The Project Gutenberg EBook of La Mission Marchand, by Paul d'Ivoi

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Title: La Mission Marchand
       (Congo-Nil)

Author: Paul d'Ivoi

Release Date: September 13, 2012 [EBook #40750]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MISSION MARCHAND ***




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conserve et n'a pas t harmonise.




La Mission Marchand

(CONGO-NIL)

  [Illustration: LE COMMANDANT MARCHAND]




     _Les Grands Explorateurs_

     PAUL D'IVOI

     La Mission
     Marchand

     (CONGO--NIL)143

     [Illustration: logo]

     PARIS
     FAYARD FRRES, DITEURS
     78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78




A M. LE COLONEL BINGER


_Ddier  un hros de l'exploration africaine, ce livre qui relate
l'histoire d'un autre hros du Continent noir, c'est, me semble-t-il,
runir deux frres d'armes dans une mme pense._

_Et c'est ce que je fais avec le respect profond, avec l'immense
tendresse que je ressens pour tous ceux qui sont alls l-bas,
faucheurs de France, faire la moisson d'honneur._

     PAUL D'IVOI.

     _28 mai 1899_




AVANT-PROPOS


Dans ces vingt dernires annes, les Europens se sont partag
l'Afrique.

Deux peuples surtout ont russi  se faire la part large: l'Anglais et
le Franais.

Le premier occupa le Sud de l'Afrique, du Cap de Bonne-Esprance aux
grands Lacs; puis il s'implanta au Nord-Est du Continent noir,
occupant _effectivement_ l'Egypte et _nominalement_ la Nubie.

La France, elle, appuye au Nord sur sa vieille colonie algrienne; 
l'Ouest, sur ses tablissements du Sngal et du golfe de Guine,
tendit son influence sur la plus grande partie du bassin du Niger,
conquit la cte d'Ivoire, le Dahomey, le Congo, tandis qu'
l'extrmit oppose de la terre africaine, elle plantait son drapeau 
Obock, Djibouti et Tadjourah.

Tout naturellement la Grande-Bretagne devait tre tente de runir
l'Egypte au Cap, et la France de joindre le Soudan et le Gabon au
territoire d'Obock.

De l, deux mouvements d'expansion, _perpendiculaires l'un  l'autre_
et appels fatalement  se contrecarrer.

Si les soldats et fonctionnaires de la Rpublique soudaient l'Ouest
africain  l'Hinterland d'Obock, les Saxons se trouvaient coups du
Cap; si, au contraire, les sujets de S. M. la Reine Victoria pouvaient
faire leur troue, l'importance de nos tablissements de Tadjourah
tait considrablement diminue, et la libert de l'Abyssinie, _notre
allie naturelle_, tait compromise.

Voil pourquoi l'on organisa la mission Congo-Nil. La route de
pntration des Anglais vers le Sud ne pouvait tre, de par la
configuration du pays, que le lit du fleuve autrefois rougi par Mose.
Donc une mission, partie du Congo et venant occuper une agglomration
quelconque sur les berges nilotiques, assurait le succs de la France
dans cette course aux territoires.

Par malheur, la chose une fois dcide en principe, on hsita
beaucoup.

Le commandement fut d'abord donn, puis retir au lieutenant-colonel
Monteil, lequel, pour se venger--se venger ainsi qu'il convient  un
officier de grand mrite et de grand coeur--excuta cette marche de
4.000 kilomtres, admire par tous, qui le conduisit, de l'Atlantique
au lac Tchad et du lac Tchad  la Mditerrane.

Enfin, au dbut de l'anne 1896, le commandant Marchand[1] fut dsign
pour former et diriger la mission.

  [1] Marchand tait seulement capitaine  cette poque; il
  n'obtint le quatrime galon qu' son arrive  Fachoda.

  Toutefois, dans le rcit, nous l'appellerons commandant, parce que
  tel est le _titre_ donn aux chefs de mission, quel que soit leur
  _grade_.

Nous n'avons point l'intention de suivre pas  pas l'hroque
explorateur. Nous voulons seulement utiliser nos correspondances
particulires, pour relater, d'aprs les acteurs mmes du drame, les
principales tapes d'une expdition qu'en des temps moins prosaques,
les potes eussent chante.

     28 mai 1899.

     PAUL D'IVOI.




La Mission Marchand

(CONGO-NIL)




_AVERTISSEMENT_


_Un mot de prambule s'impose. La traverse de l'Afrique par la
colonne Marchand a dur trois annes._

_Elle a eu ses pripties romanesques que nous raconterons sans rien
exagrer, sans rien attnuer. Les pisodes qui vont suivre sont, nous
le garantissons, strictement conformes  la vrit._

_C'est du reste dans des rapports anglais que nous avons puis. Les
termes des conversations ne sont pas textuels, cela est certain, mais
les ides ont rellement t exprimes dans les circonstances que nous
rapportons._




CHAPITRE PREMIER

A LOPOLDVILLE


--Ainsi, Jane, vous tes certaine que ces Franais veulent atteindre
le Nil.

--Oui, mon cher pre, _ils veulent ainsi_.

--Vous tenez vos renseignements de source certaine?

--Absolument certaine.

--Puis-je vous _demander votre source_?

--Non, mon pre; il n'est pas convenable qu'une jeune personne confie
certaines choses  ses parents. Tout ce qu'il est juste et dcent de
vous dire, c'est que vous pouvez tenir pour absolument vridiques mes
affirmations.

Ces rpliques s'changeaient, le 8 novembre 1896, entre mister Bright,
_agent libre_ anglais et sa fille, miss Jane, gracieuse personne qui,
lorsque la bizarrerie de son caractre le permettait, rsidait auprs
de ce personnage  Lopoldville, _alias_ Stanleypool, capitale de
l'immense territoire connu sous les noms de Congo belge ou d'Etat
indpendant du Congo.

Un mot d'explication est ici ncessaire.

L'Angleterre, indpendamment de ses agents consulaires officiels,
entretient  l'tranger des _agents libres_.

Ceux-ci, n'ayant aucune attache gouvernementale, peuvent tre
dsavous quand les circonstances l'exigent.

De l, pour eux, une libert de mouvements absolue.

Ils peuvent tout dire, tout faire, tout oser, sans engager la
responsabilit mtropolitaine, et ils usent de cette facult, avec un
sans-gne, avantageux pour Albion, mais extrmement prjudiciable aux
intrts des nations _amies_, que leur mauvaise toile place sur le
chemin du peuple mercantile par excellence.

Mister Bright et la jolie Jane taient debout sur le dbarcadre en
pilotis, tabli sur la rive gauche du Congo.

En cet endroit le fleuve s'largit en un lac circulaire.

Au loin, en face d'eux, ils apercevaient les quelques maisons et
cabanes dont l'ensemble forme la station franaise de Brazzaville.

Les comptoirs de la maison Daumos, entours de plantations de
goyaviers, d'avocatiers ou arbres  beurre, dont les fruits violets
contiennent une pulpe grasse assez semblable au beurre d'Isigny,
s'alignaient avec leur wharf de bois, au bord mme du fleuve.

Les Anglais braquaient leurs lorgnettes sur ce point, au voisinage
duquel des noirs de la race Obamba, les plus beaux de formes et de
visage de tout le Congo franais, travaillaient  l'dification d'un
vaste hangar.

--Voil bien les trois vapeurs, grommelait Bright avec des grimaces
mcontentes: _le Faidherbe_, _le Duc-d'Uzs_, _la Ville-de-Bruges_....

--Et les trois chalands en aluminium, continua sa fille,

--Ainsi que les deux chalands en acier et la flottille de pirogues. Il
n'y a pas  en douter. L'expdition qui a motiv de tels prparatifs
doit tre longue et lointaine.

--Le Nil, mon cher pre, je vous l'ai affirm.

--Je vous crois, Jane, je vous crois. Je sais par exprience combien
votre tte est solide. Et ces gens doivent remonter le Congo,
l'Oubanghi?

--Oui.

--Et aprs?

--J'ai cru comprendre qu'une fois arrivs  la limite des eaux
navigables ils se dirigeraient vers le Nord jusqu' Dem-Ziber, puis
inflchiraient leur marche vers l'Est en contournant les marcages du
Bahr-el-Ghazal par les provinces mridionales du Kordofau, en vue
d'atteindre le Nil  hauteur de la bourgade de Fachoda.

Bright leva les bras au ciel.

--C'est une tentative insense. Il y a quatre-vingt-dix-neuf chances
sur cent pour chouer.....

--C'est aussi mon avis, dit tranquillement la blonde miss.

--Alors, il vous semble, comme  moi, que ces Franais sont fous.

Jane secoua la tte:

--Permettez. Ici, mon avis diffre du vtre.

--Quoi! vraiment?... avec quatre-vingt-dix-neuf chances d'insuccs...

--De votre aveu mme, mon pre, il en reste une de russite. Ils la
tentent, audacieux sans doute, mais non fous.

--Vous les dfendez  prsent?

--Pas le moins du monde.

Et avec un sourire ironique:

--Je vous apporte les renseignements les plus prcis; je vous donne le
moyen de contrarier tous leurs projets, et vous appelez cela les
dfendre... Vraiment, mon pre, vous tes plus royaliste que la reine
et plus anglais qu'il ne convient... mme  un agent libre de
l'Angleterre.

Mister Bright ne rpondit pas.

Tandis qu'il discutait avec sa fille, plusieurs personnes taient
arrives sur le quai.

Elles regardaient aussi.

C'taient des colons, des soldats belges, en vestons et d'jalou
(longs jupons qui remplacent le pantalon) blancs, n'ayant d'attribut
militaire que le solaco (casque de toile) orn d'un liser noir, jaune
et rouge, couleurs nationales belges.

Puis quelques Pahouins Sotos de la rive gauche, au torse nu, les
hanches serres par le caleon large descendant  mi-cuisse.

Tous ces gens avaient des oreilles auxquelles il tait inutile de
confier ses sentiments secrets.

Aussi, M. Bright appliqua ses jumelles sur ses yeux et se remit 
observer ce qui se passait de l'autre ct du fleuve.

Son attention d'ailleurs tait justifie.

Depuis la veille, la mission Marchand tait concentre  Brazzaville.

Ce n'avait pas t sans peine, et l'odysse de la petite troupe avait
t marque par les pires tribulations.

Ayant quitt la France au mois de juin 1896, le commandant avait
dbarqu, le 23 juillet,  Loango.

Bientt ses compagnons l'y avaient rejoint.

C'taient les capitaines Baratier, Germain, Mangin; les lieutenants
Largeau et Gouly, le lieutenant de vaisseau Morin, l'enseigne Dy,
l'interprte Landeroin, le mdecin de marine Emily et douze
sous-officiers, parmi lesquels l'adjudant de Prat et le sergent Dal.

Une compagnie de tirailleurs sngalais-soudanais, recrute  Dakar,
formait le gros de la mission.

A peine dbarqu, le commandant se trouva aux prises avec de terribles
difficults.

Toute la rgion comprise entre Loango et Brazzaville (500 kilomtres)
tait en pleine insurrection.

Les tribus Boubous, Orougous, Inengas et Ivilis s'taient souleves, 
la voix d'un chef, du nom de Mabiala Niganga.

Sans tarder cependant, on recruta des porteurs, le vhicule humain
tant encore le seul moyen de transport dans cette rgion, dite
civilise, par comparaison avec les territoires que devaient traverser
les explorateurs.

Mais les noirs infidles abandonnrent les cinq cents premires
charges dans la fort de Mayolab.

Cette exprience dmontrait l'impossibilit de gagner Brazzaville,
_point origine_ de la mission.

Marchand alors s'adressa au gouverneur, M. de Brazza Avant de
s'engager dans les solitudes africaines, il fallait dblayer la route.

Le pionnier de la civilisation tait contraint de commencer son voyage
par une expdition militaire.

Il n'hsita pas.

M. de Brazza proclama l'tat de sige, remit  l'officier le
commandement des troupes du Congo, et la guerre commena contre les
rebelles.

Guerre terrible dans la brousse, inconnue  quelques kilomtres de la
route suivie par les caravanes.

Guerre o chaque touffe d'arbres, chaque ravin cachent une embche.

Guerre o l'intelligence, avec une poigne d'hommes, doit avoir raison
de tout un peuple auquel appartient l'avantage norme de la
connaissance du terrain.

Et comme si ces obstacles, capables de dcourager les plus vaillants
ne suffisaient pas, la terrible fivre des bois, la fivre hmaturique
bilieuse s'abat sur le chef aim, en qui tous ont mis leur confiance.

Ecras par la douleur, pli, les yeux caves, trop faible pour marcher,
le commandant conserve toute son nergie morale.

Dans un palanquin grossier, des noirs le portent; et, dominant la
maladie, il se montre partout, il prvoit tout, entranant ses
soldats, repoussant l'ennemi.

Mais ses forces s'puisent.

Le 30 septembre, il arrive mourant  Loudima.

Est-ce que l'expdition, qui sera une gloire pour la France, va
chouer?

Est-ce qu' Loudima, on dressera, sous les grands arbres, la petite
croix de bois qui, dans les solitudes du Continent-noir, dit au
passant:

--Salue, un Franais est mort ici!

Non, l'ange du dvouement est  Loudima.

C'est une soeur de charit, une de ces humbles et courageuses femmes
qui vont l-bas, insoucieuses du climat torride, des dangers sans
nombre, pour combattre la mort, pour la vaincre souvent, et, si cela
est impossible, pour dire au moribond la suprme parole d'espoir.

Elle s'installe au chevet du malade, excutant les prescriptions du
mdecin comme un soldat excute sa consigne.

  [Illustration: CARTE ITINRAIRE DE LA MISSION MARCHAND]

Seulement elle prend son mot d'ordre au ciel, et quand le fivreux a
bu la potion calmante, elle prie.

Et l'officier sent ses forces renatre.

La fivre s'enfuit.

En avant!

Que l'on ne perde pas une heure, pas une minute.

La France attend que ses fils marchent, qu'ils marchent sans trve,
pour aller l-bas, sur la rive du Nil o retentit nagure le tumulte
des armes des Pharaons, planter un rectangle d'toffe tricolore qui
reprsente son honneur.

Les rebelles ont profit de l'inaction force des troupes franaises
pour se reformer.

Dans les fourrs qui avoisinent les rivires Nigr et Zefou, o les
caoutchoucs sauvages, les bananiers, les dikas, les manguiers
entrelacent leurs branches, entre lesquelles serpentent la vigne
sauvage, le raphia ou liane  vin, l'owalo, ronce produisant de
l'huile, l'zigo, le m'pano, plantes tinctoriales, et l'acoum, lierre
dont la sve dessche est utilise comme cire; dans ces fourrs, les
rebelles se sont fortifis.

Retranchements inutiles!

Marchand les presse, les harcle et finit par obliger leur chef,
Mabiala Niganga,  se rfugier dans la caverne d'Oulouma avec quelques
centaines de fidles.

La position est formidable. L'entre troite du souterrain est
obstrue par des quartiers de rocs.

Il y a sans doute d'autres ouvertures, puisque les assigs
russissent  se ravitailler, mais elles sont inconnues des Europens.

Aprs la lutte en rase campagne, est-ce la guerre de sige qui va se
drouler?

Ah! que non pas. Le commandant a hte d'atteindre Brazzaville, hte de
plonger dans l'inconnu au fond duquel se dessine, en lettres de feu,
ce mot: Fachoda.

Cote que cote, il faut forcer l'entre des cavernes.

Un sergent se dvoue. La nuit il se glisse prs de l'orifice et place
des boudins de dynamite dont il enflamme la fuse.

Par un hasard providentiel, ce brave chappe aux flches, projectiles
de l'ennemi.

Une explosion se produit, transformant le passage en cratre.

C'est une gerbe de flammes, une mitraille de roches pulvrises.

Mais  peine la fume bleutre de l'explosif s'est-elle dissipe que
nos soldats, europens et noirs, bondissent en avant.

Ils s'engouffrent dans les cavernes comme un tourbillon.

Rien ne leur rsiste.

L'ennemi, surpris par cette attaque soudaine, est dcim.

Des prisonniers nombreux restent entre les mains des vainqueurs, et
parmi eux, le chef Mabiala Niganga est mortellement bless.

Dsormais la rvolte est dcapite.

Des colonnes volantes sont lances dans toutes les directions. Les
villages se soumettent ou sont dtruits.

Terrifis, comprenant enfin que ni forts, ni rivires, ni fivres, ne
peuvent arrter les Franais, les indignes se soumettent.

Et, raction comique, ces ngres qui, la veille, combattaient pour la
libert, sollicitent la domesticit. Ils demandent  tre engags
comme porteurs.

C'est le salut.

Le premier acte du drame tire  sa fin[2].

  [2] La campagne avait dur trois mois. En marches et
  contremarches, les troupes avaient parcouru prs de 1.500
  kilomtres, et cela tait un simple petit supplment 
  l'effrayant voyage qu'allait entreprendre la mission. Car
  l'itinraire Congo-Nil, commenait seulement  Brazzaville.
  _Quinze cents kilomtres par-dessus le march_, dans des forts
  paisses, des valles fortifies par un ennemi cent fois en
  nombre..., aprs cela, on pouvait tout esprer du chef et des
  soldats.

Grce  la bonne volont des populations, toutes les charges sont
amenes  Brazzaville, o, le 8 novembre, quatre mois aprs l'arrive
de Marchand  Loango, la mission se trouve enfin runie.

L'nergie, dploye par le commandant Marchand dans cette passe
difficile, tait bien pour inquiter les agents anglais qui, du quai
de Lopoldville, observaient avec une rage continue.

--Que dois-je faire  votre avis, Jane, demanda enfin Mister Bright,
qui sollicitait volontiers les conseils de sa capricieuse fille?

--La question est mal pose, mon pre.

--Vous trouvez?

--Sans doute. Apprenez-moi tout d'abord vers quel but vous tendez?

--Oh! c'est clair. Des Franais veulent arriver au Nil, cela est
contraire aux intrts britanniques...

--Donc un Anglais a le devoir...

--Naturellement.

Il y eut un silence; les causeurs rflchissaient.

Puis la charmante blonde se rapprocha de son interlocuteur:

--Il faut d'abord tlgraphier  l'Amiraut.

--Bien, je _ferai ainsi_.

--Elle pourra ainsi agir de son ct.

--Votre remarque est _droite_.

--Pour nous, mon cher pre...

--Pour nous, dites-vous?

--Nous demanderons un fort crdit sur la Banque de Lopoldville, car,
avec de l'argent, on fait tout ce que l'on veut.

Et tous deux, avec cette allure automatique, particulire  leur race,
se rendirent au bureau du tlgraphe.

Ils expdirent une longue dpche, incomprhensible pour les
profanes, car les mots avaient une signification particulire,
convenue  l'avance avec leurs correspondants.

Le soir mme, un petit noir, tlgraphiste de ce pays de bois d'bne,
(Uniforme: tout nu, avec une casquette blanche sans visire et 
liser bleu) leur apportait en rponse le tlgramme que voici:

Compris. Crdit illimit. Ordres ncessaires expdis. Suivre, si
possible opration. Envoyer nouvelles frquentes. Gros intrts en
jeu.

La signature tait:

Clarence de Ladbroke--Grove--Road--London.

Ces dtails, rigoureusement authentiques[3] taient indispensables
pour montrer les dessous politico-diplomatiques, par suite desquels
les obstacles se multiplirent sur la route; la mission, rendant son
succs si improbable, qu' la nouvelle de son arrive  Fashoda, un
homme d'Etat anglais s'cria:

  [3] De mme que dans le cours de ce rcit, le dialogue n'est pas
  strictement textuel, mais les ides exprimes et les faits sont
  d'une absolue exactitude.

--Ce Marchand est un Titan; il escaladerait le ciel s'il lui en
prenait fantaisie.




CHAPITRE II

COMME QUOI IL N'EST PAS TOUJOURS COMMODE DE MONTER UNE CHALOUPE


La presse, la photographie, la gravure ont popularis les traits du
chef de la mission Congo-Nil.

De taille moyenne, le visage doux, l'air timide presque, cet air de
ceux que la nature a crs pour le mpris de l'argent, et qui
n'aspirent qu' un luxe, le plus coteux de tous, car le milliard n'en
permet pas l'achat, le luxe de l'honneur.

Au repos, il tient volontiers les paupires baisses, laissant 
d'autres le souci de briller par d'abondantes paroles.

Mais qu'il se prsente une chose utile  dire, les volets de ses yeux
francs glissent, laissant passer un clair, un potentiel intense
d'nergie. Alors les bavards se taisent avec une sorte de confusion.

Ils ont reconnu le chef, comme on dit dans l'arme; le chef qui enlve
ses subordonns, par les seules forces de l'attraction et de
l'exemple, vers les cimes du dvouement.

Or, le 12 dcembre, le commandant, retenu depuis trente-quatre jours 
Brazzaville, tait assis sur un sige grossirement faonn avec des
tiges de rotang.

Ses yeux se fixaient sur le fleuve, et au del, sur l'agglomration de
Lopoldville, entoure d'immenses champs de manioc, dont la fcule est
connue chez nous sous le nom de _tapioca_.

Il tait soucieux et grave.

En face de lui se tenait le capitaine Mangin, dont le visage,
exprimait galement l'ennui.

--Alors capitaine, fit tout  coup Marchand aprs un silence prolong,
nos derniers convois ne peuvent arriver?

--Non, mon commandant.

--Les porteurs, engags un jour, se drobent le lendemain?

--Exactement. On croirait qu'une influence nfaste s'amuse  dfaire
tout ce que nous faisons.

Les traits du commandant se contractrent lgrement.

--Je me doute de la nature de cette influence, murmura-t-il.

Et regardant son interlocuteur bien en face:

--Mangin, mon ami, avez-vous fait fouiller les villages des environs?

--Non, commandant.

--Eh bien, il faut charger de ce soin et sans retard quelques-unes de
nos escouades.

Il se tut un moment encore, puis avec un sourire:

--C'est une bonne prcaution, nous la prendrons constamment dsormais.

Le capitaine parut surpris.

--Je m'explique, mon ami. Les indignes n'attachent pas une valeur
monnaye aux pices d'or.

--En effet. Ils en usent surtout comme parure.

--Justement. Eh bien, je pense qu'autour de nous en ce moment, et plus
tard le long de notre route, la grande mode pour les coquettes
africaines est, ou sera, de porter en colliers, gorgerins, bracelets,
pendants de nez ou d'oreilles, des disques d'or  l'effigie de
Saint-Georges, du roi des Belges ou de l'Etat Indpendant.

Mangin fit un brusque mouvement.

--Vous comprenez, capitaine?

--Parfaitement, rpondit le jeune officier.

--Il importe donc de constater la chose. Le nombre des parures dores
nous fera connatre l'tiage exact des inquitudes anglaises au sujet
de notre mission. Il y aura galement d'autres signes: je vous les
indique sommairement. Vous rencontrerez des cotonnades suspectes, des
spiritueux qui nous avertiront que nos chances de russite augmentent.
Enfin, quand vous serez abord par des chefs noirs arms d'excellents
fusils; rjouissez-vous. Ils s'en serviront contre nous,
naturellement; mais cela voudra dire que dcidment on nous juge
capables de toucher le but[4].

  [4] _Sic._

Le commandant expliquait cela paisiblement, sans colre apparente
contre les procds employs par l'Angleterre.

Il est vrai que l'irritation n'et servi de rien.

Les subsides britanniques ne sont pas distribus par les agents
officiels, ce sont les _agents libres_ et aussi, hlas! les
missionnaires anglicans qui se chargent de ces libralits.

De telle faon que le gouvernement peut toujours rpondre:

--Je n'y suis pour rien, ce sont l manoeuvres de particuliers. Je les
rprouve sans pouvoir les empcher, car nous sommes un peuple libre,
et chez les peuples libres, l'individu a tous les droits.

Il est bon d'ajouter que, si un citoyen de ce libre royaume s'avisait
d'un acte profitable  la France, il serait pendu haut et court; ce
qui dmontre bien que la libert, en dpit des dires des philosophes,
ne saurait tre absolue, sous peine de dgnrer en licence.

--Je pars de suite, reprit le capitaine Mangin. Je conduirai l'une des
reconnaissances.

--C'est cela. Avertissez les cadres.

--Parfaitement.

--Pas de brutalits. Aucune mesure vexatoire. Il s'agit simplement de
nous renseigner.

--C'est entendu, mon commandant.

--Surtout pas d'imprudence, regardez sans en avoir l'air. Evitez que
les indignes devinent le but rel de nos mouvements.

Le capitaine inclina la tte, salua militairement et s'loigna.

Ses collgues Baratier et Germain taient occups  surveiller: l'un,
le chantier o gisaient les embarcations dmontes; l'autre, le hangar
o s'amoncelaient vivres et munitions  mesure qu'arrivait un convoi.

Il appela donc de Prat, Dat, trois autres sous-officiers et leur
communiqua les instructions du commandant.

Peu aprs, six petites fractions de la compagnie de tirailleurs
prirent les armes, et chacune, suivant le grad qui l'avait
rassemble, traversa l'troite zone cultive, ceinture verdoyante de
Brazzaville, puis s'enfona dans la brousse.

Toutes les reconnaissances rentraient le soir mme.

Nulle part, elles n'avaient rencontr de rsistance.

Par contre, elles avaient pu constater la justesse des prvisions du
chef de la mission.

Partout les jeunes filles, les femmes aux nez pats, aux lvres
paisses, aux cheveux crpus, taient pares des grigris jaunes
(selon leur propre expression) que les Anglais pratiques appellent:
livres sterling ou guines.

Cela parut amuser normment le commandant Marchand.

Et ici se place un incident joyeux, qui prouve qu'en vritable hros
de France l'officier sait user  l'occasion des moyens[5] spirituels
que l'on croirait rservs au seul vaudeville.

  [5] Cet pisode rjouissant est authentique.

Le lendemain, 13 dcembre, un sergent de race ouolof, faisant partie
de la compagnie de tirailleurs, eut une longue conversation avec le
commandant.

Il le quitta, le visage convuls par un rire joyeux, qui dcouvrait
ses dents blanches.

Puis il gagna la berge du fleuve.

Des piroguires okambas, qui avaient amen des volailles et des
lgumes au camp, taient tendues sur le sable prs de leurs
embarcations.

Elles jacassaient, point dsagrables  voir, avec leurs faces
rieuses, talant en plein soleil leurs jambes et leurs corps nus. Leur
parure rudimentaire: des colliers, des bracelets de poignets et de
chevilles, et un jupon de cotonnade descendant de la taille aux
genoux, permettait d'admirer la vigueur sculpturale de ces commres
noires.

Le sergent, Mohamed-Abar de son nom, en dcouvrit une qui, au contact
des blancs, avait appris une sorte de sabir intelligible.

Et la conversation s'engagea.

Bientt, le sous-officier parla beuverie et eau-de-vie, sujet de
dialogue qui intresse prodigieusement les populations ngres, sans
distinction de sexe.

Il se plaignit de ses chefs, lesquels interdisaient les spiritueux aux
soldats attachs  l'expdition.

Bref, il termina en exprimant le regret de ne pouvoir franchir le
fleuve pour gagner Lopoldville, o il lui aurait t loisible de se
gargariser d'un verre de rhum.

La comdie interprte par le brave Ouolof eut un plein succs.

La batelire lui offrit de passer sur la rive belge, avec l'espoir de
pouvoir, elle aussi, si carr su verre d'eau-de-vie.

Mohamed-Abar se fit prier.

Il avait parl inconsidrment. Que diraient ses chefs s'ils
apprenaient son escapade?

Pour finir, il se rendit aux raisons de la pirogayeuse, sauta dans
l'esquif et dbarqua bientt sur le quai de Lopoldville.

Dix minutes aprs, toute la ville savait la prsence du tirailleur.

Point n'est besoin d'affirmer que mister Bright et miss Jane furent
avertis des premiers.

Tous deux se rendirent aussitt sur le quai.

Mohamed-Abar y tait toujours, apparemment fort ennuy par la
curiosit indiscrte des habitants de la cit.

L'agent anglais s'approcha de lui, et, employant le franais, non sans
certaines syllabes gutturales qui trahissaient sa nationalit.

--Bonjour, brave soldat, dit-il.

Le Ouolof le toisa et, dans son patois naf:

--Bonjour, toi, pkin. Toi, bonne tte tout plein. Toi dire o Mohamed
trouver eau-de-vie?

A cette question, le visage de Bright s'panouit; d'un buveur, on tire
toujours peu ou prou de renseignements.

--Tu veux de l'eau-de-vie?

--Oui, toi dire o?

--Chez moi.

--Toi mercanti alors?

--Non, mais ami des soldats franais. Si tu veux m'accompagner, je
t'offrirai du cognac et remplirai ta gourde.

Le ngre le considra un instant d'un air souponneux.

--Cognac, a cher. Toi vouloir beaucoup d'argent.

--Rien du tout. Je te l'offrirai en prsent.

--En prsent. Toi dire moi pas payer rien.

--C'est cela mme.

Du coup, Mohamed lui ouvrit les bras.

--Oh! toi, bon mercanti, viens faire embrasser avec moi.

Et, bon gr, mal gr, il frotta sa face noire sur les joues roses de
l'agent britannique.

Aprs quoi, tous deux escorts par miss Jane, que cette accolade
imprvue avait beaucoup divertie, se dirigrent vers la maison de
Bright.

L'Anglais tint parole.

