The Project Gutenberg EBook of Dictionnaire raisonn de l'architecture
franaise du XIe au XVIe sicle (3/9), by Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

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Title: Dictionnaire raisonn de l'architecture franaise du XIe au XVIe sicle (3/9)

Author: Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

Release Date: December 28, 2009 [EBook #30783]

Language: French

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DICTIONNAIRE RAISONN
DE
L'ARCHITECTURE
FRANAISE
DU XIe AU XVIe SICLE.




III


PARIS

IMPRIM CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS
Quai des Augustins, 55, prs du Pont-Neuf.



DICTIONNAIRE RAISONN
DE
L'ARCHITECTURE
FRANAISE
DU XIe AU XVIe SICLE


PAR M. VIOLLET-LE-DUC
ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT
INSPECTEUR-GNRAL DES DIFICES DIOCSAINS


TOME TROISIME

[Illustration: ]


PARIS
B. BANCE, DITEUR
RUE BONAPARTE, 13.



L'auteur et l'diteur se rservent le droit de faire traduire et
reproduire cet ouvrage dans les pays o la proprit des ouvrages
franais est garantie par des traits.


DICTIONNAIRE RAISONN
DE
L'ARCHITECTURE
FRANAISE
DU XIe AU XVIe SICLE.




C

(Suite).


CHARNIER, s. m. Signifie proprement un vaisseau o l'on conserve des
viandes sales. On donna aussi ce nom aux cimetires, aux enclos
rservs  la spulture. On dsignait encore,  la fin du sicle
dernier, le cimetire des Innocents  Paris sous le nom de _Charnier des
Innocents_ (voy. CIMETIRE).



CHARPENTE, s. f. On entend par ce mot toute, combinaison et assemblage
de bois de gros chantillon destins  la construction des btiments
publics ou privs.

L'art du charpentier dut tre un des premiers parmi ceux que les hommes
appliqurent  leurs besoins. Abattre des arbres, les brancher, et les
runir  leur sommet en forme de cne, en remplissant les interstices
laisss entre les troncs par du menu bois, des feuilles et de la boue,
voil certainement l'habitation primitive de l'homme, celle que l'on
trouve encore chez les peuples sauvages. Dans l'antiquit grecque, les
charpentes taient (autant qu'on peut en juger par le peu d'difices qui
nous restent) d'une grande simplicit. Cependant les Grecs connaissaient
dj l'assemblage de charpenterie que nous dsignons sous le nom de
_ferme_.

Les Romains devaient tre fort habiles dans l'art de la charpenterie,
car les votes sphriques ou d'artes qu'ils levrent en si grand
nombre exigent, pour tre construites, des combinaisons de charpente
fort compliques et difficiles  assembler. Dans leurs tablissements
militaires, ils employaient le bois  profusion; il suffit, pour s'en
convaincre, de regarder les bas-reliefs de la colonne Trajane  Rome.
Les contres de l'Europe o ils portrent la guerre taient d'ailleurs
presque entirement couvertes de forts, qu'ils dfrichrent en grand
nombre, autant pour faire pntrer leurs armes  travers ces pays
demi-sauvages que pour leurs besoins. Dj, sous l'empire romain,
l'Italie ne pouvait plus fournir de bois en assez grande quantit pour
les besoins du peuple-roi, et les forts des Gaules, pendant plusieurs
sicles, servirent d'approvisionnements  la marine et aux immenses
tablissements des Romains. La facilit avec laquelle on se procurait
alors cette matire premire explique comment on pouvait achever
trs-rapidement certains travaux gigantesques, tels que des ponts, des
chausses, des barrages, des digues, des campements militaires d'une
grande importance, des enceintes de circonvallation et de
contrevallation, des difices publics et des villes tout entires.

Naturellement, sous le rgne des rois mrovingiens, parmi les traditions
des constructions romaines, la charpenterie fut une de celles qui se
conservrent le mieux; le sol n'tait pas puis, les forts couvraient
encore une grande partie des Gaules, et le bois tait une des matires
que l'on employait de prfrence dans les constructions publiques ou
prives,  cause de son abondance.

Grgoire de Tours cite un grand nombre d'glises, de _vill_, de ponts,
de maisons et de palais o le bois joue un grand rle;  dfaut de ce
texte, les incendies frquents qui dtruisirent non-seulement un
difice, mais des villes entires, pendant les priodes mrovingienne et
carlovingienne, indiquent assez que la charpenterie tait fort pratique
jusqu'au XIe sicle. Cet art devait mme tre, relativement  la
maonnerie, arriv alors  une grande perfection. Malheureusement, les
exemples de charpente d'une poque recule nous font dfaut, et nous ne
croyons pas qu'il en existe qui soient antrieurs au XIIe sicle. Force
nous est donc de prendre l'art de la charpenterie  ce moment. Mais
avant de donner des exemples, il est ncessaire de tracer sommairement
la marche qu'a suivie cet art, d'indiquer les causes qui ont influ sur
son dveloppement.

Tant que des forts immenses et qui paraissaient inpuisables fournirent
des bois de grande dimension et d'un gros quarrissage, on s'appliqua 
donner de la solidit aux charpentes, en employant plutt des gros bois
qu'en cherchant des combinaisons en rapport avec les qualits
particulires  cette matire. Nous avons encore sous les yeux la preuve
de ce fait. En Angleterre, par exemple les charpentes anglo-normandes,
qui datent des XIIIe et XIVe sicles, sont, comparativement  nos
charpentes de la mme poque, qui subsistent dans l'Ouest, en Bourgogne,
en Champagne et dans l'Ile de France, beaucoup plus fortes comme
quarrissage de bois, et leur solidit provient en grande partie de
l'norme dimension de ces bois. En France, ds le XIIIe sicle, l'art de
la charpenterie s'applique  rechercher des combinaisons qui supplent
au faible quarrissage des bois employs. Dj les forts, claircies
sur le continent, ne fournissaient plus de ces arbres deux fois
sculaires en assez grande quantit pour que les constructeurs ne
fussent pas obligs de remplacer le volume des bois par un judicieux
emploi de leurs qualits. Il fallait encore allgir les charpentes au
fur et  mesure que les constructions de maonnerie, en s'loignant des
traditions romaines, devenaient elles-mmes plus lgres.

Les Grecs et les Romains n'adoptrent, pour couvrir leurs difices, que
des combles peu inclins; cette forme exigeait l'emploi de bois d'un
fort quarrissage pour rsister  la charge des tuiles. Dans
l'architecture romane, nous voyons longtemps, mme dans le Nord, les
combles conserver une assez faible inclinaison, et ce n'est gure que
vers le milieu du XIIe sicle qu'ils prennent des pentes plus rapides.
Ces modifications apportes dans la forme des couvertures contriburent
encore  faire abandonner les gros bois pour la charpente des combles.
Il faut dire aussi que les essences de bois employes par les
charpentiers septentrionaux dans les difices n'taient pas les mmes
que celles gnralement mises en oeuvre par les Grecs et mme les
Romains. Ceux-ci semblaient prfrer les essences rsineuses, le sapin,
le mlze et le cdre, lorsqu'ils avaient  couvrir un monument; ces
bois exigeaient des quarrissages plus forts que le chne, prfr aux
bois blancs pendant le moyen ge, dans le nord et l'ouest de la France.

Les Normands, peuple de marins, semblent tre les premiers, dans ces
contres, qui aient fait faire un pas considrable  l'art de la
charpenterie. Il est certain que, ds le XIe sicle, ils construisirent
de vastes difices entirement couverts par de grandes charpentes
apparentes; l'Angleterre conserve encore bon nombre de ces charpentes,
qui, bien qu'leves pendant les XIIIe et XIVe sicles, sont combines
d'aprs des donnes compltement originales, et paraissent tre le
rsultat de traditions plus anciennes. Ce qui caractrise la charpente
anglo-normande, c'est son analogie avec les moyens d'assemblage employs
de tous temps dans la charpenterie navale; mais nous aurons l'occasion
de revenir sur cette partie de notre sujet.

Les nefs des glises de l'abbaye aux Hommes et de la Trinit de Caen
taient videmment, dans l'origine, couvertes par des charpentes
apparentes, et dj les pentes de ces charpentes devaient tre
passablement inclines. Dans le centre de la France et dans l'est, les
traditions de la charpenterie antique se conservrent assez exactement
jusqu' la fin du XIIe sicle. Or, pour ce qui est des charpentes de
combles, dont nous nous occuperons d'abord, le systme emprunt aux
anciens est fort simple. Il consiste en une suite de fermes portant des
pannes sur lesquelles reposent les chevrons. La ferme primitive est
souvent dpourvue de poinons; elle se compose (1) d'un entrait AB, de
deux arbaltriers AC, BC, et d'un entrait retrouss DE, destin 
empcher les arbaltriers de flchir et de se courber sous la charge de
la couverture. Si ces fermes ont une porte plus grande, on y ajoute un
poinon CF, venant recevoir les extrmits des deux arbaltriers,
s'assemblant en F  tenon et mortaise, et arrtant ainsi la dformation
de la ferme. Si l'on craint la flexion de l'entrait AB (2), par suite de
sa longueur, le poinon vient s'assembler en F, le suspend, et l'entrait
retrouss DE s'assemble en GH dans ce poinon. Les pannes I reposaient
sur les arbaltriers, retenues par des chantignolles K, et les chevrons
LM s'accrochaient sur leur face externe. Mais si le comble n'a pas une
forte inclinaison et si l'on veut que la rencontre des arbaltriers avec
l'entrait ne porte pas  faux, ce systme exige des murs d'une grande
paisseur. En effet (fig. 2): supposons que l'intervalle  couvrir NO
soit de sept mtres soixante centimtres, les arbaltriers ayant 0,20 c.
d'quarrissage, les pannes autant, et les chevrons 0,12 c., on voit que
l'paisseur des murs doit tre de 1,10 c., ce qui est considrable eu
gard au peu de largeur du vaisseau.

Aussi, dans les petits difices romans couverts par des charpentes, on
s'aperoit que les constructeurs ont t entrans  donner  leurs murs
une paisseur beaucoup plus grande que celle exige par le poids de la
couverture, afin de trouver,  la tte de ces murs, une assiette assez
large pour recevoir la porte de ces bois superposs. La ferme de comble
apparente  l'intrieur, taille conformment  la tradition antique,
prive de plafond pos sur l'entrait, conservait une apparence peu
monumentale; on voulut obtenir une dcoration par la manire d'assembler
et de tailler les bois. Pendant la priode romane, surtout dans le
centre, l'ouest et le midi de la France, les architectes taient
proccups de l'ide de fermer les nefs par des votes; lorsqu'ils ne
purent le faire, faute de ressources suffisantes, ils cherchrent 
donner  leurs charpentes,  l'intrieur, l'aspect d'un berceau.

Nous voyons quelques tentatives de ce genre faites dans de petits
difices de la Guienne qui datent du XIIe sicle. Nous donnons (3) une
de ces charpentes, provenant de l'glise de Lagorce prs Blaye[1].
L'entrait est faonn, chanfrein sur ses artes. Les chanfreins
s'arrtent au droit des assemblages pour laisser toute la force du bois
l o un tenon vient s'assembler dans une mortaise. Les jambettes A sont
tailles sur une courbe formant, avec la partie suprieure des deux
arbaltriers, un demi-cercle complet. Le poinon B reoit des
entre-toises C qui soulagent le fatage D au moyen de liens inclins.
Ces liens empchent le dvers des fermes et contribuent  les maintenir
dans un plan vertical; les arbaltriers portaient des pannes. Cette
charpente demandait encore, par consquent, comme celle donne fig. 2,
des murs fort pais pour viter les porte--faux. On vita bientt cet
inconvnient en assemblant les pannes dans l'arbaltrier mme, au lieu
de les poser au-dessus; on gagnait ainsi toute l'paisseur de la panne,
et mme, en les assemblant de plat et en contrebas de l'affleurement
extrieur de l'arbaltrier, on se rserva la place du chevron qui,
alors, ne dpassait pas le plan inclin passant par la face externe de
ces arbaltriers.

