The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1364-1415 (Volume 5/19), by 
Jules Michelet

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Title: Histoire de France 1364-1415 (Volume 5/19)

Author: Jules Michelet

Release Date: February 2, 2013 [EBook #41967]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                         HISTOIRE

                            DE

                          FRANCE


                           PAR

                       J. MICHELET




           NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                       TOME CINQUIME




                           PARIS

                 LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                A. LACROIX & Cie, DITEURS
            13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                           1876

  Tout droits de traduction et de reproduction rservs.




PRFACE DE 1840


Ce volume et le suivant ont pour sujet commun la grande crise du XVe
sicle, les deux phases de cette crise o la France sembla s'abmer.
Celui-ci racontera la mort, le suivant la rsurrection.

La premire des deux priodes dure prs d'un demi-sicle; elle part du
schisme pontifical, et traverse le schisme politique d'Orlans et de
Bourgogne, de Valois et de Lancastre.

Notre faible unit nationale du XIVe sicle tait toute dans la
royaut; au XVe, la royaut mme se divisant, il faut bien que le
peuple essaye d'y suppler. Le peuple des villes y choue en 1413, et
de cette tentative il ne reste qu'un code, le premier code
administratif qu'ait eu la France. Le peuple des campagnes fera par
inspiration ce que la sagesse des villes n'a pu faire; il relvera la
royaut, rtablira l'unit, et de cette preuve o le pays faillit
prir, sortira, confuse encore mais vivace et forte, l'ide mme de
la patrie.

Avant d'en venir l, il faut que ce pays descende dans la ruine, dans
la mort,  une profondeur dont rien peut-tre, ni avant ni aprs, n'a
donn l'ide. Celui qui par l'tude a travers les sicles pour se
replacer dans les misres de cette poque funbre, qui, pour mieux les
comprendre, a voulu y vivre et en prendre sa part, ne pourra encore
qu' grand'peine en faire entrevoir l'horreur.

L'histoire est grave ici par le sujet; elle ne l'est pas moins par le
caractre tout nouveau d'autorit qu'elle tire des monuments de
l'poque. Pour la premire fois peut-tre elle marche sur un terrain
ferme. La chronique, jusque-l enfantine et conteuse, commence 
dposer avec le srieux d'un tmoin. Mais  ct de ce tmoignage nous
en trouvons un autre plus sr. Les grandes collections d'actes
publics, imprims ou manuscrits, deviennent plus compltes et plus
instructives. Elles forment dans leur suite, dsormais peu
interrompue, d'authentiques annales, au moyen desquelles nous pouvons
dater, suppler, souvent dmentir, les _on dit_ des chroniqueurs. Sans
accorder aux actes une confiance illimite, sans oublier que les actes
les plus graves, les lois mme, restent souvent sur le papier et sans
application, on ne peut nier que ces tmoignages officiels et
nationaux n'aient gnralement une autorit suprieure aux
tmoignages individuels.

Les ordonnances de nos rois, le Trsor des Chartes, les Registres du
Parlement, les actes des Conciles; telles ont t nos sources pour les
faits les plus importants. Joignez-y, quant  l'Angleterre, le Recueil
de Rymer et celui des Statuts du royaume. Ces collections nous ont
donn, particulirement vers la fin du volume, l'histoire toute
entire d'importantes priodes sur lesquelles la chronique se taisait.

L'tude de ces documents de plus en plus nombreux, l'interprtation,
le contrle des chroniques par les actes, des actes par les
chroniques, tout cela exige des travaux pralables, des ttonnements,
des discussions critiques dont nous pargnons  nos lecteurs le
laborieux spectacle. Une histoire tant une oeuvre d'art autant que de
science, elle doit paratre dgage des machines et des chafaudages
qui en ont prpar la construction. Nous n'en parlerions mme pas, si
nous ne croyions devoir expliquer et la lenteur avec laquelle se
succdent les volumes de cet ouvrage et le dveloppement qu'il a pris.
Il ne pouvait rester dans les formes d'un abrg, sans laisser dans
l'obscurit beaucoup de choses essentielles, et sans exclure les
lments nouveaux auxquels l'histoire des temps modernes doit ce
qu'elle a de fcondit et de certitude.

8 fvrier 1840.




LIVRE VI




CHAPITRE IV

CHARLES V--EXPULSION DES ANGLAIS

1364-1380


Le jeune roi tait n vieux. Il avait de bonne heure beaucoup vu,
beaucoup souffert. De sa personne, il tait faible et malade. Tel
royaume, tel roi. On disait que Charles le Mauvais l'avait empoisonn;
il en tait rest ple et avait une main enfle, ce qui l'empchait de
tenir la lance. Il ne chevauchait gure, mais plus se tenait 
Vincennes,  son htel de Saint-Paul,  sa royale librairie du Louvre.
Il lisait, il oyait les habiles, il avisait froidement. On l'appela le
_sage_, c'est--dire le lettr, le clerc, ou bien encore l'avis,
l'astucieux. Voil le premier roi moderne, un roi assis, comme
l'effigie royale est sur les sceaux. Jusque-l on se figurait qu'un
roi devait monter  cheval. Philippe le Bel lui-mme, avec son
chancelier Pierre Flotte, tait all se battre  Courtrai. Charles V
combattait mieux de sa chaise. Conqurant dans sa chambre, entre ses
procureurs, ses juifs et ses astrologues, il dfit les fameux
chevaliers et les Compagnies encore plus redoutables. De la mme
plume, il signa les traits qui ruinaient l'Anglais et minuta les
pamphlets qui devaient ruiner le pape, livrer au roi les biens de
l'glise.

Ce mdecin malade du royaume avait  le gurir de trois maux, dont le
moindre semblait mortel: l'Anglais, le Navarrais, les Compagnies. Il
se dbarrassa du premier, comme on l'a vu, en le solant d'or, en
patientant jusqu' ce qu'il ft assez fort. Le Navarrais fut battu,
puis pay, loign; on lui fit esprer Montpellier. Les Compagnies
s'coulrent vers l'Espagne.

Charles V s'aida d'abord de ses frres; il leur confia les provinces
les plus excentriques, le Languedoc au duc d'Anjou, la Bourgogne 
Philippe le Hardi[1]. Il ne s'occupa que du centre. Mais il lui
fallait un bras, une pe. Il n'y avait gure alors d'esprit militaire
que parmi les Bretons et les Gascons. On clbrait le combat des
Trente, o les Bretons avaient vaincu les Anglais[2]. Le roi
s'attacha un brave Breton de Dinan, le sire Bertrand Duguesclin[3],
qu'il avait vu lui-mme au sige de Melun, et qui combattait pour la
France depuis 1357.

[Note 1: Il confirma le don que son pre avait fait de la
Bourgogne  Philippe le Hardi.]

[Note 2: On a lev un monument sur la lande de Mi-Voie, prs
Ploermel, pour perptuer le souvenir de cet vnement. Voy. le pome
publi par M. de Frminville, en 1819, et par Crapelet, en 1827. Voy.
aussi M. de Roujoux, Hist. de Bretagne, III, 381.--La douleur de
Beaumanoir, lorsqu'il rencontra les paysans bretons trans en
esclavage par les Anglais, est exprime avec une touchante navet:

  Il vit peiner chtifs, dont il eut grand'piti.
  L'un estoit en un ceps et li autre ferr.....
  Comme vaches et boeufs que l'on mne au march.
  Quand Beaumanoir les vit, du coeur a soupir!

Beaumanoir, s'en plaignant  l'Anglais Bemborough, en reoit la
rponse suivante:

  Biaumaner, taisez-vous; de ce n'est plus parl,
  Montfort si sera duc de la noble duch,
  De Nante  Pontorson, et mme  Saint-Mah,
  douard sera roy de France couronn.

Et Beaumanoir, selon le pote, lui rpondit _humblement_:

  Songiez un autre songe, cestuy est mal songi;
  Car jamais par tel voie n'en aurez demi pi.

Au commencement de la bataille, l'Anglais crie  Beaumanoir:

  Rends-toi tt, Beaumanoir je ne t'occiray mie;
  Mais je feray de toi biau prsent  ma mie,
  Car je lui ai promis, et ne veux mentir mie,
  Que ce soir te mettrai dans chambre jolie (honnte).
  Et Beaumanoir rpond: Je te le surenvie!
  . . De sueur et de sang la terre _rosoya_.

Beaumanoir, demandant  boire, reoit de Geoffroy Dubois la fameuse
rponse:

  Bois ton sang, Beaumanoir, ta soif se passera!

L'histoire, dit le pote, en fut crite, et peinte en _tappichies_:

  Par tretous les tats qui sont de ci la mer;
  Et s'en est esbattu maint gentil chevalier,
  Et mainte noble dame  la bouche jolie,
  Que Dieu leur soit en aide et dites-en, Amen.]

[Note 3: En ce temps s'armoit et toit toujours arm Franois, un
chevalier de Bretagne qui s'appeloit messire Bertrand Duguesclin.
Froiss.--Duguesclin est nomm dans les actes Glecquin, Glaquin,
Glayaquin, Glesquin, Cleyquin, Claikin, etc. Ceci le dsignerait pour
vrai Breton de race. Il se croyait lui-mme descendu d'un roi maure,
Hakim, retir en Bretagne, qui, chass du pays par Charlemagne, aurait
laiss dans la tour de Glay son fils, que Charles fit baptiser. Le
conntable voulait, aprs la guerre de Castille, passer en Afrique et
conqurir Bougie. (Voyez le _man. de la Bibl. du roi_: Conqute de la
Bret. Armorique, faite par le preux Charlemagne sur ung payen nomm
Aquin, qui l'avoist usurp, etc., n 35, 356 _du P. Lelong_.)

  Cilz qui le mist en rime fust Cuveliers
  Et pour l'amour du prince qui de Dieu soit sauv,
  Afin qu'ont n'eust pas les bons fais oublis
  Du vaillant connestable qui tant fut redoubtez,
  En a fait les beau vers noblement ordenez.
                                    _Ms. de la Bibl. royale_, n 7224.

M. Mac, professeur d'histoire, a donn une notice intressante sur
cet important manuscrit dans l'Annuaire de Dinan, 1835.

  Mais l'enfant dont je dis et dont je vois parlant,
  Je crois qu'il not si lait de Resnes  Dinant.
  Camus estoit et noir, malotru et massant (?).
  Li pre et la mre si le hoient tant...
                                    _Ms. de la Bibl. royale_, n 7224.

Voyez aussi la chronique en prose, rimprime par M. Francisque
Michel.]

La vie de ce fameux chef de compagnies, qui dlivra la France des
Compagnies et des Anglais, a t chante, c'est--dire gte et
obscurcie, dans une sorte d'pope chevaleresque que l'on composa
probablement pour ranimer l'esprit militaire de la noblesse. Nos
histoires de Duguesclin ne sont gure que des traductions en prose de
cette pope. Il n'est pas facile de dgager de cette posie ce
qu'elle prsente de srieux, de vraiment historique. Nous en croirons
volontiers le pome et les romans en tout ce qui se rapproche
du caractre bien connu des Bretons. Nous pourrons les croire encore
dans les aveux qu'ils font contre leur hros. Ils avouent d'abord
qu'il tait laid: De moyenne stature, le visage brun, le nez camus,
les yeux verts, large d'paules, longs bras et petites mains. Ils
disent qu'il tait ds son enfance mauvais garon, rude, malicieux et
divers en couraige, qu'il assemblait les enfants, les partageait en
troupes, qu'il battait et blessait les autres. Il fut quelque temps
enferm par son pre. Cependant une religieuse avait prdit de bonne
heure que cet enfant serait un fameux chevalier. Il fut encourag par
les prdictions d'une certaine demoiselle Tiphaine, que les Bretons
croyaient sorcire, et que plus tard il pousa. Cet intraitable
batailleur tait pourtant, comme sont les Bretons, bon enfant et
prodigue, souvent riche, souvent ruin, donnant parfois tout ce qu'il
avait pour racheter ses hommes; mais en revanche avide et pillard,
rude en guerre et sans quartier. Comme les autres capitaines de ce
temps, il prfrait la ruse  tout autre moyen de vaincre, il restait
toujours libre de sa parole et de sa foi. Avant la bataille, il tait
homme de tactique, de ressource et d'engin subtil. Il savait prvoir
et pourvoir. Mais une fois qu'il y tait, la tte bretonne
reparaissait, il plongeait dans la mle, et si loin qu'il ne pouvait
pas toujours s'en retirer. Deux fois il fut pris et paya ranon.

La premire affaire pour le nouveau roi, c'tait de redevenir matre
du cours de la Seine. Mantes et Meulan taient au roi de Navarre;
Boucicaut et Duguesclin les prirent par une insigne perfidie. Les
deux villes payrent tout le mal que les Navarrais avaient fait aux
Parisiens. Les bourgeois eurent la satisfaction d'en voir pendre
vingt-huit  Paris.

Les Navarrais, fortifis d'Anglais et de Gascons sous le captal de
Buch, voulaient se venger et faire quelque chose pour empcher le roi
d'aller  Reims. Duguesclin vint bientt au-devant avec une bonne
troupe de Franais, de Bretons, et aussi de Gascons. Le captal recula
vers vreux. Il s'arrta  Cocherel, sur un monticule; mais Duguesclin
eut l'adresse de lui ter l'avantage du terrain. Il sonna la retraite
et fit semblant de fuir. Le captal ne put empcher ses Anglais de
descendre; ils taient trop fiers pour couter un gnral gascon,
quoique grand seigneur et de la maison de Foix. Il fallut qu'il obit
 ses soldats, et les suivt en plaine. Alors Duguesclin fit
volte-face; les Gascons, qu'il avait de son ct, avaient fait, 
trente, la partie d'enlever le captal du milieu de ses troupes. Les
autres chefs navarrais furent tus, la bataille gagne[4].

[Note 4: Si ordonnons que nous mettions  cheval trente des
ntres...; et de fait ils prendront ledit captal et trousseront et
l'emporteront entre eux. Froiss., IV, ch. CCCCLXXXVIII, p. 201.

Si y furent grand temps sur un tat que de crier Notre-Dame-Auxerre,
et de faire pour ce jour leur souverain le comte d'Auxerre... Si y fut
avis et regard pour meilleur chevalier de la place et qui plus
s'toit combattu de la main... messire Bertrand Duguesclin. Si fut
ordonn de commun accord que on crieroit Notre-Dame Guesclin. Ibid.,
p. 202-3.

Les lettres de donation sont du 27 mai 1364. Duchtelet, Hist. de
Duguesclin, p. 297.--En 1365, le roi reprit ce comt, en payant une
partie de la ranon de Duguesclin. _Archives_, J. 381.

Si furent pris  mercy tous les soudoyers trangers; mais aucuns
pillards de la nation de France, qui l s'toient bouts, furent tous
morts. Froiss., IV, ch. CCCCXCVIII, p. 230.]

Gagne le 16 mai, elle fut connue le 18  Reims, la veille mme du
sacre; belle _trenne_ de la nouvelle royaut. Charles V donna 
Duguesclin une rcompense telle que jamais roi n'en avait donn: un
tablissement de prince, le comt mme de Longueville, hritage du
frre du roi de Navarre. En mme temps, il faisait couper la tte au
sire de Saquenville, l'un des principaux conseillers du Navarrais. Il
ne traitait pas mieux les Franais qui se trouvaient parmi les gens
des Compagnies. On commena  se souvenir que le brigandage tait un
crime.

La guerre de Bretagne finit l'anne suivante. Charles de Blois se
rsignait au partage de la Bretagne; mais sa femme n'y consentit pas.
Le roi de France prta Duguesclin et mille lances  Charles. Le prince
de Galles envoya  Montfort le brave Chandos, deux cents lances,
autant d'archers, auxquels se joignirent beaucoup de chevaliers
anglais[5].

[Note 5: Chandos... pria plusieurs chevaliers et cuyers de la
duch d'Aquitaine; mais trop petit en y allrent avec lui, si ils
n'toient Anglois. Froiss., IV, ch. DI, p. 241.]

Montfort et les Anglais taient sur une hauteur, comme le prince de
Galles  Poitiers. Charles de Blois ne s'en inquita pas. Ce prince
dvot, qui croyait aux miracles et qui en faisait, avait refus au
sige de Quimper de se retirer devant le flux. Si c'est la volont de
Dieu, disait-il, la mare ne nous fera aucun mal. Il ne s'arrta pas
plus devant la montagne  Auray que devant le flux  Quimper.

Charles de Blois tait le plus fort. Beaucoup de Bretons, mme de la
Bretagne bretonnante, se joignirent  lui, sans doute en haine des
Anglais[6]. Duguesclin avait rang cette arme dans un ordre
admirable. Chaque homme d'armes, dit Froissart, portait sa lance droit
devant lui, taille  la mesure de cinq pieds, et une hache forte,
dure, et bien acre,  petit manche... Et s'en venoient ainsi tout
bellement le pas. Ils chevauchoient si serrs qu'on n'et pu jeter une
balle de paume qu'elle ne tombt sur les pointes des lances. Jean
Chandos regarda longtemps l'ordonnance des Franais, laquelle en
soi-mme il prisoit durement. Il ne s'en put taire, et dit: Que Dieu
m'aide, comme il est vrai qu'il y a ici fleur de chevalerie, grand
sens et bonne ordonnance[7].

[Note 6: Le vicomte de Rohan, le sire de Lon, le sire de
Kargoule (Kergorlay), le sire de Loheac... et moult d'autres que je ne
puis mie tous nommer. Froissart, ch. DII, p. 242.]

[Note 7: Froissart.]

Chandos s'tait mnag une rserve, pour soutenir chaque corps qui
faiblissait. Ce ne fut pas sans peine qu'il obtint d'un de ses
chevaliers qu'il voult bien rester sur les derrires pour commander
cette rserve. Il y fallut des prires, et presque des larmes[8]. Le
prjug fodal faisait considrer le premier rang comme la seule place
honorable. Duguesclin n'aurait pu obtenir pareille chose dans l'autre
arme.

[Note 8: toit messire Jean Chandos auques (presque) sur le point
de larmoyer. Si dit encore moult doucement: Messire Hue, ou il faut
que vous le fassiez ou que je le fasse. Id.]

Les deux prtendants combattaient en tte. C'tait un duel sans
quartier. Les Bretons taient las de cette guerre, et voulaient en
finir par la mort de l'un ou de l'autre[9]. La rserve de Chandos lui
donna l'avantage sur Duguesclin, qui fut port par terre et pris. Tout
retomba sur Charles de Blois: sa bannire fut arrache, renverse,
lui-mme tu. Les plus grands seigneurs de la Bretagne s'obstinrent,
et se firent tuer aussi.

[Note 9: Que si on venoit au-dessus de la bataille que messire
Charles de Blois fut trouv en la place, on ne le devoit point prendre
 nulle ranon, mais occire. Et ainsi en cas semblable, les Franois
et les Bretons en avoient ordonn de messire Jean de Montfort; car en
ce jour ils vouloient avoir fin de la bataille et de guerre.
Froissart, ch. DX, p. 264.]

Lorsque les Anglais vinrent  grande joie montrer  Montfort son
ennemi qu'ils lui avaient tu, le sang franais se rveilla en lui, ou
peut-tre la parent; les larmes lui vinrent aux yeux. On trouva un
cilice sous la cuirasse du mort. Sa pit, ses belles qualits
revinrent en mmoire. Il n'avait recommenc la guerre que par
dfrence pour sa femme, dont la Bretagne tait l'hritage. Ce
saint[10] tait aussi un homme. Il faisait des vers, composait des
_lais_ dans l'intervalle des batailles. Il avait t amoureux; un sien
btard fut tu  ct de lui en voulant venger sa mort.

[Note 10: Et l'appelle-t-on saint Charles. Froissart.--Urbain V,
_bon Franois_, ordonna, il est vrai, une enqute pour la canonisation
de Charles de Blois, mais il mourut avant qu'elle ft faite, et son
successeur Grgoire II, sous lequel elle eut lieu, n'en fit aucun
usage, pour ne pas offenser le duc de Bretagne. Hist. de Bret., p. 336
(note de M. Dacier sur Froissart).]

Montfort reut en peu de jours les plus fortes places du pays. Les
enfants de Charles de Blois taient prisonniers en Angleterre. Le roi
de France, qui ne portait nulle passion dans la guerre, s'arrangea
avec le vainqueur, et dcida la veuve de Charles de Blois  se
contenter du comt de Penthivre, de la vicomt de Limoges et d'une
rente de dix mille livres. Le roi fit sagement. L'essentiel tait
d'empcher que la Bretagne ne fit hommage  l'Anglais. Il y avait 
parier qu'elle se lasserait tt ou tard du protg de l'Angleterre.

C'tait quelque chose d'avoir fini la guerre de Bretagne et celle du
roi de Navarre. Mais il fallait du temps pour que la France se remt.
La simple numration des ordonnances de Charles V suffit  dcouvrir
quelles plaies effroyables la guerre avait faites. La plupart sont
destines  constater des diminutions de _feux_,  reconnatre que les
communes dpeuples ne peuvent plus payer les impts. D'autres sont
les sauvegardes que les villes, les abbayes, les hpitaux, les
chapitres obtiennent du roi. La protection publique tait si faible,
qu'on en rclamait une toute spciale. Les villes, les corporations,
les universits demandent que l'on consacre leurs privilges.
Plusieurs villes sont dclares insparables de la couronne. Les
marchands italiens  Nmes, les Castillans et Portugais  Harfleur et
 Caen, obtiennent des privilges. Au total, peu ou point de mesure
gnrale; tout est spcial, individuel: on sent combien le royaume est
loin de l'unit, combien il est faible et malade encore.

La plus grande misre de la France, c'tait le brigandage des
Compagnies. Licencies par l'Anglais, repousses de l'le-de-France,
de la Normandie, de la Bretagne, de l'Aquitaine, ces bandes refluaient
sur le centre; elles se promenaient par le Berri, le Limousin, etc.
Les brigands taient l comme chez eux. C'tait leur chambre,
disaient-ils insolemment[11]. Ils taient de toute nation, mais la
plupart Anglais et Gascons, Bretons encore; mais ceux-ci taient en
petit nombre. Le peuple les regardait tous comme Anglais; rien n'a
plus contribu  exasprer la France contre l'Angleterre. On proposait
aux Compagnies d'aller  la croisade. L'empereur leur avait obtenu le
passage par la Hongrie, et il offrait de les dfrayer en Allemagne.
Mais la plupart ne se souciaient pas d'aller si loin. Ceux qui s'y
dcidrent, dans l'espoir de piller l'Allemagne chemin faisant, y
parvinrent  peine. Mens par l'Archiprtre jusqu'en Alsace, ils y
trouvrent des populations serres, hostiles, qui de toutes parts
tombrent sur eux. Il n'en rchappa gure. D'autres passrent en
Italie.

[Note 11: Froissart.]

Mais le principal coulement s'opra vers l'Espagne, vers la Castille,
dans la guerre du btard Don Enrique de Transtamare contre son frre
Don Pdre _le Cruel_. Tous les rois d'Espagne d'alors mritaient ce
surnom. En Navarre rgnait Charles le Mauvais, le meurtrier,
l'empoisonneur. En Portugal, Don Pdre le Justicier, celui qui fit une
si atroce justice de la mort d'Ins de Castro. En Aragon, Don Pdre le
Crmonieux, qui, sans forme de procs, fit pendre par les pieds un
lgat charg de l'excommunier. De mme, Don Pdre le Cruel avait fait
brler vif un moine qui lui prdisait que son frre le tuerait. Il
faut voir dans la Chronique d'Ayala ce qu'tait l'Espagne, depuis
qu'ayant moins  craindre les Maures, elle cdait  leur influence,
devenait moresque, juive, tout, plutt que chrtienne. Les guerres
sans quartier contre les mcrants avaient rendu les moeurs froces;
elles le devenaient encore plus sous la dure fiscalit juive[12].

[Note 12: La cour dut plus d'une fois donner satisfaction au
peuple. En 1329, pour apaiser les mcontentements, on fora le juif
Joseph  rendre compte de son administration dans les finances, et on
fit un nouveau rglement qui excluait de ces fonctions quiconque
n'tait pas chrtien. En 1360, D. Pdre fit mourir le juif Samuel
Lvi, que don Juan Alphonse lui avait donn pour trsorier dix ans
auparavant. Il avait amass une fortune norme. (Ayala.)]

Ce Pdre le Cruel tait une espce de fou furieux. Les deux lments
discordants de l'Espagne se combattaient en lui et en faisaient un
monstre. Il se piquait de chevalerie, comme tout Castillan, et en mme
temps il ne rgnait que par les juifs; il ne se fiait qu' eux et aux
Sarrasins[13]. On le disait fils d'une juive. Sans cette partialit
pour les juifs, les communes lui auraient su gr de sa cruaut 
l'gard des nobles.

[Note 13: En 1358, voulant faire la guerre au roi d'Aragon, E
envi el rey D. Pedro a regard al rey Mahomad de Grenada, que le ayuda
se con algunas galeas. Ayala, c. XI.]

Cet homme sanguinaire aimait pourtant. Il avait pour matresse la Dona
Maria de Padilla, petite, jolie et spirituelle, dit le
contemporain[14]. Pour lui plaire, il enferma sa femme Blanche,
belle-soeur de Charles V, et finit par l'empoisonner. Il avait dj
fait prir je ne sais combien des siens. Son frre, Don Enrique de
Transtamare, qui avait tout  craindre, se sauva et vint solliciter le
roi de France de venger sa belle-soeur.

[Note 14: Ayala.]

Le roi lui donna de bon coeur les Compagnies qui dsolaient la France.
Le roi d'Aragon offrit le passage, le pape l'autorisation d'envahir la
Castille. Don Pdre, entre autres violences, avait mis la main sur les
biens d'glise.

Le jeune duc de Bourbon tait de nom le chef de l'expdition; le vrai
chef devait tre Duguesclin[15]. Il tait encore prisonnier; les
Anglais ne voulaient pas le rendre,  moins de 100,000 fr.[16]. Le
roi, le pape et Don Enrique se cotisrent et payrent pour lui.

[Note 15: On a sur l'expdition d'Espagne un chant languedocien:
A Dona Clamenca. Canon ditta la bertat, fattat sur la guerra
d'Espania, fattat pel generoso Guesclin assistat des nobles moundis de
Tholosa. 1367. Don Morice, I, p. 16, et Froiss., IV, p. 286.]

[Note 16: Charles V lui prta cet argent,  condition qu'il
emmnerait les Compagnies.-- tous ceuls qui ces prsentes lettres
verront, Bertran du Guesclin, chevalier, conte de Longueville,
chambellan du roy de France, mon trs-redoubt et souverain seigneur,
salut. Savoir faisons que parmi certaine somme de deniers que ledit
roy mon souverain seigneur nous a piea fait bailler en prest, tant
_pour mettre hors de son royaume les compaignes qui estoient es
parties de Bretaigne, de Normandie et de Chartain et aillieurs es
basses marches_, comme pour nous aidier  _paier partie de notre
raenon  noble homme messire Jehan de Champdos_, vicomte de
Saint-Sauveur et connestable d'Acquitaine, duquel nous sommes
prisonnier. Nous avons promis et promettons audit roy mon souverain
seigneur par nos foy et serment mettre et _emmener hors de son royaume
lesdictes compaignes_  nostre pouvoir le plus hastivement que nous
pourrons, sans fraude ou mal engin, et aussi sans les souffrir ne
souffrir demourer ne faire arrest en aucune partie dudit royaume, se
n'est en faisant leur chemin, et sans ce que nous ou les dictes
compaignes demandions ou puissions demander audit roy mon souverain
seigneur ne  ses subgiez ou bonnes villes, finance ou autre aide
quelconques, etc. (1365, 22 aot.) _Archives_, J. 481.]

Duguesclin prit le commandement des aventuriers et les mena en
Espagne, mais par Avignon, pour faire encore financer le pape. Il en
tira deux cent mille francs en or et une absolution gnrale pour les
siens. L'arme grossissait sur la route[17]; quoique le roi
d'Angleterre et dfendu  ses sujets de prendre part  cette guerre,
une foule d'aventuriers, Anglais et Gascons, n'en tenaient compte. Un
Franais les emmenait tous, au grand dplaisir de l'Anglais[18].

[Note 17: L toient tous les chefs de compagnie, c'est  savoir
messire Robert, Briquet, Lamit, le petit Meschin, le bourg (btard)
Camus, etc. Froissart.]

[Note 18: Si y allrent de la principaut et des chevaliers du
prince de Galles. Id.]

Ces gens, qui avaient commenc par ranonner le pape, n'en donnaient
pas moins  cette guerre d'Espagne un faux air de croisade. Quand ils
furent en Aragon, ils envoyrent dire au roi de Castille qu'il et 
donner le passage et les vivres aux plerins de Dieu qui avoient
entrepris par grand'dvotion d'aller au royaume de Grenade, pour
venger la souffrance de Notre-Seigneur, dtruire les incrdules et
exhausser notre foi. Le roi Don Pitre de ces nouvelles ne fit que
rire, et rpondit qu'il n'en feroit rien, et que j il n'obiroit 
telle truandaille[19].

[Note 19: Froissart.]

Ce fut en effet comme un plerinage. Il n'y eut rien  combattre. Don
Pdre fut abandonn. Il ne trouva d'asile qu'en Andalousie, chez ses
amis les Maures. De l, il passa en Portugal, en Galice, et enfin 
Bordeaux. Il y fut bien reu. Les Anglais taient outrs de colre et
d'envie. Ils se chargrent de ramener Don Pdre, de rtablir le
bourreau de l'Espagne; toujours ce diabolique orgueil qui leur a si
souvent tourn la tte, tout senss qu'ils paraissent, le mme qui
leur a fait brler la Pucelle d'Orlans, qui, sous M. Pitt, leur
aurait fait brler la France.

Le prince de Galles tait tellement infatu de sa puissance qu'il ne
se contentait pas de vouloir rtablir Don Pdre en Castille; il
promettait au roi dpouill de Majorque de le ramener en Aragon. Les
seigneurs gascons, qui ne se souciaient pas d'aller si loin faire les
affaires des Anglais, hasardrent de lui dire qu'il tait plus
difficile de rtablir Don Pdre que de le chasser. Qui trop embrasse
mal treint, disaient-ils encore... Nous voudrions bien savoir qui
nous payera; on ne met pas des gens d'armes hors de chez eux sans les
payer[20]. Don Pdre leur promettait tout ce qu'ils voulaient; il
avait laiss des trsors cachs dans des lieux que lui seul
connaissait; il leur donnerait six cent mille florins[21]. Pour le
prince de Galles, il devait lui donner la Biscaye, c'est--dire
l'entre des Pyrnes, un Calais pour l'Espagne.

[Note 20: Froissart.]

[Note 21: Id.]

Tout ce qu'il y avait d'aventuriers anglais dans l'arme de Don
Enrique fut rappel en Guyenne. Ils partirent bien pays par lui, pour
revenir le battre et gagner autant au service de Don Pdre[22]: telle
est la loyaut de ce temps. De mme, le roi de Navarre traitait  la
fois avec les deux partis, se faisant payer pour ouvrir, pour fermer
les montagnes. Il craignait tellement de se compromettre pour les uns
ou les autres, qu'au moment d'entrer en campagne avec les Anglais, il
aima mieux se faire faire prisonnier[23].

[Note 22: Si prirent cong au roi Henry... au plus courtoisement
sans eux dcouvrir, ni l'intention du prince. Le roi Henry, qui toit
large, courtois et honorable, leur donna moult doucement de beaux
dons, et les remercia grandement de leur service, et leur dpartit au
partir de ses biens, tant que tous s'en contentrent. Si vidrent
d'Espagne. Froiss., ch. DXXIV, p. 326. Duguesclin avait t cr duc
de la Molina. D. Morice, I, p. 1628.]

[Note 23: Et supposoient les aucuns que tout par cautle s'toit
fait prendre... pourtant que il ne savoit encore comment la besogne se
porteroit du roi Henry et du roi Don Pitre. Froissart, ch. DXXXIX,
p. 369.]

Le prince de Galles eut plus de gens d'armes qu'il ne voulait[24]. La
difficult tait de les nourrir. Arrivs sur l'bre, dans un maigre
pays, par le vent, la pluie et la neige, les vivres leur manqurent.
Ils en taient dj  payer le petit pain un florin.--On conseillait 
Don Enrique de refuser la bataille, de faire garder les passages et de
les affamer. L'orgueil espagnol ne le permit pas. Il se voyait trois
mille armures de fer, six mille hommes de cavalerie lgre (vingt
mille hommes d'armes, dit Froissart), dix mille arbaltriers, soixante
mille communeros avec des lances, des piques et des frondes. Aprs
tout, ce n'tait gure que du peuple. Les archers anglais valaient
mieux que les frondeurs castillans; les lances anglaises portaient
plus loin que les dagues et les pes dont les Franais et les
Aragonais aimaient  se servir. La bataille fut conduite par ce brave
et froid Jean Chandos qui avait dj fait gagner aux Anglais les
batailles de Poitiers et d'Auray. Malgr les efforts de Don Enrique,
qui ramena les siens trois fois, les Espagnols s'enfuirent. Les
aventuriers restrent seuls  se battre inutilement[25]. Tout fut tu
ou pris. Chandos se trouva, pour la seconde fois, avoir pris
Duguesclin.

[Note 24: Il ne garda que les Anglais et les Gascons, congdiant
presque tous les autres, Allemands, Flamands, etc. (Froissart.)]

[Note 25: Les pauvres gens des communes, vivement poursuivis,
allrent tomber dans l'bre, en l'eau qui toit roide, noire et
hideuse. Froissart.]

Ce fut un beau jour pour le prince de Galles. Il y avait juste vingt
ans qu'il avait combattu  Crcy, dix qu'il avait gagn la bataille de
Poitiers. Il rendit des jugements dans la plaine de Burgos; il y tint
gages et champ de bataille: on put dire que l'Espagne fut un jour 
lui.

Le roi de France, fort abattu de ces nouvelles, n'osa soutenir Henri
de Transtamare. Sur une lettre de la princesse de Galles, il
s'empressa de dfendre au fugitif d'attaquer la Guyenne; il fit mettre
en prison le jeune comte d'Auxerre, qui armait pour Don Enrique.

Les vainqueurs restaient en Espagne  attendre que Don Pdre les payt
sur les trsors cachs. Ils s'ennuyaient fort, la sobre hospitalit
espagnole ne les ddommageait pas de ce long sjour. Les lourdes
chaleurs venaient; ils se jetaient sur les fruits, et la dyssenterie
les tuait en foule. Le prince de Galles n'tait pas l'un des moins
malades. Ils taient, dit-on, rduits au cinquime, lorsqu'ils se
dcidrent  repasser les monts, mal contents, mal portants, mal
pays[26].

[Note 26: Knygthon, col. 2,629; et Froiss., ch. DLXII, p. 429.
Ils portoient  grand meschef la chaleur et l'air d'Espagne, et
mmement le prince toit tout pesant et maladieux. Walsingham ajoute
qu'on disait alors que le prince avait t empoisonn. Wals., p. 117.

Si leur fit dire le prince et prier qu'ils voulussent issir de son
pays et aller ailleurs pour chasser et vivre... Ils entrrent en
France, qu'ils appeloient leur chambre. Froiss., ch. DLXIV, p. 439.]

Le prince de Galles, qui avait rpondu pour Don Pdre, ne pouvant les
satisfaire, ils pillaient l'Aquitaine. Il finit par leur dire d'aller
chercher leur vie ailleurs. Ailleurs, c'tait en France. Ils y
passrent, et tout en pillant sur leur route, ils ne manquaient pas de
dire partout que c'tait le prince de Galles, leur dbiteur, qui les
autorisait  se payer ainsi[27].

[Note 27: Que le prince de Galles les envoyoit l. Froissart.]

Le prince fit encore, par orgueil, la faute de dlivrer Duguesclin; ce
qui tait donner un chef aux Compagnies. Le prudent Chandos, qui
tait son matre, avait dit qu'il ne le laisserait jamais se
racheter. Un jour cependant que le prince tait en gaiet, il aperut
le prisonnier, et lui dit: Comment vous trouvez-vous, Bertrand?--
merveille, Dieu merci, rpliqua-t-il. Comment ne serais-je pas bien?
Depuis que je suis ici, je me trouve le premier chevalier du monde. On
dit partout que vous me craignez, que vous n'osez me mettre  ranon.
L'Anglais fut piqu: Messire Bertrand, dit-il, vous croyez donc que
c'est pour votre bravoure que nous vous gardons? Par saint Georges,
payez cent mille francs, et vous tes libre. Duguesclin le prit au
mot[28].

[Note 28: Froissart Et tantt que le prince l'ouit ainsi parler,
il s'en repentit.]

Ayala dit que le prince, pour montrer qu'il se souciait peu de
Duguesclin, lui dit de fixer lui-mme combien il voulait payer.
Duguesclin dit firement: Pas moins de cent mille francs. Ce serait
plus d'un million aujourd'hui. Le prince fut tonn: Et o les
prendrez-vous, Bertrand?--Le Breton, selon la chronique, aurait dit
ces belles paroles, qui n'ont rien d'invraisemblable: Monseigneur, le
roi de Castille en payera moiti, et le roi de France le reste; et si
ce n'tait assez, il n'y a femme en France sachant filer, qui ne filt
pour ma ranon[29].

[Note 29:

  N'a filairesse en France, qui sache fil filer,
  Qui ne gaignast ainois ma finance  filer,
  Qu'elles ne me volissent hors de vos las geter.
                         _Ms. de la Bibl. royale, n 7224, folio 86_.]

Il ne prsumait pas trop. La guerre tait imminente. Pendant que
Charles V recevait honorablement  Paris un fils du roi d'Angleterre,
qui allait se marier  Milan, les Compagnies licencies par les
Anglais dsolaient la Champagne et jusqu'aux environs de Paris.
C'tait trop de payer et d'tre pill.

Le prince de Galles tait revenu d'Espagne hydropique, et son arme ne
valait gure mieux. Les Gascons, qui s'taient engags dans cette
affaire anglaise sur la foi des trsors cachs de Don Pdre,
revenaient pauvres, en piteux quipage et de mauvaise humeur. Ils
gardaient d'ailleurs au prince plus d'une vieille rancune. Il avait
forc le comte de Foix  donner passage aux Compagnies, il avait
demand mille lances au sire d'Albret, et lui en avait laiss huit
cents  sa charge[30]. Les mridionaux en voulaient aux Anglais, non
pas seulement de leurs vexations, mais de ce qu'ils taient Anglais,
c'est--dire ennuyeux, incommodes  vivre. Ces vives, spirituelles et
parleuses populations souffraient  les voir orgueilleusement
taciturnes, et ruminant toujours en eux-mmes leur bataille de
Poitiers[31].

[Note 30: Il s'y prta fort mal: Messire le prince de Galles se
truffe de moi. Adonc demanda tantt un clerc. Il vint. Quand il fut
venu, il lui dit, et le clerc crivit: Cher sire, plaise vous savoir
que je ne saurois sevrer les uns des autres... et si aucuns iront,
tout iront, ce sais-je. Dieu vous ait en sa sainte garde. Froiss.,
ch. DXXXI, p. 350-1.]

[Note 31: Et sont ceux du Poitou, de Saintonge, de Quercy, de
Limousin, de Rouergue, de telle nature qu'ils ne peuvent aimer les
Anglois,... et les Anglois aussi qui sont orgueilleux et prsomptueux
ne les peuvent aussi aimer, ni ne firent-ils oncques, et encore
maintenant moins que oncques, mais les tiennent en grand dpit et
vilet. Froiss.]

Le prince de Galles mprisait les Gascons. Il choisit, avec le tact
anglais, ce moment de mauvaise humeur pour mettre sur leurs terres un
fouage de dix sols par feu[32]; au lieu de les payer, il leur
demandait de l'argent; un fouage aux maigres populations des landes,
aux pauvres chevriers des montagnes; un fouage  cette brave petite
noblesse qui ne fut jamais riche qu'en cadets et en btards. Le
prince avait convoqu les tats  Niort dans l'espoir de convertir les
Gascons par le bon exemple des Poitevins et des Limousins. Ils n'y
furent pas sensibles. Il eut beau transfrer les tats  Angoulme, 
Poitiers,  Bergerac. Ils n'eurent pas plus envie de payer  Bergerac
qu' Niort.

[Note 32: Et non d'un franc, comme le dit Froissart. Lettres du
Prince de Galles, 26 janvier 1368. Note communique par M. Lacabane.
_Ms. de la Bibl. royale._]

Et non-seulement ils ne payrent pas, mais ils allrent trouver le roi
de France, lui disant, avec la vivacit de leur pays, qu'ils voulaient
justice, que sa cour tait la plus juste du monde, que s'il ne
recevait pas leur appel, ils iraient chercher un autre seigneur[33].
Le roi, qui n'tait pas prt  la guerre, tchait de les contenir. Il
ne les soutenait pas, ne les renvoyait pas; mais il les gardait 
Paris, les choyait, les dfrayait[34]. Il y avait de belles fortunes 
faire auprs de ce bon roi. L'Anglais ne payait pas, mme aprs; lui,
il payait d'avance. Il donnait aux petits chevaliers, non pas de
l'argent seulement, mais des tablissements, des fortunes de prince.
Il tait le pre des Bretons et des Gascons. Il ne leur gardait pas
rancune. Plus on avait battu ses gens, et mieux il vous traitait. Il
venait d'accueillir le Venden Clisson, l'un de ceux qui avaient le
plus contribu  la dfaite des Franais  Auray. Il offrit au captal
de Buch le duch de Nemours. Il donna au sire d'Albret une fille de
France en mariage. Ce fut pour les Gascons un grand encouragement de
voir un des leurs devenir prince, beau-frre des rois de France et de
Castille.

[Note 33: Froissart.]

[Note 34: Et vous mettrons  accord avec notre trs cher neveu le
prince de Galles, qui espoir (peut-tre) n'est mie bien conseill.
Ibid.]

Le 25 janvier 1369, le prince de Galles reut  Bordeaux un docteur s
lois et un chevalier, qui venaient, de la part du roi de France, lui
remettre un exploit. C'tait une sommation polie de venir  Paris et
de rpondre en cour des pairs, touchant certains griefs dont, par
foible conseil et simple information, il aurait molest les prlats,
barons, chevaliers et communes des marches de Gascogne aux frontires
de notre royaume, de laquelle chose nous sommes tout merveills[35].
Le malade, ayant pris connaissance du message, dit firement le mot de
Guillaume le Conqurant: Nous irons, mais ce sera le bassinet en
tte, et soixante mille hommes  notre compagnie... Il en cotera cent
mille vies. Le prince tait de si mauvaise humeur, qu'aprs avoir
permis aux messagers de s'en aller, il fit courir aprs, et les mit en
prison sous un prtexte: De crainte qu'ils n'allassent recorder leurs
sougles (plaisanteries) et leurs bourdes (railleries) au duc d'Anjou
qui vous aime tout petit, et qu'ils disent comme ils m'ont ajourn en
mon htel mme[36].

[Note 35: Froissart.]

[Note 36: Idem.]

Le roi de France, tout au contraire, avait l'air de croire que cette
affaire de Gascogne ne touchait point le roi d'Angleterre. Au mme
moment, il lui envoyait un prsent de cinquante pipes de bon vin, dont
pourtant l'Anglais ne voulut pas. Il avait nagure encore
acquitt un des payements de la ranon du roi Jean.

Charles savait endurer et patienter. Ses affaires n'en marchaient pas
moins. Au nord, il gagnait les gens des Pays-Bas. Il pratiquait le
Ponthieu, Abbeville. Au midi, il avait, de longue date, fait placer
par le pape des vques  lui dans toutes les provinces anglaises. Au
del des Pyrnes, il envoyait Duguesclin et quelques gens des
Compagnies pour aider aux Castillans  se dbarrasser du roi que les
Anglais leur avaient impos. Don Enrique promettait en retour d'armer
contre les Anglais une flotte double de celle du roi de France.

Don Pdre avait pour lui beaucoup de communes, prcisment  cause de
sa cruaut  l'gard des nobles. Il avait surtout les Maures et les
juifs, mauvais auxiliaires qui n'taient pas capables de le dfendre
et qui donnaient une fcheuse couleur  son parti. Il s'tait retir
dans un des pays les moins chrtiens d'Espagne, dans l'Andalousie. Don
Enrique et Duguesclin, emmenant rapidement un petit corps d'hommes
srs, ne lui laissrent pas le temps de reconnatre le nombre des
assaillants. Les juifs qui, contre toutes leurs habitudes, avaient
pris les armes, les jetrent au plus vite; les Maures avec leurs
flches ne pouvaient arrter la grosse cavalerie. Duguesclin dfendit
qu'on ft quartier  ces mcrants. Don Pdre n'eut que le temps de se
jeter dans le chteau de Montiel. On dit que Duguesclin lui promit de
le faire vader et qu'il le trahit; que les deux frres tant venus en
prsence dans la tente de Don Enrique, ces furieux se jetrent l'un
sur l'autre; que Don Pdre ayant mis Enrique dessous, Duguesclin prit
Don Pdre par la jambe et le mit sous son frre qui le poignarda[37].

[Note 37: Au lieu de Duguesclin qu'Ayala fait intervenir,
Froissart nomme le vicomte de Roquebertin.]

La bataille de Montiel eut lieu le 14 mars.  la fin d'avril, Charles
V clata, surprit le Ponthieu et dfia le roi d'Angleterre. Le dfi
fut port  Westminster par un valet de cuisine. Le choix du messager,
en chose moins grave, et sembl pigrammatique. Ces conqurants,
maltraits en Espagne par les fruits, en France par les vins, taient
malades, vieillis de leurs excs. Un fils d'douard III, Lionel,
mourait  Milan d'indigestion. Les Anglais soutinrent qu'il tait
empoisonn.

Il n'y avait que trop de bonnes raisons pour rompre la paix. Les
Anglais l'avaient rompue eux-mmes, en lchant leurs Compagnies sur la
France. Charles V n'en parla pas, non plus que des rclamations des
Gascons au trait de Bretigni, pas davantage de leurs privilges
viols par les Anglais. Il aima mieux chercher dans les chartes du
trait quelque dfaut de forme. Les tats gnraux, consults par lui
avec dfrence, dcidrent que son droit tait bon (9 mai 1369). Il se
fit donner par la cour des pairs sentence pour confisquer l'Aquitaine;
il dit hardiment dans cet acte que la suzerainet et le droit d'appel
avaient t rservs par le trait de Bretigni.

Il pouvait mentir hardiment: tout le monde tait pour lui. Les
Compagnies se dclarrent franaises. Les vques d'Aquitaine lui
donnaient leurs villes; de longue date, l'archevque de Toulouse les
avaient gagnes: soixante villes, bourgs ou chteaux, chassrent les
Anglais, mme Cahors, mme Limoges, dont les vques semblaient tous
anglais. Le roi de France mritait ces miracles; tout maladif qu'il
tait, il faisait continuellement, pieds nus, de dvotes
processions[38]. Les prcheurs populaires parlaient pour lui. Le roi
d'Angleterre faisait bien aussi prcher l'vque de Londres, mais il
n'avait pas le mme succs[39].

[Note 38: Tout dchaux et nuds pieds, et madame la reine aussi...
et faisoit ledit roi de France par tout son royaume tre son peuple,
par contrainte des prlats et des gens d'glise en cette affliction.
Froiss., ch. DLXXXVII, p. 87.]

[Note 39: Au voir dire, il tait de ncessit  l'un roi et 
l'autre, puisque guerroyer vouloient, qu'ils fissent mettre en termes
et remontrer  leur peuple l'ordonnance de leur querelle, pourquoi
chacun entendit de plus grand volont  conforter son seigneur; et de
ce toient-ils tous rveills en l'un royaume et en l'autre. Froiss.]

Toutes les villes qui se rendaient  Charles V obtenaient confirmation
et augmentation de privilges. On suit le progrs de sa conqute de
charte en charte: Rhodez, Figeac, Montauban, fvrier 1370; Milhau en
Rouergue, mai; Cahors, Sarlat, juillet[40].

[Note 40: Ordonn. V. p. 291, 324, 333, 338. Sism. IX, p. 145.

--Sur l'histoire des communes, voyez particulirement le cinquime
volume du cours de M. Guizot.]

Il est difficile de croire qu'une tte aussi froide, aussi sage, ait
eu rellement l'ide d'envahir l'Angleterre[41]. Il fit tout ce qu'il
fallait pour le faire croire, sans doute afin d'attirer les Anglais
dans le nord et de les empcher d'touffer le mouvement du midi. Ils
dbarqurent en effet une arme  Calais sous le duc de Lancastre. La
grande et grosse arme franaise, conduite par le duc de Bourgogne,
cinq fois plus forte que l'anglaise, avait dfense expresse de
combattre. Elle resta immobile, puis se retira, sous les hues des
Anglais[42]. Ceux-ci n'en perdirent pas moins leur temps et leur
argent. Les villes du nord taient en bon tat. Dans le midi ils
avaient regagn plusieurs places, mais en perdant ce qui valait bien
plus, l'irrparable capitaine auquel ils devaient les victoires de
Poitiers, d'Auray et de Najara, le sage et habile Jean Chandos.

[Note 41: Froissart.]

[Note 42: Froissart.]

Ce brave homme avait tout prvu. Ds le moment que le prince de Galles
s'obstina, contre son avis,  imposer ce fatal fouage, Chandos se
retira en Normandie. Puis, le midi se soulevant, il revint pour
rparer le mal, pour sauver les imprudents qui n'avaient pas voulu
l'couter; mais il esprait peu de cette guerre. L'historien du temps
le reprsente fort triste et _mlancolieux_, comme s'il et prvu sa
mort prochaine et la perte des provinces anglaises. Aprs sa mort, le
roi d'Angleterre suivit enfin son avis, et rvoqua l'impt. Il tait
trop tard.

Les Anglais taient, comme on est dans le malheur, de plus en plus
malhabiles et malheureux. Ils auraient d  tout prix s'assurer le roi
de Navarre et s'en servir contre la France. Le march tint, selon
toute apparence,  la vicomt de Limoges que le Navarrais demandait.
Le prince de Galles ne voulut pas brcher son royaume d'Aquitaine:
il lui importait de garder cette porte de la France. Il refusa et
perdit tout. Le roi de France regagna le roi de Navarre en lui donnant
Montpellier, qu'il lui promettait depuis si longtemps. Peu aprs il
eut encore l'adresse de se concilier le nouveau roi d'cosse, premier
de la maison de Stuart, Castille, Navarre, Flandre, cosse, il
dtachait tout de l'Angleterre; il isolait son ennemie.

L'orgueil anglais tait si engag dans cette guerre qu'douard trouva
encore moyen, aprs tant de sacrifices, de faire contre la France deux
expditions  la fois. Pendant qu'un de ses fils, le duc de Lancastre,
allait secourir le prince de Galles resserr dans Bordeaux (fin
juillet 1370), une autre arme sous un vieux capitaine, Robert
Knolles, entrait en Picardie (mme mois). Des deux cts, nulle
rsistance; Duguesclin, Clisson, conseillaient d'viter tout combat,
d'escarmoucher seulement et de garder les places; la campagne devenait
ce qu'elle pouvait. Ces chefs de Compagnie ne connaissaient que le
succs; les plus braves aimaient mieux employer la ruse. Quant 
l'honneur du royaume, ils ne savaient ce que c'tait. Il fallait que
le duc de Bourbon vt, sans bouger, passer devant le front de son
arme, sa mre, mre de la reine de France, que les Anglais avaient
prise, et qu'ils firent chevaucher sous ses yeux dans l'espoir
d'entraner le fils au combat. Il leur proposa un duel, mais leur
refusa la bataille[43].

[Note 43: Puisque combattre ne voulez.... dedans trois jours,
sire duc de Bourbon,  heure de tierce ou de midi, vous verrez votre
dame de mre mettre  cheval et mener en voie: si avisez sur ce, et la
rescouez (dlivrez) si vous voulez. Froiss., ch. DCXX, p. 173.
...Mais oncques ne s'en murent ni bougrent. Ibid., ch. DCXXI, p.
175.]

 Noyon, l'outrage fut plus sanglant. L'cossais Seyton sauta les
barrires de la ville, ferrailla une heure avec les Franais, et
sortit sain et sauf[44]. L'arme anglaise vint aussi jusqu'en
Champagne, jusqu' Reims, jusqu' Paris, dtruisant et brlant tout ce
qu'elle trouvait, cherchant s'il y aurait quelque ravage assez cruel,
quelque piqre assez sensible, pour rveiller l'honneur de l'ennemi.
Pendant un jour et deux nuits qu'ils furent devant Paris, le roi, de
son htel Saint-Paul, voyait sans s'mouvoir la flamme des villages
qu'ils incendiaient de tous cts. Une nombreuse et brillante
chevalerie, les Tancarville, les Coucy, les Clisson, taient dans la
ville, mais il les retenait. Clisson, dont la bravoure tait connue,
encourageait cette prudence cruelle: Sire, vous n'avez que faire
d'employer vos gens contre ces enrags; laissez-les se fatiguer
eux-mmes. Ils ne vous mettront pas hors de votre hritage, avec
toutes ces fumires.

[Note 44: Seigneurs, je vous viens voir; vous ne daignez issir
hors de vos barrires, et j'y daigne bien entrer. Froissart.]

Au moment du dpart, un Anglais approcha de la barrire Saint-Jacques
qui tait toute ouverte et pleine de chevaliers. Il avait fait voeu de
heurter sa lance aux barrires de Paris. Nos chevaliers l'applaudirent
et le laissrent aller[45]. Cet outrage aux murailles de la cit, 
l'honneur du pomoerium, chose si sainte chez les anciens, ne touchait
pas les hommes fodaux. L'Anglais s'en allait au petit pas, quand un
brave boucher avance sur le chemin, et d'une lourde hache  long
manche lui dcharge un coup entre les deux paules; il redouble sur la
tte et le renverse. Trois autres surviennent, et  eux quatre ils
frappaient sur l'Anglais ainsi que sur une enclume. Les seigneurs
qui taient  la porte, vinrent le ramasser pour l'enterrer en terre
sainte.

[Note 45: Allez-vous-en, allez-vous-en, vous vous tes bien
acquitt, Froissart.]

Le prince de Galles ne trouva pas plus d'obstacles pour assiger
Limoges que Knolles pour insulter Paris. Duguesclin avait lui-mme
conseill de dissoudre l'arme du midi et n'avait gard que deux cents
lances pour courir le pays. Le prince en voulait d'autant plus
cruellement aux gens de Limoges, que l'auteur de la dfection de cette
ville, l'vque, tait sa crature et son compre. Il avait jur l'me
de son pre qu'il ferait payer cher  la ville cette trahison. Les
bourgeois, fort effrays, auraient voulu se rendre. Mais les
capitaines franais les en empchrent. Cependant le prince ayant fait
miner une partie des murailles, les fit sauter et entra par la brche.
Il tait trop malade pour chevaucher, mais se faisait traner dans un
chariot. Il avait donn ordre de tuer tout, hommes, femmes et enfants.
Il se donna le spectacle de cette boucherie. Il n'est si dur coeur
que, s'il fut adonc en la cit de Limoges, et il lui souvint de Dieu
qui n'en pleurt tendrement[46]. Le prince de Galles ne s'en
souvint pas. Cet homme blme et malade, qui tait si prs de rendre
compte, ce mourant ne pouvait se rassasier de voir des morts. Des
femmes, des enfants, se jetaient  genoux sur son passage, en criant:
Grce, grce, gentil Sire! Il n'coutait rien. Il n'pargna que
l'vque, c'est--dire le seul coupable, et trois chevaliers franais
qui lui plurent pour s'tre dfendus  outrance.

[Note 46: Plus de trois mille personnes y furent dcolles cette
journe. Dieu en ait les mes; car ils furent bien martyrs.
Froissart.]

Cette extermination de Limoges, qui rendit le nom anglais excrable en
France, apprit aux villes  se bien dfendre. C'tait un adieu de
l'ennemi. Il traitait le pays comme la terre d'un autre, comme n'y
comptant pas revenir. Peu aprs se sentant plus malade, le prince se
laissa persuader par les mdecins d'aller respirer le brouillard
natal, et se fit embarquer pour Londres. Son frre, le duc de
Lancastre, commenait sans doute  lui porter ombrage. Le prince de
Galles, qui ne pouvait esprer de succder, voulait au moins assurer
le trne  son fils.

Le roi fit plaisir  tout le royaume en nommant Duguesclin
conntable[47]. Le petit chevalier breton, investi de cette premire
dignit du royaume, mangea  la table du roi, distinction faite pour
tonner, quand on voit, dans Christine de Pisan, que le crmonial de
France tait que le roi ft servi  table par ses frres.

[Note 47: Pour le plus vaillant, mieux taill et idoine de ce
faire, et le plus vertueux et fortun en ses besognes. Froissart.]

Le nouveau conntable entendait seul la guerre qu'il fallait faire 
l'Anglais. Les batailles taient impossibles; les imaginations taient
frappes depuis Crcy et Poitiers. Chose bizarre, les Franais, qui
sous Duguesclin forcrent les Anglais dans plusieurs places,
hsitaient  rencontrer en plaine ceux auxquels ils ne craignaient pas
de donner assaut. Il leur fallait tre tout au moins en nombre double.
Ils commencrent  se rassurer lorsque Duguesclin, suivant l'arme de
Knolles dans sa retraite, enleva deux cents Anglais avec quatre cents
Franais.

Ce qui servait Charles V mieux que Duguesclin, mieux que tout le
monde, c'tait la folie des Anglais, le vertige qui les poussait de
faute en faute. Ils firent dclarer pour eux le duc de Bretagne. Mais
la Bretagne tait contre. Ils se trouvrent avoir provoqu la ruine de
Montfort, qu'ils avaient tabli avec tant de peine. Les Bretons
chassrent leur duc[48].

[Note 48: Tous les barons, chevaliers et cuyers de Bretagne,
toient trs-bons Franois: Cher sire, avoient-ils dit  leur duc,
sitt que nous pourrons apercevoir que vous vous ferez partie pour le
roi d'Angleterre contre le roi de France... nous vous relinquerons
tous, et mettrons hors de Bretagne. Froiss., VI, ch. DCLXXIV, p.
27-28.]

L'alliance de Castille avait jusque-l peu servi Charles V. Les
Anglais se chargrent de la resserrer, de la rendre efficace. Le duc
de Lancastre, dans son ambition extravagante, pousa la fille ane de
Don Pdre; le comte de Cambridge pousa sa seconde fille. C'tait une
infatuation inoue, incroyable. L'Angleterre, qui n'avait pu conqurir
la France, entreprenait de plus la conqute de l'Espagne.

Le rsultat de cette nouvelle imprudence fut de donner une flotte aux
Franais. Le roi de Castille, menac par ce mariage, envoya une arme
navale  Charles V. Les gros vaisseaux espagnols, chargs
d'artillerie, accablrent devant la Rochelle les petits vaisseaux des
Anglais, leurs archers. La Rochelle applaudit et chassa les vaincus.
Elle se donna, mais avec bonnes rserves et sous condition, de manire
 rester une rpublique sous le roi.[49]

[Note 49: ... Et auroient en leurs villes coins pour forger
florins et monnoie blanche et noire, de telle forme et aloi comme ont
ceux de Paris. Froiss., VI, ch. DCLXX, p. 15.]

Ce grand vnement entrana tout le Poitou. douard et le prince de
Galles, le vieillard et le malade, montrent pourtant en mer et
essayrent de venir au secours. La mer ne voulait plus d'eux. Elle les
ramena, bon gr, mal gr, en Angleterre. Thouars succomba. Duguesclin
battit ce qui restait d'Anglais  Chizey. La Bretagne suivit: ce fut
l'affaire de quelques siges. Le seul capitaine qui restt aux Anglais
tait un Gascon, le captal de Buch; l'un des meilleurs qu'eussent les
Franais tait un Gallois, un descendant des princes de Galles qui
vengeait ses aeux en servant la France. Le Gallois prit le Gascon:
Charles V garda prcieusement  la tour du Temple cet important
prisonnier, sans lui permettre de se racheter jamais.

Le second fils d'douard III, le duc de Lancastre, tige de cette
ambitieuse branche de Lancastre qui fit la gloire et le malheur de
l'Angleterre au XVe sicle, avait pris le titre de roi de Castille. Il
se fit nommer capitaine gnral du roi d'Angleterre en France, son
lieutenant dans l'Aquitaine, o les Anglais n'avaient presque plus
rien. Il y a une telle force d'orgueil dans le caractre anglais, une
passion si opinitre, qu'aprs tant d'hommes et d'argent jous et
perdus, ils firent une mise nouvelle pour regagner tout. Ils
trouvrent encore une grande arme  donner  leur capitaine
d'Aquitaine. Dbarqu  Calais, Lancastre traversa la France, sans
trouver rien  faire, ni bataille  livrer, ni ville  prendre: tout
tait ferm, en dfense. Les Anglais ne purent ranonner que quelques
villages. Tant qu'ils furent dans le Nord, les vivres abondaient: Ils
dnaient tous les jours splendidement. Mais, ds qu'ils furent dans
l'Auvergne, ils ne trouvrent plus ni vivres, ni fourrages. La faim,
les maladies firent dans l'arme des ravages terribles. Ils taient
partis de Calais avec trente mille chevaux; ils arrivrent  pied en
Guyenne: c'tait une arme de mendiants; ils demandaient de porte en
porte leur pain aux Franais[50].

[Note 50: Vix quadraginta caballos vivos secum ducens.[TD-1] Wals., p.
529.--Milites famosos et nobiles, delicatos quondam et divites...
ostiatim mendicando, panem petere, nec erat qui eis daret.[TD-2] Wals., p.
187.]

[TD-1: emmenant avec lui  peine quarante chevaux en bon tat]

[TD-2: ... des militaires clbres et nobles, jadis lgants et
riches... demander leur pain, en mendiant de porte en porte, et personne
ne leur en donnait ]

L'arrive de cette arme  Bordeaux eut pourtant un effet. Les
Gascons, qui n'taient plus Anglais et qui n'taient pas presss de
devenir Franais, s'enhardirent, et dclarrent au conntable de
France qu'ils feraient hommage  celui des deux partis qui battrait
l'autre. Il fut convenu qu'une bataille serait livre le 15 avril 
Moissac. Puis les Anglais l'ajournrent au 15 aot; puis ils
demandrent qu'elle et lieu prs de Calais. Les actes n'ayant pas t
conservs, on ne sait trop ce qui fut convenu. Au 15 aot, les
Franais se rendirent  Moissac, s'y rangrent en bataille,
attendirent et ne virent personne. Alors ils forcrent les Gascons de
tenir parole. Il ne resta aux Anglais en France que Calais, Bayonne et
Bordeaux (1374).

Cet effort qui n'avait abouti  rien, ce coup donn en l'air, leur fit
beaucoup de mal. L'puisement qui suivit fut tel qu'douard accepta la
mdiation du pape qu'il avait tant de fois refuse. Le grondement du
peuple devenait formidable au roi. Ce rude dogue, qu'on avait men si
longtemps par l'appt d'une proie qui reculait toujours, commenait 
faire mine de se jeter sur son matre. On avait eu une peine
incroyable  faire aimer la guerre  l'Angleterre. Elle tait dj
lasse  la bataille de Crcy. Lorsque le chancelier demandait aux gens
des communes, pour les piquer d'honneur: Quoi donc? voudriez-vous
d'une paix perptuelle? ils rpondaient navement: Oui, certes, nous
l'accepterions[51].--On leur fit croire ensuite que tout serait fini
avec la prise de Calais. Puis vint la victoire de Poitiers, qui leur
tourna la tte. Ils se figuraient que la ranon du roi de France les
dispenserait  jamais de payer l'impt. Aprs, on les amusa avec
l'Espagne, avec les fameux trsors cachs de Don Pdre. L'argent
d'Espagne ne venant pas, on leur persuada qu'on prendrait l'Espagne
elle-mme.

[Note 51: Hallam.]

En 1376, ils firent leurs comptes, et virent qu'ils n'avaient rien, ni
argent, ni Espagne, ni France. Leur mauvaise humeur fut extrme. Ils
s'en prirent au roi, au duc de Lancastre, qui avait alors la
principale influence. Son frre an, le prince de Galles, tout malade
qu'il tait, se montrait favorable  l'opposition. Le Parlement de
1376, appel le _bon Parlement_, ne se laissa plus mener par des mots.
Il demanda ce qu'tait devenu tant d'argent, ces subsides, ces ranons
de France et d'cosse. Il attaqua brutalement douard, dvoila sans
piti les faiblesses royales, le poursuivit dans son intrieur, dans
sa chambre  coucher.

Le vieux roi tait gouvern par une jeune femme marie, Alice Perrers,
femme de chambre de la reine, belle, hardie, impudente[52]. La pauvre
reine, qui voyait tout, avait fait en mourant cette prire au roi:
Qu'il voult bien se faire enterrer prs d'elle  Westminster,
esprant l'avoir  elle, au moins dans la mort.

[Note 52: Milites parliamentales graviter conquesti sunt de
quadam Alicia Peres appellata, femina procacissima.[TD-3] Walsingham, p.
189.--Illa nunc juxta justitiarios regis residendo, nunc in foro
ecclesiastico juxta doctores se collocando... pro defensione causarum
suadere ac etiam contra postulare minime verebatur.[TD-4] Wals., p.
189.--Inverecunda pellex detraxit annulos a suis digitis et
recessit.[TD-5] Ibid.]

[TD-3: Les gardes du Parlement se sont plaints avec force d'une certaine
femme particulirement impudente, nomme Alice Perrers.]

[TD-4: Celle-ci, tantt sigeant  ct des juges royaux, tantt place
au tribunal ecclsiastique  ct des docteurs en droit,... ne craignait
ni de donner son avis dans la dfense des causes, ni mme d'attaquer en
justice.]

[TD-5: L'impudique concubine retira les bagues de ses doigts et partit.]

Les joyaux de la reine furent donns  Alice. La crature se faisait
donner, prenait ou volait. Elle vendait des places, des jugements
mme. Elle allait de sa personne au Banc du roi solliciter des causes.
Les juges d'glise, les docteurs en droit canon, taient exposs dans
leurs jugements,  voir la belle Alice venir hardiment leur parler 
l'oreille. Le Parlement somma le roi d'loigner cette femme et
d'autres mauvais conseillers.

Le prince de Galles mourut, laissant un fils tout jeune. Le duc de
Lancastre, entre ce neveu enfant et son vieux pre, se trouvait
effectivement roi. Les conseillers revinrent. Le vote d'une grosse
taxe fut extorqu au Parlement. Le duc, qui avait besoin de bien
d'autres ressources pour sa future conqute d'Espagne, se prparait 
mettre la main sur les biens du clerg. Dj il avait lanc contre les
prtres le fameux prdicateur Wicleff; il le soutenait, avec tous les
grands seigneurs, contre l'vque de Londres. Les gens de Londres, sur
un mot insolent de Lancastre contre leur vque, se soulevrent, et
faillirent mettre le duc en pices.

Pendant tout ce bruit, le vieil douard III se mourait  Eltham,
abandonn  la merci de son Alice. Elle le trompait jusqu'au bout,
restant prs de son lit, le flattant d'un prochain rtablissement,
l'empchant de songer  son salut. Ds qu'il perdit la parole, elle
lui arracha ses anneaux des doigts, et le laissa l.

Le fils et le pre taient morts  un an de distance. Ces deux noms,
auxquels se rattachent de tels vnements, sont peut-tre encore les
plus chers souvenirs de l'Angleterre. Quoique le prince ait d en
grande partie  Jean Chandos ses victoires de Poitiers et de Najara,
quoique son orgueil ait soulev les Gascons et arm la Castille contre
l'Angleterre, peu d'hommes mritrent mieux la reconnaissance de leur
pays. Nous-mmes,  qui il a fait tant de mal, nous ne pouvons voir
sans respect,  Cantorbry, la cotte d'armes du grand ennemi de la
France. Ce mauvais haillon de peau pique des vers clate entre tous
les riches cussons dont l'glise est pare. Il a survcu cinq cents
ans au noble coeur qu'il couvrait.

Ds que le roi de France apprit la mort d'douard, il dit que c'tait
l un glorieux rgne et qu'un tel prince mritait mmoire entre les
preux. Il assembla nombre de prlats et de seigneurs, et fit faire un
service  la Sainte-Chapelle. En Angleterre, les funrailles furent
troubles. Quatre jours aprs la mort d'douard, la flotte de
Castille, charge des troupes de France, courut toute la cte en
brlant des villes: Wigth, Rye, Yarmouth, Darmouth, Plymouth et
Winchelsea. Jamais, du vivant d'douard et du prince de Galles,
l'Angleterre n'avait prouv un pareil dsastre.

De toutes parts, le roi de France faisait une guerre de ngociations.
Depuis cinq ans, il empchait le mariage d'un fils d'douard avec
l'hritire de Flandre, par dfaut de dispense papale; il obtint sans
difficult cette dispense pour son frre, le duc de Bourgogne, parent
de la jeune comtesse au mme degr. Le pre ne voulait pas de ce
mariage, non plus que les villes de Flandre. Mais la grand'mre,
comtesse d'Artois et de Franche-Comt, fit dire  son fils, le comte
de Flandre, qu'elle le dshritait s'il ne donnait sa fille au prince
franais. Le mariage se fit pour le dsespoir du prince d'Angleterre,
qui voyait cette immense succession prte  choir  la maison de
France. La France, mutile  l'ouest, se formait sa vaste ceinture de
l'est et du nord.

Cet chec et ceux que les Anglais prouvrent encore prs de Bordeaux
allaient les dcider  faire ce qu'ils auraient d faire tout d'abord,
 s'unir avec le roi de Navarre. Ils lui auraient donn Bayonne et le
pays voisin, il eut t leur lieutenant en Aquitaine. Le Navarrais,
plus fin qu'habile, envoyait son fils  Paris pour mieux tromper le
roi, tandis qu'il traitait avec les Anglais. Il lui advint comme 
Louis XI  Pronne. Sa finesse le mena au pige. Le roi lui garda son
fils, lui reprit Montpellier et saisit son comt d'vreux. On prit son
lieutenant Dutertre, son conseiller Du Rue qui, disait-on, tait venu
empoisonner le roi. On accusait Charles le Mauvais d'avoir empoisonn
dj la reine de France, la reine de Navarre et d'autres encore. Tout
cela n'tait pas invraisemblable: ce petit prince, exaspr par ses
longs malheurs, pouvait essayer de reprendre par le crime et la ruse
ce que la force lui avait t. Il avait sujet de har les siens autant
que l'ennemi. Sa femme le trompait pour le brave capitaine gascon des
Anglais, le captal de Buch[53]. Du Rue avoua seulement que Charles le
Mauvais comptait empoisonner le roi par le moyen d'un jeune mdecin de
Chypre, qui pouvait s'introduire aisment prs de Charles V et lui
plaire, parce qu'il parloit beau latin, et toit fort argumentatif.
Dutertre et Du Rue furent excuts. Charles V tira de ce procs
l'avantage d'avilir, de dshonorer le roi de Navarre, de lui faire une
rputation d'empoisonneur, de tuer ainsi ses prtentions au trne de
France.

[Note 53: Secousse, Hist. de Charles le Mauvais, t. I, 2e partie,
p. 173.--Lebrasseur, Hist. du comte d'vreux, p. 93.--Voyez les pices
originales du procs, _Archives du royaume_, J. 618.]

Charles le Mauvais perdit tout dans le Nord, except Cherbourg. Au
Midi, les Castillans le menaaient. Il et perdu la Navarre mme, si
les Anglais n'taient venus  son secours. Les Gascons y aidrent les
Anglais. Ceux-ci essayrent ensuite de prendre Saint-Malo, et n'y
russirent pas plus que les Franais  prendre Cherbourg. Tout ce
grand mouvement de guerre n'aboutit encore  rien. Le roi de France ne
put tre forc ni  combattre, ni  rendre; il resta les mains
garnies[54].

[Note 54: Le roi de France rossoignoit (craignait) si les
fortunes prilleuses que nullement il ne vouloit que ses gens
s'aventurassent par bataille si il n'avoit contre six les cinq.
Froiss., VII, 115.]

L'habilet de Charles V et l'affaiblissement des autres tats avaient
relev la France, au moins dans l'opinion. Toute la chrtient
regardait de nouveau vers elle. Le pape, la Castille, l'cosse,
regardaient le roi comme un protecteur. Frre du futur comte de
Flandre, alli des Visconti, il voyait les rois d'Aragon, de Hongrie,
ambitionner son alliance. Il recevait les ambassades lointaines du roi
de Chypre, du Soudan de Bagdad, qui s'adressaient  lui, comme au
premier prince des Francs[55]. L'empereur mme lui rendit une sorte
d'hommage en le visitant  Paris. Aprs avoir alin les droits de
l'Empire en Allemagne et en Italie, il venait donner au dauphin le
titre du royaume d'Arles.

[Note 55: Comme au solennel prince des chrtiens.]

La subite restauration du royaume de France tait un miracle que
chacun voulait voir. De toutes parts on venait admirer ce prince qui
avait tant endur, qui avait vaincu  force de ne pas combattre[56],
cette patience de Job, cette sagesse de Salomon. Le XIVe sicle se
dsabusait de la chevalerie, des folies hroques, pour rvrer en
Charles V le hros de la patience et de la ruse.

[Note 56: Le roi Charles de France fut durement sage et subtil;
car tout quoi (coi) toit en ses chambres et en ses dduits; si
reconquroit ce que ses prdcesseurs avoient perdu sur le champ, la
tte arme et l'pe au poing. Froiss.]

Ce prince naturellement conome, ce roi d'un peuple ruin, tonnait
les trangers de la multitude de ses constructions. Il levait autour
de Paris des maisons dites de plaisance, Melun, Beaut, Saint-Germain;
mais toute maison alors tait un fort. Il donnait  la ville un
nouveau pont (Pont-Neuf), des murs, des portes, une bonne bastille. Il
ne se fiait gure qu'aux murailles[57].

[Note 57: Comment le roy Charles estoit droit artiste et appris
s sciences et des beauls maonnages qu'il fist faire:--Fonda l'glise
de Saint-Anthoine dedans Paris. L'glise Saint-Paul fist amender et
acroistre, et maintes autres glises et chapelles fonda, amenda et
crut les difices et rentes. Accrut son htel de Saint-Paul; le
chastel du Louvre  Paris fit difier de neuf; la Bastille
Saint-Anthoine, combien que puis on y ait ouvr, et sus plusieurs des
portes de Paris, fait difice fort et bel. Item les murs neufs et
belles, grosses et haultes tours qui entour Paris sont. Ordonna 
faire le Pont-Neuf. difia Beault; Plaisance la noble maison; rpara
l'ostel de Saint-Ouyn. Moult fit rdifier le chastel de
Saint-Germain-en-Laye; Cruel, Montargis; le chastel de Melun et mains
autres notables difices. Christ. de Pisan VI, 25.]

Prs de sa bastille, il avait construit, tendu, amnag,
avec le luxe d'un roi et les recherches d'un malade, le vaste htel
Saint-Paul[58]. La magnificence de cette demeure, la splendide
hospitalit qu'y trouvaient les princes et les seigneurs trangers,
faisaient illusion sur l'tat du royaume. Le sire de La Rivire,
l'aimable et subtil conseiller de Charles V, le gentilhomme accompli
de ce temps, en faisait les honneurs. Il leur montrait la noble
demeure de son matre, ces galeries, ces bibliothques, ces buffets
chargs d'or, et ils l'appelaient le _riche roi_[59].

[Note 58: Le sjour de l'htel Saint-Paul tait, disait-il,
favorable  sa sant. Dans ce labyrinthe de chambres qui composaient
les appartements du roi, on comptait: la _chambre o gist le roi_, la
_grand'chambre de retrait, la chambre de l'estude_. De plus, il y
avait un jardin, un parc, une chambre des bains, une des tuves, une
ou deux autres qu'on appelait _chauffe-doux_, un jeu de paume, des
lices, une volire, une chambre pour les tourterelles, des mnageries
pour les sangliers, pour les grands lions et les petits, une chambre
de conseil, etc. Charles V avait renferm dans son htel Saint-Paul
plusieurs autres htels, comme ceux des abbs de Saint-Maur et de
Puteymuce (_petimus_; dans les environs se tenaient des scribes qui
faisaient le mtier d'crire des ptitions: par une autre corruption
on l'appela Petit-Musc). Les appartements du duc d'Orlans n'taient
gure moins vastes que ceux du roi; puis venaient dans de semblables
proportions ceux du duc de Bourgogne, de Marie, d'Isabelle, de
Catherine de France, des ducs et duchesses de Valois et de Bourbon,
des princes et princesses du sang et de quantit d'autres seigneurs et
gens de cour. Le duc d'Orlans avait un cabinet qui lui servait
simplement  dire ses heures et qu'on appelait _retrait o dit ses
heures Monsieur Louis de France_. De mme quand on descendait dans les
cours, on trouvait la mareschausse, la conciergerie, la fourille, la
lingerie, la pelleterie, la bouteillerie, la saucisserie, le
garde-manger, la maison du four, la fauconnerie, la lavanderie, la
fruiterie, l'chanonnerie, la panneterie, l'picerie, la tapisserie,
la charbonnerie, le lieu o l'on faisait l'hypocras, la ptisserie, le
bcher, la taillerie, la cave aux vins des maisons du roi, les
cuisines, les jeux de paume, les colliers, les poulaillers, etc. Les
chambres taient lambrisses du bois le plus rare; jusque dans les
chapelles il y avait des chemines et des poles qu'on appelait
_chauffe-doux_. Les chemines taient ornes de statues colossales,
selon l'usage du temps; celle de la chambre du roi avait de grands
chevaux de pierre; une autre tait charg de douze grosses btes et de
treize grands prophtes. Flibien, I, p. 654-5.

Pour maintenir sa court en honneur, le roy avoit avec luy barons de
son sang et autres chevaliers duis et apris en toutes honneurs...
ainsi messire Burel de la Rivire, beau chevalier, et qui certes
trs-gracieusement, largement et joyeusement savoit accueillir ceux
que le roy vouloit festoyer et honorer. Christ. de Pisan, VI, 63.]

[Note 59: Ainsi l'appeloit Mathieu de Coucy.]

