Project Gutenberg's La Vie en Famille, by Bernard-Marie-Henri Gausseron

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Title: La Vie en Famille
       Comment Vivre  Deux?

Author: Bernard-Marie-Henri Gausseron

Release Date: March 15, 2012 [EBook #39156]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE EN FAMILLE ***




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     LA VIE EN FAMILLE


     COMMENT

     VIVRE A DEUX?

     PAR

     B.-H. GAUSSERON


     DEUX MOITIES FONT UN ENTIER

     A LA DCOUVERTE--LES ENNEMIS

     MIEL ET FIEL

     SABLES MOUVANTS--CRAQUEMENTS ET RUINE

     CE QUI ME SOUTIENT--AIMER ET CROIRE

     LE NERF DE LA GUERRE

     LE MINISTRE DES AFFAIRES TRANGRES

     LA FE DU FOYER--LA GRANDE JOIE

     HOME, SWEET HOME!


     PARIS

     A LA LIBRAIRIE ILLUSTRE

     8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

     Tous droits rservs.




     COMMENT

     VIVRE A DEUX?




     DU MME AUTEUR


     DOIT-ON SE MARIER?

     Un beau volume in-18 jsus      3 fr. 50


     COMMENT LEVER NOS ENFANTS?

     Un beau volume in-18 jsus      3 fr. 50


     QUE FAIRE DE NOS FILLES?

     Un beau volume in-18 jsus      3 fr. 50


     QUE FERONT NOS GARONS?

     Un beau volume in-18 jsus      3 fr. 50


     OU EST LE BONHEUR?


     Un beau volume in-18 jsus      3 fr. 50


MILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY




     LA VIE EN FAMILLE

     COMMENT

     VIVRE A DEUX?

     PAR

     B.-H. GAUSSERON

     [Illustration]

     PARIS

     A LA LIBRAIRIE ILLUSTRE

     8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

     Tous droits rservs.




COMMENT

VIVRE A DEUX?




CHAPITRE PREMIER

DEUX MOITIS FONT UN ENTIER


Le lecteur qui nous a suivi bienveillamment dans le cours de ces
tudes de morale pratique et familire, sait ce que nous pensons sur
la question du mariage[1]. Nous n'y revenons ici que comme entre en
matire et pour mmoire. Il serait, en effet, assez oiseux de
rechercher les conditions de la vie heureuse  deux, si l'on n'avait,
au pralable, acquis la conviction que ni l'homme, d'un ct, ni la
femme, de l'autre, ne sont faits pour vivre seuls. Or cette vie 
deux--homme et femme--c'est justement, avec toutes les diffrences,
profondes et troublantes parfois, qu'y apportent les climats, les
races, les religions et les degrs de civilisation,--le mariage.

  [1] Voir _Doit-on se marier?_ Paris, Librairie illustre; 1 vol.
  in-18.

Il y a deux manires bien tranches de le considrer, ou plutt d'en
parler. Les uns y cherchent matire  raillerie, et, rditant avec
constance des plaisanteries et des satires aussi vieilles que
l'institution, font de l'esprit ou de l'_humour_  bon march. Les
autres le prennent pour ce qu'il est, c'est--dire pour l'lment
primordial et constitutif de nos socits.

Les premiers, d'ailleurs, ne s'en marient pas moins que les seconds.

Sans nous attarder aux plaisanteries et gausseries dont le thme
gnral et les donnes ordinaires sont connus de tous, nous citerons,
comme spcimen plus rare, une boutade d'Anglais atrabilaire recueillie
dans le _Spectator_:

Je ne trouve, dit l'crivain, dans cette premire partie du sicle
dix-huitime, que deux couples qui aient russi: le premier est un
capitaine de navire et sa femme qui, depuis le soir de leur mariage,
ne se sont plus vus du tout. Le second est un honnte couple du
voisinage; le mari, homme d'un bon sens solide et un peu vulgaire,
d'un temprament paisible: la femme, muette.

Ceci n'est donn que comme un fait d'observation. Mais la consquence
en dcoule tout naturellement, et l'on a vite fait de la formuler en
loi.

Est-ce qu'il y a du mal  aimer son mari? demande, dans une comdie
de la mme poque, une jeune femme  l'indispensable marquis. Et le
marquis de rpondre: Du moins, il y a du ridicule. A la cour, un
homme se marie pour avoir des hritiers, une femme pour avoir un nom,
et c'est tout ce qu'elle a de commun avec son mari[2].

  [2] D'Allainval: _L'Ecole des Maris_. 1728.

Ces deux moitis-l ont beau se rapprocher: elles ne sauraient
videmment constituer un tout. Une demi-poire et une demi-pche ne
feront jamais un fruit complet.

Un autre critique  prtentions moralisantes ne va pas jusqu' nier
que, dans l'union conjugale, l'homme et la femme ne se doivent l'un 
l'autre. Mais il fait une remarque qui mrite d'autant plus d'tre
signale qu'elle a t refaite plus tard par un des plus fameux
thoriciens de l'avenir.

Je n'ai point, dit-il, connu de mari qui ne ft plus ou moins
touch de la mort de sa femme. Les plus imprieuses et les plus
acaritres sont presque toujours celles qu'on regrette le plus:
on ne s'en console point. L'humeur et la patience des hommes ont
vraisemblablement besoin d'tre exerces. La perte d'une femme douce
et compatissante ne laisse pas le mme vuide[3].

  [3] _Doutes sur diffrentes opinions reues dans la Socit._
  Nlle d. Londres et Paris, 1783, 2 vol. in-16.

De mme Stendhal: En France, les hommes qui ont perdu leur femme sont
tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a un
proverbe parmi les femmes sur les flicits de cet tat. Et il
conclut: Il n'y a donc pas d'galit dans le contrat d'union.

On voit avec les yeux qu'on a, et ce qui parat bleu au grand nombre
semble rouge  quelques-uns. Pour mon compte, j'ai rencontr au moins
autant de veuves dsoles que de veufs accabls de regrets. Je crois
mme que, lorsque le veuvage survient aprs plusieurs annes de
mnage, si l'impression ressentie diffre selon les sexes, c'est chez
la femme qu'elle est le plus durable. Je ne parle, est-il besoin de le
dire, ni des cerveles, ni des nvroses, ni de celles qui se font
appeler les _grandes mondaines_ par les journaux.

Il est des esprits plus srieux, qui ne discutent pas les mrites, la
ncessit physique et sociale de la vie  deux, mais qui reculent
devant le mariage  cause de son caractre perptuel, de son
indissolubilit.

Le mariage, dit Selden, est une affaire dsespre: les grenouilles,
chez Esope, taient extrmement sages: elles avaient bien envie d'un
peu d'eau, mais elles ne voulaient pas sauter dans le puits, parce
qu'elles n'auraient plus t capables d'en sortir.

Il n'entre point dans notre plan d'examiner ici cette question.
Mariage religieux, mariage civil, union libre mme avec les garanties
que les enfants et la socit peuvent rclamer: sparation,
annulation, divorce,--toutes ces formes diverses de conscration ou de
dissolution de la vie  deux ne sont pas ce qui nous occupe. Nous
n'avons qu' rpondre ce que rpondait nagure M. Alexandre Dumas  un
journal anglais: Le mariage tant un acte qui dpend absolument de la
volont des individus, que ceux qui veulent se marier se marient; que
ceux qui ne veulent pas se marier ne se marient pas. Quant  ceux qui
ont t mal et malgr eux maris, disent-ils, le divorce existant dans
tous les pays rgis par la loi civile et l'annulation du mariage dans
tous les pays rgis par la loi ecclsiastique, qu'ils fassent rompre
leur mariage par la magistrature ou qu'ils le fassent annuler par
l'glise. Comme c'est simple!

Ce n'est peut-tre pas tout  fait aussi simple qu'il plat au grand
crivain de le dire; mais, enfin, c'est la vrit.

On raconte que Socrate ayant fait un discours sur le mariage, tous les
clibataires dans l'auditoire prirent la rsolution de se marier  la
premire occasion, et tous les hommes maris montrent immdiatement 
cheval pour se rendre auprs de leurs femmes au galop.

Et Socrate est un des plus fameux mal maris dont l'histoire fasse
mention.

Ce doit tre sous le coup de quelque discours ou objurgation semblable
que le rdacteur du _Tattler_ crivait: Ce ne serait pas une mauvaise
chose que le vieux clibataire, qui vit dans le mpris du mariage, ft
oblig de donner sa dot  la vieille fille qui est dispose  y
entrer.

C'est ce que chantait Thrsa:

     Nous voulons un impt
     Sur les clibataires!

Le caustique Chamfort ne voit point de moyen de gurir le mal du
mariage; il est de l'avis d'Arlequin dans la farce italienne,
lorsqu'il dit,  propos des travers de chaque sexe, que nous serions
tous parfaits si nous n'tions ni hommes ni femmes.

Il est piquant d'entendre _il signore Arlequino_ souhaiter  tous
d'tre changs en Auvergnats.

Le mme Chamfort rapporte ce mot, qui a d tre repris depuis, pour
servir de lgende  quelque caricature de journal pour rire:

Vous billez, disait une femme  son mari.--Ma chre amie, lui dit
celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et quand je suis seul, je
m'ennuie.

Cela ne prouve pas en faveur de l'esprit du personnage. On ne s'ennuie
gure que dans la compagnie d'un sot. Mais nous touchons ici, 
travers l'enveloppe d'une assez grossire ironie, la vritable formule
de la vie  deux. Vivre  deux c'est se complter, se fondre, s'unir,
en un mot, c'est--dire n'tre qu'un.

Aussi n'est-il pas tonnant que le mariage, l'union lgale et quasi
indissoluble de l'homme et de la femme, ait t si souvent compar 
la fois au paradis et  l'enfer:

Nous voyons bon nombre de gens tant heureux  ceste rencontre, dit
Rabelais, qu'en leur mariage semble reluire quelque ide et
reprsentation des joyes du paradis. Autres y sont tant malheureux,
que les diables qui tentent les hermites par les desers ne le sont
davantage.

Que pensez-vous du mariage? dit la duchesse de Malfy dans une pice
de Webster; et Antonio rpond:

     Je le considre comme ceux qui nient le purgatoire;
     il contient, ou le ciel, ou l'enfer;
     il n'y a point un troisime lieu en lui.

Le risque est gros  courir,  moins qu'il n'y ait l quelque
exagration, comme il arrive frquemment aux imaginations vives qui,
d'un bond, vont de l'une  l'autre extrmit d'un sujet. Il me semble
bien que l'atmosphre conjugale n'est pas toujours et exclusivement ou
blouissante de soleil, ou bouleverse par la tempte. Il y a des
temps gris et doux, qui ne sont pas les moins agrables, au got de
bien des gens.

Je suis mari, j'ai prs de cinquante ans, ma femme en a vingt-cinq,
dit M. Guizot, dans l'ouvrage posthume intitul: _Le Temps pass_;
point de commentaire, je vous prie; nous sommes des gens raisonnables
et heureux, cela n'est pas si rare qu'on le pense.

Il faut croire que le tableau de ce bonheur serait moins fidlement
peint en couleurs clatantes qu'en grisaille.

Quoi qu'il en soit, on ne peut que se ranger  l'avis du _vicaire_ de
Goldsmith, lequel pensait que l'honnte homme qui se marie et lve
une nombreuse famille rend plus de services que celui qui reste
clibataire et se contente de parler de la population.

Malthus ferait des objections et des calculs. Mais qui est-ce qui
croit aujourd'hui aux objections et aux calculs de Malthus, hors ceux
que leur intrt de caste ou leur gosme personnel entrane  y
croire?

Le vieux proverbe part d'un point de vue moins gnral, mais non moins
pratique, lorsqu'il dit:

     De bonnes armes est arm
     Qui  bonne femme est mari.

Et comme rien n'est malicieux comme la sagesse des nations, le vieux
proverbe ajoute:

     Tel homme, telle femme;

montrant ainsi que c'est  l'tre le plus fort de former le plus
faible, et que, dans le mnage, le rle d'ducateur appartient au
mari. Il y a, d'ailleurs, rciprocit, et ce que la force--j'entends
l'nergie de caractre--de l'homme doit faire sur la femme, la douceur
de la femme le doit faire sur l'homme. Quand la femme traite bien son
mari, il en vaut mieux[4].

  [4] _Encyclopdie des Proverbes._


Cette action mutuelle est trop vidente pour qu'il soit ncessaire d'y
insister. Mais elle est trop intressante aussi pour que les
moralistes et les sociologues--excusez le mot--ne l'aient pas tudie
sous tous ses aspects et dans tous ses effets. L'vque Landriot a dit
avec un vrai bonheur d'expression:

Le frottement du caractre de la femme sur celui de l'homme imite
l'action de la pierre ponce: il enlve les asprits, il polit.

Ailleurs, en ces termes pompeux qu'affectionne l'loquence de la
chaire, mais avec beaucoup de justesse et de nettet, il fait le
dpart entre le rle de l'homme et celui de la femme dans le mcanisme
de la vie  deux. A l'homme la force, dit-il, le courage et une
certaine austrit dans l'intrieur de la famille. Cette austrit, je
n'en veux pas dire de mal, car elle est ncessaire, et sans elle la
famille se dissoudrait dans un excs de molle bont; mais elle ne
suffit pas, et son complment est dans le coeur et sur les lvres de
la femme. Quand le mari fait entendre cette voix pleine d'autorit
qui met partout le mouvement et la vie, la femme arrive et, comme
l'huile de suavit, elle se glisse  travers les rouages, elle adoucit
les frottements, elle facilite l'excution... A une parole nergique
et paternelle, elle joint un conseil de mre, un mot de son coeur, un
regard affectueux; et cette sage combinaison d'efforts continus fait
que tout va bien dans la famille.

C'est ce que madame Necker avait essay d'exprimer, sans pouvoir
viter une subtilit et une scheresse aussi peu propres  convaincre
qu' persuader. Voici la phrase: Pour ajouter aux synonymes _mener_
et _conduire_, il me semble qu'on pourrait dire: dans un mnage bien
assorti, la femme doit _mener_ et le mari doit _conduire_; l'un tient
au sentiment et l'autre  la rflexion.

Quelle que soit la forme donne  la pense, le fond en est toujours
le mme: la femme et l'homme sont ncessaires l'un  l'autre. De mme
qu'il faut que deux nuages se rencontrent pour que se dgage de chacun
d'eux l'lectricit qu'ils renferment, de mme les nergies, les
puissances, les qualits de l'homme et de la femme ne se manifestent
en leur plein que lorsqu'ils sont unis et qu'ils s'influencent
mutuellement.

Une femme n'est jamais par elle-mme tout ce qu'elle peut tre, dit
Ch. de Rmusat; il importe  sa perfection qu'elle soit aime et
qu'elle soit heureuse.

Heureuse dans son amour et par son amour,--cela ne va-t-il pas de soi?

Ce n'est pas  dire, rptons-le, que le mariage ait en soi, et
indpendamment de toute circonstance extrieure et de tout effort
personnel, la vertu de donner  chacun des poux runis ce qui lui
manquait lorsqu'il tait seul. C'est une condition--la meilleure, sans
doute--pour l'acqurir; mais l encore nous sommes les artisans de
notre propre bonheur. Aussi H. Raisson dit-il fort justement: Le
mariage donne de l'tendue ou  notre bonheur ou  nos misres.
Addison l'avait dit avant lui:

Le mariage agrandit le thtre de notre bonheur et de nos misres. Un
mariage d'amour est agrable; un mariage d'intrt commode; et un
mariage o les deux choses se rencontrent, heureux. Un heureux mariage
a en soi tous les plaisirs de l'amiti, toutes les jouissances du bon
sens et de la raison, et, de fait, toutes les douceurs de la vie.

Un des plus anciens et des plus nobles dpts de la sagesse humaine
chez les hommes de notre race, le livre des Vdas, contient cette
maxime: L'homme n'est complet que par la femme, et tout homme qui ne
se marie pas ds l'ge de la virilit doit tre not d'infamie. Il
dit encore: La femme est l'me de l'humanit. Belle parole qui,
comme le fait remarquer M. Armand Hayem dans son livre _Le Mariage_,
remet en mmoire un mot de Prudhon frapp au mme coin: La femme est
la conscience de l'homme personnifie.

Ainsi, ajoute M. Hayem, c'est une manire de l'homme de se complter
que de s'unir  la femme.

C'est mme la seule, dclarons-le.

Il y a, sur les vieilles filles et les vieux garons, un double
proverbe  rimes trop triviales pour que je le rapporte ici, mais qui
dnote bien le sentiment populaire  cet gard. Ce sentiment
n'clate-t-il pas, d'ailleurs, avec une force irrsistible dans
l'unanimit de toutes les langues  faire du mot _moiti_ le synonyme
d'poux?

Une anecdote, raconte par M. Lordan Larchey dans son ouvrage
intitul: _Nos vieux Proverbes_, fait sentir d'une faon poignante que
cette mtaphore apparente est bien, aprs tout, l'expression d'une
ralit. On nous saura gr de la transcrire:

Un jour, dans la Loire-Infrieure, nous vmes une pauvre petite
vieille filant solitaire  la porte d'une chaumire perdue sur les
rives du lac de Grandlieu.

Au moment o nous passions, une pluie d'orage la contraignit de
rentrer, en nous offrant l'abri de son toit. Tout, dans l'unique
pice, tait d'une extrme propret; et, comme on l'en complimentait,
elle dit:

--H! mon Dieu! je n'y ai point de mrite, je suis toute seule.

--Et vous avez toujours t de mme?

--Dame, non! j'avais un mari, mais, hlas! sa compagnie m'a quitte.

Elle se tut en essuyant une larme. Et je n'oublierai jamais comment
elle avait su, en trois mots, faire mesurer le vide profond laiss par
la mort de son homme.

Le couple humain, souche de la famille et embryon de la socit, est
donc un tout parfait, form de deux moitis distinctes. Mais pour que
l'entier se constitue et se maintienne, il est indispensable que ces
deux moitis s'adaptent de telle sorte que ni tiraillements ni chocs
ne parviennent  les sparer.




CHAPITRE II

A LA DCOUVERTE


Ce que je sais le mieux c'est mon commencement, s'criait l'Intim. Il
n'est gure de jeune mari qui puisse en dire autant. On se trouve, du
jour au lendemain, lanc dans des eaux inconnues, o il faut naviguer
 la dcouverte. La moindre imprudence peut tre funeste. Toute fausse
manoeuvre peut faire prendre une direction qui loignera  jamais du
port, si elle n'amne pas du premier coup le naufrage. On ne saurait
donc trop consulter la boussole et se conformer aux rgles de la
navigation, au dbut de ce voyage au long cours dans des mers
ignores.

Ce sont ces dangers qu'ont en vue les moralistes et les pres de
famille lorsqu'ils mettent en garde contre les unions prcipites.

Dans la jeunesse, dit Ferrand dans ses conseils  son fils, on est
expos souvent  se laisser sduire par les apparences; on croit voir
des avantages rels dans ce qui n'en a que les dehors. On contracte
tourdiment un lien indissoluble; on reconnat trop tard son erreur:
l'union se perd, l'aigreur s'en mle, de l les sparations, les
scandales publics, et la mauvaise ducation que reoivent presque
toujours des enfants ns d'un mariage mal assorti.

Il dit encore: Il est affreux d'tre uni  un tre dont la socit
est un tourment qui ne doit finir qu'avec la vie; surtout gardez-vous
de vous laisser sduire par les charmes de sa figure, avant de savoir
quel est son caractre... La figure passe, le caractre reste; et l'on
se trouve condamn aux regrets d'avoir t tromp, et de l'tre pour
toujours.

Beaut de femme n'enrichit homme, dit le proverbe.

Pour viter cet cueil, on a conseill de n'arriver au mariage
qu'aprs de longues fianailles, permettant aux futurs poux de bien
se connatre avant de s'engager. C'est ainsi que nous lisons dans un
des _Essais_ du _Spectator_: Gnralement les mariages o il y a le
plus d'amour et de constance sont ceux qu'une longue cour a prcds.
Il faut que la passion jette des racines et acquire de la force,
avant d'y greffer le mariage. Une longue suite d'esprance et
d'attente fixe l'ide dans notre esprit, et nous habitue  la
tendresse pour la personne aime.

L'crivain anglais ne s'arrte pas l. Il nous donne les indices
d'aprs lesquels on pourra pronostiquer l'avenir du mnage:

Un bon naturel et une humeur gale vous donneront pour la vie une
compagne--ou un compagnon--facile; la vertu et le bon sens, un ami
agrable;--l'amour et la constance, une bonne femme--ou un bon mari.


Il est vrai qu'il ajoute cette remarque amre:

Pour une personne que l'on rencontre avec ces qualits  la fois, on
en trouve cent qui n'en ont pas mme une.

Esprons que la proportion n'est pas exacte, et ne soyons pas trop
exigeants, chacun de notre ct. Si le jeune mari ne se sent pas
toutes les qualits requises, de quel droit les rclamerait-il chez sa
femme? Et rciproquement. Que celles qu'on a fassent oublier celles
qu'on n'a pas, et que l'indulgence mutuelle supple finalement  ce
qui fait dfaut. Et puis, s'il est bon d'avoir un idal trs lev et
d'en poursuivre la ralisation, c'est chez soi et en vue de sa propre
amlioration, bien plus que chez autrui. Dans les rves du jeune
homme, la fiance prend des allures d'ange; et quand la jeune fille
voque l'image de celui qui sera son mari,  peine les flamboyants
chrubins ou les sraphins doux et charmants de Jhovah paraissent-ils
dignes de lui tre compars. Mais, comme le dit excellemment
Fontenelle, les choses ne passent point de l'imagination  la
ralit, qu'il n'y ait de la perte, et c'est ce qu'il est bien
important de ne point oublier. C'est le meilleur moyen de ne pas
donner raison au proverbe:

     Aujourd'hui mari, demain marri.

La grande part de responsabilit--je ne dis pas toute la
responsabilit,-- cette poque des dbuts, appartient  celui des
deux poux qui a, d'ordinaire, le plus d'exprience, le plus de
sang-froid, la volont la plus nette et la plus ferme, c'est--dire 
l'homme. Le bonheur d'un mnage, fait dire fort justement  un de ses
personnages un romancier contemporain, dpend plus souvent du mari que
de la femme:  lui de bien diriger sa barque, de savoir o il veut
aller. A moins de se heurter  une nature exceptionnelle,  un
temprament terrible, on doit pouvoir se crer l'existence que l'on
cherche en se mariant[5].

  [5] G. Toudouze, _Le Train jaune_.

Le spirituel auteur d'un petit livre publi chez J.-P. Roret, en
1829, sous le titre de _Code Conjugal_, Horace Raisson, claire d'une
comparaison saisissante ce que nous voulons faire comprendre ici.
S'il faut en tout temps, crit-il, tre attentif  carter les sujets
de dsordre, on doit s'y appliquer davantage encore dans le
commencement de son union. Rien n'est plus ais que de sparer deux
pices de bois frachement unies ensemble: au bout de quelque temps,
on a peine  les dtacher par le fer et le feu.

Il insiste et ajoute avec un grand bon sens: La lune de miel est le
vritable moment critique du mariage. Tout en en savourant la douceur,
il faut se tracer pour l'avenir une ligne de conduite fixe et
immuable, et ne pas imiter ces maris, charmants durant le premier
quartier, et dtestables ds la pleine lune.

... En mnage (et la lune de miel est dj du mnage), il faut,
avant tout, du naturel. La seule manire de prolonger la lune de miel
est donc de ne pas jouer le rle d'amant-mari, et de se montrer ds le
premier jour ce que l'on sera constamment.

C'est une pense analogue qui fait dire  madame de Lambert dans son
opuscule sur l'amiti: Nous sommes d'ordinaire avec les autres comme
nous sommes avec nous-mmes. Les personnes sages savent tablir la
paix chez eux, et la communiquent aux autres. Snque dit: J'ai assez
profit pour apprendre  tre mon ami. Quiconque sait vivre avec
soi-mme, sait vivre avec les autres. Les caractres doux et paisibles
rpandent de l'onction sur tout ce qui les approche.

Montrons-nous donc tels que nous sommes, mais tchons d'tre bons et
commodes  vivre. Ce serait pallier le mal pour un temps plus ou moins
bref, mais nullement le gurir, que se revtir d'un masque, changer
artificiellement et artificieusement nos allures, exprimer des
sentiments qui ne sont point ntres, faire, en un mot, ft-ce pour le
plus louable des motifs, le personnage de Faux-Semblant.

Croyons-en l'observation de madame de Rmusat: Dans un nouveau
mnage, si un caractre se prononce avec rudesse, le plus doux plie
et ruse; c'est assurment la femme qui se soumet ainsi le plus
souvent; mais quelquefois aussi c'est l'homme. Au surplus, alors, quel
que soit le trompeur ou le tromp, le but de l'association est manqu;
je n'espre plus de tendresse, ni d'estime, l o je ne vois ni
confiance ni sincrit.

Ce n'est pas qu'il soit interdit d'tre adroit. C'est fourbe et vil
qu'il ne faut pas tre. La vie isole est, dans toutes les conditions,
un art complexe et difficile; combien plus la vie  deux! Nous
n'hsiterons donc pas  transcrire les conseils,  la fois mondains,
sages et pratiques, qu'Horace Raisson donne au nouvel poux qui
rencontre inopinment chez sa jeune femme des habitudes et des gots
opposs aux siens ou en dsaccord avec son tat dans le monde.

Un mari, suppose-t-il, aime l'tude, la simplicit, la retraite; sa
femme ne se plat que dans le monde, le faste, la dissipation;
sera-t-il ncessaire que l'un sacrifie son bonheur au caprice de
l'autre? La philosophie conjugale n'est-elle pas alors un devoir,
presque une vertu? Il y a toujours danger  contrarier un vif dsir ou
une habitude ds longtemps contracte; le plus sage est de laisser une
jeune femme satisfaire ses gots de danse, de parure, de spectacles,
au lieu de s'opposer  sa volont. On fait ainsi natre la satit, o
l'on aurait aiguillonn le caprice, et la soumission se montre
bientt, o se ft stimule la rsistance.

Je ne sais au juste ce que Raisson entendait par soumission et
rsistance, et je ne veux point revenir sur ce que j'ai eu l'occasion
de dclarer  propos de l'obissance, dont le code fait aux femmes une
obligation au bnfice des maris. Pour nous, l'arbitraire est toujours
de la tyrannie, et le mari n'a de droit sur la conduite de sa femme
que celui qu'il puise dans une raison plus mre et une exprience plus
tendue. C'est dans ces limites seulement et avec cette interprtation
que je me range  la mthode prconise par Horace Raisson dans le
passage qui prcde; et je conclus d'autant plus facilement avec lui
que l'art d'obtenir beaucoup consiste  ne rien exiger.

De tout ce qui vient d'tre dit,--insistons sur ce point,--la femme
peut et doit faire son profit, aussi bien que l'homme. Les prjugs
ds  une ducation suranne, mais  laquelle bien peu de jeunes
filles chappent encore, une timidit exagre et hors de place, des
scrupules d'autant plus tenaces qu'ils sont dicts par l'ignorance,
des maladresses de parole ou d'action qui sont des navets et que le
mari ressent parfois comme des injures, des riens de mille sortes qui
tirent une importance capitale du moment et du lieu, sont souvent des
semences que la jeune femme jette tourdiment sur le terrain conjugal,
encore inexplor, et qui, si le mari ne sarcle ces mauvaises herbes 
mesure qu'elles germent, porteront une moisson de querelles, de
dsordre et de destruction.

Si donc le jeune mari, en raison de son ducation physique,
intellectuelle et morale, encore plus qu'en raison d'une supriorit
quelconque de nature dont il serait vain d'arguer, est presque
toujours le plus directement responsable, des deux cts la tche est
gale; car les doigts dlicats de la femme peuvent, aussi bien que la
rude main de l'homme, briser, ds le dpart, le vase trop fragile du
bonheur commun.




CHAPITRE III

LES ENNEMIS


Les parages o les jeunes maris ont  diriger le navire conjugal leur
sont inconnus; mais ils sont, en outre, sillonns de courants perfides
et sems d'cueils.

Les personnes mmes qui, jusqu'alors, avaient t pour le jeune homme
et la jeune fille les guides et les appuis les plus srs, deviennent
trop souvent, sinon des ennemis dclars, du moins des amis gostes
dont les conseils sont pernicieux et les prtentions destructrices de
la paix entre les poux.

Loin de nous la pense de rompre les liens de famille pour mieux
resserrer le noeud conjugal. Un mariage devrait tre,  vrai dire, la
greffe d'une famille sur une autre, et les parents des deux maris
devraient se sentir intimement unis les uns aux autres dans l'intime
union de leurs enfants. Malheureusement il n'en va pas toujours ainsi.
Il semble au pre et  la mre, lorsque l'enfant--surtout la
fille--forme un nouveau mnage, que c'est leur bien dont on les prive.
Les plus raisonnables se font difficilement  l'ide de ne plus
exercer de contrle, de ne plus tre les guides et les matres de leur
enfant. Aprs avoir si longtemps remorqu--au prix souvent de combien
de peines et de sacrifices!--la jeune barque, ils sont tout dsols et
dconcerts de la voir voguer de ses propres voiles, de conserve avec
un autre vaisseau qui leur est inconnu. De l des douleurs et des
regrets infiniment respectables, mais qui se traduisent quelquefois
dans la vie pratique par des efforts inconsidrs pour garder la haute
influence, dont ils usent naturellement en sens inverse de celle qui
devrait lgitimement dominer la leur.

La lutte qui s'ensuit ncessairement n'est pas de nature  tablir
l'harmonie dans le jeune mnage. On a vu des femmes, incapables de se
soustraire  la domination--disons, si vous voulez,  la tendresse--de
leur mre, se mettre,  ce propos, en rvolte ouverte contre le mari
et quitter la maison conjugale, pour reprendre, dans la maison
paternelle, la posture d'enfant soumise dont l'ducation leur avait
donn le pli. Parmi les garons, de tels exemples sont infiniment plus
rares, mais on en trouverait.

Les parents sont bien coupables ou bien aveugles qui, ne sachant pas
vaincre leurs sentiments d'affection goste, ne se rsignent pas 
abdiquer ce qu'ils appellent leurs droits, mme au lendemain du
mariage de leurs enfants.

Qu'on ne se mprenne pas sur notre pense! Personne plus que nous
n'est touch du spectacle qu'offrent certaines familles, plus
nombreuses qu'on ne le croit, o la plus douce entente rgne entre
tous, depuis les grands parents jusqu'aux petits-enfants. Le respect
des uns, la condescendance des autres, l'affection de tous unissent
admirablement les coeurs sans entraver les volonts. C'est  ce
rsultat qu'il faut tendre, et l'on peut toujours esprer d'y arriver.
Il vaut bien, d'ailleurs, qu'on se gne un peu dans les commencements,
que l'on consente  des concessions, qu'on se soumette  des
sacrifices. Il faut se conformer aux habitudes, au ton,  la manire
de la famille dans laquelle on entre, sous peine de voir la paix
bannie de son mnage, dit fort sagement Horace Raisson.

Je gote moins cet autre conseil prsent sous forme de maxime: Si
les belles-mres savaient dissimuler, les brus se taire, et les maris
prendre patience, toutes les familles seraient en paix.

Se taire, quand on n'a rien de bon ou d'agrable  dire, est,  coup
sr, fort sage; et, quoi qu'on ait racont de la langue des femmes, la
jeune pouse, en songeant que le bonheur de celui qu'elle aime et le
sien propre sont en jeu, ne devra pas trouver l'effort au-dessus
d'elle. Mais pourquoi la belle-mre dissimulerait-elle, et qu'a-t-elle
 dissimuler? Le mot est vilain et la chose plus vilaine encore.
Pourquoi lui supposer des sentiments inavouables, de la jalousie, du
dpit, de la haine, contre celle que son fils a choisie pour compagne?
Si son coeur est agit de telles passions, ce n'est pas  les
dissimuler qu'elle doit travailler de toutes ses forces; c'est  les
combattre,  les draciner,  les dtruire. Elle y parviendra
assurment, si c'est son fils qu'elle aime, et non pas elle en son
fils.

Une Anglaise, Mrs. Chapone, donne d'excellents conseils  la jeune
marie  propos des relations qu'elle aura  entretenir avec la
famille et les amis de son mari. Nous ne pouvons mieux faire que de
les transcrire. Votre conduite vis--vis de ses amis particuliers et
de ses proches parents, dit-elle  la nouvelle pouse, auront le plus
important effet sur votre bonheur mutuel. Si vous n'adoptez pas ses
sentiments en ce qui les concerne, votre union restera trs
imparfaite, et mille incidents dsagrables en surgiront
constamment...

Il faut prendre grand soin de partager, extrieurement du moins,
votre respect et votre affection d'une manire gale et honnte entre
les parents de votre mari et les vtres. Il serait heureux que vos
sentiments pussent tre les mmes pour les uns comme pour les autres;
mais, que cela soit ou non, le devoir et la sagesse vous obligent 
cultiver autant que possible le bon vouloir et l'amiti de la famille
qui vous a adopte, sans prjudice de l'affection et de la gratitude
dont vous ne pouvez manquer, j'en suis sr,  l'gard de la vtre.

Que la bru fasse preuve de ces sentiments, et, si la belle-mre lui
refuse une part dans son affection,--que voulez-vous?--la belle-mre
mritera tous les sarcasmes et toutes les maldictions que la satire
populaire lui a toujours si libralement octroys.