Ce fut du vritable cognac qu'il versa  son hte, dans la gourde
duquel, suprme libralit, il vida le contenu de la bouteille jusqu'
la dernire goutte.

Le sergent sngalais sembla pntr de reconnaissance.

Il baragouinait d'un ton attendri.

--Oh! toi, bon pkin, aussi bon que cognac. Moi soldat, moi pas si
riche. Si toi venir  Brazzaville, moi rgaler toi aussi. Toi venir,
dis, avec la fille blonde, qui rire de tout ce que Mohamed parler.

La jolie miss fit un signe imperceptible  son pre et se rapprochant:

--Est-ce qu'une dame pourrait visiter votre camp?

--Si, si, s'empressa de rpliquer le noir, toi pouvoir si toi
accompagn avec moi.

Elle minauda:

--Si papa y consentait, nous pourrions peut-tre... je n'ai jamais vu
un camp, cela m'amuserait.

--Oh! lui consentir tout suite.

En parlant ainsi le Sngalais se retournait vers Bright.

--Est-ce pas? Toi, consentir... toi venir avec Mohamed.

L'agent, sans dfiance, finit par rpondre:

--Oui.

Ce qui provoqua chez Jane une vritable explosion de joie.

On discuta longtemps.

Enfin, il fut convenu que Mohamed-Abar djeunerait avec ses nouveaux
amis et que, le repas achev, tous traverseraient le fleuve et
parcourraient le campement de la mission.

Le _breakfast_ fut exquis.

Le sous-officier tait l'objet des soins les plus attentifs.

Bright s'occupant de remplir son assiette, Jane d'viter le vide  son
verre, il mangea et but comme savent le faire les noirs quand on leur
assure franche lippe.

Mais quelles que copieuses que fussent ses libations, il ne perdit pas
de vue le but de son voyage. Pas un mot, pas un geste, n'indiqua  ses
amphitryons qu'il avait une arrire-pense.

En sortant de table, tout le monde tait d'humeur joyeuse.

Les Anglais pensaient avoir capt la confiance du tirailleur, et
celui-ci tait bien certain de les avoir amens o il le dsirait.

On descendit vers le Congo en changeant des propos affectueux.

Le canot de l'agent libre tait amarr  quai.

Le dais ray de bleu et de blanc fut droul, afin de protger le joli
minois de miss Jane contre les caresses brutales du soleil, et la
traverse commena.

Curieusement, les Anglais considraient la petite agglomration de
Brazzaville avec ses quatre ou cinq maisons europennes, un peu 
l'cart des cases indignes.

Ils regardaient, en touristes, la construction de ces cases dont le
support central est un arbre bauch, autour duquel se dressent les
murs et le toit conique. Bien simples ces habitations. Une seule
ouverture, la porte. Deux chambres spares par une cloison de nattes:
la premire commune, o l'on reoit l'tranger, la seconde rserve 
la famille, sanctuaire du sommeil, des ftiches domestiques et des
coffres contenant la fortune de la maison.

L'embarcation atteignit ainsi la rive franaise et vint prendre place
au milieu des nombreuses pirogues des pourvoyeurs ranges en ligne, la
proue sur le sable.

Personne ne sembla faire attention aux nouveaux venus.

Ce qui amena Bright  communiquer  sa fille cette rflexion pleine
d'humour:

--Etonnants ces Franais. Ils ne se gardent pas plus en pays tranger
que chez eux.

Et cette rponse malicieuse de la gentille blonde:

--Que voulez-vous, mon pre. _Le mouton qui doit tre mang n'a jamais
eu de griffes._

Le proverbe anglais parvint aux longues oreilles de Mohamed-Abar.

Il se dtourna pour cacher son large rire silencieux.

Et la promenade commena  travers les paillottes du campement.

Jane semble enchante.

Tout lui est sujet  tonnement. Les armes en faisceaux, les
ustensiles de campement, l'arrtent, l'intressent.

Il faut que tout lui soit expliqu.

Avec une ingnuit feinte, elle affirme vouloir conserver le souvenir
de sa visite... aux braves soldats franais.

Elle tire de son _rticule_, car elle a un rticule, tout comme si
elle se promenait  Londres, au lieu d'tre en pleine Afrique; elle en
tire disons-nous, un mignon petit carnet. De son porte-mine d'or elle
trace des lignes d'une criture un peu anguleuse. Elle dessine mme
quelques silhouettes de tirailleurs.

  [Illustration: CAPITAINE BARATIER.]

Tout doucement, sans en avoir l'air, elle entrane le sous-officier
Mohamed vers le hangar qui abrite les charges.

L, elle s'extasie.

--Que de rations, que de munitions; jamais la petite troupe du
commandant Marchand ne consommera tout.

  [Illustration: LES RAPIDES DE L'OUBANGHI A L'POQUE DES HAUTES
  EAUX]

Avec une complaisance qui ne se dment pas, le Soudanais rpond  ses
questions, il pousse l'amabilit jusqu' interroger ses camarades,
voire mme les grads du cadre europen, quand il ne sait pas.

Et Jane note: tant de rations, tant de cartouches, tant de ceci, tant
de cela.

De temps  autre, elle adresse  son pre un regard triomphant.

Elle semble lui dire:

--Admirez, voyez comme je comprends bien un service d'espionnage.

Lui, la considre d'un air tendre, mu.

Il se confesse que vraiment il possde une fille exceptionnelle.

Une fille qui fera sa gloire, lorsqu'il transmettra  l'Amiraut les
notes si prcises, si compltes, que la folle confiance des Franais
lui permet d'amasser.

L'inventaire du hangar est termin.

L, tout prs, s'tend le chantier que remplissent les bateaux
dmontables; on n'a pas encore eu le loisir de les assembler.

Jane a un cri de surprise, un joli cri de jeune fille, tel un
gazouillement d'oiseau.

--Qu'est-ce donc que tous ces morceaux de mtal? On dirait de l'acier,
de l'aluminium. C'est sans doute pour faire des prsents, pour vous
concilier les bonnes grces des chefs dont vous traverserez les
territoires?

Et comme Mohamed-Abar fait entendre un gros rire sonore:

--J'ai dit une folie, j'imagine, continue-t-elle gentiment; je vois
que vous riez de moi. Ce n'est pas bien, mon ami noir; je ne suis pas
un militaire, moi, et je ne saurais tre tenue de connatre tous vos
engins de guerre.

Mais l'Africain parat confus de s'tre laiss aller  l'hilarit.

Il s'excuse, et, de plus en plus complaisant, il explique encore:

--Ce sont l les bateaux dmontables de la mission.

--Des bateaux, ces choses-l, se rcrie l'Anglaise?

--Mais oui.

--Je ne croirai jamais cela.

Pour la persuader, Mohamed-Abar est oblig de la guider  travers le
chantier.

Il lui dtaille les oprations de montage et d'ajustage, des
diffrentes pices des coques, des machines, du pont, des
embarcations.

Cela intresse bien vivement Jane, car elle ne se lasse pas
d'interroger.

Et comme le Soudanais ne se lasse pas de rpondre, elle apprend le
tonnage, le gabarit de chaque bateau, son tirant d'eau, la force des
machines.

Et les pages du carnet se couvrent de notes; le porte-mine court
fivreusement sur le papier.

La visite est termine.

Les Anglais savent tout; ils ont tout vu, tout sans exception.

Maintenant ils vont regagner leur canot.

Ils peuvent retourner  Lopoldville, leur moisson est complte. Le
gouvernement britannique connatra les forces dont dispose la mission,
tout aussi bien que le commandant qui l'a organise.

Pas de danger qu'ils se trompent, que les chiffres se brouillent dans
leur tte, qu'ils omettent un dtail essentiel.

Le carnet est l pour assurer leur mmoire.

Malgr eux, leurs traits expriment le triomphe, et c'est avec une
ironie transparente qu'ils disent  leur guide combien ils regrettent
de le quitter.

Ils esprent bien le revoir.

Et Mohamed, qui est un grand blagueur, comme tous les Ouolofs, leur
rpond en clignant des yeux le plus comiquement du monde.

--Moi voir toi tous les jours, fille blonde. Toi jolie; moi triste si
pas voir et rire avec toi.

Ce dont Jane s'amuse, s'amuse comme une enfant.

Comme les hommes sont btes... tous, tous sans exception... la couleur
n'y fait rien. Blancs, rouges, jaunes ou noirs, ils sont hypnotiss
par deux yeux de femme et ne souponnent pas les complications du
cerveau qu'abritent le front poli et la chevelure soyeuse.

Avant la sparation, Mohamed veut absolument conduire les Anglais  la
cantine.

Car la mission a une cantine, une grande tente de toile, au milieu de
laquelle trne Bouba, la vieille Congolaise, qui rit toujours en
montrant ses gencives dont les dents sont absentes; Bouba qui dit 
chaque consommateur:

--Bouba, plus dents. Li dents parties, grand voyage. Li dents  ti
partir bien plus tt avant mi miennes reveni.

Elle est coquette nanmoins, la vieille Bouba. Elle a une chemise de
soie, jadis verte, qui dcollte ses paules noires, un jupon
cossais, et de larges babouches rouges cachent ses pieds nus.

A force de patience, elle a russi  donner  sa toison crpue,
l'apparence d'un chignon, dont l'extrme pointe est cache sous son
chapeau rose.

Bouba s'empresse autour de Jane.

--Quoi ti boi, petit coeur, dit-elle. Soif, b sur, li souleil routit.

Et ne recevant pas de rponse, elle continue:

--Ti boi _Itoutou_, ti vouloi...

Mais l'itoutou, boisson fermente extraite des fruits de l'arbre
Djoriga (_Aubrya Gobonensis_) ne parat pas tenter Jane.

La jeune fille hsite; alors Bouba lui montre un petit ft sur lequel
est crit: Porto.

Cela fait partie des provisions de la mission.

--Porto, bonno eau di raisin... li fara la joue rose, ti joulie tout
plein.

Alors Jane se dcide.

Le porto jouit d'une estime particulire en Angleterre.

Et puis c'est si drle de se faire offrir du porto, dans une cantine,
par un soldat noir.

Quelle aventure, pleine de couleur (sans calembour)  consigner dans
sa prochaine lettre  ses amies d'Angleterre,  ses anciennes
condisciples de l'institution Phileabog, de Chatham.

Bright, trs gay aussi, s'absorbe dans la confection d'un cognac
coktail.

Certainement pour le coktail, le whiskey est prfrable  l'eau-de-vie
franaise, mais quand on n'a sous la main que cette dernire, il faut
savoir s'en contenter.

A la guerre comme  la guerre. _In the war as in the war._

Soudain, un sergent entre sous la tente.

Celui-ci est un blanc.

Il s'approche des Anglais, et avec politesse:

--Pardon de vous troubler, Monsieur, Mademoiselle, mais monsieur le
mdecin-major Emily a entendu dire que vous habitiez Lopoldville.

--C'est exact, rpond Bright.

--Alors, seriez-vous assez aimables pour me suivre auprs de lui. Il
dsirerait vivement converser avec vous.

--Converser de quoi, grommelle l'Anglais?

Mais Jane l'interrompt vivement:

--Nous ferons avec grand plaisir la connaissance du docteur. Nous
comprenons parfaitement son dsir. Aprs quelques mois de brousse, on
est heureux de trouver des personnes avec lesquelles on puisse causer.

Bright opine de la tte.

Et le pre et la fille se sparent de Mohamed-Abar en l'invitant 
revenir goter leur cognac  Lopoldville.

Prcds par le sergent qui est venu les chercher, ils se dirigent
vers le village de Brazzaville.

A la porte de l'une des maisons, le sous-officier s'arrte.

Il heurte.

Presque aussitt on ouvre.

--Les personnes que le major a demandes.

C'est un caporal infirmier qui reoit les visiteurs.

Il les fait entrer, les conduit dans une petite pice, sombre parce
que toutes les ouvertures sont fermes par des contrevents de bois.

Evidemment le docteur craint la chaleur; il se barricade contre elle.

Deux minutes se passent. Un homme au visage souriant pntre dans la
salle.

Il salue avec la plus parfaite aisance:

--Mademoiselle, Monsieur, excusez l'indiscrtion d'un homme priv
depuis plusieurs semaines de la vue de personnages avec lesquels il
lui soit loisible d'changer quelques ides.

Cela est dit si naturellement que les Anglais rpondent par un sourire
agrable.

Le docteur leur tend les mains, ils y placent les leurs.

Mais alors la scne change.

Les traits du mdecin se rembrunissent soudain:

Il murmure entre ses dents:

--Oh! oh! qu'est cela?

Il a saisi les poignets de l'agent, de sa fille.

Il leur tte le pouls.

--Ah a! que signifie cette plaisanterie, gronde Bright.

M. Emily secoue la tte.

--Vous riez, malheureux, alors que le cas est aussi grave.

--De quoi parlez-vous?

--De votre sant.

--De ma sant, jamais elle n'a t aussi bonne.

--Erreur profonde.

--Erreur?

--Complte. Vous tes malade  ce point, cher monsieur, et vous aussi,
ma gracieuse demoiselle, que, si vous ne vous conformiez pas
absolument  mes prescriptions, je ne donnerais pas un penny de votre
vie.

Le pre et la fille se regardent.

La mme pense est dans leurs yeux.

--Cet homme est fou, positivement fou.

Mais M. Emily reprend:

--Avant tout, il faut vous persuader. Vous tes atteints de la fivre
jaune.

--Nous!

C'est un cri de terreur qui s'chappe de leurs lvres au nom de la
terrible maladie.

Le docteur les rassure bien vite:

--Ne vous effrayez pas, je vous assure que vous ne courrez aucun
danger si vous restez dans cette chambre. Un mois, six semaines
suffiront pour vous tirer d'affaire.

--Un mois, six semaines, s'exclament les Anglais.

--Au moins, reprend d'un ton paterne, le docteur redevenu souriant.

Et trs srieusement:

--Mais ne perdons pas notre temps en vaines rcriminations.

--Pourtant.

--Il faut avant tout vous sparer des objets qui vous ont communiqu
cette vilaine fivre.

--Des objets qui...?

Bright, Jane regardent autour d'eux avec pouvante.

Ils tiennent leurs mains en l'air, loin de leurs vtements, comme
s'ils craignaient de toucher l'toffe.

Ils ont peur, une peur atroce.

La jolie blonde a laiss tomber son rticule.

M. Emily s'en saisit, l'ouvre, en tire le carnet de l'Anglaise.

Et le tenant du bout des doigts.

--Voici le coupable, dit-il.

Alors Jane comprend.

Elle se prcipite en avant, veut reprendre le carnet.

Doucement le docteur la repousse.

--Ne jouez pas avec la mort, malheureuse enfant, reprend-il d'un ton
moiti grave, moiti badin. Ce calepin contient des notes qui vous
convaincraient d'espionnage, vous et monsieur votre pre, si elles
n'taient l'oeuvre du dlire qui prcde toujours la fivre jaune.

Et avec une nuance de svrit:

--Restez ici; vous ne manquerez de rien. Dans un mois, vous en
sortirez compltement gurie, je l'espre.

Jane est atterre.

Sans voix, sans un geste, elle a courb la tte.

Son triomphe s'est transform en dfaite.

Ce sont les Franais qui l'ont joue.

Ils ont, dans son carnet, des preuves suffisantes pour l'emprisonner,
la condamner comme espionne, sans que le gouvernement anglais soit en
droit d'intervenir.

Elle tremble, elle enrage.

Mais toute rsistance est inutile. Il lui faut se soumettre.

La petite comdie bouffe, organise par le commandant, tait arrive 
sa dernire scne.

A dater de ce jour, le campement franais compta deux htes de plus.

Les attentions les plus dlicates entourrent les prisonniers.

Et comme un bienfait n'est jamais perdu, la mission trouva dsormais
les porteurs, les ouvriers dont elle avait besoin.

Tous les obstacles disparurent.

Malgr les pluies diluviennes, les effroyables orages journaliers, la
temprature touffante (moyenne 37 centigrades  l'ombre) qui,
pendant la saison des pluies (octobre  mai), causent  l'Europen une
transpiration constante, un ralentissement de la circulation sanguine,
un invincible alourdissement du cerveau; malgr tout, les bateaux se
montrent, et, le 13 janvier 1897, le capitaine Mangin quitta
Brazzaville avec trois vapeurs qui emportaient ses tirailleurs, des
porteurs et onze mille charges.

Le 24 du mme mois, le steamer _La Ville-de-Bruges_ suivait avec onze
cents charges et toutes les embarcations.

Enfin le 1er mars, le commandant partait  son tour.

Il avait pris passage sur un bateau  marche rapide, et il put ainsi
rejoindre ceux qu'il avait envoys en avant, un peu au-dessus du
confluent de l'Oubanghi et du Congo.

Quelques jours avant son dpart, le docteur Emily, qui venait, chaque
matin, visiter les prisonniers anglais, les avait dclars guris.

Lui-mme les avait accompagns jusqu'au bord du fleuve, les avait
installs dans une pirogue prpare pour les recevoir.

Mais, avant de donner aux rameurs l'ordre de se mettre en marche, il
s'tait pench vers Jane et lui avait murmur  l'oreille:

--Je suis heureux d'avoir sauv une aussi ravissante personne. Mais ne
ddaignez pas de prendre beaucoup de prcautions, car dans ces
terribles fivres, ce qu'il faut craindre surtout ce sont les
rechutes.

Sur un geste de lui, les pagayeurs imprimrent  l'esquif une
impulsion rapide.

M. Emily salua de la main, cria encore:

--Gare aux rechutes.

Et revint paisiblement rejoindre le commandant Marchand avec lequel il
devait s'embarquer.

Nous verrons bientt si miss Jane et mister Bright tinrent compte de
sa recommandation.




CHAPITRE III

LES RAPIDES DE l'OUBANGHI.


L'Oubanghi, principal affluent de la rive droite du Congo, indique,
sur une distance d'environ 1.000 kilomtres, la ligne sparative des
possessions franaises et belges.

Sa direction gnrale, en le prenant  partir de son confluent, est
d'abord franchement du Sud au Nord, jusqu' la station de Bangui. En
ce point, la rivire s'inflchit brusquement  l'Est.

Jusque-l, la mission ne rencontra pas de difficults.

La rivire tait large, les eaux hautes et la flottille filait
rapidement.

Elle franchit ainsi les postes ou les villages de Youmb, Libemb,
Gob et Bki.

On remarquera que la consonnance _b_ se retrouve dans tous ces noms.

Et l'on ne s'en tonnera pas en apprenant que cette syllabe signifie
dans la langue du pays: agglomration ou endroit habit. Bangui, qui
semble faire exception  la rgle, n'est qu'une contraction des deux
mots B Angui.

A Bangui, une halte s'imposait.

En amont de cette localit, en effet, commencent les rapides de la
rivire.

C'est une srie de passages resserrs, entrecoups de chutes, qui
dressent un obstacle insurmontable entre les biefs infrieur et
suprieur du cours d'eau.

Obstacle qui ne surprit pas le commandant Marchand, car il tait
connu, prvu et tudi depuis longtemps.

Il savait qu' Bangui, il faudrait transporter les embarcations par
terre jusqu'au del des rapides.

C'tait une perte de temps considrable, il est vrai, car les vapeurs
et chalands devaient tre dmonts, tirs  terre, et plus tard
remonts; mais, en somme, ce travail s'excuterait dans de bonnes
conditions et  proximit d'un centre populeux, qui fournirait, en
hommes et en matriaux, tout ce qui serait ncessaire pour le
transport de la flottille.

Enfin on tait dans la saison sche, presque aussi chaude que celle de
l'hivernage, mais qui parat beaucoup plus frache, parce que
l'humidit a disparu et que par suite la tension lectrique est
moindre.

Il est  remarquer, en effet, que les Europens supportent
parfaitement la chaleur sche.

L'anmie et la fivre ne les atteignent rellement que durant la
saison humide et orageuse appele hivernage.

Tout se passa d'abord comme l'avait prvu le commandant.

Tandis que le gros de l'expdition procdait au dmontage des
embarcations, une section reconnaissait la route de terre.

La route.... un sentier  peine indiqu, ctoyant la rivire  travers
la fort tropicale, inextricable, que dsormais les explorateurs
devaient rencontrer partout jusqu'aux environs de Tambourah.

Ces claireurs se firent pionniers.

Ils abattaient les buissons, les arbres mme qui eussent pu arrter la
marche des porteurs.

Bref, aprs huit journes d'attente, ils rejoignirent leurs compagnons
camps autour de Bangui et annoncrent que le passage tait libre.

Le commandant dcida que l'on se mettrait en route ds le lendemain.

Il veilla lui-mme  ce que tout ft prt et, le soir, il s'assura que
les tirailleurs et les porteurs s'endormaient de bonne heure.

Les noirs sont, en effet, de grands enfants; il faut les surveiller
sans cesse, sous peine de les voir se livrer aux danses et aux
libations exagres, la veille d'une marche fatigante.

On devine le rsultat d'une pareille prparation.

Les hommes sont sans vigueur  l'heure prcise o ils en auraient le
plus grand besoin.

La nuit s'coula sans incident.

Au jour, le clairon rveilla les dormeurs.

Ce fut aussitt, dans le campement, une agitation de fourmilire.

Rien n'tait pittoresque comme le dpart de la colonne forme comme
celle de la mission.

Les porteurs Beduyrios se rassemblaient autour de leurs charges et
chantaient une mlope barbare o ils clbraient le soleil.

Auprs d'eux, les Fayoudas soufflent dans des cornes de buffle dont
ils tirent des sons lamentables.

Les Beggars dansent une sorte de pas sacr, avec accompagnement de
cris aigus.

Plus loin les tirailleurs musulmans, tourns vers l'Est, accomplissent
les gnuflexions et prires prescrites par le Coran.

Tandis que les catholiques,  demi instruits par nos missionnaires,
psalmodient en commun un _Pater Noster_ trange, peupl de variantes
dans le genre de celle-ci:

--Toi bon Dieu, le pre des noirs.

Car dans leur conception nave de la religion, les Africains
expliquent ainsi la Trinit:

Le Pre est l'anctre des blancs.

Le Fils est celui des noirs.

Quant au Saint-Esprit, il s'occupe spcialement des mtis.

Aprs les diverses crmonies que nous dpeignons succinctement, tous
les ngres, musulmans, chrtiens ou autres, prouvent le besoin de
calmer la jalousie de leurs anciens ftiches.

Tous prennent les amulettes, grigris et autres pendeloques, qui
brimballent sur leur poitrine, soutenus par une ficelle.

Ils les regardent avec force grimaces, les approchent de leurs lvres,
leur parlent  voix basse, les portent  leurs oreilles, semblant
couter une rponse imaginaire des mystrieux talismans, vendus fort
cher dans les tribus par les sorciers ou les griots troubadours.

Cette dernire opration acheve, les tirailleurs s'alignent devant
les faisceaux, les porteurs assujettissent leurs charges sur leurs
paules.

On peut partir.

Un clairon donne un coup de langue.

--En avant... marche, commandent les officiers.

Les sergents rptent:

--En avant... marche!

Et la colonne s'branle.

Un dernier regard  Bangui, puis, ainsi qu'un long serpent, la file
d'hommes s'enfonce dans la fort.

Il fait sombre ici.

La vote paisse de feuillage ne laisse passer qu'une lumire vague.

On avance dans une bue gristre.

Le grand silence du bois impressionne les noirs. Eux aussi se taisent,
l'esprit hant par les histoires d'esprits malfaisants, au visage de
gorille, aux ailes de chauve-souris, dont ces grands enfants
s'effraient mutuellement, pendant les jours d'hivernage.

Parfois un froissement se fait entendre sur les flancs de la colonne.

  [Illustration: ITINERAIRES des PRINCIPAUX EXPLORATEURS en AFRIQUE
  AVANT LA MISSION MARCHAND]

C'est un animal, un reptile qui s'enfuit.

Ou bien un claquement sec de mandibules, un cri rauque descendent des
branches.

Un oiseau invisible au milieu des feuilles, des lianes, proteste  sa
faon contre les intrus qui troublent sa quitude.

On avance toujours.

Le commandant Marchand, parti des derniers, cause avec les capitaines
Mangin et Baratier.

--Eh bien, dit Mangin, depuis Brazzaville, plus d'ennuis. Je commence
 croire que nos bons amis, les Anglais, ont renonc  s'occuper de
nous.

Mais le chef de la mission sourit d'un air de doute:

--Vous auriez tort de vous y fier.

--Pourtant!

--Jusqu'ici la navigation du Congo et de l'Oubanghi tait facile; les
populations chez lesquelles nous avons tabli des fortins ne sont pas
aises  soulever. Maintenant les vritables obstacles vont se dresser
devant nous. C'est l que nous verrons la main britannique s'tendre
vers nous, pour augmenter nos embarras.

--Le croyez vous vraiment?

--Absolument.

Les rponses si nettes du commandant semblent impressionner son
interlocuteur. Il baisse la tte, parat rflchir.

--Et vous, Baratier, demande Marchand, n'tes-vous pas de mon avis?

--Si, si, mon commandant, vous n'en doutez pas. Je suis dj un vieil
Africain et, plus d'une fois, j'ai eu affaire avec la nation... amie.

Mangin se rapproche:

--Me permettez-vous une question, commandant?

--Naturellement, mon cher ami.

--Moi aussi, j'ai eu  subir les petites vexations que nos adversaires
ne nous mnagent pas; mais toujours j'ai t tracass  proximit de
la cte. L, en effet, ces bons Saxons s'appuient sur leurs navires,
leurs comptoirs... Il me semble pourtant que, dans l'intrieur, leur
puissance doit tre beaucoup moins grande.

--Erreur!

--Je hasarde une rflexion, sans le moindre enttement d'ailleurs.
Comment peuvent-ils,  la distance o nous sommes, par exemple, agir
efficacement?

Le commandant regarde Baratier; le jeune capitaine hoche la tte en
homme qui, ds longtemps, connat la rponse  la question pose.

--Expliquez-lui cela, Baratier, reprend le chef de la mission.

--Bien volontiers.

Mangin se rapproche:

--Je vous coute.

Et Baratier parle:

--Mon cher collgue, vous avez dj vu  l'oeuvre les agents libres de
l'Angleterre.

--Oui, et en dernier lieu,  Brazzaville. J'ai ri aux larmes de
l'aventure des malades malgr eux.

--Eh bien, ces gens, qui sont rarement aussi amusants, ont imagin une
chose gniale.

--Vous m'tonnez.

--Ecoutez et vous partagerez mon opinion.

Lentement, comme pour faire pntrer mieux ses paroles dans l'esprit
de son auditeur:

--Ces agents ont remarqu que les populations noires ont un respect
inn, instinctif de l'uniforme.

--Parbleu! moi aussi je l'ai remarqu. Quand j'allais palabrer dans
une tribu, j'arborais la grande tenue, avec des galons d'or sur toutes
les coutures.

--Aprs la crmonie, vous vous dshabilliez et tout tait dit.

--Dame!

--Voil o les agents libres sont plus malins que nous.

Et, avec un froncement de sourcils:

--Ils ont invent un uniforme qu'ils font porter aux noirs.

Mangin clata de rire:

--a, je demande  voir.

--Vous verrez, mon cher collgue, soyez-en sr, et vous regretterez de
voir.

Puis, aprs une pause:

--L'uniforme est simple. Un baudrier rouge avec des toiles dores.
Nos gens vont dans les villages, sous couleur de commerce. Ils
s'enquirent, ils s'informent, apprennent ainsi que tel ou tel
habitant jouit d'une influence inconteste, soit parce qu'il est un
guerrier renomm, soit simplement parce que ses poings sont solides.

--Allez toujours, je vous suis.

--Ils se rendent chez ce personnage, le complimentent, lui dclarent
que l'Angleterre chrit les valeureux guerriers ou les lutteurs
robustes, exaltent sa vanit en lui affirmant qu'il aurait droit 
tous les honneurs. Bref, ils lui confrent le baudrier rouge avec le
titre de champion de l'ordre dans le district, et le droit de
percevoir une dme sur ses concitoyens.

Mangin haussa les paules.

--C'est absurde.

--Pas du tout. Les Anglais ont tudi le noir. L'homme choisi, ayant
un signe distinctif, devient aussitt l'idole d'une partie de la
tribu. Enchant de la faon dont ses mrites ont t proclams, ravi
de pouvoir vivre dans la paresse, grce  l'impt dont il frappe ses
compagnons, le champion devient un ferme alli de l'Angleterre. Au
bout de peu de temps, il est doubl d'un missionnaire qui travaille
ardemment  augmenter son pouvoir... et la farce est joue. Qu'une
mission comme la ntre passe  proximit du village, vite l'agent
anglais court  la case du champion. Ce sont des ennemis, dit-il, ils
songent  te dposer et  nommer un champion dans leurs intrts. Une
telle ventualit serait la ruine pour le bon ngre; aussi il n'en
demande pas davantage, il soulve ses partisans et alors, plus de
vivres, des flches ou des coups de fusil qui partent des
broussailles; nos tranards sont assomms.

--Mais, gronda le capitaine Mangin, on marche sur le village, on le
dtruit...

--Vengeance platonique.

--Comment cela.

--Les indignes l'vacuent  l'approche des soldats. Ils le
reconstruisent en quinze jours, et le champion, continuant  rgner,
reste le fidle ami de l'Angleterre. Pour la mission, elle continue sa
route et les mmes faits se reproduisent dans la tribu voisine. Au
bout de trois ou quatre expriences semblables, on s'aperoit que l'on
a perdu du monde sans avantage apprciable. On se dcide  marcher
vite,  se bien garder,  maintenir une discipline svre, sans
rpondre aux attaques des noirs.