L'eure de son descouchier au matin estoit comme de six  sept heures.
Donnoit audience mesmes aux mendres, de hardiement deviser  luy.
Aprs, luy pign, vestu et ordonn,... on lui apportoit son breviaire;
environ huit heures du jour, aloit  la messe;  l'issue de sa
chapelle, toutes manires de gens povoient bailier leurs requtes.
Aprs ce, aux jours dputez  ce, aloit au conseil, aprs lequel...
environ dix heures asseoit  table...  l'exemple de David,
instruments bas oyait volontiers  la fin de ses mangiers.

Luy lev de table,  la colacion, vers lui povoyent aler toutes
manires d'estrangiers. L luy estoient apportes nouvelles de toutes
manires de pays ou des aventures de ses guerres... pendant l'espace
de deux heures; aprs aloit reposer une heure. Aprs son dormir,
estoit un espace avec ses plus privs en esbatement, visitant joyauls
ou autres richeces. Puis aloit  vespres. Aprs... entroit en t en
ses jardins, o marchands venoient apporter velours, draps d'or, etc.
En hyver s'occupoit souvent  oyr lire de diverses belles ystoires de
la sainte Escripture, ou des faits des romans ou moralitez de
philosophes et d'autres sciences, jusques  heures de soupper, auquel
s'asseoit d'assez bonne heure, aprs lequel une pice s'esbatoit, puis
se retrayoit. Pour obvyer  vaines et vagues parolles et penses,
avoit (au dner de la reine) un prud'homme en estant au bout de la
table, qui, sans cesser, disoit gestes de moeurs virtueux d'aucuns
bons treppassez[60].

[Note 60: Christine de Pisan.]

Les philosophes avec lesquels le roi aimait  s'entretenir taient ses
astrologues[61]. Son astrologue en titre, un Italien, Thomas de Pisan,
avait t appel tout exprs de Bologne; le roi lui donnait cent
livres par mois. Ces gens, quels que fussent leurs moyens de prvoir,
ne se trompaient pas trop. Ils taient pleins de finesse et de
sagacit. Charles V donna un astrologue  Duguesclin en lui remettant
l'pe de conntable.

[Note 61: Les grands princes sculiers (dit un contemporain de
Charles V) n'oseroient rien faire de nouvel sans son commandement et
sans sa saincte lection (de l'astrologie); ils n'oseroient chasteaux
fonder, ne glises difier, ne guerre commencer, ne entrer en
bataille, ne vestir robe nouvelle, ne donner joyau, ne entreprendre un
grand voyage, ne partir de l'ostel sans son commandement. Christ. de
Pis., p. 208.]

Le peu que nous savons de Charles V, de ses jugements, de ses paroles,
indique, comme tout son rgne, une douce et froide sagesse, peut-tre
aussi quelque indiffrence au bien et au mal[62]. Considrant, dit
son historien femelle, la fragilit humaine, il ne permit jamais aux
maris d'_emmurer_ leurs femmes pour mfaits de corps, quoiqu'il en
fust maintes fois suppli[63].--Il surprit trois fois son barbier en
flagrant dlit de vol et la main dans la poche, sans se fcher ni le
punir[64].

[Note 62: Il ne blmait pas toute dissimulation: Dissimuler,
disoyent aucuns, est un rain (une branche) de trahison. Certes, ce
dist le roy adont, les circonstances font les choses bonnes ou
maulvaises; car en tel manire peut estre dissimul, que c'est vertu
et en telle manire vice; savoir: dissimuler contre la fureur des
gens pervers, quant ce est besoing est grant sens; mais dissimuler et
faindre son courage en attendant opportunit de grever aucun, se peut
appeler vice. Christine, VI, p. 53.]

[Note 63: ... Et  difficult donnoit cong que le mari la tenist
close en une chambre, si trop estoit desordonne. Christ. de Pisan.]

[Note 64: Il ne le renvoya qu' la quatrime.--Cependant lui-mme
avait la justice  coeur et s'en mlait. Une bonne femme tant venue
se plaindre d'un homme d'armes qui avait viol sa fille, il fit en sa
prsence pendre le coupable  un arbre.]

Charles V est peut-tre le premier roi, chez cette nation jusque-l si
lgre, qui ait su prparer de loin un succs, le premier qui ait
compris l'influence, lointaine et lente, mais ds lors relle, des
livres sur les affaires. Le prieur Honor Bonnor crivit par son
ordre, sous le titre bizarre de _l'Arbre des batailles_, le premier
essai sur le droit de la paix et de la guerre. Son avocat gnral,
Raoul de Presles, lui mettait la Bible en langue vulgaire, tant
d'annes avant Luther et Calvin. Son ancien prcepteur, Nicolas
Oresme, traduisait l'autre Bible du temps, Aristote. Oresme, Raoul de
Presles, Philippe de Maizires, travaillaient, peut-tre  frais
communs,  ces grands livres du Songe du verger, du Songe du vieux
plerin, sorte de romans encyclopdiques o toutes les questions du
temps taient traites, et qui prparaient l'abaissement de la
puissance spirituelle et la confiscation des biens d'glise. C'est
ainsi qu'au XVIe sicle, Pithou, Passerat et quelques autres
travaillrent ensemble  la Mnippe.

Les dpenses croissaient, le peuple tait ruin; l'glise seule
pouvait payer. C'tait l toute la pense du XIVe sicle. En
Angleterre, le duc de Lancastre essaya, pour brusquer la chose, de
Wicleff et des Lollards, et faillit bouleverser le royaume. En France,
Charles V la prparait avec une habile lenteur. Elle pressait
pourtant. L'apparente restauration de la France ne pouvait tromper le
roi. Il ne vivait que d'expdients. Il avait t oblig de payer les
juges avec les amendes mmes qu'ils prononaient, de vendre l'impunit
aux usuriers, de se mettre entre les mains des juifs. Conformment aux
privilges monstrueux que Jean leur avait vendus pour payer sa ranon,
ils taient quittes d'impts, exempts de toute juridiction, sauf celle
d'un prince du sang, nomm gardien de leurs privilges. Nuls _lettres
royaux_ n'avaient force contre eux. Ils promettaient de n'exiger par
semaine que quatre deniers par livre d'intrt. Mais en mme temps,
ils devaient tre crus contre leurs dbiteurs de tout ce qu'ils
jureraient[65].

[Note 65: Ord. III, p. 351 et 471. Conf.  IV, p 352 (4 fvrier
1364).--Ord. III, p. 478, art. 26.--Ils ne devaient pas prter sur
gages suspects; mais ils s'taient mnag une justification facile.
Article 20 des privilges des juifs: De crainte qu'on ne mette dans
leurs maisons des choses que l'on diroit ensuite voles, nous voulons
_qu'ils ne puissent tre repris pour nulle chose trouve chez eux_,
sauf en un coffre dont ils porteroient les clefs, Ord. III, p. 478.

Quoique Charles V et essay d'introduire un peu d'ordre dans la
comptabilit, il n'y pouvait voir clair. L'usage des chiffres romains,
maintenu presque jusqu' nous pour la chambre des Comptes, suffisait
pour rendre les calculs impossibles.]

Le prince, leur _protecteur_, devait les aider dans le recouvrement de
leurs crances, c'est--dire que le roi se faisait recors pour les
juifs, afin de partager. L'argent extorqu par de tels moyens cotait
au peuple bien plus qu'il ne rendait au roi.

Il fallait bien passer entre les mains du juif, ne pouvant dpouiller
le prtre. Le juif, le prtre, avaient seuls de l'argent. Il n'y avait
encore ni production de la richesse par l'industrie, ni circulation
par le commerce. La richesse, c'tait le trsor; trsor cach du juif,
sourdement nourri par l'usure; trsor du prtre, trop visible dans les
glises, dans les biens d'glise.

La tentation tait forte pour Charles V, mais la difficult tait
grande aussi. Les prtres avaient t ses plus zls auxiliaires
contre l'Anglais. Ils lui avaient en grande partie livr l'Aquitaine,
comme ils la donnrent jadis  Clovis.

Il y avait deux sujets de querelle entre la puissance spirituelle et
la temporelle, l'argent et la juridiction. La question de juridiction
elle-mme rentrait en grande partie dans celle d'argent, car la
justice se payait[66].

[Note 66: Le dfenseur officiel du clerg, en 1329, nous dit
expressment que la justice, surtout en France, tait le revenu le
plus net de l'glise.]

Les premires plaintes contre le clerg partent des seigneurs et non
des rois (1205)[67]. Les seigneurs, comme fondateurs et patrons des
glises, taient bien plus directement intresss dans la question.
Sous saint Louis, ils forment une confdration contre le clerg,
dcident de combien chacun doit contribuer pour soutenir cette espce
de guerre, se nomment des reprsentants pour prter main-forte  ceux
d'entre eux qui seraient frapps de sentences ecclsiastiques[68].
Dans la fameuse pragmatique de saint Louis (1270), acte jusqu'ici peu
compris, le roi demande que les lections ecclsiastiques soient
libres, c'est--dire laisses  l'influence royale et fodale[69].

[Note 67: Liberts de l'gl. gallic.]

[Note 68: Liberts de l'gl. gallic.]

[Note 69: Il rclame contre les excs de la cour de Rome, contre
les empchements de la juridiction, contre la violation des franchises
du royaume, sans dire quelles sont ces franchises. Ibid.]

Philippe le Bel eut les seigneurs pour lui dans sa lutte contre le
pape. Ils formrent une nouvelle confdration fodale qui effraya les
vques et livra au roi l'glise de France. L'accord de cette glise
lui livra la papaut elle-mme. Cependant, au commencement et  la fin
de son rgne, Philippe le Bel frappa deux coups d'une impartialit
hardie, la maltte, qui atteignit les nobles et les prtres aussi bien
que les bourgeois, la suppression du Temple, de la chevalerie
ecclsiastique.

La royaut, triomphante sous Philippe de Valois, se fit donner par le
pape tout ce qu'elle voulait sur les revenus de l'glise de France.
Elle eut mme la prtention de lever les dcimes de la croisade sur
toute la chrtient. En ddommagement des dcimes, rgales,
etc., les glises cherchaient  augmenter les profits de leurs
justices,  empiter sur les juridictions laques, seigneuriales ou
royales. Le roi parut vouloir y porter remde. Le 22 dcembre 1329 eut
lieu par-devant lui, au chteau de Vincennes, une solennelle
plaidoirie entre l'avocat Pierre Cugnires et Pierre du Roger,
archevque de Sens. Le premier soutenait les droits du roi et des
seigneurs[70]. Le second dfendait ceux du clerg. Celui-ci parla sur
le texte: Deum timete; regem honorificate;[TD-6] et il ramena ce prcepte
aux quatre suivants: Servir Dieu dvotement; lui donner largement;
honorer sa gent dment; lui rendre le sien entirement.

[TD-6: Craignez Dieu, honorez le roi]

[Note 70: Pierre Cugnires demandait entre autres choses que le
vassal flon ft puni par le seigneur et non par l'glise, sauf la
pnitence qui viendrait aprs; qu'un seigneur ne ft pas excommuni
pour les fautes des siens; que le juge ecclsiastique ne fort pas le
vassal d'autrui par excommunication  plaider devant lui, que l'glise
ne donnt pas asile  ceux qui chappaient des prisons du roi; d'autre
part que les terres acquises par le clerc payassent les taxes et
retournassent  sa famille, au lieu de rester en main morte, que le
clerc qui trafiquait ou prtait ft sujet  la taille qu'un roturier
ne donnt moiti de sa terre  son fils clerc, s'il avait deux
enfants, etc.

Abiitque in proverbium, ut quem sciolum et argutulum et deformem
videmus, M. Petrum de Cuneriis, vel corrupte, M. Pierre du Coignet
vocitemus.[TD-7] Bulus, IV, 222.--Liberts de l'glise gall. Traits.
Lettres de Brunet, p. 4.--Simulacrum ejus, simum et deforme... quod
scholastici prtereuntes stylis suis scriptoriis pugnisque confodere
et contundere solebant.[TD-8] Bulus, IV, 322.]

[TD-7: Il est pass en proverbe de sorte qu'un homme que nous
trouvons  la fois laid, plutt cultiv et assez spirituel, est appel
"M. Petrum de Cuneriis" ou, selon l'expression corrompue, "M. Pierre du
Coignet".]

[TD-8: Sa statue, camarde et difforme... qu'en passant devant elle,
les tudiants, de leur plume et de leur poing, avaient l'habitude de
buriner et de frapper ]

Je serais port  croire que toute cette dispute ne fut qu'une
satisfaction donne par le roi aux seigneurs. Il la termina en disant
que, bien loin de diminuer les privilges de l'glise, il les
augmenterait plutt. Seulement, il tablit par une ordonnance son
droit de rgales sur les bnfices vacants (1334). Des deux avocats,
celui du clerg devint pape; celui du roi et des seigneurs fut, dit un
grave historien, universellement siffl: son nom resta le synonyme
d'un mauvais ergoteur. Et ce ne fut pas tout. Il y avait  Notre-Dame
une figure grotesque de damn, comme on voit ailleurs Dagobert
tiraill par les diables; cette figure laide et camuse fut appele:
_M. Pierre du Coignet._ Toute la gent clricale, sous-diacres,
sacristains, bedeaux, enfants de choeur, plantaient leurs bougies sur
le nez du pauvre diable, ou, pour teindre leurs cierges, lui en
frappaient la face. Il endura quatre cents ans cette vengeance de
sacristie.

Les glises taient entre l'enclume et le marteau, entre le roi et le
pape. Quand un vch vacant avait pay au roi pendant un an ou plus
les _rgales_ de la vacance, le nouvel lu payait au pape l'_annate_,
ou premire anne de revenu[71].

[Note 71: Les archevques de Mayence et de Cologne payaient chacun
au pape vingt-quatre mille ducats pour le _pallium_.]

Une autre chose dont se plaignaient le plus les seigneurs patrons de
l'glise, et les chanoines ou moines qui concouraient aux lections,
c'est ce qu'on appelait les Rserves. Le pape arrtait d'un mot
l'lection; il dclarait qu'il s'tait rserv de nommer  tel vch,
 telle abbaye. Ces rserves, qui donnaient souvent un pasteur italien
ou franais  une glise d'Angleterre, d'Allemagne, d'Espagne,
taient fort odieuses. Cependant, elles avaient souvent l'avantage de
soustraire les grands siges aux stupides influences fodales, qui n'y
auraient gure port que des sujets indignes, des cadets, des cousins
des seigneurs. Les papes prenaient quelquefois au fond d'un couvent ou
dans la poussire des universits un docte et habile clerc pour le
faire vque, archevque, primat des Gaules ou de l'Empire.

Les papes d'Avignon n'eurent pas pour la plupart cette haute
politique. Pauvres serviteurs du roi de France, ils laissaient la
papaut devenir ce qu'elle pouvait. Ils ne voyaient dans les Rserves
qu'un moyen de vendre des places, de faire de la simonie en grand.
Jean XXII dclara effrontment qu'en haine de la simonie, il se
rservait tous les bnfices vacants dans la chrtient la premire
anne de son pontificat[72]. Ce fils d'un savetier de Cahors laissa en
mourant un trsor de vingt-cinq millions de ducats. Les hommes du
temps crurent qu'il avait trouv la pierre philosophale.

[Note 72: Balus. Pap. Aven, I, p. 722. Omnia beneficia
ecclesiastica qu fuerunt, et quocumque nomine censeantur et ubicumque
ea vacare contigerit.[TD-9]]

[TD-9: Qu'il ait reu tous les bnfices ecclsiastiques qui auraient
t vacants ou estims tels, quelqu'en soit le titulaire ou l'endroit.]

Benot XII tait si effray de l'tat o il voyait l'glise, des
intrigues et de la corruption dont il tait assig, qu'il aimait
mieux laisser les bnfices vacants; il se rservait les nominations
et ne nommait personne. Lui mort, le torrent reprit son cours. 
l'lection du prodigue et mondain Clment VI, on assure que plus de
cent mille clercs vinrent  Avignon acheter des bnfices[73].

[Note 73: In Clemente clementia... Tertia Vit. Clem. VI.]

Il faut lire les douloureuses lamentations de Ptrarque sur l'tat de
l'glise, ses invectives contre la Babylone d'Occident. C'est tout 
la fois Juvnal et Jrmie. Avignon est pour lui un autre labyrinthe,
mais sans Ariane, sans fil librateur; il y trouve la cruaut de Minos
et l'infamie du Minotaure[74]. Il peint avec dgot les vieilles
amours des princes de l'glise, ces mignons  tte blanche... Mille
histoires scandaleuses couraient. Le conte absurde de la papesse
Jeanne devint vraisemblable[75].

[Note 74: Petrarch., Ep. X.]

[Note 75: L'antipape Nicolas V avait eu pour femme Jeanne de
Corbire, avec laquelle il avait divorc pour se faire mineur.
Lorsqu'il fut pape, Jeanne prtendit que le divorce tait nul. On en
fit mille contes  la cour d'Avignon; de l la fable de la _papesse
Jeanne_. On l'a rejete  l'an 848, et cit en preuve Marianus Festus
et Sigebert de Gemblours; mais on n'en trouve pas un mot dans les
anciens manuscrits de ces auteurs. Plus tard seulement on insra dans
le texte ce qu'on avait d'abord crit  la marge. Bulus, IV, 240.]

L'rudite indignation de Ptrarque pouvait inspirer quelque dfiance.
Un jugement plus imposant pour le peuple tait celui de sainte
Brigitte et des deux saintes Catherine. La premire fait dire par
Jsus mme ces paroles au pape d'Avignon: Meurtrier des mes, pire
que Pilate et Judas! Judas n'a vendu que moi. Toi, tu vends encore les
mes de mes lus[76].

[Note 76: Tu pejor Lucifero... tu injustior Pilato... tu immitior
Juda, qui me solum vendidit; tu autem non solum me vendis, sed et
animos electorum meorum.[TD-10] S. Brigitt Revelationes, 1. I, c. XLI.]

[TD-10: Toi, pire que Lucifer,... plus injuste que Pilate,... plus
violent que Judas qui n'a vendu que moi! toi, non seulement tu me
vends, mais tu vends encore les mes de mes lus.]

Les papes qui suivirent Clment VI furent moins souills, mais plus
ambitieux. Ils rendirent l'glise conqurante, dsolrent l'Italie.
Clment avait achet Avignon  la reine Jeanne en l'absolvant du
meurtre de son mari. Ses successeurs, avec l'aide des Compagnies,
reprirent tout le patrimoine de saint Pierre. Cette association du
pape avec les brigands anglais et bretons porta au comble
l'exaspration des Italiens. La guerre devint atroce, pleine d'outrage
et de barbarie. Les Visconti donnrent le choix aux lgats qui leur
apportaient l'excommunication, de se laisser noyer ou de manger la
bulle.  Milan, on jetait les prtres dans les fours allums; 
Florence, on voulait les enterrer vifs. Les papes sentirent que
l'Italie leur chapperait s'ils ne quittaient Avignon.

Ils tenaient moins sans doute  cette ville, depuis qu'ils y avaient
t ranonns par les Compagnies. L'abaissement de la France les
laissait libres de choisir leur sjour. Urbain V, le meilleur de ces
papes, essaya de se fixer  Rome. Il y alla et n'y put rester.
Grgoire s'y tablit et y mourut.

 sa mort, les Franais avaient dans le conclave une majorit
rassurante. Cependant ce conclave se tenait  Rome; les cardinaux
entendaient un peuple furieux crier autour d'eux: Romano lo volemo o
almanco italiano. De seize cardinaux qui entrrent au conclave, il
n'y avait que quatre Italiens et un Espagnol, onze taient Franais.
Les Franais taient diviss. Deux des derniers papes, qui taient
Limousins, avaient fait plusieurs cardinaux de leur province. Ces
Limousins, voyant que les autres Franais les excluaient de la
papaut, s'unirent aux Italiens, et nommrent un Italien, qu'ils
croyaient du reste dvou  la France, le Calabrois Bartolomeo
Prignani.

Il advint, comme  l'lection de Clment V, tout le contraire de ce
qu'on avait attendu, mais cette fois au prjudice de la France. Urbain
VI, homme de soixante ans, jusque-l considr comme fort modr,
sembla avoir perdu l'esprit ds qu'il fut pape. Il voulait, disait-il,
rformer l'glise, mais il commenait par les cardinaux, prtendant,
entre autres choses, les rduire  n'avoir qu'un plat sur leur table.
Ils se sauvrent, dclarrent que l'lection avait t contrainte, et
firent un autre pape. Ils choisirent un grand seigneur, Robert de
Genve, fils du comte de Genve, qui avait montr dans les guerres de
l'glise beaucoup d'audace et de frocit. Ils l'appelrent Clment
VII, sans doute en mmoire de Clment VI, un des papes les plus
prodigues et les plus mondains qui aient dshonor l'glise. De
concert avec la reine Jeanne de Naples, contre laquelle Urbain s'tait
dclar, Clment et ses cardinaux prirent  leur solde une compagnie
de Bretons qui rdait en Italie. Mais ces Bretons furent dfaits par
Barbiano, un brave condottiere qui avait form la premire compagnie
italienne contre les compagnies trangres. Clment se sauva en
France,  Avignon. Voil deux papes, l'un  Avignon, l'autre  Rome,
se bravant et s'excommuniant l'un l'autre.

On ne pouvait attendre que la France et les tats qui en suivaient
alors l'impulsion (cosse, Navarre et Castille) se laisseraient
facilement dpossder de la papaut. Charles V reconnut Clment. Il
pensa sans doute que, quand mme toute l'Europe et t pour Urbain,
il valait mieux pour lui avoir un pape franais, une sorte de
patriarche dont il dispost. Cette politique goste lui fut amrement
reproche. On considra tous les malheurs qui suivirent, la folie de
Charles VI, les victoires des Anglais, comme une punition du ciel[77].

[Note 77:  quel flayel!  quel douloureux meschief, qui encore
dure! etc. Christ. de Pisan.--On chantait  cette poque le cantique
suivant:

    Plange regni respublica,
  Tua gens, _ut schismatica_,
        Desolatur.
    Nam pars ejus est iniqua,
  Et altera sophistica
        Reputatur, etc.[TD-11]
                    _Bibl. du roi, cod. 7609. Coll. des Mm. V, 181._]

[TD-11:

  Lamente-toi, gouvernement royal! ton peuple est  l'abandon
    car il n'est plus uni.
  En effet une partie de tes sujets est hostile,
    et l'autre passe pour dloyale.]

On assure que les cardinaux franais avaient eu d'abord l'ide de
faire pape Charles V lui-mme. Il aurait refus, comme infirme d'un
bras, et ne pouvant clbrer la messe[78].

[Note 78: Lenfant, Conc. de Pise.--Cependant il montrait tous les
ans de ses mains la vraie croix au peuple  la Sainte-Chapelle, comme
l'avait fait saint Louis. Christ. de Pisan.]

Ce ne fut pas sans peine que le roi amena l'Universit  se dcider en
faveur de Clment. Les facults de droit et de mdecine taient sans
difficult pour le pape du roi. Mais celle des _arts_, compose de
quatre nations, ne s'accordait pas avec elle-mme. Les nations
franaise et normande taient pour Clment VII; la Picardie et
l'Anglaise demandaient la neutralit. L'Universit, ne pouvant arriver
 un vote unanime, suppliait qu'on lui donnt du temps. Le roi prit
tout sur lui. Il crivit de Beaut-sur-Marne qu'il avait des
informations suffisantes: Le pape Clment VII est vray pasteur de
l'glise universelle... Se vous mettez ce en refus ou dlay, vous nous
ferez dplaisir[79].

[Note 79: Bulus.]

Charles V agit en cette occasion avec une vivacit qui ne lui tait
pas ordinaire. Il semble qu'il ait t honteux et aigri de n'avoir pas
prvu.

Il aurait bien voulu gagner  son pape la Flandre, et par elle
l'Angleterre. Il fit dire au comte de Flandre qu'Urbain parlait fort
mal des Anglais, qu'il avait dit que d'aprs leur conduite  l'gard
du Saint-Sige il les tenait pour hrtiques. La Flandre et
l'Angleterre n'en reconnurent pas moins le pape de Rome en haine de
celui d'Avignon. Urbain avait dj l'Italie. L'Allemagne, la Hongrie,
l'Aragon, embrassrent son parti. Les deux saintes populaires, sainte
Catherine de Sienne et sainte Catherine de Sude, le reconnurent,
ainsi que l'infant Pierre d'Aragon, qu'on tenait aussi pour un saint
homme. On demanda, chose inoue, une consultation au plus fameux
jurisconsulte du temps sur l'lection du pape; Baldus dcida que
l'lection d'Urbain tait bonne et valable, disant, avec assez
d'apparence, que, si l'lection avait pu tre contrainte, les
cardinaux n'en taient pas moins revenus d'eux-mmes aprs le tumulte
et qu'ils avaient intronis Urbain en pleine libert.

Un vnement impossible  prvoir avait mis presque toute la
chrtient en opposition avec la France. La fortune s'tait joue de
la sagesse. La reine Jeanne de Naples, cousine et allie du roi, fut
peu aprs dpose par Urbain, renverse par son fils adoptif Charles
de Duras, trangle en punition d'un crime qui datait de trente-cinq
ans.

Toute l'Europe remuait. Le mouvement tait partout; mais les causes
infiniment diverses. Les Lollards d'Angleterre semblaient mettre en
pril l'glise, la royaut, la proprit mme.  Florence, les Ciompi
faisaient leur rvolution dmocratique[80]. La France elle-mme
semblait chapper  Charles V. Trois provinces, les plus excentriques,
mais les plus vitales peut-tre, se rvoltrent.

[Note 80: V. le rcit de M. Quinet, _Rvolutions d'Italie_, t. IV
des oeuvres compltes (1858).]

Le Languedoc clata d'abord. Charles V, proccup du Nord et regardant
toujours vers l'Angleterre, avait fait d'un de ses frres une sorte de
roi du Languedoc. Il avait confi cette province au duc d'Anjou. Par
le duc d'Anjou, il semblait prs d'atteindre l'Aragon et Naples,
tandis que par son autre frre, le duc de Bourgogne, il allait occuper
la Flandre. Mais la France, misrablement ruine, n'tait gure
capable de conqutes lointaines. La fiscalit, si dure alors dans tout
le royaume, devint en Languedoc une atroce tyrannie. Ces riches
municipes du Midi, qui ne prospraient que par le commerce et la
libert, furent _taills_ sans merci comme l'et t un fief du Nord.
Le prince fodal ne voulait rien comprendre  leurs privilges. Il lui
fallait au plus vite de l'argent pour envahir l'Espagne et l'Italie,
pour recommencer les fameuses victoires de Charles d'Anjou.

Nmes se souleva (1378), mais se voyant seule, elle se soumit. Le duc
d'Anjou aggrava encore les impts. Il mit, au mois de mars 1379, un
monstrueux droit de cinq francs et dix gros sur chaque feu. Au mois
d'octobre, nouvelle taxe de douze francs d'or par an, d'un franc par
mois. Pour celle-ci, la leve en tait impossible. La province tait
tellement ruine, qu'en trente ans la population se trouvait rduite
de cent mille familles  trente mille. Les consuls de Montpellier
refusrent de percevoir le dernier impt. Le peuple massacra les gens
du duc d'Anjou. Clermont-Lodve en fit autant. Mais les autres villes
ne bougrent. Les gens de Montpellier effrays reurent le prince 
genoux, et attendirent ce qu'il dciderait de leur sort. La sentence
fut effroyable. Deux cents citoyens devaient tre brls vifs, deux
cents pendus, deux cents dcapits, dix-huit cents nots d'infamie et
privs de tous leurs biens. Tous les autres taient frapps d'amendes
ruineuses[81].

[Note 81: Hist. du Languedoc, l. XXXII, ch. XCI, p. 365,--ch. XCV,
p. 368,--ch. XCVI, p. 369.]

On obtint avec peine du duc d'Anjou qu'il adouct la sentence. Charles
V sentit la ncessit de lui ter le Languedoc. Il envoya des
commissaires pour y rformer les abus. Au reste, dans les instructions
qu'il leur donne, il n'y a pas trace d'un sentiment d'homme ou de roi.
Il n'est proccup que des intrts du fisc et du domaine: Comme nous
avons audit pays plusieurs terres labourables, vignes, forts, moulins
et autres hritages qui nous taient ordinairement de grand revenu et
profit; lesquelles terres sont demeures dsertes, parce que le peuple
est si diminu par les mortalits, les guerres et autrement, qu'il
n'est nul qui les puisse ou veuille labourer, ni tenir aux charges et
redevances anciennes, nous voulons que nos conseillers puissent donner
nos hritages  nouvelle charge, crotre et diminuer l'ancienne. Ils
doivent aussi rvoquer tous les dons, et s'informer de la conduite de
tous les snchaux, capitaines, vigniers, etc.

La politique troite, qui ne parat que trop dans ces instructions,
fit faire au roi une grande faute, la plus grande de son rgne. Il
arma contre lui la Bretagne. Ses meilleurs hommes de guerre taient
Bretons; il les avait combls de biens; il croyait tenir en eux tout
le pays. Ces mercenaires pourtant n'taient pas la Bretagne. Eux-mmes
n'taient plus aussi contents du roi. Il avait ordonn aux gens de
guerre de paye dsormais tout ce qu'ils prendraient. Il avait cr une
marchausse pour rprimer leurs brigandages, des prvts qui
couraient le pays, jugeaient et pendaient.

Il n'aimait pas Clisson. Quoiqu'il l'ait dsign pour tre conntable
 la mort de Duguesclin, il et prfr le sire de Coucy.

Un cousin de Duguesclin, le Breton Svestre Budes, qui avait acquis
beaucoup de rputation dans les guerres d'Italie, fut arrt sur un
soupon par le pape franais Clment VII, et livr par lui au bailli
de Mcon, qui le fit mourir, au grand chagrin de Duguesclin. Les
parents du Breton tant venus se plaindre et affirmant son innocence,
le roi dit froidement: S'il est mort innocent, la chose est moins
fcheuse pour vous autres; c'est tant mieux pour son me et pour votre
honneur.

Les Bretons taient Franais contre l'Angleterre, mais Bretons avant
tout. Leur duc voulait les livrer aux Anglais, ils l'avaient chass.
Le roi voulant les runir  la couronne, ils chassrent le roi.

Le 5 avril 1378, Montfort s'tait engag  ouvrir aux Anglais le
chteau de Brest. Le 20 juin, le roi l'ajourna  comparatre en
Parlement, puis le fit condamner par dfaut. La procdure fut trange.
On assigna le duc  Rennes et  Nantes, tandis qu'il tait en Flandre.
On ne lui donna pas de sauf-conduit. Plusieurs pairs ne voulurent
point siger au jugement. Le roi parla lui-mme contre son vassal et
conclut  la confiscation. Si le duch tait enlev  Montfort, il
aurait d revenir  la maison de Blois, conformment au trait de
Gurande, que le roi avait garanti.

Dire  la vieille Bretagne que dsormais elle ne serait plus qu'une
province de France, une dpendance du domaine, c'tait une chose
hardie, et aussi une ingratitude, aprs ce que les Bretons avaient
fait pour chasser l'Anglais. Le froid et goste prince ne connaissait
pas videmment le peuple auquel il avait affaire, et il ne pouvait le
connatre; il y a des ignorances sans remde, celles du coeur.

Les Bretons, nobles et paysans, taient dj mal disposs. Le
conntable Duguesclin, dans ses guerres de Bretagne, n'avait pas
mnag ses compatriotes. Il les avait frapps d'un fouage de vingt
sous par feu; il avait dfendu les affranchissements et rtabli la
servitude de mainmorte, abolie par le duc. Le premier acte du
gouvernement royal fut l'tablissement de la gabelle. La Bretagne
arma.

Les bourgeois armrent comme les nobles. Ceux de Rennes s'associrent
expressment aux barons, et jurrent de vivre et mourir pour la
dfense commune. Le duc, revenant d'Angleterre, fut accueilli avec
transport par ceux mme qui l'avaient chass. On ne se souvint plus
s'il tait Blois ou Montfort. C'tait le duc de Bretagne. Lorsqu'il
dbarqua prs de Saint-Malo, tous les barons, tout le peuple
l'attendaient sur le rivage; plusieurs entrrent dans l'eau et s'y
mirent  genoux. Jeanne de Blois elle-mme vint le fliciter  Dinan,
la veuve de Charles de Blois, de celui qu'il avait tu.

Les meilleurs capitaines que le roi pouvait employer contre la
Bretagne taient des Bretons. Clisson parut devant Nantes; mais il ne
put s'empcher de dire aux gens de la ville qu'ils feraient sagement
de ne laisser entrer chez eux personne qui ft plus fort qu'eux.
Duguesclin et Clisson se rendirent  l'arme que le duc d'Anjou
rassemblait. Mais,  la premire approche d'une troupe bretonne, cette
arme se dissipa[82]. Le duc d'Anjou fut rduit  demander une trve.

[Note 82: Chronique en vers de 1341  1381, par matre Guillaume
de Saint-Andr, licenci en dcret, scolastique de Dol, notaire
apostolique et imprial, ambassadeur, conseiller et secrtaire du duc
Jean IV:

  Les Franois estoient testonns,
  Et leurs airs tout effmins;
  Avoient beaucoup de perleries,
  Et de nouvelles broderies.
  Ils estoient frisques et mignotz,
  Chantoient comme des syrenotz;
  En salles d'herbettes jonches,
  Dansoient, portaient barbes fourch
  ... Les vieux ressembloient aux jeune
  Et tous prenoient terrible nom,
  Pour faire paour aux Bretons.]

Le roi voyait ses Bretons passer l'un aprs l'autre  l'ennemi. Ceux
qui ne voulurent le quitter qu'avec son autorisation l'obtinrent sans
difficult; mais  la frontire on les arrtait pour les mettre  mort
comme tratres. Duguesclin lui-mme, en butte aux soupons du roi,
lui renvoya l'pe de conntable, disant qu'il s'en allait en Espagne,
qu'il tait aussi conntable de Castille. Les ducs d'Anjou et de
Bourbon furent envoys pour l'apaiser, Charles V sentait bien qu'il ne
pouvait rien faire sans lui. Mais le vieux capitaine tait trop avis
pour aller se casser la tte contre cette furieuse Bretagne. Il valait
mieux pour lui rester brouill avec le roi et gagner du temps. Selon
toute apparence, il ne consentit pas  reprendre l'pe de conntable.
Ce fut comme ami du duc de Bourbon, et pour lui faire plaisir, qu'il
alla assiger dans le chteau de Randon, prs du Puy en Velay, une
compagnie qui dsolait le pays. Il y tomba malade et y mourut[83]. On
assure que le capitaine de la place, qui avait promis de se rendre
dans quinze jours s'il n'tait secouru, tint parole et vint mettre les
clefs sur le lit du mort. Cela n'est pas invraisemblable. Duguesclin
avait t l'honneur des Compagnies, le pre des soldats; il faisait
leur fortune, il se ruinait pour payer leurs ranons.

[Note 83:

  A! doulce France amie, je te layrai briefment!
  Or veille Dieu de gloire, par son commandement,
  Que si bon conestable aiez prochainement
  De coi vous vailliez mieux en honour plainement!

  _Pome de Duguesclin, ms. de la Bibl. royale, n 7224_, 142 verso.

V. l'excellent art. _Charles V_ de M. Lacabane (Dict. de la
conversation).]

Les tats de Bretagne ngociaient avec le roi de France, le duc avec
celui d'Angleterre. Charles V n'ayant voulu entendre  aucun
arrangement, les Bretons laissrent venir l'Anglais. Un frre de
Richard II, comte de Buckingham, fut charg de conduire une arme en
Bretagne, mais en traversant le royaume par la Picardie, la Champagne,
la Beauce, le Blaisois et le Maine. Charles V les laissa passer. Le
duc de Bourgogne lui demanda en vain la permission de combattre.
Duguesclin tait mort le 13 juillet (1380). Le roi mourut le 16
septembre. Ce jour mme, il abolit tout impt non consenti par les
tats. C'tait revenir au point d'o son rgne avait commenc.

Il recommanda aussi en mourant de gagner  tout prix les Bretons[84].
Il avait dj ordonn que Duguesclin fut enterr  Saint-Denis,  ct
de son tombeau. Son fidle conseiller, le sire de La Rivire, le fut 
ses pieds.

[Note 84: Froissart.]

Ce prince tait mort jeune (quarante-quatre ans), et n'avait rien
fini. Une minorit commenait. Le schisme, la guerre de Bretagne, la
rvolte de Languedoc  peine assoupie, la rvolution de Flandre[85]
dans toute sa force, c'taient bien des embarras pour un jeune roi de
douze ans.

[Note 85: L'histoire de cette rvolution se lie plus naturellement
 celle du rgne de Charles VI.]

Quoique Charles V et dclar par une ordonnance, ds 1374, que
dsormais les rois seraient majeurs  quatorze, son fils devait rester
longtemps mineur, et mme toute sa vie.

Charles V laissait deux choses, des places bien fortifies et de
l'argent. Aprs en avoir tant donn aux Anglais, aux Compagnies, il
avait trouv moyen d'amasser dix-sept millions. Il avait cach ce
trsor  Vincennes, dans l'paisseur d'un mur. Mais son fils n'en
profita pas.

Le roi se croyait sr des bourgeois. Il avait confirm et augment les
privilges de toutes les villes qui quittaient le parti anglais[86].
Il avait dfendu que les htels de ses frres servissent d'asile aux
criminels, et soumis ces htels  la juridiction du prvt.
Conformment aux remontrances du Parlement de Paris, il l'autorisa 
rendre ses arrts sans dlai, nonobstant _tous lettres royaux  ce
contraires_[87]. Il permit aux bourgeois de Paris d'acqurir des fiefs
au mme titre que les nobles, et de porter les mmes ornements que les
chevaliers. Le roi crait ainsi au centre du royaume une noblesse
roturire qui devait avilir l'autre en l'imitant. Toutes les terres de
l'le de France allaient peu  peu se trouver entre des mains
bourgeoises, c'est--dire dans la dpendance plus immdiate du roi.

[Note 86: V. ci-dessus, page 25.]

[Note 87: Ordonn., V.]

Ces avantages lointains ne balanaient pas les maux prsents. Le
peuple n'en pouvait plus. Les taxes taient d'autant plus fortes que
le roi, ds le commencement de son rgne, s'tait sagement interdit
toute altration des monnaies. Je ne sais si cette dernire forme
d'impt n'tait mme pas regrette;  une poque o il y avait peu de
commerce, et o les rentes fodales se payaient gnralement en
nature, l'altration des monnaies frappait peu de personnes, et
seulement les gens qui pouvaient perdre, par exemple les usuriers,
juifs, Cahorsins, Lombards, ceux qui faisaient la banque de Rome ou
d'Avignon. Les taxes, au contraire, ne touchaient pas ceux-ci, elles
tombaient d'aplomb sur le pauvre.

Les biens d'glise pouvaient seuls venir au secours du peuple et du
roi. Mais il fallait du temps avant qu'on ost y porter les mains.

Ce qui prouve combien le clerg avait encore de puissance, c'est la
facilit avec laquelle il avait chass les Anglais des villes du Midi.
Le roi de France, que les prtres venaient de seconder si bien, devait
y regarder  deux fois avant de se brouiller avec eux.

Le schisme mettait le pape d'Avignon entirement  la discrtion du
roi, et lui donnait, il est vrai, la libre disposition des bnfices
dans toute l'glise gallicane. Mais cet vnement plaait la France
dans une situation prilleuse; elle se trouvait en quelque sorte
isole au milieu de l'Europe, et comme hors du droit chrtien.

C'tait beaucoup sans doute pour la royaut d'avoir, en deux sicles,
concentr en ses mains les deux forces du moyen ge, l'glise et la
fodalit. Les dignits ecclsiastiques taient dsormais assures aux
serviteurs du roi, les fiefs runis  la couronne ou devenus l'apanage
des princes du sang. Les grandes maisons fodales, ces vivants
symboles des grandes provincialits, s'taient peu  peu teintes. Les
diversits du moyen ge se fondaient dans l'unit. Mais l'unit tait
faible encore.

Si Charles V ne put faire beaucoup lui-mme, il laissa du moins  la
France le type du roi moderne, qu'elle ne connaissait pas. Il enseigna
aux tourdis de Crcy et de Poitiers ce que c'tait que rflexion,
patience, persvrance. L'ducation devait tre longue; il y fallut
bien des leons. Mais au moins le but tait marqu. La France devait
s'y acheminer, lentement il est vrai, par Louis XI et par Henri IV,
par Richelieu et par Colbert.

Dans les misres du XIVe sicle, elle commena  se mieux connatre
elle-mme. Elle sut d'abord qu'elle n'tait pas et ne voulait pas tre
Anglaise. En mme temps, elle perdait quelque chose du caractre
religieux et chevaleresque qui l'avait confondue avec le reste de la
chrtient pendant tout le moyen ge, et elle se voyait, pour la
premire fois, comme nation et comme prose. Elle atteignit du premier
coup, dans Froissart, la perfection de la prose narrative[88]. Le
progrs de la langue est immense de Joinville  Froissart, presque nul
de Froissart  Comines.

[Note 88: Sans parler de tant de beaux rcits, je ne crois pas
qu'il y ait rien dans notre langue de plus exquis que le chapitre:
Comment le roi douard dit  la comtesse de Salisbury qu'il convenoit
qu'il fust aim d'elle, dont elle fut fortement bahie.

Quoique Froissart ait sjourn si longtemps en Angleterre, je n'y
trouve qu'un mot qui semble emprunt  la langue de ce pays:

Le roi de France pour ce jour toit jeune et volontiers _travilloit_
(voyageait, _travelled_). T. IX, p. 475, anne 1388.

Considrai en moi-mme que nul esprance n'toit que aucuns faits
d'armes se fissent s parties de Picardie et de Flandre, puisque paix
y toit, et point ne voulois tre oiseux; car je savois bien que au
temps  venir et quand je serai mort, sera cette haute et noble
histoire en grand cours, et y prendront tous nobles et vaillants
hommes plaisance et exemple de bien faire; et entrementes que j'avois,
Dieu merci, sens, mmoire et bonne souvenance de toutes les choses
passes, engin clair et aigu pour concevoir tous les faits dont je
pourrois tre inform touchants  ma principale matire, ge, corps et
membres pour souffrir peine, me avisai que je ne voulois me sjourner
de non poursuivre ma matire; et pour savoir la vrit des lointaines
besognes sans ce que j'envoyasse aucune autre personne en lieu de moi,
pris voie et achoison (occasion) raisonnable d'aller devers haut
prince et redout seigneur messire Gaston comte de Foix et de Berne...
Et tant travaillai et chevauchai en qurant de tous cts nouvelles,
que par la grce de Dieu, sans pril et sans dommage, je vins en son
chtel  Ortais... en l'an de grce 1388. Lequel... quand je lui
demandois aucune chose, il me le disoit moult volontiers; et me disoit
bien que l'histoire que je avois fait et poursuivois seroit au temps 
venir plus recommande que mille autres. Froissart, IX, 218-220.]

Froissart, c'est vraiment la France d'alors, au fond toute prosaque,
mais chevaleresque de forme et gracieuse d'allure. Le galant
chapelain, _qui desservit madame Philippa de beaux rcits et de lais
d'amour_, nous conte son histoire aussi nonchalamment qu'il chantait
sa messe.

D'amis ou d'ennemis, d'Anglais ou de Franais, de bien ou de mal, le
conteur ne se soucie gure. Ceux qui l'accusent de partialit ne le
connaissent pas vraiment. S'il parat quelquefois aimer mieux
l'Anglais, c'est que l'Anglais russit. Peu lui importe, pourvu que de
chteau en chteau, d'abbaye en abbaye, il conte et coute de belles
histoires, comme nous le voyons dans son voyage aux Pyrnes,
cheminant, le joyeux prtre, avec ses quatre lvriers en laisse, qu'il
mne au comte de Foix.

Un livre bien moins connu, et sur lequel je m'arrterais d'autant plus
volontiers, c'est un trait compos pour l'usage du peuple des
campagnes par ordre du roi: _Le Vrai Rgime et Gouvernement des
bergers et bergres, compos par le rustique Jehan de Brie, le bon
berger_ (1379[89]). Dans ce petit livre, crit avec grce et
beaucoup de douceur, on essaye de relever la vie des champs, d'y
intresser le paysan, dcourag du travail aprs tant de calamits.
Cela est fort touchant. C'est videmment le roi qui se fait berger, et
qui, sous cet habit, vient trouver le peuple, gisant entre le boeuf et
l'ne, le sermonne doucement, l'encourage et essaye de l'instruire.

[Note 89: Jehan raconte d'abord comme quoi:  l'ge o les
enfants commencent  muer leurs premires dents et o ils ont encore
leur folle plume, et ne sont prenables d'aucune loi, il fut charg de
garder les oies, puis les pourceaux; comment ensuite, accroissant son
estat d'estre promeu aux honneurs terriens, il eut la garde des
chevaux et des vaches. Mais il y fut bless, et revint dire que jamais
il ne garderoit de vaches: Et lors, lui fust baille la garde de
quatre-vingts agneaux dbonnaires et innocents..., et il fut coomme
leur tuteur et curateur, car ils toient soubs ge et mineurs d'ans.
Il ne se conduisit pas comme certains pasteurs temporels ou
spirituels..., etc. Ensuite ledit Jehan de Brie, _sans simonie_, fut
establi et institu  porter les clefs des vivres... de l'htel de
Messy, appartenant  l'un des conseillers du roy nostre seigneur ls
enquestes de son parlement  Paris... Quand ledict de Brie eut t
licenci et maistre en ceste science de bergerie, et qu'il estoit
digne de lire en la rue au Feurre (_la rue du Fouarre, o taient les
coles_) auprs la crche aulx veaux, ou soubz l'ombre d'ung ormel ou
tilleul, derrire les brebis, lors vint demourer au Palais-Royal, en
l'hostel de Messire Arnoul de Grantpont, trsorier de la
Sainte-Chapelle royale  Paris...--Premirement, les aigniaux qui sont
jeunes et tendres doivent estre traitez amyablement et sans violence,
et ne les doit-on pas frir ne chastier de verges, de bastons,
etc.--Lorsque l'on coupe les agneaux:

Doit lors le berger estre sans pch, et est bon de soi confesser,
etc., etc. Ce charmant petit livre n'a pas t rimprim, que je
sache, depuis le XVIe sicle. J'en connais deux ditions, toutes deux
de Paris; l'une porte la date de 1542 (Bibl. de l'Arsenal), l'autre
n'a pas d'indication d'anne (Bibl. royale, S. 880).

Le passage suivant a bien l'air d'tre crit par un homme de robe:
Ils estoient (les agneaux) sous ge et mineurs d'ans; et pour ce que
ledit Jehan n'est pas noble, et que il ne lui appartenoit pas de
lignage, il n'en put avoir le _bail_, mais il en eut la _garde_,
gouvernement et administration, quant  la nourriture.]

 propos de l'ducation des troupeaux, et parmi les recettes du berger
et du vtrinaire, _Jehan_ trouve moyen de dire quelques mots des
grandes questions qui s'agitaient alors. Les noms de pasteur et
d'ouailles prtent  mille allusions.

On sent partout, au milieu de cette affectation de navet rustique,
la malice des gens de robe, leur timide causticit  l'gard des
prtres. Ce livre est trs-proche parent de l'avocat Patelin et de la
Satire Mnippe.

Revenons. Il y avait dans l'ordre apparent qu'on admirait sous Charles
V, et dans le systme gnral du XIVe sicle, quelque chose de faible
et de faux. La nouvelle religion sur laquelle tout reposait la
royaut, se fondait elle-mme sur une quivoque. De suzerainet
fodale, elle s'tait faite, sous l'influence des lgistes, monarchie
romaine, impriale. Les tablissements _de France et d'Orlans_
taient devenus les tablissements _de la France_.

Le roi avait nerv la fodalit, lui avait t les armes des mains;
puis, la guerre venant, il avait voulu les lui rendre. Elle subsistait
encore cette fodalit, pleine d'orgueil et de faiblesse. C'tait
comme une armure gigantesque qui, toute vide qu'elle est, menace et
brandit la lance. Elle tomba ds qu'on la toucha,  Crcy et 
Poitiers.

Il fallut bien alors employer les mercenaires, les soldats de louage,
c'est--dire faire la guerre avec de l'argent. Mais cet argent, o le
prendre? On n'osait encore dpouiller l'glise, et l'industrie n'tait
pas ne.

Charles V, avec toute sa sagesse politique, ne pouvait rien faire 
cela. Au dernier moment, tout lui manqua  la fois.

Les Anglais, qui traversrent la France en 1380, ne rencontrrent pas
plus de rsistance qu'en 1370; le roi, qui n'avait plus les Bretons,
se trouvait plus faible encore.

La sagesse ayant chou, on essaya de la folie. La France se lana
sous le jeune Charles VI dans une extravagante imitation de la
chevalerie ancienne, dont on avait oubli le vrai caractre et mme
les formes[90].

[Note 90: Au point que, sous Charles VI, lorsqu'on arma
solennellement chevaliers les deux fils du duc d'Anjou, tous les
assistants demandaient ce que signifiaient ces rites.]

Cette fausse chevalerie prit pour son hros un personnage
fort peu chevaleresque, le fameux chef des Compagnies qui en avait
dlivr la France, l'habile Duguesclin. L'pope que l'on fit de ses
faits et gestes[91] indique assez que personne n'avait compris le vrai
gnie du conntable de Charles V.

[Note 91: Ce pome offre le mlange bizarre de deux esprits
trs-opposs. Duguesclin y est peint comme un chevalier du XIIIe
sicle; mais il est malveillant pour les prtres, comme on l'tait au
XIVe. Il ne veut rien prendre du peuple; il ne ranonne que le pape et
les gens d'glise. On croirait lire la _Henriade_.

  .... Le prvost d'Avignon
  Vint droit  Villenove, o la chevalerie
  De Bertran et des siens estoit adonc logie.
  I la dit  Bertran que point ne le detrie:
  Sire, l'avoir est prest, je vous acertefie,
  Et la solution sele et fournie,
  Come Jhesu donna le fils sainte Marie
   Marie-Magdalaine qui fut Jhesu amie.
  Et Bertran li a dit: Beau sire, je vous prie,
  Dont vint ycilz avoirs, ne me le celez mie?
  La pris li Aposteles en sa thresorerie?
  Nanil, Sire, dit-il, mais la debte est paie
  Du commun d'Avignon, a chascun sa partie.
  Dit Bertran Du Guesclin: Prvost, je vous afie,
  J n'en arons deniers en jours de notre vie,
  Se ce n'est de l'avoir venant de la clergie,
  Et volons que tuit cil qui la taille ont paie,
  Aient tout lor argent, sans prendre une maillie.
  Sire, dit li prvos, Dieu vous doint bonne vie!
  La pour gent arez forment escleessie (_rjouie_).
  Amis, ce dit Bertran, au pape me direz,
  Que ces grans tresors soit ouvers ou defermez,
  Ceulz qui lont pai, il lor soit retorez.
  Et dites que jamais n'en soit nul reculez.
  Car, se le savoie, j ne vous en doubtez,
  Et je fusse oultre mer passez et bien alez
  Je seroie ainois par de retournez...

  _Pome de Duguesclin, ms. de la Bibl. royale. n 7224, folio 49._]

Ce qu'on imita le mieux de la chevalerie, ce fut la richesse des armes
et des armoiries, le luxe des tournois. Charles V avait un peuple
ruin. On demanda  cette misre plus que la richesse n'et jamais pu
payer. Une fois dans l'impossible, que cote-t-il de demander?

Mme situation dans toute l'Europe. Mme vertige. Le hasard veut que
la plupart des royaumes soient livrs  des mineurs. La royaut, cette
divinit rcente, elle bgaye ou radote.

Le sicle de Charles le Sage, le premier sicle de la politique, n'est
pas arriv aux trois quarts qu'il dlire et devient fou. Une
gnration d'insenss occupe tous les trnes. Au glorieux douard III
succde l'tourdi Richard II, au prudent empereur Charles IV l'ivrogne
Wenceslas, au sage Charles V, Charles VI, un fou furieux. Urbain VI,
Don Pdre de Castille, Jean Visconti, donnrent tous des signes de
drangement d'esprit.

La petite sagesse ngative qui pensait avoir neutralis le grand
mouvement du monde se trouvait dj  bout. Elle s'imaginait avoir
tout fini, et tout commenait.

Les fils, que les habiles avaient cru tenir, s'embrouillaient de plus
en plus. La contradiction du monde augmentait. On et dit que la
raison divine et humaine avait abdiqu.

Dieu, comme dit Luther, s'ennuyait du jeu et jetait les cartes sous
la table.

C'est un moment tragique que celui o l'on se sent devenir fou, le
moment o la raison, claire de sa dernire lueur, se voit prir et
s'teindre. Oh! ne permets pas que je sois fou, bont du ciel,
s'crie le roi Lear, conserve-moi dans l'quilibre. Oh! non, pas fou,
de grce! je ne voudrais pas tre fou!...




LIVRE VII




CHAPITRE PREMIER

JEUNESSE DE CHARLES VI

1380-1383


Si le grave abb Suger et son dvot roi Louis VII s'taient veills,
du fond de leurs caveaux, au bruit des tranges ftes que Charles VI
donna dans l'abbaye de Saint-Denis; s'ils taient revenus un moment
pour voir la nouvelle France, certes, ils auraient t blouis, mais
aussi surpris cruellement; ils se seraient signs de la tte aux pieds
et bien volontiers recouchs dans leur linceul.

Et en effet, que pouvaient-ils comprendre  ce spectacle? En vain ces
hommes des temps fodaux, studieux contemplateurs des signes
hraldiques, auraient parcouru des yeux la prodigieuse bigarrure des
cussons appendus aux murailles; en vain ils auraient cherch les
familles des barons de la croisade qui suivirent Godefroi ou Louis le
Jeune; la plupart taient teintes. Qu'taient devenus les grands
fiefs souverains des ducs de Normandie, rois d'Angleterre, des comtes
d'Anjou, rois de Jrusalem, des comtes de Toulouse et de Poitiers? On
en aurait trouv les armes  grand'peine, rtrcies qu'elles taient
ou effaces par les fleurs de lis dans les quarante-six cussons
royaux. En rcompense, un peuple de noblesse avait surgi avec un chaos
de douteux blasons. Simples autrefois comme emblmes des fiefs, mais
devenus alors les insignes des familles, ces blasons allaient
s'embrouillant de mariages, d'hritages, de gnalogies vraies ou
fausses. Les animaux hraldiques s'taient prts aux plus tranges
accouplements. L'ensemble prsentait une bizarre mascarade. Les
devises, pauvre invention moderne[92], essayaient d'expliquer ces
noblesses d'hier.

[Note 92: Moderne, c'est--dire renouvele alors rcemment. Ces
anciens avaient eu aussi des devises.--V. Spener. _Origines du droit._
Introd., p. XXXIV: Comme les cossais, comme la plupart des
populations celtiques, nos aeux aimaient, au tmoignage des anciens,
les vtements bariols. La diversit des blasons provinciaux couvrit
la France fodale comme d'un tartan multicolore.--L'Allemagne et la
France sont les deux grandes nations fodales. Le blason y est
indigne. Il y devint un systme, une science. Il fut import en
Angleterre, imit en Espagne et en Italie.--L'Allemagne barbare et
fodale aimait dans les armoiries le vert, la couleur de terre, d'une
terre verdoyante. La France fodale, mais non moins ecclsiastique, a
prfr les couleurs du ciel.--Les couleurs, les signes muets,
prcdent longtemps les devises. Celles-ci sont la rvlation du
mystre fodal. Elles en sont aussi la dcadence. Toute religion
s'affaiblit en s'expliquant. Ds que le blason devient parleur, il est
moins cout.--L'origine des devises, ce sont les cris d'armes.
Quelques-uns, d'une aimable posie, semblent emporter les souvenirs de
la paix au sein des batailles. Le sire de Prie criait: Chants
d'oiseaux! Un autre: Notre-Dame au peigne d'or! Ces cris de
bataille font penser au mot tout franais de Joinville: Nous en
parlerons devant les dames.--Le blason plaisait comme nigme, les
devises comme quivoque. Leur beaut principale rsulte des sens
multiples qu'on peut y trouver. Celle du duc de Bourgogne fait penser:
J'ai hte, hte du ciel ou du trne? Cette maison de Bourgogne, si
grande, sitt tombe, semble dire ici son destin.--La devise des ducs
de Bourbon est plus claire; un mot sur une pe: Penetrabit. _Elle
entrera._]

Tels blasons, telles personnes. Nos morts du XIIe sicle n'auraient
pas vu sans humiliation, que dis-je! sans horreur, leurs successeurs
du XIVe. Grand et t leur scandale, quand la salle se serait remplie
des monstrueux costumes de ce temps, des immorales et fantastiques
parures qu'on ne craignait pas de porter. D'abord des hommes-femmes,
gracieusement attifs, et tranant mollement des robes de douze aunes;
d'autres se dessinant dans leurs jaquettes de Bohme avec des chausses
collantes, mais leurs manches flottaient jusqu' terre. Ici, des
hommes-btes brods de toutes espces d'animaux; l, des
hommes-musique, historis de notes[93] qu'on chantait devant ou
derrire, tandis que d'autres s'affichaient d'un grimoire de lettres
et de caractres qui sans doute ne disaient rien de bon.

[Note 93: Litteris aut bestiis intextas.[TD-12] Nicolai Clemeng.
epistol. t. II, p. 149.

Ordonnance de Charles, duc d'Orlans, pour payer 276 livres, 7 sols, 6
deniers tournois, pour 960 perles destines  orner une robe: Sur les
manches est escript de broderie tout au long le dit de la chanson
_Madame, je suis plus joyeulx_, et nott tout au long sur chacune
desdites deux manches, 568 perles pour servir  former les nottes de
ladite chanson, ou il y a 142 nottes, c'est assavoir pour chacune
notte 4 perles en quarre, etc. Catalogue imprim des titres de la
collection de M. de Courcelles, vendue le 21 mai 1834.]

[TD-12: brods de lettres et de btes.]

Cette foule tourbillonnait dans une espce d'glise; l'immense salle
de bois qu'on avait construite en avait l'aspect. Les arts de Dieu
taient descendus complaisamment aux plaisirs de l'homme. Les
ornements les plus mondains avaient pris les formes sacres. Les
siges des belles dames semblaient de petites cathdrales d'bne, des
chsses d'or. Les voiles prcieux que l'ont n'et jadis tirs du
trsor de la cathdrale que pour parer le chef de Notre-Dame au jour
de l'Assomption voltigeaient sur de jolies ttes mondaines; Dieu, la
Vierge et les Saints avaient l'air d'avoir t mis  contribution pour
la fte. Mais le Diable fournissait davantage. Les formes sataniques,
bestiales, qui grimacent aux gargouilles des glises, des cratures
vivantes n'hsitaient pas  s'en affubler. Les femmes portaient des
cornes  la tte, les hommes aux pieds; leurs becs de souliers se
tordaient en cornes, en griffes, en queue de scorpion. Elles surtout,
elles faisaient trembler; le sein nu, la tte haute, elles promenaient
par dessus la tte des hommes leur gigantesque hennin, chafaud de
cornes; il leur fallait se tourner et se baisser aux portes.  les
voir ainsi belles, souriantes, grasses[94], dans la scurit du pch,
on doutait si c'taient des femmes; on croyait reconnatre, dans sa
beaut terrible, la Bte dcrite et prdite; on se souvenait que le
Diable tait peint frquemment comme une belle femme cornue[95]...
Costumes changs entre hommes et femmes, livre du Diable porte par
des chrtiens, parements d'autels sur l'paule des ribauds, tout cela
faisait une splendide et royale figure de sabbat.

[Note 94: L'obsit est un caractre des figures de cette
sensuelle poque. Voir les statues de Saint-Denis; celles du XIVe
sicle sont visiblement des portraits. Voir surtout la statue du duc
de Berri, dans la chapelle souterraine de Bourges, avec l'ignoble
chien gras qui est  ses pieds.]

[Note 95: Les dames et demoiselles menoient grands et excessifs
estats, et cornes merveilleuses, hautes et larges; et avoient de
chacun cost, au lieu de bourles, deux grandes oreilles si larges que
quand elles vouloient passer l'huis d'une chambre, il falloit qu'elles
se tournassent de ct et baissassent. Juvnal des Ursins.--Quid de
cornibus et caudis loquar?... Adde quod in effigie cornut foemin
Diabolus plerumque pingitur.[TD-13] Clemengis.]

[TD-13: Que dirais-je des cornes et des queues?... Ajoutons
qu'habituellement le Diable est peint sous les traits d'une femme
cornue.]

Un seul costume et trouv grce. Quelques-uns, de discret maintien, de
douce et matoise figure, portaient humblement la robe royale, l'ample
robe rouge fourre d'hermine. Quels taient ces rois? D'honntes
bourgeois de la cit, domicilis dans la rue de la Calandre ou dans la
cour de la Sainte-Chapelle. Scribes d'abord du royal parlement des
barons, puis sigeant prs d'eux comme juges, puis juges des barons
eux-mmes, au nom du roi et sous sa robe. Le roi, laissant cette lourde
robe pour un habit plus leste, l'a jete sur leurs bonnes grosses
paules. Voil deux dguisements: le roi prend l'habit du peuple, le
peuple prend l'habit du roi. Charles VI n'aura pas de plus grand plaisir
que de se perdre dans la foule, et de recevoir les coups des
sergents[96]. Il peut courir les rues, danser, jouter dans sa courte
jaquette; les bourgeois jugeront et rgneront pour lui.

[Note 96: Voir plus bas l'entre de la reine Isabeau.]

Cette Babel des costumes et des blasons exprimait trop faiblement
encore l'embrouillement des ides. L'ordre politique naissait; le
dsordre intellectuel semblait commencer. La paix publique s'tait
tablie; la guerre morale se dclarait. On et dit que du srieux
monde fodal et pontifical s'tait, un matin, dchane la fantaisie.
Cette nouvelle reine du temps se ddommageait aprs sa longue
pnitence. C'tait comme un colier chapp qui fait du pis qu'il
peut. Le moyen ge, son digne pre, qui si longtemps l'avait contenue,
elle le respectait fort; mais, sous prtexte d'honneur, elle
l'habillait de si bonne sorte, que le pauvre vieillard ne se
reconnaissait plus.

On ne sait pas communment que le moyen ge s'est, de son vivant,
oubli lui-mme.

Dj le dur Speculator Durandus, ce gardien inflexible du symbolisme
antique, dclare avec douleur que le prtre mme ne sait plus le sens
des choses saintes[97].

[Note 97: Proh dolor! ipsi hodie, ut plurimum, de his qui usu
quotidiano in ecclesiasticis contrectant rebus et prferunt officiis,
quid significent et quare instituta sint modicum apprehendunt, adeo ut
impletum esse ad litteram illud propheticum videatur: Sicut populus,
sic sacerdos.[TD-14] Durandi Rationale divinorum officiorum, folio 1, 1459
in-folio, Mogunt.--Toutes les ditions ultrieures que je connais
portent par erreur _proferunt_ pour _prferunt_. Le premier diteur,
l'un des inventeurs de l'imprimerie, a seul compris que _prferunt_
rappelle le _prlati_, comme _contrectant_ le _sacerdotes_ de la
phrase prcdente. Cf. les ditions de 1476, 1480, 1481, etc.]

[TD-14: Oh, douleur! Combien ceux qui, de nos jours, dans la pratique
quotidienne, s'occupent des affaires de l'glise et prsident les
crmonies, en savent bien peu sur ce qu'elles signifient et pourquoi
elles ont t tablies, ainsi voit-on s'accomplir  la lettre la
prophtie: tel peuple, tels prtres.]

Le conseiller de saint Louis, Pierre de Fontaines, se croit oblig
d'crire le droit de son temps. Car, dit-il, les anciennes coutumes
que les prud'hommes tenoient, sont tantt mises  rien... En sorte que
le pays est  peu prs sans coutume[98].

[Note 98: Li anchienes coustumes, ke li preudommes soloient tenir
et user, sont moult anoienties... Si ke li pas est  bien prs sans
coustume. De Fontaines, p. 78,  la suite du Joinville de Ducange,
1668, in-folio.--Crussel dit et montre trs-bien que ds le milieu du
XIIIe sicle, on commenait  ignorer jusqu' la signification de
quelques-uns des principaux termes du droit des fiefs. Brussel, I,
41.--M. Klimrath (Revue de lgislation), a prouv que Bouteiller ne
savait plus ce que c'tait que la _saisine_.]

Les chevaliers, qui se piquaient tant de fidlit, taient-ils rests
fidles aux rites de la chevalerie? Nous lisons que, lorsque Charles
VI arma chevaliers ses jeunes cousins d'Anjou, et qu'il voulut suivre
de point en point l'ancien crmonial, beaucoup de gens trouvrent la
chose trange et extraordinaire[99].

[Note 99: Quod peregrinum vel extraneum valde fuit.[TD-15] Chronique du
Religieux de Saint-Denis, dition de MM. Bellaguet et Magin, 1839, t.
I, p. 590. dition correcte, traduction lgante.--Ce grave historien
est la principale source pour le rgne de Charles VI. Le Laboureur en
fait cet loge: Quand il parle des exactions du duc d'Orlans, on
diroit qu'il est Bourguignon; quand il donne le dtail des pratiques
et des funestes intelligences du duc de Bourgogne avec des assassins
infmes et la canaille de Paris, on croiroit qu'il est Orlanois.]

[TD-15: Ce qui part tout  fait trange et extraordinaire.]

Ainsi, avant 1400, les grandes penses du moyen ge, ses institutions
les plus chres vont s'altrant pour les signes, ou s'obscurcissant
pour le sens. Nous connaissons aujourd'hui ce que nous fmes au XIIIe
sicle mieux que nous ne le savions au XVe. Il en est advenu comme
d'un homme qui a perdu de vue sa famille, ses parents, ses jeunes
annes, et qui, plus tard, se recueillant, s'tonne d'avoir dlaiss
ses vieux souvenirs.

Quelqu'un offrant un jour une mnmonique au grand Thmistocle, il
rpondit ce mot amer: Donne-moi plutt un art d'oublier. Notre
France n'a pas besoin d'un tel art; elle n'oublie que trop vite!

Qu'un tel homme ait dit ce mot srieusement, je ne le croirai jamais.
Si Thmistocle et vraiment pens ainsi, s'il et ddaign le pass,
il n'et pas mrit le solennel loge que fait de lui Thucydide:
L'homme qui sut voir le prsent et prvoir l'avenir.

Quiconque nglige, oublie, mprise, en sera puni par l'esprit de
confusion. Loin d'entrevoir l'avenir, il ne comprendra rien au
prsent: il n'y verra qu'un fait sans cause. Un fait, et rien qui le
fasse! Quelle chose plus propre  troubler le sens?... Le fait lui
apparatra sans raison ni droit d'exister. L'ignorance du fait,
l'obscurcissement du droit, sont le flau du XIVe et du XVe sicles.

Les chroniqueurs ne pouvant expliquer ces choses, y voient la peine du
schisme. Ils ont raison en un sens. Mais le schisme pontifical tait
lui-mme un incident du schisme universel qui travaillait les esprits.

La discorde intellectuelle et morale se traduisait en guerres
civiles. Guerre dans l'Empire, entre Wenceslas et Robert; en Italie,
entre Duras et Anjou; en Portugal, pour et contre les enfants d'Ins;
en Aragon, entre Pierre VI et son fils; tandis qu'en France se
prparent les guerres d'Orlans et de Bourgogne, en Angleterre, celles
d'York et de Lancastre.

Discorde dans chaque tat, discorde dans chaque famille. Deux hommes
se levant d'un mme lit disent  peine un mot qu'ils s'enfuient l'un
de l'autre; l'un crie York, l'autre Lancastre; et, pour adieu, ils
croisent leurs pes[100].

[Note 100: Michel Drayton's The miseries of Queen Margaret.]

Voil les parents, les frres. Mais qui et pntr plus avant encore,
qui et ouvert un coeur d'homme, il y aurait trouv toute une guerre
civile, une mle acharne d'ides, de sentiments en discorde.

Si la sagesse consiste  se connatre soi-mme et  se pacifier, nulle
poque ne fut plus naturellement folle. L'homme, portant en lui cette
furieuse guerre, fuyait de l'ide dans la passion, du trouble dans le
trouble. Peu  peu, esprit et sens, me et corps, tout se dtraquant,
il n'y avait bientt plus dans la machine humaine une pice qui tnt.
Comment, d'ignorance en erreur, d'ides fausses en passions mauvaises,
d'ivresse en frnsie, l'homme perd-il sa nature d'homme? Nous ferons
ce cruel rcit. L'histoire individuelle explique l'histoire gnrale.
La folie du roi n'tait pas celle du roi seul: le royaume en avait sa
part.

Reprenons Charles VI  son enfance,  son avnement.

Le petit roi de douze ans, dj fol de chasse et de guerre, courait
un jour le cerf dans la fort de Senlis. Nos forts taient alors bien
autrement vastes et profondes, et la dpopulation des quarante
dernires annes les avait encore paissies. Charles VI fit dans cette
chasse une merveilleuse rencontre: il vit un cerf qui portait, non la
croix, comme le cerf de saint Hubert, mais un beau collier de cuivre
dor, o on lisait ces mots latins: _Cesar hoc mihi donavit_ (Csar
me l'a donn[101]). Que ce cerf et vcu si longtemps, c'tait, tout
le monde en convenait, chose prodigieuse et de grand prsage. Mais
comment fallait-il l'entendre? tait-ce un signe de Dieu qui
promettait des victoires au rgne de son lu? ou bien une de ces
visions diaboliques par o le Tentateur prend possession des siens, et
les pousse au hasard  travers les prcipices jusqu' ce qu'ils se
rompent le col?

[Note 101: Religieux de Saint-Denis.]

Quoi qu'il en soit, la faible imagination de l'enfant royal, dj
gte par les romans de chevalerie, fut frappe de cette aventure: il
vit encore le cerf en songe avant sa victoire de Roosebeke. Ds lors,
il plaa sous son cusson le cerf merveilleux, et donna pour support
aux armes de France la malencontreuse figure du cornu et fugitif
animal.

C'tait chose peu rassurante de voir un grand royaume remis, comme un
jouet, au caprice d'un enfant. On s'attendait  quelque chose
d'trange; des signes merveilleux apparaissaient.

Ces signes, qui menaaient-ils? le royaume ou les ennemis du royaume?
On pouvait encore en douter. Jamais plus faible roi; mais jamais la
France n'avait t plus forte. Pendant tout le XIIIe, tout le XIVe
sicle,  travers les succs et les dsastres, elle avait constamment
gagn. Pousse fatalement dans la grandeur, elle croissait
victorieuse; vaincue, elle croissait encore.

Aprs la dfaite de Courtrai, elle gagna la Champagne et la
Navarre[102]; aprs la dfaite de Crcy, le Dauphin et Montpellier;
aprs celle de Poitiers, la Guienne, les deux Bourgognes, la Flandre.
trange puissance, qui russissait toujours malgr ses fautes, par ses
fautes.

[Note 102: Par la mort de la reine Jeanne, femme de Philippe le
Bel.]

Non-seulement le royaume s'tendait, mais le roi tait plus roi. Les
seigneurs lui avaient remis leur pe de justice[103] et de bataille;
ils n'attendaient qu'un signe de lui pour monter  cheval et le suivre
n'importe o. On commenait  entrevoir la grande chose des temps
modernes, un empire m comme un seul homme.

[Note 103: Pour les appels, sans parler de l'influence indirecte
des juges royaux.]

Cette force norme, o allait-elle se tourner? Qui allait-elle
craser? Elle flottait incertaine dans une jeune main gauche et
violente, qui ne savait pas mme ce qu'elle tenait.

Quelque part que le coup tombt, il n'y avait dans toute la chrtient
rien, ce semble, qui pt rsister.

L'Italie, sous ses belles formes, tait dj faible et malade. Ici les
tyrans, successeurs des Gibelins; l les villes guelfes, autres
tyrans, qui avaient absorb toute vie. Naples tait ce qu'elle est,
mle d'lments divers, une grosse tte sans corps. Sous le prtexte
du vieux crime de la reine Jeanne, les uns appelaient les princes
hongrois de la premire maison d'Anjou, sortie du frre de saint
Louis; les autres rclamaient le secours de la seconde maison d'Anjou,
c'est--dire de l'an des oncles de Charles VI.

L'Allemagne ne valait pas mieux. Elle se dgageait  grand'peine de
son ancien tat de hirarchie fodale, sans attendre encore son nouvel
tat de fdration.

Elle tournait, cette grande Allemagne, vacillante et lourdement ivre,
comme son empereur Wenceslas. La France n'avait, ce semble, qu' lui
prendre ce qu'elle voulait. Aussi le duc de Bourgogne, le plus jeune
des oncles et le plus capable, poussait le roi de ce ct. Par
mariage, par achat, par guerre, on pouvait enlever  l'Empire ce qui y
tenait le moins,  savoir les Pays-Bas.

Par del les Pays-Bas, le duc de Bourgogne montrait l'Angleterre. Le
moment tait bon. Cette orgueilleuse Angleterre avait alors une
terrible fivre. Le roi, les barons, et leur homme Wicleff, avaient
lch le peuple contre l'glise. Mais le dogue, une fois lanc, se
retournait contre les barons. Dans ce pril, tout ce qui avait
autorit ou proprit, roi, vques, barons, se serrrent et firent
corps. Le roi, jeune et imptueux, frappa le peuple, raffermit les
grands, puis s'en repentit, recula. La France pouvait profiter de ce
faux mouvement et porter un coup.

Cette France, si forte, n'avait d'empchement qu'en elle-mme. Les
oncles la tiraient en sens inverse, au midi, au nord. Il s'agissait
de savoir d'abord qui gouvernerait le petit Charles VI. Ces princes,
qui, pendant l'agonie de leur frre[104], taient venus avec deux
armes se disputer la rgence, consentirent pourtant  plaider leur
droit au parlement[105]. Le duc d'Anjou, comme an, fut rgent. Mais
on produisit une ordonnance du feu roi, qui rservait la garde de son
fils au duc de Bourgogne et au duc de Bourbon, son oncle maternel.
Charles VI devait tre immdiatement couronn[106].

[Note 104: Pendant que son frre expirait, le duc d'Anjou s'tait
tenu cach dans une chambre voisine; puis, il avait fait main basse
sur tous les meubles, toute la vaisselle, tous les joyaux.--On disait
que le feu roi avait fait sceller des barres d'or et d'argent dans les
murs du chteau de Melun, et que les maons employs  ce travail
avaient ensuite disparu. Le trsorier avait jur de garder le secret.
Le duc d'Anjou, n'en pouvant rien tirer, fit venir le bourreau. Coupe
la tte  cet homme, lui dit-il. Le trsorier indiqua la place.]

[Note 105: Religieux de Saint-Denis.]

[Note 106: Les trois oncles de Charles VI taient tout aussi
ambitieux et avares que les oncles de Richard II. Il leur fallait
aussi des couronnes. En France mme, le trne pouvait vaquer. Les
jeunes enfants du maladif Charles V pouvaient suivre leur pre. La
devise du duc de Berri, telle qu'on la lisait dans sa belle chapelle
de Bourges, indiquait assez ces vagues esprances: Oursine, le temps
venra!--Voir dans les actes d'aot et d'octobre 1374 combien le sage
roi Charles V, tant d'annes avant sa mort, tait proccup de ses
dfiances  l'gard de ses frres. Il ne nomme pas le duc de Berri.
Quant  son frre an, le duc d'Anjou, il ne peut se dispenser de lui
laisser la rgence; mais il place  quatorze ans l'poque de la
majorit des rois; il limite le pouvoir du rgent, non-seulement en
rservant la tutelle  la reine-mre et aux ducs de Bourgogne et de
Bourbon, mais encore en autorisant son ami personnel, le chambellan
Bureau de La Rivire,  accumuler jusqu' la majorit du jeune roi
tout ce qui pourra s'pargner sur le revenu des villes et terres
rserv pour son entretien, villes de Paris, Melun, Senlis, duch de
Normandie, etc. Il appelle au conseil Duguesclin, Clisson, Couci,
Savoisi, Philippe de Maizires, etc. Ordonnances, t. VI, p. 26 et
49-54, aot et octobre 1374.]

Une autre difficult, c'est que, si le pays s'tait un peu refait vers
la fin du rgne de Charles V, il n'y avait pas plus d'ordre ni
d'habilet en finances, le peu d'argent qu'on levait mettait le peuple
au dsespoir, et le roi n'en profitait pas.

On se plaisait  croire que le feu roi avait un moment aboli les
nouveaux impts pour le remde de son me. On crut ensuite qu'ils
seraient remis par le nouveau roi, comme joyeuse trenne du sacre.
Mais les oncles menrent leur pupille droit  Reims, sans lui faire
traverser les villes, de crainte qu'il n'entendt les plaintes. On lui
fit mme, au retour, viter Saint-Denis, o l'abb et les religieux
l'attendaient en grande pompe; on l'empcha de faire ses dvotions au
patron de la France, comme faisaient toujours les nouveaux rois.

La royale entre fut belle; des fontaines jetaient du lait, du vin et
de l'eau de rose. Et il n'y avait pas de pain dans Paris. Le peuple
perdit patience. Dj, tout autour, les villes et les campagnes
taient en feu. Le prvt crut gagner du temps en convoquant les
notables au Parloir aux bourgeois; mais il en vint bien d'autres; un
tanneur demanda si l'on croyait les amuser ainsi. Ils menrent, bon
gr mal gr, le prvt au palais. Le duc d'Anjou et le chancelier
montrent tout tremblants sur la Table de marbre, et promirent
l'abolition des impts tablis depuis Philippe de Valois,
depuis Philippe le Bel. La populace courut de l aux juifs, aux
receveurs, pilla, tua[107].

[Note 107: Maints dbiteurs profitrent du tumulte pour faire
enlever chez leurs cranciers les titres de leurs obligations.
(Religieux.)]