C'est bien  regret que nous avons d commencer par les parents cette
revue des ennemis que doit redouter le jeune mnage. Mais quand on a
 dire une vrit dsagrable, mieux vaut la dire du premier coup.
C'est  eux, d'un ct, et aux nouveaux maris de l'autre, de ne pas
changer en un flau, galement funeste au bonheur de tous, l'affection
profonde par laquelle le pre, la mre et les enfants se sentent lis
les uns aux autres. Il suffit de s'imposer, d'une part, des
mnagements et des respects dont les fils et les filles ne se doivent
dpartir jamais, et, de l'autre, un peu de dsintressement, disons
mme, si vous voulez, d'abngation. Le problme n'est insoluble pour
personne, et on le voit bien, aprs tout, au grand nombre de ceux qui
le rsolvent.

Une autre catgorie d'ennemis, moins intressants et plus perfides,
est celle des amies d'enfance. Il faut lire, dans le _Code conjugal_
d'Horace Raisson, les pages de fine physiologie qu'il leur consacre.
Ds qu'il est question dans le monde du mariage d'une jeune personne,
les amies de pension accourent:  leurs questions volubiles, on juge
que c'est la curiosit bien plus qu'un tendre intrt qui les
excite... Tu te maries? ton prtendu est-il aimable, beau?...
l'aimes-tu?... voyons la corbeille? Puis viennent les commentaires,
les projets. On se quitte: celles qui sont filles lvent au ciel un
regard d'envie; celles qui sont maries poussent un soupir de regret
ou de souvenance.

Aprs la noce, o les amies de pension se sont fait remarquer par
leur petit air important, les visites deviennent plus frquentes;
chaque jour on propose, on engage quelque partie nouvelle. La
promenade, les marchands, la campagne, le spectacle s'emparent si bien
de tous les moments de la jeune femme, que son mari trouve  peine le
temps de l'entrevoir dans le cours de la journe.

C'est l le moindre inconvnient de ce redoublement de tendresse
renouvele du pensionnat.

Mais le mari hasarde un lger reproche; sa femme reconnat son tort
involontaire, et promet sincrement de ne plus se laisser ainsi ravir
le temps qu'elle peut passer si heureuse prs de l'poux qu'elle aime.
Elle refuse donc les invitations que ses amies viennent lui faire.
Celles-ci s'tonnent, se piquent, la pressent de questions; la jeune
femme avoue enfin que son mari parat dsirer la voir plus souvent
prs de lui.--Ah! Monsieur est jaloux!--Non, il m'aime.--Le despote!
laisse-le faire, ce sera bientt une tyrannie; que tu seras heureuse,
ainsi claquemure! Mon mari a voulu me mener ainsi; j'ai bien souffert
 le contrarier; maintenant il en passe par o je veux.--Mais, mes
amies, vous vous mprenez; mon mari n'exige rien, ne se plaint de
rien; je pense seulement que, sans fuir le plaisir, je puis lui
consacrer plus d'instants.--Pauvre petite! si douce, si rsigne...
Puis arrive le chapitre des conseils. Leur instance est d'abord bien
faible; mais,  force de revenir  la charge, de rpter des plaintes,
de faire des comparaisons, de saisir de fausses apparences, elles
tournent bientt la tte de la jeune pouse, qui troque enfin le
bonheur contre la dissipation.

Le tableau qui prcde, et qui n'est point charg, explique et
justifie cet autre passage qui pourrait sembler, au premier abord,
dpasser la vrit.

Beaucoup de maris redoutent pour leurs femmes la socit des jeunes
gens, et prfrent les voir entoures de femmes; ils ont tort. On
pourrait dire avec justesse: Les amies de pension ont plus dsuni de
mnages que les galants.

Il est clair que ces remarques sont applicables  tous les degrs de
l'chelle sociale. Il n'est pas ncessaire d'avoir t en pension
pour avoir des dangers analogues  redouter et  fuir. Les amies
d'atelier, les voisines, les habitues de la loge de la concierge
oprent, dans un milieu diffrent, de la mme manire pour amener les
mmes rsultats.

L'homme, de son ct, n'a pas  veiller avec moins de soin  ne pas se
laisser circonvenir par ses amis de la veille qui, s'ils ne
l'entranent pas  conserver en dehors de chez lui les habitudes de la
vie de garon, ont vite fait de les apporter avec eux dans son
intrieur, qu'ils envahissent et o ils s'installent avec le
sans-faon et l'empressement de clibataires convaincus qu'on ne se
marie qu' leur bnfice.

Les nouveaux maris doivent apporter un soin svre dans le choix des
personnes qui, reues habituellement chez eux, passeront dans le monde
pour les amis de la maison. On juge de la porte, des opinions, du
caractre des gens, par les liaisons qu'ils forment; et souvent les
amitis d'un mari compromettent la rputation et le bonheur de sa
femme.

Sans prendre  la lettre l'exclamation d'un misanthrope: O mes amis,
n'ayez jamais d'amis! on peut dire que les jeunes poux ne sauraient,
chacun pour leur part, tre trop rservs dans le choix des amis
qu'ils admettent dans leur intimit, et qu'il doit suffire qu'une
personne ne plaise pas  l'un d'eux pour que la maison lui soit
irrvocablement ferme.

Depuis qu'il y a des gens qui commandent et des gens qui
obissent--bien ou mal,--on rpte sur tous les tons et avec toutes
les variantes: _Notre ennemi, c'est notre matre_. Il serait tout
aussi exact de renverser la proposition et de dire: _Notre ennemi,
c'est qui nous sert_.

Il n'est point de mtier plus mal fait, ni plus chrement pay que
celui de domestique, dit l'auteur des _Doutes sur diffrentes
opinions reues dans la Socit_.

Il en tait ainsi bien avant lui, et je crois que, depuis la fin de
l'poque patriarcale, le bon serviteur a toujours t une perle rare
et de grand prix. On a pu dire avec raison qu'au dix-huitime sicle
le mtier de valet menait  tout, mme aux plus grands honneurs et aux
plus hautes charges de l'tat. Aujourd'hui les avenues sont encombres
par d'autres professions, chacun le sait; mais les exigences des
domestiques n'en vont pas moins croissant. Une chronique signe Alfred
Baude, que je lisais nagure dans le journal _l'Estafette_, m'en
fournit deux exemples amusants. Je ne saurais en garantir
l'authenticit, mais ils n'ont, par le temps qui court, rien
d'invraisemblable.

Le duc de B... avait besoin d'un valet de chambre. Un monsieur se
prsente avec la physionomie et la tenue d'un notaire.

--Monsieur le duc, je souffre d'une dyspepsie, je ne puis manger de
boeuf et ne peux boire que du bordeaux.

--Soit!

--Monsieur le duc, mon mdecin me dfend de veiller le soir et exige
que je sois toujours couch  dix heures.

--Soit!

--Monsieur le duc, j'ai quelques amis que je reois une fois par
semaine, et une fois par semaine aussi j'ai l'habitude d'aller au
spectacle; j'espre que vous voudrez bien me donner ces deux soires.

--Mon cher, reprit froidement le duc de B..., ma maison ne saurait
vous convenir, cherchez-en une autre, et si par hasard vous trouviez
une seconde place comme celle-l, dites-le-moi, j'y mettrai mon fils.

Lord Henry Seymour racontait qu'il avait trouv une fois un valet de
chambre qui lui plaisait beaucoup. Au moment de l'arrter, le valet
s'inclina et dit: Je ne peux entrer au service de Votre Seigneurie.

--Pourquoi donc? fit lord Henry, fort intrigu.

Votre Seigneurie a le pied trop petit, je ne pourrais jamais entrer
dans ses bottes.

Leurs investigations vont au del de la chaussure, au del mme de la
garde-robe et de l'office. Le caractre, la nature morale de leurs
matres et de leurs matresses est scrute et analyse par eux, non
sans perspicacit, en ce qui se rapporte  leurs intrts immdiats.
Voici un document prcieux, trouv providentiellement dans un livre de
cuisine:

La femme de chambre du premier nous a dit hier: Retenez bien ceci:
Toute matresse grasse est pleurnicheuse et collante; toute matresse
maigre est agace et agaante; toute matresse petite est volontaire
et hautaine; toute matresse grande et mince est orgueilleuse et
dfiante.

Nous laissons la responsabilit de ce morceau de physio-psychologie 
M. Alfred Baude, qui l'a mis au jour. Mais nous nous associons
volontiers aux rflexions suivantes:

Nous nous plaignons de ce que nos domestiques nous dtestent,
et comment voulez-vous qu'ils nous aiment. Nous inquitons-nous
d'eux? Quand leur vient-il de notre part un mot affectueux, une
parole qui prouve que nous nous intressons  eux?--Jamais!
Nourris--blanchis--logs--clairs--c'est tout.--Et cependant, l'tre
humain a besoin d'autre chose.

Les domestiques ne trouvant plus dans leurs matres que des
automates, absolument sans coeur, se groupent entre eux et forment une
espce de franc-maonnerie dont l'unique but est de piller et de
ridiculiser l'ennemi commun, le Matre. Que faire? Avant tout, traitez
vos serviteurs comme on traite de grands enfants.

Ils le sont par leur ducation si rudimentaire et par leur position
infrieure. De temps en temps une bonne parole, un bon sourire, un
encouragement; vous ne souponnez pas combien vous vous en trouverez
mieux. Puis, pour combattre cette dplorable habitude qu'ont les
domestiques de changer  chaque instant de place, n'acceptez jamais un
nouveau serviteur s'il ne vous apporte pas la preuve qu'il est rest
au minimum deux ans dans la maison d'o il sort. Ah! si chacun de nous
prenait cet engagement, quelle rapide amlioration dans notre mal! Et
puis, songez quelquefois  l'axiome de Beaumarchais: Aux qualits
qu'on exige d'un domestique, connaissez-vous beaucoup de matres qui
fussent dignes d'tre valets?...

En finissant, il est de toute justice de dire qu'il y a souvent de
nobles coeurs dans la livre. Que d'exemples ne pourrait-on citer: je
n'en connais pas de plus touchant que celui-ci:

Un ancien ngociant avait tout perdu: sa femme, ses enfants, sa
fortune; il ne lui restait qu'une vieille domestique. Cette pauvre
femme s'attacha  lui avec un admirable dvouement. Il tait atteint
d'une affreuse maladie de la peau; elle le soigna nuit et jour. Ce
n'est pas tout; elle allait voir les vieux amis de son matre  son
insu, et obtenait quelques secours. Un matin elle rentrait harasse;
elle entend des clats de voix et des rires, elle s'arrte et coute:
on se moquait d'elle, son vieux matre contrefaisait sa voix.

--Ah! dit-elle, mon premier mouvement fut de m'en aller en courant,
puis je songeai qu'il tait vieux, malade, qu'il avait besoin de moi;
je retins mes larmes et remuai bruyamment la clef dans la serrure
avant d'entrer.

Un honneste serviteur, dit le vieux gentilhomme franais de La
Hoguette, dans son _Testament_, est le surveillant de son matre, et
un bon matre l'exemplaire de son serviteur. C'est pourquoi il n'y a
point de combinaison entre les hommes, aprs celle du mari et de la
femme, qui ait plus besoin d'estre bien faite que celle-ci.

J'ai rarement vu la moralit du contrat entre matre et serviteur
dgage avec plus de nettet, d'lvation et d'loquence que dans ces
lignes, que je suis heureux d'exhumer:

Que penses-tu que fasse pour moi celui que tu crois un serviteur? Il
me sert; tu te trompes, il se sert: le mme travail qu'il feroit en sa
maison pour vivre, il le fait en la mienne; s'il m'engage sa volont
pour me rendre quelque service, la mienne lui demeure en tage pour
son salaire; si je trouve mon compte en ce qu'il fait pour moi, il y
trouve le sien aussi; s'il se mle de mes affaires, on s'aperoit
qu'il ne nglige pas les siennes; s'il fait valoir ma terre, il en
partage les fruits  l'aise avec moi; s'il m'appreste  manger, il en
taste le premier, il y contribu de sa peine, et moi de toute la
dpense. Notre communaut se dcouvre en tant de choses, que tout bien
considr, je trouve que l'assemblage du serviteur avec le matre
n'est autre chose qu'une socit qui se fait entre le pauvre et le
riche pour leur utilit commune, en laquelle il n'y a aucune
diffrence que le nom.

Un peu plus loin, de La Hoguette dit encore: Tout service fait sans
affection est sans got; si on me le rend  regret, quoi qu'il me soit
d, je le reois encore plus  regret; il n'y a que la chaleur du
coeur toute seule qui le puisse bien assaisonner. Cela tant,
faisons-nous aimer de nos serviteurs; pour en estre aim il les faut
aimer: l'amiti ne reoit que ce seul change.

Charron avait exprim plus didactiquement la mme pense:

   Traitter humainement ses serviteurs, et chercher plustost  se
   faire aimer que craindre est tesmoignage de bonne nature: les
   rudoyer par trop, monstre une ame cruelle, et que la volont est
   toute pareille envers les autres hommes, mais que le defaut de
   puissance empesche l'execution. Aussi avoir soin de leur sant
   et instruction de ce qui est requis pour leur bien et salut.

Fnelon y revient souvent. Nous avons eu l'occasion, dans les livres
qui ont prcd celui-ci, de toucher plus d'une fois  la question
des domestiques, et d'en parler dans le mme sens[6].

  [6] _Doit-on se marier?_ p. 169 et suiv.--_Comment lever nos
  enfants?_ p. 213 et suiv.--_Que faire de nos filles?_ pp. 231 et
  suiv., 297, 308.

Il rsume tout, pour ainsi dire, dans ce passage:

Tchez de vous faire aimer de vos gens sans aucune basse familiarit:
n'entrez pas en conversation avec eux; mais aussi ne craignez pas de
leur parler assez souvent avec affection et sans hauteur sur leurs
besoins. Qu'ils soient assurs de trouver du conseil et de la
compassion: ne les reprenez point aigrement de leurs dfauts; n'en
paraissez ni surpris ni rebut, tant que vous esprez qu'ils ne seront
pas incorrigibles; faites-leur entendre doucement raison, et souffrez
d'eux souvent pour le service, afin d'tre en tat de les convaincre
de sang-froid que c'est sans chagrin et sans impatience que vous leur
parlez, bien moins pour votre service que pour leur intrt.

On comprend que la conduite des domestiques et notre conduite vis 
vis d'eux soient une difficult de chaque instant dans le mnage. Cela
introduit une complication extrme et de trs dsagrable nature dans
la vie  deux; et si nous ne tenions, pour de dlicates raisons de
discrtion que l'on apprciera sans doute,  rester dans les
gnralits, il nous serait facile de mettre le doigt sur bien des
plaies, ouvertes et entretenues dans le coeur des poux par les
domestiques ou  leur occasion. Nous nous contenterons de citer ce
qu'Horace Raisson dit de la femme de chambre:

La femme de chambre a une grande influence sur la fidlit conjugale.
Confidente ne des secrets du mnage, adroite et fire, elle sera
toujours dispose  en abuser; sotte, elle commettra  tous propos des
inconsquences ou des balourdises. C'est un art difficile et rare, que
celui de bien styler une femme de chambre.

Bien style ou non, la femme de chambre est souvent un instrument de
dsunion entre les poux. Son service, plus personnel, qui la met 
chaque instant en contact avec les matres, la rend plus dangereuse en
lui donnant plus de moyens pour faire du mal. Mais ses collgues des
deux sexes,  la cuisine,  l'curie, dans l'antichambre,  la loge,
ne lui cdent en rien lorsque l'occasion se prsente ou qu'elle peut
se faire natre. Le nombre de mnages branls, chagrins, disloqus,
dtruits par les jalousies que ces gens suscitent, par leurs faux
rapports, leurs insinuations perfides, leurs lettres anonymes, leurs
complaisances insinuantes, leurs manoeuvres de toutes sortes,  la
fois basses et audacieuses, est littralement inimaginable.

Certes ce n'est pas nous qui trouverons mauvais que les matres
rendent aux serviteurs la vie plus douce, en s'intressant  eux et en
leur accordant une affectueuse attention. Mais qu'ils prennent garde?
La pente de la familiarit est facile, et s'ils s'y laissent une fois
glisser, ils ne pourront plus retenir ni leurs domestiques ni eux:

Ds que vous oubliez votre place vis--vis d'un domestique, vous
l'autorisez  oublier la sienne vis--vis de vous, dit Ferrand, et
il dit vrai.

C'est ainsi que le bonheur conjugal, comme toutes les choses
prcieuses et dlicates, est entour, assig par une foule d'ennemis
avides. On croirait voir des gupes attaquant un beau fruit, au moment
o sa maturit parfaite le rend le plus dlicieux.

Mais que de fois, sans compter les gupes et autres insectes de
l'extrieur, le fruit ne porte-t-il pas en lui son ver rongeur! Le
plus dangereux ennemi du bonheur des jeunes femmes, et par contre-coup
du repos des maris, dit le _Code conjugal_, c'est l'imagination. Le
jour o elles se croient opprimes, il n'est rien qu'elles ne soient
capables d'entreprendre pour s'affranchir, ou du moins se venger; leur
refuser une chose juste, c'est allumer en elles la volont de
l'obtenir et le dsir d'en abuser.

Rien n'est plus dsolant que de voir des jeunes femmes, entoures de
tout ce qui donne et assure le bonheur, devenir ainsi les victimes
d'elles-mmes, et empoisonner ceux qu'elles aiment le mieux du
chagrin de leurs imaginaires griefs. Dans tous les cas, si la passion
n'est pas porte au point que tout ce qui n'est pas elle soit
indiffrent, si l'on a encore quelque souci de l'opinion du monde,
quelque respect de soi, quelque espoir ou quelque dsir que les maux
dont on souffre se gurissent un jour, ayons toujours prsent 
l'esprit ce conseil dont on sent de plus en plus la justesse  mesure
que l'exprience nous instruit: On agit sagement en cachant avec un
soin gal les douceurs et les amertumes du mariage[7].

  [7] H. Raisson: _Code conjugal_.

Pour clore ce chapitre, nous rpterons la prire factieusement
judicieuse que des proccupations de mme ordre inspiraient au vieux
compilateur de proverbes G. Meurier:

     De toute femme qui se farde,
     De personne double et languarde,
     De fille qui se recommande,
     De vallet qui commande,
     De chair sall sans moutarde.
     De petit disner qui trop tarde,--
     De languards en nos maisons,
     De fille oiseuse et menteuse,...
     De serviteur remply de paresse,
     De chambrire mal soigneuse,
     De bourse vuide et creuse,--
     De maison envine,--
     De chausse dchire,
     De fiebvre aigue enracine,
     D'ennemy familier et priv,
     D'amy simul et rconcili,
     Et de choir en deptes toute cette anne,
     _Libera nos, Domine!_




CHAPITRE IV

MIEL ET FIEL


Chez les anciens, les jeunes gens qui sacrifiaient  Junon nuptiale
taient le fiel de la victime immole, et le jetaient au loin, pour
tmoigner leur rsolution de bannir de leur union la colre et
l'amertume[8].

  [8] Horace Raisson, _Code Conjugal_.

L'auteur ne nous dit pas si le symbole tait vridique ou menteur.
Mais l'histoire des moeurs, qui domine l'histoire des gouvernements,
le dit pour lui. Les plus anciens tmoignages prouvent assez que les
passions humaines ont, de tout temps et partout, fait  peu prs la
mme somme de ravages, et que beaucoup de ceux qui avaient jet au
loin le fiel de la victime avaient conserv leur propre fiel en leurs
flancs.

C'est cela qu'il faut arracher, ds le seuil du mariage, et jeter au
vent pour qu'il le dessche et l'emporte. On l'a proclam bien des
fois: le temps des symboles et des mythes est accompli; nous sommes
arrivs  l'poque du fait. C'est  nous de faire passer cette image
des rites antiques dans la ralit, et c'est  ce prix seul que la vie
 deux donnera sa pleine source de joies individuelles et de forces
actives contribuant au bien social.

Je trouve, dans les crits d'une Anglaise, Mrs. Chapone, que j'ai dj
eu l'occasion de citer, une page qui dveloppe avec une calme
lvation et un rare bon sens la pense que je viens d'indiquer. Se
reportant aux conditions qui s'imposent aux maris, vis--vis de leur
famille respective, Mrs. Chapone demande  la jeune femme: Si c'est
un devoir important d'viter toute discussion et tous dsagrments
avec ceux qui sont de la proche parent de votre mari, de quelle
consquence n'est-il pas d'viter toutes les occasions d'avoir du
ressentiment l'un contre l'autre!

Elle poursuit: Quoi qu'on puisse dire des _querelles d'amoureux_,
croyez-moi, celles des gens maris ont toujours d'pouvantables
consquences, pour peu qu'elles aient quelque dure ou quelque
gravit. Si on les laisse amener des expressions d'amertume ou de
mpris, ou trahir chez l'un des poux un sentiment habituel d'aversion
ou de rpugnance pour quelque particularit physique ou morale de
l'autre, ce sont l des blessures qui ne se gurissent presque jamais
compltement... Le souvenir douloureux de ce qui s'est pass
surviendra souvent aux heures les plus tendres, et la moindre
bagatelle le rveillera et le renouvellera. Il faut, ds le dbut,
tre particulirement en garde contre cette source de malheur. De
nouveaux maris, dans l'excs mme de leur amour, se laissent parfois
aller  de petites scnes de jalousie et  des querelles puriles,
qui, tout d'abord, aboutissent peut-tre  un redoublement de
tendresse, mais qui, souvent rptes, perdent leurs agrables effets,
et ne tardent pas  en produire d'autres d'une nature tout oppose. La
dispute devient chaque fois plus srieuse; la jalousie et la dfiance
poussent des racines; le caractre se gte des deux cts; les
habitudes d'aigreur, de contradiction, d'interprtation mchante
prennent le dessus et finissent par dominer toute autre affection qui
leur a donn naissance. Ne perdez jamais de vue que le bonheur du
mariage repose tout entier sur une solide et permanente amiti,--
quoi rien n'est plus oppos que la jalousie et la dfiance. Ces
dfauts ne sont pas moins contraires aux vrais intrts de la passion.
Vous ne gagnerez jamais rien  exiger de l'affection de votre mari
plus qu'elle ne peut naturellement vous donner; la peur d'alarmer
votre jalousie et d'amener une querelle pourra bien le forcer 
feindre une tendresse plus vive que celle qu'il ressent; mais cet
effort, cette contrainte mme diminue et par degrs teint rellement
cette tendresse. Si donc il paraissait moins affectueux et moins
attentif que vous ne le dsirez, il faut ou rveiller sa passion en
dployant quelque grce nouvelle, quelque charme irrsistible de
douceur et de sensibilit, ou bien vous conformer, du moins en
apparence, au degr d'affection que son exemple prescrit; car c'est
votre rle de suivre modestement sa direction, plutt que de lui faire
sentir le dsagrment de ne pas tre capable de marcher du mme pas
que lui. La vrit est que c'est l'orgueil, plutt que la tendresse,
qui d'ordinaire dicte  une personne susceptible ses draisonnables
exigences; et cet orgueil est rcompens, comme il le mrite, par des
mortifications et le froid loignement de ceux qui en souffrent.

Ce qu'il y a de particulier dans cet tat, et ce que Mrs. Chapone fait
bien ressortir, c'est que l'amour travaille ici contre lui-mme. Or
l'amour tant aveugle, comme chacun sait, ni l'un ni l'autre des poux
ne s'aperoivent du dommage caus, de la sape de plus en plus
profonde qui se creuse et fera crouler l'difice. Au contraire, il
arrive qu'ils prennent got  ces reproches et  ces querelles,
sachant quels rapprochements, quels lans de passion les suivent.
Comme ces gourmands au palais blas qui ont besoin de tous les feux du
poivre, du piment et du _curry_ pour goter la saveur d'un mets, les
caresses de l'amour leur semblent fades s'ils ne les font prcder de
l'orage des paroles injurieuses ou amres, et parfois--je le dis quoi
qu'il m'en cote--de la grle des coups.

Mais, de mme que ces abus de condiments gtent l'estomac, les scnes
de mnage, quelque tendre qu'en soit le dnouement ordinaire, gtent
le coeur. Un jour vient o la rcompense ne parat pas valoir le prix
dont on l'achte, et le moindre mal qui puisse rsulter de telles
coutumes matrimoniales, c'est que l'impression de lassitude et de
dgot se produise chez les deux poux  la fois. Ils sont, du moins,
en condition de reconnatre en mme temps leur tort et de s'en
corriger, ou, s'ils s'en sentent incapables, de s'entendre pour se
crer, soit dans le mariage, soit en dehors, un _modus vivendi_ o la
part du scandale, toujours trop grande, sera rduite  son minimum.

Il n'y a gure de gens plus aigres que ceux qui sont doux par
intrt, dit Vauvenargues. Aussi ne faisons-nous pas appel au seul
intrt. C'est  l'intelligence et au coeur que nous nous adressons 
la fois pour mettre en garde les nouveaux poux contre ces mouvements
dsordonns de la passion qui s'use elle-mme et, comme le fruit
dcevant des rivages de la Mer Morte, ne laisse qu'une cendre amre
dans la bouche des tourdis qui pensaient y puiser des jouissances
toujours renouveles et sans cesse de plus haut got.

Il faut tre doux parce qu'on a du plaisir  l'tre: parce qu'il n'est
rien de meilleur au monde que d'tre agrable  qui l'on aime, et que,
quand le mari trouve que sa femme est bonne et que la femme trouve que
son mari est bon, ils ont  eux deux ramen sur terre, pour eux et
ceux qui les entourent, le paradis.

Le sujet est trop grave pour admettre la plaisanterie vulgaire qui n'a
pour effet que le rire physique, lorsque son ineptie ou sa trivialit
ne font pas hausser les paules d'impatience et d'ennui. On ne
s'attend donc pas  trouver ici la rptition des ternelles sottises
sur la couleur du mnage et autres gaudrioles de la mme farine. On ne
m'en voudra pourtant pas, je l'espre, de rapporter, dans un intrt
de curiosit d'autant plus permise qu'elle se rattache troitement 
la question qui nous occupe, une explication assez ingnieuse et
inattendue de la couleur jaune prise comme symbole conjugal.

L'auteur des _Mmoires historiques et galans_ pense qu'Ovide, en
reprsentant l'Hymen _croceo velatus amictu_, a voulu sans doute nous
faire une leon de ce qui est si essentiel au mariage. Les soucis
d'une famille dont vous vous chargez, le risque que vous courez de
tant de coups de fortune, la jalousie invitable que vous avez d'une
femme, pour peu qu'elle vous agre, ou que votre honneur vous touche,
ne sont-ce pas autant de sujets de jaunisse! et n'est-ce pas une
merveille, si le temprament le plus vigoureux et le plus enjou ne
tombe pas dans un tat ictrique?

La jalousie est,  coup sr, la disposition morale la plus propre 
faire natre cet tat, et il n'est gure de description de jaloux ou
de jalouse qui ne soit marque de ce trait: _jaune comme un coing_.
C'est en effet celle qui met le plus de bile dans le sang, la passion
fielleuse par excellence.

Toute jalousie, dit un ancien pote anglais[9], doit toujours tre
trangle  sa naissance; ou le temps conspirera bientt  la rendre
assez forte pour surmonter la vrit.

  [9] Sir William Davenant.

Le propre de la jalousie, en effet, est de donner aux visions que le
soupon fait surgir dans l'esprit le relief et la certitude de la
ralit. Le jaloux objective les images qui hantent son cerveau avec
une intensit curieuse pour l'observateur et formidable pour les
poux. Car, sans insister sur cette facilit qu'a le jaloux--ou la
jalouse-- se croire certain de ce qu'il imagine, surtout si c'est
incroyable et monstrueux,--la jalousie cre, dans la vie  deux, tous
les maux, et ne saurait en gurir un seul. C'est ce que voyait Fuller
lorsqu'il crivait: L o la jalousie est le gelier, beaucoup
s'chappent de leur prison; elle ouvre plus de voies au vice qu'elle
n'en ferme. La comdie de tous les ges et de tous les peuples a
trouv dans cette ide une source inpuisable de situations plaisantes
et douloureuses  la fois, qui,  dfaut des exemples que fournit en
abondance l'exprience journalire de la vie, peuvent servir de
documents et d'enseignement.

Le dicton populaire: On n'est jaloux que de ce qu'on aime n'est vrai
que par rapport  un amour goste qui, tout en se portant sur autrui,
n'est proprement que l'amour-propre ou l'amour de soi. Nous concevons
la douleur immense, l'irrmdiable dsespoir que peut jeter dans un
coeur aimant la dcouverte de la trahison de l'tre aim. Nous
concevons encore, tout en les blmant et en les regrettant, les
mouvements imptueux qui poussent en ces circonstances les personnes
violentes et passionnes  des excs que les cours d'assises
condamnent ou acquittent, au hasard de l'impression produite sur des
jurs sensibles. Mais nous ne saurions considrer la jalousie _
priori_, si l'on peut dire, celle qui obsde l'esprit au fort mme de
l'amour partag et qui,  dfaut de motifs, se forge des catastrophes
chimriques et se nourrit avidement du poison des soupons, que comme
une maladie morale dont il faut se gurir  tout prix, si l'on ne veut
faire son propre malheur en mme temps que le malheur de celui ou de
celle qu'on aime plus que tout au monde, bien qu'en l'aimant fort mal.

En de pareilles maladies, il n'y a gure qu'un mdecin et qu'un
remde,  savoir la volont. Mais, hlas! on ne veut pas, ou l'on ne
peut pas vouloir. Il y a des maux o l'on se complat, des plaies
qu'on prend un cre plaisir  aviver, des douleurs dont il est
voluptueux de souffrir. La jalousie est une de ces tortures qui font
goter  leurs victimes les dlices de la damnation.

On rapporte de Ninon de Lenclos cette parole: Jamais une femme ne
sait mauvais gr  son mari de plaire  plusieurs femmes, pourvu
qu'elle soit toujours prfre.

Malheureusement, en fait de mariage, l'autorit de Ninon est mdiocre.
Et puis de son temps, le fatalisme de la passion et l'irresponsabilit
de la nvrose taient choses peu connues, qui ne troublaient gure la
raison des gens. En ce temps-l, et mme plus tard, on pouvait esprer
convaincre et persuader par un dilemme, et l'auteur des
_Considrations sur le Gnie et les Moeurs de ce sicle_ ne perdait
pas sa peine en crivant: C'est faire une cruelle injure  une femme
sage, que de lui tmoigner de la jalousie; c'est faire trop d'honneur
 une femme galante, et donner beau jeu  une coquette.

Il laissait au lecteur le soin facile de retourner la proposition 
l'usage de la femme envers le mari.

Aujourd'hui l'arsenal du raisonnement ne fournit point d'arme capable
de porter un coup sr, et, pour combattre les erreurs du sentiment,
c'est au sentiment qu'il faut avoir recours. La seule considration
qui puisse, croyons-nous, contrebalancer la jalousie dans une me
infeste de ce venin, c'est le dsir de faire le bonheur de l'tre
aim. Si la passion maudite laisse au jaloux une minute de
clairvoyance et qu'il ait conscience des tourments qu'il inflige, il
se gurira ou se dominera. S'il ne le faisait, son amour serait
mprisable, car ce ne serait, rptons-le, qu'un gosme sans piti.




CHAPITRE V

SABLES MOUVANTS


Comment assurer la navigation de la barque conjugale sur les eaux mal
sondes de la vie? On relve  et l des cueils, des rcifs, des
promontoires o la mer se brise avec les paves qu'elle entrane, des
points fixes o le pril est constant. On y tablit des signaux; on y
allume des phares; des pilotes indiquent les passes, les heures de
mare, les courants, les tourbillons et les remous, et conduisent au
port prochain. Mais ce que feux, balises, ancres, conseils de pilote
sont impuissants  signaler, ce sont les hauts fonds changeants, les
bancs de sable que le jusant dplace, qui, l o tout  l'heure les
vaisseaux  grand tirant passaient voiles dehors et barre au vent,
arrtent les humbles barques sans leur laisser mme l'espoir de se
renflouer au flot prochain.

Contre ce danger de tous les parages et de tous les instants, il n'y a
qu'une dfense: la prudence et l'adresse des navigateurs. Il faut
avoir la sonde en main, l'oeil au guet, tre prt  la manoeuvre et ne
pas s'y tromper d'un brin de fil.

Notre tche,  nous, est de dterminer, aussi exactement que possible,
les circonstances dans lesquelles on est le plus expos  donner dans
ces sables mouvants.

     Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire,

a versifi le sage Boileau.

Gardons-nous donc galement de la disposition habituelle  la
pusillanimit, et des sursauts de frayeur qui branlent les nerfs et
troublent le cerveau. Mais ne nous laissons pas aller  une scurit
qui est trompeuse ds qu'elle endort. Les conditions qui semblent le
mieux faites pour loigner toute alarme, sont quelquefois grosses
d'accidents. Il ne suffit pas, dit avec raison le _Spectator_, pour
faire un mariage heureux, que l'humeur des deux poux soit semblable;
je pourrais citer cent couples qui n'ont pas gard le moindre
sentiment d'amour l'un pour l'autre et qui sont pourtant tellement
semblables d'humeur que, s'ils n'taient pas dj maris, le monde
entier les dclarerait faits pour tre mari et femme.