--Et ils en concluent que nous avons peur d'eux.

--Prcisment; mais, entre deux maux, il faut choisir le moindre. Il
vaut mieux qu'ils chantent notre fuite que notre trpas.

Les officiers restrent silencieux aprs ces dernires paroles.

La gravit des responsabilits qui leur incombaient dans ces rgions
lointaines, sourdement ameutes par les agents britanniques, pesait
sur eux.

Leurs regards se portrent sur la colonne.

C'tait d'eux seuls, de leur vigilance, de leur nergie que dpendait
la vie de tous les hommes qui les accompagnaient.

C'tait d'eux seuls que la France attendait le succs.

Et soudain Mangin s'arrta.

--A propos, pourquoi la France ne cre-t-elle pas des champions comme
l'Angleterre?

Ce fut le commandant qui rpliqua:

--Parce qu'elle n'a pas d'agents libres.

--On en envoie...

Le chef secoua la tte:

--Non, mon cher capitaine. Ils doivent venir librement, en colons, et,
dans notre pays, le colon manque.

Et avec un soupir:

--Les uns accusent le Gouvernement de ne pas encourager la
colonisation. Les autres s'en prennent au caractre national qu'ils
disent casanier. Certains prtendent que la tendresse goste des
mres, plus dispose  former des jeunes gens effmins que des
hommes, est seule coupable.

--Et vous, mon commandant, quel est votre avis?

--Oh! moi... Je crois que tous ont un peu raison. Ce qui nous a rendus
casaniers, en France, c'est surtout la prosprit. Pourquoi s'exiler,
pourquoi courir les risques des entreprises en pays neufs, quand notre
patrie nous assure tout ce que nous pouvons dsirer. Aujourd'hui cela
commence  changer. Notre dette publique norme, nos dpenses
militaires irrductibles, car elles sont la condition _sine qua non_
de l'existence de la France, l'encombrement de toutes les carrires
librales, d  l'extension incessante de l'instruction; toutes ces
raisons font que les regards de la jeunesse se tournent vers ces
possessions franaises que nous autres, soldats, avons conquises pour
lui permettre d'en exploiter les richesses. Toute une gnration de
coloniaux grandit. Dans vingt ans, on verra, en Afrique surtout, qui
est en quelque sorte un prolongement du sol de la mre patrie, on
verra, dis-je, des Franais s'installer, s'enrichir, faire souche de
colons, assurer la conqute pacifique.

Et, avec mlancolie, le commandant ajouta:

--A ce moment, il n'y aura plus de gens, comme il s'en trouve
aujourd'hui, pour nous faire un crime de risquer notre existence, afin
d'assurer  la France la richesse dans l'avenir.

Marchand s'interrompit.

Un brusque arrt venait de se produire dans la colonne.

--Qu'y a-t-il donc, interrogea-t-il?

Presque au mme instant, le sergent Dat, qui commandait l'avant-garde,
accourut tout essouffl.

--Commandant, cria-t-il du plus loin qu'il pensa pouvoir se faire
entendre, le sentier est barr.

--Barr?

Il se rapprocha, arriva devant le commandant, et, prenant la position
rglementaire:

--On a tabli en travers du sentier, dblay ces jours derniers par
nos claireurs, des abatis d'arbres. C'est une vritable barricade,
paisse d'au moins trois ou quatre cents mtres.

Le commandant haussa les paules:

--En quarante-huit heures, le passage sera rtabli. Que l'on campe
ici. Les porteurs seront employs comme ouvriers. Que l'on fauche tous
les buissons dans un rayon de cinq cents mtres, afin que, la nuit,
nos projecteurs lectriques clairent le terrain dnud et s'opposent
 toute surprise.

Puis, se tournant vers les officiers:

--Pour vous, messieurs, des reconnaissances dans toutes les
directions. En avant des abatis surtout. Il s'agit de savoir si
d'autres obstacles n'ont pas t crs, entre ce point et celui o
nous pourrons reprendre la navigation.

Les capitaines Mangin et Baratier s'loignrent en courant, suivis par
le sergent Dat qui communiqua aux divers grads les instructions du
commandant.

Une demi-heure plus tard, le campement tait tabli.

Des escouades de porteurs, arms de haches ou de sabres d'abatis,
fauchaient les buissons  droite et  gauche du campement. Des
arbustes coups, d'autres formaient des fagots qu'ils allaient
prcipiter dans la rivire.

Marchand s'tait port en avant, pour se rendre compte de l'importance
de l'obstacle plac sur sa route par des mains inconnues.

C'taient des abatis conus videmment  la manire europenne.

En effet, si l'on veut rendre une route encaisse impraticable 
l'artillerie et  la cavalerie, on abat des arbres en travers, et,
pour leur donner plus de cohsion, on les relie par un lacis de fil de
fer.

Ici on avait procd de mme.

Seulement, le fil de fer faisant dfaut dans les forts africaines, on
y avait substitu des liens de joncs.

Il n'y avait donc pas de doute.

La srie des tracasseries anglaises commenait.

Sous ce climat torride, tout retard d'une colonne, tout surcrot de
fatigue impos  ceux qui en font partie, sont batailles gagnes par
l'ennemi.

Ce qui arrte une troupe bien arme et approvisionne, ce n'est pas la
rsistance des indignes, c'est la lassitude.

La lassitude, mre de l'anmie, mre de la fivre, qui terrassent les
plus forts, qui dciment les corps les plus entrans et les mieux
conduits.

Mais, en confiant la mission Congo-Nil au commandant Marchand, le
gouvernement franais avait t bien inspir.

C'tait un routier d'Afrique.

Il prvoyait tout et ne se laissait surprendre par aucun incident.

On avait barr la route pour causer aux hommes une fatigue plus
grande.

Cette fatigue deviendrait un repos, de par la volont du chef.

La coupe des buissons termine, les porteurs furent diviss en quatre
portions. Chacune travailla une heure aux abatis.

De cette faon, les noirs se reposaient trois heures sur quatre.

Puis le commandant dcida, qu' partir de ce moment, on prparerait
soir et matin du th additionn d'une faible proportion de quinine.

La boisson tonique acquiert ainsi des proprits fbrifuges.

On peut affirmer que si le commandant Marchand a ramen sa mission
presque au complet, cette sage prcaution y a puissamment contribu.

A la nuit on avait dblay environ cent vingt mtres d'abatis.

Les reconnaissances tait rentres une  une.

Le rapport de leurs chefs pouvait se rsumer ainsi.

Rien vu. Pas un indigne aux alentours, dans un rayon de trois
kilomtres.

Les claireurs envoys en avant des abatis avaient progress jusqu'au
del des rapides.

Ils n'avaient rien remarqu d'anormal.

Les abatis franchis, la route tait libre.

Cependant une inquitude tenait encore le commandant.

Bien qu' si peu de distance de Bangui une attaque de vive force ne
part pas  craindre, elle tait cependant possible.

Aussi les lampes lectriques  rflecteurs furent-elles installes de
loin en loin autour du campement.

Elles inondrent le sous-bois de nappes de lumire blanche, tout en
maintenant le camp dans l'ombre.

De cette faon, si l'ennemi se montrait, on le verrait nettement,
tandis que lui-mme ne pourrait apercevoir ses adversaires.

Et ces prcautions tactiques prises, les sentinelles places, tout le
monde s'endormit.

Au milieu du camp plong dans le sommeil, un homme veillait.

Il s'tait assis devant sa tente et ses yeux sondaient incessamment
les profondeurs mystrieuses de la fort. Il tait l, prt  bondir 
la moindre alerte,  dfendre ceux qui marchaient sous ses ordres.

Le repos qu'il avait mnag  ses soldats, le chef ne se l'accordait
pas.

Cependant rien ne troubla la mission. La nuit s'coula paisible, la
clart du jour reparut.

Alors les travaux furent repris.

A quatre heures du soir, les derniers abatis cdaient  l'effort des
ouvriers noirs et, sans perdre un instant, la colonne se remettait en
marche.

A sept heures, elle dbouchait sur une plage de sable dor.

L'Oubanghi formait en ce point une anse assez profonde, dont la rive
dnude tait entoure, en arc de cercle, par la lisire de la fort.

Au loin, en aval, se faisait entendre un sourd mugissement. C'tait le
bruit des eaux tumultueuses des rapides que l'on venait de contourner.

Le point tait propice  l'tablissement du camp.

La zone dcouverte, existant aux abords de la petite baie, rendait la
surveillance facile. Une surprise n'tait pas  redouter.

De plus, le terrain, plat et dur, se prtait merveilleusement aux
oprations de remontage des embarcations de la flottille.

Toutefois, Marchand ne ngligea aucune prcaution: Lampes lectriques,
postes de garde furent installs comme la nuit prcdente.

Seulement, cette fois, le chef pensa pouvoir dormir.

Or, vers minuit, une alerte se produisit. Un coup de feu clata dans
le silence.

Au mme instant, le commandant bondissait hors de sa tente, et sa voix
claire, exempte de toute motion, lanait cet ordre.

--Aux faisceaux... Par escouades  vos postes de combat.

Le mouvement s'opra sans dsordre.

Les tirailleurs sngalais sont de merveilleux soldats. Ils ont
l'intuition de la guerre et, aprs quelques mois de service, aucune
surprise ne les prend au dpourvu.

Agenouills derrire le rempart form par les bagages de la colonne,
le doigt sur la dtente de leurs armes, ils attendaient.

Mais rien ne parut. C'tait une fausse alerte.

Un factionnaire, surpris par l'approche d'un crocodile qui avait ramp
jusqu' lui, avait fait usage de son fusil pour loigner cet incommode
voisin.

A cette nouvelle, chacun retourna se coucher, et la nuit s'acheva sans
autre incident.

Huit jours plus tard, toute la flottille tait  l'eau.

L'embarquement s'opra sans encombre et la navigation fut reprise.

Rien ne s'opposa au passage de l'expdition.

A deux ou trois reprises, alors que l'on franchissait des canaux
resserrs entre des les boises, quelques flches, quelques coups de
feu partirent de la rive belge,  l'adresse des voyageurs.

Le tirailleur Houza fut lgrement bless au bras.

Deux ou trois pirogues furent troues par les projectiles,
heureusement au-dessus de la ligne de flottaison.

Ce fut tout.

La mauvaise humeur des ennemis de la France se trahissait par ces
procds peu courtois, mais, en somme, la mission n'en souffrait
gure.

On atteignit Mayaka.

L, le commandant congdia ses porteurs et pagayeurs, qui, d'aprs les
conventions de leur engagement, ne devaient pas dpasser cette
localit.

Il les remplaa par des quipes fraches que l'administrateur Bobichon
avait recrutes pour lui dans les rgions du Kazango et de Bourma.

L'entrevue du commandant et de l'administrateur fut des plus
cordiales.

La mission allait gagner le confluent de l'Oubanghi et de la rivire
M'Bomou.

Elle remonterait ce dernier cours d'eau jusqu'au village de Rafa.

De l elle se dirigerait vers Dem-Ziber, en traversant la vaste plaine
qui s'tend entre les rivires Chinke et Dinda.

Puis, poussant droit vers le Nord, elle contournerait les marcages du
Bahr-el-Ghazal, rputs infranchissables, longerait la frontire
mridionale du Kordofan, les rives vaseuses du lac No et atteindrait
le Nil.

Pour ces hardis pionniers de France, il semblait que la partie ft
gagne.

Dj, ils avaient parcouru prs de la moiti du chemin.

La russite qui avait accompagn jusque-l leur entreprise leur
donnait confiance en l'avenir.

Bref, l'expdition quitta Mayaka dans les plus heureuses dispositions.

La flottille abandonna son mouillage.

Sur la rive, l'administrateur et ses compagnons agitaient leur
mouchoir.

A bord des embarcations, les voyageurs rpondaient  cet adieu amical.

Et sur une case du village, dress au haut d'un mt, un pavillon
tricolore flottant au vent semblait, lui aussi, saluer ceux qui
partaient.

Dans les pirogues, les pagayeurs,  la peau luisante, chantaient une
chanson lente, qui rythmait leurs mouvements.

Les bateaux glissaient rapidement sur les eaux. Ils s'loignaient, se
rapetissaient. Bientt M. Bobichon les perdit de vue.

Maintenant, les explorateurs allaient entrer en plein inconnu.




CHAPITRE IV

LES OEUFS DE PAQUES DU COMMANDANT MARCHAND


Ce n'tait pas sans raison que le commandant avait attribu aux
intrigues anglaises, et les abatis jets devant sa colonne
expditionnaire le long des rapides de l'Oubanghi, et les diverses
attaques dont la mission avait t l'objet.

Et ces intrigues taient menes prcisment par ceux, qu'
Brazzaville, il avait pargns.

Il s'tait content d'une simple plaisanterie, alors que les
circonstances l'eussent autoris  traduire mister Bright et sa fille
devant un tribunal.

L'Anglais et t condamn, au minimum,  cinq ans de prison.

Il en avait t quitte pour six semaines de repos forc.

Aussi ne pardonnait-il pas au commandant.

Plus irrite que lui encore tait miss Jane.

La jolie fille avait la prtention, bien excusable chez une aussi
charmante personne, de faire marcher tout le monde  sa guise.

Elle avait cru se moquer impunment des Franais, les faire manoeuvrer
 sa satisfaction.

Et tout  coup,  l'instant mme o son coeur se gonflait de la joie
du triomphe, le docteur Emily tait survenu.

  [Illustration: ADJUDANT DE PRAT]

Gentiment, gracieusement, _ la Franaise enfin_, il avait rduit 
nant tous les projets de la jeune fille.

Il s'tait vritablement bien moqu d'elle, et Jane devait s'avouer
qu'en tout pays, mme dans le sien propre, les rieurs seraient du ct
de l'ironique mdecin.

Ce lui tait une blessure que la vengeance seule tait capable de
cicatriser.

Car les fils d'Albion, de mme que tous les partisans des coups de
force, pardonnent plus volontiers une bourrade qu'une pichenette.

  [Illustration: OUVERTURE D'UNE ROUTE]

La plaisanterie lgre, gauloise ou athnienne, leur fait horreur.

Du drame tant que l'on voudra, mais pas de vaudeville.

Que voulez-vous? l'esprit est un produit franais.

Nos voisins d'outre-Manche, jaloux de cette supriorit, l'ont
attribue aux fumes de nos vins incomparables du Mdoc, de la
Bourgogne, de la Loire, des ctes du Rhne.

Pour l'acqurir, ils consomment un nombre incalculable de flacons de
provenance franaise, mais leur espoir est du.

L'esprit liquide ou moral est absorb par eux sans s'assimiler.

Et ils sont bien obligs de reconnatre, de par leur consommation
mme, qu'ils sont seulement les clients et que nous restons les grands
producteurs.

Quoi qu'il en soit, une fois rentrs  Lopoldville, mister Bright et
sa fille tinrent conseil.

Qu'allaient-ils faire?

Pas un instant, ils n'eurent l'ide de se plaindre aux reprsentants
de leur gouvernement.

Les traditions anglaises sont connues: l'agent qui est battu est
blm; celui qui rclame est cass.

Ds lors  quoi se rsoudre?

A cette heure, la mission Marchand remontait le Congo, l'Oubanghi.
Impossible de l'arrter.

Et comme Bright se promenait avec agitation, Jane, pelotonne dans un
fauteuil et qui, depuis un moment, avait cach son charmant visage
dans ses mains mignonnes, releva tout  coup la tte.

Une joie cruelle se lisait dans ses yeux.

Bright vit cela et s'arrtant tout net:

--Jane, mon enfant, auriez-vous trouv le moyen de punir ces
misrables des inquitudes qu'ils nous ont causes.

On le voit, le digne agent tait bien dans la tradition anglaise qui
veut que les Saxons hurlent  un coup d'pingle donn par un
malheureux qu'ils empalent.

--Oui, mon pre, murmura la jeune fille.

Puis se levant, elle vint  lui, baissa la voix:

--Votre avis est qu'il ne faut pas qu'ils atteignent les rives du Nil?

--_By god!_ non, ils ne doivent pas.

--Et si l'on pouvait les engager dans le plus mauvais chemin...

Jane fit une pause et, plus bas encore:

--... Le chemin au bout duquel on n'arrive jamais?

On et dit qu'elle faisait effort pour prononcer ces paroles de sens
si lugubre.

--De quel chemin parlez-vous? questionna avidement Bright, sans
remarquer l'indcision de son interlocutrice?

Elle baissa la tte sans rpondre. Evidemment un combat se livrait en
elle.

--Quel chemin, rpta l'agent libre?

Alors elle sembla se dcider:

--Celui qui traverse les marais du Bahr-el-Ghazal.

A cette rplique, Bright eut l'air absolument dconfit.

Il haussa les paules et, avec une scheresse inaccoutume, il
pronona:

--Vous parlez _en dehors du bon sens_, Jane.

--Pourquoi cela, je vous prie, riposta la jeune fille d'un ton piqu?

--Parce que vous oubliez les renseignements que vous-mme m'avez
apports.

--Vous vous trompez, je n'oublie rien.

L'agent prit une physionomie stupfaite.

--Voyons, revenez  vous. N'est-il pas vrai que ce Marchand, que
l'enfer confonde, se propose de gagner Dem-Ziber?

--Si, en vrit.

--Ah! une fois l, il suivra la route qui passe au nord des marcages.

Jane rectifia:

--Pardon... il ne suivra pas... il se propose de suivre.

--Je voudrais bien savoir qui le fera changer d'avis?

--Moi... ou plutt vous, mon pre, puisque vous avez la correspondance
avec l'Amiraut.

Et, entranant l'agent prs de la fentre, elle lui parla bas avec
volubilit.

Le visage de l'Anglais exprima successivement la surprise, le doute,
puis une joie sans mlange.

En fin de compte, le pre pressa sa fille dans ses bras, et tous deux
pntrrent dans le cabinet de travail de l'agent, o ils se mirent 
confectionner un nombre assez considrable de dpches.

Quand ils eurent termin, Bright sonna.

Un domestique grand, maigre, osseux, aux cheveux d'un blond jaune,
parut au bout d'un instant:

--Jo, dit-il, je vais m'absenter avec Mademoiselle.

Le laquais inclina la tte:

--C'est bien.

--Vous resterez ici durant mon absence.

--Je resterai.

--Cela vous fera des vacances.

--Cela m'en fera.

--Cependant, je veux vous confier un travail trs srieux.

--Confiez.

Mister Bright appuya la main sur le tas de papiers, dont chacun tait
la minute d'un tlgramme.

--Jo, voici une quarantaine de dpches.

--Une quarantaine, si cela vous plat.

--Elles sont dates. Je compte sur vous pour les remettre au
tlgraphe aux dates indiques.

--Comptez, sir, comptez.

--Si vous vous acquittez bien de cette mission, il y aura pour vous
une livre sterling par tlgramme.

--Une livre, c'est bon.

--Vous avez compris?

--Oui, j'ai...

--Alors, prparez nos bagages, avertissez nos porteurs. Ma fille et
moi quitterons Lopoldville ce soir.

Le domestique salua et sortit[6].

  [6] Rigoureusement exact. Si John Bright et Jane ne sont pas les
  seuls agents qui s'acharnrent contre la mission, ils furent du
  moins les plus actifs.

Le soir mme, Bright et Jane, en palanquins ports par des mules,
entours par une escorte peu nombreuse, sortaient de Lopoldville et,
longeant le Congo, prenaient la direction du Nord.

       *       *       *       *       *

Huit jours plus tard, les journaux d'Europe publiaient,  grand
fracas, une dpche _de source anglaise_, ainsi conue:

Mahdi soulve populations Darfour et Kordofan. Guerre sainte prche
dans tout le Soudan gyptien. On craint que le soulvement ne gagne la
Nubie et les Etats voisins du lac Tchad.

Les publicistes s'en donnrent aussitt  coeur joie. Les occasions de
tirer  la ligne sont rares, et celle-ci tait unique.

Chacun fit talage de ses connaissances.

Celui-ci dpeignit les contres habites par les Derviches, avec une
autorit d'autant plus grande que, ne les ayant jamais vues, il tait
certain de ne pas se tromper; tout au plus pouvait-il tromper les
autres.

Celui-l, voulant dpasser son confrre dans le steeple-chase de
l'information, publia _in extenso_ l'acte de naissance du Mahdi,
lequel avait vu le jour en un pays o les registres de l'tat civil
sont inconnus.

Un grand journal illustr publia son portrait, d'aprs un clich
fourni par un photographe du Caire, aimable fumiste qui avait fait
poser devant son appareil un porteur d'eau nubien.

Un dernier enfin lana la nouvelle  sensation que les missions du
Kordofan avaient t incendies et tous les missionnaires mis  mort
aprs d'atroces tortures.

Le bruit se rpta, se colporta, s'augmenta.

Chaque jour, de nouvelles dpches, _toujours de source anglaise_,
venaient ajouter  l'affolement gnral.

Et tous les coeurs pris de justice et de dvouement palpitrent de
reconnaissance, lorsque le gouvernement anglais dclara au monde
civilis que, charg jusqu' nouvel ordre du maintien de la
tranquillit en Egypte, plac de ce fait  l'avant-garde de la
civilisation, il se croyait le devoir de former une arme pour marcher
contre les bandes du Mahdi.

Les peuples nafs ne se doutrent point qu'ils assistaient  une
simple parade suprieurement joue par le Gouvernement anglais, de
concert avec ses agents africains.

L'ide de Jane, adopte par Bright, permettait aux Anglais de
concentrer une arme anglo-gyptienne et de s'avancer sur
Khartoum-Ondourman et Fachoda, pour couper la route  la mission
Marchand, au cas o elle russirait  continuer sa marche vers le Nil.

Dernire factie. L'Angleterre, tenant compte du mauvais tat des
finances gyptiennes, qui mettait les descendants des Pharaons dans
l'impossibilit absolue de faire les frais de la guerre _dfensive_
sur le point de s'engager, l'Angleterre, disons-nous, autorisa le
gouvernement khdivial  chercher ses ressources dans la Caisse de la
Dette, rpondant d'ailleurs gnreusement de l'emprunt forc auquel
elle condamnait le souverain gyptien.

En France, o l'on est un peu plus naf qu'ailleurs, on crut
aveuglment au soulvement des Derviches[7].

  [7] Sur beaucoup de points, la guerre sainte fut prche par des
  marabouts qui,  leur fonction sacre, joignaient le titre de
  _Champion de l'Ordre pour l'Angleterre_. Ce rapprochement se
  passe de commentaires. Avec un millier d'hommes, munis d'armes 
  tir rapide, on rtablit le calme au Soudan (Le combat de Fachoda
  o 200 Sngalais mirent en droute 12.000 Mahdistes le prouve.)
  Or, les Anglais rassemblrent 25.000 soldats. En ralit, ils
  voulaient avoir la supriorit du nombre dans la valle du Nil.

On craignit pour la mission Marchand.

Evidemment, si la petite troupe s'engageait dans les plaines du
Kordofan, parcourues par les tribus fanatiques en armes, elle tait
srement perdue.

Des ordres furent envoys dans toutes les directions.

Un des messagers russit  joindre M. Liotard, administrateur du
Haut-Oubanghi.

Celui-ci tait alors prs de Dem-Ziber qu'il comptait pouvoir occuper,
grce aux ravitaillements amens par la mission Marchand.

Effray par les renseignements qui lui taient communiqus, il dpcha
sans retard au commandant un courrier, porteur d'une lettre ainsi
conue:

     Dem-Ziber,

     Mon cher commandant,

Vous tes, bien entendu, le matre absolu de la conduite de votre
mission.

Aussi est-ce  titre purement amical, et afin que vous agissiez en
toute connaissance de cause, que je vous fais part des vnements
rcents qui ont eu le Kordofan pour thtre.

Vous trouverez ci-joint les divers documents qui me sont parvenus.

S'il m'tait permis de vous donner un conseil, je vous dirais qu'
votre place, je renoncerais  remonter par le Nord.

Je m'efforcerais de profiter aussi longtemps que possible du courant
de la rivire M'Bomou, d'arriver ainsi le plus prs du cours du bras
principal du Bahr-el-Ghazal, et de gagner le Nil par cet affluent,
avec tapes  Tamboura, Yaoued, El Ghersh, etc., etc.

Mais, je le rpte, ce n'est l qu'un conseil.

N'y voyez, je vous prie, mon cher commandant, qu'une nouvelle preuve
de l'intrt amical que je porte  votre admirable expdition.

Et recevez les souhaits de votre dvou.

      *       *       *       *       *

Ce fut le jour de Pques de l'anne 1897 que le commandant reut cette
ptre affectueuse.

Il tait alors au confluent du M'Bomou et de l'Oubanghi.

Il allait renvoyer la flottille en arrire, et lui-mme se proposait
de se diriger vers Dem-Ziber avec ses hommes.

La lettre de M. Liotard l'attrista sans l'abattre.

En hte il fit appeler les divers officiers attachs  la mission.

Et quand ils furent tous rassembls autour de lui, il leur lut la
missive qui venait de lui tre apporte.

Puis il leur donna galement lecture des dpches, articles de
journaux et autres documents dont M. Liotard avait accompagn sa
lettre.

Tous demeurrent atterrs.

Alors il les regarda longuement avant de parler. Enfin il se dcida.
Et d'une voix calme, dans laquelle l'oreille la plus subtile n'aurait
pu reconnatre aucune motion.

--Messieurs, dit-il, pour nous rendre de l'Oubanghi au Nil, il
existait deux routes, l'une par le Kordofan, l'autre par les marais du
Bahr-el-Ghazal. La premire, sans doute plus aise, nous est ferme
par les bandes mahdistes. Je pense donc qu'il convient de prendre la
seconde.

Prendre la seconde, cela signifiait s'engager dans les marcages du
Bahr-el-Ghazal, occupant un territoire vaste comme la France, dans
cette immense plaine inonde, parseme de myriades d'lots o
croissent les roseaux gants, les bambous hauts de sept et huit
mtres, dans ce ddale de canaux, de lagons, de lagunes, o l'on ne
trouverait aucun point de repre, car aucun Europen ne l'avait
travers.

Cela signifiait qu' la fivre des bois allait succder la fivre des
marais; que, trs probablement, on allait semer de cadavres ce dsert
d'eau et de vase; que, si l'on s'garait une heure seulement en dehors
du bras principal de la rivire des Gazelles, c'tait la mort pour
tous.

Et une erreur est facile avec un cours d'eau qui se divise en deux
cents, trois cents, six cents, mille bras; qui se mle, se confond
avec vingt autres rivires, pour s'en sparer plus loin, puis les
rejoindre encore.

Toutes les probabilits taient pour l'enlisement, la disparition de
la mission.

Cependant le chef avait dit sans phrases, avec cet hrosme tranquille
du soldat de race.

--Le chemin commode nous est ferm, prenons l'autre.

Pas un n'hsita.

Tous rpondirent par un murmure admiratif et, gagns par la contagion,
griss d'une folie gnreuse, ils se levrent en criant:

--Va pour le Bahr-el-Ghazal.

Le commandant Marchand avait craint peut-tre de rencontrer, non des
rsistances--tous ces officiers avaient un sentiment trop vif du
devoir professionnel pour rsister--mais tout au moins de
l'hsitation.

L'enthousiasme de ses compagnons l'mut profondment.

Son visage calme se colora un peu, il y eut sur ses yeux comme une
bue humide.

Il serra les mains  la ronde, avec ces seuls mots:

--Mes chers amis!

Mais le ton dont il les pronona fit courir un frisson sur l'piderme
de ceux qui l'coutaient.

Il avait tout exprim dans ces paroles. Tout.

Le sacrifice au pays, au drapeau; la reconnaissance aux fidles
collaborateurs rangs  ses cts; la ncessit de se serrer les uns
contre les autres pour passer.

Il y avait aussi comme un engagement tacite, solennel et terrible.

--Votre existence  moi; mon existence  vous.

Les sous-officiers europens furent instruits  leur tour.

Pas plus que leurs chefs ces braves n'hsitrent.

Avec l'insouciance franaise, ils narguaient le danger.

Il y a des marais rputs, sinon infranchissables, du moins trs
difficiles  franchir, eh bien! on ferait de son mieux.

Et un loustic ajouta mme:

--Aprs tout, un marais, ce n'est que de l'eau... au moins a ne nous
portera pas  la tte.

Le commandant, vritablement touch, autorisa une petite dbauche...
au vin de quinquina.

Tous trinqurent, officiers et sous-officiers, et le commandant,
levant son verre, dit doucement:

--Messieurs, c'est aujourd'hui le jour de Pques; en vous confiant
aveuglment  moi, vous avez donn ses _oeufs de Pques_  votre
chef... Je ferai en sorte de vous les rendre  Fachoda.

Voil comment la marche  travers un des plus dangereux pays du monde
fut entreprise par la mission Marchand.

Et comme les assistants vidaient leurs verres dans un recueillement
presque religieux, des indignes apparurent.

Ils venaient vendre des pelleteries, de la gomme, de l'ivoire.

Mais ils avaient aussi une autre denre  proposer.

C'tait une fillette d'une douzaine d'annes.

Et le chef de la troupe fit entendre, moiti par signes, moiti par
quelques mots anglais, que l'enfant serait _excellente  manger_.