Le moyen d'occuper ces btes furieuses, c'tait de leur jeter un
homme. Les princes choisirent un de leurs ennemis personnels, un des
conseillers du feu roi, le vieil Aubriot, prvt de Paris. Ils avaient
d'ailleurs leurs raisons; Aubriot avait prt de l'argent  plus d'un
grand seigneur, qui se trouvait quitte, s'il tait pendu. Ce prvt
tait un rude justicier, un de ces hommes que la populace aime et
hat, parce que, tout en malmenant le peuple, ils sont peuple
eux-mmes. Il avait fait faire d'immenses travaux dans Paris, le quai
du Louvre, le mur Saint-Antoine, le pont Saint-Michel, les premiers
gouts, tout cela par corve, en ramassant les gens qui tranent dans
les rues. Il ne traitait pas l'glise ni l'Universit plus doucement;
il s'obstinait  ignorer leurs privilges. Il avait fait tout exprs
au Chtelet deux cachots pour les coliers et les clercs[108]. Il
hassait nommment l'Universit comme mre des prtres. Il disait
souvent  Charles V que les rois taient des sots d'avoir si bien
rent les gens d'glise. Jamais il ne communiait. Railleur,
blasphmateur, fort dbauch malgr ses soixante ans, il tait bien
avec les juifs, mieux avec les juives; il leur rendait leurs enfants,
qu'on enlevait pour les baptiser. Ce fut ce qui le perdit.
L'Universit l'accusa devant l'vque. Un sicle plus tt, il et t
brl. Il en fut quitte pour l'amende honorable et la pnitence
_perptuelle_, qui ne dura gure.

[Note 108: Teterrimos carceres composuerat, uni _Claustri
Brunelli_, alteri _Vici Straminum_ adaptans nomina.[TD-16] Religieux.]

[TD-16: Il avait fait construire deux cachots trs sordides, leur
donnant respectivement le nom de _Clos-Bruneau_ et de _Rue-du-foin_.]

Abolir les impts tablis depuis Philippe le Bel, c'et t supprimer
le gouvernement. Par deux fois, le duc d'Anjou essaya de les rtablir
(octobre 1381, mars 1382).  la seconde tentative, il prit de grandes
prcautions. Il fit mettre les recettes  l'encan, mais  huis clos
dans l'enceinte du Chtelet. Il y avait des gens assez hardis pour
acheter, personne qui ost crier le rtablissement des impts.
Pourtant,  force d'argent, on trouva un homme dtermin, qui vint 
cheval dans la halle, et cria d'abord, pour amasser la foule:
Argenterie du roi vole! Rcompense  qui la rendra! Puis, quand
tout le monde couta, il piqua des deux, en criant que le lendemain on
aurait  payer l'impt.

Le lendemain, un des collecteurs se hasarda  demander un sol  une
femme qui vendait du cresson[109]; il fut assomm. L'alarme fut si
terrible que l'vque, les principaux bourgeois, le prvt mme qui
devait mettre l'ordre, se sauvrent de Paris. Les furieux couraient
toute la ville avec des maillets tout neufs qu'ils avaient pris 
l'arsenal. Ils les essayrent sur la tte des collecteurs. L'un d'eux
s'tait rfugi  Saint-Jacques, et tenait la Vierge embrasse; il fut
gorg sur l'autel (1er mars 1382). Ils pillrent les maisons des
morts; puis, sous prtexte qu'il y avait des collecteurs ou des juifs
dans Saint-Germain-des-Prs, ils forcrent et pillrent la riche
abbaye. Ces gens, qui violaient les monastres et les glises,
respectrent le palais du roi.

[Note 109: Religieux de Saint-Denis.]

Ayant forc le Chtelet, ils y trouvrent Aubriot, le dlivrrent et
le prirent pour capitaine. Mais l'ancien prvt tait trop avis pour
rester avec eux. La nuit se passa  boire, et le matin ils trouvrent
que leur capitaine s'tait sauv. Le seul homme qui leur tint tte et
gagna quelque chose sur eux, c'tait le vieux Jean Desmarets, avocat
gnral. Ce bon homme, qu'on aimait beaucoup dans la ville, empcha
bien d'autres excs. Sans lui, ils auraient dtruit le pont de
Charenton.

Rouen s'tait soulev avant Paris et se soumit avant; Paris commena 
s'alarmer. L'Universit, le bon vieux Desmarets, intercdrent pour la
ville. Ils obtinrent une amnistie pour tous, sauf quelques-uns des
plus nots, que l'on fit tout doucement jeter, la nuit,  la rivire.
Cependant il n'y avait pas moyen de parler d'impt aux Parisiens. Les
princes assemblrent  Compigne les dputs de plusieurs autres
villes de France (mi-avril 1382). Ces dputs demandrent  consulter
leurs villes, et les villes ne voulurent rien entendre[110]. Il fallut
que les princes cdassent. Ils vendirent aux Parisiens la paix pour
cent mille francs.

[Note 110: Quibusdam ex potentioribus urbibus... Potius mori
optamus quam leventur.[TD-17] Religieux.]

[TD-17: Certaines villes parmi les plus puissantes... Nous prfrons
mourir plutt que d'avoir  en supporter la leve.]

Ce qui brusqua l'arrangement, c'est que le rgent tait forc de
partir; il ne pouvait plus diffrer son expdition d'Italie. La reine
Jeanne de Naples, menace par son cousin Charles de Duras, avait
adopt Louis d'Anjou, et l'appelait depuis deux ans[111]. Mais, tant
qu'il avait eu quelque chose  prendre dans le royaume, il n'avait pu
se dcider  se mettre en route. Il avait employ ces deux ans 
piller la France et l'glise de France. Le pape d'Avignon, esprant
qu'il le dferait de son adversaire de Rome, lui avait livr
non-seulement tout ce que le Saint-Sige pouvait recevoir, mais tout
ce qu'il pourrait emprunter, engageant, de plus, en garantie de ces
emprunts, toutes les terres de l'glise[112]. Pour lever cet argent,
le duc d'Anjou avait mis partout chez les gens d'glise des sergents
royaux, des garnisaires, des _mangeurs_, comme on disait. Ils en
taient rduits  vendre les livres de leurs glises, les ornements,
les calices, jusqu'aux tuiles de leurs toits.

[Note 111: Charles V avait d'abord propos au roi de Hongrie
d'unir leurs enfants par un mariage (le second fils du roi de France
aurait pous la fille du roi de Hongrie) et de forcer la main  la
reine Jeanne, pour qu'elle leur assurt sa succession. Voir les
instructions donnes par Charles V  ses ambassadeurs. _Archives_,
_Trsor des Chartes_, J. 458, surtout la pice 9.]

[Note 112: Dans l'incroyable trait qu'ils firent ensemble et qui
subsiste, le pape accorde au duc tout dcime en France et hors de
France,  Naples, en Autriche, en Portugal, en cosse, avec moiti du
revenu de Castille et d'Aragon, de plus toutes dettes et arrrages,
tout cens biennal, toute dpouille des prlats qui mourront, tout
molument de la chambre apostolique; le duc y aura ses agents. Le pape
fera de plus des emprunts aux gens d'glise et receveurs de l'glise.
Il engagera, pour garantie de ce que le duc dpense, Avignon, le
comtat Venaissin et autres terres d'glise. Il lui donne en fief
Bnvent et Ancne. Et comme le duc ne se fie pas  sa parole, le pape
jure le tout sur la croix.--Voir le projet d'un royaume, qui serait
infod par le pape au duc d'Anjou, les rclamations des cardinaux,
etc. _Archives, Trsor des Chartes, J. 495._]

Le duc d'Anjou partit enfin, tout charg d'argent et de maldictions
(fin avril 1382). Il partit lorsqu'il n'tait plus temps de secourir
la reine Jeanne. La malheureuse, fascine par la terreur, affaisse
par l'ge ou par le souvenir de son crime, avait attendu son ennemi.
Elle tait dj prisonnire, lorsqu'elle eut la douleur de voir enfin
devant Naples la flotte provenale, qui l'et sauve quelques jours
plus tt. La flotte parut dans les premiers jours de mai. Le 12,
Jeanne fut touffe sous un matelas.

Louis d'Anjou, qui se souciait peu de venger sa mre adoptive, avait
envie de rester en Provence et de recueillir ainsi le plus liquide de
la succession; le pape le poussa en Italie. Il semblait, en effet,
honteux de ne rien faire avec une telle arme, une telle masse
d'argent. Tout cela ne servait  rien. Louis d'Anjou n'eut pas mme la
consolation de voir son ennemi. Charles de Duras s'enferma dans les
places, et laissa faire le climat, la famine, la haine du peuple.
Louis d'Anjou le dfia par dix fois. Au bout de quelques mois,
l'arme, l'argent, tout tait perdu. Les nobles coursiers de bataille
taient morts de faim; les plus fiers chevaliers taient monts sur
des nes. Le duc avait vendu toute sa vaisselle, tous ses joyaux,
jusqu' sa couronne. Il n'avait sur sa cuirasse qu'une mchante toile
peinte. Il mourut de la fivre,  Bari. Les autres revinrent comme ils
purent, en mendiant, ou ne revinrent pas (1384).

Des trois oncles de Charles VI, l'an, le duc d'Anjou, alla ainsi se
perdre  la recherche d'une royaut d'Italie. Le second, le duc de
Berri, s'en tait fait une en France, gouvernant d'une manire absolue
le Languedoc et la Guienne, et ne se mlant pas du reste. Le
troisime, le duc de Bourgogne, dbarrass des deux autres, put faire
ce qu'il voulait du roi et du royaume. La Flandre tait son hritage,
celui de sa femme; il mena le roi en Flandre, pour y terminer une
rvolution qui mettait ses esprances en danger.

Il y avait alors une grande motion dans toute la chrtient. Il
semblait qu'une guerre universelle comment, des petits contre les
grands. En Languedoc, les paysans, furieux de misre, faisaient main
basse sur les nobles et sur les prtres, tuant sans piti tous ceux
qui n'avaient pas les mains dures et calleuses comme eux; leur chef
s'appelait Pierre de la Bruyre[113]. Les chaperons blancs de
Flandre suivaient un bourgeois de Gand; les ciompi de Florence un
cardeur de laine; les compagnons de Rouen avaient fait roi, bon gr
mal gr, un drapier, un gros homme, pauvre d'esprit[114]. En
Angleterre, un couvreur menait le peuple  Londres, et dictait au
roi l'affranchissement gnral des serfs.

[Note 113: Ils turent ainsi un cuyer cossais, aprs l'avoir
couronn de fer rouge, et un religieux de la Trinit, qu'ils
traversrent de part en part d'une broche de fer. Le lendemain, ayant
pris un prtre qui allait  la cour de Rome, ils lui couprent le bout
des doigts, lui enlevrent la peau de sa tonsure et le brlrent.]

[Note 114: Ducenti et eo amplius insolentissimi viri, vino
forsitan temulenti, et qui publicis officini mechanicis inserviebant
artibus, quemdam burgensem simplicem, locupletem tamen, venditorem
pannorum, ob pinguedinem nimium Crassum ideo vocatum, angariantes, ut
ejus autoritate uterentur in agendis... regem super se illico
statuerunt. Hunc in sede, more regis, prparata super currum
levaverunt, quem per vill compita perducentes, et laudes regias
barbarisantes, cum ad principale forum rerum venalium pervenissent, ut
plebs maneret libera ab omni subsidiorum jugo postulant et
assequuntur... Sedens pro tribunali, audire omnium oppositiones
coactus est.[TD-18] Religieux de Saint-Denis, t. I, p. 130.]

[TD-18: Au moins deux cents hommes particulirement insolents,
peut-tre imbibs de vin, qui travaillaient dans les arts mcaniques
publics comme compagnons d'atelier, obligeant un certain bourgeois
vendeur de draps, assez simplet mais fortun, appel Crassus en raison
de son embonpoint excessif,  les placer sous son autorit pour les
actions  entreprendre, ... en firent leur roi sur le champ. Ils
hissrent celui-ci au-dessus d'un char, sur un trne amnag selon
l'usage royal, puis, le conduisant aux carrefours de la ville et
prononant de royales louanges agrmentes de barbarismes, demandrent,
alors qu'ils taient parvenus  la principale place de march, que le
peuple restt libre de toute obligation de subsides, ce qu'ils
obtinrent... Sigeant au tribunal, il fut forc d'entendre les
objections de chacun.]

L'effroi tait grand. Les gentilshommes, attaqus partout en mme
temps, ne savaient  qui entendre, L'on craignoit, dit Froissart, que
toute gentillesse ne prt. Dans tout cela, pourtant, il n'y avait
nul concert, nul ensemble. Quoique les maillotins de Paris eussent
essay de correspondre avec les blancs chaperons de Flandre[115];
tous ces mouvements, analogues en apparence, procdaient de causes au
fond si diffrentes, qu'ils ne pouvaient s'accorder, et devaient tre
tous comprims isolment.

[Note 115: On trouva, dit-on, au pillage de Courtrai des lettres
de bourgeois de Paris qui tablissaient leurs intelligences avec les
Flamands.

Encore se tenoit le roi de France sur le mont de Ypres, quand
nouvelles vinrent que les Parisiens s'toient rebells et avoient eu
conseil, si comme on disoit, entre eux l et lors pour aller abattre
le beau chastel de Beaut qui sied au bois de Vincennes, et aussi le
chasteau du Louvre et toutes les fortes maisons d'environ Paris, afin
qu'ils n'en pussent jamais tre grev.--(Mais Nicolas _le Flamand_
leur dit): Beaux seigneurs, abstenez-vous de ce faire tant que nous
verrons comment l'affaire du roi notre sire se portera en Flandre: si
ceux de Gand viennent  leur entente, ainsi que on espre qu'ils y
venront, adonc sera-t-il heure du faire et temps assez.

Or, regardez la grand'diablerie que ce et t, si le roi de France
et t dconfit en Flandre, et la noble chevalerie que toit avecques
lui en ce voyage. On peut bien croire et imaginer que toute
gentillesse et noblesse et t morte et perdue en France et autant
bien ens s autre pays: ni la Jacquerie ne fut oncques si grande ni si
horrible qu'elle et t. Car pareillement  Reims,  Chlons en
Champagne, et sur la rivire de Marne, les vilains se rebelloient et
menaoient j les gentilshommes et dames et enfants qui toient
demeurs derrire; aussi bien  Orlans,  Blois,  Rouen en
Normandie, et en Beauvoisis, leur toit le diable entr en la tte
pour tout occire, si Dieu proprement n'y et pourvu de remde.
Froissart, VIII, 319-320.

Tous prenoient pied et ordonnance sur les Gantois, et disoient adonc
les communauts par tout le monde, que les Gantois toient bonnes gens
et que vaillamment ils se soutenoient en leurs franchises; dont ils
devoient de toutes gens tre aims et honors. Froissart, VIII, 103.

Les gentilshommes du pays... avoient dit et disoient encore et
soutenoient toujours que si le commun de Flandre gagnoit la journe
contre le roi de France, et que les nobles du royaume de France y
fussent morts, l'orgueil seroit si grand en toutes communauts, que
tous gentilshommes s'en douteroient, et j en avoit-on vu l'apparent
en Angleterre. Froissart, VIII, 367-8.]

En Flandre, par exemple, la domination d'un comte franais, ses
exactions, ses violences, avaient dcid la crise; mais il y avait un
mal plus grave encore, plus profond, la rivalit des villes de Gand et
de Bruges[116], leur tyrannie sur les petites villes et sur les
campagnes. La guerre avait commenc par l'imprudence du comte, qui, pour
faire de l'argent, vendit  ceux de Bruges le droit de faire passer la
Lys dans leur canal, au prjudice de Gand. Cette grosse ville de Bruges,
alors le premier comptoir de la chrtient, avait tendu autour d'elle
un monopole impitoyable. Elle empchait les ports d'avoir des entrepts,
les campagnes de fabriquer[117]; elle avait tabli sa domination sur
vingt-quatre villes voisines. Elle ne put prvaloir sur Gand. Celle-ci,
bien mieux situe, au rayonnement des fleuves et des canaux, tait
d'ailleurs plus peuple, et d'un peuple violent, prompt  tirer le
couteau. Les Gantais tombrent sur ceux de Bruges, qui dtournrent leur
fleuve, turent le bailli du comte, brlrent son chteau. Ypres,
Courtrai, se laissrent entraner par eux. Lige, Bruxelles, la Hollande
mme, les encourageaient et regrettaient d'tre si loin[118]. Lige leur
envoya six cents charrettes de farine.

[Note 116: Quand les haines et tribulations vinrent premirement
en Flandre, le pays toit si plein et si rempli de biens que
merveilles seroit  raconter et  considrer; et tenoient les gens des
bonnes villes si grands tats que merveilles seroit  regarder, et
devez savoir que toutes ces guerres et haines murent par orgueil et
par envie que les bonnes villes de Flandre avoient l'une sur
l'autre... Et ces guerres commencrent par si petite incidence que, au
justement considrer, si sens et avis s'en fussent ensoigns (mls),
il ne dut point avoir eu de guerre; et peuvent dire et pourront ceux
qui cette matire liront ou lire feront, que ce fut oeuvre du diable;
car vous savez et avez ou dire aux sages que le diable subtile et
attire nuit et jour  bouter guerre et haine l o il voit paix, et
court au long de petit en petit pour voir comment il peut venir  ses
ententes. Froissart, VII, 215-16.]

[Note 117: En 1358, le comte de Flandre accorda  ceux de Bruges
et leur promist que jamais il ne mettroit sus aucun estaple de biens
ou marchandises en autre ville que audit Bruges, mesmes qu'il
priveroit de leurs offices les baillis et eschevins de l'eaue 
l'Escluse, toutes les fois qu'ils seroyent trouvez avoir fait contre
ledict droict d'estaple, et qu'il en apparut par cinc eschevins de
Bruges. Oudegherst, folio 273, d. in-4{o}.--Puis (ceux de Bruges,
Gand, Ypres et Courtray) alrent  l'Escluse, par acord, et y
abatirent plusieurs maisons, qui estoient sus le port, en une rue, en
laquelle on vendoit et acheptoit marchandises, sans gard; et disoit
les Flamans de Bruges et autres que c'estoit au prjudice des
marchands et d'eux, et pour ce les abatirent. Chronique de Sauvage,
p. 223.

Interdictum petitione Brugensium (1384), ne post hac Franconates per
pagos suos lanificium faciant.[TD-19] Meyer, p. 201.--Aussi: Ceux du
Franc ont toujours est de la partie du comte plus que tout le demeurant
de Flandre. Froissart, VII, 439.]

[TD-19: interdit par une ptition des Brugeois (1384) que les
Franconates travaillent dsormais la laine dans leurs villages.]

[Note 118: Ceux de Brabant, et par spcial ceux de Bruxelles leur
toient moult favorables, et leur mandrent ceux de Lige pour eux
reconforter en leur opinion: Bonnes gens de Gand, nous savons bien
que pour le prsent vous avez moult affaire et tes fort travaills de
votre seigneur le comte et des gentilshommes et du demeurant du pays,
dont nous sommes moult courroucs; et sachez que si nous tions 
quatre ou  six lieues prs marchissans (limitrophes)  vous, nous
vous ferions tel confort que on doit faire  ses frres, amis et
voisins, etc. Froissart, VII, 450. Voir aussi Meyer.]

Gand ne manqua pas d'habiles meneurs. Plus on en tuait, plus il s'en
trouvait. Le premier, Jean Hyoens, qui dirigea le mouvement, fut
empoisonn; le second, dcapit en trahison. Pierre Dubois, un
domestique d'Hyoens, succda; et voyant les affaires aller mal, il
dcida les Gantais, pour agir avec plus d'unit,  faire un
tyran[119]. Ce fut Philippe Artevelde, fils du fameux Jacquemart,
sinon aussi habile, du moins aussi hardi que son pre. Assig, sans
secours, sans vivres, il prend ce qui restait, cinq charrettes de
pain, deux de vin; avec cinq mille Gantais, il marche droit  Bruges,
o tait le comte. Les Brugeois, qui se voyaient quarante mille,
sortent firement, et se sauvent aux premiers coups. Les Gantais
entrent dans la ville avec les fuyards, pillent, tuent, surtout les
gens des gros mtiers[120]. Le comte chappa en se cachant dans le lit
d'une vieille femme. (3 mai 1382.)

[Note 119: Dubois va trouver Philippe Artevelde et lui dit: Et
saurez-vous bien faire le cruel et le hautin? car un sire entre commun
(peuple), et par spcial  ce que nous avons  faire, ne vaut rien
s'il n'est crmu et redout et renomm  la fois de cruaut; ainsi
veulent Flamands tre mens, ni on ne doit tenir entre eux compte de
vies d'hommes ni avoir piti non plus que d'arondeaulx (hirondelles)
ou de alouettes qu'on prend en la saison pour manger.--Par ma foi, dit
Philippe, je saurai tout ce faire.--Et c'est bien, dit Pitre, et vous
serez, comme je pense, souverain de tous les autres. Froissart, VII,
479.]

[Note 120: Ils rapportrent  Gand, pour humilier Bruges, le grand
dragon de cuivre dor que Beaudoin de Flandre, empereur de
Constantinople, avait pris  Sainte-Sophie et que les Brugeois avaient
plac sur leur belle tour de la halle aux draps.--Cette tradition
conteste est discute et finalement adopte dans l'intressant Prcis
des Annales de Bruges, de M. Delpierre, p. 10, 1835.]

Le duc de Bourgogne, gendre et hritier du comte de Flandre, n'eut pas
de peine  faire croire au jeune roi que la noblesse tait dshonore
si on laissait l'avantage  de tels ribauds. Ils avaient d'ailleurs
couru le pays de Tournai, qui tait terre de France. Une guerre en
Flandre, dans ce riche pays, tait une fte pour les gens de guerre;
il vint  l'arme tout un peuple de Bourguignons, de Normands, de
Bretons[121]. Ypres eut peur; la peur gagna, les villes se livrrent.
Les pillards n'eurent qu' prendre; draps, toiles, coutils, vaisselle
plate, ils vendaient, emballaient, expdiaient chez eux.

[Note 121: Le Religieux de Saint-Denis prtend que cette arme
montait  plus de cent mille hommes. Ce fut un seul fournisseur, un
bourgeois de Paris, Nicolas Boulard, qui se chargea d'approvisionner
pour quatre mois le march qui se tenait au camp.]

Les Gantais, ne pouvant compter sur personne[122], rduits  leurs
milices, n'ayant presque point de gentilshommes avec eux, partant
point de cavalerie, se tinrent,  leur ordinaire, en un gros
bataillon. Leur position tait bonne (Roosebeke, prs Courtrai), mais
la saison devenait dure (27 novembre 1382). Ils avaient hte de
retrouver leurs poles. D'ailleurs, les dfections commenaient; le
sire de Herzele, un de leurs chefs, les avait quitts. Ils forcrent
Artevelde de les mener au combat.

[Note 122: Les Gantais avaient demand du secours aux Anglais,
mais, de crainte qu'on ne voult leur faire payer ce secours, ils
rclamrent les sommes que la Flandre avait autrefois prtes 
douard III. Ils n'eurent ni secours ni argent.

Quand les seigneurs orent ou cette parole et requte, ils
commencrent  regarder l'un l'autre, et les aucuns  sourire... Et
les consaulx d'Angleterre sur leurs requtes toient en grand
diffrent, et tenoient les Flamands  orgueilleux et prsumpcieux,
quand ils demandoient  ravoir deux cent mille vielz cus de si
ancienne date que de quarante ans. Froissart, VIII, 250-1.]

Pour tre srs de charger avec ensemble et de ne pas tre spars par
la gendarmerie, ils s'taient lis les uns aux autres. La masse
avanait en silence, toute hrisse d'pieux qu'ils poussaient
vigoureusement de l'paule et de la poitrine. Plus ils avanaient,
plus ils s'enfonaient entre les lances des gens d'armes, qui les
dbordaient de droite et de gauche. Peu  peu, ceux-ci se
rapprochrent. Les lances tant plus longues que les pieux, les
Flamands taient atteints sans pouvoir atteindre. Le premier rang
recula sur le second; le bataillon alla se serrant; une lente et
terrible pression s'opra sur la masse; cette force norme se refoula
cruellement contre elle-mme. Le sang ne coulait qu'aux extrmits; le
centre touffait. Ce n'tait point le tumulte ordinaire d'une
bataille, mais les cris inarticuls de gens qui perdaient haleine,
les sourds gmissements, le rle des poitrines qui craquaient[123].

[Note 123: Ces Flamands qui descendoient orgueilleusement et de
grand volont, venoient roys et durs, et boutoient en venant de
l'paule et de la poitrine, ainsi comme sangliers tout forcens, et
toient si fort entrelacs ensemble que on ne les pouvoit ouvrir et
drompre... L fut un mons et un tas de Flamands occis moult long et
moult haut; et de si grand bataille et de si grand'foison de gens
morts comme il y en ot l, on ne vit oncques si peu de sang issir
qu'il en issit, et c'toit au moyen de ce qu'ils toient beaucoup
d'teints et touffs dans la presse, car iceux ne jetoient point de
sang. Froissart, VII, 347-354.--Et y heubt en Flandre aprs la
bataille grant orreur et pugnaisie en le place o le bataille avoit
est, des mors dont le place duroit une grande lieue... et les
mangeoient les chiens et maint grand oisel qui furent veu en icelle
place, dont le peuple avoit grant merveille. _Chronique indite, ms.
801, D. de la Bibliothque de Bourgogne_ ( Bruxelles), _folio_ 153.
Cette chronique curieuse n'est pas celle que Sauvage a rajeunie;
d'ailleurs elle va plus loin.]

Les oncles du roi, qui l'avaient tenu hors de l'action et  cheval,
l'amenrent ensuite sur la place et lui montrrent tout. Ce champ
tait hideux  voir; c'tait un entassement de plusieurs milliers
d'hommes touffs. Ils lui dirent que c'tait lui qui avait gagn la
bataille, puisqu'il en avait donn l'ordre et le signal. On avait
remarqu d'ailleurs qu'au moment o le roi fit dployer l'oriflamme,
le soleil se leva, aprs cinq jours d'obscurit et de brouillard.

Contempler ce terrible spectacle, croire que c'tait lui qui avait
fait tout cela, prouver, parmi les rpugnances de la nature, la joie
contre nature de cet immense meurtre, c'tait de quoi troubler
profondment un jeune esprit. Le duc de Bourgogne put bientt s'en
apercevoir,  son propre dommage. Lorsqu'il ramena  Courtrai son
jeune roi, le coeur ivre de sang, quelqu'un ayant eu l'imprudence de
lui parler des cinq cents perons franais qu'on y gardait depuis la
dfaite de Philippe le Bel, il ordonna qu'on mit la ville  sac et
qu'on la brlt.

Le roi, ainsi anim, voulait pousser la guerre, aller jusqu' Gand,
l'assiger; mais la ville tait en dfense. Le mois de dcembre tait
venu; il pleuvait toujours. Les princes aimrent mieux faire la guerre
aux Parisiens soumis qu'aux Flamands arms. Paris tait mu encore,
mais dispos  obir. L'avocat gnral Desmarets avait eu l'adresse de
tout contenir, donnant de bonnes paroles, promettant plus qu'il ne
pouvait, trahissant vertueusement les deux partis, comme font les
modrs. Lorsque le roi arriva, les bourgeois, pour le mieux fter,
crurent faire une belle chose en se mettant en bataille. Peut-tre
aussi espraient-ils, en montrant ainsi leur nombre, obtenir de
meilleures conditions. Ils s'talrent devant Montmartre en longues
files; il y avait un corps d'arbaltriers, un corps arm de boucliers
et d'pes, un autre arm de maillets; ces maillotins,  eux seuls,
taient vingt mille hommes[124].

[Note 124: Sur tout ceci, voyez le rcit du Religieux de
Saint-Denis.--Le calcul de Froissart, diffrent en apparence, ne
contredit point celui-ci: Et estoient en la cit de Paris de riches
et puissants hommes arms de pied en cap la somme de trente mille
hommes, aussi bien arrs et appareills de toutes pices comme nul
chevalier pourroit tre; et avoient leurs varlets et leurs maisnies
(suite) arms  l'avenant. Et avoient et portoient maillets de fer et
d'acier, prilleux bastons pour effondrer heaulmes et bassinets; et
disoient en Paris quand ils se nombroient que ils toient bien gens,
et se trouvoient par paroisses tant que pour combattre de eux-mmes
sans autre aide le plus grand seigneur du monde. Froissart, VIII,
183.]

Ce spectacle ne fit pas l'impression qu'ils espraient. La noblesse,
qui menait le roi, revenait bouffie de sa victoire de Roosebeke. Les
gens d'armes commencrent par jeter bas les barrires; puis on arracha
les portes mme de leurs gonds; on les renversa sur la _chausse du
roi_; les princes, toute cette noblesse, eurent la satisfaction de
marcher sur les portes de Paris[125]. Ils continurent en vainqueurs
jusqu' Notre-Dame. Le jeune roi, bien dress  faire son personnage,
chevauchait la lance sur la cuisse, ne disant rien, ne saluant
personne, majestueux et terrible.

[Note 125: ... Quasi leoninam civium superbiam conculcarent...[TD-20]
Religieux de Saint-Denis.]

[TD-20: ... qu'ils foulassent au pied l'orgueil farouche des
citoyens...]

Le soldat logea militairement chez le bourgeois. On cria que tous
eussent  porter leurs armes au Palais ou au Louvre. Ils en portrent
tant, dans leur peur, qu'il s'en trouvait, disait-on, de quoi armer
huit cent mille hommes[126]. La ville dsarme, on rsolut de la
serrer entre deux forts; on acheva la Bastille Saint-Antoine, et l'on
btit au Louvre une grosse tour qui plongeait dans l'eau; on croyait
qu'une fois pris dans cet tau, Paris ne pourrait plus bouger.

[Note 126: Ibidem. Cette exagration prouve seulement l'ide qu'on
se formait dj de la population de cette grande ville.]

Alors commencrent les excutions. On mit  mort les plus nots, les
violents[127]; puis d'honntes gens qui les avaient contenus, et qui
avaient rendu les plus grands services, comme le pauvre
Desmarets[128]. On ne lui pardonna pas de s'tre mis entre le roi et
la ville. Aprs quelques jours d'excutions et de terreur, on arrangea
une scne de clmence. L'Universit, la vieille duchesse d'Orlans,
avaient dj demand grce; mais le duc de Berri avait rpondu que
tous les bourgeois mritaient la mort. Enfin, on dressa, au plus haut
des degrs du Palais, une tente magnifique, o le jeune roi sigea
avec ses oncles et les hauts barons. La foule suppliante remplissait
la cour. Le chancelier numra tous les crimes des Parisiens depuis le
roi Jean, maudit leur trahison, et demanda quels supplices ils
n'avaient pas mrits. Les malheureux voyaient dj la foudre tomber,
et baissaient les paules; ce n'tait que cris, des femmes surtout qui
avaient leurs maris en prison: elles pleuraient et sanglotaient. Les
oncles du roi, son frre, furent touchs; ils se jetrent  ses pieds,
comme il tait convenu, et demandrent que la peine de mort fut
commue en amende.

[Note 127: Le lundi qui suivit la rentre du roi, on excuta un
orfvre et un marchand de drap, plusieurs autres dans la quizaine
suivante, parmi lesquels Nicolas le Flamand, un des amis d'tienne
Marcel, qui avait assist au meurtre de Robert de Clermont.]

[Note 128: On prtend qu' sa mort il refusa de dire merci au roi,
et dit seulement merci  Dieu. Il tait l'auteur d'un recueil de
Dcisions notoires, tablies _par enquestes par tourbes_, de 1300 
1387.]

L'effet tait produit; la peur ouvrit les bourses. Tout ce qui avait
eu charge, tout ce qui tait riche ou ais, fut mand, tax  de
grosses sommes,  trois mille,  six mille,  huit mille francs.
Plusieurs payrent plus qu'ils n'avaient. Lorsqu'on crut ne pouvoir
plus rien tirer, on publia  son de trompe que dsormais on aurait 
payer les anciens impts, encore augments; on mit une surcharge de
douze deniers sur toute marchandise vendue. La ville ne pouvait rien
dire; il n'y avait plus de ville, plus de prvt, plus d'chevins,
plus de commune de Paris[129]. Les chanes des rues furent portes 
Vincennes. Les portes restrent ouvertes de nuit et de jour.

[Note 129: Statuentes ut officium prpositur exerceret qui regis
auctoritate et non civium fungeretur.--Confraternitates etiam ad
devotionem ecclesiarum sanctorum, et earum ditationem introductas, in
quibus cives consueverant convenire, ut simul gaudentes epularentur...
censuerunt etiam suspendendas usque ad beneplacitum regi
majestatis.[TD-21] Religieux de Saint-Denis, I, 242.--Ordonnance du
27 janvier 1382, t. VI du Recueil des Ord., p. 685. Un mot de cette
ordonnance fait entendre que les Parisiens avaient aid indirectement
les Flamands: Ils ont empesch que nos charioz et ceux de nostre chier
oncle, le duc de Bourgogne, et plusieurs autres choses fussent amenez
par devers nous... o nous estions.]

[TD-21: Dcidant qu'il assumerait la charge de prvt sous la seule
autorit du roi et non de celle des citoyens.--Quant aux confrries
consacres  la dvotion  certains saints et  l'enrichissement des
chapelles qui leur taient ddies, et dont les membres avaient
l'habitude de se rassembler pour participer ensemble  un joyeux
festin..., on jugea qu'il convenait de les suspendre jusqu' ce que le
bon plaisir de Sa Royale Majest...]

On traita  peu prs de mme Rouen[130], Reims, Chlons, Troyes,
Orlans et Sens; elles furent aussi ranonnes. La meilleure partie de
cet argent, si rudement extorqu, alla finalement se perdre dans les
poches de quelques seigneurs. Il n'en resta pas grand'chose[131]. Ce
qui resta, ce fut l'outrecuidance de cette noblesse, qui croyait avoir
vaincu la Flandre et la France; ce fut l'infatuation du jeune roi,
dsormais tout prt  toutes sottises, la tte  jamais brouille par
ses triomphes de Paris et de Roosebeke, et lanc  pleine course dans
le grand chemin de la folie.

[Note 130: La ville de Rouen fut fort maltraite, sa cloche lui
fut enleve et donne aux panetiers du roi; c'est ce qui rsulte d'une
charte dont je dois la communication  l'amiti de M. Chruel: Comme
par nos lettres patentes vous est apparu nous avoir donn  nos bien
ams panetiers Pierre Debuen et Guillaume Heroval une cloche qui
soulloit estre en la mairie de Rouen, nomme Rebel, laquelle fust
confisque  Rouen quand la commotion du peuple fust dernirement en
ladicte ville. _Archives de Rouen, registre ms., cte A, folio 267._]

[Note 131: Nec inde regale rarium ditatum est.[TD-22] Religieux.]

[TD-22: mais le trsor royal n'en fut pas enrichi.]




CHAPITRE II

JEUNESSE DE CHARLES VI

SUITE

1384-1391


La Flandre, qu'on disait vaincue, dompte, l'tait si peu, qu'il y
fallut encore deux campagnes, et pour finir par accorder aux Flamands
tout ce qu'on leur avait refus d'abord.

Cette pauvre Flandre tait pille  la fois par les Franais, ses
ennemis, et par les Anglais, ses amis. Ceux-ci, irrits du succs des
Franais  Roosebeke, prparrent une croisade contre eux comme
schismatiques et partisans du pape d'Avignon. Cette croisade, dirige,
disait-on, contre la Picardie, tomba sur la Flandre. Les Flamands eurent
beau reprsenter au chef de la croisade,  l'vque de Norwick, qu'ils
taient amis des Anglais, point schismatiques, mais, comme eux,
partisans du pape de Rome; l'vque, qui, sous ce titre piscopal,
n'tait qu'un rude homme d'armes et grand pillard, s'obstina  croire
que la Flandre tait conquise par les Franais et devenue toute
franaise. Il prit d'assaut Gravelines, une ville amie, sans dfense,
qui ne s'attendait  rien. Cassel, pille par les Anglais, fut ensuite
brle par les Franais. Bergues eut beau ouvrir ses portes au roi de
France; le jeune roi, qui n'avait pas encore pris de ville, s'obstina 
donner l'assaut; il escalada les murs dgarnis, fora les portes
ouvertes.

Le comte de Flandre insistait pour qu'on agt srieusement et qu'on
termint la guerre. Mais tout le monde tait las. Le pays commenait 
tre bien appauvri; il n'y avait plus rien  prendre sans combat. Ce
qu'il fallait prendre, si on pouvait, c'tait cette grosse ville de
Gand;  quoi il fallait un sige, un long et rude sige; personne ne
s'en souciait. Le duc de Berri surtout se dsolait d'tre tenu si
longtemps loin de son beau Midi, de passer tous ses hivers dans la
boue et le brouillard,  faire les affaires du duc de Bourgogne et du
comte de Flandre. Heureusement celui-ci mourut. Les Flamands, dans
leur haine contre les Franais, prtendirent que le duc de Berri
l'avait poignard[132]. Si ce prince, naturellement doux et plutt
homme de plaisir, et fait ce mauvais coup, ce qui est peu croyable,
il et servi mieux qu'il ne voulait le duc de Bourgogne, gendre et
hritier du mort. Ce gendre ne fut pas difficile sur les conditions de
la paix; il n'avait contre les Flamands ni haine, ni rancune;
l'essentiel pour lui tait d'hriter. Il leur accorda tout ce qu'ils
voulurent, jura toutes les chartes qu'ils lui donnrent  jurer. Il
les dispensa mme de parler  genoux, crmonial qui pourtant tait
d'usage du vassal au seigneur et qui n'avait rien d'humiliant dans les
ides fodales (18 dcembre 1384).

[Note 132: Froissart dit qu'il mourut de maladie, t. IX, p. 10,
dit. Buchon.--Le religieux de Saint-Denis, ce grave et svre
historien, qui ne dguise aucun crime des princes de ce temps,
n'accuse point le duc de Berri.--Meyer (lib. XIII, fol. 200) ne
rapporte l'assassinat que d'aprs une chronique flamande du XVe
sicle, laquelle se rfute elle-mme par la cause qu'elle assigne au
fait. Le duc de Berri aurait pris querelle avec le comte de Flandre
pour l'hommage du comt de Boulogne, hritage de sa femme. Or le duc
de Berri n'pousa l'hritire de Boulogne que cinq ans aprs. Art de
vrifier les dates, Comtes de Flandre, ann. 1384, t. III, p. 21.]

Le duc de Bourgogne tait la seule tte politique de cette famille. Il
s'affermit dans les Pays-Bas par un double mariage de ses enfants avec
ceux de la maison de Bavire, laquelle, possdant  la fois le
Hainaut, la Hollande et la Zlande, entourait ainsi la Flandre au nord
et au midi. Il eut encore l'adresse de marier le jeune roi, et de le
marier dans cette mme maison de Bavire. On proposait les filles des
ducs de Bavire, de Lorraine et d'Autriche. Un peintre fut envoy pour
faire le portrait des trois princesses. La Bavaroise ne manqua pas
d'tre la plus belle, comme il convenait aux intrts du duc de
Bourgogne. On la fit venir en grande pompe  Amiens[133]. Le mariage
devait se faire  Arras. Mais le roi dclara qu'il voulait avoir tout
de suite sa petite femme; il fallut la lui donner. C'taient pourtant
deux enfants; il avait seize ans, elle quatorze.

[Note 133: La jeune dame, en estant debout, se tenoit coie et ne
mouvoit ni cil ni bouche; et aussi  ce jour ne savoit point de
franois. Froissart.]

Voil le duc de Bourgogne bien fort, un pied en France, un pied dans
l'Empire. Il voulait faire une plus grande chose, chose immense, et
pourtant alors faisable: la conqute de l'Angleterre. Les Anglais
dsolaient tout le midi de la France; ils envahissaient la Castille,
notre allie. Au lieu de traner cette guerre interminable sur le
continent, il valait mieux aller les trouver dans leur le, faire la
guerre chez eux et  leurs dpens. Ils avaient entre eux une autre
guerre qui les occupait, guerre sourde, silencieuse et terrible. Ils
taient si enrags de haines, si acharns  se mordre, qu'on pouvait
les battre et les tuer avant qu'ils s'en aperussent.

L'effort fut grand, digne du but. On rassembla tout ce qu'on put
acheter, louer de vaisseaux, depuis la Prusse jusqu' la Castille. On
parvint  en runir jusqu' treize cent quatre-vingt-sept[134].
Vaisseaux de transport plus que de guerre; tout le monde voulait
s'embarquer. Il semblait qu'on prpart une migration gnrale de la
noblesse franaise. Les seigneurs ne craignaient pas de se ruiner,
srs d'en trouver dix fois plus de l'autre ct du dtroit. Ils
tenaient  passer galamment; ils paraient leurs vaisseaux comme des
matresses. Ils faisaient argenter les mts, dorer les proues;
d'immenses pavillons de soie, flottant dans tout l'orgueil hraldique,
dployaient au vent les lions, les dragons, les licornes, pour faire
peur aux lopards.

[Note 134: Ils furent nombrs  treize cents et quatre-vingt-sept
vaisseaux... Et encore n'y estoit pas la navie du conntable.
Froissart, t. X, c. XXIV, p. 160.--Les pourvances de toutes parts
arrivaient en Flandre, et si grosses de vins et de chairs sales, de
foin, d'avoine, de tonneaux de sel, d'oignons, de verjus, de biscuit,
de farine, de graisses, de moyeux (jaunes) d'oeufs battus en tonneaux,
et de toute chose dont on se pouvoit aviser ni pour-penser, que qui ne
le vit adoncques, il ne le voudra ou pourra croire. Froissart, ibid.,
p. 158.]

La merveille de l'expdition, c'tait une ville de bois qu'on
apportait toute charpente des forts de la Bretagne, et qui faisait
la charge de soixante-douze vaisseaux. Elle devait se remonter au
moment du dbarquement, et s'tendre, pour loger l'arme, sur trois
mille pas de diamtre[135]. Quel que ft l'vnement des batailles,
elle assurait aux Franais le plus sr rsultat du dbarquement; elle
leur donnait une place en Angleterre pour recueillir les mcontents,
une sorte de Calais britannique.

[Note 135: Knyghton.--Walsingham.]

Tout cela tait assez raisonnable. Mais le duc de Bourgogne n'tait
pas roi de France. Le projet avait le tort de lui tre trop utile; le
matre de la Flandre et profit plus que personne du succs de
l'invasion d'Angleterre. On obit donc lentement et de mauvaise
grce. La ville de bois se fit attendre, et n'arriva qu'
moiti brise par la tempte. Le duc de Berri amusa le roi le plus
longtemps qu'il put, en mariant son fils avec la petite soeur du roi,
ge de neuf ans. Charles VI partit seulement le 5 aot, et on lui fit
encore visiter lentement les places de la Picardie, de manire qu'il
n'arriva  Arras qu' la mi-septembre. Le temps tait beau, on pouvait
passer. Mais les Anglais ngociaient. Le duc de Berri n'arrivait pas;
il n'tait aucunement press. Lettres, messages, rien ne pouvait lui
faire hter sa marche. Il arriva lorsque la saison rendait le passage
 peu prs impossible[136]. Le mois de dcembre tait venu, les
mauvais temps, les longues nuits. L'Ocan garda encore cette fois son
le, comme il a fait contre Philippe II, contre Bonaparte[137].

[Note 136: Le duc de Berri rpondait froidement aux reproches du
duc de Bourgogne sur l'inutilit de ses prodigieuses dpenses:
Beau-frre, si nous avons la finance et nos gens l'aient aussi, la
greigneur partie en retournera en France; toujours va et vient
finance. Il vaut mieux cela aventurer que mettre les corps en pril ni
en doute. Froissart, t. X, p. 271.]

[Note 137:

  ... And Ocean, 'mid his uproar wild,
  Speaks safety to his island child.

L'Ocan qui la garde, en son rauque murmure, dit amour et salut  son
le,  son enfant! Coleridge.]

Notre meilleure arme contre la Grande-Bretagne, c'est la Bretagne. Nos
marins bretons sont les vrais adversaires des leurs; aussi fermes,
moins sages peut-tre, mais rparant cela par l'lan dans le moment
critique. Le conntable de Clisson, homme du roi et chef des
rsistances bretonnes contre le duc de Bretagne, reprit l'expdition,
et en fit l'affaire de sa province. Clisson visait haut; il venait de
racheter aux Anglais le jeune comte de Blois, prtendant au duch de
Bretagne; il lui donna sa fille, et il l'aurait fait duc. Le duc
rgnant, Jean de Montfort, prit Clisson en trahison; mais ses barons
l'empchrent de le tuer[138]. Ce petit vnement fit encore manquer
la grande expdition d'Angleterre.

[Note 138: Le sire de Laval dit au duc de Bretagne: Il n'y auroit
en Bretagne chevalier ni cuyer, cit, chastel ni bonne ville, ni
homme nul, qui ne vous hat  mort, et ne mit peine  vous dshriter.
Ni le roi d'Angleterre ni son conseil ne vous en sauroient nul gr.
Vous voulez vous perdre pour la vie d'un homme? Froissart.]

Les Anglais, rveills toutefois et bien avertis, prirent des mesures.
Ils dsarmrent leur roi, qui leur tait suspect. Leur nouveau
gouvernement nous chercha de l'occupation en Allemagne. Il y avait
force petits princes ncessiteux qu'on pouvait acheter  bon march.
Le duc de Gueldre, qui avait plus d'un diffrend avec les maisons de
Bourgogne et de Blois, se vendit aux Anglais pour une pension de
vingt-quatre mille francs; il leur fit hommage; et, d'autant plus
hardi qu'il avait moins  perdre[139], il dfia majestueusement le roi
de France.

[Note 139: Et plus  gagner: Plus est riche et puissant le duc de
Bourgogne, tant y vaut la guerre mieulx... Pour une buffe que je
recevrai, j'en donnerai six. Froissart.]

Le duc de Bourgogne fut charm, pour l'extension de son influence, de
faire sentir dans les Pays-Bas et si loin vers le nord ce que pesait
le grand royaume. Il fit faire contre cet imperceptible duc de Gueldre
presque autant d'efforts qu'il en aurait fallu pour conqurir
l'Angleterre. On rassembla quinze mille hommes d'armes,
quatre-vingt mille fantassins[140]. La difficult n'tait pas de lever
des hommes, mais de les faire arriver jusque-l. Le duc de Bourgogne,
pour qui on faisait la guerre, ne voulut pas que cette grande et
dvorante arme passt par son riche Brabant, dont il allait hriter.
Il fallut tourner par les dserts de la Champagne, s'enfoncer dans les
Ardennes, par les basses, humides et boueuses forts, en suivant,
comme on pouvait, les sentiers des chasseurs. Deux mille cinq cents
hommes arms de haches allaient devant pour frayer la route, jetaient
des ponts, comblaient les marais. La pluie tombait; le pays tait
triste et monotone. On ne trouvait rien  prendre, personne, pas mme
d'ennemis. D'ennui et de lassitude, on finit par couter les princes
qui intercdaient, l'archevque de Cologne, l'vque de Lige, le duc
de Juliers. Charles VI fut touch surtout des prires d'une grande
dame du pays, qui se disait prise d'amour pour l'invincible roi de
France[141]. Sous ce doux patronage, le duc de Gueldre fut reu 
s'excuser; il parla  genoux, et affirma que les dfis n'avaient pas
t crits par lui, que c'taient ses clercs qui lui avaient jou ce
tour (1388).

[Note 140: On renvoya, il est vrai, le plus grand nombre comme
impropre au service. Le mme Nicolas Boulard, dont nous avons parl,
pourvut aux approvisionnements.

Il envoya ses gens avec cent mille cus d'or sur le Rhin; ils furent
partout bien reus, sur le renom de leur matre. Ob magistri
notitiam. Les mariniers du Rhin s'employrent avec beaucoup de zle 
faire descendre ces provisions jusqu'aux Pays-Bas. Religieux de
Saint-Denis, I, IX, c. VII, p. 532.]

[Note 141: Quod acceptabilius regi fuit, insignis domina
municipii _Amoris_, casto _amore_ succensa, ad eum personaliter
accessit.[TD-23] Religieux de Saint-Denis, ibidem, p. 538.--V. Les traits
originaux des princes des Pays-Bas, et leurs excuses au roi.
_Archives, Trsor des Chartes_, J., 522.]

[TD-23: Particulirement agrable au roi fut qu'une noble dame du
chteau d'Amour, brlant pour lui d'un chaste amour, vnt en personne
jusqu' lui.]

Le rsultat tait grand pour le duc de Bourgogne, petit pour le roi.
Deux mots d'excuses pour payer tant de peines et de dpenses; c'tait
peu. Au reste, les autres expditions n'avaient pas mieux tourn. La
France avait envahi l'Italie, menac l'Angleterre, touch l'Allemagne.
Elle avait fait de grands mouvements, elle avait fatigu et su, et il
ne lui en restait rien. Elle n'tait pas heureuse; rien ne venait 
bien. Le roi, gt de bonne heure par la bataille de Roosebeke, avait
cru tout facile, et il ne rencontrait que des obstacles[142].  qui
pouvait-il s'en prendre, sinon  ceux qui l'avaient jet dans les
guerres?  ses oncles, qui l'avaient toujours conseill  son dam et 
leur profit.

[Note 142: Une expdition, sollicite par les Gnois et commande
par le duc de Bourbon, alla chouer en Afrique (1390). Le comte
d'Armagnac, ramassant tous les soldats qui pillaient la France, passa
les Alpes, attaqua les Visconti et se fit prendre (1391). Le roi
lui-mme projetait une croisade d'Italie; il aurait tabli le jeune
Louis d'Anjou  Naples, et termin le schisme par la prise de Rome.]

Les pacifiques conseillers de Charles V prvalurent  leur tour, le
sire de la Rivire, l'vque de Laon, Montaigu et Clisson. Charles VI,
tout enfant qu'il tait, avait toujours aim ces hommes. Il avait
obtenu de bonne heure que Clisson ft conntable. Il avait sauv la
vie au doux et aimable sire de la Rivire, que ses oncles voulaient
perdre. La Rivire tait l'ami et le serviteur personnel de Charles V;
il a t enterr  Saint-Denis, aux pieds de son matre.

Le roi avait atteint vingt et un ans. Mais les oncles avaient le
pouvoir en main: il fallait de l'adresse pour le leur ter. L'affaire
fut bien mene[143]. Au retour de leur triste expdition de Gueldre,
un grand conseil fut assembl  Reims, dans la salle de l'archevch.
Le roi demanda les moyens de rendre au peuple un peu de repos, et
ordonna aux assistants de donner leur avis. Alors l'vque de Laon se
leva, numra doctement toutes les qualits du roi, corporelles et
spirituelles, la dignit de sa personne, sa prudence et sa
circonspection[144]; il dclara qu'il ne lui manquait rien pour rgner
par lui-mme. Les oncles n'osant dire le contraire, Charles VI
rpondit qu'il gotait l'avis du prlat; il remercia ses oncles de
leurs bons services, et leur ordonna de se rendre chez eux, l'un en
Languedoc, l'autre en Bourgogne. Il ne garda que le duc de Bourbon,
son oncle maternel, qui tait en effet le meilleur des trois.

[Note 143: Elle tait prpare de longue date. On ne perdait pas
une occasion d'indisposer le roi contre ses oncles: ... Leur en ay oy
aucune foiz tenir leur consaulz, et dire au roi: Sire, vous n'avez
mais  languir que six ans, et l'autre foiz que cinq ans, et ainsi
chascune anne, si comme le temps s'aprochoit... Instruction de Jean
de Berry, dans les Analectes, his. de M. Le Glay, Lille, 1838, p.
159.]

[Note 144: le Religieux.]

L'vque de Laon mourut empoisonn. Mais il avait rendu un double
service au royaume. Les oncles, renvoys chez eux, s'occuprent un peu
de leurs provinces, les purgrent des brigands qui les dvastaient.
Les nouveaux conseillers du roi, ces petites gens, ces _marmousets_,
comme on les appelait, rendirent  la ville de Paris ses chevins et
son prvt des marchands. Ils conclurent une trve avec l'Angleterre,
favorisrent l'Universit contre le pape, et cherchrent les moyens
d'teindre le schisme. Ils auraient aussi voulu rformer les finances.
Ils allgrent d'abord les impts, mais furent bientt obligs de les
rtablir.

Le gouvernement tait plus sage, mais le roi tait plus fol.  dfaut
de batailles, il lui fallait des ftes. Il avait eu le malheur de
commencer son rgne par un de ces heureux hasards qui tournent les
plus sages ttes; il avait,  quatorze ans, gagn une grande bataille;
il s'tait vu salu vainqueur sur un champ couvert de vingt-six mille
morts. Chaque anne il avait eu les esprances de la guerre;  chaque
printemps sa bannire s'tait dploye pour les belles aventures. Et
c'tait  vingt ans, lorsque le jeune homme avait atteint sa force,
lorsqu'il tait reconnu pour un cavalier accompli dans tout exercice
de guerre, qu'on le condamnait au repos! Un gouvernement de
_marmousets_ lui dfendait les hautes esprances, les vastes
penses... Combien fallait-il de tournois pour le ddommager des
combats rels, combien de ftes, de bals, de vives et rapides amours,
pour lui faire oublier la vie dramatique de la guerre, ses joies, ses
hasards!

Il se jeta en furieux dans les ftes, fit rude guerre aux finances,
prodiguant en jeune homme, donnant en roi. Son bon coeur tait une
calamit publique. La chambre des comptes, ne sachant comment
rsister, notait tristement chaque don du roi de ces mots: Nimis
habuit, ou Recuperetur. Les sages conseillers de la chambre avaient
encore imagin d'employer ce qui pouvait rester, aprs toute dpense,
 faire un beau cerf d'or, dans l'espoir que cette figure aime du roi
serait mieux respecte. Mais le cerf fuyait, fondait toujours; on ne
put mme jamais l'achever[145].

[Note 145: Non nisi usque ad colli summitatem peregerunt.[TD-24]
Religieux.]

[TD-24: On alla seulement jusqu'au haut de l'encolure.]

D'abord, les fils du duc d'Anjou devant partir pour revendiquer la
malheureuse royaut de Naples, le roi voulut auparavant leur confrer
l'ordre de chevalerie. La fte se fit  Saint-Denis, avec une
magnificence et un concours de monde incroyables. Toute la noblesse de
France, d'Angleterre, d'Allemagne, tait invite. Il fallut que la
silencieuse et vnrable abbaye, l'glise des tombeaux, s'ouvrit  ces
pompes mondaines, que les clotres retentissent sous les perons
dors, que les pauvres moines accueillissent les belles dames. Elles
logrent dans l'abbaye mme[146]. Le rcit du moine chroniqueur en est
encore tout mu.

[Note 146: Abbatia pro Regina dominarumque insigni contubernio
retenta...[TD-25] Religieux de Saint-Denis, t. I, p. 586.--Quarum si
pulchritudinem... attendisses... fictum dearum... ritum dixisses
renovatum.[TD-26] Ibidem, p. 594.]

[TD-25: L'abbaye, rserve pour le logement particulier de la Reine
et des nobles dames.]

[TD-26: Si tu avais remarqu... leur beaut... on aurait cru revoir
les crmonies des anciennes desses.]

Aucune salle n'tait assez vaste pour le banquet royal; on en fit une
dans la grande cour. Elle avait la forme d'une glise[147], et n'avait
pas moins de trente-deux toises de long. L'intrieur tait tendu d'une
toile immense, raye de blanc et de vert. Au bout s'levait un large
et haut pavillon de tapisseries prcieuses, bizarrement histories, on
et dit l'autel de cette glise, mais c'tait le trne.

[Note 147: Ad templi similitudinem.[TD-27] Religieux.]

[TD-27:  la ressemblance d'un temple.]

Hors des murs de l'abbaye, on aplanit, on ferma de barrires des lices
longues de cent vingt pas. Sur un ct s'levaient des galeries et des
tours, o devaient siger les dames, pour juger des coups.

Il y eut trois jours de ftes, d'abord les messes, les crmonies de
l'glise, puis les banquets et les joutes, puis le bal de nuit; un
dernier bal enfin, mais celui-ci masqu, pour dispenser de rougir. La
prsence du roi, la saintet du lieu, n'imposrent en rien. La foule
s'tait enivre d'une attente de trois jours, ce fut un vritable
_Pervigilium Veneris_[TD-28]; on tait aux premiers jours du mois de mai.
Mainte demoiselle s'oublia, plusieurs maris ptirent... Serait-ce
par hasard dans cette funeste nuit que le jeune duc d'Orlans, frre
du roi, aurait plu, pour son malheur,  la femme de son cousin Jean
Sans-Peur, comme il eut ensuite l'imprudence de s'en vanter[148]?

[TD-28: Culte nocturne de Vnus.]

[Note 148: Cette tradition ne se trouve que dans Meyer et autres
auteurs assez modernes. Mais le contemporain y fait allusion: Alias
displicenci radices utique non si cognitas quod scriptu dignas
reputem.[TD-29] _Religieux de Saint-Denis, ms., 388, verso._--Juvnal
crivant plus tard est dj plus clair: Et estoit commune renomme
que desdistes joustes estoient provenues des choses deshonnestes en
matire d'amourettes, et _dont depuis beaucoup de maux sont venus_.
Juvnal des Ursins, p. 73, dit. Godefroy.]

[TD-29: (on rapportait aussi) d'autres racines  cette aversion, qui
ne sont cependant pas assez bien connues pour que je les juge dignes
d'tre couches par crit.]

Cette bacchanale prs des tombeaux eut un bizarre lendemain. Ce ne fut
pas assez que les morts eussent t troubls par le bruit de la fte,
on ne les tint pas quittes. Il fallut qu'ils jouassent aussi leur
rle. Pour aviver le plaisir par le contraste ou tromper les langueurs
qui suivent, le roi se fit donner le spectacle d'une pompe funbre.

Le hros de Charles VI[149], celui dont les exploits avaient amus son
enfance, Duguesclin, mort depuis dix ans, eut le triste honneur
d'amuser de ses funrailles la folle et luxurieuse cour.

[Note 149: Dans son testament, il lgue une somme considrable,
trois cents livres, pour que l'on fasse des prires pour l'me de
Duguesclin, mort douze ans auparavant. Testament de Charles VI,
janvier 1893, _Archives, Trsor des Chartes_, J., 404.]

Les ftes appellent les ftes; le roi voulut que la reine Isabeau, qui
depuis quatre ans tait entre cent fois dans Paris, y ft sa
_premire entre_. Aprs la noble fte fodale, le populaire devait
avoir la sienne, celle-ci gaie, bruyante, avec les accidents vulgaires
et risibles, le vertige tourdissant des grandes foules. Les bourgeois
taient gnralement vtus de vert, les gens des princes l'taient en
rose. On ne voyait aux fentres que belles filles vtues d'carlate
avec des ceintures d'or. Le lait et le vin coulaient des fontaines;
des musiciens jouaient  chaque porte que passait la reine. Aux
carrefours, des enfants reprsentaient de pieux mystres. La reine
suivit la rue Saint-Denis. Deux anges descendirent par une corde, lui
posrent sur la tte une couronne d'or en chantant:

  Dame enclose entre fleurs de lis,
  tes-vous pas du paradis?

Lorsqu'elle fut arrive au pont Notre-Dame, on vit avec tonnement un
homme descendre, deux flambeaux  la main, par une corde tendue des
tours de la cathdrale.

Le roi avait pris tout comme un autre sa part de la fte; il s'tait
ml  la foule des bourgeois, pour voir aussi passer sa belle jeune
Allemande. Il reut mme des sergents plus d'un horion pour avoir
approch trop prs; le soir, il s'en vanta aux dames[150]. Le prince
dbonnaire, sachant aussi qu'il y avait  la fte beaucoup d'trangers
qui regrettaient de n'avoir jamais vu jouter le roi, se mla aux
joutes pour leur faire plaisir.

[Note 150: En eut le roy plusieurs coups et horions sur les
espaules bien assez. Et au soir, en la prsence des dames et
damoiselles, fut la chose sue et rcite, et le roy mesme se faroit
des horions qu'il avoit reus. Grandes chroniques de Saint-Denis.]

Bientt aprs, le jeune frre du roi, le duc d'Orlans, pousa la
fille de Visconti, le riche duc de Milan[151].

[Note 151: Ce mariage eut de grandes consquences qu'on verra plus
tard. Elle apporta Asti en dot, avec 450,000 florins. _Archives._]

Charles VI voulut que la fte se ft  Melun. Il y reut
magnifiquement la charmante Valentina, qui devait exercer un si doux
et si durable ascendant sur ce faible esprit.

La ville de Paris avait cru que l'_entre_ de la reine lui vaudrait
une diminution d'impt. Ce fut tout le contraire. Il fallut, pour
payer la fte, hausser la gabelle, et, de plus, l'on dcria les pices
de douze et de quatre deniers, avec dfense de les passer, sous peine
de la hart. C'tait la monnaie du petit peuple, des pauvres. Pendant
quinze jours, ces gens furent au dsespoir, ne pouvant, avec cette
monnaie, acheter de quoi manger[152].

[Note 152: Le Religieux.]

Cependant le roi s'ennuyait; il s'avisa d'un voyage. Il n'avait pas
fait son tour du royaume, sa royale _chevauche_. Il ne connaissait
pas encore ses provinces du Midi. Il en avait reu de tristes
nouvelles. Un pieux moine de Saint-Bernard tait venu du fond du
Languedoc lui dnoncer le mauvais gouvernement de son oncle de Berri.
Le moine avait surmont tous les obstacles, forc les portes, et, en
prsence mme de l'oncle du roi, il avait parl avec une hardiesse
toute chrtienne. Le roi, qui avait bon coeur, l'couta patiemment, le
prit sous sa sauvegarde, et promit d'aller lui-mme voir ce malheureux
pays. Il voulait, d'ailleurs, passer  Avignon et s'entendre avec le
pape sur les moyens d'teindre le schisme.

Aprs avoir, selon l'usage de nos rois en pareille circonstance, fait
ses dvotions  l'abbaye de Saint-Denis, il prit sa route par Nevers
et y fut reu avec la prodigue magnificence de la maison de Bourgogne.
Mais il ne permit pas  ses oncles de le suivre[153]; il ne voulait
pas qu'ils fermassent ses oreilles aux plaintes des peuples. Peut-tre
aussi se sentait-il moins libre, en leur prsence, de se livrer  ses
fantaisies de jeune homme. Pour la mme raison, il n'emmena point la
reine; il voulait jouir sans contrainte, goter royalement tout ce que
la France avait de plaisirs.

[Note 153: Je suis sur ce point le Religieux de Saint-Denis, p.
618. Au reste, les contradictions des historiens sur ce voyage ne sont
pas inconciliables.]

Il s'arrta d'abord  Lyon, dans cette grande et aimable ville,
demi-italienne. Il fut reu sous un dais de drap d'or par quatre
jeunes belles demoiselles, qui le menrent  l'archevch. Ce ne fut,
pendant quatre jours, que jeux, bals et galanteries.

Mais nulle part le roi ne passa le temps plus agrablement qu'
Avignon, chez le pape. Personne n'tait plus consomm que ces prtres
dans tous les arts du plaisir. Nulle part la vie n'tait plus facile,
nulle part les esprits plus libres. L'eussent-ils t moins, ils se
trouvaient  la source mme des indulgences; le pardon tait tout prs
du pch. Le roi, au dpart, laissa de riches souvenirs aux belles
dames d'Avignon, qui s'en lourent toutes[154].

[Note 154: Quoiqu'ils fussent logs de lez le pape et les
cardinaux, si ne se pouvoient-ils tenir... que toute nuit ils ne
fussent en danses, en caroles et en esbattements avec les dames et
damoiselles d'Avignon; et leur administroit leurs reviaux (ftes) le
comte de Genve, lequel toit frre du pape. Froissart.]

Il partit grand ami du pape et tout gagn  son parti. Clment VII
avait donn au jeune duc d'Anjou le titre de roi de Naples, et au roi
lui-mme la disposition de sept cent cinquante bnfices, celle, entre
autres, de l'archevch de Reims. Mais l'lu du roi, qui tait un
fameux adversaire du pape et des dominicains, mourut bientt
empoisonn[155].

[Note 155: Selon le bndictin de Saint-Denis, on souponna
gnralement les dominicains.]

Arriv en Languedoc, le roi n'entendit que plaintes et que cris. Le
duc de Berri avait rduit le pays  un tel dsespoir, que dj plus
de quarante mille hommes s'taient enfuis en Aragon. Ce prince, bon et
doux dans son Berri, livrait le Languedoc  ses agents comme une ferme
 exploiter. Avide et prodigue, il se faisait bnir des uns, dtester
des autres. Il tait homme  donner deux cent mille francs  son
bouffon. Il est vrai qu'en rcompense il donnait aussi aux clercs et
construisait des glises. Il btissait ces tourelles ariennes,
faisait tailler  grands frais ces dentelles de pierre que nous
admirons et que le peuple maudissait. Prcieux manuscrits, riches
miniatures, sceaux admirables, rien ne lui cotait. En dernier lieu, 
soixante ans, il venait d'pouser une petite fille de douze ans, la
nice du comte de Foix. Combien de ftes et de dpenses fallait-il au
sexagnaire pour se faire pardonner son ge par cette enfant?

Le roi, retenu douze jours entiers  Montpellier par les vives et
frisques demoiselles du pays[156], vint ensuite assister, 
Toulouse,  l'excution de Btisac, trsorier de son oncle. Cet homme
avouait tous ses crimes, mais il ajoutait qu'il n'avait rien fait que
par ordre de monseigneur de Berri. Ne sachant comment le tirer de
cette puissante protection, on lui persuada qu'il n'avait d'autre
ressource que de se dire hrtique, qu'alors on l'enverrait au pape,
qu'il serait sauv. Il crut ce conseil, se dclara hrtique et fut
brl vif. L'excution eut lieu sous les fentres du roi, aux
acclamations du peuple. Le roi donna cette satisfaction aux plaintes
du Languedoc.

[Note 156: Et leur donnoit anals d'or et fermaillets (agrafes) 
chascune... Froissart.]

Pour faire encore chose agrable  la bonne ville de Toulouse, Charles
VI accorda aux _abbayes_ des filles de joie que ces filles ne fussent
plus obliges de porter un costume[157], mais que dsormais elles
s'habillassent  leur fantaisie. Il voulait qu'elles prissent part 
la joie de sa royale entre.

[Note 157:... Sauf une jarretire d'autre couleur au bras...
(Ordonnances.)]

Il revint droit  Paris, sol de plaisirs, las de ftes; il vita au
retour celles qu'on lui prparait. Il gagea avec son frre que, tous
deux partant  franc trier, il arriverait avant lui. Il n'y avait
plus de repos pour lui que dans l'tourdissement.  vingt-deux ans, il
tait fini; il avait us deux vies, une de guerre, une de plaisirs. La
tte tait morte, le coeur vide; les sens commenaient  dfaillir.
Quel remde  cet tat dsolant? L'agitation, le vertige d'une course
furieuse. Les morts vont vite.

La vie est un combat, sans doute, mais il ne faut pas s'en plaindre;
c'est un malheur quand le combat finit. La guerre intrieure de l'Homo
duplex est justement ce qui nous soutient. Contemplons-la, cette
guerre, non plus dans le roi, mais dans le royaume, dans le Paris
d'alors, qui la reprsentait si bien.

Le Paris de Charles VI, c'est surtout le Paris du nord, ce grand et
profond Paris de la plaine, tendant ses rues obscures du royal htel
Saint-Paul  l'htel de Bourgogne, aux halles. Au coeur de ce Paris,
vers la Grve, s'levaient deux glises, deux ides, Saint-Jacques et
Saint-Jean.

Saint-Jacques de la Boucherie tait la paroisse des bouchers et des
lombards, de l'argent et de la viande. Dignement enceinte
d'corcheries, de tanneries et de mauvais lieux, la sale et riche
paroisse s'tendait de la rue Troussevache au quai des Peaux ou
Pelletier.  l'ombre de l'glise des bouchers, sous la protection de
ses confrries, dans une chtive choppe, crivaient, intriguaient,
amassaient Flamel et sa vieille Pernelle, gens aviss, qui passaient
pour alchimistes, et qui de cette boue infecte surent en effet tirer
de l'or[158].

[Note 158: Saint-Jacques tait le Saint-Denis, le Westminster des
confrries; l'ambition des bouchers, des armuriers, tait d'y tre
enterr. Le premier bienfaiteur de cette glise fut une teinturire.
Les bouchers l'enrichirent. Ces hommes rudes aimaient leur glise.
Nous voyons par les chartes que le boucher Alain y acheta une lucarne
pour voir la messe de chez lui; le boucher Haussecul acquit  grand
prix une clef de l'glise. Cette glise tait fort indpendante, entre
Notre-Dame et Saint-Martin, qui se la disputaient. C'tait un
redoutable asile que l'on n'et pas viol impunment. Voil pourquoi
le rus Flamel, crivain non jur, non autoris de l'Universit,
s'tablit  l'ombre de Saint-Jacques. Il put y tre protg par le
cur du temps, homme considrable, greffier du parlement, qui avait
cette cure, sans mme tre prtre (voir les lettres de Clmengis).
Flamel se tint l trente ans dans une choppe de cinq pieds sur trois;
et il s'y aida si bien de travail, de savoir-faire, d'industrie
souterraine, qu' sa mort il fallut, pour contenir les titres de ses
biens, un coffre plus grand que l'choppe.

D'abord, sans autre bien que sa plume et une belle main, pousa une
vieille femme qui avait quelque chose. Sous mme enseigne, il fit plus
d'un mtier. Tout en copiant les beaux manuscrits qu'on admire encore,
il est probable que, dans ce quartier de riches bouchers ignorants, de
lombards et de juifs, il fit et fit faire bien d'autres critures. Un
cur, greffier du Parlement, pouvait encore lui procurer de l'ouvrage.
Le prix de l'instruction commenant  tre senti; les seigneurs  qui
il vendait ces beaux manuscrits lui donnrent  lever leurs enfants.
Il acheta quelques maisons; ces maisons, d'abord  vil prix par la
fuite des juifs et par la misre gnrale du temps, acquirent peu 
peu de la valeur. Flamel sut en tirer parti. Tout le monde affluait 
Paris; on ne savait o loger. De ces maisons, il fit des _hospices_,
o il recevait des locataires pour une somme modique. Ces petits
gains, qui lui venaient ainsi de partout, firent dire qu'il savait
faire de l'or. Il laissa dire, et peut-tre favorisa ce bruit, pour
mieux vendre ses livres.--Cependant ces arts occultes n'taient pas
sans danger. De l le soin extrme que mit Flamel  afficher partout
sa pit aux portes des glises. Partout on le voyait en bas-relief
agenouill devant la croix avec sa femme Pernelle. Il trouvait  cela
double avantage. Il sanctifiait sa fortune et il l'augmentait en
donnant  son nom cette publicit. Voir le savant et ingnieux abb
Vilain, Histoire de Saint-Jacques-la-Boucherie, 1758; et son Histoire
de Nicolas Flamel, 1761.]

Contre la matrialit de Saint-Jacques s'levait,  deux pas, la
spiritualit de Saint-Jean. Deux vnements tragiques avaient fait de
cette chapelle une grande glise, une grande paroisse: le miracle de
la rue des Billettes, o Dieu fut boulu par un juif; puis, la ruine
du Temple, qui tendit la paroisse de Saint-Jean sur ce vaste et
silencieux quartier. Son cur tait le grand docteur du temps, Jean
Gerson, cet homme de combat et de contradiction. Mystique, ennemi des
mystiques, mais plus ennemi encore des hommes de matire et de
brutalit, pauvre et impuissant cur de Saint-Jean, entre les folies
de Saint-Paul et les violences de Saint-Jacques, il censura les
princes, il attaqua les bouchers; il crivit contre les dangereuses
sciences de la matire, qui sourdement minaient le christianisme,
contre l'astrologie, contre l'alchimie.

Sa tche tait difficile; la partie tait forte. La nature
et les sciences de la nature, comprimes par l'esprit chrtien,
allaient avoir leur _renaissance_.

Cette dangereuse puissance, longtemps captive dans les creusets et les
matrices des disciples d'Averros, transforme par Arnauld de
Villeneuve et quasi spiritualise[159], se contint encore au XIIIe
sicle; au XVe, elle flamba...

[Note 159: Voy. ses Oeuvres, Lyon, 1504, et sa Vie (par Haitze),
Aix, 1719.]

Combien, en prsence de cette blouissante apparition, la vieille
ristique plit? Celle-ci avait tout occup en l'homme; puis, tout
laiss vide. Dans l'entr'acte de la vie spirituelle, l'ternelle
nature reparat, toujours jeune et charmante. Elle s'empare de l'homme
dfaillant et l'attire contre son sein.

Elle revient aprs le christianisme, malgr lui, elle revient comme
pch. Le charme n'en est que plus irritant pour l'homme, le dsir
plus pre. N'tant pas encore comprise, n'tant pas science, mais
magie, elle exerce sur l'homme une fascination meurtrire. Le fini va
se perdre dans le charme infiniment vari de la nature. Lui, il donne,
donne sans compter. Elle, belle, immuable, elle reoit toujours et
sourit.

Il faut donc que tout y passe. L'alchimiste vieillissant  la recherche
de l'or, maigre et ple sur son creuset, soufflera jusqu' la fin. Il
brlera ses meubles, ses livres; il brlerait ses enfants... D'autres
poursuivront la nature dans ses formes les plus sduisantes; ils
languiront  la recherche de la beaut. Mais la beaut fuit comme l'or;
chacune de ses gracieuses apparitions chappe  l'homme, vaine et vide,
et toute vaine qu'elle est, elle n'emporte pas moins les riches dons de
son tre... Ainsi triomphe de l'tre phmre l'insatiable,
l'infatigable nature. Elle absorbe sa vie, sa force; elle le reprend en
elle, lui et son dsir, et rsout l'amour et l'amant dans l'ternelle
chimie.

Que si la vie ne manque point, mais que seulement l'me dfaille,
alors c'est bien pis. L'homme n'a plus de la vie que la conscience de
sa mort. Ayant teint son Dieu intrieur, il se sent dlaiss de Dieu,
et comme except seul de l'universelle providence.

Seul... Mais au moyen ge on n'tait pas longtemps seul. Le Diable
vient vite, dans ces moments,  la place de Dieu. L'me gisante est
pour lui un jouet qu'il tourne et pelote... Et cette pauvre me est si
malade qu'elle veut rester malade, creusant son mal et fouillant les
mauvaises jouissances: _Mala mentis gaudia._[TD-30] Leurre de croyances
folles, amuse de lueurs sombres, mene de ct et d'autre par la
vaine curiosit, elle cherche  ttons dans la nuit; elle a peur et
elle cherche...

[TD-30: Les plaisirs malsains de l'esprit.]

Ce sont d'tranges poques. On nie, on croit tout. Une fivreuse
atmosphre de superstition sceptique enveloppe les villes sombres.
L'ombre augmente dans leurs rues troites; leur brouillard va
s'paississant aux fumes d'alchimie et de sabbat. Les croises
obliques ont des regards louches. La boue noire des carrefours
grouille en mauvaises paroles. Les portes sont fermes tout le jour;
mais elles savent bien s'ouvrir le soir pour recevoir l'homme du mal,
le juif, le sorcier, l'assassin.

On s'attend alors  quelque chose.  quoi? On l'ignore. Mais la nature
avertit; les lments semblent changs. Le bruit courut un moment,
sous Charles VI, qu'on avait empoisonn les rivires[160]. Dans tous
les esprits flottait d'avance une vague pense de crime.

[Note 160: Selon le chroniqueur bndictin, on accusa encore de ce
crime les dominicains: Veneficos ignorabant, siebant tamen quod
desuper habitum longum et nigrum, subtus vero album, ut religiosi,
deferebant.[TD-31] Religieux de Saint-Denis; t. I, l. XI, c. V, p. 684.]

[TD-31: On ne connaissait pas les empoisonneurs mais on savait qu'ils
portaient, comme les religieux, un scapulaire blanc sous une longue
chape noire.]




CHAPITRE III

FOLIE DE CHARLES VI

1392-1400


Cette brutale histoire, qui va prsenter tant de crimes hardis, de
crimes orgueilleux qui cherchent le jour, elle commence par un vilain
crime de nuit, un guet-apens. Ce fut un attentat de la fodalit
mourante contre le droit fodal, commis en trahison par un
arrire-vassal sur un officier de son suzerain, dans la rsidence du
suzerain mme; et par-dessus, ce fut un sacrilge, l'assassin ayant
pris pour faire son coup le jour du Saint-Sacrement.

Les Marmousets, les petits devenus matres des grands taient
mortellement has; Clisson, de plus, tait craint. En France, il tait
conntable, l'pe du roi contre les seigneurs; en Bretagne, il tait
au contraire le chef des seigneurs contre le duc. Li troitement aux
maisons de Penthivre et d'Anjou, il n'attendait qu'une occasion pour
chasser le duc de Bretagne et le renvoyer chez ses amis les Anglais.
Le duc, qui le savait  merveille, qui vivait en crainte continuelle
de Clisson et ne rvait que du terrible borgne[161], ne pouvait se
consoler d'avoir eu son ennemi entre les mains, de l'avoir tenu et de
n'avoir pas eu le courage de le tuer. Or il y avait un homme qui avait
intrt  tuer Clisson, qui avait tout  craindre du conntable et de
la maison d'Anjou. C'tait un seigneur angevin, Pierre de Craon, qui,
ayant vol le trsor du duc d'Anjou, son matre, dans l'expdition de
Naples, fut cause qu'il prit sans secours[162]. La veuve ne perdait
pas de vue cet homme, et Clisson, alli de la maison d'Anjou, ne
rencontrait pas le voleur sans le traiter comme il le mritait.

[Note 161: Il avait perdu un oeil  la bataille d'Auray, en 1364.]

[Note 162: Le duc de Berri lui dit un jour: Mchant tratre,
c'est toi qui as caus la mort de notre frre. Et il donna ordre de
l'arrter, mais personne n'obit. (Religieux.)]