Qui se ressemble s'assemble; les angles sortants s'adaptent aux angles
rentrants; les lectricits de nom contraire s'attirent et celles de
mme nom se repoussent; on se plat par les contrastes, et on se
complte par les diffrences; tout s'accepte plutt que les
incompatibilits d'humeur.--Voil une liste de termes contradictoires
qu'on pourrait indfiniment allonger. Les maximes se dmentent les
unes les autres et elles n'en sont pas moins vraies chacune en son
particulier. On voit ds lors sur quel terrain mouvant nous marchons,
et de quelle absolue ncessit sont la nettet du coup d'oeil et la
souplesse des allures dans ce domaine du relatif.

Pour l'homme, le premier soin, c'est de jeter au rebut un stock
d'opinions et d'ides courantes sur la femme, dont les jeunes gens et
les vieux clibataires font leur vangile quotidien. On lit dans les
Vdas: Celui qui mprise une femme mprise sa mre. Beaucoup
d'hommes ne croient pas manquer  leur mre en entretenant sur les
femmes en gnral des thories plus que sceptiques. Qu'ils mditent le
prcepte des Vdas. Le Franais a trop vive dans l'esprit la vieille
logique des races dont il est un rejeton, pour ne pas comprendre la
rigoureuse vrit de cette parole de nos anctres aryens. Il y
ajoutera finement ce corollaire: Qui mprise une femme mprise sa
femme; et il concluera que le respect de la femme est une condition
essentielle dans la constitution de la famille, car si le mari, ayant
eu commerce avant le mariage avec tant de femmes qu'il se croyait le
droit de mpriser, gnralise les donnes plus ou moins exactes de
son exprience de jeune homme, et n'accorde son estime  sa femme que
sous bnfice d'inventaire, comment l'lvera-t-il ou la
maintiendra-t-il  la hauteur de sa mission, et pourquoi ses enfants
ne la mpriseraient-ils pas aussi?

Ce respect se traduit de diverses faons, suivant les positions
sociales et l'ducation reue. Il suffit qu'il existe. Un critrium 
peu prs certain, c'est le ton de politesse qui rgne entre les poux.
L'intimit, dit l'auteur des _Doutes sur diffrentes opinions reues
dans la socit_, qui doit exclure le compliment et la crmonie, se
dtruit infailliblement ds qu'on en bannit la politesse.

On entend bien--l'auteur prend soin de l'indiquer--qu'il ne s'agit pas
ici de formules banales et de conventionnalits mondaines, mais bien
de cette politesse de coeur qui inspire l'amnit des manires et
rpand autour d'elle comme une chaude atmosphre de bienveillance et
d'affection.

Cette politesse entre poux manque souvent. On en a fait mille fois la
remarque. Si, dans une compagnie, un homme nglige avec affectation
une femme et s'efforce d'tre aimable avec les autres, il y a gros 
parier qu'il est le mari de la premire.

J'tais, raconte Chamfort,  table  ct d'un homme qui me demanda
si la femme qu'il avait devant lui n'tait pas la femme de celui qui
tait  ct d'elle. J'avais remarqu que celui-ci ne lui avait pas
dit un mot; c'est ce qui me fit rpondre  mon voisin: Monsieur, ou
il ne la connat pas, ou c'est sa femme.

S'il ne l'avait pas connue, il n'aurait eu de cesse qu'il n'et fait
sa connaissance: c'tait bien sa femme.

Les rsultats d'une telle conduite sont faciles  prvoir. La femme,
justement froisse, se sent loigne et s'loigne; et les privauts,
souvent grossires, du tte  tte, par lesquelles tant de malotrus
pensent compenser les froideurs et les ddains marqus en public,
sont, dans les circonstances, le contraire de ce qu'il faudrait pour
la ramener.

Les rudesses, les mots qui bafouent ou rabrouent dans l'intimit,
doivent avoir, et ont, un effet analogue. Si on savait, dit une
romancire contemporaine qui se cache sous le pseudonyme d'Ary Ecilaw,
combien, pour une femme  qui son mari n'en accorde jamais, la
sympathie a une attirance! combien il est doux et dangereux de se voir
comprise par un autre, ou bien de s'entendre rpter qu'on est une
sotte!

On voit o cela mne, et ce qui se trouve fatalement au bout.

Vous creusez un foss, vous y poussez votre compagne, et vous vous
indignez de la culbute!... Vous tes de plaisants compagnons!

Ce que nous venons de dire ne s'applique pas moins aux dames qu'aux
messieurs. Les femmes, mme les mieux leves et les plus entiches de
belles manires, ont une remarquable propension  lcher la bride aux
gros mots dans l'intimit du foyer, en s'adressant  leurs maris.
L'tre idal, immatriel, qui, dirait-on, ne touche pas terre, se
nourrit d'ambroisie, et apparat avec de vagues ailes d'ange dans le
dos, sait,  l'occasion, se servir d'un vocabulaire dont rougirait le
plumage du Vert-Vert des nonnes de Gresset. Les mots sont comme de
fines flches empennes et barbeles. Ils pntrent profondment et
restent dans la blessure qu'ils enveniment. On a de l'indulgence, de
l'indiffrence; on secoue les paules; on rit ou l'on a piti. Mais,
si fort qu'on soit, on est atteint, et, si l'amour y rsiste, ce n'est
pas sans s'affaiblir ou sans y prendre de l'aigreur.

Cette grossiret provocante et acerbe n'est, d'ailleurs, pas plus 
redouter que je ne sais quelle vulgarit de propos, assez commune chez
les femmes, et dont l'effet le plus certain chez le mari est
l'impatience ou l'coeurement. L'auteur de _A Woman's Thoughts upon
Women (Penses d'une femme sur les femmes)_ a reprsent en traits
assez vifs ce ct du caractre fminin.

Celle qui,  l'instant o l'infortun mari rentre  la maison,
s'attache  lui avec un long rcit de griefs domestiques, rels ou
imaginaires,--lui disant que le boucher n'apporte jamais sa viande 
l'heure, que le boulanger marque des pains en trop, qu'elle est sre
que la cuisinire boit, que le cousin de Mary a prlev son dner hier
sur le gigot de mouton,--eh bien, une telle femme mrite ce qu'elle
reoit: froideur, paroles aigres, empressement  se plonger dans
quelque journal; quelquefois un cigare allum de colre, une promenade
dehors, sans invitation de l'accompagner, ou le cercle. Pauvre petite
femme! Elle reste  pleurer sur son foyer solitaire, ne s'avouant pas
qu'elle a tort, mais seulement qu'elle est trs malheureuse et trs
mal traite. Pourrait-on se permettre de recommander  son attention
une maxime qui vaut de l'or?--N'importunez jamais un homme de choses
auxquelles il ne peut remdier ou qu'il ne comprend pas....--Et quand
il revient, l'honnte homme! peut-tre un peu repentant de son ct,
il n'y a qu'une conduite que je conseille  toutes les femmes
senses: l'entourer de ses bras et retenir sa langue.

Le bonheur conjugal, dit Carmen Sylva (on sait que tel est le nom
dont il plat  la reine de Roumanie de signer ses crits), est
souvent compromis par une simple diffrence de vocabulaire.

Efforcez-vous donc, jeunes poux, de parler la mme langue, et, s'il
est ncessaire, que celui des deux qui sait le moins prenne des leons
de l'autre, simplement, naturellement, avec la navet du coeur et la
docilit de l'amour.

On trouve, dans Henri Heine, cette trs juste remarque, suivie d'une
comparaison que chacun peut varier suivant ses sensations et son got:

Rien de triste, pour un homme instruit, comme de vivre avec une femme
qui ne sait rien.

Il prouve l'ennui vague et trs rel que donne dans une chambre la
vue d'une pendule qui ne va pas.

Ou qui va trop et bat la berloque. Telles ces bonnes bourgeoises,
que montre Mercier dans son _Tableau de Paris_, qui dissertent 
perte de vue sur des riens, rigent en vnements les moindres
incidents domestiques, parlent des mfaits de leurs servantes comme de
crimes publics et ne trouvent d'autre diversion  une conversation
oiseuse qu'un jeu non moins oiseux.

Plus d'un homme intelligent, cultiv, vou, par got ou par ncessit
de position,  la science, ou aux lettres, ou aux arts, s'est trouv,
avant de s'en tre rendu compte, attel  une bourgeoise de cette
sorte. Quelquefois le courage manque, on jette le manche aprs la
cogne, et, le mariage tant un pige, on s'en dptre comme on peut.
Le plus souvent on fait la part du feu, on s'arrange pour ddoubler
son existence, et, content de trouver  l'intrieur certaines
satisfactions matrielles au-del desquelles il serait vain de rien
prtendre, on cherche au dehors l'accomplissement des promesses que le
mariage n'a pas tenues.

La chose ne se fait ni sans tiraillements, ni sans douleurs. Car si
rien n'est plus embarrassant que d'avoir pour femme ou pour mari une
personne ridicule, lorsqu'on ne l'est pas soi-mme, et si c'est un
sujet habituel d'humiliation, ou tout au moins d'inquitude[10], il
est difficile d'en prendre son parti, et encore plus difficile de
faire entendre raison  celui des deux qui prte  rire, la nature
humaine tant ainsi faite que les prtentions sont d'autant plus
tendues et exigeantes que le mrite est mince et de mauvais aloi.

  [10] _Doutes sur diffrentes opinions reues dans la Socit._

C'est bien l ce tourment de toutes les minutes dont parle Philarte
Chasles, qui s'empare de nous quand nulle sympathie d'intelligence ne
nous attache  ce que notre coeur aime. Jean-Paul Richter a trac le
tableau poignant de ce supplice en des pages que je demande la
permission de reproduire dans la traduction que le grand critique que
je viens de citer en donnait il y a prs de cinquante ans[11].

  [11] Ph. Chasles, _Caractres et Paysages_; p. 67. Paris, 1883,
  in-8o.

Une mort intellectuelle saisit le jeune homme; il s'assit dans le
vieux fauteuil et couvrit ses yeux de ses mains. Il vit se soulever
cette brume qui nous cache l'avenir;  ses regards se rvla sa vie
future, vaste espace aride, couvert de cendres et des dbris de feux
teints; perspective dsole, jonche de feuillages jaunis, de rameaux
desschs et d'ossements qui blanchissent sur le sable. Il reconnut
que l'abme entre son coeur et celui de Lenette irait toujours se
creusant, il le reconnut avec un dsespoir profond, avec une nettet
dsolante. Jamais tu ne peux revenir, ancien amour, amour si pur et si
beau. Lenette ne quittera jamais son obstination, sa froide rserve,
ses habitudes troites. Son coeur est  jamais frapp de mort, sa tte
est ferme  jamais  toute pense; elle est destine  ne le
comprendre jamais,  ne jamais l'aimer...

Lenette tait assise et continuait de travailler sans rien dire. Son
coeur bless reculait devant les regards et les paroles, comme on se
garantirait de l'atteinte des vents glacs. La nuit tombait; elle
n'alla pas chercher de lumire, elle aimait mieux l'obscurit.

Alors on entendit tout  coup un musicien errant s'accompagner avec
la harpe, pendant que son enfant jouait de la flte...

Leurs coeurs taient pleins et serrs. L'harmonie vint les frapper
comme de mille piqres. Jamais notre me ne parle plus haut que
lorsque la musique l'veille; rossignol, qui ne chante jamais mieux
qu'aprs un cho sonore. Ah! que d'anciennes esprances surgissent
tout  coup! Combien de souvenirs il retrouva quand les arpges de la
harpe rappelrent les temps passs  sa mmoire! Il se revoyait jeune,
plein de dsirs, confiant en l'avenir, cherchant un coeur fait pour
l'aimer, un esprit fait pour le comprendre... Joies perdues! promesses
menteuses! que de dsappointements! O est celle qui devait lui payer
son amour par du bonheur?

_Je ne l'ai point trouve!_ Ces mots retentissaient comme une
dissonance au milieu de la mlodie. Ses parents bien-aims, les
bocages de la maison maternelle reparaissaient  ses yeux; la musique
les voquait, ainsi que les amis et les affections de son premier
ge... Et maintenant pas une me pour l'entendre, pas un tre qui
l'aime!...

Les musiciens se turent. Cette pause solennelle augmenta son motion;
il s'approcha de Lenette, et d'une voix tremblante il lui dit: _Allez
donner cela aux musiciens_. A peine les derniers mots furent
intelligibles. La clart des bougies de la maison situe en face
frappait le visage de Lenette; elle avait,  son approche, affect
d'essuyer la vitre que son haleine avait ternie. Il s'aperut que des
torrents de larmes muettes s'chappaient de ses yeux.

_Lenette_, dit-il plus doucement, _je vous en prie, portez-leur cela,
ils vont s'en aller_.

Elle prit la pice de monnaie; leurs regards se rencontrrent, mais
ceux de la femme taient dj secs, tant leurs mes taient devenues
trangres l'une  l'autre! Ils taient parvenus  cet tat
dplorable, o une motion commune n'chauffe et ne rconcilie pas. Le
besoin d'affections partages inondait son tre, mais le coeur de
Lenette n'tait plus  lui. Il aurait voulu l'aimer, il en sentait
l'impossibilit dchirante; il connaissait cette nature aride et
vulgaire. Il s'assit dans l'embrasure de la fentre, sur laquelle il
appuya son front brlant. Lenette y avait par hasard plac son
mouchoir tremp de ses larmes; car la malheureuse crature, aprs une
journe de contrainte, avait beaucoup pleur.

Ce mouchoir humide frappa le jeune homme comme un remords. Les
musiciens recommencrent; la voix et la flte seules chantaient:

     Les morts sont morts, c'en est fait pour toujours!

Une angoisse nouvelle le saisit comme un linceul de glace. Il pressa
le mouchoir sur ses yeux humides, et rpta en sanglotant:

--Oui, oui, c'en est fait pour toujours!

La pense du trpas se prsenta  lui; ce fut une esprance; il lui
sembla que les musiciens, en marquant la mesure, sonnaient les
dernires heures de sa vie; il se vit descendre dans le tombeau et
respira.

Bientt il entendit Lenette entrer et allumer une chandelle. Il alla
vers elle et lui donna le mouchoir. Si dsol, si navr, si abattu, il
avait besoin de se rattacher  un tre humain quel qu'il ft. Lenette
n'tait plus la femme de son choix; mais elle souffrait, mais elle
avait pleur. Lentement, sans se baisser, sans prononcer un mot, il
l'enlaa de ses bras et l'attira; mais elle dtourna la tte
froidement, avec dgot, se drobant  son baiser. Il en ressentit une
peine aigu.

_Suis-je donc plus heureux que toi?_ dit-il.

Puis, laissant tomber sa tte sur celle de Lenette, il la pressa sur
son sein. Vains embrassements! Alors des profondeurs de son me, mille
voix jaillirent et rptrent: C'en est fait pour toujours?

Le besoin de distractions extrieures, de divertissements, de ftes,
de plaisirs mondains est un cueil trop connu et contre lequel on est,
de toute part, trop mis en garde pour que nous y insistions. Pour tre
intressant et vraiment pratique, il faudrait entrer dans le dtail.
Mais la revue, mme rapide, des occasions et des formes de dissipation
que la vie du monde offre chaque jour, remplirait tout un volume
aisment. Force nous est donc de nous en tenir  l'expression
gnralise de notre pense.

Eh quoi! dira-t-on. Vous ne permettez mme pas qu'on danse?...--Si
vraiment, faites de la musique, chantez, dansez, amusez-vous de mille
manires, mais faites-le franchement, sans apprt ni arrire-pense,
et surtout dans des conditions telles que vos devoirs ne restent pas
en souffrance  la maison.

Ce n'est pas ce qu'il y a de plus facile, s'il faut en croire le _Code
conjugal_ d'Horace Raisson: Le bal, tel que nos usages l'ont fait, a
cess d'tre une distraction agrable; les apprts en sont un travail,
le plaisir en est une fatigue, et le rsultat un danger.

Je retrouve, dans de vieux papiers, des vers juvniles qu'en raison du
sujet trait je me hasarde  transcrire. A dfaut d'autre mrite, ils
ont celui d'tre indits:


I

     Un bal est,  vrai dire, une superbe chose.
     Tournoyer en ayant sur la tte une rose,
     Un bleuet, des pis, des fruits ou du foin vert
     Artistement monts avec du fil de fer,
     C'est un bonheur auquel s'abandonnent les femmes
     Sans pouvoir rsister. L'horizon que les flammes
     Du soleil d'Orient empourprent au matin,
     Ne brille gure auprs des habits de satin
     Iriss de reflets par la lueur des lustres,
     Les larges escaliers, les piliers, les balustres,
     Les salles o l'on se presse, et les parquets cirs
     O le novice tombe, et les vieux murs dors,
     Et l'orchestre entass dans une loge troite,
     Les hommes saluant du geste,  gauche,  droite,
     Les femmes portant rouge et dents et cheveux faux,
     Se cherchant l'une  l'autre, en riant, des dfauts,--
     Oh! c'est un beau coup d'oeil! plus beau que, dans les plaines,
     Les sapins se courbant aux nocturnes haleines;
     Que les buissons d'avril pleins de fleurs et d'oiseaux,
     Et la chanson du vent  travers les roseaux.
     Le pote est un fou que l'on comprend  peine;
     Il croit donc  la femme une me plus qu'humaine,
     Puisqu'il l'adore ainsi qu'on adorerait Dieu,
     Et qu'il souffre de voir tant d'hommes au milieu
     De ces femmes faisant, pour cela seul venues,
     Des exhibitions de leurs paules nues!
     Ces regards, ces souris que l'on jette en passant;
     Ces valses o le sein palpite, frmissant
     Sous la main d'un butor qui raille ou qui s'enivre;
     Cette cole o la nuit, pour apprendre  bien vivre,
     Va la fille au front pur que sa mre conduit,--
     Il croit que tout cela ne vaut pas un rduit
     Obscur, sous le feuillage, alors que le ciel sombre
     S'illumine des feux lointains d'astres sans nombre,
     Et que l'air, se chargeant de la rose en pleurs,
     Fait monter au cerveau le doux parfum des fleurs.


II

     En bas: des murs, des fleurs, du sable, des feuillages;
     Un filet d'eau tombant d'un roc en coquillages;
     Une glace au milieu d'arbrisseaux enlacs
     (Meuble tout pastoral!); des lampions bercs
     Au vent qui souffle frais sous l'troit pristyle.
     En haut, de grands salons empire, d'un beau style,
     O l'or des murs fait mal aux yeux enthousiasms
     De voir des fleurs parmi des flambeaux allums;
     Les hautbois de l'orchestre envoient des notes aigres.
     Des vieux, en cheveux teints, verts-galants, trs allgres,
     Choisissent pour danser les filles de quinze ans,
     Et leur tiennent, tout bas, de ces discours plaisants
     Qui font rougir toujours, et quelquefois sourire;
     --Le grand ge, en effet, autorise  tout dire.--
     Les jeunes vont tranant parmi le tourbillon
     Des mamans de grand poids, au teint de vermillon,
     Ou portent en leurs bras de laides filles maigres,
     Exhalant les parfums, les sels et les vinaigres
     Du lointain Orient, fabriqus  Paris;
     Et l'amour, le chagrin, les haines, les mpris
     S'enchanent par les mains en dansant, face  face,
     L'orage dans le fond, le calme  la surface;
     Calme plus effrayant que, dans les hautes mers,
     L'pre lutte des vents contre les flots amers.


III

     Oh! ce qui vaut bien mieux que ces bals o l'on sue,
     O l'air vous pse au front ainsi qu'une massue;
     O pour mieux respirer, on brise d'un bton
     Les fentres[12]; o fleurs, tulle, fil de laiton,
     Satin, franges, rubans, paillettes et dentelles
     Dont s'enorgueillissaient follement les plus belles,
     Sur le parquet fumant sont couchs au matin,
     Comme de vains flacons aprs un grand festin;
     O d'apptit la femme  l'homme le dispute,
     Engloutissant gteaux et sorbets dans la lutte;--
     Oh! ce qui vaut bien mieux, c'est un profond amour
     O l'toile la nuit, et le soleil le jour,
     Comme en un lac d'azur calme, se rflchissent.
     Lorsque les rameaux verts en cadence flchissent,
     Que le ramier gmit auprs du nid natal,--
     Loin des vaines rumeurs qui bourdonnent au bal,
     Il est bon, il est doux, au fond des solitudes,
     A l'abri du mensonge et de ses turpitudes,
     De voir s'panouir, comme une douce fleur,
     Une femme ingnue,  l'me grande, au coeur
     Pur, et croyant encore au bien dans ce vieux monde;
     De sentir, en ce sicle o l'gosme abonde,
     Que l'on vit pour une autre, et qu'on ne va pas seul,
     Mais que, si le trpas vous jetait son linceul,
     Un doux tre mourrait de votre mort peut-tre.
     L'amour--oui, je le sais--est le sublime matre
     Qui rpand l'harmonie  flots sur l'univers,
     Et met une aurole aux fronts d'ombre couverts...

  [12] Historique: l'auteur a t tmoin du fait dans un grand bal
  officiel de province.


De la dissipation  la paresse, il n'y a qu'un pas. La femme dissipe,
lorsqu'elle ne trouve pas au dehors l'aliment propre  la frivolit de
son esprit, lorsqu'elle est oblige, pour une raison ou pour une
autre, de rester chez elle au lieu de se rpandre dans le monde, se
rfugie dans les rves de la nonchalance et devient invariablement
paresseuse. De mme dans toute femme d'intrieur paresseuse il y a
l'toffe d'une dissipe.

O femme, s'crie potiquement l'Amricain Washington Irving, tu sais
l'heure o revient le brave chef de la maison, lorsque la chaleur et
le fardeau du jour sont passs. Ne le laisse pas alors, harass de
fatigue et accabl de dcouragement, trouver, en arrivant  sa
demeure, que les pieds qui doivent accourir  sa rencontre errent au
loin, que la douce main qui doit essuyer la sueur de son front frappe
 la porte de maisons trangres.

Ceci pour les _mesdames Benoton_. Ecoutons Michelet nous parler des
casanires oisives, dont le cercle d'oprations s'tend du cabinet de
toilette  la salle  manger, de la salle  manger  la chaise longue
du boudoir, et de la chaise longue au lit. Les personnes malades, par
suite souvent d'une activit trop grande,  qui ce programme est un
supplice impos, sont naturellement en dehors de nos apprciations.

La femme qui laisse tout le soin du mnage  ses domestiques, et
reste dans sa propre maison comme un hors-d'oeuvre, perd bientt
l'quilibre, disait ds sa jeunesse l'illustre historien. Elle est
prise d'ennui, elle bille ou se fche injustement  tort et 
travers, comme il arrive chez ce pauvre T... qui n'a pas mme son
cabinet  lui pour s'y rfugier et s'y faire un peu de silence. Rien
de plus triste. Une femme dsoeuvre ou mal occupe, ce qui revient 
peu prs au mme, est un vritable flau pour le travailleur. Je ne
saurais seul ordonner ma maison, la parer, mais je sens trs bien que
l'ordre, l'harmonie dans l'ameublement est, comme dans la toilette,
une des puissances de la femme pour enserrer l'homme, assurer sa
fidlit.

Combien on doit se draciner plus aisment d'un amour qui n'a pas ses
harmonies![13]

  [13] J. Michelet: _Mon Journal_.

Stendhal pousse le procs plus loin, et dcouvre une des causes pour
lesquelles les mnages des riches sont si trangement sujets  la
dsunion,  la dsaffection,  l'indiffrence et au dgot. Il pose
d'abord en principe que sans travail il n'y a pas de bonheur.
Passant  l'application, il ajoute:

Une femme qui a quatre enfants et dix mille livres de rente
_travaille_ en faisant des bas ou une robe pour ses filles. Mais il
est impossible d'accorder qu'une femme qui a carrosse  elle travaille
en faisant une broderie ou un meuble de tapisserie. A part quelques
petites lueurs de vanit, il est impossible qu'elle y mette aucun
intrt; elle ne travaille pas.

Donc, son bonheur est gravement compromis.

Quant  celui du mari, mieux vaut ne pas en parler.

Je trouve, dans un livre anglais d'observation fine et juste, d  une
femme, une srie de portraits pris dans le vif du mnage et
prsentant, non sans une pointe de satire, les principales varits de
la matresse de maison. Nos lecteurs y prendront plaisir et nos
lectrices en feront leur profit.

Voici Mrs. Smith. Vous n'entrerez jamais chez cette dame sans
entendre parler de changements dans son organisation domestique; vous
ne frapperez gure quatre fois  sa porte sans qu'une fille inconnue
vienne vous ouvrir. Compter le nombre de servantes que Mrs. Smith a
eues depuis son mariage embarrasserait son fils an lui-mme, bien
qu'il commence  apprendre la table de Pythagore. Sur plusieurs
vingtaines il est absolument impossible que toutes aient t si
absolument mauvaises; pourtant,  l'entendre, des suppts de Satan
sous forme femelle n'auraient pas t pires que celles par qui sa
maison a toujours t hante;--cuisinires qui vendent les fritures et
donnent au policeman les restes du rti; femmes de chambre qui ne
savent que frotter et rcurer, servir  table, laver la vaisselle, et
se tenir propres pour rpondre  la porte, mais qui--le
croiriez-vous?--n'ont jamais pu apprendre  bien coudre et  repasser
le linge fin! Bonnes d'enfant vicieusement jolies, ou se croyant
telles, qui ont l'impudence de s'acheter des chapeaux exactement
comme mon dernier, avec des fleurs  l'intrieur! Pauvre Mrs. Smith!
La question des servantes absorbe son me entire. Toute sa vie est un
combat domestique, combat de petitesses,  coups d'pingles,  coups
de dents et de griffes. Elle a une bonne maison; elle--je veux dire le
mari, qui est gnreux--donne de bons gages; mais pas une servante ne
veut rester  son service.

Et pourquoi? Parce qu'elle n'a pas ce qu'il faut pour tre matresse.
Elle ne sait pas gouverner; elle ne sait que donner des ordres au
hasard; elle ne sait pas blmer,--elle ne sait que gronder. Sans
dignit relle, elle essaie constamment d'en assumer l'apparence. Elle
n'a que peu ou point d'ducation, mais personne ne porte sur
l'ignorance des jugements aussi durs qu'elle... Une servante un peu
intelligente a vite fait de dcouvrir qu'elle n'est pas une dame;
que, de fait, si on la dpouillait de ses robes de satin, qu'on vendt
sa voiture et qu'on lui ft habiter le sous-sol au lieu du salon,
Mrs. Smith ne serait pas d'un brin suprieure  sa cuisinire...

La maison de Miss Brown est tablie sur un plan tout diffrent. On
n'y entendra jamais les petites querelles domestiques, les mesquines
discussions entre la matresse et la bonne, injustice d'un ct et
impertinence de l'autre. Miss Brown n'aurait jamais l'ide de chercher
querelle  une servante, pas plus qu' son chien ou  son chat, ou 
toute autre crature infrieure. Elle remplit strictement son devoir
de matresse; elle paie rgulirement les gages,--gages trs modrs,
certainement,--car ses revenus sont fort au-dessous de sa naissance et
de son ducation; elle n'exige aucun service extra; elle est d'une
stricte exactitude  accorder  ses servantes les congs qu'elle
doit,-- savoir le temps de l'office, de deux dimanches l'un, et une
journe par mois. Son administration est conome sans tre ladre. Il
faut que tout aille avec la rgularit d'une horloge; sinon, un renvoi
immdiat s'ensuit, car Miss Brown n'aime pas  avoir des reproches 
adresser, mme  la distance hautaine o elle se tient. C'est une
personne consciencieuse et honorable, qui ne demande pas plus qu'elle
ne donne elle-mme; et ses servantes la respectent. Mais elles
ressentent de l'effroi devant elle; elles ne l'aiment pas. Il y a
comme un large gouffre entre leur humanit et la sienne. On ne
croirait jamais que ses servantes et elle sont des femmes de mme
chair et de mme sang, et qu'elles finiront de mme en poussire et en
cendres. Elle est bien servie, bien obie, et c'est justice; mais--et
c'est justice encore--elle n'obtient ni sympathie ni confiance...

Dans la famille trs considre de Jones, il y a les servantes les
plus considres du monde, adroites, vives, attentives, trs
convaincues de leur valeur et de leurs capacits. Elles s'habillent
avec tout autant d'lgance que la famille; elles sortent avec des
ombrelles le dimanche et sur l'adresse de leurs lettres elles font
mettre Mademoiselle. Elles conservent jalousement leurs privilges
et titres acquis, depuis les cadeaux des fournisseurs et la
conversation, devant la porte entr'ouverte, avec un nombre illimit de
soupirants, jusqu'au droit chrement apprci de rpondre vertement 
madame quand celle-ci risque une plainte. Et madame--bonne et facile
crature--n'ose pas trop en risquer; elle souffre maint dsagrment,
sans compter quelques dommages rels, plutt que de donner un
quitable coup de balai dans sa maison et d'anantir en leur germe des
flaux qui bientt envahiront tout comme des tranes d'herbes
parasites...

Voici maintenant le gouvernement de Mrs. Robinson. Depuis longtemps
elle laisse aller les rnes, se renverse en arrire et sommeille. O
son mnage ira, Dieu seul le sait! La maison est absolument livre 
elle-mme. La matresse est trop bonne pour blmer personne  propos
de n'importe quoi,--elle est aussi trop inactive pour faire quoi que
ce soit par elle-mme ou pour montrer  le faire. Je suppose qu'elle a
des yeux, et cependant on pourrait crire son nom dans la poussire
sur tous les meubles de la maison. Sans doute elle aime  avoir le
visage propre et  porter une robe dcente, car elle n'est pas sans
avoir des gots dlicats; cependant, pour Betty, sa bonne  tout
faire, ces deux avantages paraissent tre un luxe impossible 
atteindre. Mrs. Robinson ne peut pas, ou se figure qu'elle ne peut
pas, se procurer une bonne servante,--c'est--dire une femme
capable, responsable, qui demande des gages en rapport avec ses
services;--en consquence, elle se contente de la pauvre Betty, fille
pleine de bonnes intentions, mais incapable de remplir les fonctions
dont elle s'est charge, et qui ne semble pas susceptible d'apprendre
jamais  le devenir... Mais, quelle que soit l'insuffisance des
servantes, toute matresse n'a-t-elle pas toujours, pour y suppler en
une certaine mesure, l'intelligence de son cerveau, et, au pis aller,
l'activit de ses deux mains? Avez-vous jamais considr cette
dernire ventualit, ma bonne Mrs. Robinson? Betty aurait-elle moins
de respect pour vous si elle vous voyait, tous les matins, pousseter
une ou deux chaises ou abattre quelques araignes tapies dans leurs
toiles,--faisant entrer en elle, en mme temps que la honte de sa
ngligence, la conviction que ce qu'elle ne fait pas, sa matresse le
fera! Seriez-vous moins aimable aux yeux de votre mari, s'il
dcouvrait que c'est vous qui avez fait d'abord, et qui avez ensuite
enseign  Betty  faire, le dner qui lui agre? Aurait-il moins de
plaisir  caresser vos doigts dlicats, s'il y apercevait quelques
piqres d'aiguille gagnes  orner ou  raccommoder les choses du
mnage?...

Voyez plutt Mrs. Johnson. Je doute qu'elle soit plus riche que Mrs.
Robinson. Elle s'est marie  dix-neuf ans, ignorante comme une
pensionnaire. Elle et sa cuisinire se sont instruites ensemble.
Aujourd'hui encore, j'imagine que si l'on complimentait celle-ci sur
quelque dner de crmonie, elle recevrait modestement les loges en
disant: C'est nous deux qui l'avons fait, madame et moi. Et cependant
tout est si bien ordonn et va si rgulirement que l'arrive inopine
d'un hte ne ncessiterait qu'un couvert de plus sur la table et une
paire de draps blancs dans le lit de la chambre de rserve. Quant aux
bonnes d'enfant, Mrs. Johnson les a supprimes ds que ses fils ont pu
marcher seuls. Si elle n'a pas d'autres enfants, ces deux garons
goteront le bonheur infini de n'avoir jamais eu pour les soigner et
les conduire d'autre femme que leur mre. Sans doute, c'est pour elle
une vie trs laborieuse, souvent pnible, et ses servantes le savent.
Elles la voient occupe du matin au soir, toujours heureuse et gaie,
mais toujours occupe. Elles auraient honte de rester oisives et
feraient tout au monde pour rendre les choses moins pnibles 
madame[14].

  [14] _A Woman's Thoughts upon Women._

La galerie n'est peut-tre pas complte, mais elle se termine bien par
une figure  qui toute femme doit vouloir ressembler. Que si
quelqu'une n'y parvient pas, ou si mme elle est trop dvoye ou trop
indiffrente pour y tcher, elle n'aura qu'elle  blmer de la perte
du bonheur qu'on a le droit d'attendre de la vie  deux. Le pire,
c'est que le blme lui viendra d'autre part. Je laisse de ct
l'opinion du monde, d'autant plus svre qu'on lui sacrifie davantage;
mais le mari n'est pas aveugle, et il sait d'o proviennent les
ennuis, les mcomptes, les dsagrments et les dsillusions de toute
espce qu'il rencontre chaque jour et  tout propos dans son mnage,
et qui finissent par lui en rendre le sjour insupportable, sinon
odieux. Comment en saurait-il gr  celle qui devait faire de sa
maison un lieu de repos et de dlices, et qui en fait l'habitacle du
gaspillage, du dsordre et de la confusion? L'amour le plus robuste
n'y rsiste qu'un temps. Que faire? Se plaindre, s'emporter, parler en
matre irrit, mais impuissant? A quoi bon?