La fig. 4[2] explique cette combinaison. En A sont les pannes, en B le
fatage; la ligne ponctue CD indique les chevrons. Les murs pouvaient
ainsi tre rduits d'paisseur. Les extrmits de l'entrait s'assemblent
 queue d'aronde dans la sablire E; celle F est entaille pour recevoir
les abouts des chevrons qui sont retenus sur le fatage, les pannes et
les sablires, par des chevilles de chne. Mais ce moyen prsente
d'assez grands dfauts; les pannes, poses de plat, sont faibles; elles
ne portent que sur leurs tenons. Aussi n'employa-t-on ce systme
d'assemblage de charpente qu'assez rarement; nous ne le retrouvons gure
adopt dans les constructions du Nord. Les liens courbes, si les
arbaltriers taient trop chargs, devaient, par leur pression sur
l'entrait, le faire flchir. Ces fermes ne pouvaient tre employes que
pour couvrir des nefs troites, et n'eussent pu, excutes sur de
grandes dimensions, conserver leur rigidit. Ces exemples font voir
qu'alors les charpentiers ne se rendaient pas un compte exact de la
fonction de l'entrait, qui doit tre uniquement d'empcher l'cartement
des arbaltriers, mais qui ne peut et ne doit supporter aucune charge;
aussi, on changea promptement les jambettes A (fig. 3), et, les
retournant, on les assembla dans l'extrmit infrieure du poinon (5).
L'entrait restait libre alors, suspendu au milieu de sa porte par le
poinon, et les deux jambettes, converties en liens B, arrtrent
parfaitement la flexion des arbaltriers. Ces donnes lmentaires
avaient t adoptes dj dans l'antiquit; mais la proccupation des
architectes romans de donner  leurs charpentes l'apparence d'une vote
avait fait prfrer le systme vicieux dont les fig. 3 et 4 nous donnent
des exemples. Les petites dimensions des charpentes romanes encore
existantes et leur extrme raret ne nous permettent pas de nous tendre
sur l'art de la charpenterie  cette poque recule; nous serions
obligs de nous lancer dans les conjectures, et c'est ce que nous
voulons viter.

Nous ne pouvons tudier l'art de la charpenterie du moyen ge d'une
faon certaine et utile qu'au moment o l'architecture quitte les
traditions romanes et adopte un nouveau mode de construction originale,
partant d'un principe oppos  la construction antique.

Il nous faut distinguer les charpentes de combles (puisque c'est de
celles-ci que nous nous occupons d'abord) en charpentes destines 
couvrir des votes et en charpentes apparentes. Les premires n'ont
qu'une fonction utile n'tant pas vues de l'intrieur des difices;
elles doivent, par consquent, tout sacrifier  la solidit. Les
secondes supportent la couverture en plomb, en ardoise ou en tuile, et
deviennent un moyen de dcoration intrieure.

Lorsque, pendant la priode romane, on prit le parti de fermer les nefs
ou les salles des grands difices par des votes, le berceau fut la
premire forme choisie (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE). La couverture
tait immdiatement pose alors sur l'extrados de la vote; c'tait en
effet le moyen le plus naturel. Mais, dans le nord de la France, on
reconnut bientt que ces couvertures poses  cru sur la vote ne
pouvaient les protger d'une manire efficace; les rparations taient
difficiles, car les eaux pluviales, s'introduisant sous un joint de
dalle ou sous une tuile, allaient dgrader les votes loin du point par
lequel l'infiltration avait lieu. On songea donc  protger les votes
par des charpentes destines  isoler la couverture et  permettre ainsi
de rparer promptement et facilement la moindre dgradation. Mais le
systme des votes en berceau obligeait les constructeurs, ou d'lever
les murs goutterots jusqu'au-dessus du niveau de la clef de ces votes
pour pouvoir passer les entraits de la charpente, ou de se passer
d'entraits s'ils laissaient la crte des murs goutterots  un niveau
infrieur  ces clefs de votes.

Soit (6) une vote en berceau tiers-point, comme celles, par exemple, de
la cathdrale d'Autun ou des glises de Beaune et de Saulieu; la
corniche des murs goutterots est en A, le niveau de la clef du berceau
en B; quand il ne s'agissait que de former un massif en pente sur
l'extrados du berceau pour poser une couverture en dalles ou en tuiles
romaines  cru, le niveau infrieur de la corniche A tait parfaitement
motiv; mais lorsque, sans lever ce niveau, on voulut poser une
charpente pour recevoir la couverture, il fallut se passer d'entraits et
trouver une combinaison d'assemblage de bois qui pt remplacer cette
pice essentielle. Souvent les constructeurs ne firent pas de grands
efforts pour rsoudre le problme; ils se contentrent d'lever de
distance en distance des piles en maonnerie sur l'extrados du berceau,
posrent des arbaltriers sur ces piles, puis les pannes sur les
arbaltriers, le chevronnage et la tuile. Mais alors tout le poids de la
charpente et de la couverture portait sur ces votes, souvent mal
contrebutes, les dformait et renversait les murs goutterots. Quelques
constructeurs prirent un parti plus sage, et remplacrent l'entrait par
deux pices C D, E F assembles en croix de Saint-Andr,  mi-bois (fig.
6). Employant des bois d'un quarrissage norme, mais lgis entre les
assemblages afin de diminuer leur poids, ils purent ainsi, grce  la
puissance des tenons  doubles chevilles, empcher l'cartement des
arbaltriers pendant un certain temps. Cependant ces sortes de
charpentes ne pouvaient durer longtemps[3]; les arbaltriers, n'ayant
gure qu'une inclinaison de 45  50 degrs, chargs de tuiles pesantes,
de lourds chevronnages, arrachaient les tenons des deux faux entraits et
poussaient au vide. C'est pourquoi, dans la plupart de ces difices, on
surleva les murs goutterots, ainsi que l'indique le trac H[4], de
faon  ce que la corniche atteignit le niveau des clefs de la vote, et
on posa des fermes avec entraits K au-dessus des berceaux. Mais on peut
se rendre compte de l'norme construction inutile exige par ce dernier
moyen.

Pendant ces essais, la vote en arcs d'ogives prit naissance. Dans les
premiers moments, cependant, les clefs des arcs doubleaux et des arcs
ogives des votes nouvelles atteignaient un niveau suprieur  celui des
clefs des formerets, comme  la cathdrale de Langres, comme encore dans
le choeur de la cathdrale de Paris, et il fallut avoir recours au
systme de charpente reprsent dans la fig. 6. Ce ne fut gure qu'au
commencement du XIIIe sicle que, la vote en arcs d'ogives ayant
atteint sa perfection (voy. VOTE), les charpentes de combles purent se
dvelopper librement, et qu'elles adoptrent promptement des
combinaisons  la fois stables, solides et lgres.

La plus ancienne charpente leve au-dessus d'une vote en arcs d'ogives
que nous connaissions, est celle de la cathdrale de Paris; elle ne peut
tre postrieure  1220, si l'on s'en rapporte  quelques dtails de
sculpture et quelques profils qui la dcorent. Mais avant de dcrire
cette charpente, nous devons indiquer les modifications profondes qui
s'taient introduites dans l'art de la charpenterie, vers la fin du XIIe
sicle, par suite de l'adoption d'un nouveau systme gnral de
construction. Ce n'tait plus par l'paisseur des murs ou par des cules
massives que l'on contrebutait les votes centrales des glises 
plusieurs nefs, mais par des arcs-boutants reportant les pousses sur le
primtre extrieur des difices, quelle que ft leur largeur. C'tait
le systme d'quilibre qui remplaait le systme antique ou roman (voy.
CONSTRUCTION); ds lors, dans les monuments composs de trois ou cinq
nefs, les piles intrieures, rduites  un diamtre aussi petit que
possible, n'avaient plus pour fonction que de porter des archivoltes et
les naissances des votes, entre les formerets desquelles s'ouvraient de
larges fentres. Ces formerets et archivoltes de fentres ne pouvaient
recevoir sur leur extrados que des bahuts dont l'paisseur ne devait pas
dpasser le diamtre des piles infrieures; il rsultait de cette
innovation que ces bahuts prsentaient une section assez faible, surtout
si, comme cela avait lieu souvent au commencement du XIIIe sicle, il
fallait encore, outre la bahut, trouver,  la partie suprieure de
l'difice, un chneau pour la distribution des eaux et un garde-corps.
L'assiette sur laquelle venaient reposer les sablires des grandes
charpentes de combles tait donc assez troite, et se trouvait rduite 
un mtre environ; quelquefois, mais plus rarement, dans les monuments
d'une grande tendue, et beaucoup moins dans les nefs d'une largeur
mdiocre. Il devenait impossible, sur des bahuts aussi peu pais, de
trouver la place ncessaire pour appuyer le pied des arbaltriers, des
chevrons, et pour projeter l'paisseur des pannes. Afin de poser en
plein les charpentes sur ces bahuts troits, on changea d'abord la pente
des combles; on la porta de 40 ou 50 degrs  60 et mme 65 degrs, puis
on supprima les pannes poses sur les arbaltriers, et on composa les
combles de fermes entre lesquelles vinrent se ranger des chevrons  peu
prs arms comme elles, affleurant le plan passant par la face externe
des arbaltriers, et ne diffrant gure des fermes-matresses que parce
qu'ils n'avaient point d'entraits  leur base, mais reposaient seulement
sur des patins assembls dans les doubles sablires. On dsigne ces
charpentes sous la dnomination de charpentes  _chevrons portant
fermes_. C'tait, dans l'art de la charpenterie, un mode de construction
neuf et qui tait en harmonie parfaite avec le nouveau systme adopt
dans la maonnerie. Il avait 1 l'avantage de ne demander qu'une
assiette aussi peu paisse que possible; 2 au lieu de reporter la
charge de tout le comble et de sa couverture sur les matresses-fermes
(comme le systme de charpentes avec pannes), il rpartissait galement
les pesanteurs sur la totalit de la tte des murs ou bahuts: nous
faisons ressortir l'importance de cette disposition dans le mot
CONSTRUCTION; il nous suffira de l'indiquer ici; 3 ce nouveau moyen
permettait de n'employer que des bois d'un quarrissage faible
relativement  leur longueur, puisque chaque arbaltrier ou chevron
tait galement charg, et de poser ainsi, au sommet d'difices
trs-levs, des charpentes trs-lgres relativement  la surface
couverte. En rendant les piles infrieures des grands vaisseaux plus
grles, les constructeurs firent des votes trs-lgres; ils devaient
naturellement chercher  diminuer le poids des charpentes destines 
les couvrir, et surtout  viter des ingalits dangereuses dans les
pesanteurs des parties suprieures des constructions.

Il convient que nous rendions  nos lecteurs un compte exact de ce qui
constitue la partie essentielle de la charpente de comble combine avec
le mode de la construction ogivale. Nous commencerons donc par
l'assiette de ces combles sur les bahuts ou ttes de murs.

Soit A (7) le bahut en pierre; on pose deux sablires B B' plutt sur
leur plat que carres. C est l'entrait de la ferme-matresse assembl 
queues d'arondes dans les deux sablires, ainsi qu'il est indiqu en E
E' dans le plan, de faon  ce que l'entrait retienne les sablires
pousses en dehors par les chevrons portant fermes. D est le patin ou
blochet dans lequel s'assemble,  tenon et mortaise, le chevron portant
fermes; ce blochet s'entaille pour mordre les deux sablires et est
ainsi retenu par elles. F est l'arbaltrier, G le chevron. Si l'espace
entre les fermes-matresses est trop grand, ou si,  cause de la largeur
du vaisseau  couvrir, on craint que les deux sablires ne viennent 
rondir au milieu, sollicites par la pousse des chevrons, deux pices
horizontales H sont poses entre ces sablires et reportent cette
pousse sur les points E retenus fixes par les bouts des entraits. Des
jambettes I viennent reporter une partie de la charge des arbaltriers
ou chevrons sur l'extrmit intrieure des blochets et donnent de
l'empattement aux grandes pices inclines. Souvent, dans les grandes
charpentes, le pied des arbaltriers et chevrons s'assemble  deux
tenons dans deux mortaises, ainsi que l'indique le dtail K, afin
d'viter que la pousse ne s'exerce sur le champ trs-troit d'un seul
tenon et aussi pour empcher la torsion de ces pices principales. Les
jambettes sont galement assembles  tenons doubles dans les blochets
et les entraits, et, de plus, ils sont toujours embrvs dans ces
arbaltriers et chevrons, comme il est figur en L. Quelquefois mme,
les arbaltriers et chevrons portent un renfort pour donner plus de
prise  cet embrvement, sans affamer le bois; c'est ce renfort que
figure le dtail M. Les jambettes I sont ou verticales ou lgrement
inclines, ainsi que l'indique la fig. 7; dans cette dernire position,
elles retiennent mieux la pousse du pied des chevrons ou arbaltriers.
Du reste, plus les combles sont aigus, plus les jambettes se rapprochent
de la verticale. Le moyen adopt pour asseoir les charpentes de combles
bien connu, on comprendra facilement le systme gnral admis par les
architectes du commencement du XIIIe sicle dans la construction de
leurs grands combles.

