux.

FABLE XVI.

    V. 1. Un homme n'ayant plus, etc...

Cette fable n'est que le rcit d'une aventure dont il ne rsulte pas
une grande moralit. J'y ferai, par cette raison, trs-peu de
remarques.

    V. 8.... De goter le trpas.

C'est--dire, de prolonger les souffrances de la mort: cela ne me
parat pas heureusement exprim.

    V. 20. Absent.

Ce petit vers de deux syllabes exprime merveilleusement la surprise de
l'avare, en voyant la place vide et son argent disparu.

    V. 29. L'avare rarement finit ses jours sans pleurs.

Ce vers et les trois suivans sont trs-bons.

    V. 34. Ce sont l de ses traits, etc....

J'ai dj dit un mot sur le danger de faire jouer un trop grand rle 
la fortune dans un livre de morale, et de donner aux jeunes gens
l'ide d'une fatalit invitable.

FABLE XVII.

    V. 1. Bertrand avec Raton; etc....

Voici enfin un Apologue digne de La Fontaine. Les deux animaux qui
sont les acteurs de la pice, y sont peints dans leur vrai caractre.
Le lecteur est comme prsent  la scne. La peinture du chat tirant
les marrons du feu, est digne de Tniers. Il y a, dans la pice,
plusieurs vers que tout le monde a retenus, tels que celui-ci:

    V. 3. D'animaux malfaisans c'tait un trs-bon plat.

    V. 12. Nos galans y voyaient double profit  faire,
           Leur bien premirement, et puis le mal d'autrui.

Madame de Svign fut extrmement frappe de cet Apologue, quand La
Fontaine le lui montra, et disait  madame de Grignan: _Pourquoi
n'crit-il pas toujours de ce style?_

Je trouve cependant que la moralit de la fable manque de justesse. Il
me semble que les princes qui servent un grand souverain dans ses
guerres, sont rarement dans le cas de Raton. Si ce sont des princes
dont le secours soit important, ils sont ddommags par des subsides
souvent trs-forts. Si ce sont de petits princes, alors ils servent
dans un grade militaire considrable, ont de grosses pensions, de
grandes places, etc... Enfin, cette fable me parat s'appliquer
beaucoup mieux  cette espce trs-nombreuse d'hommes timides et
prudens, ou quelquefois de fripons dlis qui se servent d'un homme
moins habile, dans des affaires pineuses dont ils lui laissent tout
le pril, et dont eux-mmes doivent seuls recueillir tout le fruit. Ce
n'est mme qu'en ce dernier sens, que le public applique ordinairement
cette fable.

FABLE XVIII.

    V. 1. Aprs que le Milan, etc...

Cet Apologue est bien infrieur au prcdent. La seule moralit qui en
rsulte, ne tend qu' pargner au malheureux opprim quelques prires
inutiles que le pril lui arrache. Cela n'est pas d'une grande
importance.

    V. 4. ... Tomba dans ses mains, etc...

C'est une mtaphore, pour dire, en son pouvoir; autrement il faudrait,
dans ses griffes.

FABLE XIX.

L'objet de cette fable me parat, comme celui de la prcdente, d'une
assez petite importance. _Haranguez de mchans soldats, et ils
s'enfuiront_. Eh bien! c'est une harangue perdue. Que conclure de-l?
Qu'il faut les rformer et en avoir d'autres (quand on peut), ou s'en
aller et laisser l la besogne. Cette fable a aussi le dfaut de
rentrer dans la morale de plusieurs autres Apologues, entre autres
dans celle de la fable IX du douzime livre, _qu'on ne change pas son
naturel_.

Quant au style, n'oublions pas ce dernier trait.

    V. 25. Un loup parut, tout le troupeau s'enfuit.
           Ce n'tait pas un loup, ce n'en tait que l'ombre.

Voyez quel effet de surprise produit ce dernier vers, et avec quelle
force, quelle vivacit ce tour peint la fuite et la timidit des
moutons.

       *       *       *       *       *

En reportant les yeux sur les fables contenues dans ce neuvime livre,
on peut s'apercevoir que La Fontaine baisse considrablement. De
dix-neuf Apologues qu'il contient, nous n'en avons, comme on a vu, que
quatre excellens, _le gland et la citrouille_, _l'huitre et les
plaideurs_, _le singe et le chat_, et _les deux pigeons_, pour qui
seuls il faudrait pardonner  La Fontaine toutes ses fautes et toutes
ses ngligences.


LIVRE DIXIME.

    V. 1. Iris je vous louerais, il n'est que trop ais:

Madame de la Sablire tait en effet une des femmes les plus aimables
de son temps, trs-instruite, et ayant plusieurs genres d'esprit. Elle
avait donn un logement dans sa maison  La Fontaine, qu'elle
regardait presque comme un animal domestique; et aprs un dplacement,
elle disait: Je n'ai plus, dans mon ancienne maison, que moi, mon
chat, mon chien, et mon La Fontaine. En mme temps qu'elle voyait
beaucoup l'auteur des fables, elle tait, mais en secret, une des
colires du fameux gomtre Sauveur; mais elle s'en cachait: nous
verrons bientt pourquoi.

    V. 7. Elle est commune aux dieux, etc...

On peut observer qu'en ceci, comme en bien d'autres choses, les hommes
ont fait les dieux  leur image. Au reste, il y a  la fois de
l'esprit et de la posie  supposer que le nectar, si vant par les
potes, n'est autre chose que la louange.

    V. 12. D'autres propos chez vous rcompensent ce point:

Il veut dire: en rcompense, on a chez vous des conversations
intressantes; cela n'est pas heureusement exprim. Ce vers, ainsi que
le suivant,

    V. 13. Propos, agrables commerces,

amnent mal les dix vers suivans, qui sont trs-jolis et montrent 
merveille ce que doit tre une bonne conversation.

    V. 16. ... Le monde n'en croit rien.

Les sots croient ou font semblant de croire que la conversation des
gens d'esprit est toujours grave, srieuse, guinde. Pourquoi ne
supposent-ils pas que les gens d'esprit ont de l'esprit aussi
naturellement que les sots ont de la sottise?

    V. 28       .... En avez-vous ou non
          Oui parler?...

La Fontaine savait que madame de la Sablire, non seulement avait oui
parler de la philosophie, mais il savait qu'elle y tait mme
trs-verse; en effet, elle la connaissait mieux que La Fontaine; mais
elle craignait de passer pour savante. Voil pourquoi il prend cet air
de doute et d'incertitude. C'est srement pour lui faire sa cour, et
par une complaisance dont il ne se rendait pas compte, qu'il s'efforce
d'tre cartsien, c'est--dire, de croire que les btes taient de
pures machines. Rien n'est plus curieux que de voir comment il cherche
par ses raisonnemens  tablir cette ide, et comment son bon sens le
ramne malgr lui  croire le contraire. C'est ce que nous verrons
dans cette pice mme.

    V. 67. Vous n'tes point embarrasse
           De le croire, ni moi.

Mon embarras est de savoir comment ils faisaient pour admettre de
telles ides.

    V. 82. Quand la perdrix
           Voit ses petits.

Ngligence ne produisant aucune beaut; effet de pure paresse.

    V. 96. Je parle des humains; car, quant aux animaux...

Voil un excellent trait de satire dguise en bonhommie. Swift ou
Lucien, voulant mettre les hommes au-dessous des animaux, ne s'y
seraient pas mieux pris. Cela est plaisant dans une pice o l'auteur
veut tablir que les animaux sont des machines.

    V. 114. Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,
            Jamais on ne pourra m'obliger  le croire.

Voil le cartsianisme de La Fontaine fort branl. Il y reviendra
pourtant. Madame de la Sablire est cartsienne.

    V. 118. Le dfenseur du nord....

C'est le grand gnral Sobieski, qui, avant de sauver Vienne et de
monter sur le trne de Pologne, tait venu  Paris, et avait t de la
socit de madame de la Sablire, comme, de nos jours, nous avons vu
M. Poniatoski li avec madame Geoffrin.

    V. 121.... Jamais un roi ne ment.

Du milieu de ces ides si trangres au gnie de La Fontaine, il sort
pourtant des traits qui le caractrisent, tel que ce plaisant
hmistiche: _Jamais un roi ne ment_.

    V. 137.         ... Ah! s'il le rendait;
             Et qu'il rendit aussi....

Toutes ces ides sont incohrentes et mal lies ensemble, du moins
quant  l'effet potique. Les vers suivans sont l'expos de la
doctrine de Descartes, et l'obscurit qu'on peut leur reprocher, tient
 la nature mme de ces ides, car La Fontaine emploie presque les
termes de Descartes lui-mme.

    V. 162.         ... Je vois l'outil
            Obir  la main: mais la main, qui la guide?
            Eh! qui guide les cieux, et leur course rapide!

Ce mouvement est trs-vif, trs-noble, et ne dparerait pas un ouvrage
d'un plus grand genre.

Vient ensuite l'histoire des deux rats et de l'oeuf, aprs laquelle La
Fontaine oublie qu'il est cartsien et s'crie:

    V. 197. Qu'on m'aille soutenir, aprs un tel rcit,
            Que les btes n'ont point d'esprit!

Le reste n'est qu'une suite de raisonnemens creux o La Fontaine a cru
s'entendre, ce qui tait absolument impossible. S'entendait-il, par
exemple, en disant:

    V. 207. Je subtiliserais un morceau de matire,
            Que l'on ne pourrait plus, etc....

On voit que cette pice manque entirement d'ensemble et mme d'objet.
Ce sont trois fables qui prouvent l'intelligence des animaux; et ces
fables se trouvent entre-coupes de raisonnemens, dont le but est de
prouver qu'elles n'en ont pas. La Fontaine pche ici contre la
premire des rgles, l'unit de dessein. L'auteur parat l'avoir
senti, et cherche  prendre un parti mitoyen entre les deux systmes;
mais les raisonnemens o il s'embarque, sont entirement
inintelligibles.

FABLE II.

    V. 1. Un homme vit une couleuvre.

Aprs la pice prcdente, si confuse et si embrouille, voici une
fable remarquable par l'unit, la simplicit et l'vidence de son
rsultat. A la vrit, il n'est pas de la dernire importance,
puisqu'il se rduit  faire voir la duret de l'empire que l'homme
exerce sur les animaux et sur toute la nature; mais c'est quelque
chose de l'arrter un moment sur cette ide; et La Fontaine a
d'ailleurs su rpandre tant de beauts de dtail sur le fond de cet
Apologue, qu'il est presque au niveau des meilleurs et des plus
clbres.

    V. 5. (C'est le serpent que je veux dire,
          Et non l'homme, on pourrait aisment s'y tromper.)

Ce second vers parat froid aprs le premier; mais La Fontaine
l'ajoute  dessein, pour rentrer un peu dans son caractre de
bonhommie, dont il vient de sortir un moment par un vers si satirique
contre l'espce humaine.

    V. 10. Afin de le payer toutefois de raison.

Voyez les remarques sur la fable du loup et de l'agneau, au premier
livre.

    V. 27. ... Il recula d'un pas.

C'est la surprise de l'homme qui est cause de sa patience et qui
l'oblige  couter le serpent. Le discours de la vache est plein de
raison et d'intrt. Tous les mouvemens en sont d'une simplicit
touchante.

    V. 42.            ... Il me laisse en un coin
            Sans herbe...

Ce dernier mot rejet  l'autre vers, et ce voeu si naturel,

    V. 43. ... S'il voulait encor me laisser patre!

Tout cela est parfait. Le discours du boeuf a un autre genre de
beaut: c'est celui d'un ton noble et potique, quoique naturel et
vrai.

    V. 55.    ... Ce long cercle de peines,
           Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
           Ce que Crs nous donne et vend aux animaux:

Et cet autre vers:

    V. 62. Achetaient de son sang l'indulgence des dieux.

La Fontaine tire un parti ingnieux du ton qu'il vient de prter au
boeuf, c'est de le faire appeler dclamateur par l'homme qui lui
reproche de chercher de grands mots: tout cela est d'un got exquis.

La Fontaine a su tre aussi intressant en faisant parler l'arbre.

    V. 74.              ... Libral il nous donne
           Ou des fleurs au printemps, ou des fruits  l'automne.

Et quelle heureuse prcision dans le vers suivant!

    V. 81. Je suis bien bon, dit-il, d'couter ces gens-l.

Le despotisme n'est jamais si redoutable que quand on vient de le
convaincre d'absurdit.

FABLE III.

    V. 1. Une tortue tait, etc....

Quoique l'invention de cette fable soit un peu bizarre, quoique la
tortue y soit peinte dans un costume bien tranger  ses habitudes, on
peut ranger cet Apologue parmi les bons. C'est que l'intention en est
sage, morale, bien marque, et que d'ailleurs l'excution en est
trs-agrable.

    V. 4. Volontiers gens boiteux, etc....

La rptition de ce mot _volontiers_ est pleine de grces; et ce vers:
_Volontiers gens boiteux hassent le logis_, fait voir comment La
Fontaine sait tirer parti des plus petites circonstances.

    V. 9. ... Par l'air en Amrique:

Il ne fallait point particulariser, ni nommer l'_Amrique_: du moins
fallait-il ne nommer qu'une contre de l'ancien hmisphre. Toute
action qui forme le noeud ou l'intrt d'un Apologue, est suppose se
passer dans les temps fabuleux, au temps (comme dit le peuple) o les
btes parlaient. Il y a, pour chaque genre de posie, une
vraisemblance reue, une convenance particulire, dont il ne faut pas
s'carter.

    V. 13. Ulysse en fit autant.

Ce trait ne pche point contre la rgle que nous venons d'tablir,
parce que le temps o Ulysse vivait est suppos compris dans l'poque
que nous avons indique; d'ailleurs, ce rapprochement des voyages
d'Ulysse avec celui de la tortue est si plaisant, que le lecteur s'y
rendrait bien moins difficile.

    V. 13. ... On ne s'attendait gure....

Voil un de ces traits qui caractrisent un pote suprieur  son
sujet; nul n'a su s'en jouer  propos comme La Fontaine.

FABLE IV.

    V. 1. Il n'tait point d'tang, etc....

Nous ne trouverons plus dans ce dixime livre, de fable qui puisse
tre compare aux deux prcdentes. Celle-ci n'en approche, ni pour le
fond, ni pour la forme. Remarquons cependant le srieux plaisant de
cette rflexion.

    V. 7. Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-mme.

    V. 42. En ceux qui sont mangeurs de gens.

Il fallait s'arrter l. La rflexion que La Fontaine ajoute  ce
conseil de prudence, ne sert qu' en dtourner l'esprit de son
lecteur. L'ide de la mort absorbe toute autre ide.

FABLE V.

    V. 1. Un pincemaille avait tant amass.

Le rsultat de cette fable est encore trs peu de chose; mais, dans
l'excution, elle offre plusieurs vers trs-bons. Je me contente de
les indiquer  la marge.

    V. dernier. Il n'est pas malais de tromper un trompeur.

Cela n'est pas exactement vrai; et souvent c'est une chose
trs-difficile. J'aurais mieux aim que La Fontaine et exprim le
sens de l'ide suivante: _Heureux celui qu'un seul avertissement
engage  triompher de sa passion favorite!_

FABLE VI.

    V. 2. (S'il en est de tels dans le monde.)

Ce mot seul fait la critique de cet Apologue. Les meilleures fables
sont celles o les animaux sont peints dans leur naturel, avec les
gots et les habitudes qui naissent de leur organisation. sope, dont
cette fable est imite, a su viter ce dfaut en employant d'ailleurs
une brivet prfrable aux ornemens de La Fontaine. Voici la fable
d'sope:

   _Un loup passant prs de la cabane de quelques bergers, les vit
   mangeant un mouton. Il leur cria: Que ne diriez-vous point, si j'en
   faisais autant?_

Il est vident que cet Apologue vaut mieux que celui du fabuliste
franais.

    V. 10. ... De loups l'Angleterre est dserte.

Mme faute que celle qui a t note dans la fable de la tortue, sur
le mot _Amrique_.

    V. 24. Mangeans un agneau cuit en broche.

Quel rsultat moral peut-on tirer de-l? car, comme a dit La Fontaine
lui-mme:

   Sans cela toute fable est un oeuvre imparfait.

J'en vois quelques traits confus, comme, par exemple, que nombre
d'hommes se permettent ce qu'ils interdisent aux autres, l'effet de
leurs discours ananti par leurs actions; mais cela ne vaut gure la
peine d'tre dit. D'un autre ct, il faut que l'action soit mauvaise;
et La Fontaine veut-il tablir que c'est trs-mal fait de manger les
moutons? tout cela me parat vague et dnu d'objet.

FABLE VII.

    V. 7. Elle me prend mes mouches  ma porte.

Cette action de _Philomle_, c'est- dire du _rossignol_, enlevant
d'abord les mouches de l'araigne, et ensuite l'araigne mme avec sa
toile et tout, cette action, que prouve-t-elle? La loi du plus fort,
soit. Mais est-ce une chose si bonne  rpter sans cesse? n'est-ce
pas exposer l'esprit des jeunes gens  saisir un faux rapport entre la
violence que les diffrentes espces d'animaux exercent les unes 
l'gard des autres, et les injustices que les hommes se font
mutuellement? N'est-ce pas leur montrer le tout comme un effet des
mmes loix, et un produit de la ncessit? Cependant, quel rapport y
a-t-il,  cet gard, entre les animaux et les hommes? Aucun. Nul
animal ne peut mal faire, soit qu'il dvore un tre d'une espce plus
faible que la sienne, ou un tre de la sienne mme. On peut aller
jusqu' dire qu'il fait trs-bien, car il obit  un instinct
dtermin par des lois suprieures: mais l'homme,  qui ces mmes lois
ont donn la raison, parat la combattre au moment o elle est
prjudiciable  ses semblables. Ds qu'il nuit, il est, pour ainsi
dire, hors de sa nature. Que peuvent donc avoir de commun les moeurs
de l'homme et les habitudes des animaux? Les dernires ne doivent tre
la reprsentation des autres, que dans les cas ou le rsultat est
utile, ou du moins n'est pas nuisible  la morale. Autrement l'auteur,
faute d'avoir des ides justes, risque d'en donner de fausses  son
lecteur. C'est ce qui est arriv plus d'une fois  La Fontaine mme;
et je suis forc d'en convenir, malgr mon admiration pour lui.

FABLE VIII.

    V. 10. Elle se consola....

Rien de si naturel que ce sentiment et la rflexion qui le suit. C'est
ici que la rsignation  la ncessit est tablie avec les
adoucissemens qui lui conviennent. La soumission de la perdrix est
d'un trs-bon exemple, et on est souvent dans le cas de dire comme
elle:

    V. 10. Ce sont leurs moeurs.

FABLE IX.

    V. 1. Qu'ai-je fait pour me voir ainsi?

Nous avons dj vu quelques exemples de ce tour vif et anim, qui met
d'abord le personnage en scne.

       *       *       *       *       *

Aprs le sentiment de la douleur physique, vient celui de l'injustice
qui lui fait subir un pareil traitement; et puis l'indignation contre
l'ingratitude; enfin l'amour-propre a son tour.

    V. 4. Devant les autres chiens oserai-je paratre?


Un homme n'aurait pas mieux dit.

       *       *       *       *       *

Les six vers dans lesquels La Fontaine exprime la moralit de cet
Apologue, ont le dfaut de ne pas sortir de l'exemple de _Mouflar_. La
vraie moralit de la pice est dans la fable mme:

    V. 10.       ... Il vit avec le temps
           Qu'il y gagnait beaucoup....

Ou il fallait ne pas mettre de moralit du tout, ou bien il fallait
laisser l _Mouflar_, et dire que, _souvent d'un malheur qui nous a
caus bien du chagrin, il est rsult des avantages inapprciables et
imprvus_. Souvenons-nous dsormais de faire cette rflexion, dans les
accidens qui peuvent nous survenir.

FABLE X.

    V. 1. Deux dmons  leur gr, etc....

Ce que dit ici La Fontaine est si vrai, que certains philosophes l'ont
pos en principe dans des traits de morale, et font remonter  ces
deux sources toutes nos passions et tous nos sentimens.

    V. 7. Car mme elle entre dans l'amour.
          Je le ferais bien voir: etc...

L'auteur n'aurait pas eu grand peine dans l'poque o il vivait.
L'amour, dans des moeurs simples, n'est compos que de lui-mme, ne
peut tre pay que par lui, s'offense de ce qui n'est pas lui; mais
dans des moeurs raffines, c'est- dire, corrompues, ce sentiment
laisse entrer dans sa composition une foule d'accessoires qui lui sont
trangers. Rapports de position, convenances de socit, calculs
d'amour-propre, intrt de vanit, et nombre d'autres combinaisons qui
vont mme jusqu' le rendre ridicule. En France c'est, pour
l'ordinaire, un amusement, un jeu de commerce qui ne ruine et
n'enrichit personne.

    V. 21. Il avait du bon sens; le reste vient ensuite.

C'est l'opinion de M. Guillaume dans l'Avocat Patelin. On lui dit:
_Mais, M. Guillaume, savez-vous que vous gouverneriez trs-bien un
tat? Tout comme un autre_, rpond-il.

    V. 33. Je crois voir cet aveugle, etc...

Ce rcit de l'histoire du serpent, formant une autre fable dans la
fable, me parat dplac. Outre qu'il rentre dans l'Apologue du
serpent et du villageois au livre VI, il gte un peu cette jolie
pice. Voulez-vous voir combien elle serait plus vive, plus rapide, et
d'un plus grand effet! Essayez de supprimer l'pisode du serpent:
supposez qu'aprs ces mots:

    V. 28. Ne produisent jamais que d'illustres malheurs.

Supposez qu'en sautant 22 vers, La Fontaine et dit:

    V. 51. Mille dgots viendront, dit le prophte ermite.[14]
           Il en vint en effet, l'ermite n'eut pas tort.
               Mainte peste de cour, etc....

  [14] Nous avons, contre l'usage, adopt le sentiment de
  l'acadmie pour l'orthographe de ce mot, appuys aussi sur son
  origine, _eremus, dsert_.

Le reste comme il est. Il me semble que cette suspension ferait un
trs-bon effet, et donnerait  cette pice une rapidit qui lui
manque.

    V. 60. Louanges du dsert et de la pauvret.

Etait-ce dans des lettres que le berger crivait? Ce berger-visir
tait-il un sage qui et crit ses penses dans un ouvrage? il me
semble qu'il et fallu claircir cela brivement.

    V. 69. Et je pense aussi sa musette.

Ce n'tait pas un pote comme La Fontaine qui pouvait oublier de
mettre une musette dans le coffre-fort du berger. Quelle grce dans ce
petit mot, _je pense_!

    V. 70. Doux trsors! se dit-il, chers gages...

Voil encore un de ces morceaux o il semble que le coeur de La
Fontaine prenne plaisir  s'pancher. La navet de son caractre, la
simplicit de son me, son got pour la retraite le mettent vite  la
place de ceux qui forment des voeux pour le sjour de la campagne,
pour la mdiocrit, pour la solitude. Nous en avons dj vu plusieurs
exemples, et heureusement nous en retrouverons encore.

FABLE XI.

    V. 1. Tircis, qui pour la seule Annette.

La chanson du berger est fort jolie; mais on est un peu scandalis de
la morale de la pice et du conseil que l'auteur donne aux rois. La
Fontaine, aptre du despotisme! La Fontaine, blmer les voies de la
douceur et de la persuasion! cela parat plus extraordinaire et plus
contre la nature, que le loup rempli d'humanit, dont il nous a parl
quatre ou cinq fables plus haut.

FABLE XII.

    V. 1. Deux perroquets, l'un pre et l'autre fils...

Ces quatre premiers vers sont joliment tourns, et sembleraient
annoncer un meilleur apologue. Celui-ci est trs-mdiocre. Ce
perroquet qui crve les yeux au fils du roi; ce roi qui va prorer le
perroquet perch sur le haut d'un pin; cela n'est pas d'un got bien
exquis.

Les deux derniers vers de la pice sont agrables et ont presque pass
en proverbe; mais la vraie moralit de cette prtendue fable est que
la confiance mutuelle une fois perdue, elle ne se recouvre pas. Voyez
un conte de _Snec_, intitul le Kaimak, qui se trouve dans tous les
recueils.

FABLE XIII.

    V. 1. Mre lionne, etc....

J'aurais voulu que La Fontaine s'arrtt aprs le douzime vers:

    N'avaient-ils ni pre ni mre?

Il me semble que cela donnait bien autrement  penser. Et en effet,
toute la morale ne tend gure qu' empcher les malheureux de se
plaindre: ce qui n'est pas d'une grande consquence.

Les deux derniers vers:

    Quiconque en pareil cas se voit ha des cieux,
    Qu'il considre Hcube, il rendra grce aux dieux;

sont excellens; mais la moralit qu'ils enseignent est nonce d'une
manire bien plus frappante dans une fable de Sadi, fameux pote
persan; la voici:

Un pauvre entra dans une mosque pour y faire sa prire: ses jambes
et ses pieds taient nus, tant sa misre tait grande; et il s'en
plaignait au ciel avec amertume. Ayant fini sa prire, il se retourne
et voit un autre pauvre appuy contre une colonne et assis sur son
sant. Il apperut que ce pauvre n'avait point de jambes. Le premier
pauvre sortit de la mosque, en rendant grce aux dieux.

FABLE XIV.

    V. 4. J'en vois peu dans la fable, encor moins dans l'histoire.

Ces quatre premiers vers sont trs-jolis, mais n'obtiennent pas grce
pour le fond de cet Apologue, qui me parat dfectueux. Quel rapport y
a-t-il entre Hercule ayant obtenu l'apothose par des travaux utiles
aux hommes (c'est ainsi du moins qu'il faut l'envisager dans
l'Apologue), quel rapport, dis-je, entre ce dieu et un aventurier
faisant une action folle, dangereuse, utile aux autres, ou qui ne
peut-tre utile qu' lui-mme? Quelle leon peut-il rsulter du succs
de son audace absurde et imprudente? je ne connais pas de sujet de
fable moins fait pour plaire  La Fontaine que celui-ci. J'ai
dj observ qu'il n'tait point le pote de l'hrosme, mais
celui de la nature et de la raison; et la raison peut-elle tre
plus blesse qu'elle ne l'est, par l'entreprise de cet aventurier?

    V. 28. Auquel cas, o l'honneur d'une telle aventure?

J'avoue que ce raisonnement du chevalier me parat trs-bon.

    V. 37. Il le prend, il l'emporte....

L'auteur aurait bien d nous dire comment.

    V. 45. Le proclamer monarque....

Eh bien! la morale de cette fable est donc qu'il en faut croire le
premier criteau?

    V. 49. (Serait-ce bien une misre,
           Que d'tre pape ou d'tre roi?)

Voil pourtant La Fontaine qui trouve le secret de mler un trait de
son caractre, au rcit d'une aventure qui y est le plus oppose.

    V. 53. Le sage quelquefois....

Cela est vrai, mais dans tel ou tel cas qu'il aurait fallu spcifier,
et non dans une aventure folle qui russit  un fou.

FABLE XV.

Discours  M. le duc de la Rochefoucault.

C'est toujours ce mme duc de la Rochefoucault, auteur des Maximes,
ce livre si cher aux esprits secs et aux mes froides. L'auteur qui
n'avait gure frquent que des courtisans, rapporte le motif de
toutes nos actions  l'amour-propre; et il faut convenir qu'il
dvoile, avec une sagacit infinie, les subterfuges de ce misrable
amour-propre. Mais s'il y a un amour-propre petit, mesquin, ou si l'on
veut mprisable, n'en est-il pas un autre noble, sensible et gnreux?
Pourquoi M. le duc de la Rochefoucault ne nous peint-il jamais que le
premier? Est-ce faire connatre un palais, de n'en montrer que les
portions consacres aux usages les plus rebutans?

    V. 4. Le roi de ces gens-l....

Les dfauts des sujets ont servi  peindre leur roi, d'une manire
dont on n'a point approch depuis La Fontaine. Il a eu bien raison de
dire:

    Peut-tre d'autres hros,
    M'auraient moins acquis de gloire.

    V. 8. J'entends les esprits corps....

Nous voil revenus a ne pas nous entendre.

    V. 13. Et que n'tant plus nuit, il n'est pas encor jour.

Voil un de ces vers que La Fontaine seul a su faire. Il est vrai
qu'il est un peu imit du Tasse ou de l'Arioste, je ne me souviens
plus lequel des deux.

    V. 21. S'gayaient, et de thym parfumaient leur banquet.

Tout ce tableau est charmant, et le dernier vers plein de posie.

    Ne reconnat-on pas en cela les humains?

    V. 28. Disperss par quelque orage.

Tout le reste est de trop.

    V. 55. Quand des chiens trangers....

Il y a trop peu de liaison entre cette ide et la prcdente.

    V. 49. Le moins de gens qu'on peut  l'entour du gteau.

Cette attention de l'amour propre  carter tous les concurrens,
mritait les frais d'un Apologue particulier.

    V. 57. Vous qui m'avez donn....

Il est ais de reconnatre l'auteur des Maximes dans la comparaison du
gteau; mais il aurait d dire  La Fontaine qu'il n'en avait pas tir
le meilleur parti possible. Toute cette priode, qui contient l'loge
de M. de la Rochefoucault, me parat longue et pesante.

FABLE XVI.

    V. 1. Quatre chercheurs, etc....

La moralit qui rsulte de cet Apologue est incontestable, mais elle a
bien peu d'application dans nos moeurs.

    V. 31. Comme si devers l'Inde...

Cette vanit n'est point inconnue dans l'Inde. Seulement elle y prend
des formes diffrentes de celles qu'elle peut avoir en Europe. La
Fontaine ne savait pas  quels excs horribles et dgradans la classe
des Nares s'est souvent porte contre les autres classes.


LIVRE ONZIME.

FABLE I.

    V. 1. Sultan lopard autrefois.

C'est ici le lieu de dvelopper une partie des ides que je n'ai fait
qu'effleurer,  l'occasion de la fable du _chien qui porte au col le
dner de son matre_, et de celle de _l'hirondelle et de l'araigne_.

C'est certainement une ide trs-ingnieuse d'avoir trouv et saisi,
dans le naturel et les habitudes des animaux, des rapports avec nos
moeurs, pour en faire ou la peinture ou la satire: mais cette ide
heureuse n'est pas exempte d'inconvniens, comme je l'ai dj insinu.
Cela vient de ce que le rapport de l'animal  l'homme est trop
incomplet; et cette ressemblance imparfaite peut introduire de grandes
erreurs dans la morale. Dans cette fable-ci, par exemple, il est clair
que le renard a raison et est un trs-bon ministre. Il est clair que
sultan lopard devait trangler le lionceau, non-seulement comme
lopard d'Apologue, c'est- dire qui raisonne; mais il le devait mme
comme sultan, vu que sa majest loparde se devait tout entire au
bonheur de ses peuples. C'est ce qui fut dmontr peu de temps aprs.
Que conclure de-l? S'ensuit-il que, parmi les hommes, un monarque,
orphelin, hritier d'un grand empire, doive tre trangl par un roi
voisin, sous prtexte que cet orphelin, devenu majeur, sera peut-tre
un conqurant redoutable? Machiavel dirait que oui; la politique
vulgaire balancerait peut-tre; mais la morale affirmerait que non.
D'o vient cette diffrence entre sa majest loparde et cette autre
majest? C'est que la premire se trouve dans une ncessit physique,
instante, vidente et incontestable d'trangler l'orphelin pour
l'intrt de sa propre sret: ncessit qui ne saurait avoir lieu
pour l'autre monarque. C'est la mesure de cette ncessit, de l'effort
qu'on fait pour s'y soustraire, de la douleur qu'on prouve en s'y
soumettant, qui devient la mesure du caractre moral de l'homme, qui,
plutt que de s'y soumettre, consent  s'immoler lui-mme (en
n'immolant toutefois que lui-mme et non ceux dont le sort lui est
confi), et s'lve par-l au plus haut degr de vertu auquel
l'humanit puisse atteindre. On sent, d'aprs ces rflexions, combien
il serait ais d'abuser de l'Apologue de La Fontaine. On sent combien
les mchans sont embarrassans pour la morale des bons. Ils nuisent 
la socit, non-seulement en leur qualit de mchans, mais en
empchant les bons d'tre aussi bons qu'ils le souhaiteraient, en
forant ceux-ci de mler  leur bont une prudence qui en gne et qui
en restreint l'usage; et c'est ce qui a fait enfin qu'un recueil
d'apologues doit presqu'autant contenir de leons de sagesse que de
prceptes de morale.

    Proposez-vous d'avoir le lion pour ami,
        Si vous voulez le laisser crotre.

Ces deux derniers vers sont presque devenus proverbes. Il y en a deux
autres, dans le cours de cet Apologue, que j'ai vu citer et appliquer
 un trs-mchant homme, qui tait destin  avoir de grands moyens de
servir et de nuire, et qui avait au moins le mrite d'tre attach 
ses amis. Voici ces deux vers:

    Ce sera le meilleur lion,
    Pour ses amis, qui soit sur terre.

Mais les trois allis du lion qui ne lui cotent rien, _son courage_,
_sa force_, avec _sa vigilance_, est une tournure d'un got noble et
grand, et presque oratoire. Aussi cela se dit-il dans le conseil du
roi.

FABLE II.

    V. 1.     Jupiter eut un fils, qui
          . . . . . . . . . . . . . . . .
          Avait l'me toute divine.

Vraiment, c'est l'effet  ct de la cause; rien n'est plus simple.
Cela doit bien faciliter l'ducation des princes; je suis mme tonn
que cette rflexion ne l'ait pas fait supprimer entirement.

    V. 4. L'enfance n'aime rien.

Cela n'est pas d'une vrit assez exacte et assez gnrale pour tre
mis en maxime. D'ailleurs, pourquoi le dire  un jeune prince?
pourquoi lui donner cette mauvaise opinion des enfans de son ge?
Est-ce pour qu'il se regarde comme un tre  part, comme un dieu, et
le tout parce qu'il aime son pre, sa mre et sa gouvernante?

    V. 16.  ... Et d'autres dons des cieux,
           Que les enfans des autres dieux.

La Fontaine l'a dj dit,  peu-prs douze ou treize vers plus haut;
mais les belles choses ne sauraient tre trop rptes. Par malheur,
il y a ici un petit inconvnient: c'est qu'il est inutile ou mme
absurde de parler de morale aux princes, tant qu'on leur dira de ces
choses-l.

    V. 20. Tant il le fit parfaitement.

Ceci doit faire allusion  quelque petite pice de socit,
reprsente devant le roi dans son intrieur, o M. le duc du Maine
avait sans doute bien jou le rle d'amoureux.

    V. 29. Il faut qu'il sache tout, etc....

Voila une trange ide. La Fontaine oublie qu'il s'en est moqu,
lui-mme, dans sa fable du chien qui veut boire la rivire.

    Si j'apprenais l'hbreu, les sciences, l'histoire!
          Tout cela c'est la mer  boire.

D'ailleurs, un prince est moins oblig qu'un autre homme, de savoir
tout. Quand il connat ses devoirs aussi bien que la plupart des
princes connaissent leurs droits, quand il sait ne parler que de ce
qu'il entend, quand on a form sa raison, quand on lui a enseign
l'art d'apprcier les hommes et les choses, son ducation est
trs-bonne et trs-avance.

    V. 30. Eut  peine achev que chacun applaudit.

C'est de quoi personne n'est en peine.

    V. 32. Je veux, dit le dieu de la guerre...

Cette ide de reprsenter tous les dieux, ou tous les gnies, ou
toutes les fes qui se runissent pour doter un prince de toutes les
qualits possibles, est une vieille flatterie, dj use ds le temps
de La Fontaine. Quant  M. le duc du Maine, il est fcheux que
l'assemble des dieux ait oubli  son gard un article bien
important; c'tait de lui donner un peu de caractre; cette qualit
lui et pargn bien des dgots. C'tait d'ailleurs un prince
trs-instruit en littrature d'agrment. Il s'amusait  traduire en
franais l'Anti-Lucrce du cardinal de Polignac, pendant la dernire
anne du rgne de Louis XIV. Madame la duchesse du Maine, occupe
d'ides plus ambitieuses, lui disait: Vous apprendrez au premier
moment que M. le duc d'Orlans est le matre du royaume, et vous de
l'acadmie franaise.

FABLE III.

    V. 20. Il choisit une nuit librale en pavots:

Il n'a t donn qu' La Fontaine de jeter, au milieu d'un rcit
trs-simple, des traits de posie aussi nobles et aussi heureux.

    V. 31. Peu s'en fallut que le soleil...

Il ne restait plus  prendre que le ton de la tragdie; et voil La
Fontaine qui le prend trs-plaisamment,  l'occasion du dsastre d'un
poulailler.

    V. 37. Tel encor autour de sa tente...

La premire comparaison suffisait pour produire l'effet de varit que
cherchait l'auteur; ou bien il pouvait prfrer la seconde pour
conserver le vers.

    V. 43. Le renard, autre Ajax, etc....

Le discours du chien est excellent; et la raison pour laquelle on le
trouve mauvais, peint assez la socit.

    V. 61. (Et je ne t'ai jamais envi cet honneur.)

N'est-il pas plaisant de voir toujours La Fontaine oublier son
mariage, sa femme et son fils? On sait que M. le prsident de Harlay
s'tait charg de cet enfant, qu'on fit rencontrer le pre et le fils
quand ce dernier eut vingt-cinq ans, que La Fontaine lui trouva de
l'esprit, et apprenant que c'tait son fils, avait dit navement: ah!
j'en suis bien aise.

    V. Couche-toi le dernier, etc...

La moralit de cette fable entre dans celle de _l'oeil du matre_,
livre IV, fable 21.

FABLE IV.

    V. 1. Jadis certain Mogol, etc....

Ce que La Fontaine appelle ici une fable, est un trait de la
bibliothque orientale qu'il a mis en vers trs-heureusement.

    V. 8. Minos en ces deux morts, etc.

Le costume est ici mal observ; Minos est le juge des enfers dans la
Mythologie grecque, mais ne l'est point dans la religion du Mogol, qui
est le mahomtisme.

Tout ce que l'auteur ajoute aux mots de l'interprte, comme il dit,
est excellent. C'est La Fontaine dans son caractre et dans la
perfection de son talent. Quel vers que celui-ci!

    V. 83. Je lui voue au dsert de nouveaux sacrifices.

Voil bien le solitaire, insouciant et dormeur.

Cette charmante tirade n'est gte que par

    V. 29.         ... Ces clarts errantes,
            Par qui sont nos destins et nos moeurs diffrentes.

Pourquoi attribuer aux astres de l'influence sur nos moeurs et sur
notre caractre? Pourquoi consacrer une absurdit qu'il a lui-mme
combattue? Ces variations montrent combien les ides de La Fontaine
taient,  certains gards, peu fixes et peu arrtes.

FABLE V.

    V. 1. Le lion, pour bien gouverner...

La fable des deux nes, qui fait le fonds de cette pice, est
trs-ancienne. Elle est fort bien conte; mais pourquoi l'encadrer
dans cette autre fable du lion et du singe? Les seuls vers trs-bons
de tout ce commencement, sont ceux-ci:

    V. 32. Qu'ici bas maint talent n'est que pure grimace,
           Cabale, et certain air de se faire valoir,
           Mieux su des ignorans que des gens de savoir.

Le dernier vers surtout est admirable

    V. 53. Vous surpassez Lambert, etc...

On peut appliquer ici ma remarque sur l'Amrique dans la fable de la
tortue et des deux canards; il tait bien de citer Philomne, mais un
musicien contemporain dtruit l'illusion du lecteur.

FABLE VI.

    V. 1. Mais d'o vient qu'au renard, etc...

Ce petit Prologue est assez peu piquant; pourquoi commencer par
contredire sope sur un point o l'on finit par convenir qu'il a
raison? Il tait mieux d'entrer tout de suite en matire, et de dire:

    V. 10. Le renard un soir apperut, etc.

    V. 33.     ... Le dieu Faune l'a fait,
           La vache Io donna le lait:

La Fontaine brille toujours dans cet usage plaisant et potique qu'il
fait de la Mythologie. Au reste, la morale de cet Apologue est
-peu-prs la mme que celle du renard et du bouc, livre III, fable 5.

FABLE VII.

    V. 1. Il ne faut point juger des gens sur l'apparence.

Il parat singulier que La Fontaine rduise  un rsultat si mdiocre,
le rcit d'un fait aussi intressant que celui qui est le sujet de cet
Apologue. Il me semble que ce fait devait rveiller, dans l'esprit de
l'auteur, des ides d'une toute autre importance. Un paysan grossier,
sans instruction,  qui le sentiment des droits de l'homme, trop
offenss par les tyrans, donne une loquence naturelle et passionne
qui s'attire l'admiration de la capitale du monde et dsarme le
despotisme, un tel sujet devait conduire  un autre terme que la
morale du souriceau.

    V. 7. ... Homme dont Marc-Aurle....

Je ne sais pourquoi il plat  M. Coste, dans sa note, de gratifier
Marc-Aurle d'une figure -peu-prs semblable  celle d'Esope. Rien
n'est plus faux. Les historiens remarquent seulement qu'il avait la
figure ordinaire, et par consquent peu digne de son rang, de son me
et de son gnie; mais il tait loin d'avoir un extrieur rebutant. Je
ferai peu de remarques sur ce morceau, qui d'un bout  l'autre est un
chef-d'oeuvre d'loquence.

    V. 50. Et sauraient en user sans inhumanit.

Ce dernier trait manque un peu de justesse. En effet, si les Germains
avaient eu l'avidit et la violence de leurs tyrans, il est bien
probable que les peuples de Germanie eussent t inhumains comme leurs
oppresseurs. Avec de l'avidit et de la violence, on est bien prs
d'tre un tyran. Le plus fort est fait.

FABLE VIII.

    V. 1. Un octognaire plantait.

Cette fable n'a pas la perfection qu'on admire dans plusieurs autres,
si on la considre comme apologue. On peut dire mme que ce n'en est
pas un, puisqu'un apologue doit offrir une action passe entre des
animaux, qui rappelle aux hommes l'ide d'une vrit morale, revtue
du voile de l'allgorie. Ici la vrit se montre sans voile: c'est la
chose mme et non pas une narration allgorique.

Mais si on considre cette fable simplement comme une pice de vers,
elle est charmante et aussi parfaite pour l'excution, qu'aucun autre
ouvrage sorti des mains de La Fontaine. Examinons-la en dtail.

    V. 2. Passe encor de btir; mais planter  cet ge!

Ce vers est devenu proverbe; et on le cite souvent  l'occasion de
ceux qui se sont mis dans le mme cas. Le discours des jeunes gens est
assez raisonnable, mais il y a un mot qui ne convient qu' des
tourdis, c'est celui du vers 4:

    Assurment il radotait.

On verra pourquoi La Fontaine leur prte ce propos assez impertinent.

    V. 11. Quittez le long espoir et les vastes penses.

Quelle force de sens et quelle prcision!

    V. 12. Tout cela ne convient qu' nous.

Mot important. Voil le sentiment qui les fait parler. La rponse du
vieillard est admirable et cause une sorte de surprise. Le lecteur
trouvait, comme ces jeunes gens, que ce vieillard est assez peu sens.
Le premier mot de sa rplique annonce un sage:

    V. 13. Il ne convient pas  vous-mmes...

Cinq ou six vers aprs, on voit que c'est un sage trs-agrable.

    V. 21.     Mes arrire-neveux me devront cet ombrage:
                 H bien, dfendez-vous au sage
           De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?

La jouissance des autres est la sienne.

    V. 24. Cela mme est un fruit que je gote aujourd'hui:

Quel mlange de sentiment et de vritable philosophie!

    V. 26. Je puis enfin compter l'aurore
           Plus d'une fois sur vos tombeaux.

A la vrit, ce mot est un peu dur; mais il l'est beaucoup moins que
le propos de ces jeunes gens: _Assurment il radotait_. J'avoue que je
voudrais que le vieillard et encore t plus doux et plus aimable,
qu'il et dit avec encore plus de bont:

    Et mme avec regret je puis compter l'aurore,
          Plus d'une fois sur vos tombeaux.

Vient ensuite le rcit trs-rapide de la mort des trois jeunes gens;
mais ce qui est parfait, ce qui ajoute  l'intrt qu'on prend  ce
vieillard et  la force de la leon, ce sont les deux derniers vers:

    Et pleurs du vieillard, il grava sur leur marbre
              Ce que je viens de raconter.

Il les pleure, il s'occupe du soin d'honorer leur mmoire, il leur
lve un cnotaphe: ce qui suppose un intrt tendre, car enfin leurs
corps taient disperss. Et La Fontaine! voyez comme il s'efface,
comme il est oubli, comme il a disparu! Il n'est pour rien dans tout
ceci. Il n'est point l'auteur de cette fable; l'honneur ne lui en est
pas d; il n'a fait que la copier d'aprs le marbre sur lequel le
vieillard l'avait grave. On dirait que La Fontaine, dj vieux et
attendri par le rapport qu'il a lui-mme avec le vieillard de sa
fable, se plaise  le rendre intressant, et  lui prter le charme de
la douce philosophie, et des sentimens affectueux avec lesquels
lui-mme se consolait de sa propre vieillesse.

FABLE IX.

    V. 1. Il ne faut jamais dire aux gens:

Il s'en faut bien que cet Apologue-ci approche du prcdent. Ce n'est
que le rcit d'un fait singulier qui prouve l'intelligence des
animaux. Aussi, La Fontaine cesse-t-il d'tre cartsien, en dpit de
madame de la Sablire.

    V. 34. Voyez que d'argumens il fit!

La Fontaine, malgr la contrainte de la versification, dveloppe la
suite du raisonnement qu'a d faire le hibou, avec autant d'exactitude
et de prcision que le ferait un philosophe crivant en prose.

    V. 42. Quel autre art de penser Aristote et sa suite...

M. Coste aurait d nous dire simplement, dans sa note, qu'Aristote
avait fait un livre intitul: _la Logique_, et MM. de Port-Royal un
ouvrage qui a pour titre: _l'Art de penser_. C'est  ce livre que La
Fontaine fait allusion.


PILOGUE.

    Derniers vers          .... Ce sont l des sujets,
                  Vainqueurs du Temps et de la Parque.

Les fables de La Fontaine seront bien aussi victorieuses du temps, et
ne dureront pas moins que les plus beaux monumens consacrs  la
gloire de Louis XIV. Molire au moins le pensait, quand il disait de
La Fontaine  Boileau: le bonhomme ira plus loin que nous tous. On
aurait bien d nous apprendre la rponse du satirique.


LIVRE DOUZIME.

Tout ce douzime livre est ddi  M. le duc de Bourgogne, alors g
de huit ans. On avait mnag la protection de ce prince  l'auteur des
fables, dj vieux, presque sans fortune et dnu d'appui. C'est,
comme on l'a dj observ, presque le seul grand homme de ce sicle,
qui n'ait point eu part aux bienfaits de Louis XIV. L'inimiti de
Colbert, le peu d'habilet de La Fontaine  faire sa cour, un talent
peu fait pour tre apprci par le roi, de petites pices qui
paraissaient successivement, ne pouvaient avoir l'clat d'un grand
ouvrage, et semblaient manquer de cette importance qui frappait Louis
XIV; des contes un peu libres, dont on avait le souvenir dans une cour
qui commenait  devenir dvote: toutes ces circonstances s'taient
runies contre La Fontaine, et l'avaient fait ngliger. Il songeait 
passer en Angleterre; il apprenait mme la langue anglaise, lorsque
les bienfaits de M. le duc de Bourgogne le retinrent en France, et
sauvrent  sa vieillesse les dsagrmens de ce voyage.

Il faut pardonner  un vieillard dj accabl de peines et
d'infirmits, le ton faible et le style languissant de cette ptre
ddicatoire; il faut mme s'tonner de retrouver dans plusieurs des
fables de ce douzime livre, une partie de son talent potique, et,
dans quelques-unes, des morceaux o ce talent brille de tout son
clat.

FABLE I.

    V. 1. Prince, l'unique objet du soin des immortels...

Pourquoi l'_unique_? La Fontaine fait mieux parler les animaux qu'il
ne parle lui-mme. Voyez, dans ce livre douzime, ddi  ce mme duc
de Bourgogne, la fable de l'_Elphant_ et du _Singe de Jupiter_. Elle
a pour objet d'tablir que les petits et les grands sont gaux aux
yeux des immortels. Je n'accuserai point ici La Fontaine d'une
flatterie malheureusement autorise par trop d'exemples. J'observerai
seulement que, tant que les crivains, soit en vers, soit en prose,
mettront, dans leurs ddicaces, des ides ou des sentimens contraires
 la morale nonce dans leurs livres, les princes croiront toujours
que la ddicace a raison et que le livre a tort; que, dans l'une,
l'auteur parle srieusement, comme il convient; et dans l'autre, qu'il
se joue de son esprit et de son imagination; enfin qu'il faut lui
pardonner sa morale, qui n'est qu'une fantaisie de pote, un jeu
d'auteur.

    V. 10. Il ne tient pas  lui...

M. le dauphin, qu'on appelait monseigneur, pre du duc de Bourgogne,
commandait l'arme d'Allemagne, et avait, sous ses ordres, et pour
conseil, MM. les marchaux de Duras, de Boufflers et d'Humires.

    V. 16. Peut-tre elle serait aujourd'hui tmraire.

Ne dirait-on pas que le dauphin avait le choix d'avancer ou de
n'avancer pas? Il n'avanait point, parce qu'il ne le pouvait, parce
qu'il s'levait souvent des sujets de division entre les trois
marchaux.

    V. 17.... Aussi bien les ris et les amours.

On ne voit pas trop ce que les ris et les amours ont  faire dans une
pice de vers adresse  un prince de huit ans, lev par le duc de
Beauvilliers et par M. de Fnlon.

_Ces sortes de dieux_, et _la raison_ qui tient _le haut bout_ est
d'un style trs-nglig.

    V. 27. Les compagnons d'Ulysse....

Le sujet qu'a pris ici La Fontaine, est plutt un cadre heureux et
piquant, pour faire une satire de l'humanit, qu'un texte d'o il
puisse sortir naturellement des vrits bien utiles: aussi l'auteur
italien que La Fontaine imite dans cet Apologue, en a-t-il fait un
usage purement satirique. La force du sujet a mme oblig La Fontaine
 suivre l'intention du premier auteur, jusqu'au dnouement, o il
l'abandonne. Nous nous rservons  faire quelques observations sur ce
dnouement.

    V. 40. ... _Exemplum ut talpa_:

C'est une espce de proverbe latin, _la taupe par exemple_: j'ignore
l'origine de ce proverbe.

    V. 46. Prit un autre poison peu diffrent du sien.

Quel bonheur dans le rapprochement de ces deux ides! et quelle grce
fine  la fois et nave, pour justifier Circ qui parle la premire!

    V. 47. Une desse dit tout ce qu'elle a dans l'me

    V. 52. Mais le voudront-ils bien? etc....

Ceci prpare le refus des compagnons d'Ulysse. On voit que chacune de
leurs rponses est une satire trs-forte de l'homme en socit; et
l'auteur italien dveloppe, d'une manire encore plus satirique, les
raisons de leur refus.

    V. 104. Tous renonaient au lot des belles actions.

C'est ici que La Fontaine abandonne son auteur pour approprier la
morale de ce conte  l'ge et  l'tat du prince auquel il est
adress; mais l'auteur italien n'en use pas ainsi: il poursuit son
projet; et quand Ulysse, pour amener ses gens  l'tat d'hommes, leur
parle de belles actions et de gloire, voici ce que l'un d'eux lui
rpond: Vraiment nous voil bien. N'est-ce pas lui qui est la cause
de tous nos malheurs passs, de dix ans de travaux devant Troye, de
dix autres annes de souffrances et d'alarmes sur les mers? N'est-ce
pas ton amour de la gloire qui a fait de nous si long-temps des
meurtriers mercenaires, couverts de cicatrices? Lequel valait le mieux
pour toi d'tre l'appui de ton vieux pre qui se meurt de douleur, de
ta femme qu'on cherche  sduire depuis vingt ans quoiqu'elle n'en
vaille pas la peine, de ton fils que les princes voisins vont
dpouiller, de gouverner tes sujets avec sagesse, de nous rendre
heureux en nous laissant pratiquer sous nos cabanes des vertus que tu
aurais pratiques dans ton palais? Lequel valait mieux de goter tous
ces avantages de la paix et de la vertu, ou de t'expatrier, toi et la
plus grande partie de tes sujets, pour aller restituer une femme
fausse et perfide  son imbcille poux, qui a la constance de la
redemander pendant dix ans? Retire-toi et ne me parle plus de ta
gloire, qui d'ailleurs n'est pas la mienne, mais que je dteste comme
la source de toutes nos calamits.

Il me semble qu'il y a, dans cette rponse, des choses fort senses et
auxquelles il n'est pas facile de rpondre. Je suis bien loin de
blmer La Fontaine du parti qu'il a pris; mais il est curieux
d'observer que ce que dit le compagnon d'Ulysse, sur les guerres, sur
les conqutes, sur la gloire, etc., offre le mme fond d'ides que
Fnlon dveloppa depuis dans le Tlmaque: ce sont les principes dont
il fit la base de l'ducation du duc de Bourgogne. Si ces principes,
connus ensuite de Louis XIV, plus de quinze ans aprs, occasionnrent
la disgrce de Fnlon, on peut juger de la manire dont La Fontaine
aurait t reu, s'il se ft avis d'imiter jusqu'au bout l'original
italien.

FABLE II.

Cette fable est joliment conte; mais voil, je crois, le seul loge
que l'on puisse lui donner.

    V. 33. J'en crois voir quelques traits, mais leur ombre m'abuse.

Il ne faut pas voir quelques traits de la moralit d'un Apologue, il
faut voir l'image toute entire. Dans la fable _des animaux_, dans
celle de l'_alouette et de ses petits_, dans celle du _rat retir du
monde_, ce n'est pas une ombre douteuse et confuse que le lecteur
entrevoit, c'est la chose mme. L'auteur sait ce qu'il a voulu dire,
et n'est pas oblig de s'en rapporter aux lumires d'un prince g de
huit ans.