     Quereller en mariage
     N'accroist grain, bien n'hritage,

non plus qu'il ne donne les qualits dont manquent les poux.

Le plus sage prend patience, supporte tout ce qu'il peut le plus
longtemps qu'il le peut, et, lorsqu'il est  bout, prend son chapeau
et s'en va.

O va-t-il? On peut le supposer, et la femme en a l'instinct, lorsque,
seule et dpite, elle se dit: S'il ne se plat plus chez lui, c'est
qu'il ne m'aime plus, car s'il m'aimait, comment se trouverait-il
mieux ailleurs?

Le raisonnement peut tre bon, mais il y manque l'aveu qu'elle ne se
rend pas aimable, et que le rsultat dont elle souffre tant, elle a
tout fait pour l'obtenir.

C'est ce que dit, en termes peu diffrents, le _Code Conjugal_:

Il est un point dans le mariage sur lequel on n'insiste pas assez;
c'est que l'infidlit des maris, cette source permanente de trouble,
de querelles et de rciprocits, est la plupart du temps le rsultat
du peu de peine que les femmes prennent pour leur plaire. Combien de
jeunes personnes, charmantes avant le mariage, se croient, une fois
unies  celui qu'elles enviaient pour poux, dispenses d'amabilit,
de prvenances, de douceur mme. Un jeune homme, avant de songer  se
marier, a ncessairement connu le monde, tudi les femmes; il sait
que l'on tenterait en vain, par des plaintes, de rformer leurs
travers; il se tait donc, et se console de son mieux en s'loignant
d'un intrieur qui lui offre trop peu d'attraits. Mais la femme, dont
toute l'exprience se borne  des souvenirs de pension, s'tonne
d'abord, cherche  s'expliquer cette injurieuse froideur, et bientt,
de la bouderie passe aux reproches et  l'exagration.

Une telle union sera pour les deux poux une source de peines et de
maux.

La conduite de l'homme, son scepticisme, son ironie, son ddain pour
les faiblesses ou les ignorances fminines, sa vanit souvent cruelle
pour l'amour-propre et les susceptibilits de sa compagne, peuvent
amener inversement le mme effet. En ce cas il est encore plus
coupable, puisque, tant le plus fort et le plus clair, il doit tre
le plus raisonnable et le plus matre de lui.

Sans doute, comme le dit Horace Raisson, si trouver toujours sa femme
aimable n'est gure possible, l'tre toujours soi-mme n'est gure
plus ais. Les caractres les plus unis ont leurs ingalits, et
personne n'est  l'abri des influences fcheuses qu'exerce sur la
disposition de l'esprit une contrarit, un accident, une inquitude,
un malaise physique, parfois mme une simple variation dans
l'atmosphre. Mais les poux dignes de ce nom ne songeront jamais  en
faire vis--vis l'un de l'autre un sujet de rancune ou de reproches;
au contraire, devant le chagrin de l'un, l'autre redoublera de
prvenances, de tendresse et d'entrain, pour l'en gurir. Et il l'en
gurira srement, car, comme l'a si bien remarqu sir John Lubbock,
un ami gai est comme un jour ensoleill qui jette son clat sur tout
autour de lui.

Ce qu'il faut viter avec le plus grand soin, c'est que le ton morose
et revche ne devienne habituel. On s'accoutume  gronder, 
dprcier,  se plaindre,  trouver tout de travers et  se mettre en
travers de tout. Rien de plus pernicieux pour la paix commune.

La mauvaise humeur est l'hiver des mnages, a-t-on dit[15]. L'image
est d'une vrit saisissante, et fait passer comme un frisson.

  [15] Horace Raisson: _Code Conjugal_.

Un moraliste du sicle dernier[16] remarque que l'humeur est
ordinairement le dfaut des mes sensibles. Cette sensibilit mme,
qui fait qu'on est vivement branl par les moindres choses, donne de
l'importance aux plus petites contrarits, lesquelles, se rptant de
toute ncessit  chaque instant dans la vie, finissent par altrer le
caractre, l'assombrir ou l'aigrir. Les femmes, qui sont naturellement
plus sensibles que les hommes, doivent donc tre particulirement en
garde contre ces exagrations de la sensibilit qui font les
personnes acerbes, revches et acaritres.

  [16] _Doutes sur diffrentes opinions reues dans la Socit._

Le mme crivain ajoute, toujours parlant de l'humeur: Elle rend le
commerce difficile et fcheux. Lorsque le caprice s'y joint, il n'y a
plus moyen d'y tenir. Autant vaudroit-il vivre avec la folie.

Un des hommes les plus distingus de l'Angleterre contemporaine, sir
John Lubbock, exprime une pense analogue mais plus rconfortante,
dans son livre _The Pleasures of Life (Les Plaisirs de la Vie)_.

Comme on pourrait le plus souvent, s'crie-t-il, rendre heureux le
foyer domestique, n'taient les sottes querelles ou les malentendus,
comme on les nomme si justement! C'est notre faute si nous sommes
grognons et de mauvaise humeur; et mme, bien que ceci soit moins
facile, nous ne sommes pas forcs de nous laisser rendre malheureux
par l'humeur chagrine ou le mauvais caractre des autres.

Nous n'avons, en effet, qu' dominer tout du haut de la srnit de
notre propre esprit. Mais si la recette est simple, tout le monde
n'est pas en tat de l'excuter. Mieux vaut peut-tre souffrir de
l'humeur chagrine de son compagnon ou de sa compagne, et travailler,
avec toute l'ardeur et la force communicative de la sympathie,  lui
rendre le calme et la joie.

Mais, quoi qu'il en soit des relations des poux entre eux, il
importe surtout de se garder d'un travers trop commun: celui de se
plaindre  autrui des torts rels ou apparents de sa femme... Les
fautes d'une femme retombent toujours sur son mari; le moins qui
puisse lui arriver, c'est le blme d'avoir fait un mauvais choix[17].

  [17] Horace Raisson: _Code Conjugal_.

Si c'est le mari qui se plaint, il se rend odieux ou ridicule, et,
parvnt-il  exciter la piti, il n'en serait que plus pitoyable.

Fuller donne  ce propos un conseil que les jeunes maris oublient
souvent par trop d'ardeur, et que les vieux ngligent parce que,
d'ordinaire, plus on est vieux et plus on aime  geindre.

Dfauts cachs sont  moiti pardonns, dit-il. Tout le monde sait
que c'est double travail de raccommoder les choses  la maison et de
faire la langue des gens au dehors. Aussi un bon mari ne blme-t-il
jamais publiquement sa femme. Un reproche public est comme une
pnitence inflige devant tous ceux qui sont prsents; aprs quoi,
beaucoup cherchent moins  se rformer qu' se venger.

Cela n'empche pas le tableau que trace M. Gustave Toudouze, dans un
de ses romans[18], d'tre lamentablement exact.

  [18] _Le Train jaune._

Oh! s'crie-t-il, cette paix menteuse de certains mnages, qui
semblent les plus unis, les meilleurs des mnages, et qui, souvent, ne
sont que de petits enfers!

Dehors, sous les yeux du monde, tout parat calme, enviable; au
dedans, tout est remu, turbulent, tiraill par les mille secrtes
misres des tres incompatibles lis au mme anneau. La surface est
unie, miroitante, refltant la paix, la joie; le fond est boueux,
agit, travers de monstres invisibles; fond et surface d'tang, d'eau
dormante.

Qui devinera derrire ce masque les bouderies, les disputes, les
froids de glace succdant aux colres rouges, les allusions mesquines
et cruelles se renouvelant sans cesse, les froissements
d'amour-propre, les souffrances morales ou physiques, les purilits
mchantes, toute la guerre misrable et renaissante que se font deux
natures qui ne se comprennent pas et que chaque jour spare
davantage?

Et que servirait-il qu'on les devint? Ayons la pudeur de nos plaies
et ne faisons pas concurrence aux misrables qui talent le long des
chemins leurs moignons rouges et leurs ulcres purulents.

Mme pour les cas dsesprs dont le romancier parle, s'il y a encore
une chance de cure, c'est dans la discrtion qu'elle gt. Toute
maison divise contre elle-mme prira, dit l'criture. Combien plus
est-ce vrai pour les maisons dont les divisions sont proclames  la
face du monde!

Quand un mari et une femme sont avertis que leur msintelligence est
connue de ceux qu'ils frquentent, il semble que le monde entier se
mette entre eux pour empcher tout accommodement. Aucune faute n'est
plus irrmissible, aucune catastrophe plus irrparable que celle o
l'on est pouss par l'amour-propre ou le respect humain.

Le grand point, ici comme ailleurs, est d'aller droit devant soi,
faisant son devoir suivant les dictes de sa conscience, sans
s'inquiter des applaudissements ou des clabauderies des spectateurs.
La vie  deux demande, sans doute, plus de complaisance, d'indulgence,
de compromis et de sacrifices qu'aucune autre; mais n'exagrons rien
et, tout en tant attentifs et dvous, ne soyons ni timors, ni
tatillons. Le bonheur dans l'habitude doit tre mnag avec sagesse
si l'on veut assurer  l'amour sa dure, dit Michelet. Il dit aussi:
Servons ceux que nous aimons dans les choses importantes, mais ne
nous dpensons pas en _pices de quatre sous_.




CHAPITRE VI

CRAQUEMENTS ET RUINE


Engag dans ces sables mouvants, dont nous venons d'exposer
succinctement la nature et la changeante topographie, le navire
conjugal ne tarde pas  craquer de toutes parts, jusqu' ce qu'un coup
de vent ou la pousse des vagues en dtermine la dislocation finale.

C'est en mnage surtout que l'on doit mditer ce proverbe: _La
discorde des matelots submerge le vaisseau_[19].

  [19] Horace Raisson, _Code conjugal_.

Ici, les matelots ne sont que deux; s'ils ne manoeuvrent pas
ensemble, le navire ncessairement prit.

Quand on en a pris son parti avant le mariage, qu'on n'a vu, dans
l'union contracte, qu'une association de convenances ou d'intrts,
les consquences, quelles qu'elles soient, sont acceptables
puisqu'elles sont prvues; mais, si rien ne tourne au tragique, tout
est lamentablement nausabond et plat. C'est une situation plus  la
mode de son temps que de nos jours, que Chamfort dpeint en ces
quelques lignes: Un homme de qualit se marie sans aimer sa femme,
prend une fille d'opra qu'il quitte en disant: C'est comme ma
femme; prend une femme honnte pour varier, et quitte celle-ci en
disant: C'est comme une telle; ainsi de suite.

On dirait que ce gentilhomme ne s'est mari que pour tre plus libre.
Sinon, pourquoi se mariait-il?

La libert, d'ailleurs, en de semblables occurrences, est rciproque.
Sous leur commune raison sociale, le mari et la femme vivent chacun
de son ct, et le mariage ainsi compris n'a rien  faire avec le
problme de la vie  deux.

Mais cette philosophie parfaite, dont le bonhomme La Fontaine a donn
l'exemple et la formule, n'est ni  la porte ni au got de tout le
monde. Horace Raisson parle de ces esprits chatouilleux, de ces
caractres intraitables, qu'un rien effraie ou rebute, et il dclare
fort sensment que c'est  eux de savoir rester dans le clibat, ou
de se rsigner  faire ici-bas l'apprentissage du purgatoire.

Sans parler de ceux-l, qui ne sont pas plus propres  se marier qu'un
paralytique  faire un soldat, que de maris et de femmes empoisonnent
leur vie conjugale et la rendent impossible, faute de comprendre qu'on
ne reoit qu'autant qu'on donne, et que tout autre march est pure et
simple duperie.

Je ne comprends pas, dit La Bruyre, comment un mari qui s'abandonne
 son humeur et  sa complexion, qui ne cache aucun de ses dfauts, et
se montre au contraire par ses mauvais endroits, qui est avare, qui
est trop nglig dans son ajustement, brusque dans ses rponses,
incivil, froid et taciturne, peut esprer de dfendre le coeur d'une
jeune femme contre les entreprises de son galant qui emploie la parure
et la magnificence, la complaisance, les soins, l'empressement, les
dons, la flatterie.

Et, de fait, pourquoi la femme ne rendrait-elle pas  son poux

     Fves pour pois, et pain blanc pour fouace?

D'un autre ct, si la femme fait au mari la vie dure, quand mme elle
resterait physiquement vertueuse et plus inapprochable qu'un dragon,
le mari sera comparable aux asctes qui se plaisent au cilice et se
dlectent  la fustigation, s'il ne qute pas sur terrain prohib les
douceurs et la tendresse qu'on lui refuse en ses lgitimes domaines.

Lorsque les choses en sont arrives  ce point, il se produit
d'ordinaire une rdition du fameux dbat du chasseur et du lapin. Le
chasseur tue le lapin, mais c'est le lapin qui avait commenc. De
mme, c'est la premire victime qui presque toujours reoit les
reproches et porte la responsabilit de fautes qu'elle n'a partages
qu'aprs en avoir souffert. Dans cette lutte devant l'opinion, la
femme ne le cde en rien  l'homme en ardeur, en ruse, en astucieuse
audace, et si elle est le plus souvent accable, c'est que l'homme a
plus de moyens qu'elle d'agir sur le mcanisme social, aussi bien
vis--vis de la justice mondaine que vis--vis de la justice des
tribunaux.

Il serait pourtant du devoir de l'homme, prcisment parce qu'il est
le plus fort, de laisser  la femme l'avantage dans un combat dont
l'issue doit, aprs tout, les dlivrer l'un et l'autre. D'ailleurs,
s'il n'a pas toujours les premiers torts, il est bien rare qu'il n'en
ait pas d'quivalents  ceux de la femme, au moins, sans compter
celui--le plus grave--de n'avoir pas su--lui, le guide et le
soutien--user de son exprience et de son autorit pour, ds le dbut,
empcher les faux pas.

En somme, la question est de dtail et presque oiseuse. Avant d'en
venir l, la courtoisie a d tre si souvent et si outrageusement
viole de part et d'autre, qu'on ne peut gure s'attendre, au moment
dcisif,  ce qu'elle reprenne ses droits.

Nous n'insisterons pas et nous nous contenterons d'indiquer les trois
solutions entre lesquelles les poux, irrparablement dsunis de fait,
ont le choix: conserver les apparences de la vie commune, par respect
pour soi-mme, par intrt pour les enfants, afin de ne pas donner son
nom et sa personne en pture au scandale, et de maintenir du moins le
cadre de la famille pour les tres chers qui y ont reu le jour et les
premiers soins;

La sparation de corps, qui loigne les poux l'un de l'autre sans
dissoudre l'union, et laisse une porte ouverte au retour;

Le divorce, qui, tout en sauvegardant autant que faire se peut les
droits (je ne parle pas des sentiments, car lorsque la loi touche aux
sentiments, elle fait songer aux doigts d'un jardinier sur les ailes
d'un papillon) des enfants, rend a chacun des poux sa libert
premire, et leur permet ou de vivre dsormais seuls ou de recommencer
avec un autre, dans des conditions prsumes meilleures, leur
exprience de la vie  deux.

Nous ne discuterons pas la valeur respective de ces trois solutions.
Nous recherchons comment on peut le mieux et le plus heureusement
vivre  deux, et non le mode prfrable de mettre fin  cette vie et
de trancher l'unit sociale par moitis. Cependant, dans tous les cas
o ce serait possible, et il en est bien peu o ce ne le soit pas,
nous inclinerions dcidment vers la premire. Mieux vault deslier
que couper, lit-on dans les proverbes de G. Meurier. C'est le seul
moyen de maintenir aux yeux du monde la dignit de son existence, tout
en dnouant des liens trop durs  porter; c'est aussi le seul moyen,
nous le rptons, de conserver aux enfants un milieu familial que rien
ne peut remplacer, quelque restreint et refroidi qu'il soit; car de ce
que l'amour a cess, ou mme a fait place  l'aversion entre le mari
et la femme, il ne saurait s'ensuivre que, dans le dsastre, l'amour
du pre et de la mre pour les enfants ait galement pri. Enfin, l
o les apparences sont maintenues, la ralit peut toujours reprendre
corps et, de quelques ruines qu'ait t fait le bcher, on ne nous
persuadera pas que, semblable au phnix, l'amour ne puisse parfois
renatre de ses cendres.

C'est une chance qui vaut bien la peine qu'on la coure.




CHAPITRE VII

CE QUI LIE SOUTIENT


C'est avec une sensation de soulagement rel que nous nous trouvons au
bout de ce long et attristant chemin de croix, dont la premire
station est  la mairie, le jour du mariage, et la dernire au
tribunal, le jour du divorce. Ce chemin de croix, il nous fallait le
faire,  la suite des couples malheureux qui expient si chrement
tantt l'erreur initiale, tantt les imprudences ou les fautes
commises pendant le cours de la vie  deux. Le meilleur moyen de bien
faire voir la route, en un terrain non fray, c'est de marquer les
obstacles qui la coupent, les fondrires et prcipices qui la
bordent. La besogne est faite, nous n'y reviendrons plus.

Quiconque a lu des vers de mirliton connat cet lgant distique:

     Les liens du mariage,
     Sont un doux esclavage.

Des liens, un esclavage,--ft-il doux,--cela n'a rien de bien tentant.
C'est pourtant en ces termes qu'on parle communment du mariage, soit
en vers, soit en prose. Noeuds, chanes, fardeau, boulet, domination,
tyrannie, servitude, varient l'expression, mais ne touchent pas au
fond de la mtaphore. Sans doute elle n'a pas surgi sans raison dans
la langue des peuples, et les mauvais plaisants seuls n'auraient pas
suffi  la rpandre si universellement. Assurment elle a rpondu  un
fait rel. Elle y rpond encore, puisque le fait reste crit dans la
loi: la femme doit obissance au mari. Mais les moeurs sont plus
fortes que les lois, et, de jour en jour, les moeurs bannissent du
mariage la notion de domination d'un ct et de soumission de
l'autre, pour y substituer l'accord raisonn et affectueux de deux
volonts libres, dont les effets tendent  s'aider et  se complter
mutuellement.

Au seizime sicle, Shakespeare pouvait crire:

     Ton mari est ton seigneur; ta vie, ton gardien,
     ton chef, ton souverain; celui qui s'inquite de toi
     et de ton entretien; qui livre son corps
     au travail pnible, et sur mer et sur terre;
     veillant la nuit dans les orages, le jour au froid,
     pendant que tu es chaudement couche  la maison bien en sret;
     et il ne demande de toi d'autre tribut
     que de l'amour, un air aimable, et une vritable obissance,--
     paiement trop modique pour une dette si grande.
     Le mme devoir que le sujet doit au prince,
     la femme le doit  son mari;
     et, lorsqu'elle est volontaire, acaritre, maussade, aigre,
     et insoumise  son honnte volont,
     qu'est-elle autre chose qu'une impure et dclare rebelle,
     qu'une perverse tratresse, vis--vis de son seigneur aimant?
     J'ai honte que les femmes soient si simples
     que d'offrir la guerre l o elles devraient demander  genoux la
         paix,
     ou que de rechercher la rgle, la suprmatie et la domination,
     l o elles sont tenues de servir, d'aimer et d'obir.

Tirade qui fait songer, comme le remarquait nagure M. Auguste Vitu,
dans une de ses chroniques thtrales,  la clbre boutade que
Molire mettait, au sicle suivant, dans la bouche d'un de ses bons
bourgeois:

     Du ct de la barbe est la toute-puissance.
     Bien qu'on soit deux moitis de la socit,
     Ces deux moitis pourtant n'ont point d'galit...
     Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
     Montre d'obissance au chef qui le conduit,
     Le valet  son matre, un enfant  son pre,
     A son suprieur le moindre petit frre,
     N'approche point encor de la docilit,
     Et de l'obissance et de l'humilit,
     Et du profond respect o la femme doit tre
     Pour son mari, son chef, son seigneur et son matre!

Le pote laurat d'Angleterre, lord Tennyson, parlant, il y a quarante
ans, de la vie  deux, disait que la femme devait tre  l'homme
comme une musique parfaite adapte  de nobles paroles, et ajoutait
que c'est le rle de l'homme de commander, et celui de la femme
d'obir. Sur quoi Miss Wedgwood, dans un des journaux de la maison
Cassell et Cie, _Le Monde de la Femme_ (_The Woman's World_, juin
1888), fait cette remarque: Ce passage assigne sa date au pome.
Aujourd'hui, il y a encore des hommes qui commandent et des femmes qui
obissent; mais l'obissance a cess d'tre l'idal du mariage.

Il n'y a qu' s'en fliciter. Toute sujtion implique contrainte, et
toute contrainte d'un tre libre implique bassesse, plus encore pour
la personne qui l'impose que pour celle qui doit la supporter.

Il n'en est pas moins vrai que la vie  deux cre des devoirs
rciproques, diversifis par la diffrence des aptitudes et des
fonctions dans les deux moitis de l'unit conjugale, et que
l'application  ces devoirs est la condition essentielle du bonheur et
de la dure de l'union.

On a dit: L'homme fait son tat, la femme le reoit. C'est en effet
sur la conduite, les manires, le ton de son mari, qu'une jeune pouse
se rgle[20].

  [20] H. Raisson.

Ce sont donc les devoirs du mari qu'il importe de dterminer d'abord.
Ces devoirs, selon la juste observation de l'auteur du _Code
conjugal_, se trouvent crits en quelque sorte dans la comparaison de
sa constitution et de celle de sa femme. La force, la fermet, le
courage, la gravit en sont les principaux caractres. C'est donc 
lui  dfendre, dlibrer, prvoir. Il lui est toujours facile de
communiquer de la rsolution, de la fermet  sa compagne, d'tendre
ses vues, d'lever ses sentiments, et de la dlivrer de ces
hsitations, de ces craintes, auxquelles sa constitution plus faible
l'assujtit.

C'est ce que dit, en termes plus gnraux et plus potiques, W.
Secker:

La femme est le trsor du mari, et le mari doit tre l'armure de la
femme. Dans les tnbres, il doit tre le soleil qui la dirige; dans
le danger, le bouclier qui la protge.

A peu prs sur le mme ton, l'Anglais Dodsley nous dit: Elle est la
matresse de la maison; traite-la donc avec gards, pour que tes
serviteurs puissent lui obir.

Ne te montre pas, sans motif, contraire  ses gots; puisqu'elle
partage tes peines, fais-la participer  tes plaisirs.

Reprends ses fautes avec mnagement; n'exige pas avec rigueur qu'elle
te soit soumise.

Dpose tes secrets dans son sein; ses avis partent du coeur, elle ne
te trompera pas; sois-lui fidlement attach, car elle est la mre de
tes enfants.

Si les maladies et les souffrances viennent l'assaillir, que ta
tendresse soulage son affliction; un regard de sensibilit ou d'amour
adoucira sa douleur, ou modrera sa peine, et lui sera d'un plus grand
secours que tous les mdecins.

Considre la faiblesse de son tre; la dlicatesse de ses formes;
n'use pas de svrit avec elle, souviens-toi de tes imperfections.

Hippothadie dit  Panurge, dans le grand livre de Franois Rabelais:
Vous, de vostre cost, l'entretiendrez en amiti conjugale,
continuerez en preud'hommie, luy monstrerez bon exemple, vivrez
pudiquement, chastement, vertueusement en vostre mariage, comme voulez
qu'elle de son cost vive.

Tous ceux qui ont envisag la question au point de vue pratique,
srieusement et sincrement, parlent de mme. Vivez avec votre femme
dans la plus grande union, dit un magistrat  son fils, au lendemain
de la Rvolution; ayez pour elle tous les gards, tous les soins qui
tablissent la confiance et font natre l'intimit. Ne la gnez en
rien dans ses gots; n'usez de l'autorit de mari pour la refuser que
dans les cas o elle aurait des volonts dont les consquences
seraient dangereuses; et mme alors, n'employez jamais que l'empire de
la raison, auquel elle finira ncessairement par cder.

Un peu auparavant, l'auteur du livre _Les_ _Moeurs_ s'exprimait
ainsi: Qu'un mari qui veut tre aim travaille  s'en rendre digne;
qu'aprs vingt ans il se montre aussi attentif  ne point offenser,
qu'au temps o il rechercha sa compagne. On gagne plus  conserver un
coeur qu' le conqurir. L'amour, l'honneur, les soins complaisants
perptuent les douceurs de l'hymen. Qu'il se souvienne donc que si,
dans l'accord des deux sons, c'est toujours la basse qui domine, de
mme, dans un mnage rgl et uni, l'ordre et l'harmonie sont surtout
l'effet des mesures sages du mari.

Et tout cela se rsume en cette grave et vridique parole de William
Cobbett: Jamais un mauvais mari n'a t un homme heureux.

Est-ce  dire que tous les bons maris sont heureux? Hlas! les dfauts
se rencontrent des deux parts, et rien ne vient d'un des poux qui
n'ait son action, agrable ou douloureuse, sur l'autre.

Dans les citations qui prcdent, il a t, et  juste titre, souvent
question des gards, des attentions, de la politesse, que le mari
doit  sa compagne, et sans lesquels la vie commune s'enlise peu  peu
dans les vases sans fond de l'indiffrence et de la grossiret. Le
_Code Conjugal_ fait une distinction ingnieuse et ncessaire entre
les gards dont nul galant homme ne se dpart vis--vis de toute
personne du sexe, et cette politesse du coeur que seule la tendresse
peut dicter. Il faut se garder, dit-il, de confondre les gards et
les politesses; ce sont choses fort dissemblables, et plus d'un mari,
pour n'avoir pas su tablir cette subtile distinction, a vu la paix
dserter son mnage.

Un mari confie  sa femme ses peines, ses inquitudes; il la consulte
sur ses intrts, et ne s'embarque pas dans une opration difficile
avant d'avoir pris son avis: voil des gards!

Attentif, prvenant, un autre est constamment aux ordres de sa femme;
il l'accompagne au bal, au spectacle, ne va pas dans le monde sans
elle, rentre toujours avec un visage aimable, risque mme parfois un
galant compliment: voil de la politesse!

M. de Labouisse, le plus ferme champion du conjugalisme, a d dire
quelque part, en parodiant un mot clbre: On doit des gards 
toutes les femmes, on ne doit des politesses qu' la sienne.

Il y a toutefois une exception  cette rgle gnrale.

Dans les mariages d'argent, qu'on appelle plus dcemment mariages de
convenance, les gards sont seuls rigoureusement ds.

Ceci, c'est la part du mari. Mais tout reste incomplet, dans le
mnage, s'il n'y a qu'un seul des poux en jeu. C'est ce que rappelle,
avec une remarquable nettet, cette page du journal d'Addison, _The
Spectator_:

Un homme a assez  faire de vaincre ses voeux et dsirs
draisonnables; mais c'est en vain qu'il y arrive, s'il a ceux d'une
autre  satisfaire. Qu'il mette son orgueil dans sa femme et sa
famille: qu'il leur donne toutes les commodits de la vie, comme s'il
en tirait vanit; mais que ce soit cet orgueil innocent, et non leurs
extravagants dsirs, qu'il consulte en cela... Nous rions, et nous ne
pesons pas cette soumission  la femme avec la gravit qu'une chose de
cette importance mrite... Une fois que vous lui avez cd, vous
n'tes plus son gardien et son protecteur, comme la nature vous y
destinait; mais en vous faisant le complaisant de ses faiblesses, vous
vous tes rendu incapable d'viter les malheurs o elles vous
conduiront l'un et l'autre, et vous verrez l'heure o elle vous
reprochera elle-mme votre complaisance  son gard. C'est, il est
vrai, la plus difficile conqute que nous puissions arriver  faire
sur nous-mmes, que de rsister au chagrin de ce qui nous charme. Mais
que le coeur souffre, que l'angoisse soit aussi poignante et
douloureuse que possible, c'est chose qu'il vous faut endurer et
traverser, si vous voulez vivre en _gentleman_, ou vous rendre
tmoignage  vous-mme que vous tes un homme de probit. Le vieux
raisonnement: Vous ne m'aimez pas, si vous me refusez ceci, dont on
s'est d'abord servi pour obtenir une bagatelle, amnera, par son
succs coutumier, le malheureux homme qui y cde  abandonner jusqu'
la cause de la patrie et de l'honneur.

Un crivain, qui donne  un journal du matin des chroniques mondaines
justement remarques pour la connaissance des personnes et
l'exprience des choses dont il y fait preuve, consacrait un article,
 propos des noces d'argent du prince et de la princesse de Galles, 
rechercher la part qui revient  la femme dans le bonheur du
mnage[21]. On ne trouvera pas mauvais que je rappelle ces pages, o
le ton alerte ne nuit pas aux vues justes.

  [21] Santillane, dans le _Gil Blas_ du 10 mars 1888.

L'art d'tre heureux en mnage est beaucoup plus simple qu'un vain
peuple ne pense et que la majorit des moralistes ne le prtend. Il
consiste dans une indulgence perptuelle de la femme envers l'homme et
dans la courtoisie invincible de celui-ci envers celle-l. Pour que le
foyer conjugal soit aim, il faut que la fille d've qui le prside
le fasse aimable, et c'est seulement au prix de concessions
incessantes qu'elle atteindra ce but. Le mari est un grand enfant, un
grand enfant terrible, si vous voulez, avec les caprices duquel
l'pouse doit compter, de manire  bnficier du total de l'addition.
Vouloir heurter de front ses caprices, s'lever de haut contre ses
fantaisies, s'riger en censeur implacable, se dresser en justicier
infaillible, est une folie, et j'ajouterai, une mystification, de la
part de l'pouse, et qui peut lui coter le bonheur de sa vie. La
femme, au foyer conjugal, doit tre un camarade facile, agrable et de
bonne composition, et non point un pion en jupon, pionnant de
pionnerie.

L'homme n'est pas parfait, chacun sait a, et c'est  composer avec
ses imperfections que doit s'appliquer la femme. Ce n'est point la
faute du mari, comme le prtend la comdie, qui rend la plupart du
temps les mnages malheureux, c'est la faute de l'pouse, c'est sa
fausse interprtation des situations, son inintelligence de l'art des
nuances, sa maladresse dans la conduite de ses propres intrts.
Ainsi, neuf fois sur dix, les dissensions intestines dans les mnages
parisiens, ayant d'autre part toutes les conditions de fortune, d'ge,
d'ducation pour tre heureux, viennent du got trop vif montr par le
mari pour la vie au dehors, la libre allure de l'existence, le grand
air  respirer  pleins poumons sans contrle. La femme s'effraie de
cette cole buissonnire qu'elle s'imagine entache de tous les
attentats contre le respect conjugal; elle jette feu et flamme, crie 
la trahison, agite les foudres vengeresses, multiplie les scnes sur
les scnes, et finalement fait de son foyer un enfer,--ce qui est une
trange faon d'y ramener l'poux mancip. Ah! l'inhabile et la
malavise!... Comme elle ferait oeuvre plus fconde pour son bonheur
en n'ayant point l'air de s'apercevoir des envoles de son poux, en
ne leur faisant point l'honneur de leur attacher plus d'importance
qu'elles ne comportent, en ne leur prtant point  son gard une
signification offensante qu'elles ne sauraient avoir! Il plat 
monsieur de s'garer sur les plates-bandes, c'est affaire  ses pas;
il lui convient de temps  autre de secouer la bride conjugale et de
jouer  la vie de garon, qu'il satisfasse son humeur; ayant bon
souper, bon gte et le reste  domicile, il veut manger  la table
d'hte, courir les champs et coucher  la belle toile, qu'il s'en
passe la fantaisie! C'est l'histoire du pigeon de la fable. Vous
verrez, si vous lui laissez la route ouverte, comme il se lassera vite
de sa libert; comme, maudissant sa curiosit, tirant l'aile et
tranant le pied, il saura reprendre de lui-mme le chemin du foyer et
de combien de plaisirs il paiera votre peine!...

La femme ne se doute pas assez de la somme de bonheur qu'elle se met
sur la planche en ne faisant pas de son intrieur une prison svre,
en n'invoquant pas  tout propos les rglements du mariage. Moins elle
levera de barrires devant sa porte, moins son mari cherchera 
s'chapper. C'est par l'atmosphre qu'ils respirent dans leur
intrieur que les hommes y sont retenus, ce n'est point par les
articles du Code ou les revendications de la morale proclames  hauts
cris. Plus une femme est irrprochable, plus elle est respectueuse de
toutes les charges du foyer, plus elle peut se montrer facile,
conciliante, indulgente; car, sre de la considration invincible de
son mari, elle sait bien qu'une heure sonnera o il lui reviendra, 
tout jamais, cette fois, comme  la seule et vritable amie,  la
compagne au coeur prouv, au dvouement infaillible. L'indulgence de
la femme dans la premire priode du mariage, c'est sa flicit
assure pour la dernire, l'affection de son mari se grandissant alors
du repentir de ses torts  son gard et de toute la reconnaissance
qu'il lui doit. En faisant acte de conciliation et d'abngation, elle
a jou  qui perd gagne et sauve sa mise de bonheur.

Et ce rle lui est facile, car les enfants sont l pour l'accaparer
tout entire, la distraire, lui rendre les heures rapides. Le mari
s'chappe du foyer un peu plus qu'il ne faudrait, qu'importe! Les
enfants y restent, eux, pour le remplacer, pour l'y rappeler, pour y
plaider sa cause, pour lui garder intact le coeur mme qu'il prouve.
Ah! les enfants dans le mnage, quelle aide et quelle force, et comme
le devoir lui devient facile, la rsignation aimable, ds qu'on les
regarde!...

