The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome
2, by Frdric Bastiat

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Title: Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat, tome 2
       mises en ordre, revues et annotes d'aprs les manuscrits de l'auteur

Author: Frdric Bastiat

Editor: Prosper Paillottet

Release Date: March 10, 2013 [EBook #42300]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT




LA MME DITION

EST PUBLIE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8

Prix des 6 volume: 30 fr.


CORBEIL, typ. et str. de CRT.




OEUVRES COMPLTES

DE

FRDRIC BASTIAT


MISES EN ORDRE

REVUES ET ANNOTES D'APRS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR


Deuxime dition.


TOME DEUXIME


LE LIBRE-CHANGE.




PARIS

GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES

diteurs du Journal des conomistes, de la Collection des principaux
conomistes, du Dictionnaire de l'conomie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.

RUE RICHELIEU, 14

1862




LE LIBRE-CHANGE[1]

[Note 1: En composant ce volume presque exclusivement d'articles
extraits d'une feuille hebdomadaire, lesquels, dans la pense de
l'auteur, n'taient pas destins  tre ainsi runis, nous essayons de
les classer dans l'ordre suivant: 1 Exposition du but de
l'association libre-changiste, de ses principes et de son plan
d'oprations; -- 2 articles relatifs  la question des subsistances;
-- 3 polmique contre les journaux, et apprciation de divers faits;
-- 4 discours publics; -- 5 varits et nouvelle srie de _sophismes
conomiques_.--(_Note de l'diteur._)]




ASSOCIATION POUR LA LIBERT DES CHANGES.


1.--DCLARATION.

                                                          10 mai 1846.

Au moment de s'unir pour la dfense d'une grande cause, les soussigns
sentent le besoin d'exposer leur _croyance_; de proclamer le _but_, la
_limite_, les _moyens_ et l'_esprit_ de leur association.

L'CHANGE est un droit naturel comme la PROPRIT. Tout citoyen, qui a
cr ou acquis un produit, doit avoir l'option ou de l'appliquer
immdiatement  son usage, ou de le cder  quiconque, sur la surface
du globe, consent  lui donner en change l'objet de ses dsirs. Le
priver de cette facult, quand il n'en fait aucun usage contraire 
l'ordre public et aux bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la
convenance d'un autre citoyen, c'est lgitimer une spoliation, c'est
blesser la loi de la justice.

C'est encore violer les conditions de l'ordre; car quel ordre peut
exister au sein d'une socit o chaque industrie, aide en cela par
la loi et la force publique, cherche ses succs dans l'oppression de
toutes les autres!

C'est mconnatre la pense providentielle qui prside aux destines
humaines, manifeste par l'infinie varit des climats, des saisons,
des forces naturelles et des aptitudes, biens que Dieu n'a si
ingalement rpartis entre les hommes que pour les unir, par
l'change, dans les liens d'une universelle fraternit.

C'est contrarier le dveloppement de la prosprit publique; puisque
celui qui n'est pas libre d'_changer_ ne l'est pas de choisir son
travail, et se voit contraint de donner une fausse direction  ses
efforts,  ses facults,  ses capitaux, et aux agents que la nature
avait mis  sa disposition.

Enfin c'est compromettre la paix entre les peuples, car c'est briser
les relations qui les unissent et qui rendront les guerres
impossibles,  force de les rendre onreuses.

L'Association a donc pour but la LIBERT DES CHANGES.

Les soussigns ne contestent pas  la socit le droit d'tablir, sur
les marchandises qui passent la frontire, des taxes destines aux
dpenses communes, pourvu qu'elles soient dtermines par la seule
considration des besoins du Trsor.

Mais sitt que la taxe, perdant son caractre fiscal, a pour but de
repousser le produit tranger, au dtriment du fisc lui-mme, afin
d'exhausser artificiellement le prix du produit national similaire et
de ranonner ainsi la communaut au profit d'une classe, ds cet
instant la Protection ou plutt la Spoliation se manifeste; et c'est
l le principe que l'Association aspire  ruiner dans les esprits et 
effacer compltement de nos lois, indpendamment de toute rciprocit
et des systmes qui prvalent ailleurs.

De ce que l'Association poursuit la destruction complte du rgime
protecteur, il ne s'ensuit pas qu'elle demande qu'une telle rforme
s'accomplisse en un jour et sorte d'un seul scrutin. Mme pour revenir
du mal au bien et d'un tat de choses artificiel  une situation
naturelle, des prcautions peuvent tre commandes par la prudence.
Ces dtails d'excution appartiennent aux pouvoirs de l'tat; la
mission de l'Association est de propager, de populariser le principe.

Quant aux moyens qu'elle entend mettre en oeuvre, jamais elle ne les
cherchera ailleurs que dans des voies constitutionnelles et lgales.

Enfin l'Association se place en dehors de tous les partis
politiques[2]. Elle ne se met au service d'aucune industrie, d'aucune
classe, d'aucune portion du territoire. Elle embrasse la cause de
l'ternelle justice, de la paix, de l'union, de la libre
communication, de la fraternit entre tous les hommes; la cause de
l'intrt gnral, qui se confond, partout et sous tous les aspects,
avec celle du _Public consommateur_.

[Note 2: L'anne suivante, l'auteur commentait ainsi cette phrase:

Est-il possible de penser de mme sur la libert commerciale et de
diffrer en politique?

Il nous suffirait de citer des noms d'hommes et de peuples pour
prouver que cela est trs-possible et trs-frquent.

Le problme politique, ce nous semble, est celui-ci:

Quelles sont les formes de gouvernement qui garantissent le mieux et
au moindre sacrifice possible  chaque citoyen sa sret, sa libert
et sa proprit?

Certes, on peut ne pas tre d'accord sur les formes gouvernementales
qui constituent le mieux cette garantie, et tre d'accord sur les
choses mmes qu'il s'agit de garantir.

Voil pourquoi il y a des conservateurs et des hommes d'opposition
parmi les libre-changistes. Mais, par cela seul qu'ils sont
libre-changistes, ils s'accordent en ceci: que la libert d'changer
est une des choses qu'il s'agit de garantir.

Ils ne pensent pas que les gouvernements, n'importe leurs formes,
aient mission d'arracher ce droit aux uns pour satisfaire la cupidit
des autres, mais de le maintenir  tous.

Ils sont encore d'accord sur cet autre point qu'en ce moment
l'obstacle  la libert commerciale n'est pas dans les formes du
gouvernement, mais dans l'opinion.

Voil pourquoi l'Association du libre-change n'agite pas les
questions purement politiques, quoique aucun de ses membres n'entende
aliner  cet gard l'indpendance de ses opinions, de ses votes et de
ses actes.

Extrait du _Libre-change_, du 14 novembre 1847.--(_Note de
l'diteur._)]


2.--LIBRE-CHANGE.

                                                     19 Dcembre 1846.

On nous reproche ce titre. Pourquoi ne pas dguiser votre pense!
nous dit-on. Les villes hsitent, les hommes pratiques sentent qu'il y
a _quelque chose  faire_. Vous les effrayez. N'osant aller  vous et
ne pouvant rester neutres, les voil qui vont grossir les rangs de vos
adversaires.

Quelques dfections passagres ne nous feront pas dserter le drapeau
auquel nous avons mis notre confiance. Libre-change! Ce mot fait
notre force. Il est notre pe et notre bouclier. Libre-change! C'est
un de ces mots qui soulvent des montagnes. Il n'y a pas de sophisme,
de prjug, de ruse, de tyrannie qui lui rsiste. Il porte en lui-mme
et la dmonstration d'une Vrit, et la dclaration d'un Droit, et la
puissance d'un Principe. Croyez-vous que nous nous sommes associs
pour rclamer tel ou tel changement partiel dans la _pondration_ des
tarifs! Non. Nous demandons que tous nos concitoyens, libres de
travailler, soient libres d'changer le fruit de leur travail; et il y
a trop de justice dans cette demande pour que nous essayions de
l'arracher  la loi par lambeaux et  l'opinion par surprise.

Cependant, et pour viter toute fausse interprtation, nous
rpterons ici qu'il est  la libert d'changer une limite qu'il
n'entre pas dans nos vues, en tant qu'association, de conseiller ou de
repousser. change, proprit, c'est la mme chose  nos yeux, malgr
l'opinion contraire de M. Billault[3].

[Note 3: M. Billault, rcemment ministre de l'intrieur, a plusieurs
fois mis comme avocat et comme reprsentant, des vues protectionnistes.
(V. tome IV, pages 511 et suiv.)--(_Note de l'diteur._)]

Si donc l'tat a besoin d'argent, qu'il le prlve sur la proprit ou
sur l'change, nous ne voyons pas l la violation d'un principe.
Peut-tre l'impt sur l'change a-t-il plus d'inconvnients que
l'impt sur la proprit. On le croit en Suisse, on pense le contraire
aux tats-Unis. Peut-tre la France, avec son budget, n'est-elle pas
libre de choisir. En tout cas, l'association ne s'est pas forme pour
comparer entre elles les diverses natures de taxes; et ceux qui
l'accusent de ne point combattre l'octroi prouvent qu'elle sait se
renfermer dans sa mission.

Mais si un simple citoyen vient dire  un autre: Tu as travaill, tu
as touch ton salaire; je te dfends de l'changer d'une faon qui
t'arrange, mais qui me drange, nous disons que c'est l une
insupportable tyrannie.

Et si, au lieu de prononcer l'interdiction de sa pleine autorit, il a
assez de crdit pour la faire prononcer par la loi, nous disons que la
tyrannie n'en est que plus insupportable et plus scandaleuse.

Et si, de plus, il a pour lui l'opinion gare, cela peut bien nous
forcer d'agir sur l'opinion pour arriver  la loi; mais non nous faire
reconnatre que l'acte en soit moins tyrannique dans sa nature et dans
ses effets.

Nous rptons encore que nous n'avons jamais demand une rforme
brusque et instantane; nous dsirons qu'elle s'opre _avec le moins
de dommage possible_, en tenant compte de tous les intrts. Sachons
une fois o nous allons, et nous verrons ensuite s'il convient
d'aller vite ou lentement. _La Presse_[4] nous disait ces jours-ci que
si elle croyait, comme nous, le rgime protecteur injuste et funeste,
elle rclamerait la libert immdiate. Nous l'engageons  faire
l'application de ce puritanisme  la question de l'esclavage.

[Note 4:  cette poque, le journal _la Presse_ n'tait pas encore
converti au principe de la libert.--(_Note de l'diteur._)]

Partisans de l'affranchissement du commerce, si le sentiment de la
justice entre pour quelque chose dans vos convictions, levez
courageusement le drapeau du Libre-change. Ne cherchez pas de
dtours; n'essayez pas de surprendre nos adversaires. Ne cherchez
point un succs partiel et phmre par d'inconsquentes
transactions.--Ne vous privez pas de tout ce qu'il y a de force dans
un principe, qui trouvera tt ou tard le chemin des intelligences et
des coeurs. On vous dira que le pays repousse les abstractions, les
gnralits, qu'il veut de l'actuel et du positif, qu'il reste sourd 
toute ide qui ne s'exprime pas en chiffres. Ne vous rendez pas
complice de cette calomnie. La France se passionne pour les principes
et aime  les propager. C'est le privilge de sa langue, de sa
littrature et de son gnie.

La lassitude mme dont elle donne au monde le triste spectacle en est
la preuve; car si elle se montre fatigue des luttes de parti, c'est
qu'elle sent bien qu'il n'y a rien derrire que des noms propres.
Plutt que de renoncer aux ides gnrales, on la verrait s'engouer
des systmes les plus bizarres. N'esprez pas qu'elle se rveille pour
une modification accidentelle du tarif. L'aliment qu'il faut  son
activit, c'est un principe qui renferme en lui-mme tout ce qui,
depuis des sicles, a fait battre son coeur. La libert du commerce,
les libres relations des peuples, la libre circulation des choses, des
hommes et des ides, la libre disposition pour chacun du fruit de son
travail, l'galit de tous devant la loi, l'extinction des animosits
nationales, la paix des nations assure par leur mutuelle solidarit,
toutes les rformes financires rendues possibles et faciles par la
paix, les affaires humaines arraches aux dangereuses mains de la
diplomatie, la fusion des ides et par consquent l'ascendant
progressif de l'ide dmocratique, voil ce qui passionnera notre
patrie, voil ce qui est compris dans ce mot: Libre-change; et il ne
faut point tre surpris si son apparition excite tant de clameurs. Ce
fut le sort du _libre examen_ et de toutes les autres liberts dont il
tire sa populaire origine.

Ce n'est pas que nous soyons assez fanatiques pour voir dans cette
question la solution de tous les problmes sociaux et politiques.
Maison ne peut nier que la libre communication des peuples ne favorise
le mouvement de l'humanit vers le bien-tre, l'galit et la
concorde; et s'il est vrai que chaque peuple ait sa mission et chaque
gnration sa tche, la preuve que l'affranchissement de l'change est
bien l'oeuvre dvolue  nos jours, c'est que c'est la seule o les
hommes de tous les partis trouvent un terrain neutre et peuvent
travailler de concert. Gardons-nous donc de compromettre ce principe
par des transactions inintelligentes, par le puril attrait d'un
succs partiel et prmatur. Vit-on jamais le systme des expdients
raliser dans le monde quelque chose de grand[5]?

[Note 5: V. ci-aprs, n 44, la fin du discours prononc  la salle
Taranne, le 3 juillet 1847.--(_Note de l'diteur._)]


3.--BORNES QUE S'IMPOSE L'ASSOCIATION POUR LA LIBERT DES CHANGES.

                                                       3 Janvier 1847.

Nous appelons l'impartiale et srieuse attention du lecteur sur les
limites que nous dclarons trs-hautement imposer  notre action.

Certes, si nous courions aprs un succs de vogue, nous nous
bornerions  crier: libert! libert! sans nous embarrasser dans des
distinctions subtiles et risquer de consumer de longues veilles  nous
faire comprendre. Mais ces subtilits, nous les avons regardes en
face; nous nous sommes assurs qu'elles sont dans la nature des choses
et non dans notre esprit. Ds lors, aucune considration ne nous
induira  rejeter la difficile tche qu'elles nous imposent.

Croit-on que nous ne sentions pas tout ce que, _en commenant_, nous
aurions de force si nous nous prsentions devant le public avec un
programme d'un seul mot: Libert? Si nous demandions l'abolition pure
et simple de la douane, ou si du moins, ainsi que cela a eu lieu en
Angleterre, nous posions comme _ultimatum_ la radiation totale et
immdiate d'un article bien impopulaire du tarif?

Nous ne le faisons pas nanmoins. Et pourquoi? Parce que nous mettons
nos devoirs avant nos succs. Parce que nous sacrifions,
volontairement, et les yeux bien ouverts, un moyen certain de
popularit  ce que la raison signale comme juste et lgitime,
acceptant d'avance toutes les lenteurs, tous les travaux auxquels
cette rsolution nous expose.

La premire limite que nous reconnaissons  la libert des
transactions, c'est l'honntet. Est-il ncessaire de le dire? et ces
hommes ne se dcouvrent-ils pas, ne laissent-ils pas voir qu'ils nous
cherchent des torts imaginaires, ne pouvant nous en trouver de rels,
qui nous accusent d'entendre par libert le droit de tout faire, le
mal comme le bien,--de tromper, frelater, frauder et violenter?

Le mot libert implique de lui-mme absence de fraude et de violence;
car la fraude et la violence sont des atteintes  la libert.

En matire d'changes, nous ne croyons pas que le gouvernement puisse
se substituer compltement  l'action individuelle, dispenser chacun
de vigilance, de surveillance, avoir des yeux et des oreilles pour
tous. Mais nous reconnaissons que sa mission principale est
prcisment de prvenir et rprimer la fraude et la violence; et nous
croyons mme qu'il la remplirait d'autant mieux, qu'on ne mettrait pas
 sa charge d'autres soins qui, au fait, ne le regardent pas. Comment
voulez-vous qu'il perfectionne l'art de rechercher et punir les
transactions dshonntes, quand vous le chargez de la tche difficile
et, nous le croyons, impossible, de _pondrer_ les transactions
innocentes, d'quilibrer la production et la consommation[6]?

[Note 6: V. au tome IV, pages 327 et 342, les pamphlets _l'tat, la
Loi_; et dans les _Harmonies_, le chap. XVII.--(_Note de l'diteur._)]

Une autre limite  la libert des changes, c'est l'IMPT. Voil une
distinction, ou si l'on veut une subtilit  laquelle nous ne
chercherons pas  chapper.

Il est vident pour tous que la douane peut tre applique  deux
objets fort diffrents, si diffrents que presque toujours ils se
contrarient l'un l'autre. Napolon a dit: La douane ne doit pas tre
un instrument fiscal, mais un moyen de protection.--Renversez la
phrase, et vous avez tout notre programme.

Ce qui caractrise le droit _protecteur_, c'est qu'il a pour mission
d'_empcher_ l'change entre le produit national et le produit
tranger.

Ce qui caractrise le droit fiscal, c'est qu'il n'a d'existence que
par cet change.

Moins le produit tranger entre, plus le droit protecteur atteint son
but.

Plus le produit tranger entre, plus le droit fiscal atteint le sien.

Le droit protecteur pse sur tous et profite  quelques-uns.

Le droit fiscal pse sur tous et profite  tous.

La distinction n'est donc point arbitraire. Ce n'est pas nous qui
l'avons imagine. En l'acceptant nous ne faisons pas une concession,
un pas rtrograde. Ds le premier jour, nous avons dit dans notre
manifeste: Les soussigns ne contestent pas  la socit le droit
d'tablir, sur les marchandises qui passent la frontire, des taxes
destines aux dpenses communes, pourvu qu'elles soient dtermines
par la seule considration des besoins du trsor.

Pour rendre notre pense plus claire, nous comparerons la douane 
l'octroi.

Le tarif de l'octroi peut tre plus ou moins bien conu. Mais enfin
chacun comprend qu'il a pour but _exclusif_ l'impt. Si un
propritaire parisien, qui aurait des arbres dans l'enclos de son
htel, venait dire au conseil municipal: Quadruplez, dcuplez,
centuplez le droit d'entre sur les bches, prohibez-les mme, afin
que je tire un meilleur parti de mon bois; et si, les bches
n'arrivant plus du dehors, vous perdez une partie de vos recettes,
frappez un impt sur le peuple pour combler le vide. N'est-il pas
clair que cet homme voudrait enter sur l'octroi un nouveau principe,
une nouvelle pense;--qu'il chercherait  le faire dvier de son but;
et ne serait-il pas naturel qu'une socit se formt dans Paris pour
combattre cette prtention, sans pour cela s'lever contre le tarif
fiscal de l'octroi, sans le juger, sans mme s'en occuper.

Cet exemple montre quelle est l'attitude que la Socit du
libre-change entend garder  l'gard des impts.

Cette attitude est celle de la _neutralit_.

Ainsi que nous l'avons dit dans notre manifeste, nous aspirons 
ruiner la protection dans les esprits, afin qu'elle disparaisse de nos
lois.

Vouloir en outre dtruire la douane fiscale, ce serait nous donner
une seconde mission toute diffrente de la premire. Ce serait nous
charger de juger les impts, dire ceux qu'il faut supprimer, par quoi
il faut les remplacer.

Certes aucun de nous ne renonce au droit sacr de scruter et combattre
au besoin telle ou telle taxe. Nous trouvons mme naturel que des
associations se forment dans ce but. Mais ce n'est pas le ntre. En
tant qu'association, nous n'avons qu'un adversaire, c'est le principe
restrictif qui s'est ent sur la douane et s'en est fait un
instrument.

On nous demande: Pourquoi, dans ce cas, demander le libre-change et
non l'abolition du rgime des douanes?

Parce que nous ne regardons pas l'impt _en lui-mme_ comme une
atteinte  la libert.

Nous demandons la libert de l'change comme on demandait la libert
de la presse, sans exclure qu'une patente dt tre paye par
l'imprimeur.

Nous demandons la libert de l'change comme on demande le respect de
la proprit, sans refuser d'admettre l'impt foncier.

On nous dit: Quand la douane,  vos yeux, cesse-t-elle d'tre fiscale
pour commencer  tre protectrice?

Quand le droit est tel que, s'il tait diminu, il donnerait autant de
revenu.

On insiste et l'on dit: Comment reconnatre dans la pratique ce point
insaisissable?

Eh! mon Dieu, c'est bien simple, avec de la bonne volont. Que
l'opinion soit amene  comprendre, c'est--dire  repousser la
protection, et le problme sera bientt rsolu. Il n'y a pas de
ministre des finances qui n'y donne la main. La difficult, la seule
difficult est de faire qu'il soit soutenu par l'opinion publique.


4.--SUR LES GNRALITS.

                                                     13 Dcembre 1846.

Le grand reproche qui nous arrive de divers quartiers, amis et
ennemis, c'est de rester dans les _gnralits_. Abordez donc la
_pratique_, nous dit-on, entrez dans les dtails, descendez des nuages
et laissez-y en paix les principes. Qui les conteste? qui nie que
l'change ne soit une bonne, une excellente chose, _in abstracto_?

Il faut pourtant bien que nous ne nous soyons pas tout  fait
fourvoys et que nos coups n'aient pas toujours port  faux. Car,
s'il en tait ainsi, comment expliquerait-on la fureur des
protectionnistes? Qu'on lise le placard qu'ils ont fait afficher dans
les fabriques, pour l'dification des ouvriers, et la lettre qu'ils
ont adresse aux ministres[7]. Croit-on que ce soit la _pure
abstraction_ qui les jette ainsi hors de toute mesure?

[Note 7: La lettre adresse au conseil des ministres, et signe de MM.
A. Odier, A. Mimerel, J. Prier et L. Lebeuf, finissait par cette
menace: Ne faites jamais que vos ennemis soient arms par ceux qui
veulent toujours contribuer avec vous  la prosprit du pays.

Quant au placard, en voici quelques phrases:

Ils (les libre-changistes) semblent ne pas s'apercevoir que, par l,
ils travaillent  ruiner leur pays et qu'ils appellent l'Anglais 
rgner en France.....

Celui qui veut une semblable chose n'aime pas son pays, n'aime pas
l'ouvrier.--(_Note de l'diteur._)]

Nous sommes dans les _gnralits_!--Mais cela est forc, car nous
dfendons l'intrt _gnral_.--N'avons-nous pas d'ailleurs 
combattre une gnralit? Le systme protecteur est-il autre chose?
Sur quoi s'appuie-t-il? sur des raisonnements subtils: _l'puisement
du numraire_, _l'intrt du producteur_, _le travail national_,
_l'inondation_, _l'invasion_, _l'ingalit des conditions de
production_, etc., etc.--Charitables donneurs d'avis, faites-nous la
grce de nous dire ce qu'on peut opposer  de faux arguments, si ce
n'est de bons arguments?

Opposez-leur des faits, nous dit-on, citez des faits, de petits faits
bien simples, bien isols, bien actuels, entremls de quelques
chiffres bien frappants.

C'est  merveille; mais le fait et le chiffre n'apprennent rien par
eux-mmes. Ils ont leurs causes et leurs consquences, et comment les
dmler _sans raisonner_?

Le pain est cher, voil un fait. Qui le vend s'en rjouit; qui le
mange s'en afflige. Mais comment ce fait affecte-t-il en dfinitive
l'intrt gnral? Tchez de me l'apprendre _sans raisonner_.

Le peuple souffre; voil un autre fait. Souffrirait-il moins si un
plus vaste march s'ouvrait  ses ventes et  ses achats? Essayez de
rsoudre le problme _sans raisonner_.

La restriction lve le prix du fer; voil un troisime fait. Et
remarquez qu'il n'y a pas contestation sur le fait lui-mme. M. Decaze
ne le nie pas, ni sa clientle non plus. Seulement l'un dit: _tant
mieux_; et l'autre: _tant pis_. Des deux cts on raisonne pour
prouver qu'on a raison. Entreprenez donc de juger _sans raisonner_.

Nous dirons  nos amis: Vos intentions sont excellentes sans doute;
mais en nous interdisant les _gnralits_, vous ne savez pas toute la
force que vous portez  nos communs adversaires; vous abondez dans
leur sens, allez au-devant de leurs dsirs. Ils ne demandent pas mieux
que de voir bannir de la discussion les ides _gnrales_ de vrit,
libert, galit, justice; car ils savent bien que c'est avec ces
ides que nous les battrons.

Ils ne peuvent souffrir qu'on sorte du fait actuel et tout au plus de
son effet immdiat. Pourquoi? Parce que toute injustice a pour effet
immdiat un bien et un mal. Un bien, puisqu'elle profite  quelqu'un;
un mal, puisqu'elle nuit  quelque autre. Dans ce cercle troit, le
problme serait insoluble et le _statu quo_ ternel. C'est ce qu'ils
veulent. Laissez-nous donc suivre les consquences de la protection
jusqu' l'effet dfinitif, qui est un mal gnral.

Et puis, ne faites-vous pas trop bon march de l'intelligence du pays?
 vous entendre, on croirait nos concitoyens incapables de lier deux
ides. Nous avons d'eux une autre opinion, et c'est pourquoi nous
continuerons  nous adresser  leur raison.

Les prohibitionnistes aussi en veulent beaucoup aux _gnralits_. Que
trouve-t-on dans leurs journaux, au rang desquels _le Constitutionnel_
vient de s'enrler? d'interminables dclamations contre le
raisonnement. Il faut que ces messieurs en aient bien peur.

Vous voulez des faits, messieurs les prohibitionnistes, rien que des
faits; eh bien! en voici:

Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Franais  qui
_vous dfendez_ d'acheter du drap en Belgique, parce que vous tes
fabricants de drap.

Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Franais  qui
_vous dfendez_ de faire les choses contre lesquelles nous pourrions
acheter du drap en Belgique.--Il est vrai que ceci sent un peu la
gnralit, car il faut raisonner pour comprendre que cette seconde
prohibition est implique dans la premire.--Revenons donc aux faits.

Le _fait_ est que vous avez introduit dans la loi dix-huit
prohibitions de ce genre.

Le _fait_ est que ces prohibitions sont bien votre oeuvre, car vous
les dfendez avec acharnement.

Le _fait_ est que vous avez fait charger le fer et la houille, d'un
droit norme, afin d'en lever le prix, parce que vous tes marchands
de fer et de houille.

Le _fait_ est que, par suite de cette manoeuvre, les actions, de vos
mines ont acquis une valeur fabuleuse,  tel point qu'il est tel
d'entre vous qui ne les cderait pas pour dix fois le capital primitif.

Le _fait_ est que le salaire de vos ouvriers n'a pas hauss d'une
obole; d'o il est permis d'infrer, si vous voulez bien nous
permettre cette licence, que, sous prtexte de dfendre le salaire des
ouvriers, vous dfendez vos profits.

Or, ces faits, d'ailleurs incontestables, sont-ils conformes  la
justice? Vous aurez bien de la peine  le prouver sans raisonner... et
mme en draisonnant.


5.--D'UN PLAN DE CAMPAGNE PROPOS  L'ASSOCIATION DU LIBRE-CHANGE.

                                                     14 Novembre 1847.

Quelques-uns de nos amis, dans un but louable, nous avertissent que,
selon eux, nous manquons de tactique et de savoir-faire.

Nous pensons comme vous, disent-ils, que _les produits s'changent
contre des produits; qu'on ne doit d'impt qu' l'tat, etc., etc._
Mais, en poursuivant ces ides gnrales, pourquoi provoquer  la fois
toutes les rsistances et la coalition de tous les abus? Que ne
profitez-vous du grand exemple de la Ligue anglaise? Elle s'est bien
garde de sonner l'alarme et d'ameuter contre elle tous les intrts,
en menaant le principe mme de la protection; elle a sagement fait un
choix et appel au combat un seul champion, clef de vote du systme,
et, cette pice une fois tombe, l'difice a t branl.

Voil bien, ce nous semble, ce que rptait dernirement encore, dans
une occasion solennelle, l'honorable prsident de la chambre de
commerce du Havre. Peut-tre aussi est-ce la pense de quelques hommes
d'tat, gmissant en secret dans leur servitude, dont ils ne seraient
pas fchs d'tre affranchis par une concentration des forces de notre
association contre un des monopoles les plus dcris.

Il vaut donc la peine de rpondre.

Que nous conseille-t-on?

Selon la chambre de commerce du Havre, nous eussions d attaquer
_corps  corps la seule industrie des producteurs de fer_.

Eh bien, plaons-nous dans cette hypothse. Nous voil associs dans
un but spcial; nous voil essayant de dmontrer aux consommateurs de
fer qu'il serait de leur avantage d'avoir du fer  bon march.

Nul ne contesterait cela, et les consommateurs de fer moins que
personne. Ils font souvent des ptitions dans ce but; mais les
chambres, domines par les intrts coaliss, passent  l'ordre du
jour motiv sur la ncessit de _protger le travail national_;  quoi
le gouvernement ne manque jamais d'ajouter que _le travail national
doit tre protg_.

Nous voil, ds le dbut, amens  discuter cette thorie du _travail
national_;  prouver qu'il ne peut jamais tre compromis par
l'change, parce que celui-ci implique autant d'exportations que
d'importations. Nous voil alarmant, par notre argumentation contre le
monopole des fers, tous les monopoles qui vivent du mme sophisme. Nos
honorables conseillers voudraient-ils bien nous enseigner les moyens
d'viter cet cueil?

Est-ce qu'on peut tromper ainsi la sagacit de l'gosme? Est-ce que
les privilgis n'taient pas coaliss longtemps avant notre
association? Est-ce qu'ils n'taient pas bien convenus entre eux de se
soutenir mutuellement, de ne pas permettre qu'on toucht une pierre de
l'difice, de ne se laisser entamer par aucun ct? Est-ce que
d'ailleurs le systme tout entier, aussi bien que chacune de ses
parties, n'a pas sa base dans une opinion publique gare? N'est-ce
pas l qu'il faut l'attaquer, et peut-on l'attaquer l autrement que
par des raisonnements qui s'appliquent  chaque partie comme 
l'ensemble?

Mais, dit-on, la Ligue anglaise a bien fait ce que nous conseillons.

La rponse est simple: c'est qu'il n'en est rien.

Il est bien vrai que l'_anti-corn-law-league_, comme son titre
l'indique, a d'abord concentr ses efforts contre la loi crale. Mais
pourquoi?

Parce que le monopole des bls tait, dans le rgime restrictif de la
Grande-Bretagne, la part des mille lgislateurs anglais.

Ds lors, les Ligueurs disaient avec raison: Si nous parvenons 
soustraire  nos mille lgislateurs leur part de monopole, ils feront
bon march du monopole d'autrui. Voil pourquoi, quand la loi-crale
a t vaincue, M. Cobden a quitt le champ de bataille; et quand on
lui disait: Il reste encore bien des monopoles  abattre, il
rpondait: _The landlords will do that_, les landlords feront cela.

Y a-t-il rien de semblable en France? Les matres de forges sont-ils
seuls lgislateurs et le sont-ils par droit de naissance? Ont-ils, en
cette qualit, accord quelques bribes de privilges aux autres
industries pour justifier les privilges normes qu'ils se seraient
vots eux-mmes?

Si cela est, la tactique est tout indique. Forons ceux qui font la
loi de ne pas la faire  leur profit, et rapportons-nous-en  eux pour
ne pas la faire  leur prjudice.

Mais puisque notre position n'est pas celle de la Ligue, qu'on nous
permette, tout en admirant ses procds, de ne pas les prendre pour
modle.

Qu'on ne perde pas de vue d'ailleurs qu'il est arriv aux
manufacturiers anglais prcisment ce qui nous arriverait,
disons-nous,  nous-mmes, si nous appelions  notre aide toutes les
classes de monopoleurs, hors une, pour attaquer celle-l.

L'aristocratie anglaise n'a pas manqu de dire aux manufacturiers:
Vous attaquez nos monopoles, mais vous avez aussi des monopoles; et
les arguments que vous dirigez contre nos privilges se tournent
contre les vtres.

Qu'ont fait alors les manufacturiers? Sur la motion de M. Cobden, la
chambre de commerce de Manchester a dclar qu'avant d'attaquer la
protection  l'agriculture, elle renonait solennellement  toute
protection en faveur des manufactures.

En mai 1843, le grand conseil de la Ligue formula ainsi son programme:
Abolition totale, immdiate et sans attendre de rciprocit, de tous
droits protecteurs quelconques en faveur de l'agriculture, des
manufactures, du commerce et de la navigation[8].

[Note 8: V. tome III, pages 30 et suiv.--(_Note de l'diteur._)]

Maintenant, nous le demandons, pour suivre la mme stratgie,
sommes-nous dans la mme situation? Les industriels privilgis; qu'on
nous conseille d'enrler dans une campagne contre les matres de
forges, sont-ils prpars, ds la premire objection,  faire le
sacrifice de leurs propres privilges? Les fabricants de drap, les
leveurs de bestiaux, les armateurs eux-mmes sont-ils prts  dire:
Nous voulons soumettre les matres de forges  la libert; mais il est
bien entendu que nous nous y soumettons nous-mmes.--Si ce langage
leur convient, qu'ils viennent, nos rangs leur sont ouverts[9]. Hors
de l comment pourraient-ils tre nos auxiliaires?--En ayant l'air de
les mnager, vous les amnerez  se fourvoyer, dit-on. Mais, encore
une fois, la ruse ne trompe pas des intrts aussi bien veills sur
la question, des intrts qui taient veills, associs et coaliss
avant notre existence.

[Note 9: C'est l'exemple qu'ont donn M. Nicolas Koechlin, M. Bosson
de Boulogne,--M. Dufrayer, M. Duchevelard, agriculteurs, ainsi que les
armateurs de Bordeaux et de Marseille.]

Nous ne pouvons donc accepter de tels conseils. Notre arme n'est pas
l'_habilet_, mais la raison et la bonne foi. Nous attaquons le
principe protecteur, parce que c'est lui qui soutient tout l'difice;
et nous l'attaquons dans l'opinion publique, parce que c'est l qu'il
a sa racine et sa force.--La lutte sera longue, dit-on; cela ne prouve
autre chose, sinon que ce principe est fortement enracin. En ce cas,
la lutte serait bien plus longue encore, et mme interminable, si nous
vitions de le toucher.

_Hommes pratiques_ qui nous offrez ce beau plan de campagne, qui nous
conseillez d'appeler  notre aide les monopoleurs eux-mmes,
dites-nous donc comment libre-changistes et protectionnistes
pourraient s'entendre et marcher ensemble seulement pendant
vingt-quatre heures? Ne voyez-vous pas qu' la premire parole, au
premier argument, l'association serait rompue? Ne voyez-vous pas que
les concessions de principe, par lesquelles nous aurions d
ncessairement passer pour maintenir un moment cette monstrueuse
alliance, nous feraient bientt tomber, aux yeux de tous, au rang des
hommes sans consistance et sans dignit? Qui resterait alors pour
dfendre la libert? D'autres hommes, direz-vous.--Oui, d'autres
hommes, qui auraient appris par notre exemple le danger des alliances
impossibles, et qui feraient prcisment ce que vous nous reprochez de
faire.

On voudrait encore que nous indiquassions, dans les moindres dtails,
la manire dont il faut oprer la rforme, le temps qu'il y faut
consacrer, les articles par lesquels il faut commencer.

Vritablement ce n'est pas notre mission.

Nous ne sommes pas lgislateurs.

Nous ne sommes pas le gouvernement.

Notre dclaration de principes n'est pas un projet de loi, et notre
programme se borne  montrer, en vue d'clairer l'opinion publique, le
but auquel nous aspirons, parce que sans le concours de l'opinion
publique il n'y a pas de rforme possible, ni mme dsirable[10]. Or
ce but est bien dfini:

Ramener la douane au but lgitime de son institution; ne pas tolrer
qu'elle soit, aux mains d'une classe de travailleurs, un instrument
d'oppression et de spoliation  l'gard de toutes les autres classes.

[Note 10: V. les chapitres _Responsabilit_, _Solidarit_, dans les
_Harmonies_.--(_Note de l'diteur._)]

Quant au choix et  la dtermination des rformes, nous attendrons
que le gouvernement,  qui appartient l'action, prenne l'initiative;
et alors nous discuterons ses projets, et, autant qu'il est en nous,
nous nous efforcerons d'clairer sa marche, toujours en vue du
principe dont nous sommes les dfenseurs.

Et quand nous disons  nos amis qu'il ne nous appartient pas d'isoler
un monopole pour le combattre corps  corps, il est bon d'observer que
la chambre du Havre, qui n'est pourtant pas une association enchane
 un principe, mais qui, dans son caractre officiel, est un des
rouages du gouvernement du pays, a t entrane,  son insu
peut-tre,  agir comme nous; car elle rclame  la fois, et tout
d'abord, la rforme des tarifs sur les crales, sur le fer, la fonte,
la houille, le sucre, le caf, le bois d'bnisterie, et jusque sur
les bois de construction quarris  la hache, etc., etc.--Sans doute,
elle n'entend pas nous conseiller une autre conduite que la sienne; et
pourtant, loin de concentrer ses efforts sur un seul point, elle se
montre dispose  n'en exclure gure qu'un seul, celui qui a t dj
rduit  si peu de chose par nos traits de rciprocit.

Nous avons appris sans tonnement l'accueil que la chambre de
commerce du Havre a fait aux avances du comit Odier-Mimerel[11]. En
fait de libert commerciale, elle avait fait ses preuves longtemps
avant la naissance de notre Association. Nous ne renions certes pas
nos parrains; si nous allons plus loin qu'eux, dans le sens des mmes
principes, sur _la question des sucres_ ou sur celle _des lois de
navigation_, nous n'en resterons pas moins unis de vues gnrales
ainsi que de coeur avec nos honorables devanciers.

[Note 11: Naturellement, la chambre de commerce avait repouss de
telles avances.--(_Note de l'diteur._)]


6.--RFLEXIONS SUR L'ANNE 1846.

                                                      30 Janvier 1847.

L'anne 1846 sera pour l'conomiste et l'homme d'tat un prcieux
sujet d'tude. En France et en Angleterre dans les deux pays les plus
clairs, toutes les lois restrictives, qui devaient amener
l'abondance, tombent devant la disette. Chose tonnante! on a recours,
pour nourrir le peuple,  cette mme libert qui, disait-on, est un
principe de souffrance et de ruine. Il y a l une contradiction
flagrante, et s'il est dans la nature de la restriction d'assurer des
_prix de revient_ aux industries agricole et manufacturire, et, par
suite, des salaires aux ouvriers, c'tait le cas plus que jamais de
renforcer le systme restrictif, alors que les prix de revient
chappaient aux agriculteurs, et, par suite, les salaires aux
ouvriers; mais si on et t assez fou, on n'et pas t assez fort.

En France comme en Angleterre, les mesures qu'on a dcrtes pour
ramener l'abondance sont _provisoires_, comme si l'on voulait que la
subsistance du peuple ne ft assure que _provisoirement_. Car, enfin,
les rgimes opposs de la restriction, et de la libert ont chacun
leurs tendances. Lequel des deux tend  accrotre les moyens de
subsistance et de satisfaction? Si c'est le rgime restrictif, il le
faut conserver en tout temps, et surtout quand les causes d'un autre
ordre menacent nos approvisionnements. Si c'est le rgime libre,
acceptons donc la libert, non pas d'une manire transitoire, mais
permanente.

Un trait fort caractristique de notre poque, c'est que sous l'empire
de la ncessit, on a eu recours, des deux cts de la Manche,  des
mesures librales, tout en dclamant contre la libert. On s'est
beaucoup lev au Parlement et dans nos Chambres contre l'avidit des
spculateurs. On leur reproche les bnfices qu'ils font, soit sur le
bl, soit sur les transports; et l'on ne prend pas garde que c'est
prcisment ce bnfice qui est le stimulant de l'importation, et qui
fait surgir, quand le besoin s'en manifeste, des moyens de transport.

Ces moyens ont manqu entre Marseille et Lyon; et l'on reproche, d'une
part, aux voituriers d'avoir hauss le prix de leurs services, et, de
l'autre, au gouvernement de n'tre pas intervenu pour forcer les
entrepreneurs de charrois  travailler sur le principe de la
philanthropie[12].

[Note 12: Voir le chap. VI de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_,
tome V, page 356.--(_Note de l'diteur._)]

Supposons qu'il y ait 100 tonneaux  transporter d'un point  un
autre, et qu'il n'y ait de ressources que pour porter 10 tonneaux. Si
l'intervention du gouvernement, ou mme le sentiment philanthropique
empche le prix de transport de s'lever, qu'arrivera-t-il? 10
tonneaux seront transports  Lyon, et les consommateurs de ces 10
tonneaux, s'ils n'ont point un excdant de prix  payer pour le
transport, auront cependant  surpayer le bl, prcisment parce que
10 tonneaux seulement seront arrivs. En dfinitive, Lyon aura 90
tonneaux de dficit et Marseille 90 tonneaux d'excdant. Il y aura
perte pour tout le monde, perte pour le spculateur marseillais, perte
pour le consommateur lyonnais, perte pour l'entrepreneur de transport.
Si, au contraire, la libert est maintenue, le transport sera cher,
nous en convenons, puisque, dans l'hypothse, il n'y a de ressources
que pour le transport de 10 tonneaux quand il y a 100 tonneaux 
transporter. Mais c'est cette chert mme qui fera affluer de tous les
points les voitures vers Marseille, en sorte que la concurrence
rtablira le prix du fret  un taux quitable, et les 100 tonneaux
arriveront  leur destination.

Nous comprenons que, lorsqu'un obstacle se prsente, la premire
pense qui vienne  l'esprit, c'est de recourir au gouvernement. Le
gouvernement dispose de grandes forces; et, ds lors, il peut presque
toujours vaincre l'obstacle qui gne. Mais est-il raisonnable de s'en
tenir  cette premire consquence et de fermer les yeux sur toutes
celles qui s'ensuivent? Or, si le premier effet de l'action
gouvernementale est de vaincre l'obstacle prsent, le second effet est
d'loigner et de paralyser toutes les forces individuelles, toute
l'activit commerciale. Ds lors pour avoir agi une fois, le
gouvernement se voit dans la ncessit d'agir toujours. Il arrive ce
que nous voyons en Irlande, o l'tat a insensiblement accept la
charge impossible de nourrie, vtir et occuper la population tout
entire.

Un autre trait fort remarquable, c'est l'accs inattendu de
philanthropie qui a saisi tout  coup les monopoleurs. Eux, qui
pendant tant d'annes ont opr systmatiquement la chert du bl 
leur profit, ils se rvoltent maintenant avec une sainte ardeur contre
tout ce qui tend  renchrir le bl, notamment contre les profits du
commerce et de la marine.  la Chambre des lords, le fameux
protectionniste lord Bentinck a fait une violente sortie contre les
_spculateurs_; et rappelant que Nadir Shah avait fait pendre un
Armnien pour avoir accumul du bl et cr ainsi une hausse
artificielle: Je suivrais volontiers cette politique, a-t-il ajout,
seulement en modifiant la forme du chtiment. Hlas! si depuis 1815
on avait pendu tous ceux qui ont caus artificiellement une hausse du
prix des produits, toute l'Angleterre y aurait pass,  commencer par
l'aristocratie, et lord Bentinck en tte. En France, il faudrait
pendre les trois quarts de la nation, et notamment tous les pairs et
tous les dputs, puisqu'ils viennent de voter qu'au mois d'aot
prochain la _chert artificielle_ recommencerait par la rsurrection
de l'chelle mobile.


7.--DE L'INFLUENCE DU RGIME PROTECTEUR SUR LA SITUATION DE
L'AGRICULTURE EN FRANCE.

                           (_Journal des conomistes_, Dcembre 1846.)

Il n'est certainement aucun peuple qui se brle  lui-mme autant
d'encens que le peuple franais, quand il se considre en masse, et,
pour ainsi dire, en nation abstraite. Notre terre est la terre des
braves; notre pays, le pays de l'honneur et de la loyaut par
excellence; nous sommes gnreux et magnifiques; nous marchons  la
tte de la civilisation, et ce qu'ont de mieux  faire tous les
habitants de cette plante, c'est de recevoir nos ides, d'imiter nos
moeurs et de copier notre organisation sociale.

Que si nous venons, hlas!  nous considrer classe par classe,
fraction par fraction, non-seulement ces puissantes vibrations du
dithyrambe n'arrivent plus  notre oreille, mais elles font place 
une clameur d'accusations,  un feu crois de reproches, qui, s'ils
taient vrais, nous rduiraient  accepter humblement la terrible
condamnation de Rousseau. Peuple franais, tu n'es peut-tre pas le
plus esclave, mais tu es bien le plus valet de tous les peuples.

coutez, en effet, ce que disent les Dputs des Ministres, les
lecteurs des Dputs, les Proltaires des lecteurs! Selon le
Commerce, le temple de Thmis est une fort noire; suivant la
Magistrature, le Commerce n'est plus que l'art de la fraude. Si
l'esprit d'association ne se dveloppe que lentement, le faiseur
d'entreprises s'en prend  la dfiance qu'prouve l'actionnaire, et
l'actionnaire  la dfiance qu'inspire le faiseur d'entreprises. Le
paysan est un routinier; le soldat, un instrument passif prt  faire
feu sur ses frres; l'artisan, un tre anormal qui n'est plus retenu
par le frein des croyances sans l'tre encore par celui de l'honneur.
Enfin, si la moiti ou le quart seulement de ces rcriminations
taient fondes, il faudrait en conclure que le misanthrope de Genve
nous a traits avec mnagement.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que nous en usons d'une faon tout
oppose envers nos voisins d'outre-Manche. En masse, nous les
accablons de nos mpris. Mfiez-vous de l'Angleterre, elle ne cherche
que des dupes, elle n'a ni foi ni loi; son Dieu est l'intrt, son but
l'oppression universelle, ses moyens l'astuce, l'hypocrisie et l'abus
de la force.--Mais, en dtail, nous lui levons un pidestal afin de
la mieux admirer. Quelle profondeur de vues dans ses hommes d'tat!
quel patriotisme dans ses reprsentants quelle habilet dans ses
manufacturiers! quelle audace dans ses ngociants! Comment
l'association mettrait-elle en oeuvre dans ce pays trente milliards de
capitaux, si elle ne marchait pas dans la voie de la loyaut? Voyez
ses fermiers, ses ouvriers, ses mcaniciens, ses marins, ses cochers,
ses palefreniers, ses grooms, etc., etc.

Mais cette admiration outre se manifeste surtout par le plus sincre
de tous les hommages: _l'imitation_.

Les Anglais font-ils des conqutes? Nous voulons faire des conqutes,
sans examiner si nous avons, comme eux, des milliers de cadets de
famille  pourvoir. Ont-ils des colonies? nous voulons avoir des
colonies, sans nous demander si, pour eux comme pour nous, elles ne
cotent pas plus qu'elles ne valent. Ont-ils des chevaux de course? nous
voulons des chevaux de course, sans prendre garde que ce qui peut tre
recherch par une aristocratie amante de la chasse et du jeu est fort
inutile  une dmocratie dont le sol fractionn n'admet gure la chasse,
mme  pied. Voyons-nous enfin leur population dserter les campagnes
pour aller s'engloutir dans les mines, s'agglomrer dans les villes
manufacturires, se matrialiser dans de vastes usines? aussitt notre
lgislation, sans gard  la situation,  l'aptitude, au gnie de nos
concitoyens, se met en devoir de les attirer, par l'appt de faveurs
dont ils supportent, en dfinitive, tous les frais, vers les mines, les
grandes usines, et les villes manufacturires.--Qu'il me soit permis
d'insister sur cette observation, qui me conduit d'ailleurs au sujet que
j'ai  traiter.

Il est constat que les deux tiers de la population habitent, en
Angleterre, les villes, et en France, la campagne.

Deux circonstances expliquent ce phnomne.

La premire, c'est la prsence d'une aristocratie territoriale. Au
del du dtroit, d'immenses domaines permettent d'appliquer  la
culture du sol des moyens mcaniques et paraissent mme rendre plus
profitable l'extension du pturage.

D'un autre ct, la situation gographique de l'Angleterre, place
entre le Midi et le Nord de l'Europe, et sur la route des deux
hmisphres, la multitude et la profondeur de ses rades, le peu de
pente de ses rivires qui donne tant de puissance aux mares,
l'abondance de ses mines de fer et de houille, le gnie patient,
ordonn, mcanicien de ses ouvriers, les habitudes maritimes qui
naissent d'une position insulaire, tout cela la rend minemment propre
 remplir, pour son compte et souvent pour le compte des autres
peuples,  l'avantage de tous, deux grandes fonctions de l'industrie:
la fabrication et le voiturage des produits.

Lors donc que la Grande-Bretagne aurait t abandonne par le gnie de
ses hommes d'tat au cours naturel des choses, lorsqu'elle n'aurait
pas cherch  tendre au loin sa domination, lorsqu'elle n'aurait
employ sa puissance qu' faire rgner la libert du commerce et des
mers, il n'est pas douteux qu'elle ne ft parvenue  une grande
prosprit, et j'ajouterai, selon mes convictions profondes,  un
degr de bonheur et de solide gloire qu'on peut certainement lui
contester.

Mais, parce qu'ailleurs cette migration de la campagne  la ville
s'est opre naturellement, tait-ce une raison pour que la France dt
chercher  la dterminer par des moyens artificiels?

 Dieu ne plaise que je veuille m'lever ici d'une manire gnrale
contre l'esprit d'imitation. C'est le plus puissant vhicule du
progrs. L'invention est au gnie, l'imitation est  tous. C'est elle
qui multiplie  l'infini les bienfaits de l'invention. En matire
d'industrie surtout, l'imitation, _quand elle est libre_, a peu de
dangers. Si elle n'est pas toujours rationnelle, si elle se fourvoie
quelquefois, au bout de chaque exprience il y a une pierre de touche,
_le compte des profits et pertes_, qui est bien le plus franc, le plus
logique, le plus premptoire des redresseurs de torts. Il ne se
contente pas de dire: l'exprience est contre vous. Il empche de la
poursuivre, et cela forcment, sans appel, avec autorit; car la
raison ne ft-elle pas convertie, la bourse est  sec.

Mais quand l'_imitation_ est impose  tout un peuple par mesure
administrative, quand la loi dtermine la direction, la marche et le
but du travail, il ne reste plus qu'un souhait  faire: c'est que
cette loi soit infaillible; car si elle se trompe, au moment o elle
donne une impulsion dtermine  l'industrie, celle-ci doit suivre
toujours une voie funeste.

Or, je le demande, le sol, le soleil de la France, sa position
gographique, la constitution de son rgime foncier, le gnie de ses
habitants justifient-ils des mesures coercitives, par lesquelles on
pousserait la population des travaux agricoles aux travaux
manufacturiers et du champ  l'usine? Si la fabrication tait plus
profitable, on n'avait pas besoin de ces mesures coercitives. Le
profit a assez d'attrait par lui-mme. Si elle l'est moins,--en
dplaant les capitaux et le travail, en faisant violence  la nature
physique et intellectuelle des hommes, on n'a fait qu'appauvrir la
nation.

Je ne m'attacherai pas  dmontrer que la France est essentiellement
un pays agricole; aussi bien, je ne me rappelle pas avoir jamais
entendu mettre cette proposition en doute. Je n'entends pas dire que
toutes les fabriques, tous les arts doivent en tre bannis. Qui
pourrait avoir une telle pense? Je dis qu'abandonne  ses instincts,
 sa pente,  son impulsion naturelle,--les capitaux, les bras, les
facults se distribueraient entre tous les modes d'activit humaine,
agriculture, fabrication, arts libraux, commerce, navigation,
_exertions_ intellectuelles et morales, dans des proportions toujours
harmoniques, toujours calcules pour faire sortir de chaque effort le
plus grand bien du plus grand nombre. J'ajoute, sans crainte d'tre
contredit, que, dans cet ordre naturel de choses, l'agriculture et la
fabrication seraient entre elles dans le rapport du principal 
l'accessoire, quoiqu'il en puisse tre tout diffremment en
Angleterre.

On nous accuse, nous partisans du libre-change, de copier servilement
un exemple venu d'Angleterre. Mais si jamais imitation a t servile,
maladroite, inintelligente, c'est assurment le rgime que nous
combattons, le rgime protecteur.

Examinons-en les effets sur l'agriculture franaise.

Tous les agronomes (je ne dis pas les _agronomanes_, ceux-ci dcuplent
le revenu des terres avec une facilit sans gale), tous les
agronomes, dis-je, sont d'accord sur ce point, que ce qui manque 
notre agriculture, ce sont les capitaux. Sans doute, il lui manque
aussi des lumires; mais l'art arrive avec les moyens d'amliorer, et
il n'est paysan si routinier qui ne st fort bien placer sur sa
mtairie ses pargnes  bon intrt, s'il en pouvait faire.

La plus petite amlioration de dtail exige des avances;  plus forte
raison une amlioration d'ensemble. Voulez-vous perfectionner vos
voitures de transport? Vous tes entran  largir, niveler, et
graveler les chemins de la ferme. Voulez-vous dfricher? Outre qu'il y
faut beaucoup de main-d'oeuvre, il faut songer  augmenter les frais
de semences, labours, cultures, moissons, transports, etc. Mais vous
vient-il dans l'ide de faire faire  votre exploitation ce pas plus
dcisif, qui en change toutes les conditions, je veux dire de
substituer  la culture de deux crales avec jachre, un assolement
o crales, plantes sarcles, vgtaux textiles et fourrages divers
viennent occuper tour  tour chaque division du sol, dans un ordre
rgulier? Malheur  vous, si vous n'avez pas prvu la trs-notable
augmentation de capital qui vous est ncessaire? Ds qu'un tel
changement s'introduit dans le domaine, une activit inaccoutume se
manifeste. La terre ne _se repose_ plus, et ne laisse pas reposer les
ttes et les bras. La jachre, les prairies permanentes, les pturages
sont soumis  l'action de la charrue. Les labours, les hersages, les
semailles, les sarclages, les moissons, les transports se multiplient;
et le temps est pass o l'on pouvait se contenter d'instruments
grossiers fabriqus en famille. Les semences de trfle, de lin, de
colza, de betterave, de luzerne, etc., ne laissent pas que d'exiger de
gros dbours. Mais c'est surtout le dpartement des tables, soit
qu'on y entretienne des vaches laitires, des boeufs  l'engrais, ou
des moutons de races perfectionnes, qui devient un vritable atelier
industriel, fort lucratif quand il est bien conduit, mais plein de
dception si on le fonde avec un capital insuffisant. Dans ce systme,
pour doubler le produit net, il faut, non pas doubler, mais sextupler
peut-tre le produit brut, en sorte qu'une exploitation qui prsentait
5,000 fr. de produit net, avec un compte de 15,000 fr. en entre et
sortie,--pour tre amene  donner 10,000 fr. de profit, devra
prsenter un compte de dpenses et de recettes de 60  80,000 francs.

Les avantages de la culture perfectionne sont tellement clairs,
tellement palpables, ils ont t dmontrs dans tant de livres
rpandus  profusion, proclams par tant d'agronomes dont l'exprience
est incontestable, confirms par tant d'exemples, que, s'il n'a pas
t fait plus de progrs, il faut bien en chercher la cause ailleurs
que dans l'attachement aux vieilles coutumes et dans cette routine,
que, fort routinirement, on accuse toujours de tout. Les
agriculteurs, croyez-le bien, sont un peu faits comme tout le monde;
et le bien-tre ne leur rpugne en aucune faon. D'ailleurs, il y a
partout des hommes disposs  combattre cette nature de rsistance. Ce
qui a manqu, ce qui manque encore, c'est le capital. C'est l ce qui
a rduit les tentatives  un bien petit nombre, et, dans ce petit
nombre, c'est l ce qui a entran tant de revers.

Les agronomes les plus renomms, les Young, les Sinclair, les
Dombasle, les Pictet, les Thar, ont recherch quel tait le capital
qui serait ncessaire pour amener les pratiques au niveau des
connaissances agricoles. Leurs livres sont pleins de ces calculs. Je
ne les produirai pas ici. Je me bornerai  dire que ces avances
doivent tre d'autant plus grandes que l'exploitation est plus petite,
et que, pour la France, ce ne serait peut-tre pas trop d'un capital
gal en valeur  la valeur du sol lui-mme.

Mais si un norme supplment de capital est indispensable au
perfectionnement de l'agriculture, est-il permis d'esprer qu'elle le
tire de son propre sein?

Il faut bien que les publicistes ne le pensent pas, car on les voit
tous  la recherche de ce problme: _Faire refluer les capitaux vers
l'agriculture_. Tantt on a song  rformer notre _rgime
hypothcaire_. On devrait supposer _ priori_, a-t-on dit avec raison,
que le prteur sur hypothque ne recherche pas un taux d'intrt
suprieur  la rente de la terre, puisque celle-ci sert de gage au
prt et qu'elle est mme assujettie  des chances (ravages pour cause
d'inondation, insolvabilit des fermiers, etc.) dont le prt est
exempt. Cependant un emprunt sur hypothque revient  6, 7 et 8 pour
100, tandis que la rente du sol ne dpasse pas 3 ou 4 pour 100; d'o
l'on a conclu que notre systme hypothcaire doit tre entach de
nombreuses imperfections.

D'autres ont imagin des banques agricoles, des institutions
financires qui auraient pour rsultat de mobiliser le sol et de le
faire entrer, pour ainsi dire comme un billet au porteur, dans la
circulation.--Il y en a qui veulent que le prt soit fait par l'tat,
c'est--dire par l'impt, cet ternel et commode point d'appui de
toutes les utopies. Des combinaisons plus excentriques sont aussi fort
en vogue sous les noms beaucoup moins clairs qu'imposants,
d'_organisation_ ou _rorganisation du travail_, _association du
travail et du capital_, _phalanstres_, etc., etc.

Ces moyens peuvent tre fort bons, on peut en attendre d'excellents
effets; mais il en est un qu'ils ne parviendront jamais  produire,
c'est de _crer_ de nouveaux moyens de production. Dplacer les
capitaux, les dtourner d'une voie pour les attirer dans une autre,
les pousser alternativement du champ  l'usine et de l'usine au champ,
voil ce que la loi peut faire; mais il n'est pas en sa puissance d'en
augmenter la masse,  un moment donn; vrit bien simple et
constamment nglige.

Ainsi, si la rforme du rgime hypothcaire parvenait  attirer une
plus grande portion du capital national vers l'agriculture, ce ne
pourrait tre qu'en le dtournant de l'industrie proprement dite, des
prts  l'tat, des chemins de fer, des canaux, de la colonisation
d'Alger, des hauts-fourneaux, des mines de houille, des grandes
filatures, en un mot des diverses issues ouvertes  son activit.

Avant donc d'imaginer des moyens artificiels pour lui faire faire
cette volution, ne serait-il pas bien naturel de rechercher si une
cause, galement artificielle, n'a pas dtermin en lui l'volution
contraire?

Eh bien! oui, il y a une cause qui explique comment certaines
entreprises ont aspir le capital agricole.

Cette cause, je l'ai dj dit, c'est l'imitation mal entendue du
rgime conomique de l'Angleterre, c'est l'ambition, favorise par la
loi, de devenir, avant le temps, un peuple minemment manufacturier,
en un mot, c'est _le systme protecteur_.

Si le travail, les capitaux, les facults eussent t abandonns 
leur pente naturelle, ils n'auraient pas dsert prmaturment
l'agriculture, alors mme que chaque Franais et t saisi de
l'anglomanie la plus outre. Il n'y a pas d'anglomanie qui dtermine,
d'une manire permanente, un homme  ne gagner qu'un franc au lieu de
deux, un capital  se placer  10 pour 100 de perte, au lieu de 10
pour 100 de profit. Sous le rgime de la libert, le rsultat est l
qui avertit  chaque instant si l'on fait ou non fausse route[13].

[Note 13: V. _Harmonies_, chap. XX.--(_Note de l'diteur._)]

Mais quand l'tat s'en mle, c'est tout diffrent; car quoiqu'il ne
puisse pas changer le rsultat gnral et faire que la perte soit
bnfice, il peut fort bien altrer les rsultats partiels et faire
que les pertes de l'un retombent sur l'autre. Il peut, par des taxes
plus ou moins dguises, rendre une industrie lucrative aux dpens de
la communaut, attirer vers elle l'activit des citoyens, par un
dplorable dplacement du capital, et, les forant  l'_imitation_,
rduire l'anglomanie en systme.

L'tat donc, voulant implanter en France, selon l'expression
consacre, certaines industries manufacturires, a t conduit 
prendre les mesures suivantes:

1 Prohiber ou charger de forts droits les produits fabriqus au
dehors;

2 Donner de fortes subventions ou primes aux produits fabriqus au
dedans;

3 Avoir des colonies et les forcer  consommer nos produits, quelque
coteux qu'ils soient, sauf  forcer le pays  consommer, bon gr mal
gr, les produits coloniaux.

Ces moyens sont diffrents, mais ils ont ceci de commun qu'ils
soutiennent des industries _qui donnent de la perte_, perte qu'une
cotisation nationale transforme en bnfice.--Ce qui perptue ce
rgime, ce qui le rend populaire, c'est que le bnfice crve les
yeux, tandis que la cotisation qui le constitue passe inaperue[14].

[Note 14: V. le chap. VII de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_,
tome V, page 363.--(_Note de l'diteur._)]

Les publicistes, qui savent que l'intrt du consommateur est
l'intrt gnral, proscrivent de tels expdients. Mais ce n'est pas
sous ce point de vue que je les considre dans cet article; je me
borne  rechercher leur influence sur la direction du capital et du
travail.

L'erreur des personnes (et elles sont nombreuses) qui soutiennent de
bonne foi le rgime protecteur, c'est de raisonner toujours comme si
cette portion d'industrie que ce systme fait surgir tait alimente
par des capitaux tombs du ciel. Sans cette supposition toute
gratuite, il leur serait impossible d'attribuer  des mesures
restrictives aucune influence sur l'accroissement du _travail
national_.

Quelque onreuse que soit sous un rgime libre la production d'un
objet, ds qu'on le _prohibe_, elle peut devenir _une bonne affaire_.
Les capitaux sont sollicits vers ce genre d'entreprise par la hausse
artificielle du prix. Mais n'est-il pas vident qu'au moment o le
dcret est rendu il y avait dans le pays un capital dtermin? Une
partie de ce capital tait employe  produire la chose qui
s'changeait contre l'objet exotique. Qu'arrive-t-il? Ce produit
national est moins demand, son prix baisse, et le capital tend 
dserter cet emploi. Au contraire, le produit similaire  l'objet
exotique renchrit, et le capital se trouve pouss vers cette nouvelle
voie. Il y a volution, mais non cration de capital; volution, et
non cration de travail. L'un entrane l'autre du champ  l'atelier,
du labour  l'usine, de France en Algrie. Entre les partisans de la
libert et ceux de la protection, la question se rduit donc  ceci:
la direction artificielle, imprime au capital et au travail,
vaut-elle mieux que leur direction naturelle?

Un agriculteur de mes amis, sur la foi d'un prospectus qui promettait
monts et merveilles, prit cinq actions dans une filature de lin  la
mcanique. Certes, on ne prtendra pas que ces 5,000 francs, il les
avait tirs du nant. Il les devait  ses sueurs et  ses pargnes. Il
aurait pu certainement les employer sur sa ferme, et, de quelque
manire qu'il l'et fait, ils auraient, en dfinitive, pay de la
main-d'oeuvre; car je dfie qu'on me prouve qu'une dpense quelconque
soit autre chose que le salaire d'un travail actuel ou antrieur.

Ce qui est arriv  mon ami est arriv  tous ceux qui se sont lancs
dans les industries privilgies; et il me semble impossible qu'on se
refuse  reconnatre qu'il ne s'agit pas, en tout ceci, de cration,
mais de direction de capital et de travail.

Or, en supposant (ce qui n'est pas) que la filature et tenu ses
promesses, ces 5,000 francs ont-ils t plus productifs qu'ils ne
l'eussent t sur la ferme?

Oui, si l'on ne voit que le capitaliste; non, si l'on considre
l'ensemble des intrts nationaux.

Car, si mon ami a tir 10 pour 100 de ses avances, c'est que la force
est intervenue pour contraindre le consommateur  lui payer un tribut.
Ce tribut entre peut-tre pour les deux tiers ou les trois quarts dans
ces 10 pour 100. Sans l'intervention de la force, ces 5,000 francs
auraient donn et _au del_ de quoi payer  l'tranger le filage
excut en France. Et la preuve, c'est le fait mme qu'il a fallu la
_force_ pour en dterminer la dviation.

Il me semble qu'on doit commencer  entrevoir comment le rgime
protecteur a port un coup funeste  notre agriculture.

Il lui a nui de trois manires:

1 En forant les agriculteurs  surpayer les objets de consommation,
fer, instruments aratoires, vtements, etc., et en empchant ainsi la
formation de capitaux au sein mme de l'industrie agricole;

2 En lui retirant ses avances pour les engager dans les industries
protges;

3 En dcourageant la production agricole dans la mesure de ce qu'elle
et d produire pour acquitter les services industriels que, sous le
rgime de la libert, la France et demands au dehors.

La premire proposition est vidente de soi; je crois avoir insist
assez sur la seconde; la troisime me parat prsenter le mme degr
de certitude.

Lorsqu'un homme, un dpartement, une province, une nation, un
continent, un hmisphre mme, s'abstiennent de produire une chose
parce que les frais de cration dpassent ceux d'acquisition, il ne
s'ensuit nullement, comme on le rpte sans cesse, que le travail de
cet homme ou de cette circonscription territoriale diminue de tout ce
qu'et exig cette cration; il s'ensuit seulement qu'une part de ce
travail est consacre  produire les moyens d'acquisition, et une
autre, reste disponible,  satisfaire d'autres besoins. Cette
dernire est le profit net de l'change[15].

[Note 15: V. le chap. _change_, tome VI.--(_Note de l'diteur._)]

Un tailleur donne tout son temps  la confection des vtements. Il
serait bien mauvais _praticien_, s'il en dtachait trois heures pour
faire des souliers, et plus mauvais _thoricien_, s'il s'imaginait
avoir par l allong sa journe.

Il en est de mme d'un peuple. Quand le Portugal veut  toute force
faire des mouchoirs et des bonnets de coton, il se trompe assurment,
s'il ne s'aperoit pas qu'il appauvrit la culture de la vigne et de
l'oranger, qu'il se prive des moyens d'amliorer le lit et de
dfricher les rives du Tage. D'un autre ct, si l'Angleterre, par des
mesures coercitives, force les capitaux  lever la vigne et l'oranger
en serre chaude, elle amoindrit d'autant des ressources qui seraient
mieux employes dans ses fabriques. Encore une fois, il y a l
volution, et non accroissement des moyens de production.

Ainsi, en mme temps que le rgime prohibitif a enlev  l'agriculture
la facult de s'amliorer, il lui en a t l'occasion; car  quoi bon
produire les objets, crales, vins, fruits, soies, lins, etc., pour
acquitter des services trangers qu'il n'est pas permis d'acheter?

Si le rgime protecteur ne nous et pas entrans  imiter les
Anglais, il est possible que nous ne les galerions pas dans ces
industries qui ont pour agents le fer et le feu; mais il est certain
que nous aurions dvelopp, bien plus que nous ne l'avons fait, celles
qui ont pour agents la terre et l'eau. En ce moment nos montagnes
seraient reboises, nos fleuves contenus, notre sol sillonn de
canaux et soumis  l'irrigation, la jachre aurait disparu, des
rcoltes varies se succderaient sans interruption sur toute la
surface du pays; les campagnes seraient animes, les villages
offriraient  l'oeil le doux aspect du contentement, de l'aisance et
du progrs. Le travail et l'intelligence auraient suivi le capital
dans la voie des amliorations agricoles; des hommes de mrite
auraient tourn vers les champs l'activit, les lumires et l'nergie
que d'injustes faveurs ont attires vers les manufactures. Il y aurait
peut-tre quelques ouvriers de moins au fond des galeries d'Anzin, ou
dans les vastes usines de l'Alsace, ou dans les caves de Lille. Mais
il y aurait de vigoureux paysans de plus dans nos plaines et sur nos
coteaux, et, sous quelque rapport que ce soit, pour la force
dfensive, pour l'indpendance, pour la scurit, pour le bien-tre,
pour la dignit, pour la scurit de notre population, je ne pense pas
que nous eussions rien  envier  nos voisins.

On objectera peut-tre que, dans ce cas, la nation franaise et t
purement agricole: je ne le crois pas; pas plus que la nation anglaise
n'et t exclusivement manufacturire. Chez l'une, le grand
dveloppement de la fabrication et encourag l'agriculture. Chez
l'autre, la prosprit de l'agriculture et favoris la fabrication;
car malgr la libert la plus complte dans les relations des peuples,
il y a toujours des matires premires qu'il est avantageux de mettre
en oeuvre sur place. On peut mme concevoir (et pour moi du moins
c'est un phnomne qui n'a rien d'trange) que, produisant beaucoup
plus de matires premires, la France en envoyt une grande partie se
manufacturer en Angleterre, et en et encore assez  fabriquer chez
elle pour que son industrie manufacturire dpasst l'activit que
nous lui voyons aujourd'hui;  peu prs comme Orlans a probablement
plus d'industrie, malgr tout ce qui lui arrive de Paris, que si Paris
n'existait pas.

Mais ces manufactures, nes  l'air de la libert, auraient le pied
sur un terrain solide, inbranlable, et elles ne seraient pas  la
merci d'un article d'un des cent tarifs de l'Europe.


8.--INANIT DE LA PROTECTION DE L'AGRICULTURE.

                                                      31 Janvier 1847.

Si les agriculteurs, que le pass a si peu instruits, ne commencent
pas  ouvrir les yeux sur l'avenir, il faut qu'ils soient trangement
sduits par ce que semble renfermer de promesses ce mot mme,
_protection_.--_tre protg!_--Et pourquoi pas, quand on le peut?
Pourquoi refuserions-nous des faveurs, des mesures qui amliorent nos
prix de vente, cartent des rivaux redoutables, et, si elles ne nous
enrichissent gure, retardent au moins notre ruine?--Voil ce qu'ils
disent; mais ne nous laissons pas tromper par un mot, et allons au
fond des choses.

La protection est une mesure par laquelle on interdit au producteur
national les marchs trangers, au moins dans une certaine mesure, lui
rservant en compensation le march national.

Qu'on lui ferme, dans une certaine mesure, les marchs extrieurs,
cela est vident de soi. Pour s'en convaincre, il sufft de se
demander ce qui arriverait si la protection tait pousse jusqu' sa
dernire limite. Supposons que tous les produits trangers fussent
prohibs. En ce cas, nous n'aurions aucun payement  excuter au
dehors, et, par consquent, nous n'exporterions rien. Sans doute,
l'tranger pourrait encore, pendant quelque temps, venir nous acheter
quelques objets contre des cus. Mais bientt l'argent abonderait chez
nous, il y serait dprci; en d'autres termes, nos produits seraient
chers et nous ne pourrions plus en vendre. La dfense de rien importer
quivaudrait  celle de rien exporter.

Dans aucun pays, le systme protecteur n'a t pouss jusque-l. Par
cela seul qu'il est irrationnel, on ne l'adopte jamais compltement.
On y fait de nombreuses exceptions, et il est tout naturel, comme on
va le voir, que l'on place dans l'exception, avant tout et
principalement, le produit agricole.

Le systme protecteur repose sur cette mprise: il considre dans
chaque produit, non point son utilit pour la consommation, mais son
utilit pour le producteur. Il dit: le fer est utile en ce qu'il
procure du travail aux matres de forges, le bl est utile en ce qu'il
procure du travail au laboureur, etc. C'est l une absurde ptition de
principe. Mais cette absurdit, fort difficile  dmler  l'gard de
beaucoup de produits, saute aux yeux, quant aux produits agricoles,
quand le besoin s'en fait sentir. Ds que la disette arrive, les
esprits les plus prvenus comprennent parfaitement que le bl est fait
pour l'estomac, et non l'estomac pour le bl.--Et voil pourquoi, aux
premiers symptmes de famine, la thorie protectrice s'vanouit, et la
porte s'ouvre aux bls trangers.

Ainsi, la protection  la plus importante des productions agricoles,
celle des crales, est compltement illusoire; car elle ne manque
jamais d'tre retire, prcisment aux poques o elle aurait quelque
efficacit.--Quand la rcolte est bonne, il n'y a pas  craindre
l'invasion des bls trangers, et notre loi stipule la protection,
mais ne l'opre pas. Quand la rcolte manque, c'est alors que
l'introduction du bl tranger est provoque par la diffrence des
prix; c'est alors aussi que le principe de la protection, qui
consiste  voir l'utilit des choses au point de vue du producteur
national, c'est alors; disons-nous, que ce principe devrait dominer
notre lgislation.--Et c'est prcisment alors qu'il la dserte.
Pourquoi? Parce que ce principe est faux, et que le cri de la faim
fait bientt prvaloir la vrit du principe contraire, l'intrt du
consommateur.

Aussi, le bl est la seule chose qui soit soumise au jeu de l'chelle
mobile, parce que c'est la seule chose o la vrit des principes ait
surmont les prjugs protectionnistes. La chert du fer et du drap
est certainement de la mme nature que la chert du bl. Elle produit
des inconvnients, sinon gaux, au moins du mme ordre, et qui ne
diffrent que par le degr. Mais la loi maintient la chert du fer et
du drap envers et contre tous, parce que la population laisse faire,
parce qu'elle peut se passer de fer et de drap sans mourir. En fait de
bl, elle ne laisse pas faire. Aussi le bl n'est protg que dans les
annes d'abondance, c'est--dire qu'il n'est pas protg du tout.

Car si le tarif, en fait de bl, et t consquent  son principe et
fidle  l'intrt producteur, voici comment il et raisonn
(puisqu'il raisonne ainsi en toute autre matire):

Je dois assurer  l'agriculteur le prix de revient de son bl.
L'anne dernire, l'agriculteur a labour, hers, ensemenc et sarcl
son champ, qui lui a donn 10 hectolitres de bl. Ses avances et sa
juste rmunration s'lvent  180 fr.--Il a vendu son bl  18 fr. Il
doit tre satisfait.--Cette anne il a fait les mmes avances en
labours, hersages, semailles, etc.;--Mais la moisson a tromp son
attente, et il n'a que 5 hectolitres de bl. Il faut donc qu'il le
vende  36 fr., sans quoi il perd, et j'ai t dcrt prcisment
pour le garantir de cette perte, pour lui assurer son prix de
revient.

Or, c'est justement cette anne-l que le tarif dserte son principe
et dit: L'intrt des estomacs est l'intrt dominant.--Il embrasse
ainsi _involontairement_ le principe de la libert, le seul principe
vrai et raisonnable, et il ouvre les portes.

Le tarif trompe donc l'agriculteur. Il lui assure le prix de revient
quand ce prix est assur par la nature des choses, et ne s'en mle
plus quand son intervention serait efficace.

Mais ce n'est pas tout.--Une lgislation base sur un principe faux
s'arrte toujours avant les dernires consquences, parce que les
dernires consquences d'un faux principe sont elles-mmes d'une
absurdit qui saute aux yeux. Aussi voyons-nous qu'il est de nombreux
produits auxquels on n'accorde la protection qu'en tremblant; ce sont
ceux dont l'utilit, pour le consommateur, est tellement palpable,
qu' leur gard le vrai principe se fait jour malgr qu'on en ait.
Pour tcher de rconcilier ici les principes, on a fait de ces
produits une classe qu'on appelle _matires premires_; et puis on a
dit que la protection sur ces produits avait de grands dangers[16].
Or, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire: L'utilit de ces
choses, relativement au consommateur, est telle qu'ici du moins nous
sommes forcs, sinon de rendre hommage explicitement  la vrit des
principes, du moins d'agir comme si nous les reconnaissions, sauf 
mettre nos doctrines,  l'abri, en entassant subtilits sur
subtilits.

[Note 16: V. au tome IV, le chap. XXI, page 105.--(_Note de
l'diteur._)]

Mais si les agriculteurs voulaient y voir un peu plus loin que le bout
de leur nez, ils sauraient  quoi cela mne. Car une chose est bien
claire: c'est que le rgime restrictif, aprs leur avoir donn, quant
aux crales, une protection inefficace et illusoire, abandonnera
aussi en premire ligne, grce  la fameuse thorie des matires
premires, la laine, le lin, le chanvre et tous les produits
agricoles.

Et quand les agriculteurs auront livr leurs produits aux
manufacturiers au prix fix par l'universelle concurrence, ils
rachteront ces mmes produits faonns en toile et en drap, aux prix
du monopole. En d'autres termes, il y aura deux classes de travail en
France: le travail agricole non privilgi, et le travail
manufacturier privilgi.--L'effet de ce rgime sera de faire sortir
de plus en plus les hommes et les capitaux de l'agriculture pour les
pousser vers les fabriques, jusqu' ce que ces deux grands effets
dfinitifs se produisent:

1 La concurrence intrieure, parmi les fabricants, leur arrachera les
profits que la protection avait prtendu leur confrer;

2 Un grand dplacement se sera opr, une grande dperdition de
forces se sera accomplie; pendant que les dbouchs extrieurs seront
ferms  nos fabriques, la ruine, au dedans, du public consommateur,
dont la classe agricole forme les deux tiers, leur fermera aussi les
dbouchs intrieurs; et l'industrie manufacturire portera le double
chtiment de ses prtentions injustes et de ses funestes erreurs.

On a beau dire et beau faire. Il n'y a qu'une bonne politique: c'est
celle de la _Justice_.

Certainement, nous ne chercherons pas  nous concilier la classe
agricole par de trompeuses promesses. Nous lui disons tout net qu'elle
ne doit pas tre, qu'elle ne peut pas tre et qu'elle n'est pas
protge; que la protection dont elle croit jouir, quant aux crales,
est illusoire; que celle qu'elle retient encore sur les _matires
premires_ va lui chapper. Mais nous ajoutons: si l'on ne peut pas
donner aux agriculteurs des _supplments de prix_, au moyen de taxes
(qu'ils payent eux-mmes pour les deux tiers), il ne faut pas du
moins les forcer, au moyen d'autres taxes, de donner des _supplments
de prix_ aux matres de forges, aux manufacturiers, aux armateurs, aux
actionnaires de mines. Libert, justice, galit pour tout le monde.


9.--L'CHELLE MOBILE.

                                                      24 Janvier 1847.

Le gouvernement a demand que le jeu de l'chelle mobile ft suspendu
pendant les huit mois qui sont devant nous. Hlas! que n'a-t-il la
puissance de donner  cette mesure un effet rtroactif et de faire que
l'chelle mobile ait t suspendue pendant les huit mois qui viennent
de s'couler! Nous n'en serions pas o nous en sommes; la _crise des
subsistances_ et la _crise financire_ auraient probablement pass
inaperues.

Notre loi crale sduit beaucoup d'esprits par son air de bonhomie et
d'impartialit.

Quoi de plus simple! Y a-t-il abondance? La porte d'entre se ferme
d'elle-mme et l'agriculteur n'est pas ruin.--Y a-t-il disette? La
porte s'ouvre naturellement, et le consommateur n'est pas affam.
Ainsi un niveau salutaire est toujours maintenu par une loi si
prvoyante, et personne n'a  se plaindre.

Mais, dans l'application, ce nivellement si dsir rencontre des
difficults qu'on n'avait pas prvues et qu'on n'a pas assez tudies.
D'abord, comment se reconnat l'abondance ou la disette? par le prix.
Et comment signifier  la douane, _ chaque instant donn, le prix
rel_, afin qu'elle sache si elle doit renforcer ou relcher ses
exigences? videmment cela n'est pas possible. Ce n'est donc jamais le
prix rel qui sert de rgle, mais un prix ancien, fictif, rsultat de
moyennes fort difficiles  constater, en sorte que l'action de la loi
n'a de relations qu'avec un tat de choses pass, que l'on suppose
fort gratuitement durer encore quand elle opre.

Nous ne parlerons pas ici des zones qu'il a fallu crer, des marchs
qu'il a fallu prendre pour types, des prix rgulateurs, des prix
moyens, des relations entre le prix du froment et celui des autres
grains, toutes choses qui ne constituent qu'une srie de fictions,
modifies par d'autres fictions, le tout rig chaque mois en corps de
systme.

Et voil sur quelles bases on veut que le commerce tablisse ses
oprations! Le commerce a bien assez des chances que lui prsentent
les variations naturelles des prix, sans s'exposer  toutes celles qui
rsultent de ces combinaisons factices. Quand on fait venir du bl, on
consent  s'exposer  perdre sur la vente, mais non  ce que la vente
elle-mme soit dfendue au moment de l'arrivage. Ainsi, dans l'tat
actuel des choses, il n'y a aucune rgularit dans les oprations
commerciales relatives au bl, et, par consquent, aucune fixit dans
le taux de la subsistance.

La question est de savoir si, avec une entire libert d'importation
et d'exportation, on n'approcherait pas plus srement de ce
nivellement si recherch, de cette rgularit des prix si prcieuse.

Supposons que la libert commerciale ft le droit des nations, et
cherchons  nous rendre compte de ce qui serait arriv cette anne.

Certes, nous ne dirons pas qu'il n'y et pas eu une crise des
subsistances. Sous quelque rgime que ce soit, la perte d'une rcolte
ne saurait tre une chose indiffrente. Il aurait fallu, pour vivre,
avoir recours aux bls trangers et, par consquent, les payer. Il y
aurait donc eu probablement un drangement dans l'alimentation du
peuple, et un drangement corrlatif dans la circulation montaire.

Mais combien l'une et l'autre de ces crises n'eussent-elles pas t
adoucies et affaiblies!

Ds les premiers symptmes du dficit de la rcolte, la spculation
et commenc son oeuvre. Elle aurait prpar ses moyens dans tous nos
ports de l'Ocan et de la Mditerrane. On n'aurait pas vu des grains
devant tre consomms  Bayonne aller se dnationaliser  Gnes et
acquitter les droits  Cherbourg. On aurait fait des achats
considrables dans la mer Noire, dans la Baltique, aux tats-Unis, en
temps opportun. Ces approvisionnements se seraient prsents, par
arrivages successifs, dans chacun de nos ports et en proportion du
besoin qui s'y serait manifest. Les moyens de transport pour
l'intrieur se seraient organiss avec ensemble. On n'aurait pas vu
des masses normes arriver le mme jour, sans savoir comment se faire
interner, mais soumises  une hte fivreuse par la crainte de quelque
drangement dans le jeu de notre chelle mobile. La hausse et t
moins brusque, moins sensible, moins effrayante, moins propre 
frapper et  exalter les imaginations.

Il est permis de croire que l'ensemble des achats  l'tranger se ft
fait  des prix moins levs. Nous ne savons pas ce qui se passe dans
les ports de la mer Noire; mais nous serions bien tromps si des
ordres considrables, plus ou moins imprvus, se manifestant
subitement, n'y ont pas produit de la confusion et une hausse anormale
des prix. Probablement ce qui est arriv ici, pour le transport du
point de dbarquement au lieu de consommation, a d se rpter l-bas
pour le transport du lieu de production au port d'embarquement.
Probablement les dtenteurs de bls, les entrepreneurs de charrois,
les capitaines de navires ont tir parti de l'empressement convulsif
que chacun mettait  parcourir vite, cote que cote, le cercle de la
spculation. Quand on peut tre accueilli en France par une loi qui
vous dit: la porte est close,--on ne regarde pas  quelques frais.

Si donc le grain ft arriv successivement, depuis l'instant o le
besoin s'est fait sentir, s'il et cot moins cher de prix d'achat,
s'il et occasionn moins de frais, soit pour le transport par mer,
soit pour les deux transports par terre en Russie et en France, le
rsultat vident est que nous aurions t mieux approvisionns et  un
taux moins lev.

En outre, nous aurions eu moins d'argent  payer aux trangers, soit
pour le bl lui-mme, soit pour les frais accessoires. L'exportation
du numraire et t moindre et rpartie sur un temps plus long. En
d'autres termes, la crise montaire et t moins sensible.

Ce n'est pas tout encore; sous un rgime de libert commerciale tabli
de longue main, les peuples qui nous envoient des crales se seraient
accoutums  consommer des produits de notre travail et de notre
industrie. Nous les payerions en grande partie en toffes, en
instruments aratoires, en vins, en soieries; et notre exportation de
mtaux prcieux aurait t neutralise dans la mme proportion.

La loi actuelle n'a donc rien fait pour diminuer les souffrances du
peuple, les embarras commerciaux et financiers de notre situation.
Elle a, au contraire, beaucoup fait pour aggraver tous les effets de
cette crise.--Or, et il faut bien remarquer ceci, cette loi dont les
malheurs publics rvlent le vice, _puisqu'on la met de ct_, n'a
pourtant agi que dans le sens de ses propres tendances. Donc ces
tendances sont mauvaises. Elles le sont en temps d'abondance comme en
temps de disette. Seulement ce n'est que lorsque le malheur arrive que
nous ouvrons les yeux, et nous nous figurons alors qu'il suffit de
suspendre momentanment la loi. Comme ce malade  qui l'on dit: Ce qui
aggrave vos souffrances, c'est que vous suivez un mauvais rgime
hyginique.--Eh bien! rpondit-il je vais le suspendre..... _tant que
je souffrirai_.


10.--L'CHELLE MOBILE ET SES EFFETS.

                                                         1er Mai 1847.

Si cet article tombe aux mains de quelque agriculteur, nous le prions
de le lire avec impartialit.

Les agriculteurs tiennent  l'_chelle mobile_, et il ne faut pas en
tre surpris. Cette lgislation se prsente avec toutes les apparences
de la modration et de la sagesse. Le principe sur lequel elle repose
est celui-ci: Assurer  l'agriculture un prix rmunrateur. Quand le
bl tend  descendre au-dessous de ce prix, elle vient en aide au
producteur. Quand il tend  le dpasser, elle dfend l'intrt du
consommateur.

Quoi de plus raisonnable, du moins si l'on fixe un taux normal qui
s'loigne de toute exagration? En tous pays, le bl a certainement un
_prix de revient_. Il faut bien que ce prix soit assur 
l'agriculteur si l'on veut qu'il continue ses travaux, sans quoi la
subsistance du peuple serait compromise.--D'un autre ct, l'estomac a
aussi ses droits, et une fois le prix rmunrateur atteint, il n'est
pas juste que le vendeur soit le matre absolu de l'acheteur. Si donc
le prix dpasse le taux normal, l'importation sera facilite. La digue
s'lve ou s'abaisse selon que l'inondation est  craindre ou 
dsirer. Tout le monde ne doit-il pas tre satisfait?

On se promet aussi de ce systme un autre avantage: la fixit des
prix. Ce simple mcanisme, dit-on, tend videmment  contenir les
grandes fluctuations, puisque le droit, dans sa priode croissante,
prvient l'encombrement, comme dans sa priode dcroissante, il
prvient la disette. L'excessif bon march est ainsi rendu aussi
impossible que l'excessive chert, et tout est pour le mieux dans le
meilleur des mondes.

Nous nous proposons d'exposer les effets de cette lgislation en
Angleterre. On sait que _l'chelle mobile_ tait la mme, _quant au
principe_, des deux cts de la Manche. Il n'y avait de diffrence que
_dans le degr_. La loi franaise ne place pas aussi haut que la loi
anglaise le _taux normal_ du bl. Toutes deux ont donc d oprer _dans
le mme sens_, quoique _avec des intensits diffrentes_; et, si nous
dcouvrons les consquences de l'une, nous pourrons nous tenir pour
assurs que les consquences de l'autre ont t analogues, quoique
moins tranches. C'est un pendule observ au point le plus loign du
pivot, parce que c'est l que les oscillations sont le plus sensibles.
Mais nous avons la certitude que, sur tous les autres points de la
tige, les oscillations sont exactement proportionnelles. Un autre
motif nous dtermine  tudier l'chelle mobile par les effets qu'elle
a produits en Angleterre. C'est tout simplement que la statistique
anglaise nous offre plus de matriaux que celle de notre pays.

Pendant les dernires annes de la guerre, le prix du bl s'tait
maintenu en Angleterre  106 et jusqu' 122 sh. le quarter.--En 1814,
il tomba  72 sh., et en 1815,  63 sh. Ces prix, si infrieurs  ceux
auxquels on tait habitu, effrayrent les agriculteurs. Le
gouvernement conut l'ide de maintenir le bl, par l'intervention de
la loi,  un _taux normal_. Il procda  une enqute, consulta les
propritaires et les fermiers. Ceux-ci, allguant la chert des
terres, la pesanteur des taxes, le haut prix de la main-d'oeuvre,
etc., affirmrent que le vrai _prix de revient_ du bl en Angleterre
tait de 90  100 sh. C'est sur cette donne que fut base la loi de
1815. Elle disposa que le bl tranger serait entirement prohib,
tant que le bl indigne n'aurait pas persvr, pendant trois mois, 
un taux moyen de 80 sh. (_Le quarter_ = 200 _litres_ 78/100.)

La promesse lgale d'un prix aussi lev eut bientt ses effets
naturels. L'on fonda sur la culture des crales de grandes
esprances. Une concurrence active se manifesta pour obtenir des
terres  exploiter. La rente s'leva, ce qui amena le haut prix des
terres elles-mmes; et le premier effet de la mesure fut d'ajouter au
sol une valeur artificielle, de gratifier les Landlords d'un capital
factice dont le consommateur de bl devait payer l'intrt.

Cependant les agriculteurs commencrent leurs oprations. Elles ne se
rglrent pas sur les besoins du pays, indiqus par le taux naturel du
bl, mais bien sur le taux anormal promis par la loi. Ce taux offrait
la perspective d'normes profits. Aussi on ensemena en bl les terres
des qualits les plus infrieures, on dfricha des landes et des
marais, on les fertilisa avec des engrais achets fort cher et venus
de fort loin. Sous l'influence de cette excitation extraordinaire, une
portion tout  fait inusite du capital national dserta les autres
canaux de l'industrie pour venir se fixer dans les exploitations
agricoles; et un homme d'tat contemporain nous apprend qu' cette
poque le sol de l'Angleterre fut littralement pav de guines.

Nous devons faire observer ici qu' ce grand dveloppement de
l'agriculture rpondit une crise commerciale et industrielle. Cela
s'explique aisment: d'un ct, le capital dsertait le commerce et
les manufactures, et, d'un autre ct, la chert de la subsistance
forait le gros du public  restreindre toutes ses autres
consommations.

Mais quelle tait la situation des agriculteurs? Il est facile de
comprendre qu'alors mme que le haut prix du bl se serait maintenu,
tout n'aurait pas t profit pour eux.

D'abord ils payaient de fortes rentes. Ensuite, ils empruntaient des
capitaux  un taux lev et, en outre, ils cultivaient de mauvaises
terres par des procds fort dispendieux. Il saute aux yeux que le
_prix de revient_ tait beaucoup plus lev pour eux qu'il ne l'et
t sous un rgime libre, et qu'ils taient loin de profiter de toute
la charge impose au public consommateur. Quand la loi aurait maintenu
le bl  1,000 sh. au lieu de 80, il y et eu videmment perte sche
pour la nation, si ce prix et dtermin les agriculteurs  semer du
bl jusque dans les galeries houillres de la Cornouailles, et s'il
leur ft revenu  eux-mmes  990 sh.

Mais le prix ft-il maintenu  80 sh.?

On prvoit d'avance qu'il ne put en tre ainsi. La fivreuse activit
imprime  la culture du froment, par les promesses de la loi, ne
tarda pas  jeter sur les marchs anglais des approvisionnements
inconsidrs; et les prix baissrent successivement comme suit:

  1817      94 sh.
  1818      83
  1819      72
  1820      65
  1821      54
  1822      45

Soit la moiti environ du prix promis par la loi. Quelle dception!

Et remarquez que ce mme bl, qu'on tait forc de vendre  45 sh.,
revenait fort cher, puisqu'il n'avait t amen  l'existence que par
des efforts dispendieux.

Aussi la fin de cette priode d'avilissement dans les prix fut marque
par une pouvantable crise agricole. Les fermiers furent ruins; les
lords ne purent recouvrer leurs rentes. Les uns et les autres
maudirent la culture du froment, nagure l'objet de tant d'esprances.
On convertit les terres arables en pturages, calculant qu'elles
donneraient un meilleur revenu livres  la dpaissance des bestiaux
que soumises au travail de l'homme; et l'on sait qu' cette poque fut
pratique, trs en grand, l'opration appele _Clearance_, qui ne
consistait en rien moins qu' raser des villages entiers,  en chasser
les habitants, pour substituer sur le sol la race ovine  la race
humaine.

Pendant cette crise agricole, l'esprit d'entreprise reut une
impulsion galement dsordonne et non moins funeste. Le capital
revenait en masse de l'agriculture  l'industrie. En admettant que la
consommation de l'Angleterre soit de 16 millions de quarters de bl,
la dpense du pays pour la nourriture prsentait, comparativement aux
annes de chert, une conomie annuelle de 32 millions de livres
sterling, ou 800 millions de francs. Une masse aussi norme de fonds
disponibles,  un moment donn et inattendu, occasionna comme une
plthore dans la circulation. Il n'est pas d'opration hasardeuse qui
ne parvnt  sduire les capitalistes. C'est alors que furent
engouffres des sommes considrables, et  jamais perdues, dans les
mines du Mexique et dans les nombreux emprunts des jeunes rpubliques
amricaines.

La raction devait suivre naturellement. Nous avons vu que la culture
du froment, devenue ruineuse, avait t abandonne dans une proportion
norme. L'encombrement des bls disparut peu  peu et fit place  une
nouvelle disette. Les prix firent une nouvelle ascension:

  1822                           45 sh.
  1823                           51
  1824                           62
  1825                           66
  1826, et jusqu'en 1831         66 environ.

Quelle fut alors la situation des fermiers? Le prix s'tait relev
sans doute, mais non  leur profit, ou du moins dans une mesure
trs-borne; car cette disette provenait prcisment de ce qu'ils
avaient restreint leurs cultures. Ce fut donc l'tranger qui ralisa
les grands prix, d'autant que l'chelle mobile, dcrte pendant cette
crise (en 1828), diminua l'obstacle absolu mis par la loi antrieure
 l'importation.

Aussi, tandis que l'Angleterre n'avait tir du dehors que six
hectolitres de bl, dans les deux dernires annes de la priode de
bon march (1821 et 1822), elle, en importa 14 millions d'hectolitres,
au prix de 350 millions de francs, dans les annes 1829, 1830 et 1831.

Singulier effet de l'intervention de la loi! quand l'agriculteur fait
de grands efforts, se livre  une culture dispendieuse, en un mot,
quand le bl lui revient fort cher, il le vend  vil prix, parce que
ces efforts mmes inondent le march. Quand, averti par ces cruelles
dceptions, il restreint ses travaux, le prix remonte; mais ce n'est
pas lui seul, c'est l'tranger aussi qui vient en profiter.

De ce que les poques de bon march ont dvelopp des crises dans
l'industrie agricole, il ne faut donc pas se hter de conclure que les
temps de chert lui ont apport une compensation suffisante.

Mais ces annes de chert eurent, sur toutes les autres branches du
travail, les effets dsastreux qui suivent toujours la disette. Si
nous ne craignions de dpasser les bornes d'un article de journal,
nous pourrions apporter ici des preuves nombreuses  l'appui de cette
assertion, tires de la statistique des banques, des importations et
des exportations, de la criminalit, de la mortalit, etc.

Cependant, le prix du bl s'tait soutenu, comme on vient de le voir,
pendant plusieurs annes. Les fermiers crurent que l'_chelle mobile_,
inaugure en 1828, avait rsolu le problme de la fixit des prix. La
nouvelle loi leur promettait, d'ailleurs, une rmunration
avantageuse. Pleins de confiance, ils se mirent  tendre la culture
du froment, en confondant toujours le prix naturel, qui indique la
ralit des besoins, avec le prix artificiel, qui est l'oeuvre
phmre et dcevante de la lgislation.

Ne doutant pas que ce prix de 66  70 sh. tait dsormais invariable,
ils travaillrent eux-mmes  encombrer de nouveau le march.  partir
de 1831, l'excs de production amena l'avilissement des prix:

  1831      66 sh.
  1832      58
  1833      52
  1834      46
  1835      39

Voici de nouveau le cours tomb  environ la moiti de celui promis
par la loi[17].

[Note 17: Il n'est pas inutile de faire remarquer ici qu'en France les
propritaires, ds 1818, jetaient de hauts cris contre l'avilissement
ruineux du prix du bl. La loi du 21 juillet 1821, faite sous leur
influence, avait la prtention de fixer le taux de 20  24 francs. De
quelque faon qu'on l'explique, toujours est-il qu'elle trompa
cruellement les esprances des agriculteurs. Voici le cours officiel
du bl pendant les quatre annes qui ont suivi la loi:

  1821         18 fr. 65 c.
  1822         15     08
  1823         17     20
  1824         15     86
  1825         14     80]

Inutile de dire que tous les effets dcrits, pour la priode de 1822,
se reproduisirent ici.

Crise agricole. Les fermiers ne payent pas leurs rentes. Les
propritaires sont frustrs dans leurs injustes prtentions.
L'importation du bl cesse; l'avilissement du prix retombe
exclusivement sur l'agriculteur national. Enfin, la culture du froment
est de nouveau dcourage, et nous en verrons tout  l'heure les
consquences.

D'un autre ct, dans cette mme priode, l'industrie reoit une
excitation exagre. Le capital reflue vers elle et s'accrot par
l'conomie sur la subsistance. Une demande extraordinaire d'objets
manufacturs se manifeste. Des usines s'lvent de tous cts, plutt
en proportion de la demande exceptionnelle du moment que des besoins
rels de l'avenir. Elles ne suffisent pas  absorber les capitaux
disponibles. Les banques regorgent. On entreprend des chemins de fer
sur une chelle inconsidre, etc.

Toute production qui ne couvre pas ses frais cesse ou se restreint. On
ne cultive pas longtemps du bl, surtout par des moyens dispendieux,
pour le vendre  la moiti du prix attendu. Nous devons donc nous
attendre  un affaiblissement dans la production, et, par suite,  un
retour vers la hausse. En effet, le prix s'lve, de

    1835      38 sh.
   1836      48
    1837      55
    1838      64
    1839      70

Mmes faits, toujours suivis des mmes rsultats.

L'agriculture ne profite que dans une mesure fort limite de ces hauts
prix; car tandis qu'en 1835 et 1836 l'importation n'est que de 95,000
quarters, elle s'lve pour 1838 et 1839  4,500,000 quarters, qui
cotent plus de 300 millions de francs.

Et, comme accompagnement oblig, crise montaire, crise industrielle,
crise commerciale, stagnation des ateliers, baisse des salaires,
famine, pauprisme, incendiarisme, rbeccasme, crimes, mortalit;
voil les traits qui signalent la chert de ces annes 1838 et 1839.

 cette poque, les yeux des fermiers commencrent  s'ouvrir sur les
illusoires promesses de la loi. Ils comprirent qu'il n'tait pas au
pouvoir du parlement de fixer  un taux lev le prix du bl, puisque
cette lvation mme, provoquant la surproduction, amenait
l'encombrement des marchs; et les plus clairs d'entre eux s'unirent
 la _Ligue_ pour renverser la _loi crale_.

Ce que nous avons dit jusqu'ici suffit sans doute pour que le lecteur
prvoie ce qui s'est pass depuis. Le prix de famine de 1839 marqua
l'poque d'un retour vers l'abondance.

  1839                          70 sh.
  1840                          66
  1841                          64
  1842                          57
  1843                          50
  1844                          51
  1845, premiers mois           45

Et cette priode n'a pas manqu d'tre suivie de la raction vers la
chert, dont nous sommes tmoins aujourd'hui.

Il est de notorit que la fin de cette premire priode a t
signale par le phnomne de la plthore financire et industrielle,
qui a jet l'Angleterre dans des spculations dsordonnes sur les
chemins de fer; et nous n'avons pas besoin de dire que le triste
cortge, qui accompagne toujours les annes de disette (1846), ne fait
pas non plus dfaut en 1847.

En rsum, nous voyons quatre poques de disette alterner avec trois
poques d'abondance.

Il est des personnes qui seront portes  croire que c'est l un jeu
de la nature, un caprice des saisons. Nous pensons au contraire qu'il
est peu de produits de l'industrie humaine dont le cours, sous un
rgime entirement libre, ft plus rgulier que celui du bl. Et, sans
entrer ici dans des considrations  l'appui de cette opinion, nous
nous contenterons de dire que la permanence des prix a t d'autant
plus constante, dans divers pays, que ces pays ont joui de plus de
libert, ou du moins ont adopt une lgislation moins exagre que
celle de la Grande-Bretagne. Les dsastreuses fluctuations que nous
venons de dcrire sont dues presque exclusivement  l'_chelle
mobile_.

Et qu'on n'imagine pas que les priodes de prosprit, qui ont succd
si rgulirement  des priodes de souffrance, ont t pour
l'Angleterre une compensation suffisante. Sans doute, les quatre
poques des grandes crises, semblables  celles dont nous sommes
tmoins aujourd'hui, sont celles o le mal se manifeste; mais les
trois poques de prosprit _anormale_ sont celles o il se prpare.
Dans celles-ci, l'norme pargne, que le pays ralise dans l'achat des
subsistances, accumule des capitaux considrables dans les banques et
aux mains des classes industrielles. Ces capitaux ne trouvent pas
immdiatement un emploi profitable. De l un agiotage effrn, un
tmraire esprit d'entreprise; oprations lointaines et hasardeuses,
chemins de fer, usines, tout se dveloppe sur une chelle immense, et
comme si l'tat de choses actuel devait toujours durer. Mais les
poques de chert surviennent, et alors il se trouve qu'une grande
partie du capital national a t aussi certainement englouti que si on
l'et jet dans la mer.

Il est permis de croire que, sous un rgime de libert, ces excessives
fluctuations dans le prix du bl eussent t vites. Alors le capital
se serait partag, dans des proportions convenables, entre
l'agriculture et l'industrie. Elles auraient prospr d'un pas gal et
par l'action rciproque qu'elles exercent l'une sur l'autre. On
n'aurait pas eu le triste spectacle de deux grandes moitis de
l'Angleterre paraissant avoir des intrts opposs, chacune d'elles
subissant des crises terribles, prcisment quand l'autre tait
embarrasse de sa prosprit.

Nous regrettons de traiter si  la hte un sujet de cette importance,
forcs que nous sommes de ngliger une foule de documents et de
considrations qui auraient, nous en sommes srs, entran les
convictions du lecteur. Puissions-nous en avoir dit assez pour lui
faire souponner que l'intervention de la loi, dans la fixation du
prix du bl, est fallacieuse, funeste  tous les intrts, et
principalement  celui qu'elle prtend servir, nous voulons dire
l'intrt agricole.


11.-- QUOI SE RDUIT L'INVASION.

                                                     27 Dcembre 1846.

Si nous avons une foi entire dans le triomphe de notre cause, malgr
la formidable opposition qu'elle rencontre, c'est que nous nous
attendons  voir les faits venir l'un aprs l'autre dposer en sa
faveur.

Au moment o nous crivons, les ports de France sont ouverts aux
crales du monde entier.

Except Bayonne, o le jeu de l'chelle mobile amne des rsultats
fort bizarres.--Le froment y manque et est  28 fr. Le mas y abonde
et ne vaut que 11 fr. Tout naturellement les Bayonnais voudraient
_changer_ du mas contre du froment. Mais l'opration est doublement
contrarie et voici comme.--Je voudrais _faire sortir_ du mas, dit le
Bayonnais.--Payez l'amende, rpond le douanier.--Et le motif?--Le
motif, c'est que le froment vaut 28 fr. sur le march. L'ami, vous
choisissez mal votre temps pour exporter des aliments.--Oh! que l'tat
soit sans crainte, je n'ai pas envie de mourir de faim. Aussi, en
retour du mas, veux-je _faire entrer_ du froment.--Vous payerez
encore l'amende, dit le douanier.--Et la raison?--La raison, c'est que
le froment n'est, ou n'tait, il y a deux mois, qu' 22 fr... 
Toulouse. Vous connaissez nos moyennes. Quand Toulouse a mang,
Bayonne doit tre rassasi.--Mais, monsieur le douanier, il y a
soixante lieues de mauvaises routes d'ici  Toulouse.--Faites venir le
froment par la Garonne et Bordeaux.--Mais, monsieur le douanier, vous
conviendrez que ce froment de Toulouse reviendra moins cher arriv 
Bordeaux que parvenu  Bayonne.--Cela va sans dire.--Comment donc se
fait-il que Bordeaux puisse recevoir du froment tranger, et non pas
Bayonne?--On voit bien que vous ne comprenez rien  nos belles
combinaisons de moyennes, de prix et marchs rgulateurs, de zones,
etc., etc.

Sauf donc Bayonne, tous les ports de France sont ouverts aux crales
du monde entier.

L'inondation qui, selon nos adversaires, devrait suivre cette mesure,
avilir les prix, arrter la culture, rendre les champs aux ronces,
cette inondation a-t-elle eu lieu? videmment non, puisque chacun se
proccupe de savoir si nous aurons assez de pain pour passer l'hiver.

Cependant les circonstances n'taient-elles pas minemment propres 
dterminer l'inondation?

Cela vaut la peine d'tre examin.

Dans sa circulaire aux prfets, M. le ministre du commerce tablit
que dans les trois rgions du Nord, ainsi que dans les trois rgions
du Centre, la rcolte en froment, mteil, seigle et orge, a t
gnralement infrieure  une anne ordinaire et que, dans les trois
rgions du Midi, les rapports accusent une infriorit de rcolte
encore plus marque.

La perte de la pomme de terre parat aller au quart ou au tiers d'une
anne commune.

En outre, l'anne dernire n'a pas t une anne favorable, et si
elle prsentait un boni de quelques millions d'hectolitres, le mauvais
rsultat de la rcolte des pommes de terre, en augmentant la
consommation des crales, l'avait considrablement rduit.

Ainsi, du ct de la France, tout semblait se runir pour provoquer,
en cas d'ouverture des ports, une inondation de bls trangers.

D'un autre ct, les circonstances extrieures favorisaient au plus
haut degr ce phnomne.

En effet, dit monsieur le ministre, l'approvisionnement des grands
marchs est en ce moment trs-considrable; la rcolte des grains a
t magnifique dans les anciennes provinces polonaises et les
gouvernements de la Nouvelle-Russie, qui alimentent les places
d'Odessa dans la mer Noire, de Taganrog, Rostow, Marioupole, etc.,
dans la mer d'Azow. L'norme exportation des annes 1844 et 1845 avait
donn dans ces contres une grande impulsion  la culture des
crales; la temprature extraordinairement favorable de l't en a
favoris le dveloppement...

La rcolte en gypte a t suprieure aux produits d'une anne
commune. Elle excde de beaucoup les besoins de la consommation; la
moyenne des exportations annuelles est d'environ 990,000 hectolitres;
Alexandrie peut en livrer facilement cette anne de 1,700,000 
1,800,000...

Aux tats-Unis, les deux rcoltes abondantes de 1845 et 1846 ont
accumul d'importantes quantits de grains disponibles pour
l'exportation; et un rapport officiel du 30 septembre dernier n'value
pas cette rcolte  moins de 26 millions d'hectolitres de mas, et
plus de 49 millions d'hectolitres de froment.

Les deux phnomnes qui, dans leur coexistence, sont les plus propres
 dterminer une invasion de produits trangers se prsentent donc
ici,  savoir: dficit chez nous, extrme abondance dans les autres
pays producteurs.

Nous ajouterons qu'au point de vue du systme restrictif, qui se
proccupe surtout de celui qui produit le bl et non de celui qui le
mange, il tait impossible de choisir un plus mauvais moment pour
ouvrir les ports.

Aprs bien du travail et des fatigues, le laboureur voit son bl
dtruit par la pluie; ce qui lui en reste ne peut le rcompenser de
ses soins et de ses avances qu'autant qu'il le vendra  un prix lev.
Et c'est dans ce moment que vous donnez un libre accs au bl
tranger, cultiv sur une terre qui ne cote rien, par des mains
qu'on ne paye pas, dans un pays exempt d'impts, et o, par surcrot
de fatalit, la rcolte a t magnifique? Qu'est donc devenue votre
thorie de la _lutte  forces gales_, de l'galisation des conditions
du travail?

Vous avez mis tous ces arguments de ct, vous avez ouvert les ports
sans mnagements, sans transition, sans ces sages tempraments qui,
dans d'autres circonstances, sont un commode prtexte pour ne rien
faire du tout. La peur de la faim a surmont la peur de l'inondation.
Vous vous tes fait libre-changiste pratique, dans toute la force du
terme. Vous avez t non moins radical que Cobden et plus que sir
Robert Peel. Vous avez prononc, en fait de crales, la libert
totale, immdiate, sans condition, sans stipuler aucune
rciprocit.--C'est une grande exprience. Et que nous apprend-elle?
C'est que _l'inondation_, loin de nous submerger, ne se fait pas assez
vite au gr de vos dsirs; le commerce, la spculation, la diffrence
des prix, l'ingalit des conditions de production, rien de tout cela
ne peut hter assez cette concurrence trangre si redoute; et pour
la surexciter, vous tes rduit  y appliquer les deniers publics et
les vaisseaux de l'tat.

Laisserons-nous passer un fait aussi grave sans en retirer quelque
enseignement?

Ce que vous avez fait aujourd'hui sans dommage, videmment vous pouvez
le faire toujours sans danger.

Car enfin, de quelle manire peuvent se combiner les rcoltes
relatives de la France et de l'tranger? nous n'en connaissons que
quatre, savoir:

  Abondance partout;
  Dficit partout;
  Abondance chez nous, dficit ailleurs;
  Abondance ailleurs, dficit chez nous.

Parmi ces quatre combinaisons possibles, il n'y a que la dernire qui
puisse rendre l'inondation redoutable.

S'il y a abondance partout, il y a bon march partout. C'est le cas
actuel, sauf que le prix serait plus bas en France, et par consquent
l'importation moins lucrative. Le rayon de l'approvisionnement serait
plus restreint.

S'il y a dficit partout, il y a chert partout. C'est encore le cas
actuel, sauf que le prix serait plus lev en Bessarabie, en gypte,
aux tats-Unis; et nous serions dans le cas de faire plus, s'il tait
possible, que d'ouvrir les ports.

Quant  la troisime hypothse, abondance chez nous, dficit ailleurs,
c'est certainement celle o la possibilit de l'inondation est  son
moindre degr.

Il n'y a donc qu'un cas o cette singulire inondation d'aliments
puisse _ priori_ paratre imminente; c'est le cas o les aliments
nous manquent tandis qu'il y en a ailleurs. C'est le cas o nous nous
trouvons; c'est le cas, le seul cas o la loi restrictive ait quelque
chose de logique et de justifiable, au point de vue troit de
l'intrt producteur.