Les visiteurs taient des Nyam-Nyams Zegris, ftichistes et
anthropophages, dont la mission avait atteint le territoire.

Le commandant Marchand allait essayer de faire comprendre aux
misrables noirs l'horreur que lui inspirait leur proposition.

Mais il se ravisa et appelant l'interprte Landeroin:

--Voulez-vous demander  ce ngre quel sort est rserv  cette
enfant, si je refuse de l'acheter.

L'interprte adressa aussitt la question au noir.

Celui-ci sourit.

Puis il exprima avec force gestes qu'il tait pauvre, la guerre ayant
ravag le territoire de sa tribu.

S'il avait t riche, jamais il n'et vendu la fillette.

Elle tait sa parente, sa nice, la fille de son frre tu dans une
expdition rcente.

Pour la mmoire de son frre, il l'et admise  sa table, non comme
invite, mais comme rti.

Car c'est un signe d'estime profonde chez les Zegris que de dvorer
les enfants de ceux que l'on a aims.

La misre seule obligeait le ngre  renoncer  cet aimable usage.

Que faire en pareil cas?

Bien que la mission ft dans une situation difficile, que des fatigues
terribles fussent rserves  tous ceux qui en faisaient partie,
ceux-ci avaient au moins quelques chances de s'en tirer sains et
saufs.

Tout valait mieux d'ailleurs pour la pauvre petite qu'tre embroche
et rtie ainsi qu'un chevreau.

Bref, Marchand demanda son prix  l'indigne, le paya et le renvoya,
gardant auprs de lui sa nouvelle acquisition.

La petite ngresse conservait un air terrifi,  chaque mouvement de
l'officier elle tremblait de la tte aux pieds. Le commandant s'en
aperut et, voulant connatre la cause de l'effroi de la pauvrette, il
pria Landeroin de lui parler.

Celui-ci s'excuta.

La ngresse lui rpondit d'une voix douce, craintive, avec des larmes
dans les yeux.

Et cependant l'interprte clata d'un rire sonore, qui parut stupfier
son interlocutrice.

Il riait  ce point qu'il lui tait impossible de prononcer une
parole.

Au bout d'un moment, le commandant le pria de s'expliquer.

Au milieu d'un accs d'hilarit dont il n'tait pas matre, Landeroin
s'cria:

--C'est trop drle! Savez-vous ce que me demande cette petite
moricaude?

--Pas le moins du monde, vous vous en doutez bien.

--Elle m'a dit...

Et les rires redoublrent:

--Elle m'a dit, acheva-t-il en se dominant un instant: Quand cela le
chef blanc me mangera-t-il?

Le commandant ne rit pas, lui.

Il considra l'enfant avec une piti profonde et, presque svrement,
il dit  l'interprte:

--Je vous aurais pardonn de me faire attendre votre traduction,
Landeroin... Mais vous avez commis une mauvaise action en ne
rassurant pas de suite cette pauvre crature qui souffre et qui
tremble.

Le rire de l'interprte se figea dans sa gorge.

Il plit, rougit, bredouilla:

--Je n'y ai pas mis de mchancet... La question m'a paru burlesque,
et, ma foi...

--Ne vous motionnez pas, interrompit le chef de la mission dj
redevenu paternel, je sais bien que vous tes un bon et brave coeur,
Landeroin. Aussi expliquez vite  notre petite compagne noire que les
Franais ne se nourrissent pas de chair humaine.

L'interprte s'excuta avec un empressement qui montrait combien la
remontrance de son suprieur lui avait t sensible.

Souriant il parla  la fillette.

Et,  mesure que les paroles parvenaient aux oreilles de l'enfant, le
visage de celle-ci s'panouissait.

Enfin elle regarda le commandant, s'approcha de lui et pronona
quelques paroles incomprhensibles:

--Que dit-elle?

--Elle dit, mon commandant, que vous tes bon comme Rabou, le pre des
oiseaux et des fleurs, et qu'elle sera pour vous la gazelle prive et
fidle.

Et comme la petite parlait encore, Landeroin parut surpris:

--Quoi encore? interrogea Marchand.

--Oh! j'ai mal entendu. La concidence serait trop bizarre.

--Mais entendu quoi?

L'interprte mit un doigt sur sa bouche, puis:

--Veuillez attendre que je l'aie fait rpter.

Il revint  l'enfant et parut la questionner.

Elle rpondit sans hsiter.

Lauderoin leva les bras au ciel avec un air absolument ravi.

--C'est extraordinaire.

--Mais quoi donc? insista l'officier dont la curiosit tait pique
par la singulire attitude de l'interprte, dont la placidit
habituelle tait proverbiale.

--C'est une vritable concidence.

--Mais encore.

--Ou plutt non, mon commandant, c'est un prsage, un vritable
prsage.

  [Illustration: UNE HALTE]

--Enfin, Landeroin, expliquez-vous; auriez-vous l'intention de me
faire mourir  petit feu?

--Le ciel m'en prserve, commandant.

--Alors, parlez. Que vous a dit la petite?

--Son nom tout simplement.

--Son nom? Il est donc bien surprenant, ce nom.

  [Illustration: LE COURS DE L'OUBANGHI]

--Jugez-en, commandant...

Et, par taquinerie, Landeroin prit un temps.

--Ah! Landeroin, nous allons nous fcher.

--Non, mon commandant, car ce nom sonnera  vos oreilles comme une
promesse.

--Insupportable bavard, vous dciderez-vous?

--Je me dcide... ce nom, c'est...

--C'est?

--Fasch'Aouda.

Marchand demeura un instant interdit.

Puis un bon sourire distendit ses lvres et, appuyant la main sur les
cheveux laineux de sa protge:

--Tout va bien aujourd'hui. La confiance de mes compagnons, l'espoir
d'arriver  Fachoda, et, en attendant, ainsi qu'un prsage comme vous
le disiez, Monsieur l'interprte, Fasch'Aouda qui m'appartient...




CHAPITRE V

DE l'OUBANGHI AUX PASSES DE BAGUESS


La mission tait arrive au poste avanc d'Abira au confluent de
l'Oubanghi et du fleuve M'Bomou.

Malgr les fatigues endures dans la brousse, les durs travaux de
jalonnement du chemin, malgr les alertes incessantes causes par les
Noirs, la sant gnrale tait bonne.

Quant au moral il tait excellent.

Tout le matriel se trouvait rassembl  Abira, sans avaries.

Partout rgnait la confiance.

Seul, le chef demeurait songeur.

C'est qu'il tait seul  savoir que les efforts dploys jusqu' ce
moment pour le transport, tantt par terre, tantt par eau, de plus de
six mille charges de vivres et d'approvisionnement de toute espce,
taient bien peu de chose auprs des trsors d'nergie qu'il faudrait
dpenser dsormais.

En avant de la mission s'tendait un pays entrecoup de marcages.

La vase, l'humidit, voil les vritables ennemis de l'Europen en
Afrique. Des nappes d'eau bourbeuse le soleil pompe des vapeurs
pestilentielles. La temprature est touffante; les mouches harclent
le voyageur, l'empchent de prendre un instant de repos.

De plus, pour traverser les contres o l'on allait s'engager il ne
fallait compter que sur ses propres ressources.

C'tait seulement au moyen des vivres de rserve entasss dans les
chalands que, pendant ce voyage, dont la dure pouvait tre longue,
l'on devait esprer soutenir les forces des soldats et des porteurs.

Sur les rives du Haut-Oubanghi et du Bas-M'Bomou, la seule viande
offerte par les populations riveraines est de la chair humaine!

Et Marchand, contraint d'adopter la route du Sud, prenait ses
dispositions pour mnager l'existence de ses tirailleurs, de ses
porteurs et pagayeurs.

Les officiers, avec une faible escorte et des pirogues, explorrent le
cours infrieur du M'Bomou et en relevrent la topographie.

Tandis que cette utile besogne prparatoire s'accomplissait, Marchand
ne restait pas inactif.

Il faisait rayonner autour d'Abira de frquentes excursions qu'il
guidait souvent lui-mme.

Vingt jours s'coulrent.

Les officiers revinrent les uns aprs les autres, ayant relev, en ce
court espace de temps, la topographie complte du bief infrieur de la
rivire M'Bomou.

Leurs constatations n'taient pas encourageantes.

Ils avaient compt sur le cours du Bas-M'Bomou trente barrages.

Le cours capricieux de la rivire tait coup par trente cascades.

Trente chelons  gravir par toute la flottille, pour arriver enfin 
un bief navigable et tranquille s'tendant  perte de vue.

Du reste, il n'y avait pas  hsiter; le M'Bomou tait la seule route
qu'il ft possible de suivre.

Sur les deux rives, en effet, jaillissait du terrain dtremp
l'infranchissable barrire de la fort, profonde, impntrable,
penchant, sur les eaux du fleuve, ses inextricables broussailles.

La marche  travers le fourr et t absolument impossible.

Il fallait donc renoncer  la voie de terre.

Le commandant fractionna sa troupe en trois parties ingales.

L'une, de beaucoup la plus faible, fut place sous les ordres du
capitaine Baratier.

Celui-ci, avec ses hommes et trois pirogues, devait franchir les
passages difficiles aussi rapidement que possible.

Il atteindrait les eaux libres, signales au del des chutes, et
entreprendrait de jalonner le M'Bomou suprieur.

Il devait continuer sa route aussi longtemps que le cours d'eau serait
navigable.

Alors seulement, il se rejetterait dans l'un des affluents de la rive
droite et s'avancerait le plus loin qu'il le pourrait dans la
direction du Bahr el-Ghazal.

Une seconde fraction, dirige par Marchand lui-mme et le capitaine
Mangin, suivrait en pirogue jusqu'au point prcis (Baguess) o les
rapides prenaient fin.

Enfin le troisime groupe, command par le capitaine Germain, le
lieutenant de vaisseau Morin et le lieutenant Gouly, (ces deux
derniers ne devaient jamais revoir leur patrie), fut charg de faire
franchir les barrages  la flottille.

C'est cette dernire troupe que nous allons suivre.

Pendant quelques jours, la navigation fut aise.

On franchit assez rapidement les premiers barrages.

Les rives du fleuve, formes de terrain solide, permettaient de hisser
 terre les chalands, vapeurs et pirogues.

Sur le sol rsistant, dans une claircie de quelques centaines de
mtres de longueur, gagne  la hache dans le taillis bordant les
berges, les quipes de porteurs, s'attelant aux embarcations de la
flottille, les faisaient glisser sur cette sorte d'cluse  sec.

Il tait inutile de dmonter les chalands.

Les charges restaient arrimes, et le trajet s'accomplissait sans
perte de temps apprciable.

Mais bientt les difficults hrissrent le chemin.

Les barrages se rapprochrent, le sol devint spongieux.

Les berges vaseuses, presque fluentes, dans lesquelles les
travailleurs enfonaient jusqu'aux genoux, ncessitrent la
construction de vritables travaux d'art.

Il fallait,  l'aide de la dynamite, abattre de gros arbres; les
amener au bord de l'eau, les utiliser comme des _cales_ sur lesquelles
on tirait,  force de bras, les chalands pralablement dchargs.
C'tait un travail effroyable.

Les charges, portes  dos d'homme, restaient  la garde de quelques
tirailleurs, tandis que, suivant la voie latrale au fleuve, les
embarcations, pousses sur des rouleaux de troncs d'arbres,
grossirement faonns  la hache, contournaient lentement les
barrages.

Il fallait des prcautions infinies, un temps effroyablement long pour
gagner ainsi quelques kilomtres.

Il y eut des jours o l'on ne progressa que de dix-sept cents mtres.

Puis aprs, un bief libre de la rivire se prsentait. On remettait la
flottille  l'eau. Un nouveau barrage se prsentait aprs quelques
heures de navigation; et il fallait recommencer le dchargement, la
marche reintante dans les fourrs. Et ainsi de suite.

Afin de faciliter les mouvements d'ensemble, l'adjudant de Prat forma
une quipe de chanteurs.

Ceux-ci,  tour de rle, donnaient la mesure aux hommes qui tiraient
sur les chalands ou sur les pirogues.

Et les chos de la fort sombre, qui tendait de chaque ct de l'eau
son impntrable rideau de verdure, retentissaient de choeurs
pittoresques:

--_En voil un!_

--_Le joli un!_

--_A un s'en va!_

--_Hardi l!_

--_A un s'en va s'en aller!_

--_Oh!_

Les noirs, amuss par la chanson, tiraient en cadence sur les cordes.

Parfois, quand se prsentait une bande de terrain dnud o la
traction pouvait tre active, le clairon sonnait une charge, et les
ngres, sans s'inquiter de la vase qui leur montait aux cuisses, ni
des insectes sanguinaires, allaient de l'avant, barbotant dans la boue
infecte d'o s'chappaient des miasmes dltres.

La bonne humeur des soldats les gagnait et, avec leur accent enfantin,
ils braillaient faux mais de bon coeur:

--_Y a la goutte  boi' la hiaut!_

--_Y a la goutte  boi'!_

Pour certains barrages, les officiers furent obligs de construire des
cales sur pilotis, labeur de gants. On devait affermir le sol presque
liquide avec des fascines.

Sans cela, sous le poids des charges, les rouleaux se fussent enliss.

Et plus la flottille avanait, plus le terrain devenait bourbeux. Avec
cela, la chaleur tait suffocante,  peine pouvait-on exiger des
hommes deux heures de travail conscutif.

Le lieutenant de vaisseau Morin, en particulier, tait trs prouv
par la fivre bilieuse hmaturique.

Grelottant, claquant des dents, il dirigeait quand mme les
oprations, mais il tait sombre.

Un mois de travail acharn, de luttes contre la nature rebelle, contre
le climat torride, un mois entier pass  se nourrir de lgumes secs
et de conserves, et cette poigne de vaillants n'avait encore pu
parcourir que cent cinquante kilomtres, cinq kilomtres par jour en
moyenne!

La lenteur de la marche, les difficults  vaincre n'avaient point
abattu leur nergie, n'avaient point abattu leur gat.

Mais devant le terrible mal qui touchait le lieutenant de vaisseau
Morin, une crainte vague les saisit. Allaient-ils tre dcims par le
flau des bois, par la fivre pernicieuse?

Le vaillant marin comprit ce qui se passait dans l'esprit de ses
compagnons.

Avec un courage stoque, il dompta la maladie et, se bourrant de
quinine, il parvint  rester  son poste.

Le M'Bomou semblait d'ailleurs se dgager d'obstacles.

La route se montrait plus libre. La flottille pouvait naviguer et,
tout en gagnant du terrain, les hommes se reposaient.

Sur l'eau, bienfait inapprciable, les moustiques taient moins
incommodes.

On dpassa le village de Uano, dont les cases apparurent un instant
sur la rive droite du fleuve, au milieu d'une clairire. En ce point,
on dt changer quelques coups de fusil avec les habitants hostiles.

A deux kilomtres en amont du point o venait de se produire
l'escarmouche, le fleuve faisait un coude brusque, et, le tournant
franchi, la flottille tait arrte par un barrage monstre.

L'eau bouillonnait tumultueusement et le courant tait si violent
qu'il fallut stopper  huit cents mtres en contre-bas de l'obstacle.

Pour comble de malheur, la rive gauche tait totalement inabordable.

De larges flaques d'eau y rendaient impossible le transport des
chalands et des charges.

Il fallait donc opter pour la rive droite: on fit une reconnaissance
de ce ct. En amont de la chute, le sol n'tait point mauvais.

Mais, presque  hauteur du barrage, un cours d'eau ou plutt un bras
form par les remous du fleuve, s'tendait en travers du passage sur
deux cents mtres de large environ.

Impossible de le traverser avec les embarcations.

Sur presque toute sa largeur ce canal avait une profondeur
insignifiante; un chenal avec sept  huit mtres d'eau serpentait en
son milieu.

-Messieurs, dit gaiement le lieutenant de vaisseau Morin, voil le
moment de nous distinguer. Il y a un pont  construire. Deux ou trois
jours au moins sont ncessaires.

Il ne fallait pas songer en effet  contourner le canal. Le
malencontreux cours d'eau s'enfonait  plusieurs kilomtres dans
l'intrieur de la fort.

On se mit  l'oeuvre.

Une _sonnette_ rudimentaire fut monte pour le battage des pilotis.

Pour cela, on croisa trois branches moyennes, on accrocha, au sommet
de ce trpied une poulie et l'on suspendit  l'une des extrmits de
la corde, un gros caillou, remplissant l'office de _mouton_.

En moins de deux jours, les ranges de pilotis taient prtes 
recevoir la charpente de l'estacade.

Pendant que les ouvriers travaillaient avec une ardeur fbrile,--tout
le monde avait hte d'arriver au plus vite  la route libre,--les
officiers faisaient de frquentes battues aux alentours.

La rencontre des naturels de Uano n'tait pas sans leur laisser
quelque inquitude, mais rien ne parut devoir justifier leurs
apprhensions.

A la fin du troisime jour, le plancher et le pont rustique reliaient
les deux rives de la nappe liquide. On dcida de passer le lendemain.

Toute la nuit les sentinelles veillrent.--Les petits postes furent
sur leurs gardes.

Une brume paisse s'tait leve et rduisait  quelques mtres le
rayon visuel.

La nuit toutefois sa passa sans alerte. Aucun bruit insolite ne
troubla la tranquillit sinistre de cette solitude.

Ds l'aube, le ralliement fut sonn, les postes se replirent, et l'on
se mit en devoir de commencer le passage des chalands.

Un des bateaux plats d'acier prit la tte de la colonne.

Sous la conduite du lieutenant Morin, les porteurs se mirent en branle
et l'opration parut devoir marcher sans encombre.

Mais,  l'instant o l'avant du chaland s'engageait sur le pont jet
au-dessus du chenal, un craquement se fit entendre; bateau, porteurs
et cargaison s'effondrrent dans l'eau avec le plancher.

Un cri de rage s'leva sur la rive.

Les tirailleurs venaient de voir, s'lanant des buissons avoisinant
le canal, une douzaine de pirogues charges de noirs, qui foraient de
rames pour atteindre les porteurs se dbattant dans l'eau.

Mais la surprise dure peu.

Une pluie de projectiles s'abat sur les assaillants, en dmonte un
certain nombre.

Devant cette rception vigoureuse, ils n'insistent pas et effectuent
une retraite prcipite.

L'alerte passe, le lieutenant Morin veut se rendre compte de ce qui
est arriv.

Mais  peine a-t-il regard qu'il pousse un juron nergique.

--Les coquins! s'crie-t-il, ils ont sci les pilotis  fleur d'eau!

Poursuivant son examen, il s'aperoit galement que les troncs d'arbre
formant tablier ont t dtachs de la tte des pieux.

C'est videmment le travail des noirs de Uano. Ils ont espr,  la
faveur du dsordre, arrter les Franais et les massacrer.

Profitant du brouillard nocturne, ils se sont glisss jusqu'
l'estacade; ils ont pu hacher charpentes et liens.

Immdiatement on se remet  l'oeuvre, on rpare le pont  l'aide des
deux _sonnettes_ installes nagure pour le battage des pieux; le
chaland est remont sur l'estacade. En quelques heures, sous l'habile
direction de Morin, le pont est rtabli.

Mais le brave officier, qui n'a voulu confier  aucun autre le soin de
diriger cette opration, se sent  bout de forces; il doit se coucher
dans une des pirogues, terrass par un accs de l'horrible fivre.

Pour comble de malheur, quand on cherche la quinine, seul remde
efficace en pareil cas, on ne la retrouve point.

La caisse de pharmacie se trouvait dans le chaland; prcipite du
pont, elle a d rouler dans le fleuve. Au milieu du dsarroi produit
par l'attaque des ngres, on ne s'en est pas aperu.

Maintenant, les compagnons de Morin assistent impuissante  son
agonie.

Le mal empire rapidement. Le dlire s'est empar du malheureux
officier.

Tous, le coeur serr, comprennent avec effroi que c'est la fin, et ils
prouvent une douleur d'autant plus poignante qu'ils n'ont aucun moyen
de combattre la _bilieuse_.

Des porteurs cherchent des simples. On en fait boire des infusions 
l'officier; mais la temprature du fivreux augmente toujours.

--A boire!... A boire!... bgaie-t-il sans cesse, la voix trangle,
l'oeil hagard... Je brle! Je brle.

Ses mains se crispent sur son estomac.

Et, se redressant soudain, le regard perdu:

--L'Anglais... l'Anglais... Il est l, l... Je le vois... Il vient...
Le voil tout prs... Attention...  deux cents mtres... feu!...
feu!... feu!

Puis il se renverse en arrire haletant, ruisselant de sueur.

Ses amis soutiennent le moribond.

Il se calme tout  coup, ses yeux fixent tour  tour ceux qui sont
prs de lui, il leur tend ses mains tremblantes, et d'une voix
teinte,  peine un souffle entrecoup de spasmes:

--Vous reverrez la France, vous..... Germain..... mes parents.....
adresse..... portefeuille..... Dites-leur..... Lieutenant.....
Morin..... Mort!..... Mort!..... pour la..... pour la.....

Il ne peut prononcer le nom de la patrie. Sa voix s'trangle dans sa
gorge... Il a un rle profond, suprme... C'est fini.

Le lieutenant de vaisseau Morin n'est plus.

Le martyrologe de l'exploration africaine compte une victime de plus.

Les officiers, l'adjudant, les sergents pleurent, silencieux, ne
trouvant pas une parole en face de cette mort affreuse.

Tous restent atterrs devant l'vnement fatal qui les spare d'un
compagnon aim.

Mais les heures sont brves. La tche  accomplir ne permet pas mme
les longs regrets.

Il faut songer  marcher en avant.

Il faut encore lutter, afin d'atteindre le but rv.

Sous la vote des arbres, au bord du fleuve, une fosse est creuse.

Le corps de Morin, religieusement envelopp dans les plis d'un
pavillon, aux couleurs de cette France  laquelle il a donn sa vie,
est dpos dans son dernier lit par ses compagnons d'armes.

Les honneurs militaires lui sont rendus.

Une croix faite de deux branches marque la place o repose le
vaillant.

Puis, tous, avec un serrement de coeur s'loignent de celui qui dort
de l'ternel sommeil.

Il n'y a pas eu de discours, mais des sanglots ont secou ces soldats.

Le capitaine Germain a prononc la seule parole qui ait retenti
au-dessus de cette tombe.

Et cette parole est tombe, cri d'hrosme et d'abngation, dans le
silence troublant de la futaie.

Germain a dit doucement:

--Adieu, Morin.... et peut-tre bientt: Au revoir!




CHAPITRE VI

LA RECONNAISSANCE DU HAUT-M'BOMOU


Pendant ce temps, le capitaine Baratier, parti, le 1er juin 1897, des
rapides de Baguess pour reconnatre le cours suprieur du fleuve
M'Bomou, devait s'assurer si, par cette voie, la route tait sinon
libre--l'est-elle jamais dans les pays inexplors--au moins praticable
pour le gros de la mission et pour ses chargements considrables de
vivres, de munitions, d'approvisionnements de toute espce.

Il n'avait, avec lui, que trois pirogues portant des vivres, des
munitions pour deux mois et ses instruments de godsie.

Pour accompagner les porteurs et dfendre le petit convoi contre les
attaques des naturels, une dizaine de tirailleurs sngalais le
suivaient galement, sous le commandement d'un jeune sous-officier, le
sergent Bernard.

Des passes de Baguess jusqu' Rafa, la route se passa sans autres
incidents que les taquineries des villages noirs chelonns sur les
berges du cours d'eau.

A Rafa, la petite troupe de Baratier reut un accueil enthousiaste.

Depuis quelques jours dj, le gouverneur du Haut-Oubanghi, M.
Liotard, campait dans le village avec une escorte importante, qui
devait l'accompagner dans son voyage vers la frontire gyptienne.

L'entrevue des deux hommes fut cordiale.

Baratier mit le gouverneur au courant des projets de Marchand.

Tandis que M. Liotard gagnerait le Bahr-el-Ghazal, en obliquant vers
le Nord-Est avec Dem-Ziber comme point de concentration, Marchand, si
toutefois la reconnaissance de Baratier tait favorable  son dessein,
devait suivre la voie d'eau beaucoup plus rapide en raison du
matriel qu'il tranait avec lui.

--Le commandant, dclara Baratier, attend avec anxit le rsultat de
mes recherches. Il veut aller vite, arriver au but, avant que les
menes de l'tranger aient le temps d'aboutir, et planter notre
drapeau  Fachoda. Aussi, conclut-il, il faut que je fasse vite. Et je
serai prompt si mes piroguiers et mes porteurs ne m'abandonnent point!

  [Illustration: ATTAQUE D'UN HIPPOPOTAME BLESS]

On le voit, le soldat avait une apprhension grave. Il connaissait
l'endurance des noirs  la fatigue, mais il savait aussi, par
exprience, combien ces hommes primitifs sont accessibles au
dcouragement, sujets  la panique.

La ncessit d'employer ces indignes,  cause du terrible climat
d'Afrique, est un des alas les plus redoutables de l'exploration.

  [Illustration: CAPITAINE MANGIN]

Le lendemain, aprs une excellente nuit de repos dans le campement de
Rafa, Baratier et ses hommes reprenaient la monte sur le fleuve,
salus, acclams par le gouverneur et sa suite.

Peu  peu, les pirogues, vigoureusement menes par les Bouzyris,
perdirent de vue les paillottes du village et les baraquements du camp
de M. Liotard.

Sans aucune difficult la petite flottille atteignit le poste avanc
de Zmio.

C'tait la dernire station o le hardi capitaine, ses soldats et ses
porteurs pourraient jouir d'un repos paisible.

Au del, c'tait le hasard, le vague, l'inconnu absolu. Aucune carte
de ces rgions n'existait, car on ne peut donner ce nom  certaines
conceptions fantaisistes sans aucune valeur relle.

Fort heureusement, Baratier constatait que le M'Bomou continuait 
tre navigable. Sur chaque rive, baignant dans les eaux ses dernires
ranges d'arbres, d'arbustes, de lianes touffues, la fort sans fin
formait une falaise de verdure.

Se frayer une route de cinq mtres de large  travers ce fouillis de
vgtaux, et cela pendant des centaines de kilomtres, reprsentait un
travail si colossal que jamais on n'en serait venu  bout.

Si le M'Bomou suprieur ne se montrait pas praticable, c'tait, pour
le commandant Marchand, une dception cruelle.

Aussi, le capitaine voyait avec joie le cours d'eau rester profond, le
courant  peu prs rgulier.

Mais ce qui devait tre un bonheur pour la mission entire faillit
causer la perte de la troupe d'avant-garde.

En pratiquant des sondages pour reconnatre le chenal et le baliser,
une des pirogues chavira.

Elle contenait la plus grande partie de la rserve de vivres, la
caisse de pharmacie, les instruments godsiques.

Les voyageurs parvinrent  renflouer l'embarcation; mas si l'on put
sauver la prcieuse pharmacie et les instruments, il n'en fut pas de
mme des vivres.

Et, sur ce ruban liquide, prisonniers entre les paisses murailles de
la fort, il tait impossible  Baratier et  ses hommes de songer 
se ravitailler par la chasse.

Le poisson ne manquait pas, mais il exhalait une odeur rpugnante et
tait immangeable.

Cet incident jeta le dsespoir parmi les piroguiers et les porteurs.

Le capitaine dut prendre des mesures contre leur mauvais vouloir.

Au sergent Renaud,  ses dix tirailleurs dont il tait sr, il donna
l'ordre de se tenir prts  fusiller le premier qui tenterait de fuir.

L'excution de cette menace n'tait pas ncessaire quant  prsent.

Aucun de ces noirs n'et song  s'vader par la fort.

Ils savaient bien que c'tait la mort prompte, fatale, pour
l'imprudent qui et tent une pareille folie.

--Mais, dit le capitaine au sergent, qui sait si le pays est semblable
plus loin; nous pouvons rencontrer des claircies et alors tous ces
gaillards-l, si nous ne les tenons pas au bout de nos fusils...

Un autre incident, plus redoutable encore que le premier, devait
retarder l'expdition.

La fivre clata dans les rangs de la petite troupe. Au bout de deux
jours, la plupart des piroguiers taient incapables de service.

On tenta d'abord de les remplacer par des porteurs, mais ceux-ci, trop
inexpriments, trop mous, n'arrivaient pas  diriger les barques.

Baratier, le sergent et les tirailleurs sngalais ne se mnageaient
pas cependant.

Tour  tour, ils se mirent aux pagaies, et ils purent ainsi franchir
quelques lieues.

Mais, malgr leur nergie, les forces de ces braves baissaient. Ils
manquaient d'entranement.

Fort heureusement une clairire se prsenta. Le chef du dtachement
donna l'ordre d'y aborder et, pendant trois journes entires, on se
reposa prs des pirogues hisses  terre, gardes  vue par les
tirailleurs.

Ces jours de repos, l'emploi permanent de la quinine gnreusement
distribue aux malades, permirent aux hommes de triompher de la
fivre.

Le sergent Bernard eut le bonheur de tuer deux grands singes qui
s'taient aventurs en curieux prs du campement. La chair de ces
animaux, rtie devant un grand feu de bois, procura  tous un repas
qui fut trouv succulent.

Pour gayer la troupe, on organisa une petite fte.

Deux soldats sngalais, dous d'une voix superbe, chantrent des
mlopes de leur pays. Et, dans la nuit, autour du brasier qui
pointait ses langues de feu vers le ciel, tous les noirs, oubliant les
misres des jours prcdents, dansrent au son de la flte et du
tympanon.