Dans la premire phase du mariage, la mre absorbe l'pouse et il
n'est point de femme, si dvoue qu'elle soit  son mari, qui ne soit
prte  le sacrifier  ses enfants. C'est mme ce souci si intense, si
exclusif de l'enfant, au dtriment du mari, qui amne le
refroidissement des rapports dans tant de mnages et pousse au dehors
du logis le chef de la communaut. Il voudrait associer sa compagne 
ses distractions, jouir de sa compagnie, triompher de sa beaut dans
les endroits publics, dans les salons,  toutes les manifestations de
la vie parisienne. Rve impossible! Madame a ses enfants qui la
retiennent au gte, qui l'intressent avant tout, qui lui prennent
tous ses instants comme toutes ses proccupations. Il faut qu'elle
aille aux cours, au collge, au catchisme, que sais-je? Elle n'a pas
le loisir de s'amuser, elle! Que Monsieur ne se prive pas pour cela,
d'ailleurs, des plaisirs auxquels il aspire; elle en serait dsole; 
chacun son rle! Elle s'en tient au sien et le sien,  ses yeux, est
celui de la mre.

Monsieur profite de la permission, prend la clef des champs et se
fait une douce habitude de vivre autant qu'il peut en dehors de la
maison. Doit-on lui en faire un crime? Il se sacrifie, lui aussi,  sa
faon, aux enfants.

Il faut bien le reconnatre, dans la classe des honntes femmes, des
pouses impeccables, on ne s'efforce gure, la plupart du temps, de
retenir le mari dans les liens conjugaux en les rendant aimables et
attrayants. Je viens de vous signaler la place absorbante tenue par
l'enfant dans l'existence des femmes, mais, en dehors de l'enfant,
combien peu se donnent la peine de payer de leur personne en faveur
du mari. Voyez l'indiffrence montre par la majorit des femmes sur
leur propre compte, ds qu'elles n'ont que leur mnage pour thtre de
leurs exploits. Ds qu'elles ont mis le pied sur le seuil de leur
porte, il semble qu'elles oublient les premiers lments de cet art de
plaire qu'elles pratiquaient si joliment dans le salon voisin,
quelques minutes auparavant. Au lieu de cet air enjou qui faisait
tourner toutes les ttes, de ces rpliques vives et fines qui
faisaient ouvrir toutes les oreilles, un visage terne, une attitude
morne, une conversation paresseuse.

Du ct de la toilette, mme jeu:  la robe chatoyante et charmeuse
qui tranait tous les dsirs dans ses sillons soyeux, succde le
nglig, et quel nglig souvent! Les bandeaux sont dfaits, les
pantoufles banales remplacent les souliers provocants, le molleton du
_Bonheur des dames_ couvre les paules qui s'accommodaient si bien de
la robe de la bonne faiseuse; c'est un enterrement complet de grce et
de sduction.

Tout cela est bien assez bon pour la maison! pense notre fille
d've. La fausse ide! et la preuve, c'est la promptitude avec
laquelle le fils d'Adam, son mari, lui annonce qu'il a affaire  la
Bourse, au cercle, ou ailleurs. Les femmes doivent  leurs maris, a
dit je ne sais plus qui, leurs qualits, leurs travers et surtout leur
coquetterie! Cela est bien vrai. Il faut de l'attrayant dans le
mnage, ou gare!...

L'homme n'a pas plus le droit que sa compagne de se ngliger,
moralement ou physiquement dans son intrieur. Autrement, il crerait
les mmes inconvnients et s'exposerait aux mmes dangers.

Ce sujet, que je ne veux qu'effleurer, me remet en mmoire une
amusante pigramme emprunte  la correspondance indite de madame
Roland.

     En grasseyant, la divine Chlo
     Disait un jour: Qu'importe un oeil, un nez!
     Est-ce le corps? C'est l'me que l'on aime.
     L'tui n'est rien. Voici dans l'instant mme
     Que de l'arme arrive son amant;
     Taffetas noir, tendu sur la face,
     Y couvre un nez qui fut jadis charmant,
     Ou bien plutt n'en couvre que la place.
     Il voit Chlo, veut voler dans ses bras.
     Chlo recule et sent mourir sa flamme.
     Mon Dieu! dit-elle, est-il possible, hlas!
     Qu'un nez de moins change si fort une me?

C'est l de la morale facile, dira-t-on. Et qu'importe, si c'est de la
morale pratique! La vie est assez hrisse de difficults naturelles
sans qu'on la traverse encore, pour le plaisir, de banquettes
irlandaises et de serpentines artificielles. Je ne vois gure qu'une
chose sur laquelle le journaliste passe trop lgrement: c'est
lorsqu'il parle des relations du mari et de ses enfants. Il semble que
les enfants n'appartiennent qu' la mre, que le pre n'ait  leur
donner ni sympathies ni soins. Cela arrive souvent, le plus souvent
mme, malgr bien des exemples du contraire, dans le monde pour lequel
le chroniqueur crit. Mais comme c'est tant pis pour les pres, dans
ce monde-l! Ailleurs, partout o le mari relaie, en ce qu'il peut, sa
compagne dans les soins  donner aux petits, partout o il prend, si
je puis dire, une part de la maternit,--et rien ne touche plus
dlicieusement la mre,--l'enfant, bien loin d'tre une cause
d'loignement ou de refroidissement entre les poux, est entre eux la
plus douce et la plus irrsistible des attractions.

Ce n'est pas  des mnages semblables que s'appliquent les remarques,
les objurgations d'une femme chez laquelle les entranements
politiques n'ont pu ni alourdir l'esprit, ni refroidir le coeur. La
femme est mre, elle est nourrice; le mari se plaint d'tre rveill,
dit madame Svrine; on fait chambre  part. Adieu l'amour! Monsieur
ira  ses affaires, bientt  ses plaisirs; Madame ne dmarre plus du
logis; l'un court et l'autre couve!

Eh bien! non! ce n'est pas le rle de la femme, cela, et je ne
saurais trop le rpter. Certes, il faut aimer ses enfants, et les
protger et les dfendre, ces chres petites cratures qui sont la
chair de notre chair et le fruit de notre amour.

Mais il faut aimer par-dessus tout--coutez bien ceci, mes jeunes
contemporaines,--il faut aimer par dessus-tout son homme, comme
disent les femmes du peuple qui ont le sens juste en ces sortes de
choses, car la vie leur est bien plus dure et bien plus enseignante
qu' nous.

Et, par aimer, je n'entends pas seulement la fivre des amoureuses,
mais la bonne tendresse qui rconforte, remet le coeur en place et le
cerveau  point. La maman! je ne m'en ddis pas...

Jeunes ou vieilles, allez, soyons des mamans dans la vie,--la maman
des enfants, la maman de notre mari, la maman de nos amis, la maman
des pauvres, de tout ce qui souffre et de tout ce qui se plaint. Nous
trouverons des railleurs, soit; mais la petite bte que nous avons l,
dans notre corset,  gauche, aura bon chaud et sera contente.

Oh! l'indulgence, la patience, le pardon de la femme, jamais on n'en
vantera assez la prcieuse et rconfortante vertu. En soignant
tendrement mes faiblesses, dclare, au grand honneur de sa femme, un
auteur cossais[22], elle m'a guri des plus nuisibles. Elle est
devenue prudente par affection; et bien qu'elle soit d'une nature trs
gnreuse, elle a appris l'conomie dans son amour pour moi. Elle m'a
doucement arrach  mes dissipations; elle a donn des tuteurs  un
caractre faible et irrsolu; elle a pouss mon indolence  tous les
efforts qui m'ont t utiles ou honorables; et elle s'est toujours
trouve l pour gourmander mon insouciance ou mon imprvoyance. C'est
 elle que je dois ce que je suis,  elle que je dois ce que je
serai.

  [22] Macintosh.

Un prlat catholique[23], tout en se plaant  un point de vue plus
gnral et plus lev, tenait dans la chaire un langage identique. Un
homme, s'criait-il, peut avoir de grands dfauts, de grands vices; il
peut avoir ses heures d'irritation, o il traitera sa compagne avec
des termes aussi durs qu'injustes: n'importe, si la femme est ce
qu'elle doit tre, il la respectera malgr lui, il aura en elle toute
sa confiance; et malgr les paroles violentes auxquelles souvent la
passion fait semblant de croire quand elle les profre, le coeur
restera fidle, le coeur s'inclinera devant la vertu, le coeur aura
confiance; car c'est un autre privilge de la vrit, qu'il n'est pas
permis  l'homme de mpriser longtemps et srieusement une vertu que
rien n'branle et qui persiste au milieu des plus dures preuves.

  [23] Landriot.

Tel est le mariage: L'cole la plus sre de l'ordre, de la bont, de
l'humanit, qui sont des qualits bien autrement ncessaires que
l'instruction et le talent.

C'est Mirabeau qui l'a dit, et il serait difficile de le rcuser comme
partial.

L'auteur de _La Sagesse_, le vieux Charron, a crit  ce sujet
quelques lignes o se sent une motion contenue, assez rare dans son
oeuvre. Mariage, dit-il, est un sage march, un lien et une cousture
sainte et inviolable, une convention honorable; s'il est bien faonn
et bien pris, il n'y a rien de plus beau au monde, c'est une douce
socit de vie: pleine de constance, de fiance, et d'un nombre infini
d'utiles et solides offices, et obligations mutuelles.

J'emprunte encore cette page au _Spectator_ d'Addison:

Le mariage est une institution faite pour tre la scne incessante
d'autant de bonheur que notre tre en est capable. Deux personnes qui
se sont choisies entre toutes, dans le dessein d'tre l'une  l'autre
un encouragement et une joie, se sont, par cet acte mme, engages 
tre de bonne humeur, affables, discrtes, indulgentes, patientes,
gaies, en face des fragilits et imperfections de l'une ou de l'autre
d'entre elles, et cela jusqu' la fin de leur vie... Lorsque cette
union est ainsi garde, les circonstances les plus indiffrentes font
prouver du plaisir. Leur condition est une source incessante de
joies. L'homme mari peut dire: Si le monde entier me rejette, il y a
un tre que j'aime absolument, qui me recevra avec joie et transport,
et qui se croira oblige de redoubler de tendresse et de caresses pour
moi,  cause de la tristesse dans laquelle elle me voit plong. Je
n'ai pas besoin de dissimuler les chagrins de mon coeur pour lui tre
agrable; ces chagrins mmes ravivent son affection.

Cette passion qu'on a l'un pour l'autre, lorsqu'elle est une fois
bien fixe, entre dans la constitution mme de l'tre, et y coule
aussi aisment et silencieusement que le sang dans les veines...

Douce manire de traverser la vie, appuys l'un sur l'autre, bravant
les mmes dangers, savourant les mmes joies, se relevant aux faux pas
et se retenant aux heurts sans jamais tomber tout  fait, car le
devoir, l'estime et l'affection les entourent d'indissolubles
attaches, et ce qui lie soutient!




CHAPITRE VIII

AIMER ET CROIRE


Il n'est pas difficile, aprs ce qui a t dit dj, de dgager, comme
conclusion, cette vritable formule de la vie  deux: Aimer et croire.
Ne craignons pas, cependant, d'y insister: c'est le point essentiel
entre tous.

Le roi Alphonse de Portugal prtendait que, pour vivre en paix dans le
mariage, il faut que l'homme soit sourd, et la femme aveugle.--Le roi
Alphonse de Portugal parlait en cynique qui plaisante. Certes l'homme
doit tre sourd aux calomnies, aux mdisances, aux insinuations
perfides auxquelles la meilleure des femmes peut tre en butte et, de
mme, la femme doit tre aveugle, en ce sens qu'elle ne doit pas
pier les pas et dmarches du mari, l'espionnage tant chose vile, et
qu'elle doit s'en remettre aveuglment  lui du soin des intrts
communs au dehors. Ce n'tait point ce qu'entendait le roi Alphonse de
Portugal, ou je me trompe fort; et c'est en quoi lui-mme se trompait.
L'homme, au contraire, n'ouvrira jamais assez l'oreille pour couter
les paroles de tendresse et d'abandon de la femme qui l'aime; et
jamais la femme n'aura assez d'yeux pour regarder les attentions, les
efforts et les travaux d'un mari qui la veut heureuse.

Croit-on qu'il tait aveugle ou sourd le couple qu'Addison nous peint
dans ce tableau d'une si dlicieuse puret de touche et d'une si
parfaite exactitude de trait:

Ltitia est jolie, modeste, tendre, et a assez de jugement; elle a
pous Eraste, qui est dou d'un got gnral pour la plupart des
choses de l'intelligence et de l'art. Partout o Ltitia va en visite,
elle a le plaisir d'entendre rpter qu'Eraste a bien dit ou bien
fait telle ou telle chose. Depuis son mariage, Eraste est plus lgant
dans son costume que jamais, et, dans le monde, il est aussi
complaisant pour Ltitia que pour toute autre dame. Je l'ai vu lui
donner son ventail, qui tait tomb, avec toute la galanterie d'un
amoureux. Lorsqu'ils prennent l'air ensemble, Eraste cultive toujours
son esprit, et, avec un tour d'imagination qui lui est particulier,
lui donne des aperus de choses dont elle n'avait aucune notion
auparavant. Ltitia est ravie de voir un monde nouveau ouvert ainsi
devant elle, et s'attache d'autant plus  l'homme qui lui donne un
enseignement si agrable. Eraste a encore pouss plus loin; non
seulement il la fait chaque jour plus aimante pour lui, mais il la
fait infiniment plus satisfaite d'elle-mme. Eraste trouve, dans tout
ce qu'elle dit ou observe, une justesse ou une beaut dont Ltitia
elle-mme ne se doutait pas, et, avec son aide, elle a dcouvert chez
elle cent bonnes qualits et perfections auxquelles elle n'avait
jamais auparavant song. Eraste, avec la complaisance la plus fertile
du monde,  l'aide d'insinuations lointaines, trouve le moyen de lui
faire dire ou proposer presque tout ce qu'il dsire, et il accueille
la chose comme une dcouverte venant d'elle, et il lui en donne tout
le crdit.

Eraste a beaucoup de got pour la peinture. L'autre jour il emmena
Ltitia voir une collection de tableaux.--Je vais quelquefois faire
visite  cet heureux couple. Comme nous nous promenions, la semaine
dernire, dans la longue galerie, avant le dner: J'ai mis de
l'argent dans des peintures dernirement, dit Eraste. J'ai achet
cette Vnus et cet Adonis purement sur l'avis de Ltitia. Cela me
cote soixante guines, et ce matin on m'en a offert cent. Je me
tournai vers Ltitia, et vis ses joues briller de plaisir, pendant
qu'elle lanait  Eraste un regard, le plus tendre et le plus aimant
que j'aie jamais surpris.

Le contraste ne se fait pas attendre; en voici qui auraient besoin
d'tre aveugles et sourds:

Flavilla a pous Tom Tawdry. Elle a t sduite par son habit
galonn et la riche dragonne de son pe. Mais elle a la mortification
de voir Tom mpris par toutes les personnes honorables de son sexe.
Tom n'a rien  faire aprs dner, qu' dcider s'il se taillera les
ongles dehors ou chez lui. Depuis qu'il est mari, il n'a rien dit 
Flavilla que celle-ci n'ait pu entendre dire aussi bien par sa femme
de chambre. Nanmoins il prend grand soin de maintenir l'autorit
arrogante et maussade d'un mari. Si Flavilla se permet d'affirmer quoi
que ce soit, Tom immdiatement la contredit, avec un juron en guise de
prface, et un: Ma chre, je dois vous dire que vous dbitez
d'abominables sottises. Flavilla avait le coeur aussi bien dispos
pour toutes les tendresses de l'amour que Ltitia; mais comme l'amour
ne survit pas longtemps  l'estime, il est difficile de dcider
actuellement si c'est la haine ou le mpris qui l'emporte dans
l'esprit de la malheureuse Flavilla pour celui avec lequel elle est
oblige de mener jusqu'au bout la vie.

C'est toujours l qu'il en faut revenir,  l'amour,  l'estime,  la
confiance rciproque. Quand on fait tout pour mriter ces sentiments
de son compagnon, ce n'est pas encore assez: il faut tout faire pour
les lui accorder. Et il est, trs malheureusement, des natures pour
qui le second effort est incomparablement plus difficile que le
premier.

Vous, femmes et mres, s'crie Lon Tolsto, vous savez le bonheur de
l'amour pour l'poux, ce bonheur qui n'a point de fin, qui ne se brise
point comme tous les autres, mais qui est l'aurore d'un bonheur
nouveau, l'amour pour l'enfant.

Et, comme c'est une dualit qui est l'unit dans la famille, ce
bonheur, que l'poux donne, n'est pas moins vivement got par lui. Se
sentir aim de celle qu'on aime, il n'est point de flicit comparable
dans la vie, point de joie aussi pleine et dlicieuse dont soit
capable notre coeur.

Une prcieuse prdisposition  cet amour qui parfume et dore tout,
c'est la bont. L'homme bon, crivait M. Guizot, trouve presque
toujours que sa femme a raison; il n'est pas enchant quand il peut
lui prouver qu'elle a tort; il ne craint pas qu'on ait plus d'esprit
que lui, il a dans son coeur un trsor dont il fait jouir tous ceux
qui l'entourent, sans que le fond s'puise jamais.

De mme la douceur qui, quand elle est sincre, n'est que la plus
aimable forme de la bont, est l'arme la plus puissante des femmes,
et celles que le bonheur n'a pas favorises en peuvent surtout, dans
une union mal assortie, faire chaque jour l'exprience. Quoi qu'il en
cote, il faut supporter avec bont, avec patience du moins, les
dfauts ou les torts d'un mari, lui cder sans rpugnance, dfrer 
ses volonts. Jamais de tels sacrifices ne sont entirement perdus par
celle qui les fait. Si un mari est raisonnable et bon, il aime  l'en
ddommager; s'il ne l'est pas, la douceur est encore le moyen le plus
efficace pour le ramener  son devoir; elle triomphe tt ou tard[24].

  [24] Horace Raisson: _Code conjugal_.

Sir John Lubbock n'a pas d'autres conseils  donner  l'un comme 
l'autre des poux. Combien cette charit, qui supporte tout, croit
tout, espre tout, endure tout, serait efficace, dit-il, pour adoucir
et dissiper les chagrins de la vie et ajouter au bonheur du foyer
domestique! Le foyer domestique assurment peut tre un hvre de repos
contre les orages et les prils du monde. Mais pour le rendre tel, il
ne faut pas se contenter de le parer de bonnes intentions, il faut le
faire brillant et joyeux.

Si notre vie est une vie de peine et de souffrance, si le monde
extrieur est froid et lugubre, quel plaisir de revenir 
l'ensoleillement d'heureux visages et  la chaleur de coeurs que nous
aimons!

La puissance de l'amour,--je dis de l'amour familial, calme, repos,
constant et quotidien, non point de ces grands coups de passion qui
emportent comme un vent de tempte et laissent retomber  plat,--n'est
ici nullement exagre. Elle va bien plus loin et n'a d'autre terme
que l'hrosme. C'est cet hrosme que M. Georges Duruy a voulu
caractriser, lorsqu'il dit dans l'avant-propos d'une de ses rcentes
nouvelles, _Victoire d'me_: L'amour chez une femme plus ge que son
mari ou que son amant, chez une femme qui aime avec ses sens, tout
autant qu'avec son coeur, peut arriver  se spiritualiser,  se
_sublimer_,  prendre quelque chose de si _maternel_, qu'il n'y a plus
place en lui pour rien de ce qui est seulement suggestion de la chair.
C'est le dernier terme de l'amour, le plus haut.

Et en effet, si les termes de dsintressement et d'abngation
laissent encore, quand on les creuse jusqu'au fond, toucher le tuf de
l'amour de soi, on peut dire qu'une personne, homme ou femme, n'en
aime entirement une autre que lorsqu'elle rapporte  soi toutes les
joies et tout le bonheur de celle qu'elle aime, et qu'elle n'y
rapporte que cela. Ne compter pour rien ses propres peines et ses
propres douleurs, ne sentir qu' travers un autre, mettre toute sa vie
dans la vie de l'tre aim, voil l'amour dans sa plnitude et sa
perfection. Bien peu, il est vrai, en sont possds  ce point; mais
tout le monde peut le concevoir et y aspirer.

     Le seul bien qui nous intresse,
     Crois-m'en, car je l'ai mdit,
     C'est le trsor de la tendresse
     Plus humain que la vrit,

a dit un pote philosophe[25].

  [25] Sully-Prudhomme, _Le Bonheur_.

Ce trsor de la tendresse, nous le portons tous en nous. Mais, hlas!
comme un vin gnreux s'aigrit dans un vaisseau impur, ce trsor se
tourne trop souvent en flau et en maldiction.

Qui sait aimer n'a jamais fait souffrir, dclare un proverbe,
rigoureusement vrai. Mais que de gens aiment sans savoir aimer, et
font de leur amour un instrument  deux tranchants avec lequel ils se
dchirent eux-mmes en torturant ceux qu'ils aiment! Nous ne
reviendrons pas sur ce triste sujet; il suffit de s'y tre arrt
pendant un chapitre[26]. Mais il tait indispensable de le rappeler
ici: la jalousie, le soupon, le reproche sont les sources les plus
fcondes de dsunion; l'indulgence aimable, la confiance sans bornes,
rendent seuls durables les vrais attachements: l'on n'est pas tent de
courir aprs le bonheur, lorsque, sans efforts, on est assur de le
trouver chez soi[27].

  [26] Chap. IV, _Miel et Fiel_.

  [27] Horace Raisson.

Les mdecins ne sont pas moins explicites et affirmatifs sur ce point
que les moralistes.

La confiance, crit le Dr Debray, est la pierre fondamentale sur
laquelle repose l'difice du mariage. Si cette pierre manque,
l'difice s'croule et, avec lui, la tranquillit, le bonheur.

Un pote a dit:

     Aimer, c'est la moiti de vivre.

Il le prenait, si je ne me trompe, au sens mystique et religieux. Pour
nous, aimer et croire, c'est tout un. La jalousie, qui vit de
soupons et prend ses imaginations dtestables pour la ralit, est
une dformation de l'amour, et le pire ennemi du bonheur dans la vie 
deux. Les retours, les lans, les repentirs, les larmes de regret, les
embrassements passionns, qui coupent d'ordinaire les accs de cette
maladie noire, procurent peut-tre de fortes et inattendues
jouissances, mais ces emportements de l'esprit ou des sens ne sont pas
plus l'amour que l'intoxication de l'alcool n'est une alimentation.
D'ailleurs, les plaies se cicatrisent mal sous ces caresses, car,  la
premire fantaisie, les mains qui les ont faites et qui cherchaient 
les fermer, s'acharneront, avec je ne sais quelle cre et douloureuse
volupt,  les rouvrir et  les multiplier.

Combien plus heureux ce mnage o le coeur des poux est attir par
une confiance rciproque, o la fusion des mes existe, o elles se
penchent naturellement l'une vers l'autre, comme deux vases dont le
premier renferme une liqueur qui est ncessaire au second. Le mari,
dans cette vie de confiance mutuelle, verse dans l'me de la femme
l'intelligence, la lumire, la vigueur et le conseil; la femme, de son
ct, ombrage la tte de son poux avec une couronne de fleurs
gracieuses; elle lui donne, comme un arbre fcond, la fracheur et les
fruits de l'me aimante; elle le ddommage des peines de la vie, elle
essuie ses larmes, elle glisse dans ses veines une huile de joie et de
bonheur[28].

  [28] Landriot: _La Femme forte_.

Et que l'on ne croie pas que cette source bnie se tarit avec l'ge.
Ecoutez plutt encore le mme auteur, s'adressant  la femme marie
depuis longtemps:

On dit que le vin est le lait des vieillards: cette parole est encore
plus vraie du vin de l'affection. Vous devez avoir dans votre coeur
quelques gouttes de ce vieux vin; vous devez en avoir en abondance
pour peu que vous ayez conserv celui de la jeunesse et de l'ge mr.
Donnez-en tous les jours une coupe remplie jusqu'au bord  votre
mari, qui dj succombe et dont le front porte les traces de la fin de
son automne et du commencement de l'hiver.

Aimer et croire, il n'est pas d'autre recette, rptons-le, pour
extraire de la vie  deux tout le bonheur humain.




CHAPITRE IX

LE NERF DE LA GUERRE


Le nerf de la guerre est aussi le grand ressort du mnage. Aprs nous
tre occup des conditions morales de la vie  deux, il est temps
d'aborder l'tude des conditions matrielles dans lesquelles cette vie
peut le plus aisment se maintenir et se dvelopper. Nous n'crivons
pas pour une classe de la socit plutt que pour une autre. Afin
d'viter les redites, les doubles emplois et les divisions qui
grossiraient ce livre outre toute mesure, c'est  la moyenne que nous
nous adressons d'ordinaire; mais les plus riches comme les plus
pauvres peuvent faire leur profit de nos calculs et de nos conseils.
C'est  eux de les adapter  leur position sociale: il n'y a l qu'une
affaire de proportion.

Il faut de l'argent pour vivre, peu ou prou. Strictement, il en faut
plus pour vivre  deux que seul, bien que, dans la pratique, l'homme
clibataire dpense presque toujours autant, si ce n'est plus, que
l'homme en mnage.

Cet argent provient du patrimoine ou du travail. Tantt c'est le mari
qui le possde ou le gagne; tantt la femme l'apporte en dot; tantt,
et c'est le cas le plus frquent, la dot de la femme vient s'ajouter
au capital ou au revenu du mari. Il est donc naturel, prudent,
ncessaire mme de supputer, avant le mariage, les ressources qu'on
peut arriver  mettre en commun et de s'assurer si ces revenus sont
suffisants pour faire face aux ncessits de la vie  deux. Nous
renvoyons, pour le fond de cette question,  ce que nous en avons dit
dans _Doit-on se marier?_ Constatons seulement que si l'or est une
chimere dont il faut savoir se servir, comme le chantait si bien
Scribe, l'art de s'en servir sans danger n'est pas commun, et qu'en
tout cas cette chimre, en dpit des facilits qu'elle apporte 
l'existence, ne fait pourtant point le bonheur.

Dans l'pope finnoise, _le Kalevala_, Ilmarinnen, le forgeron divin,
forge une fiance d'or et d'argent pour Weinamoinen. Celui-ci, content
d'abord d'avoir une femme si riche, la trouve bientt intolrablement
froide, car, malgr feux et fourrures, chaque fois qu'il la touche,
elle le glace.

Pour tre vieille, l'allgorie ne manque pas encore d'actualit.

Sous Louis XIV, une bourgeoise de Paris, ayant de vingt  trente
mille livres de dot, pousait un avocat. Avec trente-cinq  quarante
mille livres, elle devenait la femme d'un trsorier de France. Si sa
dot s'levait de quarante-cinq  soixante-quinze mille livres, on la
mariait  un conseiller au Parlement. Apportait-elle de deux cent 
six cent mille livres, elle pouvait prtendre  un gentilhomme
titr[29].

  [29] Vicomte de Broc, _La France pendant l'ancien rgime_.

Les chiffres ne sont plus les mmes, non plus que les dsignations des
positions sociales; mais, en fait de prtentions dans les alliances,
les choses n'ont gure chang, que je sache. Du reste, il ne m'est pas
prouv,--au contraire--que ces trocs d'une dot contre une position ou
un titre aient jamais assur des unions heureuses, pas plus sous
l'ancien rgime que sous le nouveau.

C'est pourquoi je partage l'avis de l'Anglais Henry Taylor, qui
crivait dans un petit livre fort sens, intitul: _Notes from Life_:
Eu gard  la quantit de choses dont le concours est requis pour
faire un bon mari et un heureux mnage, le pre risque d'imposer de
cruelles limites au choix de sa fille, lorsqu'il ajoute la richesse
aux qualits ncessaires au prtendant. Mme les mariages pauvres
faits par l'imprvoyance ont moins de chances de finir mal que les
mariages riches faits par la contrainte.

Seulement cette exigence vient aussi souvent, sinon plus, du ct du
garon que du ct de la fille, et elle est alors encore plus 
blmer. Tout homme qui, par son travail ou sa fortune propre, est 
mme de vivre convenablement dans le milieu social o il volue, et
qui recule devant le mariage parce qu'il a peur d'imposer des
privations  sa femme et  ses enfants, est un goste qui ne craint,
 vrai dire, que pour la satisfaction de ses gots[30].

  [30] Voy. _Doit-on se marier?_ ch. IV, V et XI.

L'union contracte, que les ressources soient petites ou
grandes,--c'est un point dlicat et sur lequel les avis seront
longtemps partags, que celui de savoir si, dans un mnage bien rgl,
la bourse doit tre commune et la clef du secrtaire en double
partie.

Le _Code conjugal_, qui pose la question, la rsout ainsi: Certes, il
n'appartient pas  la femme de s'ingrer dans la question des revenus
communs, et il y aurait folie  elle d'avoir une telle prtention;
mais il est naturel qu'elle participe  tous les avantages que procure
la fortune. Dans la plupart des mnages parisiens, le mari alloue  sa
femme une somme fixe pour sa toilette et sa dpense particulire. Rien
ne nous semble moins convenable. Une femme, oblige d'attendre la fin
du mois pour toucher ses appointements, ses gages, ne se trouve pas
oblige  plus d'conomie, et se voit parfois contrainte d'ajourner le
mmoire d'une couturire, d'une modiste, d'un bijoutier. C'est en
confiant sans rserve  sa femme la garde entire de la fortune
commune, qu'on l'intresse  n'en user qu'avec sagesse et conomie.

Quant  ces maris, comme on en voit trop, refusant  leurs femmes les
moyens de paratre ainsi qu'il convient  leur tat dans le monde;
grondant, criant misre  tout propos, nous n'en parlerons pas. C'est
une mauvaise conomie que celle qui met une femme aux prises entre la
coquetterie et la sagesse. Le bonhomme Platon crivait, il y a quelque
mille ans: Il semble que l'or et la vertu soient placs des deux
cts d'une balance, et qu'on ne puisse ajouter au poids du premier
sans que l'autre devienne au mme instant plus lger.

Voil qui est bien, et nous n'allons pas contre la justesse de ces
observations. Nous ne saurions cependant admettre comme absolu le
verdict qu'Horace Raisson porte contre le systme qui consiste 
ouvrir  la femme, sur le budget commun, un crdit mensuel
proportionn au revenu des poux et aux besoins de la maison. Elle
sait au juste sur quoi elle peut compter, et c'est  elle  ne pas se
mettre dans le cas que redoute l'auteur du _Code conjugal_, cas
fcheux assurment, mais qui l'est moins encore que la tentation de
puiser les yeux ferms dans la bourse commune, et peut-tre finalement
de l'puiser.

Cela n'implique, d'ailleurs, ni dfiance, ni mauvaise volont, ni
gestion arbitraire de la part du mari. C'est une simple rgle pose
d'un mutuel accord, et qui n'empche en aucune faon les deux poux
d'avoir la plus parfaite unit de vues, de bourse et d'intrts. On
s'engage, aprs mre considration,  ne dpenser, pour l'entretien
courant de la maison et les articles de toilette, qu'une somme
dtermine. C'est prudence et raison que d'agir ainsi.

     Femme marie doit tre simple,
     Et porter la guimpe,

dit un proverbe du quinzime sicle. La guimpe change de forme et de
nom avec les temps et les modes. Mais ce qui ne change pas, c'est le
prcepte de simplicit donn dans ces vers nafs. Nous ne voulons pas
dire que la femme marie ne doive pas se mettre suivant sa fortune,
son rang, les convenances et les habitudes du monde dans lequel elle
vit; mais elle doit toujours conserver cette simplicit relative qui
distingue la femme d'intrieur, la mre de famille de celles pour qui
la vie n'a d'autres obligations que leurs caprices et leurs plaisirs.

L'conomie domestique n'est pas une vertu brillante, disait Mercier,
mais elle compose une vertu solide, et une des plus belles que je
connaisse. Elle est le fondement des maisons, ainsi que des grands
tablissements: ce sont les racines obscures qui nourrissent les
pompeux feuillages de ces arbres qui portent leur front dans la nue.
La misre est une source continuelle de soucis rongeurs,
d'inquitudes, de peines d'esprit, d'insomnies cruelles: elle est
conseillre de plusieurs actions basses et iniques. L'conomie, qui
chasse tous ces tourments, qui nous met  couvert de ces pines, est
tout  la fois et le soutien consolant de notre vie, et la sauvegarde
de notre vertu; c'est un doux oreiller o nous sommeillons sans
crainte de l'avenir, toujours obscur. L'conomie enfin est la vertu la
plus utile  la gnration qui doit succder: elle embrasse donc deux
ges  la fois: privilge qui n'appartient gure qu' elle.

Sans s'lever  des considrations si leves, ni surtout  une langue
si fleurie, un autre moraliste de la mme poque[31] s'exprime ainsi:

  [31] Ferrand.