Les deux peurs, les deux haines s'entendirent. Craon promit au duc de
Bretagne de le dfaire de Clisson. Il revint secrtement  Paris,
rentra de nuit dans la ville; les portes taient toujours ouvertes
depuis la punition des Maillotins. Il remplit de coupe-jarrets son
htel du March-Saint-Jean. L, portes et croises fermes, ils
attendirent plusieurs jours. Enfin, le 13 juin, jour de la fte du
Saint-Sacrement, un grand gala ayant eu lieu  l'htel Saint-Paul,
joutes, souper et danses aprs minuit, le conntable revenait presque
seul  son htel de la rue de Paradis. Ce vaste et silencieux Marais,
assez dsert mme aujourd'hui, l'tait bien plus alors; ce n'taient
que grands htels, jardins et couvents. Craon se tint  cheval avec
quarante bandits au coin de la rue Sainte-Catherine; Clisson arrive,
ils teignent les torches, fondent sur lui. Le conntable crut d'abord
que c'tait un jeu du jeune frre du roi. Mais Craon voulut, en le
tuant, lui donner l'amertume de savoir par qui il mourait. Je suis
votre ennemi, lui dit-il, je suis Pierre de Craon. Le conntable, qui
n'avait qu'un petit coutelas, para du mieux qu'il put. Enfin, atteint
 la tte, il tomba; fort heureusement, il ouvrit en tombant une porte
entre-bille, celle d'un boulanger qui chauffait son four  cette
heure avance de la nuit. La tte et moiti du corps se trouvrent
dans la boutique; pour l'achever, il et fallu entrer. Mais les
quarante braves n'osrent descendre de cheval; ils aimrent mieux
croire qu'il en avait assez, et se sauvrent au galop par la porte
Saint-Antoine.

Le roi, qui se couchait, fut averti un moment aprs. Il ne prit pas le
temps de s'habiller; il vint sans attendre sa suite, en chemise, dans
un manteau. Il trouva le conntable dj revenu  lui, et lui promit
de le venger, jurant que jamais chose ne serait paye plus cher que
celle-l.

Cependant le meurtrier s'tait blotti dans son chteau de Sabl au
Maine, puis dans quelque coin de la Bretagne. Les oncles du roi, qui
taient ravis de l'vnement, et qui d'avance en avaient su quelque
chose, disaient, pour amuser le roi et gagner du temps, que Craon
tait en Espagne. Mais le roi ne s'y trompait pas. C'tait le duc de
Bretagne qu'il voulait punir. Il tait loin, ce duc; il fallait
l'atteindre chez lui, dans son pauvre et rude pays,  travers les
forts du Mans, de Vitr, de Rennes. Il fallait que les oncles du roi
lui amenassent leurs vassaux, c'est--dire qu'ils se prtassent 
punir le crime de leurs amis, le leur peut-tre[163]. Le roi, ne
sachant comment venir  bout de leur rpugnance et de leurs lenteurs,
alla jusqu' rendre au duc de Berri le Languedoc qu'il lui avait si
justement retir[164].

[Note 163: Ils ne tardrent pas  obtenir la grce de Craon (13
mars 1395). Lettres de rmission accordes  Pierre de Craon: ... Il
ait est par notre commandement et ordenance au saint Spulcre, et
depuis par nostre permission et licence et soubs nostre sauf-conduit
soit venu en nostre royaume et en l'abbaye de Saint-Denis, o il a
est par l'espace de IIII mois et demi ou environ en esprance de
ciudier trouver paix et accord avec ledit sire de Clicon... et avec ce
ait est nagures banni de nostre royaume et entre autres choses
condempn envers notre trs-chre et trs-ame tante la royne de
Ccille par arrest de Parlement, pour lesquels bannissement et autres
condemnations lui, sa femme et ses enfants sont du tout deserts
d'estat et de chevance, mesmement que de ses biens ne lui demoura
autre chose... et leur a convenu... requerir leurs parents et amis
pour vivre...--Voulans en ce cas piti et misricorde prfrer 
rigueur de justice et pour contemplation de nostre trs-chre et
trs-ame fille Ysabelle royne d'Angleterre, qui sur ce nous a...
suppli le jour de ses fiansailles et que ledit suppliant est de
nostre lignaige. Nous par saine et meure dlibration et de nos
trs-chers et ams oncles et frre... _Archives, Trsor des Chartes_,
J., 37.]

[Note 164: Nous suivons pas  pas le Religieux de Saint-Denis. Ce
grave historien mrite ici d'autant plus d'attention, qu'il tait
lui-mme  l'arme et tmoin oculaire des vnements.]

Il tait languissant, malade d'impatience. Il avait eu une fivre
chaude peu de temps auparavant, et n'tait pas trop remis. Il y avait
en lui quelque chose d'gar et comme d'trange. Ses oncles auraient
voulu qu'il se soignt, qu'il se tnt tranquille, qu'il s'abstnt
surtout de venir au conseil; mais ils ne gagnaient rien sur lui. Il
monta  cheval malgr eux et les mena jusqu'au Mans. L, ils
parvinrent encore  le retenir trois semaines. Enfin, se croyant
mieux, il n'couta plus rien et fit dployer son tendard.

C'tait le milieu de l't, les jours brlants, les lourdes chaleurs
d'aot. Le roi tait enterr dans un habit de velours noir, la tte
charge d'un chaperon carlate, aussi de velours. Les princes
tranaient derrire sournoisement et le laissaient seul, afin,
disaient-ils, de lui faire moins de poussire. Seul, il traversait les
ennuyeuses forts du Maine, de mchants bois pauvres d'ombrage, les
chaleurs touffes des clairires, les mirages blouissants du sable 
midi. C'tait aussi dans une fort, mais combien diffrente! que,
douze ans auparavant, il avait fait rencontre du cerf merveilleux qui
promettait tant de choses. Il tait jeune alors, plein d'espoir, le
coeur haut, tout dress aux grandes penses. Mais combien il avait
fallu en rabattre! Hors du royaume, il avait chou partout, tout
tent et tout manqu. Dans le royaume mme, tait-il bien roi? Voil
que tout le monde, les princes, le clerg, l'Universit, attaquaient
ses conseillers. On lui faisait le dernier outrage, on lui tuait son
conntable et personne ne remuait; un simple gentilhomme, en pareil
cas, aurait eu vingt amis pour lui offrir leur pe. Le roi n'avait
pas mme ses parents; ils se laissaient sommer de leur service fodal,
et alors ils se faisaient marchander; il fallait les payer d'avance,
leur distribuer des provinces, le Languedoc, le duch d'Orlans. Son
frre, ce nouveau duc d'Orlans, c'tait un beau jeune prince qui
n'avait que trop d'esprit et d'audace, qui caressait tout le monde; il
venait de mettre dans les fleurs de lis la belle couleuvre de
Milan[165]... Donc, rien d'ami ni de sr. Des gens qui n'avaient pas
craint d'attaquer son conntable  sa porte ne se feraient pas grand
scrupule de mettre la main sur lui. Il tait seul parmi des tratres.
Qu'avait-il fait pourtant pour tre ainsi ha de tous, lui qui ne
hassait personne, qui plutt aimait tout le monde? Il aurait voulu
pouvoir faire quelque chose pour le soulagement du peuple; tout au
moins il avait bon coeur; les bonnes gens le savaient bien.

[Note 165: Il venait d'pouser la fille du duc de Milan, qui avait
une couleuvre dans ses armes.]

Comme il traversait ainsi la fort, un homme de mauvaise mine, sans
autre vtement qu'une cotte blanche, se jette tout  coup  la bride
du cheval du roi, criant d'une voix terrible: Arrte, noble roi, ne
passe outre, tu es trahi!

On lui fit lcher la bride, mais on le laissa suivre le roi et crier
une demi-heure.

Il tait midi, et le roi sortait de la fort pour entrer
dans une plaine de sable o le soleil frappait d'aplomb. Tout le monde
souffrait de la chaleur. Un page qui portait la lance royale
s'endormit sur son cheval, et la lance, tombant, alla frapper le
casque que portait un autre page.  ce bruit d'acier,  cette lueur,
le roi tressaille, tire l'pe, et, piquant des deux, il crie: Sus,
sus aux tratres? ils veulent me livrer! Il courait ainsi l'pe nue
sur le duc d'Orlans. Le duc chappa, mais le roi eut le temps de tuer
quatre hommes avant qu'on pt l'arrter[166]. Il fallut qu'il se ft
lass; alors, un de ses chevaliers vint le saisir par derrire. On le
dsarma, on le descendit de cheval, on le coucha doucement par terre.
Les yeux lui roulaient trangement dans la tte, il ne reconnaissait
personne et ne disait mot. Ses oncles, son frre, taient autour de
lui. Tout le monde pouvait approcher et le voir. Les ambassadeurs
d'Angleterre y vinrent comme les autres, ce qu'on trouva gnralement
fort mauvais. Le duc de Bourgogne, surtout, s'emporta contre le
chambellan La Rivire, qui avait laiss voir le roi en cet tat aux
ennemis de la France.

[Note 166: ... Quemdam abjectissimum virum obviam habuit, qui eum
terruit vehementer. Is nec minis nec terroribus potuit cohiberi, quin
regi pertranseunti terribiliter clamando fere per dimidiam horam hc
verba reiteraret: Non progrediaris ulterius, insignis rex, quia cito
perdendus es. Cui cito assensit ejus imaginatio jam turbata... Hoc
furore perdurante, viros quatuor occidit, cum quodam insigni milite
dicto de Polegnac de Vasconia, ex furtivo tamen concubitu oriundo.[TD-32]
_Le Religieux de Saint-Denis, folio 189, ms._--M. Bellaguet ayant
encore le manuscrit original entre les mains, et n'ayant pas encore
publi cette partie, je me sers de l'excellente copie de Baluze
(1839).]

[TD-32: Il rencontra en chemin un homme couvert de haillons qui lui
causa une grande frayeur et qu'on ne put retenir, ni par les menaces ni
par la peur, si bien que, pendant prs d'une demi-heure, celui-ci rpta
au roi, qui continuait son chemin, ces paroles qu'il criait d'une voix
terrible: "ne va pas plus loin, noble roi, car tu serais perdu sur le
champ". L'imagination dj trouble du roi fit qu'aussitt il ajouta foi
 ces paroles... Et persistant dans son garement, il tua quatre hommes,
parmi lesquels tait un certain de Polignac de Gascogne, chevalier
fameux mais n en secret d'un adultre.]

Lorsqu'il revint un peu  lui, et qu'il sut ce qu'il avait fait, il en
eut horreur, demanda pardon et se confessa. Les oncles s'taient
empars de tout et avaient mis en prison La Rivire et les autres
conseillers du roi; Clisson avait seul chapp. Toutefois, le roi
dfendit qu'on leur ft mal, et leur fit mme rendre leurs biens[167].

[Note 167: On tait loin de s'attendre  un traitement si humain.
Les Parisiens allaient tous les jours  la Grve, dans l'espoir de les
voir pendre.]

Les mdecins ne manqurent point au royal malade, mais ils ne firent
pas grand'chose. C'tait dj, comme aujourd'hui, la mdecine
matrialiste, qui soigne le corps sans se soucier de l'me, qui veut
gurir le mal physique sans rechercher le mal moral, lequel pourtant
est ordinairement la cause premire de l'autre. Le moyen ge faisait
tout le contraire; il ne connaissait pas toujours les remdes
matriels; mais il savait  merveille calmer, _charmer_ le malade, le
prparer  se laisser gurir. La mdecine se faisait chrtiennement,
au bnitier mme des glises. Souvent on commenait par confesser le
patient, et l'on connaissait ainsi sa vie, ses habitudes. On lui
donnait ensuite la communion, ce qui aidait  rtablir l'harmonie des
esprits troubls. Quand le malade avait mis bas la passion, l'habitude
mauvaise, dpouill le vieil homme, alors on cherchait quelque remde.
C'tait ordinairement quelque absurde recette; mais sur un homme si
bien prpar, tout russissait. Au XIVe sicle, on ne connaissait
dj plus ces mnagements pralables; on s'adressait directement,
brutalement au corps; on le tourmentait. Le roi se lassa bientt du
traitement, et dans un moment de raison il chassa ses mdecins.

Les gens de la cour l'engageaient  ne chercher d'autre remde que les
amusements, les ftes,  gurir la folie par la folie.

Une belle occasion se prsenta: la reine mariait une de ses dames
allemandes, dj veuve. Les noces de veuves taient des charivaris,
des ftes folles, o l'on disait et faisait tout. Afin d'en faire,
s'il se pouvait davantage, le roi et cinq chevaliers se dguisrent en
satyres.

Celui qui mettait en train ces farces obscnes tait un certain Hugues
de Guisay, un mauvais homme, de ces gens qui deviennent quelque chose
en amusant les grands et marchant sur les petits. Il fit coudre ces
satyres dans une toile enduite de poix-rsine, sur quoi fut colle une
toison d'toupes qui les faisait paratre velus comme des boucs.
Pendant que le roi, sous ce dguisement, lutine sa jeune tante, la
toute jeune pouse du vieux duc de Berri, le duc d'Orlans, son frre,
qui avait pass la soire ailleurs, rentre avec le comte de Bar; ces
malheureux tourdis imaginent, pour faire peur aux dames, de mettre le
feu aux toupes. Ces toupes tenaient  la poix-rsine;  l'instant
les satyres flambrent. La toile tait cousue; rien ne pouvait les
sauver. Ce fut chose horrible de voir courir dans la salle ces flammes
vivantes, hurlantes... Heureusement, la jeune duchesse de Berri retint
le roi, l'empcha de bouger, le couvrit de sa robe, de sorte
qu'aucune tincelle ne tombt sur lui. Les autres brlrent une
demi-heure, et mirent trois jours  mourir[168].

[Note 168: L'inventeur de la mascarade fut un des brls,  la
grande joie du peuple. Il avait toujours trait les pauvres gens avec
la plus cruelle insolence. Il les battait comme des chiens, les
forait d'aboyer, les foulait aux pieds avec ses perons. Quand son
corps passa dans Paris, plusieurs crirent aprs lui son mot
ordinaire: Aboie, chien! (Religieux.)]

Les princes avaient tout  craindre si le roi n'et chapp; le peuple
les aurait mis en pices. Quand le bruit de cette aventure se rpandit
dans la ville, ce fut un mouvement gnral d'indignation et de piti.
Que l'on abandonnt le roi  ces honteuses folies, qu'il et risqu,
innocent et simple qu'il tait, d'tre envelopp dans ce terrible
chtiment de Dieu, l'honnte bourgeoisie de Paris frmissait d'y
penser. Ils se portrent plus de cinq cents  l'htel Saint-Paul. On
ne put les calmer qu'en leur montrant le roi sous son dais royal, o
il les remercia et leur dit de bonnes paroles.

Une telle secousse ne pouvait manquer d'amener une rechute. Celle-ci
fut violente. Il soutenait qu'il n'tait point mari, qu'il n'avait
pas d'enfant. Un autre trait de sa folie, et ce n'tait pas le plus
fol, c'tait de ne vouloir plus tre lui-mme, point Charles, point
roi. S'il voyait des lis sur les vitraux ou sur les murs, il s'en
moquait, dansait devant, les brisait, les effaait. Je m'appelle
Georges, disait-il; mes armes sont un lion perc d'une pe[169].

[Note 169: On fut oblig de murer toutes les entres de l'htel
Saint-Pol.--Non solum se uxoratum liberosque genuisse denegabat, imo
suimet et tituli regni Franci oblitus, se non nominari Carolum, nec
deferre lilia asserebat; et quotiens arma sua vel regin exarata vasis
aureis vel alicubi videbat, ea indignantissime delebat.[TD-33] _Le
Religieux de Saint-Denis, ms., anno 1393, folio 207._--Arma propria et
regin si in vitreis vel parietibus exarata vel depicta percepisset,
inhoneste et displicenter saltando hc delebat, asserens se Georgium
vocari, et in armis leonem gladia transforatum se deferre.[TD-34]]

[TD-33: Il niait tre mari et avoir fait des enfants; bien plus,
oubliant mme qui il tait et son titre de roi de France, il affirmait
ne pas s'appeler Charles ni porter un blason aux fleurs de lys; et
toutes les fois qu'il voyait ses armes ou les marques de la reine sur
des vases d'or ou sur quelque autre objet, il les effaait avec
fureur.]

[TD-34: S'il voyait graves ou peintes ses propres armes et celles de
la reine, dansant d'une faon burlesque et inconvenante, il les
dtruisait, affirmant s'appeler Georges et porter des armes au lion
perc d'une pe.]

Les femmes seules avaient encore puissance sur lui, sauf la reine,
qu'il ne pouvait plus souffrir. Une femme l'avait sauv du feu. Mais
celle qui avait sur lui le plus d'empire, c'tait sa belle-soeur
Valentina, la duchesse d'Orlans. Il la reconnaissait fort bien, et
l'appelait: Chre soeur. Il fallait qu'il la vt tous les jours; il
ne pouvait durer sans elle; si elle ne venait, il l'allait chercher.
Cette jeune femme, dj dlaisse de son mari, avait pour le pauvre
fol un singulier attrait; ils taient tous deux malheureux. Elle seule
savait se faire couter de lui; il lui obissait, ce fol, elle tait
devenue sa raison.

Personne, que je sache, n'a bien expliqu encore ce phnomne de
l'infatuation, cette fascination trange qui tient de l'amour et n'est
pas l'amour. Ce ne sont pas seulement les personnes qui l'exercent;
les lieux ont aussi cette influence; tmoin le lac dont Charlemagne ne
pouvait dtacher ses yeux[170]. Si la nature, si les forts muettes,
les froides eaux, nous captivent et nous fascinent, que sera-ce donc
de la femme? Quel pouvoir n'exercera-t-elle pas sur l'me souffrante
qui viendra chercher prs d'elle le charme des entretiens solitaires
et de voluptueuses compassions?

[Note 170: On expliquait aussi par un talisman l'influence de
Diane de Poitiers sur Henri II. (Guibert.)]

Douce, mais dangereuse mdecine qui calme et qui trouble. Le peuple,
qui juge grossirement et qui juge bien, sentait que ce remde tait
un mal encore. Elle a, disait-il, cette Visconti venue du pays des
poisons, des malfices, elle a ensorcel le roi... Et il pouvait bien
y avoir, en effet, quelque enchantement dans les paroles de
l'Italienne, un subtil poison dans le regard de la femme du Midi.

Un meilleur remde aux troubles d'esprit, un moyen plus sage
d'harmoniser nos puissances morales, c'est de recourir  la paix
suprme, de se rfugier en Dieu. Le roi se voua  saint Denis, et lui
offrit une grosse chsse d'or. Il se fit mener en Bretagne, au
mlancolique plerinage du Mont-Saint-Michel, _in periculo maris_;
plus tard, aux affreuses montagnes volcaniques du Puy en Vlay. On lui
fit faire aussi de svres ordonnances contre les blasphmateurs,
contre les juifs. Cette fois, du moins, les juifs furent mieux
traits; le roi, en les chassant, leur permit d'emporter leurs biens.
Une autre ordonnance accordait un confesseur aux condamns, de manire
qu'en tuant le corps on sauvt du moins l'me. Tout jeu fut dfendu,
sauf l'utile exercice de l'arbalte. Une fille du roi fut offerte  la
Vierge, et faite religieuse en naissant; on esprait que l'innocente
crature expierait les pchs de son pre et lui obtiendrait gurison.

De toutes les bonnes oeuvres royales, la plus royale c'est la paix;
ainsi en jugeait saint Louis[171]. Les rois ne sont ici-bas que pour
garder la paix de Dieu. On croyait gnralement que la maison de
France tait frappe pour avoir mis la guerre et le schisme dans le
monde chrtien. Donc, la paix tait le remde; paix de l'glise entre
Rome et Avignon, par la cession des deux papes; paix de la chrtient
entre la France et l'Angleterre, par un bon trait entre les deux
rois, par une belle croisade contre le Turc, c'tait le voeu de tout
le monde; c'tait ce que disaient tout haut les sermons des
prdicateurs, les harangues de l'Universit; tout bas les pleurs et
les prires de tant de misrables, la prire commune des familles,
celle que les mres enseignaient le soir aux petits enfants.

[Note 171: Voir ses belles paroles,  ce sujet, dans son
instruction  son fils: Chier fils, je t'enseigne que les guerres et
les contens qui seront en ta terre, ou entre tes homes, que tu metes
peine de l'apaiser  ton pouvoir; car c'est une chose qui moult plest
 Notre-Seigneur: et messire Saint-Martin nous a donn moult grant
exemple, car il ala pour metre ps entre les clers qui estoient en sa
archevch, au tems qu'il savoit par Notre-Seigneur que il devoit
mourir; et li sembla que il metoit bone fin en sa vie en ce fere.]

Il faut voir avec quelle vivacit Jean Gerson clbre ce beau don de
la paix, dans un de ces moments d'espoir o l'on crut  la cession des
deux papes. Ce sermon est plutt un hymne; l'ardent prdicateur
devient pote et rime sans le vouloir; nul doute que ces rimes n'aient
t redites et chantes par la foule mue qui les entendait:

  Allons, allons, sans attarder,
  Allons de paix le droit sentier...
  Grces  Dieu, honneur et gloire,
  Quand il nous a donn victoire.

levons nos coeurs,  dvot peuple chrtien! mettons hors toute
autre cure, donnons cette heure  considrer le beau don de paix qui
approche. Que de fois, par grands dsirs, depuis prs de trente ans,
avons-nous demand la paix, soupir la paix! _Veniat pax_[172].

[Note 172: Toutefois Gerson doute encore. Si la cession s'opre,
ce sera un don de Dieu et non une oeuvre de l'homme; il y a trop
d'exemples de la fragilit humaine: Ajax, Caton, Mde, les anges
mme, qui trbuchrent du ciel, enfin les aptres, et _notamment
saint Pierre_, qui  la voix d'une femelette renya Nostre-Seigneur.
Gerson, dition de Du Pin, t. IV, p. 567.]

Les rois se rconcilirent plus aisment que les papes. Les Anglais ne
voulaient point la paix[173]; mais leur roi la voulut; il signa du
moins une trve de vingt-huit ans. Richard II, ha des siens, avait
besoin de l'amiti de la France. Il pousa une fille du roi[174], avec
une dot norme de huit cents cus[175]. Mais il rendait Brest et
Cherbourg.

[Note 173: Sur les ngociations antrieures, depuis 1380, voir
entre autres pices le Voyage de Nicolas de Bosc, vque de Bayeux,
imprim dans le voyage littraire de deux bndictins, partie seconde,
p. 307-360.]

[Note 174: La jeune Isabelle avait sept ans. Richard assura qu'il
en tait pris sur la vue de son portrait.]

[Note 175: Elle apporta, en outre, un grand nombre d'objets
prcieux. V. deux dclarations des joyaux, vaisselle d'or et d'argent,
robes, tapisseries et objets divers pour la personne de madame
Isabeau, pour sa chambre, sa chapelle et son curie, panneterie,
fruiterie, cuisine, etc. Nov. 1396, 23 juillet 1400. _Archives, Trsor
des Chartes_, J., 643.]

Cet heureux trait permit  la noblesse de France, ce qu'elle
souhaitait depuis si longtemps, de faire encore une croisade. La
guerre contre les infidles, c'tait la paix entre les chrtiens. Il
n'y avait plus si loin  chercher la croisade; elle venait nous
chercher. Les Turcs avanaient; ils enveloppaient Constantinople,
serraient la Hongrie. Ce rapide conqurant, Bajazet l'_clair_
(Hilderim), avait, disait-on, jur de faire manger l'avoine  son
cheval sur l'autel de Saint-Pierre de Rome. Une nombreuse noblesse
partit, le conntable, quatre princes du sang, plusieurs hommes de
grande rputation, l'amiral de Vienne, les sires de Couci, de
Boucicaut. L'ambitieux duc de Bourgogne obtint que son fils, le duc de
Nevers, un jeune homme de vingt-deux ans, ft le chef de ces vieux et
expriments capitaines[176]. Une foule de jeunes seigneurs qui
faisaient leurs premires armes dployrent un luxe insens. Les
bannires, les guidons, les housses, taient chargs d'or et d'argent;
les tentes taient de satin vert. La vaisselle d'argent suivait sur
des chariots; des bateaux de vins exquis descendaient le Danube. Le
camp de ces croiss fourmillait de femmes et de filles.

[Note 176: Comparer sur le rcit de cette croisade nos historiens
nationaux et les crivains hongrois et allemands cits par Hammer,
Histoire de l'Empire Ottoman. Ce grand ouvrage a t traduit sous la
direction de l'auteur, par M. Hellert, qui l'a enrichi d'un atlas
trs-utile.]

Que devenait, pendant ce temps, l'affaire du schisme? Reprenons d'un
peu plus haut.

Longtemps les princes avaient exploit  leur profit la division de
l'glise, le duc d'Anjou d'abord, puis le duc de Berri. Les papes
d'Avignon, serviles cratures de ces princes, ne donnaient de
bnfices qu' ceux qu'ils leur dsignaient. Les prtres erraient,
mouraient de faim. Les suppts de l'Universit, les plus savants
lves qu'elle formait, les plus loquents docteurs, restaient oublis
 Paris, languissants dans quelque grenier[177].

[Note 177: Nous analyserons plus tard le terrible pamphlet de
Clmengis.]

 la longue pourtant, quand l'glise fut presque ruine, et que les
abus devinrent moins lucratifs, alors, enfin, les princes commencrent
 couter les plaintes de l'Universit. Cette compagnie, enhardie par
l'abaissement des papes, prit en main l'autorit; elle dclara qu'elle
avait de droit divin la charge non-seulement d'enseigner, mais de
corriger et de censurer, de censurer _et doctrinaliter et
judicialiter_[TD-35], pour parler le langage du temps. Elle appela tous ses
membres  donner avis sur la grande question de l'union de l'glise.
Tous votrent, du plus grand au plus petit. Un tronc tait ouvert aux
Mathurins. Le moindre des _pauvres matres_ de Sorbonne, le plus
crasseux des cappets de Montaigu, y jeta son vote. On en compta dix
mille; mais les dix mille votes se rduisirent  trois avis: compromis
entre les deux papes, cession de l'un et de l'autre, concile gnral
pour juger l'affaire. La voie de cession sembla la plus sre. On la
croyait d'autant plus facile que Clment VII venait de mourir. Le roi
crivit aux cardinaux de surseoir  l'lection. Ils gardrent ses
lettres cachetes, et se htrent d'lire. Le nouvel lu, Pierre de
Luna, Benot XIII, avait promis, il est vrai, de tout faire pour
l'union de l'glise, et de cder s'il le fallait[178].

[TD-35: en thorie et en droit.]

[Note 178: Consulter sur tout ceci le rcit hostile au pape qu'on
trouve dans les actes du concile de Pise. Concilia, ed. Labbe et
Cossart, 1671, t. XI, part. 2, col. 2172, et seq.]

Pour obtenir de lui qu'il tnt parole, on lui envoya la plus
solennelle ambassade qu'aucun pape et jamais reue. Les ducs de
Berri, de Bourgogne et d'Orlans vinrent le trouver  Avignon, avec un
docteur envoy par l'Universit de Paris. Celui-ci harangua le pape
avec la plus grande hardiesse. Il avait pris ce texte: Illuminez,
grand Dieu, ceux qui devraient nous conduire, et qui sont eux-mmes
dans les tnbres et dans l'ombre de la mort. Le pape parla 
merveille; il rpondit avec beaucoup de prsence d'esprit et
d'loquence, protestant qu'il ne dsirait rien plus que l'union.
C'tait un habile homme, mais un Aragonais, une tte dure, pleine
d'obstination et d'astuce. Il se joua des princes, lassa leur
patience, les excdant de doctes harangues, de discours, de rponses
et de rpliques, lorsqu'il ne fallait, comme on le lui dit, qu'un tout
petit mot: Cession[179]. Puis, quand il les vit languissants,
dcourags, malades d'ennui, il s'en dbarrassa par un coup hardi. Les
princes ne demeuraient pas dans la ville d'Avignon, mais de l'autre
ct,  Villeneuve, et tous les jours ils passaient le pont du Rhne
pour confrer avec le pape. Un matin ce pont se trouva brl, on ne
passait qu'en barque avec danger et lenteur. Le pape assura qu'il
allait rtablir le pont[180]. Mais les princes perdirent patience et
laissrent l'Aragonais matre du champ de bataille. La paix de
l'glise fut ajourne pour longtemps.

[Note 179: Le Religieux.]

[Note 180: Id.]

Les affaires de Turquie, d'Angleterre, ne tournrent pas mieux.

Le 25 dcembre 1396, pendant la nuit de Nol, au milieu des
rjouissances de cette grande fte, tous les princes tant chez le
roi, un cavalier entra  l'htel Saint-Paul, tout bott et en perons.
Il se jeta  genoux devant le roi et dit qu'il venait de la part du
duc de Nevers, prisonnier des Turcs. L'arme tout entire avait pri.
De tant de milliers d'hommes, il restait vingt-huit hommes, les plus
grands seigneurs, que les Turcs avaient rservs pour les mettre 
ranon.

Il n'y avait pas lieu de s'en tonner; la folle prsomption des
croiss ne pouvait qu'amener un tel dsastre. Ils n'avaient pas mme
voulu croire que les Turcs pussent les attendre. Bajazet tait  six
lieues, que le marchal Boucicaut faisait couper les oreilles aux
insolents qui prtendaient que cette canaille infidle osait venir 
sa rencontre[181].

[Note 181: Le Religieux.]

Le roi de Hongrie, qui avait appris  ses dpens ce genre de guerre,
pria du moins les croiss de laisser ses Hongrois  l'avant-garde,
d'opposer ainsi des troupes lgres aux troupes lgres, de se
rserver. C'tait l'avis du sire de Couci. Mais les autres ne
voulurent rien couter. L'avant-garde tait le poste d'honneur pour
les chevaliers; ils coururent  l'avant-garde, ils chargrent et
d'abord renversrent tout devant eux. Derrire les premiers corps, ils
en trouvrent d'autres et les dissiprent encore. Les janissaires
mme furent enfoncs. Arrivs ainsi au haut d'une colline, ils
aperurent de l'autre ct quarante mille hommes de rserve et virent
en mme temps les grandes ailes de l'arme turque qui se rapprochaient
pour les enfermer. Alors il y eut un moment de terreur panique; la
foule des croiss se dbanda; les chevaliers seuls s'obstinrent; ils
pouvaient encore se replier sur les Hongrois, qui taient tout prs
derrire eux et encore entiers. Mais aprs de telles bravades il y
aurait eu trop de honte; ils s'lancrent  travers les Turcs et se
firent tuer pour la plupart.

Quand le sultan vit le champ de bataille et l'immense massacre qui
avait t fait des siens, il pleura, se fit amener tous les
prisonniers et les fit dcapiter ou assommer; ils taient dix
mille[182]. Il n'pargna que le duc de Nevers et vingt-quatre des plus
grands seigneurs; il fallut qu'ils fussent tmoins de cette horrible
boucherie.

[Note 182: Rcit du bavarois Schildberger, l'un des prisonniers
qui fut pargn  la prire du fils du sultan. Hammer, Histoire de
l'Empire Ottoman, trad. de M. Hellert, t. I, p. 334.]

Ds qu'on sut l'vnement et dans quel pril se trouvait encore le
comte de Nevers, le roi de France et le duc de Bourgogne se htrent
d'envoyer au cruel sultan de riches prsents pour l'apaiser; un
drageoir d'or, des faucons de Norwge, du linge de Reims, des
tapisseries d'Arras qui reprsentaient Alexandre le Grand. On
rassembla promptement les deux cent mille ducats qu'il exigeait pour
ranon. Lui, il envoya aussi des prsents au roi de France; mais
c'taient des dons insolents et drisoires: une masse de fer, une
cotte d'armes de laine  la turque, un tambour et des arcs dont les
cordes taient tissues avec des entrailles humaines[183]. Pour que
rien ne manqut  l'outrage, il fit venir ses prisonniers au dpart,
et, s'adressant au comte de Nevers, il lui dit ces rudes paroles[184]:
Jean, je sais que tu es un grand seigneur en ton pays et fils d'un
grand seigneur. Tu es jeune, tu as long avenir. Il se peut que tu sois
confus et chagrin de ce qui t'est advenu lors de ta premire
chevalerie, et que, pour rparer ton honneur, tu rassembles contre moi
une puissante arme. Je pourrais, avant de te dlivrer, te faire
jurer, sur ta foi et ta loi, que tu n'armeras contre moi, ni toi, ni
tes gens. Mais non, je ne ferai faire ce serment, ni  eux, ni  toi.
Quand tu seras de retour l-bas, arme-toi, si cela te fait plaisir, et
viens m'attaquer. Et ce que je te dis, je le dis pour tous les
chrtiens que tu voudrais amener. Je suis n pour guerroyer toujours,
toujours conqurir.

[Note 183: Le Religieux de Saint-Denis y ajoute: Equus habens
abcissas ambas nares, ut diutius ad cursum habilis redderetur.[TD-36]
_Ms._, _folio_ 330.]

[TD-36: Un cheval aux naseaux fendus pour le rendre capable de courir
plus longtemps.]

[Note 184: L'Amorath parla au comte de Nevers par la bouche d'un
latinier qui transportoit la parole. Froissart.]

La honte tait grande pour le royaume, le deuil universel. Il y avait
peu de nobles familles qui n'eussent perdu quelqu'un. On n'entendait
aux glises que des messes des morts. On ne voyait que gens en noir.

 peine on quittait ce deuil que le roi et le royaume en eurent un
autre  porter. Le gendre de Charles VI, le roi d'Angleterre, Richard
II, fut, au grand tonnement de tout le monde, renvers en quelques
jours par son cousin Bolingbroke, fils du duc de Lancastre. Richard
tait ami de la France. Sa terrible catastrophe et l'usurpation des
Lancastre nous prparaient Henri V et la bataille d'Azincourt.

Nous parlerons ailleurs, et tout au long, de cette ambitieuse maison
de Lancastre, des sourdes menes par lesquelles, ayant manqu le trne
de Castille, elle se prpara celui d'Angleterre. Un mot seulement de
la catastrophe.

Quelque violent et aveugle que ft Richard, sa mort fut pleure.
C'tait le fils du Prince Noir; il tait n en Guienne, sur terre
conquise, dans l'insolence des victoires de Crci et de Poitiers; il
avait le courage de son pre, il le prouva dans la grande rvolte de
1380, o il comprima le peuple qui voulait faire main basse sur
l'aristocratie. Il tait difficile qu'il se laisst faire la loi par
ceux qu'il avait sauvs, par les barons et les vques, par ses
oncles, qui les excitaient sous main. Il entra contre eux tous dans
une lutte  mort; provoqu par le parlement _impitoyable_, qui lui tua
ses favoris, il fut  son tour sans piti: il fit tuer Glocester et
chassa le fils de son autre oncle Lancastre. C'tait jouer quitte ou
double. Mais sa violence sembla justifie par la lchet publique. Il
trouva un empressement extraordinaire dans les amis  trahir leurs
amis; il y eut foule pour dnoncer, pour jurer et parjurer; chacun
tchait de se laver avec le sang d'un autre[185]. Richard en eut mal
au coeur, et un tel mpris des hommes qu'il crut ne pouvoir jamais
trop fouler cette boue. Il osa dclarer dix-sept comts coupables de
trahison et acquis  la couronne, condamnant tout un peuple en masse
pour le ranonner en dtail, escomptant le pardon, revendant aux gens
leurs propres biens, brocantant l'iniquit. Cet acte, audacieusement
fou, par del toutes les folies de Charles VI, perdit Richard II. Les
Anglais lui lchaient les mains tant qu'il se contentait de verser du
sang. Ds qu'il toucha  leurs biens,  leur arche sacro-sainte, la
proprit, ils appelrent le fils de Lancastre[186].

[Note 185: Shakespeare n'exagre rien dans la scne o le pre
court dnoncer son fils  l'usurpateur qu'il vient lui-mme de
combattre. Cette scne, d'un comique horrible, n'exprime que trop
fidlement la mobile _loyaut_ de ce temps si prompt  se passionner
pour les forts. Peut-tre aussi faut-il y reconnatre la facilit
qu'on acqurait, parmi tant de serments divers, de se mentir 
soi-mme et de tourner son hypocrisie en un fanatisme farouche. Dans
tout ceci Shakespeare est aussi grand historien que Tacite. Mais
lorsque Froissart montre le chien mme du roi Richard qui laisse son
matre et vient faire fte au vainqueur, il n'est pas moins tragique
que Shakespeare.]

[Note 186: L'glise eut au fond la part principale dans cette
rvolution. La maison de Lancastre, qui avait d'abord soutenu Wicleff
et les Lollards, se concilia ensuite les vques et russit par eux.
Turner seul a bien compris ceci.]

Celui-ci tait encourag tantt par Orlans, tantt par Bourgogne,
qui, sans doute, souhaitait comme prcdent le triomphe des branches
cadettes. Il passa en Angleterre, protestant hypocritement qu'il ne
demandait autre chose que l'hritage de son pre. Mais quand mme il
et voulu s'en tenir l, il ne l'aurait pu. Tout le monde vint se
joindre  lui, comme ils ont fait tant de fois[187], et pour York, et
pour Warwick, et pour douard IV, et pour Guillaume. Richard se trouva
seul; tous le quittrent, mme son chien[188]. Le comte de
Northumberland l'amusa par des serments, le baisa et le livra. Conduit
 son rival sur un vieux cheval tique, abreuv d'outrages, mais
ferme, il accepta avec dignit le jugement de Dieu, il abdiqua[189].
Lancastre fut oblig par les siens de rgner, oblig, pour leur
sret, de leur laisser tuer Richard[190].

[Note 187: Leur coustume d'Angleterre est que, quand ils sont
au-dessus de la bataille, ils ne tuent riens, et par spcial du
peuple, car ils connoissent que chacun quiert leur complaire, parce
qu'ils sont les plus forts. Communes.]

[Note 188: Le roi Richard avoit un lvrier lequel on nommait
Math, trs-beau outre mesure; et ne vouloit ce chien connotre nul
homme fors le roi; et quand le roi devoit chevaucher, cil qui l'avoit
en garde le laissoit aller; et ce lvrier venoit tantt devers le roi
festoyer et lui mettoit ses deux pieds sur les paules. Et or donc
advint que le roi et le comte Derby parlant ensemble en mi la place de
la cour du dit chtel et leurs chevaux tous sells, car tantt ils
devoient monter, ce lvrier nomm Math qui coutumier toit de faire au
roi ce que dit est, laissa le roi et s'en vint au duc de Lancastre et
lui fit toutes les contenances telles que endevant il faisoit au roi,
et lui assist les deux pieds sur le col, et le commena grandement 
conjouir. Le duc de Lancastre, qui point ne connaissait le lvrier,
demanda au roi: Et que veut ce lvrier faire?--Cousin ce dit le
roi, ce vous est un grand'signifiance et  moi petite.--Comment dit
le duc, l'entendez-vous?--Je l'entends, dit le roi, le lvrier vous
festoie et recueille aujourd'hui comme roi d'Angleterre que vous
serez, et j'en serai dpos; et le lvrier en a connoissance
naturelle; si le tenez de lez (prs) vous, car il vous suivra et il
m'loignera. Le duc de Lancastre entendit bien cette parole et
conjouit le lvrier, lequel oncques depuis ne voulut suivre Richard de
Bordeaux, mais le duc de Lancastre; et ce virent et surent plus de
trente mille. Froissart, t. XIV, c. LXXV, p. 205.]

[Note 189: Voy., au t. XIV du Froissart dit par M. Buchon, le pome
franais sur la dposition de Richard II (p. 322-466), crit par un
gentilhomme franais qui tait attach  sa personne.--Voir aussi la
publication de M. Thomas Wright: Alliterative Poem on the deposition of
king Richard II.--Richardi Maydiston de Concordia inter Ricardum II et
civitatem London[TD-37], 1838.--La lamentation de Richard est
trs-touchante dans _Jean de Vaurin_: Ha, Monseigneur Jean-Baptiste mon
parrain, je l'ai tir du gibet, etc. _Bibl. royale, mss., 6756, t. IV,
partie 2, folio 246._]

[TD-37: L'accord entre Richard II et la cit de Londres, par Richard
Maydison.]

[Note 190: Si fut dit au roi: Sire, tant que Richard de Bordeaux
vive, vous ni le pays ne serez  sr tat. Rpondit le roi: Je crois
que vous dites vrit, mais tant que  moi je ne le ferai j mourir,
car je l'ai pris sus. Si lui tiendrai son convenant (promesse) tant
que apparent me sera que fait me aura trahison. Si rpondirent ses
chevaliers: Il vous vaudroit mieux mort que vif; car tant que les
Franois le sauront en vie, ils s'efforceront toujours de vous
guerroyer, et auront espoir de le retourner encore en son tat, pour
la cause de ce que il a la fille du roi de France. Le roi
d'Angleterre ne rpondit point  ce propos et se dpartit de l, et
les laissa en la chambre parler ensemble, et il entendit  ses
fauconniers, et mit un faucon sur son poing, et s'oublia  le patre.
Froissart, t. XIV, c. LXXXI, p. 258.]

Le gendre du roi avait pri, et avec lui l'alliance anglaise et la
scurit de la France. La croisade avait manqu, les Turcs pouvaient
avancer. La chrtient semblait irrmdiablement divise, le schisme
incurable. Ainsi la paix, espre un instant, s'loignait de plus en
plus. Elle ne pouvait revenir dans les affaires, n'tant pas dans les
esprits; jamais ils ne furent moins pacifis, plus discordants
d'orgueil, de passions violentes et de haines.

On avait beau prier Dieu pour la paix et pour la sant du roi; ces
prires, parmi les injures et les maldictions, ne pouvaient se faire
entendre. Tout en s'adressant  Dieu, on essayait aussi du Diable. On
faisait des offrandes  l'un, pour l'autre des conjurations. On
implorait  la fois le ciel et l'enfer.

On avait fait venir du Languedoc un homme fort extraordinaire qui
veillait, jenait comme un saint, non pour se sanctifier, mais afin
d'acqurir influence sur les lments et de faire des astres ce qu'il
voulait. Sa science tait dans un livre merveilleux qui s'appelait
Smagorad, et dont l'original avait t donn  Adam[191]. Notre
premier pre, disait-il, ayant pleur cent ans son fils Abel, Dieu lui
envoya ce livre par un ange pour le consoler, le relever de sa chute,
pour donner  l'homme rgnr puissance sur les toiles.

[Note 191: Ce passage du Religieux de Saint-Denis ne peut trouver
son explication que dans les auteurs qui ont trait de la Cabale. Voir
les travaux de M. Franck, si remarquables par la prcision et la
nettet.]

Le livre ne russissant pas pour Charles VI aussi bien que pour Adam,
on eut recours  deux Gascons ermites de Saint-Augustin. On les
tablit  la Bastille prs de l'htel Saint-Paul. On leur fournit tout
ce qu'ils demandaient, entre autres choses des perles en poudre, dont
ils firent un breuvage pour le roi. Ce breuvage, et les paroles
magiques dont ils le fortifiaient, ne produisirent aucun bien durable;
les deux moines, pour s'excuser, accusrent le barbier du roi et le
concierge du duc d'Orlans de troubler leurs oprations par de mauvais
sortilges. Ce barbier avait t vu, disait-on, rdant autour d'un
gibet pour y prendre les ingrdients de ses malfices. Toutefois, les
moines ne purent rien prouver; on les sacrifia au duc d'Orlans, au
clerg. Ils avaient fait grand scandale. Tout le monde venait les
consulter  la Bastille, leur demander des remdes pour les maladies,
des philtres d'amour. Ils furent dgrads en Grve par l'vque de
Paris, puis promens par la ville, dcapits, mis en quartiers, et les
quartiers attachs aux portes de Paris.

L'effet de ces mauvais remdes fut d'aggraver le mal. Le pauvre
prince, aprs une lueur de raison, sentit l'approche de la frnsie;
il dit lui-mme qu'il fallait se hter de lui ter son couteau[192].
Il souffrait de grandes douleurs, et disait, les larmes aux yeux,
qu'il aimerait mieux mourir. Tout le monde pleurait aussi, quand on
l'entendait dire, comme il fit au milieu de toute sa maison: S'il est
ici parmi vous, celui qui me fait souffrir, je le conjure, au nom de
Notre-Seigneur, de ne pas me tourmenter davantage, de faire que je ne
languisse plus; qu'il m'achve plutt, et que je meure.

[Note 192: Sequenti die, mente se alienari sentiens, jussit sibi
cultellum amoveri et avunculo suo duci Burgundi prcepit, ut sic
omnes facerent curiales. Tot angustiis pressus est illa die quod
sequenti luce, cum prfatum ducem et aulicos accersisset, eis
lachrimabiliter fassus est, quod mortem avidius appetebat quam taliter
cruciari, omnesque circumstantes movens ad lachrimas, pluries fertur
dixisse: Amore Jesu Christi, si sint aliqui conscii hujus mali, oro ut
me non torqueant amplius, sed cito diem ultimum faciant me signare.[TD-38]
_Religieux de Saint-Denis, ms. Baluze_.]

[TD-38: Le lendemain, sentant qu'il perdait la raison, il ordonna
qu'on lui ott son couteau et recommanda  son oncle le duc de Bourgogne
que tous les les gens de la cour en fissent autant. Ce jour-l, il fut
tant harcel par ses souffrances que le lendemain, ayant fait venir
ledit duc et les autres seigneurs de la cour, il leur avoua en pleurant
qu'il prfrait la mort  de pareils tourments;  ce qu'on dit, il
rpta plusieurs fois  toute l'assistance, mue jusqu'aux larmes:
"Pour l'amour de Jsus-Christ, s'il en est parmi vous qui sont complices
du mal que j'endure, je les supplie de ne pas me torturer davantage et
de me faire mourir sur le champ".]

Hlas! disaient les bonnes gens, comment un roi si dbonnaire[193]
est-il ainsi frapp de Dieu et livr aux mauvais esprits? Il n'a
pourtant jamais fait de mal. Il n'tait pas fier, il saluait tout le
monde, les petits comme les grands[194]. On pouvait lui dire tout ce
qu'on voulait. Il ne rebutait personne; dans les tournois, il joutait
avec le premier venu. Il s'habillait simplement, non comme un roi,
mais comme un homme. Il tait paillard, il est vrai; il aimait les
femmes, les filles. Aprs tout, on ne pouvait dire qu'il et jamais
fait de peine aux familles honntes. La reine ne voulant plus coucher
avec lui, on lui mettait dans son lit une petite fille[195], mais
c'tait en la payant bien, et jamais il ne lui fit mal dans ses plus
mauvais moments.

[Note 193: Le Religieux donne une preuve remarquable de la douceur
de Charles VI: Cum in itinere... adolescens... dextrarium... urgeret
calcaribus, ut eum ad superbiam excitaret, recalcitrando calce tibiam
ejus graviter vulneravit et inde cruor fluxit largissimus. Inde...
circumstantes cum in actorem delicti animadvertere conarentur, id rex
manu et verbis levibus, etc.[TD-39] _Ibidem_, _folio_ 736.]

[TD-39: Alors qu'un adolescent... croisant le chemin du roi... avait
peronn son cheval pour qu'il excute des cabrioles, un coup de sabot
de la monture blessa gravement le roi  la jambe d'o le sang se mit 
couler abondamment. Comme l'entourage se prparait  chtier le fautif,
alors le roi, d'un geste de la main et par des paroles d'apaisement,
etc.]

[Note 194: Tanta affabilitate preminebat, ut etiam
contemptibilibus personis ex improviso et nominatim salutationis
dependeret affatum, et ad se ingredi volentibus vel occurrentibus
passim mutu collocutionis aut offerret ultro commercium aut
postulantibus non negaret... Quamvis beneficiorum et injuriarum valde
recolens, non tamen naturaliter neque magnis de causis sic ad
iracundiam pronus fuit, ut alicui contumelias aut improperia
proferret. Carnis lubrico contra matrimonii honestatem dicitur
laborsse, ita tamen ut nemini scandalum fieret, nulli vis, nulli
enormis infligeretur injuria. Prdecessorum morem etiam non observans,
raro et cum displicentia habitu regali, epitogio scilicet et talari
tunica utebatur, sed indifferenter, ut decuriones cteri, holosericis
indutus, et nunc Boemannum nunc Alemannum se fingens, etiam... post
unctionem susceptam hastiludia et joca militaria justo spius
exercebat.[TD-40] _Ibidem, folio 141._]

[TD-40: Il tait d'une telle affabilit que, mme aux personnes les
plus humbles, il adressait la parole  l'improviste en les saluant par
leur nom;  ceux qui, indistinctement, voulaient s'adresser ou se
prsenter  lui, il allait jusqu' offrir de lui-mme un change priv,
ou bien il ne le refusait pas  ceux qui en faisaient directement la
demande... Bien qu'il gardt parfaite souvenance des faveurs et des
offenses qui lui avaient t faites, il ne fut pourtant, ni
naturellement ni mme pour de grands motifs, enclin  se mettre en
colre au point de dire  quiconque des injures ou des reproches. On
disait qu'il avait manqu  la fidlit conjugale en succombant  la
dbauche charnelle, mais il faisait en sorte qu' personne, cela ne
paraisse un scandale, ni qu'il soit inflig aucune violence ou aucune
grande injustice. En outre, n'observant pas l'usage de ses anctres, il
n'utilisait que rarement et toujours  contrec[oe]ur l'habit royal, 
savoir le manteau et la tunique longue, mais s'habillait indiffremment
de vtements de soie, comme tous les autres gens de la cour, ou se
dguisait, tantt en Bohmien, tantt en Allemand, enfin..., mme aprs
avoir reu l'onction sainte, il s'exerait, bien plus souvent que de
raison,  la joute ou aux autres jeux militaires.]

[Note 195: Filia cujusdam mercatoris equorum... qu quidem competenter
fuit remunerata, quia sibi fuerunt data duo maneria pulchra cum suis
omnibus pertinentiis, situata unum a Creteil, et aliud a Bagnolet, et
ipsa vulgariter vocabatur palam et publice _Parva Regina_, et secum diu
stetit, suscepitque ab eo unam filiam, quam ipse rex matrimonialiter
copulavit cuidam nuncupato Harpedenne, cui dedit dominium de Belleville
in Pictavia, filiaque vocabatur domicella de Belleville.[TD-41]--Je ne
retrouve plus la source d'o j'ai tir cette note. Elle est ou du
Religieux de Saint-Denis, ou du _ms. Dupuy, Discours et Mmoires mezlez,
cot 488_.]

[TD-41: La fille d'un certain marchand de chevaux... qui fut certes
rtribue fort convenablement (puisqu'il lui fut donn deux beaux
manoirs avec toutes leurs dpendances, situs respectivement  Crteil
et  Bagnolet, et que celle-ci fut appel ouvertement et communment
"petite reine"), garda le roi longtemps auprs d'elle et eut de lui une
fille que le roi lui-mme maria  un certain Harpedenne auquel il offrit
la seigneurie de Belleville en Poitou, la fille tant appele
"Demoiselle de Belleville".]

Ah! s'il avait eu sa tte, la ville et le royaume s'en seraient bien
mieux trouvs. Chaque fois qu'il revenait  lui, il tchait de faire
un peu de bien, de remdier  quelque mal. Il avait essay de mettre
de l'ordre dans les finances, de rvoquer les dons qu'on lui
surprenait dans ses absences d'esprit. Comment n'aurait-il pas eu bon
coeur pour les chrtiens, lui qui avait mnag les juifs mme, en les
renvoyant?...

En quelque tat qu'il ft, il voyait toujours avec plaisir ses braves
bourgeois. Je n'ai, disait-il, confiance qu'en mon prvt des
marchands, Juvnal, et mes bourgeois de Paris. Quand d'autres gens
venaient le voir, il regardait d'un air effar; mais quand c'tait le
prvt, il lui parlait; il disait: Juvnal, ne perdons pas notre
temps, faisons de bonne besogne.

Nous avons remarqu au commencement de cette histoire, en parlant des
rois _fainants_, combien le peuple tait naturellement port 
respecter ces muettes et innocentes figures, qui passaient deux fois
par an devant lui sur leur char attel de boeufs. Les musulmans
regardent les idiots comme marqus du sceau de Dieu et souvent comme
personnes saintes. Dans certains cantons de la Savoie, c'est un
touchant prjug que le crtin porte bonheur  sa famille. La brute
qui ne suit que l'instinct, en qui la raison individuelle est nulle,
semble, par cela mme, rester plus prs de la raison divine. Elle est
tout au moins innocente.

Rien d'tonnant, si le peuple, au milieu de tous ces princes
orgueilleux, violents et sanguinaires, prenait pour objet de
prdilection cette pauvre crature, comme lui humilie sous la main de
Dieu. Dieu pouvait par lui, aussi bien que par un plus sage, gurir
les maux du royaume. Il n'avait pas fait grand'chose; mais visiblement
il aimait le peuple. Il aimait! mot immense. Le peuple le lui rendit
bien... Il lui resta toujours fidle. Dans quelque abaissement qu'il
ft, il s'obstina  esprer en lui; il ne voulait tre sauv que par
lui. Rien de plus touchant, et en mme temps de plus hardi, que les
paroles par lesquelles le grand prdicateur populaire, Jean Gerson,
bravant  la fois les ambitions rivales des princes qui attendaient la
succession du malade, s'adresse  lui et lui dit: _Rex in sempiternum
vive!_...[TD-42]  mon roi, vivez toujours!...

[TD-42: Que le roi vive ternellement!...]

Cet attachement universel du peuple pour Charles VI parut dans un de
ces malheureux essais que l'on fit pour le gurir. Deux sorciers
offrirent au bailli de Dijon de dcouvrir d'o venait sa maladie. Au
fond d'une fort voisine, ils levrent un grand cercle de fer sur
douze colonnes de fer; douze chanes de fer taient  l'entour. Mais
il fallait trouver douze hommes, prtres, nobles et bourgeois, qui
voulussent entrer dans ce cercle formidable et se laisser lier de ces
chanes. On en trouva onze sans peine, et le bailli fit le douzime,
qui se dvourent ainsi, au risque d'tre peut-tre emports corps et
me par le Diable[196].

[Note 196: Le Religieux.]

Le peuple de Paris voulait toujours voir son roi. Quand il n'tait pas
trop fol, et qu'on ne craignait pas qu'il ft rien d'inconvenant, on
le menait aux glises. Ou bien encore, abattu et languissant, il
allait aux reprsentations des _Mystres_ que les Confrres de la
Passion jouaient alors rue Saint-Denis. Ces Mystres, moiti pieux,
moiti burlesques, taient considrs comme des actes de foi. Ceux qui
n'y auraient pas trouv d'amusement n'y eussent pas moins assist pour
leur dification. Dans plusieurs glises, on avanait l'heure des
vpres pour qu'on pt aller aux Mystres.

Mais on n'osait pas toujours faire sortir le roi. Alors dans son
retrait de l'htel Saint-Paul, ou dans la librairie du Louvre amasse
par Charles V, on lui mettait dans les mains des figures pour
l'amuser. Immobiles dans les livres crits, ces figures prirent
mouvement et devinrent des cartes[197]. Le roi jouant aux cartes, tout
le monde voulut y jouer. Elles taient peintes d'abord; mais cela
tant trop cher, on s'avisa de les imprimer[198]. Ce qu'on aimait dans
ce jeu, c'est qu'il empchait de penser, qu'il donnait l'oubli. Qui
et dit qu'il en sortirait l'instrument qui multiplie la pense et qui
l'ternise, que de ce jeu des fols sortirait le tout-puissant vhicule
de la sagesse?

[Note 197: Les cartes taient connues avant Charles VI, mais peu
en usage.

On en trouve la premire mention dans le _Renart contrefait_, dont
l'auteur anonyme nous apprend qu'il a commenc son pome en 1328 et
l'a fini en 1341. M. Peignot a donn une curieuse biographie de tous
les auteurs qui ont trait ce sujet. Peignot, Recherches sur les
danses des morts et sur les cartes  jouer.--Les uns font les cartes
d'origine allemande, les autres d'origine espagnole ou provenale. M.
Rmusat remarque que nos plus anciennes cartes  jouer ressemblent aux
cartes chinoises. Abel Rmusat, Mm. Acad., 2e srie, t. VII, p. 418.]

[Note 198: En 1430, Philippe-Marie Visconti, duc de Milan, paya
quinze cents pices d'or pour un jeu de cartes _peintes_.--En 1441,
les cartiers de Venise prsentent requte pour se plaindre du tort que
leur font les marchands trangers par les cartes qu'ils _impriment_.
Ibidem, p. 218, 247.]

Quelque recette de distraction qu'il y et au fond de ce jeu, ces
rois, ces dames, ces valets, dans leur bal perptuel, dans leurs
indiffrentes et rapides volutions, devaient quelquefois faire
songer.  force de les regarder, le pauvre fol solitaire pouvait y
placer ses rves; le fol? pourquoi pas le sage?... N'y avait-il pas
dans ces cartes de naves images du temps? N'tait-ce pas un beau coup
de cartes, et des plus soudains, de voir Bajazet l'_clair_, vainqueur
 Nicopolis, quasi matre de Constantinople, entrer dans une cage de
fer? N'en tait-ce pas un de voir le gendre du roi de France, le
magnifique Richard II, supplant en quelques jours par l'exil
Bolingbroke? Ce roi, en qui tout  l'heure il y avait dix millions
d'hommes, le voil qui est moins qu'un homme, un homme en peinture, un
roi de carreau...

Dans une des farces de la bazoche, que les petits clercs du palais
jouaient sur la royale Table de marbre, figuraient comme personnages
les temps d'un verbe latin: Regno, regnavi, regnabo.[TD-43] Pdantesque
comdie, mais dont il tait difficile de mconnatre le sens.

[TD-43: Je rgne, j'ai rgn, je rgnerai.]

Dans l'ordonnance par laquelle Charles VI autorise ceux qui jouaient
les Mystres de la Passion, il les appelle ses aims et chers
confrres[199]. Quoi de plus juste, en effet? Triste acteur lui-mme,
pauvre jongleur du grand Mystre historique, il allait voir ses
confrres, saints, anges et diables, bouffonner tristement la Passion.
Il n'tait pas seulement spectateur, il tait spectacle. Le peuple
venait voir en lui la Passion de la royaut. Roi et peuple, ils se
contemplaient, et avaient piti l'un de l'autre. Le roi y voyait le
peuple misrable, dguenill, mendiant. Le peuple y voyait le roi plus
pauvre encore sur le trne, pauvre d'esprit, pauvre d'amis, dlaiss
de sa famille, de sa femme, veuf de lui-mme et se survivant, riant
tristement du rire des fols, vieil enfant sans pre ni mre pour en
avoir soin.

[Note 199: Ordonnances, t. VIII, p. 555, dc. 1402.--Dans une
lettre bien antrieure, Charles VI assigne: Quarante francs  certains
chapelains et clercs de la Sainte-Chapelle de nostre Palais  Paris,
lesquels jourent devant nous le jour de Pasques nagaires pass les
jeux de la Rsurrection Nostre Seigneur. 5 avril 1390. _Bibliothque
royale, mss., cabinet des titres._]

La drision n'et pas t suffisante, la tragdie et t moins
comique s'il et cess de rgner. Le merveilleux, le bizarre, c'est
qu'il rgnait par moments. Toute nglige et sale qu'tait sa
personne, sa main signait encore et semblait toute-puissante. Les plus
graves personnes, les plus sages ttes du conseil, venaient entre deux
accs profiter d'un moment lucide, pier les faibles lueurs d'une
intelligence obscurcie, provoquer les douteux oracles qui tombaient de
cette bouche imbcile.

C'tait toujours le roi de France, le premier roi chrtien, la tte de
la chrtient. Les principaux tats d'Italie, Milan, Florence, Gnes,
se disaient ses clients. Gnes ne crut pouvoir chapper  Visconti
qu'en se donnant  Charles VI. Ainsi la fortune moqueuse s'amusait 
charger d'un nouveau poids cette faible main qui ne pouvait rien
porter.

Ce fut un curieux spectacle de voir l'empereur Wenceslas, amen en
France par les affaires de l'glise, confrer avec Charles VI (1398).
L'un tait fol, l'autre presque toujours ivre. Il fallait prendre
l'empereur  jeun; mais pour le roi ce n'tait pas toujours le moment
lucide.

Charles VI ayant eu pourtant trois jours de bon, on en profita pour
lui faire signer une ordonnance qui, selon le voeu de l'Universit,
suspendait l'autorit de Benot XIII dans le royaume de France. Le
marchal Boucicaut fut envoy  Avignon pour le contraindre par corps.
Le vieux pontife se dfendit dans le chteau d'Avignon en vrai
capitaine (1398-1399). N'ayant plus de bois pour sa cuisine, il brla
une  une les poutres de son palais. Les Franais avaient honte
eux-mmes de cette guerre ridicule. Les partisans de l'autre pape ne
lui taient pas plus soumis. Les Romains taient en armes contre
Boniface, comme les Franais contre Benot.

Voil donc la papaut, l'empire, la royaut, aux prises et
s'injuriant; l'empereur ivre, le roi idiot, prenant le pouvoir
spirituel, suspendant le pape, tandis que le pape saisit les armes
temporelles et endosse la cuirasse. Les dieux humains dlirent,
dfendent qu'on leur obisse, et se proclament fols....

Cela tait certain, rel, mais aucunement vraisemblable, contraire 
toute raison, propre  faire croire de prfrence les mensonges les
plus hasards. Nulle comdie, nul Mystre ne devait ds lors choquer
les esprits. Le plus fol n'tait pas celui qui oubliait des ralits
absurdes pour des fictions raisonnables. Ces Mystres aidaient
d'ailleurs  l'illusion par leur prodigieuse dure; quelques-uns se
divisaient en quarante jours. Une reprsentation si longue devenait
pour le spectateur assidu une vie artificielle qui faisait oublier
l'autre, ou pouvait lui faire douter souvent de quel ct tait le
rve[200].

[Note 200: Si nous rvions toutes les nuits la mme chose, elle
nous affecteroit peut-tre autant que les objets que nous voyons tous
les jours. Et si un artisan toit sr de rver toutes les nuits douze
heures durant qu'il est roi, je crois qu'il seroit presque aussi
heureux qu'un roi qui rveroit toutes les nuits douze heures durant
qu'il est artisan. Pascal.]




LIVRE VIII




CHAPITRE PREMIER

LE DUC D'ORLANS, LE DUC DE BOURGOGNE--MEURTRE DU DUC D'ORLANS

1400-1407


Il y a dans la personne humaine deux personnes, deux ennemis qui
guerroient  nos dpens, jusqu' ce que la mort y mette ordre. Ces
deux ennemis, l'orgueil et le dsir, nous les avons vus aux prises
dans cette pauvre me de roi. L'un a prvalu d'abord, puis l'autre;
puis, dans ce long combat, cette me s'est clipse, et il n'y a plus
eu o combattre. La guerre finie dans le roi, elle clate dans le
royaume; les deux principes vont agir en deux hommes et deux
factions, jusqu' ce que cette guerre ait produit son acte frntique:
le meurtre: jusqu' ce que, les deux hommes ayant t tus l'un par
l'autre, les deux factions, pour se tuer, s'accordent  tuer la
France.

Cela dit, au fond tout est dit. Si pourtant on veut savoir le nom des
deux hommes, nommons l'homme du plaisir, le duc d'Orlans, frre du
roi; l'homme de l'orgueil, du brutal et sanguinaire orgueil, Jean
Sans-Peur, duc de Bourgogne.

Les deux hommes et les deux partis doivent se choquer dans Paris. Deux
partis, deux paroisses; nous les avons nommes dj, celle de la cour,
celle des bouchers, la folie de Saint-Paul, la brutalit de
Saint-Jacques. La scne de l'histoire dit d'avance l'histoire mme.

Louis d'Orlans, ce jeune homme qui mourut si jeune, qui fut tant aim
et regrett toujours, qu'avait-il fait pour mriter de tels regrets?
Il fut pleur des femmes, et c'est tout simple, il tait beau,
avenant, gracieux[201]; mais non moins regrett de l'glise, pleur
des saints... C'tait pourtant un grand pcheur; il avait, dans ses
emportements de jeunesse, terriblement vex le peuple; il fut maudit
du peuple, pleur du peuple... Vivant, il cota bien des larmes; mais
combien plus, mort!

[Note 201: Voir le Religieux de Saint-Denis  l'anne 1405, et le
portrait qu'il fait du duc d'Orlans, anne 1407, _ms. Baluze, folio
553_.--V. aussi les complaintes et autres pices sur la mort de Louis
d'Orlans. _Bibl. royale, mss. Colbert 2403, Regius 9681-5._]

Si vous eussiez demand  la France si ce jeune homme tait bien
digne de tant d'amour, elle et rpondu: Je l'aimais[202]. Ce n'est
pas seulement pour le bien qu'on aime: qui aime, aime tout, les
dfauts aussi. Celui-ci plut comme il tait, ml de bien et de mal.
La France n'oublia jamais qu'en ses dfauts mme, elle avait vu
poindre l'aimable et brillant esprit, l'esprit lger, peu svre, mais
gracieux et doux, de la Renaissance; tel il se continua dans son fils,
Charles d'Orlans, l'exil, le pote[203], dans son btard Dunois,
dans son petit-fils, le bon et clment Louis XII.

[Note 202: Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens
que cela ne se peut exprimer qu'en respondant: Parceque c'estoit luy,
parceque c'estoit moy. Montaigne.]

[Note 203: Louis d'Orlans tait pote aussi, s'il est vrai qu'il
avait clbr _dans des vers_ les secrtes beauts de la duchesse de
Bourgogne. (Barante.)]

Cet esprit, louez-le, blmez-le, ce n'est pas celui d'un temps, d'un
ge, c'est celui de la France mme. Pour la premire fois, au sortir
du roide et gothique moyen ge, elle se vit ce qu'elle est, mobilit,
lgance lgre, fantaisie gracieuse. Elle se vit, elle s'adora.
Celui-ci fut le dernier enfant, le plus jeune et le plus cher, celui 
qui tout est permis, celui qui peut gter, briser; la mre gronde,
mais elle sourit... Elle aimait cette jolie tte qui tournait celle
des femmes; elle aimait cet esprit hardi qui dconcertait les
docteurs: c'tait plaisir de voir les vieilles barbes de l'Universit,
au milieu de leurs lourdes harangues, se troubler  ses vives saillies
et balbutier[204]. Il n'en tait pas moins bon pour les doctes, les
clercs et les prtres, pour les pauvres, aumnier et charitable.
L'glise tait faible pour cet aimable prince; elle lui passait bien
des choses; il n'y avait pas moyen d'tre svre avec cet enfant gt
de la nature et de la grce.

[Note 204: V. plus loin la rponse qu'il leur fit en 1405.
Toutefois ordinairement il leur parlait avec douceur: Ipsum vidi
elegantiorem respondendo... quam fuerant proponendo... mitissime
alloqui, et si uspiam errassent, leniter admonere.[TD-44] _Religieux de
Saint-Denis, ms., 553 verso._]

[TD-44: Je l'ai vu, formulant lui-mme une rponse plus lgante...
que la requte qui lui avait t prsente..., parler trs doucement et,
avec les plus grands gards, mettre en garde ceux qui auraient commis
quelque erreur.]

De qui Louis tenait-il ces dons qu'il apporta en naissant? De qui,
sinon d'une femme? De sa charmante mre apparemment, dont son mari
mme, le sage et froid Charles V, ne pouvait s'empcher de dire:
C'est le soleil du royaume. Une femme mit la grce en lui, et les
femmes la cultivrent... Et que serions-nous sans elles! Elles nous
donnent la vie (et cela, c'est peu), mais aussi la vie de l'me. Que
de choses nous apprenons prs d'elles comme fils, comme amants ou
amis... C'est par elles, pour elles, que l'esprit franais est devenu
le plus brillant, et, ce qui vaut mieux, le plus sens de l'Europe. Ce
peuple n'tudiait volontiers que dans les conversations des femmes; en
causant avec ces aimables docteurs qui ne savaient rien, il a tout
appris[205].

[Note 205: L'ducation d'un jeune chevalier, par les femmes, est
l'invariable sujet des romans ou histoires romanesques du XVe sicle.
Les histoires de Saintr, de Fleuranges, de Jacques de Lalaing, ne
sont gure autre chose. L'homme y prend toujours le petit rle; il
trouve doux d'y faire l'enfant. Tout au contraire de la
Nouvelle-Hlose, dans les romans du XVe sicle, la femme enseigne et
non l'homme, ce qui est bien plus gracieux. C'est ordinairement une
jeune dame, mais plus ge que _lui_, une dame dans la seconde
jeunesse, une grande dame surtout, d'un rang lev, inaccessible, qui
se plat  cultiver le petit page,  l'lever peu  peu. Est-ce une
mre, une soeur, un ange gardien? Un peu tout cela. Toutefois, c'est
une femme... Oui, mais une dame place si haut! Que de mrite il
faudrait, que d'efforts, de soupirs, pendant de longues annes!... Les
leons qu'elle lui donne ne sont pas des leons pour rire: rien n'est
plus srieux, quelquefois plus pdantesque. La pdanterie mme,
l'austrit des conseils, la grandeur des difficults, font un
contraste piquant et ajoutent un prix  l'amour... Au but, tout
s'vanouit; en cela, comme toujours, le but n'est rien, la route est
tout. Ce qui reste, c'est un chevalier accompli, le mrite et la grce
mme.--Voir l'histoire du Petit Jehan de Saintr, 3 vol. in-12, 1724;
le Pangyric du chevalier sans reproche (La Trmouille), 1527, etc.,
etc. (_note de 1840_).--Voir Renaissance. Notes de l'introduction
(1855).]

Nous n'avons pas la galerie o le jeune Louis eut la dangereuse
fatuit de faire peindre ses matresses. Nous connaissons assez mal
les femmes de ce temps-l. J'en vois trois pourtant qui de prs ou de
loin tinrent au duc d'Orlans. Toutes trois, de pre ou de mre,
taient Italiennes. De l'Italie partait dj le premier souffle de la
Renaissance; le nord, rchauff de ce vent parfum du sud, crut
sentir, comme dit le pote, une odeur de paradis[206].

[Note 206:

  Quan la doss aura venta
  Deves vostre pais,
  M'es veiaire que senta
  Odor de Paradis.

Quand le doux zphyr souffle de votre pays,  ma Dame, il me semble
que je sens une odeur de Paradis. Bernard de Ventadour.]

De ces Italiennes, l'une fut la femme du duc d'Orlans, Valentina
Visconti, sa femme, sa triste veuve, et elle mourut de sa mort.
L'autre, Isabeau de Bavire (Visconti du ct maternel), fut sa
belle-soeur, son amie, peut-tre davantage. La troisime, dans un rang
bien modeste, la chaste, la savante Christine[207], n'eut avec lui
d'autre rapport que les encouragements qu'il donna  son aimable
gnie[208].

[Note 207: Christine de Pisan semble avoir commenc la suite des
femmes de lettres, pauvres et laborieuses, qui ont nourri leur famille
du produit de leur plume.--Nous devons  M. Thomassy de pouvoir
apprcier enfin ce mrite si longtemps mconnu. Essai sur les crits
politiques de Christine de Pisan, 1838. M. de Sismondi la traite
encore assez durement. Gabriel Naud, ce grand chercheur, avait eu
l'ide de tirer ses manuscrits de la poussire. Naudi Epistol,
epist. XLIX, p. 369.]

[Note 208: Elle ddia au duc d'Orlans son Dbat des deux amants
et d'autres ouvrages. Du reste, elle fait entendre qu'elle ne le vit
qu'une fois, et pour solliciter sa protection: Et ay-je veu de mes
yeulx, comme j'eusse affaire aucune requeste d'ayde de sa parolle, 
laquelle, de sa grce, ne faillis mie. Plus d'une heure fus en sa
prsence, o je prenoye grant plaisir de veoir sa contenance, et si
agmodrment expdier besongnes, chascune par ordre; et moi mesmes,
quant vint  point, par luy fus appelle, et fait ce que
requeroye...--Elle dit encore du duc d'Orlans: N'a cure d'oyr dire
deshonneur des femmes d'autruy,  l'exemple du sage (et dit de telles
notables parolles: Quand on me dit mal d'aucun, je considre se
celluy qui le dit a aucune particulire hayne  celluy dont il
parle), ne de nelluy mesdire, et ne croit mie de legier mal qu'on luy
rapporte. Christine de Pisan, collection Petitot, t. V, p. 393.]

L'Italie, la renaissance, l'art, l'irruption de la fantaisie, il y
avait dans tout cela de quoi sduire et de quoi blesser. Ce jour du
XVIe sicle, qui clatait brusquement ds la fin du XIVe, dut
effaroucher les tnbres. L'art n'tait-il pas une coupable
contrefaon de la nature? Celle-ci n'a-t-elle pas assez de danger,
assez de sduction, sans qu'une diabolique adresse la reproduise
encore pour la perdition des mes? Cette perfide Italie, la terre des
poisons et des malfices, n'est-ce pas aussi le pays de ces miracles
du Diable?

C'taient l les propos du peuple, ce qu'il disait tout haut.
Joignez-y le silence haineux des scolastiques, qui voyaient bien que
peu  peu il leur fallait cder la place. Derrire appuyaient la foule
des esprits secs et troits qui demandent toujours:  quoi bon?... 
quoi bon un tableau du Giotto, une miniature du beau Froissart, une
ballade de Christine?

De tels esprits sont toujours un grand peuple. Mais alors ils avaient
pour eux un grave et puissant auxiliaire, la pauvret publique, qui ne
voyait dans les dpenses d'art et de luxe qu'une coupable prodigalit.

 ces mcontentements,  ces malveillances,  ces haines publiques ou
secrtes, il fallait un envieux pour chef. La nature semblait avoir
fait le duc de Bourgogne Jean sans Peur tout exprs pour har le duc
d'Orlans. Il avait peu d'avantages physiques, peu d'apparence, peu de
taille, peu de facilit[209]. Son silence habituel couvrait un
caractre violent. Hritier d'une grande puissance, il tenta de
grandes choses et choua d'autant plus tristement. Sa captivit de
Nicopolis cota gros au royaume. Nourri d'amertume et d'envie, il
souffrait cruellement de voir en face cette heureuse et brillante
figure qui devait toujours l'clipser. Avant que leur rivalit
clatt, avant que de secrets outrages eussent engendr en eux de
nouvelles haines, il semblait tre dj le Can prdestin de cet
Abel.

[Note 209: Le Religieux de Saint-Denis ajoute toutefois que,
quoiqu'il parlt peu, il avait de l'esprit; ses yeux taient
intelligents. Il en existe un portrait fort ancien au muse de
Versailles et au chteau d'Eu. Il est en prires, dj vieux, les
chairs molles, l'air bonasse et vulgaire. Christine l'appelle en 1404:
Prince de toute bont, salvable, juste, saige, benigne, douls et de
toute bonne meurs.]

L'quit nous oblige de faire remarquer avant tout que l'histoire de
ce temps n'a gure t crite que par les ennemis du duc d'Orlans.
Cela doit nous mettre en dfiance. Ceux qui le turent en sa personne
ont d faire ce qu'il fallait pour le tuer aussi dans l'histoire.

Monstrelet est sujet et serviteur de la maison de Bourgogne[210]. Le
Bourgeois de Paris est un Bourguignon furieux. Paris tait
gnralement hostile au duc d'Orlans, et cela pour un motif facile 
comprendre: le duc d'Orlans demandait sans cesse de l'argent; le duc
de Bourgogne dfendait de payer.

[Note 210: M. Darcier n'a pas russi, dans la prface de son
Monstrelet,  tablir l'impartialit de ce chroniqueur. Monstrelet
omet ou abrge ce qui est dfavorable  la maison de Bourgogne, ou
favorable  l'autre parti. Cela est d'autant plus frappant qu'il est
ordinairement d'un bavardage fatigant. Plus baveux qu'un pot 
moutarde, dit Rabelais.]

Cette rancune de Paris n'a pas t sans influence sur le plus
impartial des historiens de ce temps, sur le Religieux de Saint-Denis.
Il n'a pu se dfendre de reproduire la clameur de cette grande ville
voisine. Le moine a pu cder aussi  celle du clerg, que le duc
d'Orlans essayait indirectement de soumettre  l'impt[211].

[Note 211: V. 1402, et les projets du parti d'Orlans, 1411.]

Il ne faut pas oublier que le duc d'Orlans, ne possdant rien, ou
presque rien, hors du royaume, tirait toutes ses ressources de la
France, de Paris surtout. Le duc de Bourgogne, au contraire, tait
tout  la fois un prince franais et tranger; il avait des
possessions et dans le royaume et dans l'Empire; il recevait beaucoup
d'argent de la Flandre, et demandait plutt des gens d'armes  la
Bourgogne[212].

[Note 212: Au tmoignage de Charles le Tmraire. (Gachard.)]

Remontons  la fondation de cette maison de Bourgogne. Nos rois, ayant
presque dtruit le seul pouvoir militaire qui se trouvt en France, la
fodalit, essayrent, au XIIIe et au XVe sicles, d'une fodalit
artificielle; ils placrent les grands fiefs dans la main des princes
leurs parents. Charles V fit un grand tablissement fodal. Tandis que
son frre an, gouverneur du Languedoc, regardait vers la Provence et
l'Italie, il donna la Bourgogne en apanage  son plus jeune frre, de
manire  agir vers l'Empire et les Pays-Bas. Il fit pour ce dernier
l'immense sacrifice de rendre aux Flamands Lille et Douai, la Flandre
franaise[213], la barrire du royaume au nord, pour que ce frre
poust leur future souveraine, l'hritire des comts de Flandre,
d'Artois, de Rthel, de Nevers et de la Franche-Comt. Il esprait que
dans cette alliance la France absorberait la Flandre, que les peuples
tant runis sous une mme domination, les intrts se confondraient
peu  peu. Il n'en fut pas ainsi. La distinction resta profonde, les
moeurs diffrentes, la barrire des langues immuable; la langue
franaise et wallonne ne gagna pas un pouce de terrain sur le
flamand[214]. La riche Flandre ne devint pas un accessoire de la
pauvre Bourgogne[215]. Ce fut tout le contraire: l'intrt flamand
emporta la balance. Quel intrt? un intrt hostile  la France,
l'alliance commerciale de l'Angleterre, commerciale d'abord, puis
politique.

[Note 213: Il est curieux de voir comment Philippe le Hardi eut
l'adresse de se conserver cette importante possession que Charles V
avait cru, ce semble, ne cder que temporairement pour gagner les
Flamands et faciliter le mariage de son frre. Celui-ci obtint, sous
la minorit de Charles VI, qu'on lui laisserait Lille, etc., pour sa
vie et celle de son premier hoir mle. Il savait bien qu'une si longue
possession finirait par devenir proprit. V. les Preuves de l'Hist.
de Bourgogne, de D. Plancher, 16 janvier 1386, t. III, p. 91-94.]