Prenons donc comme exemple d'une des charpentes de combles les plus
anciennes, celle du choeur de Notre-Dame de Paris; nous aurons ainsi,
dans un petit nombre de figures, des fermes ordinaires, des chevrons
portant fermes et une croupe. La fig. 8 donne le plan de la croupe qui
couvre le chevet. Les fermes-matresses sont accouples. Le ct A du
plan prsente la projection horizontale des sablires et des entraits
au-dessus du bahut; le ct B, la projection horizontale de la premire
enrayure. La fig. 9 est l'lvation de la ferme-matresse C de croupe.
Dans cette lvation, on voit, au-dessous des grands arbaltriers E,
deux sous-arbaltriers F. C'tait l un moyen puissant pour maintenir le
poinon G dans son plan vertical et pour donner  la ferme une grande
rsistance. Le premier entrait retrouss H s'assemble dans les
arbaltriers, dans les sous-arbaltriers et dans le poinon. Le second
entrait retrouss I se compose de deux moises qui embrassent ces mmes
pices. Le troisime entrait retrouss K s'assemble  tenon et mortaises
dans le poinon et dans les deux arbaltriers. L'entrait L est suspendu
au poinon, 1 par deux moises M et des clefs, 2 par deux paires de
moises verticales N retenues de mme par des clefs de bois sur les
sous-arbaltriers et sur le premier entrait retrouss. Deux autres
paires de moises O remplacent les jambettes et viennent serrer et
runir, au moyen de clefs, les arbaltriers avec l'entrait. Comme
surcrot de prcaution, et pour mieux asseoir l'entrait, des liens P
reportent une partie du poids de cet entrait sur des poteaux adosss au
bahut. Ces liens ne sauraient pousser les murs, car ils sont placs au
droit des arcs-boutants extrieurs. La flexion des arbaltriers de cette
ferme est donc arrte  intervalles gaux par les trois entraits
retrousss, rendus rigides eux-mmes par les sous-arbaltriers. La
flexion de l'entrait est arrte par le poinon, les deux paires de
moises N et les liens P. Il n'y a donc aucune dformation  craindre
dans le grand triangle composant la ferme. Mais c'est l une ferme de
croupe qui reoit  son sommet les bouts des chevrons du chevet, ainsi
que le dmontre le plan fig. 8; or cette ferme tait pousse par tous
ces chevrons qui viennent s'appuyer sur le poinon d'un seul ct; elle
devait ncessairement sortir de son plan vertical. Voici comment les
charpentiers vitrent ce danger. La fig. 10 donne la coupe du comble
suivant l'axe longitudinal du chevet. Q est la ferme-matresse dont la
fig. 9 donne l'lvation; en R sont tous les chevrons de croupe qui
viennent buter contre son sommet. Afin de la maintenir dans le plan
vertical Q S, les charpentiers posrent les grandes pices inclines T
U, V X. La premire vient s'asseoir sur les sablires en T, se runit 
la seconde par une coupe en V. La seconde s'assemble  l'extrmit du
poinon de la cinquime ferme-matresse, et de ce point deux pices
verticales, poses en forme de V, vont reporter la pousse  une assez
grande distance sur les bouts d'un entrait, afin d'viter l'cartement
des branches de ce V, ainsi que l'indique la fig. 11. La pice incline
T U est, de plus, suspendue au poinon Q et aux deux faux poinons Y Z
par de fortes moises et des clefs. C'est sur cette pice incline T U,
qui est par le fait un arbaltrier trs-rsistant, que viennent
s'assembler les trois contre-fiches C' destines  contrebuter la
pousse des chevrons de croupe et  maintenir la ferme-matresse dans
son plan vertical Q S. Les autres parties de cette charpente n'ont pas
besoin de longues explications pour tre comprises. Les sablires
circulaires de la croupe sont maintenues par un entrait D' suspendu par
une paire de moises F' au chevron d'axe qui est doubl et remplit les
fonctions d'un arbaltrier, car il s'assemble sur l'extrmit de la
pice incline T U. Cet entrait porte un chssis _a b c_ (fig. 8)
destin  soulager la premire enrayure. Le roulement de toute la
charpente est vit par les liens H (fig. 10) qui s'assemblent dans les
entre-toises d'axes horizontales poses sous la seconde enrayure et dans
les poinons des fermes. Le voligeage en chne maintient les chevrons
dans leur plan vertical, cette charpente tant, comme toutes les
charpentes de cette poque, dpourvue de fatage et de pannes. Le
flchissement des chevrons est vit au moyen des entraits retrousss K'
qui sont soulags par les entre-toises d'axe R', et les doubles
entre-toises P' s'assemblent dans les moises pendantes N de la fig. 9.

Pour peu que l'on soit familier avec l'art de la charpenterie, il n'est
pas difficile de reconnatre les dfauts de cette charpente; il n'y a
pas de solidarit entre les fermes; les liens destins  empcher le
roulement sont trop petits et trop faibles pour remplir cet office d'une
manire efficace, et la preuve en est que, quand on enlve la volige, on
fait remuer  la main les fermes-matresses et surtout les chevrons
portant ferme. Le moyen adopt pour arrter la pousse des chevrons de
croupe sur le poinon n'est qu'un expdient. Dj, cependant, la
charpente de la nef de la cathdrale de Paris, dresse peut-tre
quelques annes aprs celle du choeur, prsente sur celle-ci de notables
amliorations. Mais c'est surtout en tudiant la souche de la flche de
la mme glise, qui s'levait au centre de la croise, qu'on est frapp
de l'adresse et surtout de la science pratique des charpentiers du XIIIe
sicle, et cette souche de flche a d tre mise au levage vers 1230 au
plus tard. Nous aurons l'occasion d'y revenir ailleurs. Nous devons
suivre notre discours et faire voir les perfectionnements introduits
successivement dans le systme des fermes.

La charpente de l'glise cathdrale de Chartres, brle en 1836, et qui
paraissait appartenir  la seconde moiti du XIIIe sicle, prsentait
dj de grandes amliorations sur le systme adopt dans la construction
de celle de la cathdrale de Paris; nous n'en possdons malheureusement
que des croquis trop vagues pour pouvoir la donner  nos lecteurs. Cela
est d'autant plus regrettable que cette charpente tait immense, qu'elle
n'avait subi aucune altration, que les bois taient tous quarris 
vive arte et parfaitement assembls.

La charpente de l'glise de Saint-Ouen de Rouen, qui date du XIVe
sicle, dans des dimensions mdiocres, nous donne un bel exemple de
l'art de la charpenterie  cette poque. Nous en donnons (12) en A la
coupe transversale, et en B la coupe longitudinale. Dj cette charpente
possde un sous-fate C sur lequel viennent se reposer les ttes des
chevrons assembls  mi-bois et maintenus par des chevilles. Ce
sous-fate est lui-mme maintenu horizontal par les grandes croix de
Saint-Andr D et par les liens E. Les croix de Saint-Andr et les liens
assembls  mi-bois ont encore pour fonction d'empcher le dversement
des fermes et de tout le systme. Les grandes moises pendantes F,
attaches en G  l'arbaltrier par des chevillettes de fer, en H 
l'entrait retrouss par des clefs de bois, suspendent l'entrait en I
dj suspendu en M au poinon. Le poids de ces moises pendantes, en
chargeant les esseliers K, exerce une pousse en L qui arrte la flexion
de l'arbaltrier sur ce point. Une particularit de cette charpente,
c'est que le pied des chevrons et leurs jambettes ne s'assemblent pas
dans des blochets conformment  l'usage ordinaire, mais dans des
doubles sablires poses sur les semelles qui reoivent les bouts des
entraits et chevilles avec celles-ci. La fig. 13 donne en N le dtail
de l'assemblage des chevrons et jambettes dans les doubles sablires, en
P le dtail des moises pendantes F, et en O le moyen de suspension de
l'entrait au poinon. On remarquera que le fer est dj employ dans
cette charpente en R et en S pour attacher les moises pendantes. Ce sont
des chevillettes  tte carre.

La charpente de l'glise de Saint-Ouen de Rouen est excute avec grand
soin; les bois sont parfaitement quarris, chanfreins sur les artes;
les grandes moises pendantes, dont le dtail est figur en P (fig. 13),
sont lgies, car ces bois n'agissant que comme suspension, il n'tait
pas ncessaire de leur laisser toute leur force entre les clefs. Nous
trouvons  Saint-Germer une charpente pose au-dessus des votes de la
chapelle,  la fin du XIIIe sicle, qui a la plus grande analogie avec
celle-ci et qui est de mme excute avec une rare perfection. Mais les
difficults taient autres et plus srieuses lorsqu'il s'agissait de
dresser une charpente sur une de ces nefs, telle, par exemple, que celle
de la cathdrale de Reims. Sous le rgne de Louis XI, un incendie
dtruisit toutes les couvertures de cet difice; on les reconstruisit 
neuf vers la fin du XVe sicle et le commencement du XVIe. Alors l'art
de la charpenterie tait arriv  son apoge; l'esprit des constructeurs
s'tait particulirement appliqu  perfectionner cette branche de
l'architecture, et ils taient arrivs  produire des oeuvres
remarquables au double point de vue de la combinaison et de l'excution.
Le bois se prtait mieux que toute autre matire aux conceptions
architectoniques du XVe sicle, et on l'employait  profusion dans les
constructions civiles et religieuses; il ne faut donc pas s'tonner si,
 cette poque, les charpentiers taient arrivs  un degr d'habilet
suprieur.

Nous donnons (14) une coupe transversale et une coupe longitudinale de
la charpente de la cathdrale de Reims. Les fermes sont tailles sur un
triangle qui n'a pas moins de 14m,40 de base sur 15m,50 de hauteur du
sommet  la base; les arbaltriers et les chevrons ont 17m,00. La coupe
longitudinale C est faite dans l'axe sur le poinon; celle D est faite
suivant la ligne ponctue A B; la coupe transversale est faite entre
deux fermes. La partie infrieure des chevrons de E en F est appuye sur
deux cours de pannes portes par une contre-fiche G pose sous
l'arbaltrier et venant s'assembler dans l'entrait et  la tte d'un
poteau H. Ce poteau est suspendu par les sous-arbaltriers moises I, et
suspend lui-mme l'entrait en K au moyen de deux moises pendantes et des
clefs de bois, ainsi que l'indique la coupe longitudinale D. Il reoit 
son sommet deux entre-toises L M qui arrtent le dversement de la
partie intermdiaire de la charpente au moyen de liens et de croix de
Saint-Andr. Dans la partie suprieure, le flchissement des chevrons
est seulement arrt par des jambettes N et des entraits retrousss O.
Quant aux arbaltriers des fermes, ils sont rendus rigides par deux
entraits retrousss P R, des jambettes S et des esseliers T. Un
sous-fate U, assembl  la tte des grands poinons, rgle en leur
servant d'appui les bouts suprieurs des chevrons assembls  mi-bois.
Un second sous-fate V et des croix de Saint-Andr maintiennent le
sommet des fermes dans leur plan vertical. Les grands poinons
suspendent les entraits au milieu de leur porte au moyen de longues
moises pendantes, serres par plusieurs clefs de bois. On ne voit, dans
toute cette charpente, aucune ferrure; elle est (eu gard  sa grande
dimension) fort lgre, et les bois employs sont d'une qualit
suprieure, parfaitement quarris et assembls. Toute sa force consiste
dans ces sous-arbaltriers-moises I qui sont d'un seul morceau et n'ont
pas moins de 14m,50 de longueur. Les quarrissages ne dpassent pas 0,22
c. pour les plus grosses pices, huit pouces de l'ancienne mesure. On
voit que, dans la charpente de la cathdrale de Reims, les pannes sont
dj employes, non point poses sur l'arbaltrier, mais sous lui; la
face extrieure de l'arbaltrier est toujours dans le plan extrieur du
chevronnage. Toutefois,  Reims, n'tait le peu d'cartement des fermes,
les pannes pourraient flchir dans leur porte sous le poids des
chevrons. Dans d'autres charpentes qui datent de la mme poque, le
flchissement des pannes est prvu et habilement vit.

Soit (15) une ferme-matresse; le flchissement de l'arbaltrier est
maintenu 1 par l'entrait retrouss C, 2 par les contre-fiches A A' qui
s'assemblent dans deux cours de pannes B B; la contre-fiche A'
perpendiculaire  l'arbaltrier, ne peut glisser, 1 parce qu'elle est
arrte  sa place par le renfort E mnag sous l'arbaltrier, et 2
parce qu'elle est serre par les moises D. La contre-fiche A infrieure
est parfaitement arrte par la jambe de force F. Au-dessus de
l'assemblage de cette jambe de force dans la contre-fiche, des moises
pendantes sont arrtes par une clef de bois, et celles-ci suspendent
l'entrait dans sa porte entre les sablires et le poinon. De grands
goussets assembls en H dans les contre-fiches empchent les pannes de
flchir entre les fermes, de sorte que les chevrons figurs en K sont
compltement libres et ne sont runis que par les entraits retrousss I
portant sur l'entre-toise L maintenue rigide, ainsi que le sous-fate,
par des croix de Saint-Andr longitudinales, comme dans la fig. 14. Le
systme des jambes de force F et des moises pendantes G donne une grande
fermet  la base de cette charpente, car les forces et les pesanteurs
se neutralisent  ce point que, plus la charge agit et plus l'entrait et
les arbaltriers se roidissent.