L'avarice et la prodigalit sont deux extrmes, entre lesquels se
trouve une sage conomie. Vous sentez que cette conomie est toujours
relative au rang que l'on occupe. Il faut toujours tenir un tat
conforme  son rang; mais quand vous outrez ce qu'il demande, vous
vous ruinez, sans que personne vous en sache gr. Il en est de mme de
celui qui ne met aucun ordre dans sa maison; il peut tre
perptuellement tromp par ses domestiques; et ce qu'on lui vole est
perdu pour lui, sans qu'il s'en fasse honneur. Ainsi, plus la place
que l'on occupe exige que l'on ait de domestiques, plus il faut les
assujettir  une rgle exacte, et les maintenir avec fermet.

Tous ces conseils s'adressent autant  l'homme qu' la femme. Il en
est de mme de ce passage, que nous empruntons  Henry Taylor:

L'art de vivre  l'aise consiste  rgler son genre de vie d'un cran
au dessous de ses moyens. Le confort et la jouissance dpendent plus
de la facilit dans les dtails de la dpense que d'un degr de plus
ou de moins dans le genre de vie que l'on mne; et, chose qui a encore
une bien autre importance, l'esprit est moins obsd de questions
d'argent.

Gardez-vous d'associer faussement dans votre esprit le plaisir avec
la dpense,--de vous dire que, puisque le plaisir peut s'acheter avec
de l'argent, l'argent ne saurait se dpenser sans procurer de
plaisir.

Le proverbe qu'on rpte encore dans certaines de nos provinces:

     Assez n'y a si trop n'y a,

ne signifie pas qu'il faut en avoir trop pour en avoir assez, mais
bien qu'on n'en aura assez qu'autant qu'on mettra, quelle que soit
d'ailleurs la chose  consommer, un surplus en rserve, ne serait-ce
que pour se convaincre soi-mme que, si l'on peut encore dsirer au
del, ce qu'on a suffit rellement. En un mot, il faut se contenter
non pas de ce qu'on a, mais d'un peu moins qu'on a.

Notre proverbe est donc d'un degr plus sage que celui de G. Meurier:

     Il faut prendre le pot au feu
     Selon son estat et revenu,
     Et qui gures n'a despendre peu.

Charron a trait le sujet dans une page remarquable, que je demande la
permission de rapporter.

Les prceptes et advis de mesnagerie principaux sont ceux-cy: 1.
Acheter et despendre toutes choses en temps et saison, elles sont
meilleures et  meilleur prix. 2. Garder que les choses qui sont en la
maison ne se gastent et perissent, ou se perdent et s'emportent, cecy
est principalement  la femme:  laquelle Aristote donne par preciput
ceste authorit et ce soin. 3. Pourvoir premierement et
principalement  ces trois, Necessit, Nettet, Ordre: et puis s'il y
a moyen, l'on advisera  ces trois autres (mais les Sages ne s'en
donneront pas grand peine: _non ampliter sed munditer convivium: plus
salis quam sumptus_) Abondance, pompe et parade, exquise et riche
faon. Le contraire se pratique souvent aux bonnes maisons, o il y
aura licts garnis de soye, pourfilez d'or, et n'y aura qu'une
couverture simple en hyver, sans aucune commodit de ce qui est le
plus necessaire. Ainsi de tout le reste.

Regler sa despense: ce qui se fait en ostant la superflu, sans
faillir  la necessite, devoir et bienseance: un ducat en la bourse
fait plus d'honneur que dix mal despendus, disait quelqu'un. Puis,
mais c'est l'industrie et la suflisanse, faire mesme despense 
moindre frais, et sur tout ne despendre jamais sur le gain advenir et
esper.

Avoir le soin et l'oeil sur tout: la vigilance et prsence du
maistre, dit le proverbe, engraisse le cheval et la terre. Mais pour
le moins le maistre et la maistresse doivent celer leur ignorance et
insuffisance aux affaires de la maison, et encores plus leur
nonchalance, faisant mine de s'y entendre et d'y penser: car si les
officiers et valets voyent que l'on ne s'en soucie, ils en feront de
belles.

On le voit, la sagesse ne vieillit point. Elle tait la mme au temps
des _OEconomiques_ qu'au seizime sicle; elle est la mme encore
aujourd'hui.

L'administration gnrale de la fortune, le placement des fonds, les
dpenses extrieures que l'homme est amen  faire par ses affaires ou
ses distractions, ne nous occuperont pas ici. Ce que nous avons  en
dire, et nous ne voulons en dire que peu, trouvera place au chapitre
suivant. Mais, dans l'organisation intime de la vie  deux, dans le
fonctionnement de cet organisme dlicat dont le coeur est au foyer, la
femme joue un si grand rle, la faon dont elle emploie l'argent
qu'elle a entre les mains a des consquences telles, non seulement sur
le bien-tre, mais aussi sur le bonheur des deux poux, qu'il nous
faut forcment entrer dans quelques dtails. Nous les emprunterons 
un livre oubli, oeuvre de deux dames qui y ont enseign en bons
termes et avec toute la lucidit du bon sens, le rsultat de leur
exprience. En voici le titre tout au long: _Manuel complet de la
Matresse de maison et de la parfaite Mnagre, ou Guide pratique pour
la gestion d'une maison  la ville et  la campagne, contenant les
moyens d'y maintenir le bon ordre et d'y tablir l'abondance_. Par
madame Gacon-Dufour. Seconde dition, mise dans un nouvel ordre et
trs augmente par madame Celnart. Paris, Roret, 1828; 1 vol. in-16.

Tout,  peu prs, est prvu dans les rflexions gnrales dont ces
dames font prcder les instructions qu'elles donnent pour les divers
soins du mnage, et nous croyons ne pouvoir mieux faire, malgr la
longueur de la citation, que de les offrir  mditer.

_Ce n'est pas assez de faire le bien_, dit un livre de pit fort
connu, _il faut le bien_ _faire_. Cette maxime toujours utile est
indispensable en mnage, o tout doit tre excut avec une mthode,
un ordre constant. La premire chose  faire est donc un sage calcul
de ses moyens pcuniaires, une sage distribution de leurs produits, un
invariable emploi de ses instans; la seconde est l'observation des
rgles que l'on s'est prescrites.

De concert avec son poux, la matresse de maison commencera par
calculer ses revenus et ses dpenses: elle verra ce qu'il faut pour le
loyer, le mobilier et son entretien, le chauffage, l'clairage, les
domestiques; elle allouera les frais des vtemens, de la nourriture
ordinaire, et les dpenses extraordinaires qu'elle pourra avoir 
faire dans ce genre: ceux du blanchissage l'occuperont ensuite. Il est
bon de subdiviser pour viter l'erreur, et de dire, tant pour le mari,
tant pour la femme, pour chaque enfant, etc. Elle songera ensuite aux
menues dpenses qui s'attacheront spcialement  son tat dans le
monde et  celui de son poux, comme voyages, ports de lettres,
rceptions, cadeaux, abonnements aux journaux, achats de livres,
frais d'ducation, etc.; il faut toujours prvoir et mme laisser un
lger compte ouvert pour les dpenses imprvues, comme le remplacement
d'objets perdus, casss, la rparation de divers accidens, les soins
qu'exigent de lgres indispositions et autres choses semblables. Par
l, on s'pargne  la fois et ces lamentations, ces regrets prolongs
lorsqu'arrivent quelques-unes de ces contrarits, et cette conomie
mal entendue qui, pour pargner le remplacement d'une vitre brise,
laisse pntrer dans les appartemens une humidit nuisible, malsaine,
qui gte les meubles, occasionne des rhumes fatigans, dangereux
peut-tre... M. Say, dans ses _Principes d'conomie politique_, cite
une famille de villageois ruine pour avoir omis de mettre un loquet 
une porte, qu'on se contentait de fermer au moyen d'une cheville de
bois. Un porc, sur lequel ils comptaient pour payer leur terme,
s'chappa par la porte mal ferme; en courant inutilement aprs, le
fermier gagna une fluxion de poitrine; cette maladie acheva de le
mettre  la misre, et ses meubles furent saisis par les huissiers. On
sent comment, dans chaque mnage, des causes semblables peuvent
produire de semblables effets.

Ce n'est pas assez d'avoir assign pour chaque dpense, d'avoir song
mme aux frais imprvus; il faut encore, il faut indispensablement
s'arranger de manire  mettre de ct une partie de son revenu de
chaque anne. Si l'on n'avait point d'enfans, il serait bon de prendre
cette prcaution pour se prmunir contre les pertes, les maladies:
jugez si l'on peut s'en dispenser lorsqu'on a une nombreuse famille,
qu'il faut lever, pourvoir selon son tat?... L'obligation
d'conomiser devient encore plus urgente, si la grande partie, si la
totalit de vos revenus dpend d'une place que mille circonstances
peuvent subitement vous ter...

Il est encore une rsolution que doit prendre une matresse de
maison, sans se permettre une seule fois de l'oublier, c'est de payer
comptant tout ce qu'elle achte, pour sa toilette surtout: les
besoins du luxe sont, dans l'tat actuel de nos moeurs, si bien mls
aux besoins de la ncessit, ils sont si dcevans, si varis, il est
si facile de se laisser entraner, qu'il faut se prmunir contre
l'occasion, contre soi-mme. Remet-on  payer plus tard, on achte
avec facilit  mesure que les circonstances, l'attrait, la fantaisie
excitent; on ne songe plus au paiement; les emplettes s'accumulent,
les mmoires s'enflent, et l'instant de les acquitter est l'instant
des troubles, des querelles, de la gne. S'acquitte-t-on, au
contraire,  mesure qu'on achte, on sent la valeur de l'argent, on
retranche sur ce que sollicite l'occasion, on refuse  la fantaisie.
Fait-on une dpense draisonnable, l'aisance de son intrieur, les
besoins de son mari, de ses enfans, qui souffrent de cette capricieuse
emplette, donnent une forte leon dont on se souvient  l'avenir. Du
reste, quelque frivole que l'on soit, on voit avec regret cet change
d'une forte somme contre les brillantes bagatelles de la mode; et je
suis persuade que nos plus prodigues lgantes dissiperaient une
fois moins d'argent si l'habitude de payer tout de suite leur
permettait de rflchir.

Ces points convenus, la matresse de maison aura un livre ouvert qui
portera les sommes alloues pour chacune des dpenses mentionnes plus
haut: elle crira rgulirement les dtails journaliers de chacune de
ces dpenses; l'addition en sera faite chaque mois, et la
rcapitulation gnrale  la fin de l'anne, afin de juger si l'ordre
adopt dans la maison excde l'allocation des fonds; si, au contraire,
l'allocation excde, ou si l'un et l'autre marchent galement. On sent
que, dans le premier cas, une rforme est urgente; que, dans le
second, il faut attendre, avant d'augmenter sa dpense, que
l'exprience de l'anne suivante, de plusieurs annes mme, ait
renouvel cet excdent, car on ne saurait trop se prcautionner contre
les chances fcheuses du sort et l'entranement de la vanit...
L'habitude d'un surcrot de dpense se prend bien vite, se quitte
difficilement, et de courts succs engendrent de longs revers.

Un des chapitres les plus importants dans les fonctions de la
matresse de maison est celui de la table ou de la nourriture.

     Viande et boisson perdition de maison,

dclare, non sans quelque vrit, un dicton populaire. Il faut
pourtant boire et manger. La manire dont on le fait a mme une grande
influence sur l'agrment des rapports entre les deux poux, outre
qu'elle intresse au plus haut degr les finances du mnage. Voyons
donc ce que disent mesdames Gacon-Dufour et Celnart sur un sujet o la
femme est matresse absolue, agissant sans autre contrle que la
satisfaction ou le mcontentement gastronomique de son mari.

La matresse de maison doit considrer la nourriture sous le triple
rapport de la sant, du plaisir et de l'conomie...

Son premier soin sera de fixer des heures invariables pour les repas,
d'aprs l'tat de son mari et les habitudes reues... Les heures une
fois adoptes d'aprs les convenances de votre intrieur, que rien ne
puisse les dranger, car si la domestique pense qu'on attendra, elle
retardera ensuite; ou si elle est exacte et que vous ne le soyez pas,
les ragots seront brls, les sauces tournes; on emploiera beaucoup
plus de combustible, et il cotera davantage pour manger un mauvais
dner. Que la rgle de vos repas ait donc, en quelque sorte, force de
loi; n'attendez jamais ni personne de la maison, ni convives invits;
qu'on en soit bien persuad, et que si l'on a besoin de faire avancer
ou retarder l'heure des repas, on vous en prvienne  l'avance, afin
que les prparatifs soient faits en consquence et que les mets n'en
souffrent pas. Outre l'ordre du temps du repas, la bonne mnagre
veillera  l'ordre de leur composition... Elle profitera de la
saison pour que sa table soit varie d'une manire agrable. Ce soin
la dispensera de la recherche dans les assaisonnemens, tmoignera de
son attention pour le bien-tre de son poux, et lui deviendra en trs
peu de temps chose si facile, qu'elle ne s'en apercevra mme pas.

Les dtails de la nourriture sont extrmement multiplis, et
cependant il faut tous les connatre... Pour y parvenir, il faut payer
chaque mois le boulanger, le boucher, l'picier, le charcutier, s'il y
a lieu; porter leurs comptes sur le grand livre de dpenses, et avoir
un autre petit livre sur lequel on inscrira chaque jour tout ce qui
s'achtera pour la table; on en fera le relev chaque semaine, et au
bout du mois, additionnant les calculs des quatre semaines, on portera
le total sur le grand livre... On verra de cette faon si la dpense
est gale d'un mois  l'autre: on se rendra compte des motifs, des
circonstances qui ont pu la diminuer ou l'accrotre, et on ne dira
jamais, comme trop de femmes: _Je ne sais pas comment cela se fait_.

Quelque fortune qu'ait la matresse de maison, quelque confiance
qu'elle ait en ses domestiques, elle ne se contentera pas de commander
les repas d'aprs ce qui a t dit prcdemment; elle veillera  ce
que les provisions journalires soient faites de bonne heure, afin de
mieux choisir et de payer moins cher; elle examinera si le poids est
juste, si les objets sont de bonne qualit; elle les fera disposer de
la manire la plus avantageuse pour la garde, dans l'office de cuisine
ou dans le garde-manger... Elle prendra soin qu'aucun gaspillage ne
se produise, que rien ne se perde et qu'on tire parti de tout. Lgres
conomies, dira-t-on. J'en conviens; mais nulle conomie rpte
n'est  ddaigner. _Les grandes conomies du mnage_, dit M. Ch.
Dupin, _portent toujours sur les objets  bon march_...

L'art de conserver les substances alimentaires procurera  la bonne
mnagre d'agrables et profitables conomies. Par l, elle se
dispensera des frais de dtail, toujours coteux; elle pargnera la
peine et le temps de ses domestiques, et, tout en exigeant moins, elle
en retirera plus; car une domestique que l'on ne charge pas d'une
multitude de commissions, de courses, de petits achats mal entendus,
ayant beaucoup de temps de reste, peut en donner une partie au
raccommodage du linge de cuisine,  la filature, etc... Survient-il 
dner quelques personnes que l'on n'attendait pas? on n'est point
forc de courir chez le traiteur; les provisions sont sous la main:
que de fatigue, d'impatience, de frais et d'ennuis sont pargns!...

L'impartialit nous force  dire ici que nous avons entendu des
personnes fort comptentes vanter le systme contraire, et assurer
que, malgr la surveillance la plus active, les approvisionnements
amnent forcment le gaspillage. _Provisions_, _profusion_, voil leur
mot d'ordre. Nous ne nous sentons point en tat de prendre parti, mais
nous croyons, sans malice, que, l'un et l'autre systme, suivant les
circonstances et celles qui les appliquent, sont fort bons. C'est le
cas de rpter une fois de plus le proverbe anglais: Rien ne russit
comme le succs.

De toutes les conomies mal entendues dont la matresse de maison
doit se dfendre, une des plus pernicieuses est celle qui aboutit au
manque d'clairage. Faute d'y voir on perd du temps, on casse les
objets, on se heurte souvent d'une manire dangereuse. Si dans la
nuit on se trouve subitement rveill par quelque accident, les
secours sont lens, et souvent mme inefficaces, par cette raison. La
mnagre doit donc tablir un clairage constant, suffisant, appropri
aux divers endroits de la maison, aux diffrentes heures et
occupations. Elle doit en ce genre avoir des provisions, les
distribuer avec ordre, et surtout veiller  ce que tous les ustensiles
soient tenus dans la plus grande propret.

Le chauffage, les approvisionnements et l'amnagement des
combustibles, donnent lieu  des observations analogues.

Pour ce qui est du linge, il faut que la matresse de maison n'en ait
ni trop, ni trop peu. Trop, il jaunit sans servir, encombre les
armoires, et c'est de l'argent inerte qui pourrait avoir un produit
avantageux. Pas assez est peut-tre pis encore: on n'a pas le temps de
l'arranger, de le raccommoder convenablement; la ncessit des autres
dpenses fait ajourner celle-ci; le linge s'altre de plus en plus,
s'use bientt tout  fait: il faut des frais extraordinaires pour le
renouveler. Si on ne le peut, l'esprit de dsordre s'introduit dans la
maison...

Une chose indispensable, c'est de placer le linge  votre usage,
ainsi que vos vtemens, le linge et les habits de votre mari, de vos
enfans,  porte de la chambre de chacun. Cette seule prcaution
pargne beaucoup de perte de temps, de confusion et d'ennui...

Tout le linge en gnral, et principalement les serviettes, doit tre
longtemps repris avec soin; mais il arrive un certain point o il
n'est plus susceptible d'tre raccommod; alors le temps norme qu'on
emploie  sa rparation est un temps perdu. Quand le linge est ce que
l'on appelle _lim_, choisissez ce qu'il peut y avoir de bon dans les
coins pour l'usage de vos enfants, ou pour mettre des pices  celui
qu'on peut raccommoder encore, et que le reste soit en rserve pour
les cas de maladie... Chacun voit combien il est ennuyeusement onreux
d'employer beaucoup de temps, de payer de nombreuses journes
d'ouvrires pour raccommoder du linge qui revient du blanchissage tout
aussi mauvais qu'avant d'y aller. Voil, s'il en fut jamais, une
conomie mal entendue...

Un tat dtaill du linge, qui en marque le nombre, les diverses
qualits, la date, le degr de bont et d'usage, doit se trouver dans
chaque armoire, et se vrifier tous les trois mois. Grce  cette
habitude, vous saurez  point nomm la quantit de linge qui
s'approche plus ou moins de la rforme...

Il en est des habits comme de tout le reste; dit madame Pariset dans
ses _Lettres sur l'Economie domestique_, c'est l'arrangement et la
propret qui conservent tout, l'on a remarqu que les femmes les moins
riches et qui dpensent le moins pour leur toilette sont souvent les
mieux mises. La ncessit de conserver ce qu'elles ne peuvent
renouveler que rarement, l'habitude de l'ordre qu'inspire et facilite
en gnral une fortune mdiocre, voil les raisons de cet avantage,
qui surprend au premier abord. Ajoutons-y le bon got, que les
richesses ne donnent pas.

Attendez pour adopter quelque mode, qu'elle se soit tablie, et
lorsqu'elle est d'une nature ridicule, attendez que l'usage gnral en
ait presque fait une loi, car il arrive que ces modes grotesques ne
durent qu'un mois, et qu'ensuite il est impossible de se servir de
choses qui ont cot fort cher. Au reste, gardez-vous de la manie de
faire et de refaire sans cesse vos bonnets, vos fichus: comme la mode
et la fantaisie varient continuellement, le temps s'use, l'toffe
disparat dans ces mutations puriles, qui entranent beaucoup de
peines, de dpenses, font ngliger le soin du mnage, et, en
dplaisant avec raison au mari, amnent souvent l'humeur et la
discorde. De plus, les petites filles prennent ce got et, femmes,
restent toujours de grandes enfants jouant  la poupe...

Quant aux emplettes des vtemens, le temps en est  peu prs fix 
chaque saison, afin d'avoir des choses plus nouvelles. Il importe de
se garder des bons marchs, des choses passes de mode, puisque la
mise d'une femme ne vaut que par la grce et la fracheur. Mais il
faut avant tout consulter les circonstances qui peuvent se rencontrer,
comme les frais d'une maladie, un retard de paiement, une perte
quelconque. C'est alors sur l'habillement, et surtout sur sa toilette
personnelle que la matresse de maison doit faire porter la rduction
ncessaire; son premier devoir comme son premier plaisir tant le
bien-tre continuel de son intrieur. Alors son mari ne s'apercevra
point du sacrifice, ou s'il s'en aperoit, ce sera pour chrir encore
plus sa compagne...

Tout le chapitre XIX serait  citer. Je n'ai, dit l'auteur, cess
jusqu'ici de prcher l'ordre, et la rgularit en est l'me. Fixez le
temps du sommeil pour chaque personne de votre maison; les femmes
doivent dormir un peu plus que les hommes, et les enfants plus que les
femmes. Que chez vous, en t, on se couche  dix heures et qu'on se
lve  six, et pendant l'hiver  onze heures et  sept. Les
domestiques doivent se coucher un peu aprs et se lever avant. Pour
viter toute discussion et tout prtexte  cet gard, mettez un
rveille-matin dans leurs chambres...

Ds que vous serez leve, vous ferez prparer le cabinet, l'atelier,
le laboratoire de votre mari, en un mot la pice o il doit s'occuper;
si un emploi quelconque l'appelle  bonne heure dehors, vous veillerez
 ce qu'il prenne quelque chose de chaud. Donnez ensuite un coup
d'oeil  toute la maison; voyez si la cuisine est propre; examinez les
restes et le parti qu'on en peut tirer, ordonnez les repas du jour:
veillez  faire nettoyer et prparer les chambres; tandis qu'on fera
la vtre, occupez-vous  mettre en ordre les comptes de la veille...
Si vous avez de jeunes enfans,  l'heure dtermine pour leur lever,
passez avec la bonne dans leur chambre, veillez  ce qu'on les
habille, qu'on les peigne proprement, ou bien occupez-vous de ces
soins, si doux pour une mre... Sachez toujours ce qu'ils font, mme
lorsqu'ils s'amusent.

... Ne laissez jamais la moindre dpense arrire, mme celle des
ports de lettres chez le portier; fixez le temps que vous emploierez 
l'ducation de vos enfans, et cela d'aprs leur ge, leur sexe, votre
tat. Si vous tes seule, tout en vous occupant d'ouvrages 
l'aiguille, ncessaires au bien-tre de la maison, cultivez votre
mmoire, exercez votre imagination sur quelque sujet littraire, votre
jugement sur quelque trait d'histoire; tchez de pouvoir vous dire
chaque jour: Je n'ai pas perdu un moment pour les autres et pour
moi-mme.

... Passez  vous distraire le temps qui suit immdiatement le repas,
et fixez l'emploi habituel de vos soires selon qu'il conviendra 
votre mari. Tchez d'y mettre un peu de varit; qu'il y ait chaque
semaine une soire pour aller au dehors, une pour se runir entre
amis, ou recevoir, si c'est votre usage; une autre pour la lecture,
une autre pour les correspondances de politesse et d'amiti, etc.;
toutes choses que vos gots et votre position doivent ncessairement
varier.

Fixez galement les poques o vous paierez vos domestiques, soit
chaque anne, soit tous les six ou trois mois (ou tous les mois),
comme il leur conviendra... Ne manquez jamais  leur donner leur
argent au jour convenu, car, faute de cela, ils seront ngligens et
d'une arrogance outrageante... Parlez-leur avec bont, mais ne les
entretenez point pour vous-mme; gardez-vous de ces moments
d'panchemens, o, malgr soi, on parle de ce qui intresse: c'est le
commencement de l'empire d'un domestique, ou tout au moins d'une
familiarit qui finira par devenir insupportable, et  laquelle plus
tard vous ne pourrez plus vous opposer... Fixez le temps qu'ils
peuvent donner au maintien de leurs propres affaires; qu'ils aient le
dimanche quelques heures de promenade ou de rcration. A l'occasion
du premier de l'an et de votre fte, ainsi que de celle de votre mari,
qu'ils aient une gratification, donnez-leur aussi quelques-uns des
restes de vos vtemens, mais qu'ils ne s'en fassent jamais un droit.
Faire frquemment et sans motif des cadeaux  ses domestiques, est
leur inspirer cent fois plus d'exigence que de gratitude. Ne souffrez
point qu'ils s'arrogent le droit de punir vos enfans; qu'ils soient
pleinement convaincus qu'ils seront congdis ds qu'ils les
frapperont.

Quelque habilet qu'ait une domestique, si vous suspectez sa
fidlit, il faut la congdier sans balancer, parce que c'est un vrai
supplice de vivre avec quelqu'un dont on se dfie. Vainement vous
teriez vos clefs, vous prendriez toutes les prcautions imaginables,
elle trouverait  chaque instant le moyen de mettre votre vigilance en
dfaut; et, du reste, ces soins continuels sont bien la chose la plus
ennuyeuse et la plus pnible. Le manque de moeurs ne doit trouver non
plus aucune indulgence auprs de vous. Pour la malpropret, l'humeur,
la ngligence, vous pourrez faire plusieurs reprsentations et fixer
le temps que vous accordez pour que l'on se corrige de ces dfauts;
mais au bout du temps prescrit, s'il n'y a point d'amendement,
avertissez que vous ne pouvez plus les souffrir. Quant 
l'impertinence, quelle que soit la douceur que l'on trouve 
pardonner, vous tes force de ne la point tolrer, car on vous ferait
ensuite la loi. Les domestiques sont comme les enfans, ce n'est qu'en
montrant de la fermet que l'on acquiert le droit d'avoir de la
douceur. Pour tous les autres travers, l'oubli, l'tourderie,
montrez-vous patiente, indulgente; au surplus, qu'en toute occasion on
voie qu'il vous en cote de gronder; acquittez-vous-en le plus
brivement possible. Si vous avez de l'humeur, gardez-vous de la
passer sur vos domestiques, vous paieriez cet instant de pitoyable
satisfaction par leur manque d'gards, d'attachement, d'obissance
mme, car il est avr que plus on crie, plus on exige, et moins on
est obi...

Ne souffrez pas que vos domestiques demeurent dans une inaction
absolue, mme en dehors de leur service; engagez-les  lire de bons
livres,  raccommoder leurs effets,  soigner leurs affaires;
opposez-vous aussi aux commrages et surtout gardez-vous d'imiter la
plupart des matres qui, pour se dbarrasser du bruit des enfans, les
envoient le soir  la cuisine, c'est--dire  l'cole des caquets, de
la sottise, et c'est encore le moindre mal.

... Si vous connaissez le prix du temps, que vous chrissiez la
propret; que, juste et bonne, vous ne vous emportiez jamais sans
cause et ne le fassiez en quelque sorte que malgr vous; si vous
prenez garde  tout, et tirez parti de toutes choses, que vous
gouverniez sagement votre maison, soyez sre que vos domestiques
seront laborieux, propres, dociles, conomes, reconnaissans; ils
vieilliront chez vous, feront partie de la famille et contribueront
plus qu'on ne pense au bien-tre de votre intrieur.

Il n'est pas besoin que j'appuie sur le dsagrment de changer
souvent de domestiques, car il faut ajourner forcment l'ordre,
l'aisance du service, qui tiennent  l'habitude, ainsi que la
confiance et l'affection. Que vos domestiques n'ignorent pas votre
rpugnance sur ce point: ils estimeront votre caractre; mais qu'ils
sachent aussi que cette rpugnance ne vous fera jamais tolrer un
vice: ils redouteront votre fermet.

Arrive au bout de sa tche,--nous n'avons, bien entendu, rapport ici
que les prceptes les plus gnraux,  l'usage de tout le monde et
praticables dans tous les cas,--l'auteur dit, sans fausse modestie, et
avec l'honnte et simple accent de la vrit: Je crois avoir donn
tous les conseils vritablement utiles pour la conduite d'une maison:
ce sera aux mnagres  suppler  ce que je n'ai pu dire... mais je
suis persuade qu'une femme qui suivrait ces avis, qui se rpterait
comme des maximes constantes: _ordre et propret, ne rien laisser
perdre, rendre tout utile ou agrable_, qui se regarderait comme
l'artisan oblig du _bien-tre_ de tous les siens, ferait la fortune,
et, ce qui est mieux encore, le bonheur de sa maison.

On ne saurait trop y insister: la femme doit faire rgner l'ordre,
l'conomie et la plus exquise propret dans l'intrieur de sa maison;
il existe une foule de petits dtails domestiques qui ne sont pas
faits pour un mari; et c'est pourtant la ngligence de ces riens
importans qui ruine une fortune, parce que les dpenses, sans
importance au premier coup d'oeil, sont journalires et reviennent 
chaque instant[32].

  [32] Horace Raisson.

Que le mari mette donc entre les mains d'une telle femme l'argent
qu'il gagne ou qu'il reoit, le nerf de la guerre, et elle saura,
qu'il y en ait peu ou beaucoup, le manier avec assez d'intelligence et
d'nergie pour sortir victorieuse de toutes les difficults
matrielles qui peuvent s'opposer  la flicit conjugale, au radieux
et complet panouissement de la vie  deux.

Pour terminer par une note plus gaie ce chapitre un peu bourr de
dtails techniques et spciaux, rappelons les dix commandements de la
mnagre. Comme les dix commandements de l'glise, ils en supposent au
moins douze autres dont le texte, pour n'tre pas formul, n'en a pas
moins, dans tout ce que nous disons ici, son commentaire perptuel.

      1. Dans la maison n'enfermeras
         Tes enfants seuls aucunement.

      2. Allumettes ne laisseras
         Traner partout imprudemment.

      3. D'un bon grillage entoureras
         Foyer qu'approche ton enfant.

      4. Eau bouillante ne laisseras
         Dans son chemin un seul instant.

      5. Lampe  ptrole n'empliras
         Sans bien l'teindre auparavant.

      6. Jamais ton feu n'aviveras
         Par ce ptrole follement.

      7. Ta citerne ne quitteras
         Sans la fermer soigneusement.

      8. Dans le cuivre ne laisseras
         Refroidir aucun aliment.

      9. Dans le zinc ne placeras
         Fruits au vinaigre inconsciemment.

     10. Poisons toujours enfermeras
         Pour viter triste accident.




CHAPITRE X

LE MINISTRE DES AFFAIRES TRANGRES


La sphre d'activit de la femme, c'est le mnage. Elle rayonne au
dehors, mais tout doit s'y rapporter. L'homme, au contraire, a pour
dpartement les affaires extrieures, le maniement des fonds, les
fonctions civiles et militaires, les intrts politiques et
industriels, les poursuites de littrature et d'art, les questions de
comptition, d'avancement, de succs, de gain, tout ce qui constitue
la lutte pour la vie; et la maison est pour lui le lieu du calme et du
repos. C'est une grande faute d'intervertir les rles ou d'empiter de
l'un sur l'autre: les rsultats en sont souvent funestes, et rien ne
prte  rire davantage.

Le _Jean-Jean_ ne vaut pas mieux que la _virago_; seulement il est
plus ridicule. A une poque o la rudesse des moeurs faisait qu'on
n'en venait gure aux gros mots sans en venir aux coups, la _Coutume
de Senlis_ (1375), entre autres, dictait contre de tels maris cette
punition joyeuse:

   _Les maris qui se laissent battre par leurs femmes seront
   contrains et condemns  chevaucher sur un ne, le visaige par
   devers la queue du dit ne._

Il y a, dit La Bruyre, telle femme qui anantit ou qui enterre son
mari, au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention:
vit-il encore, ne vit-il plus? On en doute. Il ne sert dans sa famille
qu' montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite
soumission. Il ne lui est d ni douaire, ni conventions; mais  cela
prs, et qu'il n'accouche pas, il est la femme, et elle le mari...
Monsieur paie le rtisseur et le cuisinier, et c'est toujours chez
madame qu'on a soup.

Tout le monde peut mettre, sous ce portrait, le nom de quelque
personne de connaissance, car, pour n'tre pas trs communs, les
mnages institus sur ce modle se rencontrent un peu partout. On lit
dans l'ouvrage anglais _Penses d'une femme sur les femmes_:
J'entendais un jour une femme marie dire avec beaucoup de
complaisance et de satisfaction: Oh! monsieur m'pargne toute la
peine dans l'intrieur du mnage; il fait le menu du dner, va chez le
boucher choisir la viande, paie toutes les notes, tient les comptes de
la semaine, et ne me demande jamais de faire quoi que ce soit. A part
moi, je pensais: Ma chre, si j'tais vous, j'aurais grand'honte et
de moi-mme et de M. X***.

Le fait est qu'il n'y a pas  tirer vanit d'un tel renversement de
devoirs, qui n'est videmment qu'un pur dsordre.

D'autres s'y prennent plus habilement, parce qu'au lieu d'tre
simplement des paresseuses ou des frivoles, elles sont ambitieuses et
prtendent exercer leur gouvernement sur ce qui les regarde le moins.
Madame de Rmusat nous donne le signalement de cette espce.

Combien de femmes, dit-elle, toujours prtes, aux yeux du public, 
satisfaire les fantaisies frivoles,  excuter les ordres de dtail,
usent l'autorit d'un mari sur une foule de minuties, pour ressaisir
la libert dans les occasions qui les intressent, et acquirent, par
ce mlange habile de la complaisance et de la ruse, une indpendance
trs effective, et trs dangereuse, ajoutons-le.

