The Project Gutenberg EBook of Genevive, by Alphonse Karr

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Genevive

Author: Alphonse Karr

Release Date: February 3, 2012 [EBook #38756]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIVE ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by The
Internet Archive)









GENEVIVE

TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE

Imprimeur du Snat et de la Cour de Cassation

rue de Vaugirard, 9




GENEVIVE

PAR

ALPHONSE KARR

NOUVELLE DITION

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

RUE PIERRE-SARRAZIN, N 14

1857

Droit de traduction rserv

A

LON GATAYES




GENEVIVE.




PREMIRE PARTIE.




I


Vers la fin du mois d'octobre,  minuit, il pleuvait de la neige fondue;
le ciel tait gris et d'une seule pice, comme une triste et froide
coupole de plomb. C'tait une de ces pluies calmes, continues, gales,
sans violence ni prcipitation, qui font croire facilement qu'il pleuvra
toujours ainsi jusqu' la fin des sicles.

A une maison prs de la porte des Mariniers,  Chlons-sur-Marne, une
fentre s'ouvrit, et quelque chose fut pouss sur le balcon; aprs quoi
on referma la fentre. Ce quelque chose,  le regarder de plus prs,
tait un jeune homme  moiti vtu. Il avait la tte nue, et les pieds
dans des pantoufles de maroquin vert. Arriv sur la terrasse, son
premier soin fut de boutonner son habit, pour rsister de son mieux au
froid et  la pluie; ensuite il chercha par quel moyen il pourrait
descendre du balcon en bas. Il faut croire qu'il n'en trouva aucun, car
 six heures du matin il tait encore blotti dans un coin, immobile,
retenant son haleine, autant par la crainte de faire du bruit, que par
celle de renouveler la sensation du froid, en causant le moindre
drangement  ses vtements colls sur son corps par la pluie glace qui
n'avait pas cess de tomber.




II


Il est bon de dire comment ce jeune homme tait arriv sur le balcon.

Mme Lauter, qui, avant son mariage, s'appelait Mlle Rosalie Chaumier,
demeurait chez une tante. C'est l que M. Lauter la rencontra, et qu'il
fut oblig de faire une variante au mot de Csar, et de dire: Je suis
venu, j'ai vu, _j'ai t vaincu_. M. Lauter avait trente-cinq ans. Mlle
Rosalie Chaumier, dix-huit; en attendant qu'elle prt du got pour son
mari, elle avait, comme toutes les filles, un got prononc pour le
mariage; en peu de temps elle devint Mme Lauter, et vint habiter, 
Chlons, la maison de son mari.

Le faible de M. Lauter tait une grande prtention  la force et au
stocisme. Cette prtention n'tait nullement justifie, et n'avait pour
prtexte que l'admiration qu'inspirent naturellement, entre les qualits
que l'on n'a pas, celles dont on est le plus loign. De cette
admiration on passe graduellement au regret de ne les avoir pas, au
dsir de les acqurir,  la conviction de les possder,  la vanit de
s'en parer.

M. Lauter tait bon, sensible, gnreux; c'tait assez de chances pour
souffrir dans la vie; mais son prtendu stocisme les augmentait
singulirement: il lui fallait, en effet, souffrir en dedans sans avouer
ses souffrances, sans les faire vaporer en plaintes, en rcits, en
gmissements, en imprcations, qui ont le double avantage de diminuer
les chagrins et de s'en faire plaindre davantage.

Mme Lauter tait, comme sont toutes les femmes (except vous, madame,
qui lisez ce livre), comme sont toutes les femmes, mme les plus sages.

Elle tait coquette; elle voulait qu'on la trouvt belle, et elle
l'tait en effet; elle voulait qu'on ft amoureux d'elle. Elle n'et
trouv que juste et raisonnable que tous les coeurs de l'univers
fussent tourns vers elle, et, si quelqu'un paraissait se diriger d'un
autre ct, quelque mprisable qu'il ft ou qu'il lui part, quelque peu
d'attention qu'elle et donn  sa soumission, s'il se ft soumis, elle
ne laissait pas d'en ressentir un peu de mauvaise humeur et de colre.

Il n'est pas de femme, toujours except vous, madame, qui ne se croie
des droits inattaquables  tout ce qu'il y a d'amour dans tous les
coeurs qui sont au monde.

De mme qu'un parfum prcieux rpand les mmes manations conserv dans
un flacon d'or cisel, ou dans une cruche de grs, l'amour est toujours
l'amour; et il contient tant d'admiration qu'on peut l'inspirer sans
honte au plus obscur des hommes: tout ce qu'on se doit est de ne pas
l'prouver soi-mme.

Chaque femme se croit vole de tout l'amour qu'on a pour une autre.

C'est ce qui explique le soin que semblent prendre tant de dames de la
chastet de leur femme de chambre, et la brusquerie qu'elles ne peuvent
s'empcher de lui tmoigner si elles ont quelques raisons de lui croire
un amant: car, si elles ne l'honorent pas du titre de rivale, elles
peuvent, sans droger, l'appeler voleuse, et la traiter, quand elle se
permet d'tre aime, comme si en leur absence, elle s'tait permis de
mettre des fleurs dans ses cheveux ou sur ses paules un mantelet garni
de dentelles, ou tout autre ornement rserv  sa matresse.

C'est ce sentiment qui avait attir l'attention de Mme Lauter sur un
jeune homme assez insignifiant qui vint un jour s'tablir dans la ville;
Mme Lauter, quoique jeune encore, avait cependant deux enfants que l'on
levait  la maison. La mdisance l'avait toujours respecte. Sa
coquetterie avait trouv si peu de rsistance jusque-l, qu'elle tait
reste parfaitement innocente; les coeurs s'taient toujours rendus
sans coup frir. Tout combat cote des pertes, mme au vainqueur, mais
on n'avait pas combattu; tout le monde s'tait rendu de si bonne grce,
que Mme Lauter n'avait pas attach plus de prix aux gens qu'ils n'en
semblaient mettre  eux-mmes.

M. Stoltz tait un jeune homme dont la profession tait d'attendre avec
quelque fortune que la mort d'un vieux parent lui en apportt une plus
considrable. La premire fois qu'il se manifesta  Chlons, ce fut 
une assemble o se trouvait galement Mme Lauter. M. Stoltz, timide et
embarrass, choisit, pour s'occuper d'elle, la femme autour de laquelle
il vit le moins de monde, celle qui, par son peu de beaut, lui parut
condamne  la plus grande indulgence. Cette modestie, que tout le monde
prit pour un libre choix, parut au moins une bizarrerie, et il est 
gager que Mme Lauter ne fut pas la seule qui dt le soir  son mari en
rentrant au domicile conjugal:

On nous a prsent ce soir un jeune homme bien nul. Il s'est rendu
justice en prenant Mme Reiss pour but de ses gauches attentions.
N'avez-vous pas remarqu avec quelle maladresse il a salu en entrant?

A quoi M. Lauter ne rpondit rien, parce que M. Stoltz lui tait
parfaitement indiffrent et qu'il ne l'avait peut-tre pas vu.

Le lendemain, au djeuner, Mme Lauter dit  son mari:

Connaissez-vous rien de plus ridicule que Mme Reiss? Elle tait
dcollete hier comme s'il se ft agi d'un bal  la prfecture, sans
compter une douzaine de gros vilains diamants qu'elle mettrait, je
crois, pour aller manger de la crme  la campagne, et avec lesquels
elle ne peut manquer de coucher.

A quoi M. Lauter ne rpondit rien.

C'est chez nous dans trois jours qu'a lieu l'assemble, ajouta Mme
Lauter. Pensez-vous qu'il faille inviter ce Koltz ou Stoltz?

--Vous ferez  ce sujet absolument tout ce que vous voudrez, rpondit M.
Lauter.

--Je l'engagerai, parce que sa prsence m'exemptera de l'obligation de
prescrire aux hommes qui viennent chez moi la corve de faire valser Mme
Reiss  tour de rle.




III


M. Stoltz tait chasseur. On commenait  chasser aux cailles vertes
dans les bls avec des chiens d'arrt. Il rencontra un jour M. Lauter,
et ils chassrent de compagnie. Depuis ce jour, M. Stoltz vint
habituellement  la maison.




IV

Une femme fidle.


Mme Lauter, encore sur ce point, tait comme toutes les femmes, except
vous, madame: elle ne plaait l'infidlit que dans la dernire faveur.
Tout ce qui prcde n'tait coupable  ses yeux que parce que cela
d'ordinaire conduit par degrs _ l'infidlit_; mais pour la femme qui
pouvait avec certitude se promettre de ne pas se laisser entraner
jusque-_l_, le reste n'avait pas la plus petite importance.

C'est pourquoi, au bout de quelque temps, ses yeux rencontrrent ceux de
M. Stoltz. Il y a un moment o deux regards qui se rencontrent, se
touchent par un certain point qui produit une commotion dans la
poitrine. Ils ne peuvent plus alors se dtacher l'un de l'autre; il
s'tablit entre eux une sorte de conducteur lectrique invisible qui
transmet par un change doux et poignant l'me et la vie. C'est en vain
que l'une des deux personnes entre lesquelles s'est tablie cette
communication voudrait baisser ou dtourner les yeux; elle est sous
l'influence d'un magntisme puissant, imprieux, invincible. Il se donne
alors par les yeux un long baiser d'me, dans lequel se mlent et se
confondent deux existences;  ce moment, chacun sent la vie l'abandonner
et sa poitrine manquer de souffle, jusqu' ce que la vie et le souffle
de l'autre viennent voluptueusement remplacer la vie et le souffle qu'on
lui a donns.

Ce n'est rien que cela, et Mme Lauter se disait: Je suis coquette,
mais rien au monde ne me ferait manquer  mes devoirs.

Il vint un moment o lorsque, par hasard. M. Stoltz et Mme Lauter se
trouvaient seuls ensemble, tous deux rougissaient, n'osaient lever les
yeux l'un sur l'autre, et n'eussent pas prononc une syllabe, quand on
les et laisss ensemble pendant huit ans.

Mme Lauter devint inquite, impatiente. Quand M. Stoltz n'tait pas l,
elle ne pouvait rester en place: elle se mettait au clavecin, commenait
n'importe quel air, et le finissait invariablement par la valse qu'elle
avait pour la premire fois danse avec M. Stoltz.

Elle ne s'occupa plus de ses enfants, repoussa leurs caresses avec
brusquerie, fut avec eux violente, injuste, exigeante.

Elle ngligea sa maison, le dner fut servi  des heures irrgulires.
M. Lauter demanda pendant un mois un gigot  l'ail, sans pouvoir
l'obtenir; les chemises dudit M. Lauter furent mal plisses.

M. Lauter peignait un peu: on dcouvrit que son chevalet encombrait la
maison.

Mme Lauter prit l'habitude de garder ses papillotes toute la journe
pour tre mieux frise  l'heure o arrivait M. Stoltz. C'tait pour ce
moment seulement qu'elle se parait et se faisait belle.

Un jour, M. Stoltz et elle restrent seuls un quart d'heure, sans
parler. Au bout de ce quart d'heure, tous deux comprirent la difficult
de la situation, et M. Stoltz dit, comme s'il et mis un quart d'heure 
mditer cette pense hardie: Il fait bien mauvais temps aujourd'hui,
qui signifie tout simplement: Je vous aime, je vous dsire, je vous
adore. On ne se dit: Je vous aime, en propres termes, que quand on a
puis toutes les autres manires de le dire; et il y en a tant, que
l'on n'arrive quelquefois  dire _le mot_ que lorsqu'on ne sent plus la
chose et que le mot est devenu un mensonge.

M. Lauter rentra alors. Pour Mme Lauter, elle fut distraite et
proccupe pendant deux jours; la voix de Stoltz lui bourdonnait sans
cesse aux oreilles.

Mon Dieu! qu'avez-vous donc, dit M. Lauter le troisime jour, que vous
ne rpondez  rien de ce que je vous demande? Vous paraissez triste et
ennuye: vous vous promenez seule dans le jardin; quand j'arrive pour
vous rejoindre, causer avec vous de ces fleurs, de ces arbres que nous
aimions ensemble, vous me fuyez; je suis horriblement seul; il me semble
ici qu'il y a quelqu'un de mort, et ce quelqu'un est la douce confiance
qui a tant d'annes embelli notre vie. Vous n'tes plus ni affable ni
prvenante pour personne; il me semble que vos enfants et moi nous vous
soyons devenus odieux. Vous tiez la joie et la paix de la maison: vous
en faites aujourd'hui une maison de tristesse et de discorde.

Mme Lauter fut intrieurement trs-irrite de ces reprsentations de son
mari: elle pensait que toute la terre devait lui savoir gr des limites
qu'elle avait imposes  son sentiment pour Stoltz; son mari surtout,
pour lequel elle se conservait au prix de tant de combats, et d se
montrer plein de gratitude et de vnration. Elle ne songeait pas assez
que ces combats et cette victoire taient ignors, et que, s'ils eussent
t connus, M. Lauter et bien pu s'en affliger et s'en offenser autant
que d'une dfaite. Elle rpondit avec aigreur qu'il tait bien
malheureux pour une femme de ne pouvoir tre apprcie par son mari; que
nanmoins, malgr ses injustices et son humeur insupportable, elle
n'oublierait jamais ce qu'elle se devait  elle-mme et qu'elle
resterait toujours _fidle  ses devoirs_, comme elle l'avait toujours
t.

M. Lauter lui rpondit qu'il rendait justice  ses moeurs et  sa
sagesse, mais que les _devoirs d'une jeune femme_ consistent dans bien
d'autres choses que la fidlit  son mari: qu'elle doit tre la
providence, la consolation, l'attrait et le charme de la maison; qu'une
femme n'a pas rempli exactement ses devoirs si, tout en restant fidle 
son mari, elle le fait mourir  force de petits chagrins et de mesquines
tracasseries.

Et il aurait pu ajouter que la fidlit dont Mme Rosalie Lauter se
targuait, pour tre sur les autres points si parfaitement insupportable,
n'tait nullement complte par le peu qu'elle rservait  son mari.

Il arriva vers ce temps que M. Lauter fit un voyage de deux mois. M.
Stoltz vint, comme de coutume, tous les jours  la maison. Il n'y avait
pas bien loin de cinq mois que Stoltz et Rosalie se disaient chaque jour
qu'ils s'aimaient par les indices les plus clairs, par les preuves les
plus convaincantes, lorsque Stoltz sentit le besoin de ne pas cacher
plus longtemps son amour  Mme Lauter, et lui tint  peu prs ce
langage:

Il est un _secret_ qui m'oppresse, un secret qui me remplit le coeur,
qui est  chaque instant sur mes lvres, et que j'ai eu le courage et la
force de vous _drober_; et, en ce moment o il faut que je parle, o je
suis dcid  vous ouvrir enfin mon coeur, j'hsite, tant je redoute
votre _tonnement_ et votre _indignation_. _Je vous aime._

--Hlas! dit Mme Lauter; je ne serai avec vous ni prude ni _dissimule_.
Il est un secret inconnu au monde entier et que je voudrais me cacher 
moi-mme: je vous aime aussi; vous seul occupez mon me et ma pense; je
ne vis que par vous; votre image est prsente pour moi et le jour et la
nuit; mais n'esprez pas que jamais _j'oublie mes devoirs_ un seul
instant.

Stoltz pria, pleura, gmit; Mme Lauter fut inflexible. Elle lui permit
bien, il est vrai, et par degrs, de baiser sa main et ses cheveux, et
son front; elle lui donna, il faut le dire, un bracelet de ces mmes
cheveux; elle reut ses lettres et elle lui rpondit; ces lettres, je
n'essayerai pas de le cacher, taient remplies de l'expression de la
passion la plus ardente; on arriva  s'y tutoyer et  s'appeler _cher
ange_; on passa les soires entires  plonger les regards dans les
regards,  se serrer les mains de telle faon que, par les paumes qui se
touchent, il semble que les veines s'ouvrent et s'unissent, et que le
sang se mle.

Un soir mme, leurs yeux attirrent leurs lvres; un long baiser les
laissa tous deux tourdis, anantis; mais nanmoins Mme Lauter n'oublia
pas _ses devoirs_ et _se conserva  son mari_.

Cependant, grce aux imprudences que commettent sans cesse les gens
vertueux, quand ils rvent le crime sans en tre arrivs encore  la
prudence de la complicit et des prcautions prises de concert, Mme
Lauter tait bien plus compromise aux yeux du monde que ne l'et t une
femme qui et pris franchement un amant. La justice du monde, comme la
justice des lois, ne dcouvre presque jamais les crimes que lorsqu'ils
n'existent pas encore, ou lorsqu'ils n'existent plus. Personne ne
doutait que Stoltz ne ft l'amant de Mme Lauter: on plaignait le mari et
on se moquait de lui. Et quand, pour des affaires survenues depuis son
dpart, Rosalie crivit plusieurs lettres  son mari pour hter son
retour, lorsqu'elle laissa voir la vive impatience que lui causaient de
nouveaux retards  l'arrive de M. Lauter, lorsque surtout, pour
chapper  Stoltz et  elle-mme, feignant de croire Lauter malade, elle
se dtermina  l'aller rejoindre, ses amis et ses amies se livrrent aux
conjectures les plus hasardeuses et les plus fausses, et lorsqu'un
habitu des assembles dit assez grossirement:

Ah a! quelle diable d'envie a donc Mme Lauter de coucher avec son
mari?

Mme Reiss rpliqua charitablement:

Oh! mon Dieu! c'est une envie de femme grosse.




V


Mme Reiss calomniait Mme Lauter. Mais Mme Lauter trouvait Mme Reiss si
laide qu'elle tait bien venge  l'avance. Nanmoins, Mme Lauter tait
toujours fidle  son mari; elle passait quelquefois de longues heures
avec Stoltz,  divulguer tous les petits dfauts et tous les petits
ridicules de M. Lauter,  le prsenter comme un homme incapable de
comprendre et d'apprcier une femme comme elle, comme un homme d'un
esprit vulgaire, d'un tact grossier, d'un coeur sans dlicatesse;  se
dire la plus malheureuse des femmes;  appeler Stoltz son ami,  appuyer
sa tte sur son sein; mais, quelques efforts que put faire le jeune
homme, c'tait, avec les lgres faveurs que nous avons mentionnes plus
haut, tout ce qu'il pouvait obtenir de Mme Rosalie Lauter, femme fidle,
attache invinciblement  ses devoirs, disant  chaque instant: Je suis
bien heureuse de n'avoir rien  me reprocher; et trouvant fort ridicule
et on ne peut plus odieux que M. Lauter laisst percer quelquefois comme
un mouvement de jalousie et de mauvaise humeur.

Je me suis figur bien souvent que les femmes ne comprennent rien  la
posie de l'amour, et qu'il n'en est pas une peut-tre qui sache bien ce
que c'est que la puret. Certes, au bal, et dans ces cohues....

Messieurs les imprimeurs, s'il vous semble voir ici des vers,
imprimez-les nanmoins en lignes de prose. Laissez-moi un peu faire
comme ces enfants des contes arabes, qui jouaient au bouchon avec des
palets de rubis et de topazes.




VI

A C*** S***.


Certes, au bal, et dans ces cohues, o l'on vient pour se coudoyer; o
les femmes se mettent nues, sous prtexte de _s'habiller_; o des maris
crtins exhibent les paules de leurs femmes ainsi que leurs seins et
leurs bras (et puis ce que je ne dis pas, car toute la pudeur n'est que
dans les paroles); au milieu d'un essaim fris de jeunes drles qui
n'ont pas mme soin de leur dire tout bas qu'ils voudraient bien coucher
avec elles, beaux rles pour messieurs les poux! Ils ne savent donc pas
que la femme d'un autre a bien assez d'appas, et que par cela seul elle
est assez jolie, sans qu'il leur faille encore aller la couronner de
perles et d'immodestie, bouchon de paille, emblme, hlas! d'ignominie!
qui dit qu'elle est  vendre ou du moins  donner.

Certes, au thtre, et sous un soleil d'huile,  l'ombre d'arbres de
carton, lorsque les histrions roucoulent  la file une monotone chanson;
au thtre, o la reine des coulisses, et la plus cher paye au milieu
des actrices, celle que l'on dit _grande_, est toujours la catin qui
sait un nouvel art, de nouveaux artifices, pour montrer aux quinquets,
le soir, de maigres cuisses que personne autre part ne voudrait voir
pour rien.

Au thtre, au salon, il suffit d'tre belle, d'avoir sur un front pur
d'pais cheveux lisss, sous des sourcils arqus une noire prunelle, et
d'humides regards sous des cils abaisss: un pied troit et des mains
blanches, un corsage bien fin avec de larges hanches.

Mais j'tais seul, un de ces derniers soirs, seul sur le gazon vert d'un
tranquille rivage; les toiles du ciel, dans les peupliers noirs,
semblaient des fruits de feu sems dans le feuillage. Le soleil au
couchant ne laissait qu'un reflet toujours s'assombrissant du pourpre au
violet. La lune se levait rouge et grande derrire l'glise au toit aigu
que couronne un vieux lierre; on n'entendait plus rien que l'onde qui
coulait, et, contre ma chaloupe, en grondant, se brisait, l'haleine de
mon chien tendu sur la terre, et, sous les jaunes fleurs de larges
nnufars, des grenouilles en choeur les longs concerts criards.

Et j'tais tout en proie  ces mornes extases que l'on doit renoncer 
peindre par des phrases. Mon me s'veillait au milieu des odeurs dont
les fleurs,  la nuit, remplacent leurs couleurs. Mes rves d'autrefois,
chers morts! riantes ombres! revenaient voltiger parmi les herbes
sombres, comme, pendant le jour, et sous les chauds rayons, mlant aux
fleurs des prs leurs crpitantes ailes, voltigeaient au soleil les
vertes _demoiselles_, insectes ns des eaux, nautiques escadrons, sur
les roses sainfoins, sur les jauntres gaudes, fleurs sans tige, ou
plutt vivantes meraudes.

Et je vis, dans ce rve trange et sans sommeil, les fantmes de mes
journes, les unes de fleurs couronnes, avec un sourire vermeil, les
autres tranant en silence, d'un pas morne et majestueux, de longs
habits de deuil, avec de grands yeux creux sans regards et sans
esprance.

Mais ce qui, ce soir-l, frappa surtout mes yeux, ce fut votre figure, 
C*** S***! non telle que vous fit un parjure odieux, mais telle
qu'autrefois je vous vis, jeune fille, avec vos cheveux bruns en
bandeau sur le front, ce sourire d'archange et ce regard profond.

Et je pensais:  l'heure o l'on sonne  l'glise la dernire prire, au
loin silencieux, du sol on voit monter comme une vapeur grise, sortant
de l'herbe et s'levant aux cieux; c'est l'encens qu'exhale la terre,
c'est la solennelle prire de la cration entire au Crateur: chaque
fleur, chaque plante y mle son odeur, la campanule bleue en fleur dans
nos prairies, l'alpen-rose, le pied dans la neige des monts, et le grand
cactus rouge, hte des Arabies, et les algues des mers dans leurs
gouffres sans fonds, l'oiseau son dernier chant au bord de sa demeure,
et l'homme des pensers qu'il ne sait qu' cette heure.

Ce nuage divin, form de tant d'amours, monte au trne de Dieu, dme
reconnaissante de ce que doit la terre  sa bont puissante, s'tend....
et c'est ainsi que finissent les jours.

Ah! qu'il est beau l'amour, tel qu'on le sent dans l'me, sous les
saules, le soir, l'amour mystrieux qui s'chappe du coeur et s'en
retourne aux cieux! Qu'il est beau, noble et pur!... Mais, hlas! quelle
femme mrite ce trsor, cette divine flamme?...

Au thtre, au salon, il suffit d'tre belle, d'avoir sur un front pur
d'pais cheveux lisss, sous des sourcils arqus une noire prunelle, et
d'humides regards sous des cils abaisss; un pied troit et des mains
blanches, une fine ceinture avec de larges hanches.

Mais ce que l'on dsire  l'instant solennel dont je parle, et ce dont
l'indulgente nature a mis dans notre sein un portrait immortel, c'est
une vierge sainte et pure! Cherchez-la dans notre Babel!

Vierge d'me et de corps, ignorante, ignore, vierge de ses propres
dsirs, vierge qu'aucun n'a vue et dsire, vierge qui n'a jamais t
mme effleure par de lointains soupirs!

Vierge qui m'attendrait, en elle recueillie, qui garderait pour moi
chaque sensation; vierge dont l'me encore incomplte, engourdie,
tranquille, m'attendrait comme un soleil fcond qui doit l'veiller  la
vie!

Car mdiocrement, pour moi, je me soucie de ces tristes virginits,
invalides soldats dont les corps dvasts, sans jambes et sans bras,
n'ont gard que la vie.

Virginit, grand Dieu! rose dont chaque feuille tombe  son tour sur le
gazon, et qui ne laisse,  celui qui la cueille, qu'une fleur de
convention! Virginit, collier de perles rares, de belles perles
d'Orient, qui s'effile en tombant, et dont des mains avares se partagent
les grains sur la terre roulant! Car je n'appelle pas vierge une jeune
fille qui donne des cheveux  son petit cousin, ou qui chaque matin se
rencontre et babille avec un colier dans le fond du jardin; je
n'appelle pas vierge une fille qui donne un coup d'oeil au miroir
sitt que quelqu'un sonne.

Pour celui-ci, d'abord, pour la premire fois, elle voulut tre belle et
pare; par cet autre sa main en dansant fut serre; celui-l vit sa
jambe, un certain jour qu'au bois on montait  cheval: un autre eut un
sourire; un autre s'empara, tout en feignant de rire, d'une fleur morte
sur son sein; un autre osa baiser sa main. Dans ces _jeux innocents_,
source de tant de fivres qui troublent les jeunes sens, un monsieur a
bais, devant les grands parents, tout en baisant la joue, un peu le
coin des lvres; on a rougi vingt fois d'un mot ou d'un regard; on a
reu des vers et rendu de la prose; et c[ae]tera.... Mais il est une
chose, une seule il est vrai, peut-tre par hasard, que l'on a su
garder, soit par la maladresse ou l'ignorance du cousin, ou la
clairvoyante sagesse d'une mre au coup d'oeil certain. C'est encore
une chose rare et difficile, et c'est ce qu'on appelle une vierge! On
l'habille tout de blanc, et l'poux se rengorge au matin.... Ce n'tait
pas ainsi que je t'aimais, C***, et que j'aurais voulu te presser sur
mon sein.

J'aurais t jaloux, dans mes sombres dlires, de la fleur que tu sens;
de l'air que tu respires, qui s'embaume dans tes cheveux, du bel azur du
ciel que contemplent tes yeux; j'aurais t jaloux de l'aube matinale,
de son premier rayon venant teindre d'opale tes rideaux transparents;
j'aurais t jaloux de cet oiseau qui chante, que ton oeil cherche en
vain tout blotti sous sa tente d'pines aux rameaux blancs; j'aurais t
jaloux de cette mousse verte, dans un coin recul de la fort dserte,
gardant sur son velours l'empreinte de tes pieds; j'aurais t jaloux du
fruit que mord ta bouche; j'aurais t jaloux du tissu qui te touche,
qui te touche et te cache! O trsors envis! J'aurais t jaloux du
baiser que ton pre sur ton front et os poser, et de l'eau de ton bain
t'embrassant tout entire, tout entire d'un seul baiser.



VII


Il vint un jour cependant o Stoltz se prsenta avec un gilet si bien
fait, et d'une nuance si nouvelle, que les torts que pouvait avoir M.
Lauter  l'gard de sa femme s'en trouvrent considrablement accrus.
Mme Lauter alors dcida que son mari n'apprciait pas la persvrance
avec laquelle elle restait fidle  ses devoirs; que c'tait trop
longtemps jeter des perles devant un pareil poux; et qu'il serait
injuste et barbare de laisser prir Stoltz d'une douleur qui, disait le
mme Stoltz, ne pouvait tarder beaucoup  le mettre au tombeau. Un
matin donc, M. Lauter se rveilla  l'tat d'poux trahi et malheureux.




VIII

Un poux malheureux.


Ce jour-l, Mme Lauter s'enquit ds le matin s'il ne lui manquait rien;
elle lui conseilla de se bien couvrir et de mettre des bas de laine,
parce qu'il avait fait la veille un orage dont l'air tait refroidi; le
djeuner fut servi de bonne heure; les pommes de terre furent cuites 
point et parfaitement farineuses; ce ne fut, pendant tout le repas,
qu'attentions charmantes de la part de Mme Lauter: elle piait dans les
yeux de son mari la pense la plus fugitive, avec une tendresse
inquite; elle ne lui laissait pas le temps de dsirer la moindre chose,
elle avait devin et prvenu son dsir; aprs le djeuner, elle se mit
au clavecin, et joua  M. Lauter de vieux airs qu'il aimait.

De ce jour-l, tout fut chang dans la maison. On admira les peintures
de M. Lauter. Stoltz accepta avec reconnaissance deux grandes toiles de
sept pieds sur quatre, dont les cadres lui cotrent cinq cents francs.
Il tait trop heureux quand M. Lauter voulait bien se servir de son
cheval pour ses affaires ou pour la promenade; il le suivait  la chasse
avec plus de zle et d'abngation que le braque le mieux dress, et, au
retour, il se confondait en rcits de la miraculeuse adresse de M.
Lauter. Si M. Lauter avait besoin de quelque chose  la ville voisine,
Stoltz n'tait-il pas l pour faire la commission? M. Lauter pouvait
raconter dix fois la mme histoire, sans qu'il se trouvt personne pour
l'en faire apercevoir, ou mme pour le lui laisser souponner par une
attention moins soutenue. Stoltz faisait autant de parties d'checs ou
de trictrac qu'il plaisait au malheureux poux de Rosalie.

La maison tait devenue l'asile de la plus douce paix; toutes les voix y
taient calmes et bienveillantes. Quand, autrefois, M. Lauter avait 
faire quelque petit voyage, c'tait un affreux dsordre; on se plaignait
amrement du soin de faire sa malle, et du lger bouleversement dont un
dpart sert toujours de prtexte aux domestiques; on lui soutenait que
ses prtendues affaires n'existaient pas, que son voyage n'tait qu'un
caprice, ou quelque plaisir qu'il avait sans doute de bonnes raisons
pour ne pas avouer. Maintenant tout est chang: on fait les prparatifs
avec une sollicitude minutieuse; Stoltz prte son cuir  rasoir qu'il a
fait venir d'Angleterre; Rosalie fait les plus tendres recommandations
de ne pas tre trop longtemps, de ne pas se risquer la nuit sur les
chemins, de ne pas se mettre en route le matin sans avoir pris quelque
chose de chaud, etc., etc.

Enfin, M. Lauter est parti; Mme Lauter l'a accompagn jusqu' la porte
de la rue; et,  l'angle du chemin,  l'endroit le plus loign d'o il
soit encore possible de voir la maison, M. Lauter ayant arrt son
cheval et s'tant retourn, il a vu sa femme lui faire, avec un mouchoir
blanc, un signe d'adieu et d'affection.

La nuit vint, et tout le monde dormait du plus profond sommeil,
lorsqu'on entendit frapper plusieurs coups  la porte; en effet,
l'horrible temps qu'il faisait au dehors justifiait l'empressement de la
personne qui demandait  entrer. On demanda du dedans: Qui est l?

--Eh, parbleu! rpondit-on du dehors, c'est moi, Lauter; je suis mouill
jusqu'aux os.

Sur cette rponse, au lieu d'ouvrir  son matre, la servante alla
frapper  la chambre de Rosalie. Ce ne fut qu'aprs quelques minutes que
M. Lauter put rentrer chez lui.

Vite, Rosalie, un grand feu; un noy ne doit pas tre aussi mouill que
moi.

Lauter se dshabilla, se chauffa, et, quand il fut un peu remis: Mon
Dieu, Rosalie, comme tu es ple! dit-il.

--C'est, reprit Mme Lauter, que vous m'avez rveille brusquement, et
que votre aspect n'avait rien de bien gayant.

--O diable sont donc mes pantoufles, Henriette?

--Quelles pantoufles? demanda la servante.

--Eh, parbleu! mes pantoufles; mes pantoufles vertes, celles qui ont de
hauts quartiers.

--Je ne sais pas.

Rosalie tremblait de tous ses membres.

J'espre, dit-elle, qu'il ne vous est arriv aucun accident qui ait
caus votre retour aussi inattendu?

--Nullement, reprit Lauter.... Mais je voudrais bien avoir mes
pantoufles.... J'ai rencontr  quelques lieues d'ici un messager qui
m'apportait les renseignements que j'allais demander; je me suis figur
que j'arriverais avant la pluie, et j'ai prfr passer la nuit auprs
de ma jolie Rosalie au sjour dans une auberge. Mais o peuvent tre mes
pantoufles?

--Mon ami, dit Rosalie, vous n'avez pas besoin de pantoufles pour
dormir; et c'est ce qu'il y a de plus opportun en ce moment; vous voil
sch, le lit achvera de vous rchauffer.

Lauter se coucha, non sans jeter autour de la chambre un coup d'oeil
destin  la recherche de ses pantoufles; mais, une fois au lit, il ne
put s'endormir. Il tait revenu  cheval tellement vite, que son sang en
mouvement chassait invinciblement le moindre sommeil; il se retourna
cent fois dans le lit, cherchant en vain une position plus favorable;
puis il se dtermina  dire  demi-voix: Rosalie, dors-tu? Rosalie
dormait moins que lui encore, mais elle ne rpondit pas. Elle attendait
impatiemment que Lauter succombt  un de ces sommeils profonds qui
succdent  la fatigue; mais quand elle entendit sonner cinq heures et
qu'elle vit que le jour ne tarderait pas  paratre, elle se leva
prcipitamment.

O vas-tu? demanda M. Lauter.

--Je descends.

--Pourquoi? il ne fait pas encore jour.

--Je n'ai plus sommeil.

--Ni moi, quoique je n'aie pas ferm l'oeil de la nuit; reste auprs
de moi, nous causerons.

--Non, j'ai donn des ordres hier aux domestiques, et il faut que je
veille  leur excution.

--Je t'en prie.

--C'est impossible.

Quand elle fut partie, Lauter alluma une bougie et essaya de lire un
livre qui se trouvait par hasard sur le somno: ce livre l'ennuya sans
l'endormir; il se leva pour en prendre un autre, et un mouvement naturel
lui fit encore chercher ses pantoufles et dire: Ah ! mais o sont mes
pantoufles? Il prit la bougie, et chercha autour de la chambre. Tout 
coup il s'arrta stupfait en voyant le quartier d'une de ses pantoufles
qui passait sous la porte-fentre qui s'ouvrait sur le balcon; il alla
replacer la bougie sur le somno, en grommelant: Eh bien! elles vont
tre jolies! Cette folle d'Henriette qui les laisse sur le balcon par un
temps comme celui-l! Il ouvrit alors la fentre et se baissa pour
saisir ses pantoufles en ttonnant; il ne tarda pas  mettre la main sur
une, mais il y avait quelque chose dedans: ce quelque chose tait un
pied; au bout de ce pied, il trouva une jambe, au bout de cette jambe,
un monsieur. Il saisit le monsieur au collet, l'entrana dans la
chambre, et s'cria: Ah! vol... Mais tout  coup il s'arrta en
reconnaissant M. Stoltz, et lui dit d'une voix terrible: Monsieur
Stoltz, comment se fait-il que vous soyez dans mes pantoufles?




IX


Il y eut un long silence. Stoltz cherchait dans sa tte quelle fable il
pourrait imaginer pour sauver au moins Rosalie. Lauter cherchait 
deviner et ne devinait que trop les dtails et les causes de ce qui se
passait. Stoltz tait dans un tat dplorable: l'eau glace qui tait
tombe sur lui pendant six heures coulait de tout son corps; ses cheveux
pendaient appesantis; son visage tait ple et bleutre de froid, ses
mains taient violettes et engourdies, ses yeux taient rouges dans un
cercle noirtre, ses dents claquaient, ses genoux tremblaient sous lui;
tout le monde n'et vu en lui qu'un objet de piti: mais Lauter, aveugl
par la colre et la passion, lui dit: Monsieur Stoltz, vous me volez
_tout mon bonheur_.

Il y eut encore un long silence; puis Lauter se leva, ouvrit une
armoire, en tira une bote qu' sa forme on pouvait supposer renfermer
des pistolets. Il chercha la chaussure de Stoltz, d'un geste imprieux
lui ordonna de la mettre, puis lui dit: Suivez-moi sans faire le
moindre bruit. Tous deux sortirent en effet par derrire la maison.

Depuis ce jour, on ne les revit jamais ni l'un ni l'autre.




X

Parlons un peu de M. Chaumier, bourgeois de la petite ville de
Fontainebleau.


Voici comment tait distribue la maison de M. Chaumier.

On y arrivait par une alle d'acacias sombres et touffus, au bout de
laquelle tait une petite porte d'un vert sombre;  ct de la porte
tait une sonnette  pied de biche. Quand la porte tait ouverte, on
tait dans une cour dont chaque pav tait entour d'un cadre d'herbe;
dans une encoignure tait un puits si vieux que la margelle tait use,
et qui tait tout couvert d'une mousse verte et rougetre. Au fond de la
cour s'levait une maison de deux tages,  laquelle on arrivait par un
petit perron garni d'une grille de fer  demi rouille. Au bas de la
maison taient la salle  manger, le cabinet et la chambre de M.
Chaumier, et la cuisine. Au premier, l'appartement de la petite Rose
Chaumier, celui de son frre Albert, et surtout celui de dame Modeste
Rolland, domestique et femme de confiance de M. Chaumier. L'tage du
haut servait de grenier, de fruitier; on y tendait le linge, et
quelquefois _Honor Rolland_, poux de Modeste, militaire de son tat, y
venait passer les rares congs pendant lesquels l'tat pouvait se passer
de son appui. Derrire la maison tait un grand jardin, d'un aspect
sauvage et inculte. Avant que M. Chaumier achett cette maison, le
jardin avait t parfaitement cultiv; depuis, grce  l'abandon o on
l'avait laiss, les chardons, les orties, les paritaires avaient
touff les plantes faibles et dlicates: les arbres seuls et quelques
plantes vigoureuses avaient rsist, et avaient acquis un singulier
dveloppement. Deux gros pommiers, un sorbier dans lequel montait une
clmatite, des lilas, quelques rosiers normes et couverts de mousse,
formaient la plus grande richesse du jardin; quelques pavots se
ressemaient d'eux-mmes tous les ans, et,  l'angle du chaperon de la
muraille, fleurissait, au printemps, une touffe de girofles jaunes.

On entrait au jardin par le cabinet de M. Chaumier et par la salle 
manger; la cuisine ne jouissait que d'une fentre ferme par des
barreaux de bois, peints en couleur de fer.

C'tait une des maisons les plus silencieuses que l'on pt trouver. M.
Chaumier, dont la fortune tait mdiocre, tait membre de plusieurs
socits philanthropiques qui prenaient tout son temps et  peu prs
toute sa sensibilit. Modeste tait matresse absolue dans la maison;
elle tait charge de tous les soins, de toutes les dpenses, et mme de
l'ducation de la petite Rose, ducation qui jusque-l, et grce  l'ge
peu avanc de l'enfant, ne consistait que dans une instruction
extrmement lmentaire:

L'empcher de toucher aux couteaux; lui apprendre  rpondre aux
questions: _Oui, madame_, ou: _Oui, monsieur_, et non pas oui tout sec,
comme font les enfants mal levs;  ne pas mettre de confitures sur ses
vtements;  renouer les cordons de ses souliers quand ils se
dtachaient, et  dire merci quand on lui donnait quelque chose.

Le garon tait confi aux soins d'un M. Semler, qui avait chez lui une
douzaine de garons des meilleures familles de Fontainebleau. Albert ne
venait  la maison que le dimanche. Du reste, Modeste tait bonne femme
de mnage, assez douce mme, quand ses volonts ne rencontraient pas
d'obstacles, et connue dans toute la ville par sa supriorit dans l'art
de prparer la saur-crat, et de lui donner une certaine saveur
excitante dont elle se rservait le secret. Au dehors, quand elle
parlait de la maison, elle disait: Je veux, je ne veux pas. A
certaines poques importantes, quand on faisait la saur-crat, ou quand
on coulait la lessive, elle prenait pour l'aider et travailler sous ses
ordres quelques filles de journe qu'elle tutoyait et qui l'appelaient
_Mme Rolland_. Mais, en dedans, elle tait humble et soumise vis--vis
de M. Chaumier, et si le plus souvent elle lui faisait faire  peu prs
sa volont, ce n'tait que par de longs dtours, et elle ne gouvernait
rellement qu' force de soumission et d'obissance.

Un matin, pendant le djeuner, on apporta une lettre que M. Chaumier lut
en laissant percer quelques marques d'tonnement et mme d'motion. Il
se leva, passa dans son cabinet, et y resta plus d'un quart d'heure.

En vain Modeste, pendant que son matre lisait, avait trois ou quatre
fois pass derrire lui et jet les yeux sur la lettre qu'il tenait;
l'criture lui tait inconnue, et d'ailleurs si fine et si serre
qu'elle n'en put lire un mot. Le temps que M. Chaumier passa dans son
cabinet lui parut un sicle. Deux fois elle frappa et entr'ouvrit la
porte pour lui dire que le djeuner refroidissait; elle n'obtint pas
mme une rponse, et n'eut de ressource que de faire tomber sa mauvaise
humeur sur la petite Rose, qui mettait les coudes sur la table, quand
Modeste lui avait dit tant de fois de ne pas se tenir ainsi. C'tait
dcidment une enfant incorrigible, et qui ferait le malheur de sa
famille et de ceux qui voulaient bien se charger de son ducation.

Enfin, M. Chaumier sortit de son cabinet, ordonna de faire entrer le
porteur de la lettre, et lui en remit une autre toute cachete, en lui
recommandant de la mettre dans sa poche et de se hter de la porter  la
ville voisine, d'o on la devait faire parvenir  sa destination. Quand
le messager sortit, Modeste se mit en devoir de le suivre; mais, soit
par hasard, soit qu'il devint son intention, M. Chaumier lui demanda sa
tabatire, qu'il avait laisse dans son cabinet. Quand Modeste se fut
acquitte de cette commission, elle se hta de sortir; mais, ds le
premier pas, elle entendit se refermer la porte extrieure: le messager
tait parti. Tout le reste du jour, M. Chaumier fut proccup; et,
contre son ordinaire, il garda la lettre qu'il avait reue dans la poche
de son habit, au lieu de la laisser sur son bureau, o Modeste comptait
bien en prendre connaissance  dner. Elle tenta un autre moyen. En
servant, elle manifesta quelques craintes sur la sant de monsieur;
depuis le moment o, le matin, il avait reu une lettre, il tait chang
et paraissait souffrant. Il avait laiss enlever, sans y avoir touch,
des oeufs  la neige, les meilleurs peut-tre qu'elle et jamais
faits. M. Chaumier rpondit que Modeste se trompait, et qu'il ne s'tait
jamais mieux port. Elle fit une grimace de dpit en voyant qu'elle n'en
pourrait tirer aucune confidence; mais elle ne se dcouragea pas. Elle
songea alors que, pourvu que M. Chaumier sortit, il ne pourrait manquer
de changer d'habit, et que, selon toutes les apparences, il oublierait
la fameuse lettre dans la poche de celui qu'il quitterait.

Monsieur sortira-t-il aprs dner? demanda-t-elle.

--Je ne crois pas, Modeste.

--Monsieur a tort; le temps est superbe, et voil deux jours que
monsieur n'a mis le pied hors de la maison.

--Que veux-tu, Modeste? j'ai beaucoup  travailler. J'ai reu des
nouvelles de la Martinique; on me cite de nouveaux exemples du
malheureux sort des ngres, et je sens que c'est le moment de terminer
mon grand ouvrage sur l'abolition de l'esclavage.

A ce moment, un homme, qui avait trouv la porte de la rue ouverte,
entra et vint se poster devant la porte de la salle  manger, o il fit
entendre une sorte de mlope plaintive et tranante dans laquelle on ne
distinguait que quelques mots; mais ses vtements en lambeaux, sa figure
hve et dcharne, n'expliquaient que trop clairement que c'tait un
mendiant qui implorait des secours.

Mais, rpliqua Modeste, si monsieur se rend malade  se renfermer
ainsi, il sera peut-tre oblig d'interrompre tout  fait son travail.

--Un morceau de pain, s'il vous plat, dit le mendiant.

--Ce serait un grand malheur, ma pauvre Modeste, car j'ai rassembl l
des arguments qui ne peuvent manquer de convaincre les lecteurs et de
faire un grand bien  la cause des ngres.

--Je n'ai ni maison ni vtements, dit le pauvre homme.

--Est-il rien, en effet, dit M. Chaumier, de plus cruellement ridicule
que cet esclavage auquel on a condamn toute une race d'hommes? Le sang
qui coule dans les veines des noirs n'est-il pas le mme que celui qui
gonfle les ntres?

--Au nom de Notre-Seigneur Jsus-Christ! ayez piti de moi, dit le
mendiant.

--Et, continua M. Chaumier, sans l'couter et sans l'entendre, ne
sont-ils pas aussi nos frres?

--Au nom de la vierge Marie! mon bon monsieur, secourez-moi.

--La nature repousse, dit M. Chaumier, ces cruelles et arbitraires
distinctions de race et de couleur. Le soleil claire tous les hommes,
et la Providence leur distribue galement ses bienfaits; les riches et
les puissants seuls ont plus d'obligations que les autres et plus de
devoirs; ils ne doivent pas oublier que la fortune n'est, entre leurs
mains, qu'un dpt dont il leur sera, un jour, demand un compte svre,
et qu'ils doivent rparer par une plus juste rpartition les erreurs et
les injustices du sort.

--Il y a deux jours que je n'ai mang, dit le pauvre homme en joignant
les mains.

--Aussi, dit M. Chaumier, mon coeur saigne en songeant  ces
malheureux noirs.

--Ne me donnerez-vous donc rien? dit le pauvre.

--Comment cet homme est-il entr ici, Modeste? demanda M. Chaumier.

Modeste ne rpondit pas  M. Chaumier, mais elle s'avana sur le
mendiant d'un air irrit, et lui dit: Allez-vous-en, et tchez que je
ne vous voie pas une autre fois vous introduire ainsi dans les maisons.

--Ma bonne dame, dit le pauvre, la porte de la rue tait ouverte.

--Eh bien! dit Modeste, ne peut-on laisser un moment une porte ouverte
sans tre en proie aux importunits des mendiants et des vagabonds?

--Mais, dit le mendiant....

--Mais, rpliqua Modeste, je vous dis de vous en aller, ou je porterai
plainte contre vous.

Le mendiant s'en alla sans rien rpondre.

M. Chaumier grommela quelques instants sur l'audace de ces gens-l; en
effet, il est bien fcheux de ne pouvoir tranquillement se livrer chez
soi  des thories philanthropiques sur des malheurs lointains, sans
qu'on soit drang par l'aspect importun d'une misre sur laquelle il
n'y a pas de discours  faire, ni de thorie  dvelopper, tant elle est
voisine et facile  soulager.

Modeste n'oublia pas qu'il lui fallait dcider son matre  sortir; sa
premire tentative avait honteusement chou; le beau temps et le soin
de sa sant l'avaient trouv inbranlable; mais Modeste avait dcid
qu'il sortirait, et il devait sortir. On ne tarda pas  entendre un
grand fracas dans la cuisine: c'tait le caf qui tait renvers; il n'y
en avait pas un grain dans la maison, par la ngligence du fournisseur
ordinaire.

M. Chaumier, cependant, ne pouvait se passer de caf, l'habitude lui en
avait fait un besoin imprieux; il fut alors dcid qu'il sortirait pour
en prendre dans un tablissement o on le faisait passable, sans que
cependant il pt entrer en comparaison avec celui de Modeste.

Eh bien! alors, dit M. Chaumier, donne-moi ma canne et mon chapeau.

--Comment! monsieur, dit Modeste, songez-vous  sortir ainsi vtu?

--Et qu'a donc mon costume de si singulier? demanda M. Chaumier.

--Il y a, reprit Modeste, que l'habit de monsieur est us et rp, et
qu'il y manque un bouton.

--Oh! mon Dieu, Modeste, je ne vais pas bien loin, et personne ne fera
attention  moi.

--Mais, dit Modeste, quelle opinion auront de moi les amis de monsieur
qui le rencontreront, s'il pensent que je laisse mon matre sortir de la
sorte?

Et sans attendre de rponse elle apporta un autre habit, retira
elle-mme  M. Chaumier celui dont il tait couvert, et l'emporta
triomphante....

A peine M. Chaumier fut-il sorti, que Modeste envoya Rose _s'amuser_
dans le jardin.

Mais, ma bonne, dit Rose, il fait nuit et j'ai peur.

--Faites ce qu'on vous dit, mademoiselle, reprit la bonne, et allez vous
_amuser_; si vous pleurez, vous aurez affaire  moi.

La pauvre Rose obit, emportant sur son joli visage une petite moue
toute srieuse. Modeste Rolland fouilla alors dans la poche de son
matre, et y trouva une lettre dont voici le contenu:




XI


Mon cher frre,

Ce mariage auquel tu n'as pu assister et qui t'avait brouill avec moi,
n'a pas t bni du ciel. Il y a trois ans, mon mari a disparu, sans que
rien ait pu servir de raison ni de prtexte  cette trange aventure.
Depuis trois ans, toutes les recherches ont t inutiles; tout donne 
penser qu'un crime ou un accident a mis fin aux jours de M. Lauter.

Dans ce malheur, que j'ai support si longtemps sans me plaindre, tu es
mon seul appui et ma seule consolation. J'ai deux petits enfants; je
t'ai crit dans le temps, pour te faire part de leur naissance, quoique
tu ne m'aies jamais rpondu. En vendant tout ce qui me reste, je
runirai une somme de 30 000 francs, qui forment toute ma fortune et
celle de mes enfants. Veux-tu que j'aille demeurer auprs de toi? Tu me
guideras dans l'emploi de ma petite fortune et dans l'ducation de mes
enfants; je remplacerai pour les tiens la mre qu'ils ont perdue, et au
milieu d'eux nous vieillirons dans la paix et les douces affections. Ta
rponse, mon bon frre, me rendra le bonheur ou me jettera dans le plus
affreux dcouragement. Lon et Genevive te prsentent leurs respects,
et moi je t'embrasse bien tendrement ainsi que mon petit neveu et ma
petite nice, Albert et Rose.

ROSALIE LAUTER.




XII


A cette lecture, Mme Modeste Rolland tomba assise sur un fauteuil. Elle
vit d'un seul coup son empire dtruit, son bonheur renvers; elle se
sentit _domestique_; mais bientt il lui parut tellement impossible que
ce qui tait si bien et depuis si longtemps tabli pt changer ainsi
tout  coup, qu'elle se demanda quelle avait t la rponse de son
matre. La rapidit avec laquelle cette rponse avait t faite lui
semblait d'un bon augure; un refus seul pouvait admettre aussi peu de
rflexion et d'examen. Avant de consentir  l'arrive de Mme Lauter, M.
Chaumier n'aurait pas manqu de la consulter, d'examiner les difficults
de l'tablissement et les moyens d'y obvier. D'ailleurs elle connaissait
l'histoire du mariage de Mme Lauter; M. Chaumier n'avait jamais vu son
beau-frre, ils n'avaient eu ensemble d'autres rapports qu'une
correspondance relative  des affaires, qui s'tait termine par de
l'aigreur et la cessation de toutes relations. M. Chaumier avait alors
jur solennellement qu'il ne verrait jamais son beau-frre, et qu'il ne
reverrait pas sa soeur. Le rsultat des rflexions de Modeste fut que
M. Chaumier avait ncessairement rpondu par un refus formel; elle remit
la lettre dans la poche de l'habit, et appela la petite Rose, qui
pleurait de peur dans le jardin; aprs quoi, elle la dshabilla et la
coucha.

Le lendemain, cependant, elle se rveilla moins rassure que la veille
sur les probabilits du refus de son matre de la proposition de sa
soeur; et, pendant le djeuner, elle fit de nouveaux efforts pour le
faire parler. Enfin,  propos d'une histoire en l'air, elle lui dit
Croyez-vous, monsieur, qu'un honnte homme puisse violer un serment
_quel qu'il soit_?

--Je ne crois pas, Modeste, rpondit M. Chaumier; cependant, ajouta-t-il
aprs un instant de rflexion, il est des serments que l'on peut, et que
l'on doit mme oublier: je parle des serments impies qui s'chappent
dans un moment de colre, d'emportement, et dans ce cas, je crois que la
faute n'est pas de violer le serment, mais de l'avoir fait.

--Mais, dit Modeste, si la colre qui a fait faire le serment n'tait
pas un mouvement aveugle, mais au contraire un lgitime ressentiment?

--Quel que soit le motif de la colre, elle est toujours aveugle,
Modeste. Je me rappelle qu'il y a deux ans, ayant  me plaindre de
plusieurs de mes collgues,  la Socit pour l'abolition de
l'esclavage, et voyant que mes travaux n'taient pas apprcis  leur
valeur, je jurai de ne plus me mler  ce qu'ils faisaient. Eh bien!
Modeste, c'est l un serment que je ne devais pas tenir et que je n'ai
pas tenu, parce que je ne pouvais, sous prtexte de fidlit  un
serment, abandonner la cause des malheureux noirs.

--Mais, monsieur, dit Modeste, si votre abandon n'avait t
prjudiciable qu'aux gens dont vous aviez  vous plaindre?

--Et encore, Modeste, je ne sais ce que j'aurais fait: il faut bien
avoir un peu d'indulgence les uns pour les autres; et, au rsum, je
crois que, si on doit tenir,  quelque prix que ce soit, un serment dont
les rsultats sont favorables  celui qu'il concerne, on ne trouvera
qu'indulgence de la part de Dieu, si on ne donne pas suite  un serment
de haine et de mchancet.

Modeste rentra dans sa cuisine, et se dit: Je suis perdue! De ce jour,
elle fit son devoir avec une exactitude scrupuleuse, mais affecte et
chagrine, et ses rponses, courtes et sches, tmoignrent d'un
mcontentement dont je ne puis assurer que M. Chaumier s'apert.

Une semaine aprs, M. Chaumier, ayant reu une nouvelle lettre, avertit
Modeste que sa soeur allait venir demeurer prs de lui avec ses
enfants, et que cela ncessiterait un peu de drangement dans la maison.
Ainsi, Modeste devait quitter le premier tage, qui appartiendrait  Mme
Lauter et aux deux petites filles, et monter  l'tage au-dessus,
qu'elle partagerait avec les deux garons. Modeste obit sans faire une
observation, mais d'un visage froid et impassible: elle enfouit dans son
coeur le regret de la belle chambre parquete, orne d'une grande
glace et de rideaux jaunes, et elle attendit Mme Lauter avec les
sentiments de la haine la plus profonde.

Les enfants eurent bientt fait connaissance et furent enchants de
trouver des cousins et des compagnons de jeu. Lon et Genevive, les
enfants de Mme Lauter, taient plus gs que Rose et Albert: les
premiers avaient douze et dix ans, tandis qu'Albert n'avait que dix ans,
et Rose huit. Lon fut install avec Albert chez M. Semler. Mme Lauter,
qui tait, depuis la disparition de son mari, reste grave et triste,
s'occupa sans relche des soins du mnage et de l'ducation de ses deux
filles: c'est ainsi qu'elle appelait galement Rose et Genevive. Quand
elle avait annonc  son frre qu'elle retirerait 30 000 fr. de la vente
de ce qui lui restait, elle s'tait  elle-mme exagr la valeur des
objets, et cette vente n'alla pas tout  fait  20 000 fr. Elle fut un
moment crase de ce dsappointement; elle ne voulait ni n'osait tre 
charge  son frre, et celui-ci avait accept les propositions de sa
soeur, dans l'hypothse qu'elle apportait un revenu de 1500 fr., ce
revenu, diminu presque de la moiti, la mettait dans un grand
embarras; elle prit le parti de placer son argent en rente viagre: par
ce moyen, il ne resterait rien  ses enfants, mais au moins elle leur
assurerait une bonne ducation: comme on dit dans les universits, _cela
mne  tout_, et elle contribuerait  la dpense de la maison, ainsi
qu'elle l'avait annonc: elle dit simplement  son frre qu'elle avait
plac son argent, sans lui dire les conditions.

Elle avait parfaitement compris, ds le premier jour de son arrive, 
quel point sa prsence tait dsagrable  Modeste, et elle tait bien
dcide  ne rien ngliger pour vaincre cette antipathie que lui
laissait voir Mme Rolland. Elle lui fit quelques petits cadeaux d'objets
de toilette, mais Mme Rolland affecta de n'en faire aucun usage. Elle
essaya d'tre avec elle polie et mme affectueuse; mais, le premier jour
qu'elle l'appela _Modeste_, celle-ci lui rpondit que monsieur
l'appelait ainsi, mais que _toutes_ les autres personnes l'appelaient
Mme Rolland: ce  quoi Mme Lauter s'empressa de se soumettre. Mais,
quelle que ft sa rsolution, il y avait des usurpations qu'elle tait
oblige de faire: ainsi, d'accord avec son frre, elle se chargea de la
dpense, qui jusque-l avait t faite sans contrle par Modeste; elle
fit rentrer Modeste  l'tat de domestique vis--vis de Rose, qui
n'aurait pu que perdre aux caprices, aux faons vulgaires et  la
mauvaise humeur de _maman Modeste_, comme elle l'avait appele
jusque-l. Ce ne fut plus  elle que s'adressa Albert pour les objets
dont il avait besoin, ou pour quitter, le lundi, la maison paternelle
une heure plus tard. Il lui fut impossible de dcider, comme de coutume,
avec les fournisseurs, sans en rfrer pralablement  Mme Lauter; de
quoi elle se vengeait en parlant d'elle avec le plus grand mpris, et en
la peignant comme une femme qui, aprs avoir pouss son mari au suicide
par sa conduite dprave, venait aujourd'hui, avec ses deux enfants
affams, gruger ce bon M. Chaumier, et faire dans la maison _un
embarras_ qui ne lui convenait pas. Elle ne manquait jamais une occasion
d'tre dsagrable  Mme Lauter: s'il y avait quelque chose de cass ou
de gt, c'tait toujours par Lon ou Genevive; quoique les quatre
enfants fussent traits sur le pied de la plus parfaite galit, qu'ils
fussent habills de mme, comme s'ils eussent t tous quatre frres et
soeurs, la seule Modeste n'admettait pas cette galit: elle servait
toujours  table les petits Chaumier avant les petits Lauter; elle
trouvait toujours moyen de laisser prendre  ceux-ci une foule de petits
soins dont elle se chargeait volontiers pour les autres; elle nettoyait
la chambre de Mme Lauter avec une ngligence si affecte, que celle-ci
feignit que cela la gnait qu'on entrt dans sa chambre, et prit le
parti de la balayer elle-mme. Quand elle revenait de la provision, elle
rapportait  Rose des fruits ou des friandises, sans en donner 
Genevive; mais la petite Rose venait d'elle-mme partager avec sa
cousine: alors Modeste se plaignait que Genevive et jet par terre des
noyaux de cerises. Pendant un an, elle s'obstina  servir  table M.
Chaumier avant sa soeur, quoique, pendant un an, M. Chaumier ne se
laisst pas servir une seule fois le premier. Mme Lauter faisait
semblant de ne pas s'apercevoir de ses impertinences, et ne s'appliquait
qu' lui ter l'occasion de les renouveler. Mais les domestiques ne
reconnaissent qu'un matre dans une maison, et les devoirs de la
domesticit paraissent toujours moins durs  remplir  l'gard d'une
personne de l'autre sexe.