Voici (15 bis) un dtail perspectif de l'assemblage des contre-fiches
avec le cours de pannes infrieur. En M est figure la jambe de force;
en N l'arbaltrier avec son renfort O destin  arrter la panne R; en S
la contre-fiche avec ses deux grands goussets TT'; le gousset T' est
suppos bris pour laisser voir la tte des moises pendantes avec sa
clef de bois au-dessus de l'assemblage de la jambe de force dans la
contre-fiche; en V sont les chevrons. On rencontre un assez grand nombre
de charpentes de comble, de la fin du XVe sicle et du commencement du
XVIe, traces et tailles suivant ce systme, qui est excellent et
n'exige en oeuvre que peu de bois. La charpente de la cathdrale
d'Amiens entre autres, refaite au commencement du XVIe sicle, est arme
de pannes ainsi maintenues rigides au moyen de goussets assembls dans
les contre-fiches perpendiculaires aux arbaltriers. Quelquefois, dans
de trs-grandes charpentes, les contre-fiches reoivent non-seulement
les goussets qui maintiennent les pannes rigides, mais encore des
esseliers et des liens qui soulagent l'arbaltrier, ainsi que l'indique
la fig. 16.

On remarquera que ce systme de goussets assembls dans les pannes a
encore cet avantage d'empcher le hiement des fermes et de tout le
chevronnage.

Le systme de charpente couvrant des votes, dont nous venons d'indiquer
les dveloppements successifs, est suivi dans les charpentes apparentes,
mais avec certaines modifications ncessites par la dcoration
intrieure. Nous avons dit dj que les architectes taient fort
proccups, ds le XIIe sicle, de l'ide de voter les grandes salles,
les nefs des glises; mais les ressources ne permettaient pas toujours
d'adopter ce mode qui exigeait soit des contre-forts puissants 
l'extrieur, soit des arcs-boutants destins  reporter les pousses de
ces votes en dehors des collatraux. Lorsque les architectes ne purent
voter les grands vaisseaux en pierre, en moellon ou en brique, ils
cherchrent nanmoins  donner  leurs charpentes l'apparence d'une
vote en berceau; et c'est dans ces charpentes, dont une partie tait
vue du dedans, que les constructeurs ont dploy toutes les ressources
de leur art. Nous ne connaissons pas de grandes charpentes apparentes
antrieures au XIIIe sicle; il est probable que celles qui existaient
avant cette poque, dans le nord de la France, rappelaient jusqu' un
certain point les charpentes des basiliques primitives du moyen ge qui
laissaient voir les entraits et taient seulement plafonnes au-dessous
du fate, comme, par exemple, la charpente de la nef de la cathdrale de
Messine, si richement dcore de peintures  l'intrieur. Il ne faut pas
oublier d'ailleurs que cette charpente de la cathdrale de Messine fut
leve pendant la domination des Normands en Sicile, et que si, dans sa
dcoration peinte, on sent une influence bien vidente de l'art des
Maures, elle n'en est pas moins l'oeuvre des conqurants chrtiens; que
les figures symboliques et les sujets sacrs y abondent. Il y a tout
lieu de croire que les charpentes apparentes  l'intrieur qui
couvraient les vastes nefs des glises de Saint-Remy de Reims, de la
Trinit et de Saint-tienne de Caen, et, en Angleterre, de la cathdrale
de Peterborough entre autres, avaient beaucoup de rapports avec la
charpente de la cathdrale de Messine, quant au systme adopt, 
l'inclinaison des arbaltriers et  la dcoration intrieure. Sans
entrer dans le champ des conjectures, mais nous appuyant sur cet
exemple, unique peut-tre, de la charpente de la cathdrale de
Messine[5], nous pouvons indiquer quelques points saillants qui feront
comprendre en quoi les charpentes normandes se rapprochaient de la
charpente de la basilique primitive et en quoi elles en diffraient. La
charpente de la cathdrale de Messine ne consiste qu'en une suite de
fermes assez peu distantes, 2m,50 d'axe en axe, composes d'entraits
placs de champ et d'un fort quarrissage, de deux arbaltriers sans
poinons, mais possdant un petit plafond sous le fate d'une extrme
richesse. Le lambris inclin entre ce plafond et la tte des murs ou le
pied des arbaltriers se compose d'une suite de pannes trs-rapproches,
encadres par quatre planches cloues, recevant un double voligeage et
la tuile. Une figure est ncessaire pour faire comprendre ce systme
fort simple (17). Les entraits ont 14m,00 de porte; grce  leur norme
quarrissage (0,80 c. sur 0,45 c.), ils n'ont pas flchi d'une manire
sensible. Ils sont soulags sous les portes par des corbeaux. Les
arbaltriers, assembls  la tte  mi-bois et chevills, sont maintenus
en outre chacun dans leur plan par le poids du petit plafond C suspendu
 des moises pendantes. Afin d'viter l'paisseur des pannes et du
chevronnage qui et oblig de donner une grande paisseur aux murs,
ainsi que nous l'avons dmontr au commencement de cet article, les
charpentiers ont supprim les pannes et ont pos les chevrons en travers
sur les arbaltriers, comme le dmontre notre fig. 17 A perspective et B
gomtrale d'une ferme avec les chevrons et le plafond sous-fate. Ds
lors ce chevronnage, ou plutt cette srie de petites pannes, n'avait
plus qu' recevoir la volige en long. Mais pour viter les fissures qui
n'eussent pas manqu de laisser pntrer le vent sous la tuile entre ces
voliges, celles-ci ont t doubles, ainsi que l'indique la fig. 18,
celles du dessous tant ajoures, entre chaque panne, par des toiles;
toutefois, malgr cet ajour qui devenait un joli motif de dcoration,
tous les joints sont couverts, et l'air ne peut pntrer  l'intrieur.
Le voligeage extrieur pos en travers reoit la tuile, creuse
aujourd'hui, autrefois trs-probablement romaine[6]. La volige en
travers est ncessaire pour retenir le glissement de la tuile, que le
fil du bois pos suivant la pente et occasionn facilement. Cette
charpente, si simple dans ses combinaisons, est dcore de la faon la
plus splendide par des peintures et des dorures. Le petit plafond
sous-fate se compose de deux rangs de caissons toils et creuss en
forme de petites coupoles, pntrant dans les entre-deux des chssis C,
fig. 17. Une sorte de pte ou de mastic revt ce plafond et se dtache
sur les fonds, en fleurons et tigettes peu saillants. Cette partie de la
charpente est particulirement riche en dorure et en magnifiques
ornements peints, de sorte qu'en entrant dans la cathdrale de Messine
on est tout d'abord frapp par cette ligne de caissons disposs suivant
l'axe de l'difice et qui conduisait l'oeil  la riche mosaque absidale
qui existait autrefois au-dessus du sanctuaire. Les arbaltriers et les
chevronnages ont admis des tons plus sombres, comme pour faire ressortir
davantage l'clat de cette pine toute seme d'azur clair et de tons
blancs et roses sur des fonds d'or (voy. PEINTURE).

Vers le milieu du XIIe sicle, les architectes renoncrent  ce systme
de charpente; ils sentirent la ncessit d'employer des bois d'un
quarrissage moins fort, plus faciles  se procurer par consquent, et
plus lgers; employant des bois moins gros, il fallut donner aux
arbaltriers une plus grande inclinaison, afin qu'ils ne flchissent pas
sous le poids de la couverture, et, dans les grandes charpentes,
suspendre les entraits au milieu de leur porte. Except dans les
provinces mridionales, o les charpentes conservrent une faible
inclinaison, partout en France et en Angleterre, on modifia,  la fin du
XIIe sicle, le systme des charpentes apparentes comme on avait modifi
le mode de construction des maonneries; les plafonds, les chevronnages
lambrisss furent remplacs par des berceaux plein-cintre ou
tiers-point, laissant passer les entraits  leur base, et logs dans la
hauteur du comble. Ce systme tait fort conomique, en ce qu'il vitait
la construction des votes en maonnerie, les contre-forts ncessaires
pour les contre-butter, et en ce qu'il ne perdait pas tout l'espace
compris, dans les difices vots, entre ces votes et le fate des
combles.

Peu d'exemples suffiront pour faire comprendre le systme des charpentes
apparentes adopt au moment o nat l'architecture ogivale, et qui ne
cesse d'tre employ qu' la fin du XVIe sicle. Nous choisirons l'un
des mieux combins et des plus lgers qui date du milieu du XIIIe
sicle; c'est la charpente de la grande salle de l'ancien vch
d'Auxerre, aujourd'hui appropri  la prfecture[7].

En A (19), nous prsentons l'une des fermes; entre l'entrait B et
l'entrait retrouss D, on voit une suite de courbes C habilement
assembles qui sont destines  recevoir les bardeaux ou feuillets de
chne qui forment un berceau plein-cintre lgrement surbaiss; en I est
le poinon qui passe  travers le berceau, au droit de chaque ferme, et
vient suspendre l'entrait. La coupe longitudinale E montre une ferme en
F et une suite de chevrons portant ferme G. Tous les chevrons sont arms
chacun d'un entrait retrouss avec des courbes absolument semblables 
celles C de la ferme-matresse. Les bardeaux en bois refendus sont
clous sur chaque courbe des chevrons et des fermes, ainsi qu'on le voit
en H, et des couvre-joints, moulurs viennent cacher les joints et
renforcer encore les courbes  l'intrieur, en mme temps qu'ils servent
de dcoration. De grandes croix de Saint-Andr, assembles dans les
poinons, dans les sous-fates K et entre-toises L, empchent le hiement
de l'ensemble de la charpente et le dversement des fermes. Nous donnons
en M un dtail du chapiteau du poinon au point o il commence  devenir
apparent sous le berceau. Cette charpente est aussi lgre que solide,
et il est facile de reconnatre qu'on n'y a mis en oeuvre que la
quantit de bois rigoureusement ncessaire  sa stabilit. Les
quarrissages sont rduits  leur plus faible volume. Dans sa partie
vue, le poinon ne donne, en section horizontale, qu'un octogone de 0,13
centimtres de diamtre; les arbaltriers n'ont que 0,14 c. sur 0,12 c.
d'quarrissage, les chevrons 0,13 c. sur 0,12 c. Mais la faon dont les
chevrons portant ferme sont rendus rigides mrite particulirement de
fixer l'attention des constructeurs.

La fig. 20 reprsente l'un d'eux. Poss sur des blochets, les pieds des
chevrons sont raffermis par des jambettes courbes N; un entrait
retrouss O les runit, et deux contre-fiches PP, assembles  mi-bois
avec l'entrait retrouss, viennent tayer les chevrons au-dessus du
berceau en RR, en mme temps qu'elles empchent le triangle de se
dformer par l'action du vent ou d'une charge plus forte d'un ct que
de l'autre. Dans la coupe longitudinale E, on voit en S la rencontre des
contre-fiches assembles tenant aux chevrons, et comment cette rencontre
ne gne en rien le passage des grandes croix de Saint-Andr
longitudinales. Cette charpente porte de la latte et de la tuile depuis
six sicles, sans avoir subi aucune altration grave, et malgr qu'on
ait coup plusieurs pices pour passer des tuyaux de chemine.

Sur l'une des salles beaucoup plus petite, du mme difice, nous
trouvons encore une charpente dont la combinaison, aussi bien entendue
que simple, doit nous arrter. Cette salle n'a pas plus de 4m,80 de
largeur; elle tait, de mme que la grande, couverte par un berceau
plein-cintre en charpente avec entraits et poinons apparents. Nous
donnons (21) cet exemple.

En A est la ferme-matresse, en B un des chevrons portant ferme, et en C
la coupe longitudinale de la charpente. Comme toujours, des bardeaux en
chne avec couvre-joints taient clous sur les courbes des fermes et
chevrons. Ces bardeaux ou feuillets de chne refendu ont ordinairement
0,01 c. d'paisseur, et mme quelquefois 0,009 m. Ceux de la grande
charpente (fig. 19) n'ont pas davantage; ils sont assembls  grain
d'orge, ainsi que l'indique la fig. 22, afin d'empcher le vent qui
passe sous la tuile de pntrer  l'intrieur. Mais le berceau apparent
de ces sortes de charpente n'adopte pas toujours la forme plein-cintre;
il n'est quelquefois qu'un segment de cercle et plus souvent en
tiers-point.