Or, nous y sommes dans cette ventualit, et, par une inconsquence
bien remarquable, nous avons rejet la protection, non-seulement
_quoique_, mais _parce que_ nous nous trouvons dans l'hypothse mme
qui lui sert de prtexte et d'excuse. Et qui plus est, nous en sommes
 regretter de ne l'avoir pas plus tt rejete.

De fait, notre loi crale est abolie, GARDONS-NOUS DE LA RTABLIR. Il
ne faut pas nous crer pour l'avenir des difficults. Il ne faut pas
fournir un nouvel aliment aux prjugs et aux vaines alarmes des
cultivateurs ou plutt des possesseurs du sol. Les voil soumis  la
concurrence trangre, il faut les y laisser, puisqu'aussi bien elle
ne leur sera jamais aussi prjudiciable qu'elle peut l'tre
aujourd'hui. Les vnements ont fait ce que tous les raisonnements du
monde n'auraient pu faire; la rvolution est accomplie; ce qu'il peut
y avoir de fcheux dans le premier choc est pass; il ne faut point en
perdre le bienfait permanent, en oprant la contre-rvolution. Les
prix intrieurs et extrieurs sont nivels, l'agriculture franaise a
subi la concurrence dans les circonstances les plus dfavorables pour
elle; il ne faut pas lui restituer d'injustes et inutiles privilges.
Enfin, il faut apprendre dans ce grand fait que le plus important de
tous les produits est pass, _sans transition_, du rgime de la
restriction  celui de la libert, et que la rforme, immdiate,
absolue, n'en a t que moins douloureuse.

Que toutes les associations du libre-change s'unissent donc pour
empcher que la loi crale ne soit jamais ressuscite. Sur ce terrain
elles auront une force immense. Il est plus facile d'obtenir le
maintien d'une rforme dj ralise que le renversement d'un abus.
Dans la prvision d'une libert prochaine et invitable, les
manufacturiers, qui ont l'intelligence de la situation, seront avec
nous. Le peuple ne saurait nous combattre sans dserter, non-seulement
son intrt le plus vident, mais encore son droit le plus sacr,
celui d'changer son salaire contre la plus grande somme possible
d'aliments, celui d'acheter le bl au prix rduit par la concurrence,
quand il vend son travail au prix rduit par la concurrence. Et quant
au propritaire (car l'agriculteur est hors de cause), croyons qu'il
est assez juste envers le peuple pour renoncer  une taxe sur le pain,
qui n'a d'autre effet que d'lever artificiellement le capital de la
terre. Que si, d'abord, il se tourne contre nous, il nous reviendra
quand nous demanderons que les classes manufacturires fassent  leur
tour, en toute justice envers lui, l'abandon de leurs injustes et
inefficaces privilges.


12.--SUBSISTANCES.

                                                           8 Mai 1847.

Quand nous avons entrepris de renverser le rgime protecteur, nous
nous attendions  rencontrer de grands obstacles.

Nous savions que nous soulverions contre nous de puissants intrts,
aveugls par les trompeuses promesses de la lgislation actuelle, et
nous ne nous dissimulions pas l'influence que les grands
manufacturiers, les grands propritaires et les matres de forges
exercent dans les chambres et sur la presse priodique.

Il n'tait pas difficile de prvoir que les industries protges
entraneraient pour un temps leurs ouvriers. Quoi de plus ais que de
faire un pouvantail de la concurrence, quand on ne la montre  chacun
que dans ses rapports avec l'industrie qu'il exerce?

Nous pensions bien que certains chefs de parti, toujours avides de
recruter des boules, se poseraient aux yeux des protectionnistes comme
les patrons de leurs injustes privilges, et qu'ils ne manqueraient
pas de faire, au nom de l'opposition, une campagne contre la libert.
C'est avec cette triste tactique qu'on s'enfonce dans la dgradation
morale; mais qu'importe, si l'on atteint le but immdiat, celui
d'enlever quelques voix  des adversaires politiques?

Mais de tous les obstacles, le plus puissant, c'est l'ignorance du
pays en matire conomique. L'Universit, qui dcide ce que les
Franais apprendront ou n'apprendront pas, juge  propos de leur faire
passer leurs premires annes parmi des possesseurs d'esclaves, dans
les rpubliques guerrires de la Grce et de Rome. Est-il surprenant
qu'ils ignorent le mcanisme de nos socits libres et laborieuses?

Enfin, nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'un cabinet quelconque
puisse accomplir une rforme importante contre le gr de l'opinion
publique; et eussions-nous eu cette pense, les faits nous
dmontraient que celui qui dirige les affaires du pays n'tait
nullement dispos  risquer son existence dans une telle entreprise.

C'est donc avec la pleine connaissance des difficults qui nous
entouraient que nous avons commenc notre oeuvre.

Cependant, nous devons l'avouer, jamais nous n'aurions pu croire que
la France offrirait au monde l'trange et triste spectacle qu'elle
prsente;

Que, pendant que l'Angleterre, les tats-Unis et Naples affranchissent
leur commerce, pendant que la mme rforme s'labore en Espagne, en
Allemagne, en Russie, en Italie, la France se contenterait de rpter,
sans oser rien entreprendre: Je marche  la tte de la civilisation;

Que des chambres de commerce, comme celles de Metz, de Mulhouse, de
Dunkerque, qui demandaient nergiquement la libert il y a quelques
annes, s'en montreraient aujourd'hui pouvantes.

Mais il n'est que trop vrai. Par les efforts combins des
protectionnistes et de certains journaux, le pays a t saisi tout 
coup d'une crainte immense, inoue, et, osons trancher le mot,
ridicule.

Car, que voyons-nous? Nous voyons la disette dsoler la population, le
pain et la viande hors de prix, des hommes, au dire des journaux,
tomber d'inanition dans les rues de nos villes.--Et les ministres
n'osent pas dclarer que les Franais auront, au moins pendant un an,
le droit d'acheter du pain au dehors. Ils n'osent pas le dclarer,
parce que le pays n'ose pas le demander; et le pays n'ose pas le
demander, parce que cela dplat aux journaux protectionnistes,
socialistes et soi-disant dmocratiques. Oui, nous le disons
hautement, avant peu on refusera de croire que la France a tal aux
yeux de l'univers une telle pusillanimit; chacun se vantera d'avoir
fait exception, et, comme ces vieux soldats qui disent avec orgueil:
J'tais  Wagram et  Waterloo, on dira: En 1847, je dployai un
grand courage; j'osai demander le droit de troquer mon travail contre
du pain.

O en sommes-nous, grand Dieu! On crit de Mulhouse: La consommation
intrieure de nos produits est arrte  cause de la chert de nos
subsistances; les ateliers se ferment, les ouvriers sont sans ouvrage,
le bl est  50 fr. l'hectolitre; la Suisse est prs de nous; nous
serions heureux d'obtenir la permission d'aller y chercher de la
viande, mais nous n'osons pas la demander.

On mande de Lyon qu'il serait dangereux de soumettre aux ouvriers une
ptition pour la libre entre des aliments. Il faudrait, dit-on, que
cette proposition mant du parti dmocratique; et il s'y oppose parce
qu'il a fait alliance avec le privilge.

Bien plus. tes-vous convaincus que l'entre libre des bls doit tre
provoque? Il ne vous est pas permis de dire vos raisons. Telle est la
libralit de nos libraux, qu'ils ne souffrent mme pas la discussion
sur ce point. De suite, ils vous attribuent des motifs honteux. Vous
tes des pessimistes, des alarmistes, des tratres, et pis que cela,
si c'est possible.

C'est ainsi que le _Journal des Dbats_ s'est attir un torrent
d'invectives de ce genre pour avoir demand la prorogation de la loi
qui autorise la libre entre des crales, et surtout pour avoir
motiv sa demande.

Vous alarmez le pays, lui a-t-on dit; votre but est de l'agiter; votre
but est de faire baisser les fonds; votre but est de rompre un chanon
du systme protecteur; votre but est de nous ravir notre popularit,
etc., etc.

Alarmer le pays! Eh quoi! est-ce que pour un peuple, pas plus que pour
un homme, le courage consiste  fermer les yeux devant le danger?
Est-ce que le plus sr moyen de lutter contre les obstacles et d'en
triompher, ce n'est pas de les voir? Est-il possible d'employer le
remde sans parler du mal, et suffit-il de dire: La rcolte sera
magnifique, surabondante, prcoce; ne vous proccupez pas de
l'avenir, rapportez-vous-en au hasard; fiez-vous au ministre; sauf 
l'accabler si vos illusions sont trompes[18]?

[Note 18: On se rappelle que le _Constitutionnel_, aprs avoir numr
toutes les raisons qui selon lui font un devoir au ministre de ne pas
laisser entrer le bl tranger, terminait ainsi son article:
Cependant, si malheur arrive, nous serons vos plus terribles
accusateurs!]

Que disait pourtant le _Journal des Dbats_? Il n'arguait pas d'une
mauvaise rcolte. Il ne pouvait le faire, puisque c'est encore le
secret de l'avenir.

Il se fondait sur des faits connus, incontestables. Il disait: D'une
part, la production des substances alimentaires sera diminue de tout
ce qu'on a ensemenc en moins de pommes de terre; de l'autre, nos
greniers seront vides. Or, en temps ordinaire, il y a une rserve.
Donc les prix seront plus levs qu'en temps ordinaire, mme en
supposant une bonne rcolte.

Certes, c'tait bien l le langage de la modration et de la prudence.

Pour nous, nous disons aux propritaires: En premier lieu, vous n'avez
pas  craindre que la libert avilisse le prix des bls l'anne
prochaine. Il est de notorit que le bl est cher parce qu'il manque,
non-seulement en France, mais sur presque toute la surface de
l'Europe, en Angleterre, en Belgique, en Italie. En ce moment mme,
nous apprenons qu'un des greniers de l'univers, la Prusse, est en
proie  des convulsions causes par la chert du pain. Il est de
notorit que les approvisionnements des autres pays producteurs,
l'gypte, la Crime, les tats-Unis, ne sont pas inpuisables, puisque
le bl s'y tient  des prix levs. Dans de telles circonstances, ne
pas permettre au commerce de prparer ses oprations, c'est les
empcher, c'est travailler  perptuer la famine.

En second lieu et surtout, vous n'avez pas le droit de faire ce que
vous faites. Vous abusez de la puissance lgislative. Le dernier des
manoeuvres a plus le droit d'changer,  la fin de sa journe, son
chtif salaire contre du pain tranger, que vous n'avez celui de l'en
empcher pour votre avantage. Si vous le faites, c'est de l'oppression
dans toute la force du mot; c'est de la spoliation lgale, la pire de
toutes.--On parle de la responsabilit du pouvoir. Ce n'est pas  nous
de l'en exonrer. Mais nous disons que la plus grande part de
responsabilit pse sur les lgislateurs-propritaires. Que la famine
se prolonge; et, si parmi tous les ouvriers de France, il en est un
seul qui succombe pour n'avoir pu acheter, avec son salaire, autant de
pain qu'il l'et fait sous un rgime libre, qui donc, nous le
demandons, devra compte de cette vie?

Non, cette terreur pusillanime ne peut durer. Il est par trop absurde
et insultant de dire aux Franais: Nous voyons le mal qui vous
menace, c'est la chert du pain. Il n'y a qu'un remde possible, c'est
la libre entre du bl tranger. Mais, pour rclamer cette libert, il
faut parler du danger, et vous n'avez pas assez de courage pour qu'on
parle, devant vous, mme de dangers ventuels. Donc nous n'en
parlerons pas; nous ne souffrirons pas qu'on en parle. Que les autres
peuples aillent faire leurs approvisionnements, le commerce franais
doit rester dans l'oisivet; parce que le seul fait d'aller chercher
du bl, pour apaiser votre faim, troublerait votre quitude.


13.--DE LA LIBRE INTRODUCTION DU BTAIL TRANGER.

                                                         14 Mars 1847.

La Belgique vient de suspendre le droit d'entre sur le btail.

Ainsi,  l'heure qu'il est les Belges, les Anglais, les Suisses, ont
le droit de se livrer  tout _travail national_ qui trouve 
s'changer contre de la viande trangre.

Nous autres, Franais, nous n'avons pas ce droit, ou nous devons
l'acheter par une taxe,--taxe que nous payons  contre-coeur, car elle
ne va pas au Trsor et n'est pas dpense au profit de la communaut.

En tous temps, un prlvement, par quelques particuliers, sur le prix
de la viande, nous semble injuste. En ce moment, il nous parat cruel.

Il faut que l'esprit de monopole soit bien enracin chez nous pour
rsister, non plus seulement aux dmonstrations de la science, mais au
cri de la faim.

Quoi! un ouvrier de Paris,  qui la nature a donn le besoin de manger
et des bras pour travailler, ne pourra pas changer son travail contre
des aliments?

Quoi! si l'artisan franais peut faire sortir de la viande de son
marteau, de sa hache ou de sa navette, cela lui sera dfendu!

Cela sera dfendu  trente-cinq millions de Franais, pour plaire 
quelques leveurs!

Ah! plus que jamais nous persistons  rclamer la libert de
l'change, qui implique la libert et le bon choix du travail, non
comme une bonne police seulement, mais comme _un droit_.

S'il plat  la Providence de nous envoyer la famine, nous nous
rsignerons. Mais nous ne pouvons nous rsigner  ce que la famine,
dans une mesure quelconque, soit dcrte par la loi.

Nous dfions qui que ce soit de nous prouver que l'ouvrier doive une
redevance  l'leveur, pas plus que l'leveur  l'ouvrier.

Puisque la loi n'lve pas le taux du salaire, elle ne doit pas lever
le taux de la viande.

On dit que cette mesure restrictive a pour objet de favoriser l'espce
particulire de _travail national_ qui a pour objet la production de
la viande. Mais si ce travail a pour fin unique de fournir des
aliments  la consommation, quelle inconsquence n'est-ce pas que de
commencer par restreindre la consommation des aliments, sous prtexte
d'en protger la production?

En fait d'aliments, l'essentiel est d'_en avoir_, et non point de les
produire par tel ou tel procd. Que les leveurs fassent de la
viande, mais qu'ils nous laissent la libert d'en faire  coups de
hache, d'aiguille, de plume et de marteau, comme nous faisons l'or, le
caf et le th.

Nous voudrions viter (car il n'est pas de notre intrt d'irriter les
passions), mais nous ne pouvons nous empcher de dire que la loi, qui
restreint le travail et les jouissances de tous au profit de
quelques-uns, est une loi oppressive. Elle prend une certaine somme
dans la poche de Jean pour la mettre dans la poche de Jacques, _avec
perte dfinitive d'une somme gale pour la communaut_[19].

[Note 19: La circonstance indique par les mots souligns fait le fond
du dbat entre le libre-change et la restriction. (V. ci-aprs n{os}
56 et 57.)]

Il est de mode aujourd'hui de rire du _laissez faire_. Nous ne disons
pas que les gouvernements doivent tout _laisser faire_. Bien loin de
l, nous les croyons institus prcisment pour _empcher de faire_
certaines choses, et entre autres pour empcher que Jacques ne prenne
dans la poche de Jean. Que dire donc d'une loi qui _laisse faire_,
bien plus, qui _oblige de faire_ la chose mme qu'elle a pour mission
 peu prs exclusive d'empcher?

On dit qu'il est utile de restreindre l'entre de la viande pour
favoriser notre agriculture; que cette restriction accrot chez nous
la production du btail et par consquent de l'engrais. Quelle
drision!

Voyons, sortez de ce dilemme.

Votre taxe  l'entre augmente-t-elle le prix de la viande, oui ou
non?

Si vous dites _oui_, nous rpondons:

Puisqu'elle accrot le prix moyen de la viande, il y a donc _moins de
btail_ dans le pays sous l'empire de cette taxe; car d'o peut venir
l'augmentation de prix, sinon de la raret relative de la chose? Et
si,  tous les moments donns, il y a _moins de btail_ dans le pays,
comment y aurait-il _plus d'engrais_?

Si vous dites que le droit n'lve pas le prix, nous vous demanderons
pourquoi vous le maintenez?

On parle toujours de l'intrt agricole; mais en a-t-on une vue
complte? Est-ce que l'agriculture n'achte pas autant de boeufs
qu'elle en vend? Est-ce que, parmi nos innombrables mtayers et petits
propritaires, il n'y en a pas vingt qui achtent deux boeufs de
travail pour un qui vend un boeuf de boucherie? Est-ce que la
restriction n'affecte pas, au prjudice des agriculteurs, le prix de
ces quarante boeufs de travail, comme elle affecte, au bnfice de
l'leveur, le prix du boeuf, qu'il livre  la consommation? Enfin,
est-ce que les agriculteurs, qui forment les deux tiers de notre
population, ne mangent pas quelque peu de viande? et, sous ce rapport,
aprs avoir fait tous les frais de la protection sur les quarante
boeufs de travail, ne supportent-ils pas encore, pour les deux tiers
ou du moins dans une forte proportion, les frais de la protection
accorde sur le boeuf de boucherie?

Aprs tout, si l'agriculture a cette grande importance que personne ne
conteste, c'est uniquement par le motif qu'elle fournit  la nation
des aliments. Il est absurde, contradictoire et cruel, sous prtexte
de favoriser l'agriculture, de diminuer l'alimentation du peuple.


14.--SUR LA DFENSE D'EXPORTER LES CRALES.

                                                         20 Mars 1847.

Proposer  un peuple de laisser exporter les aliments en temps de
disette, c'est certainement soumettre sa foi dans le libre-change 
la plus rude de toutes les preuves. Quoi de plus naturel, quand on
est forc d'aller chercher du bl au dehors, que de commencer par
retenir celui qu'on possde? Au milieu des efforts que font
simultanment plusieurs nations pour assurer leurs approvisionnements,
pourquoi nous exposerions-nous  ce que la plus riche vnt,  prix
d'or, diminuer les ntres?--Il ne faut donc pas tre surpris de voir
les gouvernements les plus clairs faillir aux principes dans les
conjonctures difficiles; alors mme qu'ils seraient convaincus de
l'inefficacit de semblables restrictions, ils ne seraient pas assez
forts pour les refuser aux alarmes populaires; ce qui nous ramne
toujours  ceci: l'opinion fait la loi; c'est l'opinion qu'il faut
clairer[20].

[Note 20: Sur la souverainet de l'opinion, voyez tome IV, pages 132 
146.--(_Note de l'diteur._)]

Le premier inconvnient des mesures qui restreignent l'exportation,
c'est d'tre fondes sur un principe dont on ne peut gure, quand on
en fait l'application gnrale, refuser sans inconsquence
l'application partielle. Devant cette forte tendance, qui se manifeste
dans chaque commune,  s'opposer  l'exportation du bl, quelle est
la force morale d'un ministre qui vient de signer la prohibition  la
sortie? Chaque localit pourrait lui rpondre par les arguments de son
expos des motifs. On peut bien alors avoir recours aux baonnettes,
mais il faut renoncer  invoquer des raisons.

Au moment o les rcoltes des pays producteurs sont emmagasines,
l'approvisionnement gnral du monde est dcid. Si ces rcoltes sont
insuffisantes, s'il doit y avoir disette, les lois restrictives ne
l'empcheraient pas; car il n'est pas en leur pouvoir d'ajouter au
produit de ces rcoltes _un seul grain de bl_. La question se rduit
donc  savoir si ces lois peuvent changer, avec avantage, la
distribution naturelle d'une quantit donne de subsistance. Nous
croyons qu'il n'est personne qui ose l'affirmer.

Au reste, l'exprience de cette anne,  cet gard, sera fort
instructive.

Plusieurs nations, la France entre autres, ont prohib la sortie des
crales. L'Angleterre, quoique presse par la disette autant
qu'aucune d'elles, a adopt une autre police.

Ainsi, dans ce moment, tout chargement de bl tranger, qui entre en
France, n'en peut plus sortir, et n'a devant lui qu'un march. S'il
entre en Angleterre, il peut se diriger ailleurs, et a le choix de
tous les marchs du monde.

Qu'en rsulte-t-il? C'est que l'Angleterre tend  devenir l'entrept
provisoire de tous les pays. Il y a peu de navires, venant du nord de
l'Europe ou de l'Amrique, qui ne commencent par aller  Hall ou 
Liverpool pour _prendre langue_, comme on dit; il y a peu de
ngociants qui ne donnent ordre  leurs expditions de se diriger vers
la Grande-Bretagne, prfrant naturellement,  une poque o les
fluctuations de prix peuvent tre si brusques, se rserver plusieurs
chances que de se rduire  une. Une fois le bl  Liverpool, il s'y
vendra  prix gal, ou mme  un prix un peu infrieur; car, dans ce
genre d'affaires, le ngociant aspire  _raliser_, et d'autant plus
qu'on approche davantage de l'poque prvue d'une raction dans les
prix.

L'Angleterre, par le fait mme qu'elle a laiss l'exportation libre,
sera le pays le mieux approvisionn, et de plus elle fera un profit
sur l'approvisionnement des autres peuples. (_V. tome IV, pages 94 
97._)

C'est ce que lord John Russell, rpondant  M. Baillie, a expos en
ces termes:

Nous savons parfaitement qu'il y a de grandes demandes de bl en
France et en Belgique; que le prix s'lve et s'lvera probablement
encore dans ces pays. Mais nous sommes d'opinion, gnralement
parlant, que prohiber l'exportation du bl, c'est le moyen le plus sr
d'en empcher l'importation dans nos ports. (Assentiment.) Nous
croyons que tout marchand importateur, s'il est assur en introduisant
du bl chez nous, soit de le vendre pour le consommateur, soit de
pouvoir le porter sur d'autres marchs, selon ses convenances, aura
des raisons dterminantes pour le porter ici. (coutez, coutez.) Nous
considrons, au contraire, que s'il sait que son bl, une fois entr,
ne peut plus sortir, cela le portera  fuir un march o sa denre
serait emprisonne, et  la porter ailleurs.

On trouve dans les _Voyages du capitaine Basil-Hall_ le rcit d'un
fait analogue. En 1812, l'Inde fut dsole par la famine. Partout on
s'empressa d'interdire l'exportation du riz. Il se rencontra, 
Bombay, une administration compose d'hommes clairs et nergiques.
En face de la disette, elle maintint la libert des transactions. Le
rsultat fut que toutes les expditions de riz se dirigrent sur
Bombay. C'est l que les navires se rendaient d'abord, pour combiner
leurs oprations ultrieures. Trs-souvent, ils se dfaisaient de
leurs cargaisons, mme  des prix rduits, prfrant recommencer un
second voyage. C'est  Bombay que l'Inde alla s'approvisionner, et
c'est l aussi que la famine se fit le moins sentir.

Indpendamment du tort gnral que fait presque toujours
l'intervention directe de l'tat en matire de commerce, elle est
accompagne, comme tout ce qui est brusque et imprvu, d'inconvnients
accessoires dont on ne tient pas assez compte.

Dernirement, vingt navires furent frts pour aller charger du mas 
Bayonne. En arrivant dans ce port, les chargeurs signifirent aux
capitaines une ordonnance qui dfendait l'exportation du mas, ou, qui
pis est, la soumettait  un droit de 17 fr. par hectolitre; et, par ce
motif, ils voulurent se dispenser d'expdier. Mais les capitaines
rpondirent: Il n'y a pas force majeure; acquittez le droit et
chargez. Force a t de donner  ceux-ci l'indemnit qu'ils ont
exige, et peut-tre en faudra-t-il faire autant envers les
destinataires, qui se croiront en droit d'exiger l'excution des
marchs.

Comme le mas a t trs-abondant dans le sud-ouest de la France, le
prix en tait peu lev. La dfense d'exportation survenue, le prix
baissa encore. Alors, les ngociants s'avisrent de faire des marchs
 Rouen,  Nantes,  Paris, ce que facilita beaucoup l'norme
diffrence qui existait entre le cours du mas et celui du froment.

Ces ngociants reviennent  Bayonne excuter les achats. En arrivant,
ils apprennent que les svres lois de la boulangerie ont t
bouleverses, que le mlange de la farine de mas avec celle de
froment a t autoris, que, par suite de cette rsolution aussi
subite qu'imprvue, le prix du mas s'est lev de 5  6 fr. par
hectolitre, et que leurs marchs sont devenus inexcutables ou
ruineux. Croit-on que le commerce mis, par ces brusques revirements de
lgislation, dans l'impossibilit de rien prvoir, soit trs-dispos 
remplir sa tche bienfaisante, qui est de distribuer les produits de
la manire la plus uniforme?

Nous pourrions faire des rflexions analogues au sujet de la
dtermination qui a t prise par un trs-grand nombre de villes
d'assurer leurs approvisionnements pour six mois.

L'intention est certainement irrprochable; mais oserait-on affirmer
que le rsultat n'a pas t funeste, que ces mesures n'ont pas
concouru  la hausse extraordinaire du prix du bl?

Lorsque les approvisionnements se font dans le pays d'une manire
successive, et arrivent dans nos ports de semaine en semaine, si
chacun veut mettre dans sa maison la provision de toute l'anne,
comment est-il possible que le prix ne s'lve pas? Qu'arriverait-il 
la halle aux bls de Paris, si chaque chef de famille s'y prsentait
pour acheter,  un moment donn, les trois  quatre hectolitres qu'il
juge ncessaires  sa subsistance, et  celle de sa femme et de ses
enfants pendant six mois? Les prix s'lveraient certainement  un
taux extravagant, pour faire, bientt aprs, une chute non moins
considrable.

Les villes annoncent qu'elles revendront ce bl (achet pendant le
paroxysme de la hausse occasionne par elles-mmes) au prix cotant.
Et si la baisse arrive, que feront-elles de ce bl? forceront-elles le
consommateur  l'acheter au prix cotant? Elles feront des pertes,
dira-t-on, ce qui importe peu. Mais qui supporte ces pertes, sinon les
consommateurs eux-mmes, qui acquittent les droits d'octroi et les
autres contributions qui forment les revenus municipaux?

On dira que nous sommes trs-dcourageants, et que, dans notre foi au
_laissez faire_, nous conseillons de se croiser les bras.  entendre
ce langage, il semblerait qu'en dehors de l'tat et des municipalits,
il n'y a pas d'action dans le monde; que ceux qui dsirent vendre et
ceux qui ont besoin d'acheter sont des tres inertes et privs de tout
mobile. Si nous conseillons le _laissez faire_, ce n'est point parce
qu'on ne _fera pas_, mais parce qu'on _fera plus et mieux_. Nous
persisterons dans cette croyance jusqu' ce qu'on nous prouve une de
ces deux choses: ou que les lois restrictives ajoutent un grain de
plus aux rcoltes, ou qu'elles rendent la distribution des
subsistances plus uniforme et plus quitable.


15.--HAUSSE DES ALIMENTS, BAISSE DES SALAIRES.

                                                         21 Mars 1847.

_Quelle est l'influence du prix des aliments sur le taux des
salaires?_

C'est un point sur lequel les partisans de la libert et ceux de la
restriction diffrent compltement.

Les protectionnistes disent:

Quand les aliments sont chers, on est bien oblig de payer de forts
salaires, car il faut que l'ouvrier vive. La concurrence rduit la
classe ouvrire  se contenter des simples moyens de subsistance. Si
celle-ci renchrit, il faut bien que le salaire s'lve. Aussi M.
Bugeaud disait: Que le pain et la viande soient chers, tout le monde
sera heureux.

Par la mme raison, selon ces messieurs, le bon march de la
subsistance entrane le bon march des salaires. C'est sur ce principe
qu'ils disent et rptent tous les jours que les manufacturiers
anglais n'ont renvers les _lois-crales_ que pour rduire, dans la
mme proportion, le prix de la main-d'oeuvre.

Remarquons en passant que, si ce raisonnement tait fond, la classe
ouvrire serait entirement dsintresse dans tout ce qui arrive en
ce monde. Que les restrictions ou les intempries, ou ces deux flaux
runis, renchrissent le pain, peu lui importe: le salaire se mettra
au niveau. Que la libert ou la rcolte amne l'abondance et la
baisse, peu lui importe encore: le salaire suivra cette dpression.

Les _libre-changistes_ rpondent:

Quand les objets de premire ncessit sont  bas prix, chacun dpense
pour vivre une moindre partie de ses profits. Il en reste plus pour se
vtir, pour se meubler, pour acheter des livres, des outils, etc. Ces
choses sont plus demandes, il en faut faire davantage; cela ne se
peut sans un surcrot de travail, et tout surcrot de travail provoque
la hausse des salaires.

Au rebours, quand le pain est cher, un nombre immense de familles est
rduit  se priver d'objets manufacturs, et les gens aiss eux-mmes
sont bien forcs de rduire leurs dpenses. Il s'ensuit que les
dbouchs se ferment, que les ateliers chment, que les ouvriers sont
congdis, qu'ils se font concurrence entre eux sous la double
pression du chmage et de la faim, en un mot il s'ensuit que les
salaires baissent.

Et comment pourrait-il en tre autrement? Eh quoi! les choses seraient
tellement arranges que lorsque la disette, absolue ou relative,
naturelle ou artificielle, dsole le pays, la classe ouvrire seule ne
supporterait pas sa part de souffrance? Le salaire venant compenser,
par son lvation, la chert des subsistances, maintiendrait cette
classe  un niveau ncessaire et immuable!

Aprs tout, voici une anne qui dcidera entre le raisonnement des
protectionnistes et le ntre.--Nous saurons si, malgr tous les
efforts qu'on a faits pour accrotre le fonds des salaires, malgr les
emprunts que se sont imposs les villes, les dpartements et l'tat,
malgr qu'on ait fait travailler les ouvriers avec des ressources qui
n'existent pas encore, malgr qu'on ait engag l'avenir, nous saurons
si le sort des ouvriers a joui de ce privilge d'immutabilit
qu'implique l'trange doctrine de nos adversaires.

Nous demandons que toutes les sources d'informations soient explores;
qu'on consulte les livres des hpitaux, des hospices, des prisons,
des monts-de-pit; qu'on dresse la statistique des secours donns 
domicile; qu'on relve les registres de l'tat civil; qu'on suppute le
nombre des morts, des naissances, des mariages, des abandons, des
infanticides, des vols, des faillites, des expropriations; que l'on
compare ces donnes, pour l'anne 1847, avec celles que fournissent
les annes d'abondance et de bon march. Si la dtresse publique ne se
manifeste pas par tous les signes  la fois; s'il n'y a pas
accroissement de misre, de maladie, de mortalit, de crimes, de
dettes, de banqueroutes; s'il ne s'est pas ferm plus d'ateliers, s'il
ne rgne pas dans la classe ouvrire plus de souffrances et
d'apprhensions, pour tout dire en un mot, _si le taux du salaire
s'est maintenu_, alors nous passerons condamnation. Nous nous
dclarerons battu sur le terrain des doctrines, et nous baisserons
notre drapeau devant celui de la rue Hauteville.

Mais si les faits nous donnent raison, s'il est prouv que la chert
des bls a vers sur notre pays, et spcialement sur la classe
ouvrire, des calamits sans nombre, s'il est dmontr que le mot
disette a un sens, une signification, et que ce phnomne se manifeste
de quelque manire (car la thorie des protectionnistes ne va  rien
moins qu' prtendre que la disette n'est rien), qu'ils nous
permettent de rclamer avec une nergie toujours croissante la libre
entre des subsistances et des instruments de travail dans le pays,
qu'ils nous permettent de manifester notre aversion pour la disette et
surtout pour la disette lgale. Elle peut convenir  ceux qui
possdent la source des subsistances, le sel, ou l'instrument du
travail, le capital; ou du moins ils peuvent se le figurer. Mais,
qu'ils se fassent ou non illusion (et nous croyons que leur illusion 
cet gard est complte), toujours est-il que la raret des aliments
est le plus grand des flaux pour ceux qui n'ont que des bras. Nous
croyons que les produits avec lesquels se paye le travail tant
moindres, la masse du travail restant la mme, il est invitable qu'il
reoive une moindre rmunration.

Les protectionnistes diront, sans doute, que nous altrons leur
thorie; qu'ils n'ont jamais pouss l'absurdit au point de prconiser
la disette; qu'ils dsirent comme nous l'abondance, mais seulement
celle qui est le fruit du _travail national_.

 quoi nous rpondrons que l'abondance dont jouit un peuple est
toujours le fruit de son travail, alors mme qu'il aurait cd
quelques-uns des produits de ce travail contre une gale valeur de
produits trangers.

Quoi qu'il en soit, la question n'est pas ici de comparer la disette 
l'abondance, la chert au bon march, dans toutes leurs consquences,
mais seulement dans leurs effets sur le taux des salaires.

Disent-ils ou ne disent-ils pas que le bon march des subsistances
entrane le bon march des salaires? N'est-ce pas sur cette assertion
qu'ils s'appuient pour enrler  leur cause la classe ouvrire?
N'affirment-ils pas tous les jours que les manufacturiers anglais ont
voulu ouvrir les portes aux denres venues du dehors, dans l'unique
but de rduire le taux de la main-d'oeuvre?

Nous dsirons et nous demandons instamment qu'une enqute soit ouverte
sur les fluctuations du salaire et sur le sort des classes
laborieuses, dans le cours de cette anne. C'est le moyen de vider,
une fois pour toutes et par les faits, la grande question qui divise
les partisans de la restriction et ceux de la libert[21].

[Note 21: V. ci-aprs, n 46, le second discours prononc  Lyon, et,
au tome VI, le chap. XIV.--(_Note de l'diteur._)]


16.--LA TRIBUNE ET LA PRESSE,  PROPOS DU TRAIT BELGE.

                              (_Journal des conomistes._) Avril 1846.

Voici quelque chose de nouveau,--ce que les Anglais appellent _a
free-trade debate_,--une joute entre deux principes, la libert et la
protection.--Pendant bien des annes, les chefs de la Ligue ont
provoqu, au sein des Communes, de semblables discussions. Srs d'tre
dfaits, ils ne regardaient pas comme inutiles ces longues et
laborieuses veilles o s'laborait cette reine du monde,
l'opinion;--l'opinion qui assure enfin leur victoire. Pendant ce
temps-l, il ne se ft pas trouv chez nous un dput assez audacieux
pour articuler cette impopulaire expression: _un principe_.
L'inattention, le ddain, la raillerie, peut-tre quelque chose de
pis, eussent prouv au tmraire qu'il est des poques o, si l'on
n'est pas sceptique, il faut du moins le paratre, et o quiconque
croit  quelque chose n'est propre  rien.

Enfin, voici venir l're des discussions thoriques, les seules, il
faut le reconnatre, qui grandissent les questions, clairent l'esprit
public. La protection et la libert se sont prises corps  corps, 
propos du _trait belge_.--Je dis _ propos_, car il tait le
prtexte plutt que le sujet du dbat. Chacun savait d'avance que le
projet ministriel ne rencontrerait pas d'opposition srieuse au
scrutin.

Nous n'avons donc pas  l'examiner, et nous nous bornerons  une
remarque. En toutes choses, il est un signe auquel le progrs se fait
reconnatre: c'est la _simplification_. S'il en est ainsi, rien de
plus rtrograde que le trait belge, car il complique d'une manire
exorbitante l'action de la douane. La voil donc charge,
non-seulement de constater la valeur des objets imports pour prlever
une taxe proportionnelle, mais, si c'est du fil, de s'assurer de son
origine; de lui ouvrir ou de lui fermer certains bureaux; de lui
appliquer, selon l'occurrence, ou le droit de 22 pour 100, ou celui de
11 pour 100, ou ce dernier augment de la moiti de la diffrence, ou
bien encore des trois quarts de la diffrence.--Et si c'est de la
toile? Oh! alors viennent de nouvelles complications: on comptera le
nombre des fils contenus dans l'espace de cinq millimtres, sur quatre
points diffrents du tissu, et la fraction de fil ne sera prise pour
fil entier qu'autant qu'elle se trouvera trois fois sur quatre.

Et tout cela, pourquoi? De peur que le bon peuple de France ne soit
inond de mouchoirs et de chemises, malheur qui arriverait assurment,
si la douane se bornait  recouvrer le revenu de l'tat.

Non, la vrit ne saurait tre dans ce ddale de subtilits. On a beau
dire que nous sommes _absolus_. Oui, nous le sommes, et nous disons:
Si le public est fait pour quelques producteurs, nos adversaires ont
raison et il faut repousser les produits belges; s'il s'appartient 
lui-mme, laissez-le se pourvoir comme il l'entend.

J'ajouterai une observation plus grave. Les _traits de commerce_ sont
toujours et ncessairement contraires aux saines doctrines, parce
qu'ils reposent tous sur cette ide que l'importation est funeste _en
soi_. Si on la croyait utile, videmment on ouvrirait ses portes, et
tout serait dit.

Ils ont de plus l'inconvnient d'veiller l'hostilit de tous les
peuples, hors un.--_Je veux bien acheter des vins, pourvu qu'ils ne
soient pas franais._--Voil le trait de Mthuen.--_Je veux bien
acheter des toiles, pourvu qu'elles ne soient pas  bon march,
c'est--dire anglaises._--Voil le trait belge.--Quand notre sicle
sera vieux, je crains bien qu'il ne dise:  quarante-six ans, dans mon
ge mr, j'tais encore bien novice.

Mais laissons la douane, et ses fils, et ses fractions de fils, et ses
moitis et ses quarts de diffrence; et passons  la lutte des
doctrines, seule chose qui, dans cette discussion, ait une importance
relle.

_M. Lestiboudois_ a ouvert la brche avec sa thorie de l'an pass.
Vous la rappelez-vous?--Le commerce extrieur ruine une nation qui
achte avec ses capitaux des objets de consommation fugitive.

Avec ou sans commerce, on se ruine quand on dpense plus qu'on ne
gagne, ce que font les gens paresseux, dsordonns et prodigues. En
quoi la douane y peut-elle quelque chose? Si, cet t, il plaisait 
Paris de se croiser les bras, de ne rien faire, si ce n'est boire,
manger et s'battre; si, aprs avoir dvor ses provisions, il s'en
procurait d'autres en vendant, dans les provinces, ses meubles, ses
bijoux, ses instruments, ses outils, et jusqu' son sol et ses palais,
il se ruinerait  coup sr. Mais remarquez ceci: ses vices tant
donns, loin qu'il pt imputer sa ruine  ses relations avec les
provinces, ce sont ces relations qui retarderaient le jour de la
souffrance et du dnment.--Tant que la France sera laborieuse et
prvoyante, ne craignons pas que le commerce extrieur lui enlve ses
capitaux.--Que si jamais elle devient fainante et fastueuse, le
commerce extrieur la fera vivre plus longtemps sur ses capitaux
acquis.

_M. Ducos_ est venu ensuite. Il a dploy du talent. Mais ce n'est pas
ce dont il faut le plus le louer. Sachons apprcier surtout son
courage et son dsintressement. Il faut du courage pour faire
retentir le mot _libert_ au sein d'une Chambre et en face d'un pays
presque exclusivement hostiles. Il faut du dsintressement pour
rompre en visire avec le parti qui seul peut vous ouvrir l'accs du
pouvoir, et dans une cause qui seule peut vous le fermer.

Que dirons-nous de _M. Corne_? Il a dfendu le rgime protecteur avec
un accent de conviction qui atteste sa sincrit. Mais plus M. Corne
est sincre, plus il est  plaindre, puisque sa logique l'a conduit 
ces affligeantes conclusions: La libert est antipathique  l'galit,
et la justice au bien-tre.

_M. Wustemberg_ a paru vouloir se poser, ds le dbut, en homme
_pratique_, c'est--dire dgag de tout principe absolu, partisan tour
 tour, selon l'occurrence, de la libert et de la protection.--Nous
avons d'abord t surpris de cette profession d'_absence de foi_. Ce
n'est pas que nous ignorions le vernis de sagesse et de modration
qu'elle donne. Comment rvoquer en doute la supriorit de l'homme qui
juge tous les partis, se prserve de toute exagration, discerne le
fort et le faible de toute thorie?--Mais ces praticiens ont beau
dire, si la restriction est mauvaise en soi, tout ce qu'on peut
concder  la _restriction modre_, c'est d'tre _modrment_
mauvaise. Aussi nous avons t heureux d'apprendre, quand M.
Wustemberg a dvelopp sa pense, qu'il condamne le principe de la
protection, qu'il avoue le principe de la libert et que sa modration
doit s'entendre du passage d'un systme  l'autre. (_V. ci-aprs le n
49._)

Il y aurait peu d'utilit  passer en revue tous les discours qui ont
occup trois sances. Je me hte d'arriver  celui qui a fait, sur
l'assemble et le public, l'impression la plus profonde. Ce ne sera
pas cependant sans rendre hommage  une courte, mais substantielle
allocution de M. Koechlin, qui a relev avec nettet les faits et les
calculs errons que le monopole invoquait  son aide. On y voit
combien il faut se tenir en garde contre la statistique.

Ce n'est pas chose aise que d'apprcier les paroles d'un premier
ministre. Faut-il les juger en elles-mmes, en se bornant  rechercher
leur conformit avec la vrit abstraite? Faut-il les apprcier au
point de vue des opinions de l'orateur, manifestes par ses actes et
ses discours antrieurs? Ne peut-on point douter qu'elles soient
l'expression, du moins complte, de sa pense intime? Est-il permis
d'esprer qu'un chef de cabinet viendra exposer sa doctrine, comme un
professeur, sans se soucier ni des exigences de l'opinion, ni des
passions de la majorit, ni du retentissement de ses paroles, ni des
craintes et des esprances qu'elles peuvent veiller?

Si encore M. Guizot tait un de ces hommes, comme on peint le duc de
Wellington, qui ne savent parler que tout juste assez pour dire ce
qu'ils ont sur le coeur? Mais on reconnat qu'il possde au plus haut
degr toutes les ressources oratoires, et qu'il excelle
particulirement dans l'art de mettre, non point les maximes en
pratique, mais les pratiques en maximes, selon le mot qu'on attribue 
M. Dupin.

Ce n'est donc qu'avec beaucoup de circonspection qu'on peut apprcier
la porte et la pense d'un tel discours; et, le meilleur moyen, c'est
de se mettre  la place de l'orateur et de peser les circonstances
dans lesquelles il a parl.

Quelles sont ces circonstances?

D'un ct, une grande nation qui passe pour habile en matire
commerciale, au sein de laquelle les connaissances sont
trs-rpandues, exige l'_application_ du principe proclam vrai
d'ailleurs par tous les hommes, sans exception, qui ont fait de la
science conomique l'tude de toute leur vie.

En outre, un ministre auquel l'Europe dcerne le titre de grand homme
d'tat, un cabinet compos d'hommes suprieurs, les chefs de toutes
les oppositions s'accordent un moment pour rendre  ce principe le
plus sincre des hommages, la ralisation.

Eh bien! pense-t-on que, lorsque le monde entier assiste  ce grand
spectacle, M. Guizot pourra, sans compromettre sa renomme, venir
lever  la tribune franaise le drapeau de la protection?

D'un autre ct, il s'adresse  des hommes qui, presque tous, croient,
je ne dirai pas leur fortune, mais celle de leurs commettants, lie au
rgime protecteur. Bien plus, ils ont la conviction que la fortune de
la France est attache au maintien de ce rgime. Enfin, au dehors des
Chambres, l'opinion, la presse sont pour le monopole; et s'il y a une
association un peu forte en France, c'est celle qui s'est voue  le
dfendre. Pense-t-on que le premier ministre arborera le drapeau de la
libert?

Que fera-t-il donc?

Il dbutera par un pompeux loge de la rforme anglaise, mais ensuite,
en entassant distinctions sur distinctions, il prouvera qu'elle n'est
pas applicable  la France.

Il dira, par exemple, que la population de la Grande-Bretagne tant en
trs-grande majorit compose d'ouvriers des manufactures, il y avait
intrt  lui donner  bon march le pain, la viande et tous les
aliments;--ce qui est sans application  notre pays agricole.

Comme si, prcisment parce que notre population est, en trs-grande
majorit, voue aux travaux de l'agriculture, il n'y avait pas
galement intrt  lui donner la houille, le fer et le vtement  bon
march.

Mais enfin, il faudra bien que le ministre se prononce. Qu'est-ce
donc qui est applicable  la France? Est-ce la restriction? est-ce la
libert?

Ni l'une ni l'autre. Il faut voir, examiner, rsoudre les questions
une  une,  mesure qu'elles se prsentent, et sans les rattacher 
aucun systme; en un mot, poursuivre la marche que le cabinet s'est
trace dans la voie du progrs.--(Car, quel ministre peut avouer qu'il
n'est pas dans le progrs?)

En sorte que, lorsque le chef du cabinet descend de la tribune, les
libraux se disent: Il y a une pense de libert dans ce discours-l.

Et les monopoleurs: Si le progrs futur va du mme train que le
progrs pass, nous pouvons dormir tranquilles.

Ceci n'est pas une critique.

Peut-tre aurons-nous un jour le spectacle d'un premier ministre
venant dire aux Chambres: Voil mon principe:--vous le repoussez, je
me retire. Ma place est  la chaire, au journal; elle ne saurait tre
au banc ministriel.

En attendant, il faut bien se rsigner  ce que, sans sacrifier
explicitement ses convictions sur une question spciale, il consulte
l'opinion publique, cherche mme  la modifier, mais qu'en dfinitive
il prfre gouverner avec elle que de ne pas gouverner du tout.

M. Peel, cet homme d'tat qu'il est aujourd'hui de mode d'exalter
dmesurment comme l'instrument, presque l'inventeur de la rforme
commerciale, n'a pas fait autre chose[22].

[Note 22: V. tome III, pages 438 et suiv.--(_Note de l'diteur._)]

Il y a longtemps que M. Peel est conomiste, malgr la comdie de sa
confession. Mais il ne s'est pas avis de devancer l'opinion, il l'a
laisse se former; et pendant que d'autres ouvriers, dont la postrit
vnrera la mmoire, se chargeaient de cette tche laborieuse, lui se
contentait, selon l'expression anglaise, de lui _tter le pouls_. Il
l'a aide mme, par des expriences partielles, qu'il savait bien
devoir russir; et, quand le moment est venu, quand il a vu derrire
lui une opinion publique capable de contre-balancer l'influence qui
l'avait lev, il s'est plac du ct de la force, et il a dit aux
monopoleurs: Je pensais comme vous; mais l'tude et l'exprience m'ont
dtromp.--Et il a accompli la rforme.

Le discours mme, par lequel il a introduit aux Communes cette grande
mesure, se ressent des mnagements que doivent s'imposer les ministres
qui redoutent plus l'loignement des affaires que l'inconsquence
thorique. Pense-t-on que M. Peel ne soit pas plus libral au fond que
sa rforme et surtout que son discours? Combien d'hrsies n'a-t-il
pas articules, contre sa conviction intime, uniquement pour ne pas
trop heurter une partie de son auditoire!

Et par exemple, quand il a dit: Qu'avons-nous  craindre? Nous avons
de la houille, du fer et des capitaux. Nous battrons tous les
manufacturiers du monde.

Vous nous battrez!--Peut-tre: et en tout cas, trs-honorable
baronnet, vous savez bien qu'en ce genre de lutte, c'est le vaincu qui
recueille le butin. Vous nous battrez, en nous admettant, par droit
d'change, _en communaut_ de vos avantages. Vous nous battrez comme
la Beauce bat Paris en lui vendant du bl, comme Newcastle bat Londres
en lui vendant du combustible.

Mais il fallait flatter John Bull et ce qui lui reste encore de
prjugs. De l ce mlange de doctrines antagonistes. Qu'en est-il
rsult? ce qui rsultera toujours de cette stratgie. L'Europe n'a
retenu que cette rodomontade de M. Peel. On l'a cite  notre tribune.
L'influence morale de la rforme en a t neutralise; et malgr les
prcdents, malgr les faits, malgr la renonciation  toute
rciprocit, la prvention traditionnelle contre le machiavlisme de
la perfide Albion est demeure, ou peu s'en faut, dans toute sa force.

Mais enfin, ne reste-t-il rien du discours de M. Guizot? N'y a-t-il
rien  conclure de ces paroles qui ont eu en France tant de
retentissement?

S'il faut dire ce que j'en pense, je crois qu' travers beaucoup de
distinctions et de prcautions, une pense de libert s'y laisse
apercevoir.

Il est vrai que M. Guizot a dit et rpt: Nous sommes conservateurs,
nous sommes protecteurs.--Mais il a dit aussi: M. Peel est
conservateur et protecteur.

Donc, dans sa pense, l'esprit de conservation et de protection n'est
pas incompatible avec une rforme plus ou moins radicale.

Il a t plus loin lorsqu'il a dit: Nous avons intrt  rformer
progressivement nos tarifs,  tendre nos relations au dehors,  nous
donner  nous-mmes de nouveaux gages de bons rapports et de paix, 
amliorer ainsi la condition du _public consommateur_.

Et encore:

Il faut avancer toutes les fois que cela se peut sans danger pour nos
grandes industries, avec profit pour notre influence politique dans le
monde, avec profit pour le _public consommateur_.

Le voil donc prononc le grand mot, le mot _consommateur_, le mot qui
rsout tous les problmes; car, enfin, la consommation est le but
dfinitif de tout effort, de tout travail, de toute production. Le
consommateur est mis en scne; il n'en sortira pas, et bientt il
l'occupera tout entire. (V. _tome_ IV, _page_ 72.)

Il est permis de croire que M. Guizot n'a pas fait de la science de
Smith et de Say une tude spciale. Nul homme ne peut tout savoir.
Mais j'ose prendre sur moi d'affirmer qu'il tient dans sa main le fil
qui le conduira srement  travers tous les dtours de ce labyrinthe.
Qu'il attache sa pense  ce phnomne de la consommation, et il sera
bientt plus conomiste que beaucoup d'conomistes de profession. Il
arrivera  cette simple conclusion: Le tarif doit tre une source de
revenu public, et non une source de faveurs partielles. (_V. le chap.
XI du tome_ VI.)

Rapprochons les paroles de M. Guizot de celles de M. Cunin-Gridaine.

Ds aujourd'hui nous pouvons annoncer que des tudes poursuivies de
concert, par les dpartements du commerce et des finances, auront pour
rsultat la prsentation,  la session prochaine, d'un projet de loi
de douanes qui comprendra de nombreuses _modifications_.

Et, pour qu'on ne s'y mprenne pas, le ministre s'est servi, un moment
avant, du mot _adoucissements_.

Ainsi, il n'en faut pas douter, l'heure de la rparation approche.

Et pourquoi ne concevrions-nous pas cet espoir? Les monopoleurs ne s'y
sont pas tromps. Ils ne s'en sont point laiss imposer par les grands
mots: _conservation_, _protection_. M. Grandin s'est cri: On vous
fera bientt des propositions; prenez garde! ne vous y laissez pas
prendre. M. le ministre des affaires trangres, il est vrai, ne vous
parle pas encore d'admettre les produits anglais. Il sait bien
qu'aujourd'hui il rencontrerait _encore_ dans cette Chambre une forte
opposition. Mais ces ides, je le crains bien, germent dans son
esprit, et peut-tre ne fait-il que les ajourner. M. le ministre a
bien dit qu'il tait partisan du rgime protecteur. Mais en mme temps
il a dclar qu'il fallait largir ce systme, et successivement le
modifier,  l'gard surtout des industries privilgies; ce qui veut
dire sans doute que ces industries doivent s'attendre, un jour ou
l'autre,  entrer en concurrence avec l'tranger.

Oui, cela veut dire qu'_un jour ou l'autre_ le droit de proprit sera
reconnu en France, et que quiconque travaille, matre du fruit de ses
sueurs, sera libre de le consommer, ou de l'changer, si tel est son
intrt, mme ailleurs que chez M. Grandin.

Ainsi, je le rpte, l'heure approche. Nous ne sommes pas arrivs sans
doute au temps de la rforme, de l'application des grands principes
d'conomie politique et d'ternelle justice. Mais nous entrons dans
l're des _essais_. Nous nous rapprochons de l'Angleterre  six ans de
distance. Les _experiments_ que sir Robert Peel commena en 1841, M.
Guizot les commencera en 1847, et leur succs en provoquera d'autres
jusqu' ce que la justice rgne dans le pays.

L'heure approche. Mais le temps qui nous en spare doit tre consacr
 la discussion et  la lutte.

Amis de la libert, je vous dirai comme M. Grandin  sa phalange:
Prenez garde! ne vous laissez pas surprendre!

Prenez garde! ce n'est pas le ministre qui dcidera la rforme. Ce
n'est pas la Chambre, ce ne sont pas mme les trois pouvoirs; c'est
l'_opinion_. Et tes-vous prts pour le combat? avez-vous tout
prpar? avez-vous un organe avou et dvou? vous tes-vous occups
des moyens d'agir sur l'esprit public? de faire comprendre aux masses
comment on les exploite? disposez-vous d'une force morale que vous
puissiez apporter  ce ministre, ou  tout autre, qui osera toucher 
l'arche du privilge?

Prenez garde! le monopole ne s'endort pas. Il a son organisation, ses
coalitions, ses finances, sa publicit. Il a runi en un faisceau tous
les intrts gostes. Il a agi sur la presse, sur la Chambre, sur les
lections. Il met en oeuvre, et c'est son droit, tout le mcanisme
constitutionnel. Il vous battra certainement, si vous restez dans
l'indiffrence.

Vous comptez sur le pouvoir. Sa dclaration vous suffit. Ah! _ne vous
y laissez pas prendre_. Le pouvoir ne fait que ce que l'opinion veut
qu'il fasse. Il ne peut, il ne _doit_ pas faire autre chose. Ne
voyez-vous pas qu'il cherche, qu'il sollicite, qu'il implore un point
d'appui? et vous hsitez  le lui donner!

Plusieurs d'entre vous sont dcourags. Ils disent: L'intrt
gnral, parce qu'il est gnral, touche tout le monde, mais touche
peu. Jamais il ne pourra se mesurer  l'intrt priv.--C'est une
erreur. La vrit, la justice ont une force irrsistible. C'est
l'esprit de doute qui la paralyse.--Pour l'honneur du pays, croyons
que le bien public a encore la puissance de faire battre les coeurs.

Unissez-vous donc: agissez.  quoi servent les garanties conquises par
tant de sacrifices?  quoi servent les droits de parler, d'crire,
d'imprimer, de nous associer, de ptitionner, d'lire, si tous ces
droits nous les laissons dans l'inertie?

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que quelque chose circule
dans l'air qui annonce l'affranchissement commercial des peuples.

Ce n'est pas la tribune seulement qui a eu son _dbat thorique_, il a
envahi la presse quotidienne.

Quelle et t, il y a quelques mois, l'attitude des journaux?--Et
voil que _le Courrier franais_, _le Sicle_, _la Patrie_,
_l'poque_, _la Rforme_, _la Dmocratie pacifique_ ont pass dans
notre camp[23]; et tout le monde a t frapp de l'orthodoxie et du
ton de rsolution qui rgne dans le manifeste du _Journal des Dbats_,
habituellement si prudent et si mesur.

[Note 23: L'auteur reconnut bientt que quelques-unes des adhsions
qu'il enregistre ici n'taient ni solides ni compltes.--(_Note de
l'diteur._)]

Il est vrai que nous avons contre nous _la Presse_, _l'Esprit public_,
_le Commerce_ et _le Constitutionnel_.--Mais _la Presse_ ne combat
plus, depuis sa correspondance avec M. Blanqui, sur le terrain des
principes. Elle veut la libert, la justice; seulement elle y veut
arriver avec une lenteur dsesprante. Quant au _Constitutionnel_, on
ne peut pas dire qu'il se prononce; il s'efforce de nous dcourager.
Mais ses arguments sont si faibles qu'ils manquent leur but, et il
semble qu'une secrte rpugnance dominait la plume qui les a formuls.
Ils reposent tous sur une perptuelle confusion entre les tarifs
protecteurs, que nous attaquons, et les tarifs fiscaux que nous
laissons en paix. Ainsi, _le Constitutionnel_ nous apprend que la
rforme de sir Robert Peel _est tout ce qu'il y a de plus vulgaire_.
Et quelle preuve en donne-t-il? C'est qu'elle laisse subsister de
forts droits sur le th, le tabac, les eaux-de-vie, les vins, droits
qui n'ont et ne peuvent avoir rien de protecteur, puisque ces produits
n'ont pas de similaires en Angleterre. Il ne voit pas que c'est en
cela que consiste la libralit de la mesure.--Il nous assure qu'il y
a, en Suisse, beaucoup d'obstacles  la circulation des marchandises;
mais il ne disconvient pas que ces obstacles sont communs aux
marchandises indignes et aux marchandises exotiques; que les unes et
les autres y sont traites sur le pied de la plus parfaite galit,
d'o il rsulte seulement une chose, c'est que la Suisse prospre sans
_protection_, malgr la mauvaise assiette de l'impt.

Encore quelques efforts. Que Paris se rveille; qu'il fasse une
dmonstration digne de lui; que les six mois qui sont devant nous
soient aussi fconds que ceux qui viennent de s'couler, et la
question de principe sera emporte.


17.--LE PARTI DMOCRATIQUE ET LE LIBRE-CHANGE.

                                                         14 Mars 1847.

Quand nous avons entrepris de dfendre la cause de la libert des
changes, nous avons cru et nous croyons encore travailler
principalement dans l'intrt des classes laborieuses, c'est--dire de
la dmocratie, puisque ces classes forment l'immense majorit de la
population.

La restriction douanire nous apparat comme une taxe sur la
communaut au profit de quelques-uns. Cela est si vrai qu'on pourrait
y substituer un systme de primes qui aurait exactement les mmes
effets. Certes, si, au lieu de mettre un droit de cent pour cent sur
l'entre du fer tranger, on donnait, aux frais du trsor, une prime
de cent pour cent au fer national, celui-ci carterait l'autre du
march tout aussi srement qu'au moyen du tarif.

La restriction douanire est donc un privilge confr par la
lgislature, et l'ide mme de dmocratie nous semble exclure celle de
privilge. On n'accorde pas des faveurs aux masses, mais, au
contraire, aux dpens des masses.

Personne ne nie que l'isolement des peuples, l'effort qu'ils font pour
tout produire en dedans de leurs frontires ne nuise  la bonne
division du travail. Il en rsulte donc une diminution dans l'ensemble
de la production, et, par une consquence ncessaire, une diminution
correspondante dans la part de chacun au bien-tre et aux jouissances
de la vie.

Et s'il en est ainsi, comment croire que le peuple en masse ne
supporte pas sa part de cette rduction? comment imaginer que la
restriction douanire agit de telle sorte, que, tout en diminuant la
masse des objets consommables, elle en met plus  la porte des
classes laborieuses, c'est--dire de la gnralit, de la presque
totalit des citoyens? Il faudrait supposer que les puissants du jour,
ceux prcisment qui ont fait ces lois, ont voulu tre seuls atteints
par la rduction, et non-seulement en supporter leur part, mais encore
encourir celle qui devait atteindre naturellement l'immense masse de
leurs concitoyens.

Or, nous le demandons, est-ce l la nature du privilge? Sont-ce l
ses consquences naturelles?

Si nous dtachons de la dmocratie la classe ouvrire, celle qui vit
de _salaires_, il nous est plus impossible encore d'apercevoir
comment, sous l'influence d'une lgislation qui diminue l'ensemble de
la richesse, cette classe parvient  augmenter son lot. On sait quelle
est la loi qui gouverne le taux des salaires, c'est la loi de la
concurrence. Les industries privilgies vont sur le march du travail
et y trouvent des bras prcisment aux mmes conditions que les
industries non privilgies. Cette classe de salaris, qui travaillent
dans les forges, les mines, les fabriques de drap et de coton, n'ont
donc aucune chance de participer au privilge, d'avoir leur quote-part
dans la taxe mise sur la communaut.--Et quant  l'ensemble des
salaris, puisqu'ils offrent sur le march un nombre dtermin de
bras, et qu'il y a sur ce mme march moins de produits qu'il n'y en
aurait sous le rgime de la libert, il faut bien qu'ils donnent plus
de travail pour une rmunration gale, ou plus exactement, autant de
travail pour une moindre rmunration en produits;-- moins qu'on ne
prtende qu'on peut tirer d'un tout plus petit des parts individuelles
plus grandes.

Forts de cette conviction, nous devions nous attendre  rallier 
notre cause les organes de la dmocratie. Il n'en a pas t ainsi; et
ils croient devoir faire  la libert des changes une opposition
acerbe, aigre, empreinte d'une couleur haineuse aussi triste que
difficile  expliquer. Comment est-il arriv que ceux qui se posent,
devant le pays, comme les dfenseurs exclusifs des liberts publiques,
aient choisi entre toutes une des plus prcieuses de l'homme, celle de
disposer du fruit de son travail, pour en faire l'objet de leur
ardente opposition?

Assurment, si les meneurs actuels du parti dmocratique (car nous
sommes loin d'tendre  tout le parti nos observations) soutenaient
systmatiquement la restriction douanire, comme chose bonne en soi,
nous ne nous reconnatrions pas le droit d'lever le moindre doute sur
leurs intentions. Les convictions sincres sont toujours respectables,
et tout ce qu'il nous resterait  faire, ce serait de ramener ce parti
 nos doctrines en les appuyant de dmonstrations concluantes. Tout au
plus, nous pourrions lui faire observer qu'il a tort de se croire
plac en tte des opinions librales, puisqu'en toute sincrit, il
juge dangereuse et funeste la libert mme qui est la plus immdiate
manifestation de la socit, la libert d'changer.

Mais ce n'est point l la position qu'ont prise les organes du parti
dmocratique. Ils commencent par reconnatre que la libert des
changes est vraie _en principe_. Aprs quoi, ce principe vrai, ils le
contrarient dans son dveloppement, et ne perdent pas une occasion de
le poursuivre de leurs sarcasmes[24].

[Note 24: V. les chap. XIV et XVIII du tome IV, pages 76 et
94.--(_Note de l'diteur._)]

Par cette conduite, le parti dmocratique nous pousse fort au del
d'une simple discussion de doctrine. Il nous donne le droit et de lui
souponner des intentions qu'il n'avoue pas et de rechercher quelles
peuvent tre ces intentions.

En effet, qu'on veuille bien suivre par la pense tout ce qu'implique
cette concession: _La doctrine du libre-change est vraie en
principe_.

Ou cela n'a aucun sens, ou cela veut dire: La cause que vous dfendez
est celle de la vrit, de la justice et de l'utilit gnrale. La
restriction est un privilge arrach  la lgislature par quelques-uns
aux dpens de la communaut. Nous reconnaissons qu'elle est une
atteinte  la libert, une violation des droits de la proprit et du
travail, qu'elle blesse l'galit des citoyens devant la loi. Nous
reconnaissons qu'elle devrait nous tre essentiellement antipathique,
 nous qui faisons profession de dfendre plus spcialement la
libert, l'galit des droits des travailleurs.

Voil le sens et la porte de ces mots: _Vous avez raison en
principe_; ou ils ne sont qu'une strile formule, une prcaution
oratoire, indigne d'hommes de coeur et de chefs de parti.

Or, quand des publicistes ont fait une telle dclaration, et qu'on les
voit ensuite ardents  touffer non par le raisonnement, ils n'en ont
plus le droit, mais par l'ironie et le sarcasme, le principe dont ils
ont proclam la justice et la vrit, nous disons qu'ils se placent
dans une position insoutenable, qu'il y a dans cette tactique quelque
chose de faux et d'anormal, une dviation des rgles de la polmique
sincre, une inconsquence dont nous sommes autoriss  rechercher les
secrets motifs.

Qu'il n'y ait pas ici de malentendu. Nous sommes les premiers 
respecter dans nos antagonistes le droit de se former une opinion et
de la dfendre. Nous ne nous croyons pas permis, en gnral, de
suspecter leur sincrit, pas plus que nous ne voudrions qu'ils
suspectassent la ntre. Nous comprenons fort bien qu'on puisse, par
une vue, selon nous, fausse ou incomplte du sujet, adopter
systmatiquement le rgime protecteur, quelque opinion politique que
l'on professe.  chaque instant nous voyons ce systme dfendu par des
hommes sincres et dsintresss. Quel droit avons-nous de leur
supposer un autre mobile que la conviction? Quel droit avons-nous 
opposer  des crivains comme MM. Ferrier, Saint-Chamans, Mathieu de
Dombasle, Dezeimeris, autre chose que le raisonnement?

Mais notre position est toute diffrente  l'gard des publicistes qui
commencent par nous accorder que nous avons raison _en principe_.
Eux-mmes nous interdisent par l de raisonner, puisque la seule chose
que nous puissions et voulions tablir par le raisonnement, c'est
justement celle-l, que _nous avons raison en principe_, en laissant 
ce mot son immense porte.

Or, nous le demandons  tout lecteur impartial, quelle que soit
d'ailleurs son opinion sur le fond de la question, les journaux qui
montrent l'irritation la plus acerbe contre un principe qu'ils
proclament vrai, qui se vantent d'tre les dfenseurs des liberts
publiques et proscrivent une des plus prcieuses de ces liberts, tout
en reconnaissant qu'elle est de droit commun comme les autres, qui
talent tous les jours dans leurs colonnes leur sympathie pour le
pauvre peuple, et lui refusent la facult d'obtenir de son travail la
meilleure rmunration, ce qui est d'aprs eux-mmes le rsultat de la
libert, puisqu'ils la reconnaissent _vraie en principe_, ces journaux
n'agissent-ils pas contre toutes les rgles ordinaires? Ne nous
rduisent-ils pas  scruter le but secret d'une inconsquence aussi
manifeste? car enfin, on a un but quand on s'carte aussi ouvertement
de cette ligne de rectitude, en dehors de laquelle il n'y a pas de
discussion possible.

On dira sans doute qu'il est fort possible d'admettre sincrement un
principe et d'en juger avec la mme sincrit l'application
inopportune.

Oui, nous en convenons, cela est possible, quoique  vrai dire il nous
soit difficile d'apercevoir ce qu'il y a d'inopportun  restituer aux
classes laborieuses la facult d'accrotre leur bien-tre, leur
dignit, leur indpendance,  ouvrir  la nation de nouvelles sources
de prosprit et de vraie puissance,  lui donner de nouveaux gages de
scurit et de paix, toutes choses qui se dduisent logiquement de
cette concession, _vous avez raison en principe_.

Mais enfin, quelque juste, quelque bienfaisante que soit une rforme,
nous comprenons qu' un moment donn elle puisse paratre inopportune
 certains esprits prudents jusqu' la timidit.

Mais si l'opposition, que nous rencontrons dans les meneurs du parti
dmocratique, tait uniquement fonde sur une imprudence excessive,
sur la crainte de voir se raliser trop brusquement ce rgne de
justice et de vrit auquel ils accordent leur sympathie _en
principe_, on peut croire que leur opposition aurait pris un tout
autre caractre. Il est difficile de s'expliquer, mme dans cette
hypothse, qu'ils poursuivent de leurs sarcasmes amers les hommes qui,
selon eux, dfendent la cause de la justice et les droits des
travailleurs, et qu'ils s'efforcent de mettre au service de
l'injustice et du monopole l'opinion gare de cette portion du public
sur laquelle ils exercent le plus spcialement leur influence, et qui
a le plus  souffrir des privilges attaqus.

De l'aveu du parti dmocratique (aveu impliqu dans cette dclaration:
_Vous avez raison en principe_), la question du libre-change a mis
aux prises la justice et l'injustice, la libert et la restriction, le
droit commun et le privilge. En supposant mme que ce parti, saisi
tout  coup d'un esprit de modration et de longanimit assez nouveau,
nous considre comme des dfenseurs trop ardents de la justice, de la
libert et du droit commun, est-il naturel, est-ce une chose
consquente  ses prcdents,  ses vues ostensibles, et  sa propre
dclaration, qu'il s'attache, avec une haine mal dguise,  ruiner
notre cause et  relever celle de nos adversaires?

De quelque manire donc qu'on envisage la ligne de conduite adopte
par les meneurs du parti dmocratique dans ce dbat, on arrive  cette
conclusion qu'elle a t trace par des motifs qu'on n'avoue pas. Ces
motifs, nous ne les connaissons pas, et nous nous abstiendrons ici de
hasarder des conjectures. Nous nous bornerons  dire que, selon nous,
les publicistes auxquels nous faisons allusion sont entrs dans une
voie qui doit ncessairement les dconsidrer et les perdre aux yeux
de leur parti. Se lever ouvertement ou jsuitiquement contre la
justice, le bien gnral, l'intrt vraiment populaire, l'galit des
droits, la libert des transactions, ce n'est pas un rle que l'on
puisse mener bien loin, quand on s'adresse  la dmocratie et qu'on se
dit dmocrate. Et la prcaution oratoire qu'on aurait prise, de se
dclarer _pour le principe_, ne ferait que rendre l'inconsquence plus
vidente et le dnoment plus prochain.


18.--DMOCRATIE ET LIBRE-CHANGE.

                                                        25 Avril 1847.

Un philosophe devant qui on niait le mouvement se prit  marcher.

C'est un mode d'argumentation que nous mettrons en usage chaque fois
que l'on nous en fournira l'occasion.

Nous l'avons dj employ  propos du trait de Mthuen. On assurait
que ce trait avait ruin le Portugal, nous en avons donn le texte.

Maintenant nous sommes en face d'une autre question.

Les _amis du peuple_ font au libre-change une opposition haineuse.

Sur quoi nous avons  nous demander:

Le _libre-change_, quant aux choses les plus essentielles, est-il ou
n'est-il pas dans l'intrt du peuple?

Chacun fait, comme il l'entend, parler et agir le peuple. Mais voyons
comment le peuple a parl et agi lui-mme quand il en a eu l'occasion.

Depuis un demi-sicle, nous avons eu des constitutions fort diverses.

En 1795, aucun Franais n'tait exclu du suffrage lectoral.

En 1791, il n'y avait d'exclus que ceux qui ne payaient aucun impt.

En 1817, taient exclus ceux qui payaient moins de 300 francs.

En 1822, l'influence de la grande proprit fut renforce par le
double vote.

Ces quatre assembles, manes de sources diverses, depuis la
dmocratie la plus extrme jusqu' l'aristocratie la plus restreinte,
ont vot chacune son tarif.

Il nous est donc ais de comparer la volont de tous exprime par
tous,  la volont de quelques-uns exprime par quelques-uns. Nous
soumettons le tableau suivant aux mditations de nos concitoyens de
toutes classes.

  ----------------------------+---------------+---------------+---------------+---------------
                              | TARIF DE 1795 | TARIF DE 1791 | TARIF DE 1817 | TARIF DE 1822
                              | TOUT FRANAIS |     TOUT      | CENS DE 300   | DOUBLE VOTE.
                              | est lecteur. | CONTRIBUABLE  | FRANCS.       |
                              |               | est lecteur. |               |
        Aliments.             +---------------+---------------+---------------+---------------
                              |               |               |               |
  Froment, seigle, mas,      |               |               |               |
    orge, avoine, riz,        |               |               |               |
    l'hectol.                 |      nant.   |     nant.    |    nant.     |  25 c.  15 f.
  Boeufs                      |              |              |   3 f. 30     |  55 f.  
  Veaux                       |              |              |   1 f. 10     |  27    50
  Moutons                     |              |              |   0 f. 27-1/2 |   5    50
  Graisse (les 100 kilog.)    |              |              |  11   30 f.  |  11 f.  30 f.
                              |               |               |               |
          { d'olive           |     0 f. 90   |     9 f.     |  27 f. 50     |  38 f. 50
          {  (les 100 kilog.) |               |               |               |  et 44 f. 
  Huile   { de fabrique       |     0 f. 90   |     9 f.     |  16 f. 50     |  27 f. 50
          {                   |               |               |               |  et 33 f. 
          { de graisses       |     0 f. 90   |     9 f.     |  13 f. 20     |  27 f. 50
          {   grasses         |               |               |               |  et 33 f. 
                              |               |               |               |
    Matires ncessaires      |               |               |               |
       l'industrie.          |               |               |               |
                              |               |               |               |
          { fondu             |     0 f. 30   |     3 f.     |  49 f. 50     | 110
          {  (les 100 kilog.) |               |               |               |
  Acier   { en barres         |     0 f. 30   |     3 f.     |  49 f. 50     |  66
          { en tle           |     0 f. 30   |     3 f.     |  49 f. 50     |  66
                              |               |               |               |
          { brute             |      nant.   |      nant.   |   2 f. 20     |   4 f. 40
          {                   |               |               |               | et  9 f. 10
  Fonte   { maze             |              |              |   2 f. 20     |    f. 16
          {                   |               |               |               | et 50 f. 
                              |               |               |               |
          { en barres,        |     0 f. 40   |     4 f.     |  16 f. 50     |  16 f. 50
          {  au bois          |               |               | et 27 f. 50   | et 27 f. 50
          {  --,  la houille |      nant.   |      nant.   |  16 f. 50     |  27 f. 50
          {                   |               |               | et 27 f. 50   | et 55 f. 
  Fer     { feuillard         |     0 f. 60   |     6 f.     |  44           |  44
          { en tle           |     1 f. 20   |     6 f.     |  44           |  40
                              |               |               |               |
  Houille { par terre         |     0 f. 04   |     0 f. 20   |  0 f. 33      |   1 f. 33
          {  (100 kilog.)     |               |               | et 0 f. 66    | et 0 f. 66
          { par mer           |     0 f. 11   |     0 f. 54   |  1 f. 10      |   1 f. 10
                              |  et 0 f. 18   |  et 0 f. 98   | et 1 f. 65    | et 1 f. 65
                              |               |               |               |
  Laine   { brute             |      nant.   |      nant.   |    nant.     |   0 f. 11
  commune { lave             |              |              |              |  22 f. 
                              |               |               |               | et 33 f. 
                              |               |               |               |
  Laine   { brute             |              |              |              |   0 f. 22
  fine    { lave             |              |              |              |  44 f. 
                              |               |               |               | et 66 f. 
                              |               |               |               |
  Lin     { taill            |              |              |    3 f. 30    |  11
          { peign            |              |              |    6 f. 60    |  33
                              |               |               |               |
  Sucre   { colonies          |               |               |               |
          {  franaises       |              |     3 f. 20   |   49 f. 50    |  49 f. 50
          { tranger          |     3 f. 60   |    18        |  104 f. 50    | 104 f. 50
                              |               |               |               |
  Caf    { colonies          |     nant.    |     7 f. 60   |   55 f. 50    |  55 f. 
          {  franaises       |               |               | et 66 f. 50   | et 66 f. 50
          { tranger          |     6 f.     |    60 f.     | 104 f. 50     | 104 f. 
          {                   |               |               | et 110 f. 50  | et 110 f. 
                              |               |               |               |
  Suif                        |      nant.   |      nant.   |    2 f. 75    |  16 f. 50
                              |               |               | et 5 f. 50    | et 19 f. 80
  ----------------------------+---------------+---------------+---------------+---------------

Certes, nous ne croyons pas que le peuple de 1795 ft plus avanc en
conomie politique que le corps lectoral de 1847.

Mais alors on posait cette question: Ceux qui mangent de la viande et
du pain ou se servent de fer payeront-ils une taxe  ceux qui
produisent ces choses? Et comme les mangeurs de pain taient en
majorit, la majorit disait: _Non_.

Aujourd'hui on pose la mme question. Mais ceux qui font du bl, de la
viande ou du fer sont seuls consults, et ils dcident qu'il leur sera
pay une gratification, un supplment de prix, une taxe.

Il n'y a rien l qui doive nous surprendre. La Suisse est le seul
pays, en Europe, o tout le monde concourt  faire la loi; c'est aussi
le seul pays, en Europe, o des taxes sur le grand nombre en faveur du
petit nombre n'ont pu pntrer.

En Angleterre, la loi tait faite exclusivement par les propritaires
du sol. Aussi nulle part on n'avait attribu  la production du bl
des primes si exorbitantes.

Aux tats-Unis, le parti whig et le parti dmocrate se disputent et
obtiennent tour  tour l'influence. Aussi le tarif s'lve ou
s'abaisse, suivant que le premier l'emporte sur le second ou le second
sur le premier.

En prsence de ces faits crasants, quand nous avons soulev la
question du libre-change, quand nous avons essay de ragir contre
cette prtention d'une classe de faire des lois  son profit, comment
est-il arriv que nous ayons rencontr une opposition ardente et
haineuse, parmi les meneurs du parti dmocratique?

C'est ce que nous expliquerons sous peu de manire  tre compris.

En attendant, puisse le tableau qui prcde, si propre  rendre les
hommes du droit commun plus clairvoyants, rendre aussi les hommes du
privilge plus circonspects! Il nous semble difficile qu'ils n'y
puisent pas des motifs srieux de faire tourner au profit de tous,
sinon par esprit de justice, au moins par esprit de prudence, cette
puissance de faire des lois qui est concentre en leurs mains.

Pour aujourd'hui, nous terminons par une question, que nous adressons
aux prtendus patriotes,  ceux qui disent que le droit d'changer est
d'_importation anglaise_. Nous leur demanderons si la Constituante et
la Convention taient soudoyes par l'Angleterre?


19.--LE NATIONAL.

                                                        18 Avril 1847.

Le _National_ adresse ce dfi au _Journal des Dbats_: Aidez-nous 
renverser l'octroi, nous vous aiderons  renverser le rgime
protecteur.

Ceci prouve une chose, que le _National_, comme il l'a laiss croire
jusqu'ici, ne voit pas une calamit publique dans l'change et le
_droit de troquer_; car nous ne lui ferons pas l'injure de penser que
la phrase puisse se construire ainsi: qu'on nous aide  faire un bien,
et nous aiderons  faire un mal.

Cependant le _National_ ajoute: Le dernier mot des _Dbats_, le
secret de leur conduite, le voici: l'alliance anglaise a t
compromise par les mariages espagnols. Pour renouer les liens de
l'entente cordiale, rien ne doit nous coter. _Immolons aujourd'hui
notre agriculture_, demain notre industrie  la Grande-Bretagne.

Si la lutte contre le rgime protecteur ne peut tre inspire que par
des motifs aussi coupables, et ne peut avoir que d'aussi funestes
rsultats, comment le _National_ offre-t-il de s'y associer? Une telle
contradiction ne fait que relever le triste aveuglement de la
polmique  la mode.

Admettant donc que le _National_ regarde le libre-change comme un
_bien_, qu'il voudrait voir raliser sur nos frontires et  nos
barrires, il resterait  savoir pourquoi il s'en est montr depuis
peu l'ardent adversaire. Peut-tre pourrions-nous demander aussi
pourquoi il subordonne la poursuite d'une bonne rforme au parti que
d'autres croient devoir prendre sur une rforme de tout autre nature?

Mais laissons de ct ces rcriminations inutiles. Que le concours du
_National_ nous arrive; nous l'accueillerons avec joie, convaincus
qu'il n'y a pas de journal mieux plac pour jeter la bonne semence en
bonne terre. Pour donner mme au _National_ la preuve que nous
apprcierons son concours, nous allons lui expliquer pourquoi il nous
est impossible, _en tant qu'association_, de combattre  ses cts
dans la lutte qu'il soutient contre l'octroi. Nous saisirons avec
d'autant plus d'empressement cette occasion de nous expliquer
l-dessus, que ce que nous avons  dire jettera, nous l'esprons,
quelque lumire sur le but prcis de notre association.

Il y a probablement cent rformes  faire dans notre pays et dans le
seul dpartement des finances: douane, hypothques, postes, boissons,
sel, octroi, etc., etc.; le _National_ nous accordera bien qu'une
association ne s'engage pas  les poursuivre toutes, par cela seul
qu'elle entreprend d'en obtenir une.

Cependant, au premier coup d'oeil, il semble que notre titre:
_Libre-change_, nous astreint  embrasser dans notre action la
_douane_ et l'_octroi_. Qu'est-ce que la douane? un octroi national.
Qu'est-ce que l'octroi? une douane urbaine. L'une restreint les
changes aux frontires; l'autre les entrave aux barrires. Mais il
semble naturel d'affranchir les transactions que nous faisons entre
nous, avant de songer  celles que nous faisons avec l'tranger; et
nous ne sommes pas surpris que beaucoup de personnes,  l'exemple du
_National_, nous poussent  guerroyer contre l'octroi[25].

[Note 25: Voir notamment le n 3, page 7.--(_Note de l'diteur._)]

Mais, nous l'avons dit souvent, et nous serons forcs de le rpter
bien des fois encore: La similitude, qu'on tablit entre la douane et
l'octroi, est plus apparente que relle. Si ces deux institutions se
ressemblent par leurs procds, elles diffrent par leur esprit: l'une
gne forcment et accidentellement les transactions, pour arriver 
procurer aux villes un revenu; l'autre interdit systmatiquement
l'change, mme alors qu'il pourrait procurer un revenu au trsor,
considrant l'change comme chose _mauvaise en soi_, de nature 
appauvrir ceux qui le font.

Nous ne voulons pas nous faire ici les champions de l'octroi, mais
enfin, personne ne peut dire qu'il a pour _but_ d'interdire des
changes. Ceux qui l'ont institu, ceux qui le maintiennent, ne le
considrent que comme moyen de crer un revenu public aux villes. Tous
dplorent qu'il ait pour _effet_ de soumettre les transactions  des
entraves gnantes, et de diminuer les consommations des citoyens. Cet
_effet_ n'est certainement pas l'objet qu'on a eu en vue. Jamais on
n'a entendu dire: Il faut mettre un droit sur le bois  brler, 
l'entre de Paris, _ cette fin_ que les Parisiens se chauffent moins.
On est d'accord que l'octroi a un bon et un mauvais ct; que le bon
ct c'est le revenu, et le mauvais ct, la restriction des
consommations et des changes. On ne peut donc pas dire que, dans la
question de l'octroi, le principe du libre-change soit engag.

L'octroi est un impt mauvais, mal tabli, gnant, ingal, entach
d'une foule d'inconvnients et de vices, soit; mais enfin c'est un
impt. Il ne cote pas un centime au consommateur (sauf les frais de
perception), qui ne soit dpens au profit du public. Ds l'instant
que le public veut des fontaines, des pavs, des rverbres, il faut
qu'il donne de l'argent. On peut imaginer un mode de percevoir cet
argent plus convenable que l'octroi, mais on ne peut supprimer
l'octroi sans y substituer un autre impt, ou sans renoncer aux
fontaines, aux pavs et aux rverbres. Les deux questions engages
dans l'octroi sont donc celles-ci:

1 Le revenu provenant de l'octroi rend-il au public autant qu'il lui
cote?

2 Y a-t-il un mode de prlever ce revenu plus conomique et plus
juste?

Ces deux questions peuvent et doivent tre poses  propos de toutes
les contributions existantes et imaginables. Or, sans nier, de
beaucoup s'en faut, l'importance de ces questions, l'association du
libre-change ne s'est pas forme pour les rsoudre.

L'octroi entrerait immdiatement dans la sphre d'action de
l'Association, si, s'cartant de sa fin avoue, il manifestait la
prtention de diminuer les changes pour satisfaire quelques intrts
privilgis.

Supposons, par exemple, une ville qui aurait mis sur les lgumes un
droit de 5 p. 100, dont elle tirerait une recette de 20,000 fr.
Supposons que le conseil municipal de cette ville vnt  tre chang,
et que le nouveau conseil se compost de propritaires, qui, presque
tous, auraient de beaux jardins dans l'enceinte des barrires.
Supposons enfin que la majorit du conseil, ainsi constitu, prt la
dlibration suivante:

Considrant que l'entre des lgumes fait sortir le numraire de la
ville;

Que l'horticulture locale est la mre nourricire des citoyens et
qu'il faut la protger;

Que, vu la chert de nos terrains (les pauvres gens!), la pesanteur
des taxes municipales et l'lvation des salaires en ville, nos
jardins ne peuvent pas lutter _ armes gales_ avec les jardins de la
campagne placs dans des conditions plus favorables;

Que, ds lors, il est expdient de dfendre  nos concitoyens, par
une prohibition absolue ou un droit excessif qui en tienne lieu, de se
pourvoir de lgumes ailleurs que chez nous;

Considrant que le profit que nous ferons ainsi  leurs dpens est un
gain gnral;

Que si l'octroi abandonnait les propritaires de jardins  une
concurrence effrne, dsordonne, ruineuse, telle qu'elle existe pour
tout le monde, ce serait leur imposer _un sacrifice_;

Que le libre-change est une thorie, que les conomistes n'ont pas
de coeur, ou, en tout cas, n'ont qu'un coeur sec, et que c'est fort
mal  propos qu'ils invoquent la justice, puisque la justice est ce
qui nous convient;

Par ces motifs, et bien d'autres inutiles  rappeler, parce qu'on les
trouve dissmins dans tous les exposs de motifs des lois de douanes,
et dans tous les journaux, mme patriotes, nous dclarons que l'entre
des lgumes de la campagne est prohibe... ou bien soumise  un droit
de 200 p. 100.

Et, attendu que le droit modr que payaient jusqu'ici les lgumes
trangers, faisait rentrer dans la caisse municipale 20,000 francs,
que lui fera perdre la prohibition (ou le droit prohibitif), nous
dcidons en outre qu'il sera ajout des centimes additionnels  la
cote personnelle, sans quoi notre premire rsolution teindrait nos
quinquets et tarirait nos fontaines.

Si, disons-nous, l'octroi se modelait ainsi sur la douane (et nous ne
voyons pas pourquoi il n'en viendrait pas l, s'il y a quelque vrit
dans la doctrine fonde par le double vote et soutenue par la presse
dmocrate),  l'instant nos coups se dirigeraient sur l'octroi, ou
plutt l'octroi viendrait de lui-mme se prsenter  nos coups.

Et c'est ce qui est arriv. Quand Rouen a allgu qu'il levait le
droit d'octroi sur l'eau-de-vie pour protger le cidre, quand M. le
ministre des finances a dclar qu'il prfrait un droit sur
l'eau-de-vie, qui dpasse la limite de la loi,  un droit sur le
cidre, qui n'atteint pas cette limite, uniquement parce que l'impt
sur le cidre est _impopulaire_ en Normandie, nous avons cru devoir
lever la voix.

Maintenant, le _National_ sait pourquoi notre Association combat la
douane et non l'octroi. Ce que nous attaquons dans la douane, ce n'est
pas la pense _fiscale_, mais la pense _fodale_; c'est la
protection, la faveur, le privilge, le systme conomique, la fausse
thorie de l'change, le but avou de rglementer, de limiter et mme
d'interdire les transactions.

Comme institution _fiscale_, la douane a des avantages et des
inconvnients. Chaque membre de notre Association a individuellement
pleine libert de la juger,  ce point de vue, selon ses ides. Mais
l'Association n'en veut qu' ce faux principe de monopole qui s'est
ent sur l'institution fiscale et l'a dtourne de sa destination.
Nous faisons ce que pourrait faire, dans la ville dont nous parlions
tout  l'heure, une runion de citoyens qui viendrait s'opposer aux
nouvelles prtentions du conseil municipal.

Il nous semble qu'ils pourraient fort bien, et sans inconsquence,
formuler ainsi le but prcis et limit de leur association:

Tant qu'un droit modr sur les lgumes a fait entrer 20,000 fr. dans
la caisse municipale, c'tait une question de savoir si ces 20,000 fr.
n'auraient pas pu tre recouvrs de quelque autre manire moins
onreuse  la communaut.

Cette question est toujours pendante, s'tend  tous les impts, et
aucun de nous n'entend aliner,  cet gard, la libert de son
opinion.

Mais voici que quelques propritaires de jardins veulent
systmatiquement empcher l'entre des lgumes afin de mieux vendre
les leurs; voici que, pour justifier cette prtention, ils mettent
une bizarre thorie de l'change, qui reprsente ce fondement de toute
socit comme funeste en soi; voici que cette thorie envahit les
convictions de nos concitoyens et que nous sommes menacs de la voir
applique successivement  tous les articles du tarif de l'octroi;
voici que, grce  cette thorie qui dcrdite les importations, les
arrivages vont diminuer, jusqu' affaiblir les recettes de l'octroi,
en sorte que nous verrons accrotre dans la mme proportion les autres
impts: nous nous associons pour combattre cette thorie, pour la
ruiner dans les intelligences, afin que la force de l'opinion fasse
cesser l'influence qu'elle a exerce et qu'elle menace d'exercer
encore sur nos tarifs.


20.--LE MONDE RENVERS.

                                                        18 Avril 1847.

Un navire arriva au Havre, ces jours-ci, aprs un long voyage.

Un jeune officier, quelque peu dmocrate, dbarque, et rencontrant un
de ses amis: Oh! des nouvelles, des nouvelles! lui dit-il, j'en suis
_affam_.

--Et nous, nous sommes affams aussi. Le pain est hors de prix. Chacun
emploie  s'en procurer tout ce qu'il gagne; l'norme dpense qui en
rsulte arrte la consommation de tout ce qui n'est pas subsistance,
en sorte que l'industrie souffre, les ateliers se ferment, et les
ouvriers voient baisser leurs salaires en mme temps que le pain
renchrit.

--Et que disent les journaux?

--Ils ne sont pas d'accord. Les uns veulent laisser entrer le bl et
la viande afin que le peuple soit soulag, que les aliments baissent
de prix, que toutes les autres consommations reprennent, que le
travail soit ranim et que la prosprit gnrale renaisse; les autres
font  la libre entre des subsistances une guerre ouverte ou sourde,
mais toujours acharne.

--Et quels sont les journaux pour et contre?

--Devine.

--Parbleu! le journal des _Dbats_ dfend les gros propritaires, et
le _National_ le peuple.

--Non, les _Dbats_ rclament la libert et le _National_ la combat.

--Qu'entends-je? que s'est-il donc pass?

--Les mariages espagnols.

--Qu'est-ce que les mariages espagnols, et quel rapport ont-ils avec
les souffrances du peuple?

--Un prince franais a pous une princesse espagnole. Cela a dplu 
un homme qui s'appelle lord Palmerston. Or, le _National_ accuse les
_Dbats_ de vouloir ruiner tous les propritaires franais pour
apaiser le courroux de ce lord.--Et le _National_, qui est
trs-patriote, veut que le peuple de France paye le pain et la viande
cher pour faire pice au peuple d'Angleterre.

--Quoi! c'est ainsi qu'on traite la question des subsistances?

--C'est ainsi que, depuis ton dpart, on traite toutes les questions.


21.--SUR L'EXPORTATION DU NUMRAIRE.

                                                     11 Dcembre 1847.

 l'occasion de la situation financire et commerciale de la
Grande-Bretagne, le _National_ s'exprime ainsi:

     La crise a d tre d'autant plus violente, que les produits
     trangers, les crales, ne s'changeaient pas contre des
     produits anglais. La balance entre les importations et les
     exportations tait toute au dsavantage de la Grande-Bretagne, et
     la diffrence se soldait en or. Il y aurait lieu,  cette
     occasion, d'examiner la part de responsabilit qui revient au
     libre-change dans ce rsultat; mais nous nous rservons de le
     faire plus tard. Contentons-nous de constater aujourd'hui que
     cette _vieillerie_ qu'on appelle la balance du commerce, si
     ddaigne, si mprise, du reste, par _certaine cole_
     conomiste, mrite cependant qu'on y prenne garde; et la
     Grande-Bretagne, en comparant ce qu'elle a reu  ce qu'elle a
     envoy depuis un an, doit s'apercevoir que les plus belles
     thories ne peuvent rien contre ce fait trs-simple: quand on
     achte du bl en Russie, et que la Russie ne prend pas en change
     du calicot anglais, il faut payer bel et bien ce bl en argent.
     Or, le bl consomm, l'argent export, que reste-t-il 
     l'acheteur? Son calicot, peut-tre, c'est--dire une valeur dont
     il ne sait que faire et qui dprit entre ses mains.

Nous serions curieux de savoir si le _National_ regarde en effet la
balance du commerce comme une _vieillerie_, ou si cette expression,
prise dans un sens ironique, a pour objet de railler une _certaine
cole_ qui se permet de regarder, en effet, la _balance du commerce_
comme une _vieillerie_. La question vaut la peine qu'on y prenne
garde, dit le _National_. Oui, certes, elle en vaut la peine, et
c'est pour cela que nous aurions voulu que cette feuille ft un peu
plus explicite.

Il est de fait que chaque ngociant, pris isolment, fort attentif 
sa propre _balance_, ne se proccupe pas le moins du monde de la
_balance gnrale du commerce_. Or, il est  remarquer que ces deux
_balances_ apprcient les choses d'une manire si oppose, que ce que
l'une nomme _perte_, l'autre l'appelle _profit_, et _vice vers_.

Ainsi, le ngociant qui a achet en France pour 10,000 fr. de vin, et
l'a vendu pour le double de cette somme aux tats-Unis, recevant en
payement et faisant entrer en France 20,000 fr. de coton, croit avoir
fait une bonne affaire.--Et la _balance du commerce_ enseigne qu'il a
perdu son capital _tout entier_.

On conoit combien il importe de savoir  quoi s'en tenir sur cette
doctrine; car, si elle est juste, les ngociants tendent
invinciblement  se ruiner,  ruiner le pays, et l'tat doit
s'empresser de les mettre tous en tutelle,--ce qu'il fait.

Ce n'est pas le seul motif qui oblige tout publiciste digne de ce nom
 se faire une opinion sur cette fameuse balance du commerce; car,
selon qu'il y croit ou non, il est conduit _ncessairement_  une
politique toute diffrente.

Si la thorie de la balance du commerce est vraie, si le profit
national consiste  augmenter la masse du numraire, il faut _peu
acheter_ au dehors, afin de ne pas laisser sortir des mtaux prcieux,
et _beaucoup vendre_, afin d'en faire entrer. Pour cela, il faut
empcher, restreindre et prohiber. Donc, point de libert au
dedans;--et comme chaque peuple adopte les mmes mesures, il n'y a
d'espoir que dans la force pour rduire l'tranger  la dure condition
de _consommateur_ ou _tributaire_. De l les conqutes, les colonies,
la violence, la guerre, les grandes armes, les puissantes marines,
etc.

Si, au contraire, la balance du ngociant est un thermomtre plus
fidle que la _balance du commerce_,--pour toute valeur donne sortie
de France,--il est  dsirer qu'il entre la plus grande valeur
possible, c'est--dire que le chiffre des importations surpasse le
plus possible dans les tats de douane, le chiffre des exportations.
Or, comme tous les efforts des ngociants ont ce rsultat en vue,--ds
qu'il est conforme au bien gnral, il n'y a qu' les _laisser faire_.
La libert et la paix sont les consquences ncessaires de cette
doctrine.

L'opinion que l'exportation du numraire constitue une perte tant
trs-rpandue, et selon nous trs-funeste, qu'il nous soit permis de
saisir cette occasion d'en dire un mot.

Un homme qui a un mtier, par exemple un chapelier, rend des _services
effectifs_  ses pratiques. Il garantit leur tte du soleil et de la
pluie, et, en rcompense, il entend bien recevoir  son tour des
_services effectifs_ en aliments, vtements, logements, etc. Tant
qu'il garde les cus qui lui ont t donns en payement, il n'a pas
encore reu ces _services effectifs_. Il n'a entre les mains pour
ainsi dire que des _bons_ qui lui donnent droit  recevoir ces
services. La preuve en est que s'il tait condamn, dans sa personne
et sa postrit,  ne jamais se servir de ces cus, il ne se donnerait
certes pas la peine de faire des chapeaux pour les autres. Il
appliquerait son propre travail  ses propres besoins. Par o l'on
voit que, par l'intervention de la monnaie, le _troc de service contre
service_ se dcompose en deux changes. On rend d'abord un service
contre lequel on reoit de l'argent, et l'on donne ensuite l'argent
contre lequel on reoit un service. Ce n'est qu'alors que le _troc_
est consomm.

Il en est ainsi pour les peuples.

Quand il n'y a pas de mines d'or et d'argent dans un pays, comme c'est
le cas pour la France et l'Angleterre, il faut ncessairement rendre
des _services effectifs_ aux trangers pour recevoir leur numraire.
On les nourrit, on les abreuve, on les meuble, etc.; mais tant qu'on
n'a que leur numraire, on n'a pas encore reu d'eux les _services
effectifs_ auxquels on a droit. Il faut bien en arriver  la
satisfaction des besoins rels, en vue de laquelle on a travaill. La
prsence mme de cet or prouve que la nation a satisfait au dehors des
besoins rels et qu'elle est crancire de services quivalant  ceux
qu'elle a rendus. Ce n'est donc qu'en exportant cet or contre des
produits consommables qu'elle est _efficacement_ paye de ses travaux.
(_V. tome V, p. 64 et suiv._)

En dfinitive, les nations entre elles, comme les individus entre eux,
se rendent des _services rciproques_. Le numraire n'est qu'un moyen
ingnieux de faciliter ces _trocs de services_. Entraver directement
ou indirectement l'exportation de l'or, c'est traiter le peuple comme
on traiterait ce chapelier  qui l'on dfendrait de jamais retirer de
la socit, en dpensant son argent, des services aussi efficaces que
ceux qu'il lui a rendus.

Le _National_ nous oppose la crise actuelle de l'Angleterre; mais le
_National_ tombe dans la mme erreur que la _Presse_, en parlant de
l'exportation du numraire, sans tenir compte de la perte des
rcoltes, sans mme la mentionner.

Le jour o les Anglais, aprs avoir labour, hers, ensemenc leurs
champs, ont vu leurs bls dtruits et leurs pommes de terre pourries,
ce jour-l, il a t dcid qu'ils devaient souffrir d'une manire ou
d'une autre. La forme sous laquelle cette souffrance devait
naturellement se prsenter, vu la nature du phnomne, c'tait
l'_inanition_. Heureusement pour eux, ils avaient autrefois rendu des
services aux peuples contre ces _bons_, qu'on appelle monnaies, et qui
donnent droit  recevoir, en temps opportun, l'quivalent de ces
services. Ils en ont profit dans cette circonstance. Ils ont rendu
l'or et reu du bl; et la souffrance, au lieu de se manifester sous
forme d'_inanition_, s'est manifeste sous forme d'_appauvrissement_,
ce qui est moins dur. Mais cet appauvrissement, ce n'est pas
l'exportation du numraire qui en est _cause_, c'est la perte des
rcoltes.

C'est absolument comme le chapelier dont nous parlions tout  l'heure.
Il vendait beaucoup de chapeaux, et, se soumettant  des privations,
il russit  accumuler de l'or. Sa maison brla. Il fut bien oblig de
se dfaire de son or pour la reconstruire. Il en resta plus pauvre.
Fut-ce parce qu'il s'tait dfait de son or? Non, mais parce que sa
maison avait brl.--Un flau est un flau. Il ne le serait pas si
l'on tait aussi riche aprs qu'avant.

Le bl consomm, l'argent export, que reste-t-il  l'acheteur?
demande le _National_.--Il lui reste de n'tre pas mort de faim, ce
qui est quelque chose.

Nous demanderons  notre tour: Si l'Angleterre n'et consomm ce bl
et export cet argent, que lui resterait-il? des cadavres[26].

[Note 26: V. sur la balance du commerce, tome IV, page 52, et tome V,
page 402; puis le chap. _change_, tome VI.--(_Note de l'diteur._)]


22.--DU COMMUNISME.

                                                         27 Juin 1847.

Les prjugs conomiques ne sont peut-tre pas le plus grand obstacle
que rencontrera la libert commerciale. Entre hommes qui diffrent
d'opinion sur un point,  la vrit fort important, d'conomie
politique, la discussion est possible, et la vrit finit toujours par
jaillir de la discussion.

Mais il est des systmes si compltement trangers  toutes les
notions reues, qu'entre eux et la science il ne se trouve pas un
terrain commun qui puisse servir de point de dpart au dbat.

Tel est le _communisme_, tels sont les systmes qui n'admettent pas la
proprit, et ceux qui reposent sur cette donne: que la socit est
un arrangement artificiel imagin et impos par un homme qu'on appelle
_lgislateur_, _fondateur des tats_, _pre des nations_, etc.

Sur ces systmes, l'observation des faits et l'exprience du pass
n'ont pas de prise. L'inventeur s'enferme dans son cabinet, ferme les
rideaux des croises et donne libre carrire  son imagination. Il
commence par admettre que tous les hommes, sans exception,
s'empresseront de se soumettre  la combinaison sociale qui sortira de
son cerveau, et, ce point admis, rien ne l'arrte. On conoit que le
nombre de ces combinaisons doit tre gal au nombre des inventeurs,
_tot capita, tot sensus_. On conoit encore qu'elles doivent prsenter
entre elles des diffrences infinies.

Elles ont cependant un point commun. Comme toutes supposent
l'acquiescement universel, toutes visent aussi  raliser la
perfection idale. Elles promettent  tous les hommes, sans
distinction, un lot gal de richesses, de bonheur et mme de force et
de sant. Il est donc assez naturel que les hommes, qui ont bu  la
coupe de ces rves illusoires, repoussent les rformes partielles et
successives, ddaignent cette action incessante que la socit exerce
sur elle-mme pour se dlivrer de ses erreurs et de ses maux. Rien ne
peut les contenter de ce qui laisse aux gnrations futures quelque
chose  faire.

Notre poque est fertile en inventions de ce genre. Chaque matin en
voit clore, chaque soir en voit mourir. Elles sont trop irralisables
pour tre dangereuses en elles-mmes; leur plus grand tort est de
dtourner des saines tudes sociales une somme norme d'intelligences.

Pourtant, parmi ces systmes, il en est un qui menace vritablement
l'ordre social, car il est d'une grande simplicit apparente, et, 
cause de cette simplicit mme, il envahit les esprits dans les
classes que le travail manuel dtourne de la mditation; nous voulons
parler du _communisme_[27].

[Note 27: V. tome IV, page 275, le pamphlet _Proprit et Loi_, et
tome VI, le chapitre _Proprit, Communaut_.--(_Note de
l'diteur._)]

On voit des hommes qui ont du superflu, d'autres qui n'ont pas le
ncessaire, et l'on dit: Si l'on mettait toutes ces richesses en
commun, tout le monde serait heureux. Quoi de plus simple et de plus
sduisant, surtout pour ceux qu'affligent des privations relles; et
c'est le grand nombre?

Ce n'est pas notre intention de rfuter ici ce systme, de montrer
qu'il paralyserait compltement dans l'homme le mobile qui le
dtermine au travail, et tarirait ainsi pour tous la source du
bien-tre et du progrs; mais nous croyons devoir prendre acte de la
rfutation dcisive qui en a t faite, dans le dernier numro de
l'_Atelier_, par des hommes qui appartiennent aux classes ouvrires.

C'est certainement un symptme consolant de voir des systmes
subversifs repousss et anantis, avec une grande force de logique,
par des hommes que le sort a placs dans une position telle qu'ils
seraient plus excusables que d'autres s'ils s'en laissaient sduire.
Cela prouve non-seulement leur sincrit, mais encore que
l'intelligence, quand on l'exerce, ne perd jamais le noble privilge
de tendre vers la vrit. Pour beaucoup de gens, le _communisme_ n'est
pas seulement une doctrine, c'est encore et surtout un moyen d'irriter
et de remuer les classes souffrantes. En lisant l'article auquel nous
faisons allusion, nous ne pouvions nous empcher de nous rappeler
avoir entendu un fougueux dmocrate, appartenant  ce qu'on nomme la
classe leve, dire: Je ne crois pas au _communisme_, mais je le
prche parce que c'est le levier qui soulvera les masses. Quel
contraste!

Une chose nous surprend de la part des rdacteurs de l'_Atelier_,
c'est de les voir s'loigner de plus en plus de la doctrine de la
libert en matire d'changes.

Ils repoussent le _communisme_, donc ils admettent la proprit et la
libre disposition de la proprit, qui constitue la proprit
elle-mme. Ce n'est pas possder que de ne pouvoir troquer ce qu'on
possde. L'_Atelier_ le dit en ces termes:

     Ce que nous prtendons, c'est que la libert veut et la
     possession individuelle et la concurrence. Il est absolument
     impossible de sacrifier ces deux conditions de la libert sans
     sacrifier la libert mme.

Il est vrai que l'_Atelier_ ajoute:

     Mais est-il possible de limiter les droits de la proprit?
     Est-il quelque institution qui puisse ter  la proprit les
     facults _abusives_ qu'elle a aujourd'hui? Nous le croyons, nous
     sommes certains de cette possibilit, comme aussi nous sommes
     convaincus que la concurrence peut tre discipline et ramene 
     des termes tels qu'elle ait beaucoup plus le caractre de
     l'mulation que celui de la lutte.

Dans ce cercle, il nous semble que l'_Atelier_ et le _Libre-change_
ne sont pas loin de s'entendre, et que ce qui les divise, c'est plutt
des questions d'application que des questions de principe.

Nous croyons devoir soumettre  ce journal les rflexions suivantes:

On peut abuser de tout et mme des meilleures choses, de la proprit,
de la libert, de la philanthropie, de la charit, de la religion, de
la presse, de la parole.

Nous croyons que le gouvernement ou la force collective est institu
principalement, et presque exclusivement, pour prvenir et rprimer
les _abus_.

Nous disons presque exclusivement, parce que c'est du moins l sa
tche principale, et il la remplirait d'autant mieux, sans doute,
qu'il serait dbarrass d'une foule d'autres attributions, lesquelles
peuvent tre abandonnes  l'activit prive.

Quand nous parlons de proprit, de libert, nous n'en voulons pas
plus que l'_Atelier_ les _abus_, et comme lui nous reconnaissons _en
principe_  la force collective le droit et le devoir de les prvenir
et de les rprimer.

D'un autre ct, l'_Atelier_ voudra bien reconnatre qu'_en fait_ les
mesures rpressives, et plus encore les mesures prventives, sont
insparables de dpenses, d'impts, d'une certaine dose de vexations,
de drangements, d'arbitraire mme, et qu'aprs tout la force publique
n'acquiert pas certains dveloppements sans devenir elle-mme un
danger.

Dans chaque cas particulier, il y a donc ce calcul  faire: les
inconvnients insparables des mesures prventives et rpressives
sont-ils plus grands que les inconvnients de l'abus qu'il s'agit de
prvenir ou de rprimer?

Ceci ne touche pas au droit de la communaut agissant collectivement,
c'est une question d'opportunit, de convenance et non de principe.
Elle se rsout par la statistique et l'exprience et non par la
thorie du droit.

Or, il arrive, et c'est sur ce point que nous appelons l'attention du
lecteur, qu'il y a beaucoup d'_abus_ qui portent en eux-mmes, par une
admirable dispensation providentielle, une telle force de rpression
et de prvention, que la prvention et la rpression gouvernementales
n'y ajoutent presque rien, et ne se manifestent ds lors que par leurs
inconvnients.

Telle est, par exemple, la paresse. Certainement, il serait  dsirer
qu'il n'y et pas de paresseux au monde. Mais si le Gouvernement
voulait extirper ce vice, il serait forc de pntrer dans les
familles, de surveiller incessamment les actions individuelles, de
multiplier  l'infini le nombre de ses agents, d'ouvrir la porte  un
arbitraire invitable; en sorte que ce qu'il ajouterait  l'activit
nationale pourrait bien n'tre pas une compensation suffisante des
maux sans nombre dont il accablerait les citoyens, y compris ceux qui
n'ont pas besoin, pour tre laborieux, de cette intervention. (V.
_Harmonies_, chap. XX.)

Et remarquez qu'elle est d'autant moins indispensable qu'il y a, dans
le coeur humain, des stimulants,--dans l'enchanement des causes et
des effets, des rcompenses pour l'activit, des chtiments pour la
paresse, qui agissent avec une force  laquelle l'action du pouvoir
n'ajouterait que peu de chose. Ce sont ces stimulants, c'est cette
rtribution naturelle dont ne nous paraissent pas tenir assez compte
les coles qui, faisant bon march de la libert, veulent tout
rformer par l'interfrence du Gouvernement.

Ce n'est pas seulement contre les vices dont les consquences
retombent sur ceux qui s'y livrent que la nature a prpar des moyens
de prvention et de rpression, mais aussi contre les vices qui
affectent les personnes qui en sont innocentes. Dans l'ordre social,
outre la loi de _responsabilit_, il y a une loi de _solidarit_. Les
vices de cette catgorie, par exemple la mauvaise foi, ont la
proprit d'exciter une forte raction de la part de ceux qui en
souffrent contre ceux qui en sont atteints, raction qui a
certainement une vertu prventive et rpressive, toujours exactement
proportionnelle au degr de lumire d'un peuple.

Ce n'est point  dire que le Gouvernement ne puisse concourir aussi 
punir ces vices,  prvenir ces abus. Tout ce que nous prtendons, et
nous ne pensons pas que cela puisse nous tre contest, c'est que
cette pression gouvernementale doit s'arrter et laisser agir les
forces naturelles, au point o elle-mme a, pour la communaut, plus
d'inconvnients que d'avantages.

Nous ajouterons qu'un des inconvnients de la trop grande intervention
du pouvoir en ces matires, est de paralyser la raction des forces
naturelles, en affaiblissant les motifs et l'exprience de cette
police que la socit exerce sur elle-mme. L o les citoyens
comptent trop sur les autorits, ils finissent par ne pas assez
compter sur eux-mmes, et la cause la plus efficace du progrs en est
certainement neutralise[28].

[Note 28: V. _Harmonies_, chap. XX et XXI.--(_Note de l'diteur._)]

Si ces ides se rapprochent de celles que l'_Atelier_ a dveloppes
dans l'article que nous avons en vue, nous ne devons pas tre peu
surpris du ton d'irritation avec lequel il persiste  s'exprimer sur
la libert du commerce et ce qu'il nomme l'cole conomique
_anglaise_.

L'_Atelier_ est plein de douceur pour les _communistes_, qu'il vient
de combattre et mme de terrasser, mais il conserve envers nous les
allures les plus hostiles. C'est une inconsquence que nous ne nous
chargeons pas d'expliquer, car il est videmment beaucoup plus loin du
_communisme_ que de la libert du travail et de l'change. L'_Atelier_
croit la protection plus ncessaire que la libert  la prosprit
nationale. Nous croyons le contraire, et il conviendra du moins que
les doctrines sur la proprit et la libert, qu'il a opposes aux
_communistes_, mettent la prsomption de notre ct. Si la proprit
est un droit, si la libert d'en disposer en est la consquence, la
tche de prouver la supriorit des restrictions, l'_onus probandi_,
incombe exclusivement  celui qui les rclame.

Nous n'abandonnerons pas le sujet du _communisme_ sans adresser
quelques rflexions aux classes qui tiennent de notre constitution le
pouvoir lgislatif, c'est--dire aux classes riches.

Le _communisme_, il ne faut pas se le dissimuler, c'est la guerre de
ceux qui ne possdent pas, ou le grand nombre, contre ceux qui
possdent ou le petit nombre. Partant, les ides _communistes_ sont
toujours un danger social pour tout le monde, et surtout pour les
classes aises.