D'ailleurs, l'ingalit entre les femmes ne se manifeste pas d'une
manire aussi vidente qu'entre les hommes. L'esprit, les talents, une
certaine autorit, sparent suffisamment les hommes; mais, entre les
femmes, il ne peut y avoir d'ingalit relle que celle de la beaut.
Les servantes, comme les matresses, le savent bien, et il n'est pas une
femme qui ne se dfie d'avoir auprs d'elle une trop jolie servante.

Un artiste, un homme politique, un homme d'esprit, ne sont certainement
pas de la mme race qu'un domestique; mais on peut (les exemples ne
manquent pas), quand on veut, faire d'une jolie chambrire une duchesse
 peu prs prsentable.

Mme Lauter, toute jolie femme qu'elle tait, ne jouissait mme pas du
bnfice de cet avantage qu'elle possdait sur Modeste, laquelle n'tait
plus jeune et n'avait jamais t belle: car les femmes ne peuvent
apprcier leur beaut que par les hommages qu'elle leur attire; et, dans
cette maison si ferme, la beaut, qui n'avait personne pour l'admirer,
cessait d'tre un avantage et mme d'tre quelque chose.

C'tait pour les enfants une grande fte que le dimanche. Albert et Lon
arrivaient de bonne heure, et cependant dj depuis longtemps Rose et
Genevive les attendaient. Plus de dix fois elles avaient ouvert les
portes du jardin, croyant les entendre venir. Ce jour-l, on avait fait
cuire une galette, et toute la maison tait sens dessus dessous. Les
garons arrivaient toujours avec quelque nouveau jeu, un peu plus
bruyant et martial qu'il ne convenait  des filles.

Lon avait sous sa protection spciale Rose, qui tait si petite, que,
lorsqu'elle se mlait aux promenades, il fallait que Lon la rapportt
sur ses bras. Pour Albert, il tait loin d'tre aussi complaisant pour
Genevive, qui, d'ailleurs, tait du mme ge que lui; il vint
d'ailleurs bientt un moment o Genevive, qui avait treize ans commena
 ne plus se mler aux jeux de son frre et de son cousin, et  prendre
une attitude calme et dcente. Il leur vint alors l'ide, suggre par
Mme Lauter, de cultiver le jardin; on le fit bcher; aprs quoi, ils se
chargrent du reste.

Il y eut de grandes discussions pour la distribution du jardin; mais,
quand on finit par tomber d'accord, ce fut aux dpens de Modeste.

Modeste avait eu de tout temps, sous la fentre de sa cuisine, sur tout
le devant de la maison, un potager compos de cerfeuil et de persil. Il
fut dcid par les enfants que le potager serait supprim, comme
usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que
Mme Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les hauts cris quand elle
s'aperut de la destruction de son jardin: elle en accusa Lon et
Genevive, comme de coutume. En vain Mme Lauter lui fit prsent d'un
trs-beau bonnet; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis,
et l'on a pu voir, dans une discussion qu'elle a eue _sur le serment_,
_de jurejurando_, avec son matre, la stricte fidlit qu'elle y
apportait.

Les choses allrent ainsi jusqu'au moment o les deux garons partirent
pour terminer leurs tudes  Paris. Genevive avait alors seize ans et
Rose quatorze. Elles s'occuprent pendant quinze jours des prparatifs
du dpart. Pour les deux jeunes gens, ils taient tout enivrs de
l'orgueil inquiet du premier voyage. Au jour de la sparation, on
s'embrassa, on se promit de s'crire. La voiture partit; les deux filles
se prirent  pleurer; Mme Lauter se sentit le coeur gros; Modeste dit:
Pourvu qu'il n'arrive rien  Albert! Pour M. Chaumier, il parlait ce
jour-l  l'assemble ngrophile, et il disait: O cruaut inou! on
spare les pres de leurs enfants! et ne frmissez-vous pas, messieurs,
en vous mettant pour un moment  la place des malheureux esclaves? Qui
de vous pourrait supporter une semblable sparation?

La maison fut triste pendant plusieurs mois; Genevive et Rose, le
dimanche, si quelqu'un frappait  la porte, se levaient d'un mouvement
involontaire, puis se rasseyaient en se regardant. Elles ne savaient que
les jeux qui se jouent  quatre;  toute distraction qui leur venait 
l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'tait que deux. Si elles
avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles
disaient: Ah! si Lon tait ici! Si Albert n'tait pas  Paris! En ce
cas-l, on parlait moins souvent d'Albert que de Lon, parce qu'on
n'tait pas aussi accoutume  se reposer et  s'appuyer sur lui. Lon
tait l'an, et d'ailleurs c'tait une de ces natures gnreuses qui
sentent le besoin de protger et de soutenir. Genevive avait un peu du
caractre de son frre, et c'est ce qui leur inspirait  tous deux un
tendre attachement pour leurs cousins. Albert et Rose, au contraire,
avaient moins besoin d'aimer que d'tre aims; mais ils se laissaient
faire avec tant de grce et de charme, qu'on n'osait dsirer de leur
part une affection moins passive. Je n'aime pas beaucoup les portraits,
je sais cependant pourquoi je ferai ici celui de Lon: c'est que ce
n'est pas une simple fantaisie; c'est que j'ai connu les hros de mes
romans; c'est que mes histoires sont plus vraies que celles d'aucun
historien; c'est que je puis dire, comme ne:

    . . . . . . Quque ipse . . . vidi
    Et quorum pars magna fui.

Lon est grand; il parat grle, il l'est en effet, mais c'est  la
manire des chevaux arabes, si forts et si nerveux. Les traits de son
visage sont fins et dlicats comme ceux d'une fille; il porte de grands
cheveux noirs boucls, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin
d'avoir l'air effmin; son regard est souvent svre, son teint est
brun et hl, le duvet de ses joues et de son menton qui commence 
brunir annonce qu'il aura une barbe large et paisse. Il est adroit 
tous les exercices du corps; il monte  cheval, il nage, il fait des
armes avec une rare perfection. Le seul dfaut de son caractre est une
hsitation dans la volont et l'individualit; rarement il ose tre
lui-mme, et c'est ce qu'il pourrait tre de mieux; il est doux et
compatissant; mettez-le avec des marins, il boira du genivre, il
jurera, il se frottera de goudron; avec des hussards, il sera
querelleur, bruyant, indiscret; avec des enfants, il est de premire
force  la toupie et de seconde aux barres.

Mais ces rles, qu'il joue  son insu, le fatiguent et l'ennuient; il
n'y a que Rose et sa soeur avec lesquelles il soit lui-mme: aussi
elles lui manquent douloureusement pendant son sjour  Paris, et il
leur crit bien plus souvent que ne le fait Albert.

Albert est d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'un brun chtain; ses
yeux, de la mme couleur, sont fins, moqueurs et expressifs. Il a le
coeur paresseux et difficile  mouvoir, mais son imagination est
inconstante et vagabonde; il s'prend des objets et des gens avec une
ardeur et une spontanit qui ne peuvent se comparer qu' celles avec
lesquelles il les quitte. Il est cependant capable de persvrance pour
ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement jusqu' ce qu'il l'ait
atteint.

Genevive a les yeux bleus et les cheveux noirs comme son frre.
Genevive a sur le visage une douce et intressante mlancolie; sa
taille est nonchalante, ses mouvements et sa dmarche ont comme une
lenteur silencieuse; elle a la voix vibrante et douce. Cette mlancolie
peinte sur son visage, on la trouve aussi dans son coeur; mais ce
n'est pas de la tristesse: au contraire, elle aime le plaisir, et il n'y
a rien de si facile  Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-mme.

Rose est petite et vive; ses cheveux, d'un brun fonc, tombent en
grosses boucles sur les deux cts de sa figure; ses yeux noirs sont si
mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si clatants qu'on n'en
pourrait soutenir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plat, tout
l'amuse; elle aime le bruit et l'clat.

Toutes deux sont coquettes, c'est--dire qu'elles sont heureuses d'tre
belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperoive. Mais la coquetterie de
Rose a ceci de particulier, qu'elle est aussi fire de la beaut de sa
robe que de sa propre beaut. Tout ce qu'elle trouve joli, bijoux,
pierreries, gazes, rubans, elle aime le voir attach  elle; aujourd'hui
elle aime le blanc, demain elle aimera le bleu, hier elle aimait le
lilas. Elle aime ses dentelles avec gosme. Sa parure fait partie
d'elle; elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure, mettre 
volont des yeux bleus et des cheveux blonds.

Genevive a trouv que le blanc lui allait bien, et elle est toujours
habille de blanc, du moins aux heures o elle sort ou auxquelles il
peut venir quelqu'un  la maison. Les gens qui la connaissent ne l'ont
jamais vue autrement. Elle attache  cette uniformit de costume une
instinctive ide de pudeur, qui soutient sa volont contre les
sductions des couleurs les plus fraches et les plus  la mode.

En effet, quand on voit pour la premire fois une de ces belles jeunes
filles au visage calme et modeste, aux cheveux lisss sur le front, aux
yeux doux et incertains, l'imagination ne la spare gure de son
vtement; il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc, et que ce
nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu' terre,
soit son corps.

Mais, si vous la voyez ensuite avec un vtement d'une autre forme et
d'une autre couleur, en pensant qu'elle a _chang de vtement_, vous
vous reprsentez involontairement le moment o elle avait quitt le
premier et n'avait pas encore mis le second; vous pensez qu'elle peut
tre sans vtements, et votre oeil interroge malgr vous les plis de
l'toffe et ses ondulations.

Il est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, qu'elles seules
peuvent inspirer, et qu'elles comprennent si peu, que je n'en ai jamais
rencontr qu'une qui ne s'effort pas de le dtruire.

Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, potique, dans lequel
les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait presque nier
leur prsence. Quelquefois, en effet, on songe  baiser leurs cheveux,
mais jamais leurs lvres roses, ni leurs dents blanches; la main
cherchera leur main, mais ne se posera pas sur leur genou; non pas
seulement par respect, mais la pense n'en viendra pas  l'esprit.
L'imagination, prs d'elles, n'inspire pas de dsir plus vif que celui
d'tre touch en passant d'un pli de leur robe; ou si, par hasard, en
lisant dans le mme livre, mes cheveux touchaient ses cheveux, un doux
frmissement arrtait le sang dans mes veines, et je comprenais que ce
que j'aurais os de plus aurait t bien moins. Jamais, depuis, aucune
femme tout entire abandonne, aucune femme, mme la plus belle
bacchante, mme la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien
donn qui ne me laisst regretter amrement l'motion de ce contact de
nos cheveux.

Mais, de toutes les jeunes filles que j'ai rencontres depuis, toutes,
avant le second jour, avaient dtruit ces enivrantes impressions, pour
les remplacer par des ides de dsirs vulgaires que toutes les femmes
peuvent satisfaire mieux qu'elles; car  peine les jeunes filles vous
font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous songez en mme temps
qu'elles n'ont ni formes ni sens.

Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une attitude, pour teindre
comme d'un souffle cette cleste aurole qui entoure le front virginal
de la jeune fille.

La vritable pudeur doit se cacher elle-mme avec autant de soin que le
reste; la main qui ramne un pli de la robe fait plus rver  ce qu'elle
veut cacher qu' la honte vertueuse qui le lui fait cacher.

Il suffit qu' la campagne le vent attaque tratreusement une jupe, et
oblige celle qui la porte  une dfense srieuse, quelque succs qu'ait
la dfense;

Il suffit qu'une mre dise devant moi: Ma fille est un peu malade, elle
a mont  cheval, elle a les _cuisses_ rompues; et combien de mres
savent se priver de semblables mentions!

Il suffit qu'une fille dise: Je ne veux pas courir, on verrait mes
_jambes_;

Ou: Ma mre m'a fait prsent de _chemises_ de batiste;

Ou: Je me suis donn un coup au _genou_ et j'ai le _genou_ tout bleu;

Ou: J'ai achet des _jarretires_;

Ou: J'ai pris _un bain_ ce matin;

Pour qu' l'instant mme elle perde tout le charme qu'elle avait pour
moi, sauf  prendre plus tard un autre attrait d'un genre tout
diffrent.




XIII

Lon  Rose et  Genevive.


Mes chres soeurs, c'est un sjour fort triste que celui de la ville
o nous sommes, et je ne saurais vous dire combien tout ce que j'ai
laiss auprs de vous me parat aujourd'hui ravissant et regrettable.
Les annes que nous avons passes ensemble vous rendent si ncessaires 
moi que je ne puis rien sparer de votre souvenir. Hier, nous sommes
alls  la campagne, avec Albert et une famille pour laquelle mon oncle
nous a donn une lettre. Ce sont de bonnes gens, qui nous reoivent
trs-bien, et nous invitent  tout ce qu'ils croient nous pouvoir tre
agrable. A l'entre d'un petit bois, j'ai aperu un sorbier tout charg
d'ombelles de baie, dj d'une belle couleur orange, et j'ai pens au
sorbier de la maison o vous tes. Il y a un an, c'tait aussi dans les
premiers jours du mois d'aot, et les fruits du sorbier taient de cette
mme couleur orange; nous tions tous runis, le soir, sous son
feuillage; je jouais du violon et Rose chantait. Et l'hiver dernier,
quand l'arbre dpouill de feuilles n'avait plus que ses fruits, devenus
alors du plus vif carlate, vous rappelez-vous les merles qui venaient,
de leur bec jaune, picoter les grains de corail du sorbier? Rose voulut
que je lui en prisse un. Je passai huit jours  faire un trbuchet;
puis, quand l'oiseau fut captif, il avait l'air triste et souffrant, il
ne voulait pas manger. A dner, nous parlmes  mon oncle de notre
capture, il nous dit qu'il fallait le garder en cage, et qu'au printemps
il ferait entendre des chants ravissants. Un peu aprs, mon oncle vint 
parler de son sujet favori, des ngres et de l'esclavage. Rose sortit et
revint toute joyeuse.

Elle me prit par la main, me fit lever de table, et me dit de regarder
par la fentre. Il y avait sur la muraille un merle qui battait des
ailes et secouait son plumage. Veux-tu donc encore celui-l? lui
dis-je.--Non pas, reprit-elle; c'est le mien, auquel je viens de donner
la libert.

Je l'embrassai. Mon oncle la gronda un peu, en lui disant qu'elle ne
savait pas ce qu'elle voulait.

Papa, dit Rose, il est tout noir comme les ngres que tu dis si
malheureux; il m'a sembl que c'tait un petit ngre, et j'ai ouvert sa
cage.

Mon oncle fut un peu embarrass de ce que cette petite fille lui
montrait qu'il n'tait pas consquent.

Je vous cris, et je n'ai rien  vous dire ni  vous raconter. Je vous
cris pour vous crire, pour me rapprocher de vous. Je vois d'ici vos
deux jolies ttes l'une contre l'autre pour lire ensemble ma lettre, et
cette image va gayer ma journe. Je voulais offrir  Albert ce qui
reste de papier blanc dans ma lettre, mais il est sorti ce matin, et je
ne sais pas o il est. Adieu, mes bonnes petites soeurs. crivez-moi
souvent.

LON.




XIV


C'tait le moment o les volubilis du jardin de Fontainebleau auraient
d commencer  fleurir et  ouvrir la nuit leurs fleurs bleues, roses ou
blanches, qui se ferment ds que le soleil les a touches. Mme Lauter
les vit au contraire se desscher et jaunir; en vain elle leur prodigua
les soins les plus minutieux. Ils durent cder au soin que prenait
Modeste, chaque matin, de verser sur eux de l'eau bouillante. Mme Lauter
ne s'en plaignit pas, et feignit d'attribuer aux chats un ravage que
Modeste rejetait sur eux. Mme Lauter ne voulait pas tre, dans la maison
de son frre, une cause ni un prtexte de trouble et de msintelligence.
M. Chaumier, d'ailleurs, tait tellement accoutum  Modeste, que, s'il
lui et fallu opter entre elle et sa soeur, tout ce que nous pouvons
dire de plus avantageux pour son amour fraternel, c'est qu'il aurait t
fort embarrass. Mme Lauter se trouvait fort heureuse quand toute la
mauvaise humeur de la servante retombait sur elle seule et pargnait
Genevive, qui peut-tre n'aurait pas t aussi patiente, parce qu'elle
ignorait les causes de la rsignation de sa mre, et, en tout cas, en
et t profondment blesse. Il fallait mnager  ses enfants l'amiti
et la protection de M. Chaumier. La faon dont Mme Lauter avait plac sa
petite fortune en dtruisait le fonds, et,  sa mort, Lon et Genevive
n'auraient plus de ressource que dans l'ducation qu'elle leur faisait
donner, et dans l'affection de M. Chaumier. Aussi ne ngligeait-elle
rien pour se mettre bien dans l'esprit de Modeste. Elle ne perdait pas
une occasion de rendre hommage  ses connaissances en cuisine. Il ne se
passait pas un dner sans que quelque plat ne valt un mot d'loge: le
rti tait cuit si bien  point! ou il y avait dans la crme un parfum
inusit, que Modeste seule savait lui donner, et dont on lui demanderait
le secret, etc., etc. Modeste recevait ces loges avec plaisir, mais
sans reconnaissance; elle croyait que ces louanges taient arraches 
Mme Lauter malgr elle, qu'elle ne les lui accordait que parce qu'il
tait impossible de les lui refuser, et ces procds, loin de la
toucher, ne faisaient qu'accrotre son excellente opinion d'elle-mme,
et consquemment son indignation de voir la place et l'influence
qu'avait usurpes Mme Lauter dans la maison de M. Chaumier.

M. Chaumier avait accord  son fils une pension suffisante pour tenir
un rang honorable  Paris. Mme Lauter pensa que de ne pas donner  Lon
une pension gale serait le chagriner, et qui pis est le sparer des
plaisirs et des habitudes de son cousin, dont l'affection lui pouvait
tre plus tard fort utile. Elle vendit donc quelques bijoux qui lui
restaient, pour atteindre ce but, et Lon continua de se trouver avec
Albert sur le pied de la plus complte galit, comme Genevive avec
Rose. Elle crivait de temps  autre  Lon, et lui recommandait de
_travailler_, avec une insistance qu'elle croyait fort significative,
mais que Lon recevait comme un des lieux communs qui remplissent les
lettres des parents. Il faisait son droit comme Albert, comme un peu
plus de la moiti des tudiants; il attendait que le temps consacr 
cette tude fut pass, temps aprs lequel on est rput docteur. Il ne
s'occupait srieusement que de sa voix, qui tait fort belle, et de son
violon, sur lequel il avait un talent remarquable. Pour Albert, il tait
partout  la fois, au thtre et dans les promenades, et dans tous les
endroits o il y avait quelques chances de s'amuser.




XV


Albert et Lon dnaient le dimanche dans la famille  laquelle M.
Chaumier les avait recommands. Albert surtout tait fort exact depuis
quelque temps, et il ne laissait chapper aucune occasion d'y aller
encore dans la semaine. L'objet de son assiduit tait une fort belle
personne, cousine de M. de Redeuil, qui tait venue passer quelques mois
chez lui, en attendant le retour d'un mari en voyage. Rodolphe de
Redeuil, le fils du matre de la maison, n'tait pas moins attentif
qu'Albert aux charmes de sa belle htesse, et il ne ngligeait rien pour
lui tmoigner son admiration. A table, Mme Haraldsen tait naturellement
assise prs de M. de Redeuil. Albert, en sa qualit d'tranger, tait en
face d'elle et  ct de la matresse de la maison. Rodolphe tait  la
droite de sa belle cousine. C'tait lui qui lui versait  boire et
causait avec elle; mais elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer
ceux d'Albert. Un jour, Albert lui pressa un peu la main en dansant;
elle ne parut pas s'en tre aperue, mais aussitt sa conversation avec
son danseur devint plus gnrale et plus insignifiante; elle ne fit
plus, quand la _figure_ l'exigeait, que poser sa main sur celle du
cavalier, d'un air si indiffrent, et si prs d'tre ddaigneux, qu'il
n'osa pas recommencer.

Il confiait  Lon ses amours, ses esprances, ses craintes, ses
dsappointements et ses mouvements de haine pour Rodolphe. Chaque soir,
quelque circonstance plus ou moins insignifiante le faisait revenir ivre
de joie ou furieux et dsespr. Les gants, les voitures, les billets de
spectacle absorbaient son revenu et une partie de celui de Lon, qu'il
lui empruntait.

Un jour, en rentrant, il embrassa Lon et lui dit:

O mon ami! mon cher Lon! te voil enfin! je puis te dire mon bonheur!
Il tait temps que je te trouvasse, car il m'touffe; Octavie m'aime,
mon bon ami! Octavie m'aime!

--Et qu'est-ce qu'Octavie? demanda Lon.

--Octavie est Mme Haraldsen, reprit Albert, et Mme Haraldsen est la
cousine de M. de Redeuil. J'tais dsespr, continua Albert. Nous
tions revenus du bois dans la calche de M. de Redeuil. Rodolphe tait
 cheval: tu sais comme son cheval est ravissant; Rodolphe avait une
aisance que je ne lui ai jamais vue; il faisait piaffer son cheval et
usait de tout le petit mange ncessaire pour exciter l'attention d'une
femme. Le cheval, dress comme il est, jouait son rle  ravir, et avait
parfaitement l'air de se cabrer srieusement, quoique Rodolphe et lui
fussent bien srs qu'il n'en ferait rien. Forc de jouer un rle
accessoire, je m'enfonai dans un coin de la calche, en annonant que
j'avais mal  la tte, et que je souffrais beaucoup. Arrivs  la
maison, comme je lui donnais la main pour descendre de la voiture, elle
me dit avec tant de douceur: Comment vous trouvez-vous, monsieur
Albert? Sa voix me fit frissonner, et je retrouvai  l'instant toute ma
bonne humeur. A table, Rodolphe eut l'obligeance d'tre parfaitement
ridicule, et parla avec tant d'obstination de son cheval et de son
propre talent d'cuyer, qu'il dtruisit tout l'effet que l'un et l'autre
avaient pu produire. Je suivais avec une dlicieuse sollicitude les
moindres mouvements d'Octavie; mais en vain mes yeux cherchaient 
rencontrer les siens. J'avais les jambes tendues sous la table; un
moment, je sentis son petit pied contre le mien; ma respiration s'arrta
dans ma poitrine. Un mouvement plus fort que ma volont me poussait 
presser ce pied, et cependant je me retenais de toute mon nergie. Je me
demandais s'il tait possible qu'elle ne sentt pas mon pied comme je
sentais le sien; et j'interrogeais son visage. Il n'avait rien perdu de
son calme et de sa srnit. J'osai, alors, presser doucement le pied
qui touchait le mien: elle releva la tte avec tonnement, et retira
brusquement son pied. J'avais retir le mien plus vite qu'elle; je me
sentais ple et tremblant. Cependant je revins bientt  moi; j'avais
fait un grand pas. Quoique _ma dclaration_ et t mal reue, elle
tait faite; j'tais dans la situation du poltron qui a crois le fer
avec son ennemi. La prsence du danger me donna du coeur, et, partie
par rsolution, partie pour obir  la puissance qui me matrisait, je
laissai mon pied rechercher le sien. Je le retrouvai bientt; mais
quelle fut ma surprise en sentant qu'il ne se retirait pas! Cette fois
elle tait avertie par mon audace, qui m'avait tant effray, et elle ne
retirait pas son pied! J'appuyai, on rpondit; toute mon me descendit
dans mon pied. On me fit deux ou trois questions auxquelles je rpondis
d'une manire grotesque, tant j'tais distrait et proccup. On se leva
de table; j'tais heureux, je n'en voulais plus  Rodolphe, j'allai mme
lui parler amicalement, pour expier le mouvement haineux que j'avais
senti contre lui, et je me mis  te chercher pour te raconter tout cela.

--C'est singulier, dit Lon; nous ne connaissons gure la vie que par
les romans, et, dans les romans, les femmes suivent, en amour, un autre
programme. Je n'ai pas ou dire, toujours dans les romans, qu'aucune
hrone ait jamais admis ce genre de dclaration, et y ait rpondu; mais
peut-tre les romans nous ont-ils tromps.

Les vacances arrivrent; Lon n'eut rien de si press que d'aller 
Fontainebleau. Pour Albert, il prit un prtexte pour rester quelques
jours de plus  Paris.

Il dnait presque tous les jours chez M. de Redeuil, et, pendant tout le
dner, il sentait le charmant pied sur le sien. Tout en savourant son
bonheur, il ne pouvait se lasser d'admirer la profonde dissimulation de
Mme Haraldsen, dont le visage ne trahissait aucune motion, et qui
parlait avec le plus grand sang-froid des choses les plus insignifiantes
et les plus diverses. Albert n'osait dsirer rien de plus: tout
changement dans sa situation l'effrayait. Il comprenait cependant qu'il
ne pouvait passer le reste de sa vie  presser le pied de Mme Haraldsen,
et qu'elle-mme devait le trouver trs-ridicule; par moments, il prenait
une grande rsolution, et, aprs dner, la suivait dans le salon; mais
Mme Haraldsen paraissait mettre un soin extrme  viter toute
conversation particulire avec lui, et Albert tait enchant de n'avoir
pas  dpenser tout ce qu'il avait amass de courage, et de pouvoir, le
soir, en rentrant, se dire: _Ce n'est pas ma faute_.

Cependant M. de Redeuil et sa famille allaient partir pour la campagne,
et tout tait perdu si Albert n'amenait pas Octavie  faire un pas de
plus,  lui crire ou  permettre que, par un moyen ou un autre, il se
rappelt  son souvenir, pendant cette sparation qui serait au moins
de plusieurs mois, et serait peut-tre ternelle, si son mari revenait
avant la fin de la belle saison. Pendant longtemps ce dpart avait
combl Albert de joie; il n'y avait aucune raison pour qu'il ne
frquentt pas la maison de M. de Redeuil  la campagne comme  la
ville. Le sjour  la campagne permet plus de familiarit, donne de plus
frquentes occasions de se trouver en tte--tte, et dispose l'me 
toutes les motions de l'amour. Pour ce qui est de ce dernier point,
Albert n'en savait rien.

Mais que devint-il quand,  dner, Mme de Redeuil lui dit: Nous partons
dans trois jours. Cette anne la campagne ne nous amusera gure; la
maladie du pre de M. de Redeuil, qui y est retir nous empchera d'y
recevoir nos amis; d'ailleurs c'est un vieillard inquiet et morose, qui
ne pourrait s'empcher de faire mauvais accueil  tout nouveau visage;
il a particulirement horreur des jeunes gens, et surtout des amis de
Rodolphe.

Albert se sentit presque dfaillir, un nuage pais obscurcit sa vue:
tout son bel difice de bonheur et de clestes flicits s'croulait au
moment d'en poser le fate. Quatre mois d'absence! et d'une absence que
Rodolphe saurait mettre  profit! Il regarda Octavie; elle parlait
srieusement  son cousin, M. de Redeuil, des toilettes qu'elle
emporterait; mais la pression de son pied tmoigna assez au pauvre
Albert qu'elle partageait le chagrin de ce contre-temps. Albert
dtestait Rodolphe et lui attribuait tout ce qui lui arrivait de
fcheux; on a toujours peine  ne pas penser que les gens heureux le
sont  nos dpens, et qu'ils ont ajout  leur part de bonheur notre
part qu'ils nous ont drobe. Aussi, quand le lendemain, quelques
instants avant le dner, Rodolphe, une lettre  la main, et le visage un
peu altr, vint dans le salon prier Albert de l'accompagner dans une
course qu'il avait  faire, celui-ci, cdant au dsir de ne pas quitter
Mme Haraldsen, et  la petite satisfaction d'tre dsagrable 
Rodolphe, rpondit qu'il tait fatigu et qu'il ne sortirait pas ce
soir-l pour deux cent mille francs. Rodolphe parut stupfait, et sortit
seul; Albert crut aussi voir quelque signe d'tonnement sur le visage
d'Octavie, qui avait entendu leur courte conversation, et, pendant tout
le dner, il chercha en vain son pied sans pouvoir le rencontrer; il
pensa qu'elle tait, sinon offense, du moins alarme de l'obstination
qu'il avait montre  ne pas la quitter, et qu'elle blmait ce peu de
soin d'carter tout soupon qui pourrait la compromettre. Quand on
sortit de table, il lui offrit le bras pour aller au salon et lui dit en
chemin: Croyez bien que si j'avais cru vous dplaire.... Mme Haraldsen
le regarda avec une grande surprise; le reste de la compagnie arriva, et
ils se trouvrent spars. Albert, au lieu de faire une nouvelle
tentative pour parler  Octavie, crut devoir,  son tour, manifester
quelque mcontentement, s'assit dans un coin du salon et ne dit mot de
toute la soire.

Le lendemain tait la veille du dpart pour la campagne. Rodolphe
annona qu'il ne partirait que quelques jours plus tard, et Albert,
qu'il partirait immdiatement pour Fontainebleau. Il retrouva alors le
pied d'Octavie, et jamais les deux pieds n'avaient t si tendres et ne
s'taient dit tant de choses. Nanmoins, il ne put l'aborder le reste du
jour; la nuit, il ne put dormir et crivit une quinzaine de lettres,
qu'il dchira  mesure; la dernire cependant fut conserve. Il se
coucha presque au jour, se releva deux heures aprs, relut sa lettre, la
plia et la cacheta. Mais il n'avait sous la main qu'un cachet
reprsentant la tte de Jules Csar; il ne le trouva pas assez
significatif; il se rappela alors qu'il en possdait un (cachet commun
et vulgaire s'il en fut), sur lequel il y avait: _Rpondez vite_;
c'tait d'ailleurs une recommandation qu'il avait oubli de faire dans
la lettre. Mais le maudit cachet ne se trouvait pas; il passa tant de
temps  le chercher que, quand il l'eut enfin trouv, il regarda  sa
montre et s'aperut que l'heure du dpart de la famille de Redeuil tait
passe depuis longtemps: il n'y avait plus moyen d'envoyer la lettre.




XVI


Albert se dcida  aller  Fontainebleau. Quoique rien ne ft chang en
apparence dans la maison de M. Chaumier, il s'tait fait, depuis le
dpart des deux jeunes gens, de grandes rvolutions dans les coeurs et
dans les esprits. Genevive, un matin, prit par hasard un livre dans la
chambre de son frre; les premires pages l'intressrent  tel point
qu'elle s'alla cacher sous des arbres pour continuer sa lecture. Bientt
elle s'arrta, et ne songea plus  tourner le feuillet; elle lisait au
dedans d'elle-mme un livre inconnu jusqu'alors, et dont un mot de celui
qu'elle quittait venait de lui apprendre le langage et de lui donner la
clef; son oeil rest fixe, et tout occup d'une contemplation
intrieure, n'eut plus de regard pour les choses du dehors: elle
assistait en elle-mme  un splendide spectacle,  l'veil de son
coeur.

Pour la premire fois alors elle comprit la tristesse vague et sans
sujet qui parfois s'emparait d'elle; l'inquitude qui la faisait aller
sans cesse du jardin  la maison, et de la maison au jardin; le charme
mlancolique qu'elle trouvait  voir rougir les feuilles de la vigne et
jaunir celles des acacias; sa facilit  rpandre des larmes sous le
plus lger prtexte, larmes qu'elle allait cacher dans sa chambre,
parce qu'elle sentait, sans le comprendre, que ces larmes venaient d'une
partie de son coeur trop profonde pour qu'elle et pu tre atteinte
par ce qui paraissait la faire pleurer.

Elle comprend maintenant pourquoi il y a quelqu'un qu'elle vite pour
penser plus librement  lui, parce que, quand il est l, elle n'ose ni
se taire ni parler; elle rougit en parlant d'une fleur ou d'un ruban,
parce qu'elle croit  chaque instant que sa voix va laisser chapper un
secret qui lui est inconnu  elle-mme, mais qu'elle sent dans sa
poitrine: elle s'explique cette gaiet affecte dans laquelle elle se
rfugie contre les dangers du silence ou d'une douce et entranante
causerie; elle comprend cette _malveillance_ qu'elle se sent parfois lui
tmoigner.

Jusqu'ici, son coeur n'a connu que l'existence incomplte et les
grossires sensations de la larve et de l'informe chrysalide; mais voici
le papillon qui s'agite dans sa prison de soie; un rayon de soleil, un
regard d'amour va lui donner l'essor; il va secouer ses ailes plisses
et humides, s'panouir comme une fleur, et s'lever au ciel en
abandonnant sa misrable dpouille, ses haillons d'hiver, sur le sol o
il ne se posera plus.

Mais lorsqu'on s'veilla dans la maison, quand Modeste vint au jardin
cueillir du mouron pour ses oiseaux, par un mouvement rapide et
irrflchi, elle cacha le livre sous son tablier. Ce livre, imprim
depuis cent ans, lui semblait un confident qui pouvait dire  tout le
monde ses plus secrtes et ses plus confuses penses, comme il venait de
les lui rvler  elle-mme. Elle le laissa chercher  Lon, sans
vouloir avouer que c'tait elle qui l'avait pris; elle se proposait de
le remettre  sa place, mais plus tard elle le relut encore et elle
n'osa plus: elle ressentait, en songeant que quelqu'un lirait ce volume
aprs elle, une sensation de pudeur et de honte semblable  celle
qu'elle aurait eue  l'ide que quelqu'un la verrait sortir du bain.

Lon trouvait que Rose tait trop enfant pour son ge; il la
rprimandait sur ses tourderies, et se surprenait de mauvaise humeur
tout le jour de ce que _cette petite fille_ n'avait pas t le matin
suffisamment srieuse. Pour elle, elle ne faisait aucun cas de ses
rprimandes, et n'y rpondait que par quelques clats de gaiet. Souvent
elle lui disait:

Faut-il donc, mon cousin Lon, que je fasse une moue comme celle que tu
faisais hier, et qui te marque des plis au coin des yeux?

Elle jouait avec lui, comme elle jouait avec Genevive. Un jour, Lon
lui dit:

Rose, il ne faut plus nous tutoyer; il ne faut plus jouer ensemble,
avec cette libert qui tait permise quand tu tais une enfant.

Le lendemain, Rose lui dit gravement:

Bonjour, monsieur Lon; comment vous portez-vous?

Alors Lon l'appela, la mit sur son genou, l'embrassa et lui dit:

Rose, il me semble que nous sommes fchs: tutoyons-nous.

Un peu aprs, il voulut sortir. Rose lui dit que cela ne se pouvait pas,
parce qu'elle avait besoin de lui pour une promenade. Lon cda d'abord
volontiers; mais quand il apprit que cette promenade avait pour but
d'aller jouer aux quatre coins avec d'autres jeunes filles, il demanda 
Rose si elle serait toujours une enfant, et si elle ne pouvait pas se
promener comme une jeune personne de son sexe le devait faire  son ge;
si elle ne trouvait pas assez de plaisir  contempler les belles tentes
vertes que forment les arbres, et le soleil qui scintille  travers le
feuillage;  respirer la fracheur et les parfums de l'herbe et des
fleurs. Puis il sentit qu'il n'avait pas le sens commun, et il se leva
pour sortir. Rose l'arrta et lui dit:

Mon petit Lon, ne t'en va pas, parce qu'on ne nous laisserait pas
sortir seules, Genevive et moi.

--Il faut que je sorte, dit Lon.

--Eh bien! monsieur, vous ne sortirez pas.

Et elle se sauva avec son chapeau qu'elle alla cacher, et qu'elle refusa
obstinment de lui rendre. Lon monta  sa chambre et s'y renferma; mais
il se demanda  lui-mme comment les jeux d'une enfant pouvaient ainsi
le mettre de mauvaise humeur, et il ne tarda pas  redescendre, rsign
 faire ce qu'elle voudrait, et  jouer aux quatre coins lui-mme, si
elle le lui ordonnait. Lon tait  cet ge o l'on n'est pas encore
assez sr de n'tre plus un enfant pour oser se permettre de ne pas le
redevenir quelquefois.

Mais il fit un orage, il plut, et on ne sortit pas.

Pendant le dner, on plaisanta Albert de sa proccupation. Lon dit
qu'il devrait oublier _les belles dames_ de Paris auprs de sa soeur
et de sa cousine. Genevive rougit, et ramassa  terre quelque chose
qu'elle n'avait pas laiss tomber. Aprs le dner, on fit un peu de
musique. Lon tait devenu dj trs-habile sur son violon, et il en
jouait d'une manire si expressive, si saisissante, que Rose elle-mme
en fut mue. Les deux jeunes filles, qui prenaient des leons du mme
matre, jourent  leur tour du piano. Mme Lauter dit alors  Genevive:
Genevive, chante-nous donc cette romance que j'aime, et que tu chantes
si bien.

Genevive se rappelait si bien la romance, qu'elle devint rouge comme
une cerise, et dit qu'elle ne se la rappelait pas.

Mais, dit Mme Lauter, tu la chantais encore ce matin, et depuis un
mois tu ne chantes pas autre chose; c'est celle qui commence:

    ....._Bonheur de se revoir_.
    On se redit les mots qui charmrent l'absence,
    Sur les mmes gazons on vient encor s'asseoir.

Genevive se dfendit beaucoup, dit qu'elle n'tait pas en voix, que le
piano n'tait pas d'accord: c'est que depuis trois jours, Genevive
comprenait cette romance, et que ce qui tait, trois jours avant, une
romance quelconque, tait devenu l'expression des sentiments qu'elle
venait de dcouvrir dans son coeur. La mre se fcha un peu, s'tendit
beaucoup sur le dfaut insupportable des personnes qui se faisaient
prier, ce qui passait  juste titre pour une prtention; elle ajouta que
la bonne grce et la complaisance que l'on mettait  se faire entendre
compensaient le talent que l'on n'avait pas; que faire trop dsirer ou
du moins trop attendre quelque chose, lui attribuait une importance qui
donnait aux auditeurs le droit de la juger svrement. Cette prdication
ennuya Albert, qui se leva et sortit. Genevive reprit alors de
l'assurance et se mit  chanter, en s'accompagnant elle-mme; sa voix
avait des vibrations inusites, et, au dernier couplet, elle devint si
touchante quand elle dit:

    Quels accents! quels regards!

que, lorsqu'elle fondit tout  coup en larmes, en se jetant dans les
bras de sa mre, Lon, Rose et Mme Lauter se sentirent aussi pleurer.
Mme Lauter avoua, en embrassant sa fille, qu'elle avait t trop svre,
et lui demanda presque pardon. Rose, l'oeil brillant de larmes, dit en
riant: Pardonne-lui, Genevive; tu peux tre sre qu'elle recommencera,
pour te donner le plaisir d'tre plus svre  ton tour.

Lon tait enchant d'avoir vu Rose pleurer, et laisser voir une
sensibilit qu'il craignait tant qu'elle n'et pas dans le coeur.




XVII


Pendant ce temps-l, Albert faisait des vers lgiaques que je ne vous
conseille pas de lire,  mes lecteurs! et Modeste faisait sa provision
de cornichons, car on tait dans le mois de septembre. Pour M. Chaumier,
il ne voyait rien de ce qui se passait chez lui.




XVIII


M. Semler, l'instituteur trs-primaire d'Albert et de Lon, continuait 
venir dans la maison, o il donnait encore quelques leons aux deux
jeunes filles: il se _mirait_, comme on dit, dans ses deux anciens
lves, et c'tait de la meilleure foi du monde qu'il s'attribuait, sans
exception, tout ce que les deux jeunes gens possdaient d'avantages,
tout ce qu'ils remportaient de succs. M. Semler n'avait jamais connu
une note de musique; nanmoins, quand on applaudissait Lon, dont le
talent sur le violon aurait enchant mme un auditoire plus clair que
celui de Fontainebleau, il ne pouvait s'empcher de prendre pour
lui-mme une partie des applaudissements, il s'inclinait pour remercier,
et parfois mme rougissait un peu; il en tait de mme quand on disait
que ses anciens lves se prsentaient bien, ou saluaient avec grce, ou
quand on parlait de la coupe lgante de leurs habits.

Il coutait patiemment M. Chaumier, faisait un peu les affaires de Mme
Lauter, qui, par des raisons que nous avons nonces plus haut, ne les
pouvait confier  son frre; il donnait le bras aux jeunes personnes,
qui, sans lui, n'auraient jamais pu se promener ni dans la campagne ni
dans la fort, et Rose se plaisait  lui faire tenir, sur ses deux bras,
les cheveaux de laine qu'elle dvidait; il dnait le plus souvent chez
M. Chaumier.

Il arriva un jour un peu avant l'heure du dner, et raconta, entre
autres choses, qu'il venait de rencontrer dans la ville un beau jeune
homme dont le cheval paraissait trs-fatigu; que ledit jeune homme
avait pri lui, Semler, de lui enseigner une bonne htellerie, ce que
lui, Semler, avait fait avec empressement; aprs quoi le jeune homme lui
avait demand s'il connaissait M. Chaumier. M. Semler lui avait rpondu
qu'il avait cet honneur, et qu'il allait mme dner chez lui, ainsi que
cela lui arrivait quelquefois; l'inconnu avait alors demand si M.
Albert tait  la maison; puis il avait remerci M. Semler fort
poliment, et il tait entr  l'auberge.

Et, dit Albert,  quelle auberge l'avez-vous envoy?

--Je l'ai envoy, dit M. Semler,  une auberge qui est en face du
palais. Pendant un sjour que l'Empereur fit  Fontainebleau, le
cardinal C*** s'y arrta, pour lui rendre ses devoirs....

--Et comment est ce jeune homme? dit Albert.

--Fort bien mis et fort bien lev. Le cardinal descendit dans cette
auberge avec toute sa suite, changea d'habits et se rendit au palais....

--Son cheval doit tre alezan brl?

--Je ne sais ce que c'est qu'un cheval alezan brl; il n'est ni blanc
ni noir, c'est comme qui dirait un cheval rouge. Aprs son audience, le
marchal du palais....

--Nul doute, s'cria Albert, c'est Rodolphe!...

--Quel est ce Rodolphe? demanda M. Chaumier.

--Rodolphe de Redeuil, le fils de tes amis.

A ce moment, Modeste vint dire qu'un domestique de l'htel apportait un
billet pour M. Albert. Ce billet tait, en effet, de Rodolphe, qui
priait Albert de venir dner avec lui  l'auberge, o il lui
expliquerait les causes de son voyage  Fontainebleau. Albert prit son
chapeau, annona qu'il ne rentrerait pas dner et partit. Rose sortit.

Le marchal du palais, continua M. Semler, avertit alors le cardinal
qu'il avait un appartement pour lui et pour sa suite; alors Son minence
fit savoir  l'auberge qu'on et  faire transporter ses bagages; on
revint dire au cardinal qu'il s'tait lev un conflit entre
l'aubergiste et le valet de chambre, parce que l'aubergiste demandait
300 francs pour un bouillon qu'avait pris Son minence. Le marchal,
tmoin de la surprise du cardinal, insista beaucoup pour en savoir la
cause, et alla conter l'anecdote  l'Empereur....

A ce moment, on avertit que le dner tait servi, mais Rose n'tait pas
prte; on l'attendit en faisant un tour de jardin. Lon rentrait, M.
Semler s'accrocha  lui, et continua l'histoire qu'il avait commence
aux autres, et dont Lon absent n'avait pas entendu un mot.

L'Empereur fut on ne peut plus irrit, et ordonna qu'on fermt
l'auberge et qu'on abattt la maison; on eut grand'peine  obtenir la
grce de la maison, mais l'auberge fut ferme et ne fut rouverte que
longtemps aprs.

--Mais que diable me contez vous l, monsieur Semler? dit Lon.

--Je vous conte, dit M. Semler, l'histoire de l'auberge o j'ai envoy
ce jeune homme.

--Quel jeune homme?

Rose alors descendit; elle avait chang de robe et s'tait recoiffe.

Mon Dieu! Rose, qu'as-tu donc, dit Lon, que te voil si belle?

--C'est, reprit M. Semler, que nous allons probablement avoir une belle
visite ce soir. Un beau jeune homme trs-riche, des amis de monsieur
votre oncle, M. Rodolphe de Redeuil.

--Ah! dit Lon avec indiffrence.

--Je croyais, dit Mme Lauter, qu'il tait de tes amis?

--Je le connais peu, reprit Lon, mais Albert le voyait beaucoup 
Paris.

Et l'on se mit  table; mais, sans savoir pourquoi, Lon tait
silencieux et de mauvaise humeur. Cette arrive d'un Parisien et d'un
tranger lui semblait dranger la douce intimit de la famille et de la
campagne; la toilette de Rose le contrariait, et, quoique  ct d'elle
 table, il ne lui adressa pas la parole une seule fois, contre son
habitude.

Il se demandait  lui-mme ce qu'il y avait de si grave, et quel intrt
il mettait  ce qui se passait, qui pt ainsi tourmenter son esprit et
assombrir son imagination. Il se trouvait parfaitement ridicule, et se
disait qu'il fallait parler  Rose; mais au moment o il ouvrait la
bouche, il s'apercevait qu'il ne trouvait rien  lui dire; il cherchait,
et il ne rencontrait que quelque observation dsobligeante, ou bien on
entendait quelque bruit au dehors, et Rose tournait les yeux du ct de
la porte. Genevive regardait son frre, et cherchait  deviner la cause
de son silence. Le dner se passa ainsi, et M. Chaumier, en attribuant
la tristesse  l'absence d'Albert, dit qu'il n'aimait pas du tout que M.
Albert s'en allt ainsi  l'heure du dner, et qu'il aurait t bien
plus raisonnable d'aller chercher M. de Redeuil et de l'amener dner 
la maison, que d'aller dner avec lui  l'auberge. Modeste prit la
parole, et rpliqua que son dner ne permettait pas d'inviter un
monsieur comme M. de Redeuil, et qu'il fallait l'avertir quand on avait
du monde.

Comme on prenait le caf, Albert entra et prsenta Rodolphe  sa
famille. Lon et Rodolphe se salurent poliment, et changrent quelques
paroles. M. Chaumier s'enquit des nouvelles de son ami, et trouva
Rodolphe _grandi_. Modeste servit le caf dans une cafetire d'argent
qui ne paraissait jamais d'ordinaire, et alluma deux bougies de plus.

Pendant leur dner, Rodolphe avait expliqu  Albert le but de son
voyage  Fontainebleau: il avait perdu de l'argent au jeu, et, pour
obtenir de son pre la somme qu'il avait  payer, il avait t forc de
simuler un voyage dans l'intrt de ses tudes; il fallait donc qu'il
ft quelque temps invisible  Paris, et il n'avait rien trouv de mieux
que de venir passer quelques jours  Fontainebleau.

On faisait de la musique tous les soirs; mais ce soir-l, Lon ne voulut
ni prendre son violon ni chanter. Mme Lauter accompagna tour  tour sa
nice et sa fille; Rodolphe fit de grands compliments, et parla beaucoup
de l'Opra; il fut aimable et gracieux pour tout le monde, et n'oublia
pas de remercier M. Semler de l'auberge qu'il lui avait indique.
Monsieur, rpondit M. Semler, pendant un sjour que fit l'Empereur 
Fontainebleau, le cardinal C*** y arriva pour lui rendre ses
devoirs....

Et, grce  la politesse de Rodolphe, M. Semler, cette fois, put
raconter son anecdote tout entire et sans interruption.




XIX


Le lendemain matin, de trs-bonne heure, Rose et Lon se rencontrrent
au jardin.

Ah! vous voil, monsieur? dit Rose. Daignerez-vous, aujourd'hui,
m'adresser la parole, et me dire, surtout, ce qui vous rendait hier si
morose et si laid?

--Mais au contraire, Rose, rpondit Lon, c'est toi qui semblais toute
proccupe et ne faisais pas plus attention  moi que si nous ne nous
fussions jamais vus.

--Je faisais si bien attention  vous, rpliqua Rose, que je pourrais
vous dire l'une aprs l'autre toutes les grimaces dsagrables dont vous
avez embelli la soire; mais vous aviez quelque chose, et j'exige que
vous me fassiez votre confession.

Lon ne rpondit pas. Rose vint l'embrasser et lui dit:

Tiens, je sais bien ce que tu as; tu es mcontent de moi.

--En effet, dit Lon, je voulais te gronder. Pourquoi tre ainsi tout
mue et tout effare de l'arrive d'un tranger? Pourquoi cette
toilette, quand ma mre et ma soeur avaient gard leur costume
ordinaire? Est-ce donc une grande fte quand il arrive quelqu'un
dranger nos habitudes et nos plaisirs du soir? Hier, quand ton tour est
venu de chanter, tu as rougi et pli tour  tour, et ta voix a trembl.
Il est vident que tu prouvais de la gne et de la souffrance, tandis
que, lorsque nous faisons de la musique ensemble, tu as la voix pure et
assure, tu n'prouves que du plaisir; et, vois-tu, ma petite Rose,
quoique M. de Redeuil t'ait fait de grands compliments, tu es loin
d'avoir chant, hier, aussi bien que de coutume.

--Tu as raison, Lon, rpondit Rose; mais il y a, dans l'esprit des
femmes, des choses que vous ne comprenez jamais. C'est pour toi, et pour
Genevive, et pour mon frre, que je voulais que ce monsieur me trouvt
belle. Il y a quelques jours, j'ai entendu des femmes parler de toi avec
loge, et j'en tais enchante. D'ailleurs, j'avais une robe que je
n'avais encore pu mettre, faute de la moindre occasion. Ce monsieur
tait un excellent prtexte et j'en ai profit. Sans lui, je l'aurais
peut-tre mise demain pour recevoir M. Semler.

--Pardonne-moi mes reproches, ma petite Rose; mais, vois-tu, c'est que
je me trouve si heureux au milieu de vous tous, que je voudrais lever
de cent pieds le mur du jardin, pour qu'il ne vnt jamais personne ici.
Je te jure que je n'ai aucune affection hors d'ici; je vous aime tous de
toutes les forces de mon me, et je consentirais bien volontiers  ne
jamais voir que vous. Crois-moi bien, jamais tu ne seras aussi heureuse
que tu l'es en ce moment: tout le monde t'aime d'une vive et sincre
affection; tu es notre enfant chri  tous; tu es  l'abri de tous les
chagrins et de toutes les perfidies. Rose, ne nous quitte pas, et ne
laisse pas mme ton imagination se transporter dans un autre monde, o
tu serais comme le pauvre petit oiseau, sans plumes encore, que le vent
a jet hors de son nid.

Rose coutait Lon, sans le comprendre bien prcisment. Aussi, aprs
l'avoir embrass, elle lui dit:

M. de Redeuil dne aujourd'hui  la maison; seras-tu bien fch si je
me fais un peu belle?

--Mais, chre enfant, dit Lon, que ne te fais-tu belle tous les jours?
Que ne te fais-tu belle pour nous? Je ne m'aperois jamais qu'il te
manque rien; mais enfin, si c'est pour toi un plaisir, il faut que tu en
jouisses bien compltement; jamais tu ne trouveras personne plus dispos
 t'admirer que moi, et, si tu le veux, pour que mon admiration plus
claire devienne plus flatteuse, j'apprendrai  distinguer et 
apprcier tout ce qui compose la toilette des femmes; je serai pour toi
en peu de temps un juge aussi recommandable qu'imposant par ses lumires
et par sa svrit.




XX


Rodolphe ne resta que quelques jours  Fontainebleau, et Lon ne reprit
sa gaiet qu'aprs qu'il fut parti. Le reste des vacances se passa dans
le calme ordinaire, si ce n'est que Rolland vint en cong, et que la
maison se trouva trop petite pour le recevoir. Modeste en ressentit un
violent dpit: elle ne paraissait plus, aux yeux de son poux, avec la
mme aurole de grandeur et de puissance. Toute sa mauvaise humeur se
passa en petites tracasseries quotidiennes contre Mme Lauter et ses
enfants, mais tracasseries toujours habilement dguises: car Modeste
savait que, si M. Chaumier tait plein d'amour et d'indulgence pour les
ngres d'autrui, il tait, dans sa propre maison, et  l'gard des
blancs qui passaient certaines limites, un matre svre et inflexible.
Mme Lauter, d'ailleurs, mettait tant de douceur et de rsignation dans
tout ce qu'elle faisait, qu'il tait difficile de lui rsister. Depuis
le dpart de son mari, la pauvre femme tait reste en proie  une
profonde mlancolie. En un jour, sa coquetterie, son dsir de plaire et
d'tre envie, avaient disparu comme un songe. Souvent elle se demandait
aussi ce qu'tait devenu un autre songe plus court, son amour pour
Stoltz, Stoltz si infrieur  son mari sous tous les rapports, Stoltz
qui avait fait son malheur et grce auquel ses enfants n'avaient pas
connu leur pre, mort sous les coups de l'amant de leur mre ou dans un
exil forc par le meurtre de son amant. Quand elle donnait accs  ces
souvenirs, elle se sentait dchire par ses remords, et c'tait avec une
touchante humilit qu'elle parlait  ses enfants et qu'elle recevait
leurs caresses et les tmoignages de leur affection.

Sa vie n'tait qu'une longue pnitence qui la brisait. Souvent, quand
Modeste n'avait pas pour ses deux enfants les gards qu'elle n'oubliait
jamais pour ceux de M. Chaumier, elle se sentait le coeur navr et se
disait: Sans moi, sans ma faute, ils seraient dans la maison de leur
pre, entours de domestiques auxquels je pourrais commander librement,
et auxquels je commanderais d'tre, pour eux, dociles et respectueux.

La pauvre Rosalie, du reste, s'exagrait le plus souvent les
impertinences de Modeste, qui les entourait de tant de prcautions et de
prudente timidit, que personne ne les voyait que Mme Lauter. Pour M.
Chaumier, il ne s'apercevait pas de la tristesse de sa soeur, ni du
changement que les jours, semblables  des annes, apportaient sur son
visage et sur sa sant.

Quand Albert et Lon retournrent  Paris,  la fin des vacances, elle
tait malade et affaiblie, et, lorsque Lon lui dit adieu, elle le tint
longtemps serr sur sa poitrine, et se mit  pleurer.




XXI


M. et Mme de Redeuil ne tardrent pas  revenir de la campagne. Mme
Haraldsen tait encore avec eux. Je n'essayerai pas de peindre le
ravissement d'Albert en apprenant leur retour; il lui fut annonc par
Rodolphe. Tous deux allrent se promener en attendant l'heure d'aller
dner chez le pre de Rodolphe. Les deux jeunes gens s'taient serr la
main avec une expression qui ne pouvait venir de la joie de se revoir,
attendu qu'ils ne s'taient quitts, la veille, qu'assez avant dans la
nuit.

Mon Dieu, disait Rodolphe, comme le Luxembourg est donc beau
aujourd'hui!

--Que j'aime ce bruit des dernires feuilles sous les pieds! disait
Albert.

--Que les cygnes des bassins ont de majest et d'clat! reprenait
Rodolphe.

--Que la joie de ces enfants est nave et douce! rpliquait Albert.

Enfin leur disposition tait telle, qu'ils trouvaient tout ravissant et
magnifique, jusqu'aux soldats vtrans qui gardaient les portes,
jusqu'aux marchandes de plaisir qui parcouraient les alles.

Enfin Albert dit: coute, Rodolphe, il y a un secret qu'il faut....

Mais, au mme instant, Rodolphe dit: coute, Albert, il y a un secret
qu'il faut que je te confie; mon coeur est aujourd'hui si plein de
joie qu'il dborde. Et d'ailleurs pourquoi aurais-je un secret pour toi?
N'es-tu pas mon meilleur ami? Avant de te dire combien je suis heureux
aujourd'hui, il faut que je te dise combien j'ai t malheureux depuis
six semaines, forc, par une tourderie de quitter une maison o tait
tout mon bonheur. Qu'aura-t-elle pens? Aura-t-elle pris mon absence
pour de l'indiffrence et de la froideur? Tu sais, ma cousine, ma belle
cousine? je suis amoureux d'elle comme un fou, et c'est aujourd'hui que
je vais la revoir. Mais comment lui expliquerai-je mon absence? Oh! elle
me verra si heureux que ce sera une rponse  tout.

--Mais crois-tu donc, dit Albert troubl, qu'elle te fera des questions
 ce sujet?

--Ah! c'est que je ne t'ai pas tout dit; elle m'aime, mon ami! Elle
m'aime!

--Comment! te l'a-t-elle dit?

--Pas encore, mais.... Et, au fait, pourquoi ne te dirais-je pas tout 
toi?

Et Rodolphe serra la main d'Albert, qui ne serra pas celle de Rodolphe.

Oh! oui, continua-t-il, elle m'aime; mais comprendras-tu quel bonheur
une semblable certitude met dans le coeur? Si tu savais quel
voluptueux frisson parcourt tout le corps quand on sent, sous la table,
la pression de son petit pied.

--Sous la table? dit Albert.

--Oui, sous la table, tous les soirs, pendant le dner; c'tait l'heure
pour laquelle je vivais, et que j'attendais pendant toutes les autres.

--Mais quand donc? demanda Albert.

--Avant le dpart pour la campagne; et le jour du dpart, j'ai senti
encore son pied plus expressif, plus amoureux que jamais.

Albert se sentit pris d'un vertige, il s'appuya contre un arbre; tout
tourna  ses yeux, puis tout disparut.

Cependant Rodolphe continuait. Et c'est ce soir, disait-il, c'est ce
soir, dans un quart d'heure, que je vais la revoir!

Et il continua ainsi pendant un quart d'heure, faisant un tableau de son
bonheur, que la jalousie d'Albert lui peignait encore mieux: car il y a
ceci d'agrable dans la destine de l'homme, qu'il n'y a aucun bonheur
qui lui semble aussi grand, lorsqu'il en jouit lui-mme, que lorsqu'il
voit un autre en jouir.

Dans sa stupfaction, Albert se flicitait encore de n'avoir pas parl
le premier, car c'tait prcisment ce qu'il aurait racont  Rodolphe,
si celui-ci ne l'avait pas interrompu.

Il est, dit Rodolphe, l'heure de nous acheminer vers la maison.

--Pas encore, dit Albert.

--Nous irons doucement, dit Rodolphe.

--Autant nous promener encore un peu.

--Ah! dit Rodolphe, ce n'est pas que je la verrai plus tt, mais c'est
quelque chose que de commencer plus tt  me rapprocher d'elle.... Mais
toi, Albert, dit-il en marchant, parle-moi donc aussi de tes amours.