Telle est la charpente apparente de l'glise de Mauvesin prs
Marmande[8] que nous donnons (23). Nous choisissons celle-ci, entre
beaucoup d'autres,  cause de la disposition particulire des sablires,
qui sont poses sur les entraits au lieu d'tre au-dessous, et des
blochets C qui viennent s'assembler dans les jambettes D, lesquelles
sont pendantes et termines par un cul-de-lampe, ainsi que le dmontre
la fig. 24. Les chevrons E, tant eux-mmes assembls  l'extrmit des
blochets, dbordent l'arte extrieure de la tte du mur, et tiennent
lieu des coyaux destins ordinairement  supporter l'gout du toit
lorsque celui-ci, comme dans le cas prsent, n'a pas de chneau. Dans
cette fig. 24, nous avons indiqu l'entrait en F priv de son
arbaltrier et de sa jambette. La charpente de l'glise de Mauvesin
possde un vritable fatage en A (fig. 23), dans lequel viennent
s'assembler les extrmits des chevrons et non point un sous-fate,
comme la plupart des charpentes prcdentes. Le dversement des fermes
est maintenu par des liens assembls en B dans le poinon, dans les
entre-toises et dans le fatage. Les chevrons entre les fermes, espaces
de 4m,30, sont munis chacun d'un entrait retrouss, d'esseliers et de
jambettes courbes comme les fermes-matresses; ils ne diffrent de
celles-ci que par l'absence du poinon et de l'entrait. Cette charpente,
qui couvre une nef de 7m,00 de largeur, est fort simple et solide; les
courbes, aujourd'hui dgarnies, recevaient autrefois des bardeaux avec
couvre-joints, comme ceux de la fig. 19.

Cependant les charpentiers des XIIIe et XIVe sicles levaient des
charpentes apparentes encore plus simples que celles donnes ci-dessus,
pour couvrir des vaisseaux d'une largeur de 7m,00  8m,00. Il en existe
une encore au-dessus de la nef de la petite glise de Saint-Jean de
Chlons-sur-Marne, qui se recommande par son extrme lgret. Nons
donnons (25) une des fermes-matresses de cette charpente, en A et en B
un des chevrons. Ceux-ci ne sont rendus rigides que par les deux
contre-fiches croises C C et les jambettes D. Ici le berceau en
tiers-point se compose de deux segments de cercle dont le centre est
pos en contrebas de l'entrait.

C'tait dans les grand'salles des chteaux, des abbayes, des vchs,
des difices publics, que les charpentiers du moyen ge taient
particulirement appels  dployer toutes les ressources de leur art.
Chaque demeure fodale renfermait un vaste espace couvert, qui servait
de salle de runion dans les solennits, lorsque le seigneur exerait
ses droits de justicier, lorsqu'il conviait ses vassaux soit pour des
ftes, soit pour prendre part  ses actes de chef militaire. En temps de
sige, la grand'salle du chteau servait encore de logement  un
supplment de garnison; en temps de paix, c'tait encore un promenoir
comme nos salles des Pas-Perdus annexes aux palais de justice modernes.
Gnralement, ces grand'salles taient situes au premier ou mme au
second tage, le rez-de-chausse servant de magasin, d'curie, de
rfectoire et de dpts d'armes. N'tant couvertes que par la toiture,
et les murs des chteaux ne pouvant tre renforcs par des contre-forts
qui eussent gn la dfense, ces salles n'taient pas votes, mais de
magnifiques charpentes, lambrisses  l'intrieur, formaient un abri sr
contre les intempries de l'atmosphre.

Le Palais de la Cit,  Paris, avait sa grand'salle couverte par un
double berceau en tiers-point lambriss reposant sur une range de
piliers runis par des archivoltes[9]. Les chteaux de Montargis, de
Coucy, de Pierrefonds, etc., possdaient d'immenses salles couvertes par
des charpentes apparentes (voy. CHTEAU). Malheureusement toutes ces
charpentes sont aujourd'hui dtruites, et celles qui existent encore
n'appartiennent qu' des chteaux de second ordre. Nous en excepterons
cependant le palais des comtes de Poitiers (palais de justice actuel de
Poitiers), qui a conserv sa belle charpente de grand'salle, qui date du
commencement du XVe sicle, l'archevch de Reims et le palais de
justice de Rouen[10].

Parmi ces restes de l'art de la charpenterie du moyen ge, l'un des plus
intressants, des plus anciens et des plus complets, est la charpente de
la grand'salle du chteau de Sully-sur-Loire, qui date de la fin du XIVe
sicle. La grand'salle du chteau de Sully est situe au troisime
tage,  14m,30 au-dessus du sol de la cour; c'est tout un systme de
construction de bois, admirablement entendu, qui couronne un long et
large btiment fortifi, dfendu par des machicoulis avec chemin de
ronde, du ct extrieur donnant sur la Loire et du ct de la cour.

Nous donnons d'abord (26) la coupe transversale de cette charpente. Les
poutres qui portent les solives du plancher de la salle ont 0,63 c.
d'paisseur sur 0,50 c. de largeur et 11m,90 c. de porte. Ces poutres A
sont soulages par des corbeaux de pierre B. Du ct de la cour,
d'autres corbeaux reoivent la premire sablire C qui pose du ct
extrieur sur la tte du mur; cette sablire a 0,30 cm d'paisseur sur
0,24 de largeur. Un second rang de sablires D de mme quarrissage
reoit les jambettes E qui se courbent  leur extrmit pour s'assembler
dans les chevrons. Du niveau du plancher au sommet de l'ogive forme par
le lambris intrieur on compte 10m,20 c. Au-dessus du dernier plancher,
le mur, rduit  une paisseur de 0,95 c., s'lve jusqu' une hauteur
de 2m,00, reoit deux sablires et sert de sparation entre la
grand'salle et les chemins de ronde munis de machicoulis et de
meurtrires. Les chemins de ronde, clos  l'extrieur par un parapet de
0,26 c. d'paisseur, en pierre, sont couverts par de grands coyaux G
raidis par de petites contre-fiches H tailles en courbe  l'intrieur,
ainsi que le pied des coyaux, de manire  former un petit berceau en
tiers-point sur ce chemin de ronde (voy. le dtail X). On remarquera que
les blochets P sont composs de deux moises venant saisir les jambettes
et le pied des chevrons assembls dans la sablire extrieure R.

Il n'y a pas ici de fermes-matresses; la charpente consiste en une
srie de chevrons portant ferme, sans poinons; mais tout le systme est
rendu solidaire (voy. fig. 27) par deux entre-toises K raidies par une
succession de croix de Saint-Andr L et par de grandes charpes croises
M assembles  tiers-bois en dehors du chevronnage suivant sa pente. Ce
sont surtout ces charpes croises, prises dans le plan des chevrons,
qui maintiennent le roulement de la charpente. Des fourrures poses sur
les chevrons rachtent la saillie que forment ces charpes croises sur
le plan inclin du chevronnage et reoivent la volige et l'ardoise. Les
chevrons sont espacs de 0,63 c. d'axe en axe, et la volige est, par
consquent, trs-paisse, en chne refendu. Les ttes des chevrons
s'assemblent  mi-bois et ne portent pas sur un sous-fate. Cette salle
tait claire par des lucarnes, comprenant deux entre-chevrons,
figures dans la coupe longitudinale (27) en N, et par des jours pris
dans l'un des deux pignons en maonnerie. Les chevrons, jambettes et
esseliers courbes n'ont que 0,20c. sur 0,16c. d'quarrissage poss sur
champ, et ainsi des autres bois en proportion; il semblait qu'alors les
charpentiers cherchaient  rpartir galement le poids des charpentes de
combles sur la tte des murs et  le rduire autant que possible. Du
reste, tous ces bois sont des bois de brin et non de sciage, quarris 
la hache avec grand soin, et bien purgs de leur aubier (voy. BOIS).
C'est ce qui explique leur parfaite conservation depuis prs de cinq
sicles. Il n'est pas besoin de dire que cette charpente,  l'intrieur,
est lambrisse au moyen de bardeaux clous sur les courbes avec
couvre-joints. Ces bardeaux sont gnralement dcors de peintures,
ainsi qu'on peut le voir encore dans la grand'salle du palais ducal de
Dijon, dans l'glise de Sainte-Madeleine de Chteaudun, etc. (voy.
PEINTURE).

La charpente de la grand'salle du chteau de Sully n'a pas,  proprement
parler, d'entraits, comme elle n'a pas d'arbaltriers. C'est l une
disposition exceptionnelle en France, ou du moins qui ne se rencontre
que dans des cas particuliers comme celui-ci. Mais il faut observer que
le chevronnage se rapproche beaucoup de la verticale, qu'il est
trs-lger et qu'enfin les jambettes qui s'assemblent dans la sablire
pose au-dessus du plancher sont fortes et maintiennent la pousse des
chevrons par leur courbure. Les entraits de cette charpente ne sont, par
le fait, que les normes poutres transversales du plancher qui
retiennent l'cartement des murs.

Mais si nous voulons voir des charpentes apparentes dont l'cartement
est maintenu sans entraits, et au moyen d'un systme d'assemblage
diffrent de ceux que nous venons d'examiner, il faut aller en
Angleterre. Quand, par exception, les Anglais ont arm les fermes de
leurs charpentes d'entraits, il semble qu'ils n'aient pas compris la
fonction de cette pice, qui est, comme chacun sait, d'arrter seulement
l'cartement des arbaltriers; l'entrait ne doit rien porter, mais an
contraire il a besoin d'tre suspendu au poinon au milieu de sa porte;
car de sa parfaite horizontalit dpend la stabilit de la ferme. On
trouve encore, en Angleterre, des charpentes du XIIIe sicle combines
de telle faon que l'entrait porte le poinon (dsign sous le nom de
_poteau royal_) et par suite toute la ferme. Dans ce cas, l'entrait est
une norme pice de bois pose sur son fort. Depuis longtemps, en
France, on levait des charpentes dans lesquelles la fonction de
l'entrait tait parfaitement comprise et applique, que, de l'autre ct
de la Manche, et probablement en Normandie, on persistait  ne voir dans
l'entrait qu'un point d'appui. Il nous serait difficile de dcouvrir les
motifs de cette ignorance d'un principe simple et connu de toute
antiquit. Peut-tre cela tient-il seulement  la facilit avec
laquelle, dans ces contres, on se procurait des bois d'un norme
quarrissage et de toutes formes. Ainsi, dans une salle,  Charney
(Berkshire), dont la charpente remonte  1270, nous trouvons un comble
qui repose presque entirement sur une poutre trs-grosse, pose sur son
fort, et qui, par le fait, tient lieu d'entrait en mme temps qu'elle
supporte tout le systme de la charpente.

Nous donnons (27 bis) en A une ferme principale et en B la coupe
longitudinale de ce comble. Il se compose d'une srie de chevrons arms
d'entraits retrousss R et de liens. Les entraits retrousss reposent
sur une forte filire F soulage par des liens C reportant sa charge sur
un poinon D, pos lui-mme sur l'entrait ou la poutre E.

On comprendra que des constructeurs qui comprenaient si mal la fonction
de l'entrait aient cherch  se priver de ce membre. Aussi voyons-nous,
ds le XIVe sicle, les Anglo-Normands chercher des combinaisons de
charpentes de combles dans lesquelles l'entrait se trouve supprim. Ces
combinaisons doivent tre indiques par nous, car certainement elles
taient employes, pendant le moyen ge, en Normandie, dans le nord de
la France, et les charpentes des XIVe et XVe sicles que l'on rencontre
encore en grand nombre en Angleterre drivent d'un principe de
construction normand, dont nous ne trouvons que des traces rares chez
nous, presque toutes ces charpentes ayant t remplaces successivement
depuis le XIIIe sicle par des votes. Ne pouvant remonter aux
principes, il est bon toutefois de connatre les drivs, d'autant plus
qu'ils sont fort remarquables et mritent l'attention des constructeurs.
Ainsi que nous l'avons dit en commenant cet article, c'est par la
grosseur des bois employs que les charpentes anglo-normandes se
distinguent tout d'abord de celles excutes en France pendant les
XIIIe, XIVe et XVe sicles, puis par des combinaisons qui ont des
rapports frappants avec les constructions navales, et enfin par une
perfection rare apporte dans la manire d'assembler les bois. Dans les
charpentes apparentes anglo-normandes, la panne joue un rle important
et ne cesse d'tre employe; seulement, au lieu d'tre, comme chez nous,
indpendante, pose sur l'arbaltrier, elle s'y lie intimement et forme
avec lui un grillage, une sorte de chssis sur lequel viennent reposer
les chevrons.