Or ces classes ne jettent-elles pas de nouveaux aliments  la flamme
_communiste_ quand elles font en leur propre faveur des lois
partiales? Quoi de plus propre que de telles lois  semer l'irritation
au sein du peuple,  faire que, dans son esprit, ses souffrances ont
leur cause dans une injustice;  lui suggrer l'ide que la ligne de
dmarcation entre le pauvre et le riche est l'oeuvre d'une volont
perverse, et qu'une aristocratie nouvelle, sous le nom de bourgeoisie,
s'est leve sur les ruines de l'ancienne aristocratie? De telles lois
ne le disposent-elles pas  embrasser les doctrines les plus
chimriques, surtout si elles se prsentent avec le cachet d'une
simplicit trompeuse; en un mot ne le poussent-elles pas fatalement
vers le _communisme_?

Contre le _communisme_, il n'y a que deux prservatifs. L'un, c'est la
diffusion au sein des masses des connaissances conomiques; l'autre,
c'est la parfaite quit des lois manes de la bourgeoisie.

Oh! puisque, dans l'tat actuel des choses, nous voyons des ouvriers
eux-mmes se retourner contre le _communisme_ et faire obstacle  ses
progrs, combien la bourgeoisie serait forte contre ce dangereux
systme si elle pouvait dire aux classes laborieuses:

De quoi vous plaignez-vous? De ce que nous jouissons de quelque
bien-tre; mais nous l'avons acquis par le travail, l'ordre,
l'conomie, la privation, la persvrance. Pouvez-vous l'attribuer 
d'autres causes? Examinez nos lois. Vous n'en trouverez pas une qui
stipule pour nous des faveurs. Le travail y est trait avec la mme
impartialit que le capital. L'un et l'autre sont soumis, sans
restriction,  la loi de la concurrence. Nous n'avons rien fait pour
donner  nos produits une valeur artificielle et exagre. Les
transactions sont libres, et si nous pouvons employer des ouvriers
trangers, de votre ct vous avez la facult d'changer vos salaires
contre des aliments, des vtements, du combustible, venus du dehors,
quand il arrive que nous tenons les ntres  un taux lev.

La bourgeoisie pourrait-elle aujourd'hui tenir ce langage? Ne l'a-t-on
pas vue, il n'y a pas plus de huit jours, dcrter, en face d'une
disette ventuelle, que les lois qui font obstacle  l'entre des
substances alimentaires animales n'en seraient pas moins maintenues?
Ne l'a-t-on pas vue prendre une telle rsolution, sans admettre mme
le dbat, comme si elle avait eu peur de la lumire, l o elle ne
pouvait clairer qu'un acte d'injuste gosme?

La bourgeoisie persvre dans cette voie, parce qu'elle voit le
peuple, impatient de beaucoup d'injustices chimriques, mconnatre la
vritable injustice qui lui est faite. Pour le moment, les journaux
dmocratiques, abandonnant la cause sacre de la libert, sont
parvenus  garer ses sympathies et  les concilier  des restrictions
dont il n'est victime qu' son insu. Mais la vrit ne perd pas ses
droits; l'erreur est de nature essentiellement phmre; et le jour o
le peuple ouvrira les yeux n'est peut-tre pas loign. Pour le repos
de notre pays, puisse-t-il n'apercevoir alors qu'une lgislation
quitable[29]!

[Note 29: V. tome VI, chap. IV.--(_Note de l'diteur._)]


23.--RPONSE AU JOURNAL L'ATELIER.

                                                    12 Septembre 1847.

     (crite en voyage et adresse  l'diteur du _Journal des
     conomistes_.)

Si j'ai eu quelquefois la prtention de faire de la bonne conomie
politique pour les autres, je dois au moins renoncer  faire de la
bonne conomie prive pour moi-mme. Comment est-il arriv que,
voulant aller de Paris  Lyon, je me trouve dans un cabaret par del
les Vosges? Cela pourra vous surprendre, mais ne me surprend pas, moi
qui ne vais jamais de la rue Choiseul au Palais-Royal sans me
tromper.

Enfin me voici arrt pour quelques heures, et je vais en profiter
pour rpondre au violent article que l'_Atelier_ a dirig contre le
_Libre-change_ dans son dernier numro. Si j'y rponds, ce n'est pas
parce qu'il est violent, mais parce que cette polmique peut donner
lieu  quelques remarques utiles et surtout opportunes.

Dans un prcdent numro de ce journal, nous avions remarqu cette
phrase:

Ce que nous prtendons, c'est que la libert veut et la possession
individuelle et la concurrence. Il est absolument impossible de
sacrifier ces deux conditions de la libert sans sacrifier la libert
elle-mme.

Cette phrase tant l'expression de notre pense, posant nettement les
principes dont nous nous bornons  rclamer les consquences, il nous
semblait que l'_Atelier_ tait infiniment plus rapproch de
l'_conomie politique_, qui admet, comme lui, ces trois choses:
Proprit, libert, concurrence, que du _Communisme_, qui les exclut
formellement toutes trois.

C'est pourquoi nous nous tonnions de ce que l'_Atelier_ se montrt
plein de douceur pour le communisme et de fiel pour l'conomie
politique.

Cela nous semblait une inconsquence. Car enfin,  supposer que
l'_Atelier_ et le _Libre-change_ diffrent d'avis sur quelques-unes
des occasions o l'un peut trouver bon et l'autre mauvais que la loi
restreigne la proprit, la libert et la concurrence; en admettant
que nous ne posions pas exactement  la mme place la limite qui
spare l'usage de l'abus, toujours est-il que nous sommes d'accord sur
les principes, et que nous diffrons seulement sur des nuances qu'il
s'agit de discuter dans chaque cas particulier, tandis que, entre
l'_Atelier_ et le _Populaire_, il y a autant d'incompatibilit
qu'entre un _oui_ universel et un _non_ absolu.

Comment donc expliquer les cajoleries de l'_Atelier_ envers le
communisme, et son attitude toujours hostile  l'conomie politique? 
cet gard, nous avons prfr nous abstenir que de hasarder des
conjectures.

Mais l'_Atelier_ nous donne lui-mme les motifs de sa sympathie et de
son antipathie.

Ils sont au nombre de trois.

1 Notre doctrine est en cours d'exprience, tandis que celle des
communistes est inapplique et inapplicable;

2 Les conomistes appartiennent  la classe riche et lettre, tandis
que les communistes appartiennent  la classe pauvre et illettre;

3 L'conomie politique est l'expression du ct infrieur de l'homme
et est inspire par l'gosme, tandis que le communisme n'est que
l'exagration d'un bon sentiment, du sentiment de la justice.

Voil pourquoi l'_Atelier_, fort doucereux envers les communistes, se
croit oblig de tirer sur nous, comme il le dit,  boulets rouges et
aussi rouges que possible.

Examinons rapidement ces trois chefs d'accusation.

Notre doctrine est en cours d'exprience! L'_Atelier_ veut-il dire
qu'il y a quelque part des possessions individuelles reconnues, et que
toute libert n'est pas dtruite? Mais comment en fait-il une
objection contre nous, lui qui veut et la proprit, et la libert?
Veut-il insinuer que la proprit est trop bien garantie, la libert
trop absolue, et qu'on a laiss prendre  ces deux principes, bons en
eux-mmes, de trop grands dveloppements? Au point de vue spcial des
changes, nous nous plaignons, il est vrai, du contraire. Nous
soutenons que la prohibition est une atteinte  la libert, une
violation de la proprit, et principalement de la proprit du
travail et des bras; d'o il suit que c'est un systme de spoliation
rciproque, des avantages duquel un grand nombre est nanmoins exclu.
Quiconque se dclare  cet gard notre adversaire, est tenu de
prouver une de ces choses: ou que la prohibition d'changer ne
restreint pas la proprit, aux dpens des uns et  l'avantage des
autres (ce qui est bien spoliation), ou que la spoliation, au moins
sous cette forme, est juste en principe et utile  la socit.

Ainsi, quant  l'change, notre doctrine n'est pas applique. Et elle
ne l'est pas davantage, si l'_Atelier_ veut parler de l'conomie
politique en gnral.

Non, certes, elle ne l'est pas, de bien s'en faut;--pour qu'on puisse
dire qu'elle a reu la sanction de l'exprience, attendons qu'il n'y
ait ni privilges, ni monopoles d'aucune espce; attendons que la
proprit de l'intelligence, des facults et des bras soit aussi
sacre que celle du champ et des meulires. Attendons que la loi,
gale pour tous, rgle le prix de toutes choses, y compris les
salaires, ou plutt qu'elle laisse le prix de toutes choses s'tablir
naturellement; attendons qu'on sache quel est le domaine de la loi et
qu'on ne confonde pas le gouvernement avec la socit; attendons
qu'une grande nation de 36 millions de citoyens, renonant  menacer
jamais l'indpendance des autres peuples, ne croie pas avoir besoin,
pour conserver la sienne, de transformer cinq cent mille laboureurs et
ouvriers en cinq cent mille soldats; attendons qu'une norme rduction
dans notre tat militaire et naval, la libert relle de conscience et
d'enseignement, et la circonscription du pouvoir dans ses vritables
attributions permettent de rduire le budget d'une bonne moiti; que,
par suite, des taxes faciles  prlever et  rpartir avec justice
suffisent aux dpenses publiques; qu'on puisse alors supprimer les
plus onreuses, celles qui, comme l'impt du sel et de la poste,
retombent d'un poids accablant sur les classes le moins en tat de les
supporter, et celles surtout qui, comme l'octroi, la douane, les
droits de mouvement et de circulation, gnent les relations des
hommes et entravent l'action du travail; alors vous pourrez dire que
notre doctrine est exprimente.--Et pourtant, nous ne prdisons pas 
la socit, comme font beaucoup d'coles modernes, qu'elle sera
exempte de toutes souffrances; car nous croyons  une rtribution
naturelle et ncessaire, tablie par Dieu mme, et qui fait que, tant
qu'il y aura des erreurs et des fautes dans ce monde, elles porteront
avec elles les consquences destines prcisment  chtier et
rprimer ces fautes et ces erreurs.

Il y a quelque chose de profondment triste dans le second grief
articul contre nous, tir de ce que nous appartenons, dit-on,  la
classe _riche et lettre_.

Nous n'aimons pas cette nomenclature de la socit en classe riche et
classe pauvre. Nous comprenons qu'on oppose la classe privilgie  la
classe opprime partout o la force ou la ruse, transformes en loi,
ont fond cette distinction. Mais sous un rgime o la carrire du
travail serait loyalement ouverte  tous, o la proprit et la
libert, ces deux principes proclams par l'_Atelier_, seraient
respectes, nous voyons des hommes de fortunes diverses, comme de
taille et de sant diffrentes; nous ne voyons pas de _classes_ riche
et pauvre. Encore moins pouvons-nous admettre que les riches soient un
objet de haine pour les pauvres. Si l'conomie politique a rendu  la
socit un service, c'est bien lorsqu'elle a dmontr qu'entre la
richesse due au travail et celle due  la rapine, lgale ou non, il y
a cette diffrence radicale que celle-ci est _toujours_ et celle-l
n'est _jamais_ acquise aux dpens d'autrui. Le travail est vraiment
crateur, et les avantages qu'il confre aux uns ne sont pas plus
soustraits aux autres que s'ils fussent sortis du nant. Au contraire,
il me serait facile de dmontrer qu'ils tendent  se rpartir sur
tous. Et voyez les consquences du sentiment exprim par l'_Atelier_.
Il ne va  rien moins qu' condamner la plupart des vertus humaines.
L'artisan honnte, laborieux, conome, ordonn, est sur la route de
la fortune; et il faudrait donc dire qu'en vertu de ses qualits mmes
il court se ranger dans la classe maudite!

La distinction entre classes riches et classes pauvres donne lieu, de
nos jours,  tant de dclamations que nous croyons devoir nous
expliquer  ce sujet.

Dans l'tat actuel de la socit, et pour nous en tenir  notre sujet,
sous l'empire du rgime restrictif, nous croyons qu'il y a une classe
privilgie et une classe opprime. La loi confre  certaines natures
de proprit des monopoles qu'elle ne confre pas au travail, qui est
aussi une proprit. On dit bien que le travail profite par ricochet
de ces monopoles, et la socit qui s'est forme pour les maintenir a
t jusqu' prendre ce titre: Association pour la dfense du _travail
national_, titre dont le mensonge clatera bientt  tous les yeux.

Une circonstance aggravante de cet ordre de choses, c'est que la
proprit privilgie par la loi est entre les mains de ceux qui font
la loi. C'est mme une condition, pour tre admis  faire la loi,
qu'on ait une certaine mesure de proprit de cette espce. La
proprit opprime au contraire, celle du travail, n'a voix ni
dlibrative ni consultative. On pourrait conclure de l que le
privilge dont nous parlons est tout simplement la loi du plus fort.

Mais il faut tre juste; ce privilge est plutt le fruit de l'erreur
que d'un dessein prmdit. La classe qui vit de salaires ne parat
pas se douter qu'elle en souffre; elle fait cause commune contre nous
avec ses oppresseurs, et il est permis de croire que, ft-elle admise
 voter les lois, elle voterait des lois restrictives. Les journaux
dmocratiques, ceux en qui la classe ouvrire a mis sa confiance, la
maintiennent soigneusement, nous ne savons pourquoi, dans cette erreur
dplorable. S'ils agissent en aveugles, nous n'avons rien  dire;
s'ils la trompent sciemment, comme il est permis de le souponner,
puisqu'ils disent que nous avons raison _en principe_, ce sont
certainement les plus excrables imposteurs qui aient jamais cherch 
garer le peuple.

Toujours est-il que la classe ouvrire ne sait pas qu'elle est
opprime et ce qui l'opprime. Aussi, tout en dfendant ses droits,
comme nous l'avons fait jusqu'ici et comme nous continuerons  le
faire, nous ne pouvons nous associer  ses plaintes contre les riches,
puisque ces plaintes, portant  faux, ne sont que de dangereuses et
striles dclamations.

Nous le disons hautement: ce que nous rclamons pour toutes les
classes, dans l'intrt de toutes les classes, c'est la justice,
l'impartialit de la loi; en un mot, la proprit et la libert. 
cette condition, nous ne voyons pas des classes, mais une nation.
Malgr la mode du jour, notre esprit se refuse  admettre que toutes
les vertus, toutes les perfections, toutes les penses gnreuses,
tous les nobles dvouements rsident parmi les pauvres, et qu'il n'y
ait parmi les riches que vices, intentions perverses et instincts
gostes. S'il en tait ainsi, si le bien-tre, le loisir, la culture
de l'esprit pervertissaient ncessairement notre nature, il en
faudrait conclure que l'ternel effort de l'humanit, pour vaincre la
misre par le travail, est la manifestation d'un mobile  la fois
dprav et indestructible. Il faudrait condamner  jamais le dessein
de Dieu sur sa crature de prdilection[30].

[Note 30: V. au tome VI, chap. VI, _Moralit de la richesse_.--(_Note
de l'diteur._)]

Il ne me reste pas d'espace pour rfuter la troisime accusation
formule contre l'conomie politique, celle fonde sur cette
assertion, qu'elle est l'expression du _ct infrieur_ de l'homme.
C'est, du reste, un vaste sujet sur lequel j'aurai l'occasion de
revenir.

Parce que l'conomie politique circonscrit le champ de ses
investigations, on suppose qu'elle ddaigne tout ce qu'elle ne fait
pas rentrer dans sa sphre. Mais, sur ce fondement, quelle science ne
devrait-on pas condamner? L'conomie politique, il est vrai,
n'embrasse pas l'homme tout entier; elle laisse leur part de cet
inpuisable sujet  l'anatomie,  la physiologie,  la mtaphysique, 
la politique,  la morale,  la religion. Elle considre surtout
l'action des hommes sur les choses, des choses sur les hommes, et des
hommes entre eux, en tant qu'elle concerne leurs moyens d'exister et
de se dvelopper. Exister, se dvelopper, cela peut paratre aux
rdacteurs de l'_Atelier_ chose secondaire et infrieure, mme en y
comprenant, comme on doit le faire, le dveloppement intellectuel et
moral aussi bien que le dveloppement matriel. Pour nous, aprs ce
qui se rapporte aux intrts d'une autre vie, nous ne savons rien de
plus important; et ce qui prouve que nous n'avons pas tout  fait
tort, c'est que tous les hommes, sans exception, ne s'occupent gure
d'autre chose. Aprs tout, il ne peut jamais y avoir contradiction
entre ce que les sciences diverses renferment de vrit. Si
l'conomiste et le moraliste ne sont pas toujours d'accord, c'est que
l'un ou l'autre se trompe indubitablement. On peut rfuter tel
conomiste, comme tel moraliste, comme tel anatomiste; mais la guerre
dclare  l'conomie politique me parat aussi insense que celle que
l'on ferait  l'anatomie ou  la morale[31].

[Note 31: V. au tome IV, _Justice et Fraternit_, p. 298.--(_Note de
l'diteur._)]


24.--RPONSE  DIVERS.

                                                     1er Janvier 1848.

Un journal man de la classe laborieuse, _la Ruche populaire_, fait
remonter au travail l'origine de la _proprit_. _On est propritaire
de son oeuvre._ Nous pensons absolument comme ce journal.

En mme temps, il attaque la libert d'changer. Nous l'adjurons de
dire, la main sur la conscience, s'il ne se sent pas en contradiction
avec lui-mme. Est-ce tre propritaire de son oeuvre que de ne la
pouvoir changer sans blesser l'honntet et en payant l'impt 
l'tat? Suis-je propritaire de mon vin, si je ne le puis cder  un
Belge contre du drap, parce qu'il dplat  M. Grandin que j'use du
drap belge?

Il est vrai que la _Ruche populaire_ ne donne pas d'autre raison de
son opposition au libre-change, si ce n'est qu'il se produit dans
notre pays _ l'encontre_ des journaux _indpendants_. En cela,
fait-elle preuve elle-mme d'indpendance? L'indpendance, selon nous,
consiste  penser pour soi-mme, et  oser dfendre la libert, mme
_ l'encontre_ des journaux dits _indpendants_.

La mme considration parat avoir dcid une feuille de Lyon et une
autre de Bayonne  se mettre du ct du privilge. Comment ne
serions-nous pas pour le privilge, disent-elles, quand nous le voyons
attaquer par les journaux ministriels? Donc, si le ministre
s'avisait de rformer les contributions indirectes, ces journaux se
croiraient tenus de les dfendre? Il est triste de voir les abonns se
laisser traiter avec un tel mpris.

Mais laissons parler le _Courrier de Vasconie_:

Il est trs-vrai que le _Libre-change_ a trouv pour prneurs tous
les journaux ministriels de France et de Navarre, ce qui prouve, pour
nous, une impulsion _partie de haut lieu_.

Ce qu'il y a de pire dans ces assertions, c'est que ceux qui se les
permettent n'en croient pas un mot eux-mmes. Ils savent bien, et
Bayonne en fournit de nombreux exemples, que l'on peut tre partisan
de la libert sans tre ncessairement ministriel, sans recevoir
l'impulsion de _haut lieu_. Ils savent bien que la libert
commerciale, comme les autres, est la cause du peuple, et le sera
toujours jusqu' ce qu'on nous montre un article du tarif qui protge
_directement_ le travail des bras; car, quant  cette protection _par
ricochet_ dont on berce le peuple, pourquoi les manufacturiers ne la
prennent-ils pas pour eux? pourquoi ne font-ils pas une loi qui double
les salaires, en vue du bien qu'il leur en reviendra _par ricochet_?
Les journaux, auxquels nous rpondons ici, savent bien que toutes les
dmocraties du monde sont pour le libre-change; qu'en Angleterre la
lutte est entre l'aristocratie et la dmocratie; que la Suisse
dmocratique n'a pas de douanes; que l'Italie rvolutionnaire proclame
la libert; que le triomphe de la dmocratie aux tats-Unis a fait
tomber la protection; que 89 et 93 dcrtrent le droit d'changer, et
que la _Chambre du double vote_ le confisqua. Ils savent cela, et ce
sera l'ternelle honte de nos journaux _indpendants_ d'avoir dsert
la cause du peuple. Un jour viendra, et il n'est pas loin, o on leur
demandera compte de leur alliance avec le privilge, surtout  ceux
d'entre eux qui ont commenc par dclarer que la cause du
_Libre-change_ tait vraie, juste et sainte _en principe_.

Quant  l'accusation, ou _conjecture_ du _Courrier de Vasconie_, nous
lui dclarons qu'elle est fausse. Le signataire du _Libre-change_
affirme sur l'honneur qu'il n'a jamais t en _haut lieu_, qu'il ne
connat aucun ministre, mme de vue, qu'il n'a eu avec aucun d'entre
eux la moindre relation directe ou indirecte, que ses impulsions ne
partent que de ses convictions et de sa conscience.


25.-- MONSIEUR F. BASTIAT, RDACTEUR EN CHEF DU LIBRE-CHANGE.

                                              Paris, 25 dcembre 1847.

MONSIEUR,

Voulez-vous me permettre de rpondre quelques mots  l'_Avis
charitable  la_ DMOCRATIE PACIFIQUE, que vous avez insr dans votre
numro du 12 de ce mois?

Nous avons toujours t surpris, dit l'auteur en dbutant, de
rencontrer les disciples de Fourier parmi les membres de la coalition
qui s'est forme en France contre la libert des changes.

Quelques lignes plus loin, l'auteur cite un fragment d'une brochure
que j'ai publie en 1840, et il veut bien en faire prcder la
reproduction des mots suivants: On a rarement crit des choses plus
fortes, plus pressantes contre le systme actuel des douanes. Aprs
la citation, il ajoute: Laissons  part la dfinition de ce que M.
Considrant appelle la protection _directe_..... Le rgime des douanes
est dclar _anti-social_, _impolitique_, _ruineux_, _vexatoire_.
L'abolition de ce systme fait partie de ce qui, selon le chef des
phalanstriens, doit tre l'_me de la politique franaise_. On a donc
lieu d'tre surpris de voir M. Considrant et ses amis se ranger _de
fait_ parmi les dfenseurs de ce rgime; car toutes les fois qu'ils
parlent de la libert des changes, n'est-ce pas pour la combattre ou
la travestir? Comment des hommes intelligents peuvent-ils ainsi briser
un de leurs plus beaux titres, etc.?

Permettez-moi, monsieur, de vous faire observer que la personne
_charitable_ qui voudrait nous tirer de l'abme de contradiction o
elle nous croit tombs, tombe elle-mme dans une trange mprise. Son
erreur vient d'une confusion que j'ai vraiment peine  m'expliquer.

Il y a, monsieur, trois choses: La question de la _protection_, celle
des _douanes_ et celle de la _libert des changes_.

Dans le passage cit de ma brochure, je montre de mon mieux la
ncessit d'un _systme de protection_, et j'indique  quelles
conditions,  mon tour, ce systme peut tre _bon_. Je cherche 
prouver que le _systme douanier_ est un dtestable procd de
protection; j'expose enfin un systme de protection _directe_ qui
remplacerait trs-avantageusement, suivant moi, _celui des douanes_.
Ce systme, dont l'auteur de l'_avis charitable_ laisse  part la
dfinition, tout en protgeant les industries qui, toujours suivant
moi, doivent tre protges, satisfait  toutes les conditions de la
libert des changes, puisqu'il enlve toute entrave  l'introduction
des produits trangers.

Nous reconnaissons donc:

1 La ncessit de protger le dveloppement de beaucoup d'industries
nationales, que la concurrence trangre anantirait dans leur marche
au travail net;

2 La barbarie du systme douanier, au moyen duquel cette protection
s'exerce aujourd'hui;

3 L'excellence du systme qui protgerait efficacement et directement
les industries qu'il convient de soutenir, sans arrter par des
entraves de douane  la frontire les produits trangers.

Vous, monsieur, vous ne voulez pas de protection, et vous ne vous
levez pas contre le systme douanier. Vous acceptez les douanes,
seulement vous voulez qu'elles fonctionnent comme instrument fiscal
jusqu' 20 p. 100, mais non comme instrument protecteur. Nous, nous
voulons la protection; mais nous ne la voulons pas par des douanes.

Tant que l'on n'entrera pas dans le systme de protection _directe_,
nous admettons la douane, en vue de la protection qu'elle exerce. Ds
qu'on protgera directement avec une efficacit suffisante, nous
demanderons la suppression absolue des douanes, que vous voulez
conserver  condition qu'elles ne prlvent pas plus de 20 p. 100.
Vous voyez bien, monsieur, que nous n'avons jamais t d'accord, pas
plus en 1840 qu'aujourd'hui.

Nous sommes et nous avons toujours t protectionnistes: vous tes
anti-protectionniste.

Nous trouvons barbare et dtestable le systme douanier; nous ne le
souffrons que temporairement, provisoirement, comme instrument d'une
protection dont vous ne voulez pas, mais  laquelle nous tenons
beaucoup.--Vous, vous ne repoussez les douanes qu'autant qu'elles font
de la protection au-dessus de 20 p. 100; vous les maintenez pour
donner des revenus au trsor.

En rsum, nous sommes plus _libre-changistes_ que vous, puisque nous
ne voulons pas mme de la douane pour cause de fiscalit; et nous
sommes, en mme temps, _protectionnistes_. Vous, monsieur, et vos
amis, vous tes purement et simplement _anti-protectionnistes_.

Les choses ainsi rtablies dans leur sincrit, vous reconnatrez, je
l'espre, monsieur, que si nous ne sommes pas d'accord avec vous, nous
avons du moins toujours t parfaitement d'accord avec nous-mmes.

Agrez, etc.

                                                   VICTOR CONSIDRANT.

       *       *       *       *       *

 MONSIEUR CONSIDRANT, DIRECTEUR DE LA DMOCRATIE PACIFIQUE, MEMBRE
DU CONSEIL GNRAL DE LA SEINE.

MONSIEUR,

Il est certainement  dsirer que les hommes sincres, qui ont le
malheur de diffrer d'opinions sur un sujet grave, n'altrent pas la
lettre ou l'esprit de ce qu'il leur convient de citer; sans quoi le
public assiste  un tournoi d'esprit au lieu de prendre une part utile
 une discussion qui l'intresse.

Ainsi, nous aurions tort, si, en citant le passage o vous fltrissez,
avec tant de force et de bon sens, la _protection par la douane_, o
vous faites une analyse si complte des dommages sans nombre que ce
systme inflige au pays, nous avions dissimul que vous tiez partisan
d'une _protection directe_, d'une distribution de primes et de secours
aux industries qu'il importe d'acclimater dans le pays. Mais nous ne
sommes pas coupable d'une telle omission. Il suffit, pour s'en
assurer, de jeter un coup d'oeil sur l'article de notre numro du 12
dcembre, qui a donn lieu  votre rclamation.

D'un autre ct, monsieur, permettez-moi de dire que vous interprtez
mal la pense de notre association, quand vous dites QU'ELLE VEUT la
douane fiscale. Elle ne la _veut_ pas, mais elle ne l'attaque pas.
Elle a cru ne devoir se donner qu'une mission simple et spciale, qui
est de montrer l'injustice et les mauvais effets de la protection.
Elle n'a pas pens qu'elle pt agir efficacement dans ce sens, si elle
entreprenait en mme temps la refonte de notre systme contributif.
Chaque membre de notre association rserve son opinion sur la
prfrence  donner  tel ou tel mode de percevoir l'impt. Supposez,
monsieur, que certains propritaires des htels du faubourg
Saint-Honor ou de la rue de Lille, s'emparant du Conseil municipal de
la Seine, o vous ont appel votre mrite et les suffrages de vos
concitoyens, fassent subir  l'octroi un grave changement; qu'ils
fassent voter la prohibition du bois  brler et des lgumes, afin de
donner plus de valeur aux jardins de ces htels. Est-il donc si
difficile de comprendre qu'une association pourrait se former ayant
pour but de combattre cette normit, ce fungus parasite ent sur
l'octroi, sans nanmoins demander la suppression de l'octroi lui-mme,
chaque membre de l'association rservant  cet gard son opinion?
N'est-il pas sensible qu'il y a l deux questions fort diffrentes?
Supprimer l'octroi, c'est s'engager  supprimer des dpenses ou bien 
imaginer d'autres impts. Cela peut faire natre des opinions fort
diverses, parmi des hommes parfaitement d'accord, d'ailleurs, pour
repousser l'injustice de messieurs les propritaires de jardins.

Demander, comme vous le faites, la suppression de la douane, c'est
demander la suppression de 160 millions de recettes. Si toutes les
dpenses actuelles de l'tat sont utiles et lgitimes, il faudrait
donc que nous indiquassions une autre source de contributions; et
quoique notre Association compte dans son sein des hommes d'une
imagination trs-fertile, je doute beaucoup qu'ils pussent trouver une
nouvelle matire imposable.  cet gard le champ de l'invention est
puis.

C'est donc  la diminution des dpenses qu'il faudrait avoir recours;
mais s'il y a des dpenses superflues dans notre budget pour 160
millions,  supposer que nous russissions  les liminer, la question
qui se prsenterait est celle-ci: Quels sont les impts les plus
vexatoires, les plus onreux, les plus ingaux? car, videmment, c'est
ceux-l qu'il faudrait d'abord supprimer. Or, quels que soient les
inconvnients de la douane fiscale, il y a peut-tre en France des
impts pires encore; et quant  moi, je vous avoue que je donne la
prfrence (j'entends prfrence d'antipathie)  l'octroi et  l'impt
des boissons tel qu'il est tabli.

Nous comprenons que l'tat soit rduit  _restreindre_ la libert, la
proprit, l'change dans un but lgitime, tel qu'est la perception de
l'impt. Ce que nous combattons, c'est la _restriction pour la
restriction_, en vue d'avantages qu'on suppose  la restriction mme.
videmment, quand on prohibe le drap tranger, non-seulement sans profit
pour le fisc, mais aux dpens du fisc, c'est qu'on se figure que la
prohibition en elle-mme a plus d'avantages que d'inconvnients.

J'arrive  la protection directe. Mais avant, permettez-moi encore une
rflexion.

Vous proposez de supprimer la douane, c'est--dire de priver le trsor
d'une recette de 160 millions. En mme temps vous voulez que le trsor
fasse des largesses  l'industrie, et apparemment ces largesses ne
seront pas petites, car, pour peu que vous ne mettiez pas de ct
l'agriculture, comme il y a plus de 2 millions de propritaires en
France,  50 fr. chacun, cela passera vite cent millions.

Monsieur, il est par trop facile de mettre la popularit de son ct,
et de s'attirer les prventions bienveillantes du public inattentif
quand on vient lui dire: Je vais commencer par te dgrver de toutes
les taxes, et quand j'aurai mis le trsor  sec, j'en tirerai encore
de grosses sommes pour en faire une distribution gratuite.

Ce langage peut flatter la cupidit; mais est-il srieux? Dans votre
systme, je vois bien qui puise au trsor, mais je ne vois pas qui
l'alimente. (_V. tome IV, pages 327  329._)

Vous croyez indispensable que l'tat favorise, par des largesses,
certaines industries afin qu'elles se dveloppent. Mais d'o l'tat
tirera-t-il de quoi faire ces largesses? C'est ce que vous ne dites
pas. Du contribuable? Mais c'est lui que vous prtendez soulager.

Ensuite, quelles sont les industries qu'il faudra soutenir aux dpens
du public? Apparemment celles qui donnent de la perte. Car vous ne
voulez pas sans doute que l'tat prenne de l'argent dans la poche du
menuisier, du maon, du charpentier, de l'artisan, de l'ouvrier, pour
le distribuer aux gens dont l'industrie prospre, aux matres de
forges, aux actionnaires d'Anzin, etc.

Mais alors, ces industries ruineuses (devenues lucratives par des
largesses du public), je vous demanderai avec quoi elles se
dvelopperont. Avec du capital, sans doute. Et d'o sortira ce
capital? Des autres canaux de l'industrie o il gagnait sans mettre la
main au budget. Ce que vous proposez revient donc  ceci: Dcourager
les bonnes industries pour encourager les mauvaises; faire sortir le
capital d'une carrire o il s'accrot pour le faire entrer dans une
voie o il se dtruit, et faire supporter la destruction, non par
l'industriel maladroit et malavis, mais par le contribuable.

N'est-ce pas exactement les mmes injustices, les mmes dsastres que
vous reprochez avec tant de vigueur  la protection indirecte, quand
vous dites: Chose incroyable que les industries vigoureuses soient
toutes immoles aux industries dbiles, rachitiques ou parasites!

Entre la protection directe et la protection indirecte, la similitude
est telle, quant aux effets, que souvent nous avons cru dmasquer
celle-ci en exposant celle-l. Permettez-moi de vous rappeler ce que
j'en ai dit moi-mme dans un petit volume intitul: _Sophismes
conomiques_. Ce passage commence ainsi (_V. tome IV, pages 49 et
suiv._):

Il me semble que la protection, sans changer de nature et d'effets,
aurait pu prendre la forme d'une taxe directe prleve par l'tat et
distribue en primes indemnitaires aux industries privilgies.

Et, aprs avoir analys les effets de ce mode de protection, j'ajoute:

J'avoue franchement ma prdilection pour le second systme (la
protection directe). Il me semble plus juste, plus conomique et plus
loyal. Plus juste, car si la socit veut faire des largesses 
quelques-uns de ses membres, il faut que tous y contribuent; plus
conomique, parce qu'il pargnerait beaucoup de frais de perception et
ferait disparatre beaucoup d'entraves; plus loyal, enfin, _parce que
le public verrait clair dans l'opration et saurait ce qu'on lui fait
faire_.

Vous voyez, monsieur, que je n'ai pas attendu la lettre dont vous avez
bien voulu m'honorer pour reconnatre tous les mrites de la
protection directe.

Oui, comme vous, et par d'autres motifs, il me tarde qu'on nous prenne
notre argent sous une forme qui nous permette de voir o il passe. Il
me tarde que chacun de nous puisse lire sur son bulletin de
contribution  combien se monte la redevance que nous imposent MM.
tels ou tels[32].

[Note 32: V. au tome V, la note de la page 483.--(_Note de
l'diteur._)]

Veuillez recevoir, monsieur, l'expression de mes sentiments de
considration et d'estime.

                                                     FRDRIC BASTIAT.


26.--LA LIGUE ANGLAISE ET LA LIGUE ALLEMANDE.

Rponse  la Presse.

                           (_Journal des conomistes._) Dcembre 1845.

La Ligue anglaise reprsente la libert, la Ligue allemande la
restriction. Nous ne devons pas tre surpris que toutes les sympathies
de la _Presse_ soient acquises  la Ligue allemande.

Les tats, dit-elle qui composent aujourd'hui l'association
allemande, ont-ils  se fliciter du systme qu'ils ont adopt en
commun?... Si les rsultats sont d'une nature telle que l'Allemagne,
encourage par les succs dj obtenus, ne puisse que persvrer dans
la voie o elle est entre, alors ncessairement le systme de la
Ligue anglaise repose sur de grandes illusions...

Or, voyez les rsultats financiers... D'anne en anne le progrs est
sensible et doublement satisfaisant: les frais diminuent, les recettes
augmentent;... la masse de la population est soulage,... etc.

Les rsultats conomiques ne sont pas moins significatifs. De grandes
industries ont t fondes; de nombreux emplois ont t crs pour les
facults physiques et pour l'intelligence des classes pauvres;
d'abondantes sources de salaires se sont ouvertes; la population s'est
accrue; la valeur de la proprit foncire s'est leve; etc.

Enfin, les rsultats politiques se manifestent  tous les yeux,...
etc.

Aprs ce dithyrambe, la conclusion ne pouvait tre douteuse.

L'ensemble des faits acquis prouve que la _pense_ du Zollverein a
t une pense minemment fconde;... que la combinaison des tarifs
adopts par le Zollverein a t favorable au dveloppement de la
prosprit intrieure. Nous en concluons que les principes qui ont
prsid  l'organisation du Zollverein ne sont pas prs d'tre
rpudis; qu'ils ne peuvent au contraire qu'exercer une _influence
contagieuse_ sur les autres parties du continent europen, et que, par
consquent, les doctrines de la Ligue anglaise risquent de rencontrer,
dans le mouvement des esprits au dehors, des obstacles de plus en plus
insurmontables...

Nous ferons observer que la _Presse_ a tort de parler de la _pense_
du Zollverein, car le Zollverein n'a pas eu qu'une pense, il en a eu
_deux_, et, qui plus est, deux penses contradictoires: une pense de
_libert_ et une pense de _restriction_. Il a _entrav_ les relations
des Allemands avec le reste des hommes, mais il a _affranchi_ les
relations des Allemands entre eux. Il a exhauss la grande barrire
qui ceint l'Association, mais il a dtruit les innombrables barrires
qui circonscrivaient chacun des associs. Tel tat, par exemple, a vu
s'accrotre les difficults de ses relations par sa frontire
mridionale, mais s'aplanir les obstacles qu'elles rencontraient
jusqu'alors sur ses trois autres frontires. Pour les tats enclavs,
le cercle dans lequel ils peuvent se mouvoir librement a t
considrablement largi.

Le Zollverein a donc mis en action deux principes diamtralement
opposs. Or, il est clair que l'Allemagne ne peut attribuer la
prosprit qui s'en est suivie  l'oeuvre simultane de deux principes
qui se contredisent. Elle a progress, d'accord; mais est-ce grce aux
barrires _renforces_ ou aux barrires _renverses_? car, quelque
fond que fasse le journalisme sur la crdulit de l'abonn, je ne
pense pas qu'il le croie encore descendu  ce degr de niaiserie qu'il
faut lui supposer pour oser lui dire en face que _oui_ et _non_ sont
vrais en mme temps.

L'Allemagne ayant t tire vers le bien et vers le mal, si le bien
l'a emport, comme on l'tablit, il reste encore  se demander s'il
faut en remercier l'abolition des tarifs particuliers ou l'aggravation
du tarif gnral. La _Presse_ en attribue toute la gloire au principe
de restriction gnrale: en ce cas, pour tre consquente, elle devait
ajouter que le bien a t attnu par le principe de libert locale.
Nous croyons, nous, que l'Allemagne doit ses progrs aux entraves dont
elle a t dgage, et c'est pourquoi nous concluons qu'ils eussent
t plus rapides encore si,  l'oeuvre de l'affranchissement, ne
s'tait pas mle une pense restrictive.

L'argumentation de la _Presse_ n'est donc qu'un sophisme de confusion.
L'Allemagne avait ses deux bras garrotts; le Zollverein est survenu
qui a dgag le bras droit (commerce intrieur) et gn un peu plus le
bras gauche (commerce extrieur); dans ce nouvel tat elle a fait
quelque progrs. Voyez, dit la _Presse_, ce que c'est pourtant que de
gner le bras gauche! Et que ne nous montre-t-elle le bras droit?

Faut-il tre surpris de voir la _Presse_, en cette occasion, confondre
les effets de la libert et du monopole? L'absence de principes, ou,
ce qui revient au mme, l'adhsion  plusieurs principes qui
s'excluent, semble tre le caractre distinctif de cette feuille, et
il n'est pas invraisemblable qu'elle lui doit une partie de sa vogue.
Dans ce sicle de scepticisme, en effet, rien n'est plus propre 
donner un vernis de modration et de sagesse. Voyez la _Presse_,
dit-on, elle ne s'enchane pas  un principe absolu, comme ces hommes
qu'elle appelle des _songe-creux_; elle plaide le pour et le contre,
la libert et la restriction, selon les temps et l'occurrence.

Pendant longtemps encore cette tactique aura des chances de succs;
car, au milieu du choc des doctrines, le grand nombre est dispos 
croire que la vrit n'existe pas.--Et pourtant elle existe. Il est
bien certain qu'en matire de relations internationales, elle se
trouve dans cette proposition: _Il vaut mieux acheter  autrui ce
qu'il en cote plus cher de faire soi-mme._--Ou bien dans celle-ci:
_Il vaut mieux faire les choses soi-mme, encore bien qu'il en cote
moins cher de les acheter  autrui._

Or, la _Presse_ raisonne sans cesse comme si chacune de ces
propositions tait tour  tour vraie et fausse. L'article auquel je
rponds ici offre un exemple remarquable de cette cacophonie.

Aprs avoir flicit le Zollverein des grands rsultats qu'il a
obtenus par la _restriction_, elle le blme de _restreindre_
l'importation du sucre, et ses paroles mritent d'tre cites:

'a t, de la part de l'Association, une grande faute de laisser
prendre un dveloppement si marqu, chez elle, au sucre de betterave...
Si elle n'avait pas cd  la tentation de fabriquer elle-mme son
sucre, elle aurait pu tablir, avec le continent amricain et avec une
portion de l'Asie, de relations trs-profitables... Pour s'assurer ces
relations fcondes, l'Allemagne tait place dans une position unique;
elle avait le bonheur de ne possder aucune colonie; par consquent,
elle chappait  la ncessit de crer des monopoles. Elle tait libre
d'ouvrir son march  tous les pays de vaste production sucrire, au
Brsil, aux colonies espagnoles, aux Indes,  la Chine; et Dieu sait la
masse norme de produits qu'elle aurait exports comme contre-valeur de
ces sucres exotiques, que ces populations auraient pu consommer  des
prix fabuleusement bas. Cette magnifique chance, elle l'a perdue le jour
o elle s'est mis en tte de faire sur son propre sol du sucre de
betterave.

Y a-t-il dans ce passage un argument, un mot qui ne se retourne contre
toutes les restrictions imaginables qui ont pour but de protger le
travail, de provoquer la cration de nouvelles industries;
restrictions dont le but gnral de l'article est de favoriser sur le
continent l'_influence contagieuse_?

Je suppose qu'il s'agisse de l'industrie mtallurgique en France.

Vous dites: L'Allemagne a commis une grande faute de laisser prendre
un dveloppement si marqu, chez elle, au sucre de betterave.

Et moi, je dis: La France a commis une grande faute de laisser
prendre un dveloppement si marqu, chez elle,  la production du
fer.

Vous dites: Si l'Allemagne n'avait pas cd  la tentation de
fabriquer elle-mme son sucre, elle aurait pu tablir, avec le
continent amricain et une partie de l'Asie, des relations
trs-profitables.

Et moi, je dis: Si la France n'avait pas cd  la tentation de
fabriquer elle-mme son fer, elle aurait pu tablir, avec l'Espagne,
l'Angleterre, la Belgique, la Sude, des relations trs-profitables.

Vous dites: L'Allemagne tait libre d'ouvrir son march  tous les
pays de vaste production sucrire, et Dieu sait la masse norme de
produits qu'elle aurait exports comme contre-valeur de ces sucres
exotiques, que sa population aurait consomms  des prix fabuleusement
bas.

Et moi, je dis: La France tait libre d'ouvrir son march  tous les
pays de vaste production mtallurgique, et Dieu sait la masse norme
de produits qu'elle aurait exports comme contre-valeur de ces fers
exotiques, que sa population aurait consomms  des prix fabuleusement
bas.

Vous dites: Cette magnifique chance, l'Allemagne l'a perdue le jour
o elle s'est mis en tte de faire sur son propre sol du sucre de
betterave.

Et moi, je dis: Cette magnifique chance, la France l'a perdue le jour
o elle s'est mis en tte de faire chez elle tout le fer dont elle a
besoin.

Ou si, revenant  vos doctrines de prdilection, vous voulez justifier
la protection que la France accorde  l'industrie mtallurgique, je
vous rpondrai par les arguments que vous dirigez contre la protection
que l'Allemagne accorde  l'industrie sucrire.

Direz-vous que la production du fer est une source de travail pour les
ouvriers franais?

J'en dirai autant de la production du sucre pour les ouvriers
allemands.

Direz-vous que le travail allemand ne perdrait rien  l'importation du
sucre exotique, parce qu'il serait employ  crer la contre-valeur?

J'en dirai autant du travail franais  l'gard de l'importation du
fer.

Direz-vous que si les Anglais nous vendent du fer, il n'est pas sr
qu'ils prennent en retour nos _articles Paris_ et nos vins?

Je vous rpondrai que si les Brsiliens vendent du sucre aux
Allemands, il n'est pas certain qu'ils reoivent en change des
produits allemands.

Vous voyez donc bien qu'il y a une vrit, une vrit absolue, et que,
comme dirait Pascal, ce qui est vrai au del ne saurait tre faux en
de du Rhin.


27.--ORGANISATION ET LIBERT.

                            (_Journal des conomistes._) Janvier 1847.

Je n'ai pas l'intention de rpondre aux cinq lettres que M. Vidal a
insres dans la _Presse_, et qui formeraient un volume. J'attendais
une conclusion que j'aurais essay d'apprcier. Malheureusement M.
Vidal ne conclut pas.

Je me trompe, M. Vidal conclut, et voici comme:

La restriction ne vaut rien, ni la libert non plus.

Qu'est-ce donc qui est bon, selon M. Vidal?

Il vous le dit lui-mme: Un systme rationnel et mme trop rationnel
pour tre aujourd'hui possible.

--En ce cas n'en parlons plus.

Si fait, parlons-en, puisque aussi bien M. Vidal nous accuse de
manquer de logique, en ce que nous ne demandons pas son systme
rationnel-impossible.

Si les libraux taient logiciens, dit-il, ils devraient demander (
qui?) l'association (sur quelles bases?) des producteurs et des
consommateurs (vous dites qu'ils ne font qu'un) dans un centre
dtermin (mais o,  Paris,  Rome ou  Saint-Ptersbourg?). Ensuite
l'association des diffrents centres, enfin un systme _quelconque_
(cela nous met  l'aise) d'organisation de l'industrie... Ils
devraient demander (mais  qui?) la participation proportionnelle aux
produits pour tous les travailleurs, l'abolition pralable de la
guerre, la constitution du congrs de la paix, etc., etc.

M. Vidal fait injustice  ce qu'il nomme ddaigneusement les
_libraux_. (Il est de mode aujourd'hui de traiter du haut en bas la
libert et le libralisme.) Si les libraux ne demandent pas
l'_association dans un centre_, puis l'_association des centres_, ce
n'est pas qu'ils mconnaissent la puissance de l'organisation et le
progrs qui est rserv  l'humanit dans cette voie. Mais quand on
nous parle de _demander_ une organisation _ priori_ et de toutes
pices, qu'on nous dise donc ce qu'il faut _demander_, et  qui il
faut le _demander_. Faut-il _demander_ l'organisation Fourier,
l'organisation Cabet, l'organisation Blanc, ou celle de Proudhon, ou
celle de M. Vidal? Ou bien M. Vidal entend-il que nous devons aussi,
tous et chacun de nous, inventer une organisation _quelconque_?
Suffit-il de jeter sur le papier, ou, plus prudemment, de proclamer
qu'on tient en rserve un systme impossible-rationnel ou
rationnel-impossible, pour tre relevs, aux yeux de messieurs les
socialistes, du rang infime qu'ils nous assignent dans la science?
N'est-ce qu' cette condition qu'ils diront de l'conomiste:

  Dignus, dignus est intrare
  in nostro docto corpore!

Que messieurs les socialistes veuillent bien croire une chose, c'est
que nous sommes en mesure, nous aussi, d'imaginer des plans
magnifiques et qui rendront l'humanit aussi heureuse qu'elle puisse
l'tre,  la seule condition qu'elle voudra bien les accepter ou se
les laisser imposer.--Mais c'est l la difficult.

Ces messieurs nous disent: _Demandez_. Mais que faut-il _demander_?

Que messieurs les organisateurs me permettent de leur poser cette
simple question:

Ils veulent l'association universelle.

Mais _entendent-ils que les hommes y entrent librement ou par
contrainte_?

Si c'est par contrainte (ce qu'il est permis de supposer,  voir la
rpugnance que la libert semble leur inspirer), voici une srie de
petites difficults qu'ils ont  rsoudre.

1 Trouver l'autorit ou plutt l'homme qui assujettira tous les
mortels  l'organisation demande. Sera-ce Louis-Philippe? sera-ce le
pape? sera-ce l'empereur Nicolas?--Louis-Philippe, on en conviendra, a
peu de chances de russir.--Le pape pourrait quelque chose sur les
catholiques, mais bien peu sur les juifs et les protestants.--Et quant
 Nicolas, autant il a d'ascendant en Moscovie, autant il en aurait
peu en Suisse et aux tats-Unis.

2 Mais supposons l'autorit trouve, il s'agit de la dterminer dans
le choix du plan  faire prvaloir. MM. Considrant, Blanc, Proudhon,
Cabet, Vidal, etc., etc., dfendront chacun le leur, c'est bien
naturel; faudra-t-il se dcider aprs une comparaison approfondie, ou
bien tirer  la courte paille?

3 Cependant le choix est fait, je l'accorde, et ce n'est pas une
petite concession. J'admets que le plan Vidal soit prfr. M. Vidal
conviendra lui-mme que son infaillibilit est bien dsirable, car
quand une fois le _compelle intrare_ sera universellement en oeuvre,
il serait bien fcheux que quelque plan plus beau vnt  se produire,
puisque de deux choses l'une, ou il faudrait persvrer dans une
organisation comparativement imparfaite, ou force serait  l'humanit
de changer tous les matins d'organisation. Le seul moyen de sortir de
l, c'est de dcrter qu' partir du jour o l'autorit aura jet son
mouchoir, le flambeau de l'imagination devra s'teindre dans toutes
les cervelles de la terre.

4 Enfin, il restera une difficult qui n'est pas petite. Quand on
aura arm l'autorit, comme il le faut bien dans l'hypothse, de la
puissance ncessaire pour vaincre toutes les rsistances physiques,
intellectuelles, morales, conomiques, religieuses, comment
empchera-t-on cette autorit de devenir despotique et d'exploiter le
monde  son profit?

Il n'est donc pas possible, et il ne m'est pas venu dans la pense que
M. Vidal ait entendu parler d'une association universelle impose par
la force brutale.

Reste donc l'association universellement persuade, ou autrement dit
volontaire.

Ici nous entrons dans une autre srie d'obstacles.

Deux hommes ne s'associent volontairement qu'aprs que les avantages
et les inconvnients possibles de l'association ont t par chacun
d'eux mrement pess, mesurs et calculs. Et encore, le plus souvent,
ils se sparent brouills.

Maintenant, comment dterminer un milliard d'hommes  former une
Socit?

Rappelons-nous que les cinq siximes ne savent pas lire, qu'ils
parlent des langues diverses et ne s'entendent pas entre eux; qu'ils
ont les uns contre les autres des prventions souvent injustes,
quelquefois fondes; qu'un grand nombre, malheureusement, ne cherchent
que l'occasion de vivre aux dpens du prochain, qu'ils ne s'accordent
jusqu'ici sur rien, pas mme sur la question de savoir ce qui vaut
mieux de la restriction ou de la libert. Comment rallier
_immdiatement_ toutes ces convictions  un systme _quelconque_
d'organisation?

Alors surtout qu'on leur en prsente une quarantaine  la fois, et que
l'imprimerie peut en jeter trente tous les matins sur la place?

Ramener instantanment le genre humain  une conviction uniforme!
Hlas! j'ai vu trois hommes s'unir dans la mme entreprise,
sincrement persuads qu'un mme principe les animait; je les ai vus
en dsaccord aprs une heure d'explication.

Mais quand un plan, entre mille autres, obtiendrait l'assentiment au
moins de la majorit, dans l'excution vous retrouveriez presque
toutes les difficults de l'association _force_, le choix de
l'autorit, la puissance  lui confier, les garanties contre l'abus de
cette puissance, etc.[33].

[Note 33: V. t. VI, chap. I.--(_Note de l'diteur._)]

Vous voyez bien qu'une organisation de toutes pices n'est pas
ralisable; et cela seul devrait nous induire  rechercher s'il n'y a
point dans l'ordre social une organisation naturelle non point
parfaite, mais tendant au perfectionnement. Pour moi, je le crois, et
c'est cette naturelle organisation que j'appelle l'_conomie_ de la
socit.

Les socialistes admettent le libre-change en principe. Seulement ils
en ajournent l'avnement aprs la ralisation d'un de leurs systmes
_quelconques_.--C'est plus qu'une question prjudicielle, c'est une
fin de non-recevoir absolue.--Mais, aprs tout, qu'est-ce donc qu'une
association volontaire? Elle suppose au moins que les hommes ont une
volont. Pour mettre en commun sa proprit, il faut avoir une
proprit, tre libre d'en disposer, ce qui implique le droit de la
_troquer_. L'association elle-mme n'est qu'un change de services, et
je prsume bien que les socialistes l'entendent ainsi. Dans leur
systme rationnel, celui qui rendra des services en recevra  son
tour,  moins qu'ils n'aient dcid que tous les services rendus
seront d'un ct et tous les services reus de l'autre, comme sur une
plantation des Antilles.

Si donc ce  quoi vous aspirez est une association volontaire,
c'est--dire un change volontaire de services, c'est prcisment ce
que nous appelons _libert des changes_, qui n'exclut aucune
combinaison, aucune convention particulire, en un mot, aucune
association, pourvu qu'elle ne soit ni immorale ni force. Que ces
messieurs trouvent donc bon que nous rclamions la libert d'changer,
sans attendre que tous les habitants de notre plante, depuis le
Patagon jusqu'au Hottentot, depuis le Cafre jusqu'au Samode, se
soient pralablement mis d'accord s'ils s'associeront, c'est--dire
s'ils rgleront l'change de leurs services, selon l'invention Fourier
ou selon la dcouverte Cabet. De grce, qu'il nous soit permis d'abord
d'changer selon la forme vulgaire: _Donne-moi ceci, et je te donnerai
cela; fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi._ Plus tard nous
adopterons peut-tre ces formes perfectionnes par les socialistes, si
perfectionnes qu'eux-mmes les dclarent au-dessus de l'intelligence
de notre pays et de notre sicle.

Que les socialistes ne concluent pas de l que nous repoussons
l'association. Qui pourrait avoir une telle pense? Quand certaines
formes d'association, par exemple les socits par actions, se sont
produites dans le monde, nous ne les avons pas excommunies au nom de
l'conomie politique; seulement, nous ne pensons pas qu'une forme
dfinitive d'association puisse natre,  un jour donn, dans la tte
d'un penseur et s'imposer au genre humain. Nous croyons que
l'association, comme tous les principes progressifs de l'humanit,
s'labore, se dveloppe, s'tend successivement avec la diffusion des
lumires et le perfectionnement des moeurs.

Il ne suffit pas de dire aux hommes: Organisez-vous! il faut qu'ils
aient toutes les connaissances, toute la moralit que l'organisation
volontaire suppose; et pour qu'une organisation universelle prvale
dans l'humanit (si c'est sa destine d'y arriver), il faut que des
formes infinies d'associations partielles soient soumises  l'preuve
de l'exprience, et aient dvelopp l'esprit d'association lui-mme.
En un mot, vous mettez au point de dpart et sous une forme arbitraire
la grande inconnue vers laquelle gravite l'humanit.

Il y a dix-huit sicles, une parole retentit dans le monde:
_Aimez-vous les uns les autres._ Rien de plus clair, de plus simple,
de plus intelligible. En outre, cette parole fut reue non comme un
conseil humain, mais comme une prescription divine.--Et pourtant,
c'est au nom de ce prcepte que les hommes se sont longtemps
entre-gorgs en toute tranquillit de conscience.

Il n'y a donc pas un moment o l'humanit puisse subir une brusque
mtamorphose, se dpouiller de son pass, de son ignorance, de ses
prjugs, pour commencer une existence nouvelle sur un plan arrt
d'avance. Les progrs naissent les uns des autres,  mesure que
s'accrot le trsor des connaissances acquises. Chaque sicle ajoute
quelque chose  l'imposant difice, et nous croyons, nous, que
l'oeuvre spciale de celui o nous vivons est d'affranchir les
relations internationales, de mettre les hommes en contact, les
produits en communaut et les ides en harmonie, par la rapidit et la
libert des communications.

Cette oeuvre ne vous parat-elle pas assez grande?--Vous nous dites:
Commencez par demander l'abolition pralable de la guerre. Et c'est
ce que nous demandons, car certainement l'abolition de la guerre est
implique dans la libert du commerce. La libert assure la paix de
deux manires: dans le sens ngatif, en extirpant l'esprit de
domination et de conqute, et dans le sens positif, en resserrant le
lien de solidarit qui unit les hommes.--Vous nous dites: Provoquez
la constitution du congrs de la paix. Et c'est ce que nous faisons;
nous provoquons un congrs, non d'hommes d'tat et de diplomates, car
de ces congrs il ne sort bien souvent que des arrangements
artificiels, des quilibres factices, des forces nullement combines
et toujours hostiles; mais le grand congrs des classes laborieuses
de tous les pays, le congrs o, sans mmorandum, ultimatum et
protocole, se stipulera, par l'entrelacement des intrts, le trait
de paix universelle.

Comment se fait-il donc que les socialistes, dans leur amour de
l'humanit, ne travaillent pas avec nous  l'oeuvre de la libert, qui
n'est au fond que l'affranchissement et la rhabilitation du
travailleur?--Le dirai-je? C'est que, lancs  la poursuite
d'organisations imaginaires, ils ont trop ddaign d'tudier
l'organisation naturelle, telle qu'elle rsulte de la libert des
transactions. Que M. Vidal me permette de le lui dire: je crois
sincrement qu'il condamne l'conomie politique sans l'avoir
suffisamment approfondie. J'en trouve quelques preuves dans ses
lettres  la _Presse_.

Adoptant la distinction favorite de ce journal, M. Vidal ferait bon
march de la protection agricole et mtallurgique, et voici pourquoi:

Une simple modification dans les tarifs peut jeter la perturbation
dans l'industrie manufacturire.  la diffrence des produits
agricoles et des produits des mines, les produits manufacturs peuvent
tre multiplis indfiniment..... Ici donc il faut oprer avec une
prudence extrme.

Toujours des subtilits pour chapper  la grande loi de justice.

Et ces subtilits, quelle valeur ont-elles en elles-mmes?

Faites-nous donc la grce de nous dire comment on peut multiplier
indfiniment le drap, produit manufactur, sans multiplier
indfiniment la laine, produit agricole? Comment expliquez-vous que la
production du fil et de la toile puisse tre illimite, si celle du
lin est forcment borne? Le contraire serait plus vrai. La laine
tant la matire dont le drap est fait, on peut concevoir qu'il se
produise plus de laine que de drap, mais non assurment plus de drap
que de laine. Et voil par quels raisonnements on justifie l'ingalit
devant la loi!

On peut dgrver notablement tous les objets que la France ne produit
pas.

Sans doute, on le peut, en faisant un vide au trsor.

Direz-vous qu'on le comblera avec d'autres impts? Reste  savoir
s'ils ne seront pas plus onreux que celui qui grve le th et le
cacao. Direz-vous qu'on diminuera les dpenses publiques? Reste 
savoir s'il ne vaut pas mieux faire servir l'conomie  dgrver la
poste et le sel que le cacao et le th.

M. Vidal pose encore ce principe:--Les tarifs protecteurs devraient
toujours tendre  garantir  nos agriculteurs et  nos ouvriers _leurs
frais rigoureux_.

Ainsi, on ne sera plus dtermin  faire la chose parce qu'elle couvre
ses frais, mais l'tat assurera les frais, au moyen d'une subvention,
parce qu'on se sera dtermin  faire la chose. Il faut convenir que,
sous un tel rgime, on peut tout entreprendre, mme de dessaler
l'Ocan.

N'est-il pas trange, s'crie M. Vidal, que nos manufacturiers
manquent de dbouchs, quand les deux tiers de nos concitoyens sont
vtus de haillons?

Non, cela n'a rien d'trange sous un systme o l'on commence par
ruiner la puissance de consommation des deux tiers de nos concitoyens
pour assurer aux industries privilgies leurs frais rigoureux.

Si les deux tiers de nos concitoyens sont couverts de haillons, cela
ne prouve-t-il point qu'il n'y a pas assez de laine et de drap en
France, et n'est-ce point un singulier remde  la situation que de
dfendre  ces Franais mal vtus de faire venir du drap et de la
laine des lieux o ces produits surabondent?

Sans pousser plus loin l'examen de ces paradoxes, nous croyons devoir,
avant de terminer, protester avec nergie contre l'attribution d'une
doctrine qui, non-seulement n'est pas la ntre, mais que nous
combattons systmatiquement comme nos devanciers l'ont combattue,
doctrine qu'exclut le mot mme _conomie_ politique, _conomie_ du
corps social. Voici les paroles de M. Vidal:

     Le principe fondamental des libraux, ce qui domine leurs
     thories politiques et leurs thories conomiques, c'est
     l'individualisme, l'individualisme pouss jusqu' l'exagration,
     pouss mme jusqu'au point de rendre toute socit impossible.
     Pour eux, tout mane de l'individu, tout se rsume en lui. Ne
     leur parlez point d'un prtendu droit social suprieur au droit
     individuel, de garanties collectives, de droits rciproques: ils
     ne reconnaissent que les droits personnels. Ce qui les proccupe
     surtout, c'est la libert dont ils se font une ide fausse, c'est
     la libert purement nominale. Selon eux, la libert est un droit
     ngatif bien plutt qu'un droit positif; elle consiste non point
     dans le dveloppement progressif et harmonique de toutes les
     facults humaines, dans la satisfaction de tous les besoins
     intellectuels, moraux et physiques, mais dans l'absence de tout
     frein, de toute limite, de toute rgle, principalement dans
     l'absence de subordination  toute autorit quelconque. C'est la
     facult de faire tout ce qu'on veut, du moins tout ce qu'on peut,
     le bien comme le mal,  la rigueur, sans admettre d'autre
     principe de conduite que l'intrt personnel.

     L'tat de socit, ils le subissent parce qu'ils sont forcs de
     reconnatre que l'homme ne peut s'y soustraire: mais leur idal
     serait ce qu'ils appellent l'tat de nature, ce serait l'tat
     sauvage. L'homme libre par excellence,  leurs yeux, c'est celui
     qui n'est soumis  aucune rgle,  aucun devoir, dont le droit
     n'est point limit par le droit d'autrui; c'est l'homme
     compltement isol, c'est Robinson dans son le. Ils voient dans
     l'tat social une drogation  la loi naturelle; ils pensent que
     l'homme ne peut s'associer  ses semblables sans sacrifier une
     partie de ses droits primitifs, sans aliner sa libert.

     Ils ne comprennent pas que l'homme, crature intelligente et
     sympathique, c'est--dire _essentiellement_ sociable, nat, vit
     et se dveloppe en socit, et ne peut natre, vivre, se
     dvelopper sans cela; que ds lors le vritable tat de nature,
     c'est prcisment l'tat de socit. Dans un accs de
     misanthropie, ou plutt dans un accs de colre contre les vices
     de notre civilisation, Rousseau avait voulu rhabiliter la
     sauvagerie. Les libraux sont encore aujourd'hui sous l'influence
     de cet audacieux sophisme. Ils croient que tous sont d'autant
     plus libres que chacun peut donner le plus libre essor  ses
     caprices,  sa libert personnelle, sans s'inquiter de la
     libert et de la personnalit d'autrui. Autant vaudrait
     dire:--Dans une sphre dtermine, plus chacun prend d'espace,
     plus il en reste pour tous les autres.

M. Vidal nous ferait presque douter qu'il et jamais ouvert un livre
d'conomie politique, car ils ne sont autre chose que la rfutation
mthodique de ce sophisme que M. Vidal leur impute.

J.-B. Say commence ainsi son cours: _Les socits sont des corps
vivants_, et ses six volumes ne sont que le dveloppement de cette
pense.

Quant  _Rousseau_ et  son prtendu _tat de nature_, il n'a jamais
t rfut,  ma connaissance, avec autant de logique que par Ch.
Comte (_Trait de lgislation_).

M. Dunoyer, prenant l'homme  l'tat sauvage, et le suivant dans tous
les degrs de civilisation, montre que plus il dploie de qualits
_sociales_, plus il approche de sa _vraie nature_ (_De la libert du
travail_).

Ce n'est donc point dans nos rangs qu'il faut chercher des admirateurs
de cette thorie de Rousseau. Pour les trouver dans notre dix-neuvime
sicle, il faut s'adresser  une cole qui se croit fort avance,
parce que, selon elle, le pays n'est pas en tat de la comprendre.
Voici ce qu'on lit dans la _Revue indpendante_. C'est M. Louis Blanc
qui donne des conseils aux Allemands:

Aprs avoir oppos l'_cole dmocratique_  l'_cole librale_;

Aprs avoir dit que l'cole dmocratique est issue du _Contrat
social_, qu'elle domina la Rvolution par le Comit de salut public,
et (afin qu'il n'y ait point de mprise) qu'elle fut vaincue au 9
thermidor;

Aprs avoir fait de l'_cole librale_ le mme portrait qu'en donne M.
Vidal: elle proclame le laissez faire, elle nie le principe
d'autorit, elle livre chacun  ses propres forces, etc.;

M. Blanc harangue ainsi son vaste auditoire:

Et maintenant, souvenez-vous, Allemands, que le reprsentant de la
Dmocratie, fonde sur l'unit et la fraternit, au dix-huitime
sicle, _ce fut J.-J. Rousseau_. Or, J.-J. Rousseau n'avait pas t
conduit par la pense dans le dsert o quelques-uns de vous
s'garent; Jean-Jacques n'tait pas athe; Jean-Jacques, de la mme
plume qui nous donna le _Contrat social_, crivait la _Profession de
foi du vicaire savoyard_. Songez-y bien, Allemands, si vous prenez
votre point de dpart dans la philosophie matrialiste o nous avons
pris le ntre, philosophie que combattit en vain Jean-Jacques, grand
homme _venu trop tt_, vous exposez l'Allemagne aux troubles mortels
qui ont dsol la France.

Ainsi la filiation est bien trace: Rousseau pour point de dpart, le
Comit de salut public et les hommes vaincus au 9 thermidor pour
modles.

 la bonne heure. Mais, quand on nous accuse, d'un ct de ne pas
descendre de Rousseau, on ne devrait pas nous reprocher, de l'autre,
d'tre sous l'influence de cet audacieux sophiste.


28.--RPONSE  LA PRESSE SUR LA NATURE DES CHANGES.

                                                      10 Juillet 1847.

 propos du tableau des importations et exportations en 1846,
rcemment publi par le _Moniteur_, la _Presse_ a fait quelques
remarques que nous ne pouvons laisser passer sans commentaire.

Aprs avoir constat un accroissement considrable dans l'importation
des bls, et une diminution notable dans l'exportation de nos vins et
eaux-de-vie, la _Presse_ dit:

     C'est donc avec nos pargnes que nous avons sold nos achats de
     bl, non avec notre travail de l'anne. Aussi, qu'est-il arriv?
     L'activit de nos usines et de nos manufactures s'est ralentie et
     devait se ralentir sous peine d'engorgement. Le prix de l'argent
     s'est lev  mesure que le numraire migrait, et une crise qui
     dure encore est venue peser sur toutes les affaires. Ce seul
     fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera
     contester, renverse toute la thorie de ceux qui soutiennent
     qu'il est indiffrent pour un peuple de payer ses acquisitions
     au dehors avec de l'argent ou avec des produits. Payer avec de
     l'argent, c'est diminuer  l'intrieur la masse des ressources
     disponibles, c'est accrotre la difficult des transactions,
     paralyser le travail, rduire les salaires, nuire plus ou moins
     profondment  tous les intrts. Payer avec des produits, c'est,
     au contraire, fournir de nouveaux aliments au travail, crer des
     moyens d'utiliser tous les bras, rpandre, avec des salaires
     durables et abondants, l'aisance et le bien-tre dans toutes les
     classes. Il n'est donc pas vrai que ces deux modes d'changes se
     ressemblent, et qu'il n'y ait aucun intrt pour une nation 
     suivre celui-ci plutt que celui-l. Chacun a pu, dans la sphre
     de ses relations ou de ses affaires, en acqurir la preuve depuis
     un an.

Nous sommes d'accord avec la _Presse_ sur le _fait_ que, cette anne,
la masse des ressources disponibles  l'intrieur a diminu, que la
difficult des transactions s'est accrue, que le travail a t
paralys, que les salaires ont t rduits, que tous les intrts ont
t plus ou moins profondment lss.

Nous ne sommes pas d'accord avec la _Presse_ sur la _cause_ de ce
fait. Les calamits qu'elle vient de dcrire, la _Presse_ les attribue
 ce que _nous avons pay le bl tranger avec de l'argent_. Nous les
attribuons, nous,  ce que le bl a t cher; et comme il a t cher
parce que la rcolte a manqu, nous considrons tous les malheurs
ultrieurs, la baisse des salaires, la difficult des transactions,
etc., etc., comme les consquences du dficit de nos rcoltes.

Nous disons plus: une fois ce dficit dcid, tous les malheurs qui en
sont la suite ont t dcids galement. Ces malheurs eussent t bien
plus grands encore, s'il ne nous tait rest au moins la facult de
faire venir du bl du dehors, mme contre notre argent, mme contre
nos pargnes. Cela est si vrai, que les restrictionnistes les plus
renforcs ont acquiesc unanimement  l'ouverture de nos ports. Ils
ont bien compris que mieux vaut donner son argent pour avoir du pain,
que de manquer de pain et garder son argent. Le dficit de la rcolte
tant donn, l'exportation du numraire, loin de causer la crise dont
on se plaint, l'a attnue. La _Presse_ prend donc le remde pour le
mal; et, pour tre consquente, elle aurait d demander, cette anne
plus que jamais, l'expulsion des bls trangers.

Mais n'aurait-il pas mieux valu payer les bls avec des vins, des
eaux-de-vie et des produits de notre industrie?--Oui, certes, cela
aurait mieux valu; et probablement c'est de cette manire que nous
aurions acquitt nos achats, au moins dans une beaucoup plus forte
proportion, si la libert des changes avait, de temps immmorial,
habitu les peuples producteurs de bl  consommer nos produits, et
notre industrie  faire ce qui convient  ces peuples. Il n'en est pas
ainsi; chaque pays veut se suffire  lui-mme; et lorsqu'un flau
enlve  l'un d'entre eux les choses les plus ncessaires  la vie, il
faut bien, ou qu'il s'en passe, ce qui quivaut  mourir, ou que, pour
les obtenir de l'tranger, il lui livre la seule marchandise qui est
partout accueillie, l'instrument de l'change, le numraire. Mais,
encore une fois, le manque de la rcolte et le systme restrictif
tant supposs, l'exportation de l'argent, loin d'tre un mal, est un
remde;  moins qu'on ne prtende qu'il vaut mieux mourir d'inanition
que de livrer ses cus contre des aliments. (_V. le n 20 qui
prcde._)

La _Presse_ insistera, nous en sommes persuads, et dira: Reste
toujours que la fameuse maxime: _Les produits s'changent contre des
produits_, est fausse et s'est montre fausse dans cette circonstance.

Non, elle ne s'est pas montre fausse. Les cus que nous avons envoys
en Russie taient eux-mmes venus du Mexique; et de mme que, pour les
avoir des Franais, les Russes ont export du bl, pour les obtenir
des Mexicains nous avions export des tissus, des vins et des
soieries. En sorte qu'en dfinitive nous avons chang des produits
contre des produits.

Il aurait mieux valu garder ses cus, dit-on.--Oui, si nous avions eu
assez de bl. Le mieux est d'avoir  la fois le bl et les cus. Mais
cela n'est pas possible du jour o la scheresse brle nos moissons.
Donc c'est l l'origine et la cause du mal.

La _Presse_ affirme que nous avons pay le bl, non-seulement avec nos
cus, mais encore avec nos pargnes.--C'est fort possible.--Et rien
n'est plus heureux, quand on comptait sur une moisson qui vous manque,
que d'avoir au moins des pargnes pour acheter du pain.

Est-ce que la _Presse_ s'attend, par hasard, lorsqu'un flau emporte
nos rcoltes,  ce qu'il n'en rsulte pas des maux qui se manifestent
d'une manire quelconque? La forme la plus directe de ce malheur c'et
t l'inanition.

Grce  nos pargnes et au sacrifice que nous avons fait, ce malheur a
affect une autre forme, celle d'une crise commerciale et d'une gne
industrielle. Sans doute, il aurait bien mieux valu ne souffrir
d'aucune manire, recevoir tout le bl qui nous a manqu, et
cependant, voir hausser les salaires, fleurir le travail, n'prouver
aucune difficult dans nos transactions. Mais cela tait-il possible?
Et puisque une anne de souffrance a t dcide le jour o les pis
de nos champs ont t frapps de mort, ne valait-il pas mieux, qu'
l'inanition gnrale, qui en tait la consquence naturelle, se
substitut une crise financire, quelque dplorables qu'en soient les
effets?

On complique beaucoup ces questions en se mprenant sur les causes, ou
en confondant les causes avec les effets. Aprs tout, une nation n'est
qu'une grande famille, un peuple n'est qu'un grand individu collectif;
et les lois de l'conomie sociale ne sont autres que celles de
l'conomie domestique sur un plus vaste dveloppement.

Un cordonnier fait des souliers; c'est l son gagne-pain. Du produit
des souliers qu'il vend, il achte les choses qui lui sont
ncessaires; et certes, pour lui, il est vrai de dire que _les
produits s'changent contre des produits_, ou, si l'on veut, _les
services contre des services_.

Cependant, il est prvoyant. Il ne veut pas consommer immdiatement
tous les _services_ auxquels son travail lui donne droit; en un mot,
il fait des pargnes. L'invention du numraire sert merveilleusement
ses desseins.  mesure qu'il livre ses _services_  la socit, la
socit lui donne des cus, qui ne sont autre chose que des _bons_ au
moyen desquels il peut aller, quand il veut et dans la mesure qu'il
veut, puiser dans la communaut des _services_ quivalents  ceux
qu'il lui a livrs. Il ne retire de ces services que ce qui lui est
indispensable, et mnage prudemment ses _bons_, soit qu'il les
accumule, soit qu'il les prte moyennant rtribution.

Un jour fatal survient o notre homme se casse un bras. C'est un grand
malheur qui en entranera bien d'autres. videmment les choses ne
peuvent aller comme si le malheur ne ft pas arriv. Au lieu
d'augmenter ses pargnes il les entame, et cela durera jusqu' ce
qu'il soit guri. Il lui est pnible sans doute de toucher  ses
pargnes, de se dfaire de ses _bons_ si laborieusement acquis. Mais
s'il ne le faisait pas, il mourrait, ce qui serait plus pnible
encore. Entre deux maux, qui sont la consquence invitable du malheur
qui lui est survenu, il choisit le moindre. Il s'adresse  la
communaut, et, ses bons  la main, il rclame des produits, quitable
payement de ceux qu'il lui a livrs; des services, juste rmunration
de ceux qu'il lui a rendus. C'est toujours _des produits changs
contre des produits; des services contre des services_. Seulement, les
services dont le cordonnier rclame le prix _effectif_, ont t rendus
depuis longtemps et par lui transforms en simples bons, en cus.

Maintenant, dira-t-on que le vrai malheur de cet honnte artisan est
de se dfaire de ses cus? Non; son vrai malheur est de s'tre cass
le bras.

Faisant abstraction de ce funeste accident, comme on fait abstraction
de la perte des rcoltes; et appliquant  l'individu ce que la
_Presse_ dit de la nation, dira-t-on:

C'est donc avec ses pargnes que le cordonnier solde ses achats et
non avec son travail de chaque jour. Aussi qu'est-il arriv?
L'activit de son atelier s'est ralentie, et une crise qui dure encore
est venue peser sur toutes ses affaires.

Ce seul fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera
contester, renverse toute la thorie de ceux qui soutiennent qu'il est
indiffrent pour _un cordonnier_ de payer ses acquisitions avec de
l'argent ou avec des souliers. Payer avec de l'argent, c'est diminuer
dans l'intrieur _de son mnage_ la masse des ressources disponibles.
C'est accrotre la difficult des transactions, paralyser le travail,
rduire les salaires _de ses ouvriers ou mme les renvoyer_, nuire
plus ou moins profondment  tous les intrts. Payer _avec des
souliers_, c'est au contraire fournir de nouveaux aliments au travail,
crer des moyens d'utiliser les bras, rpandre, avec les salaires,
l'aisance et le bien-tre dans la classe des ouvriers cordonniers. Il
n'est donc pas vrai que ces deux modes d'changes se ressemblent, ni
qu'il n'y ait aucun intrt pour un _cordonnier_  suivre celui-ci
plutt que celui-l.

Tout cela est fort vrai; mais dans le cas national comme dans
l'hypothse individuelle, il y a un fait primitif qu'on laisse dans
l'ombre, dont on ne parle mme pas,  savoir, la perte de la rcolte
et le bras cass. Voil la vraie calamit, source de toutes les
autres. Il est vritablement illogique de n'en pas tenir compte quand
on s'afflige de voir une nation exporter son numraire, ou un artisan
se dfaire de ses cus; car c'est la perte de la rcolte et le bras
cass qui dterminent le procd qu'on signale comme la cause du mal,
et qui, bien loin d'en tre la cause, en est l'effet et mme le
remde.

Si, pour rendre la comparaison plus exacte, on supposait qu'au lieu de
se casser le bras, notre cordonnier a prouv un incendie, le
raisonnement serait le mme.

Mais enfin, o en veut venir la _Presse_?  quoi conclut-elle?

Veut-elle insinuer qu'on a eu tort d'ouvrir nos frontires? il le
semble  son langage. Mais alors qu'elle dise donc nettement que, pour
un peuple, l'exportation des cus est pire que la famine. Elle pourra,
sans se contredire, invoquer plus que jamais la restriction.

Approuve-t-elle l'ouverture des ports? C'est dire qu'il valait mieux
exporter des cus et importer du bl que mourir de faim; mais en ce
cas, et quand, grce  la libert, nous avons pu entre ces deux maux
choisir le moindre, quelle inconsquence n'est-ce pas de lui attribuer
le _moindre mal_ qu'elle nous a permis de choisir, sans lui tenir
compte du _mal plus grand_ qu'elle nous a permis d'viter[34]?

[Note 34: V. tome V, pages 336 et suiv.--(_Note de l'diteur._)]


29.--L'EMPEREUR DE RUSSIE.

                                                           8 Mai 1847.

Il est maintenant certain que l'empereur de Russie, renouvelant
l'opration faite rcemment avec la Banque de France, envoie une somme
considrable  Londres pour y acheter des fonds trangers.

Certains journaux voient l un acte de perfidie, d'autres un acte de
munificence. Il n'y faut voir qu'une spculation amene par la nature
des choses et l'empire des circonstances.

Un retour aussi prompt du numraire envoy en Russie, depuis quelques
mois, pour l'achat des crales, est bien fait, ce nous semble, pour
calmer les craintes de ceux qui s'imaginent qu'un pays peut tre
puis de mtaux prcieux par l'importation de marchandises
trangres[35].

[Note 35: Sur la fonction du numraire, voyez le pamphlet _Maudit
argent!_ tome V, page 64.--(_Note de l'diteur._)]

Lorsque des circonstances malheureuses, comme la perte partielle de
plusieurs rcoltes successives, rduisent une nation  aller acheter 
l'tranger d'immenses quantits de bl, par un commerce tout
exceptionnel, pour lequel rien n'est prpar de longue main et qui par
consquent ne peut s'excuter que par l'intervention du numraire,
nous ne nions point qu'il n'en rsulte de grands embarras, de la gne
et mme une crise financire pour le pays importateur.

Nous croyons mme que la crise est d'autant plus violente que ce pays
s'est plus appliqu  se suffire  lui-mme par le rgime protecteur;
car alors, il est oblig d'aller se pourvoir dans des contres qui
n'ont pas l'habitude de consommer de ses produits manufacturs, et les
achats de bl doivent se faire, non en partie, mais en totalit,
contre du numraire.

Cependant, si l'on y regarde de prs, on s'assurera que le vrai
malheur n'est pas dans l'exportation de l'argent, mais dans la
disette. La disette tant donne, il est au contraire fort heureux que
l'on puisse au moins, avec de l'argent, se procurer des moyens
d'existence. (_V. le n 20._)

Quoi qu'il en soit, le rsultat forc d'une telle situation est que le
numraire devient fort rare et fort recherch dans le pays
importateur, et au contraire fort abondant dans le pays exportateur.
Il acquiert donc une trs-forte tendance  revenir de celui-ci vers
celui-l, et remarquez qu'il n'y peut revenir que contre des produits.

Cela pos, examinons l'enchanement de cette opration si diversement
commente par la presse.

La France et l'Angleterre manquent de bl.--Il y en a en Russie.--Mais
la France et l'Angleterre ayant toujours ferm la porte  ce bl, les
Russes ne connaissent pas nos objets manufacturs. Si l'on veut avoir
leur bl, il faut leur donner de l'argent, et c'est ce qu'on fait;
car, aprs tout, l'argent ne saurait tre mieux employ qu' se
prserver de l'inanition.

Il en rsulte une grande gne montaire en France et en Angleterre.
D'un autre ct, les Russes ont beaucoup plus de numraire que ne le
comporte l'tat de leurs transactions. Il tend  revenir au point d'o
il est parti.

Comment ce numraire est-il parvenu en si peu de temps dans le trsor
imprial? C'est ce que nous n'avons pas  expliquer, et nous croyons
mme que les cent millions dont il s'agit ne sont pas exactement ceux
que nous avons exports. Cela est de peu d'importance; que ce soient
les mmes pices d'or ou d'autres, qu'elles reviennent par le
commerce, ou par le trsor public, peu importe. Il s'agit de suivre
l'opration jusqu'au bout.

Le ministre des finances de Saint-Ptersbourg, voyant que l'tat des
marchs, relativement au numraire, s'est modifi de telle sorte qu'il
ne se place plus que trs-mal en Russie, tandis qu'il se place
trs-bien en France et en Angleterre, conoit le projet, non dans
notre intrt, mais dans le sien, de nous envoyer celui dont il ne
sait plus que faire.

Or, quand on envoie de l'argent dans un pays, il n'y a pas d'autre
moyen de s'en faire donner la contre-valeur que de recevoir des
produits en change, ou de le placer  intrt. _Acheter_ ou _prter_,
voil les deux seuls moyens de se dfaire de l'argent.

Si l'empereur de Russie et achet en France et en Angleterre pour
cent millions de produits, il serait clair qu'en dfinitive nous
pourrions ne pas tenir compte du mouvement des espces, et nous
serions autoriss  dire que nous avons chang des produits de notre
industrie contre du bl.

Mais l'empereur de Russie n'a pas besoin, sans doute, tout
prsentement de nos produits agricoles ou manufacturs pour une aussi
forte somme. En consquence, il achte des fonds publics, c'est--dire
qu'il se met au lieu et place des prteurs originaires ou de leurs
reprsentants. La portion d'intrts affrente  ces cent millions
(intrts que les gouvernements, ou plutt les contribuables, taient
en tous cas tenus de servir) sera paye dsormais  l'empereur de
Russie au lieu de l'tre aux rentiers actuels. Mais ceux-ci n'ont
perdu le droit de toucher 3 francs tous les ans au trsor, que parce
qu'ils ont reu 78 francs une fois de l'autocrate russe.

Tous les six mois, nous aurons donc  lui payer environ un million,
pour notre part.

Il y a des personnes que cela alarme. Elles voient dans ce payement
une lourde charge au profit de l'tranger. Ces personnes perdent de
vue que l'tranger a donn le capital. Sans doute, l'opration, dans
son ensemble, peut tre mauvaise, si ce capital vient remplacer un
autre capital dissip en guerres ruineuses ou en folles entreprises.
Elle serait mauvaise encore si nous prodiguions le nouveau capital en
de semblables folies. Mais alors, c'est dans le fait de la dissipation
qu'est le mal et non dans le fait de l'emprunt; car si, par exemple,
nous mettons ces fonds qui nous cotent 4 pour 100 dans des travaux
qui en rapportent 10, l'opration est videmment excellente.

Il reste  savoir comment l'Angleterre et la France payeront  la
Russie deux millions tous les six mois. Sera-ce en numraire? Cela
n'est gure probable, car le numraire, comme le prouve la transaction
elle-mme, est une marchandise peu recherche en Russie.

On peut affirmer que le payement s'excutera par l'une des deux voies
suivantes:

1 Nous enverrons des produits en Russie. Pour nous rembourser nous
tirerons des traites sur les ngociants russes. Ces traites seront
achetes sur place par les banquiers de Londres et de Paris, qui
auront reu les rentes pour compte de l'empereur. Et ces banquiers
enverront ces traites  leurs confrres de Saint-Ptersbourg, qui les
recouvreront et en verseront le produit au trsor imprial.

2 Ou bien, nous enverrons nos marchandises en Italie, en Allemagne,
en Amrique. Le mouvement des billets sera un peu plus compliqu, et
le rsultat sera le mme.

Un beau jour, S. M. Impriale nous revendra ses fonds. Alors, tout
rentrera dans l'ordre actuel. Toutes les phases de l'opration seront
rvolues, et on peut les rsumer ainsi: Dans un moment de dtresse, la
Russie nous envoie des bls; nous les payons peu  peu avec des
produits envoys d'anne en anne; dans l'intervalle, nous payons,
jusqu' due concurrence, l'intrt de la valeur des bls.

Voil les trois termes rels de l'opration. La circulation du
numraire et des billets n'est que le moyen d'excution.


30.--LA LIBERT A DONN DU PAIN AU PEUPLE ANGLAIS.

                                                     1er Janvier 1848.

La _Presse_ analyse les documents statistiques mans du _Board of
trade_ et constate ces trois faits:

1 Rcolte trs-abondante de bl;

2 Importation de viande et de bl toujours croissante et plus
considrable aujourd'hui _que pendant la disette mme_;

3 Affluence des mtaux prcieux.

 ces trois faits, nous en ajouterons deux autres non moins certains:

4 Le prix du bl n'est pas avili au point de faire supposer qu'on
refuse de l'acheter;

5 Les fermiers sont de toutes les classes laborieuses celle qui se
plaint le moins.

Maintenant, des deux premiers faits, il nous semble impossible de ne
pas tirer cette conclusion, que le peuple d'Angleterre est mieux
nourri qu'il ne l'tait autrefois.

Si la rcolte a t abondante, s'il arrive du dehors des avalanches de
bl, et si cependant tout se vend comme l'indique la fermet des prix,
la _Presse_ peut en tre contrarie, mais enfin elle ne peut se
refuser  reconnatre _qu'on mange en Angleterre plus de pain que
jamais_. (_V. le n 20._)

Et ceci nous montre que le peuple anglais a d bien souffrir avant la
rforme des tarifs, et qu'il n'avait pas si tort de se plaindre,
puisque, quand les rcoltes taient moins abondantes, et que nanmoins
l'importation tait dfendue, il devait y avoir ncessairement en
Angleterre moins de pain qu'aujourd'hui dans une norme proportion.

Qu'on raisonne tant qu'on voudra sur les _autres_ effets de la
rforme, celui-ci est du moins certain: LE PEUPLE EST MIEUX NOURRI; et
c'est quelque chose.

Protectionnistes, dmocrates, socialistes, gnreux patrons des
classes souffrantes, vous qui vous remplissez sans cesse la bouche des
mots _philanthropie_, _gnrosit_, _abngation_, _dvouement_; vous
qui gmissez sur le malheureux sort de nos voisins d'outre-Manche qui
voient les _mtaux prcieux_ abandonner leurs rivages, avouez du moins
que ce malheur, s'il existe, n'est pas sans compensation.

Vous disiez qu'en Angleterre les riches taient trop riches, et les
pauvres trop pauvres; mais voici, ce nous semble, une mesure qui
commence  rapprocher les rangs; car si l'or s'en va, ce n'est pas de
la poche des pauvres qu'il sort, et si la consommation du bl dpasse
tout ce qu'on aurait pu prvoir, ce n'est pas dans l'estomac du riche
qu'il s'engloutit.

Mais, quoi! il n'est pas mme vrai que le numraire, s'exporte. Vous
constatez vous-mmes qu'il rentre  pleins chargements.

_Moralit._ Quand les hommes qui font la loi veulent se servir de leur
puissance pour ter  leurs concitoyens la libert, cette maudite
libert, cette libert si impopulaire aujourd'hui auprs de nos
dmocrates,--ils devraient au moins commencer par avouer qu'elle donne
du pain au peuple, et affirmer ensuite, s'ils l'osent, que c'est l un
affreux malheur.


31.--INFLUENCE DU LIBRE-CHANGE SUR LES RELATIONS DES PEUPLES.

                                                          7 Mars 1847.

Se conserver, subsister, pourvoir  ses besoins physiques et
intellectuels, occupe une si grande place dans la vie d'une nation,
qu'il n'y a rien de surprenant  ce que sa politique dpende du
systme conomique sur lequel elle fonde ses moyens d'existence[36].

[Note 36: V. le chap. XIX, des _Harmonies_.--(_Note de l'diteur._)]

Certains peuples ont eu recours  la violence. Dpouiller leurs
voisins, les rduire en esclavage, telle fut la base de leur
prosprit phmre.

D'autres ne demandent rien qu'au travail et  l'change.

Entre ces deux systmes, il en est un, pour ainsi dire mixte. Il est
connu sous le nom de _Rgime prohibitif_. Dans ce systme, le travail
est bien la source de la richesse, mais chaque peuple s'efforce
d'imposer ses produits  tous les autres.

Or, il nous semble vident que la politique extrieure d'un peuple, sa
diplomatie, son action en dehors doit tre toute diffrente, selon
qu'il adopte un de ces trois moyens d'exister et de se dvelopper.

Nous avons dit que l'Angleterre, instruite par l'exprience et
obissant  ses intrts bien entendus, passe du rgime prohibitif 
la libert des transactions, et nous regardons cette rvolution comme
une des plus imposantes et des plus heureuses dont le monde ait t
tmoin.

Nous sommes loin de prtendre que cette rvolution soit, ds
aujourd'hui, accomplie; que la diplomatie britannique ne se ressentira
plus dsormais des traditions du pass; que la politique de ses
gouvernants ne doit plus inspirer aucune dfiance  l'Europe. Si nous
nous exprimions ainsi, les faits contemporains et rcents se
dresseraient pour condamner notre optimisme. Ne savons-nous pas que le
parlement est peupl de lgislateurs hrditaires qui reprsentent le
principe d'exclusion, qui ont oppos et opposent encore la rsistance
la plus opinitre et au principe de libert qui s'est lev 
l'horizon, et  la politique de justice et de paix qui en est
l'infaillible corollaire?

Mais cette rsistance est vaine. L'chafaudage tout entier s'croule
entranant dans sa chute et la loi crale, et l'acte de navigation,
et le systme colonial, et par consquent toute la politique
d'envahissement et de suprmatie qui, sous le rgime de libert qui se
prpare, n'a plus mme sa raison d'tre.

Le _Moniteur industriel_ traite nos ides de _folies_. Il nous inflige
l'pithte de philanthropes. Il nous apprend que, bien que la violence
et la libert soient opposes par nature, elles produisent exactement
les mmes effets,  savoir la domination du fort et l'oppression du
faible, et qu'il importe peu  la paix du monde que les peuples
changent volontairement leurs produits ou essayent de se les imposer
rciproquement par la force.  cela nous avons dit: S'il est dans la
nature de la justice et de la libert de laisser subsister entre les
peuples le mme antagonisme qu'ont engendr le monopole et
l'exclusion, il faut dsesprer de la nature humaine; et puisque, sous
quelque rgime que ce soit, la lutte et la guerre sont l'tat naturel
de l'homme, tous nos efforts sont infructueux et le progrs des
lumires n'est qu'un mot. Le _Moniteur industriel_ trouve cette
rflexion ridicule, presque impertinente et surtout fort
_dclamatoire_. Ne serait-ce point parce qu'il veut maintenir le
monopole et l'exclusion? Il est du moins bien clair que les
accusations qu'il dirige contre nous sont parfaitement consquentes
avec ce dessein. Nous en conviendrons en toute franchise, si le
_Moniteur industriel_ parvient  nous prouver que la libert des
transactions doit mettre entre les nations le mme esprit de jalousie
et d'hostilit que le rgime restrictif, nous renoncerons pour
toujours  notre entreprise. Nous nous ferons un gosme rationnel
pour nous y renfermer  jamais, nous efforant, nous aussi,
d'arracher, pour notre part, quelque lambeau de monopole  la
lgislature. Nous lui demanderons d'imposer des taxes  nos
concitoyens pour notre avantage, d'aller conqurir des nations
lointaines et de les forcer d'acheter exclusivement nos produits  un
prix qui nous satisfasse, de nous dbarrasser au dedans et au dehors
de toute concurrence importune, enfin, de mettre la fortune publique,
les vaisseaux de nos ports, les canons de nos arsenaux et la vie de
nos soldats au service de notre cupidit.

Il ne peut pas y avoir de recherche plus utile que celle des effets
compars de la _libert_ et de la _restriction_ sur la politique
extrieure des peuples et sur la paix du monde. Nous remercions le
_Moniteur Industriel_ de nous provoquer  nous y livrer souvent. C'est
ce que nous ne manquerons pas de faire. Aujourd'hui nous nous
bornerons  dire quelques mots sur la forme polmique dans laquelle
notre antagoniste parat dcid  persvrer. Nous pouvons d'autant
plus nous abstenir de traiter la question de fond que nous l'avons
fait dans un article de fvrier, intitul: _De la domination par le
travail_, article rest sans rponse[37]. Il tait pourtant naturel
que le _Moniteur_ daignt s'en occuper, puisque cet article tait la
solution d'une objection pose par nous-mme dans le numro prcdent.
Le _Moniteur industriel_ a prfr reproduire l'objection et passer la
rponse sous silence.

[Note 37: V. au tome IV, le chap. XVII de la seconde srie des
_Sophismes_, p. 265.--(_Note de l'diteur._)]

Le _Moniteur_ met en fait que nous demandons la libert pour le compte
et dans l'intrt de l'Angleterre. Ce n'est plus une insinuation, une
conjecture, c'est une chose convenue et notoire: _L'Angleterre_,
dit-il, _nous prche et nous fait prcher la rciprocit des
franchises commerciales; l'Angleterre prche  la France les doctrines
d'une libert qu'elle est loin d'adopter pour elle-mme. L'Association
du libre-change est en France l'instrument le plus actif de la
propagande britannique, etc., etc._

Est-il ncessaire d'insister sur ce que cette forme de discussion a
d'odieux, nous dirons mme de criminel? Les champions du monopole
connaissent l'histoire de notre rvolution. Ils savent que c'est avec
des imputations de ce genre que les partis se sont dcims, et sans
doute ils esprent nous imposer silence en faisant planer une nouvelle
_terreur_ sur nos ttes. Cela ne serait-il pas bien habile et bien
commode de nous ranonner, et,  notre premire plainte, bien plus, 
notre premier effort pour obtenir qu'on discute nos droits, de tourner
contre nous toutes les fureurs populaires, si l'on russissait  les
exciter, en disant: tez-lui la facult de parler; c'est un agent de
Pitt et de Cobourg?--Faut-il dire toute notre pense? Cette tactique,
emprunte aux mauvais jours de 93, est plus mprisable aujourd'hui; et
si elle n'est pas aussi dangereuse, rendons-en grce au bon sens
public et non pas aux monopoleurs. Nous disons qu'elle est plus
mprisable.  cette funbre poque au moins les dfiances populaires,
quels qu'en aient t les terribles effets, taient au moins sincres.
On vivait au milieu de prils imminents, de trahisons quelquefois
certaines, l'exaltation tait arrive  son plus haut degr de
paroxysme. Aujourd'hui rien de semblable. Les insinuations des
monopoleurs ne sont autre chose qu'un froid calcul, une manoeuvre
prmdite, une combinaison concerte  l'avance. Ils jouent avec
l'immoralit de cette rouerie, non pour sauver la patrie, mais pour
continuer  accrotre leurs richesses mal acquises.

Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, malgr tous leurs efforts, le public
ne les croit pas, parce qu'ils ne se croient pas eux-mmes, et M.
Muret de Bord a dcrdit  jamais cet odieux machiavlisme, quand il
en a glac l'expression sur les lvres de M. Grandin, par cette
interruption ineffaable: _Vous ne croyez pas ce que vous dites._

Nous comprenons que dans des temps de troubles, de prils, d'motions
populaires, les hommes s'accusent rciproquement de trahison; mais
mettre de telles imputations de sang-froid et _sans croire un mot de
ce que l'on dit_, c'est assurment le plus dplorable moyen auquel
puisse avoir recours celui qui aurait la conscience de dfendre une
cause juste.

Ce n'est pas que nous prtendions soustraire  nos adversaires
l'argument tir de ce que le libre-change pourrait favoriser
l'Angleterre au dtriment de la France. C'est leur droit de
dvelopper, s'ils la croient vraie, cette thorie, qu'un peuple ne
prospre jamais qu'aux dpens d'un autre; ce que nous demandons, c'est
qu'ils veuillent bien croire que nous pouvons, avec tout ce que
l'Europe a produit d'hommes clairs dans les sciences conomiques,
professer une doctrine toute contraire. Ce que nous leur demandons,
c'est de ne pas affirmer, puisque aussi bien _ils n'en croient pas un
mot_, que nous sommes les instruments de la propagande britannique.

Et o avez-vous vu, Messieurs, que le principe de la libert des
transactions ft purement, exclusivement anglais? Ne souhaitons-nous
pas tous la libert des mers et la libert des mers est-elle autre
chose que la libert commerciale? Ne nous plaignons-nous pas tous que
l'Angleterre, par ses vastes conqutes, a ferm  nos produits la
cinquime partie du globe, et pouvons-nous recouvrer ces relations
perdues autrement que par le libre-change?

O avez-vous vu que l'Angleterre prche et fait prcher au dehors la
rciprocit? L'Angleterre, par une lutte acharne et qui remonte au
ministre de Huskisson, confre  ses concitoyens le droit d'changer.
Sans s'occuper de la lgislation des autres peuples, elle modifie sa
propre lgislation selon ses intrts. Qu'elle compte sur l'influence
de l'exemple, sur le progrs des lumires, qu'elle se dise: Si nous
russissons, les autres peuples entreront dans la mme voie, nous ne
le nions pas. N'est-ce pas l de la propagande lgitime? Mais ce
qu'elle fait, elle le fait pour elle et non pour nous. Si elle rend 
ses concitoyens le droit de se procurer du bl  bas prix,
c'est--dire de recevoir une plus grande quantit d'aliments contre
une somme donne de travail;  ses colons le droit d'acheter leurs
vtements sur tous les marchs du monde;  ses ngociants le droit
d'excuter leurs transports avec conomie, n'importe par quel
pavillon, c'est parce qu'elle juge ces rformes conformes  ses
intrts. Nous le croyons aussi, et il parat que vous partagez cette
conviction: voil donc un point convenu. En renonant au rgime
protecteur, en adoptant la libert, l'Angleterre suit la ligne de ses
intrts[38].

[Note 38: V. au tome III, la note de la page 137.--(_Note de
l'diteur._)]

La question, la vraie question entre nous est de savoir si ces deux
principes si opposs par leur nature sont nanmoins identiques dans
leurs effets; si ce sont les intrts de l'Angleterre tels qu'elle les
comprenait autrefois, ou tels qu'elle les comprend aujourd'hui, qui
concident avec les intrts de l'humanit; si le principe restrictif
ayant engendr cette politique envahissante et jalouse qui a inflig
tant de maux au monde, un autre principe diamtralement oppos 
celui-l, le principe de libert, peut engendrer aussi la mme
politique. Vous dites _oui_, nous disons _non_: voil ce qui nous
divise. Ne saurait-on puiser une conviction  cet gard que dans les
inspirations et peut-tre dans la bourse de l'tranger?

Au reste, le temps est venu o l'abus de ces accusations en mousse le
danger sans leur rien ter de ce qu'elles ont d'odieux. Nous voyons
les partis politiques prendre tour  tour cette arme empoisonne.
L'opposition l'a longtemps dirige sur le centre, le centre la dcoche
aujourd'hui sur l'opposition. Vous la lancez sur nous, nous pourrions
vous la renvoyer, car ne vous proclamez-vous pas sans cesse les
serviles imitateurs de l'Angleterre? Toute votre argumentation ne
consiste-t-elle pas  dire: L'Angleterre a prospr par le rgime
protecteur; elle lui doit sa prpondrance, sa force, sa richesse, ses
colonies, sa marine: donc la France doit faire comme elle? Vous tes
donc les importateurs d'un principe anglais.

Mais non, nous n'aurons pas recours  ces tristes moyens. Dans vos
rangs, il y a des personnes sincrement attaches  la protection;
elles y voient le boulevard de notre industrie;  ce titre, elles
dfendent ce principe et c'est leur droit. Elles n'ont point  se
demander s'il est n en France, en Angleterre, en Espagne ou en
Italie. Est-il juste? est-il utile? C'est toute la question.

Nous non plus, nous n'avons pas  nous demander si le principe de la
libert est n en Angleterre ou en France. Est-il conforme  la
justice? est-il conforme  nos intrts permanents et bien entendus?
est-il de nature  replacer toutes les branches de travail,  l'gard
les unes des autres, sur le pied de l'galit? implique-t-il une plus
grande somme de bien-tre gnral en proportion d'un travail donn?
S'il en est ainsi, nous devons le soutenir, se ft-il rvl pour la
premire fois, ce qui n'est pas, dans un cerveau britannique. Si, de
plus, il est en harmonie avec le bien de l'humanit, s'il tend 
effacer les jalousies internationales,  dtruire les ides
d'envahissements et de conqutes,  unir les peuples,  dtrner cette
politique troite et pleine de prils dont,  l'occasion d'un mariage
rcent, nous voyons se produire les tristes et derniers efforts; s'il
laisse  chaque peuple toute son influence intellectuelle et morale,
toute sa puissance de propagande pacifique, s'il multiplie mme les
chances des doctrines favorables  l'humanit, nous devons travailler
 son triomphe avec un dvouement inaltrable, dussent les sinistres
insinuations du _Moniteur industriel_ tourner contre nous des
prventions injustes, au lieu d'appeler sur lui le ridicule.


32.--L'ANGLETERRE ET LE LIBRE-CHANGE.

                                                       6 Fvrier 1847.

Pendant quelque temps, la tactique des prohibitionnistes consistait 
nous reprsenter comme des dupes et presque comme des agents de
l'Angleterre. Obissant au mot d'ordre du comit central de Paris,
tous les comits de province, d'un bout de la France  l'autre, ont
rpt que l'Anglais Cobden tait venu inspirer et organiser
l'Association pour la libert des changes. En ce moment encore, une
socit d'agriculture met en fait que--Cobden parcourt la France pour
y propager ses doctrines, et elle ajoute, par voie d'insinuation, que
les manufacturiers ses compatriotes ont mis  cet effet deux millions
 sa disposition.

Nous avons cru devoir traiter cette stratgie dloyale avec le mpris
qu'elle mrite. Les faits rpondaient pour nous. L'association du
libre-change a t fonde  Bordeaux le 10 fvrier,  Paris en mars,
 Marseille en aot, c'est--dire plusieurs mois avant le triomphe
inattendu de la ligue anglaise, avant les rformes de sir R. Peel,
avant que Cobden et jamais paru en France. C'est plus qu'il n'en faut
pour nous justifier d'une accusation plus absurde encore qu'odieuse.

D'ailleurs, Bordeaux n'a-t-il pas rclam de tout temps contre
l'exagration des tarifs? MM. d'Harcourt et Anisson-Duperron ne
dfendent-ils pas, depuis qu'il y a une tribune en France, le principe
de la libert commerciale? M. Blanqui ne l'enseigne-t-il pas depuis
dix-sept ans au Conservatoire, et M. Michel Chevalier depuis six ans
au Collge de France? M. Lon Faucher n'a-t-il pas publi, ds 1845,
ses _tudes sur l'Angleterre_? MM. Wolowski, Say, Reybaud, Garnier,
Leclerc, Blaise, etc., ne soutiennent-ils pas la mme cause dans le
_Journal des conomistes_, depuis la fondation de cette revue? Enfin,
la grande lutte entre le _Droit commun_ et le _Privilge_ ne
remonte-t-elle pas au temps de Turgot, et mme de Colbert et de Sully?

Loin de croire que ces clameurs ridicules pussent arrter le progrs
de notre cause, il nous paraissait infaillible qu'elles tournassent
tt ou tard  la confusion de ceux qui se les permettent. Nous sommes,
disions-nous, devant un public intelligent, par qui de semblables
moyens sont bientt apprcis ce qu'ils valent. Quand une grande
question se pose devant lui, calomnier, incriminer les intentions,
dnaturer les faits, tout cela n'a qu'un temps. Il arrive un moment
o il faut enfin donner des raisons.

C'est l que nous attendions nos adversaires, et c'est l qu'ils
seront amens. Dj la dernire brochure mane du comit Odier
s'abstient de ces emportements haineux et colriques qui ne prouvent
qu'une chose: c'est que ceux qui s'y livrent sentent la faiblesse de
leur cause.

Cependant, n'avons-nous pas trop ddaign les traits empoisonns de la
calomnie? Il y a longtemps que Basile l'a dit: Calomniez, calomniez,
il en reste toujours quelque chose.

Il en reste quelque chose, surtout quand, aprs avoir mis
l'accusation, on a les moyens de la semer dans les ateliers o l'on
sait bien que le dmenti ne parviendra pas; quand on s'est assur le
concours de plusieurs organes de la presse, de ceux qui comptent leurs
abonns par dizaines de mille; quand on peut ainsi rpter un fait
faux, le sachant faux, pendant plusieurs mois, tous les matins,
imprim en lettres majuscules.

Oh! il faut avoir une bien grande foi dans la libert de la discussion
et le triomphe de la vrit, pour ne pas se sentir dcourag 
l'aspect de cette triple alliance entre la calomnie, le monopole et le
journalisme.

Mais une circonstance qui seconde et rend plus dangereuse encore la
machiavlique stratgie des monopoleurs, c'est que, lorsqu'ils
cherchent  irriter le sentiment de la nationalit et  soulever les
passions populaires contre l'Angleterre, ils s'adressent  un
sentiment existant dans le pays, qui y a de profondes racines, qui
s'explique, nous dirons mme qui se justifie par l'histoire. Ils n'ont
pas besoin de le faire natre; il leur suffit de lui donner une
mauvaise direction, de l'garer dans une fausse voie. Nous croyons le
moment venu de nous expliquer sur ce point dlicat.

Une thorie, que nous croyons radicalement fausse, a domin les
esprits pendant des sicles, sous le nom de _systme mercantile_.
Cette thorie, faisant consister la richesse, non dans l'abondance des
moyens de satisfaction, mais dans la possession des mtaux prcieux,
inspira aux nations la pense que, pour s'enrichir, il ne s'agit que
de deux choses: _acheter aux autres le moins possible, vendre aux
autres le plus possible_. C'tait, pensait-on, un moyen assur
d'acqurir le seul trsor vritable, l'or, et en mme temps d'en
priver ses rivaux; en un mot, de mettre de son ct la balance du
commerce et de la puissance.

_Acheter peu_ conduisait aux tarifs protecteurs. Il fallait bien
prserver, ft-ce par la force, le march national de produits
trangers qui auraient pu venir s'y changer contre du numraire.

_Vendre beaucoup_ menait  imposer, ft-ce par la force, le produit
national aux marchs trangers. Il fallait des consommateurs
assujettis. De l, la conqute, la domination, les envahissements, le
systme colonial.

Beaucoup de bons esprits croient encore  la vrit conomique de ce
systme; mais il nous semble impossible de ne pas s'apercevoir que,
pratiqu en mme temps par tous les peuples, il les met dans un tat
forc de lutte. Il est manifeste que l'action de chacun y est
antagonique  l'action de tous. C'est un ensemble d'efforts perptuels
qui se contrarient. Il se rsume dans cet axiome de Montaigne: Le
profit de l'un est le dommage de l'autre.

Or, cette politique, nul peuple ne l'a embrasse avec autant d'ardeur,
ou, si l'on veut, de succs, que le peuple anglais. L'intrt
oligarchique et l'intrt commercial, ainsi compris, se sont trouvs
d'accord pour infliger au monde cette srie d'exclusions et
d'empitements, qui a enfant ce qu'il y a d'artificiel dans la
puissance britannique telle que nous la voyons aujourd'hui. Le point
de dpart de cette politique fut l'_acte de navigation_, et le
prambule de ce document disait en propres termes: Il faut que
l'Angleterre crase la Hollande ou qu'elle soit crase.

Il n'est pas surprenant, il est mme trs-naturel que cette action
malfaisante de l'Angleterre sur le monde ait provoqu une raction
plus ou moins sourde, plus ou moins explicite chez tous les peuples,
et particulirement chez le peuple franais; car l'Angleterre ne peut
manquer de rencontrer toujours la France en premire ligne sur son
chemin, soit que celle-ci, obissant  la mme politique, aspirt  la
mme domination, soit qu'elle chercht  propager les ides
d'affranchissement et de libert.

Cet antagonisme d'ides et d'intrts n'a pu se poursuivre pendant des
sicles, amener tant de guerres, se manifester dans tant de
ngociations, sans dposer dans le coeur de nos concitoyens un levain
d'irritation et de dfiance toujours prt  clater. L'Angleterre,
sous l'action du systme mercantile, y a subordonn toutes ses forces
militaires, navales, financires, diplomatiques. Garantie par la mer
contre toute invasion, place entre le nord et le sud de l'Europe,
elle a profit de cette situation pour saper toute puissance qui osait
se manifester, tantt menaant le despotisme septentrional des
mouvements dmocratiques du Midi, tantt touffant les aspirations
librales du Midi sous le despotisme soudoy du Nord.

Les personnes, et elles sont nombreuses, qui croient encore, par un
faux raisonnement ou par un faux instinct, au systme mercantile,
considrent et doivent considrer le mal comme irrmdiable et la
lutte comme ternelle. C'est ce qu'elles expriment par cette assertion
qu'on croit profonde et qui n'est que triste: Les Franais et les
Anglais sont des ennemis _naturels_.

Cela dpend de savoir si la _thorie mercantile_, qu'a jusqu'ici
professe et pratique l'Angleterre, et qui ne pouvait manquer de lui
attirer la haine des peuples, est vraie ou fausse, bonne ou
mauvaise.--Voil la question.

Nous croyons, nous, qu'elle est fausse et mauvaise: mauvaise pour
l'Angleterre elle-mme, _surtout pour elle_; qu'elle devait aboutir 
la mettre en guerre avec le genre humain,  lui crer des rsistances
sur tous les points du globe,  tendre tous les ressorts de sa
puissance,  la mler  toutes les intrigues diplomatiques, 
accrotre indfiniment le nombre de ses fonctions parasites, ses
forces de terre et de mer,  l'craser d'impts et de dettes,  lever
un difice toujours prt  crouler, et si dispendieux que toute son
nergie industrielle n'y pourrait suffire; et tout cela pour
poursuivre un but chimrique et absurde en lui-mme, celui de vendre
sans acheter, celui de donner sans recevoir, celui de nourrir et vtir
les peuples ruins (comme le disait M. de Noailles)[39], c'est--dire,
en dfinitive, celui de soumettre ses propres citoyens  un travail
excessif et comparativement priv de rmunration effective.