FABLE III.

    V. 1. Un homme accumulait, etc.

Fort jolie historiette, dont il n'y a pas non plus beaucoup de morale
 extraire, sinon que l'avarice est un vice ridicule; et que, quand on
a le malheur d'en tre atteint, il faut bien fermer son coffre.

FABLE IV.

    V. 1. Ds que les chvres ont brout.

L'auteur emploie ici deux vers  insister sur cet instinct des
chvres, de grimper et de chercher les endroits prilleux. Il en a une
bonne raison: c'est qu'il fallait inculquer au lecteur cette proprit
des chvres qui fait le fondement de sa fable.

    V. 11. Toutes deux ayant pattes blanches.

C'est que ce sont deux chvres de grande distinction, de grandes
dames, comme on le verra plus bas. Aussi quittent-elles les bas prs
pour ne point se gter les pattes.

    V. 13. ... Pour quelque bon hazard.

Pour quelque plante, quelque arbuste apptissant. Cela pourrait tre
mieux exprim.

    V. 16. Sur ce pont:

Ce vers ingal de trois syllabes fait ici un effet trs-heureux. La
Fontaine aurait d ne pas prodiguer ces hardiesses, et les rserver
pour les occasions o elles sont pittoresques comme ici.

    V. 18.... Ces Amazones.

Nous sommes accoutums  ce jeu brillant et facile de l'imagination de
La Fontaine,  qui le plus lger rapport suffit pour rapprocher les
grandes choses et les petites. La comparaison de ces deux chvres avec
Louis-le-Grand et Philippe IV, et sur-tout la gnalogie des deux
chvres, rendent la fin de cette fable un des plus jolis morceaux de
La Fontaine.

FABLE V.

    V. 11. A prsent je suis maigre, etc....

Ceci rentre dans la moralit de _carpillon frtin_ et du _chien
maigre_.

    V. 17. Chat et vieux, pardonner!...

Cela est plaisant: mais il ne fallait pas revenir sur cette ide  la
fin de la fable. Cette maxime, que la vieillesse est impitoyable,
n'est pas applique ici avec assez de justesse. Si le chat ne pardonne
pas  la souris, ce n'est pas en qualit de _vieux_, c'est en qualit
de _chat_. De plus, ces vrits qui ont besoin d'explication, de
restriction, ne doivent-elles pas tre rserves pour un ge plus
avanc que celui du duc de Bourgogne? Pourquoi mettre dans l'esprit
d'un enfant que son grand-pre, et peut-tre son pre, sont
impitoyables. Je dis son pre, car les enfans trouvent tout le monde
vieux. Si Louis XIV lut cette fable, dut-il tre bien aise que son
petit-fils le crt homme dur et impitoyable?

FABLE VI.

    V. 2. Incontinent maint camarade.

Cette fable rentre absolument dans la morale du _Jardinier et son
Seigneur_, (livre IV, fable 4) et dans celle de _l'colier, le Pdant
et le Matre d'un jardin_ (livre IX, fable 5); mais elle est fort
au-dessus des deux autres.

FABLE VII.

    V. 1. Le buisson, le canard et la chauve-souris.

Voil une association dont l'ide blesse le bon sens. Nul rapport, nul
besoin rel entre les tres qu'elle rassemble; et l'esprit la rejette
comme absurde. Comment un buisson peut-il voyager? Quel besoin a-t-il
de faire fortune, lui et ces deux animaux? De ce fond dfectueux, il
ne peut natre que des dtails non moins ridicules: tel est celui-ci,

    V. 21. Prt  porter le bonnet verd.

On sait que c'tait le symbole des banqueroutiers. La Fontaine baisse
beaucoup.

FABLE VIII.

    V. 10. Autrefois un logis plein de chiens et de chats...

C'est ici que cette vieillesse se montre encore davantage. Quel sens
peut-on tirer de cette fable? quelle tait l'ide de La Fontaine? On
est fch de dire que c'est une espce de radotage. Quel rapport y
a-t-il entre une querelle de chiens et de chats, et le combat des
lmens, dont il rsulte une harmonie qu'on ne peut concevoir, et dont
le fabuliste ne parle pas?

FABLE IX.

    V. 29. Le renard dit au loup, etc.

Voici une fable plus heureuse que les trois prcdentes. La Fontaine a
dj tabli plusieurs fois qu'on revient toujours  son caractre;
mais de toutes les fables o il a cherch  tablir cette vrit,
celle-ci est sans contredit la meilleure: aussi y avons-nous souvent
renvoy le lecteur. La manire dont le renard rpte sa leon, la
comparaison de Patrocle revtu des armes d'Achille, sont des dtails
trs-agrables, et du ton auquel La Fontaine nous a accoutums.

FABLE X.

    V. 7. Mon sujet est petit, cet accessoire est grand.

_Si grand_, qu'il l'est peut-tre trop; _si grand_, qu'il mriterait
l'honneur d'un Apologue particulier. Cet accessoire est trop tranger
 l'ide d'ducation qui est ici la principale

    V. 11. N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conqutes.

Ce vers, dont le tour est trs-hardi, est fort beau pour exprimer la
rapidit avec laquelle Louis XIV fit plusieurs conqutes, celle de la
Franche-Comt, par exemple; le secret du roi avait t impntrable
jusqu'au moment o l'on se mit en campagne.

    V. 19. ... Ne peux-tu marcher droit?

Cette ide, qui fait le fonds de la fable, ne me parat pas heureuse.
Ce ne doit point tre un dfaut, aux yeux de l'crevisse, de marcher
comme elle fait. Elle ne saurait en faire un reproche  sa fille. Sa
fille et elle marchent comme elles doivent marcher, par un effet des
lois de la nature. C'est un faux rapport que celui qui a t saisi
entre les deux crevisses, et celui d'une mre vicieuse que sa fille
imite. Cet Apologue, pour tre d'sope, ne m'en parat pas meilleur.
Il a russi, parce que cette image offre, en rsultat, une trs-bonne
leon.

    V. 27    .... Quant  tourner le dos
          A son but, j'y reviens...

Il ne fallait pas y revenir. J'en ai dit la raison plus haut.

FABLE XI.

    V. 6. ... Mais l'aigle ayant fort bien dn...

L'auteur explique pourquoi l'aigle ne mangea pas la pie.

La raison que donne l'aigle du besoin qu'elle a d'tre dsennuye, est
trs-plaisante; et l'exemple de Jupiter est choisi merveilleusement.

    V. 25. Ce n'est pas ce qu'on croit, que d'entrer chez les dieux.

Vers excellent; mais je n'aime point l'habit de deux paroisses.

FABLE XII.

Le prince  qui cette fable est ddie, tait le prince Louis de
Conti, neveu du Grand Cond, et fils de celui qui joua un si grand
rle dans la guerre de la fronde. C'tait un des grands protecteurs de
La Fontaine, ainsi que le prince de la Roche-sur-Yon son frre, qui
eut depuis le nom de prince de Conti. Ce dernier se rendit clbre,
par la valeur et les talens qu'il montra dans les journes de Fleurus
et de Nervinde. C'est lui qui fut lu roi de Pologne en 1697, et qui
mourut en 1709, sans avoir pu prendre possession de cette couronne.

    V. 4. Non les douceurs de la vengeance.

Ceci est d'une meilleure morale que les deux vers qui se trouvent dans
la fable 12 du livre X.

              ... Je sais que la vengeance
    Est un morceau de roi, car vous vivez en dieux.

J'ai nglig alors d'y mettre un correctif, pour viter la longueur;
mais voil La Fontaine qui met ce correctif lui-mme. Il vaut mieux
l'entendre que moi.

    V. 11.... En cet ge o nous sommes.

C'est un malheur de notre posie, que, ds qu'on voit le mot hommes 
la fin d'un vers, on puisse tre sr de voir arriver  la fin de
l'autre vers, _o nous sommes_, ou bien _tous tant que nous sommes_.
L'habilet de l'crivain consiste  sauver cette misre de la langue,
par le naturel et l'exactitude de la phrase o ces mots sont employs.

    V. 12. L'univers leur sait gr du mal qu'ils ne font pas.

C'est un fort bon vers, quoique l'ide en soit assez commune.

    V. 13. Un sicle de sjour ici doit vous suffire.

Ce pronostic fut malheureusement bien dmenti, puisque ce jeune prince
mourut en 1685, deux ou trois ans peut-tre aprs cette pice.

    V. 25. Et la princesse, etc....

C'tait elle qui, avant d'tre marie, s'appelait mademoiselle de
Blois. Elle tait fille du roi et de madame la duchesse de la Valire.
Elle ne mourut qu'en 1739. Il y eut aussi une autre mademoiselle de
Blois, fille de Louis XIV et de madame de Montespan. Cette dernire
fut marie au duc d'Orlans rgent, et ne mourut qu'en 1749.

    V. 27. Des qualits qui n'ont qu'en vous, etc....

Tous ces loges directs ne me paraissent ni ingnieux ni dignes de La
Fontaine: et _ce qui sait se faire estimer_ joint _ ce qui sait se
faire aimer_, tout cela me parat d'un ton trivial et bourgeois.

    V. 33. Il ne m'appartient pas d'taler votre joie,

Manque un peu trop de dlicatesse; et c'est une transition bien lourde
que celle-ci.

    V. 34. Je me tais donc et vais rimer
    Ce que fit un oiseau de proie.

Cela me rappelle une transition aussi brusque, mais plus plaisante de
Scarron, je crois. La voici: _Des aventures de ce jeune prince 
l'histoire de ma vieille gouvernante, il n'y a pas loin, car nous y
voil_.

Je ne ferai aucune note sur cette fable, qui me parat au-dessous du
mdiocre, et o l'on ne retrouve La Fontaine que dans ces deux jolis
vers:

    V. 71.           ... Ils n'avaient appris  connatre
           Que les htes des bois; tait-ce un si grand mal?

FABLE XIII.

    V. 2. Renard fin, subtil et matois.

La note de Coste indique une application assez juste de cet Apologue.
Mais alors, pourquoi prendre le renard, le plus fin des animaux? Il me
semble que c'est mal choisir le reprsentant du peuple, lequel n'est
pas,  beaucoup prs, si spirituel et si dli. C'est qu'il fallait de
l'esprit pour faire la rponse que fait l'animal mang des mouches; et
sous ce rapport, le renard a paru mieux convenir.

FABLE XIV.

    V. 7. Comment l'aveugle que voici.

La Fontaine suppose que l'amour est l, et lui tient compagnie. Cela
devrait tre, quand on crit une fable aussi charmante que celle-ci.

    V. 8. (C'est un dieu.).

Cette parenthse est pleine de grces, et les deux vers suivans sont
au-dessus de tout loge.

    V. 9. Quelle suite eut ce mal, qui peut-tre est un bien?
    J'en fais juge un amant, et ne dcide rien.

Est-ce un bien, est-ce un mal, que l'amour soit aveugle? Question
embarrassante que La Fontaine ne laisse rsoudre qu'au sentiment.

Toute cette allgorie est parfaite d'un bout  l'autre: et quel
dnouement! Est-ce un bien, est-ce un mal que la folie soit le guide
de l'amour? C'est le cas de rpter le mot de La Fontaine:

    V. 10. J'en fais juge un amant, et ne dcide rien.

FABLE XV.

    V. 6. Que dans ce temple on aurait adore.

Il me semble que les six vers suivans ne disent pas grand chose:
_Junon_ et le _matre des dieux_, qui seraient fiers de porter les
_messages_ de la desse Iris; cela n'ajoute pas beaucoup  l'ide
qu'on avait de madame de la Sablire. Il faut, dans la louange, le ton
de la vrit. C'est lui seul qui accrdite la louange, en mme temps
qu'il honore et celui qui la reoit et celui qui la donne.

    V. 22. Son art de plaire et de n'y penser pas.

Voil un de ces vers qui font pardonner mille ngligences, un de ces
vers aprs lequel on n'a presque plus le courage de critiquer La
Fontaine.

    V. 26. Mme des dieux: ce que le monde adore
    Vient quelquefois parfumer ses autels.

Sa socit toit en effet trs-recherche, et cela dplaisait  plus
d'une princesse. Mademoiselle de Montpensier, qui ne la connaissait
pas, qui mme ne l'avait jamais vue, dit, dans ses Mmoires, que le
marquis de Lafare et nombre d'autres passaient leur vie chez une
petite bourgeoise, savante et prcieuse, qu'on appelait madame de la
Sablire. Cela veut dire seulement, en style de princesse, que madame
de la Sablire avait de l'esprit et de l'instruction, qu'elle voyait
bonne compagnie  Paris, et n'avait pas l'honneur de vivre  la cour.

    V. 32. Car cet esprit qui, n du firmament.

Ces quatre rimes masculines de suite sont aussi trop ngliges. Et
puis le firmament est presque un mot de thologie qui parat ici
dplac.

    V. 38. Ceci soit dit sans nul soupon d'amour.

Il ne fallait pas revenir l dessus, aprs avoir dit beaucoup mieux et
sans apprt:

    V. 30. Car ce coeur vif et tendre infiniment
    Pour ses amis, et non point autrement.

Le reste me parat faible.

Je trouve aussi l'ide de la fable un peu bizarre, mais il y a des
vers heureux. J'en remarquerai quelques-uns.

    V. 35. ... Douce socit.

A la bonne heure, quoique je la trouve un peu singulire.

    V. 56. Le choix d'une demeure aux humains inconnue.

La Fontaine ne passe point pour misanthrope. C'est qu'il n'a point la
mauvaise humeur attache  ce dfaut. Mais nous avons dj vu
plusieurs traits sanglans de satire contre l'humanit: et ce dernier
montre assez ce qu'il pensait des hommes.

    V. 77. Car,  l'gard du coeur, il en faut mieux juger.

C'est-l un trait charmant d'amiti, de ne pas croire  l'oubli, aux
torts, au refroidissement de ses amis.

    V. 134. A qui donner le prix? au coeur, si l'on m'en croit.

C'est donc La Fontaine qui aura ce prix: car on ne peut mieux prendre
le ton du coeur qu'il ne le prend dans ce dernier morceau. Il rappelle
en quelque sorte celui qui termine la fable _des deux amis_, celle
_des deux pigeons_. Mais le sujet ne permettait pas une effusion de
sentimens aussi touchante. Il y a, entre ce morceau et les deux que je
cite, la mme diffrence qui se trouve entre l'intrt d'une socit
aimable et le charme d'une amiti parfaite.

Il parat que cette fable avait t laisse dans le porte-feuille de
l'auteur, et qu'elle tait faite depuis long-temps; car il y parle un
peu d'amour: ce qui et t ridicule  l'ge o il tait, quand ce
douzime livre parut. Au reste, peut-tre n'y regardait-il pas de si
prs; peut-tre croyait-il que, tant que l'me prouve des sentimens,
elle peut les noncer avec franchise. Il ne songeait point  une
vrit triste qu'un autre pote a, depuis La Fontaine, exprime dans
un vers trs-heureux; la voici:

    Quand on n'a que son coeur, il faut s'aller cacher.

FABLE XVI.

    V. 5. L'homme enfin la prie humblement.

Pourquoi cette prire si humble? Pourquoi l'homme n'arrachait-il pas
une branche? Cela n'est pas motiv. D'ailleurs la morale de cet
Apologue rentre dans celui du _cerf_ et de la _vigne_, qui est
beaucoup meilleur (Livre V, fable 15).

FABLE XVII.

    V. 1. Un renard jeune encore....

Mme dfaut dans cet Apologue que dans le prcdent. C'est presque la
mme chose que celui du _loup_ et du _cheval_ (livre V, fable 8). Il
est vrai qu'il a une leon de plus, celle de la vanit punie.

    V. 25. Le loup, par ce discours flatt,
    S'approcha. Mais sa vanit
    Lui cota quatre dents, etc...

L'avantage aussi que La Fontaine a trouv en introduisant ici un
acteur de plus qu'en l'autre, c'est de faire dbiter la morale par le
renard, au lieu que, dans l'autre fable, le loup se la dbite 
lui-mme, malgr le mauvais tat de sa mchoire.

FABLE XVIII.

    V. 3. Le perfide ayant fait tout le tour du rempart.

Cette fable est jolie et bien conte; mais elle aura peu
d'applications, tant qu'il sera vrai de dire qu'on ne gurit pas de la
peur.

FABLE XIX.

    V. 1. Il est un singe dans Paris....

Comment est-il possible que La Fontaine ait fait une aussi mauvaise
petite fable? Comment ses amis la lui ont-ils laiss mettre dans ce
recueil? Un singe qui bat sa femme, qui va  la taverne, qui s'enivre:
qu'est-ce que cela signifie? et quel rapport cela a-t-il avec les
mauvais auteurs? Le froid imitateur, le plagiaire mme d'un grand
crivain peut d'ailleurs n'tre ni mauvais mari, ni mauvais pre, ni
ivrogne, etc., enfin ne faire nul tort  la socit, que de l'excder
d'ennui.

FABLE XX.

    V. 1. Un philosophe austre....

Aprs une mauvaise petite pice, en voici une excellente. Ce n'est
point  la vrit un Apologue, mais une fort bonne leon de morale, et
plusieurs vers sont admirables; tels sont ceux-ci:

    V. 4. Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,
          Homme galant les rois, homme approchant des dieux,
          Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille.

Tel est encore le dernier:

    Ils font cesser de vivre ayant que l'on soit mort.

Mais ce qui est au-dessus de tout, c'est ce trait de posie vive et
anime, qui suppose que des arbres coups et, pour ainsi dire, mis 
mort, vont revivre sur les bords du Styx.

    V. 17. Laissez agir la faux du temps:
           Ils iront assez-tt border le noir rivage.

Nul pote n'est plus hardi que La Fontaine; mais ses hardiesses sont
si naturelles, que trs-souvent on ne s'en aperoit pas, ou du moins
on ne voit pas  quel point ce sont des hardiesses. C'est ce qu'on
peut dire aussi de Racine.

FABLE XXI.

    V. 1. Autrefois l'lphant et le rhinocros...

Nous retrouvons pourtant un vritable Apologue, c'est- dire, une
action d'o nat une vrit morale voile dans le rcit de cette
action mme.

Cette fable est excellente, et on la croirait du bon temps de La
Fontaine. La vanit de l'lphant, le besoin qu'il a de parler voyant
que Gille ne lui dit mot, l'air de satisfaction et d'importance qui
dguise mal son amour-propre, le ton qu'il prend en parlant du combat
qu'il va livrer et de sa capitale: tout cela est parfait. La rponse
du singe ne l'est pas moins, et le dnouement du brin d'herbe 
partager entre quelques fourmis, est digne du reste.

FABLE XXII.

    V. 1. Certain Fou poursuivait....

Joli petit conte, et bonne leon pour qui peut en profiter; mais
j'imagine que les occasions en sont rares.

FABLE XXIII.

_A madame Harvey._

Madame Harvey tait une dame anglaise qui avait beaucoup d'amiti pour
La Fontaine, et mme c'est elle principalement qui l'engageait 
passer en Angleterre, aprs la mort de madame de la Sablire et de M.
Hervard. C'tait une femme de beaucoup d'esprit.

    V. 5. .... Et le don d'tre amie,

Expression bien heureuse que La Fontaine a invente et rendue clbre.

    V. 16. Ils tendent par-tout l'empire des sciences.

Rien n'tait plus vrai et plus exact. La socit royale de Londres
fonde sous Charles II, jetait les fondemens de la vraie physique
tablie sur les expriences et sur les faits.

    V. 19. Mme les chiens de leur sjour.

Voil qui me parat trange; mais  toute force peut-tre les chiens
anglais sentent-ils mieux le renard que les ntres. Ils le chassent
plus souvent.

    V. 49. Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagme.

Nous avons vu dans la fable du chat et du renard:

    N'en ayons qu'un, mais qu'il soit bon.

Il faut qu'un auteur vite ces contradictions formelles.

    V. 52. ... Est-il quelqu'un qui nie
    Que tout anglais...

Quoi! tous les anglais ont de l'esprit! il n'y a point de sots chez
eux! A quoi La Fontaine songeait-il en crivant cela?

    V. 56. Je reviens  vous....

Ce tour est froid. Il faut revenir  son ami sans y penser et sans l'y
faire songer lui-mme.

    V. 62. ... Des nations tranges.

Il veut dire _trangres_. Corneille se sert du mme mot dans ce sens;
mais ni Boileau, ni Racine ne se le sont permis. Toute cette fin me
parat dnue de grces, et le mot de Charles II  madame Harvey:

    V. 63.   ... Qu'il aimait mieux un trait d'amour,
                 Que quatre pages de louanges;

Ce mot seul vaut mieux que tout ce que dit ici La Fontaine  cette
dame et  madame de Mazarin.

FABLE XXVII.

    V. 8. Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux.

Cela est trs-vrai, tmoin les quatre vers de cette pice et ceux qui
suivent.

    V. 15. Vous n'auriez en cela ni matre ni matresse,
    Sans celle dont sur vous l'loge rejaillit.

    V. 17. Gardez d'environner ces roses
    De trop d'pines, etc....

Mais, malgr la louange dont La Fontaine se gratifie, nous avons vu
qu'il n'tait pas si heureux dans l'loge de M. le prince de Conti et
de madame Harvey.

Au reste, toute cette pice est trs-agrable; mais elle fait
peut-tre allusion  quelque petit secret de socit qui la rendait
plus piquante: par exemple, au peu de got que mademoiselle de la
Msangre pouvait avoir pour le mariage, ou pour quelque prtendant
appuy par sa mre.

    V. _dernier_. Non plus qu'Ajax, Ulysse, et Didon son perfide.

Deux silences cits comme sublimes, l'un dans l'Odysse, l'autre dans
l'nide.

FABLE XXXII.

    V. 4. Tous chemins vont  Rome....

C'est un vieux proverbe qui devient ici plaisant, appliqu  la
canonisation.

    V. 8. S'offrit de les juger sans rcompense aucune.

Ce vers aurait pu donner l'ide de la petite comdie intitule le
Procureur arbitre, dont le hros se conduit de la mme manire.

    V. 18. Les malades d'alors tant tels que les ntres.

Manire bien plaisante d'expliquer pourquoi les malades d'alors
taient insupportables. Le ton de satire appartient absolument  La
Fontaine.

    V. 37. Il faut, dit l'autre ami, le prendre de soi-mme.

C'est-l un des meilleurs conseils que le sage pt donner; et je
voudrais que La Fontaine et compos un ou deux Apologues pour en
faire sentir l'importance.

Tout le discours du solitaire est parfait, et ceux qui aiment les vers
le savent par coeur.

    V. 53. Ce n'est pas qu'un emploi....

La Fontaine a senti l'objection prise du tort que l'on ferait  la
socit, si le got de la retraite devenait trop gnral. Il nie que
cela puisse arriver.

    V. 56. Ces secours, grce  dieu, ne nous manqueront pas:
    Les honneurs et le gain, tout me le persuade.

Et il revient de nouveau au plaisir de prcher l'amour de la retraite:
et quelle force de sens dans ces vers-ci:

    V. 60. Magistrats, princes et ministres,
           . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
           Que le malheur abat, que le bonheur corrompt.

Et sur-tout ce vers admirable qui suit:

    Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.

On pourrait finir par un Apologue plus parfait, mais non par de
meilleurs vers.

CONCLUSION.

Aprs cet examen, qu'il tait ais de rendre plus exact et plus
svre, il se prsente naturellement quelques rflexions. On a pu tre
tonn de la multitude des fautes qui se trouvent dans un crivain si
justement clbre. Je ne parle point de celles qui ne concernent
point la langue, la versification, etc; je n'insiste que sur celles
qui intressent la morale, objet beaucoup plus important. On a
pu remarquer quelques fables dont la morale est videmment mauvaise;
un plus grand nombre dont la morale est vague, indtermine, sujette
 discussion; enfin quelques autres qui sont entirement
contradictoires. On voit, par cet exemple, quelle attention il faut
porter dans sa lecture, pour ne point admettre de fausses ides dans
son esprit; et s'il s'en est gliss plusieurs dans un livre qui entre
dans notre ducation, comme un des meilleurs qui aient jamais t
faits, qu'on juge de celles que nous recevrons par un grand nombre de
livres infrieurs  celui-ci. Que faire donc? Je l'ai dj dit. Ne
point lire lgrement, ne point tre la dupe des grands noms, ni des
crivains les plus clbres, former son jugement par l'habitude de
rflchir. Mais c'est recommencer son ducation. Il est vrai; et c'est
ce qu'il faudra faire constamment, jusqu' ce que l'ducation
ordinaire soit devenue meilleure, rforme qui ne parat pas prochaine.




DISCOURS

QUI A REMPORT LE PRIX A L'ACADMIE DE MARSEILLE, EN 1767.

_Combien le Gnie des grands crivains influe sur l'esprit de leur
sicle?_

                    ...Si fort virum quem
    Conspexere, silent.

    VIRG. _neid_.


Il n'est point d'espce dans l'univers, dont les deux extrmes soient
spars par un aussi grand intervalle, que celui qu'a jet la nature
entre les deux extrmits de l'espce humaine. Quelle distance immense
entre un sauvage grossier qui peut  peine combiner deux ou trois
ides, et un gnie tel que Descartes et Newton! L'un semble encore
toucher par quelques points  la classe des animaux, et ramper avec
eux  la lueur d'un instinct stupide et born; l'autre parat avoir
reu dans son me un rayon de la divinit mme, et lire  sa clart
les mystres de la nature et de notre tre. Ici, c'est un bloc informe
et brut, retombant dans l'abme tel qu'il en avait t tir; l,
s'lve une statue colossale qu'un Phidias a fait respirer et vivre.
Par quel tonnant prodige l'homme diffre-t-il ainsi de l'homme?
pourquoi la raison parat-elle dans les uns un astre clips, tandis
que dans les autres il claire des mondes?

Qui pourra nous rvler la nature de ces mes privilgies qui
renferment elles seules les lumires de plusieurs gnrations, dont
l'active pense devance dans son vol la course des sicles et va
saisir l'avenir dans le nant o il est encore; remonte  l'origine
des socits, et semble avoir assist  la cration de l'univers,  la
formation de l'homme, et  la naissance des gouvernemens? En lisant
leurs penses, je crois m'entretenir avec le premier des mortels; je
crois l'entendre retraant  ses nombreux enfants les objets de la
nature dans la simplicit sublime o il les vit, o il les conut, et
avec le sentiment nergique et profond qu'il prouva, lorsqu'veill
du nant  la voix du crateur, il s'assit seul au milieu du monde.

Le gnie est un phnomne que l'ducation, le climat, ni le
gouvernement ne peuvent expliquer. Est-ce  son sicle que l'immortel
Bacon dut cette me sublime dont le souffle puissant ralluma le
flambeau presque teint de la philosophie? Non: ce ne sont point des
hommes qui forment les grands hommes. Ils n'appartiennent  aucune
famille,  aucun sicle,  aucune nation; ils n'ont ni anctres, ni
postrit. C'est Dieu qui, par piti, les envoie tout forms sur la
terre pour renouveller l'homme et sa raison dgnre: semblables 
ces astres qui descendent prs de notre sphre aprs une longue
rvolution de sicles; qui, drobant  la vue le point d'o ils sont
partis, raniment, dit-on, la vigueur des mondes et rajeunissent la
nature; mais, aprs que la nature s'est plu  s'puiser pour former
ces masses tonnantes de lumire, elle semble se reposer ensuite, et
laisse tomber de sa main, sans autre dessein que la profusion, la
multitude des hommes, comme une foule d'atomes intelligens, destins 
tre agits, entrans dans la sphre d'activit des autres. La grande
portion du genre humain reste comme abandonne, sous la main de ceux
qui sauront s'en servir pour la gouverner; elle ne reoit que la
portion d'intelligence ncessaire pour obir  ses matres.

Deux forces souveraines commandent  l'espce humaine, et rglent
partout les destines: le pouvoir et le gnie. Assis sur un trne,
tenant d'une main le livre des lois, et de l'autre le glaive de la
force, le pouvoir prside aux grandes rvolutions; il subjugue les
hommes par les hommes; il matrise, par les forces qui lui sont
confies, les forces qui lui rsistent. Il dispose de la forme
extrieure des socits, qu'il varie  son gr. Les passions vulgaires
environnent son trne et sont  ses ordres. Matre des biens et des
personnes, il contient l'homme par ses besoins et par ses dsirs; il
l'enchane encore par l'horreur de sa destruction et par l'amour de
sa tranquillit. Mais sa force n'a point de mesure fixe et constante:
elle est asservie  mille hasards,  mille circonstances trangres,
qui peuvent ou la rendre immense ou la faire vanouir; aprs avoir
surmont les plus grands obstacles, elle se trouve quelquefois arrte
par les plus petits; elle peut chouer contre une opinion, un prjug,
une mode. Le pouvoir peut employer tous les instrumens, tous les
moyens actuellement existans; mais il n'en invente point de nouveaux
et ne peut prparer l'avenir. Il rend au sicle suivant l'espce telle
qu'il l'a reue du sicle prcdent, sans l'avoir perfectionne. Il
est plus puissant pour l'avilir ou pour la dtruire: encore
commande-t-il en vain  qui ne veut plus obir. Homme furieux,
arrtez; ses droits sont sacrs! Mais que deviennent-ils, dans le
fait, au temps de ces rvolutions fatales, o les peuples, las de
tyrannie et d'oppression, reprennent dans ses mains leur force et leur
volont, tranchent leurs liens avec le fer, et redeviennent barbares,
croyant se rendre libres?

L'action du gnie est plus lente, mais plus forte et plus sre; le
mouvement qu'il a une fois imprim, ne meurt point avec lui; il tend
vers l'avenir et s'acclre par l'espace mme qu'il parcourt; il
subjugue l'homme pour l'ennoblir; il dompte sa volont par sa raison,
par les plus nobles de ses passions et de ses facults; comme Dieu, il
jouit de l'tonnant privilge de rgner sur elle sans gner sa force
et sans lui ter le sentiment prcieux de sa libert.

Comme son action n'a point de bornes dans sa dure, elle n'en a point
dans la sphre de son tendue. Elment invisible, subtil, dont nul
obstacle ne peut intercepter l'effet, il pntre de l'homme  l'homme,
comme l'aimant pntre les corps; il parcourt extrieurement toute
l'espce humaine, et change sans violence la direction des volonts.
La cause de ce changement est souvent ignore du pilote qui conduit le
vaisseau; mais elle est aperue du philosophe qui l'observe.

Et comment les esprits pourraient-ils rsister  l'influence du gnie?
Nos sentimens, nos gots, nos passions, nos vertus, nos vices mme lui
offrent autant de chanes par lesquelles il nous saisit et nous
entrane  sa volont. Ce penchant naturel et invincible pour tout ce
qui est grand, extraordinaire et nouveau, nous appelle vers lui;
l'ascendant ncessaire de l'esprit vaste sur l'esprit born, de l'me
forte sur l'me faible: tout nous entrane sous ses lois.

Cette souverainet que l'homme de gnie exerce sur la foule des
hommes, n'est donc pas de notre institution: c'est une loi de la
nature, aussi ancienne que la loi du plus fort, souvent plus puissante
et toujours plus respectable. En vain l'amour-propre se rvolte contre
une supriorit qui l'humilie! nous naissons les sujets du grand
homme; c'est dans nos coeurs qu'il prend les titres de sa puissance.

Il ne manquait plus au gnie qu'un art ingnieux qui pt conserver et
transmettre  tous les ges ce dpt de son autorit, rflchir dans
le mme instant les rayons de sa lumire devant toutes les mes qui
existent avec lui, et marquer d'une couleur durable la trace immense
de son vol vers la vrit. Cet art est n: et l'empire du gnie sur
les esprits est ternel.

Quand on jette sur l'univers un coup d'oeil superficiel, on
n'apperoit d'abord que les conqurans, les rois et les ministres du
pouvoir: mais si on laisse  la raison blouie le temps de distinguer
les objets; si l'on remonte,  travers le mouvement de l'espce
humaine, jusqu'aux ressorts qui en sont le principe; bientt l'on
conoit que chaque sicle emprunte sa force et son caractre d'un
petit nombre d'hommes qu'on peut appeler les matres du genre humain,
et qui n'ont que le gnie et la pense pour le gouverner.

Homre cra peut-tre, ou du moins dveloppa le gnie des Grecs. Au
nom de ce peuple, les ides de patrie, de gloire, de beaux-arts
s'veillent et se pressent en foule dans nos esprits. C'est Homre qui
le fit natre parmi ses compatriotes; c'est lui qui, en clbrant
leurs victoires sur les Troyens, traa pour des sicles une ligne de
sparation entre la Grce et l'Asie: l'une se crut destine, dans
l'ordre ternel des choses,  tre pour jamais l'asile de la libert
et le temple de la victoire; tandis que l'autre gmirait tour  tour
sous le joug de ses tyrans ou de ses vainqueurs. Le feu qui respire
dans les peintures de ce grand pote, ralluma partout l'enthousiasme
de la libert, et veilla le gnie martial des Grecs. Telle est l'ide
qu'en avait Lycurgue. Ce grand lgislateur retournant dans sa patrie,
aprs avoir recueilli le dpt prcieux des lois de Crte et de
l'gypte, y transporta les ouvrages d'Homre. Il le crut capable
d'lever l'me des Spartiates, et digne de les prparer aux sacrifices
pnibles et continuels que ses lois allaient leur imposer. Il lui
commit, pour ainsi dire, le soin de former les moeurs, et l'associa en
quelque sorte  la lgislation. Homre baucha, par le caractre
d'Achille, l'ide de l'hrosme qui fut le modle d'Alexandre-le-Grand.
Ce prince eut mme le malheur de l'imiter jusque dans sa frocit: il
fit traner Btis autour des murs de Damas, comme Achille trane
Hector autour des murs de Troye.

Combien il importe aux crivains d'avoir des notions justes de la
vraie grandeur et du vritable courage! l'ambition d'imiter Alexandre
fut l'me des actions de Csar, comme il l'avoua involontairement par
les larmes hroques qu'il rpandit aux pieds de sa statue. Ces deux
grands hommes enflammrent d'mulation Mahomet II et Charles XII.
C'est l'me du seul Homre qui enfanta cette suite de hros.
Plusieurs savans l'ont regard comme l'auteur de l'ancienne thologie.
Admettre cette supposition, c'est tendre  tous les sicles
l'ascendant qu'il prit sur le sien: nous ne pouvons plus faire un pas,
sans que nos arts, nos allgories, nos plaisirs mme ne nous montrent
partout l'empreinte du gnie d'Homre.

C'est lui qui, en traant les caractres des hros, prpara de loin
l'art sublime qui les reprsente agissant sur la scne, nous donnant
d'involontaires leons, et portant au fond de notre coeur l'nergie de
leurs sentimens. Ce grand art donne  l'homme de gnie une influence
immdiate et rapide sur son sicle! C'est au thtre qu'il exerce
l'empire le plus absolu; c'est l qu'il frappe  la fois sur tous les
esprits d'une nation; c'est de l qu'il jette une foule d'ides
nouvelles parmi un peuple. La vive peinture des passions fortes
auxquelles ces ides sont associes, les met en fermentation et leur
donne un nouveau degr d'activit. Avec quel avantage les tragiques
grecs n'ont-ils pas employ ce ressort? ils faisaient adorer la
libert par l'exprience des sentimens qu'elle inspire; ils
reprsentaient sans cesse les tyrans odieux; souvent des allusions
secrtes et d'un effet infaillible avertissaient le peuple des piges
que lui tendaient des magistrats infidles ou des orateurs
mercenaires.

Si le thtre n'a plus parmi nous cette influence politique, son
influence morale est peut-tre encore plus forte et plus sre. Qui
doute que Corneille n'ait lev les ides de sa nation? notre esprit
se monte naturellement au niveau des grandes penses qu'on lui
prsente. Qui n'a senti son me s'agrandir  l'expression d'un beau
sentiment, comme  la vue d'une mer vaste, d'un horizon immense, d'une
montagne dont le sommet fuit dans les airs? On sait que Louis XIV,
aprs avoir assist  une reprsentation de _Cinna_, fut tellement
frapp de la clmence d'Auguste, qu'il l'aurait imite  l'gard du
chevalier de Rohan, si l'intrt de l'tat n'et pas exig la punition
du coupable. Le mme monarque cessa de monter sur le thtre, aprs
avoir entendu les beaux vers o Narcisse, au nom des Romains, reproche
 Nron de venir prodiguer sur la scne sa personne et sa voix. Et qui
sait combien d'hommes inconnus ont pris dans cette cole des moeurs le
germe de plusieurs actions honntes et de leurs vertus ensevelies avec
eux dans l'obscurit?

Le thtre comique n'en impose point par ce faste qui accompagne la
tragdie; il ne bat point l'imagination par d'aussi grandes machines.
Il n'enlve point l'me hors d'elle-mme; mais il s'y insinue, et la
gouverne par une persuasion douce et pntrante. Il l'pure et
l'adoucit; il inspire le got de la socit en nous apprenant l'art
d'intresser nos semblables, ou du moins d'en tre soufferts. Les
fruits de la socit sont doux; mais il faut souvent les cueillir sur
un terrain couvert de ronces et d'pines, le pote comique arrache ou
carte ces ronces. C'est ce qu'a fait Molire parmi nous. Il a purg
le champ de la socit des insectes incommodes qui l'infectaient. Que
de services n'aurait-il pas rendus  la France, si la mort n'et
interrompu le cours de ses travaux? que de fausses notions, que
d'opinions absurdes et populaires n'aurait-il pas dtruites? de
combien de prjugs pidmiques ne nous et-il pas guris? Il aurait
corrig les grands sans ngliger le peuple. Le thtre, chez une
nation police, doit ressembler  ces pharmacies compltes o, auprs
d'une composition prcieuse, destine  l'usage des citoyens opulens,
se trouvent ces spcifiques vulgaires que la gnrosit daigne
consacrer aux maladies de l'indigence. Qu'il serait  souhaiter que
les grands crivains n'eussent jamais employ leurs talens qu'au
profit de la socit! Mais souvent, au lieu d'adoucir les moeurs, ils
les ont affaiblies; et d'habiles tyrans ont fait servir quelquefois
l'homme de gnie  leurs desseins secrets, et l'ont rendu complice de
leur tyrannie.

L'univers se repose et se corrompt sous Auguste, qui ferme  la fois
le temple de la guerre et celui de la libert romaine. Caton, Cassius,
Brutus ont expir avec elle; mais leurs ombres erraient encore devant
l'imagination des Romains. Il fallait touffer les sentimens qui
auraient pu reproduire les mes rpublicaines. Le matre du monde
sent qu'il ne l'est pas des esprits. Il s'adresse au gnie, plus fort
que lui; il appelle autour de son trne, encore mal affermi, les rois
de l'loquence, de la posie et des arts; il les intresse  sa
gloire. Horace, Virgile, Ovide, Tibulle clbrent les charmes de son
empire. Bientt les fiers Romains sont changs. Ils baisent leurs fers
avec respect, et chantent les louanges de leur matre. Le got du luxe
et des plaisirs passe de leurs crits dans les moeurs; et les champs,
encore sanglans de la lutte terrible des tyrans et de la libert, se
couronnent de fleurs, s'embellissent de spectacles, de jeux et de
ftes. Quelle tonnante rvolution! quelques annes auparavant, mille
Romains s'criaient encore avec Caton: _Un tyran peut-il vivre tandis
que je respire?_ Et je vois sous Auguste, le fils de Labon appel
insens pour avoir os, dans le snat, donner son suffrage  un ennemi
de l'empereur! Et j'entends tous les Romains rpter d'aprs leur
matre: _Qu'est-ce que cette couronne de laurier, qu'un amas de
feuilles inutiles?_ eux qui, pour obtenir ces feuilles, avaient
renvers Carthage et conquis l'univers! Ce fut ainsi que les grands
crivains du sicle d'Auguste amenrent les Romains  traiter de folie
le noble enthousiasme de la libert. Plus prs de nos jours et dans
une le voisine, le gnie n'a-t-il pas opr une rvolution non moins
rapide et plus heureuse? Charles II, dont le trne touchait presque 
l'chafaud de son pre, vit sa nation perdre en un moment toute sa
frocit. Les Waller, les Rochester, et quelques autres gnies
semblables adoucirent ces mes cruelles qui, depuis trente annes,
s'taient nourries de haine, de fanatisme et de carnage.

Mais quel spectacle trange me rappelle encore dans Rome, au milieu
des tyrans qui la tourmentent! un Snque mlant tranquillement son
sang au sang de son pouse qui l'accompagne au tombeau; un Thrasas
recevant au milieu de ses jardins l'arrt de sa mort, du mme visage
dont il venait de s'en entretenir avec ses amis; et la fille de
l'illustre Arrie implorant, de la tendresse de son poux, la libert
de le suivre. Mille Romains quittent la vie sans tristesse et sans
joie, aprs un festin, une conversation, une lecture; il semble que
les liens de l'me et du corps soient uss pour eux, et que l'un et
l'autre se sparent  leur gr sans douleur. Est-ce donc le sicle des
Dcius, et celui des Tibre et des Nron qui se confondent ensemble 
mes yeux? ou Rome va-t-elle renatre encore? Non: Rome est foule sous
les pieds des tyrans. Que dis-je? ils voudraient anantir la vertu
avec la libert; mais la vertu rit de leurs vaines fureurs. Quand elle
ne peut plus habiter le sicle qu'ils ont souill, le gnie la reoit
dans ses crits, et la rend  l'univers quand les monstres en ont
disparu.

Ce furent Snque, Lucain et d'autres crivains imbus des dogmes de
Znon, qui rpandirent cet esprit stoque, dont l'inflexible raideur
fit faire  la vertu ces efforts excessifs, la porta  se dtruire
pour se conserver, et lui fit passer les bornes de la nature, pour
chapper aux tyrans qui franchissaient les bornes ordinaires de
l'inhumanit. Les Romains, excds du spectacle de leur lumire,
appelrent  leur secours le stocisme, cette philosophie de l'homme
malheureux, qui leur tait le sentiment quand ils n'avaient plus que
des maux  sentir, et qui leur apprenait  mpriser une vie qu'il
fallait craindre de perdre  chaque instant, o qu'il fallait avilir.
Pardonnons  Snque,  Lucain, d'avoir altr la puret du got des
Horace et des Virgile. Il ne furent pas comme eux, toujours occups 
vanter les faveurs d'Auguste: il leur fallait s'exhorter sans cesse 
mourir. Si le got doit se livrer avec rserve aux clairs de leur
gnie, la force de leur me, dpose dans leurs penses, ennoblit et
fortifie la ntre. Les deux plus nobles emplois du gnie, c'est
d'encourager  la vertu par ses crits, et de remettre dans la route
de la vrit la raison humaine toujours prte  s'en carter.

Elle tait plonge, depuis Aristote, dans un sommeil lthargique,
voisin de la mort: il semblait que la pense et perdu son mouvement,
et que l'entendement humain se ft arrt. Une longue suite de sicles
informes avait pass dans l'ombre de la nuit sans traits et sans
couleurs. Nul gnie n'avait paru pour les marquer de l'empreinte de
son me. Enfin la raison se rveille; elle saisit quelques lueurs
parses dans cette solitude immense. A leur clart douteuse, elle
n'embrasse que des fantmes: ne voyant autour d'elle aucun gnie
capable de la guider, elle court vers Aristote qu'elle dcouvre dans
le lointain; mais il ne la retira de l'abme de l'ignorance, que pour
la replonger dans celui de l'erreur: elle s'y enfonce avec lui. L,
enchane  ses pieds, elle y contracte, comme un vil esclave, le
caractre, la forme, et jusqu'aux attitudes de son aveugle matre:
elle y perd cette audace salutaire et cette libert d'intelligence qui
voient toujours la vrit au-dessus du grand homme, et osent le
quitter pour elle. Rien n'est si fcond que l'erreur: l'me la produit
sans culture. Dj ses racines funestes se sont tendues de toutes
parts; elles menacent d'touffer la raison humaine; et, aux premiers
efforts que le gnie hasarde, la superstition accourt et l'pouvante.

C'est ainsi que nous abusons de tout, mme du gnie des grands hommes.
Aristote a parl: et pendant deux mille ans la vrit n'ose le
dmentir. Ds que la clbrit d'un grand crivain ou d'un philosophe
hardi en impose  l'imagination, les esprits mdiocres s'attroupent
sous ses tendards, s'empressent d'adopter ses ides sans
discernement, et croient s'associer  sa gloire. La paresse se repose
bientt sur la force de ses dcrets, et achve de nous priver du seul
remde qui nous reste: la rflexion est un tat violent pour nous.
Une sorte de sentiment confus de la brivet de notre vie, qui nous
presse d'agir et de jouir, nous fait regretter les instans que nous
perdons  connatre avant de vouloir,  douter avant de choisir.
L'incertitude devient un tourment, dont notre me se dlivre par une
erreur, si elle ne le peut par une vrit. Cette libert si noble de
nos jugemens et de nos penses, nous l'abandonnons honteusement au
premier usurpateur, s'il ne se trouve quelque sage bienfaisant qui la
rclame pour nous la rendre; et ce sage mme peut-il obtenir de nous
que nous en retenions dans nos mains le domaine prcieux? Nous passons
tmrairement les bornes o sa sagesse avait voulu nous arrter; son
ambition tait de rgner sur des hommes libres, et nous le faisons
despote malgr lui; le grand homme indign de nous voir lui demander
de nouveaux fers, aprs que sa main gnreuse vient de briser les
anciens, pourrait s'crier avec plus d'humanit que Tibre: _O hommes
ns pour la servitude!_

Quel sera donc le gnie bienfaisant qui brisera, qui soulvera du
moins cet amas de chanes sous lequel l'homme restait accabl
volontairement? Lve-toi; Descartes! c'est toi que l'ternel a nomm
pour oprer ce prodige; tends ton bras, saisis l'homme, et fuis avec
lui vers la lumire; laisse cet tre aveugle et ingrat se dbattre
dans tes mains comme dans celles d'un ennemi; souviens-toi qu'il est
malheureux, et sois son librateur: un jour viendra qu'il ira pleurer
de reconnaissance sur ta tombe. Qui pourrait mesurer l'tendue de
l'influence que Descartes a eue sur l'esprit humain? elle n'aura
d'autres bornes que celles du monde. C'est de lui que l'avenir mme
recevra sa forme. Combien d'vnemens dont le germe repose dans des
ides que son me a produites, ou qu'elle a fait clore dans les
autres? L'homme futur croira agir seul et se donnera tout l'honneur de
l'vnement: il ne sera pourtant que l'agent presque ncessaire d'un
grand homme. Ici les dtails sont impossibles et superflus. Les
sciences, les arts, et mme les belles-lettres sont occups 
dfricher le monde nouveau o Descartes les a fait aborder: l'univers,
tel qu'il parat aujourd'hui, est en partie son ouvrage; il a remis
dans nos mains les instrumens qui oprent les grandes choses; il a
fait plus: il nous a rendu l'instrument universel qui les invente
tous, la raison. Il a dit  l'homme: Commence ta tche, la mienne est
finie; je t'ai donn le secret et l'exemple de te dlivrer de tes
erreurs, de celles des grands hommes, et des miennes.

Descartes fut entendu d'un philosophe que le sicle pass vit natre,
et qui, par l'adresse et la sduction de son esprit, perfectionna
l'espce humaine, peut-tre autant qu'aucun homme de gnie. Ami de la
vrit, mais jaloux de son repos, il fut l'aptre de la raison, sans
vouloir en tre le martyr; il aimait les hommes, car il tait un vrai
sage, mais il les craignait encore plus; il les regardait comme ces
enfans indociles qui abusent souvent de la confiance qu'on leur
montre; il pensait que la vrit ne doit point se hter de paratre,
que le sage doit distribuer son action avec une prudente conomie,
cacher adroitement le but qu'il ne faut pas montrer, dposer dans un
endroit inconnu un germe que la gnration suivante verra clore,
frapper dans le silence et dans la racine l'arbre nuisible, au tronc
duquel il serait dangereux d'attacher la coigne. Aussi mnagea t-il
notre faiblesse: il commena par introduire la philosophie auprs de
cette moiti du genre humain qui gouverne l'autre, et lui prta toutes
les grces de ce sexe. Il ne heurta point de front les prjugs
runis, mais il les combattit en dtail: il dlia le faisceau au lieu
de le rompre; au lieu de saper ouvertement l'difice de l'erreur, il
cacha dans ses fondemens la mine dont l'explosion l'a renvers dans la
suite: Il fit entrer dans nos yeux  peine ouverts une lumire douce,
un jour tempr, mais sans ombre; ou, s'il rpandit quelque nuage sur
ce ciel si pur, ce fut afin qu'il servt d'asile  la vrit, et que
son dfenseur pt au besoin s'y rfugier auprs d'elle.

Quiconque a dtruit un prjug, un seul prjug, est un bienfaiteur du
genre humain. Quelle reconnaissance n'aurait-on pas due  celui qui
aurait ananti l'usage absurde des preuves, le ridicule enttement
de l'astrologie, la manie des possessions? Que n'aurait-on pas d 
celui qui aurait teint les bchers, o taient consums des
malheureux accuss d'tre magiciens et qui croyaient l'tre? Combien
de prjugs, moins barbares en apparence, non moins funestes en effet!
Qui sait combien de sicles la superstition qui dfendait l'ouverture
des cadavres, a born les connaissances anatomiques? Combien d'autres
sicles, l'avilissement attach  la culture de l'esprit a retard les
progrs des sciences et des arts? Que ne doit-on pas surtout  celui
qui, le premier, a dtruit les prjugs politiques, et jet les
fondemens de l'immense difice des lois?

O toi! citoyen lgislateur des rois, sublime et profond Montesquieu,
qui as fait remonter la philosophie vers le trne des souverains, et
qui fus le Descartes de la lgislation, serait-il vrai que l'ouvrage
immortel, que ton gnie mit vingt annes  produire, ne servira qu'
nourrir la vaine gloire de la patrie? Les hommes, toujours aveugles,
tiendront-ils dans leurs mains le code sacr de la raison publique,
sans le lire, sans le concevoir? et, aprs l'avoir strilement admir,
finiront-ils par le dposer, comme un vain ornement, dans le temple
des beaux arts, au lieu de le faire servir  leur bonheur? Non: le
temps viendra que les prjugs des rois se dissiperont  ta lumire;
les hommes d'tat mditeront les grands principes que tu as rvls;
la lgislation sera simplifie, perfectionne; les sicles ignorans ne
dicteront plus leurs lois aux sicles instruits; et l'heureux instinct
des bons rois sera chang en une raison claire. Nous apercevons dj
quelques prsages favorables: l'attention des Franais commence  se
tourner vers les grands objets. La frivole Athnes n'est plus occupe
tout le jour de ses spectacles et de ses jeux; le nom de patrie est
prononc avec respect; l'amour n'en est point teint dans les coeurs;
il implore les moyens de se ranimer, et de renouveler ses anciens
miracles. Dj le commerce se sent avec joie dgag des entraves o
des prjugs gothiques le tenaient enchan. L'agriculture ranime
offre ses bras, et ne demande que sa subsistance pour enrichir l'tat,
au lieu de se borner  le nourrir languissamment; et, aprs avoir t
barbares et ignorans, superstitieux et fanatiques, philosophes et
frivoles, peut-tre finirons-nous par devenir des hommes et des
citoyens. Alors les Franais se demanderont, dans les transports de
leur reconnaissance: O est le tombeau de Montesquieu?

Mon me frappe de respect s'arrte auprs; et, jetant de cet auteur
un regard sur la chane des lois, je la vois remonter, par des dtours
vastes et divers, de nous aux Romains, des Romains aux Grecs, de la
Grce  l'gypte. L, elle se perd  mes faibles yeux, qui n'ont
peut-tre embrass que la plus courte portion de son tendue. Le
grand homme qui en a form les premiers anneaux, dont l'esprit
immortel respire parmi nous, dcide encore aujourd'hui de nos fortunes
et de notre sort, et influe tous les jours sur les biens et sur les
maux civils des socits actuelles: tant le pouvoir du gnie est
invincible! tant son empreinte sur l'univers est ineffaable!

Rois, gardez-vous de croire que vous rgnez seuls sur les nations, et
que vos sujets n'obissent qu' vous. Tout l'appareil du pouvoir se
rassemble et brille autour de votre trne; vous tenez dans vos mains
le gouvernail de l'tat: mais c'est un vaisseau port sur une mer
inconstante et mobile, sur l'esprit national et sur la volont de
l'homme: si vous ne savez vous rendre matres, de la force et de la
direction de ce courant invitable et insensible, il entranera le
vaisseau loin du but que le pilote se propose. Ce courant agit dans le
calme comme dans la tempte; et l'on aperoit trop tard, prs de
l'cueil, la grandeur de son effet imperceptible dans chaque instant.
Et s'il se meut dans un sens contraire au mouvement que vous imprimez
au gouvernement, qui pourra l'arrter ou le changer? Est-ce la force?
Pourra-t-elle, arme de la verge du despotisme ou de l'appareil des
supplices, rtablir l'harmonie politique, et changer l'esprit gnral
d'un peuple? L'histoire atteste partout l'insuffisance de ce moyen
cruel; et un roi gnreux peut-il se plaire  avilir ses sujets, qui
font sa gloire et sa puissance;  briser sans piti tous les ressorts
de l'honneur et de la vertu, et  mutiler, pour ainsi dire, l'me
humaine, pour rgner ensuite tristement sur ses restes dfigurs? Non:
il n'y a que le gnie qui puisse, sans convulsion et sans douleur,
rapprocher, runir les membres spars du corps politique. C'est par
lui que le sceptre deviendra, dans vos mains, un levier d'une force
infinie, avec lequel vous pourrez soulever une nation entire;
renverser en peu de temps, dans les volonts de plusieurs millions
d'hommes, l'difice antique de leurs prjugs; et dtruire jusqu'aux
sentimens qui semblaient ne pouvoir tre anantis qu'avec l'homme.
Mais si la nature, pour un trne qu'elle vous donne, vous a refus le
gnie, osez du moins le chercher dans ceux de vos sujets qui ont reu
d'elle ce partage sublime; achetez d'eux, par des honneurs lgitimes,
cet instrument puissant de la souverainet; encouragez, favorisez,
dans les grands crivains, son influence bienfaisante sur l'esprit de
vos peuples. Vous avez raison d'carter de leurs mains les crits
dangereux qui peuvent corrompre l'homme et le citoyen: pour remplir la
seconde partie de vos devoirs, multipliez dans leurs mains ceux qui
clairent et ennoblissent l'homme et le citoyen. Faites servir votre
force  protger le gnie qui doit l'augmenter; dlivrez des fureurs
de l'envie et du prjug barbare ces lgislateurs paisibles de la
raison, qui ne parlent que pour votre gloire, et pour le bonheur du
genre humain; et souvenez-vous qu'il n'est pas en votre pouvoir de
forcer vos sujets  leur dsobir.