La flte??

C'tait le joyeux sergent Bernard qui en jouait, et sans instrument,
s'il vous plat.

Le brave garon sifflait admirablement et son talent, en cette
occasion, ne fut pas peu got!

Le tympanon?

Tout simplement une caisse vide, sur laquelle un grand diable de
Sngalais tapait  poings ferms.

Et cet orchestre rudimentaire suffit  ces noirs.

Profitant des bonnes dispositions gnrales, Baratier put explorer
plusieurs lieues du M'Bomou sans encombre.

On approchait peu  peu du confluent du M'Bomou avec le Bokou ou Mr.

Il tait temps d'ailleurs, car, d'aprs les prvisions, il restait 
peine assez de vivres pour terminer l'exploration.

Leur raret obligeait  la plus grande prudence. Et le grand fleuve
coulait toujours verdtre, entre les hautes tiges noires des arbres
serrs, enlacs par les ronces et les lianes.

Pas plus qu'avant, il ne fallait compter sur la chasse ou sur la
pche.

L'approche du point terminus relevait cependant les courages et l'on
avanait en chantant.

D'aprs l'estimation du capitaine Baratier, on tait encore  trois
jours de navigation de l'embouchure de la Mr. Depuis un mois on
avait quitt Baguess.

Une erreur faillit tout perdre. A l'endroit o la flottille tait
arrive, le fleuve se partageait en deux bras.

Le bras gauche du cours d'eau semblait plus profond, plus navigable
que l'autre, encombr de longues herbes flottantes et de joncs.

Les trois pirogues s'y engagrent donc  toute vitesse.

Soudain, presque simultanment, les embarcations, lances  une allure
rapide, s'envasrent sur un banc.

A force de pagaies, poussant nergiquement avec les gaffes, les
quipages tentrent de revenir en arrire.

Peine inutile!

Il fallut alors dcharger les pirogues pour les renflouer.

Un lot sablonneux mergeait  quelques mtres du thtre de
l'accident.

Les porteurs se jetrent  l'eau, et une  une, les caisses furent
portes sur le sol ferme.

Allges, les pirogues purent franchir le banc et flottrent
emprisonnes dans une sorte de cuvette naturelle!

Combien de jours allait-on rester l? Les vivres taient rares.
Allait-on devoir mettre les hommes  la demi-ration.

Inquiets, piroguiers et porteurs parlaient dj de gagner la rive  la
nage et d'abandonner les embarcations.

--Le premier qui bouge, gronda le capitaine en tirant son revolver, je
lui fais sauter la cervelle.

La menace rtablit le calme.

Mais la nuit venait, il ne fallait pas songer  chercher la bonne voie
avant le lendemain. Baratier prit ses dispositions pour assurer la
scurit du bivouac.

Il fit hisser les pirogues  sec.

Sur le haut de l'lot de sable on aligna les tentes.

Et de mme, que les jours prcdents, on dnait de lgumes secs, avec
un peu de lard conserv. L'eau potable manquait, situation douloureuse
sur un fleuve. L'eau de la rivire, en effet, tait tellement charge
de matires organiques que son absorption et dtermin un vritable
empoisonnement.

La situation tait critique.

Le front soucieux, Baratier rflchissait.

Il avait beau chercher. A son esprit ne s'offrait aucun autre moyen
que d'abandonner les pirogues et de gagner la rive du fleuve.

Jamais dans sa vie, pourtant mouvemente, il n'avait travers pareille
preuve.

Avoir parcouru une distance considrable, tre presque convaincu
d'atteindre le but fix, et se voir oblig de tout abandonner, de
retourner piteusement en arrire au milieu des tribus sauvages et
hostiles!

Cependant il ne se laissa pas aller au dcouragement.

De concert avec le sergent Bernard, il organisa la camp.

Tout au haut du tertre, on dressa sa tente et le bivouac des
piroguiers, des porteurs qu'il fallait surveiller, qu'il fallait
maintenir  tout prix.

Aux deux extrmits de l'lot, un petit poste de cinq tirailleurs,
charg de faire bonne garde et de tirer sur quiconque essaierait de
fuir.

Baratier s'tait assis prs de l'un des autres petits postes.

Soudain le factionnaire, arrt prs de Baratier, lui montra la rive
de l'lot.

--Capitaine... les pirogues... il y en a donc quatre?...

L'officier regarda.

En effet, prs du bord, presque  toucher les embarcations... une
longue masse sombre s'allongeait.

--Oh! continua le factionnaire, voyez donc, mon capitaine... cinq,
six... Et a bouge... Ce sont des crocodiles.

Sournoisement, les sauriens, flairant une proie, sortaient de l'eau,
rampaient vers le campement.

Lentement, ils se rapprochaient peu  peu du campement.

Baratier rveilla les postes.

--Alerte! les crocodiles!

En un instant tout le camp fut debout.

Les reptiles avanaient toujours, glissant sur la vase, sans bruit.

Et soudain le capitaine lana le commandement:

--Feu!

Dix coups de fusil veillrent les chos de la fort, rpercuts avec
la violence d'un coup de tonnerre.

Trois crocodiles restrent sur place: les autres firent un plongeon et
disparurent.

Le campement reprit sa tranquillit, et la nuit s'acheva sans autre
alerte.

Le lendemain matin, comme Baratier donnait l'ordre de se dbarrasser
des cadavres des sauriens tus dans la nuit, un tirailleur indigne
s'approcha et, faisant le salut militaire:

--Chef, dit-il, si toi permets, Ali sait prpar viande de li bte
l... trs bon...

--Comment, si je permets... Tout ce que tu voudras mon garon,
rpliqua le capitaine en souriant... Ce gibier t'appartient.

--Capitaine toi goter mi cuisine... Pas mauvais.

Le noir avait peut-tre raison; en tout cas, l'officier tait enchant
de la fantaisie de ce cuisinier improvis.

Et fut-ce l'influence de la faim, tout est-il qu'au repas, le
crocodile parut exquis.

Baratier complimenta le tirailleur.

--Tu as rendu un grand service  ton chef, il te remercie.

--a bien, chef... a bien... mi content...

Et le brave soldat partit en faisant des gambades...

Tandis que le repas s'achevait, un des Sngalais de faction appela le
chef de poste.

Baratier et Bernard se prcipitrent du ct de la sentinelle.

--L... L... mon capitaine... L... sergent.

Du doigt, le tirailleur montrait sur le fleure une masse flottante:

--Un cadavre! murmurrent les deux Franais.

--Porteur d'ici... pati la nuit, expliqua le factionnaire.

--Oui, peut-tre, rpliqua l'officier: profitons de cet incident.

--Bernard, faites l'appel des hommes.

En un instant, toute la petite troupe fut runie.

On appela les noms. Il manquait un porteur.

Alors Baratier s'adressant aux engags:

--Celui-l a trahi, leur dit-il; vous voyez comment il est puni...
Rompez.

Cette courte harangue consterna les porteurs; ils regardrent le
cadavre de leur camarade, qui leur faisait comprendre l'impossibilit
de la fuite.

       *       *       *       *       *

Il y avait trois jours que Baratier et son escorte sjournaient sur
l'lot.

On avait vainement tent de creuser des canaux pour franchir la barre
de vase; il semblait que les eaux eussent baiss, car l'obstacle tait
plus infranchissable encore qu'au dbut. Le sable tait devenu
compact, trs dur mme  creuser, en certains endroits.

La situation devenait critique. La viande des crocodiles tait
puise. On n'avait plus revu de sauriens, sans doute le bruit de la
fusillade les avait effrays. Il fallait toucher  la suprme rserve
de vivres garde pour le retour.

Baratier et le sergent Bernard seuls avaient conserv l'nergie morale
ncessaire pour rsister aux preuves.

Le dcouragement avait gagn les hommes, gagnant mme les tirailleurs.

Trois porteurs, qui avaient essay de gagner la rive, avaient pri
sous les yeux de leurs camarades.

Le fond vaseux tait mouvant de ce ct.

Et les jours passaient lents, interminables.

Le quatrime, la cinquime... il fallait toujours entamer les vivres.

On rationna les hommes malgr leurs murmures. Dcidment l'avenir
s'assombrissait de plus en plus.

       *       *       *       *       *

La tte dans les mains, rong par la fivre de l'impatience, le
capitaine songeait.

Tout  coup, une voix joyeuse clata prs de lui:

--Capitaine... un orage!

Et Bernard montrait  l'officier l'horizon charg de nuages
charbonneux.

Cette vue lectrisa Baratier.

--Vite, Bernard, mon ami,  l'oeuvre et que, dans un moment, tout soit
prt.

Une activit fbrile s'empara de tout le monde. En un clin d'oeil les
trois pirogues furent charges.

Les pagaieurs, les porteurs et les soldats y montrent suivis des
chefs.

Et l'on attendit.

De larges gouttes d'eau tombrent d'abord une  une... Puis, au bout
d'un quart d'heure, ce fut un dluge effroyable.

Dans nos climats, on ne peut se faire une ide de la violence des
pluies africaines.

Tremps jusqu'aux os, les voyageurs riaient quand mme. Ils
applaudissaient  l'averse libratrice.

Une demi-heure  peine suffit pour que le bras du fleuve grosst.

Les pirogues flottrent.

Dcuple par l'espoir, la vigueur des Bouziris fit merveille; on
franchit le banc derrire lequel la flottille s'tait trouve prise
comme dans une souricire.

Il y eut cependant un moment de chaude apprhension. Les pirogues
touchrent.

Mais sous l'effort des avirons puissants, des pagaies battant l'eau
avec rage, les pirogues glissent sur la vase du fond.

On avance, on passe, on a pass.

Deux jours aprs, ayant repris par l'autre bras du fleuve qui, en
dpit de l'apparence, avait partout un chenal navigable, Baratier
reconnut la Mr!

Et lorsque la mission Marchand apprit qu'elle avait devant elle une
rivire, libre de tout barrage pendant plus de huit cents kilomtres,
un frmissement de joie courut et la nouvelle fut accueillie par un
puissant cri de:

--Vive la France!... En avant!




CHAPITRE VII

LE FORTIN DE BAGUESS


Cependant le commandant Marchand, second par les capitaines Mangin et
Germain, avait install un fortin en amont des passes de Baguess.

Car il voulait non seulement traverser le pays, mais encore l'occuper
effectivement.

Les dangers qu'il allait courir, il dsirait les viter  ceux qui
suivraient la route trace par lui.

S'il russissait  atteindre Fachoda, le chemin serait jalonn de
postes, sur lesquels ses successeurs s'appuieraient.

S'il mourait  la peine, l'expdition du moins n'aurait pas t
inutile, puisque ceux qui se dvoueraient  la mme oeuvre
trouveraient une part de la tche faite et bien faite.

C'est dans ces termes, dont l'hrosme consciencieux n'a pas besoin de
commentaires, que le chef de la mission avait annonc aux capitaines
Mangin et Germain, demeurs auprs de lui, son intention d'lever un
fortin  Baguess.

On s'tait aussitt mis  l'ouvrage.

Heureusement les matriaux de construction ne manquaient pas.

L'impntrable fort, qui couvre le plateau central, poussait ses
arbres gants jusque sur les berges du M'Bomou.

C'tait le dsert de verdure, et aussi le mur, car les lianes, les
vanilliers sauvages, les credytons aux fleurs rouges en forme de
calice, les bahamis, sorte de lierre dont les rameaux s'tendent
parfois sur plus de cent mtres de longueur, confondaient leurs
feuillages avec ceux des baobabs, des gommiers, des bniers, des
arbres  beurre, dsigns par les naturels sous le nom d'arbre de la
vache.

C'tait une orgie de frondaisons, un dbordement de vie vgtative,
un enchevtrement stupfiant de tiges, de branches, de filaments, de
racines sorties de terre, que la poigne d'hommes perdus au milieu de
cette exubrante flore africaine, devaient vaincre  force de labeur
et de volont.

Aprs une reconnaissance rapide, l'emplacement choisi pour l'rection
du poste fut le sommet d'un monticule, dont la crte dominait d'une
trentaine de mtres le terrain environnant.

La position tait bonne.

De plus, sur cette hauteur rocheuse, la vgtation se montrait moins
fournie.

De sorte que le dblaiement en fut plus facile.

Il fallut nanmoins trois journes compltes pour dbarrasser la butte
des arbres et des broussailles dont elle tait couverte.

Tandis qu'une partie des tirailleurs et des porteurs maniait la hache
et le coupe-coupe, les autres dbitaient les troncs en solives de deux
mtres de longueur.

Aussi, quand les premiers eurent termin, les seconds avaient amoncel
en piles ces bches normes, et les matriaux des murailles taient
tous prts.

Il n'y avait plus qu' les poser.

Sur le sol, une longue ligne ft trace, encadrant la surface que
devrait couvrir le fortin.

Elle affectait une forme rectangulaire.

Mesurant cent-vingt mtres dans sa plus grande dimension, cinquante
dans l'autre, cela reprsentait en somme une superficie protge de
six mille mtres carrs.

De gros pieux, points et durcis au feu, furent profondment enfoncs
en terre sur tout le pourtour.

Ils allaient former les assises sur lesquelles s'appuierait la
construction.

Puis les solives, dbites durant les jours derniers, furent ranges
les unes au-dessus des autres dans le sens horizontal et fortement
rattaches aux pieux verticaux.

Des troncs placs  l'intrieur, s'appuyant obliquement  la muraille
de bois et au terrain, tinrent lieu de piliers de soutnement.

Cependant un certain nombre d'engags avaient creus, au bord mme
de la rivire, de grands trous circulaires.

Ils y mlangeaient du sable, une argile rougetre dcouverte  quelque
distance, des pierres calcaires, pulvrises au pralable.

Puis, versant l'eau  foison dans ces creusets improviss, ils
dlayaient le tout, obtenant ainsi un ciment grossier, destin 
rejointoyer les troncs d'arbres du retranchement.

En mme temps, d'autres quipes entouraient l'enceinte d'un foss
profond de deux mtres, et dont les parois verticales taient
maintenues  l'aide d'un clayonnage de branchages, renforc d'une
paisse couche de ciment.

Le neuvime jour, le poste de Baguess tait en tat de dfense.

On y avait transport les charges, les embarcations dmontes.

Les deux petites mitrailleuses dont l'expdition taient munie avaient
t mise en batterie.

Et avec ses meurtrires, mnages durant la construction, l'ouvrage
faisait vritablement bonne figure.

Comme toujours en pareil cas, les officiers voulurent baptiser la
redoute.

On proposa unanimement le nom cher  tous:

Fort Marchand!

Mais le commandant, trs sensible  cet hommage spontan, n'en obit
pas moins  sa modestie habituelle.

Il la voila cependant, invoqua la discipline militaire, mot devant
lequel un officier digne de ce nom, s'incline toujours.

Et il rpondit doucement  ses compagnons, qui le pressaient
d'accepter le parrainage de la nouvelle forteresse:

--Messieurs, cet ouvrage termin, je l'ai remis en pense au
gouvernement franais, dont je ne suis que le serviteur. Le ministre
apprciera.

Rplique fire dans son humilit voulue.

Ce que Marchand refusait pour lui-mme, il l'accorderait quelques mois
plus tard  Desaix, dont le nom tait appliqu  un fort semblable,
tabli sur la rivire Soueh,  cent kilomtres  l'est de
Meschra-el-Reck.

Maintenant, si l'on veut savoir pourquoi, contrairement  sa coutume,
le chef de la mission Congo-Nil avait impos  ses subordonns cet
norme surcrot de travail, il faut en chercher la raison dans le
rapport que lui avait fait,  son arrive  Baguess, un indigne
venu au camp pour vendre des moutons.

Marchand avait remarqu que l'eau-de-vie dlie aisment la langue des
noirs.

Aussi ne manquait-il jamais de prlever,  l'usage des indignes et
lorsque l'occasion le permettait, une ration d'alcool sur la petite
provision du docteur Emily.

  [Illustration: LES PORTEURS]

Habituellement, le liquide tait rserv uniquement au traitement des
malades.

Or, l'Africain venu pour traiter de la vente de son troupeau, fut
extrmement sensible  l'offre qui lui fut faite d'un quart
d'eau-de-vie.

Tout le monde connat le quart, sorte de petite tasse de mtal, dont
la patrie gnreuse dote chacun de ses soldats.

Ce n'est pas joli, joli, mais ce rcipient grossier contient environ
un quart de litre, d'o le mot sous lequel on le dsigne.

Une pareille quantit de trois-six, ingurgite d'un seul trait, peut
mouvoir mme une cervelle paisse de ngre.

Et si la rasade se renouvelle, on est en droit d'esprer que la vrit
s'lancera de la bouche du buveur, dans un appareil aussi ingnment
simple, que lorsqu'elle sortait de son puits mythologique, pour se
rendre aux sances de musique de chambre qu'Apollon donnait  ses
confrres de l'Olympe.

  [Illustration: UN POSTE DE CENTRALISATION]

Le commandant avait constat de prime abord les allures louches du
ngociant indigne, le regard farouche et inquisiteur qu'il promenait
sur toutes choses.

Toujours en veil, il fit boire l'homme.

Sous l'influence de l'alcool, celui-ci parla.

L'obsquieux trafiquant devint un guerrier insolent.

Il dit les forces de sa tribu, son village florissant entour d'une
palissade de pieux.

Puis, s'exaltant toujours davantage, il parla des _Igli_.

C'est ainsi, on le sait, que les populations indignes appellent les
Anglais.

Ce mot est une corruption euphonique de _English_, vocable qui,
passant des gosiers britanniques dans les oreilles ngres, devient
_Igli_.

Cela suffit.

Le commandant, pressentant une trahison, se garda bien d'interroger
l'homme, mais il gratigna sa vanit.

Il plaisanta sa tribu, que le fusil d'un blanc ferait fuir comme un
troupeau d'antilopes.

Le moyen russit au del de toute esprance.

Furieux, le ngre s'emporta.

Il rapporterait ses paroles insultantes  ses frres. Ils en
tireraient vengeance.

Puis, aveugl par son courroux, il raconta que lui-mme tait venu
reconnatre les forces des chefs blancs.

Il les dfiait.

Certes ils pourraient le mettre  mort, mais sa tribu le vengerait.

Les champions de l'ordre avaient dcid les guerriers  une attaque
prochaine.

Des _Igli_ taient au village.

Ils promettaient la victoire; ils s'engageaient, une fois les cadavres
des blancs abandonns dans la brousse  la dent des animaux sauvages,
 conduire les guerriers dans des tribus voisines,  faire d'eux des
champions de l'ordre.

Avec une telle promesse, on conduirait les noirs en Chine ou dans la
Lune.

On disait autrefois en Europe, pour expliquer les prodigieux succs
des armes de la Rpublique et de l'Empire.

--Chaque soldat franais combat comme un lion, parce que chacun porte
son bton de marchal dans son sac.

En Afrique, on peut employer cette variante:

--Les noirs, tromps par les agents libres, sont capables des pires
folies. Chacun pense porter le baudrier du champion sous son bouclier.

Cependant le chef de la mission ne laissa rien paratre des
inquitudes que lui causaient les dires de son interlocuteur.

Il affecta de les regarder comme de simples plaisanteries, traita de
l'achat des moutons, prit livraison des animaux et renvoya le traitant
sans lui faire aucun mal.

Seulement, aussitt aprs son dpart, il appela MM. Mangin et Germain,
les mit au courant de la situation, et dcida que l'on entreprendrait
immdiatement l'dification du fort projet  Baguess.

Primitivement on devait permettre aux porteurs et soldats de se
remettre de leurs fatigues durant une huitaine.

Maintenant il et t imprudent d'attendre.

Avant tout, il fallait se mettre  l'abri d'un coup de main de
l'ennemi.

On se reposerait ensuite, si l'on en avait le temps.

Voil pourquoi le commandant avait pouss les travaux avec une
activit fivreuse.

Durant les neuf jours qui venaient de s'couler, l'officier n'avait
pour ainsi dire pas dormi.

L'inquitude le tenait veill.

Aussi, ce fut avec une immense satisfaction qu'il vit entrer dans
l'enceinte du fortin, le dernier homme et la dernire charge de la
mission.

Les indignes pouvaient attaquer  prsent.

Quelle raison leur avait fait diffrer les hostilits; on ne saurait
le dire avec certitude.

Sans doute les explorateurs avaient bnfici d'une de ces rivalits
si frquentes parmi les tribus africaines, o chaque guerrier dsire
tre plus charg d'honneurs que son voisin.

Alors on palabre sans fin.

On discute pendant des journes entires pour dcider  qui
appartiendra le commandement de tel ou tel groupe de guerriers;  qui
incombera le soin d'attaquer en premier, en second, en troisime.

Et quand tout cela est dcid, accept, il s'est parfois coul huit,
dix ou quinze jours.

C'est cette anarchie vaniteuse qui explique les succs foudroyants de
certains roitelets noirs.

Investis d'une autorit absolue, appuye par quelques bourreaux qui
tranchent, sur un signe du matre, les ttes raisonneuses, ces
monarques ne perdent pas leur temps en palabres.

Aux quatre coins du territoire occup par leurs sujets, ils font
battre le tambour.

Des hrauts parcourent les villages, rassemblant la population aux
sons mugissants des cornes de buffles.

En quarante-huit heures, la petite arme est quipe, runie.

Elle part  fond sur les ennemis dsigns, qui commencent  peine
leurs interminables parlottes.

Ceux-ci sont surpris, crass, emmens en esclavage.

Les hommes sont incorpors dans les troupes du vainqueur.

Les femmes deviennent les servantes des principaux chefs.

Ces derniers d'ailleurs s'accommodent fort bien de la tyrannie royale,
qui leur assure constamment la victoire et augmente sans cesse leur
fortune.

Et la domination des monarques s'tend, fait la tache d'huile.

Quoi qu'en pensent certaines personnes, il n'est pas besoin d'une
intelligence suprieure pour dominer en Afrique.

Il suffit d'inspirer la terreur.

Behanzin le cruel, Samory l'impitoyable, les marchands d'esclaves du
centre ont ds longtemps fourni la preuve de cette affirmation.

Frapper fort et vite, tout le secret est l.

Qu'ils fussent arrts par des discussions intestines ou par toute
autre cause, les indignes riverains du M'Bomou avaient laiss  la
mission le loisir de se fortifier.

Les dixime et onzime jours se passrent sans que l'ennemi attendu se
montrt.

La plus svre discipline rgnait dans le fortin.

Il tait interdit aux hommes de s'loigner.

Et ils se soumettaient sans murmurer  cette rgle inflexible, car ils
comprenaient parfaitement que le danger les entourait.

Sans doute l'attente tait pnible, agaante; mais il ne fallait pas
songer  marcher  la rencontre des noirs,  les drouter par une
contre-attaque.

Les explications de l'ivrogne traitant avaient t si embrouilles,
que le commandant ne pouvait dterminer l'emplacement du village
soulev contre lui.

La chose n'avait rien d'tonnant, en somme, car les indignes ont une
faon  eux d'exprimer la topographie d'une contre.

Et puis, s'engager dans la fort vierge sans avoir une direction
prcise est une opration tmraire  laquelle un chef de mission ne
consent jamais  se livrer.

Grce aux retranchements levs, on avait l'avantage de la position.

Il tait sage de le conserver.

Cependant l'impatience commenait  gagner tout le monde.

Heureusement on n'allait pas en souffrir longtemps.

Au matin du douzime jour, une escouade partit en reconnaissance vers
le Nord.

Depuis une heure  peine elle avait disparu dans la fort, quand un
coup de feu retentit au loin.

Une exclamation sortit de toutes les poitrines.

Les tirailleurs sautrent sur leurs armes.

En deux minutes, le retranchement ft garni de dfenseurs.

Chaque crneau tait occup.

Les fusils, appuys sur des liteaux poss  l'avance, menaaient la
plaine.

Toutes les distances ayant t repres, les compagnons du commandant
taient certains que leur feu donnerait tout son effet utile.

Cependant, sous bois, le combat s'affirmait.

Des dtonations retentissaient  intervalles plus ou moins longs.

Le son se rapprochait.

Evidemment la patrouille s'tait heurte  des forces suprieures, et
elle battait en retraite.

Les yeux fixs sur la lisire du fourr, le commandant attendait.

Son me tait avec les braves gens qui, sous le couvert, combattaient
pour la grandeur franaise.

Une anxit poignante se lisait dans son regard.

Il se demandait combien dj taient tombs sous les coups des noirs.

Il se reprsentait les blesss, restant en arrire, saisis par les
guerriers sauvages, achevs  coups de sagaies, dcapits.

Il voyait les ngres brandir les ttes sanglantes.

Et il souffrait.

Le chef, sans peur pour lui-mme, tremblait pour ses soldats.

Les tirailleurs savaient bien son affection pour eux. Ne l'avaient-ils
pas appel: le grand-pre blanc.

Soudain un frisson parcourut toute la ligne.

Les buissons de la fort venaient de s'ouvrir, ventrs par un lan
irrsistible, et la patrouille bondissait en terrain dcouvert.

On comptait les soldats.

Les dix hommes partis le matin revenaient  toutes jambes.

Aucun n'tait tomb au pouvoir de l'ennemi.

Un cri de triomphe s'leva du retranchement, redoublant la vigueur de
ceux qui rentraient.

Mais presque aussitt un murmure attrist lui succda.

Une vole de flches, comme une bande d'oiseaux siffleurs, avait
jailli des profondeurs du bois.

L'un des tirailleurs, travers de part en part, avait lch son fusil.
Les bras tendus, chancelant, emport par la vitesse acquise, il avait
encore fait quelques pas.

Puis il s'tait affal, la face contre terre.

Mais, plus prompts que l'clair, ses compagnons se retournent.

Ils font un feu de salve sur le bois, o la prsence des poursuivants
ne se dcle que par l'agitation des feuillages.

Deux d'entre eux jettent leurs fusils en bandoulire.

Ils relvent le bless.

Au pas de course ils l'emportent, tandis que, par un tir nourri, leurs
camarades couvrent la retraite.

Tous rentrent au fort.

Marchand est debout prs de la porte.

Il les reoit, serre la main au sergent qui commande la petite troupe.

--Trs bien, sergent, je suis content de vous. Vous avez bien combattu
tout en restant mnager du sang de vos hommes. C'est en runissant ces
deux choses que l'on devient un bon officier.

Le grad rougit, balbutie une phrase embarrasse.

--C'est tout naturel, mon commandant.

Mais la joie clate dans ses yeux.

Il sait ce que signifient les paroles d chef, et son ambition voit
luire dans l'avenir le galon d'or des sous-lieutenants.

De nouveau le commandant interroge:

--O avez-vous pris contact avec l'ennemi?

Et le petit sergent rpond:

--A trois kilomtres d'ici environ. Il ne se doutait pas de notre
prsence et marchait en dsordre. Le bruit nous a avertis de son
approche[8].

  [8] Ce chapitre et le suivant sont extraits d'un rapport
  officiel, adress  Londres par S.-T. Talmans, esquire.

--Vous auriez d revenir immdiatement.

--C'est bien ce que j'ai voulu faire, mon commandant. Mes hommes et
moi nous avions commenc  battre en retraite, mais ces coquins nous
ont dcouverts et alors, ma foi, il a bien fallu brler des
cartouches.

--Bien. Avez-vous pu juger de la force de la colonne qui nous attaque.

Le sous-officier haussa les paules:

--Dans le fourr, c'est bien difficile. Tout ce que je suis en mesure
d'affirmer c'est qu'ils sont beaucoup. Il y a peut-tre quinze cents,
deux mille hommes, peut-tre plus, peut-tre moins.

Marchand hocha la tte. Il allait ajouter quelques paroles quand une
clameur s'leva.

Il se porta aussitt vers le retranchement, et, cartant le tireur qui
occupait la meurtrire la plus proche, il regarda par l'ouverture.

Les noirs taient sortis du bois.

Rangs en une masse grouillante, en avant de la lisire, ils se
livraient  des contorsions d'pileptiques.

Ils brandissaient leurs armes, les choquaient contre leurs boucliers,
injuriaient les Europens.

Le commandant murmura:

--Allons, une premire leon.

Et de sa voix nette qui dominait les vocifrations des noirs.

--Attention, enfants, cria-t-il.

Un frmissement d'acier indiqua que la chane de tireurs assurait ses
armes.

Puis, sparant les commandements, l'officier reprit:

--Feu de salve.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--A cinq cents mtres!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


--Joue!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Feu!

Il y eut un coup tonnerre, une vole de sifflements.

Une seconde se passa.

Puis l-bas, dans la bande hurlante, des corps s'abattirent.

Les balles taient parvenues  leur adresse.

En un instant ce fut une dbandade gnrale.

Se bousculant, se frappant de leurs armes, les ngres s'lancrent
sous le couvert des arbres.

Ils laissaient en arrire une trentaine des leurs, dont les torses
noirs et les pagnes blancs s'talaient en taches sur le terrain roux.

--Pas mal tir, fit le chef de la mission. Ils vont nous laisser un
peu tranquilles;... que l'on place des guetteurs pour avertir de leurs
mouvements. Les autres peuvent rompre.

Au mme instant, le sous-officier, qui le premier avait eu affaire 
l'ennemi, s'approcha:

--Mon commandant, dit-il.

Marchand se retourna vers lui.

--Qu'y a t-il?

--Je suis envoy vers vous par notre bless.

--Ah! le docteur l'a-t-il vu?

--Oui, mon commandant.