Un exemple fort simple fera comprendre ce systme (28)[11]. Cette ferme,
sans entrait  sa base, se trouve, il est vrai, intercale entre
d'autres fermes qui en sont pourvues; elle n'est pas le rsultat du
hasard, mais d'un systme souvent employ pendant les XIIIe et XIVe
sicles. Le blochet A, sculpt  son extrmit vue, est pinc entre deux
sablires B assembles avec lui  mi-bois; une forte courbe D, d'un seul
morceau, s'assemble dans l'arbaltrier C au moyen d'un long tenon
doublement chevill. La panne E infrieure est prise entre la courbe et
l'arbaltrier; elle est franche, la courbe et l'arbaltrier tant
entaills pour la laisser passer. La panne E' suprieure repose dans une
entaille pratique  l'extrmit de l'entrait retrouss F et dans
l'arbaltrier. Ainsi les chevrons dont l'paisseur est indique par la
ligne ponctue viennent araser la face extrieure de l'arbaltrier.
Cette ferme n'a que 5m,40 de porte, et ses arbaltriers ne pourraient
s'carter sans dformer les courbes, ce qui n'est gure possible, ou
sans briser les tenons dans l'entrait retrouss, lesquels ont une grande
force et sont bien chevills. Mais lorsque les portes taient plus
grandes, il et t difficile de trouver des courbes d'un seul morceau.
Les charpentiers anglo-normands en assemblrent deux l'une au-dessus de
l'autre, ainsi que l'indique la fig. 29, en ayant le soin de donner 
leurs bois un fort quarrissage, afin d'obtenir des tenons
trs-puissants. Le point faible de ces charpentes tait cependant  leur
sommet. Il tait facile, par des combinaisons de courbes et des bois
d'un fort quarrissage, de donner aux arbaltriers une parfaite
rigidit; ce qu'il tait difficile d'empcher, sans le secours de
l'entrait, c'tait la dislocation des assemblages  la tte de la ferme,
par suite de l'cartement des deux arbaltriers.

Le problme que les charpentiers anglo-normands avaient  rsoudre tait
celui-ci: donner  deux triangles A et B (30) une base C D commune. Ce
problme rsolu, on pouvait se passer d'un entrait runissant les deux
sommets E F.

Une des fermes de la grand'salle de l'abbaye de Malvern (Worcestershire)
qui date du milieu du XIVe sicle[12], indique bien nettement cette
tentative des charpentiers anglo-normands. En voici la reprsentation
perspective (30 bis). Cette ferme n'est en ralit qu'une sorte
d'querre compose de diverses pices de grosse charpente dont
l'assemblage ne forme qu'un triangle rigide. Les bois ont beaucoup de
champ, mais peu de plat, et sont maintenus ensemble par de fortes
languettes ou des _prisonniers_ noys dans leur paisseur. On remarquera
comme les pannes sont soulages par des liens ou charpes courbes A qui
ont encore l'avantage de porter les chevrons et d'arrter le hiement de
toute la charpente. Il faut avouer que ce systme exigeait l'emploi de
bois normes comparativement au rsultat obtenu; c'tait payer bien cher
la suppression des entraits. Cette ferme n'a cependant qu'une
trs-mdiocre porte, et ce moyen ne pouvait s'appliquer  des
charpentes destines  couvrir de larges vaisseaux. Aussi le voyons-nous
abandonn forcment lorsqu'il s'agit d'excuter des fermes d'une grande
dimension.

La nef et les transsepts de la cathdrale d'ly sont encore couverts par
une belle charpente qui date de la fin du XIVe sicle. Nous donnons (31)
une ferme de cette charpente ainsi que l'entre-deux des fermes. La
grande courbe A B est d'un seul morceau; elle s'assemble  sa base dans
le grand blochet C,  son sommet, dans le faux poinon D. Les vides
triangulaires E F sont remplis par des madriers, assembls en feuillure
sous l'arbaltrier et dans l'extrados de la courbe, afin de rendre les
courbes et arbaltriers solidaires. Les pannes sont prises entre
l'arbaltrier et sa courbe. Le sous-fate G est soulag par des liens
courbes. Quant au blochet, il est maintenu horizontal par le lien courbe
H, et le vide laiss derrire ce lien est rempli par des madriers; ces
liens portent sur un potelet I taill en forme de colonnette et sur un
corbelet K engag dans le mur. Une corniche avec frise en bois, orne de
demi-figures d'anges tenant des cussons, masque les sablires et la
tte du mur. Il n'est pas besoin de dire que cette charpente tait
dcore de peintures. La solidit de cette charpente rside
principalement dans la grosseur des bois employs et dans l'extrme
aiguit des deux courbes reportant une grande partie de la pousse sur
le potelet I, c'est--dire en contrebas de la tte du mur. Ce systme
tant adopt conduisit les charpentiers anglo-normands  des
combinaisons fort savantes et d'une grande hardiesse d'excution.

Tous ceux qui ont t  Londres ont vu la charpente qui couvre la
grand'salle de l'abbaye de Westminster, dont la largeur, dans oeuvre,
est de 21m,00. C'est l un magnifique exemple de ces immenses
constructions de bois qui se trouvaient si frquemment dans le nord de
la France et que l'on rencontre encore en Angleterre. Il mrite que nous
en donnions une description exacte  nos lecteurs. Les murs de la
grand'salle de l'abbaye de Westminster ont 2m,20 d'paisseur sur une
hauteur de 11m,50 environ. La charpente, de la tte des murs au fatage,
porte 14m,00, et prs de 20m,00 des corbeaux au fatage. Les
arbaltriers et chevrons ont 17m,00 compris tenons; nous n'avons pu
savoir s'ils sont d'un seul morceau. Les diffrentes pices de cette
charpente sont couvertes de belles moulures, toutes vides dans la
masse, et les assemblages sont excuts avec une telle perfection qu'on
a grand'peine  les reconnatre.

Nous donnons d'abord (32) l'ensemble d'une des fermes-matresses. Le
principe dont nous avons indiqu les lments dans la charpente de la
cathdrale d'ly se retrouve compltement dvelopp dans la charpente de
Westminster. Pas d'entraits, mais de grands blochets saillants ports
par des liens, et portant eux-mmes les courbes qui viennent s'assembler
 la base du faux poinon. Mais  Westminster, pour runir la partie de
la charpente leve au-dessus des blochets avec les grandes potences qui
portent ceux-ci, d'immenses moises courbes treignent tout le systme,
rendent ses diffrents membres solidaires et donnent  chaque demi-ferme
la roideur et l'homognit d'une planche. Le problme pos fig. 30 est
ici rsolu, car il tait facile de lier les deux demi-fermes au faux
poinon, de faon  ne pas craindre une dislocation sur toute la
longueur de ce poinon; ds lors les deux demi-fermes formaient comme
deux triangles rigides, pleins, ayant une base commune. En effet,
l'entrait retrouss A (fig. 32) est d'une seule pice; il est mme pos
sur son fort et plus pais vers son milieu qu' ses extrmits. Cet
entrait formant la base du triangle dont B C est un des cts, ce
triangle ne peut s'ouvrir; c'est une ferme complte, rendue plus rigide
encore par les remplissages qui la garnissent. Cette ferme suprieure ou
ce triangle homogne s'appuie sur deux poteaux D qui s'assemblent  leur
pied sur l'extrmit du blochet E. Ce blochet est lui-mme maintenu
horizontal par le lien courbe F et les remplissages. Mais si la pression
tait trs-forte  l'extrmit du blochet cette pression exercerait une
pousse en G  la base du lien F. C'est pour viter cette pression et
cette pousse que sont poses les grandes courbes moises H qui,
embrassant le milieu de l'entrait retrouss A, le poteau D le blochet E
et le pied du lien F, arrtent tout mouvement, et font de ces
compartiments infrieurs une seule et mme pice de charpente, qui n'est
susceptible d'aucune dformation ni dislocation. Remarquons, d'ailleurs
que tous les vides entre les pices principales sont remplis par des
claires-voies en bois qui raidissent tout le systme et maintiennent les
courbes dans leur puret. La pousse ne pourrait s'exercer au point G
que si ces courbes se cintraient davantage sous la charge; les
remplissages verticaux sont autant d'ordonnes qui, par leur pression
verticale, empchent les courbes de se dformer. Examinons maintenant
comment le chevronnage a t tabli entre les fermes-matresses,
espaces l'une de l'autre de 5m,75 d'axe en axe. Les fermes-matresses
portent, suivant le systme anglo-normand, des pannes I; mais ces pannes
ont une assez grande porte; elles doivent soutenir des chevrons normes
et toute la couverture.

Voici (fig. 33) une vue perspective d'une trave qui nous vitera de
longues explications. C'est sur la tte des poteaux D qu'est plac le
cours principal de pannes O, soulag par des liens L et des remplissages
 claire-voie. Des goussets M runissent l'entrait retrouss A  la
panne; ils contribuent anssi  empcher le hiement[13] des fermes et des
chevrons. Ce cours principal de pannes est doubl d'un plateau formant
saillie sur lequel viennent s'assembler des jambettes destines 
arrter le glissement des chevrons poss au-dessus des lucarnes. Les
autres cours de pannes I sont soulags par des liens courbes N suivant
le plan du chevronnage et assembls dans les arbaltriers. On remarquera
que le cours de pannes infrieur I' est en outre maintenu par des
contre-fiches P venant reposer sur l'extrados de la grande courbe moise;
c'est qu'en effet ce cours infrieur de pannes doit porter,
non-seulement le chevronnage, mais aussi les combles des lucarnes R; il
et certainement flchi  l'intrieur s'il n'et t contrebutt par ces
contre-fiches. Il y a, entre fermes, onze chevrons.

Afin de donner une ide de la beaut d'excution de cette oeuvre unique
de charpenterie, nous dessinons (fig. 34) un dtail de sa partie
infrieure. Les extrmits des grands blochets qui reoivent les pieds
des poteaux D sont dcores de figures d'anges tenant des cussons aux
armes carteles de France et d'Angleterre, le tout pris dans la masse
du bois. Seules, les ailes des anges sont rapportes. En S, nous donnons
la coupe des deux courbes faite sur J T; en V la coupe sur l'un des
montants de la claire-voie de remplissage, et en X la coupe sur Y Z du
blochet. Autant qu'on peut en juger sans dmonter une charpente, les
assemblages, les tenons sont coups avec une rare prcision; c'est grce
 cette puret d'excution, et plus encore  la qualit des bois
employs ainsi qu' la bont du systme, qne la charpente de la
grand'salle de Westminster s'est conserve intacte jusqu' nos jours.

 la fin du XIVe sicle et au commencement du XVe, l'Angleterre tait
victorieuse, riche et florissante; la France, au contraire, tait ruine
par des invasions dsastreuses et les querelles des grands vassaux de la
couronne; aussi n'avons-nous rien,  cette poque, qui puisse tre
compar  la grand'salle de l'abbaye de Westminster comme luxe de
construction. Les charpentes qui nous sont restes de ce temps sont
simples et ne diffrent gure de celles donnes ci-dessus fig. 19, 21,
23, 26, 28, car elles ne couvrent gnralement que des salles d'une
mdiocre largeur. Si la Normandie ou la Picardie ont possd des
charpentes de combles leves conformment au systme anglo-normand, ce
qui est possible, elles ne sont pas parvenues jusqu' nos jours. Nous
trouvons cependant, prs de Maubeuge, dans la petite glise de Hargnies
(Nord), une charpente dont la combinaison se rattache aux deux systmes
anglo-normand et franais. Cette charpente est, ou plutt tait
dpourvue d'entraits, car, vers le milieu du XVIe sicle, des tirants
furent poss de deux en deux fermes sous les arbaltriers. Les
fermes-matresses, dont nous donnons le profil en A (34 bis), reposent
sur de forts blochets B; elles se composent de deux courbes C
s'assemblant  l'extrmit infrieure du poinon D, d'arbaltriers E
courbes eux-mmes  leur point de rencontre avec le poinon, afin de
trouver des assemblages solides indiqus dans le dtail M. La courbe et
l'arbaltrier sont brids  la tangente, au moyen de deux petites moises
F dont le dtail N explique la forme et les attaches. Sous les
arbaltriers sont chevills et assembls  mi-bois deux cours
d'entre-toises ou pannes G dans lesquelles viennent s'assembler des
croix de Saint-Andr inclines suivant la pente du chevronnage, et
figurs en I dans la coupe longitudinale. Ces pannes soulagent le
chevronnage profil en P, mais ont pour but principal d'empcher le
hiement de la charpente. Le chevronnage est muni galement de courbes
sous lesquelles sont clous les bardeaux, ainsi qu'on le voit en H. Le
sous-fate K et les entre-toises L sont runis par des croix de
Saint-Andr qui maintiennent les poinons verticaux.

Cette charpente, malgr le soin apport dans les assemblages, a pouss
au vide, et, comme nous l'avons dit plus haut, on a d, quelques annes
aprs sa construction, maintenir son cartement par des entraits poss
de deux en deux fermes; elle parat dater des dernires annes du XVe
sicle.

Nous donnons (34 ter) le dtail des sablires, des blochets, des gros et
petits couvre-joints rapports sur les bardeaux,  l'chelle de 0,05 c.
pour mtre. On remarquera (fig. 34 bis) que les courbes du chevronnage
viennent s'assembler dans des entraits retrousss, qui eux-mmes
s'assemblent dans les entre-toises R poses d'un poinon  l'autre. Cela
n'est gure bon; mais on se fiait, avec assez de raison, aux bardeaux
pour maintenir les courbes lgres du chevronnage, ces bardeaux formant
comme une vote qui offrait elle-mme une assez forte rsistance. Entre
les chevrons, espacs de 0,45 c. environ d'axe en axe, sont poses, sous
la volige, des chanlattes destines  lui donner une plus grande
solidit[14].