FIN DU DISCOURS SUR L'INFLUENCE DES GRANDS CRIVAINS.




DISCOURS DE RCEPTION DE CHAMFORT

A L'ACADMIE FRANAISE,

Lorsqu'il y fut admis, le 19 Juillet 1781,  la place de M. DE LA
CURNE DE SAINTE-PALAYE.


    MESSIEURS,

Il y a des bienfaits qui ne trouvent point d'ingrats; mais il est des
bienfaiteurs qui craignent l'effusion de la reconnaissance. Ce sont
ceux qui, rassasis d'hommages, ne peuvent plus tre honors que par
eux-mmes: et c'est le terme o vous tes parvenus. Aussi ai-je cru
m'apercevoir qu'aprs la varit non moins ingnieuse qu'inpuisable
des remercmens qui vous ont t adresss, vous supprimeriez avec
plaisir ceux que l'avenir vous rserve. Oui, messieurs, vous remettrez
gnreusement une dette qu'on vous paiera toujours avec transport, et
dont il est si doux de s'acquitter. Mais cet usage, d'ailleurs ancien,
rappelle des noms chers et prcieux; et ds lors il vous devient
sacr. Le tribut que vous ngligeriez pour vous-mmes, vous l'exigez
pour ces grands noms. Vous le rclamez pour votre illustre fondateur,
ce ministre qui, parmi ses titres  l'immortalit, compte l'honneur
d'avoir suffi  tant d'loges qui la lui assurent. Vous le rclamez
pour ce chef clbre de la magistrature, dont la vie entire se
partagea entre les lois et les lettres, et dont la gloire vous devient
en quelque sorte plus personnelle, en se reproduisant sous vos yeux
dans l'hritier de son nom et de ses talens, qui le reprsente
constamment parmi vous, et qui, dans cet instant, par un choix du sort
dclar en ma faveur, vous reprsente encore vous-mmes.

Enfin, messieurs, un intrt d'un ordre suprieur qui vous attache
encore plus  cet usage et vous le rend  jamais inviolable, c'est la
mmoire de votre vritable bienfaiteur, de ce monarque auguste qu'on
vous accuse d'avoir trop lou; mais qui, pour votre justification, n'a
pas t moins clbr par l'Europe entire; de ce roi que la fidle
peinture de son me, trace de sa main dans ses lettres, a rendu de
nos jours plus cher  la nation: monumens prcieux, inconnus pendant
sa vie, chapps  l'loge de ses contemporains, pour lui assurer la
louange qui honore le plus les rois, la louange qu'ils ne peuvent
entendre.

Tels sont, messieurs, les devoirs respectables qui assurent la
perptuit d'un tribut dont le retour, plus frquent depuis quelques
annes, a cependant pris entre vos mains un nouveau degr d'intrt.
C'est que l'loge de ceux qui ont illustr la littrature, est devenu
par vous l'instruction de ceux qui la cultivent; c'est que, bannissant
toute exagration, et proportionnant la louange au mrite, vous
saisissez dans chaque crivain le caractre marqu, le trait juste et
prcis, les nuances principales qui le distinguent et qui dterminent
sa place. Passionns, comme il est juste, pour ce qui est unique ou du
premier ordre, vous ne sollicitez plus l'admiration pour ce qui n'est
qu'estimable, l'enthousiasme pour ce qui n'est qu'intressant; et sans
vous carter de cette bienveillance indulgente, qui pour vous est
souvent un plaisir, toujours un devoir, une convenance ou un
sentiment, vous avez dessin d'une main sre les proportions et les
contours d'une statue, d'un buste, d'un portrait: attention dsormais
indispensable, utile aux lettres, utile mme  la mmoire de ceux dont
la place parat moins brillante; car quiconque exagre n'a rien dit,
et celui qu'on ne croit pas n'a point lou.

C'est ce que je n'ai point  craindre dans le tribut que je dois  la
mmoire de M. de Sainte-Palaye. On peut le louer avec la simplicit,
et, pour ainsi dire, la modestie qui fut l'ornement de son caractre.
La vrit suffit  sa mmoire.

Lorsque l'acadmicien que j'ai l'honneur de remplacer, vint prendre
sance parmi vous, il vous entretint du projet d'un ouvrage utile ou
plutt ncessaire, qu'il regardait comme son principal titre  vos
suffrages; et du moins personne avant lui ne vous en avait offert de
plus analogue  l'objet de vos occupations habituelles. C'tait le
plan presqu'entirement excut d'un glossaire de notre ancien idime,
ouvrage d'une tendue prodigieuse, dont les matriaux taient dj mis
en ordre, et que l'auteur croyait prt  paratre: mais bientt, en
vivant parmi vous, messieurs, il vit le premier les dfauts de son
plan; et en continuant d'y vivre, il en vit le remde. Il eut la
sagesse de s'effrayer du grand nombre de volumes qu'il allait offrir
au public. Il apprit de vous l'art de disposer ses ides, l'art
d'abrger pour tre clair, et de se borner pour tre lu. Une
ordonnance plus heureuse bannit d'abord les inutilits, sauva les
redites, enrichit l'ouvrage par ses pertes, enfin sut pargner au
lecteur le dtail de tous les petits objets, en plaant au milieu
d'eux le flambeau qui les claire tous  la fois: heureux effets de
l'esprit philosophique, qui, conduisant l'rudition, rforme un vain
luxe dont elle se fait trop souvent un besoin, et change son faste,
quelquefois embarrassant, en opulence commode et utile.

C'est donc  vous principalement, messieurs, que le public sera
redevable de la perfection d'un ouvrage important qui deviendra la cl
de notre ancienne littrature, et qui met sous les yeux l'histoire de
notre langue, depuis son origine, jusqu'au moment o cette histoire
devient la vtre. On y verra un idime barbare, assemblage grossier
des idimes de nos provinces, se former lentement, et par degrs
presqu'insensibles; lutter, pour ainsi dire, contre lui-mme; indiquer
l'accroissement et le progrs des ides nationales, par les termes
nouveaux, par les changemens que subissent les anciens, par les tours,
les figures, les mtaphores qu'amnent successivement les arts, les
inventions nouvelles; enfin, par les conqutes que notre langue fait,
de sicle en sicle, sur les langues trangres. On observera, non
sans surprise, le caractre primitif de la nation consign dans les
lmens mme de son langage. On reconnatra le Franais dfini en
Europe, ds le huitime sicle, gai, brave et amoureux. On verra les
ides meurtrires de duel, de guerre, de combats, associes souvent
dans la mme expression, aux ides de ftes, de jeux, de passe-temps,
de rendez-vous. Et quelle autre nation que la ntre et dsign, sous
le nom de la _joyeuse_, l'pe que Charlemagne rendit si redoutable 
l'Europe?

Ce travail de M. de Saint-Palaye, quelque immense qu'il puisse
paratre, n'tait toutefois qu'un dmembrement d'une entreprise encore
plus considrable, nouveau prodige de sa constance et de sa laborieuse
activit. C'tait un dictionnaire de nos antiquits franaises, o
l'auteur embrassait  la fois gographie, chronologie, moeurs, usages,
lgislation: ouvrage au-dessus des forces d'un seul homme, et que M.
de Sainte-Palaye ne put conduire  sa fin; mais dont les matriaux
prcieux sont devenus, par les soins d'une administration aussi
claire que bienfaisante, une des richesses de la bibliothque du
roi. Il compose le mme nombre de volumes qu'aurait form sans vous le
dictionnaire de l'ancienne langue, quarante volumes _in-folio_. Je
n'ai pu tre  porte de les lire; mais qui peut mconnatre le mrite
et le prix de ses savantes recherches? Qui ne voudrait mesurer, au
moins des yeux, le champ nouveau qu'elles ouvrent  la critique et 
l'histoire? Et pourquoi faut-il que la philosophie, trop souvent
intimide  la vue de ces vastes dpts, s'en carte avec un respect
ml de crainte, et s'abstienne un peu trop scrupuleusement des
trsors qu'ils renferment? Pourquoi faut-il que, satisfaite de
quelques rsultats principaux qu'elle a rapidement saisis, elle
nglige une foule de vrits secondaires qui, pour tre d'un ordre
infrieur, n'en seraient peut-tre que d'un habituel et plus tendu?
Que n'ose-t-elle, en runissant sous un mme point de vue le double
objet des travaux de M. de Sainte-Palaye, notre ancienne langue et nos
antiquits, l'histoire des faits et celle des mots, se placer
entr'elles deux, les clairer l'une par l'autre, et poser un double
fanal, l'un sur les matriaux informes de notre ancien idime,
l'autre sur l'amas non moins grossier de nos premiers usages! L,
qu'elle s'arrte et qu'elle examine: elle verra, comme de deux sources
inpuisables, se prcipiter et descendre de sicle en sicle jusqu'
nous, le vice primitif de notre ancienne barbarie, dont elle pourra
suivre de l'oeil le dcroissement, les teintes diverses et les nuances
varies dans toutes leurs dgradations successives. Elle verra
l'erreur, mre de l'erreur, entrer comme lment dans nos ides, par
la langue mme et par les mots; le mal, auteur du mal, se perptuer
dans nos moeurs par nos ides; la perfection philosophique du langage,
aussi impossible que la perfection morale de la socit; et la raison
se convaincra que la langue philosophique projete par Leibnitz, ne se
serait parle, s'il et pu la crer en effet, que dans la rpublique
imaginaire de Platon, ou dans la dite europenne de l'abb de
Saint-Pierre.

Tels sont les travaux, encore inconnus du public, qui remplirent
presqu'entirement la vie de M. de Sainte-Palaye. Mais, il me semble,
Messieurs, vous entendre me demander compte de l'ouvrage auquel il dut
sa clbrit; de cet ouvrage dont sa prsence, ou mme son nom seul,
rappelait constamment l'ide: je parle de ses travaux sur l'ancienne
chevalerie. Il en avait fait l'objet de ses tudes favorites. Ces
moeurs brillantes et clbres, ces hauts faits, ces aventures, ces
tournois, ces ftes galantes et guerrires, ces chiffres, ces devises;
ces couleurs, prsens de la beaut, parure d'une jeunesse militaire;
ces amphithtres orns de princes, de princesses; ces prix donns 
l'adresse ou au courage; ce second prix, plus recherch que le
premier, nomm _prix de faveur_, et dcern par les dames, quand, le
chevalier leur tait agrable; ces jeunes personnes dont la naissance
relevait la beaut, ou plutt dont la beaut relevait la naissance, et
qui ouvraient la fte en rcitant des vers; ces dames qui d'un mot
arrtaient,  l'entre de la lice, le discourtois chevalier dont une
seule avait  se plaindre: ces ides, ces tableaux flattaient
l'imagination de M. de Sainte-Palaye. Elles avaient t l'une des
illusions de son jeune ge, et elles souriaient encore  sa
vieillesse. Il en parlait  ses amis; il en entretenait les femmes,
car il aimait beaucoup leur socit. Il citait frquemment cette
devise fameuse: _Toutes servir, toutes honorer pour l'amour d'une_; et
rptait, d'aprs le clbre Louis III de Bourbon, que tout l'honneur
de ce monde vient des dames. Il avouait mme que, dans sa constance
infatigable  lire les contes, chansons, fabliaux du douzime et du
treizime sicles, il avait tir un grand secours du plaisir secret de
s'occuper d'elles, genre d'intrt qui contribue rarement  former des
rudits: ce fut sans doute l'intrt principal qui le soutint dans ses
recherches sur notre ancienne chevalerie.

L'honneur et l'amour, la devise des chevaliers, c'est leur histoire et
celle de France. Mais comment traiter un tel sujet? L'honneur toujours
srieux, l'amour srieux quelquefois, souvent trop peu, mme jadis!
Pourrai-je accorder des tons trop diffrens, et peut-tre opposs?
Non, sans doute. Faut-il les sparer? faut-il choisir? mais lequel
abandonner? L'honneur? Parmi vous, messieurs, devant le prince qui
vous voit, qui m'coute, et dont le nom seul rappelle aux Franais
toutes les ides de l'honneur[15]! L'amour? Qui l'oserait, lorsque
celles dont la prsence et honor les tournois, s'empressent
d'assister  vos assembles? Que rsoudre? quel parti prendre?
Question embarrassante, pineuse, du nombre de celles qui s'agitaient
autrefois dans ces tribunaux appels _cours d'amour_, o l'on portait
les cas de conscience de cette espce. La cour et dcid, je crois,
que l'ancienne chevalerie ayant uni trs-bien l'honneur et l'amour, je
dois, quoi qu'il arrive, je dois, en parlant de l'ancienne chevalerie,
unir, bien ou mal, l'amour et l'honneur.

  [15] M. le prince de Cond.

Etrange institution qui, se prtant au caractre, aux gots, aux
penchans communs  tous ces peuples du nord, conqurans et
dprdateurs de l'Europe, les passionna tous  la fois, en attachant 
l'ide de chevalerie l'ide de toutes les perfections du corps, de
l'esprit et de l'me, et en plaant dans l'amour, dans l'amour seul,
l'objet, le mobile et la rcompense de toutes ces perfections runies!
Jamais lgislation n'eut un effet plus prompt, plus rapide, plus
gnral: c'est qu'elle armait des hommes, ns pour les armes, et qu'
l'exemple de la religion nouvelle de Mahomet, elle offrait la beaut
pour rcompense de la valeur. Mais, par un singulier renversement des
ides naturelles, Mahomet mit les plus grands plaisirs de l'amour dans
l'autre monde; et l'instituteur de la chevalerie offrit en ce monde 
ses proslytes l'attrait d'un amour pur et intellectuel. Etait-ce bien
celui qui convenait aux vainqueurs des Romains et des Gaulois? Oui,
sans doute, si l'on considre le succs qu'obtint en Europe la thorie
de ce systme; mais cette opinion devient douteuse, quand on consulte
l'histoire et les faits: malgr cette loi du plus profond respect pour
les dames, on voit, par le nombre mme de leurs dfenseurs, combien
elles avaient d'agresseurs et d'ennemis; et il existe des chansons du
douzime sicle qui regrettent l'amour du bon vieux temps.

L'instant o naquit la chevalerie dut la faire regarder comme un
bienfait de la divinit. C'tait l'poque la plus effrayante de notre
histoire: moment affreux, o, dans l'excs des maux, des dsordres,
des brigandages, fruits de l'anarchie fodale, une terreur
universelle, plus encore que la superstition, faisait attendre aux
peuples, de moment en moment, la fin du monde dont ce chaos tait
l'image. Dans cet instant, s'lve une institution qui, runissant une
nombreuse classe d'hommes arms et puissant, les associe contre les
destructeurs de la socit gnrale, et les lie, entre eux du moins,
par tous les noeuds de la politique, de la morale et de la religion;
de la religion mme dont elle empruntait les rites les plus augustes,
les emblmes les plus sacrs, enfin tout ce saint appareil qui parle
aux yeux, frappant ainsi  la fois l'me, l'esprit et les sens, et
s'emparant de l'homme par toutes ses facults.

Sous ce point de vue, quoi de plus imposant, de plus respectable mme
que la chevalerie? Combattre, mourir, s'il le fallait, pour son Dieu,
pour son souverain, pour ses frres d'armes, pour le service des
dames: car, dans l'institution mme, elles n'occupent, contre
l'opinion commune, que la quatrime place; et le changement, soit
abus, soit rforme, qui les mit immdiatement aprs Dieu, fut sans
doute l'ouvrage des chevaliers franais. Enfin secourir les opprims,
les orphelins, les faibles, tel fut l'ordre des devoirs de tout
chevalier. Et que dire encore de cette autre ide si noble, si grande,
ou cre ou adopte par la chevalerie, de cet honneur indpendant des
rois, en leur vouant fidlit; de cet honneur, puissance du faible,
trsor de l'homme dpouill; de cet honneur, ce sentiment de soi
invisible, indomptable ds qu'il existe, sacr ds qu'il se montre,
seul arbitre dans sa cause, seul juge de lui-mme, et du moins ne
relevant que du ciel et de l'opinion publique? Ide sublime, digne
d'un autre sicle, digne de natre dans un temps o la nature humaine
et mrit cet hommage, o l'opinion publique et pris, des mains de
la morale, sous les yeux de la vertu et de la raison, les traits qui
doivent composer le pur, le vritable honneur, l'honneur vnrable,
dont le fantme, mme dfigur, est rest encore si respectable, ou du
moins si puissant!

Vous n'entendez pas, messieurs, ou plutt vous ne craignez pas que je
rappelle cette multitude d'exploits guerriers, prodiges de la
chevalerie en Europe, et dans l'Asie mme o l'Europe se trouva
transplante  l'poque des croisades: migration qui fut l'ouvrage de
la chevalerie autant que de la foi; triomphe de l'une et de l'autre,
mais encore plus de la chevalerie, qui vit des guerriers sarrazins,
saisis d'enthousiasme pour leurs rivaux, passer dans le camp des
croiss, et se faire armer chevaliers par nos hros les plus clbres.

Ce genre particulier d'histoire que l'on nomme anecdote, et qui se
charge de rparer les omissions de l'histoire principale, raconte que
tous ces, chevaliers chrtiens et sarrazins, rivaux en amour comme en
guerre, firent les uns sur les autres plus d'une espce de conqute:
mais, si ces historiens sont vridiques, si les beauts dont ils
parlent ont en effet mrit ces soupons, au moins est-il certain que,
loin de leur patrie, entre des adversaires si formidables, elles
n'avaient point  craindre le reproche qu'on leur fit depuis en
Europe, celui de prfrer les chevaliers des tournois aux chevaliers
des batailles: mprise qui surprendrait dans un sexe si bon juge de la
gloire. Mais qui peut croire  cette mprise? et de quel poids doivent
tre ces vains reproches, et ces plaintes de mcontens, si on leur
oppose l'hommage rendu aux femmes par un guerrier tel que le grand
Duguesclin? Prisonnier des Anglais, et amen devant le fameux
Prince-Noir son vainqueur, le prince le laisse matre de fixer le prix
de sa ranon. Le prisonnier croit se devoir  lui-mme l'honneur de la
porter  une somme immense. Un mouvement involontaire trahit la
surprise du prince. Je suis pauvre, continue le chevalier; mais
apprenez qu'il n'est point de femme en France, qui refuse de filer une
anne entire pour la ranon de Duguesclin. Telle tait alors la
galanterie franaise; et cependant, disait-on, elle tait dj bien
tombe. La chevalerie mme dgnrait de jour en jour; pour la valeur,
non, ce n'est point ainsi que dgnrent des chevaliers franais; pour
l'amour, oui, si l'infidle dgnre. Ils n'taient plus, ces temps o
des hros scrupuleux, timors, distinguaient l'amour faux, l'amour
vrai: l'amour faux, pch mortel, disaient-ils; l'amour vrai, pch
vniel.

Que sont-ils devenus, ces rigoristes qui, regardant la chevalerie
comme une espce de sacerdoce, se vouaient au clibat, rappelaient
sans cesse l'austrit de l'institution primitive qui dfendait le
mariage, et ne permettait que l'amour? O tait-il ce digne Boucicaut,
qui n'osait rvler son amour  sa dame qu' la troisime anne, et
qualifiait d'tourdis les audacieux qui s'expliquaient ds la
premire?..... Hlas! cette sorte d'tourdis commenait  devenir bien
rare, si l'on en croit M. de Sainte-Palaye; et il faut bien l'en
croire. Il avoue, en gmissant, que la licence des moeurs tait au
comble. Mais, ce qui l'afflige encore plus, c'est d'entrevoir les
reproches bien plus graves que l'on peut faire  l'ancienne
chevalerie. Il convient que, charge ds sa naissance du principal
vice de la fodalit, elle reproduisit bientt tous les dsordres
qu'elle avait rprims d'abord. Il regrette que ces chevaliers, si
redoutables aux ennemis pendant la guerre, le fussent encore plus aux
citoyens, et pendant la guerre et pendant la paix: il se plaint qu'un
prjug barbare, admis et adopt par les lois de la chevalerie, et
sembl ne vouer leurs vertus mme qu'au service et  l'usage de leurs
seuls gaux, ou de ceux au moins que la naissance approchait plus prs
d'eux: vertus ds-lors presqu'inutiles  la patrie, et qui se
faisaient  elles-mmes l'injure de borner le plus beau, le plus sacr
de tous les empires. Il voudrait trouver plus souvent, dans les mes
de ces guerriers, quelques traits de cet hrosme patriotique,
noblement populaire, qui seul purifie, ternise la gloire des grands
hommes, en la rendant prcieuse  tout un peuple, et fait de leur nom
pendant leur vie, et de leur mmoire aprs eux, une richesse publique,
et comme un patrimoine national. O Duguesclin! ce fut ta vraie gloire,
ta gloire la plus belle! O toi! qui,  ton dernier moment, recommandes
le peuple aux chefs de ton arme; ah! qu'un ennemi, qu'un Anglais
vienne dposer sur ton cercueil les cls d'une ville que ton nom seul
continuait d'assiger; qu'il ne veuille les mettre qu' ce grand nom,
et, pour ainsi dire,  ton ombre; j'admire l'clat, les talens, la
renomme d'un gnral habile: mais si j'apprends que ce mme
Duguesclin, malade et sur son lit de mort, entendit,  travers les
gmissemens de ses soldats et des peuples, retentir, dans la ville
ennemie assige par lui-mme, le signal des prires publiques
adresses au ciel pour sa gurison; si je vois ensuite la France
entire, je dis le peuple, arrter de ville en ville, et suivre,
consterne, ce cercueil auguste baign des larmes du pauvre... Votre
motion prononce, Messieurs; elle atteste combien la vritable vertu,
l'humanit, laisse encore loin derrire soi tous les triomphes, et que
le ciel n'a mis la vraie gloire que dans l'hommage volontaire de tout
un peuple attendri.

Ne nous plaignons plus, messieurs, aprs un pareil trait digne
d'honorer les annales des Grecs et des Romains; ne nous plaignons plus
de ne pas rencontrer plus souvent, dans notre histoire, des exemples
d'un hrosme si pur et si touchant. Ah! loin d'tre surpris, admirons
plutt que, dans ces temps dplorables de tyrannie et de servitude,
toutes deux dgradantes mme pour les matres, un guerrier du
quatorzime sicle ait trouv, dans la grandeur de son me, ce
sentiment d'humanit universelle, source du bonheur de toute socit.
Qui ne s'tonnerait qu'un soldat, tranger  toute culture de
l'esprit, mme aux plus faibles notions qui le prparent, ait ainsi
devanc le gnie de Fnlon qui, trois sicles aprs, empruntait  la
morale ce sentiment d'humanit, pour le transporter dans la politique
occupe enfin du bonheur des peuples? Heureux progrs de la raison
perfectionne, qui, pour diriger avec sagesse ce noble sentiment, lui
associe un principe non moins noble, l'amour de l'ordre: principe seul
digne de gouverner les hommes, et si suprieur  cet esprit de
chevalerie qu'on a vainement regrett de nos jours! Eh! qui oserait
les comparer, soit dans leur source, soit dans leurs effets? L'un,
l'esprit de chevalerie, ne portait ses regards que sur un point de la
socit; l'autre, cet esprit d'ordre et de raison publique, embrasse
la socit entire: le premier ne formait, ne demandait que des
soldats; le second sait former des soldats, des citoyens des
magistrats, des lgislateurs, des rois: l'un, dployant une nergie
imptueuse, mais ingale, ne remdiait qu' des abus dont il laissait
subsister les germes sans cesse renaissans; l'autre, dveloppant une
nergie plus calme, plus lente, mais plus sre, extirpe en silence la
racine de ces abus: le premier, influant sur les moeurs, demeurait
tranger aux lois; le second, purant par degrs les ides et les
opinions, influe en mme temps, et sur les lois et sur les moeurs:
enfin l'un, sparant, divisant mme les citoyens, diminuait la force
publique; l'autre, les rapprochant, accrot cette force par leur
union.

C'est cet amour de l'ordre qui, ml parmi nous  l'amour naturel des
Franais pour leurs rois, a produit, et, pour ainsi dire, compos ces
grandes mes des Turenne, des Montausier, des Catinat, l'honneur  la
fois et de la France et de l'humanit: caractres imposans o respire,
 travers les moeurs et les ides franaises, je ne sais quoi
d'antique, qui semble transporter Rome et la Grce dans le sein d'une
monarchie; mlange heureux de vertus trangres et nationales qui,
semblables en quelque sorte  ces fruits ns de deux arbres diffrens
adopts l'un par l'autre, runissant la force et la douceur,
conservent les avantages de leur double origine. Que ceux qui
regrettent les sicles passs, cherchent de pareils caractres dans
notre ancienne chevalerie!

Quoiqu'il en soit, on convient qu'en gnral elle jeta dans les mes
une nergie nouvelle, moins dure, moins froce que celle dont l'Europe
avait senti les effets  l'poque de Charlemagne; on convient qu'elle
marqua d'une empreinte de grandeur imposante la plupart des vnemens
qui suivirent sa naissance, qu'elle forma de grands caractres,
qu'elle prpara mme l'adoucissement des moeurs, en portant la
gnrosit dans la guerre, le platonisme dans l'amour, la galanterie
dans la frocit. De l, ces contrastes qui nous frappent si vivement
aujourd'hui; qui mlent et confondent les ides les plus disparates,
Dieu et les dames, le catchisme et l'art d'aimer; qui placent la
licence prs de la dvotion, la grandeur d'me prs de la cruaut, le
scrupule prs du meurtre; qui excitent  la fois l'enthousiasme,
l'indignation et le sourire; qui montrent souvent, dans le mme homme,
un hros et un insens, un soldat, un anachorte et un amant; enfin
qui multiplient, dans les annales de cette poque, des exploits dignes
de la fable, des vertus ornemens de l'histoire, et surtout les crimes
de toutes les deux: moeurs vicieuses, mais piquantes, mais
pittoresques; moeurs froces, mais fires, mais potiques. Aussi,
l'Europe moderne ne doit-elle qu' la chevalerie les deux grands
ouvrages d'imagination qui signalrent la renaissance des lettres.
Depuis les beaux jours de la Grce et de Rome, la posie, fugitive,
errante loin de l'Europe, avait, comme l'enchanteresse du Tasse,
disparu de son palais clips: elle attendait, depuis quinze sicles,
que le temps y rament des moeurs nouvelles, fcondes en tableaux, en
images dignes d'arrter ses regards; elle attendait l'instant, non de
la barbarie, non de l'ignorance, mais l'instant qui leur succde,
celui de l'erreur, de la crdule erreur, de l'illusion facile qui met
entre ses mains le ressort du merveilleux, mobile surnaturel de ses
fictions embellies. Ce moment est venu: les triomphes des chevaliers
ont prpar les siens, leurs mains victorieuses ont de leurs lauriers
tress la couronne qui doit orner sa tte. A leur voix, accourent de
l'orient les esprits invisibles, moteurs des cieux et des enfers, les
fes, les gnies dsormais ses ministres; ils accourent, et dposent 
ses pieds les talismans divers, les attributs varis, emblmes
ingnieux de leur puissance soumise  la posie, souveraine lgitime
des enchantemens et des prestiges. Elle rgne: quelle foule d'images
se presse, se succde sous ses yeux! Ces batailles o triomphent
l'imptuosit, la force, le courage, plus que l'ordre et la
discipline; ces harangues de chefs; ces femmes guerrires, ces
dpouilles des vaincus, trophes de la victoire; ces voeux terribles
de l'amiti vengeresse de l'amiti; ces cadavres rendus aux larmes des
parens, des amis; ces armes des chevaliers fameux, objet, aprs leur
mort, de dispute et de rivalit: tout vous rappelle Homre; et c'est
la patrie de l'Arioste, du Tasse, c'est l'Italie qui a mrit cette
gloire; tandis que la France, depuis quatre sicles, languit, faible
et malheureuse, sous une autorit incertaine, avilie ou combattue,
sans lois, sans moeurs, sans lettres, ces lettres tant recommandes
par la chevalerie!... Ici, messieurs, vous pourriez prouver quelque
surprise; vous pourriez penser, sur la foi d'une opinion trop
rpandue, qu'il tait rserv  nos jours de voir la noblesse
franaise unir les armes et les lettres, et associer la gloire  la
gloire: cette runion remonte  l'origine de la chevalerie; c'tait le
devoir de tout chevalier, et une suite de la perfection  laquelle
taient appels ses proslytes. Et qui croirait qu'exigeant la culture
de l'esprit, mme dans les amusemens les plus ordinaires, la
chevalerie n'alliait aux exercices du corps que les jeux qui occupent
ou dveloppent l'intelligence, et proscrivait surtout ces jeux d'o
l'esprit s'absente, pour laisser rgner le hasard? Quelle est donc
l'poque qui devint le terme de cette estime pour les lettres, et la
changea mme en mpris? Ce fut le moment o les subtilits pineuses
de l'cole hrissrent toutes les branches de la littrature; et vous
conviendrez, messieurs, que l'instant du ddain ne pouvait tre mieux
choisi. Encore se trouvait-il plusieurs chevaliers fervens qui
s'levaient avec force contre cette orgueilleuse ngligence des
anciennes lois. C'tait surtout un vrai scandale pour le zl et
discret Boucicaut, comme on le voit par le recueil de ses vers,
virelais, ballades, alors chants par toute la France, auxquels il
attachait un grand prix, et qu'il composait lui-mme. Ainsi,
messieurs, lorsqu'avant l'poque o l'on vit tous les genres de gloire
environner le trne de Louis XIV, lorsque Franois Ier, ce prince si
passionn pour la chevalerie, ressuscitait de ses regards la culture
des lettres en France, il renouvelait seulement l'antique esprit de
cette brillante institution. C'est ainsi que notre auguste monarque,
en condamnant des jeux autrefois interdits, rappelle aux descendans
des anciens chevaliers une loi respecte par leurs premiers anctres:
loi paternelle, inviolable dj sans doute par la seule sanction du
prince, mais que l'orgueil du rang protgera peut-tre encore;
dsobir, c'est droger.

Serait-il possible, messieurs, de voir ces grands noms unis et
rapprochs, sans nous rappeler  la fois, et les bienfaits de la
puissance royale, et les vertus de notre auguste monarque? Qu'il soit
bni plus encore que clbr, ce roi qu'il est permis de ne louer que
par des faits, seul loge digne d'un coeur qui rejette tout autre
loge; ce roi qui efface, autant qu'il est en lui, les vestiges de
l'antique opprobre fodal; qui, en rendant la libert  des hommes, a
reconquis des sujets: oui, reconquis; l'esclave est un bien perdu, qui
n'appartient  personne! Qu'il soit bni, et par l'infortun moins
indigent dans l'asile mme de l'indigence, et par l'innocent soustrait
 la cruelle mprise des lois, et par un peuple qui sait aimer ses
matres, le seul peut-tre qui les ait constamment chris, et dont
l'amour, justifi maintenant, devana plus d'une fois et leurs
bienfaits et leur naissance! A ce mot... puisse-t-il tre un
prsage!... puisse bientt un monarque chri presser entre ses bras
paternels le prcieux gage de la flicit de nos neveux! puisse-t-il
verser sur ce royal enfant, non moins en roi qu'en pre, les douces
larmes de la tendresse et de la joie! et, si j'osais mler au voeu de
la patrie, non pas l'expression, mais du moins l'accent respectueux de
la reconnaissance, j'ajouterais: Puisse le premier sourire d'un fils
payer les vertus de son auguste mre!

C'est ici, messieurs, que je voudrais pouvoir terminer ce discours: et
par o le finir plus convenablement que par l'loge de la vertu sur le
trne? Mais, aprs avoir expos les vues principales que rassemblent,
ou du moins que font natre les ouvrages de M. de Sainte-Palaye, il me
semble que j'ai presque oubli de louer M. de Sainte-Palaye lui-mme.
Ce n'est pas lui qu'on aura fait connatre, en ne parlant que de ses
livres; et c'est dans son caractre que rside une grande partie de
son loge. Ses moeurs, vous le savez, unissaient  l'amnit de notre
sicle la simplicit, la candeur, la navet qu'on suppose  nos
pres. pris de nos anciens chevaliers, il semblait avoir emprunt
d'eux et adopt, dans les proportions convenables, les qualits qui
distinguent en effet plusieurs de ces guerriers clbres: honneur,
dsintressement, galanterie, loyaut; et, s'il m'est permis de
pousser plus loin le parallle, on voit, par l'tendue de ses travaux,
qu' l'exemple des anciens chevaliers, il ne s'effrayait pas des
grandes entreprises. C'est par cette constance et par cette passion
pour l'tude, qu'il avait rpar si promptement le dsavantage d'une
jeunesse dbile et languissante, qu'une sant trop foible avait rendue
presqu'entirement trangre aux lettres.

Croira-t-on qu'un homme plac de si bonne heure au rang des savans les
plus distingus, admis  vingt-six ans dans une compagnie clbre par
l'rudition, ait pass les vingt premires annes de sa vie sous les
yeux de sa mre, partageant auprs d'elle ces occupations faciles qui
mlent l'amusement au travail des femmes? Peut-tre cette singularit
d'une ducation purement maternelle, borne pour d'autres  l'poque
de la premire enfance, et qui se prolongea pour lui jusqu' la
jeunesse, fut, pour M. de Sainte-Palaye, une des sources de cette
douceur insinuante, de cette indulgence aimable, dont le coeur d'une
mre est sans doute le plus parfait modle. Peut-tre l'austrit
prcoce d'une ducation trop dure ou moins facile a plus d'une fois
resserr le germe, ou fltri du moins la fleur d'une sensibilit
naissante. M. de Sainte-Palaye, plus heureux....., destine unique
d'un tre n pour le bonheur, qui passe sans intervalle de l'asile
maternel sous la sauve-garde de l'amiti! Ds ce moment, messieurs, je
ne puis que vous rappeler des faits connus de la plupart d'entre vous;
et si j'ose vous en occuper, si je m'arrte un moment sur la peinture
de cette union fraternelle, c'est que le nom seul de M. de
Sainte-Palaye m'en fait un devoir indispensable: c'est l'hommage le
plus digne de sa mmoire; et vous-mme vous pensez-que le sanctuaire
des lettres ouvert aux talens ne s'honore pas moins des vertus qui les
embellissent.

La tendresse des deux frres commena ds leur naissance; car ils
taient jumeaux: circonstance prcieuse qu'ils rappelaient toujours
avec plaisir. Ce titre de jumeaux leur paraissait le prsent le plus
heureux que leur et fait la nature, et la portion la plus chre de
l'hritage paternel: il avait le mrite de reculer pour eux l'poque
d'une amiti si tendre; ou plutt ils lui devaient le bonheur
inestimable de ne pouvoir trouver, dans leur vie entire, un moment o
ils ne se fussent point aims. M. de Sainte-Palaye n'a fait que six
vers dans sa vie, et c'est la traduction d'une pigramme grecque sur
deux jumeaux. Le testament des deux frres, car ils n'en firent qu'un
(et celui qui mourut le premier disposa des biens de l'autre), leur
testament distingua, par un legs considrable, deux parentes loignes
qui avaient l'avantage, inapprciable  leurs yeux, d'tre soeurs, et
nes comme eux au mme instant. C'est avec le mme intrt qu'ils se
plaisaient  raconter que, dans leur jeunesse, leur parfaite
ressemblance trompait l'oeil mme de leurs parens: douce mprise, dont
les deux frres s'applaudissaient! On aurait pu les dsigner ds lors,
comme le fit depuis M. de Voltaire, par une allusion trs-heureuse:

    O fratres Helenoe, lucida sydera!

conscration potique qui leur assignait, parmi nous, le rang que
tiennent dans la fable ces deux jumeaux clbres, jadis les
protecteurs, et maintenant les symboles de l'amiti fraternelle. Mais,
plus heureux que les frres d'Hlne, privs par une ternelle
sparation du plus grand charme de l'amiti, une mme demeure, un mme
appartement, une mme table, les mmes socits runirent constamment
MM. de la Curne: peines et plaisirs, sentimens et penses, tout leur
fut commun; et je m'aperois que cet loge ne peut les sparer. Et
pourquoi m'en ferais-je un devoir? pourquoi M. de la Curne ne
serait-il pas associ  l'loge de son frre? C'tait lui qui
secondait le plus les travaux de M. de Sainte-Palaye, en veillant sur
sa personne, sur ses besoins, sur sa sant; en se chargeant de tous
ses soins domestiques, qu'un sentiment rend si nobles et si prcieux.
Heureux les deux frres sans doute! mais plus encore celui des deux
qui, vou aux lettres, et plus souvent solitaire, arrach  ses livres
par son ami, reoit de l'amiti ses distractions et ses plaisirs; qui
tous les jours panche, dans un commerce chri, les sentimens de tous
les jours; qui ne voit aucun moment de sa vie tromper les besoins de
son coeur; enfin qui n'a jamais connu ce tourment de sensibilit
contrainte, aigrie ou combattue, ce poison des mes tendres, qui
change en amertume secrte la douceur des plus aimables affections! De
l, sans doute, dans M. de Sainte-Palaye ce calme intrieur, cette
tranquille galit de son me, qui, manifeste dans les traits et dans
la srnit de son visage, intressait d'abord en sa faveur, devenait
en lui une sorte de sduction, et faisait de son bonheur mme un de
ses moyens de plaire. Ainsi s'coulait cette vie fortune, sous les
auspices d'un sentiment qui, par sa dure, devint enfin l'objet d'un
intrt gnral. Combien de fois a-t-on vu les deux frres, surtout
dans leur vieillesse, paraissant aux assembles publiques, aux
promenades, aux concerts, attirer tous les regards, l'attention du
respect, mme les applaudissemens! Avec quel plaisir, avec quel
empressement on les aidait  prendre place, on leur montrait, on leur
cdait la plus commode ou la plus distingue! triomphe dont leurs
coeurs jouissaient avec dlices; triomphe si doux  voir, si doux 
peindre! car, aprs la vertu, le spectacle le plus touchant est celui
de l'hommage que lui rendent les hommes assembls; et dans les
rencontres ordinaires de la socit, on n'aperut jamais un des deux
frres, sans croire qu'il cherchait l'autre. A force de les voir
presque insparables, on disait, on affirmait qu'ils ne s'taient
jamais spars, mme un seul jour. Il fallait bien ajouter au prodige;
et leur union tait mise, ds leur vivant, au rang de ces amitis
antiques et fameuses qui passionnent les mes ardentes, et dont on se
permet d'accrotre l'intrt par les embellissemens de la fiction. Eh!
qu'en est-il besoin, lorsqu'ils se sont fait mutuellement tous les
sacrifices, et enfin celui d'un sentiment qui, pour l'ordinaire,
triomphe de tous les autres? M. de la Curne est prs de se marier: M.
de Sainte-Palaye ne voit que le bonheur de son frre; il s'en
applaudit; il est heureux; il croit aimer lui-mme..... Mais, la
veille du jour fix pour le mariage, M. de la Curne aperoit, dans les
yeux de son frre, les signes d'une douleur inquite, mle de
tendresse et d'indignation. C'est que M. de Sainte-Palaye, au moment
de quitter son frre, redoutait pour leur amiti les suites de ce
nouvel engagement. Il laisse entrevoir sa crainte; elle est partage.
Le trouble s'accrot, les larmes coulent. Non, dit M. de la Curne, je
ne me marierai jamais. Les sermens furent rciproques; et jamais ils
ne songrent  les violer. C'est ainsi que M. de Sainte-Palaye vit
excuter, et lui-mme excuta une des lois de la chevalerie qui lui
plaisait sans doute davantage, la fraternit prfre  tout, mme au
service des dames.

O charme simple et naf d'une scne intrieure et domestique! Combien
d'autres non moins douces, non moins touchantes, oublies et
ensevelies dans le secret de cette heureuse demeure, asile de
l'amiti! Pourquoi faut-il que l'ge et le temps lui en offrent de
plus affligeantes et de plus douloureuses! Ah! la vieillesse avance;
elle amne l'ide d'une sparation: la mort leur est affreuse. Ils
frmissent: leurs coeurs se prcipitent l'un vers l'autre; ils se
serrent, se pressent avec terreur; ils mlent et confondent leurs
pleurs, leurs craintes, dirai-je leurs esprances? Il en est une
qu'ils saisissent, qu'ils embrassent avec tendresse: ils sont ns  la
mme heure; si la mme heure  la mort les unissait! cette ide les
console, les rassure. O ils ne voient plus de sparation, la mort a
disparu; l'illusion s'achve; ils osent s'en flatter; et dans
l'garement de leur douleur, ils se promettent un miracle, n'en
connaissant pas de plus impossible que de vivre spars. Il approche
toutefois, cet instant redoutable: c'est M. de la Curne dont la sant
chancelante annonce la fin prochaine. On tremble, on s'attendrit pour
M. de Sainte-Palaye: c'est  lui que l'on court, dans le danger de son
frre. Tous les coeurs sont mus; leurs amis, leurs connaissances,
quiconque les a vus, tous en parlent, tous s'en occupent: le feu roi
(car une telle amiti devait parvenir jusqu'au trne) montra
quelqu'intrt pour l'infortun menac de survivre. C'est lui que
plaint surtout le mourant lui-mme. Hlas! dit-il, que deviendra mon
frre? je m'tais toujours flatt qu'il mourrait avant moi. O regret,
peut-tre sans exemple!  voeu sublime du sentiment, qui, dans ce
partage des douleurs, s'emparait de la plus amre, pour en sauver
l'objet de sa tendresse!

Vous les avez sus, messieurs, ces dtails que des rcits fidles vous
apportaient tous les jours; vous avez frmi sur le sort d'un
vieillard.........., j'allais dire abandonn, c'est presque l'pithte
de cet ge: mais non; ses amis se rassemblent, l'environnent, se
succdent; des femmes jeunes, aimables, s'arrachent aux dissipations
du monde, pour seconder des soins si touchans. Il a vcu pour
l'amiti: il est sous la tutelle de tous les coeurs sensibles. Ah!
qu'il est doux de voir dmentir ces tristes exemples d'un abandon
cruel et trop frquent, ces crimes de la socit qui consternent
l'me, en lui rappelant ses blessures, ou lui prsageant celles qui
l'attendent!

Avec quel soulagement, avec quel plaisir, le coeur abjure ces penses
austres, ces sombres rflexions, qui nous prsentent l'humanit sous
un aspect lugubre; qui anticipent sur la mort, en montrant l'homme
isol dans la foule, et spar de ce qui l'entoure! Un bonheur
constant avait pargn  M. de Sainte-Palaye ces ides affligeantes,
et en prserva sa vieillesse. C'tait le prix de ses vertus, sans
doute, mais, surtout de cette indulgence inpuisable, universelle, qui
passait dans tous ses discours, et que promettait encore la douceur de
son maintien. N pour aimer, il ne peut har, mme le vicieux, mme le
mchant. Ce n'est pour lui qu'un tre qui n'est pas son semblable,
dont il s'carte sans colre et presque sans chagrin: douce facilit,
qui, sans altrer la puret de ses moeurs, assurait  la fois et la
tranquillit de son me, et le repos de sa vie; et qui, lui pargnant
la peine de har le vice, pargnait au vice le soin de se venger!
Heureux caractre qui ( moins d'tre l'effort d'une raison mrie,
paisible et calme, aprs avoir tout jug) n'est qu'un prsent de la
nature, et n'est point la vertu sans doute, mais que la vertu mme
pourrait envier!

C'est cette douceur de M. de Sainte-Palaye, c'est cet intrt
universel, accru par son ge et par son malheur, qui calma la violence
de son premier dsespoir, qui en modra les accs, et les changea en
une tendre mlancolie qu'il porta jusqu'au tombeau. Hlas! on
s'tonnait qu'il s'y trant si lentement: on reprochait  la nature
de le laisser vivre aprs son frre. Ah! c'est qu'il vivait encore
avec lui; il l'entendait; il le voyait sans cesse. Vous en ftes
tmoins, messieurs, lorsqu' l'une de vos assembles particulires,
chancelant, prt  tomber, il est secouru par l'un de vous qu'il
connaissait  peine: c'tait un de vos choix les plus rcens[16].
Monsieur, dit le vieillard, vous avez srement un frre! Un frre!
un secours! ces deux ides sont pour lui insparables  jamais. Toutes
les autres s'altrent, s'effacent par degrs; la douleur, la
vieillesse, les infirmits affaiblissent ses organes, disons tout, sa
raison: mais cette ide chrie survit  sa raison, le suit partout, et
consacre  vos yeux les tristes dbris de lui-mme. Il n'est plus
qu'une ombre, il aime encore; et semblable  ces mnes, habitans de
l'Elyse,  qui la fable conservait et leurs passions et leurs
habitudes, il vient  vos sances, il vous parle de son frre, et vous
respectez, dans la dgradation de la nature, le sentiment dont elle
s'honore davantage.

  [16] M. Ducis.

Je m'aperois, messieurs, que l'intrt, sans doute insparable de ce
sentiment, m'attire quelque indulgence; mais o finit cet intrt,
l'indulgence cesse et m'ordonne de m'arrter. Et que vous dirais-je
qui pt soutenir votre attention? Rappelerais-je quelques traits non
moins prcieux du caractre de M. de Sainte-Palaye, sa bont
bienfaisante, sa gnrosit, d'autres vertus.!... Ah! l'amiti les
suppose. Les vertus! c'est son cortge naturel; et celles qui ne la
prcdent pas, la suivent pour l'ordinaire. Qu'importe que j'oublie
encore quelques traits intressans ou curieux de sa vie prive, de
ses voyages, les honneurs littraires qu'il reut en France et en
Italie? Eh! que sont, auprs d'un sentiment, les titres, les honneurs
littraires?... Je ne vous offense pas, messieurs; qui d'entre vous,
au milieu de ses travaux, de ses succs, dans la jouissance d'une
juste clbrit, n'a point envi plus d'une fois peut-tre les
douceurs habituelles qu'une telle union rpandit sur une vie si longue
et si heureuse? Prestige de la gloire, clat de la renomme, illusions
si brillantes et si vaines, si recherches et si trompeuses,
auriez-vous rempli ses jours d'une flicit si pure et si durable? Ah!
l'amiti plus fidle ne trompa point M. de Sainte-Palaye; elle fut le
bonheur de sa vie entire, et non le mensonge d'un moment. Son ami lui
peut chapper, comme tous les biens nous chappent; mais l'amiti lui
reste, et n'accuse point l'erreur de ses plaisirs passs. Elle lui
cote des regrets, mais non celui d'avoir vcu pour elle; et ses
regrets encore, mls  l'image qui les rend chers  son coeur,
reoivent de cette image mme le charme secret qui les tempre, les
adoucit, et les gare en quelque sorte dans l'attendrissement des
souvenirs. Que dis-je?  consolation!  bonheur d'une destine si
rare! c'est l'amiti qui veille encore sur ses derniers jours. Il
pleure un frre, il est vrai; mais il le pleure dans le sein d'un ami
qui partage cette perte, qui le remplace autant qu'il est en lui, qui
lui prodigue jusqu'au dernier moment les soins les plus attentifs, les
plus tendres, ajoutons, pour, flatter sa mmoire, les plus fraternels.
C'est parmi vous, messieurs, qu'il devait se trouver, cet ami si
respectable[17], ce bienfaiteur de tous les instans, qui, chaque jour,
abandonne ses tudes, ses plaisirs, pour aller secourir l'enfance de
la vieillesse. Vos yeux le cherchent, son trouble le trahit: nouveau
garant de sa sensibilit, nouvel hommage  la mmoire de l'ami qu'il
honore et qu'il pleure!

  [17] M. de Brquigny.




DES ACADMIES.

  OUVRAGE QUE MIRABEAU DEVAIT LIRE A L'ASSEMBLE NATIONALE, SOUS LE
    NOM DE RAPPORT SUR LES ACADMIES, EN 1791.

    MESSIEURS,

L'Assemble nationale a invit les diffrens corps, connus sous le nom
d'acadmies,  lui prsenter le plan de constitution que chacun d'eux
jugerait  propos de se donner. Elle avait suppos, comme la
convenance l'exigeait, que les acadmies chercheraient  mettre
l'esprit de leur constitution particulire en accord avec l'esprit de
la constitution gnrale. Je n'examinerai pas comment cette intention
de l'assemble a t remplie par chacun de ces corps: je me bornerai 
vous prsenter quelques ides sur l'acadmie franaise, dont la
constitution plus connue, plus simple, plus facile  saisir, donne
lieu  des rapprochemens assez tendus, qui s'appliquent comme
d'eux-mmes  presque toutes les corporations littraires, surtout
dans les gouvernemens libres. _Qu'est-ce que l'Acadmie franaise? A
quoi sert-elle?_ C'est ce qu'on demandait frquemment, mme sous
l'ancien rgime; et cette seule observation parat indiquer la rponse
qu'on doit faire  ces questions sous le rgime nouveau. Mais, avant
de prononcer une rponse dfinitive, rappelons les principaux faits.
Ils sont notoires; ils sont avrs; ils ont t recueillis
religieusement par les historiens de cette compagnie: ils ne seront
pas contests; on ne rcuse pas pour tmoins ses pangyristes.

Quelques gens de lettres, plus ou moins estims de leur temps,
s'assemblaient librement et par got chez un de leurs amis, qu'ils
lurent leur secrtaire. Cette socit, compose seulement de neuf ou
dix hommes, subsista inconnue pendant quatre ou cinq ans, et servit 
faire natre diffrens ouvrages que plusieurs d'entre eux donnrent au
public. Richelieu, alors tout-puissant, eut connaissance de cette
association. Cet homme, qu'un instinct rare clairait sur tous les
moyens, d'tendre ou de perfectionner le despotisme, voulut influer
sur cette socit naissante: il lui offrit sa protection, et lui
proposa de la constituer sous autorit publique. Ces offres, qui
affligrent les associs, taient  peu prs des ordres: fallut
flchir. Placs entre sa protection et sa haine, leur choix pouvait-il
tre douteux? Aprs d'assez vives oppositions du parlement, toujours
inquiet, toujours en garde contre tout ce qui venait de Richelieu;
aprs plusieurs dbats sur les limites de la comptence acadmique
(que le parlement, dans ses alarmes, bornait avec soin aux mots,  la
langue; enfin, mais avec beaucoup de peine,  l'loquence), l'acadmie
fut constitue lgalement sous la protection du cardinal,  peu prs
telle qu'elle l'a t depuis sous celle du roi. Cette ncessit de
remplir le nombre de quarante, fit entrer, dans la compagnie,
plusieurs gens de lettres obscurs, dont le public n'apprit les noms
que par leur admission dans ce corps: ridicule qui depuis s'est
renouvel plus d'une fois. Il fallut mme, pour complter le nombre
acadmique, recourir  l'adoption de quelques gens en place, et d'un
assez grand nombre de gens de la cour. On admira, on vanta, et on a
trop vant depuis ce mlange de courtisans et de gens de lettres,
cette prtendue galit acadmique, qui, dans l'ingalit politique et
civile, ne pouvait tre qu'une vraie drision. Eh! qui ne voit que
mettre alors Racine  ct d'un cardinal tait aussi impossible qu'il
le serait aujourd'hui de mettre un cardinal  ct de Racine?
Quoiqu'il en soit, il est certain que cet trange amalgame fut regard
alors comme un service rendu aux lettres: c'tait peut-tre en effet
hter de quelques momens l'opinion publique, que le progrs des ides
et le cours naturel des choses auraient srement forme quelques
annes plus tard; mais enfin la nation, dj dispose  sentir le
mrite, ne l'tait pas encore  le mettre  sa place. Elle estima
davantage Patru en voyant  ct de lui un homme dcor; et cependant
Patru, philosophe quoique avocat, faisait sa jolie fable d'_Apollon_,
qui, aprs avoir rompu une des cordes de sa lyre, y substitua un fil
d'or: le dieu s'aperut que la lyre n'y gagnait pas; il y remit une
corde vulgaire, et l'instrument redevint la lyre d'Apollon.

Cette ide de Patru tait celle des premiers acadmiciens, qui tous
regrettaient le temps qu'ils appelaient leur ge d'or; ce temps o,
inconnus et volontairement assembls, ils se communiquaient leurs
penses, leurs ouvrages et leurs projets, dans la simplicit d'un
commerce vraiment philosophique et littraire. Ces regrets
subsistrent pendant toute la vie de ces premiers fondateurs, et mme
dans le plus grand clat de l'acadmie franaise. N'en soyons pas
surpris: c'est qu'ils taient alors ce qu'ils devaient tre, des
hommes libres, librement runis pour s'clairer: avantages qu'ils ne
retrouvaient pas dans une association plus brillante.

C'est pourtant de cet clat que les partisans de l'acadmie (ils sont
en petit nombre) tirent les argumens qu'ils rebattent pour sa dfense.
Tous leurs sophismes roulent sur une seule supposition. Ils commencent
par admettre que la gloire de tous les crivains clbres du sicle de
Louis XIV, honors du titre d'acadmiciens, forme la splendeur
acadmique et le patrimoine de l'acadmie. En partant de cette
supposition, voici comme ils raisonnent: Un crivain clbre a t de
l'acadmie, ou il n'en a pas t. S'il en a t, tout va bien; il n'a
compos ses ouvrages que pour en tre; sans l'existence de l'acadmie,
il ne les et pas faits, du moins il n'en et fait que de mdiocres:
cela est dmontr. Si au contraire il n'a pas t de l'acadmie, rien
de plus simple encore; il brlait du dsir d'en tre; tout ce qu'il a
fait de bon, il l'a fait pour en tre: c'est un malheur qu'il n'en ait
pas t; mais, sans ce but, il n'et rien fait du tout, ou du moins il
n'et rien fait que de mauvais. Heureusement on n'ajoute point que,
sans l'acadmie, cet crivain ne serait jamais n. La conclusion de ce
puissant dilemme est que les lettres et les acadmies sont une seule
et mme chose; que dtruire les acadmies, c'est dtruire l'esprance
de voir renatre de grands crivains, c'est se montrer ennemi des
lettres, en un mot, c'est tre un barbare, un vandale.