[Note 39: V. ci-aprs le n 37.--(_Note de l'diteur._)]

Or, ce systme spcieux mais faux, pourquoi ne provoquerait-il pas une
raction parmi les classes laborieuses d'Angleterre, puisque c'est sur
elles qu'en devraient retomber  la longue les funestes consquences?

Et c'est l tout ce que nous disons. Nous soutenons, non-seulement
parce que c'est une dduction rationnelle  notre point de vue, mais
encore parce que c'est un fait qui crve les yeux, nous soutenons
qu'il y a en Angleterre un parti nombreux, anim d'une foi conomique
prcisment contraire  celle qui a domin jusqu'ici dans les conseils
de cette nation.

Nous affirmons que, par les efforts de ce parti, soutenu par le
progrs des lumires et les leons de l'exprience, l'Angleterre est
amene  changer du tout au tout son systme commercial et par suite
son systme politique.

Nous disons qu'au lieu de chercher la richesse par l'accroissement
indfini des exportations, l'Angleterre comprend enfin que ce qui
l'intresse est de beaucoup importer, et que ce qu'elle donne de ses
produits n'est et ne peut tre que le payement de ce qu'elle reoit et
consomme de produits trangers.

C'est l, quoi qu'on en dise, l'inauguration d'une politique toute
nouvelle, car si recevoir est l'essentiel, il s'ensuit qu'elle doit
ouvrir ses portes au lieu de les fermer; il s'ensuit qu'elle doit
dsirer, dans son propre intrt, le dveloppement du travail et
l'activit de la production chez tous les peuples; il s'ensuit qu'elle
doit successivement dmolir tout cet chafaudage de monopoles,
d'envahissements, d'empitements et d'exclusion lev sous l'influence
du rgime protecteur; il s'ensuit, enfin, qu'elle doit renoncer 
cette politique anti-sociale qui lui a servi  fonder un monstrueux
difice[40].

[Note 40: V. au tome III, _Deux Angleterres_, pages 459 et
suiv.--(_Note de l'diteur._)]

Sans doute nos adversaires ne peuvent comprendre ce changement.
Attachs par conviction  la thorie mercantile, c'est--dire  un
principe d'antagonisme international, ils ne peuvent pas se figurer
qu'un autre peuple adopte le rgime de la libert, parce que,  leur
point de vue, cela supposerait un acte de dvouement, d'abngation et
de pure philanthropie.

Mais ils devraient au moins reconnatre qu' nos yeux il n'en est pas
ainsi. Jamais nous n'avons dit que les rformes accomplies en
Angleterre dans le sens libral, et celles qui se prparent encore,
soient dues  un accs de philanthropie qui aurait saisi tout  coup
la classe laborieuse de l'autre ct du dtroit.

Notre conviction est qu'un peuple qui adopte le rgime restrictif se
prcipite dans une politique antisociale et en mme temps fait pour
lui-mme un mauvais calcul; qu'au contraire une nation qui affranchit
ses changes fait un bon calcul pour elle-mme, tout en agissant dans
le sens du bien universel. On peut dire que nous nous faisons
illusion; on ne peut pas dire que ce ne soit pas l notre foi.

Or, si telle est notre foi, comment pourrions-nous, sans
inconsquence, envelopper dans la mme rprobation et cette ancienne
politique qui, depuis l'acte de navigation jusqu' nos jours, a fait
le malheur de l'humanit, et cette politique nouvelle que nous avons
vue poindre en Angleterre, et qui grandit  vue d'oeil, dveloppe et
soutenue par une opinion publique claire?

On nous dit: Vous tes dupes d'un simple revirement de tactique;
l'Angleterre change de moyens, elle ne change pas de but: elle aspire
toujours  la domination. Maintenant qu'elle a tir de la protection,
de la force, de la diplomatie, du machiavlisme, tout ce qu'ils
peuvent donner, elle a recours  la libre concurrence. Elle a commenc
l'oeuvre de sa domination par la supriorit de ses flottes, elle veut
l'achever par la supriorit de son travail et de ses capitaux. Loin
de renoncer  ses vues, le moment est venu pour elle de les raliser
et d'touffer partout le travail et l'industrie sous l'action de sa
rivalit irrsistible.

Voil ce qu'on dit. Et nous trouvons ces apprhensions trs-naturelles
chez les personnes qui n'ont point approfondi les lois gnrales par
lesquelles les peuples prosprent et dprissent.

Pour nous, nous ne croyons point qu'on puisse arriver  la domination
par la supriorit du travail libre. Il rpugne  notre intelligence
d'assimiler ainsi des choses contradictoires, telles que le travail et
la force, la libert et le monopole, la concurrence et l'exclusion. Si
des principes aussi opposs devaient conduire aux mmes rsultats, il
faudrait dsesprer de la nature humaine et dire que l'anarchie, la
guerre et le pillage sont l'tat naturel de l'humanit.

Nous examinerons dans un prochain article[41] l'objection que nous
venons de reproduire. Ici nous avons voulu expliquer le sentiment de
dfiance qui existe dans notre pays  l'gard de l'Angleterre. Nous
avons voulu dire ce qui le justifie et dans quelle mesure nous le
partageons. En Angleterre, deux partis, deux doctrines, deux principes
sont en prsence et se livrent en ce moment une lutte acharne. L'un
de ces principes s'appelle _privilge_; l'autre se nomme _droit
commun_. Le premier a constamment prvalu jusqu' nos jours, et c'est
 lui que se rattache toute cette politique jalouse, astucieuse et
antisociale qui a excit en France, en Europe, et en Angleterre mme,
parmi les classes laborieuses, un sentiment de rpugnance et de
rsistance que nous comprenons et que nous prouvons plus que
personne. Par un juste retour des choses d'ici-bas, nous pensons que
ce sentiment psera sur l'Angleterre et lui fera obstacle, mme
longtemps aprs qu'elle aura officiellement renonc  la politique qui
l'a fait natre.

[Note 41: V. au tome IV, le chap. _Domination par le travail_, page
265.--(_Note de l'diteur._)]

Mais nous ne nous croyons pas tenus de partager  cet gard le prjug
vulgaire; et si nous voyons surgir de l'autre ct du dtroit le
principe du _droit commun_, si nous le voyons soutenu par des hommes
clairs et sincres, si c'est notre conviction que ce principe mine
en dessous et fera bientt crouler l'difice lev par le principe
oppos, nous ne voyons pas pourquoi, tout en attachant sur les
manoeuvres oligarchiques un regard vigilant, nous n'accompagnerions
pas de nos voeux et de nos sympathies un mouvement libral dans lequel
nous voyons le signal de l'affranchissement du monde, le gage de la
paix et le triomphe de la justice.


33.--CURIEUX PHNOMNE CONOMIQUE.

                                                      21 Fvrier 1847.

Dans la sance du 9, M. Lon Faucher a appel l'attention de la
Chambre sur les circonstances financires qui ont ht en Angleterre
l'avnement des rformes commerciales. Il y a l tout un enchanement
de faits, aussi intressants qu'instructifs, qui nous paraissent
mriter d'tre soumis aux srieuses mditations de nos lecteurs,
principalement de ceux qui exercent des industries privilgies. Ils y
apprendront peut-tre que les monopoles, non plus que les taxes
leves, ne tiennent pas toujours ce qu'ils semblent promettre.

En 1837, l'insurrection du Canada ayant amen un accroissement de
dpenses qui vint se combiner avec un affaiblissement dans la recette,
l'quilibre des finances fut rompu en Angleterre, et elles
prsentrent un premier dficit de 16 millions de francs.

L'anne suivante, second dficit de 10 millions; 1839 laisse un
dcouvert de 37 millions, et 1840 de 40 millions.

L'administration songea srieusement  fermer cette plaie toujours
croissante. Il y avait  choisir entre deux moyens: diminuer les
dpenses ou accrotre les recettes. Soit qu'aux yeux du ministre, le
cercle des rformes possibles, dans la premire de ces directions, et
t parcouru depuis 1815, soit que, selon l'usage de tous les
gouvernements, il se crt oblig d'puiser le peuple avant de toucher
aux droits acquis des fonctionnaires, toujours est-il que sa premire
pense fut celle qui s'offre  tous les ministres: _demander  l'impt
tout ce qu'il peut rendre_.

En consquence, le cabinet Russel provoqua, et le parlement vota un
bill qui autorisait un prlvement additionnel de 10 pour 100 sur
l'impt foncier, 5 pour 100 sur la douane et l'accise, et 4 pence par
gallon sur les spiritueux.

Avant d'aller plus loin, il est bon de jeter un coup d'oeil sur la
manire dont taient rparties,  cette poque, les contributions
publiques du Royaume-Uni.

Le chiffre des recettes s'levait  environ 47 millions sterling.

Elles taient puises  trois sources: la _douane_ et l'_accise_,
nature d'impts qui frappe tout le monde d'une manire  peu prs
gale, c'est--dire qui retombe, dans une proportion norme, sur les
classes laborieuses; les _assessed taxes_ ou impt foncier, qui
atteint directement le riche, surtout en Angleterre; et le _timbre_,
qui est d'une nature mixte.

L'impt du peuple rendait 37 millions ou 9/12 de la totalit;

L'impt du riche, 4 millions ou 1/12 de la totalit;

L'impt mixte, 2 millions ou 2/12.

D'o il suit que le commerce, l'industrie, le travail, les classes
moyennes et pauvres de la socit acquittaient les cinq siximes des
charges publiques, ce qui avait fait dire, sans doute,  M. Cobden:
Si notre code financier parvenait sans commentaires dans la lune, les
habitants de ce satellite n'auraient pas besoin d'autre document pour
en induire que l'Angleterre est gouverne par une aristocratie
matresse du sol et de la lgislation.

Faisons remarquer ici en passant, et  l'honneur de la France, que,
pendant que les possesseurs de la terre ne payent en Angleterre que 8
pour 100 des contributions totales, chez nous ils acquittent 33 pour
100, et qu'en outre, ils prennent une beaucoup plus grande part, vu
leur nombre, dans les impts de consommation.

D'aprs ce qui prcde, le prlvement additionnel imagin par les
whigs devait produire:

     1,426,040 liv. st. 5 pour 100 sur la douane et l'accise,
     spiritueux non compris;

     186,000 liv. st. 4 pence par gallon, sur les spiritueux;

     400,000 liv. st. 10 pour 100 sur l'impt foncier.

Ici encore le peuple tait appel  rparer, dans la proportion des
4/5, le dficit amen par les fautes de l'oligarchie.

Le bill fut mis  excution au commencement de 1840. Au 5 avril 1841,
on procda avec anxit  la balance; et ce ne fut pas sans une
surprise mle d'effroi qu'on constata, au lieu de l'accroissement
attendu de 2,200,000 liv. st., une diminution sur la recette de
l'anne prcdente de quelques centaines de mille livres.

Ce fut une rvlation subite. C'tait donc en vain que le peuple avait
t frapp de nouvelles taxes; ce serait en vain qu'on aurait recours
dsormais  ce moyen. L'exprience venait de mettre au jour un fait
capital, c'est que l'Angleterre tait arrive  la limite extrme de
ses ressources contributives, et qu'il devenait  l'avenir impossible,
par l'accroissement des impts, de lui arracher un schelling.
Cependant le dficit tait toujours bant. (_V.  l'introduction du
tome III, pages 42 et suiv._)

Les _thoriciens_, comme on les appelle, se mirent  tudier le
menaant phnomne. Il leur vint  l'ide qu'on pourrait peut-tre
augmenter les recettes en diminuant les impts, ide qui semblait
impliquer une contradiction choquante. Outre les raisons thoriques
qu'ils allguaient en faveur de leur opinion, quelques expriences
antrieures donnaient une certaine autorit  leur avis. Mais, pour
les personnes qui, quoique voues au culte des _faits_, n'ont pas
cependant horreur de la _raison des faits_, nous devons dire comment
ils soutenaient leur opinion.

Le produit d'un impt sur un objet de consommation, disaient-ils,
est en raison du taux de la taxe et de la quantit consomme. Exemple:
si, l'impt tant _un_, il se consomme _dix_ livres de sucre, la
recette sera _dix_. Cette recette s'accrotra, soit que le taux de la
taxe s'lve, la consommation restant la mme, soit que la
consommation s'tende, le taux de la taxe ne variant pas. Elle
baissera si l'un ou l'autre de ces lments s'altre; elle baissera
encore quoique l'un des deux augmente, si l'autre diminue dans une
plus forte proportion. Ainsi, quoiqu'on lve la taxe  2, si la
consommation se rduit  4, la recette ne sera que de 8. Dans ce
dernier cas, la privation pour le peuple sera norme,--sans profit,
bien plus, avec dommage pour le Trsor.

Cela pos, ce multiplicateur et ce multiplicande sont-ils indpendants
entre eux, ou ne peut-on grossir l'un qu'aux dpens de l'autre? Les
thoriciens rpondaient: La taxe agit comme tous les frais de
production, elle lve le prix des choses, et les place hors de la
porte d'un certain nombre d'hommes. D'o cette conclusion
mathmatique: si un impt est graduellement et indfiniment lev, par
cela mme qu' chaque degr d'lvation il restreint un peu plus la
consommation ou la matire imposable, un moment arrive ncessairement
o la moindre addition  la taxe diminue la recette.

Que les protectionnistes sincres, et ils sont nombreux, nous
permettent de recommander ce phnomne  leur attention. Nous verrons
plus tard que l'excs de la protection leur fait jouer le mme rle
qu'au Trsor l'exagration des taxes.

Les thoriciens ne se bornrent pas  ce thorme arithmtique.
Creusant un peu plus dans la question, ils disaient: Si le
gouvernement et mieux connu l'tat dplorable des ressources du
peuple, il n'aurait pas fait une tentative qui le couvre de
confusion.

En effet, si la condition individuelle des citoyens tait
stationnaire, le revenu des taxes indirectes augmenterait exactement
comme la population. Si, en outre, le capital national, et avec lui le
bien-tre gnral, vont croissant, le revenu doit augmenter plus vite
que le nombre des hommes. Enfin, si les facults de consommation sont
rtrogrades, le Trsor doit en souffrir. Il suit de l que lorsqu'on a
sous les yeux ce double phnomne: accroissement de population,
diminution de recettes, on a une double raison pour conclure que le
peuple est soumis  des privations progressives. lever dans ce moment
le prix des choses, c'est soumettre les citoyens  des privations
additionnelles, sans aucun avantage fiscal.

Or, quel tait,  ce point de vue, l'tat des choses en 1840?

Il tait constat que la population augmentait de 360,361 habitants
par anne.

D'aprs cela, en supposant les ressources individuelles seulement
stationnaires, quel aurait d tre le produit de la douane et de
l'accise, et quel fut-il en ralit? C'est ce qu'on verra dans le
tableau suivant:

  ANNES.   POPULATION.  PRODUIT PROPORTIONNEL   PRODUIT REL.
                          des taxes indirectes.
   1836     26,158,524        36,392,472 l. s.   36,392,472 l. s.
   1837     26,518,885        30,938,363         33,958,421
   1838     26,879,246        37,484,254         34,478,417
   1839     27,239,607        38,030,145         35,093,633
   1840     27,599,968        38,567,036     [42]35,536,469

[Note 42: Avec la surtaxe de 5 pour 100 vote cette anne.]

Ainsi, mme en l'absence de tout progrs industriel, et par la force
seule du nombre, le revenu, qui avait t de 36 millions en 1836,
aurait d tre de 38 millions en 1840. Il tomba  35 millions, malgr
la surtaxe de 5 pour 100, rsultat que l'affaiblissement des annes
prcdentes aurait d faire prvoir. Ce qu'il y a de singulier, c'est
que dans les cinq annes antrieures le contraire tait arriv. La
douane et l'accise ayant t dgrves, le revenu public s'tait
amlior dans une proportion suprieure  l'accroissement de la
population.

Le lecteur devine peut-tre quelles consquences les thoriciens
tiraient de ces observations. Ils disaient au ministre: Vous ne
pouvez plus grossir utilement le multiplicateur (le taux de la taxe)
sans altrer dans une proportion plus forte le multiplicande (la
matire imposable); essayez, en abaissant l'impt, de laisser
s'accrotre les ressources du peuple.

Mais c'tait l une entreprise pleine de prils. En admettant mme
qu'elle pt tre couronne de succs dans un avenir loign, on sait
positivement qu'il faut du temps avant que les rductions de taxes
comblent les vides qu'elles font, et, ne l'oublions pas, on avait en
face le dficit.

Il ne s'agissait donc de rien moins que de creuser de plus en plus cet
abme, de compromettre le crdit de la vieille Angleterre, et d'ouvrir
la porte  des catastrophes incalculables.

La difficult tait pressante. Elle accabla le ministre whig. Peel
entra aux affaires.

On sait comment il rsolut le problme. Il commena par mettre un
impt sur les riches. Il se cra ainsi des ressources, non-seulement
pour combler le dficit, mais encore pour parer aux dcouverts
momentans que devaient entraner les rformes qu'il mditait.

Grce  l'_income-tax_, il soulagea le peuple du fardeau de l'accise,
et,  mesure que la Ligue propageait les saines ides conomiques, des
restrictions de la douane. Aujourd'hui, malgr la suppression de
beaucoup de taxes, l'abaissement de toutes les autres, l'chiquier
serait florissant, sans les calamits imprvues qui sont venues fondre
sur la Grande-Bretagne.

Il faut en convenir, M. Peel a conduit cette rvolution financire
avec une nergie, une audace qui tonnent. Ce n'est pas sans raison
qu'il caractrisait souvent ces mesures par ces mots: _Bold
experiment_, exprience hardie. Ce n'est pas nous qui voudrions
altrer la renomme de cet homme d'tat et la reconnaissance des
classes laborieuses d'Angleterre, et on peut dire de tous les pays.
Mais, l'excution c'est assez pour sa gloire, et nous devons dire en
toute justice que l'invention appartient tout entire  un thoricien,
 un simple journaliste, M. James Wilson, dont les conseils, s'ils
taient suivis, sauveraient peut-tre l'Irlande de 1847 comme ils ont
sauv l'Angleterre de 1840.

Maintenant, les hommes qui cherchent les succs de leur industrie dans
le monopole nous demanderont quelle analogie il y a entre les faits
que nous venons de rappeler et le rgime protecteur.

Nous les prions de regarder les choses de prs et de voir s'ils ne
sont pas dans la position assez ridicule o s'est trouv l'chiquier
en 1840.

Qu'est-ce que la protection? Une taxe sur les consommateurs. Vous
dites qu'elle vous profite. Sans doute, comme les taxes profitent au
Trsor. Mais vous ne pouvez pas empcher que ces taxes n'amoindrissent
les facults du public consommateur, sa puissance d'acheter, de payer,
d'absorber des produits. Certainement, il consomme moins de bl et de
drap que s'il lui en venait de toutes les parties du monde. C'est dj
un grand mal, nous dirons mme une grande injustice; mais,
relativement  vous,  votre intrt, la question est de savoir si
vous ne subirez pas le sort du fisc; s'il n'y a pas un moment o cet
anantissement des forces de la consommation vous prive de dbouchs
dans une telle mesure, que cela fait plus que compenser le taux de la
protection; en d'autres termes, si dans cette lutte entre
l'exhaussement artificiel du prix d au droit protecteur et
l'abaissement du prix occasionn par l'impuissance des acheteurs, ce
dernier effet ne prvaut pas sur le premier, auquel cas videmment
vous perdriez et sur le prix de vente et sur la quantit vendue.

 cela vous dites qu'il y a contradiction. Que, puisque c'est 
l'lvation du prix qu'est imputable l'impuissance relative des
consommateurs, on ne peut admettre que, sous le rgime de la libert,
le prix s'levt, sans admettre par cela mme un rtrcissement de
dbouchs; que, par la mme raison, un accroissement de dbouchs
implique un abaissement du prix, puisque l'un est effet et l'autre
cause.

Il y a  rpondre que vous vous faites illusion. On peut certainement
concevoir un pays o tout le monde soit assez dans l'aisance pour
qu'on y puisse vendre les choses mme  un bon prix, et un autre pays
o tout le monde soit si dnu qu'on n'y peut trouver du dbit mme 
bon march. C'est vers ce dernier tat que nous conduisent et les
grosses taxes qui vont au Trsor, et les grosses taxes qui vont aux
fabricants; et il arrive un moment o le Trsor et les fabricants
n'ont plus qu'un moyen de maintenir et d'accrotre leurs recettes,
c'est de relcher le taux de la taxe et de laisser respirer le public.

Au reste, ce n'est pas l une argumentation dnue de preuves. Chaque
fois qu'on a soustrait un peuple  la pression d'un droit protecteur,
il est survenu que deux tendances opposes ont agi sur le prix.
L'absence de protection l'a certainement pouss vers la baisse; mais
l'accroissement de demande l'a pouss tout aussi certainement vers la
hausse; en sorte que le prix s'est au moins maintenu, et le profit net
de l'opration a t un excdant de consommation. Vous dites que cela
n'est pas possible. Nous disons que cela est; et si vous voulez
consulter les prix courants du caf, des soieries, du sucre, des
laines, en Angleterre, dans les annes qui ont suivi la rduction des
droits protecteurs, vous en resterez convaincus[43].

[Note 43: V. tome IV, le chap. _Chert, Bon march_, page 163.--(_Note
de l'diteur._)]


34.--LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE.

                                                      15 Janvier 1848.

S'il n'y avait pas, quoi qu'on en dise, dans un principe, dans la
vrit, plus de force que dans un fait contingent et phmre, rien ne
serait plus affligeant, plus dcourageant pour les dfenseurs de la
libert commerciale sur toute la surface du globe, que cette
perversion tonnante et momentane de l'esprit public dont
l'Angleterre nous donne en ce moment le spectacle. Elle se prpare 
augmenter son arme et sa marine.

Disons-le d'abord, nous avons la confiance, la certitude mme que la
libert commerciale tend  accrotre et  galiser le bien-tre au
sein de toute nation qui l'adoptera; mais ce motif, quoique grave,
n'est pourtant pas le seul qui nous ait dtermins  consacrer nos
efforts au service de cette cause. Ce n'est mme pas, il s'en faut de
beaucoup, le plus puissant.

Nous sommes profondment convaincus que le libre-change, c'est
l'harmonie des intrts et la paix des nations; et certes nous plaons
cet effet indirect et social mille fois au-dessus de l'effet direct ou
purement conomique.

Car la paix assure des nations, c'est le dsarmement, c'est le
discrdit de la force brutale, c'est la rvision, l'allgement et la
juste rpartition des taxes publiques, c'est, pour les peuples, le
point de dpart d'une re nouvelle.

Supposant donc que la nation qui proclame la premire le
libre-change tait pntre et imbue de l'esprit du libre-change,
nous nous croyons fonds  penser qu'elle serait aussi la premire 
rduire son tat militaire.

La raison dominante des onreux efforts auxquels les nations modernes
se soumettent, dans le sens du dveloppement de la force brutale,
tant manifestement la jalousie industrielle, l'ambition des dbouchs
exclusifs et le rgime colonial, il nous paraissait absurde,
contradictoire, qu'un peuple voult se soumettre  l'aggravation de ce
lourd fardeau militaire, prcisment au moment o, par d'autres
mesures, il rend ce fardeau irrationnel et inutile.

Nous concevrions, sans l'approuver, que l'Angleterre armt si elle
avait des craintes pour ses colonies, ou l'arrire-pense d'en
acqurir de nouvelles.

Mais, quant  ses possessions actuelles, jamais elle n'a eu moins
raison de craindre, puisqu'elle entre dans un systme commercial qui
te aux nations rivales tout intrt  s'en emparer.

Quelle raison aura la France de se jeter dans les hasards d'une guerre
pour conqurir le Canada ou la Jamaque, quand, sans aucuns frais de
surveillance, d'administration et de dfense, elle pourra y porter ses
produits sur ses propres navires, y accomplir ses ventes, ses achats
et ses transactions aux mmes conditions que les Anglais eux-mmes?

S'il plat aux Anglais de s'imposer tous les frais du gouvernement de
l'Inde, quel motif aurons-nous de leur disputer, l'arme au poing, ce
singulier privilge, quand, du reste, par la libert des changes,
nous retirerons du commerce de l'Inde tous les avantages dont pourrait
nous investir la possession elle-mme?

Tant que les Anglais nous excluent, nous et les autres peuples, d'une
partie considrable de la surface du globe, c'est une violence; et il
est clair que toute violence, constamment menace, ne se maintient
qu' l'aide de la force. Armer, dans cette position, c'est une
ncessit fatale; ce n'est pas au moins une inconsquence.

Mais armer pour dfendre des possessions qu'on ouvre au libre commerce
du monde entier, c'est planter un arbre et en rejeter soi-mme les
fruits les plus prcieux.

Est-ce pour voler  de nouvelles conqutes que l'Angleterre renforce
ses escadres et ses bataillons?

Cela peut entrer dans les vues de l'aristocratie. Elle recouvrerait
par l plus qu'elle n'a perdu dans le monopole du bl! Mais de la part
du peuple travailleur, c'est une contradiction manifeste.

Pour justifier de nouvelles conqutes, mme aux yeux de sa propre
ambition, il faudrait commencer par reconnatre qu'on s'est bien
trouv des conqutes dj accomplies. Or, on y renonce, et on y
renonce, non par abngation, mais par calcul, mais parce qu'en posant
des chiffres on trouve que la perte surpasse le profit. Le moment ne
serait-il pas bien choisi pour recommencer l'exprience?

En agissant ainsi, le peuple anglais ressemblerait  ce manufacturier
qui,  ct d'une ancienne usine, en levait une nouvelle. Il
renouvelait toutes les machines du vieil tablissement, parce que, les
jugeant mauvaises, il voulait les remplacer par un mcanisme plus
perfectionn, et, en mme temps, il faisait construire  grands frais
des machines de l'ancien modle pour le nouvel tablissement.

Dans l'esprit du systme exclusif, un peuple augmente ses colonies
pour largir le cercle de ses dbouchs _privilgis_; mais lorsqu'il
s'aperoit enfin que c'est l une politique dcevante; lorsqu'il est
forc par son propre intrt d'ouvrir au commerce du monde les
colonies dj acquises; lorsqu'il renonce par calcul  la seule chose
qui les lui avait fait acqurir, _le privilge_, ne faudrait-il pas
qu'il ft frapp de vertige pour songer  augmenter ses possessions?
Et pourquoi y songerait-il? Serait-ce pour arriver encore 
l'affranchissement en passant par cette route de guerres, de
violences, de dangers, de taxes et de monopoles, alors qu'il dclare
la route ruineuse, et, qui pis est, le but absurde?

Le parti guerroyant, en Angleterre, assigne, il est vrai, un autre
motif aux mesures qu'il sollicite. Il redoute l'esprit militaire de la
France; il craint une _invasion_.

Le moment est singulirement choisi. Cependant, qu'en consquence de
cette crainte, l'Angleterre organist ses forces dfensives, qu'elle
constitut ses milices, nous n'y trouverions rien  redire; mais
qu'elle accroisse ses armes permanentes et sa marine militaire, en un
mot, ses forces agressives, c'est l une politique qui nous semble en
complte contradiction avec le systme commercial qu'elle vient
d'inaugurer, et qui n'aura d'autre rsultat que d'branler toute foi
dans l'influence pacifique du libre-change.

On accuse souvent l'Angleterre de n'avoir dcrt la libert
commerciale que pour entraner les autres nations dans cette voie. Ce
qui se passe donne un triste dmenti  cette accusation.

Certes, si l'Angleterre avait voulu agir fortement sur l'opinion du
dehors, si elle avait eu elle-mme une foi complte au principe du
libre-change considr dans tous ses aspects et dans tous ses effets,
son premier soin aurait t d'en recueillir les vritables fruits, de
rduire ses rgiments, ses vaisseaux de guerre, d'allger le poids des
taxes publiques, et de faire disparatre ainsi les entraves que les
exigences d'une vaste perception infligent toujours au travail du
peuple.

Et, dans cette politique, l'Angleterre aurait trouv, par surcrot,
les deux grandes sources de toute scurit: la diminution du danger et
l'accroissement des vritables nergies dfensives.--Car, d'une part,
c'est affaiblir le danger de l'invasion que de suivre envers tous les
peuples une politique de justice et de paix, que de leur prsenter un
front moins menaant, que de leur donner accs sur tous les points du
globe aux mmes titres qu' soi-mme, que de laisser libres toutes les
routes de l'Ocan, que de renoncer  cette diplomatie embrouille et
mystrieuse qui avait pour but de prparer de nouvelles
usurpations.--Et, d'un autre ct, le meilleur moyen de fonder la
dfense nationale sur une base inbranlable, c'est d'attacher tout un
peuple aux institutions de son pays, de le convaincre qu'il est le
plus sagement gouvern de tous les peuples, d'effacer successivement
tous les abus de sa lgislation financire, et de faire qu'il n'y ait
pas un homme sur tout le territoire qui n'ait toutes sortes de motifs
d'aimer sa patrie et de voler au besoin  sa dfense.

Pendant que cette ridicule panique se manifeste en Angleterre (et nous
devons dire que la raction de l'opinion commence  en faire justice),
le contre-coup s'en fait ressentir de ce ct-ci du dtroit. Ici, l'on
se persuade que, sous prtexte de dfense, l'Angleterre, en ralit,
prpare des moyens d'_invasion_; et certes nos conjectures sont au
moins aussi fondes que celles de nos voisins. Dj la presse commence
 demander des mesures de prcaution; car, de toutes les classes
d'hommes, la plus belliqueuse c'est certainement celle des
journalistes. Ils ont le bonheur de ne laisser sur le champ de
bataille ni leurs jambes, ni leurs bras; c'est le paysan qui est la
_chair  canon_, et quant  eux, ils ne contribuent aux frais de la
guerre qu'autant que leur cotent une fiole d'encre et une main de
papier. Il est si commode d'exciter les armes, de les faire
manoeuvrer, de critiquer les gnraux, de montrer le plus ardent
patriotisme, la bravoure la plus hroque, et tout cela du fond de son
cabinet, au coin d'un bon feu!... Mais les journaux font l'opinion.

Donc, nous armerons aussi de notre ct. Nos ministres se laisseront
sommer d'accrotre le personnel et le matriel de guerre. Ils auront
l'air de cder  des exigences irrsistibles, et puis ils viendront
dire: Vous voyez bien qu'on ne peut toucher ni au sel ni  la poste.
Bien au contraire, c'est le moment d'inventer de nouveaux impts;
difficile problme, mais nous avons parmi nous d'habiles financiers.

Il nous semble qu'il y a quelques hommes qui doivent rire dans leur
barbe de tout ceci.

D'abord ceux qui, dans les deux pays, vivent sur le dveloppement de
la force brutale; ceux  qui les msintelligences internationales, les
intrigues diplomatiques et les prjugs des peuples, ouvrent la
carrire des places, des grades, des croix, des avancements, de la
fortune, du pouvoir et de la gloire.

Ensuite, les monopoleurs. Outre que leurs privilges ont d'autant plus
de chances de durer que les peuples, redoutant la guerre, n'osent pas
se fier les uns aux autres pour leurs approvisionnements, quel beau
thme pour le _British-Lion_ et le _Moniteur industriel_, son
confrre, si le _free-trade_ aboutissait momentanment  cette
mystification de faire courir les nations aux armes.

Enfin les gouvernements, s'il en est qui cherchent  exploiter le
public,  multiplier le nombre de leurs cratures, ne seront pas
fchs non plus de cette belle occasion de disposer de plus de places,
de plus d'argent et de plus de forces. Qu'on aille aprs leur demander
des rformes: on trouvera  qui parler.

Nous avons la ferme confiance que cette ridicule panique, qui a agit
un moment l'Angleterre, est un mouvement factice dont il n'est pas
bien difficile de deviner l'origine. Nous ne doutons pas qu'elle ne se
dissipe devant le bon sens public, et nous en avons pour garants les
organes les plus accrdits de l'opinion, entre autres le _Times_, et
surtout le _Punch_, car c'est une affaire de sa comptence[44].

[Note 44: V. au tome III la relation d'un _Meeting  Manchester_,
pages 463  492.--(_Note de l'diteur._)]


35.--ENCORE LES ARMEMENTS EN ANGLETERRE.

                                                      29 Janvier 1848.

Il est assez ordinaire de voir les hommes qui ont pous une cause ou
un parti arranger les faits, les tourmenter, les supposer mme dans
l'intrt de l'opinion qu'ils dfendent.

C'est sans doute la tactique du _Moniteur de la prohibition_, car il
ne tient pas  lui que nous n'entrions dans cette voie d'hypocrisie et
de charlatanisme.

Cette feuille pluche avec grand soin nos colonnes, pour y trouver ce
qu'elle appelle _nos aveux_.

Constatons-nous que certains journaux, qui se prtendent les
dfenseurs exclusifs de la libert, ont dsert la libert
commerciale? _Aveu._

Sommes-nous surpris que les ouvriers se montrent indiffrents 
l'gard d'un systme qui lve le prix du pain, de la viande, du
combustible, des outils, du vtement, sans rien faire pour les
salaires? _Aveu._

Cherchons-nous  dtruire les alarmes imaginaires que la libert des
transactions inspire  quelques esprits prvenus? _Aveu._

Gmissons-nous de voir l'aristocratie britannique, un an aprs que le
principe de la libert lui a t impos par l'opinion populaire,
s'efforcer d'entraner cette opinion dans la dangereuse et
inconsquente voie des armements? _Aveu._

Que faudrait-il donc faire pour se mettre  l'abri de la vigilance du
_Moniteur industriel_? Eh! parbleu, la chose est simple: imiter les
charlatans de tous les partis; affirmer que le rgime protecteur n'a
les sympathies de personne; que l'immense majorit des citoyens, soit
en dedans, soit en dehors du pouvoir, possde assez de connaissances
conomiques pour apercevoir tout ce qu'il y a d'injustice et de
dception dans ce systme; nier les faits, en un mot, _avocasser_.

Mais alors comment expliquer notre Association? Si nous tions srs
que l'opinion publique est parfaitement claire, qu'elle est pour
nous, qu'elle n'a plus rien  apprendre, pourquoi nous serions-nous
associs?

Dussions-nous fournir encore souvent au _Moniteur industriel_
l'occasion de se rjouir de nos _aveux_, nous continuerons  exposer
devant nos lecteurs tous les faits qui intressent notre cause, aussi
bien ceux qui peuvent retarder que ceux qui doivent hter son succs.

Car nous avons foi dans la puissance de la vrit; et lorsque les
temps sont arrivs, il n'y a rien qui ne concoure  son triomphe, mme
les obstacles apparents.

C'est ce qui arrivera certainement  l'occasion des fameux armements
britanniques. Si, comme nous en avons la ferme esprance, l'opinion du
peuple, un moment surprise, vient  se raviser, si elle s'oppose  un
nouveau dveloppement de forces brutales, si elle en demande mme la
rduction, ne sera-ce pas la plus forte preuve de la connexit qui
existe entre la cause de la libert commerciale et celle de la
stabilit de la paix?

Le _Moniteur industriel_, par cela mme qu'il soutient une mauvaise
cause, ne peut, lui, rien laisser passer dans ses colonnes de ce qui
ressemble  des _aveux_. Aussi s'en garde-t-il bien. Demandez-lui
qu'il imprime le message du prsident ou le rapport du ministre des
finances des tats-Unis; demandez-lui qu'il rende compte des nombreux
meetings o les hommes de la classe industrielle, chefs et ouvriers,
combattent en Angleterre les desseins belliqueux de l'oligarchie: il
ne le fera pas; car quand on soutient une mauvaise cause, ce qu'il
faut surtout empcher, c'est que la lumire ne se fasse.

Aussi, nous sommes quelquefois surpris que le comit protectionniste
permette au _Moniteur industriel_ de soutenir la discussion. Quand on
a tort, la discussion ne vaut rien. Il et t plus prudent de suivre
les bons conseils du _Journal d'Elbeuf_ (quoique le _Journal d'Elbeuf_
ne les suive pas toujours lui-mme) et de faire entrer aussi le
_Moniteur industriel_ dans la conspiration du silence.

Discutons donc avec le _Moniteur industriel_ la question des
armements.

Il fait  ce sujet un long article qui se termine ainsi:

     En rsum, les armements de l'Angleterre que les
     libre-changistes s'efforcent de prsenter comme en contradiction
     avec sa conduite conomique, participent au contraire du mme
     esprit et tendent au mme but: le _Libre-change_ a t une
     campagne dirige par l'industrie britannique contre l'industrie
     trangre, et les armements ont pour but d'obtenir  un jour
     donn par la force ce qu'elle n'aura pu obtenir par la
     propagande,  l'aide de l'esprit d'imitation.

Que de choses  relever dans ces quelques lignes!

Singulire _campagne_ de l'industrie britannique contre l'industrie
trangre, laquelle s'est termine par l'abolition des droits sur les
crales, les bestiaux, le beurre, le fromage, la laine et tous les
produits agricoles! L'Angleterre a donc espr par l _inonder_ le
monde de bl, de viande, de laine et de beurre?

Singulire _propagande_ que celle de la ligue qui a agit pendant sept
ans les Trois-Royaumes, sans que personne en France en st rien! (_V.
l'introduction du tome III._)

Mais le principal paradoxe du _Moniteur_ consiste surtout 
reprsenter l'Angleterre comme agissant sous l'influence d'une pense
unique et unanime. Le _Moniteur_ ne veut pas voir, ou du moins il ne
veut pas convenir qu'il y a deux Angleterres: l'une qui exploite et
l'autre qui est exploite; l'une qui dissipe et l'autre qui travaille;
l'une qui soutient les monopoles et les profusions gouvernementales,
l'autre qui les combat; l'une qui s'appelle _oligarchie_, l'autre qui
s'appelle _peuple_.

Or, ce sont prcisment les mmes hommes qui, il y a deux ans, se
mettaient en frais d'loquence pour maintenir la restriction, les
prohibitions, les privilges, les monopoles; ce sont prcisment ces
mmes hommes qui demandent aujourd'hui qu'on augmente le nombre des
vaisseaux et des rgiments et le chiffre des impts. Pourquoi? parce
que les impts sont leur patrimoine, comme l'taient les monopoles.

Et ce sont les mmes hommes qui combattaient contre le monopole qui
combattent aujourd'hui contre les armements. (_V. tome III, pages 459
et suiv._)

Quels taient, il y a deux ans, les chefs de la croisade
protectionniste? c'taient bien MM. Bentinck, Sibthorp, et le
_Morning-Post_.

Quels taient les chefs de la ligue? c'taient bien Cobden, Bright,
Villiers, Thompson, Fox, Wilson, Hume.

En Angleterre, les journaux publient les noms des membres du Parlement
qui votent pour ou contre une mesure.

Nous saurons donc bientt qui veut les armements et qui ne les veut
pas.

Et si nous trouvons dans le parti belliqueux les nobles lords, les
Bentinck, les Sibthorp, les Stanley et le _Morning-Post_; si nous
retrouvons dans le parti de la paix les Cobden, les Bright, les
Villiers, les Fox, etc., que devrons-nous en conclure?

Qu'il y a donc une connexit _de fait_, comme il y a une connexit en
thorie, entre la libert du commerce, la paix des nations et la
modicit des taxes publiques.

Et qu'il y a aussi une connexit _de fait_, comme il y a une
connexit en thorie, entre les monopoles, les ides de violence
brutale et l'exagration des impts.

Nous devrons tirer encore de l une autre conclusion.

Le _Moniteur industriel_ nous accuse souvent d'anglomanie; mais il est
pour le moins aussi anglomane que nous. Nous sympathisons, il est
vrai, avec les ides de justice, de libert, d'galit, de paix,
partout o nous les voyons se produire, ft-ce en Angleterre. Et c'est
pour cela, soit qu'il s'agisse de libert de commerce ou de rduction
de forces brutales, qu'on nous voit du ct des Cobden, des Bright et
des Villiers.

Le _Moniteur industriel_ prche l'exploitation du public par une
classe. C'est pour cela qu'on le voit du ct des Bentinck et des
Sibthorp, soit que l'exploitation se fasse par le monopole, soit
qu'elle se fasse par l'abus des fonctions et des impts.

La discussion sur les armements aura lieu bientt  la Chambre des
communes. Nous attendons l le _Moniteur industriel_. Lui qui nous
reproche de sympathiser avec la cause du peuple anglais, nous verrons
s'il ne s'enrle pas encore cette fois  la suite de l'oligarchie
britannique et du _Morning-Post_.

Messieurs les monopoleurs, permettez-nous de vous le dire: vous faites
un grand talage de sentiments patriotiques; mais votre patriotisme
n'est pas de bon aloi.

Votre grand argument contre la libert des transactions est: Que
ferions-nous en cas de guerre, si nous tirions une partie de nos
approvisionnements de l'tranger?

C'est par cet argument que vous parvenez  retenir l'opinion publique
prs de vous abandonner.

Vous aviez donc besoin, non pas de la guerre (ce serait une perversit
dont nous vous croyons incapables), mais de l'ventualit toujours
imminente d'une guerre. La dure de vos monopoles est  ce prix.

Vous tes ainsi conduits  semer partout des alarmes,  faire alliance
avec les partis qui, en tous pays, appellent la guerre,  flatter sans
cesse,  garer le plus dlicat et le plus dangereux des sentiments,
l'orgueil national;  empcher autant qu'il est en vous que l'Europe
ne rduise son tat militaire,  cacher avec soin les garanties que la
libert donne  la paix.

Voil le secret de ce prtendu patriotisme dont vous faites talage.

Ce patriotisme, qu'en faisiez-vous quand il fut question d'une union
douanire entre la France et la Belgique? Oh! alors vous avez bien su
en sevrer vos lvres et le mettre en rserve au fond de vos coeurs
pour une autre occasion. Il se montre ou se cache selon les exigences
de vos privilges.

Nous voyons par les journaux anglais qu'une vraie panique a t
habilement seme de l'autre ct du dtroit parmi le peuple. Le
ministre whig veut augmenter ses armements. Le rsultat sera que la
France augmentera les siens. Ce spectacle nous attriste, nous ne le
cachons pas.--Il vous rjouit, vous; c'est tout aussi naturel. Votre
joie clate dans les colonnes du _Moniteur industriel_. Vous ne pouvez
pas le contenir. Vous nous raillez, vous triomphez; car cela retarde
le jour o vous serez bien forcs de rentrer dans le droit commun. Ce
_patriotisme_-l, nous vous en laissons le triste monopole.


36.--SUR L'INSCRIPTION MARITIME.

                                                      22 Janvier 1847.

Un journal annonce que le gouvernement anglais, sentant que la _presse
des matelots_ serait inexcutable, est sur le point de constituer
quelque chose de semblable  notre _inscription maritime_.

Si nous tions de ceux qui pensent que ce qui nuit  une nation
profite ncessairement  une autre, nous encouragerions de toutes nos
forces nos voisins  entrer dans cette voie. S'il est vrai que les
mmes causes produisent les mmes effets, nous pourrions en conclure
qu'une institution qui a t funeste  notre marine marchande, et par
suite  notre marine militaire, ne le serait pas moins  la marine
britannique.

Que notre marine marchande soit en dcadence, c'est un fait qui n'a
plus besoin de preuves. Sans doute, ainsi que l'a parfaitement
dmontr la chambre de commerce de Bordeaux, la cause principale en
est dans le rgime restrictif. Les chiffres et les paradoxes du comit
Odier ne parviendront jamais  branler cette vrit, que si la France
expdiait et recevait plus de marchandises, elle aurait plus de
transports  faire. Le comit Odier cite avec complaisance le chiffre
de nos importations et de nos exportations. Nous prendrons la libert
de lui faire observer que ce qui entre en France n'y entre pas en
vertu du rgime restrictif, mais malgr ce rgime. Il nuit  notre
marine, non en raison des choses qu'il laisse entrer, mais en raison
de celles qu'il empche d'entrer.

D'ailleurs, ce n'est pas seulement par la diminution sur l'ensemble de
nos changes qu'il froisse la navigation, mais par la fausse position
o il met nos navires. Supposez la libert absolue, et il est ais de
comprendre comment le prix du fret pourrait s'abaisser sans prjudice
pour les armateurs.

Quand un btiment prend charge au Havre ou  Bordeaux, si l'armateur
pouvait se dire: Partout o ira mon navire, le capitaine s'adressera
aux courtiers et prendra la premire cargaison venue, n'importe la
destination. Au Brsil, il n'attendra pas qu'il se prsente du fret
pour le Havre: il pourrait attendre longtemps, puisque nous ne
voulons rien recevoir en France du Brsil. Mais s'il trouve  charger
des cuirs pour New-York, si  New-York il rencontre du bl pour
l'Angleterre, et en Angleterre du sucre pour Dantzick, il sera libre
d'excuter ces transports; ses priodes d'attente et d'inaction, ses
chances de _retour  vide_ en seront fort diminues; si, dis-je,
l'armateur franais pouvait faire ce raisonnement, il est probable
qu'il serait plus facile relativement au prix du fret. On dit  cela
qu'il est bien forc par la concurrence de rduire ses prtentions au
mme niveau que les autres navigateurs. Cela est vrai; et c'est
prcisment pour cela qu'on construit moins et qu'on navigue moins en
France, parce qu' ce niveau la convenance ne s'y trouve plus, et la
rmunration est insuffisante.

Nous ignorons combien il faudra de temps pour que les nations
apprennent  ne pas voir un gain dans le tort qu'elles se font ainsi
les unes aux autres.

Mais, si nous sommes bien informs, l'inscription maritime travaille
presque aussi efficacement que le rgime exclusif  la dcadence de
notre marine marchande.

Le mtier de marin, qui a naturellement tant d'attraits pour la
jeunesse de nos ctes, est aujourd'hui vit avec le plus grand soin.
Les pres font des sacrifices pour empcher leurs fils d'entrer dans
cette noble carrire, car on n'y peut entrer sans perdre toute
indpendance pour le reste de ses jours. Souvent, sans doute,
l'attrait d'une profession aventureuse l'emporte sur les calculs de la
prvoyance; mais alors le marin se dgote bientt d'une carrire qui
lui fait sentir constamment le poids d'une chane inflexible, et nous
avons entendu des hommes pratiques se demander trs-srieusement si
les sinistres frquents, dont notre marine militaire est afflige
depuis quelque temps, ne devaient pas tre attribus  une certaine
force d'inertie qui nat, dans le marin, de la rpugnance avec
laquelle il subit la triste destine que lui fait l'inscription
maritime. Quoi qu'il en soit, si l'on faisait une enqute sur les
rivages de l'Ocan, nous osons affirmer qu'elle rvlerait, dans la
population, une inclination toujours croissante  s'loigner de toutes
les professions qui assujettissent  l'inscription maritime.

Admettons pour un instant que ce rgime vnt  tre effac de nos
lois, et que, pour se procurer des marins, l'tat n'et d'autres
ressources, comme aux tats-Unis et en Angleterre, que de les payer 
un taux plus lev que celui du commerce.

Il pourrait en rsulter une plus grande difficult pour armer
instantanment un grand nombre de vaisseaux de guerre. Il n'est pas
douteux qu'avec un pouvoir despotique on va toujours plus vite en
besogne. Mais cet inconvnient ne serait-il pas bien compens par
l'avantage de faire renatre le got de la mer, de diminuer les
entraves de notre marine marchande, et d'avoir ainsi  sa disposition
une population maritime  la fois plus nombreuse et plus dvoue?

Il nous semble que les inconvnients, s'il y en a, porteraient sur nos
_moyens agressifs_, l'agression exigeant toujours beaucoup de
promptitude. Mais pour nos _moyens de dfense_, ils seraient
certainement fort accrus par le rgime de la libert. Raison de plus
pour que nous lui accordions toutes nos sympathies.

Revenant  l'Angleterre, nous serions fchs, par les motifs que nous
venons d'exposer, de la voir entrer dans le systme de l'inscription
maritime. Ce systme, il est vrai, peut faciliter ses moyens
d'attaque, car il est commode de n'avoir qu'un ordre  signer pour
runir dans un moment et sur un point donn une grande force; mais en
mme temps, il nous parat de nature  diminuer les vrais lments de
dfense, qui sont et seront toujours, quand il s'agit de la mer, une
navigation marchande florissante, une population maritime nombreuse et
fortement attache, par le sentiment de son indpendance et de sa
dignit, aux institutions de son pays et aux nobles travaux de la mer.

C'est une circonstance heureuse, pour l'avenir de l'humanit, que les
meilleurs moyens d'agression soient pour ainsi dire exclusifs de bons
moyens de dfense. Les premiers exigent qu'une multitude immense
d'tres humains soient sous la dpendance absolue d'un seul homme. Le
despotisme en est l'me; c'est l'inscription maritime pour la mer et
l'arme permanente pour la terre. Les seconds ne demandent qu'une
bonne organisation des citoyens paisibles et l'amour de la patrie: la
garde nationale pour la dfense des frontires et le service
volontaire pour la dfense des ctes. Aucun peuple impartial et
raisonnable ne peut se formaliser de ce qu'une autre nation pourvoie 
sa dfense par des mesures qui excluent le danger de l'agression;
mais, sous prtexte de dfense, accrotre les moyens agressifs, mme
aux dpens des vrais moyens dfensifs, c'est rpandre au loin des
craintes, c'est provoquer des mesures analogues, c'est crer partout
le danger, c'est agglomrer des forces qui ne demandent pas mieux que
d'tre utilises. C'est, en un mot, retarder le progrs de la
civilisation.


37.--LA TAXE UNIQUE EN ANGLETERRE.

                                                         27 Juin 1847.

Quelques journaux, intresss  tourner contre nous les prventions
nationales, font remarquer que nous allons souvent chercher des faits
et des enseignements de l'autre ct du dtroit. Le _Moniteur
industriel_ va mme jusqu' nous appeler _un journal anglais_, insulte
dont le bon sens public fera justice.

Nous devons cependant  notre dignit d'expliquer pourquoi nous
suivons avec soin le mouvement des esprits et de la lgislation en
Angleterre, sur les matires qui se rattachent au but spcial de cette
feuille.

De quelque manire qu'on juge la politique de l'Angleterre et le rle
qu'elle a pris dans le monde, il est impossible de ne pas convenir
qu'en tout ce qui concerne le commerce, l'industrie, les finances et
les impts, elle a pass par des expriences que les autres nations
peuvent et doivent tudier avec fruit pour elles-mmes.

Dans aucun pays, les systmes divers n'ont t mis en pratique avec
plus de rigueur. Quand l'Angleterre a voulu protger sa marine, elle a
imagin un acte de navigation beaucoup plus svre que toutes les
imitations qui en ont t faites ailleurs. Sa loi-crale est bien
autrement restrictive que celle de notre pays, son systme colonial
bien autrement tendu. Les dpenses publiques y ont pris depuis
longtemps un dveloppement prodigieux, et par consquent toutes les
formes imaginables de l'impt y ont t essayes. Les banques, les
caisses d'pargne, la loi des pauvres y sont dj anciennes.

Il rsulte de l que les effets bons ou mauvais de toutes ces mesures
ont d se manifester en Angleterre plus qu'en tout autre pays; d'abord
parce qu'elles y ont t prises d'une manire plus absolue, ensuite,
parce qu'elles y ont eu plus de dure.

En outre, le rgime reprsentatif, la discussion, la publicit,
l'usage des enqutes et la statistique y ont constat les faits plus
que dans aucun autre pays.

Aussi, c'est en Angleterre d'abord qu'a d se produire la raction de
l'opinion publique contre les faux systmes, contre les dispositions
lgislatives en contradiction avec les lois de l'conomie sociale,
contre les institutions sduisantes par leurs effets immdiats, mais
dsastreuses par leurs consquences loignes.

Dans ces circonstances, nous croirions manquer  nos devoirs et faire
acte de lchet si, nous en laissant imposer par la stratgie du
_Moniteur industriel_ et du parti protectionniste, nous nous privions
d'une source si riche d'informations. On l'a dit avec raison,
l'exprience est le plus rigoureux des matres; et si l'exemple des
autres peut nous prserver de quelques fautes, pourquoi
n'essayerions-nous pas de faire tourner au profit de notre instruction
nationale les essais et les preuves qui se font ailleurs?

Une tendance bien digne d'tre remarque, c'est la disposition qui se
manifeste en Angleterre, depuis quelque temps,  rsoudre les
questions d'conomie politique par des _principes_.--Ce qui ne veut
pas dire que les rformes s'y accomplissent du soir au lendemain, mais
qu'elles ont pour but de raliser d'une manire complte une pense
qu'on juge fonde sur la justice et l'utilit gnrale.

Tandis qu'il est de tradition, dans d'autres pays, qu'en matire
d'impts, de finances, de commerce, il n'y a pas de principes, qu'il
faut se contenter de ttonner, repltrer et modifier au jour le jour,
en vue de l'effet le plus prochain, il semble que, de l'autre ct du
dtroit, le parti rformateur admet comme incontestable cette donne:
_L'utilit gnrale se rencontre dans la justice._ Ds lors, tout se
borne  examiner si une rforme est en harmonie avec la justice; et ce
point une fois admis par l'opinion publique, on y procde
vigoureusement sans trop s'embarrasser des inconvnients inhrents 
la transition, sachant fort bien qu'il y a, en dfinitive, plus de
biens que de maux  attendre de substituer ce qui est juste  ce qui
ne l'est pas.

C'est ainsi qu'a t opre l'abolition de l'esclavage.

C'est ainsi qu'a t effectue la _rforme postale_. Une fois reconnu
que les relations d'affections et d'affaires par correspondance
n'taient pas une _matire imposable_, on a rduit le port des
lettres, ainsi que cela dcoulait du principe, au prix du service
rendu.

La mme conformit  un principe prside  la rforme commerciale.
Ayant bien constat que la protection est une dception en ce qu'elle
ne profite aux uns qu'aux dpens des autres, avec une perte sche
par-dessus le march pour la communaut, on a pos en principe ces
mots: _Plus de protection._ Ce principe est destin  entraner la
chute des lois-crales, celle de l'acte de navigation, celle du
systme colonial, le bouleversement complet des vieilles traditions
politiques et diplomatiques de la Grande-Bretagne. N'importe, il sera
pouss jusqu'au bout. (_V. tome III, pages 437  518._)

Il s'opre en ce moment un travail dans les esprits pour ramener au
principe de libert l'tat religieux, l'ducation et la banque. Ces
questions ne sont pas mres encore; mais on peut tre sr d'une chose,
c'est que si, en ces matires, la libert sort triomphante de la
discussion, elle ne tardera pas  tre ralise en fait.

Voici maintenant qu'un membre de la Ligue, M. Ewart, fait au Parlement
la motion de convertir tous les impts en une _taxe unique_ sur la
proprit, entendant par ce mot les capitaux de toute nature. C'est la
pense des physiocrates rectifie, complte, largie, rendue
praticable.

On s'imagine peut-tre qu'une proposition aussi extraordinaire, qui ne
tend  rien moins qu' la suppression absolue de tous les impts
indirects (la douane comprise), a d tre repousse et considre par
tout le monde, et spcialement par le ministre des finances, comme
l'oeuvre d'un rveur, d'un cerveau fl, ou tout au moins d'un homme
par trop en avant de son sicle. Point du tout. Voici la rponse du
chancelier de l'chiquier:

     Je crois exprimer l'opinion de toute la Chambre, en disant que
     l'honorable auteur de la motion n'avait nul besoin de parler de
     la puret de ses intentions. Aucun de nos collgues n'a moins
     besoin de se dfendre sur ce terrain, tout le monde sachant
     combien sont toujours dsintresss les motifs qui le font agir;
     et certainement, il est impossible d'attacher trop d'importance 
     la question qu'il vient de soumettre  la Chambre. En mme temps
     j'espre que mon honorable ami ne regardera pas comme un manque
     de respect de ma part, si je refuse de le suivre dans tous les
     dtails qu'il nous a soumis sur les impts indirects, sur
     l'accise, la douane et le timbre.  la session prochaine, ce sera
     mon devoir de soumettre au Parlement la rvision de notre systme
     contributif. Alors il faudra se dcider, d'une manire ou d'une
     autre, sur une des branches les plus importantes du revenu,
     l'_income-tax_; et ce sera le moment d'examiner la convenance de
     rendre permanente ou mme d'tendre cette nature de taxe directe,
     en tant qu'oppose aux impts indirects. On comprendra que ce
     n'est pas le moment de traiter cette question. Je puis nanmoins
     assurer la Chambre que c'est mon dsir le plus ardent d'tablir
     mon rgime financier sur les bases les moins oppressives pour les
     contribuables, les plus propres  laisser prendre au travail, au
     commerce et  l'industrie tout le dveloppement dont ils sont
     susceptibles.

Sans doute, ce qui a pu dterminer le chancelier de l'chiquier 
accueillir avec tant de bienveillance la motion de M. Ewart, c'est le
dsir de s'assurer pour l'anne prochaine le triomphe dfinitif de
l'_income-tax_, mesure toujours prsente jusqu'ici comme temporaire.
Dans tous les pays, les ministres des finances procdent ainsi 
l'gard des nouveaux impts. C'est un _dcime de guerre_, un
_income-tax_; c'est ceci ou cela, n des circonstances, et
certainement destin  disparatre avec elles, mais qui, nanmoins, ne
disparat jamais. Il est donc possible que le chancelier de
l'chiquier se soit montr seulement habile et prvoyant au point de
vue fiscal. Mais si l'_income-tax_ ne se dveloppe qu'accompagn de
suppressions correspondantes dans les impts indirects, il sera
toujours vrai de dire, quelles que soient les intentions, qu'un grand
pas aura t fait vers l'avnement de l'_impt unique_.

Quoi qu'il en soit, la question est pose; elle ne tombera pas.

Il n'entre pas dans nos vues de nous prononcer sur une matire aussi
grave et encore si controverse. Nous nous bornerons  soumettre  nos
lecteurs quelques rflexions.

Voici ce que disent les partisans de la taxe unique:

De quelque manire qu'on s'y prenne, l'impt retombe toujours  la
longue sur le consommateur. Il est donc indiffrent pour lui, quant 
la quotit, que la taxe soit saisie par le fisc au moment de la
production ou au moment de la consommation. Mais le premier systme a
l'avantage d'exiger moins de frais de perception, et de dbarrasser le
contribuable d'une foule de vexations qui gnent les mouvements du
travail, la circulation des produits et l'activit des transactions.
Il faudrait donc faire le recensement de tous les capitaux, terres,
usines, chemins de fer, fonds publics, navires, maisons, machines,
etc., etc., et prlever une taxe proportionnelle. Comme rien ne peut
se faire sans l'intervention du capital, et que le capitaliste fera
entrer la taxe dans son prix de revient, il se trouverait en
dfinitive que l'impt serait dissmin dans la masse; et toutes les
transactions subsquentes, intrieures ou extrieures,  la seule
condition d'tre honntes, jouiraient de la plus entire libert.

Les dfenseurs des _taxes indirectes_ ne manquent pas non plus de
bonnes raisons. La principale est que la taxe, dans ce systme, se
confond tellement avec le prix vnal de l'objet, que le contribuable
ne les distingue plus, et qu'on paye l'impt sans le savoir; ce qui ne
laisse pas que d'tre commode, surtout pour le fisc, qui parvient
ainsi progressivement  tirer quelque cinq et six francs d'un objet
qui ne vaut pas vingt sous[45].

[Note 45: V. au tome V, le discours sur l'impt des boissons, p. 468 
493.--(_Note de l'diteur._)]

Aprs tout, si jamais l'impt unique se ralise, ce ne sera qu' la
suite d'une discussion prolonge ou d'une grande diffusion des
connaissances conomiques; car il est subordonn au triomphe d'autres
rformes, plus loignes encore d'obtenir l'assentiment public.

Nous le croyons, par exemple, incompatible avec une administration
dispendieuse, et qui, par consquent, se mle de beaucoup de choses.

Quand un gouvernement a besoin d'un, deux ou trois milliards, il est
rduit  les soutirer du peuple; pour ainsi dire par _ruse_. Le
problme est de prendre aux citoyens la moiti, les deux tiers, les
trois quarts de leurs revenus, goutte  goutte, heure par heure, et
sans qu'ils y comprennent rien. C'est l le beau ct des impts
indirects. La taxe s'y confond si intimement avec le prix des objets
qu'il est absolument impossible de les dmler. Avec la prcaution de
n'tablir d'abord, selon la politique impriale, qu'un impt bien
modr, afin de ne pas occasionner une variation trop visible des
prix, on peut arriver ensuite  des rsultats surprenants.  chaque
nouveau renchrissement le fisc dit: Qu'est-ce qu'un centime ou deux
par individu _en moyenne_? ou bien: Qui nous assure que le
renchrissement ne provient pas d'autres causes?

Il n'est pas probable qu'avec l'_impt unique_, lequel ne saurait
s'envelopper de toutes ces subtilits, un gouvernement puisse arriver
jamais  absorber la moiti de la fortune des citoyens.

Le premier effet de la proposition de M. Ewart sera donc
vraisemblablement de tourner l'opinion publique de l'Angleterre vers
la srieuse rduction des dpenses, c'est--dire vers la
non-intervention de l'tat en toutes matires o cette intervention
n'est pas de son essence.

Il me semble impossible de n'tre pas frapp de l'effet probable de
cette nouvelle direction imprime au systme contributif de la
Grande-Bretagne, combin avec la rforme commerciale.

Si d'une part le systme colonial s'croule, comme il doit
ncessairement s'crouler devant la libert des changes; si d'un
autre ct le gouvernement est rduit  l'impuissance de rien prlever
sur le public au del de ce qui est strictement ncessaire pour
l'administration du pays, le rsultat infaillible doit tre de couper
jusque dans sa racine cette politique traditionnelle de nos voisins
qui, sous les noms d'intervention, influence, prpondrance,
prpotence, a jet dans le monde tant de ferments de guerres et de
discordes, a soumis toutes les nations et la nation anglaise plus que
toute autre  un si crasant fardeau de dettes et de contributions.


38.--M. DE NOAILLES  LA CHAMBRE DES PAIRS.

                                                      24 Janvier 1847.

Notre mission est de combattre cette fausse et dangereuse conomie
politique qui fait considrer la proprit d'un peuple comme
incompatible avec la prosprit d'un autre peuple, qui assimile le
commerce  la conqute, le travail  la domination. Tant que ces ides
subsisteront, jamais le monde ne pourra compter sur vingt-quatre
heures de paix. Nous dirons plus, la paix serait une absurdit et une
inconsquence.

Voici ce que nous lisons dans le discours qu'a prononc ces jours-ci
M. de Noailles  la Chambre des pairs:

On sait que l'intrt de l'Angleterre serait l'anantissement du
commerce de l'Espagne pour _qu'elle pt l'inonder du sien_...
L'anarchie entretient la faiblesse et la pauvret, et l'Angleterre
_trouve son profit  ce que l'Espagne soit faible et pauvre_... En un
mot, et c'est dans la nature des choses, la politique de l'Angleterre
la porte  vouloir possder l'Espagne pour l'annuler, afin d'avoir...
_ nourrir et  vtir un peuple nombreux_. (Trs-bien.)

Nous mettons de ct, bien entendu, la question espagnole et
diplomatique. Nous nous bornons  signaler l'absurdit et le danger de
la thorie professe ici par le noble pair.

Dire qu'un pays commercial et industriel a intrt  annuler tous les
autres, afin de les inonder de ses produits, afin d'en nourrir, vtir,
loger, hberger les habitants, c'est renfermer en deux lignes un si
grand nombre de contradictions, qu'on ne sait comment s'y prendre
seulement pour les montrer[46].

[Note 46: Cette pense qui a plus d'une fois excit la juste
indignation de Bastiat (V. la page 462 du tome III), est encore le
thme favori de l'cole protectionniste. Elle a t rcemment
reproduite, sous une forme pompeuse, par un crivain de cette cole,
M. Ch. Gouraud,  la page 259 de son _Essai sur la libert du commerce
des nations_.--(_Note de l'diteur._)]

Ce qui fait la richesse d'un ngociant, c'est la richesse de sa
clientle; et, quand M. de Noailles affirme que l'Angleterre veut
appauvrir ses acheteurs, j'aimerais autant lui entendre dire que la
maison Delisle, notre voisine, attend pour faire fortune que Paris
soit ruin, qu'on n'y donne plus de bals et que les dames y renoncent
 la toilette.

D'un autre ct, il semble, d'aprs M. de Noailles, qu'un peuple
spcialement aspire  nourrir et vtir tous les autres,--qu'en cela ce
peuple fait un calcul, et, ce qui est fort trange, un bon calcul. Ce
peuple dsire qu'on ne travaille nulle part, afin de travailler pour
tout le monde. Son but est de mettre  la porte de chacun le vivre et
le couvert, sans jamais rien accepter de personne, tout ce qu'il
accepterait tant une perte pour lui; et enfin, voici le comble du
merveilleux, M. de Noailles croit et dit, sans rire, que c'est par une
semblable politique que l'Angleterre, donnant beaucoup et recevant
peu, appauvrit les autres et s'enrichit elle-mme.

En vrit, il est temps qu'un pareil tissu de banalits cesse d'tre
la pture intellectuelle de notre pays. Nous sommes dcids, quant 
nous,  fltrir ces doctrines  mesure qu'elles oseront se produire et
de quelque bouche qu'elles manent; car elles ne sont pas seulement
ridiculement absurdes, elles sont surtout anarchiques et
anti-sociales. En effet,  moins de vouloir s'en tenir  de puriles
dclamations, il faut bien reconnatre que le mobile qui fait agir les
producteurs est le mme dans tous les pays. Si donc le travailleur
anglais a intrt  l'abaissement et  la ruine du globe, il en est de
mme de tous les travailleurs belges, franais, espagnols, allemands;
et nous vivons dans un monde o nul ne peut s'lever que par la
destruction de l'humanit tout entire.

Mais, dira-t-on, M. de Noailles n'a fait qu'exprimer une ide
gnralement reue. N'est-il pas vrai que les Anglais cherchent
surtout des dbouchs, et que par consquent leur but principal est de
vendre, non d'acheter?

Non, cela n'est pas vrai, et ne le serait pas alors que les Anglais le
croiraient eux-mmes. Nous convenons que, pour leur malheur et celui
du monde, ce faux principe, qui est celui du rgime protecteur, a
dirig toute leur politique pendant des sicles; ce qui explique et
justifie les dfiances universelles dont M. de Noailles a t
l'organe. Mais enfin, l'Angleterre s'est place aujourd'hui sous
l'influence d'un principe diamtralement oppos, le principe de la
libert; et, dans cet ordre d'ides, ce qui est vrai, le voici; c'est
beaucoup plus simple et beaucoup plus consolant:

Les Anglais dsirent jouir d'une foule de choses qui ne viennent pas
dans leur le, ou qui n'y viennent qu'en quantit insuffisante. Ils
veulent avoir du sucre, du th, du caf, du coton, du bois, des
fruits, du bl, du beurre, de la viande, etc. Pour obtenir ces choses
au dehors, il faut les payer, et ils les payent avec les produits de
leur travail.--Les _importations_ d'un peuple sont les jouissances
qu'il se procure, et ses _exportations_ sont le payement de ces
jouissances. Le but rel de toute nation (quoi qu'elle en pense
elle-mme) est d'importer le plus possible et d'exporter le moins
possible, comme le but de tout homme, dans ses transactions, est
d'obtenir beaucoup en donnant peu.

Que de peine il faut pour faire comprendre une vrit si simple!--Et
pourtant il faut qu'elle soit comprise. La paix du monde est  ce
prix.


39.--PARESSE ET RESTRICTION.

                                                      16 Janvier 1848.

Un de nos abonns hommes de beaucoup de lumires et d'exprience,
plac dans une haute position sociale, nous soumet l'objection
suivante,  laquelle nous nous empressons de rpondre, parce qu'elle
proccupe beaucoup d'esprits sincres.

     Comme le travail est une fatigue, beaucoup d'entre nous aiment
     mieux s'abstenir du travail que d'avoir  se reposer de la
     fatigue. Le climat nous y dispose plus ou moins. L'Espagnol, par
     exemple, est paresseux d'esprit et de corps. Admettez la libert
     des changes en Espagne. L'habitant sera mieux log, nourri,
     vtu, parce qu'avec ses produits il achtera  l'tranger des
     produits meilleurs et  plus bas prix que ceux qu'il pourrait
     fabriquer; mais il n'achtera toujours que dans la proportion de
     ce qu'il produit lui-mme. La premire amlioration obtenue, il
     en restera l, parce qu'il ne sait, ne veut et ne peut produire
     davantage. La protection (peu importe la forme) mesure, limite
     aux industries vitales, a pour but de le solliciter  vaincre sa
     tendance naturelle en lui assurant un ddommagement de ses
     efforts. L'homme d'tat ne pourrait-il lui tenir ce langage:
     Livr  tes instincts naturels, tu produis peu, tu achtes peu,
     tu restes pauvre; il est utile que tu produises davantage pour
     que tu puisses acheter un jour davantage. Pour te ddommager de
     ta peine, pour te stimuler  l'tude qui te donnera plus de
     savoir,  l'industrie qui te donnera de meilleurs instruments, 
     la pratique qui te donnera plus d'habilet, nous allons nous
     imposer un _sacrifice_. Produis, nous renoncerons, pour un temps,
      acqurir les mmes produits  l'tranger; _nous te les payerons
     plus cher_, afin que tu rentres dans tes avances, afin que tu
     nous donnes une production nouvelle, et par consquent un nouveau
     moyen d'changer, une facult plus grande d'acheter.

Ainsi, comme nous, notre honorable correspondant voit dans la
restriction un appauvrissement, un dommage, une souffrance, une perte,
un _sacrifice_, infligs  la population. Seulement, il se demande si
elle ne peut pas agir comme stimulant, afin de faire sortir la
population de son inertie naturelle.

La paresse d'un peuple tant pose en fait, notre correspondant
conviendra bien que si ce peuple est pauvre, c'est  sa paresse et non
aux importations qu'il doit s'en prendre. Celles-ci le mettent au
contraire  mme de retirer plus de jouissances du peu de travail
auquel il se livre.

Si un homme d'tat intervient et dit: Nous allons exclure le produit
tranger; tu le feras toi-mme, et tes concitoyens _te le payeront
plus cher_, afin de te dterminer au travail par l'appt d'un plus
grand gain, le rsultat sera que tous ses concitoyens, payant le
produit plus cher, _seront moins riches d'autant_, et favoriseront
dans une moindre proportion des industries dj existantes dans le
pays. Tout ce qu'on aura fait, c'est d'encourager une forme de travail
en en dcourageant dix autres, et l'on ne voit pas alors comment le
_sacrifice_ atteint le but, qui est de dtruire la paresse.

Mais voici qui est plus grave. On peut se demander si c'est bien la
mission d'un homme d'tat de diminuer les moyens de satisfaction d'un
peuple, dans l'esprance de secouer son inertie. Aprs avoir tabli
sans _arrire-doute_, ainsi que le fait notre correspondant, que la
restriction est un sacrifice gnral, demander si elle ne peut pas
tre utile comme moyen de _forcer_ les hommes au travail, c'est
demander s'il ne serait pas bon dans le mme but,  supposer que cela
ft praticable, de diminuer la fertilit du sol, d'enfoncer le minerai
plus avant dans les entrailles de la terre, de rendre le climat plus
rude, de prolonger les rigueurs de l'hiver, d'abrger la dure des
jours, de donner  l'Espagne le climat de l'cosse, afin de solliciter
par la vive piqre des besoins l'nergie des habitants. Il est
possible que cela russt. Mais est-ce l la mission des
gouvernements? Le droit des hommes d'tat va-t-il jusque-l? Et parce
qu'un homme a t pouss par le vent des circonstances au timon des
affaires, parce qu'il a reu une commission de ministre, son
_omnipotence_ lgitime sur tous ses semblables va-t-elle jusqu'au
point de les faire souffrir, d'accumuler autour d'eux les difficults
et les obstacles, afin de les rendre actifs et laborieux[47]?

[Note 47: V. au tome IV, page 342, le pamphlet _La Loi_; et les chap.
XVII et XX des _Harmonies_.--(_Note de l'diteur._)]

Une telle pense a sa source dans cette doctrine fort rpandue de nos
jours, que les gouverns sont de la matire inerte sur laquelle les
gouvernants peuvent faire toutes sortes d'expriences.

Beaucoup de publicistes ont eu le tort de ne pas donner assez
d'importance aux fonctionnaires publics et de les considrer comme une
classe _improductive_. Les coles modernes nous semblent tomber dans
l'exagration contraire, en faisant des gouvernants des tres  part,
placs en dehors et au-dessus de l'humanit, ayant mission, comme dit
Rousseau, _de lui donner le sentiment et la volont, le mouvement et
la vie_[48].

[Note 48: V. au tome IV, page 442, le pamphlet, _Baccalaurat et
socialisme_.--(_Note de l'diteur._)]

Nous contestons au lgislateur une telle _autocratie_, et plus encore
quand elle se manifeste par des mesures qui, aprs tout, n'encouragent
l'un dans une certaine proportion qu'en dcourageant l'autre dans une
proportion plus grande encore, comme c'est le propre du systme
protecteur, selon notre honorable correspondant lui-mme.


40.--DEUX MODES D'GALISATION DE TAXES.

                                                         4 Avril 1847.

Les partisans du libre-change se font un argument de ce qui est
advenu au sucre de betterave, pour prouver que la crainte de la
concurrence est souvent chimrique.

Tout ce qu'on prdit de la rivalit extrieure pour le fer, le drap,
les bestiaux, disent-ils, on le prdisait, pour la betterave, de la
rivalit coloniale. Les industries protges n'invoquent pas un
argument que le sucre indigne n'ait invoqu, quand il fut menac du
rgime de l'galit. Mettre aux prises les deux sucres, c'tait
condamner  mort le plus faible. Qu'est-il arriv cependant? Sous
l'aiguillon de la ncessit, les fabricants ont fait des efforts
d'intelligence, de bonne administration, d'conomie. Ils ont retrouv
de ce ct plus qu'ils ne perdaient du ct de la protection; en un
mot, ils prosprent plus que jamais. L'analogie ne nous dit-elle pas
qu'il en sera de mme des autres industries? La voie du progrs leur
est-elle ferme? Nos manufacturiers ne feront-ils aucun effort pour
lutter avec leurs rivaux et reconqurir, par leur habilet, plus
qu'ils ne doivent au privilge?

Ce raisonnement place le libre-change sur un terrain dfavorable. Il
te  sa dmonstration les deux tiers de ses forces, en insinuant
qu'un dgrvement sur les produits trangers et une aggravation sur le
produit national,--c'est la mme chose. Il tend  faire penser qu'en
dehors des progrs subits et extraordinaires, il n'y a pas de salut
pour nos industries protges, si la concurrence est permise. Il
dcourage ceux qui n'ont pas une foi complte dans ces progrs, qui,
il faut bien le dire, peuvent bien n'tre pas aussi rapides dans les
autres branches de travail qu'ils l'ont t dans l'industrie
saccharine.

Il ne faut pas laisser croire que le maintien de nos industries,
soumises au rgime de la libert, est subordonn  des progrs
probables, sans doute, mais dont personne ne saurait prciser la
porte.

Ce qu'il faut faire voir, c'est ceci: que l'preuve de l'galisation
par l'impt est beaucoup plus dangereuse que celle de l'galisation
par le libre-change, et que, par consquent, si le sucre indigne
s'est tir de l'une, _ fortiori_ l'industrie nationale se tirera de
l'autre.

Deux circonstances diffrencient essentiellement ces preuves.

La premire frappe tous les esprits, et nous ne nous y arrterons pas;
c'est que la rforme douanire apporte par elle-mme  chaque
industrie un lment de succs et lui ouvre une source d'conomie. En
mme temps que le libre-change prive certains tablissements de
protection, il leur fournit  plus bas prix la matire premire, le
combustible, les machines et la subsistance. C'est l une premire
compensation que l'impt et l'exercice n'offraient certes pas au sucre
de betterave.

La seconde circonstance est moins aperue, quoique bien autrement
importante. Nous supplions nos amis, et plus encore nos adversaires,
d'en peser toute la gravit; car du jour o ils tiendront compte du
phnomne conomique dont nous voulons parler, ils cesseront d'tre
nos adversaires. Telle est du moins notre profonde conviction.

Tout le monde sait que lorsqu'un produit baisse de prix, la
consommation s'en accrot. Or, accroissement de consommation implique
accroissement de demande, et par suite rehaussement de prix.

Supposons qu'un objet dont le prix de revient (y compris le profit du
producteur) est 100 francs, soit grev de 100 fr. de taxe: le prix
vnal sera 200 fr.

Si l'on supprime la taxe, le prix vnal serait de 100 fr. _si la
consommation restait la mme_: mais elle augmentera; par suite, le
prix tendra  hausser. Il y aura meilleure rmunration pour
l'industrie que ce produit concerne.

Ceci montre que lorsque deux industries similaires sont ingalement
imposes, il n'est pas indiffrent de ramener l'galit en surtaxant
l'une ou en dgrvant l'autre. Dans le premier cas, on diminue; dans
le second, on favorise le dbouch de toutes les deux.

Il est bien vident que si l'on et galis les conditions des deux
sucres, en dgrvant le sucre colonial, au lieu d'imposer le sucre
indigne, celui-ci et pu soutenir la lutte plus avantageusement
encore qu'il ne l'a fait, car la diminution de l'impt et abaiss le
prix vnal, largi la consommation, stimul la demande, et en
dfinitive, lev pour l'un et l'autre sucre le prix rmunrateur.

Les _libre-changistes_ qui arguent de ce qui est arriv au sucre de
betterave pour en dduire ce qui arriverait aux autres industries, si
on leur retirait la protection, privent donc leur argument de ce qui
fait sa force; car ils assimilent deux procds d'galisation dont
l'un est toujours avantageux et dont l'autre peut tre mortel.

Avec le libre-change, l'industrie indigne a trois voies ouvertes
pour se mettre au niveau de l'industrie trangre:

1 L'intervention d'une plus grande dose d'habilet stimule par la
concurrence;

2 L'abaissement du prix des matires premires, des moteurs, de la
subsistance, etc.;

3 L'accroissement de la consommation, de la _demande_, et son action
sur le prix rmunrateur.

Le sucre de betterave n'a eu pour lutter que la premire de ces
ressources, et elle a suffi. La libert commerciale les met toutes
trois  la disposition de nos industries. Est-il srieusement 
craindre qu'elles succombent?

On peut dduire de cette observation une thorie conomique sur
laquelle nous reviendrons souvent; et, par ce motif, nous nous
bornons, quant  prsent,  l'indiquer.

Le systme restrictif a la prtention d'lever, au profit du
producteur, le prix du produit; mais il ne peut le faire sans mettre
ce produit hors de la porte d'un certain nombre de personnes, sans
paralyser les facults de consommation, sans diminuer la _demande_, et
enfin, sans agir dans le sens de la baisse sur le prix mme qu'il
aspire  lever[49].

[Note 49: V. au tome IV, page 163, le chap. _Chert, Bon
march_.--(_Note de l'diteur._)]

Sa _premire tendance_, nous en convenons, est de renchrir en
favorisant le producteur; sa _seconde tendance_ est de _dprcier_ en
loignant le consommateur; et cette seconde tendance peut aller
jusqu' surmonter la premire.

Et, quand cela est arriv, le public perd toute la consommation
empche par la mesure, sans que le producteur gagne rien sur le prix.

Celui-ci joue alors le rle ridicule dans lequel nous avons fait
paratre le fisc anglais. On se rappelle que la taxe s'levant sans
cesse, et la consommation diminuant  mesure, il arriva un moment o,
en ajoutant 5 p. % au taux de l'impt, on eut 5 p. % de moins de
recette[50].

[Note 50: V. le n 33, page 186.--(_Note de l'diteur._)]


41.--L'IMPT DU SEL.

                                                         20 Juin 1841.

Pour la seconde fois, la rduction de l'impt sur le sel a t vote
par la Chambre des dputs  la presque unanimit; ce qui n'aura
d'autre consquence,  ce qu'il parat, que de dterminer le ministre
 mettre la question  l'tude pour l'anne prochaine.

Parmi les arguments dont on s'est servi dans le dbat, il en est un
qui revient  propos de toute rduction de taxes et particulirement
au sujet des droits de douane. Par ce motif, nous croyons utile de
rectifier les ides qui ont t mises  ce sujet.

Les dputs qui ont soutenu la proposition de M. Demesmay ont cru
devoir prdire un accroissement de consommation, d'o ils concluaient
que le dficit du Trsor serait bientt  peu prs combl.

Ceux qui repoussaient la mesure assuraient, au contraire, que la
consommation du sel, en ce qui concerne l'emploi qui en est fait
directement par l'homme, tait aujourd'hui tout ce qu'elle peut tre;
qu'elle ne serait point modifie par la rduction de la taxe, ni mme
alors que le sel serait gratuit; d'o la consquence que le dficit du
Trsor serait exactement proportionnel  la diminution de l'impt.

Sur quoi, nous croyons devoir examiner rapidement et d'une manire
gnrale cette question:

Une diminution dans la taxe, et par consquent dans le prix vnal de
l'objet tax, entrane-t-elle _ncessairement_ un accroissement de
consommation?

Il est certain que ce phnomne s'est produit si souvent, qu'on
pourrait presque le considrer comme une loi gnrale.

Cependant, il y a une distinction  faire.

Si l'objet que frappe la taxe est d'une ncessit telle que ce soit
une des dernires choses dont l'homme consente  se passer, la
consommation, quelle que soit la taxe, sera toujours tout ce qu'elle
peut tre. Alors,  mesure que l'impt en lve le prix, il arrive
qu'on se prive de toute autre chose, mais non de l'objet suppos
ncessaire. De mme, si le prix baisse par suite d'une rduction
d'impt, ce n'est pas la consommation de cet objet qui augmentera mais
celle des choses dont on avait t forc de se priver pour ne pas
manquer de l'objet indispensable.

Il faut  l'homme, pour respirer, une certaine quantit d'air.
Supposons qu'on parvienne  le frapper d'une taxe leve: l'homme fera
videmment tous ses efforts pour continuer  avoir la quantit d'air
sans laquelle il ne pourrait vivre; il renoncera  ses outils,  ses
vtements et mme  ses aliments, avant de renoncer  l'air; et si
l'on vient  diminuer cette odieuse taxe, ce n'est pas la consommation
de l'air qui augmentera, mais celle des vtements, des outils, des
aliments[51].

[Note 51: L'accroissement de consommation, _par ricochet_, est
infaillible ici et ne nuit  personne. Il en est tout autrement de ces
effets vants par l'cole protectionniste,  l'gard desquels l'auteur
a dit: Quand MM. les protectionnistes le voudront, ils me trouveront
prt  examiner le _sophisme des ricochets_. V. au tome V, la note 2
de la page 13; et de plus, au tome IV, les pages 176  182.--(_Note de
l'diteur._)]

Il nous semble donc que ceux de MM. les dputs qui ont repouss la
rduction de l'impt du sel, en se fondant sur ce que la consommation,
malgr la taxe, est tout ce qu'elle peut tre, ont, sans s'en douter,
produit le plus fort argument qu'on puisse imaginer contre
l'exagration de cet impt. C'est comme s'ils avaient dit: Le sel est
une chose si indispensable  la vie, que, dans tous les rangs, dans
toutes les classes, on en consomme toujours, et quel qu'en soit le
prix, une quantit dtermine et invariable. Maintenez-le  un prix
lev, n'importe; l'ouvrier se vtira de haillons, il se passera de
remdes dans la maladie, il se privera de vin et mme de pain plutt
que de renoncer  une portion quelconque du sel qui lui est
ncessaire. Diminuez-en le prix, on verra l'ouvrier se mieux vtir, se
mieux nourrir, mais non consommer plus de sel.

Il est donc impossible d'chapper  ce dilemme:

Ou la consommation du sel augmentera par suite de la rduction du
prix; en ce cas, le trsor n'aura point  subir la perte annonce;

Ou elle n'augmentera pas; et alors, cela prouve que le sel est un
objet tellement ncessaire  la vie, que la taxe la plus exagre n'a
pu dterminer les hommes, mme les plus pauvres,  en retrancher de
leur consommation une quantit quelconque.

Et quant  nous, nous ne pouvons imaginer contre cet impt un argument
plus dcisif.

Il est vrai que les besoins du Trsor sont toujours l, comme une _fin
de non-recevoir_ insurmontable. Qu'est-ce que cela prouve? hlas! une
chose bien simple, quoiqu'elle paraisse peu comprise. C'est que, si
l'on veut voter ces rductions d'impts, il ne faut pas commencer par
voter sans cesse des accroissements de dpenses. Combien de temps doit
durer l'ducation constitutionnelle d'un peuple pour qu'il arrive
enfin  la dcouverte ou du moins  l'application de cette triviale
vrit? C'est un problme qu'il n'est pas ais de rsoudre.

Modrez l'excs des _travaux_ publics, s'est cri M. Dupin an qui,
du reste, nous semble avoir donn  tout ce dbat sa vritable
direction. Nous rpterons ce mot avec une lgre variante. Modrez
l'excs des _services_ publics, ne laissez  l'tat que ses
attributions vritables; alors il sera facile de diminuer les dpenses
et par consquent les impts[52].

[Note 52: V. au tome V, page 407, le _Budget rpublicain_; et page
468, le _Discours sur l'impt des boissons_.--(_Note de l'diteur._)]


42.--DISCOURS  BORDEAUX.

                                                      23 Fvrier 1846.

MESSIEURS,

En prsence d'une assemble si imposante, qui runit dans cette
enceinte tant de lumires, d'esprit d'entreprise, de richesses et
d'influence, vous ne serez pas surpris que j'prouve une motion
insurmontable, et que je commence par rclamer votre indulgence. Je
parais devant vous, Messieurs, pour me conformer aux dispositions
prises par notre honorable prsident. Eussions-nous  notre tte un
chef moins expriment, il faudrait encore nous soumettre  sa
direction; car mieux vaut un plan mme mdiocre que l'absence, ou, ce
qui revient au mme, la multiplicit des plans. Mais puisque
l'_Association_ a eu le bonheur de remettre la conduite de ses
oprations  un de ces hommes rares,  la tte froide et au coeur
chaud, qui tire plus d'autorit encore de son caractre personnel que
de sa position leve, il ne nous reste plus qu' marcher au pas, sous
sa conduite, et dans un esprit de discipline volontaire,  la conqute
du grand principe que nous avons inscrit sur notre bannire: _La
Libert des changes!_

Messieurs, la premire preuve par laquelle est condamne  passer
notre grande entreprise, c'est le _dnigrement_, qui s'attache
toujours  la pense gnreuse qui cherche  se traduire en fait.
Grce au ciel, la valeur individuelle et l'ensemble imposant des noms,
qui figureront ce soir au bas de notre acte de socit, imposeront
silence  bien des insinuations malveillantes. On dira bien, on a dj
dit que notre association est une copie, une ple copie de la Ligue
anglaise; mais est-ce que les hommes de tous les pays, qui tendent au
mme but, ne sont pas amens  prendre des moyens analogues? Non, nous
ne copions pas la Ligue, nous obissons aux ncessits de notre
situation. D'ailleurs, est-ce la premire fois que Bordeaux lve la
voix pour la libert des changes? La Chambre de commerce de cette
ville ne combat-elle pas depuis longues annes pour cette cause? Cette
cause n'est-elle pas un des objets de l'Union vinicole qui s'est
fonde dans la Gironde? Si tant de nobles efforts ont chou
jusqu'ici, c'est qu'ils s'adressaient  la lgislation qui ne peut que
suivre l'opinion publique. C'est donc pour poser la question l o
elle doit tre pralablement vide,--devant le public,--que nous nous
levons aujourd'hui; et en cela, si nous imitons quelqu'un, c'est notre
adversaire, le monopole. Il y a longtemps qu'il fait ce que nous
faisons; il y a longtemps qu'il a ses comits, ses finances, ses
moyens de propagande, qu'il s'empare de l'opinion, et par elle de la
loi. Nous l'imiterons en cela. Mais il y a une chose que nous ne lui
emprunterons pas, c'est le mystre de son action. Il lui faut le
secret, il lui faut des journaux achets par-dessous main.  nous, il
faut l'air, le grand jour, la sincrit.

Et puis, quand nous imiterions la Ligue en quelque chose? Sommes-nous
dispenss de bon sens et de dvouement parce qu'il s'est rencontr du
bon sens en Angleterre? Oh! plaise  Dieu que nous empruntions  la
Ligue ce qui fera sa gloire ternelle! Plaise  Dieu que nous
apportions  notre oeuvre la mme ardeur, la mme persvrance et la
mme abngation; que nous sachions comme elle nous prserver de tout
contact avec les partis politiques; grandir, acqurir de l'influence,
sans tre tents de la dtourner  d'autres desseins, sans la mettre
au service d'aucun nom propre! Et si jamais notre apostolat s'incarne
dans un homme, puisse-t-il,  l'heure du triomphe, finir comme finit
Cobden! Il y a deux mois, l'aristocratie anglaise, selon un usage
invariable, voulut absorber cet homme. On lui offrit un portefeuille;
M. Peel est lui-mme le fils d'un manufacturier, et Cobden pouvait
voir, en esprance, son fils premier lord de la trsorerie. Il
rpondit simplement: Je me crois plus utile  la cause en restant son
dfenseur officieux.--Mais ce n'est pas tout. Aujourd'hui que la
Ligue l'a plac sur un pidestal qui l'lve plus haut que
l'aristocratie elle-mme, aujourd'hui qu'elle a remis en ses mains des
forces populaires capables de tenir en chec les whigs et les tories;
aujourd'hui que de toute part ses amis le pressent de faire tourner
cette immense puissance  l'achvement de quelque autre grande
entreprise, aucune passion, aucune sduction ne peut l'mouvoir; il
s'apprte  briser de ses mains l'instrument de son lvation, et il
dit  l'aristocratie:

Vous redoutez notre agitation, vous craignez qu'elle ne se porte sur
un autre terrain. La Ligue s'est fonde pour l'abolition des
monopoles: abolissez-les ce matin, et, ds ce soir, la Ligue sera
dissoute. Non, jamais, depuis dix-huit sicles, le monde n'a vu
s'accomplir de plus grandes choses avec une si adorable simplicit.

Mais si la Ligue nous offre de beaux modles, ce n'est point  dire
que nous ayons  copier servilement sa stratgie.  qui fera-t-on
croire que ces hommes graves dont je suis entour, que des ngociants
rompus aux affaires et verss dans la connaissance des moeurs et des
institutions des peuples, n'aient pas compris, tout d'abord en quoi
notre Association diffre de la Ligue anglaise?

En Angleterre, le systme protecteur avait deux points d'appui:
l'erreur conomique et la puissance fodale. On conoit sans peine que
l'aristocratie, tenant en main le privilge de faire la loi, et avec
lui, pour ainsi parler, le monopole des monopoles, les avait tablis
principalement en sa faveur.

Lors donc que des rformateurs vritables, non plus des Huskisson et
des Baring, mais des rformateurs sortis du peuple, se sont levs
contre le rgime restrictif, ils se sont trouvs en face d'une
difficult dont heureusement notre voie est dbarrasse depuis un
demi-sicle.

Il s'agissait bien, comme chez nous, de rformer la loi, de dtruire
le monopole; mais leurs adversaires avaient seuls le droit, non point
seulement le droit actuel, mais le droit exclusif, hrditaire,
fodal, de faire la loi, de dcrter la chute ou le maintien de leur
propre monopole.

Il fallait ou arracher  l'aristocratie la puissance lgislative,
c'est--dire faire une rvolution, ou la dterminer par la peur 
abandonner la part du lion qu'elle s'tait faite  elle-mme, par
l'exploitation lgale des tarifs.

La Ligue rsolut, ds le premier jour, de rejeter les moyens
rvolutionnaires. Il ne lui restait donc qu' instruire le peuple de
la vrit conomique,  lui faire comprendre l'injustice dont il tait
victime et  lui en donner un sentiment assez vif et assez pressant
pour le porter jusqu' l'extrme limite de la lgalit, et pour ainsi
dire jusqu' ce degr d'irritation au del duquel il n'y a que
convulsions sociales.

Mais, si le poids que les ligueurs avaient  soulever tait norme, si
norme qu'on comprend  peine qu'ils n'en aient pas t effrays, il
faut dire que cette difficult mme mettait en leurs mains un puissant
levier. Les mots magiques: libert, droits de l'homme, oppression
fodale, venaient naturellement se placer dans la question conomique,
lui enlever son aridit et lui faire trouver le chemin de la fibre la
plus vibrante du coeur humain. On parlait aux coeurs, on parlait mme
aux estomacs, car, par une concidence qui s'explique naturellement,
il arrivait que la part de l'aristocratie terrienne dans la protection
pesait sur les aliments et principalement sur le pain.

Cette situation tant donne, on comprend les procds de la Ligue,
meetings monstres, souscriptions monstres, appels au peuple, loquence
passionne, inscription incessante des ouvriers sur les listes
lectorales, enfin toute l'agitation ncessaire pour mettre aux mains
d'un seul homme, Cobden, des forces populaires capables de faire
capituler la puissance des whigs et des tories. H bien! qu'a de
commun cette situation avec la ntre? Si, comme les Anglais, nous
avons un prjug conomique  dtruire, avons-nous comme eux une
puissance fodale  combattre? Avons-nous un 89  montrer toujours au
bout de nos efforts, comme notre _ultima ratio_? Non; 89 a pass sur
la France. Nous avons des pouvoirs publics qui empruntent  l'opinion
la pense de la loi; c'est donc sur l'opinion que nous devons agir,
notre mission est purement enseignante; ce que nous demandons est
ceci: Le droit de proprit est-il reconnu en France? Avons-nous ou
n'avons-nous pas la proprit de nos facults? Avons-nous ou
n'avons-nous pas la proprit de notre travail? Si nous l'avons,
comment se fait-il que cette chose qui est le fruit de mes sueurs,
cette chose que je puis consommer directement et dtruire pour mon
usage, je ne la puisse pas porter sur quelque march que ce soit dans
le monde, pour l'y troquer contre une autre chose qui est plus  ma
convenance; ou du moins comment se fait-il que je ne puisse pas
rapporter en France cette autre chose qu'on a consenti  me donner en
change?--Parce que, dit-on, cela nuirait au travail national.--Mais
en quoi cent mille trocs de ce genre peuvent-ils jamais porter
atteinte au travail national, puisque tout travail tranger que je
fais entrer dans le pays implique un travail national que j'en ai fait
sortir? Je sais bien que le commerce ne se compose pas ainsi de trocs
directs entre le producteur immdiat et le consommateur immdiat. Mais
tout ce vaste mcanisme qu'on appelle commerce, ces navires, ces
banquiers, ngociants, marchands, ce numraire, peuvent-ils altrer la
nature intime de l'change, qui est toujours troc de travail contre
travail? Qu'on y regarde de prs, et l'on se convaincra qu'ils n'ont
d'autre destination et d'autre rsultat que de faciliter et multiplier
 l'infini les changes.

Ainsi, si nous n'avons pas le levier populaire que la Ligue anglaise a
mis en oeuvre, il ne nous est pas ncessaire. Nous n'avons point 
exalter les passions dmocratiques jusqu' les rendre menaantes. Nous
n'attaquons pas les intrts d'un corps de lgislateurs hrditaires;
la seule chose que nous ayons  combattre, c'est une erreur, une
fausse notion, un prjug profondment enracin dans les esprits, et
qui dveloppe sur sa tige ce fruit empoisonn, le monopole. Nous
n'attaquons pas mme spcialement telle ou telle restriction en
particulier. Comme le laboureur n'arrache pas un  un tous les joncs
qui infestent sa prairie, mais la saigne, et en dtourne l'humidit
malfaisante qui leur sert d'aliment, nous attaquons dans les
intelligences le principe mme de la protection qui nourrit tous les
monopoles. La tche est immense sans doute; mais ne trouvons-nous pas
de puissants auxiliaires dans les faits qui s'accomplissent autour de
nous? Les tats-Unis sont sur le point d'affranchir les importations.
Qui n'a lu le message du prsident Polk et l'admirable rapport du
secrtaire Walker? Le Zollverein suspend les runions o devait se
dcider l'lvation de ses tarifs; et que dirai-je de la grande
mesure de sir Robert Peel, prcde d'expriences si ritres et si
dcisives?  ce propos, qu'il me soit permis d'exprimer ici le profond
regret qu'ont prouv les amis de la libert commerciale, quand ils
ont vu, dans cette magnifique conception, des lacunes et des tches
contraires  l'esprit de son imposant ensemble. Comment le grand homme
qui a aspir  la gloire de cette rforme n'a-t-il pas voulu que le
monde, et l'Angleterre surtout, en recueillissent tout le fruit?
Pourquoi a-t-il plac dans l'exception les vins, comme pour attester
qu'au moment mme o il rejetait la dception de la rciprocit, il en
voulait retenir quelques lambeaux? comment surtout a-t-il envelopp,
dans les replis de ce grand document, une demande de subsides? Oh! si,
au lieu de parler d'accrotre l'arme et la marine, sir Robert Peel
avait dit: Puisque nous affranchissons les changes, puisque nous
ouvrons au monde le march de l'Angleterre, il n'y a plus pour nous de
guerre  craindre. Le jour o le bill que je vous prsente recevra la
sanction de notre gracieuse souveraine, j'enverrai des instructions 
M. Packenham pour qu'il abandonne aux tats-Unis l'Orgon contest,
l'Orgon incontest; et au consul d'Angleterre  Alger, pour qu'il
cesse toute opposition directe ou indirecte aux vues de la France; la
suite ncessaire de cette politique nouvelle est une diminution
considrable des forces de terre et de mer, et une rduction
correspondante de subsides. Si M. Peel et tenu ce langage, qui peut
calculer l'effet moral qu'il et produit sur l'Europe? Nous n'aurions
pas besoin aujourd'hui de prouver pniblement la lumire, elle
jaillirait radieuse de la rforme anglaise.

On dira, j'en suis sr: Mais ce sont l des chimres, des rves
gnreux peut-tre, mais plus vains encore que gnreux.--Non, ce ne
sont pas des chimres. Ces consquences sont contenues dans le
principe que l'Angleterre a proclam, et j'ose affirmer qu'il n'y a
pas un ligueur qui les dsavoue. Il y a un an, si quelqu'un avait
prdit la rforme commerciale, on l'aurait trait de visionnaire. Et
moi, je dis: L'Angleterre en a fini avec les guerres de dbouchs, non
par vertu, mais par intrt; et rappelez-vous ces paroles: Pourvu que
son honneur soit mnag, elle renoncera  l'Orgon, dont elle n'aura
que faire, qui lui appartiendra toujours par _droit de commerce_
autant et mieux que par droit de conqute. Pour moi, Messieurs, je
tiens autant qu'un autre au dveloppement du bien-tre matriel de mon
pays; mais si je ne voyais clairement l'intime connexit qui existe
entre ces trois choses: libert commerciale, prosprit, paix
universelle, je ne serais pas sorti de ma solitude pour venir prendre
 ce grand mouvement la part que votre bienveillance m'a assigne.
(_V. tome VI, page 507._)

Donc l'Angleterre, les tats-Unis, l'Allemagne, l'Italie mme,
s'avancent vers l're nouvelle qui s'ouvre  l'humanit. La France
voudra-t-elle se laisser retenir, par quelques intrts gostes,  la
queue des nations? Aprs s'tre laiss ravir le noble privilge de
donner l'exemple, ddaignera-t-elle encore de le suivre? Non, non; le
moment est venu, levons intrpidement principe contre principe. Il
faut savoir, enfin, de quel ct est la vrit. Si nous nous trompons,
si l'on nous dmontre qu'on enrichit les peuples en les isolant,
alors, poussons la protection jusqu'au bout. Renforons nos barrires
internationales, ne laissons rien entrer du dehors, comblons nos ports
et nos rivires, et demandons  nos navires, pour dernier service,
d'alimenter pendant quelques jours nos foyers! Que dis-je, et pourquoi
n'lverions-nous pas des barrires entre tous les dpartements?
Pourquoi ne les affranchirions-nous pas tous des _tributs_ qu'ils se
payent les uns aux autres, et pourquoi reculerions-nous devant la
_protection du travail local_ sur tous les points du territoire, afin
que les hommes, forcs de se suffire  eux-mmes, soient partout
_indpendants_, et qu'on cultive le sucre et le coton jusqu'au sommet
glac des Pyrnes?--Mais, si nous sommes dans le vrai, enseignons,
rclamons, agitons, tant que nos intrts seront sacrifis et nos
droits mconnus.

Proclamons le principe de la libert, et laissons au temps d'en tirer
les consquences. Demandons la rforme, et laissons aux monopoleurs le
soin de la modrer. Il est des personnes qui reculent devant
l'Association parce qu'elles redoutent la libert immdiate. Ah!
qu'elles se tranquillisent! Nous ne sommes point des lgislateurs; la
rforme ne dpend pas de nos votes; la lumire ne se fera pas
instantanment, et le privilge a tout le temps de prendre ses
mesures. Ce mouvement sera mme un avertissement pour lui, et l'on
doit le considrer comme un des moyens tant cherchs de transition.
Levons-nous calmes, mais rsolus. Appelons  nous Nantes, Marseille,
Lyon, le Havre, Metz, Bayonne, tous les centres de lumire et
d'influence, et Paris surtout, Paris qui ne voudra pas perdre le noble
privilge de donner le signal de tous les grands progrs sociaux.
Voulez-vous que je vous dise ma pense? Dans deux heures nous saurons
si le mouvement ascensionnel de la protection est arrt; si l'arbre
du monopole a fini sa croissance. Oui! que Bordeaux fasse aujourd'hui
son devoir, et il le fera,--et j'ose dire ici  haute voix: Je dfie
tous les prohibitionnistes et tous leurs comits, et tous leurs
journaux de faire dsormais hausser le chiffre des tarifs d'une obole,
c'est quelque chose.

Mais pour cela, soyons forts; et, pour tre forts, soyons unis et
dvous. Ce conseil, dit-on, est tomb d'une bouche officielle: Soyez
forts, disait-elle, et nous vous soutiendrons. Je m'en empare et je
rpte: Soyons forts, et nous serons soutenus; ne le fussions-nous
pas par le pouvoir, nous le serons par la vrit. Mais ne croyons pas
que le pouvoir nous soit hostile. Pourquoi le serait-il? Il sait bien
que nous plaidons sa cause aussi bien que la ntre. Vienne la libert
du commerce, et c'en est fait de ces obsessions protectionnistes qui
psent si lourdement sur l'administration du pays. Vienne la libert
du commerce, et c'en est fait de ces questions irritantes, de ces
nuages toujours gros de la guerre, qui ont rendu si laborieux le rgne
de la dynastie de Juillet.

Je ne puis me dfendre d'une profonde anxit quand je pense  ce qui
va se dcider bientt dans cette enceinte. Ce n'est pas seulement
l'affranchissement du commerce qui est en question. Il s'agit de
savoir si nous entrerons, enfin, dans les moeurs constitutionnelles.
Il s'agit de savoir si nous savons mettre en oeuvre des institutions
acquises au prix de tant d'efforts et de tant de sacrifices. Il s'agit
de savoir si les Franais, comme on les en accuse, trouvant trop
longue la route de la lgalit et de la propagande, ne savent
poursuivre que par des moyens violents des rformes phmres. Il
s'agit de savoir s'il y a encore parmi nous du dvouement, de l'esprit
public, de la vie,--ou si nous sommes une socit assoupie,
indiffrente, lthargique, incapable d'une action suivie, et tout au
plus anime encore par quelques rares et vaines convulsions. La France
a les yeux sur vous, elle vous interroge; et bientt notre honorable
Prsident proclamera votre rponse.


43.--SECOND DISCOURS[53].

[Note 53: N'ayant pas le texte entier de ce discours, nous en
reproduisons tout ce qu'en a conserv le _Journal des conomistes_,
dans son numro d'octobre 1846.--(_Note de l'diteur._)]

     Prononc  Paris, salle Montesquieu, 29 septembre 1846.

     La premire partie de ce discours est  l'adresse de ceux qui
     accusent les libre-changistes de ne pas _mnager les
     transitions_.

Dans mon village, il y avait un pauvre menuisier; il ne travaillait
que six heures par jour. Hlas! mon village et bien d'autres ont t
ruins par le rgime protecteur; on n'y a pas toujours le ncessaire,
 plus forte raison on s'y passe de superflu. Bref, notre menuisier ne
travaillait que six heures.--Il devint aveugle; mais comme il ne
manquait pas d'nergie, il parvint  expdier le mme ouvrage, en y
consacrant douze heures de pnible labeur.

Un de ses voisins, menuisier comme lui, venait le voir souvent et lui
disait: Vous tes bien heureux d'avoir la cataracte; avant, vous
n'aviez pas de quoi vous occuper, maintenant vous tes occup toute la
journe; et, vous le savez, M. de Saint-Cricq l'a dit: le travail,
c'est la richesse. (Hilarit.)

Le pauvre aveugle le crut. Il se voyait dj millionnaire, et il
s'encrota si bien de cette doctrine qu'il refusait opinitrement de
se laisser oprer.

Alors ses parents et ses amis se concertrent pour le tirer d'erreur.
Ils cherchrent  lui dmontrer que le travail n'est de la richesse
qu'autant qu'il est suivi de quelques rsultats. Je crois mme que mon
ami, M. Wolowski, leur a drob l'argument du _tread-mill_, qu'il vous
soumettait tout  l'heure avec tant d'-propos.--Le malade tait sur
le point d'tre persuad.

Que fit son perfide concurrent? Il vint trouver l'aveugle et lui dit:
Vos parents sont de beaux _thoriciens_, et peut-tre ont-ils raison _en
principe_. Mais vous ont-ils parl du danger de la _transition_?--Ils ne
m'en ont pas dit un mot, dit l'aveugle.--Ah! je les y surprends; ils
veulent exposer vos yeux subitement  la clart du soleil et vous faire
perdre  jamais la vue. (L'hilarit redouble.)

Le malade, toujours crdule, s'en fut  ses parents et leur dit: Vous
ne m'aviez pas parl de la _transition_. Vous voulez donc me rendre
aveugle?

--Vous ne seriez pas pis que vous n'tes, rpondirent les parents.
(Rires.) Cependant, soyez tranquille. Nous ne voulons pas vous faire
perdre la vue, mais vous la rendre. Nous n'avons pas parl de
_transition_, parce que cela ne nous regarde pas, c'est l'affaire de
l'oculiste. Il fallait bien vous dcider  l'appeler. Nous n'tions
proccups que de combattre votre garement. Une fois cela obtenu,
nous laisserons faire l'oprateur, pourvu toutefois qu'il ne s'entende
pas avec votre perfide conseiller, et ne vous laisse pas un bandeau
sur les yeux toute votre vie, sous prtexte de _mnager la
transition_. (clats de rires.)

L'aveugle fut convaincu, se laissa oprer, et la transition ne fit
aucune difficult; car malgr tous les raisonnements du concurrent,
qui ne cessait de crier: N'tez pas le bandeau ou tout est perdu, le
malade tait le premier  demander la lumire. (Trs-bien! trs-bien!)

Ce petit conte, messieurs, me semble assigner assez fidlement le rle
de chacun dans le grand dbat qui nous occupe. Le pauvre aveugle,
c'est le peuple, qui a perdu une facult prcieuse, ce qui l'oblige 
plus de travail. Le faux ami, ce sont les thoriciens de la
protection, qui, aprs avoir cherch  persuader au peuple qu'il tait
trop heureux d'tre priv d'une facult, et ne pouvant plus tenir ce
terrain, lui font peur maintenant de la _transition_. Les vrais amis
du peuple, c'est l'_Association_, qui croit n'avoir autre chose 
faire qu' le tirer de son erreur, bien convaincue qu'il exigera
ensuite de lui-mme la _libert des changes_. L'oprateur, c'est le
gouvernement, et l'Association n'a rien  dmler avec lui, si ce
n'est de veiller  ce qu'il ne se coalise pas avec le conseiller
perfide, auquel cas elle dirait au malade: Adressons-nous  un autre;
il n'en manque pas. (Rires et bravos.)

     L'hilarit gnrale interrompt un moment la sance.

     La seconde parabole de M. Bastiat avait pour but une
     dmonstration conomique assez difficile, l'orateur a triomph de
     son sujet avec un grand bonheur. Voici comment il a dmontr, 
     son tour, qu'il y a au fond du systme protecteur une grande
     dception, mme pour les industries qui croient le plus en
     profiter.

Il y avait une fois... encore un conte. Mais rassurez-vous, celui-ci
est trs-court.--Vraiment, Messieurs, je me demande si ce style
familier est bien de mise devant un auditoire si clair. Je
m'empresse de me placer sous l'autorit du bon La Fontaine, qui tait
bien Franais, et qui disait:

  Si Peau d'ne m'tait cont,
  J'y prendrais un plaisir extrme.

D'ailleurs, je vous ai prvenus, je ne suis pas orateur; je n'ai pas
fait mon cours de rhtorique, et je ne puis pas mme dire comme
Lindor:

  Je ne suis qu'un simple bachelier,

Et je dois avouer, ainsi que la servante de Chrysale:

  Que je parle tout dret comme on parle cheux nous.

Donc un homme descendait une montagne, le baromtre  la main. Quand
il fut au fond de la valle: Oh! oh! dit-il, qu'est-ce ceci? Le
mercure a mont! Il faut de toute ncessit qu'il ait perdu de son
poids.

Cet homme se trompait. Ce n'tait pas le mercure, c'tait l'atmosphre
qui avait chang. Il ne prenait pas garde que la hauteur d'un fluide
dans un tube dpend de deux circonstances: de sa pesanteur spcifique
sans doute, et aussi du poids de la colonne d'air qui le presse.

Voil, Messieurs, la source de toutes les erreurs conomiques. On
cherche la _valeur_ d'un objet en lui-mme, dans son utilit
intrinsque, dans le travail qu'il a occasionn; et l'on oublie que
cette valeur dpend aussi du milieu dans lequel l'objet est plac. Par
exemple, si le sol sur lequel je suis tait  vendre, il trouverait
probablement des acqureurs  des centaines,  des milliers de francs
la toise carre. Dans mon pays des Landes, une gale superficie de
terrain se donnerait pour cinq centimes. D'o vient la diffrence?
Est-elle dans les qualits intrinsques de la terre? Non, messieurs,
on peut faire des fosss aussi profonds et lever des murs aussi hauts
chez nous qu' Paris. Mais ici le terrain  btir est dans un autre
_milieu_: il est environn d'une population nombreuse, riche, qui veut
tre loge.