[Note 214: C'est ce qui rsulte de l'important mmoire de M.
Raoux; il prouve par une suite de tmoignages que depuis le XIe sicle
la limite des deux langues est la mme. Rien n'a chang dans les
villes mmes que les Franais ont gardes un sicle et demi. Mmoires
de l'Acadmie de Bruxelles, t. IV, p. 412-440.]

[Note 215: Mon pays de Bourgoigne n'a point d'argent; il sent la
France. Mot de Charles le Tmraire. (Gachard.)]

Nous avons dit ailleurs comment la Flandre et l'Angleterre taient
lies depuis longtemps. S'il y avait mariage politique entre les
princes de la France et de la Flandre, il y avait toujours eu mariage
commercial entre les peuples de la Flandre et de l'Angleterre. douard
III ne put faire son fils comte de Flandre; Charles V fut plus heureux
pour son frre. Mais ce frre, tout Franais qu'il tait, ne se fit
accepter des Flamands qu'en se rsignant aux relations indispensables
de la Flandre et de l'Angleterre. Ces relations faisaient la richesse
du pays, celle du prince. Toutefois les Anglais, qui depuis douard
III avaient attir beaucoup de drapiers de la Flandre[216], n'avaient
plus tant de mnagements  garder avec les Flamands; ils pillaient
souvent leurs marchands et secondaient les bannis de Flandre dans
leurs pirateries. Le fameux Pierre Dubois, l'un des chefs de la
rvolution de Flandre en 1382, se fit pirate et fut la terreur du
dtroit. En 1387, il enleva la flotte flamande, qui chaque anne
allait  La Rochelle acheter nos vins du Midi[217]. La Flandre et le
comte de Flandre taient ruins par ces pirateries, si ce comte ne
devenait ou le matre, ou l'alli de l'Angleterre. Ayant essay en
vain de s'en rendre matre (1386), il fallait qu'il en ft l'alli,
qu'il y ft, s'il pouvait, un roi qui garantt cette alliance. Il y
parvint en 1399 contre l'intrt de la France.

[Note 216: V. au tome IV, livre VI, chap. Ier, les tranges
promesses par lesquelles les Anglais s'efforaient de les attirer.]

[Note 217: Meyeri Annales Flandri, folio 208, et _Altemeyer,
Histoire des relations commerciales et politiques des Pays-Bas avec le
Nord, d'aprs les documents indits; ms._]

Cette puissance de Bourgogne, ainsi partage entre l'intrt franais
et tranger, n'allait pas moins s'tendant et s'agrandissant. Philippe
le Hardi complta ses Bourgognes en achetant le Charolais (1390), ses
Pays-Bas en faisant pouser  son fils l'hritire de Hainaut et de
Hollande (1385). Le souverain de la Flandre, jusque-l serr entre la
Hollande et le Hainaut, allait saisir ainsi deux grands postes: par la
Hollande, des ports sur l'Ocan, c'tait comme des fentres ouvertes
sur l'Angleterre; par le Hainaut, des places fortes, Mons et
Valenciennes, les portes de la France.

Voil une grande et formidable puissance, formidable par son tendue
et par la richesse de ses possessions, mais bien plus encore par sa
position, par ses relations, touchant  tout, ayant prise sur tout. Il
n'y avait rien en France  opposer  une telle force. La maison
d'Anjou avait fondu, en quelque sorte, dans ses vaines tentatives sur
l'Italie. Le duc de Berri, lors mme qu'il tait gouverneur du
Languedoc, n'y tait pas srieusement tabli; il n'tait que le roi de
Bourges. Le duc d'Orlans, frre du roi, s'tait fait donner
successivement l'apanage d'Orlans, puis une bonne part du Prigord et
de l'Angoumois, puis les comts de Valois, Blois et Beaumont, puis
encore celui de Dreux. Il avait, par sa femme, une position dans les
Alpes, Asti. C'taient certes de grands tablissements, mais
disperss; ce n'tait pas une grande puissance. Tout cela ne faisait
point masse en prsence de cette masse norme et toujours grossissante
des possessions du duc de Bourgogne.

Philippe le Hardi avait eu,  son grand profit, la part principale 
l'administration du royaume sous la minorit de Charles VI, et bien au
del, jusqu' ce qu'il eut vingt et un ans. Il l'avait perdue quelque
temps, pendant le gouvernement des Marmousets, la Rivire, Clisson,
Montaigu. La folie de Charles VI fut comme une nouvelle minorit;
cependant il devenait impossible de ne pas donner part, dans le
gouvernement, au duc d'Orlans, frre du roi, qui en 1401 avait trente
ans. Ce prince, hritier probable du roi malade et de ses enfants
maladifs, avait apparemment autant d'intrt au bien du royaume que le
duc de Bourgogne, qui, s'tendant toujours vers l'Empire et les
Pays-Bas, devenait de plus en plus un prince tranger. Toutefois, les
lgrets du duc d'Orlans, ses passions, ses imprudences, lui faisaient
tort; la vivacit mme de son esprit, ses qualits brillantes, mettaient
en dfiance. Son oncle, dj g, solide sans clat (comme il faut pour
fonder), rassurait davantage. D'ailleurs, il tait riche hors du
royaume; on pensait que le matre de la riche Flandre prendrait moins
d'argent en France.

Ce fut un moment dcisif, entre l'oncle et le neveu, que celui de la
rvolution d'Angleterre, en 1399. Tous deux avaient caress le
dangereux Lancastre pendant son sjour au chteau de Bictre. Le duc
d'Orlans en fit son frre d'armes et se crut sr de lui. Mais
Lancastre, avec beaucoup de sens, prfra l'alliance du duc de
Bourgogne, comte de Flandre. Celui-ci montra dans cette circonstance
une extrme prudence. Il en avait besoin. Richard avait pous sa
petite-nice, il tait gendre du roi de France et notre alli. Le duc
de Bourgogne se serait perdu dans le royaume, s'il avait
ostensiblement concouru  une rvolution qui nous tait si
prjudiciable. Il ne laissa pas passer Lancastre par ses tats; il
donna mme ordre de l'arrter  Boulogne, o il ne devait point aller.
Lancastre fit le tour par la Bretagne, dont le duc tait ami et alli
du duc de Bourgogne; ils lui donnrent pour l'accompagner quelques
gens d'armes, et leur homme, Pierre de Craon[218], l'assassin de
Clisson, l'ennemi mortel du duc d'Orlans. C'taient de faibles
moyens, mais ce qu'ils y joignirent d'argent, on ne peut le deviner.
Or, c'tait surtout d'argent que Lancastre avait besoin; les hommes ne
manquaient pas en Angleterre pour en recevoir.

[Note 218: La misre fora peut-tre Craon  cet acte monstrueux
d'ingratitude. Il avait d la grce de son premier crime aux prires
de la jeune Isabelle de France, pouse de Richard II. V. p. 132.]

Ce ne fut pas tout. Le duc de Bretagne tant mort peu aprs, sa veuve,
qui avait vu Lancastre  son passage, dclara qu'elle voulait
l'pouser. Cette veuve tait la fille du terrible ennemi de nos rois,
de Charles le Mauvais. Rien n'tait plus dangereux que ce mariage. Le
duc de Bourgogne en dtourna la veuve, comme il devait; mais il eut le
bonheur de ne pas tre cout; le mariage se fit au grand profit du
duc de Bourgogne, qui, malgr le duc d'Orlans, malgr le vieux
Clisson, vint prendre la garde du jeune duc de Bretagne et de la
Bretagne, et btit  Nantes mme sa _tour de Bourgogne_[219].

[Note 219: De plus, il emmena avec lui le duc et ses deux
frres.--Lorsque le jeune duc de Bretagne retourna chez lui, on lui
donna, non-seulement le comt d'vreux, mais la ville royale de
Saint-Malo, l'un des plus prcieux fleurons de la couronne de France.
Il n'en resta pas moins  moiti Anglais; son frre Arthur tenait le
comt de Richemont du roi d'Angleterre.]

Ainsi se formait autour du royaume un vaste cercle d'alliances
suspectes. Le matre de la Franche-Comt, de la Bourgogne et des
Pays-Bas, se trouvait aussi matre de la Bretagne, ami du nouveau roi
d'Angleterre et du roi de Navarre. La maison de Lancastre s'tait
allie, en Castille,  la maison btarde de Transtamare, comme celle
de Bourgogne s'unit plus tard  la maison non moins btarde de
Portugal. Bourgogne, Bretagne, Navarre, Lancastre, toutes les branches
cadettes se trouvaient ainsi lies entre elles et avec les branches
btardes de Portugal et de Castille.

Contre cette conjuration de la politique, le duc d'Orlans se porta
pour champion du vieux droit. Il prit cette cause en main dans toute
la chrtient, se dclarant pour Wenceslas contre Robert, pour le pape
contre l'Universit, pour la jeune veuve de Richard contre Henri IV.
Aprs avoir provoqu un duel de sept Franais contre sept Anglais, il
jeta le gant  son ancien frre d'armes pour venger la mort de Richard
II[220]. Il lui reprochait de plus d'avoir manqu, dans la personne de
la veuve, Isabelle de France,  tout ce qu'un homme noble devait aux
dames veuves et pucelles[221]. Il lui demandait un rendez-vous aux
frontires, o ils pourraient combattre chacun  la tte de cent
chevaliers.

[Note 220: Lettre des ambassadeurs anglais contre le duc
d'Orlans, etc.: Le roi d'Angleterre, alors duc, tant revenu en
Angleterre demander justice, a t poursuivi par le roi Richard,
lequel est mort en cette poursuite, _ayant auparavant rsign son
royaume audit duc_; il n'est pas nouveau qu'un roi, comme un pape,
puisse rsigner son tat. 24 septembre 1404. _Archives, Trsor de
Chartes_, J., 645.]

[Note 221: Monstrelet.]

Lancastre rpondit, avec la morgue anglaise, qu'il n'avait vu nulle
part que ses prdcesseurs eussent t ainsi dfis par gens de
moindre tat; ajoutant, dans le langage hypocrite du parti
ecclsiastique qui l'avait mis sur le trne, que ce qu'un prince fait,
il le doit faire  l'honneur de Dieu, et comme profit de
toute chrtient ou de son royaume, et non pas pour vaine gloire ni
pour nulle convoitise temporelle[222].

[Note 222: Monstrelet.--Quant  Isabelle de France, il rcriminait
d'une manire toute satirique: Plt  Dieu que vous n'eussiez fait
rigueur, cruaut ni vilenie envers nulle dame ni damoiselle, non plus
qu'avons fait envers elle; nous croyons que vous en vaudriez mieux.]

Henri IV avait de bonnes raisons pour refuser le combat; il avait bien
autre chose  faire chez lui; il ne voyait qu'ennemis autour de lui;
ce trne tout nouveau branlait. Le duc de Bourgogne lui rendit le
service de faire continuer la trve avec la France.

Ces affaires d'Angleterre et de Bretagne sont dj une guerre
indirecte entre les ducs d'Orlans et de Bourgogne. La guerre va
devenir directe, acharne. Le neveu essaye d'attaquer l'oncle dans les
Pays-Bas; l'oncle attaque et ruine le neveu en France,  Paris.

Le duc d'Orlans, battu par son habile rival dans l'affaire de
Bretagne, fit une chose grave contre lui; si grave, que la maison de
Bourgogne dut vouloir ds lors sa ruine. Il se fit un tablissement au
milieu des possessions de cette maison, parmi les petits tats qu'elle
avait ou qu'elle convoitait; il acheta le Luxembourg, se logeant comme
une pine au coeur du Bourguignon, entre lui et l'Empire,  la porte
de Lige, de manire  donner courage aux petits princes du pays, par
exemple au duc de Gueldre. Le duc d'Orlans paya ce duc pour faire ce
qu'il avait toujours fait, pour piller les Pays-Bas.

Louis d'Orlans ayant engag ce condottiere au service du roi, il
l'amne  Paris avec ses bandes et, d'autre part, il fait venir des
Gallois des garnisons de Guienne. Le duc de Bourgogne y accourt;
l'vque de Lige lui amne du renfort; une foule d'aventuriers du
Hainaut, de Brabant, de l'Allemagne, arrivent  la file. Le duc
d'Orlans de son ct se fortifie des Bretons de Clisson, d'cossais,
de Normands. Paris se mourait de peur. Mais il n'y eut rien encore;
les deux rivaux se mesurrent, se virent en force, et se laissrent
rconcilier.

Le duc de Bourgogne n'avait pas besoin d'une bataille pour perdre son
neveu; il n'y avait qu' le laisser faire: il avait pris un rle
impopulaire qui le menait  sa ruine. Le duc d'Orlans voulait la
guerre, demandait de l'argent au peuple, au clerg mme. Le duc de
Bourgogne voulait la paix (le commerce flamand y avait intrt); riche
d'ailleurs, il se popularisait ici par un moyen facile, il dfendait
de payer les taxes. Si l'on en croyait une tradition conserve par
Meyer, historien flamand, ordinairement trs-partial pour la maison de
Bourgogne, les princes de cette maison, ulcrs par les tentatives
galantes du duc d'Orlans sur la femme du jeune duc de Bourgogne,
auraient organis contre leur ennemi un vaste systme d'attaques
souterraines, le reprsentant partout au peuple comme l'unique auteur
des taxes sous le poids desquelles il gmissait, le dsignant  la
haine publique, prparant longuement, patiemment, l'assassinat par la
calomnie[223].

[Note 223: Meyer ne nomme pas cet auteur, qui nous apprend
seulement dans le passage cit qu'il a vu souvent Charles VI et caus
familirement avec lui. Il prtend que Jean sans Peur voulait, ds le
vivant de son pre, tuer le duc d'Orlans; que ds qu'il lui succda,
il demanda  ses conseillers quel tait le moyen d'en venir  bout
avec moins de danger. N'ayant pu changer sa rsolution, ils lui
conseillrent d'attendre qu'il et perdu son ennemi dans l'esprit du
peuple: Id autem hoc modo efficere posset, si Parisiis prcipue et
similiter in aliis quibusque regni nobilioribus civitabus, per
biennium vel triennium ante per impositas personas ubique disseminari
faceret: Se maxime regnicolis compati et condolere, quod tot
tributis, et variis, et multiplicibus vectigalibus premerentur. Seque
totis eniti conatibus ut, regno ad antiquas suas libertates atque
immunitates restituto, omnibus hujusmodi molestissimis gravissimisque
exactionibus populus levaretur; sed ne sui optimi ac piissimi voti et
affectus quem ad regnum et regnicolas gerebat, fructum assequeretur,
ipsius Aurelianensis ducis vires et conatus semper obstitisse et
continuo obstare, qui omnium hujus modi imponendorum et in dies
excrescentium novorum tributorum atque vectigalium author et defensor
maximus existeret ac semper extitisset. Hoc igitur rumore per omnes
pene civitates et provincias regni aures mentesque popularium
occupante, tanta invidia apud plebem (qu hujus modi gravamina
vectigalium atque exactionum altius sentit atque suspirat) conflata
fuit adversus prlatum Aurelianensium ducem, tantus vero amor, gratia
atque favor omnium duci Burgundionum arcesserunt, ut...[TD-45] Meyer, 224
verso.]

[TD-45: Mais cela il pourrait l'obtenir ainsi: en nommant des agents,
d'abord  Paris mais aussi dans chacune des autres grandes villes du
royaume, chargs de faire rpter, auparavant et partout, pendant deux
ou trois ans: qu'il souffre et compatit grandement aux malheurs des
habitants du fait qu'ils soient  ce point crass de contributions et
de redevances varies et multiples. Et qu'il fait tous ses efforts pour
que le peuple, dans le royaume rendu  ses antiques liberts et  ses
exemptions, soit soulag de tous les prlvements trs pnibles et trs
pesants de cette nature; mais que, quant  son meilleur v[oe]u trs
affectueux et au souhait trs amical qu'il forme  l'intention du
royaume et de ses habitants, l'nergie et les efforts du Duc d'Orlans
en personne ont toujours fait obstacle et continuent encore de faire
obstacle  ce qu'il en obtienne la ralisation, ledit duc s'tant
prsent et se prsentant toujours comme le pre et le grand dfenseur
de tous ces impts et contributions et redevances nouvelles croissant
jour aprs jour. Par cette rumeur qui occupa les oreilles et les
esprits des populations dans la quasi totalit des cits et provinces du
royaume, un ressentiment si fort auprs du peuple (qui ainsi ressent et
dplore encore plus fort le poids des redevances et des recouvrements)
fut excit contre le duc d'Orlans, tandis qu'une telle affection et
qu'une gratitude et une sympathie si intenses allrent au duc de
Bourgogne, que...]

Il n'y aurait eu pour le duc d'Orlans qu'un moyen de sortir de cette
impopularit, une guerre glorieuse contre l'Anglais. Mais pour cela il
fallait de l'argent, l'glise en avait. Le duc d'Orlans fit ordonner
un emprunt gnral dont les gens d'glise ne seraient point exempts.
Mais le duc de Bourgogne se mit du ct du clerg et l'encouragea 
refuser l'emprunt. Une ordonnance de taxe gnrale fut de mme
inutile. Le duc de Bourgogne dclara que l'ordonnance mentait, en se
disant _consentie par les princes_, que ni lui ni le  duc de
Berri n'y avaient consenti; que si les coffres du roi taient vides,
ce n'tait pas du sang des peuples qu'il fallait les remplir; qu'il
fallait faire regorger les sangsues; que, pour lui, il voulait bien
qu'on st que s'il et autoris cette nouvelle exaction, il aurait
embours deux cent mille cus pour sa part.

Qu'on juge si de telles paroles taient bien reues du peuple. Le duc
de Bourgogne eut tout le monde pour lui. On l'appela, on le mit 
l'oeuvre, et alors il ne fut pas mdiocrement embarrass. Aprs avoir
tant dclam contre les taxes, il n'en pouvait gure lever lui-mme.
Il lui fallut avoir recours  un trange expdient. Il envoya dans
toutes les villes du royaume des commissaires du parlement pour
examiner les contrats particuliers et frapper d'amendes arbitraires
ceux qu'ils trouveraient usuraires ou frauduleux [224]. Tous ceux qui
auraient vendu trop cher de moiti devaient tre punis. Cette absurde
et impraticable inquisition ne produisit pas grand'chose.

[Note 224: Compatiendo regnicolis... Affirmans, quod si...
consensisset, inde ducenta millia scuta auri, sibi promissa,
percepisset.[TD-46] _Religieux de Saint-Denis, ms., folio 392._

Qui de usurariis dolosisque contractibus et specialiter de illis qui
ultra medietatem justi pretii aliquid vendidissent inquirerent, et ab
eis secundum demerita, pecunias extorquerent.[TD-47] _Ibidem, folio 394._]

[TD-46: Compatissant aux malheurs des habitants du royaume...
Affirmant que s'il... y avait consenti, il aurait reu les deux cent
mille cus d'or qui lui avaient t promis.]

[TD-47: ... et que ceux-ci enqutent sur les transactions  caractre
usuraire ou frauduleux et notamment sur ceux qui auraient vendu  un
prix excdant de moiti le juste prix, et leur infligeraient une amende
proportionne  leur dlit.]

Le duc d'Orlans reprit son influence. Il s'tait troitement li avec
le pape Benot XIII; ce pape ayant enfin chapp aux troupes qui
l'assigeaient dans Avignon, le duc surprit au roi une ordonnance qui
restituait au pape l'obdience du royaume; l'Universit en rugit.
D'autre part, le duc s'tant li troitement avec sa belle-soeur
Isabeau, la fit entrer dans le conseil et s'y trouva prpondrant. Il
parut ainsi matre et de l'glise et de l'tat, c'est--dire que ds
lors tout ce qui se fit d'impopulaire retomba sur lui.

Quoi qu'il en soit, on ne peut nier que le parti d'Orlans ne fut le
seul qui agit pour la France et contre l'Anglais, qui sentt qu'on
devait profiter de l'agitation de ce pays[225], qui tentt des
expditions. Je vois en 1403 les Bretons de ce parti mettre une flotte
en mer et battre les Anglais[226]. Plus tard des secours sont envoys
aux chefs gallois, avec lesquels le roi fait alliance[227]. Je vois
l'homme du duc d'Orlans, le conntable d'Albret, faire une guerre
heureuse en Guienne[228]. On envoie en Castille pour demander les
secours d'une flotte contre les Anglais. Une transaction utile leur
ferme la Normandie; on tire Cherbourg et vreux des mains suspectes du
roi de Navarre, en le ddommageant ailleurs.

[Note 225: C'tait le temps de la rvolte des Percy.]

[Note 226: C'taient les Bretons de Clisson, conduits par
Guillaume Duchtel.]

[Note 227: Rymer.]

[Note 228: Le comte de Clermont, trs-jeune encore, tait le chef
nominal de cette arme.]

En 1404, tout le royaume souffrant des courses des Anglais, un grand
armement fut ordonn, une lourde taxe. Tout l'argent fut plac dans
une tour du palais pour n'en sortir que du consentement des princes.
Le duc d'Orlans n'attendit pas ce consentement; il vint la nuit
forcer la tour et en tira l'argent[229]. C'tait un acte violent,
injustifiable, une sorte de vol. Toutefois, quand on songe que le duc
de Bourgogne venait d'abandonner le comte de Saint-Pol aux vengeances
de l'Anglais[230], quand on songe que le duc de Berri avait fait
manquer l'invasion de 1386, et qu'il empcha encore le roi de
combattre en 1415, on comprend que jamais ces princes n'auraient
employ cet argent contre les ennemis du royaume.

[Note 229: Le Religieux dit qu'il s'tait muni d'un ordre du roi.]

[Note 230: Le comte de Saint-Pol avait pris les armes pour les
intrts de sa fille, belle-fille du duc de Bourgogne.]

L'armement se fit  Brest, une flotte fut prpare. Elle devait tre
conduite dans le pays de Galles par le comte de La Marche, prince de
la maison de Bourbon, qui tait agrable aux deux partis. Mais ce
prince fit ce que le duc de Berri avait fait autrefois. Il s'obstina 
ne bouger de Paris; il y resta d'aot en novembre pour les ftes d'un
double mariage entre les princes de la maison de Bourgogne et les
enfants du roi. On allgua que le vent tait contraire. Et, en effet,
on voit bien qu'il soufflait d'Angleterre; les Anglais taient
instruits de tout par des tratres; ils avaient ici des agents  qui
ils payaient pension; ils pensionnaient entre autre le capitaine de
Paris[231].

[Note 231: Le Religieux parat croire pourtant qu'il tait
innocent; le Parlement le jugea tel. Il tait Normand et fortement
soutenu par les nobles de Normandie. _Ibidem, folio 424._ Et disoient
les Anglais... qu'il n'y avoit chose si secrete au conseil du roy que
tantost aprs ils ne sceussent. Juvnal, p. 162.]

Le nouveau duc de Bourgogne, Jean sans Peur, avait d'ailleurs intrt
 ne pas commencer par dplaire aux Flamands en leur fermant
l'Angleterre. Il conclut au contraire une trve marchande avec les
Anglais[232].

[Note 232: En 1403, le duc de Bourgogne n'osant ngocier avec les
Anglais laissa les villes de Flandre traiter avec eux. Rymer, editio
tertia, t. IV, p. 38.--Il se fit ensuite autoriser par le roi 
conclure une trve marchande. Cette trve fut renouvele par sa veuve
et son successeur, 29 aot 1403, 19 juin 1404. _Archives, Trsor des
Chartes_, J., 573.]

L'habile et heureux fondateur de la maison de Bourgogne tait mort au
milieu de la crise (1404), au moment o il venait encore de mettre un
de ses fils en possession du Brabant. Il avait recueilli tous les
fruits de sa politique goste[233]; il s'tait constamment servi des
ressources de la France, de ses armes, de son argent, et avec cela il
mourut populaire, laissant  son fils Jean sans Peur un grand parti
dans le royaume.

[Note 233: V. l'excellent jugement que Le Laboureur porte sur le
caractre de Philippe le Hardi. Introd.  l'Hist. de Charles VI, p.
96.]

Philippe le Hardi tait, dans son intrieur, un homme rang et
rgulier; il n'eut d'autre femme que sa femme, la riche et puissante
hritire des Flandres et de tant d'autres provinces, et qui lui
aidait  les maintenir. Il fut toujours bien avec le clerg; il le
dfendait volontiers au conseil du roi; du reste, donnant peu aux
glises.

On ne lui reproche aucun acte violent. Eut-il connaissance de
l'assassinat de Clisson et de l'empoisonnement de l'vque de Laon? La
chose est possible, mais encore moins prouve.

Ce politique mettait dans toute chose un faste royal qu'on pouvait
prendre pour de la prodigalit et qui sans doute tait un moyen. Le
culte tait clbr dans sa maison avec plus de pompe que chez aucun
roi; la musique surtout, nombreuse, excellente. Dans les occasions
publiques, dans les ftes, il tenait  blouir et jetait l'argent.
Lorsqu'il alla recevoir,  Llinghen, Isabelle de France, veuve de
Richard II, qu'Henri IV renvoyait, il dploya un luxe incroyable,
inconvenant dans une si triste circonstance, mais il voulait sans
doute imposer  ses amis les Anglais. Au reste, il ne lui en cota
rien, il profita de cette dpense pour se donner, au nom du roi de
France, une norme pension de trente-six mille livres. Il en fut de
mme au mariage de son second fils; il donna  tous les seigneurs des
Pays-Bas qui y assistaient des robes de velours vert et de satin
blanc, et leur distribua pour dix mille cus de pierreries; il avait
pourvu d'avance  ces dpenses en se faisant assigner, sur le trsor
de France, une somme de cent quarante mille francs.

La ranon de son fils, loin de lui coter, fut pour lui une occasion
de lever des sommes normes. Indpendamment de tout ce qu'il tira de
la Bourgogne, de la Flandre, etc., il s'assigna, au nom du roi,
quatre-vingt mille livres. Nous voyons le mme fils,  peine de
retour, tirer encore, l'anne suivante, douze mille livres de Charles
VI[234]. Cette maison si riche ne mprisait pas les plus petits gains.

[Note 234: D. Plancher.]

Le duc de Bourgogne n'aimait pas  payer. Ses trsoriers
n'acquittaient rien, pas mme les dpenses journalires de sa
maison[235]. Quoiqu'il laisst  sa mort une masse norme,
inestimable, de meubles, de joyaux, d'objets prcieux, il y avait lieu
de craindre qu'ils ne suffissent point  payer tant de cranciers.
Plutt que de toucher aux immeubles, la veuve se dcida  renoncer 
la succession des biens mobiliers.

[Note 235: Le Religieux.]

Ce n'tait pas chose simple, au moyen ge, que cession et
renonciation. Le dbiteur insolvable faisait triste figure; il devait
se dgrader lui-mme de chevalerie en s'tant le ceinturon. Dans
certaines villes, il fallait que, par devant le juge et sous les hues
de la foule, il frappt du cul sur la pierre[236]. La cession du
dbiteur tait honteuse. La renonciation de la veuve tait odieuse et
cruelle. Elle venait dposer les clefs sur le corps du dfunt, comme
pour lui dire qu'elle lui rendait sa maison, renonant  la
communaut, et n'ayant plus rien  voir avec lui; elle reniait son
mariage[237]. Il n'y avait gure de pauvre femme qui se dcidt 
boire une telle honte,  briser ainsi son coeur... Elles donnaient
plutt leur dernire chemise.

[Note 236: Glossaire de Laurire, t. I, p. 206. Michelet, Origines
du droit, p. 395: Se desceindre, c'est le signe de la cession de
biens.--En certaines villes d'Italie, celui qui fait cession a pay
pour toujours, s'il frappe du cul sur la pierre en prsence du
juge.]

[Note 237: La renonciation de la veuve n'est pas en effet sans
analogie avec le reniement du mariage, par lequel la loi de Castille
permettait  la femme noble qui avait pous un roturier, de reprendre
sa noblesse  la mort de son mari. Il fallait qu'elle allt  l'glise
avec une hallebarde sur l'paule; l, elle touchait de la pointe la
fosse du dfunt et elle lui disait: Vilain, garde ta vilainie, que je
puisse reprendre ma noblesse. Note communique par M. Rossew
Saint-Hilaire.--Michelet, _Origines_, p. 42: La clef tait un des
principaux symboles usits dans le mariage...--En France: Lorsqu'on
ostoit les clefs  sa femme, c'toit le signe du divorce.
Godet.--C'est une coutume chez les Franois que les veuves dposent
leurs clefs et leur ceinture sur le corps mort de leur poux, en signe
qu'elles renoncent  la communaut des biens. Le Grand Coutumier.]

La duchesse de Bourgogne ne recula pas. Cette femme d'une audace
virile accomplit bravement la crmonie[238]. Elle descendait, comme
Charles le Mauvais, de cette violente Espagnole Jeanne de Navarre et
de Philippe le Bel[239]. La petite fille de Jeanne, Marguerite, avait
fond avec non moins de violence la maison de Bourgogne. On dit que
voyant son fils le comte de Flandre hsiter  accepter pour gendre
Philippe le Hardi, elle lui montra sa mamelle et lui dit que s'il ne
consentait elle trancherait le sein qui l'avait nourri. Ce mariage,
comme nous l'avons vu, mit tout un empire dans les mains de la maison
de Bourgogne. La seconde Marguerite, petite-fille de l'autre, femme de
Philippe le Hardi, digne mre de Jean sans Peur, aima mieux faire
cette banqueroute solennelle que de diminuer d'un pouce de terre les
possessions de sa maison. Elle connaissait son temps, cet ge de fer
et de plomb. Ses fils n'y perdirent rien, ils n'en furent ni moins
honors ni moins populaires. Une telle audace fit peur; on sut ce
qu'on avait  craindre de ces princes.

[Note 238: Et de ce demanda instrument  un notaire public, qui
estoit l prsent. Monstrelet.--Et l ( Arras), la duchesse
Marguerite, sa femme (femme de Philippe le Hardi), renona  ses biens
meubles par la doute qu'elle ne trouvt trop grands dettes, en mettant
sur sa reprsentation sa ceinture avec sa bourse et les clefs, comme
il est de coutume, etc. Monstrelet.]

[Note 239: V. tome IV.]

La mort de Philippe le Hardi semblait laisser le duc d'Orlans matre
du conseil. Il en profita pour se faire donner des places qui
couvraient Paris au nord, Coucy, Ham, Soissons. Avec la Fre, Chlons,
Chteau-Thierry, Orlans et Dreux, il possdait ainsi une ceinture de
places autour de Paris. Le duc de Bourgogne avait pris, il est vrai,
au midi, le poste important d'tampes[240].

[Note 240: Il se l'tait fait cder en 1400 par le duc de Berri.]

Le duc d'Orlans obtint de son pape une dfense au nouveau duc de
Bourgogne de se mler des affaires du royaume[241]. Pour que cette
dfense signifit quelque chose, il fallait tre le plus fort. Il ne
put empcher Jean sans Peur d'entrer au conseil, et non-seulement lui,
mais trois autres qui n'taient qu'un avec lui, ses frres, les ducs
de Limbourg et de Nevers, et son cousin le duc de Bretagne.

[Note 241: Meyer.]

Jean sans Peur, suivant la politique de son pre, commena par se
dclarer contre la taille que faisait ordonner le duc d'Orlans pour
la continuation de la guerre, dclarant qu'il empcherait ses sujets
de la payer. Paris, encourag, n'avait pas envie de payer non plus. En
vain, les crieurs qui proclamaient la taxe annonaient en mme temps
que celle de l'anne dernire avait t bien employe, qu'on avait
repris plusieurs places du Limousin. Le peuple de Paris ne se souciait
du Limousin ni du royaume; il ne paya point. Les prisons se
remplirent, les places se couvrirent de meubles  l'encan.
L'exaspration tait telle qu'il fallut dfendre,  son de trompe, de
porter ni pe ni couteau[242].

[Note 242: Le Religieux.]

Tout porte  croire que les impts n'taient pas excessifs, quoi qu'en
disent les contemporains. La France tait redevenue riche par la paix;
la main-d'oeuvre tait  haut prix dans les villes. Le fisc levait
plus facilement six francs par feu, qu'il n'aurait lev un franc
cinquante ans auparavant[243]. Mais cet argent tait lev avec une
violence, une prcipitation, une ingalit capricieuse, plus funeste
que l'impt mme.

[Note 243: Cela ressort d'une infinit de faits de dtail. Un
historien dont l'opinion est grave en ce qui touche l'conomie
politique, et que d'ailleurs on ne peut souponner d'oublier jamais la
cause du peuple, M. de Sismondi a compris ceci comme nous:
L'agriculture n'tait point dtruite en France, quoiqu'il semblt
qu'on et fait tout ce qu'il fallait pour l'anantir. Au contraire,
les granges brles par les dernires expditions des Anglais avaient
t rebties, les vignes avaient t replantes, les champs se
couvraient de moissons. Les arts, les manufactures, n'taient point
abandonns; au contraire, il parat qu'ils employaient un plus grand
nombre de bras dans les villes,  en juger par les statuts de corps de
mtiers qui se multipliaient dans toutes les provinces, et pour
lesquels on demandait chaque anne de nouvelles sanctions royales. La
richesse, si barbarement enleve  ceux qui l'avaient produite, tait
bientt recre par d'autres; et il faut bien que ce ft avec plus
d'abondance encore, car le produit des tailles et des impositions,
loin de diminuer, s'tait considrablement accru. Le roi levait plus
facilement six francs par feu dans l'anne, qu'il n'aurait lev un
franc cinquante ans auparavant. Sismondi, Histoire des Franais, t.
XII, p. 173.]

Que le peuple et ou n'et pas d'argent, il n'en voulait pas donner.
On lui disait que la reine faisait passer en Allemagne tout ce que le
duc d'Orlans ne gaspillait pas. On avait, disait-on, arrt  Metz
six charges d'or que la Bavaroise envoyait chez elle[244]. Les esprits
les plus sages accueillaient ces bruits; le grave historien du temps
croit que la taxe prcdente avait fourni la somme monstrueuse de huit
cent mille cus d'or[245], et que le duc et la reine avaient tout
mang.

[Note 244: Cum regina ex illis sex equos oneratos auro monetato in
Alemaniam mitteret, hoc in prdam venit Metensium (_de ceux de Metz_)
qui a conductoribus didicerunt quod alias finantiam similem in Alemaniam
conduxerant, unde mirati sunt multi, cum sic vellet depauperare Franciam
ut Alemanos ditaret.[TD-48] _Religieux de Saint-Denis, ms., folio
440._]

[TD-48: Comme la reine envoyait depuis chez eux et  destination de
l'Allemagne six chevaux chargs de monnaie d'or, le convoi fut arrt
chez les Messins qui apprirent des accompagnateurs qu'ils avaient dj
effectu un transfert analogue, et nombreux furent ceux qui s'tonnrent
qu'elle veuille ainsi dpouiller la France pour enrichir les
Allemands.]

[Note 245: Mihi pluries de summa sciscitanti responsum est, quod
octies ad centum millia scuta auri venerat, quam tamen propriis
deputaverunt usibus.[TD-49] _Ibidem, folio 439._]

[TD-49: M'tant inform  plusieurs reprises au sujet de cette somme,
on me rpondit qu'elle atteignait huit fois cent mille cus d'or, et
qu'ils l'avaient pourtant affecte  des usages privs.]

Pour juger ces assertions, pour apprcier l'ignorance et la
malveillance avec lesquelles on raisonnait des ressources du royaume,
il faut voir le beau plan que le parti du duc de Bourgogne proposait
pour la rforme des finances. Il y a, disait-on, _dix-sept cent
mille_ villes, bourgs et villages; tons-en sept cent mille qui sont
ruins; qu'on impose les autres  vingt cus seulement par an, cela
fera vingt millions d'cus; en payant bien les troupes, la maison du
roi, les collecteurs et receveurs, en rservant mme quelque chose
pour rparer les forteresses, il restera trois millions dans les
coffres du roi. Ce calcul de dix-sept cent mille clochers est
justement celui sur lequel s'appuie le factieux recteur de la satire
Mnippe.

Rien ne servit mieux le parti bourguignon que le sermon d'un moine
augustin contre la reine et le duc. La reine pourtant tait
prsente[246]. Le saint homme ne parla qu'avec plus de violence, et
probablement sans bien savoir qui il servait par cette violence. Il
n'y a pas de meilleur instrument pour les factions que ces fanatiques
qui frappent en conscience. Dans sa harangue, il attaquait ple-mle
les prodigalits de la cour, les abus, les nouveauts en gnral, la
danse, les modes, les franges, les grandes manches[247]. Il dit, en
face de la reine, que sa cour tait le domicile de dame Vnus,
etc.[248].

[Note 246: Le Religieux.]

[Note 247: Loricatis, fimbriatis et manicatis vestibus.[TD-50]
Religieux.]

[TD-50: des vtements aux lanires bien tresses, frangs et 
longues manches.]

[Note 248: Domina Venus.[TD-51] Religieux.--Cet Augustin, qui prcha
contre le duc d'Orlans, lui avait ddi un livre, qui peut-tre
n'avait pas t assez pay.]

[TD-51: La desse Vnus.]

On en parla au roi, qui, loin de se fcher, voulut aussi l'entendre.
Devant le roi, il en dit encore plus: Que les tailles n'avaient servi
 rien; que le roi lui-mme tait vtu du sang et des larmes du
peuple; que le duc (il ne le dsignait pas autrement) tait maudit, et
que, sans doute, Dieu ferait passer le royaume dans une main
trangre[249].

[Note 249: Te induere de substantia, lacrimis et gemitibus
miserrim plebis.[TD-52] Religieux.]

[TD-52: ... te vtir de la chair, des pleurs et des gmissements du
pauvre peuple.]

Le duc d'Orlans, si violemment attaqu, n'essayait point de regagner
les esprits. On l'accusait de prodigalit; il n'en fut que plus
prodigue; il y avait trop peu d'argent pour la guerre, il y en avait
assez pour les ftes, les amusements. loign si longtemps du
gouvernement par ses oncles, sous prtexte de jeunesse, il restait
jeune en effet; il avait pass la trentaine et n'en tait que plus
ardent dans ses folles passions.  cet ge d'action, l'homme que les
circonstances empchent d'agir se retourne avec violence vers la
jeunesse qui s'en va, vers les caprices d'un autre ge; mais il y
porte une fantaisie tout autrement difficile, insatiable; tout y
passe, rien n'y suffit; le plaisir d'abord, mais c'est bientt fini;
puis, dans le plaisir, l'aigre saveur du pch secret; puis le secret
ddaign, les jouissances insolentes du bruit, du scandale.

La _petite reine_ de Charles VI n'tait pas ce qu'il lui fallait; il
n'aimait que les grandes dames, c'est--dire les aventures, les
enlvements, les folles tragdies de l'amour. Il prit ainsi chez lui
la dame de Canny, et il la garda, au vu et su de tout le monde,
jusqu' ce qu'il en eut un fils. Ce fut le fameux Dunois.

Fut-il l'amant des deux Bavaroises, de Marguerite, femme de Jean sans
Peur, et de la reine Isabeau, propre femme de son frre? la chose
n'est pas improbable. Ce qui est sr, c'est qu'il semblait fort uni
avec Isabeau au conseil et dans les affaires; une si troite alliance
d'un jeune homme trop galant avec une jeune femme qui se trouvait
comme veuve du vivant de son mari, n'tait rien moins qu'difiante.

Matre de la reine, il semblait vouloir l'tre du royaume. Il profita
d'une rechute de son frre pour se faire donner par lui le
gouvernement de la Normandie. Cette province, la plus riche de toutes,
avait t convoite par le feu duc de Bourgogne. Le duc d'Orlans, qui
ne pouvait plus tirer d'argent de Paris, et trouv l d'autres
ressources. C'tait aussi des ports de Normandie qu'il et pu le mieux
diriger, contre l'Angleterre, les capitaines de son parti.
L'expdition du comte de la Marche, prpare  Brest, n'avait abouti 
rien; elle et peut-tre russi en partant d'Honfleur ou de Dieppe.
Les Normands, sans doute encourags sous main par le parti de
Bourgogne, reurent fort mal leur nouveau gouverneur; il essaya en
vain de dsarmer Rouen[250]. Il y avait une grande imprudence 
irriter ainsi cette puissante commune. Les capitaines des villes et
forteresses gardrent leurs places, contre lui, jusqu' nouvel ordre
du roi.

[Note 250: Ceux de Rouen rpondirent avec drision: Nous
porterons nos armes au chteau, c'est--dire que nous irons arms,
arms aussi nous reviendrons.]

Cette tentative du duc d'Orlans sur la Normandie excita de grandes
dfiances contre lui dans l'esprit de Charles VI, lorsqu'il eut une
lueur de bon sens. On s'adressa aussi  son orgueil. On lui apprit
dans quel honteux abandon sa femme et son frre le laissaient[251];
on lui dit que ses serviteurs n'taient plus pays, que ses enfants
taient ngligs, qu'il n'y avait plus moyen de faire face aux
dpenses de sa maison. Il demanda au dauphin ce qui en tait, l'enfant
dit oui, et que depuis trois mois la reine le caressait et le baisait
pour qu'il ne dit rien[252].

[Note 251: C'estoit grande piti de la maladie du roy, laquelle
luy tenoit longuement. Et quand il mangeoit, c'estoit bien gloutement
et louvissement. Et ne le pouvoit-on faire despoiller, et estoit tout
plein de poux, vermine et ordure. Et avoit un petit lopin de fer,
lequel il mit secrettement au plus prs de sa chair. De laquelle chose
on ne savoit rien, et luy avoit tout pourry la pauvre chair, et n'y
avoit personne qui ozast approcher de luy pour y remedier. Toutefois
il y avoit un physicien qui dit, qu'il estoit necessit d'y remedier,
ou qu'il estoit en danger, et que de la garison de la maladie il n'y
avoit remede, comme il luy sembloit. Et advisa qu'on ordonnast quelque
dix ou douze compagnons desguisez, qui fussent noircis, et aucunement
garnis dessous, pour doute qu'il ne les blessast. Et ainsi fut fait,
et entrerent les compagnons, qui estoient bien terribles  voir, en sa
chambre. Quand il les vid, il fut bien esbahi, et vinrent de faict 
luy: et avoit-on fait faire tous habillements nouveaux, chemise,
gippon, robbe, chausses, bottes, qu'un portoit. Ils le prirent, luy
cependant disoit plusieurs paroles, puis le dpouillerent, et luy
vestirent lesdites choses qu'ils avoient apportes. C'estoit grande
piti de le voir, car son corps estoit tout mang de poux et d'ordure.
Et si trouverent ladite piece de fer: toutes les fois qu'on le vouloit
nettoyer, falloit que ce fust par ladite maniere. Juvnal des
Ursins.]

[Note 252: Il tmoigna beaucoup de reconnaissance  une dame qui
avait soin du dauphin et supplait  la ngligence de sa mre. Il lui
donna le gobelet d'or dans lequel il venait de boire. (Religieux.)]

On obtint ainsi de Charles VI qu'il appelt le duc de Bourgogne;
celui-ci, sous prtexte de faire hommage de la Flandre, vint avec un
cortge qui tait plutt une arme. Il amenait avec lui la foule de
ses vassaux et six mille hommes d'armes. La reine et le duc d'Orlans
se sauvrent  Melun. Les enfants de France devaient les suivre le
lendemain; mais le duc de Bourgogne arriva  temps pour les
arrter[253].

[Note 253: Monstrelet, t. I, p. 163. Le greffier du Parlement,
contre son ordinaire, raconte ce fait avec dtail: Ce dit jour, le
roy estant malade en son hostel de Saint-Pol,  Paris, de la maladie
de l'alination de son entendement (laquelle a dur ds l'an mil
CCCIIIIXX et XIII, hors aucuns intervalles de resipiscence telle
quelle), et la royne et le duc d'Orliens Loys frre du roy estant 
Meleun, o len menoit le dauphin duc de Guienne aag de IX ans environ
et sa femme aagie de X ans ou environ, au mandement de la royne mre
dudit dauphin (qui venoit au roy comme len disoit pour faire hommage
aprs le dcs de Philippe son pre, oncle du roi, jadis de ses
terres, et pour le visiter et aviser comme len disoit du petit
gouvernement de ce royaume) soupeconans comme len disoit que la royne
n'eust mand ledit dauphin pour sa venue, chevaucha hastivement et
soudainement,  tout sa gent arme de Louvres en Parisis o il avoit
gen, en passant par Paris environ VII heures au matin, et a consuit
ledit dauphin son gendre qui avoit gen  Ville-Juyve  Genisy, et
ledit dauphin interrogu aprs salus o il aloit et si voudroit pas
bien retourner en sa bonne ville de Paris, a respondu que oy, comme
len disoit, le ramena environ XII heures contre le gr du marquis du
Pont cousin germain du roy et dudit duc et contre le gr du frre de
la royne qui le menoient, auquel dauphin alrent au-devant le roy de
Navarre cousin germain, le duc de Berry et le duc de Bourbon, oncles
du roy et plusieurs autres seigneurs qui estoient  Paris, et le
menrent au chasteau du Louvre pour tre plus seurement; dont se
tindrent mal contens lesdits duc d'Orliens et la royne, telement que
hinc ende s'assemblrent  Paris du coust dudit duc de Bourgogne le
duc de Lambourt son frre  grand nombre de gens d'armes, et ou
plat-paiz plusieurs de plusieurs paiz et  Meleun et ou paiz environ
du const du duc d'Orliens plusieurs, comme len disoit. Quil en
avendra? Dieu y pourvoi, car en lui doit estre esprance et science et
non in princibus nec in filiis hominum, in quibus non est salus.[TD-53]
_Archives, Registres du Parlement, Conseil, vol. XII, folio 222, 19
aot 1405._]

[TD-53: et non dans les princes ni dans les enfants des hommes, en
lesquels il n'est point de salut.]

Il avait besoin du jeune dauphin[254]. En l'absence du roi, il lui fit
prsider un conseil, compos des princes, des conseillers ordinaires,
o, de plus, on avait appel, chose nouvelle, le recteur et force
docteurs de l'Universit[255]. L, matre Jean de Nyelle, un docteur
de l'Artois, serviteur du duc de Bourgogne, pronona une longue
harangue sur les abus dont son matre demandait la rforme. Il termina
en accusant le duc d'Orlans de ngliger la guerre des Anglais,
montrant comment cette guerre tait juste, prtendant qu'avec les
subsides annuels, les tailles gnrales, et l'emprunt fait rcemment
aux riches et aux prlats, on pouvait bien la soutenir.

[Note 254: Il logea avec le dauphin pour tre plus sr de lui.]

[Note 255: Le Religieux.]

On ne peut que s'tonner d'un tel discours, lorsqu'on voit qu'alors
mme le duc de Bourgogne, comme comte de Flandre, venait de traiter
avec les Anglais, et que de plus il avait donn l'exemple de ne rien
payer pour la guerre. Le parti d'Orlans,  ce moment mme, reprenait
dix-huit petites places, puis soixante dans la Guienne. Le comte
d'Armagnac leur offrait la bataille sous les murs de Bordeaux[256]. Le
sire de Savoisy fit une course heureuse contre les Anglais. Des
secours furent envoys aux Gallois. Les chefs de ces expditions,
Albret, Armagnac, Savoisy, Rieux, Duchtel, taient tous du parti
d'Orlans.

[Note 256: Le comte d'Armagnac prit d'abord _dix-huit_ petites
places, selon le _Religieux, ms., 469 verso_: Burdegalensem adiit
civitatem, ipsis mandans quod si exire audebant...[TD-54]--Le conntable
d'Albret et le comte d'Armagnac, employant tour  tour les armes et
l'argent, se firent rendre _soixante_ forts ou villages fortifis.
_Religieux, 471, verso._]

[TD-54: Il arriva auprs de la ville de Bordeaux, leur faisant savoir
que s'ils osaient sortir...]

L'exaspration de Paris contre les taxes, la jalousie des princes
contre le duc d'Orlans, rendirent un moment Jean sans Peur matre de
tout. Le roi de Navarre, le roi de Sicile, le duc de Berri,
dclarrent que tout ce que le duc de Bourgogne avait fait tait bien
fait. Le clerg et l'Universit prchrent en ce sens. Puis, les
princes allrent un  un  Melun prier le duc d'Orlans de ne plus
assembler de troupes, et de laisser la reine revenir dans sa bonne
ville. Le vieux duc de Berri s'emporta jusqu' dire  son neveu qu'il
n'y avait aucun des princes qui ne le tint pour ennemi public;  quoi
le duc d'Orlans rpliqua seulement: Qui a bon droit, le garde[257]!

[Note 257: Sur les pennonceaux de leurs lances les Bourguignons
portoient: _ich houd_, je tiens,  l'encontre des Orlanois qui
avoient: _je l'envie_. Monstrelet.]

Il rpondit aussi  l'ambassade de l'Universit, au recteur, aux
docteurs, qui venaient le sermonner sur les biens de la paix. Il les
harangua  son tour en langue vulgaire, mais dans leur style, opposant
syllogisme  syllogisme, citation  citation. Il concluait par les
paroles suivantes, auxquelles il n'y avait, ce semble, rien 
rpondre: l'Universit ne sait pas que le roi tant malade et le
dauphin mineur, c'est au frre du roi qu'il appartient de gouverner le
royaume. Et comment le saurait-elle? L'Universit n'est pas franaise;
c'est un mlange d'hommes de toute nation[258]; ces trangers n'ont
rien  voir dans nos affaires... Docteurs, retournez  vos coles.
Chacun son mtier. Vous n'appelleriez pas apparemment des gens d'armes
 opiner sur la foi[259]. Et il ajouta d'un ton plus lger: Qui vous
a charg de ngocier la paix entre moi et mon cousin de Bourgogne? Il
n'y a entre nous ni haine ni discorde[260].

[Note 258: Bulus.]

[Note 259: In casu fidei ad consilium milites non evocaretis.[TD-55]
Religieux.]

[TD-55: Vous ne solliciteriez pas l'avis d'une assemble de chevaliers
sur un sujet touchant la foi.]

[Note 260: Monstrelet prtend que le duc d'Orlans avait pris
l'Universit pour juge et arbitre.--Ce qui est plus sr, c'est qu'il
s'adressa au Parlement: Si requeroit la cour qu'elle ne souffrist
ledict dauphin estre transport... _Archives, Reg. du Parlem. Cons.,
vol. XII, f. 222._]

Le duc de Bourgogne comptait sur Paris. Il avait achev de gagner les
Parisiens par la bonne discipline de ses troupes qui ne prenaient rien
sans payer. Les bourgeois avaient t autoriss  se mettre en
dfense,  refaire les chanes de fer qui barraient les rues; on en
forgea plus de six cents en huit jours. Mais quand il voulut mener
plus loin les Parisiens et les dcider  le suivre contre le duc
d'Orlans, ils refusrent nettement. Ce refus rendit la rconciliation
plus facile. Les princes consentirent  un rapprochement. Les deux
partis avaient  craindre la disette. Le duc d'Orlans rentra dans
Paris, toucha dans la main au duc de Bourgogne[261], et consentit aux
rformes qu'il avait proposes. Quelques suppressions d'officiers,
quelques rductions de gages, ce fut toute la rforme. Mais la
discorde restait la mme entre les princes. Le duc d'Orlans, doux et
insinuant, avait trouv moyen de regagner son oncle de Berri et
presque tout le conseil; il reprenait peu  peu le pouvoir. On essaya
bientt d'un nouvel accord aussi inutile que le premier.

[Note 261: Si l'on en croyait la chronique suivie par M. de
Barante, ils auraient couch dans le mme lit.]

Il n'y avait qu'une chance de paix; c'tait le cas o les Anglais, par
leurs pirateries, par leurs ravages autour de Calais, dcideraient le
duc de Bourgogne, comte de Flandre,  agir srieusement contre eux et
 s'arranger avec le duc d'Orlans. On put croire un moment que les
ennemis de la France lui rendraient ce service. En 1405, les Anglais,
voyant que Philippe le Hardi tait mort, crurent avoir meilleur march
de la veuve et du jeune duc; ils tentrent de s'emparer du port de
l'cluse. Et ceci ne fut pas une tentative individuelle, un coup de
piraterie, mais bien une expdition autorise, par une flotte royale,
et sous la conduite du duc de Clarence, le propre fils d'Henri IV.
C'tait justement le moment o le nouveau comte de Flandre venait de
renouveler les trves marchandes avec les Anglais[262].

[Note 262: Promesse de la duchesse de Bourgogne et du duc Jean,
son fils, qui s'engagent  suivre l'instruction du roi pour rgler le
commerce des Flamands avec les Anglais, 19 juin 1404. _Archives_,
_Trsor des Chartes_, J. 573.]

Voil les princes d'accord pour agir contre l'ennemi. Le duc de
Bourgogne se charge d'assiger Calais, tandis que le duc d'Orlans
fera la guerre en Guienne. Calais et Bordeaux taient bien les deux
points  attaquer, mais ce n'tait pas trop des forces runies du
royaume pour une seule des deux entreprises; les tenter toutes deux 
la fois, c'tait tout manquer.

Calais ne pouvait gure se prendre que l'hiver et par un coup de main;
c'est ce que vit plus tard le grand Guise[263]. Le duc de Bourgogne
avertit longuement l'ennemi par d'interminables prparatifs; il
rassembla des troupes considrables, des munitions infinies, douze
cents canons[264], petits il est vrai. Il prit le temps de btir une
ville de bois pour enfermer la ville. Pendant qu'il travaille et
charpente, les Anglais ravitaillent la place, l'arment, la rendent
imprenable.

[Note 263: L'hiver, au contraire, dcouragea le duc de Bourgogne.
(Juvnal des Ursins.)]

[Note 264: Voyez le curieux travail de M. Lacabane sur l'_Histoire
de l'artillerie au moyen ge_ (manuscrit en 1840).]

Le duc d'Orlans ne russit pas mieux. Il commena la campagne trop
tard, comme  l'ordinaire, se mettant en route lorsqu'il et fallu
revenir. On lui disait bien pourtant qu'il ne trouverait plus rien
dans la campagne, ni vivres ni fourrages, que l'hiver approchait; il
rpondait avec lgret que la gloire en serait plus grande d'avoir 
vaincre l'Anglais et l'hiver.

Les Gascons qui l'avaient appel se ravisrent et ne l'aidrent
point[265]. N'ayant qu'une petite arme de cinq mille hommes, il ne
pouvait se hasarder d'attaquer Bordeaux; il aurait voulu du moins en
saisir les approches; il tta Blaye, puis Bourg. Le sige trana dans
la mauvaise saison; les vivres manqurent, une flotte qui en apportait
de la Rochelle fut prise en mer par les Anglais. Les troupes affames
se dbandrent. Le duc d'Orlans s'obstinait  ce malheureux sige,
sans espoir, mais s'tourdissant, jouant la solde des troupes, n'osant
revenir.

[Note 265: Ferebatur capitaneos ad custodiam Aquitani deputatos
dominum ducem Aurelianensem antea sollicitasse, ut... aggrediendo armis
patriam Burdegalensem...--Iter arripuit, quamvis minime ignoraret
agilitatem Vasconum et quantis astuciis Francos reiteratis vicibus
deceperunt ab antiquo.[TD-56] _Religieux de Saint-Denis, ms., folios
489, 490_.]

[TD-56: On disait qu'auparavant les capitaines chargs de la dfense
de l'Aquitaine avait press Monseigneur le Duc d'Orlans de... en
assigeant la mtropole bordelaise... Il lana donc l'expdition, bien
qu'il n'ignort en rien l'inconstance des Gascons et par combien de
ruses ils avaient dj par le pass trahi plus d'une fois les
Franais.]

Il savait bien ce qui l'attendait  Paris. Le duc de Bourgogne y tait
dj; il ameutait le peuple contre lui, le dsignait comme l'ami des
Anglais, l'accusait d'avoir dtourn pour sa belle expdition de
Guienne l'argent avec lequel on et pris Calais[266]. Paris tait fort
mu, l'Universit, le clerg mme. Le duc d'Orlans avait rcemment
irrit l'vque et l'glise de Paris;  son dpart pour la Guienne, il
avait t  Saint-Denis baiser les os du patron de la France; ceux de
Paris, qui prtendaient avoir les vraies reliques du saint, ne
pardonnrent pas au duc de dcider ainsi contre eux.

[Note 266: Monstrelet dit que l'on avait abus du nom du roi pour
dfendre aux capitaines de la Picardie et du Boulenois d'aider le duc
de Bourgogne. Monstrelet, t. I, p. 192.--Le duc rclama des
ddommagements. V. _Compte des dpenses faites par le duc de Bourgogne
pour le sige de Calais_, extrmement important pour l'histoire de
l'artillerie, et en gnral du matriel de la guerre. _Archives,
Trsor des Chartes_, J. 922.]

Peu  peu, Paris devenait unanime contre le duc d'Orlans. Les gens de
l'Universit de Paris couvaient contre lui une haine profonde, haine
de docteurs, haine de prtres. D'abord, il tait l'ami du pape leur
ennemi, il faisait donner les bnfices  d'autres qu'aux
universitaires, il les affamait. Autre crime:  l'Universit de Paris,
il opposait les universits d'Orlans, d'Angers, de Montpellier et de
Toulouse, toutes favorables au pape d'Avignon[267]. Il soutenait,
comme on l'a vu, que l'Universit de Paris n'tait pas franaise, que,
compose en grande partie d'trangers, elle ne pouvait s'immiscer dans
les affaires du royaume. C'taient l de terribles griefs auprs de
nos docteurs. Peut-tre cependant lui auraient-ils  la rigueur
pardonn tout cela; mais ce qui tait bien autrement grave pour des
lettrs, dcidment irrmissible et inexpiable, il se moquait d'eux.

[Note 267: Bulus.]

Dj suranne pour la science et l'enseignement, l'Universit de Paris
avait atteint l'apoge de sa puissance. Elle tait devenue, pour ainsi
dire, l'autorit. Depuis plus d'un sicle, cette vieille ane des
rois avait parl haut dans la maison de son pre, fille quivoque[268]
en soutane de prtre, et comme les vieilles filles, aigre et
colrique. Le roi aussi l'avait gte, ayant besoin d'elle contre les
templiers, contre les papes. Dans le grand schisme, elle se chargea de
choisir pour la chrtient et choisit Clment VII; puis elle humilia
son pape.

[Note 268: On a dbattu pendant cinq cents ans cette question
insoluble si l'Universit tait un corps ecclsiastique ou laque.]

C'tait pour le roi un instrument peu sr et qui souvent le blessait
lui-mme. Au moindre mcontentement, l'Universit venait lui dclarer
que la Fille des rois, lse dans ses privilges, irait, brebis
errante[269], chercher un autre asile. Elle fermait ses classes, les
coliers se dispersaient, au grand dommage de Paris. Alors on se
htait de courir aprs eux, de finir la _secessio_, de rappeler les
_gens togata_ du mont Aventin.

[Note 269: Quasi ovem errabundam.[TD-57] Religieux.]

[TD-57: Comme une brebis errante.]

L'Universit ne s'en tint pas  ces moyens ngatifs. Bientt, associe
au petit peuple, elle donna ses ordres  l'htel Saint-Paul et traita
le roi presque aussi mal qu'elle avait trait le pape. Dans cette
clipse misrable de la papaut, de l'Empire, de la royaut,
l'Universit de Paris trnait, frule en main, et se croyait reine du
monde.

Et il y avait bien quelque raison dans cette absurdit. Avant
l'imprimerie, avant la domination de la presse sous laquelle nous
vivons, toute publicit tait dans l'enseignement oral que
dispensaient les universits; or, la premire et la plus influente de
toutes tait celle de Paris.

Puissance immense,  peu prs sans contrle. Et dans quelles mains se
trouvait-elle? Aux mains d'un peuple de docteurs aigris par la misre,
en qui d'ailleurs la haine, l'envie, les mauvaises passions, avaient
t soigneusement cultives par une ducation de polmique et de
dispute. Ces gens arrivaient  la puissance, ils devaient montrer
combien l'ristique sche et durcit la fibre morale, comment, porte
du raisonnement dans la ralit, elle continue d'abstraire, abstrait
la vie et raisonne le meurtre, comme tout autre ngation.

De bonne heure, l'Universit avait commenc la guerre contre le duc
d'Orlans. Ds 1402, elle dclara les ennemis de la soustraction
d'obdience, les amis du pape, pcheurs et fauteurs du schisme. Le
prince, si clairement dsign, demanda rparation; mais le mme soir,
l'un des plus clbres docteurs et prdicateurs, Courtecuisse,
renouvela l'invective.

Deux ans aprs, l'Universit saisit une occasion de frapper un des
principaux serviteurs du duc d'Orlans et de la reine, le sire de
Savoisy. Ce seigneur, qui avait fait des expditions heureuses contre
les Anglais, avait autour de lui une maison toute militaire, des
serviteurs insolents, des pages fort mal disciplins; un de ceux-ci
donna des perons  son cheval tout au travers d'une procession de
l'Universit; les coliers le souffletrent, les gens de Savoisy
prirent parti, poursuivirent les coliers qui se jetrent dans
Sainte-Catherine; des portes, ils tirrent au hasard dans l'glise, au
grand effroi du prtre qui disait la messe en ce moment. Plusieurs
coliers furent blesss. Savoisy eut beau demander pardon 
l'Universit et offrir de livrer les coupables[270]. Il fallut qu'il
perptut le souvenir de son humiliation, en fondant une chapelle de
cent livres de rentes; que son propre htel, l'un des plus beaux
alors, ft dmoli de fond en comble. Les peintures admirables dont il
tait dcor ne purent toucher les scolastiques[271]. La dmolition se
fit  grand bruit, au son des trompettes qui proclamaient la victoire
de l'Universit[272].

[Note 270: Il dclara mme qu'il tait prt  pendre le coupable
de sa propre main. (Religieux.)]

[Note 271: Le roi ne put sauver qu'une galerie peinte  fresque,
qui tait btie sur les murs de la ville, et on lui en fit payer la
valeur.]

[Note 272: Cum lituis et instrumentis musicis.[TD-58] Religieux.]

[TD-58: au son des buccins et d'autres instruments de musique.]

Elle avait suspendu ses leons et dfendu les prdications jusqu' ce
qu'elle et obtenu cette rparation clatante. Elle usa du mme moyen
lorsque Benot XIII s'tant chapp d'Avignon, le duc d'Orlans fit
rvoquer par le roi la soustraction d'obdience, et que le pape
ordonna la leve d'un dcime sur le clerg, dont le duc aurait profit
sans doute. Un concile assembl  Paris n'osait rien dcider.
L'Universit, par l'organe d'un de ses docteurs, Jean Petit, clata
avec violence contre le pape, contre les fauteurs du pape, contre
l'Universit de Toulouse qui le soutenait; celle de Paris exigea du
roi un ordre au Parlement de faire brler la lettre qu'avaient crite
ceux de Toulouse  cette occasion. La terreur tait si grande que le
mme Savoisy, rcemment maltrait par l'Universit, se chargea de
porter au Parlement l'ordre du roi. Cet homme, intrpide devant les
Anglais, rampait devant la puissance populaire, dont il avait vu de si
prs la force et la rage.

On peut juger de l'insolence des coliers aprs de telles victoires;
ils se croyaient dcidment les matres sur le pav de Paris. Deux
d'entre eux, un Breton et un Normand, firent je ne sais quel vol. Le
prvt, messire de Tignonville, ami du duc d'Orlans, jugeant bien que
s'il les renvoyait  leurs juges ecclsiastiques ils se trouveraient
les plus innocentes personnes du monde, les traita comme dchus du
privilge de clricature, les mit  la torture, les fit avouer, puis
les envoya au gibet. L-dessus, grande clameur de l'Universit et des
clercs en gnral.

Les princes, ne pouvant abandonner le prvt, rpondaient aux
universitaires qu'ils pouvaient aller dpendre et inhumer les corps,
et qu'il n'en ft plus parl. Mais ce n'tait pas leur compte; ils
voulaient que le prvt fondt deux chapelles, qu'il ft dclar
inhabile  tout emploi, qu'il allt dpendre lui-mme les deux clercs
et les inhumt de ses mains, aprs les avoir baiss, ces cadavres dj
pourris et infects,  la bouche[273].

[Note 273: Post oris osculum.[TD-59] Religieux.]

[TD-59: Aprs un baiser sur la bouche.]

Tout le clerg soutint l'Universit. Non-seulement les classes furent
fermes, mais les prdications suspendues, et cela dans le saint temps
de Nol, pendant tout l'Avent, tout le Carme,  la fte mme de
Pques. Dj, l'anne prcdente, les prdications et l'enseignement
avaient t suspendus aux mmes poques pour ne pas payer le dcime.
Ainsi le clerg se vengeait aux dpens des mes qui lui taient
confies, il refusait au peuple le pain de la parole dans le temps des
plus saintes ftes, parmi les misres de l'hiver, lorsque les mes ont
tant besoin d'tre soutenues. La foule allait aux glises et n'y
trouvait plus de consolation[274]. L'hiver, le printemps, passrent
ainsi silencieux et funbres.

[Note 274: En rcompense, les mntriers semblent s'tre
multiplis. Leur corporation devient importante. Elle fait confirmer
ses statuts. _Portef. Fontanieu_, 24 avril 1407.]

Le duc d'Orlans avait beaucoup  craindre; le peuple s'en prenait de
tout  lui. Son parti s'affaiblissait. Il reut un nouveau coup par la
mort de son ami Clisson. Tant qu'il vivait, tout vieux qu'il tait,
Clisson faisait peur au duc de Bretagne.

Quelque temps auparavant, le duc et la reine se promenant ensemble du
ct de Saint-Germain, un effroyable orage fondit sur eux; le duc se
rfugia dans la litire de la reine; mais les chevaux effrays
faillirent les jeter dans la rivire. La reine eut peur, le duc fut
touch; il dclara vouloir payer ses cranciers, ne sachant pas sans
doute lui-mme combien il tait endett. Mais il en vint plus de huit
cents; les gens du duc ne payrent rien et les renvoyrent.

Dans ce triste hiver de 1407, le duc et la reine crurent ramener les
esprits en ordonnant au nom du roi la suspension du droit de _prise_,
celui de tous les abus qui faisait le plus crier. Les matres d'htel
du roi, des princes, des grands, prenaient sur les marchs, dans les
maisons, tout ce qui pouvait servir  la table de leurs matres, ce
qui les tentait eux-mmes, ce qu'ils pouvaient emporter; meubles,
linge, tout leur tait bon. Les gens du duc et de la reine avaient
rudement pill; ils eurent beau suspendre l'exercice de ce droit
odieux[275]; le peuple leur en voulait trop, il ne leur en sut aucun
gr.

[Note 275: Ils le suspendirent pour quatre ans. 7 septembre 1407.]

Tout tournait contre eux. La reine, depuis longtemps loigne de son
mari, n'en tait pas moins enceinte; elle attendait, souhaitait un
enfant. Elle accoucha en effet d'un fils, mais qui mourut en naissant.
Il fut pleur de sa mre plus qu'on ne pleure un enfant de cet ge
quand on en a dj plusieurs autres; pleur comme un gage d'amour.

Le duc d'Orlans lui-mme tait malade, il se tenait  son chteau de
Beaut. Ce replis onduleux de la Marne et ses les boises[276], qui
d'un ct regardent l'aimable coteau de Nogent, de l'autre l'ombre
monacale de Saint-Maur[277], a toujours eu un inexplicable
attrait de grce mlancolique. Dans ces les, sur la belle et
dangereuse rivire, s'leva jadis une villa mrovingienne, un palais
de Frdgonde[278]; l, plus tard, fut la chre retraite o Charles
VII crut vainement mettre en sret son trsor, la bonne et belle
Agns[279]. Ce chteau d'Agns Sorel tait celui mme de Louis
d'Orlans; il s'y tenait malade au mois de novembre 1407; c'tait la
fin de l'automne, les premiers froids, les feuilles tombaient.

[Note 276:

  Marne l'enceint.....
  Et belle tour qui garde les dtrois.
  _O l'en se puet retraire  sauvet_;
  Pour tous ces poins li doulz prince courtois
  Donna ce nom  ce lieu de Beaut.
                                                  Eustache Deschamps.]

[Note 277: Saint-Maur tait alors une grande abbaye fortifie.]

[Note 278: C'est de la Marne qu'un pcheur retira le corps du
jeune fils de Chilpric, noy par sa martre.]

[Note 279: Elle mourut jeune, et l'on crut qu'elle tait
empoisonne. Ce chteau d'Agns dans une le fait penser au labyrinthe
de la belle Rosamonde. V. la jolie ballade.]

Chaque vie a son automne, sa saison jaunissante, o toute chose se
fane et plit; plt au ciel que ce ft la _maturit_; mais
ordinairement c'est plus tt, bien avant l'ge _mr_. C'est ce point,
souvent peu avanc de l'ge, o l'homme voit les obstacles se
multiplier tout autour, o les efforts deviennent inutiles, o
s'abrge l'espoir, o, le jour diminuant, grandissent peu  peu les
ombres de l'avenir... On entrevoit alors, pour la premire fois, que
la mort est un remde, qu'elle vient au secours des destines qui ont
peine  s'accomplir.

Louis d'Orlans avait trente-six ans; mais dj, depuis plusieurs
annes, parmi ses passions mme et ses folles amours, il avait eu des
moments srieux[280]. Il avait fait, crit de sa main, un testament
fort chrtien, fort pieux, plein de charit et de pnitence. Il y
ordonnait d'abord le payement de ses cranciers, puis des legs aux
glises, aux collges, aux hpitaux, d'abondantes aumnes. Il y
recommandait ses enfants  son ennemi mme, au duc de Bourgogne; il
prouvait le besoin d'expier; il demandait  tre port au tombeau sur
une claie couverte de cendres[281].

[Note 280: Ad multa vitia prceps fuit, qu tamen horruit cum ad
virilem tatem pervenisset.[TD-60] Religieux.]

[TD-60: (pendant sa jeunesse) il fut port  de nombreux vices qu'il
prit en revanche en horreur quand il fut parvenu  l'ge mr.]

[Note 281: Son testament fut trouv crit tout entier de sa main,
quatre ans avant sa mort. La bont de son me confiante et sans fiel
se manifestait dans la recommandation qu'il faisait de ses enfants aux
soins de son oncle le duc Philippe, tandis qu'ils taient dj au plus
fort de leurs querelles. On y voyait le got et la connaissance
familire des divines critures et des choses saintes. Durant sa vie,
il avait t le plus magnifique des princes dans ses dons aux glises.
Ses dernires volonts taient plus librales encore. Aprs le
payement de ses dettes qu'il recommandait d'une faon expresse,
commenait un merveilleux dtail de toutes les fondations qu'il
ordonnait, des prires et services funbres qu'il prescrivait pour sa
mmoire et dont les crmonies tait soigneusement dtermines. Il
assignait des fonds pour construire une chapelle dans chaque glise de
Sainte-Croix d'Orlans, Notre-Dame de Chartres, Saint-Eustache et
Saint-Paul de Paris. En outre, comme il avait une dvotion
particulire pour l'ordre des religieux Clestins, il fondait une
chapelle dans chacune des glises qu'ils avaient en France, au nombre
de treize, sans parler des richesses qu'il laissait  leur maison de
Paris. Il avait voulu y tre inhum en habit de l'ordre, port
humblement au tombeau sur une claie couverte de cendre, et que sa
statue de marbre le reprsentt aussi vtu de cette robe. Les pauvres
et les hpitaux n'taient pas oublis dans ses bienfaits; et son amour
pour les lettres paraissait dans la fondation de six bourses au
collge de l'Ave Maria. Histoire des Clestins, par le P. Beurrier. M.
de Barante, t. III, p. 95, 3e dition. Voir l'acte original, insr en
entier par Godefroy,  la suite de Juvnal des Ursins, p. 631-646.]

Au temps o nous sommes parvenus, il n'eut un pressentiment que trop
vrai de sa fin prochaine. Il allait souvent aux Clestins; il aimait
ce couvent; dans son enfance, sa bonne dame de gouvernante l'y menait
tout petit entendre les offices. Plus tard, il y visitait frquemment
le sage Philippe de Maizires, vieux conseiller de Charles V, qui s'y
tait retir[282]. Il sjournait mme quelquefois au couvent, vivant
avec les moines, comme eux, et prenant part aux offices de jour et de
nuit. Une nuit donc qu'il allait aux matines et qu'il traversait le
dortoir, il vit, ou crut voir, la Mort[283]. Cette vision fut
confirme par une autre; il se croyait devant Dieu et prt  subir son
jugement. C'tait un signe solennel qu'au lieu mme o avait commenc
son enfance il ft ainsi averti de sa fin. Le prieur du couvent auquel
il se confia crut aussi qu'en effet il lui fallait songer  son me et
se prparer  bien mourir.

[Note 282: Jean Petit prtend qu'ils conspiraient ensemble.
(Monstrelet).]

[Note 283: Telle tait la tradition du couvent. Les moines avaient
fait peindre cette vision dans leur chapelle  ct de l'autel; on y
voyait la Mort tenant une faux  la main, et montrant au duc d'Orlans
cette lgende: Juvenes ac senes rapio.[TD-61] Millin.]

[TD-61: J'emporte jeunes et vieux.]

Ce ne fut pas une apparition moins sinistre qu'il eut bientt au
chteau de Beaut. Il y reut une trange visite, celle de Jean sans
Peur. Il devait peu s'y attendre, un nouveau motif avait encore aigri
leur haine. Les Ligeois ayant chass leur vque, jeune homme de
vingt ans, qui voulait tre vque sans se faire prtre[284], ils en
avaient lu un autre, avec l'appui du duc d'Orlans et du pape
d'Avignon. L'vque chass tait justement le beau-frre du duc de
Bourgogne. Si le duc d'Orlans, matre du Luxembourg, tendait encore
son influence sur Lige, son rival allait avoir une guerre permanente
chez lui, en Brabant, en Flandre; la France lui chappait. Ce danger
devait porter son exaspration au comble[285].

[Note 284: Urgebant ut aut sacris initiaretur, aut certe episcopatum
abdicaret.[TD-62] Zanfliet est ici d'autant plus croyable que sa
partialit pour l'vque est partout visible. Corn. Zanfliet, Leodiensi
monachi Chronicon, apud Martene, Amplissima Collectio, t. V, p. 360.
Voir aussi Catalogus episcoporum Leodensium, auctore Placentio, ann.
1403-1408, et la Collection de Chapeauville.]

[TD-62: Ils faisaient pression, soit pour qu'il ft initi aux choses
sacres, soit pour qu'il renont dfinitivement  l'piscopat.]

[Note 285: Dans l'attente d'une guerre prochaine, il s'tait
assur de l'alliance du duc de Lorraine (6 avril 1407), et il avait
pris  son service le marchal de Boucicaut. Boucicaut promet de le
servir envers et _contre tous_, sauf le roi et ses enfants, en
mmoire de ce que le duc de Bourgogne lui a sauv la vie, estant pris
des Turcs. _Fonds Baluze_, 18 juillet 1407.]

Ds longtemps, il avait annonc des rsolutions violentes. En 1405,
lorsque les deux rivaux taient en prsence sous les murs de Paris,
Louis d'Orlans ayant pris pour emblme un bton noueux, Jean sans
Peur prit pour le sien un rabot. Comment le bton devait-il tre
_rabot_[286]? on pouvait tout craindre.

[Note 286: On disait aprs la mort du duc d'Orlans: Baculum
nodosum factum esse planum. Meyer.--Devises: Mgr d'Orlans, _Je suis
mareschat de grant renomme. Il en appert bien, j'ay forge leve._ Mgr
de Bourgogne, _Je suis charbonnier d'trange contre. J'ay assez
charbon pour faire fume._ Mss. Colbert, Regius.]

Le duc de Berri, plein d'inquitude, crut gagner beaucoup sur son
neveu en le dcidant  aller voir le malade. Soit pour tromper son
oncle, soit par un sentiment de haineuse curiosit, il se contraignit
jusque-l. Le duc d'Orlans allait mieux; le vieil oncle prit ses
deux neveux, les mena entendre la messe, et les fit communier de la
mme hostie; il leur donna un grand dner de rconciliation, et il
fallut qu'ils s'embrassassent. Louis d'Orlans le fit de bon coeur,
tout porte  le croire; la veille, il s'tait confess et avait
tmoign amendement et repentance. Il invita son cousin  dner avec
lui le dimanche suivant; il ne savait point qu'il n'y aurait pas de
dimanche pour lui.

On voit encore aujourd'hui, au coin de la Vieille rue du Temple et de
la rue des Francs-Bourgeois, une tourelle du XVe sicle, lgre,
lgante, et qui contraste fort avec la laide maison, qui de ct et
d'autre s'y est gauchement accroche. Cette tourelle fermait, de ce
ct, le grand enclos de l'htel Barbette, occup en 1407 par la reine
Isabeau, en 1550 par Diane de Poitiers.

L'htel Barbette plac hors de l'enceinte de Philippe Auguste, entre
les deux juridictions de la ville et du Temple, libre galement de
l'une et de l'autre, avait t longtemps soustrait, par sa position,
aux gnes de la ville, couvre-feu, fermeture des portes, etc. Enferm
plus tard dans l'enceinte de Charles V, il n'en tait pas moins, dans
ce quartier peu frquent, hors de la surveillance des honntes et
mdisants bourgeois de Paris[287].

[Note 287: Les maisons places ainsi n'avaient pas bon renom. On
le voit par les plaintes que faisaient les chanoines de Saint-Mry
contre les mauvais lieux qui se trouvaient le long de la vieille
enceinte de Philippe-Auguste. Ils obtinrent une ordonnance d'Henri VI,
roi de France et d'Angleterre, pour en purger ce quartier.]

Cet htel, bti par le financier tienne Barbette, matre de la
monnaie sous Philippe le Bel, fut pill dans la grande sdition o le
peuple enrag poursuivit le roi jusqu'au Temple (1306). Le mme htel,
quatre-vingts ans aprs, appartenait  un autre parvenu, au grand
matre Montaigu, l'un des Marmousets qui gouvernaient le royaume. Ils
y firent coucher Charles VI la veille de son dpart pour la Bretagne,
lorsque, malgr ses oncles, ils parvinrent  le tirer de Paris pour
lui faire poursuivre la vengeance de l'assassinat de Clisson.
Montaigu, ami, comme Clisson, du duc d'Orlans, fit sa cour  la reine
en lui cdant cette maison commode; elle n'aimait pas l'htel
Saint-Paul o vivait son mari; ce mari la gnait quand il tait fou,
bien plus encore quand il ne l'tait pas.