Certes, si on leur passe que, sans cette institution, la nation n'et
point possd les hommes prodigieux dont les noms dcorent la liste de
l'acadmie; si leurs crits forment, non pas une gloire nationale,
mais une gloire acadmique, on n'a point assez vant l'acadmie
franaise, on est trop ingrat envers elle. L'_Immortalit_, cette
devise du gnie, qui pouvait paratre trop fastueuse pour une
corporation, n'est plus alors qu'une dnomination juste, un honneur
mrit, une dette que l'acadmie acquittait envers elle-mme.

Mais qui peut admettre, de nos jours et dans l'assemble nationale,
que la gloire de tous ces grands hommes soit une proprit acadmique?
Qui croira que Corneille, composant _le Cid_ prs du berceau de
l'acadmie naissante, n'ait crit ensuite _Horace_, _Cinna_,
_Polyeucte_, que pour obtenir l'honneur d'tre assis entre messieurs
Granier, Salomon, Porchres, Colomby, Boissat, Bardin, Baudoin,
Balesdens: noms obscurs, inconnus aux plus lettrs d'entre vous, et
mme chapps  la satire contemporaine? On rougirait d'insister sur
une si absurde prtention.

Mais pour confondre, par le dtail des faits, ceux qui lisent sans
rflchir, revenons  ce sicle de Louis XIV, cette poque si
brillante de la littrature franaise, dont on confond mal  propos la
gloire avec celle de l'acadmie.

Est-ce pour entrer  l'acadmie franaise qu'il fit ses
chefs-d'oeuvres, ce Racine, provoqu, excit ds sa premire jeunesse
par les bienfaits immdiats de Louis XIV; ce Racine qui, aprs avoir
compos _Andromaque_, _Britannicus_, _Brnice_, _Bajazet_,
_Mithridate_, n'tait pas encore de l'acadmie, et n'y fut admis que
par la volont connue de Louis XIV, par un mot du roi quivalant  une
lettre de cachet: _Je veux que vous en soyez._ Il en fut.

Esprait-il tre de l'acadmie, ce Boileau, dont les premiers ouvrages
furent la satire de tant d'acadmiciens; qui croyait s'tre ferm les
portes de cette compagnie, ainsi qu'il le fait entendre dans son
discours de rception; et qui, comme Racine, n'y fut admis que par le
dveloppement de l'influence royale.

Etait-il excit par un tel mobile, ce Molire, que son tat de
comdien empchait mme d'y prtendre, et qui n'en multiplia pas moins
d'anne en anne les chefs-d'oeuvres de son thtre, devenu presque le
seul thtre comique de la nation?

Pense-t-on que l'acadmie ait aussi t l'ambition du bon La Fontaine,
que la libert de ses contes, et surtout son attachement  Fouquet,
semblaient exclure de ce corps; qui n'y fut admis qu' soixante-trois
ans, aprs la mort de Colbert[18], perscuteur de Fouquet? et
pense-t-on que, sans l'acadmie, le fablier n'et point port des
fables?

  [18] La Fontaine fut reu en 1684, aprs la mort de Colbert en
  1683.

Faut-il parler d'un homme moins illustre, mais distingu par un talent
nouveau? Qui croira que l'auteur d'_Atys_ et d'_Armide_, combl des
bienfaits de Louis XIV, n'et point, sans la perspective acadmique,
fait des opras pour un roi qui en payait si bien les prologues[19]?

  [19] Quinaut fut admis  l'Acadmie en 1670, et jusqu'alors il
  n'avait fait que des tragdies; son premier opra est de 1672.

Voil pour les potes; et quand aux grands crivains en prose, est-il
vrai que Bossuet, Flchier, Fnlon, Massillon, appels par leurs
talens aux premires dignits de l'glise, avaient besoin de ce faible
aiguillon, pour remplir la destine de leur gnie? Dans cette liste
des seuls vrais grands crivains du sicle de Louis XIV, nous n'avons
omis que le philosophe La Bruyre, qui sans doute ne pensa pas plus 
l'acadmie, en composant ses _Caractres_, que La Rochefoucault en
crivant ses _Maximes_. Nous ne parlons pas de ceux  qui cette ide
fut toujours trangre: Pascal, Nicole, Arnaud, Bourdaloue,
Mallebranche, que leurs habitudes ou leur tat en cartaient
absolument. Il est inutile d'ajouter,  cette liste de noms si
respectables, plusieurs noms profanes, mais clbres, tels que ceux de
Dufresny, Lesage et quelques autres potes comiques, qui n'ont jamais
prtendu  ce singulier honneur, ne l'ayant pas vu du ct plaisant,
quoiqu'ils en fussent bien les matres.

Aprs avoir clairci des ides dont la confusion faisait attribuer 
l'existence d'un corps la gloire de ses plus illustres membres,
examinons l'acadmie dans ce qui la constitue comme corporation,
c'est- dire, dans ses travaux, dans ses fonctions, et dans l'esprit
gnral qui en rsulte.

Le premier et le plus important de ses travaux est son dictionnaire.
On sait combien il est mdiocre, incomplet, insuffisant; combien il
indigne tous les gens de got; combien il rvoltait surtout Voltaire
qui, dans le court espace qu'il passa dans la capitale avant sa mort,
ne put venir  l'acadmie sans proposer un nouveau plan, prliminaire
indispensable, et sans lequel il est impossible de rien faire de bon.
On sait qu' dessein de triompher de la lenteur ordinaire aux
corporations, il profita de l'ascendant qu'il exerait  l'acadmie,
pour exiger qu'on mt sur-le-champ la main  l'oeuvre, prit lui-mme
la premire lettre, distribua les autres  ses confrres, et s'excda
d'un travail qui peut-tre hta sa fin. Il voulait apporter le premier
sa tche  l'acadmie, et obtenir de l'mulation particulire ce que
lui et refus l'indiffrence gnrale. Il mourut: et avec lui tomba
l'effervescence momentane qu'il avait communique  l'acadmie. Il
rsulta seulement de ses critiques svres et pres, que les dernires
lettres du dictionnaire furent travailles avec plus de soin; qu'en
revenant ensuite avec plus d'attention sur les premires, les
acadmiciens, tonns des fautes, des omissions, des ngligences de
leurs devanciers, sentirent que le dictionnaire ne pouvait, en cet
tat, tre livr au public, sans exposer l'acadmie aux plus grands
reproches, et surtout au ridicule: chtiment qu'elle redoute toujours,
malgr l'habitude. Voil ce qui reculera, de plusieurs annes encore,
la nouvelle dition d'un ouvrage qui paraissait  peu prs tous les
vingt ans, et qui se trouve en retard prcisment  l'poque actuelle,
comme pour attester victorieusement l'inutilit de cette compagnie.

Vingt ans, trente ans pour un dictionnaire! Et autrefois un seul
homme, mme un acadmicien, Furetire, en un moindre espace de temps,
devana l'acadmie dans la publication d'un dictionnaire qu'il avait
fait lui seul: ce qui occasionna, entre l'acadmie et l'auteur, un
procs fort divertissant, o le public ne fut pas pour elle. Il existe
un dictionnaire anglais, le meilleur de tous: c'est le travail du
clbre Johnson, qui n'en a pas moins publi, avant et aprs ce
dictionnaire, quelques ouvrages estims en Europe. Plusieurs autres
exemples, choisis parmi nos littrateurs, montrent assez ce que peut,
en ce genre, le travail obstin d'un seul homme: Morri, mort 
vingt-neuf ans, aprs la premire dition du dictionnaire qui porte
son nom; Thomas Corneille, puis de travaux, commenant et finissant,
dans sa vieillesse, deux grands ouvrages de ce genre, le _Dictionnaire
des Sciences et des Arts_, en trois volumes _in_-fo.; un _Dictionnaire
gographique_, en trois autres volumes _in_-fo.; La Martinire, auteur
d'un _Dictionnaire de Gographie_, en dix volumes toujours _in_-fo.;
enfin Bayle, auteur d'un _Dictionnaire_ en quatre volumes _in_-fo., o
se trouvent cent articles pleins de gnie, luxe dont les _in_-fo. sont
absolument dispenss, et dont s'est prserv surtout le _Dictionnaire
de l'Acadmie_.

Et pourtant, l se bornent tous ses travaux. Les statuts de ce corps,
enregistrs au parlement, lui permettaient (c'tait presque lui
commander) de donner au public une grammaire et une rhtorique; voil
tout: car pour une logique, les parlemens ne l'eussent pas permis. Eh
bien! o sont cette grammaire et cette rhtorique? Elles n'ont jamais
paru. Cependant, auprs de la capitale, aux portes de l'acadmie, un
petit nombre de solitaires, MM. de Port-Royal, indpendamment de la
traduction de plusieurs auteurs anciens, travail qui ne sort point du
dpartement des mots, et qui (par consquent) tait permis 
l'acadmie franaise; MM. de Port-Royal publirent une _Grammaire
universelle raisonne_, la meilleure qui ait exist pendant cent ans;
ils publirent, non pas une rhtorique, mais une logique: car, pour
ceux-ci, le parlement, un peu complice de leur jansnisme, voulait
bien leur permettre de raisonner; et l'_Art de raisonner_ fut mme le
titre qu'ils donnrent  leur logique. Observons qu'en mme temps ces
auteurs solitaires donnaient, sous leur nom particulier, diffrens
ouvrages qui ne sont point encore tombs dans l'oubli.

Passons au second devoir acadmique, les discours de rception. Je ne
vous prsenterais pas, Messieurs, le tableau d'un ridicule us. Sur ce
point, les amis, les ennemis de ce corps parlent absolument le mme
langage. Un homme lou, en sa prsence, par un autre homme qu'il vient
de louer lui-mme, en prsence du public qui s'amuse de tous les deux;
un loge trivial de l'acadmie et de ses protecteurs: voil le
malheureux canevas o, dans ces derniers temps, quelques hommes
clbres, quelques littrateurs distingus ont sems de fleurs closes
non de leur sujet, mais de leur talent. D'autres, usant de la
ressource de Simonide, et se jetant  ct, y ont joint quelques
dissertations de philosophie ou de littrature, qui seraient ailleurs
mieux places. Sans doute, quelque main amie des lettres, sparant et
rassemblant ces morceaux, prendra soin de les soustraire  l'oubli
dans lequel le recueil acadmique va s'enfonant de tout le poids de
son immortalit.

Nous avons vu des trangers illustres, confondant, ainsi que tant de
Franais, les ouvrages des acadmiciens clbres et les travaux de la
corporation appele _acadmie franaise_, se procurer avec
empressement le recueil acadmique, seule proprit vritable de ce
corps, outre son dictionnaire; et, aprs avoir parcouru ce volumineux
verbiage, cdant  la colre qui suit l'esprance trompe, rejeter
avec mpris cette insipide collection.

Ici se prsente, messieurs, une objection dont on croira vous
embarrasser. On vous dira que ces hommes clbres ont dclar, dans
leur discours de rception, qu'ils ont dsir vivement l'acadmie, et
que ce prix glorieux tait en secret l'me de leurs travaux. Il est
vrai qu'ils le disent presque tous: et comment s'en dispenseraient-ils,
puisque Corneille et Racine l'ont dit? Corneille, qui ne connut
d'abord l'acadmie que par la critique qu'elle fit d'un de ses
chefs-d'oeuvres! Racine, admis chez elle en dpit d'elle, comme on
sait! Qui ne voit d'ailleurs que cette misrable formule est une
ressource contre la pauvret du sujet, et trop souvent contre la
nullit du prdcesseur auquel on doit un tribut d'loges?

A l'gard de l'empressement rel que de grands hommes ont quelquefois
montr pour le fauteuil acadmique, il faut savoir que l'opinion, qui,
sous le despotisme, se pervertit si facilement, avait fait une sorte
de devoir aux gens de lettres un peu distingus, d'tre admis dans ce
corps; et la mode, souveraine absolue chez une nation sans principes;
la mode, ajoutant son prestige aux illusions d'une vanit qu'elle
aiguillonnait encore, perptuait l'garement de l'opinion publique. Le
gouvernement le savait bien, et savait bien aussi l'art de s'en
prvaloir. Avec quelle adresse habile, clair par l'instinct des
tyrans, n'entretenait-il pas les prjugs qui, en subjuguant les gens
de lettres, les enchanaient sous sa main! Une absurde prvention
avait rgl, avait tabli que les places acadmiques donnaient seules
aux lettres ce que l'orgueil d'alors appelait _un tat_: et vous savez
quelle terrible existence c'tait que celle d'un homme sans tat;
autant valait dire presque un homme sans aveu: tant les ides sociales
taient justes et saines! Ajoutons qu'tre un homme sans tat
exposait, il vous en souvient, Messieurs,  d'assez grandes
vexations. Il fallait donc tenir  des corps,  des compagnies; car,
l o la socit gnrale ne vous protge point, il faut bien tre
protg par des socits partielles; l o l'on n'a pas de
concitoyens, il faut bien avoir des confrres; l o la force publique
n'tait souvent qu'une violence lgale, il convenait de se mettre en
force pour la repousser. Quand les voyageurs redoutent les grands
chemins, ils se runissent en caravane.

Tels taient les principaux motifs qui faisaient rechercher
l'admission dans ces corps; le gouvernement refusant quelquefois cet
honneur  des hommes clbres dont les principes l'inquitaient, ces
crivains, aigris d'un refus qui exagrait un moment  leurs yeux
l'importance du fauteuil, mettaient leur amour-propre  triompher du
gouvernement. On en a vu plusieurs exemples; et voil ce qui explique
des contradictions inexplicables pour quiconque n'en a pas la cl.

Qui jamais s'est plus moqu, surtout s'est mieux moqu de l'acadmie
franaise que le prsident de Montesquieu dans ses _Lettres Persanes_?
Et cependant, rvolt des difficults que la cour opposait  sa
rception acadmique, pour des plaisanteries sur des objets plus
srieux, il fit faire une dition tronque de ces mmes lettres o ces
plaisanteries taient supprimes: ainsi, pour pouvoir accuser ses
ennemis d'tre des calomniateurs, il le devint lui-mme, il commit un
faux. Il est vrai qu'en rcompense, il eut l'honneur de s'asseoir
dans cette acadmie  laquelle il avait insult; et le souvenir de ses
railleries, approuves de ses confrres comme du public, n'empcha pas
que, dans sa harangue de compliment, le rcipiendaire n'attribut tous
ses travaux  la sublime ambition d'tre membre de l'acadmie.

On voit, par les lettres de Voltaire, publies depuis sa mort, le
mpris dont il tait pntr pour cette institution; mais il n'en fut
pas moins forc de subir le joug d'une opinion dprave, et de
solliciter plusieurs annes ce fauteuil, qui lui fut refus plus d'une
fois par le gouvernement. C'est un des moyens dont se servait la cour
pour rprimer l'essor du gnie, et _pour lui couper les ailes_,
suivant l'expression de ce mme Voltaire, qui reprochait  d'Alembert
de se les tre laiss arracher. De l vint que tous ceux qui depuis
voulurent garder leurs ailes, et  qui leur caractre, leur fortune,
leur position permirent de prendre un parti courageux, renoncrent aux
prtentions acadmiques; et ce sont ceux qui ont le plus prpar la
rvolution, en prononant nettement ce qu'on ne dit qu' moiti dans
les acadmies: tels sont Helvtius, Rousseau, Diderot, Mably, Raynal
et quelques autres. Tous ont montr hardiment leur mpris pour ce
corps, qui n'a point fait grands ceux qui honorent sa liste; mais qui
les a reus grands, et les a rapetisss quelquefois.

Qu'on ne vous oppose donc plus, comme un objet d'mulation pour les
gens de lettres, le dsir d'tre admis dans ce corps, dont les membres
les plus clbres se sont toujours moqus; et croyez ce qu'ils en ont
dit dans tous les temps, hors le jour de leur rception.

Nous arrivons  la troisime fonction acadmique: les complimens aux
rois, reines, princes, princesses; aux cardinaux, quand ils sont
ministres, etc. Vous voyez, Messieurs, par ce seul nonc, que cette
partie des devoirs acadmiques est diminue considrablement, vos
dcrets ne laissant plus en France que des citoyens.

Quatrime et dernire fonction de l'acadmie: la distribution des prix
d'loquence, de posie et de quelques autres fonds dans ces derniers
temps.

Cette fonction, au premier coup d'oeil, parat plus intressante que
celle des complimens; et au fond, elle ne l'est gure davantage.
Cependant, comme il est des hommes, ou malveillans ou peu clairs,
qui nous supposeraient ennemis de la posie, de l'loquence, de la
littrature, si nous supprimions ces prix, ainsi que ceux
d'encouragement et d'utilit, nous vous proposerons un moyen facile
d'assurer cette distribution. On ne prtendra pas sans doute qu'une
salle du Louvre soit la seule enceinte o l'on puisse rciter des vers
bons, mdiocres ou mauvais. On ne prtendra pas que, pour cette
fonction seule, il faille, contre vos principes, soutenir un
tablissement public, quelque peu coteux qu'il puisse tre; car nous
rendons cette justice  l'acadmie franaise, qu'elle entre pour
trs-peu dans le _dficit_, et qu'elle est la moins dispendieuse de
toutes les inutilits.

Puisque personne ne se permettra les objections absurdes que leur seul
nonc rfute suffisamment, nous avons d'avance rpondu  ceux qui
croient ou feignent de croire que le maintien de ces prix importe 
l'encouragement de la posie et de l'loquence. Mais qui ne sait ce
qu'on doit penser de l'loquence acadmique? Et puisqu'elle tait mise
 sa place, mme sous le despotisme, que paratra-t-elle bientt
auprs de l'loquence vivante et anime, dont vous avez mis l'cole
dans le sanctuaire de la libert publique? C'est ici, c'est parmi
vous, Messieurs, que se formeront les vrais orateurs; c'est de ce
foyer que jailliront quelques tincelles qui mme animeront plus d'un
grand pote. Leur ambition ne se bornera plus  quelques malheureux
prix acadmiques, qui  peine depuis cent ans ont fait natre quelques
ouvrages au-dessus du mdiocre. Il ne faut point appliquer, aux temps
de la libert, les ides troites connues aux jours de la servitude.
Vous avez assur au gnie le libre exercice et l'utile emploi de ses
facults; vous lui avez fait le plus beau des prsens; vous l'avez
rendu  lui; vous l'avez mis, comme le peuple, en tat de se protger
lui-mme. Indpendamment de ces prix que vous laisserez subsister, la
posie ne deviendra pas muette; et la France peut encore entendre de
beaux vers, mme aprs Messieurs de l'acadmie franaise.

Il est un autre prix plus respectable, dcern tous les ans par le
mme corps d'aprs une fondation particulire, prix dont la
conservation parat d'abord recommande par sa dnomination mme, la
plus auguste de toutes les dnominations, _le prix de la vertu_.

Tel est l'intrt attach  l'objet de cette fondation, qu'au premier
aperu des inconvenances morales qui en rsultent, on hsite, on
s'efforce de repousser ce sentiment pnible; on s'afflige de la
rflexion qui le confirme; on se fait une peine de le communiquer et
d'branler dans autrui les prventions favorables, mais peu
rflchies, qui protgent cette institution. Il le faut nanmoins; car
ce qui, dans un rgime absurde en toutes ses parties, paraissait moins
choquant, prsente tout  coup une difformit rvoltante dans un
systme oppos, qui, ayant fond sur la raison tout l'difice social,
doit le fortifier par elle, et l'enceindre, en quelque sorte, du
rempart de toutes les considrations morales capables de l'affermir et
de le protger. Ne craignons donc pas d'examiner, sous cet aspect,
l'tablissement de ce prix de vertu, bien srs que si cette fondation
est utile et convenable, elle peut, comme la vertu, soutenir le
coup-d'oeil de la raison.

Et d'abord, laissant  part cette affiche, ce concours priodique, ce
programme d'un prix de vertu _pour l'anne prochaine_, je lis les
termes de la fondation, et je vois ce prix destin aux vertus des
citoyens _dans la classe indigente_. Quoi donc! qu'est-ce  dire? La
classe opulente a-t-elle relgu la vertu dans la classe des pauvres?
Non, sans doute. Elle prtend bien, comme l'autre, pouvoir faire
clater des vertus; elle ne veut donc pas du prix! Non, certes: ce
prix est de l'or; le riche, en l'acceptant, se croirait avili.
J'entends: il n'y en a point assez; il ne le prendrait pas. Le riche
l'ose dire! Et pourquoi ne le prendrait-il pas? le pauvre le prend
bien! Payez-vous la vertu? ou bien l'honorez-vous? Vous ne la payez
pas: ce n'est ni votre prtention, ni votre esprance. Vous l'honorez
donc! eh bien! commencez par ne pas l'avilir, en mettant la richesse
au-dessus de la vertu indigente.

O renversement de toutes les ides morales, n de l'excs de la
corruption publique et fait pour l'accrotre encore! Mesurons de
l'oeil l'abme dont nous sortons: dans quel corps, dans quelle
compagnie et-il t admis le ci-devant gentilhomme qui et accept le
prix de vertu dans une assemble publique? Il y avait, parmi nous, la
roture de la vertu! Retirez donc votre or, qui ne peut rcompenser une
belle action du riche. Rendez  la vertu cet hommage, de croire que le
pauvre aussi peut tre pay par elle; qu'il a, comme le riche, une
conscience opulente et solvable; qu'enfin il peut, comme le riche,
placer une bonne action entre le ciel et lui. Lgislateurs, ne
dcrtez pas la divinit de l'or, en le donnant pour salaire  ces
mouvemens sublimes,  ces grands sacrifices qui semblent mettre
l'homme en commerce avec son ternel auteur. Il serait annul votre
dcret; il l'est d'avance dans l'me du pauvre.... oui, du pauvre, au
moment o il vient de s'honorer par un acte gnreux.

Il est commun, il est partout, le sentiment qui atteste cette vrit.
Eh! n'avez vous pas vu, dans ces dsastres qui provoquent le secours
gnral, n'avez-vous pas vu quelqu'un de ces pauvres, lorsqu'au risque
de ses jours, et par un grand acte de courage, il a sauv l'un de ses
semblables, je veux dire le riche, l'opulent, l'heureux (car il les
prend pour ses semblables, ds qu'il faut les secourir), lorsqu'aprs
le pril, et dans le reste des effusions de sa reconnaissance, le
riche sauv prsente de l'or  son bienfaiteur,  cet indigent,  cet
homme dnu, regardez celui-ci: comme il s'indigne! il recule, il
s'tonne, il rougit...... une heure auparavant il et mendi. D'o lui
vient ce noble mouvement? c'est que vous profanez son bienfait, ingrat
que vous tes! vous corrompez votre reconnaissance: il a fait du bien,
il vient de s'enrichir; et vous le traitez en pauvre! Au plaisir
cleste d'avoir satisfait le plus beau besoin de son me, vous
substituez la pense d'un besoin matriel; vous le ramenez du ciel o
il est quelque chose, sur la terre o il n'est rien. O nature humaine!
voil comme on t'honore! quand la vertu t'lve  ta plus grande
hauteur, c'est de l'or qu'on vient t'offrir, c'est l'aumne qu'on te
prsente!

Mais dira-t-on, cette aumne, elle a pourtant t reue dans des
sances publiques et solennelles. Eh! qui ne sait, Messieurs, ce qui
arrive en ces occasions? Le pauvre a ses amis qui le servent  leur
manire et non pas  la sienne; qui, ne pouvant sans doute lui donner
des secours, le conduisent o l'on en donne; et, avant ces derniers
temps, qu'tait-ce que l'honneur du pauvre? Et puis, on lui parle de
ftes, d'accueils, d'applaudissemens. Etonn d'occuper un moment ceux
qu'il croit plus grands que lui, il a la faiblesse de se tenir pour
honor: qu'il attende.

Plusieurs de vous, Messieurs, ont assist  quelqu'une de ces
assembles o, parmi des hommes trangers  la classe indigente, se
prsente l'indigence vertueuse, couronne, dit-on: elle attire les
regards; ils la cherchent, ils s'arrtent sur elle..... Je ne les
peindrai pas; mais ce n'est point l l'hommage que mrite la vertu. Il
est vrai que le rcit dtaill de l'acte gnreux que l'on couronne,
excite des applaudissemens, des battemens de mains...... J'ignore si
j'ai mal vu; mais secrtement bless de toutes ces inconvenances, et
observant les traits et le maintien de la personne ainsi couronne,
j'ai cru y voir, d'autres l'ont vu comme moi, l'impression marque
d'une secrte et involontaire tristesse, non l'embarras de la
modestie, mais la gne du dplacement.

O vous, qu'on amenait ainsi sur la scne, mes nobles et honntes,
mais simples et ignorantes, savez-vous d'o vient ce mal-tre
intrieur qui affecte mme votre maintien? C'est que vous portez le
poids d'un grand contraste, celui de la vertu et du regard des hommes.
Laissons-l, Messieurs, toute cette pompe purile, tout cet appareil
dramatique qui montre l'immorale prtention d'agrandir la vertu. Une
constitution, de sages lois, le perfectionnement de la raison, une
ducation vraiment publique: voil les sources pures, fcondes,
intarissables des moeurs, des vertus, des bonnes actions. L'estime, la
confiance, l'amour de vos frres et de vos concitoyens....: hommes
libres, hommes gnreux, recevez ces prix; tout le reste, jouet
d'enfant ou salaire d'esclave.

J'ai arrt vos regards, Messieurs, sur chacune des fonctions
acadmiques, dont la runion montre, sous son vrai jour, l'utilit de
cette compagnie, considre comme corporation. C'est  quoi je
pourrais m'en tenir; mais, pour rendre sensible l'esprit gnral qui
rsulte de ces tablissemens, j'observe que l'on peut, que l'on doit
mme regarder comme un monument acadmique un ouvrage avou par
l'acadmie, et compos presque officiellement par un de ses membres
les plus clbres, d'Alembert, son secrtaire perptuel: je parle du
recueil des loges acadmiques.

Si l'on veut s'amuser, philosopher, s'affliger des ridicules attachs,
non pas aux lettres (que nous respectons), mais aux corps littraires
(que nous ne rvrons pas), il faut lire cette singulire collection,
qui de l'loge des membres fait natre la plus sanglante satire de
cette compagnie. C'est l, c'est dans ce recueil qu'on peut en
contempler, en dplorer les misres, et remarquer tous les effets
vicieux d'une vicieuse institution; la lutte des petits intrts, le
combat des passions haineuses, le mange des rivalits mesquines, le
jeu de toutes ces vanits disparates et dsassorties entre lettrs,
titrs, mtrs; enfin toutes les volutions de ces amours-propres
htrognes, s'observant, se caressant, se heurtant tour  tour, mais
constamment runis dans l'adoration d'un matre invisible et toujours
prsent.

Tels sont,  la longue, les effets de cette dgradante disposition,
que, si l'on veut chercher l'exemple de la plus vile flatterie o des
hommes puissent descendre, on la trouvera (qui le croirait?), non dans
la cour de Louis XIV, mais dans l'acadmie franaise. Tmoin le fameux
sujet du prix propos par ce corps: _Laquelle des vertus du roi est la
plus digne d'admiration?_ On sait que ce programme, prsent
officiellement au monarque, lui fit baiser les yeux et couvrir son
visage d'une rougeur subite et involontaire. Ainsi un roi, que
cinquante ans de rgne, vingt ans de succs et la constante idoltrie
de sa cour avaient exerc, et en quelque sorte aguerri  soutenir les
plus grands excs de la louange, une fois du moins s'avoua vaincu! et
c'est  l'acadmie franaise qu'tait rserv l'honneur de ce
triomphe. Se flatterait-on que ce ft l le dernier terme d'un
coupable avilissement? On se tromperait. Il faut voir, aprs la mort
de Louis XIV, la servitude obstine de cette compagnie punir, dans un
de ses membres les plus distingus, le crime d'avoir os juger, sur
les principes de la justice et de la raison, la gloire de ce rgne
fastueux; il faut voir l'acadmie, pour venger ce prtendu outrage 
la mmoire du roi, effacer de la liste acadmique le nom du seul
crivain patriote qu'elle y et jamais plac, le respectable abb de
Saint-Pierre: lchet gratuite, qui semble n'avoir eu d'autre objet
que de protester d'avance contre les tentatives futures ou possibles
de la libert franaise, et de voter solennellement pour l'ternit de
l'esclavage national.

Je sais que le nouvel ordre de choses rend dsormais impossible de
pareils scandales, et qu'il sauverait, mme  l'acadmie, une partie
de ses ridicules accoutums. On ne verrait plus l'avantage du rang
tenir lieu de mrite, ni la faveur de la cour influer, du moins au
mme degr, sur les nominations. Non, ces abus et quelques autres ont
disparu pour jamais; mais ce qui restera, ce qui mme est invitable,
c'est la perptuit de l'esprit qui anime ces compagnies. En vain
tenteriez-vous d'organiser pour la libert des corps crs pour la
servitude: toujours ils chercheront, par le renouvellement de leurs
membres successifs,  conserver,  propager les principes auxquels ils
doivent leur existence,  prolonger les esprances insenses du
despotisme, en lui offrant sans cesse des auxiliaires et des affids.
Dvous, par leur nature, aux agens de l'autorit, seuls arbitres et
dispensateurs des petites grces dans un ordre de choses o les
lgislateurs ne peuvent distinguer que les grands talens, il existe
entre ces corps et les dpositaires du pouvoir excutif une
bienveillance mutuelle, une faveur rciproque, garant tacite de leur
alliance secrte, et, si les circonstances le permettaient, de leur
complicit future. En voulez-vous la preuve? Je puis la produire: je
puis mettre sous vos yeux les bases de ce trait, et pour ainsi dire
les articles prliminaires. Ecoutez ce mme d'Alembert, dans la
prface du recueil de ces mmes loges, rvlant le honteux secret des
acadmies, et enseignant aux rois l'usage qu'ils peuvent faire de ces
corporations, pour perptuer l'esclavage des peuples.

_Celui qui se marie, dit Bacon_ (c'est d'Alembert qui parle), _donne
des tages  la fortune. L'homme de lettres qui tient  l'acadmie_
(qui tient, c'est- dire, est tenu, enchan), _l'homme de lettres
donne des tages  la dcence_. (Vous allez savoir ce que c'est que
cette dcence acadmicienne.) _Cette chane_ (cette fois il l'appelle
par son nom), _cette chane, d'autant plus forte qu'elle sera
volontaire_ (la pire de toutes les servitudes est en effet la
servitude volontaire: on savait cela); _cette chane le retiendra sans
effort dans les bornes qu'il serait tent de franchir_. (On pouvait en
effet, sous l'ancien rgime, tre tent de franchir les bornes.)
_L'crivain isol et qui veut toujours l'tre, est une espce de
clibataire_ (un vaurien qu'il faut ranger, en le mariant 
l'acadmie): _clibataire qui, ayant moins  manger, est par l plus
sujet ou plus expos aux carts_127[A]. (Aux carts! par exemple,
dcrire des vrits utiles aux hommes et nuisibles  leurs
oppresseurs.)

  [A] Prface des _Eloges de l'Acadmie_, lus dans les sances
  publiques de l'Acadmie Franoise, tome I, page xvj.

_Parmi les vrits importantes que les gouvernemens ont besoin
d'accrditer_ (pour les travestir, les dfigurer, quand on ne peut
plus les dissimuler entirement), _il en est qu'il leur importe de ne
rpandre que peu  peu, et comme par transpiration insensible_
(l'acadmie laissait peu transpirer): _un pareil corps, galement
instruit et sage_ (sage Messieurs!), _organe de la raison par devoir,
et de la prudence par tat_ (quel tat et quelle prudence!), _ne fera
entrer de lumire dans les yeux des peuples, que ce qu'il en faudra
pour les clairer peu  peu_ (l'acadmie conomisait la lumire).
L'auteur ajoute, il est vrai, _sans blesser les yeux des peuples_; et
l'on entend cette tournure vraiment acadmique.

Ah! Messieurs, c'en est trop: qui de vous, n'est surpris, indign,
rvolt? Certes, on ne sait qu'admirer le plus dans l'avocat des
acadmies, ou la hardiesse ou l'impudence qui prsente les gens de
lettres sous un pareil aspect; qui, les plaant entre les peuples et
les rois, dit  ces derniers, dans une attitude  la fois servile et
menaante: _Nous pouvons  notre choix claircir ou doubler, sur les
yeux de vos sujets, le bandeau des prjugs. Payez nos paroles ou
notre silence; achetez une alliance utile ou une neutralit
ncessaire._ Odieuse transaction, commerce coupable, o l'on sacrifie
le bonheur des hommes  des places acadmiques,  des faveurs de cour!
prime honteuse dans le plus infme des trafics, celui de la libert
des nations! Vous concevez maintenant, Messieurs, ce qu'exigent des
acadmies la _dcence_, la _sagesse_, la _prudence d'tat_: d'tat!
hlas! oui, c'est le mot. Vous en faut-il une seconde preuve galement
frappante? Cherchez-la dans cette autre acadmie, soeur pune, ou
plutt fille de l'acadmie franaise, et fille digne de sa mre par le
mme esprit d'abjection.

On sait que, d'aprs une ide de madame de Montespan (ce mot seul dit
tout), l'acadmie des inscriptions et belles-lettres, institue
authentiquement pour la gloire du roi, charge d'terniser par les
mdailles la gloire du roi, d'examiner les dessins des peintures et
sculptures consacres  la gloire du roi, se soutint avec clat prs
de trente ans; mais que, vers la fin du rgne, la gloire du roi venant
tout  coup  manquer, il fallut songer  s'tayer de quelqu'autre
secours. Ce fut alors que, sous un nouveau rgime qui la soumit  la
hirarchie des rangs, tache dont l'acadmie franaise parut du moins
exempte, l'acadmie des belles-lettres chercha les moyens de se
montrer utile. Elle eut recours aux antiquits judaques, grecques et
romaines, dont elle fit l'objet de ses recherches et de ses travaux.
Eh! que ne s'y bornait-elle! Nous tions si reconnaissans d'avoir
appris par elle ce qu'taient dans la Grce les dieux cabires, quels
taient les noms de tous les ustensiles composant la batterie de
cuisine de Marc-Antoine! Nous applaudissions  la dcouverte d'un
vieux roi de Jrusalem, perdu depuis dix-huit cents ans, dans un
recoin de la chronologie! On sourit malgr soi de voir des esprits
graves et srieux s'occuper de ces bagatelles.

Certes, il valait mieux en faire son ternelle occupation, que
d'tudier nos antiquits franaises pour les dnaturer, que
d'empoisonner les sources de notre histoire, que de mettre aux ordres
du despotisme une rudition faussaire, que de combattre et condamner
d'avance l'assemble nationale, en dclarant _fausse et dangereuse_
l'opinion qui conteste au roi le pouvoir lgislatif pour le donner 
la nation: c'est l'avis de MM. Secousse, Foncemagne, et de plusieurs
autres membres de cette compagnie. Tel est l'esprit de ces corps; ils
en font trophe: telle est leur profession de foi publique. _La
principale occupation de l'acadmie des belles-lettres_, dit l'un de
ses membres les plus clbres, Mabillon, _doit tre la gloire du
roi_...

Quelles soient fermes pour jamais, ces coles de flatterie et de
servilit! Vous le devez  vous-mmes,  vos invariables principes.
Eh! quelle protestation plus noble et plus solennelle contre
d'avilissans souvenirs, contre de mprisables habitudes, dont il faut
effacer jusqu'aux vestiges; enfin contre l'infatigable adulation dont,
au scandale de l'Europe, ces deux compagnies ont fatigu vos deux
derniers rois? Eh! Messieurs, l'extinction de ces corps n'est que la
consquence ncessaire du dcret qui a dtach les esclaves enchans
dans Paris  la statue de Louis XIV.

Vous avez tout affranchi: faites, pour les talens, ce que vous avez
fait pour tout autre genre d'industrie. Point d'intermdiaire;
personne entre les talens et la nation. _Range-toi de mon soleil_,
disait Diogne  Alexandre. Et Alexandre se rangea. Mais les
compagnies ne se rangent point, il faut les anantir. Une corporation
pour les arts de gnie! c'est ce que les Anglais n'ont jamais conu:
et, en fait de raison, vous ne savez plus rester en arrire des
Anglais. Homre ni Virgile ne furent d'aucune acadmie, non plus que
Pope et Dryden, leurs immortels traducteurs. Corneille, critiqu par
l'acadmie franaise, s'criait: _J'imite l'un de mes trois Horaces;
j'en appelle au peuple._ Croyez-en Corneille, appelez au peuple comme
lui.

Eh! qui rclamerait contre votre jugement? Parmi les gens de lettres
eux-mmes, les acadmies n'avaient gure pour dfenseurs que les
ennemis de la rvolution. Encore, au nombre de ces dfenseurs, s'en
trouve-t-il quelques uns d'une espce assez trange. A quoi bon
dtruire, disent-ils, des tablissemens prts  tomber d'eux-mmes 
la naissance de la libert? En vous laissant, Messieurs, apprcier ce
moyen de dfense, je crois pouvoir applaudir  la conjecture: et
n'a-t-on pas vu, dans ces dernires annes, l'accroissement de
l'opinion publique servir de mesure  la dcroissance proportionnelle
de ces corps, jusqu'au moment o, toute proportion venant  cesser
tout  coup, il n'est rest, entre ces compagnies et la nation, que
l'intervalle immense qui spare la servitude et la libert?

Eh! comment l'acadmie, conservant sa maladive et incurable petitesse,
au milieu des objets qui s'agrandissent autour d'elle, comment
l'acadmie serait-elle aperue? Qui recherchera dsormais ses
honneurs, obscurcis devant une gloire  la fois littraire et
patriotique? Pense-t-on que ceux de vos orateurs qui auront discut
dans la tribune, avec l'applaudissement de la nation, les grands
intrts de la France, ambitionneront beaucoup une frivole distinction
 laquelle le despotisme bornait, ou plutt condamnait les plus rares
talens? Qui ne sent que, si Corneille et Racine ont daign apporter
dans une si troite enceinte les lauriers du thtre, cette bizarrerie
tenait  plusieurs vices d'un systme social qui n'est plus, au
prestige d'une vanit qui ne peut plus tre,  la tyrannie d'un usage
tabli, comme un impt, sur les talens; enfin  de petites convenances
fugitives, maintenant disparues devant la libert et englouties dans
l'galit civile et politique, comme un ruisseau dans l'Ocan?

Epargnez-donc, Messieurs,  l'acadmie une mort naturelle; donnez 
ses partisans, s'il en reste, la consolation de croire que sans vous
elle tait immortelle: qu'elle ait du moins l'honneur de succomber
dans une poque mmorable, et d'tre ensevelie avec de plus puissantes
corporations. Pour cette fois, vous avez peu de clameurs  craindre;
car c'est une chose remarquable que l'acadmie, quoique si peu
onreuse au public, n'ait jamais joui de la faveur populaire. Quant au
chagrin que vous causerez  ses membres par leur sparation, croyez
qu'il se contiendra dans les bornes d'une hypocrite et facile dcence.
Dployez donc  la fois, et votre fidlit  vos principes sur les
corporations, et votre estime pour les lettres, en dtruisant ces
corps et en traitant les membres avec une librale quit. Celle dont
vous userez envers des hommes d'un mrite reconnu, plus ou moins
distingu, membres de socits littraires peu nombreuses, o l'on
n'est admis que dans l'ge de la maturit, ne peut fatiguer la
gnrosit de la nation. Plt au ciel qu'en des occasions plus
importantes, vous eussiez pu rparer, par des ddommagemens aussi
faciles, les maux individuels oprs pour le bonheur gnral! Plt au
ciel qu'il vous et t permis de placer aussi aisment,  ct de vos
devoirs publics, la preuve consolante de votre commisration pour les
infortunes particulires!


FIN DU DISCOURS SUR LES ACADMIES.




DISSERTATION

SUR

L'IMITATION DE LA NATURE,

RELATIVEMENT AUX CARACTRES DANS LES OUVRAGES

DRAMATIQUES.


On parle sans cesse de la ncessit d'imiter la nature, sans que
personne daigne fixer le vrai sens de ce terme, qui devient presqu'une
abstraction, par le petit nombre d'ides claires et distinctes qu'on y
attache. Ordinairement la philosophie, pour mriter ce nom, a besoin
de voir en grand: ici, elle doit descendre dans quelques dtails, sous
peine d'tre absolument illusoire. Toutefois, il est ncessaire de
remonter d'abord  des vues gnrales.

Les grandes et sublimes proportions que la nature a mises dans ses
ouvrages, chappant  nos faibles yeux, les arts se sont proposs de
crer pour nous un monde nouveau, plus parfait en apparence, parce que
nous embrassons plus aisment les rapports de ses diffrentes parties.
Ils nous placent dans un ordre de choses d'un choix plus exquis; ils
embellissent notre sjour; ils doivent orner l'difice, plutt que
d'en lever un semblable. L'homme tant ce qu'il y a dans le monde de
plus intressant pour l'homme, a t le principal objet de l'tude des
artistes. Ils l'ont considr sous toutes les faces, sous tous les
rapports qui le lient  ses semblables; ils l'ont observ dans presque
toutes ces circonstances si nombreuses qui opposent l'homme de la
nature  l'homme de la socit; qui mettent aux prises ses gots et
ses intrts, ses passions et ses devoirs. Enfin, ils l'ont plac dans
les attitudes les plus pnibles, et lui ont fait subir une espce de
torture, pour arracher de son me l'expression vritable d'un
sentiment profond.

Quelle a d tre la marche de leur esprit dans cette opration? qu'a
d faire le peintre? qu'a d faire le pote? Ils ont regard autour
d'eux: l'un a vu que les hommes bien proportionns taient en petit
nombre; l'autre que la plupart d'entr'eux avaient une me faible et
froide, indigne et incapable d'intresser. Le peintre aperoit un
homme d'une stature plus haute que celle des autres; il l'arrte; il
lui dit: Vous serez mon modle. Le pote,  travers une foule
mprisable, distingue un homme qui mrite son attention; son me est 
la fois sensible et forte, ardente et inbranlable: Voil, dit le
pote, l'homme que je veux peindre.

L'artiste doit m'offrir sans cesse le sentiment de mon excellence; et
ce sentiment, je serai bien loin de l'prouver, si vous peignez les
hommes exactement comme ils sont dans la nature. Agrandissez-nous 
nos propres yeux: c'est une flatterie indirecte et d'autant plus
ingnieuse, par laquelle vous sduirez  coup sr notre jugement.
Corneille a dit: L'homme s'admirera en m'coutant, en me lisant. Je
lui montrerai Rodrigue, tuant par honneur le pre d'une matresse
qu'il adore; Auguste pardonnant  son assassin; Csar vengeant la mort
de son ennemi. Je peindrai de grands criminels, et on s'intressera 
leur sort, parce que le crime, si je le risque sur le thtre, peut
attacher; il n'y a que la bassesse qui soit tout--fait rvoltante: un
vil intrigant qui sacrifie son gendre  de lches esprances de
grandeur, je lui donnerai des remords qui feront au moins tolrer son
caractre.

Au reste, il serait  souhaiter que Corneille et pu placer Pauline et
Svre dans l'admirable situation o il les a mis, sans exposer aux
yeux un caractre aussi vil que celui de Flix. De ce qu'on n'ose plus
en hasarder de semblables, quelques personnes infrent la mdiocrit
des successeurs de Corneille: lui seul, dit-on, pouvait mettre un
Flix, un Prusias sur la scne. Il fallait conclure au contraire que,
depuis ce grand homme, on a fait des progrs dans l'art qu'il a cr.
On a senti qu'il fallait des raisons invincibles pour autoriser un
pote  peindre de si vils criminels. L'admirable rle de Narcisse,
dans _Britannicus_, contient une des plus belles leons qu'on ait
jamais donnes aux rois; et cependant cette considration n'empche
pas que le parterre ne voie ce personnage avec peine; et l'on sait que
le public donna, aux premires reprsentations de ce chef-d'oeuvre,
des marques d'un mcontentement peu quivoque.

Plus on sonde ce principe, plus on le trouve fcond. Il explique,
d'une manire satisfaisante, l'extrme dplaisir qu'on prouve  voir
des caractres nobles s'avilir et se dgrader. Je sais pourquoi mon
me est affecte dsagrablement, lorsque le vainqueur des Curiaces
enfonce le poignard dans le sein de sa soeur, dont le seul crime est
de pleurer la mort de son amant. En lisant l'histoire mme, ne
sommes-nous pas sensiblement affligs, lorsqu'un des principaux
personnages s'avilit par quelque action qui fltrit une me  laquelle
la ntre s'intressait? Cette ncessit de maintenir l'nergie du
caractre est si reconnue, que les potes tragiques ont l'attention de
ne jamais laisser entendre aux hros de leurs pomes rien d'humiliant
pour eux, mme dans la bouche d'un ennemi. Voyez, si les menaces
d'Assur, dans _Smiramis_, ont rien d'avilissant pour Arsace! Ce
secret de l'art, qui consiste  faire tomber l'odieux du crime sur un
confident, est une des dcouvertes les plus utiles  la tragdie.
Racine l'a mis le premier en usage dans _Phdre_. L'auteur de
_Mahomet_ en a profit habilement, quand il s'est servi d'Omar pour
donner  Mahomet l'ide de faire immoler Zopire par Sede.

Quoique les anciens aient nglig plus d'une fois de soutenir les
caractres dans toute leur force, ils ne laissaient pas d'en sentir la
ncessit. Lorsqu'ils taient obligs d'avilir un hros, un dieu ou
une desse venait partager le crime avec lui, ou mme s'en chargeait
entirement. Les hommes aimaient mieux qu'on leur montrt un dieu
vindicatif, ou une desse jalouse, qu'un tre de leur espce vil et
dgrad. C'est ainsi que, dans Homre, Minerve, la desse de la
sagesse, conduit Ulysse et Diomde aux tentes de Rhsus. Elle ne se
montre ni plus juste, ni plus gnreuse dans l'_Ajax furieux_, o elle
trompe ce malheureux prince, en feignant de le servir, tandis qu'elle
sert en effet son rival. L'usage que les anciens faisaient,  cet
gard, de leurs divinits, parat plus condamnable encore que la
manire dont ils s'en servaient pour le dnouement de leurs pices.

Il est  peu prs reconnu que les modernes sont trs-suprieurs aux
anciens dans l'art de tracer les caractres. Je ne doute pas que
ceux-ci n'aient bien peint les moeurs existantes sous leurs yeux. Je
dis seulement que les caractres des bons ouvrages anciens ne sont pas
aussi fortement dessins que ceux des bons ouvrages modernes. Je crois
pouvoir en assigner plusieurs raisons. Ce n'est que depuis la
renaissance de la philosophie, qu'on a profondment rflchi sur la
thorie des beaux-arts. Les Grecs paraissent avoir peu mdit sur ce
sujet. Domins par une me sensible et une imagination ardente, ils se
laissaient entraner par ces guides qui conduisent rapidement celui
qui marche  leur suite, mais qui quelquefois l'garent. En effet, le
gnie ne prserve pas des carts du gnie. Il a besoin d'tre dirig
par des rflexions qu'il ne fait ordinairement qu'aprs s'tre tromp
plus d'une fois. Plus le got de la socit s'tend, plus les objets
des mditations du philosophe se multiplient. Les ides de la vraie
grandeur et de la vraie vertu deviennent plus justes et plus prcises.
La corruption des moeurs qui, selon quelques sages, est le fruit de ce
got excessif pour la socit, est pour le pote une raison de plus de
multiplier les caractres vertueux. On a dit que, plus les moeurs
s'altrent, plus on devient dlicat sur les dcences. Par cette
raison, plus les hommes deviennent vicieux, plus ils applaudissent 
la peinture des vertus. Fatigus de voir des mes communes, des
bassesses, des trahisons, leur coeur se rfugie, pour ainsi dire, dans
ces monumens prcieux, o il retrouve quelques traits d'une grandeur
pour laquelle il tait n.

Mais telle est la faiblesse de la nature humaine, mme dans ses
vertus, que, pour nous rendre intressans  nos propres yeux, le pote
a presque toujours besoin de nous embellir. Quel est le terme auquel
il doit s'arrter? Je crois qu'il peut nous agrandir tant qu'il
voudra, pourvu que l'illusion ne disparaisse point, pourvu que nous
nous reconnaissions encore. L'intrt cesse avec la vraisemblance;
mais ce qui est vraisemblable pour l'un, ne l'est pas pour l'autre.
Nous jugeons les hommes vertueux, suivant les moyens que nous avons de
les galer. La dcision de ce procs appartient exclusivement au
trs-petit nombre d'hommes qui, ns avec un sens droit et une me
leve, peuvent trouver l'apprciation vraie de chaque chose, peuvent
dire: ce sentiment est juste et noble; celui-ci est vrai; celui-l est
faux, ou exagr. L'un doit natre dans un coeur honnte; l'autre
n'existe que dans la tte d'un pote qui s'efforce de crer des
vertus. Croyons qu'il est des hommes dignes de porter un tel jugement.

Souvent un seul sentiment faux dtruit une illusion dlicieuse, et la
dtruit plus dsagrablement qu'une invraisemblance. Qu'une mre,
rduite  la dernire infortune par l'erreur d'un juge, se retire dans
un clotre avec sa fille; qu'elle passe pour la gouvernante de son
enfant; qu'appele ensuite, par un concours de circonstances, dans la
maison de son juge, elle y vienne avec sa fille; que le fils de ce
juge devienne amoureux de la jeune personne; que la tendre gouvernante
se dfie de cet amour, et veille sur sa fille avec toutes les
inquitudes et toutes les transes de la maternit: voil ce qui doit
intresser tous les coeurs. Je veux bien passer au pote la
combinaison d'incidens divers dont il doit rsulter de si grands
mouvemens; mais que cette mre dans l'indigence, souffrant dans
elle-mme et dans sa fille, refuse la restitution de ses biens,
c'est--dire, ne permette pas que son juge s'acquitte d'un devoir
rigoureux, alors je vois un tre imaginaire, produit par un auteur
qui, dans ce moment, n'avait pas le sentiment juste des convenances
vritables.

Une autre raison pour laquelle un auteur doit s'attacher  n'exprimer
que des sentimens vrais, c'est que plusieurs bons esprits ayant vu,
dans la plupart des ouvrages de thtre, une fausse grandeur, rien de
tout ce vain talage dramatique dont rien n'est  leur usage; au lieu
qu'un sentiment noble et juste passe rapidement dans une me bien
faite, qui l'adopte avec avidit.

Il faut un sens trs-exquis pour s'arrter,  cet gard, dans les
justes bornes; et ce n'est que depuis Racine qu'on les a fixes.
Pompe implore le secours du roi d'gypte; il a mis en sret la
moiti de lui-mme; il n'a plus rien  craindre que pour sa vie; il
prvoit le traitement qu'on va lui faire; il s'abandonne  sa destine
sans se plaindre: voil un grand homme. Mais il ddaigne de lever les
yeux au ciel,

    De peur que, d'un coup d'oeil, contre une telle offense,
    Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance:
voil un capitan impie. Les princesses de Corneille me paraissent
quelquefois avoir, pour la vie, un mpris froce et peu intressant.
Iphignie dit naturellement:

    Peut-tre assez d'honneurs environnaient ma vie
    Pour ne pas souhaiter qu'elle me ft ravie,
    Ni qu'en me l'arrachant, un svre destin,
    Si prs de ma naissance en et marqu la fin.

Encore plusieurs gens de got ont-ils blm Racine de n'avoir pas
donn  cette jeune princesse une plus grande frayeur de la mort.
Amnade avoue aussi un sentiment semblable:

    Je ne me vante point du fastueux effort
    De voir, sans m'alarmer, les apprts de ma mort:
    Je regrette la vie; elle doit m'tre chre.

Puisque les hommes du plus grand courage ne doivent mpriser la vie
que lorsqu'ils ne peuvent la conserver qu'en trahissant leurs devoirs;
 plus forte raison, de jeunes princesses innocentes ne doivent point
la quitter sans regret, quoique prtes  la sacrifier, si leur devoir
l'exige.

Mais, s'il est vrai qu'il n'y a point de grandes actions dont
l'humanit ne soit capable, il est impossible que toutes les vertus se
runissent sur un seul tre. Les potes tragiques ont su viter ce
dfaut, dans lequel sont tombs plusieurs romanciers excellens.
Ceux-ci ont d'avance affaibli l'intrt qu'il font natre dans la
suite: c'est ce qu'a fait l'auteur de _Grandisson_, en prenant soin
d'accumuler sur son hros toutes les vertus et tous les avantages que
la nature et la fortune n'ont jamais runis dans un seul homme.

Quelques auteurs clbres, las de voir, dans la plupart des
caractres, une empreinte romanesque, se sont aviss d'avilir tout 
coup un personnage qu'ils avaient rendu intressant par la runion des
sentimens les plus dlicats. Ils se fondent sur ce que nul n'est
parfait dans la nature, et qu'il faut, en prsentant aux lecteurs de
grands carts ainsi que de grandes vertus, lui persuader qu'il ne lit
point un roman. On rpond que l'art consiste  obtenir cet effet, sans
employer de pareils moyens. Un grand intrt pris fortement dans nos
moeurs vritables, quelques taches volontairement rpandues dans les
caractres principaux, quelques circonstances communes dans les
vnemens, soutiendront parfaitement l'illusion. Le pote et le
romancier doivent imiter, en ce point, l'artifice de ces menteurs
adroits, qui assurent la croyance  leurs rcits, en y mlant des
dtails frivoles. Au reste, le peu d'effet qu'ont produit ces ressorts
dans des mains habiles et vigoureuses, empchera, sans doute, que des
mains plus faibles osent jamais essayer de s'en servir.