Ce que je dis des choses est vrai des hommes. L'Auvergnat qui descend
de sa montagne, o il ne gagnait peut-tre pas dix sous par jour, ne
subit pas, en arrivant  Paris, une transformation instantane. Ses
muscles ne prennent pas tout  coup de la force et son esprit du
dveloppement. Cependant il gagne 2 et 3 francs. Pourquoi? Parce qu'il
est dans un autre milieu[54].

[Note 54: V. au tome VI, le chap. IX.--(_Note de l'diteur._)]

Mais je crains que ces dtails techniques ne vous fatiguent. (Non!
non!--Parlez! parlez!).

Le monde, au point de vue conomique, peut tre considr comme un
vaste bazar o chacun de nous apporte ses services et reoit en
retour... quoi? des cus, c'est--dire des _bons_ qui lui donnent
droit  retirer de la masse des services quivalents  ceux qu'il y a
verss.

Chacun de nous comprend instinctivement que nos services seront
d'autant plus recherchs, d'autant plus demands, auront d'autant plus
de _valeur_, d'autant plus de _prix_, qu'ils seront plus _rares_,
_toutes choses gales d'ailleurs_, c'est--dire le grand rservoir
commun, le _milieu_ demeurant galement pourvu. Et voil pourquoi nous
avons tous l'instinct du monopole. Tous nous voudrions oprer la
raret du service qui fait l'objet de notre industrie, en loignant
nos concurrents.

Mais il est bien clair que, si nous russissions tous dans ce voeu,
la raret se manifesterait, non-seulement dans l'objet spcial que
nous prsentons au grand rservoir commun, mais encore  l'gard de
tous les produits qui le composent et qui forment, relativement 
chaque service dtermin, cette atmosphre, ce milieu dont je parlais
tout  l'heure. En sorte que, de mme qu'il n'y aurait aucune
variation dans la hauteur du mercure alors qu'il perdrait de son
poids, s'il tait promen dans une atmosphre constamment allge en
mme proportion, de mme il n'y a aucune variation dans la _valeur
nominale_, dans le _prix_ des choses lorsque la raret s'opre
galement sur toutes  la fois.

Et c'est l ce que fait prcisment le rgime protecteur. Il dit au
matre de forges: Tu n'es pas content de ta position, tu ne trouves
pas que tu t'enrichisses assez vite; mais j'ai la force en main, et je
vais lever la valeur du fer en le rendant plus _rare_. Pour cela,
j'carterai le fer tranger.

S'il s'arrtait l, il commettrait une injustice envers tous ceux qui
changent leurs services contre du fer. Mais il va plus loin. Aprs
avoir opr la raret du fer, pouss par le mme motif, il opre la
raret des bestiaux, du drap, du bl, des combustibles, de l'huile, en
un mot, de l'atmosphre dans laquelle le fer est plong. Il en dtruit
les ressources, les moyens d'change, les dbouchs, la force
d'absorption: en un mot, il rtablit au taux primitif toutes les
valeurs nominales.

Mais n'y a-t-il rien de chang cependant? n'y a-t-il que des
compensations? Oh! si fait, il y a l'abondance change en raret. Les
produits ont conserv leur valeur relative, mais il y en a moins, et
par consquent les hommes sont moins bien pourvus de toutes choses.

De cette dmonstration, on peut tirer plusieurs consquences.

La premire, c'est que le systme protecteur est une dception, et
qu'il trompe mme ceux qu'il prtend favoriser. Il aspire  leur
confrer le triste privilge de la _raret_, dont le propre, il est
vrai, est d'lever le prix d'un objet, quand elle est _relative_; mais
oprant de mme sur tout, ce n'est pas la _raret_ relative, mais bien
la _raret absolue_ qu'il procure, manquant mme son but immdiat[55].

[Note 55: V. au tome V, les pages 398 et suiv.--(_Note de
l'diteur._)]

Une autre consquence plus importante encore qui vous aura frapps,
c'est celle-ci: pour chaque individu, pour chaque industrie, pour
chaque nation, le moyen le plus sr de s'enrichir, c'est d'enrichir
les autres, puisque la richesse gnrale est ce _milieu_ qui donne de
l'emploi, des dbouchs et des rmunrations aux services de chacun;
et nous sommes ainsi conduits  reconnatre que la fraternit humaine
n'est pas un vain sujet de dclamation, mais un phnomne susceptible
de dmonstration rigoureuse[56].

[Note 56: V. au tome VI, le chap. IV.--(_Note de l'diteur._)]

Enfin, il s'ensuit encore que le rgime protecteur est essentiellement
_injuste_.--Il est injuste mme  l'gard des industries privilgis,
car il ne lui est pas possible d'accorder  toutes,--il n'en a pas la
prtention,--la faveur d'une _raret_ exactement proportionnelle.

Mais que dirai-je, Messieurs, des nombreux services humains qui payent
tribut au monopole et ne reoivent, ne sont pas mme susceptibles de
recevoir aucune compensation par l'action des tarifs?

Ces services sont si nombreux qu'ils occupent le fond mme de la
population. Je crois qu'on ne l'a point assez remarqu, et je vous
prie de me permettre d'en faire passer sous vos yeux la nomenclature.

Pour qu'un service puisse recevoir la protection douanire il faut que
le travail auquel il donne lieu s'incorpore dans un objet matriel
susceptible de passer la frontire; car ce n'est que sous cette forme
que le produit similaire tranger peut tre repouss ou grev d'une
taxe.

Or, il est un produit extrmement prcieux qui n'est pas dans ce cas,
je veux parler de la _scurit_. Ce service absorbe, ou est cens
absorber les facults d'une multitude de personnes, depuis les
ministres du roi jusqu'aux gardes champtres, magistrats, militaires,
marins, collecteurs de taxes, etc., etc.

Une autre classe qui ne peut pas tre protge, c'est celle qui rend
des services immatriels: avocats, avous, mdecins, notaires,
greffiers, huissiers, auteurs, artistes, professeurs, prtres, etc.,
etc.

Une troisime classe est celle qui s'occupe exclusivement de
distribuer les produits: banquiers, ngociants, marchands en gros et
en dtail; agents de change, assureurs, courtiers, voituriers, etc.,
etc.

Une quatrime se compose de tous ceux qui font un travail qui se
consomme sur place et  mesure qu'il se produit: tailleurs,
cordonniers, menuisiers, maons, charpentiers, forgerons, jardiniers,
etc., etc.

Enfin, il faut aussi compter comme radicalement exclus des faveurs de
la protection tous ceux qui cultivent ou fabriquent des choses qui ne
craignent pas la concurrence trangre: les vins, les soies, les
articles de Paris, etc.

Toutes ces classes, Messieurs, payent tribut au monopole, et n'en
peuvent jamais recevoir aucune compensation.  leur gard, l'injustice
de ce systme est vidente.

Messieurs, j'ai insist principalement sur la question de justice,
parce qu'elle me semble de beaucoup la plus importante. Le monopole a
deux faces comme Janus. Le ct conomique a des traits incertains; il
faut tre du mtier pour en discerner la laideur. Mais du ct moral
on ne peut pas s'y tromper, et il suffit d'y jeter les yeux pour le
prendre en horreur. Il y en a qui me disent: Voulez-vous faire de la
propagande? Parlez aux hommes de leurs intrts, montrez-leur comment
le monopole les ruine.--Et moi je dis que c'est surtout la question de
_justice_ qui passionne les masses. J'ai du moins cette foi dans mon
sicle et dans mon pays.--Et voil pourquoi, tant que ma main pourra
tenir une plume ou mes lvres profrer un son, je ne cesserai de
crier: Justice pour tous! libert pour tous! galit devant la loi
pour tous![57]

[Note 57: V. tome IV, pages 538 et suiv.--(_Note de l'diteur._)]


44.--TROISIME DISCOURS.

     Prononc le 3 juillet 1847,  la salle Taranne, devant une
     runion de jeunes gens appartenant presque tous  l'cole de
     droit.

MESSIEURS,

J'ai ardemment dsir me trouver au milieu de vous. Bien souvent
quand, sur des matires qui intressent l'humanit, je sentais dans
mon esprit l'vidence, et dans mon coeur ce besoin d'expansion
insparable de toute foi, je me disais: Que ne puis-je parler devant
la jeunesse des coles!--car la parole est une semence qui germe et
fructifie surtout dans les jeunes intelligences. Plus on observe les
procds de la nature, plus on admire leur harmonieux enchanement. Il
est bien clair, par exemple, que le besoin d'instruction se fait
sentir surtout au dbut de la vie. Aussi, voyez avec quelle
merveilleuse industrie elle a plac, dans cette priode, la facult et
le dsir d'apprendre, non-seulement la souplesse des organes, la
fracheur de la mmoire, la promptitude de la conception, la puissance
d'attention, et ces qualits pour ainsi dire physiologiques, qui sont
l'heureux privilge de votre ge, mais encore cette condition morale
si indispensable pour discerner le vrai du faux, je veux dire le
_dsintressement_[58].

[Note 58: V. la ddicace du tome VI.--(_Note de l'diteur._)]

Loin de moi la pense de faire ici la satire de la gnration dont je
suis le contemporain. Mais je puis dire, sans la blesser, qu'elle a
moins d'aptitude  secouer le joug des erreurs dominantes. Mme dans
les sciences naturelles, dans celles qui ne touchent pas aux passions,
un progrs a bien de la peine  se faire accepter par elle. Harvey
disait n'avoir jamais rencontr un mdecin au-dessus de cinquante ans
qui ait _voulu_ croire  la circulation du sang. Je dis voulu parce
que, selon Pascal, la volont est un des principaux organes de la
crance. Et comme l'intrt agit sur les dispositions de la volont,
est-il surprenant que les hommes que leur ge met aux prises avec les
difficults de la vie, qui sont parvenus au temps de l'action, qui
agissent en consquence de convictions enracines, qui se sont trac
par elles une route dans le monde, repoussent instinctivement une
doctrine qui pourrait dranger leurs combinaisons, et ne croient, en
dfinitive, que ce qu'ils ont intrt  croire?

Il n'en est pas ainsi de l'ge destin  l'tude et  l'examen. La
nature et contrari ses propres desseins, si elle n'avait pas fait
cet ge dsintress. Il se peut, par exemple, que la doctrine du
_Libre-change_ froisse les intrts de quelques-uns d'entre vous ou
du moins de leurs familles. Eh bien! j'ai la certitude que cet
obstacle, insurmontable ailleurs, n'en est pas un dans cette enceinte.
Voil pourquoi j'ai toujours dsir me mettre en communication avec
vous.

Et pourtant, vous le comprendrez, je ne puis songer  traiter  fond,
ni mme  aborder aujourd'hui la question du libre-change. Une
sance ne suffirait pas. Mon seul objet est de vous montrer son
importance et sa connexit avec d'autres questions fort graves, afin
de vous inspirer le dsir de l'tudier.

Une des accusations les plus frquentes qu'on dirige contre
l'Association du libre-change, c'est de ne pas se borner  rclamer
quelques modifications de tarifs que le temps a rendues opportunes,
mais de proclamer le _principe_ mme du libre-change. Ce principe, on
ne le combat gure, on le respecte, on le salue quand il passe; mais
on le laisse passer. On ne veut  aucun prix ni de lui ni de ceux qui
le soutiennent. Ce qui me dtermine  choisir ce sujet, ce sont les
faits qui viennent de se passer dans une lection rcente, et qui
peuvent se rsumer dans le dialogue suivant entre les lecteurs et le
candidat:

Vous tes un homme honorable; vos opinions politiques sont les
ntres; votre caractre nous inspire toute confiance; votre pass nous
garantit votre avenir; mais vous voulez la rforme des tarifs?--Oui.

--Nous la voulons aussi. Vous la voulez prudente et graduelle?--Oui.

--Nous l'entendons de mme. Mais vous la rattachez  un _principe_ que
vous exprimez par le mot _libre-change_?

--Oui.

--En ce cas, vous n'tes pas notre homme. (Rires.) Nous avons une
foule d'autres candidats qui nous promettent  la fois les avantages
de la libert et les douceurs de la restriction. Nous allons choisir
un d'entre eux.

Messieurs, je crois qu'un des grands malheurs, un des grands dangers
de notre poque, c'est cette disposition  repousser les principes,
qui ne sont aprs tout que la logique de l'esprit. Par l, on
dcourage les hommes  conviction; on les induit  introduire dans
leur profession de foi des phrases ambigus, destines  satisfaire,
au moins _ demi_, les opinions les plus contradictoires. On n'entre
pas par cette porte dans la vie publique sans que la puret de la
conscience en soit altre. Je sais bien comment raisonne le candidat
en face de ces exigences. Il se dit: Pour cette fois, je vais dserter
le principe et avoir recours  l'expdient. Il s'agit de russir. Mais
une fois nomm, je reprendrai toute la sincrit de mes convictions...
Oui, mais quand on a fait un premier pas dans la voie dangereuse de
l'quivoque, il se rencontre toujours quelque motif qui dcide  en
faire un second, jusqu' ce qu'enfin, alors mme que les circonstances
extrieures vous rendraient toute votre libert, le mal a pntr dans
la conscience elle-mme; et l'on se trouve descendu de ce niveau de
rectitude o l'on aurait voulu se tenir. Et voyez les consquences! De
toutes parts on se plaint et on dit: Les conservateurs n'ont pas de
plan; l'opposition n'a pas de programme. Si l'on remontait  la cause,
peut-tre la trouverait-on dans l'esprit du corps lectoral lui-mme,
qui exige des candidats la renonciation  un principe, c'est--dire 
toute ide arrte,  toute logique,  toute foi.

Et certes, s'il est un droit qu'on puisse rclamer  titre de _droit_,
c'est--dire en conformit d'un principe, c'est bien la _libert des
changes_.

Ainsi que nous l'avons dit dans notre programme, nous considrons
l'change non-seulement comme un corollaire de la proprit, mais
comme se confondant avec la proprit elle-mme, comme tant un de ses
lments constitutifs. Il nous est impossible de concevoir la
proprit respective de choses que deux hommes ont cres par le
travail, si ces deux hommes n'ont pas le droit de les troquer, l'un
d'eux ft-il tranger. Et quant au dommage national qui doit, dit-on,
rsulter de ce troc, nous ne pouvons comprendre qu'on nuise  son pays
en cdant  un tranger, contre un objet de valeur quivalente, la
chose mme qu'on a le droit de consommer et de dtruire.

Je vais plus loin. Je dis que l'change c'est la _Socit_. Ce qui
constitue la sociabilit des hommes, c'est la facult de se partager
les occupations, d'unir leurs forces, en un mot d'_changer_ leurs
services. S'il tait vrai que dix nations pussent augmenter leur
prosprit en s'isolant les unes des autres, cela serait vrai de dix
dpartements. Je dfie que les protectionnistes fassent un argument en
faveur du travail national, qui ne s'applique au travail
dpartemental, puis au travail communal, puis  celui de la famille,
et enfin au travail individuel; d'o il suit que la restriction,
pousse  ses dernires consquences, c'est l'isolement absolu, c'est
la destruction de la socit[59].

[Note 59: V. au tome VI, le chap. _change_.]

Nos adversaires disent, il est vrai, qu'ils ne vont pas jusque-l;
qu'ils ne restreignent les changes que dans certaines circonstances
et quand cela leur convient. Ce n'est pas l une justification pour
des esprits logiques. Quand nous les combattons, ce n'est pas 
l'occasion des changes qu'ils laissent libres, mais  l'occasion de
ceux qu'ils interdisent. C'est dans ce cercle que nous dclarons leur
principe faux, nuisible, attentatoire  la proprit, antagonique  la
socit. Ils ne le poussent pas jusqu'au bout, soit; et c'est
prcisment ce qui en prouve l'absurdit qu'il ne puisse soutenir
cette preuve.

Vous voyez bien que nous avions en prsence un principe faux. Et que
pouvions-nous lui opposer, si ce n'est un principe vrai?

Mais, Messieurs, je suis de ceux qui pensent que lorsqu'une ide a
envahi un grand nombre de bons esprits, lorsqu'un sentiment, mme
instinctif, est gnralement rpandu, il doit y avoir en eux quelque
chose qui les explique et les justifie. Cette terreur du
libre-change, considre comme principe absolu, terreur qui s'est
empare de ceux-l mmes qui veulent la rforme commerciale, provient
d'une confusion. Permettez-moi de l'claircir.

On suppose que vouloir la libert des changes, en principe, c'est
vouloir que les changes ne puissent subir de restrictions en aucun
cas et sous aucun prtexte.

D'abord, mettons de ct les changes immoraux, frauduleux,
dshonntes. C'est la mission principale de la loi, c'est le droit et
le devoir du Gouvernement de rprimer l'abus de toutes les facults,
de celle d'changer comme de toutes les autres.

Quant aux changes qui ne blessent pas l'honntet, ils peuvent tre
restreints, nous en convenons, dans un but spcial. Le principe n'est
engag que lorsque la restriction est dcrte  cause de l'avantage
qu'on prtend trouver dans la restriction elle-mme.

Si, par exemple, l'tat a besoin de revenus, et qu'il ne puisse s'en
procurer suffisamment, et par d'autres procds moins onreux, qu'en
taxant certains changes, il est impossible de dire que la taxe blesse
le principe de la libert, pas plus que l'impt foncier n'infirme le
principe de la proprit. Mais alors tout le monde reconnat que la
restriction est un inconvnient attach  la perception de la taxe. De
l  restreindre pour restreindre, il y a l'infini.

Le port des lettres est tax en moyenne  45 centimes, et rend au
Trsor, si je ne me trompe, 20 millions. Mais jamais le ministre des
finances n'a dit qu'il a port la taxe  ce taux pour empcher
d'crire, parce que les relations pistolaires sont mauvaises en
elles-mmes. S'il pouvait compter sur un revenu gal d'une taxe
moindre, il n'hsiterait pas  la rduire. Mais que penseriez-vous,
s'il venait dire  la tribune: Il est funeste en principe qu'on
s'crive, et pour l'empcher, sacrifiant mme les 20 millions que je
retire de cette taxe, je vais la porter  10 fr., 50 fr., 100 fr.,
enfin, jusqu' ce qu'on n'crive plus. Et quant au revenu actuel, qui
sera compromis, je le retrouverai en frappant sur le peuple d'autres
impts?

Messieurs, ne voyez-vous pas qu'entre cette taxe prohibitive et la
taxe actuelle il y a toute l'paisseur d'un principe, puisque, dans le
premier cas, on dplore que la taxe restreigne les relations
pistolaires, et que, dans le second, on a, au contraire, pour but
systmatique de dtruire ces relations?

Et c'est l le caractre que nous combattons dans la douane. Elle
restreint, elle prohibe, non point pour un objet particulier, comme de
crer des ressources au trsor, mais, au contraire, elle sacrifie le
trsor par l'exagration des taxes, et mme par la prohibition, dans
le but avou, intentionnel, systmatique, d'empcher des changes. En
tant qu'elle agit ainsi, elle se fonde donc trs-expressment sur le
principe antisocial de la restriction. Elle cherche la restriction
pour la restriction mme, la considrant comme bonne en soi, et mme
comme si bonne, qu'elle vaut la peine d'un sacrifice de revenu. C'est
 ce principe que nous opposons le principe de la libert.

On cherche encore  prvenir,  pouvanter le public de ce que nous
voulons,  ce qu'on assure, passer sans transition d'un systme 
l'autre. Quelle niaiserie! Et jusqu' quand la France sera-t-elle dupe
de ces manoeuvres stratgiques des gens qui exploitent la restriction?

Tout ce que nous voulons, c'est faire comprendre  l'opinion que le
principe de la libert est juste, vrai et avantageux,--et que celui de
la restriction est inique, faux et nuisible.

Nous n'avons jamais dit, nous ne dirons jamais que lorsqu'on est
engag dans une fausse voie, il faut franchir d'un bond la distance
qui nous spare de la bonne. Nous disons qu'il faut faire volte-face,
revenir sur ses pas, et marcher vers l'orient au lieu de continuer 
marcher vers le couchant.

Et quand nous demanderions une rforme instantane, est-ce que cela
dpend de nous? sommes-nous ministres? disposons-nous de la majorit?
n'avons-nous pas assez d'adversaires, assez d'intrts en prsence
pour tre bien assurs que la rforme sera lente, et ne sera que trop
lente?

Dans quelle direction faut-il marcher?--Faut-il marcher vite ou
lentement?--Ce sont deux questions indpendantes l'une de l'autre, et
qui n'ont mme aucun rapport entre elles. Elles en ont si peu, que,
dans le sein de notre association, encore que nous soyons tous
d'accord sur le but qu'il faut atteindre, nous pouvons diffrer d'avis
sur la dure convenable de la transition. Ce sur quoi nous sommes
unanimes, c'est pour dire que, puisque la France est engage dans une
mauvaise voie, il faut l'en faire sortir _avec le moins de
perturbation possible_. L'immense majorit de nos collgues pense que
cette perturbation sera d'autant plus amoindrie que la transition sera
plus lente. Quelques-uns, et je dois dire que je suis du nombre,
croient que la rforme la plus subite, la plus instantane, la plus
gnrale, serait en mme temps la moins douloureuse; et si c'tait ici
le moment de dvelopper cette thse, je suis sr que je l'appuierais
sur des raisons dont vous seriez frapps. Je ne suis pas comme ce
Champenois qui disait  son chien: Pauvre bte, il faut que je te
coupe la queue; mais sois tranquille, pour t'pargner des souffrances,
je mnagerai la transition et ne t'en couperai qu'un morceau tous les
jours.

Mais, je le rpte, la question pour nous n'est pas de savoir combien
de kilomtres la rforme fera  l'heure; la seule chose qui nous
occupe, c'est de dcider l'opinion publique  prendre la route de la
libert au lieu de prendre celle de la restriction. Nous voyons un
quipage qui prtend aller vers les Pyrnes, et qui, selon nous, y
tourne le dos; nous avertissons le cocher et les passagers; nous
mettons en oeuvre, pour les tirer d'erreur, tout ce que nous savons
de gographie et de topographie; voil tout.

Il y a cependant une diffrence. Quand on prouve  un cocher qu'il se
trompe, son erreur se dissipe tout  coup, et il tourne bride au plus
tt. Il n'en est pas ainsi de la rforme commerciale. Elle ne peut que
suivre le progrs de l'opinion, et, en ces matires, ce progrs est
lent et successif. Vous voyez donc bien que, d'aprs nous-mmes,
l'instantanit d'une rforme, ft-elle dsirable, est une
impossibilit.

Aprs tout, je m'en console aisment, Messieurs, et je vous dirai
pourquoi. C'est que les lumires qu'une discussion prolonge
concentrera sur la question du libre-change, devront ncessairement
clairer d'autres questions conomiques qui ont, avec le
libre-change, la plus troite affinit.

Je vous en citerai quelques-unes.

Par exemple, vous connaissez ce vieil adage: _Le profit de l'un est le
dommage de l'autre_. On en a conclu qu'un peuple ne pouvait prosprer
qu'aux dpens des autres peuples; et la politique internationale, il
faut le dire, est fonde sur cette triste maxime. Comment a-t-elle pu
entrer dans les convictions publiques?

Il n'y a rien qui modifie aussi profondment l'organisation, les
institutions, les moeurs et les ides des peuples que les moyens
gnraux par lesquels ils pourvoient  leur subsistance; et ces
moyens, il n'y en a que deux: la spoliation, en prenant ce mot dans
son acception la plus tendue, et la production.--Car, Messieurs, les
ressources que la nature offre spontanment aux hommes sont si
limites, qu'ils ne peuvent vivre que sur les produits du travail
humain; et ces produits, il faut qu'ils les crent ou qu'ils les
ravissent  d'autres hommes qui les ont crs.

Les peuples de l'antiquit, et particulirement les Romains,--dans la
socit desquels nous passons tous notre jeunesse,--qu'on nous
accoutume  admirer et que l'on propose sans cesse  notre imitation,
vivaient de rapine. Ils dtestaient, mprisaient le travail. La
guerre, le butin, les tributs et l'esclavage devaient alimenter toutes
leurs consommations.

Il en tait de mme des peuples dont ils taient environns.

Il est bien vident que, dans cet ordre social, cette maxime: Le
profit de l'un est le dommage de l'autre, tait de la plus rigoureuse
vrit. Il en est ncessairement ainsi entre deux hommes ou deux
peuples qui cherchent rciproquement  se spolier.

Or, comme c'est chez les Romains que nous allons chercher toutes nos
premires impressions, toutes nos premires ides, nos modles et les
sujets de notre vnration presque religieuse, il n'est pas bien
surprenant que cette maxime ait t considre par nos socits
industrielles comme la loi des relations internationales[60].

[Note 60: V. au tome IV, _Baccalaurat_ et _Socialisme_, p.
442.--(_Note de l'diteur._)]

Elle sert de base au systme restrictif; et si elle tait vraie, il
n'y aurait pas de remde entre l'incurable antagonisme que la
Providence se serait plu  mettre entre les nations.

Mais la doctrine du libre-change dmontre rigoureusement,
mathmatiquement, la vrit de l'axiome oppos,  savoir: Que le
dommage de l'un est le dommage de l'autre, et que chaque peuple est
intress  la prosprit de tous.

Je n'aborderai pas ici cette dmonstration qui rsulte d'ailleurs du
fait seul que la nature de l'change est oppose  celle de la
spoliation. Mais votre sagacit vous fera apercevoir d'un coup d'oeil
les grandes consquences de cette doctrine, et le changement radical
qu'elle introduirait dans la politique des peuples, si elle venait 
obtenir leur universel assentiment.

S'il tait bien dmontr, comme est dmontr un thorme de gomtrie,
que tout progrs fait par un peuple dans une industrie, encore qu'il
contrarie chez les autres peuples celui qui se livre  l'industrie
similaire, n'en est pas moins favorable  l'ensemble de leurs
intrts, que deviendraient ces efforts dangereux vers la
prpondrance, ces jalousies nationales, ces guerres de dbouchs,
etc., et par suite, ces armes permanentes, toutes choses qui sont
certainement un reste de barbarie?

     L'orateur signale ici quelques questions d'une haute gravit
     qu'une discussion sur le libre-change doit clairer d'une vive
     lumire, entre autres ce problme fondamental de la science
     politique: Quelles doivent tre les bornes de l'action
     gouvernementale?

En appelant votre attention sur quelques-uns des graves problmes que
soulve la question du libre-change, j'ai voulu vous montrer
l'importance de cette question et l'importance de la science
conomique elle-mme.

Depuis quelque temps, de nombreux crivains se sont levs contre
l'conomie politique et ont cru qu'il suffisait, pour la fltrir,
d'altrer son nom. Ils l'ont appele _l'conomisme_. Messieurs, je ne
pense pas qu'on branlerait les vrits dmontres par la gomtrie,
en l'appelant _gomtrisme_.

On l'accuse de ne s'occuper que de richesse, et de trop abaisser ainsi
l'esprit humain vers la terre. C'est surtout devant vous que je tiens
 la laver de ce reproche, car vous tes dans l'ge o il est de
nature  faire une vive impression.

D'abord, quand il serait vrai que l'conomie politique s'occupt
exclusivement de la manire dont se forment et se distribuent les
richesses, ce serait dj une vaste science, si l'on veut prendre ce
mot _richesses_, non dans le sens vulgaire, mais dans son acception
scientifique. Dans le monde l'expression _richesses_ implique l'ide
du superflu. Scientifiquement, la richesse, c'est l'ensemble des
services rciproques que se rendent les hommes, et  l'aide desquels
la socit existe et se dveloppe. Le progrs de la richesse, c'est
plus de pain pour ceux qui ont faim, des vtements qui non-seulement
mettent  l'abri des intempries, mais encore donnent  l'homme le
sentiment de la dignit; la richesse, c'est plus de loisirs et par
consquent la culture de l'esprit; c'est, pour un peuple, des moyens
de repousser les agressions trangres; c'est, pour le vieillard, le
repos dans l'indpendance; pour le pre, la facult de faire lever
son fils et de doter sa fille; la richesse, c'est le bien-tre,
l'instruction, l'indpendance, la dignit.

Mais si l'on jugeait que mme dans ce cercle tendu l'conomie
politique est une science qui s'occupe trop d'intrts matriels, il
ne faut pas perdre de vue qu'elle conduit  la solution de problmes
d'un ordre plus lev, ainsi que vous avez pu vous en convaincre quand
j'ai appel votre attention sur ces deux questions: Est-il vrai que le
profit de l'un soit le dommage de l'autre? Quelle est la limite
rationnelle de l'action du gouvernement?

Mais ce qui vous surprendra, Messieurs, c'est que les socialistes, qui
nous reprochent de nous trop proccuper des biens de ce monde,
manifestent eux-mmes, dans l'opposition qu'ils font au libre-change,
le culte exclusif et exagr de la richesse. Que disent-ils en effet?
Ils conviennent que la libert commerciale aurait, au point de vue
politique et moral, les rsultats les plus dsirables. Personne ne
conteste qu'elle tend  rapprocher les peuples,  teindre les haines
nationales,  consolider la paix,  favoriser la communication des
ides, le triomphe de la vrit et le progrs vers l'unit. Sur quoi
donc se fondent-ils pour repousser cette libert? Uniquement sur ce
qu'elle nuirait au travail national, soumettrait nos industries aux
inconvnients de la concurrence trangre, diminuerait le bien-tre
des masses et, pour trancher le mot, la _richesse_.

En prsence de l'objection, ne sommes-nous pas forcs de traiter la
question conomique, de montrer que nos adversaires ne voient la
concurrence que par un de ses cts, et que la libert commerciale a
autant d'avantages au point de vue matriel que sous tous les autres
rapports? Et quand nous le faisons, on nous dit: Vous ne vous occupez
que de la richesse; vous donnez trop d'importance  la richesse.

     Aprs avoir repouss le reproche fait  l'conomie politique
     d'tre une science d'importation anglaise, l'orateur termine
     ainsi:

Messieurs, je m'arrte, et j'ai peut-tre dj trop abus de votre
patience. Je terminerai en vous engageant de toutes mes forces 
consacrer quelques instants pris sur vos loisirs  l'tude de
l'conomie politique. Permettez-moi aussi un autre conseil. Si jamais
vous entrez dans l'Association du libre-change, ou toute autre qui
ait en vue un grand objet d'utilit publique, n'oubliez pas que les
dbats de cette nature ont pour juge l'opinion, et qu'ils veulent tre
soutenus sur le terrain du principe et non sur celui de l'expdient.
J'appelle Expdient, par opposition  Principe, cette disposition 
juger les questions au point de vue des circonstances du moment, et
mme, trop souvent, des intrts de classe ou des intrts
individuels.  une association il faut un lien, et ce ne peut tre
qu'un principe.  l'intelligence il faut un guide, une lumire, et ce
ne peut tre qu'un principe. Au coeur humain il faut un mobile qui
dtermine l'action, le dvouement, et au besoin le sacrifice; et l'on
ne se dvoue pas  l'expdient, mais au principe. Consultez
l'histoire, Messieurs, voyez quels sont les noms chers  l'humanit,
et vous reconnatrez qu'ils appartiennent  des hommes anims d'une
foi vive. Je gmis pour mon sicle et pour mon pays de voir
l'expdient en honneur, la drision et le ridicule rservs au
principe; car jamais rien de grand et de beau ne s'accomplit dans le
monde que par le dvouement  un principe. Ces deux forces sont
souvent aux prises, et il n'est que trop frquent de voir triompher
l'homme qui reprsente le fait actuel, et succomber le reprsentant de
l'ide gnrale. Cependant, portez plus loin votre regard, et vous
verrez le Principe faire son oeuvre, l'Expdient ne laisser aucune
trace de son passage.

L'histoire religieuse nous en offre un admirable exemple. Elle nous
montre le principe et l'expdient en prsence dans le plus mmorable
vnement dont le monde ait t tmoin. Qui jamais fut plus
entirement dvou  un principe, au principe de la fraternit, que le
fondateur du christianisme? Il fut dvou jusqu' souffrir pour lui la
perscution, la raillerie, l'abandon et la mort. Il ne paraissait pas
se proccuper des consquences, il les remettait entre les mains de
son Pre et disait: _Que la volont de Dieu soit faite_.

La mme histoire nous montre,  ct de ce modle, l'homme de
l'expdient. Caphe, redoutant la colre des Romains, transige avec le
devoir, sacrifie le juste et dit: Il est _expdient_ (expedit) qu'un
homme prisse pour le salut de tous. L'homme de la transaction
triomphe, l'homme du principe est crucifi. Mais qu'arrive-t-il? Un
demi-sicle aprs, le genre humain tout entier, Juifs et Gentils,
Grecs et Romains, matres et esclaves, se rallient  la doctrine de
Jsus; et, si Caphe avait vcu  cette poque, il aurait pu voir la
charrue passer sur la place o fut cette Jrusalem qu'il avait cru
sauver par une lche et criminelle transaction[61].

[Note 61: V. les chap. XIV et XVIII de la premire srie des
_Sophismes_, t. IV, p. 86 et 64.--(_Note de l'diteur._)]


45.--QUATRIME DISCOURS.

     Prononc  Lyon, au commencement d'aot 1847, sur les
     consquences compares du rgime protecteur et du libre-change.

Messieurs, il semble qu'en se permettant de convoquer un grand nombre
de ses concitoyens autour d'une chaire pour leur adresser ce qu'on
appelle un discours, on s'engage par cela mme  remplir toutes les
difficiles conditions de l'art oratoire. Je suis pourtant bien loign
d'une telle prtention, et mon insuffisance me force de rclamer toute
votre indulgence. Vous serez peut-tre ports  me demander pourquoi,
me sentant aussi dpourvu des qualits qu'exige la tribune, j'ai la
hardiesse de l'aborder. C'est, Messieurs, qu'en considrant
attentivement les souffrances et les misres qui affligent
l'humanit,--le travail souvent excessif, la rmunration plus souvent
insuffisante,--les entraves qui retardent ses progrs et font
particulirement obstacle  ses tendances vers l'galit des
conditions, j'ai cru trs-sincrement qu'une bonne part de ces maux
devait tre attribue  une simple erreur d'conomie politique, erreur
qui s'est empare d'assez d'intelligences pour devenir l'opinion, et,
par elle, la loi du pays;--et ds lors j'ai considr comme un devoir
de combattre cette erreur avec les deux seules armes honntes qui
soient  ma disposition, la plume et la parole. Voil mon excuse,
Messieurs. J'espre que vous voudrez bien l'accueillir, car j'ai
remarqu de tout temps que les hommes taient disposs  beaucoup
pardonner en faveur de la sincrit des intentions.

J'ai parl d'une erreur qui prvaut, non-seulement dans la
lgislation, mais encore et surtout dans les esprits. Vous devinez que
j'ai en vue le systme restrictif, cette barrire par laquelle les
nations s'isolent les unes des autres, dans l'objet,  ce qu'elles
croient, d'assurer leur indpendance et d'augmenter leur bien-tre.

Je ne voudrais pas d'autres preuves de la fausset de ce systme que
le langage qu'il a introduit dans l'conomie politique, langage
toujours emprunt au vocabulaire des batailles. Ce ne sont que
_tributs_, _invasions_, _luttes_, _armes gales_, _vainqueurs et
vaincus_, comme si les effets des changes pouvaient tre les mmes
que ceux de la violence. L'improprit du langage ne rvle pas
seulement la fausset de l'ide, elle la propage; car, aprs s'tre
servi de ces locutions dans le sens figur, on les emploie dans leur
acception rigoureuse, et l'on a entendu un de nos honorables
protectionnistes s'crier: J'aimerais mieux une invasion de Cosaques
qu'une invasion de bestiaux trangers. Je me propose d'exposer
aujourd'hui les consquences compares du rgime protecteur et du
libre-change; mais, avant, permettez-moi d'analyser une des
expressions que je viens de citer, celle de _lutte industrielle_.
Cette expression, comme toutes celles qui trouvent un accs facile
dans l'usage, a certainement un ct vrai. Elle n'est pas fausse, elle
est incomplte. Elle se rfre  quelques effets, et non  l'ensemble
des effets. Elle induit  penser que lorsque, dans un pays, une
industrie succombe devant la rivalit de l'industrie similaire du
dehors, la nation en masse en est affecte de la mme manire que
cette industrie. Et c'est l une grande erreur, car la _lutte
industrielle_ diffre de la lutte militaire en ceci: Dans la lutte
arme, le vaincu est soumis  un tribut, dpouill de sa proprit,
rduit en esclavage; dans la lutte industrielle, la nation vaincue
entre immdiatement en partage du fruit de la victoire. Ceci parat
trange et semble un paradoxe; c'est pourtant ce qui constitue la
diffrence entre ce genre de relations humaines qu'on nomme
_changes_, et cet autre genre de relations qu'on appelle _guerres_.
Et, certes, on conviendra qu'il doit y avoir une dissemblance, quant
aux effets, entre deux ordres d'action si diffrents par leur nature.

Comment se fait-il que le rsultat de la _lutte industrielle_ soit de
faire participer le vaincu aux avantages de la victoire? J'expliquerai
ceci par un exemple familier, trop familier peut-tre pour cette
enceinte, mais que je vous demande la permission de vous soumettre
comme trs-propre  faire comprendre ma pense.

Dans une petite ville, la matresse de maison fait ce qu'on nomme le
pain du mnage. Mais voici qu'un boulanger s'tablit aux environs.
Notre mnagre calcule qu'elle aurait plus de profit  s'adresser 
l'industrie rivale. Cependant elle essaye de _lutter_. Elle s'efforce
de mieux faire ses achats de bl, de mnager le combustible et le
temps. Mais, de son ct, le boulanger fait des efforts semblables.
Plus la mnagre diminue son prix de revient, plus le boulanger
diminue son prix de vente, jusqu' ce qu'enfin l'industrie du mnage
succombe. Mais remarquez bien qu'elle ne succombe que parce qu'elle
confre au mnage plus de profit en succombant qu'elle n'et fait en
se maintenant.

Il en est de mme quand deux nations sont en _lutte industrielle_ sur
le terrain du _bon march_; et si les Anglais, par exemple, placs
dans des conditions plus favorables, nous fournissent de la houille,
ou le Brsil du sucre,  si bas prix qu'on n'en puisse plus faire en
France, renoncer  en produire chez nous, c'est constater prcisment
l'avantage suprieur que nous trouvons  l'acheter ailleurs.

Entre ces deux cas, il n'y a qu'une diffrence: dans l'un, les
qualits de producteur et de consommateur se confondent dans la mme
personne, et ds lors tous les effets de la prtendue dfaite se
montrent en mme temps et sont faciles  comprendre; dans l'autre, le
consommateur de la houille ou du sucre n'est pas le mme que le
producteur, et il est alors ais d'introduire dans le dbat cette
conclusion, qui consiste  ne montrer le rsultat de la lutte que par
un ct, celui du producteur, faisant abstraction du consommateur.
videmment pour ne rien ngliger dans l'apprciation du rsultat
gnral, il faut considrer la nation comme un tre collectif, qui
comprend l'intrt producteur et l'intrt consommateur; et alors on
s'apercevra que la lutte industrielle l'affecte exactement comme elle
affecte ce mnage que j'ai cit pour exemple. C'est, dans l'un et
l'autre cas, l'acquisition par voie d'change, choisie de prfrence 
l'acquisition par voie de production directe[62].

[Note 62: V. le chap. _Domination par le travail_, tome IV, p.
265.--(_Note de l'diteur._)]

Mais, Messieurs, je veux, pour un moment, faire aussi abstraction de
cette compensation que le consommateur recueille en cas de dfaite
industrielle, compensation dont les protectionnistes ne tiennent
jamais compte. Je veux examiner la lutte industrielle sous le point de
vue exclusif des industries qui y sont engages, et rechercherai c'est
la restriction ou la libert qui leur donne les meilleures chances.

C'est encore une question intressante; car quand une grande ville,
comme Lyon, par exemple, a fond, au moins en grande partie, son
existence sur une industrie, il est bien naturel qu'elle ne veuille
pas la voir succomber par la considration des avantages qu'en
pourraient recueillir les consommateurs.

Quel est le champ de bataille de deux industries rivales? Le _bon
march_. Comment l'une peut-elle vaincre l'autre? Par le _bon march_.
Si, d'une manire permanente, les Suisses peuvent vendre  80 fr. la
mme pice d'toffe que vous ne pouvez tablir qu' 100 fr., vous
serez battus.

Aussi, voyons-nous tous les hommes poursuivre instinctivement un but:
_la rduction des prix de revient_.

Messieurs, je ne sais pourquoi on a voulu faire de l'conomie
politique une science mystrieuse, car, s'il est une science qui se
tienne toujours prs des faits et du bon sens, c'est certainement
celle-l. Observez ce qui se passe dans vos comptoirs, dans vos
ateliers, dans vos mnages,  la campagne,  la ville: que cherchent
tous les hommes sans distinction de rangs, de races, de profession? _
diminuer le prix de revient._

C'est pour cela qu'ils ont substitu la charrue  la houe, la
charrette  la hotte, la vapeur au cheval, le rail au pav, la broche
au fuseau; toujours, partout, on veut _diminuer le prix de revient_.
N'est-ce pas une indication que les bons gouvernements doivent faire
de mme, agir dans le mme sens? Mais, au contraire, ils se sont fait
une conomie politique en vertu de laquelle, autant qu'il est en eux,
ils enflent vos _prix de revient_; car que fait le rgime protecteur?
Il renchrit tous les lments qui entrent dans vos prix de revient et
les constituent. Ce n'est pas seulement son rsultat, c'est sa
prtention; ce n'est pas un accident, c'est un systme, un but, un
parti pris. Ainsi, il se met en contradiction avec toutes les
tendances de l'humanit. Et on appelle cela de l'conomie politique
sage et prudente!

Mais voyons un peu. De quoi se compose le prix de revient d'une pice
d'toffe? D'abord de toutes les matires qui entrent dans sa
confection; ensuite du prix de tous les objets qui ont t consomms
par les travailleurs pendant le cours entier de l'opration. Il faut
videmment, pour que l'industrie continue, pour que l'opration se
renouvelle, qu' chaque fois le prix total de la vente couvre tous ces
dbours partiels.

Or, que fait le rgime protecteur? En tant qu'il agit, il ajoute, et
il a la prtention d'ajouter  tous ces prix partiels. Il aspire
mthodiquement  les lever. Il dit: Vous payerez un peu plus cher la
machine, le combustible, la teinture, le lin, le coton et la laine qui
entrent dans cette pice d'toffe. Vous payerez un peu plus cher le
bl, le vin, la viande, les vtements que vous et vos ouvriers aurez
consomms et uss pendant l'opration, et de tout cela, il rsultera
pour vous un prix de revient plus lev qu'il ne devrait l'tre; mais,
en compensation, je vous donnerai un privilge sur les consommateurs
du pays, et, quant  ceux du dehors, nous tcherons de les dcider 
vous surpayer par les ruses diplomatiques, ou par un grand dploiement
de forces qui retomberont encore  la charge de votre _prix de
revient_.

Eh quoi! Messieurs, ai-je besoin de vous dire toute l'inanit et tout
le danger d'un pareil systme?  supposer que la contrebande ne vienne
pas vous chasser du march intrieur, ni les belles phrases, ni les
canons, ni la complaisance avec laquelle les ministres vantent leur
prudence et leur sagesse ne forceront l'tranger  vous donner 100 fr.
de ce qu'il trouve ailleurs  80.

Jusqu'ici vous n'avez peut-tre pas beaucoup souffert de ce systme
(je me place toujours au point de vue producteur), mais pourquoi?
Parce que les autres nations, except la Suisse, s'taient soumises
aux mmes causes d'infriorit. J'ai dit except la Suisse; et
remarquez que c'est aussi la Suisse qui vous fait la plus rude
concurrence. Et cependant, qu'est-ce que la Suisse? Elle ne recueille
pas des feuilles de mriers sur ses glaciers; elle n'a ni le Rhne ni
la Sane; elle vous offusque nanmoins. Que sera-ce donc de l'Italie
qui a commenc la rforme, et de l'Angleterre qui l'a accomplie?

Car, Messieurs, on vous dit sans cesse que l'Angleterre n'a fait qu'un
simulacre de rforme; et, quant  moi, je ne puis assez m'tonner
qu'on puisse, en France, au dix-neuvime sicle, en imposer aussi
grossirement au public sans se discrditer. Sans doute l'Angleterre
n'a pas compltement achev sa rforme; mais pour qui comprend quelque
chose dans la marche des vnements, il est aussi certain qu'elle
l'achvera, qu'il est certain que l'eau du Rhne, qui passe sous les
ponts de Lyon, se rendra  la Mditerrane. Et en attendant, on peut
dire que la rforme est si avance, en ce qui touche notre question,
qu'on peut la considrer comme complte. L'Angleterre a affranchi de
tous droits, et d'une manire absolue, la soie, la laine, le coton, le
lin, le bl, la viande, le beurre, le fromage, la graisse, l'huile,
c'est--dire les 99/100 de ce qui entre dans la valeur d'une pice
d'toffe. Et vous n'tes pas effrays, voyant ce que peut la Suisse,
de ce que pourra bientt l'Angleterre! Vous rsisterez, je le sais par
la supriorit de votre got, par les qualits artistiques qui
distinguent vos fabricants. Mais il y a une chose  quoi rien ne
rsiste: c'est le _bon march_.

On vous dit: Pourquoi vous mler d'conomie politique? Occupez-vous
de vos affaires. Vous le voyez, Messieurs, l'conomie politique
pntre au coeur de vos affaires. Elle vous intresse, aussi
directement que le bon tat de vos machines ou de vos routes, qui ont
pour objet de diminuer vos _prix de revient_.

Hier, on me citait un fait qui doit tre ici  la connaissance de tout
le monde, et qui est bien-propre  vous faire rflchir. On
m'assurait, et je n'ai pas de peine  le croire, car c'est bien
naturel, qu' cause de l'influence de l'octroi sur la chert de la
vie, toutes les industries qui n'ont pas besoin de s'exercer au milieu
d'une grande agglomration d'hommes tendaient  aller s'tablir  la
campagne.

Eh bien! Messieurs, entre une nation et une autre, la douane fait
exactement ce que fait l'octroi entre la ville et la campagne; et, par
la mme raison qu'on va tisser aux environs plutt que de tisser 
Lyon, on ira tisser en Angleterre plutt que de tisser en France.

Et remarquez que l'octroi ne renchrit que les objets de
consommation. La douane renchrit et les objets de consommation et
toutes les matires qui entrent dans la confection du produit.
N'est-il pas clair, Messieurs, que la tendance  laquelle je fais ici
allusion serait bien plus manifeste si l'octroi frappait la soie, la
teinture, les machines, le fer, le coton et la laine?

Le rgime prohibitif ne surcharge pas les prix de revient seulement
par les droits et les entraves; il les grve encore par la masse
norme d'impts qu'il trane  sa suite.

D'abord, il paralyse l'action de la douane, en tant qu'instrument
fiscal, cela est vident. Quand on prohibe textuellement ou non le
drap et le fer, on renonce  tout revenu public de ce ct. Il faut
donc tendre les autres cordes de l'impt, le sel, la poste, etc.

Une ville a mis un droit d'octroi sur l'entre des lgumes, et tire de
cet impt un revenu de 20,000 fr., indispensable  sa bonne
administration. Dans cette ville, il y a plusieurs maisons qui
jouissent de l'avantage d'avoir des jardins. Le hasard, ou
l'imprvoyance des lecteurs, fait que les propritaires de ces
maisons forment la majorit du conseil municipal. Que font-ils? Pour
donner de la valeur  leurs jardins, ils prohibent les lgumes de la
campagne. Je n'examine point ici le point de vue moral ni le ct
conomique de cette mesure. Je me renferme dans l'effet fiscal. Il est
clair comme le jour que la caisse de la ville aura perdu 20,000 fr.,
quoique les habitants payent leurs lgumes plus cher que jamais; et je
prvois que M. le maire, s'il a un grain de sagesse dans la cervelle,
viendra dire  son conseil: Messieurs, je ne puis plus administrer. Il
faut de toute ncessit, puisque vous repoussez les lgumes trangers,
dans l'intrt, dites-vous, des habitants frapper ces mmes habitants
d'un impt de quelque autre espce.

C'est ainsi que l'exagration de la douane a conduit  des taxes de
nouvelle invention.

Ensuite, le rgime prohibitif ncessite un grand dveloppement des
forces militaires et navales; et ceci, Messieurs, mrite que nous nous
y arrtions un instant.

Ce rgime est n de l'ide que la richesse, c'est le numraire.
Partant de l, voici comment on a raisonn: il y a une certaine
quantit de numraire dans le monde; nous ne pouvons augmenter notre
part qu'en diminuant celle des autres,--d'o, par parenthse, cette
conclusion dsesprante: la prosprit d'un peuple est incompatible
avec la prosprit d'un autre peuple.

Mais ensuite, comment faire pour soutirer l'argent des autres nations
et pour qu'elles ne nous soutirent pas le ntre? Il y a deux moyens.
Le premier, c'est de leur _acheter le moins possible_. Ainsi nous
garderons notre numraire; de l la restriction et la prohibition. Le
second, c'est de leur _vendre le plus possible_. Ainsi nous attirerons
 nous leurs mtaux prcieux; de l le systme colonial. Car,
Messieurs, pour assurer la vente, il faut donner  meilleur
march;--et la restriction, comme nous venons de voir, est un
empchement invincible. Il a donc fallu songer  vendre cher, plus
cher que les autres; mais cela ne pouvait se faire qu'en subjuguant
les consommateurs, en leur imposant nos lois et nos produits; en un
mot, en ayant recours  ce principe de destruction et de mort: la
violence.

Mais, si ce principe est bon et vrai pour un pays, il est bon et vrai
pour tous les autres. Ils ont donc tous tendu vers ces deux choses
contradictoires: _vendre sans acheter_,--et de plus, vers les
acquisitions de colonies et les agrandissements de territoire.

En d'autres termes, le principe de la restriction a jet dans le monde
un antagonisme radical, et un ferment de discorde pour ainsi dire
mthodique.

Or, quand les choses en sont l, quand la tendance de tous les
peuples  la fois est de se ruiner rciproquement et de se dominer les
uns les autres, il est bien clair que chacun doit se soumettre aussi 
un autre effort, quelque pnible qu'il soit, celui de se donner de
fortes armes permanentes et de puissantes marines militaires.

Et cela ne se peut sans de lourds impts, d'interminables entraves; ce
qui aboutit encore, et toujours,  _augmenter le prix de revient des
produits_.

Ainsi, entraves, gnes, impts, privilges, ingalits,
renchrissement des objets de consommation, renchrissement des
matires premires, infriorit industrielle, jalousies nationales,
principe d'antagonisme, armes permanentes, puissantes marines,
guerres imminentes, dveloppement de la force brutale, voil le
programme du rgime restrictif. Je voudrais vous prsenter aussi celui
du libre-change. Mais quoi! ai-je autre chose  faire pour cela que
de prendre justement le contre-pied de ce que je viens de dire?

Le libre-change est non-seulement une grande rforme, mais c'est la
source oblige de toutes les rformes financires et contributives.

Quand on a demand la rduction du port des lettres, l'abaissement de
l'impt du sel, la simple excution de la loi sur les surtaxes,
qu'a-t-il t rpondu? Rien de tout cela ne peut se faire sans que le
fisc perde quelques millions! Le problme, l'ternel problme est
donc de trouver ces quelques millions, quelque chose qui fasse
l'office qu'a fait l'_income-tax_ entre les mains de sir Robert Peel.

Eh bien! par un bonheur providentiel, pour le salut de nos finances,
il se rencontre que la douane se prsente, parmi tous nos impts, avec
ce caractre unique, trange, qu'en soulageant le contribuable on
lve le revenu. C'est ce qu'avouent, de la manire la plus
explicite, les deux grands aptres de la restriction! Si la douane
n'tait que fiscale, dit M. Ferrier, elle donnerait peut-tre le
double de revenu. Il n'est pas tonnant, ajoute M. de Saint-Cricq,
que la douane rende peu, puisque son objet est prcisment d'loigner
les occasions de perception!

Donc, en transformant la douane protectrice en douane fiscale,
c'est--dire en faisant une institution nationale de ce qui n'est
qu'une machine  privilges, vous avez de quoi faire face  la rforme
de la poste et du sel.

Mais ce n'est pas tout, je vous ai fait voir que la restriction tait
un principe de guerre; par cela mme le libre-change est un principe
de paix. Qu'on dise que je suis un rveur, un enthousiaste, peu
m'importe, je soutiens qu'avec le libre-change et l'entrelacement des
intrts qui en est la suite, nous n'avons plus besoin, pour maintenir
notre indpendance, de transformer cinq cent mille laboureurs en cinq
cent mille soldats. Quand les Anglais pourront aller, comme nous,  la
Martinique et  Bourbon, quand nous pourrons aller, aussi bien qu'eux,
 la Jamaque et dans l'Inde, quel intrt aurions-nous  nous
arracher des colonies et des dbouchs ouverts  tout le monde?

Non, je ne me laisse pas aller ici  un dsir,  un sentiment,  une
vague esprance. J'obis  une conviction entire, fonde sur ce qui
est pour moi une dmonstration rigoureuse, quand je dis que l'esprit
du libre-change est exclusif de l'esprit de guerre, de conqute et de
domination. Ds que l'on comprendra que la prosprit relle, durable,
inbranlable de chaque industrie particulire est fonde, non sur les
monopoles nuisibles aux masses, mais au contraire sur la prosprit
des masses qui sont sa clientle, c'est--dire du monde entier; quand
les Lyonnais croiront que plus les Amricains, les Anglais, les
Russes, seront riches, plus ils achteront de soieries; quand la mme
conviction existera dans chaque centre de population et d'industrie;
en un mot, quand l'opinion publique sanctionnera le libre-change, je
dis que la dernire heure des agressions violentes aura sonn, et que,
ds ce moment, nous pourrons diminuer dans une forte proportion nos
forces de terre et de mer.

Car le meilleur des boulevards, la plus efficace des fortifications,
la moins dispendieuse des armes, c'est le libre-change, qui fait
plus que de repousser la guerre, qui la prvient; qui fait mieux que
de vaincre un ennemi, qui en fait un ami.

Et,  cet gard, ma foi dans le libre-change est telle que je veux la
mettre ici  l'preuve d'une prdiction, quoique je sache combien il est
dangereux de faire le prophte, mme hors de son pays. Si ma prdiction
ne se vrifie pas, je consens, il le faudra bien,  ce que mes paroles
perdent le peu d'autorit qui peut s'y attacher. Mais aussi, si elle
s'accomplit, j'aurai peut-tre droit  quelque confiance. L'Angleterre a
adopt le libre-change. Je prdis solennellement que d'ici  sept ans,
c'est--dire pendant le cours de la lgislation actuelle, elle aura
licenci la moiti de ses forces de mer.--On me dira sans doute: Cela
est si peu probable que, le jour mme o sir Robert Peel a introduit la
rforme, et, dans le mme expos des motifs, il a demand une allocation
pour augmenter la marine.--Je le sais; et j'ose dire que c'est la plus
grande faute, sous tous les rapports, et la plus grande inconsquence
qu'ait faite cet homme d'tat, d'ailleurs alors nouveau converti au
libre-change.--Mais cette circonstance, en rendant ma prdiction plus
hasarde, ne fait que lui donner plus de poids si elle se ralise[63].

[Note 63: Voir la note _finale_ due tome III, p. 518.--(_Note de
l'diteur._)]

Nos forces de terre et de mer ramenes ainsi successivement  des
proportions moins colossales, je n'ai pas besoin de dire la srie de
rformes financires et contributives qui deviendraient enfin
abordables. Trop de prcision  cet gard me ferait sortir de mon
sujet. Je crois pouvoir dire cependant que, procdant du
libre-change, ces rformes seraient faites dans son esprit et
s'attaqueraient d'abord aux impts qui prsentent un caractre vident
d'ingalit, ou gnent les mouvements du travail et la circulation des
hommes et des produits. C'est nommer l'octroi et la lgislation des
boissons.

Il me sera permis aussi de faire observer qu'une rduction des forces
de terre et de mer amnerait de toute ncessit un adoucissement de la
loi du recrutement, si lourde pour la population des campagnes, et de
l'inscription maritime, plus onreuse encore pour notre population du
littoral, en mme temps qu'elle est, aprs le rgime restrictif, le
plus grand flau de notre marine marchande. (V. le n 36.)

Messieurs, je livre ces remarques  vos mditations. Examinez-les en
toute sincrit: vous vous convaincrez qu'il n'y a rien de chimrique,
rien d'impraticable; que celui qui vous parle n'est pas un illumin;
que ces rformes naissent les unes des autres, et ont leur base dans
celle de notre lgislation commerciale. Que faut-il pour raliser le
bien dont je n'ai pu vous tracer qu'une bien incomplte esquisse? Rien
qu'une seule chose, partager l'esprit du libre-change. Aidez-nous
dans cette entreprise; j'en appelle  vous tous, Messieurs, et
particulirement  ceux d'entre vous qui tiennent en leurs mains les
vhicules de l'instruction, les organes de la publicit. Ils savent
aussi quelle responsabilit morale se lie  cette puissance. Je les en
conjure, qu'aucune considration de personne ou de parti ne les
dtourne de se dvouer  la cause,  la sainte cause de la libre
communication et de l'union des peuples.  Dieu ne plaise que je
demande  qui que ce soit le moindre sacrifice de ses convictions
politiques! mais, grce au ciel, la foi dans le libre-change peut
s'allier avec les opinions les plus divergentes en d'autres matires.
On l'a vue soutenue par le journal des _Dbats_, par le _Sicle_, par
le _Courrier_; et le _National_ a dclar que la libert du travail et
de l'change tait la fille de ses oeuvres. En voulez-vous un autre
exemple? Voyez-la rgner, de temps immmorial sur le pays le plus
dmocratique de la terre, la Suisse, et s'tablir au sein de la nation
la plus aristocratique du monde, l'Angleterre. Hommes de toutes les
opinions politiques, unissons-nous pour clairer l'opinion. Ne disons
pas qu'il ne se prsentera point un grand ministre pour raliser nos
voeux. L'opinion publique est le foyer o se forment les grands
hommes. Quand nous avons eu  dfendre ou notre territoire, ou le
principe de la rvolution franaise, ce ne sont ni les gnraux
habiles, ni les soldats dvous qui nous ont manqu. De mme, quand
l'opinion voudra la libert commerciale, ce n'est pas un homme d'tat
qui nous fera dfaut, un homme sincre et dvou se prsentant devant
la chambre avec le plan de rforme que je viens d'esquisser, et osant
dire: Voil un programme de justice et de paix; il triomphera avec
moi, ou je tomberai avec lui!


46.--CINQUIME DISCOURS.

     Prononc dans la seconde runion publique tenue  Lyon, en aot
     1847, sur l'influence du rgime protecteur  l'gard des
     salaires.

MESSIEURS,

Si dans ces communications, que vous voulez bien me permettre d'avoir
avec vous, j'avais en vue un succs personnel, certes, je ne
paratrais pas aujourd'hui  cette tribune. Ce n'est pas que, sur le
vaste sujet qui m'est propos, les ides ou les convictions me fassent
dfaut. Au contraire, car, quand j'ai voulu mettre quelque ordre dans
les dmonstrations que j'avais  vous soumettre, elles se sont
prsentes en si grand nombre  mon esprit que, malgr mes efforts, il
m'a t impossible de faire entrer tous ces matriaux dans le cadre
d'un discours; et j'ai d prendre le parti de m'en remettre beaucoup 
l'inspiration du moment et  votre bienveillance.

Et cependant, cette grande question du salariat, je dois la
circonscrire  un seul point de vue, car vous n'attendez pas que je la
traite ici dans tous ses aspects moraux, sociaux, philosophiques et
politiques.

Cela me conduirait  scruter les fondements de la proprit, l'origine
et les fonctions du capital, les lois de la production, de la
rpartition des richesses, et infime de la population;  rechercher si
le _salariat_ est, pour une portion de l'humanit, une forme
naturelle, quitable et utile de participation aux fruits du travail;
si cette forme a toujours exist, si elle est destine  disparatre,
et, enfin, si elle est une transition entre un mode imparfait et un
mode moins dfectueux de rmunration, entre le servage dans le pass
et l'association dans l'avenir.

Loin de moi de blmer les hardis pionniers de la pense qui explorent
ces vastes rgions. Quelquefois, il est vrai, j'ai souhait de leur
voir poser le pied sur le terrain solide des vrits acquises, plutt
que de rester dans le vague ou d'emprunter les ailes de l'imagination.
J'ai peu de foi, je l'avoue, dans ces arrangements sociaux, dans ces
organisations artificielles que chaque matin voit clore et que chaque
soir voit mourir. Il n'est pas probable qu' un signal donn
l'humanit se laisse jeter dans un moule, quelque sduisante qu'en
soit la forme, quel que soit le gnie de l'inventeur. La socit
m'apparat comme une rsultante. Les faits passs qui exercent tant
d'influence sur le prsent, les traditions, les habitudes, les erreurs
dominantes, les vrits acquises, les expriences faites, les
prjugs, les passions, les vertus, les vices, voil les forces
diverses qui dterminent nos institutions et nos lois. Comment croire
que la socit s'en dpouillera tout  coup, comme on rejette un
vtement pour en prendre un  la mode?--Je n'en rends pas moins
justice aux bonnes intentions des publicistes qui poursuivent cette
chimre, et je crois qu'ils ont rendu un service  la science en la
forant de scruter ces grandes questions et d'largir le champ de ses
tudes[64].

[Note 64: V. le chap. 1er du tome VI.--(_Note de l'diteur._)]

Mais s'il est vrai que le progrs soit subordonn  la diffusion de la
lumire et de l'exprience, je ne vois pas qu'on puisse blmer, comme
on le fait, un homme ou une association d'hommes qui s'attaquent  une
erreur dtermine, laquelle a donn naissance  une institution
funeste.

On nous dit sans cesse que le libre-change ne donne pas la clef du
grand problme de l'humanit. Il n'a pas cette prtention. Il ne
s'annonce pas comme devant panser toutes les plaies, gurir tous les
maux, dissiper tous les prjugs, fonder  lui seul le rgne de
l'galit et de la justice parmi les hommes, et ne laisser, aprs lui,
rien  faire  l'humanit.

Nous croyons qu'il est en lui-mme un trs-grand progrs, et, de plus,
par l'esprit qu'il propage, par les lumires qu'il suppose, une
excellente prparation  d'autres progrs encore. Mais nous nous
rendrions coupables d'exagration si nous le prsentions, ainsi qu'on
nous en accuse souvent, comme une panace universelle, particulirement
 l'gard des classes laborieuses.

Je me renfermerai donc dans cette question:

Quelle est l'influence du rgime restrictif sur le taux des salaires,
ou plutt sur la condition des ouvriers?

Voil tout ce que je veux examiner. Je ne cherche pas ce que
deviendrait le sort de cette classe dans un phalanstre ou en Icarie.
Je prends la socit telle qu'elle est, telle que le pass nous l'a
lgue. Dans cette socit je vois le capital rmunrant le travail.
C'est un premier _fait_. Je vois en outre des lgions d'hommes occups
 entraver la circulation des produits; c'est un second _fait_. Je
cherche comment le second de ces faits agit sur le premier.

Et d'abord une premire question se prsente  moi. Qui a plac l
cette lgion arme? Ce ne sont pas les ouvriers, puisqu'ils n'ont pas
la voix au chapitre; ce sont les matres. Donc, en vertu de la maxime:
_Id fecit cui prodest_, la prsomption est que cette institution, si
elle profite  quelqu'un, profite aux matres.

Messieurs, permettez-moi de raisonner provisoirement sur cette hypothse
que le rgime restrictif, dans l'ensemble de ses effets, bons et
mauvais, entrane une certaine dperdition de forces utiles ou de
richesses. Cette hypothse n'est pas tellement absurde qu'on ne puisse
s'en servir un instant. Je n'ai jamais rencontr personne qui ne m'ait
fait cette concession sous cette forme: _Vous avez raison en principe._
Le fondateur du systme restrictif en France l'a lui-mme considr
comme transitoire, ce qu'il n'aurait pas fait s'il avait reconnu dans
son essence une vertu productive. Il parat certain qu'empcher les
produits du Midi de pntrer dans le Nord, et rciproquement, favoriser
par l dans le Nord des industries que seconderait mieux le climat du
Midi, c'est paralyser partout une certaine portion de ces forces
gratuites que la nature avait mises  la disposition des hommes. Je puis
donc sans tmrit raisonner un instant sur cette hypothse, admise
d'ailleurs par les protectionnistes eux-mmes, que le rgime prohibitif,
dans l'ensemble de ses effets, tout compens, entrane la dperdition
d'une certaine quantit de richesses.

De plus, l'instrument lui-mme cote quelque chose. Les incertitudes
que les tarifs sujets  changement font planer sur l'industrie et le
commerce, les collisions qu'ils peuvent amener entre les peuples, et
contre lesquelles il faut se prcautionner, le dveloppement qu'il
faut donner  l'action de la justice pour rprimer des actions
innocentes en elles-mmes, que cette lgislation fait inscrire au
nombre des dlits et des crimes, les obstacles, les visites, les
retards, les erreurs, les contestations,--ce sont autant
d'inconvnients insparables du systme, et qui se traduisent en
_dperdition de forces_. Tout le monde sait que le seul retard,
apport cette anne  la suspension de l'chelle mobile, a peut-tre
cot  la France cinquante millions.

Or, si, au total, dans la gnralit de ses effets directs ou
indirects, le systme restrictif entrane une dperdition de
richesses, il faut ncessairement que cette perte retombe sur
quelqu'un.

Lors donc que les lgislateurs protectionnistes affirment que la
classe ouvrire, non-seulement n'entre pas en participation de la
perte dfinitive, mais encore bnficie par ce rgime, c'est comme
s'ils disaient:

Nous, qui faisons la loi, voulant procurer  la classe ouvrire un
profit extra-naturel, nous nous infligeons encore une seconde perte
gale  tout le bnfice que nous prtendons confrer aux ouvriers.

Je le demande: Y a-t-il aucune vraisemblance que les lgislateurs
aient agi ainsi[65]?

[Note 65: V. le chap. VI de la seconde srie des _Sophismes_, t. IV,
p. 173.--(_Note de l'diteur._)]

Qu'on me permette de formuler ma pense dans la langue des chiffres,
non pour arriver  des prcisions exactes, mais par voie
d'lucidation.

Reprsentons par 100 le revenu national sous l'empire des relations
libres. Nous n'avons aucune donne pour savoir comment le revenu se
partage entre le capital et le travail. Mais comme, si les
capitalistes sont plus riches, les travailleurs sont plus nombreux,
admettons 50 pour les uns, et 50 pour les autres. Survient la
restriction. Et d'aprs notre hypothse le revenu gnral descend 
80.--Or, selon les protectionnistes, la part des ouvriers tant
augmente, nous pouvons la supposer de 60, d'o il suit que celle des
capitalistes tomberait  20.

Je dfie les protectionnistes de sortir de ce cercle. S'ils
conviennent que le rgime protecteur entrane une perte comme rsidu
gnral de tous ses effets, et s'ils affirment nanmoins qu'il
enrichit les ouvriers, la consquence ncessaire est que ceux qui
n'ont pas fait la loi recueillent un profit, et que ceux qui ont fait
la loi encourent deux pertes[66].

[Note 66: V. ci-aprs les numros 57 et 58.--(_Note de l'diteur._)]

Et, s'il en est ainsi, il faudrait regarder comme attaqus de folie
les hommes qui, dans l'intrt des ouvriers, rclament une extension
de droits politiques; car, certes, jamais les ouvriers, dans leur
esprit de justice, ne feraient aussi bien leurs affaires, et
n'infligeraient aux capitalistes une loi aussi rigoureuse.

Mais voyez  quelle absurde contradiction on arrive. Qui m'expliquera
comment il se fait que, le capital se dtruisant, le travail se
dveloppe, et que, pour comble d'absurdit, la loi qui dtruit le
capital soit prcisment celle qui enrichit le travail?

Je ne pense pas qu'on puisse contester la rigueur de ces dductions.
Seulement, on pourra dire: Elles reposent sur l'assertion que le
rgime restrictif entrane une dperdition de forces, et c'est l une
concession que les protectionnistes ont faite, il est vrai, mais
qu'ils se htent de retirer.

Eh! Messieurs, c'est prcisment o je voulais vous amener 
reconnatre qu'il faut tudier le rgime restrictif en lui-mme;
savoir si, au total, il entrane ou n'entrane pas une dperdition de
richesses. S'il l'entrane, il est jug; et lorsqu'on met en avant les
ouvriers et leurs salaires, je ne dirai pas qu'on ajoute l'hypocrisie
 la cupidit, mais qu'on entasse erreur sur erreur.

La vrit est qu'en vertu de la loi de solidarit, de l'effort que
chacun fait pour se dbarrasser du fardeau, de cette _vis medicatrix_
qui est au fond de la socit humaine, le mal tend  se rpartir sur
tous, matres et ouvriers, en proportions diverses.

Ne nous en tenons pas  des prsomptions, et attaquons directement le
problme.

Un simple ouvrier l'a admirablement pos en ces termes pleins de
justesse et de clart:

Quand deux ouvriers courent aprs un matre, les salaires baissent.

Quand deux matres courent aprs un ouvrier, les salaires haussent.

L'conomie politique ne fait qu'habiller cette pense d'un vtement
plus doctoral quand elle dit: Le taux du salaire dpend du rapport de
l'offre  la demande.

Le capital et le travail, voil les deux lments de ce taux. Quand il
y a sur le march une quantit de capital et une quantit de travail
dtermines, le taux moyen des salaires s'en dduit de toute
ncessit. Les matres voulussent-ils l'lever par bienveillance, ils
ne le pourraient pas. Si le capital est reprsent par 100 fr. et le
travail par 100 hommes, le salaire ne peut tre que de 1 fr. Si la
philanthropie des matres ou de la loi le portait  2 fr., le capital
restant  100, comme de 100 fr. on ne peut tirer que 50 fois 2 fr., il
n'y aurait que 50 ouvriers d'employs. L'humanit en masse n'en
serait que plus malheureuse, et l'ingalit des conditions plus
choquante: et, sans parler de la perte rsultant de l'inactivit de 50
ouvriers, il est clair que la position ne serait plus tenable, que ces
50 ouvriers viendraient offrir leurs bras au rabais, et que la force
des choses ramnerait la rpartition primitive.

Il n'y a donc pas d'autre moyen au monde d'augmenter le taux des
salaires que d'augmenter la proportion du capital disponible, ou de
diminuer la quantit du travail offert[67].

[Note 67: V. au tome IV, page 74, le chap. XII de la premire srie
des _Sophismes_.--(_Note de l'diteur._)]

Cela pos, voyons comment le rgime protecteur agit sur chacun de ces
deux lments.

Une nation est sous le rgime libre, et elle possde, de temps
immmorial, une fabrique de drap. La prsomption est que, puisqu'une
certaine portion de capital et de travail a pris naturellement cette
direction, cette industrie, malgr la concurrence trangre, ralise
des profits gaux  ceux des autres entreprises analogues. Si elle
donnait beaucoup moins, elle ne se serait pas tablie; si elle donnait
plus, elle ne serait pas seule.

Cependant elle provoque la prohibition du drap tranger. Voyons ce qui
se passe.

D'abord, le premier effet, l'effet le plus immdiat est que le drap
renchrit; et tous les habitants, y compris les ouvriers de toute
sorte qui se vtissent de drap, sont frapps comme d'une taxe. C'est
pour eux une perte bien relle. Je vous prie d'en prendre bonne note,
de ne pas la perdre de vue; je vous la rappellerai plus tard, quand
nous aurons vu si nous lui trouvons ou non une compensation.

Puisque le drap est plus cher, notre fabrique fait plus de profits; et
puisque ses profits antrieurs taient gaux aux profits moyens des
industries analogues, ses profits actuels seront suprieurs. Or, vous
savez que la tendance des capitaux est de se porter et d'entraner le
travail l o sont les plus gros bnfices. Il y aura donc, dans la
fabrication du drap, un surcrot de demande de travail et un surcrot
de capital pour y faire face, c'est--dire ce qui constitue
prcisment les conditions dans lesquelles le salaire hausse. C'est l
que les protectionnistes triomphent.

Mais, ainsi que je le rpte souvent, les sophismes ne sont pas des
raisonnements faux, ce sont des raisonnements incomplets. Ils ont le
tort de ne montrer qu'une chose l o il y en a deux; et la mdaille
par un seul ct.

D'o sort ce capital qui va tendre la fabrication du drap? Voil ce
qu'il faut examiner; et voil sur quoi j'appelle toute votre
attention; car videmment, Messieurs, si nous venions  dcouvrir que
le plein ne s'est fait d'un ct qu'aux dpens d'un vide qui se serait
fait d'un autre, et que la prohibition a agi comme cette servante qui
prenait par le dessous d'une pice de vin de quoi combler ce qui
manquait au-dessus, videmment, dis-je, nous ne serions pas plus
avancs, et nous serions en droit de reprocher au sophisme d'avoir
dissimul cette circonstance.

Donc, d'o sort ce capital? Le soleil ou la lune l'ont-ils envoy ml
 leurs rayons, et ces rayons ont-ils fourni au creuset l'or et
l'argent, emblmes de ces astres? ou bien l'a-t-on trouv au fond de
l'urne d'o est sortie la loi restrictive? Rien de semblable. Ce
capital n'a pas une origine mystrieuse ou miraculeuse. Il a dsert
d'autres industries, par exemple, la fabrication des soieries.
N'importe d'o il soit sorti, et il est positivement sorti de quelque
part, de l'agriculture, du commerce et des chemins de fer, l, il a
certainement dcourag l'industrie, le travail et les _salaires_,
justement dans la mme proportion o il les a encourags dans la
fabrication du drap.--En sorte que vous voyez, Messieurs, que le
capital ou une certaine portion de capital ayant t simplement
_dplac_, sans accroissement quelconque, la part du salaire reste
parfaitement la mme. Il est impossible de voir, dans ce pur
remue-mnage (passez-moi la vulgarit du mot), aucun profit pour la
classe ouvrire. Mais, a-t-elle perdu? Non, elle n'a pas perdu du ct
des salaires (si ce n'est par les inconvnients qu'entrane la
perturbation, inconvnients qu'on ne remarque pas quand il s'agit
d'tablir un abus, mais dont on fait grand bruit et auxquels les
protectionnistes s'attachent avec des dents de boule-dogues quand il
est question de l'extirper); la classe ouvrire n'a rien perdu ni
gagn du ct du salaire, puisque le capital n'a t augment ni
diminu, mais seulement _dplac_. Mais reste toujours cette chert du
drap que j'ai constate tout  l'heure, que je vous ai signale comme
l'effet immdiat, invitable, incontestable de la mesure; et 
prsent, je vous le demande,  cette perte,  cette injustice qui
frappe l'ouvrier, o est la compensation? Si quelqu'un en sait une,
qu'il me la signale.

Et songez, Messieurs, qu'une perte semblable se renouvelle vingt fois
par jour,-- propos du bl,  propos de la viande,  propos de la
hache et de la truelle. L'ouvrier ne peut ni manger, ni se vtir, ni
se chauffer, ni travailler, sans payer ce tribut au monopole. On parle
de sa malheureuse condition. Pour moi, ce qui m'tonne, en prsence de
tels faits, c'est que cette condition ne soit pas cent fois plus
malheureuse encore.

Heureusement que cette chert ne se maintient jamais, grce au ciel, 
la hauteur o les monopoleurs voulaient l'lever. Je le reconnais ici,
parce qu'avant tout il faut tre vrai. La concurrence intrieure vient
toujours djouer, dans une certaine mesure, les esprances et les
calculs des protectionnistes.

Aux entrepreneurs d'industrie, le rgime restrictif offre des
compensations. S'ils payent plus cher ce qu'ils achtent, ils font
payer plus cher ce qu'ils vendent; non qu'ils ne perdent, en
dfinitive, mais enfin leur perte est attnue; pour l'ouvrir, il n'y
a aucune attnuation possible.

Aussi, je me reprsente quelquefois un simple ouvrier, trouvant, je ne
sais par quelle issue, accs dans l'enceinte lgislative. Ce serait
certainement un spectacle curieux et mme imposant, s'il se prsentait
 la barre de l'assemble tonne,--calme, modr, mais rsolu, et si,
au milieu du silence universel, il disait: Vous avez lev, par la
loi, le prix des aliments, des vtements, du fer, du combustible; vous
nous promettiez que le ricochet de ces mesures lverait notre salaire
en proportion et mme au del. Nous vous croyions, car l'appt d'un
profit, ft-il illgitime, hlas! rend toujours crdule. Mais votre
promesse a failli. Il est bien constat maintenant que votre loi,
n'ayant pu que dplacer le capital et non l'accrotre, n'a eu d'autre
rsultat que de faire peser sur nous, sans compensation, le poids de
la chert. Nous venons vous demander d'lever lgislativement le taux
des salaires, au moins dans la mme mesure que vous avez lev
lgislativement le prix de la subsistance.

Je sais bien ce qu'on rpondrait  ce malencontreux ptitionnaire. On
lui dirait, et avec raison: Il nous est impossible d'lever par la
loi le taux du salaire; car la loi ne peut pas faire qu'on tire d'un
capital donn plus de salaires qu'il n'en renferme.

Mais je me figure que l'ouvrier rpliquerait: Eh bien! ce que vous
dites que la loi ne peut faire directement, elle ne l'a pas fait
indirectement selon vos promesses. Puisqu'il n'est pas en votre
pouvoir de renchrir le salaire, ne renchrissez pas la vie. Nous ne
demandons pas de faveur, nous demandons franc jeu, et que les produits
soient purs de toute intervention lgislative, puisque le salaire est
inaccessible  l'intervention lgislative.

En vrit, Messieurs, je n'imagine pas ce qu'on pourrait rpondre. Et
remarquez qu'en bonne justice, ce n'est pas avec des prsomptions, des
probabilits qu'on peut repousser une telle requte. Il faut une
certitude absolue[68].

[Note 68: V. au tome VI, le chap. des _Salaires_.--(_Note de
l'diteur._)]

Beaucoup de personnes se sont laiss sduire par ce fait que les
salaires sont plus levs, par exemple,  Paris qu'en Bretagne, et
elles en ont conclu qu'ils tendent  se mettre au niveau du prix de la
vie. Mais la question n'est pas de savoir si les divers salaires, qui
prennent leur source dans un capital donn, ne peuvent pas varier 
l'infini selon une multitude de circonstances. Nous ne mettons pas
cela en doute. Ce que nous nions, c'est que l'ensemble ou la grande
moyenne des salaires s'lve dans un pays, en vertu d'une loi qui
_dplace_ le capital sans l'accrotre.

Et, Messieurs, cette objection qu'on nous faisait il y a deux ans,
quand nous avons commenc notre oeuvre, les vnements, avec une voix
plus forte que la ntre, se sont chargs d'y rpondre; car la disette
est survenue et la chert avec elle. Or, qu'a-t-on vu? On a vu le
salaire baisser plutt que hausser. Ainsi, le fait nous a donn
raison. Et, d'ailleurs, le fait s'explique de la manire la plus
claire.

Quand le prix de la subsistance renchrit, l'universalit des hommes
dpense davantage pour en avoir la quantit ncessaire. Il reste donc
moins  dpenser  autre chose. On se prive, et par l on produit la
stagnation de l'industrie, qui amne forcment la baisse des salaires.
En sorte que, dans les temps de chert, l'ouvrier est froiss par les
deux bouts  la fois, par la diminution de ses profits et par
l'lvation du prix de la vie.

La chert artificielle a exactement les mmes effets que la chert
naturelle; seulement, comme elle dure plus, il se fait, j'en
conviens, certains arrangements sociaux sur cette donne, car
l'humanit a une souplesse merveilleuse. Mais les arrangements ne
changent pas la nature des choses, ils s'y conforment, et savez-vous
comment,  la longue, l'quilibre se rtablit? Par la mort. La mort
prend soin,  la longue et aprs bien des souffrances, de faire
descendre la population au niveau de ce que peuvent nourrir des
salaires rduits, tout au plus rests invariables, et combins avec la
chert de la vie.

Puisque j'ai touch  ce formidable sujet de la population, je
relverai une objection qui nous a t faite en sens inverse.

On nous a dit: Le libre-change est impuissant  confrer  la classe
ouvrire un bien permanent. Il est vrai qu'il baissera le prix de la
vie sans altrer le salaire, et confrera par consquent plus de
bien-tre aux travailleurs; mais ils multiplieront en vertu de ce
bien-tre mme, et au bout de vingt ans, ils se trouveront replacs
dans leur condition actuelle.

D'abord, cela n'est pas sr; il est possible que le capital augmente
pendant ses vingt annes aussi rapidement que la population.

Ensuite, il faut tenir compte des habitudes et des ides de prvoyance
que donnent vingt ans de bien-tre.

Mais, enfin, en admettant cette loi fatale, ne voit-on pas la
faiblesse de l'objection? N'est-ce rien que vingt annes de bien-tre?
est-ce une chose  ddaigner? Mais c'est ainsi que la socit
progresse. D'ici  vingt ans elle aura accompli quelque autre oeuvre
qui prolongera le bien-tre de vingt ans encore. Et quelle est la
rforme  laquelle on ne pourrait opposer la mme fin de non-recevoir?
Trouvez-vous un moyen de supprimer l'octroi sans le remplacer par
aucun autre impt? Avez-vous imagin un engrais qui ne cote rien, et
qui doit accrotre prodigieusement la fertilit de la terre? Je vous
dirai:  quoi bon? Brlez votre invention financire ou agricole. Elle
soulagerait, il est vrai, les hommes d'un lourd fardeau. Mais quoi! en
vertu de ce bien-tre mme, ils multiplieraient, et reviendraient,
sauf le nombre, au point de dpart. Messieurs, l'humanit est ainsi
faite que c'est prcisment  multiplier qu'elle aime  consacrer ce
qu'on lui laisse de bien-tre; et faut-il pour cela considrer ce
bien-tre comme perdu, le lui refuser d'avance?

Comment trouverait-on ce raisonnement, s'il s'adressait  un individu
au lieu de s'adresser  une nation ou  une classe?

Je suppose un jeune homme qui gagne 1,000 fr. par an. Il dsire
pouser une jeune personne qui en gagne autant; cependant il attend
pour se mettre en mnage que leurs appointements soient doubls. Le
moment arrive, mais le patron leur fait cette morale:

Mes enfants, vous avez certainement droit  4,000 fr. entre deux, ils
vous sont dus en toute justice. Mais si je vous les donnais, vous vous
marieriez; dans deux ou trois ans vous auriez deux enfants, vous
seriez quatre, et ce ne serait jamais que 1,000 fr. par tte. Vous
voyez qu'il ne vaut pas la peine que je vous paye le traitement que
vous dsirez, et dont d'ailleurs je reconnais la parfaite lgitimit.

La rponse que ferait le jeune homme est parfaitement celle que
pourrait faire l'humanit  l'objection que je rfute. Payez-moi ce
qui m'est d, dirait-il. Pourquoi vous occupez-vous de l'usage que
j'en ferai, s'il est honnte? Vous dites qu'aprs m'tre procur les
jouissances de la famille, je n'en serai pas plus riche; je serai
toujours plus riche des jouissances prouves. Je sais que si
j'emploie ainsi l'excdant de mes appointements, je ne pourrai pas
l'employer  autre chose; mais est-ce une raison de dire que je n'en
ai pas profit? Autant vaudrait me refuser mon dner d'aujourd'hui
sous prtexte que quand je l'aurai mang, il n'en resterait plus
rien. Applique  un peuple, l'objection est de cette force. Elle
revient  ceci: Sous le rgime prohibitif, dans vingt ans la France
aurait 40 millions d'habitants; sous un rgime libre, comme elle
aurait joui de plus de bien-tre, elle en aurait 50 millions,
lesquels, au bout de ce terme, ne seraient pas individuellement plus
riches.

Et compte-t-on pour rien 10 millions d'habitants de plus; toutes les
satisfactions que cela suppose, toutes les existences conserves,
toutes les affections satisfaites, tous les dsordres prvenus, toutes
les existences allumes au flambeau de la vie? Et est-on bien certain
que ce bien-tre d  la rforme, le peuple et pu trouver une autre
manire de le dpenser plus morale, plus profitable au pays, plus
conforme au voeu de la nature et de la Providence[69]?

[Note 69: V. le chap. _de la Population, des Harmonies_.]

Messieurs, ainsi que je vous l'ai fait pressentir en commenant, je
laisse de ct bien des considrations. Si, dans le petit nombre de
celles que je vous ai prsentes, et malgr le soin que j'ai mis  me
renfermer dans mon sujet, il m'est chapp quelques paroles qui aient
la moindre tendance  jeter quelque dcouragement ou quelque
irritation dans les esprits, ce serait bien contre mon intention. Ma
conviction est qu'il n'y a pas entre les diverses classes de la
socit cet antagonisme d'intrts qu'on a voulu y voir. J'aperois
bien un dbat passager entre celui qui vend et celui qui achte, entre
le producteur et le consommateur, entre le matre et l'ouvrier. Mais
tout cela est superficiel; et, si on va au fond des choses, on
dcouvre le lieu qui unit tous les ordres de fonctions et de travaux,
qui est _le bien que chacun retire de la prosprit de tous_.
Regardez-y bien, et vous verrez que c'est l ce qui prvaudra sur de
vaines jalousies de nation  nation et de classe  classe. Des
classes! le mot mme devrait tre banni de notre langue politique. Il
n'y a pas de classes en France; il n'y a qu'un peuple, et des citoyens
se partageant les occupations pour rendre plus fructueuse l'oeuvre
commune. Et par cela mme que les occupations sont partages, que
l'change est intervenu, les intrts sont lis par une telle
solidarit qu'il est impossible de blesser les uns sans que les autres
en souffrent.

Moi qui ne crois pas  l'antagonisme rel des nations, comment
croirais-je  l'antagonisme fatal des classes? On dit que l'intrt
divise les hommes. Si cela est, il faut dsesprer de l'humanit, et
gmir sur les lacunes ou plutt les contradictions du plan de la
Providence; car, quoique je n'ignore pas l'existence et l'influence
d'un autre principe, celui de la sympathie, tout nous prouve que
l'intrt a t plac dans le coeur de l'homme comme un mobile
indomptable; et, si sa nature tait de diviser, il n'y aurait pas de
ressource. Mais je crois, au contraire, que l'intrt unit,  la
condition toutefois d'tre bien compris; et c'est pour cela que
Malebranche avait raison de considrer l'erreur comme la source du mal
dans le monde. J'en citerai un exemple, tir de la fausse application
qu'on fait souvent de deux mots que j'ai souvent rpts aujourd'hui,
les mots _travail_ et _capital_.

On dit: Le capital fait concurrence au travail, et quand on dit cela,
on est bien prs d'avoir allum une guerre plus ou moins sourde entre
les travailleurs et les capitalistes. Et si cependant ce prtendu
axiome, qu'on rpte avec tant de confiance, n'tait qu'une erreur, et
plus qu'une erreur, un grossier non-sens! Non, il n'est pas vrai que
le capital fasse concurrence au travail. Ce qui est vrai, c'est que
les capitaux se font concurrence entre eux, et que le travail se fait
concurrence  lui-mme. Mais du capital au travail la concurrence est
impossible. J'aimerais autant entendre dire que le pain fait
concurrence  la faim; car, au contraire, comme le pain apaise la
faim, le capital rmunre et satisfait le travail. Et voyez o conduit
cette simple rectification! Si c'est avec lui-mme et non avec le
travail que le capital rivalise, que doivent dsirer les travailleurs?
Est-ce que les capitalistes soient ruins? Oh! non. S'ils font des
voeux conformes  leurs vrais intrts, ils doivent dsirer que les
capitaux grossissent, s'accumulent, multiplient, abondent et
surabondent, s'offrent au rabais, jusqu' ce que leur rmunration
tombe de degr en degr, jusqu' ce qu'ils deviennent comme ces
lments que Dieu a mis  la disposition des hommes, sans attacher 
sa libralit aucune condition onreuse, jusqu' ce qu'ils descendent
enfin autant que cela est possible, dans le domaine _gratuit_, et par
consquent _commun_ de la famille humaine. Ils n'y arriveront jamais,
sans doute; mais ils s'en rapprocheront sans cesse, et le monde
conomique est plein de ces asymptotes. Voil la _communaut_, je ne
dis point le _communisme_, que l'on ne peut mettre au commencement des
temps et au point de dpart de la socit; mais la _communaut_ qui
est la fin de l'homme, la rcompense de ses longs efforts, et la
grande consommation des lois providentielles. D'un autre ct, que
doivent souhaiter les possesseurs de capitaux? Est-ce d'tre entours
d'une population chtive, souffrante et dgrade? Non; mais que toutes
les classes croissent en bien-tre, en richesse, en dignit, en gots
purs, afin que la clientle s'ouvre et s'largisse indfiniment
devant eux. La _clientle_! j'appelle votre attention sur ce mot; il
est un peu vulgaire; mais vous trouverez en lui la solution de bien
des problmes, les ides d'union, de concorde et de paix. Sachons
dtacher nos regards de notre petit cercle, ne pas chercher la
prosprit dans les faveurs, les privilges, l'esprit d'exclusion,
toutes choses qui nuisent aux masses et ragissent tt ou tard sur
nous-mmes par la ruine de la _clientle_. Accoutumons-nous au
contraire  favoriser,  encourager ce qui tend la prosprit sur la
vaste circonfrence qui nous entoure, c'est--dire sur le monde
entier, ne ft-ce qu'en considration du bien qui, sous forme d'une
plus vaste et plus riche _clientle_, se refltera infailliblement, 
la longue, dans notre propre sphre d'activit.

Enfin, Messieurs, puisque j'en suis  dissquer des mots, j'appellerai
encore votre attention sur deux expressions que l'on ne saurait
confondre sans danger. Le monde prouve comme une sorte d'effroi,
comme un poids pnible, comme un pressentiment triste, parce qu'il lui
semble qu'il s'labore au sein du corps social une aristocratie
d'argent qui, sous le nom de bourgeoisie, va remplacer l'aristocratie
de naissance. Il craint que ce phnomne ne prpare  nos fils les
difficults qu'ont surmontes nos pres; et il se demande si
l'humanit est destine  tourner toujours dans ce cercle de combats
suivis de victoires et de victoires suivies de combats. J'ai aussi
demand  ce mot bourgeoisie ce qu'il portait en lui, ce qu'il voulait
dire, quelle tait sa signification; et je l'ai trouv vide. Je vous
disais,  la dernire sance, qu'il fallait beaucoup se mfier des
mtaphores; et je vous signalais, comme exemple, cette similitude
absurde que, par l'abus des mots, on tait parvenu  tablir entre
l'change et la guerre. Il n'est pas plus vrai qu'il y ait similitude
ou mme analogie entre une bourgeoisie qui sort du peuple par le
travail, et une aristocratie qui domine le peuple par la conqute. Il
n'y a pas mme d'opposition  tablir entre bourgeoisie et peuple,
puisque l'une et l'autre s'lvent par le travail. Sans quoi, il
faudrait dire que les vertus par lesquelles l'individualit
s'affranchit du joug de la misre,--l'activit, l'ordre, l'conomie,
la temprance,--sont le chemin de l'aristocratie et le flau de
l'humanit. Il y a certainement l des ides mal comprises. (_V.
ci-aprs le n 51._)

Il est vrai que, dans notre pays, un certain degr de richesse confre
seul la fonction lectorale. Quoi qu'il en soit de ce privilge, que
je n'ai pas  examiner ici, il devrait au moins rendre la bourgeoisie
attentive, ne ft-ce que par prudence,  ne faire que des lois justes
et toujours empreintes de la plus entire impartialit. Or, j'ai eu
occasion, aujourd'hui mme, de prouver qu'elle n'a pas agi ainsi,
quand elle a essay de changer, par la loi positive, l'ordre et le
cours naturel des rmunrations. Mais est-ce intention perverse? Non;
je crois fermement que c'est simplement erreur. Et je n'en veux qu'une
preuve, qui est dcisive, c'est que le systme qu'elle a tabli
l'opprime elle-mme comme il opprime le peuple, et de la mme manire,
sinon au mme degr. Pour qu'on pt voir le germe d'une aristocratie
naissante dans cet acte et les actes analogues, il faudrait commencer
par prouver que ceux mmes qui les votent n'en sont pas victimes.
S'ils le sont, leurs intentions sont justifies; et le lien de la
solidarit humaine n'est pas infirm.

Une circonstance rcente a un moment branl, je l'avoue, ma confiance
dans la puret des intentions. En prsence de la chert des
subsistances, deux de mes honorables amis avaient propos un
abaissement des droits sur l'entre du btail. La Chambre a repouss
cette mesure. Ce n'est pas de l'avoir repousse que je la blme; en
cela elle n'aurait fait que persister dans un systme qui, selon moi,
n'est imputable qu' l'erreur. Mais elle a fait plus que de repousser
la mesure; elle a refus de l'examiner, elle a fui la lumire, elle a
mis une sorte de passion  touffer le dbat; et, par l, il me semble
qu'elle a proclam,  la face du monde, qu'elle avait bien rellement
la conscience de son tort.

Mais,  moins que de pareilles expriences ne se renouvellent, je
persiste  croire et  dire que la Chambre, ou si l'on veut la
bourgeoisie, ne trompe pas le peuple; elle se trompe elle-mme. La
Chambre ne sait pas l'conomie politique, voil tout. Et le peuple, la
sait-il? Allez au nord et au midi, au levant et au couchant, interrogez
l'immense majorit des hommes, qu'ils payent ou ne payent pas le cens,
que trouvez-vous partout? Des protectionnistes sincres. Et pourquoi?
parce que le systme restrictif est tellement spcieux, que la plupart
des hommes s'y laissent prendre. Car comment se posent-ils le problme?
le voici: Admettrons-nous ou n'admettrons-nous pas la concurrence? et
fort navement ils rpondent: Non.--Ne les blmons pas trop; car la
concurrence, vous devez le savoir, a une physionomie qui, au premier
aspect, ne prvient pas trop en sa faveur. Il faut beaucoup tudier et
rflchir pour reconnatre que, malgr sa rbarbative figure, elle est
l'antithse du privilge, la loi du nivellement rationnel, et la force
qui pousse notre race vers les rgions de l'galit. Pourrait-on voir
des symptmes aristocratiques dans une loi sur l'hygine, qui aurait t
rendue il y a trois sicles, contrairement  la thorie de la
circulation du sang? et cette loi, en blessant le peuple, ne
blesserait-elle pas aussi ceux qui l'auraient faite?

Qui donc a le droit de reprocher  la lgislature d'avoir lev le
prix de la vie? Est-ce les ouvriers? ne font-ils pas en cela cause
commune avec elle? ne partagent-ils pas les mmes erreurs, les mmes
craintes, les mmes illusions? ne voteraient-ils pas les mmes
restrictions, s'ils y taient appels? Qu'ils commencent donc par
tudier la question, par dcouvrir la fraude, par la dnoncer, par
mettre la lgislature en demeure, par rclamer justice; et si justice
leur est refuse, ils auront acquis le droit de pousser un peu plus
loin leurs investigations. Alors, le moment sera venu o ils pourront
raisonnablement se poser cette terrible question que m'adressait ces
jours-ci un homme illustre, un des plus ardents amis de l'humanit:
Quel moyen y a-t-il de renverser une loi que le lgislateur vote dans
son propre intrt?--Puisse la lgislature rendre inutile la solution
de ce problme!


47.--SIXIME DISCOURS,  MARSEILLE.

                                                      Fin d'aot 1847.

MESSIEURS,

Se faire valoir en commenant un discours, c'est certainement violer
la premire rgle de la rhtorique. Je crois nanmoins pouvoir dire,
sans trop d'inconvenance, que c'est faire preuve de quelque abngation
que de paratre, dans les circonstances o je me trouve, devant une
assemble aussi imposante. Je parle aprs deux orateurs, l'un aussi
familier aux pratiques commerciales qu'aux profondeurs de la science
conomique, l'autre clbre dans le monde littraire o il a cueilli
une palme si glorieuse et si mrite, tous deux jugs dignes de
reprsenter dans les conseils de la nation la reine de la
Mditerrane. Je parle devant le plus grand orateur du sicle,
c'est--dire devant le meilleur et le plus redoutable des juges, s'il
n'en tait, je l'espre, le plus indulgent. Je vois dans l'auditoire
cette phalange de publicistes distingus qui, dans ces derniers temps,
et prcisment sur la question qui nous occupe, ont lev la presse
marseillaise  une hauteur qui n'a t nulle part dpasse. Enfin,
l'auditoire tout entier est bien propre  effrayer ma faiblesse; car
l'clat que jette la presse marseillaise ne peut gure tre que
l'indice et le reflet des lumires abondamment rpandues dans cette
grande et belle cit.

Il ne faut pas croire que toutes les objections qu'on a souleves
contre le libre-change soient prises dans l'conomie politique. Il
est mme probable que si nous n'avions  combattre que des arguments
protectionnistes, la victoire ne se ferait pas longtemps attendre.
J'ai assist  beaucoup de confrences, composes d'hommes de lettres
ou de jeunes gens parfaitement dsintresss dans la question, et je
me suis convaincu qu'un patriotisme et une philanthropie fort
respectables, mais peu clairs, avaient ouvert contre le
libre-change une source d'objections aussi abondante au moins que
l'conomie politique du _Moniteur Industriel_.

Les rveries sociales, qui, de nos jours, ont une circulation
trs-active, ne sont pas dangereuses, en ce sens qu'il n'y a pas 
craindre qu'elles s'emparent jamais de la pratique des affaires; mais
elles ont l'inconvnient de dvorer une masse norme d'intelligences,
surtout parmi les jeunes gens, et de la dtourner d'tudes srieuses.
Par l elles retardent certainement le progrs de notre cause. Ne nous
en plaignons pas trop cependant. Elles prouvent que la France est
calomnie, et que souvent elle se calomnie elle-mme. Non, l'gosme
n'a pas tout envahi. Quoi que nous voyions  la surface, il existe au
fond de la socit un sentiment de justice et de bienveillance
universelle, une aspiration vers un ordre social qui satisfasse d'une
manire plus complte et surtout plus gale les besoins physiques,
intellectuels et moraux de tous les hommes. Les utopies mmes que ce
sentiment fait clore en constatent l'existence; et si elles sont bien
souvent frivoles comme doctrine, elles sont prcieuses comme symptme.
De tout temps on a fait des utopies; elles n'taient gure que la
manifestation de quelques bonnes volonts individuelles. Mais
remarquez que de nos jours il n'est pas un crivain, un orateur qui ne
se croie tenu de mettre en tte de ses crits et de ses discours, ne
ft-ce que comme tiquette, ne ft-ce, passez-moi l'expression, que
comme rclame, les mots: galit, fraternit, mancipation du
travailleur. Donc ce n'est pas dans celui qui s'adresse au public,
mais dans le public lui-mme que ce sentiment existe, puisqu'il
signale  ceux qui lui parlent la voie qu'il faut qu'ils prennent pour
en tre couts.

Sans doute, Messieurs, guids par cette indication, par cette exigence
des lecteurs, les faiseurs de projets, les inventeurs de socits,
tourmenteront souvent cette corde de la philanthropie jusqu' la faire
grincer[70]; mais comme on a dit que l'hypocrisie tait un hommage
rendu  la vertu, de mme on peut dire que l'affectation
philanthropique est un hommage  ce sentiment de justice et de
bienveillance universelle qui prend de plus en plus possession de
notre sicle et de notre pays; et flicitons-nous de ce que ce
sentiment existe, car, ds qu'il sera clair, il fera notre force.

[Note 70: V. tome IV, page 74.--(_Note de l'diteur_.)]

C'est pourquoi, Messieurs, je voudrais soumettre  votre examen une
vue du libre change qui rponde tout  la fois aux arguments des
protectionnistes et aux scrupules du patriotisme et de la
philanthropie. Je le ferai avec d'autant plus de confiance que la
question a t parfaitement traite sous d'autres aspects par les
honorables orateurs qui m'ont prcd  cette tribune; et ds lors il
me sera permis, devant une assemble aussi claire, et malgr la
dfaveur qui s'attache au mot, de me lancer un peu dans le domaine de
l'_abstraction_.

Et puisque ce mot se prsente  mes lvres, permettez-moi une
remarque.

J'ai bien souvent maudit la scolastique pour avoir invent le mot
_abstraction_, qui exige tant de commentaires, quand elle avait  sa
disposition le mot si simple et si juste: _vrit universelle_. Car,
regardez-y de prs, qu'est-ce qu'une abstraction, si ce n'est une
_vrit universelle_, un de ces faits qui sont vrais partout et
toujours?

Un homme tient deux boules  sa main droite et deux  sa main gauche.
Il les runit et constate que cela fait quatre boules. S'il fait
l'exprience pour la premire fois, tout ce qu'il peut noncer, c'est
ce fait particulier: Aujourd'hui,  quatre heures,  Marseille, deux
boules et deux boules font quatre boules. Mais s'il a renouvel
l'exprience de jour et de nuit, sur plusieurs points du globe, avec
des objets divers, il peut  chaque fois liminer les circonstances de
temps, de lieux, de sujet, et proclamer que deux et deux font
quatre. C'est une abstraction de l'cole, soit; mais c'est surtout
une _vrit universelle_, une de ces formules qu'on ne peut interdire
 l'arithmtique sans en arrter immdiatement les progrs.

Et voyez, Messieurs, l'influence des mots. Vous savez combien nos
adversaires nous dpopularisent et nous ridiculisent, en nous jetant 
la face le mot _abstraction_. Vous tes dans l'erreur, s'crient-ils,
car ce que vous dites est une _abstraction_! et ils ont les rieurs
pour eux. Mais voyez quelle figure ils feraient, si l'cole n'et pas
invent ce mot et qu'ils fussent rduits  nous dire: Vous tes dans
l'erreur, car ce que vous dites est une vrit universelle. (Rires.)
Vous riez, Messieurs, et cela prouve que les rieurs passeraient de
notre ct. (Nouveaux rires.)

La science conomique a aussi une formule, promulgue par J. B. Say,
formule qui ruine de fond en comble le rgime restrictif. C'est
celle-ci: _Les produits s'changent contre des produits_. On peut
contester la vrit de cette formule, mais une fois reconnue vraie, on
ne peut nier qu'elle ne renverse tous les arguments protectionnistes,
particulirement celui du _travail national_; car si chaque
importation implique et provoque une exportation correspondante, il
est clair que les importations peuvent aller jusqu' l'infini sans que
le _travail national_ en reoive aucune atteinte.

Qu'est-ce donc que le commerce? Je dis que le commerce est un troc, un
ensemble, une srie, une multitude de trocs.

Un homme se promne sur le port de Marseille.  chaque tranger qui
dbarque, il fait des propositions de ce genre: Voulez-vous me donner
ces bottes? je vous donnerai ce chapeau; ou: Voulez-vous me donner
ces dattes? je vous donnerai ces olives. Est-il possible de voir l
une atteinte  l'intrt des tiers, au travail national? Quoi! alors
que chacun reconnat  cet homme la proprit de ces olives, alors
qu'on lui reconnat le droit de les dtruire par l'usage, alors que
chacun sait qu'elles n'ont pas mme d'autre destination au monde que
d'tre dtruites par l'usage, comment pourrait-on dire qu'il nuit aux
intrts des tiers si, au lieu de les consommer, il les change? Et si
le troc, qui est l'lment du commerce, est avantageux, alors qu'il
est dtermin par l'influence si clairvoyante de l'intrt personnel,
comment le commerce, qui n'est qu'un vaste appareil au moyen duquel
les ngociants, le numraire, les lettres de change, les routes, les
voiles et la vapeur facilitent les trocs et les multiplient; comment
le commerce, dis-je, pourrait-il tre nuisible?

Pour vous assurer que _les produits s'changent contre les produits_,
suivez par la pense une cargaison de sucre, par exemple. Assurment
tous ceux qui ont concouru  la former ont reu quelque chose en
compensation et, d'un autre ct, lorsque, divise en fractions
infinies, elle est arrive aux derniers acheteurs, aux destinataires,
aux consommateurs, ceux-ci ont donn quelque chose en retour. Donc,
quoique l'opration ait pu tre fort complique, il y a eu, de part et
d'autre, produits donns et produits reus, ou _changes_.

J'avoue cependant qu'il est une autre formule qui me semble plus
complte, plus fconde, qui ouvre  la science de grands et admirables
horizons, qui donne une solution plus exacte de la question du
libre-change, et qui, lavant l'conomie politique du reproche de
scheresse, est destine, je l'espre,  rallier les coles
dissidentes. Cette formule est celle-ci: _Les services s'changent
contre les services_.

D'abord, Messieurs, vous remarquerez que cette seconde formule fait
rentrer dans le domaine de la science une foule de professions que la
premire semble en exclure; car on ne saurait, sans forcer le sens des
termes, donner le nom de _produit_  l'oeuvre qu'accomplissent dans la
socit les magistrats, les militaires, les crivains, les
professeurs, les prtres et mme les ngociants; ils ne crent pas des
produits, ils rendent des services.

Ensuite, cette formule efface la fausse distinction qu'on a faite
entre les classes dites productives et improductives; car, si l'on y
regarde de prs, on reste convaincu que ce qui s'change entre les
hommes, ce n'est prcisment pas les produits, mais les services; et
ceci devant nous conduire  de vastes aperus, je vous demande,
Messieurs, un instant d'attention.

Si vous dcomposez un produit quel qu'il soit, vous vous apercevrez
qu'il est le rsultat de la coopration de deux forces: une _force
naturelle_ et une _force humaine_. Prenez-les tous, l'un aprs
l'autre, depuis le premier jusqu'au dernier, et vous reconnatrez que
pour amener une chose  cette condition d'utilit qui la rend propre 
notre usage, il faut toujours le concours de la nature et _souvent_ le
concours du travail.

Or, il est dmontr, pour moi, que ce concours de la nature est
toujours gratuit. Ce qui fait l'objet de la rmunration, c'est le
service rendu  l'occasion d'un produit. On nous livre un produit; on
nous fait payer la peine, l'effort, la fatigue dont il a t
l'occasion, en un mot, le _service rendu_, mais jamais la coopration
des agents naturels[71].

[Note 71: V. au tome VI, le chap. V, et au tome IV, le chap.
IV.--(_Note de l'diteur_.)]

Messieurs, je n'ai certes pas la prtention de faire ici un cours
d'conomie politique; mais la distinction que je soumets  votre
examen est si importante en elle-mme et par ses consquences, que
vous me permettrez de m'y arrter un moment.

Je dis que la nature et le travail concourent  la cration des
produits. Or, la coopration de la nature tant ncessairement
_gratuite_, nous payons les produits d'autant moins cher que cette
coopration est plus grande. Voil pourquoi tout progrs industriel
consiste  faire concourir la nature dans une proportion toujours plus
forte.

Le produit n'a aucune valeur, quelle que soit son utilit, quand la
nature, ayant tout fait, ne laisse rien  faire au travail. La lumire
du soleil, l'air, l'eau des torrents sont dans ce cas.

Cependant, si vous voulez de la lumire pendant la nuit, vous ne
pouvez vous la procurer sans peine; et l apparat le principe de la
rmunration.

Quoique cette combinaison de gaz, qu'on appelle l'air respirable, soit
dans le domaine de la communaut, si vous dsirez un des gaz
particuliers qui le composent, il faut le sparer; c'est une peine 
prendre, ou  rmunrer si un autre la prend pour vous.

Quand l'eau est  vos pieds et dans un tat de puret qui la rend
potable, elle est _gratuite_; mais s'il faut l'aller chercher  cent
pas, elle _cote_. Elle cote davantage, s'il faut l'aller chercher 
mille pas, et davantage encore si, de plus, il faut la clarifier.
C'est une peine  votre charge, puisque vous devez en profiter; et, si
un autre la prend pour vous, c'est un _service_, qu'il vous rend et
que vous payez par un autre _service_.

La houille est  cent pieds sous terre; c'est certainement la nature
qui l'a faite et place l  une poque antdiluvienne. Ce travail de
la nature n'a ni valeur ni prix; il ne peut tre le principe d'aucune
rmunration; mais pour avoir la houille, ce que vous avez 
rmunrer, c'est la peine que prennent ceux qui l'extraient et la
transportent, et ceux qui ont fait les instruments d'extraction ou de
transport.

Tenons-nous donc pour assurs que ce ne sont pas les produits qui se
payent, mais les services rendus  l'occasion des produits.

Vous me demanderez o je veux en venir et quel rapport il y a entre
cette thorie et le libre-change; le voici:

S'il est vrai que nous ne payions que le _service_, cette part
d'utilit que le travail a ajoute au produit, et si nous recevons
_gratuitement_, _par-dessus le march_, toute l'utilit qu'a mise dans
ce produit la coopration de la nature, il s'ensuit que les marchs
les plus avantageux que nous puissions faire sont ceux o, pour un
trs-lger service humain, on nous donne, par-dessus le march, une
trs-grande proportion de services naturels.

Si une marchandise m'est porte dans un bateau  voiles, elle me
cotera moins cher que si elle m'est porte dans un bateau  rames.
Pourquoi? parce que dans le premier cas il y a eu travail de la
nature, qui est _gratuit_.

Afin de me faire comprendre compltement, il me faudrait exposer ici
les lois de la concurrence. Cela n'est pas possible; mais j'en ai dit
assez pour vous montrer d'autres consquences de cette thorie.

Elle doit dtruire jusque dans leur germe les jalousies
internationales. Remarquez ceci: la nature n'a pas distribu ses
bienfaits sur le globe d'une manire uniforme; un pays a la fertilit,
un autre l'humidit, un troisime la chaleur, un quatrime des mines
abondantes, etc.