Le mari qui s'ingre dans les choses du mnage par esprit tatillon, ou
par un sentiment jaloux et dplac de son autorit, ne fait pas de
meilleure besogne. Il y a beaucoup d'hommes qui exercent ou
prtendent exercer une surveillance minutieuse sur les dpenses du
mnage: trs certainement il vaudrait toujours mieux qu'une femme et
toute l'autorit domestique. Nous sommes faites pour les dtails,
nous avons le got et l'intelligence des petites choses, et nous
savons mieux que les hommes nous faire obir des subalternes, tout en
commandant avec plus de douceur[33].

  [33] Madame de Rmusat.

Ce sont l des raisons; mais il y en a une autre, celle qu'exprime
trivialement, mais nergiquement, le proverbe: Chacun son mtier,
etc. Que fera la femme, si vous lui prenez ses fonctions? Ne
craignez-vous pas qu'elle n'occupe  des penses ou  des oeuvres qui
ne sont point faites pour vous plaire, les loisirs que vous lui crez?
Et vous-mme, ou vous tes un membre inutile de la socit, n'ayant
rien  faire parmi vos semblables, ou vous ngligez, pour usurper des
soins qui ne sont pas les vtres, les travaux qui vous incombent, les
intrts que vous avez  sauvegarder.

De son ct, suivant la judicieuse remarque d'Horace Raisson, la
femme tire sa considration de celle dont elle sait entourer son
poux; elle doit donc toujours paratre s'en rapporter  ses
lumires, surtout en prsence de tmoins.

J'ai eu souvent l'occasion d'observer, dans des familles trangres,
la rserve extrme dans laquelle la femme se tient en public vis--vis
du mari. Jamais un mot de contradiction, d'objection, de doute. Elle
n'a pas d'autre avis que le chef de famille; elle ne parle pas avant
lui, et quand il a parl, tout est dit. Nous sommes loin des
discussions, du ton tranchant ou agressif, des interventions
personnelles aigre-douces, volontaires ou mutines, de l'talage
bruyant d'importance et d'autorit dont tant de femmes, dans nos
mnages franais, se font comme un point d'honneur. Eh bien, je ne
veux pas contester l'influence de la Franaise sur les dcisions et
particulirement sur l'humeur de son mari; mais la vrit me force 
dire que jamais un homme ne fera rien sans avoir srieusement consult
dans l'intimit cette femme qui s'efface tellement en public. Elles
ont l'une et l'autre la satisfaction qu'elles recherchent: la
premire a l'influence effective et profonde, le respect et l'estime
de son mari; la seconde, dont on dit: elle n'a pas froid aux yeux,
cette petite femme-l, ou elle n'a pas sa langue dans sa poche, ou
c'est elle qui le fait filer doux! et autres phrases ironiquement
admiratives, voit ce mme mari, dont elle ferme si lestement la bouche
devant la galerie, la ddaigner, parfois la malmener, dans le tte 
tte, et ne faire, en somme, que ce qu'il veut.

Un journal littraire anglais du sicle dernier, le _Tattler_, dit
quelque part: Le bon mari garde sa femme dans une saine ignorance de
ce qu'elle n'a pas besoin de savoir. Et plus loin: Il ne sait pas
grand'chose celui qui dit  sa femme tout ce qu'il sait.

On aurait grand tort d'en conclure que l'homme doit avoir, en tant que
mari et chef du mnage, des secrets pour sa femme. Mais, de mme qu'il
lui messirait de demander  celle-ci les comptes minutieux de son
administration intrieure et la chronique dtaille de ses rapports
quotidiens avec les fournisseurs et la cuisinire, de mme--et  bien
plus forte raison, car les intrts d'autrui y sont presque toujours
engags,--ne la tiendra-t-il pas au courant, par le menu, de ses
conversations d'affaires, des travaux de son emploi, des faits et
gestes de ses commis, des confidences des gens qui le consultent, des
intrigues et des _potins_ de ses collgues ou comptiteurs. Il
risquerait fort, s'il le faisait, de troubler la paix d'esprit de sa
femme en mme temps que son propre jugement. Sans compter qu'en des
cas nombreux il y a de l'indlicatesse, de la dshonntet et
quelquefois du crime  rvler, mme  la moiti de soi-mme, ce qu'on
a appris dans son bureau administratif ou dans son cabinet de
consultation. Dans des cas semblables l'oreille gauche ne doit pas
mme entendre ce qui est dit  la droite, et le devoir strict est de
se taire. Il n'est qu'un seul moyen de tenir ignor ce qu'on ne veut
pas qui soit su: c'est de ne le dire  personne, non pas mme  soi,
tout bas! Faut-il rappeler l'apologue de Midas?

Bien entendu, il y a, suivant les circonstances, la nature des
affaires, le caractre et la porte d'esprit de la femme, des degrs,
des tempraments, des nuances, dont le mari est juge. Autant il est
ncessaire de se taire sur ce qui regarde autrui, autant il est
toujours doux et souvent utile de parler avec confiance et sincrit
de ce qui ne regarde que soi. Une pouse, dit avec un grand bon sens
Madame de Rmusat, doit se complaire dans la conversation d'un mari
occup des affaires publiques. Elle peut avoir d'elle  lui un avis
sur son opinion s'il est membre d'une assemble, sur son livre s'il
est crivain, sur son vote s'il n'est que citoyen; elle doit entrer
dans ses projets relativement aux progrs de la science, de l'art ou
du mtier qu'il exerce. Eclaire et sensible, dvoue et prudente  la
fois, presque toujours la raison s'applaudira de l'avoir consulte, et
l'amour lui rapportera une part du succs.

A un autre point de vue, l'homme a, pour certaines choses laides de la
vie, une science et une exprience forcment acquises au contact des
autres hommes et dans l'entranement de plaisirs et de liaisons
irrgulires qui, dans notre trange ordre social, sont pour les
jeunes gens comme la prparation ncessaire, l'initiation obligatoire
aux vertus de l'homme mari et  la puret de la vie de famille. Il
fera sagement de garder pour lui ses notions spciales, et de
conserver de son mieux  sa femme cette navet dlicieuse, qui est
l'ignorance du mal.

Elle en sera mieux garde dans son intrieur, pendant que lui
travaillera au dehors. La fermentation des ides fausses ou malsaines
dans une tte de femme est plus redoutable pour sa vertu que les
douces et sollicitantes paroles des sducteurs. Si son imagination est
pure, si nulle curiosit maladive ne la met en veil, le mari, prsent
ou absent, suffira, avec les devoirs et les soins de son mnage,
fconds en saines joies,  occuper son esprit. Si les affaires
l'appellent au loin, il pourra, comme le dit Horace Raisson, voyager
sans crainte, car il saura que chez lui, l-bas, la femme qu'il a
laisse au foyer, la mre de ses enfants, _dimidium anim su_,
attend chaque jour avec anxit l'heure o passe le facteur.

   Qu'il est  plaindre, s'crie William Cobbett, l'homme qui ne
   peut pas abandonner tout chez lui, et qui n'est pas bien sr,
   bien certain que tout est aussi en sret que s'il le tenait
   dans sa main! Heureux le mari qui s'loigne de sa maison et de
   sa famille avec aussi peu d'inquitude que l'on quitte une
   auberge, et qui,  son retour, serait plus surpris d'avoir
   quelque reproche  faire, qu'il ne le serait si le soleil
   s'arrtait tout  coup!... Puis, parlant pour son compte, il
   ajoute: J'ai got les plaisirs inexprimables du chez-soi et de
   la famille, et j'ai joui, en mme temps, de la parfaite
   indpendance du clibataire; sans cette indpendance, je
   n'aurais jamais pu accomplir tant de travaux, car le plus petit
   souci domestique m'et enlev toute mon nergie.

Telle est la force de la femme dans le monde. Non seulement elle cre
et lve les hommes de l'avenir, mais elle complte et arme pour la
lutte, en lui assurant la paix du foyer, son mari, l'homme du prsent.




CHAPITRE XI

LA FE DU FOYER


Milton, disait quelqu'un au grand pote anglais aprs son troisime
mariage, votre femme a la fracheur d'une rose.--Il se peut,
rpondit le pauvre pote, mais je suis aveugle et je n'en sens que les
pines.

Ne recherchons pas si l'odorat manquait comme la vue  l'Homre des
puritains. Il suffit de constater que sa femme n'tait pas tout  fait
une Xantippe et qu'en tant que mari, lui n'tait rien moins qu'un
Socrate.

L'auteur des _Doutes sur diffrentes opinions reues dans la socit_
pose ces deux axiomes  double tranchant:

Quelques femmes ne peuvent russir  gouverner leurs maris; mais il
n'y a pas un mari peut-tre qui parvienne  gouverner sa femme...

On voit un petit nombre de maris faire la flicit de leurs femmes;
c'est un phnomne que de rencontrer une femme qui fasse le bonheur de
son mari.

Un moraliste d'une autre envergure, La Bruyre, avait dit dj plus
finement: Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empchent leurs
maris de se repentir, au moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou
de trouver heureux celui qui n'en a point.

Voil le ton sur lequel bon nombre d'hommes modrs, senss,
quelques-uns dous d'une grande acuit d'observation et d'une
remarquable sagacit de jugement, parlent souvent des femmes. D'autres
y ajoutent des plaisanteries au gros sel ou des ironies de
pince-sans-rire, comme dans ces vers de Pope:

     Grande est la bndiction d'avoir une femme prudente,
     qui met un point d'arrt aux luttes domestiques.
     L'un de nous deux doit gouverner, et l'un obir,
     et puisque, chez l'homme, la raison a tout pouvoir,
     laissons cet tre frle, la faible femme, faire ses volonts.
     Les pouses, dans toute ma famille, ont gouvern
     Leurs tendres maris et calm leurs emportements.

L'homme qui ne voit dans la femme que la rivale de son autorit et qui
fait du foyer le thtre d'une lutte mesquine et sotte, rptera ces
railleries et y ajoutera, de toute la bonne foi de son coeur goste
et de son esprit born. D'autres les rpteront et y ajouteront aussi,
tantt par fanfaronnade, tantt par un niais respect humain et parce
qu'avec les loups il faut hurler, tantt enfin pour le seul plaisir de
railler, par amour du paradoxe ou de la satire, sans se croire
eux-mmes et sans se soucier qu'on les croie.

Nous qui nous tenons en dehors de ces catgories, qui n'avons d'autre
proccupation que la vrit et ne poursuivons d'autre but que le
bonheur du couple humain, nous ne pouvons, tout en constatant des
exceptions douloureuses, que sourire  tous ces discours amers ou
comiques, et dire ce que nous savons et ce que nous voyons. Tche
aise, lorsque tant d'autres, illustres par la puret de leur vie et
l'clat de leur talent, l'ont vu et su avant nous, et que, pour le
bien dire, nous n'avons qu' reproduire leurs paroles.

Voici, par exemple, le portrait de la jeune femme telle que la
concevait Fnelon. C'est M. Octave Grard qui en a recueilli et
rassembl les traits[34] fermes et prcis, dans le cadre de
gentilhommire provinciale o Fnelon la place. Voyez-la leve de
bonne heure pour ne pas se laisser gagner par le got de l'oisivet et
l'habitude de la mollesse; arrtant l'emploi de sa journe et
rpartissant le travail entre ses domestiques sans familiarit ni
hauteur; consacrant  ses enfants tout le temps ncessaire pour les
bien connatre et leur persuader les bonnes maximes; ayant toujours un
ouvrage en train, non de ceux qui servent simplement de contenance,
mais de ceux qui occupent de faon  ne point se laisser saisir par
le plaisir de jouer, de discourir sur les modes, de s'exercer  de
petites gentillesses de conversation; s'intressant  la culture de
ses terres; ne ddaignant aucune compagnie, car les gens les moins
clairs peuvent fournir, pour peu qu'on sache les faire parler de ce
qu'ils savent, un enseignement profitable; attentive  tout ce qui
touche au bonheur du nombreux peuple qui l'entoure; fondant de
petites coles pour l'instruction des pauvres et prsidant des
assembles de charit pour le soulagement des malades; menant au
milieu de ces occupations solides et utiles une existence rgulire et
pleine, plus concentre qu'tendue, mais non sans lvation morale et
animant tout autour d'elle du mme sentiment de vie.

  [34] Oct. Grard: _L'Education des Femmes par les femmes;
  Fnelon_.

Dans une donne plus moderne et moins svre, madame de Girardin nous
offre cette charmante esquisse[35]: Tout est gracieux dans un jeune
tablissement, tout parle d'amour, chaque objet du mnage est un gage
d'union. Cette joie du luxe n'est pas de l'orgueil, c'est le premier
plaisir de la proprit, c'est la vie intime, c'est la famille, c'est
quelquefois mme l'amour; comme on l'aime, cette argenterie et ce beau
linge damass qui vous appartiennent en commun avec le jeune homme que
vous appeliez hier monsieur, et qui vous nommait avec respect
mademoiselle! Comme tous ces objets grossiers du mnage deviennent
potiques quand ils vous installent dans votre bonheur, quand ils
viennent  chaque instant du jour vous prouver que vous tes unis pour
la vie, et que vous avez le droit de vous aimer!

  [35] _Lettres du vicomte de Launay._

Nous n'attendrons pas qu'on nous dise que toutes les jeunes femmes ne
sont pas chtelaines dans des gentilhommires et qu'il en est qui se
marient sans argenterie ni linge damass. Si le milieu est plus
humble, les objets seront diffrents, mais les rapports entre ces
objets, aussi bien que les ides qu'ils rveillent, resteront les
mmes. Le mnage de l'ouvrier est aussi riche en joies du coeur que
le mnage de l'homme de finances, s'il ne l'est pas davantage. Et mme
lorsque la misre noire s'abat sur les dshrits et les parias, le
dernier morceau de pain dur est moins amer  la bouche de l'homme qui
le partage avec celle qu'il aime.

Mais laissons ces situations extrmes. Si dignes d'intrt qu'elles
soient--et rien ne l'est davantage,--nous ne nous les sommes point
proposes pour tude en ces pages qui s'adressent  la moyenne des
conditions dans notre tat social. Il nous suffit de noter en passant
la puissance de la femme pour adoucir la vie de l'homme, mme
lorsqu'elle est le plus rude, pour l'attirer et le retenir au foyer,
mme lorsqu'il est teint et froid.

Analysons, s'il se peut, ce charme souverain. D'o vient-il, et quels
en sont les lments!

On dit d'ordinaire que la beaut, quelque enchanteresse qu'elle soit
avant le mariage, devient une chose indiffrente aprs. Pourtant si la
beaut est de telle nature que, non seulement elle attire
l'admiration, mais qu'elle contribue  donner  cette admiration la
profondeur de l'amour, je ne suis pas de ceux qui pensent que ce qui
charmait l'amant doit tre, du jour au lendemain, perdu pour le mari.

Ces paroles de Henry Taylor nous semblent fort senses. Pour bien les
comprendre, toutefois, il ne faut pas oublier que la beaut est chose
essentiellement relative. Le sens esthtique peut tre satisfait dans
les conditions les plus diverses, quel que soit l'ge, quelle que soit
mme l'imperfection des traits ou des formes. Mais nier qu'il existe
ou qu'il ait une influence considrable sur les sentiments, serait
nier gratuitement l'vidence.

Il est permis de dire avec le prlat catholique[36]: La beaut ne
peut qu'tre nuisible,  moins qu'elle ne serve  faire marier
avantageusement une fille. Mais comment y servira-t-elle, si elle
n'est soutenue par le mrite et par la vertu? Elle ne peut esprer
d'pouser qu'un jeune fou, avec qui elle sera malheureuse,  moins que
sa sagesse et sa modestie ne la fassent rechercher par des hommes d'un
esprit rgl et sensibles aux qualits solides. Les personnes qui
tirent toute leur gloire de leur beaut deviennent bientt ridicules:
elles arrivent, sans s'en apercevoir,  un certain ge o leur beaut
se fltrit, et elles sont encore charmes d'elles-mmes, quoique le
monde, bien loin de l'tre, en soit dgot. Enfin il est aussi
draisonnable de s'attacher uniquement  la beaut, que de vouloir
mettre tout le mrite dans la force du corps, comme font les peuples
barbares et sauvages.

  [36] Fnelon, _De l'Education des Filles_.

Sans doute; mais ni la force du corps, ni la beaut ne sont quantits
ngligeables. Et,  moins que l'on n'ait affaire aux coquettes, la
beaut ne se fltrit point si vite et ne devient pas si dgotante que
Fnelon semble le croire. En tout cas, et quoi qu'en puisse penser le
monde, le mari et la femme vieillissent ensemble, mais leurs souvenirs
restent jeunes, et, aussi longtemps qu'ils s'aiment, ils se voient
avec leurs yeux de fiancs. Elle est,  notre sens, encore plus
touchante qu'ironique, l'aimable cration du chansonnier qui a pour
refrain:

     C'tait en dix-huit cent,
     Souvenez-vous-en...

Nombreux sont les couples qui, jusqu'au bout, se souviennent et vivent
dans l'enchantement des premires heures, comme Monsieur et Madame
Denis.

Le _Code conjugal_ a donc raison lorsqu'il dit:

Une femme a besoin des grces pour conserver l'affection de son mari;
elle doit, mme chez elle, tre toujours mise avec une certaine
recherche. Le soin, l'lgance, ont un charme innocent et secret, dont
un mari, autant, plus qu'un autre peut-tre, ne peut mconnatre
l'attrait et la puissance.

Dans une confrence sur la vie de mnage dans l'antiquit,
l'hellniste Egger disait, d'aprs Xnophon: Le plus grand charme
d'une femme sera toujours la fracheur mme de la jeunesse et de la
bonne sant; il s'entretiendra d'une manire simple et  peu de frais:
que la matresse du logis se lve de bonne heure, qu'elle se mle au
travail de ses servantes, qu'elle mette la main  l'oeuvre, elle se
portera d'autant mieux et vieillira moins vite.

Grce, bonne sant, bonne humeur, sympathie, intelligence et amour du
travail qui lui est propre, ne sont-ce pas l les lments essentiels
qui font de la femme la joie de l'homme, la protectrice et la
directrice bienfaisante du foyer?

A ce sujet, une Anglaise, d'un grand bon sens qui n'exclut pas la
finesse, fait quelques remarques qui mritent d'tre rapportes.

Une matresse de maison ne peut pas toujours avoir la parure des
sourires, dit-elle fort justement. Il lui incombe parfois de trouver 
reprendre, et il arrive  la faiblesse de la nature de ne pas s'en
acquitter toujours avec toute la modration et toute la dignit
convenables. Ne le faites donc jamais en prsence de votre mari. Ne
l'ennuyez pas du dtail de vos griefs contre les domestiques et les
fournisseurs, ni de vos mthodes d'administration intrieure. Mais
surtout que rien de ce genre n'aigrisse ses repas, lorsqu'il vous
arrive d'tre en tte  tte  table. Dans son commerce avec le monde
et dans ses affaires, il rencontrera souvent des choses qui ne peuvent
manquer de blesser un esprit comme le sien, et qui peuvent quelquefois
affecter son caractre. Mais lorsqu'il revient  la maison, qu'il y
trouve tout serein et paisible, et que votre gaiet complaisante lui
rende la bonne humeur et apaise toute inquitude et tout ennui.

Efforcez-vous d'entrer dans ses occupations, de prendre ses gots, de
profiter de ses connaissances; que rien de ce qui l'intresse ne
paraisse vous tre indiffrent. C'est ainsi que vous vous rendrez pour
lui une compagne et une amie dlicieuse, en qui il sera toujours sr
de trouver cette sympathie qui est le ciment principal de l'amiti.
Mais si vous affectez de parler de ses occupations comme au-dessus de
vos capacits ou trangres  vos gots, vous ne sauriez lui tre
agrable de ce ct, et vous n'aurez plus  compter que sur vos
charmes personnels, dont, hlas! le temps et l'habitude diminuent
chaque jour la valeur... Craignez, entre toutes choses, qu'il ne
s'ennuie ou se fatigue en votre compagnie. Si vous pouvez l'amener 
lire avec vous,  faire de la musique avec vous,  vous enseigner une
langue ou une science, alors vous aurez de l'amusement pour chaque
heure de loisir, et rien ne nous rend plus chers l'un  l'autre qu'une
semblable communaut d'tudes. Les connaissances, les perfections que
vous recevrez de lui seront doublement prcieuses  ses yeux, et
certainement vous ne les acquerrez jamais avec tant d'agrment que de
ses lvres... Avec un tel matre, vous sentirez votre intelligence
s'largir et votre got se raffiner bien au del de votre attente; et
la douce rcompense de ses louanges vous inspirera assez d'ardeur et
d'application pour surmonter facilement tout dfaut de dispositions
naturelles que vous pourriez avoir.

Conseils judicieux qui, s'ils taient suivis, pargneraient, de part
et d'autre, bien des dboires, et, disons le mot, bien des chutes! Ils
ne s'adressent point  toutes, dira-t-on, non sans quelque vrit.
Mais, encore une fois, les circonstances changent, et les applications
d'un principe juste changent avec elles. C'est aux intresss d'tre
assez de bonne volont et de bonne foi pour en faire une raisonnable
adaptation. D'ailleurs,  un point de vue gnral et, on peut le dire,
qui ne souffre point d'exception, nous rpterons avec William
Cobbett: Je dfie tout homme actif de pouvoir aimer une paresseuse
plus d'un mois. Un mois, deux mois, un an, plus ou moins, le temps,
ici encore, ne fait rien  l'affaire, car il ne sera jamais bien long,
et le rsultat est toujours certain.

En effet, les femmes n'ont-elles pas des devoirs  remplir, mais des
devoirs qui sont les fondements de toute la vie humaine? Ne sont-ce
pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui rglent
tout le dtail des choses domestiques, et qui, par consquent,
dcident de ce qui touche le plus prs  tout le genre humain[37].

  [37] Fnelon.

Ainsi parlait la vieille sagesse franaise: La femme fait un mesnage
ou deffait[38].

  [38] E. Meunier, _Trsor des Sentences_.

Ainsi disait Charron: Vaquer et estudier  la mesnagerie, c'est la
plus utile et honorable science et occupation de la femme, c'est sa
maistresse qualit, et qu'on doit en mariage chercher principalement
en moyenne fortune: c'est le seul doaire, qui sert  ruyner, ou 
sauver les maisons, mais elle est rare.

Et il ajoutait,--ce qui est mlancolique: Il y en a d'avaricieuses,
mais de mesnagres peu.

Nous croyons qu'il y en a plus que n'en voyait l'lve de Montaigne;
que beaucoup mme savent d'instinct toutes les rgles que nous
exposons et s'y conforment. Car enfin les bons mnages, les maisons
prospres ne sont pas tellement rares; et puisque c'est la femme qui
en est la clef de vote et la cheville ouvrire, il faut bien que, le
plus souvent, elle connaisse et remplisse son devoir.

Oui, on ne saurait trop le rpter, dans toutes les positions de la
vie, le bonheur et la prosprit du mnage reposent sur l'activit de
la mnagre. Est-elle paresseuse, les domestiques sont paresseux, et
ce qui est encore plus funeste, les enfants le seront aussi: on
remettra au lendemain  excuter les choses les plus pressantes, elles
seront mal faites, et le plus souvent elles ne le seront pas du tout.
Le dner ne sera jamais prt. Les courses, les visites ne seront pas
faites  temps; et il en rsultera des inconvnients de toute espce.
Il y aura toujours un arrir effrayant de choses  moiti commences,
ce qui est, mme chez les riches, un vritable flau[39].

  [39] William Cobbett.

Le _Code conjugal_ donne  ce propos un conseil prcieux: Une pouse
sage vite de se rpandre trop dans le monde, et, par la trop
frquente exigence des petits devoirs de socit, de contracter
l'habitude du dsoeuvrement. C'est dans l'intrieur de sa maison que
l'on trouve surtout un bonheur solide et rel. En restant d'ailleurs
plus constamment dans son intrieur, une femme habitue son mari  y
rester prs d'elle.

Rien n'est  ddaigner dans les soins du mnage. La femme qui fait fi
de certains dtails comme trop grossiers et au-dessous d'elle, a
l'esprit dplorablement fauss. Combien il avait un plus vif sentiment
du beau et des ralits de la vie, l'ancien qui s'criait:

   La belle chose  voir que des chaussures bien ranges de suite
   et selon leur espce; la belle chose que des vtements spars
   selon leur usage; la belle chose que des vases de cuivre et des
   ustensiles de table; la belle chose enfin (dt en rire quelque
   cervel, car un homme grave n'en rira pas) que de voir des
   marmites ranges avec intelligence et symtrie[40].

  [40] Xnophon, cit par Egger.

C'est ce qu'avait admirablement compris la femme suprieure par la
beaut et par le talent, la grande artiste que fut Fanny Mendelssohn.
Rien, ft-ce la musique, dit un de ses biographes, ne rompait le
parfait quilibre de sa nature. Toutes les jouissances du coeur et de
l'esprit se partageaient ses facults, aucune ne les absorbait. Fanny
comprenait tout; elle s'enthousiasmait pour les grandes choses et
s'intressait aux petites; rien ne lui tait tranger ou indiffrent.
Autant que les beauts de la nature et de l'art, elle sentait les
charmes du foyer et la posie de la vie domestique. L'artiste
s'effaait avec simplicit devant la mre de famille ou la mnagre.
Elle ne manquait  aucun de ses devoirs, mme les plus humbles. Dans
une mme journe elle dirigeait un orchestre chez elle et faisait des
confitures. Elle quittait son piano pour revoir un mmoire de
menuisier, et donnait dans une lettre  sa soeur des dtails de
musique et des recettes de cuisine; tout cela sans fausse simplicit,
car rien n'tait plus tranger  cette nature essentiellement vraie
que l'affectation et ce qu'on appelle la pose.

Ne rions pas de ces recettes de cuisine. Rappelons-nous plutt le
plaisir que nous prouvons tous devant une table lgante et bien
servie, et la maussaderie que nous inspire un dner tardif ou manqu.
Quoi de plus naturel, d'ailleurs, que nous sachions gr  celle qui
prend soin de nous assurer une jouissance, et que nous nous sentions
mal disposs envers celle qui, s'tant charge de ce soin, s'en
acquitte mal ou ne s'en proccupe pas?

La bonne humeur, chez beaucoup de personnes, dpend de la bonne
sant; la bonne sant de la bonne digestion; et la bonne digestion
d'une nourriture saine, bien prpare, mange en paix et avec plaisir.
Les repas mal cuisins, malpropres, sont une cause aussi forte de
mauvaise humeur que maint ennui moral[41].

  [41] _A Woman's Thoughts upon Women._

       *       *       *       *       *

Michelet, disait avec plus de charme et de sympathie:

   Les femmes, quand elles veulent s'en donner la peine,
   s'entendent  merveille  administrer le rgime,  le varier
   pour le meilleur entretien de la sant du corps et de l'me.
   Elles seules savent encore donner  la table un air de fte.
   Avec quoi? Oh! bien peu de chose. Ce n'est souvent qu'un mets
   mieux prsent, une fleur sur la salade, un fruit richement
   color. Il n'en faut pas davantage pour rjouir les yeux et vous
   mettre en apptit.

C'est pourtant de ces petites choses, de ces niaiseries, de ces riens,
que le gros du bonheur est fait, et bon nombre d'hommes trouvent l
leur idal de flicit domestique. Aussi, sans retirer ce que nous
avons dit ou rapport  propos de la sympathie intellectuelle si
dsirable entre la femme et le mari, ne pouvons-nous pas ne pas
souscrire  ce conseil d'Horace Raisson: Une jeune femme fait
sagement de ne se mler que des affaires du mnage, et d'attendre que
son mari lui confie les autres.

Mais encore une fois, lorsque le mari cherchera dans sa femme, comme
il le fera toujours pour peu qu'il espre l'y trouver, la confidente
et le soutien de ses esprances et de ses efforts, que cet appel  ce
qu'il y a d'lev dans les facults de son esprit et de son coeur ne
lui fasse ni ddaigner ni ngliger les fonctions de mnagre et de
mre de famille qui, pour humbles qu'elles paraissent, sont en ralit
au-dessus de tout. Une des lettres si reposes que madame Roland
crivait du Clos (23 mars 1785), la montre dans toute l'activit de la
vie de famille, s'occupant, au sortir du lit, de son enfant et de son
mari, faisant lever l'un, prparant  djeuner  tous deux, puis les
laissant ensemble au cabinet, tandis qu'elle va elle-mme donner son
coup d'oeil dans toute la maison, de la cave au grenier[42].

  [42] Oct. Grard. _L'ducation des Femmes par les Femmes; Madame
  Roland._

Et l'on sait si son mari avait des secrets pour celle-l.

Une autre, qui savait  quoi s'en tenir, a appel la gloire le tombeau
du bonheur, plus sincre peut-tre en ce cri que ne l'tait Lamartine
lorsqu'il crivait, toujours en parlant de la gloire, ces vers fameux:

     Plus j'ai sond ce mot plus je l'ai trouv vide,
     Et je l'ai rejet comme une corce aride
           Que les lvres pressent en vain.

Leur vritable gloire, aux femmes, un crivain inconnu la dterminait
au sicle dernier dans un opuscule que n'ouvrent plus que de rares
curieux: Par une prudence soumise, une habilet modeste, douce,
adroite et sans art, elles excitent  la vertu, raniment les
sentiments du bonheur et adoucissent tous les travaux de la vie
humaine[43].

  [43] Bnoit Touzelli. _Apologie des Femmes._ Turin, 1798, in-8o.

Nagure encore le grand pote du sicle, en peignant d'un trait
hroque les matrones de la cit romaine, traait aux femmes modernes,
surtout aux femmes de France, le programme de la gloire o elles
doivent tendre:

     Ce qui fit la beaut des Romaines antiques,
     C'taient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques,
     Leurs doigts que l'pre laine avait faits noirs et durs,
     Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal prs des murs
     Et leurs maris debout sur la porte Colline.

Toujours et partout, suivant le mot de Bacon, les femmes, nos pouses,
sont nos matresses, durant la jeunesse, nos compagnes quand vient
l'ge mr, et nos nourrices dans la vieillesse.

Il y a longtemps que l'Ecriture traait en paroles loquentes, en
mtaphores enflammes, le portrait de cette femme idale, de cette fe
du foyer, que sont  des degrs divers toutes les mres de famille
dignes de ce nom. Le morceau se trouve partout et nous ne le
transcrirons pas une fois de plus. Mais on prendrait peut-tre plaisir
 en lire la paraphrase faite en vers nafs par une Poitevine du
seizime sicle, Catherine Neveu, demoiselle des Roches. A tout
hasard, en voici quelques fragments:

     Fuyant le doux langur du paresseux sommeil
     Ell' se lve au matin, premier que le soleil
     Monstre ses beaux rayons, et puis faict un ouvrage
     Ou de laine ou de lin, pour servir son mesnage,
     Tirant de son labeur un utile plaisir...
     Ainsi la dame sage ordonne sa famille,
     Afin que son mary et ses fils et sa fille,
     Ses servants, ses sujects, puissent avoir tousjours
     Le pain, le drap, l'argent, pour leur donner secours
     Contre la faim, le froid et maintes autres peines
     Qui tourmentent souvent les penses humaines...
     Chacun la recoignoist pour ses perfections,
     Son mary est pris en tous lieux de la ville
     Pour estre possesseur de femme si gentille:
     Elle a dessus sa langue un coulant fleuve d'or,
     Et tient en son esprit un prcieux trsor
     De grce et de vertus...[44].

  [44] _La Femme forte._ Imitation de la mme de Salomon, ddie 
  la Royne mre du Roy (_Les OEuvres de mesdames des Roches, de
  Poictiers, mre et fille._) Paris, Langelier, 1579.

Qui trouvera la femme forte? demande l'vque Landriot. La femme
forte qui rsiste aux chocs si nombreux de la vie, aux tristesses de
familles, aux froissements d'intrieur, et  toutes ces peines intimes
qui, semblables aux lgions d'insectes en automne, assigent
continuellement le coeur de la femme; la femme forte qui prside avec
une sagesse imperturbable aux travaux de sa maison, aux dtails du
mnage, aux soins des enfants,  la surveillance des domestiques et 
l'ordonnance de cette multitude de petites affaires qui se succdent
dans la famille aussi rapidement que les nuages dans le ciel? Qui
trouvera la femme forte, plus forte que le malheur, que les coups de
la fortune, que les calomnies, que la malignit humaine; et qui, aprs
le passage de toutes les vagues, demeure comme la colonne en mer pour
clairer et fortifier les pauvres naufrags!

Heureux, inexpressiblement heureux celui qui n'a qu' regarder  son
ct pour rpondre: La voil!

C'est autant  l'un qu' l'autre des deux poux qu'il appartient de
faire qu'un tel bonheur ne soit pas rare.




CHAPITRE XII

LA GRANDE JOIE


Le mythe biblique de la formation de la femme tire de l'homme, chair
de sa chair, os de ses os et sang de son sang, a une profonde
signification. L'homme sans la femme n'est pas complet, il lui manque
quelque chose de lui-mme, et ce n'est que par son union avec la femme
que se constitue vraiment l'unit de l'tre humain. C'est aussi par l
que s'assure physiologiquement la perptuit de la race; et, comme il
arrive chaque fois que les conventions sociales sont d'accord avec la
nature, le but social du mariage aussi bien que la suprme joie des
poux, c'est l'enfant.

L'enfant, nous lui avons consacr, dans le cours de ces essais, bien
des chapitres et mme un volume tout entier[45]. Nous nous garderons
de notre mieux de tomber dans des redites, n'ayant  le considrer ici
que comme un facteur nouveau dans les lments ordinaires et prvus de
la vie  deux.