Si l'ide de grandeur que nous attachons  notre nature, est une
source d'intrt, le sentiment de notre faiblesse contre certains
coups de la fortune, le besoin d'appui et de consolation en ouvrent
une autre non moins abondante; et souvent ces deux sensations se
runissent. La simple vue d'une action de gnrosit nous transporte.
En sommes-nous les objets? Elle arrache de nos yeux des larmes de
reconnaissance et d'admiration. Quand nous avons le bonheur de la
faire nous-mmes, elle excite dans nous un doux tressaillement qui, se
confondant par degrs avec le calme d'une joie pure et concentre,
forme la jouissance la plus voluptueuse que la nature ait accorde 
l'homme. Oreste et Pylade se disputant l'honneur de mourir l'un pour
l'autre, que de sentimens dlicieux s'lvent  la fois dans votre
me! Vous jouissez de la gnrosit de Pylade; il vous semble que vous
l'imiteriez: l'infortune d'Oreste vous attache et vous attendrit. Une
identification qui, pour tre rapide, n'en est pas moins relle, nous
transforme dans l'homme que l'infortune accable, et dans l'ami
gnreux qui veut mourir pour lui. Nous jouissons des deux sentimens
qui nous sont les plus chers: du sentiment de notre grandeur qui nous
flatte, et de celui de notre faiblesse qu'on soulage.

Ce serait peut-tre ici la place d'examiner pourquoi les grands crimes
ne sont intressans au thtre, que quand ils sont commis par des
hommes  peu prs vertueux. Si OEdipe tait un sclrat, il ne serait
que rvoltant. Qu'un monstre, pour remplir une vengeance mdite
depuis plus de vingt ans, fasse boire  un malheureux pre le sang de
son fils, c'est une horreur qui n'est point intressante. On rpond
que l'intrt porte sur Thyeste. J'insiste, et je dis que Thyeste
n'inspire point un intrt dchirant, tel qu'on devait l'attendre
d'une pareille situation, si elle et t adoucie. On a seulement pour
lui cette piti qu'on accorde  tous les malheureux. Un crivain
clbre, dans une lettre loquente contre les spectacles, fait un
grand mrite  l'auteur d'_Atre_ d'avoir intress tous les
spectateurs pour la simple humanit. Ce point de vue, sans doute, est
philosophique: mais qu'on examine s'il en fallait faire un mrite 
l'auteur. Thyeste est jet par la tempte dans un port soumis au cruel
Atre. Il faut chapper  sa vengeance; il cache sa qualit de prince:
quoiqu'il fasse, il faut bien qu'il reste homme; il ne peut renoncer 
ce titre. Il est vident que la force du sujet a tout fait, et qu'il
n'y a point un si grand mrite dans cette disposition, qui d'ailleurs
appartient tout  fait  Snque. Mais qu'un amant sensible et
gnreux tue sa matresse vertueuse, et qu'il croit infidle;
qu'Oreste, que Ninias massacrent leur coupable mre avec le projet de
ne jamais cesser de la respecter: voil un genre de tragdie qui aura
toujours des droits sur tous les hommes. L'vnement tragique est le
mme, sans qu'il soit besoin d'offrir des monstres aux yeux des
spectateurs. L'erreur commet le crime, l'homme reste vertueux: l'effet
thtral n'y perd rien.

Le dogme de la fatalit, rpandu chez les anciens, les amena par
degrs  concevoir ainsi la tragdie. D'abord, le besoin que les
hommes ont d'tre branls fortement, fit qu'on se contenta d'une
motion vive, de quelque manire qu'elle fut produite: Oreste,
tourment par les furies; Promthe attach sur le Caucase, tandis que
des vautours lui dchiraient le coeur: ces affreux spectacles
suffirent. Ensuite, on s'effora de rendre intressant le hros du
pome: le pote mnage tellement son action qu'on ne pouvait imputer
les crimes de son hros qu' une fatalit tyrannique; c'est ce qui
rend OEdipe et Phdre si attachans. Depuis, Corneille, aid de Guillen
de Castro et de son gnie, inventa la tragdie fonde sur les
passions. Enfin, on est revenu depuis  un genre de tragdie fond en
mme temps sur les passions et sur cette dpendance o nous sommes
d'une cause suprieure: telle est _Smiramis_, et telles sont les
pices dont les sujets sont tirs du thtre des Grecs. Quelque
admiration que j'aie pour ce genre, dans lequel on peut offrir aux
hommes de grandes leons et de grands tableaux, j'avoue que je lui
prfre la tragdie qui fait couler des larmes de pur attendrissement;
telles sont _Andromaque_, _Zare_, _Alzire_, etc.

Les diffrens peuples polics ont suivi des procds diffrens dans
l'imitation de la nature. Les Grecs ont prodigu les grands traits,
mais s'en sont souvent permis plusieurs qui avilissaient leurs hros.
Ce dfaut venait de ce que, dans ces sicles hroques et grossiers,
on n'avait point fix les vritables notions des vertus morales. Les
Romains, ns moins heureusement, mais ayant plus d'ides sur les
dcences, tracrent des caractres moins forts, mais plus soutenus.
Les deux ou trois sicles qui prcdrent la renaissance des lettres,
doivent tre compts pour rien. Une imitation servile des anciens,
tant Grecs que Romains, tint lieu de tout mrite dans l'Europe
littraire. Les Anglais, les Italiens et les Franais prirent des
routes diffrentes. Les deux premiers de ces peuples, surtout les
Anglais, se piqurent d'imiter la nature avec une vrit souvent
grossire et rebutante. La preuve qu'ils n'taient point dirigs, dans
cette marche, par le dsir d'oprer une illusion parfaite, mais
seulement par une rusticit qui n'est point incompatible avec les
lans du gnie, c'est qu'en mme temps qu'ils copiaient la nature
commune, ils choquaient toutes les vraisemblances, en resserrant dans
l'espace d'un jour des vnemens qui avaient rempli trente annes. Les
Italiens imitrent la nature dans ces dtails moins odieux, mais peu
intressans. Dans la _Mrope_ de Maffei, le vieillard qui vient
chercher le jeune Egiste, se permet de parler beaucoup, et de dire
plusieurs choses inutiles  l'action. Blmez, en Italie, cette
absurdit; on vous rpondra: Telle est la nature. En France, nous
pensons qu'il pourrait exister un vieillard qui, ayant lev le fils
de son roi, et l'ayant laiss chapper de ses bras, viendrait le
rclamer sans bavardage.

Combien cette imitation servile de la nature est peu intressante! Ds
lors, le got, ce conducteur du gnie, est banni de l'empire des arts;
ds lors, plus de ncessit de porter du choix dans les parties, pour
en former un ensemble intressant: une vrit, souvent dsagrable,
tiendra lieu de mrite. Plus de ces nuances, de ces adoucissemens que
la perfection du got a introduits dans le langage, dans la peinture
des passions, et dont Racine a le premier donn l'ide. Si vous
peignez les anciens exactement tels qu'ils sont, vous prsentez le
tableau de moeurs grossires  des hommes dont les moeurs se sont
pures par le temps; vous rappelez  un nouveau noble le souvenir de
sa roture.

Exiger toujours cette froide ressemblance, c'est refuser d'accder au
trait secret, mais rel, en vertu duquel l'artiste dit au public:
Admettez telle et telle supposition, et je m'engage  affecter votre
me de telle et telle manire. Ces conventions tant au thtre en
plus grand nombre que partout ailleurs, vous proscrirez toute
reprsentation dramatique; la tragdie en musique vous deviendra tout
 fait insupportable; vous n'aurez gure plus d'indulgence pour la
tragdie parle; vous demanderez pourquoi Pulcherie insulte Phocas en
vers alexandrins, et la perfection mme de l'art va devenir un dfaut
pour vous. Dans un chef-d'oeuvre o de grands vnemens sont
reprsents et runis d'une manire attachante, vous serez en droit de
remarquer que la nature ne place pas ainsi, l'un auprs de l'autre,
plusieurs vnemens extraordinaires. Si vous continuez  vous tenir
rigueur, vous demanderez pourquoi Csar parle franais; vous serez le
plus cruel ennemi de vos plaisirs: vous aurez vu _Mrope_, et n'aurez
pas pleur.

Voulez-vous voir combien la nature a besoin d'tre embellie? Jetez les
yeux sur la pastorale. Il est  croire que les guerres civiles
d'Auguste et d'Antoine, les troubles de l'Italie dans le sicle du
Guarini et du Tasse, l'abrutissement o les paysans ont toujours t
plongs en France, n'ont pas permis que la patrie des Tityres, des
Amyntes, des Tyrcis, des Cladons, ait t le sjour du parfait
bonheur. Toutefois, nous sentons que les habitans de la campagne,
libres des travaux trop pnibles de leur tat, abandonns  la
simplicit de leurs gots, seraient plus prs du bonheur que nous ne
le sommes dans nos villes, o toutes les passions exaltes au plus
haut degr se livrent sans cesse, dans notre me, un combat qui
l'accable et qui la dchire. Le pote, traant  notre imagination le
tableau des plaisirs champtres, fait pour nous les frais d'une
agrable maison de campagne, o nous pourrons nous retirer quand nous
serons fatigus des plaisirs bruyans de la ville. Qu'il prenne garde
seulement de dtruire le prestige, en donnant  ses personnages des
sentimens ou des ides trangers  leur tat; mais qu'il ne craigne
pas de me les montrer plus aimables qu'ils ne le sont en effet. Ses
bergers sont-ils de beaux esprits? je ne suis point  la campagne, ni
Fontenelle non plus: sont-ils grossiers? je m'y dplais, ft-ce avec
Thocrite.

Un philosophe a dit que, hors Dieu, rien n'est beau, dans la nature,
que ce qui n'existe pas. On ne peut pas condamner plus fortement la
reprsentation de la nature commune. Parmi nous, quelques auteurs,
prenant pour guide cette philosophie froide et fausse qui, pour mieux
mesurer le champ des beaux-arts, commence par en arracher les fleurs
et les fruits, ont cru, comme nos voisins, qu'il fallait rduire les
arts  cette vrit rigoureuse qui fait de la ressemblance la chose
mme qu'on a voulu imiter. Si l'artiste, qui cherche  la peindre, se
propose de tromper tout  fait le spectateur, il mconnat l'objet de
son art. Il faut donner  l'me le plaisir de s'exercer; et les
copistes, en quelque genre que ce soit, ne donnent jamais ce plaisir.
Ce tableau du Poussin me saisit d'admiration: toutefois l'illusion
n'opre pas sur moi, au point de me faire adresser la parole aux tres
qui paraissent anims sur la toile; ce n'est pas mme ce plaisir que
je cherche. Cette statue dont j'admire la beaut, essayez de la
peindre des vritables couleurs de la nature, que la carnation soit
exactement semblable  celle d'un homme, assurez l'effet du prestige
en le couvrant d'habits semblables aux ntres: mon plaisir est
vanoui; une ridicule surprise prend la place de l'admiration; je vois
qu'on a voulu crer un homme, et qu'on n'a pas russi. Je me demande
pourquoi cette figure ressemble  un homme, et n'en est point un. Je
souhaite avec Pigmalion que la statue soit anime; je sens
l'insuffisance de l'artiste: elle me rappelle la mienne; et c'est
cette ide qu'il doit toujours carter. Il est  croire que le
sentiment de la difficult vaincue est un charme secret et toujours
agissant, qui se mle au plaisir que nous prouvons  la vue d'une
belle imitation de la nature.

D'aprs ces considrations, on est en tat de dcider si la
philosophie peut faire autant de tort  la posie, que le prtendent
la plupart des gens de lettres. Il est vrai que quelques crivains en
ont abus, en la faisant dgnrer en une vaine mtaphysique. Mais
observez les avantages qu'elle peut produire en clairant la marche
d'un talent vritable. Un auteur clbre a dit que tout ouvrage
dramatique est une exprience faite sur le coeur humain. C'est le
philosophe qui la dirige; le pote ne fait que passionner le langage
de ses acteurs. L'un place le modle, l'autre dessine avec feu. Je
sais que le gnie peint  grandes touches et ddaigne les nuances;
mais je ne puis croire qu'il soit toujours emport par une impulsion
violente: il peut laisser chapper subitement un morceau plein de
sensibilit; il peut mme concevoir un plan rempli de chaleur; mais il
a besoin de la mditation pour prsider  l'ordonnance des parties, et
les diriger  un but moral; il a pu fournir  Molire l'ide de la
cassette; mais il a t second par de profondes rflexions, lorsqu'il
a compromis un pre avare usurier, avec un fils libertin qui emprunte
 un intrt ruineux. Je vois le doigt de la philosophie empreint sur
chaque vers du _Tartuffe_ et du _Misantrope_. Ne croyons pas que cette
habitude de rflchir puisse jamais refroidir un pote. Elle trace au
contraire, dans son imagination, l'image d'un beau idal qui le dirige
 son insu, mme dans la chaleur de sa composition. Un philosophe
pourrait donc composer un nouvel _Art potique_, dans lequel il
remonterait aux sources de l'intrt et du comique, o il
approfondirait l'art de tracer les caractres, o il ferait voir les
progrs que cet art a faits, et o il pourrait donner la solution de
plusieurs problmes littraires. On peut assurer  celui qui
excuterait cet ouvrage, un trs-grand succs, dont l'auteur ne serait
jamais tmoin. Mais s'il se trouvait un homme digne de l'entreprendre,
il est  croire que cette dernire rflexion ne serait point capable
de l'arrter.

FIN DE LA DISSERTATION SUR L'IMITATION DE LA NATURE.




DIALOGUE

ENTRE

SAINT-RAL, PICURE, SNQUE, JULIEN ET LOUIS-LE-GRAND.


PICURE.

Je sors d'une illustre assemble des morts, o l'on m'a parl du
dessein que vous aviez eu de donner un ouvrage sur la bizarrerie de
quelques rputations anciennes et modernes. J'aurais pu vous fournir
un exemple...

SAINT-RAL.

Ces exemples sont innombrables. Combien cette journe m'en a-t-elle
offert! Tantt, c'est un aumnier qui m'apprend qu'on lui doit le
succs d'un sige qui immortalise tel gnral; tantt, c'est un pote
qui me prie de revendiquer pour lui une comdie, qu'il a cde pour
quatre louis  un comdien. C'est un auteur inconnu du troisime
sicle, qui se plaint que quelques crivains modernes se font un nom 
ses dpens, en s'appropriant et en dveloppant ses ides. Je viens
d'entendre un marchal de France, revenu des vanits du sicle, qui
s'avoue redevable du bton  un mouvement savant d'un officier
subalterne qui ne put obtenir la croix de Saint-Louis.

PICURE.

Je n'ose me comparer, beaucoup moins me prfrer  personne; mais
j'espre que vous ne me confondrez point avec ces morts, dont la
rputation est moins bizarre que la mienne. picure doit croire...

SAINT-RAL.

Quoi! vous tes ce philosophe svre, sage adorateur d'un dieu dont le
nom est le mot de ralliement pour les voluptueux et les esprits forts!

PICURE.

Oui, c'est moi-mme. Je suis n dans un petit bourg de l'Attique. Je
fis quelque sjour dans Athnes, o je fus absolument inconnu. Je
m'aperus que les richesses taient le flau de la plupart de ceux qui
les possdaient, grce  leur imprudence; que quelques-uns devaient
dire: j'ai des richesses, comme on dit: j'ai la fivre, j'ai la
colique; je conus que le seul moyen d'tre heureux, tait de se
conformer  la nature; je me retirai dans mon petit bourg. J'y vivais
de pain et d'eau; je jouissais de la sant, de l'galit d'esprit, de
la tranquillit d'me. J'allai  Athnes remercier Jupiter de m'avoir
conduit au bonheur par une route si simple. Il plut  un citoyen de
s'tonner de me voir dans le temple, et me voil devenu le patron de
l'impit. Je retournai dans ma retraite, bien rsolu de cacher ma
vie: c'tait mon principal axime. Ma morale tait celle d'pictte,
si ce n'est que j'avais le ridicule de prtendre qu'il vaut mieux
jouir d'une sant parfaite, que d'tre tourment des douleurs de la
gravelle. Je n'avais qu'un disciple, nomm Mtrodore,  qui je
reprochais sa somptuosit, parce qu'il dpensait un sou et demi par
jour; je lui crivais: _Non toto asse quotidi vivo_ (ma dpense ne se
monte pas  un sou par jour). Nous tions heureux, et nous disions que
nous avions trouv la volupt. Je mourus, sans que personne se doutt
que j'eusse vcu: mon disciple fit part aux siens de quelques-unes de
mes lettres, o je prchais la volupt, c'est- dire, la sobrit et
le dsintressement. D'aprs mes ides, les fermiers de la rpublique
donnrent aux Las et aux Phryns des soups o ils dpensaient
vingt-cinq mines: ils dirent qu'ils taient picuriens, et on les
crut.

SAINT-RAL.

J'ai souvent dplor l'injustice du sort  votre gard: j'avais
quelques matriaux; je me proposais de donner un prcis de votre
doctrine, de votre morale et de vos crits. Mais qu'auriez-vous pu y
gagner? J'aurais, tout au plus, rhabilit votre rputation dans
l'esprit de quelques hommes senss; mais le vulgaire sera toujours
pour vous le vulgaire. Le poids de vingt sicles psera ternellement
sur votre renomme; et, quoique votre morale soit aussi pure que
sense, on dira toujours le _poison d'picure_... Mais quel est celui
qui vient troubler une conversation si intressante?

PICURE.

C'est un philosophe qui a, presque autant que moi,  se plaindre de la
renomme. C'est un des plus fermes appuis du portique, un sage qui m'a
rendu justice en rapprochant ma doctrine de celle de Znon, et dont le
suffrage n'a pas beaucoup influ sur l'ide qu'on a conue de moi:
c'est Snque.

SNQUE.

Oui, c'est moi, qui ai t le collgue de Burrhus dans l'ducation du
fils d'nobardus; c'est moi qu'on a accus, sans aucun fondement,
d'avoir souill la couche de mon matre et de mon bienfaiteur. On m'a
souponn d'avarice, parce que la fastueuse reconnaissance de mon
disciple m'environna de richesses qui n'approchrent jamais de mon
coeur. Je fus quelque temps gouverneur de la Bretagne, o j'arrtai
les brigandages de mes subalternes dans l'administration des deniers
publics: on me supposa des raisons qui n'avaient rien de commun avec
l'intrt de l'tat. Quelques beaux esprits dirent que j'crivais, sur
une table d'or, mes invectives contre les richesses; mes ennemis
agrrent cette ide. La vrit est pourtant que je vivais, comme les
potes du temps, c'est--dire, que je passais la journe dans mon lit
 lire et  composer, et en me contentant d'un peu de pain et d'eau.
On sait que j'ai refus le trne, o les voeux de tout l'empire
m'appelaient, refus que ma mort a suivi de prs: Cependant ma
rputation de philosophe est fort quivoque, et celle d'homme de
lettres n'est pas infiniment respecte.

SAINT-RAL.

J'avais dj vu l'absurdit de ces accusations; et Snque aurait
jou, dans l'ouvrage que je mditais, un rle intressant. Vos crits
sont votre loge, et vous vous y tes peint sans vous flatter. Vos
lettres sont un cours complet de morale stocienne, o l'homme,
l'orateur et le philosophe sont runis. Quoiqu'en disent vos ennemis,
votre philosophie ne s'est pas rpandue en paroles; elle a pass dans
vos actions. On croirait que vous ftes insensible  votre exil, si le
_Trait de la Consolation_, adress  votre mre, ne prouvait que vous
etes besoin de votre philosophie pour supporter son absence. Vous
prouvtes que la plupart des malheurs ne sont gure qu'une ncessit
de faire plus d'usage de sa raison que n'en font les autres hommes.
Votre ouvrage est anim de la double chaleur de l'imagination et du
sentiment. L'le de Corse attendait un exil, et ce triste sjour vit
un contemplateur de la nature. Vous tourntes autour de plusieurs
vrits, et vous conntes l'quilibre des liqueurs. Malgr vos vertus
et vos talens, vous passez pour un philosophe dont la conduite et les
principes sont peu consquens, pour un physicien mdiocre; et quelques
littrateurs vous ont trait comme un acadmicien de province de
mauvais got.

_SNQUE._

Avoir et n'avoir point de rputation, est une chose bien indiffrente;
mais en avoir une mauvaise, est un malheur que j'avais tch d'viter.

_SAINT-RAL._

Voici, ce me semble, la cause de l'injustice de votre sicle et de la
postrit: trop d'emphase dans votre morale, trop de faste (pardonnez,
je parle  un philosophe), trop d'apprt dans votre loquence, trop de
mpris pour les hommes, ont rvolt quelques-uns de vos contemporains.
Vous ne les avez pas assez intresss  dire de vous: Snque est un
grand homme. Ils ont cherch, dans vos vertus, les semences des vices
opposs: cette ressource est prcieuse et ncessaire  la plupart des
hommes. Mais vous etes des admirateurs, quoique vous vcussiez sous
Nron; Rome recueillit et adora vos dernires paroles; et les sages de
tous les sicles vous regarderont comme un vrai philosophe, comme un
homme loquent, dont l'me fut sensible, l'esprit vaste et tendu, et
dont les crits nous offrent une fort immense d'arbres levs, o
aucun n'est remarquable, parce qu'ils sont tous d'une gale hauteur.

SNQUE.

Cette rputation est plus que suffisante; il y a long-temps que
j'crivais  mon ami Lucilius, d'aprs picure: _Satis magnum alter
alteri theatrum sumus_ (nous sommes l'un pour l'autre un thtre assez
tendu). Mais j'aperois une ombre qui m'est tout- fait inconnue;
elle, vient, sans doute, pour le mme sujet qui nous amne. Ah! je la
reconnais: c'est Julien le Philosophe.

SAINT-RAL.

Qui? Julien le Philosophe! N'enseigna-t-il pas la grammaire 
Alexandrie?

SNQUE.

Non; c'est Julien que, parmi vous autres modernes, on appelle
vulgairement Julien l'Apostat.

SAINT-RAL.

Ce fut un philosophe, sans doute; mais j'ignorais qu'il en portt le
nom.

JULIEN.

Je supporterais patiemment le nom d'Apostat, si, dans l'esprit de la
plupart des hommes, il n'emportait l'ide d'apostat de toutes les
vertus. L'on sait que je ne fus pas insensible  la gloire: c'est la
dernire passion du sage; c'est la chemise de l'me, m'a dit tout 
l'heure un philosophe aimable, n parmi mes chers Gaulois.

SAINT-RAL.

Ah! je reconnais Montaigne.

JULIEN.

Je me flatte que ce n'est point sous ce nom odieux, que vous m'eussiez
fait connatre, si j'avais eu quelque place dans votre ouvrage. On me
fora d'embrasser la religion de mes perscuteurs; et j'abjurai, ds
que je fus le matre, une religion que j'ai eu le malheur de ne pas
croire. Voici ma vie: Je fus gouverneur des Gaules, o je fus ador
des peuples. Les Gaulois m'aidrent  chasser les Germains des terres
de l'empire. Je les vainquis dans une grande bataille; je fis beaucoup
de prisonniers, et je ne traitai point les vaincus comme fit, avant
moi, votre grand Constantin: je ne les fis point gorger dans le
cirque. Devenu empereur, je tchai de rgner comme et fait Platon. Il
fallut faire la guerre aux Perses; je passai par Antioche: ce vil
peuple me prodigua les insultes et les railleries; je voulus croire
que Julien seul tait offens, et non l'empereur; je ne punis point
mes sujets, comme fit, aprs moi, votre grand Thodose; je ne les fis
pas gorger dans le cirque. Je fus bless  mort dans une action, et
l'on me prte un discours dont rougiraient l'imbcile Caligula et le
gladiateur Commode.

SAINT-RAL.

Vous devez vous consoler que mon projet n'ait pas eu lieu: une main
habile a trac votre portrait; il me semble bien saisi. On vous rend
justice; on rpand, sur votre hrosme philosophique, un soupon de
singularit, dont vous partes n'avoir pas t toujours exempt; si la
postrit et eu quelque gard pour mon suffrage, vous porteriez
dsormais, sur la terre, le nom dont on vous honore ici; et, pour vous
le donner, je l'eusse t  un de vos successeurs nomm
Lon-le-Philosophe, prince estimable,  la vrit, mais qui fut un
dialecticien et non pas un sage. Montrez-vous tout  fait digne de ce
dernier titre, en mprisant le nom d'Apostat, qui pourra bien vous
rester, parce qu'on ne renonce pas aisment aux anciennes habitudes.

Voici une ombre que je n'ai point encore vue dans ces lieux, et je lis
dans vos yeux que personne de vous ne la connat.

LOUIS-LE-GRAND.

Oui, Louis-le-Grand est ignor dans ces lieux, et son titre ne le
garantit pas d'une ternelle obscurit.

SAINT-RAL.

Louis-le-Grand ignor! Ce roi qui fut son propre ouvrage! ce roi qui
crivait au comte d'Estrades, du vivant mme de Mazarin: _Ecrivez-moi
sous l'adresse de Lionne, je veux tout faire par moi-mme_; qui, le
premier, montra  l'Europe des armes innombrables; qui cra, en deux
ans, une flotte de cent vaisseaux; qui soutint la guerre contre toute
l'Europe; qui fit fleurir les arts et le commerce; qui pensionna
tous les savans, except moi pourtant; ce roi, enfin, qui fut grand
par la guerre, par la paix, par le bonheur et par l'adversit.

LOUIS-LE-GRAND.

Je n'ai point crit au comte d'Estrades; je n'ai point couvert la mer
de vaisseaux; je n'ai point soutenu la guerre contre toute l'Europe;
je l'ai faite, malgr moi,  quelques voisins ambitieux; j'ai conu,
malgr l'ignorance de mon sicle, qu'il y avait quelque grandeur 
encourager les arts; j'ai fait des pensions  quelques professeurs de
grec et de latin; j'ai fait le bonheur de mes peuples: je suis
Louis-le-Grand, roi de Hongrie et de Pologne.

SAINT-RAL.

Je l'avoue,  ma honte: votre nom n'tait pas prsent  mon
esprit. Votre rcit me le rappelle: vous viviez  la fin du
quatorzime sicle.

LOUIS-LE-GRAND.

Il m'honora du nom de grand. Plusieurs hommes respectables sont
ignors; mais la renomme ne leur avait point accord un surnom
capable de les arracher  l'oubli; il n'appartenait qu' moi d'tre
appelle grand, et d'tre inconnu.

SAINT-RAL.

Vous avez mrit votre nom. Votre mmoire a pu tre clbre quelque
temps aprs votre mort; mais les sicles suivans n'ont pas regard
votre sicle comme dpositaire de la grandeur. Peut-tre les hommes
parviendront-ils  se faire une autre ide de la gloire; et, dans ce
cas, combien de hros dgrads! L'injustice des hommes les confrontera
avec des prjugs contraires  ceux d'aprs lesquels ils ont vcu.
Tel est le sort des hros de la gloire: son thtre est immense et
fragile; le thtre de la vertu est born, mais inbranlable.

Je parle  des philosophes et  des rois. Vous connaissez le nant des
ides et des grandeurs humaines. Mon dessein fut de juger les
rputations et le hasard qui y prside. Quelle a t la bizarrerie de
la mienne! mes ouvrages furent estims: ma personne fut inconnue. Je
vcus pauvre, sous un grand prince ami des arts. On ignore mon
vritable nom, l'ge, le temps et le lieu o j'ai termin ma destine.
Mais quelle foule d'ombres accourt vers nous! Retirons-nous  l'cart,
et sauvons nos rflexions de leur importunit.

FIN DU DIALOGUE.




QUESTION.

  SI, DANS UNE SOCIT, UN HOMME DOIT OU PEUT LAISSER PRENDRE SUR
    LUI CES DROITS QUI SOUVENT HUMILIENT L'AMOUR-PROPRE?


Cette question est plus difficile  rsoudre qu'elle ne le parat
d'abord. Ceux qui sont pour l'affirmative, prtendent que l'amiti
vritable est un contrat par lequel chacune des parties consacre 
l'autre toute son existence. Ils disent que, si l'amiti ne laisse pas
le droit de donner des secours  son ami, ou d'en recevoir, elle est
une chimre ridicule; que son principal bonheur consiste  lever ou
dchirer ce voile de dcence que les hommes ont jet sur leurs
besoins, pour se dispenser de se secourir, en continuant de se
prodiguer les marques de l'affection la plus vive; que c'est celui qui
donne, qui est honor et oblig, etc. Ceux qui sont pour la ngative,
me paraissent appuyer leur opinion par des raisons plus solides. Ils
disent que l'amiti, tant une union pure des mes, ne doit pas se
laisser souponner d'un autre motif. On peut appliquer cette rflexion
 l'amour mme. En tout tat de cause, on fait toujours trs-bien de
ne donner, que le moins qu'on peut, atteinte  cette rgle. Celui qui
reoit, n'accepte srement que parce qu'il respecte l'me de celui
qui donne: mais d'o sait-il que cette me ne se dgradera point? et
alors quel dsespoir de lui avoir obligation! d'o sait-il que cette
me, en supposant qu'elle reste noble, ne cessera point de l'aimer,
voudra bien ne jamais se prvaloir de ses avantages? Quelle me il
faut avoir pour laisser  celle d'une autre la libert de tous ses
mouvemens, tandis que je pourrais les contraindre et les diriger vers
mon bonheur apparent! Ce sacrifice continuel de mon intrt est
peut-tre plus difficile que le sacrifice momentan de ma personne; et
le bienfaiteur qui en est capable, a ncessairement l'avantage sur
celui qu'il a oblig, en leur supposant d'ailleurs une gale lvation
dans le caractre. Or, j'ai peine  croire que l'homme puisse
supporter l'ide de la supriorit d'une me sur la sienne. J'en juge
par la peine avec laquelle les mes les plus fortes voient une
supriorit fonde sur des choses moins essentielles. Il suit, au
moins, de tout ceci que, ds que je reois un bienfait, je m'engage,
pour mon bienfaiteur, qu'il sera toujours vertueux; qu'il n'aura
jamais tort avec moi; qu'il ne cessera point de m'aimer, ni moi de lui
tre attach. Si les deux premires de ces conditions n'ont pas lieu,
c'est au bienfaiteur  rougir; mais celui qui a reu le bienfait, doit
pleurer.

FIN DE LA QUESTION.




PETITS

DIALOGUES PHILOSOPHIQUES.

    DIALOGUE Ier.--_A._ Comment avez-vous fait
    pour n'tre plus sensible?
    _B._ Cela s'est fait par degrs.
    _A._ Comment?
    _B._ Dieu m'a fait la grce de n'tre plus aimable;
    je m'en suis apperu, et le reste a t tout
    seul.

    DIAL. II.--_A._ Vous ne voyez plus M.....?
    _B._ Non, il n'est plus possible.
    _A._ Comment?
    _B._ Je l'ai vu, tant qu'il n'tait que de mauvaises
    moeurs; mais, depuis qu'il est de mauvaise compagnie,
    il n'y a pas moyen.

    DIAL. III.--_A._ Je suis brouill avec elle.
    _B._ Pourquoi?
    _A._ J'en ai dit du mal.
    _B._ Je me charge de vous raccommoder: quel
    mal en avez-vous dit?
    _A._ Qu'elle est coquette.
    _B._ Je vous rconcilie.
    _A._ Quelle n'est pas belle.
    _B._ Je ne m'en mle plus.

    DIAL. IV.--_A._ Croiriez-vous que j'ai vu madame
    de..... pleurer son ami, en prsence de quinze personnes?
    _B._ Quand je vous disois que c'toit une femme
    qui russirait  tout ce qu'elle voudroit entreprendre!

    DIAL. V.--_A._ Vous marierez-vous?
    _B._ Non.
    _A._ Pourquoi?
    _B._ Parce que je serais chagrin.
    _A._ Pourquoi?
    _B._ Parce que je serais jaloux.
    _A._ Et pourquoi seriez-vous jaloux?
    _B._ Parce que je serais cocu.
    _A._ Qui vous a dit que vous seriez cocu?
    _B._ Je serais cocu, parce que je le mriterais.
    _A._ Et pourquoi le mriteriez-vous?
    _B._ Parce que je me serais mari.

    DIAL. VI.--_Le Cuisinier._ Je n'ai pu acheter ce
    saumon.
    _Le Docteur en Sorbonne._ Pourquoi?
    _Le C._ Un conseiller le marchandait.
    _Le D._ Prends ces cent cus; et va m'acheter le
    saumon et le conseiller.

    DIAL. VII.--_A._ Vous tes bien au fait des intrigues
    de nos ministres?
    _B._ C'est que j'ai vcu avec eux.
    _A._ Vous vous en tes bien trouv, j'espre?
    _B._ Point du tout. Ce sont des joueurs qui m'ont
    montr leurs cartes, qui ont mme, en ma prsence,
    regard dans le talon; mais qui n'ont point
    partag avec moi les profits du gain de la partie.

    DIAL. VIII.--_Le Vieillard._ Vous tes misantrope
    de bien bonne heure. Quel ge avez-vous?
    _Le Jeune Homme._ Vingt-cinq ans.
    _Le V._ Comptez-vous vivre plus de cent ans?
    _Le J. H._ Pas tout  fait.
    _Le V._ Croyez-vous que les hommes seront corrigs
    dans soixante-quinze ans?
    _Le J. H._ Cela serait absurde  croire.
    _Le V._ Il faut que vous le pensiez pourtant,
    puisque vous vous emportez contre leurs vices....
    Encore cela ne serait-il pas raisonnable, quand
    ils seraient corrigs d'ici  soixante-quinze ans;
    car il ne vous resterait plus de temps pour jouir
    de la rforme que vous auriez opre.
    _Le J. H._ Votre remarque mrite quelque considration:
    j'y penserai.

    DIAL. IX.--_A._ Il a cherch  vous humilier.
    _B._ Celui qui ne peut tre honor que par lui-mme,
    n'est gure humili par personne.

    DIAL. X.--_A._ La femme qu'on me propose
    n'est pas riche.
    _B._ Vous l'tes.
    _A._ Je veux une femme qui le soit. Il faut bien
    s'assortir.

    DIAL. XI.--_A._ Je l'ai aime  la folie; j'ai cru
    que j'en mourrais de chagrin.
    _B._ Mourir de chagrin! mais vous l'avez eue?
    _A._ Oui.
    _B._ Elle vous aimait?
    _A._ A la fureur! et elle a pens en mourir
    aussi.
    _B._ Eh bien! comment donc pouviez-vous mourir
    de chagrin?
    _A._ Elle voulait que je l'pousasse.
    _B._ Eh bien! une jeune femme, belle et riche
    qui vous aimait, dont vous tiez fou!
    _A._ Cela est vrai; mais pouser, pouser! Dieu
    merci, j'en suis quitte  bon march.

    DIAL. XII.--_A._ La place est honnte.
    _B._ Vous voulez dire lucrative.
    _A._ Honnte ou lucratif, c'est tout un.

    DIAL. XIII.--_A._ Ces deux femmes sont fort
    amies, je crois.
    _B._ Amies! l..... vraiment?
    _A._ Je le crois, vous dis-je; elles passent leur
    vie ensemble: au surplus, je ne vis pas assez dans
    leur socit, pour savoir si elles s'aiment ou se
    hassent.

    DIAL. XIV.--_A._ M. de R........ parle mal de vous.
    _B._ Dieu a mis le contrepoison de ce qu'il peut
    dire, dans l'opinion qu'on a de ce qu'il peut
    faire.

    DIAL. XV.--_A._ Vous connaissez M. le comte
    de.......; est-il aimable?
    _B._ Non. C'est un homme plein de noblesse,
    d'lvation, d'esprit, de connaissance: voil tout.

    DIAL. XVI.--_A._ Je lui ferais du mal volontiers.
    _B._ Mais il ne vous en a jamais fait.
    _A._ Il faut bien que quelqu'un commence.

    DIAL. XVII.--_Damon._ Clitandre est plus jeune
    que son ge. Il est trop exalt. Les maux publics,
    les torts de la socit, tout l'irrite et le rvolte.
    _Climne._ Oh! il est jeune encore, mais il a
    un bon esprit; il finira par se faire vingt mille
    livres de rente, et prendre son parti sur tout le
    reste.

    DIAL. XVIII.--_A._ Il parat que tout le mal dit
    par vous sur madame de....... n'est que pour vous
    conformer au bruit public; car il me semble que
    vous ne la connaissez point?
    _B._ Moi, point du tout.

    DIAL. XIX.--_A._ Pouvez-vous me faire le plaisir
    de me montrer le portrait en vers que vous avez
    fait de madame de....?
    _B._ Par le plus grand hasard du monde, je l'ai
    sur moi.
    _A._ C'est pour cela que je vous le demande.

    DIAL. XX.--_Damon._ Vous me paraissez bien
    revenu des femmes, bien dsintress  leur
    gard.
    _Clitandre._ Si bien que, pour peu de chose, je
    vous dirais ce que je pense d'elles.
    _Dam._ Dites-le moi.
    _Clit._ Un moment. Je veux attendre encore
    quelques annes. C'est le parti le plus prudent.

    DIAL. XXI.--_A._ J'ai fait comme les gens sages,
    quand ils font une sottise.
    _B._ Que font-ils?
    _A._ Ils remettent la sagesse  une autre fois.

    DIAL. XXII.--_A._ Voil quinze jours que nous
    perdons. Il faut pourtant nous remettre.
    _B._ Oui, ds la semaine prochaine.
    _A._ Quoi! sitt?

    DIAL. XXIII.--_A._ On a dnonc  M. le garde
    des sceaux une phrase de M. de L......
    _B._ Comment retient-on une phrase de L......?
    _A._ Un espion.

    DIAL. XXIV.--_A._ Il faut vivre avec les vivans.
    _B._ Cela n'est pas vrai; il faut vivre avec les
    morts[20].

  [20] C'est--dire, avec ses livres.

    DIAL. XXV.--_A._ Non, monsieur votre droit
    n'est point d'tre enterr dans cette chapelle.
    _B._ C'est mon droit; cette chapelle a t btie
    par mes anctres.
    _A._ Oui; mais il y a eu depuis une transaction
    qui ordonne qu'aprs monsieur votre pre qui
    est mort, ce soit mon tour.
    _B._ Non, je n'y consentirai pas. J'ai le droit d'y
    tre enterr, d'y tre enterr tout  l'heure.

    DIAL. XXVI.--_A._ Monsieur, je suis un pauvre
    comdien de province qui veut rejoindre sa
    troupe: je n'ai pas de quoi...
    _B._ Vieille ruse! Monsieur, il n'y a point l
    d'invention, point de talent.
    _A._ Monsieur, je venais sur votre rputation....
    _B._ Je n'ai point de rputation, et ne veux
    point en avoir.
    _A._ Ah, monsieur!
    _B._ Au surplus, vous voyez  quoi elle sert,
    et ce qu'elle rapporte.

    DIAL. XXVII..--_A._ Vous aimez mademoiselle....
    elle sera une riche hritire.
    _B._ Je l'ignorais: je croyais seulement qu'elle
    serait un riche hritage.

    DIAL. XXVIII..--_Le Notaire._ Fort bien, monsieur,
    dix mille cus de legs ensuite?
    _Le Mourant._ Deux mille cus au notaire.
    _Le N._ Monsieur, mais o prendra-t-on l'argent
    de tous ces legs?
    _Le M._ Eh! mais vraiment, voil ce qui m'embarrasse.

    DIAL. XXIX..--_A._ Madame..., jeune encore,
    avait pous un homme de soixante-dix-huit ans
    qui lui fit cinq enfans.
    _B._ Ils n'taient peut-tre pas de lui.
    _A._ Je crois qu'ils en taient, et je l'ai jug  la
    haine que la mre avait pour eux.

    DIAL. XXX.--_La Bonne  l'Enfant._ Cela vous
    a-t-il amuse ou ennuye?
    _Le Pre._ Quelle trange question! Plus de simplicit.
    Ma petite!
    _La petite Fille._ Papa!
    _Le Pre._ Quand tu es revenue de cette maison-l,
    quelle tait ta sensation?

    DIAL. XXXI.--_A._ Connaissez-vous madame
    de B....?
    _B._ Non.
    _A._ Mais vous l'avez vue souvent.
    _B._ Beaucoup.
    _A._ Eh bien?
    _B._ Je ne l'ai pas tudie.
    _A._ J'entends.

    DIAL. XXXII.--_Clitandre._ Mariez-vous.
    _Damis._ Moi, point du tout; je suis bien avec
    moi, je me conviens et je me suffis. Je n'aime
    point, je ne suis point aim. Vous voyez que c'est
    comme si j'tais en mnage, ayant maison et vingt-cinq
    personnes  souper tous les jours.

    DIAL. XXXIII.--_A._ M. de...... vous trouve une
    conversation charmante[21].
    _B._ Je ne dois pas mon succs  mon partner,
    lorsque je cause avec lui.

  [21] C'tait un sot.

    DIAL. XXXIV.--_A._ Concevez-vous M...? comme il a t peu tonn
    d'une infamie qui nous a confondus!
    _B._ Il n'est pas plus tonn des vices d'autrui que des siens.
    DIAL. XXXV.--_A._ Jamais la cour n'a t si ennemie des gens
    d'esprit.
    _B._ Je le crois; jamais elle n'a t plus sotte: et quand les
    deux extrmes s'loignent, le rapprochement est plus difficile.

    DIAL. XXXVI.--_Dam._ Vous marierez-vous?
    _Clit._ Quand je songe que, pour me marier, il faudrait que
    j'aimasse, il me parat, non pas impossible, mais difficile que
    je me marie; mais quand je songe qu'il faudrait que j'aimasse et
    que je fusse aim, alors je crois qu'il est impossible que je me
    marie.

    DIAL. XXXVII.--_Dam._ Pourquoi n'avez-vous rien dit, quand on a
    parl de M....?
    _Clit._ Parce que j'aime mieux que l'on calomnie mon silence
    que mes paroles.

    DIAL. XXXVIII.--_Madame de_.... Qui est-ce qui vient vers nous?
    _M. de C._ C'est madame de Ber.....
    _Mad. d...._ Est-ce que vous la connaissez?
    _M. de C._ Comment? vous ne vous souvenez donc pas du mal
    que nous en avons dit hier!

    DIAL. XXXIX.--_A._ Ne pensez-vous pas que le changement arriv
    dans la constitution sera nuisible aux beaux-arts?
    _B._ Au contraire. Il donnera aux mes, aux gnies un caractre
    plus ferme, plus noble, plus imposant. Il nous restera le got,
    fruit des beaux ouvrages du sicle de Louis XIV, qui, se mlant
     l'nergie nouvelle qu'aura prise l'esprit national, nous fera
    sortir du cercle des petites conventions qui avaient gn son
    essor.

    DIAL. XL.--_A._ Dtournez la tte. Voil M. de L.
    _B._ N'ayez pas peur: il a la vue basse.
    _A._ Ah! que vous me faites de plaisir! Moi, j'ai la vue longue,
    et je vous jure que nous ne nous rencontrerons jamais.

SUR UN HOMME SANS CARACTRE.

    DIAL. XLI.--Dor. Il aime beaucoup M. de B.....
    Philinte. D'o le sait-il? qui lui a dit cela?

DE DEUX COURTISANS.

    DIAL. XLII.--_A._ Il y a long-temps que vous
    n'avez vu M. Turgot?
    _B._ Oui.
    _A._ Depuis sa disgrce, par exemple?
    _B._ Je le crois: j'ai peur que ma prsence ne lui
    rappelle l'heureux temps o nous nous rencontrions
    tous les jours chez le roi.

DU ROI DE PRUSSE ET DE DARGET.

    DIAL. XLIII.--_Le Roi._ Allons, Darget, divertis-moi:
    conte-moi l'tiquette du roi de France:
    commence par son lever.

(Alors Darget entre dans tout le dtail de ce qui se fait, dnombre
les officiers, valets-de-chambre, leurs fonctions, etc.)

    _Le Roi_ (_en clatant de rire._) Ah! grand Dieu!
    si j'tais roi de France, je ferais un autre roi pour
    faire toutes ces choses-l  ma place.

DE L'EMPEREUR ET DU ROI DE NAPLES.

    DIAL. XLIV.--_Le Roi._ Jamais ducation ne fut
    plus nglige que la mienne.
    _L'Empereur._ Comment? (_A part._) Cet homme
    vaut quelque chose.
    _Le Roi._ Figurez-vous qu' vingt ans, je ne savais
    pas faire une fricasse de poulet; et le peu
    de cuisine que je sais, c'est moi qui me le suis
    donn.

ENTRE MADAME DE B.... ET M. DE L...

    DIAL. XLV.--_M. de L...._ C'est une plaisante
    ide de nous faire dner tous ensemble. Nous
    tions sept, sans compter votre mari.
    _Mad. de B...._ J'ai voulu rassembler tout ce que
    j'ai aim, tout ce que j'aime encore d'une manire
    diffrente, et qui me le rend. Cela prouve qu'il y
    a encore des moeurs en France; car je n'ai eu 
    me plaindre de personne, et j'ai t fidle 
    chacun pendant son rgne.
    _M. de L..._ Cela est vrai; il n'y a que votre mari
    qui,  toute force, pourrait se plaindre.
    _Mad. de B ...._ J'ai bien plus  me plaindre de lui,
    qui m'a pouse sans que je l'aimasse.
    _M. de L...._ Cela est juste. A propos; mais un
    tel, vous ne me l'avez point avou: est-ce avant
    ou aprs moi?
    _Mad. de B...._ C'est avant; je n'ai jamais os
    vous le dire; j'tais si jeune quand vous m'avez
    eue!
    _M. de L....._ Une chose m'a surpris.
    _Mad. de B....._ Qu'est-ce?
    _M. de L...._ Pourquoi n'aviez-vous pas pri le
    chevalier de S....? Il nous manquait.
    _Mad. de B_...._ J'en ai t bien fche. Il est
    parti, il y a un mois, pour l'Isle de France.
    _M. de L_...._ Ce sera pour son retour.

ENTRE LES MMES.

    DIAL. XLVI.--_M. de L...._ Ah! ma chre amie,
    nous sommes perdus: votre mari sait tout.
    _Mad. de B...._ Comment? Quelque lettre surprise?
    _M. de L..._ Point du tout.
    _Mad. de B..._ Une indiscrtion? Une mchancet
    de quelques-uns de nos amis?
    _M. de L..._ Non.
    _Mad. de B..._ Eh bien! quoi? qu'est-ce?
    _M. de L..._ Votre mari est venu ce matin m'emprunter
    cinquante louis.
    _Mad. de B..._ Les lui avez-vous prts?
    _M. de L..._ Sur-le-champ.
    _Mad. de B..._ Oh bien! il n'y a pas de mal; il ne
    sait plus rien.

  ENTRE QUELQUES PERSONNES, APRS LA PREMIRE REPRSENTATION DE
    L'OPRA DES DANADES, PAR LE BARON DE TSCHOUDY.

    DIAL. XLVII.--_A._ Il y a, dans cet opra, quatre-vingt-dix-huit
    morts.
    _B._ Comment?
    _C._ Oui. Toutes les filles de Danas, hors Hypermnestre,
    et tous les fils d'gyptus, hors
    Lynce.
    _D._ Cela fait bien quatre-vingt-dix-huit morts.
    _E._, _Mdecin de profession_. Cela fait bien des
    morts; mais il y a en effet bien des pidmies.
    _F._, _Prtre de son mtier_. Dites-moi un peu;
    dans quelle paroisse cette pidmie s'est-elle dclare?
    Cela a d rapporter beaucoup au cur.

ENTRE D'ALEMBERT ET UN SUISSE DE PORTE.

    DIAL. XLVIII.--_Le Suisse._ Monsieur, o allez-vous?
    _D'Alembert._ Chez M. de....
    _Le S._ Pourquoi ne me parlez-vous pas?
    _D'Al._ Mon ami, on s'adresse  vous pour savoir
    si votre matre est chez lui.
    _Le S._ Eh bien donc!
    _D'Al._ Je sais qu'il y est, puisqu'il m'a donn
    rendez-vous.
    _Le S._ Cela est gal; on parle toujours. Si on
    ne me parle pas, je ne suis rien.

ENTRE LE NONCE PAMPHILI ET SON SECRTAIRE.

    DIAL. XLIX.--_Le Nonce._ Qu'est-ce qu'on dit de
    moi dans le monde.
    _Le Secrtaire._ On vous accuse d'avoir empoisonn
    un tel, votre parent, pour avoir sa succession.
    _Le N._ Je l'ai fait empoisonner, mais pour une
    autre raison. Aprs?
    _Le S._ D'avoir assassin la Signora... pour vous
    avoir tromp.
    _Le N._ Point du tout; c'est parce que je craignais
    pour un secret que je lui avais confi. Ensuite?
    _Le S._ D'avoir donn la.......  un de vos pages.
    _Le N._ Tout le contraire; c'est lui qui me la
    donne. Est-ce l tout?
    _Le S._ On vous accuse de faire le bel esprit, de
    n'tre point l'auteur de votre dernier sonnet.
    _Le N. Cazzo!_ Coquin; sors de ma prsence.




QUESTION.

Pourquoi ne donnez-vous plus rien au public?


RPONSE.

C'est que le public me parat avoir le comble du mauvais got et la
rage du dnigrement.

C'est qu'un homme raisonnable ne peut agir sans motif, et qu'un succs
ne me ferait aucun plaisir, tandis qu'une disgrce me ferait peut-tre
beaucoup de peine.

C'est que je ne dois pas troubler mon repos, parce que la compagnie
prtend qu'il faut divertir la compagnie.

C'est que je travaille pour les Varits amusantes, qui sont le
Thtre de la Nation; et que je mne de front, avec cela, un ouvrage
philosophique, qui doit tre imprim  l'imprimerie royale.

C'est que le public en use avec les gens de lettres, comme les
racoleurs du pont Saint-Michel avec ceux qu'ils enrlent: enivrs le
premier jour, dix cus, et des coups de bton le reste de leur vie.

C'est qu'on me presse de travailler, par la mme raison que, quand on
se met  sa fentre, on souhaite de voir passer, dans les rues, des
singes ou des meneurs d'ours.

Exemple de M. Thomas, insult pendant toute sa vie et lou aprs sa
mort.

Gentilshommes de la chambre, comdiens, censeurs, la police,
Beaumarchais.

C'est que j'ai peur de mourir, sans avoir vcu.

C'est que tout ce qu'on me dit pour m'engager  me produire, est bon 
dire  Saint-Ange et  Murville.

C'est que j'ai  travailler, et que les succs perdent du temps.

C'est que je ne voudrais pas faire comme les gens de lettres, qui
ressemblent  des nes, ruant et se battant devant un rtelier vide.

C'est que, si j'avais donn  mesure les bagatelles dont je pouvais
disposer, il n'y aurait plus pour moi de repos sur la terre.

C'est que j'aime mieux l'estime des honntes gens et mon bonheur
particulier, que quelques loges, quelques cus, avec beaucoup
d'injures et de calomnies.

C'est que, s'il y a un homme sur la terre qui ait le droit de vivre
pour lui, c'est moi, aprs les mchancets qu'on m'a faites  chaque
succs que j'ai obtenu.

C'est que jamais, comme dit Bacon, on n'a vu marcher ensemble la
gloire et le repos.

Parce que le public ne s'intresse qu'aux succs qu'il n'estime pas.

Parce que je resterais  moiti chemin de la gloire de Jeannot.

Parce que j'en suis  ne plus vouloir plaire qu' qui me ressemble.

C'est que plus mon affiche littraire s'efface, plus je suis heureux.

C'est que j'ai connu presque tous les hommes clbres de notre temps,
et que je les ai vus malheureux par cette belle passion de clbrit,
et mourir aprs avoir dgrad par elle leur caractre moral.




MAXIMES ET PENSES.


CHAPITRE PREMIER.

Maximes gnrales.

Les maximes, les aximes sont, ainsi que les abrgs, l'ouvrage des
gens d'esprit qui ont travaill, ce semble,  l'usage des esprits
mdiocres ou paresseux. Le paresseux s'accommode d'une maxime qui le
dispense de faire lui-mme les observations qui ont men l'auteur de
la maxime au rsultat dont il fait part  son lecteur. Le paresseux et
l'homme mdiocre se croient dispenss d'aller au del, et donnent  la
maxime une gnralit que l'auteur,  moins qu'il ne soit lui-mme
mdiocre (ce qui arrive quelquefois), n'a pas prtendu lui donner.
L'homme suprieur saisit tout d'un coup les ressemblances, les
diffrences qui font que la maxime est plus ou moins applicable  tel
ou tel cas, ou ne l'est pas du tout. Il en est de cela, comme de
l'histoire naturelle, o le dsir de simplifier a imagin les classes
et les divisions. Il a fallu avoir de l'esprit pour les faire; car il
a fallu rapprocher et observer des rapports: mais le grand
naturaliste, l'homme de gnie, voit que la nature prodigue des tres
individuellement diffrens, et voit l'insuffisance des divisions et
des classes, qui sont d'un si grand usage aux esprits mdiocres ou
paresseux. On peut les associer: c'est souvent la mme chose, c'est
souvent la cause et l'effet.

--La plupart des faiseurs de recueils de vers ou de bons mots
ressemblent  ceux qui mangent des cerises ou des hutres, choisissant
d'abord les meilleurs, et finissant par tout manger.

--Ce serait une chose curieuse qu'un livre qui indiquerait toutes les
ides corruptrices de l'esprit humain, de la socit, de la morale, et
qui se trouvent dveloppes ou supposes dans les crits les plus
clbres, dans les auteurs les plus consacrs; les ides qui propagent
la superstition religieuse, les mauvaises maximes politiques, le
despotisme, la vanit de rang, les prjugs populaires de toute
espce. On verrait que presque tous les livres sont des corrupteurs,
que les meilleurs font presque autant de mal que de bien.