--Espre-t-il le sauver?

Le sergent secoua la tte:

--Il sera mort avant une heure.

--Ah!

Une ombra passa sur le visage de l'officier.

Puis, reprenant l'entretien:

--Ne me disiez-vous pas tre envoy par ce pauvre garon.

--Si, mon commandant, c'est Bakouleb.

--Le petit Soudanais qui tait en garnison  Kayes, sur le Niger, et
qui a voulu tre vers dans la compagnie du capitaine Mangin?

--Oui, c'est lui.

--Et que veut-il?

--Vous voir, mon commandant.

--J'y vais. O est-il?

--Dans la paillotte que monsieur le major Emily a fait installer 
l'angle sud-est du fortin.

--Bien, merci.

D'un pas rapide, l'officier gagna le point indiqu.

Pour tre en mesure de combattre les insolations ou les accs de
fivre, qui menacent  tout instant le voyageur dans cette rgion, le
docteur avait fait dresser une paillotte, sous laquelle, du moins, les
malades seraient  l'abri du vent et des rayons cuisants du soleil.

Sur plusieurs toiles de tentes empiles, le bless tait couch.

Sa face noire avait pris une teinte gristre.

Son nez large, comme celui de tous ses compatriotes, s'tait pinc.

Evidemment le pauvre Bakouleb n'en avait pas pour longtemps  vivre.

En apercevant le commandant, le bless eut un sourire.

Il leva avec peine sa main droite.

Marchand la prit.

--Toi dire adieu... venir prs Bakouleb... bon, venir, bgaya le
tirailleur avec cette familiarit nave dont rien ne peut corriger les
gens de sa race.

--Il faut bien que je songe  mes blesss, rpondit l'officier en
souriant, sans cela ils se croiraient abandonns et ne guriraient
pas.

D'une voix faible le Soudanais l'interrompit.

--Bakouleb, pas guri... aller voir houris... Mahomet. Bakouleb plus
besoin de rien.

Il eut un soupir pnible, puis reprit:

--Vieille ngresse, mre,  Kayes, mettre pices d'or dans la ceinture
pour envoyer  li. Pas pouvoir envoy, puisque mouri. Alors, toi, dis,
commandant, prendre ceinture et envoyer  vieille ngresse.

La main de l'officier serra celle du moribond:

--Je te le promets, Bakouleb.

Un lger sourire claira la physionomie du Soudanais.

--Te dis merci.

Puis avec une vivacit soudaine:

--Toi dire vieille mre, Bakouleb mort en soldat... bien... Toi dire?

--Je le ferai, mon brave garon.

--Content... moi pouvoir parti alors.

On et pens que le tirailleur n'avait attendu que la venue de son
chef pour mourir.

Ses paupires s'ouvrirent dmesurment, dcouvrant le blanc de l'oeil;
un frisson convulsif secoua ses membres.

Sa bouche s'ouvrit, laissa chapper ce seul mot:

--Allah!

Puis il se raidit et demeura immobile.

Le Soudanais tait mort.

Dans l'enceinte mme du fortin, ce brave fut enterr, et la compagnie
du capitaine Mangin prsenta les armes devant la tombe de ce Franais
 peau noire, mort pour la patrie d'Europe.

       *       *       *       *       *

Cependant les ennemis ne se montraient plus.

--Est-ce qu'ils auraient regagn leur village? s'exclama le capitaine
Germain.

--Ne crois pas cela, riposta aussitt Mangin.

--Que supposes-tu donc?

--Qu'ils ne veulent pas s'exposer en plein jour  nos coups.
L'exprience de tout  l'heure a d leur apprendre la prudence.

--Alors, ils attaqueront de nuit?

--Probablement...

Et, tendant le bras vers un groupe d'hommes qui se dirigeaient vers
le retranchement, chargs d'objets aux formes tranges, le capitaine
Mangin ajouta:

--Justement, voil qui dmontre que le commandant pense comme moi.

--Ces rflecteurs lectriques?

--Parfaitement. Vois, on va les installer sur le mur d'enceinte. Et
quand on dispose les fanaux, c'est apparemment pour s'en servir.

--Tu as raison.

Les deux officiers suivirent attentivement l'opration.

Au bout d'une heure tous les appareils taient en place, prts 
fonctionner.

Puis des ordres expdis par Marchand circulrent parmi les
combattants.

Les tirailleurs coucheraient  leurs postes de combat, afin d'occuper
leur meurtrire,  la premire alerte.

L'ennemi tait dix fois plus nombreux que la petite troupe.

Il importait donc d'ouvrir le feu aussitt que possible.

En une minute, la nappe de balles, qui s'chappe des fusils  tir
rapide, fait de nombreuses victimes.

Une minute de feu soutenu et bien dirig peut briser l'lan de
l'assaillant.

Les noirs auraient peu de chemin  parcourir  dcouvert.

Cinq cents mtres, si on les apercevait au dbouch du bois, quatre
cents... trois cent-cinquante peut-tre, si, avec leur habilet
sauvage, ils parvenaient au rampant  chapper pendant un moment aux
regards des sentinelles.

Car les foyers lectriques seraient actionns seulement  l'heure de
l'attaque.

Plus tt, leur rayonnement et empch l'assaut, et il tait
ncessaire que le choc se produist, qu'une dfaite irrparable ft
inflige aux noirs, afin que la mission reprt la libert de ses
mouvements.

D'autre part, la victoire aurait un effet moral considrable dans
toute la rgion, et les quelques hommes qui, aprs le dpart de la
colonne, resteraient  la garde du fort, auraient une influence
suffisante pour maintenir dans l'obissance, les peuplades
environnantes.

La nuit venait.

Le commandant, qui avait pris un repas rapide, en compagnie des
officiers placs sous ses ordres, avait les yeux levs vers le ciel.

Tout  coup, il se frappa le front.

--Je comprends pourquoi l'on a attendu si longtemps avant de nous
attaquer.

Et comme les assistants l'interrogeaient du regard, il reprit:

--La rponse est au-dessus de nos ttes... nouvelle lune.

--C'est vrai, s'crirent des interlocuteurs.

--Partant pas de lumire... avantage trs apprciable pour des
guerriers qui considrent l'attaque de nuit comme le fond mme de la
guerre.

Germain clata de rire:

--Ils seront dsagrablement surpris quand ils verront un soleil
factice s'allumer sur nos retranchements.

--J'y compte un peu.

  [Illustration: UN COIN DE VILLAGE]

--Et le commandant sourit.

Il avait devin juste.

En dehors des Soudanais, les naturels de l'Afrique craignent la lutte
au grand jour.

Leurs guerres sont une succession de surprises nocturnes,
d'embuscades, de guet-apens.

C'est la guerre des fauves bondissant  l'improviste sur leur proie.

Et la principale raison de l'ascendant des blancs sur ces races
pillardes est qu'ils attaquent alors que le soleil brille.

Vers dix heures, le commandant fit une ronde.

Il surveilla lui-mme la relve des factionnaires.

  [Illustration: LIEUTENANT LARGEAU]

Partout il avait exig des sentinelles doubles.

Un homme seul, en effet, peut s'endormir, avoir une distraction. A
deux, les soldats se soutiennent mutuellement, et, pouvant se
communiquer leurs observations, demeurent constamment en veil.

Ce soin pris, Marchand se hissa sur un talus d'o l'on dominait la
ligne de dfense, se fit apporter un pliant et s'assit.

Cette fois encore, il allait passer la nuit  veiller sur tous.

Onze heures, minuit, rien ne bouge.

Aucun bruit ne monte de la plaine noye dans l'obscurit d'une nuit
sans lune.

Parfois un rauquement loign vibre dans l'air.

C'est une panthre, un lion en chasse.

Et de nouveau le silence pse sur la redoute o tout semble endormi.

Une heure!

Le commandant prte l'oreille.

On jurerait qu'un murmure lger, presque insaisissable, se produit au
loin, du ct o la fort se devine  une ligne d'ombre plus opaque.

Le capitaine Mangin accourt.

Les sentinelles ont signal un mouvement au bas de l'minence.

--Faut-il tablir le courant lectrique?

--Non, j'ai rflchi. Laissez-les approcher encore. Tout le monde est
debout.

--Oui, commandant.

--Bien.

Les deux officiers coutent sans parler.

--Capitaine?

--Mon commandant.

--Veuillez avertir les hommes prposs  la manoeuvre des lampes. Que
toutes s'allument lorsque je donnerai un coup de sifflet.

--A l'instant.

Le capitaine s'loigne au pas gymnastique.

Quelques minutes s'coulent encore.

Maintenant le bruit est nettement perceptible.

Les assaillants gravissent le flanc du coteau.

Ils croient avoir partie gagne.

Les blancs ont des yeux pour lire dans les livres, mais non pour
apercevoir l'ennemi. Ils se pressent, afin d'escalader le
retranchement, de surprendre la mission, de faire leur moisson de
ttes... trophes sanglants qu'ils rapporteront triomphalement au
village et qui leur vaudront les sourires des femmes.

Ils ne sont plus qu' deux cents mtres du foss.

Tout  coup, un son strident dchire l'air.

C'est le sifflet du commandant qui donne le signal convenu.

Et sur les remparts s'allument des toiles  l'insoutenable clat.

Des tranes de lumire blanche, aveuglante, courent sur la plaine,
clairant les noirs surpris.

Et puis les fusils s'abaissent, crachent la mort.

Une immense clameur de rage et d'pouvante monte vers le ciel.

Les assaillants, avec une relle bravoure, se prcipitent en avant,
font pleuvoir flches et sagaies sur leurs adversaires. Quelques coups
de feu mme partent de leurs rangs.

Trois tirailleurs sont blesss.

Ceux-l guriront grce aux soins du Dr Emily.

Mais la fusillade des Soudanais se prcipite. Les balles nombreuses,
serres, traversent les rangs des noirs, cliquettent contre les
lances, trouent les boucliers et les poitrines.

Les cadavres s'amoncellent.

La colonne assaillante s'arrte.

Un instant encore, elle tente de rsister  l'averse de feu qui tombe
incessamment du fortin, mais des vides se produisent, la masse entire
tourbillonne sur elle-mme.

Cette fois, l'lan est bien dcidment bris.

Une dernire salve, et ceux qui ont chapp au massacre jettent leurs
armes; avec des hurlements perdus ils reprennent le chemin de la
fort.

Mais une nouvelle catastrophe les attend.

Durant l'action, cinquante tirailleurs, sous la conduite du capitaine
Germain, sont sortis du fortin par le flanc qui regarde la rivire.

Ils ont descendu la pente en courant, restant dans l'ombre.

Rien n'a trahi leur marche.

Et quand les noirs font volte-face, quand ils esprent se mettre 
couvert dans la fort, voil qu'une grle de projectiles les prend en
flanc.

Ils se croient entours par l'ennemi.

Alors ce n'est plus de la terreur, c'est un vent de folie qui souffle
sur eux.

Ils courent  gauche,  droite, sautent, tendent les bras, en lanant
des lamentations rauques.

Quelques groupes parviennent  regagner le couvert.

Les autres s'agenouillent, se tranent dans la poussire, implorent la
merci du vainqueur.

Le feu cesse.

Les captifs sont amens au fortin.

Ils seront enrls comme porteurs.

Ce sera l un renfort utile pour traverser les terrains difficiles o
l'on va s'engager.

Les malheureux sauvages, excits contre la mission par des agents
anglais encore inconnus, ont pay cher leur confiance.

Ils laissent six cents cadavres sur le sol et quatre cent trente
prisonniers aux mains du vainqueur.

Le bruit du terrible combat se rpandra dans le pays.

Le fortin sera appel, dans les paillottes, la butte de feu.

Et un sergent indigne, assist de quatre hommes, verra vingt mille
noirs s'incliner devant lui, durant plusieurs semaines, jusqu'au
moment o M. Liotard, averti de ce succs, enverra une petite garnison
occuper le fortin de Baguess.




CHAPITRE VIII

OFFENSIVE


Au jour, le commandant rassembla ses officiers.

--Messieurs, dit-il en substance, vous savez comme moi que, sur cette
terre d'Afrique, une victoire ne porte ses fruits qu' la condition
d'tre suivie d'une marche offensive.

Tous inclinrent la tte:

--Il faut que nous partions dans deux heures. Toute la compagnie
Mangin, sauf la septime escouade qui a march hier. Chaque homme aura
deux cents cartouches et trois jours de vivre.

Puis, les congdiant du geste:

--Nous suivrons l'ennemi  la trace. Allez, messieurs.

En quelques minutes, la nouvelle parcourut tout le camp.

Les tirailleurs riaient, enchants de poursuivre les fuyards.

Il n'tait pas jusqu'aux prisonniers de la nuit qui, rpartis dj
entre les diverses quipes de porteurs, n'eussent l'air satisfaits.

Trs probablement, ceux-l se disaient que leur situation tait
prfrable  celle de leurs congnres en fuite vers leur village.

Eux au moins n'avaient plus rien  craindre.

Dans la plaine, des corves fournies par les porteurs, creusaient de
longues fosses.

On y jetterait les cadavres au plus tt, car, sous ce ciel torride, la
dcomposition va vite, et, faute d'une inhumation prompte, la position
ft devenue intenable en vingt-quatre heures.

Au moment prcis indiqu par Marchand, la compagnie du capitaine
Mangin se trouva aligne, prte  partir.

Cette fois, le chef de la mission prit le commandement de la colonne.

La petite troupe quitta le fort, dvala le flanc du coteau, puis, bien
que, selon toutes probabilits, il n'y et aucun ennemi  plusieurs
kilomtres  la ronde, elle prit sa formation de marche.

Une avant-garde, des flanqueurs se sparrent, commenant en
conscience leur rle d'claireurs.

Le corps principal suivit.

Bientt tous taient en pleine fort.

Mais la route tait relativement facile. Elle avait t trace la
veille par les bandes sauvages, dont la fureur tait venue se briser
contre les remparts du fortin.

On ne risquait donc pas de s'garer.

Au reste, de loin en loin, des cadavres jonchaient le sentier.

C'taient ceux des blesss, qui avaient us leurs dernires forces en
essayant de regagner leur village.

Les chacals ou les fauves se chargeraient de faire disparatre les
corps.

Au plus fort du jour, on fit halte dans une clairire.

L'ennemi y avait camp galement.

Des cercles noirs tachant le sol, indiquaient qu'il y avait allum des
feux.

Vers quatre heures la marche fut reprise.

A la nuit, il fallut se rsoudre  dresser le campement en pleine
fort.

Rien n'indiquait le voisinage d'une agglomration.

--Ah ! s'exclama le capitaine Mangin, d'o diable venaient donc ces
forcens?

Le commandant l'entendit et se retournant vers lui.

--Soyez tranquille, leur repaire ne doit plus tre loign.

--A quoi reconnaissez-vous cela, mon commandant?

--Simple affaire de raisonnement. Voyons, songez  l'insouciance des
ngres. Un village situ seulement  deux journes de marche de la
route suivie par la mission ne se serait pas cru menac. Jamais on
n'aurait russi  en faire marcher la population contre nous.

--C'est ma foi vrai.

--Donc, que l'on fasse bonne garde. Les paillottes sont peut-tre tout
prs. Dans ces rgions boises, on tombe dans un village avant de
l'avoir aperu.

Ces instructions furent excutes  la lettre.

Mais, de toute la nuit, rien ne troubla la tranquillit de la
compagnie.

Avec l'aube, on repartit.

Depuis deux heures dj on tait en marche, quand les claireurs se
replirent brusquement.

Ils taient arrivs  la limite d'une plaine assez vaste, dfriche en
pleine fort et, au milieu des champs cultivs, ils avaient aperu un
fort village enclos d'une enceinte de pieux.

C'est, comme on le sait, le moyen de dfense employ par les noirs
pour dfendre l'accs de leurs bourgades.

Aussitt l'attaque fut dcide.

La compagnie fut partage en deux fractions gales.

L'une, sous le commandement du capitaine Mangin, dcrivit un large arc
de cercle, afin d'attaquer la position de flanc, tandis que l'autre,
reste sous les ordres du chef de la mission, prononcerait son
mouvement sur le front de l'ennemi.

Pas un instant on n'avait dout que l'on ft arriv en face de
l'agglomration, d'o les coupables s'taient rus sur le fort de
Baguess.

La piste marque dans la brousse tait la plus loquente des
accusations.

Aprs un quart d'heure d'attente, ncessaire au capitaine Mangin pour
effectuer son mouvement tournant, le commandant Marchand donna le
signal de l'attaque.

Aussitt les Soudanais se dployrent en tirailleurs.

Par bonds successifs, ils s'avancrent vers le village.

Celui-ci paraissait abandonn.

Rien ne bougeait.

Aucune tte crpue ne se montrait au-dessus des palissades.

Le commandant, en prsence de ce silence inexplicable craignit une
embuscade.

Il fit faire halte et envoya en avant deux hommes chargs de
reconnatre la position et de s'assurer si, oui ou non, elle tait
occupe.

Les claireurs, courbs vers le sol, s'applatissant contre terre au
moindre bruit, arrivrent jusqu'aux palissades.

Pas une flche, pas un projectile n'avait salu leur approche.

Est-ce que dcidment les ennemis avaient dcamp?

Un instant, les deux tirailleurs restrent tapis au bord du foss
creus au pied du retranchement.

Puis l'un d'eux se dcida, sauta dans le trou, et, s'aidant des mains
et des pieds, parvint  atteindre le sommet des pieux.

Il regarda curieusement  l'intrieur; aprs quoi, on le vit se mettre
 cheval sur la crte de la palissade et agiter les bras en signe
d'appel.

La mimique tait claire.

Le village tait abandonn.

--En avant, cria joyeusement le commandant.

Et tous les tirailleurs bondirent sur leurs pieds, s'lancrent au pas
de course vers le village.

La section Mangin, qui venait de dboucher de la fort, ne se mprit
pas  ces signes et se mit  courir avec un entrain tel, que l'on et
pu croire qu'elle voulait arriver au village avant la fraction
Marchand.

En cinq minutes, les Sngalais avaient escalad les palissades, y
avaient pratiqu de larges brches et se rpandaient dans les
paillottes.

Les instruments de mnage, les armes, les siges grossiers, les
toffes taient entasss en face les portes, et les tirailleurs y
mettaient le feu.

C'est l une des ncessits de la lutte avec les noirs.

La destruction de leurs villages est le seul acte d'autorit devant
lequel ils s'inclinent.

La troupe victorieuse, qui ngligerait de prendre cette mesure,
barbare aux yeux d'Europens non prvenus, s'exposerait  perdre tout
le bnfice de son succs.

Les indignes ne manqueraient pas d'attribuer sa mansutude  la
crainte.

Et ils s'empresseraient de revenir au combat avec une nouvelle audace.

Pendant ce temps, le commandant, Mangin et le Dr Emily, qui avait
suivi l'expdition, parcouraient la bourgade.

Evidemment la localit avait une certaine importance.

C'tait pour cela, sans doute, que les agents anglais l'avaient
choisie, de prfrence  une autre, pour y prcher la guerre
d'extermination contre la mission franaise.

Les paillottes nombreuses, les cases plus spacieuses des chefs,
l'ordre relatif qui avait prsid  l'alignement des habitations, tout
dnotait un centre o les habitants du pays venaient trafiquer.

Mais, maintenant, on rencontrait partout les traces d'un abandon
prcipit.

Des paquets commencs avaient t laisss par leur propritaire.

Evidemment des fuyards avaient apport la nouvelle du dsastre prouv
au fort de Baguess.

Une terreur-panique s'tait aussitt empare de tous.

Les guerriers taient anantis.

L'ennemi victorieux allait arriver dans le village dsormais dpourvu
de dfenseurs.

La fuite seule pouvait prserver les survivants du trpas.

Et l'on avait fui.

Et peut-tre, l-bas, en arrire des broussailles qui entrelaaient
leurs rameaux sous la coupole verte de la futaie, des ngresses
tremblantes, des ngrillons larmoyants, des hommes apeurs
regardaient, assistant  la ruine de leurs demeures, devinant dans la
fume noire des foyers allums tous les objets qui leur avaient
appartenus.

Le commandant et ses compagnons avaient travers l'agglomration dans
toute sa longueur.

Derrire lui, les tirailleurs promenaient des branches flamboyantes
sur les toitures de paille, sur les nattes, sur tous les objets
inflammables.

Une  une les cases s'embrasaient.

Et le feu s'tendait partout, pointant ses dents rouges et bleues vers
le ciel.

A l'extrmit de la voie principale que suivaient les officiers, un
large espace libre avait t rserv.

Au centre, spar de toute autre habitation par une distance de vingt
 trente mtres, se dressait une construction plus leve, plus vaste,
sinon plus luxueuse que les autres.

--La case du chef sans doute, murmura le mdecin.

Mais Mangin secoua la tte.

De la main il dsigna deux piliers entaills qui se dressaient de
chaque ct de l'entre.

Au sommet, un artiste inhabile avait figur un masque grimaant,
horrible.

--C'est un temple. Un temple du dieu Terpi, le dieu de la destruction.

Et, comme se parlant  lui-mme:

--J'avais dj vu cela dans le Baghirmi, mais je ne croyais pas que le
culte de cette divinit sanguinaire s'tendait aussi loin  l'Est.

Aprs une pause, il reprit:

--Figurez-vous que ce Dieu, dont la figure, creuse dans un bloc de
bois, a une vague ressemblance arec un crabe, exige non seulement des
moutons, boeufs et chvres que l'on gorge sur ses autels, mais encore
des victimes humaines. Chaque mois, deux ou trois personnes, parmi les
plus jeunes et les plus belles, sont immoles en son honneur, et
pendant la fte Akim, laquelle dure une semaine, vingt ou trente
cratures reoivent la mort chaque jour.

Pour rpondre aux besoins de cette orgie de sang, les sectateurs de
Terpi se livrent, aux approches de la semaine rouge,  une vritable
chasse  l'homme.

Ils se rpandent dans les plaines, dans la brousse, fondent sur les
voyageurs isols, sur les femmes, les jeunes filles, les enfants qui
s'cartent des villages, qui descendent aux fleuves pour y puiser de
l'eau.

Ils les garrottent, les entranent jusque dans leur rduit.

--Mais les peuplades, victimes de ces rapts, doivent chercher  se
venger.

--Point, conclut le capitaine. Ces immondes pourvoyeurs de la mort ont
la qualit de prtres et sont aussi vnrs que leur sanglante idole.

Emily se mit  rire:

--Vraiment, vous me donnez envie d'entrer en relations avec le
dieu-crabe.

--Comme victime, demanda plaisamment son interlocuteur?

--Non, non. Comme visiteur simplement.

Et, aprs une pause:

--Puisque vous connaissez dj le personnage, soyez donc assez aimable
pour me prsenter.

Mangin ne se fit pas prier.

Il se dirigea vers l'entre, marque par les deux poteaux qu'il avait
signals.

La porte tait simplement maintenue par un taquet de bois.

D'un coup de pouce, l'officier fit sauter le coin-arrt et poussa le
battant.

Celui-ci tourna sur ses gonds avec un grincement prolong.

A pas lents, les trois Europens pntrrent dans la case.

C'tait un hall rectangulaire, dont les murs taient orns de
chevelures, de colliers de dents enfiles de tiges de laiton.

Le sol de terre-battue avait une teinte rougetre et le lieu exhalait
une odeur ftide de boucherie mal tenue.

Au fond, sur un norme cube de bois, se dressait la statue menaante
et grotesque de Terpi, barbouille de sang.

Et devant l'idole, une large table, ayant au centre une rigole
profonde, tait entaille et tache comme un tal.

Les explorateurs avaient en face d'eux le banc du supplice.

Tout cela apparaissait bestial, horrible et rpugnant.

--Pouah! s'cria le docteur: c'est abominable, sortons de cet
abattoir.

Ses compagnons ne se firent pas prier.

Dj ils revenaient  l'entre, quand tous trois s'arrtrent saisis.

On et dit que leurs pieds s'taient subitement rivs au sol.

Qu'y avait-il donc?

Un gmissement faible, indistinct, venait de troubler le silence.

Les officiers s'interrogrent du regard.

Qu'est-ce que cela pouvait tre? Qui avait fait entendre cette
plainte?

Leurs sens ne subissaient-ils pas les effets d'une illusion?

Ils se consultrent du regard, mais le mme son se reproduit.

C'tait triste, doux, comme l'appel puis d'un mourant.

D'un mme mouvement, tous trois revinrent sur leurs pas, marchant vers
l'autel.

Car il leur avait sembl que l'appel partait de l. L'appel, si le son
pouvait tre appel ainsi, ce son si touff, si tnu qu'il leur tait
impossible de discerner s'il s'tait envol d'une bouche d'homme, de
femme ou d'enfant.

Le docteur, qui avait allong le pas, poussa un cri rauque.

Il avait contourn le pidestal de la statue et s'tait arrt comme
mdus.

Ses compagnons le rejoignirent.

Eux aussi ressentirent une motion violente, une angoisse lancinante
devant le spectacle atroce qui s'offrit  leurs yeux.

Sur une claie de joncs, que tendait un cadre de bois, support par
quatre pieds, deux corps d'Europens (les vtements dont ils taient
recouverts le dmontraient) taient tendus.

Un homme, une femme.

Ils gisaient l, sans mouvement, les coudes attachs derrire le dos,
les genoux enserrs de cordelettes.

--Des victimes de Terpi, fit  voix basse le capitaine Mangin.

--Morts, bredouilla le docteur.

--Morts, rpta le commandant avec une intonation triste.

Mais ils frissonnrent. On et dit que leurs paroles ranimaient
l'un des cadavres.

La femme fut secoue d'un tremblement.

D'un accent dchirant, elle gmit.

--Tuez-moi... tuez-moi... je souffre.

D'un bond, le major saisit une extrmit du cadre... Du geste il
indiquait l'autre  ses compagnons.

Ceux-ci comprirent.

Le mdecin voulait tirer la claie hors de ce coin sombre. Il voulait
voir les clients que le hasard lui amenait, se rendre compte de leur
tat, chercher  les sauver.

Runissant leurs forces, les officiers et le praticien russirent 
amener leur lugubre fardeau devant l'autel.

  [Illustration: UN CAMPEMENT DE LA MISSION MARCHAND]

L au moins, il y avait une lumire suffisante.

Ils regardrent et sur leurs traits se peignit la mme expression
d'horreur.

L'homme tait mort.

La femme rlait.

Les malheureux avaient t torturs.

Surpris sans doute par les sectateurs de Terpi, ils avaient subi le
supplice le plus raffin.

Leurs mains, leurs pieds nus taient enfls, saignants,
mconnaissables.

Leurs bourreaux leur avaient arrach les ongles.

Leurs paupires avaient t coupes, et leurs yeux taient effrayants
 contempler ainsi, gars, farouches, au fond de l'ovale sanguinolent
de l'orbite.

L'arrive de la colonne franaise avait d interrompre les
tourmenteurs.

  [Illustration: LES CANONNIERES _Falah_ ET _Sultan_]

La ncessit o ils s'taient trouvs de finir vite tait indique par
deux couteaux  lame triangulaire, dont chacun tait enfonc dans la
poitrine de l'une des victimes.

Le docteur s'tait pench.

Il se releva, presque aussitt, secouant la tte d'un air dsol.

Il n'y avait rien  faire.

A ce moment les yeux sanglants de la femme se fixrent sur lui. Elle
le considra avec une sorte d'pouvante, et de ses lvres serres
sortirent ces mots:

--Le docteur... le docteur Emily:

Le major eut un geste de surprise.

La mourante le connaissait, et lui ne pouvait mettre un nom sur ses
traits ravags.

Qui tait donc cette crature mconnaissable pour lui-mme.

Une curiosit ardente s'empara de lui.

Il se courba sur la malheureuse, approcha sa bouche de son oreille:

--Qui tes-vous donc?

Et ne recevant pas de rponse, il redit encore:

--Qui tes-vous? Qui tes-vous?

Elle continuait  le regarder fixement, sa respiration oppresse se
mlait  des sifflements douloureux. Ses lvres s'agitrent enfin et
d'une voix lgre comme un souffle, elle murmura:

--Gare aux rechutes.

Le docteur se releva brusquement, tendant les bras, puis il porta les
mains  son front.

--Gare aux rechutes!

Les mots qu'il avait dits,  Brazzaville, en prenant cong de mister
Bright et de miss Jane.

Ce fut pour lui comme un trait de lumire.

Les officiers, auxquels l'aventure taient connue, avaient pli.

--Miss Jane, bredouilla l'excellent docteur, est-ce vous que je
retrouve en cet tat?

La mourante eut un gmissement.

--Gare aux rechutes, rpta-t-elle, gare aux rechutes[9].

  [9] Rapport S.-T. Talmans; lu et comment dans une confrence de
  la Socit Skye-Sea-Land.

Alors seulement elle parut remarquer la prsence du commandant et de
Mangin.

Elle les considra.

Elle les vit tristes et graves, les yeux humides devant celle qui
avait t leur ennemie, et qui maintenant ne restait plus pour eux
qu'une crature souffrante et torture.

Pour lui marquer ce respect que nous savons tous donner, en France, 
celui qui va mourir, les officiers se dcouvrirent et, le salacco  la
main, se tinrent immobiles, muets devant la claie funbre.

Une expression trange se peignit sur les traits de la jeune fille.

On et dit qu'un combat se livrait en son esprit.

Sa haine des Franais luttait contre le sentiment plus doux, que lui
inspirait l'attitude de ceux dont elle avait complot la perte.