Puisque ces avantages sont gratuits, on ne peut nous les faire payer.
Par exemple, les Anglais, pour nous livrer une quantit donne de
houille, exigent de nous un service d'autant moindre, que la nature a
t pour eux plus librale relativement  la houille, et que, par
consquent, ils prennent  cette occasion une moindre peine. Quant 
nous, Provenaux, qui n'avons pas de houille, que devons-nous dsirer?
Que la houille anglaise soit enfouie dans les entrailles de la terre 
des profondeurs inaccessibles? qu'elle soit loigne des routes, des
canaux, des ports de mer? Ce ne serait pas seulement un voeu immoral,
ce serait un voeu absurde; car ce serait dsirer d'avoir plus de peine
 rmunrer, c'est--dire plus de peine  prendre nous-mmes. Dans
notre propre intrt, nous devons donc dsirer que tous les pays du
monde soient le plus favoriss possible par la nature; que partout la
chaleur, l'humidit, la gravitation, l'lectricit entrent dans une
grande proportion dans la cration des produits, qu'il reste de moins
en moins  faire au travail; car cette peine humaine qu'il reste 
prendre est seule la mesure de celle qu'on nous demande pour nous
livrer le produit.--Que la houille anglaise soit  la surface du sol,
que la mine touche le rivage de la mer, qu'un vent toujours propice la
pousse vers nos rivages, que les capitaux en Angleterre soient si
abondants que la rmunration en soit de plus en plus rduite, que des
inventions merveilleuses viennent diminuer le concours onreux du
travail, ce n'est pas les Anglais qui profiteront de ces avantages,
mais nous; car ils se traduisent tous en ces termes: _Bon march_, et
le bon march ne profite pas au vendeur, mais  l'acheteur. Ainsi ce
bienfait que la nature semblait avoir accord  l'Angleterre, c'est 
nous qu'elle l'a accord, ou du moins nous entrons en participation de
ce bienfait par l'change.

D'un autre ct, si les Anglais veulent avoir de l'huile ou de la
soie, la nature ne leur ayant accord qu'une intensit de chaleur qui
laisserait beaucoup  faire au travail, quels voeux doivent-ils faire
conformment  leur vrai intrt? Que les choses se fassent en
Provence le plus possible par l'intervention de la nature; que la
nature ne laisse au travail qu'une coopration supplmentaire
trs-restreinte, puisque c'est cette coopration seule qui se
paye[72].

[Note 72: V. tome IV, pages 36  45, et tome VI, le chap.
_Concurrence_.--(_Note de l'diteur._)]

Ainsi, vous le voyez, Messieurs, l'conomie politique bien comprise
dmontre, par le motif que je viens de dire et par bien d'autres, que
chaque peuple, loin d'envier les avantages des autres peuples, doit
s'en fliciter; et il s'en flicitera certainement ds qu'il
comprendra que ces avantages ont beau nous paratre localiss,--par
l'change, ils sont le domaine commun et gratuit de tous les hommes.

La claire perception de cette vrit ralisera, ce me semble, dans la
pratique mme des affaires, le dogme de la fraternit.

Sans doute, la fraternit prend aussi sa source dans un autre ordre
d'ides plus leves. La religion nous en fait un devoir; elle sait
que Dieu a plac dans le coeur de l'homme, avec l'intrt personnel,
un autre mobile: la sympathie. L'un dit: Aimez-vous les uns les
autres; et l'autre: Vous n'avez rien  perdre, vous avez tout  gagner
 vous aimer les uns les autres. Et n'est-il pas bien consolant que la
science vienne dmontrer l'accord de deux forces en apparence si
contraires? Messieurs, ne nous faisons pas illusion. On a beau
dclamer contre l'intrt, il vit, et il vit par dcret
imprescriptible de celui qui a arrang l'ordre moral. Jetons les yeux
autour de nous; regardons agir tous les hommes, descendons dans notre
propre conscience; et nous reconnatrons que l'intrt est dans la
socit un ressort ncessaire, puisqu'il est indomptable. Ne serait-il
pas ds lors bien dcourageant qu'il ft par sa nature, et alors mme
qu'il serait bien compris, un aussi mauvais conseiller qu'on le dit?
et ne faudrait-il pas en conclure qu'il a pour triste mission
d'touffer la sympathie? Mais s'il y a harmonie et non discordance
entre ces deux mobiles, si tous deux tendent  la mme fin, c'est un
avenir certain ouvert au rgne de la fraternit parmi les hommes. Y
a-t-il pour l'esprit une satisfaction plus vive, pour le coeur une
jouissance plus douce, que de voir deux principes qui semblaient
antagonistes, deux lois providentielles qui paraissaient agir en sens
opposs sur nos destines, se rconcilier dans un effet commun et
proclamer ainsi que cette parole qui, il y a dix-huit sicles, annona
la _fraternit_ au monde, n'tait pas aussi contraire  la pente du
coeur humain que le disait nagure une superficielle philosophie?

Messieurs, aprs avoir essay de vous donner une ide de la doctrine
du libre-change, je vous dois une peinture du rgime restrictif.

Les personnes qui frquentent le jardin des Plantes  Paris, ont t 
mme d'observer un phnomne assez singulier. Vous savez qu'il y a un
grand nombre de singes renferms chacun dans sa cage. Quand le gardien
met les aliments dans l'cuelle que chaque cage renferme, on croit
d'abord que les singes vont dvorer chacun ce qui lui est attribu.
Mais les choses ne se passent pas ainsi. On les voit tous passer les
bras entre les barreaux et chercher  se drober rciproquement la
pitance; ce sont des cris, des grimaces, des contorsions, au milieu
desquels bon nombre d'cuelles sont renverses et beaucoup d'aliments
gts, salis et perdus. Cette perte retombe aujourd'hui sur les uns,
demain sur les autres et,  la longue, elle doit se rpartir  peu
prs galement sur tous,  moins que quelques singes des plus
vigoureux n'y chappent; mais alors vous comprenez que ce qui n'est
pas perdu pour eux retombe en aggravation de perte sur les autres.

Voil l'image fidle du rgime restrictif.

Pour montrer cette similitude, j'aurais  prouver deux choses:
d'abord que le rgime restrictif est un systme de spoliation
rciproque; ensuite qu'il entrane ncessairement une dperdition de
richesses  rpartir sur la communaut. Cette dmonstration, que je
pourrais rendre mathmatique, m'entranerait trop loin. Je la confie 
votre sagacit; et vous reconnatrez, avec quelque confusion, que si
souvent les singes singent les hommes, dans cette circonstance ce sont
les hommes qui ont sing les singes.

L'heure me presse, et je ne voudrais pas perdre l'occasion d'appeler
votre attention sur un autre aspect de la question: je veux parler des
chances qu'ouvre le libre-change  toutes ces rformes financires
aprs lesquelles nous soupirons tous si ardemment et si vainement.
J'en ai parl  Lyon, et le sujet me parat si grave que je me suis
promis d'en parler partout o je pourrai me faire entendre.

Messieurs, il ne peut pas entrer dans ma pense de heurter les
convictions politiques de qui que ce soit. Mais ne me sera-t-il pas
permis de dire qu'il n'existe aucun parti politique (je ne dis pas
aucun homme politique, mais aucun parti) qui se prsente devant les
Chambres et devant le pays avec un plan de rforme financire clair,
net, prcis, actuellement praticable? Car, si je regarde du ct du
ministre, je ne vois rien de semblable dans ses discours, et encore
moins dans ses actes; et si je me tourne du ct de l'opposition, je
n'y vois qu'une tendance marque vers l'accroissement des dpenses, ce
qui n'est certes pas un acheminement vers la diminution des charges
publiques.

Eh bien! je ne sais si je me fais illusion (vous allez en juger), mais
il me semble que le libre-changiste tient en ses mains ce programme
si dsir.

Je suppose qu' l'ouverture de la prochaine session, un homme investi
de la confiance de la couronne se prsente devant les mandataires du
pays et leur dise:

Le libre-change laissera entrer en France une multitude d'objets
qui maintenant sont repousss de nos frontires, et qui, par
consquent, verseront dans le Trsor des recettes dont je me servirai
pour rduire l'impt du sel et la taxe des lettres.

Le libre-change crera plus de scurit pour la France qu'elle ne
peut s'en donner par le dveloppement onreux de la force brutale. Il
me permettra donc de rduire, dans de fortes proportions, nos forces
de terre et de mer; et avec les fonds que cette grande mesure laissera
libres, nous doterons les communes de manire  ce qu'elles puissent
supprimer leurs octrois, nous transformerons l'impt des boissons, et
nous aurons l'avantage d'adoucir la loi du recrutement et de
l'inscription maritime.

Messieurs, il me semble que ce langage serait de nature  faire
quelque impression, mme sur les hommes qui ont le plus contract
l'habitude de ce qu'on appelle _opposition systmatique_.

Vous remarquerez, Messieurs, qu'il y a deux parties dans ce programme.

D'abord deux rformes importantes, celles du sel et de la poste,
dcoulent immdiatement de la rforme commerciale. Les autres sont
l'effet de la scurit que, selon nous, le libre-change doit garantir
aux nations.

Quant  la premire partie du programme, il n'y a pas d'objection
possible. Il est vident que le drap, le fer, les tissus de coton,
etc., s'ils pouvaient entrer en acquittant des droits modrs,
donneraient un revenu au Trsor. Cet excdant de recettes serait-il
suffisant pour combler le dficit laiss par le sel et le port des
lettres? Je le crois tellement, que j'ose dire qu'une compagnie de
banquiers assumerait sur elle les chances de cette triple opration,
et qu'elle dirait au gouvernement: La douane, le sel et la poste vous
donnent actuellement 250 millions. Levez les prohibitions, abaissez
les droits prohibitifs, en mme temps rduisez l'impt du sel et la
taxe des lettres; s'il y a dficit, nous le comblerons, s'il y a
excdant, vous nous le donnerez.--Et si une telle offre tait
repousse, ce serait, certes, la meilleure preuve que le systme
restrictif n'est pas destin  protger, mais  exploiter le public.
(_V. tome V, pages 407 et suiv._)

Quant  l'troite relation qui existe entre le libre-change et la
paix des peuples, cela est-il davantage contestable? Je ne
dvelopperai pas thoriquement cette pense. Mais voyez ce qui se
passe en Angleterre: il y a deux ans, elle a aboli la loi crale, ce
qui a t considr comme une rvolution intrieure et mme politique.
Ne saute-t-il pas aux yeux que par l elle a rendu plus difficile
toute collision avec les tats-Unis et les autres pays d'o elle
tirera dsormais ses subsistances? L'anne dernire, elle a rform la
lgislation sur les sucres; il y a l bien autre chose qu'une
rvolution intrieure et politique, c'est vraiment une rvolution
sociale, une re nouvelle ouverte aux destines de la Grande-Bretagne
et  son action sur le monde.

On nous dit sans cesse que nous sommes anglomanes, et on prend soin de
nous rappeler que l'Angleterre a toujours suivi une politique
machiavlique et oppressive pour les autres nations. Est-ce que nous
ne le savons pas? Est-ce que l'histoire est lettre close pour nous?
Nous le savons, et nous dtestons cette politique plus et mieux que
nos adversaires; car nous en dtestons non-seulement les effets, mais
encore les causes. Et o cette politique a-t-elle ses racines? Dans le
systme restrictif, dans la funeste pense de vouloir toujours vendre
sans jamais acheter. C'est pour cela que l'Angleterre a suscit tant
de guerres, mis le Nord aux prises avec le Midi, affaibli les peuples
les uns par les autres, afin de profiter de cet affaiblissement
gnral pour tendre ses conqutes et ses colonies.

Je dis que c'est une pense de restriction qui la poussait dans cette
voie, et  tel point que, tant que cette pense a pes dans ses
dterminations, la paix des nations n'a pu tre qu'une inconsquence
de sa politique.

Mais enfin, l'Angleterre a russi; elle a des conqutes, des colonies;
elle est parvenue  ses fins, et peut approvisionner sans concurrence
la moiti du globe.

Et que fait-elle?

Elle dit  ses colonies: Je ne veux plus vous donner des privilges
sur mon march, mais, en esprit de justice, je ne puis en exiger pour
moi sur les vtres; et, en consquence, vous rglerez vous-mmes vos
tarifs.

N'est-ce pas, Messieurs, l'affranchissement rel des colonies, du
moins au point de vue commercial et social, sinon au point de vue
administratif? N'est-ce pas revenir au point de dpart et proclamer
qu'on a fait fausse route[73]?

[Note 73: V. l'appendice du tome III, et notamment les pages 459 et
suiv.--(_Note de l'diteur._)]

Qu'on ne nous fasse point dire que nous voyons l de la gnrosit, de
l'abngation, de l'hrosme; non, nous n'y voyons que de l'intrt,
mais de l'intrt bien entendu, de l'intrt qui est d'accord avec
l'intrt de l'humanit.

Le principe restrictif est mauvais  nos yeux; s'il est mauvais, il
entrane des consquences funestes, il n'est mme mauvais que par l;
s'il entrane des consquences funestes, les Anglais, qui ont pouss
plus loin ce rgime que tout autre peuple, ont d les premiers
apercevoir ces consquences et en souffrir; ils changent de route,
quoi de surprenant? Mais je dis que ce changement est une rvolution
immense dans les affaires du monde, une des plus grandes rvolutions
dont le globe ait t tmoin. Je dis qu'elle est d'autant plus solide
que les Anglais l'ont faite, non par abngation, mais par intrt; je
dis qu'elle ouvre devant les peuples un avenir de paix et de concorde,
puisqu'elle leur enseigne que lorsqu'on arrive  une domination
injuste, ce qu'on a de mieux  faire, c'est d'y renoncer. Je dis que
plus les nations entreront dans cette voie, plus elles pourront sans
danger se soulager du poids des armes permanentes et des marines
militaires.

On dit qu'il y a d'autres causes de guerre que les conflits
commerciaux. Je le sais; mais avec ces trois choses: libre-change,
non-intervention, attachement des citoyens pour les institutions du
pays, une nation de 36 millions d'mes n'est pas seulement invincible,
elle est inattaquable.

Mais ce programme, il faut en convenir, a un ct chimrique.
L'opinion n'en veut pas; ce n'est pas une petite objection. Le public
est tellement infatu des prtendus avantages du rgime protecteur,
qu'il repousse la libert commerciale mme avec ce cortge de rformes
que je viens d'numrer. Laissez-moi, dit-il, dans toute leur
pesanteur, les impts du sel, de la poste, des boissons, l'octroi, le
recrutement et l'inscription maritime plutt que de me rendre
participant, par l'change, aux bienfaits que la nature a dpartis aux
autres peuples.

Messieurs, voil le prjug qu'il faut dtruire; c'est notre mission,
c'est le but de notre Association. L'oeuvre est laborieuse, mais elle
est grande et belle. Il s'agit de conqurir le libre-change, et, avec
lui, la paix du monde et l'adoucissement des charges publiques.
Marseillais, je vous adjure, non-seulement au nom de vos intrts,
mais au nom de ce tribut que nous devons tous  la socit, de marcher
en esprit d'union et de concorde vers ces paisibles conqutes, de
poursuivre votre tche avec vigueur et persvrance. tendez la
publicit de vos excellents journaux, provoquez des associations 
Aix,  Avignon,  Cette,  Nmes,  Montpellier, fondez des chaires
d'conomie politique, unissez-vous intimement  l'Association
parisienne, prtez-lui le concours de votre force morale, de votre
intelligence, de votre exprience des affaires, et au besoin de vos
finances; et alors, soyez-en srs, vous n'entendrez plus dire ce
qu'on rpte sans cesse en empruntant et parodiant les paroles de
Bossuet: _Le libre-change se meurt, le libre-change est mort!_ Le
libre-change est mort! Je ne sais si ceux qui le disent le croient;
mais, quant  moi, je ne l'ai jamais cru, parce que, s'il y a beaucoup
de choses prissables dans ce monde, il y en a une au moins qui ne
meurt jamais: c'est la vrit.

Le terrain de la discussion peut tre longtemps envahi par des erreurs
opposes. La vrit peut tre lente  s'y montrer. Mais ds qu'elle y
parat, elle est invincible; et pour que messieurs les protectionnistes
suspendissent les chants funbres qu'ils ont entonns sur la tombe
imaginaire du libre-change, il suffirait peut-tre qu'ils jetassent les
yeux sur cette assemble si nombreuse, si imposante, si claire et si
sympathique.

Messieurs, soyons srs d'une chose: si le libre-change pouvait
mourir, ce qui le tuerait, ce n'est pas la discussion, c'est
l'indiffrence. Si on le discute, il vit. Je dirai mme qu'il marche
vers son triomphe. Or, voyez ce qui se passe. En Suisse et en Toscane,
il rgne. En Angleterre, il a surmont des obstacles formidables. Aux
tats-Unis, l'intrt national a vaincu le privilge.  Naples, le
tarif a subi une rforme profonde. En Prusse, le dveloppement du
rgime protecteur a t brusquement arrt. On assure que l'empereur
de Russie mdite de rvolutionner le systme des douanes dans un sens
libral. En Espagne mme, la discussion est porte sur un terrain
officiel par une enqute dont les commencements promettent les plus
heureux rsultats. Des associations pour le libre-change se sont
formes  Gnes,  Rome,  Amsterdam; et, dans un mois, des hommes
minents, accourus de tous les points de l'Europe, se runiront 
Bruxelles pour y soutenir la sainte cause de la libre communication
des peuples. Sont-ce l des signes de mort? et ne devons-nous pas
plutt concevoir l'esprance que nous sommes appels  assister, plus
tt peut-tre que nous ne le croyons,  ce grand croulement des
barrires qui sparent les peuples, les condamnent  d'inutiles
travaux, tiennent l'incertitude toujours suspendue sur l'industrie et
le commerce, fomentent les haines nationales, servent de motif ou de
prtexte au dveloppement de la force brutale, transforment les
travailleurs en solliciteurs, et jettent parmi les citoyens eux-mmes
la discorde, toujours insparable du privilge; car ce qui est
privilge pour l'un est servitude pour l'autre.

Je n'ai pas parl de la France. Mais, Messieurs, qui donc ose dire
qu'une grande ide est morte en France, quand cette ide est conforme
 la justice et  la vrit, et quand, sans compter Paris, des villes
comme Marseille, Lyon, Bordeaux et le Havre se sont unies pour son
triomphe?

Et puis, Messieurs, remarquez que, dans ce grand combat entre la
libert et la restriction, toutes les hautes intelligences dont le
pays s'honore, pourvu qu'elles soient affranchies des mauvaises
inspirations de l'esprit de parti, sont du ct de la libert. Sans
doute, tout le monde ne peut pas avoir l'exprience du ngociant; tout
le monde n'est pas oblig non plus de pntrer dans toutes les
subtilits de la thorie conomique. Mais s'il est un homme, au regard
d'aigle, qui n'ait pas besoin, comme nous, des lourdes bquilles de la
pratique et de l'analyse, et qui ait reu du ciel, avec le don du
gnie, l'heureux privilge d'arriver d'un bond et dans toutes les
directions jusqu'aux bornes et par del les bornes des connaissances
du sicle, cet homme est avec nous. Tel est, j'ose le dire,
l'inimitable pote, l'illustre orateur, le grand historien, dont
l'entre dans cette enceinte a attir vos avides regards. Vous n'avez
pas oubli que M. de Lamartine a dfendu la cause de la libert, dans
une circonstance o elle se confondait intimement avec l'intrt
marseillais. Je n'ai pas oubli non plus que M. de Lamartine, avec
cette prcision, ce bonheur d'expression qui n'appartiennent qu' lui,
a rsum toute notre pense en ces termes: La libert fera aux hommes
une justice que l'arbitraire ne saurait leur faire. (Bruyants
applaudissements.) J'espre donc, et j'ai la ferme confiance que M. de
Lamartine ne me dmentira pas, si je dis que sa prsence dans cette
assemble est un tmoignage de bienveillance envers des hommes qui
essayent leurs premiers pas dans cette carrire du bien public, qu'il
parcourt avec tant de gloire, mais qu'elle rvle aussi sa profonde
sympathie pour la sainte cause de l'union des peuples et de la libre
communication des hommes, des choses et des ides[74].

[Note 74:  la suite de cet appel, M. de Lamartine prit la parole et
termina en ces termes un magnifique discours:

Vous vous souviendrez alors, vous ou vos enfants, vous vous
souviendrez avec reconnaissance de ce missionnaire de bien-tre et de
richesse, qui est venu vous apporter de si loin et avec un zle
entirement dsintress, la vrit gratuite, dont il est l'organe, et
la parole de vie matrielle; et vous placerez le nom de M. Bastiat, ce
nom qui grandira  mesure que sa vrit grandira elle-mme, vous le
placerez  ct de _Cobden_, de _J. W. Fox_ et de leurs amis de la
grande ligue europenne, parmi les noms des aptres de cet vangile du
travail mancip, dont la doctrine est une semence sans ivraie, qui
fait germer chez tous les peuples,--sans acception de langue, de
patrie ou de nationalit,--la libert, la justice et la paix!--(_Note
de l'diteur._)]


48.--SEPTIME DISCOURS,  PARIS, SALLE MONTESQUIEU.

                                                       7 Janvier 1848.

Messieurs, je me propose de dmontrer que le libre-change est la
cause, ou du moins un des aspects de la grande cause du peuple, des
masses, de la dmocratie.

Mais, avant, permettez-moi de vous citer un fait qui vient  l'appui
de la proposition que vient de dvelopper avec tant de chaleur et de
talent mon ami M. Coquelin.

J'ai visit  Marseille les ateliers d'un grand fabricant de
machines. Cette entreprise se faisait d'abord sur de faibles
dimensions, et vous en devinez le motif: le fer est fort cher en
France; il est dans la nature de la chert de diminuer la
consommation, et l'on ne peut pas faire beaucoup de machines et de
navires en fer l o le haut prix de la matire premire restreint
l'usage de ces choses. L'tablissement n'avait donc qu'une mdiocre
importance, lorsque le chef se dcida  demander l'autorisation de
travailler _ l'entrept_. Vous savez, messieurs, ce que c'est que
travailler _ l'entrept_. C'est mettre en oeuvre des matires que
l'on va chercher partout o on les trouve au plus bas prix,  la
condition, soit d'exporter le produit, soit de payer le droit de
douane, si on le livre  la consommation franaise.

Ds cet instant la fabrique prit des proportions considrables, et il
fallut bientt lui adjoindre une succursale. Les machines qui en
sortent, faites avec du fer anglais ou sudois, vont se vendre sur les
marchs extrieurs, en Italie, en gypte, en Turquie, o elles
rencontrent la concurrence trangre. Et puisque l'tablissement
prospre, puisqu'il occupe 1,000  1,200 ouvriers franais, c'est une
preuve sans rplique que notre pays n'est pas afflig de cette
infriorit dont on parle sans cesse, mme  l'gard d'une fabrication
o les Anglais excellent.

C'est l du libre-change, mais, remarquez bien ceci, du libre-change
absolu quant au ct onreux, et fort incomplet quant au ct
favorable  cet tablissement.

En effet, le manufacturier dont je parle ne jouit d'aucune espce de
privilge pour la vente sur les marchs neutres. Mais, pour la
fabrication, il est loin de possder tous les avantages de la libert.

D'abord, ni lui ni ses ouvriers ne reoivent en franchise les objets
de leur consommation personnelle, comme les Anglais. Ensuite, on ne
travaille _ l'entrept_ qu' la condition de se soumettre  beaucoup
d'entraves. La douane estampille tout le fer tranger, et, en le
manipulant, il faut s'y prendre de manire  laisser paratre le
poinon sacr, ce qui entrane beaucoup de fausses manoeuvres et de
dchets. Enfin, la houille et l'outillage ont pay d'normes droits.

Malgr cela, la fabrique prospre; et, chose bien remarquable, elle
emploie aujourd'hui plus de fer _national_ qu'elle n'en consommait
avant d'tre autorise  mettre en oeuvre du fer tranger. Pourquoi?
Parce qu'alors ce n'tait qu'un tablissement mesquin, et aujourd'hui
c'est une usine considrable; parce qu'elle a dcupl ses produits, et
que le fer franais tant ncessaire pour certaines pices il en entre
plus partiellement dans dix machines qu'il n'en entrait exclusivement
dans une seule.

Voil qui est assez satisfaisant pour notre pays, mais voici qui l'est
beaucoup moins.

Quand un acqureur se prsente, notre manufacturier coute
attentivement de quelle manire il prononce le mot _machine_, car cela
a une grande influence sur la transaction qui doit suivre.

Si le client dit: Combien cette _maquina_ ou _macine_? le
manufacturier rpond: 20,000 francs. Mais si le client a le malheur
d'articuler en bon franais _machine_, on lui demande sans piti
30,000 francs. Pourquoi cette diffrence? Quel rapport y a-t-il entre
le prix de la machine et la manire dont le mot se prononce? Il y en a
un trs-intime; et notre fabricant, qui a beaucoup de sagacit, devine
que le client qui dit _macine_ est un Italien, et que le client qui
dit _machine_ est un Franais. Or le Franais, en qualit de citoyen
_protg_ (rire prolong), doit payer un travail excut en France un
tiers de plus que l'tranger; car si la machine entre dans la
consommation franaise, elle a 33 p. 100 de droits  acquitter, d'o
il rsulte que les trangers nous battent avec nos propres armes. Mais
que voulez-vous? la protection est une si bonne chose, qu'il faut
bien subir quelques inconvnients pour elle. Nous aurions tort de nous
plaindre, puisque nous sommes protgs, battus et contents. (Bruyante
hilarit.)

Messieurs, cette machine franaise, vendue plus cher  nos
compatriotes qu'aux trangers, me met sur la voie d'une autre
considration fort importante que je crois devoir vous soumettre.

Vous avez sans doute entendu dire que l'une des raisons qui rendent la
concurrence anglaise si redoutable, c'est la supriorit des capitaux
britanniques. Il y a un grand nombre de personnes qui disent: C'est ce
capital anglais qui nous effraie. Sous tous les autres rapports,
beaut du climat, fertilit du sol, habilet des ouvriers, nous avons
des avantages rels; et, quant au fer et  la houille, nous les
aurions, par la libert, au mme prix,  trs-peu de chose prs, que
nos rivaux eux-mmes. Mais le capital, le capital, comment lutter
contre ce colosse?

Messieurs, je crois que je pourrais prouver que la richesse d'un
peuple n'est pas nuisible  l'industrie d'un peuple voisin, par la
mme raison que la richesse de Paris n'a pas fait tort aux
Batignolles. Mais j'accepte l'objection. Admettons que l'infriorit
de notre capital nous place vis--vis des Anglais dans une position
fcheuse. Je vous le demande, serait-ce un bon moyen de rtablir
l'quilibre que de frapper d'inertie une partie de notre capital dj
si chtif? Si vous me disiez: Comme notre capital est fort exigu, il
faut tcher de faire rendre  100,000 francs autant de services qu'
120,000, je vous comprendrais. Mais que faites-vous? Autant de fois il
y a 100,000 francs en France, autant de fois, par la protection, vous
les transformez en 80,000 fr. Est-ce l un bon remde au mal dont vous
vous plaignez? Est-ce l un bon moyen de rtablir l'quilibre entre
les capitaux franais et anglais?

Je suppose qu'un manufacturier de Rouen et un manufacturier de
Manchester lvent, en mme temps, chacun une usine, conues
absolument sur le mme plan, destines  donner exactement les mmes
produits; enfin, identiques en tout.

Ne voyez-vous pas qu'il faudra au Rouennais un capital beaucoup plus
considrable, par le fait du rgime protecteur? Il lui faudra un plus
grand capital fixe, puisque ses btisses et ses machines lui coteront
plus cher. La disproportion sera plus grande encore dans le _capital
circulant_, puisque, pour mettre en mouvement la mme quantit de
coton, de houille, de teinture, on devra faire de plus grandes avances
en France qu'en Angleterre. En sorte que si l'Anglais peut commencer
l'opration avec 400,000 francs, il en faudra 600,000 au Franais.

Et remarquez que cela se rpte pour toutes les oprations, depuis la
plus gigantesque jusqu' la plus humble, car il n'y a si mince atelier
o l'outillage n'exige, en France, une plus forte dpense  cause du
rgime protecteur.

Maintenant, si chaque entrepreneur franais, grand ou petit, faisait
son inventaire, on trouverait que la France, dans un moment donn, a
un capital dtermin. Donc, si dans chaque entreprise le capital est
plus grand qu'il ne devrait tre pour l'effet produit, il s'ensuit
rigoureusement que le nombre des entreprises doit tre moindre, 
moins que l'on n'aille jusqu' prtendre que, d'un tout connu, on peut
tirer un gal nombre de fractions, soit qu'on les tienne grandes ou
petites.

Le rsultat est donc un moins grand nombre d'entreprises, une moins
grande quantit de matire mise en oeuvre, un moins grand nombre de
produits, et par suite, plus d'ouvriers se faisant concurrence sur la
place, diminution de travail et de salaires. Singulire faon de
rtablir l'quilibre entre le capital franais et le capital anglais!
Autant vaudrait garder la libert et jeter un quart de nos capitaux
dans la rivire. Et c'est l ce qu'on appelle mettre notre pays  mme
de lutter _ forces gales_.

C'est bien pis encore si nous considrons l'industrie agricole; et
jamais il n'y eut mystification plus grande que celle qui nous fait
voir, dans la restriction, un moyen de favoriser l'agriculture.

Vous savez, Messieurs, que les terres s'achtent d'autant plus cher
qu'elles donnent plus de revenu. C'est encore l une _gnralit_, et
c'est prcisment pourquoi c'est une vrit.

Cela pos, admettons que les restrictions imagines par la Chambre du
double vote aient russi  maintenir, en France, le prix du bl  un
taux un peu plus lev, un franc, par exemple, en moyenne. Il est
clair que si ces mesures n'ont pas eu ce rsultat, elles ont t
inefficaces et ont cr des entraves inutiles, ce dont nos adversaires
ne conviennent pas. Pour les combattre, il faut raisonner dans leur
hypothse. Mettons donc que le bl, qui se serait vendu 19 francs sous
un rgime libre, s'est vendu 20 francs sous le systme protecteur.

L'hectare de terre, qui produit dix hectolitres, a donc donn 10
francs de plus par an. Il peut donc se vendre 200 francs plus cher, 
5 p. 100,  supposer que ce soit le taux auquel les terres se vendent.

Ainsi, le propritaire a t plus riche de 200 francs en capital, et
la rente lui en a t servie par ceux qui mangent du pain, lesquels
ont pay les dix hectolitres de bl au prix de 20 francs chaque au
lieu de 19.

Quant  l'agriculture, elle n'a pas t le moins du monde encourage.
Qu'importe au fermier de vendre ce bl 19 francs, en payant 10 francs
de moins, ou de le vendre 20 francs, en payant 10 francs de plus au
propritaire? Il n'y a pas un centime de diffrence dans sa
rmunration, et ce prtendu encouragement ne lui fera pas produire un
grain de bl de plus. Tout cela aboutit  cette chose vritablement
monstrueuse: supposer au propritaire de cet hectare de terre un
capital fictif de 200 francs, et lui en faire servir la rente par
quiconque mange du pain. Il et t beaucoup plus simple de lui donner
un titre pour aller toucher 10 francs tous les ans  la rue de Rivoli,
en votant en mme temps un impt spcial pour ce service. Ah! croyons
que les lecteurs  1,000 francs savaient ce qu'ils faisaient.

Je voulais parler, Messieurs, sur la connexit qu'il y a entre le
libre-change et la cause dmocratique; et je crois vraiment que la
digression  laquelle je viens de me livrer ne m'a pas trop cart de
mon sujet. Je regrette seulement que le temps qu'elle a pris ne me
permette plus de donner  ma pense tout le dveloppement dont elle
est susceptible.

Messieurs, en fondant notre Association, nous avons eu un but spcial,
et notre premire rgle est de ne pas nous occuper d'autre chose. Nous
ne nous demandons pas les uns aux autres notre profession de foi sur
des matires trangres au but prcis de l'Association; mais cela ne
veut pas dire que chacun de nous ne rserve pas compltement ses
convictions et ses actes politiques. Il n'a pu entrer dans notre
pense d'aliner ainsi notre indpendance; et comme je ne serais
nullement choqu qu'un de mes collgues vnt dclarer ici qu'il est ce
qu'on appelle _conservateur_, je ne vois aucun inconvnient  dire
que, quant  moi, j'appartiens, coeur et me,  la cause de la
dmocratie, si l'on entend par ce mot le progrs indfini vers
l'galit et la fraternit, par la libert. D'autres ajoutent: Et par
_l'association_,--soit; pourvu qu'elle soit _volontaire_; auquel cas,
c'est toujours la libert.

Messieurs, ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des considrations
mtaphysiques sur la libert, mais permettez-moi seulement une
observation. Nous ne pouvons pas nous dissimuler que toutes les
socits modernes ont leur point de dpart dans l'esclavage, dans un
tat de choses o un homme avec ses facults, les fruits de son
travail et sa personnalit tout entire, tait la proprit d'un autre
homme. L'esclave n'a pas de droits, ou au moins il n'a pas de droits
reconnus. Sa parole, sa pense, sa conscience, son travail, tout
appartient au matre.

Le grand travail de l'humanit, travail prparatoire si l'on veut,
mais qui absorbe ses forces jusqu' ce qu'il soit accompli, c'est de
faire tomber successivement ces injustes usurpations. Nous avons
reconquis la libert de penser, de parler, d'crire, de travailler,
d'aller d'un lieu  un autre; et c'est la runion de toutes ces
_liberts_, avec les garanties qui les prservent de nouvelles
atteintes, qui constitue _la libert_!

La libert n'est donc autre chose que la proprit de soi-mme, de ses
facults, de ses oeuvres.

Or, Messieurs, sommes-nous propritaires de nos oeuvres si nous n'en
pouvons disposer par l'change, parce que cela contrarie un autre
homme? Si,  force de soins et de travail, j'ai produit une chose, un
meuble, par exemple, en suis-je le vrai propritaire si je ne le puis
envoyer en Belgique pour avoir du drap? Et remarquez qu'il importe peu
que l'change se fasse ainsi directement. Qu'il me convienne d'envoyer
ce meuble en Belgique pour l'changer contre du drap, ou en Angleterre
pour recevoir une lettre de change, ou en Arabie pour recevoir du
caf, ou au Prou pour recevoir de l'or,--qui me servent  acquitter
le drap belge,--si mes membres m'appartiennent, si les garantir du
froid est une affaire qui me regarde, je dois tre libre de choisir
entre ces divers moyens de me procurer des vtements. Lorsqu'un tiers
s'interpose entre mes membres et moi et a la prtention de m'imposer
la manire la plus dispendieuse de me vtir, parce que cette
interposition qui me nuit lui profite, il porte atteinte  ma
proprit,  ma libert. Non-seulement il m'empche de recevoir le
drap belge, mais du mme coup il m'empche implicitement de fabriquer
le meuble, ou il diminue l'avantage que j'ai  le faire. Je ne suis
plus un homme libre, mais un homme exploit; nous sommes dans le
principe de l'esclavage, esclavage fort adouci dans ses formes, fort
adroit, fort subtil, dont peut-tre ni celui qui en souffre ni celui
qui en profite n'ont la conscience, mais qui n'en est pas moins de
l'esclavage. (Sensation marque.)

Et, Messieurs, voulez-vous que la chose vous paraisse sensible?
Imaginez-vous que cette interposition s'opre en dehors de la loi.
Figurez-vous que les fabricants de drap et de coton se prsentent
devant la lgislature, et qu'ils tiennent aux dputs ce langage: Il
nous est venu dans l'ide qu'il y a trop de draps et de calicots dans
le pays; que si l'on chassait les produits trangers, nos articles
seraient trs-recherchs et hausseraient de prix, ce qui serait un
grand avantage pour nous. Nous venons vous demander de placer des
hommes sur la frontire aux frais du Trsor, pour repousser les draps
et les calicots. Supposons que les dputs rpondent: Nous
comprenons que cette mesure serait trs-lucrative pour vous; mais, en
bonne conscience, nous ne pouvons faire supporter au public les frais
de l'opration. Si le drap belge vous importune, chassez-le
vous-mmes, c'est bien le moins. (Rires.)

Si, en consquence de cette rsolution, messieurs les fabricants
faisaient garder la frontire par leurs domestiques, s'ils vous
interdisaient ainsi et les moyens de vous pourvoir au dehors et les
moyens d'y envoyer le fruit de votre travail, ne seriez-vous pas
rvolts?

Eh quoi! vous croyez-vous dans une position plus brillante et surtout
plus digne, parce que messieurs les prohibitionnistes ont obtenu
beaucoup plus,--parce que la lgislature met le Trsor public  leur
disposition, et vous fait payer  vous-mmes ce qu'il en cote pour
vous ravir votre libert? (Vive motion.) Un homme clbre a dit: La
France est assez riche pour payer sa libert; la France est assez
riche pour payer sa gloire. Dira-t-on aussi: La France est assez riche
pour payer ses chanes? (Rires.)

Mais, Messieurs, tudions la question non plus conomiquement, mais
gographiquement. Si la restriction a t imagine dans l'intrt des
masses, la libert doit tre un produit aristocratique, quoique
assurment ces deux mots, _libert_, _aristocratie_, hurlent de se
trouver ensemble.

Voici d'abord la Suisse: c'est le pays le plus dmocratique de
l'Europe. L, l'ouvrier a un suffrage qui pse autant que celui de son
chef. Et la Suisse n'a pas voulu de douane mme fiscale.

Ce n'est pas qu'il ait manqu de gros propritaires de champs et de
forts, de gros entrepreneurs qui aient essay d'implanter en Suisse
la restriction. Ces hommes qui vendent des produits disaient  ceux
qui vendent leur travail: Soyez bonnes gens; laissez-nous renchrir
nos produits, nous nous enrichirons, nous ferons de la dpense, et il
vous en reviendra de gros avantages _par ricochet_. (Hilarit.) Mais
jamais ils n'ont pu persuader au peuple suisse qu'il ft de son
avantage de payer cher ce qu'il peut avoir  bon march. La doctrine
des _ricochets_ n'a pas fait fortune dans ce pays. Et, en effet, il
n'y a pas d'abus qu'on ne puisse justifier par elle. Avant 1830, on
pouvait dire aussi: C'est un grand bonheur que le peuple paye une
liste civile de 36 millions. La cour mne grand train, et l'industrie
profite _par ricochet_...

En vrit, je crois que, dans certain petit volume, j'ai nglig
d'introduire un article intitul: _Sophisme des ricochets_.

Je rparerai cet oubli  la prochaine dition[75]. (Hilarit
prolonge.)

[Note 75: V. tome V. page 13, pages 80  83, et au mme tome, page
336, le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de
l'diteur._)]

Nos adversaires disent que l'exemple de la Suisse ne conclut pas,
parce que c'est un pays de montagnes. (Rires.) Voyons donc un pays de
plaines.

La Hollande jouissait en mme temps de la libert politique et de la
libert commerciale; et, comme le disait tout  l'heure notre
honorable prsident, elle regrette ce rgime de libre-change, sous
lequel elle tait devenue, malgr l'infriorit de sa position, un des
pays les plus florissants et mme les plus puissants de l'Europe.

Voyez encore l'Italie.  l'aurore de son affranchissement sa premire
pense--non, sa seconde pense, la premire est pour l'indpendance
nationale (applaudissements)--sa seconde pense est pour la libert du
commerce et la destruction de tous les monopoles.

Traversons l'Ocan. Vous savez que l'Amrique septentrionale est une
dmocratie. Il y a cependant des nuances, il y a le parti whig et le
parti populaire. L'un veut la restriction, l'autre la libert. Ce
dernier a triomph, en 1846, et a port M. Polk  la prsidence. Tout
l'effort de la lutte a port prcisment sur cette question des
tarifs; et, malgr la rsistance acharne des whigs, rsistance
pousse jusqu' cette limite aprs laquelle il n'y a plus que la
guerre civile, le principe de la protection a t exclu du tarif. Quel
a t le rsultat? Vous le savez; le prsident Polk l'a hautement
proclam dans son message. Mais que dis-je? non, vous ne le savez pas,
car la traduction qu'ont donne de ce document nos journaux, 
commencer par le _Moniteur_, est trs-habilement arrange pour vous
garer.

     Ici l'orateur donne lecture du message et compare les
     traductions.

Je dois cependant dire que d'autres journaux, entre autres _le
National_, ont reproduit les passages supprims par _le Moniteur_ et
_la Presse_. Mais, hlas! par je ne sais quelle fatalit, _le
National_ a omis ce qui intressait le plus son public, les
paragraphes qui se rapportent  la marine marchande et  la hausse des
salaires.

Enfin, Messieurs, que se passe-t-il en Angleterre? N'est-il pas de
notorit publique que c'est la dmocratie qui ralise la libert
commerciale, et que l'aristocratie lui oppose une rsistance
dsespre? Ignorez-vous que les lords anglais, ces vigilants
conservateurs de tout ce qui porte quelque stigmate de fodalit, ont
rejet d'au milieu d'eux et chass du pouvoir sir R. Peel lui-mme,
leur gnral, pour avoir, en prsence de la famine, laiss entrer le
bl tranger?

J'ai nomm l'Angleterre. C'est un sujet que les passions du jour
rendent dlicat; l'heure avance ne me permettant pas de dire ma
pense tout entire, j'aime mieux m'abstenir. Sans cela, croyez que je
m'expliquerais ouvertement; car je ne crois pas qu'un acte
d'indpendance puisse tre mal accueilli devant un auditoire franais.
Je ne crains pas d'tre rfut, je ne crains pas d'tre critiqu; mais
il m'est bien permis de craindre d'tre mal compris. (Approbation.)

Je dirai cependant que l'aristocratie britannique a la vue longue.
Elle sait tout ce que la libert commerciale porte dans ses flancs.
Elle sait que c'est la fin du rgime colonial, la mort de l'acte de
navigation, le renversement de sa diplomatie traditionnelle, le terme
de sa politique envahissante et jalouse. Ce qu'elle regrette, ce n'est
pas seulement le monopole du bl, c'est un autre monopole qu'elle voit
compromis, l'exploitation de l'arme, de la marine, des gouvernements
lointains et des ambassades. Aussi la voyons-nous en ce moment mme
pousser un ridicule cri d'alarme.  l'entendre, l'Angleterre est au
moment d'tre envahie. Il faut courir aux armes, multiplier les places
fortes, les bataillons, les vaisseaux de guerre, c'est--dire les
commodores et les colonels (on rit), en un mot les charges publiques,
son riche domaine. Selon sa tactique constante, elle essaye de mettre
le peuple de son ct, en rveillant ses plus mauvais instincts, en
faussant en lui le sentiment national.

Voil le spectacle que nous offre aujourd'hui mme l'aristocratie
anglaise. Mais les hommes clairs de la dmocratie ont les yeux
ouverts sur ces menes. Ils ne laisseront pas ce dploiement de force
brutale, venant  la suite des mesures de l'anne dernire, aller dans
toute l'Europe dcrditer et amoindrir le libre-change. Il y a
quelques mois, M. Cobden paraissait rassasi par la reconnaissance
publique. Et aujourd'hui le voil affrontant une impopularit
passagre, parce qu'il rclame, avec le libre-change, toutes les
consquences du libre-change, c'est--dire un changement complet dans
la politique de son pays, et le bienfait du dsarmement, suivi de
l'allgement des taxes publiques. Il rentre dans l'agitation; car il
s'aperoit que son oeuvre est incomplte, et qu'aprs avoir fait
triompher le libre-change dans les lois, il lui reste  faire
pntrer l'_esprit du libre change_ dans les coeurs. Et je dis que
quiconque ne sympathise avec ses nobles efforts n'a pas intelligence
de l'avenir. (Applaudissements prolongs.) (_V. tome III, pages 459 
492._)

Mais qu'ai-je besoin de chercher des exemples au dehors? Pour montrer
que notre cause est celle des masses, ne suffit-il pas de jeter un
coup-d'oeil sur notre histoire contemporaine? Il y en a, parmi vous,
qui ont pu voir les lments dmocratique et aristocratique parvenir 
leur apoge, je dirai mme  leur exagration, l'un en 93, l'autre en
1822. La _Convention_ et la _Chambre du double vote_, voil les points
extrmes des deux principes. Or, qu'ont fait ces assembles? L'une a
mis toutes les restrictions  la sortie des produits, l'autre  leur
entre.

Je ne nie pas qu'il n'y et des prohibitions  l'entre sous la
Rpublique. Elles furent tablies, comme mesures de guerre, par un
dcret d'urgence du Comit de salut public.

Mais quant au tarif, permettez-moi de vous dire dans quel esprit il
tait conu.

En 93, les lgislateurs taient nomms par la foule. On peut mme dire
qu'ils taient sous la dpendance immdiate, constante, ombrageuse de
la foule. Aussi,  quel rsultat aspire le tarif?  crer la plus
grande abondance possible des aliments, des vtements et de tous les
objets de consommation gnrale. Pour atteindre ce but, que fait-on?
On dcrte que toutes les choses vraiment utiles pourront librement
entrer; et afin que la masse n'en soit pas brche par l'exportation,
on dcrte qu'elles ne pourront pas sortir.

Certes, Messieurs, je ne justifie pas cette dernire mesure. C'est une
atteinte  la proprit,  la libert, au travail; et je suis
convaincu qu'elle allait contre le but qu'on avait en vue.

Mais il n'en reste pas moins que toute la proccupation du
lgislateur,  cette poque, tait de mettre la plus grande abondance
possible  la porte du peuple; et pour cela il allait jusqu' violer
la proprit.

Voici quelques articles entirement exempts de droits  l'entre:

Bestiaux de toutes sortes, grains de toutes sortes, beurres frais,
fondu et sal, bois de toutes sortes, chair sale de toutes sortes,
chanvre, mme apprt, charbon de bois, coton en rame et en laine,
cuivre, fer en gueuse et ferraille (le fer en barre payait 1 franc
par quintal, l'acier 1 fr. 50 c.), laines, lard frais, lgumes, lin
teill ou apprt, mts de vaisseaux, suif, etc., et les farines de
toutes sortes sauf la farine d'avoine. Et voyez, Messieurs, quelle
minutieuse sollicitude se rvle jusque dans cette singulire
exception. Pourquoi exclure seulement la farine d'avoine? Cela ne peut
s'expliquer que par la crainte que les spculateurs ne mlassent  la
nourriture du peuple un ingrdient grossier indigne de l'homme.

Maintenant voici quelques articles dont la sortie est entirement
_prohibe_:

Argent et or, bestiaux, matires rsineuses, chanvre, coton en laine,
cuirs, cuivre, grains et farines de toutes sortes, laines, lins,
engrais, matires premires du papier, suif, etc., etc.

Messieurs, le peuple de 93 n'tait pas plus profond conomiste que
celui de 1822; mais on le consultait alors. On lui demandait: Veux-tu
qu'on taxe le froment tranger afin d'lever le prix du froment
naturel? Et, avec ce bon sens que je vous ai signal chez les Suisses,
il rpondit: _Non_. (Rire gnral.)

Une preuve que ce n'est pas le progrs de l'conomie politique qui
dirigeait le lgislateur en veste, c'est un article bien remarquable
que je dois encore vous lire.

On voulait tout laisser entrer; on ne voulait rien laisser sortir.
C'tait une contradiction. videmment pour recevoir, il faut payer. On
se condamnait donc  tout payer en or. Mais  cette poque, comme
aujourd'hui, on tait convaincu que la sortie de l'or est une calamit
publique. Comment donc chapper  la difficult?

On dcrta qu'il serait dfendu, sous des peines svres (en harmonie
avec les moeurs de l'poque), d'exporter de l'or,  moins qu'on ne
prouve, dit le dcret, qu'on en fait entrer la contre-valeur en objets
ncessaires  la consommation du peuple; et  la suite on dsigne
toujours les mmes objets: Bestiaux, grains, farines, lin, suifs,
etc.

En sorte que, pendant que nous justifions l'exclusion des choses
utiles par la peur que l'or ne sorte, les importer tait le motif mme
pour lequel la Convention permettait la sortie de l'or.

1822 arriva, et avec lui le triomphe de la grande proprit, le
principe aristocratique, la Chambre du double vote.

Et que fait-elle, cette Chambre? Prcisment le contraire de ce
qu'avait fait la Convention. Elle s'oppose  l'entre des produits
pour en provoquer la chert, et, par le mme motif, elle en favorise
la sortie.

Se peut-il concevoir deux lgislations plus opposes et qui, dans leur
exagration, portent plus manifestement l'empreinte de leur origine?
L'une pousse la passion dmocratique jusqu' violer la proprit du
riche, dans l'intrt _mal entendu_ du pauvre; l'autre pousse la
passion aristocratique jusqu' violer la proprit du pauvre, dans
l'intrt _mal entendu_ du riche! (Sensation.)

Pour nous, nous disons: La justice est dans la libert du travail et
de l'change. (Applaudissements.)

En prsence de ces faits, en prsence du triomphe de l'lment
aristocratique qui clate dans notre tarif, est-il rien de plus
surprenant et de plus triste, Messieurs, que de voir une partie
considrable du parti dmocratique, en France, porter toutes ses
forces et toutes ses sympathies du ct de la restriction? (_V. les
n{os} 17, 18, 19, 22 et 23._)

Comment les chefs de ce bizarre mouvement expliquent-ils ce que je
puis bien appeler cette dsertion de la cause du peuple?

Ils disent qu'ils se dfient de notre association, parce qu'il y a
dans son sein des conservateurs! Mais n'y en a-t-il pas parmi les
protectionnistes?

Mais, Messieurs, quand on fonde une association dans un but spcial,
a-t-on  demander aux associs leur profession de foi sur des objets
trangers au but de l'Association? Pourquoi les hommes de la
dmocratie ne sont-ils pas venus  nous? Ils auraient t certainement
bien accueillis,  la seule condition de ne pas vouloir dtourner
l'Association de son but.

N'est-il pas ais de voir d'ailleurs comment le libre-change peut
attirer les sympathies des conservateurs sincres? Je dis sincres,
car celui qui n'est pas sincre n'est d'aucun parti, il n'est rien.
Mettons-nous  leur point de vue; ils doivent raisonner ainsi: Ce que
nous redoutons avant tout, c'est le dsordre et l'anarchie. Et quel
meilleur moyen de prvenir le dsordre que de diminuer les souffrances
du pauvre, que de mettre  sa porte la plus grande quantit possible
d'objets de consommation, que de l'lever ainsi non-seulement en
bien-tre, mais en dignit, que d'allger le poids de ses charges? Et
comment diminuer srieusement les impts sans diminuer l'arme? Et
comment diminuer l'arme, tant que les jalousies commerciales tiennent
l'ventualit d'une guerre toujours suspendue sur nos ttes?

Les chefs de l'opposition disent encore que nous avons _raison en
principe_ (on rit), ce qui ne signifie absolument rien, si cela ne
veut dire que nous avons pour nous la vrit, le droit, la justice et
l'utilit gnrale. Mais alors pourquoi ne sont-ils pas avec nous?
C'est, disent-ils, qu'avant d'adopter le libre-change, la France a
une grande mission  remplir, celle de propager et faire triompher en
Europe l'ide dmocratique.

Eh! Messieurs, est-ce que le libre-change est un obstacle  cette
propagande? Est-ce que notre principe n'aura pas de plus belles
chances quand les trangers pourront venir librement en France puiser
des produits et des ides, quand nous pourrons librement leur porter
nos ides et nos produits?

Veut-on insinuer que la France doit accomplir sa mission par les
armes? Alors, je l'avoue, on a raison de repousser le libre-change;
mais il reste  prouver que l'on peut faire pntrer la vrit dans
les coeurs  la pointe de la baonnette.

Messieurs, la propagande n'a que deux instruments efficaces et
lgitimes, la persuasion et l'exemple. La persuasion, la France en a
le noble privilge par la supriorit de sa littrature et
l'universalit de sa langue. Et, quant  l'exemple, il dpend de nous
de le donner. Soyons le peuple le plus clair, le mieux gouvern, le
mieux ordonn, le plus exempt de charges, d'entraves et d'abus, le
plus heureux de la terre. Voil la meilleure propagande.

Et c'est parce que la libre communication des peuples nous parat un
des moyens les plus efficaces d'atteindre ces rsultats, que nous en
appelons  vous pour nous aider  tenir haut et ferme le drapeau du
_Libre-change_.


49.--DISCOURS AU CERCLE DE LA LIBRAIRIE[76].

[Note 76: Ce discours diffre de ceux qui prcdent en ce qu'il traite
plus particulirement de la _proprit littraire_; mais il se
rattache comme les autres au _droit de proprit_, qui n'a, quel qu'en
soit l'objet, qu'une seule et mme base. Avec la lettre dont nous le
faisons suivre, ce discours reprsente tout ce que nous avons pu
recueillir de l'auteur sur ce ct spcial du sujet. (_Note de
l'diteur._)]

                                                     16 Dcembre 1847.

MESSIEURS,

Un de mes amis, qui assistait dernirement  une sance de l'Acadmie
des sciences morales et politiques, m'a rapport que la conversation
tant tombe sur la _proprit_, qui, vous le savez, est frquemment
attaque de nos jours, sous une forme ou sous une autre, un membre de
cette compagnie avait rsum sa pense sous cette forme: _l'homme
nat propritaire_. Ce mot, Messieurs, je le rpte ici comme
l'expression la plus nergique et la plus juste de ma propre pense.

Oui, l'homme _nat propritaire_, c'est--dire que la proprit est le
rsultat de son organisation.

On nat propritaire, car on nat avec des besoins auxquels il faut
absolument pourvoir pour se dvelopper, pour se perfectionner et mme
pour vivre; et on nat aussi avec un ensemble de facults coordonnes
 ces besoins.

On nat donc avec la proprit de sa personne et de ses facults.
C'est donc la proprit de la personne qui entrane la proprit des
choses, et c'est la proprit des facults qui entrane celle de leur
produit.

Il rsulte de l que la _proprit_ est aussi naturelle que
l'existence mme de l'homme.

Cela est-il vrai qu'on en voit les rudiments chez les animaux
eux-mmes; car, en tant qu'il y a de l'analogie entre leurs besoins et
leurs facults et les ntres, il doit en exister dans les consquences
ncessaires de ces facults et de ces besoins.

Quand l'hirondelle a butin des brins de paille et de mousse, qu'elle
les a ciments avec un peu de boue et qu'elle en a construit un nid,
on ne voit pas ses compagnes lui ravir le fruit de son travail.

Chez les sauvages aussi, la proprit est reconnue. Quand un homme a
pris quelques branches d'arbre, quand il a faonn ces branches en
arcs ou en flches, quand il a consacr  ce travail un temps drob 
des occupations plus immdiatement utiles, quand il s'est impos des
privations pour arriver  se munir d'armes, toute la tribu reconnat
que ces armes sont sa proprit; et le bon sens dit que, puisqu'elles
doivent servir  quelqu'un et produire une utilit, il est bien
naturel que ce soit  celui qui s'est donn la peine de les
fabriquer. Un homme plus fort peut certainement les ravir, mais ce
n'est pas sans soulever l'indignation gnrale, et c'est prcisment
pour mieux prvenir ces extorsions que les gouvernements ont t
tablis.

Ceci montre, Messieurs, que le droit de proprit est antrieur  la
loi. Ce n'est pas la loi qui a donn lieu  la proprit, mais, au
contraire, la proprit qui a donn lieu  la loi. Cette observation
est importante; car il est assez commun, surtout parmi les juristes,
de faire reposer la proprit sur la loi, d'o la dangereuse
consquence que le lgislateur peut tout bouleverser en conscience.
Cette fausse ide est l'origine de tous les plans d'organisation dont
nous sommes inonds. Il faut dire, au contraire, que la loi est le
rsultat de la proprit, et la proprit, le rsultat de
l'organisation humaine.

Mais le cercle de la proprit s'tend et se consolide avec la
civilisation. Plus la race humaine est faible, ignorante, passionne,
violente, plus la proprit est restreinte et incertaine.

Ainsi, chez les sauvages dont je parlais tout  l'heure, quoique le
droit de proprit soit reconnu, l'appropriation du sol ne l'est pas;
la tribu en jouit en commun.  peine mme une certaine superficie de
terre est-elle reconnue comme proprit  chaque tribu par les tribus
voisines. Pour constater ce phnomne, il faut rencontrer un degr
plus lev de civilisation et observer les peuples partout.

Aussi qu'arrive-t-il? c'est que, dans l'tat sauvage, la terre n'tant
point personnellement possde, tous recueillent les fruits spontans
qu'elle donne, mais nul ne songe  la travailler. Dans ces contres,
la population est rare, misrable, dcime par la souffrance, la
maladie et la famine.

Chez les nomades, les tribus jouissent en commun d'un espace
dtermin; on peut au moins lever des troupeaux. La terre est plus
productive, la population plus nombreuse, plus forte, plus avance.

Au milieu des peuples civiliss, la proprit a franchi le dernier
pas; elle est devenue individuelle. Chacun, sr de recueillir le fruit
de son travail, fait rendre au sol tout ce qu'il peut rendre. La
population s'accrot en nombre, et en richesse.

Dans ces diverses conditions sociales, la loi suit les phnomnes et
ne les prcde pas; elle rgularise les rapports, ramne  la rgle
ceux qui s'en cartent, mais elle ne cre pas ces rapports.

Je ne puis m'empcher, Messieurs, de retenir un moment votre attention
sur les consquences de ce droit de proprit personnelle attach au
sol.

Au moment o l'appropriation s'opre, la population est excessivement
rare compare  l'tendue des terres; chacun peut donc clore une
parcelle aussi grande qu'il la peut cultiver sans nuire  ses frres,
puisqu'il y a surabondamment de la terre pour tout le monde.
Non-seulement il ne nuit pas  ses frres, mais il leur est utile, et
voici comment: quelque grossire que soit une culture, elle donne
toujours plus de produits, en un an, que le cultivateur et sa famille
n'en peuvent consommer. Une partie de la population peut donc se
livrer  d'autres travaux, comme la chasse, la pche, la confection
des vtements, des habitations, des armes, des outils, etc., et
changer avec avantage ce travail contre du travail agricole.
Observez, Messieurs, que tant que la terre non encore approprie
abondera, ces deux natures de travaux se dvelopperont paralllement
d'une manire harmonique; il sera impossible  l'un d'opprimer
l'autre. Si la classe agricole mettait ses services  trop haut prix,
on dserterait les autres industries pour dfricher de nouvelles
terres. Si, au contraire, l'industrie exigeait une rmunration
exorbitante, on verrait le capital et le travail prfrer l'industrie
 l'agriculture, en sorte que la population pourrait progresser
longtemps et l'quilibre se maintenir, avec quelques drangements
partiels, sans doute, mais d'une manire bien plus rgulire que si le
lgislateur y mettait la main.

Mais, lorsque la totalit du territoire est occupe, il se produit un
phnomne qu'il faut remarquer.

La population ne laisse pas de crotre. Les nouveaux venus n'ont pas
le choix de leurs occupations. Il faut pourtant plus d'aliments,
puisqu'il y a plus de bouches, plus de matires premires, puisqu'il y
a plus d'tres humains  vtir, loger, chauffer, clairer, etc.

Il me parat incontestable que le droit de ces nouveaux venus est de
travailler pour des populations trangres, d'envoyer au dehors leurs
produits pour recevoir des aliments. Que si, par la constitution
politique du pays, la classe agricole a le pouvoir lgislatif du pays,
et si elle profite de ce pouvoir pour faire une loi qui dfende 
toute la population de travailler pour le dehors, l'quilibre est
rompu; et il n'y a pas de limite  l'intensit du travail que les
propritaires fonciers pourront exiger en retour d'une quantit donne
de subsistances.

Messieurs, d'aprs ce que je viens de dire de la proprit en gnral,
il me semble difficile de ne pas reconnatre que la proprit
littraire rentre dans le droit commun. (Adhsions.) Un livre n'est-il
pas le produit du travail d'un homme, de ses facults, de ses efforts,
de ses soins, de ses veilles, de l'emploi de son temps, de ses
avances? Ne faut-il pas que cet homme vive pendant qu'il travaille?
Pourquoi donc ne recevrait-il pas des services volontaires de ceux 
qui il rend des services? Pourquoi son livre ne serait-il pas sa
proprit? Le fabricant de papier, l'imprimeur, le libraire, le
relieur, qui ont matriellement concouru  la formation d'un livre,
sont rmunrs de leur travail. L'auteur sera-t-il seul exclu des
rmunrations dont son livre est l'occasion?

Ce sera beaucoup avancer la question que de la traiter
historiquement. Permettez-moi donc de vous rendre compte fort
succinctement de l'tat de la lgislation sur cette matire.

J'ai dfini devant vous la proprit. J'ai dit: Toute production
appartient  celui qui l'a forme, et _parce_ qu'il l'a forme.
Messieurs, il fut un temps o l'on tait bien loin de reconnatre un
principe qui nous parat aujourd'hui si simple. Vous comprenez que ce
principe ne pouvait tre admis ni dans le droit romain, ni par
l'aristocratie fodale, ni par les rois absolus; car il et renvers
une socit fonde sur la conqute, l'usurpation et l'esclavage.
Comment voulez-vous que les Romains, qui vivaient sur le travail des
nations conquises ou des esclaves, que les Normands, qui vivaient sur
le travail des Saxons, pussent donner pour base  leur droit public
cette maxime subversive de toute spoliation organise: Une production
appartient  celui qui l'a forme.

 l'poque o l'imprimerie fut invente, un autre droit existait en
Europe. Le roi tait le matre, le propritaire universel des choses
et des hommes. Permettre de travailler tait un _droit domanial et
royal_. La rgle tait que tout manait du prince. Nul n'avait le
droit d'exercer une profession. Le droit ne pouvait rsulter que d'une
concession royale. Le roi dsignait les personnes qu'il lui plaisait
de placer dans l'exception pour un genre de travail dtermin,  qui
il voulait bien, par monopole, par privilge, _privata lex_, confrer
la facult de vivre en travaillant.

La profession d'crivain ne pouvait chapper  cette rgle. Aussi
l'dit du 26 aot 1686, le premier qui se soit occup de ces matires,
dispose ainsi: Il est dfendu  tous imprimeurs et libraires
d'imprimer et mettre en vente un ouvrage pour lequel aucun privilge
n'aura t accord, sous peine de confiscation et de punition
exemplaire.

Et remarquez, Messieurs, que toute la thorie de la proprit, telle
qu'elle est encore enseigne dans nos coles, est puise dans le droit
romain et fodal. Et, si je ne me trompe, la dfinition officielle de
la proprit sur les bancs de l'cole est encore le _jus utendi et
abutendi_. Il n'est donc pas surprenant que beaucoup de juristes
ngligent de rechercher des rapports entre la proprit et la nature
de l'homme, surtout en ce qui concerne la proprit littraire.

Il arriva que, relativement au _privilgi_, le monopole avait tous
les effets de la proprit. Dclarer que nul, sinon l'auteur, n'aurait
la facult d'imprimer le livre, c'tait faire l'auteur propritaire,
sinon de droit, du moins de fait.

La rvolution de 1789 devait renverser cet ordre de choses. C'est ce
qui arriva. L'Assemble constituante reconnut  chacun la facult
d'crire et de faire imprimer; mais elle crut avoir tout fait en
reconnaissant le droit, et ne songea pas  stipuler des garanties en
faveur de la proprit littraire. Elle proclama un _droit de l'homme_
et non une proprit. Elle dtruisait ainsi cette sorte de garantie,
qui, sous l'ancien rgime, rsultait incidemment du monopole. Aussi,
pendant quatre ans, chacun put  son gr multiplier et vendre  son
profit les copies des livres des auteurs vivants; c'est comme si
l'Assemble constituante avait dit: Cultiver la terre est un droit de
l'homme, et qu'en consquence chacun et t libre de s'emparer du
champ de son voisin.

Par une concidence bien singulire, et qui prouve combien les mmes
causes produisent les mmes effets, les choses s'taient passes
exactement de mme en Angleterre. L aussi le droit de travailler
avait t d'manation royale. L aussi la facult n'avait t d'abord
qu'une concession, un privilge. L aussi ces monopoles avaient t
dtruits et le droit au travail reconnu. L aussi on avait cru tout
faire en paralysant l'action royale; et en reconnaissant que chacun
aurait le droit d'crire et d'imprimer, on avait omis de stipuler que
l'oeuvre appartenait  l'ouvrier. L aussi enfin, cet interrgne de la
loi dura trois  quatre annes, pendant lesquelles la proprit
littraire fut mise au pillage.

En Angleterre comme en France, l'aspect de ces dsordres amena la
lgislation qui,  trs-peu de chose prs, rgit encore les deux pays.

La Convention rendit, sur le rapport de Lackanal, un dcret dont les
termes mritent d'tre cits. (L'orateur les commente.)

Cette dernire observation rpond  une objection qu'on a souvent
leve contre la proprit littraire. On dit: Tant que l'auteur a
entre les mains son manuscrit, personne ne lui conteste la proprit
de son oeuvre; mais une fois qu'il l'a livr  l'impression, doit-il
tre propritaire de toutes les ditions futures? chacun n'a-t-il pas
le droit de multiplier et de faire vendre ces ditions?

Messieurs, la loi ne doit tre ni un jeu de mots ni une surprise; il
n'y a pas d'autre manire de tirer parti d'un livre que d'en
multiplier les copies et de les vendre. Accorder cette facult  ceux
qui n'ont pas fait le livre ou qui n'en ont pas obtenu la cession,
c'est dclarer que l'oeuvre n'appartient pas  l'ouvrier, c'est nier
la proprit mme. C'est comme si l'on disait: _Le champ sera
appropri, mais les fruits seront au premier qui s'en emparera._
(Applaudissements.)

Aprs avoir lu les considrants du dcret, il est difficile de
s'expliquer le dcret lui-mme. Il se borne  attribuer aux auteurs,
comme cadeau lgislatif, l'_usufruit_ de leur oeuvre. En effet, de
mme que dclarer un homme _usufruitier  perptuit_, c'est le
dclarer propritaire,--dire qu'il sera propritaire pendant un nombre
d'annes dtermin, c'est dire qu'il sera _usufruitier_. Ce n'est pas
un mot qui constitue le droit: la loi aurait beau dire que je
m'appelle _empereur_; si elle me laisse dans la situation o je suis,
elle ne fait que proclamer un mensonge.

Notre lgislation actuelle ne me parat fonde sur aucun principe. Ou
la proprit littraire est un droit suprieur  la loi, et alors la
loi ne doit faire autre chose que le constater, le rgler et le
garantir; ou l'oeuvre littraire appartient au public, et, en ce cas,
on ne voit pas pourquoi l'usufruit est attribu  l'auteur.

Il me semble que cette disposition de la loi se ressent des ides dont
notre ancien droit public avait imbu les esprits. La Convention s'est
substitue au Roi; elle a cru faire envers les auteurs un acte de
munificence qu'elle tait matresse de rgler et de limiter; elle a
suppos que le fond du droit tait en elle et non dans l'auteur, et
alors elle en a cd ce qu'elle a jug  propos d'en cder. Mais, en
ce cas, pourquoi cette solennelle dclaration du droit?

.....Un crivain de talent a consacr des pages loquentes 
combattre, dans son principe mme, la proprit littraire. Il se
fonde sur ce qu'il y a de triste et de dgradant, selon lui,  voir le
gnie chercher sa rcompense dans un peu d'or. Je ne puis m'empcher
de craindre qu'il n'y ait dans cette manire de juger un reste de
prventions aristocratiques, et que l'auteur n'ait cd,  son insu, 
ce sentiment de mpris pour le travail, qui tait le caractre
distinctif des anciens possesseurs d'esclaves; et qui nous est
inculqu  tous avec l'ducation universitaire. Les crivains sont-ils
d'une autre nature que les autres hommes? N'ont-ils pas des besoins 
satisfaire, une famille  lever? Y a-t-il quelque chose de mprisable
en soi  recourir pour cela au travail intellectuel? Les mots
_mercantilisme_, _industrialisme_, _individualisme_, s'accumulent sous
la plume de M. Blanc. Est-ce donc une chose basse, ignoble, honteuse,
d'changer librement des services, parce que l'or sert d'intermdiaire
 ces changes? Sommes-nous tous nobles par nature? descendons-nous
des dieux de l'Olympe?

Aprs avoir fltri ce sentiment, je pourrais dire cette ncessit qui
soumet les hommes  recevoir des services en change de ceux qu'ils
rendent, et, pour trancher le mot,  _travailler_ en vue d'une
rmunration, M. Blanc imagine tout un systme de rmunration.
Seulement il veut qu'elle soit nationale et non individuelle. Je
n'examinerai pas le systme de M. Blanc, qui me parat susceptible de
beaucoup d'objections. Mais est-il certain que les crivains
conserveront plus de dignit quand la brigue et les sollicitations
seront le chemin des rcompenses? (Rires.)

Je suis d'accord avec M. Blanc que, dans l'tat actuel des choses, les
livres amusants, dangereux, quelquefois corrupteurs, et toujours faits
 la hte, sont plus lucratifs que les grands et srieux ouvrages, qui
ont exig beaucoup de travaux et de veilles. Mais pourquoi? parce que
le public demande ces livres; on lui sert ce qu'il veut. Il en est
ainsi de toutes les productions. Partout o les masses sont disposes
 faire des sacrifices pour obtenir une chose, cette chose se fait; il
se trouve toujours des gens qui la font. Ce ne sont pas des mesures
lgislatives qui corrigeront cela, c'est le perfectionnement des
moeurs. En toutes choses, il n'y a de ressource que dans le progrs de
l'opinion publique[77].

[Note 77: V. la mme conclusion aux pages 140 et 141 du tome
IV.--(_Note de l'diteur._)]

On dira que c'est un cercle vicieux, puisque les mauvais livres ne
font que corrompre de plus en plus les masses et l'opinion; je ne le
crois pas. Je suis convaincu qu'il y a des natures d'ouvrages que le
temps dcrdite.

Au reste, il me semble que la proprit littraire est un obstacle 
ce danger. N'est-il pas vident que plus l'usufruit est restreint,
plus il y a intrt  crire vite,  abonder dans le sens de la vogue?

Quant au dsintressement dont M. Blanc parle en termes chaleureux,
et, je puis le dire, pleins d'lvation et d'loquence,  Dieu ne
plaise que je me spare de lui sur ce terrain. Certes, les hommes qui
veulent rendre sans aucune rmunration des services  la socit,
dans quelque branche que ce soit, militaire, ecclsiastique,
littraire ou autre, mritent toute notre sympathie, toute notre
admiration, tous nos hommages, et plus encore si, comme les grands
modles qu'il nous cite, ils travaillent dans le dnment et la
douleur. Mais quoi! serait-il gnreux  la socit de s'emparer du
dvouement d'une classe particulire pour s'en faire un titre contre
elle, pour l'imposer comme une obligation lgale, et pour refuser 
cette classe le droit commun de recevoir des services contre des
services? (Mouvement.)

Parmi les objections que l'on fait, non sur le principe de la
proprit littraire, mais  son application, il en est une qui me
parat trs-srieuse; c'est l'tat de la lgislation chez les peuples
qui nous avoisinent. Il me semble que c'est l un de ces progrs 
l'occasion desquels se manifeste le plus la solidarit des nations. 
quoi servirait que la proprit littraire ft reconnue en France, si
elle ne l'tait pas en Belgique, en Hollande, en Angleterre; si les
imprimeurs et libraires de ces pays pouvaient impunment violer cette
proprit? Tel est l'tat des choses actuel, dira-t-on, et il
n'empche pas que notre lgislation n'ait accord aux auteurs
l'usufruit de leurs oeuvres. L'inconvnient ne serait pas pire quant 
la proprit.

Mais tout le monde sait dans quelle position anormale la contrefaon
place notre librairie relativement aux ouvrages des auteurs vivants.
Que serait-ce donc si la proprit littraire et t reconnue en
France? si les oeuvres de Corneille, de Racine et de tous les grands
hommes des sicles passs taient encore greves d'un droit d'auteur
dont les diteurs belges s'affranchiraient? Aujourd'hui, il y a au
moins un fonds immense d'ouvrages pour la reproduction desquels notre
librairie est place sous ce rapport dans les mmes conditions que la
librairie trangre. Sans cela, il est douteux qu'elle pt exister.

Il y en a qui pensent qu'en m'exprimant ainsi je dmens ces principes
de libert commerciale que je recommande en d'autres matires, puisque
je parais redouter pour notre librairie la concurrence trangre.

Je repousse de toutes mes forces l'accusation et l'assimilation.

Si les Belges, grce  une position naturelle ou  une supriorit
personnelle, peuvent imprimer  meilleur march que nous, je
regarderais comme une injustice et une folie de prohiber les livres
belges; car ce serait soutenir une industrie qui perd en mettant une
taxe sur les acheteurs de livres. J'attaquerais cette protection comme
toutes les autres. Mais quel rapport cela a-t-il avec la question de
contrefaon? En bonne logique, il faut que les cas soient semblables
pour tre assimils. Je suppose qu'il s'tablisse une fabrique de drap
sur le territoire belge, et que les Belges trouvent le moyen d'aller
soustraire dans les fabriques franaises de la laine et des teintures;
videmment ce ne serait pas l de la concurrence, ce serait de la
spoliation. N'aurions-nous pas le droit de rclamer que la lgislation
belge ft rforme, et que la diplomatie franaise, pour tre bonne 
quelque chose une fois dans sa vie, provoqut ce grand acte de justice
internationale?

En rsum, Messieurs, si mes vues ne sont pas celles de M. Blanc,
j'ose dire que mes dsirs sont les siens. Oui, je dsire comme lui que
notre littrature s'lve, s'pure et se moralise; je dsire que la
France conserve et tende de plus en plus la lgitime et glorieuse
suprmatie de sa belle langue, qui, plus que ses baonnettes, portera
jusqu'aux extrmits de la terre le principe de notre Rvolution.
(Applaudissements.)

LETTRE.

                                          Mugron, le 9 Septembre 1847.

MONSIEUR,

J'apprends avec une vive satisfaction l'entre dans le monde du
journal que vous publiez dans le but de dfendre la _proprit
intellectuelle_.

Toute ma doctrine conomique est renferme dans ces mots: _Les
services s'changent contre les services_, ou en termes vulgaires:
_Fais ceci pour moi, je ferai cela pour toi_, ce qui implique la
proprit intellectuelle aussi bien que matrielle.

Je crois que les _efforts_ des hommes, sous quelque forme que ce
soit, et les rsultats de ces efforts, leur appartiennent, ce qui leur
donne le droit d'en disposer pour leur usage ou par l'change.
J'admire comme un autre ceux qui en font  leurs semblables le
sacrifice volontaire; mais je ne puis voir aucune moralit ni aucune
justice  ce que la loi leur impose systmatiquement ce sacrifice.
C'est sur ce principe que je dfends le libre-change, voyant
sincrement dans le rgime restrictif une atteinte, sous la forme la
plus onreuse,  la proprit en gnral, et en particulier  la plus
respectable, la plus immdiatement et la plus gnralement ncessaire
de toutes les proprits, celle du travail.

Je suis donc, en principe, partisan trs-prononc de la proprit
littraire. Dans l'application, il peut tre difficile de garantir ce
genre de proprit. Mais la difficult n'est pas une fin de
non-recevoir contre le droit.

La proprit de ce qu'on a produit par le travail, par l'exercice de
ses facults, est l'essence de la socit. Antrieure aux lois, loin
que les lois doivent la contrarier, elles n'ont gure d'autre objet
au monde que de la garantir.

Il me semble que la plus illogique de toutes les lgislations est
celle qui rgit chez nous la proprit littraire. Elle lui donne un
rgne de vingt ans aprs la mort de l'auteur. Pourquoi pas quinze?
pourquoi pas soixante? Sur quel principe a-t-on fix un nombre
arbitraire? Sur ce malheureux principe que la loi _cre_ la proprit,
principe qui peut bouleverser le monde.

_Ce qui est juste est utile_: c'est l un axiome dont l'conomie
politique a souvent occasion de reconnatre la justesse. Il trouve une
application de plus dans la question. Lorsque la proprit littraire
n'a qu'une dure lgale trs-limite, il arrive que la loi elle-mme
met toute l'norme puissance de l'intrt personnel du ct des
oeuvres phmres, des romans futiles, des crits qui flattent les
passions du moment et rpondent  la mode du jour. On cherche le
_dbit_ dans le public actuel que la loi vous donne, et non dans le
public futur dont elle vous prive. Pourquoi consumerait-on ses veilles
 une oeuvre durable, si l'on ne peut transmettre  ses enfants qu'une
pave? Plante-t-on des chnes sur un sol communal dont on a obtenu la
concession momentane? Un auteur serait puissamment encourag 
complter, corriger, perfectionner son oeuvre, s'il pouvait dire  son
fils: Il se peut que de mon vivant ce livre ne soit pas apprci.
Mais il se fera son public par sa valeur propre. C'est le chne qui
vous couvrira, vous et vos enfants, de son ombre.

Je sais, Monsieur, que ces ides paraissent bien _mercantiles_ 
beaucoup de gens. C'est la mode aujourd'hui de tout fonder sur le
principe du dsintressement _chez les autres_. Si les dclamateurs
voulaient descendre un peu au fond de leur conscience, peut-tre ne
seraient-ils pas si prompts  proscrire dans l'crivain le soin de son
avenir et de sa famille, ou le sentiment de l'_intrt_, puisqu'il
faut l'appeler par son nom.--Il y a quelque temps, je passai toute
une nuit  lire un petit ouvrage o l'auteur fltrit avec une grande
nergie quiconque tire la moindre rmunration du travail
intellectuel. Le lendemain matin, j'ouvris un journal, et, par une
concidence assez bizarre, la premire chose que j'y lus, c'est que ce
mme auteur venait de vendre ses oeuvres pour une somme considrable.
Voil tout le dsintressement du sicle, morale que nous nous
imposons les uns aux autres, sans nous y conformer nous-mmes. En tout
cas, le dsintressement, tout admirable qu'il est, ne mrite mme
plus son nom s'il est exig par la loi, et la loi est bien injuste si
elle ne l'exige que des ouvriers de la pense.

Pour moi, convaincu par une observation constante et par les actes
des dclamateurs eux-mmes, que l'intrt est un mobile individuel
indestructible et un ressort social ncessaire, je suis heureux de
comprendre qu'en cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, il
concide dans ses effets gnraux avec la justice et le plus grand
bien universel: aussi je m'associe de tout coeur  votre utile
entreprise.

Votre bien dvou.

                                                    Frdric BASTIAT,

                               Rdacteur en chef du _Libre-change_.


50.--DE LA MODRATION

                                                          22 Mai 1847.

On nous reproche d'tre absolus, exagrs, et cette imputation,
soigneusement propage par nos adversaires, a t reproduite par des
hommes auxquels leurs talents et leur haute position donnent de
l'autorit, par M. Charles Dupin, pair de France, et M.
Cunin-Gridaine, ministre.

Et cela parce que nous avons l'audace de penser que vouloir enrichir
les hommes en les entravant, et resserrer les liens sociaux en isolant
les nations, c'est une vaine et folle entreprise.--Que la perception
des taxes ne se puisse tablir sans qu'il en rsulte quelque entrave 
la libert des transactions comme  celle du travail, nous le
comprenons. Alors ces restrictions incidentes sont un des
inconvnients de l'impt, et ces inconvnients peuvent tre tels
qu'ils fassent renoncer  l'impt lui-mme.--Mais voir dans les
restrictions la source de la richesse et la cause du bien-tre; sur
cette donne, les renforcer et les multiplier systmatiquement, non
plus pour remplir le trsor, mais aux frais du trsor; croire que les
restrictions ont en elles une vertu productive, qu'il en sort un
travail plus intense, mieux rparti, plus assur de sa rmunration,
plus capable d'galiser les profits, c'est l une _thorie_ absurde,
qui ne pouvait conduire qu' une _pratique_ insense. Par ce motif,
nous les combattons l'une et l'autre, non avec exagration, mais avec
zle et persvrance.

Aprs tout, qu'est-ce que la modration?

Nous sommes convaincus que _deux et un font trois_, et nous nous
croyons tenus de le dire nettement. Voudrait-on que nous prissions des
dtours? que nous dissions, par exemple: Il se peut que deux et un
fassent  peu prs trois. Nous en souponnons quelque chose, mais nous
ne nous hterons pas de l'affirmer, d'autant que certains personnages
ont cru de leur intrt de faire tablir la lgislation du pays sur
cette autre donne qui semble contredire la ntre: _qui de trois paye
un reste quatre_.

Nous interdire, par l'imputation d'absolutisme, de prouver la vrit
de notre thse, c'est vouloir que le pays n'ouvre jamais les yeux.
Nous ne donnerons pas dans le pige.

Oh! si l'on nous disait: Il est bien vrai que _la ligne droite est la
plus courte_: Mais que voulez-vous? on a cru longtemps que c'tait la
plus longue. La nation s'est habitue  suivre la ligne courbe. Elle y
use son temps et ses forces, mais il ne faut reconqurir que peu 
peu, et par gradation, ce temps et ces forces perdus, on nous
trouverait d'une modration fort louable. Car que demandons-nous? Une
seule chose: que le public voie clairement ce qu'il perd  prendre la
ligne courbe. Aprs cela, et si, sachant bien ce que la ligne courbe
lui cote en impts, privations, vexations, vains efforts, il ne veut
la quitter que lentement, ou s'il persiste mme  s'y tenir, nous n'y
saurions que faire. Notre mission est d'exposer la vrit. Nous ne
croyons pas, comme les socialistes, que le peuple soit une masse
inerte, et que le moteur soit dans celui qui dcrit le phnomne, mais
dans celui qui en souffre ou en profite. Peut-on tre plus modr?

D'autres nous taxent d'exagration par un autre motif. C'est,
disent-ils, parce que vous attaquez toutes les protections  la fois.
Pourquoi ne pas user d'artifice? pourquoi vous mettre sur les bras en
mme temps l'agriculture, les manufactures, la marine marchande et les
classes ouvrires, sans compter les partis politiques toujours prts 
courtiser le nombre et la force?

C'est en cela, ce nous semble, que nous faisons preuve de modration
et de sincrit.

Combien de fois n'a-t-on pas essay, et sans doute  bonne intention,
de nous faire abandonner le terrain des principes! On nous conseillait
d'attaquer l'abus de la protection accorde  quelques fabriques.

Vous aurez le concours de l'agriculture, nous disait-on; avec ce
puissant auxiliaire, vous battrez les monopoles industriels les plus
onreux, et vous briserez d'abord un des plus solides anneaux de cette
chane qui vous fatigue. Ensuite, vous vous retournerez contre
l'intrt agricole, sr d'avoir cette fois l'appui de l'industrie
manufacturire[78].

[Note 78: V. le n 5. (_Note de l'diteur._)]

Ceux qui nous donnent ces conseils oublient une chose, c'est que nous
n'aspirons pas tant  renverser le rgime protecteur qu' clairer le
public sur ce rgime, ou plutt, si la premire de ces tches est le
but, la seconde nous semble le moyen indispensable.

Or, quelle force auraient eue nos arguments, si nous avions
soigneusement mis hors de cause le principe mme de la protection? et,
en le mettant en cause, comment pouvions-nous viter d'veiller les
susceptibilits de l'agriculture? Croit-on que les manufacturiers nous
eussent laiss le choix de nos dmonstrations? qu'ils ne nous eussent
pas amens  nous prononcer sur la question de principe,  dire
explicitement ou implicitement que la protection est chose mauvaise
par nature? Une fois le mot lch, l'agriculture se serait tenue sur
ses gardes, et nous, nous aurions, qu'on nous pardonne le mot, pataug
dans des prcautions et des distinctions subtiles, au milieu
desquelles notre polmique aurait perdu toute force, et notre
sincrit tout crdit.

Ensuite, le conseil lui-mme implique que, au moins dans l'opinion de
ceux qui le donnent, et sans doute dans la ntre, la protection est
chose dsirable, puisque, pour l'arracher d'une des branches de
l'activit nationale, il faudrait se servir d'une autre branche, 
laquelle on laisserait croire que ses privilges seront respects;
puisqu'on parle de battre les manufactures par l'agriculture, et
celle-ci par celle-l? Or, c'est ce dont nous ne voulons pas. Au
contraire, nous nous sommes engags dans la lutte parce que nous
croyons la protection mauvaise pour tout le monde.

C'est ce que nous nous sommes impos la tche de faire comprendre et
de vulgariser.--Mais alors, dira-t-on, la lutte sera bien
longue.--Tant mieux qu'elle soit longue, si cela est indispensable
pour que le public s'claire.

Supposons que la ruse qu'on nous suggre ait un plein succs (succs
que nous croyons chimrique), supposons que la premire anne les
propritaires des deux Chambres balayent tous les privilges
industriels, et que la seconde anne, pour se venger, les
manufacturiers emportent tous les privilges agricoles.

Qu'arrivera-t-il? En deux ans, la libert commerciale sera dans nos
lois, mais sera-t-elle dans nos intelligences? Ne voit-on pas qu' la
premire crise, au premier dsordre,  la premire souffrance, le pays
s'en prendrait  une rforme mal comprise, attribuerait ses maux  la
concurrence trangre, invoquerait et ferait triompher bien vite le
retour de la protection douanire? Pendant combien d'annes, pendant
combien de sicles peut-tre cette courte priode de libert,
accompagne de souffrances accidentelles, ne dfrayerait-elle pas les
arguments des prohibitionnistes? Ils auraient soin de raisonner sur la
supposition qu'il y a une connexion ncessaire entre ces souffrances
et la libert, comme ils le font aujourd'hui  propos des traits de
Mthuen et de 1786.

C'est une chose bien remarquable, qu'au milieu de la crise qui dsole
l'Angleterre, pas une voix ne s'lve pour l'attribuer aux rformes
librales accomplies par sir R. Peel. Au contraire, chacun sent que,
sans ces mesures, l'Angleterre serait en proie  des convulsions
devant lesquelles l'imagination recule d'horreur. D'o provient cette
confiance en la libert? De ce que la Ligue a travaill pendant de
longues annes; de ce qu'elle a familiaris toutes les intelligences
avec les notions d'conomie publique; de ce que la rforme tait dans
les esprits, et que les bills du parlement n'ont fait que sanctionner
une volont nationale forte et claire.

Enfin, nous avons repouss ce conseil, malgr ce qu'il avait de
sduisant pour l'impatience, la _furia francese_, par un motif de
justice.

C'est notre conviction qu'en dtendant la pression du rgime
protecteur, aussi progressivement que l'on voudra, mais selon une
transition arrte d'avance et _sur tous les points  la fois_, on
offre  toutes les industries des compensations qui rendent la
secousse vritablement insensible. Si le prix du bl est tenu de
quelque chose au-dessous de la moyenne actuelle, d'un autre ct, le
prix des charrues, des vtements, des outils et mme du pain et de la
viande, impose une charge moins lourde aux agriculteurs. De mme, si
le matre de forge voit baisser de quelques francs la tonne de fer, il
a la houille, le bois, l'outillage et les aliments  de meilleures
conditions. Or, il nous a paru que ces compensations qui naissent de
la libert, une fois tablies, devaient accompagner uniformment la
rforme elle-mme pendant tout le temps de la transition, pour que
celle-ci ft conforme  l'utilit gnrale et  la justice.

Est-ce l de l'exaltation, de l'exagration? Est-ce l un plan conu
dans des cerveaux brls? Et  moins qu'on ne veuille nous faire
renoncer  notre principe, ce que nous ne ferons jamais tant qu'on ne
nous en prouvera pas la fausset, comment pourrait-on exiger de nous
plus de modration et de prudence?

La modration ne consiste pas  dire qu'on a une demi-conviction,
quand on a une conviction entire. Elle consiste  respecter les
opinions contraires,  les combattre sans emportement,  ne pas
attaquer les personnes,  ne pas provoquer des proscriptions ou des
destitutions,  ne pas soulever les ouvriers gars,  ne pas menacer
le gouvernement de l'meute.

N'est-ce pas ainsi que nous la pratiquons?


51.--PEUPLE ET BOURGEOISIE.

                                                          22 Mai 1847.

Les hommes sont facilement dupes des systmes, pourvu qu'un certain
arrangement symtrique en rende l'intelligence facile.

Par exemple, rien n'est plus commun, de nos jours, que d'entendre
parler du peuple et de la bourgeoisie comme constituant deux classes
opposes, ayant entre elles les mmes rapports hostiles qui ont arm
jadis la _bourgeoisie_ contre l'_aristocratie_.

La _bourgeoisie_, dit-on, tait faible d'abord. Elle tait opprime,
foule, exploite, humilie par l'_aristocratie_. Elle a grandi, elle
s'est enrichie, elle s'est fortifie jusqu' ce que, par l'influence
du nombre et de la fortune, elle et vaincu son adversaire en 89.

Alors elle est devenue elle-mme l'_aristocratie_. Au-dessous d'elle,
il y a le _peuple_, qui grandit, se fortifie et se prpare  vaincre,
dans le second acte de la _guerre sociale_.

Si la symtrie suffisait pour donner de la vrit aux systmes, on ne
voit pas pourquoi celui-ci n'irait pas plus loin. Ne pourrait-on pas
ajouter en effet:

Quand le peuple aura triomph de la bourgeoisie, il dominera et sera
par consquent aristocratie  l'gard des mendiants. Ceux-ci
grandiront, se fortifieront  leur tour et prpareront au monde le
drame de la troisime _guerre sociale_.

Le moindre tort de ce systme, qui dfraye beaucoup de journaux
populaires, c'est d'tre faux.

Entre une nation et son aristocratie, nous voyons bien une ligne
profonde de sparation, une hostilit irrcusable d'intrts, qui ne
peut manquer d'amener tt ou tard la lutte. L'aristocratie est venue
du dehors; elle a conquis sa place par l'pe; elle domine par la
force. Son but est de faire tourner  son profit le travail des
vaincus. Elle s'empare des terres, commande les armes, s'arroge la
puissance lgislative et judiciaire, et mme, pour tre matresse de
tous les moyens d'influence, elle ne ddaigne pas les fonctions ou du
moins les dignits ecclsiastiques. Afin de ne pas affaiblir l'esprit
de corps qui est sa sauvegarde, les privilges qu'elle a usurps, elle
les transmet de pre en fils par ordre de primogniture. Elle ne se
recrute pas en dehors d'elle, ou, si elle le fait, c'est qu'elle est
dj sur la voie de sa perte.

Quelle similitude peut-on trouver entre cette constitution et celle de
la bourgeoisie? Au fait, peut-on dire qu'il y ait une bourgeoisie?
Qu'est-ce que ce mot reprsente? Appellera-t-on _bourgeois_ quiconque,
par son activit, son assiduit, ses privations, s'est mis  mme de
vivre sur du travail antrieur accumul, en un mot sur un capital? Il
n'y a qu'une funeste ignorance de l'conomie politique qui ait pu
suggrer cette pense: que vivre sur du travail accumul, c'est vivre
sur le travail d'autrui.--Que ceux donc qui dfinissent ainsi la
bourgeoisie commencent par nous dire ce qu'il y a, dans les loisirs
laborieusement conquis, dans le dveloppement intellectuel qui en est
la suite, dans la formation des capitaux qui en est la base, de
ncessairement oppos aux intrts de l'humanit, de la communaut ou
mme des classes laborieuses.

Ces loisirs, s'ils ne cotent rien  qui que ce soit, mritent-ils
d'exciter la jalousie[79]? Ce dveloppement intellectuel ne
tourne-t-il pas au profit du progrs, dans l'ordre moral aussi bien
que dans l'ordre industriel? Ces capitaux sans cesse croissants,
prcisment  cause des avantages qu'ils confrent, ne sont-ils pas le
fonds sur lequel vivent les classes qui ne sont pas encore affranchies
du travail manuel? Et le bien-tre de ces classes, toutes choses
gales d'ailleurs, n'est-il pas exactement proportionnel  l'abondance
de ces capitaux et, par consquent,  la rapidit avec laquelle ils se
forment,  l'activit avec laquelle ils rivalisent?

[Note 79: V. au tome V, pages 142  145, et tome VI, les chap. V et
VIII.--(_Note de l'diteur._)]

Mais, videmment, le mot _bourgeoisie_ aurait un sens bien restreint
si on l'appliquait exclusivement aux hommes de loisir. On entend
parler aussi de tous ceux qui ne sont pas salaris, qui travaillent
pour leur compte, qui dirigent,  leurs risques et prils, des
entreprises agricoles, manufacturires, commerciales, qui se livrent 
l'tude des sciences,  l'exercice des arts, aux travaux de l'esprit.

Mais alors il est difficile de concevoir comment on trouve entre la
bourgeoisie et le peuple cette opposition radicale qui autoriserait 
assimiler leurs rapports  ceux de l'aristocratie et de la dmocratie.
Toute entreprise n'a-t-elle pas ses chances? n'est-il pas bien
naturel et bien heureux que le mcanisme social permette  ceux qui
peuvent perdre de les assumer[80]? Et d'ailleurs n'est-ce pas dans les
rangs des travailleurs que se recrute constamment,  toute heure, la
bourgeoisie? N'est-ce pas au sein du peuple que se forment ces
capitaux, objet de tant de dclamations si insenses? O conduit une
telle doctrine? Quoi! par cela seul qu'un ouvrier aura toutes les
vertus par lesquelles l'homme s'affranchit du joug des besoins
immdiats, parce qu'il sera laborieux, conome, ordonn, matre de ses
passions, probe; parce qu'il travaillera avec quelque succs  laisser
ses enfants dans une condition meilleure que celle qu'il occupe
lui-mme,--en un mot  fonder une famille,--on pourra dire que cet
ouvrier est dans la mauvaise voie, dans la voie qui loigne de la
cause populaire, et qui mne dans cette rgion de perdition, la
_bourgeoisie_! Au contraire, il suffira qu'un homme n'ait aucune vue
d'avenir, qu'il dissipe follement ses profits, qu'il ne fasse rien
pour mriter la confiance de ceux qui l'occupent, qu'il ne consente 
s'imposer aucun sacrifice, pour qu'il soit vrai de dire que c'est l
l'_homme-peuple_ par excellence, l'homme qui ne s'lvera jamais
au-dessus du travail le plus brut, l'homme dont les intrts
concideront toujours avec l'intrt social bien entendu!

[Note 80: V. le chap. _Salaires_, des _Harmonies_.--(_Note de
l'diteur_.)]

L'esprit se sent saisir d'une tristesse profonde  l'aspect des
consquences effroyables renfermes dans ces doctrines errones, et 
la propagation desquelles on travaille cependant avec tant d'ardeur.
On entend parler d'une _guerre sociale_ comme d'une chose naturelle,
invitable, forcment amene par la prtendue hostilit radicale du
peuple et de la bourgeoisie, semblable  la lutte qui a mis aux mains,
dans tous les pays, l'aristocratie et la dmocratie. Mais, encore une
fois, la similitude est-elle exacte? Peut-on assimiler la richesse
acquise par la force  la richesse acquise par le travail? Et si le
peuple considre toute lvation, mme l'lvation naturelle par
l'industrie, l'pargne, l'exercice de toutes les vertus, comme un
obstacle  renverser,--quel motif, quel stimulant, quelle raison
d'tre restera-t-il  l'activit et  la prvoyance humaine[81]?

[Note 81: V. tome V, page 383, le chap. XI du pamphlet: _Ce qu'on voit
et ce qu'on ne voit pas_, et au tome VI, la fin du chap. VI.--(_Note
de l'diteur._)]

Il est affligeant de penser qu'une erreur, grosse d'ventualits si
funestes, est le fruit de la profonde ignorance dans laquelle
l'ducation moderne retient les gnrations actuelles sur tout ce qui
a rapport au mcanisme de la socit.

Ne voyons donc pas deux nations dans la nation; il n'y en a qu'une.
Des degrs infinis dans l'chelle des fortunes, toutes dues au mme
principe, ne suffisent pas pour constituer des classes diffrentes,
encore moins des classes hostiles.

Cependant, il faut le dire, il existe dans notre lgislation, et
principalement la lgislation financire, certaines dispositions qui
n'y semblent maintenues que pour alimenter et, pour ainsi dire,
justifier l'erreur et l'irritation populaires.

On ne peut nier que l'influence lgislative concentre dans les mains
du petit nombre, n'ait t quelquefois mise en oeuvre avec partialit.
La bourgeoisie serait bien forte devant le peuple, si elle pouvait
dire: Notre participation aux biens communs diffre par le degr,
mais non par le principe. Nos intrts sont identiques; en dfendant
les miens, je dfends les vtres. Voyez-en la preuve dans nos lois;
elles sont fondes sur l'exacte justice. Elles garantissent galement
toutes les proprits, quelle qu'en soit l'importance.

Mais en est-il ainsi? La proprit du travail est-elle traite par
nos lois  l'gal de la proprit accumule fixe dans le sol ou le
capital? Non certes; mettant de ct la question de la rpartition des
taxes, on peut dire que le rgime protecteur est le terrain spcial
sur lequel les intrts et les classes se livrent le combat le plus
acharn, puisque ce rgime a la prtention de pondrer les droits et
les sacrifices de toutes les industries. Or, dans cette question,
comment la classe qui fait la loi a-t-elle trait le travail? comment
s'est-elle traite elle-mme? On peut affirmer qu'elle n'a rien fait
et qu'elle ne peut rien faire pour le travail proprement dit,
quoiqu'elle affiche la prtention d'tre la gardienne fidle du
_travail national_. Ce qu'elle a tent, c'est d'lever le prix de tous
les produits, disant que la hausse des salaires s'ensuivrait
naturellement. Or, si elle a failli, comme nous le croyons, dans son
but immdiat, elle a bien moins russi encore dans ses intentions
philanthropiques. Le taux de la main-d'oeuvre dpend exclusivement du
rapport entre le capital disponible et le nombre des ouvriers. Or, si
la protection ne peut rien changer  ce rapport, si elle ne parvient
ni  augmenter la masse du capital, ni  diminuer le nombre des bras,
quelque influence qu'elle exerce sur le prix des produits, elle n'en
exercera aucune sur le taux des salaires.

On nous dira que nous sommes en contradiction; que, d'une part, nous
arguons de ce que les intrts de toutes les classes sont homognes,
et que nous signalons maintenant un point sur lequel la classe riche
abuse de la puissance lgislative.

Htons-nous de le dire, l'oppression exerce, sous cette forme, par
une classe sur une autre, n'a eu rien d'intentionnel; c'est purement
une erreur conomique, partage par le peuple et par la bourgeoisie.
Nous en donnerons deux preuves irrcusables: la premire, c'est que la
protection ne profite pas  la longue  ceux qui l'ont tablie. La
seconde, c'est que si elle nuit aux classes laborieuses, elles
l'ignorent compltement, et  ce point qu'elles se montrent mal
disposes envers les amis de la libert.

Cependant il est dans la nature des choses que la cause d'un mal,
quand une fois elle est signale, finisse par tre gnralement
reconnue. Quel terrible argument ne fournirait pas aux rcriminations
des masses l'injustice du rgime protecteur! Que la classe lectorale
y prenne garde! Le peuple n'ira pas toujours chercher la cause de ses
souffrances dans l'absence d'un phalanstre, d'une organisation du
travail, d'une combinaison chimrique. Un jour il verra l'injustice l
o elle est. Un jour il dcouvrira que l'on fait beaucoup pour les
produits, qu'on ne fait rien pour les salaires, et que ce qu'on fait
pour les produits est sans influence sur les salaires. Alors il se
demandera: Depuis quand les choses sont-elles ainsi? Quand nos pres
pouvaient approcher de l'urne lectorale, tait-il dfendu au peuple,
comme aujourd'hui, d'changer son salaire contre du fer, des outils,
du combustible, des vtements et du pain? Il trouvera la rponse
crite dans les tarifs de 1791 et de 1795. Et qu'aurez-vous  lui
rpondre, industriels lgislateurs, s'il ajoute: Nous voyons bien
qu'une nouvelle aristocratie s'est substitue  l'ancienne? (V. _n
18, page 100_.)

Si donc la bourgeoisie veut viter la _guerre sociale_, dont les
journaux populaires font entendre les grondements lointains, qu'elle
ne spare pas ses intrts de ceux des masses, qu'elle tudie et
comprenne la solidarit qui les lie; si elle veut que le consentement
universel sanctionne son influence, qu'elle la mette au service de la
communaut tout entire; si elle veut qu'on ne s'inquite pas trop du
pouvoir qu'elle a de faire la loi, qu'elle la fasse juste et
impartiale; qu'elle accorde  tous ou  personne la protection
douanire. Il est certain que la proprit des bras et des facults
est aussi sacre que la proprit des produits. Puisque la loi lve
le prix des produits, qu'elle lve donc aussi le taux des salaires;
et, si elle ne le peut pas, qu'elle les laisse librement s'changer
les uns contre les autres.


52.--L'CONOMIE POLITIQUE DES GNRAUX.

                                                         20 Juin 1847.

Lorsque, au sein du Parlement, il arrive  un financier, s'aventurant
dans la science de Jomini, de faire manoeuvrer des escadrons, il se
peut qu'il attire le sourire sur les lvres de MM. les gnraux. Il
n'est pas surprenant non plus que MM. les gnraux fassent quelquefois
de l'conomie politique peu intelligible pour les hommes qui se sont
occups de cette branche des connaissances humaines.

Il y a cependant cette diffrence entre la stratgie et l'conomie
politique. L'une est une science spciale; il suffit que les
militaires la sachent. L'autre, comme la morale, comme l'hygine, est
une science gnrale, sur laquelle il est  dsirer que chacun ait des
ides justes. (_V. tome IV, page 122._)

Le gnral Lamoricire, dans un discours auquel, sous d'autres
rapports, nous rendrons pleinement justice, a mis une thorie des
dbouchs que nous ne pouvons laisser passer sans commentaires.

     Au point de vue de l'conomie politique _pure_, a dit
     l'honorable gnral, les dbouchs sont quelque chose: dans le
     temps qui court, on dpense de l'argent _et mme des hommes_ pour
     conserver ou pour conqurir des dbouchs. Or, dans la situation
     de la France sur le march du monde, n'est-ce donc pas quelque
     chose pour elle qu'un dbouch de 63 millions de produits
     franais? La France envoie en Afrique pour 17 millions de cotons
     tisss, 7 ou 8 millions de vins, etc.

Il n'est que trop vrai que, _dans le temps qui court_, on dpense de
l'argent _et mme des hommes_ pour conqurir des dbouchs; mais,
nous en demandons pardon au gnral Lamoricire, loin que ce soit au
nom de l'conomie politique pure, c'est au nom de la mauvaise et
trs-mauvaise conomie politique. Un dbouch, c'est--dire une vente
au dehors, n'a de mrite qu'autant qu'elle couvre tous les frais
qu'elle entrane; et si, pour la raliser, il faut avoir recours 
l'argent des contribuables, encore que l'industrie que cette vente
concerne puisse s'en fliciter, la nation en masse subit une perte
quelquefois considrable, sans parler de l'immoralit du procd et du
sang plus qu'inutilement rpandu.

C'est bien pis encore quand, pour nous crer de prtendus dbouchs,
nous envoyons au dehors et l'homme qui doit acheter nos produits, et
l'argent avec lequel il doit les payer. Nous ne mettons pas en doute
que les fonctionnaires algriens, franais ou arabes,  qui on expdie
de Paris et aux dpens des contribuables, leurs traitements mensuels,
n'en consacrent une faible partie  acheter des cotons et des vins de
France. Il parat que sur 130 millions que nous dpensons en Afrique,
60 millions reoivent cette destination. L'conomie politique _pure_
enseigne que, si les choses devaient persvrer sur ce pied, voici
quel serait le rsultat:

Nous arrachons un Franais  des occupations utiles; nous lui donnons
130 francs pour vivre. Sur ces 130 francs il nous en rend 60 en
change de produits qui valent exactement cette somme. Total de la
perte: 70 francs en argent, 60 francs en produits, et tout ce que le
travail de cet homme aurait pu crer en France pendant une anne.

Donc, quelque opinion que l'on se fasse de l'utilit de notre conqute
en Afrique (question qui n'est pas de notre ressort), il est certain
que ce n'est pas par ces dbouchs illusoires qu'on peut apprcier
cette utilit, mais par la prosprit future de notre colonie[82].

[Note 82: V. au tome V, pag. 370, le chap. l'_Algrie_ du pamphlet:
_Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas._--(_Note de l'diteur._)]

Aussi, un autre gnral, M. de Trzel, ministre de la guerre, a-t-il
cru devoir prsenter, comme compensation  nos sacrifices, non les
dbouchs prsents, mais les produits futurs de l'Algrie.
Malheureusement, il nous est impossible de ne pas apercevoir une autre
erreur conomique dans l'arrire-plan du brillant tableau exhib par
M. le Ministre aux yeux de la Chambre.

Il s'est exprim ainsi:

     Sa _bonne fortune_ a donn l'Afrique au pays, et certainement
     nous ne laisserons pas chapper par lgret, par paresse, ou par
     la crainte de dpenser de l'argent _et des hommes mme_, un pays
     qui doit nous donner 200 lieues de ctes sur la Mditerrane, 
     trente-six heures de notre littoral, qui doit nous donner des
     productions pour _lesquelles nous payons normment d'argent aux
     pays voisins_.

     Ainsi, sans compter les crales qui autrefois, comme je l'ai
     dj dit, ont nourri Rome, l'Afrique nous donne l'olivier qui est
     une production spciale de ce pays. Elle nous donne l'huile _pour
     laquelle nous payons 60 millions par anne  l'tranger_. Nous
     avons en Afrique le riz et la soie _qui s'achtent encore hors de
     France_, parce la France n'en produit pas. Nous avons le tabac.
     _Calculez combien de millions nous payons pour ce produit 
     l'tranger._ Il est certain qu'avant peu d'annes, avant
     vingt-cinq ans peut-tre, nous aurons tir tous ces produits-l
     de l'Afrique, et nous pourrons considrer alors l'Afrique comme
     une de nos provinces.

Ce qui domine dans ce passage, c'est l'ide que la France perd
intgralement la _valeur_ des objets qu'elle importe de l'tranger.
Or, elle ne les importe que parce qu'elle trouve du profit  produire
cette mme _valeur_ sous la forme des objets qu'elle donne en change,
exactement comme M. de Trzel utilise mieux son temps dans ses travaux
administratifs que s'il le passait  coudre ses habits. C'est sur
cette erreur qu'est fond tout le rgime restrictif.

D'un autre ct, on nous prsente comme un gain national le bl,
l'huile, la soie, le tabac que nous fournira, dans vingt-cinq ans, la
terre d'Afrique.--Cela dpend de ce que ces choses coteront, y
compris, outre les frais de production, ceux de conqute et de
dfense. Il est vident que si, avec ces mmes sommes, nous pouvions
produire ces mmes choses en France, ou, ce qui revient au mme, de
quoi les acheter  l'tranger, et raliser encore une conomie, ce
serait une mauvaise spculation que d'aller les produire en Barbarie.
Ceci soit dit en dehors de tous les autres points de vue de l'immense
question algrienne. Quelle que soit l'importance, et, si l'on veut,
la supriorit des considrations tires d'un ordre plus lev, ce
n'est pas une raison pour se tromper sous le rapport de l'conomie
politique _pure_.


53.--RECETTES PROTECTIONNISTES.

                                                     27 Dcembre 1846.

Depuis que nous avons publi un rapport au Roi sur le grand parti
qu'on pourrait tirer d'une paralysie gnrale des mains droites[83],
comme moyen de favoriser le travail, il parat que beaucoup de
cervelles sont en qute de nouvelles recettes protectionnistes. Un de
nos abonns nous envoie, sur ce sujet, une lettre qu'il a l'intention
d'adresser au conseil des ministres. Il nous semble qu'elle contient
des vues dignes de fixer l'attention des hommes d'tat. Nous nous
empressons de la reproduire.

[Note 83: V. tome IV, page 258.--(_Note de l'diteur._)]

MESSIEURS LES MINISTRES,

Au moment o la protection douanire semble compromise, la nation
reconnaissante voit avec confiance que vous vous occupez de la
ressusciter sous une autre forme. C'est un vaste champ ouvert 
l'imagination. Votre systme de _gaucherie_ a du bon; mais il ne me
semble pas assez radical, et je prends la libert de vous suggrer des
moyens plus hroques, toujours fonds sur cet axiome fondamental:
_l'intensit du travail, abstraction faite de ses rsultats, c'est la
richesse_.

De quoi s'agit-il? de fournir  l'activit humaine de nouveaux
aliments. C'est ce qui lui manque; et, pour cela, de faire le vide
dans les moyens actuels de satisfaction,--de crer une grande demande
de produits.

J'avais d'abord pens qu'on pourrait fonder de grandes esprances sur
l'_incendie_,--sans ngliger la guerre et la peste.--Par un bon vent
d'ouest mettre le feu aux quatre coins de Paris, ce serait
certainement assurer  la population les deux grands bienfaits que le
rgime protecteur a en vue: _travail et chert_--ou plutt _travail
par chert_. Ne voyez-vous pas quel immense mouvement l'incendie de
Paris donnerait  l'industrie nationale? En est-il une seule qui
n'aurait de l'ouvrage pour vingt ans? Que de maisons  reconstruire,
de meubles  refaire, d'outils, d'instruments, d'toffes, de livres et
de tableaux  remplacer! Je vois d'ici le travail gagner de proche en
proche et s'accrotre par lui-mme comme une avalanche, car l'ouvrier
occup en occupera d'autres et ceux-ci d'autres encore. Ce n'est pas
vous qui viendrez prendre ici la dfense du consommateur, car vous
savez trop bien que le producteur et le consommateur ne font qu'un.
Qu'est-ce qui arrte la production? videmment les produits existants.
Dtruisez-les, et la production prendra une nouvelle vie. Qu'est-ce
que nos richesses? ce sont nos besoins, puisque sans besoins point de
richesses, sans maladies point de mdecins, sans guerres point de
soldats, sans procs point d'avocats et de juges. Si les vitres ne se
cassaient jamais, les vitriers feraient triste mine; si les maisons ne
s'croulaient pas, si les meubles taient indestructibles, que de
mtiers seraient en souffrance! Dtruire, c'est se mettre dans la
ncessit de rtablir. Multiplier les besoins, c'est multiplier la
richesse. Rpandez donc partout l'incendie, la famine, la guerre, la
peste, le vice et l'ignorance, et vous verrez fleurir toutes les
professions, car toutes auront un vaste champ d'activit. Ne
dites-vous pas vous-mmes que la raret et la chert du fer font la
fortune des forges? N'empchez-vous pas les Franais d'acheter le fer
 bon march? Ne faites-vous pas en cela prdominer l'intrt de la
production sur celui de la consommation? Ne crez-vous pas, pour ainsi
dire, la maladie afin de donner de la besogne au mdecin? Soyez donc
consquents. Ou c'est l'intrt du consommateur qui vous guide, et
alors recevez le fer; ou c'est l'intrt du producteur, et en ce cas,
incendiez Paris. Ou vous croyez que la richesse consiste  avoir plus
en travaillant moins, et alors laissez entrer le fer; ou vous pensez
qu'elle consiste  avoir moins avec plus de travail, et en ce cas
brlez Paris; car de dire comme quelques-uns: Nous ne voulons pas de
principes absolus,--c'est dire: Nous ne voulons ni la vrit, ni
l'erreur, mais un mlange de l'une et de l'autre: erreur, quand cela
nous convient, vrit quand cela nous arrange.