--On ne cesse d'crire sur l'ducation; et les ouvrages crits sur
cette matire ont produit quelques ides heureuses, quelques mthodes
utiles; ont fait, en un mot, quelque bien partiel. Mais quelle peut
tre, en grand, l'utilit de ces crits, tant qu'on ne fera pas
marcher de front les rformes relatives  la lgislation,  la
religion,  l'opinion publique? L'ducation n'ayant d'autre objet que
de conformer la raison de l'enfance  la raison publique relativement
 ces trois objets, quelle instruction donner, tant que ces trois
objets se combattent? En formant la raison de l'enfance, que
faites-vous que de la prparer  voir plutt l'absurdit des opinions
et des moeurs consacres par le sceau de l'autorit sacre, publique,
ou lgislative; par consquent,  lui en inspirer le mpris?

--C'est une source de plaisir et de philosophie, de faire l'analyse
des ides qui entrent dans les divers jugemens que portent tel ou tel
homme, telle ou telle socit. L'examen des ides qui dterminent
telle ou telle opinion publique, n'est pas moins intressant, et l'est
souvent davantage.

--Il en est de la civilisation, comme de la cuisine. Quand on voit sur
une table des mets lgers, sains et bien prpars, on est fort aise
que la cuisine soit devenue une science; mais quand on y voit des jus,
des coulis, des pts de truffes, on maudit les cuisiniers et leur art
funeste:  l'application.

--L'homme, dans l'tat actuel de la socit, me parat plus corrompu
par sa raison que par ses passions. Ses passions (j'entends ici celles
qui appartiennent  l'homme primitif) ont conserv, dans l'ordre
social, le peu de nature qu'on y retrouve encore.

--La socit n'est pas, comme on le croit d'ordinaire, le
dveloppement de la nature, mais bien sa dcomposition et sa refonte
entire. C'est un second difice, bti avec des dcombres du premier.
On en trouve les dbris, avec un plaisir ml de surprise. C'est celui
qu'occasionne l'expression nave d'un sentiment naturel qui chappe
dans la socit; il arrive mme qu'il plat davantage, si la personne
 laquelle il chappe est d'un rang plus lev, c'est- dire, plus
loin de la nature. Il charme dans un roi, parce qu'un roi est dans
l'extrmit oppose. C'est un dbris d'ancienne architecture dorique
ou corinthienne, dans un difice grossier et moderne.

--En gnral, si la socit n'tait pas une composition factice, tout
sentiment simple et vrai ne produirait pas le grand effet qu'il
produit: il plairait sans tonner; mais il tonne et il plat. Notre
surprise est la satire de la socit, et notre plaisir est un hommage
 la nature.

--Des fripons ont toujours un peu besoin de leur honneur,  peu prs
comme les espions de police, qui sont pays moins cher, quand ils
voient moins bonne compagnie.

--Un homme du peuple, un mendiant, peut se laisser mpriser, sans
donner l'ide d'un homme vil, si le mpris ne parat s'adresser qu'
son extrieur: mais ce mme mendiant, qui laisserait insulter sa
conscience, ft-ce par le premier souverain de l'Europe, devient alors
aussi vil par sa personne que par son tat.

--Il faut convenir qu'il est impossible de vivre dans le monde, sans
jouer de temps en temps la comdie. Ce qui distingue l'honnte homme
du fripon, c'est de ne la jouer que dans les cas forcs, et pour
chapper au pril; au lieu que l'autre va au-devant des occasions.

--On fait quelquefois dans le monde un raisonnement bien trange. On
dit  un homme, en voulant rcuser son tmoignage en faveur d'un autre
homme: C'est votre ami. Eh! morbleu, c'est mon ami, parce que le bien
que j'en dis est vrai, parce qu'il est tel que je le peins. Vous
prenez la cause pour l'effet, et l'effet pour la cause. Pourquoi
supposez-vous que j'en dis du bien, parce qu'il est mon ami? et
pourquoi ne supposez-vous pas plutt qu'il est mon ami, parce qu'il y
a du bien  en dire?

--Il y a deux classes de moralistes et de politiques: ceux qui n'ont
vu la nature humaine que du ct odieux ou ridicule, et c'est le plus
grand nombre; Lucien, Montaigne, Labruyre, La Rochefoucault, Swift,
Mandeville, Helvtius, etc: ceux qui ne l'ont vue que du beau ct et
dans ses perfections; tels sont Shaftersbury et quelques autres. Les
premiers ne connaissent pas le palais dont ils n'ont vu que les
latrines; les seconds sont des enthousiastes qui dtournent leurs yeux
loin de ce qui les offense, et qui n'en existe pas moins. _Est in
medio verum._

--Veut-on avoir la preuve de la parfaite inutilit de tous les livres
de morale, de sermons, etc.? Il n'y a qu' jeter les yeux sur le
prjug de la noblesse hrditaire. Y a-t-il un travers contre lequel
les philosophes, les orateurs, les potes, aient lanc plus de traits
satiriques, qui ait plus exerc les esprits de toute espce, qui ait
fait natre plus de sarcasmes? cela a-t-il fait tomber les
prsentations, la fantaisie de monter dans les carosses? cela a-t-il
fait supprimer la place de Cherin?

--Au thtre, on vise  l'effet; mais ce qui distingue le bon et le
mauvais pote, c'est que le premier veut faire effet par des moyens
raisonnables; et, pour le second, tous les moyens sont excellens. Il
en est de cela comme des honntes gens et des fripons, qui veulent
galement faire fortune: les premiers n'emploient que des moyens
honntes; et les autres, toutes sortes de moyens.

--La philosophie, ainsi que la mdecine, a beaucoup de drogues,
trs-peu de bons remdes, et presque point de spcifiques.

--On compte environ cent cinquante millions d'mes en Europe, le
double en Afrique, plus du triple en Asie; en admettant que l'Amrique
et les Terres Australes n'en contiennent que la moiti de ce que donne
notre hmisphre, on peut assurer qu'il meurt tous les jours, sur
notre globe, plus de cent mille hommes. Un homme qui n'aurait vcu que
trente ans, aurait encore chapp environ mille quatre cents fois 
cette pouvantable destruction.

--J'ai vu des hommes qui n'taient dous que d'une raison simple et
droite, sans une grande tendue ni sans beaucoup d'lvation d'esprit;
et cette raison simple avait suffi pour leur faire mettre  leur place
les vanits et les sottises humaines, pour leur donner le sentiment de
leur dignit personnelle, leur faire apprcier ce mme sentiment dans
autrui. J'ai vu des femmes  peu prs dans le mme cas, qu'un
sentiment vrai, prouv de bonne heure, avait mises au niveau des
mmes ides. Il suit, de ces deux observations, que ceux qui mettent
un grand prix  ces vanits,  ces sottises humaines, sont de la
dernire classe de notre espce.

--Celui qui ne sait point recourir  propos  la plaisanterie, et qui
manque de souplesse dans l'esprit, se trouve trs-souvent plac entre
la ncessit d'tre faux ou d'tre pdant: alternative fcheuse 
laquelle un honnte homme se soustrait, pour l'ordinaire, par de la
grce et de la gat.

--Souvent une opinion, une coutume commence  paratre absurde dans la
premire jeunesse; et en avanant dans la vie, on en trouve la raison;
elle parat moins absurde. En faudrait-il conclure que de certaines
coutumes sont moins ridicules? On serait port  penser quelquefois
qu'elles ont t tablies par des gens qui avaient lu le livre entier
de la vie, et qu'elles sont juges par des gens qui, malgr leur
esprit, n'en ont lu que quelques pages.

--Il semble que, d'aprs les ides reues dans le monde et la dcence
sociale, il faut qu'un prtre, un cur croie un peu pour n'tre pas
hypocrite, ne soit pas sr de son fait pour n'tre pas intolrant. Le
grand-vicaire peut sourire  un propos contre la religion, l'vque
rire tout--fait, le cardinal y joindre son mot.

--La plupart des nobles rappellent leurs anctres,  peu prs comme un
_Cicerone_ d'Italie rappelle Cicron.

--J'ai lu, dans je ne sais quel voyageur, que certains sauvages de
l'Afrique croient  l'immortalit de l'me. Sans prtendre expliquer
ce qu'elle devient, il la croient errante, aprs la mort, dans les
broussailles qui environnent leurs bourgades, et la cherchent
plusieurs matines de suite. Ne la trouvant pas, ils abandonnent cette
recherche, et n'y pensent plus. C'est  peu prs ce que nos
philosophes ont fait, et avaient de meilleur  faire.

--Il faut qu'un honnte homme ait l'estime publique sans y avoir
pens, et, pour ainsi dire, malgr lui. Celui qui l'a cherche, donne
sa mesure.

--C'est une belle allgorie, dans la Bible, que cet arbre de la
science du bien et du mal qui produit la mort. Cet emblme ne veut-il
pas dire que, lorsqu'on a pntr le fond des choses, la perte des
illusions amne la mort de l'me, c'est--dire, un dsintressement
complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes?

--Il faut qu'il y ait de tout dans le monde; il faut que, mme dans
les combinaisons factices du systme social, il se trouve des hommes
qui opposent la nature  la socit, la vrit  l'opinion, la ralit
 la chose convenue. C'est un genre d'esprit et de caractre fort
piquant, et dont l'empire se fait sentir plus souvent qu'on ne croit.
Il y a des gens  qui on n'a besoin que de prsenter le vrai, pour
qu'ils y courent avec une surprise nave et intressante. Ils
s'tonnent qu'une chose frappante (quand on sait la rendre telle) leur
ait chapp jusqu'alors.

--On croit le sourd malheureux dans la socit. N'est-ce pas un
jugement prononc par l'amour-propre de la socit, qui dit: cet
homme-l n'est-il pas trop  plaindre de n'entendre pas ce que nous
disons?

--La pense console de tout, et remdie  tout. Si quelquefois elle
vous fait du mal, demandez-lui le remde du mal qu'elle vous a fait,
elle vous le donnera.

--Il y a, on ne peut le nier, quelques grands caractres dans
l'histoire moderne, et on ne peut comprendre comment ils se sont
forms: ils y semblent comme dplacs; ils y sont comme des cariatides
dans un entresol.

--La meilleure philosophie, relativement au monde, est d'allier,  son
gard, le sarcasme de la gat avec l'indulgence du mpris.

--Je ne suis pas plus tonn de voir un homme fatigu de la gloire,
que je ne le suis d'en voir un autre importun du bruit qu'on fait
dans son antichambre.

--J'ai vu, dans le monde, qu'on sacrifiait sans cesse l'estime des
honntes gens  la considration, et le repos  la clbrit.

--Une forte preuve de l'existence de Dieu, selon Dorilas, c'est
l'existence de l'homme, de l'homme par excellence, dans le sens le
moins susceptible d'quivoque, dans le sens le plus exact, et, par
consquent, un peu circonscrit: en un mot, de l'homme de qualit.
C'est le chef-d'oeuvre de la providence, ou plutt le seul ouvrage
immdiat de ses mains. Mais on prtend, on assure qu'il existe des
tres d'une ressemblance parfaite avec cet tre privilgi. Dorilas a
dit: Est-il vrai? quoi! mme figure! mme conformation extrieure! Eh
bien! l'existence de ces individus, de ces hommes (puisqu'on les
appelle ainsi), qu'il a nie autrefois, qu'il a vue,  sa grande
surprise, reconnue par plusieurs de ses gaux; que, par cette raison
seule, il ne nie plus formellement; sur laquelle il n'a plus que des
nuages, des doutes bien pardonnables, tout--fait involontaires;
contre laquelle il se contente de protester simplement par des
hauteurs, par l'oubli des biensances, ou par des bonts ddaigneuses;
l'existence de tous ces tres, sans doute mal dfinis, qu'en
fera-t-il? comment l'expliquera-t-il? comment accorder ce phnomne
avec sa thorie? dans quel systme physique, mtaphysique, ou, s'il
le faut, mythologique, ira-t-il chercher la solution de ce problme?
Il rflchit, il rve; il est de bonne foi; l'objection est spcieuse;
il en est branl. Il a de l'esprit, des connaissances; il va trouver
le mot de l'nigme; il l'a trouv, il le tient; la joie brille dans
ses yeux. Silence. On connat, dans la thorie persanne, la doctrine
des deux principes, celui du bien et celui du mal. Eh quoi! vous ne
saisissez pas? Rien de plus simple. Le gnie, les talens, les vertus,
sont des inventions du mauvais principe d'Orimane, du Diable, pour
mettre en vidence, pour produire au grand jour certains misrables,
plbiens reconnus, vrais roturiers, ou  peine gentilshommes.

--Combien de militaires distingus, combien d'officiers gnraux sont
morts, sans avoir transmis leurs noms  la postrit: en cela, moins
heureux que Bucphale, et mme que le dogue espagnol Brcillo, qui
dvorait les Indiens de Saint-Domingue, et qui avait la paie de trois
soldats!

--On souhaite la paresse d'un mchant et le silence d'un sot.

--Ce qui explique le mieux comment le malhonnte homme, et quelquefois
mme le sot, russissent presque toujours mieux, dans le monde, que
l'honnte homme et que l'homme d'esprit,  faire leur chemin: c'est
que le malhonnte homme et le sot ont moins de peine  se mettre au
courant et au ton du monde, qui, en gnral, n'est que malhonntet et
sottise; au lieu que l'honnte homme et l'homme sens, ne pouvant pas
entrer sitt en commerce avec le monde, perdent un temps prcieux pour
la fortune. Les uns sont des marchands qui, sachant la langue du pays,
vendent et s'approvisionnent tout de suite; tandis que les autres sont
obligs d'apprendre la langue de leurs vendeurs et de leurs chalands,
avant que d'exposer leur marchandise, et d'entrer en trait avec eux:
souvent mme ils ddaignent d'apprendre cette langue, et alors ils
s'en retournent sans trenner.

--Il y a une prudence suprieure  celle qu'on qualifie ordinairement
de ce nom: l'une est la prudence de l'aigle, et l'autre celle des
taupes. La premire consiste  suivre hardiment son caractre, en
acceptant avec courage les dsavantages et les inconvniens qu'il peut
produire.......

--Pour parvenir  pardonner  la raison le mal qu'elle fait  la
plupart des hommes, on a besoin de considrer ce que ce serait que
l'homme sans sa raison. C'tait un mal ncessaire.

--Il y a des sottises bien habilles, comme il y a des sots trs-bien
vtus.

--Si l'on avait dit  Adam, le lendemain de la mort d'Abel, que, dans
quelques sicles, il y aurait des endroits o, dans l'enceinte de
quatre lieues carres, se trouveraient runis et amoncels sept ou
huit cent mille hommes, aurait-il cru que ces multitudes pussent
jamais vivre ensemble? ne se serait-il pas fait une ide encore plus
affreuse de ce qui s'y commet de crimes et de monstruosits? C'est la
rflexion qu'il faut faire, pour se consoler des abus attachs  ces
tonnantes runions d'hommes.

--Les prtentions sont une source de peines, et l'poque du bonheur de
la vie commence au moment o elles finissent. Une femme est-elle
encore jolie au moment o sa beaut baisse? ses prtentions la rendent
ou ridicule ou malheureuse: dix ans aprs, plus laide ou vieille, elle
est calme et tranquille. Un homme est dans l'ge o l'on peut russir
et ne pas russir auprs des femmes; il s'expose  des inconvniens,
et mme  des affronts: il devient nul; ds lors plus d'incertitudes,
et il est tranquille. En tout, le mal vient de ce que les ides ne
sont pas fixes et arrtes: il vaut mieux tre moins, et tre ce qu'on
est incontestablement. L'tat des ducs et pairs, bien constat, vaut
mieux que celui des princes trangers, qui ont  lutter sans cesse
pour la prminence. Si Chapelain et pris le parti que lui
conseillait Boileau, par le fameux hmistiche: _Que n'crit-t-il en
prose?_ il se ft pargn bien des tourmens, et se ft peut-tre fait
un nom, autrement que par le ridicule.

--N'as-tu pas honte de vouloir parler mieux que tu ne peux? disait
Snque  l'un de ses fils, qui ne pouvait trouver l'exorde d'une
harangue qu'il avait commence. On pourrait dire de mme  ceux qui
adoptent des principes plus forts que leur caractre: N'as-tu-pas
honte de vouloir tre philosophe plus que tu ne peux?

--La plupart des hommes qui vivent dans le monde, y vivent si
tourdiment, pensent si peu, qu'ils ne connaissent pas ce monde qu'ils
ont toujours sous les yeux. Ils ne le connaissent pas, disait
plaisamment M. de B., par la raison qui fait que les hannetons ne
savent pas l'histoire naturelle.

--En voyant Bacon, dans le commencement du seizime sicle, indiquer 
l'esprit humain la marche qu'il doit suivre pour reconstruire
l'difice des sciences, on cesse presque d'admirer les grands hommes
qui lui ont succd, tels que Boile, Loke, etc. Il leur distribue
d'avance le terrain qu'ils ont  dfricher ou  conqurir. C'est
Csar, matre du monde aprs la victoire de Pharsale, donnant des
royaumes et des provinces  ses partisans ou  ses favoris.

--Notre raison nous rend quelquefois aussi malheureux que nos
passions; et on peut dire de l'homme, quand il est dans ce cas, que
c'est un malade empoisonn par son mdecin.

--Le moment o l'on perd les illusions, les passions de la jeunesse,
laisse souvent des regrets; mais quelquefois on hait le prestige qui
nous a tromp. C'est Armide qui brle et dtruit le palais o elle fut
enchante.

--Les mdecins et le commun des hommes ne voient pas plus clair les
uns que les autres dans les maladies et dans l'intrieur du corps
humain. Ce sont tous des aveugles; mais les mdecins sont des
quinze-vingts, qui connaissent mieux les rues, et qui se tirent mieux
d'affaire.

--Vous demandez comment on fait fortune. Voyez ce qui se passe au
parterre d'un spectacle, le jour o il y a foule; comme les uns
restent en arrire, comme les premiers reculent, comme les derniers
sont ports en avant. Cette image est si juste, que le mot qui
l'exprime a pass dans le langage du peuple. Il appelle faire fortune,
_se pousser. Mon fils, mon neveu se poussera_. Les honntes gens
disent, _s'avancer, avancer, arriver_, termes adoucis, qui cartent
l'ide accessoire de force, de violence, de grossiret; mais qui
laissent subsister l'ide principale.

--Le monde physique parat l'ouvrage d'un tre puissant et bon, qui a
t oblig d'abandonner  un tre malfaisant l'excution d'une partie
de son plan. Mais le monde moral parat tre le produit des caprices
d'un diable devenu fou.

--Ceux qui ne donnent que leur parole pour garant d'une assertion qui
reoit sa force de ses preuves, ressemblent  cet homme qui disait:
J'ai l'honneur de vous assurer que la terre tourne autour du soleil.

--Dans les grandes choses, les hommes se montrent comme il leur
convient de se montrer: dans les petites, ils se montrent comme ils
sont.

--Qu'est-ce qu'un philosophe? C'est un homme qui oppose la nature  la
loi, la raison  l'usage, sa conscience  l'opinion, et son jugement 
l'erreur.

--Un sot qui a un moment d'esprit, tonne et scandalise, comme des
chevaux de fiacre au galop.

--Ne tenir dans la main de personne, tre l'_homme de son coeur_, de
ses principes, de ses sentimens: c'est ce que j'ai vu de plus rare.

--Au lieu de vouloir corriger les hommes de certains travers
insupportables  la socit, il aurait fallu corriger la faiblesse de
ceux qui les souffrent.

--Les trois-quarts des folies ne sont que des sottises.

--L'opinion est la reine du monde, parce que la sottise est la reine
des sots.

--Il faut savoir faire les sottises que nous demande notre caractre.

--L'importance sans mrite obtient des gards sans estime.

--Grands et petits, on a beau faire, il faut toujours se dire comme le
fiacre aux courtisanes dans le moulin de Javelle: _Vous autres et nous
autres, nous ne pouvons nous passer les uns des autres_.

--Quelqu'un disait que la Providence tait le nom de baptme du
hasard: quelque dvot dira que le hasard est un sobriquet de la
Providence.

--Il y a peu d'hommes qui se permettent un usage rigoureux et
intrpide de leur raison, et osent l'appliquer  tous les objets dans
toute sa force. Le temps est venu o il faut l'appliquer ainsi  tous
les objets de la morale, de la politique et de la socit, aux rois,
aux ministres, aux grands, aux philosophes, aux principes des
sciences, des beaux-arts, etc.: sans quoi, on restera dans la
mdiocrit.

--Il y a des hommes qui ont le besoin de primer, de s'lever au-dessus
des autres,  quelque prix que ce puisse tre. Tout leur est gal,
pourvu qu'ils soient en vidence sur des trteaux de charlatan; sur un
thtre, un trne, un chafaud, ils seront toujours bien, s'ils
attirent les yeux.

--Les hommes deviennent petits en se rassemblant: ce sont les diables
de Milton, obligs de se rendre pygmes, pour entrer dans le
Pandoemonion.

--On anantit son propre caractre dans la crainte d'attirer les
regards et l'attention; et on se prcipite dans la nullit, pour
chapper au danger d'tre peint.

--L'ambition prend aux petites mes plus facilement qu'aux grandes,
comme le feu prend plus aisment  la paille, aux chaumires qu'aux
palais.

--L'homme vit souvent avec lui-mme, et il a besoin de vertu; il vit
avec les autres, et il a besoin d'honneur.

--Les flaux physiques et les calamits de la nature humaine ont rendu
la socit ncessaire. La socit a ajout aux malheurs de la nature.
Les inconvniens de la socit ont amen la ncessit du gouvernement,
et le gouvernement ajoute aux malheurs de la socit. Voil l'histoire
de la nature humaine.

--La fable de Tantale n'a presque jamais servi d'emblme qu'
l'avarice; mais elle est, pour le moins, autant celui de l'ambition,
de l'amour de la gloire, de presque toutes les passions.

--La nature, en faisant natre  la fois la raison et les passions,
semble avoir voulu, par le second prsent, aider l'homme  s'tourdir
sur le mal qu'elle lui a fait par le premier; et, en ne le laissant
vivre que peu d'annes aprs la perte de ses passions, semble prendre
piti de lui, en le dlivrant bientt d'une vie qui le rduisait  sa
raison pour toute ressource.

--Toutes les passions sont exagratrices; et elles ne sont des
passions, que parce qu'elles exagrent.

--Le philosophe qui veut teindre ses passions, ressemble au chimiste
qui voudrait teindre son feu.

--Le premier des dons de la nature est cette force de raison qui vous
lve au-dessus de vos propres passions et de vos faiblesses, et qui
vous fait gouverner vos qualits mme, vos talens et vos vertus.

--Pourquoi les hommes sont-ils si sots, si subjugus par la coutume ou
par la crainte de faire un testament, en un mot, si imbciles,
qu'aprs eux ils laissent aller leurs biens  ceux qui rient de leur
mort, plutt qu' ceux qui la pleurent?

--La nature a voulu que les illusions fussent pour les sages comme
pour les fous, afin que les premiers ne fussent par trop malheureux
par leur propre sagesse.

--A voir la manire dont on en use envers les malades dans les
hpitaux, on dirait que les hommes ont imagin ces tristes asiles, non
pour soigner les malades, mais pour les soustraire aux regards des
heureux, dont ces infortuns troubleraient les jouissances.

--De nos jours, ceux qui aiment la nature sont accuss d'tre
romanesques.

--Le thtre tragique a le grand inconvnient moral de mettre trop
d'importance  la vie et  la mort.

--La plus perdue de toutes les journes est celle o l'on n'a pas ri.

--La plupart des folies ne viennent que de sottise.

--On fausse son esprit, sa conscience, sa raison, comme on gte son
estomac.

--Les lois du secret et du dpt sont les mmes.

--L'esprit n'est souvent au coeur que ce que la bibliothque d'un
chteau est  la personne du matre.

--Ce que les potes, les orateurs, mme quelques philosophes nous
disent sur l'amour de la gloire, on nous le disait au collge pour
nous encourager  avoir les prix. Ce que l'on dit aux enfans pour les
engager  prfrer  une tartelette les louanges de leurs bonnes,
c'est ce qu'on rpte aux hommes pour leur faire prfrer  un intrt
personnel les loges de leurs contemporains ou de la postrit.

--Quand on veut devenir philosophe, il ne faut pas se rebuter des
premires dcouvertes affligeantes qu'on fait dans la connaissance des
hommes. Il faut, pour les connatre, triompher du mcontentement
qu'ils donnent, comme l'anatomiste triomphe de la nature, de ses
organes et de son dgot, pour devenir habile dans son art.

--En apprenant  connatre les maux de la nature, on mprise la mort;
en apprenant  connatre ceux de la socit, on mprise la vie.

--Il en est de la valeur des hommes comme de celle des diamans, qui, 
une certaine mesure de grosseur, de puret, de perfection, ont un prix
fixe et marqu; mais qui, par-del cette, mesure, restent sans prix,
et ne trouvent point d'acheteurs.


CHAPITRE II.

Suite des Maximes gnrales.

En France, tout le monde parat avoir de l'esprit, et la raison en est
simple: comme tout y est une suite de contradictions, la plus lgre
attention possible suffit pour les faire remarquer, et rapprocher deux
choses contradictoires. Cela fait des contrastes tout naturels, qui
donnent  celui qui s'en avise, l'air d'un homme qui a beaucoup
d'esprit. Raconter, c'est faire des grotesques. Un simple nouvelliste
devient un bon plaisant, comme l'historien un jour aura l'air d'un
auteur satirique.

--Le public ne croit point  la puret de certaines vertus et de
certains sentimens; et, en gnral, le public ne peut gure s'lever
qu' des ides basses.

--Il n'y a pas d'homme qui puisse tre,  lui tout seul, aussi
mprisable qu'un corps. Il n'y a point de corps qui puisse tre aussi
mprisable que le public.

--Il y a des sicles o l'opinion publique est la plus mauvaise des
opinions.

--L'esprance n'est qu'un charlatan qui nous trompe sans cesse. Et,
pour moi, le bonheur n'a commenc que lorsque je l'ai eu perdue. Je
mettrais volontiers, sur la porte du paradis, le vers que le Dante a
mis sur celle de l'enfer:

    Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.

--L'homme pauvre, mais indpendant des hommes, n'est qu'aux ordres de
la ncessit. L'homme riche, mais dpendant, est aux ordres d'un autre
homme ou de plusieurs.

--L'ambitieux qui a manqu son objet, et qui vit dans le dsespoir, me
rappelle Ixion mis sur la roue pour avoir embrass un nuage.

--Il y a, entre l'homme d'esprit, mchant par caractre, et l'homme
d'esprit, bon et honnte, la diffrence qui se trouve entre un
assassin et un homme du monde qui fait bien des armes.

--Qu'importe de paratre avoir moins de foiblesses qu'un autre, et
donner aux hommes moins de prises sur vous? Il suffit qu'il y en ait
une, et qu'elle soit connue. Il faudrait tre un Achille _sans talon_,
et c'est ce qui parat impossible.

--Telle est la misrable condition des hommes, qu'il leur faut
chercher, dans la socit, des consolations aux maux de la nature; et,
dans la nature, des consolations aux maux de la socit. Combien
d'hommes n'ont trouv, ni dans l'une ni dans l'autre, des distractions
 leurs peines!

--La prtention la plus inique et la plus absurde en matire
d'intrt, qui serait condamne avec mpris, comme insoutenable, dans
une socit d'honntes gens choisis pour arbitres, faites en la
matire d'un procs en justice rgle. Tout procs peut se perdre ou
se gagner, et il n'y a pas plus  parier pour que contre: de mme,
toute opinion, toute assertion, quelque ridicule qu'elle soit,
faites-en la matire d'un dbat entre des partis diffrens dans un
corps, dans une assemble, elle peut emporter la pluralit des
suffrages.

--C'est une vrit reconnue que notre sicle a remis les mots  leur
place; qu'en bannissant les subtilits scolastiques, dialecticiennes,
mtaphysiques, il est revenu au simple et au vrai, en physique, en
morale et en politique. Pour ne parler que de morale, on sent combien
ce mot, l'_honneur_, renferme d'ides complexes et mtaphysiques.
Notre sicle en a senti les inconvniens; et, pour ramener tout au
simple, pour prvenir tout abus de mots, il a tabli que l'_honneur_
restait, dans toute son intgrit,  tout homme qui n'avait point t
repris de justice. Autrefois, ce mot tait une source d'quivoques et
de contestations;  prsent, rien de plus clair. Un homme a-t-il t
mis au carcan? n'y a-t-il pas t mis? voil l'tat de la question.
C'est une simple question de fait, qui s'claircit facilement par les
registres du greffe. Un homme n'a pas t mis au carcan: c'est un
homme d'honneur, qui peut prtendre  tout, aux places du ministre,
etc.; il entre dans les corps, dans les acadmies, dans les cours
souveraines. On sent combien la nettet et la prcision pargnent de
querelles et de discussions, et combien le commerce de la vie devient
commode et facile.

--L'amour de la gloire, une vertu! trange vertu que celle qui se fait
aider par l'action de tous les vices; qui reoit pour stimulans
l'orgueil, l'ambition, l'envie, la vanit, quelquefois l'avarice mme!
Titus serait-il Titus, s'il avait eu pour ministres Sjan, Narcisse et
Tigellin?

--La gloire met souvent un honnte homme aux mmes preuves que la
fortune; c'est- dire, que l'une et l'autre l'obligent, avant de le
laisser parvenir jusqu' elles,  faire ou souffrir des choses
indignes de son caractre. L'homme intrpidement vertueux les repousse
alors galement l'une et l'autre, et s'enveloppe ou dans l'obscurit
ou dans l'infortune, et quelquefois dans l'une et dans l'autre.

--Celui qui est juste au milieu, entre notre ennemi et nous, nous
parat tre plus voisin de notre ennemi: c'est un effet des lois de
l'optique, comme celui par lequel le jet d'eau d'un bassin parat
moins loign de l'autre bord que de celui o vous tes.

--L'opinion publique est une juridiction que l'honnte homme ne doit
jamais reconnatre parfaitement, et qu'il ne doit jamais dcliner.

--Vain veut dire vide: ainsi la vanit est si misrable, qu'on ne peut
gure lui dire pis que son nom. Elle se donne elle mme pour ce
quelle est.

--On croit communment que l'art de plaire est un grand moyen de faire
fortune: savoir s'ennuyer est un art qui russit bien davantage. Le
talent de faire fortune, comme celui de russir auprs des femmes, se
rduit presque  cet art-l.

--Il y a peu d'hommes  grand caractre qui n'aient quelque chose de
romanesque dans la tte ou dans le coeur. L'homme qui en est
entirement dpourvu, quelque honntet, quelque esprit qu'il puisse
avoir, est,  l'gard du grand caractre, ce qu'un artiste, d'ailleurs
trs-habile, mais qui n'aspire point au beau idal, est  l'gard de
l'artiste, homme de gnie, qui s'est rendu ce beau idal familier.

--Il y a de certains hommes dont la vertu brille davantage dans la
condition prive, qu'elle ne le ferait dans une fonction publique. Le
cadre les dparerait. Plus un diamant est beau, plus il faut que la
monture soit lgre. Plus le chaton est riche, moins le diamant est en
vidence.

--Quand on veut viter d'tre charlatan, il faut fuir les trteaux;
car, si l'on y monte, on est bien forc d'tre charlatan, sans quoi
l'assemble vous jette des pierres.

--Il y a peu de vices qui empchent un homme d'avoir beaucoup d'amis,
autant que peuvent le faire de trop grandes qualits.

--Il y a telle supriorit, telle prtention qu'il suffit de ne pas
reconnatre, pour qu'elle soit anantie; telle autre qu'il suffit de
ne pas apercevoir, pour la rendre sans effet.

--Ce serait tre trs-avanc dans l'tude de la morale, de savoir
distinguer tous les traits qui diffrencient l'orgueil et la vanit.
Le premier est haut, calme, fier, tranquille, inbranlable; la seconde
est vile, incertaine, mobile, inquite et chancelante. L'un grandit
l'homme; l'autre le renfle. Le premier est la source de mille vertus;
l'autre, celle de presque tous les vices et tous les travers. Il y a
un genre d'orgueil dans lequel sont compris tous les commandemens de
Dieu; et un genre de vanit qui contient les sept pchs capitaux.

--Vivre est une maladie, dont le sommeil nous soulage toutes les seize
heures; c'est un palliatif: la mort est le remde.

--La nature parat se servir des hommes pour ses desseins, sans se
soucier des instrumens qu'elle emploie;  peu prs comme les tyrans,
qui se dfont de ceux dont ils se sont servis.

--Il y a deux choses auxquelles il faut se faire, sous peine de
trouver la vie insupportable: ce sont les injures du temps et les
injustices des hommes.

--Je ne conois pas de sagesse sans dfiance. L'criture a dit que le
commencement de la sagesse tait la crainte de Dieu; moi, je crois que
c'est la crainte des hommes.

--Il y a certains dfauts qui prservent de quelques vices
pidmiques: comme on voit, dans un temps de peste, les malades de
fivre-quarte chapper  la contagion.

--Le grand malheur des passions n'est pas dans les tourmens qu'elles
causent; mais dans les fautes, dans les turpitudes qu'elles font
commettre, et qui dgradent l'homme. Sans ces inconvniens, elles
auraient trop d'avantages sur la froide raison, qui ne rend point
heureux. Les passions font _vivre_ l'homme; la sagesse les fait
seulement _durer_.

--Un homme sans lvation ne saurait avoir de bont; il ne peut avoir
que de la bonhomie.

--Il faudrait pouvoir unir les contraires: l'amour de la vertu avec
l'indiffrence pour l'opinion publique, le got du travail avec
l'indiffrence pour la gloire, et le soin de sa sant avec
l'indiffrence pour la vie.

--Celui-l fait plus pour un hydropique, qui le gurit de sa soif, que
celui qui lui donne un tonneau de vin. Appliquez cela aux richesses.

--Les mchans font quelquefois de bonnes actions. On dirait qu'ils
veulent voir s'il est vrai que cela fasse autant de plaisir que le
prtendent les honntes gens.

--Si Diogne vivait de nos jours, il faudrait que sa lanterne ft une
lanterne sourde.

--Il faut convenir que, pour tre heureux en vivant dans le monde, il
y a des cts de son me qu'il faut entirement _paralyser_.

--La fortune et le costume qui l'entourent, font de la vie une
reprsentation au milieu de laquelle il faut qu' la longue l'homme le
plus honnte devienne comdien malgr lui.

--Dans les choses, tout est _affaires mles_. dans les hommes, tout
est _pices de rapport_. Au moral et au physique, tout est mixte: rien
n'est un, rien n'est pur.

--Si les vrits cruelles, les fcheuses dcouvertes, les secrets de
la socit, qui composent la science d'un homme du monde parvenu 
l'ge de quarante ans, avaient t connus de ce mme homme  l'ge de
vingt, ou il ft tomb dans le dsespoir, ou il se serait corrompu par
lui-mme, par projet; et cependant, on voit un petit nombre d'hommes
sages, parvenus  cet ge-l, instruits de toutes ces choses et
trs-clairs, n'tre ni corrompus, ni malheureux. La prudence dirige
leurs vertus  travers la corruption publique; et la force de leur
caractre, jointe aux lumires d'un esprit tendu, les lve au-dessus
du chagrin qu'inspire la perversit des hommes.

--Voulez-vous voir  quel point chaque tat de la socit corrompt les
hommes? Examinez ce qu'ils sont, quand ils en ont prouv plus
long-temps l'influence, c'est--dire dans la vieillesse. Voyez ce que
c'est qu'un vieux courtisan, un vieux prtre, un vieux juge, un vieux
procureur, un vieux chirurgien, etc.

--L'homme sans principes est aussi ordinairement un homme sans
caractre; car, s'il tait n avec du caractre, il aurait senti le
besoin de se crer des principes.

--Il y a  parier que toute ide publique, toute convention reue est
une sottise; car elle a convenu au plus grand nombre.

--L'estime vaut mieux que la clbrit; la considration vaut mieux
que la renomme, et l'honneur vaut mieux que la gloire.

--C'est souvent le mobile de la vanit qui a engag l'homme  montrer
toute l'nergie de son me. Du bois ajout  un acier pointu fait un
dard; deux plumes ajoutes au bois font une flche.

--Les gens faibles sont les troupes lgres de l'arme des mchans.
Ils font plus de mal que l'arme mme; ils infectent et ils ravagent.

--Il est plus facile de lgaliser certaines choses que les lgitimer.

--Clbrit: l'avantage d'tre connu de ceux qui ne vous connaissent
pas.

--On partage avec plaisir l'amiti de ses amis pour des personnes
auxquelles on s'intresse peu soi-mme; mais la haine, mme celle qui
est la plus juste, a de la peine  se faire respecter.

--Tel homme a t craint pour ses talens, ha pour ses vertus, et n'a
rassur que par son caractre. Mais, combien de temps s'est pass
avant que justice se ft!

--Dans l'ordre naturel, comme dans l'ordre social, il ne faut pas
vouloir tre plus qu'on ne peut.

--La sottise ne serait pas tout  fait la sottise, si elle ne
craignait pas l'esprit. Le vice ne serait pas tout  fait le vice,
s'il ne hassait pas la vertu.

--Il n'est pas vrai (ce qu'a dit Rousseau, aprs Plutarque) que plus
on pense, moins on sente; mais il est vrai que plus on juge, moins on
aime. Peu d'hommes vous mettent dans le cas de faire exception  cette
rgle.

--Ceux qui rapportent tout  l'opinion, ressemblent  ces comdiens
qui jouent mal pour tre applaudis, quand le got du public est
mauvais: quelques-uns auraient le moyen de bien jouer, si le got du
public tait bon. L'honnte homme joue son rle le mieux qu'il peut,
sans songer  la galerie.

--Il y a une sorte de plaisir attach au courage, qui se met au-dessus
de la fortune. Mpriser l'argent, c'est dtrner un roi; il y a du
ragot.

--Il y a un genre d'indulgence pour ses ennemis, qui parat une
sottise plutt que de la bont ou de la grandeur d'me. M. de C......
me parat ridicule par la sienne. Il me parat ressembler  Arlequin,
qui dit: Tu me donnes un soufflet; eh bien! je ne suis pas encore
fch. Il faut avoir l'esprit de har ses ennemis.

--Robinson, dans son le, priv de tout, et forc aux plus pnibles
travaux pour assurer sa subsistance journalire, supporte la vie, et
mme gote, de son aveu, plusieurs momens de bonheur. Supposez qu'il
soit dans une le enchante, pourvue de tout ce qui est agrable  la
vie, peut-tre le dsoeuvrement lui et-il rendu l'existence
insupportable.

--Les ides des hommes sont comme les cartes et autres jeux. Des ides
que j'ai vu autrefois regarder comme dangereuses et trop hardies, sont
depuis devenues communes et presque triviales, et ont descendu jusqu'
des hommes peu dignes d'elles. Quelques-unes de celles  qui nous
donnons le nom d'audacieuses, seront vues comme faibles et communes
par nos descendans.

--J'ai souvent remarqu, dans mes lectures, que le premier mouvement
de ceux qui ont fait quelque action hroque, qui se sont livrs 
quelque impression gnreuse, qui ont sauv les infortuns, couru
quelque grand risque et procur quelque grand avantage, soit au
public, soit  des particuliers; j'ai, dis-je, remarqu que leur
premier mouvement a t de refuser la rcompense qu'on leur en
offrait. Ce sentiment s'est trouv dans le coeur des hommes les plus
indigens et de la dernire classe du peuple. Quel est donc cet
instinct moral qui apprend  l'homme sans ducation, que la rcompense
de ses actions est dans le coeur de celui qui les a faites? Il semble
qu'en nous les payant, on nous les te.

--Un acte de vertu, un sacrifice ou de ses intrts ou de soi-mme,
est le besoin d'une me noble: l'amour-propre d'un coeur gnreux
est, en quelque sorte, l'gosme d'un grand caractre.

--La concorde des frres est si rare, que la fable ne cite que deux
frres amis; et elle suppose qu'ils ne se voyaient jamais, puisqu'ils
passaient tour  tour de la terre aux champs lyses, ce qui ne
laissait pas d'loigner tout sujet de dispute et de rupture.

--Il y a plus de fous que de sages; et dans le sage mme, il y a plus
de folies que de sagesse.

--Les maximes gnrales sont, dans la conduite de la vie, ce que les
routines sont dans les arts.

--La conviction est la conscience de l'esprit.

--On est heureux ou malheureux par une foule de choses qui ne
paraissent pas, qu'on ne dit point et qu'on ne peut dire.

--Le plaisir peut s'appuyer sur l'illusion; mais le bonheur repose sur
la vrit: il n'y a qu'elle qui puisse nous donner celui dont la
nature humaine est susceptible. L'homme heureux par l'illusion, a sa
fortune en agiotage; l'homme heureux par la vrit, a sa fortune en
fonds de terre et en bonnes constitutions.

--Il y a, dans le monde, bien peu de choses sur lesquelles un honnte
homme puisse reposer agrablement son me ou sa pense.

--Quand on soutient que les gens les moins sensibles sont,  tout
prendre, les plus heureux, je me rappelle le proverbe indien: Il vaut
mieux tre assis que debout, tre couch qu'assis; mais il vaut mieux
tre mort que tout cela.

--L'habilet est  la ruse, ce que la dextrit est  la filouterie.

--L'enttement reprsente le _caractre_,  peu prs comme le
temprament reprsente l'_amour_.

--Amour, folie aimable; ambition, sottise srieuse.

--Prjug, vanit, calcul: voil ce qui gouverne le monde. Celui qui
ne connat pour rgles de sa conduite, que raison, vrit, sentiment,
n'a presque rien de commun avec la socit. C'est en lui-mme qu'il
doit chercher et trouver presque tout son bonheur.

--Il faut tre juste avant d'tre gnreux, comme on a des chemises
avant d'avoir des dentelles.

--Les Hollandais n'ont aucune commisration de ceux qui font des
dettes. Ils pensent que tout homme endett vit aux dpens de ses
concitoyens s'il est pauvre, et de ses hritiers s'il est riche.

--La fortune est souvent comme les femmes riches et dpensires, qui
ruinent les maisons o elles ont apport une riche dot.

--Le changement de modes est l'impt que l'industrie du pauvre met sur
la vanit du riche.

--L'intrt d'argent est la grande preuve des petits caractres; mais
ce n'est encore que la plus petite pour les caractres distingus; et
il y a loin de l'homme qui mprise l'argent,  celui qui est
vritablement honnte.

--Le plus riche des hommes, c'est l'conome: le plus pauvre, c'est
l'avare.

--Il y a quelquefois, entre deux hommes, de fausses ressemblances de
caractre, qui les rapprochent et qui les unissent pour quelque temps.
Mais la mprise cesse par degrs; et ils sont tout tonns de se
trouver trs-carts l'un de l'autre, et repousss, en quelque sorte,
par tous leurs points de contact.

--N'est-ce pas une chose plaisante de considrer que la gloire de
plusieurs grands hommes soit d'avoir employ leur vie entire 
combattre des prjugs ou des sottises qui font piti, et qui
semblaient ne devoir jamais entrer dans une tte humaine? La gloire de
Bayle, par exemple, est d'avoir montr ce qu'il y a d'absurde dans les
subtilits philosophiques et scolastiques, qui feraient lever les
paules  un paysan du Gtinais dou d'un grand sens naturel; celle de
Loke, d'avoir prouv qu'on ne doit point parler sans s'entendre, ni
croire entendre ce qu'on n'entend pas; celle de plusieurs philosophes,
d'avoir compos de gros livres contre des ides superstitieuses qui
feraient fuir, avec mpris, un sauvage du Canada; celle de
Montesquieu, et de quelques auteurs avant lui, d'avoir (en respectant
une foule de prjugs misrables) laiss entrevoir que les gouvernans
sont faits pour les gouverns, et non les gouverns pour les
gouvernans. Si le rve des philosophes qui croient au perfectionnement
de la socit, s'accomplit, que dira la postrit, de voir qu'il ait
fallu tant d'efforts pour arriver  des rsultats si simples et si
naturels?

--Un homme sage, en mme temps qu'honnte, se doit  lui-mme de
joindre  la puret qui satisfait sa conscience, la prudence qui
devine et prvient la calomnie.

--Le rle de l'homme prvoyant est assez triste; il afflige ses amis,
en leur annonant les malheurs auxquels les expose leur imprudence. On
ne le croit pas; et, quand ces malheurs sont arrivs, ces mmes amis
lui savent mauvais gr du mal qu'il a prdit; et leur amour-propre
baisse les yeux devant l'ami qui doit tre leur consolateur, et qu'ils
auraient choisi, s'ils n'taient pas humilis en sa prsence.

--Celui qui veut trop faire dpendre son bonheur de sa raison, qui le
soumet  l'examen, qui chicane, pour ainsi dire, ses jouissances, et
n'admet que des plaisirs dlicats, finit par n'en plus avoir. C'est un
homme qui,  force de faire carder son matelas, le voit diminuer, et
finit par coucher sur la dure.

--Le temps diminue chez nous l'intensit des plaisirs _absolus_, comme
parlent les mtaphysiciens; mais il parat qu'il accrot les plaisirs
_relatifs_: et je souponne que c'est l'artifice par lequel la nature
a su lier les hommes  la vie, aprs la perte des objets ou des
plaisirs qui la rendaient le plus agrable.

--Quand on a t bien tourment, bien fatigu par sa propre
sensibilit, on s'aperoit qu'il faut vivre au jour le jour, oublier
beaucoup, enfin _ponger la vie_  mesure qu'elle s'coule.

--La fausse modestie est le plus dcent de tous les mensonges.

--On dit qu'il faut s'efforcer de retrancher tous les jours de nos
besoins. C'est surtout aux besoins de l'amour-propre qu'il faut
appliquer cette maxime: ce sont les plus tyranniques, et qu'on doit le
plus combattre.

--Il n'est pas rare de voir des mes faibles qui, par la frquentation
avec des mes d'une trempe plus vigoureuse, veulent s'lever au-dessus
de leur caractre. Cela produit des disparates aussi plaisans, que les
prtentions d'un sot  l'esprit.

--La vertu, comme la sant, n'est pas le souverain bien. Elle est la
place du bien, plutt que le bien mme. Il est plus sr que le vice
rend malheureux, qu'il ne l'est que la vertu donne le bonheur. La
raison pour laquelle la vertu est le plus dsirable, c'est parce
qu'elle est ce qu'il y a de plus oppos au vice.


CHAPITRE III.

De la Socit, des Grands, des Riches, des Gens du Monde.

Jamais le monde n'est connu par les livres; on l'a dit autrefois; mais
ce qu'on n'a pas dit, c'est la raison; la voici: c'est que cette
connaissance est un rsultat de mille observations fines, dont
l'amour-propre n'ose faire confidence  personne, pas mme au meilleur
ami. On craint de se montrer comme un homme occup de petites choses,
quoique ces petites choses soient trs-importantes au succs des plus
grandes affaires.

--En parcourant les mmoires et monumens du sicle de Louis XIV, on
trouve, mme dans la mauvaise compagnie de ce temps-l, quelque chose
qui manque  la bonne d'aujourd'hui.

--Qu'est-ce que la socit, quand la raison n'en forme pas les noeuds,
quand le sentiment n'y jette pas d'intrt, quand elle n'est pas un
change de penses agrables et de vraie bienveillance? Une foire, un
tripot, une auberge, un bois, un mauvais lieu et des petites-maisons;
c'est tout ce qu'elle est tour  tour pour la plupart de ceux qui la
composent.

--On peut considrer l'difice mtaphysique de la socit, comme un
difice matriel qui serait compos de diffrentes niches ou
compartimens, d'une grandeur plus ou moins considrable. Les places
avec leurs prrogatives, leurs droits, etc., forment ces divers
compartimens, ces diffrentes niches. Elles sont durables, et les
hommes passent. Ceux qui les occupent, sont tantt grands, tantt
petits; et aucun ou presque aucun n'est fait pour sa place. L, c'est
un gant courb ou accroupi dans sa niche; l, c'est un nain sous une
arcade: rarement la niche est faite pour la statue. Autour de
l'difice, circule une foule d'hommes de diffrentes tailles. Ils
attendent tous qu'il y ait une niche de vide, afin de s'y placer,
quelle qu'elle soit. Chacun fait valoir ses droits, c'est- dire, sa
naissance ou ses protections, pour y tre admis. On sifflerait celui
qui, pour avoir la prfrence, ferait valoir la proportion qui existe
entre la niche et l'homme, entre l'instrument et l'tui. Les
concurrens mme s'abstiennent d'objecter  leurs adversaires cette
disproportion.

--On ne peut vivre, dans la socit, aprs l'ge des passions. Elle
n'est tolrable que dans l'poque o l'on se sert de son estomac pour
s'amuser, et de sa personne pour tuer le temps.

--Les gens de robe, les magistrats, connaissent la cour, les intrts
du moment,  peu prs comme les coliers qui ont obtenu un _exeat_, et
qui ont dn hors du collge, connaissent le monde.

--Ce qui se dit dans les cercles, dans les salons, dans les soups,
dans les assembles publiques, dans les livres, mme ceux qui ont
pour objet de faire connatre la socit, tout cela est faux ou
insuffisant. On peut dire sur cela le mot italien per _la predica_, ou
le mot latin _ad populum phaleras_. Ce qui est vrai, ce qui est
instructif, c'est ce que la conscience d'un honnte homme qui a
beaucoup vu et bien vu, dit  son ami au coin du feu: quelques-unes de
ces conversations-l m'ont plus instruit que tous les livres et le
commerce ordinaire de la socit. C'est qu'elles me mettaient mieux
sur la voie, et me faisaient rflchir davantage.

--L'influence qu'exerce sur notre me une ide morale, contrastante
avec des objets physiques et matriels, se montre dans bien des
occasions; mais on ne la voit jamais mieux que quand le passage est
rapide et imprvu. Promenez-vous sur le boulevard, le soir: vous voyez
un jardin charmant, au bout duquel est un salon illumin avec got;
vous entrevoyez des groupes, de jolies femmes, des bosquets,
entr'autres une alle fuyante o vous entendez rire; ce sont des
nymphes; vous en jugez par leur taille svelte, etc. vous demandez
quelle est cette femme, et on vous rpond; c'est madame de B......, la
matresse de la maison: il se trouve par malheur que vous la
connaissez, et le charme a disparu.

--Vous rencontrez le baron de Breteuil; il vous, entretient de ses
bonnes fortunes, de ses amours, grossires, etc.; il finit par vous
montrer le portrait de la reine au milieu d'une rose garnie de
diamans.

--Un sot, fier de quelque cordon, me parat au-dessous de cet homme
ridicule qui, dans ses plaisirs, se faisait mettre des plumes de paon
au derrire par ses matresses. Au moins, il y gagnait le plaisir
de.... Mais l'autre!... Le baron de Breteuil est fort au-dessous de
Peixoto.

--On voit, par l'exemple de Breteuil, qu'on peut balloter dans ses
poches les portraits en diamans de douze ou quinze souverains, et
n'tre qu'un sot.

--C'est un sot, c'est un sot, c'est bientt dit: voil comme vous tes
extrme en tout. A quoi cela se rduit-il? Il prend sa place pour sa
personne, son importance pour du mrite, et son crdit pour une vertu.
Tout le monde n'est-il pas comme cela? Y a-t-il l de quoi tant crier?

--Quand les sots sortent de place, soit qu'ils aient t ministres ou
premiers commis, ils conservent une morgue ou une importance ridicule.

--Ceux qui ont de l'esprit ont mille bons contes  faire sur les
sottises et les valetages dont ils ont t tmoins: et c'est ce qu'on
peut voir par cent exemples. Comme c'est un mal aussi ancien que la
monarchie, rien ne prouve mieux combien il est irrmdiable. De mille
traits que j'ai entendu raconter, je conclurais que si les singes
avaient le talent des perroquets, on en ferait volontiers des
ministres.

--Rien de si difficile  faire tomber, qu'une ide triviale ou un
proverbe accrdit. Louis XV a fait banqueroute en dtail trois ou
quatre fois, et on n'en jure pas moins _foi de gentilhomme_. Celle de
M. de Guimene n'y russira pas mieux.

--Les gens du monde ne sont pas plutt attroups, qu'ils se croient en
socit.

--J'ai vu des hommes trahir leur conscience, pour complaire  un homme
qui a un mortier ou une simare: tonnez-vous ensuite de ceux qui
l'changent pour le mortier, ou pour la simare mme. Tous galement
vils, et les premiers absurdes plus que les autres.

--La socit est compose de deux grandes classes: ceux qui ont plus
de dns que d'apptit, et ceux qui ont plus d'apptit que de dns.

--On donne des repas de dix louis ou de vingt  des gens en faveur de
chacun desquels on ne donnerait pas un petit cu, pour qu'ils fissent
une bonne digestion de ce mme dn de vingt louis.

--C'est une rgle excellente  adopter sur l'art de la raillerie et de
la plaisanterie, que le plaisant et le railleur doivent tre garans du
succs de leur plaisanterie  l'gard de la personne plaisante, et
que, quand celle-ci se fche, l'autre a tort.

--M*** me disait que j'avais un grand malheur; c'tait de ne pas me
faire  la toute-puissance des sots. Il avait raison: et j'ai vu qu'en
entrant dans le monde, un sot avait de grands avantages, celui de se
trouver parmi ses pairs. C'est comme frre Lourdis dans le temple de
la sottise:

    Tout lui plaisait, et mme en arrivant,
    Il crut encore tre dans son couvent.

--En voyant quelquefois les friponneries des petits et les brigandages
des hommes en place, on est tent de regarder la socit comme un bois
rempli de voleurs, dont les plus dangereux sont les archers prposs
pour arrter les autres.

--Les gens du monde et de la cour donnent aux hommes et aux choses une
valeur conventionnelle, dont ils s'tonnent de se trouver dupes. Ils
ressemblent  des calculateurs qui, en faisant un compte, donneraient
aux chiffres une valeur variable et arbitraire, et qui, ensuite, dans
l'addition, leur rendant leur valeur relle et rgle, seraient tout
surpris de ne pas trouver leur compte.