Car c'tait elle, c'tait son pre, tendu mort  son ct, qui
avaient soulev la tempte dans laquelle la mission aurait peut-tre
succomb, si son chef, veillant  tout, n'avait pas song  interroger
adroitement le noir, qui s'tait prsent au camp pour traiter de la
vente de ses moutons.

Depuis Brazzaville, le pre et la fille avaient march sur la rive
gauche du Congo, au milieu des tribus o rsidaient d'autres agents
libres ou des champions de l'ordre.

Dans les demeures de ceux-ci, ils recevaient l'hospitalit. Leur route
tait jalonne ainsi par de vritables relais.

N'tant point embarrasss de bagages, ils avaient progress beaucoup
plus vite que la mission.

Partout ils avaient tent d'ameuter les populations.

Mais les succs remports par nos colonnes, l'tablissement de
postes-fortins dans le Haut-Oubanghi, les expditions heureuses de M.
Liotard, enfin l'aspect imposant du convoi command par Marchand,
inspiraient aux indignes une crainte salutaire.

Les efforts des Anglais avaient t vains.

Alors ils s'taient acharns  leur oeuvre de haine.

Ils avaient port leurs pas dans les rgions inconnues, o la mission
Congo-Nil devait s'engager.

Et l, ils avaient trouv enfin des auxiliaires, des noirs qui
n'avaient point entendu parler des _Fringi_, les blancs qui, ainsi que
l'expliquent les tribus soumises, portent avec eux un tendard ayant
les couleurs _du ciel, du lait et du sang_, pour proclamer qu'ils sont
grands, doux et capables de se venger des offenses.

Donc le massacre de la mission fut rsolu.

Durant des semaines, les Anglais guettrent la flottille.

Une impatience furieuse les amenait chaque jour sur les rives du
M'Bomou.

Enfin les pirogues furent signales.

On sait quel fut le rsultat de l'attaque.

Les quelques guerriers, chapps au carnage, rejoignirent leur
village. Ils accusrent les Anglais de les avoir tromps en les
soulevant contre les trangers. Pouvaient-ils esprer vaincre une
troupe aussi formidablement arme.

Ils taient vaincus. La puissance militaire de la tribu se trouvait
anantie, et maintenant ceux dont on avait imprudemment excit la
colre allaient venir sans doute. Ils raseraient le village,
dvasteraient les champs.

La famine, la pauvret s'abattraient sur les survivants.

Les tribus voisines, encourages par leur faiblesse et leur dnment,
se rueraient  leur tour sur eux.

Elles les vaincraient sans peine, les emmneraient en servitude.

D'une peuplade puissante, il ne resterait plus que quelques esclaves
disperss  tous les coins de l'horizon.

Au moins ils se vengeraient.

Ils sacrifieraient  Terpi les tres dont la bouche menteuse avait
caus la dfaite des adorateurs du dieu.

Les officiers avaient devin l'enchanement de circonstance qui
mettait de nouveau en leur prsence leurs anciens ennemis de
Brazzaville.

Et toutes ces choses, ces mois de voyage en pays noir, tout cela se
reprsentait  l'esprit de la mourante.

Que de haine elle avait montr contre ces Franais qui,  cette heure,
respectueux et dignes, accordaient la suprme aumne de la piti  son
agonie.

Un flot de larmes monta  ses yeux sanglants.

Elle fit un effort... un effort terrible et sa bouche crispe
s'entr'ouvrit.

--Pardon, dit-elle.

--Pardon, s'cria le docteur boulevers, pauvre petite... elle demande
pardon quand elle est dans cet tat...

Mais il se tut, le commandant avait fait un pas en avant et lentement:

--Vous tiez pardonne, mon enfant, ds l'instant o la souffrance
s'tait abattue sur vous. Ne vous proccupez plus du pass et
dites-nous, dites-nous ce que nous pourrions faire pour vous.

Elle bgaya:

--Merci!

Puis avec une nergie, presque avec violence.

--Vous avez pardonn... agissez en amis...

--Nous sommes prts.

--Alors tuez-moi... je souffre... je souffre.

Elle se tordit avec dsespoir.

Des gouttes de sang coulrent de la plaie bante qui occupait la place
des paupires.

--Ce couteau, ce couteau... retirez-le... ma vie s'envolera avec lui.

Les trois hommes entouraient la claie.

Cette prire affola ces soldats, ce mdecin.

L'un d'eux exaua-t-il le suprme voeu de cette martyre, que la
science se dclarait impuissante  gurir.

Ou bien le mouvement de la moribonde fut-il seul cause de la chute de
l'arme.

Toujours est-il que le contenu glissa hors de la blessure et tomba sur
la claie auprs de miss Jane.

Celle-ci poussa un profond soupir, jeta dans un souffle:

--Merci!

Puis elle demeura immobile, une mousse rose coulant lentement de ses
lvres disjointes.

Elle avait fini de souffrir.

       *       *       *       *       *

La colonne expditionnaire campa au milieu des ruines du village.

Une escouade avait creus en hte une fosse profonde et les derniers
honneurs avaient t rendus aux agents anglais[10].

  [10] Le rapport Talmans contient ici quelques phrases logieuses
   l'adresse des Franais. Ce sont les seules, il est juste de les
  signaler.

Le lendemain, de grand matin, on reprenait le chemin du poste de
Baguess, o l'on rentrait, le soir mme, au milieu des acclamations
des porteurs et des Soudanais qui taient rests  la garde du fortin.




CHAPITRE IX

JOURNAL D'UN SOUS-OFFICIER


Quelques jours plus tard, on reut des nouvelles expdies par le
capitaine Baratier parti en claireur, ainsi que nous l'avons vu et
qui ne devait rejoindre la mission qu'aprs avoir dcouvert et explor
le M'Bomou, son affluent la Mr, sept cents kilomtres de voies
navigables nouvelles.

Le bief suprieur du M'Bomou tait libre d'obstacles.

Mais le renseignement se trouvait incomplet.

Comme on le sait, Baratier n'avait emmen avec lui que des pirogues et
embarcations de faible tirant d'eau.

Une reconnaissance complmentaire tait ncessaire.

Le capitaine Germain en fut charg.

Ici, nous nous bornerons  transcrire le journal d'un sous-officier
qui l'accompagna.

Rien ne vaut l'loquence de ces pages crites par un des acteurs les
plus modestes de ce drame pique.

Nous cdons la parole au sergent.

Son journal tait destin  son pre,  l'obligeance duquel nous en
devons la communication.


     MON CHER PAPA,

Vingt-trois jours de repos  Baguess, tu ne te figures pas le bien
que cela nous a fait.

Depuis deux semaines au moins, pas de fivre.

Je _rengraisse_.

Entre nous j'en avais besoin. Je finissais par ressembler  notre ami
Martin, le matre d'cole que tu appelles toujours mon vieux
squelette. Mais  prsent je suis presque gras.

C'est gal, j'en aurai du plaisir  me retrouver auprs de toi, de
tous nos amis, de bavarder le soir, en humant la bonne bire du pre
Lesterl.

C'est pas que je m'ennuie, on n'a pas le temps. C'est tout juste si,
le soir, avant de s'endormir, on a cinq minutes pour penser  ceux de
France,  toi, papa..., et puis  ma petite Louise.

Dis-lui que je l'aime bien. Je lui ramnerai son fianc au complet. Il
sera, il est vrai, un vieil Africain tout tann, mais le coeur sera
frais comme une rose et tout entier  vous deux.

Donc ce matin, le capitaine Germain, de l'artillerie de marine,
m'arrta au moment o je remontais de la rivire.

J'avais essay de pcher un crocodile, mais a n'avait pas mordu. En
voil des lzards qui ont de l'astuce.

Enfin le capitaine, un lapin, vois-tu, comme tous nos officiers
d'ailleurs, me dit:

--Jacques...

Car il m'appelle par mon petit nom, faut que je te marque ici
pourquoi, d'abord, a te prouvera que, mme amaigri, ton fils a
conserv bon pied, bon oeil; et ensuite tu verras que je n'ai pas
oubli tes recommandations de vieux combattant de 1870, et que je ne
lche pas mes officiers.

C'tait dans le bas du M'Bomou. Il y a l une suite de rapides et de
cascades, avec des rochers rouges, o l'eau se brise, fait des
tourbillons de tous les diables.

Avec le capitaine Germain, nous reconnaissions la brousse.

Il n'tait pas frais le capitaine. Une fichue fivre, la bilieuse
hmaturique, comme il dit, le mettait dans l'impossibilit de fourrer
une patte devant l'autre. Alors, il s'tait coll en palanquin.

Tu sais, faut pas te figurer un palanquin  huit ressorts.

Pour fabriquer l'ustensile on prend deux perches, on les relie entre
elles par une claie de roseaux tresss. On appuie l'extrmit des
perches sur les paules de quatre noirs; le malade se couche sur la
claie... et au trot.

Voil comme se trimballait le capitaine.

Il avait une mine jaune, les joues creuses. Parole, on aurait plutt
cru un malade que l'on portait  l'hpital, qu'un soldat devant
combattre. Seulement, tu sais, faut pas se fier aux apparences.

On marchait dans des fourrs, en ouvrant sa route au sabre d'abatis.
On allait sans voir  dix pas devant soi. Ce que c'est rigolo une
ballade comme a, il faut l'avoir faite pour s'en douter.

Tout  coup, pfuit, pfuit... Voil un tas de flches qui se mettent 
siffler autour de nous.

Le capitaine saute  bas de son hamac, tire son revolver et nous fait
ouvrir le feu.

On dmolit les moricauds qui nous avaient attaqus, on les met en
fuite.

Aprs a on songe  revenir vers le gros de la mission.

Mais, va te promener! Les porteurs, qui sont bien les btes les plus
lches qu'il soit possible de rencontrer, s'taient clipss pendant
la bataille. Sur les cinq hommes, moi compris, qui accompagnaient le
capitaine, deux taient blesss; pas bien fort heureusement, mais
assez tout de mme pour avoir assez  faire de se porter.

Et puis, v'lan... le capitaine se remet  grelotter,  claquer des
dents. Sa bilieuse hmaturique le reprenait.

Fallait le porter, il n'y avait pas  dire ma belle amie. Seulement,
c'est lourd un homme, dans ces chemins qui n'en sont pas.

Le capitaine, qui est bon garon tout plein, dit comme a:

--Allez-vous-en, mes enfants, vous reviendrez me chercher avec du
renfort.

Tu vois le coup! On l'aurait laiss l, dans la brousse, et on
l'aurait retrouv sans tte, car ces gueux de ngres, ils ont la manie
de dcapiter les blancs.

Ils s'y entendent, faut voir,  rendre des points au bourreau de
Paris.

Pas besoin de guillotine, va. Un mauvais coupe-coupe, et, en deux
temps, trois mouvements, a y est. On est raccourci.

C'est patant ce qu'on perd facilement la tte dans ce pays. Bien sr
que les chapeliers n'y font pas fortune!

Pour en revenir  mon histoire, je dis aux deux hommes valides.

--Prenez les pieds du palanquin, je prendrai la tte.

Le capitaine proteste:

--Merci, sergent... mais vous-mme, vous tes affaibli... vous ne
pourrez jamais.

--Je vous dis que si, mon capitaine.

Et comme il voulait toujours qu'on le plaque l o il tait, je lui
glisse en riant:

--Je vous propose un pari.

--Un pari? qu'il dit.

--Oui, deux sous que je vous ramne.

Alors il a ri et il s'est laiss faire.

Quelle sue, papa! Le pays ici est brl par le soleil, la terre est
sche comme de l'amadou, mais moi j'tais  tordre en arrivant.

Le capitaine est rest quatre jours sans pouvoir se lever. Alors a a
t mieux. Il m'a fait venir et il m'a serr la main.

--Sans toi, je dormirais dans la brousse, qu'il m'a fait.

Il avait l'air mu. Et moi a me gagnait aussi. Alors pour pas
pleurer, ce qui est tout  fait bte de la part d'un soldat, je lui
dis:

--Vous savez que vous me devez deux sous, mon capitaine, je vous ai
ramen, j'ai gagn le pari.

Il a ri comme une petite baleine, et puis il m'a dit un tas de choses
aimables, que j'tais un brave coeur, et puis ceci, et puis cela.

Je vous ai prvenu, c'est la crme des hommes.

Pour finir, il s'crie tout d'un coup:

--Comment t'appelles-tu?

--Jacques, que je rponds.

Je me reprends bien vite.

--C'est--dire que c'est mon petit nom. Sur les contrles de la
compagnie je suis port...

Il me coupe la parole:

--a, je m'en moque. Jacques me va. Eh bien, Jacques, tu ne me
quitteras plus. Nous aurons encore du mal avant d'arriver au Nil, mais
nous arriverons tout de mme. Cela me fera plaisir d'avoir auprs de
moi un ami sr, et toi aussi, peut-tre, seras-tu satisfait de te
savoir un ami.

Tu me vois, hein, l'ami de mon capitaine.

J'ai bafouill quelque chose pour le remercier, mais je ne savais plus
ce que je disais. S'il a compris, il a plus de chance que moi.

Mais je _bavasse_, je _bavasse_ comme une pie borgne.

C'est que je pense que Louise lira a avec toi. Et sur mon papier, je
vois ses grands yeux noirs, son petit nez retrouss  la coquette, et
alors, alors... Je vous embrasse tous les deux...

Je continue.

O en tais-je donc? Ah oui! le capitaine Germain m'arrte comme je
rentrais au fortin des rapides, et il m'interpelle:

--Jacques!

--Capitaine!

--Nous partons tantt.

--Chic, que je rponds, a ne sera pas trop tt que la mission se
grouille un peu, on commence  prendre racine ici.

--C'est pas la mission qui part.

--Ce que c'est donc?

--Nous, avec vingt tirailleurs, un chaland et des porteurs.

--a va tout de mme.

Il me tend la main, car c'est pas des mots en l'air, nous sommes amis.

--Apprte-toi, c'est pour dix heures.

Il en tait neuf et demie.

--Bon, je lui dis, je n'aurai pas le temps de me faire friser au petit
fer.

Tu vois, je lui parle comme je parlerais  un camarade.

Et il rit toujours. Moi, j'aime les gens qui sont de bonne humeur...
Louise va prendre a pour elle... Entre nous, elle le peut.

Flte! voil que je fais encore des petits pains. C'est un journal
de soldat que je rdige pour toi, papa, et bien sr tu vas me blaguer.
Tu vas te dire:

--En voil un drle de militaire, il ne parle que d'amour.

Qu'est-ce que tu veux. Tout me fait penser  ce gredin de petit
dieu... jusqu'aux ngres, qui ont des flches comme Cupidon. Seulement
ils tirent moins bien que lui. Il m'a touch, lui, tandis que les
moricauds ne me touchent pas.

Enfin, dix heures sont sonnes.

Il fait dj une chaleur que le diable prendrait un ventail. Les
vingt tirailleurs qui partent avec nous sont rassembls, le long du
retranchement, dans la bande d'ombre.

A propos, c'est drle a. L'ombre n'est pas noire comme en France. Il
fait si clair ici que l'ombre est bleue... absolument bleue... tiens,
comme la robe que portait Louise, le jour o nous sommes alls 
l'inauguration de je ne sais plus quoi,  Joinville.

Encore... quand je veux faire une comparaison, c'est toujours Louise
qui me vient  l'esprit. En voil une petite femme qui fera marcher
son mari. Elle portera les culottes, tu sais, papa.

D'autant plus facilement, du reste, qu'en Afrique, je prends ce
vtement en horreur. C'est gnant, gnant; mais il en faut tout de
mme, sans cela ces coquins de moustiques... Ces horribles
bestioles... Pourvu que a pique, c'est content.

Bon... faut tout de mme partir.

C'est le 8 aot 1897.

Le reste de la mission nous suivra  dix jours d'intervalle.

Le commandant est l qui nous regarde nous embarquer. Il serre la main
au capitaine Germain.

Encore un crne officier, va, le commandant. Je suis plus grand que
lui, bien que j'aie une taille de Parisien et que la tour Eiffel
m'humilie; seulement, il vous a une paire d'yeux...! faudrait avoir
une jolie sant pour faire de la rousptance avec lui.

Et puis brave homme avec a; veillant sur ses troupiers comme un pre.
Si fatigu qu'il soit, car il se fatigue autant que nous, il fait sa
ronde matin et soir, pour s'assurer que chacun prend bien sa ration de
quinine.

La quinine, c'est le bonbon des Africains. Vrai, rien n'est meilleur.
Sans elle, on ne marcherait pas huit jours.

On embarque.

Les pagaieurs se mettent  ramer et nos pirogues glissent, glissent
comme des vraies flches. Je crois bien qu'aux rgates d'Asnires, les
ngres dgoteraient les yoles du Cercle nautique de la Basse-Seine.

Il fait une chaleur, bon sang! Je passe mon temps  tremper un
mouchoir dans l'eau et  me le coller sur la tte.

Et ces satans rameurs ruissellent de sueur comme moi; mais a ne les
gne pas, tu sais; ils ont un petit complet de voyage qui ne leur
colle pas sur la peau: une ceinture de toile et un petit tablier idem
qui leur descend jusqu' mi-cuisses. Tu penses s'ils ont les
mouvements libres.

Il y en a deux qui sont superbes. Des hommes de six pieds, les paules
larges, les hanches troites. On dirait des statues en bronze... comme
chez Barbedienne, tu sais, le marchand du boulevard Montmartre. Du
reste tu les verras.

Ah! je vois ton oeil, papa, tu te figures que je vais t'amener des
ngres. Non, non, te fais pas de peine pour a. Je te les apporterai
en photographie.

J'ai un camarade, un petit caporal qui a un appareil trs lger, il
prend un tas de vues, et il m'en fait une collection pour moi.

C'est rigolo pourquoi il m'a pris en affection.

Il est de la Savoie... alors, tu comprends, tous les camaros
l'appelaient:

--Savoyard.

Il avait peur que je le blague. Les Parisiens ont une rputation de
tous les diables et l'on dit: _Parisien gros-bec!_ Mais le caporal a
une bonne figure... et puis, raser les camarades, c'est bon en France,
en garnison, pour tuer le temps. En Afrique, en campagne, faut pas
taquiner le voisin, il vaut mieux se sentir les coudes. Aussi j'ai
attrap les autres et je leur ai dit:

  [Illustration: CAPITAINE GERMAIN]

--Vous ne savez seulement pas le franais et vous blaguez. Il n'y a
que les provinciaux qui appellent Savoyard les gens de la Savoie. A
Paris, on sait bien que ce sont des Savoisiens.

Alors, a les a ennuys ferme, et, pour avoir l'air d'hommes duqus,
ils ont cess de dire Savoyard.

Le caporal, depuis ce coup-l, se jetterait au feu pour moi.

C'est drle comme on peut faire plaisir  quelqu'un  peu de frais. A
Paris, je n'aurais peut-tre jamais song  cela; mais en Afrique, on
change, va.

  [Illustration: LE COMMANDANT MARCHAND SE RENDANT A BORD DU _Falah_]

C'est tellement grand, tellement imposant, qu'on se sent l-dedans
comme une petite mouche..., une toute petite mouche qui ne ferait rien
du tout, s'il n'y avait pas le drapeau.

J'ai ri quelquefois jadis quand je lisais dans les journaux: Le
drapeau reprsente la France mme.

Eh bien! j'tais une bourrique. Ils avaient raison, ceux qui disaient
cela. Et maintenant que nous sommes entours d'ennemis, je me ferais
tuer comme une grive pour le drapeau; car il me semble que s'ils
l'enlevaient, il ne nous resterait plus rien.

La journe s'coule tranquillement.

Depuis les passes de Baguess, le M'Bomou est une grosse rivire, plus
large que la Seine, avec beaucoup d'eau. Il y a des forts, tout le
long.

Autant la route tait pnible dans le cours infrieur du fleuve,
autant elle est aise maintenant. On se promne, la canne  la main.
Non, je veux dire: la rame  la main. Et s'il n'y avait pas des armes
et des armes de moustiques et de maringouins, a serait une vraie
partie de plaisir.

C'est gal, quand on voit ces forts-l, c'est autre chose que le bois
de Boulogne. Il faut voir cela pour le croire.

Les pagaieurs chantent pour se donner du biceps. a ne doit pas tre
difficile de faire des chansons pour les ngres. Depuis une heure ils
rptent:

     _Malung' k pa mou
     Eh n'ga akar rofa_

Je ne sais pas au juste ce que cela veut dire, mais j'ai remarqu que
cela correspond  quatre coups d'avirons.

Rien de curieux aujourd'hui.

En passant tout prs d'une rive marcageuse, j'ai cueilli une fleur de
lotus... Quel joli bouquet on ferait si Louise tait l.

Six heures du soir. On s'arrte dans une le boise. On y passera la
nuit.

9 aot.--On a navigu toute la journe.

Rencontr des troupeaux d'hippopotames.

Les camarades voulaient leur envoyer quelques balles, mais le
capitaine s'y est oppos. Il parat que ces grosses btes sont trs
mchantes quand elles sont blesses, et nous n'avons pas le temps de
nous mettre _en bisbille_ avec elles.

Le capitaine m'a expliqu que le mot hippopotame signifie cheval de
fleuve. Eh bien, je voudrais bien connatre le loustic qui l'a
baptis comme a. Si a ressemble  un cheval, je veux bien que le
cric me croque.

Le soir on campe sur la rive droite. Il y a l de beaux rochers, on
est trs bien.

10-11 aot.--Toujours la mme chose. De la belle eau libre.

Le capitaine crit de son ct une longue lettre.

Il a peut-tre un truc pour l'envoyer. Je vais guetter, et si je vois
passer le facteur, je vous expdie mon courrier.

A tout hasard, je fais un petit carr dans le coin  droite de cette
page, et un autre  gauche. Je mets un baiser dans chacun.

Vous prendrez chacun le vtre, toi papa, et Louise.

Encore des hippopotames.

A cinq heures, j'ai vu un lion  crinire noire. Il tait en train de
boire. Il nous a regards passer sans se troubler.

C'est vraiment une belle bte. Et a n'a pas l'air froce. Voil un
animal que j'aimerais.

L'tape est termine, pas de facteur. Je le dis au capitaine.

Il rit de bon coeur.

Lui aussi fait un journal. Il compte l'envoyer en France, lorsque nous
aurons atteint le Nil.

Vous n'aurez pas vos petits carrs demain. a ne fait rien, je les
embrasse tout de mme. Bonne nuit, pre; bonne nuit, Louise.

Il y en a des toiles  mon ciel de lit.

C'est plus chic qu'un dais d'archevque.

12-13-14-15-16 aot.--Rien de chang. De l'eau profonde, des forts.

Au milieu du premier jour, la rivire se resserre un moment, le
courant a plus de force, mais les pagaieurs en sont quittes pour se
patiner un peu et l'on passe.

17 aot.--Une pirogue a chavir.

A-t-elle heurt un banc de sable, ou bien l'quipage a-t-il fait une
fausse manoeuvre, on n'a jamais pu savoir.

Personne ne s'est noy.

Seulement on a perdu une charge qui est reste au fond de l'eau.

18 aot.--On est rest camp toute la journe, pour attendre le
chaland qui ne marche pas aussi vite que nous.

Des noirs du voisinage sont venus au camp. Ils ont apport des fruits
et des lgumes. Une orgie, quoi.... Seulement, ils sont gais ces
noirs-l.

Le capitaine a demand  leur chef s'il ne pourrait nous vendre des
volailles et des moutons, et le ngre lui a rpondu:

--Les Bradeiros (c'est le nom de leur peuplade) ne sont pas des gens
qui creusent pniblement la terre. Ce sont des guerriers.

--Cela n'empche pas de vendre des moutons, a repris le capitaine.

--Nous n'en avons pas.

--a, c'est une raison.

--Nous mangeons les animaux que nous tuons  la chasse, ou bien nos
prisonniers de guerre. Si tu veux, je t'enverrai deux jeunes hommes...
Ils ont dix-huit ans... trs bons  manger.

Ce sont des anthropophages, et ils parlent d'absorber leur semblable
comme nous de dguster un bifteck.

C'est gal, s'ils mangent tous les gars de dix-huit ans, il ne doit
pas y en avoir lourd  la conscription. En voil un systme de
recrutement!

Je n'ai pas besoin de te dire que le capitaine a refus...; mais ce
qui tait amusant, c'tait la surprise du chef noir. Evidemment, il
croyait faire l un joli cadeau, et il m'a paru qu'il s'en allait un
peu vex.

Vers quatre heures, le chaland est signal. Il avance, il avance, et
bientt il a rejoint les pirogues.

Partout il a trouv assez d'eau. Les vapeurs pourront passer.

            *       *       *       *       *

19 aot.--Aujourd'hui, on a eu un peu de mal. Le chaland s'est chou
sur un banc de vase.

On a travaill trois heures  le renflouer. Enfin on y est arriv tout
de mme.

Le capitaine Germain, pour que les bateaux de la mission n'prouvent
pas le mme accident, a fait baliser la passe en eau profonde. Et puis
on a continu.

            *       *       *       *       *

Du 20 au 28 aot.--Nous avons eu du tintouin et mon journal en a
souffert.

Nos porteurs, bien qu'ils ne fassent  peu prs rien en ce moment,
avaient complot de nous fausser compagnie. La nuit, ils se sont
glisss hors du camp et ont fil vers l'Ouest.

On te leur a donn une chasse numro un. Presque tous ont t ramens.

Il parat qu'un sorcier,  l'avant-dernire halte, leur avait prdit
que tous trouveraient la mort prs d'un village dont nous sommes tout
proches. Ils l'ont cru... j'allais dire les imbciles, mais je me
rappelle qu'en France, il y a des gens qui croient aux somnambules...
et je ne dis plus rien.

Alors il y a eu une scne cocasse. Le capitaine avait quelques paquets
de cure-dents. Comment a-t-il pu les amener jusqu'ici? a, je n'en
sais rien. Mais il a gravement offert un cure-dents  chacun des noirs
en disant:

--Ceci est un grigris franais, plus puissant que
tous ceux de vos sorciers. Avec cela, vous n'aurez rien  craindre, et
les ennemis que vous craignez n'oseront pas vous attaquer.

Et comme on a franchi le village sans aucun incident, nos porteurs ont
la plus grande vnration pour les cure-dents. Ils les ont enfil dans
leur ficelle  grigris, et ils les portent sur leur poitrine. Depuis
mme, ils regardent les autres indignes avec mpris, et ils disent
entre eux, en les dsignant:

--Lui, pas grigris franais.

            *       *       *       *       *

29 aot.--Nous devons approcher du confluent du M'Bomou et de la Mr
ou Bokou, o nous devons rencontrer un poste tabli par le capitaine
Baratier qui, lui, est occup encore  reconnatre cette dernire
rivire.

Je dis cela parce que le lit du M'Bomou se resserre peu  peu. Mais
l'eau reste toujours profonde. Les renseignements du capitaine
Baratier se confirment. Il avait crit que le M'Bomou tait navigable
jusqu' son point de jonction avec le Bokou. C'est vrai.

Au campement, le soir, nous recevons une visite curieuse.

C'est une femme, marchande de poules. Elle est albinos. C'est--dire
que sa figure et son corps sont en partie noirs et blancs comme la
robe d'un cheval pie. Avec cela, l'iris des yeux est rouge et les
cheveux crpus sont jauntres. C'est extraordinaire.

--Jacques, que dit le capitaine Germain en riant, tu regardes cette
femme avec une insistance... Est-ce que ton coeur parlerait?

Est-il drle! Mon coeur  une femme pie!

C'est qu'il ne sait pas que ma gentille Louise m'attend. Je ne lui ai
pas racont cela.

Dame, on a ses petits secrets.

Lui-mme, dans son carnet, a une photographie de femme qu'il regarde
quelquefois quand il croit qu'on ne l'observe pas.

C'est donc une mission d'amoureux que le Congo-Nil.

Aprs tout, c'est une bonne chose. Cela soutient de penser qu' des
milliers de lieues, il y a des tres qui nous aiment et qui nous
attendent.

Papa, Louise... il y a le vent du Sud qui souffle; il va vers vous,
vers Paris, je vous envoie des baisers par ce messager. Quand les
recevrez-vous?

30 aot.--Un petit coup de fivre. Presque rien. Deux doses de
quinquina l'ont fait sauver.

C'est curieux, cette bilieuse, comme a fait mal  l'estomac. On
dirait qu'on a aval un charbon rouge.

       *       *       *       *       *

1er septembre.--Voil la rivire Bokou, le poste laiss par Baratier.
Les tirailleurs accourent sur le rivage. Ils nous font des signes
d'amiti.

On dbarque et l'on s'embrasse. Je crois bien que j'ai donn
l'accolade  une demi-douzaine de Sngalais.

Encore une ide que je n'aurais pas eue  Paris. Mais il semble
qu'ici, on est tous des amis et des frres.

Sans compter que les tirailleurs sont patants. Rien de plus brave, de
plus endurant, de plus dvou que ces Franais  face noire. Et ils
dtestent les Anglais, faut voir. Ils ont mme un dicton qu'il faut
que je te marque.

--Igli, disent-ils (Igli, a veut dire Anglais), Igli, grandes dents;
li mettre tout dans ventre  li, li manger la case et le champ, et pi
couper noir en quatre.