Elle avait embelli  plaisir ce sjour de prdilection, l'avait
agrandi, tendu jusqu' la rue de la Perle. Les jardins taient
d'autant mieux ferms et solitaires, que le long de la Vieille rue du
Temple ils se trouvaient masqus d'une ligne de maisons qui
regardaient la rue, et ne voyaient rien derrire, tout au plus le mur
du mystrieux htel.

La reine y accoucha le 10 novembre. Les deux princes communirent
ensemble le 20; le 22, ils mangrent chez le duc de Berri,
s'embrassrent et se jurrent une amiti de frres. Cependant, depuis
le 17, le duc de Bourgogne avait tout prpar pour tuer ce frre; il
lui avait dress embuscade prs de l'htel Barbette, les assassins
attendaient.

Ds la Saint-Jean, c'est--dire depuis plus de quatre mois, Jean sans
Peur cherchait une maison pour ce guet-apens. Un clerc de
l'Universit, qui tait son homme, avait charg un _couratier_ public
de maisons de lui en louer une o il voulait, disait-il, mettre du
vin, du bl et autres denres que les coliers et les clercs
recevaient de leur pays, et qu'ils avaient le privilge universitaire
de vendre sans droit. Le courtier lui trouva et lui fit livrer, le 17
novembre, la maison de l'image Notre-Dame, Vieille-Rue-du-Temple, en
face l'htel de Rieux et de la Bretonnerie. Le duc de Bourgogne y fit
entrer de nuit des gens  lui, entre autres un ennemi mortel du duc
d'Orlans, un Normand, Raoul d'Auquetonville, ancien gnral des
finances, que le duc avait chass pour malversation. Raoul rpondait
de tuer; un valet de chambre du roi promit, pour argent, de livrer et
de trahir.

Le lendemain du repas de rconciliation, le mercredi 23 novembre 1407,
Louis d'Orlans avait t comme  l'ordinaire chez la reine; il y
avait soup, et gaiement, pour essayer de consoler la pauvre
mre[288]. Le valet de chambre du roi arrive en hte et dit que le roi
demande son frre, qu'il veut lui parler[289]. Le duc, qui avait dans
Paris six cents chevaliers ou cuyers, n'avait pourtant pas amen
grand monde avec lui, aimant mieux sans doute faire  petit bruit ces
visites dont on ne mdisait que trop. Il laissa mme  l'htel
Barbette une partie de ceux qui l'avaient suivi, comptant peut-tre y
retourner quand il serait quitte du roi. Il n'tait que huit heures;
c'tait de bonne heure pour les gens de la cour, mais tard pour ce
quartier retir, en novembre surtout. Il n'avait avec lui que deux
cuyers monts sur un mme cheval, un page et quelques valets pour
clairer. Il s'en allait, vtu d'une simple robe de damas noir, par la
Vieille-Rue-du-Temple, en arrire de ses gens, chantant  demi-voix et
jouant avec son gant, comme un homme qui veut tre gai. Nous savons
ces dtails par deux tmoins oculaires: un valet de l'htel de Rieux
et une pauvre femme qui logeait dans une chambre dpendante du mme
htel. Jaquette, femme de Jacques Griffart, cordonnier, dposa
qu'tant  sa fentre haute sur la rue pour voir si son mari ne
revenait pas, et y prenant un lange qui schait, elle vit passer un
seigneur  cheval, et un moment aprs, comme elle couchait son enfant,
elle entendit crier:  mort!  mort! Elle courut  la fentre, son
enfant dans les bras, et elle vit le mme seigneur  genoux dans la
rue, sans chaperon; autour de lui, sept ou huit hommes, le visage
masqu, qui frappaient dessus de haches et d'pes; lui, il mettait
son bras devant en disant quelques mots, comme: Qu'est ceci? D'o
vient ceci? Il tomba, mais ils ne continuaient pas moins  frapper
d'estoc et de taille. La femme, qui voyait tout, criait au meurtre
tant qu'elle pouvait. Un homme qui l'aperut  la fentre lui dit:
Taisez-vous, mauvaise femme. Alors,  la lueur des torches, elle vit
sortir de la maison de l'image Notre-Dame un grand homme avec un
chaperon rouge descendant sur les yeux; il dit aux autres: teignez
tout, allons-nous-en, il est bien mort! Quelqu'un lui donna encore un
coup de massue, mais il ne remuait plus. Prs de lui gisait un jeune
homme qui, tout mourant qu'il tait, se souleva en criant: Ah!
monseigneur mon matre[290]. C'tait le page qui ne l'avait pas
quitt et s'tait jet au-devant des coups. Ce page tait Allemand; il
avait peut-tre t donn  Louis d'Orlans par Isabeau de Bavire.

[Note 288: Dolorem... studuit mitigare... coena jocunda peracta.[TD-63]
Religieux.]

[TD-63: Il s'appliqua...  apaiser la douleur... aprs un joyeux dner.]

[Note 289: Monstrelet.]

[Note 290: Dposition de Jacquette Griffart. Mm. Acad., t. XXI,
p. 526 et suiv.: Elle s'en alla de sa dite fenestre pour coucher son
enfant, et incontinent aprs ouit crier, etc...--L'autre tmoin
oculaire, serviteur d'un neveu du marchal de Rieux, dpose aussi;
Que le jour d'hier au soir, environ huit heures de nuit..., estant 
l'huis d'une des salles... qui ont gart la Vieille rue du Temple...
ouit et entendit qu'en la rue avoit grand cliquetis comme d'pes et
autres armures... et disoient tels mots:  mort,  mort! Dont lors
pour scavoir ce que c'estoit, il remonta en la dite chambre dudit son
matre, qui est au dessus de ladite salle... et trouva que aux
fentres d'icelle estoit desja ledit son matre, le page, le barbier
d'icelui son matre, qui regardoient en ladite Vieille rue du Temple,
par l'une desquelles fenestres il qui parle regarda emmi ladite rue,
et veid  la clart d'une torche qui toit ardente sur les carreaux,
que droit devant l'htel de l'Image de Notre-Dame, toient plusieurs
compaignons  pied, comme du nombre de douze  quatorze, nul desquels
il ne connaissoit, lesquels tenoient les uns des espes toutes nues,
les autres haches, les autres becs de faucon, et massues de bois ayans
piquans de fer au bout, et desdits harnois froient et frappoient sur
aucuns qui estoient en la compagnie, disans tels mots:  mort, 
mort! Et qu'il est vrai que lors, il qui parle, pour mieux voir qui
estoient iceux compagnons, alla ouvrir le guichet de la porte qui a
issue en ladite Vieille rue du Temple... Et ainsi qu'il ouvrit ledit
guichet de ladite porte, on bouta un bec de faucon entre ledit guichet
et la porte, dont lors il qui parle, pour doubte qu'on ne lui fit mal
dudit bec de faucon referma ledit guichet et s'en retourna en la
chambre dudit son matre, par l'une des fenestres de laquelle il vit
aucuns compaignons qui toient monts sur chevaux emmi la rue, et si
veid sortir d'icelui htel, cinq ou six compagnons tous monts sur
chevaux, qu'incontinent qu'ils furent sortis, un homme de pied prs
d'iceux, feri et frappa d'une massue de bois un homme qui toit tout
tendu sur les carreaux, et revtu d'une houppelande de drap de damas
noir, fourre de martre; et quand il eut frapp ledit coup, il monta
sur un cheval et se mit en la compagnie des autres... Et incontinent
aprs ledit coup de massue ainsi donn, il qui parle veid tous lesdits
compagnons qui toient  cheval eux en aller et fouir le plustt
qu'ils pouvoient sans aucune lumire, droit  l'entre de la rue des
Blancs-Manteaux en laquelle ils se bouterent, et ne sait quelle part
ils allerent. Incontinent qu'ils s'en furent alls, lui estant encore
 ladite fenestre, vit sortir par les fenestres d'en haut dudit htel
de l'image Notre-Dame, grande fume, et si ouit plusieurs des voisins
qui crioient moult fort: Au feu, au feu! Et lors lui qui parle,
ledit son matre et les autres dessus nomms, allerent tous emmi la
rue, eux tans en laquelle, il qui parle veid  la clart d'une ou
deux torches, ledit feu monseigneur d'Orlans qui toit tout tendu
mort sur les carreaux, le ventre contremont, et n'avoit point de poing
au bras senestre... et si veid qu'environ le long de deux toises prs
dudit feu monseigneur le duc d'Orlans, toit aussi tendu sur les
carreaux un compagnon qui estoit  la cour dudit feu M. le duc
d'Orlans, appel Jacob, qui se complaignoit moult fort, comme s'il
vouloit mourir. Dposition du varlet Raoul Prieur, Mm. Acad., t.
XXI, p. 529.]

Depuis l'assassinat manqu de Clisson, on savait qu'il ne fallait pas
croire  la lgre qu'un homme tait tu; aussi, selon un autre rcit,
le grand homme au chaperon rouge vint, avec un falot de paille, regarder
 terre si la besogne avait t faite consciencieusement[291]. Il n'y
avait rien  dire; le mort tait taill en pices, le bras droit tait
tranch  deux places, au coude et au poignet; le poing gauche tait
dtach, jet au loin par la violence du coup; la tte tait ouverte de
l'oeil  l'oreille, d'une oreille  l'autre; le crne tait ouvert, la
cervelle pandue sur le pav[292].

[Note 291: Cadaver ignominiose traxit ad vicinum foetidissimum lutum,
ubi, cum face straminis ardente, scelus adimpletum vidit; inde ltus,
tanquam de re bene gesta, ad hospitium ducis Burgundi rediit.[TD-64]
Religieux de Saint-Denis, ms., folio 553.--V. dans les preuves de
Flibien, le rcit des _Registres du Parlement, Conseil, XIII._]

[TD-64: On trana le cadavre jusqu' un bourbier voisin
particulirement ftide o,  la lumire d'une torche de paille, il
vrifia que le crime avait bien t accompli; puis, joyeux comme s'il
et fait une bonne action, il se rendit  l'htel du duc de Bourgogne.]

[Note 292: Lesquelles playes estoient telles et si normes que le
test estoit fendu, et que toute la cervelle en sailloit... Item que
son bras destre estoit rompu tant que le maistre os sailloit dehors au
droit du coude... Information du sire de Tignouville, prvt de
Paris.]

Ces pauvres restes furent ports le lendemain matin, parmi la
consternation et la terreur gnrale[293],  l'glise voisine des
Blancs-Manteaux. Ce fut au jour seulement qu'on ramassa dans la boue
la main mutile et la cervelle. Les princes vinrent lui donner l'eau
bnite. Le vendredi, il fut enseveli  l'glise des Clestins, dans
la chapelle qu'il avait btie lui-mme[294]. Les coins du drap
mortuaire taient ports par son oncle, le vieux duc de Berri, par ses
cousins, le roi de Sicile, le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon;
puis venaient les seigneurs, les chevaliers, une foule innombrable de
peuple. Tout le monde pleurait, les ennemis comme les amis[295]. Il
n'y a plus d'ennemis alors; chacun, dans ces moments, devient partial
pour le mort. Quoi! si jeune, si vivant nagure et dj pass! Beaut,
grce chevaleresque, lumire de science, parole vive et douce; hier
tout cela, aujourd'hui plus rien[296]...

[Note 293: Cette terreur ne parat que trop dans le peu de mots qu'on
crivit le lendemain sur les registres du Parlement. Preuves de
Flibien, t. II, p. 549. Les gens du Parlement paraissent sentir, avec
la sagacit de la peur, qu'un tel coup n'a pu tre fait que par un homme
bien puissant. Ils ne disent rien de favorable au mort: Ce prince qui
si grand seigneur estoit et si puissant, et  qui naturellement, au cas
qu'il eust fallu gouverneur en ce royaume, appartenoit le gouvernement,
en si petit moment a fin ses jours moult horriblement et
_honteusement_. Et qui ce a faict, scietur autem postea.[TD-65]--Plus
tard, on apprend que le meurtrier est le duc de Bourgogne, et le
Parlement fait crire sur ses registres les lignes suivantes, o le
blme est partag assez galement entre les deux partis. XXIII
novembris M CCCC VII inhumaniter fuit trucidatus et interfectus D.
Ludovicus Franci, dux Aurelianensis et frater regis, multum _astutus_
et magni intellectus, sed nimis in carnalibus lubricus, de nocte hora IX
per ducem Burgundi, aut suo prcepto, ut confessus est, in vico prope
portam _de Barbette_. Unde infinita mala processerunt, qu diu nimis
durabunt.[TD-66] _Registres du Parlement, Liber consiliorum_, passage
imprim dans les Mlanges curieux de Labbe, t. II, p. 702-3.]

[TD-65: on l'apprendra toutefois plus tard.]

[TD-66: C'est d'une faon fort barbare que, le 23 novembre 1407, dans
une rue proche de la porte de Barbette, Monseigneur Louis de France, duc
d'Orlans et frre du roi, prince trs rus et d'une grande intelligence
mais assez port  la luxure, fut gorg et massacr  neuf heures du
soir,  l'instigation du duc de Bourgogne, qui le confessa.]

[Note 294: Les Clestins avaient t fonds par Pierre de Morone
(Clestin V), ce simple d'esprit qui fut dpos du pontificat par
Boniface VIII. En haine de Boniface, Philippe le Bel honora les
Clestins, les fit venir en France, les tablit dans la fort de
Compigne (1308). Cet ordre devint trs-populaire en France. Tous les
hommes importants du temps de Charles V et de Charles VI furent en
intime relation avec cet ordre. Montaigu fit beaucoup de bien aux
Clestins de Marcoussis. _Archives_, L. 1539-1540.]

[Note 295: Monstrelet, serviteur de la maison de Bourgogne, qui
crit  Cambrai (en la noble cit de Cambrai, t. I, p. 48), et
certainement plusieurs annes aprs l'vnement, assure que le peuple
se rjouit de cette mort. Le Religieux de Saint-Denis, ordinairement
si bien inform, si prs des vnements, et qui semble les enregistrer
 mesure qu'ils arrivent, ne dit rien de pareil. Il assure que le
meurtrier lui-mme parut afflig (_folio 553_); il ne croit pas, il
est vrai,  la sincrit de cette douleur. Moi, j'y crois, cette
contradiction me parat tre dans la nature. L'apologiste du duc
d'Orlans dit que le duc de Bourgogne pleurait et sanglotait:
Singultibus et lacrymis.[TD-67] _Ibidem, folio 593._]

[TD-67: Avec des sanglots et des larmes.]

[Note 296:... Et lui qui estoit le plus grand de ce royaume, aprs le
Roy et ses enfants, est en si petit de temps, si chtif. _Et qui
cecidit, stabili non erat ille gradu. Agnosco nullam homini fiduciam,
nisi in Deo; et si parum videatur, illiscescat clarius... Parcat sibi
Deus._[TD-68] Archives. _Registres du Parlement. Plaidoiries, Matines,
VI. f. 7 verso._]

[TD-68: Or celui qui mourut n'avait pas cette ferme position. Je ne
place pas ma foi en l'homme mais seulement en Dieu; et s'il peut
sembler petit, il n'en est que plus glorieux... Que Dieu le garde.]

Rien?... davantage peut-tre. Celui qui semblait hier un simple
individu, on voit qu'il avait en lui plus d'une existence, que
c'tait, en effet, un tre multiple, infiniment vari[297]!...
Admirable vertu de la mort! Seule elle rvle la vie. L'homme vivant
n'est vu de chacun que par un ct, selon qu'il le sert ou le gne.
Meurt-il, on le voit alors sous mille aspects nouveaux, on distingue
tous les liens divers par lesquels il tenait au monde. Ainsi, quand
vous arrachez le lierre du chne qui le soutenait, vous apercevez
dessous d'innombrables fils vivaces que jamais vous ne pourrez
dprendre de l'corce o ils ont vcu; ils resteront briss, mais ils
resteront[298].

[Note 297: Henri II s'cria en voyant le corps du duc de Guise:
Mon Dieu qu'il est grand! Il paroit encore plus grand mort que
vivant. Il disait mieux qu'il ne croyait; cela est vrai dans un bien
autre sens.]

[Note 298: Je faisais l'autre jour cette observation dans la fort
de Saint-Germain (12 septembre 1839).]

Chaque homme est une humanit, une histoire universelle... Et pourtant
cet tre, en qui tenait une gnralit infinie, c'tait en mme temps
un individu spcial, un tre unique, irrparable, que rien ne
remplacera. Rien de tel avant, rien aprs; Dieu ne recommencera point.
Il en viendra d'autres, sans doute; le monde, qui ne se lasse pas,
amnera  la vie d'autres personnes, meilleures peut-tre, mais
semblables, jamais, jamais...

Celui-ci sans doute eut ses vices; mais c'est en partie pour cela que
nous le pleurons; il n'en appartint que davantage  la pauvre
humanit; il nous ressembla d'autant plus; c'tait lui et c'tait
nous. Nous nous pleurons en lui nous-mmes et le mal profond de notre
nature.

On dit que la mort embellit ceux qu'elle frappe et exagre leurs
vertus; mais c'est bien plutt, en gnral, la vie qui leur faisait
tort. La mort, ce pieux et irrprochable tmoin, nous apprend, selon
la vrit, selon la charit, qu'en chaque homme il y a ordinairement
plus de bien que de mal. On connaissait les prodigalits du duc
d'Orlans, on connut ses aumnes. On avait parl de ses galanteries;
on ne savait pas assez que cette heureuse nature avait toujours
conserv, au milieu mme des vaines amours, l'amour divin et l'lan
vers Dieu. On trouva aux Clestins la cellule o il aimait  se
retirer[299]. Lorsqu'on ouvrit son testament, on vit qu'au plus fort
de ses querelles, cette me sans fiel tait toujours confiante,
aimante, pour ses plus grands ennemis.

[Note 299: Selon l'apologiste du duc d'Orlans (_Religieux de
Saint-Denis, ms. folio 594_), il disait tous les jours le brviaire:
Horas canonicas dicebat.[TD-69]--Il avoit, dit Sauval, sa cellule
dans le dortoir des Clestins, laquelle y est encore en son entier. Il
jenoit, veilloit avec les religieux, venoit  matines comme eux durant
l'Avant et le Carme. Ce prince leur a donn la grande Bible en vlin,
enlumine, qui avoit t  son pre Charles V, et qu'on voit dans leur
bibliothque, signe de Charles V et de Louis, duc d'Orlans. Il leur
donna aussi une autre grande Bible en cinq volumes in-folio, crite sur
le vlin, qui a toujours servi et sert encore pour lire au rfectoire.
Sauval, t. I, p. 460.]

[TD-69: Il rcitait les heures canoniales.]

Tout cela demande grce... Eh! qui ne pardonnerait quand cet homme,
dpouill de tous les biens de la vie, redevenu nu et pauvre, est
apport dans l'glise et attend son jugement? Tous prient pour lui,
tous l'excusent, expliquant ses fautes par les leurs et se condamnant
eux-mmes... Pardonnez-lui, Seigneur, frappez-nous plutt.

Personne n'avait plus  se plaindre du duc d'Orlans que sa femme
Valentine; elle l'avait toujours aim et toujours il en aima d'autres.
Elle ne l'excusa pas moins autant qu'il tait en elle; elle prit comme
sien avec elle le btard de son mari et l'leva parmi ses enfants.
Elle l'aimait autant qu'eux, davantage. Souvent, lui voyant tant
d'esprit et d'ardeur, l'Italienne le serrait, lui disait: Ah! tu m'as
t drob! c'est toi qui vengeras ton pre[300].

[Note 300: Qu'il lui avoit t embl, et qu'il n'y avoit  peine
des enfants qui fust si bien taill de venger la mort de son pre
qu'il estoit. Juvnal.]

La justice ne vint jamais pour la veuve, elle n'eut pas cette
consolation. Elle n'eut pas celle d'lever au mort l'humble tombe de
trois doigts au-dessus de terre qu'il demandait dans son
testament[301]; elle ne put mme lui mettre sous la tte la rude
pierre, la roche qu'il voulait pour oreiller. Louis d'Orlans,
proscrit dans la mort, attendit cent ans un tombeau.

[Note 301: Consirant le mot du prophte: Ego sum vermis et non homo,
opprobrium hominum et abjectio plebis[TD-70]; je veux et ordonne que la
remembrance de mon visage et de mes mains soit faite sur ma tombe en
guise de mort, et soit madicte remembrance vtue de l'habit desdicts
religieux Clestins, ayant dessous la tte au lieu d'oreiller une rude
pierre en guise et manire d'une roche, et aux pieds, au lieu de
lyons... une autre rude roche... Et veux... que madicte tombe ne soit
que de trois doigts de haut sur terre, et soit faicte de marbre noir
esleve et d'albtre blanc..., et que je tienne en mes deux mains un
livre o soit escrit le psaume: Quicumque vult salvus esse...[TD-71]
Autour de ma tombe soient inscrits le Pater, l'Ave et le Credo.
Testament de Louis d'Orlans, imprim par Godefroy,  la suite de
Juvnal des Ursins, p. 633.

  CY GIST LOYS DUC DORLANS...
  LEQUEL SUR TOUS DUCZ TERRIENS
  FUT LE PLUS NOBLE EN SON VIVANT
  MAIS UNG QUI VOULT ALLER DEVANT
  PAR ENVYE LE FEIST MOURIR...

_pistaphe de feu Loys, duc d'Orlans. Bibl. royale, mss. Colbert,
2403; Regius, 9681, 5._]

[TD-70: Moi je suis un ver, non un homme, la honte des hommes et le
rebut du peuple.]

[TD-71: Quiconque veut tre sauv...]

Aux premiers ges chrtiens, dans les temps de vive foi, les douleurs
taient patientes; la mort semblait un court divorce; elle sparait,
mais pour runir. Un signe de cette foi dans l'me, dans la runion
des mes, c'est que, jusqu'au XIIe sicle, le corps, la dpouille
mortelle semble avoir moins d'importance; elle ne demande pas encore
de magnifiques tombeaux; cache dans un coin de l'glise, une simple
dalle la couvre; c'est assez pour la dsigner au jour de la
rsurrection: Hinc surrectura[302].

[Note 302: Cette inscription, la plus belle peut-tre qu'on ait
jamais lue sur une tombe chrtienne, a t place par mon ami M.
Fourcy (bibliothcaire de l'cole polytechnique) sur celle de sa
mre.]

Au temps dont nous crivons l'histoire, il y avait dj un changement
peu avou, d'autant plus profond. Mme dvotion extrieure, mais la
foi moins vive; au plus profond des coeurs,  leur insu, l'espoir
faiblissait. La douleur ne se laissait plus aisment charmer aux
promesses de l'avenir; aux pieuses consolations elle opposait le mot
de Valentine: Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien[303].

[Note 303: La devise de Valentine se lisait dans sa chapelle aux
Cordeliers de Blois.]

S'il lui restait quelque chose, c'tait de parer la triste dpouille,
de glorifier les restes, de faire de la tombe une chapelle, une
glise, dont ce mort serait le dieu.

Vains amusements de la douleur qui ne l'arrtent pas longtemps.
Quelque profond que soit le spulcre, elle n'en ressent pas moins 
travers les puissantes attractions de la mort; elle les suit... La
veuve du duc d'Orlans vcut ce que dura sa robe de deuil.

C'est que les mots de l'union: _Vous devenez mme chair_, ils ne sont
pas un vain son; ils durent pour celui qui survit. Qu'ils aient donc
leur effet suprme!... Jusque-l, il va chaque jour heurter cette
tombe  l'aveugle, l'interroger, lui demander compte... Elle ne sait
que rpondre; il aurait beau la briser qu'elle n'en dirait pas
davantage... En vain, s'obstinant  douter, s'irritant, niant la mort,
il arrache l'odieuse pierre; en vain, parmi les dfaillances de la
douleur et de la nature, il ose soulever le linceul, et montrant  la
lumire ce qu'elle ne voudrait pas voir, il dispute[304] aux
vers le je ne sais quoi, informe et terrible, qui fut pourtant Ins de
Castro.

[Note 304: Le roi se rendit  l'glise de Santa-Clara, o il fit
exhumer le corps de la femme qu'il chrissait. Il ordonna que son Ins
ft revtue des ornements royaux, et qu'on la plat sur un trne o
ses sujets vinrent baiser les ossements qui avaient t une si belle
main. Faria y Souza.

Lope parle seulement de la translation du corps: Como foi trellada
Dona Enez, etc. Collecao de livros ineditos. 1816, t. IV, p. 113. M.
Ferdinand Denis, dans ses intressantes Chroniques de l'Espagne et du
Portugal, t. I, p. 157, cite le texte principal (de Faria y Souza),
qui appuie la tradition.--Un savant Portugais, M. Corvalho, assurait
avoir vu, il y a quelques annes, le corps d'Ins bien conserv:
Seulement la peau avait pris le ton du vlin bruni par le temps...
(Ibidem, t. I, p. 163). M. Taylor, en 1835, n'a plus trouv que des
ossements disperss sur les dalles du couvent d'Alcobaa, et il les a
pieusement inhums. Voyage pitt. en Espagne et en Portugal, l.
XIII.--Je trouve encore dans les Chroniques, traduites par M.
Ferdinand Denis (t. I, p. 78), un fait curieux qui caractrise, autant
que l'histoire d'Ins, le matrialisme potique de ces temps, c'est
l'histoire du bon vassal qui ne veut pas rendre son chteau au nouveau
roi avant de s'assurer de la mort de son matre Sanche II. Il va 
Tolde, o Sanche tait mort exil, enlve la pierre, reconnat le
mort, et accomplit son serment fodal en lui remettant au bras droit
les clefs du chteau qu'il lui a autrefois confies.]




CHAPITRE II

LUTTE DES DEUX PARTIS.--CABOCHIENS.--ESSAIS DE RFORME DANS L'TAT ET
DANS L'GLISE

1408-1414


L'tranger qui visite la silencieuse Vrone et les tombeaux des La
Scala dcouvre dans un coin une lourde tombe sans nom[305]. C'est,
selon toute apparence, la tombe de l'_assassin_[306].  ct s'lve
un somptueux monument  triple tage de statues, et par-dessus ce
monument, sur la tte des saints et des prophtes, plane un cavalier
de marbre. C'est la statue de l'assassin. Un Signore de La Scala tua
son frre dans la rue en plein jour, il lui succda. Cela ne
produisit, ce semble, ni tonnement, ni trouble[307]. Le meurtrier
rgna doucement pendant seize annes; et alors, sentant sa fin venir,
il donna ordre  ses affaires, fit encore trangler un de ses frres
qu'il tenait prisonnier, et laissa la seigneurie de Vrone  son
btard, comme tout bon pre de famille laisse son bien  son fils.

[Note 305: In terra, e meze sepolte, son prima tre arche di marmi
nostrale, quali non si sa per qual di questa casa servissero, poich
non hanno iscrizione alcuna; ben anno l'arme sopra i coperchi, e _nel
mezo di uno si vide la scala con aquila sopra_,

  E'n su la scala porta il santo ucello.

Dante, Parad., XVII, 72. Maffei, Verona illustrata, parte terza, p.
78, d. in-folio.]

[Note 306: Si ma mmoire ne me trompe, il y a prs de l, dans
Vrone, plusieurs lieux dont les noms rappellent cet vnement: Via
dell'ammazato, Via delle quatro spade, Volto barbaro, etc.--Ma
conjecture semble appuye par le passage suivant: Sepultus... _exigua
cum pompa_ tantum, cum cives vererentur ne offenderent fratrem.[TD-72]
Torelly Sarayn Veronensis Hist. Veron., lib. secundo; Thesaur.
Antiquit. Ital. Grvii et Burmanni, t. noni parte septima, colonn.
71.]

[TD-72: enterr... mais seulement en modeste apparat, les citoyens
craignant d'offenser son frre.]

[Note 307: Cde hac a civibus et populo percepta, quilibet
quietus remansit... Approbata fuit ejus mens... Exclamarunt omnes:
Vivat Dominus noster...[TD-73] Ibidem, colonn. 70-71.]

[TD-73: Les citoyens et le peuple ayant appris ce meurtre, chacun
resta tranquille ... Son courage fut approuv... Ils crirent tous:
Vive notre Seigneur...]

Les choses ne se passrent pas ainsi en France  la mort du duc
d'Orlans. La France n'en prit pas si aisment son parti. S'il n'eut
pas un tombeau de pierre[308], il en eut un dans les coeurs. Tout le
pays sentit le coup et en fut profondment remu, et l'tat, et la
famille, et chaque homme, jusqu'aux entrailles. Une dispute, une
guerre de trente annes commena; il en cota la vie  des millions
d'hommes. Cela est triste, mais il n'en faut pas moins fliciter la
France et la nature humaine.

[Note 308: Ce tombeau ne fut lev que par Louis XII.]

Ce n'tait pourtant que la mort d'un homme, dit froidement le
chroniqueur de la maison de Bourgogne[309]. Mais la mort d'un homme
est un vnement immense lorsqu'elle arrive par un crime; c'est un
fait terrible sur lequel les socits ne doivent se rsigner jamais.

[Note 309: ... Pour la mort d'un seul homme... Monstrelet.]

Cette mort engendra la guerre, et la guerre entre les esprits. Toutes
les questions politiques, morales, religieuses, s'agitrent  cette
occasion[310]. La grande polmique des temps modernes, elle a commenc
pour la France par le sentiment du droit, par l'motion de la nature,
par la douce et sainte piti.

[Note 310: Ces grandes questions semblent avoir t dj dbattues
en France,  l'occasion de la fin tragique de Richard II. Voy. _Lettre
de Charles VI aux Anglais_, 2 oct. 1402. _Bibl. royale, mss.
Fontanieu, 105-6; Brienne, vol. XXXIV, p. 227._]

O se livra d'abord ce grand combat? L mme d'o partit le crime, au
coeur du meurtrier. Le lendemain au matin, lorsque tous les parents du
mort allrent aux Blancs-Manteaux visiter le corps et lui donner l'eau
bnite, le duc de Bourgogne qualifia lui-mme l'acte selon la vrit:
Jamais plus mchant et plus tratre meurtre n'a t commis en ce
royaume. Le vendredi, au convoi, il tenait un des coins du drap
mortuaire et pleurait comme les autres.

Plus que tous les autres sans doute, et non moins sincrement. Il n'y
avait pas l d'hypocrisie. La nature humaine est ainsi faite. Nul
doute que le meurtrier n'et voulu alors ressusciter le mort au prix
de sa vie. Mais cela n'tait pas en lui. Il fallait qu'il trant 
jamais ce fardeau, qu' jamais il portt ce pesant drap mortuaire.

Lorsqu'il fut constant que les assassins avaient fui vers la rue
Mauconseil, o tait l'htel du duc de Bourgogne, lorsque le prvt de
Paris dclara qu'il se faisait fort de trouver les coupables si on lui
permettait de fouiller les htels des princes, le duc de Bourgogne se
troubla; il tira  part le duc de Berri et le roi de Sicile et leur
dit tout ple: C'est moi; le diable m'a tent[311]. Ils reculrent;
le duc de Berri fondit en larmes et ne dit qu'une parole: J'ai perdu
mes deux neveux.

[Note 311: Se fecisse instigante Diabolo.[TD-74] _Religieux, ms., folio
554._--Plus loin, l'apologiste du duc d'Orlans rapporte cette parole
comme avoue du duc de Bourgogne lui-mme: Tunc dixit quod Diabolus
ad id ipsum tentaverat, et nunc sine verecundia sibimet contradicendo
dicit quod optime fecit.[TD-75] _Ibidem, ms. folio 593._]

[TD-74: ...qu'il l'avait fait, pouss par le Diable.]

[TD-75:  ce moment-l, il avait dit que le Diable l'y avait pouss
et maintenant, sans honte, il se contredit lui-mme en disant qu'il a
trs bien fait.]

Le duc de Bourgogne s'en alla accabl, humili, et l'humiliation le
changea. L'orgueil tua le remords. Il se souvint qu'il tait puissant,
qu'il n'y avait pas de juge pour lui. Il s'endurcit, et puisque enfin
le coup tait fait, le mal irrparable, il rsolut de revendiquer son
crime comme vertu, d'en faire, s'il pouvait, un acte hroque. Il osa
venir au conseil. Il en trouva la porte ferme; le duc de Berri l'y
retint en lui disant doucement qu'on ne l'y verrait pas avec plaisir.
 quoi le coupable rpondit, avec le masque d'airain qu'il s'tait
dcid  prendre: Je m'en passerai volontiers, monsieur; qu'on
n'accuse personne de la mort du duc d'Orlans; ce qui s'est fait,
c'est moi qui l'ai fait faire.

Avec ce beau semblant d'audace, le duc de Bourgogne n'tait pas
rassur. Il retourna  son htel, monta  cheval et galopa sans
s'arrter jusqu'en Flandre. Ds qu'on sut qu'il fuyait, on le
poursuivit; cent vingt chevaliers du duc d'Orlans coururent aprs
lui. Mais il n'y avait pas moyen de l'atteindre:  une heure il tait
dj  Bapaume. Il ordonna, en mmoire de ce pril, que dornavant les
cloches sonnassent  cette heure-l. Cela s'appela longtemps l'angelus
du duc de Bourgogne.

Il avait chapp  ses ennemis, non  lui-mme.  peine arriv 
Lille, il convoqua ses barons, ses prtres. Ils lui prouvrent
invinciblement qu'il n'avait fait que son devoir, qu'il avait sauv le
roi et le royaume. Il reprit courage, rassembla les tats de Flandre,
d'Artois, ceux de Lille et de Douai, et leur en fit rpter
autant[312]. Il le fit dire, prcher, crire, et ces crits furent
rpandus partout, tant il sentait le besoin de mettre son crime en
commun avec ses sujets, de se faire donner par eux l'approbation qu'il
ne pouvait plus se donner lui-mme, d'touffer sous la voix du peuple
la voix de son coeur.

[Note 312: Auxquels il fit remontrer publiquement comment  Paris
il avoit fait occire Louis, duc d'Orlans; et la cause pourquoi il
l'avoit fait, il la fit lors divulguer par beaux articles et commanda
que la copie en ft baille par crit  tous ceux qui la voudroient
avoir; pour lequel fait il pria qu'on lui voulsist faire aide  tous
besoins qui lui pourroient survenir.  quoi lui fut rpondu des
Flamands que trs-volontiers aide lui feroient.--Les Flamands lui
taient d'autant plus favorables en ce moment qu'il venait de leur
obtenir une trve de l'Angleterre. Monstrelet, t. I, p. 207, 231.]

Entre autres bruits qu'il fit rpandre, on dit partout que le duc
d'Orlans depuis longtemps lui dressait des embches, qu'il n'avait
fait que le prvenir[313]. Il fit croire cette grossire invention aux
braves Flamands; sans doute il et voulu y croire aussi.

[Note 313: Le duc de Bourgogne aurait pu soutenir cette assertion, si
l'on s'en rapportait  la mauvaise traduction que Le Laboureur a faite
du Religieux. Il lui fait dire ridiculement (p. 624): Ces flamches de
division causrent un embrasement de haine et d'inimiti qu'on ne put
esteindre et qui fit dcouvrir beaucoup d'apparence de _conspirations_
sur la vie l'un de l'autre. Il n'y a pas de _conspirations_ dans le
texte; il dit: In necem mutuam diu visi fuerunt _publice_
aspirare.[TD-76] _Folio 552._--Cette rcrimination atroce du meurtrier
n'est, je crois, exprime nettement que dans une chronique belge que
j'ai dj cite. Elle suppose, ce qui met le comble  l'invraisemblance,
que le duc d'Orlans s'adressa  son ennemi mortel, Raoul
d'Auquetonville, pour le dcider  tuer le duc de Bourgogne: Avint ce
nonobstant, par commune voix et renomme, si comme on disoit, que ledit
Dorliens avoit marchand ou voloit marchander  Raoulet d'Actonville de
tuer le duc de Bourgogne, lequel fait fu dcouvert par ledit Raoulet au
duc de Bourgogne. _Chronique mss._, n 801 D (_Bibliothque de
Bourgogne,  Bruxelles_), _folio 222_.]

[TD-76: On les a vus depuis longtemps aspirer au grand jour
 leur mort mutuelle.]

Cependant l'motion du tragique vnement ne s'affaiblissait pas dans
Paris. Ceux mme qui regardaient le duc d'Orlans comme l'auteur de
tant d'impts, et qui peut-tre s'taient rjouis tout bas de sa mort,
ne purent voir sans tre touchs sa veuve et ses enfants qui vinrent
lui demander justice. La pauvre veuve, madame Valentine, amenait avec
elle son second fils, sa fille et madame Isabeau de France, fiance au
jeune duc d'Orlans et dj veuve elle-mme,  quinze ans, d'un autre
assassin, du roi d'Angleterre Richard II. Le roi de Sicile, le duc de
Berri, le duc de Bourbon, le comte de Clermont, le conntable,
allrent au-devant. La litire tait couverte de drap noir et trane
par quatre chevaux blancs. La duchesse tait en grand deuil, ainsi que
ses enfants et sa suite; ce triste cortge entra  Paris le 10
dcembre, par le plus triste et le plus rude hiver qu'on et vu depuis
plusieurs sicles[314].

[Note 314: Au commencement de janvier 1408, il fait si froid que
le Parlement ne tient pas sance... _Il ne pouoit besoigner: le
grephier mesme, combien qu'il eust prins feu delez lui, en une
poelette, pour garder lancre de son cornet de geler, lancre se geloit
en sa plume, de 2 ou 3 mos en 3 mos, et tant que enregistrer ne
pouoit..._ Ce rcit est quatre fois plus long que celui de la mort du
duc d'Orlans. Les glaons empchaient les moulins de fonctionner: il
y eut disette. Quand la gele cessa, les ponts furent emports. Le
greffier termine par ces mots... _Et ce cas, avec l'occision de feu
monseigneur Loiz duc d'Orlans frre du roi_ (DE QUO SUPRA, MENSE
NOVEMBRI), _a est  grant merveille en ce royaume_... Il parat
qu'il y eut vacance pendant un mois. 1er jour de fvrier: _Curia
vacat[TD-77], pour ce qu'il n'a os passer la rivire pour aler au Palaiz
pour la grant imptuosit et force d'elle. Car aussy crot-elle
toujours._ _Archives, Registres du Parlement, Conseil_, vol. XIII,
_folio 11_; et _Plaidoiries, Matine_ VI, _folio 40_.]

[TD-77: Le parlement est vacant.]

Descendue  l'htel Saint-Paul, elle se jeta  genoux en pleurant
devant le roi qui pleurait aussi. Deux jours aprs elle revint
par-devant le roi et son conseil, portant plainte et demandant
justice. Le discours des avocats qui parlrent pour elle, celui des
prdicateurs qui firent l'loge funbre du duc d'Orlans, la lettre
que son fils rpandit quelques annes aprs, sont pleins de choses
touchantes et d'une navet douloureuse.

  Vox sanguinis fratris tui clamat ad me de terra.[TD-78]

[TD-78: La voix du sang de ton frre crie de la terre jusqu' moi.]

Tu peux,  roi, dire  la partie adverse cette parole qu'a dite le
Seigneur  Can aprs qu'il et tu son frre... Certes oui, la terre
crie et le sang rclame; car il ne serait pas un homme naturel, ni
d'un sang pur, celui qui n'aurait pas compassion d'une mort si
cruelle.

Et toi,  roi Charles de bonne mmoire, si tu vivais maintenant, que
dirais-tu? quelles larmes pourraient t'apaiser? qui t'empcherait de
faire justice d'une telle mort? Hlas! tu as tant aim, honor et lev
avec tant de soin l'arbre o est n le fruit dont ton fils a reu la
mort! Hlas! roi Charles, tu pourrais bien dire, comme Jacob: _Fera
pessima devoravit filium meum_[TD-79], une bte trs-mauvaise a dvor
mon fils.

[TD-79: Une bte trs froce a dvor mon fils.]

Hlas! il n'y a si pauvre homme, ou de si bas tat en ce monde dont
le pre ou le frre ait t tu si tratreusement, que ses parents et
ses amis ne s'engagent  poursuivre l'homicide jusqu' la mort.
Qu'est-ce donc quand le malfaiteur persvre et s'obstine dans sa
volont criminelle?... Pleurez, princes et nobles, car le chemin est
ouvert pour vous faire mourir en trahison et  l'improviste; pleurez,
hommes, femmes, vieillards et jeunes gens; la douceur de la paix et de
la tranquillit vous est te, puisque le chemin vous est montr pour
occire et porter le glaive contre les princes, et qu'ainsi vous voil
en guerre, en misre, en voie de destruction.

La prophtie ne s'accomplit que trop. Celui contre lequel on venait
d'accueillir cette plainte, celui qu'on jugeait digne de toute peine,
d'amende honorable, de prison, il n'y eut pas besoin de le poursuivre:
il revint de lui-mme, mais en matre; l'on n'avait que des
plaidoiries  lui opposer. Il revint, malgr les plus expresses
dfenses, entour d'hommes d'armes, et fit mettre sur la porte de son
htel deux fers de lance, l'un affil, l'autre mouss[315], pour dire
qu'il tait prt  la guerre et  la paix, qu'il combattrait aux armes
courtoises ou, si l'on aimait mieux,  mort. Les princes avaient t
jusqu' Amiens pour l'empcher de venir. Il leur donna des ftes, leur
fit entendre d'excellente musique et continua sa route jusqu'
Saint-Denis, o il fit ses dvotions. L, nouvelle dfense des
princes[316]. Mais il n'entra pas moins  Paris. Il se trouva des
gens pour crier: Nol au bon duc[317]! Le peuple croyait qu'il
allait supprimer les taxes. Les princes l'accueillirent. La reine,
chose odieuse, se contraignit au point de lui faire bonne mine.

[Note 315: Et se logea en l'hostel d'un bourgeois, nomm Jacques
de Haugart, auquel htel ledit duc fit pendre par dessus l'huis par
dehors deux lances, dont l'une si avoit fer de guerre et l'autre fer
de rochet; pourquoi fut dit de plusieurs nobles estant  icelle
assemble que ledit duc les y avoit fait mettre en signifiance que qui
voudroit avoir  lui paix ou guerre, si le prensit. Monstrelet, t. I,
p. 234.]

[Note 316:  l'approche des troupes qui allaient occuper Paris, le
Parlement, avec sa prudence ordinaire, ne voulut point se mler des
affaires de la ville ni des prcautions  prendre: Et si a est
touch de requrir provision pour la ville de Paris o plusieurs gens
d'armes doivent arriver... Sur quoy n'a pas t conclu, _quia ad
curiam non pertineret multis obstantibus_[TD-80]; au moins, ny pourroit
remdier. _Archives, Registre du Parlement, Conseil, XIII, 10 fvrier
1407 (1408), f. 13, verso_.]

[TD-80: parce que, en vertu de nombreux obstacles, cela ne
concernerait pas le parlement.]

[Note 317: C'est du moins ce que rapporte le chroniqueur
bourguignon: Mesmement les petits enfants en plusieurs carrefours 
haute voix criaient Nol. Monstrelet.]

Tout semblait rassurant; et pourtant, en entrant dans la ville o
l'acte avait t commis, il ne pouvait s'empcher de trembler. Il alla
droit  son htel, fit camper toutes ses troupes autour. Mais son
htel ne lui semblait pas sr. Il fallut, pour calmer son imagination,
que dans son htel mme on lui btt une chambre tout en pierres de
taille et forte comme une tour[318]. Pendant que ses maons
travaillaient  dfendre le corps, ses thologiens faisaient ce qu'ils
pouvaient pour cuirasser l'me. Dj il avait les certificats de ses
docteurs de Flandre; mais il voulait celui de l'Universit, une bonne
justification solennelle en prsence du roi, des princes, du peuple,
qui approuveraient au moins par leur silence. Il fallait que le monde
entier sut  laver cette tache.

[Note 318: Fist faire...  puissance d'ouvriers, une forte
chambre de pierre, bien taille, en manire d'une tour. Monstrelet.]

Le duc de Bourgogne ne pouvait manquer de dfenseurs parmi les gens de
l'Universit. Son pre et lui avaient toujours t lis avec ce corps
par la haine commune du duc d'Orlans et de son pape Benot XIII. Ils
avaient protg les principaux docteurs. Philippe le Hardi avait donn
un bnfice au clbre Jean Gerson[319]; son successeur pensionnait le
cordelier Jean Petit, tous deux grands adversaires du pape.

[Note 319: Un canonicat de Bruges, auquel Gerson renona de bonne
heure.]

Toutefois, pour soutenir cette thse que le partisan du pape avait
t bien et justement tu, il fallait trouver un aveugle et violent
logicien, capable de suivre intrpidement le raisonnement contre la
raison, l'esprit de corps et de parti contre l'humanit et la nature.

Cette logique n'tait pas celle des grands docteurs de l'Universit,
Gerson, d'Ailly, Clmengis. Ils restrent plutt dans l'inconsquence;
dans leur plus grande passion, ils ne furent jamais aveugls. D'Ailly
et Clmengis crivirent contre le pape; puis, quand ils craignirent
d'avoir branl l'glise mme, ils se rallirent  la papaut. Gerson
attaqua le duc d'Orlans pour ses exactions; puis il pleura l'aimable
prince, il fit son oraison funbre.

Au-dessous de ces illustres docteurs, en qui le bon sens et le bon
coeur firent toujours quilibre  la dialectique, se trouvaient les
vrais scolastiques, les subtils, les violents, qui paraissaient les
forts, les grands hommes du temps qui n'ont pas t ceux de l'avenir.
Ceux-ci taient gnralement plus jeunes que Gerson, qui lui-mme
tait disciple de Pierre d'Ailly et de Clmengis. Ces violents taient
donc la troisime gnration dans cette longue polmique, d'autant
plus violents qu'ils y venaient tard. Ainsi la Constituante fut
dpasse par la jeune Lgislative, celle-ci par la trs-jeune
Convention.

Ces hommes n'taient pas des misrables, des hommes mercenaires, comme
on l'a dit, mais gnralement de jeunes docteurs estims pour la
svrit de leurs moeurs, pour la subtilit de leur esprit, pour leur
faconde. Les uns taient des moines comme le cordelier Petit, comme
le carme Pavilly, l'orateur des bouchers, le harangueur de la Terreur
de 1413. Les autres furent les meneurs des conciles et marqurent
comme prlats; tels furent, au concile de Constance, Courcelles et
Pierre Cauchon, qui dposrent le pape Jean XXIII et jugrent la
Pucelle.

L'apologiste du duc de Bourgogne, Jean Petit, tait un Normand, anim
d'un pre esprit normand, un moine mendiant de la pauvre et sale
famille de saint Franois. Ces cordeliers, d'autant plus hardis qu'ils
n'avaient que leur corde et leurs sandales, se jetaient volontiers en
avant. Au XIVe sicle, ils avaient t pour la plupart visionnaires,
mystiques, malades et fols de l'amour de Dieu; ils taient alors
ennemis de l'Universit. Mais,  mesure que le mysticisme fit place 
la grande polmique du schisme, ils furent du parti de l'Universit et
au del. Le cordelier Jean Petit n'avait pas le moyen d'tudier; il
fut soutenu par le duc de Bourgogne, qui l'aida  prendre ses grades
et lui fit une pension[320].  peine docteur, il se fit remarquer par
sa violence. L'Universit l'envoya parmi ceux de ses membres qu'elle
dputait aux deux papes. Lorsque l'assemble du clerg de France, en
1406, flottait et n'osait se dclarer entre l'Universit de Paris qui
attaquait le pape Benot, et celle de Toulouse qui le dfendait, Jean
Petit prcha avec la fureur burlesque d'un prdicateur de carrefour,
contre les farces et tours de passe-passe de Pierre de la Lune, dit
Benot. Il demanda et obtint que le Parlement ft brler la lettre de
l'Universit de Toulouse. C'est alors que le parti de Benot et du duc
d'Orlans fut jug vaincu, que les gens aviss le quittrent[321], que
ses ennemis s'enhardirent et que, la suspension des prdications ayant
suffisamment irrit le peuple, on crut pouvoir enfin tuer celui qu'on
dsignait depuis longtemps  la haine comme l'auteur des taxes et le
complice du schisme.

[Note 320: Cette pension n'tait pas gratuite; Jean Petit nous
apprend lui-mme qu'il a fait serment au duc de Bourgogne: Je suis
oblig  le servir par serment  lui faict il y a trois ans passs...
Lui, regardant que j'estois trs-petitement bnfici, m'a donn
chascun an bonne et grande pension pour moi aider  tenir aux escoles;
de laquelle pension, j'ai trouv une grand'partie de mes dpens et
trouverai encore, s'il lui plat de sa grce. Monstrelet, t. I, p.
245.]

[Note 321: Par exemple Savoisy.]

L'Universit avait rcemment arrach au roi l'ordre de contraindre par
corps le pape qui refusait de cder. Ce pape avait t jug
schismatique et ses partisans schismatiques. Par deux fois on essaya
d'excuter cette contrainte par l'pe. La mort d'un prince qui
soutenait le pape semblait aux universitaires un rsultat naturel de
cette condamnation du pape; c'tait aussi une contrainte par corps.

Je n'ai pas le courage de reproduire la longue harangue par laquelle
Jean Petit entreprit de justifier le meurtre. Il faut dire pourtant
que si ce discours parut odieux  beaucoup de gens, personne ne le
trouva ridicule. Il est divis et subdivis selon la mthode
scolastique, la seule que l'on suivt alors.

Il prit pour texte ces paroles de l'Aptre: La convoitise est la
racine de tous maux. Il dduisait de l doctement une majeure en
quatre parties, que la mineure devait appliquer. La mineure avait
quatre parties de mme pour tablir que le duc d'Orlans tombant dans
les quatre genres de convoitise, concupiscence, etc., s'tait rendu
coupable de lse-majest en quatre degrs. Il tablissait, par le
tmoignage des philosophes, des Pres de l'glise et de la sainte
criture, qu'il tait non-seulement permis, mais honorable et
mritoire de tuer un tyran.  cela il apportait douze raisons en
l'honneur des douze aptres, appuyes de nombreux exemples bibliques.

Cet pouvantable fatras n'a pas moins de quatre-vingt-trois pages dans
Monstrelet. Le copier, ce serait  en vomir. Il faut rsumer. Tout
peut se rduire  trois points:

1. Le duc de Bourgogne a tu _pour Dieu_[322]. Ainsi Judith, etc. Le
duc d'Orlans n'tait pas seulement l'ennemi du peuple de Dieu, comme
Holopherne. Il tait l'ennemi de Dieu, l'ami du Diable; il tait
sorcier[323]. La diablesse Vnus lui avait donn un talisman pour se
faire aimer, etc.

[Note 322: Les lgistes disent que toute occision d'homme, juste
ou injuste, est homicide. Mais les thologiens disent qu'il y a deux
manires d'homicide, etc.]

[Note 323: M. Buchon dit que le dtail des malfices du duc
d'Orlans, toujours omis dans les ditions antrieures de Monstrelet,
ne se trouve que dans le ms. 8347. Le ms. du Roi 10319, ms. du
commencement du XVe sicle, est prcd d'une miniature enlumine qui
reprsente un loup cherchant  couper une couronne surmonte d'une
fleur de lis, tandis qu'un lion l'effraye et le fait fuir. Au bas, on
lit ces quatre vers:

  Par force le leu rompt et tire
  A ses dents et gris la couronne,
  Et le lion par trs grand ire
  De sa pate grant coup lui donne.
                         (BUCHON, dit. de Monstrelet, t. I, p. 302.)]

2. Le duc de Bourgogne a tu _pour le roi_. Il a, comme bon vassal,
sauv son suzerain des entreprises d'un vassal flon.

3. Il a tu _pour la chose publique_ et comme bon citoyen. Le duc
d'Orlans tait un tyran. Le tyran doit tre tu, etc.[324].

[Note 324: Celui qui l'occit _par bonne subtilit et cautelte en
l'piant_, pour sauver la vie de son roi... il ne fait pas
_nefas_...--Ceci fait penser aux Provinciales.]

Mais il faut lire l'original. Il faut voir dans sa laideur ce
monstrueux accouplement des droits et des systmes contraires. Le
cruel raisonneur prend indiffremment et partout tout ce qui peut,
tant bien que mal, fonder le droit de tuer; tradition biblique,
classique, fodale, tout lui est bon, pourvu qu'on tue.

Le discours de Jean Petit ne mriterait gure d'attention si c'tait
l'oeuvre individuelle du pdant, l'indigeste avorton clos du cerveau
d'un cuistre. Mais non; il ne faut pas oublier que Jean Petit tait un
docteur trs-important, trs-autoris. Cette monstrueuse laideur de
confusion et d'incohrence, ce mlange sauvage de tant de choses mal
comprises, c'est du sicle et non de l'homme. J'y vois la grimaante
figure du moyen ge caduque, le masque demi-homme, demi-bte de la
scolastique agonisante.

L'histoire, au reste, ne prsente gure d'objet plus choquant. On
rirait de ce ple-mle d'quivoques, de malentendus, d'histoires
travesties, de raisonnements cornus, o l'absurde s'appuie
magistralement sur le faux. On rirait; mais on frmit. Les
syllogismes ridicules ont pour majeure l'assassinat, et la conclusion
y ramne. L'histoire devient ce qu'elle peut. La fausse science, comme
un tyran, la violente et la maltraite. Elle tronque et taille les
faits, comme elle ferait des hommes. Elle tue l'empereur Julien avec
la lance des croisades; elle gorge Csar avec le couteau biblique, en
sorte que le tout a l'air d'un massacre indistinct d'hommes et de
doctrines, d'ides et de faits.

Quand il y aurait eu le moindre bon sens dans ce trait de
l'assassinat, quand les crimes du duc d'Orlans eussent t prouvs et
qu'il et mrit la mort, cela ne justifiait pas encore la trahison du
duc de Bourgogne. Quoi! pour des fautes si anciennes, aprs une
rconciliation solennelle, aprs avoir mang ensemble et communi de
la mme hostie!... Et l'avoir tu de nuit, en guet-apens, dsarm,
tait-ce d'un chevalier? Un chevalier devait l'attaquer  armes
gales, le tuer en champ clos. Un prince, un grand souverain devait
faire la guerre avec une arme, vaincre son ennemi en bataille; les
batailles sont les duels des rois.

Au reste, la harangue de Jean Petit tait moins une apologie du duc de
Bourgogne qu'un rquisitoire contre le duc d'Orlans. C'tait un
outrage aprs la mort, comme si le meurtrier revenait sur cet homme
gisant  terre, ayant peur qu'il ne revct, et tchant de le tuer une
seconde fois.

Le meurtrier n'avait pas besoin d'apologie. Pendant que son docteur
prorait, il avait en poche de bonnes lettres de rmission qui le
rendaient blanc comme neige. Dans ces lettres, le roi dclare que le
duc lui a expos comment pour son bien et celui du royaume
_il a fait mettre hors de ce monde_ son frre le duc d'Orlans; mais
il a appris que le roi, sur le rapport d'aulcuns ses malveillans...
en a pris desplaisance... Savoir faisons que nous avons ost et
_ostons toute desplaisance_ que nous pourrions avoir eue envers lui...
etc.[325].

[Note 325: Cartons de _Fontanieu, anne 1407_.]

Les gens de l'Universit ayant si bien soutenu le duc de Bourgogne, il
tait bien juste qu'il les soutnt  son tour. D'abord il termina 
leur avantage l'affaire qui depuis un an tenait en guerre les deux
juridictions, civile et ecclsiastique. La premire eut tort.
L'Universit, le clerg, allrent dpendre les deux coliers voleurs
dont les squelettes branlaient encore  Montfaucon. Tout un peuple de
prtres, de moines, de clercs et d'coliers, anims d'une joie
frntique, les mena  travers Paris jusqu'au parvis de Notre-Dame, o
ils furent remis  la justice ecclsiastique, et dposs aux pieds de
l'vque[326]. Le prvt demanda pardon aux recteurs, docteurs et
rgents[327]. Ce triomphe des deux cadavres, qui tait l'enterrement
de la justice royale, eut lieu au soleil de mai, attrist par la lueur
des torches que portait tout ce monde noir.

[Note 326: Ce dit jour ont est despenduz deux excutz au gibet,
qui se disoient clercs et escoliers de l'Universit de Paris, et au
despendre a eu, comme len dit, plus de XL _mille_ personnes au gibet,
et ont est ramenez en deux sarqueux,  grant compaignie et grans
processions des glises, et de l'Universit, sonnans toutes les
cloches des glises, jusques au parviz de N. D., entre X et XI heures,
couverts de toile noire, et rendus  lvesque de Paris par certaine
forme et manire, et depuiz portez ou menez  Saint-Maturin o ont
est inhumez, comme len dit, et ce fait par ordonnance royal. 16 mai
1408. _Archives, Registres du Parlement, Plaidoiries, Matine VI,
folio 93_; et _Conseil, vol. XIII, folio 26_.]

[Note 327: Messeigneurs, leur dit-il, se raillant de leur
puissance et de leur obstination, outre le pardon que vous m'accordez,
je vous ai grande obligation; car lorsque vous m'avez attaqu, je me
tins pour assur d'tre mis hors de mon tat; mais je craignais qu'il
ne vous vnt en ide de conclure aussi  ce que je fusse mari, et je
suis bien certain que si une fois vous eussiez mis cette conclusion en
avant, il m'aurait fallu, bon gr, mal gr, me marier. Par votre
grce, vous avez bien voulu m'exempter de cette rigueur, ce dont je
vous remercie trs-humblement. _Chronique n 10297._]

Le 14 mai, la veille mme de la grande victoire de l'Universit, deux
messagers du pape Benot XIII avaient eu la hardiesse de venir braver
dans Paris cette colrique puissance. Ils avaient apport des bulles
menaantes o l'ennemi, qu'on croyait  terre, semblait plus vivant
que jamais[328]. C'tait un gentilhomme aragonais (comme son matre
Benot XIII) qui avait hasard le coup.

[Note 328: A est prsente au roy, ds lundi, comme len disoit,
une bulle par laquelle le pape Benedict, qui est lun des contendens du
papat, excommunie le roy et messires ses parents et adhrens. Et qu'il
en avendra? Diex y pourvoie! _Archives, Registres du Parlement,
Conseil, XIII, folio 27_.]

Une dputation de l'Universit vint  grand bruit demander justice.
Une grande assemble se fit  Saint-Paul en prsence du roi, du duc de
Bourgogne et des princes. Un violent sermon y fut prononc par
Courtecuisse, qui faisait le pendant du discours de Jean Petit.
C'tait la condamnation du pape, comme l'autre tait la condamnation
du prince, partisan du pape.

Le texte tait: Que la douleur en soit pour lui; tombe sur lui son
iniquit! Si le pape et t l, il n'y et gure eu plus de sret
pour lui que pour le duc d'Orlans. Le pape n'y tant pas, on ne
frappa que ses bulles. Le chancelier les condamna au nom de
l'assemble, les secrtaires royaux y enfoncrent le canif, et les
jetrent au recteur qui les mit en menus morceaux.

Ce n'tait pas assez de poignarder un parchemin. On envoya ordre 
Boucicaut d'arrter le pape; et en attendant, on prit, comme
suspects d'aimer le pape, l'abb de Saint-Denis et le doyen de
Saint-Germain-l'Auxerrois. Saint-Denis tant, comme on l'a vu, fort
mal avec l'glise de Paris, l'arrestation de l'abb tait populaire.
Mais le doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois tait membre du
Parlement. Il y avait imprudence  l'arrter; le Parlement en garda
rancune. Les prisonniers, ayant tout  craindre dans ce moment de
violence, essayrent d'apaiser l'Universit en se rclamant d'elle,
et demandant l'adjonction de quelques-uns de ses docteurs  la
commission qui devait les juger. Ils eurent lieu de s'en repentir.
Ces scolastiques, trangers aux lois, aux hommes et aux affaires, ne
purent jamais s'accorder avec les juges[329]. Ils montrrent autant
de gaucherie que de violence, firent arrter au hasard nombre de
gens. Les prisonniers avaient beau invoquer le Parlement, l'vque
de Paris; les princes mme intercdaient. Ces implacables pdants ne
voulaient point lcher prise.

[Note 329: Theologi atque artist, in disputationibus magis quam
processibus experti... Unde inter eos atque in jure peritos pluries
orta verbalis discordia.[TD-81] _Religieux, ms., folio 1308._]

[TD-81: Les thologiens et les matres s arts libraux, plus experts
en disputes thologiques ou scholastiques qu'en analyses juridiques...
d'o, entre eux et les experts en droit, l'apparition  plusieurs
reprises de conflit de vocabulaire.]

Le dimanche 25 mai, un professeur de l'Universit, Pierre aux Boeufs
(cordelier, comme Jean Petit), lut devant le peuple les lettres
royaux qui dclaraient que dornavant on n'obirait ni  l'un ni 
l'autre pape. Cela s'appela l'acte de Neutralit. Aucune salle, aucune
place n'aurait contenu la foule. La lecture se fit  la _culture_ de
Saint-Martin-des-Champs. Cette ordonnance n'est point dans le style
ordinaire des lois. C'est visiblement un factum de l'Universit,
violent, cre, et qui n'est pas sans loquence: Qu'ils tombent,
qu'ils prissent, plutt que l'unit de l'glise. Qu'on n'entende plus
la voix de la martre: _Coupez l'enfant, et qu'il ne soit ni  moi,
ni  elle_; mais la voix de la bonne mre: _Donnez-le lui plutt tout
entier_...

On ne s'en tint pas  des paroles. Un concile assembl dans la
Sainte-Chapelle dtermina comment l'glise se gouvernerait dans la
vacance du Saint-Sige. Benot ne put tre atteint; il se sauva 
Perpignan, entre le royaume d'Aragon, son pays, o il tait soutenu,
et la France, o il guerroyait contre le concile  force de bulles.
Mais ses deux messagers furent pris et trans par les rues dans un
trange accoutrement; ils taient coiffs de tiares de papier, vtus
de dalmatiques noires aux armes de Pierre de Luna, et de plus chargs
d'criteaux qui les qualifiaient tratres et messagers d'un tratre.
Ainsi quips, il furent mis dans un tombereau de boueurs, piloris
dans la cour du Palais, parmi les hues du peuple qui s'habituait 
mpriser les insignes du pontificat[330]. Le dimanche suivant, mme
scne au parvis Notre-Dame: un moine trinitaire, rgent de thologie,
invectiva contre eux et contre le pape, avec une violence furieuse et
des farces de bateleur, le tout dans une langue si fangeuse, que bonne
part de cette boue retombait sur l'Universit[331].

[Note 330: Le Religieux.--Au jour dui entre 10 et 11 heures les
prlas et clergie de France assembl au Palaiz, sur le fait de
l'glise, ont est amenez maistre Sanceloup, nez du pair Darragon, et
un chevaucheur du pape Benedict qui fu devers nez de Castelle, en 2
tumbereaux, chascun deulx vestuz dune tunique de toille peincte, o
estoit en brief effigie la manire de la prsentation des mauveses
bulles dont est mention le 21 de may cy-dessus, et les armes du dict
Benedict renverses et autres choses, et mittrez de papier sur leurs
ttes, o avoit escriptures du fait, depuis le Louvre o estoient
prisonniers, avec plusieurs autres de ce royaume, prlas et autres
gens dglise, qui avoient favoris aux dictes bulles, comme len dit,
jusques en la court du Palaiz en molt grant compaignie de gens 
trompes, et l ont est eschafaudez publiquement et puiz remenez audit
Louvre par la manire dessus dicte. _Archives, Registres du
Parlement, Conseil XIII, folio 39, aot 1408._]

[Note 331: Quod anum sordidissim omasari osculari mallet quam
os Petri.[TD-82] Religieux.]

[TD-82: qu'il prfrerait baiser le cul de la tripire la plus immonde
plutt que la bouche de ce Pierre.]

Le pape de Rome, le pape d'Avignon, taient tous les deux en fuite;
leurs cardinaux avaient dsert. La reine s'enfuit aussi, emmenant de
Paris le dauphin, gendre du duc de Bourgogne. Les ducs d'Anjou (roi de
Sicile), de Berri et de Bretagne, ne tardrent pas  les suivre. Le
duc de Bourgogne allait se trouver seul de tous les princes  Paris,
ayant toutefois dans les mains le roi, le concile, l'Universit.
Lcher le roi et Paris, c'tait risquer beaucoup. Cependant il ne
pouvait plus remettre son retour aux Pays-Bas. Pendant qu'il faisait
ici la guerre au pape et coutait les prolixes harangues des docteurs,
le parti de Benot et d'Orlans se fortifiait  Lige. Le jeune vque
de Lige, son cousin Jean de Bavire, ne pouvait plus rsister[332].
Les Ligeois taient mens par un homme de tte et de main, le sire de
Perweiss, pre de l'autre prtendant  l'vch de Lige; il appelait
les Allemands; il faisait venir des archers anglais. Le Brabant tait
en pril. Que serait-il advenu si la Flandre avait pris parti pour
Lige, si les gens de Gand s'taient souvenus que les Ligeois leur
avaient envoy des vivres avant la bataille de Roosebeke?

[Note 332: V. les curieux dtails que donne Zanfliet sur la
fraction des _Hareit_. Cornelii Zanfliet Leodiensis monarchi
Chronicon, ap. Martne Ampliss. Coll., t. V, p. 365, 366. Le Religieux
et Monstrelet sont fort tendus et fort instructifs. Placentius
(Catalogus, etc.) est peu dtaill.]

Je parlerai plus tard de ce curieux peuple de Lige, de cette extrme
pointe de la race et de la langue wallone au sein des populations
germaniques, petite France belge qui est reste, sous tant de
rapports, si semblable  la vieille France, tandis que la ntre
changeait. Mais tout cela ne peut se dire en passant.

Les Ligeois taient quarante mille intrpides fantassins. Mais le duc
avait contre eux toute la chevalerie de Picardie et des Pays-Bas, qui
regardait avec raison cette guerre comme l'affaire commune de la
noblesse. La noblesse tait d'accord. Les villes, Lige, Gand et
Paris, ne s'entendaient pas. Gand et Paris ne suivaient pas le mme
pape que les Ligeois. Le duc de Bourgogne, qui soulevait les communes
en France, crasa en Belgique celle de Lige.

Les Ligeois taient une population d'armuriers et de charbonniers,
brutale et indomptable, que leurs chefs ne pouvaient mener. Ds que
les bannires fodales apparurent dans la plaine de Hasbain, le
proverbe se vrifia:

  Qui passe dans le Hasbain
  A bataille le lendemain.

Ils se postrent quarante mille dans une enceinte ferme de chariots
et de canons, et attendirent firement. Le duc de Bourgogne, qui
savait qu'il allait leur venir encore dix mille hommes de troupes et
des archers d'Angleterre, se hasarda d'attaquer. Les Ligeois avaient
un peu de cavalerie, quelques chevaliers; mais ils s'en dfiaient
trop; ils les empchrent de bouger. Ceux de Bourgogne ne pouvant les
forcer par devant, les tournrent; une terreur panique les prit;
plusieurs milliers de Ligeois se rendirent prisonniers. Le duc de
Bourgogne, presque vainqueur, voit apparatre alors les dix mille
paresseux de Tongres, qui venaient enfin combattre. Il craignit qu'ils
ne lui arrachassent la victoire, et ordonna le massacre des
prisonniers. Ce fut une immense boucherie; toute cette chevalerie,
cruelle par peur, s'acharna sur la multitude qui avait pos les
armes. Le duc de Bourgogne prtend, dans une lettre[333], qu'il resta
vingt-quatre mille hommes sur le carreau: il avait perdu seulement de
soixante  quatre-vingts chevaliers ou cuyers, sans compter les
soldats apparemment. Nanmoins, cette disproportion fait sentir assez
combien, dans la nouveaut et l'imperfection des armes  feu, les
moyens offensifs taient faibles contre ces maisons de fer dont les
chevaliers s'affublaient.

[Note 333: Y ont est occis... de vingt-quatre  vingt-six mille
Ligeois, comme on peut le savoir par l'estimation de ceux qui ont vu
les noms... Nous avons bien perdu de soixante  quatre-vingts
chevaliers ou escuyers. Lettre du duc de Bourgogne. V. M. de Barante,
t. III, p. 211-212, 3e dition.]

Je me dfie un peu de ce nombre de vingt-quatre mille hommes; c'est
juste celui de la bataille de Roosebeke, que gagna Philippe le Hardi.
Le fils ne voulut pas sans doute avoir tu moins que le pre. Quoi
qu'il en soit, le rcit des cruauts pouvantables du parti de
Bourgogne, qui, dans le Hasbain seul, avait brl, disait-on, quatre
cents glises paroissiales, souvent mme avec les paroissiens, la
vengeance de l'vque de Lige, Jean sans Piti, ses noyades dans la
Meuse, tout cela, chose triste  dire mais qui peint le sicle, frappa
les imaginations et releva le duc de Bourgogne. Cette bataille fut
prise pour le jugement de Dieu. On savait qu'il avait d'ailleurs pay
de sa personne[334]. Le peuple, comme les femmes, aime les forts:
_Ferrum est quod amant_[TD-83]. On donna au duc de Bourgogne le surnom de
_Jean sans Peur_: sans peur des hommes et sans peur de Dieu[335].

[TD-83: C'est la violence qu'ils aiment.]

[Note 334: Comment en dcourant de lieu  autre, sur un petit cheval,
exhorta et bailla  ses gens grand courage, et comment il se maintint
jusques en la fin, n'est besoin d'en faire grand'dclaration... Oncques
de son corps sang ne fut trait pour icelui jour, combien qu'il fut
plusieurs fois travaill. Monstrelet, t. II, p. 17.]

[Note 335: Il et pu tre nomm, tout aussi bien que son cousin
l'vque, Jean _sans Piti_. Monstrelet dit lui-mme: Quand il fut
demand, aprs la dconfiture, si on cesseroit de plus occire iceux
Liegeois, il fit rponse qu'ils mourroient tous ensemble, et que pas
ne vouloit qu'on les prenst  ranon ni mist  finance.]

La reine et les princes taient revenus  Paris dans l'absence du duc
de Bourgogne[336], et procdaient contre lui. Un loquent prdicateur,
Crisy, prononait une touchante apologie de Louis d'Orlans, qui a
effac  jamais le discours de Jean Petit. L'avocat de la veuve et des
orphelins concluait  ce que le duc de Bourgogne ft amende honorable,
demandt pardon et baist la terre, et qu'aprs avoir fait diverses
fondations expiatoires, il allt pendant vingt ans outre-mer pour
pleurer son crime. Cela se disait le 11 septembre; le 23, il gagnait
la bataille d'Hasbain; le 24 novembre, il arrivait  Paris. La foule
alla voir avec respect l'homme qui venait de tuer vingt-cinq mille
hommes; il s'en trouva pour crier Nol!

[Note 336: Dimanche 26 aot 1408... Entrrent  Paris et vindrent
de Meleun la royne et le dauphin accompaignis, environ quatre heures
aprs disner, des ducs de Berri, de Bretoigne, de Bourbon, et
plusieurs autres contes et seigneurs et grant multitude de gens darmes
et alrent parmi la ville loger au Louvre.--Mardi 28 aot... Ce dict
jour entra  Paris la duchesse Dorlans, mre du duc Dorlans qui 
prsent est, et la royne d'Angleterre, femme du dict duc, en une
litire couverte de noir  quatre chevaux couverts de draps noirs, 
heure de vespres, accompaigne de plusieurs chariots noirs pleins de
dames et femmes, et de plusieurs ducs et contes et gens darmes.
_Archives, Registres du Parlement, Conseil. vol. XIII, fol.
40-41._--Les princes s'accordrent pour dfrer, dans cet intervalle,
un pouvoir nominal  la reine et au dauphin: Ce Ve jour (5 septembre
1408) furent tous les seigneurs de cans au Louvre en la grant sale,
o estoient en personne la royne, le duc de Guienne, etc. (Suit une
longue srie de noms)... en la prsence desquelz... fu publie par la
bouche de maistre Jeh. Jouvenel, advocat du roy, la puissance octroie
et commise par le roy  la royne et audit mons. de Guienne sur le
gouvernement du royaume, le roy empeschi ou absent. _Archives,
Ibidem, Conseil, vol. XIII, fol. 42 verso._]

La reine et les princes avaient enlev le roi  Chartres; ils
pouvaient en son nom agir contre le duc. Cela le dcida  un
accommodement[337]. La chose fut ngocie par le grand matre
Montaigu, serviteur de la reine et de la maison d'Orlans, principal
conseiller de ce parti, qui avait t envoy au duc de Bourgogne, qui
en avait rapport une grande peur, et qui ne sentait pas sa tte bien
ferme sur ses paules. Il arrangea avec la crdulit de la peur ce
triste trait qui dshonorait les deux partis. Le principal article
tait que le second fils du mort pouserait une fille du meurtrier,
avec une dot de cent cinquante mille francs d'or. Comme dot, c'tait
beaucoup, mais comme prix du sang, combien peu!

[Note 337:  la rentre du Parlement, le vieux chancelier traa un
tableau touchant de la dsolation du royaume. _Archives, Registre du
Parlement, Conseil XIII, folio 49._]

Ce fut une laide scne, laide encore comme profanation d'une des plus
saintes glises de France. Notre-Dame de Chartres, ses innombrables
statues de saints et de docteurs, furent condamnes  tre tmoins de
la fausse paix et des parjures. On dressa, non pas au parvis o se
faisaient les amendes honorables, mais  l'entre du choeur, un grand
chafaud. Le roi, la reine, les princes, y sigeaient. L'avocat du duc
de Bourgogne demanda au roi, au nom du duc, qu'il lui  plt
de ne conserver dans le coeur ni colre ni indignation  cause du
fait qu'il a commis et fait faire sur la personne de monseigneur
d'Orlans, pour le bien du royaume et de vous.

Puis les enfants d'Orlans entrrent; le roi leur fit part du pardon
qu'il avait accord, et les requit de l'avoir pour agrable. L'avocat
du duc de Bourgogne parla en ces termes: Monseigneur d'Orlans et
messieurs ses frres, voici monseigneur de Bourgogne, qui vous supplie
de bannir de vos coeurs toute haine et toute vengeance, et d'tre bons
amis avec lui. Le duc ajouta de sa propre bouche: Mes chers cousins,
je vous en prie.

Les jeunes princes pleuraient. Selon le crmonial convenu, la reine,
le dauphin et les seigneurs du sang royal s'approchrent d'eux et
intercdrent pour le duc de Bourgogne; ensuite, le roi, du haut de
son trne, leur adressa ces mots: Mon trs-cher fils et mon trs-cher
neveu, consentez  ce que nous avons fait, et pardonnez. Le duc
d'Orlans et son frre rptrent alors, l'un aprs l'autre, les
paroles prescrites.

Montaigu, qui avait dress d'avance ce trait, par lequel les enfants
reconnaissaient que leur pre avait t tu pour le bien du royaume,
avait au fond trahi son ancien matre, le duc d'Orlans, pour le duc
de Bourgogne. Celui-ci, nanmoins, lui en voulut mortellement. Il
n'avait pas probablement devin d'avance l'humiliante attitude qu'il
lui faudrait prendre dans cette crmonie, et ce qu'il lui en
coterait pour dire aux enfants: Pardonnez.

Tout le monde savait  quoi s'en tenir sur la valeur d'une telle
paix. Le greffier du Parlement, en l'inscrivant sur son registre,
ajoute ces mots  la marge: Pax, pax, inquit Propheta, et non est
pax.

Les rconcilis revinrent  Paris, plus ennemis que jamais, mais
d'accord pour sacrifier le trop conciliant Montaigu. Ce pauvre diable
n'avait, aprs tout, pch que par peur. Mais il avait encore un autre
crime; il tait trop riche. On se demandait comment ce fils d'un
notaire de Paris, mdiocrement lettr, de pauvre mine, petite taille,
barbe claire, la langue paisse[338], comment il s'y tait pris pour
gouverner la France depuis si longtemps. Il fallait bien, avec tout
cela, qu'il ft pourtant un habile homme pour que la reine, le duc
d'Orlans, les ducs de Berri et de Bourbon, eussent tous besoin de lui
et l'appelassent leur ami.

[Note 338: Le Religieux.]

L'habilet qui lui manqua, ce fut de se faire petit. Sans parler de
ses grandes terres, il avait bti  Marcoussis un dlicieux chteau. 
Paris, le peuple montrait avec envie son splendide htel. Les plus
grands seigneurs avaient recherch ses filles. Rcemment encore, il
avait mari son fils avec la fille du conntable d'Albret, cousin du
roi. Il fit encore son frre vque de Paris, et  cette occasion il
eut l'imprudence de traiter les princes, d'taler une incroyable
quantit de vaisselle d'or et d'argent. Les convives ouvrirent de
grands yeux; leur cupidit attisa leur haine. Ils trouvrent fort
mauvais que Montaigu et tant de vaisselle d'or, lorsque celle du roi
tait en gage.

Pour un homme nouveau, Montaigu semblait bien assis. Ds le temps du
gouvernement des Marmousets, il s'tait acquis beaucoup de gens; il
tait bien apparent, bien alli. Frre de l'archevque de Sens, il
venait de prendre une forte position populaire dans Paris en y faisant
son frre vque. Aussi les princes menrent l'affaire  petit bruit.
Ils s'assemblrent secrtement  Saint-Victor, dlibrrent sous le
sceau du serment; ils conspirrent, trois ou quatre princes du sang et
les plus grands seigneurs de France, contre le fils du notaire. On
avertit Montaigu; mais il s'obstina  ne rien craindre. N'avait-il pas
pour lui le roi, le bon duc de Berri, la reine surtout, en mmoire du
duc d'Orlans? La reine s'employa, il est vrai, un peu en sa faveur.
Mais il ne fallut pas grande violence pour lui forcer la main; on lui
promit que les grands biens de Montaigu seraient donns au
dauphin[339]. Aprs tout, elle tait absente,  Melun; ce triste
spectacle de la mort d'un vieux serviteur ne devait pas affliger ses
yeux.