--Il y a des momens o le monde parat s'apprcier lui-mme ce qu'il
vaut. J'ai souvent dml qu'il estimait ceux qui n'en faisaient aucun
cas; et il arrive souvent que c'est une recommandation auprs de lui,
que de le mpriser souverainement, pourvu que ce mpris soit vrai,
sincre, naf, sans affectation, sans jactance.

--Le monde est si mprisable que le peu de gens honntes qui s'y
trouvent, estiment ceux qui le mprisent, et y sont dtermins par ce
mpris mme.

--Amiti de cour, foi de renards, et socit de loups.

--Je conseillerais  quelqu'un qui veut obtenir une grce d'un
ministre, de l'aborder d'un air triste, plutt que d'un air riant. On
n'aime pas  voir plus heureux que soi.

--Une vrit cruelle, mais dont il faut convenir, c'est que, dans le
monde, et surtout dans un monde choisi, tout est art, science, calcul,
mme l'apparence de la simplicit, de la facilit la plus aimable.
J'ai vu des hommes dans lesquels ce qui paraissait la grce d'un
premier mouvement, tait une combinaison,  la vrit trs-prompte,
mais trs-fine et trs-savante. J'en ai vu associer le calcul le plus
rflchi  la navet apparente de l'abandon le plus tourdi. C'est le
nglig savant d'une coquette, d'o l'art a banni tout ce qui
ressemble  l'art. Cela est fcheux, mais ncessaire. En gnral,
malheur  l'homme qui, mme dans l'amiti la plus intime, laisse
dcouvrir son faible et sa prise! J'ai vu les plus intimes amis faire
des blessures  l'amour-propre de ceux dont ils avaient surpris le
secret. Il parat impossible que, dans l'tat actuel de la socit (je
parle de la socit du grand monde), il y ait un seul homme qui puisse
montrer le fond de son me et les dtails de son caractre, et surtout
de ses faiblesses  son meilleur ami. Mais, encore une fois, il faut
porter (dans ce monde-l) le raffinement si loin, qu'il ne puisse pas
mme y tre suspect, ne fut-ce que pour ne pas tre mpris comme
acteur dans une troupe d'excellens comdiens.

--Les gens qui croient aimer un prince dans l'instant o ils viennent
d'en tre bien traits, me rappellent les enfans qui veulent tre
prtres le lendemain d'une belle procession, ou soldats le lendemain
d'une revue  laquelle ils ont assist.

--Les favoris, les hommes en place mettent quelquefois de l'intrt 
s'attacher des hommes de mrite; mais ils en exigent un avilissement
prliminaire, qui repousse loin d'eux tous ceux qui ont quelque
pudeur. J'ai vu des hommes dont un favori ou un ministre aurait eu bon
march, aussi indigns de cette disposition, qu'auraient pu l'tre des
hommes d'une vertu parfaite. L'un d'eux me disait: Les grands veulent
qu'on se dgrade, non pour un bienfait, mais pour une esprance; ils
prtendent vous acheter, non par un lot, mais par un billet de
loterie; et je sais des fripons, en apparence bien traits par eux,
qui, dans le fait, n'en ont pas tir meilleur parti, que ne l'auraient
fait les plus honntes gens du monde.

--Les actions utiles, mme avec clat, les services rels et les plus
grands qu'on puisse rendre  la nation et mme  la cour, ne sont,
quand on n'a point la faveur de la cour, que des pchs splendides,
comme disent les thologiens.

--On n'imagine pas combien il faut d'esprit pour n'tre pas ridicule.

--Tout homme qui vit beaucoup dans le monde, me persuade qu'il est peu
sensible; car je ne vois presque rien qui puisse y intresser le
coeur, ou plutt rien qui ne l'endurcisse; ne ft-ce que le spectacle
de l'insensibilit, de la frivolit et de la vanit qui y rgnent.

--Quand les princes sortent de leurs misrables tiquettes, ce n'est
jamais en faveur d'un homme de mrite, mais d'une fille ou d'un
bouffon. Quand les femmes s'affichent, ce n'est presque jamais pour un
honnte homme, c'est pour une _espce_. En tout, lorsque l'on brise le
joug de l'opinion, c'est rarement pour s'lever au-dessus, mais
presque toujours pour descendre au-dessous.

--Il y a des fautes de conduite que, de nos jours, on ne fait plus
gure, ou qu'on fait beaucoup moins. On est tellement raffin que,
mettant l'esprit  la place de l'me, un homme vil, pour peu qu'il ait
rflchi, s'abstient de certaines platitudes, qui autrefois pouvaient
russir. J'ai vu des hommes malhonntes avoir quelquefois une conduite
fire et dcente avec un prince, un ministre, ne point flchir, etc.
Cela trompe les jeunes gens et les novices qui ne savent pas, ou bien
qui oublient qu'il faut juger un homme par l'ensemble de ses principes
et de son caractre.

--A voir le soin que les conventions sociales paraissent avoir pris
d'carter le mrite de toutes les places o il pourrait tre utile 
la socit, en examinant la ligue des sots contre les gens d'esprit,
on croirait voir une conjuration de valets pour carter les matres.

--Que trouve un jeune homme, en entrant dans le monde? Des gens qui
veulent le protger, prtendent l'_honorer_, le gouverner, le
conseiller. Je ne parle point de ceux qui veulent l'carter, lui
nuire, le perdre ou le tromper. S'il est d'un caractre assez lev
pour vouloir n'tre protg que par ses moeurs, ne s'honorer de rien
ni de personne, se gouverner par ses principes, se conseiller par ses
lumires, par son caractre et d'aprs sa position qu'il connat mieux
que personne, on ne manque pas de dire qu'il est original, singulier,
indomptable. Mais, s'il a peu d'esprit, peu d'lvation, peu de
principes, s'il ne s'aperoit pas qu'on le protge, qu'on veut le
gouverner, s'il est l'instrument des gens qui s'en emparent, on le
trouve charmant, et c'est, comme on dit, le meilleur enfant du monde.

--La socit, ce qu'on appelle le monde, n'est que la lutte de mille
petits intrts opposs, une lutte ternelle de toutes les vanits qui
se croisent, se choquent, tour  tour blesses, humilies l'une par
l'autre, qui expient le lendemain, dans le dgot d'une dfaite, le
triomphe de la veille. Vivre solitaire, ne point tre froiss dans ce
choc misrable o l'on attire un instant les yeux pour tre cras
l'instant d'aprs, c'est ce qu'on appelle n'tre rien, n'avoir pas
d'existence. Pauvre humanit!

--Il y a une profonde insensibilit aux vertus, qui surprend et
scandalise beaucoup plus que le vice. Ceux que la bassesse publique
appelle grands seigneurs, ou grands, les hommes en place paraissent,
pour la plupart, dous de cette insensibilit odieuse. Cela ne
viendrait-il pas de l'ide vague et peu dveloppe dans leur tte, que
les hommes, dous de ces vertus, ne sont pas propres  tre des
instrumens d'intrigue? Ils les ngligent, ces hommes, comme inutiles 
eux-mmes et aux autres, dans un pays o, sans l'intrigue, la fausset
et la ruse, on n'arrive  rien!

--Que voit-on dans le monde? Partout un respect naf et sincre pour
des conventions absurdes, pour une sottise (les sots saluent leur
reine), ou bien des mnagemens forcs pour cette mme sottise (les
gens d'esprit craignent leur tyran).

--Les bourgeois, par une vanit ridicule, font de leur fille un fumier
pour les terres des gens de qualit.

--Supposez vingt hommes, mme honntes, qui tous connaissent et
estiment un homme d'un mrite reconnu, Dorilas, par exemple; louez,
vantez ses talens et ses vertus; que tous conviennent de ses vertus et
de ses talens; l'un des assistans ajoute: C'est dommage qu'il soit si
peu favoris de la fortune. Que dites-vous? reprend un autre, c'est
que sa modestie l'oblige  vivre sans luxe. Savez-vous qu'il a
vingt-cinq mille livres de rente?--Vraiment!--Soyez en sr, j'en ai la
preuve. Qu'alors cet homme de mrite paraisse, et qu'il compare
l'accueil de la socit et la manire plus ou moins froide, quoique
distingue, dont il tait reu prcdemment. C'est ce qu'il a fait: il
a compar, et il a gmi. Mais, dans cette socit, il s'est trouv un
homme dont le maintien a t le mme  son gard. Un sur vingt, dit
notre philosophe, je suis content.

--Quelle vie que celle de la plupart des gens de la cour! Ils se
laissent ennuyer, excder, asservir, tourmenter pour des intrts
misrables. Ils attendent pour vivre, pour tre heureux, la mort de
leurs ennemis, de leurs rivaux d'ambition, de ceux mme qu'ils
appellent leurs amis; et pendant que leurs voeux appellent cette mort,
ils schent, ils dprissent, meurent eux-mmes, en demandant des
nouvelles de la sant de monsieur tel, de madame telle, qui
s'obstinent  ne pas mourir.

--Quelques folies qu'aient crites certains physionomistes de nos
jours, il est certain que l'habitude de nos penses peut dterminer
quelques traits de notre physionomie. Nombre de courtisans ont l'oeil
faux, par la mme raison que la plupart des tailleurs sont cagneux.

--Il n'est peut-tre pas vrai que les grandes fortunes supposent
toujours de l'esprit, comme je l'ai souvent ou dire mme  des gens
d'esprit: mais il est bien plus vrai qu'il y a des choses d'esprit et
d'habilet,  qui la fortune ne saurait chapper, quand bien mme
celui qui les a possderait l'honntet la plus pure, obstacle qui,
comme on sait, est le plus grand de tous pour la fortune.

--Lorsque Montaigne a dit,  propos de la grandeur: Puisque nous ne
pouvons y atteindre, vengeons-nous en  en mdire, il a dit une chose
plaisante, souvent vraie, mais scandaleuse, et qui donne des armes aux
sots que la fortune a favoriss. Souvent, c'est par petitesse qu'on
hait l'ingalit des conditions; mais un vrai sage et un honnte homme
pourraient la har comme la barrire qui spare des mes faites pour
se rapprocher. Il est peu d'hommes d'un caractre distingu qui ne se
soient refuss aux sentimens que leur inspirait tel ou tel homme d'un
rang suprieur; qui n'aient repouss, en s'affligeant eux-mmes, telle
ou telle amiti qui pouvait tre pour eux une source de douceurs et de
consolations. Chacun d'eux, au lieu de rpter le mot de Montaigne,
peut dire: Je hais la grandeur qui m'a fait fuir ce que j'aimais, ou
ce que j'aurais aim.

--Qui est-ce qui n'a que des liaisons entirement honorables? Qui
est-ce qui ne voit pas quelqu'un dont il demande pardon  ses amis?
Quelle est la femme qui ne s'est pas vue force d'expliquer  sa
socit, la visite de telle ou telle femme qu'on a t surpris de voir
chez elle?

--tes-vous l'ami d'un homme de la cour, d'un homme de qualit, comme
on dit; et souhaitez-vous lui inspirer le plus vif attachement dont le
coeur humain soit susceptible? Ne vous bornez pas  lui prodiguer les
soins de la plus tendre amiti,  le soulager dans ses maux,  le
consoler dans ses peines,  lui consacrer tous vos momens,  lui
sauver dans l'occasion la vie ou l'honneur; ne perdez point votre
temps  ces bagatelles: faites plus, faites mieux, faites sa
gnalogie.

--Vous croyez qu'un ministre, un homme en place, a tel ou tel
principe; et vous le croyez parce que vous le lui avez entendu dire.
En consquence, vous vous abstenez de lui demander telle ou telle
chose qui le mettrait en contradiction avec sa maxime favorite. Vous
apprenez bientt que vous avez t dupe, et vous lui voyez faire des
choses qui vous prouvent qu'un ministre n'a point de principes, mais
seulement l'habitude, le tic de dire telle ou telle chose.

--Plusieurs courtisans sont has sans profit, et pour le plaisir de
l'tre. Ce sont des lzards, qui,  ramper, n'ont gagn que de perdre
leur queue.

--Cet homme n'est pas propre  avoir jamais de la considration: il
faut qu'il fasse fortune, et vive avec de la canaille.

--Les corps (parlemens, acadmies, assembles) ont beau se dgrader,
ils se soutiennent par leur masse, et on ne peut rien contre eux. Le
dshonneur, le ridicule glissent sur eux, comme les balles de fusil
sur un sanglier, sur un crocodile.

--En voyant ce qui se passe dans le monde, l'homme le plus misantrope
finirait par s'gayer, et Hraclite par mourir de rire.

--Il me semble qu' galit d'esprit et de lumires, l'homme n riche
ne doit jamais connatre aussi bien que le pauvre, la nature, le coeur
humain et la socit. C'est que, dans le moment o l'autre plaait une
jouissance, le second se consolait par une rflexion.

--En voyant les princes faire, de leur propre mouvement, certaines
choses honntes, on est tent de reprocher  ceux qui les entourent la
plus grande partie de leurs torts ou de leurs faiblesses; on se dit:
quel malheur que ce prince ait pour amis Damis ou Aramont! On ne songe
pas que, si Damis ou Aramont avaient t des personnages qui eussent
de la noblesse ou du caractre, ils n'auraient pas t les amis de ce
prince.

--A mesure que la philosophie fait des progrs, la sottise redouble
ses efforts pour tablir l'empire des prjugs. Voyez la faveur que le
gouvernement donne aux ides de la gentilhommerie. Cela est venu au
point qu'il n'y a plus que deux tats pour les femmes: femmes de
qualit, ou filles; le reste n'est rien. Nulle vertu n'lve une femme
au-dessus de son tat; elle n'en sort que par le vice.

--Parvenir  la fortune,  la considration, malgr le dsavantage
d'tre sans ayeux, et cela  travers de tant de gens qui ont tout
apport en naissant, c'est gagner on remettre une partie d'checs,
ayant donn la tour  son adversaire. Souvent aussi les autres ont sur
vous trop d'avantages conventionnels, et alors il faut renoncer  la
partie. On peut bien cder une tour, mais non la dame.

--Les gens qui lvent les princes et qui prtendent leur donner une
bonne ducation, aprs s'tre soumis  leurs formalits et  leurs
avilissantes tiquettes, ressemblent  des matres d'arithmtique qui
voudraient former de grands calculateurs, aprs avoir accord,  leurs
lves que trois et trois font huit.

--Quel est l'tre le plus tranger  ceux qui l'environnent? est-ce un
Franais  Pkin ou  Macao? est-ce un Lapon au Sngal? ou ne
serait-ce pas par hasard un homme de mrite sans or et sans parchemin,
au milieu de ceux qui possdent l'un de ces deux avantages, ou tous
les deux runis? n'est-ce pas une merveille que la socit subsiste
avec la convention tacite d'exclure du partage de ses droits les
dix-neuf vingtimes de la socit?

--Le monde et la socit ressemblent  une bibliothque o au premier
coup-d'oeil tout parat en rgle, parce que les livres y sont placs
suivant le format et la grandeur des volumes; mais o dans le fond
tout est en dsordre, parce que rien n'y est rang suivant l'ordre des
sciences, des matires ni des auteurs.

--Avoir des liaisons considrables, ou mme illustres, ne peut plus
tre un mrite pour personne, dans un pays o l'on plat souvent par
ses vices, et o l'on est quelquefois recherch pour ses ridicules.

--Il y a des hommes qui ne sont point aimables, mais qui n'empchent
pas les autres de l'tre: leur commerce est quelquefois supportable.
Il y en a d'autres qui n'tant point aimables, nuisent encore par leur
seule prsence au dveloppement de l'amabilit d'autrui; ceux-l sont
insupportables: c'est le grand inconvnient de la pdanterie.

--L'exprience, qui claire les particuliers, corrompt les princes et
les gens en place.

--Le public de ce moment-ci est, comme la tragdie moderne, absurde,
atroce et plat.

--L'tat de _courtisan_ est un mtier dont on a voulu faire une
science: Chacun cherche  se hausser.

--La plupart des liaisons de socit, la camaraderie, etc., tout cela
est  l'amiti ce que le sigisbisme est  l'amour.

--L'art de la parenthse est un des grands secrets de l'loquence dans
la socit.

--A la cour tout est courtisan: le prince du sang; le chapelain de
semaine, le chirurgien de quartier, l'apothicaire.

--Les magistrats chargs de veiller sur l'ordre public, tels que le
lieutenant criminel, le lieutenant-civil, le lieutenant de police, et
tant d'autres, finissent presque toujours par avoir une opinion
horrible de la socit. Ils croient connatre les hommes et n'en
connaissent que le rebut. On ne juge pas d'une ville par ses gots,
et d'une maison par ses latrines. La plupart de ces magistrats me
rappellent toujours le collge o les correcteurs ont une cabane
auprs des commodits, et n'en sortent que pour donner le fouet.

--C'est la plaisanterie qui doit faire justice de tous les travers des
hommes et de la socit; c'est par elle qu'on vite de se
compromettre; c'est par elle qu'on met tout en place sans sortir de la
sienne; c'est elle qui atteste notre supriorit sur les choses et sur
les personnes dont nous nous moquons, sans que les personnes puissent
s'en offenser,  moins qu'elles ne manquent de gat ou de moeurs. La
rputation de savoir bien manier cette arme donne  l'homme d'un rang
infrieur, dans le monde et dans la meilleure compagnie, cette sorte
de considration que les militaires ont pour ceux qui manient
suprieurement l'pe. J'ai entendu dire  un homme d'esprit: Otez 
la plaisanterie son empire, et je quitte demain la socit. C'est une
sorte de duel o il n'y a pas de sang vers, et qui, comme l'autre,
rend les hommes plus mesurs et plus polis.

--On ne se doute pas, au premier coup d'oeil, du mal que fait
l'ambition de mriter cet loge si commun: _Monsieur un tel est
trs-aimable_. Il arrive, je ne sais comment, qu'il a un genre de
facilit, d'insouciance, de foiblesse, de draison, qui plat
beaucoup, quand ces qualits se trouvent mles avec de l'esprit; que
l'homme, dont on fait ce qu'on veut, qui appartient au moment, est
plus agrable que celui qui a de la suite, du caractre, des
principes, qui n'oublie pas son ami malade ou absent, qui sait quitter
une partie de plaisir pour lui rendre service, etc. Ce serait une
liste ennuyeuse que celle des dfauts, des torts et des travers qui
plaisent. Aussi, les gens du monde, qui ont rflchi sur l'art de
plaire plus qu'on ne croit et qu'ils ne croient eux-mmes, ont la
plupart de ces dfauts, et cela vient de la ncessit de faire dire de
soi: Monsieur un tel est trs-aimable.

--Il y a des choses indevinables pour un jeune homme bien n. Comment
se dfierait-on,  vingt ans, d'un espion de police qui a le cordon
rouge?

--Les coutumes les plus absurdes, les tiquettes les plus ridicules,
sont en France et ailleurs sous la protection de ce mot: _C'est
l'usage_. C'est prcisment ce mme mot que rpondent les Hottentots,
quand les Europens leur demandent pourquoi ils mangent des
sauterelles; pourquoi ils dvorent la vermine dont ils sont couverts.
Ils disent aussi: C'est l'usage.

--La prtention la plus absurde et la plus injuste, qui serait siffle
dans une assemble d'honntes gens, peut devenir la matire d'un
procs, et ds-lors tre dclare lgitime; car tout procs peut se
perdre ou se gagner: de mme que, dans les corps, l'opinion la plus
folle et la plus ridicule peut tre admise, et l'avis le plus sage
rejet avec mpris. Il ne s'agit que de faire regarder l'un ou l'autre
comme une affaire de parti, et rien n'est si facile entre les deux
partis opposs qui divisent presque tous les corps.

--Qu'est-ce que c'est qu'un fat sans sa fatuit? Otez les ailes  un
papillon, c'est une chenille.

--Les courtisans sont des pauvres enrichis par la mendicit.

--Il est ais de rduire  des termes simples la valeur prcise de la
clbrit: celui qui se fait connatre par quelque talent ou quelque
vertu, se dnonce  la bienveillance inactive de quelques honntes
gens, et  l'active malveillance de tous les hommes malhonntes.
Comptez les deux classes, et pesez les deux forces.

--Peu de personnes peuvent aimer un philosophe. C'est presque un
ennemi public qu'un homme qui, dans les diffrentes prtentions des
hommes, et dans le mensonge des choses, dit  chaque homme et  chaque
chose: Je ne te prends que pour ce que tu es; je ne t'apprcie que ce
que tu vaux. Et ce n'est pas une petite entreprise de se faire aimer
et estimer, avec l'annonce de ce ferme propos.

--Quand on est trop frapp des maux de la socit universelle et des
horreurs que prsentent la capitale ou les grandes villes, il faut se
dire: Il pouvait natre de plus grands malheurs encore de la suite
des combinaisons qui a soumis vingt-cinq millions d'hommes  un seul,
et qui a runi sept cent mille hommes sur une espace de deux lieues
carres.

--Des qualits trop suprieures rendent souvent un homme moins propre
 la socit. On ne va pas au march avec des lingots; on y va avec de
l'argent ou de la petite monnaie.

--La socit, les cercles, les salons, ce qu'on appelle le monde, est
une pice misrable, un mauvais opra, sans intrt, qui se soutient
un peu par les machines et les dcorations.

--Pour avoir une ide juste des choses, il faut prendre les mots dans
la signification oppose  celle qu'on leur donne dans le monde.
Misantrope, par exemple, cela veut dire philantrope; mauvais Franais,
cela veut dire bon citoyen qui indique certains abus monstrueux;
philosophe, homme simple, qui sait que deux et deux font quatre, etc.

--De nos jours, un peintre fait votre portrait en sept minutes; un
autre vous apprend  peindre en trois jours; un troisime vous
enseigne l'anglais en quatre leons. On veut vous apprendre huit
langues, avec des gravures qui reprsentent les choses et leurs noms
au-dessous, en huit langues. Enfin, si on pouvait mettre ensemble les
plaisirs, les sentimens, ou les ides de la vie entire, et les runir
dans l'espace de vingt-quatre heures, on le ferait; on vous ferait
avaler cette pilule, et on vous dirait: allez-vous en.

--Il ne faut pas regarder Burrhus comme un homme vertueux absolument:
il ne l'est qu'en opposition avec Narcisse. Snque et Burrhus sont
les honntes gens d'un sicle o il n'y en avait pas.

--Quand on veut plaire dans le monde, il faut se rsoudre  se laisser
apprendre beaucoup de choses qu'on sait, par des gens qui les
ignorent.

--Les hommes qu'on ne connat qu' moiti, on ne les connat pas; les
choses qu'on ne sait qu'aux trois-quarts, on ne les sait pas du tout.
Ces deux rflexions suffisent pour faire apprcier presque tous les
discours qui se tiennent dans le monde.

--Dans un pays o tout le monde cherche  _paratre_, beaucoup de gens
doivent croire, et croient en effet qu'il vaut mieux tre
banqueroutier que de n'tre rien.

--La menace du _rhume nglig_ est pour les mdecins ce que le
purgatoire est pour les prtres, un _Prou_.

--Les conversations ressemblent aux voyages qu'on fait sur l'eau: on
s'carte de la terre sans presque le sentir, et l'on ne s'aperoit
qu'on a quitt le bord que quand on est dj bien loin.

--Un homme d'esprit prtendait, devant des millionnaires, qu'on
pouvait tre heureux avec deux mille cus de rente. Ils soutinrent le
contraire avec aigreur, et mme avec emportement. Au sortir de chez
eux, il cherchait la cause de cette aigreur, de la part de gens qui
avaient de l'amiti pour lui; il la trouva enfin. C'est que, par l,
il leur faisait entrevoir qu'il n'tait pas dans leur dpendance. Tout
homme qui a peu de besoins, semble menacer les riches d'tre toujours
prt  leur chapper. Les tyrans voient par l qu'ils perdent un
esclave. On peut appliquer cette rflexion  toutes les passions en
gnral. L'homme qui a vaincu le penchant  l'amour, montre une
indiffrence toujours odieuse aux femmes: elles cessent aussitt de
s'intresser  lui. C'est peut-tre pour cela que personne ne
s'intresse  la fortune d'un philosophe: il n'a pas les passions qui
meuvent la socit. On voit qu'on ne peut presque rien faire pour son
bonheur, et on le laisse l.

--Il est dangereux, pour un philosophe attach  un grand (si jamais
les grands ont eu auprs d'eux un philosophe), de montrer tout son
dsintressement; on le prendrait au mot. Il se trouve dans la
ncessit de cacher ses vrais sentimens: et c'est, pour ainsi dire, un
hypocrite d'ambition.


CHAPITRE IV.

Du Got pour la retraite, et de la Dignit du caractre.

Un philosophe regarde ce qu'on appelle _un tat dans le monde_,
comme les Tartares regardent les villes, c'est--dire comme une
prison: c'est un cercle o les ides se resserrent, se concentrent, en
tant  l'me et  l'esprit leur tendue et leur dveloppement. Un
homme qui a un grand tat dans le monde, a une prison plus grande et
plus orne; celui qui n'y a qu'un petit tat, est dans un cachot;
l'homme sans tat est le seul homme libre, pourvu qu'il soit dans
l'aisance, ou du moins qu'il n'ait aucun besoin des hommes.

--L'homme le plus modeste, en vivant dans le monde, doit, s'il est
pauvre, avoir un maintien trs-assur et une certaine aisance qui
empchent qu'on ne prenne quelque avantage sur lui. Il faut, dans ce
cas, parer sa modestie de sa fiert.

--La faiblesse de caractre ou le dfaut d'ides, en un mot, tout ce
qui peut nous empcher de vivre avec nous mmes, sont les choses qui
prservent beaucoup de gens de la misantropie.

--On est plus heureux dans la solitude que dans le monde. Cela ne
viendrait-il pas de ce que, dans la solitude, on pense aux choses, et
que, dans le monde, on est forc de penser aux hommes?

--Les penses d'un solitaire, homme de sens, et ft-il d'ailleurs
mdiocre, seraient bien peu de chose, si elles ne valaient pas ce qui
se dit et se fait dans le monde.

--Un homme qui s'obstine  ne laisser ployer ni sa raison, ni sa
probit, ou du moins sa dlicatesse, sous le poids d'aucune des
conventions absurdes ou malhonntes de la socit; qui ne flchit
jamais dans les occasions o il a intrt de flchir, finit
infailliblement par rester sans appui, n'ayant d'autre ami qu'un tre
abstrait qu'on appelle la vertu, qui vous laisse mourir de faim.

--Il ne faut pas ne savoir vivre qu'avec ceux qui veulent nous
apprcier: ce serait le besoin d'un amour-propre trop dlicat et trop
difficile  contenter; mais il faut ne placer le fond de sa vie
habituelle qu'avec ceux qui peuvent sentir ce que nous valons. Le
philosophe mme ne blme point ce genre d'amour-propre.

--On dit quelquefois d'un homme qui vit seul: il n'aime pas la
socit. C'est souvent comme si on disait d'un homme, qu'il n'aime pas
la promenade, sous prtexte qu'il ne se promne pas volontiers le soir
dans la fort de Bondy.

--Est-il bien sr qu'un homme qui aurait une raison parfaitement
droite, un sens moral parfaitement exquis, pt vivre avec quelqu'un?
Par vivre, je n'entends pas se trouver ensemble sans se battre:
j'entends se plaire ensemble, s'aimer, commercer avec plaisir.

--Un homme d'esprit est perdu, s'il ne joint pas  l'esprit l'nergie
de caractre. Quand on a la lanterne de Diogne, il faut avoir son
bton.

--Il n'y a personne qui ait plus d'ennemis dans, le monde, qu'un homme
droit, fier et sensible, dispos  laisser les personnes et les choses
pour ce qu'elles sont, plutt qu' les prendre pour ce qu'elles ne
sont pas.

--Le monde endurcit le coeur  la plupart des hommes; mais ceux qui
sont moins susceptibles d'endurcissement, sont obligs de se crer une
sorte d'insensibilit factice, pour n'tre dupes ni des hommes, ni des
femmes. Le sentiment qu'un homme honnte emporte, aprs s'tre livr
quelques jours  la socit, est ordinairement pnible et triste: le
seul avantage qu'il produira, c'est de faire trouver la retraite
aimable.

--Les ides du public ne sauraient manquer d'tre presque toujours
viles et basses. Comme il ne lui revient gure que des scandales et
des actions d'une indcence marque, il teint, de ces mmes couleurs,
presque tous les faits ou les discours qui passent jusqu' lui.
Voit-il une liaison, mme de la plus noble espce, entre un grand
seigneur et un homme de mrite, entre un homme en place et un
particulier? Il ne voit, dans le premier cas, qu'un protecteur et un
client; dans le second, que du mange et de l'espionnage. Souvent,
dans un acte de gnrosit ml de circonstances nobles et
intressantes, il ne voit que de l'argent prt  un homme habile par
une dupe. Dans le fait qui donne de la publicit  une passion
quelquefois trs-intressante d'une femme honnte et d'un homme digne
d'tre aim, il ne voit que du catinisme ou du libertinage. C'est que
ses jugemens sont dtermins d'avance par le grand nombre de cas o
il a d condamner et mpriser. Il rsulte de ces observations, que ce
qui peut arriver de mieux aux honntes gens, c'est de lui chapper.

--La nature ne m'a point dit: ne sois point pauvre; encore moins: sois
riche; mais elle me crie: sois indpendant.

--Le philosophe, se portant pour un tre qui ne donne aux hommes que
leur valeur vritable, il est fort simple que cette manire de juger
ne plaise  personne.

--L'homme du monde, l'ami de la fortune, mme l'amant de la gloire,
tracent tous devant eux une ligne directe qui les conduit  un terme
inconnu. Le sage, l'ami de lui-mme, dcrit une ligne circulaire, dont
l'extrmit le ramne  lui. C'est le _totus teres atque rotundus_
d'Horace.

--Il ne faut point s'tonner du got de J.-J. Rousseau pour la
retraite: de pareilles mes sont exposes  se voir seules,  vivre
isoles, comme l'aigle; mais, comme lui, l'tendue de leurs regards et
la hauteur de leur vol sont le charme de leur solitude.

--Quiconque n'a pas de caractre, n'est pas un homme: c'est une chose.

--On a trouv le _moi_ de Mde sublime; mais celui qui ne peut pas le
dire dans tous les accidens de la vie, est bien peu de chose, ou
plutt n'est rien.

--On ne connat pas du tout l'homme qu'on ne connat pas trs-bien;
mais peu d'hommes mritent qu'on les tudie. De l vient que l'homme
d'un vrai mrite doit avoir en gnral peu d'empressement d'tre
connu. Il sait que peu de gens peuvent l'apprcier, que, dans ce petit
nombre, chacun a ses liaisons, ses intrts, son amour-propre, qui
l'empchent d'accorder au mrite l'attention qu'il faut pour le mettre
 sa place. Quant aux loges communs et uss qu'on lui accorde, quand
on souponne son existence, le mrite ne saurait en tre flatt.

--Quand un homme s'est lev par son caractre, au point de mriter
qu'on devine quelle sera sa conduite dans toutes les occasions qui
intressent l'honntet, non seulement les fripons, mais les
demi-honntes gens le dcrient et l'vitent avec soin; il y a plus,
les gens honntes, persuads que, par un effet de ses principes, ils
le trouveront dans les rencontres o ils auront besoin de lui, se
permettent de le ngliger, pour s'assurer de ceux sur lesquels ils ont
des doutes.

--Presque tous les hommes sont esclaves, par la raison que les
Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de savoir
prononcer la syllabe _non_. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre
seul, sont les deux seuls moyens de conserver sa libert et son
caractre.

--Quand on a pris le parti de ne voir que ceux qui sont capables de
traiter avec vous aux termes de la morale, de la vertu, de la raison,
de la vrit, en ne regardant les conventions, les vanits, les
tiquettes, que comme les supports de la socit civile; quand,
dis-je, on a pris ce parti (et il faut bien le prendre, sous peine
d'tre sot, faible ou vil), il arrive qu'on vit  peu prs solitaire.

--Tout homme qui se connat des sentimens levs, a le droit, pour se
faire traiter comme il convient, de partir de son caractre plutt que
de sa position.


CHAPITRE V.

Penses Morales.

Les philosophes reconnaissent quatre vertus principales, dont ils font
driver toutes les autres. Ces vertus sont la justice, la temprance,
la force et la prudence. On peut dire que cette dernire renferme les
deux premires, la justice et la temprance; et qu'elle supple, en
quelque sorte,  la force, en sauvant  l'homme qui a le malheur d'en
manquer, une grande partie des occasions o elle est ncessaire.

--Les moralistes, ainsi que les philosophes qui ont fait des systmes
en physique ou en mtaphysique, ont trop gnralis, ont trop
multipli les maximes. Que devient, par exemple, le mot de Tacite:
_Neque mulier, amiss pudiciti, alia abnuerit_, aprs l'exemple de
tant de femmes qu'une faiblesse n'a pas empches de pratiquer
plusieurs vertus? J'ai vu madame de L...., aprs une jeunesse peu
diffrente de celle de Manon Lescaut, avoir, dans l'ge mr, une
passion digne d'Hlose. Mais ces exemples sont d'une morale
dangereuse  tablir dans les livres. Il faut seulement les observer,
afin de n'tre pas dupe de la charlatanerie des moralistes.

--On a, dans le monde, t des mauvaises moeurs tout ce qui choque le
bon got: c'est une rforme qui date des dix dernires annes.

--L'me, lorsqu'elle est malade, fait prcisment comme le corps: elle
se tourmente et s'agite en tout sens, mais finit par trouver un peu de
calme; elle s'arrte enfin sur le genre de sentimens et d'ides le
plus ncessaire  son repos.

--Il y a des hommes  qui les illusions sur les choses qui les
intressent, sont aussi ncessaires que la vie. Quelquefois cependant
ils ont des aperus qui feraient croire qu'ils sont prs de la vrit;
mais ils s'en loignent bien vite, et ressemblent aux enfans qui
courent aprs un masque, et qui s'enfuient si le masque vient  se
retourner.

--Le sentiment qu'on a, pour la plupart des bienfaiteurs, ressemble 
la reconnaissance qu'on a pour les arracheurs de dents. On se dit
qu'ils vous ont fait du bien, qu'ils vous ont dlivr d'un mal: mais
on se rappelle la douleur qu'ils ont cause, et on ne les aime gure
avec tendresse.

--Un bienfaiteur dlicat doit songer qu'il y a, dans le bienfait, une
partie matrielle dont il faut drober l'ide  celui qui est l'objet
de sa bienfaisance. Il faut, pour ainsi dire, que cette ide se perde
et s'enveloppe dans le sentiment qui a produit le bienfait; comme,
entre deux amans, l'ide de la jouissance s'enveloppe et s'anoblit
dans le charme de l'amour qui l'a fait natre.

--Tout bienfait, qui n'est pas cher au coeur, est odieux. C'est une
relique, ou un os de mort: il faut l'en chasser ou le fouler aux
pieds.

--La plupart des bienfaiteurs qui prtendent tre cachs, aprs vous
avoir fait du bien, s'enfuient comme la Galate de Virgile: _Et se
cupit ante videri_.

--On dit communment qu'on s'attache par ses bienfaits. C'est une
bont de la nature. Il est juste que la rcompense de bien faire soit
d'aimer.

--La calomnie est comme la gupe qui vous importune, et contre
laquelle il ne faut faire aucun mouvement,  moins qu'on ne soit sr
de la tuer, sans quoi elle revient  la charge plus furieuse que
jamais.

--Les nouveaux amis que nous faisons aprs un certain ge, et par
lesquels nous cherchons  remplacer ceux que nous avons perdus, sont 
nos anciens amis ce que les yeux de verre, les dents postiches et les
jambes de bois sont aux vritables yeux, aux dents naturelles et aux
jambes de chair et d'os.

--Dans les navets d'un enfant bien n, il y a quelquefois une
philosophie bien aimable.

--La plupart des amitis sont hrisses de _si_ et de _mais_, et
aboutissent  de simples liaisons, qui subsistent  force de
_sous-entendus_.

--Il y a, entre les moeurs anciennes et les ntres, le mme rapport
qui se trouve entre Aristide, contrleur-gnral des Athniens, et
l'abb Terray.

--Le genre humain, mauvais de sa nature, est devenu plus mauvais par
la socit. Chaque homme y porte les dfauts: 1 de l'humanit; 2 de
l'individu; 3 de la classe dont il fait partie dans l'ordre social.
Ces dfauts s'accroissent avec le temps; et chaque homme, en avanant
en ge, bless de tous ces travers d'autrui, et malheureux par les
siens mmes, prend, pour l'humanit et pour la socit, un mpris qui
ne peut tourner que contre l'une et l'autre.

--Il en est du bonheur comme des montres. Les moins compliques sont
celles qui se drangent le moins. La montre  rptition est plus
sujette aux variations; si elle marque de plus les minutes, nouvelle
cause d'ingalit; puis celle qui marque le jour de la semaine et le
mois de l'anne, toujours plus prte  se dtraquer.

--Tout est galement vain dans les hommes, leurs joies et leurs
chagrins; mais il vaut mieux que la boule de savon soit d'or ou
d'azur, que noire ou gristre.

--Celui qui dguise la tyrannie, la protection ou mme les bienfaits,
sous l'air et le nom de l'amiti, me rappelle ce prtre sclrat qui
empoisonnait dans une hostie.

--Il y a peu de bienfaiteurs qui ne disent comme Satan: _Si cadens
adoraveris me_.

--La pauvret met le crime au rabais.

--Les stociens sont des espces d'inspirs, qui portent dans la
morale l'exaltation et l'enthousiasme potiques.

--S'il tait possible qu'une personne sans esprit pt sentir la grce,
la finesse, l'tendue et les diffrentes qualits de l'esprit
d'autrui, et montrer qu'elle le sent, la socit d'une telle personne,
quand mme elle ne produirait rien d'elle-mme, serait encore
trs-recherche. Mme rsultat de la mme supposition,  l'gard des
qualits de l'me.

--En voyant ou en prouvant les peines attaches aux sentimens
extrmes, en amour, en amiti, soit par la mort de ce qu'on aime, soit
par les accidens de la vie, on est tent de croire que la dissipation
et la frivolit ne sont pas de si grandes sottises, et que la vie ne
vaut gure que ce qu'en font les gens du monde.

--Dans de certaines amitis passionnes, on a le bonheur des passions,
et l'aveu de la raison par-dessus le march.

--L'amiti extrme et dlicate est souvent blesse du repli d'une
rose.

--La gnrosit n'est que la piti des mes nobles.

--Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni  toi, ni  personne:
voila, je crois, toute la morale.

--Pour les hommes vraiment honntes, et qui ont de certains principes,
les commandemens de Dieu ont t mis en abrg sur le frontispice de
l'abbaye de Thlme: _Fais ce que tu voudras_.

--L'ducation doit porter sur deux bases, la morale et la prudence: la
morale, pour appuyer la vertu; la prudence, pour vous dfendre contre
les vices d'autrui. En faisant pencher la balance du ct de la
morale, vous ne faites que des dupes ou des martyrs; en la faisant
pencher de l'autre ct, vous faites des calculateurs gostes. Le
principe de toute socit est de se rendre justice  soi-mme et aux
autres. Si l'on doit aimer son prochain comme soi-mme, il est au
moins aussi juste de s'aimer comme son prochain.

--Il n'y a que l'amiti entire qui dveloppe toutes les qualits de
l'me et de l'esprit de certaines personnes. La socit ordinaire ne
leur laisse dployer que quelques agrmens. Ce sont de beaux fruits,
qui n'arrivent  leur maturit qu'au soleil, et qui, dans la serre
chaude, n'eussent produit que quelques feuilles agrables et inutiles.

--Quand j'tais jeune, ayant les besoins des passions, et attir par
elles dans le monde, forc de chercher, dans la socit et dans les
plaisirs, quelques distractions  des peines cruelles, on me prchait
l'amour de la retraite, du travail, et on m'assommait de sermons
pdantesques sur ce sujet. Arriv  quarante ans, ayant perdu les
passions qui rendent la socit supportable, n'en voyant plus que la
misre et la futilit, n'ayant plus besoin du monde pour chapper 
des peines qui n'existaient plus, le got de la retraite et du travail
est devenu trs-vif-chez moi, et a remplac tout le reste; j'ai cess
d'aller dans le monde: alors, on n'a cess de me tourmenter pour que
j'y revinsse; j'ai t accus d'tre misantrope, etc. Que conclure de
cette bizarre diffrence? Le besoin que les hommes ont de tout blmer.

--Je n'tudie que ce qui me plat; je n'occupe mon esprit que des
ides qui m'intressent. Elles seront utiles ou inutiles, soit  moi,
soit aux autres; le temps amnera ou n'amnera pas les circonstances
qui me feront faire de mes acquisitions un emploi profitable. Dans
tous les cas, j'aurai eu l'avantage inestimable de ne me pas
contrarier, et d'avoir obi  ma pense et  mon caractre.

--J'ai dtruit mes passions,  peu prs comme un homme violent tue son
cheval, ne pouvant le gouverner.

--Les premiers sujets de chagrin m'ont servi de cuirasse contre les
autres.

--Je conserve pour M. de la B..... le sentiment qu'un honnte homme
prouve en passant devant le tombeau d'un ami.

--J'ai  me plaindre des choses trs-certainement, et peut-tre des
hommes; mais je me tais sur ceux-ci: je ne me plains que des choses;
et, si j'vite les hommes, c'est pour ne pas vivre avec ceux qui me
font porter le poids des choses.

--La fortune, pour arriver  moi, passera par les conditions que lui
impose mon caractre.

--Lorsque mon coeur a besoin d'attendrissement, je me rappelle la
perte des amis que je n'ai plus, des femmes que la mort m'a ravies;
j'habite leur cercueil, j'envoie mon me errer autour des leurs.
Hlas! je possde trois tombeaux.

--Quand j'ai fait quelque bien et qu'on vient  le savoir, je me crois
puni, au lieu de me croire rcompens.

--En renonant au monde et  la fortune, j'ai trouv le bonheur, le
calme, la sant, mme la richesse; et, en dpit du proverbe, je
m'aperois que qui quitte la partie la gagne.

--La clbrit est le chtiment du mrite et la punition du talent. Le
mien, quel qu'il soit, ne me parat qu'un dlateur, n pour troubler
mon repos. J'prouve, en le dtruisant, la joie de triompher d'un
ennemi. Le sentiment a triomph chez moi de l'amour-propre mme, et la
vanit littraire a pri dans la destruction de l'intrt que je
prenais aux hommes.

--L'amiti dlicate et vraie ne souffre l'alliage d'aucun autre
sentiment. Je regarde comme un grand bonheur que l'amiti ft dj
parfaite entre M.... et moi, avant que j'eusse occasion de lui rendre
le service que je lui ai rendu, et que je pouvais seul lui rendre. Si
tout ce qu'il a fait pour moi avait pu tre suspect d'avoir t dict
par l'intrt de me trouver tel qu'il m'a trouv dans cette
circonstance, s'il et t possible qu'il la prvt, le bonheur de ma
vie tait empoisonn pour jamais.

--Ma vie entire est un tissu de contrastes apparens avec mes
principes. Je n'aime point les princes, et je suis attach  une
princesse et  un prince. On me connat des maximes rpublicaines, et
plusieurs de mes amis sont revtus de dcorations monarchiques. J'aime
la pauvret volontaire, et je vis avec des gens riches. Je fuis les
honneurs, et quelques-uns sont venus  moi. Les lettres sont presque
ma seule consolation, et je ne vois point de beaux-esprits, et ne vais
point  l'acadmie. Ajoutez que je crois les illusions ncessaires 
l'homme, et je vis sans illusion; que je crois les passions plus
utiles que la raison, et je ne sais plus ce que c'est que les
passions, etc.

--Ce que j'ai appris, je ne le sais plus. Le peu que je sais encore,
je l'ai devin.

--Un des grands malheurs de l'homme, c'est que ses bonnes qualits
mme lui sont quelquefois inutiles, et que l'art de s'en servir et de
les bien gouverner n'est souvent qu'un fruit tardif de l'exprience.

--L'indcision, l'anxit sont  l'esprit et  l'me ce que la
question est au corps.

--L'honnte homme, dtromp de toutes les illusions, est l'homme par
excellence. Pour peu qu'il ait d'esprit, sa socit est trs-aimable.
Il ne saurait tre pdant, ne mettant d'importance  rien. Il est
indulgent, parce qu'il se souvient qu'il a eu des illusions, comme
ceux qui en sont encore occups. C'est un effet de son insouciance
d'tre sr dans le commerce, de ne se permettre ni redites ni
tracasseries. Si on se les permet  son gard, il les oublie ou les
ddaigne. Il doit tre plus gai qu'un autre, parce qu'il est
constamment en tat d'pigramme contre son prochain. Il est dans le
vrai, et rit des faux pas de ceux qui marchent  ttons dans le faux.
C'est un homme qui, d'un endroit clair, voit dans une chambre
obscure les gestes ridicules de ceux qui s'y promnent au hasard. Il
brise en riant les faux poids et les fausses mesures qu'on applique
aux hommes et aux choses.

--On s'effraie des partis violens; mais ils conviennent aux mes
fortes, et les caractres vigoureux se reposent dans l'extrme.

--La vie contemplative est souvent misrable. Il faut agir davantage,
penser moins, et ne pas se regarder vivre.

--L'homme peut aspirer  la vertu, il ne peut raisonnablement
prtendre de trouver la vrit.

--Le jansnisme des chrtiens, c'est le stocisme des payens, dgrad
de figure et mis  la porte d'une populace chrtienne; et cette secte
a eu des Pascal et des Arnaud pour dfenseurs!


CHAPITRE VI.

Des Femmes, de l'Amour, du Mariage et de la Galanterie.

Je suis honteux de l'opinion que vous avez de moi. Je n'ai pas
toujours t aussi Cladon que vous me voyez. Si je vous comptais
trois ou quatre traits de ma jeunesse, vous verriez que cela n'est pas
trop honnte, et que cela appartient  la meilleure compagnie.

--L'amour est un sentiment qui, pour paratre honnte, a besoin de
n'tre compos que de lui-mme, de ne vivre et de ne subsister que par
lui.

--Toutes les fois que je vois de l'engoment dans une femme, ou mme
dans un homme, je commence  me dfier de sa sensibilit. Cette rgle
ne m'a jamais tromp.

--En fait de sentimens, ce qui peut tre valu n'a pas de valeur.

--L'amour est comme les maladies pidmiques: plus on les craint, plus
on y est expos.

--Un homme amoureux est un homme qui veut tre plus aimable qu'il ne
peut, et voil pourquoi presque tous les amoureux sont ridicules.

--Il y a telle femme qui s'est rendue malheureuse pour la vie, qui
s'est perdue et dshonore pour un amant qu'elle a cess d'aimer parce
qu'il a mal t sa poudre, ou mal coup un de ses ongles, ou mis son
bas  l'envers.

--Une me fire et honnte, qui a connu les passions fortes, les fuit,
les craint, ddaigne la galanterie; comme l'me qui a senti l'amiti,
ddaigne les liaisons communes et les petits intrts.

--On demande pourquoi les femmes affichent les hommes; on en donne
plusieurs raisons dont la plupart sont offensantes pour les hommes. La
vritable, c'est qu'elles ne peuvent jouir de leur empire sur eux que
par ce moyen.

--Les femmes d'un tat mitoyen, qui ont l'esprance ou la manie d'tre
quelque chose dans le monde, n'ont ni le bonheur de la nature, ni
celui de l'opinion: ce sont les plus malheureuses cratures que j'aie
connues.

--La socit, qui rapetisse beaucoup les hommes, rduit les femmes 
rien.

--Les femmes ont des fantaisies, des engomens, quelquefois des gots;
elles peuvent mme s'lever jusqu'aux passions: ce dont elles sont le
moins susceptibles, c'est l'attachement. Elles sont faites pour
commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre
raison. Il existe, entre elles et les hommes, des sympathies
d'piderme, et trs-peu de sympathies d'esprit, d'me et de caractre.
C'est ce qui est prouv par le peu de cas qu'elles font d'un homme de
quarante ans; je dis, mme celles qui sont  peu prs de cet ge.
Observez que, quand elles lui accordent une prfrence, c'est toujours
d'aprs quelques vues malhonntes, d'aprs un calcul d'intrt ou de
vanit; et alors l'exception prouve la rgle, et mme plus que la
rgle. Ajoutons que ce n'est pas ici le cas de l'axime: _Qui prouve
trop ne prouve rien_.

--C'est par notre amour-propre que l'amour nous sduit. Eh! comment
rsister  un sentiment qui embellit  nos yeux ce que nous avons,
nous rend ce que nous avons perdu, et nous donne ce que nous n'avons
pas?

--Quand un homme et une femme ont l'un pour l'autre une passion
violente, il me semble toujours que, quels que soient les obstacles
qui les sparent, un mari, des parens, etc., les deux amans sont l'un
 l'autre, _de par la nature_; qu'ils s'appartiennent _de droit
divin_, malgr les lois et les conventions humaines.

--Otez l'amour-propre de l'amour, il en reste trop peu de chose. Une
fois purg de vanit, c'est un convalescent affaibli, qui peut  peine
se traner.

--L'amour, tel qu'il existe dans la socit, n'est que l'change de
deux fantaisies et le contact de deux pidermes.

--On vous dit quelquefois, pour vous engager  aller chez telle ou
telle femme: _Elle est trs-aimable_; mais, si je ne veux pas l'aimer!
Il vaudrait mieux dire: _Elle est trs-aimante_, parce qu'il y a plus
de gens qui veulent tre aims, que de gens qui veulent aimer
eux-mmes.

--Si l'on veut se faire une ide de l'amour-propre des femmes dans
leur jeunesse, qu'on en juge par celui qui leur reste, aprs qu'elles
ont pass l'ge de plaire.

--Il me semble, disait M. de.....  propos des faveurs des femmes,
qu' la vrit cela se dispute au concours; mais que cela ne se donne
ni au sentiment, ni au mrite.

--Les jeunes femmes ont un malheur qui leur est commun avec les rois,
celui de n'avoir point d'amis; mais, heureusement, elles ne sentent
pas ce malheur plus que les rois eux-mmes: la grandeur des uns et la
vanit des autres leur en drobent le sentiment.

--On dit, en politique, que les sages ne font point de conqutes: cela
peut aussi s'appliquer  la galanterie.

--Il est plaisant que le mot, _connatre une femme_, veuille dire,
coucher avec une femme, et cela dans plusieurs langues anciennes, dans
les moeurs les plus simples, les plus approchantes de la nature; comme
si on ne connaissait point une femme sans cela. Si les patriarches
avaient fait cette dcouverte, ils taient plus avancs qu'on ne
croit.

--Les femmes font avec les hommes une guerre o ceux-ci ont un grand
avantage, parce qu'ils ont les _filles_ de leur ct.

--Il y a telle fille qui trouve  se vendre, et ne trouverait pas  se
donner.

--L'amour le plus honnte ouvre l'me aux petites passions: le
mariage ouvre votre me aux petites passions de votre femme, 
l'ambition,  la vanit, etc.

--Soyez aussi aimable, aussi honnte qu'il est possible, aimez la
femme la plus parfaite qui se puisse imaginer; vous n'en serez pas
moins dans le cas de lui pardonner ou votre prdcesseur, ou votre
successeur.

--Peut-tre faut-il avoir senti l'amour pour bien connatre l'amiti.

--Le commerce des hommes avec les femmes ressemble  celui que les
Europens font dans l'Inde; c'est un commerce guerrier.

--Pour qu'une liaison d'homme  femme soit vraiment intressante, il
faut qu'il y ait entre eux jouissance, mmoire ou dsir.

--Une femme d'esprit m'a dit un jour un mot qui pourrait bien tre le
secret de son sexe: C'est que toute femme, en prenant un amant, tient
plus de compte de la manire dont les autres femmes voient cet homme,
que de la manire dont elle le voit elle-mme.

--Madame de..... a t rejoindre son amant en Angleterre, pour faire
preuve d'une grande tendresse, quoiqu'elle n'en et gure. A prsent,
les scandales se donnent par respect humain.

--Je me souviens d'avoir vu un homme quitter les filles d'opra, parce
qu'il y avait vu, disait-il, autant de fausset que dans les honntes
femmes.

--Il y a des redites pour l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a
point pour le coeur.

--Sentir fait penser; on en convient assez aisment: on convient moins
que penser fasse sentir; mais cela n'est gure moins vrai.

--Qu'est-ce que c'est qu'une matresse? Une femme prs de laquelle on
ne se souvient plus de ce qu'on sait par coeur, c'est- dire, de tous
les dfauts de son sexe.

--Le temps a fait succder, dans la galanterie, le piquant du scandale
au piquant du mystre.

--Il semble que l'amour ne cherche pas les perfections relles; on
dirait qu'il les craint. Il n'aime que celles qu'il cre, qu'il
suppose; il ressemble  ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs que
celles qu'ils ont faites.

--Les naturalistes disent que, dans toutes les espces animales, la
dgnration commence par les femelles. Les philosophes peuvent
appliquer au moral cette observation, dans la socit civilise.

--Ce qui rend le commerce des femmes si piquant, c'est qu'il y a
toujours une foule de sous-entendus, et que les sous-entendus qui,
entre hommes, sont gnans, ou du moins insipides, sont agrables d'un
homme  une femme.

--On dit communment: La plus belle femme du monde ne peut donner que
ce qu'elle a; ce qui est trs-faux: elle donne prcisment ce qu'on
croit recevoir, puisqu'en ce genre, c'est l'imagination qui fait le
prix de ce qu'on reoit.

--L'indcence, le dfaut de pudeur sont absurdes dans tout systme,
dans la philosophie qui jouit, comme dans celle qui s'abstient.

--J'ai remarqu, en lisant l'criture, qu'en plusieurs passages,
lorsqu'il s'agit de reprocher  l'humanit des fureurs ou des crimes,
l'auteur dit les _enfans des hommes_, et quand il s'agit de sottises
ou de faiblesses, il dit les _enfans des femmes_.

--On serait trop malheureux, si, auprs des femmes, on se souvenait le
moins du monde de ce qu'on sait par coeur.