La salle principale de l'htel de ville de Saint-Quentin nous laisse
voir encore une charpente sans entraits, du commencement du XVIe sicle,
dont la disposition rappelle celle de l'glise de Hargnies.

Depuis le XIIe sicle, on avait pris le parti d'lever, soit sur les
tours, soit au centre de la croise des glises, de hautes flches de
bois recouvertes d'ardoise ou de plomb. Ces flches exigeaient, les
dernires surtout, des combinaisons fort savantes afin de reporter le
poids de tout le systme sur les quatre piles des transsepts. Ds le
commencement du XIIIe sicle, les charpentiers avaient su lever d'une
faon ingnieuse ces masses normes de bois et les suspendre au-dessus
des fermes des noues, sans charger les arcs doubleaux bands d'une pile
 l'autre. Nous aurons l'occasion de nous occuper de ces sortes de
charpentes au mot FLCHE, auquel nous renvoyons nos lecteurs.

Quant aux charpentes coniques qui couvrent les tours cylindriques, elles
drivent du systme adopt pour les charpentes de croupes circulaires.
Le moyen ge ayant lev une quantit considrable de tours, soit dans
les chteaux, soit pour protger les enceintes des villes, les
charpentes de ces ouvrages qui servaient  la dfense et  l'habitation
se rencontrent encore aujourd'hui en grand nombre;  Paris mme, il en
existe dans l'enceinte du Palais qui sont fort belles et bien
conserves. Il nous suffira de donner un seul exemple rsumant les
combinaisons ordinaires de ces charpentes pour faire comprendre ce
qu'elles prsentent de particulier.

Soient le plan de la charpente d'une tour cylindrique (35) et le profil
(36). Le quart du plan A (fig. 35) prsente l'enrayure basse au niveau A
des sablires (fig. 36); le quart B, la seconde enrayure B, le quart C,
la troisime enrayure et le quart D la projection horizontale au niveau
D. Deux entraits E F, G H (fig. 35), poss  angle droit, portent sur le
cours de doubles sablires circulaires. Deux fermes se coupant  angle
droit et runies par un poinon central I donnent le profil K (fig. 36).
Chaque quart de cercle porte six chevrons dont les blochets prolongs
forment l'enrayure L (fig. 35) en s'assemblant dans le grand gousset M.
Le profil de ces chevrons est donn en N (36). Entre chacun d'eux sont
poss, de la premire  la deuxime enrayure A et B, de faux chevrons
profils en O, afin de soutenir la volige entre les chevrons qui sont,
dans la partie infrieure du cne, largement espacs. Ces faux chevrons
portent sur des blochets ordinaires, ainsi qu'on le voit dans le quart
du plan A. Les six chevrons par quarts sont d'un seul morceau de P en R
et se terminent en bec de flte,  leur tte R, ainsi que nous le
verrons tout  l'heure. Les deux fermes se coupant  angle droit sont
munies,  la hauteur B, de coyers qui, recevant des goussets comme les
entraits de l'enrayure basse, forment la seconde enrayure. Mais cette
seconde enrayure mrite toute notre attention. Nous en donnons un dtail
perspectif (36 bis) vers la circonfrence, et (36 ter) vers le poinon.
La fig. 36 bis dmontre comment les courbes, ou esseliers A, sous les
arbaltriers B des deux fermes principales, soulagent les coyers D et
sont moises avec ces arbaltriers et coyers, au moyen des petites
moises C C serres par la clef F; comment les chevrons E sont galement
arms de moises qui les runissent aux courbes; comment la flexion de
ces chevrons est arrte par les coyers G s'assemblant dans les goussets
H; comment les lincoirs I, dtaills en I', I'' et I''', s'assemblent
entre les chevrons et reoivent les ttes des faux chevrons K, afin de
rendre la pose possible. La fig. 36 ter va dmontrer comment les courbes
L, sous les chevrons, ne pouvant s'assembler dans les coyers G,
s'assemblent dans un second gousset M.

Enfin la fig. 36 quater dmontrera comment les arbaltriers des deux
fermes s'assemblent dans le poinon au sommet du comble; comment les
extrmits des chevrons E, coups en bec de flte, viennent reposer et
s'assembler sur les petites entre-toises courbes O. La section
horizontale R, faite au niveau Y, et les deux rabattements S S',
indiquent comment ces petites entre-toises courbes sont maintenues entre
les arbaltriers.

Les charpentes coniques prsentent d'assez grandes difficults
d'assemblage, car il faut qu'au levage les tenons puissent entrer dans
leurs mortaises; or, toutes les pices tendant vers un axe, il est
ncessaire que le charpentier prvoie sur le chantier les moyens
pratiques qui lui permettront d'assembler d'abord les pices
principales, puis les pices, secondaires, sans tre oblig de retailler
les tenons et mme quelquefois de les supprimer totalement pour que ces
pices puissent prendre leur place. Ainsi, dans l'exemple prsent, les
sablires courbes tant poses, les deux fermes  angle droit sont mises
au levage et assembles, puis les goussets, les chevrons, leurs coyers
et esseliers, puis enfin les lincoirs et les faux chevrons. Toutes ces
dernires pices se posent sans difficult du dehors au dedans, sans
qu'il soit ncessaire de soulever les fermes principales pour faire
arriver les tenons des pices secondaires dans leurs mortaises. Les
charpentes coniques donnent la mesure de l'exprience des charpentiers
des XIVe et XVe sicles; elles sont toujours, non-seulement bien
combines et bien tailles, mais encore les moyens d'assemblage en sont
prvus avec une adresse rare pour viter les difficults au levage.
Souvent ces charpentes coniques sont dpourvues d'entraits  la base;
les sablires circulaires, tant fortement relies au moyen de clefs,
empchent seules l'cartement des chevrons, comme le ferait un cercle
d'une seule pice.

L'art de la charpenterie ne se bornait pas  lever des combles
au-dessus des votes ou des charpentes apparentes. De tout temps, en
France, on avait construit des maisons et mme des palais et des glises
en bois. Nous retrouvons encore quelques traces de maisons du XIIIe
sicle construites suivant ce mode, particulirement dans le Nord; mais
ces btisses, remanies, ne nous donnent pas des exemples assez complets
pour qu'il nous soit possible de rendre compte des moyens de
construction employs. Il nous faut commencer notre examen au XIVe
sicle; ce n'est qu' cette poque que nous retrouvons des pans-de-bois
entiers formant faade des maisons sur la voie publique.

Sur un rez-de-chausse compos de murs pleins, d'une succession
d'arcades ou de piles isoles, les charpentiers tablissaient, comme de
nos jours, une sablire basse qui recevait les pans-de-bois de face. On
voyait encore, il y a trois ans, en face du flanc sud du choeur de la
cathdrale de Chartres, une petite maison en bois du XIVe sicle[15]
dont le pan-de-bois de face tait trs-gracieux de forme; c'est un des
plus complets et des plus lgants que nous connaissions de cette
poque. Sur un rez-de-chausse, maonn plein et renforc de chanes de
pierre, sont poses les poutres A supportant le plancher du premier
tage (37) [poutres qui traversent l'paisseur du mur et apparaissent 
l'extrieur]. Les bouts de ces poutres reoivent la sablire basse B.
Sur la sablire s'assemblent les poteaux principaux P au droit des
poutres horizontales A; puis, dans l'intervalle d'une poutre  l'autre,
se dressent d'autres poteaux C, dont le dvers est maintenu par des
allges D munies de croix de Saint-Andr. Ces poteaux C s'assemblent 
leur tte dans un chapeau F, qui est lui-mme assembl  tenons et
mortaises dans les poteaux principaux P. Des liens G lgis en
tiers-point avec redents forment une succession de fentres clairant
l'intrieur. Les chapeaux F portent deux potelets H au droit des poteaux
C qui soulagent la sablire haute destine  recevoir la charpente du
comble. Mais cette sablire est double, suivant l'usage, ainsi que
l'indique la coupe K. La sablire extrieure I, qui ne porte que les
coyaux du comble, est pose sur les bouts des poutres L assembles sur
la tte des poteaux principaux P. Ces poutres L remplissent la fonction
d'entraits pour les fermes des combles et portent les solives du
plancher haut. La sablire intrieure M, qui ne peut flchir puisqu'elle
est soutenue par les potelets, reoit le pied du chevronnage. Les
allges et les intervalles carrs entre les potelets sont remplis par
une maonnerie lgre. On remarquera que les bouts des poutres
suprieures L sont pauls par des liens N assembls dans les gros
poteaux P.

Dans les villes du moyen ge, encloses de murs, la place tait rare;
aussi les maisons prenaient-elles, aux dpens de la voie publique, plus
de largeur  chaque tage; elles prsentaient ainsi une succession
d'encorbellements assez saillants parfois pour qu'il ft possible de se
donner la main des tages suprieurs des maisons situes en face les
unes des autres. Pour obtenir ces encorbellements, que l'on appelait
_ligneaux_, on faisait saillir les poutres des planchers  chaque tage
en dehors des pans-de-bois infrieurs, on soutenait leur bout par des
liens et on levait le pan-de-bois suprieur au nu de l'extrmit de ces
poutres.

Voici (38) qui expliquera cet ouvrage de charpenterie. Ce genre de
construction de bois mrite d'tre tudi. Soient les poteaux du
rez-de-chausse A. La tte de ces poteaux reoit les consoles B
destines  pauler l'extrmit extrieure des poutres C. Des sablires
D s'assemblent  l'about des poutres C, ainsi que l'indique la mortaise.
Ces sablires sont soulages par de petits liens fortement embrvs et
assembls  tenons et mortaises. Un poitrail E s'assemble dans la tte
des poteaux A et est lui-mme soulag par des liens F. C'est ce poitrail
qui porte les solives du plancher du premier tage. Des poteaux G posent
sur l'extrmit des poutres C en porte--faux sur les poteaux A. Ces
poteaux G reoivent les sablires hautes du premier tage et les poutres
K dont l'extrmit extrieure saillante est soulage par des liens
courbes. Sur le bout de ces poutres sont poses les sablires basses I
du second tage, et ainsi de mme  chaque tage, jusqu'aux combles. Les
solives du plancher du second tage portent sur la sablire haute H, la
dbordent et contribuent  soulager la sablire basse I. Des charpes
disposes dans les pans-de-bois  chaque tage reportent les pesanteurs
de ces pans-de-bois et de leurs remplissages, en platras ou en brique,
sur les abouts des poutres matresses. Ces poutres, tant retenues dans
le pan-de-bois ou le mur intrieur, brident tout le systme et
l'empchent de basculer. Il est facile de voir que l'on gagnait ainsi
sur la voie publique,  chaque tage, un, deux ou trois pieds qui
profitaient aux locaux destins  l'habitation. Ces encorbellements
successifs formaient encore des abris qui protgeaient les pans-de-bois,
les devantures des boutiques et les passants contre la pluie. Ils
n'avaient que l'inconvnient de rendre les rues troites trs-sombres;
mais il ne semble pas que, dans les villes du moyen ge, on et,  cet
gard, les mmes ides que nous.

Lorsque les maisons prsentaient sur la rue leur petit ct,
c'est--dire lorsque le terrain qu'elles occupaient tait plus profond
que large, les pans-de-bois de face se terminaient par un pignon et non
par une croupe. Ce pignon n'tait que la premire ferme du comble, le
plus souvent pose en saillie sur les bouts des sablires, afin de
former une sorte d'auvent destin  protger la faade contre la pluie.
Ces dispositions, ainsi que celles relatives aux pans-de-bois de face,
tant dveloppes dans le mot MAISON, nous y renvoyons nos lecteurs.

Quant aux charpentes des planchers, elles sont gnralement fort simples
pendant le moyen ge; peu ou point d'enchevtrures, mais des poutres
poses de distance en distance sur les murs de face ou de refend, et
recevant les solives restant apparentes comme les poutres elles-mmes
(voy. PLAFOND).

On savait dj cependant, au XVe sicle, armer les pices de bois
horizontales de manire  les empcher de flchir sous une charge. La
tribune des orgues de la cathdrale d'Amiens, qui date de cette poque,
repose sur une poutre arme avec beaucoup d'adresse; cette poutre a
15m,00 environ de porte, et elle est fortement charge. Nous donnons
(39) une autre poutre arme de la grand'salle du chteau de Blain en
Bretagne, bti,  la fin du XIVe sicle, par le conntable Olivier de
Clisson, et rpar vers 1475. Cette poutre arme se compose de deux
pices horizontales A et B. Celle B plus large que celle A, de manire 
former lambourdes pour recevoir les solives du plancher. L'armature
consiste en une pice de bois courbe assemble dans la poutre B et
relie  la flche par deux boulons de fer serrs au moyen de
clavettes[16]. Nous avons vu aussi, dans des constructions civiles, et
entre autres dans l'ancien htel de la Trmoille  Paris, lev pendant
les dernires annes du XVe sicle, des poutres de planchers d'environ
12m,00 de porte armes, ainsi que l'indique la fig. 40; les deux pices
B B, poses bout  bout, taient noyes en partie dans l'paisseur de la
poutre A recevant les solives, ainsi que l'indique la coupe en C. Les
pices A et B taient relies entre elles par des boulons avec
clavettes.