[Note 339: _Bibliothque royale, mss., Dupuy, vol. 744, Fontanieu
107-108, ann. 1409._]

Il y eut  la mort de Montaigu une chose qu'on ne voit gure  la
chute des favoris: le peuple se souleva[340]. Montaigu, il est vrai,
intressait les trois puissances de la ville: il tait frre de
l'vque; il rclamait le privilge de clricature, celui du clerg et
de l'Universit; enfin, il en appelait au Parlement. Rien ne lui
servit. La ville tait pleine des gentilshommes du duc de Bourgogne.
Le nouveau prvt de Paris, Pierre Desessarts, monta  cheval, courut
les rues avec une forte troupe, criant qu'il tenait les tratres qui
taient cause de la maladie du roi, qu'il en rendrait bon compte, que
les bonnes gens n'avaient qu' retourner  leurs affaires et  leurs
mtiers[341].

[Note 340: Le Religieux.]

[Note 341: Le Religieux.]

Montaigu nia tout d'abord; mais il tait entre les mains d'une
commission; on lui fit tout avouer par la torture. Le 17 octobre, sans
perdre de temps, moins d'un mois aprs sa belle fte, il fut tran
aux halles. On ne lut pas mme l'arrt. Bris qu'il tait par la
torture, les mains disloques, le ventre rompu, il baisait la croix de
tout son coeur, affirmant jusqu'au bout qu'il n'tait pas coupable,
non plus que le duc d'Orlans, que seulement il ne pouvait nier qu'ils
n'eussent us des deniers du roi et trop dpens[342]. L'assistance
pleurait; ceux mme que les princes avaient envoys pour s'assurer du
supplice revinrent tout en larmes.

[Note 342: Affirmasse quod tormentorum violentia (qua et manus
dislocatas et se ruptum circa pudenda monstrabat) illa confessus fuerat,
nec in aliquo culpabilem ducem Aurelianensem nec se etiam reddebat nisi
in pecuniarum regiarum nimia consumptione.[TD-84] _Religieux, ms.,
folio 633._]

[TD-84: ... avoir affirm qu'il avait avou sous la violence de cette
torture (dont tmoignaient ses mains disloques et son corps rompu dans
la rgion des parties honteuses), et qu'il ne reconnaissait en rien ni
la culpabilit du duc d'Orlans, ni la sienne, sauf en ce qui concernait
la dpense excessive des deniers royaux.]

Cette mort avait touch tout le monde, mais effray encore plus. Quel
en fut le rsultat? Celui qu'on devait attendre de la lchet du
temps. Tous voulurent tre du ct d'un homme qui frappait si fort; la
mort du duc d'Orlans, celle de Montaigu, le massacre de Lige,
c'taient trois grands coups. Le roi de Navarre tait dj alli du
duc de Bourgogne[343], dont il avait besoin contre le comte
d'Armagnac. Le duc d'Anjou le fut pour de l'argent; il en reut, comme
dot d'une fille de Bourgogne, pour aller perdre encore cet argent en
Italie. La reine fut aussi gagne par un mariage; le duc de Bourgogne
alla la voir  Melun et promit de faire pouser au frre d'Isabeau
(Louis de Bavire) la fille de son ami le roi de Navarre. Il tait
d'ailleurs arrang que le jeune dauphin prsiderait dsormais le
conseil; la grosse Isabeau[344] crut sottement qu'elle gouvernerait
son fils, et par son fils le royaume. Elle revint  Paris,
c'est--dire qu'elle se remit entre les mains du duc de Bourgogne.

[Note 343: Le duc de Bourgogne dploie dans cette anne 1409 une
remarquable activit. Il cherche des alliances au midi et au nord.
Voy. les traits avec le roi de Navarre, le comte de Foix, le duc de
Bavire et douard de Bar, _mss., Baluze, 9484, 2_.]

[Note 344: Mole carnis gravata nimium.[TD-85] Religieux.]

[TD-85: Fortement gne par son embonpoint excessif.]

Ainsi, les choses tournaient  souhait pour lui et pour son parti.
L'Universit, toute-puissante au concile de Pise, venait de mettre 
profit la dposition des deux papes, pour faire donner la papaut 
l'un de ses anciens professeurs, qui apparemment n'aurait rien 
refuser  l'Universit et au duc de Bourgogne.

Que manquait-il  celui-ci, sinon de se rhabiliter, s'il pouvait, de
faire oublier? Il y avait deux moyens, rformer l'tat et chasser
l'Anglais. Il entreprit de nouveau d'assiger Calais: cette fois, le
duc d'Orlans n'tait plus l pour faire manquer l'entreprise. Il s'y
prit comme la premire fois; il fit btir une ville de bois autour de
la ville; il entassa dans l'abbaye de Saint-Omer force machines et
quantit d'artillerie. Mais les Anglais, pour la somme de dix mille
nobles  la rose, trouvrent un charpentier qui y jeta le feu grgeois
et brla en un moment tout ce qu'on avait longuement prpar.

La rforme n'alla gure mieux que la guerre. Le duc de Bourgogne
l'avait commence  sa manire, rudement. Il avait rendu  Paris ses
privilges, en y mettant un prvt  lui, le violent Desessarts. Il
avait convoqu une assemble gnrale de la noblesse, sous la
prsidence du dauphin, s'emparant du dauphin mme et mettant de ct
le vieux duc de Berri.

Cependant il prenait les finances en main, destituant au nom du roi et
des princes tous les trsoriers, et mettant  leur place des bourgeois
de Paris, des gens riches, timides et dpendants. Tous les receveurs
devaient rendre compte  un haut conseil qu'il dominait par le comte
de Saint-Pol. Ce conseil fit une chose inoue, il interdit la Chambre
des comptes, fit arrter plusieurs de ses membres[345], et nanmoins
il se servit de ses registres, relevant sur les marges les _Nimis
habuit_ ou _Recuperetur_ dont cette sage et honnte compagnie marquait
les payements excessifs. On voulait s'autoriser de cette note pour
tirer de l'argent de ceux qui avaient reu, ou mme de leurs
hritiers.

[Note 345: Et quia  longo tempore, D. Camer computorum gre
ferentes quod Rex manu prodiga pecunias multis etiam indignis
consueverat largiri, dona in scriptis redigebant, addentes in margine
_Recuperetur, Nimis habuit_; statutum est ut registrum prsidentibus
traderetur, qui quod nimium fuerat ab ipsis aut eorum hredibus usque
ad ultimum quadrantem; cessante omni appellatione, extorquerent. Omnes
etiam Dominos Camer computorum deposuerunt, una duntaxat excepto qui
vices suppleret omnium, donec...[TD-86] _Religieux, ms., folio 639._--Voir
aussi Ordonnances, t. IX, p. 468 et seq.]

[TD-86: Et parce que depuis longtemps, les M.(atres) de la Chambre
des comptes rapportaient en le dplorant que le Roi avait l'habitude,
mme  ceux nombreux qui ne le mritaient pas, de faire de ruineuses
largesses, et consignaient ces dons par crit en ajoutant dans la marge
Doit tre rcupr ou en a suffisamment, il fut dcrt que ce sommier
serait remis aux prsidents qui, tout recours exclus, feraient tout
restituer jusqu'au dernier quart de denier par les bnficiaires de ces
excs ou par leurs hritiers. On dposa mme tous les Matres de la
Chambre des comptes,  une seule exception prs concernant celui qui
devait tenir le rle de tous les autres, jusqu' ce que...]

Cela tait inquitant pour beaucoup de monde, suspect pour tous,
d'autant plus que dans toutes ces mesures on voyait derrire le duc de
Bourgogne un homme emport, passionn et brouillon, le nouveau prvt
de Paris, Desessarts, homme de peu, qui se htait de faire sa main,
d'enrichir les siens, comme avait fait Montaigu; il l'avait men au
gibet et il y courait lui-mme.

Tel tait Paris; hors de Paris, se formait un grand orage. Le duc
d'Orlans n'tait qu'un enfant, un nom; mais autour de ce nom se
serraient naturellement tous ceux qui hassaient le duc de Bourgogne
et le roi de Navarre.

D'abord le comte d'Armagnac, ennemi du second par voisinage, du
premier pour avoir ds longtemps t forc de cder le Charolais; puis
le duc de Bretagne, les comtes de Clermont et d'Alenon; enfin, les
ducs de Berri et de Bourbon, qui, se voyant compts pour rien par le
duc de Bourgogne, passrent de l'autre ct. Ces princes s'allirent
pour la rforme de l'tat et contre les ennemis du royaume.

C'tait aussi contre les ennemis du royaume que le duc de Bourgogne
levait des troupes et demandait de l'argent. Il fit venir  Paris les
principaux bourgeois des villes de France pour obtenir, non une taxe,
mais un prt; les Anglais, disait-il, menaaient de dbarquer. Les
bourgeois, sans dlibrer, rpondirent nettement que leurs villes
taient dj trop charges, que le duc de Bourgogne n'avait qu' faire
usage des trois cent mille cus d'or qui, disait-on, avaient t
recouvrs. Mais cet argent s'tait coul sans qu'on st comment[346].

[Note 346: Au milieu de cette dtresse, nous trouvons, entre
autres dpenses, un mandement de Charles VI pour le payement de ses
veneurs. L'acte est rdig dans des termes trs-impratifs et
trs-rigoureux.  la suite de la signature du roi viennent ces mots:
Garde qu'en ce n'ait faute. _Bibliothque royale, mss., Fontanieu
107-108, ann. 1410, 9 juillet._--Pour une paire d'heures, donnes par
le roi  la duchesse de Bourgogne, 600 cus. _Ibidem_, 109-110, ann.
1413.]

Paris ne montrait pas plus de zle que les autres villes; le duc avait
voulu lui rendre ses armes et ses divisions militaires de centeniers,
soixanteniers, cinquanteniers, etc. Les Parisiens le remercirent et
n'en voulurent pas, ne se souciant pas de devenir les soldats du duc
de Bourgogne. Il n'avait pu non plus faire un capitaine de Paris; la
ville prtendit qu'ayant eu un prince du sang pour capitaine (le duc
de Berri), elle ne pouvait accepter un capitaine de moindre rang.

Le duc de Bourgogne, ayant contre lui les princes, sans avoir pour lui
les villes, fut oblig de recourir  ses ressources personnelles. Il
appela ses vassaux. Une nue de Brabanons vint s'abattre sur la France
du nord, sur Paris, pillant, ravageant. Paris, devenu sensible au mal
gnral par ses propres souffrances, demanda la paix  grands cris. Son
organe ordinaire, l'Universit, avec cet aplomb propre aux gens qui ne
connaissent ni les hommes ni les choses, trouvait un moyen fort simple
de tout arranger, c'tait d'exclure du gouvernement les deux chefs de
partis, les ducs de Berri et de Bourgogne, de les renvoyer dans leurs
terres, et de prendre dans les trois tats des gens de bien et
d'exprience, qui gouverneraient  merveille. Le duc de Bourgogne et le
roi de Navarre accueillirent d'autant mieux la chose qu'elle tait
impraticable. Ils firent parade de dsintressement; ils taient prts,
disaient-ils, soit  servir l'tat gratuitement, en sacrifiant mme
leurs biens, ou encore  se retirer si c'tait l'utilit du royaume.

L'Universit n'eut pas  aller loin pour trouver le duc de Berri. Il
tait dj avec ses troupes  Bictre. Il avait rpondu  une premire
ambassade, qui lui demandait la paix au nom du roi, que justement il
venait pour s'entendre avec le roi. Il reut parfaitement les dputs
de l'Universit, gota leur conseil, rpondant gaiement: S'il faut
pour gouverner des gens pris dans les trois tats, j'en suis et je
retiens place dans les rangs de la noblesse.

L'hiver et la faim forcrent pourtant les princes  accepter
l'expdient que proposait l'Universit. Il donnait satisfaction  leur
gloriole. Le duc de Bourgogne consentait  s'loigner en mme temps
qu'eux. Le conseil devait tre compos de gens qui jureraient de
n'appartenir ni  l'un ni  l'autre. Le dauphin tait remis  deux
seigneurs nomms, l'un par le duc de Berri, l'autre par le duc de
Bourgogne. (Paix de Bictre, 1er nov. 1410.)

Au fond, celui-ci restait matre. Il avait l'air de quitter Paris,
mais il le gardait. Son prvt Desessarts, qui devait sortir de
charge, y fut maintenu. Le dauphin n'eut gure autour de lui que de
zls Bourguignons. Son chancelier tait Jean de Nyelle, sujet et
serviteur du duc de Bourgogne; ses conseillers, le sire de Heilly,
autre vassal du mme prince, le sire de Savoisy, qui avait embrass
rcemment son parti, Antoine de Craon, de la famille de l'assassin de
Clisson, le sire de Courcelles, parent sans doute du clbre docteur
qui fut l'un des juges de la Pucelle, etc.

Le duc de Bourgogne s'tait retir conformment au trait. Il n'armait
pas et ses adversaires armaient. Les torts paraissaient tre du ct
des amis du duc d'Orlans. Le conseil du dauphin, pour mieux faire
croire  son impartialit, s'adjoignit le Parlement, quelques vques,
quelques docteurs de l'Universit, plusieurs notables bourgeois, et,
au nom de cette assemble, il dfendit aux ducs d'Orlans et de
Bourgogne d'entrer dans Paris.

La dfense tait drisoire; ce dernier tait en ralit si bien
prsent dans Paris, qu' ce moment mme il dcidait la ville alarme 
prendre pour capitaine un homme  lui, le comte de Saint-Pol.

Il s'agissait de mettre Paris en dfense. On proposa une taxe gnrale
dont personne ne serait exempt, ni le clerg, ni l'Universit. Mais
leur zle n'alla pas jusque-l pour le parti de Bourgogne;  ce mot
d'argent, ils se soulevrent. Le chancelier de Notre-Dame, parlant au
nom des deux corps, dclara qu'ils ne pouvaient donner ni prter;
qu'ils avaient bien de la peine  vivre; qu'on savait bien que si les
finances du roi n'taient dilapides, il entrerait tous les mois deux
cent mille cus d'or dans ses coffres; que les biens de l'glise,
amortis depuis longtemps, n'avaient rien  voir avec les taxes. Enfin,
il s'emporta jusqu' dire que, lorsqu'un prince opprimait ses sujets
par d'injustes exactions, c'tait, d'aprs les anciennes histoires, un
cas lgitime de le dposer[347].

[Note 347: Nec reges digne vocari, si exactionibus injustis
opprimant populum suum, sed quod eos depositione dignos possint
rationabiliter reputare, in annalibus antiquis possunt de multis
legere.[TD-87] _Religieux, ms., fol. 675 verso._]

[TD-87: S'ils oppriment leur peuple par des recouvrements injustes,
ils ne sont pas dignes d'tre appels rois, et dans les annales
antiques, on peut lire  maintes reprises qu'on serait en revanche dans
ce cas en droit de juger lgitime de les dposer.]

Cette hardiesse extraordinaire de langage indiquait assez que le
clerg et l'Universit ne seraient point pour le parti bourguignon un
instrument docile. Le nouveau capitaine de Paris chercha ses allis
plus bas; il s'adressa aux bouchers. Ce fut un curieux spectacle de
voir le comte de Saint-Pol, de la maison de Luxembourg, cousin des
Empereurs et du chevaleresque Jean de Bohme, partager sa charge de
capitaine de Paris avec les Legoix[348] et autres bouchers; de le voir
armer ces gens, marcher dans Paris de front avec cette _milice
royale_, les charger de faire les affaires de la ville, et de
poursuivre les Orlanais. Il risquait gros en s'alliant ainsi. Il
croyait tenir les bouchers; n'taient-ce pas eux qui allaient bientt
le tenir lui-mme? Le comte de Saint-Pol et son matre le duc de
Bourgogne mettaient l en mouvement une formidable machine; mais, le
doigt pris dans les roues, ils pouvaient fort bien, doigt, tte et
corps, y passer tout entiers.

[Note 348: Peu aprs, nous voyons le duc de Bourgogne assister aux
obsques du boucher Legoix: Et lui fit-on moult honorables obsques,
autant que si c'eust t un grand comte. Juvnal.]

Je ne sais, au reste, s'il y avait moyen d'agir autrement. Tout esprit
de faction  part, Paris, au milieu des bandes qui venaient batailler
autour, avait grand besoin de se garder lui-mme. Or, depuis la
punition des Maillotins et le dsarmement, les seuls des habitants qui
eussent le fer en main et l'assurance que donne le maniement du fer,
c'taient les bouchers. Les autres, comme on l'a vu, avaient refus de
reprendre leurs centeniers, de crainte de porter les armes. Les
gentilshommes du comte de Saint-Pol n'auraient pas suffi, ils auraient
mme t bientt suspects, si on ne les et vus toujours  ct d'une
milice brutale, il est vrai, violente, mais aprs tout parisienne et
intresse  dfendre Paris du pillage. Quelque peur qu'on et des
bouchers, on avait bien autrement peur des innombrables pillards qui
venaient jusqu'aux portes observer, tter la ville, et qui auraient
fort bien pu, si elle n'et pris garde  elle, l'enlever par un coup
de main[349].

[Note 349: Dans une de ces alarmes, on fit loger le roi au Palais
avec une forte troupe de gens d'armes, au grand effroi du
greffier.--Ce dict jour, pour ce que le Roy notre Sire, accompaigni
de molt de princes, barons et chevaliers et grant nombre de gens
darmes, estoit venu loger au Palaiz, et pour les gens darmes estoient
pleins les hostelz tant de la Cit que du cloistre de Paris, et par
tout oultre les pons par devers la place Maubert, sans distinction,
hors les seigneurs de cans pour lesquels a est orden, comme a dit
en la chambre le prvost de Paris, que en leurs hostelz len ne se
logera pas, et que en telz cas aventure seroit que les chambellans du
Roy notre dit sire ne preissent les tournelles de cans, esquelles a
procs sans nombre qui seroient en aventure destre embroillez
fouillez, et adirez et perdus, qui seroit dommage inestimable  tous
de quelque estaque soit de ce royaume; j'ay fait murer l'uiz de ma
tournelle, afin que len ne y entre, car: _In armigero vix potest
vigere ratio._[TD-88] Le greffier a dessin un soldat sur la marge.
_Archives, Registres du Parlement. Conseil, XIII, folio 131 verso, 16
septembre 1410_.]

[TD-88: Il n'y a gure de bon sens  attendre d'un homme en arme.]

C'tait une terrible chose, pour la gent innocente et pacifique des
bourgeois, de voir du haut de leurs clochers le double flot des
populations du Midi et du Nord qui battait leurs murs. On et dit que
les provinces extrmes du royaume, longtemps sacrifies au centre,
venaient prendre leur revanche. La Flandre se souvenait de sa dfaite
de Roosebeke. Le Languedoc n'avait pas oubli les guerres des
Albigeois, encore moins les exactions rcentes des ducs d'Anjou et de
Berri. Ce que le centre avait gagn par l'attraction monarchique, il
le rendit avec usure. Le Nord, le Midi, l'Ouest, envoyrent ici tout
ce qu'ils avaient de bandits.

D'abord, pour dfendre Paris contre les gens du Midi qu'amenait le duc
d'Orlans, arrivrent les Brabanons mercenaires du duc de Bourgogne.
Pour mieux le dfendre, ils ravagrent tous les environs, pillrent
Saint-Denis. Autres dfenseurs, les gens des communes de Flandre;
ceux-ci, gens intelligents qui savaient le prix des choses, pillaient
mthodiquement, avec ordre,  fond, de manire  faire place nette;
puis ils emballaient proprement. De guerre, il ne fallait pas leur en
parler; ce n'tait pas pour cela qu'ils taient venus. Leur comte
avait beau les prier, chapeau bas, de se battre un peu, ils n'en
tenaient compte. Quand ils avaient rempli leurs charrettes[350], les
seigneurs de Gand et de Bruges reprenaient, quoi qu'on pt leur dire,
le chemin de leur pays.

[Note 350: Deux mille charrettes, selon Meyer; douze mille, selon
Monstrelet.--Leur requist bien instamment qu'ils le voulsissent
servir encore huit jours... Commencrent  crier  haulte voix: _Wap!
wap!_ (qui est  dire en franois:  l'arme!  l'arme!)... boutrent
le feu par tous leurs logis, en criant de rechef tous ensemble: _Gau!
gau!_ se dpartirent et prirent leur chemin vers leurs pays... Le duc
de Bourgogne... le chaperon t hors de la tte devant eux, leur pria
 mains jointes trs-humblement... eux disant et appelant frres,
compains et amis... Monstrelet.]

Mais la grande foule des pillards venait des provinces ncessiteuses
de l'Ouest et du Midi. La campagne,  la voir au loin, tait toute
noire de ces bandes fourmillantes; gueux ou soldats, on n'et pu le
dire; qui  pied, qui  cheval,  ne; btes et gens maigres et avides
 faire frmir, comme les sept vaches dvorantes du songe de Pharaon.

Dmlons cette cohue. D'abord il y avait force Bretons. Les familles
taient d'autant plus nombreuses, en Bretagne, qu'elles taient plus
pauvres. C'tait une ide bretonne d'avoir le plus d'enfants possible,
c'est--dire plus de soldats qui allassent gagner au loin et qui
rapportassent[351]. Dans les vraies usances bretonnes, la maison
paternelle, le foyer restait au plus jeune[352]; les ans taient mis
dehors; ils se jetaient dans une barque ou sur un mauvais petit
cheval, et tant les portait la barque ou l'indestructible bte, qu'ils
revenaient au manoir refaits, vtus et passablement garnis.

[Note 351: Quelquefois cinquante enfants, de dix femmes
diffrentes... (Guillaume de Poitiers.)]

[Note 352: Origines du droit, page 63: Usement de Rohan: En
succession directe de pre et de mre, le fils juveigneur et dernier
n desdits tenanciers succde au tout de ladite tenue et en exclut les
autres, soient fils ou filles.--Art. 22: Le fils Juveigneur, auquel
seul appartient la tenue, comme dit est, doit loger ses frres et
soeurs jusques  ce qu'ils soient maris, et d'autant qu'ils seroient
mineurs d'ans, doivent les frres et soeurs estres maris et
entretenus sur le bail et profit de la tenue pendant leur minorit; et
estant les frres et soeurs maris, le juveigneur peut les expulser
tous. (Coutumier gnral.)--Cette loi me semble conforme  l'esprit
d'un peuple navigateur et guerrier qui veut forcer les ans, dj
grands et capables d'agir,  chercher fortune au loin.--Voir ibidem
sur le droit d'anesse.]

En Gascogne, un droit diffrent produisait les mmes effets. L'an
restait firement au castel, sur sa roche, sans vassal que lui-mme,
et se servant par simplicit. Les cadets s'en allaient gaiement devant
eux, tant que la terre s'tendait, bons pitons, comme on sait, allant
 pied par got, tant qu'ils ne trouvaient pas un cheval, riches d'une
pe de famille, d'un nom sonore et d'une cape perce; du reste,
nobles comme le roi, c'est--dire comme lui sans fief[353], et n'en
levant pas moins quint et requint sur la terre, page sur le passant.

[Note 353: Le roi n'en est pas moins le grand _fieffeux_; il n'a
rien et il a tout.]

Ce vieux portrait du Gascon, pour tre vieux, n'est pas moins
ressemblant, et je crois que, _mutatis mutandis_, il en reste quelque
chose. Tels les peint la chronique ds le temps du bon roi
Robert[354]; tels au temps des Plantagenets[355]; tels sous Bernard
d'Armagnac, et enfin sous Henri IV. L'excellent baron de Feneste[356]
n'exprime pas seulement l'invasion des intrigants du Midi sous le
Barnais; plus srieux en apparence, moins amusant, moins
_gasconnant_, ce baron subsiste. Alors, aujourd'hui et toujours, ces
gens ont exploit de prfrence un fonds excellent, la simplicit et
la pesanteur des hommes du Nord. Aussi migraient-ils volontiers. Ce
n'tait pas pour btir, comme les Limousins, ni pour porter et vendre,
comme les gens d'Auvergne. Les Gascons ne vendaient qu'eux-mmes.
Comme soldats, comme _domestiques_ des princes, ils servaient pour
devenir matres. Ne leur parlez pas d'tre ouvriers ou marchands;
ministres ou rois,  la bonne heure! Il leur faut, non pas ce que
demandait Sancho, _une toute petite le_, mais bien un royaume, un
royaume de Naples, de Portugal, s'il se pouvait; de Sude au
moins[357], ils s'en contenteront, hommes honntes et modrs. Tout le
monde ne peut pas, comme le _meunier du moulin de Barbaste_[358],
gagner Paris pour une messe.

[Note 354: Voir au tome II, ceux qui vinrent avec la reine
Constance.]

[Note 355: V. tome II et III. Sous la plupart de ces princes, au
XIIe et XIIIe sicles, les Poitevins et les Gascons gouvernrent
l'Angleterre.]

[Note 356: Aventures du baron de Feneste (par d'Aubign), 1620.]

[Note 357: L'affaire de Portugal, pour tre moins claircie, n'en
est pas moins probable.]

[Note 358: C'est le sobriquet d'amiti que les Gascons donnaient 
leur Henri.]

Quoique au fond le caractre ait peu chang, nous ne devons pas nous
figurer les mridionaux d'alors comme nous les voyons et les
comprenons aujourd'hui. Tout autres ils apparurent  nos gens du XVe
sicle, lorsque les oppositions provinciales taient si rudement
contrastes et encore encourages par l'ignorance mutuelle. Ce Midi
fit horreur au Nord. La brutalit provenale, capricieuse et violente;
l'pret gasconne, sans piti, sans coeur, faisant le mal pour en
rire; les durs et intraitables montagnards du Rouergue et des
Cvennes, les sauvages Bretons aux cheveux pendants, tout cela dans la
salet primitive, baragouinant, maugrant dans vingt langues que ceux
du Nord croyaient espagnoles ou mauresques. Pour mettre la confusion
au comble, il y avait parmi le tout des bandes de soldats allemands,
d'autres de lombards. Cette diversit de langues tait une terrible
barrire entre les hommes, une des causes pour lesquelles ils se
hassaient sans savoir pourquoi. Elle rendait la guerre plus cruelle
qu'on ne peut se le figurer. Nul moyen de s'entendre, de se
rapprocher. Le vaincu qui ne peut parler se trouve sans ressource, le
prisonnier sans moyen d'adoucir son matre. L'homme  terre voudrait
en vain s'adresser  celui qui va l'gorger; l'un dit _grce_, l'autre
rpond _mort_.

Indpendamment de ces antipathies de langage et de race dans une mme
race, dans une mme langue, les provinces se hassaient. Les Flamands,
mme de langue wallonne, dtestaient les chaudes ttes picardes[359].
Les Picards mprisaient les habitudes rgulires des Normands qui leur
paraissaient serviles[360]. Voil pour la langue d'oil. Dans la langue
d'oc, les gens du Poitou et de la Saintonge, has au Nord comme
mridionaux, n'en ont pas moins fait des satires contre les gens du
Midi, surtout contre les Gascons[361].

[Note 359: Monstrelet.]

[Note 360: Je lis dans une lettre de grce que des Picards
entendant parler d'une somme de 800 livres, que le capitaine de Gisors
exigeait des Normands, disaient: Se c'estoit en Picardie, l'on
abateroit les maisons de ceulz qui se acorderoient de les paier.
_Archives, Trsor des Chartes, Registres 148, 214; ann. 1395._]

[Note 361: D'Aubign, l'auteur du Baron de Feneste, tait n en
Saintonge, tabli en Poitou.]

Au bout de cette chelle de haines, par del Bordeaux et Toulouse, se
trouve, au pied des Pyrnes, hors des routes et des rivires
navigables, un petit pays dont le nom a rsum toutes les haines du
Midi et du Nord. Ce nom tragique est celui d'Armagnac.

Rude pays, vineux, il est vrai, mais sous les grles de la montagne,
souvent fertile, souvent frapp. Ces gens d'Armagnac et de Fzenzac,
moins pauvres que ceux des Landes, furent pourtant encore plus
inquiets. De bonne heure, leurs comtes dclarent qu'ils ne veulent
dpendre que de Sainte-Marie d'Auch, et ensuite ils battent et pillent
l'archevque d'Auch pendant prs de deux sicles. Perscuteurs assidus
des glises, excommunis de gnration en gnration, ils vcurent la
plupart en vrais fils du diable.

Lorsque le terrible Simon de Montfort tomba sur le Midi, comme le
jugement de Dieu, ils s'amendrent, lui firent hommage, puis au comte
de Poitiers. Saint Louis leur donna plus d'une svre leon. L'un
d'eux fut mis, pour rflchir deux ans, dans le chteau de Pronne.

Ils finirent par comprendre qu'ils gagneraient plus  servir le roi de
France; la succession de Rhodez, si loign de l'Armagnac, les engagea
d'ailleurs dans les intrts du royaume.

Les Armagnacs devinrent alors, avec les Albret, les capitaines du Midi
pour le roi de France. Battants, battus, toujours en armes, ils
menrent partout les Gascons, jusqu'en Italie. Ils formrent une leste
et infatigable infanterie, la premire qu'ait eue la France. Ils
poussaient la guerre avec une violence inconnue jusque-l, forant
tout le monde  prendre la croix blanche, coupant le pied, le poing, 
qui refusait de les suivre[362].

[Note 362: Vaissette, Hist. du Languedoc, t. IV, p. 282. Nanmoins
ils conservaient toujours des liaisons avec les Anglais. Le Parlement
leur fait un procs en 1395,  ce sujet. _Archives, Registres du
Parlement, Arrts, XI, ann. 1395._]

Nos rois les comblrent. Ils les touffrent dans l'or. Ils les firent
gnraux, conntables. C'tait mconnatre leur talent; ces chasseurs
des Pyrnes et des Landes, ces lestes pitons du Midi, valaient mieux
pour la petite guerre que pour commander de grandes armes. Les comtes
d'Armagnac furent faits deux fois prisonniers en Lombardie. Le
conntable d'Albret conduisait malheureusement l'arme d'Azincourt.

C'tait trop faire pour eux, et l'on fit encore davantage. Nos rois
crurent s'attacher ces Armagnacs en les mariant  des princesses du
sang. Voil ces rudes capitaines gascons qui se dcrassent, prennent
figure d'homme et deviennent des princes. On leur donne en mariage une
petite-fille de saint Louis. Qui ne les croirait satisfaits? Chose
trange et qui les peint bien:  peine eurent-ils cet excs d'honneur
de s'allier  la maison royale, qu'ils prtendirent valoir mieux
qu'elle, et se fabriqurent tout doucement une gnalogie qui les
rattachait aux anciens ducs d'Aquitaine, lgitimes souverains du Midi,
d'autre part aux Mrovingiens, premiers conqurants de la France. Ces
Captiens taient des usurpateurs qui dtenaient le patrimoine de la
maison d'Armagnac.

Tout Franais et princes qu'ils taient devenus, le naturel diabolique
reparaissait  tout moment. L'un d'eux pouse sa belle-soeur (pour
garder la dot); un autre, sa propre soeur, avec une fausse dispense.
Bernard VII, comte d'Armagnac, qui fut presque roi et finit si mal,
avait commenc par dpouiller son parent, le vicomte de Fzenzaguet,
le jetant, avec ses fils, les yeux crevs, dans une citerne. Ce mme
Bernard, se dclarant ensuite serviteur du duc d'Orlans, fit bonne
guerre aux Anglais, leur reprit soixante petites places. Au fond, il
ne travaillait que pour lui-mme: quand le duc d'Orlans vint en
Guienne, il ne le seconda pas. Mais ds que le prince fut mort, le
comte d'Armagnac se porta pour son ami, pour son vengeur; il saisit
hardiment ce grand rle, mena tout le Midi au ravage du Nord, fit
pouser sa fille au jeune duc d'Orlans, lui donnant en dot ses bandes
pillardes et la maldiction de la France.

Ce qui rendit ces Armagnacs excrables, ce fut, outre leur frocit,
la lgret impie avec laquelle ils traitaient les prtres, les
glises, la religion. On aurait dit une vengeance d'Albigeois ou
l'avant-got des guerres protestantes. On l'et cru, et l'on se ft
tromp. C'tait lgret gasconne[363] ou brutalit soldatesque..
Probablement aussi, dans leur trange christianisme, ils pensaient que
c'tait bien fait de piller les saints de la langue d'oil, qu' coup
sr ceux de la langue d'oc ne leur en sauraient pas mauvais gr. Ils
emportaient les reliquaires sans se soucier des reliques; ils
faisaient du calice un gobelet, jetaient les hosties. Ils remplaaient
volontiers leurs pourpoints percs par des ornements d'glises; d'une
chappe, ils se taillaient une cotte d'armes; d'un corporal, un bonnet.

[Note 363: Cette lgret mridionale est sensible dans les
proverbes, particulirement dans ceux des Barnais; plusieurs sont
fort irrvrencieux pour la noblesse et pour l'glise:

  Habillat  bastou
  Qu'ara l'air du barou.

Habillez un bton, il aura l'air d'un baron.

  Les sourcires et lous loubs-garous
  As cures han minya capous.

Les sorcires et les loups-garous font manger des chapons aux curs,
etc., etc. _Collection de Proverbes barnais, ms., communique par MM.
Picot et Bad, de Pau._]

Arrivs devant Paris, ils avaient pris Saint-Denis pour centre. Ils
logrent dans la petite ville et dans la riche abbaye. La tentation
tait grande. Les religieux, de peur d'accidents, avaient fait enfouir
le trsor du bienheureux; mais ils n'avaient pas song  prendre la
mme prcaution pour la vaisselle d'or et d'argent que la reine leur
avait confie. Un matin, aprs la messe, le comte d'Armagnac runit au
rfectoire l'abb et les religieux; il leur expose que les princes
n'ont pris les armes que pour dlivrer le roi et rtablir la justice
dans le royaume, que tout le monde doit aider  une si louable
entreprise. Nous attendons de l'argent, dit-il, mais il n'arrive pas;
la reine ne sera pas fche, j'en suis sr, de nous prter la
vaisselle pour payer nos troupes; messieurs les princes vous en
donneront bonne dcharge, scelle de leur sceau. Cela dit, sans
s'arrter aux reprsentations des religieux, il se fait ouvrir la
porte du Trsor, entre, le marteau  la main, et force les coffres.
Encore ne craignit-il pas de dire que si cela ne suffisait pas, il
faudrait bien aussi que le trsor du saint contribut. Les moines se
le tinrent pour dit, et firent sortir de l'abbaye ceux des leurs qui
connaissaient la cachette[364].

[Note 364: Les Parisiens croyaient nanmoins, et non sans
apparence, que les moines taient favorables au parti d'Orlans. Le
bruit mme courut  Paris que le duc d'Orlans s'tait fait couronner
roi de France dans l'abbaye de Saint-Denis. _Religieux, ms., f. 701
verso._]

Des gens qui prenaient de telles liberts avec les saints ne pouvaient
pas tre forts dvots  l'autre religion de la France, la royaut. Ce
roi fou que les gens du Nord, que Paris, au milieu de ses plus grandes
violences, ne voyaient qu'avec amour; ceux du Midi n'y trouvaient rien
que de risible. Quand ils prenaient un paysan, et que, pour s'amuser,
ils lui coupaient les oreilles ou le nez: Va, disaient-ils; va
maintenant te montrer  ton idiot de roi[365].

[Note 365: Ite ad regem vestrum insanum, inutilem et captivum.[TD-89]
Religieux.]

[TD-89: Allez voir votre roi dbile, ce fainant, ce captif.]

Ces drisions, ces impits, ces cruauts atroces, rendirent service
au duc de Bourgogne. Les villes affames par les pillards tournrent
contre le duc d'Orlans. Les paysans, dsesprs, prirent la croix de
Bourgogne et tombrent souvent sur les soldats isols. Avec tout cela,
il n'y avait gure en France d'autre force militaire que les
Armagnacs. Le duc de Bourgogne, ne pouvant leur faire lcher Paris,
qu'ils serraient de tous cts, eut recours  la dernire,  la plus
dangereuse ressource: il appela les Anglais[366].

[Note 366: Selon le Religieux de Saint-Denis, qui prit des
informations  ce sujet, le duc d'Orlans pria le roi d'Angleterre, au
nom de la parent qui les unissait, de ne pas envoyer de troupes  son
adversaire. Henri IV rpondit qu'il avait craint de soulever les
Anglais (allis des Flamands), et qu'il avait accept les offres du
duc de Bourgogne.]

Les choses en taient venues  ce point que les Anglais taient moins
odieux aux Franais du Nord que les Franais du Midi. Le duc de
Bourgogne conclut d'abord une trve marchande avec les Anglais, dans
l'intrt de la Flandre; puis il leur donna des troupes, offrant de
donner une de ces filles en mariage au fils an d'Henri IV[367] (1er
septembre 1411). Quelles furent les conditions, quelle part de la
France leur promit-il? Rien ne l'indique. Le parti d'Orlans publia
qu'il faisait hommage de la Flandre  l'Anglais, et s'engageait  lui
faire rendre la Guienne et la Normandie.

[Note 367: Rymer.]

L'arrive des troupes anglaises fit refluer les Armagnacs de Paris 
la Loire, jusqu' Bourges, jusqu' Poitiers. Ils perdirent mme
Poitiers; mais les princes tinrent dans Bourges, o le duc de
Bourgogne vint les assiger avec les Anglais, avec le roi, qu'il
tranait partout. Nanmoins le sige fut long. Le manque de vivres,
les exhalaisons des marais, des champs pleins de cadavres, la peste
enfin, qui du camp se rpandit dans le royaume, dcidrent les deux
partis  une vaine et fausse paix, qui fut  peine une trve (trait de
Bourges, 15 juillet 1412). Le duc de Bourgogne promettait ce qu'il ne
pouvait tenir, d'obliger les siens  rendre aux princes leurs biens
confisqus. Tout ce que le duc d'Orlans y gagna, ce fut de faire
quelque rparation  la mmoire de Montaigu; le prvt de
Paris alla dtacher son corps du gibet de Montfaucon et le fit
enterrer honorablement.

Cependant les Orlanais, voyant que leur adversaire ne les avait
chasss que par le secours de l'Anglais, essayaient de le dtacher 
tout prix du Bourguignon. Celui-ci, au contraire, tait dj las de
ses allis, et il avait envoy des troupes pour les combattre en
Guienne. Le comte d'Armagnac prit  l'instant la croix rouge et se fit
Anglais, confirmant ainsi les accusations du duc de Bourgogne. Il
avait fait publier  grand bruit dans Paris qu'on avait saisi sur un
moine les papiers des princes et les propositions qu'ils faisaient aux
ennemis. Ils avaient fait serment, disait-on, de tuer le roi, de
brler Paris, de partager la France. Cette bizarre invention du parti
de Bourgogne produisit le plus grand effet  Paris[368]. Les gens de
l'Universit, les bourgeois, tout le peuple, les femmes et les
enfants, prononaient mille imprcations contre ceux qui livraient
ainsi le roi et le royaume. Le pauvre roi pleurait et demandait ce
qu'il fallait faire.

[Note 368: Indeque rabies popularis sic exarsit, ut omnes
utriusque sexus absque erubescenti velo ducibus publice maledicentes,
orarent ut cum Juda proditore ternam perciperent portionem.[TD-90]
_Religieux, ms. folio, 734._]

[TD-90: Alors la rage populaire s'enflamma  tel point que tous,
hommes et femmes, injuriant publiquement les ducs sans aucun voile de
pudeur, prirent pour qu'ils reoivent le mme salaire ternel que le
tratre Judas.]

Le trait rel tait assez odieux sans y ajouter ces fables: les
princes faisaient hommage  l'Anglais, s'engageaient  lui faire
recouvrer ses droits et lui remettaient vingt places dans le Midi.
Pour tant d'avantages, il ne laissait aux ducs de Berri et d'Orlans,
le Poitou, l'Angoumois et le Prigord, que leur vie durant. Le seul
comte d'Armagnac conservait tous ses fiefs  perptuit. Le trait,
visiblement, tait son ouvrage[369] (18 mai 1412).

[Note 369: Rymer.]

Ainsi, des princes sans coeur jouaient tour  tour  ce jeu funeste
d'appeler l'ennemi du royaume. La chose tait pourtant srieuse. Ils
s'en seraient aperus bientt, si la mort d'Henri IV n'et donn un
rpit  la France.

Trahie par les deux partis, n'ayant rien  attendre que d'elle, elle
va essayer, dans cet intervalle, de faire ses affaires elle-mme. En
est-elle dj capable? on peut en douter.

       *       *       *       *       *

Dans cette priode de cinq annes, entre un crime et un crime, le
meurtre du duc d'Orlans et le trait avec l'Anglais, les partis ont
prouv leur impuissance pour la paix et pour la guerre; trois traits
n'ont servi qu' envenimer les haines.

Est-ce  dire, pourtant, que ces tristes annes aient t perdues, que
le temps ait coul en vain?... Non, il n'y a point d'annes perdues;
le temps a port son fruit.

D'abord, les deux moitis de la France se sont rapproches, il est
vrai, pour se har; le Midi est venu visiter le Nord, comme au temps
des Albigeois le Nord visita le Midi.

Ces rapprochements, mme hostiles, taient pourtant ncessaires; il
fallait que la France, pour devenir une plus tard, se connt d'abord,
qu'elle se vt, comme elle tait, diverse encore et htrogne.

Ainsi se prpare de loin l'unit de la nation. Dj le sentiment
national est veill par les frquents appels  l'opinion publique que
font les partis dans cette courte priode. Ces manifestes continuels
pour ou contre le duc de Bourgogne[370], ces prdications politiques
dans l'intrt des factions, ces reprsentations thtrales o la
foule est admise comme tmoin des grands actes politiques, l'chafaud
de Chartres, le sermon de la neutralit, tout cela, c'est dj
implicitement un appel au peuple.

[Note 370: Le plus important peut-tre de ces manifestes est celui
que le duc de Bourgogne publia au nom du roi, le 13 fvrier 1412. Il y
demandait une aide  la langue d'oil et  la langue d'oc, et en
confiait la perception  un bourgeois de Paris. Pralablement il y
fait une longue histoire apologtique des dmls de la maison de
Bourgogne avec celle d'Orlans. Il y flatte Paris; il entre dans le
ressentiment du peuple contre les excs des gens d'armes du parti
d'Orlans. Il fait dire au roi: Nous feusmes deuement et
souffisamment informs qu'ils tendoient _ dbouter_ du tout _Nous et
notre gnration de notre royaume_ et seigneurerie. _Bibl. royale,
mss._, Fontanieu, 109-110, _ann. 1412, 13 fvrier; d'aprs un vidimus
de la vicomt de Rouen_.]

Dans les pdantesques harangues du temps, parmi les violences, les
mensonges, parmi le sang et la boue, il y a pourtant une chose qui
fait la force du parti de Bourgogne, si souill et si coupable, 
savoir: l'aveu solennel de la responsabilit des puissants, des
princes et des rois.

L'Universit professe cette doctrine, alors inoue, qu'un roi qui
accable ses sujets d'exactions injustes peut et doit tre dpos.
Cette parole est rprouve; mais ne croyez pas qu'elle tombe. Des
penses inconnues fermentent.

C'est vers cette poque, ce semble, qu'au fronton mme de la
cathdrale de Chartres, tmoin de l'humiliation des princes, on
sculpte une figure nouvelle, celle de la Libert[371]; libert morale
sans doute, mais l'ide de la libert politique s'y mle et s'y ajoute
peu  peu.

[Note 371: Voir le curieux rapport de M. Didron, dans le _Journal
de l'instruction publique_, 1839.]

Le duc de Bourgogne tait bien indigne d'tre le reprsentant du
principe moderne. Ce principe ne se dmle en lui qu' travers la
double laideur du crime et des contradictions.

Le meurtrier vient parler d'ordre, de rforme et de bien public; il
vient attester les lois, lui qui a tu la loi; nous allons pourtant
voir paratre, sous les auspices de cet odieux parti, la grande
ordonnance du XVe sicle.

Autre bizarrerie.

Ce prince fodal, qui vient,  la tte d'une noblesse acharne,
d'exterminer la commune de Lige, il puise dans cette victoire mme la
force qui relve la commune de Paris; l-bas prince des barons, ici
prince des bouchers.

Ces contradictions font, nous l'avons dit, la laideur du sicle, celle
surtout du parti bourguignon. Le chef, au reste, parut comprendre que,
quoi qu'il et fait, il n'avait rien fait lui-mme, qu'il ne pouvait
pas grand'chose.

Lorsque l'Universit proposa de tirer des trois tats des gens sages
et non suspects pour aider au gouvernement, il pronona cette grande
parole: Qu'en effet, il ne se sentait pas capable de gouverner si
grand royaume que le royaume de France[372].

[Note 372: Indignum se reputavit regimine tanti regni ut erat
regnum Franci.[TD-91]

[TD-91: Il s'estima indigne de la conduite d'un royaume aussi grand
que l'tait royaume de France.]




CHAPITRE III

ESSAIS DE RFORME DANS L'TAT ET DANS L'GLISE--CABOCHIENS DE PARIS;
GRANDE ORDONNANCE--CONCILES DE PISE ET DE CONSTANCE.

1409-1415


Le gouvernement d'un seul tant avou impossible, il fallut bien
essayer du gouvernement de plusieurs. Le parti de Bourgogne, dans sa
dtresse, convoqua au nom du roi une grande assemble des dputs des
villes, des prlats, chapitres, etc. (30 janvier 1413.) Cette
assemble de notables est qualifie par quelques-uns du nom
d'_tats-Gnraux_. Ils furent si peu gnraux qu'il n'y vint presque
personne, sauf les envoys de quelques villes du centre. Dans ce
moment de crise, entre la guerre civile et la guerre trangre que
l'on voyait imminente, la France se chercha et elle ne put se trouver.

C'tait, il est vrai, l'hiver; les chemins impraticables, pleins de
bandits; la moiti du royaume trangre ou hostile  l'autre. Il vint
peu de gens, et ce peu ne savait que dire. Il n'y avait point de
traditions, de prcdents, pour une telle assemble; un demi-sicle
s'tait coul depuis les derniers tats. Les gens de Reims, de Rouen,
de Sens et de Bourges, parlrent seuls, ou plutt prchrent sur un
texte de l'criture, prouvant doctement les avantages de la paix, mais
avec non moins de force l'impossibilit de payer pour finir la guerre;
ils concluaient qu'il fallait, avant tout, recouvrer les deniers mal
perus ou dtourns. Matre Benot Gentien, clbre docteur et moine
de Saint-Denis, parla au nom de Paris et de l'Universit. Il demanda
des rformes, indiqua des abus, dclama contre l'ambition et la
convoitise, toutefois en termes gnraux et sans nommer personne. Il
dplut  tout le monde.

Dans la ralit, les maux taient trop grands pour s'en tenir  une
mdecine expectante. Les gnralits vagues n'avanaient  rien.
L'assemble fut congdie; Paris prit la parole au dfaut de la
France, Paris et la voix de Paris, son Universit.

L'Universit, nous l'avons vu, avait plus de zle que de capacit pour
s'acquitter d'une telle tche. Elle avait grand besoin d'tre dirige.
Or, il n'y avait qu'une classe qui pt le faire, qui et connaissance
des lois, des faits, et quelque esprit pratique: c'taient
les membres des hautes cours, du Parlement[373], de la Chambre des
comptes et de la Cour des aides. Je ne vois pas que l'Universit se
soit adresse aux deux derniers corps; leur extrme timidit lui tait
sans doute trop bien connue; mais elle demanda l'appui du Parlement,
l'engageant  se joindre  elle pour demander les rformes
ncessaires.

[Note 373: C'tait l'opinion de Clmengis. Il implore dans ses
lettres l'intervention du Parlement comme l'unique remde aux maux
prsents et futurs du royaume.

O Clarissimi prsides regiorum tribunalium, cterique celeberrimi
judices, qui illam egregiam Curiam illustratis, expergiscimini tandem
aliquando, et regni non dico statum, quia _non stat_, sed miserabilem
lapsum aspicite... (Le juge doit comme le mdecin) non tantum morbis
cum exorti fuerint subvenire, sed prstantiori etiam cum gloria,
salubri ante prservatione, ne oriantur propiscere.[TD-92] Nic. Clemeng.,
Epistol., t. II, p. 284.]

[TD-92: O trs distingus prsidents des chambres des rgions, et
autres juges trs illustres qui clairez cette minente Assemble,
sortez donc enfin de votre torpeur,--et je ne peux parler de l'tat du
royaume puisqu'il est en ruine--, mais considrez sa misrable chute...
(Comme le mdecin, le juge doit) non seulement remdier aux maladies qui
seraient apparues, mais aussi, et plus glorieusement, veiller par avance
 ce que, par une saine prservation, elles n'apparaissent pas.]

Le Parlement n'aimait pas l'Universit, qui ds longtemps l'avait fait
dclarer incomptent dans les causes qui la regardaient; la victoire
rcente de la juridiction ecclsiastique (1408) n'tait pas propre 
les rconcilier. Cette puissance tumultueuse, qui peu  peu devenait
l'allie de la populace, tait antipathique  la gravit des
parlementaires autant qu' leurs habitudes de respect pour l'autorit
royale. Ils rpondirent  l'Universit de la manire suivante: Il ne
convient pas  une cour tablie pour rendre la justice au nom du roi
de se rendre partie plaignante pour la demander. Au surplus, le
Parlement est toujours prt, toutes et quantes fois il plaira au roi
de choisir quelques-uns de ses membres pour s'occuper des affaires du
royaume. L'Universit et le corps de la ville sauront bien ne faire
nulle chose qui ne soit  faire.

Ce refus du Parlement de prendre part  la rvolution devait la
rendre violente et impuissante. Paris et l'Universit pouvaient ds
lors faire ce qu'ils voulaient, obtenir des rformes, de belles
ordonnances; il n'y avait personne pour les excuter. Il faut aux lois
des hommes pour qu'elles soient vivantes, efficaces. Le temps, les
habitudes, les moeurs, peuvent seuls faire ces hommes.

Je dirai ailleurs tout au long ce que je pense du Parlement, comme
cour de justice. Ce n'est pas en passant qu'on peut qualifier ce long
travail de la transformation du droit, cette oeuvre d'interprtation,
de ruse et d'quivoque[374]. Qu'il me suffise ici de regarder le
Parlement du point de vue extrieur, et d'expliquer pourquoi un corps
qui pouvait agir si utilement refusa son concours.

[Note 374: Il est curieux d'observer le commencement de ce grand
travail dans les registres dits Olim. On y trouve dj des dtails
curieux sur la procdure. Deux employs des Archives, MM. Dessalles et
Duclos, en prparent la publication sous la direction de M. le comte
Beugnot. Voir subsidiairement les notices de MM. Klimrath, Taillandier
et Beugnot, sur nos anciens livres de droit et sur l'immense
collection des registres du Parlement.--Toutefois il ne faut pas
oublier que ces registres, mme Olim, que ces livres, mme ceux du
XIIIe sicle, contiennent moins le droit du moyen ge que la
_destruction du droit du moyen ge_. Il faudrait remonter au _droit
fodal_, au _droit ecclsiastique_, tels qu'on les trouve dans les
chartes, dans les canons, dans les rituels, dans les formules et
symboles juridiques.]

Le Parlement n'avait pas besoin de prendre le pouvoir des mains de
l'Universit et du peuple de Paris; le pouvoir lui venait
invinciblement par la force des choses. Il craignit avec raison de
compromettre, par une intervention directe dans les affaires,
l'influence indirecte mais toute-puissante qu'il acqurait chaque
jour. Il n'avait garde d'branler l'autorit royale, lorsque cette
autorit devenait peu  peu la sienne.

La juridiction du Parlement de Paris avait toujours gagn dans le
cours du XIVe sicle. Ceux qui avaient le plus rclam contre elle,
finissaient par regarder comme un privilge d'tre jug par le
Parlement. Les glises et les chapitres rclamaient souvent cette
faveur.

Suprme cour du roi, le Parlement voyait, non-seulement les baillis du
roi et ses juges d'pe, mais les barons, les plus grands seigneurs
fodaux, attendre  la grand'salle et solliciter humblement. Rcemment
il avait port une sentence de mort et de confiscation contre le comte
de Prigord[375]. Il recevait appel contre les princes, contre le duc
de Bretagne, contre le duc d'Anjou, frre du roi (1328, 1371). Bien
plus, le roi, en plusieurs cas, lui avait subordonn son autorit
mme, lui dfendant d'obir aux lettres-royaux, dclarant en quelque
sorte que la sagesse du Parlement tait moins faillible, plus sre,
plus constante, plus royale que celle du roi[376].

[Note 375: Il serait plus exact de dire: Comte _en_ Prigord. Il
n'avait gure que la _neuvime_ partie du dpartement actuel de la
Dordogne (_mss. indits_ de M. Dessalles sur l'histoire du Prigord).
D'aprs une _chronique ms._ qu'a retrouve M. Mrilhou, la chute du
dernier comte aurait t dcide par un rapt qu'il essaya de faire sur
la fille d'un consul de Prigueux, pendant une procession. Le procs
numre bien d'autres crimes. Rien n'est plus curieux pour faire
connatre les dtails de cette interminable guerre entre les seigneurs
et les gens du roi. Le principal grief c'est que,  en croire
l'accusation, le comte disait qu'il voulait tre roi et agissait comme
tel: Jactabat palam et publice fore se REGEM..., certumque judicem
pro appellationibus decidendis... constituerat... a quo non
permittebat ad Nos vel ad... Curiam appellare.[TD-93] _Archives, Registres
du parlement, Arrts criminels, reg. XI, ann. 1389-1396._]

[TD-93: Il proclamait ouvertement et publiquement qu'il serait roi...,
et, en matire de nominations, il dcidait d'tablir certain juge...
et ne permettait pas de faire appel de lui  nous ou au Parlement.]

[Note 376: V. Ordonnances, _passim_, particulirement aux annes
1344, 1359, 1389, 1400.]

Le Parlement, dit-il encore dans ses ordonnances, est le miroir de la
justice. Le Chtelet et tous les tribunaux doivent suivre le style du
Parlement.

Admirable ascendant de la raison et de la sagesse! Dans la dfiance
universelle o l'on tait de tout le reste, cette cour de justice fut
oblige d'accepter toute sorte de pouvoirs administratifs, de police,
d'ordre communal, etc. Paris se reposa sur le Parlement du soin de sa
subsistance; le pain, l'arrivage de la mare, une foule d'autres
dtails, la surveillance des monnayeurs, des barbiers ou chirurgiens,
celle du pav de la ville, ressortiront  lui. Le roi lui donna 
rgler sa maison[377].

[Note 377: Ord., ann. 1358, 1369, 1372, 1382.]

Les seules puissances qui rsistassent  cette attraction, c'taient,
outre l'Universit[378], les grandes cours fiscales, la Chambre des
comptes, la Cour des aides[379]. Encore voyons-nous, dans une grande
occasion, qu'il est ordonn aux rformateurs des aides et finances de
consulter le Parlement[380]. On croit devoir expliquer que
si les matres des comptes sont juges sans appel, c'est qu'il y
aurait inconvnient  transporter les registres pour les mettre sous
les yeux du Parlement[381].

[Note 378: Ord., ann. 1366.]

[Note 379: Ord., ann. 1375.]

[Note 380: Ord., ann. 1374.]

[Note 381: Ord., ann. 1408.]

Il fut rgl en 1388 et 1400, ordonn de nouveau en 1413, que le
Parlement se recruterait lui-mme par voie d'lection[382]. Ds lors
il forma un corps et devint de plus en plus homogne. Les charges ne
sortirent plus des mmes familles. Transmises par mariage, par vente
mme, elles ne passrent gure qu' des sujets capables et dignes. Il
y eut des familles parlementaires, des moeurs parlementaires. Cette
image de saintet laque que la France avait vue une fois, en un
homme, en un roi, elle l'eut immuable dans ce roi judiciaire, sans
caprice, sans passion, sauf l'intrt de la royaut. La stabilit de
l'ordre judiciaire se trouve ainsi fonde, au moment o l'ordre
politique va subir les plus rapides variations. Quoi qu'il advienne,
la France aura un dpt de bonnes traditions et de sagesse; dans les
moments extrmes o la royaut, la noblesse, tous ces vieux appuis lui
manqueront, o elle sera au point de s'oublier elle-mme, elle se
reconnatra au sanctuaire de la justice civile.

[Note 382: On ajoute qu'on lira aussi _des nobles_, ce qui prouve
qu'ordinairement la chose n'arrivait gure. Ord., ann. 1407-8.]

Le Parlement n'a donc pas tort de se refuser  sortir de cette
immobilit si utile  la France. Il regardera passer la rvolution, il
lui survivra, pour en reprendre et en appliquer  petit bruit les
rsultats les plus utiles.

Le Parlement se rcusant, l'Universit n'en alla pas moins son chemin.
Cette bizarre puissance, thologique, dmocratique et rvolutionnaire,
n'tait gure propre  rformer le royaume. D'abord, elle avait en
elle trop peu d'unit, d'harmonie, pour en donner  l'tat. Elle ne
savait pas mme si elle tait un corps ecclsiastique ou laque,
quoiqu'elle rclamt les privilges des clercs.

La facult de thologie, dans la morgue de son orthodoxie, dans
l'orgueil de sa victoire sur les chefs de l'glise, tait glise
pourtant. Elle semblait diriger, mais au fond elle tait mene,
violente par la nombreuse et tumultueuse facult des Arts
(c'est--dire de logique)[383]. Celle-ci, peu d'accord avec l'autre,
ne l'tait pas davantage avec elle-mme; elle se divisait en quatre
nations, et dans ce qu'on appelait une nation, il y avait bien des
nations diverses, Danois, Irlandais, cossais, Lombards, etc.

[Note 383: Les rglements de ces deux facults se modifirent en
sens inverse. La facult de thologie prolongea ses cours; elle exigea
six ans d'tude au lieu de cinq ans avant le baccalaurat. La facult
des arts rduisit ses cours de six  cinq, puis  trois et demie, et
enfin, en 1600,  deux. La scolastique perdait peu  peu son
importance. (Bulus.)]

Une rvolution avait eu lieu dans l'Universit au XIVe sicle.

Pour rgulariser les tudes et les moeurs, on avait peu  peu, par des
fondations de bourses et autres moyens, clotr les coliers dans ce
qu'on appelait des collges. La plupart des collges semblaient tre
au fond la proprit des boursiers, qui nommaient au  scrutin
les principaux, les matres. Rien n'tait plus dmocratique[384].

[Note 384: Du Boulay donne tout au long les constitutions de ces
collges, t. IV et V.]

Ces petites rpubliques clotres de jeunes gens pauvres taient,
comme on peut croire, animes de l'esprit le plus inquiet, surtout 
l'poque du schisme, o les princes disposaient de tout dans l'glise,
et fermaient aux universitaires l'accs des bnfices. Dans ces
tristes demeures, sous l'influence de la sche et strile ducation du
temps, languissaient sans espoir de vieux coliers. Il y avait l de
bizarres existences, des gens qui, sans famille, sans amis, sans
connaissance du monde, avaient pass toute une vie dans les greniers
du pays latin, tudiant, faute d'huile, au clair de la lune, vivant
d'arguments ou de jenes, ne descendant des sublimes misres de la
Montagne, de la gouttire de Standonc[385], de la lucarne d'o fut
jet Ramus, que pour disputer  mort dans la boue de la rue du Fouarre
ou de la place Maubert.

[Note 385: Fils d'un cordonnier de Malines, il vint  Paris comme
domestique ou marmiton, selon l'histoire manuscrite de Sainte-Genevive:
le jour il tait  sa cuisine, la nuit il se retirait au clocher de
l'glise, et y tudiait au clair de lune. Il entra au collge de
Montaigu, releva ce collge alors ruin, et en fut comme le second
fondateur. Il n'en est pas moins clbre pour la violence avec laquelle
il prcha contre le divorce de Louis XII.]

Les moines Mendiants, nouveaux membres de l'Universit, avaient, outre
l'aigreur de la scolastique, celle de la pauvret; ils taient souvent
haineux et envieux par-dessus toute crature; misrables, et faisant
de leur misre un systme, ils ne demandaient pas mieux que de
l'infliger aux autres. On a dit (et je crois qu'il en tait ainsi pour
beaucoup d'entre eux) qu'ils ne comprenaient le christianisme que
comme religion de la mort et de la douleur. Mortifis et mortifiants,
ils se tuaient d'abstinences et de violences, et ils taient prts 
traiter le prochain comme eux-mmes. C'est parmi eux que le duc de
Bourgogne trouva sans peine des gens pour louer le meurtre.

Le mpris que les autres ordres avaient pour les Mendiants tait
propre  irriter cette disposition farouche. Or, parmi les Mendiants,
il y avait un ordre moins important, moins nombreux que les
Dominicains et les Franciscains, mais plus bizarre, plus excentrique,
et dont les autres Mendiants se moquaient eux-mmes. Cet ordre, celui
des Carmes, ne se contentait pas d'une origine chrtienne; ils
voulaient, comme les Templiers, remonter plus haut que le
christianisme[386]. Ermites du mont Carmel, descendants d'lie, ils se
piquaient d'imiter l'austrit des prophtes hbraques, de ces
terribles mangeurs de sauterelles qui, dans le dsert, luttaient
contre l'esprit de Dieu[387].

[Note 386: Cette prtention produisit au XVIIe sicle une vive
polmique entre les Carmes et les Jsuites. Ceux-ci, qui n'aimaient
gure plus la posie du moyen ge que la philosophie moderne,
attaqurent durement l'histoire d'lie; ils prirent une massue de
science et de critique pour craser la frle lgende. Les Carmes, en
reprsailles, firent proscrire en Espagne les Acta des Bollandistes.
Hliot, Histoire des Ordres monastiques, t. I, p. 305-310.]

[Note 387: La rgle des Carmes tait trs-propre  dvelopper
l'exaltation: de longs jenes, de longs silences, les jours et les
nuits passs dans une cellule.]

Un carme, Eustache de Pavilly, se chargea de lire la remontrance de
l'Universit au roi. Cet lie de la place Maubert parla aussi durement
que celui du Carmel. On ne pouvait du moins reprocher  cette
remontrance d'tre gnrale et vague. Rien n'tait plus net[388]. Le
carme n'accusait pas seulement les abus, il dnonait les hommes; il
les nommait hardiment par leurs noms, en tte le prvt Desessarts,
jusque-l l'homme des Bourguignons, celui qui avait arrt Montaigu.
Mais alors on n'tait plus sr de lui et il venait de se brouiller
avec l'Universit[389].

[Note 388: Le passage le plus important est celui o l'on compare
les dpenses de la maison royale  des poques diffrentes: Ad
priscorum regnum, reginarum ac liberorum suorum continuandum statum
magnificum et quotidianas expensiones 94,000 francorum auri abunde
sufficiebant, indeque creditores debite contentabantur; quod utique
modo non fit, quamvis ad prdictos usus 450,000 annuatim recipiant.[TD-94]
_Religieux, ms., folio 761._]

[TD-94: Autrefois, 94 milliers de francs or suffisaient largement aux
rois prcdents pour assurer le faste de la cour, le train de vie des
reines et de leurs enfants, ainsi que leurs dpenses journalires, et
les cranciers en taient convenablement rmunrs; pourtant cela n'est
plus aujourd'hui, bien qu'ils reoivent 450 000 francs par an pour les
mmes besoins.]

[Note 389: Desessarts et son frre recevaient ou prenaient
beaucoup d'argent. Mais l'Universit avait contre le prvt un sujet
particulier de haine. Il avait pris parti contre les coliers dans
leur querelle avec un sergent du prvt qui tait en mme temps
aubergiste, et qui, en drision des coliers, avait tran un ne mort
 la porte du collge d'Harcourt.]

Le duc de Bourgogne accueillit la remontrance. Menac par les princes
et voyant le dauphin, son gendre, s'loigner de lui, il rsolut de
s'appuyer sur l'Universit et sur Paris. Il fora le conseil 
destituer les financiers, comme l'Universit le demandait. Desessarts
se sauva, dclarant qu'en effet il lui manquait deux millions, mais
qu'il en avait les reus du duc de Bourgogne.

Celui-ci se trouvait fort intress  tenir loin un tel accusateur.
Un mois aprs, il apprend qu'il est revenu, qu'il a forc le pont de
Charenton, et qu'il occupe la Bastille au nom du dauphin. Les
conseillers du dauphin s'taient imagin que, la Bastille prise, Paris
tournerait pour lui contre le duc de Bourgogne. Il en fut tout
autrement. Le poste de Charenton, qui assurait les arrivages de la
haute Seine et les approvisionnements de la ville, tait la chose du
monde qui intressait le plus les Parisiens. L'attaque de ce poste fit
croire que Desessarts voulait affamer Paris. Un immense flot de peuple
vint heurter  l'htel de ville, rclamant l'tendard de la commune,
pour aller attaquer la Bastille. Le premier jour, on parvint  les
renvoyer[390]. Le second, ils prirent l'tendard et assigrent la
forteresse. Ils auraient eu peine  la forcer; mais le duc de
Bourgogne aida: il dcida Desessarts effray de sortir, lui rpondant
de la vie[391]. Il lui fit une croix sur le dos de sa main, et jura
dessus. Le duc croyait mener le peuple; il vit bientt qu'il le
suivait.

[Note 390: Ils respectrent la courageuse rsistance du clerc de
l'htel de ville.]

[Note 391: Le duc lui dit: Mon ami, ne te soucie; car je te jure
que tu n'auras autre garde que de mon propre corps. Et lui fit la
croix sur le dos de la main, et l'emmena. Juvnal.]

Ceux qui venaient de planter l'tendard de la commune contre une
forteresse royale n'taient pourtant pas, autant qu'on pourrait
croire, des ennemis de l'ordre. Ils ne mirent pas la main sur
Desessarts, ne lui firent aucun mal; ils voulaient qu'on lui ft son
procs. Ils le menrent au chteau du Louvre et lui donnrent une
garde demi-bourgeoise et demi-royale.

Ces hommes, modrs dans la violence mme, n'taient pas des gens de
la bonne bourgeoisie de Paris, de celle qui fournissait les chevins,
les cinquanteniers. Cette bourgeoisie avait parl par l'organe de
Benot Gentien, parl modrment, vaguement; elle tait incapable
d'agir. Les cinquanteniers avaient fait ce qu'ils avaient pu pour
empcher qu'on ne marcht sur la Bastille. Il y avait des gens plus
forts qu'eux et que la foule suivait plus volontiers, gens riches,
mais qui, par leur position, leur mtier et leurs habitudes, se
rapprochaient du petit peuple: c'taient les matres bouchers, matres
hrditaires des taux de la grande boucherie et de la boucherie
Sainte-Genevive[392]. Ces taux passaient, comme des fiefs, d'hoir en
hoir, et toujours aux mles. Les mmes familles les ont possds
pendant plusieurs sicles. Ainsi les Saint-Yon et les Thibert, dj
importants sous Charles V (1376), subsistaient encore au dernier
sicle[393]. Ce qui, malgr leur richesse, leur conservait les
habitudes nergiques du mtier, c'est qu'il leur tait enjoint
d'exercer eux-mmes, de sorte que, tout riches qu'ils pouvaient tre,
ces seigneurs bouchers restaient de vrais bouchers, tuant, saignant et
dtaillant la viande.

[Note 392: Cette antique corporation ne fit pas inscrire ses
rglements parmi ceux des autres mtiers, lorsque le prvt tienne
Boileau les recueillit sous saint Louis. Sans doute les bouchers
aimrent mieux s'en fier  la tradition,  la notorit publique et 
la crainte qu'ils inspiraient. V. M. Depping. Introd. aux Rglements
d'Et. Boileau, p. LVI; et Lamare, Trait de la police, t. II, livre V,
tit. XX.]

[Note 393: Flibien, t. II, p. 733. Sauval, t. I, 634, 642. V.
aussi les Ordonnances, _passim_. L'une des plus curieuses est celle
qui fixe la redevance de chaque nouveau boucher envers le cellrier et
le concierge de la Court-le-Roy (du Parlement). Ordonnances, t. VI,
p. 597, ann. 1381.]

C'taient du reste des gens rangs, rguliers, et souvent dvots. Ceux
de la grande boucherie taient fort affectionns  la paroisse
Saint-Jacques-la-Boucherie. Nous voyons, dans les actes de
Saint-Jacques, le boucher Alain y acheter une lucarne pour voir la
messe de chez lui[394], et le boucher Haussecul une clef de l'glise
pour y faire  toute heure ses dvotions.

[Note 394: Une vue de deux doigts de long sur deux de large.
Vilain, Histoire de Saint-Jacques-la-Boucherie, p. 54, ann. 1388,
1405.]

Dans cette classe honnte, mais grossire et violente, les plus
violents taient les bouchers de la boucherie Sainte-Genevive, les
Legoix surtout. Ceux-ci, anciens vassaux de l'abbaye, vivaient assez
mal avec elle. Ils s'obstinaient, malgr l'abb,  vendre de la viande
les jours maigres, et de plus  fondre leur suif chez eux, au risque
de brler le quartier. tablis au milieu des coles et des disputes,
ils participaient  l'exaltation des coliers. La boucherie
Sainte-Genevive tait justement prs de la _Croix des Carmes_, et,
par consquent,  la porte du couvent des Carmes; les Legoix taient
ainsi voisins, amis sans doute, de ce violent moine Eustache de
Pavilly, le harangueur de l'Universit.

La force des matres bouchers, c'tait une arme de garons, de
valets, tueurs, assommeurs, corcheurs, dont ils disposaient. Il y
avait parmi ces garons des hommes remarquables par leur audace
brutale, deux surtout, l'corcheur Caboche et le fils d'une tripire.
C'taient des gens terribles dans une meute; mais leurs matres, qui
les lanaient, croyaient toujours pouvoir les rappeler.

Il tait curieux de voir comment les matres bouchers, ayant un moment
Paris entre les mains, Paris, le roi, la reine et le dauphin, comment
ils useraient de ce grand pouvoir. Ces gens, honntes au fond,
religieux et loyaux, regardaient tous les maux du royaume comme la
suite du mal du roi, et ce mal lui-mme comme une punition de Dieu.
Dieu avait frapp pour leurs pchs le roi et le duc d'Orlans son
frre. Restait le jeune dauphin; ils mettaient en lui leur espoir;
toute leur crainte tait que le chtiment ne s'tendt  celui-ci,
qu'il ne ressemblt  son pre[395]. Ce prince, tout jeune qu'il
tait, leur donnait sous ce rapport beaucoup d'inquitude. Il tait
dpensier, n'aimait que les beaux habits; ses habitudes taient toutes
contraires  celles des bourgeois rangs. Ces gens, qui se couchaient
de bonne heure, entendaient toute la nuit la musique du dauphin; il
lui fallait des orgues, des enfants de choeur, pour ses ftes
mondaines. Tout le monde en tait scandalis.

[Note 395: Si ab aliquo prpotente (ut publice ferebatur) inducti
ad hoc fuerint tunc non habui pro comperto; eos tamen non ignoro ducis
Guyenn nocturnas et indecentes vigilias, ejus commessationes et modum
inordinatum vivendi molestissime tulisse, timentes, sicut dicebant, ne
infirmitatem patern similem incurreret in dedecus regni. _Religieux,
ms., folio 778._--Il ne s'agit pas ici de celui qui fut Charles VII,
cinquime fils de Charles VI, mais de Louis, son troisime fils, qui
avait le titre de duc de Guienne.[TD-95]

                                               (_Note de l'diteur._)]

[TD-95: Qu'ils y aient t pousss par quelque grand seigneur, comme on
le disait publiquement, je n'ai pas pu  l'poque le vrifier; mais je
n'ignore pas qu'ils ont eu  supporter les indcentes veilles nocturnes
du duc de Guyenne, ses orgies et son inconduite trs choquante,
craignant, comme ils le disaient, qu'il n'ajoutt au dshonneur du
royaume la mme infirmit que son pre.]

Ils avisrent, dans leur sagesse, qu'ils devaient, pour rformer le
royaume, rformer d'abord l'hritier du royaume, loigner de lui ceux
qui le perdaient, veiller  sa sant corporelle et spirituelle.

Pendant que Desessarts tait encore dans la Bastille s'excusant sur
les ordres du dauphin, nos bouchers se rendaient  Saint-Paul, ayant 
leur tte un vieux chirurgien, Jean de Troyes, homme d'une figure
respectable et qui parlait  merveille. Le dauphin, tout tremblant, se
mit  sa fentre, par le conseil du duc de Bourgogne, et le chirurgien
parla ainsi: Monseigneur, vous voyez vos trs-humbles sujets, les
bourgeois de Paris, en armes devant vous. Ils veulent seulement vous
montrer par l qu'ils ne craindraient pas d'exposer leur vie pour
votre service, comme ils l'ont dj su faire; tout leur dplaisir est
que votre royale jeunesse ne brille pas  l'gal de vos anctres, et
que vous soyez dtourn de suivre leurs traces par les tratres qui
vous obsdent et vous gouvernent. Chacun sait qu'ils prennent  tche
de corrompre vos bonnes moeurs, et de vous jeter dans le drglement.
Nous n'ignorons pas que notre bonne reine, votre mre, en est fort mal
contente; les princes de votre sang eux-mmes craignent que lorsque
vous serez en ge de rgner, votre mauvaise ducation ne vous en rende
incapable. La juste aversion que nous avons contre des hommes si
dignes de chtiment nous a fait solliciter assez souvent qu'on les
tt de votre service. Nous sommes rsolus de tirer aujourd'hui
vengeance de leur trahison, et nous vous demandons de les mettre entre
nos mains.

Les cris de la foule tmoignrent que le vieux chirurgien avait parl
selon ses sentiments. Le dauphin, avec assez de fermet, rpondit:
Messieurs les bons bourgeois, je vous supplie de retourner  vos
mtiers, et de ne point montrer cette furieuse animosit contre des
serviteurs qui me sont attachs.

--Si vous connaissez des tratres, dit le chancelier du dauphin
croyant les intimider, on les punira, nommez-les.

--Vous d'abord, lui crirent-ils. Et ils lui remirent une liste de
cinquante seigneurs ou gentilshommes, en tte de laquelle se trouvait
son nom. Il fut forc de la lire tout haut, et plus d'une fois.

Le dauphin, tremblant, pleurant, rouge de colre, mais voyant bien
pourtant qu'il n'y avait pas moyen de rsister, prit une croix d'or
que portait sa femme, et fit jurer au duc de Bourgogne qu'il
n'arriverait aucun mal  ceux que le peuple allait saisir. Il jura,
comme pour Desessarts, ce qu'il ne pouvait tenir.

Cependant ils enfonaient les portes et se mettaient  fouiller
l'htel du roi pour y chercher les tratres. Ils saisirent le duc de
Bar, cousin du roi, puis le chancelier du dauphin, le sire de la
Rivire, son chambellan, son cuyer tranchant, ses valets de chambre
et quelques autres. Ils en arrachrent un brutalement  la dauphine,
fille du duc de Bourgogne, qui voulait le sauver. Tous les
prisonniers, mis  cheval, furent mens  l'htel du duc de Bourgogne,
puis  la tour du Louvre.

Tous n'arrivrent pas jusqu'au Louvre. Ils gorgrent ou jetrent  la
Seine ceux qu'ils croyaient coupables des drglements du dauphin ou
de ses folles dpenses, un riche tapissier, un pauvre diable de
musicien appel Courtebotte. Ils rencontrrent aussi un habile
mcanicien ou ingnieur, qui avait aid le duc de Berri  dfendre
Bourges; quelqu'un s'tant avis de dire que cet homme se vantait de
pouvoir mettre le feu  la ville sans qu'on pt l'teindre, il fut tu
 l'instant.

Les bouchers croyaient avoir fait une chose mritoire et comptaient
bien tre remercis; ils vinrent le lendemain  l'htel de ville. L,
les gros bourgeois, chevins et autres, repassaient en frmissant les
vnements de la veille, l'htel royal forc, l'enlvement des
serviteurs du roi, le sang vers. Ils craignaient que le duc d'Orlans
et les princes ne vinssent, en punition, anantir la ville de Paris.
Ils avaient peur des princes; mais, d'autre part, ils avaient peur des
bouchers; ils n'osaient les dsavouer. Ils envoyrent aux princes
quelques-uns des leurs avec des docteurs de l'Universit pour leur
faire entendre, s'ils pouvaient, que tout s'tait fait par bonne
intention et sans qu'on voult leur dplaire.

Cependant les bouchers, persvrant dans leur projet de rformer les
moeurs du dauphin, ne cessaient de revenir  Saint-Paul ou d'y envoyer
des docteurs de leur parti. C'tait un spectacle terrible et comique
que ce peuple, navement moral et religieux dans sa frocit, qui ne
songeait ni  dtruire le pouvoir royal, ni  le transporter  une
autre maison, pas mme  une autre branche, mais qui voulait seulement
amender la royaut qui venait lui tter le pouls, la mdeciner
gravement. L'hygine applique  la politique[396] n'avait rien
d'absurde, lorsque l'tat se trouvant encore renferm dans la personne
du roi, languissait de ses infirmits, tait fol de sa folie.

[Note 396: V. le sermon de Gerson sur la sant corporelle et
spirituelle du roi, et la lettre de Clmengis, intitule: De politi
Gallican grutidine, per metaphoram corporis humani lapsi et
consumpti.[TD-96] Nic. Clemeng. Epist., t. II, p. 300. Ces comparaisons
abondent encore au XVIIe sicle, et jusque dans les prfaces de
Corneille.]

[TD-96: De la maladie de l'tat franais, comme mtaphore de la chute
et de l'puisement du corps humain.]

Le carme Eustache Pavilly s'tait particulirement charg
d'administrer au jeune prince cette mdecine morale, n'y pargnant nul
remde hroque. Il lui disait en face, par exemple: Ah! Monseigneur,
que vous tes chang! tant que vous vous tes laiss duquer et
conduire au bon gouvernement de votre respectable mre, vous donniez
tout l'espoir qu'on peut concevoir d'un jeune homme bien n. Tout le
monde bnissait Dieu d'avoir donn au roi un successeur si docile aux
bons enseignements. Mais, une fois chapp aux directions maternelles,
vous n'avez que trop ouvert l'oreille  des gens qui vous ont rendu
indvt envers Dieu, paresseux et lent  expdier les affaires. Ils
vous ont appris, chose odieuse et insupportable aux bons sujets du
roi,  faire de la nuit le jour,  passer le temps en mangeries, en
vilaines danses et autres choses peu convenables  la majest royale.