--Il semble que la nature, en donnant aux hommes un got pour les
femmes entirement indestructible, ait devin que, sans cette
prcaution, le mpris qu'inspirent les vices de leur sexe,
principalement leur vanit, serait un grand obstacle au maintien et 
la propagation de l'espce humaine.

--Celui qui n'a pas beaucoup vu de filles, ne connat point les
femmes, me disait gravement un homme, grand admirateur de la sienne
qui le trompait.

--Le mariage et le clibat ont tous deux des inconvniens; il faut
prfrer celui dont les inconvniens ne sont pas sans remde.

--En amour, il suffit de se plaire par ses qualits aimables et par
ses agrmens; mais en mariage, pour tre heureux, il faut s'aimer, ou
du moins, se convenir par ses dfauts.

--L'amour plat plus que le mariage, par la raison que les romans sont
plus amusans que l'histoire.

--L'hymen vient aprs l'amour, comme la fume aprs la flamme.

--Le mot le plus raisonnable et le plus mesur qui ait t dit
sur la question du clibat et du mariage, est celui-ci: Quelque
parti que tu prennes, tu t'en repentiras. Fontenelle se repentit,
dans ses dernires annes, de ne s'tre pas mari. Il oubliait
quatre-vingt-quinze ans passs dans l'insouciance.

--En fait de mariage, il n'y a de reu que ce qui est sens, et il n'y
a d'intressant que ce qui est fou. Le reste est un vil calcul.

--On marie les femmes avant qu'elles soient rien et qu'elles puissent
rien tre. Un mari n'est qu'une espce de manoeuvre qui tracasse le
corps de sa femme, bauche son esprit et dgrossit son me.

--Le mariage, tel qu'il se pratique chez les grands, est une indcence
convenue.

--Nous avons vu des hommes rputs honntes, des socits
considrables, applaudir au bonheur de mademoiselle......., jeune
personne, belle, spirituelle, vertueuse, qui obtenait l'avantage de
devenir l'pouse de M....., vieillard malsain, repoussant, malhonnte,
imbcile, mais riche. Si quelque chose caractrise un sicle infme,
c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie,
c'est ce renversement de toutes les ides morales et naturelles.

--L'tat de mari a cela de fcheux, que le mari qui a le plus d'esprit
peut tre de trop partout, mme chez lui, ennuyeux sans ouvrir la
bouche, et ridicule en disant la chose la plus simple. Etre aim de sa
femme, sauve une partie de ces travers. De l vient que M..... disait
 sa femme: Ma chre amie, aidez-moi  n'tre pas ridicule.

--Le divorce est si naturel que, dans plusieurs maisons, il couche
toutes les nuits entre deux poux.

--Grce  la passion des femmes, il faut que l'homme le plus honnte
soit ou un mari, ou un sigisbe; ou un crapuleux, ou un impuissant.

--La pire de toutes les msalliances est celle du coeur.

--Ce n'est pas tout d'tre aim, il faut tre apprci, et on ne peut
l'tre que par ce qui nous ressemble. De l vient que l'amour n'existe
pas, ou du moins ne dure pas, entre des tres dont l'un est trop
infrieur  l'autre; et ce n'est point l l'effet de la vanit, c'est
celui d'un juste amour-propre, dont il serait absurde et impossible de
vouloir dpouiller la nature humaine. La vanit n'appartient qu' la
nature faible ou corrompue, mais l'amour-propre, bien connu,
appartient  la nature bien ordonne.

--Les femmes ne donnent  l'amiti que ce qu'elles empruntent 
l'amour.

--Une laide, imprieuse, et qui veut plaire, est un pauvre qui
commande qu'on lui fasse la charit.

--L'amant, trop aim de sa matresse, semble l'aimer moins, et _vice
vers_. En serait-il des sentimens du coeur comme des bienfaits? Quand
on n'espre plus pouvoir les payer, on tombe dans l'ingratitude.

--La femme qui s'estime plus pour les qualits de son me ou de son
esprit que pour sa beaut, est suprieure  son sexe. Celle qui
s'estime plus pour sa beaut que pour son esprit ou pour les qualits
de son me, est de son sexe. Mais celle qui s'estime plus pour sa
naissance ou pour son rang que pour sa beaut, est hors de son sexe et
au-dessous de son sexe.

--Il parat qu'il y a dans le cerveau des femmes une case de moins, et
dans leur coeur une fibre de plus que chez les hommes. Il fallait une
organisation particulire, pour les rendre capables de supporter,
soigner, caresser des enfans.

--C'est  l'amour maternel que la nature a confi la conservation de
tous les tres; et, pour assurer aux mres leur rcompense, elle l'a
mise dans les plaisirs, et mme dans les peines attaches  ce
dlicieux sentiment.

--En amour, tout est vrai, tout est faux; et c'est la seule chose sur
laquelle on ne puisse pas dire une absurdit.

--Un homme amoureux, qui plaint l'homme raisonnable, me parat
ressembler  un homme qui lit des contes de fes, et qui raille ceux
qui lisent l'histoire.

--L'amour est un commerce orageux, qui finit toujours par une
banqueroute: et c'est la personne  qui on fait banqueroute qui est
dshonore.

--Une des meilleures raisons qu'on puisse avoir de ne se marier
jamais; c'est qu'on n'est pas tout--fait la dupe d'une femme, tant
qu'elle n'est point la vtre.

--Avez-vous jamais connu une femme qui, voyant un de ses amis assidu
auprs d'une autre femme, ait suppos que cette autre femme lui ft
cruelle? On voit par-l l'opinion qu'elles ont les unes des autres.
Tirez vos conclusions.

--Quelque mal qu'un homme puisse penser des femmes, il n'y a pas de
femme qui n'en pense encore plus mal que lui.

--Quelques hommes avaient ce qu'il faut pour s'lever au-dessus des
misrables considrations qui rabaissent les hommes au-dessous de leur
mrite; mais le mariage, les liaisons de femmes, les ont mis au niveau
de ceux qui n'approchaient pas d'eux. Le mariage, la galanterie sont
une sorte de conducteur qui fait arriver ces petites passions jusqu'
eux.

--J'ai vu, dans le monde, quelques hommes et quelques femmes qui ne
demandent pas l'change du sentiment contre le sentiment, mais du
procd contre le procd; et qui abandonneraient ce dernier march,
s'il pouvait conduire  l'autre.


CHAPITRE VII.

Des Savans et des Gens de Lettres.

Il y a une certaine nergie ardente, mre ou compagne ncessaire de
telle espce de talens, laquelle pour l'ordinaire condamne ceux qui
les possdent au malheur, non pas d'tre sans morale, de n'avoir pas
de trs-beaux mouvemens, mais de se livrer frquemment  des carts
qui supposeraient l'absence de toute morale. C'est une pret
dvorante dont ils ne sont pas matres, et qui les rend trs-odieux.
On s'afflige, en songeant que Pope et Swift en Angleterre, Voltaire et
Rousseau en France, jugs non par la haine, non par la jalousie, mais
par l'quit, par la bienveillance, sur la foi des faits attests ou
avous par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et
convaincus d'actions trs-condamnables, de sentimens quelquefois
trs-pervers. _O Altitudo!_

--On a observ que les crivains en physique, histoire naturelle,
physiologie, chimie, taient ordinairement des hommes d'un caractre
doux, gal, et en gnral heureux; qu'au contraire les crivains de
politique, de lgislation, mme de morale, taient d'une humeur
triste, mlancolique, etc. Rien de plus simple: les uns tudient la
nature, les autres la socit; les uns contemplent l'ouvrage du grand
tre, les autres arrtent leurs regards sur l'ouvrage de l'homme. Les
rsultats doivent tre diffrens.

--Si l'on examinait avec soin l'assemblage de qualits rares de
l'esprit et de l'me qu'il faut pour juger, sentir et apprcier les
bons vers, le tact, la dlicatesse des organes, de l'oreille et de
l'intelligence, etc., on se convaincrait que, malgr les prtentions
de toutes les classes de la socit  juger les ouvrages d'agrment,
les potes ont dans le fait encore moins de vrais juges que les
gomtres. Alors les potes, comptant le public pour rien, et ne
s'occupant que des connaisseurs, feraient,  l'gard de leurs
ouvrages, ce que le fameux mathmaticien Viete faisait  l'gard des
siens, dans un temps o l'tude des mathmatiques tait moins rpandue
qu'aujourd'hui. Il n'en tirait qu'un petit nombre d'exemplaires, qu'il
faisait distribuer  ceux qui pouvaient l'entendre et jouir de son
livre ou s'en aider. Quant aux autres, il n'y pensait pas. Mais Viete
tait riche, et la plupart des potes sont pauvres. Puis un gomtre a
peut-tre moins de vanit qu'un pote; ou, s'il en a autant, il doit
la calculer mieux.

--Il y a des hommes chez qui l'_esprit_ (cet instrument applicable 
tout) n'est qu'un _talent_, par lequel ils semblent domins, qu'ils
ne gouvernent pas, et qui n'est point aux ordres de leur raison.

--Je dirais volontiers des mtaphysiciens, ce que Scaliger disait des
Basques: On dit qu'ils s'entendent; mais je n'en crois rien.

--Le philosophe qui fait tout pour la vanit, a-t-il droit de mpriser
le courtisan qui fait tout pour l'intrt? Il me semble que l'un
emporte les louis d'or, et que l'autre se retire content aprs en
avoir entendu le bruit. D'Alembert, courtisan de Voltaire, par un
intrt de vanit, est-il bien au-dessus de tel ou tel courtisan de
Louis XIV, qui voulait une pension ou un gouvernement?

--Quand un homme aimable ambitionne le petit avantage de plaire 
d'autres qu' ses amis (comme le font tant d'hommes, surtout de gens
de lettres, pour qui plaire est comme un mtier), il est clair qu'il
ne peut y tre port que par un motif d'intrt ou de vanit. Il faut
qu'il choisisse entre le rle d'une courtisane et celui d'une
coquette, ou, si l'on veut, d'un comdien. L'homme qui se rend aimable
pour une socit, parce qu'il s'y plat, est le seul qui joue le rle
d'un honnte homme.

--Quelqu'un a dit que de prendre sur les anciens, c'tait pirater
au-del de la ligne; mais que de piller les modernes, c'tait filouter
au coin des rues.

--Les vers ajoutent de l'esprit  la pense de l'homme, qui en a
quelquefois assez peu; et c'est ce qu'on appelle talent. Souvent ils
tent de l'esprit  la pense de celui qui a beaucoup d'esprit: et
c'est la meilleure preuve de l'absence du talent pour les vers.

--La plupart des livres d' prsent ont l'air d'avoir t faits en un
jour, avec des livres lus de la veille.

--Le bon got, le tact et le bon ton, ont plus de rapport que
n'affectent de le croire les gens de lettres. Le tact, c'est le bon
got appliqu au maintien et  la conduite; le bon ton, c'est le bon
got appliqu aux discours et  la conversation.

--C'est une remarque excellente d'Aristote, dans sa rhtorique, que
toute mtaphore, fonde sur l'analogie, doit tre galement juste dans
le sens renvers. Ainsi, l'on a dit de la vieillesse qu'elle est
l'hiver de la vie; renversez la mtaphore et vous la trouverez
galement juste, en disant que l'hiver est la vieillesse de l'anne.

--Pour tre un grand homme dans les lettres, ou du moins oprer une
rvolution sensible, il faut, comme dans l'ordre politique, trouver
tout prpar et natre  propos.

--Les grands seigneurs et les beaux-esprits, deux classes qui se
recherchent mutuellement, veulent unir deux espces d'hommes dont les
uns font un peu plus de poussire et les autres un peu plus de bruit.

--Les gens de lettres aiment ceux qu'ils amusent, comme les voyageurs
aiment ceux qu'ils tonnent.

--Qu'est-ce que c'est qu'un homme de lettres qui n'est pas rehauss
par son caractre, par le mrite de ses amis, et par un peu d'aisance?
Si ce dernier avantage lui manque au point qu'il soit hors d'tat de
vivre convenablement dans la socit o son mrite l'appelle,
qu'a-t-il besoin du monde? Son seul parti n'est-il pas de se choisir
une retraite o il puisse cultiver en paix son me, son caractre, et
sa raison? Faut-il qu'il porte le poids de la socit, sans recueillir
un seul des avantages qu'elle procure aux autres classes de citoyens?
Plus d'un homme de lettres, forc de prendre ce parti, y a trouv le
bonheur qu'il et cherch ailleurs vainement. C'est celui-l qui peut
dire qu'en lui refusant tout, on lui a tout donn. Dans combien
d'occasions ne peut-on pas rpter le mot de Thmistocle: Hlas! nous
prissions, si nous n'eussions pri!

--Ce qui fait le succs de quantit d'ouvrages, est le rapport qui se
trouve entre la mdiocrit des ides de l'auteur, et la mdiocrit des
ides du public.

--On dit et on rpte, aprs avoir lu quelque ouvrage qui respire la
vertu: C'est dommage que les auteurs ne se peignent pas dans leurs
crits, et qu'on ne puisse pas conclure d'un pareil ouvrage que
l'auteur est ce qu'il parat tre. Il est vrai que beaucoup
d'exemples autorisent cette pense; mais j'ai remarqu qu'on fait
souvent cette rflexion, pour se dispenser d'honorer les vertus dont
on trouve l'image dans les crits d'un honnte homme.

--Un auteur, homme de got, est, parmi ce public blas, ce qu'une
jeune femme est au milieu d'un cercle de vieux libertins.

--Peu de philosophie mne  mpriser l'rudition; beaucoup de
philosophie mne  l'estimer.

--Le travail du pote, et souvent de l'homme de lettres, lui est bien
peu fructueux  lui mme; et, de la part du public, il se trouve plac
entre le _grand merci_ et le _va te promener_. Sa fortune se rduit 
jouir de lui-mme et du temps.

--Le repos d'un crivain qui a fait de bons ouvrages, est plus
respect du public que la fcondit active d'un auteur qui multiplie
les ouvrages mdiocres. C'est ainsi que le silence d'un homme connu
pour bien parler, impose beaucoup plus que le bavardage d'un homme qui
ne parle pas mal.

--A voir la composition de l'Acadmie franaise, on croirait qu'elle a
pris pour devise ce vers de Lucrce:

    Certare ingenio, contendere nobilitate.

--L'honneur d'tre de l'Acadmie franaise est comme la croix de
Saint-Louis, qu'on voit galement aux soups de Marly et dans les
auberges  vingt-deux sous.

--L'Acadmie franaise est comme l'Opra, qui se soutient par des
choses trangres  lui, les pensions qu'on exige pour lui des
Opras-Comiques de province, la permission d'aller du parterre aux
foyers, etc. De mme, l'Acadmie se soutient par tous les avantages
qu'elle procure. Elle ressemble  la Cidalise de Gresset:

    Ayez-la, c'est d'abord ce que vous lui devez;
    Et vous l'estimerez aprs, si vous pouvez.

--Il en est un peu des rputations littraires, et surtout des
rputations de thtre, comme des fortunes qu'on faisait autrefois
dans les les. Il suffisait presque d'y passer, pour parvenir  une
grande richesse; mais ces grandes fortunes mme ont nui  celles de la
gnration suivante: les terres puises n'ont plus rendu si
abondamment.

--De nos jours, les succs de thtre et de littrature ne sont gure
que des ridicules.

--C'est la philosophie qui dcouvre les vertus utiles de la morale et
de la politique; c'est l'loquence qui les rend populaires: c'est la
posie qui les rend pour ainsi dire proverbiales.

--Un sophiste loquent, mais dnu de logique, est  un orateur
philosophe ce qu'un faiseur de tours de passe-passe est  un
mathmaticien, ce que Pinetti est  Archimde.

--On n'est point un homme d'esprit pour avoir beaucoup d'ides, comme
on n'est pas un bon gnral pour avoir beaucoup de soldats.

--On se fche souvent contre les gens de lettres qui se retirent du
monde; on veut qu'ils prennent intrt  la socit, dont ils ne
tirent presque point d'avantage; on veut les forcer d'assister
ternellement aux tirages d'une loterie o ils n'ont point de billet.

--Ce que j'admire dans les anciens philosophes, c'est le dsir de
conformer leurs moeurs  leurs crits: c'est ce que l'on remarque dans
Platon, Thophraste et plusieurs autres. La morale-pratique tait si
bien la partie essentielle de leur philosophie, que plusieurs furent
mis  la tte des coles, sans avoir rien crit: tels que Xnocrate,
Polmon, Xentippe, etc. Socrate, sans avoir donn un seul ouvrage et
sans avoir tudi aucune autre science que la morale, n'en fut pas
moins le premier philosophe de son sicle.

--Ce qu'on sait le mieux, c'est 1 ce qu'on a devin; 2 ce qu'on a
appris par l'exprience des hommes et des choses; 3 ce qu'on a
appris, non dans des livres, mais par les livres, c'est--dire, par
les rflexions qu'ils font faire; 4 ce qu'on a appris dans les livres
ou avec des matres.

--Les gens de lettres, surtout les potes, sont comme les paons,  qui
on jette mesquinement quelques graines dans leur loge, et qu'on en
tire quelquefois pour les voir taler leur queue; tandis que les coqs,
les poules, les canards et les dindons se promnent librement dans la
basse-cour, et remplissent leur jabot tout  leur aise.

--Les succs produisent les succs, comme l'argent produit l'argent.

--Il y a des livres que l'homme qui a le plus d'esprit ne saurait
faire sans un carrosse de remise, c'est--dire, sans aller consulter
les hommes, les choses, les bibliothques, les manuscrits, etc.

--Il est presque impossible qu'un philosophe, qu'un pote ne soient
pas misantropes, 1 parce que leur got et leur talent les portent 
l'observation de la socit, tude qui afflige constamment le coeur;
2 parce que leur talent n'tant presque jamais rcompens par la
socit (heureux mme s'il n'est pas puni!), ce sujet d'affliction ne
fait que redoubler leur penchant  la mlancolie.

--Les mmoires que les gens en place ou les gens de lettres, mme ceux
qui ont pass pour les plus modestes, laissent pour servir 
l'histoire de leur vie, trahissent leur vanit secrte, et rappellent
l'histoire de ce saint qui avait laiss cent mille cus pour servir 
sa canonisation.

--C'est un grand malheur de perdre, par notre caractre, les droits
que nos talens nous donnent sur la socit.

--C'est aprs l'ge des passions que les grands hommes ont produit
leurs chef-d'oeuvres: comme c'est aprs les ruptions des volcans que
la terre est plus fertile.

--La vanit des gens du monde se sert habilement de la vanit des gens
de lettres. Ceux-ci ont fait plus d'une rputation qui a men  de
grandes places. D'abord, de part et d'autre, ce n'est que du vent;
mais les intrigans adroits enflent de ce vent les voiles de leur
fortune.

--Les conomistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et
un bistouri brch, oprant  merveille sur le mort et martyrisant le
vif.

--Les gens de lettres sont rarement jaloux des rputations quelquefois
exagres qu'ont certains ouvrages de gens de la cour; ils regardent
ces succs comme les honntes femmes regardent la fortune des filles.

--Le thtre renforce les moeurs ou les change. Il faut de ncessit
qu'il corrige le ridicule ou qu'il le propage. On l'a vu en France
oprer tour  tour ces deux effets.

--Plusieurs gens de lettres croient aimer la gloire et n'aiment que la
vanit. Ce sont deux choses bien diffrentes et mme opposes; car
l'une est une petite passion, l'autre en est une grande. Il y a, entre
la vanit et la gloire, la diffrence qu'il y a entre un fat et un
amant.

--La postrit ne considre les gens de lettres que par leurs
ouvrages, et non par leurs places. _Plutt ce qu'ils ont fait que ce
qu'ils ont t_, semble tre leur devise.

--Spron-Sproni explique trs-bien comment un auteur qui s'nonce
trs-clairement pour lui-mme, est quelquefois obscur pour son
lecteur: C'est, dit-il, que l'auteur va de la pense  l'expression,
et que le lecteur va de l'expression  la pense.

--Les ouvrages qu'un auteur fait avec plaisir, sont souvent les
meilleurs; comme les enfans de l'amour sont les plus beaux.

--En fait de beaux-arts, et mme en beaucoup d'autres choses, on ne
sait bien que ce que l'on n'a point appris.

--Le peintre donne une me  une figure, et le pote prte une figure
 un sentiment et  une ide.

--Quand La Fontaine est mauvais, c'est qu'il est nglig; quand
Lamothe l'est, c'est qu'il est recherch.

--La perfection d'une comdie de caractre consisterait  disposer
l'intrigue, de faon que cette intrigue ne pt servir  aucune autre
pice. Peut-tre n'y a-t-il au thtre que celle du Tartuffe qui pt
supporter cette preuve.

--Il y aurait une manire plaisante de prouver qu'en France les
philosophes sont les plus mauvais citoyens du monde. La preuve, la
voici: C'est qu'ayant imprim une grande quantit de vrits
importantes dans l'ordre politique et conomique, ayant donn
plusieurs conseils utiles, consigns dans leurs livres, ces conseils
ont t suivis par presque tous les souverains de l'Europe, presque
partout, hors en France; dont il suit que la prosprit des trangers
augmentant leur puissance, tandis, que la France reste aux mmes
termes, conserve ses abus, etc., elle finira par tre dans l'tat
d'infriorit, relativement aux autres puissances; et c'est videmment
la faute des philosophes. On sait,  ce sujet, la rponse du duc de
Toscane  un Franais,  propos des heureuses innovations faites par
lui dans ses tats: Vous me louez trop  cet gard, disait-il; j'ai
pris toutes mes ides dans vos livres franais.

--J'ai, vu  Anvers, dans une des principales glises, le tombeau du
clbre imprimeur Plantin, orn de tableaux superbes, ouvrages de
Rubens, et consacrs  sa mmoire. Je me suis rappel,  cette vue,
que les Etienne (Henri et Robert) qui, par leur rudition grecque et
latine, ont rendu les plus grands services aux lettres, tranrent en
France une vieillesse misrable; et que Charles Etienne, leur
successeur, mourut  l'hpital, aprs avoir contribu, presqu'autant
qu'eux, aux progrs de la littrature. Je me suis rappel qu'Andr
Duchne, qu'on peut regarder comme le pre de l'histoire de France,
fut chass de Paris par la misre, et rduit  se rfugier dans une
petite ferme qu'il avait en Champagne; il se tua, en tombant du haut
d'une charrette charge de foin,  une hauteur immense. Adrien de
Valois, crateur de l'histoire mtallique, n'eut gure une meilleure
destine. Samson, le pre de la gographie, allait,  soixante-dix
ans, faire des leons  pied pour vivre. Tout le monde sait la
destine des Duryer, Tristan, Maynard, et de tant d'autres. Corneille
manquait de bouillon  sa dernire maladie. La Fontaine n'tait gure
mieux. Si Racine, Boileau, Molire et Quinault eurent un sort plus
heureux, c'est que leurs talens taient consacrs au roi plus
particulirement. L'abb de Longuerue, qui rapporte et rapproche
plusieurs de ces anecdoctes sur le triste sort des hommes de lettres
illustres en France, ajoute: C'est ainsi qu'on en a toujours us dans
ce misrable pays. Cette liste si clbre des gens de lettres que le
roi voulait pensionner, et qui fut prsente  Colbert, tait
l'ouvrage de Chapelain, Perrault, Talmand, l'abb Gallois, qui omirent
ceux de leurs confrres qu'ils hassaient; tandis qu'ils y placrent
les noms de plusieurs savans trangers, sachant trs-bien que le roi
et le ministre seraient plus flatts de se faire louer  quatre cents
lieues de Paris.


CHAPITRE VIII.

De l'Esclavage et de la Libert de la France, avant et depuis la
Rvolution.

On s'est beaucoup moqu de ceux qui parlaient, avec enthousiasme, de
l'tat sauvage en opposition  l'tat social. Cependant, je voudrais
savoir ce qu'on peut rpondre  ces trois objections: Il est sans
exemple que, chez les sauvages, on ait vu 1 un fou, 2 un suicide, 3
un sauvage qui ait voulu embrasser la vie sociale; tandis qu'un grand
nombre d'Europens, tant au Cap que dans les deux Amriques, aprs
avoir vcu chez les sauvages, se trouvant ramens chez leurs
compatriotes, sont retourns dans les bois. Qu'on rplique  cela sans
verbiage, sans sophisme.

--Le malheur de l'humanit, considre dans l'tat social, c'est que,
quoiqu'en morale et en politique, on puisse donner comme dfinition
que _le mal est ce qui nuit_, on ne peut pas dire que _le bien est ce
qui sert_; car ce qui sert un moment, peut nuire long-temps ou
toujours.

--Lorsque l'on considre que le produit du travail et des lumires de
trente ou quarante sicles a t de livrer trois cents millions
d'hommes rpandus sur le globe  une trentaine de despotes, la plupart
ignorans et imbciles, dont chacun est gouvern par trois ou quatre
sclrats, quelquefois stupides, que penser de l'humanit, et
qu'attendre d'elle  l'avenir?

--Presque toute l'histoire n'est qu'une suite d'horreurs. Si les
tyrans la dtestent tandis qu'ils vivent, il semble que leurs
successeurs souffrent qu'on transmette  la postrit les crimes de
leurs devanciers, pour faire diversion  l'horreur qu'ils inspirent
eux-mmes. En effet, il ne reste gure, pour consoler les peuples,
que de leur apprendre que leurs anctres ont t aussi malheureux, ou
plus malheureux.

--Le caractre naturel du Franais est compos des qualits du singe
et du chien couchant. Drle et gambadant comme le singe, et dans le
fond, trs-malfaisant comme lui, il est, comme le chien de chasse, n
bas, caressant, lchant son matre qui le frappe, se laissant mettre 
la chane, puis bondissant de joie quand on le dlivre pour aller  la
chasse.

--Autrefois, le trsor royal s'appelait l'_pargne_. On a rougi de ce
nom, qui semblait une contre-vrit, depuis qu'on a prodigu les
trsors de l'tat: et on l'a tout simplement appel le _trsor royal_.

--Le titre le plus respectable de la noblesse franaise, c'est de
descendre immdiatement de quelques-uns de ces trente mille hommes
casqus, cuirasss, brassards, cuissards, qui, sur de grands chevaux
bards de fer, foulaient aux pieds huit ou neuf millions d'hommes nus,
qui sont les anctres de la nation actuelle. Voil un droit bien avr
 l'amour et au respect de leurs descendans! Et, pour achever de
rendre cette noblesse respectable, elle se recrute et se rgnre par
l'adoption de ces hommes, qui ont accru leur fortune en dpouillant la
cabane du pauvre, hors d'tat de payer les impositions. Misrables
institutions humaines qui, faites pour inspirer le mpris et
l'horreur, exigent qu'on les respecte et qu'on les rvre!

--La ncessit d'tre gentilhomme pour tre capitaine de vaisseau, est
tout aussi raisonnable que celle d'tre secrtaire du roi pour tre
matelot ou mousse.

--Cette impossibilit d'arriver aux grandes places,  moins que d'tre
gentilhomme, est une des absurdits les plus funestes dans presque
tous les pays. Il me semble voir des nes dfendre les carrousels et
les tournois aux chevaux.

--La nature, pour faire un homme vertueux ou un homme de gnie, ne va
pas consulter Cherin.

--Qu'importe qu'il y ait sur le trne un Tibre ou un Titus, s'il a
des Sjan pour ministres?

--Si un historien, tel que Tacite, et crit l'histoire de nos
meilleurs rois, en faisant un relev exact de tous les actes
tyranniques, de tous les abus d'autorit, dont la plupart sont
ensevelis dans l'obscurit la plus profonde, il y a peu de rgnes qui
ne nous inspirassent la mme horreur que celui de Tibre.

--On peut dire qu'il n'y eut plus de gouvernement civil  Rome aprs
la mort de Tiberius Gracchus; et Scipion Nasica, en partant du snat
pour employer la violence contre le tribun, apprit aux Romains que la
force seule donnerait des lois dans le _forum_. Ce fut lui qui avait
rvl, avant Sylla, ce mystre funeste.

--Ce qui fait l'intrt secret qui attache si fort  la lecture de
Tacite, c'est le contraste continuel et toujours nouveau de l'ancienne
libert rpublicaine avec les vils esclaves que peint l'auteur; c'est
la comparaison des anciens Scaurus, Scipion, etc., avec les lchets
de leurs descendans; en un mot, ce qui contribue  l'effet de Tacite,
c'est Tite-Live.

--Les rois et les prtres, en proscrivant la doctrine du suicide, ont
voulu assurer la dure de notre esclavage. Ils veulent nous tenir
enferms dans un cachot sans issue: semblables  ce sclrat, dans le
Dante, qui fait murer la porte de la prison o tait renferm le
malheureux Ugolin.

--On a fait des livres sur les intrts des princes; on parle
d'tudier les intrts des princes: quelqu'un a-t-il jamais parl
d'tudier les intrts des peuples?

--Il n'y a d'histoire digne d'attention, que celle des peuples libres:
l'histoire des peuples soumis au despotisme n'est qu'un recueil
d'anecdotes.

--La vraie Turquie d'Europe, c'tait la France. On trouve dans vingt
crivains anglais: _Les pays despotiques, tels que la France et la
Turquie_.

--Les ministres ne sont que des gens d'affaires, et ne sont si
importans que parce que la terre du gentilhomme, leur matre, est
trs-considrable.

--Un ministre, en faisant faire  ses matres des fautes et des
sottises nuisibles au public, ne fait souvent que s'affermir dans sa
place: on dirait qu'il se lie davantage avec eux par les liens de
cette espce de complicit.

--Pourquoi arrive-t-il qu'en France un ministre reste plac, aprs
cent mauvaises oprations? et pourquoi est-il chass pour la seule
bonne qu'il ait faite?

--Croirait-on que le despotisme a des partisans, sous le rapport de la
ncessit d'encouragement pour les beaux-arts? On ne saurait croire
combien l'clat du sicle de Louis XIV a multipli le nombre de ceux
qui pensent ainsi. Selon eux, le dernier terme de toute socit
humaine est d'avoir de belles tragdies, de belles comdies, etc. Ce
sont des gens qui pardonnent  tout le mal qu'ont fait les prtres, en
considrant que, sans les prtres, nous n'aurions pas la comdie du
_Tartuffe_.

--En France, le mrite et la rputation ne donnent pas plus de droit
aux places, que le chapeau de rosire ne donne  une villageoise le
droit d'tre prsente  la cour.

--La France, pays o il est souvent utile de montrer ses vices, et
toujours dangereux de montrer ses vertus.

--Paris, singulier pays, o il faut trente sous pour dner, quatre
francs pour prendre l'air, cent louis pour le superflu dans le
ncessaire, et quatre cents louis pour n'avoir que le ncessaire dans
le superflu.

--Paris, ville d'amusemens, de plaisirs, etc., o les
quatre-cinquimes des habitans meurent de chagrin.

--On pourrait appliquer  la ville de Paris les propres termes de
Sainte-Thrse, pour dfinir l'enfer: L'endroit o il pue et o l'on
n'aime point.

--C'est une chose remarquable que la multitude des tiquettes dans une
nation aussi vive et aussi gaie que la ntre. On peut s'tonner aussi
de l'esprit pdantesque et de la gravit des corps et des compagnies;
il semble que le lgislateur ait cherch  mettre un contre-poids qui
arrtt la lgret du Franais.

--C'est une chose avre qu'au moment o M. de Guibert fut nomm
gouverneur des Invalides, il se trouva aux Invalides six cents
prtendus soldats qui n'taient point blesss, et qui, presque tous,
n'avaient jamais assist  aucun sige,  aucune bataille; mais qui,
en rcompense, avaient t cochers ou laquais de grands seigneurs ou
de gens en place. Quel texte et quelle matire  rflexions!

--En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on
perscute ceux qui sonnent le tocsin.

--Presque toutes les femmes, soit de Versailles, soit de Paris, quand
ces dernires sont d'un tat un peu considrable, ne sont autre chose
que des bourgeoises de qualit, des madame Naquart, prsentes ou non
prsentes.

--En France, il n'y a plus de public ni de nation, par la raison que
de la charpie n'est pas du linge.

--Le public est gouvern comme il raisonne. Son droit est de dire des
sottises, comme celui des ministres est d'en faire.

--Quand il se fait quelque sottise publique, je songe  un petit
nombre d'trangers qui peuvent se trouver  Paris; et je suis prt 
m'affliger, car j'aime toujours ma patrie.

--Les Anglais sont le seul peuple qui ait trouv le moyen de limiter
la puissance d'un homme dont la figure est sur un petit cu.

--Comment se fait-il que, sous le despotisme le plus affreux on puisse
se rsoudre  se reproduire? C'est que la nature a ses lois plus
douces mais plus imprieuses que celles des tyrans; c'est que l'enfant
sourit  sa mre sous Domitien comme sous Titus.

--Un philosophe disait: Je ne sais pas comment un Franais qui a t
une fois dans l'antichambre du roi, ou dans l'oeil-de-boeuf, peut dire
de qui que ce puisse tre: C'est un grand seigneur.

--Les flatteurs des princes ont dit que la chasse tait une image de
la guerre; et en effet, les paysans dont elle vient de ravager les
champs, doivent trouver qu'elle la reprsente assez bien.

--Il est malheureux pour les hommes, heureux peut-tre pour les
tyrans, que les pauvres, les malheureux, n'aient pas l'instinct ou la
fiert de l'lphant, qui ne se reproduit point dans la servitude.

--Dans la lutte ternelle que la socit amne entre le pauvre et le
riche, le noble et le plbien, l'homme accrdit et l'homme inconnu,
il y a deux observations  faire. La premire est que leurs actions,
leurs discours sont valus  des mesures diffrentes,  des poids
diffrens, l'une d'une livre, l'autre de dix ou de cent, disproportion
convenue, et dont on part comme d'une chose arrte: et cela mme est
horrible. Cette acception de personnes, autorise par la loi et par
l'usage, est un des vices normes de la socit, qui suffirait seul
pour expliquer tous ses vices. L'autre observation est qu'en partant
mme de cette ingalit, il se fait ensuite une autre malversation;
c'est qu'on diminue la livre du pauvre, du plbien, qu'on la rduit 
un quart; tandis qu'on porte  cent livres les dix livres du riche ou
du noble,  mille ses cent livres, etc. C'est l'effet naturel et
ncessaire de leur position respective: le pauvre et le plbien ayant
pour envieux tous leurs gaux; et le riche, le noble, ayant pour
appuis et pour complices le petit nombre des siens qui le secondent
pour partager ses avantages et en obtenir de pareils.

--Qu'est-ce que c'est qu'un cardinal? C'est un prtre habill de
rouge, qui a cent mille cus du roi, pour se moquer de lui au nom du
pape.

--C'est une vrit incontestable qu'il y a en France sept millions
d'hommes qui demandent l'aumne, et douze millions hors d'tat de la
leur faire.

--La noblesse, disent les nobles, est un intermdiaire entre le roi et
le peuple... Oui, comme le chien de chasse est un intermdiaire entre
le chasseur et les livres.

--La plupart des institutions sociales paraissent avoir pour objet de
maintenir l'homme dans une mdiocrit d'ides et de sentimens, qui le
rendent plus propre  gouverner ou  tre gouvern.

--Un citoyen de Virginie, possesseur de cinquante acres de terres
fertiles, paie quarante-deux sous de notre monnaie pour jouir en paix,
sous des lois justes et douces, de la protection du gouvernement, de
la sret de sa personne et de sa proprit, de la libert civile et
religieuse, du droit de voter aux lections, d'tre membre du congrs,
et par consquent lgislateur, etc. Tel paysan franais, de l'Auvergne
ou du Limousin, est cras de tailles, de vingtimes, de corves de
toute espce, pour tre insult par le caprice d'un subdlgu,
emprisonn arbitrairement, etc., et transmettre  une famille
dpouille cet hritage d'infortune et d'avilissement.

--L'Amrique septentrionale est l'endroit de l'univers o les droits
de l'homme sont le mieux connus. Les Amricains sont les dignes
descendans de ces fameux rpublicains qui se sont expatris pour fuir
la tyrannie. C'est l que se sont forms des hommes dignes de
combattre et de vaincre les Anglais mmes,  l'poque o ceux-ci
avaient recouvr leur libert, et taient parvenus  se former le plus
beau gouvernement qui fut jamais. La rvolution de l'Amrique sera
utile  l'Angleterre mme, en la forant  faire un examen nouveau de
sa constitution, et  en bannir les abus. Qu'arrivera-t-il? Les
Anglais, chasss du continent de l'Amrique septentrionale, se
jetteront sur les les et sur les possessions franaises et
espagnoles, leur donneront leur gouvernement, qui est fond sur
l'amour naturel que les hommes ont pour la libert, et qui augmente
cet amour mme. Il se formera, dans ces les espagnoles et franaises,
et surtout dans le continent de l'Amrique espagnole, alors devenue
anglaise, il se formera de nouvelles constitutions dont la libert
sera le principe et la base. Ainsi les Anglais auront la gloire unique
d'avoir form presque les seuls des peuples libres de l'univers, les
seuls,  proprement parler, dignes du nom d'hommes, puisqu'ils seront
les seuls qui aient su connatre et conserver les droits des hommes.
Mais combien d'annes ne faut-il pas pour oprer cette rvolution? Il
faut avoir purg de Franais et d'Espagnols ces terres immenses o il
ne pourrait se former que des esclaves, y avoir transplant des
Anglais pour y porter les premiers germes de la libert. Ces germes se
dvelopperont, et, produisant des fruits nouveaux, opreront la
rvolution qui chassera les Anglais eux-mmes des deux Amriques et de
toutes les les.

--L'Anglais respecte la loi, et repousse ou mprise l'autorit. Le
Franais, au contraire, respecte l'autorit et mprise la loi. Il faut
lui enseigner  faire le contraire; et peut-tre la chose est-elle
impossible, vu l'ignorance dans laquelle on tient la nation, ignorance
qu'il ne faut pas contester, en jugeant d'aprs les lumires rpandues
dans les capitales.

--Moi, tout; le reste, rien: voil le despotisme, l'aristocratie et
leurs partisans. Moi, c'est un autre; un autre, c'est moi; voil le
rgime populaire et ses partisans. Aprs cela, dcidez.

--Tout ce qui sort de la classe du peuple, s'arme contre lui pour
l'opprimer, depuis le milicien, le ngociant devenu secrtaire du roi,
le prdicateur sorti d'un village pour prcher la soumission au
pouvoir arbitraire, l'historiographe fils d'un bourgeois, etc. Ce sont
les soldats de Cadmus, les premiers arms se tournent contre leurs
frres, et se prcipitent sur eux.

--On gouverne les hommes avec la tte: on ne joue pas aux checs avec
un bon coeur.

--Semblable aux animaux qui ne peuvent respirer l'air  une certaine
hauteur sans prir, l'esclave meurt dans l'atmosphre de la libert.

--Il faut recommencer la socit humaine, comme Bacon disait qu'il
faut recommencer l'entendement humain.

--Diminuez les maux du peuple, vous diminuez sa frocit; comme vous
gurissez ses maladies avec du bouillon.

--J'observe que les hommes les plus extraordinaires et qui ont fait
des rvolutions, lesquelles semblent tre le produit de leur seul
gnie, ont t seconds par les circonstances les plus favorables, et
par l'esprit de leur temps. On sait toutes les tentatives faites avant
le grand voyage de Vasco de Gama aux Indes occidentales. On n'ignore
pas que plusieurs navigateurs taient persuads qu'il y avait de
grandes les, et sans doute un continent  l'ouest, avant que Colomb
l'et dcouvert; et il avait lui-mme entre les mains les papiers d'un
clbre pilote avec qui il avait t en liaison. Philippe avait tout
prpar pour la guerre de Perse, avant sa mort. Plusieurs sectes
d'hrtiques, dchanes contre les abus de la communion romaine,
prcdrent Luther et Calvin, et mme Vicleff.

--On croit communment que Pierre-le-Grand se rveilla un jour avec
l'ide de tout crer en Russie; M. de Voltaire avoue lui-mme que son
pre Alexis forma le dessein d'y transporter les arts. Il y a, dans
tout, une maturit qu'il faut attendre. Heureux l'homme qui arrive
dans le moment de cette maturit!

--Les pauvres sont les ngres de l'Europe.

--L'Assemble nationale de 1789 a donn au peuple franais une
constitution plus forte que lui. Il faut qu'elle se hte d'lever la
nation  cette hauteur, par une bonne ducation publique. Les
lgislateurs doivent faire comme ces mdecins habiles qui, traitant un
malade puis, font passer les restaurans  l'aide des stomachiques.

--En voyant le grand nombre des dputs  l'Assemble nationale de
1789, et tous les prjugs dont la plupart taient remplis, on et dit
qu'ils ne les avaient dtruits que pour les prendre, comme ces gens
qui abattent un difice pour s'approprier les dcombres.

--Une des raisons pour lesquelles les corps et les assembles ne
peuvent gure faire autre chose que des sottises, c'est que, dans une
dlibration publique, la meilleure chose qu'il y ait  dire pour ou
contre l'affaire ou la personne dont il s'agit, ne peut presque jamais
se dire tout haut, sans de grands dangers ou d'extrmes inconvniens.

--Dans l'instant o Dieu cra le monde, le mouvement du cahos dut
faire trouver le cahos plus dsordonn que lorsqu'il reposait dans un
dsordre paisible. C'est ainsi que, chez nous, l'embarras d'une
socit qui se rorganise, doit paratre l'excs du dsordre.

--Les courtisans et ceux qui vivaient des abus monstrueux qui
crasaient la France, sont sans cesse  dire qu'on pouvait rformer
les abus, sans dtruire comme on a dtruit. Ils auraient bien voulu
qu'on nettoyt l'table d'Augias avec un plumeau.

--Dans l'ancien rgime, un philosophe crivait des vrits hardies. Un
de ces hommes que la naissance ou des circonstances favorables
appelaient aux places, lisait ces vrits, les affaiblissait, les
modifiait, en prenait un vingtime, passait pour un homme inquitant,
mais pour homme d'esprit. Il temprait son zle et parvenait  tout;
le philosophe tait mis  la Bastille Dans le rgime nouveau, c'est le
philosophe qui parvient  tout: ses ides lui servent, non plus  se
faire enfermer, non plus  dboucher l'esprit d'un sot,  le placer,
mais  parvenir lui-mme aux places. Jugez comme la foule de ceux
qu'il carte peuvent s'accoutumer  ce nouvel ordre de choses!

--N'est-il pas trop plaisant de voir le marquis de Bivre (petit fils
du chirurgien Marchal), se croire oblig de fuir en Angleterre, ainsi
que M. de Luxembourg et les grands aristocrates, fugitifs aprs la
catastrophe du 14 juillet 1789?

--Les thologiens, toujours fidles au projet d'aveugler les hommes;
les suppts des gouvernemens, toujours fidles  celui de les
opprimer, supposent gratuitement que la grande majorit des hommes est
condamne  la stupidit qu'entranent les travaux purement mcaniques
ou manuels; ils supposent que les artisans ne peuvent s'lever aux
connaissances ncessaires pour faire valoir les droits d'hommes et de
citoyens. Ne dirait-on pas que ces connaissances sont bien
compliques? Supposons qu'on et employ, pour clairer les dernires
classes, le quart du temps et des soins qu'on a mis  les abrutir;
supposons qu'au lieu de mettre dans leurs mains un catchisme de
mtaphysique absurde et inintelligible, on en et fait un qui et
contenu les premiers principes des droits des hommes et de leurs
devoirs fonds sur leurs droits, on serait tonn du terme o ils
seraient parvenus en suivant cette route, trace dans un bon ouvrage
lmentaire. Supposez qu'au lieu de leur prcher cette doctrine de
patience, de souffrance, d'abngation de soi-mme et d'avilissement,
si commode aux usurpateurs, on leur et prch celle de connatre
leurs droits et le devoir de les dfendre, on et vu que la nature,
qui a form les hommes pour la socit, leur a donn tout le bon sens
ncessaire pour former une socit raisonnable.




OBSERVATIONS

  SUR LA PROCLAMATION DES LIEUTENANS, GOUVERNEURS ET CAPITAINES
    GNRAUX DES PAYS-BAS, EN 1792.


Si quelque chose peut prouver  quel point les gouvernemens sont
condamns  rester en arrire des nations, c'est le genre des
principes et des ides que celui des Pays-Bas ose reproduire dans
cette trange pice. On n'est nullement surpris d'y trouver les
assertions les plus fausses, les imputations les plus calomnieuses, la
dngation des faits les plus notoires, tels que la protection ou la
tolrance accorde aux rassemblemens hostiles des migrs franais,
l'impunit des attentats commis contre les habitans ou voyageurs
franais attachs  la cause nationale, ou seulement souponns de
l'tre, etc. Cette hardiesse  nier des faits connus de toute
l'Europe, n'est pas nouvelle en politique: aussi ne sera-t-elle
particulirement remarque que par les Brabanons, tmoins oculaires
des faits contradictoires  ceux qu'on avance dans cet crit.

Ce qui tonnera un plus grand nombre de lecteurs, c'est la candeur
avec laquelle le despotisme y fait sa profession de foi, et prsente
ses anciens dogmes dans toute leur simplicit primitive, sans
restriction, sans modification, comme il l'et fait il y a trente ans;
le nom de _Dieu_ consacrant tous les abus des gouvernemens gothiques;
la perptuit, l'ternit des institutions les plus absurdes, riges
en principes immortels, sous le nom de respect d aux lois
fondamentales; la nullit des droits des hommes _qui ont renonc
tacitement  ces droits_ pour vivre en socit, sous le despotisme qui
s'en est empar authentiquement, et qui ne renonce  rien: ce sont-l
les ides qu'on prsente comme des principes incontestables aux
Brabanons et  l'Europe, vers la fin du dix-huitime sicle.

Il est probable que, si Lopold et vcu, la proclamation et t
conue d'une manire plus approprie aux circonstances. Il et pu,
dans sa qualit de despote, dire beaucoup de mal de la libert, en
faisant une peinture exagre des dsordres momentans qu'elle
entrane, dans un pays qui passe violemment d'un rgime  un rgime
contraire. Il et pu appeler la nation lgalement reprsente, et
l'immense majorit des Franais, une poigne de factieux, mme de
jacobins; la noblesse franaise, les diffrentes espces
d'aristocraties, qu'il appelait la partie saine et principale de la
nation, il pouvait les rehausser encore, et, par une promotion
nouvelle, les qualifier de classes les _plus rvres_, comme fait la
proclamation: mais il se ft bien gard de parler _des obligations
que, sous tous les rapports, la socit franaise avait  ces classes
rvres_. Il et craint de rappeler aux Franais que leurs
obligations envers ces classes se bornaient au souvenir d'en avoir t
opprims pendant plusieurs sicles, et d'avoir, grces  elles, gmi,
sans droits civils ni politiques, sous le poids de toutes les
servitudes fodales, sacerdotales, etc.

Lopold n'et parl non plus qu'avec rserve des moines, des prtres,
de leurs biens devenus nationaux. Il et craint de rappeler au
souvenir des Belges la conduite de Marie-Thrse  cet gard, et
surtout celle de Joseph II, qui chassa prtres et moines de leurs
glises, de leurs couvens; et, les rduisant  des pensions beaucoup
moindres que les pensions alloues aux prtres franais, s'empara de
leurs proprits, de leurs revenus, pour en mettre le produit dans une
prtendue caisse de religion, c'est- dire, dans sa caisse
particulire. Quant  la suppression du costume des moines et 
l'attentat qui les prive de leurs capuchons, cet article est trs-bien
trait dans la proclamation actuelle; c'est ce qu'il y a de mieux, vu
qu'il peut faire effet sur une nombreuse classe de Belges dvots 
Sainte-Gudule: s'il est ainsi, Lopold mme aurait pu ne pas ngliger
ce texte. Ce sont l de ces considrations auxquelles la politique
moderne ne manque jamais de dfrer.

Il est encore un point sur lequel il faut rendre justice  la
proclamation, et qui prouve que, malgr soi, on se rapproche toujours
un peu de la philosophie de son sicle: c'est que le gouvernement y
raisonne avec le peuple, ou du moins, essaie de raisonner. Il
s'efforce de prmunir les Brabanons contre cette fantaisie franaise,
_cette galit chimrique, nulle dans le fait, et dtruite, dans
l'instant mme o elle pourrait exister, par cette varit dont le
Crateur imprime le caractre aux hommes, ds le moment de leur
naissance, en les partageant ingalement en facults morales,
industrie, patience_, etc. De cette ingalit naturelle et ncessaire
(qui, dans l'tat de nature, ne peut que produire les violences et les
injustices dont la rpression est le but de toute socit politique),
le philosophe, auteur de la proclamation, infre qu'il faut reporter
et maintenir dans la socit ce bienfait de la nature, cette ingalit
prcieuse; et c'est  quoi sont merveilleusement propres les
privilges tyranniques, les avantages et les honneurs exclusifs
affects  de certaines classes; sans compter les autres bons effets
qu'elles produisent, comme le savent trs-bien tous les privilgis.
Voil comment le gouvernement raisonne avec le peuple brabanon.

Tout cela peut n'tre que ridicule; mais ce qui est affligeant pour
l'humanit entire, c'est que, aprs la lecture de cette proclamation,
il ne reste plus gure de doute sur la ligue des despotes contre la
libert. Il parat certain qu'appels  choisir entre _les
gentilshommes_ et _les hommes_, les princes ont pris parti contre les
hommes. C'est donc la cause de tous ceux qui ne s'honorent ou ne
daignent s'honorer que de ce dernier nom. Cette guerre est la
discussion du plus grand procs qui ait jamais intress l'humanit;
c'est le combat de la raison contre tous les prjugs, de toutes les
passions gnreuses contre les passions basses, de l'enthousiasme pour
la libert contre le fanatisme servile de l'orgueil et de la
superstition. Du sort de cette guerre, dpend le progrs rapide ou la
marche rtrograde de la civilisation. Les annales d'aucun peuple connu
n'ont ouvert une pareille perspective. Franais, votre nom est trac
aux premires pages de cette histoire du genre humain qui se
renouvelle: c'est  vous de soutenir et d'tendre cette gloire. Placs
presque au milieu de l'Europe, c'est chez vous que s'est lev ce
fanal, comme pour rpandre sa lumire dans une plus grande
circonfrence. Vous combattrez, vous mourrez plutt que de le laisser
teindre. Le serment que vous avez fait  votre constitution, assure
le bonheur de la postrit, non chez vous seulement, mais dans les
pays mme d'o les despotes enlvent maintenant les esclaves aveugles
et arms qu'ils soudoient pour vous combattre.

On pourrait ajouter que ces soldats sont soudoys aussi pour tuer les
bourgeois et paysans brabanons: tmoins la seconde proclamation
publie par le gnral Bender, d'aprs laquelle il parat que le sabre
et la bayonnette seront revtus du pouvoir judiciaire aux Pays-Bas
pendant toute la guerre. On y dclare qu'on est en tat de dtacher de
l'arme des corps suffisans _contre les mal-intentionns, villes,
bourgs et villages_. Peut-on dire plus clairement qu'on est en guerre
ouverte avec le peuple? C'est poser la question, comme l'eussent pose
ceux qu'on appelle,  Bruxelles, des factieux, des jacobins. A cela
prs, la proclamation du gnral Bender peut avoir son utilit:
combien de temps? c'est ce qu'il faudra voir.

   FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.


                                                                pages.
  NOTICE HISTORIQUE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE
    CHAMFORT                                                         I

  OEUVRES DE CHAMFORT.

  LOGE DE MOLIRE; Discours qui a remport le prix de
    l'Acadmie franaise, en 1769                                    1

  LOGE DE LA FONTAINE; Discours qui a remport le prix de
    l'Acadmie de Marseille, en 1774.                               33

  NOTES SUR LES FABLES DE LA FONTAINE.

         LIV.   I.                                                  77

         --   II.                                                   85

         --  III.                                                   90

         --   IV.                                                   95

         --    V.                                                  102

         --   VI.                                                  108

         --  VII.                                                  117

         -- VIII.                                                  131

         --   IX.                                                  143

         --    X.                                                  154

         --   XI.                                                  169

         --  XII.                                                  179

      Conclusion.                                                  198


  DISCOURS SUR L'INFLUENCE DES GRANDS CRIVAINS, qui a remport
    le prix  l'Acadmie de Marseille, en 1767.                    199

  DISCOURS DE RCEPTION DE CHAMFORT A L'ACADMIE FRANAISE
    (1781).                                                        221

  DES ACADMIES (Ouvrage que Mirabeau devait lire  l'Assemble
    nationale, sous le nom de _Rapport sur les Acadmies_)
    (1791).                                                        254

  DISSERTATION SUR L'IMITATION DE LA NATURE, relativement aux
    caractres dans les ouvrages dramatiques.                      286

  DIALOGUE ENTRE ST-RAL, SNQUE, JULIEN ET LOUIS-LE-GRAND.       305

  Question.--Si, dans une socit, un homme doit ou peut laisser
    prendre sur lui ces droits qui souvent humilient
    l'amour-propre?                                                317

  Petits Dialogues philosophiques.                                 319

  QUESTION.--Rponse.                                              334

  MAXIMES ET PENSES.

        CHAP. Ier.--Maximes gnrales.                             337

         --    II.--Suite des Maximes gnrales.                   357

         --   III.--De la Socit, des Grands, des
                    Riches et des Gens du Monde.                   373

         --    IV.--Du got pour la retraite, et de
                    la dignit du caractre.                       395

         --     V.--Penses morales.                               401

         --    VI.--Des Femmes, de l'Amour, du
                    Mariage et de la Galanterie.                   411

         --   VII.--Des Savans et des Gens de
                    Lettres.                                       422

         --  VIII.--De l'Esclavage et de la Libert
                    en France, avant et depuis la
                    Rvolution.                                    434

  OBSERVATIONS SUR LA PROCLAMATION DES LIEUTENANS, GOUVERNEURS
    ET CAPITAINES GNRAUX DES PAYS-BAS, en 1792.                  450


FIN DE LA TABLE DES MATIRES DU PREMIER VOLUME.






End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Chamfort (Tome
1/5), by Pierre Ren Auguis

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE CHAMFORT (1/5) ***

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