--Non, dit Albert; la femme que j'aimais est indigne de tout amour; elle
ne mrite que le mpris, et jamais je ne prononcerai son nom.

Et il pensait avec quelle perfidie il tait trahi; puis il en revint 
se demander lequel tait trahi des deux; et vingt fois, dans la route,
il fut prt, tant le bonheur de Rodolphe lui semblait insolent,  gter
ce bonheur par une rvlation semblable  celle qui venait de lui faire
tant de mal  lui-mme.

Il pensa d'abord qu'il ne devait jamais revoir Mme Haraldsen. Mais il
rflchit ensuite que la chose, telle que la contait Rodolphe, tait
tellement extraordinaire, qu'il y avait malentendu: et d'ailleurs, ne
fallait-il pas montrer  Mme Haraldsen tout le mpris que l'on faisait
d'elle; se faire voir gai, heureux, ddaigneux? car lui laisser
apercevoir ce que l'on souffrait, c'tait lui offrir un agrable
sacrifice de larmes, de douleurs et d'insomnies.

Albert fut trs-bien reu de M. et de Mme de Redeuil. Il salua
froidement Mme Haraldsen, qui eut l'air de ne pas s'en apercevoir. On se
mit  table; Rodolphe tait ivre de joie. Albert continuait  jouer,
tant bien que mal, le rle qu'il s'tait impos; il racontait qu'il
s'tait _extraordinairement_ amus pendant les vacances; il disait des
femmes un mal affreux. Mais il cessa tout  coup de parler, et son
coeur cessa de battre, quand il sentit un pied presser le sien.
D'abord il ne rpondit pas  cette pression; il tait trop indign, et
d'ailleurs, ne devait-il pas penser que Mme Haraldsen en faisait autant
 Rodolphe? Mais il cessa bientt de pouvoir obir  son ressentiment,
et il rpondit  tout ce que lui disait le pied qu'il sentait sur le
sien. Comme autrefois, du reste, Mme Haraldsen prenait une part
trs-convenable  la conversation, et il ne lui chappait pas la moindre
distraction. En vain Albert se rptait tout ce qu'il avait pens sur
elle; il lui semblait entrevoir pour elle une foule, un peu confuse il
est vrai, d'excuses et d'explications qu'il se rservait de dbrouiller
dans un moment plus opportun.

Vers la fin du dner, Mme de Redeuil demanda,  plusieurs reprises, je
ne sais quelles conserves, que les domestiques ne purent trouver. Mme
Haraldsen dit qu'elle savait o elles taient, et qu'elle allait les
prendre. Elle posa sa serviette  ct de son assiette. Albert alors
serra le pied plus fort, c'tait un adieu pour quelques instants. Le
pied rpondit avec une parfaite intelligence. Alors Mme Haraldsen se
leva; Albert fut un peu tonn de sentir encore son pied sur le sien;
elle marcha, et il sentit encore le pied; elle fit dix pas loin de la
table, et il le sentit encore; elle ouvrit la porte de la salle 
manger, et il le sentit encore; elle disparut, et il le sentit encore.

C'tait incomprhensible. Il leva les yeux sur la place que venait de
quitter Mme Haraldsen pour voir si elle tait bien partie, et s'il
n'tait pas le jouet d'une illusion; il rencontra les yeux de Rodolphe
aussi tonns que les siens, et le pied se retira.

Et, en effet, ce pied que caressait si amoureusement Albert, c'tait le
pied de Rodolphe; ce pied qui causait de si grands ravissements 
Rodolphe, c'tait la botte d'Albert.

Le premier jour o ces deux pieds s'taient rencontrs, Mme Haraldsen,
fatigue de sentir ses pieds poursuivis par celui d'Albert, avait pris
le parti de les retirer sous sa chaise. Albert, en cherchant, avait
rencontr celui de Rodolphe; Rodolphe, croyant sentir le pied de sa
cousine, qui seule tait assise prs de lui, avait rpondu, et c'tait
ainsi que s'tait engage cette tendre correspondance.

Albert se retira aussitt le dner fini, sans parler  Rodolphe, qui, de
son ct, n'avait pour le moment rien tant  coeur que de l'viter.




XXII


Un soir on frappa doucement  la porte de Lon. Un homme entra, qui
rehaussait des vtements extrmement simples par une physionomie
avenante et distingue.

Monsieur, dit-il  Lon, voici une lettre qui m'a t remise par
erreur, et qui vous est adresse; je n'ai pas voulu tarder un instant 
vous la remettre.

A ce moment Lon fumait, et sa petite chambre tait remplie d'une
paisse vapeur.

Je vous remercie infiniment, monsieur, rpondit Lon.

--Pardon, ajouta l'tranger, mais j'ai une question  vous faire; et
c'est en partie pour n'en pas laisser chapper l'occasion que j'ai mont
moi-mme cette lettre. Est-ce vous qui jouez du violon tous les soirs,
et je dirai presque toutes les nuits?

--Oh! monsieur, interrompit Lon, je sais bien ce que vous allez me
dire; c'est prcisment ce que l'on me dit au moins dix fois chaque
jour: Ne pourriez-vous jouer du violon  une autre heure? ou bien:
Vous serait-il gal de n'en pas jouer du tout?

--Mais, monsieur, rpondit l'tranger, je ne viens pas....

--C'est, reprit Lon sans l'couter, ce que je refuse positivement. Il
faut de la tolrance entre voisins; et croirait-on que je n'ai pas
besoin d'en avoir, moi? Chacun ne m'envoie-t-il pas son bruit plus ou
moins dsagrable, et tous beaucoup plus que mon violon?

--Certainement, monsieur, et, bien loin....

--La voisine d'en face n'a-t-elle pas des enfants qui crient et un mari
qui jure? Le chaudronnier d'en bas peut-il m'accuser? Et les divers
pianos qui m'entourent, les croyez-vous bien divertissants?

--Je suis bien de votre avis, et....

--Je jouerai du violon, et il faut que je joue du violon.

--Mais, monsieur, dit l'tranger, je vous dis que je ne viens pas pour
vous empcher de jouer du violon, et que je voudrais vous entendre plus
souvent; vous avez un talent charmant, et les voisins qui se plaignent
de vous sont des nes. Voici l'heure  laquelle vous jouez
ordinairement, monsieur Lauter; car c'est bien Lauter que vous vous
appelez?

Lon fit un signe affirmatif.

Eh bien! mon cher monsieur Lauter, voici l'heure  laquelle vous jouez
d'ordinaire du violon; permettez-moi de vous entendre, surtout si vous
jouez un certain air....

Et il fredonna les premires mesures.

Un air dont je sais les paroles, je crois.

--Je suis heureux, rpondit Lon, de pouvoir vous tre agrable aussi
facilement, et je vous jouerai tout ce que vous voudrez.

--Eh bien! alors permettez-moi d'aller chercher en bas du tabac un peu
meilleur que celui que vous fumez, et de faire monter un pot de bire.
Je suis Allemand, monsieur, et j'ai de certaines faons d'couter la
musique dont je ne me drange pas volontiers.

--Allez chercher votre tabac; pour de la bire, je pourrai vous en
offrir.

Quand il eut apport du tabac et bourr sa pipe, l'tranger s'tendit 
son aise dans un grand fauteuil, vida son verre, le remplit de nouveau,
et le plaa devant lui.

Alors Lon lui joua l'air qu'il avait paru dsirer. Au bout de quelque
temps, l'tranger redemanda le premier air....

Attendez un peu, dit-il, et il chanta. D'o savez-vous cet air, qui
n'est pas de ce pays? demanda-t-il  Lon.

--C'est ma mre qui l'a appris  ma soeur et  moi.

--Vous avez une soeur?

--Oui.

--Est-ce que madame votre mre est Allemande?

--Mon pre l'tait.

--Votre nom est allemand. Elle demeure  Paris?

--Non.

--Qu'est-ce que vous faites?

--Je fais mon droit, et je joue du violon.

--Et quand vous aurez fini votre droit?

--Je ne sais pas ce que je ferai; mais j'ai entendu mon oncle dire qu'il
achterait  mon cousin une tude d'avou; je pense que ma mre en fera
autant pour moi.

L'tranger remercia beaucoup Lon, et le lendemain lui envoya une
provision d'excellent tabac, en lui demandant la permission de passer
encore cette soire avec lui, parce qu'il partait le lendemain pour un
voyage. Je pense, dit-il en quittant Lon, que je reviendrai dans
quelques mois; j'aurai le plus grand plaisir  vous voir. Si, par hasard
vous quittiez ce logement, laissez-y votre nouvelle adresse. Il serra
la main du jeune homme et partit. Lon le trouvait bien un peu
questionneur; car il lui avait fait, ces deux soires, parler de toute
sa famille dans les plus minutieux dtails: mais il y avait tant de
bont dans son air et dans ses paroles, et tant de franchise dans ses
manires, qu'on ne pouvait lui savoir mauvais gr de cette curiosit,
qui, quoiqu'un peu incommode, tait loin d'tre malveillante. La lettre
qu'il avait remise  Lon tait de Genevive. Voici ce qu'elle lui
crivait:




XXIII


Mon cher frre, tu sais aussi bien que nous qu'Albert nous est arriv
ici un peu malade; nous le soignons de notre mieux. Moi, je ne crois pas
beaucoup  cette maladie. Peut-tre sais-tu le sujet de sa mlancolie;
mais lui s'obstine  ne rien nous dire. La maladie de maman est plus
srieuse que la sienne, et, si tu venais ici, tu la trouverais bien
change. Cette pauvre mre n'a jamais t si bonne et si tendre que
depuis ce drangement de sant; mais il y a quelque chose de si triste
dans ses caresses, qu'hier, au moment o elle m'embrassait le matin, je
me suis mise  pleurer; elle m'a dit que j'tais folle, qu'il ne fallait
pas pleurer, et elle s'est mise  pleurer comme moi, et nous sommes
restes longtemps dans les bras l'une de l'autre. Aujourd'hui, elle va
beaucoup mieux; le mdecin lui a permis de sortir et de se promener; il
faut esprer qu'elle se rtablira promptement. Depuis que je la vois
ainsi malade, j'ai srieusement pens  elle. Sais-tu bien, mon cher
Lon, qu'elle mne une vie bien triste? Elle tait trs-jeune quand nous
sommes venus  Fontainebleau; elle est encore bien belle, et cependant
elle ne prend aucun plaisir, elle ne voit personne, elle passe sa vie
avec nous ou elle s'enferme toute seule.

Je voulais t'crire de venir, mais elle me l'a dfendu, et, comme
j'insistais, sa figure s'est altre, et d'une voix mue elle m'a dit:
Suis-je donc si mal qu'il faille envoyer chercher Lon? Est-ce le
mdecin qui te l'a dit?... Est-ce que je vais mourir?... Tu le sais! tu
le sais! il faut me le dire. Je me suis jete dans ses bras en lui
affirmant que le mdecin m'avait dit, au contraire, que sa maladie
n'tait rien. Je ne voulais faire venir Lon, lui ai-je dit, que pour
t'gayer un peu. Cette explication a paru la tranquilliser;
aujourd'hui, elle m'a dit de me mettre au piano et de faire chanter
Rose. Rose et Albert ont t charmants par leurs soins pour maman.
Albert va partir dans quelques jours et retourner auprs de toi.
Peut-tre vas-tu penser  venir ici; je ne saurais trop te recommander
de n'en rien faire: maman croirait que je t'ai appel, et cela pourrait
lui causer une motion dangereuse. J'cris cette lettre la nuit, et je
la porterai moi-mme demain  la poste, parce que, si maman me voyait
crire, elle voudrait voir ma lettre. Mon oncle partira en mme temps
qu'Albert pour s'occuper d'un procs important qu'il a  Paris. Il ne
s'aperoit pas de la maladie de sa soeur, tout proccup qu'il est de
ses ngres et de l'esclavage. Il ressemble  ces gens qui ne peuvent
voir que les objets loigns; on ne peut l'attendrir qu' condition
d'tre  cinq cents lieues.




XXIV


Genevive ne disait pas tout  son frre; nous devons la suppler. Quand
Albert tait arriv  Fontainebleau, _un peu malade_, Genevive avait
senti un secret plaisir de sa maladie. Quelques jours aprs, lorsqu'elle
eut dcouvert que le malade se portait  merveille, et qu'il tait en
proie  quelque chagrin cach, elle s'tait encore sentie presque
heureuse de sa dcouverte. Albert heureux appartenait aux autres; mais
Albert souffrant, Albert triste, tait  elle; elle s'emparait de lui,
elle le soignait, elle cherchait  le consoler, elle faisait de la
musique pour lui, elle se promenait avec lui et le conduisait dans ses
promenades favorites: l, on voyait si bien coucher le soleil! ici, il y
avait tant de fleurs dans l'herbe! dans ce coin de la fort, on
entendait tous les soirs des rossignols.

Certes, Rose aimait son frre, mais elle n'avait pas pour lui cette
tendresse inquite et ingnieuse de Genevive. Cette pauvre Genevive,
sans savoir ce que c'tait que l'amour, aimait Albert de toutes les
forces de son me; elle n'avait plus ni plaisirs, ni chagrins, ni
sensations qui lui appartinssent: elle avait les plaisirs d'Albert et
les chagrins d'Albert; elle avait mal  la tte d'Albert. Rose
n'pargnait pas les plaisanteries  Albert sur sa _fameuse_ maladie;
elle refusait parfaitement d'aller voir quelque chose qui ferait plaisir
 Albert, parce qu'elle l'avait assez vu; elle refusait de chanter un
air que demandait Albert, parce qu'elle l'avait tant chant qu'elle ne
pouvait mme plus l'entendre.

On tait dans les derniers jours du mois d'octobre. Il semble que, dans
les diverses saisons de l'anne, la terre se plaise  revtir tour 
tour ses diverses parures,  changer de robes, de couleurs et de
parfums. Une prairie, diapre de mille couleurs, prend cependant, quand
elle est vue de loin, une teinte uniforme de la couleur qui domine. Au
printemps, elle est rose et blanche; l't, rouge de coquelicots; 
l'automne, elle est blanche, bleue et jaune: les chrysanthmes, les
grandes marguerites blanches, la grande sauge d'un beau bleu fonc, et
les scorsonres couleur d'or, lui donnent la teinte la plus harmonieuse.
C'est  l'automne que la nature semble revtir sa dernire et sa plus
belle robe. La princesse du conte de _Peau-d'Ane_, quand le prince la
regardait  travers la serrure, mettait d'abord la robe couleur du
temps, puis la robe couleur de la lune; mais quand elle mettait sa robe
couleur de soleil, le prince bloui fermait les yeux et devenait
compltement fou.

A l'automne, les feuilles des arbres prennent de riches teintes d'or, de
pourpre et de violet; le soleil pare les nuages de couleurs plus
splendides; les forts exhalent une odeur enivrante; et les feuilles qui
tombent, et commencent  joncher les sentiers, avertissent que tout va
disparatre, que tout va mourir, et invitent  contempler, avec plus
d'attention et de recueillement, ces splendeurs qui vont s'effacer.
Alors tous les sentiments prennent une teinte de douce mlancolie;
l'amour s'empare du coeur avec une puissance jusque-l inconnue.

Un jour, la veille du dpart d'Albert et de M. Chaumier, Albert avait
montr toute la journe une sorte d'impatience et d'agitation nerveuse.
Il demanda  sa soeur et  sa cousine si elles voulaient faire avec
lui une promenade dans la fort, la dernire, selon toutes les
apparences, qu'il ferait de l'anne.

J'ai peu vu, dit Rose, de malades aussi disposs  la fatigue. Si tu te
promnes avant le dner, tu vas dcidment affamer la maison; car ta
maladie a cela de particulier, que tu manges,  toi seul, plus que nous
tous runis. Je ne vais pas dans la fort.

--Et toi, Genevive, dit Albert, me refuseras-tu aussi?

Genevive ne rpondit pas, mais elle prit son chapeau de paille, et posa
sa main sur le bras de son cousin.

Le soleil, dj descendu  l'horizon, jetait  travers les arbres des
rayons obliques. Ils gravirent une de ces belles alles tapisses de
gazon, troite montagne verte entre deux forts. Genevive s'appuyait
sur le bras d'Albert avec un doux abandon. Quand ils furent arrivs au
haut de l'alle, ils s'assirent sur la mousse, et laissrent errer leurs
regards par-dessus la fort; les cimes des arbres rapproches, avec
leurs sommets arrondis, sur lesquels courait un vent lger, semblaient
une mer houleuse de feuillage et de verdure,  l'horizon de laquelle on
voyait se coucher le soleil. Ils furent longtemps sans parler. Genevive
tait si heureuse, qu'elle et voulu passer toute l'ternit ainsi,
partageant avec Albert un rayon de soleil, regardant tous deux les mmes
arbres, respirant le mme air et le mme parfum, assis sur le mme tapis
de mousse. Il n'est rien de si doux au monde que la conviction de
partager une sensation avec la personne que l'on aime; c'est le lien le
plus intime; les deux mes se mettent  l'unisson, comme deux
instruments dont les cordes sont prtes  donner la mme note. Le rve
de l'amour, c'est la runion et la fusion complte de deux tres; c'est
ce qui fait que deux mains qui se pressent croient toujours sentir un
obstacle entre elles, et se serrent avec une force surnaturelle pour se
rapprocher, quand dj elles se touchent par tous les points. Eh bien!
dans cette communaut de sensations, dans une motion que l'on prouve
en mme temps, l'amant et la matresse sont un moment unis, comme
l'argent et le cuivre fondus ensemble pour une cloche au timbre
harmonieux.

Albert, qui tait moins mu, parla le premier. Genevive le regarda
parler.

Genevive, lui dit-il, aprs une belle soire comme celle-ci, il me
prend toujours des dsirs de ne plus quitter Fontainebleau. Heureusement
qu'une fois dans le tourbillon de Paris, je sens alors galement le
besoin de ne plus le quitter, et que je ne comprends pas que l'on puisse
passer quinze jours  la campagne. Sans cela je tomberais dans la plus
ridicule _bergerie_, et il ne faudrait pas dsesprer de me voir un jour
conduire mes agneaux _plus blancs que la neige_,  travers la prairie,
avec une _houlette_ orne des couleurs de la _dame de mes penses_.

Ce mot, dit d'un ton de plaisanterie, alla nanmoins au coeur de
Genevive, et la fit frissonner. Albert resta quelques instants sans
parler, et, quand il ouvrit la bouche, son air, le son de sa voix,
avaient quelque chose de plus grave. Une pense profonde sans doute
venait de lui traverser le coeur ou la tte.

N'importe, dit-il, c'est ici qu'il faudrait venir vivre avec celle que
l'on aime. On devrait descendre sur Paris, comme l'aigle descend sur la
plaine, y saisir sa proie, et reprendre son vol.

Ces paroles entrrent comme un fer froid dans le coeur de Genevive;
dans chaque phrase, dans chaque inflexion d'Albert, elle cherchait 
lire son sort. Quelquefois le premier mot d'une phrase enlevait son me
au ciel, et le dernier mot la laissait lourdement retomber sur la terre.
Il ne se passait pas une minute, quand elle tait auprs d'Albert, sans
qu'elle allt plusieurs fois du bonheur le plus complet au plus profond
dsespoir. La pauvre fille tirait des inductions de la faon dont il
tait vtu le matin, d'un peu plus ou d'un peu moins de soin donn  sa
chevelure, de la manire dont il disait bonjour. Elle souffrait
perptuellement et sans relche les anxits du criminel qui attend son
sort de la dclaration des juges, et qui,  peine acquitt, presque
cras sous sa joie, recommence  souffrir les mmes angoisses, et est
condamn.

C'est  Paris, pensait Genevive, qu'il croit trouver la femme qu'il
aimera!

--Oh! que l'amour serait bien ici, continua Albert, se parlant presque 
lui-mme, les yeux fixs sur l'horizon. Quel silence! quelle fracheur!
quelle solitude! Comme on oublierait le reste du monde! comme le monde
semblerait finir, par l,  cet horizon de pourpre, et des autres cts,
 ces ondoyantes courtines vertes que forment les chnes et les
chtaigniers!... Genevive, dit-il, ma bonne Genevive! comprends-tu
combien deviendrait sacr chaque brin d'herbe sur lequel elle aurait
march; comme le coeur garderait la mmoire de chaque mouvement
qu'elle aurait fait?

Il se leva, fit quelques pas en grimpant dans la fort, et, tout  coup,
s'arrta prs d'un arbre, prit un canif et se mit  graver quelque chose
sur l'corce.

Genevive resta immobile. C'tait alors une ravissante crature. Les
longs plis de sa robe blanche s'amassaient sur la mousse. Son visage,
rougi par le dernier rayon du soleil, semblait plutt lumineux
qu'clair, et brillait d'une charmante srnit.

En ce moment, en effet, on respirait le bonheur. Tout tait calme, les
sens taient bercs, le jour doux et caressant; aucun bruit ne se
faisait entendre; l'me semblait dans un de ces doux sommeils qui
n'amnent que des songes heureux.

Albert, le premier, s'aperut que le jour diminuait et qu'il tait temps
de retourner  la maison. Genevive se leva sans parler; elle
paraissait craindre que le son de sa propre voix ne rveillt son me de
ce bienheureux songe qui l'occupait; elle s'appuya machinalement sur le
bras d'Albert, mais, en passant o il avait grav quelque chose avec son
couteau, elle sentit son coeur battre avec une grande violence. Sur
l'corce de cet arbre tait son arrt. Un nuage couvrait ses yeux.

Et d'ailleurs, pour rien au monde elle n'et os regarder de ce ct.
Ils s'en allrent par l'autre ct de l'alle: quand ils furent au
moment de la perdre de vue, ils se retournrent tous deux. Tous deux
voulaient revoir ce spectacle auquel ils avaient ml tant de douces
penses. Le bouleau sur lequel avait crit Albert s'levait, entirement
spar des autres arbres, sur le point le plus lev de l'alle verte; 
cette heure du jour, il se dessinait sur l'horizon jaune, comme une
silhouette. Le tronc laissait encore, sur le ct, voir une teinte
blanchtre; mais on distinguait chaque feuille vigoureusement dcoupe
en noir. L'air tait limpide, et il semblait qu'il y et un immense
espace jusqu' l'horizon. Au-dessus des bandes qui allaient se dgradant
du jaune orang au jaune le plus ple, le ciel bleu clair empruntait
d'un reflet jauntre la belle teinte verte que possdent certaines
turquoises. Le dernier regard de Genevive et le dernier regard d'Albert
s'arrtrent sur le bouleau.

Le lendemain, Albert partit avec son pre.




XXV

Genevive  Lon.


Quelle triste et ennuyeuse saison que l'hiver, mon cher Lon! Il y a
quinze jours, la nature tait encore belle et riche; tout  coup, il est
tomb une petite pluie fine et glace; un vent aigu a arrach les
feuilles des arbres et les a roules  travers les chemins de la fort.
Notre maison semble avoir pour sa part plus d'hiver que les autres; les
sorbiers sans feuilles n'ont plus que leurs bouquets de corail. Maman
est toujours malade. Rose s'ennuie. Modeste est d'une humeur entirement
froce. Moi, je vais avec Rose et M. Semler, ou seule quand ils ne
veulent pas m'accompagner, parcourir la fort. Il y a encore de la
grandeur dans les arbres dont les branchages schs s'entre-choquent
comme des squelettes. Avant qu'il fasse tout  fait mauvais temps, je
veux revoir tous les endroits de la fort que j'aime par souvenir; il
n'y a pas un arbre presque qui n'ait quelque chose  me rappeler: ma vie
si simple et si uniforme m'est raconte tout entire par les sorbiers de
la maison, par les chnes et les bouleaux de la fort, par les gents
qui n'ont plus aujourd'hui que des gousses noires en place de leurs
belles fleurs d'or.

Que fais-tu d'Albert? Nous te l'avons renvoy un peu moins triste, je
crois, qu'il ne nous tait venu. Rose me charge de t'embrasser pour
elle. Maman te recommande de travailler srieusement. Je voudrais bien
l'amener  demander que tu viennes nous voir; jusqu' ce que j'aie
russi, ta prsence pourrait la frapper dsagrablement. Adieu, mon
pauvre banni.




XXVI


Depuis huit ou dix jours, c'est--dire depuis le jour mme du dpart
d'Albert, Genevive faisait singulirement promener Rose et M. Semler;
elle cherchait le bouleau sur lequel Albert avait crit avec son canif.
Elle leur faisait gravir toutes les alles escarpes, et parcourir tous
les chemins qui lui paraissaient avoir quelque rapport avec celui o
elle avait march appuye sur le bras d'Albert. Les bouleaux n'avaient
plus leur feuillage mobile, mais leurs troncs blanchtres les faisaient
encore reconnatre de loin, et, chaque fois qu'elle en apercevait un,
elle s'en approchait avec une profonde motion; mais l'corce, unie
comme du satin, ne prsentait la trace d'aucune cicatrice. La fort de
Fontainebleau tait devenue, pour elle, pareille  l'antique fort de
Dodone, avec cette diffrence, cependant, qu'elle n'avait qu'un seul
arbre qui rendt des oracles, arbre qu'il s'agissait de trouver. Rose et
M. Semler ne pouvaient se lasser de manifester leur tonnement du
changement qui tait survenu dans les manires de Genevive; elle,
autrefois si lente, si pose, courait, grimpait, sautait comme un
chevreau. Il y avait des moments o Genevive se dsesprait. Comment ne
pouvait-elle pas reconnatre cette alle, thtre des plus douces, des
plus cruelles et surtout des plus violentes sensations qu'elle et
prouves de sa vie! Quoique la fort et entirement chang d'aspect
sous les froides haleines de l'hiver, elle ne pouvait se pardonner son
peu de mmoire; par moments, il est vrai, en se rappelant les paroles
d'Albert, elle se disait, en frappant ses deux mains l'une contre
l'autre: Il m'aime! il m'aime! je suis aime! Mais comme elle n'avait
pas oubli une seule de ces paroles, comme elle se les rptait avec les
inflexions, ou plutt avec la voix d'Albert, il y avait des moments o
elle se disait tristement: Non, il ne m'aime pas! Et elle tombait dans
le plus profond abattement. Alors elle priait Dieu, le soir, avec
ferveur, de lui faire retrouver l'alle et l'arbre qui devait la tirer
de cette horrible anxit; car, ainsi que nous l'avons dit dans un des
nombreux aphorismes que nous avons dj mis au jour pour servir de rgle
de conduite  nos contemporains:




XXVII


L'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment o la
ralit vient nous faire regretter l'incertitude.




XXVIII


Quelquefois, lorsqu'elle s'endormait, aprs de longues heures employes
 de douces et poignantes rveries, les sujets de sa proccupation se
reproduisaient dans ses rves, mais dans une confusion inintelligible.

Quelquefois elle retrouvait l'alle; mais, quand elle voulait la gravir,
ses pieds restaient enchans  la terre par une fatigue invincible, ou
la colline s'allongeait toujours, et le bouleau, dont elle voyait remuer
le feuillage au sommet s'loignait en mme temps.

Quelquefois elle arrivait au pied du bouleau, elle apercevait le
chiffre; mais, avant qu'elle et pu le distinguer, l'arbre grandissait,
et le chiffre se trouvait  une hauteur o il tait impossible de le
lire.

Une autre fois, elle rvait qu'elle tait auprs du feu, et elle croyait
voir le chiffre sur l'corce d'une des bches places dans l'tre. Alors
elle voulait teindre le feu; mais une paisse fume s'levait, et la
flamme, s'lanant de la chemine avec imptuosit, l'obligeait  se
retirer en fuyant.

Un jour, dans une de ces excursions qu'elle faisait sans cesse dans la
fort, elle monta seule en haut d'une alle. M. Semler et Rose
l'attendirent longtemps en bas, puis se dcidrent  aller la rejoindre.
Ils la trouvrent assise sur une pierre, la tte dans les deux mains, le
visage d'une pleur effrayante, et les yeux fixes et comme hbts. A
leur aspect, ou plutt au bruit de leurs pas, elle parut se rveiller en
sursaut, et, d'une voix brve et saccade, dit: Allons-nous-en!
allons-nous-en! Rose et M. Semler s'empressrent autour d'elle, et lui
firent mille questions. tait-elle malade? avait-elle eu peur?
avait-elle froid? Genevive rpondit d'un air profondment distrait:
Oui, je suis malade, j'ai eu peur, j'ai froid. Il est trop tard,
allons-nous-en! A dner, elle ne mangea pas. Aprs dner, elle alla se
coucher, et passa toute la nuit  pleurer amrement; et, pour ne pas
rveiller Rose et s'exposer  des questions, par moments elle mordait
son oreiller pour touffer le bruit des sanglots qui la suffoquaient.




XXIX

Les tudiants.--Cours de droit.--Dernire anne.


Cet hiver-l, Albert dcouvrit qu'il n'tait pas plus amoureux de Mme
Haraldsen que de toutes les autres femmes, mais que, en revanche, il
tait aussi amoureux de toutes les autres femmes que de Mme Haraldsen.

Lon joua les concertos de Viotti et la musique de Kreutzer.




XXX

Genevive  Lon.


20 avril.

Lon, Lon, maman est morte.... morte, mon cher Lon! Viens vite, je
suis seule; viens, ou je meurs moi-mme de douleur.

11 heures du soir.

On n'a pas trouv l'homme qui devait te porter ma lettre; elle ne pourra
partir que demain. Je vais t'crire, jusqu' ce que la fatigue de
pleurer vienne m'endormir. Maman est l, dans la chambre  ct. On ne
veut pas que je la veille. Je vais te parler d'elle. Pauvre Lon! tu ne
l'as pas vue; mais elle t'a demand, quelques minutes seulement avant de
mourir. Mourir! Morte! On m'a emporte tout de suite; mais je vois
encore son visage. Comme Rose a t bonne! Jamais je n'oublierai ce
qu'elle a fait pour moi. Mon Dieu! si je pouvais mettre un peu d'ordre
dans mes ides, je te dirais comment elle est morte. Mais tout ce qui me
vient  la bouche, tout ce que trace ma plume, c'est qu'elle est morte.

Elle est l! l,  ct, et je ne puis croire qu'elle soit morte.
Qu'est-ce donc que la mort? Elle est l, couche dans son mme lit, pas
beaucoup plus ple qu'elle ne l'tait d'ordinaire,  la mme place, la
tte sur l'oreiller comme je la voyais tous les matins, et on me dit que
je n'ai plus de mre!

Il n'y a plus que son corps. Son me, son esprit, sa voix, si
bienveillante qu'on tait reconnaissant rien qu' l'entendre; son
regard, sous lequel je me sentais si protge; sa douce affection, sa
pense: tout cela s'en est all d'un seul souffle.

Et c'est l ce que nous avons perdu!

Elle allait mieux, elle se levait, elle marchait, quand tout  coup, le
soir, elle m'a dit de veiller un peu auprs d'elle. Elle souffrait
beaucoup; par moments, elle s'endormait, mais d'un sommeil agit et
convulsif; elle parlait, elle disait nos deux noms, et d'autres qui me
sont inconnus. Son dlire m'effrayait tellement que je faisais du bruit
pour la rveiller. Je passai ainsi toute la nuit. Le lendemain matin,
aprs un sommeil de quelques heures, elle se rveilla plus calme; elle
fit demander le mdecin et M. Semler; elle fit des questions au mdecin,
qui chercha en vain  la rassurer. Quand il fut parti, elle s'enferma
avec M. Semler. Quand celui-ci sortit, il avait les yeux rouges. Maman
me demanda alors si son frre tait revenu. Je n'osais pas parler de
l'envoyer chercher ainsi que toi; je me rappelais trop la pnible
impression que lui avait faite dj une semblable proposition,
relativement  toi,  un moment o elle tait bien moins malade
qu'aujourd'hui. D'ailleurs, je ne la croyais pas dans un tat dsespr
comme elle tait vers le milieu de la journe. Comme Rose et moi nous
tions auprs d'elle, elle nous appela  son lit, et me dit:

Genevive, si je meurs, tu ne me quitteras pas que je ne sois tout 
fait morte.

--Oh! mon Dieu, maman, quelle folie! lui dis-je; ne peux-tu tre malade
sans concevoir d'aussi terribles ides?

--C'est gal, me dit-elle, si ce n'est pas pour  prsent, ce sera pour
plus tard; je tiens  ce que tu me fasses cette promesse de ne pas me
quitter.

Je promis, et ne pus m'empcher de fondre en larmes, en prononant ces
paroles qu'elle exigea: Je te promets de ne pas te quitter jusqu' ce
que tu sois tout  fait morte. Alors, j'osai lui dire: Mon Dieu! si
Lon tait ici, je suis sre qu'il te gronderait bien, j'ai envie de
l'envoyer chercher.

Maman alors me regarda fixement; son regard n'avait presque rien
d'humain; il me pntrait le coeur. Rose s'en aperut, et me poussa le
pied. Je repris: Mais non, c'est pour lui un moment de travail, et tu
ne voudrais pas qu'il se dranget pour une maladie qui est presque
finie.

--Non, non, dit-elle avec force, il ne faut pas qu'il se drange; il
faut qu'il travaille, qu'il travaille beaucoup: dis-le-lui bien,
Genevive, dis-le-lui de ma part.

Le soir, nous avons dn avec Rose dans sa chambre. Tout  coup.... Mais
que te dire? Maman est morte, ma pauvre maman est morte! tout se trouble
et se confond dans ma tte; seulement je vais te dire ce qu'a fait Rose.
Maman te croyait l, elle te parlait, elle te disait: Lon, tu prendras
soin de Genevive; c'est tout ce que je te lgue; je prierai pour vous
deux dans le ciel. Je ne pouvais retenir mes sanglots; le mdecin et M.
Semler m'ont emporte, et Modeste est reste avec moi en bas. J'tais
presque vanouie, je ne sentais rien, je ne savais plus rien de ce qui
se passait.

Rose tout  coup est descendue; elle m'a dit: Genevive, tu souffriras;
mais tu aurais trop de regrets plus tard; tu as promis  ma tante de
rester prs d'elle; le mdecin dit qu'elle va mourir....

--Y pensez-vous, mademoiselle? dit Modeste. Faire voir un pareil
spectacle  cette pauvre petite!

M. Semler, qui avait suivi Rose, s'cria aussi qu'il ne souffrirait pas
qu'on me laisst remonter.

Je me suis jete dans les bras de Rose, et je l'ai suivie. Oh! Lon!
Lon, si tu avais vu notre pauvre mre, les yeux hagards, les mains
cherchant  saisir quelque chose dans l'air! Je me suis jete  genoux,
et je lui ai dit: Maman, maman, m'entends-tu? entends-tu ta Genevive?
Ses yeux alors se sont fixs sur moi: j'ai pris sa main, et elle a saisi
la mienne avec une force effrayante; elle ne pouvait plus parler; elle
rlait horriblement! Mon Dieu! j'ai vu cela, moi!

Rose me tenait l'autre main et me la serrait, et me disait: Courage,
Genevive, le bon Dieu te donnera de la force.

--Emmenez cette enfant, disait le mdecin; la malade ne se sent plus, ne
voit plus, n'entend plus: c'est une torture inutile.

--Taisez-vous, m'criai-je; elle a serr ma main, elle vous entend, elle
ne veut pas que je parte; non, non, maman, je ne te quitterai pas:
maman, maman, ne meurs pas, ne nous abandonne pas.

Et j'appelais Dieu  notre secours!

       *       *       *       *       *

Elle est morte  six heures du matin. Oh! Lon, viens vite, viens, amne
mon oncle.




XXXI

Le premier jour de mai.


Autour du vieux clocher  la flche pointue, les corneilles ont, tout
l'hiver, fait entendre leur voix aigu; mais l'hirondelle est revenue et
voltige  son tour dans l'air.

Rveillez-vous, petits gnies; petits gnomes, rveillez-vous! Il est
temps de rendre aux prairies leurs belles robes reverdies, et leurs
fleurs au parfum si doux.

Paresseux! les filles penches cherchent depuis bientt un mois, sous
les vieilles feuilles sches, les premires fleurs caches de la
violette des bois.

A l'oeuvre, cohortes presses! Venez dchirer les bourgeons o les
feuilles embarrasses attendent, encore plisses, les premiers, les plus
doux rayons.

Fondez l'onde de la citerne o s'en vont boire les troupeaux; tez aux
prs leur couleur terne, et faites crotre la luzerne pour cacher les
nids des oiseaux.

Allons, gnomes, qu'on se dpche; prparez les parfums amers, prparez
la couleur si frache des premires fleurs de la pche, roses sur leurs
rameaux verts.

L-bas, au fond du cimetire, est la tombe d'un pauvre enfant; personne
n'y vient; mais la terre,  chaque printemps, bonne mre, donne  l'ange
son bouquet blanc; sur le gazon qui l'environne, aux beaux jours, de ses
blancs bouquets une aubpine le couronne, et la pquerette y foisonne.
Gnomes, ne l'oubliez jamais.

Allons, gnomes! Vos mains discrtes ont encore un soin  remplir.
Ouvrez! ouvrez les fleurs coquettes; ouvrez ces belles cassolettes de
rubis, d'or et de saphir.

De ses plus beaux habits la nature est pare; la lisire de la fort, de
beaux gents fleuris brille toute dore aux rayons du soleil de mai.

Vos travaux sont finis! Allez, troupe joyeuse! Que chacun de vous prenne
un corps; papillon  l'aile soyeuse, demoiselle capricieuse, ou mouche 
miel laborieuse, vivez au sein de tous ces beaux trsors.

Roulez-vous dans les fleurs! Que la _ctoine_ pose ses ailes d'meraude
au sein d'un rosier blanc, vivant dans une rose et mangeant de la rose,
et dans une rose mourant.

Le _criocre_ au lis, la grande fleur royale, demande asile; hte
bruyant, il chante et se promne, et sur le blanc ptale, rouge, parat
une goutte de sang.

Fte au ciel et fte  la terre! Le beau printemps est revenu; il n'est
plus de chagrins, il n'est plus de misre; le pauvre de soleil est
richement vtu.

Fte au ciel et fte  la terre! Le printemps est venu; que faire de la
richesse et des grandeurs, des diamants, des sculptures, des toiles? On
nous donne gratis mille et mille splendeurs, illumination d'toiles,
illumination de fleurs.

       *       *       *       *       *

C'est le premier jour de mai que l'on enterrait Mme Rosalie Lauter. Lon
arriva avant son oncle et son cousin, tremblant et ple; on lui ouvrit
la porte, et il vit Genevive et Rose, vtues de noir: ils
s'embrassrent tous trois. La vue de Lon renouvela la douleur des deux
filles, qui retrouvrent des larmes dans leurs yeux desschs.

Lon voulut voir sa mre; il la regarda longtemps, aussi immobile, lui,
que la morte. Puis il dit: Ma mre! j'accepte ton legs! Je te
remplacerai auprs de Genevive!

M. Chaumier et Albert l'entranrent hors de la pice.

Au cimetire, quand la terre eut recouvert le cercueil, un homme sortit
de la foule, s'agenouilla sur la tombe et fit  voix basse une courte
prire; puis il se leva et vint serrer Lon dans ses bras. Lon reconnut
son voisin, M. Anselme.

Deux jours aprs, M. Chaumier fut rappel  Paris par son procs et
emmena son fils. Lon resta avec Rose et Genevive. Tous trois passrent
les jours et les soires  parler de Mme Lauter,  rappeler ses moindres
paroles,  entretenir leur douleur par tous les moyens,  pleurer
ensemble,  se serrer les mains,  s'embrasser,  se promettre de
toujours s'aimer et de ne se quitter jamais. tait-ce donc l cette
petite Rose, si enjoue, si lgre, dont l'enfantillage avait si souvent
dsol Lon? Ce chagrin commun avait rvl tous les trsors de son me.

M. Chaumier revint bientt. Il avait gagn son procs. Sa fortune tait
plus que triple. Lon retourna  Paris, o Albert tait rest.

Le jour mme de son arrive, le soir, M. Anselme monta chez lui: Mon
voisin, lui dit-il, il ne faut pas vous laisser abattre par le chagrin.
L'occupation, le travail, la fatigue, sont d'excellentes choses; j'ai eu
dans ma vie des chagrins autrement violents que les vtres, et je me
suis toujours bien trouv de la recette que je vous donne.

--Monsieur, dit Lon, je suis trs-heureux de vous rencontrer pour vous
remercier d'avoir assist  l'enterrement de ma mre.

--J'tais venu ici, et on m'avait fait part du malheur qui vous tait
arriv, et je suis all jusqu' Fontainebleau. Quand vous avez quitt le
cimetire, je vous ai suivi jusqu' la porte de votre oncle; j'ai aperu
deux jeunes filles dans la cour; laquelle est votre soeur?

--Ma soeur est la plus grande.

--Je m'en tais dout.

Et ils passrent une partie de la nuit  parler de Mme Lauter et de
Genevive.

Un mois aprs, une lettre de M. Chaumier amena Lon  Fontainebleau;
cette lettre avait t provoque par M. Semler, qui voulait communiquer,
 la famille rassemble, les dernires volonts que lui avait confies
Mme Lauter. Elle lui avait, la veille de sa mort, dict une lettre.

Dans cette lettre, elle expliquait par quel arrangement d'argent elle se
trouvait ne rien laisser  ses enfants que l'amiti de leur oncle, dont
elle leur recommandait de se rendre toujours dignes. Elle rappelait 
Lon qu'il devait la remplacer auprs de Genevive; elle finissait par
un passage adress  M. Chaumier, qu'elle conjurait de ne pas abandonner
ses enfants. Pour vous, Albert et Rose, disait-elle, vous, mes enfants
aussi, je vous laisse avec votre pre, dans une vie heureuse et assure;
aimez bien Genevive et Lon.

M. Chaumier promit  Genevive et  Lon d'avoir pour eux toute la
sollicitude de sa soeur.

Genevive restera avec nous jusqu' ce qu'elle se marie;
l'accroissement de ma fortune me permet de vivre  Paris, o les partis
ne manqueront pas. Nous ne reverrons plus Fontainebleau que pendant
l't, et j'ai charg mon ami, M. de Redeuil, de me chercher un
logement convenable. Pour toi, Lon, mon garon, il faut travailler
avec courage et persvrance; sans fortune, il te sera impossible
d'acheter une tude, mais tu pourras tre avocat. Calcule bien juste
combien il te faut par mois pour vivre,  Paris, de la vie simple,
modeste, laborieuse, de l'tudiant, et tu recevras exactement la somme
ncessaire.

Lon remercia son oncle; mais de ces paroles, toutes bienveillantes
qu'elles taient, il reut une pnible impression. Pour la premire fois
de sa vie, l'argent lui apparaissait avec toute sa puissance, et la
pauvret avec toute sa laideur. Jusque-l il lui avait sembl qu'on a de
l'argent comme on a des dents, qu'il est aussi naturel d'avoir de quoi
manger que d'avoir faim, d'avoir de quoi boire que d'avoir soif. Il
comprit alors qu'on peut avoir moins d'argent, qu'on peut n'en pas
avoir. Il comprit l'immense avantage des gens qui ont de l'argent sur
ceux qui n'en ont pas. La vie alors se montra avec ses luttes; il se dit
 lui-mme, avec une horrible expression, ces mots qui paratraient si
durs, si l'habitude de les entendre n'en avait affaibli l'impression sur
nous: Il faut _gagner sa vie_. Il pensa  la destine de son cousin
dont la vie tait si facile, qui n'avait qu' se laisser glisser sur la
pente au haut de laquelle on l'avait plac, tandis que lui, il lui
fallait gravir pniblement une colline sans versant et peut-tre sans
sommet, il lui fallait faire de son esprit, de son travail, quelque
chose dont les autres eussent assez envie pour lui donner de l'argent en
change. Il lui fallait vendre, pour conserver la moiti de sa vie,
l'autre moiti  des gens libres, qui ajouteraient  leur vie  eux les
heures qu'ils lui payeraient.

Puis il en vint  se mpriser lui-mme,  se considrer comme un tre
d'une espce infrieure, comme une sorte de bte de somme. Il se sentit
humble, respectueux, haineux  l'gard des gens qui ont de l'argent. Il
jeta un regard sur lui-mme, et il douta de tout ce qu'il avait parfois
senti de puissance dans son coeur et dans sa pense. Il lui fut
dmontr qu'il avait tort sur tous les points o il lui arrivait de ne
pas tre de l'avis de tout le monde. Il n'osa plus lever la voix, ni
mettre une opinion, ni prendre dans la rue le haut du pav. Il se
regarda dans une glace, et il se trouva laid.

Il fit plus que prendre au mot l'invitation de son oncle _de calculer
bien juste ce qu'il lui fallait pour vivre  Paris de la vie simple,
modeste, laborieuse, de l'tudiant_. Il calcula ce qu'il fallait, non
pour vivre, mais pour ne pas mourir, et se condamna volontairement  une
vie pauvre et misrable.

Un soir, en fumant et en buvant de la bire avec Anselme, il se laissa
aller  parler de sa nouvelle position et de ses nouvelles sensations.
Anselme lui dit: Courage! il y a  surmonter le sort un bonheur que
vous apprcierez plus tard. C'est le bonheur que doit prouver la
mouette et que l'on ne peut s'empcher d'envier, lorsque, pendant la
tempte, elle vole capricieusement au-dessus de la mer en fureur, se
pose sur la lame, et se baigne dans l'cume en poussant des cris de
joie.

Anselme ajouta  ceci, qui est vrai, un long discours qui tait absurde
sur le mpris des richesses. Lon le regarda. A voir son chapeau un peu
dform et son habit marron dont les coutures taient depuis longtemps
blanchies, on aurait facilement dout que son mpris des richesses allt
jusqu'au mpris d'un habit neuf et d'un chapeau moins vieux. Nanmoins,
les paroles d'Anselme firent sur l'esprit de Lon une impression
salutaire. Il se sentit prt  la lutte contre la mauvaise fortune, et
il se mit  envisager avec moins d'horreur et de consternation les
bottes devenues un succs, le gilet une victoire, le djeuner une
conqute.

Pour Anselme, quand il se trouva seul, il se dit: Au fait, que me fait
 moi, que doit me faire la triste situation de ces jeunes gens? Ne
peuvent-ils lutter et vaincre comme moi? Et de quelles affections
vais-je encore m'embarrasser aprs tout le mal que m'ont fait toutes
celles auxquelles je me suis laiss prendre jusqu' ce jour? Quand il
eut bien repass dans son esprit toutes les excellentes raisons qu'il
avait de ne pas s'occuper de Genevive et de son frre, il passa toute
la nuit sans sommeil  penser  eux et  s'attendrir sur leur sort.




XXXII


M. Chaumier ne tarda pas  s'installer  Paris. Ce fut pendant trois
mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir
des meubles et des toffes. Genevive eut un serrement de coeur en
quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil,
tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'gypte
pour la terre promise.

Si Rose et Genevive eussent pass le reste de leur vie  Fontainebleau,
malgr la volont de Modeste Rolland, il et t difficile et mme
impossible de diminuer entre elles l'galit qui avait toujours
subsist. Mais la cration d'un nouvel tablissement, un ameublement
nouveau, permirent  la gouvernante, rentre dans ses fonctions et dans
sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et
Genevive les distinctions hirarchiques qui lui paraissaient une
justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait
cout et compris les rvlations de M. Semler sur l'tat de fortune des
enfants de Mme Lauter.

Genevive et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient
tendre leur chambre. Rose regretta amrement que son nom ne lui permt
pas d'adopter une couleur qui et attir toutes sortes de fadeurs et de
jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Genevive choisit le bleu!

O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aime de la femme que j'aime!
Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui
fleurissent dans l'eau! Et, comme dit un pote:

    L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne,
    Ou des bluets que, pour mettre en couronne,
    Les enfants vont chercher au sein des bls jaunis!

Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de
soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Genevive. Rose eut un
tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Genevive d'une
_descente de lit_, et d'une toilette en faence, quand celle de Rose
tait en porcelaine.

La _restauration_ de Modeste s'annona par des reprsailles et des
colres, seul hritage que Mme Lauter et laiss  sa fille. Ds lors,
on ne mit plus d'eau dans la chambre de Genevive, qui tait oblige
d'en aller chercher elle-mme. Genevive ne se plaignait pas, mais elle
comprit mieux alors ce qu'avait dit M. Semler: Modeste s'encouragea par
la douceur de sa victime. A chaque injure supporte, elle en ajoutait
une autre d'un degr plus blessant. Elle _s'tonnait_ de la quantit de
linge que salissait Mlle Genevive. Elle remarquait que le soir Mlle
Genevive lisait au lit et brlait des bougies entires. Si, le matin,
Genevive se mettait au piano, Modeste ne tardait pas  prier Mlle
Genevive de lui permettre d'essuyer le _piano_ de MADEMOISELLE ROSE; et
Genevive ne pouvait s'empcher de penser au vieux clavecin de
Fontainebleau, qui s'appelait simplement le _piano_; elle pensait 
Fontainebleau,  sa mre, et elle allait s'enfermer pour pleurer.

Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus
srement, un esprit fin et ingnieux qu'on ne lui et reconnu dans aucun
autre cas. Si Genevive se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer
le fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: Cela cotera au moins vingt
sous de blanchissage. Si Genevive lui donnait un ordre, Modeste
demandait l'assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manqut jamais
de lui dire: Certainement, puisque Genevive vous le dit; Modeste
n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion.

Albert ne paraissait que rarement  la maison, quoiqu'il y demeurt.
Lorsqu'il y dnait, il arrivait quand on avait dj mang le potage et
partait avant qu'on se ft lev de table. Il traitait Genevive
absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la
main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation
plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs
cheveux, ou une rvolution de manchettes. Il tait toujours press,
toujours proccup. Quoiqu'il ne dt _rien_ devant _ses soeurs_, comme
il les appelait toujours, il lui tait difficile de ne pas laisser
chapper quelques mots qui donnaient  penser qu'il tait amoureux, et
amoureux au dehors. Genevive coutait chacun de ses mots, suivait ses
moindres gestes, et on et vu le regard de Genevive briller ou se
ternir, son visage rougir ou plir  chaque instant. Albert tait loin
de s'en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernire anne
de droit. Consquemment, il dansait  la Grande-Chaumire, il jouait au
billard, et tait de deux ou trois clubs politiques. Lon, qui
travaillait srieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de
prendre part  ces occupations. Il jouait galement au billard, et
gouvernait la France  12 sous l'heure le jour, et 20 sous aux
quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le noeud
devait dsoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le
renverserait tt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait
Genevive  part, et lui disait: Genevive, comment te trouves-tu?
Es-tu bien? Genevive rpondait toujours de manire  le tranquilliser.
Le dimanche tait rest consacr  la runion de famille. Ce jour-l,
quelque impatient qu'il ft de s'en aller, Albert ne se dispensait pas
de passer la soire  la maison. On retrouvait les jeux et le rire de
l'enfance. Genevive et Lon taient bien heureux. Rose ne pensait
presque pas  l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-mme
finissait par s'abandonner  cette douce intimit. Lon tait toujours
le protecteur et l'appui de Rose; c'tait lui qu'elle chargeait de ses
commissions; c'tait lui qui accompagnait sa soeur et sa cousine quand
elles avaient des emplettes  faire. Tout inexpriment qu'tait Lon,
il ne pouvait s'empcher de remarquer, avec une secrte satisfaction,
que Rose vitait de prendre avec lui certaines familiarits de leur
enfance, et qu'elle commenait  ne plus lui parler du mme ton qu' son
frre.

Tout cela tait bien gal  M. Chaumier.

Depuis l'installation  Paris, on avait pris de nouveaux domestiques.
Modeste Rolland, leve dfinitivement aux fonctions et  la dignit de
gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinire. Elle
les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les ngres, ne
plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre ngligence serait
punie d'une expulsion immdiate. Les nouveaux arrivs ne tardrent pas 
se modeler sur la gouvernante, et  mettre entre Rose et Genevive les
distinctions qu'y mettait Mme Rolland.




XXXIII


Rose et Albert taient devenus d'excellents partis: aussi furent-ils
parfaitement accueillis  leur entre dans le monde. On trouvait
Genevive belle, il est vrai; mais elle tait exclusivement livre 
l'admiration des trs-jeunes gens et des vieillards. Les hommes  vues
solides et les mres qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans
exagrs les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose.
Mais cette diffrence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait
paratre bien clairement  leur inexprience: peut-tre mme les succs
de Genevive, plus directement dus  la beaut, leur semblaient-ils les
plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux taient ravies et
infatigables. C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles
qui, aprs avoir pass une partie de la nuit  tre belles et admires,
emploient la moiti de la journe suivante  se reposer et  se
rappeler, et l'autre moiti  attendre et  prparer de nouveaux succs;
et cela, sans la cruelle anxit de beaucoup de femmes, qui se demandent
si elles seront belles. Rose et Genevive ne s'occupent que de savoir de
quelle manire il leur convient d'tre belles ce jour-l.

Et puis, c'est toujours un grave souci. S'il ne s'agissait que de plaire
aux hommes, la nature a fait  peu prs tout ce qu'il faut, des tailles
souples, des pieds troits et cambrs, des fronts purs et unis, des
yeux pleins de vivacit  la fois et de modestie, une grce nave dans
les mouvements. Mais il faut aussi dplaire aux femmes, et c'est l le
point important et difficile de la toilette.

Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle
de dcacheter malgr l'absence de son pre. On voyait, au travers du
papier, que la lettre tait imprime, et cela avait si parfaitement
l'air d'une invitation! D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il
pourrait arriver ce qui tait arriv dernirement: ce n'tait que le
jour du bal que M. Chaumier l'avait annonc  ses filles, et on n'avait
pas pu avoir de certains fichus si bien brods qu'ils auraient fait
sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: Je le savais
bien, c'est pour mardi.

Genevive prit  son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose
passa sur son visage, quand elle lut:

_Monsieur et madame *** prient M. Chaumier et Mlle Rose Chaumier de leur
faire l'honneur de venir passer la soire chez eux, mardi prochain_.

On ne m'invite pas, dit Genevive.

Rose relut la lettre et dit: C'est vrai, c'est un oubli, ou plutt on a
pens que c'tait inutile. Ds l'instant qu'on invite mon pre, c'est
que l'on nous invite toutes deux.

--Mais, dit Genevive, c'est la premire invitation que nous recevons
ainsi.

--Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindre inconvnient, et
ces gens-l sont trop heureux d'avoir dans leur bal une jolie fille
comme toi, pour t'oublier volontairement. D'ailleurs, crois-tu que l'on
invite mon pre pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une
maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque
petit salon cart?

--C'est gal, reprit Genevive, je ne dois pas y aller.

Il s'leva alors  ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la
plus savante qui se puisse imaginer. Modeste prit la parole, et pensa
que Genevive n'tait pas engage et qu'il ne fallait pas avoir l'air de
se jeter  la tte des gens et d'aller chez eux malgr eux. On convint
qu'on reprendrait la discussion  dner devant M. Chaumier et devant
Albert. M. Chaumier dcida que Genevive devait venir; mais Albert
rpondit froidement qu' la place de sa cousine, il ne considrerait que
le plaisir qu'il attendrait de la soire, et que, si elle pensait bien
s'amuser, elle ferait bien d'y aller. Certes, si Albert et un peu
press Genevive, toute considration et disparu  ses yeux, et elle se
ft laiss entraner par le plaisir de passer la soire avec lui, et
d'en tre prie. Mais il ne parut mettre aucun intrt  sa rsolution.
Genevive alors laissa dcider qu'elle irait au bal; mais, le mardi
matin, elle se plaignit d'tre malade et elle resta  la maison.

On ne saurait dire avec quel serrement de coeur elle assista  la
toilette de sa cousine. Rose tait ravissante, ses pieds touchaient 
peine la terre;  sa beaut ordinaire se joignait la beaut que donne le
bonheur. Elle partit avec son pre; Albert les accompagnait. Il dit 
Genevive: Tu as tort de ne pas venir. S'il avait dit un mot de plus,
Genevive et t si vite habille et sitt prte! Mais il lui donna un
baiser sur le front et offrit le bras  Rose pour descendre l'escalier.

Genevive alors prta l'oreille; elle entendit s'abattre et se relever
le marchepied de la voiture. Il tait encore possible qu'Albert remontt
et lui dt: Genevive, habille-toi et viens avec nous. Mais la voiture
partit; la porte cochre cria sur ses gonds et se referma. Puis on
entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres
bruits.

Alors Genevive se prit  rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa
douleur. Elle se reprsenta  elle-mme, pauvre fille, sans mre pour la
consoler et pour la conseiller. Il tait vident qu'Albert ne l'aimait
pas. Elle ne voyait presque pas Lon, qui, de son ct, ne paraissait
pas heureux. Oh! s'il avait t l, comme elle aurait t console de
tout lui dire! Ce n'tait qu' lui qu'elle pouvait parler des
impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mre. Mais,
pas mme  lui, elle n'aurait os parler de son amour pour Albert.

Quelques jours aprs, Albert ne dnait pas  la maison. Lon parla des
difficults de l'tat qu'il allait embrasser, et il avoua une grande
rpugnance pour la profession d'avocat. M. Chaumier rpliqua par l'loge
de cette profession, en lieux communs que Lon eut l'imprudence de
rfuter.

L'avocat, dit M. Chaumier, est le dfenseur de la veuve et de
l'orphelin.

--S'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, rpondit Lon, il n'y
aurait pas besoin d'avocats pour les dfendre.

--C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'innocence et le
bon droit, et les dbarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent
les entourer le crime et la mauvaise foi.

--Mais dans toute cause, reprit Lon, il y a deux avocats: donc, si l'un
dfend l'innocence, l'autre dfend le crime; si l'un dfend le bon
droit, l'autre dfend la ruse et la perfidie. Donc, il serait aussi
juste de dire de l'avocat: L'avocat, c'est lui qui fait triompher le
crime et la mauvaise foi, etc.

Lon rsuma ainsi le mtier: Il n'y a pas d'avocat qui refuse de
plaider demain prcisment le contraire de ce qu'il a plaid hier. Il
n'y a pas d'avocat qui n'et accept, avec le mme empressement, la
dfense de celui qu'il attaque, si celui qu'il attaque se ft adress 
lui. Un avocat passe quinze ans de sa vie  dfendre n'importe quoi et
n'importe qui; ensuite il arrive au parquet, o il passe quinze autres
annes  accuser n'importe qui et n'importe quoi; puis il se retire
environn de l'estime de ses concitoyens.

M. Chaumier, fort absolu, comme le doit tre tout homme qui veut
affranchir les ngres _des autres_, commena  mettre de l'aigreur dans
la discussion. Il fit remarquer  Lon que rien n'tait plus ridicule
que de chercher  dcrier une profession que l'on avait embrasse
volontairement.

Aussi, mon cher oncle, dit Lon, je ne serai pas avocat.