Pavilly l'admonestait ainsi, tantt en prsence de la reine, tantt
devant les princes. Une fois, il lui fit entendre tout un trait
complet de la conduite des princes[397], examinant dans le plus grand
dtail toutes les vertus qui peuvent rendre digne du trne, et
rappelant tous les exemples des vertus et des vices que l'histoire,
surtout l'histoire de France, pouvait prsenter. Les derniers exemples
taient ceux du roi encore vivant et de son frre, celui du dauphin
mme, que, s'il ne s'amendait, obligerait de transfrer son droit
d'anesse  son jeune frre, ainsi que la reine l'en avait menac.

[Note 397: Ex quibus posset componi tractatus valde magnus.[TD-97]
Religieux.]

[TD-97:  partir desquels on pourrait composer un trait volumineux.]

Il conclut en demandant qu'on choist des commissaires pour informer
contre les dissipateurs des deniers publics, d'autres pour faire le
procs des tratres emprisonns, enfin, des capitaines contre le comte
d'Armagnac. Ce peuple, ajoutait-il, est l pour m'avouer de tout
cela; je viens d'exposer ses humbles demandes.

Le dauphin rpondait doucement; mais il n'y pouvait plus tenir. Il
aurait voulu s'chapper. Le comte de Vertus, frre du duc d'Orlans,
s'tait enfui sous un dguisement. Le dauphin eut l'imprudence
d'crire aux princes de venir le dlivrer. Les bouchers, qui s'en
doutaient, prirent leurs mesures pour que leur royal pupille ne pt
chapper  leur surveillance; ils mirent bonne garde aux portes de la
ville et s'assurrent de l'htel Saint-Paul[398], dont ils
constiturent gardien et concierge le sage chirurgien Jean de Troyes.
Et cependant ils faisaient jour et nuit des rondes autour pour la
sret du roi et de monseigneur le duc de Guienne. C'est ainsi qu'on
nommait le dauphin.

[Note 398: Gardrent curieusement les portes..., et disoient
aucuns d'eux qu'on le faisoit pour sa correction, car il estoit de
jeune ge. Monstrelet.]

Garder son roi et hritier du royaume, les tenir en gele, c'tait une
situation nouvelle, trange, et qui devait tonner les bouchers
eux-mmes. Mais quand ils se seraient repentis, ils n'taient plus
matres. Leurs valets, qu'ils avaient mens d'abord, les menaient
maintenant  leur tour. Les hros du parti taient les corcheurs, le
fils de la tripire, Caboche et Denisot. Ils avaient pour capitaine un
chevalier bourguignon, Hlion de Jacqueville, aussi brutal qu'eux. La
garde des deux postes de confiance, d'o dpendaient les vivres,
Charenton et Saint-Cloud, les corcheurs se l'taient rserve 
eux-mmes. Apparemment les matres bouchers n'taient plus jugs assez
srs.

Le duc de Bourgogne n'en tait pas sans doute  regretter ce qu'il
avait fait. Les Parisiens gardant le dauphin, les Gantais voulurent
garder le fils du duc de Bourgogne[399]. Ils vinrent le demander 
Paris. Les Parisiens avaient pris le blanc chaperon de Gand; les
Gantais le reprirent de leur main. Le duc de Bourgogne fut oblig
d'envoyer son fils aux Gantais, de leur donner ce prcieux otage. Il
subit le chaperon.

[Note 399: Ce fait si important ne se trouve que dans le
Religieux. Les historiens du parti bourguignon, Monstrelet, Meyer,
n'en disent rien. Meyer passe sur tout cela comme sur des
charbons.--Ce fut Paris qui s'entremit en cette affaire pour ceux de
Gand: Regali consilio (prpositi mercatorum et scabinorum
Parisiensium _validis precibus_) ut Dominus Comes de Charolois,
primogenitus ducis Burgundi, cum uxore sua, filia Regis, in Flandriam
duceretur..., Gandavensium burgenses obtinuerunt.[TD-98] _Religieux, ms.,
723 verso._]

[TD-98: Du conseil du roi (par les instantes prires du prvt des
marchands et des chevins parisiens), les bourgeois de Gand obtinrent...
que Monseigneur le Comte de Charolais, fils ain du duc de Bourgogne,
soit amen en Flandre avec son pouse, fille du Roi.]

Un jour que le roi mieux portant allait en grande pompe remercier Dieu
 Notre-Dame avec ses princes et sa noblesse, le vieux Jean de Troyes
se trouve sur son passage avec le corps de ville; il supplie le roi de
prendre le chaperon, en signe de l'affection cordiale qu'il a pour sa
ville de Paris. Le roi l'accepte bonnement. Ds lors il fallut bien
que tout le monde le portt[400], le recteur, les gens du Parlement.
Malheur  ceux qui l'auraient port de travers[401].

[Note 400: Et en prinrent hommes d'glises, femmes d'honneur,
marchandes qui  tout vendoient les denres. Journal d'un bourgeois
de Paris.]

[Note 401: Le dauphin ayant fait l'espiglerie de tirer en bas une
corne de son _chaperon_ de manire  ce qu'elle figurt une _bande_
(signe des Armagnacs), les bouchers faillirent clater: Regardez,
disaient-ils, ce bon enfant de dauphin, il en fera tant qu'il nous
mettra en colre. Juvnal.]

Le chaperon fut envoy aux autres villes, et presque toutes le
prirent. Nanmoins aucune n'entra srieusement dans le mouvement de
Paris. Les cabochiens, ne trouvant aucune rsistance mais n'tant
aids de personne, furent obligs de recourir  des moyens expditifs
pour faire de l'argent. Ils demandrent au dauphin l'autorisation de
prendre soixante bourgeois, gens riches, modrs et suspects. Ils les
ranonnrent.

On avait commenc par emprisonner les courtisans, les seigneurs. Dj
on en venait aux bourgeois. On ne pouvait deviner o s'arrteraient
les violences. Les petites gens prenaient peu  peu got au dsordre;
ils ne voulaient plus rien faire que courir les rues avec le chaperon
blanc; ne gagnant plus, il fallait bien qu'ils prissent. Le pillage
pouvait commencer d'un moment  l'autre.

Les gens de l'Universit, qui avaient mis tout en mouvement sans
savoir ce qu'ils faisaient, n'taient pas les moins effrays. Ils
avaient cru accomplir la rforme en compagnie du duc de Bourgogne, du
corps de ville et des bourgeois les plus honorables. Et voil qu'il ne
leur restait que les bouchers, les valets de boucherie, les
corcheurs. Ils frmissaient de se rencontrer dans les rues avec ces
nouveaux frres et amis, qu'ils voyaient pour la premire fois, sales,
sanglants, manches retrousses, menaant tout le monde, hurlant le
meurtre.

L'alliance monstrueuse des docteurs et des assommeurs ne pouvait
durer. Les universitaires se runirent au couvent des Carmes de la
place Maubert, dans la cellule mme d'Eustache Pavilly[402]. Ils
taient singulirement abattus, et ne savaient quel parti prendre. Ces
pauvres docteurs, ne trouvant dans leur science aucune lumire qui pt
les guider, se dcidrent humblement  consulter les simples
d'esprits. Ils s'enquirent des personnes dvotes et contemplatives,
des religieux, des saintes femmes qui avaient des visions. Pavilly,
plein de confiance, s'offrit d'aller les consulter. Mais les visions
de ces femmes n'avaient rien de rassurant. L'une avait vu trois
soleils dans le ciel. Une autre voyait sur Paris flotter des nues
sombres, tandis qu'il faisait beau au midi, vers les marches de Berri
et d'Orlans. Moi, disait la troisime, j'ai vu le roi d'Angleterre
en grand orgueil au haut des tours de Notre-Dame; il excommuniait
notre sire le roi de France; et le roi, entour de gens en noir, tait
assis humblement sur une pierre dans le parvis[403].

[Note 402: Lisez cette grande scne dans Juvnal des Ursins, p.
251-252. Cet historien mdiocre, qui semble ordinairement se contenter
d'abrger le Religieux, prsente cependant de plus quelques dtails
importants qu'il avait appris de son pre.]

[Note 403: Quelques-uns disaient qu'il fallait s'attendre  tous
les maux, depuis la maldiction prononce par Boniface, et depuis
renouvele par Benot XIII.]

La terreur de ces visions branla les plus intrpides. Ils voulurent
consulter un honnte homme du parti oppos, le modr des modrs,
Juvnal des Ursins. Ils le firent venir; mais ils n'en purent tirer
rien de praticable. Il ne voyait rien  faire, sinon prier les princes
de se rconcilier et de rompre les ngociations qu'ils avaient
entames avec l'Anglais[404]. C'tait simplement se soumettre et
renoncer aux rformes. Cependant l'abattement tait tel, le dsir de
la paix si fort, que cet avis entranait tout le monde. Le seul
Pavilly s'obstina; il soutint que tout ce qui s'tait fait tait bien
fait, et qu'il fallait aller jusqu'au bout[405].

[Note 404: Il savait que les princes faisaient venir le duc de
Clarence, et le duc de Bourgogne, le comte d'Arundel.]

[Note 405: Juvnal affirme, avec une lgret malveillante, que le
Carme tirait de l'argent de tout cela. Quelqu'un, dit-il, parla pour
sauver Desessarts qui tait au Chtelet, en grand danger: Mais le dit
de Pavilly qui tendoit fort _au profit de sa bourse_, et s'intressoit
fort avec les Gois, Saintyous et leurs alliez, voulust montrer que la
prise des personnes estoit dument faite et qu'il falloit ordonner
commissaires pour faire leur procs. Juvnal des Ursins, p. 252.]

Ces divisions, dont les princes taient instruits, les encouragrent
sans doute  diffrer la publication de la grande ordonnance de
rforme que l'Universit avait d'abord si vivement sollicite. Alors,
sans plus s'inquiter des docteurs qui l'abandonnaient, le moine
entranant aprs lui le prvt des marchands, les chevins, une foule
de petit peuple, et bon nombre de bourgeois intimids, s'en alla
hardiment prcher le roi  Saint-Paul[406] (22 mai): Il y a encore,
dit-il, de mauvaises herbes au jardin du roi et de la reine; il faut
sarcler et nettoyer; la bonne ville de Paris, comme un sage jardinier,
doit ter ces herbes funestes, qui toufferaient les lis[407]...
Quand il eut fini cette sinistre harangue, et accept la collation
qu'on offrit, selon l'usage, au prdicateur, le chancelier lui
demanda au nom de qui il parlait. Le carme se tourna vers le prvt
et les chevins, qui l'avourent de ce qu'il avait dit. Mais le
chancelier objectant que cette dputation tait peu nombreuse pour
reprsenter la ville de Paris, ils appelrent quelques bourgeois des
plus considrables qui taient dans la cour; ceux-ci montrent 
contre-coeur, et se mettant  genoux devant le roi protestrent de
leur bonne intention. Cependant la foule augmentait; toutes sortes de
gens entraient sans qu'on n'ost leur interdire la porte, l'htel
s'emplissait. Le duc de Bourgogne lui-mme commenait  avoir peur de
ses amis; pour les dcider  s'en aller, il s'avisa de leur dire que
le roi tait  peine rtabli, que ce tumulte allait lui faire mal, lui
causer une rechute. Mais ils criaient de plus belle qu'ils taient
venus justement pour le bien du roi.

[Note 406: Et dans les trois tours dudit hostel mirent et
ordonnrent leurs gens d'armes. Monstrelet.--... Ont est 
Saint-Pol..., et aprs une collation faite par M. Eustace de Pavilly,
maistre en thologie, de l'Ordre de N. D. des Carmes, tendant  fin
d'hoster les bons des mauvais... _Archives, Registres du Parlement,
Conseil._]

[Note 407: Trs-mauvaises herbes et prilleuses, c'est  savoir
quelques serviteurs et servantes, qu'il falloit sarcler et oster.
Juvnal.--Jean de Troyes avait dj employ la mme mtaphore:
Eradicentur herb mal, ne impediant florem juventutis vestr
virtutum fructus odoriferos producere.[TD-99] _Religieux, ms., 785,
verso._--Cette posie de jardinage plaisait fort au peuple des villes,
toujours enferm, et d'autant plus amoureux de la campagne qu'il ne la
voyait pas. On la retrouve partout dans les Meistersaenger, dans Hans
Sachs, etc. Il est vrai qu'elle n'y est pas mise  l'usage du meurtre,
comme ici.]

[TD-99: Il faut sarcler les mauvaises herbes, pour qu'elles n'empchent
pas la fleur de votre jeunesse de produire les fruits parfums de la
vertu.]

Alors le chirurgien Jean de Troyes exhiba une nouvelle liste de
tratres. En tte se trouvait le propre frre de la reine, Louis de
Bavire. Le duc de Bourgogne eut beau prier, la reine verser des
larmes[408]; Louis de Bavire, qui allait se marier, demandait au
moins huit jours, promettant de se constituer prisonnier la semaine
d'aprs, ils furent inflexibles. Pour abrger, le capitaine de la
milice, Jacqueville, monta avec ses gens, et brutalement, sans gards
pour la reine, pour le roi ni le dauphin, pntrant partout, brisant
les portes, il mit la main sur ceux que le peuple demandait. Pour
comble de violence, ils emmenrent treize dames de la reine et de la
dauphine[409]. Il ne fallait pas parler  ces gens de respect pour les
dames, ni de chevalerie. Parmi les prisonniers qu'ils emmenrent se
trouvait un Bourguignon, un des leurs, que huit jours auparavant ils
avaient donn pour chancelier au dauphin. La dfiance croissait
d'heure en heure.

[Note 408: Le dauphin s'abstint de pleurer, ce qu'il pt, en
torchant ses larmes. Monstrelet.]

[Note 409: Et, ce fait le roi s'en alla dner. Monstrelet.]

Cependant le duc de Berri et d'autres parents des prisonniers
envoyrent demander  l'Universit si elle avouait ce qui s'tait
fait. Celle-ci, consulte en masse et comme corps, se rassura un peu
par sa multitude, et donna du moins une rponse quivoque. Que de ce
elle vouloit en rien s'entremettre ni empcher. Dans le conseil du
roi, les universitaires allrent plus loin et dclarrent qu'ils
n'taient pour rien dans l'enlvement des seigneurs, et que la chose
ne leur plaisait pas.

Le dsaveu timide de l'universit ne rassurait pas les princes. Cette
fois, ils craignaient pour eux-mmes; le coup avait frapp si prs
d'eux qu'ils firent signer au roi une ordonnance o il approuvait ce
qui s'tait fait. Le lendemain (25 mai 1413) fut lue solennellement la
grande ordonnance de rforme.

Cette ordonnance, si violemment arrache, ne porte pas, autant qu'on
pourrait croire, le caractre du moment; c'est une sage et impartiale
fusion des meilleures ordonnances du XIVe sicle. On peut l'appeler le
_code administratif_ de la vieille France, comme l'ordonnance de 1357
avait t sa charte _lgislative_ et politique.

On peut s'tonner de voir cette ordonnance  peine mentionne dans les
historiens. Elle n'a pourtant pas moins de soixante-dix pages
in-folio[410]. Sauf quelques articles trop minutieux et d'une
rdaction enfantine[411], ou bien encore dirigs hostilement contre
certains individus, on ne peut qu'admirer l'esprit qui y rgne, esprit
trs-spcial, trs-pratique: sans spcialit, point de rforme relle.
Celle-ci part de bien bas, mais elle va haut et pntre partout. Elle
rduit les gages de la lingre, de la poissonnire du roi; mais elle
rgle les droits des grands corps de l'tat, et tout le jeu de la
machine administrative, judiciaire et financire.

[Note 410: Ordonnances, t. X, p. 71-134.]

[Note 411: V. l'article sur Nostre bonne couronne desmembre, et
les flourons d'icelle baillez en goige... Ordonnances, t. X, p. 92;
et l'article sur les aides de la guerre, dont l'argent sera serr: En
un gros coffre, qui sera mis en la grosse tour de Nostre Palais, ou
ailleurs en lieu sr et secret, auquel coffre aura trois clefs...
_Ibidem_, p. 96.]

La forme est curieuse, je voudrais pouvoir la conserver; mais alors,
cette ordonnance seule occuperait le reste du volume, et encore
l'ensemble resterait confus. Il m'est impossible de rsumer ce code en
quelques lignes, sans emprunter notre langage moderne, plus prcis et
plus formul.

Tout ce dtail immense semble domin par deux ides: la centralisation
de l'ordre financier, de l'ordre judiciaire. Dans le premier, tout
abouti  la Chambre des comptes; dans le second, tout au Parlement.

Les chefs des administrations financires (domaine, aide, trsor des
guerres) sont rduits  un petit nombre; mesure conomique qui
contribue  assurer la responsabilit. La Chambre des comptes examine
les rsultats de leur administration; elle juge en cas de doute, mais
sur pices et sans plaidoiries.

Tous les vassaux du roi sont tenus de faire dresser les aveux et
dnombrements des fiefs qu'ils tiennent de lui, et de les envoyer  la
Chambre des comptes[412]. Ce tribunal de finance se trouve ainsi le
surveillant, l'agent indirect de la centralisation politique.

[Note 412: Ord., p. 109.]

L'lection est le principe de l'ordre judiciaire; les charges ne
s'achtent plus. Les lieutenants des snchaux et prvts sont lus
par les conseillers, les avocats _et autres saiges_.

Pour nommer un prvt, le bailli demande aux advocats, procureurs,
gens de pratique _et d'autre estat_ la dsignation de trois ou quatre
personnes capables. Le chancelier et une commission du Parlement,
appelez avec eux des gens de notre grand conseil et des gens de nos
comptes, choisissent entre les candidats.

Aux offices notables, c'est directement le Parlement qui nomme, en
prsence du chancelier et de quelques membres du grand conseil.

_Le Parlement lit ses membres_, en prsence du chancelier et de
quelques membres du grand conseil. Ce corps se recrute dsormais
lui-mme; l'indpendance de la magistrature est ainsi fonde.

Deux juridictions oppressives sont limites, restreintes. L'htel du
roi n'enlvera plus les plaideurs  leurs tribunaux naturels, ne les
ruinera plus pralablement en les forant de venir des provinces
loignes implorer  Paris une justice tardive. La charge du grand
matre des eaux et forts est supprime. Ce grand matre,
ordinairement l'un des hauts seigneurs du royaume, n'avait que trop de
facilits pour tyranniser les campagnes. Il y aura six matres, et
l'on pourra appeler de leurs tribunaux au Parlement. Les _usages_ des
bonnes gens seront respects. Les louvetiers n'empcheront plus le
paysan de tuer les loups. Il pourra dtruire les nouvelles garennes
que les seigneurs ont faites, en dpeuplant le voisin des hommes et
habitants, et le peuplant de btes sauvages[413].

[Note 413: Ord., p. 163.]

Dans la lecture de ce grand acte, une chose inspire l'admiration et le
respect, c'est une impartialit qui ne se dment nulle part. Quels ont
t les vritables rdacteurs? De quel ordre de l'tat est-elle plus
particulirement mane? On ne saurait le dire.

L'Universit elle-mme,  qui elle est principalement attribue dans
le prambule[414], ne pouvait avoir cet esprit d'application, cette
sage pratique. La remontrance de l'Universit, telle qu'on la lit dans
Monstrelet, n'est gure qu'une violente accusation de tel abus, de tel
fonctionnaire.

Les parlementaires, auxquels l'ordonnance accorde tant de pouvoir, ne
semblent pourtant pas avoir domin dans la rdaction. On leur
reproche l'ignorance de quelques-uns d'entre eux, leur facilit 
recevoir des prsents; on leur dfend d'tre plusieurs membres du
Parlement d'une mme famille.

[Note 414: Eussions requis les Prlats, Chevaliers, cuyers,
Bourgeois de nos citez et bonnes villes, et mesmement nostre
trs-chire et trs ame fille l'Universit de Paris... que nous
baillssent leur bon avis... Ord., p. 71.]

Les avocats, notaires, greffiers, sont tancs pour l'esprit fiscal,
pour la paperasserie ruineuse qui dj dvorait les plaideurs.

Les gens des comptes sont traits avec dfiance. Ils ne doivent rien
dcider isolment, mais par dlibration commune et en plein bureau.

Les prvts et snchaux doivent tre ns dans une autre province que
dans celle o ils jugent. Ils ne peuvent y rien acqurir, ni s'y
marier, ni y marier leurs filles. Quand ils vont quitter la province,
ils doivent y rester quarante jours pour rpondre de ce qu'ils ont
fait.

Les gens d'glise n'inspirent pas plus de confiance au rdacteur de
l'ordonnance. Il ne veut pas que des prtres puissent tre avocats. Il
accuse les prsidents clercs du Parlement de ngligence ou de
connivence. Je ne reconnais pas ici la main ecclsiastique.

Cette ordonnance n'mane pas non plus exclusivement de l'esprit
bourgeois et communal. Elle protge les habitants des campagnes. Elle
leur accorde le droit de chasse dans les garennes que les seigneurs
ont faites sans droit. Elle leur permet de prendre les armes pour
seconder les snchaux et courir sus aux pillards[415].

[Note 415: Ord., p. 137.]

De tout ceci, nous pouvons conclure qu'une rforme aussi impartiale de
tous les ordres de l'tat ne s'est faite sous l'influence exclusive
d'aucun d'eux, mais que tous y ont pris part.

Les violents ont exig et quelquefois dict; les modrs ont crit;
ils ont transform les violences passagres en rformes sages et
durables. Les docteurs Pavilly, Gentien, Courtecuisse; les lgistes
Henri de Marle, Arnaud de Corbie, Juvnal des Ursins, tous,
vraisemblablement, auront t consults. Toutes les ordonnances
antrieures sont venues se fondre ici. C'est la sagesse de la France
d'alors, son grand monument, qu'on a pu condamner un moment avec la
rvolution qui l'avait lev, mais qui n'en est pas moins rest comme
un fonds o la lgislation venait puiser, comme un point de dpart
pour les amliorations nouvelles.

Quelque svres que nous puissions tre, nous autres modernes, pour
ces essais gothiques, convenons pourtant qu'on y voit poindre les
vrais principes de l'organisme administratif, principes qui ne sont
autres que ceux de tout organisme, centralisation de l'ensemble,
subordination mutuelle des parties. La sparation des pouvoirs
administratifs et judiciaire, des pouvoirs judiciaire et municipal,
quoique impossible encore, n'en est pas moins indique dans quelques
articles.

La confusion des pouvoirs judiciaire et militaire, ce flau des
socits barbares, y subsiste en droit dans les snchaux et les
baillis. En fait, ces juges d'pe ne sont plus dj les vrais juges;
ils ont la reprsentation et les bnfices de la justice plus qu'ils
n'en ont le pouvoir mme. Les vrais juges sont leurs lieutenants, et
ceux-ci sont lus par les avocats et les conseillers, _par les sages_,
comme dit l'ordonnance.

Elle accorde beaucoup  ces _sages_, aux gens de loi,
beaucoup trop, ce semble. Les compagnies se recrutant elles-mmes, se
recruteront probablement en famille; les juges s'associeront, malgr
toutes les prcautions de la loi, leurs fils, leurs neveux, leurs
gendres. Les lections couvriront des arrangements d'intrt ou de
parent. Une charge sera souvent une dot; trange _apport_ d'une jeune
pouse, le droit de faire rompre et pendre... Ces gens se
respecteront, je le crois, en proportion mme des droits immenses qui
sont en leurs mains. Le pouvoir judiciaire, transmis comme proprit,
n'en sera que plus fixe, plus digne peut-tre. Ne sera-t-il pas trop
fixe? Ces familles, ne se mariant gure qu'entre elles, ne vont-elles
pas constituer une sorte de fodalit judiciaire? immense
inconvnient... Mais alors c'tait un avantage. Cette fodalit tait
ncessaire contre la fodalit militaire, qu'il s'agissait d'annuler.
La noblesse avait la force de cohsion et de parent; il fallait qu'il
y eut aussi parent dans la judicature;  ces poques, matrielles
encore, il n'y a d'association solide que par la chair et le sang.

Deux choses manquaient pour que la belle rforme administrative et
judiciaire de 1413 ft viable[416]: d'abord d'tre appuy sur une
rforme lgislative et politique; celle-ci avait t essaye isolment
en 1357. Mais ce qui manquait surtout, c'taient des hommes, et les
moeurs qui font les hommes: sans les moeurs, que peuvent les lois?...
Ces moeurs ne pouvaient se former qu' la longue, et d'abord dans
certaines familles dont l'exemple pt donner  la nation ce qu'elle a
le moins, il faut le dire, ce qu'elle acquiert lentement, le srieux,
l'esprit de suite, le respect des prcdents. Tout cela se trouva dans
les familles parlementaires.

[Note 416: La seule garantie qu'on lui donne, c'est la publicit,
l'insuffisante publicit de ce temps. Elle doit tre lue et affiche
une fois au sige de chaque snchausse et bailliage, le premier jour
des assises. Ord., p. 113.]

       *       *       *       *       *

Cette ordonnance des ordonnances fut dclare solennellement par le
roi obligatoire, inviolable. Les princes et les prlats qui taient 
ses cts en levrent la main. L'aumnier du roi, matre Jean
Courtecuisse, clbre docteur de l'Universit, prcha ensuite 
Saint-Paul sur l'excellence de l'ordonnance. Dans son discours,
gnralement faible et tranant, il y a nanmoins une figure
pathtique; il y reprsente l'Universit comme un pauvre affam qui a
faim et soif des lois[417].

[Note 417: Du Boulay rapporte  tort ce sermon  l'anne 1403.
Cependant le titre qu'il lui donne lui-mme devait l'avertir qu'il est
de 1413. Aura-t-il craint, pour l'honneur de l'Universit, d'avouer
les liaisons d'un de ses plus grands docteurs avec les Cabochiens?]

Il s'agissait d'appliquer ce grand code. L devait apparatre la
terrible disproportion entre les lois et les hommes. Les modrs, les
capables se tenant  l'cart, restaient pour commencer l'application
de ces belles lois, les gens les moins propres  mettre en mouvement
une telle machine, les scolastiques et les bouchers, ceux-ci trop
grossiers, ceux-l trop subtils, trop trangers aux ralits.

Quelle qu'ait t leur gaucherie brutale dans un mtier si nouveau pour
eux, l'histoire doit dire qu'ils ne se montrrent pas aussi indignes du
pouvoir qu'on l'et attendu. Ces gens de la commune de Paris, dlaisss
du royaume, essayrent tout  la fois de le rformer et de le dfendre.
Ils envoyrent leur prvt contre les Anglais, en mme temps que leur
capitaine Jacqueville allait bravement  la rencontre des princes[418].
Dans Paris mme ils commencrent un grand monument d'utilit publique,
qui compltait la triple unit de cette ville; je parle du pont
Notre-Dame, grand ouvrage fond hroquement dans des circonstances si
difficiles et avec si peu de ressources[419].

[Note 418: Jusqu' Montereau... ils ne rencontrrent pas l'un
l'autre. Monstrelet.]

[Note 419: Cedit jour fut nomm le pont de la Planche de Mibray le
_Pont Nostre-Dame_, et le nomma le roi de France Charles, et frappa de
la trie sur le premier pieu, et le duc de Guienne, son fils, aprs, et
le duc de Berry, et le duc de Bourgogne, et le sire de la Trmouille.
Journal du bourgeois de Paris, 10 mai 1413, d. Buchon, t. XV, p.
182.]

Le fait est que ce gouvernement ne fut soutenu de personne[420]. Les
Anglais taient  Dieppe, si prs de Paris; personne ne voulut donner
d'argent. Gerson refusa de payer et laissa plutt piller sa maison.
L'avocat gnral Juvnal refusa aussi, aimant mieux tre emprisonn.

[Note 420: Cependant le nouveau gouvernement avait essay de
s'assurer de l'Universit en enjoignant au prvt de Paris et aux
autres justiciers de faire jouir l'Universit des avantages que le
pape Jean XXIII lui avait accords dans la rpartition des bnfices,
Ord., p. 155, 6 juillet 1413.]

En donnant ainsi l'exemple d'annuler par une rsistance d'inertie ce
gouvernement irrgulier, les modrs n'en prirent pas moins une
responsabilit bien grave. Ils abandonnaient tout  la fois et la
dfense du pays et la belle rforme qu'on avait obtenue avec tant de
peine. Ce n'est pas la seule fois que les honntes gens ont ainsi
trahi l'intrt public, et puni la libert du crime de son parti. Les
cabochiens ne purent faire contribuer ni l'glise ni le Parlement.
Ayant saisi l'argent de la foire du Landit, qui appartenait aux moines
de Saint-Denis, ils virent s'lever une clameur gnrale. Leurs amis,
les universitaires, refusrent de les aider et les obligrent de
rapporter l'argent qu'ils avaient lev sur quelques suppts de
l'Universit.

Se voyant ainsi entrav de toute part et ne trouvant que des
obstacles, les cabochiens entrrent en fureur. Ils poursuivirent
Gerson, qui fut oblig de se cacher dans les votes de Notre-Dame. Le
jugement des prisonniers fut ht; la commission eut peur et signa des
condamnations. D'abord on fit mourir des gens qui l'avaient mrit,
par exemple un homme qui avait livr  l'ennemi,  la mort, quatre
cents bourgeois de Paris. Puis on trana  la Grve le prvt
Desessarts, qui avait trahi les deux partis tour  tour. Les bouchers
htrent sa mort, justement parce qu'ils craignaient sa bravoure et sa
cruaut[421] (1er juillet).

[Note 421: Depuis qu'il fust mis sur la claye jusques  sa mort,
il ne faisoit toujours que rire. Journal du Bourgeois.]

Les juges allant encore trop lentement, les assassinats abrgrent.
Jacqueville alla insulter dans sa prison le sire de La Rivire, et
celui-ci l'ayant dmenti, ce digne capitaine des bouchers assomma le
prisonnier dsarm. La Rivire n'en fut pas moins port le lendemain
 la Grve; l'on dcapita ple-mle les vivants et le mort[422].

[Note 422: Les cabochiens s'inquitrent pourtant de l'effet que
produisait cette barbarie. Ils envoyrent dans les villes une sorte
d'apologie; ils y disaient: que chacune information de ceux qui
avoient t dcols, contenoit soixante feuilles de papier.
Monstrelet.]

Si la prison mme n'tait plus une sauvegarde, l'htel du roi risquait
fort de n'en tre plus une. Un soir que Jacqueville et ses bouchers
faisaient leur ronde, ils entendirent, vers onze heures, un grand
bruit de fte chez le dauphin. Ce jeune homme dansait pendant qu'on
tuait ses amis. Les bouchers montrent et lui firent demander par
Jacqueville s'il tait dcent  un fils de France de danser ainsi 
une heure indue[423]. Le sire de la Trmouille rpliqua, Jacqueville
lui reprocha d'tre l'auteur de ces dsordres. La patience manqua au
dauphin; il s'lana sur Jacqueville et lui porta trois coups de
poignard qu'arrta sa cotte de mailles. La Trmouille et t massacr
si le duc de Bourgogne n'et pri pour lui (10 juillet).

[Note 423: Entre onze et douze heures du soir. Juvnal.]

Cette violation de l'htel du roi dtacha bien des gens de ce parti
qui ne respectait rien. La religion de la royaut tait encore
entire et le fut longtemps[424]. Les bons bourgeois assurrent le
dauphin de leur douleur et de leur dvouement. Les bouchers avaient
lass tout le monde. Les artisans mme, les derniers du peuple,
commenaient  en avoir assez; plus de commerce, plus d'ouvrage; ils
taient sans cesse appels  faire le guet, excds de gardes, de
rondes et de veilles.

[Note 424: Voyez si longtemps aprs l'extrme timidit du chef de
la Fronde. Il eut peur des tats-Gnraux (Retz, livre II), peur de
l'union des villes (livre III): J'en eus scrupule, dit-il. Il eut
peur encore de se lier avec Cromwell. Mazarin, tout en dfendant
l'autorit royale qui tait la sienne, avait apparemment moins de
scrupule, s'il est vrai qu'aprs la mort de Charles Ier, il ait dit
dans sa prononciation italienne: Ce M. de Cromwell est n houroux
(heureux).]

Les princes, qui n'ignoraient pas l'tat de Paris, approchaient
toujours en offrant la paix[425]. Tout le monde la dsirait, mais on
avait peur. Le dauphin fit part des propositions aux grands corps, au
Parlement,  l'Universit. Il fut dcid, malgr les bouchers, qu'il y
aurait confrence avec les princes. L'loquence de Caboche, qui prora
dans un brillant costume de chevalier, ne persuada personne; ses
menaces eurent peu d'effet.

[Note 425: Le Bourgeois de Paris est l'cho fidle des bruits
absurdes qu'on faisait circuler: Mais bien scay que ils demandoient
toujours ... la destruction de la bonne ville de Paris.]

Personne dans la bourgeoisie n'agit plus habilement contre les bouchers
que l'avocat gnral Juvnal. Cet honnte homme poursuivait alors, sans
souci des rformes, sans intelligence de l'avenir[426], un seul but: la
fin des dsordres et la scurit de Paris. Cette pense ne lui laissait
ni repos ni sommeil. Une nuit, s'tant endormi vers le matin, il lui
sembla qu'une voix lui disait: _Surgite cum sederetis, qui manducatis
panem doloris_[TD-100]. Sa femme, qui tait une bonne et dvote dame,
lorsqu'il s'veilla, lui dit: Mon ami, j'ai entendu ce matin qu'on vous
disait, ou que vous prononciez en rvant des paroles que j'ai souvent
lues dans mes Heures, et elle les lui rpta. Le bon Juvnal lui
rpondit: Ma mie, nous avons onze enfants, et par consquent grand
sujet de prier Dieu de nous accorder la paix; ayons espoir en lui, il
nous aidera.

[TD-100: Sortez de votre torpeur, vous qui mangez le pain de douleur.]

[Note 426: Voyez au Muse de Versailles la longue et piteuse
figure de Juvnal, et la rouge trogne de son fils l'archevque. Le
pre n'en fut pas moins un excellent citoyen. Son fils rapporte un
trait admirable de fermet  l'gard du duc de Bourgogne, p. 222, note
2.]

La ruine des bouchers fut dcide par une chose, petite et pourtant de
grand effet. Il fut convenu, malgr eux, que les propositions des
princes seraient lues d'abord, non dans l'assemble gnrale, mais
dans chaque quartier (21 juillet). La faible minorit qui tyrannisait
Paris pouvait effrayer encore quand elle tait runie; divise, elle
devenait impuissante, presque imperceptible. Ce point fut emport
contre les bouchers par l'nergie d'un quartenier du cimetire
Saint-Jean, le charpentier Guillaume Cirasse, qui osa bien dire en
face aux Legoix: Nous verrons s'il y a  Paris autant de frappeurs de
cogne que d'assommeurs de boeufs.

Les bouchers n'obtinrent pas mme que la paix accorde aux princes le
ft sous forme d'amnistie. Quoi qu'ils pussent dire, on criait: La
paix! Ce parti vint finir  la Grve mme. Dans une assemble qui s'y
tint, une voix cria: Que ceux qui veulent la paix passent  droite!
Il ne resta presque personne  gauche. Ils n'eurent d'autre ressource,
eux et le duc de Bourgogne, que de se joindre au cortge du dauphin
qui allait au Louvre dlivrer les prisonniers (3 aot).

La raction alla si vite qu'en sortant de la prison du Louvre, le duc
de Bar en fut nomm capitaine; et l'autre fort de Paris, la Bastille,
fut confi  un autre prisonnier, au duc de Bavire. Deux des chevins
furent changs; le charpentier fut chevin  la place de Jean de
Troyes[427].

[Note 427: V. les armoiries de Guillaume Cirasse, dans le Recueil
des armoiries des prvts et chevins de Paris (exemplaire colori 
la bibl. du cabinet du Roi, au Louvre).]

Peu aprs, un des de Troyes et deux bouchers, coupables des premiers
meurtres, furent condamns et mis  mort. Plusieurs s'enfuirent, et la
populace se mit  piller leurs maisons. On faisait courir le bruit
qu'on avait trouv une liste de quatorze cents personnes, dont les
noms taient marqus d'un T, d'un B ou d'un R (tu, banni ou
ranonn).

Le duc de Bourgogne n'essaya pas de rsister au mouvement. Il laissa
arrter deux de ses chevaliers dans son htel mme et partit sans rien
dire aux siens, qu'il laissait en grand danger. Il voulait emmener le
roi. Mais Juvnal et une troupe de bourgeois les rejoignirent 
Vincennes, et il leur laissa reprendre ce prcieux otage[428] (23
aot).

[Note 428: Juvnal donne encore ici le beau rle  son pre. Le
duc de Bourgogne dit au roy: Que s'il luy plaisoit aller esbattre
jusques vers le bois de Vincennes, qu'il y faisoit beau, et en fut le
roy content. Mais Juvnal alla aussitt avec deux cents chevaux vers
le bois, et dit au roy: Sire, venez-vous-en en vostre bonne ville de
Paris, le temps est bien chaud pour vous tenir sur les champs. Dont le
roy fut trs content, et se mit  retourner.]

Dans l'arrangement avec les princes, il tait convenu qu'ils
n'entreraient pas dans Paris. Mais toute condition fut oublie, 
commencer par celle-ci. Le dauphin et le duc d'Orlans parurent
ensemble, vtus des mmes couleurs, portant une huque italienne en
drap violet avec une croix d'argent. C'tait, et ce n'tait pas deuil;
le chaperon tait rouge et noir; pour devise: Le droit chemin. Ce
qui tait plus hostile encore pour les Bourguignons, c'tait la
blanche charpe d'Armagnac. Tout le monde la prit; on la mit mme aux
images des saints. Lorsque les petits enfants, moins oublieux, moins
enfants que ce peuple, chantaient les chansons bourguignonnes, ils
taient srs d'tre battus[429].

[Note 429: Mesmes les petits enfants qui chantoient une
chanson..., o on disoit: _Duc de Bourgogne, Dieu te remaint en
joie!..._ Journal du bourgeois.]

L'ordonnance de rforme, si solennellement proclame, fut non moins
solennellement annule par le roi dans un lit de justice (5 sept.). Le
sage historien du temps, afflig de cette versatilit, osa demander 
quelques-uns du Conseil comment, aprs avoir vant ces ordonnances
comme minemment salutaires, ils consentaient  leur abrogation. Ils
rpondirent navement: Nous voulons ce que veulent les princes.--
qui donc vous comparerai-je, dit le moine, sinon  ces coqs de clocher
qui tournent  tous les vents[430]?

[Note 430: Gallis campanilium ecclesiarum,  cunctis ventis
volvendis.[TD-101] Religieux.]

[TD-101: aux coqs des clochers d'glises qui tournent  tous les vents.]

On renvoya  Jean sans Peur sa fille, que devait pouser le fils du
duc d'Anjou. L'Universit condamna les discours de Jean Petit. Une
ordonnance dclara le duc de Bourgogne rebelle (10 fvrier); on
convoqua contre lui le ban et l'arrire-ban. Il ne s'agissait de rien
moins que de confisquer ses tats.

Il crut pouvoir prvenir ses ennemis. Les cabochiens exils lui
persuadaient qu'il lui suffirait de paratre devant Paris avec ses
troupes pour y tre reu. Le dauphin, dj las des remontrances de sa
mre et de celles des princes, appelait en effet le Bourguignon. Il
vint camper entre Montmartre et Chaillot; le comte d'Armagnac, qui
avait onze mille chevaux dans Paris, tint ferme et rien ne bougea.

Le duc de Bourgogne se retirant, les princes entreprirent de le
poursuivre, d'excuter la confiscation. Mais les effroyables barbaries
des Armagnacs  Soissons avertirent trop bien Arras de ce qu'elle
avait  craindre. Ils chourent devant cette ville, comme le duc de
Bourgogne avait chou devant Paris[431].

[Note 431: Ce qui fora le duc de Bourgogne  traiter, c'est que
les Flamands l'abandonnaient. Les dputs de Gand dirent au roi qu'ils
se chargeaient de ranger le duc  son devoir.]

Voil les deux partis de nouveau convaincus d'impuissance. Ils font
encore un trait. Le duc de Bourgogne est quitte pour un peu de honte,
mais il ne perd rien; il offre au roi, pour la forme, les clefs
d'Arras[432].

[Note 432: Le roi dsirait fort traiter. Juvnal donne l-dessus
une jolie scne d'intrieur. Un grand seigneur vient trouver le roi au
matin pour l'animer contre les Bourguignons. Le roy estant en son
lict, ne dormoit pas et parloit en s'esbatant avec un de ses valets de
chambre, en soy farsant et divertissant. Et ledit seigneur vint
prendre par dessous la couverture le roy tout doucement par le pied,
en disant: Monseigneur, vous ne dormez pas? Non, beau cousin, luy dit
le roy, vous soyez le bien venu, voulez-vous rien? y a-t-il aucune
chose de nouveau? Nenny, Monseigneur, luy respondit-il, sinon que vos
gens qui sont en ce sige, disent que tel jour qu'il vous plaira,
verrez assaillir la ville, o sont vos ennemis et ont esprance d'y
entrer. Lors le roy dit, que son cousin le duc de Bourgogne vouloit
venir  raison, et mettre la ville en sa main, sans assaut, et qu'il
falloit avoir paix.  quoy ledit seigneur respondit: Comment,
Monseigneur, voulez-vous avoir la paix avec ce mauvais, faux, traistre
et desloyal, qui si faussement et mauvaisement a faict tuer vostre
frre? Lors le roy, aucunement desplaisant, luy dit: Du consentement
de beau fils d'Orlans, tout lui a est pardonn. Hlas, Sire,
rpliqua ledit seigneur, vous ne le verrez jamais vostre frre... Mais
le roy lui respondit assez chaudement: Beau cousin, allez-vous-en; je
le verray au jour du Jugement. Juvnal, p. 2-3.]

Il est dfendu de porter dsormais la bande d'Armagnac et la croix de
Bourgogne (4 sept. 1414).

La raction ne fut point arrte par cette paix. Les modrs, qui
avaient si imprudemment abandonn la rforme, eurent sujet de s'en
repentir. Les princes traitrent Paris en ville conquise. Les tailles
devinrent normes, et l'argent tait gaspill, donn, jet. Juvnal,
alors chancelier ayant refus de signer je ne sais quelle folie de
prince, on lui retira les sceaux. Toute modration dplut. La violence
gagna les meilleures ttes. Au service funbre qui fut clbr pour le
duc d'Orlans, Gerson prcha devant le roi et les princes; il attaqua
le duc de Bourgogne, avec qui l'on venait de faire la paix, et dclama
contre le gouvernement populaire (5 janvier 1415).

Tout le mal est venu, dit Gerson, de ce que le roi et la bonne
bourgeoisie ont t en servitude par l'outrageuse entreprise de gens
de petit tat... Dieu l'a permis afin que nous connussions la
diffrence qui est entre la domination royale et celle d'aucuns
populaires; car la royale a communment et doit avoir douceur; celle
du vilain est domination tyrannique et qui se dtruit elle-mme. Aussi
Aristote enseignoit-il  Alexandre: N'lve pas ceux que la nature
fait pour obir.--Le prdicateur croit reconnatre les divers ordres
de l'tat dans les mtaux divers dont se composait la statue de
Nabuchodonosor: L'tat de bourgeoisie, des marchands et laboureurs,
est figur par les jambes qui sont de fer et partie de terre, pour
leur labeur et humilit  servir et obir...; en leur tat doit tre
le fer de labeur et la terre d'humilit[433].

[Note 433: Jean Gerson.]

Le mme homme qui condamnait le gouvernement populaire dans l'tat, le
demandait dans l'glise. Donnons-nous ce curieux spectacle. Il peut
sembler humiliant pour l'esprit humain; il ne l'est pas pour Gerson
mme. Dans chaque sicle, c'est le plus grand homme qui a mission
d'exprimer les contradictions, apparentes ou relles, de notre nature;
pendant ce temps-l, les mdiocres, les esprits borns qui ne voient
qu'un ct des choses, s'y tablissent firement, s'enferment dans un
coin, et l triomphent de dire...

Ds qu'il s'agit de l'glise, Gerson est rpublicain; partisan du
gouvernement de tous. Il dfinit le concile: Une runion de toute
l'glise catholique, comprenant tout ordre hirarchique, _sans exclure
aucun fidle_ qui voudra se faire entendre. Il ajoute, il est vrai,
que cette assemble doit tre convoque par une autorit lgitime;
mais cette autorit n'est pas suprieure  celle du concile, puisque
le concile a droit de la dposer. Gerson ne s'en tint pas  la thorie
du rpublicanisme ecclsiastique; il fit donner suffrage aux simples
prtres dans le concile de Constance, et coopra puissamment  dposer
Jean XXIII[434].

[Note 434: V. les oeuvres de Gerson (d. Du Pin), surtout au tome
IV, et les travaux estimables de MM. Faugre, Schmidt et Thomassy. Je
parlerai ailleurs de ceux de MM. Gence, Gregori, Daunou, Onsyme
Leroy, et en gnral des crivains qui ont dbattu la question de
l'Imitation.]

Reprenons d'un peu plus haut. Avant que les griefs de l'tat fussent
signals par la remontrance de l'Universit et la grande ordonnance de
1413, ceux de l'glise l'avaient t par un violent pamphlet
universitaire, qui eut un bien autre retentissement. La remontrance,
l'ordonnance, ces actes mort-ns furent  peine connus hors de Paris.
Mais le terrible petit livre de Clmengis: _Sur la Corruption de
l'glise_, clata dans toute la chrtient. Peut-tre n'est-ce pas
exagrer que d'en comparer l'effet  celui de la _Captivit de
Babylone_, crite un sicle aprs par Luther.

De tout temps, on avait fait des satires contre les gens d'glise.
L'une des premires, et certainement l'une des plus piquantes, se
trouve dans un des Capitulaires de Charlemagne. Ces attaques,
gnralement, avaient t indirectes, timides, le plus souvent sous
forme allgorique. L'organe de la satire, c'tait le renard, _la bte_
plus sage que l'homme; c'tait le bouffon, _le fol_ plus sage que les
sages; ou bien enfin le diable, c'est--dire la _malignit_
clairvoyante. Ces trois formes o la satire, pour se faire pardonner,
s'exprime par les organes les plus rcusables, comprennent
toutes les attaques indirectes du moyen ge. Quant aux attaques
directes, elles n'avaient gure t hasardes jusqu'au XIIIe sicle
que par les hrtiques dclars, Albigeois, Vaudois, etc. Au XIVe
sicle, les laques, Dante, Ptrarque, Chaucer, lancrent contre Rome,
contre Avignon, des traits pntrants. Mais enfin, c'taient des
laques; l'glise leur contestait le droit de la juger. Ici, vers
1400, ce sont les Universits, ce sont les plus grands docteurs, c'est
l'glise, dans ce qu'elle a de plus autoris, qui censure, qui frappe
l'glise. Ce sont les papes eux-mmes qui se jettent au visage les
plus tristes accusations.

Ce dialogue, qui se prolongea entre Avignon et Rome pendant tout le
temps du schisme, n'en apprit que trop sur tous les deux. La fiscalit
surtout des deux siges, qui vendaient les bnfices longtemps avant
qu'ils ne vaquassent, cette vnalit famlique est caractrise par
des mots terribles: N'a-t-on pas vu, disent les uns, les courtiers du
pape de Rome courir toute l'Italie pour s'informer s'il n'y avait pas
quelque bnficier malade, puis bien vite dire  Rome qu'il tait
mort[435]? N'a-t-on pas vu ce pape, ce marchand de mauvaise foi,
vendre  plusieurs le mme bnfice, et la marchandise dj livre, la
proclamer encore et la revendre au second, au troisime, au quatrime
acheteur?--Et vous, rpondaient les autres, vous qui rclamez pour
le pape la succession des prtres, ne venez-vous pas au chevet de
l'agonisant rafler toute sa dpouille? Un prtre dj inhum a t
tir du spulcre, et le cadavre dterr pour le mettre  nu[436].

[Note 435: Et si aliquos invenerunt grotantes, tunc currebant ad
curiam romanam, et mortem talium intimabant.[TD-102] Theodor.  Niem, de
Schism.]

[TD-102: Et s'ils avaient dcouvert que certains taient malades, alors
ils couraient  la Curie romaine et les dclaraient morts.]

[Note 436: Ut inhumatus avulso monumento atque corrupto corpore
suis spoliis effossus privaretur.[TD-103] Appellatio Univers. Paris,  D.
Benedicto.]

[TD-103: afin que, dterr, le tombeau renvers et le corps dcompos,
il soit dpouill de ses vtements et priv de spulture.]

Ces furieuses invectives furent ramasses, comme en une masse, dans le
pamphlet de Clmengis, et cette masse lance de faon  craser
l'glise. Le pamphlet n'tait pas seulement dirig contre la tte,
tous les membres taient frapps. Pape, cardinaux, vques, chanoines,
moines, tous avaient leur part, jusqu'au dernier Mendiant.
Certainement Clmengis fit bien plus qu'il ne voulait. Si l'glise
tait vraiment telle, il n'y avait pas  la rformer; il fallait
prendre ce corps pourri et le jeter tout entier au feu.

D'abord l'effroyable cumul, jusqu' runir en une main quatre cents,
cinq cents bnfices, l'insouciance des pasteurs qui souvent n'ont
jamais vu leur glise; l'ignorance insolente des gros bonnets, qui
rougissent de prcher; l'arbitraire tyrannique de leur juridiction, au
point que tout le monde fuit maintenant le jugement de l'glise; la
confession vnale, l'absolution mercenaire: Que si, dit-il, on leur
rappelle le prcepte de l'vangile: _Donnez gratuitement, ainsi que
vous avez reu_, ils rpondent sans sourciller: Nous n'avons pas reu
gratis; nous avons achet, nous pouvons revendre[437].

[Note 437: Clemengis.]

Dans l'ardeur de l'invective, ce violent prtre aborde
hardiment mille choses que les laques auraient craint d'expliquer:
l'trange vie des chanoines, leurs quasi-mariages, leurs orgies parmi
les cartes et les pots, la prostitution des religieuses, la corruption
hypocrite des Mendiants qui se vantent de faire la besogne de tous les
autres, de porter seuls le poids de l'glise, tandis qu'ils vont de
maison en maison boire avec les femmes: Les femmes sont celles des
autres, mais les enfants sont bien d'eux[438].

[Note 438: Cum non suis uxoribus, licet spe cum suis parvulis.[TD-104]
Clmengis.]

[TD-104: avec des femmes qui ne sont pas les leurs, mais avec de jeunes
enfants qui sont souvent bien  eux.]

En repassant froidement ces virulentes accusations on remarque qu'il y
a dans le factum ecclsiastique de l'Universit, comme dans son factum
politique de 1413, plus d'un grief mal fond. Il tait injuste de
reprocher d'une manire absolue au pape, aux grands dignitaires de
l'glise, l'augmentation des dpenses. Cette augmentation ne tenait
pas seulement  la prodigalit, au gaspillage, au mauvais mode de
perception, mais bien aussi  _l'avilissement progressif du prix de
l'argent_, ce grand phnomne conomique que le moyen ge n'a pas
compris; de plus,  la _multiplicit_ croissante _des besoins_ de la
civilisation, au dveloppement de l'administration, au progrs des
arts, etc.[439]. La dpense avait augment, et quoique la production
et augment aussi, celle-ci ne croissait pas dans une proportion
assez rapide pour suffire  l'autre. La richesse croissait lentement,
et elle tait mal rpartie. L'quilibre de la production et de la
consommation avait peine  s'tablir.

[Note 439: Clmengis s'tonne de ce qu'un monastre qui
nourrissait primitivement cent moines n'en nourrit plus que dix (p.
19). Qui ne sait combien en deux ou trois sicles changent et le prix
des choses et le nombre de celles qu'on juge ncessaires? Pour ne
parler que d'un sicle, quelle grande maison pourrait tre dfraye
aujourd'hui d'aprs le calcul que madame de Maintenon fait pour celle
de son frre? Voir, entre autres ouvrages, une brochure de M. le comte
d'Hauterive: Faits et observations sur la dpense d'une des grandes
administrations, etc.; deux autres brochures de M. Eckard: Dpenses
effectives de Louis XIV en btiments au cours du temps des travaux et
leur valuation, etc.]

Un autre grief de Clmengis, et le plus grand sans doute aux yeux des
universitaires, c'est que les bnfices taient donns le plus souvent
 des gens fort peu thologiens, aux cratures des princes, du pape,
aux lgistes surtout. Les princes, les papes, n'avaient pas tout le
tort. Ce n'tait pas leur faute si les laques partageaient alors avec
l'glise ce qui avait fait le titre et le droit de celle-ci au moyen
ge, l'_esprit_, le pouvoir spirituel. Le clerg seul tait riche, les
rcompenses ne pouvaient gure se prendre que sur les biens du clerg.

Clmengis lui-mme fournit une bonne rponse  ses accusations. Quand
on parcourt le volumineux recueil de ses lettres, on est tonn de
trouver dans la correspondance d'un homme si important, de l'homme
d'affaires de l'Universit, si peu de choses positives. Ce n'est que
vide, que gnralits vagues. Nulle condamnation plus dcisive de
l'ducation scolastique.

Les contemporains n'avaient garde de s'avouer cette pauvret
intellectuelle, ce desschement de l'esprit. Ils se flicitaient de
l'tat florissant de la philosophie et de la littrature.
N'avaient-ils pas de grands hommes, tout comme les ges antrieurs?
Clmengis tait un grand homme, d'Ailly tait un grand homme[440], et
bien d'autres encore, qui dorment dans les bibliothques et mritent
d'y dormir.

[Note 440: Je ne veux pas contester le mrite rel de ces deux
personnages, qui furent tout  la fois d'minents docteurs et des hommes
d'action. D'Ailly fut l'une des gloires de la grande cole gallicane du
collge de Navarre; il y forma Clmengis et Gerson. Clmengis est un bon
crivain polmique, mordant, amusant, _sal_ (comme aurait dit
Saint-Simon). V. le tableau qu'il fait de la servitude et de la
servilit du pape d'Avignon, dans le livre de la Corruption de l'glise
(p. 26). La conclusion du livre est trs-loquente. C'est une apostrophe
au Christ; les protestants peuvent y voir une prophtie de la Rforme:
Si tuam vineam labruscis senticosisque virgultis palmites suffocantibus
obseptam, infructiferam, vis ad naturam reducere, quis melior modus id
agendi, quam inutiles stirpes eam sterilem efficientes qu falcibus
amputat pullulant, radicitus evellere, vineamque ipsam aliis agricolis
locatam novis rursum aut feracibus et fructiferis palmitibus
inserere?... Hc non nisi exigua sunt dolorum _initia_ et suavia qudam
eorum qu supersunt _prludia_. Sed tempus erat, ut portum, ingruente
jam tempestate, peteremus, nostrque in his periculis saluti
consuleremus, ne tanta procellarum vis, qu laceram Petri naviculam
validiori turbinis impulsu, quam ullo alias tempore _concussura est_, in
mediis nos fluctibus, cum his qui merito naufragio perituri sunt,
absorbeat.[TD-105] Nic. Clemeng, De corrupto Ecclesiam statu, t. I, p.
28.]

[TD-105: Si tu veux rgnrer ta vigne strile et asphyxie par des
sauvageons et des ronces pleines d'pines qui en touffent les sarments,
quelle meilleure faon de le faire que d'arracher jusqu' la racine ces
rejets inutiles qui quand on les lague  la serpe se multiplient en la
rendant strile, et, dans cette vigne que tu loueras  d'autres
vignerons, de greffer des sarments, soit nouveaux, soit dj fertiles et
fructifres,... Ce sont l les dbuts, plutt brefs, des douleurs et de
doux prludes  ce qui va leur succder. Mais, la tempte s'tant dj
leve, il n'est que temps pour nous de chercher  regagner le port et
dans ce pril de songer  notre salut, afin d'viter que la force de
l'ouragan, qui va bientt branler la nef de Pierre malmene par le choc
de ce tourbillon  la puissance jusqu'alors inconnue, ne nous
engloutisse au sein des flots, avec ceux qui vont mourir dans un
naufrage bien mrit.]

L'esprit humain se mourait d'ennui. C'tait l son mal. Cet ennui
tait une cause indirecte, il est vrai, mais relle de la corruption
de l'glise. Les prtres excds de scolastique, de formes vides, de
mots o il n'y a rien pour l'me, ils la donnaient au corps, cette me
dont ils ne savaient que faire. L'glise prissait par deux causes en
apparence contraires, et dont pourtant l'une expliquait l'autre:
subtilit, strilit dans les ides, matrialit grossire dans les
moeurs.

Tout le monde parlait de rforme. Il fallait, disait-on, rformer le
pape, rformer l'glise; il fallait que l'glise, sigeant en concile,
ressaisit ses justes droits. Mais transporter la rforme du pape au
concile, ce n'tait gure avancer. De tels maux sont au fond des mes:
In culpa est animus.[TD-106] Un changement de forme dans le gouvernement
ecclsiastique, une rforme ngative ne pouvait changer les choses; il
et fallu l'introduction d'un lment positif, un nouveau principe
vital, une tincelle, une ide.

[TD-106: L'me est dans le pch.]

Le concile de Pise crut tout faire, en condamnant par contumace les
deux papes qui refusaient de cder, en les dclarant dchus, en
faisant pape un frre mineur, un ancien professeur de l'Universit de
Paris. Ce professeur, qui tait Mineur avant tout, se brouilla bien
vite avec l'Universit. Au lieu de deux papes, on en eut trois; ce fut
tout.

Ceux qui aiment les satires liront avec amusement le piquant
rquisitoire du concile contre les deux papes rfractaires[441]. Cette
grande assemble du monde chrtien comptait vingt-deux cardinaux,
quatre patriarches, environ deux cents vques, trois cents abbs, les
quatre gnraux des ordres Mendiants, les dputs de deux cents
chapitres, de treize universits[442], trois cents docteurs, et les
ambassadeurs des rois; elle sigeait dans la vnrable glise
byzantine de Pise,  deux pas du Campo-Santo. Elle n'en couta pas
moins avec complaisance le factieux rcit des ruses et des
subterfuges par lesquels les deux papes ludaient depuis tant d'annes
la cession qu'on leur demandait. Ces ennemis acharns s'entendaient au
fond  merveille. Tous deux,  leur exaltation, avaient jur de cder.
Mais ils ne pouvaient, disaient-ils, cder qu'ensemble, qu'au mme
moment: il fallait une entrevue. Pousss l'un vers l'autre par leurs
cardinaux, ils trouvaient chaque jour de nouvelles difficults. Les
routes de terre n'taient pas sres; il leur fallait des
saufs-conduits des princes. Les saufs-conduits arrivaient-ils? ils ne
s'y fiaient pas. Il leur fallait une escorte, des soldats  eux.
D'ailleurs, ils n'avaient pas d'argent pour se mettre en route; ils en
empruntaient  leurs cardinaux. Puis, ils voulaient aller par mer: il
leur fallait des vaisseaux. Les vaisseaux prts, c'tait autre chose.
On parvint un moment  les approcher un peu l'un de l'autre. Mais il
n'y eut pas moyen de leur faire faire le dernier pas. L'un voulait que
l'entrevue et lieu dans un port, au rivage mme; l'autre avait
horreur de la mer. C'taient comme deux animaux d'lment diffrent,
qui ne peuvent se rencontrer[443].

[Note 441: Concilium Pisanum[TD-107], ap. Concil. d. Labbe et Cossart,
1671; t. XI, pars II, p. 2172 et seq.]

[TD-107: Le concile de Pise.]

[Note 442: Les Universits de Bologne, d'Angers, d'Orlans, de
Toulouse mme, avaient fini par se runir contre les papes  celle de
Paris.]

[Note 443: Habentes facies diversas..., sed caudas habent ad invicem
colligatas, ut de vanitate conveniant.[TD-108] Ibidem, p. 2183.--...
Volebat unum pedem tenere in aqua et alium in terra.[TD-109] Ibidem, p.
2,184.]

[TD-108: Les visages opposs, ils ont en revanche leurs queues soudes
l'une  l'autre, si bien qu'ils peuvent s'entendre dans leurs
vantardises.]

[TD-109: ...Il voulait garder un pied dans l'eau et un autre sur
terre.]

Benot XIII, l'Aragonais, finit par jeter le masque, et dit qu'il
croirait pcher mortellement, s'il acceptait la voie de
_cession_[444]. Et peut-tre tait-il sincre. _Cder_, c'tait
reconnatre comme suprieure l'autorit qui imposait la cession,
c'tait subordonner la papaut au concile, changer le gouvernement de
l'glise de monarchie en rpublique. tait-ce bien au milieu d'un
branlement universel du monde qu'il pouvait toucher  l'unit qui, si
longtemps, avait fait la force du grand difice spirituel, la clef de
la vote? Au moment o la critique touchait  la lgende lgislative
de la papaut, lorsque Valla levait les premiers doutes sur
l'authenticit des dcrtales[445], pouvait-on demander au pape
d'aider  son abaissement, de se tuer de ses propres mains?

[Note 444: Lorsqu'on lui apprit que la France avait dclar sa
_soustraction d'obdience_, il dit avec beaucoup de dignit:
Qu'importe? Saint Pierre n'avait pas ce royaume dans son obdience.]

[Note 445: Non-Seulement Valla, mais Gerson, dans son ptre De
modis uniendi ac reformandi Ecclesiam, p. 166. Sur Valla, lire un
article excellent de la Biographie universelle (par M. Viguier), t.
XLVII, p. 345-353.--Des papes ont permis  Ballerini de critiquer, 
Rome mme, les fausses dcrtales. Pourquoi ne les ont-ils pas
rvoques? Pour la mme raison que les rois de France n'ont pas
rvoqu les fables politiques relatives aux douze pairs de
Charlemagne, ni les Empereurs celles qui se rattachent  l'origine des
cours Weimiques, etc. Telle est la rponse de l'ingnieux M. Walter,
Walter, Lehrbuch des Kirchenrechts, Bonn, 1829, p. 161.]

Il faut le dire. Ce n'tait pas une question de forme, mais bien de
fond et de vie. Monarchie ou rpublique, l'glise et t galement
malade. Le concile avait-il en lui la vie morale qui manquait au pape?
les rformateurs valaient-ils mieux que le rform? le chef tait
gt, mais les membres taient-ils sains? Non, il y avait, dans les
uns et dans les autres, beaucoup de corruption; tout ce qui
constituait le pouvoir spirituel tendait  se matrialiser,  n'tre
plus _spirituel_. Et cela venait principalement, nous l'avons dit, de
l'absence des ides, du vide immense qui se trouvait dans les esprits.

C'en tait fait de la scolastique. Raimond Lulle l'avait ferme par sa
machine  penser; puis Ockam en refusant la ralit aux universaux, en
replaant la question au point o l'avait laisse Abailard.

Raimond Lulle pleura aux pieds de son _Arbor_[446], qui finissait la
scolastique. Ptrarque pleura la posie. Les grands mystiques d'alors
avaient de mme le sentiment de la fin. Le XIVe sicle voit passer ces
derniers gnies; chacun d'eux se tait, s'en va, teignant sa lumire:
il se fait d'paisses tnbres.

[Note 446: Voir la curieuse prface. Raymundi Lullii Majoricensis,
illuminati patris, Arbor scienti. Lugduni, 1636, in-4{o} p. 2 et 3.]

Il ne faut pas s'tonner si l'esprit humain s'effraye et s'attriste.
L'glise ne le console pas. Cette grande pouse du moyen ge avait
promis de ne pas vieillir, d'tre toujours belle et fconde, de
_renouveler_[447] toujours, de sorte qu'elle occupt sans cesse
l'inquite pense de l'homme, l'inpuisable activit de son coeur.
Cependant elle avait pass de la jeune vitalit populaire aux
abstractions de l'cole,  saint Thomas[448]. Dans sa tendance vers
l'abstrait et le pur, la religion spiritualiste refusait peu  peu
tout autre aliment que la logique. Noble rgime, mais sobre, et qui
finit par se composer de ngations. Aussi elle allait maigrissant;
maigreur au XIVe sicle, consomption au XVe, effrayante figure de
dprissement et de phthisie, comme vous la voyez,  la face creuse,
aux mains transparentes du Christ maudissant d'Orcagna.

[Note 447: Ce verbe, employ comme neutre, avait bien plus de
grce. Je crois qu'on y reviendra. V. Charles d'Orlans (p. 48): Tous
jours sa beaut _renouvelle_. Et Eustache Deschamps (p. 99): De jour
en jour votre beaut _renouvelle_.]

[Note 448: Saint Thomas, comme Albert le Grand, fait profession de
partir toujours d'un texte, de commenter, rien de plus. Que sera-ce
s'il est dmontr qu'ils n'ont pas eu de texte srieux, qu'ils ont
march constamment sur le chemin peu solide, perfide, des traductions
les plus infidles, et cela sans s'apercevoir que tel prtendu passage
d'Aristote, par exemple, est antiaristotlique. V. Renaissance,
Introduction (1860).]

       *       *       *       *       *

Telles taient les misres de cet ge, ses contradictions. Rduit au
formalisme vide, il y plaait ses esprances. Gerson croyait tout
gurir en ramenant l'glise aux formes rpublicaines, au moment mme
o il se dclarait contre la libert dans l'tat. L'exprience du
concile de Pise n'avait rien appris. On allait assembler un autre
concile  Constance, y chercher la quadrature du cercle religieux et
politique: lier les mains au chef que l'on reconnat infaillible, le
proclamer suprieur, en se rservant de le juger au besoin.

Ce tribunal suprme des questions religieuses devait aussi dcider une
grande question de droit. Le parti d'Orlans, celui de Gerson, voulait
y faire condamner la mmoire de Jean Petit, son apologie du duc de
Bourgogne, et proclamer ce principe qu'aucun intrt, aucune
ncessit politique n'est au-dessus de l'humanit. C'et t une
grande chose, si, dans l'obscurcissement des ides, on ft revenu aux
sentiments de la nature.

La France semblait tout entire  ces ternels problmes; on et dit
qu'elle oubliait le temps, la ralit, sa rforme, son ennemi.

Au moment o l'Anglais allait fondre sur elle, trange proccupation,
un grand politique d'alors pense que si le royaume doit craindre,
c'est du ct de l'Allemagne et du duc de Lorraine[449]. Lorsqu'on
vint avertir Jean sans Peur que les Anglais, dbarqus depuis prs de
deux mois, taient sur le point de livrer  l'arme royale une grande
et dcisive bataille, les messagers le trouvrent dans ses forts de
Bourgogne[450].

[Note 449: Licet quis, contemnendum esse, quantum ad bella pertinet,
_ducem Lotharingi_, nec tantis pollere viribus, ut domui audeat Franci
bellum inferre, non parvus debet hostis videre quem Deus excitat et
propter aliorum adjuvat facinora.[TD-110] Nic. Clemengis, t. II, p.
257.--On voit de mme dans les lettres de Machiavel qu' la veille
d'tre conquise par les Espagnols, l'Italie ne craignait que les
Vnitiens. Il crit aux magistrats de Florence: Vos Seigneuries m'ont
toujours dit que la libert de l'Italie n'avait  craindre que Venise.
Machiavel, lettre de fvrier ou mars 1508.]

[TD-110: Mme si pour eux, en tout ce qui concerne la guerre, le duc de
Lorraine peut tre nglig et ne dtient pas assez d'armes pour oser
attaquer notre patrie la France, on ne doit pas sous-estimer un ennemi
que Dieu encourage et aide en raison des crimes commis par d'autres.]

[Note 450: Peut-tre y avait-il moins d'insouciance que de
connivence. On jugera.]

Sous prtexte de la chasse, il s'tait rapproch de Constance, rvant
toujours  Jean Petit et  son vieux crime, inquiet du jugement que le
concile allait rendre, et, en attendant, vivant sous la tente au
milieu des bois, et prtant l'oreille aux voix des cerfs qui bramaient
la nuit[451].

[Note 451: Le duc de Bourgogne, qui longtemps n'avoit demour ni
sjourn en son pays de Bourgogne, et qui vouloit bien avoir ses
plaisirs et soullas, se advisa que pour mieux avoir son dduit de la
chasse des cerfs, et les ouyr bruire par nuit, il se logeroit dedans
la forest d'Argilly, qui est grande et le. Lefebvre de Saint-Remy.]


FIN DU CINQUIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES


  LIVRE VI


  CHAPITRE IV                                                    Pages.

  CHARLES V. 1364-1380. EXPULSION DES ANGLAIS                        1

  1364. Charles V, le Sage                                           1

        L'Anglais, le Navarrais, les Compagnies                      2

        Bertrand Duguesclin                                          3

        Bataille de Cocherel                                         6

  1365. Bataille d'Auray; mort de Charles de Blois                   7

        Ordonnances de Charles V                                    10

        Guerre de don Enrique de Transtamare contre son frre don
          Pdre le Cruel                                            11

  1366. Duguesclin  la tte des Compagnies                         13

        Le pape ranonn  Avignon                                  14

        Don Pdre quitte l'Espagne; est rtabli par les Anglais     15

  1367. Bataille de Najara; Duguesclin prisonnier                   16

        Les Compagnies, mal payes, se jettent sur la France        18

        Duguesclin recouvre la libert                              19

  1368. Le midi mcontent des Anglais                               20

  1369. Dfections                                                  21

        Le prince de Galles cit devant la cour des Pairs           22

        Charles recouvre son influence                              23

        Duguesclin replace don Enrique sur le trne de Castille;
          don Pdre vaincu  la bataille de Monteil                 23

        Charles V confisque l'Aquitaine                             24

  1370. Les Anglais traversent la France; mort de Jean Chandos      26

        Charles V se concilie le roi de Navarre et le roi d'cosse  27

        Le prince de Galles prend Limoges d'assaut                  29

        Duguesclin conntable                                       30

        Le duc de Bretagne prend parti pour les Anglais; il est
          chass par les Bretons                                    31

  1370-1373. Le roi de Castille envoie une flotte  Charles V.
        Prise de La Rochelle                                        32

        Les Anglais battus partout                                  32

        Le duc de Lancastre traverse de nouveau la France.          33

  1374. Les Gascons se livrent  la France                          34

  1376. L'Angleterre veut la paix; _le bon parlement_               35

        Mort du prince de Galles                                    36

  1377. Mort d'douard; Alice Perrers                               36

        Charles V marie son frre le duc de Bourgogne, 
          l'hritire de Flandre                                    37

  1378. Le roi de Navarre traite avec les Anglais, Charles V le
          prvient                                                  38

        La France releve dans l'opinion de l'Europe                39

        Monuments de Charles V. Bastille. Htel Saint-Paul          40

        Vie prive de Charles V                                     42

        Astrologues                                                 43

        Sagesse de Charles V; sa prvoyance                         43

        Mauvais tat des finances du roi; puissance des Juifs       45

        Richesse, juridiction du clerg                             46

        Rgales, annates, rserves                                  49

        Corruption de l'glise                                      50

        Grand schisme. Urbain VI, Clment VII                       53

        Charles V ne peut faire reconnatre son pape dans la
          chrtient                                                54

  1379. Rvoltes du Languedoc                                       56

        Rvoltes de la Flandre                                      57

        Rvoltes de la Bretagne                                     59

  1380. Mort de Duguesclin                                          61

        Mort de Charles V                                           62

        Son gouvernement                                            63

        Caractre prosaque du XIVe sicle                          66

        Froissart. Jehan _le bon berger_, etc.                      67

        Situation difficile et contradictoire o se trouve la
          chrtient. Folie de Charles VI et de la plupart des
          princes de cette poque                                   69


  LIVRE VII


  CHAPITRE PREMIER

  JEUNESSE DE CHARLES VI. 1380-1383                                 73

        Caractre gnral de l'poque: oubli, confusion d'ides,
          vestige; costumes bizarres, etc.                          73

        tat de l'Europe                                            83

        Force et faiblesse de la France. Les oncles de Charles VI   84

  1380-1381. Rgence, sacre; impts, rvolte                        85

        Procs du prvt Aubriot                                    87

  1382. Nouvelle rvolte, maillotins                                88

        Expdition du roi d'Anjou en Italie                         90

        Expdition du duc de Bourgogne et du roi en Flandre         92

        Soulvements de Languedoc, d'Angleterre, d'Italie           92

        Soulvement de Flandre                                      94

        (27 nov.). Bataille de Roosebeke                            98

  1383. Punition de Paris, suppression du prvt des marchands,
          etc.                                                     101


  CHAPITRE II

  SUITE. 1384-1391                                                 105

  1384. (18 dc). Le duc de Bourgogne devient comte de Flandre     107

  1386. Il dcide les expditions d'Angleterre                     108

  1388.      --           --      de Gueldre                       111

  1389. Les ducs de Berri et de Bourgogne renvoys. Gouvernement
          des _Marmousets_, Clisson, La Rivire; etc.              114

  1389-1392. Prodigalits du jeune roi, ftes, voyage du midi      115

        Corruption du temps; scepticisme et superstition;
          alchimie                                                 122

        Paris: Saint-Jacques-la-Boucherie,
          Flamel; Saint-Jean-en-Grve, Gerson                      123


  CHAPITRE III

  FOLIE DE CHARLES VI. 1392-1400                                   129

  1392. (13 juin). Assassinat de Clisson                           130

        (5 aot). Expdition de Bretagne; folie du roi             133

        Tentatives pour rtablir la paix de l'glise               141

  1396. Trve avec l'Angleterre; Richard II, gendre de Charles VI  142

        Croisade contre les Turcs, dfaite de Nicopolis            143

  1398. Richard II renvers par Henri de Lancastre                 148

  1399.-1400. Rechutes de Charles VI; cabale, sorcellerie          153

        Cartes  jouer, mystres                                   158


  LIVRE VIII


  CHAPITRE PREMIER

  LE DUC D'ORLANS, LE DUC DE BOURGOGNE.--MEURTRE DU DUC
  D'ORLANS. 1400-1407                                             163

  1400-1401. Louis d'Orlans, frre de Charles VI; esprit de la
          Renaissance                                              164

        Jean sans Peur, fils du duc de Bourgogne, Philippe le
          Hardi                                                    169

        Politique de la maison de Bourgogne                        171

        L'intrt flamand lie cette maison  l'Angleterre          172

        Elle aide  l'lvation de Lancastre                       175

        Le duc d'Orlans achte le Luxembourg                      178

        Lutte du duc de Bourgogne et du duc d'Orlans              178

  1402. Le duc de Bourgogne rclame en faveur du peuple contre
          les impts                                               179

        Gouvernement impopulaire du duc d'Orlans; il se dclare
          pour le pape d'Avignon; ses tentatives contre
          l'Angleterre                                             181

  1404. Mort du duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, Jean sans
          Peur                                                     184

        Jean sans Peur encourage le peuple  refuser l'impt       188

  1405. Louis d'Orlans et Jean sans Peur; deux armes autour de
          Paris                                                    194

  1406. Fausse paix; guerre contre les Anglais sans rsultat       199

        Irritation de Paris et de l'Universit contre le duc
          d'Orlans                                                201

  1407. (23 nov.). Jean sans Peur le fait assassiner               214


  CHAPITRE II

  LUTTE DES DEUX PARTIS.--CABOCHIENS.--ESSAIS DE RFORME DANS
  L'TAT ET DANS L'GLISE. 1408-1414                               216

  1407. Fuite de Jean sans Peur                                    230

        (10 dc). La veuve de Louis d'Orlans demande justice      231

  1408. Retour de Jean sans Peur et son apologie, par Jean Petit,
          docteur de l'Universit                                  234

        Triomphe de l'Universit sur la juridiction royale         242

        Elle prononce l'exclusion des deux papes                   244

        (23 sept.). Victoire de Jean sans Peur et de Jean sans
          Piti sur les Ligeois                                   247

  1409  (9 mars). Jean sans Peur exige que les fils de Louis
          d'Orlans lui promettent amiti; paix de Chartres.       252

        Le ngociateur de cette paix, Montaigu, est mis  mort     254

        Jean sans Peur essaye de rformer l'tat                   257

  1410  (1er nov.). Les ducs d'Orlans et de Berri viennent en
          armes jusqu' Bictre; ils sont obligs de traiter: paix
          de Bictre                                               260

        La France du sud-ouest envahit la France du nord           264

        Armagnac, beau-pre du duc d'Orlans                       269

  1411  (1er sept.). Jean sans Peur appelle les Anglais contre
          les Armagnacs et assige Bourges                         273

  1412  (18 mai). Le parti d'Orlans et Armagnac appelle les
          Anglais                                                  275

        (14 juill.). Jean sans Peur oblig de traiter; paix de
          Bourges                                                  276

        Impuissance des deux partis                                277


  CHAPITRE III

  ESSAIS DE RFORME DANS L'TAT ET DANS L'GLISE.--CABOCHIENS
  DE PARIS; GRANDE ORDONNANCE.--CONCILE DE PISE. 1409-1414         280

  1413  (janv.). Le duc de Bourgogne assemble les tats
          inutilement                                              280

        Le Parlement se rcuse                                     282

        L'Universit entreprend la rforme de l'tat               287

        (28 avril). La Bastille est assige par le peuple         291

        Puissance des bouchers                                     292

        Ils veulent rformer d'abord la famille royale, le
          dauphin                                                  294

        Ils se font livrer les courtisans du dauphin               296

        Tyrannie des corcheurs                                    301

        (22 mai). Nouvel enlvement des seigneurs et courtisans    304

        (25 mai). Promulgation de la grande _ordonnance de
          rforme_                                                 306

        Quels en ont t les auteurs?                              309

        (mai-juillet). Gouvernement violent des cabochiens,
          emprunt forc, etc.                                      315

        (21 juill.). Raction                                      317

        (5 sept.). L'ordonnance annule                            320

  1414. (10 fvr.). Le duc de Bourgogne dclar rebelle            321

        (4 sept.). Sige, trait d'Arras; la raction convaincue
          d'impuissance  son tour                                 322

  1415. (5 janv.). Sermon de Gerson contre le gouvernement
          populaire                                                322

        Affaires ecclsiastiques; livre de Clmengis sur la
          Corruption de l'glise                                   324

  1409. Inutilit du concile de Pise                               330

        Pauvret intellectuelle de l'poque                        333


PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr) rue J.-J. Rousseau, 61.

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End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1364-1415 (Volume
5/19), by Jules Michelet

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