  [45] _Comment lever nos enfants?_ Librairie illustre, 1 vol.
  in-18.

Un adage franais du seizime sicle, souvent repris et comment sous
diffrentes formes, disait: Enfans sont richesses de pauvres gens.
Et les commentateurs d'ajouter, pour ceux dont l'esprit est lent,
qu'en effet les enfants des gens pauvres, et plus particulirement des
paysans, cotent peu  nourrir, aident les parents ds leur bas ge,
remplacent les valets de ferme, augmentent par leur travail les
produits de l'exploitation, et sont ainsi source de richesses pour les
pauvres.

Ce sont l raisonnements d'conomistes. Nous en apprcions la valeur,
mais nos proccupations, pour le moment du moins, ne se portent pas de
ce ct. A notre point de vue,--celui des mres,--les enfants sont
richesses pour tous. Richesses de coeur, trsors d'affections, vivants
rservoirs de tendresse, sanction dfinitive de l'union des poux, qui
renouvelle et perptue leurs premiers sentiments d'amour.

Le mariage sans enfants, c'est le monde sans soleil, a dit Luther.

Un romancier contemporain, qui, sans doute, ne songeait gure au mot
du fameux rformateur, fait dire  un de ses personnages:

Le mnage sans enfants, quelle hrsie! C'est plus tard, devant le
foyer vide, devant la glace des cendres froides, le tte  tte d'une
vieille fille et d'un vieux garon, deux vieux gostes, tout  leurs
manies,  leurs rhumatismes,  leurs grincheries longuement aiguises
l'une contre l'autre comme deux lames de couteaux, tout au sentiment
de leur inutilit dans la socit, sans la douceur d'tres  aimer,
d'enfants, de petits-enfants, de toute cette vie neuve et frache,
sortie de vous, coule de votre sang, et vous rappelant votre enfance,
votre jeunesse, adoucissant votre vieillesse de la caresse de
ressouvenirs?... Ah! allez! Qu'est-ce qui peut rattacher  la vie,
sans cela?...[46].

  [46] Gustave Toudouze.

Il semble que les choses mmes s'animent, s'illuminent  la prsence
de l'enfant. Lamartine a rendu cette impression subtile et vraie, ce
_sunt gaudia rerum_, avec une motion singulirement communicative,
quand il parle du temps

     O la maison vibrait comme un grand coeur de pierre
     De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits,

et o

     La vie apparaissait rose,  chaque fentre,
     Dans les beaux traits d'enfants nichs dans la maison.

Un moraliste, qui s'est srieusement occup des questions qui touchent
 la famille et que nous avons dj cit, M. Armand Hayem, met sous
nos yeux le contraste que prsente la maison sans enfants  ct de
la famille fconde[47].

  [47] Arm. Hayem, _Le mariage_.

La strilit, de quelque cause et de quelque part qu'elle vienne, en
laissant une place vide dans le mnage, dnature le mariage et fait
perdre souvent tout sens moral  la femme. La maternit est si bien
faite pour elle, qu'avec la maternit, tout l'tre fminin est emport
et ananti. Il n'est point de mari, si aim qu'il soit, qui puisse
faire jaillir ce flot de tendresse inpuisable, de dvouement
constant, d'amour qui tient aux entrailles; et il n'est point de femme
qui puisse contenir longtemps ce flot dans son coeur sans le briser.
Comprend-on tout ce qu'est l'enfant et tout ce qu'il peut sur la
femme? Qu'est-ce que le lit nuptial sans le berceau? Une couchette
d'amour! Mais le berceau? C'est la mre, c'est la famille!--On le
croit vide et la femme y a dpos, ds le premier jour, son amour, son
esprance: l'avenir!--Et si l'enfant ne vient pas, c'est tout cela
qui meurt pour la femme et qu'elle ensevelit dans son me.--Le pouvoir
de l'enfant est immense.--Qui est-ce qui retient la femme au foyer?
Qui est-ce qui y ramne le mari? Qui est-ce qui apaise toute querelle,
fait taire toute colre, provoque tout pardon; rapproche, unit,
enlace, entrane?--Qui est-ce qui absorbe tout le coeur et tout le
cerveau de la mre? Qui est-ce qui retient la femme prs de cder au
sducteur?--L'enfant!--il est l'me du mnage, la vie de l'intrieur,
l'attrait de l'homme, l'ange de la paix domestique, l'idole de la
femme, la lumire de sa conscience, le plus sr gardien de l'honneur
conjugal.

Dans les _Instructions de M. Ferrand  son fils_, le pre, pour mettre
le jeune homme en garde contre la passion du jeu et lui montrer comme
elle dpouille sa victime de tout sentiment humain, rapporte une
lugubre anecdote: Un trs gros joueur de Paris, dit-il, laissait en
province, dans une petite terre, sa femme et trois enfans, pendant que
tous les jours il diminuait ou risquait leur fortune. Sa femme,
instruite des pertes normes qu'il faisait, et n'esprant plus le
ramener par ses exhortations, lui envoya une trs belle tabatire, sur
laquelle elle avait fait peindre ses trois enfans avec cette devise:
_Souvenez-vous d'eux_. C'tait lui rappeler une ide qui devait
l'arrter  tout moment. Mais la passion du jeu fut plus forte que
l'amour paternel; et aprs avoir perdu tout son bien, la tabatire fut
la dernire chose qu'il joua et perdit.

Encore l'avait-il garde pour suprme enjeu.

Hlas! de tout temps et en tout pays on a pu faire la remarque
exprime par le grand pote dramatique anglais en des termes dont
Philarte Chasles a su rendre la poignante nergie:

Le tissu des vices humains est ml de vertus, le tissu des vertus
humaines est ml de crimes!

Mais laissons de ct les ternelles victimes des passions, ceux qui,
trop dnus de rsistance, trop mous de volont, tournoient sous leur
souffle comme le sabot sous le fouet. Qu'on les plaigne ou qu'on en
ait horreur, laissons flotter  la drive ces paves d'humanit. Il
n'en est pas moins vrai que l'enfant est le couronnement de la
famille, le lien le plus fort entre les poux et leur meilleure joie,
 tous les degrs de l'chelle sociale. Les devoirs de la maternit,
crit fort justement un journaliste[48], sont les meilleurs agents de
la moralisation populaire. Les mioches font revenir le pre au foyer.
C'est  eux que pensent les parents, quand ils portent leurs conomies
 la caisse d'pargne.

  [48] Edmond Deschaumes, _Estafette_, 14 juin 1888.

Par les beaux dimanches d't, les mnages d'ouvriers reviennent de
la banlieue. C'est  peu prs leur seul plaisir. La femme tient dans
ses bras un bb endormi. L'homme porte, sur sa robuste paule, un
gros garon aux joues roses, tout fier d'tre si commodment perch.
Il n'y a place, sur ces figures satisfaites, ni pour la haine, ni pour
l'envie. J'en marie le plus que je peux! me disait l'un des maires
les plus intelligents de Paris. Dveloppez donc chez l'homme et chez
la femme le sentiment de la famille. Celui qui aime ses enfants, qui
gagne  peu prs sa vie en mettant quelques sous de ct, est bien
prs du bonheur. Je sais des bbs qui ont mieux fait comprendre 
leur pre la vritable question sociale que tous nos beaux parleurs
runis.

Eh! oui, comme le disait Horace Raisson, qui aime tendrement ses
enfants aime ncessairement sa femme, et il n'y a rien encore qui
ressemble au bonheur comme l'amour.

C'est dans de telles conditions que l'on peut en toute scurit
conclure avec le mme auteur: Si le mariage a ses chagrins, ses
inquitudes, il est le seul tat aussi o l'on puisse esprer de
runir les douceurs de l'amiti, les plaisirs des sens et ceux de la
raison; o l'on jouisse enfin de toute la somme de bonheur que la
nature humaine puisse thsauriser..

O Hymen! s'criait le pote Southey, gurison de tous les maux,
source de toutes les joies!

     _Of every woe the cure,
     Of every joy the source!_

Mais, pour lui comme pour nous, derrire le Dieu Hymen, venait
toujours la desse Lucine.




CHAPITRE XIII

LES HMISPHRES DE MAGDEBOURG


Rapproches par l'amour, lies par la communaut des intrts, les
habitudes de la vie quotidienne, les douleurs et les joies prouves
ensemble, encore plus que par les conventions et les lois, cimentes
par la venue d'enfants qui sont comme la prolongation de leur tre au
del de lui-mme dans l'espace et dans le temps, les deux moitis du
groupe conjugal, mari et femme, sont dsormais indissolublement unies.
On peut les comparer  ces hmisphres de mtal que la machine
pneumatique soude tellement l'un  l'autre que toute force est
impuissante  les sparer. S'il y pntre un peu d'air, il est vrai,
tout est dtruit: la sphre, parfaite tout  l'heure, se fend et
retombe en deux fragments qui gisent inertes sur le sol, lorsqu'ils ne
s'y brisent pas. Mais pourquoi l'air, c'est--dire les dissentiments,
les querelles, les outrages, la haine ou l'indiffrence, pire que la
haine, y pntrerait-il, si ni l'un ni l'autre des poux ne donne la
secousse qui ouvrira le robinet? Et pourquoi le feraient-ils
lorsqu'ils ont une fois got l'ineffable joie de vivre deux en un, et
de revivre en ses enfants?

Madame Necker qui, suivant le dire de M. O. Grard, tait, aux yeux
de tous les contemporains, l'expression de ce qu' la fin du
dix-huitime sicle l'esprit franais offrait de plus honnte et de
plus sain, a crit des _Rflexions sur le Divorce_ o elle expose les
caractres qui doivent,  son sens, offrir les meilleurs mnages, les
vritables _hmisphres de Magdebourg_ conjugaux. Nous empruntons 
l'auteur si fin et si autoris de _l'ducation des Femmes par les
Femmes_[49], l'analyse qu'il donne de ce morceau. Elle pose en
principe tout d'abord que les meilleurs mnages sont ceux qui 
l'origine sont forms par la conformit des gots et par l'opposition
des caractres; mais elle n'admet pas que les caractres ne puissent
arriver  se fondre. Les Zurichois, raconte-t-elle agrablement,
enferment dans une tour, sur leur lac, pendant quinze jours,
absolument tte  tte, le mari et la femme qui demandent le divorce
pour incompatibilit d'humeur. Ils n'ont qu'une seule chambre, qu'un
seul lit de repos, qu'une seule chaise, qu'un seul couteau, etc., en
sorte que, pour s'asseoir, pour se reposer, pour se coucher, pour
manger, ils dpendent absolument de leur complaisance rciproque; il
est rare qu'ils ne soient pas rconcilis avant les quinze jours. Ce
qu'elle prconise sous le couvert de cette espce de lgende, c'est le
mutuel sacrifice qui forme, par l'habitude, le plus solide des
attachements et engendre la rciprocit d'une affection insparable;
elle compare le premier attrait de la jeunesse au lien qui soutient
deux plantes nouvellement rapproches; bientt, ayant pris racine
l'une  ct de l'autre, les deux plantes ne vivent plus que de la
mme substance, et c'est de cette communaut de vie qu'elles tirent
leur force et leur clat.

  [49] M. Octave Grard.

Dans les _Avis d'un pre  sa fille_, le marquis de Halifax, inquiet
de voir se multiplier les exemples de sparation conjugale, proposait
d'instituer une cour de justice compose de femmes et charge de
prononcer souverainement entre elles sur les cas de dsunion.
Rousseau, par sa doctrine du libre choix en dehors du mnage, laissait
l'pouse arbitre suprme de ses propres sentiments et l'autorisait 
se faire honneur de ses carts comme d'une vertu, sauf  lui inspirer
ensuite un remords inutile. Madame Necker soumet simplement le mariage
 la loi du devoir, en attachant  l'observation de cette loi les
joies intimes qui sont, pour l'un et l'autre sexe, le prix du devoir
fidlement accompli.

Comme madame Necker a raison! J'en appelle  tous ceux qui en ont fait
l'exprience, quelque chemin qu'ils aient pris.

Il est tres certain, dit le loyal gentilhomme de La Hoguette, qu'il
est assez difficile d'avoir un mme toit, un mme foyer, une mme
table, un mme lit, mmes intrts, mmes enfans, et de vivre heureux
sans avoir une mme volont. Toutes ces circonstances fournissent de
moment en moment une nouvelle matire d'amour ou de haine, selon que
les mariages sont bons ou mauvais. C'est pourquoi nous ne voyons point
d'affection dont l'estrainte soit plus ferme que celle d'une bonne
femme et d'un bon mari; parce qu'tant toujours ensemble ils se
rendent  toute heure mille petits offices l'un  l'autre, qui sont
autant de liens communs qui font de nouveaux noeuds en l'ame, dont
l'un ne se relche jamais que l'autre ne se resserre.

Et de fait, il arrive souvent que le meilleur ami d'un homme est sa
femme. Horace Raisson n'est pas le seul  l'avoir remarqu. C'est
mme ce qui devrait arriver toujours.

Madame de Rmusat l'indique avec non moins de noble fermet que
d'ingnieuse prcision, lorsqu'elle crit: Une femme qui a su
dcouvrir le secret des qualits ou des faiblesses de son mari,
parviendra sans le blesser  l'avertir pour le bien de tous deux. Dans
l'occasion, elle calmera son imptuosit ou pressera son indolence;
s'il le faut, elle lui indiquera les vertus mmes qui ne lui manquent
qu' cause d'elle; elle saura, par exemple, le prserver du repentir
en consacrant d'avance, par un gnreux consentement, le sacrifice
d'une situation brillante dont la perte n'afflige souvent un mari que
pour sa femme ou ses enfans. Un pre, plac entre son devoir et le
bien-tre de sa famille, pourrait tre tent de transiger; sa
conscience et sa tendresse doivent tre en repos, si l'amour maternel
a accept son sacrifice.

... Je ne sais pas de spectacle plus touchant, qui dcouvre mieux ce
qu'il y a de beau dans le coeur humain, que celui d'un citoyen plac
entre un sentiment patriotique et les intrts d'une famille digne
d'tre chrie: prt  braver le malheur ou le danger, il hsite
toutefois, mais non  cause de lui... C'est alors que les paroles
courageuses de sa compagne viendront terminer ses incertitudes. Ou le
pouvoir de la vertu n'est qu'un rve, ou dans un pareil moment elle
donnera  deux tres qui s'entendent des motions si suprieures, si
pntrantes, qu'elle les placera dans une rgion o le malheur ne
porte pas.

Ces sentiments levs, ces fiers mouvements de l'me qui font, de la
famille, la premire assise des remparts de la patrie, et des deux
poux, des hros, ne sauraient trop s'exalter  l'heure douteuse o
nous sommes. L'gosme domestique ou familial--qu'importe le nom--plus
pernicieux aux nations que l'gosme individuel, les avait nagure
relgus trop loin au second plan. Si, comme nous le croyons, ce fut
une cause de nos dsastres, le chtiment a t svre et suffira. Les
hommes savent aujourd'hui partout en France, qu'on protge mieux sa
femme et ses enfants en mourant pour eux qu'en tendant le front au
joug de l'ennemi pour l'attendrir. Partout les femmes franaises
sentent dans leurs entrailles de mre qu'il n'est pas de sacrifice, si
douloureux soit-il, qui les trouve faibles lorsque le salut de la race
est  ce prix.

coutez cette courte histoire, si simplement raconte par Stendhal.

La plus jolie femme de Narbonne est une jeune Espagnole,  peine ge
de vingt ans, qui vit l fort retire avec son mari, Espagnol aussi et
officier en demi-solde. Cet officier fut oblig, il y a quelque temps,
de donner un soufflet  un fat; le lendemain, sur le champ de
bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole; nouveau dluge de
propos affects: Mais, en vrit, c'est une horreur! Comment
avez-vous pu dire cela  votre femme? Madame vient pour empcher notre
combat!--_Je viens vous enterrer!_ rpond la jeune Espagnole.

Heureux le mari qui peut tout dire  sa femme!

Heureuse et grande la femme qui peut tout entendre de son mari!

       *       *       *       *       *

Un Allemand[50] a dit, avec un luxe de comparaisons un peu outr, j'en
conviens, mais de nature  faire quelque impression, me semble-t-il,
sur l'imagination vive et tendre des femmes: Le mari et la femme
doivent tre comme deux flambeaux brlant ensemble, qui jettent dans
la maison une plus vive lumire, ou comme deux fleurs odorantes
attaches dans le mme bouquet, pour en augmenter le doux parfum, ou
comme deux instruments bien accords qui, en jouant ensemble, font une
musique d'autant plus mlodieuse. Le mari et la femme, qu'est-ce,
sinon deux sources qui se rencontrent et se mlent, de faon  ne
former qu'un mme courant?

  [50] W. Secker.

Qu'on ne redoute pas, d'ailleurs, la monotonie que produit la
rptition ou la persistance des sentiments, l'ennui, le dgot
qu'amne le cours du temps  travers une existence o les affections
ne changent ni de nature ni d'objets. Il y a des redites pour
l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a point pour le coeur. Si
l'ironique, le dsabus, le pessimiste Chamfort a dit cela, lui qui se
plaisait surtout  sonder le coeur humain dans ses mauvais replis,
c'est que la vrit l'y contraignait.

     Vieilles amours et vieux tisons
     Se rallument en toutes saisons.

dclare un dicton plein du bon sens de nos aeux.

Quand on rpte, crivait Jules Simon dans le _Devoir_, que l'amour
est remplac,  la fin, entre les poux, par une solide amiti, on
veut dire seulement que les sens s'apaisent ou s'puisent: car l'amour
conjugal conserve tous les autres caractres de l'amour.

Et il ajoutait ce que tout ce livre est destin  affirmer et 
prouver: N'en mdisons pas, ne le ddaignons pas. Il n'y a sans lui
ni dignit ni bonheur au foyer domestique.

Le pote[51] le sait bien lorsqu'il esquisse ce riant et touchant
tableau:

     Vois ces deux poux dont la tte tremble
     Marcher cte  cte, heureux, sans parler,
     A force de vivre  toute heure ensemble,
     Vois, ils ont fini par se ressembler.

     Descendons comme eux la pente insensible,
     Laissons natre et fuir les brves saisons.
     En ne nous quittant que le moins possible,
     Nous ne verrons pas que nous vieillissons.

     C'est la rcompense; on peut la prdire.
     Les amants constants gardent, et trs tard,
     Sur leur lvre ple un jeune sourire,
     Dans leurs yeux fans un jeune regard.

     Au fond du foyer, braise encor vivante,
     Toujours la tendresse en eux brle un peu.
     L'habitude, honnte et bonne servante,
     Ne laisse jamais s'teindre le feu.

     Leurs derniers printemps ont pour hirondelles
     Les souvenirs chers de l'ancien bonheur.
     Pour ne pas vieillir, soyons-nous fidles,
     Tendre et simple amie,  coeur de mon coeur!

  [51] Franois Coppe.

Nous ne troublerons pas, par des dveloppements dsormais inutiles, la
dlicieuse impression que laissent ces vers. Mais peut-tre nous
sera-t-il permis de rpter un mot charmant sorti du coeur mme de
notre douce France:

     Vieil en amours, hyver en fleurs[52].

  [52] G. Meurier.




CHAPITRE XIV

HOME! SWEET HOME!


Pour mon compte, dit J. Michelet dans son Journal, je ne comprends
que deux femmes: celle qu'on peut associer  ses penses, peut-tre
mme  ses travaux; ou bien, la modeste mnagre qui, le jour,
gouverne son petit royaume. Le soir, je la vois assise prs de la
table de travail. Elle file. A deux pas, le berceau, qu'elle endort au
doux ronflement de son rouet.

On a vu que ces deux femmes peuvent n'en faire qu'une, et c'est alors
surtout que la joie et le calme de l'intrieur sont assurs.

Dans les classes o le travail de l'homme est insuffisant et doit tre
augment, pour entretenir la famille, des fruits du travail de la
femme, on a remarqu que rien ne vaut le labeur fait  la maison,
auprs des enfants, et, s'il se peut, de concert avec le mari.
Malheureusement, les ncessits de notre tat conomique sont telles
que femme et homme doivent souvent se quitter ds le matin, aller 
des ateliers diffrents et ne se retrouver que le soir, harasss et
moroses, devant un mnage en dsordre et un tre teint. Les enfants
se sont, pendant ce temps, gards comme ils ont pu: tantt la soeur
ane, fillette de sept  huit ans, veille sur ses petits frres;
tantt c'est une vieille du voisinage qui aurait grand'besoin d'une
garde-malade pour elle-mme: ou bien la mre, en courant au travail,
s'arrte devant la crche ou l'asile du quartier et y met les plus
petits, et les plus grands vont  l'cole lorsqu'ils ne s'arrtent pas
en chemin  recevoir l'ducation du ruisseau. La maison n'est plus
qu'une tanire o l'on se rfugie le soir, et le lit conjugal qu'un
grabat o s'tendent, dans la torpeur, les membres fatigus. L'homme
prend son repas  la gargote, se chauffe et se surchauffe chez le
distillateur, ne rentre plus qu'ivre et sans le sou, bat sa femme,
bouscule ses enfants et cuve son eau-de-vie jusqu'au lendemain. Dix
fois sur vingt la femme finit par en faire autant.

Ce lugubre tableau a t trac bien des fois par des pinceaux plus
vigoureux que le ntre. Mais il tait utile de le remettre sous les
yeux de nos lecteurs, pour leur faire mieux comprendre le bienfait
inapprciable qu'est pour le pauvre et le travailleur un intrieur
propre et bien tenu.

Je ne crois pas qu'on triomphe de l'alcoolisme par l'augmentation des
droits sur l'alcool, dit Jules Simon. Ceux qui ont l'habitude de boire
auront recours  des poisons plus grossiers et on n'aura fait
qu'aggraver leur maladie. Ils s'adonnent presque tous  l'ivrognerie,
parce que leurs maisons sont des taudis abominables auprs desquels
les cellules des prisonniers sont des paradis. On ne videra les
cabarets qu'en rendant la maison du pauvre habitable. Le vrai remde 
la plupart des maux dont nous souffrons est la reconstitution de la
vie de famille.

Tout le monde y trouverait son compte, d'ailleurs, et la richesse
publique en augmenterait. M. Armand Hayem met en pleine lumire cette
vrit: Comme la famille offre la premire image du groupe social,
dit-il, elle offre aussi celle du groupe industriel. La maison devient
l'atelier le plus productif, celui o rgne le plus grand ordre, o le
travail se divise le plus naturellement, o tout est pargn, mnag,
recueilli: le temps, la force, la matire, l'excdent; o se rfugie
et s'observe la morale simple et attrayante. Tous les conomistes
conviennent que la famille est la meilleure combinaison de travail et
l'atelier qui fournit la plus grande somme de produits avec le moins
de frais.

Rabelais, le grand railleur qui, par une ironie plus amre que tout le
reste, n'a pas voulu, dans son livre qui comprend tout, faire entrer
l'amour, dit pourtant quelque part avec une sorte de gravit mue
venant peut-tre d'un retour sur lui-mme: L o n'est femme,
j'entends mre de famille et en mariage lgitime, le malade est en
grand estrif. Hlas! le malade c'est l'homme, mme quand il se porte
bien. L'_estrif_, l'embarras, le danger, l'amertume de la vie ne
saurait s'amoindrir ou s'adoucir pour lui tant qu'il est seul.

Au contraire, il y a une telle flicit dans la vie commune de l'homme
et de la femme s'aimant, se soutenant et s'aidant  travers les plus
rudes preuves, que William Cobbett a pu crire sans tre tax de
paradoxe:

Quand on a vu, comme moi, le pauvre laboureur rentrer  la nuit
tombante par la petite porte de son jardin, les paules charges d'une
provision de bois pour un ou deux jours, au moment o plusieurs jolies
cratures, qui taient depuis longtemps  guetter l'approche de leur
pre, se prcipitent dans la chaumire pour annoncer la joyeuse
nouvelle, et reviennent encore plus vite pour voler  sa rencontre,
grimper sur ses genoux, ou se suspendre  ses vtements; quand on a vu
des scnes comme celle-ci, des scnes que j'ai souvent contemples
avec un sentiment de bonheur toujours nouveau, on se demande si une
vie de privations n'est pas prfrable  une vie d'aisance, et si des
rapports constants et directs avec ses enfants, rapports que rien ne
vient troubler, ne sont pas prfrables  ceux en travers desquels
viennent se placer prcepteurs et domestiques, ce qui ne peut que
produire une diminution d'affection.

Les Anglais passent pour avoir ralis l'idal de la vie de famille,
de la vie du _home_, comme ils disent. Le _home_ n'aurait,  ce qu'on
prtend, aucun quivalent dans les autres langues, particulirement
dans la ntre. On oublie que ce terme est un mot allemand (_heim_);
et, quand les Romains combattaient _pro aris et focis_, quand nous,
Franais, nous mettons au-dessus de tout l'honneur et la paix du
_foyer_, il parat qu'il reste encore dans le _home_ de nos voisins
britanniques quelque chose que ni les Romains, ni nous, n'avons
jamais connu. J'ai beau chercher, je ne trouve pas ce que peut
tre ce quelque chose, si ce n'est la banalit. Le _home_ anglais
est, en effet, la plupart du temps, grand ouvert--non pas
gratis-- l'tranger. Pour quelques shillings ou quelques livres
sterling--suivant le genre de vie--par semaine, le premier venu y
trouve le vivre et le couvert, _board and lodging_; de sorte qu'on a
pu dire que, dans le Royaume-Uni, toute bonne mnagre se double d'une
matresse d'htel.

Quoi qu'il en soit, la vie du foyer, l'existence  deux, reflte et
rpercute dans les enfants, a t de tout temps chante avec
enthousiasme par les potes anglais. coutons-en quelques-uns, parmi
les moins connus.

     Doux est le sourire du foyer, dit Kable; le regard qu'on se renvoie,
     quand les coeurs l'un de l'autre sont srs;
     douces toutes les joies qui se pressent dans le nid du mnage,
     sjour de toutes les pures affections.

Moins lyrique, Cotton crit une strophe qui sent le polmiste:

     Bien que les sots mprisent le doux pouvoir de l'Hymen
     nous, qui rendons encore meilleures ses heures dores,
         nous savons, par une aimable exprience,
     que le mariage, justement entendu,
     donne  ceux qui sont tendres et bons
               le paradis ici-bas.

Ford reprend:

     les joies du mariage sont le ciel sur la terre,
     le paradis de la vie,... le repos de l'me,
     le nerf de la concorde,...
     l'ternit des plaisirs.

Voici une rafrachissante scne d'intrieur trace en cinq vers par J.
S. Knowles:

     ... Oui, un monde de bien-tre
     gt dans ce seul mot--la femme! Aprs une journe de luttes,
     revenir l'esprit excd,  la maison, le soir,
     et trouver le feu joyeux, le doux repas,
     o, orn de joues et d'yeux brillants de bonheur,
     l'amour s'assied et, de son sourire, claire toute la table!

Quoi de plus doux, et que rver au-del? Certes, on peut le rpter
avec Moore:

     C'est une flicit au-del de tout ce qu'a racont le pote,
     lorsque deux tres, enchans dans ce cleste lien,
     le coeur jamais changeant, et le regard jamais refroidi,
     s'aiment  travers toutes les preuves, et s'aiment toujours
         jusqu' la mort!
     Une heure d'une passion si sainte vaut
     des sicles entiers de joie vagabonde, o le coeur n'est pour
         rien;
     et, oh! s'il est un tat Elysen sur terre,
       c'est celui-l, c'est celui-l!

Rien d'tonnant  ce que les lus qui gotent ce plein bonheur
terrestre soient ports  s'y absorber,  s'y confiner, oubliant le
monde qui les entoure. Sans doute, on n'a pas le droit de s'enfermer
en gostes dans sa double flicit, et la vie  deux n'a de vertu que
parce qu'elle constitue, nous l'avons dj dit plus d'une fois, la
vritable unit sociale. D'ailleurs, ce danger d'isolement est petit,
car bien rares sont ceux qui peuvent se passer de leurs semblables, et
qui sont en mesure de profiter des services sociaux sans tre
obligs,  leur tour, de rendre personnellement et directement, par un
travail quelconque, au moins une partie de ce qu'ils en retirent.
Ceux-l mmes ne sont pas inutiles, et il ne faudrait pas trop
rigoureusement condamner l'gosme de leur flicit. On l'a fait
remarquer, non sans raison, un homme vertueux, une femme estimable,
plus unis encore par le bonheur dont ils jouissent que par leurs
serments, se sparent volontiers de la socit pour tre entirement
l'un  l'autre, mais ils ne sont pas perdus pour elle: ils peuvent y
servir d'exemple[53].

[53] L. C. d'Arc, _Mes Loisirs_.

Il n'en est pas moins vrai que les devoirs multiples de la vie sociale
s'accordent parfaitement avec les obligations et les joies de la vie 
deux. Nous n'en voulons pour tmoignage que ce que le comte Beugnot,
dans ses _Mmoires_, raconte de madame Roland, une des femmes qui,
comme on sait, jourent le plus grand rle dans les affaires publiques
de notre pays. Personne ne dfinissait mieux qu'elle les devoirs
d'pouse et de mre, et ne prouvait plus loquemment qu'une femme
rencontre le bonheur dans l'accomplissement de ces devoirs sacrs. Le
tableau des jouissances domestiques prenait dans sa bouche une teinte
ravissante et douce; les larmes s'chappaient de ses yeux lorsqu'elle
parlait de sa fille et de son mari.

Nous trouvons dans le _Journal_ de J. Michelet une scne plus humble,
mais non moins touchante, et dont la place est naturellement marque
ici. Il s'agit des concierges de la maison qu'il habitait alors, et il
rapporte avec motion ce dont il fut, un soir, le tmoin invisible et
discret.

Le mari travaille tout le jour au dehors. Elle, garde la loge,
surveille le va-et-vient des locataires, rpond aux questions des
survenants, soigne le mnage et l'enfant encore trop jeune pour aller
 l'cole. Ce soir-l donc, le mari me prcdait de quelques pas. La
nuit tombait. Il entre dans la loge claire par un beau feu de
chemine, et jette, avec sa casquette, ce mot bref: Me voil! C'est
tout son salut: ni mollesse, ni sensiblerie, et pourtant, que de
choses tendres pour les siens, dans ces deux mots: Me voil! Cela
voulait dire: Enfin, je vous retrouve, vous, et ma maison! Cet
homme, videmment, a connu la tristesse des repas solitaires, ces
repas,--j'en sais quelque chose,--o le miel mme garderait une saveur
amre. On sentait sa joie que ce temps ft pass pour ne plus revenir.
L'enfant s'tait empar de ses genoux, et, de ses petites mains,
caressait sa rude barbe. Elle, bien plus affine que lui visiblement,
tait sa fte. Elle allait et venait de la chemine  la table. Il y
avait de la grce dans ses moindres mouvements. Cette jolie scne
d'intrieur m'a rappel le vers d'Horace: _Mulier pudica exstrua
lignis vetustis focum sacrum sub adventum viri lassi_.

Ainsi rien n'gale le contentement de la vie  deux, lorsque les
poux, par une tude qui leur doit tre chre, par des sacrifices
mutuels que l'amour rend faciles et doux, sont arrivs  laguer les
causes d'aigreur et de dissentiment, et se sont fondus l'un dans
l'autre jusqu' raliser ce qu'il y a de profond dans ce mot, si
souvent dit  la lgre, _tre unis_.

Un pote dlicat a donn avec une grce pntrante l'impression de ce
sentiment exquis dans un sonnet qui mrite de rester  ct de celui
qui a seul fait jusqu'ici surnager le nom de Flix Arvers.

     J'avais toujours rv le bonheur en mnage,
     Comme un port o le coeur, trop longtemps agit,
     Vient trouver,  la fin d'un long plerinage,
     Un dernier jour de calme et de srnit.

     Une femme modeste,  peu prs de mon ge,
     Et deux petits enfants jouant  son ct;
     Un cercle peu nombreux d'amis du voisinage,
     Et de joyeux propos dans les beaux soirs d't.

     J'abandonnais l'amour  la jeunesse ardente;
     Je voulais une amie, une me confidente,
     O cacher mes chagrins, qu'elle seule aurait lus;

     Le ciel m'a donn plus que je n'osais prtendre;
     L'amiti, par le temps, a pris un nom plus tendre,
     Et l'amour arriva qu'on ne l'attendait plus.

Le paradis terrestre, dit un proverbe arabe qui nous servira de
conclusion, se trouve pour l'homme dans les livres de la sagesse, dans
les oeuvres de l'art, et dans le coeur de la femme.

La femme le trouvera, sans qu'aucune autre source de joies honntes
lui soit ferme d'ailleurs, dans les oeuvres de son mnage, dans
l'amour de ses enfants et dans le coeur de son mari.


FIN




TABLE


     I.--Deux moitis font un entier                           1

     II.--A la dcouverte                                     19

     III.--Les ennemis                                        31

     IV.--Miel et fiel                                        57

     V.--Sables mouvants                                      71

     VI.--Craquements et ruine                               115

     VII.--Ce qui lie soutient                               123

     VIII.--Aimer et croire                                  151

     IX.--Le nerf de la guerre                               165

     X.--Le ministre des affaires trangres                205

     XI.--La fe du foyer                                    217

     XII.--La grande joie                                    243

     XIII.--Les hmisphres de Magdebourg                    253

     XIV.--Home! Sweet home!                                 265


MILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY.





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charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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