Genevive et Rose le regardrent avec stupfaction. M. Chaumier se mit
en colre, parla du mpris qu'ont tous les hommes raisonnables pour les
gens indcis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire,
d'un air triomphant, comme s'il et port un coup sans parade possible.
Il avait dj dans les dents la suite de son argumentation, dans la
prvision de la rponse  laquelle il croyait avoir rduit le pauvre
Lon. Ah! vous ne savez pas? se proposait-il de lui rpondre. Autant
dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'tat
de socit, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc.,
etc.

Mais Lon ne lui laissa pas placer cette _phrase_  laquelle son oncle
tenait beaucoup. A la question de M. Chaumier, il rpondit sans hsiter:
Je veux tre artiste, je veux tre musicien.

M. Chaumier se leva et dit: Vous avez parfaitement le droit de faire
des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est
bon que vous en supportiez, ds le dbut, toutes les consquences. Vous
vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun
genre.

M. Chaumier sortit de la salle  manger, ferma brusquement la porte et
disparut.

Lon, sa soeur et sa cousine, restrent quelques instants sans parler.
Genevive finit par pleurer et Rose ne tarda pas  l'imiter. Lon leur
prit la main  toutes deux, et leur dit: Mes chres soeurs, mon oncle
a tort. Certes, si j'tais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'
acheter une tude et  se laisser gagner de l'argent, je devrais
continuer  marcher dans la carrire que j'ai commence; mais, dans ma
situation, il peut se passer un grand nombre d'annes encore avant que
je _gagne ma vie_ et sois indpendant. D'ailleurs, qui me dit que je
pourrai lever ma tte au-dessus de cette foule noire qui erre en
bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement 
ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent
beaucoup d'argent  donner des leons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix;
il faut que j'en gagne tout de suite.

A ce moment, Modeste arriva avec un billet cachet; il tait adress 
Lon. C'est de mon oncle, dit-il, et il le lut haut.

Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantt du respect que
vous me devez m'oblige  prendre  votre gard une rsolution svre.
Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison.

--Eh bien! soit! dit Lon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mre
lui a demand en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que
lorsqu'il se trouvera fier et honor de m'y recevoir; quand, en
entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec
complaisance: C'est mon neveu. Pour vous, ma soeur Genevive et ma
jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exil. Vous parlerez
quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera  vous, et
vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura  soutenir
dans les dcouragements qui s'empareront de lui. Et bientt, je
l'espre, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de
talent, quand vous entendrez citer mon nom avec loge, vous vous
rappellerez que le battement qu'prouveront alors vos deux petits
coeurs sera mon plus doux triomphe.

Lon se tut quelques instants; ses lvres s'entr'ouvraient et il ne
parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: Rose, ma
jolie Rose, coute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon
trsor, c'est mon prsent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans
la vie que je vais confier  ton coeur. Je t'aime, Rose; je ne sais si
je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Genevive; je t'aime de
l'amour le plus passionn, le plus ardent. Quand je rve la gloire,
c'est pour que tu sois fire de moi. Je n'envie la couronne de lauriers
et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.

Rose, toute confuse, cacha sa tte sur la poitrine de sa cousine. Lon
continua.

Aim de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de
la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage.
Rose, mon ange, devant ma soeur, veux-tu me promettre de ne pas
m'oublier, d'attendre le jour o je viendrai dire  ton pre: Mon
oncle, me voil revenu, j'ai un tat et je gagne de l'argent, et mon nom
est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. Tout
cela, je l'ai voulu pour Rose, pour Rose que j'aime. Donnez-la-moi,
confiez-moi son bonheur.

Rose, mue au dernier point, tendit en sanglotant la main  Lon. Lon
porta cette petite main  ses lvres, puis il se leva et dit: Ma
soeur, ma femme, au revoir!

Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard
s'il ne brla pas son chapeau  la lune, ou s'il ne dcrocha pas
quelques toiles.




XXXIV


Genevive et Rose intercdrent en vain auprs de M. Chaumier; il fut
inflexible. Lon parla de son projet ou plutt de sa rsolution  M.
Anselme. M. Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur
assidu, changea entirement sa manire d'couter. Ce n'tait plus nue
satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Lon jouait du violon; il
ne se laissait plus mollement entraner aux charmes de la mlodie. Il
jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait
aucune grce, il faisait recommencer dix fois le mme passage. Puis,
quand il y avait un opra important, un beau concert, un grand artiste 
entendre, M. Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son
vieil habit marron, un billet pour le concert ou le thtre.

Un jour, il dit  Lon: Je suis trs-li avec M. Kreutzer; il se fera
un vritable plaisir,  ma recommandation, de vous donner quelques
leons qui vous manquent; allez le voir demain avec une lettre de moi.

Kreutzer ne donnait pas de leons  moins de vingt francs le cachet;
c'tait une bonne fortune que Lon n'et os esprer. Il ne pouvait
s'empcher d'admirer la ponctualit et l'exactitude du professeur;
jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leon. Ce qui n'tonnait
pas moins Lon, c'est que, remplissant aussi fidlement ce devoir d'une
amiti peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son
ami. Un jour mme, Lon et M. Anselme rencontrrent Kreutzer dans la
rue.

Qui venez-vous de saluer? demanda M. Anselme a Lon.

--Mais ne l'avez-vous pas reconnu?

--Non.

--C'est votre ami, M. Kreutzer.

--Je ne l'avais pas vu.

--Il a pass  trois pas de nous; il ne parat pas non plus vous avoir
reconnu.

--C'est tonnant.

--C'est tonnant.

Un matin, M. Anselme dit  Lon: Il s'agit maintenant de gagner de
l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance
de vous donner toujours quelques leons et quelques conseils. Tout en
vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner
vous-mme des leons. En voici une que vous commencerez aprs-demain: on
vous donnera dix francs par leon. C'est un prix presque ridicule pour
un jeune professeur: mais il n'en faut pas accepter  moins. Il y a
trs-peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique
que selon ce qu'il la paye.

Lon ne savait comment remercier M. Anselme; celui-ci dit: Vous ne me
devez aucune reconnaissance; un de mes amis, homme fort riche, veut que
son fils apprenne le violon. Il m'a demand un bon professeur, je vous
avais sous la main; il aurait fallu me dranger beaucoup pour ne pas
vous rendre ce petit service, et d'ailleurs, je connais peu de talents
qui me plaisent autant que le vtre. Pour moi, je pars pour l'Allemagne,
et je ne reviendrai qu'au printemps. crivez-moi quelquefois, et
tenez-moi au courant de vos succs, car je suis sr que vous russirez.
Au revoir.

Lon tait fort heureux; cette seule leon remplaait pour lui la
pension que son oncle lui supprimait; il avait de quoi vivre, et il
vivrait de son art, de son violon. Il se mit au travail avec toute
l'ardeur que donne le succs. L'ami de M. Anselme recevait du monde;
Lon se fit entendre plusieurs fois, et fut trs-applaudi. Il pensait 
Rose,  Genevive,  M. Chaumier.

Rose et Genevive menaient toujours la mme vie, dans les plaisirs et
dans les ftes; mais Genevive ne gotait que bien rarement le bonheur
dont Rose s'enivrait. La perscution de Modeste, l'indiffrence
d'Albert, venaient  chaque instant lui percer le coeur; elle ne
voyait plus Lon; quelquefois elle lui crivait et le tenait au courant
de ce qui se passait  la maison. Lon voyait assez frquemment Albert,
qui l'entranait dans ses parties de plaisir. D'ailleurs, il ne tarda
pas  se lier avec un grand nombre de jeunes artistes comme lui, qui, de
mme que les tudiants, le jetaient dans une vie oppose  ses gots et
 ses habitudes. Il buvait avec eux, quoiqu'il n'aimt pas le vin, et il
n'osait pas ne pas boire un peu plus que celui qui buvait le plus. Il
cachait, avec un soin inimaginable, ses qualits prcieuses, pour se
parer, avec ostentation, de vices qu'il n'avait pas. Il serait devenu
violet de honte s'il avait, par une seule expression, laiss voir ce
qu'il y avait en lui de posie, d'enthousiasme et d'lvation.




XXXV


M. Chaumier voulut recevoir  son tour. Tous les jours de la semaine
taient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche, qu'il
se trouva forc d'adopter. La premire soire du dimanche parut 
Genevive une sorte de sacrilge; c'tait le jour de la famille, le jour
depuis si longtemps consacr. Rodolphe de Redeuil se montra fort
empress auprs de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux
domestiques: Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle.

On apporta une lettre de Lon: il ne parlait presque que de Rose. Hier,
disait-il, hier dimanche, quand vous vous tes trouvs runis autour de
la table de famille, avez-vous pens  moi en voyant ma place vide?

--Rose, dit Genevive, c'est tout au plus si j'oserai lui rpondre qu'il
y avait bal ici, que nous avons dans presque toute la nuit, et qu'il
n'y a plus de dimanche. Oh! mon Dieu! s'cria-t-elle en finissant la
lettre, il est malade.

--Malade! dit Rose, et il est seul!

--Seul, continua Genevive, et il n'a personne pour le soigner.

--coute, dit Rose, mon pre ne le saura pas, allons le voir.

Genevive embrassa Rose, et toutes deux mirent des chles et des
chapeaux; puis Rose demanda: Et qui nous accompagnera?

--Ah! oui, qui nous accompagnera?

--Modeste fera des questions et des observations.

--Allons seules.

--L'oseras-tu?

--Oui.

--Je ne serai pas moins brave que toi.

Mais comme elles sortaient, tout mues et tremblantes, elles
rencontrrent M. Chaumier qui rentrait, et qui leur demanda o elles
allaient.

Nous allons voir Lon, dit Rose.

--Qui est malade, ajouta Genevive.

--Comment! dit M. Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission?

--Mais, papa, dit Rose, il est malade.

--N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutt cela ne me convient
pas; rentrez.

Toutes deux obirent sans parler. Genevive ouvrait la bouche, mais elle
retint les paroles dj sur ses lvres. M. Chaumier entra dans son
appartement. Rose ta son chle et son chapeau; Genevive resta
habille.

coute-moi, Rose, dit-elle. Je n'obirai pas  mon oncle, je ne
laisserai pas mon frre malade, sans secours et sans consolations; je
vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dner; alors
mon oncle ne s'apercevra de rien.

Rose craignait la colre de son pre; cependant, elle ne trouva pas une
seule raison pour dtourner Genevive de son projet. Va, Genevive,
dit-elle, et dis-lui que je voulais t'accompagner.

C'tait la premire fois que Genevive se trouvait ainsi seule dans les
rues; aussi sa frayeur tait sans gale. Si elle n'osait marcher, elle
et os bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut
sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer  la maison; mais la
pense de la maladie de Lon lui donnait un peu de courage et de force,
et elle arriva prs de lui toute rouge de fatigue et de honte. Lon fut
si heureux, si reconnaissant! Il tait seul dans sa petite chambre. Une
vieille portire venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de
rien et retournait  sa loge. Le mdecin venait de sortir, et, aprs
avoir fait une prescription, avait dit: Il y aura peul-tre un peu de
fivre et de dlire ce soir et cette nuit.

La prdiction du mdecin commenait  s'accomplir; la fivre se
manifestait avec violence. Cependant il tenait la main de Genevive et
lui faisait mille questions: il y avait si longtemps qu'ils ne s'taient
vus! Le ravissement de Lon fut au comble quand il sut que Rose avait
voulu venir le voir. Plus heureux que sa soeur, il pouvait parler de
ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Genevive s'tait fait, de
renfermer son secret dans son sein, une loi qu'elle n'et pas
transgresse mme au prix de sa vie, et ce ne fut qu'aprs de longues
circonlocutions qu'elle vint  dire: Nous ne voyons presque pas Albert.
Que fait-il? Tu le vois plus que nous....

Et elle hsita un quart d'heure avant d'oser dire: Lors de son dernier
voyage  Fontainebleau, il tait amoureux; il gravait des O sur tous les
arbres de la fort.

--Ah! je sais, dit Lon, _Octavie_. C'tait Mme Haraldsen; mais il y a
longtemps qu'il n'y pense plus.

Il semblait  Genevive que son frre lui enlevait une montagne de la
poitrine. Quoi! Albert n'tait plus domin par l'amour d'une autre!
Albert pouvait l'aimer! Tout ce bonheur qu'elle avait rv et qu'elle
avait cru perdu, elle pouvait le retrouver! Sa vie n'tait donc pas tout
entire voue  la douleur!

Comme elle avait cess de parler, Lon s'endormit, mais d'un sommeil
agit et convulsif; il prononait, en dormant, des paroles sans suite.
Genevive fit porter  Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait
que Lon tait srieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprs
de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru. Le matin,
Genevive partit comme Lon dormait encore. Rose n'tait pas rveille;
mais, quand elle entendit Genevive, elle commena  lui faire une
longue srie de questions. Genevive tait puise de fatigue et  demi
morte de froid. Eh bien! dit Rose, couche-toi avec moi, tu te
rchaufferas et nous pourrons causer.

Genevive raconta  Rose la petite chambre de son frre, le dsordre qui
y rgnait, et la vie pauvre  laquelle il semblait condamn. Il
prononait souvent ton nom, dit-elle  Rose; il t'aime. Ma bonne petite
Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il
serait trop malheureux. Tu es toute sa vie!

Rose rpondit que tous les hommes qui s'offraient  ses yeux, loin de
lui faire oublier Lon, ne faisaient que rveiller son souvenir, par une
comparaison  son avantage.

Je suis fche, dit Genevive, que tu ne l'aies pas vu: il tait si
beau pendant son sommeil agit par la fivre, quand il t'appelait!

Rose embrassa Genevive et jura d'aimer Lon toute sa vie.

Ah! dit Genevive, ma chre cousine....

--Appelle-moi ta soeur, dit Rose.

--Ah! oui, ma soeur, ma chre petite soeur, vous serez heureux.

Et Genevive songea qu'il y avait encore pour elle un autre moyen d'tre
la soeur de Rose. Ce que lui avait dit Lon de l'oubli o Albert avait
mis Mme Haraldsen, avait ranim dans son coeur un espoir qu'elle avait
cru si longtemps un rve. Cependant elle n'osa en parler  Rose. Toutes
deux s'endormirent en parlant de Lon et dans les bras l'une de
l'autre.




XXXVI


Si le papier blanc n'tait pas une des plus respectables choses qui
soient au monde, et si je ne tenais  mnager ma bouteille d'encre, dont
j'ai bien des choses  tirer, je ferais un ou deux volumes de ce qui se
passa pendant l'anne qui suivit cette conversation des deux cousines.
Nous croyons plus opportun de faire ici un entr'acte.

Je ne sais si vous avez quelquefois regard une bouteille d'encre. J'en
ai achet une, il y a un mois, et je l'ai verse tout entire dans un
vaste encrier. Cela a tout l'air d'un petit ocan noir.

Je vais d'abord en tirer deux volumes; deux volumes font quatre cent
vingt-huit mille lettres. Ces quatre cent vingt-huit mille lettres sont
videmment dans mon encrier, mais  l'tat de ple-mle et de confusion.
Il s'agit de les harponner et de les pcher, l'une aprs l'autre, avec
le bec pointu de ma plume, dans le susdit ocan noir, et de les ranger
en bon ordre sur des feuilles de papier blanc.

Il y a des moments o, attachant mes yeux sur la surface noire de ce
_Cocyte_ (toujours mon encrier), je m'amuse d'abord  voir tout ce qui
se rflchit dans ce sombre miroir. Mes vitraux y sont reflts en
papillons rouges, verts et jaunes; puis,  mesure que je regarde, je
finis par y voir des millions de petites lettres enchevtres, emmles
les unes dans les autres, courant  droite,  gauche, s'vitant, se
poursuivant, s'atteignant, formant des mots bizarres et inconnus, se
bousculant, se renversant, se combattant, se dvorant, et, par leur
runion, racontant des histoires si singulires, si saugrenues, si
vraies, que je ne sais si j'oserai vous les raconter, et si je ne
rejetterai pas  la mer les lettres qui les composent, quand elles
tomberont sous la pointe de mon harpon. Il y a des moments o il s'lve
un bouillonnement, o il se fait des orages d'encre qui m'intimident et
font que je suspends ma pche, et me repose sur les rives de l'encrier.
Mais aujourd'hui _la matine est belle_, comme disent les barcarolles.
(O Parisiens, mes amis, comme on se moque de vous avec les barcarolles!
Je les ai toutes chantes  la mer, et toutes y sont parfaitement
ridicules. O musiciens, mes autres amis, ou plutt mes ennemis, qui vous
faites une ide de la mer d'aprs votre carafe et votre cuvette, et qui
pensez que l'Ocan n'est qu'une exagration du grand bassin des
Tuileries!)

_La matine est belle_, nous avons encore trois plumes tailles par de
jolies mains. _Pcheur, parle bas_.




XXXVII


Un an aprs, voici dans quelle situation nous retrouvons nos
personnages. Genevive avait reu la dfense formelle de revoir son
frre; elle n'avait pas cru devoir s'y soumettre, et tait alle
demeurer avec lui. Lon, dont la rputation commenait  s'tendre,
gagnait passablement d'argent. Il avait lou un petit logement dans la
rue Saint-Honor. Son talent le faisait fort rechercher dans le monde,
et il arriva ce qu'il avait prvu, c'est qu'au milieu des
applaudissements qu'il excitait, son oncle ne fut pas fch quelquefois
de dire: Ce jeune homme est mon neveu. Lon, d'autre part, ne manquait
jamais de le saluer respectueusement quand ils se rencontraient dans
quelque salon; et quoiqu'il ne parlt pas  Rose, ses regards savaient
bien lui dire: _A toi, Rose, ces applaudissements!_ et Rose le
comprenait si bien, qu'elle rougissait des loges qu'on donnait  son
cousin.

Une fois que M. Chaumier eut dit: Ce jeune homme est mon neveu, il fut
assez embarrass de rpondre  une question toute naturelle que cette
confidence lui attira: D'o vient qu'on ne le rencontre jamais chez
vous le dimanche? Il n'y avait pas moyen de dire: Parce que je l'ai
renvoy, et je l'ai renvoy, parce qu'il voulait tre musicien et
acqurir le talent que vous applaudissez, et dont je ne puis moi-mme
m'empcher d'tre fier. Il fit donc un jour signe  Lon de s'approcher
de lui, et lui dit: Lon, mon neveu,  tout pch misricorde. Je n'ai
pas, en voulant punir une petite outrecuidance de jeunesse, prtendu
exiler  tout jamais les enfants de ma soeur. Rose et Albert, quand
nous voyons Albert, parlent de vous deux tous les dimanches; et il y a,
 la table, deux places vides ce jour-l, qui sont dsagrables 
l'oeil. Viens donc dimanche prochain avec ta soeur, et oublions nos
petits diffrends.

Rose, par un mouvement involontaire, se jeta au cou de son pre, et
l'embrassa pour le remercier de cette pense dont il n'avait fait
confidence  personne. Lon remercia M. Chaumier de la voix, et Rose du
regard et du coeur. De ce jour, Genevive et Lon dnrent tous les
dimanches chez leur oncle.

Albert avait achet une tude d'avou, dont il laissait le soin  un
matre clerc, et il continuait  suivre toutes les fantaisies de son
imagination.

M. Anselme avait crit  Lon deux lettres, auxquelles celui-ci n'avait
pas song  rpondre.

Mme Modeste Rolland n'avait pas vu sans chagrin le retour dans la maison
de Lon et de Genevive; mais elle avait soin de les traiter
parfaitement en trangers et en infrieurs.




XXXVIII


Le logis de Lon et de Genevive tait d'une simplicit bien au-dessous
des habitudes de leur enfance, quoique cependant la maison de
Fontainebleau n'et rien de somptueux ni de magnifique. Il se composait
de quatre petites pices. Les meubles, peu nombreux, taient en noyer.
Quand Genevive tait venue partager la bonne et la mauvaise fortune de
son frre, Lon voulait la loger plus richement. Mais Genevive, aprs
un examen srieux de ses affaires, s'aperut que, s'il gagnait
suffisamment d'argent pendant l'hiver, il lui fallait presque
entirement chmer pendant l't, parce que tous ses lves taient  la
campagne; et un point sur lequel ils taient tous deux parfaitement
d'accord, c'tait que, pour rien au monde, ils n'auraient recours  M.
Chaumier. Genevive, avec le secours d'une vieille femme qui venait
chaque jour pendant deux heures, tenait le petit mnage dans une
propret ravissante, et faisait elle-mme la cuisine, cuisine d'autant
moins complique, que Lon ne dnait presque jamais  la maison. Lon
suppliait sa soeur de ne pas se fatiguer, et surtout de ne pas
s'occuper de soins auxquels elle tait reste trangre toute sa vie;
mais Genevive prenait les prtextes les plus ingnieux pour ne pas
changer de conduite. Albert venait quelquefois les voir; mais, quoique
Genevive pit tous ses regards, tous ses mouvements, il tait
difficile d'y trouver le moindre symptme d'amour. Il ne manquait
jamais, en entrant, de baiser le front de sa cousine, et de lui parler
d'un ton affectueux; mais elle finissait toujours par voir que le sujet
de sa visite tait une commission pour Lon, qu'il lui laissait en
partant, quand il la trouvait seule; ou, quand Lon tait  la maison,
il ne faisait qu'entr'ouvrir la porte de la chambre de Genevive, en
entrant et en sortant, et lui disait bonjour, sans entrer ni s'arrter
un seul instant. Genevive gardait toujours de ces visites un profond
sentiment de tristesse; cependant son seul dsir tait de les voir se
renouveler, et son coeur battait de la plus douce motion, lorsqu'elle
reconnaissait la faon de sonner  la porte d'Albert. En vain Lon la
pressait de lui dire la cause de son chagrin; elle niait avoir la
moindre peine. Lon s'efforait de lui procurer quelques distractions;
il la conduisait au spectacle, et tait le plus heureux des hommes quand
il pouvait amener un sourire sur les lvres de sa soeur. Mais
quelquefois, sans le savoir, il tait la cause de la tristesse de
Genevive. Par l'habitude de ne lui rien cacher, il lui rapportait
imprudemment ce qu'Albert venait lui dire sur ses amours bien
passagres, qui avaient toujours un caractre d'exagration romanesque
et fantastique qui amusait Lon, et le portait  en faire  sa soeur
des rcits qu'il croyait extrmement propres  l'gayer. Genevive
cachait avec le plus grand soin ses impressions  son frre; tout ce
qu'elle accordait au bonheur qu'elle ressentait  s'occuper d'Albert
tout haut, c'tait de parler beaucoup de Rose. En parlant de Rose, elle
parlait naturellement de la maison de M. Chaumier, o il n'y avait pas
un meuble dont le souvenir ne la ft tressaillir. Souvent aussi ils
s'entretenaient de Fontainebleau. Quelquefois, aprs de longs efforts et
une cruelle hsitation, elle faisait  Lon une question sur Albert;
mais elle avait soin de la faire d'un ton de lgret et d'indiffrence.
Comment vont les amours d'Albert? disait-elle; et ces deux mots,
_Albert_ et _amours_, lui dchiraient le coeur et les lvres. Et Lon
avait presque toujours quelque nouvelle bouffonnerie  lui raconter, et
Genevive souriait.

Un dimanche, il se trouva que tout allait mal. Le lait monta le matin,
et s'en alla par-dessus la casserole. Lon raconta  sa soeur
qu'Albert tait amoureux d'une actrice, et que, pour le moment, il ne
s'occupait pas d'autre chose. Ils partirent vers trois heures pour se
rendre chez M. Chaumier. Modeste ouvrit et dit: Il n'y a personne.

--Comment, personne? dit Lon.

--N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? ajouta Genevive.

--C'est dimanche, rpondit Modeste, je n'ai pas l'intention de le nier.
Mais M. Albert n'a pas paru ici depuis dimanche dernier, et monsieur et
mademoiselle dnent en ville et passent la soire dehors.

La toilette exorbitante de Modeste accusait une intention de sortir et
venait  l'appui de son tmoignage. Le frre et la soeur se
regardrent interdits; l'espoir qui les avait soutenus toute la semaine
tait vanoui, et cette dception leur donnait dj des doutes sur le
dimanche suivant. Genevive pouvait  peine se soutenir; elle se dit
fatigue et entra pour s'asseoir un instant. Lon rda dans la maison et
s'arrta dans la chambre de Rose; il y trouva les vtements qu'elle
avait quitts le matin et les couvrit de baisers. Il y avait des
pingles sur une pelote; il les ta et les piqua de manire  former son
nom, Lon.

Cependant, Modeste donnait le dernier coup d'oeil  sa parure; elle
mettait son bonnet  rubans effrns rouges et jaunes. Genevive se leva
la premire, chercha Lon et lui dit: Veux-tu partir? Lon se leva,
baisa encore la robe de sa cousine, et dit: Partons, et il restait.
Genevive le prit par la main et l'emmena. Modeste eut le plus grand
soin de passer sous silence les regrets que Rose l'avait charge
d'exprimer  ses cousins. Lon et Genevive s'en allrent tristes et
retournrent chez eux sans se parler. Genevive ralluma le feu et
servit sur la table un reste du dner de la veille. Lon dit qu'il tait
triste, Genevive qu'elle avait mal  la tte, tous deux qu'ils
n'avaient pas faim, et ils ne mangrent pas. Puis ils parlrent de Rose.
Genevive lui trouva mille excuses et devina sans peine que probablement
Modeste s'tait acquitte de la commission de ses matres avec de
certaines restrictions. Elle parla  Lon de la mchancet de Modeste et
de tout ce qu'elle avait eu  en souffrir.

Pauvre petite soeur! dit Lon.

--Aussi, mon cher Lon, je suis bien heureuse de te devoir le bonheur de
n'y tre plus expose.

--Ainsi, chre soeur, dit Lon, tu n'es pas trop malheureuse de la vie
mdiocre que tu partages avec moi?

--Moi, mon bon Lon! dit Genevive; je t'en remercie tous les soirs en
faisant ma prire, et je prie Dieu de t'en rcompenser.

--Ah! dit Lon, il n'en est pas moins vrai que tu es maintenant prive
des plaisirs du monde, des soires et des bals; car, malgr l'accueil
que l'on me fait dans les maisons o je vais, il ne peut m'chapper que
je conserve toujours l'infriorit de l'homme pay. C'est mon violon que
l'on invite, et, s'il ne fallait quelqu'un pour l'apporter et promener
l'archet dessus, on ne penserait pas  moi. C'est l quelque chose que
je me cache le plus possible  moi-mme, et, quand cela devient trop
vident, je sors des maisons en jurant de n'y plus retourner. Mais ce
serait m'aliner mes coliers, et la ncessit l'emporte. Et puis,
quelquefois, je leur arrache des applaudissements de bonne foi, et
j'oublie. Aucun cependant ne songe  inviter ma soeur; je serais si
heureux et si fier de te conduire avec moi!

Genevive rpondit qu'elle ne regrettait en rien ces plaisirs.

Genevive mentait. Quand son frre partait le soir pour quelque fte,
elle sentait son pauvre coeur se serrer; mais elle n'aurait voulu,
pour rien au monde, chagriner Lon.

A ce moment on frappa  la porte, et, comme la clef y tait reste, un
homme entra qui demanda  son voisin la permission d'allumer sa bougie.
C'tait M. Anselme, avec son mme vieux chapeau et son mme habit
marron.




XXXIX


Je pourrais, dit M. Anselme, paratre surpris de vous voir avec une
dame, feindre de vouloir me retirer discrtement et vous faire dire que
mademoiselle est votre soeur. Mais je l'ai dj vue et je la reconnais
parfaitement.

Il prit une chaise et se mit au coin de la chemine vis--vis de
Genevive. Lon tait au milieu. Il fut quelque temps  regarder
silencieusement le frre et la soeur, puis il se dcida  dire: Je
suis all,  mon retour,  notre ancien logement. On m'a donn votre
nouvelle adresse, que je vous remercie d'avoir pens  laisser pour moi.
Je suis venu ici et je ne vous ai pas trouv. Il y a un petit logement 
louer dans la maison, au-dessus de vous; je l'ai pris et nous sommes
encore voisins. Et comment se fait-il que vous soyez ainsi runis?

Lon prouva quelque embarras  rpondre devant sa soeur  cette
question, qui lui faisait,  lui-mme, voir pour la premire fois  quel
degr de confidence il s'tait laiss entraner par M. Anselme. Mais
Genevive rpondit:

Nous sommes bien plus heureux maintenant.

--Ma jolie demoiselle, dit M. Anselme, je vous remercie infiniment de
m'avoir fait entendre votre voix, qui est douce et veloute. Ne vous
tonnez pas trop de mes questions. J'aime beaucoup votre frre, qui a un
bon coeur et un beau talent; et je vous aime aussi beaucoup, parce que
vous tes une belle, une bonne et noble fille, et par une foule d'autres
raisons qu'il serait trop long de vous dtailler. Toujours est-il que je
suis enchant de vous voir avec lui.

Et M. Anselme ne se lassait pas de contempler Genevive. Il voulait voir
la couleur de ses cheveux et la forme de sa main; puis il la priait de
parler, quand mme elle n'aurait rien  dire, seulement pour entendre sa
voix. Pendant ce temps Lon lui racontait un peu le pass et le prsent,
et beaucoup l'avenir. Il parlait de ses projets et de ses esprances.

Et Rose? demanda M. Anselme.

--Vous connaissez Rose? dit Genevive.

--Oui, certes, et je l'aime beaucoup, quoique je l'aime moins que vous.

--Rose! dit Lon; Rose m'oublie.

--Rose ne t'oublie pas, interrompit Genevive. Mais voyez-vous,
monsieur, ne nous parlez pas aujourd'hui de la maison de mon oncle; nous
serions injustes. Nous sommes tout tristes d'une sorte de quiproquo par
lequel, aujourd'hui dimanche, jour consacr  la runion de la famille,
nous ne les avons pas vus.

Et Genevive s'arrta tout  coup, et se sentit rougir d'une pense qui
venait de traverser son coeur: elle craignait que le vieillard, qui
connaissait si bien tout le monde, ne s'avist de parler d'_Albert_.

En effet, dit M. Anselme, je trouve Lon morose et abattu.

Il prit la main de Lon et celle de Genevive, et dit:

Mes bons amis,  peine au commencement de la vie, ne vous laissez pas
dcourager par les premires preuves. Je sais un exemple de ce que
peuvent la rsignation et le courage. Un de mes amis, dj avanc dans
son ge mr, a vu s'vanouir dans ses mains et s'chapper comme de l'eau
 travers ses doigts tout le bonheur qu'il avait laborieusement amass
et cach, comme un avare, pour le reste de sa vie. Il s'est trouv un
matin seul, et non-seulement sans affections, mais rempli de haine pour
ce qui avait t les objets de ses affections. Il est parti, sans
argent, sans but, sans espoir. Eh bien! en quelques annes, il tait
riche et considr, ministre et ami d'un souverain tranger, accabl
d'honneurs et de dignits; et le ciel, non moins prodigue de biens qu'il
l'avait t de maux, lui a rendu les objets de sa plus vive et de sa
plus heureuse tendresse. Mais vous tes tristes ce soir; il faut vous
distraire. J'ai par hasard, dans ma poche, des billets pour l'Opra.

Et il chercha dans la poche de ct de son vieil habit.

Une loge, ma foi! Si vous voulez, nous allons y aller tous les trois.

Genevive s'habilla; elle tait charmante. Dans les soires o elle
tait alle jusque-l avec Rose, son deuil s'tait oppos  une toilette
relle.

Quand elle fut prte, malgr la nuit, M. Anselme semblait fier de donner
le bras  sa jolie voisine. Il l'avertissait du moindre obstacle qui
pouvait arrter ou choquer ses petits pieds; il lui choisissait le
meilleur chemin. Le soir, on se spara sur le carr du logement
qu'habitaient Lon et Genevive, et M. Anselme monta au-dessus.

Le lendemain, on reut une lettre de Rose; elle tait bien fche de
l'incident qui l'avait empche de voir ses cousins. Elle avait dplac
les pingles, et avait form, en les piquant autrement, les premires
lettres de son nom et du nom de Lon. Lon fut bien heureux de cet
envoi; car c'est de semblables bagatelles que sont forms les plus
grands bonheurs de la vie. Si quelqu'un et pu voir le trsor de
Genevive, trsor cach plus soigneusement que celui d'aucun avare,
trsor qu'elle contemplait quand elle tait seule, on y aurait vu:

Une rose sche donne par Albert;

Une branche du bouleau sur lequel il avait grav un O dans la fort;

Une lettre autographe dudit, lettre prcieuse et contenant ces mots: Ma
chre cousine, envoie-moi, par le rustre porteur de ce billet, mes gants
que j'ai oublis. Je ne veux pas rentrer  la maison, pour que mon pre
ne me demande pas o je vais.

Un ruban donn par le mme;

Une douzaine de fleurs galement sches, mais  chacune desquelles la
mmoire d'une femme, toujours si exacte pour les dates, rattachait un
jour, une heure, un souvenir;

Les gants que portait Genevive un jour qu'elle dansait avec Albert.




XL


Que la stupidit, bon Dieu! est donc une chose contagieuse! J'en ai
laiss chapper un des plus graves symptmes dans le chapitre prcdent,
mais un symptme d'une stupidit toute particulire, prcisment de
celle dont je me croyais le plus  l'abri.

En parlant des souvenirs et des mille circonstances d'un amour
vritable, j'ai dit: C'est de semblables _bagatelles_ que sont forms
les plus grands bonheurs de la vie.

_Bagatelles!_

Et o sont donc les choses srieuses?

Et o sont donc les grandes choses?

O hommes srieux! voyons un peu ce que vous faites, voyons ce qui vous
donne le droit de sourire en parlant d'un jeune homme amoureux, et de
dire avec un air d'incontestable supriorit: Cela se passera.

Hlas!  hommes srieux, ce qui ne se passera pas, c'est votre
abrutissement, c'est votre impuissance, ce sont les nombreuses
infirmits que vous prenez pour autant de vertus!

O hommes srieux, vous sacrifiez votre vie, votre paresse, vos amours,
pour un jour avoir le droit d'attacher d'un noeud,  la boutonnire de
votre habit, un ruban d'un certain rouge. Arrivs  ce succs, vous
recommencez de nouveaux et de plus grands efforts. Il ne faut pas
s'arrter en si beau chemin. Quel bonheur, en effet, si vous aviez le
droit, dt-il vous en coter un bras et une jambe, ou dix amis! quel
bonheur, si vous pouviez faire une rosette  votre ruban! On n'pargne
pour cela ni soins, ni travaux, ni sacrifices, et un jour vous obtenez
cette rcompense. Une rosette, grand Dieu! quelle supriorit cela vous
donne sur ceux qui n'ont qu'un noeud! On se rappelle cependant avec
quelque plaisir le moment o l'on n'avait qu'un noeud; le moment o,
si vous aviez eu l'audace de nouer votre cordon d'une rosette, la
gendarmerie, la garde nationale, l'arme entire eussent t occupes 
punir votre forfait. On se dit: Et moi aussi cependant, il y a eu un
temps o je n'avais qu'un noeud! Mais ce qui est encore plus loin de
vous, ce que vous n'osez pas esprer, ce que vous placez au nombre des
dsirs ridicules,  l'gal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet
d'toiles, c'est.... je n'ose le dire.... c'est....  comble de bonheur!
 gloire!  grandeur! c'est de nouer le cordon autour du col. Eh bien!
si vous tes heureux, si les circonstances vous servent, si vous n'tes
pas trop scrupuleux sur certains points, un jour, quand vous tes vieux,
quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive, ce bonheur inespr. Vos
yeux laissent chapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: O
mon Dieu! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aims du ciel pour
porter le ruban en bandoulire de droite  gauche!

Et cela,  hommes graves et srieux! tandis que les jeunes filles se
couvrent  leur gr de rubans de toutes les couleurs, en noeuds, en
rosettes, en ceintures. Voil des rubans srieux, voil une affaire
vritablement grave, car cela les rend jolies.

O hommes srieux! il en est trois ou quatre qui m'ont dit parfois:
Quand ferez-vous quelque chose de srieux? Est-ce donc ce que vous
faites qu'il me faut faire? Hlas! si je ris un peu, si j'ai encore
quelque accs de cette belle gaiet si franche de la premire jeunesse,
si je me roule encore sur mon tapis dans des clats de rire convulsifs,
c'est  vous que je le dois,  hommes srieux! objets de mon ternelle
reconnaissance: c'est  vos graves soucis,  vos proccupations,  vos
actes,  votre importance. O hommes srieux!  les plus bouffons, les
plus exhilarants des tres crs! vous qui possdez seuls le vrai
comique, ce comique si vainement cherch au thtre, le comique froid,
le comique srieux!

Vraiment! vous ne trouvez pas ma vie bien srieuse? Et que trouvez-vous
de plus srieux et de plus important que ce que je fais? Je vois tous
les jours se lever et se coucher le soleil; je regarde mes fleurs; je
vais voir si cette rose que j'ai baptise,  laquelle j'ai donn le nom
de C.... S...., a ouvert ses ptales d'un si beau jaune; je respire le
parfum de mes rsdas; je trouve et je mets  mort le ver qui rongeait
mon dahlia, le dahlia violet auquel les jardiniers de Paris ont donn
mon nom; je dis bonjour  chacune de mes fleurs; je joue avec mon chien;
je vais errer sur la rivire entre des rives vertes, sous des saules; je
laisse aller mon imagination aux potiques rveries du soir, quand, sur
le ciel orang, au dclin du jour, les peupliers dcoupent leur
feuillage noir; ou l'hiver, avec Lon Gatayes, au coin de mon feu,
tendus tous deux sur des coussins, fumant de longues pipes de cerisier,
nous parlons du pass, nous grenons nos souvenirs comme un beau collier
de perles, nous parlons de notre pauvret et de nos folles joies, et
nous rions comme personne ne rit; je lui parle d'une pense qui a rempli
ma vie, et je lui raconte un mot, un regard, car il n'y a que lui qui
sait tout cela, il n'y a qu' lui que je le raconte,  lui le seul
auquel mes rcits n'apprennent rien, et mon visage reprend le feu et la
jeunesse de ce temps-l, et ma parole devient leve, pleine
d'expression et d'enthousiasme; ou il me parle de son frre douard qui
est mort, et nous pleurons.

Ou il joue sur sa harpe ces airs qu'il a ddaign d'apprendre au public.

Ou nous allons ensemble nager  la mer, et ensemble, dans mon canot,
nous bravons les colres de l'Ocan.

Ou nous montons  cheval, et il m'apprend  tomber moins souvent.

O messieurs les graves, messieurs les habiles, messieurs les forts! que
savez-vous de plus srieux que tout cela? Laquelle de ces occupations
supposez-vous que je consentirais  remplacer par quelqu'une des vtres?

Hommes srieux, gardez vos polichinelles, vos toupies et vos soldats de
plomb, et ne mprisez pas les soldats de plomb, les toupies et les
polichinelles des enfants, qui veulent bien ne pas mpriser les vtres,
peut-tre parce qu'ils ne les connaissent pas.




XLI

La quatrime colonne d'un lit.


Albert vint un matin, Genevive tait seule. Il s'assit prs d'elle, et
lui dit: Je suis enchant de te trouver seule, parce que j'ai  causer
avec toi. Jusqu'ici j'ai log en garon et en tudiant; il faut, pour
des raisons que tu ne tarderas pas  savoir, que je meuble
convenablement mon logis, et j'ai besoin pour cela des conseils d'une
femme: c'est toi que j'ai choisie pour guider mon inexprience et mon
hsitation. Je n'ai plus  meubler que ma chambre  coucher, et je veux
la meubler en vieux meubles de bois sculpt. Si cela ne t'ennuie pas
trop, nous allons courir les boutiques ensemble. Au moment o Albert
avait dit: _Pour des raisons que tu ne tarderas pas  savoir_, Genevive
avait ouvert la bouche pour lui dire: _Est-ce que tu vas te marier?_
mais elle passa toute la journe dans mille et mille hsitations,
retournant la phrase en tout sens, puis cherchant l'occasion de la
placer, de telle sorte que le soir, quand Albert l'eut ramene chez
elle, elle n'avait encore pu prendre sur elle de la prononcer.

Le lendemain, Albert revint de bonne heure; il avait fait une dcouverte
qui le dsolait, et il venait prier Genevive de l'aider  rparer son
malheur. Entre les meubles qu'il avait achets, il y avait un lit d'une
grande beaut, couvert de riches sculptures, avec des amours aux quatre
coins, et toute sorte d'ornements prcieusement excuts.

Quand, le lit transport chez lui, Albert avait fait rejoindre les
divers morceaux du lit, il avait t fort surpris de voir que, sur les
quatre colonnes torses qui devaient soutenir le baldaquin, il y en avait
une de moins.

Ils retournrent ensemble chez le marchand; Genevive tait heureuse et
fire de donner ainsi le bras  Albert; et, quoiqu'elle et besoin 
chaque instant de se rpter: Il ne m'aime pas, ce n'est pas moi qui
serai sa femme, elle ne tardait pas  se laisser entraner de nouveau 
de charmantes rveries. videmment les passants devaient les prendre
pour le mari et la femme; les marchands chez lesquels ils entraient,
montraient par leurs paroles qu'ils partageaient cette ide; et lorsque
_Mme Poirier_, clbre marchande de la rue de Seine, dit: Madame,
voulez-vous vous asseoir, pendant que je vais chercher avec monsieur
votre mari ce qu'il me demande? Genevive devint toute rouge, et saisit
la premire occasion pour appeler Albert son cousin.

Ils sortirent de la boutique sans avoir trouv ce qu'ils cherchaient.
Chre petite cousine, dit Albert, tu t'es dfendue d'tre ma femme
d'une manire bien offensante.

Genevive cherchait une rponse, mais Albert parla d'autre chose, et
Genevive laissa parler son coeur, qui lui disait  elle-mme tout
bas: Grand Dieu! me dfendre d'tre sa femme! un bonheur pour lequel je
donnerais mon bonheur dans le ciel! le plus haut point o se soient
jamais levs les rves de mon orgueil!

Elle se reprsentait les moindres dtails de ce bonheur: rester avec
lui, sortir avec lui, tre  lui, porter son nom, l'entourer de soins
assidus, lui consacrer sa vie entire; aimer, lever des enfants qui
seraient  lui. Et penser que ce bonheur-l n'tait pas au-dessus de
l'humanit! Lon aime bien Rose, Albert aurait bien pu aimer sa cousine.

Albert retourna chez le marchand qui lui avait vendu le lit, et,  force
de questions, il finit par apprendre que le lit avait t achet en
Bretagne,  Saint-Brieuc. Parbleu! dit Albert, je n'irai pas en
Bretagne chercher la quatrime colonne de mon lit.

Trois jours aprs, Lon reut une lettre d'Albert.




XLII

Albert  Lon.


Voici mon histoire, mon cher Lon. Je suis amoureux d'lonore. Tu me
demanderas ce que c'est qu'lonore. lonore, c'est Mme de Blinval,
c'est Mme Florval, c'est Mme trois toiles. Mais c'est surtout une belle
et charmante fille, qui a les plus jolis pieds et les plus jolies mains
du monde, qui a des yeux, des cheveux, des dents, comme a des dents, des
cheveux et des yeux la femme que l'on aime. C'est une sorte d'histrione
et de funambule, qui ravit chaque soir les quinze cents spectateurs d'un
thtre des boulevards. Si je m'tais dcid tout de suite  m'en passer
la fantaisie, la chose a t si facile pour beaucoup d'autres qu'elle
n'aurait pas probablement t impossible pour moi. Mais je me suis
laiss y penser si souvent, si longtemps, sans commencer l'attaque, que
les symptmes sont arrivs  une haute gravit; la maladie a un
caractre bizarre que j'ai peine  comprendre moi-mme, et que je vais
tcher de t'expliquer, ne ft-ce que pour me l'expliquer un peu.

La premire fois que j'ai vu la beaut en question, elle jouait je ne
sais quel rle, dans je ne sais quelle pice, de je ne sais quel auteur;
toujours est-il qu'elle avait une robe de brocatelle orange et noire,
que ses cheveux descendaient sur ses joues en nattes arrondies, et
qu'elle s'appelait Berthe. La dcoration reprsentait une vieille
chambre tapisse de cuir dor et meuble de bahuts sculpts, de tables 
pieds tors, avec des portires de damas vert. Ce tableau, je ne sais
comment, est rest dans ma tte et s'y est grav avec une incroyable
fidlit, jusqu'au moment o j'ai dcouvert un matin que rien au monde
ne m'intressait, except elle; que tout m'ennuyait mortellement, 
l'exception d'lonore. Mais ce que j'aimais, ce n'tait ni lonore, ni
Mme de Blinval, ni Mme trois toiles: c'tait Berthe, Berthe avec des
cheveux natts, la robe de brocatelle orange et noire; Berthe dans la
vieille salle avec le cuir dor, et les portires vertes et les meubles
sculpts. Tout cela lui allait si bien, ou me paraissait lui aller si
bien, que, dans tout autre costume, elle me paraissait dguise, surtout
dans le costume qu'elle porte  la ville, et qui est le costume de tout
le monde. Si mes yeux ou mon imagination me reprsentent Berthe avec les
cheveux friss on en bandeaux, je ne l'aime pas; je ne l'aimerais pas si
sa robe tait bleue ou rouge; je ne l'aimerais pas si je la voyais
assise sur un fauteuil d'acajou; quand on parle d'elle et qu'on
l'appelle lonore, je ne l'aime pas.

C'est pour moi un rve qui ne peut se modifier et se prsente toujours
invariablement avec les mmes dtails. J'ai d'abord trouv ma fantaisie
presque aussi ridicule que tu la trouves en ce moment; puis je m'y suis
accoutum, et,  te parler franchement, je suis bien prs aujourd'hui de
la trouver raisonnable: toujours est-il que j'y cde, et que je m'occupe
de prparer le cadre de ladite fantaisie. Genevive t'a peut-tre dit
qu'elle tait venue avec moi acheter le mobilier, et le cuir dor, et
les portires vertes. Si les portires n'taient pas vertes, je ne
donnerais pas un petit cu d'lonore. Si Genevive t'a parl de nos
excursions, elle a d te parler aussi de mon dsappointement: j'ai
achet un lit magnifique auquel il manque une colonne; or, ces colonnes
sont tellement belles, que je n'ai pu nulle part en trouver une
semblable. Je me suis dtermin  aller la chercher en Bretagne. J'ai
confi le soin de mon tude  mon premier clerc, qui est beaucoup plus
fort que moi, et qui la conduit quand je suis  Paris tout autant que
dans mon absence.

Quand tu recevras cette lettre, je serai parti. Prie Genevive de me
trouver de la brocatelle orange et noire

Albert CHAUMIER.




XLIII


Lon dit  Genevive: Voici une lettre qui t'amusera. Et il lui donna
la lettre d'Albert.

Elle la lut, et sentit ses yeux tout brlants de larmes prtes 
s'chapper. Ce qu'il y a de plus charmant dans la lettre et dans la
conduite d'Albert, dit Lon, c'est que, pendant qu'il voyage  la
recherche de la quatrime colonne de son lit, la belle vient d'agrer
les voeux d'un autre amant.

Genevive faisait semblant de relire la lettre, et n'osait relever son
visage pench sur le papier, dans la crainte que Lon ne s'apert du
trouble qui s'tait empar d'elle.

Heureusement, M. Anselme entra.

Je viens, dit-il, vous proposer une partie de promenade. Je suis charg
des affaires de M. le baron d'Arnberg: c'est un riche seigneur allemand
qui veut fixer son sjour  Paris; je fais, sur les plans qu'il m'a
confis; construire pour lui une maison dans les Champs-lyses. M.
d'Arnberg m'a donn des instructions prcises sur les points importants;
mais il s'en rapporte  moi pour les dtails. La maison est  peu prs
termine; il s'agit de la dcorer et de planter le jardin. M. d'Arnberg
a un fils et une fille qu'il chrit. Il faudrait prparer leur logement
 tous deux; mais je suis vieux, et je ne me rappelle plus gure ce qui
plat  un jeune homme. D'autre part, j'ignore entirement les gots
d'une jeune fille: il faut donc que vous m'aidiez dans mon entreprise et
que vous me donniez des conseils. Nous djeunerons dans les
Champs-lyses, et nous irons visiter la future habitation du baron.

La maison s'ouvrait par une grille sur les Champs-lyses. A droite de
la grille taient le logement du portier et les remises:  gauche
s'tendaient les curies. Par une avenue plante d'arbres, on arrivait 
la maison,  laquelle on montait par un perron  grille dore. Les
appartements taient vastes et levs; quoiqu'ils ne fussent pas encore
tendus, les riches sculptures de chemines de marbre, les glaces normes
que l'on enchssait dans les panneaux, donnaient dj l'ide du luxe que
l'on voulait y mettre. Derrire la maison, par un perron, on descendait
dans un immense jardin dj plein de vieux gros arbres, et encombr de
jardiniers qui attendaient l'arrive et les ordres de M. Anselme. Aprs
s'tre promens partout, Genevive et Lon commencrent  donner leur
avis. Il fut dcid que le salon de rception serait or et blanc: qu'il
y aurait un autre salon plus petit, cramoisi et or. Mais ce fut pour
l'appartement de Mlle d'Arnberg que Genevive se livra  ses fantaisies.

M. d'Arnberg est-il riche? demanda-t-elle.

--Trs-riche, rpondit M. Anselme.

--En ce cas, on peut lui faire dpenser de l'argent pour sa fille.

--Il la chrit, ajouta M. Anselme.

--Trs-bien. Alors commenons. L'appartement de Mlle d'Arnberg se
compose de six pices. C'est bien grand.

--Mais, dit Anselme, M. d'Arnberg veut qu'elle reste chez lui quand elle
sera marie.

--C'est gal, il y en a trois qui sont spares: ne nous occupons pas du
mari. La premire pice sera un petit salon bleu et or; la seconde, la
chambre  coucher, sera tendue de soie bleue, avec de la mousseline
blanche par-dessus la soie. La dernire pice sera la salle de bains;
elle sera,  hauteur d'appui, revtue de marbre blanc; il y aura une
baignoire de marbre blanc et des consoles pareilles. Mais c'est surtout
le mobilier que je me propose de choisir. Il y a une foule de riens qui
ruineront votre baron et qui enchanteront sa fille.

--Vous pourrez, dit M. Anselme, tout rgler sur ce point; j'ai  ce
sujet des pouvoirs illimits: le baron paye, non sans compter, mais sans
hsiter.

On passa  l'appartement du fils du baron. Lon ordonna un cabinet tout
revtu de bois de chne, avec des meubles de bois sculpt et de grandes
bibliothques, un salon entour de moelleux divans, et une petite salle
d'armes.

Vint le tour du jardin. Ce fut le sujet de graves discussions, mais on
finit par tomber d'accord. On en fit un vaste jardin pittoresque, avec
de grandes pelouses vertes entoures de fleurs. Ce sera, dit Genevive,
comme un chle de cachemire vert-mir, avec ses bordures de palmes
harmonieusement barioles.

Au milieu d'une des pelouses tait une pice d'eau irrgulire, qui
s'chappait en un petit ruisseau traversant la partie boise et touffue
du jardin. Dans certaines parties de l'ordonnance, il y eut un peu de
souvenirs de Fontainebleau, si cher au frre et  la soeur.

M. d'Arnberg a donc des chevaux? demanda Lon.

--Oui, et d'assez beaux, qu'il amnera avec lui; seulement il faudra que
nous en achetions un pour le jeune homme.

--Oh! dit Lon, nous lui achterons un cheval gris de fer, avec la
crinire et les jambes noires.

On avait pass ainsi une partie de la journe. Comme ils sortaient de la
maison, ils virent les Champs-lyses remplis de voitures et de
cavalcades. Le frre et la soeur ne purent se dfendre d'un sentiment
de tristesse en voyant ces magnificences, en se rappelant toutes celles
qu'ils venaient d'ordonner, et en songeant  la mdiocrit de leur
existence. Ils furent quelque temps sans parler.

Genevive, la premire, rompit le silence, et dit, rpondant  la pense
de son frre: Nous avons toujours le soleil et la douce paix, et notre
tendre amiti.

--Oh! dit Lon, c'est pour toi que je voudrais tre riche, pour toi si
jolie, et qui aurais tant de succs au milieu du monde dont notre
pauvret nous loigne!

Le frre et la soeur avaient parl  voix basse; je ne sais si M.
Anselme les entendit, mais il essuya ses yeux avec la manche de son
habit marron.

En descendant les Champs-lyses, Genevive aperut un jeune homme
proprement vtu, quoique ses habits fussent vieux et uss. Il tait
adoss contre un arbre; quelquefois il laissait passer dix personnes
sans s'occuper d'elles; puis il en venait une dont la physionomie
probablement l'encourageait davantage, et  celle-l il tait son
chapeau sans parler. Si cette dmonstration ne lui russissait pas, il
semblait dcourag et puis de son effort, et il tait encore quelque
temps sans demander. Cependant il s'arrta devant Anselme, et lui tendit
son chapeau. Anselme le regarda et lui dit:

Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmit vous
empche-t-elle de travailler?

--Je n'ai pas d'ouvrage, rpondit le jeune homme; mais, si j'tais seul,
j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur; mon
matre a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer les
ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce
matin il me restait un sou, j'ai achet un petit pain que je lui ai
laiss; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis 
mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui est
ncessaire. Mais cela me dchire le coeur! Voil une demi-heure que je
suis l, et personne n'a encore voulu rien me donner.

--Et, demanda Anselme, pourquoi vous tes vous adress  moi, plutt
qu' cet homme couvert de chanes et de diamants qui marchait devant
moi?

Le jeune homme balbutia; Anselme ritra sa question.

C'est..., dit-il enfin, mais je n'oserai jamais vous le dire.

--Osez: je ne me fcherai de rien.

--Eh bien! c'est justement parce que vous avez un habit un peu rp, que
vous ne paraissez pas bien riche, et que j'ai pens que vous seriez plus
sensible au malheur que ces gens qui n'ont jamais peut-tre manqu de
rien.

--Ceci est parfaitement raisonn. Tenez, aller trouver votre femme, et
laissez-moi votre nom et votre adresse.

--Jean Keissler, rue du Petit-Hurleur, 10.

--Vous tes Allemand?

--Oui, monsieur.

--C'est bien.

Et Anselme lui mit dans la main une pice qui parut  Genevive tre un
louis; mais, quand elle le lui dit, il soutint que ce n'tait qu'une
pice de vingt sous. Quoique Genevive penst avoir bien vu, elle crut
Anselme sans difficult. Le vieil habit marron ne paraissait pas
accoutum  recler de pareilles espces.

Vous voyez, dit Anselme, il y a des gens encore plus pauvres que nous.
Avez-vous remarqu comme ce pauvre garon s'est enfui, gardant mon....
ma pice de vingt sous serre dans sa main, n'osant pas la mettre dans
sa poche dans la crainte de la perdre, et ayant besoin de la sentir pour
se persuader qu'il ne rvait pas?

A ce moment, Lon s'arrta brusquement: il venait de voir sur la
chausse la calche de M. de Redeuil, dans laquelle taient M. et Mme de
Redeuil, Mme Haraldsen et Rose Chaumier. Rodolphe de Redeuil galopait 
la portire; la calche passa si vite, qu'il ne put voir si Rose les
avait reconnus. C'est alors que, malgr les lieux communs de M. Anselme,
il comprit tout ce que sa pauvret avait de triste et de funeste.
Rodolphe galopait du ct de Rose!

Lui n'avait pas, n'aurait jamais un cheval, et cependant il tait bon
cuyer, habile et audacieux. Il regarda aussi ses habits, qui, pour la
coupe et la fracheur, ne pouvaient rivaliser avec ceux de Rodolphe. Son
chagrin rejaillit assez injustement sur Rose: il la trouva coupable de
ce que Rodolphe de Redeuil avait un cheval et un habit de....




XLIV

L'auteur s'interrompt.--De la difficult d'crire l'histoire et de la
multiplicit des connaissances ncessaires  l'historien.


Le diable m'emporte si je sais quel tait le tailleur  la mode  cette
poque.




XLV


Anselme se plaignit alors amrement d'avoir fait un accroc  son habit
en visitant la maison du baron. Le chagrin qu'il ressentait de ce petit
accident, arriv  un habit qui tait toujours prt  profiter du
moindre prtexte pour se dchirer, renversait entirement la pense de
la pice de vingt francs que Genevive avait cru voir donner au
tailleur.

Genevive avait vu Rose et repassait dans son esprit tout ce qui, chaque
jour, venait sparer la famille Chaumier du reste de la famille Lauter;
elle songeait  l'amour d'Albert pour une femme mprisable; elle ne
voyait dans l'avenir aucune chance de bonheur pour elle-mme, et elle
craignait bien que Lon ne perdt bientt celles sur lesquelles il avait
un moment paru devoir compter.

Il n'est peut-tre rien au monde de plus triste que de voir ainsi se
diviser et se disperser une famille, comme les graines d'une mme
plante.

       *       *       *       *       *

Amis, connaissez-vous, au fond de mon jardin, auprs d'un acacia, sur le
bord du chemin, la girofle en fleur qui se couronne, lorsque vient le
printemps, d'toiles d'un beau jaune? un suave parfum la dnonce de
loin. Lorsque arrive l't, lorsque sche le foin, elle perd et ses
fleurs et ses odeurs si douces, et sa graine mrit dans de noirtres
gousses, jusqu'au jour o le vent, le premier vent d'hiver qui fait
tourbillonner le feuillage dans l'air, emporte et sme au loin, dans
diverses contres, les graines au hasard en tombant spares.

L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mre, une autre sur un roc, ou
bien dans la poussire vient scher et mourir.

Dans les fentes du mur de l'glise gothique, petit encensoir d'or au
parfum balsamique, l'une trouve  fleurir.

L'autre sur un donjon, au travers de la grille, secouant son parfum, se
balance et scintille, et dit au prisonnier:

Qu'il est encore des champs, des fleurs et du feuillage, du soleil et de
l'air, et puis, dans le nuage, un Dieu qu'on peut prier.




XLVI

Genevive  Rose.