Cependant, Messieurs les Ministres, ce systme de protection, quoique
thoriquement en parfaite harmonie avec le rgime prohibitif, pourrait
bien tre repouss par l'opinion publique, qui n'a pas encore t
suffisamment prpare et claire par l'exprience et les travaux du
_Moniteur industriel_. Vous jugerez prudent d'en ajourner l'excution
 des temps meilleurs. Vous le savez, _la production surabonde, il y a
partout encombrement de marchandises, la facult de consommer fait
dfaut  la facult de produire, les dbouchs sont trop restreints_,
etc., etc. Tout cela nous annonce que l'incendie sera bientt regard
comme le remde efficace  tant de maux.

En attendant, j'ai invent un autre mode de protection qui me semble
avoir de grandes chances de succs.

Il consiste simplement  substituer un encouragement direct  un
encouragement indirect.

Doublez tous les impts; cela vous crera un excdant de recettes de
14  1,500 millions. Vous rpartirez ensuite ce fonds de subvention
entre toutes les branches de _travail national_ pour les soutenir, les
aider et les mettre en mesure de rsister  la concurrence trangre.

Voici comment les choses se passeront.

Je suppose que le fer franais ne puisse se vendre qu' 350 fr. la
tonne.--Le fer belge se prsente  300 fr.--Vite vous prenez 55 fr.
sur le fonds de subvention et les donnez  notre matre de
forge.--Alors il livre son fer  295 fr. Le fer belge est exclu, c'est
ce que nous voulons. Le fer franais reoit son prix rmunrateur de
350 fr., c'est ce que nous voulons encore.

Le bl tranger a-t-il l'impertinence de s'offrir  17 fr. quand le
bl national exige 18 francs? Aussitt vous donnez 1 franc 50 centimes
 chaque hectolitre de notre bl qui se vend  16 francs 50 centimes,
et chasse ainsi son concurrent. Vous procderez de mme pour les
draps, toiles, houilles, bestiaux, etc., etc. Ainsi le travail
national sera protg, la concurrence trangre loigne, le prix
rmunrateur assur, l'inondation prvenue, et tout ira pour le mieux.

Eh! morbleu, c'est justement ce que nous faisons, me direz-vous.
Entre votre projet et notre pratique, il n'y a pas un atome de
diffrence. Mme principe, mme rsultat. Le procd seul est
lgrement altr. Les charges de la protection, que vous mettez sur
les paules du contribuable, nous les mettons sur celles du
consommateur, ce qui, en dfinitive, est la mme chose. Nous faisons
passer directement la subvention du public au protg. Vous, vous la
faites arriver du public au protg, par l'intermdiaire du Trsor,
rouage inutile, en quoi seulement votre invention se distingue de la
ntre.

Un moment, Messieurs les Ministres, je conviens que je ne propose rien
de neuf. Mon systme et le vtre sont identiques. C'est toujours le
travail de tous subventionnant le travail de chacun,--pure
illusion,--ou de quelques-uns,--criante injustice.

Mais laissez-moi vous faire observer le beau ct de mon procd.
Votre protection indirecte ne protge efficacement qu'un petit nombre
d'industries. Je vous offre le moyen de les protger toutes. Chacune
aura sa part  la cure. Agriculteurs, fabricants, ngociants,
avocats, mdecins, fonctionnaires, auteurs, artistes, artisans,
ouvriers, tous mettent leur obole  la tirelire de la protection;
n'est-il pas bien juste que tous y puisent quelque chose?

Sans doute, cela serait juste, mais dans la pratique...--Je vous vois
venir. Vous allez me dire: Comment doubler et tripler les impts?
comment arracher 150 millions  la poste, 300 millions au sel, un
milliard  la contribution foncire?

--Rien de plus simple.--Et d'abord, par vos tarifs vous les arrachez
bien rellement au public, et vous allez comprendre que mon procd ne
vous donnera aucun embarras, si ce n'est quelques critures, car tout
se passera sur le papier.

En effet, selon notre droit public, chacun concourt  l'impt en
proportion de sa fortune.

Selon l'quit, l'tat doit  tous une _gale protection_.

Il rsulte de l que mon systme se rduira, pour M. le ministre des
finances,  ouvrir  chaque citoyen un compte qui se composera
invariablement de deux articles, ainsi qu'il suit:

Doit N.  la caisse des subventions 100 fr. pour sa part d'impts.

Avoir N. par la caisse des subventions, 90 fr. pour sa part de
protection.

--Mais, c'est comme si nous ne faisions rien du tout!

--C'est trs-vrai. Et par la douane non plus vous ne feriez rien du
tout, si vous pouviez la faire servir  protger galement _tout le
monde_.

--Aussi ne l'appliquons-nous qu' protger _quelques-uns_.

--C'est ce que vous pouvez trs-bien faire par mon procd. Il suffit
de dsigner d'avance les classes qui seront exclues, quand on
partagera les fonds de la tontine, pour que la part des autres soit
plus grosse.

--Ce serait une horrible injustice.

--Vous la commettez bien maintenant.

--Du moins, nous ne nous en apercevons pas.

--Ni le public non plus. Voil pourquoi elle se commet.

--Que faut-il donc faire?

--Protger tout le monde, ou ne protger personne.


54.--DEUX PRINCIPES.

                                                       7 Fvrier 1847.

--Je viens de lire un chef-d'oeuvre sur le libre-change.

--Qu'en pensez-vous?

--J'en penserais tout le bien possible, si je n'avais lu immdiatement
aprs un chef-d'oeuvre sur la protection.

--Vous donnez donc la prfrence  ce dernier?

--Oui; si je n'avais lu le premier immdiatement avant.

--Mais enfin, lequel des deux vous a convaincu?

--Ni l'un ni l'autre, ou plutt l'un et l'autre; car, arriv au bout,
je disais comme Henri IV sortant du plaid: Ils ont, ma foi, tous deux
raison.

--En sorte que vous n'en tes pas plus avanc?

--Heureux si je n'tais pas plus recul! car il m'est ensuite tomb
sous la main un troisime factum, intitul: _Contradictions
conomiques_, o _Libert_ et _Non-Libert_, _Protection_ et
_Non-Protection_ sont arranges de la belle manire. Vraiment,
monsieur, la tte m'en tourne.

  Vo solcando un mar crudele
        Senza vele
        E senza sarte.

Orient et Occident, Znith et Nadir, tout se confond dans ma tte, et
je n'ai pas la plus petite boussole pour me reconnatre au milieu de
ce ddale. Ceci me rappelle la triste position o je me suis trouv il
y a quelques annes.

--Contez-moi cela, je vous prie.

--Nous chassions, Eugne et moi, entre Bordeaux et Bayonne, dans ces
vastes landes o rien, ni arbres ni clochers, n'arrte le regard. La
brume tait paisse. Nous fmes tant de tours et de dtours  la
poursuite d'un livre, qu'enfin.....

--Vous le prtes?

--Non, ce fut lui qui nous prit, car le drle parvint  nous
dsorienter compltement. Le soir une route ignore se prsente 
nous.  ma grande surprise, Eugne et moi nous nous tournons le dos.
O vas-tu, lui dis-je?-- Bayonne.--Mais tu prends la direction de
Bordeaux.--Tu te moques, le vent est Nord et il nous glace les
paules.--C'est qu'il souffle du _Sud_.--Mais ce matin le soleil s'est
lev l.--Non, il a paru ici.--Ne vois-tu pas devant nous les
Pyrnes?--Ce sont des nuages qui bordent la mer. Bref, jamais nous ne
pmes nous entendre.

--Comment cela finit-il?

--Nous nous assmes au bord du chemin, attendant qu'un passant nous
tirt de peine. Bientt un voyageur se prsente: Monsieur, lui dis-je,
voici mon ami qui prtend que Bayonne est  gauche, et je soutiens
qu'il est  droite.--Mes beaux Messieurs, rpondit-il, vous avez,
chacun de vous, un peu tort et un peu raison. Gardez-vous des _ides
arrtes_ et des _systmes absolus_. Bonsoir!--Et il partit. J'tais
tent de lui envoyer une pierre dans le dos, quand j'aperus un second
voyageur qui venait vers nous.--Je l'accostai le plus poliment du
monde, et lui dis: Brave homme, nous sommes dsorients. Dites-nous
si, pour rentrer  Bayonne, il faut marcher par ici ou par l.--Ce
n'est pas la question, nous dit-il: l'essentiel est de ne pas franchir
la distance qui vous spare de Bayonne, d'un seul bond et _sans
transition_. Cela ne serait pas sage, et vous risqueriez de vous
casser le nez.--Monsieur, lui dis-je, c'est vous qui n'tes pas dans
la question. Quant  notre nez, vous y prenez trop d'intrt. Soyez
sr que nous y veillerons nous-mmes. Cependant, avant de nous dcider
 marcher vite ou lentement, il faut bien que nous sachions de quel
ct il faut marcher.--Mais le maroufle insistant: Marchez
progressivement, nous dit-il, et ne mettez jamais un pied devant
l'autre sans avoir bien rflchi aux consquences. Bon voyage.--Ce fut
heureux pour lui qu'il y et du plomb de loup dans mon fusil; s'il n'y
et eu que de la grenaille, franchement, j'aurais cribl au moins la
croupe de sa monture.

--Pour punir le cavalier.  justice distributive!

--Survint un troisime voyageur. Il avait l'air grave et pos. J'en
augurai bien, et lui adressai ma question: De quel ct est
Bayonne?--Chasseur diligent, me dit-il, il faut distinguer entre la
thorie et la pratique. tudiez bien la configuration du sol, et si la
thorie vous dit que Bayonne est vers le bas, marchez vers le haut.

--Mille bombes! m'criai-je, avez-vous tous jur?...

--Ne jurez pas vous-mme. Et dites-moi quel parti vous prtes.

--Celui de suivre la premire moiti du dernier conseil. Nous
examinmes l'corce des bruyres, la pente des eaux. Une fleur nous
mit d'accord. Vois, dis-je  Eugne, elle a coutume de se pencher
vers le soleil.

  Et cherche encor le regard de Phbus.

Donc, Bayonne est l. Il se soumit  ce gracieux arbitrage, et nous
cheminmes d'assez bonne intelligence. Mais, chose singulire! Eugne
avait de la peine  laisser _le monde tel qu'il est_, et l'univers,
faisant un demi-tour dans son imagination, le replaait sans cesse
sous l'empire de la mme erreur.

--Ce qui est arriv  votre ami, en gographie, vous arrivera souvent
en conomie politique. La carte se retourne dans le cerveau, et l'on
trouve alors des donneurs d'avis de la mme force.

--Que faut-il donc faire?

--Ce que vous avez fait: apprendre  s'_orienter_.

--Mais dans les landes de l'conomie politique, trouverai-je, pour me
guider, une pauvre petite fleur?

--Non, mais un principe.

--Ce n'est pas si gracieux. Et y a-t-il vritablement une ide claire,
simple, qui puisse servir de fil conducteur  travers ce labyrinthe?

--Il y en a une.

--Dites-la-moi de grce.

--Je prfre que vous la disiez vous-mme. Rpondez-moi.  quoi le bl
est-il bon?

--Eh parbleu!  tre mang.

--Voil un principe.

--Vous appelez cela un principe? En ce cas, j'en fais souvent, comme
M. Jourdain de la prose, sans le savoir.

--C'est un principe, vous dis-je, et le plus mconnu quoique le plus
vrai de tous ceux qui ont jamais figur dans un corps de
doctrine.--Et, dites-moi, le bl n'a-t-il pas encore une autre
utilit?

-- quoi serait-il utile, sinon  tre mang?

--Cherchez bien.

--Ah! j'y suis:  procurer du travail au laboureur.

--Vous y tes en effet. Voil un autre principe.

--Diantre! je ne croyais pas qu'il ft si facile de faire des
principes. J'en dis un  chaque mot.

--N'est-il pas vrai que tous les produits imaginables ont les deux
genres d'_utilit_ que vous venez d'assigner au bl?

--Que voulez-vous dire?

-- quoi sert la houille?

-- nous fournir de la chaleur, de la lumire, de la force.

--Ne sert-elle pas  autre chose?

--Elle sert encore  procurer du travail aux mineurs, aux voituriers,
aux marins.

--Et le drap n'a-t-il pas deux espces d'utilit?

--Si fait. Il garantit du froid et de la pluie. De plus, il donne du
travail au berger, au fileur, au tisseur.

--Pour vous prouver que vous avez bien rellement mis deux principes,
permettez-moi de les revtir d'une forme gnrale. Le premier dit:
_Les produits sont faits pour tre consomms_; le second: _Les
produits sont faits pour tre produits_.

--Voil que je recommence  comprendre un peu moins.

--Je vais donc varier le thme:

  _Premier principe_: L'homme travaille pour consommer.
  _Second principe_: L'homme consomme pour travailler.
  _Premier principe_: Le bl est fait pour les estomacs.
  _Second principe_: Les estomacs sont faits pour le bl.
  _Premier principe_: Les moyens sont faits pour le but.
  _Second principe_: Le but est fait pour les moyens.
  _Premier principe_: Le laboureur laboure afin qu'on
  mange.
  _Second principe_: On mange afin que le laboureur laboure.
  _Premier principe_: Les boeufs vont devant la charrette.
  _Second principe_: La charrette va devant les boeufs.

--Juste ciel! quand je disais: _Le bl est utile parce qu'on le
mange_, et puis: _Le bl est utile parce qu'on le cultive_,
j'mettais, sans m'en douter, ce torrent de principes?

  Par la sambleu! _Monsieur_, je ne croyais pas tre
  Si _savant_ que je suis.

--Tout beau! vous n'avez dit que deux principes, et moi, je les ai mis
en variations.

--Mais o diable en voulez-vous venir?

-- vous faire connatre la bonne et la mauvaise boussole, au cas que
vous vous gariez jamais dans le ddale conomique. Chacune d'elles
vous guidera, selon un orientement oppos, l'une vers le temple de la
vrit, l'autre dans la rgion de l'erreur.

--Voulez-vous dire que les deux coles, librale et protectionniste,
qui se partagent le domaine de l'opinion, diffrent seulement en ceci,
que l'une _met les boeufs avant la charrette_, et l'autre, _la
charrette avant les boeufs_?

--Justement. Je dis que si l'on remonte au _point prcis_ qui divise ces
deux coles, on le trouve dans l'application vraie ou fausse du mot
_utilit_. Ainsi que vous venez de le dire vous-mme, chaque produit a
deux espces d'utilit: l'une est relative au consommateur, et consiste
_ satisfaire des besoins_; l'autre a trait au producteur, et consiste
_ tre l'occasion d'un travail_. On peut donc appeler la premire de
ces utilits _fondamentale_, et la seconde _occasionnelle_. L'une est la
boussole de la vraie science, l'autre la boussole de la fausse science.
Si l'on a le malheur, comme cela est trop commun, de monter  cheval sur
le second principe, c'est--dire de ne considrer les produits que dans
leurs rapports avec les producteurs, on voyage avec une boussole
retourne, on s'gare de plus en plus; on s'enfonce dans la rgion des
_privilges_, des _monopoles_, de l'_antagonisme_, des _jalousies
nationales_, de la _dissipation_, de la _rglementation_, de la
_politique_ de _restriction_ et d'_envahissement_; en un mot, on entre
dans une srie de consquences subversives de l'humanit, prenant
constamment le mal pour le bien, et cherchant dans des maux nouveaux le
remde aux maux qu'on a fait surgir de la lgislation. Si, au contraire,
on prend pour flambeau et pour boussole, au point de dpart, l'intrt
du consommateur, ou plutt de la _consommation gnrale_, on s'avance
vers la libert, l'galit, la fraternit, la paix universelle, le
bien-tre, l'pargne, l'ordre et tous les principes progressifs du genre
humain[84].

[Note 84: V. au tome IV, pages 15 et 251, le chap. II de la premire
srie des _Sophismes_, et le chap. XV de la seconde srie, puis au
tome VI le chap. XI des _Harmonies_.--(_Note de l'diteur._)]

--Quoi! ces deux axiomes: _Le bl est fait pour tre mang; le bl est
fait pour tre cultiv_, peuvent conduire  des rsultats si opposs?

--Trs-certainement. Vous savez l'histoire de ces deux navires qui
voyageaient de conserve. Un orage vint  clater. Quand il fut
dissip, il n'y avait rien de chang dans l'univers, si ce n'est
qu'une des deux boussoles, par l'effet de l'lectricit, se tournait
vers le sud. Mais c'est assez pour qu'un navire fasse fausse route
pendant l'ternit entire, du moins tant qu'il obit  cette fausse
indication.

--Je vous avoue que je suis  mille lieues de comprendre l'importance
que vous attachez  ce que vous appelez _deux principes_ (quoique
j'aie eu l'honneur de les trouver), et je serais bien aise que vous me
fissiez connatre toute votre pense.

--Eh bien! coutez-moi, je divise mon sujet en...

--Misricorde! je n'ai pas le temps de vous couter. Mais dimanche
prochain je suis tout  vous.

--Je voudrais bien pourtant.....

--Je suis press. Adieu.

-- prsent que je vous tiens.....

--Oh! vous ne me tenez pas encore.  dimanche[85].

-- dimanche, soit. Dieu, que les auditeurs sont lgers!

--Ciel! que les dmonstrateurs sont lourds!

[Note 85: Le dimanche est le jour de la semaine o paraissait le
_Libre-change_.--(_Note de l'diteur._)]


55.--LA LOGIQUE DE M. CUNIN-GRIDAINE.

                                                           2 Mai 1847.

M. Cunin-Gridaine, parlant des deux associations qui se sont formes,
l'une pour demander  ranonner le public, l'autre pour demander que
le public ne ft pas ranonn, s'exprime ainsi:

_Rien ne prouve mieux l'exagration que l'exagration qui lui est
oppose. C'est le meilleur moyen de montrer aux esprits calmes et
dsintresss o est la vrit, qui ne se spare jamais de la
modration._

Il est certain, selon Aristote, que la vrit se rencontre entre deux
exagrations opposes. Le tout est de s'assurer si deux assertions
contraires sont galement exagres; sans quoi, le jugement 
intervenir, impartial en apparence, serait inique en ralit.

_Pierre_ et _Jean_ plaidaient devant le juge d'une bourgade.

_Pierre_, demandeur, concluait  btonner _Jean_ tous les jours.

_Jean_, dfendeur, concluait  n'tre pas btonn du tout.

Le juge pronona cette sentence:

Attendu que _rien ne prouve mieux l'exagration que l'exagration qui
lui est oppose_, coupons le diffrend par le milieu, et disons que
_Pierre_ btonnera _Jean_, mais seulement les _jours impairs_.

Jean fit appel, comme on le peut croire; mais ayant appris la
logique, il se garda bien cette fois de conclure  ce que son rude
adversaire ft simplement _dbout_.

Quand donc l'avou de Pierre eut lu l'exploit introductif d'instance
finissant par ces mots: Plaise au tribunal admettre Pierre  faire
pleuvoir une grle de coups sur les paules de Jean.

L'avou de Jean rpliqua par cette demande reconventionnelle: Plaise
au tribunal permettre  Jean de prendre sa revanche sur le dos de
Pierre.

La prcaution ne fut pas inutile. Pour le coup, la justice se trouvait
bien place entre deux exagrations. Elle dcida que Jean ne serait
plus battu par Pierre, ni Pierre par Jean. Au fond, Jean n'aspirait
pas  autre chose.

Imitons cet exemple; prenons nos prcautions contre la logique de M.
Cunin-Gridaine.

De quoi s'agit-il? Les _Pierre_ de la rue Hauteville[86] plaident pour
tre admis  ranonner le public. Les _Jean_ de la rue Choiseul
plaident navement pour que le public ne soit pas ranonn. Sur quoi
M. le ministre prononce gravement que la _vrit_ et la _modration_
sont au point intermdiaire entre ces deux prtentions.

[Note 86: Les bureaux du _Libre-change_ taient rue de Choiseul, et
ceux du _Moniteur Industriel_, rue Hauteville.--(_Note de
l'diteur._)]

Puisque le jugement doit se fonder sur la supposition que
l'association du libre-change est exagre! ce qu'elle a de mieux 
faire, c'est de l'tre en effet, et de se placer  la mme distance de
la vrit que l'association prohibitionniste, afin que le juste milieu
concide quelque peu avec la justice.

Donc, l'une demande un impt sur le consommateur au profit du
producteur; que l'autre, au lieu de perdre son temps  opposer une fin
de non-recevoir, exige formellement un impt sur le producteur au
profit du consommateur.

Et quand le matre de forges dit: Pour chaque quintal de fer que je
livre au public, j'entends qu'il me paye, en outre du prix, une prime
de 20 fr.;

Que le public se hte de rpondre: Pour chaque quintal de fer que
j'introduirai du dehors, en franchise, je prtends que le matre de
forges franais me paye une prime de 20 fr.

Alors, il serait vrai de dire que les prtentions des deux parties
sont galement exagres, et M. le ministre les mettra hors de cause,
disant: Allez, et ne vous infligez pas de taxes les uns aux
autres,--si du moins il est fidle  sa logique.

Fidle  sa logique? Hlas! cette logique est toute dans l'expos des
motifs; elle ne reparat plus dans les actes. Aprs avoir pos en fait
que l'injustice et la justice sont deux exagrations, que ceux qui
veulent le maintien des droits protecteurs et ceux qui en demandent la
suppression sont galement loigns de la vrit, que devait faire M.
le ministre pour tre consquent? Se placer au milieu, imiter le juge
de village qui se pronona pour la demi-bastonnade; en un mot, rduire
les droits protecteurs de _moiti_.--Il n'y a pas seulement touch.
(_V. le n 50._)

Sa dialectique, commente par ses actes, revient donc  ceci: Pierre,
vous demandez  frapper quatre coups; Jean, vous demandez  n'en
recevoir aucun.

La _vrit_, qui ne se spare jamais de la _modration_, est entre ces
deux demandes. Selon ma logique, je ne devrais autoriser que deux
coups; selon mon bon plaisir, j'en permets quatre, comme devant. Et,
pour l'excution de ma sentence, je mets la force publique  la
disposition de Pierre, aux frais de Jean.

Mais le plus beau de l'histoire, c'est que Pierre sort de l'audience
furieux de ce que le juge a os, en paroles, comparer son exagration
 celle de Jean. (_Voir le Moniteur industriel._)


56.--LES HOMMES SPCIAUX.

                                                     28 Novembre 1847.

Il y a des personnes qui s'imaginent que les hommes d'tude, ou ce
qu'elles nomment avec trop de bienveillance les _savants_, sont
incomptents pour parler du libre-change. La libert et la
restriction, disent-elles, c'est une question qui doit tre dbattue
par des hommes _pratiques_.

Ainsi le _Moniteur industriel_ nous fait observer qu'en Angleterre la
rforme commerciale a t due aux efforts des manufacturiers.

Ainsi le comit Odier se montre trs-fier du procd qu'il a adopt,
et qui consiste en de prtendues _enqutes_, o tout se rsume 
demander tour  tour  chaque industrie privilgie si elle veut
renoncer  son privilge.

Ainsi un membre du conseil gnral de la Seine, fabricant de drap,
protg par la prohibition absolue, disait  ses collgues, en parlant
d'un de nos collaborateurs: Je le connais; c'tait un juge de paix de
village; il n'entend rien  la fabrique.

Nos amis mmes se laissent quelquefois dominer par cette prvention.
Et dernirement la Chambre de commerce du Havre, faisant allusion 
notre dclaration de principes (qui est d'une page), faisait remarquer
que nous n'y parlons pas des intrts maritimes. Puis elle ajoute: La
Chambre ne pouvait jusqu' un certain point se plaindre de cet oubli,
parce que les noms qui figurent au bas de cette dclaration lui
inspirent peu de confiance pour l'tude de ces questions.

Celui de nos collaborateurs qui est ainsi dsign deux fois commence
par dclarer trs-solennellement qu'il n'a nullement la prtention de
connatre les procds nautiques mieux que les armateurs, les procds
mtallurgiques mieux que les matres de forges, les procds agricoles
mieux que les agriculteurs, les procds de tissage mieux que les
fabricants, et les procds de nos dix mille industries mieux que ceux
qui les exercent.

Mais, franchement, cela est-il ncessaire pour reconnatre qu'aucune
de ces industries ne doit tre mise lgislativement en mesure de
ranonner les autres? Faut-il avoir vieilli dans une fabrique de drap
et obtenu de lucratives fournitures pour juger une question de bon
sens et de justice, et pour dcider que le dbat doit tre libre entre
celui qui vend et celui qui achte?

Assurment nous sommes loin de mconnatre l'importance du rle qui
est rserv aux hommes pratiques dans la lutte entre le droit commun
et le privilge.

C'est par eux surtout que l'opinion publique sera dlivre de ses
terreurs imaginaires. Quand un homme comme M. Bacot, de Sdan, vient
dire: Je suis fabricant de drap; et qu'on me donne les avantages de
la libert, je n'en redoute pas les risques; quand M. Bosson, de
Boulogne, dit: Je suis filateur de lin; et si le rgime restrictif,
en renchrissant mes produits, ne fermait pas mes dbouchs au dehors
et n'appauvrissait pas ma clientle au dedans, ma filature
prosprerait davantage; quand M. Dufrayer, agriculteur, dit: Sous
prtexte de me protger, le systme restrictif m'a plac au milieu
d'une population qui ne consomme ni bl, ni laine, ni viande, en sorte
que je ne puis faire que cette agriculture qui convient aux pays
pauvres;--nous savons tout l'effet que ces paroles doivent exercer
sur le public.

Lorsque ensuite la question viendra devant la lgislature, le rle
des hommes pratiques acquerra une importance  peu prs exclusive. Il
ne s'agira plus alors du principe, mais de l'excution. On sera
d'accord qu'il faut dtruire un tat de choses injuste et artificiel
pour rentrer dans une situation quitable et naturelle. Mais, par o
faut-il commencer? Dans quelle mesure faut-il procder? Pour rsoudre
ces questions d'excution, il est vident que ce seront les hommes
pratiques, du moins ceux qui se sont rangs au principe de la libert,
qui devront surtout tre consults.

Loin de nous donc la pense de repousser le concours des _hommes
spciaux_. Il faudrait avoir perdu l'esprit pour mconnatre la valeur
de ce concours.

Il n'en est pas moins vrai cependant, qu'il y a, au fond de cette
lutte, des questions dominantes, primordiales, qui, pour tre
rsolues, n'ont pas besoin de ces connaissances technologiques
universelles qu'on semble exiger de nous.

Le lgislateur a-t-il mission de _pondrer_ les profits des diverses
industries?

Le peut-il sans compromettre le bien gnral?

Peut-il, sans injustice, augmenter les profits des uns en diminuant
les profits des autres?

Dans cette tentative, arrivera-t-il  rpartir d'une manire gale
ses faveurs?

En ce cas mme, n'y aurait-il pas, pour rsidu de l'opration, toute
la dperdition de _forces_ rsultant d'une mauvaise direction du
travail?

Et le mal n'est-il pas plus grand encore, s'il est radicalement
impossible de favoriser galement tous les genres de travaux?

En dfinitive, payons-nous un gouvernement pour qu'il nous aide 
nous nuire les uns aux autres, ou, au contraire, pour qu'il nous en
empche?

Pour rsoudre ces questions, il n'est nullement ncessaire d'tre un
habile armateur, un ingnieux mcanicien; un agriculteur consomm. Il
est d'autant moins ncessaire de connatre  fond les procds de tous
les arts et de tous les mtiers, que ces procds n'y font absolument
rien. Dira-t-on par exemple qu'il faut bien savoir le _prix de
revient_ du drap, pour juger s'il est possible de lutter avec
l'tranger  _armes gales_?--Oui certes, cela est ncessaire, dans
l'esprit du rgime protecteur, puisque ce rgime a pour but de
rechercher si une industrie est en perte afin de faire supporter cette
perte par le public; mais cela n'est pas ncessaire dans l'esprit du
libre-change, car le libre-change repose sur ce dilemme: Ou votre
industrie gagne, et alors la protection vous est inutile; ou elle
perd, et alors la protection est nuisible  la masse.

En quoi donc une enqute spciale est-elle indispensable, puisque,
quel qu'en soit le rsultat, la conclusion est toujours la mme?

Supposons qu'il s'agisse de l'esclavage. On accordera sans doute que
la question de droit passe avant la question d'excution.--Que pour
arriver  connatre le meilleur mode d'affranchissement, on fasse une
enqute, nous le concevons; mais cela suppose la question de droit
rsolue. Mais s'il s'agissait de dbattre la question de _droit_
devant le public, si la majorit tait encore favorable au principe
mme de l'esclavage, serait-on bien venu de fermer la bouche  un
abolitionniste en lui disant: Vous n'tes pas comptent; vous n'tes
pas planteur, vous n'avez pas d'esclaves.

Pourquoi donc oppose-t-on,  ceux qui combattent les monopoles, cette
fin de non-recevoir qu'ils n'ont pas de monopoles?

Les armateurs du Havre ne s'aperoivent-ils pas que cette mme fin de
non-recevoir, on la tournera contre eux?

S'ils ont, avec raison, la prtention de connatre  fond la question
maritime, ils n'ont pas sans doute celle de possder des connaissances
universelles. Or, d'aprs leur systme, quiconque ose rclamer contre
un monopole doit pralablement fournir la preuve qu'il connat  fond
l'industrie  laquelle ce monopole a t confr. Ils nous disent, 
nous, que nous ne sommes pas aptes  juger si la loi doit se mler de
nous faire _surpayer_ les transports, parce que nous n'avons jamais
arm de navires. Mais alors on leur dira: Avez-vous jamais dirig un
haut fourneau, une filature, une fabrique de drap ou de porcelaine,
une exploitation agricole? Quel droit avez-vous de vous dfendre
contre les taxes que ces industries vous imposent?

La tactique des prohibitionnistes est admirable. Par elle, si le public
en est dupe, ils sont toujours srs au moins du _statu quo_. Si vous
n'appartenez pas  une industrie protge, ils dclinent votre
comptence. Tu n'es que ranonn, tu n'as pas la parole.--Si vous
appartenez  une industrie protge, ils vous permettent de parler, mais
seulement de votre intrt spcial, le seul que vous tes cens
connatre. Ainsi, le monopole ne rencontrerait jamais d'adversaire[87].

[Note 87: L'auteur a signal plus tard le danger d'une classification
scientifique uniquement base sur les phnomnes de la production. V.
au tome VI les pages 346 et 347.--(_Note de l'diteur._)]


57.--UN PROFIT CONTRE DEUX PERTES.

                                                           9 Mai 1847.

Il y a maintenant dix-sept ans qu'un publiciste, que je ne nommerai
pas, dirigea contre la protection douanire un argument, sous forme
algbrique, qu'il nommait la _double incidence de la perte_.

Cet argument fit quelque impression. Les privilgis se htrent de le
rfuter; mais il arriva que tout ce qu'ils firent dans ce but ne
servit qu' lucider la dmonstration,  la rendre de plus en plus
invincible, et, en outre,  la populariser; si bien qu'aujourd'hui,
dans le pays o s'est passe la chose, la protection n'a plus de
partisans.

On me demandera peut-tre pourquoi je ne cite pas le nom de l'auteur?
Parce que mon matre de philosophie m'a appris que cela met
quelquefois en pril l'effet de la citation[88].

[Note 88: Le nom que l'auteur ne cite pas est celui d'un membre
minent de la Ligue anglaise, le colonel Perronnet Thompson. V. tome
III, pages 89, 218 et 282.--(_Note de l'diteur._)]

Il nous dictait un cours parsem de passages dont quelques-uns taient
emprunts  Voltaire et  Rousseau, invariablement prcds de cette
formule: Un clbre auteur a dit, etc. Comme il s'tait gliss
quelques ditions de ces malencontreux crivains dans le collge, nous
savions fort bien  quoi nous en tenir. Aussi nous ne manquions
jamais, en rcitant, de remplacer la formule par ces mots: Rousseau a
dit, Voltaire a dit.--Mais aussitt le pdagogue, levant les mains au
ciel, s'criait: Ne citez pas, l'ami B...; apprenez que beaucoup de
gens admireront la phrase qui la trouveraient dtestable s'ils
savaient d'o elle est tire. C'tait le temps o rgnait une opinion
qui dtermina notre grand chansonnier, je devrais dire notre grand
pote,  mettre au jour ce refrain:

  C'est la faute de Voltaire,
  C'est la faute de Rousseau.

Supprimant donc le nom de l'auteur et la forme algbrique, je
reproduirai l'argument qui se borne  tablir que toute faveur du
tarif entrane ncessairement:

  1 Un profit pour une industrie;
  2 Une perte gale pour une autre industrie;
  3 Une perte gale pour le consommateur.

Ce sont l les effets _directs et ncessaires_ de la protection. En
bonne justice, et pour complter le bilan, il faudrait encore lui
imputer de nombreuses _pertes accessoires_, telles que: frais de
surveillance, formalits dispendieuses, incertitudes commerciales,
fluctuations des tarifs, oprations contraries, chances de guerre
multiplies, contrebande, rpression, etc.

Mais je me restreins ici aux consquences _ncessaires_ de la
protection.

Une anecdote rendra peut-tre plus claire la dmonstration de notre
problme.

Un matre de forges avait besoin de bois pour son usine. Il avait
trait avec un pauvre bcheron, quelque peu clerc, qui, pour 40 sous,
devait bcher du matin au soir, un jour par semaine.

La chose paratra singulire; mais il advint qu' force d'entendre
parler protection, travail national, supriorit de l'tranger, prix
de revient, etc., notre bcheron devint conomiste  la manire du
_Moniteur industriel_: si bien qu'une pense lumineuse se glissa dans
son esprit en mme temps qu'une pense de monopole dans son coeur.

Il alla trouver le matre de forges, et lui dit:

--Matre, vous me donnez 2 francs pour un jour de travail; dsormais
vous me donnerez 4 francs et je travaillerai deux jours.

--L'ami, rpondit le matre de forges, j'ai assez du bois que tu
refends dans la journe.

--Je le sais, dit le bcheron; aussi j'ai pris mes mesures. Voyez ma
hache, comme elle est mousse, brche. Je vous assure que je
mettrai deux jours pleins  hacher le bois que j'expdie maintenant en
une journe.

--Je perdrai 2 francs  ce march.

--Oui, mais je les gagnerai, moi; et, relativement au bois et  vous,
je suis producteur et vous n'tes que consommateur. Le consommateur!
cela mrite-t-il aucune piti?

--Et si je te prouvais qu'indpendamment des 40 sous qu'il me fera
perdre, ce march fera perdre aussi 40 sous  un autre producteur?

--Alors je dirais que sa perte balance mon gain, et que le rsultat
dfinitif de mon invention est pour vous, et par consquent pour la
nation en masse, une perte sche de 2 francs. Mais quel est ce
travailleur qui aura  se plaindre?

--Ce sera, par exemple, Jacques le jardinier, auquel je ne pourrai
plus faire gagner comme aujourd'hui 40 sous par semaine, puisque ces
40 sous, je te les aurai donns; et si je n'en prive pas Jacques, j'en
priverai un autre.

--C'est juste, je me rends et vais aiguiser ma hache. Au fait, si par
la faute de ma hache il se fait moins de besogne dans le monde pour
une valeur de 2 francs, c'est une perte, et il faut bien qu'elle
retombe sur quelqu'un... Mais, pardon, matre, il me vient une ide.
Si vous me faites gagner ces 2 francs, je les ferai gagner au
cabaretier, et ce gain compensera la perte de Jacques.

--Mon ami, tu ne ferais l que ce que Jacques fera lui-mme tant que
je l'emploierai, et ce qu'il ne fera plus si je le renvoie, comme tu
le demandes.

--C'est vrai; je suis pris, et je vois bien qu'il n'y a pas de profit
national  brcher les haches.

Cependant, notre bcheron, tout en bchant, ruminait le cas dans sa
tte. Il se disait: Pourtant, j'ai cent fois entendu dire au patron
qu'il tait avantageux de protger le producteur aux dpens du
consommateur. Il est vrai qu'il a fait apparatre ici un autre
producteur auquel je n'avais pas song.

 quelque temps de l, il se prsenta chez le matre de forges, et lui
dit:

--Matre, j'ai besoin de 20 kilogrammes de fer, et voici 5 francs
pour les payer.

--Mon ami,  ce prix je ne t'en puis donner que 10 kilogrammes.

--C'est fcheux pour vous, car je sais un Anglais qui me donnera pour
mes 5 francs les 20 kilogrammes dont j'ai besoin.

--C'est un coquin.

--Soit.

--Un goste, un perfide, un homme que l'intrt fait agir.

--Soit.

--Un individualiste, un bourgeois, un marchand qui ne sait ce que
c'est qu'abngation, dvouement, fraternit, philanthropie.

--Soit; mais il me donne pour 5 francs 20 kilogrammes de fer, et vous,
si fraternel, si dvou, si philanthrope, vous ne m'en donnez que 10.

--C'est que ses machines sont plus perfectionnes que les miennes.

--Oh! oh! monsieur le philanthrope, vous travaillez donc avec une
hache obtuse, et vous voulez que ce soit moi qui supporte la perte.

--Mon ami, tu le dois, pour que mon industrie soit favorise. Dans ce
monde, il ne faut pas toujours songer  soi et  son intrt.

--Mais il me semble que c'est toujours votre tour d'y songer. Ces
jours-ci vous n'avez pas voulu me payer pour me servir d'une mauvaise
hache, et aujourd'hui vous voulez que je vous paye pour vous servir de
mauvaises machines.

--Mon ami, c'est bien diffrent: mon industrie est nationale et d'une
haute importance.

--Relativement aux 5 francs dont il s'agit, il n'est pas important que
vous les gagniez si je dois les perdre.

--Et ne te souvient-il plus que lorsque tu me proposais de fendre mon
bois avec une hache mousse, je te dmontrai qu'outre ma perte, il en
retomberait sur le pauvre Jacques une seconde, gale  la mienne, et
chacune d'elles gale  ton profit, ce qui, en dfinitive,
constituait, pour la nation en masse, une perte sche de 2
francs?--Pour qu'il y et parit dans les deux cas, il te faudrait
prouver que mon gain et ta perte se balanant, il y aura encore un
prjudice caus  un tiers.

--Je ne vois pas que cette preuve soit trs-ncessaire; car, selon
vous-mme, que j'achte  vous, que j'achte  l'Anglais, la nation ne
doit rien perdre ni gagner. Et alors, je ne vois pas pourquoi je
disposerais  votre avantage, et non au mien, du fruit de mes sueurs.
Au surplus, je crois pouvoir prouver que si je vous donne 10 francs de
vos 20 kilogrammes de fer, je perdrai 5 francs, et une autre personne
perdra 5 francs; vous n'en gagnerez que 5, d'o rsultera pour la
nation entire une perte sche de 5 francs.

--Je suis curieux de t'entendre bcher cette dmonstration.

--Et si je la refends proprement, conviendrez-vous que votre
prtention est injuste?

--Je ne te promets pas d'en convenir; car, vois-tu, en fait de ces
choses-l, je suis un peu comme le Joueur de la comdie, et je dis 
l'conomie politique:

  Tu peux bien me convaincre,  _science_ ennemie,
  Mais me faire avouer, morbleu, je t'en dfie!

Cependant voyons ton argument.

--Il faut d'abord que vous sachiez une chose. L'Anglais n'a pas
l'intention d'emporter dans son pays ma pice de 100 sous. Si nous
faisons march, (--le matre de forges, _ part_: j'y mettrai bon
ordre,--) il m'a charg d'acheter pour 5 francs deux paires de gants
que je lui remettrai en change de son fer.

--Peu importe, arrive enfin  la preuve.

--Soit: maintenant calculons.--En ce qui concerne les 5 francs qui
reprsentent le prix naturel du fer, il est clair que l'industrie
franaise ne sera ni plus ni moins encourage, dans son ensemble, soit
que je les donne  vous pour faire le fer directement, soit que je les
donne au gantier qui me fournit les gants que l'Anglais demande en
change du fer.

--Cela parat raisonnable.

--Ne parlons donc plus de ces premiers 100 sous. Restent les autres 5
francs en litige. Vous dites que si je consens  les perdre, vous les
gagnerez, et que votre industrie sera favorise d'autant.

--Sans doute.

--Mais si je conclus avec l'Anglais, ces 100 sous me resteront.
Prcisment, je me trouve avoir grand besoin de chaussure, et c'est
juste ce qu'il faut pour acheter des souliers. Voil donc un troisime
personnage, le cordonnier, intress dans la question.--Si je traite
avec vous, votre industrie sera encourage dans la mesure de 5 francs;
celle du cordonnier sera dcourage dans la mesure de 5 francs, ce qui
fait la balance exacte.--Et, en dfinitive, je n'aurai pas de
souliers; en sorte que ma perte sera sche, et la nation, en ma
personne, aura perdu 5 francs.

--Pas mal raisonn pour un bcheron! mais tu perds de vue une chose,
c'est que les 5 francs que tu ferais gagner au cordonnier,--si tu
traitais avec l'Anglais,--je les lui ferai gagner moi-mme si tu
traites avec moi.

--Pardon, excuse, matre; mais vous m'avez vous-mme appris, l'autre
jour,  me prserver de cette confusion.

J'ai 10 francs.

Traitant avec vous, je vous les livre et vous en ferez ce que vous
voudrez.

Traitant avec l'Anglais, je les livre, savoir: 5 francs au gantier, 5
francs au cordonnier, et ils en feront ce qu'ils voudront.

Les consquences ultrieures de la circulation qui sera imprime  ces
10 francs par vous dans un cas, par le gantier et le cordonnier dans
l'autre, sont identiques et se compensent. Il ne doit pas en tre
question[89].

[Note 89: V. au tome V, page 363, le chap. VII du pamphlet _Ce qu'on
voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'diteur._)]

Il n'y a donc en tout ceci qu'une diffrence. Selon le premier march,
je n'aurai pas de souliers; selon le second, j'en _aurai_.

Le matre de forges s'en allant: Ah! o diable l'conomie politique
va-t-elle se nicher? Deux bonnes lois feront cesser ce dsordre: une
loi de douanes qui me donnera la force, puisque aussi bien je n'ai pas
la raison,--et une loi sur l'enseignement, qui envoie toute la
jeunesse tudier la socit  Sparte et  Rome. Il n'est pas bon que
le peuple voie si clair dans ses affaires[90]!

[Note 90: V. tome IV, page 442, le pamphlet _Baccalaurat et
Socialisme_.--(_Note de l'diteur._)]


58.--DEUX PERTES CONTRE UN PROFIT.

                                                          30 Mai 1847.

_ M. Arago, de l'Acadmie des sciences._

MONSIEUR,

Vous avez le secret de rendre accessibles  tous les esprits les plus
hautes vrits de la science. Oh! ne pourriez-vous,  grand renfort
d'_x_, trouver au thorme suivant une de ces dmonstrations par _a +
b_, qui ne laissent plus de place  la controverse! Son simple nonc
suffira pour montrer l'immense service que vous rendriez au pays et 
l'humanit. Le voici:

SI UN DROIT PROTECTEUR LVE LE PRIX D'UN OBJET D'UNE QUANTIT DONNE,
LA NATION GAGNE CETTE QUANTIT UNE FOIS ET LA PERD DEUX FOIS.

Si cette proposition est vraie, il s'ensuit que les nations
s'infligent  elles-mmes des pertes incalculables. Il faudrait
reconnatre qu'il n'est aucun de nous qui ne jette des pices d'un
franc dans la rivire chaque fois qu'il mange ou qu'il boit, qu'il
s'avise de toucher  un outil ou  un vtement.

Et comme il y a longtemps que ce jeu dure, il ne faut pas tre surpris
si, malgr le progrs des sciences et de l'industrie, une masse bien
lourde de misre et de souffrances pse encore sur nos concitoyens.

D'un autre ct, tout le monde convient que le rgime protecteur est
une source de maux, d'incertitudes et de dangers, en dehors de ce
calcul de profits et de pertes. Il nourrit les animosits nationales,
retarde l'union des peuples, multiplie les chances de guerre, fait
inscrire dans nos codes, au rang des dlits et des crimes, des actions
innocentes en elles-mmes. Ces inconvnients accessoires du systme,
il faut bien s'y soumettre quand on croit que le systme repose
lui-mme sur cette donne: _que tout renchrissement, de son fait, est
un gain national_.--Car, Monsieur, je crois avoir observ et vous
aurez peut-tre observ comme moi que, malgr le grand mpris que les
individus et les peuples affichent pour le _gain_, ils y renoncent
difficilement,--mais s'il venait  tre prouv que ce prtendu gain
est accompagn d'abord d'une _perte gale_, ce qui fait compensation,
puis d'une _seconde perte encore gale_, laquelle constitue une
duperie bien caractrise; comme dans le coeur humain l'horreur des
pertes est aussi fortement enracine que l'amour des profits, il faut
croire que le rgime protecteur et toutes ses consquences directes et
indirectes s'vanouiraient avec l'illusion qui les a fait natre.

Vous ne serez donc pas surpris, Monsieur, que je dsire voir cette
dmonstration revtue de l'vidence invincible que communique la
langue des quations. Vous ne trouverez pas mauvais non plus que je
m'adresse  vous; car, parmi tous les problmes qu'offrent les
sciences que vous cultivez avec tant de gloire, il n'en est
certainement aucun plus digne d'occuper, au moins quelques instants,
vos puissantes facults. J'ose dire que celui qui en donnerait une
solution irrfutable, n'et-il fait que cela dans ce monde, aurait
assez fait pour l'humanit et pour sa propre renomme.

Permettez-moi donc d'tablir en langue vulgaire ce que je voudrais
voir mettre en langue mathmatique.

Supposons qu'un couteau anglais se donne en France pour 2 fr.

Cela veut dire qu'il s'change contre 2 fr. ou tout autre objet valant
lui-mme 2 fr., par exemple une paire de gants de ce prix.

Admettons qu'un couteau semblable ne puisse se faire chez nous  moins
de 3 fr.

Dans ces circonstances, un coutelier franais s'adresse au
gouvernement et lui dit: Protgez-moi. Empchez mes compatriotes
d'acheter des couteaux anglais, et moi je me charge de les pourvoir 
3 fr.

Je dis que ce renchrissement d'un franc sera _gagn une fois_, mais
j'ajoute qu'il sera _perdu deux fois_ par la France, et que le mme
phnomne se prsentera dans tous les cas analogues.

D'abord, finissons-en avec les 2 fr. qui sont en dehors du
renchrissement. En tant que cela concerne ces 2 fr., il est bien
clair que l'industrie franaise n'aura rien gagn ni perdu  la
mesure. Que ces 2 fr. aillent au coutelier ou au gantier, cela peut
arranger l'un de ces industriels et dranger l'autre, mais cela
n'affecte en rien l'ensemble du _travail national_. Jusque-l, il y a
changement de direction, mais non accroissement ou dcroissement dans
l'industrie: 2 fr. de plus prennent le chemin de la coutellerie, 2 fr.
de moins prennent celui de la ganterie, voil tout. Injuste faveur
ici, oppression non moins injuste l, c'est tout ce qu'il est possible
d'apercevoir; ne parlons donc plus de ces 2 fr.

Mais il reste un troisime franc dont il est essentiel de suivre la
trace; il constitue le surenchrissement du couteau; c'est la
_quantit donne_ dont le prix des couteaux est lev. C'est celle que
je dis tre gagne une fois et perdue deux par le pays.

Qu'elle soit gagne une fois, cela est hors de doute. videmment
l'industrie coutelire est favorise, par la prohibition, dans la
mesure de _un franc_, qui va solder des salaires, des profits, du fer,
de l'acier. En d'autres termes, la production des gants n'est
dcourage que de 2 fr. et celle des couteaux est encourage de 3 fr.,
ce qui constitue bien pour l'ensemble de l'industrie nationale, tout
balanc jusqu'ici, un excdant d'encouragement de 20 sous, 1 franc ou
100 centimes, comme on voudra les appeler.

Mais il est tout aussi vident que l'acqureur du couteau, quand il
l'obtenait d'Angleterre contre une paire de gants, ne dboursait que 2
fr., tandis que maintenant il en dpense 3. Dans le premier cas, il
restait donc  sa disposition _un franc_ au del du prix du couteau;
et, comme nous sommes tous dans l'habitude de faire servir les francs
 quelque chose, nous devons tenir pour certain que ce franc aurait
t dpens d'une manire quelconque et aurait encourag l'industrie
nationale tout autant qu'un franc peut s'tendre.

Si, par exemple, vous tiez cet acheteur,--avant la prohibition vous
pouviez acheter une paire de gants pour 2 fr., contre laquelle paire
de gants vous auriez obtenu le couteau anglais.--Et, en outre, il vous
serait rest 1 fr., avec lequel vous auriez achet, selon votre bon
plaisir, des petits pts ou un petit volume in-12.

Si donc nous faisons le compte du _travail national_, nous trouvons de
suite  opposer au gain du coutelier une perte quivalente, savoir
celle du ptissier ou du libraire.

Il me semble impossible de nier que, dans un cas comme dans l'autre,
vos 3 fr., puisque vous les aviez, ont encourag dans une mesure
exactement semblable l'industrie du pays. Sous le rgime de la
libert, ils se sont partags entre un gantier et un libraire; sous le
rgime de la protection, ils sont alls exclusivement au coutelier, et
je crois qu'on pourrait dfier le gnie de la prohibition lui-mme
d'branler cette vrit.

Ainsi, voil le franc gagn une fois par le coutelier et perdu une
fois par le libraire.

Reste  examiner votre propre situation, vous acheteur, vous
consommateur. Ne saute-t-il pas aux yeux qu'avant la prohibition, vous
aviez pour vos 3 fr. et un couteau et un petit volume in-12, tandis
que depuis, vous ne pouvez avoir pour vos mmes 3 fr. qu'un couteau et
pas de volume in-12? Vous perdez donc dans cette affaire un volume,
soit l'quivalent d'_un franc_. Or, si cette seconde perte n'est
compense par aucun profit pour qui que ce soit en France, j'ai raison
de dire que ce franc, gagn une fois, est perdu deux fois.

Savez-vous, Monsieur, ce qu'on dit  cela? car il est bon que vous
connaissiez l'objection. On dit que votre perte est compense par le
profit du coutelier, ou, en termes gnraux, que la perte du
consommateur est compense par le profit du producteur.

Votre sagacit aura bien vite dcouvert que la mystification ici
consiste  laisser dans l'ombre le fait dj tabli que le profit d'un
producteur, le coutelier, est balanc par la perte d'un autre
producteur, le libraire; et que votre franc, par cela mme qu'il a t
encourager la coutellerie, n'a pu aller encourager, comme il l'aurait
fait, la librairie.

Aprs tout, comme il s'agit de sommes gales, qu'on tablisse, si on
le prfre, la compensation entre le producteur et le consommateur,
peu importe, pourvu qu'on n'oublie pas le libraire, et qu'on ne fasse
pas reparatre deux fois le mme gain pour l'opposer alternativement 
deux pertes bien distinctes.

On dit encore: Tout cela est bien petit, bien mesquin. Il ne vaut
gure la peine de faire tant de bruit pour un petit franc, un petit
couteau, et un petit volume in-12. Je n'ai pas besoin de vous faire
observer que le franc, le couteau et le livre sont mes signes
algbriques, qu'ils reprsentent la vie, la substance des peuples; et
c'est parce que je ne sais pas me servir des _a_, _b_, _c_, qui
gnralisent les questions, que je mets celle-ci sous votre patronage.

On dira encore ceci: Le franc que le coutelier reoit en plus, grce 
la protection, il le fait gagner  des travailleurs.--Je rponds: Le
franc que le libraire recevrait en plus, grce  la libert, il le
ferait gagner aussi  d'autres travailleurs; en sorte que, de ce ct,
la compensation n'est pas dtruite, et il reste toujours que, sous un
rgime vous avez un livre, et sous l'autre vous n'en avez pas.--Pour
viter la confusion volontaire ou non qu'on ne manquera pas de faire 
ce sujet, il faut bien distinguer la distribution originaire de vos 3
francs d'avec leur circulation ultrieure, laquelle, dans l'une et
dans l'autre hypothse, suit des parallles infinies, et ne peut
jamais affecter notre calcul[91].

[Note 91: Sur le _Sophisme des ricochets_, V. au prsent volume, n
48, page 320; au tome IV, les pages 74, 160, 229; et au tome V,
indpendamment des pages 80  83, les pages 336 et suivantes,
contenant le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note
de l'diteur._)]

Il me semble qu'il faudrait tre de bien mauvaise foi pour venir
argumenter de l'importance relative des deux industries compares,
disant: Mieux vaut la coutellerie que la ganterie ou la librairie. Il
est clair que mon argumentation n'a rien de commun avec cet ordre
d'ides. Je cherche l'effet gnral de la prohibition sur l'ensemble
de l'industrie, et non si l'une a plus d'importance que l'autre. Il
m'et suffi de prendre un autre exemple pour montrer que ce qui, dans
mon hypothse, se rsout en privation d'un livre est, dans beaucoup de
cas, privation de pain, de vtements, d'instruction, d'indpendance et
de dignit.

Dans l'espoir que vous attacherez  la solution de ce problme
l'importance vraiment radicale qu'il me semble mriter, permettez-moi
d'insister encore sur quelques objections qu'on pourra faire.--On dit:
La perte ne sera pas d'_un franc_, parce que la concurrence intrieure
suffira pour faire tomber les couteaux franais  2 fr. 50, peut-tre
 2 fr. 25. Je conviens que cela pourra arriver. Alors il faudra
changer mes chiffres. Les _deux pertes_ seront moindres, et le _gain
aussi_; mais il n'y aura pas moins deux pertes pour un gain tant que
la protection protgera.

Enfin, on objectera, sans doute, qu'il faut au moins protger
l'industrie nationale en raison des taxes dont elle est greve. La
rponse se dduit de ma dmonstration mme. Soumettre le peuple  deux
pertes pour un gain, c'est un triste moyen d'allger ses charges.
Qu'on suppose les impts aussi levs qu'on voudra; qu'on suppose que
le gouvernement nous prend les 99 centimes de nos revenus, est-ce un
remde proposable, je le demande, que de gratifier le coutelier
surtax d'un franc pris au libraire surtax, avec perte par-dessus le
march d'un franc pour le consommateur surtax?

Je ne sais, Monsieur, si je me fais illusion, mais il me semble que la
dmonstration rigoureuse que je sollicite de vous, si vous prenez la
peine de la formuler, ne sera pas un objet de pure curiosit
scientifique, mais dissipera bien des prjugs funestes.

Par exemple, vous savez combien on est impatient de toute _concurrence
trangre_. C'est le monstre sur lequel se dchargent toutes les
colres industrielles. Eh bien! que voit-on dans le cas propos? o
est la rivalit relle? quel est le vrai, le dangereux concurrent du
gantier et du libraire franais? N'est-ce pas le coutelier franais
qui sollicite l'appui de la loi, pour absorber  lui seul la
rmunration de ses deux confrres, mme aux dpens d'une perte sche
pour le public? Et de mme, quels sont les vrais, les dangereux
antagonistes du coutelier franais? Ce n'est pas le coutelier de
Birmingham; ce sont le libraire et le gantier franais, qui, du moins
s'ils n'ont pas une taie sur les yeux, feront des efforts incessants
pour reprendre au coutelier une clientle qu'il leur a lgislativement
et injustement ravie. N'est-il pas assez singulier de dcouvrir que ce
monstre de la concurrence, dont nous croyons entendre les rugissements
de l'autre ct du dtroit, nous le nourrissons au milieu de nous?
D'autres points de vue aussi neufs qu'exacts sortiront de cette
quation que j'ose attendre, Monsieur, de vos lumires et de votre
patriotisme[92].

[Note 92: Sur la _Concurrence_, V. tome IV, page 45, et tome VI, le
chap. X.--(_Note de l'diteur._)]


59.--LA PEUR D'UN MOT.

I

UN CONOMISTE. Il est assez singulier que le Franais, si plein de
courage et mme de tmrit, qui n'a peur ni de l'pe, ni du canon,
ni des revenants, ni gure du diable, se laisse quelquefois terrifier
par un mot. Morbleu, j'en veux faire l'exprience. (_Il s'approche
d'un artisan et dit en grossissant la voix_: LIBRE-CHANGE!)

L'ARTISAN (_tout effar_): Ciel! vous m'avez pouvant. Comment
pouvez-vous prononcer ce gros mot?

--Et quelle ide, s'il vous plat, y attachez-vous?

--Aucune; mais il est certain que ce doit tre une horrible chose. Un
gros monsieur vient souvent dans nos quartiers, disant: _Sauve qui
peut! le libre-change va arriver._ Ah! si vous entendiez sa voix
spulcrale! tenez, j'en ai encore la chair de poule.

--Et le gros monsieur ne vous dit pas de quoi il s'agit?

--Non, mais c'est assurment de quelque invention diabolique, pire que
la poudre-coton ou la machine Fieschi,--ou bien de quelque bte fauve
rcemment trouve dans l'Atlas, et tenant le milieu entre le tigre et
le chacal,--ou encore de quelque terrible pidmie, comme le cholra
asiatique.

-- moins que ce ne soit de quelqu'un de ces monstres imaginaires dont
on a fait peur aux enfants, Barbe-Bleue, Gargantua ou Croquemitaine.

--Vous riez? Eh bien! si vous le savez, dites-moi ce que c'est que le
_libre-change_.

--Mon ami, c'est l'_change libre_.

--Ah! bah! rien que cela?

--Pas autre chose; le droit de _troquer librement_ nos services entre
nous.

--Ainsi, _libre-change_ et _change libre_, c'est blanc bonnet et
bonnet blanc?

--Exactement.

--Eh bien! tout de mme, j'aime mieux _change libre_. Je ne sais si
c'est un effet de l'habitude, mais _libre-change_ me fait encore
peur. Mais pourquoi le gros monsieur ne nous a-t-il pas dit ce que
vous me dites?

--C'est, voyez-vous, qu'il s'agit d'une discussion assez singulire
entre des gens qui veulent la libert pour tout le monde, et d'autres
qui la veulent aussi pour tout le monde, except pour leurs pratiques.
Peut-tre le gros monsieur est-il du nombre de ces derniers.

--En tout cas, il peut se vanter de m'avoir fait une fire peur, et je
vois bien que j'ai t dupe comme le fut feu mon grand-pre.

--Est-ce que feu votre grand-pre avait pris aussi le _libre-change_
pour un dragon  trois ttes?

--Il m'a souvent cont que dans sa jeunesse on avait russi 
l'exalter beaucoup contre une certaine _madame Vto_. Il se trouva que
c'tait une loi qu'il avait prise pour une ogresse.

--Cela prouve que le peuple a encore bien des choses  apprendre, et
qu'en attendant qu'il les sache il ne manque pas de personnes, comme
votre gros monsieur, disposes  abuser de sa crdulit[93].

[Note 93: V. tome IV, pages 121  123.--(_Note de l'diteur._)]

--En sorte donc que tout se rduit  savoir si chacun a le droit de
faire ses affaires, ou si ce droit est subordonn aux convenances du
gros monsieur?

--Oui; la question est de savoir si, subissant la concurrence dans
vos ventes, vous ne devez pas en profiter dans vos achats.

--Voudriez-vous m'claircir un peu plus la chose?

--Volontiers. Quand vous faites des souliers, quel est votre but?

--De gagner quelques cus.

--Et si l'on vous dfendait de dpenser ces cus, que feriez-vous?

--Je cesserais de faire des souliers.

--Votre vrai but n'est donc pas de gagner des cus?

--Il va sans dire que je ne recherche les cus qu' cause de ce que je
puis me procurer avec: du pain, du vin, un logis, une blouse, un
paroissien, une cole pour mon fils, un trousseau pour ma fille, et de
belles robes pour ma femme[94].

[Note 94: V. le pamphlet _Maudit argent_, tome V, page 64.]

--Fort bien. Ngligeons donc les cus pour un instant, et disons, pour
abrger, que lorsque vous faites des souliers c'est pour avoir du
pain, du vin, etc. Mais alors pourquoi ne faites-vous pas vous-mme ce
pain, ce vin, ce paroissien, ces robes?

--Misricorde! pour faire seulement une page de ce paroissien, ma vie
entire ne suffirait pas.

--Ainsi, quoique votre tat soit bien modeste, il met en votre pouvoir
mille fois plus de choses que vous n'en pourriez faire vous-mme[95].

--C'est assez plaisant, surtout quand je songe qu'il en est ainsi de
tous les tats. Pourtant, comme vous dites, le mien n'est pas des
meilleurs, et j'en aimerais mieux un autre, celui d'vque, par
exemple.

--Soit. Mais mieux vaut encore tre cordonnier et changer des
souliers contre du pain, du vin, des robes, etc., que de vouloir faire
toutes ces choses. Gardez donc votre tat, et tchez d'en tirer le
meilleur parti possible.

--J'y fais de mon mieux. Le malheur est que j'ai des concurrents qui
me rabattent le caquet. Ah! si j'tais le seul cordonnier de Paris
seulement pendant dix ans, je n'envierais pas le sort du roi, et je
ferais joliment la loi  la pratique.

--Mais, mon ami, les autres en disent autant; et s'il n'y avait qu'un
laboureur, un forgeron et un tailleur dans le monde, ils vous feraient
joliment la loi aussi. Puisque vous subissez la concurrence, quel est
votre intrt?

--Eh parbleu! que ceux  qui j'achte mon pain et mes habits la
subissent comme moi.

--Car si le tailleur de la rue Saint-Denis est trop exigeant...

--Je m'adresse  celui de la rue Saint-Martin.

--Et si celui de la rue Saint-Denis obtenait une loi qui vous fort
d'aller  lui?

--Je le traiterais de...

--Doucement; ne m'avez-vous pas dit que vous avez un paroissien?

--Le paroissien ne dit pas que je ne doive pas profiter de la
concurrence, puisque je la subis.

--Non; mais il dit qu'il ne faut maltraiter personne et qu'il faut
toujours se croire le plus pcheur de tous les pcheurs.

--Je l'ai lu bien souvent. Et, tout de mme, j'ai peine  me croire
plus malhonnte homme qu'un fripon.

--Croyez toujours, la foi nous sauve. Bref, il vous parat que la
concurrence doit tre la loi de tous ou de personne?

--Justement.

--Et vous avez reconnu qu'il est impossible d'y soustraire tout le
monde?

--Bien videmment,  moins de ne laisser qu'un homme dans chaque
mtier.

--Donc, il faut n'y soustraire personne.

--Cela va tout seul.  chacun libert de vendre, acheter, marchander,
troquer, changer,--honntement nanmoins.

--Eh! mon ami, c'est ce qui s'appelle _libre-change_.

--Pas plus malin que cela?

--Pas plus malin que cela. (_ part_: En voil un de converti.)

--En ce cas, vous pouvez dguerpir et me laisser tranquille avec votre
libre-change. Nous en jouissons compltement. Me donne sa pratique
qui veut, et je donne la mienne  qui il me plat.

--C'est ce qu'il nous reste  voir.


II

--Ah! monsieur l'coni... l'cona... l'con... comment diable
s'appelle votre mtier?

--Vous voulez dire _conomiste_.

--Oui, conomiste. En voil un drle de mtier! Je gage qu'il rapporte
plus que celui de cordonnier; mais aussi, je lis quelquefois des
gazettes o vous tes joliment habill! Quoi qu'il en soit, vous
faites bien de venir un dimanche. L'autre jour vous m'avez fait perdre
un quart de journe, avec vos changes.

--Cela se retrouvera. Mais en effet, vous voil tout endimanch. Dieu!
le bel habit! L'toffe en est moelleuse. O l'avez-vous prise?

--Chez le marchand.

--Oui; mais d'o le marchand l'a-t-il tire?

--De la fabrique, sans doute.

--Et je suis sr qu'il a fait un profit dessus. Pourquoi n'tes-vous
pas all vous-mme  la fabrique?

--C'est trop loin, ou, pour mieux dire, je ne sais o cela est, et
n'ai pas le temps de m'en informer.

--Vous vous adressez donc aux marchands? On dit que ce sont des
parasites qui vendent plus cher qu'ils n'achtent, et ont l'audace de
se faire payer leurs services.

--Cela m'a toujours paru fort dur; car enfin, ils ne faonnent pas le
drap comme je fais le cuir; tel qu'ils l'ont achet, ils me le
vendent; quel droit ont-ils de bnficier?

--Aucun. Ils n'ont que celui de vous laisser aller chercher votre drap
 Mazamet et vos cuirs  Buenos-Ayres.

--Comme je lis quelquefois la _Dmocratie pacifique_, j'ai pris en
horreur les marchands, ces intermdiaires, ces agioteurs, ces
accapareurs, ces brocanteurs, ces parasites, et j'ai bien souvent
essay de m'en passer.

--Eh bien?

--Eh bien! je ne sais comment cela se fait, mais cela a toujours mal
tourn. J'ai eu de mauvaise marchandise, ou elle ne me convenait pas,
ou l'on m'en faisait prendre trop  la fois, ou je ne pouvais choisir;
j'en tais pour beaucoup de frais, de ports de lettres, de temps
perdu; et ma femme, qui a bonne tte, celle-l, et qui veut ce qu'elle
veut, m'a dit: Jacques, fais des souliers[96].

[Note 96: V. le chap. VI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne
voit pas_, tome V, page 356.--(_Note de l'diteur._)]

--Et elle a eu raison. En sorte que vos changes se faisant par
l'intermdiaire des marchands et ngociants, vous ne savez pas mme de
quel pays sont venus le bl qui vous nourrit, le charbon qui vous
chauffe, le cuir dont vous faites des souliers, les clous dont vous
les cuirassez, et le marteau qui les enfonce.

--Ma foi, je ne m'en soucie gure, pourvu qu'ils arrivent.

--D'autres s'en soucient pour vous; n'est-il pas juste qu'ils soient
pays de leur temps et de leurs soins?

--Oui, mais il ne faut pas qu'ils gagnent trop.

--Vous n'avez pas cela  craindre. Ne se font-ils pas aussi
concurrence entre eux?

--Ah! je n'y pensais pas.

--Vous me disiez l'autre jour que les changes sont parfaitement
libres. Ne faisant pas les vtres par vous-mme, vous ne pouvez le
savoir.

--Est-ce que ceux qui les font pour moi ne sont pas libres?

--Je ne le crois pas. Souvent, en les empchant d'aller dans un march
o les choses sont  bas prix, on les oblige  aller dans un autre o
elles sont chres.

--C'est une horrible injustice qu'on leur fait l!

--Point du tout; c'est  vous qu'on fait l'injustice, car ce qu'ils
ont achet cher, ils ne peuvent vous le vendre  bon march.

--Contez-moi cela, je vous prie.

--Le voici. Quelquefois, le drap est cher en France et  bon march en
Belgique. Le marchand qui cherche du drap pour vous va naturellement
l o il y en a  bas prix. S'il tait libre, voici ce qui arriverait.
Il emporterait, par exemple, trois paires de souliers de votre faon,
contre lesquels le Belge lui donnerait assez de drap pour vous faire
une redingote. Mais il ne le fait pas, sachant qu'il rencontrerait 
la frontire un douanier qui lui crierait: _Dfendu!_ Donc le marchand
s'adresse  vous et vous demande une quatrime paire de souliers,
parce qu'il en faut quatre paires pour obtenir la mme quantit de
drap franais.

--Voyez la ruse! Et qui a apost l ce douanier?

--Qui pourrait-ce tre, sinon le fabricant de drap franais?

--Et quelle est sa raison?

--C'est qu'il n'aime pas la concurrence.

--Oh! morguienne, je ne l'aime pas non plus, et il faut bien que je la
subisse.

--C'est ce qui nous fait dire que les changes ne sont pas libres.

--Je pensais que cela regardait les marchands.

--Cela vous regarde, vous, puisqu'en dfinitive c'est vous qui donnez
quatre paires de souliers au lieu de trois pour avoir une redingote.

--C'est fcheux; mais cela vaut-il la peine de faire tant de bruit?

--La mme opration se rpte pour presque tout ce que vous achetez;
pour le bl, pour la viande, pour le cuir, pour le fer, pour le sucre,
en sorte que vous n'avez pour quatre paires de souliers que ce que
vous pourriez avoir pour deux.

--Il y a du louche l-dessous. Tout de mme, je remarque, d'aprs ce
que vous dites, que les seuls concurrents dont on se dbarrasse sont
des trangers.

--C'est vrai.

--Eh bien! il n'y a que moiti mal; car, voyez-vous, je suis patriote
comme tous les diables.

-- votre aise. Mais remarquez bien ceci: ce n'est pas l'tranger qui
perd deux paires de souliers; c'est vous, et vous tes Franais!

--Je m'en vante!

--Et puis, ne disiez-vous pas que la concurrence doit tre pour tous
ou pour personne?

--Ce serait de toute justice.

--Cependant M. Sakoski est tranger, et nul ne l'empche d'tre votre
concurrent.

--Et un rude concurrent encore. Comme a vous trousse une botte!

--Difficile  parer, n'est-ce pas? Mais puisque la loi laisse nos
fashionables choisir entre vos bottes et celles d'un Allemand,
pourquoi ne vous laisserait-elle pas choisir entre du drap franais et
du drap belge?

--Que faut-il donc faire?

--D'abord, n'avoir pas peur du _libre-change_.

--Dites l'_change libre_, c'est moins effrayant. Et ensuite?

--Ensuite, vous l'avez dit: demander libert pour tous ou protection
pour tous.

--Et comment diable voulez-vous que la douane protge un avocat, un
mdecin, un artiste, un pauvre ouvrier?

--C'est parce qu'elle ne le peut pas qu'elle ne doit protger
personne; car favoriser les ventes de l'un, c'est ncessairement
grever les achats de l'autre[97].

[Note 97: V. la fin du n 43, pages 244 et 245, et le n 53, page
359.--(_Note de l'diteur._)]


60.--MIDI  QUATORZE HEURES.

(bauche indite.)

                                                           ..... 1847.

On a fait de l'conomie politique une science pleine de subtilits et
de mystres. Rien ne s'y passe naturellement. On la ddaigne, on la
persifle aussitt qu'elle s'avise de donner  un phnomne simple une
explication simple.

--Le Portugal est pauvre, dit-on; d'o cela vient-il?

--De ce que les Portugais sont inertes, paresseux, imprvoyants, mal
administrs, rpond-elle.

--Non, rplique-t-on, c'est l'change qui fait tout le mal;--c'est le
trait de Mthuen, l'invasion des draps anglais  bon march,
l'puisement du numraire, etc.

Puis on ajoute: Les Anglais travaillent beaucoup, et cependant il y a
beaucoup de pauvres parmi eux; comment cela se peut-il?

--Parce que, rpond-elle navement, ce qu'ils gagnent par le travail
on le leur prend par l'impt. On le distribue  des colonels,  des
commodores,  des gouverneurs,  des diplomates. On va faire au loin
des acquisitions de territoire, qui cotent beaucoup  obtenir et plus
 conserver. Or ce qui est gagn une fois ne peut tre dpens deux;
et ce que l'Anglais met  satisfaire sa gloriole, il ne le peut
consacrer  satisfaire ses besoins rels.

--Quelle explication misrable et terre  terre! s'crie-t-on. Ce sont
les colonies qui enrichissent l'Angleterre.

--Vous disiez tout  l'heure qu'elle tait pauvre, quoiqu'elle
travaillt beaucoup.

--Les travailleurs anglais sont pauvres, mais l'Angleterre est riche.

--C'est cela: le travail produit, la politique dtruit; et voil
pourquoi le travail n'a pas sa rcompense.

--Mais c'est la politique qui provoque le travail, en lui donnant les
colonies pour tributaires.

--C'est au contraire  ses dpens que sont fondes les colonies; et
c'est parce qu'il sert  cela qu'il ne sert pas  nourrir, vtir,
instruire et moraliser le travailleur.

--Mais voici un peuple qui est laborieux et n'a pas de colonies. Selon
vous, il doit s'enrichir.

--C'est probable.

--Eh bien! cela n'est pas. Tirez-vous de l.

--Voyons, dit-elle: peut-tre que ce peuple est imprvoyant et
prodigue. Peut-tre est-ce sa manie de convertir tous ses revenus en
ftes, jeux, bals, spectacles, brillants costumes, objets de luxe,
fortifications, parades militaires?

--Quelle hrsie! quand c'est le luxe qui enrichit les nations...
Cependant ce peuple souffre. Comment n'a-t-il pas seulement du pain 
discrtion?...

--Sans doute que la rcolte a manqu.

--C'est vrai. Mais les hommes n'ont-ils pas le droit de vivre?
D'ailleurs, ne peut-on pas faire venir des aliments du dehors?

--Peut-tre que ce peuple a fait des lois qui s'y opposent.

--C'est encore vrai. Mais n'a-t-il pas bien fait, pour encourager la
production des aliments au dedans?

--Quand il n'y a pas de vivres dans le pays, il faut pourtant bien
choisir entre s'en passer ou en faire venir.

--Est-ce l tout ce que vous avez  nous apprendre? Ne sauriez-vous
suggrer  l'tat une meilleure solution du problme?...

Ainsi toujours on veut donner des explications compliques aux faits
les plus simples, et l'on ne se croit savant qu' la condition d'aller
chercher _midi  quatorze heures_.

Les faits conomiques agissant et ragissant les uns sur les autres,
effets et causes tour  tour, prsentent, il faut en convenir, une
complication incontestable. Mais, quant aux lois gnrales qui
gouvernent ces faits, elles sont d'une simplicit admirable, d'une
simplicit telle qu'elle embarrasse quelquefois celui qui se charge de
les exposer; car le public est ainsi fait, qu'il se dfie autant de ce
qui est simple qu'il se fatigue de ce qui ne l'est pas. Lui
montrez-vous que le travail, l'ordre, l'pargne, la libert, la
scurit sont les sources des richesses,--que la paresse, la
dissipation, les folles entreprises, les guerres, les atteintes  la
proprit, ruinent les nations; il hausse les paules, en disant: Ce
n'est que cela! C'est l l'conomie des socits!... La plus humble
des mnagres se gouverne d'aprs ces principes. Il n'est pas possible
que de telles trivialits soient la base d'une science; et je vais la
chercher ailleurs. Parlez-moi de Fourier.

  On cherche ce qu'il dit aprs qu'il a parl;

mais il y a dans ses pivots, ses armes, ses gammes, ses passions en
ton majeur et mineur, ses papillonnes, ses postfaces, cisfaces et
transfaces, quelque chose qui ressemble au moins  un appareil
scientifique.

Cependant,  beaucoup d'gards, les besoins, le travail, la prvoyance
collective, ressemblent aux besoins, au travail,  la prvoyance
individuels.

Donc une question conomique nous embarrasse-t-elle, allons observer
Robinson dans son le, et nous obtiendrons la solution.

  S'agit-il de comparer la libert  la restriction?
  De savoir ce que c'est que travail et capital?
  De rechercher si l'un opprime l'autre?
  D'apprcier les effets des machines?
  De dcider entre le luxe et l'pargne?
  De juger s'il vaut mieux exporter qu'importer?
  Si la production peut surabonder et la consommation lui faire dfaut?

Courons  l'le du pauvre naufrag. Regardons-le agir. Scrutons et le
mobile, et la fin, et les consquences de ses actes. Nous n'y
apprendrons pas tout, ni spcialement ce qui concerne la rpartition
de la richesse au sein d'une socit nombreuse; mais nous y verrons
poindre les faits primordiaux. Nous y observerons les lois gnrales
dans leur action la plus simple; et l'conomie politique est l en
germe.

Faisons  quelques problmes seulement l'application de cette mthode.

--Ce qui tue le travail, Monsieur, ne sont-ce pas les machines? Elles
se substituent aux bras; elles sont cause que la production surabonde
et que l'humanit en est rduite  ne pouvoir plus consommer ce
qu'elle produit.

--Monsieur, permettez-moi de vous inviter  m'accompagner dans l'le
du Dsespoir..... Voil Robinson qui a bien de la peine  se procurer
de la nourriture. Il chasse et pche tout le long du jour; pas un
moment ne lui reste pour rparer ses vtements et se btir une
cabane.--Mais que fait-il maintenant? Il rassemble des bouts de
ficelle et en fait un filet qu'il place au travers d'un large
ruisseau. Le poisson s'y prend de lui-mme, et Robinson n'a plus qu'
donner quelques heures par jour  la tche de se pourvoir d'aliments.
Dsormais il peut s'occuper de se vtir et de se loger.

--Que concluez-vous de l?

--Qu'une machine ne _tue_ pas le travail, mais le laisse _disponible_,
ce qui est bien diffrent; car un travail _tu_, comme lorsque l'on
coupe le bras  un homme, est une perte, et un travail rendu
disponible, comme si l'on nous gratifiait d'un troisime bras, est un
profit.

--En est-il de mme dans la socit?

--Sans doute, si vous admettez que les besoins d'une socit, comme
ceux d'un homme, sont indfinis.

--Et s'ils n'taient pas indfinis?

--En ce cas, le profit se traduirait en loisirs.

--Cependant vous ne pouvez pas nier que, dans l'tat social, une
nouvelle machine ne laisse des bras sans ouvrage.

--Momentanment certains bras, j'en conviens; mais l'ensemble du
travail, je le nie. Ce qui produit l'illusion, c'est ceci: on omet de
voir que la machine ne peut mettre une certaine quantit de travail
_en disponibilit_, sans mettre aussi _en disponibilit_ une quantit
correspondante de rmunration.

--Comment cela?

--Supposez que Robinson, au lieu d'tre seul, vive au sein d'une
socit et vende le poisson, au lieu de le manger. Si, ayant invent
le filet, il continue  vendre le poisson au mme prix, chacun,
except lui, aura pour s'en procurer  faire le mme travail
qu'auparavant. S'il le vend  meilleur march, tous les acheteurs
raliseront une pargne qui ira provoquer et rmunrer du travail[98].

[Note 98: V. au tome V, page 368, le chap. VIII de _Ce qu'on voit et
ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'diteur._)]

       *       *       *       *       *

--Vous venez de parler d'pargne. Oseriez-vous dire que le luxe des
riches n'enrichit pas les marchands et les ouvriers?

--Retournons  l'le de Robinson, pour nous faire une ide juste du
luxe. Nous y voici; que voyez-vous?

--Je vois que Robinson est devenu Sybarite. Il ne mange plus pour
satisfaire sa faim; il tient  la varit des mets, donne  son
apptit une excitation factice, et, de plus, il s'occupe  changer
tous les jours la forme et la couleur de ses vtements.

--Par l il se cre du travail. En est-il rellement plus riche?

--Non; car tandis qu'il chiffonne et marmitonne, ses armes se
rouillent et sa case se dlabre..

--Rgle gnrale bien simple et bien mconnue: chaque travail donne un
rsultat et non pas deux. Celui qu'on dissipe  contenter des
fantaisies puriles ne peut satisfaire des besoins plus rels et d'un
ordre plus lev.

--Est-ce qu'il en est de mme dans la socit?

--Exactement. Pour un peuple, le travail qu'exige le got des modes et
des spectacles ne peut tre consacr  ses chemins de fer ou  son
instruction.

--Si les gots de ce peuple se tournaient vers l'tude et les voyages,
que deviendraient les tailleurs et les comdiens?

--Professeurs et ingnieurs.

--Avec quoi la socit payerait-elle plus de professeurs et
d'ingnieurs?

--Avec ce qu'elle donnerait de moins aux comdiens et aux modistes.

--Voulez-vous insinuer par l que, dans l'tat social, les hommes
doivent exclure toute diversion, tous les arts, et se couvrir
simplement au lieu de se dcorer?

--Ce n'est pas ma pense. Je dis que le travail qui est employ  une
chose est pris sur une autre; que c'est au bon sens d'un peuple, comme
 celui de Robinson, de choisir. Seulement il faut qu'on sache bien
que le luxe _n'ajoute rien_ au travail; il le dplace.

       *       *       *       *       *

--Est-ce que nous pourrions tudier aussi le trait de Mthuen dans
l'le du Dsespoir?

--Pourquoi pas? Allons y faire une promenade..... Voyez: Robinson est
occup  se faire des habits pour se garantir du froid et de la pluie.
Il regrette un peu le temps qu'il y consacre; car il faut manger
aussi, et son jardin rclame tous ses soins. Mais voici qu'une pirogue
aborde l'le. L'tranger qui en descend montre  Robinson des habits
bien chauds et propose de les cder contre quelques lgumes, en
offrant de continuer  l'avenir ce march. Robinson regarde d'abord si
l'tranger est arm. Le voyant sans flches ni tomahawk, il se dit:
Aprs tout, il ne peut prtendre  rien que je n'y consente;
examinons.--Il examine les habits, suppute le nombre d'heures qu'il
mettrait  les faire lui-mme, et le compare au nombre d'heures qu'il
devrait ajouter  son travail horticole pour satisfaire
l'tranger.--S'il trouve que l'change, en le laissant tout aussi bien
nourri et vtu, met quelques-unes de ses heures en _disponibilit_, il
accepte, sachant bien que ces heures disponibles sont un profit net,
soit qu'il les emploie au travail ou au repos.--Si, au contraire, il
croit le march dsavantageux, il le refuse. Qu'est-il besoin, en ce
cas, qu'une force extrieure le lui interdise? Il sait se l'interdire
lui-mme.

Revenant au trait de Mthuen, je dis: La nation portugaise ne prend
aux Anglais du drap contre du vin que parce qu'une quantit donne de
travail lui donne en dfinitive, par ce procd, plus de vin  la fois
et plus de drap. Aprs tout, elle change parce qu'elle _veut_
changer. Il n'tait pas besoin d'un trait pour l'y dcider.
Remarquez mme qu'un trait, dans le sens de l'change, ne peut tre
que la destruction de conventions contraires; si bien que, lorsqu'il
arrive  stipuler le libre-change, il ne stipule plus rien du tout.
Il se borne  laisser les parties stipuler pour elles-mmes.--Le
trait de Mthuen ne dit pas: Les Portugais seront forcs de donner du
vin pour du drap. Il dit: Les Portugais prendront du drap contre du
vin, _s'ils veulent_.

       *       *       *       *       *

--..... Ah! ah! ah! Vous ne savez pas?

--Pas encore.

--Je suis all tout seul  l'le du Dsespoir. Robinson est ruin.

--En tes-vous bien sr?

--Il est ruin, vous dis-je.

--Et depuis quand?

--Depuis qu'il donne des lgumes contre des vtements.

--Et pourquoi continue-t-il?

--Ne savez-vous pas l'arrangement qu'il fit autrefois avec l'insulaire
du voisinage?

--Cet arrangement lui permet de prendre des habits contre des lgumes,
mais ne l'y force pas.

--Sans doute, mais ce coquin d'insulaire a tant de peaux  sa
disposition, il est si habile  les prparer et  les coudre, en un
mot, il donne _tant_ d'habits pour _si peu_ de lgumes, que Robinson
ne rsiste pas  la tentation. Il est bien malheureux de n'avoir pas
au-dessus de lui un _tat_ qui dirigerait sa conduite.

--Que pourrait faire l'tat en cette occurrence?

--Prohiber l'change.

--En ce cas, Robinson ferait ses vtements comme autrefois. Qui l'en
empche, si c'est son avantage?

--Il a essay; mais il ne peut les faire aussi vite qu'il fait les
lgumes qu'on lui demande en retour. Et voil pourquoi il persiste 
changer. Vraiment,  dfaut d'un _tat_, qui n'a pas besoin de
raisonner lui, et procde par voie d'injonctions, ne pourrions-nous
pas envoyer au pauvre Robinson un numro du _Moniteur industriel_ pour
lui ouvrir les yeux?

--Mais d'aprs ce que vous me dites, il doit tre plus riche qu'avant.

--Ne pouvez-vous comprendre que l'insulaire offre une quantit
toujours plus grande de vtements contre une quantit de lgumes qui
reste la mme?

--C'est pour cela que l'affaire devient toujours meilleure pour
Robinson.

--Il est ruin, vous dis-je. C'est un fait. Vous ne prtendez pas
raisonner contre un fait.

--Non; mais contre la cause que vous lui assignez. Faisons donc
ensemble un voyage dans l'le..... Mais que vois-je! Pourquoi me
cachiez-vous cette circonstance?

--Laquelle?

--Voyez donc comme Robinson est chang! Il est devenu paresseux,
indolent, dsordonn. Au lieu de bien employer les heures que son
march mettait  sa disposition, il dissipe ces heures-l et les
autres. Son jardin est en friche; il ne fait plus ni vtements ni
lgumes; il gaspille ou dtruit ses anciens ouvrages. S'il est ruin,
qu'allez-vous chercher une autre explication?

--Oui; mais le Portugal?

--Le Portugal est-il paresseux?

--Il l'est, je n'en saurais disconvenir.

--Est-il dsordonn?

-- un degr incontestable.

--Se fait-il la guerre  lui-mme? Nourrit-il des factions, des
sincures, des abus?

--Les factions le dchirent, les sincures y pullulent, et c'est la
terre des abus.

--Alors sa misre s'explique comme celle de Robinson.

--C'est trop simple. Je ne puis pas me contenter de cela. Le _Moniteur
industriel_ vous accommode les choses bien autrement. Ce n'est pas lui
qui expliquerait la misre par le dsordre et la paresse. Prenez donc
la peine d'tudier la science conomique pour en venir l[99]!...

[Note 99: V. ci-dessus, le n 39, page 219.]


61.--LE PETIT MANUEL DU CONSOMMATEUR OU DE TOUT LE MONDE.

(bauche indite.)

                                                           ..... 1847.

Consommer,--Consommateur,--Consommation,--vilains mots qui
reprsentent les hommes comme des coureurs d'estaminet, sans cesse en
face de la demi-tasse et du petit verre.

Mais l'conomie politique est bien force de s'en servir. (Je parle
des trois mots et non du petit verre.) Elle n'ose en faire d'autres,
ayant trouv ceux-l tout faits.

Disons pourtant ce qu'ils signifient. Le travail, celui de la tte
comme celui du bras, a pour fin de satisfaire un de nos besoins ou de
nos dsirs. Il y a donc deux termes dans l'volution conomique: la
peine et la rcompense. Celle-ci est le produit de celle-l. Prendre
la peine, c'est _produire_; jouir de la rcompense, c'est _consommer_.

On peut donc _consommer_ l'oeuvre de l'intelligence comme l'oeuvre
des bras,--un drame, un livre, une leon, un tableau, une statue, un
sermon, comme du bl, des meubles, des vtements;--par les yeux, par
les oreilles, par l'intelligence, par le coeur, comme par la bouche et
par l'estomac. En ce cas, le mot _consommer_ est bien troit, bien
vulgaire, bien impropre, bien bizarre,--j'en conviens. Mais je n'en
sais pas d'autre; et tout ce que je puis faire, c'est de rpter que
j'entends par l--jouir de la rcompense d'un travail[100].

[Note 100: V. tome VI, chap. II.--(_Note de l'diteur._)]

Il n'est aucune chelle mtrique, baromtrique ou dynamomtrique qui
puisse donner la mesure normale de la peine et de la rcompense; et il
n'y en aura jamais jusqu' ce qu'on ait trouv le moyen de toiser une
rpugnance et de pondrer un dsir.

Chacun y est pour soi. La rcompense et la charge de l'effort me
regardant, c'est  moi de les comparer et de voir si l'une vaut
l'autre.  cet gard, la contrainte serait d'autant plus absurde qu'il
n'y a pas deux hommes sur la terre qui fassent, dans tous les cas, la
mme apprciation.

       *       *       *       *       *

Le troc ne change pas la nature des choses. Rgle gnrale: c'est 
celui qui veut la rcompense  prendre la peine. S'il veut la
rcompense de la peine d'autrui, il doit cder en retour la rcompense
de sa propre peine. Alors il compare la vivacit d'un dsir avec la
peine qu'il se donnerait pour le satisfaire et dit: Qui veut prendre
cette peine pour moi? j'en prendrai une autre pour lui.

Et comme chacun est seul juge du dsir qu'il prouve, de l'effort
qu'on lui demande, le caractre essentiel de ces transactions c'est la
libert.

Quand la libert en est bannie, soyez sr que l'une des parties
contractantes est soumise  une peine trop grande ou reoit une
rcompense trop petite.

De plus, l'action de contraindre son semblable est elle-mme un
_effort_, et la rsistance  cette action un autre _effort_, lesquels
sont entirement perdus pour l'humanit.

Il ne faut pas perdre de vue qu'il n'y a pas une proportion uniforme
et immuable entre un effort et sa rcompense. L'effort ncessaire pour
avoir du bl est moins grand en Sicile qu'au sommet du mont Blanc;
l'effort ncessaire pour obtenir du sucre est moins grand sous les
tropiques qu'au Kamtchatka. La bonne distribution du travail, sur les
lieux o il est le mieux second par la nature, et la perfectibilit
de l'intelligence humaine, tendent  diminuer sans cesse la proportion
de l'effort  la rcompense.

       *       *       *       *       *

Puisque l'effort est le moyen, le ct onreux de l'opration, et que
la rcompense en est le but, la fin et le fruit; et puisque, d'un
autre ct, il n'y a pas une proportion invariable entre ces deux
choses, il est bien clair que, pour savoir si une nation est riche, ce
n'est pas l'effort qu'il faut regarder, mais le rsultat. Le plus ou
moins d'efforts ne nous apprend rien. Le plus ou moins de besoins et
de dsirs satisfaits nous dit tout[101]. C'est ce que les conomistes
entendent par ces mots, qu'on a si trangement comments: L'intrt
du consommateur ou plutt de la consommation est l'intrt gnral.
Le progrs des satisfactions d'un peuple, c'est videmment le progrs
de ce peuple lui-mme. Il n'en est pas ncessairement ainsi du progrs
de ses efforts.

[Note 101: V. le chapitre VI du tome VI.--(_Note de l'diteur._)]

Ceci n'est pas une observation oiseuse; car il est des temps et des
pays o l'on a pris, pour pierre de touche du progrs, l'accroissement
de l'effort en dure et en intensit. Et qu'est-il arriv? La
lgislation s'est applique  diminuer le rapport de la rcompense 
la peine, afin que, pousss par la vivacit des dsirs et le cri des
besoins, les hommes accrussent incessamment leurs efforts.

       *       *       *       *       *

Si un ange, un tre infaillible, tait envoy pour gouverner la terre,
il pourrait dire  chacun comment on doit s'y prendre pour que tout
effort soit suivi de la plus grande rcompense possible. Cela n'tant
pas, il faut se confier  la LIBERT.

Nous avons dj dit que la libert tait de toute justice. De plus,
elle tend fortement au rsultat cherch: obtenir de tout effort la
plus grande rcompense ou, pour ne pas perdre de vue notre sujet
spcial, la plus grande consommation possible.

En effet, sous un rgime libre, chacun est non-seulement port mais
contraint  tirer le meilleur parti de ses peines, de ses facults, de
ses capitaux et des avantages naturels qui sont  sa disposition.

Il y est contraint par la concurrence. Si je m'avisais d'extraire le
fer du minerai qui se trouve  Montmartre, j'aurais un grand effort 
accomplir pour une bien petite rcompense. Si je voulais ce fer pour
moi-mme, je m'apercevrais bientt que j'en aurais davantage par
l'change, en donnant une autre direction  mon travail. Et si je
voulais changer mon fer, je verrais encore plus vite que, bien qu'il
m'ait cot de grands efforts, on ne veut m'en cder que de
trs-lgers  la place.

Ce qui nous pousse tous  diminuer la proportion de l'effort au
rsultat, c'est notre intrt personnel. Mais, chose trange et
admirable! il y a, dans le libre jeu du mcanisme social, quelque
chose qui,  cet gard, nous fait marcher de dception en dception et
djoue nos calculs, mais au profit de l'humanit.

En sorte qu'il est rigoureusement exact de dire que les autres
profitent plus que nous de nos propres progrs. Heureusement il y a
compensation, et nous profitons infailliblement des progrs d'autrui.

Ceci mrite d'tre brivement expliqu.

Prenez les choses comme vous voudrez, par le haut ou le bas, mais
suivez-les attentivement et vous reconnatrez toujours ceci:

Que les avantages qui favorisent le producteur et les inconvnients
qui le gnent ne font que _glisser_ sur lui, sans pouvoir s'y arrter.
 la longue, ils se traduisent en avantages ou en inconvnients pour
le consommateur, qui est le public. Ils se rsument en un
accroissement ou une diminution des jouissances gnrales. Je ne veux
pas disserter ici, cela viendra plus tard peut-tre. Procdons par
voie d'exemples.

Je suis menuisier et fais des planches  coups de hache. On me les
paye 4 fr. la pice, car il me faut un jour pour en faire
une.--Dsirant amliorer mon sort, je cherche un moyen plus expditif,
et j'ai le bonheur d'inventer la scie. Me voil faisant 20 planches
par jour et gagnant 80 fr.--Oui, mais ce gros profit attire
l'attention. Chacun veut avoir une scie; et bientt on ne me donne
plus que 4 fr. pour la faon de 20 planches.--Le consommateur
conomise les 19/20 de sa dpense, tandis qu'il ne me reste plus que
l'avantage d'avoir, comme lui, des planches avec moins de peine quand
j'en ai besoin[102].

[Note 102: V. tome IV, pages 36  45.--(_Note de l'diteur._)]

Autre exemple, en sens inverse.

On met sur le vin un impt norme, peru  la rcolte. C'est une
avance exige du producteur, dont il s'efforce d'obtenir le
remboursement du consommateur. La lutte sera longue, la souffrance
longtemps partage. Le vigneron sera rduit peut-tre  arracher sa
vigne. La valeur de sa terre dcrotra. Il la vendra un jour  perte;
et alors, le nouvel acqureur, ayant fait entrer l'impt dans ses
calculs, n'aura pas  se plaindre.--Je ne nie pas tous les maux
infligs au producteur, pas plus que les avantages momentanment
recueillis par lui dans l'exemple prcdent. Mais je dis qu' la
longue l'impt se confond avec les frais de production; et il faut que
le consommateur les rembourse tous, celui-l comme les autres. Au bout
d'un sicle, deux sicles peut-tre, l'industrie de la vigne se sera
arrange l-dessus; on aura arrach, alin, souffert dans les
vignobles, et finalement le consommateur supportera l'impt[103].

[Note 103: V. tome V, pages 468  475.--(_Note de l'diteur._)]

Pour le dire en passant, ceci prouve que si l'on nous demande quel est
l'impt le moins onreux, il faut rpondre: le plus ancien, celui qui
a donn le temps aux inconvnients et drangements de parcourir tout
leur cycle funeste.

De tout ce qui prcde, il rsulte que le consommateur recueille  la
longue tous les avantages d'une bonne lgislation comme tous les
inconvnients d'une mauvaise; ce qui ne veut pas dire autre chose, si
ce n'est que les bonnes lois se traduisent en accroissement, et les
mauvaises en diminution de jouissances pour le public. Voil pourquoi
le consommateur, qui est le public, doit avoir l'oeil alerte et
l'esprit avis; et voil aussi pourquoi je m'adresse  lui.

Malheureusement, le consommateur est d'une bonhomie dsesprante, et
cela s'explique. Comme les maux ne lui arrivent qu' la longue et par
cascades, il lui faudrait beaucoup de prvoyance. Le producteur, au
contraire, reoit le premier choc; il est toujours sur le qui-vive.

L'homme, en tant que _producteur_, est charg de la partie onreuse de
l'volution conomique, de l'effort. C'est comme _consommateur_ qu'il
recueille la rcompense.

On a dit que le producteur et le consommateur ne font qu'un.

Si l'on considre un produit isol, il n'est certainement pas vrai que
le producteur et le consommateur ne font qu'un; et l'on peut avoir
souvent le spectacle de l'un exploitant l'autre.

Si l'on gnralise, l'axiome est parfaitement exact, et c'est en cela
que consiste l'immense dception qui se rencontre au bout de toute
injustice, de toute atteinte  la libert; le producteur, en voulant
ranonner le consommateur, se ranonne lui-mme.

Il est des gens qui croient qu'il y a compensation. Non, il n'y a pas
compensation: d'abord, parce qu'aucune loi ne peut faire  chacun une
part gale d'injustice, ensuite, parce que dans l'opration de
l'injustice il y a toujours une dperdition de jouissances, surtout
lorsque cette injustice consiste, comme dans le rgime restrictif, 
dplacer le travail et les capitaux,  diminuer la rcompense gnrale
sous prtexte d'accrotre le travail gnral.

En rsum, avez-vous deux lois, deux systmes  comparer, si vous
consultez l'intrt du producteur, vous pouvez faire fausse route; si
vous consultez l'intrt du consommateur, vous ne le pouvez pas. Il
n'est pas toujours bon d'accrotre la gnralit des efforts, il n'est
jamais mauvais d'accrotre la gnralit des satisfactions...


62.--REMONTRANCE.

                                                Auch, le 30 Aot 1847.

MES CHERS COLLABORATEURS,

Quand la fatigue ou le dfaut de vhicules me retient dans une ville,
je fais ce que tout voyageur consciencieux doit faire, je visite les
monuments, les glises, les promenades et les muses.

Aujourd'hui je suis all voir la statue rige  M. d'tigny,
intendant de la gnralit d'Auch, par la reconnaissance claire des
bons habitants de ce pays. Ce grand administrateur, et je puis dire ce
grand homme, a sillonn de magnifiques routes la province confie 
ses soins. Sa mmoire en est bnie; mais il n'en fut pas ainsi de sa
personne, car il prouva une opposition qui ne se manifesta pas
toujours en dolances verbales ou crites. On raconte qu'il fut bien
souvent rduit, dans les ateliers,  faire usage de la force
extraordinaire dont la nature l'avait dou. Il disait aux habitants
des campagnes: Vous me maudissez, mais vos enfants me bniront.
Quelques jours avant sa mort, il crivait  M. le contrleur gnral
ces paroles qui rappellent celles du fondateur de notre religion: Je
me suis fait beaucoup d'ennemis, Dieu m'a fait la grce de leur
pardonner, car ils ne connaissent pas encore la puret de mes
intentions.

M. d'tigny est reprsent tenant un rouleau de papier  la main
droite et un autre sous le bras gauche. Il est naturel de penser que
l'un de ces rouleaux est le plan du rseau de routes dont il a dot le
pays. Mais  quoi peut faire allusion le second rouleau?  force de
frotter mes yeux et mon binocle, j'ai cru y lire le mot REMONTRANCE.
Pensant que le statuaire, dans un esprit de satire, ou plutt pour
donner aux hommes une salutaire leon, avait voulu perptuer le
souvenir de l'opposition que ce pays avait faite  la cration des
routes, j'ai couru aux archives de la bibliothque, et j'y ai
dcouvert le document auquel l'artiste a sans doute voulu faire
allusion. Il est en patois du pays; j'en donne ici la traduction
fidle, pour l'dification du _Moniteur industriel_ et du comit
protectionniste. Hlas! ils n'ont rien invent. Leurs doctrines
florissaient ici il y a prs d'un sicle.

     Remontrance.

     MONSEIGNEUR,

     Les bourgeois et manants de la gnralit d'Auch ont entendu
     parler du projet que vous auriez conu d'ouvrir, dans toutes les
     directions, des voies de communications. Ils viennent, les yeux
     remplis de larmes, vous prier de bien examiner la triste position
     o vous allez les rduire.

     Y pensez-vous, Monseigneur? vous voulez mettre la gnralit
     d'Auch en relation avec les pays circonvoisins! Mais c'est notre
     ruine certaine que vous mditez. Nous allons tre _inonds_ de
     toutes sortes de denres. Que voulez-vous que devienne notre
     _travail national_ devant l'_invasion_ de produits trangers que
     vous allez provoquer par l'ouverture de vos routes? Aujourd'hui,
     des montagnes et des prcipices infranchissables nous
     _protgent_. Notre travail s'est dvelopp  l'abri de cette
     _protection_. Nous n'exportons gure, mais, notre march au moins
     nous est _rserv_ et _assur_.--Et vous voulez le livrer 
     l'avide tranger! Ne nous parlez pas de notre activit, de notre
     nergie, de notre intelligence, de la fertilit de nos terres.
     Car, Monseigneur, nous sommes de tous points et  tous gards
     d'une infriorit dsesprante. Remarquez, en effet, que si la
     nature nous a favoriss d'une terre et d'un climat qui admettent
     une grande varit de produits, il n'en est aucun pour lequel un
     des pays voisins ne soit dans des conditions plus favorables.
     Pouvons-nous lutter pour la culture du bl avec les plaines de la
     Garonne? pour celle du vin avec le Bordelais? pour l'lve du
     btail avec les Pyrnes? pour la production de la laine avec les
     Landes de Gascogne, o le sol n'a pas de valeur? Vous voyez bien
     que si vous ouvrez des communications avec ces diverses contres,
     nous aurons  subir un dluge de vin, de bl, de viande et de
     laines. _Ces choses-l sont bien de la richesse; mais c'est  la
     condition qu'elles soient le produit du travail national. Si
     elles taient le produit du travail tranger, le travail national
     prirait et la richesse avec lui_[104].

     Monseigneur, ne veuillons point tre plus sages que nos pres.
     Loin de crer pour les denres de nouvelles voies de circulation,
     ils obstruaient fort judicieusement celles qui existaient. Ils
     ont eu soin de placer des douaniers autour de nos frontires pour
     repousser la concurrence du perfide tranger. Quelle
     inconsquence ne serait-ce pas  nous de favoriser cette
     concurrence?

     Ne veuillons pas tre plus sages que la nature. Elle a plac des
     montagnes et des prcipices entre les diverses agglomrations
     d'hommes, afin que chacune pt travailler paisiblement  l'abri
     de toute rivalit extrieure. Percer ces montagnes, combler ces
     prcipices, c'est faire un mal analogue et mme identique  celui
     qui rsulterait de la suppression des douanes. Qui sait mme si
     votre dessein actuel ne fera pas germer quelque jour cette
     funeste pense dans la tte de quelque thoricien! Prenez-y
     garde, Monseigneur, la logique est impitoyable. Si une fois vous
     admettez que la facilit des communications est bonne en
     elle-mme, et qu'en tous cas, si elle froisse les hommes 
     quelques gards, elle leur confre, dans l'ensemble, plus
     d'avantages que d'inconvnients, si vous admettez cela, c'en est
     fait du beau systme de M. Colbert. Or, nous vous mettons au dfi
     de prouver que vos projets de routes soient fonds sur autre
     chose que sur cette absurde supposition.

     Monseigneur, nous ne sommes point des thoriciens, des hommes 
     principes; nous n'avons pas de prtention au gnie. Mais nous
     parlons le langage du bon sens. Si vous ouvrez notre pays 
     toutes les rivalits extrieures, si vous facilitez ainsi
     l'_invasion_ sur nos marchs du bl de la Garonne, du vin de
     Bordeaux, du lin du Barn, de la laine des Landes, des boeufs des
     Pyrnes, nous voyons clair comme le jour comment s'exportera
     notre numraire, comment s'teindra notre travail, comment se
     tarira la source des salaires, comment se perdra la valeur de nos
     proprits.--Et quant aux compensations que vous nous promettez,
     elles sont, permettez-nous de le dire, fort problmatiques; il
     faut se creuser la tte pour les apercevoir.

     Nous osons donc esprer que vous laisserez la gnralit d'Auch
     dans l'heureux isolement o elle est; car, si nous succombons
     dans cette lutte contre des rveurs, qui veulent fonder la
     facilit du commerce, nous prvoyons bien que nos fils auront 
     soutenir une autre lutte contre d'autres rveurs qui voudront
     fonder aussi la libert du commerce.

[Note 104: Soixante-dix ans aprs, M. de Saint-Cricq a reproduit
textuellement ces paroles, afin de justifier l'avantage d'interrompre
les communications.]


63.--LE MAIRE D'NIOS.

                                                       6 Fvrier 1848.

C'tait un singulier Maire que le maire d'nios. D'un caractre...
Mais il est bon que le lecteur sache d'abord ce que c'est qu'nios.

nios est une commune de Barn place.....

Pourtant, il semble plus logique d'introduire d'abord monsieur le
Maire.

Bon! me voil bien empch ds le dbut. J'aimerais mieux avoir
l'algbre  prouver que Peau d'ne  conter.

 Balzac!  Dumas!  Su!  gnies de la fiction et du roman moderne,
vous qui, dans des volumes plus presss que la grle d'aot, pouvez
dvider, sans les embrouiller, tous les fils d'une interminable
intrigue, dites-moi au moins s'il vaut mieux peindre le hros avant la
scne ou la scne avant le hros.

Peut-tre me direz-vous que ce n'est ni le sujet ni le lieu, mais le
temps qui doit avoir la priorit.

Eh bien donc, c'tait l'poque o les mines d'asphalte.....

Mais je ferai mieux, je crois, de compter  ma manire.

nios est une commune adosse du ct du midi  une montagne haute et
escarpe, en sorte que l'ennemi (c'est de l'_change_ que je parle),
malgr sa ruse et son audace, ne peut, comme on dit en stratgie, ni
_tomber sur ses derrires_, ni _le prendre  revers_.

Au nord, nios s'tale sur la croupe arrondie de la montagne dont un
_Gave_ imptueux baigne le pied gigantesque.

Ainsi _protg_, d'un ct par des pics inaccessibles, de l'autre par
un torrent infranchissable, nios se trouverait compltement isol du
reste de la France, si messieurs des ponts et chausses n'avaient jet
au travers du Gave un pont hardi, dont, pour me conformer au _faire_
moderne, je suis tent de vous donner la description et l'histoire.

Cela me conduirait _tout naturellement_  faire l'histoire de notre
bureaucratie: je raconterais la guerre entre le gnie civil et le
gnie militaire, entre le conseil municipal, le conseil gnral, le
conseil des ponts et chausses, le conseil des fortifications et une
foule d'autres conseils; je peindrais les armes, qui sont des plumes,
et les projectiles, qui sont des dossiers. Je dirais comment l'un
voulait le pont en bois, l'autre en pierre, celui-ci en fer, celui-l
en fil de fer; comment, pendant cette lutte, le pont ne se faisait
pas; comment ensuite, grce aux sages combinaisons de notre budget, on
commena plusieurs annes de suite les travaux en plein hiver, de
manire  ce qu'au printemps il n'en restt plus vestige; comment,
quand le pont fut fait, on s'aperut qu'on avait oubli la route pour
y aboutir; ici, fureur du maire, confusion du prfet, etc. Enfin, je
ferais une _histoire de trente ans_, trois fois plus intressante par
consquent que celle de M. Louis Blanc. Mais  quoi bon?
Apprendrais-je rien  personne?

Ensuite qui m'empcherait de faire, en un demi-volume, la description
du pont d'nios, de ses cules, de ses piles, de son tablier, de ses
garde-fous? N'aurais-je pas  ma disposition toutes les ressources du
style  la mode, surtout la _personnification_? Au lieu de dire: On
balaye le pont d'nios tous les matins, je dirais: Le pont d'nios est
un petit matre, un dandy, un fashionable, un lion. Tous les matins
son valet de chambre le coiffe, le frise, car il ne veut se montrer
aux belles tigresses du Barn, qu'aprs s'tre assur, en se mirant
dans les eaux du Gave, que sa cravate est bien noue, ses bottes bien
vernies et sa toilette irrprochable.--Qui sait? On dirait peut-tre
du narrateur, comme Gronte de Damis: Vraiment il a du got!

C'est selon ces rgles nouvelles que je me propose de raconter, ds
que j'aurai fait rencontre d'un diteur bnvole  qui cela convienne.
En attendant, je reprends la manire de ceux qui n'ont  leur
disposition que deux ou trois petites colonnes de journal.

Figurez-vous donc nios, ses vertes prairies, au bord du torrent, et,
d'tage en tage, ses vignes, ses champs, ses pturages, ses forts et
les sommets neigeux de la montagne pour dominer et fermer le tableau.

L'aisance et le contentement rgnaient dans la commune. Le _Gave_
donnait le mouvement  des moulins et  des scieries; les troupeaux
fournissaient du lait et de la laine; les champs, du bl; la cour, de
la volaille; les vignes, un vin gnreux; la fort, un combustible
abondant. Quand un habitant du village tait parvenue  faire quelques
pargnes, il se demandait  quoi il valait mieux les consacrer, et le
prix des choses le dterminait. Si, par exemple, avec ses conomies il
avait pu opter entre fabriquer un chapeau ou bien lever deux moutons,
dans le cas o de l'autre ct du Gave on ne lui aurait demand qu'un
mouton pour un chapeau, il aurait cru que faire le chapeau et t un
acte de folie; car la civilisation, et avec elle le _Moniteur
industriel_, n'avaient pas encore pntr dans ce village.

Il tait rserv au maire d'nios de changer tout cela. Ce n'est pas
un maire comme un autre que le maire d'nios: c'tait un vrai pacha.

Jadis, Napolon l'avait frapp sur l'paule. Depuis, il tait plus
_Napoloniste_ que Roustan, et plus _Napolonien_ que M. Thiers.

Voil un homme, disait-il, en parlant de l'empereur; celui-l ne
discutait pas, il agissait; il ne consultait pas, il commandait. C'est
ainsi qu'on gouverne bien un peuple. Le Franais surtout a besoin
d'tre men  la baguette.

Quand il avait besoin de prestations pour les routes de sa commune, il
mandait un paysan: Combien dois-tu de corves (on dit encore _corves_
dans ce pays, quoique _prestations_ soit bien mieux).--Trois, rpond
le paysan.--Combien en as-tu dj fait?--Deux.--Donc il t'en reste
deux  faire.--Mais, monsieur le Maire, deux et deux font.....--Oui,
ailleurs, mais...

  Dans le pays barnois,
  Deux et deux font trois;

et le paysan faisait quatre corves, je veux dire prestations.

Insensiblement, M. le maire s'tait habitu  regarder tous les hommes
comme des niais, que la libert de l'enseignement rendrait ignorants,
la libert religieuse athes, la libert du commerce gueux, qui
n'criraient que des sottises avec la libert de la presse, et
feraient contrler les fonctions par les fonctionnaires avec la
libert lectorale. Il faut organiser et mener toute cette tourbe,
rptait-il souvent. Et quand on lui demandait: Qui mnera?--MOI,
rpondait-il firement.

L o il brillait surtout, c'tait dans les dlibrations du conseil
municipal. Il les discutait et les votait  lui tout seul dans sa
chambre, formant  la fois majorit, minorit et unanimit. Puis il
disait  l'appariteur:

C'est aujourd'hui dimanche?--Oui, monsieur le Maire.

--Les municipaux iront chanter vpres?--Oui, monsieur le Maire.

--De l ils se rendront au cabaret?--Oui, monsieur le Maire.

--Ils se griseront?--Oui, monsieur le Maire.

--Eh bien, prends ce papier.--Oui, monsieur le Maire.

--Tu iras ce soir au cabaret.--Oui, monsieur le Maire.