Il parat que cette haine est commune  tous les noirs de
l'ouest-africain, le capitaine me l'a affirm. Il a mme ajout que si
la colonie anglaise de Sierra-Leone dprissait, c'tait parce que
tous les habitants migraient sur les territoires franais, afin de
n'avoir pas les Saxons pour matres. Si c'est pour a qu'on les
appelle des colonisateurs....

            *       *       *       *       *

7 septembre.--Un courrier de Baratier.

Veine! La rivire Bokou est navigable jusqu' N'Boona. N'Boona, c'est
un gros village, o l'on pourra se goberger. Faudra bien, car aprs,
faudra porter Les embarcations  dos d'hommes  travers la brousse et
tracer un chemin de 160 kilomtres pour arriver  la rivire Soueh,
qui est un des principaux bras du Bahr-el-Ghazal.

Une vraie tuile, comme tu vois. Enfin c'est un change de bons
procds. Quand les bateaux ne peuvent plus vous porter, il faut bien
les porter  son tour.

Les vapeurs de la mission arrivent.

            *       *       *       *       *

10 septembre.--Les derniers chalands viennent d'aborder.

Toute la mission est concentre au confluent du M'Bomou et du Bokou.

Le commandant a eu un long entretien avec Baratier, Germain et Mangin.

11 septembre.--En route, on remonte le Bokou.

            *       *       *       *       *

15 septembre.--Nous voici  10 kilomtres en amont de N'Boona.
Impossible d'aller plus loin.

Le Soueh est, parat-il,  160 kilomtres de nous.

On va envoyer un dtachement pour reconnatre le cours de cette
importante rivire. Si elle est navigable, c'est chic. Mais voil, il
faut voir.

16 septembre.--Le commandant Marchand me fait appeler. Mon ami, le
capitaine Germain, lui a parl de moi.

Demain, avec sept hommes nous partirons en avant.

Le commandant vient avec nous. C'est notre petite troupe qui va
reconnatre le Soueh. Me voil tout  fait dans les honneurs. Si
Louise n'est pas fire, et toi aussi, papa, vous tes vraiment
difficiles.

17 septembre.--a y est, en route.

            *       *       *       *       *

25 septembre.--Nous sommes sur les rives du Soueh.

Voil quatre jours que je n'ai pu toucher  ce journal, cette chre
correspondance que je ne puis vous envoyer, mais qui me relie  vous.

C'est un ami, ce journal. Je lui dis tout ce que je pense. Tout, non,
car sans cela vos deux noms se retrouveraient  chaque ligne.

Je suis las, las... J'ai les jambes qui me rentrent dans le corps.
Nous en avons fait un mtier depuis le dpart de N'Boona.

On s'tait repos  bord des pirogues; mais on s'est reint ces
jours-ci.

Cent soixante kilomtres en huit jours, a n'a l'air de rien,
n'est-ce pas. Cela nous donne une moyenne de vingt kilomtres par
jour.

Seulement ces kilomtres-l comptent double, et mme triple.

C'est  travers la brousse qu'il faut se frayer un chemin.

A chaque instant, on rencontre des marigots qu'il faut tourner, des
cours d'eau qu'il faut franchir. On cherche un gu, on passe avec de
l'eau jusqu'aux genoux, jusqu'aux reins, quelquefois jusqu'aux
paules.

Parat que nous entrons dans la rgion des marcages, la vraie rgion.
Ceux du Bas-M'Bomou n'taient que de la petite bire, comme qui dirait
un apritif, pour nous mettre en got.

On est toujours tremp, un vrai bain de vapeur. C'est le Hammam 
perptuit.

Bah! on a de la quinine. Avant le dpart, le commandant nous a fait
prendre  chacun une petite provision de la bonne poudre. Pour qu'elle
ne soit pas mouille, j'ai mis la mienne au fond de mon salacco.

Et j'en deviens gourmand, je m'en offre de temps en temps. Aussi pas
de fivre, ou du moins si peu, que ce n'est pas la peine d'en parler.

Je me moque de la bilieuse. Il y en a un autre qui s'en moque encore
plus que moi. C'est le commandant.

Non, vrai, cet homme-l a une volont de fer, et si l'on avait l'ide
de reculer, il n'y aurait qu' le regarder pour changer d'avis.

Il a la fivre lui, il l'a  haute dose; mais cela ne l'arrte pas. Il
la domine. J'ai entendu raconter que certains malades battent la
maladie par la volont. Eh bien, c'est vrai. Marchand est malade, mais
il ne veut pas se plier devant le mal... Et il ne plie pas.

C'est gal, quand je pense qu'il faudra traner les vapeurs et les
chalands par le chemin que nous venons de parcourir, j'en ai chaud.

Je sais bien que les autres recrutent des porteurs pendant notre
absence, mais en trouveront-ils assez?

Enfin, ce n'est pas tout a. Le commandant vient de faire abattre un
arbre superbe, droit comme un I et gros... il a au moins un mtre
cinquante de diamtre.

            *       *       *       *       *

Oh bien, elle est bonne, me voici constructeur de canots.

L'arbre qu'on a abattu, faut le transformer en pirogue. Et l'on enlve
l'corce, et l'on taille, et l'on creuse. Je viens de travailler deux
heures.

Le commandant a eu une crne ide.

A quelques mtres de la rive se trouvait un creux. Il a creus
lui-mme une petite rigole jusqu' la rivire.

L'eau est arrive par l, a rempli le trou; si bien qu'on peut se
baigner sans crainte des crocodiles. Je vais piquer ma tte.

            *       *       *       *       *

L, a y est. Je suis retap. Seulement je tombe de sommeil.

Une petite dose de quinine, un souvenir  toi,  Louise. Mes yeux se
ferment malgr moi, ils se troublent.

J'aperois confusment le commandant au bord de la rivire. Il
grelotte la fivre, mais il reste debout.

Cr matin, il est donc doubl en tle cet homme-l!

            *       *       *       *       *

26 septembre.--La pirogue est  l'eau.

--Embarque.

Nous y sommes tous. Le commandant va mieux ce matin. Il a d servir 
la bilieuse un potage  la quinine srieux.

Il a l'air content. Tant mieux. a fait plaisir  tout le monde. Il
est  l'avant du bateau. Avec un plomb, il sonde sans cesse le lit du
fleuve.

Il y a assez d'eau, bravo!

            *       *       *       *       *

28 septembre.--Trois jours de navigation  cent vingt kilomtres par
jour.

On s'est arrt  Meschara-el-Reck.

En voil un pays  grenouilles. De l'eau partout avec des lots en
masse, des roseaux comme je n'en ai jamais vus, des bambous qui ont
sept, huit, dix mtres de hauteur.

Faut revenir maintenant. Ce sera moins drle.

Les rivires, c'est comme les montagnes, faudrait, pour bien faire,
les prendre toujours du ct de la descente, et nous allons remonter.

Plus moyen d'crire, on a tout le temps la rame  la main.

Mais je pense  vous toujours. Pauvre petite Louise, si elle savait
ce que son souvenir me donne de courage... Vous retrouver tous les
deux, au bout de l'tape.

Hardi! on va ramer.

            *       *       *       *       *

14 novembre 1897.--Ah! mes enfants, quelle semaine nous venons de
passer.

On est rentr  N'Boona. Et aussitt toute la mission s'est mise en
mouvement.

Fallait tracer dans la brousse une route de cent soixante kilomtres,
pour permettre aux porteurs d'emmener la flottille dmonte jusqu'
Kadial.

Kadial c'est l'endroit o le commandant avait reconnu que le Soueh
devenait navigable.

Heureusement, pendant son absence, Baratier,  qui il avait remis le
commandement, avait fait dmonter les bateaux, et avait commenc le
trac de la route, en largissant le sentier que nous avions fray.

On ne se figure pas ce qu'on a abattu d'ouvrage avec deux cents
tirailleurs et mille porteurs.

Dcrire a je ne saurais pas, faudrait tre un savant pour tout dire.

Tantt c'est la fort paisse qu'il s'agit d'ventrer.

Tantt des petits ravins qu'il faut combler.

D'autres fois des rochers dans lesquels on doit creuser une troue.

Alors on tablit un fourneau de mine, et en avant la dynamite.

Pouf, un clatement, comme un coup de tonnerre, une flamme. On
regarde, il n'y a plus de rocher; seulement a serait imprudent de
regarder de trop prs, car le rocher clat retombe en monnaie.

Et puis, la route trace, c'est patant de voir la caravane s'y
engager.

Les porteurs nus, sauf le petit tablier dont je t'ai parl, avec une
espce de turban au sommet du crne, sur lequel ils appuient les
perches o sont attaches les forges, les pices des embarcations, les
charges.

Plus loin, les groupes qui portent les gros morceaux des vapeurs.

Six, huit noirs, par trois, par quatre de front, soutiennent le poids
crasant de fragments de coque de huit cents kilogrammes.

Ils s'avancent dans les hantes herbes, dans lesquelles ils
disparaissent jusqu' la ceinture.

A propos, on parle toujours des serpents... j'en ai mme vu au Jardin
d'Acclimatation que les tiquettes disaient venir d'Afrique.

Il y en a certainement, j'en ai aperu quelquefois.

Mais c'est  remarquer, personne de la mission n'a t mordu par eux.

            *       *       *       *       *

Maintenant on se prpare  hiverner.

Car il nous arrive une chose dsagrable.

C'est l'poque des basses eaux. Impossible d'aller plus loin.

Le commandant a fait installer des postes  Tamboura et  Ghalta. Lui
a pris ses quartiers plus haut, au confluent du Soueh et du Toudy.

Il y a tabli un fort, auquel il a donn un joli nom: Fort Desaix.

Entre ce point et le Nil s'tendent des marais infranchissables.

Ou ne pourra en essayer la traverse qu'au moment de la crue, dans
plusieurs mois.

En attendant, on fera des reconnaissances aux alentours, on passera
des traits avec les tribus.

Comme cela on ne perdra pas son temps, et l'on tablira l'influence de
la France dans le bassin du Bahr-el-Ghazal.




CHAPITRE X

L'HIVERNAGE


Au fort Desaix, le commandant Marchand avait tabli son quartier
gnral.

  [Illustration: LE COMMANDANT MARCHAND ET LE CAPITAINE GERMAIN
  RENDANT VISITE AU SIRDAR KITCHENER]

C'tait une excellente base d'oprations, d'o il pouvait
faire rayonner les reconnaissances au Nord,  l'Ouest et au Sud.

Quant  l'Est, il fallait renoncer  s'en occuper pour l'instant.

Toute la contre ne formait qu'un immense marais,  travers lequel les
cours d'eau, dont le dbit avait considrablement diminu, se
frayaient difficilement un passage, au milieu des roseaux, des bambous
et des herbes.

Chaque semaine, une ou plusieurs expditions partaient dans diverses
directions; on les attendait chaque fois avec moins d'anxit.

L'habitude de vaincre les obstacles avait donn  tous une confiance
sans bornes dans leurs chefs et dans leurs propres forces.

Les explorations revenaient. Elles rapportaient des renseignements,
des traits.

L'enseigne de vaisseau Dy faisait le lev hydrographique du Soueh.

Il y avait entre les hommes, les grads, les officiers une mulation
soigneusement entretenue par le commandant!

Et puis, des ngociations sans fin avec les tribus guerrires dinkas.
Tantt on palabre durant des semaines avec les ngres retors. On
rpte sans cesse les mmes choses, les mmes demandes. Et sans cesse
les noirs ludent la question.

Il faut les fatiguer par une tnacit suprieure  la leur.

Il faut, sous ce climat torride, en face de la plus irritante force
d'inertie, demeurer calme, impassible, avoir la patience de ceux qui
sont certains de ne jamais faiblir.

Car, avant tout, il faut ne pas ameuter le pays tout entier contre la
petite expdition.

Il est ncessaire de se crer des amitis, des allis.

Parfois, cependant, certaines tribus, trompes par le calme de
Marchand, attribuent sa mansutude  la peur.

Alors les chefs deviennent insolents. Le commandant rompt aussitt les
pourparlers. En deux ou trois jours, une colonne volante est forme.
Et l'on punit ceux qui ont voulu abuser de la faiblesse suppose de la
mission.

Peu  peu l'influence franaise s'tend.

Elle gagne de proche en proche.

Et bientt on peut diviser les provinces du Bahr-el-Ghazal en trois
cercles ou dpartements, placs sous le commandement des officiers qui
accompagnent Marchand.

Il semble que dcidment le succs final est assur, quand, tout 
coup, une terrible inquitude s'abat sur l'tat-major de la mission.

Au dbut de janvier 1898, le commandant avait rassembl tous ses
officiers au fort Desaix.

La runion avait pour but de dbattre les mesures  prendre encore,
pour organiser dfinitivement la conqute du Bahr-el Ghazal.

Ds ce moment, les explorateurs taient certains que leur route du
Congo au Soueh, jalonne de postes, ne pouvait tre coupe.

Les approvisionnements les suivraient avec une facilit relative,
puisque le chemin tait reconnu et les routes en forts perces. Le
ravitaillement s'oprerait donc normalement.

Tous les efforts devaient donc tendre  complter l'organisation
politique de la nouvelle colonie nilotique.

Or, un matin que tous djeunaient, sous la prsidence du chef de la
mission, un sergent pntra dans la salle du repas.

Il s'excusa de troubler les officiers.

Et, sur une question du commandant, il rpondit:

--Il est venu des mercantis dans nos paillottes. Ils offraient des
lgumes, du gibier.

--J'ai autoris cela.

--Je le sais, mon commandant. Toutefois, il y en a deux que j'ai fait
arrter et que l'on garde  vue.

--Pourquoi les arrter?... Qu'ont-ils fait?

--Ils racontaient des histoires que les hommes n'ont point besoin
d'entendre. Il est inutile de les dcourager.

Tous les officiers s'taient levs.

--Des choses capables de dcourager mes tirailleurs, s'cria Mangin.
Parbleu! je serais curieux de les connatre.

Le sergent eut un sourire.

--Je m'en doute bien. C'est pourquoi je venais demander au commandant
la permission de les lui amener.

--Qu'ont-ils dit, en rsum? insista Marchand.

--Des mensonges probablement.

--Mais encore, expliquez-vous, sergent?

--Eh bien, mon commandant, ils disent comme cela qu'il y a, sur le
Nil, une mission de blancs beaucoup plus forte que la ntre.

--Sur le Nil?

--Oui, et, d'aprs ce que j'ai cru comprendre, ces blancs auraient le
mme objectif que nous.

--Fachoda?

Les assistants avaient pli.

Quoi! au moment o ils taient assurs de la victoire, d'autres
viendraient occuper les rives du Haut-Nil, rendant inutiles tant de
fatigues, tant de dvouement.

Cela n'tait pas, ne pouvait pas tre.

Et soudain le commandant se toucha le front.

--Je conois, ce doit tre la mission Liotard qui, partie de Rafa et
remontant vers Dem-Ziber, a pass par le premier itinraire que
j'avais choisi.

Tous respirrent:

--Ce sont des Franais! Ce sont des Franais! chuchotait-on autour de
la table.

Mais le sergent tourna ngativement la tte.

--Non, non, ce n'est pas cela.

--Comment le savez-vous?

--Toujours par mes prisonniers.

--Quoi!... Ils connaissent la mission Liotard.

--Oui, mon commandant. Elle a, parat-il, occup Dem-Ziber, mais elle
n'a pu s'avancer au del.

--Pourquoi donc?

--Parce que les cours d'eau sont  sec. L-bas, il y a moins
d'humidit qu'ici, et, pour gagner le Bahr-el Arab, qui leur
permettrait de venir dboucher dans la rivire des Gazelles, il leur
faudrait frayer, par terre, une route de quatre cents kilomtres. La
mission n'est pas assez nombreuse pour se livrer  ce tour de force.

Marchand coutait pensif.

Les nouvelles qu'apportait le sous-officier taient videmment vraies.

Tout concourait  le dmontrer.

De l'exactitude des choses connues droulait celle des inconnues.

Liotard ne disposait pas de forces suffisantes pour occuper
militairement, et Dem-Ziber, et le pays dont cette bourgade tait le
centre.

Partant il tait dans l'impossibilit absolue de recruter assez de
travailleurs, pour mener  bonne fin une route aussi longue qu'il
venait d'tre dit.

Enfin M. Liotard avait considr ds le dbut son expdition comme une
simple mesure d'appui, sur le flanc gauche de la mission Congo-Nil,
avec laquelle il n'avait aucune raison de jouter de vitesse, avant
laquelle il ne songeait pas  atteindre le Nil.

Ces rflexions se succdrent dans l'esprit du commandant, en bien
moins de temps qu'il n'en faut pour les crire.

Leur rsultat fut que, se tournant vers le sous-officier, le
commandant dit:

--Amenez vos prisonniers.

--O cela, mon commandant?

--Ici. Je les interrogerai en prsence de ces messieurs. Nous avons
tous t  la peine ensemble. S'il y a un nouvel effort  faire, nous
le ferons ensemble.

Et comme tous les assistants baissaient la tte en signe
d'assentiment, le sous-officier qui gagnait dj la porte, s'arrta
pour dire:

--Vous savez, mon commandant, que s'il y a un coup de collier 
donner, tous les grads en seront avec plaisir.

--Mais, mon ami, j'en suis bien sr, rpliqua Marchand de cette voix
douce et grave qui lui gagnait le coeur de ses subordonns.

Et, aprs un court silence.

--Vous resterez ici pendant l'interrogatoire... voil ma rponse 
votre observation.

La figure du sergent s'illumina de contentement. Il fit le salut
militaire et sortit.

Aprs son dpart, personne ne parla. L'inquitude de tous tait trop
grande, trop intense. Ce qu'avait pens tout bas le commandant, les
officiers l'avaient pens comme lui.

L'attente du reste ne fut pas longue.

Le sous-officier reparut, poussant devant lui deux grandes filles
dinkas qui promenaient autour d'elles des regards effars.

--Landeroin, ordonna Marchand s'adressant  l'interprte, dites  ces
femmes qu'on ne leur fera aucun mal. Ajoutez seulement que je dsire
apprendre d'elles comment elles ont su la prsence d'une autre mission
sur le Nil.

Un dialogue vif s'engagea aussitt entre l'interprte et les captives.

En voici la traduction:

--Femmes dinkas, il ne faut pas que votre coeur frissonne d'effroi. Le
chef blanc me charge de vous dire qu'il ne vous sera fait aucun mal.

Cette assurance parut rendre quelque courage aux deux ngresses.

--Alors, dit la plus ge, qu'il nous renvoie dans notre village, o
nous puiserons dans nos rserves de fruits et de lgumes pour en
rapporter  ses guerriers.

--C'est ce qu'il fera tout  l'heure.

--Ta langue n'est pas menteuse en promettant cela?

Landeroin tendit la main dans un geste magnifique.

--Sur ma tte, sur le toit de ma case, je vous dis la vrit.

Les yeux des prisonnires brillrent de joie.

--Alors que veut le chef blanc.

--Un simple renseignement.

--Sur quoi?

--Sur une troupe de blancs dont vous parliez tout  l'heure dans le
camp.

Elles rirent insoucieusement.

--Parle. Nous dirons ce que nous savons.

Il n'y avait pas  se mprendre  leur mimique.

Ces femmes taient sincres. Elles avaient parl sans intention
nocive.

Elles diraient tout ce qu'elles avaient appris, selon leur promesse.

Landeroin commena aussitt l'interrogatoire.

--Il y a des blancs sur le Nil.

--Oui. Un griot, qui venait de l'Ouest, a apport la nouvelle.

--Bien. O sont ces blancs.

Les ngresses haussrent les paules, dodelinrent de la tte,
tendirent les bras et finirent par avouer:

--Nous ne savons pas.

L'interprte eut un geste d'impatience.

Reprises de peur, les femmes se prcipitrent vers lui, parlant
ensemble avec volubilit.

--Nous ne savons pas.

--Je te le jure, toi qui as la langue blanche et noire[11], le griot
ne l'a pas dit.

  [11] Expression qui signifie: Toi, qui parles la langue des
  blancs et celle des ngres.

--Il a cont que des blancs s'avanaient vers une bourgade.

--Bien loin d'ici, sur le Nil.

--Une bourgade qui s'appelle Fachoda.

--Et dont nous ne connaissions pas le nom.

--Taisez-vous, clama Landeroin exaspr.

Et comme elles se tenaient devant lui, muettes et tremblantes.

--N'ayez donc pas peur, sacrebleu. Je vous rpte que l'on ne vous
veut pas de mal. Voyons... Rappelez vos souvenirs... Les blancs en
question remontent-ils le fleuve ou le descendent-ils?

--On ne l'a pas dit.

--Au diable!

Puis soudain, par rflexion, l'interprte se calma.

--Votre village est loign?

Elles firent non du geste.

--Combien de marche?

--Un petit moment, tout petit... une foule de lion.

Landeroin sourit.

Une foule de lion, dans le langage ngre, reprsente, en effet,  peu
prs un kilomtre.

C'est la distance maximum que fournit le lion lorsqu'il poursuit une
proie qu'il a manque  son premier bond.

Le lion en effet court mal. Il chasse  l'afft, bondit si un animal
passe  sa porte. Son coup manqu, il fait un semblant de poursuite,
puis revient  son point de dpart attendre une autre occasion.

Les naturels, trs observateurs des us et coutumes des htes de leurs
forts, ont remarqu ce dtail et ils ont pris l'habitude de compter
par foules de lion.

Donc l'interprte traduisit la conversation que nous venons de
rapporter et avisa le commandant de son intention d'accompagner les
ngresses  leur village, afin d'interroger le griot.

Marchand approuva son ide.

Les ngresses se dclarrent prtes  guider le blanc.

Elles reurent avec des transports de joie quelques colifichets  bon
march, dont la mission avait une ample provision, et elles se
retirrent enchantes, suivies par Landeroin.

Tous trois sortirent du camp.

Les femmes noires n'avaient point tromp leur interlocuteur.

A onze cents mtres  peu prs, celui-ci arriva dans un village
compos d'une vingtaine de cabanes coquettement construites au milieu
de grands arbres.

Il y fut reu avec tous les honneurs usits en pays ngre.

Mais personne ne put lui dire ce qu'tait devenu le griot.

Le sorcier-troubadour avait pass, la veille, tout le jour dans la
localit.

Il avait charm les habitants par ses chansons, vendu des grigris et
des amulettes.

Le soir, il s'tait enferm dans une case mise  sa disposition par le
chef. Au matin, on ne l'avait pas retrouv.

Personne ne s'en tait inquit dans la population.

Les griots sont des tres privilgis auxquels on permet toutes les
fantaisies.

Dpit, Landeroin interrogea le chef, les naturels qui avaient
approch l'introuvable personnage.

Tous confirmrent les dires des ngresses qui l'avaient amen du camp.
Mais aucun ne put lui en apprendre davantage.

De guerre lasse, l'interprte reprit le chemin du fort Desaix.

On l'y attendait avec impatience, et ce fut une dsillusion pour tous,
lorsqu'il leur avoua le rsultat ngatif de sa promenade. Les
officiers entourrent Marchand.

--Mon commandant, nous ne pouvons rester dans cette indcision. Il
faut trouver quelque chose?

--Mais quoi?

--Envoyer une reconnaissance, s'cria le capitaine Baratier.

--O cela, mon cher ami, puisque nous ne connaissons pas le point o
se trouvent ceux dont la prsence nous est signale?

Mais Baratier avait son ide.

--C'est vrai, nous ignorons cela, mais nous avons par contre une
certitude.

--Leur point de direction, n'est-ce pas?

--Oui. Ils se rendent  Fachoda.

--Eh bien.

--Eh bien... je vous demande la permission de pousser une
reconnaissance de ce ct.

Il se fit un grand silence.

C'tait l une proposition hroque. Chacun s'en rendait compte.

Entre le fort Desaix et Fachoda s'tendait le marcage immense,
inconnu, le ddale de vase, d'herbes, de roseaux.

Y entrer, chacun s'en sentait le courage videmment.

Mais pas un ne croyait qu'il ft possible de mener  bonne fin la
traverse de ce pays inond.

Et le commandant Marchand traduisit la pense de tous en disant:

--Comme chef de la mission Congo-Nil, mon cher ami, je suis fier que
la proposition ait t faite, mais je ne saurais en autoriser
l'excution. Si je supposais avoir une chance de traverser ce maudit
marais, je vous donne ma parole que, depuis deux mois, nous serions
entrs  Fachoda.

Mais Baratier est un homme tenace.

Quand il a une ide en tte, il est difficile de l'en extirper.

Et puis, c'est un homme d'action.

L'action la plus tmraire lui semble prfrable  l'angoisse de
l'attente.

Et puis, et puis, lui qui avait t constamment  l'avant-garde,
sentait peut-tre une douleur plus cuisante,  la pense que des
trangers, des adversaires, rendraient inutiles deux annes de lutte,
deux annes d'incroyables efforts.

Il insista donc.

Il fit valoir sa connaissance du pays. Aprs tout, les marais, il
connaissait cela.

N'en avait-on pas rencontr assez dans le Bas-M'Bomou.

Le Bahr-el-Ghazal tait un marais plus grand, voil tout.

Puis il fit ressortir que les hautes eaux ne se produiraient pas avant
trois ou quatre mois.

Si une mission tait sur le Nil, dont la navigation est sinon facile,
du moins possible en toute saison, elle aurait occup Fachoda bien
avant que l'expdition franaise ft en mesure de se mettre en route.

Il parla tant et tant que le commandant finit par lui dire:

--C'est  la mort que vous me demandez de vous envoyer, Baratier, mais
vous avez raison, il faut que l'un de nous se dvoue. Si je n'tais le
chef de la mission Congo-Nil, je ne remettrais  personne l'honneur de
tenter l'aventure. Vous partirez donc, mais, auparavant, j'exige que
vous attendiez le retour des reconnaissances que je vais expdier dans
toutes les directions. S'il tait avr que les renseignements vagues
fournis par le griot sont errons, il serait inutile de vous
sacrifier.

Et lui tendant la main:

--En me confiant la conduite de la mission, on m'a fait le comptable
de l'existence de tous mes collaborateurs. Et si un jour, parvenu au
bout de la route, alors que l'on fera le dernier appel des survivants,
je dois rpondre  l'appel de votre nom: Mort, je veux pouvoir
ajouter: Je lui ai permis de faire le sacrifice de sa vie dans une
circonstance d'absolue ncessit.

Et dans ces paroles du chef, il y avait une motion si vraie, une
tendresse si profonde pour tous ceux qui l'entouraient, que plusieurs
tournrent la tte, pour cacher la larme d'attendrissement
soudainement monte  leurs paupires.

Quant  Baratier, il murmura d'une voix assourdie:

--Merci, commandant, j'attendrai.

Ds le lendemain des petits pelotons d'claireurs quittaient le camp.

Ils avaient pour consigne de s'arrter dans les villages, d'interroger
les principaux habitants, de mettre en oeuvre tous les moyens pour se
procurer quelques renseignements sur la mission mystrieuse, signale
le long du Nil.

Le pays tait  peu prs pacifi.

Les claireurs marchrent donc vite.

Au bout de quinze jours, tous taient rentrs.

Mais ils ne rapportaient aucun renseignement nouveau.

En plusieurs endroits, le passage du griot leur avait t signal; il
avait mme fait, dans trois localits diffrentes, un rcit analogue 
celui qui tait parvenu aux oreilles du commandant.

Mais, nulle part, les indignes n'avaient pu formuler une affirmation
exacte quant  la position occupe par les trangers.

Bref, on n'tait pas plus avanc qu'au premier jour.

Et tous se demandaient s'ils se trouvaient en prsence d'une chose
vraie, ou d'une de ces imaginations dont sont coutumiers les
troubadours nomades de l'Afrique.

Le commandant avait fait de son mieux.

Il ne pouvait refuser plus longtemps au capitaine Baratier la
permission de forcer le passage vers le Nil.

Ce dernier s'occupa aussitt d'organiser son dpart.

Trois pirogues et un boat ou bateau plat furent arms.

Les pagaieurs choisis parmi les plus robustes furent attachs 
l'expdition.

Puis, bien munis d'armes, de munitions, les explorateurs
s'embarqurent aprs des adieux, bien plus mus de la part de ceux qui
restaient que de la leur.

Les pirogues et le boat filrent sur le bief du Soueh, rest libre en
face le fort Desaix, puis elles s'engagrent dans un canal troit,
bord d'arbres et de bambous o elle disparut.

Une angoisse atroce serra le coeur de ceux qui avaient vu partir leurs
camarades.

Reverrait-on jamais ces hommes de coeur qui s'enfonaient dans
l'inconnu?


     FIN DE LA MISSION MARCHAND

     (CONGO-NIL)


Le volume suivant aura pour titre:

     LA MISSION MARCHAND

     (FACHODA)




TABLE DES MATIRES


                                                              Pages

     AVANT-PROPOS                                                 5

        I.--A Lopoldville                                        7

       II.--Comme quoi il n'est pas toujours commode de monter
            une chaloupe                                         17

      III.--Les rapides de l'Oubanghi                            32

       IV.--Les oeufs de Pques du commandant Marchand            47

        V.--De l'Oubanghi aux passes de Baguess                 62

       VI.--La reconnaissance du Haut-M'Bomou                    71

      VII.--Le fortin de Baguess                                81

     VIII.--Offensive                                           100

       IX.--Journal d'un sous-officier                          113

        X.--L'hivernage                                         131





End of the Project Gutenberg EBook of La Mission Marchand, by Paul d'Ivoi

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MISSION MARCHAND ***

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