Ma chre cousine, je sais que tu as pass l'hiver d'une faon
ravissante, que tu n'as pas t un jour sans un bal, un concert ou un
spectacle, et je t'ai vue hier revenir du bois en calche. Je suis bien
contente que tu t'amuses ainsi, ma chre cousine; mais je crains bien
qu'au milieu de tous ces plaisirs, tu n'oublies un peu mon pauvre Lon.
Lon n'est pas riche, mais il est beau et noble, et son talent lui a
donn une rputation. Mais, plus que tout cela, il t'aime tant! Tu es
l'objet de toutes ses penses, tu tiens la premire place dans toutes
ses craintes, dans tous ses dsirs. D'ailleurs, Rose, tu es sa fiance,
vous vous tes promis tous deux d'tre l'un  l'autre, et, vois-tu,
Rose, ce sont de saintes promesses; il y a, dans le ciel, un ange qui
les crit. Rose, ma chre cousine, n'oublie pas Lon; hier, tu as pass
 ct de nous; un jeune homme tait prs de toi, et j'ai vu un feu
sombre allumer le visage de mon frre. Ce doit tre[1] une chose si
horrible qu'un amour qu'on prouve seul! Rose, ce doit tre[2] un
supplice de tous les jours, de tous les instants; la vie doit devenir[3]
ple et dcolore, le coeur sans espoir et rempli d'un amer
dcouragement. Ma chre cousine, je te supplie de ne pas faire endurer 
Lon ces cruels chagrins. Tu as dans tes mains son bonheur et son
malheur, sa force et son abattement; tu as sur lui toute la puissance de
la Divinit. Sois bonne et constante, et, chre Rose, tu auras en retour
tout ce qu'une femme peut dsirer de bonheur. Crois-moi, tu peux tre un
moment blouie par l'clat, tourdie par le bruit; mais ce qui te charme
peut-tre aujourd'hui te laisserait plus tard tristement regretter la
flicit qui s'offre  toi. Je t'en prie  genoux, que je n'aie pas  te
reprocher le malheur de Lon; il est si bon, si gnreux pour moi! Si tu
le voyais, tu l'admirerais, tu l'aimerais; mais j'ai tort, tu l'aimes,
tu n'as pu cesser de l'aimer; tu n'as pas perdu ces doux souvenirs de
notre enfance qui ne s'effacent jamais et qui sment dans la vie un
germe de bonheur ou de mort. Tu l'aimes et tu seras  lui, et je jouirai
du spectacle de votre bonheur. Adieu, ma chre cousine, serez-vous chez
vous dimanche?

GENEVIVE.

[1] Avant les mots: _ce doit tre_, on lit, sous des ratures faites avec
soin: _c'est_,--dans la lettre originale.

[2] Avant les mots: _ce doit tre_, on lit, sous des ratures faites avec
soin: _c'est_,--dans la lettre originale.

[3] Il y a _devient_, ratur sur la lettre originale.




XLVII


Le dimanche suivant, Genevive et son frre dnrent chez M. Chaumier;
il y avait dans la maison une grande confusion; M. Chaumier s'tait mis
le matin dans une grosse colre contre un de ses domestiques, et l'avait
jet  travers les escaliers; les autres s'taient immdiatement livrs
aux douceurs du _far niente_. Tout ce qui se trouvait  faire devait
l'tre par l'absent; Modeste elle-mme voyait son autorit mconnue; le
dner tait en retard, rien n'avanait. Genevive, avec une grce
charmante, annona qu'elle tait devenue cuisinire et qu'elle allait se
mler du dner; Rose voulut l'aider; les deux cousines voulurent faire
travailler Lon, et il y eut un moment de folle gaiet qui rappela les
meilleurs jours de Fontainebleau.

Quel dommage, dit Rose, qu'Albert ne soit pas ici!

       *       *       *       *       *

L'auteur du prsent livre se dclare momentanment trs-embarrass.
Voici rempli le nombre de feuillets qui doivent composer le _premier
volume_ de l'histoire qu'il raconte. Or, la potique du roman enjoint de
finir un volume sur une situation forte, attachante, qui excite
l'intrt et la curiosit, les tienne en suspens, et fasse chercher avec
impatience le second volume.

Malheureusement, dans l'histoire simple et unie dont il a commenc le
rcit, il y a peu de pripties dramatiques et de grands vnements:
c'est une histoire vraie et sans coups de thtre; ce sont des bonheurs
et des misres de tous les jours, et, par un triste hasard, l'auteur se
trouve arriv  son dernier feuillet prcisment  un point qui,
surtout, ne permet aucun intrt ni aucune suspension.

Car voici ce qui arrive pour clore le premier volume, ou pour commencer
le second: Modeste annonce qu'on est servi. La seule suspension
possible est celle-ci:

La soupe est-elle trop chaude, ou pas assez sale?

Il faut cependant obir aux rgles de lier le second volume au premier
par quelques chanons qui ne permettent pas au lecteur de remettre 
des temps meilleurs et de ngliger la lecture de ce second volume.

L'auteur croit avoir trouv ce procd triomphant, et ce procd, le
voici:

Aprs le dner, une des premires per....




DEUXIME PARTIE.




I


....sonnes qui entrrent au salon fut Rodolphe.

Rodolphe, s'adressant  Rose, s'cria: Nous avons fait, Mme Haraldsen
et moi, une gageure sur laquelle vous pourrez prononcer.

Rose devint fort rouge. Et quelle est cette gageure? demanda Genevive.

--Ce n'est rien, interrompit Rose. C'est une folie.

--N'importe, dit Lon, dis-nous ce que c'est.

Et il y avait dans la voix et dans le visage de Lon un air d'autorit
et de colre; il y avait quelque chose qu'ils lui cachaient ensemble: il
y avait un secret entre eux deux.

Rose rpta encore que ce n'tait rien, que c'tait une folie. Mais Mme
Haraldsen, qui avait entendu son nom, s'tait leve et approche du
petit groupe. Je crois, dit-elle en arrivant, que vous dites du mal de
moi, et je ne suis pas fche de vous interrompre.

--Nullement, ma chre Octavie, reprit Rodolphe; il est vrai que nous
n'en disions pas du bien: nous n'avions pas eu le temps, et nous allions
en dire.

A ce nom d'Octavie, Genevive rappela ses souvenirs, et ne put douter
que ce ne ft celle qui lui avait cot tant de larmes. Elle se mit 
l'examiner pendant que Lon, qui l'avait rencontre souvent chez M. de
Redeuil, lui prsentait ses civilits. Peut-tre Lon la salua avec un
peu plus d'empressement qu'il n'et fait sans sa mauvaise humeur contre
Rose. Celle-ci remarqua cet empressement sans en souponner la cause.
Rodolphe apprit alors  sa cousine qu'il s'agissait de leur gageure. Mme
Haraldsen lui dit qu'il tait fou. Mais Rodolphe ne connaissait de
politesse que celle qui vient de l'usage, celle qui vient du coeur lui
tait trangre; aussi ne vit-il aucun mal  dire  Genevive: Il y
avait auprs de vous un vieillard en habit marron, et un jeune homme en
habit bleu. Nous n'avons jamais pu deviner lequel des deux demandait,
lequel des deux faisait l'aumne  l'autre.

Rose tait on ne peut plus malheureuse; Genevive et Lon savaient
maintenant qu'elle avait en sa prsence souffert qu'on plaisantt un
homme qui les accompagnait, et qui probablement tait leur ami.

Lon ressentit une joie poignante de ce qu'enfin Rodolphe lui donnait
une occasion d'exhaler un peu de sa mauvaise humeur.

Monsieur, dit-il, je vais vous le dire: l'homme  l'habit marron est
mon ami; c'est un homme plein de noblesse, d'esprit et de coeur: les
plaisanteries que l'on peut faire sur lui n'exciteraient que son mpris,
mais moi me blesseraient infiniment. C'est lui qui faisait l'aumne 
l'autre.

Rodolphe regarda Lon avec tonnement. Genevive poussa son frre. Rose
fut toute confuse et ouvrit la bouche pour lui demander pardon de son
peu de participation  l'tourderie qui l'indignait; la sortie de Lon,
quoique un peu brutale, avait t faite avec un air de noblesse et de
dignit, et Rose sentit qu'elle l'en aimait davantage, mais il ajouta:
Il est malheureux que nos parents se soient assez spars de nous pour
ne pas connatre nos amis.

Rose se sentit blesse de ce reproche direct, et renferma dans son
coeur les douces paroles dj presque sur ses lvres. Il y eut un
moment de silence que Mme Haraldsen rompit la premire. Elle demanda 
Rose si elle ne chanterait pas. Rodolphe appuya la demande de sa cousine
de quelques compliments, et pria Rose de chanter avec lui un nocturne
qu'ils avaient dj chant ensemble. Genevive adressa  Rose un regard
suppliant pour lui demander de n'en rien faire; mais Rose tait pique
et dit qu'elle le voulait bien. Quand elle se leva et traversa le salon,
conduite par Rodolphe, sans adresser une parole  Lon, sans le
regarder, il crut qu'elle lui arrachait le coeur. Il se leva et sortt
du salon. Genevive le suivit et l'arrta dans une pice qui prcdait
l'antichambre.

Lon, o vas-tu?

--Je m'en vais, dit-il; je ne puis plus y tenir, j'touffe, je
pleurerais ou je tuerais quelqu'un.

--Tu ne partiras pas, reprit Genevive, je t'en prie: tu te trompes:
calme-toi, prenons un peu l'air  cette fentre. Rose est fche contre
toi, tu as t dur; elle t'aime, je l'ai regarde toute la soire, elle
t'aime.

Le frre et la soeur restrent quelque temps  la fentre; Modeste
entra, et se plaignit d'tre en retard pour dresser le souper dans la
salle  manger o ils taient. Genevive dit doucement  Lon: Rentre
au salon, crois ce que je t'ai dit; je vais un peu aider Modeste.

Lon obit  sa soeur, autant pour ne pas abandonner le terrain 
Rodolphe que pour chercher dans les yeux de Rose si sa soeur ne
s'tait pas trompe. Rose tait encore au piano avec M. de Redeuil; ils
venaient de terminer leur nocturne et on les couvrait d'applaudissements.
Ces applaudissements partags entre eux recommencrent  ulcrer le
coeur de Lon. Il n'approcha pas de Rose et se montra fort empress
auprs de Mme Haraldsen. Rose s'en aperut et devint soucieuse; elle
n'entendit pas un mot de ce que lui disait Rodolphe, et Lon, qui ne la
perdait pas de vue, attribua son air pensif aux paroles de M. de
Redeuil.

On pria Lon de jouer du violon; d'abord il refusa, puis ensuite il prit
son violon avec empressement; il voulait avoir devant Rose un succs
qu'il ne lui rapporterait pas, il voulait se venger des applaudissements
qu'elle avait partags avec Rodolphe. Il joua avec une nergie et une
expression extraordinaires; tout le monde tait mu et transport. Oh!
que Rose et t fire et heureuse s'il ft venu lui dire, comme il
l'avait fait d'autres fois: Ma chre Rose, je viens mettre  tes petits
pieds ces applaudissements, auxquels je prfre un de tes sourires!
Mais il passa devant elle sans la regarder, et s'alla remettre prs de
Mme Haraldsen.

Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en
prsence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte
d'agrments, d'esprit et de flatteries, ils se htent de plir, de
froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et refrogns, ou
de dire des durets et des impertinences  la femme dont ils rclament
la prfrence; c'est un rle que Lon jouait on ne peut mieux. Cependant
Rose ne put rsister au dsir de dranger l'espce de tte--tte qu'il
avait avec Mme Haraldsen, et elle vint parler  cette dame, suivie de
Rodolphe. Il y avait assez de monde dans le salon pour que ces diverses
manoeuvres ne pussent tre remarques ou comprises, et d'ailleurs,
les femmes ont en ce genre une stratgie merveilleuse. A ce moment,
Genevive entra assez ple pour que Mme Haraldsen lui demandt ce
qu'elle avait. Genevive rpondit qu'elle avait eu froid, et le groupe
se trouva reform comme il l'avait t au commencement de la soire. La
pauvre Genevive ne disait pas que c'tait au coeur qu'elle avait eu
froid, et que c'tait le genre de froid que fait sentir la lame d'une
pe. Soit qu'en parlant  Modeste elle et conserv un accent de
commandement qui et bless l'intendante de M. Chaumier, soit plutt que
celle-ci exert jusqu' la troisime et la quatrime gnration sa
haine contre la pauvre Rosalie Lauter, elle accepta l'aide de Genevive,
et, tout en parlant de choses et d'autres, dit:

M. de Redeuil est trs-amoureux de Mlle Rose; je ne sais pas si la
demande a t faite.

--Comment! dit Genevive, est-ce qu'il est question de quelque chose?

Modeste, qui ne savait absolument rien, prit un air discret et rserv,
puis elle ajouta: Ce sera un mariage trs-convenable; j'espre que M.
Albert ne tardera pas  en faire un au moins semblable, car sa position
lui permet de choisir, et il y a plus d'une demoiselle qui le trouve
fort aimable, et qui s'en passera, du moins pour mari, si elle ne lui
apporte pas deux cent mille francs, comme il le disait lui-mme la
dernire fois qu'il a dn ici; c'est le moins qu'il lui faille.

Genevive tait rentre dans le salon. Voici la conversation qui se
continuait dans le petit groupe compos de Mme Haraldsen, de Rodolphe,
de Rose, de Genevive et de Lon. Aucune parole n'tait dite sans
intention. Mme Haraldsen, seule, n'tait mue que par un sentiment de
coquetterie naturelle presque innocent. Mais Rose voulait blesser  la
fois Lon et Mme Haraldsen, dont elle le croyait fort occup.
Genevive, toute douce qu'elle tait, n'avait pas oubli _Octavie_, ni
le chiffre sur le bouleau; et les perfides confidences de Modeste
l'avaient aigrie. Rodolphe cherchait  reprendre sur Lon l'avantage que
le violon de celui-ci lui avait enlev, et Lon ne manquait pas une
occasion de piquer Rose et Rodolphe. Genevive, la premire, voulut
faire parler des nouvelles amours d'Albert pour faire un peu souffrir
Mme Haraldsen, et dit  Rose:

Nous avons reu des nouvelles d'Albert; c'est la lettre la plus
extravagante que l'on puisse imaginer. Il est fou amoureux d'une fille
de thtre; il prtend que c'est sa seule passion srieuse, et que les
autres femmes ne lui ont jusqu'ici inspir que des caprices passagers.

Si Lon n'et t aussi occup de son ct, il n'et pas manqu d'tre
tonn de tout ce que sa soeur avait dcouvert dans la lettre
d'Albert.

ROSE.--Il y a des gots si singuliers!

LON.--Je les approuve tous, et je ne m'aviserai jamais de me chagriner
d'une prfrence qu'un autre homme obtiendrait sur moi; cela est le plus
souvent fond sur quelque chose de si bte, qu'on ne peut ni s'en
dsoler ni s'en enorgueillir.

RODOLPHE.--Vous montez, je crois,  cheval, monsieur Lon?

LON.--Oui, monsieur; et vous?

RODOLPHE.--Mais j'tais  cheval la dernire fois que nous nous sommes
rencontrs.

(Grimace de Lon signifiant que c'est justement pour cela qu'il met son
doute.)

RODOLPHE.--Qui est-ce qui vous vend vos chevaux?

LON.--Je n'achte pas de chevaux.

GENEVIVE.--Rose, as-tu vu la nouvelle passion de ton frre? Elle
s'appelle lonore: elle joue au thtre de la Porte-Saint-Martin.

ROSE.--Oui, certes, et elle est trs-belle.

GENEVIVE.--Trs-belle, en effet.

Ici les deux mchantes filles, chacune dans un intrt diffrent,
tombent admirablement d'accord pour torturer Mme Haraldsen; elles font
l'loge de tout ce qui manque  celle-ci. Mme Haraldsen, toute jolie
femme qu'elle est, a plus d'clat et de grce que de beaut relle, et
elle perd infiniment  tre examine en dtail: elle a peu de cheveux,
des dents mdiocres, les bras minces, le front un peu trop bas, le nez
lgrement relev.

ROSE.--lonore a d'admirables cheveux noirs.

GENEVIVE.--Je ne sais rien de beau comme des cheveux pais. Et quel
joli bras!

ROSE.--Ce n'est pas un de ces bras maigres et dcharns comme on en voit
tant. J'aime bien un joli bras.

GENEVIVE.--As-tu remarqu la noblesse de son front si pur et si lev?

ROSE.--Bien sr: mais ce que j'aime surtout, ce sont ses dents (Mme
Haraldsen serre les lvres); ce sont deux ranges de perles, tant elles
sont blanches, petites et bien ranges.

GENEVIVE.--Les dents forment une beaut indispensable; une femme qui
n'a pas de belles dents ne peut en aucun cas tre rpute jolie.

MADAME HARALDSEN.--Il fait bien chaud ici.

ROSE.--Et comme son nez est fin et droit! Ce sont rellement les seuls
nez qui aient de la grce et de la noblesse.

GENEVIVE.--Aussi, j'excuse bien Albert.

LON.--Eh! mon Dieu! ces femmes-l valent quelquefois mieux que bien
d'autres.

RODOLPHE.--Cela dpend de quelles autres vous voulez parler.

LON.--Il y a souvent chez elles moins d'astuce et de perfidie que dans
le coeur de telle jeune fille admire pour son ignorance et sa
navet.

MADAME HARALDSEN.--On fait honneur le plus souvent aux jeunes personnes
de dfauts et de qualits qu'elles n'ont pas: ce sont des miroirs qui
rflchissent toutes les impressions et n'en gardent aucune. Contre
elles, la colre est de l'injustice; pour elles, l'amour une sottise.

Ici la musique se fit entendre; Rose esprait que Lon l'engagerait pour
la contredanse; mais lui pensa qu'elle avait probablement dj t
engage par Rodolphe, et d'ailleurs, il ne voulait pas revenir le
premier aprs les torts qu'il supposait  sa cousine; il resta immobile:
Rodolphe offrit la main  Rose, qui se leva. Lon fut trs-irrit de ce
qui n'arrivait que par sa faute, et il invita Mme Haraldsen; mais elle
tait engage, et son cavalier vint la prendre. Lon n'osa pas inviter
une autre femme; il lui semblait qu'inviter une femme aprs le refus
d'une autre, c'tait lui dire: Vous tes moins jolie que Mme ***; si
elle m'avait accept, je n'aurais pas fait  vous la moindre attention:
mais, puisqu'elle est engage, faute de mieux, je danserai avec vous.

Genevive, qui dansait en face de Rose, lui dit: Rose, je t'en supplie,
parle  Lon, il est dsespr.

Aprs la contredanse, quelqu'un vint engager Rose pour la suivante; elle
rpondit tout haut: Non, je suis engage par mon cousin.

La premire impression de Lon en entendant ces mots fut une joie
excessive; mais il se rappela qu'il avait engag Mme Haraldsen et qu'il
ne pourrait profiter de la bonne intention qui avait dict le mensonge
de Rose. Sa position tait on ne peut plus embarrassante; il ne pouvait
manquer de danser avec _Octavie_, et cependant ne pas danser avec Rose
empchait une explication pour laquelle il et donn la moiti de sa
vie; d'ailleurs, c'tait compromettre trangement sa cousine aux yeux de
celui qu'elle avait refus. Mon Dieu, Rose, dit-il, je suis dsol,
mais....

Peut-tre quelques mots de tendresse eussent dsarm Rose; mais on avait
jou les premires mesures, et Mme Haraldsen vint  eux et dit: Il
faut, monsieur Lon, que je vienne vous chercher; serai-je assez forte
pour vous emmener?

Rose tourna les yeux d'un autre ct et s'assit; Lon alla se placer au
quadrille.

Rose tait exaspre; elle ne trouvait aucune excuse  Lon; elle avait
fait une avance qu'il n'avait pas accepte, elle tait humilie par Mme
Haraldsen, et elle ne dansait pas; il semblait qu'on lui et prfr les
sept ou huit laiderons les plus dsagrables, qui tous avaient trouv
des danseurs. Lon avait les yeux fixs sur elle et cherchait 
rencontrer un de ses regards; mais Rose, impitoyable, ne regarda pas une
seule fois de son ct. Il ne fit qu'embrouiller la contredanse et
s'empressa d'aller inviter Rose; mais elle l'tait dj. Et pour la
suivante?

--Aussi.

--Et celle d'aprs?

--galement.

Lon se retira dans un coin du salon o il trouva Genevive.

Tu ne danses pas? lui dit-il.

--Non, je suis fatigue et j'ai mal  la tte.

--Veux-tu nous en aller? j'en serai enchant.

--Volontiers.

Genevive alla dire bonsoir  Rose, qui lui dit: Est-ce que tu as vu
l'objet de la passion d'Albert?

--Non, dit Genevive; et toi?

--Pas davantage.




II

Albert  Lon.


Au fait, autant crire, cela me fera paratre le temps moins long. Je ne
sais, mon cher Lon, quand tu recevras cette lettre; je te l'cris dans
un endroit dont je ne sortirai peut-tre jamais. Je suis seul,
prisonnier, affam; je viens de runir un crayon, et j'arrache dans des
livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-tre ne
finirai-je pas la ligne que je commence, peut-tre crirai-je vingt
volumes; en tout cas, rien ne m'empche d'intituler ce que j'cris,
comme Silvio Pellico, le clbre captif:

    Miei prigioni.--Mes prisons.

Peut-tre faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma
lettre de Belle-Ile-en-Terre. En arrivant hier matin, comme je sortais
de l'intrieur de la diligence, je vois descendre du coup une femme
charmante, autant que peut l'tre une femme dont on a t l'amant.
Pendant que son mari paye un supplment de poste pour ses bagages, et
que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus
pour contrarier une sorte de commis voyageur qui faisait la roue (les
dindons la font comme les paons) que pour me faire plaisir  moi-mme.

Comment! Zo, nous avons voyag si prs l'un de l'autre! Et o
allez-vous?

--Je suis arrive. Nous venons passer deux mois dans une proprit
appartenant  mon mari; je suis surprise que vous m'ayez reconnue.

Je rponds par la phrase de rigueur.... mmoire du coeur.... trace
ineffaable.... puis, comme proraison, je jette un regret.... Quel
malheur de ne pas vous voir quelques heures!

On me rpond: Rien n'est plus facile; trouvez-vous  minuit  tel
endroit...

Le mari revient, je ne rponds pas, je m'loigne, sans avoir pu trouver
un prtexte....

Mon Dieu! que j'ai faim! il est au moins midi....

Voyons un peu, je fais de la fatuit avec toi, c'est ridicule, disons la
vrit: une femme en voiture,  Belle-Ile-en-Terre, dans un autre
logement, une femme chez laquelle on est introduit  minuit, quand
autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour; c'est presque une
autre femme! et c'est si joli, une autre femme!

A vrai dire, toutes les femmes sont _la mme_, il n'y a de varit que
dans les circonstances. Donc, j'arrive  minuit  la porte indique; il
pleuvait  verse, on m'ouvre: c'est Zo elle-mme, elle a une nouvelle
femme de chambre  laquelle elle n'ose se fier; il faudra que je parte
avant le jour,  cinq heures! trs-bien.

Vers trois heures je m'endors, trs-mal. Il y a deux choses que les
femmes ne pardonnent pas: le sommeil et les affaires. Heureusement que
la voiture avait fatigu la belle ( homme modeste que je suis!); elle
s'endort aussi.

Je ne crois pas que les gens bien organiss dorment jamais entirement:
il y a une partie d'eux qui veille et qui les regarde dormir. En effet,
chaque fois que j'ai d me lever de bonne heure pour une partie de
chasse.... ou pour tout autre plaisir, je me suis toujours rveill 
l'heure prcise. Mais, cette fois, il s'agissait d'aller recevoir une
pluie froide et de remettre des bottes un peu difficiles, que l'humidit
devait avoir rendues plus difficiles encore. Je ne me rveille pas, ni
Zo non plus, si ce n'est  sept heures du matin. Le jour entrait 
grands flots dans la chambre. Zo me dit: Nous sommes perdus!

--Diable! repris-je, il est dsagrable d'tre perdu si matin.

Encore  moiti endormi, je manque d'imagination et d'expdients.

Pendant ce temps, je me lve en toute hte; mais quand je veux mettre
mes bottes, je les croyais difficiles, elles sont impossibles; je fais
des efforts horribles, une sueur froide coule sur mon front, les muscles
des pieds comprims me font horriblement souffrir, les nerfs me font
mal; je frotte les malheureuses bottes avec du savon, j'y mets de la
poudre que je trouve dans le cabinet de toilette de Zo, j'y mets de la
cendre, j'y mets des bches pour les largir, j'y mets tout ce que je
trouve sous la main, j'y mets tout, except mes pieds; je prends deux
clefs, je les passe dans les _tirants_, et je tente un effort suprme:
les veines de mon front sont gonfles comme des cordes, j'ai le visage
violet, les _tirants_ se cassent, je tombe assis, il n'y a plus moyen.
Zo ple et tremblante vient  moi, et me dit: Taisez-vous, ne faites
pas de bruit; j'entends mon mari qui rde dans la maison.

Oh! les maris ne savent pas tous leurs avantages. Celui de Zo est un
tre frle que je tuerais d'un coup de poing; eh bien, l'ide de le voir
entrer me fait battre le coeur, et je me sens plir, j'ai peur. Peur
de quoi? Je ne sais, mais j'ai peur, je tremble.

Zo boit un verre d'eau et se ranime. Elle achve de se vtir et me dit:
Restez l, ne remuez pas, ne rpondez pas, quoi qu'on fasse; ma femme
de chambre viendra vous dlivrer. Zo sort et m'enferme. Nous ne nous
sommes mme pas embrasss. Nous nous abhorrons tous les deux. Zo me
pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela
dans la vie des femmes; mais elle ne me pardonne pas une lutte ridicule
contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que
j'ai t ridicule devant elle. Je me mets sur le lit et je m'endors. Je
viens de me rveiller, et je t'cris. Je ne sais combien de temps j'ai
dormi, mais je meurs de faim. Je me rappelle involontairement les
misres de tous les prisonniers clbres, je me trouve plus malheureux
qu'eux tous. J'ai dj cherch une araigne que je puisse instruire et
dont je fasse mon amie, comme Lalande. Il n'y en a pas. Je n'ai pas mme
d'enfants que je puisse manger comme Ugolin.

Personne ne peut me contester ce point. On plaint Ugolin d'avoir t
oblig de manger ses enfants. Il n'avait qu' ne pas les manger,  moins
qu'il n'ait trouv plus difficile et plus triste de ne pas manger du
tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus  plaindre
qu'Ugolin.

Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, non
pas que je t'crive en vers: je sens que je ne me porterai  cet excs
qu'aprs trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu; il
sera toujours temps de faire des stances.

       *       *       *       *       *

Ah! le rveil est agrable. Il parat qu'on est entr ici: je trouve un
pot de confitures de groseilles, du pain et une bouteille de vin. Du vin
de Bordeaux! C'est une chose excellente que les confitures de
groseilles; cependant l'estomac a bien vite calcul combien de tartines
il faut pour quivaloir  un bifteck.

Il me revient toutes les chansons qui parlent de libert, et je ne puis
chanter; je suis encore sur ce point plus infortun que tous les
prisonniers connus. Le prisonnier de Chilon, les prisonniers des plombs
de Venise, sont des sybarites: ils ne chantent pas, peut-tre; mais
c'est parce qu'ils n'en ont pas envie, tandis que moi, je vais crire
les chansons qui me viennent.

    Allons, enfants de la patrie,
    Le jour de gloire est arriv;
    Contre nous de la tyrannie....

     *       *       *       *       *

    Libert! libert chrie!

     *       *       *       *       *

    O mon pays! de tes belles campagnes,
    Je garderai le touchant souvenir.

     *       *       *       *       *

     *       *       *       *       *

    Loin des chalets qui m'ont vu natre.

     *       *       *       *       *

     *       *       *       *       *

     *       *       *       *       *

    Rendez-moi ma patrie
    Ou laissez-moi mourir.

     *       *       *       *       *

    O Libert! vierge sainte et sans tache!

     *       *       *       *       *

    Viva! viva la libert!

     *       *       *       *       *

    ......L'habitant des montagnes
    Respire prs du ciel l'air de la libert.

     *       *       *       *       *

    Plutt la mort que l'esclavage,
    C'est la devise des Franais.

     *       *       *       *       *


Je ne chanterai pas celle-ci:

    On nous disait: Soyez esclaves:
    Nous avons dit: Soyons soldats!

Je ne vois pas assez la diffrence des deux choses, et n'aime pas 
disputer sur les mots.

Mais voici l'air de la Malibran:

    J'avais perdu la paix et les beaux jours:
    Je les retrouve en voyant ma patrie:
    De son pays on se souvient toujours.

Oh! que tout ce qui est dehors me parat beau! Je me sens pris d'un
amour des champs que je ne me connaissais pas, surtout  ce degr.
J'aime les forts et leur sombre murmure; j'aime les prairies, j'aime
les bergers, j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des
rues; je voudrais tre clabouss rue Vivienne, je voudrais tre battu
sur le boulevard des Italiens.

Tout contribue  m'attrister, tout est ligu contre moi. Il faut que la
pice o je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs
calmes, il y a des couleurs bruyantes, il y en a de gaies et de tristes.
Le chocolat est une couleur ennuyeuse. Il y a des supplices par lesquels
on pourrait tuer les gens nerveux en peu de temps, et les lois n'ont
rien prvu de cela. Rien ne m'pouvanterait plus qu'un jugement ainsi
conu.... A quoi puis-je supposer qu'on me condamne? l'assassinat est
tolr depuis l'institution du jury. Dernirement, un frre a coup sa
soeur en morceaux: il a t dclar coupable, mais avec des
circonstances attnuantes, soit parce que c'tait sa soeur, soit parce
que les morceaux taient petits. Il n'y a qu'un crime pour lequel il n'y
ait aucune grce  attendre, aucunes circonstances attnuantes  faire
admettre:

C'est de secouer un tapis par la fentre. On n'admet pas mme la preuve
du contraire. Il y a deux mois, une bonne femme, accuse d'avoir laiss
secouer _dans la rue_, _par la fentre_, un _tapis_, par _son
domestique_, offrait les preuves de ceci:

Qu'elle n'avait pas de _fentre_ sur la rue, qu'elle n'avait pas de
_tapis_, qu'elle n'avait pas de _domestique_.

Elle fut condamne  l'amende et aux frais.

Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrmissible dans
l'tat actuel de la justice. Eh bien! la condamnation que je redouterais
le plus serait celle-ci:

Condamn  la prison.

Et, attendu la rcidive, la prison sera couleur de chocolat.

Je vais lire, j'ai trouv un livre qui va peut-tre m'amuser; aussi
bien, j'ai puis presque tout le papier blanc.

.... Dcidment ce livre m'ennuie. Mais quand on viendra me dlivrer,
car je suppose toujours qu'on viendra me dlivrer, comment est-ce que je
m'en irai? Depuis ce matin, j'aurais bien pu mettre mes bottes, si
toutefois il n'est pas devenu tout  fait impossible de les mettre. J'ai
faim, mais encore des confitures de groseilles! Si je suis jamais rendu
 la libert, je me promets bien de ne jamais manger de confitures de
groseilles. C'est encore fort heureux qu'il n'ait pas plu  Zo de me
mettre dans une armoire ou dans un tiroir de commode. Ah! parbleu, voici
un excellent moyen de mettre mes bottes: il n'y a rien de tel que la
solitude et la mditation; je coupe les tiges de mes bottes, et il me
reste des souliers qui se mettent d'eux-mmes.

       *       *       *       *       *

Trois jours aprs avoir crit tout le griffonnage qui prcde, je le
retrouve dans une poche d'habit. Je vous l'envoie. Voici comment a fini
mon emprisonnement: Ce n'est qu' une heure du matin que ma jolie
gelire est arrive, et je ne suis parti qu' quatre heures. Cela
n'empche pas que ma lettre est encore date de Belle-Ile-en-Terre, par
le ridicule accident qui m'est arriv hier. Il n'y avait pas de place
dans la diligence; je loue une voiture et je prends des chevaux  la
poste. Je monte dans la voiture, le postillon ferme la portire et va
boire avec des camarades. Je me rappelle tout  coup que j'ai oubli
quelque chose, j'ouvre la portire du dedans, je descends, je la referme
parce qu'elle gnait le passage, et je vais chercher l'objet qui me
manquait. En redescendant l'escalier, j'entends claquer un fouet et
rouler des roues; je hte le pas, j'arrive  la rue: plus de voiture! Le
postillon ne s'est pas aperu que j'tais redescendu de la voiture o il
m'avait enferm, et il est parti. Il faut maintenant que j'attende qu'il
ramne la voiture et mes effets. Adieu. Genevive a-t-elle trouv ma
brocatelle orange et noire?

Albert Chaumier.




III


Ce fut Rose, cette fois, qui crivit  Genevive. Elle lui disait
qu'elle ne pardonnerait jamais la conduite de Lon, lors de la dernire
soire; qu'elle le dgageait de son serment, et qu'elle se croyait
parfaitement quitte du sien. Genevive tait dj assez malheureuse de
la lecture qu'elle faisait des lettres d'Albert. Elle courut chez Rose,
la prit dans ses bras, la pria, la conjura. Rose fut inflexible. Elle
rpondit qu'elle chrissait toujours Genevive, qu'elle continuerait 
aimer Lon en bonne cousine, mais qu'elle ne voulait plus de lui pour
son mari. S'il est ainsi avec moi, disait-elle, que serait-ce quand je
serais  lui? Il m'a humilie.

Ce mot rassura Genevive; elle comprit que Rose ne ressentait contre
Lon que ce genre de colre exclusivement rserv aux gens qu'on aime.
Elle retourna donner  Lon la _bonne nouvelle_; mais celui-ci,  son
tour, rpondit: qu'il ne se souciait en aucune faon des sentiments de
_mademoiselle Chaumier_; qu'il ne mprisait au monde rien tant que la
coquetterie, et qu'il n'y avait pas moyen de douter qu'elle ne ft
coquette  un degr peu ordinaire; qu' ses yeux, le mouvement de
coquetterie qui lui avait fait, pendant quelques minutes, prter une
sorte d'attention  M. de Redeuil, la fltrissait  jamais, etc., etc.;
ce qui n'empcha pas que Lon ne ft pas une course sans que la maison
de M. Chaumier se trouvt sur son chemin. M. Anselme annona qu'il
allait s'absenter pour quelques mois; que ce serait probablement son
dernier voyage, et qu'il ramnerait le baron. Avant son dpart, il
courut avec Genevive tous les magasins, encombrant l'appartement de
Mlle d'Arnberg de tout ce qu'elle trouvait riche ou joli. Genevive
avait fait  l'habit marron une reprise si parfaite, qu'il et t
difficile de retrouver mme la place de la dchirure. Il lui avait dit:
Ma belle voisine, il faut que vous me fassiez une promesse; j'ai l une
vieille bague, sans la moindre valeur, que je veux que vous portiez pour
l'amour de moi. Donnez-moi votre parole que vous ne la quitterez pas
jusqu' mon retour.

Et il tira de la poche de son habit marron un petit crin, dans lequel
tait renferme une bague surmonte de perles et d'un diamant beaucoup
trop gros pour tre fin.

Quelques jours avant son dpart, il prit Lon  part, et lui dit: Mon
cher enfant, je ne sais pas l'tat de vos affaires, et je ne vous quitte
pas sans inquitude.

Lon lui affirma qu'il gagnait de l'argent au del du ncessaire. La
veille de son dpart, M. Anselme pria Genevive et Lon de rester avec
lui toute la journe. Le soir, il se fit rpter tous ses airs favoris,
il fit chanter Genevive, il examina ses cheveux, sa taille, ses mains;
il lui donna quelques conseils sur sa sant, qui, disait-il, lui
semblait depuis quelque temps avoir subi un peu d'altration; puis, 
minuit, il se leva, serra la main de Lon, donna  Genevive un baiser
sur le front, leur rpta trois ou quatre fois qu'il reviendrait
bientt, et les quitta. Le matin, on entendit une voiture s'arrter  la
porte et M. Anselme frappa  la porte de Lon. Il lui dit encore adieu,
et entra dans la chambre de Genevive, qui dormait profondment. Son
visage tait calme et rose; il la regarda longtemps, puis descendit
l'escalier en disant  Lon: A bientt.

A ce moment, plusieurs des lves de Lon se mettaient en route pour la
campagne, et Lon n'avait pas avou la vrit  Anselme quand il lui
avait dit qu'il gagnait plus d'argent qu'il ne lui en fallait. Il
commenait au contraire  se trouver fort gn; chaque fois qu'il
passait la porte d'un de ses lves, il tremblait toujours qu'un
domestique ne lui dt froidement: Monsieur est parti. Il ne voulait
pas surtout que Genevive sentt la moindre atteinte de la pauvret. Ce
que disait Anselme n'tait que trop vrai: elle perdait chaque jour le
beau coloris de la sant.

Il y avait deux ans que Mme Lauter tait morte. Lon et Genevive s'en
allrent  Fontainebleau. Ils arrivrent le premier jour de mai; c'tait
le jour o leur mre avait t enterre. Leurs premiers pas se
dirigrent vers le cimetire; il tait tout en fleur; de beaux
rossignols fauves sautillaient dans les chvrefeuilles; mais quel fut
leur tonnement, quand,  la place de la croix de bois qu'on avait
place sur le cercueil de Mme Lauter, ils trouvrent une grande pierre
de marbre noir! Il y avait sur la pierre le nom de Rosalie Lauter, et
au-dessous plusieurs dates, dont l'une tait celle de sa mort, et une
autre celle de sa naissance. Quant aux autres, le sens leur en tait
inconnu. Le tombeau tait entour d'une grille de fer; le frre et la
soeur s'agenouillrent et baisrent le marbre qui recouvrait leur
mre. Les yeux de Genevive avaient un clat inaccoutum. Elle racontait
bas  sa mre tout ce que personne ne savait, son amour si malheureux et
ses angoisses de tous les jours; elle lui disait: J'aime Albert! Et
elle sentait quelque adoucissement  ses chagrins en confiant ce secret
qui lui brlait le coeur; puis elle se laissa entraner jusqu' parler
haut, et elle dit: O ma mre, ma bonne mre! ton fils a t respectueux
pour tes dernires volonts; il m'a aime et protge, il a travaill
pour moi, il a veill pour moi, il a accept ton legs de bont et de
dvouement. O ma mre, bnis-le, et prie dans le ciel pour son bonheur.
Et elle ajouta tout bas: Prie Dieu d'ajouter  sa vie toute la part de
bonheur  laquelle j'ai d renoncer; prie Dieu qu'il dtourne de lui les
tourments affreux que j'endure, et qu'il m'appelle bientt auprs de
toi, et qu'il fasse de moi l'ange protecteur de ceux que j'aime sur la
terre d'une tendresse impuissante et inutile.

Lon la regarda avec tendresse et dit: Ma mre, bnis tes enfants.
Genevive est mon appui et ma consolation; prie Dieu qu'il seconde mes
efforts et qu'il me fasse russir  l'entourer de tout ce qui fait le
bonheur des autres femmes. O ma mre, ma bonne mre, Rose nous
abandonne; nous sommes devenus des trangers dans ta famille, et des
trangers nous ont remplacs. Ton frre et Rose ont oubli ce que tu
leur avais demand en mourant. Ma mre, tu nous as laisss seuls!

Ils restrent encore quelque temps agenouills; puis ils se levrent,
regardrent la tombe comme s'ils eussent voulu, de leurs regards,
percer la terre et revoir les traits adors de la morte. Enfin, ils
quittrent le cimetire et allrent chercher chez M. Semler les clefs de
la maison. A leurs questions sur le tombeau de marbre noir, il rpondit
qu'on l'avait envoy de Paris, par des hommes qui avaient fait tous les
travaux et s'taient dits envoys et pays par la famille de la dfunte.

Ils se dirigrent vers la maison o s'taient couls les jours de leur
heureuse enfance. Il leur sembla qu'ils taient reports  cette poque
de leur vie; rien n'tait chang; l'herbe encadrait toujours les pavs
de la cour, les sorbiers du jardin taient en fleur, l'herbe avait
envahi leurs plantations, les volubilis s'taient sems d'eux-mmes et
commenaient  sortir de terre. On n'avait rien dplac dans les
chambres. Ils retrouvrent les mmes gravures sur les murailles; dans la
chambre de Rose et de Genevive taient encore des jouets de leur
enfance, les raquettes et les volants.

Le salon o l'on se rassemblait avait encore les fauteuils drangs,
dont le nombre leur rappelait combien ils taient alors. Celui de Mme
Lauter tait auprs de la fentre, et, dans le coin de la chemine, on
retrouvait le grand fauteuil en tapisserie dans lequel Rose, toute
petite, s'enfonait et s'endormait le soir. La pendule, qui n'avait
jamais t remonte depuis, s'tait arrte  l'heure o la famille
avait quitt Fontainebleau. Le piano tait ouvert, et Genevive retrouva
dessus tous les airs qu'elle chantait alors avec Rose. Elle posa les
mains sur le clavier, et tous les deux reconnurent la voix du piano, et
cette voix leur alla au coeur.

Elle chanta, et chanta cet air que sa mre l'avait un jour oblige de
chanter: _Bonheur de se revoir_.

Et le frre et la soeur se mirent  fondre en larmes; car ils ne
revoyaient personne.

Lon dit  Genevive: Tiens, Genevive, le jour que l'on a enterr
maman, tu tais assise l, et Rose tait prs de toi. Te souviens-tu
comme elle me promettait de m'aimer?

Et Genevive refoulait dans son coeur tous les souvenirs d'Albert qui
venaient l'assaillir. Ces motions trop fortes l'avaient accable; elle
se coucha. Lon vint s'asseoir  ct de son lit; tous les deux
parlrent du pass jusque trs-avant dans la nuit; puis Genevive cda
au sommeil, et Lon s'endormit dans son fauteuil, la tte appuye sur le
bord du lit de sa soeur.

Le lendemain au matin, Genevive prit dans le jardin les grains de
volubilis qui commenaient  germer, et alla les planter autour de la
tombe de Rosalie.

De retour  Paris, ils trouvrent une lettre d'un des coliers de Lon,
qui l'avertissait qu'il suspendait _momentanment_ ses leons et qu'il
lui crirait pour lui dsigner le jour o il pourrait revenir.

Une autre lettre invitait Lon  une partie de plaisir avec plusieurs de
ses amis musiciens et peintres. Une troisime le fit frmir: elle
commenait ainsi:

Monsieur,

Voici l'poque o j'ai l'habitude de quitter Paris....

Mais,  la fin, on le priait de vouloir bien continuer ses leons 
Auteuil, et on ajoutait au prix de la leon le prix d'une voiture pour
aller et pour revenir.

Lon, qui gagnait passablement d'argent, n'en dpensait gure pour
s'amuser. Son plaisir le plus vif tait de faire en sorte que Genevive
ne manqut de rien; au lieu d'aller au thtre ou dans toute autre
runion dite amusante, il rapportait  Genevive un ruban ou un bouquet.
S'il voyait dans la rue,  une femme, un objet de toilette qui lui allt
bien, il n'avait pas de repos qu'il n'en et port un semblable  sa
soeur. Quand ils taient invits ensemble dans quelque maison, il
songeait huit jours d'avance  la toilette de Genevive, et l'accablait
de questions: As-tu tout ce qu'il te faut? Tes souliers de satin
sont-ils assez frais? Auras-tu ta belle robe?

Jamais, quelque serein que pt tre le temps, il ne la ramenait  pied
d'une soire ou d'un bal. Il fallait, au bal, qu'elle et le plus beau
bouquet et les rubans les plus nouveaux.

Pour lui, quoiqu'il aimt naturellement la parure, qu'il ft jeune et
beau, et dsireux d'attirer les regards des femmes, il se contentait
d'tre mis _dcemment_, c'est--dire du costume le plus simple. Il avait
des habits qu'on aurait pu citer comme des

    _exemples de longvit_,

 l'poque de l'anne o les journaux, qui ne savent que dire entre deux
sessions des chambres, inventent, tous les matins, pour remplir leurs
colonnes, des centenaires, des pluies de crapauds, des veaux  deux
ttes et des betteraves monstrueuses.

Il faisait une notable conomie sur les gants, qu'il portait
invariablement noirs. A la ville il avait des bottes _remontes_;
quelquefois mme un oeil un peu exerc dcouvrait, sur le ct d'une
botte, une petite pice que le savetier du coin avait de son mieux
cherch  dissimuler. Jamais il ne prenait une voiture,  quelque
distance que ses leons se trouvassent les unes des autres. Jamais il
n'entrait dans un caf. Aussi, quand son voisin le peintre vint le
trouver pour avoir sa rponse, lui dit-il:

Je n'irai pas.

--Il est donc dcid que tu ne seras jamais d'aucune partie?

--J'ai des occupations qui me privent de celle-ci.

--Comme des autres. Tu as tort, ce sera charmant!

--Je n'en doute pas, mais je ne puis en tre.

Et le soir, au souper, comme la conversation tombait sur Lon, on dit:
C'est singulier comme il est chang! Lui, qui autrefois tait toujours
notre chef de troupe; lui, dont la gaiet nous mettait tous en train;
lui, qui s'habillait avec tant d'lgance!

--Comme il est chang!

--A-t-il fait quelque grande perte? Est-il en proie  un violent
chagrin?

--Nullement; je l'ai rencontr il y a quelques jours, il tait aussi gai
que je l'aie jamais vu. Mais ce qu'il vite surtout maintenant, c'est de
dpenser de l'argent.

--C'est tonnant. Mais il doit en gagner?

--Il en gagne beaucoup.

--Qu'en fait-il alors?

--Je crois qu'il l'enfouit.

--Il est donc avare?

--Il faut qu'il le soit devenu.

--C'est dommage.

--Oui, c'tait un excellent garon.

--Il faut le corriger.

--Oui, il faut lui faire honte de son avarice.

En effet,  quelques jours de l, comme Lon arrivait dans l'atelier du
peintre, il les trouva runis quatre ou cinq.




IV

L'atelier.


Les dictionnaires prtendent qu'un atelier est

Un lieu o plusieurs ouvriers se runissent pour travailler ensemble.

L'atelier d'Antoine Huguet n'tait pas tout  fait cela. Ils taient l
quatre gaillards, qui, chagrins de ne pouvoir perdre que chacun
vingt-quatre heures par jour, s'taient runis et associs, pour avoir,
par ce moyen, quatre-vingt-seize heures  leur disposition.

On se lve le matin ou  peu prs. On n'est qu' demi rveill; il n'y a
pas moyen de travailler si on ne boit une goutte de rhum. Rapin! o est
le rapin? Rapin, o es-tu? On voit alors se lever, d'un coin o il
dormait, un gamin de quatorze ans, avec de longs cheveux et une calotte
grecque sur le ct de la tte; il a une blouse grise, qu'il a choisie
de cette nuance, parce que les taches y paraissent mieux. Le rapin, dont
le vritable nom est depuis longtemps oubli, a t nomm Gargantua, 
cause de son formidable apptit. Rapin, va chercher du rhum. Le rapin
demande de la _monnaie_. A peine est-il dans la rue, qu'on le rappelle.
A propos, je n'ai plus de tabac.

Le rapin revient au bout d'une heure et demie; on l'accable de
reproches. Tu nous fais perdre notre temps. Le rapin, qui n'est pas
dupe du chagrin de ces messieurs, ne sourcille pas. On lui prdit qu'il
mourra sur l'chafaud. Le rapin arrange les palettes. Le rhum est bu.

Travaillons, dit Antoine.

--Ah! si nous fumions une pipe?

--Oui, cela excite le cerveau.

Quand la pipe est fume:

Ah! maintenant,  l'ouvrage.

--Quelle heure est-il?

--Neuf heures.

--Diable! dans une demi-heure il faudra djeuner, nous dranger, quand
nous commencerons  nous mettre en train; j'ai horreur du travail
interrompu.

--Je crois que nous ferons mieux de ne nous mettre  l'ouvrage qu'aprs
djeuner.

--Voil une matine de perdue.

--C'est la faute de cet odieux Gargantua.

--Infme Gargantua!

--Gargantua est notre ruine.

--Je propose de brler Gargantua.

--De le crucifier.

--De le dissquer.

--De l'empailler.

Gargantua ne s'meut nullement; on lui commande d'aller chercher le
djeuner.

Qu'allons-nous manger?

--Je ne sais pas.

--Ni moi.

--Ni moi.

--Ni moi.

Gargantua va se rasseoir dans son coin. Aprs une longue discussion, on
tablit que l'on est  la fin du mois, que la caisse est presque vide.
On mangera  djeuner du pain  discrtion, du fromage d'Italie; on fera
un dner srieux, un dner raisonn. L'un recommande  Gargantua que le
fromage soit gras, un autre exige qu'il soit maigre; tous deux jurent de
l'assommer s'il n'obit pas. Gargantua ne fait pas la moindre attention
 ce qu'on lui dit. Il rapporte le fromage d'Italie au bout d'une petite
heure. On djeune, on fume encore une pipe. Allons,  l'ouvrage. Les
quatre amis restent interdits. Est-ce qu'il ne se prsentera pas un
prtexte pour ne pas travailler? En voici un qui a froid. Et, en effet,
l'atelier est grand: il a encore gel blanc cette nuit. Un peu de feu
gaye l'esprit.

Il faut faire du feu.

--Avec quoi allons-nous faire du feu?

--Ah! oui, avec quoi?

--Il y a sur le carr une vieille malle.

--A qui est-elle?

--Je n'en sais rien.

--Ni moi.

--C'est une malle abandonne.

--Une malle qui nous gne beaucoup.

On allume le feu, on s'assied autour du feu, et on fume une nouvelle
pipe, on cause, on chante.

Allons, maintenant, travaillons.

--Quelle heure est-il?

--L'horloge est arrte.

--Il faut la remonter.

--Gargantua, va demander l'heure.

Cette fois, il reste dehors cinq grands quarts d'heure.

Diable! midi et demi; le modle que nous attendons  une heure!

--Ce n'est pas la peine de commencer avant le modle.

--Moi, je vais me raser. Je n'aurai plus  m'occuper de rien jusqu'au
dner, et je travaillerai sans distractions.

Le modle ne vient qu' deux heures; on le place.

Pourvu qu'il ne nous arrive pas un importun, un flneur!

--Je dteste les flneurs.

--C'est la peste des ateliers.

Et chacun rpte: Pourvu qu'il ne vienne pas de flneurs! Mais en
disant cela, ils tournent les yeux vers la porte, et il n'est pas
malais de voir que l'arrive d'un flneur comblerait tous leurs
voeux.

Gargantua, tu vas cirer nos bottes.

--Oh! avant, remets de la malle dans le feu.

--Il y a peut-tre encore du charbon de terre  la cave.

--Gargantua, va voir  la cave.

En effet, on trouve quelques morceaux de charbon.

Gargantua! les bottes!

--Tiens, tu iras porter cette lettre.

--Et celle-ci.

--Tu battras ma redingote.

--Tu donneras un coup de balai dans ma chambre.

Gargantua ouvre la bouche, on se rcrie:

Tiens! Gargantua qui parle!

--Parle, Gargantua.

--Il faut qu'il monte sur une chaise.

--Non, sur la planche.

On hisse Gargantua sur une planche applique au mur,  six pieds de
haut: on l'invite  parler.

Gargantua dit alors qu'on lui fait faire trop de choses  la fois, que
sa mmoire s'encombre, qu'il est trs-fatigu.

Gargantua, mon fils, crois-tu donc que c'est sans peine et sans travail
que tu deviendras un grand peintre?

On descend Gargantua.

Allons, travaillons.

--Il faut fermer la porte.

--Et mettre dessus que nous n'y sommes pas: par ce moyen on ne restera
pas deux heures  frapper; il n'y a rien qui me soit si odieux que
d'entendre frapper  la porte.

--O est le blanc d'Espagne?

On ne peut pas trouver le blanc d'Espagne, l'infme Gargantua a gar le
blanc d'Espagne: Gargantua va mourir s'il ne retrouve pas le blanc
d'Espagne.

Ah! le voil!

On crit sur la porte:

    IL N'Y A PERSONNE.

Ah! on monte: c'est peut-tre un flneur.

Et chacun saisit avec empressement l'espoir qui se prsente.

Est-ce ennuyeux! on ne peut rien faire.

--Rien du tout!

--Absolument rien.

On a dj dpos les palettes et les appuie-mains.

Ah! non, cela s'arrte au-dessous.

--Ah! tant mieux, dit tristement l'atelier.

On ferme la porte; Antoine, en allant  sa place, regarde la toile
place sur le chevalet de Charles Mithois.

Gargantua, viens ici recevoir des reproches mrits; mets-toi l,
vis--vis la toile de Charles. coute, Gargantua: depuis deux ans
bientt, tu en es aux premiers lments de la peinture,  peindre tous
les jours mes bottes en noir. Eh bien! je trouve que tu suis une fausse
route, que tu n'tudies pas assez les matres; regarde bien, Charles.
Toi, quand tu as cir mes bottes, pour peu que je marche une heure ou
deux dans la poussire ou dans la boue, il n'y parat plus, le cirage
est terne et tach; eh bien! vois la toile de Charles, ses soldats ont
march toute la nuit, ils se livrent un furieux combat, ils pitinent
dans la poussire, dans la boue, dans le sang; eh bien! leurs souliers
sont admirablement noirs et luisants. Voil comme je voudrais que mes
bottes fussent cires. Je ne saurais trop te le rpter: Gargantua,
tudie les matres.

    Nocturna versate manu, versate diurna.

Pendant ce discours d'Antoine, l'atelier s'tait plac devant le
chevalet de Charles, et la proraison fut accueillie par des rires
prolongs.

A ce moment, Lon entra.

Nous sommes enchants de te voir.

--Quoique tu nous dranges beaucoup: nous tions en train de travailler
comme des tigres.

--Et cela n'arrive pas si souvent que ces moments ne soient extrmement
prcieux. Un pote, dont je ne sais plus le nom, a dit, en parlant de la
vie:

    On s'veille, on se lve, on s'habille et l'on sort;
    On rentre, on dne, on soupe, on se couche et l'on dort.

C'est prcisment  la ntre que cette dfinition s'appliquerait le plus
exactement. Mais nous avons chang cela, nous travaillons.

--Mais, rpondit Lon, qui vous force de vous dranger? Gargantua va me
donner une pipe, je vais la fumer et m'en aller ensuite. Je ne tiens ni
 vous parler ni  vous entendre. J'attends seulement l'heure d'aller
donner une leon auprs d'ici.

--N'importe, nous voulons te parler srieusement dans ton intrt. Nous
sacrifierons le travail d'aujourd'hui.

--Nous le sacrifierons.

--Il n'est rien qu'on ne fasse pour l'amiti.

--Voulez-vous parler, dit Lon, du service que je vous rends?

--Quel service?

--Celui de vous dranger et de vous fournir un prtexte honnte de
flner.

--O vertus mconnues! O injustice des contemporains!

--C'est gal, ne laissons pas dcourager notre zle. Gargantua, les
pipes!

Gargantua se leva, et, sans parler, se plaa devant son matre,
attendant un ordre plus dtaill. Le matre dit, en sparant ses ordres
par un instant de mditation:

Tu donneras: _Fatm_  Lefloch; la _Brle-Gueule_  ton matre; la
_Rothschild_  Mithois; l'_Etna_  Lon; la _Sardanapale_  Edgar Sagan;
la _Cinq-Liards_ au modle. Tu garderas la _Lilliputienne_.

Et Gargantua s'approcha d'une sorte de petit rtelier o les pipes
taient places chacune au-dessous de son tiquette. Chacune avait t
solennellement baptise  son entre dans la maison, et on l'avait
nomme d'aprs quelque particularit qui la distinguait. La _Rothschild_
tait une pipe d'cume monte en argent. La _Sardanapale_ avait un
trs-beau bouquet d'ambre jaune. La _Cinq-Liards_ tenait une demi-once
de tabac. _Fatm_ tait une pipe turque. Gargantua excuta
scrupuleusement les ordres qui lui taient donns, et, par une
distinction particulire, bourra lui-mme celle de son patron. Quand
tout le monde fut en train de fumer, Antoine Huguet prit la parole.

Lon, tu chagrines tes amis; tu as un vice, et un vice que tu nous
caches. La prsente sance a pour but de te faire avouer ton vice, pour
le partager s'il est amusant, pour t'en dlivrer s'il ne l'est pas. Tu
gagnes de l'argent, tu en gagnes beaucoup! Que fais-tu de ton argent?

Lon se sentit rougir jusqu'aux oreilles; non qu'une semblable
plaisanterie et rien qui pt le fcher: il tait accoutum  ce
sans-faon,  ce laisser aller. Mais pour rien au monde il n'et voulu
parler de sa soeur, ni souffrir qu'on lui en parlt. L'habitude o on
tait parmi ces jeunes gens de tout tourner en plaisanterie le rendait
honteux de tout ce qu'il faisait de bien. Peut-tre plusieurs d'entre
eux avaient, comme Lon, quelque bon sentiment qu'ils ne cachaient pas
avec moins d'hypocrisie. Un provincial qui serait tomb au milieu de ces
bons jeunes gens se serait cru, en les coutant, dans une caverne de
brigands. Rien n'tait si commun que d'entendre parler d'gorger les
oncles en retard d'envoyer de l'argent, de faire bouillir dans l'huile
les propritaires trop exacts  envoyer leur quittance, etc., etc.

Huguet continua.

Autrefois, tu nous faisais honneur: tu raffermissais notre crdit
branl. En voyant entrer chez nous un monsieur bien couvert, un dandy,
le fruitier nous respectait  cause de nos relations. (_Mouvement_.) Tu
avais une de ces tenues qu'il serait  la fois gnant et dispendieux de
porter soi-mme, mais qu'on est flatt de voir aux autres. (_Trs-bien!
trs-bien!_)

L'orateur s'arrta un moment, et tira quelques bouffes de sa pipe. Tout
l'auditoire branla la tte en signe d'assentiment. Lon se leva et dit:
Tu es fou.

--Ah! dit Antoine Huguet, voil bien les hommes; on n'est sage que
lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie. (_Mouvement
d'approbation_.) Mais ne t'attends pas  trouver chez nous cette basse
adulation: nous sommes tes amis, et nous ne reculerons devant aucune
avanie pour t'en donner la preuve. (_Trs-bien!_) Qu'est devenue cette
lgance irrprochable? cette harmonie, cette audace toujours sage? ces
modes devines seulement une semaine d'avance? O est notre Lon? le
Lon qui a port le premier les gilets trop courts et les collets trop
troits!

    Quantum mutatus ab illo
    Hectore, qui redit exuvias indutus....

Comme il est diffrent de cet Hector qui revient couvert des dpouilles
d'Achille! Ou plutt il semble couvert de dpouilles en effet, non,
comme Hector, de dpouilles glorieuses, mais de celles que colportent
honteusement les marchands d'habits. (_Continuez!_)

--Ah! parbleu, dit Lon, qui voulait faire bonne contenance, il sied
bien  des rapins comme vous de faire les difficiles en fait de
toilette! Des drles qui, le dimanche, mettent leur blouse  l'envers!

--Parlez plus respectueusement au tribunal.

--Je dcline sa comptence.

--Le tribunal se dclare comptent. (_coutez, coutez!_) Et en effet,
messieurs, voyez dans quel costume l'accus ose se prsenter ici, ici
dans le temple du got, ici o nous ne reconnaissons d'autre dieu que le
beau.

--Votre dieu, interrompit Lon, n'est pas comme le ntre; il ne vous a
pas faits  sa ressemblance.

--L'accus joint le cynisme de l'expression au cynisme de la mine. Mais
je ne me laisserai pas intimider par ses fureurs. Je connais le mandat
qui m'a t confi. Nous sommes ici par la volont du peuple, nous n'en
sortirons que par la force des baonnettes. Prenez ma tte! (_Trs-bien,
trs-bien!--Agitation_) Dans quel costume, dis-je, l'accus ose-t-il se
prsenter devant nous? Un habit rp, dont les coutures, blanchies par
le temps, sont imparfaitement recouvertes d'encre.