-- l'heure o l'on y voit encore assez pour signer.

--Oui, monsieur le Maire.

--Mais o l'on n'y voit dj plus assez pour lire.--Oui, monsieur le
Maire.

--Tu prsenteras  mes braves municipaux cette pancarte ainsi qu'une
plume trempe d'encre, et tu leur diras, de ma part, de lire et de
signer.--Oui, monsieur le Maire.

--Ils signeront sans lire et je serai en rgle envers mon prfet.
Voil comment je comprends le gouvernement reprsentatif.

Un jour, il recueillit dans un journal ce mot clbre: _La lgalit
nous tue_. Ah! s'cria-t-il, je ne mourrai pas sans avoir embrass M.
Viennet.

Il est pourtant bon de dire que, quand la lgalit lui profitait, il
s'y accrochait comme un vrai dogue. Quelques hommes sont ainsi faits;
ils sont rares, mais il y en a.

Tel tait le maire d'nios. Et maintenant que j'ai dcrit et le
thtre et le hros de mon histoire, je vais la mener bon train et
sans digressions.

Vers l'poque o les Parisiens allaient cherchant dans les Pyrnes
des mines d'asphalte, dj mises en actions au capital d'un nombre
indfini de millions, M. le maire donna l'hospitalit  un voyageur
qui oublia chez lui deux ou trois prcieux numros du _Moniteur
industriel_... Il les lut avidement, et je laisse  penser l'effet que
dut produire sur une telle tte une telle lecture. Morbleu!
s'cria-t-il, voil un gazetier qui en sait long. _Dfendre_,
_empcher_, _repousser_, _restreindre_, _prohiber_, ah! la belle
doctrine! C'est clair comme le jour. Je disais bien, moi, que les
hommes se ruineraient tous, si on les laissait libres de faire des
trocs! Il est bien vrai que la lgalit nous tue quelquefois, mais
souvent aussi c'est l'absence de lgalit. On ne fait pas assez de
lois en France, surtout pour _prohiber_. Et, par exemple, on prohibe
aux frontires du royaume, pourquoi ne pas prohiber aux frontires des
communes? Que diable, il faut tre logique.

Puis, relisant le _Moniteur industriel_, il faisait  sa localit
l'application des principes de ce fameux journal. Mais cela va comme
un gant, disait-il, il n'y a qu'un mot  changer; il suffit de
substituer travail _communal_  travail _national_.

Le maire d'nios se vantait, comme M. Chasseloup-Laubat, de n'tre
point _thoricien_; aussi, comme son modle, il n'eut ni paix ni trve
qu'il n'et soumis tous ses administrs  la _thorie_ (car c'en est
bien une) de la protection.

La topographie d'nios servit merveilleusement ses projets. Il
assembla son conseil (c'est--dire il s'enferma dans sa chambre), il
discuta, dlibra, vota et sanctionna un nouveau tarif pour le passage
du pont, tarif un peu compliqu, mais dont l'esprit peut se rsumer
ainsi:

Pour sortir de la commune, _zro par tte_.

Pour entrer dans la commune, _cent francs par tte_.

Cela fait, M. le maire runit, cette fois tout de bon, le conseil
municipal, et pronona le discours suivant que nous rapporterons en
mentionnant les interruptions.

Mes amis, vous savez que le pont nous a cot cher; il a fallu
emprunter pour le faire, et nous avons  rembourser intrts et
principal; c'est pourquoi je vais frapper sur vous une contribution
additionnelle.

_Jrme._ Est-ce que le page ne suffit plus?

--_Un bon systme de page_, dit le maire d'un ton doctoral, _doit
avoir en vue la protection et non le revenu_.--Jusqu'ici le pont s'est
suffi  lui-mme, mais j'ai arrang les choses de manire  ce qu'il
ne rapportera plus rien. En effet, les denres du dedans passeront
sans rien payer, et celles du dehors ne passeront pas du tout.

_Mathurin._ Et que gagnerons-nous  cela?

--Vous tes des novices, reprit le maire; et dployant devant lui le
_Moniteur industriel_, afin d'y trouver rponse au besoin  toutes les
objections, il se mit  expliquer le mcanisme de son systme, en ces
termes:

Jacques, ne serais-tu pas bien aise de faire payer ton beurre un peu
plus cher aux cuisinires d'nios?

--Cela m'irait, dit Jacques.

--Eh bien, pour cela, il faut empcher le beurre tranger d'arriver
par le pont. Et toi, Jean, pourquoi ne fais-tu pas promptement
fortune avec tes poules?

--C'est qu'il y en a trop sur le march, dit Jean.

--Tu comprends donc bien l'avantage d'en exclure celles du voisinage.
Quant  toi, Guillaume, je sais que tu as encore deux vieux boeufs sur
les bras. Pourquoi cela?

--Parce que Franois, avec qui j'tais en march, dit Guillaume, est
all acheter des boeufs  la foire voisine.

--Tu vois bien que s'il n'et pu leur faire passer le pont, tu aurais
bien vendu tes boeufs, et nios aurait conserv 5 ou 600 francs de
numraire.

Mes amis, ce qui nous ruine, ce qui nous empche au moins de nous
enrichir, c'est l'invasion des produits trangers.

N'est-il pas juste que le march _communal_ soit rserv au travail
_communal_?

Soit qu'il s'agisse de prs, de champs ou de vignes, n'y a-t-il pas
quelque part une commune plus fertile que la ntre pour une de ces
choses? Et elle viendrait jusque chez nous nous enlever notre propre
travail! Ce ne serait pas de la concurrence, mais du monopole;
mettons-nous en mesure, en nous ranonnant les uns les autres, de
lutter _ armes gales_.

_Pierre, le sabotier._ En ce moment, j'ai besoin d'huile, et on n'en
fait pas dans notre village.

--De l'huile! vos ardoises en sont pleines. Il ne s'agit que de l'en
retirer. C'est l une nouvelle source de travail, et le travail c'est
la richesse. Pierre, ne vois-tu pas que cette maudite huile trangre
nous faisait perdre toute la richesse que la nature a mise dans nos
ardoises?

_Le matre d'cole._ Pendant que Pierre pilera des ardoises, il ne
fera pas de sabots. Si, dans le mme espace de temps, avec le mme
travail, il peut avoir plus d'huile en pilant des ardoises qu'en
faisant des sabots, votre tarif est inutile. Il est nuisible si, au
contraire, Pierre obtient plus d'huile en faisant des sabots qu'en
pilant des ardoises. Aujourd'hui, il a le choix entre les deux
procds; votre mesure va le rduire  un seul, et probablement au
plus mauvais, puisqu'on ne s'en sert pas. Ce n'est pas tout qu'il y
ait de l'huile dans les ardoises, il faut encore qu'elle vaille la
peine d'tre extraite; et il faut, de plus, que le temps ainsi employ
ne puisse tre mieux employ  autre chose. Que risquez-vous  nous
laisser la libert du choix?

Ici, les yeux de M. le maire semblrent dvorer le _Moniteur
industriel_ pour y chercher rponse au syllogisme; mais ils ne l'y
rencontrrent pas, le _Moniteur_ ayant toujours vit ce ct de la
question. M. le maire ne resta pas court pour cela. Il lui vint mme 
l'esprit le plus victorieux des arguments: Monsieur le rgent,
dit-il, je vous te la parole et vous destitue.

Un membre voulut faire observer que le nouveau tarif drangerait
beaucoup d'intrts, et qu'il fallait au moins mnager la
_transition_.--La transition! s'cria le maire, excellent prtexte
contre les gens qui rclament la libert; mais quand il s'agit de la
leur ter, ajouta-t-il avec beaucoup de sagacit, o avez-vous entendu
parler de transition?

Enfin, on alla aux voix, et le tarif fut vot  une grande majorit.
Cela vous tonne? Il n'y a pas de quoi.

Remarquez, en effet, qu'il y a plus d'art qu'il ne semble dans le
discours du premier magistrat d'nios.

N'avait-il pas parl  chacun de son intrt particulier? De beurre 
Jacques le pasteur, de vin  Jean le vigneron, de boeufs  Guillaume
l'leveur? N'avait-il pas constamment laiss dans l'ombre l'intrt
gnral?

Cependant, ses efforts, son loquence municipale, ses conceptions
administratives, ses vues profondes d'conomie sociale, tout devait
venir se briser contre les pierres de l'htel de la Prfecture.

M. le prfet, brutalement, sans mnagement aucun, cassa le _tarif
protecteur_ du pont d'nios.

M. le maire, accouru au chef-lieu, dfendit vaillamment son oeuvre, ce
noble fruit de sa pense fconde par le _Moniteur industriel_. Il en
rsulta, entre les deux athltes, la plus singulire discussion du
monde, le plus bizarre dialogue qu'on puisse entendre; car il faut
savoir que M. le prfet tait pair de France et fougueux
protectionniste. En sorte que tout le bien que M. le prfet disait du
tarif des douanes, M. le maire s'en emparait au profit du tarif du
pont d'nios; et tout le mal que M. le prfet attribuait au tarif du
pont, M. le maire le retournait contre le tarif des douanes.

Quoi! disait M. le prfet, vous voulez empcher le drap du voisinage
d'entrer  nios!

--Vous empchez bien le drap du voisinage d'entrer en France.

--C'est bien diffrent, mon but est de protger le travail _national_.

--Et le mien de protger le travail _communal_.

--N'est-il pas juste que les Chambres franaises dfendent les
fabriques franaises contre la concurrence trangre?

--N'est-il pas juste que la municipalit d'nios dfende les fabriques
d'nios contre la concurrence du dehors?

--Mais votre tarif nuit  votre commerce, il crase les consommateurs,
il n'accrot pas le travail, il le _dplace_. Il provoque de nouvelles
industries, mais aux dpens des anciennes. Comme vous l'a dit le
matre d'cole, si Pierre veut de l'huile, il pilera des ardoises;
mais alors il ne fera plus de sabots pour les communes environnantes.
Vous vous privez de tous les avantages d'une bonne direction du
travail.

--C'est justement ce que les thoriciens du libre-change disent de
vos mesures restrictives.

--Les libre-changistes sont des utopistes qui ne voient jamais les
choses qu'au point de vue gnral. S'ils se bornaient  considrer
isolment chaque industrie protge, sans tenir compte des
consommateurs ni des autres branches de travail, ils comprendraient
toute l'utilit des restrictions.

--Pourquoi donc me parlez-vous des consommateurs d'nios?

--Mais,  la longue, votre page nuira aux industries mmes que vous
voulez favoriser; car, en ruinant les consommateurs, vous ruinez la
clientle, et c'est la richesse de la clientle qui fait la prosprit
de chaque industrie.

--C'est encore l ce que vous objectent les libre-changistes. Ils
disent que vouloir dvelopper une branche de travail par des mesures
qui lui ferment les dbouchs extrieurs, et qui, si elles lui
assurent la clientle du dedans, vont sans cesse affaiblissant cette
clientle, c'est vouloir btir une pyramide en commenant par la
pointe.

--Monsieur le maire, vous tes contrariant, je n'ai pas de compte 
vous rendre, et je casse la dlibration du conseil municipal
d'nios.

Le maire reprit tristement le chemin de sa commune, en maugrant
contre les hommes qui ont deux poids et deux mesures, qui soufflent le
chaud et le froid, et croient trs-sincrement que ce qui est vrit
et justice dans un cercle de cinq mille hectares, devient mensonge et
iniquit dans un cercle de cinquante mille lieues carres. Comme il
tait bonhomme au fond: J'aime mieux, se dit-il, la loyale opposition
du rgent de la commune, et je rvoquerai sa destitution.

En arrivant  nios, il convoqua le conseil pour lui annoncer d'un ton
piteux sa triste dconvenue. Mes amis, dit-il, nous avons tous manqu
notre fortune. M. le prfet, qui vote chaque anne des restrictions
nationales, repousse les restrictions communales. Il casse votre
dlibration et vous livre sans dfense  la concurrence trangre.
Mais il nous reste une ressource. Puisque l'inondation des produits
trangers nous touffe, puisqu'il ne nous est pas permis de les
repousser par la force, pourquoi ne les refuserions-nous pas
volontairement? Que tous les habitants d'nios conviennent entre eux
de ne jamais rien acheter au dehors.

Mais les habitants d'nios continurent  acheter au dehors ce qu'il
leur en cotait plus de faire au dedans; ce qui confirma de plus en
plus M. le maire dans cette opinion, que les hommes inclinent
naturellement vers leur ruine quand ils ont le malheur d'tre libres.


64.--ASSOCIATION ESPAGNOLE POUR LA DFENSE DU TRAVAIL NATIONAL.

                                                      7 Novembre 1847.

L'Espagne a aussi son association pour la dfense du _travail
national_.

L'objet qu'elle a en vue est celui-ci:

tant donn un capital et le travail qu'il peut mettre en oeuvre, les
dtourner des emplois o ils donneraient du profit, pour les lancer
dans une direction o ils donneront de la perte, sauf, par une taxe
dguise,  reporter lgislativement cette perte sur le public.

En consquence, cette socit demande, entre autres choses,
l'exclusion des produits franais, non de ceux qui nous reviennent
cher (il n'est pas besoin de lois pour les exclure), mais de ceux que
nous pouvons livrer  bon march. Plus mme nous les offrons  prix
rduit, plus l'Espagne, dit-on, a raison de s'en dfendre.

Ceci m'inspire une rflexion que je soumets humblement au lecteur.

Un des caractres de la Vrit, c'est l'Universalit.

Veut-on reconnatre si une association est fonde sur un bon
principe; il n'y a qu' examiner si elle sympathise avec toutes
celles, sous quelque degr de latitude que ce soit, qui ont adopt un
principe identique.

Telles sont les associations pour le libre-change. Un de nos
collgues peut aller  Madrid,  Lisbonne,  Londres,  New-York, 
Saint-Ptersbourg,  Berlin,  Florence et  Rome, mme  Pkin; s'il
y a dans ces villes des associations pour le libre-change, il en sera
certainement bien accueilli. Ce qu'il dit ici, il le peut dire l,
bien sr de ne froisser ni les opinions, ni mme les intrts comme
ces associations les comprennent. Entre les libre-changistes de tous
les pays, il y a, en cette matire, unit de foi.

En est-il de mme parmi les protectionnistes? Malgr la communaut des
ides ou plutt des arguments, lord Bentinck, venant de voter
l'exclusion des bestiaux franais, agissait-il conformment aux vues
de nos leveurs? Celui qui repoussait au parlement notre rouennerie
serait-il bien venu au comit de Rouen? Ceux qui soutiendront l'anne
prochaine l'_acte de navigation_ et les droits diffrentiels dans
l'Inde exciteront-ils l'enthousiasme de nos armateurs? Supposez qu'un
membre du comit Odier soit introduit au sein de l'association
espagnole pour la dfense du _travail national_; que pourra-t-il dire?
quelle parole pourra-t-il prononcer sans trahir ou les intrts de son
pays ou ses propres convictions? Conseillera-t-il aux Espagnols
d'ouvrir leurs ports et leurs frontires aux produits de nos
manufactures? de ne pas s'en tenir  la fausse doctrine de la _balance
du commerce_? de ne point considrer comme avantageuses les industries
qui ne se soutiennent que par des taxes sur la communaut? Leur
dira-t-il que les faveurs douanires ne crent pas des capitaux et du
travail, mais les dplacent seulement et d'une manire fcheuse? Un
tel abandon de principes et de dignit personnelle sera peut-tre
applaudi par ses coreligionnaires de France (car nous nous rappelons
qu'il fut beaucoup question, au comit de Rouen, il y a dix-huit mois,
de l'opportunit de prcher le libre-change... en Espagne), mais 
coup sr il excitera la rise des auditeurs castillans. Mettant donc
ses principes au-dessus de ses intrts, voudra-t-il se montrer
hroque? Imaginez ce Brutus de la restriction haranguant les
Espagnols en ces termes: Vous faites bien d'exhausser les barrires
qui nous sparent. Je vous approuve de repousser nos navires, nos
offreurs de services, nos commis-voyageurs, nos tissus de coton, de
laine, de fil et de chanvre, nos mules, nos papiers peints, nos
machines, nos meubles, nos modes, notre mercerie, notre orfvrerie,
notre poterie, notre horlogerie, notre quincaillerie, notre
parfumerie, notre tabletterie, notre ganterie, notre librairie. Ce
sont toutes choses que vous devez faire vous-mmes, quelque travail
qu'elles exigent, et mme d'autant plus qu'elles en exigent davantage.
Je ne vous reproche qu'une chose, c'est de rester  moiti chemin dans
cette voie. Vous tes bien bons de nous payer un _tribut_ de
quatre-vingt-dix millions et de vous mettre dans notre dpendance.
Mfiez-vous de vos libre-changistes. Ce sont des idologues, des
niais, des tratres, etc. Ce beau discours serait sans doute applaudi
en Catalogne. Serait-il approuv  Lille et  Rouen?

Il est donc certain que les associations protectionnistes des divers
pays sont antagoniques entre elles, quoiqu'elles se donnent la mme
tiquette et professent en apparence les mmes doctrines; et, pour
comble de singularit, si elles sympathisent avec quelque chose, d'un
pays  l'autre, c'est avec les associations de libre-change.

La raison en est simple. C'est qu'elles veulent  la fois deux choses
contradictoires: _des restrictions et des dbouchs_. Donner et ne
pas recevoir, vendre et ne pas acheter, exporter et ne pas importer,
voil le fond de leur bizarre doctrine. Elle les conduit
trs-logiquement  avoir deux langages, non-seulement diffrents, mais
opposs, l'un pour le pays, l'autre pour l'tranger, avec cette
circonstance bien remarquable que, leurs conseils fussent-ils admis
des deux cts, elles n'en seraient pas plus prs de leur but.

En effet,  ne considrer que les transactions de deux peuples, ce qui
est exportation pour l'un est importation pour l'autre. Voyez ce beau
navire qui sillonne la mer et porte dans ses flancs une riche
cargaison. Dites-moi, s'il vous plat, quel nom il faut donner  ces
marchandises. Sont-elles _importation_ ou _exportation_? N'est-il pas
clair qu'elles sont  la fois l'un et l'autre, selon qu'on a en vue le
peuple expditeur ou le peuple destinataire? Si donc aucun ne veut
tre destinataire, aucun ne pourra tre expditeur; et il est
infaillible que, dans l'ensemble, les _dbouchs_ se restreignent
juste autant que les _restrictions_ se resserrent. C'est ainsi qu'on
arrive  cette bizarre politique: ici, pour dterminer la cargaison 
sortir, on lui confre une _prime_ aux dpens du public; l, pour
l'empcher d'entrer, on lui impose une _taxe_ aux dpens du public. Se
peut-il concevoir une lutte plus insense? Et qui restera vainqueur?
Le peuple le plus dispos  payer la plus grosse prime ou la plus
grosse taxe.

Non, la vrit n'est pas dans cet amas de contradictions et
d'antagonismes. Tout le systme repose sur cette ide, que l'_change_
est une duperie pour la partie qui reoit; et, outre que le mot mme
_change_ contredit cette ide, puisqu'il implique qu'on reoit des
deux cts, quel homme ne sent pas la position ridicule o il se place
quand il ne peut tenir  l'tranger que ce langage: _Je vous conseille
d'tre dupe_, alors surtout qu'il est dupe lui-mme de son propre
conseil?

Voici du reste un petit chantillon de la propagande protectionniste
au dehors.

     Le pont de la Bidassoa.

Un homme partit de Paris, rue Hauteville, avec la prtention
d'enseigner aux nations l'conomie politique. Il arriva devant la
Bidassoa. Il y avait beaucoup de monde sur le pont, et un aussi
nombreux auditoire ne pouvait manquer de tenter notre professeur. Il
s'appuya donc contre le garde-fou, tournant le dos  l'Ocan; et,
ayant eu soin, pour prouver son cosmopolitisme, de mettre sa colonne
vertbrale en parfaite concidence avec la ligne idale qui spare la
France de l'Espagne, il commena ainsi:

Vous tous qui m'coutez, vous dsirez savoir quels sont les bons et
les mauvais changes. Il semble d'abord que je ne devrais avoir rien 
vous apprendre  cet gard; car enfin, chacun de vous connat ses
intrts, au moins autant que je les connais moi-mme; mais l'intrt
est un signe trompeur, et je fais partie d'une association o l'on
mprise ce mobile vulgaire. Je vous apporte une autre rgle
infaillible et de l'application la plus facile. Avant d'entrer en
march avec un homme, faites-le jaser. Si, lui ayant parl franais,
il vous rpond en espagnol, ou _vice vers_, n'allez pas plus loin,
l'preuve est faite, l'change est de maligne nature.

Une voix.--Nous ne parlons ni espagnol ni franais; nous parlons tous
la mme langue, l'_escualdun_, que vous appelez basque.

--Malepeste! se dit intrieurement l'orateur, je ne m'attendais pas 
l'objection. Il faut que je me retourne.--Eh bien! mes amis, voici une
rgle tout aussi aise: Ceux d'entre vous qui sont ns de ce ct-ci
de la ligne (montrant l'Espagne) peuvent changer, sans inconvnient,
avec tout le pays qui s'tend  ma droite jusqu'aux colonnes
d'Hercule, et pas au del; et ceux qui sont ns de ce ct (montrant
la France) peuvent changer  leur aise dans toute la rgion qui se
dveloppe  ma gauche, jusqu' cette autre ligne idale qui passe
entre Blanc-Misseron et Quivrain... mais pas plus loin. Les changes
ainsi faits vous enrichiront. Quant  ceux que vous feriez par-dessus
la Bidassoa, ils vous ruineraient avant que vous puissiez vous en
apercevoir.

Une autre voix.--Si les changes qui se font par-dessus la Nivelle,
qui est  deux lieues d'ici, sont bons, comment les changes qui se
font par-dessus la Bidassoa peuvent-ils tre mauvais? Les eaux de la
Bidassoa dgagent-elles un gaz particulier qui empoisonne les changes
au passage?

--Vous tes bien curieux, rpondit le professeur; beau Basque, mon
ami, vous devez me croire sur parole.

Cependant notre homme, ayant rflchi sur la doctrine qu'il venait
d'mettre, se dit en lui-mme: Je n'ai fait encore que la moiti des
affaires de mon pays. Ayant donc demand du silence, il reprit son
discours en ces termes:

Ne croyez pas que je sois un homme _ principes_ et que ce que je
viens de vous dire soit _un systme_. Le ciel m'en prserve! Mon
arrangement commercial est si peu _thorique_, si naturel, si conforme
 votre inclination, quoique vous n'en ayez pas la conscience, que
l'on vous y soumettra aisment  grands coups de baonnette. Les
utopistes sont ceux qui ont l'audace de dire que les changes sont
bons quand ceux qui les font les trouvent tels: effroyable doctrine,
toute moderne, importe d'Angleterre, et  laquelle les hommes se
laisseraient aller tout naturellement si la force arme n'y mettait
bon ordre.

Mais, pour vous prouver que je ne suis ni exclusif ni absolu, je vous
dirai que ma pense n'est pas de condamner toutes les transactions
que vous pourriez tre tents de faire d'une rive  l'autre de la
Bidassoa. J'admets que vos charrettes traversent librement le pont,
pourvu qu'elles y arrivent PLEINES de ce ct-ci (montrant la France),
et VIDES de ce ct-l (montrant l'Espagne). Par cet ingnieux
arrangement, vous gagnerez tous: vous, Espagnols, parce que vous
recevrez sans donner, et vous, Franais, parce que vous donnerez sans
recevoir. Surtout ne prenez pas ceci pour un systme.

Les Basques ont la tte dure. On a beau leur rpter: Ceci n'est pas
un systme, une thorie, une utopie, un principe; ces prcautions
oratoires n'ont pas le pouvoir de leur faire comprendre ce qui est
inintelligible. Aussi, malgr les beaux conseils du professeur, quand
on le leur permet (et mme quelquefois quand on ne le leur permet
pas), ils changent selon l'ancienne mthode (qu'on dit nouvelle),
c'est--dire comme changeaient leurs pres, et quand ils ne le
peuvent faire par-dessus la Bidassoa, ils le font par-dessous, tant
ils sont aveugles!


65.--L'INDISCRET.

                                                     12 Dcembre 1847.

_Protection  l'industrie nationale! Protection au travail national!_
Il faut avoir l'esprit bien de travers et le coeur bien pervers pour
dcrier une si belle et bonne chose.

--Oui, certes, si nous tions bien convaincus que la protection, telle
que l'a dcrte la Chambre du double vote, a augment le bien-tre de
tous les Franais, nous compris; si nous pensions que l'urne de la
Chambre du double vote, plus merveilleuse que celle de Cana, a opr
le miracle de la multiplication des aliments, des vtements, des
moyens de travail, de locomotion et d'instruction,--en un mot, de
tout ce qui compose la richesse du pays,--il y aurait  nous ineptie
et perversit  rclamer le libre-change.

Et pourquoi, en ce cas, ne voudrions-nous pas de la protection? Eh!
Messieurs, dmontrez-nous que les faveurs qu'elle accorde aux uns ne
sont pas faites aux dpens des autres; prouvez-nous qu'elle fait du
bien  tout le monde, au propritaire, au fermier, au ngociant, au
manufacturier,  l'artisan,  l'ouvrier, au mdecin,  l'avocat, au
fonctionnaire, au prtre,  l'crivain,  l'artiste, prouvez-nous
cela, et nous vous promettons de nous ranger autour de sa bannire;
car, quoi que vous en disiez, nous ne sommes pas fous encore.

Et, en ce qui me concerne, pour vous montrer que ce n'est pas par
caprice et par tourderie que je me suis engag dans la lutte, je vous
vais conter mon histoire.

Aprs avoir fait d'immenses lectures, profondment mdit, recueilli
de nombreuses observations, suivi de semaine en semaine les
fluctuations du march de mon village, entretenu avec de nombreux
ngociants une active correspondance, j'tais enfin parvenu  la
connaissance de ce phnomne:

QUAND LA CHOSE MANQUE, LE PRIX S'LVE.

D'o j'avais cru pouvoir, sans trop de hardiesse, tirer cette
consquence:

LE PRIX S'LVE QUAND ET PARCE QUE LA CHOSE MANQUE.

Fort de cette dcouverte, qui me vaudra au moins autant de clbrit
que M. Proudhon en attend de sa fameuse formule: _La proprit, c'est
le vol_, j'enfourchai, nouveau Don Quichotte, mon humble monture, et
entrai en campagne.

Je me prsentai d'abord chez un riche propritaire et lui dis:

--Monsieur, faites-moi la grce de me dire pourquoi vous tenez tant 
la mesure que prit en 1822 la _Chambre du double vote_ relativement
aux crales?

--Eh, morbleu! la chose est claire, parce qu'elle me fait mieux vendre
mon bl.

--Vous pensez donc que, depuis 1822 jusqu'en 1847, le prix du bl a
t, en moyenne, plus lev en France, grce  cette loi, qu'il ne
l'et t sans elle?

--Certes oui, je le pense, sans quoi je ne la soutiendrais pas.

Et si le prix du bl a t plus lev, il faut qu'il n'y ait pas en
autant de bl en France, sous cette loi que sans cette loi; car si
elle n'et pas affect la quantit, elle n'aurait pas affect le prix.

--Cela va sans dire.

Je tirai alors de ma poche un _mmorandum_ o j'crivis ces paroles:

De l'aveu du propritaire, depuis vingt-neuf ans que la loi existe,
il y a eu, en dfinitive, MOINS DE BL en France qu'il n'y en aurait
eu sans la loi.

De l je me rendis chez un leveur de boeufs.

--Monsieur, seriez-vous assez bon pour me dire par quel motif vous
tenez  la restriction qui a t mise  l'entre des boeufs trangers
par la _Chambre du double vote_?

--C'est que, par ce moyen, je vends mes boeufs  un prix plus lev.

--Mais si le prix des boeufs est plus lev  cause de cette
restriction, c'est un signe certain qu'il y a eu moins de boeufs
vendus, tus et mangs dans le pays, depuis vingt-sept ans, qu'il n'y
en aurait eu sans la restriction?

--Belle question! nous n'avons vot la restriction que pour cela.

J'crivis sur mon _mmorandum_ ces mots:

De l'aveu de l'leveur de boeufs, depuis vingt-sept ans que la
restriction existe, il y a eu MOINS DE BOEUFS en France qu'il n'y en
aurait eu sans la restriction.

De l je courus chez un matre de forges.

--Monsieur, ayez l'extrme obligeance de me dire pourquoi vous
dfendez si vaillamment la protection que la _Chambre du double vote_
a accorde au fer?

--Parce que, grce  elle, je vends mon fer  plus haut prix.

--Mais alors, grce  elle aussi, il y a moins de fer en France que si
elle ne s'en tait pas mle; car si la quantit de fer offerte tait
gale ou suprieure, comment le prix pourrait-il tre plus lev?

--Il coule de source que la quantit est moindre, puisque cette loi a
eu prcisment pour but de prvenir l'_invasion_.

Et j'crivis sur mes tablettes:

De l'aveu du matre de forges, depuis vingt-sept ans, la France a eu
MOINS DE FER par la protection qu'elle n'en aurait eu par la libert.

Voici qui commence  s'claircir, me dis-je; et je courus chez un
marchand de drap.

--Monsieur, me refuserez-vous un petit renseignement? Il y a
vingt-sept ans que la _Chambre du double vote_, dont vous tiez, a
vot l'exclusion absolue du drap tranger. Quel a pu tre son motif et
le vtre?

--Ne comprenez-vous pas que c'est afin que je tire meilleur parti de
mon drap et fasse plus vite fortune?

--Je m'en doute. Mais tes-vous bien sr d'avoir russi? Est-il
certain que le prix du drap ait t, pendant ce temps, plus lev que
si la loi et t rejete?

--Cela ne peut faire l'objet d'un doute. Sans la loi, la France et
t inonde de drap, et le prix se serait avili; ce qui et t un
malheur effroyable.

--Je ne cherche pas encore si c'et t un malheur; mais, quoi qu'il
en soit, vous convenez que le rsultat de la loi a t de faire qu'il
y ait eu moins de drap en France?

--Cela a t non-seulement le rsultat de la loi, mais son but.

--Fort bien, dis-je; et j'crivis sur mon calepin:

De l'aveu du fabricant, depuis vingt-sept ans, il y a eu MOINS DE
DRAP en France  cause de la prohibition.

Il serait trop long et trop monotone d'entrer dans plus de dtails sur
ce curieux voyage d'exploration conomique.

Qu'il me suffise de vous dire que je visitai successivement un pasteur
marchand de laine, un colon marchand de sucre, un fabricant de sel, un
potier, un actionnaire de mines de houille, un fabricant de machines,
d'instruments aratoires et d'outils,--et partout j'obtins la mme
rponse.

Je rentrai chez moi pour revoir mes notes et les mettre en ordre. Je
ne puis mieux faire que de les publier ici.

Depuis vingt-sept ans, grce aux lois imposes au pays par la Chambre
du double vote, il y a eu en France:

  Moins de bl;
  Moins de viande;
  Moins de laine;
  Moins de houille;
  Moins de bougies;
  Moins de fer;
  Moins d'acier;
  Moins de machines;
  Moins de charrues;
  Moins d'outils;
  Moins de draps;
  Moins de toiles;
  Moins de fils;
  Moins de calicot;
  Moins de sel;
  Moins de sucre;

Et moins de toutes les choses qui servent  nourrir, vtir, loger,
meubler, chauffer, clairer et fortifier les hommes.

Par le grand Dieu du ciel, m'criai-je, puisqu'il en est ainsi, LA
FRANCE A T MOINS RICHE.

En mon me et conscience, devant Dieu et devant les hommes, par la
mmoire de mon pre, de ma mre et de mes soeurs, par mon salut
ternel, par tout ce qu'il y a de cher, de prcieux, de sacr et de
saint en ce monde et dans l'autre, j'ai cru que ma conclusion tait
juste.

Et si quelqu'un me prouve le contraire, non-seulement je renoncerai 
raisonner sur ces matires, mais je renoncerai  raisonner sur quoi
que ce soit; car en quel raisonnement pourrai-je avoir confiance, si
je n'en puis avoir en celui-l?

                                                     19 Dcembre 1847.

Vous vous rappelez parfaitement, cher lecteur...

--Je ne me rappelle absolument rien.

--Quoi! huit jours ont suffi pour effacer de votre souvenir l'histoire
de cette mmorable campagne!

--Pensez-vous qu'on y va rver huit jours durant? C'est une prtention
bien _indiscrte_.

--Je vais donc recommencer.

--Ce serait ajouter une indiscrtion  une indiscrtion.

--Vous m'embarrassez. Si vous voulez que la fin du rcit soit
intelligible, il faut bien ne pas perdre de vue le commencement.

--Rsumez-vous.

--Soit. Je disais qu' mon retour de ma premire prgrination
conomique mon calepin constatait ceci: D'aprs la dposition de
tous les industriels protgs, la France a eu, par l'effet des lois
restrictives de la Chambre du double vote, moins de bl, de viande, de
fer, de drap, de toile, d'outils, de sucre, et moins de toutes choses
qu'elle n'en aurait eu sans ces lois.

--Vous me remettez sur la voie. Ces industriels disaient mme que tel
avait t non-seulement le rsultat, mais le but des lois de la
_Chambre du double vote_. Elles aspiraient  renchrir les produits en
les rarfiant.

--D'o je dduisis ce dilemme: Ou elles n'ont pas rarfi les
produits, et alors elles ne les ont pas renchris, et le but a t
manqu; ou elles les ont renchris, et en ce cas elles les ont
rarfis, et la France a t moins bien nourrie, vtue, meuble,
chauffe et sucre.

Plein de foi dans ce raisonnement, j'entrepris une seconde campagne.
Je me prsentai chez le riche propritaire et le priai de jeter les
yeux sur mon calepin, ce qu'il fit un peu  contre-coeur.

Quand il eut fini sa lecture, Monsieur, lui dis-je, tes-vous bien sr
que, relativement  vous, les excellentes intentions de la Chambre du
double vote aient russi?

--Comment auraient-elles manqu de russir? rpondit-il; ne savez-vous
pas que mieux je vends ma rcolte, plus je suis riche?

--C'est assez vraisemblable.

--Et ne comprenez-vous pas que moins il y a de bl dans le pays, mieux
je vends ma rcolte?

--C'est encore vraisemblable.

--_Ergo_.....

--C'est cet _ergo_ qui me proccupe, et voici d'o viennent mes
doutes. Si la Chambre du double vote n'et stipul de protection que
pour vous, vous vous seriez enrichi aux dpens d'autrui. Mais elle a
voulu que d'autres s'enrichissent  vos dpens, comme le constate ce
calepin. tes-vous bien sr que la balance de ces gains illicites
soit en votre faveur?

--Je me plais  le croire. La Chambre du double vote tait peuple de
gros propritaires, qui n'avaient pas la cataracte  l'endroit de
leurs intrts.

--En tout cas, vous conviendrez que, dans l'ensemble de ces mesures
restrictives, tout n'est pas profit pour vous, et que votre part de
gain illicite est fort brche par le gain illicite de ceux qui vous
vendent le fer, les charrues, le drap, le sucre, etc.

--Cela va sans dire.

--En outre, je vous prie de peser attentivement cette considration:
Si la France a t _moins riche_, comme le constate mon calepin...

--Indiscret calepin!

--Si, dis-je, la France a t moins riche, elle a d moins manger.
Beaucoup d'hommes qui se seraient nourris de bl et de viande ont t
rduits  vivre de pommes de terre et de chtaignes. N'est-il pas
possible que ce dcroissement de consommation et de demande ait
affect le prix du bl dans le sens de la baisse, pendant que vos lois
cherchaient  l'affecter dans le sens de la hausse? Et cette
circonstance venant s'ajouter au tribut que vous payez aux matres de
forge, aux actionnaires de mines, aux fabricants de drap, etc., ne
tourne-t-elle pas, en dfinitive, contre vous le rsultat de
l'opration?

--Monsieur, vous me faites subir un interrogatoire fort _indiscret_.
Je jouis de la protection, cela me suffit; et vos subtilits et vos
gnralits ne m'en feront pas dmordre.

L'oreille basse, j'enfourchai ma monture et me rendis chez le
fabricant de drap.

--Monsieur, lui dis-je, que penseriez-vous de l'architecte qui, pour
exhausser une colonne, prendrait  la base de quoi ajouter au sommet?

--Je demanderais pour lui une place  Bictre.

--Et que penseriez-vous d'un fabricant qui, pour accrotre son dbit,
ruinerait sa clientle?

--Je l'enverrais tenir compagnie  l'architecte.

--Permettez-moi donc de vous prier de jeter un regard sur ce calepin.
Il renferme votre dposition et bien d'autres, d'o il rsulte
clairement que les lois restrictives manes de la Chambre du double
vote, dont vous tiez, ont fait la France moins riche qu'elle n'et
t sans ces lois. Ne vous est-il jamais tomb dans l'ide que si le
monopole vous livre la consommation du pays, il ruine les
consommateurs; et que, s'il vous assure le dbouch national, il a
aussi pour effet, premirement, de vous interdire dans une forte
proportion vos dbouchs au dehors, et de restreindre considrablement
vos dbouchs au dedans par l'appauvrissement de votre chalandise?

--Il y a bien l une cause de diminution pour mes profits; mais le
monopole du drap,  lui tout seul, n'a pu appauvrir ma clientle au
point que ma perte surpasse mon bnfice.

--Je vous prie de considrer que votre clientle est appauvrie,
non-seulement par le monopole du drap, mais aussi, comme le constate
ce calepin, par le monopole du bl, de la viande, du fer, de l'acier,
du sucre, du coton, etc.

--Monsieur, votre insistance devient _indiscrte_. Je fais mes
affaires, que ma clientle fasse les siennes.

--C'est ce que je vais lui conseiller.

Et, pensant que le mme accueil m'attendait chez tous les protgs, je
me dispensai de poursuivre mes visites. Je serai plus heureux, me
dis-je, auprs des _non-protgs_. Ils ne font pas la loi, mais ils
font l'opinion, car ils sont incomparablement les plus nombreux.
J'irai donc voir les ngociants, banquiers, courtiers, assureurs,
professeurs, prtres, auteurs, imprimeurs, menuisiers, charpentiers,
charrons, forgerons, maons, tailleurs, coiffeurs, jardiniers,
meuniers, modistes, avocats, avous, et, en particulier, cette classe
innombrable d'hommes qui n'ont rien au monde que leurs bras.

Justement le hasard me servit, et je tombai au milieu d'un groupe
d'ouvriers.

--Mes amis, leur dis-je, voici un prcieux calepin. Veuillez y jeter
un coup d'oeil. Vous le voyez, d'aprs la dposition des protgs
eux-mmes, la France est moins riche par l'effet des lois de la
Chambre du double vote qu'elle ne le serait sans ces lois.

_Un ouvrier._ Est-il bien sr que la perte retombe sur nous?

--Je ne sais, repris-je, c'est ce qu'il s'agit d'examiner; il est
certain qu'il faut qu'elle retombe sur quelqu'un. Or, les _protgs_
affirment qu'elle ne les frappe pas; donc, elle doit frapper les
_non-protgs_.

_Un autre ouvrier._ Cette perte est-elle bien grande?

--Il me semble qu'elle doit tre norme pour vous; car les _protgs_,
tout en avouant que l'effet de ces lois est de diminuer la masse des
richesses, affirment que, quoique la masse soit plus petite, ils
prennent une part plus grande; d'o il suit que la perte des
_non-protgs_ doit tre double.

_L'ouvrier._  combien l'estimez-vous?

--Je ne puis l'apprcier en chiffres, mais je puis me servir de
chiffres pour faire comprendre ma pense. Reprsentons par 1,000 la
richesse qui existerait en France sans ces lois, et par 500 la part
qui reviendrait aux protgs. Celle des non-protgs serait aussi de
500. Puisqu'il est reconnu que les lois restrictives ont diminu le
total, nous pouvons le reprsenter par 800; et puisque les protgs
affirment qu'ils sont plus riches qu'ils ne le seraient sans ces lois,
ils retirent plus de 500. Admettons 600. Il ne vous reste que 200 au
lieu de 500. Par o vous voyez que, pour gagner 1, ils vous font
perdre 3.

_L'ouvrier._ Est-ce que ces chiffres sont exacts?

--Je ne les donne pas pour tels; je veux seulement vous faire
comprendre que, si sur un tout plus petit, les protgs prennent une
part plus grande, les non-protgs portent tout le poids non-seulement
de la diminution totale, mais encore de l'excdant que les protgs
s'attribuent.

_L'ouvrier._ S'il en est ainsi, ne doit-il pas arriver que la dtresse
des _non-protgs_ rejaillisse sur les _protgs_?

--Je le crois. Je suis convaincu qu' la longue la perte tend  se
rpartir sur tout le monde. J'ai essay de le faire comprendre aux
_protgs_, mais je n'ai pas russi.

_Un autre ouvrier._ Quoique la protection ne nous soit pas accorde
directement, on assure qu'elle nous arrive par ricochet.

--Alors il faut renverser tout notre raisonnement en partant toujours
de ce point fixe et avou, que la restriction amoindrit le total de la
richesse nationale. Si, nanmoins, votre part est plus grande, celle
des protgs est doublement brche. En ce cas, pourquoi
rclamez-vous le droit de suffrage? Assurment, vous devez laisser 
des hommes si dsintresss le soin de faire les lois.

_Un autre ouvrier._ tes-vous dmocrate?

--Je suis de la dmocratie, si vous entendez par ce mot:  chacun la
proprit de son travail, libert pour tous, galit pour tous,
justice pour tous, et paix entre tous.

--Comment se fait-il que les meneurs du parti dmocratique soient
contre vous?

--Je n'en sais rien.

--Oh! ils vous habillent de la belle faon!

--Et que peuvent-ils dire?

--Ils disent que vous tes des _docteurs_; ils disent en outre que
vous avez raison _en principe_.

--Qu'entendent-ils par l?

--Ils entendent tout simplement que vous avez raison; que la
restriction est injuste et dommageable; qu'elle diminue la richesse
gnrale; que cette rduction frappe tout le monde, et particulirement,
comme vous dites, la classe ouvrire, et que c'est une des causes qui
nous empchent, nous et nos familles, de nous lever en bien-tre, en
instruction, en dignit et en indpendance. Ils ajoutent qu'il est bon
que les choses soient ainsi; qu'il est fort heureux que nous souffrions
et nous mprenions sur la cause de nos souffrances, et que le triomphe
de vos doctrines, en soulageant nos misres et dissipant nos prjugs,
loignerait les chances de la grande guerre qu'ils attendent avec
impatience[105].

--Ainsi ils se mettent du ct de l'iniquit, de l'erreur et de la
souffrance, le tout pour arriver  la grande guerre?

--Ils font  ce sujet des raisonnements admirables.

--En ce cas, je ne suis ici qu'un _indiscret_, et je me retire.

[Note 105: V. ci-dessus les n{os} 17  28. (_Note de l'diteur._)]


66.--LE SUCRE ANTDILUVIEN.

                                                      13 Fvrier 1818.

On croit que le sucre est d'invention moderne; c'est une erreur. L'art
de le fabriquer a pu se perdre au dluge; mais il tait connu avant ce
cataclysme, ainsi que le prouve un curieux document historique, trouv
dans les grottes de Karnak, et dont on doit la traduction au savant
polyglotte, l'illustre cardinal Mezzofante. Nous reproduisons cet
intressant crit, qui confirme d'ailleurs cette sentence de Salomon:
_Il n'y a rien de nouveau sous le soleil._

En ce temps-l, entre le 42e et le 52e parallle, il y avait une
grande, riche, puissante, spirituelle et brave nation de plus de 36
millions d'habitants, qui tous aimaient le sucre. Le nom de ce peuple
est perdu: nous l'appellerons _Welche_.

Comme leur climat n'admettait pas la culture du _saccharum
officinarum_, les _Welches_ furent d'abord fort embarrasss.

Cependant ils s'avisrent d'un expdient fort trange et qui n'avait
qu'un tort, celui d'tre essentiellement thorique, c'est--dire
raisonnable.

Ne pouvant crer le sucre en nature, ils imaginrent d'en crer la
valeur.

C'est--dire qu'ils faisaient du vin, de la soie, du drap, de la toile
et autres marchandises, qu'ils envoyaient dans l'autre hmisphre pour
recevoir du sucre en change.

Un nombre immense de ngociants, armateurs, navires et marins taient
occups  accomplir cette transaction.

D'abord, les Welches crurent bonnement avoir trouv le moyen le plus
simple, dans leur situation, de se sucrer. Comme ils pouvaient
choisir, sur plus de la moiti du globe, le point o l'on donnait le
plus de sucre contre le moins de vin ou de toile, ils se disaient:
Vraiment, si nous faisions le sucre nous-mmes,  travail gal, nous
n'en obtiendrions pas la dixime partie!

C'tait trop simple, en effet, pour des Welches, et cela ne pouvait
durer.

Un grand homme d'tat (amiral sans emploi) jeta un jour parmi eux
cette terrible pense: Si jamais nous avons une guerre maritime,
comment ferons-nous pour aller chercher du sucre?

 cette rflexion judicieuse tous les esprits furent troubls, et
voici de quoi l'on s'avisa.

On se mit en devoir d'accaparer, prcisment dans cet autre hmisphre
avec lequel on craignait de voir les communications interrompues, un
imperceptible lopin de terre, disant: Que cet atome soit  nous, et
notre provision de sucre est assure.

Donc, en prvision d'une guerre possible, on fit une guerre relle qui
dura cent ans. Enfin, elle se termina par un trait qui mit les
Welches en possession du lopin de terre convoit, lequel prit nom:
_Saccharique_.

Ils s'imposrent de nouvelles taxes pour payer les frais de la guerre;
puis de nouvelles taxes encore pour organiser une puissante marine
afin de conserver le lopin.

Cela fait, il fut question de tirer parti de la prcieuse conqute.

Le petit recoin des antipodes tait rebelle  la culture. Il avait
besoin de protection. Il fut dcid que le commerce de la moiti du
globe serait dsormais interdit aux _Welches_, et que pas un d'entre
eux ne pourrait sucer une boule de sucre qui ne vnt du lopin en
question.

Ayant ainsi tout arrang, taxes et restrictions, on se frotta les
mains, disant: Ceci n'est pas de la thorie.

Cependant quelques _Welches_, traversant l'Ocan, allrent 
Saccharique pour y cultiver la canne. Mais il se trouva qu'ils ne
pouvaient supporter le travail sous ce climat nervant. On alla alors
dans une autre partie du monde, puis, y ayant enlev des hommes tout
noirs, on les transporta sur l'lot, et on les contraignit,  grands
coups de bton,  le cultiver.

Malgr cet expdient nergique, le petit lot ne pouvait fournir le
demi-quart du sucre qui tait ncessaire  la nation _Welche_. Le prix
s'en leva, ainsi qu'il arrive toujours quand dix personnes
recherchent une chose dont il n'y a que pour une. Les plus riches
d'entre les Welches purent seuls se sucrer.

La chert du sucre eut un autre effet. Elle excita les planteurs de
Saccharique  aller enlever un plus grand nombre d'hommes noirs, afin
de les assujettir, toujours  grands coups de bton,  cultiver la
canne jusque sur les sables et les rochers les plus arides. On vit
alors ce qui ne s'tait jamais vu, les habitants d'un pays ne rien
faire directement pour pourvoir  leur subsistance et  leur vtement,
et ne travailler que pour l'exportation.

Et les _Welches_ disaient: C'est merveilleux de voir comme le travail
se dveloppe sur notre lot des antipodes.

Pourtant, dans la suite des temps, les plus pauvres d'entre eux se
prirent  murmurer en ces termes:

Qu'avons-nous fait? Voil que le sucre n'est plus  notre porte. En
outre, nous ne faisons plus le vin, la soie et la toile qui se
rpandaient dans tout un hmisphre. Notre commerce est rduit  ce
qu'un petit rocher peut donner et recevoir. Notre marine marchande est
aux abois, et les taxes nous accablent.

Mais on leur rpondait avec raison: N'est-ce pas une gloire pour vous
d'avoir une possession aux antipodes? Quant au vin, buvez-le. Quant 
la toile et au drap, on vous en fera faire en vous accordant des
privilges. Et pour ce qui est des taxes, il n'y a rien de perdu,
puisque l'argent qui sort de vos poches entre dans les ntres.

Quelquefois ces mmes rveurs demandaient:  quoi bon cette grande
marine militaire? On leur rpondait:  conserver la colonie.--Et s'ils
insistaient, disant:  quoi bon la colonie? on leur rpliquait sans
hsiter:  conserver la marine militaire.

Ainsi les pauvres utopistes taient battus sur tous les points.

Cette situation, dj fort complique, s'embrouilla encore par un
vnement imprvu.

Les hommes d'tat du pays des _Welches_, se fondant sur ce que
l'avantage d'avoir une colonie entranait de grandes dpenses, avaient
jug qu'en bonne justice, elles devaient retomber, du moins en
partie, sur les mangeurs de sucre. En consquence, ils l'avaient
frapp d'un lourd impt.

En sorte que le sucre, dj fort cher, renchrit encore de tout le
montant de la taxe.

Or, quoique le pays des _Welches_ ne ft pas propre  la culture de la
canne, comme il n'y a rien qu'on ne puisse faire moyennant une
suffisante dose de travail et de capital, les chimistes, allchs par
les hauts prix, se mirent  chercher du sucre partout, dans la terre,
dans l'eau, dans l'air, dans le lait, dans le raisin, dans la carotte,
dans le mas, dans la citrouille; et ils firent tant qu'ils finirent
par en trouver un peu dans un modeste lgume, dans une plante juge
jusque-l si insignifiante, qu'on lui avait donn ce nom doublement
humiliant: _Beta vulgaris_.

On fit donc du sucre chez les Welches; et cette industrie, contrarie
par la nature, mais seconde par l'intelligence de travailleurs libres
et surtout par l'lvation factice des prix, fit de rapides progrs.

Bon Dieu! qui pourrait dire la confusion que cette dcouverte jeta
dans la situation conomique des Welches. Bientt, elle compromit tout
 la fois et la production si dispendieuse du sucre dans le petit lot
des antipodes, et ce qui restait de marine marchande occupe  faire
le commerce de cet lot, et la marine militaire elle-mme, qui ne peut
se recruter que dans la marine marchande.

En prsence de cette perturbation inattendue, tous les Welches se
mirent  chercher une issue raisonnable.

Les uns disaient: Revenons peu  peu  l'tat de choses qui s'tait
tabli naturellement, avant que d'absurdes systmes ne nous eussent
jets dans ce dsordre. Comme autrefois, faisons du sucre sous forme
de vin, de soie, et de toile; ou plutt laissons ceux qui veulent du
sucre en crer la valeur sous la forme qui leur convient. Alors nous
aurons du commerce avec un hmisphre tout entier; alors notre marine
marchande se relvera et notre marine militaire aussi, si besoin est.
Le travail libre, essentiellement progressif, surmontera le travail
esclave, essentiellement stationnaire. L'esclavage mourra de sa belle
mort, sans qu'il soit ncessaire que les peuples fassent des uns aux
autres une police pleine de dangers. Le travail et les capitaux
prendront partout la direction la plus avantageuse. Sans doute,
pendant la transition, il y aura quelques intrts froisss. Nous leur
viendrons en aide le plus possible. Mais quand on a fait depuis
longtemps fausse route, il est puril de refuser d'entrer dans la
bonne voie parce qu'il faut se donner quelque peine.

Ceux qui parlaient ainsi furent traits de novateurs, d'idologues, de
mtaphysiciens, de visionnaires, de tratres, de perturbateurs du
repos public.

Les hommes d'tat disaient: Il est indigne de nous de chercher 
sortir d'une situation artificielle par un retour vers une situation
naturelle. On n'est pas grand homme pour si peu. Le comble de l'art
est de tout arranger sans rien dranger. Ne touchons pas 
l'esclavage, ce serait dangereux; ni au sucre de betterave, ce serait
injuste; n'admettons pas le commerce libre avec tout l'autre
hmisphre, ce serait la mort de notre colonie; ne renonons pas  la
colonie, ce serait la mort de notre marine; et ne restons pas dans le
_statu quo_, ce serait la mort de tous les intrts.

Ceux-ci acquirent un grand renom d'hommes modrs et pratiques. On
disait d'eux: Voil d'habiles administrateurs, qui savent tenir compte
de toutes les difficults.

Tant il y a que, pendant qu'on cherchait un changement qui ne changet
rien, les choses furent toujours en empirant, jusqu' ce que survint
la solution suprme, le dluge, qui a tranch, en les engloutissant,
cette question et bien d'autres.


67.--MONITA SECRETA.

                                                      20 Fvrier 1848.

Un grand nombre d'lecteurs protectionnistes catalans ont rdig, pour
leur dput, une sorte de Cahier dont une copie nous a t
communique. En voici quelques extraits assez curieux.

N'oubliez jamais que votre mission est de maintenir et tendre nos
privilges. Vous tes Catalan d'abord et Espagnol ensuite.

Le ministre vous promettra faveur pour faveur. Il vous dira: Votez les
lois qui me conviennent; j'tendrai ensuite vos monopoles. Ne vous
laissez pas prendre  ce pige, et rpondez: tendez d'abord nos
monopoles, et je voterai ensuite vos lois.

Ne vous asseyez ni  gauche, ni  droite, ni au centre. Quand on est
infod au ministre, on n'obtient pas grand'-chose; et quand on lui
fait de l'opposition systmatique, on n'obtient rien. Prenez votre
sige au centre gauche, ou au centre droit. Les positions
intermdiaires sont les meilleures. L'exprience le prouve. L, on se
rend redoutable par les boules noires, et l'on se fait bien venir par
les boules blanches.

Lisez  fond dans l'me du ministre, et aussi dans celle du chef de
parti qui aspire  le remplacer. Si l'un est restrictionniste par
ncessit et l'autre par instinct, poussez  un changement de cabinet.
Le nouvel occupant vous donnera deux garanties au lieu d'une.

Il n'est pas probable que le ministre vous demande jamais des
_sacrifices_ par amour de la justice, de la libert, de l'galit;
mais il pourrait y tre conduit par les ncessits du Trsor. Il se
peut qu'il vous dise un jour: Je n'y puis plus tenir. L'quilibre de
mon budget est rompu. Il faut que je laisse entrer les produits
franais pour avoir une occasion de perception.

Tenez-vous prt pour cette ventualit, qui est la plus menaante et
mme la seule menaante en ce moment. Il faut avoir deux cordes 
votre arc. Entendez-vous avec vos corestrictionnistes du _centre_, et
menacez de faire passer un gros bataillon  _gauche_. Le ministre
effray aura recours  un emprunt, et nous y gagnerons un an,
peut-tre deux; le peuple payera les intrts.

Si pourtant le ministre insiste, ayez  lui proposer un nouvel impt;
par exemple, une taxe sur le vin. Dites que le vin est la _matire
imposable_ par excellence. Cela est vrai, puisque le vigneron est par
excellence le _contribuable dbonnaire_.

Surtout ne vous avisez pas, par un zle mal entendu, de parer le coup
en faisant allusion  la moindre rduction de dpenses. Vous vous
alineriez tous les ministres prsents et futurs, et de plus, tous les
journalistes, ce qui est fort grave.

Vous pouvez bien parler d'_conomies_ en gnral, cela rend populaire.
Tenez-vous-en au mot. Cela suffit aux lecteurs.

Nous venons de parler des journalistes. Vous savez que la presse est
le quatrime pouvoir de l'tat, nous pourrions dire le premier. Vous
ne sauriez employer avec elle une diplomatie trop profonde.

Si, par le plus grand des hasards, il se rencontre un journal dispos
 vendre les questions, achetez la ntre. C'est un moyen fort
expditif. Mais il serait encore mieux d'acheter le silence; c'est
moins coteux, et,  coup sr, plus prudent. Quand on a contre soi la
raison et la justice, le plus sr est d'touffer la discussion.

Quant aux thories que vous aurez  soutenir, voici la grande rgle:

S'il y a deux manires de produire une chose, que l'une de ces
manires soit dispendieuse et l'autre conomique, frappez d'une taxe
la manire conomique au profit de la manire dispendieuse. Par
exemple, si avec soixante journes de travail consacr  produire de
la laine, les Espagnols peuvent faire venir de France dix _varas_ de
drap, et qu'il leur faille cent journes de travail pour obtenir ces
dix _varas_ de drap en les fabriquant eux-mmes, favorisez le second
mode aux dpens du premier. Vous ne pouvez vous figurer tous les
avantages qu'il en rsultera.

D'abord, tous les hommes qui emploient la manire dispendieuse vous
seront reconnaissants et dvous. Vous aurez en eux un fort appui.

Ensuite, le mode conomique disparaissant peu  peu du pays et le mode
dispendieux s'tendant sans cesse, vous verrez grossir le nombre de
vos partisans et s'affaiblir celui de vos adversaires.

Enfin, comme un mode plus dispendieux implique plus de travail, vous
aurez pour vous tous les ouvriers et tous les philanthropes. Il vous
sera ais, en effet, de montrer combien le travail serait affect, si
on laissait se relever le mode conomique.

Tenez-vous-en  cette premire apparence et ne souffrez pas qu'on
aille au fond des choses, car qu'arriverait-il?

Il arriverait que certains esprits, trop enclins  l'investigation,
dcouvriraient bientt la supercherie. Ils s'apercevraient que si la
production des dix _varas_ de drap occupe cent journes, il y a
soixante journes de moins consacres  la production de la laine,
contre laquelle on recevait autrefois dix _varas_ de drap franais.

Ne disputez pas sur cette premire compensation; c'est trop clair,
vous seriez battu; mais montrez toujours les autres quarante journes
mises en activit par le mode dispendieux.

Alors on vous rpondra: Si nous nous en tions tenus au mode
conomique, le capital qui a t dtourn vers la production directe
du drap aurait t disponible dans le pays; il y aurait produit des
choses utiles et aurait fait travailler ces quarante ouvriers que vous
prtendez avoir tirs de l'oisivet. Et quant aux produits de leur
travail, ils auraient t achets prcisment par les consommateurs de
drap, puisque, obtenant  meilleur march le drap franais, une somme
de rmunration suffisante pour payer quarante ouvriers serait reste
disponible aussi entre leurs mains.

Ne vous engagez pas dans ces subtilits. Traitez de rveurs,
idologues, utopistes et conomistes ceux qui raisonnent de la sorte.

Ne perdez jamais ceci de vue. Dans ce moment, le public ne pousse pas
l'investigation aussi loin. Le plus sr moyen de lui faire ouvrir les
yeux, ce serait de discuter. Vous avez pour vous l'apparence,
tenez-vous-y et riez du reste.

Il se peut qu'un beau jour les ouvriers, ouvrant les yeux, disent:

Puisque vous forcez la chert des produits par l'opration de la loi,
vous devriez bien aussi, pour tre justes, forcer la chert des
salaires par l'opration de la loi.

Laissez tomber l'argument aussi longtemps que possible. Quand vous ne
pourrez plus vous taire, rpondez: La chert des produits nous
encourage a en faire davantage; pour cela, il nous faut plus
d'ouvriers. Cet accroissement de demande de main-d'oeuvre hausse vos
salaires, et c'est ainsi que nos privilges s'tendent  vous _par
ricochet_.

L'ouvrier vous rpondra peut-tre: Cela serait vrai si l'excdant de
production excit par la chert se faisait au moyen de capitaux tombs
de la lune. Mais si vous ne pouvez que les soutirer  d'autres
industries, n'y ayant pas augmentation de capital, il ne peut y avoir
augmentation de salaires. Nous en sommes pour payer plus cher les
choses qui nous sont ncessaires, et votre _ricochet_ est une
dception.

Donnez-vous alors beaucoup de mal pour expliquer et embrouiller le
mcanisme du _ricochet_.

L'ouvrier pourra insister et vous dire:

Puisque vous avez tant de confiance dans les _ricochets_, changeons
de rle. Ne protgez plus les produits, mais protgez les salaires.
Fixez-les lgislativement  un taux lev. Tous les proltaires
deviendront riches; ils achteront beaucoup de vos produits, et vous
vous enrichirez _par ricochet_[106].

[Note 106: V. le pamphlet _Spoliation et Loi_, pages 1  15 du tome
V.--(_Note de l'diteur._)]

Nous faisons ainsi parler un ouvrier, pour vous montrer combien il est
dangereux d'approfondir les questions. C'est ce que vous devez viter
avec soin. Heureusement, les ouvriers, travaillant matin et soir,
n'ont gure le temps de rflchir. Profitez-en; parlez  leurs
passions; dclamez contre l'tranger, contre la concurrence, contre la
libert, contre le capital, afin de dtourner leur attention du
_privilge_.

Attaquez vertement, en toute occasion, les professeurs d'conomie
politique. S'il est un point sur lequel ils ne s'accordent pas,
concluez qu'il faut repousser les choses sur lesquelles ils
s'accordent.

Voici le syllogisme dont vous pourrez faire usage:

Les conomistes sont d'accord que les hommes doivent tre gaux
devant la loi;

Mais ils ne sont pas d'accord sur la _thorie de la rente_;

Donc ils ne sont pas d'accord sur tous les points;

Donc il n'est pas certain qu'ils aient raison quand ils disent que
les hommes doivent tre gaux devant la loi;

Donc il faut que les lois crent des privilges pour nous aux dpens
de nos concitoyens.

Ce raisonnement fera un trs-bon effet.

Il est un autre mode d'argumentation que vous pourrez employer avec
beaucoup de succs.

Observez ce qui se passe sur la surface du globe, et s'il y survient
un accident fcheux quelconque, dites: Voil ce que fait la libert.

Si donc Madrid est incendi, et si, pour le reconstruire  moins de
frais, on laisse entrer du bois et du fer trangers, attribuez
l'incendie, ou du moins tous les effets de l'incendie,  cette
libert.

Un peuple a labour, fum, hers, sem et sarcl tout son territoire.
Au moment de rcolter, sa moisson est emporte par un flau; ce peuple
est plac dans l'alternative ou de mourir de faim, ou de faire venir
des subsistances du dehors. S'il prend ce dernier parti, et il le
prendra certainement, il y aura un grand drangement dans ses affaires
ordinaires; cela est infaillible: il prouvera une crise industrielle
et financire. Dissimulez avec soin que cela vaut mieux, aprs tout,
que de mourir d'inanition, et dites: Si ce peuple n'avait pas eu la
libert de faire venir des subsistances du dehors, il n'aurait pas
subi une crise industrielle et financire. (_V. les n{os} 21 et 30._)

Nous pouvons vous assurer, par exprience, que ce raisonnement vous
fera grand bonheur.

Quelquefois on invoquera les _principes_. Moquez-vous des principes,
ridiculisez les principes, bafouez les principes. Cela fait trs-bien
auprs d'une nation sceptique.

Vous passerez pour un homme _pratique_, et vous inspirerez une grande
confiance.

D'ailleurs vous induirez ainsi la lgislature  mettre, dans chaque
cas particulier, toutes les vrits en question, ce qui nous fera
gagner du temps. Songez o en serait l'astronomie, si ce thorme:
_Les trois angles d'un triangle sont gaux  deux angles droits_,
n'tait pas admis, aprs dmonstration, une fois pour toutes, et s'il
fallait le prouver en toute rencontre? On n'en finirait pas.

De mme, si vos adversaires prouvent que toute restriction entrane
_deux pertes pour un profit_, exigez qu'ils recommencent la
dmonstration dans chaque cas particulier, et dites hardiment qu'en
conomie politique il n'y a pas de _vrit absolue_[107].

[Note 107: V. ci-dessus les n{os} 57 et 58, pages 377 et 384, et V. au
tome IV, pages 79, 86 et 94, les chap. XIII, XIV et XVIII de la
premire srie des _Sophismes_. (_Note de l'diteur._)]

Profitez de l'immense avantage d'avoir affaire  une nation qui pense
que rien n'est vrai ni faux.

Conservez toujours votre position actuelle  l'gard de nos
adversaires.

Que demandons-nous? des privilges.

Que demandent-ils? la libert.

Ils ne veulent pas usurper nos droits, ils se contentent de dfendre
les leurs.

Heureusement, dans leur ardeur impatiente, ils sont assez mauvais
tacticiens pour chercher des preuves. Laissez-les faire. Ils
s'imposent ainsi le rle qui nous revient. Faites semblant de croire
qu'ils proposent un systme nouveau, trange, compliqu, hasardeux, et
que l'_onus probandi_ leur incombe. Dites que vous, au contraire, ne
mettez en avant ni _thorie_ ni _systme_. Vous serez affranchi de
rien prouver. Tous les hommes modrs seront pour vous.


68.--PETITES AFFICHES DE JACQUES BONHOMME[108].

[Note 108: Parmi les nombreux journaux que fit clore le 24 fvrier
1848, et qui n'eurent qu'une existence phmre, il faut compter le
_Jacques Bonhomme_,  la rdaction duquel Bastiat donna son concours.
Cette feuille, qui aspirait  clairer le peuple, contenait un article
final destin  tre affich et mis ainsi gratuitement sous les yeux
des passants.--(_Note de l'diteur._)]

                                                         12 Mars 1848.

I

SOULAGEMENT IMMDIAT DU PEUPLE.

PEUPLE,

On te dit: Tu n'as pas assez pour vivre; que l'tat y ajoute ce qui
manque. Qui ne le voudrait, si c'tait possible?

Mais, hlas! la caisse du percepteur n'est pas l'urne de Cana.

Quand Notre-Seigneur mettait un litre de vin dans cette urne, il en
sortait deux; mais quand tu mets cent sous dans la caisse du
buraliste, il n'en sort pas dix francs; il n'en sort pas mme cent
sous, car le buraliste en garde quelques-uns pour lui.

Comment donc ce procd augmenterait-il ton travail ou ton salaire?

Ce qu'on te conseille se rduit a ceci: Tu donneras cinq francs 
l'tat contre rien, et l'tat te donnera quatre francs contre ton
travail. March de dupe.

Peuple, comment l'tat pourra-t-il te faire vivre, puisque c'est toi
qui fais vivre l'tat?

Voici le mcanisme des ateliers de charit rduits en systme[109]:

[Note 109: Jacques Bonhomme n'entend pas critiquer les mesures
d'urgence.]

L'tat te prend six pains, il en mange deux, et exige ton travail pour
t'en rendre quatre. Si, maintenant, tu lui demandes huit pains, il ne
peut faire autre chose que ceci: t'en prendre douze, en manger quatre,
et te faire gagner le reste.

Peuple, sois plus avis; fais comme les rpublicains d'Amrique: donne
 l'tat le strict ncessaire _et garde le reste pour toi_.

Demande la suppression des fonctions inutiles, la rduction des gros
traitements, l'abolition des privilges, monopoles et entraves, la
simplification des rouages administratifs.

Au moyen de ces conomies, exige la suppression de l'octroi, celle de
l'impt du sel, celle de la taxe sur les bestiaux et sur le bl.

Ainsi la vie sera  meilleur march, et, tant  meilleur march,
chacun aura un petit reliquat sur son salaire actuel;--et au moyen de
ce petit reliquat multipli par trente-six millions d'habitants,
chacun pourra aborder et payer une consommation nouvelle;--et chacun
consommant un peu plus, nous nous procurerons tous un peu plus de
travail les uns aux autres;--et puisque le travail sera plus demand
dans le pays, les salaires hausseront;--et alors, peuple, tu auras
rsolu le problme: gagner plus de sous et obtenir plus de choses pour
chaque sou.

Ce n'est pas si brillant que la prtendue urne de Cana du Luxembourg,
mais c'est sr, solide, praticable, immdiat et juste.


II

FUNESTE REMDE.

Quand notre frre souffre, il faut le soulager.

Mais ce n'est pas la bont de l'intention qui fait la bont de la
potion. On peut trs-charitablement donner un remde qui tue.

Un pauvre ouvrier tait malade; le docteur arrive, lui tte le pouls,
lui fait tirer la langue et lui dit: Brave homme, vous n'tes pas
assez nourri.--Je le crois, dit le moribond; j'avais pourtant un vieux
mdecin fort habile. Il me donnait les trois quarts d'un pain tous les
soirs. Il est vrai qu'il m'avait pris le pain tout entier le matin, et
en avait gard le quart pour ses honoraires. Je l'ai chass, voyant
que ce rgime ne me gurissait pas.--L'ami, mon confrre tait un
ignorant intress. Il ne voyait pas que votre sang est appauvri. Il
faut _rorganiser_ cela. Je vais vous introduire du sang nouveau dans
le bras gauche; pour cela il faudra que je vous le tire du bras droit.
Mais pourvu que vous ne teniez aucun compte ni du sang qui sortira du
bras droit ni de celui qui se perdra dans l'opration vous trouverez
_ma_ recette admirable.

Voil o nous en sommes. L'tat dit au peuple: Tu n'as pas assez de
pain, je vais t'en donner. Mais comme je n'en fais pas, je commencerai
par te le prendre, et, aprs avoir satisfait mon apptit, qui n'est
pas petit, je te ferai gagner le reste.

Ou bien: Tu n'as pas assez de salaires, paye-moi plus d'impts. J'en
distribuerai une partie  mes agents, et avec le surplus, je te ferai
travailler.

Et si le peuple, n'ayant des yeux que pour le pain qu'on lui donne,
perd de vue celui qu'on lui prend; si, voyant le petit salaire que la
taxe lui procure, il ne voit pas le gros salaire qu'elle lui te, on
peut prdire que sa maladie s'aggravera.


69.--CIRCULAIRES D'UN MINISTRE INTROUVABLE.

                                                         19 Mars 1848.

  _Le ministre de l'intrieur  MM. les commissaires du gouvernement,
  prfets, maires_, etc.

Les lections approchent; vous dsirez que je vous indique la ligne de
conduite que vous avez  tenir; la voici: Comme citoyens, je n'ai rien
 vous prescrire, si ce n'est de puiser vos inspirations dans votre
conscience et dans l'amour du bien public. Comme fonctionnaires,
respectez et faites respecter les liberts des citoyens.

Nous interrogeons le pays. Ce n'est pas pour lui arracher, par
l'intimidation ou la ruse, une rponse mensongre. Si l'Assemble
nationale a des vues conformes aux ntres, nous gouvernerons, grce 
cette union, avec une autorit immense. Si elle ne pense pas comme
nous, il ne nous restera qu' nous retirer et nous efforcer de la
ramener  nous par une discussion loyale. L'exprience nous avertit de
ce qu'il en cote de vouloir gouverner avec des majorits factices.

       *       *       *       *       *

  _Le ministre du commerce aux ngociants de la Rpublique._

CITOYENS,

Mes prdcesseurs ont fait ou ont eu l'air de faire de grands efforts
pour vous procurer des affaires. Ils s'y sont pris de toutes faons,
sans autres rsultats que celui-ci: aggraver les charges de la nation
et nous crer des obstacles. Tantt ils foraient les exportations par
des primes; tantt ils gnaient les importations par des entraves. Il
leur est arriv souvent de s'entendre avec leurs collgues de la
marine et de la guerre pour s'emparer d'une petite le perdue dans
l'Ocan, et quand, aprs force emprunts et batailles, on avait russi,
on vous donnait, comme Franais, le privilge exclusif de trafiquer
avec la petite le,  la condition de ne plus trafiquer avec le reste
du monde.

Tous ces ttonnements ont conduit  reconnatre la vrit de cette
rgle, dans laquelle se confondent et votre intrt propre, et
l'intrt national, et l'intrt de l'humanit: _acheter et vendre l
o on peut le faire avec le plus d'avantage_.

Or, comme c'est l ce que vous faites naturellement sans que je m'en
mle, je suis rduit  avouer, que mes fonctions sont plus
qu'inutiles; je ne suis pas mme la _mouche du coche_.

C'est pourquoi je vous donne avis que mon ministre est supprim. La
Rpublique supprime en mme temps toutes les entraves dans lesquelles
mes prdcesseurs vous ont enlacs, et tous les impts qu'il faut bien
faire payer au peuple pour mettre ces entraves en action. Je vous prie
de me pardonner le tort que je vous ai fait; et pour me prouver que
vous n'avez pas de rancune, j'espre que l'un d'entre vous voudra bien
m'admettre comme commis dans ses bureaux, afin que j'apprenne le
commerce, pour lequel mon court passage au ministre m'a donn du
got.

       *       *       *       *       *

  _Le ministre de l'agriculture aux agriculteurs._

CITOYENS,

Un heureux hasard m'a suggr une pense qui ne s'tait jamais
prsente  l'esprit de mes prdcesseurs; c'est que vous appartenez
comme moi  l'espce humaine. Vous avez une intelligence pour vous en
servir, et, de plus, cette source vritable de tous progrs, le dsir
d'amliorer votre condition.

Partant de l, je me demande  quoi je puis vous servir. Vous
enseignerai-je l'agriculture? Mais il est probable que vous la savez
mieux que moi. Vous inspirerai-je le dsir de substituer les bonnes
pratiques aux mauvaises? Mais ce dsir est en vous au moins autant
qu'en moi. Votre intrt le fait natre, et je ne vois pas comment mes
circulaires pourraient parler  vos oreilles plus haut que votre
propre intrt.

Le prix des choses vous est connu. Vous avez donc une rgle qui vous
indique ce qu'il vaut mieux produire ou ne produire pas. Mon
prdcesseur voulait vous procurer du travail manufacturier pour
occuper vos jours de chmage. Vous pourriez, disait-il, vous livrer 
ce travail avec avantage pour vous et pour le consommateur. Mais de
deux choses l'une: ou cela est vrai, et alors qu'est-il besoin d'un
ministre pour vous signaler un travail lucratif  votre porte? Vous
le dcouvrirez bien vous-mmes, si vous n'tes pas d'une race
infrieure frappe d'idiotisme; hypothse sur laquelle est bas mon
ministre et que je n'admets pas. Ou cela n'est pas vrai; en ce cas,
combien ne serait-il pas dommageable que le ministre impost un
travail strile  tous les agriculteurs de France, par mesure
administrative!

Jusqu'ici, mes collaborateurs et moi nous sommes donn beaucoup de
mouvement sans aucun rsultat, si ce n'est de vous faire payer des
taxes, car notez bien qu' chacun de nos mouvements rpond une taxe.
Cette circulaire mme n'est pas gratuite. Ce sera la dernire.
Dsormais, pour faire prosprer l'agriculture, comptez sur vos
efforts et non sur ceux de mes bureaucrates; tournez vos yeux sur vos
champs et non sur un htel de la rue de Grenelle.

       *       *       *       *       *

  _Le ministre des cultes aux ministres de la religion._

CITOYENS,

Cette lettre a pour objet de prendre cong de vous. La libert des
cultes est proclame. Vous n'aurez affaire dsormais, comme tous les
citoyens, qu'au ministre de la justice. Je veux dire que si, ce que je
suis loin de prvoir, vous usez de votre libert de manire  blesser
la libert d'autrui, troubler l'ordre, ou choquer l'honntet, vous
rencontrerez infailliblement la rpression lgale,  laquelle nul ne
doit tre soustrait. Hors de l, vous agirez comme vous l'entendrez,
et cela tant, je ne vois pas en quoi je puis vous tre utile. Moi et
toute la vaste administration que je dirige, nous devenons un fardeau
pour le public. Ce n'est pas assez dire; car  quoi pourrions-nous
occuper notre temps sans porter atteinte  la libert de conscience?
videmment, tout fonctionnaire qui ne fait pas une chose utile, en
fait une nuisible par cela seul qu'il agit. En nous retirant, nous
remplissons donc deux conditions du programme rpublicain: conomie,
libert.

                               Le Secrtaire du ministre introuvable,

                                                                 F. B.


70.--FUNESTES ILLUSIONS.

                                 _Journal des conomistes_, mars 1848.

LES CITOYENS FONT VIVRE L'TAT.

L'TAT NE PEUT FAIRE VIVRE LES CITOYENS.

Il m'est quelquefois arriv de combattre le Privilge par la
plaisanterie. C'tait, ce me semble, bien excusable. Quand
quelques-uns veulent vivre aux dpens de tous, il est bien permis
d'infliger la piqre du ridicule au petit nombre qui exploite et  la
masse exploite.

Aujourd'hui, je me trouve en face d'une autre illusion. Il ne s'agit
plus de privilges particuliers, il s'agit de transformer le privilge
en droit commun. La nation tout entire a conu l'ide trange qu'elle
pouvait accrotre indfiniment la substance de sa vie, en la livrant 
l'tat sous forme d'impts, afin que l'tat la lui rende en partie
sous forme de travail, de profits et de salaires. On demande que
l'tat assure le bien-tre  tous les citoyens; et une longue et
triste procession, o tous les ordres de travailleurs sont
reprsents, depuis le roide banquier jusqu' l'humble blanchisseuse,
dfile devant le _grand organisateur_ pour solliciter une assistance
pcuniaire.

Je me tairais s'il n'tait question que de mesures provisoires,
ncessites et en quelque sorte justifies par la commotion de la
grande rvolution que nous venons d'accomplir; mais ce qu'on rclame,
ce ne sont pas des remdes exceptionnels, c'est l'application d'un
systme. Oubliant que la bourse des citoyens alimente celle de l'tat,
on veut que la bourse de l'tat alimente celle des citoyens.

Ah! ce n'est pas avec l'ironie et le sarcasme que je m'efforcerai de
dissiper cette funeste illusion; car,  mes yeux du moins, elle jette
un voile sombre sur l'avenir; et c'est l, je le crains bien, l'cueil
de notre chre Rpublique.

D'ailleurs, comment avoir le courage de s'en prendre au peuple, s'il
ignore ce qu'on lui a toujours dfendu d'apprendre, s'il nourrit dans
son coeur des esprances chimriques qu'on s'est appliqu  y faire
natre?

Que faisaient nagure et que font encore les puissants du sicle, les
grands propritaires, les grands manufacturiers? Ils demandaient  la
loi des supplments de profits, au dtriment de la masse. Est-il
surprenant que la masse, aujourd'hui en position de faire la loi, lui
demande aussi un supplment de salaires? Mais, hlas! il n'y a pas
au-dessous d'elle une autre masse d'o cette source de subventions
puisse jaillir. Le regard attach sur le pouvoir, les industriels
s'taient transforms en solliciteurs. Faites-moi vendre mieux mon
bl! faites-moi tirer un meilleur parti de ma viande! levez
artificiellement le prix de mon fer, de mon drap, de ma houille! Tels
taient les cris qui assourdissaient la Chambre privilgie. Est-il
surprenant que le peuple victorieux se fasse solliciteur  son tour!
Mais, hlas! si la loi peut,  la rigueur, faire des largesses 
quelques privilgis, aux dpens de la nation, comment concevoir
qu'elle fasse des largesses  la nation tout entire?

Quel exemple donne en ce moment mme la classe moyenne? On la voit
obsder le gouvernement provisoire et se jeter sur le budget comme sur
une proie. Est-il surprenant que le peuple manifeste aussi l'ambition
bien humble de vivre au moins en travaillant?

Que disaient sans cesse les gouvernants?  la moindre lueur de
prosprit, ils s'en attribuaient sans faon tout le mrite; ils ne
parlaient pas des vertus populaires qui en sont la base, de
l'activit, de l'ordre, de l'conomie des travailleurs. Non, cette
prosprit, d'ailleurs fort douteuse, ils s'en disaient les auteurs.
Il n'y a pas encore deux mois que j'entendais le ministre du commerce
dire: Grce  l'intervention active du gouvernement, grce  la
sagesse du roi, grce au patronage des sciences, toutes les classes
industrielles sont florissantes. Faut-il s'tonner que le peuple ait
fini par croire que le bien-tre lui venait d'en haut comme une manne
cleste, et qu'il tourne maintenant ses regards vers les rgions du
pouvoir? Quand on s'attribue le mrite de tout le bien qui arrive, on
encourt la responsabilit de tout le mal qui survient.

Ceci me rappelle un cur de notre pays. Pendant les premires annes
de sa rsidence, il ne tomba pas de grle dans la commune; et il tait
parvenu  persuader aux bons villageois que ses prires avaient
l'infaillible vertu de chasser les orages. Cela fut bien tant qu'il ne
grla pas; mais,  la premire apparition du flau, il fut chass de
la paroisse. On lui disait: C'est donc par mauvaise volont que vous
avez permis  la tempte de nous frapper?

La Rpublique s'est inaugure par une semblable dception. Elle a jet
cette parole au peuple, si bien prpar d'ailleurs  la recevoir: Je
garantis le bien-tre  tous les citoyens. Et puisse cette parole ne
pas attirer des temptes sur notre patrie!

Le peuple de Paris s'est acquis une gloire ternelle par son courage.

Il a excit l'admiration du monde entier par son amour pour l'ordre
public, son respect pour tous les droits et toutes les proprits.

Il lui reste  accomplir une tche bien autrement difficile, il lui
reste  repousser de ses lvres la coupe empoisonne qu'on lui
prsente. Je le dis avec conviction, tout l'avenir de la Rpublique
repose aujourd'hui sur son bon sens. Il n'est plus question de la
droiture de ses intentions, personne ne peut les mconnatre; il
s'agit de la droiture de ses instincts. La glorieuse rvolution qu'il
a accomplie par son courage, qu'il a prserve par sa sagesse, n'a
plus  courir qu'un danger: la dception; et contre ce danger, il n'y
a qu'une planche de salut: la sagacit du peuple.

Oui, si des voix amies avertissent le peuple, si des mains courageuses
lui ouvrent les yeux, quelque chose me dit que la Rpublique vitera
le gouffre bant qui s'ouvre devant elle; et alors quel magnifique
spectacle la France donnera au monde! Un peuple triomphant de ses
ennemis et de ses faux amis, un peuple vainqueur des passions d'autrui
et de ses propres illusions!

Je commence par dire que les institutions qui pesaient sur nous, il y
a  peine quelques jours, n'ont pas t renverses, que la Rpublique,
ou le gouvernement de tous par tous, n'a pas t fond pour laisser le
peuple (et par ce mot j'entends maintenant la classe des travailleurs,
des salaris, ou ce qu'on appelait des proltaires) dans la mme
condition o elle tait avant.

C'est la volont de tous, et c'est sa propre volont, que sa condition
change.

Mais deux moyens se prsentent, et ces moyens ne sont pas seulement
diffrents, ils sont, il faut bien le dire, diamtralement opposs.

L'cole qu'on appelle _conomiste_ propose la destruction immdiate de
tous les privilges, de tous les monopoles, la suppression immdiate
de toutes les fonctions inutiles, la rduction immdiate de tous les
traitements exagrs, une diminution profonde des dpenses publiques,
le remaniement de l'impt, de manire  faire disparatre tous ceux
qui psent sur les consommations du peuple, qui enchanent ses
mouvements et paralysent le travail. Elle demande, par exemple, que
l'octroi, l'impt sur le sel, les taxes sur l'entre des subsistances
et des instruments de travail, soient sur-le-champ abolis.

Elle demande que ce mot _libert_, qui flotte avec toutes nos
bannires, qui est inscrit sur tous nos difices, soit enfin une
vrit.

Elle demande qu'aprs avoir pay au gouvernement ce qui est
indispensable pour maintenir la scurit intrieure et extrieure,
pour rprimer les fraudes, les dlits et les crimes, et pour subvenir
aux grands travaux d'utilit nationale, LE PEUPLE GARDE LE RESTE POUR
LUI.

Elle assure que mieux le peuple pourvoira  la sret des personnes et
des proprits, plus rapidement se formeront les capitaux.

Qu'ils se formeront avec d'autant plus de rapidit, que le peuple
saura mieux _garder pour lui_ ses salaires, au lieu de les livrer, par
l'impt,  l'tat.

Que la formation rapide des capitaux implique ncessairement la hausse
rapide des salaires, et par consquent l'lvation progressive des
classes ouvrires en bien-tre, en indpendance, en instruction et en
dignit.

Ce systme n'a pas l'avantage de promettre la ralisation instantane,
du bonheur universel; mais il nous parait simple, immdiatement
praticable, conforme  la justice, fidle  la libert, et de nature 
favoriser toutes les tendances humaines vers l'galit et la
fraternit. J'y reviendrai aprs avoir expos et approfondi les vues
d'une autre cole, qui parat en ce moment prvaloir dans les
sympathies populaires.

Celle-ci veut aussi le bien du peuple; mais elle prtend le raliser
par voie directe. Sa prtention ne va  rien moins qu' augmenter le
bien-tre des masses, c'est--dire accrotre leurs consommations tout
en diminuant leur travail; et, pour accomplir ce miracle, elle imagine
de puiser des supplments de salaires soit dans la caisse commune,
soit dans les profits exagrs des entrepreneurs d'industrie.

C'est ce systme dont je me propose de signaler les dangers.

Qu'on ne se mprenne pas  mes paroles. Je n'entends pas ici condamner
l'_association volontaire_. Je crois sincrement que l'_association_
fera faire de grands progrs en tous sens  l'humanit. Des essais
sont faits en ce moment, notamment par l'administration du chemin du
Nord et celle du journal _la Presse_. Qui pourrait blmer ces
tentatives? Moi-mme, avant d'avoir jamais entendu parler de l'_cole
socitaire_, j'avais conu un projet d'association agricole destin 
perfectionner le mtayage. Des raisons de sant m'ont seules dtourn
de cette entreprise.

Mes doutes ont pour objet, ou, pour parler franchement, ma conviction
nergique repousse de toutes ses forces cette tendance manifeste, que
vous avez sans doute remarque, qui vous entrane aussi peut-tre, 
invoquer en toutes choses l'intervention de l'tat, c'est--dire la
ralisation de nos utopies, ou, si l'on veut, de nos systmes, avec la
_contrainte lgale_ pour principe, et l'_argent du public_ pour moyen.

On a beau inscrire sur son drapeau _Association volontaire_, je dis
que lorsqu'on appelle  son aide la loi et l'impt, l'enseigne est
aussi menteuse qu'elle puisse l'tre, puisqu'il n'y a plus alors ni
_association_ ni _volont_.

Je m'attacherai  dmontrer que l'intervention exagre de l'tat ne
peut accrotre le bien-tre des masses, et qu'elle tend au contraire 
le diminuer;

Qu'elle efface le premier mot de notre devise rpublicaine, le mot
_libert_;

Que si elle est fausse en principe, elle est particulirement
dangereuse pour la France, et qu'elle menace d'engloutir, dans un
grand et irrparable dsastre, et les fortunes particulires, et la
fortune publique, et le sort des classes ouvrires, et les
institutions, et la Rpublique.

Je dis, d'abord, que les promesses de ce dplorable systme sont
illusoires.

Et, en vrit, cela me semble si clair, que j'aurais honte de me
livrer  cet gard  une longue dmonstration, si des faits clatants
ne me prouvaient que cette dmonstration est ncessaire.

Car quel spectacle nous offre le pays?

 l'Htel-de-Ville la _cure des places_, au Luxembourg la _cure des
salaires_. L, ignominie; ici, cruelle dception.

Quant  la _cure des places_, il semble que le remde serait de
supprimer toutes les fonctions inutiles, de rduire le traitement de
celles qui excitent la convoitise; mais on laisse cette proie tout
entire  l'avidit de la bourgeoisie, et elle s'y prcipite avec
fureur.

Aussi qu'arrive-t-il? Le peuple, de son ct, le peuple des
travailleurs, tmoin des douceurs d'une existence assure sur les
ressources du public, oubliant qu'il est lui-mme ce public, oubliant
que le budget est form de sa chair et de son sang, demande, lui
aussi, qu'on lui prpare une cure.

De longues dputations se pressent au Luxembourg, et que
demandent-elles? L'accroissement des salaires, c'est--dire, en
dfinitive, une amlioration dans les moyens d'existence des
travailleurs.

Mais ceux qui assistent personnellement  ces dputations, n'agissent
pas seulement pour leur propre compte. Ils entendent bien reprsenter
toute la grande confraternit des travailleurs qui peuplent nos villes
aussi bien que nos campagnes.

Le bien-tre matriel ne consiste pas  gagner plus d'argent. Il
consiste  tre mieux nourri, vtu, log, chauff, clair, instruit,
etc., etc.

Ce qu'ils demandent donc, en allant au fond des choses, c'est qu'
dater de l're glorieuse de notre rvolution, chaque Franais
appartenant aux classes laborieuses ait plus de pain, de vin, de
viande, de linge, de meubles, de fer, de combustible, de livres,
etc., etc.

Et, chose qui passe toute croyance, plusieurs veulent en mme temps
que le travail qui produit ces choses soit diminu. Quelques-uns mme,
heureusement en petit nombre, vont jusqu' solliciter la destruction
des machines.

Se peut-il concevoir une contradiction plus flagrante?

 moins que le miracle de l'urne de Cana ne se renouvelle dans la
caisse du percepteur, comment veut-on que l'tat y puise plus que le
peuple n'y a mis? Croit-on que, pour chaque pice de cent sous qui y
entre, il soit possible d'en faire sortir dix francs? Hlas! c'est
tout le contraire. La pice de cent sous que le peuple y jette tout
entire n'en sort que fort brche, car il faut bien que le
percepteur en garde une partie pour lui.

En outre, que signifie l'argent? Quand il serait vrai qu'on peut
puiser dans le Trsor public un fonds de salaires autre que celui que
le public lui-mme y a mis, en serait-on plus avanc? Ce n'est pas
d'argent qu'il s'agit, mais d'aliments, de vtements, de logement,
etc.

Or, l'_organisateur_ qui sige au Luxembourg a-t-il la puissance de
multiplier ces choses par des dcrets? ou peut-il faire que, si la
France produit 60 millions d'hectolitres de bl, chacun de nos 36
millions de concitoyens en reoive 3 hectolitres, et de mme pour le
fer, le drap, le combustible?

Le recours au Trsor public, comme systme gnral, est donc
dplorablement faux. Il prpare au peuple une cruelle dception.

On dira sans doute: Nul ne songe  de telles absurdits. Mais il est
certain que les uns ont trop en France, et les autres pas assez. Ce 
quoi l'on vise, c'est  un juste nivellement,  une plus quitable
rpartition.

Examinons la question  ce point de vue.

Si l'on voulait dire qu'aprs avoir retranch tous les impts qui
peuvent l'tre, il faut, autant que possible, faire peser ceux qui
restent sur la classe qui peut le mieux les supporter, on ne ferait
qu'exprimer nos voeux. Mais cela est trop simple pour des
_organisateurs_; c'est bon pour des _conomistes_.

Ce qu'on veut, c'est que tout Franais soit bien pourvu de toutes
choses. On a annonc d'avance que l'tat garantissait le bien-tre 
tout le monde; et la question est de savoir s'il y a moyen de presser
assez la classe riche, en faveur de la classe pauvre, pour atteindre
ce rsultat.

Poser la question, c'est la rsoudre; car, pour que tout le monde ait
plus de pain, de vin, de viande, de drap, etc., il faut que le pays en
produise davantage; et comment pourrait-on en prendre  une seule
classe, mme  la classe riche, plus que toutes les classes ensemble
n'en produisent?

D'ailleurs, remarquez-le bien: il s'agit ici de l'impt. Il s'lve
dj  un milliard et demi. Les tendances que je combats, loin de
permettre aucun retranchement, conduisent  des aggravations
invitables.

Permettez-moi un calcul approximatif.

Il est fort difficile de poser le chiffre exact des deux classes;
cependant on peut en approcher.

Sous le rgime qui vient de tomber, il y avait 250 mille lecteurs. 
quatre individus par famille, cela rpond  un million d'habitants, et
chacun sait que l'lecteur  200 francs tait bien prs d'appartenir 
la classe des propritaires malaiss. Cependant, pour viter toute
contestation, attribuons  la classe riche, non-seulement ce million
d'habitants, mais seize fois ce nombre. La concession est dj
raisonnable. Nous avons donc seize millions de riches et vingt
millions sinon de pauvres, du moins de frres qui ont besoin d'tre
secourus. Si l'on suppose qu'un supplment bien modique de 25 cent.
par jour est indispensable pour raliser des vues philanthropiques
plus bienveillantes qu'claires, c'est un impt de cinq millions par
jour ou prs de deux milliards par an, nous pouvons mme dire deux
milliards avec les frais de perception.

Nous payons dj un milliard et demi. J'admets qu'avec un systme
d'administration plus conomique on rduise ce chiffre d'un tiers: il
faudrait toujours prlever _trois milliards_. Or, je le demande,
peut-on songer  prlever trois milliards sur les seize millions
d'habitants les plus riches du pays?

Un tel impt serait de la confiscation, et voyez les consquences. Si,
en fait, toute proprit tait confisque  mesure qu'elle se forme,
qui est-ce qui se donnerait la peine de crer de la proprit? On ne
travaille pas seulement pour vivre au jour le jour. Parmi les
stimulants du travail, le plus puissant peut-tre, c'est l'espoir
d'acqurir quelque chose pour ses vieux jours, d'tablir ses enfants,
d'amliorer le sort de sa famille. Mais si vous arrangez votre systme
financier de telle sorte que toute proprit soit confisque  mesure
de sa formation, alors, nul n'tant intress ni au travail ni 
l'pargne, le capital ne se formera pas; il dcrotra avec rapidit,
si mme il ne dserte pas subitement  l'tranger; et, alors, que
deviendra le sort de cette classe mme que vous aurez voulu soulager?

J'ajouterai ici une vrit qu'il faut bien que le peuple apprenne.

Quand dans un pays l'impt est trs modr, il est possible de le
rpartir selon les rgles de la justice et de le prlever  peu de
frais. Supposez, par exemple, que le budget de la France ne s'levt
pas au del de cinq  six cents millions. Je crois sincrement qu'on
pourrait, dans cette hypothse, inaugurer l'_impt unique_, assis sur
la proprit ralise (mobilire et immobilire).

Mais lorsque l'tat soutire  la nation le quart, le tiers, la moiti
de ses revenus, il est rduit  agir de ruse,  multiplier les
sources de recettes,  inventer les taxes les plus bizarres, et en
mme temps les plus vexatoires. Il fait en sorte que la taxe se
confonde avec le prix des choses, afin que le contribuable la paye
sans s'en douter. De l les impts de consommation, si funestes aux
libres mouvements de l'industrie. Or quiconque s'est occup de
finances sait bien que ce genre d'impt n'est productif qu' la
condition de frapper les objets de la consommation la plus gnrale.
On a beau fonder des esprances sur les taxes somptuaires, je les
appelle de tous mes voeux par des motifs d'quit, mais elles ne
peuvent jamais apporter qu'un faible contingent  un gros budget. Le
peuple se ferait donc compltement illusion s'il pensait qu'il est
possible, mme au gouvernement le plus populaire, d'aggraver les
dpenses publiques, dj si lourdes, et en mme temps de les mettre
exclusivement  la charge de la classe riche.

Ce qu'il faut remarquer, c'est que, ds l'instant qu'on a recours aux
impts de consommation (ce qui est la consquence ncessaire d'un
lourd budget), l'galit des charges est rompue, parce que les objets
frapps de taxes entrent beaucoup plus dans la consommation du pauvre
que dans celle du riche, proportionnellement  leurs ressources
respectives.

En outre,  moins d'entrer dans les inextricables difficults des
classifications, on met sur un objet donn, le vin, par exemple, un
impt uniforme, et l'injustice saute aux yeux. Le travailleur, qui
achte un litre de vin de 50 c. le litre, grev d'un impt de 50 c.,
paye 100 pour 100. Le millionnaire, qui boit du vin de Lafitte de 10
francs la bouteille, paye 5 pour 100.

Sous tous les rapports, c'est donc la classe ouvrire qui est
intresse  ce que le budget soit rduit  des proportions qui
permettent de simplifier et galiser les impts. Mais pour cela il ne
faut pas qu'elle se laisse blouir par tous ces projets
philanthropiques, qui n'ont qu'un seul rsultat certain: celui
d'exagrer les charges nationales.

Si l'exagration de l'impt est incompatible avec l'galit
contributive, et avec cette scurit indispensable pour que le capital
se forme et s'accroisse, elle n'est pas moins incompatible avec la
libert.

Je me rappelle avoir lu dans ma jeunesse une de ces sentences si
familires  M. Guizot, alors simple professeur supplant. Pour
justifier les lourds budgets, qui semblent les corollaires obligs des
monarchies constitutionnelles, il disait: _La libert est un bien si
prcieux qu'un peuple ne doit jamais la marchander._ Ds ce jour, je
me dis: M. Guizot peut avoir des facults minentes, mais ce serait
assurment un pitoyable homme d'tat.

En effet, la libert est un bien trs-prcieux et qu'un peuple ne
saurait payer trop cher. Mais la question est prcisment de savoir si
un peuple surtax peut tre libre, s'il n'y a pas incompatibilit
radicale entre la libert et l'exagration de l'impt.

Or, j'affirme que cette incompatibilit est radicale.

Remarquons, en effet, que la fonction publique n'agit pas sur les
choses, mais sur les hommes; et elle agit sur eux avec autorit. Or
l'action que certains hommes exercent sur d'autres hommes, avec
l'appui de la loi et de la force publique, ne saurait jamais tre
neutre. Elle est essentiellement nuisible, si elle n'est pas
essentiellement utile.

Le service de fonctionnaire public n'est pas de ceux dont on dbat le
prix, qu'on est matre d'accepter ou de refuser. Par sa nature, il est
_impos_. Quand un peuple ne peut faire mieux que de confier un
_service_  la force publique, comme lorsqu'il s'agit de scurit,
d'indpendance nationale, de rpression des dlits et des crimes, il
faut bien qu'il cre cette autorit et s'y soumette.

Mais s'il fait passer dans le service public ce qui aurait fort bien
pu rester dans le domaine des services privs, il s'te la facult de
dbattre le sacrifice qu'il veut faire en change de ces services, il
se prive du droit de les refuser; il diminue la sphre de sa libert.

On ne peut multiplier les fonctionnaires sans multiplier les
fonctions. Ce serait trop criant. Or, multiplier les fonctions, c'est
multiplier les atteintes  la libert.

Comment un monarque peut-il confisquer la libert des cultes? En ayant
un clerg  gages.

Comment peut-il confisquer la libert de l'enseignement? En ayant une
universit  gages.

Que propose-t-on aujourd'hui? De faire le commerce et les transports
par des fonctionnaires publics. Si ce plan se ralise, nous payerons
plus d'impts, et nous serons moins libres.

Vous voyez donc bien que, sous des apparences philanthropiques, le
systme qu'on prconise aujourd'hui est illusoire, injuste, qu'il
dtruit la scurit, qu'il nuit  la formation des capitaux et, par
l,  l'accroissement des salaires, enfin, qu'il porte atteinte  la
libert des citoyens.

Je pourrais lui adresser bien d'autres reproches. Il me serait facile
de prouver qu'il est un obstacle insurmontable  tout progrs, parce
qu'il paralyse le ressort mme du progrs, la vigilance de l'intrt
priv.

Quels sont les modes d'activit humaine qui offrent le spectacle de la
stagnation la plus complte? Ne sont-ce pas prcisment ceux qui sont
confis aux services publics? Voyez l'enseignement. Il en est encore
o il en tait au moyen ge. Il n'est pas sorti de l'tude de deux
langues mortes, tude si rationnelle autrefois, et si irrationnelle
aujourd'hui. Non-seulement on enseigne les mmes choses, mais on les
enseigne par les mmes mthodes. Quelle industrie, except celle-l,
en est reste o elle en tait il y a cinq sicles?

Je pourrais accuser aussi l'exagration de l'impt et la
multiplication des fonctions de dvelopper cette ardeur effrne pour
les places qui, en elle-mme et par ses consquences, est la plus
grande plaie des temps modernes. Mais l'espace me manque, et je confie
ces considrations  la sagacit du lecteur.

Je ne puis m'empcher, cependant, de considrer la question au point
de vue de la situation particulire o la rvolution de Fvrier a
plac la France.

Je n'hsite pas  le dire: si le bon sens du peuple, si le bon sens
des ouvriers ne fait pas bonne et prompte justice des folles et
chimriques esprances que, dans une soif dsordonne de popularit,
on a jetes au milieu d'eux, ces esprances dues seront la fatalit
de la Rpublique.

Or elles seront dues, parce qu'elles sont chimriques. Je l'ai
prouv. On a promis ce qu'il est matriellement impossible de tenir.

Quelle est notre situation? En mourant, la monarchie constitutionnelle
nous laisse pour hritage une dette dont l'intrt seul grve nos
finances d'un fardeau annuel de trois cents millions, sans compter une
somme gale de dette flottante.

Elle nous laisse l'Algrie, qui nous cotera pendant longtemps cent
millions par an.

Sans nous attaquer, sans mme nous menacer, les rois absolus de
l'Europe n'ont qu' maintenir leurs forces militaires actuelles pour
nous forcer  conserver les ntres. De ce chef, c'est cinq  six cents
millions  inscrire au budget de la guerre et de la marine.

Enfin, il reste tous les services publics, tous les frais de
perception, tous les travaux d'utilit nationale.

Faites le compte, arrangez les chiffres comme vous voudrez, et vous
verrez que le budget des dpenses est invitablement norme.

Il est  prsumer que les sources ordinaires des recettes seront
moins productives, ds la premire anne de la rvolution. Supposez
que le dficit qu'elles prsenteront soit compens par la suppression
des sincures et le retranchement des fonctions parasites.

Le rsultat forc n'en est pas moins qu'il est dj bien difficile de
donner actuellement satisfaction au contribuable.

Et c'est dans ce moment que l'on jette au milieu du peuple le vain
espoir qu'il peut, lui aussi, puiser la vie dans ce mme trsor, qu'il
alimente de sa propre vie!

C'est dans ce moment, o l'industrie, le commerce, le capital et le
travail auraient besoin de scurit et de libert pour largir la
source des impts et des salaires, c'est dans ce moment que vous
suspendez sur leur tte la menace d'une foule de combinaisons
arbitraires, d'institutions mal digres, mal conues, de plans
d'organisation clos dans le cerveau de publicistes, pour la plupart
trangers  cette matire!

Mais qu'arrivera-t-il, au jour de la dception, et ce jour doit
ncessairement arriver?

Qu'arrivera-t-il quand l'ouvrier s'apercevra que le travail fourni par
l'tat n'est pas un travail _ajout_  celui du pays, mais _soustrait_
par l'impt sur un point pour tre vers par la charit sur un autre,
avec toute la diminution qu'implique la cration d'administrations
nouvelles?

Qu'arrivera-t-il quand vous serez rduit  venir dire au contribuable:
Nous ne pouvons toucher ni  l'impt du sel, ni  l'octroi, ni  la
taxe sur les boissons, ni  aucune des inventions fiscales les plus
impopulaires; bien loin de l, nous sommes forcs d'en imaginer de
nouvelles?

Qu'arrivera-t-il quand la prtention d'accrotre forcment la masse
des salaires, abstraction faite d'un accroissement correspondant de
capital (ce qui implique la contradiction la plus manifeste), aura
dsorganis tous les ateliers, sous prtexte d'organisation, et forc
peut-tre le capital  chercher ailleurs l'air vivifiant de la
libert?

Je ne veux pas m'appesantir sur les consquences. Il me suffit d'avoir
signal le danger tel que je le vois.

Mais quoi! dira-t-on, aprs la grande rvolution de Fvrier, n'y
avait-il donc rien  faire? n'y avait-il aucune satisfaction  donner
au peuple? Fallait-il laisser les choses prcisment au point o elles
taient avant? N'y avait-il aucune souffrance  soulager?

Telle n'est pas notre pense.

Selon nous, l'accroissement des salaires ne dpend ni des intentions
bienveillantes, ni des dcrets philanthropiques. Il dpend, et il
dpend uniquement de l'accroissement du capital. Quand dans un pays,
comme aux tats-Unis, le capital se forme rapidement, les salaires
haussent et le peuple est heureux.

Or, pour que les capitaux se forment, il faut deux choses: scurit et
libert; Il faut de plus qu'ils ne soient pas ravis  mesure par
l'impt.

C'est l, ce nous semble, qu'taient la rgle de conduite et les
devoirs du gouvernement.

Les combinaisons nouvelles, les arrangements, les organisations, les
associations devaient tre abandonns au bon sens,  l'exprience et 
l'initiative des citoyens. Ce sont choses qui ne se font pas  coups
de taxes et de dcrets.

Pourvoir  la scurit universelle en rassurant les fonctionnaires
paisibles, et, par le choix clair des fonctionnaires nouveaux,
fonder la vraie libert par la destruction des privilges et des
monopoles, laisser librement entrer les subsistances et les objets les
plus ncessaires au travail, se crer, sans frais, des ressources par
l'abaissement des droits exagrs et l'abolition de la prohibition,
simplifier tous les rouages administratifs, tailler en plein drap dans
la bureaucratie, supprimer les fonctions parasites, rduire les gros
traitements, ngocier immdiatement avec les puissances trangres la
rduction des armes, abolir l'octroi et l'impt sur le sel, et
remanier profondment l'impt des boissons, crer une taxe somptuaire,
telle est, ce me semble, la mission d'un gouvernement populaire, telle
est la mission de notre rpublique.

Sous un tel rgime d'ordre, de scurit et de libert, on verrait les
capitaux se former et vivifier toutes les branches d'industrie, le
commerce s'tendre, l'agriculture progresser, le travail recevoir une
active impulsion, la main-d'oeuvre recherche et bien rtribue, les
salaires profiter de la concurrence des capitaux de plus en plus
abondants, et toutes ces forces vives de la nation, actuellement
absorbes par des administrations inutiles ou nuisibles, tourner 
l'avantage physique, intellectuel et moral du peuple tout entier.


FIN DU DEUXIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

DU DEUXIME VOLUME.


                                                                Pages.

  N{os} 1. Dclaration de principes.                                 1
        2. Le libre-change.                                         4
        3. Bornes que s'impose l'Association.                        7
        4. Les gnralits.                                         12
        5. D'un plan de campagne propos  l'Association.           15

        6. Rflexions sur l'anne 1846.                             22
        7. De l'influence du rgime protecteur sur l'agriculture.   25
        8. Inanit de la protection de l'agriculture.               39
        9. L'chelle mobile.                                        44
       10. L'chelle mobile et ses effets en Angleterre.            48
       11.  quoi se rduit l'invasion.                             58
       12. Subsistances.                                            63
       13. De la libre introduction du btail tranger.             68
       14. Sur la dfense d'exporter les crales.                  72
       15. Hausse des aliments, baisse des salaires.                77

       16. La _Tribune_ et la _Presse_  propos du trait belge.    81
       17. Le parti dmocratique et le libre-change.               93
       18. Dmocratie et libre-change.                            100
       19. Le _National_.                                          104
       20. Le monde renvers.                                      110
       21. Sur l'exportation du numraire.                         112
       22. Du Communisme.                                          116
       23. Rponse au journal _l'Atelier_.                         124
       24. Rponse  divers.                                       131
       25. Lettre de M. Considrant et rponse.                    134
       26. Rponse  la _Presse_.                                  141
       27. Organisation et libert.                                147
       28. Autre rponse  la _Presse_.                            158
       29. L'empereur de Russie.                                   164
       30. La libert a donn du pain aux Anglais.                 168

       31. Influence du libre-change sur les relations des
             peuples.                                              170
       32. L'Angleterre et le libre-change.                       177
       33. Curieux phnomne conomique.                           186
       34. Les armements en Angleterre.                            194
       35. Encore les armements en Angleterre.                     200
       36. Sur l'inscription maritime.                             205
       37. La taxe unique en Angleterre.                           209
       38. M. de Noailles  la chambre des pairs.                  216
       39. Paresse et restriction.                                 219
       40. Deux modes d'galisation de taxes.                      222

       41. L'impt du sel.                                         225
       42. Discours  Bordeaux.                                    229
       43. Second discours,  Paris.                               238
       44. Troisime discours,  Paris.                            246
       45. Quatrime discours,  Lyon.                             260
       46. Cinquime discours,  Lyon.                             273
       47. Sixime discours,  Marseille.                          293
       48. Septime discours,  Paris.                             311
       49. Huitime discours,  Paris.                             328

       50. De la modration.                                       343
       51. Peuple et bourgeoisie.                                  348
       52. conomie politique des gnraux.                        355
       53. Recettes protectionnistes.                              358
       54. Deux principes.                                         363
       55. La logique de M. Cunin-Gridaine.                        370
       56. Les hommes spciaux.                                    373
       57. Un profit contre deux pertes.                           377
       58. Deux pertes contre un profit.                           384
       59. La peur d'un mot.                                       392
       60. Midi  quatorze heures.                                 400
       61. Le petit manuel du consommateur.                        409
       62. Remontrance.                                            415
       63. Le maire d'nios.                                       418
       64. Association espagnole pour la dfense du travail
             national.                                             429
       65. L'indiscret.                                            435
       66. Le sucre antdiluvien.                                  446
       67. Monita secreta.                                         452
       68. Petites affiches de Jacques Bonhomme.                   459
       69. Circulaires d'un ministre introuvable.                 462
       70. Funestes illusions.                                     466


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.

CORBEIL.--Typogr. et str. de CRT.




ERRATA (Les corrections ont t effectues dans ce fichier).

  Page  2, ligne dernire, _au lieu de_: les esprit,
                             _lisez_: les esprits.
   --   3, --     23,      _au lieu de_: forme du gouvernement,
                             _lisez_: forme de gouvernement.
   --  11, --     28,      _au lieu de_: ministres de finances,
                             _lisez_: ministre des finances.
   --  15, --      1,      _au lieu de_: qui ne le cderait pas,
                             _lisez_: qui ne les cderait pas.
   --  20, --      9,      _au lieu de_: Quant aux choix,
                             _lisez_: Quant au choix.
   --  36, --    29-30,    _au lieu de_: le France et demandes,
                             _lisez_: la France et demands.
   --  37, --      5,      _au lieu de_: ils s'ensuit,
                             _lisez_: il s'ensuit.
   --  38, --      2,      _au lieu de_: nos fleuves contenues,
                             _lisez_: nos fleuves contenus.
   --  43, --     18,      _au lieu de_: leurs fermera,
                             _lisez_: leur fermera.
   --  46, --     33,      _au lieu de_: Si donc le gain,
                             _lisez_: Si donc le grain.
   --  49, --     12,      _au lieu de_: sont plus sensibles,
                             _lisez_: sont le plus sensibles.
   --  49, --     29,      _au lieu de_: Elle dispose,
                             _lisez_: Elle disposa.
   --  51, --      8,      _au lieu de_: qu'il ne peut en tre ainsi,
                             _lisez_: qu'il ne put en tre ainsi.
   --  63, --      2,      _au lieu de_: les circonstances las plus
                                      favorables
                             _lisez_: les circonstances les plus
                                      favorables.
   --  72, --     23,      _au lieu de_: de s'opposer,
                             _lisez_:  s'opposer.






End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Compltes de Frdric Bastiat,
tome 2, by Frdric Bastiat

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FRDRIC BASTIAT ***

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