    Ainsi que nos cheveux blanchissent nos habits.

(_Hilarit_.) Et c'est nous que l'on espre abuser par de si grossiers
subterfuges! Nous qui avons invent le col de chemise en papier 
lettres! et, l'art de sortir trois avec deux gants! Et ce chapeau, ce
chapeau dfonc, ce chapeau hriss comme un bonnet  poil! ce chapeau
qui rougit de lui-mme! Ce gilet et ce pantalon qui, selon la belle
expression de J. B. Rousseau,

    Hurlent d'effroi de se voir accoupls,

ou plutt qui refusent de s'accoupler, et se sparent d'horreur.

MITHOIS.--Je demande la parole. J'appellerai l'attention de la chambre
sur les bottes de l'inculp.

ANTOINE.--Et quelles bottes, en effet, messieurs, quelles bottes! Ah! je
partage ici le chagrin d'un vieux pote franais (Ronsard) qui disait:

    Combien je suis marry que la muse franoise
    Ne peut dire ces mots comme fait la grgeoise,
    Ocymore, Dyspotme, Oligochronien;
    Ma muse les diroit du sang Valsien.

UNE VOIX.--Au fait!

ANTOINE.--Et moi aussi, messieurs, combien je suis marri que la muse
franaise n'ait pas, comme l'italien, un mot particulier pour dsigner
une grosse vilaine chaussure! (_Bien, bien_.) Quelles bottes, messieurs!
voyez comme elles sont tournes et dformes! c'est en vain que
l'accus, enserrant ses deux pieds l'un contre l'autre, espre nous
dissimuler une pice qui dshonore sa botte droite. A propos de cette
botte, je vais en porter une terrible  l'inculp. (_Murmures en sens
divers_.)--Oh! oh!--Ah! ah! ah! Eh! eh! (_Marques nombreuses de
dsapprobation_.)

UNE VOIX (_qui pourrait tre celle de Lon_).--Le jeu de mots est
misrable.

PLUSIEURS VOIX.--A l'ordre!  l'ordre!

ANTOINE.--Je demande la parole pour un fait personnel. Il n'est pas
difficile, messieurs, de ne pas se tromper quand on ne fait rien; mais
le plus embarrass, comme on dit, est celui qui tient la queue de la
pole.

--Pardon, messieurs, dit Lon, c'est celui qu'on fait frire.

--Nous demandons, dit l'orateur,  notre ami, la raison de ce
dlabrement, de ce dguenillement. Ah! s'il n'avait pas d'argent, s'il
tait gueux comme nous, ce serait trs-bien. Nous savons respecter le
malheur. Mais ce n'est pas l la position de notre ami. Nous lui
demanderons, en outre, pourquoi il lude les parties de plaisir
auxquelles on le convie, quand nous autres, pauvres diables, nous savons
toujours trouver de l'argent pour ces graves circonstances. Accus,
qu'avez-vous  rpondre?

Lon alors fit le mauvais sujet, parla vaguement de femmes, de
dsordres, de dettes, d'orgies, etc., etc.

Quand il aurait pu dire:

Vous me trouvez mal vtu: mais ma soeur Genevive ne manque de rien;
elle a des souliers de satin du meilleur cordonnier, et son joli pied ne
perd aucun de ses avantages; ses robes sont faites par la couturire la
plus clbre; je n'ai pas de manteau, mais elle a du bois abondamment
pour se chauffer. Ma soeur Genevive ne dsire rien; la hideuse
pauvret n'approche pas d'elle, et ne vient pas fltrir sa jeunesse de
son haleine mortelle.




V


Genevive inventait toute sorte d'conomies pour faire dpenser moins
d'argent  son frre, tandis que Lon, de son ct, frmissant de
douleur et de colre  l'ide d'une privation qui pouvait l'atteindre,
inventait pour elle des dsirs, afin de les satisfaire. Un soir, il
trouva Genevive occupe  refaire une vieille robe. Ce jour-l il avait
vu passer sur le boulevard une foule de filles entretenues,
magnifiquement vtues et tranes par de superbes chevaux. Mon Dieu,
s'tait-il demand, qu'est-ce donc que Dieu rserve  une bonne et
vertueuse fille comme Genevive, s'il laisse prodiguer ainsi  des
prostitues sans coeur et sans amour tout ce qu'il y a de beau et de
riche dans le monde? Ce sentiment l'avait proccup toute la journe.
L'industrie  laquelle se livrait Genevive vint aigrir son chagrin. Il
s'assit prs d'elle et lui dit:

Pourquoi refais-tu encore cette vieille robe use?

--Mais, dit Genevive, je t'assure qu'elle me fera encore honneur cet
t.

--Moins qu'une neuve, cependant.

--Une neuve serait chre, et nos moyens...

--Qui t'a dit cela, chre enfant? Partages-tu donc l'opinion vulgaire?
Crois-tu qu'un artiste est un malheureux destin  vivre dans la misre
et  mourir  l'hpital? La soeur d'un musicien doit marcher l'gale
de toutes les femmes. Je gagne de l'argent, beaucoup d'argent. Je veux
que tu sois toujours belle et pare. Tu donneras cette vieille robe  ta
femme de mnage. Nous allons, aussitt notre dner fini, en acheter une
ensemble.

Et, comme ils passaient sur les boulevards, il la mena prendre des
glaces chez Tortoni. Il y avait tout autour d'eux plusieurs femmes que
leurs voitures attendaient sur la chausse. Une marchande de bouquets
vint leur en offrir un merveilleusement beau.

Combien votre bouquet? dit une des femmes.

--Dix francs.

--C'est trop cher.

La marchande offrit alors son bouquet aux autres; elle eut partout la
mme rponse. Mais quand elle passa devant Lon, il lui jeta sur la
table deux pices de cinq francs. Elle offrit le bouquet  Genevive,
que les femmes et les hommes qui les accompagnaient regardrent avec
curiosit.

Quelle folie! dit Genevive  son frre en quittant Tortoni.

--Non pas, rpondit Lon. N'es-tu pas plus belle que les femmes qui nous
entouraient et qui avaient une sorte d'air impertinent? J'ai voulu les
contrarier un peu.

Ils entrrent dans un magasin de nouveauts, et Lon choisit pour sa
soeur ce qu'il y avait de plus beau.

Pour lui, le soir, il repassa de l'encre sur les coutures de son habit.




VI


Un matin arriva Albert, ple et la voix saccade. Il prit Lon  part et
lui dit: Sais-tu ce qui m'arrive? Pendant mon absence, mon premier
clerc, que j'avais charg d'une lettre pour lonore, l'a vue, lui a
fait la cour, lui a plu, a vcu avec elle pendant deux mois et a
disparu, laissant dans ma caisse un dficit de trente mille francs. Ces
trente mille francs n'taient pas  moi; je suis perdu si mon pre ne
vient pas  mon secours; je viens te chercher, je n'ose affronter seul
la premire impression que va lui causer ce rcit.

Lon ne rpondit rien, s'habilla et suivit Albert jusque chez M.
Chaumier. M. Chaumier commena par s'emporter, puis dit qu'il n'avait
pas d'argent, ce qui tait vrai. Les Redeuil le jetaient chaque jour
dans de nouvelles dpenses; ils lui avaient persuad rcemment de louer
une loge  l'Opra et au Thtre-Italien,  frais communs avec eux. On
lui avait fait, presque tout l'hiver, prendre un coup au mois. Chaque
dimanche ajoutait quelque somptuosit  la rception du dimanche
prcdent. Rose, sans songer  l'argent que cela pouvait coter, se
faisait faire, par sa couturire et par sa marchande de modes, tout ce
qu'elle voyait de joli aux jeunes personnes qu'elle rencontrait dans le
monde. Modeste encourageait de son mieux ce genre de dpenses; elle
tait fire de la beaut de Rose, qu'elle croyait avoir leve, et
d'ailleurs elle esprait un peu humilier Genevive par la comparaison
des toilettes de Rose avec les siennes. Et cependant, Genevive, quoique
moins riche que sa cousine, trouvait moyen d'tre gnreuse avec elle.
Si Rose disait de son got un ruban ou un fichu de Genevive, quelques
jours aprs elle recevait le semblable.

M. Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas  hsiter; il prit
des engagements, solidairement avec son fils,  une chance assez
longue, mais aussi  des intrts assez forts. En rentrant, Lon dit 
sa soeur: Voil Albert sauv jusqu' nouvel ordre; mais il faut qu'il
se dpche de se marier et de faire un mariage riche.

Genevive vit avec une triste surprise qu'il lui tait rest encore de
l'espoir  perdre.

Par des circonstances indpendantes de sa volont, Lon avait manqu
deux fois de suite une leon. Le jour o Albert tait venu le chercher,
il comptait rparer sa ngligence; mais il n'avait pas cru pouvoir
refuser  son cousin le service de l'assister contre le premier choc de
la colre paternelle. Aussi le lendemain reut-il une lettre dans
laquelle on lui disait: Qu'on comprenait trs-bien qu'un artiste de son
talent ft dsir et demand partout, et qu'il ne ft pas toujours le
matre de son temps. Aussi on lui demandait pardon de celui qu'on lui
avait fait perdre jusque-l, et on renonait, bien  regret, aux soins
qu'il donnait ou plutt qu'il ne donnait pas au fils de la maison. On
avait, toujours avec de vifs regrets, choisi un matre, moins clbre,
il est vrai, mais aussi moins occup et auquel son obscurit permettait
une assiduit et une exactitude qui, surtout dans les commencements,
pouvaient presque suppler  un talent suprieur, etc.

Il n'y avait rien  rpondre  cela; on lui donnait la chose comme
conclue, et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mle
d'ironie qui froissait l'orgueil de Lon et l'aurait empch de faire la
moindre dmarche.

A quelques jours de l, il reut une invitation  dner chez son lve
d'Auteuil. Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour prparer,
 l'insu de Genevive, sa toilette du lendemain; mais celle-ci, inquite
de voir de la lumire chez son frre  une heure du matin, se leva, et
vint regarder par la serrure. Alors elle vit Lon repasser  l'encre,
avec un soin minutieux, les coutures de l'habit, comme il le faisait de
temps en temps; plier sa cravate de soie noire, de faon  dissimuler
les plis ordinaires qui taient raills, etc., etc., etc.

Genevive se retira sans bruit; elle fut toute la nuit sans dormir; elle
venait de comprendre la gnrosit et les sacrifices de son frre; elle
ne lui dit rien de sa dcouverte le matin, mais, passant dans une pice
o tait ce vieil habit, tendu sur une chaise, ce vieil habit pour
lequel bien des gens mprisaient Lon, elle s'inclina et le baisa avec
respect.




VII


La maison d'Auteuil tait fort riche. Lon y tait bien reu; mais
cependant il y avait dans la faon dont on le traitait des nuances
presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques
ngligences des domestiques laissaient percer  ses yeux la vritable
pense,  son gard, des matres, trop polis et trop circonspects pour
la manifester eux-mmes. Sa place  table, quand il dnait, n'tait pas
au bout, mais il pouvait attribuer cela  son ge. De temps en temps un
domestique ne le servait qu'aprs des personnes de la maison, ce que la
matresse du logis rprimait d'un regard; mais Lon voyait l'oubli et le
regard. Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom,
et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait:
C'est le musicien. Un jour mme, un nouveau domestique, paysan assez
grossier que M. Sanlecque avait ramen de sa terre de Reims, charg
d'apporter des rafrachissements dans le salon, en offrit  tout le
monde, et dit  demi-voix  sa matresse: Faut-il en donner au
musicien? Il n'y aurait eu aucun mal si Mme Sanlecque et rpt, haut
et en riant, la btise du ngre champenois, ce qu'elle n'et pas manqu
de faire s'il se ft agi de quelqu'un bien tabli sur le pied d'galit,
et vis--vis duquel c'et t une btise incontestable; mais elle
rougit, et lui dit  voix basse: Certainement. Rien de tout cela
n'chappait  Lon, toujours sur le qui-vive, et il avait bien besoin de
penser  Genevive pour se rsigner  toutes ces humiliations. Certes,
il et bien dsir ne paratre dans les maisons que pour y donner ses
leons; mais refuser les invitations qu'on lui adressait et t
compromettre la dure de ces mmes leons. On voulait l'avoir pour son
talent et par-dessus le march des leons; lsineries que font
volontiers, et trs-habilement, les gens les plus riches et les plus
considrs.

M. et Mme Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze  seize ans,
assez bien dou par la nature, et qui devait un jour tre fort riche,
ayant  ajouter la fortune de ses parents  celles de deux vieilles
tantes restes filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent
le besoin de se crer des tourments et des ennuis, M. et Mme Sanlecque,
d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan trs-dtaill,
qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance
jusqu' son mariage et au del. Ils s'taient convaincus que rien
n'tait plus sage ni plus heureux; et, chaque fois que la volont de
l'enfant ou les vnements venaient le faire dvier du rail, ce qui
arrivait perptuellement, c'tait un chagrin des plus vifs, et on ne
ngligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Thodore (prsent
de Dieu) Sanlecque avait seize ans; il devait, selon le fameux plan,
continuer encore son ducation pendant deux ans, puis voyager pendant
quatre ans avec un prcepteur, aprs quoi il reviendrait  Paris, o il
pouserait la fille d'un ami de M. Sanlecque. Il va sans dire que
jusque-l il devait rester tranger  toute espce de sentiment d'amour,
et que ses yeux ne devaient s'arrter sur aucune femme; qu'il devait
garder son premier regard, son premier battement de coeur, son premier
frisson pour la femme que lui avaient destine ses parents. Jusque-l
tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la
_Cyropdie_  l'usage de Thodore Sanlecque avaient rencontr plus
d'inconvnients. Tout le plan avait t compos par M. Sanlecque  son
point de vue particulier d'homme  temprament lymphatique; le jeune
homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calcul devoir tre
ses plaisirs l'ennuyait profondment; ses tudes lui taient
antipathiques; il ressemblait  un homme qui passerait sa vie entire 
mettre des bottes trop troites.

Par une norme concession, on avait remplac  peu prs les
mathmatiques par la musique, ce qui drangeait beaucoup les plans. Il
est vrai que Thodore trompait son pre, qui n'tait pas trs-fort; il
lui avait persuad qu'il savait assez de mathmatiques pour continuer 
apprendre sans matre; et, de temps en temps, il feignait de se livrer 
la solution de quelques problmes, dont le pre Sanlecque ne voyait pas
la bouffonnerie. Ainsi ce jour-l mme il surprit Thodore griffonnant
un papier, et tenant la tte dans les mains, etc. Il lui demanda ce
qu'il faisait.

Je cherche la solution d'un problme.

--Ah! D'un problme de mathmatiques?

--Oui!

--Et que dit ce problme?

--C'est trop compliqu pour vous, papa.

--C'est gal, dis toujours.

Thodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eut voulu
avouer  son pre, lui dit: Voil le problme qui me donne un mal
terrible, mais j'y arriverai. Si une livre de beurre cote trois francs,
combien me cotera une culotte de peau?

--Ah! dit le pre.

--Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'aprs deux connus; ici il
n'y a qu'un connu.

--Je te laisse.

--Ah! parbleu! dit Thodore Sanlecque, voil la rime en _esse_ que je
cherchais: _laisse.... tendresse_, cela va  ravir.

Les Sanlecque donnaient ce jour-l un _dner hostile_. On avait invit
plusieurs voisins de campagne, avec des amis de Paris; il s'agissait,
comme dans beaucoup de dners, beaucoup moins d'tre agrable aux gens
qu'on recevait que de les craser par l'opulence de la maison. Aussi on
avait mis _toutes les voiles dehors_. C'taient des prodiges de
vaisselle, des miracles de porcelaines, des bouteilles de vin de
Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-mme  deux mains, retenant son
haleine pour ne pas en agiter le fond; des primeurs qui taient en
avance d'un an. Il y a des maisons o on ne mange rien en la saison,
c'est--dire au moment o les choses sont bonnes et succulentes: c'est
une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer.
Outre que les lgumes sont meilleurs dans leur maturit, et que
certaines primeurs ont besoin d'tre annonces et tiquetes pour qu'on
ne les prenne pas au got pour une seule et mme herbe sans saveur, il y
a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de
dranger quelque chose. (Je veux bien ne pas crire  ce sujet vingt
pages dont les lettres s'accrochent  ma plume que je viens de tremper
dans l'encrier; je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre
coin. Je dirai seulement qu'on doit,  table, nourrir les gens plus que
les tonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des _pois
verts_  certaine poque, n'ont d'autre intention que de vous montrer
des _pois chers_.)

Les salons taient d'une grande magnificence. Lon pensait  Genevive,
et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; il pensait aux
meubles de noyer,  la glace au cadre de bois; il comparait aux lustres,
aux candlabres dors et chargs de bougies, le mauvais chandelier de
cuivre jaune et la chandelle qui clairait Genevive; il pensait 
Genevive dnant seule, d'un reste du dner de la veille, sur une petite
table de noyer, et buvant du mauvais vin tremp d'eau. Cette pense
l'empcha de toucher  aucune des friandises du second service. On
causait, la conversation tait vive et anime; quelquefois Lon se
laissait entraner par la gaiet de quelque repartie; mais, tout  coup,
il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa soeur, et le
sourire mourait sur ses lvres, comme fan et glac. On se leva, on
passa dans les salons. Toutes les femmes taient fraches, roses,
heureuses, et Lon pensa  Genevive, dont les couleurs avaient t
remplaces par la pleur; il pensa  Rose qui, sans doute, ne pensait
pas  lui, et autour de laquelle, probablement, en ce moment,
papillonnaient quelques lgants, comme autour de toutes ces femmes
qu'il voyait. Il se retira seul  une fentre, dans un petit salon
recul, il ouvrit la fentre et regarda les toiles; la nuit tait
superbe. L, il se laissa aller  ses rveries; mais il en fut tout 
fait tir par les sons d'un instrument: c'tait un violon; mais ce qu'il
jouait, ce n'tait pas prcisment de la musique, c'tait une suite de
ponts-neufs et d'airs connus. Il joua d'abord:

_Au vallon tout est sombre_, etc.; puis il attendit, et recommena par:
_Rveillez-vous, belle endormie_. Il attendit encore, et, aprs ces
intervalles, joua: _Venez, venez  mon secours_, et _Venez, gentille
dame_. Lon ne put douter que ces airs ne fussent jous pour rappeler 
quelqu'un les paroles qui en sont le timbre, et que ce ne ft un moyen
de dialoguer de loin sans attirer l'attention. En effet, il ne tarda pas
 voir paratre une lumire dans une fentre  barreaux, tout en haut
d'un mur qui dominait le jardin; le violon, cach dans les lilas, au
pied du mur, joua alors: _O ma Zlie_! Alors, une voix de femme
rpondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs,
dont les paroles connues rpondaient parfaitement au violon. A la
qualit de la voix,  l'aspect de la fentre et surtout  la science
incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et  la
vulgarit de quelques-uns, ce devait tre une couturire ou une
cuisinire.

Voici du reste ce qu'ils se disaient. C'tait un dialogue sans paroles,
trs-complet et trs-intelligible. Je ne puis ici que reproduire les
timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour  tour.

LE VIOLON, _dans les lilas_.

Une fivre brlante, etc., etc.

LA VOIX, _ travers les barreaux_.

Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc.

LE VIOLON.

Je t'aime tant, je t'aime tant, etc.

LA VOIX.

Taisez-vous, taisez-vous, je ne vous crois pas....

LE VIOLON.

Toi dont les yeux me font la loi....

LA VOIX.

Tu n'auras pas ma rose....

LE VIOLON.

Ma richesse, c'est ta voix douce.... */

Je gage, pensa Lon en entendant cet air de Gatayes, qu'elle ne sait
pas ce que cela veut dire. En effet, la voix chanta encore: _Tu n'auras
pas ma rose_.

LE VIOLON.

    Si tu veux, charmante brune,
    Ce soir au clair de la lune,

Oh! oh! dit Lon, le jeune homme devient hardi.

LA VOIX.

    Les yeux noirs sont de jolis yeux,
    Mais pour moi, j'aime mieux les bleus....

Elle repousse, pensa Lon, la qualification de brune.

LE VIOLON.

    J'ai longtemps parcouru le monde

     *       *       *       *       *

    Courtisant la brune et la blonde....
    Il parat que cela lui est gal; eh bien! il a raison.

LA VOIX.

Il faut des poux assortis....

LE VIOLON.

    ....L'amour ne sait gure
    Ce qu'il permet, ce qu'il dfend....

LA VOIX.

       *       *       *       *       *

Ici Lon ne reconnut pas l'air, le violon non plus, car il ne rpondit
pas. La voix se dcida  chanter ces paroles:

    Je suis _bonne_....

Ah! dit Lon, j'y suis, c'est du _Diable  quatre_, mais dans la pice,
_bonne_ ne signifie pas cuisinire; c'est gal, c'est ingnieux.

Cette fois le violon avait compris, car il rpondit:

    Le noble clat du diadme
    Ici n'a pas sduit mon coeur, etc.

La voix crut devoir mettre encore un doute, et chanta:

Mais, hlas! tait un trompeur, Celui qui sut toucher mon coeur....

Cela me rappelle que mon pre, Henry Karr, avait fait une fantaisie pour
le piano sur cet air de Mme Gail, et que j'ai vu un exemplaire ainsi
caricatur de la main d'Hrold:

Fantaisie sur l'air: _Celui qui sue touche mon coeur_.

    Par HENRY QUATRE.

LA VOIX.

    Triste raison, j'abjure ton empire....

LE VIOLON.

    Si tu veux charmante brune,
    Ce soir, au clair de la lune,
    Ce gazon....

Il parat, dit Lon, que le violon y tient.

LA VOIX

    Il est tard, je rejoins ma mre.
    Adieu, Colin, au revoir....

LE VIOLON.

    Si tu veux charmante brune,
    Ce soir, au clair de la lune.
    Ce gazon....

Allons, le violon est obstin. Ce qu'il y a d'aussi vident que son
obstination, c'est qu'il est amoureux; il trouve, en jouant ces airs,
une expression ravissante.

LA VOIX.

Sans bruit, sans bruit....

Il parat que l'on va descendre. Mais que se passe-t-il dans le jardin?
Des pas se font entendre sur le sable des alles. Le violon joue avec
prcipitation:

    .... Prenez garde
    La dame blanche vous regarde....

On parle haut dans le jardin; c'est la voix de M. Sanlecque.

Le violon n'est autre que l'lve de Lon; on le fait rentrer.

Le lendemain Lon reut une lettre ainsi conue:

Monsieur,

Une dcouverte que nous avons faite, et qui nous donne le chagrin de
voir notre fils chapper encore aux plans que nous avions conus pour
son ducation et pour son bonheur, nous oblige  avancer l'poque de ses
voyages. Il sera donc priv de vos excellentes leons. Recevez, avec mes
regrets, l'assurance de ma considration distingue.

SANLECQUE.




VIII


Un matin, on apporta un norme bouquet pour Genevive; le lendemain, un
autre bouquet non moins beau; le surlendemain, un troisime bouquet avec
une lettre. Genevive donna la lettre  son frre; on y lisait:

Je vous vois tous les jours, mademoiselle, et je m'aperois que, sans y
songer, vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre
et que vous devez ignorer, etc.

La lettre tait signe d'un monsieur CHARLES MERRUEL, qui donnait son
adresse. Lon lui rpondit:

  Monsieur,

Vous avez crit  ma soeur; elle me charge de vous rpondre: c'est
vous dire assez quelle est la rponse. Ma soeur ne reoit ni lettres
ni bouquets d'un homme qu'elle ne connat pas. Permettez-moi d'ajouter,
pour ma part, qu'elle est assez jolie pour qu'on lui fasse des lettres
exprs pour elle. Pourquoi du reste, monsieur, demandez-vous une
rponse? vous en pourriez trouver de toutes faites, comme vos lettres,
dans la _Nouvelle Hlose_ de Rousseau; et ces rponses au moins
seraient d'un style gal au style de vos ptres, que ma soeur (qui ne
s'appelle pas _Julie_) ne pourrait jamais atteindre.

LON LAUTER.




IX

M. Charles Merruel  M. Lon Lauter.


Monsieur Lon Lauter, vous vous moquez de moi, et peut-tre vous avez
raison; permettez-moi cependant d'expliquer un peu ma conduite. J'ai vu
plusieurs fois, cet hiver, mademoiselle votre soeur; j'ai t touch
autant de son air de douceur et de dcence que de sa beaut. Je suis
ngociant; je me suis figur que je ne saurais jamais crire  une jeune
fille une lettre capable de la bien disposer en ma faveur. D'autant
qu'en pensant  mademoiselle votre soeur, je ne trouvais  dire que ce
que je viens vous dire aujourd'hui: J'ai trente-cinq ans, je suis
presque riche, j'aime mademoiselle votre soeur; le plus grand dsir
que je sente dans mon coeur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit
heureuse par moi. J'ai ouvert, dans mon embarras, le livre qui passe
pour renfermer les phrases d'amour les plus loquentes, et j'ai copi,
si bien copi, qu'il parat que j'ai mme nglig de changer le nom qui
se trouve dans le livre. Je sais trs-bien que mademoiselle votre
soeur ne s'appelle pas Julie, mais Genevive; j'ai appris sur elle
tout ce que j'ai pu apprendre, et tout ce que j'ai appris a augment mon
amour. Aujourd'hui, si mon langage est simple et vulgaire, du moins je
parle moi-mme et je vous rpte: J'ai trente-cinq ans, je suis presque
riche, j'aime mademoiselle votre soeur; le plus grand dsir que je
trouve dans mon coeur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit
heureuse par moi. Cette fois, vous pourrez me rpondre sans me
renvoyer au livre de Rousseau.

J'ai l'honneur d'tre, monsieur Lon Lauter, votre, etc.

CH. MERRUEL.




X


Lon communiqua la lettre  Genevive et dit:

Cette fois la lettre est srieuse, et il faut rpondre srieusement. Ce
M. Merruel me parat un excellent homme, fort touch de _tes attraits_.
Que veux-tu que je lui rponde? Le connais-tu?

--J'ai dans avec lui cet hiver, dit Genevive; mon oncle l'a nomm
devant moi.

--Ah!... Et comment le trouves-tu?

--Bien, reprit Genevive avec indiffrence.

--Alors, je rponds que sa demande est fort honorable et que je
l'autorise...

GENEVIVE.--A rien.

LON.--Comment,  rien! et pourquoi cela?

GENEVIVE.--Je ne veux pas me marier.

LON.--Ah!

GENEVIVE.--Je ne veux pas me marier.

LON.--Tu as tort; si ce que dit M. Merruel est vrai, et tout porte  le
croire, c'est un mariage aussi heureux que je puisse le dsirer pour
toi. Un mari jeune, d'une figure agrable (c'est toi qui le dis), riche,
amoureux de toi, reconnaissant son infriorit et tout dispos  vivre 
genoux devant toi: on le ferait faire exprs qu'on ne trouverait pas
mieux.

Genevive ne rpondit pas; Lon continua d'un ton plus srieux.

Genevive, je suis sr que ma mre approuverait ce mariage et en
remercierait le ciel. Sois raisonnable, ma petite Genevive; je serai si
heureux de te voir enfin riche et brillante; il faut que les avantages
qui se prsentent soient bien grands, chre Genevive: sans cela, te
presserais-je tant d'accomplir ce qui amnera pour moi une foule de
chagrins? Comme je serai seul et abandonn quand tu auras quitt notre
petit logis, dont tu es tout le bonheur! A qui parlerai-je de Rose? Car
de nouvelles affections viendront remplir ton coeur; tu auras des
enfants, un mari. Ne me faut-il pas triompher, pour te marier, d'un
sentiment bizarre, inconcevable? J'y ai pens souvent; ce sera pour moi
un jour cruel que celui o je te livrerai, toi, ma soeur, si timide,
si innocente,  l'amour d'un homme, peut-tre corrompu par le vice, qui
ne saura respecter ni cette innocence ni cette timidit;  un homme qui
aujourd'hui n'est rien, et qui bientt sera plus que moi;  un homme qui
pourra te faire pleurer, et me dire  moi, ton frre, qui t'aime depuis
si longtemps: De quoi vous mlez-vous?

Albert entra. Genevive n'osa pas dire  Lon de ne pas parler de ce qui
arrivait.

LON.--Tu arrives  propos; lis cette lettre.

ALBERT.--Elle est trs-bien; et qu'en dit Genevive?

Genevive se penche sur sa broderie.

LON.--Genevive refuse.

ALBERT.--Elle a bien tort. Je connais Merruel, c'est le meilleur homme
du monde; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra; Genevive
excitera l'envie de toutes les femmes. Il est bien modeste quand il se
dit presque riche; Merruel a plus de huit cent mille francs.

LON.--Tu entends, Genevive?

Genevive se penche encore davantage; son coeur est dchir. Albert
n'a pas mme ce sentiment de regret dont parlait tout  l'heure son
frre en la voyant passer aux bras d'un mari.

ALBERT.--Ma petite Genevive, j'espre que tu n'as manifest jusqu'ici
que l'loignement que toute fille croit devoir simuler contre le
mariage; je te flicite de l'offre de Merruel; c'est un personnage
entour de piges et d'appeaux par les grands-parents et les petites
jeunes personnes. Quand il entre dans un salon, les chapeaux jaunes des
mres se tournent vers la porte; quand il danse avec une jeune personne,
la jeune personne parle de ses gots simples, de son amour de la
campagne et du laitage. Tu seras heureuse, et tu feras enrager toutes
tes amies.

Genevive ne put s'empcher de fondre en larmes: Albert la pressait de
se marier avec un autre.

ALBERT.--Qu'as-tu donc, Genevive?

LON.--Il y avait dj une heure que nous parlions de M. Merruel quand
tu es entr; elle m'avait pri de laisser l ce chapitre et nous la
contrarions.

ALBERT.--Allons, Genevive, puisque tu ne veux pas parler de ton
mariage, parlons du mien.

LON.--Du tien?

ALBERT.--Du mien.

Genevive sentit passer sur ses cheveux un frisson mortel, puis elle
leva les yeux au ciel pour demander  Dieu de la force et du courage.

Albert continua:

J'pouse deux cent cinquante mille francs; ce n'est pas trop pour
rtablir mes affaires, que mon coquin de premier clerc avait mises dans
un bel tat.

LON.--Je te croyais toujours amoureux d'lonore.

ALBERT.--lonore! je ne sais ma foi pas o elle est, ni monsieur mon
clerc non plus. Elle l'aura sans doute suivi; je ne suis pas de force 
lutter contre un semblable gaillard; trente mille francs en trois mois!
il ne lui aura rien refus, l'argent ne lui cotait rien, diamants,
voiture, etc. Moi, je n'avais rien que mon amour, et encore je n'en
avais gure. Je suis fort bien dispos pour le mariage; je ne regrette
rien de ma vie de garon: ma femme s'emparera facilement d'un coeur
que rien n'occupe; ce sera  elle  tcher de le conserver. Je venais
chercher Genevive, car c'est toujours  elle que j'ai recours dans les
grandes occasions, pour qu'elle m'aidt dans mes emplettes. Ma soeur
devait venir avec moi; mais, quand je lui ai propos de venir ici, elle
a chang d'ide. Est-elle donc fche avec l'un de vous? Mais cela n'a
rien d'inquitant; Rose est si changeante, qu'il vaut mieux tre avec
elle en tat de brouille; on est sr de ne pas longtemps attendre un
changement, et il n'a rien d'inquitant. C'est aujourd'hui dimanche;
nous allons sortir tous les trois, nous courrons un peu les boutiques,
et je vous ramnerai ensuite  la maison, o nous dnerons.

Le refus de Rose de venir les voir exaspra Lon. Quoi! Rose, au lieu de
chercher  s'excuser de _sa conduite_ lors de la dernire soire o ils
s'taient rencontrs, les vitait, les ddaignait! Il prtexta des
affaires, et dit qu'il ne pourrait accompagner Albert, mais qu'il lui
confiait Genevive, et le priait de la ramener le soir.

GENEVIVE.--Mais tu ne m'avais pas parl de ces affaires.

LON.--Elles n'en sont pas moins relles, et surtout invitables.

GENEVIVE.--Comment, tu ne pourras mme pas venir le soir?

LON.--C'est impossible.

GENEVIVE (_bas_).--Lon, je t'en prie.

LON (_bas_).--Tu sais, Genevive, que je ne te contrarie jamais.

GENEVIVE.--Adieu, Lon.

Et en descendant l'escalier, Genevive se serrait les mains, et disait
dans son coeur: Ah! ma mre, ma chre mre, tes enfants seront-ils
donc malheureux tous les deux?

Elle suivit Albert machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait,
tourdie, avec un nuage devant les yeux. Dans les boutiques, elle ne
voyait rien de ce qu'on lui montrait, se laissait faire deux fois la
mme question et rpondait au hasard. Quand ils arrivrent chez M.
Chaumier, Rose, qui avait repouss avec colre l'offre d'aller chez
Lon, se leva malgr elle quand elle entendit sonner, tant elle tait
sre de le voir, avec son frre et sa cousine. Mais quand Albert lui eut
dit que Lon n'avait _pas voulu_ venir, quoique Genevive le reprit et
dt: _n'a pas pu_, elle affecta la plus profonde indiffrence, et ne
pronona pas une seule fois son nom pendant le dner. Aprs le dner,
Genevive voulut lui parler de Lon; mais Rose la supplia de ne pas
continuer. Genevive n'aurait probablement tenu aucun compte de cette
prohibition, qui n'tait peut-tre pas de trs-bonne foi, s'il n'avait
commenc  venir du monde, et Rose tait oblige de s'occuper des
arrivants.

Genevive tait dans un tat d'exaltation _impossible  dcrire_. Les
penses se croisaient et se choquaient dans sa tte et dans son coeur
avec rapidit. Tantt elle se disait qu'elle ne voulait plus vivre, elle
pensait avec une cre volupt  la mort; puis elle demandait pardon 
Dieu et  son frre. Un instant aprs, elle purifiait son amour pour
Albert de toute ide vulgaire; elle se disait: Il sera heureux, je
verrai son bonheur, je serai l'amie de sa femme, je lui apprendrai 
l'aimer, j'lverai ses enfants; et un autre instant n'tait pas envol
qu'elle se disait: Ah! je n'aurai pas besoin de me tuer, mes jours sont
compts; depuis longtemps ma sant est perdue; ces sourdes douleurs que
je sens dans la poitrine sont un signe certain de la brivet de ma vie;
j'irai bientt rejoindre ma mre; mais Lon? mais Albert? Pauvre Lon!
je ne veux pas l'abandonner. Qui sait si les mes des morts peuvent
protger les vivants? Oh! je ne le crois pas, car maman ne nous aurait
pas laisss tre si malheureux. Mais, grand Dieu! il faut donc une
sparation ternelle? je ne puis rejoindre maman sans quitter Lon. Ah!
maman, maman, n'entends-tu pas ta fille? ne vois-tu pas comme elle
souffre?... Oh! non, reprenait-elle, la flicit des bienheureux ne
serait pas complte s'ils ne pouvaient s'occuper de ceux qu'ils ont
laisss sur la terre; cette vie n'est qu'une preuve, ma mre sait que
cela finira, et elle nous attend dans le ciel.

Elle ne versait pas de larmes, de larmes, ce sang de l'me. Une fivre
brlante animait son teint et ses regards, et on se disait:

Comme Genevive est belle ce soir!

--Quel teint et quel clat!

--La dernire fois que je l'ai vue, elle tait loin d'tre aussi bien.

--Elle tait ple et elle avait les yeux caves.

--On aurait dit une poitrinaire.

--Ce n'tait qu'une indisposition.

--Elle est charmante aujourd'hui.

Rose, de son ct, s'agitait beaucoup et s'occupait de tout le monde. M.
Rodolphe de Redeuil entra et fit l'empress; Rose le reut assez mal; il
la pria de chanter avec lui, elle avait mal  la gorge; de danser, elle
tait fatigue. Il raconta quelques anecdotes. Rose ne sourit pas et dit
tout haut qu'il n'y avait rien de pire que la mdisance, quand elle
n'amusait pas.

Pendant ce temps, voyons un peu quelles taient les affaires de Lon.
Lon se promenait sur le boulevard: il vint  pleuvoir; il alla au
Palais-Royal, dont il fit le tour trente-huit fois, aprs quoi il alla
chez son oncle, se disant que, s'il disparaissait, Rose et M. de Redeuil
le croiraient dsespr; que c'tait un triomphe qu'il ne voulait pas
leur donner: ils en avaient assez d'autres sans celui-l. D'ailleurs il
tait tard; il n'allait chez M. Chaumier que pour chercher sa soeur.
Quand il entra, Genevive ne le vit pas; ses yeux taient occups d'une
manire assez cruelle pour qu'elle ne les dtournt pas. On venait
d'annoncer:

M. Michaud,

Madame Michaud,

Mademoiselle Anas Michaud.

C'tait cette belle jeune fille, qui entrait les yeux baisss, qui avait
dtruit tout le bonheur et tout l'espoir de Genevive. Elle tait jolie,
elle paraissait douce et timide, et elle faisait plus de mal au pauvre
coeur de Genevive que ne l'et pu faire un tigre avec ses griffes et
ses dents.

Albert et Rose s'empressrent auprs d'elle; toutes les femmes
regardrent en chuchotant. Il y eut pour Genevive un affreux moment
d'angoisse. Elle ne sentit plus battre son coeur; une douleur
poignante lui traversa les tempes. Un vertige fit tout tourner et
disparatre  ses yeux. Quand elle revint  elle, elle aperut la figure
de Lon, ple comme devait tre la sienne: la mchante Rose avait vu
Lon, dont l'absence la chagrinait et l'agitait; elle avait voulu se
venger sur lui de ce qu'elle venait de souffrir, et, sans manifester par
le moindre signe qu'elle l'et aperu, elle devint immdiatement aussi
charmante pour M. de Redeuil, qui ne l'avait pas quitte, qu'elle avait
t pour lui, quelques instants auparavant, revche et dsagrable.

Genevive venait de sentir dans son me ce que devait prouver son
frre, et le premier mot qu'elle se dit tout bas fut: Pauvre Lon!

Noble et douce parole! Elle s'tait dit: Ma vie est finie: je tcherai
de vivre pour Lon et pour ceux que j'aime; je me mlerai au bonheur des
autres, et j'en vivrai.

Belle et touchante pense, qui dut monter au trne de Dieu avec les
parfums du soir.

Genevive traversa le salon et alla droit  son frre; elle lui dit: Ne
te chagrine pas de la petite coquetterie de Rose, c'est un enfant; elle
n'agit que pour te contrarier un peu, et se venger de ce qu'elle appelle
tes torts  son gard; tant que tu n'as pas t l, elle ne s'est
occupe de M. de Redeuil que pour lui dire des choses dsobligeantes.

--N'importe, dit Lon, quel que soit le motif de cette conduite, je ne
la pardonnerai pas.

Et il songeait que, sans doute, le serment de Rose la gnait beaucoup;
que ses affaires  lui n'taient pas assez brillantes pour qu'il penst
encore  se marier, et que Rose n'avait ni assez d'nergie ni assez
d'amour pour attendre, et rsister aux sductions des hommes qui
l'entouraient et aux obsessions de sa famille.

On prsenta la _future_ d'Albert  Lon et  Genevive. La pauvre
Genevive resta assise auprs d'Anas; elle croyait que tout le monde
savait son secret et que tous les yeux taient fixs sur elle. A chaque
instant il passait sur son ple visage des nuages de pourpre produits
par les penses subites qui venaient l'embarrasser. Tout d'un coup, elle
se trouvait trop froide avec Anas. On va me croire pique,
malheureuse. Puis elle s'arrtait au milieu de l'empressement qui
succdait  la froideur. Cet empressement n'est pas naturel,
pensait-elle; tout le monde doit en comprendre le motif. Pour Lon, il
tait all, dans une pice carte, crire une lettre qu'il glissa dans
la main de Rose. Rose la mit o on serait si heureux de voir mettre ses
lettres, si les femmes n'y mettaient  peu prs tout, dans son sein.




XI


Quand tout le monde fut parti, Rose, aussi rouge que si on et pu la
voir, tira de son sein la lettre de Lon, et s'empressa de la lire.

A Rose.

Ma cousine, pardonnez-moi d'avoir abus d'un moment d'entranement et
de piti pour vous faire faire une promesse qui vous gne aujourd'hui,
et que, tout me le montre, vous regrettez amrement d'avoir faite; je
vous la rends, ma cousine, vous tes libre: j'ai seulement le regret de
n'avoir pas accompli plus tt le devoir que j'accomplis aujourd'hui;
vous n'auriez pas eu le temps d'avoir  mon gard les torts graves et
nombreux que vous avez eus depuis quelque temps. Je renonce  vous, ma
cousine: soyez jolie, coquette, heureuse, rien ne vous en empche; aimez
Rodolphe ou tout autre, je n'ai plus le droit d'en souffrir ouvertement.
Adieu.

LON.

Rose resta un moment stupfaite; elle s'attendait  voir Lon demander
des excuses de ses mauvaises humeurs; elle n'aurait jamais cru qu'il se
ft entre eux rien pass d'assez grave pour amener une rupture. Aprs
qu'elle eut relu la lettre, elle pleura beaucoup, puis elle crivit.

Lon, es-tu fou? Je ne veux pas reprendre ma promesse, et je ne te
rends pas la tienne; si j'ai des torts envers toi, je les ignore, mais
je t'en demande pardon, je ne veux ni de M. de Redeuil ni d'aucun autre;
je suis  toi: si je suis coquette, ce n'est jamais que pour te plaire
ou te taquiner un peu. Je brle ta mchante lettre qui m'a fait pleurer.

ROSE CHAUMIER.

Si cette lettre avait t envoye, que de bonheur elle et donn dans le
petit logis de Genevive et de Lon! car Genevive et Lon n'avaient
plus qu'un bonheur  eux deux: c'tait celui de Lon. Mais Rose se
coucha, ne dormit pas, et rva veille  tout le succs qu'elle avait
eu le soir, pensa que Lon tait le seul qui ne l'et pas admire et
n'et pens qu' la gronder, Lon  qui elle rapportait les
applaudissements et l'admiration des autres. Elle le trouva
souverainement injuste, et s'endormit avec cette ide. Le matin, ce fut
celle qu'elle trouva toute faite dans sa tte, avant d'tre assez
veille pour en trouver une autre. Elle avait peu dormi, elle tait de
mauvaise humeur, la lettre de Lon tait brle; elle ne put la relire
et y retrouver tout ce qu'elle renfermait de douleur; elle ne se la
rappela que comme une injustice sur laquelle il ne pouvait manquer de
revenir, et  laquelle surtout il serait pour elle _honteux_ de cder:
elle brla sa lettre. Lon, dans la journe, ne put s'empcher de passer
deux fois devant la maison de M. Chaumier. C'tait presque son chemin,
et le pav tait meilleur, et la rue avait un trottoir, etc., etc.

Il vit sortir Rose avec Anas et la mre d'Anas en voiture; toutes
trois taient fort pares; Lon dtourna la tte pour ne pas tre aperu
en assez triste quipage. On voudrait donner tant de bonheur  la femme
que l'on aime, et en mme temps on voudrait si entirement confondre
l'existence de l'objet aim dans la sienne propre, qu'on ne peut
s'empcher d'un mouvement d'irritation  l'aspect d'un plaisir ou d'un
bonheur qu'elle gote sans vous et sans que vous en soyez la cause. Lon
fut enchant d'avoir crit sa lettre. Rose, qui avait vu Lon et 
laquelle son mouvement pour ne pas tre aperu n'avait pas chapp, fut
trs-fche contre lui et se rjouit fort de ne pas avoir envoy la
sienne.

Le mariage d'Albert et d'Anas tait fix pour la semaine suivante. Lon
s'occupa de la toilette de sa soeur. Il acheta quelques objets 
crdit, et vendit sa montre pour ceux qu'il fallait payer argent
comptant. Il cacha soigneusement  Genevive ce sacrifice d'un bijou
auquel il tenait beaucoup et qui lui tait tout  fait ncessaire pour
ses leons; il supposa qu'elle tait drange et qu'il l'avait donne 
rparer  l'horloger. Rose vint voir Genevive avec Anas pour la prier
d'tre _demoiselle d'honneur_: Genevive accepta; comment aurait-elle
refus? Et d'ailleurs, ceux qui ont souffert savent avec quelle triste
volupt on aime  dchirer avec les ongles et  faire saigner une
blessure sans espoir de gurison. C'tait la seule fois que Genevive
et vu Rose depuis la rupture avec Lon; la prsence d'Anas et de sa
mre empcha Genevive d'en parler. Rose  aucun prix n'et dit un mot
la premire de son cousin, quoique rien ne pt lui faire plus de plaisir
que d'en entendre parler. Seulement, lorsque Genevive dit: Lon est
sorti, il sera bien fch de ne s'tre pas trouv ici, Rose fit un
petit mouvement de tte presque imperceptible, dont le commencement
voulait dire assez tristement qu'elle n'en croyait rien, et la fin,
assez orgueilleusement, que cela tait pour elle parfaitement
indiffrent.

C'est ce que dit aussi Lon, quand il apprit que Rose tait venue; mais
il cherchait, sans toutefois faire de questions,  se faire dire par
Genevive les moindres dtails de sa visite; il lui semblait que la
maison tait change depuis que sa cousine tait venue; il regardait la
chaise sur laquelle elle s'tait assise, et le parquet sur lequel elle
avait march: il avait us de dtours incroyables pour savoir sur quelle
chaise Rose s'tait assise. Il avait trouv drangs deux chaises et un
fauteuil, le seul de la maison: le fauteuil tait videmment pour Mme
Michaud. Il dit  Genevive:

Comment as-tu trouv Mlle Anas?

--Trs-bien, dit Genevive; cependant Rose....

Lon l'interrompit. Il ne voulait pas parler de Rose, de mme que
Genevive ne voulait pas parler d'Anas.

Je l'ai vue l'autre matin, dit Lon.

--Rose? demanda Genevive.

--Anas, rpondit Lon; je l'ai vue l'autre matin, elle est fort jolie
au jour.

--J'aime mieux Rose.

--Et moi aussi, pensa Lon; mais la chose qu'il pensait tait
prcisment celle qu'il ne voulait pas dire. Il dit: Peut-tre
tait-elle dans l'ombre ici; tait-elle du ct de la fentre?

--Oui, dit Genevive.

Lon ne dit plus rien; il savait o s'taient places Mme Michaud et sa
fille. De ce jour, il adopta la chaise de Rose, et la changea, en
l'absence de Genevive, contre une semblable qui tait dans sa chambre.
Deux jours avant la noce, on apporta la toilette de Genevive. Lon
s'tait achet des souliers.




XII

La toilette de Genevive.


La toilette de Genevive, cela est bientt dit; je vois d'ici votre
mauvaise humeur, madame; vos lvres dj un peu minces se sont
resserres, et il a pass par votre tte une pense injurieuse pour moi.
A quoi bon, en effet, faire un gros volume, quatre cents pages, ma foi,
et plus de quatre cent vingt-huit mille lettres, pour passer sous
silence prcisment ce qui peut se rencontrer d'intressant? Je m'expose
 vous voir comparer chacune des choses que je dis  la chose que je ne
dis pas, et ne rien trouver dans mes quatre cents pages qui vaille la
page que j'ai nglig d'crire.

Ce monsieur, dites-vous, a le plus grand soin de nous dtailler la
parure des prairies: parure de printemps, parure d't, parure
d'automne, parure d'hiver; il n'oublie pas un seul bouton d'or, ni une
sauge, ni une marguerite.

Il ne nglige pas de nous apprendre de quelles teintes se parent les
forts de l'automne: les tilleuls sont jaunes; les marronniers roux; les
chvrefeuilles bleutres; tout cela est fort joli; la vigne vierge pend
des grands murs en hardis festons pourpres et amarantes. Je le veux
bien. Il ne rencontre pas une fleur sans nous prciser sa couleur et son
parfum; il nous dit bien au juste la nuance de vert de chaque brin
d'herbe. Cela fait bien quelque plaisir, mais enfin, c'est ce que nous
savons aussi bien que lui; et au fait, cela ne sert  rien, tandis qu'on
peut trouver un bon modle  suivre dans une jolie toilette, et il
pourrait bien nous parler des femmes avec autant de dtails et d'amour
que des fleurs de son jardin.

Je pourrais rpondre  cette exclamation par trois cents raisons; mais
j'aime autant cder, et je vous dirai la toilette de Genevive,

Et aussi la toilette de Rose,

Et aussi la toilette d'Anas,

Et aussi, si cela peut vous tre agrable, la toilette de Mme ***.

Et aussi la mienne; mais cela ne serait pas convenable: je suis, en ce
moment, en robe de chambre et en pantoufles.

Je vais faire allumer par mon ngre, un Savoyard de treize ans intitul
_pre Michel_, la plus grande de mes pipes de cerisier. Le pre Michel
va serrer ses soldats de plomb et me donner du feu; et je vais me
rappeler les toilettes en question, en fumant un tabac parfum de
benjoin et d'alos, ce que je vous recommande,  vous qui fumez; ce que
je vous recommande,  vous qui ne fumez pas, de recommander  ceux qui
fument prs de vous.




XIII

La toilette de Genevive.--La toilette de Rose.--La toilette
d'Anas.--La toilette de Mme Michaud.


Commenons par Anas. Voulez-vous aussi le portrait d'Anas? Anas est
assez jolie, mais insignifiante, c'est tout ce que je me rappelle.
Malheureusement je n'invente pas ce que je raconte, et il y a des choses
que j'ai oublies, d'autres que je n'ai pas regardes au moment o
elles se sont passes; et, quand il m'arrive de vouloir combler une
lacune avec l'imagination, cela fait disparate de la manire la plus
choquante, et j'efface. Voil donc tout ce que je sais d'Anas; mais sa
toilette, je me la rappelle parfaitement, parce que j'ai entendu des
femmes en parler dans les plus grands dtails. C'tait:

Une robe de velours pingl blanc, garnie d'angleterre, un voile
d'angleterre, des manches et une mantille pareilles; une petite couronne
en fleurs d'oranger naturelles, montes sur des fils d'argent (ah! je me
rappelle qu'Anas tait blonde), un bandeau, un collier et des bracelets
en perles; la jupe de la robe un peu tranante.

Cela avait un grand succs; Genevive, si elle et os donner audience 
aucune pense contre Anas, et trouv cela trop par et trop riche pour
une marie, et  coup sr, si elle et t la marie, ce n'est pas ainsi
qu'elle aurait t habille. Si _elle et t la marie!_ pourvu, Dieu
tout-puissant, que cette ide-l ne soit pas venue  la tte de la
pauvre enfant; elle aurait bien souffert!

La toilette des deux demoiselles d'honneur ne devait pas attirer les
yeux. Rose avait une robe de taffetas changeant vert et noir, un chle
de taffetas, un chapeau, je ne sais pas vraiment comment tait le
chapeau, et un bracelet d'or trs-simple.

La robe de Genevive tait galement en taffetas changeant, mais gris et
orange, avec un chle pareil; elle avait une capote de crpe blanc, et
un bracelet orn de pierreries; un trs-beau bracelet, c'tait la montre
de Lon, laquelle tait une fort belle montre  rptition.

Mme Michaud avait un chapeau jaune avec des plumes exorbitantes, et une
robe verte, et un chle puce; toilette de belle-mre; genre de Mme
Leloup, de notre roman _le Chemin le plus court_. (Un arrt de la cour
royale du... au diable les dates! a dclar que ce n'tait pas un
roman, mais une histoire vraie; qu'est-ce que je vous disais tout 
l'heure?)

Pour moi qui assistais au mariage, je ne remarquai qu'une chose: c'est
que Genevive n'tait pas en blanc; j'en tirai la consquence qu'elle ne
s'tait pas occupe de sa toilette, et avait laiss faire son frre et
sa couturire. C'tait la premire fois que je la voyais ainsi;
peut-tre aussi n'avait-elle pas voulu ressembler  la marie. Le soir,
cependant, au bal, elle tait vtue de blanc, mais c'tait une robe
qu'elle avait depuis longtemps.

Je crois que c'est tout.




XIV


Genevive pria  l'glise avec plus de ferveur que personne; le
sacrifice tait accompli; elle demandait  Dieu de la force, puis elle
priait pour Albert, et aussi pour Anas. O mon Dieu, disait-elle,
qu'Albert au moins soit heureux! Je ne peindrai pas comment chaque
parole,  la mairie et  l'glise, lui donnait un coup au coeur. Il
vint un moment o tout fut fini; une vieille femme dit en voyant Albert
et Anas entrer  la sacristie pour crire les choses qu'on crit en ce
cas: Le joli couple! ils sont faits l'un pour l'autre. Ce mot fut
cruel pour Genevive. Elle sentit un mouvement de colre contre la
pauvre vieille; mais elle le rprima aussitt, en demanda pardon  Dieu,
et, s'arrtant, donna  la vieille une pice de monnaie. Ma bonne
demoiselle, dit la vieille, je vais prier Dieu pour que votre tour
arrive bientt. Quand on remonta en voiture, la robe d'Anas se prit
dans la portire sans que personne s'en apert, except Genevive. Si
l'on descendait par la portire oppose, nul doute qu'Anas dchirerait
sa robe. Le malin esprit donna  Genevive de bonnes raisons pour ne
rien dire et laisser faire; mais Genevive fit ouvrir la portire, et
rentra la robe de sa nouvelle cousine.

Le soir, aprs le bal, elle se coucha mourante; cependant, quand elle
fut seule, en se dshabillant, ses regards tombrent sur elle, elle se
mira, et dit: _J'tais_ belle aussi, moi.

Le lendemain, elle envoya  Anas les quelques bijoux qu'elle possdait;
de ce jour on put remarquer dans sa mise une simplicit qui n'osait pas
tout  fait tre du deuil, mais qui en avait bien envie.

La saison s'avanait assez pour qu'il revnt quelques lves de Lon;
quelques-uns revinrent en effet, mais en petit nombre. Un soir, en
rentrant, le portier de la maison donna  Lon un papier pli en quatre:
c'tait un papier timbr. Lon le lut dans l'escalier: c'tait un style
singulier; seulement on comprenait que l'on tait menac de quelque
grand malheur.

La loi est pour tous, mme et gale pour tous, et tout le monde est
cens la connatre. Pourquoi alors s'exprime-t-elle dans un langage
bizarre et inintelligible, surcharg  la fois de priphrases et
d'abrviations? C'tait une assignation pour _s'entendre condamner_ au
payement d'une petite somme qu'il devait au marchand.

La chose finissait ainsi:

Mandons et ordonnons  tous huissiers sur ce requis, de mettre le
prsent jugement  excution;  nos procureurs gnraux,  nos
procureurs prs les tribunaux civils de premire instance, d'y tenir la
main,  tous commandants ou officiers de la force publique d'y prter
main-forte lorsqu'ils en seront lgalement requis.

Ce qui, lu dans un escalier, le soir,  la lueur d'une chandelle, donne
un frisson et voque un tableau d'une arme entire arrivant en armes
contre vous. Lon eut peur, mais  sa peur succda bientt une autre
pense. Quel bonheur, se dit-il, que ce papier ne soit pas tomb entre
les mains de Genevive! c'est prcisment une somme dpense pour elle
que l'on rclame de moi; elle aurait eu bien du chagrin. Il
redescendit, donna de l'argent au portier et lui dit: S'il arrivait par
hasard d'autres papiers du genre de celui-ci, ayez soin, quoi qu'il
arrive, de ne jamais les remettre  ma soeur.

Il rentra sans bruit pour ne pas veiller Genevive, et passa une partie
de la nuit  relire ce fatal papier. Ce papier lui tait envoy

    _Au nom du roi, de par la loi et la justice._

Ce n'tait plus seulement l'arme qui s'levait contre Lon, c'tait la
socit entire. Le lendemain, il sortit ds qu'il fit jour et courut
chez l'huissier rdacteur du papier. Il abaissait son chapeau sur ses
yeux et vitait les regards des passants. Il se considrait lui-mme
comme un paria, comme un ennemi de la socit, comme un grand criminel,
ayant autant de droits  la curiosit publique que l'assassin que l'on
va guillotiner... quand on guillotinait les assassins; dernirement 
Paris, une fille avait tu son amant d'un coup de fusil, pour crime
d'infidlit: le jury a dclar que l'amant tait dans son tort.

Il rencontra par hasard des sergents de ville, et il prit une autre rue.
Il lui semblait que tout le monde le regardait, qu'on se le montrait les
uns aux autres en se disant: C'est lui.

Arriv au numro indiqu, il regarda si personne ne le voyait et se hta
d'entrer dans l'alle de l'huissier; il arriva par un escalier sombre 
une grande pice orne d'un pole sans feu. Il y avait l des cartons et
des tables noires pour tout mobilier. Quatre escogriffes jaunes, vtus
de prtendues redingotes noisette ou vert olive, penchs sur les tables,
les doigts allongs, crivaient incessamment des papiers semblables 
celui qu'avait reu Lon; il y avait une odeur de vieux papier
nausabonde; je ne parlerai pas de l'odeur des clercs. Il demanda
l'huissier; un des escogriffes lui dit: Je suis le premier clerc,
dites-moi votre affaire. Lon, qui pour rien au monde n'aurait os
dvoiler sa honte devant quatre personnes, insista pour parler au
patron. Le patron sortit de son cabinet, et, devant les clercs, lui dit:
Que veut monsieur?

--Vous parler en particulier.

--Entrez dans mon cabinet.

Lon n'osa pas s'asseoir devant un aussi puissant personnage, un homme
qui donnait des ordres, comme le disait le papier, aux procureurs
gnraux et  tous les commandants de la force publique de France.
L'huissier alors lui demanda son nom.

Lon Lauter.

--Ah! M. Lon Lauter, affaire Chabanne!... H! cria-t-il par la porte
reste entr'ouverte, o en est l'affaire Chabanne contre Lon Lauter?

--A l'audience du jour.

--Monsieur, votre affaire vient  l'audience du jour.

--Pardon, monsieur, mais je ne comprends pas.

--Vous plaisantez, monsieur?

--Jamais je n'en eus moins d'envie, monsieur.

--Eh bien! monsieur, c'est--dire qu'aujourd'hui, heure de midi, 
l'audience publique du juge de paix....

--Publique? dit Lon.

--Publique, rpondit l'huissier,  l'audience publique du juge de paix
on appellera votre affaire, et vous serez condamn  payer.

--Mais, monsieur, je ne refuse pas de payer.

--Alors, payez.

--Je ne le puis aujourd'hui, mais demain.

--Demain, vous aurez des frais.

--Qu'est-ce? dit Lon.

--En voici le compte, dit l'huissier en prenant sa plume:

    Prott                 6 fr. 85 c.
    Enregistrement         1     35
    Assignation            8     20
    Pouvoir                2     20
    Jugement              26     45
                          -----------
                  Total   45 fr. 05 c.

qu'il vous faudra payer en sus de la somme.

--Mais, monsieur, le petit bon que j'ai fait n'est que de cinquante
francs.

--Cela ne fait rien, et, si vous ne payez pas demain, nous aurons 
ajouter:

    Signification               7 fr. 95 c.
    Commandement                5     50
    Procs-verbal de saisie    11     70
                               -----------
                   Total       25 fr. 15 c.

Irez-vous  l'audience du juge de paix?

--A l'audience publique?

--Oui.

--J'aimerais mieux mourir.

--Alors, au procs-verbal de saisie, vous formerez opposition, ds que
le jugement sera par dfaut; il faudra pour cela une autorisation
particulire du juge de paix, et nous aurons encore:

    Assignation en dbout      8 fr. 20 c.
    Nouveau jugement           26     45
    Signification               7     95
    Commandement                5     50
    Procs-verbal de saisie    11     70
    Procs-verbal d'affiches   24      
                               -----------
                    Total      83 fr. 80 c.

ensemble, 150 fr., plus le capital de 50 fr. Je ne vous parle l ni du
procs-verbal de _rcolement_ de vos meubles, ni des frais de vente,
etc.

--Mais, monsieur, que faire? dit Lon.

--M'apporter demain 50 fr., plus 45 fr. 05 c., et tout sera dit.

--Oh! monsieur, je vous remercie.

--Monsieur, il n'y a pas de quoi.

Et Lon fut oblig de passer devant les quatre clercs, instruits, malgr
ses prcautions, de l'affaire qui l'amenait.

Le lendemain, il vint encore plus tt que ce jour-l apporter la somme
demande, et se confondit en remercments envers l'huissier.




XV


Depuis le jour du mariage d'Albert, Genevive tait en proie  une
fivre ardente; malgr la rsignation qu'elle s'tait promise, elle
avait par moments des accs de dsespoir auxquels elle ne pouvait
rsister. Elle sortait alors et allait prier dans les glises. Depuis sa
dcouverte des soins que Lon prenait de son habit, Genevive avait
souponn les difficults qu'prouvait son frre  subvenir aux soins de
leur petit mnage, et elle avait observ: elle n'avait pas tard 
deviner le sort de sa montre; mais Lon paraissait attacher tant de prix
 lui cacher ses misres, qu'elle n'osait pas faire semblant de s'en
apercevoir; aussi vita-t-elle de lui parler de sa montre, ni de jamais
s'enqurir de l'heure devant lui. Lon rentrait habituellement fort tard
et ne se levait que vers huit ou neuf heures: il n'avait rien  faire
plus tt et avait souvent besoin de repos.

Un matin il dit  Genevive: Mais, Genevive, je ne vois plus la femme
de mnage?

--Elle a trouv un autre mnage  faire, dit Genevive, et m'a demand
la permission de venir de trs-bonne heure; sans quoi, m'a-t-elle dit,
elle serait oblige de refuser le bonheur qui lui arrivait. Elle vient
ici un peu avant le jour, et elle est souvent partie longtemps avant que
tu sois veill.

Il s'tait lev entre le frre et la soeur une noble et touchante
lutte de gnrosit et de dvouement. Jamais Genevive n'eut demand de
l'argent  Lon. Mais Lon lui en donnait toujours avant que celui
qu'elle avait ft dpens. Bien souvent, Genevive lui disait: Je n'en
ai pas besoin, j'en ai encore.

La vrit tait qu'elle avait supprim la femme de mnage,  laquelle on
donnait vingt francs par mois.

J'ai souvent pens  l'indiffrence de la Divinit sur les actions
humaines, en voyant la mme lune rpandre les mmes rayons sur l'homme
qui rentre porter du pain  sa famille, et sur le brigand qui l'attend
au dtour d'une rue pour l'assassiner; mais je n'ose pas croire que Dieu
ne reposait pas un moment ses regards sur Genevive, quand le matin, une
heure avant le jour, elle se rveillait, allumait _une chandelle_, et se
levait sans bruit. Elle se livrait alors aux travaux les plus vils: elle
lavait la vaisselle, elle balayait, n'ayant d'autre soin que de ne pas
rveiller Lon qui devait tre fatigu de la veille, qui se chagrinerait
de la voir ainsi travailler, et s'opposerait  ce qu'elle continut 
employer le seul moyen qu'elle avait pu trouver de contribuer aux
dpenses de la maison; mais ce qu'elle faisait surtout avec un soin et
un respect touchant, c'tait de nettoyer les vtements de Lon. Comme
elle mnageait ce pauvre vieil habit qui lui retraait toutes les
privations que Lon s'tait imposes pour elle! avec quel soin elle
faisait _une reprise_ dont elle avait aperu l'urgence pendant le jour,
mais dont elle n'avait pas parl, parce qu'elle comprenait que ce serait
ajouter aux chagrins de Lon celui de lui montrer qu'il ne russissait
pas  tromper sa soeur!

Habit, en effet, vieil habit plus respectable que la pourpre; travail
plus noble que la broderie des femmes dsoeuvres sur des toffes d'or
et d'argent.

Elle ne se rebutait devant aucun soin, ou plutt elle ne voyait pas ce
qu'il avait de rebutant.

Genevive avait de jolies mains dlicates, effiles, blanches, avec des
ongles d'un rose tendre; et avec ses jolies mains, si pleines de
distinction, elle nettoyait jusqu' la chaussure de son frre, puis elle
remettait tout en place, bien prcisment comme faisait autrefois la
femme de mnage.

Le mnage fait, elle prparait le djeuner, puis elle faisait sa
toilette; elle peignait et nattait ses beaux cheveux, car il fallait que
Lon, en se rveillant, la trouvt habille, et que rien dans sa
toilette du matin ne pt laisser souponner la tche qu'elle avait
remplie.

Et c'taient chaque matin les mmes travaux et les mmes soins.

Et cependant, jamais femme ne fut plus dlicatement belle que Genevive;
jamais femme n'inspira plus naturellement cette pense, que c'tait pour
elle qu'avaient t invents le velours et la soie; jamais plus
d'lgante mollesse dans les formes et dans les mouvements ne fit songer
 entourer une femme d'esclaves attentifs  prvenir mme la fatigue
d'un dsir!

Un soir, Lon lui voulut donner de l'argent; elle lui montra qu'elle en
avait beaucoup plus encore que cela n'tait probable; pauvre fille!
comme elle tait heureuse ce soir-l! Lon pensa alors qu'il pourrait
peut-tre remplacer son chapeau, qui depuis longtemps ne subsistait
qu' force d'industrie. Le lendemain, il passa cinq ou six fois devant
la porte d'un chapelier sans oser entrer; enfin, l'aspect de son chapeau
dans une glace le dcida; et il entra, honteux pour les autres d'avoir
gard son chapeau si longtemps, honteux pour lui-mme de ne pas le
garder encore un peu.




XVI


Bien des fois dj, Genevive avait dcid qu'elle devait renoncer 
Albert; mais, quelque entire que ft sa rsignation, elle cachait
toujours quelque reste d'esprance, mme  son insu. Le mariage avait
cette fois tout fini.

Rose ne voyait plus Lon; elle croyait un juste orgueil engag  ne pas
le rappeler; mais elle avait pris en horreur M. de Redeuil, qui avait
t pour elle le prtexte d'un essai de coquetterie qui avait si mal
tourn. Rodolphe tait toujours fort assidu chez M. Chaumier, et toute
la socit des Chaumier et des Redeuil croyait qu'il pouserait Rose.

M. Chaumier s'efforait en vain de mettre de l'ordre dans sa maison,
dont les dpenses dpassaient de beaucoup les revenus. Il prit le
prtexte de quelques rparations  faire  Fontainebleau pour aller y
passer un mois, quoiqu'on ft au milieu de l'hiver. Au bout de huit
jours, Rose, n'y pouvant plus tenir, crivit  Genevive que, si elle
voulait lui sauver la vie et l'empcher de mourir d'ennui, il fallait
qu'elle vnt partager son exil. Il y avait en P.S.: Amne _si tu veux_
M. Lon, si toutefois il ne craint pas trop de s'ennuyer avec nous.

Genevive tait malade; le chagrin et la fatigue avaient achev du
dtruire sa sant. Lon ne pouvait quitter ni sa soeur ni ses leons.
Rose vit dans ce refus une rupture complte. Elle tomba dans une sombre
tristesse: le sjour de Fontainebleau lui rappelait trop vivement sa
tendresse pour Lon; tendresse vraie et profonde, dont le monde avait pu
la distraire, mais non la dpouiller. Chaque arbre du jardin, chaque
meuble de la maison, lui montraient des circonstances de son amour. Les
dtails les plus futiles l'attendrissaient et lui arrachaient des
larmes. Elle retrouva, sous l'herbe jaunie, les limites de son jardin,
de son jardin  elle et  Lon. Elle se rappela que, tandis que Lon
tait chez M. Semler, et qu'il ne revenait  la maison que le dimanche,
il lui avait bien recommand de soigner les pois de senteur qu'il avait
sems. Quand quelqu'un allait chez M. Semler, Rose tirait de terre un
des pois avec la petite tige verte et sa racine, et l'envoyait  Lon
pour qu'il put juger de l'tat de la vgtation. Le messager tait
charg de le rapporter, et Rose le replantait.

Quand Rose profitait d'un de ces rayons si doux du soleil d'hiver pour
se promener dans le jardin, il lui semblait que les sorbiers, les
rosiers, les brins d'herbe, murmuraient le nom de Lon.

Tout avait chang: les journes s'taient envoles; Mme Lauter tait
morte, Genevive et Rose taient spares, Albert mari dans une
nouvelle famille, M. Chaumier vieilli et cass, Lon artiste de talent
et de rputation.

Mais les arbres et les rosiers n'avaient pas chang; tous les ans ils
donnaient les mmes fleurs et les mmes parfums; la mme herbe encadrait
les pavs de la cour; les mmes merles venaient becqueter les ombelles
de corail des sorbiers.

Un jour, M. Semler disait: Comme je m'tais tromp! j'avais toujours
cru que vous pouseriez Lon, et que Genevive serait la femme
d'Albert.

Rose le quitta, et alla se promener dans le jardin; elle pensa  tout ce
qu'il y aurait eu de bonheur  runir entre eux quatre toutes les
affections qui remplissent la vie;  n'en rien distraire,  n'en rien
gaspiller sur le reste du monde: amour de parents, amitis d'enfants;
premier amour de jeunes garons et de jeunes filles; dernier amour du
mariage; toutes ces amours renfermes en eux quatre. Un soir elle
crivit  Genevive:

Ma Genevive, c'est  Lon que j'cris, donne-lui cette lettre.

Lon, nous sommes fous, je t'aime, et je suis sre que tu m'aimes. Je
suis  Fontainebleau; je t'cris assise dans ce mme fauteuil o j'tais
quand nous nous sommes promis d'tre l'un  l'autre, le jour o on
enterra ma tante Rosalie.

Tiens, Lon, je n'ai plus d'orgueil, je suis trop malheureuse; tu ne
m'as pas oublie, n'est-ce pas? Viens  Fontainebleau, amne Genevive;
nous serons seuls tous les trois avec mon pre; nous lui rappellerons ce
qu'il a promis  ma tante. Pauvre tante! si elle n'tait pas morte, nous
n'aurions jamais t spars! Pendant que ma lettre ira  Paris, je vais
aller au cimetire prier sur son tombeau; viens, vous manquez ici tous
les deux; il y a partout des places vides.

A ce moment arriva Albert; il tait venu  cheval en poste; il dit au
postillon de lui ramener d'autres chevaux dans une demi-heure, pour
retourner  Paris.

Mais, dit Rose, es-tu fou? Tu ne peux faire ainsi vingt-quatre lieues
sans te reposer.

Albert ne rpondit rien et demanda  parler  son pre. Rose le
conduisit jusqu' la porte de la chambre de M. Chaumier, et voulut se
retirer; mais Albert lui dit: Reste, ma soeur, il faudra bien que tu
saches ce que j'ai  apprendre  notre pre: j'aime autant n'avoir  en
parler qu'une fois.

Rose alors regarda Albert, et pensa que ce n'tait pas seulement  la
fatigue de la route qu'il fallait attribuer l'excessive pleur de son
frre.




XVII


Voici en effet ce qu'Albert dit  son pre: Le vol fait par mon clerc
est bien plus considrable que je ne l'avais cru d'abord; j'ai dcouvert
depuis qu'il avait fait  ma place divers recouvrements dont l'absence
m'a beaucoup gn; j'ai t oblig de contracter un nouvel emprunt, dont
les termes vont choir en mme temps que celui pour lequel mon pre
s'est engag solidairement avec moi. Je ne sais comment mon beau-pre et
ma belle-mre ont appris l'tat de mes affaires; mais, aprs une scne
assez violente qui a eu lieu entre nous, ils ont mis Anas de leur ct,
et ils me menacent d'un procs en sparation de biens. C'est un clat
qui dtruirait toutes mes dernires ressources: je suis donc oblig d'y
donner les mains pour que la chose se passe sans retentissement; avant
tout, j'apporte  mon pre des valeurs pour se mettre  couvert d'une
partie des payements qu'il va bientt avoir  faire pour moi.

Et en mme temps Albert remit  son pre plusieurs papiers de commerce.

Je sais bien, ajouta-t-il, que cela ne fait pas une somme suffisante et
que votre fortune s'en trouvera un peu entame; mais c'est tout ce que
j'ai pu runir en dehors de la dot de ma femme. Je vais rendre l'tude
 mon prdcesseur, qui, en change des sommes qu'il a dj perues,
payera une partie des dettes de l'tude: le reste,  la grce de Dieu.
Je m'en vais.

--Mais, dit M. Chaumier....

--Mais, dit Rose....

--Vous voulez, reprit Albert, que je vous donne des explications: il n'y
en a pas  donner; vous savez tout. Ce que je vous dirais ne servirait
qu' rendre moins clair ce que je vous ai dj dit. Pardonnez-moi la
brche faite  votre fortune, et adieu.

A ce moment, en effet, on entendait claquer le fouet du postillon, qui
tenait un cheval en main,  la porte. Albert embrassa son pre et sa
soeur et partit au galop.

M. Chaumier et sa fille restrent stupfaits. M. Chaumier calcula
qu'avec cette nouvelle perte et les extravagantes dpenses qui l'avaient
prcde, ils allaient se trouver prcisment un peu moins riches
qu'avant le gain de son procs, et par consquent hors d'tat de venir
encore en aide  Albert.

Rose ne s'affligea pas autant qu'on aurait pu le croire de la diminution
de la fortune de son pre, qui les obligeait  reprendre leur ancienne
vie de Fontainebleau. Depuis qu'elle y tait revenue, ses plaisirs de
Paris lui semblaient fades et creux auprs de tous les souvenirs qu'elle
y trouvait. C'tait un concert o tout disait: Lon et Genevive, amour
et amiti.

La pense de vivre  Fontainebleau renfermait celle d'y vivre avec eux;
elle courut dans le jardin plein de neige, comme pour aller dire aux
arbres que Genevive et Lon reviendraient, et qu'ils les abriteraient
bientt tous ensemble sous leur feuillage printanier. Mais bientt une
triste pense s'empara de l'me de Rose. Quoi! sa lettre arriverait 
Genevive et  Lon en mme temps que la nouvelle de leur ruine! leur
coeur, si noble et si fier, pourrait croire un moment que les bons
sentiments n'taient rentrs dans le sien qu'avec l'infortune, et
qu'elle ne se rattachait  l'amour et  l'amiti que parce que les
plaisirs du monde allaient lui manquer!

Cette impression ne dt-elle rester qu'un instant dans l'esprit de ses
anciens amis, rien n'aurait dcid Rose  la faire natre.

Elle n'envoya pas sa lettre; et, seulement alors, elle comprit qu'elle
tait ruine et malheureuse.

Elle se coucha de bonne heure pour ne pas dormir, et quand, le
surlendemain de la visite d'Albert, M. Chaumier partit pour Paris, afin
de mettre ordre  ses affaires et se dbarrasser de tout l'attirail de
la maison de Paris, elle refusa de l'accompagner, et resta seule, avec
Modeste,  Fontainebleau. Elle repassa toute cette douce vie de famille
dont le jardin et la maison avaient t le thtre; elle se rappela ses
moindres torts, pendant le sjour de Paris, envers Lon et Genevive. Si
elle avait encore t riche, elle serait alle se jeter  leurs genoux
et leur dire: Genevive, ma soeur, Lon, mon cousin, mon amant, mon
mari, ne nous quittons jamais, et renfermons toute notre vie entre nous
trois.




XVIII

L'auteur  ses amis connus et inconnus.


       *       *       *       *       *

O en tais-je de mon rcit? J'ai t forc de l'interrompre pendant
quelques jours,  cause d'un accident peu ordinaire. Mon chien
Freyschtz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la
bonne et mauvaise fortune, mon chien m'a mang!...

Le docteur Lebtard a ramass proprement mes morceaux, les a rejoints,
recolls et ficels; maintenant, il prtend que je n'ai qu' rester chez
moi et attendre. Attendons.

C'est une triste chose que d'tre mang par son chien; je n'en sais
gure d'exemple que dans la fable, et encore a-t-on cru, pour la
vraisemblance, devoir dire qu'Acton avait t pralablement chang en
cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui comprennent le chagrin
d'une pareille aventure. Une fois dj Freyschtz m'avait dvor.
J'avais bien trouv moyen d'imaginer pour lui des excuses;  force
d'industrie mme, j'avais parfaitement tabli que les torts taient de
mon ct; j'tais rentr tard, brusquement, sans lumire, je l'avais
veill en sursaut; enfin, il paraissait m'avoir pardonn. Mais, cette
fois, il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et
toute mon adresse pour me dlivrer de lui. Le docteur Lebtard m'a
parfaitement fait comprendre que, quelques lignes plus bas, j'tais
mort. L'autre fois, on avait t quelques jours incertain si je
conserverais le bras. Dcidment, Freyschtz m'aimait comme on aime le
bifteck: c'tait de la gourmandise, et non de l'affection, que je lui
inspirais. Et cependant c'tait un heureux chien! habitu du ptissier
Flix, matre dans la maison et au dehors, tellement que, quand nous
sortions ensemble, chacun  un des bouts d'un cordon de soie, on
prtendait qu'il me tenait en laisse. Tous mes amis taient les siens;
Gatayes l'appelait mon cousin. Semblable  un arbre dont les feuilles
tombent, l'homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu'il
aime, tout ce qui lui plat. Chaque jour on lui envoyait des gteaux et
des bonbons; les plus jolis doigts blancs se mlaient dans les soies
noires de sa crinire. Allons, les chiens ne valent pas mieux que les
hommes; Schtz est parti, Schtz ne m'aimait pas; il ira  deux cents
lieues d'ici avec des gens qui ne demandent  un chien que d'tre chien
et froce, et qui veulent tre dfendus par lui: c'tait moi qui
dfendais Schtz, et j'ai une fois battu un charretier qui semblait
vouloir lui donner un coup de fouet; je garde son portrait et les
coussins oranges sur lesquels il se couchait: l'orange lui allait si
bien!

A part le chagrin, c'est une jolie situation que celle d'un malade: vos
amis viennent vous voir, et font en s'en allant l'loge de vos vertus.
Vous recevez des friandises et des lettres charmantes, et des fleurs
pour vous tenir compagnie, surtout une bruyre dont les petites
clochettes, semes sur son feuillage comme une neige rose, semblent, les
menteuses, dire au malade prisonnier que l'on est encore  l'automne, et
me rappellent ces prairies de trois lieues de la Bretagne, ces prairies
toutes roses avec un horizon violet. Vos voisines cessent sur leurs
pianos leurs gammes ternelles; vous faites fermer votre porte aux
ennuyeux, et le mdecin vous dfend de travailler.

J'ai reu  ce sujet une charmante lettre:

Comment vas-tu? Et quel horrible chien tu avais l! En veux-tu un
autre? trois mois, un agneau de Terre-Neuve. Il deviendra admirable, et
tu auras toujours un an devant toi avant d'tre dvor de nouveau.

J. J.

Hlas! non, mon cher Janin, je ne veux pas de ton chien; il n'entrera
plus de chien dans ma maison. Toi qui as si potiquement et si
tendrement parl de ton premier chien, je suis sr que tu n'as jamais
aim tous les beaux chiens que tu as eus depuis comme ton hideux Mdor.
On n'a dans la vie qu'un chien, comme on n'a qu'un amour. Merci de te
montrer mon ami au moment o tu comprends que je perds un ami et une
amiti.

Il y a beaucoup de gens qui demandent tout bas si je ne suis pas un peu
enrag; d'autres viennent  pied du faubourg Saint-Germain pour me dire:
_Je vous l'avais bien dit_.

Ce matin, le docteur Lebtard m'a donn une fcheuse nouvelle: il m'a
dit que je pouvais travailler; il prtend que je vais trs-bien: je me'n
rapporte  lui, c'est son tat.

O en tais-je de mon rcit? J'avais besoin de parler un peu de mon
chien. On dit que les _grandes douleurs sont muettes_: c'est un axiome
faux, invent pour l'usage et la commodit des trs-petits chagrins et
des coeurs sourds.




XIX


Genevive tomba tout  fait malade et fut oblige de redemander la femme
de mnage qu'elle avait supprime. Lon fit venir un mdecin. Aprs
quelques visites, Lon l'accompagna jusque sur l'escalier et lui dit:
Eh bien! monsieur?

Il y a des instants dans la vie que l'on appelle une minute, pendant
lesquels, en effet, l'aiguille d'une pendule ne parcourt que la
soixantime partie de son cadran, et il faudrait dix volumes pour crire
sommairement ce qui se passe dans la tte et dans le coeur d'un homme
pendant cet instant. Tel fut celui qui se passa entre la question de
Lon et la rponse du mdecin. Lon vit en un instant toute sa vie
passe et toute sa vie  venir; il se faisait  ce moment une fourche
dans sa vie: selon que Genevive vivrait ou mourrait, il prendrait l'un
ou l'autre des chemins. Si Genevive vit, ce sont des jours plus
heureux, des lilas au printemps, une vie trop courte; si elle meurt, un
long deuil pour lui qui ne finirait que par une mort tardive; si elle
meurt, il se reprsente dans tous ses dtails la mort, le froid, la
pleur, la bire, le cimetire, la terre; si elle vit, il fait le projet
de vingt parties de plaisir, de cent distractions; il la mariera: les
enfants, le bonheur. Rien n'chappe  ses yeux, dans les deux cas: en
pensant au mariage, il voit la toilette, la fleur d'oranger, le voile et
les enfants: il y en a un blond, l'autre est chtain, etc.... Je rpte
qu'il faudrait dix volumes pour indiquer tout ce qu'il pensa; et
cependant, trente secondes aprs sa question, le mdecin ouvrait la
bouche pour rpondre, et Lon le regardait comme on regarderait un juge
dont la volont peut tout; il y avait eu quelque chose de suppliant dans
sa voix quand il avait dit: Eh bien! monsieur?

Le mdecin rpondit en hochant la tte: Cela va mal.

Lon resta les yeux ouverts, mais sans regard; ces paroles
retentissaient dans sa tte comme autant de petits marteaux qui la
brisaient au dedans. Le mdecin descendit une marche, Lon l'arrta:

N'y a-t-il donc plus d'espoir?

--Monsieur, dit le mdecin, il y a toujours de l'espoir, mais votre
soeur est bien malade.

Et il salua; Lon le suivit: il lui semblait que cet homme allait
emporter son dernier espoir.

Vous reviendrez tantt, n'est-ce pas?

--Oui, mais rien ne presse; la maladie n'est pas au dernier priode,
nous avons probablement plusieurs mois devant nous.

En disant ces mots, il avait continu  descendre, et Lon l'avait suivi
jusqu' la porte cochre. Il le suivit encore de l'oeil jusqu' ce
qu'il tournt le coin de la rue o il allait prendre une tasse de caf
et lire le journal. Lon rentra; il ne pouvait s'empcher de regarder
Genevive. Il y a dans les gens qui vont bientt mourir quelque chose de
solennel et de singulier; leur chair est comme transparente, et il
semble qu'elle est claire en dedans par leur me, semblable  une
lampe qui s'alimente du corps et le consume. Genevive ne se croyait pas
malade; elle s'attendait trs-bien  mourir, mais de douleur et de
dsespoir.

Au bout de peu de jours, les prescriptions du mdecin avaient produit un
excellent rsultat, il dit  Lon: La malade va mieux, mais je n'ai
rien pu faire jusqu'ici contre la maladie. Il faut prendre garde de
frapper son imagination. Je vais vous dire devant elle que mes soins
sont dsormais inutiles, et qu'elle est gurie; vous m'engagerez  venir
vous voir,  titre de connaissance; je viendrai quelquefois, le soir,
faire une partie de dominos, et je suivrai la maladie sans qu'elle
puisse prendre mes ordonnances pour autre chose que pour quelques
conseils donns par hasard.

Ah! monsieur, dit Lon, sauvez ma soeur.

Le mdecin lui serra la main sans lui rpondre, et partit.




XX


Ce jour-l, on ne travaillait pas dans l'atelier d'Antoine Huguet: cela
constituait, avec les jours o on travaillait, une diffrence qu'un
oeil trs-exerc pouvait seul apercevoir.

Les jours o on travaillait, on se livrait, il est vrai,  une gale
paresse, mais avec remords, mais en se gourmandant les uns les autres,
mais en rptant  chaque demi-heure, comme le refrain oblig d'une
ballade: _Ah a! maintenant, travaillons_; ce qui n'engageait  rien et
produisait seulement l'effet de la momie que certains peuples faisaient
passer dans un festin sous les yeux des convives; ce qui quivaut  peu
prs au: _Frre, il faut mourir_, que ne se disent pas les trappistes,
ainsi que je suis all personnellement m'en assurer l'anne dernire
(1837); ce dont les convives d'esprit avaient probablement soin de tirer
la conclusion: Il faut mourir un jour, donc il faut vivre en
attendant.

Les jours o on travaillait, les toiles taient sur les chevalets, les
palettes taient charges; si l'on se promenait par l'atelier et par le
reste du logis, c'tait toujours sous prtexte de chercher un appui-main
gar, ou de se rchauffer les pieds. S'il venait une visite, on croyait
devoir la faire tourner au profit de l'art; on demandait au visiteur son
opinion sur une figure bauche, et quand il avait, aprs un svre
examen, dit qu'il trouvait un des bras trop long, on rpondait: Ah! tu
me fais bien plaisir, je le croyais trop court.

Puis, quand le visiteur tait parti, au grand regret de l'atelier, la
mauvaise humeur cause par son dpart se formulait hypocritement en
dclamations contre les flneurs et le temps dont ils causent la perte;
et on s'asseyait devant le feu pour se plaindre plus  son aise de cette
perte de temps.

Mais les jours o on ne travaillait pas, on enfouissait dans les coins
les chevalets dmonts et les toiles retournes. Il n'tait pas plus
question de peinture qu'avant le jour o je ne sais quelle femme grecque
dessina, dit-on, sur un mur, _avec du charbon_, le profil d'un amant
fris, ainsi que le tmoignent diverses gravures; anecdote que nous
considrons comme apocryphe,  cause que sous un beau ciel comme celui
de la Grce, o le plaisir passe avant l'utilit, c'est--dire o le
plaisir est raisonnablement considr comme la plus utile des choses, il
n'est pas probable que l'on et invent le charbon avant d'inventer la
peinture, la cuisine avant les arts.

Les jours o on ne travaillait pas, on se promenait franchement pour se
promener; celui qui et regard avec un peu d'attention quelques-uns des
tableaux ou des pltres qui tapissaient l'atelier, et t unanimement
accus de faire _son piocheur_. Les jours o on ne travaillait pas
taient les grands jours de travail de Gargantua; le djeuner, plus
somptueux, demandait plus de soins et de courses, etc., etc.

Ce jour-l, on ne travaillait pas dans l'atelier. Mithois tait vtu
d'un burnous arabe de cachemire blanc; Antoine Huguet avait une veste de
brigand napolitain.

ANTOINE HUGUET.--Allons, Gargantua, le couvert.

MITHOIS.--On frappe.

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, va ouvrir.

LE CHAIRCUITIER (_entrant_).--M. Huguet!

EDGAR SAGAN.--C'est ici, chaircuitier.

Gargantua donne au chaircuitier un plat pour transvaser les ctelettes
de porc frais qu'il apporte dans une bote de fer-blanc; il demande une
fourchette.

MITHOIS.--Gargantua, une fourchette.

GARGANTUA.--Je les cherche.

ANTOINE HUGUET.--O peux-tu avoir mis les fourchettes? c'est ainsi que
tu prends soin de _mon argenterie_? Tenez, chaircuitier. (Il lui donne
un poignard: le chaircuitier prend le poignard du bout des doigts et
n'ose lever les yeux; il transvase les ctelettes.)

MITHOIS.--Chaircuitier, tes-vous bien sur de ce que vous apportez l?
on dirait des ctelettes de chien caniche.

LE CHAIRCUITIER.--Elles sont comme les dernires.

CHARLES LEFLOCH.--Il n'y a pas assez de cornichons....

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, qu'est-ce que je t'avais dit?

GARGANTUA.--De demander trop de cornichons.

ANTOINE HUGUET.--Eh bien! qu'est-ce que dit Charles?

GARGANTUA.--Qu'il n'y a pas assez de cornichons.

ANTOINE HUGUET.--Donc mes ordres ont t mpriss.

GARGANTUA.--C'est la faute du gte-sauce, je lui avais dit....

LE CHAIRCUITIER.--Mais, monsieur Gargantua, je vous assure qu'il n'y a
pas mal de cornichons.

GARGANTUA.--Vous en tes un autre.

ANTOINE HUGUET.--Bien, Gargantua, j'aime cette nergie dans les soins du
mnage; tu me feras penser ce soir  te donner ma bndiction. Paye
comptant et demande l'escompte. (_Le chaircuitier sort_.)

MITHOIS.--On frappe.

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, on frappe.

    (_Entre un autre chaircuitier_.)

CHARLES LEFLOCH.--Tiens! un rechaircuitier.

MITHOIS.--Et des rectelettes.

LE NOUVEAU CHAIRCUITIER.--M. Vasselin?

ANTOINE HUGUET.--C'est ici.

(Tout le monde regarde Antoine avec tonnement, mais personne ne dit
mot. Le chaircuitier demande une fourchette; Gargantua est en train de
chercher les fourchettes dans le pole. Aprs avoir fait d'inutiles
perquisitions dans le lit d'Antoine Huguet et dans le panier au charbon
de terre, on donne au chaircuitier un poignard malais  lame tordue
comme une flamme.)

ANTOINE HUGUET.--M. Vasselin n'est pas ici, il fera payer. (_Le
chaircuitier sort_.)

CHARLES LEFLOCH.--Ah ! nous allons donc manger les ctelettes du
propritaire?

ANTOINE HUGUET.--Je voudrais le manger lui-mme, s'il n'tait pas si
coriace.

CHARLES LEFLOCH.--Il va les attendre.

ANTOINE HUGUET.--Tant mieux.

CHARLES LEFLOCH.--Et il faudra qu'il les paye?

ANTOINE HUGUET.--Sans cela, o serait la vengeance?

CHARLES LEFLOCH.--Ah! il y a une vengeance.

ANTOINE HUGUET.--Il m'a donn cong.

    (_Moment de stupeur, indignation profonde_.)

ANTOINE HUGUET.--Et je vous ai runis pour voir avec vous quelle
punition il convient de lui appliquer. Mettons-nous  table. Eh bien!
Gargantua, les fourchettes?

Gargantua a enfin trouv, dans la tte d'une Niob de pltre, les
fourchettes de fer qu'Antoine Huguet appelle son argenterie.

On se met  table: jamais il ne s'est vu sur une table autant de
ctelettes.

CHARLES LEFLOCH.--C'est un vritable festin de Balthazar. Je crains 
chaque instant de voir paratre, sur la muraille, les trois mots
menaants:

    MANE THECEL PHARES.

MITHOIS.--Le luxe excessif dans les repas a toujours prcd et annonc
la chute des grands empires.

ANTOINE HUGUET.--Le Vasselin m'a donn cong!  peine tais-je dans la
maison, qu'il a, je ne sais pourquoi, conu des doutes sur ma
solvabilit, et il m'a fait subir,  ce sujet, diverses preuves dont
je suis sorti victorieusement.

_Premire preuve_.--Le domestique du Vasselin est venu me demander,
huit jours aprs mon arrive ici, la monnaie d'un billet de mille
francs.

MITHOIS.--De mille francs!

CHARLES LEFLOCH.--De mille francs!!

EDGAR SAGAN.--De mille francs!!!

ANTOINE HUGUET.--De mille francs. Je ne me suis nullement mu; j'ai dit
au domestique: Je n'ai pas la monnaie de mille francs, mais
allez-vous-en passage des Panoramas, vous trouverez un changeur qui
n'est pas trs-beau; ou, place de la Bourse, vous en trouverez un qui
est trs-laid: ils vous feront parfaitement votre affaire.

Le domestique redescendit. La premire preuve avait chou; les gens
les plus riches peuvent ne pas avoir chez eux mille francs en argent.

_Deuxime preuve_.--Huit jours aprs, le domestique remonta; il me dit
que son matre donnait  dner, qu'il lui manquait un peu d'argenterie,
et qu'il me priait de lui prter trois couverts. Comment donc! ai-je
rpondu, mais avec le plus grand plaisir, il ne faut pas se gner entre
voisins; tes-vous bien sur qu'il ne faille  votre matre que trois
couverts?

--Oui, monsieur.

--Faites-moi le plaisir de redescendre, pour voir si trois couverts lui
suffiront.

Au bout de dix minutes, le domestique remonta m'affirmer qu'il y aurait
assez de trois couverts. Gargantua, dis-je alors au rapin ici prsent,
donne trois couverts. Gargantua, avec une gravit digne des plus grands
loges, tira trois couverts.... Gargantua ne mettait pas, je crois,
alors les couverts dans la tte de la Niob; c'tait l't, il les
serrait dans le four du pole.

MITHOIS.--Les couverts dont nous nous servons?

ANTOINE HUGUET.--Oui.

CHARLES LEFLOCH.--Les couverts de fer?

ANTOINE HUGUET.--Oui.

Dites bien  votre matre, ajoutai-je, que, s'il en veut davantage,
c'est parfaitement  son service.

Et le domestique emporta les couverts, qui me furent rapports le
lendemain. Depuis ce temps, il n'a pas perdu une occasion pour m'tre
dsagrable; enfin, au dernier terme de payement, je me suis trouv en
retard de quelques jours, et il m'a signifi mon cong par un huissier.
Voici, chers amis, la situation des choses; que Gargantua verse  boire,
et que chacun, avec calme et gravit, mette son opinion sur la peine 
infliger au Vasselin.

MITHOIS.--Je pense qu'il ne s'agit pas d'une simple peine, mais d'une
succession de peines, c'est--dire d'une scie. Il faut que le Vasselin
maudisse le jour de sa naissance et la mre qui lui a donn la vie; il
faut qu'il nous trouve partout, nous et notre vengeance; il faut qu'il
rve de nous.

ANTOINE HUGUET.--Mithois a parfaitement pos la question: mettons de
l'ordre dans notre affaire; que chacun donne son ide. Gargantua va
crire, et les diverses condamnations portes contre le Vasselin seront
excutes chacune  son tour, sans restriction, sans commutation, sans
piti.

MITHOIS.--Sans piti.

CHARLES LEFLOCH.--Sans piti.

EDGARD SAGAN.--Sans piti.

GARGANTUA.--Sans piti.

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, verse  boire et cris.

MITHOIS.--cris: Pour crimes et forfaits divers dont nous ne voulons
dshonorer le papier, le sieur Vasselin est condamn  subir les peines
dont le dtail suit:

1 Le sieur Vasselin et ses descendants sont  jamais privs de
sonnette.

(Antoine Huguet sort.)

CHARLES LEFLOCH.--2 Toute personne qui viendra  l'atelier devra
frapper chez le sieur Vasselin en montant, ici, et demander  son
domestique: Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?

(Antoine Huguet rentre avec le cordon de sonnette de M. Vasselin, qu'il
a t couper  sa porte; il est accueilli avec acclamations.)

ANTOINE HUGUET.--3.....

Alors entra Lon.

Pour savoir ce qui amenait Lon, il est ncessaire de remonter un peu
plus haut.




XXI

Un jour nfaste.


Mais avant d'crire ce chapitre, nous en avons un autre  placer, pour
ne plus avoir ensuite  interrompre notre rcit: c'est un _errata_ fait
par quelqu'un que nous aimons, et dont l'esprit est pour nous un juge
sans appel.

_Errata_.

1 Au commencement du volume, vous avez mis deux fois _somno_ comme une
chose lgante, en quoi vous vous tes tromp.

2 Et _clavecin_; mais dites-moi un peu o vous avez vu des _clavecins_.
Moi, j'en ai vu dans mon enfance, chez une vieille dame qui en jouait;
les touches taient noires et les dises blancs. Il est ridicule de dire
_clavecin_, quand surtout on est, comme vous, fils d'un pianiste
clbre.

3 Qu'est-ce que _prsenter ses civilits_? A qui est-ce qu'on _prsente
ses civilits_,  moins que ce ne soit en province?

4 Je n'aime pas les femmes qui font la cuisine, surtout en souliers de
satin; elles doivent avoir les pieds glacs, et, par consquent, le nez
rouge: la seule cuisine que se permettent les femmes est la fabrication
des confitures, et encore a-t-on ensuite les ongles perdus pendant plus
de huit jours.

5 On parle trop de bottes.

6 Les femmes approuveront l'ide de donner  Genevive le meilleur
cordonnier, parce que des souliers ne sont jamais assez chers ni assez
bien faits; mais toutes se moqueront de _la meilleure couturire_, vu
que les plus lgantes mme ne font faire qu'une seule robe  Palmyre,
pour avoir un modle.

A ceci nous rpondons:

1..................

2 Nous dtestons le mot piano, qui ne veut rien dire et n'est que la
moiti du nom de l'instrument, tandis que clavecin a un sens et sonne
mieux; nous avons vu des clavecins, et nous en avons brl un pendant un
certain hiver.

3..................

4 C'est une histoire que nous racontons, et nous n'inventons pas.

5..................

6 C'est Lon qui s'occupe de la toilette de sa soeur, et Lon et moi
sommes assez ignorants sur ces choses; d'ailleurs, il n'y a que les gens
riches qui savent et qui peuvent faire des conomies, et Lon n'avait
pas le moyen d'tre conome.

Est-ce tout?...

Ah! bien oui....

Autant que peut-tre charmante une femme dont on a t l'amant. Ceci
est une pense un peu trop particulire; il y a deux classes d'hommes
qui professent l'opinion contraire: les lycens et les anciens _beaux_
de quarante-huit ans qui grisonnent. Les lycens rigent en Dianes
chasseresses les diverses Gothons, cuisinires et bonnes d'enfant,
auxquelles est le plus souvent rserv ce qu'il y a de plus grand dans
la vie: le premier amour d'un jeune homme. Les hommes de quarante-huit
ans disent, avec une voix de basse-taille et un vieux sourire de
fatuit: Je l'ai connue bien belle; elle avait un beau corps: c'tait
une Vnus.




XXII


Un jour Lon tait sorti le matin, en disant  Genevive: Je rentrerai
de bonne heure et je rapporterai ce que le mdecin a command. Et, pour
la premire fois, il l'avait laisse sans argent: Lon n'en avait plus
du tout; mais c'tait le jour de leon d'une de ses colires dont le
douzime cachet avait t donn  la leon prcdente, et, selon
l'usage, elle devait payer ce jour-l.

Comme il donnait la leon, on annona M. _Rodolphe de Redeuil_.
Rodolphe entra, baisa la main de la jeune dame, et salua Lon d'un air
protecteur si impertinent, que Lon eut beaucoup de peine  trouver un
salut qui le ft un peu davantage. Lon tait dans la maison sur le pied
d'homme pay; Rodolphe, et-il t l'ami de Lon, n'aurait pas eu le
courage de l'avouer en semblable circonstance: mais tous deux, chaque
fois qu'ils se rencontraient, ne ngligeaient rien pour s'adresser des
paroles  demi dsagrables; Rodolphe, moins spirituel que Lon, malgr
la supriorit de sa position dans laquelle il se retranchait, n'avait
pas souvent l'avantage sur son adversaire, et sa colre contre lui
s'envenimait  chaque rencontre.

Monsieur de Redeuil, dit Mme de Dran, me permettrez-vous de continuer
ma leon?

Lon se sentit rouge: c'tait demander  Rodolphe s'il fallait le
renvoyer. Rodolphe s'inclina sans parler; mais, avant sa rponse, Lon
avait repris sa place au piano et avait donn le ton  Mme de Dran.
Elle chanta un morceau, aprs lequel Lon lui dit: Ce n'est pas bien.
Rodolphe se leva et dit: C'est ravissant.

Lon,  son tour, feignit de ne pas l'entendre et fit voir  Mme de
Dran en quoi elle avait manqu; seulement, comme la manire dont
Rodolphe lui avait fait son compliment tait plus que dsobligeante pour
lui, il ajouta: Il y a des gens qui trouveraient cela bien; mais vous
tes assez heureusement doue pour ne pas vous arrter  un -peu-prs
vulgaire et de mauvais got.

Mme de Dran demanda  Rodolphe s'il tait musicien; il rpondit: Non;
j'ai depuis un an _un pauvre diable_ de matre de piano qui fait tous
les jours une lieue dans la boue pour venir me donner une leon que je
ne prends presque jamais; seulement j'ai imagin, depuis quelque temps,
de lui faire jouer quelques drleries sur le piano, je lui donne son
cachet, et il s'en va.

--Pauvre diable, en effet, murmura Lon, d'tre oblig de supporter
cela!

--Vous devriez imiter mon exemple, dit Rodolphe; M. Lauter a un joli
talent sur le violon, cela vous amuserait.

--Je connais, dit Mme de Dran, le talent de M. Lauter; _il a eu la
bont_ de se faire entendre  ma dernire soire o _il a bien voulu_
venir.

Lon remercia Mme de Dran dans son coeur; Rodolphe se mordit les
lvres. Mme de Dran ajouta: Pourquoi n'tes-vous pas venu?

--Je n'aime pas la musique, rpondit Rodolphe, et votre billet m'avait
averti que votre soire tait toute musicale; d'ailleurs, j'avais promis
...

Lon l'interrompit par un prlude sur le piano et dit: Voulez-vous,
madame, que nous redisions cette si vieille chanson que vous aimez?

Un nuage de colre passa sur le front de Rodolphe. Mme de Dran se leva
et commena  chanter:

    J'ai _dit_ aux _chos de la plaine_
    Tout ce qu'on _dit_ en pareil cas:
    Que vous tes une _inhumaine_,
    Que je n'attends que le _trpas_....
    Mais, outre que c'est bien vulgaire,
    Tant parler est d'un indiscret;
    Ne serait-il pas temps, ma chre,
    Puisque j'ai dit ce qu'il fallait,
    A des choses qu'il faille taire,
    D'en venir un peu, s'il vous plat?

    Mais quel joli bouquet frissonne
    Sur votre sein, mon bel amour?
    Avez-vous doncque pour patronne
    La sainte qu'on fte en ce jour?
    Non, non, ce n'est pas votre fte,
    Dites-vous? Cet heureux bouquet,
    Dans une place aussi coquette,
    Me fait croire, envieux regret,
    Puisque ce n'est pas votre fte,
    Que c'est la fte du bouquet.

Pendant que Mme de Dran chantait, Rodolphe, le coude sur le piano, la
tte penche, lui lanait de tous ses regards le plus irrsistible. Lon
lui dit: Pardon, monsieur, votre coude sur le piano lui te beaucoup de
son.

La leon tait finie; mais Lon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire
comme le _pauvre diable_ de matre de piano auquel celui-ci donnait son
cachet, et _qui s'en allait_: d'ailleurs, ce n'tait pas ainsi qu'il
avait coutume d'en agir chez Mme de Dran. Lon tait assez bien lev
et assez homme du monde pour qu'on ft gnralement enchant de le
traiter d'une manire convenable.

J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne
croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque
prcieux que ce soit, vaille rellement l'argent, et se croient toujours
les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu
qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en
change; car aprs tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent.

Il n'y avait donc rien d'tonnant  ce que Lon, sa leon finie, prt un
sige et restt  causer. Il n'est rien de dsagrable pour un homme
comme d'tre surpris par un autre homme  faire des roulements d'yeux:
c'tait le chagrin que Lon avait donn  Rodolphe, quand il l'avait
pri poliment de ne pas mettre son coude sur le piano. Mme de Dran
parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises.

LON.--En France, on entend singulirement la musique: la musique se
prend comme une fivre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne
s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient  la mode; alors tout
le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se
pme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du thtre Italien:
_Bravo, Roubine! Brava, la Grise!_ pendant que Rubini et Grisi chantent,
et de faon  ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est
malheureux qu'on soit arriv  faire un ridicule de la plus belle chose
qui soit, du plus divin des arts, de la musique; et que, faute de
pouvoir sentir dignement et apprcier la musique, on se pare d'une
admiration grotesque dans son exagration pour divers funambules
auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands gnies dont
ils chantent les oeuvres.

RODOLPHE.--Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui le premier des jeunes
violonistes?

Il tait impossible de faire une question plus malveillante; c'tait
dire  Lon: Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second
ordre.

Lon comprit l'impertinence et rpondit froidement:

C'est moi, monsieur.

Rodolphe crut rpliquer par un sourire ironique. Mais Mme de Dran,
presque malgr elle, dit: Bravo, monsieur Lauter!.... A propos,
dit-elle en se reprenant, parce que vous avez un talent charmant, ce
n'est pas une raison pour que je ne vous paye pas vos leons; car, vos
leons payes, je vous suis encore bien reconnaissante de me les donner.
Je suis votre dbitrice depuis la dernire leon. Vous avez mes cachets,
n'est-ce pas?

Lon avait pris les cachets le matin et les avait compts quatre fois
pour tre bien sr de n'en pas oublier, et ne laisser au sort aucun
moyen d'en retarder le payement, et, avant d'entrer chez Mme de Dran,
il avait mis la main sur sa poche pour s'assurer encore qu'ils y
taient; mais l'ide de recevoir devant Rodolphe l'argent de ses leons
lui apparut insupportable: il dit  Mme de Dran qu'il n'avait pas ses
cachets.

Mais je n'en ai pas besoin, vous me les rendrez un autre jour; je sais
parfaitement que je vous ai donn le douzime la dernire fois que vous
tes venu, je vais vous donner votre argent.

Et elle s'approcha d'un secrtaire.

De l'argent! il y avait l de l'argent, si prs de Lon! de l'argent
qu'on lui devait, qui tait  lui, qu'on allait lui donner, qu'il allait
toucher, tenir dans sa main, dans sa poche! de l'argent qui, sous un si
petit volume, renferme tant de plaisirs, tant de bonheur, tant
d'indpendance, tant de larmes essuyes, tant de puissance!

Et il dit: Non, merci, vous me le donnerez une autre fois, cela
_m'embarrasserait_ aujourd'hui.

L'embarrasserait! le pauvre garon! ne dirait-on pas que ses poches sont
remplies d'argent? Hlas! ses pauvres poches sont vides et bantes: s'il
n'a rien laiss  Genevive en partant, c'est qu'il ne lui restait rien.

Et votre mariage? dit Mme de Dran  Rodolphe.

RODOLPHE.--Quel mariage?

MADAME DE DRAN.--Ne disait-on pas que vous deviez pouser Mlle
Chaumier?

RODOLPHE.--Mlle Chaumier? Qu'est-ce que Mlle Chaumier?

LON.--C'est ma cousine, monsieur, et la fille de mon oncle, M.
Chaumier, chez lequel vous avez dans le temps _pri_ M. Albert Chaumier
de vous prsenter.

MADAME DE DRAN.--On dit Mlle Chaumier trs-jolie.

RODOLPHE.--Elle n'est pas mal.

MADAME DE DRAN.--Vous ne pouvez nier qu'il ait t question de quelque
chose entre elle et vous; plus de dix personnes m'en ont parl.

RODOLPHE.--Elles se trompaient.

LON.--Sans doute, car c'est une chose dont M. de Redeuil se vanterait
au lieu de la cacher.

MADAME DE DRAN.--Il parat que la chose a manqu et que vous en avez
gard de l'aigreur.

RODOLPHE.--Moi, jamais, non: la petite personne n'avait pas assez de
fortune pour moi.

MADAME DE DRAN.--Il y a des choses qui valent bien la fortune.

LON.--C'est prcisment de ces choses-l que M. de Redeuil n'aurait pas
eu peut-tre assez pour ma cousine.

RODOLPHE.--C'est elle qui vous l'a dit, monsieur?

LON.--Non, monsieur; je ne l'ai jamais entendue parler de vous.

MADAME DE DRAN.--Enfin, d'aprs ce qu'on disait, vous aviez fait la
demande.

RODOLPHE, _du ton le plus fat et le plus impertinent, comme s'il tait
absurde qu'on pt supposer qu'il s'occupt srieusement d'une demoiselle
Chaumier_.--Non.

LON.--Monsieur est prudent.

RODOLPHE.--Monsieur ne l'est gure.

LON.--C'est faute de croire au danger.

MADAME DE DRAN.--Parlons d'autre chose.

RODOLPHE.--Pourquoi cela?

MADAME DE DRAN.--Pour parler d'autre chose; c'est, selon moi, une
excellente raison et parfaitement suffisante. Allez-vous ce soir aux
Bouffons?

RODOLPHE.--La _Grise_ chante-t-elle?

MADAME DE DRAN.--Oui.

RODOLPHE.--Irez-vous?

Lon serre les lvres et fait un petit mouvement de tte, ce qui veut si
clairement dire qu'il aurait t plus poli de commencer par la seconde
question, que Mme de Dran traduit tout haut cette pense qui lui vient
sans qu'elle sache trop comment.

MADAME DE DRAN.--Oui, j'irai; mais il et t plus obligeant de me
demander cela d'abord.

RODOLPHE.--Adieu donc.

MADAME DE DRAN.--Adieu.

LON--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.

MADAME DE DRAN.--Ne m'oubliez pas aprs-demain.

En descendant l'escalier, Lon sentait son coeur battre violemment
dans sa poitrine; le premier mot qu'il allait dire tait grave. Il
appela M. de Redeuil, qui ne l'avait pas salu, quoiqu'il sortt le
premier, et allait passer la porte cochre sans regarder Lon.

LON.--Monsieur de Redeuil?

RODOLPHE.--Monsieur Lauter...?

LON.--Voulez-vous me permettre de vous donner un avis?

RODOLPHE.--Vous est-il gal d'attendre que je vous en demande un?

LON.--Non, monsieur, cela ne m'est pas gal, et voici mon avis: Je
crois qu'il serait, pour vous, plus honorable en toute circonstance, et
plus prudent devant moi, de parler convenablement d'une personne qui
tient  moi par des liens de parent.

RODOLPHE.--Monsieur, je ne reois plus de leons.

LON.--Il y en a quelques-unes cependant qui paraissent vous manquer.

RODOLPHE.--Des leons de violon, monsieur?

LON.--Non, des leons de politesse et de savoir-vivre.

RODOLPHE.--Est-ce que vous professez cela aussi, monsieur?

LON.--Quelquefois, monsieur.

RODOLPHE.--Vous ne paraissez pas cependant bien fort.

LON.--Mais.... assez fort pour vous, monsieur,  qui il faut donner des
connaissances lmentaires.

RODOLPHE.--O monsieur donne-t-il ses leons?

LON.--Mais,  Meudon, ou encore au pied de Montmartre, prs de
Clignancourt.

RODOLPHE.--Nous pourrions commencer demain.

LON.--Volontiers.

RODOLPHE.--J'enverrai chez vous deux de mes amis, pour fixer les
conditions.

LON.--Je dsire qu'on ne vienne pas chez moi pour cette affaire (Lon
pensait  Genevive); j'enverrai chez vous. Vous serait-il gal de
n'avoir qu'un tmoin?

RODOLPHE.--Pas du tout, si vous voulez.

LON.--Mon tmoin sera chez vous demain matin  huit heures.

RODOLPHE.--Monsieur, au plaisir de vous revoir.

LON.--Monsieur, le plaisir sera pour moi.

En quittant Rodolphe, la premire pense qu'eut Lon fut celle de
chercher un tmoin et des pes; puis il songea que la journe tait
plus d' moiti et qu'il avait laiss Genevive sans argent; il songea 
celui qu'il venait de refuser. Il maudit sa vanit, qu'il avait prfre
 sa soeur; il se maudit lui-mme. Puis il chercha des expdients, car
_il fallait_ de l'argent, et il se dcida  aller en emprunter  Antoine
Huguet. C'tait une chose qu'il n'avait jamais faite: il trouvait tout
naturel que ses amis lui empruntassent de l'argent, et il ne trouvait l
rien de condamnable; mais en songeant  en emprunter, il se sentait
singulirement humili.

Cependant il se dirigea vers l'atelier.




XXIII


Pendant ce temps-l, Genevive tait tristement renferme chez elle;
elle avait devin le matin que Lon n'avait pas d'argent, et elle tait
toute chagrine du chagrin qu'elle supposait  son frre, et du tourment
qu'il se donnait sans doute pour en trouver. Albert vint la voir; il y
avait bien longtemps qu'il n'tait venu; il fut frapp du changement
survenu sur le visage de sa cousine. Pour Lon, qui la voyait tous les
jours, ces altrations successives taient trop gradues et trop faibles
d'un jour  l'autre pour qu'il pt s'en apercevoir.

Sa peau tait devenue d'un blanc mat et blafard, rude et sche; sa tte
tait renverse en arrire, comme si elle et t moins lourde  porter
ainsi; son col pench tait gn dans ses mouvements; quand elle voulait
voir quelque chose, elle portait sa tte au-devant des objets, comme si
la diminution de la sensibilit de sa peau les lui rendait moins faciles
 percevoir: aprs cet effort, qui lui paraissait violent, elle laissait
retomber sa tte.

Albert lui raconta ses chagrins; il tait fatigu, presque malade, il
allait partir le soir pour passer quelques jours  Fontainebleau et se
reposer. Genevive leva les yeux au ciel avec un regard de reproche:
elle lui avait tant demand le bonheur d'Albert!

Albert, lui dit-elle, je voudrais qu'il y et du bonheur dans ma vie et
que je pusse te le donner; aie du courage, ne te laisse pas aller au
dsespoir; tu es jeune, tu as l'avenir  toi. Mais ta femme? Anas?

--Elle et ses parents, rpondit Albert, ils m'ont ruin; puis ils lui
ont persuad qu'elle ne pouvait partager le sort d'un homme ruin,
qu'ils _gmissaient_ de ne pouvoir secourir.

--Comment cela est-il possible? dit Genevive.

Et la pauvre fille pensait quel bonheur c'et t pour elle d'tre
malheureuse avec Albert. Partager l'existence de l'homme qu'elle aimait
lui semblait une si grande flicit, que toutes les autres choses
rputes bonheurs lui paraissaient auprs de celui-l inutiles et mme
embarrassantes.

Albert la baisa au front et partit. Genevive lui dit: Adieu, Albert,
sois heureux, je prierai Dieu pour toi.

--Pauvre petite! pensa Albert en s'en allant, ce sera peut-tre bientt
dans le ciel que tu prieras pour moi.

Et il descendit l'escalier tout attrist.

Albert alla en effet passer quelques jours  Fontainebleau; il y trouva
M. Chaumier et Rose galement tristes, mais pour des causes bien
diffrentes. Rose avait perdu Lon et l'avait perdu par sa faute; et
elle le regrettait amrement, surtout en trouvant dans son coeur tant
d'amour et tant de bonheur pour lui.

M. Chaumier, tous calculs faits, se voyait forc d'emprunter sur la
maison de Fontainebleau. Un tranger vint un jour pour lui parler  ce
sujet, puis examina la maison et lui dit: Voulez-vous la vendre?

--Non, dit M. Chaumier; elle me plat, elle est commode, et j'y suis
accoutum.

--Non, dit Rose tout bas;  qui les arbres et les fleurs du jardin
parleraient-ils de Lon, et qui en parlerait avec moi?

Cependant l'tranger en offrit un prix tellement au-dessus de la valeur
que M. Chaumier lui dit:

Est-ce une plaisanterie, monsieur?

L'TRANGER.--Non, monsieur, je parle srieusement.

M. CHAUMIER.--Est-ce pour vous?

L'TRANGER.--Pourquoi cette question?

M. CHAUMIER.--Pour rien.

C'tait cependant pour quelque chose; c'est que l'extrieur de
l'tranger ne donnait pas  supposer qu'il et jamais eu autant d'argent
qu'il proposait d'en donner.

L'TRANGER.--Je vois votre affaire; vous me supposez trop pauvre pour
acheter des maisons, vous avez peut-tre raison: en effet, ce n'est pas
pour moi.

Ici, Modeste, qui avait suspendu les soins du mnage dans le cabinet de
M. Chaumier, se remit  balayer et  pousseter sans piti.

M. CHAUMIER.--Eh bien! Modeste, vous nous aveuglez.

MODESTE.--Il faut bien que la besogne se fasse.

M. CHAUMIER.--Elle se fera plus tard.

MODESTE.--Alors on dnera  huit heures du soir.

M. CHAUMIER.--Cela ne fait rien.

MODESTE.--a ne sera pas ma faute.

M. Chaumier fit alors entendre un certain claquement de langue qui,
d'ordinaire, ne prcdait que de peu d'instants les violentes colres
qu'il faisait, quelquefois sentir aux domestiques qui avaient le malheur
de ne pas tre ngres. Modeste s'en alla.

L'TRANGER.--Non, la maison n'est pas pour moi.

M. CHAUMIER.--C'est que, voyez-vous, _mon brave homme_, cela me
contrarie beaucoup de la vendre.

L'TRANGER.--Le prix que j'en offre compense bien quelques dsagrments.

Rose sortit pour aller trouver Albert dans le jardin.

L'TRANGER.--Cette jeune demoiselle est Mlle Rose?

M. CHAUMIER.--Cette jeune demoiselle est ma fille. Vous savez son nom?

L'TRANGER.--Vous l'avez dit devant moi.

M. CHAUMIER.--Alors vous savez d'avance ce que vous me demandez.

L'TRANGER.--Parlons de la maison.

M. CHAUMIER.--Eh bien! je n'ai pas envie de la vendre.

L'TRANGER.--Mais j'en offre vingt mille francs de plus qu'elle ne vaut
rellement.

M. CHAUMIER.--Pourquoi cela?

L'TRANGER.--Parce qu'elle me plat. La maison et le jardin ne valent
que quarante mille francs, tout au plus; mais le plaisir d'avoir _ soi_
une chose qui plat vaut vingt mille francs, indpendamment de la chose.

M. CHAUMIER.--Mais puisque vous dites que la maison n'est pas pour vous.

L'TRANGER.--Voulez-vous soixante mille francs?

M. CHAUMIER.--Ce serait une folie de ne pas profiter de la vtre.

L'TRANGER.--Voulez-vous venir demain  Paris? Nous conclurons
l'affaire, vous toucherez vos soixante mille francs de la personne qui
achte, et vous livrerez les titres de proprit: l'acte de vente sera
prt.

M. CHAUMIER.--Je voudrais ne quitter la maison qu' l'automne.

L'TRANGER.--Cela pourra s'arranger. Il faudrait venir  quatre heures.

M. CHAUMIER.--Une partie de la maison appartient  ma fille.

L'TRANGER.--Il faudra alors qu'elle signe l'acte de vente; amenez-la.

M. CHAUMIER.--C'est bien. Vous comprenez que l'affaire est conclue 
soixante mille francs; que c'est cette somme seule qui me dcide.

L'TRANGER.--Ce qui est dit est dit;  demain  quatre heures. Voici
l'adresse.

M. CHAUMIER.--A demain. Je ne vous reconduis pas.

L'TRANGER.--Je le vois bien.




XXIV

Au jardin.


Qu'as-tu donc, Rose? dit Albert en voyant le visage de sa soeur tout
boulevers.

--Hlas! Albert, rpondit Rose, papa vend la maison.

--Celle-ci? demanda froidement Albert.

--Oui, reprit Rose, plus triste encore.

--Est-ce qu'il en trouve un bon prix?

--Il parat que oui.

--Alors il n'y a pas l de quoi se dsoler, au contraire.

--Ah! tu ne comprends pas cela, toi.

--Qu'est-ce... cela? Je vais aller m'informer auprs de mon pre.

--Oh! dit Rose, quand elle fut seule, c'est qu'on vend  la fois tous
mes souvenirs, toutes mes douces journes d'enfance, dont les riants
fantmes semblent voltiger dans le feuillage des arbres. Il n'y a pas
dans un jardin que des arbres et des fleurs; tout ce qui s'y passe, tout
ce qui s'y dit, a un caractre diffrent, part du coeur et va au
coeur. Toutes les paroles d'amour que m'a dites Lon sont restes dans
le jardin; et quand, l't, le soir, un vent doux agite le feuillage, il
me semble dans son murmure entendre chaque feuille me redire une de ses
paroles qu'elle a conserve. Comment peut-on vendre tout cela? Et
maintenant qu'il n'y a plus pour moi de bonheur dans l'avenir ni dans le
prsent, comment faut-il encore renoncer au pass?

Et elle se mit  pleurer amrement. O mes beaux rosiers! dit-elle,
voici la dernire confidence peut-tre que je vous ferai.




XXV


Ce soir-l, Albert retourna  Paris. Mais le malheur s'acharnait contre
les Chaumier aussi bien que contre les Lauter: ces deux branches de la
famille taient enveloppes par le sort dans une mme haine, dans une
mme perscution. Le lendemain, vers le milieu de la journe, un garde
du commerce se prsenta avec ses estafiers, et arrta Albert, en vertu
d'une lettre de change de mille cus. Un fiacre les attendait  la
porte. Rue de Clichy, dit le garde du commerce. Cependant, aprs dix
minutes, il demanda  Albert s'il voulait tre conduit chez quelques
amis qui lui prteraient la somme pour laquelle il allait en prison.

Des amis! dit Albert, je n'en ai plus qu'un, et il est plus pauvre que
moi, car personne ne voudrait prendre une lettre de change de lui.

--Voulez-vous, alors, voir votre crancier?

--Oui, peut-tre voudra-t-il entendre raison.

--Ce n'est pas leur usage, quand une fois ils tiennent le dbiteur 
leur disposition.

--C'est gal, essayons.

--Essayons. Cocher, aux Champs-lyses.

Rose et M. Chaumier, pendant ce temps, n'taient pas beaucoup plus gais
qu'Albert; Rose surtout considrait la vente de la maison de
Fontainebleau comme un sacrilge qui devait porter malheur. Ils
arrivrent  Paris  trois heures, et se dirigrent  l'adresse
indique. On les fit entrer dans une antichambre o on les pria
d'attendre. Rose tait oppresse et ne parlait pas: son pre lui avait
expliqu qu'il avait besoin de sa signature, et qu'il lui faudrait
vendre elle-mme la maison de Fontainebleau; et elle songeait au pass.




XXVI

Au jardin.


Au printemps, chaque anne, alors que la nature revt tout de parfum de
joie et de verdure, quand tout aime et fleurit;

Dans les fleurs des _lilas_ et des _bniers_ jaunes, de mes doux
souvenirs cachs comme des faunes, la troupe joue et rit.

De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle s'exhale incessamment
quelque douce parole que j'entends dans le coeur.

Alors qu'au mois de juin fleurit la rose blanche, savez-vous bien
pourquoi sur elle je me penche avec un air rveur?

C'est qu' ce mois de juin, la rose me rpte: _Tenez, Jean, je n'ai pas
oubli, votre fte_ depuis plus de treize ans.

Chaque fleur a son mot qu'elle dit  l'oreille, son mot qui fait pleurer
et cependant rveille des souvenirs charmants.

Vous savez celle-l qui se pend aux murailles, et, comme un rseau vert,
entrelace ses mailles de feuilles et de fleurs? C'est le frais
_liseron_.

C'est le _volubilis_, aux clochettes sans nombre; le soir et le matin
ses cloches d'un bleu sombre chantent une chanson;

Une chanson d'amour, bien nave et bien tendre, que je fis certain jour
que j'tais  l'attendre, sous un arbre touffu.

Voici, l-bas, fleurir la jaune _girofle_. Rien n'est si babillard que
sa fleur toile, qui dit: Te souviens-tu?

Te souviens-tu des lieux o la vie tait douce? de ce vieil escalier
tout recouvert de mousse, qui montait au jardin?

Dans les fentes de pierre taient des fleurs dores, de son vtement
blanc en passant effleures presque chaque matin.

Tu les cueillis alors et tu les as caches; et, dans de certains jours,
sur ces fleurs dessches, tu poses un baiser.

Et, dans un autre coin, s'il advient que je passe auprs de l'oranger en
fleur sur la terrasse, j'entends cet oranger

Qui dit: Te souvient-il d'une belle soire? Tu te promenais seul, et
ton me enivre voquait l'avenir;

Et tu me dis,  moi: De tes fleurs virginales, ouvre, bel oranger, les
odorants ptales; sois heureux de fleurir;

Sois heureux de fleurir pour la femme que j'aime; tes fleurs se
mleront au charmant diadme de ses longs cheveux bruns.

Eh bien! depuis treize ans je rserve pour elle, chaque saison, en
vain, ma parure nouvelle, et je perds mes parfums.




XXVII

L'atelier.


...Ah! voil Lon, dit Edgar Sagan.

CHARLES LEFLOCH.--Qu'il prenne place au conseil et qu'il opine.

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, lis le procs-verbal.

GARGANTUA.--Pour crimes divers, etc., etc.

MITHOIS.--Il est bon de dire  Lon toute l'tendue du crime: le
Vasselin, propritaire de cette maison, a os donner cong  Antoine!

LON.--Oh!

ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua.

GARGANTUA.--Art. 1er. Le sieur Vasselin et ses descendants sont 
jamais privs de sonnette.

MITHOIS.--Voici la premire sonnette coupe par Antoine.

LON.--Bien.

ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua.

GARGANTUA.--Art. 2. Toute personne qui viendra  l'atelier devra
_frapper_ chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander  son
domestique: _Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?_

ANTOINE HUGUET.--L'article porte _frapper_, parce que, dans le cas o
une nouvelle sonnette paratrait  la porte, on devrait la couper et la
mettre dans sa poche ayant de _frapper_.

MITHOIS.--Voil o nous en sommes. cris, Gargantua.

ANTOINE HUGUET.--Art. 3....

LON.--La caricature de Vasselin sera dessine sur toutes les murailles
du quartier, et notamment dans l'escalier, et sur la porte dudit, o
elle devra rester en permanence; elle sera renouvele chaque fois qu'on
l'effacera.

ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est-il adopt?

TOUS.--Oui.

ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est adopt  l'unanimit. Gargantua,
enregistre l'article 3. Art. 4....

EDGAR SAGAN.--Chaque fois que l'on aura connaissance que le Vasselin et
son esclave seront sortis, on devra boucher la serrure avec des noyaux
de cerises.

ANTOINE HUGUET.--L'article 4 est-il adopt?

MITHOIS.--Adopt.

CHARLES LEFLOCH.--Je propose un amendement.

ANTOINE HUGUET.--La parole est  Charles Lefloch.

CHARLES LEFLOCH.--Je propose qu'on ajoute: ou par des petits cailloux.
Il n'y a pas toujours des cerises.

ANTOINE HUGUET.--L'amendement est-il adopt?

TOUS--Adopt.

ANTOINE HUGUET.--cris, Gargantua, l'article 4. Article 5.... Voici ce
que je propose. Art. 5. La maison ne sera plus claire. C'est--dire
que, chaque soir, on devra teindre les quinquets placs aux divers
tages, autant de fois qu'on les rallumera.

TOUS.--Adopt, adopt.

ANTOINE HUGUET.--cris l'article 5, Gargantua. Article 6.

MITHOIS.--Seront invits les amis de la maison  venir exercer cans
leurs talents plus ou moins incomplets sur tous les instruments de
fcheux voisinage, tels que trompe de chasse, trombone, trompette,
cornet  pistons, ophiclide, etc. Quelques concertos de casserolles et
pincettes, et des solos de tambour seront excuts  des intervalles
rapprochs et  des heures indues.

TOUS.--Adopt.

ANTOINE HUGUET.--Article 7....

CHARLES LEFLOCH.--Ds cette nuit, attendu que le Vasselin couche ainsi
que son domestique au fond de son appartement, avec des vis et des
planches perces d'avance, pour viter tout bruit de marteau, on
barricadera, bouchera et fermera hermtiquement et solidement la porte
de Vasselin donnant sur l'escalier.

TOUS.--Adopt.

ANTOINE HUGUET.--Art. 8. Ds demain, vu que le Vasselin demeure
prcisment au-dessous de moi, un jeu de boules sera install ici.

Article 9 et dernier.

Rien ne sera nglig de ce qui pourra rendre la maison inhabitable, et
dgoter le Vasselin de l'existence.

Fait en notre domicile, le.... fvrier 18....

ANTOINE HUGUET.--Rien ne s'oppose  ce que l'article 3 soit
immdiatement mis  l'excution. Gargantua, lis l'article 3.

GARGANTUA.--La caricature du Vasselin sera dessine sur toutes les
murailles du quartier, et notamment dans l'escalier et sur la porte
dudit, o elle devra rester en permanence: elle sera renouvele chaque
fois qu'on l'effacera.

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, distribue du charbon pour l'escalier, qui
est jauntre, et donne-moi du blanc d'Espagne pour la porte, qui est
brune.

Tout le monde se rpandit dans l'escalier, et Lon resta seul dans
l'atelier.

Il marchait  grands pas, il pensait  Genevive qui l'attendait et
auprs de laquelle il n'osait retourner; il ne savait comment s'y
prendre pour emprunter de l'argent  ses amis. Comment jeter une pense
triste au milieu de cette folle gaiet? On rentra en riant; Lon faisait
laborieusement dans sa tte la phrase par laquelle il devait faire sa
demande. Jamais un discours acadmique ne fut plus tudi, plus
retouch.

Il voulait feindre quelque partie de plaisir pour laquelle il lui
manquait un louis; mais il s'aperut que, depuis un quart d'heure, il
n'avait rien dit, que son air maussade dmentirait ses paroles; qu'avant
de parler, il fallait effacer cette impression, et il saisit avec
empressement ce prtexte qu'il se donnait  lui-mme de retarder la
demande qui lui faisait tant de honte.

Puis, quand le moment fut venu, il repassa sa phrase. Pendant ce temps,
Mithois avait commenc un rcit que Lon ne pouvait interrompre. Quand
Mithois aura cess de parler, se dit-il; et quand Mithois eut cess de
parler, il n'osa pas. Puis il pensa  Genevive qui attendait, et il
ouvrit la bouche; mais sa voix s'arrta  sa gorge; il se leva, marcha
dans l'atelier, et se dit: Allons, il ne faut plus rflchir. Il
regarda l'horloge de bois accroche au mur, et dit: Quand la grande
aiguille sera sur le VI.

Mais un peu avant que l'aiguille ft sur le VI, on frappa  l'atelier.

Ce fut un cri d'admiration quand on reconnut M. Vasselin.

M. Vasselin tait violet et extrmement irrit; il avait laiss ses
sabots  la porte; Antoine Huguet s'avana vers lui.

M. VASSELIN.--Ah a! monsieur....

ANTOINE HUGUET.--Comment se porte M. Vasselin?

M. VASSELIN.--Il ne s'agit pas de ma sant, je viens vous demander....

ANTOINE HUGUET.--Asseyez-vous.

M. VASSELIN.--Je ne suis pas fatigu.

ANTOINE HUGUET.--C'est gal.

M. VASSELIN.--Je ne veux pas m'asseoir.

ANTOINE HUGUET.--Je ne vous couterai pas que vous ne soyez assis.

TOUS, _avec d'affreux hurlements_.--M. Vasselin doit s'asseoir.

M. VASSELIN.--Me voil assis. Maintenant, monsieur, pourrais-je
savoir....

GARGANTUA.--On demande M. Huguet.

ANTOINE HUGUET.--Pardon, je suis  vous dans un instant. Mithois, jase
un peu avec monsieur....

M. VASSELIN.--Ce que j'ai  vous dire....

GARGANTUA.--C'est trs-press....

ANTOINE HUGUET.--Mille pardons. (_Antoine Huguet sort_.)

M. VASSELIN.--Je ne comprends pas, messieurs....

GARGANTUA.--On demande M. Mithois; sa tante vient d'accoucher d'un
enfant  deux ttes.

MITHOIS.--Mille excuses.... Lon, remplace-moi.

M. VASSELIN.--Je saurai bien mettre M. Huguet  la raison.

GARGANTUA.--On demande M. Lon pour l'excution de l'article 5.

Lon sort et trouve Mithois et Antoine Huguet. Lon annonce qu'il s'en
va; en effet, il lui est venu une ide qu'il va mettre  excution; il
n'empruntera pas d'argent  ses amis. Mithois descend avec lui, il va
acheter des vis pour l'article 7. En descendant, on teint tous les
quinquets. Gargantua les suit et verse de l'eau sur les mches, pour
qu'il soit impossible de les rallumer; quand ils sont arrivs dans la
rue, Mithois avise un pauvre homme qui passe, et lui dit: Tenez, mon
brave homme, voici une bonne paire de sabots. Le pauvre homme accepte
avec reconnaissance les sabots de M. Vasselin, que Mithois a pris  la
porte en sortant. Lon lui dit adieu et s'en va en courant.




XXVIII


Lon traversa rapidement les rues, passa le pont Royal, et arriva dans
la rue des Augustins; l il entra dans une maison o il avait, quelques
jours auparavant, laiss son violon: il le prit et se mit  errer,
cherchant une maison de prt sur gage. Enfin, il triompha de sa honte;
il accosta un homme assis au coin d'une rue, et dit: J'ai oubli
l'adresse d'un de mes amis nouvellement dmnag, mais vous pourrez me
la donner: c'est dans cette rue-ci ou dans une rue voisine; il est
commissionnaire au mont-de-pit.

--Le mont-de-pit, dit le Savoyard, che crois que ch au loumero
chinquante-houit.

Lon alla au n 58, et entra dans une alle: cela lui rappela l'alle de
l'huissier. Tout ce qu'il y a de hideux  Paris demeure dans des alles.

Il monta un tage, deux tages, tout tait ferm. Il redescendit et
demanda au portier:

Le mont-de-pit?

--Pourquoi n'avez-vous pas demand en montant? Il est ferm.

--Comment! ferm?

--C'est aujourd'hui dimanche, et il ferme de bonne heure.

--Si on frappait?

--On ne vous ouvrirait pas: il n'y a personne.

Lon redescendit accabl, et ses jambes, marchant d'elles-mmes, le
reconduisirent du ct de sa maison. En passant sur le pont Royal, la
fracheur de l'eau le rveilla de cet engourdissement; il s'arrta et
s'appuya sur le parapet, regardant la rivire et se disant: Que faire?

Les ponts,  cette heure, prsentent un aspect  la fois sombre et
magnifique. On voit, par-dessous le pont des Arts, la Seine se diviser
en deux rivires noires qui vont se perdre dans la vapeur. On distingue,
dans l'ombre, les tours carres qui s'lvent sur un horizon presque
aussi noir qu'elles; on ne voit plus, des maisons qui bordent les quais,
que les lumires par les fentres, et ces lumires se refltent dans
l'eau noire, allonges comme des cierges de feu.

Il est impossible de s'arrter la nuit sur un pont sans tre saisi
d'ides lugubres: il semble que cette eau noire n'a pas de fond, et
qu'une sorte de vertige vous attire vers elle. Lon tait si triste, si
malheureux, que, sans la pense de Genevive, qu'il laisserait seule
dans la vie, sans appui, sans protecteur, la pense de la mort ne se ft
prsente  lui que comme une dlivrance de tous les chagrins dont il ne
prvoyait pas la fin. Mais,  la pense de Genevive, il se reprocha sa
lchet, il se sentit coupable de la ridicule vanit qui, le matin,
l'avait empch de recevoir, chez Mme de Dran, un argent qui lui aurait
t si utile, et il quitta le pont pour s'arracher aux penses qui
s'emparaient de lui. En traversant les Champs-lyses, il vit du monde
rassembl. Ces personnes formaient une masse noire et compacte, mais une
lueur incertaine clairait leurs pieds et leurs jambes. Les penses de
Lon taient tellement sinistres, que, par un instinct irrflchi, il
alla se mler  cette foule pour ne pas tre seul. Il vit alors ce qui
causait ce rassemblement: c'tait un homme qui jouait du violon, et la
clart qu'il avait vue de loin provenait de quatre bouts de chandelle
qui taient allums aux pieds du musicien. Puis, au moment o Lon se
mlait au cercle qui l'entourait, le musicien mit son violon sous son
bras, et fit, avec son chapeau  la main, le tour de son auditoire. Lon
se retira, car il n'avait rien  lui donner, et il s'enfona dans la
partie sombre des massifs. Cet homme vient, dit-il, de recevoir un
argent qui me rendrait bien heureux; il va porter  souper  sa femme et
 ses enfants. Et moi, et Genevive? Il frissonna d'une pense qui lui
apparaissait confuse et qu'il n'osait essayer de fixer devant ses yeux;
il marcha  pas prcipits, puis s'arrta brusquement. Il se remit en
route, puis il revint sur ses pas; il ne pouvait quitter les
Champs-lyses. Il s'arrta encore et se dit: N'ai-je donc pas encore
assez fait de lchets aujourd'hui? Et que suis-je de plus que cet
homme? Et n'est-il pas plus que moi, au contraire, lui qui, pour sa
famille, triomphe de son orgueil et fait de la musique dans la rue? De
quoi ai-je peur? du mpris? Est-ce qu'il est plus mprisable de mendier
que de laisser souffrir sa soeur? Et qu'est-ce que je fais tous les
jours? Est-ce que je ne joue pas du violon pour de l'argent? De la
honte! mais c'est de l'orgueil que je devrais avoir, de jouer du violon
et de recevoir de l'argent pour ma soeur. Jamais je n'aurai rien fait
d'aussi grand et d'aussi noble dans ma vie; tant pis pour celui qui me
mpriserait: ce serait un homme sans coeur, et alors que me ferait son
mpris? Il marcha encore dans une grande agitation. O mon Dieu!
dit-il, merci de ce talent que tu m'as donn! O ma soeur! pardon
d'avoir hsit si longtemps!

Les yeux de Lon jetaient des clairs; il se sentait grand et fort; son
coeur tait gonfl d'un noble orgueil. Il tira son violon de la bote,
s'adossa  un arbre, et joua une sainte et belle musique que les anges
durent couter, les ailes frmissantes et l'oeil humide. Ce qui lui
vint d'abord sous l'archet, ce fut la grande, la divine musique de
Beethoven. Son archet avait une puissance incroyable. Les promeneurs
tonns s'arrtrent. Lon alors joua _la Dernire pense de Weber_,
cette musique si poignante qui serre et tord le coeur. On le
regardait, on parlait bas et avec respect.

Il est vtu proprement.

--Il a l'air distingu.

--Il a de beaux yeux.

--Quel malheur!

Etc., etc.

Une jeune femme, la premire, se baissa et posa, sans la jeter, une
pice de cent sous dans le chapeau de Lon. Elle se releva rouge et
belle d'une beaut divine. Oh! chre femme, si l'homme que tu aimes t'a
vue en ce moment, tu es rcompense; toute sa vie, il te payera ta
charit en amour et en adorations, comme Dieu te la paye en touchante
beaut.

Plusieurs jeunes gens suivirent son exemple. Un homme drangea la foule,
et fouilla dans sa poche; mais il regarda le musicien, et s'cria:
Lon!

--Anselme! dit Lon.

Et ils tombrent dans les bras l'un de l'autre.

La foule curieuse se serra autour d'eux. Anselme ramassa le chapeau de
Lon, et lui dit: Oh! donne-moi cet argent, bon et noble jeune homme.
Oh! donne-le-moi: je le garderai comme une prcieuse relique. Je
voudrais le mettre dans mon coeur.

Anselme appela un fiacre, et y monta avec Lon. En route, Lon raconta 
Anselme tous ses malheurs. Avant de rentrer, ils achetrent tout ce qui
tait ncessaire  Genevive.

Je suis rentr bien tard, ma bonne Genevive, dit Lon.

--Je ne m'en suis pas aperue, dit Genevive, qui avait pass quatre
heures  pleurer. J'ai dormi, je me sens les yeux gros.

Vers neuf heures, Lon sortit. Anselme resta seul avec Genevive, et
Genevive lui dit: Mon bon voisin, j'ai besoin de vous, de votre
secours et de votre discrtion.




XXIX


Tout ce que vous voudrez, ma chre enfant, dit Anselme.

--D'abord, continua Genevive, vous ne direz rien  Lon de ce que je
vais vous dire.

--Ah! ah! dit Anselme.

--Je ne lui ai jamais cach que cela, dit Genevive, et encore une autre
chose, pensa-t-elle en soupirant.

--Je vous le promets.

--Eh bien! nous ne sommes pas riches. Lon travaille beaucoup, je
voudrais le soulager un peu.... D'ailleurs, je suis souvent seule.... Je
m'ennuie.... Je dsirerais trouver un peu d'occupation. On m'a dit qu'il
y a des demoiselles.... trs-bien nes.... qui font des broderies.... de
la tapisserie....

Anselme leva les yeux au ciel et joignit les mains.

Vous avez des relations, mon bon voisin; moi, je ne connais au monde
que mon bon frre et vous; et je n'ai jamais os en parler  Lon. Il
verrait la chose autrement qu'elle n'est: il s'exagre tout
trs-facilement; cela lui ferait du chagrin, il me dfendrait de donner
suite  mon projet. Je vous en prie, mon cher voisin, occupez-vous de
ce que je vous demande; je vous en conserverai toute ma vie une
ternelle reconnaissance.

Lon rentra: il tait contrari visiblement. Quand Anselme remonta chez
lui, il le suivit. J'ai  vous parler, lui dit-il, un service  vous
demander. Je me bats demain matin.

Anselme plit.

Ne cherchez pas  m'en dtourner, mon honneur est engag. Je comptais
sur Albert pour me servir de tmoin, il est absent: il faut que vous le
remplaciez. Je compte sur vous demain matin; je vous rveillerai demain
matin  sept heures, et vous irez voir le tmoin de mon adversaire.

--Vous voulez vous battre? dit Anselme. Et Genevive, et votre soeur!

--J'y ai bien pens, et je vais y penser toute la nuit; mais je ne suis
pas le matre de reculer.

--J'ai aussi  vous parler; M. d'Arnberg est arriv, son fils a besoin
de vos leons. Voici l'adresse; soyez-y demain,  l'heure indique sur
la carte: ce sera pour vous une bonne affaire. Bonsoir.




XXX


Lon rveilla M. Anselme de trs-bonne heure. M. Anselme se dirigea avec
une vive anxit vers la maison de M. de Redeuil. Il fit en route un
petit discours fort propre contre le duel; malheureusement M. Anselme
tait un esprit assez juste, qui se rpondait  lui-mme et se rfutait
assez bien. Il pensait un moment  attendrir M. de Redeuil sur Lon, sur
sa soeur: mais  cette pense, il se sentit rougir de honte: cela
aurait l'air de demander grce pour Lon; il fallait donc le laisser
battre, fixer lui-mme les conditions du duel. Il arriva  la maison
n'ayant rien pu dcider avec lui-mme. Il demanda M. de Redeuil, et
monta l'escalier, se confiant, pour ce qu'il dirait et qu'il ferait, 
l'inspiration du moment; se rappelant d'ailleurs avec bonheur que Lon
tirait trs-adroitement l'pe et le pistolet, et dcid, en tout cas, 
le reprsenter avec une dignit ferme et invincible.

En entrant dans un salon coquettement meubl, M. Anselme salua et
annona qu'il venait de la part de M. Lon Lauter.

M. Rodolphe de Redeuil tait en robe de chambre; il avait prs de lui un
jeune officier, auquel il dit, en entendant le nom de Lon, avec un
sourire un peu impertinent: C'est mon adversaire; puis se tournant
vers Anselme: Monsieur est le tmoin de M. Lauter?

--Oui, monsieur, dit Anselme; et voyant qu'on ne lui offrait pas de
sige, il appela le domestique qui l'avait introduit et lui dit:
Donnez-moi un fauteuil.

L'habit marron de M. Anselme lui faisait, dans la vie, un tort
inconcevable, surtout auprs des domestiques, ou des gens qui sont au
dedans semblables  des domestiques. Celui-ci apporta une chaise; M.
Anselme le regarda fixement et lui dit: Je vous ai demand un
fauteuil.

Le domestique obit et se retira.

Monsieur est sans doute inform de l'affaire? dit l'officier  M.
Anselme.

--Jusqu' un certain point, monsieur.

--Comment, jusqu' un certain point?

--Oui, je sais ce que j'ai besoin de savoir. M. Lauter est un honnte et
digne jeune homme, dont j'ai l'honneur d'tre l'ami. Il m'a dit qu'il se
battait aujourd'hui avec M. de Redeuil, et m'a charg de fixer les
conditions du combat. Ainsi vous pouvez parler.

--M. de Redeuil dsirerait tirer l'pe.

--C'est parfaitement indiffrent  M. Lauter.

--Ah!

--Oui, monsieur. On tirera donc l'pe sur la demande de M. de Redeuil,
quoique le choix des armes appartienne  M. Lauter.

--Vous me paraissez, monsieur, fort expriment?

--Moi, monsieur, je ne me suis battu qu'une fois dans ma vie, et c'tait
 bout portant, avec un seul pistolet charg, sans tmoins, au bord
d'une rivire, o le vainqueur devait jeter le cadavre du vaincu. Ce
n'tait pas un duel en rgle. A quelle heure le rendez-vous?

--Ah! voil la question, dit Rodolphe. Il faut absolument, pour une
affaire trs-importante, que j'aille tantt chez le dlgu d'une cour
d'Allemagne. Il est dj tard, je voudrais remettre l'affaire  demain.

--Je n'ai pas mission de m'y opposer.

--A demain, sept heures du matin?

--Non; on sait trop ce que veulent dire deux fiacres qui se suivent 
sept heures du matin. A neuf heures, si vous voulez.

--A neuf heures.

--O?

--A la barrire de Vincennes.

--Soit.

--Messieurs, je vous salue.

Et Anselme s'en alla fort triste, en se disant presque haut: Allons,
allons, Lon le tuera; Lon est adroit et brave, et d'ailleurs, il n'y
avait pas moyen d'viter l'affaire.

Il revint rendre compte  Lon de sa dmarche. Lon lui serra les mains,
et lui dit: Vous me servirez de tmoin jusqu' la fin, n'est-ce pas?




XXXI


Quand Lon fut sorti pour ses affaires ordinaires, Anselme sortit aussi
et revint  la maison; il entra chez Genevive, et lui dit: Mon enfant,
je me suis occup de vous, j'ai trouv ce qu'il vous fallait; mettez
votre chle et votre chapeau, et venez avec moi; je vais vous prsenter
 la personne qui doit vous donner de l'ouvrage.

Un fiacre les attendait  la porte; aprs une demi-heure de marche, le
fiacre s'arrta  une fort belle maison. Anselme entra avec Genevive 
son bras, et dit  un domestique: Conduisez mademoiselle dans le
salon.




XXXII


C'est une triste chose que de voir comment la colre du sort s'tait
appesantie sur la famille Chaumier et sur la famille Lauter. Ce mme
jour-l, Albert Chaumier tait arrt pour dettes; M. Chaumier et Rose
vendaient la jolie maison, la chre maison de Fontainebleau; Lon, au
dernier degr de la misre et du dcouragement, courait les rues pour
trouver des leons, et ne voyait rien qui lui assurt qu'il n'aurait pas
besoin de faire tous les soirs ce qu'il avait fait une fois, d'aller
jouer du violon et mendier dans les Champs-lyses; et il se battait le
lendemain, ne pouvant s'empcher de penser  l'abandon o il laisserait
Genevive, s'il succombait dans le combat; Genevive, qui, elle aussi,
demanderait peut-tre un jour l'aumne dans les Champs-lyses. Et
Genevive, Genevive venait demander  travailler!

Le sort est comme les assassins, qui, disent les journaux, frappent
toujours leurs victimes de treize coups de poignard; quand il a choisi
des victimes, il s'acharne sur elles avec une fureur qui n'est gale
que par sa persvrance.




XXXIII


Le domestique auquel on avait confi Genevive l'introduisit dans un
salon qui n'tait encore clair que par le feu de la chemine, et par
la bougie qu'il laissa en se retirant. Le salon tait assez grand pour
que cette bougie ne produist qu'un petit rayonnement qui n'clairait
qu'une partie de la chemine sur laquelle on l'avait place. Il faisait
mauvais temps au dehors; on entendait siffler le vent par bouffes, et,
quand le vent s'arrtait, quelques gouttes de pluie venaient battre les
vitres. Tout contribuait  attrister l'me de Genevive, et elle repassa
dans sa mmoire tous les malheurs qui s'taient succd dans sa vie.
Elle se rappela avec une triste fidlit la mort de Rosalie Lauter, la
tyrannie de Modeste, sa sparation de toutes les personnes qu'elle
aimait, son amour malheureux et ignor pour Albert, et toutes les
angoisses qu'il lui avait causes; la pauvret envahissant le petit
logement malgr les efforts et le courage de Lon; sa sant  elle
dtruite par le dsespoir; et enfin le malheur d'Albert dont elle
souffrait autant que du sien; et elle interrogeait en vain l'avenir sans
y voir de meilleures chances. Elle se mit  prier Dieu, et  invoquer sa
mre; puis elle se promit d'avoir du courage, de travailler et de
profiter de l'occupation qu'on allait lui donner pour soulager Lon.
Les belles mes ont ceci de particulirement remarquable, que c'est
prcisment quand elles succombent sous le poids de leurs maux qu'il
n'est rien de plus sr pour leur redonner de la vigueur et de l'nergie,
pour allger le poids qui les crase, que d'y ajouter d'autres chagrins,
d'autres douleurs d'une personne aime  laquelle elles puissent se
dvouer.

Plusieurs domestiques entrrent et allumrent successivement les
candlabres qui entouraient le salon, et le lustre suspendu au plafond.

Une profusion de bougies extraordinaire produisait dans le salon l'effet
du plus beau jour. Genevive put alors examiner le lieu dans lequel elle
tait depuis prs d'une demi-heure. Jamais elle n'avait rien vu d'aussi
somptueux; le salon tait  panneaux blancs surchargs de dorures d'un
got et d'une richesse extraordinaires. Tout autour du plateau rgnait
une corniche dore en feuilles d'acanthe; une magnifique rosace tait
au-dessus du lustre. Les meubles taient en bois dor et en damas blanc;
de riches consoles dores soutenaient des corbeilles pleines des fleurs
les plus rares et les plus clatantes. Derrire chaque console tait une
glace qui rptait  l'infini les fleurs et offrait  l'oeil une
profonde fort de camlias et de cactus; le tapis tait blanc avec des
rosaces jaunes et aurore; la chemine, de marbre blanc et admirablement
sculpte, tait couverte de vases de Chine de la plus grande beaut.

Genevive,  l'aspect de toutes ces magnificences, ne put s'empcher de
jeter un regard sur elle-mme et de trouver sa toilette bien modeste: il
ne restait pas un coin o elle put se mettre dans l'ombre. Elle
s'tonnait d'abord qu'on la ft attendre dans ce salon; mais elle pensa
que probablement,  cause de la confusion o on tait pour les
prparatifs de la fte dont on semblait s'occuper, c'tait peut-tre la
seule pice qui se trouvt libre. Enfin, on ouvrit la porte, Genevive
se leva; un jeune homme entra qui jeta autour de lui un regard tonn et
qui, en l'apercevant, s'cria: Comment, Genevive, toi ici! Et qui
t'amne?

Il y avait dans la voix de Lon, car c'tait lui, du mcontentement et
de la svrit: les ides les plus tranges et les plus contradictoires
se pressaient dans son esprit, sans qu'il pt s'arrter  aucune.
Genevive lui rpondit: Sois tranquille, mon frre, il n'y a rien que
tu puisses blmer; je suis sortie avec M. Anselme qui est dans la
maison, et nous t'expliquerons ce soir pourquoi nous sommes venus.

Lon regarda sa soeur: il y avait sur le visage de la jeune fille tant
de puret et de candeur qu'il prit la main de Genevive et la porta 
ses lvres.

Mais toi, Lon, que fais-tu ici?

--Moi, rpondit Lon, je viens pour voir le matre de la maison au sujet
d'une leon.

Genevive ne resta pas sans inquitude: elle craignait qu'on ne lui
parlt devant son frre du sujet de sa visite; elle esprait cependant
qu'Anselme accompagnerait la personne  laquelle elle devait avoir
affaire. Lon regardait aussi le salon, quand un domestique en riche
livre, vert et or, en culotte courte, en bas et en gants blancs, ouvrit
une porte latrale du salon; un autre vtu de mme annona  haute voix:

Monsieur Chaumier.

--Mademoiselle Rose Chaumier.

Il y eut quatre exclamations simultanes.

Comment, vous mon oncle!

--Toi, Rose!

--Vous, mon neveu!

--Toi, Genevive!

--Hlas! dit M. Chaumier, nous venons ici pour vendre la maison de
Fontainebleau.

--Hlas! dit Rose, notre petite maison  nous quatre, la maison o nous
avons t enfants et heureux!

--Eh quoi! mon oncle, dit Lon, avez-vous donc souffert dans votre
fortune?

--Il me reste de quoi vivre, dit M. Chaumier, mais strictement.

Lon alors s'approcha de Rose, vis--vis de laquelle il avait jusque-l
gard un air srieux et contraint, et il lui baisa la main avec une vive
expression. A son tour, il expliqua sa visite dans la maison, et pour
mnager Genevive, qu'il croyait avoir des raisons de ne pas parler, il
dit: Nous sommes venus pour une leon.

--C'est singulier, dit Genevive, il me semble que ce n'est pas la
premire fois que je vois ce salon; j'en aurai probablement rv, car je
ne crois pas qu'il en existe de pareils ailleurs que dans les rves.

--Tu l'as dj vu, en effet, dit Lon; nous sommes dans le petit palais
construit par Anselme pour le baron d'Arnberg, et c'est nous qui avons
ordonn la dcoration de la pice o nous sommes.

--Je ne croyais pas, dit Genevive, voir jamais les magnificences que
nous imaginions alors.

Une porte s'ouvrit, et on annona:

Monsieur Albert Chaumier.

L'tonnement redoubla alors, mais fit place  une douloureuse sensation,
quand Albert eut racont qu'il tait entre les mains du garde du
commerce, qui l'attendait dans l'antichambre, et dont les acolytes
occupaient les diffrentes issues de la maison. Je viens, dit-il, voir
s'il y a moyen de s'arranger avec mon crancier; mais j'irai coucher rue
de Clichy.

--Mais, dit Rose, c'est impossible; nous venons avec papa pour vendre
la maison de Fontainebleau, que l'on doit payer comptant. Mon cher papa,
ajouta-t-elle  M. Chaumier, vous m'avez dit qu'une partie de cet argent
m'appartenait; nous allons dlivrer Albert, n'est-ce pas?

Genevive prit Rose dans ses bras et la serra troitement.

Merci, mille fois merci, ma bonne petite soeur, dit Albert; mais ta
gnrosit te ruinerait sans me sauver. Le crancier qui me fait arrter
aujourd'hui n'est pas le seul; si j'en paye un, il deviendra plus
difficile de faire accepter aux autres des arrangements et des dlais.

M. Chaumier fit comprendre qu'il ne consentirait pas  ce que Rose
dispost ainsi d'une partie de sa petite fortune.

Comment, mon oncle! dit Genevive.

--Comment, mon pre! dit Rose, nous laisserions conduire Albert en
prison? Oh! nous allons le dlivrer, et il quittera Paris jusqu' ce
qu'on ait arrang ses affaires.

La porte s'ouvrit encore, et on annona:

Monsieur Rodolphe de Redeuil.

Cette arrive ne fut agrable  personne. Albert, le seul qui n'et pas
d'loignement pour Rodolphe, n'avait pas envie de lui apprendre la
situation dans laquelle il se trouvait. Rodolphe se mit  regarder le
salon, et, voyant qu'on vitait ses regards, feignit de ne reconnatre
personne.

C'est singulier, dit Lon: on nous fait bien attendre.

Les cinq parents continurent  parler  voix basse,  cause de la
prsence de M. de Redeuil; et Rose disait  Lon: Oui, mon pauvre Lon,
on veut vendre notre petit jardin, et nos sorbiers, quand on ouvrit,
cette fois  deux battants, la grande porte du salon; plusieurs
domestiques, portant des bougies, parurent en haie, et un personnage
simplement vtu, mais dcor de plusieurs ordres, se montra  la porte,
et on l'annona:

Monsieur Anselme Lauter, baron d'Arnberg.

Ce fut comme un coup de foudre.

Albert s'cria: Mon crancier!

--Mon protecteur! dit Rodolphe.

--L'homme  l'habit marron! dit M. Chaumier.

M. Anselme vint  Genevive et  Lon, et leur dit: Mes enfants, car ce
n'est plus le nom d'amiti que je vous donnais quelquefois; je suis
votre pre, votre pre qui vous aime, et qui a pu apprcier combien vous
tes dignes tous deux d'tre aims et vnrs.

Lon et Genevive se mirent  genoux, et lui baisrent les mains.
Anselme les releva et les serra sur son coeur; puis il prit la main
d'Albert, et lui dit: Jeune homme, je suis ton oncle, et il y a bien
longtemps que je te connais et que je t'aime. Et vous, mon beau-frre,
dit-il  M. Chaumier, voulez-vous me donner la main, et oublier les
torts que vous avez eus envers moi?... Monsieur de Redeuil, dit-il en se
tournant vers Rodolphe, pardon de vous avoir reu ici; mais, si vous
n'avez pas mauvais coeur, la vue de notre bonheur ne peut vous
dplaire; et d'ailleurs, le spectacle du bonheur n'est pas une chose si
commune que cela ne vaille, dans l'occasion, la peine d'tre vu. Je sais
ce que vous avez  me demander, vous pouvez compter dessus.

Rodolphe tait mu; tout le monde pleurait, et lui-mme avait pass sa
main sur ses yeux.

Il s'approcha et dit: Monsieur, je ne gnerai pas plus longtemps
l'effusion des doux sentiments qui vous animent tous; mais j'ai un
devoir  remplir. Monsieur Lon Lauter, dit-il, vous vous tes trouv
offens par moi, l'autre jour; et cependant vous m'aviez parl assez
durement. Nous devions nous battre demain matin.

--Oh! mon Dieu! dit Rose.

Genevive ne dit rien, mais elle jeta ses bras autour du cou de son
frre.

Nous devions nous battre demain matin. Je vous prie d'agrer mes
excuses bien sincrement, et de me donner votre main.

Lon n'hsita pas; il n'y avait plus de place dans son coeur pour la
haine.

Monsieur Rodolphe de Redeuil, dit Anselme Lauter, voici ma main aussi;
vous venez de vous bien conduire. Sachez, maintenant, combien la
susceptibilit de Lon tait excusable. Le jour de votre querelle avec
lui, je l'ai trouv dans les Champs-lyses qui jouait du violon et
demandait l'aumne pour sa soeur, pour ma fille chrie.

--O Lon! mon frre, mon bon frre! dit Genevive en fondant en larmes.

Rose pleurait sans rien dire: elle regardait Lon avec amour et
admiration; mais elle se tenait  l'cart. Lon tait riche; elle
s'tait fche avec lui quand il tait pauvre. Cependant, aprs un
instant d'hsitation, elle se jeta dans ses bras.

Rodolphe serra toutes les mains et sortit. Anselme sonna et dit: Faites
monter tous les domestiques.

Alors entrrent une douzaine de domestiques, tous revtus de la livre
vert et or, et aussi les femmes de cuisine et de chambre.

Anselme leur dit: Vous tes presque tous mes vieux serviteurs. Presque
tous je vous ai amens d'Allemagne avec moi. Il faut que vous partagiez
ma joie. Voici M. Lon Lauter, mon fils, et cette belle demoiselle est
ma fille Genevive. Vous les respecterez comme moi-mme; je m'en repose
sur eux du soin de se faire aimer. Ces autres personnes sont mes
parents. Je vous ai fait monter, parce que vous tes de la famille, et
que je veux que vous rendiez grce  Dieu avec moi d'une runion qui
fera le bonheur de toute ma vie.

Alors Anselme fit la prire, comme dans les vieilles familles
allemandes. Tous les domestiques se mirent  genoux; Genevive et Rose
suivirent leur exemple, et Anselme dit:

O mon Dieu, je vous rends grce d'avoir pris soin de mes vieux jours.
Mon Dieu, je vous promets d'tre toujours bon et compatissant pour les
pauvres. Bnissez-nous tous,  mon Dieu, en ce jour qui va finir, et
donnez-nous encore pour demain votre divine protection.... Allez, mes
enfants, dit Anselme en finissant. Mon beau-frre, mon neveu et ma nice
coucheront ici. Genevive donnera l'hospitalit  Rose, et Lon 
Albert. Pour moi, je prie mon beau-frre de vouloir bien disposer de mon
appartement.

Voici mon histoire en deux mots, mes enfants. Vous tiez encore bien
petits quand je crus devoir quitter votre mre; bnissons sa mmoire: je
suis all plus d'une fois sur sa tombe la remercier du courage avec
lequel elle vous a levs; nous ne parlerons jamais de cette sparation;
n'accusez ni elle ni moi. Elle et moi nous vous avons chris. J'allai
trouver le prince ***, avec lequel j'ai t lev; il me donna d'abord
un petit emploi auprs de sa personne; je devins successivement son ami,
son conseil, son charg d'affaires. Je devins riche. J'tais venu en
France pour vous chercher quand le hasard m'a fait rencontrer Lon; je
n'ai pas voulu me faire connatre  vous. J'ai voulu que votre amiti
pour le pauvre vieux Anselme prcdt celle que vous auriez pour le
baron d'Arnberg. Voici mes projets. Quelqu'un s'y oppose-t-il?

D'abord, j'achte la maison de M. Chaumier 60 000 fr.; la maison est 
moi: je la donne  ma jolie petite Rose, qui ne refusera pas de la
laisser  son pre. Je paye les dettes de cet tourneau d'Albert.

--Tiens! dit Albert, et le garde du commerce qui m'attend?

--Il est parti. Nous rachterons  Albert une tude, qu'il tchera cette
fois de conserver. Rose, continua Anselme, pouse Lon.

Rose se jeta dans les bras de Genevive, et cacha dans son sein son joli
visage tout rouge.

Maintenant, mes amis, suivez-moi dans cette maison qui a t btie pour
vous et d'aprs vos dsirs, comme vous pouvez vous le rappeler. Tiens,
Genevive, voici ton appartement; ton petit salon bleu et or, ta chambre
tendue de soie bleue avec la mousseline blanche par-dessus la soie, et
la salle de bain en marbre blanc.

Voici tous les meubles que tu as choisis.

Les tableaux que tu as admirs un jour que tu rendais le pauvre Anselme
si heureux en lui donnant le bras dans la rue; tout ce que tu as trouv
joli; tout ce que tu as dsir, tout ce qui a attir tes regards depuis
que je te connais, j'allais l'acheter et l'apporter ici.

Passons  l'appartement de Lon.

Voici, Lon, ton cabinet de bois sculpt, et ta salle d'armes et ton
divan; ton violon de Stradivarius que je t'ai rapport d'Allemagne; tu
trouveras en bas ton cheval gris de fer, avec la crinire et les jambes
noires; j'ai eu une peine terrible  le trouver, et j'ai dit plus d'une
fois: Parbleu! monsieur mon fils aurait bien pu imaginer une autre robe
pour son cheval.

Demain matin vous verrez le jardin.

--Et vous, mon pre, votre appartement?

--Je vous le montrerai demain; allez tous vous reposer: moi, j'ai encore
bien des choses  faire.




XXXIV


Il n'y eut que M. Chaumier qui dormit dans la maison; Rose et Genevive,
Albert et Lon, passrent la nuit  causer. Ds le jour, Lon essaya son
cheval, Albert en prit un  M. Anselme, et tous deux s'allrent promener
au bois de Boulogne.

Genevive habilla Rose; leur toilette n'tait pas finie, qu'Anselme
frappait chez elles. Allons, paresseuses, il y a une heure que
j'attends le moment de vous embrasser; venez djeuner: les jeunes gens
ont fait quatre lieues  cheval, et rentrent affams.

Au djeuner, M. Chaumier annona qu'il allait retourner  Fontainebleau.

Eh bien! mon beau-frre, allez-vous-en, et laissez-nous Rose; je me
suis dj occup ce matin de la publication des bans; Rose et Genevive
vont sortir avec moi toute la journe; il faut faire la corbeille de
Rose, et faire prparer son appartement  son got; Albert va aller voir
son ancien patron, pour renouer l'affaire de l'tude. Lon a un nouveau
violon et un nouveau cheval; il se distraira de son mieux.

Lon insista beaucoup pour accompagner son pre avec sa soeur et sa
cousine. M. Lauter rpondit, en riant, qu'il s'y opposait, parce que
Lon le ruinerait dans les achats pour Rose.

Maintenant, mon beau-frre monsieur Chaumier, si vous ne vous y opposez
pas, nous allons laisser Rose et Lon se promener un peu dans le jardin:
ils ont beaucoup de choses  se dire; pendant ce temps, je vais vous
montrer mon appartement.

Rose hsitait; Genevive la prit par la main et a conduisit avec Lon
dans le jardin, o elle les laissa.

L, Rose et Lon se rappelrent tous leurs bons et tous leurs mauvais
jours; ils se dirent mille fois la mme chose.

On tait  la fin de fvrier; il y a dans ce mois des heures de
printemps; un doux soleil semblait venir veiller les bourgeons des
sureaux. Des bourgeons des coudriers sortaient des petits pinceaux
amarantes, la premire fleur de l'anne. Il semblait que le jardin tait
riant et embaum de leur joie, et que ce beau soleil tait un reflet de
leur bonheur.

Pendant ce temps, M. Lauter conduisit M. Chaumier, Genevive et Albert,
dans son appartement; il ne dmentait en rien la magnificence de la
maison. Seulement, une petite porte, cache sous la tapisserie,
conduisait  trois chambres, o M. Lauter avait fait apporter les
meubles de noyer du petit logement de Lon et de Genevive, et ceux de
sa petite chambre  lui, quand il tait leur voisin. Les pices taient
pareilles  celles qu'ils avaient habites; les papiers semblables
avaient t mis d'avance; et, pendant la nuit, M. Lauter avait fait
apporter les meubles.

En repassant dans sa chambre, il ouvrit un vieux coffre magnifiquement
cisel; il tait doubl de velours cramoisi et contenait des gros sous
avec de menues pices d'argent et une pice de cent sous.

Genevive, dit-il, c'est l'argent que ton frre a gagn pour toi en
jouant du violon dans les Champs-lyses; en voici une pice que tu
conserveras bien, n'est-ce pas?




XXXV


Quand Rose et Lon furent au salon avec le reste de la famille, Lauter
dit: Il y a encore une surprise que j'ai mnage  Lon et 
Genevive; et il les conduisit dans une partie recule de la maison: il
frappa et se nomma; une jeune femme, propre, avenante, et dcemment
vtue, ouvrit et devint toute rouge en voyant la socit qui lui
arrivait. Marthe, dit M, Anselme, o est votre mari?

A ce moment, le mari rentrait: Keissler, lui dit Anselme, vous
trouvez-vous toujours bien ici?

--Ah! monsieur le baron, dit le jeune homme, nous sommes trop heureux,
et si vous ne m'aviez dfendu de vous rendre grce....

--Je vous l'ai dfendu, mon cher Keissler; mais je vous ai dit en mme
temps que je vous ferais voir un jour vos bienfaiteurs, ceux que vous
pourriez remercier. Les voici; c'est l'intrt que vous ont tmoign mon
fils et ma fille, un jour que nous vous avons rencontr aux
Champs-lyses, qui m'a fait prendre soin de vous.

Keissler alla alors, sans parler, chercher sa femme qui s'tait retire
dans une autre pice, et la ramena avec deux petits enfants. Pendant
qu'il tait absent, Anselme dit: J'ai fait de Keissler mon intendant,
et je m'en suis parfaitement trouv.

Keissler, sa femme et ses enfants se placrent devant Genevive et Lon,
et Keissler dit: Nous sommes heureux; nous sommes bien heureux. Je ne
trouve rien dans mon coeur qui doive mieux vous rcompenser.

Rose tait un peu embarrasse. Elle se rappelait que, le jour de cette
rencontre aux Champs-lyses, elle avait cout une plaisanterie de M.
de Redeuil sur Anselme. Elle regarda Lon tendrement, et se fit 
elle-mme le serment d'expier tous ses petits torts par la plus vive
tendresse. Genevive caressait les enfants de Mme Keissler.

Quand ils sortirent de l'appartement de l'intendant, Anselme mena
Genevive  la basse-cour, et il lui dit: Te rappelles-tu une vieille
femme  laquelle tu faisais l'aumne tous les dimanches  la porte de
l'glise? Elle est ici, c'est la surintendante de la basse-cour; elle et
Keissler ne sont pas ceux, hier, qui ont pri de moins bon coeur 
notre prire du soir.




XXXVI


En peu de jours l'appartement de Rose fut prt. M. Lauter l'appelait sa
fille.

Le mariage de Lon et de Rose fut clbr avec pompe. Les jeunes filles
voulaient plus de simplicit; mais Anselme insista. Seulement, quand le
prtre demanda  Lon _sa pice de mariage_, pour la bnir et la donner
 l'pouse selon l'usage, M. Lauter arrta Lon, qui allait donner un
double louis, et donna lui-mme une grosse pice de deux sous. Le prtre
le regarda d'un air interrogatif. Allez, allez, monsieur le cur, dit
Anselme, cette pice-l en vaut bien une autre, et elle a t bnie par
Dieu avant de l'tre par vous.

M. Anselme l'avait prise dans le coffre cisel doubl de velours
cramoisi.




XXXVII


Genevive se trouvait heureuse: tous ceux qu'elle aimait taient si
heureux! Depuis longtemps elle avait renonc  Albert, sans oser esprer
le plaisir dont elle jouissait, de le voir tous les jours et de le voir
heureux. Le mariage de son frre, malgr tout ce qu'elle en eut de joie,
lui fit un peu de mal, et aussi la vue du mnage de Keissler. Nanmoins,
elle disait qu'elle n'tait plus malade. Elle s'tait arrange pour
ajouter le bonheur des autres au bonheur restreint qui lui tait permis
 elle.

Mais le ciel est envieux. La mort planait sur la maison du baron
d'Arnberg. La maladie de Genevive faisait d'effrayants progrs, sans
qu'elle-mme s'en apert. Genevive tait une victime marque par le
sort: elle ne devait pas lui chapper.

Les pommettes de ses joues s'taient colores d'un rouge vif, que tout
le monde, et Genevive elle-mme, prenait pour un retour  la sant.

Son nez tait effil, et ses joues caves; ses lvres rtractes
semblaient exprimer un sourire amer; ses dents taient d'un blanc mat.
Cependant elle souffrait peu, et seulement par intervalles. Ses yeux
avaient encore leur clat; mais le blanc avait pris une lgre teinte
bleutre, et le regard avait par instants une profonde expression de
mlancolie.

Genevive parlait beaucoup de l't, et faisait des projets pour
Fontainebleau. Le mois de mars tait superbe; elle jouissait avec
ivresse des premiers beaux jours, et disait quelquefois: Mon Dieu, la
belle saison est si courte! Pauvre fille! sa vie devait finir avant la
belle saison. Les mdecins ordonnrent de la transporter  la campagne;
on parla devant elle de Fontainebleau, elle demanda d'elle-mme  y
aller.

Mais elle devint trop faible, et, sous un vague prtexte, on retarda son
dpart. Elle fut oblige de garder le lit: mais elle ne se croyait
qu'indispose.

Sa respiration, lente, saccade, profonde, tait quelquefois accompagne
d'un hoquet. Une toux sche sortait de sa poitrine. Un soir, comme sa
belle-soeur restait prs d'elle, aprs quelques mots que Rose lui dit
 demi-voix, elle dit: Ma chre Rose, ce sera un nouveau bonheur pour
toi, pour Lon et pour mon pre, et j'en jouirai autant que vous. Moi,
je ne me marierai jamais. J'lverai ton enfant. Je serai sa marraine,
n'est-ce pas? Tout cet t, je m'occuperai de broder sa layette.

Rose pouvait  peine retenir ses larmes, car personne n'ignorait plus la
situation de Genevive, que Genevive elle-mme.

Elle continua  parler, mais plus pniblement. Ses yeux,  demi voils,
l'empchaient de bien distinguer Rose, et elle la pria d'allumer une
bougie de plus.

Elle parla alors de leurs costumes pour la campagne. J'ai des ides
ravissantes, disait-elle, tu verras.

Elle s'arrta quelque temps et dit: Je tiens  tre  Fontainebleau
pour le premier mai; c'est l'anniversaire de la mort de ma mre. Pauvre
mre, qu'elle serait heureuse de voir notre bonheur! je ne l'ai jamais
tant regrette qu' prsent.

Rose mit son visage sur le lit de Genevive, car elle voulait cacher les
larmes qui coulaient brlantes sur ses joues. Les regrets que faisait
entendre Genevive sur sa mre s'appliquaient si bien  Genevive
elle-mme, qui ne devait vivre que pendant le temps o sa vie avait t
amre, et, en plus, quelques jours seulement pour goter une vie plus
douce qui ne lui tait pas destine! Elle avait conduit ceux qu'elle
aimait jusqu' la terre promise, adoucissant pour eux les ennuis et la
fatigue du chemin, et elle mourait.

Mose monta sur la montagne, et le Seigneur lui fit voir tout le pays
de Galaad, et le Seigneur lui dit: Voici le pays que j'ai promis 
Abraham, vous l'avez vu de vos yeux et vous n'y entrerez pas. Et Mose
mourut par le commandement du Seigneur.

Combien je serai heureuse de voir tes enfants! continua Genevive. J'ai
froid.... couvre-moi un peu. Pourquoi as-tu teint cette bougie? Je ne
vois pas clair, rallume-la.... Dans cinq ou six ans d'ici, tu auras des
enfants qui courront dans la maison. Il me semble dj entendre leur
bruit. J'ai sommeil.... Tu dois avoir sommeil aussi.... Va....

Elle ne parla plus, sa respiration devint bruyante. Rose la contemplait
avec effroi. Genevive entr'ouvrait la bouche. Son ange gardien,
invisible  son chevet, prit sur ses lvres l'me qu'exhalait la vierge,
et l'emporta au ciel.

Rose, ne l'entendant plus respirer, mit la main sur son coeur, et ne
le sentit pas battre. Elle poussa un grand cri, et tomba  la renverse.




XXXVIII


Le prtre qui avait mari Rose et Lon, si peu de temps auparavant, au
mme autel de la Vierge dit la messe des morts sur un cercueil revtu
d'un drap blanc, sur lequel tait une couronne de fleurs d'oranger.
Toute la maison de M. Lauter assistait  la messe; les domestiques
faisaient par moments entendre des sanglots qu'ils ne pouvaient plus
touffer.

Je vous donnerai le repos, dit le Seigneur, car vous avez trouv grce
devant moi, et je vous connais par votre nom (_et te ipsam novi ex
nomine_).

Seigneur, prtez l'oreille aux prires par lesquelles nous conjurons
votre misricorde de placer dans le lieu de paix et de lumire l'me de
votre servante Genevive Lauter, que vous avez fait sortir de ce monde,
et de l'associer  la gloire de vos saints!

Seigneur, vous m'appellerez, et je vous rpondrai.

J'lve mes mains vers vous, et j'ai mis en vous toute mon esprance.

O jour de colre (_dies ir[ae], dies illa_), jour de la colre et de la
vengeance de Dieu!

Sparez-moi de ces maudits que vous chasserez de votre prsence, 
Jsus! et appelez-moi entre les vierges bnies de votre pre.

Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur (_Beati mortui qui in Domino
moriuntur_)! Ils vont se reposer de leurs travaux, car leurs oeuvres
les suivent.

       *       *       *       *       *

Tout ce qui tait dans l'glise fondit en larmes.




XXXIX


On enterra Genevive  Fontainebleau, auprs de sa mre. M. Lauter et
Lon ne se consolrent jamais de la perte de cette charmante fille, et
son souvenir mla jours une profonde amertume au bonheur qu'elle ne
partageait pas. Son appartement fut ferm, et, pendant tout le temps que
vcurent les personnes dont nous avons racont l'histoire, on l'ouvrit
trois fois par an, aux anniversaires de la naissance, de la fte et de
la mort de Genevive. On y passait la journe; tout tait rest comme
le jour de sa mort; on parlait d'elle, et les enfants de Rose et de Lon
furent accoutums  un si grand respect pour la mmoire de la soeur de
leur pre, qu'ils n'avaient jamais vue, qu'ils n'osaient ni jouer ni
faire du bruit prs de l'appartement de leur _tante Genevive_.

FIN.

Ch. Lahure, imprimeur du Snat et de la Cour de Cassation, rue de
Vaugirard, 9.







End of the Project Gutenberg EBook of Genevive, by Alphonse Karr

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GENEVIVE ***

***** This file should be named 38756-8.txt or 38756-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/8/7/5/38756/

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by The
Internet Archive)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