Un des caractres particuliers  l'art de la charpenterie du moyen ge,
c'est sa franchise d'allure, sa connaissance des bois et son respect,
dirons-nous, pour leurs proprits. Les assemblages des charpentes du
moyen ge mritent d'tre scrupuleusement tudis; ils sont simples,
bien proportionns  la force des bois ou  l'objet particulier auquel
ils doivent satisfaire. La prvision qui fait rserver, dans une longue
pice de bois, certains renforts, certains paulements qui ajouteront 
la force d'un assemblage, le choix des bois ou leur position suivant la
place qu'ils doivent occuper, l'attention  ne pas les engager dans les
maonneries mais  les laisser libres, ars, indiquent de la part des
matres la connaissance parfaite de leur art, des qualits des
matriaux, l'tude et le soin; de mme que la puret et la juste
proportion des assemblages indiquent chez les ouvriers une longue
habitude de bien faire. Le charpentier du moyen ge n'appelle pas  son
aide le serrurier pour relier, brider ou serrer les pices de bois qu'il
met en oeuvre, si ce n'est dans quelques cas particuliers et fort rares;
il se suffit  lui-mme, et le fer ne vient pas, comme dans les
charpentes modernes, suppler  l'insuffisance ou  la faiblesse des
assemblages.

L'art de la charpenterie est un de ceux auxquels les perfectionnements
modernes ont peu ajout; il tait arriv, pendant le XVe sicle,  son
complet dveloppement. Le bois,  cette poque, entrait pour beaucoup
dans les constructions civiles, publiques et prives, et les
charpentiers formaient une corporation puissante, instruite dans l'art
du _trait_, qui conserva longtemps ses anciennes et bonnes traditions.
En effet, des diverses branches de la construction, l'art de la
charpenterie se plia moins que toute autre aux ides mises par la
renaissance, et pendant le cours du XVIe sicle on suivit, sans presque
les modifier, les principes dvelopps au XVe sicle. Un architecte seul
apporta une modification fort importante aux systmes conservs
jusqu'alors. Philibert De Lorme inventa le mode de charpente qui a
conserv son nom et qui prsente de notables avantages dans un grand
nombre de cas, en ce qu'il permet de couvrir des vides considrables
sans le secours des entraits, sans pousses, et en n'employant qu'un
cube de bois relativement trs-minime. Nous n'avons pas besoin de
dvelopper ici le systme adopt par cet artiste; il est connu de tous
et encore pratiqu de nos jours avec succs. Nous renvoyons nos lecteurs
 son oeuvre si recommandable.

Pendant le XVIIe sicle, l'art de la charpenterie dclina; les
charpentes que cette poque nous a laisses sont souvent mal traces,
lourdes, et excutes avec une ngligence inexcusable aprs de si beaux
exemples laisss par les sicles prcdents. Avant la reconstruction de
la charpente de la Sainte-Chapelle de Paris, dans ces derniers temps, il
tait intressant de comparer la souche de la flche repose sous Louis
XIV aprs l'incendie, avec la souche de la flche de Notre-Dame qui date
du XIIIe sicle. Cette dernire est aussi savante dans l'ensemble de sa
composition et aussi pure dans son excution, que celle de la
Sainte-Chapelle tait barbare sous le rapport de la combinaison et
grossire au point de vue de l'excution.

Dans le cours de cet ouvrage, nous avons l'occasion de revenir souvent
sur les ouvrages de charpenterie. Nous n'indiquons, dans cet article,
que certains principes gnraux qui font connatre la marche progressive
de cet art pendant trois sicles; nous renvoyons nos lecteurs aux mots
BEFFROI, CHAFAUD, FLCHE, HOURD, MAISON, PAN-DE-BOIS, PLAFOND,
PLANCHER, PONT, etc.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 15 bis.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 27. bis.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29 et 30.]
[Illustration: Fig. 30. bis.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 34. ter.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36]
[Illustration: Fig. 36. bis.]
[Illustration: Fig. 36. ter.]
[Illustration: fig. 36 quater]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]

     [Note 1: Nous devons ce dessin, ainsi que l'exemple suivant,
      l'obligeance de MM. Durand et Alaux, architectes 
     Bordeaux.]

     [Note 2: Charpente de l'glise de Villeneuve (arrond. de
     Blaye), XIIIe sicle.]

     [Note 3: Nous n'avons trouv que des dbris de ces sortes de
     charpentes assez grossirement excutes, remployes dans
     des combles d'une poque plus rcente;  Vzelay, par
     exemple, et dans de petites glises de Bourgogne et du
     Lyonnais.]

     [Note 4: Comme dans la nef de l'glise de Beaune.]

     [Note 5: Cette charpente est en bois rsineux  fibres
     trs-fines, peut-tre du mlze. Celle de Saint-Paul hors les
     murs  Rome tait en cdre.]

     [Note 6: Dans les provinces du nord de la France mme, la
     tuile romaine fut frquemment en usage jusque vers le
     commencement du XIIe sicle. Nous en avons trouv la preuve
     non-seulement dans les bas-reliefs, mais sur les votes et
     dans les dbris qui entourent les difices de l'poque
     romane. Donc les combles taient, jusque vers le milieu de ce
     sicle, gnralement plats. Cependant il est bon nombre de
     pignons romans dans le Nord qui ont une pente trop forte pour
     que la tuile romaine ait pu tre employe; dans ce cas, on se
     servait de grandes tuiles plates (voy. TUILE).]

     [Note 7: Cette charpente est aujourd'hui cache par des
     plafonds et des distributions intrieures. Elle est en place,
     cependant, et a conserv presque partout son lambrissage.]

     [Note 8: Cette charpente a t releve avec le plus grand
     soin par M. Alaux, architecte  Bordeaux, qui a bien voulu
     nous communiquer ses croquis. Cette charpente date de la fin
     du XIIIe sicle.]

     [Note 9: Voir la gravure de Ducerceau reprsentant
     l'intrieur de cette salle. (Bib. imp. des estampes. Coll.
     Callet.)]

     [Note 10: Les entraits de cette dernire charpente, qui date
     du commencement du XVe sicle, ont t coups; elle s'est
     conserve cependant malgr cette grave mutilation.]

     [Note 11: Voir l'ouvrage de M. J. H. Parker, _Some account of
     Domest. Architect. in Engl., from Edward I to Richard II_, p.
     242. Parsonage bouse, Market Deeping, Lincolnshire. Aussi le
     _Gloss. of Terms used in Grec. Rom. Ital. and Gothic
     Archit._, du mme auteur. Oxford, vol. II.]

     [Note 12: Voy. dans le _Gloss. of Terms used in Grec. Rom.
     Ital. and Gothic Archit._, par J. H. Parker, Oxford, vol. II,
     une curieuse collection de charpentes anglaises.]

     [Note 13: On appelle _hiement_, en termes de charpenterie, le
     mouvement que l'effort du vent imprime aux fermes et
     chevrons.]

     [Note 14: Nous devons les dessins de cette charpente  M.
     Bruyerre, architecte, qui l'a releve avec soin et a bien
     voulu nous communiquer ses notes.]

     [Note 15: Cette maison vient d'tre dnature depuis peu;
     nous l'avons dessine en 1853; elle tait alors  peu prs
     intacte.]

     [Note 16: Ce renseignement curieux nous a t fourni par M.
     Alfred Ram.]



CHTEAU, _chastel_. Le chteau du moyen ge n'est pas le _castellum_
romain; ce serait plutt la _villa_ antique munie de dfenses
extrieures. Lorsque les barbares s'emparrent du sol des Gaules, le
territoire fut partag entre les chefs conqurants; mais ces nouveaux
propritaires apportaient avec eux leurs moeurs germaines et changrent
bientt l'aspect du pays qu'ils avaient conquis; le propritaire romain
ne songeait pas  fortifier sa demeure des champs, qui n'tait qu'une
maison de plaisance, entoure de toutes les dpendances ncessaires 
l'exploitation des terres,  la nourriture et  l'entretien des
bestiaux, au logement de clients et d'esclaves vivant sur le sol  peu
prs comme nos fermiers et nos paysans. Quels que soient les changements
qui s'oprent dans les moeurs d'un peuple, il conserve toujours quelque
chose de son origine; les citoyens romains, s'ils avaient cess de se
livrer aux occupations agricoles depuis longtemps lorsqu'ils
s'tablirent sur le sol des Gaules, conservaient encore, dans les
sicles de la dcadence, les moeurs de propritaires fonciers; leurs
habitations des campagnes taient tablies au centre de riches valles,
le long des cours d'eau, et s'entouraient de tout ce qui est ncessaire
 la vie des champs et  la grande culture. Possesseurs tranquilles de
la plus grande partie du sol gaulois pendant trois sicles, n'ayant 
lutter ni contre les populations soumises et devenues romaines, ni
contre les invasions des barbares, ils n'avaient pas eu le soin de munir
leurs _vill_ de dfenses propres  rsister  une attaque  main arme.
Lorsque commencrent les dbordements de barbares venus de la Germanie,
les derniers Possesseurs du sol gallo-romain abandonnrent les _vill_
pour s'enfermer dans les villes fortifies  la hte; le flot pass, ils
rparaient leurs habitations rurales dvastes; mais, soit mollesse,
soit force d'habitude, ils ne songrent que rarement  mettre leurs
btiments d'exploitation agricole  l'abri d'un coup de main. Tout autre
tait l'esprit germain. C'est l'honneur des tribus, dit Csar[17], de
n'tre environnes que de vastes dserts, d'avoir des frontires
dvastes. Les Germains regardent comme une marque clatante de valeur,
de chasser au loin leurs voisins, de ne permettre  personne de
s'tablir prs d'eux. _Ils y trouvent, d'ailleurs, un moyen de se
garantir contre les invasions subites..._ Les Germains, dit
Tacite[18], n'habitent point dans des villes; ils ne peuvent mme
souffrir que leurs habitations y touchent; ils demeurent spars et 
distance, selon qu'une source, une plaine, un bois, les a attirs dans
un certain lieu. Ils forment des villages, non pas comme nous, par des
difices lis ensemble et contigus; chacun entoure sa maison d'un espace
vide... Des trois peuples germaniques qui envahirent les Gaules,
Bourguignons, Visigoths et Francs, ces derniers, au milieu du VIe
sicle, dominaient seuls toute la Gaule, sauf une partie du Languedoc et
la Bretagne; et de ces trois peuples, les Francs taient ceux qui
avaient le mieux conserv les moeurs des Germains[19]. Mais peu  peu ce
peuple avait abandonn ses habitudes errantes; il s'tait tabli sur le
sol; la vie agricole avait remplac la vie des camps, et cependant il
conservait son caractre primitif, son amour pour l'isolement et son
aversion pour la vie civilise des villes. Il ne faudrait pas se
mprendre sur ce que nous entendons ici par isolement; ce n'tait pas la
solitude, mais l'isolement de chaque bande de guerriers attachs  un
chef. Cet isolement avait exist en Germanie, chez les peuples qui se
prcipitrent en Occident, ainsi que le prouvent les textes que nous
venons de citer. Lorsque la tribu fut transplante sur le sol gaulois,
dit M. Guizot[20], les habitations se dispersrent bien davantage; les
chefs de famille s'tablirent  une bien plus grande distance les uns
des autres: ils occuprent de vastes domaines; leurs maisons devinrent
plus tard des chteaux: les villages qui se formrent autour d'eux
furent peupls, non plus d'hommes libres, leurs gaux, mais de colons
attachs  leurs terres. Ainsi, sous le rapport matriel, la tribu se
trouva dissoute par le seul fait de son nouvel tablissement...
L'assemble des hommes libres, o se traitaient toutes choses, devint
beaucoup plus difficile  runir... L'galit qui rgnait dans les
camps entre le chef et ses compagnons dut s'effacer et s'effaa bientt
en effet, du moment que la bande germaine fut tablie sur le sol. Le
chef, devenu grand propritaire, disposa de beaucoup de moyens de
pouvoir; les autres (ses compagnons) taient toujours de simples
guerriers; et plus les ides de la proprit s'affermirent et
s'tendirent dans les esprits, plus l'ingalit se dveloppa avec tous
ses effets... Le roi, ou les chefs considrables qui avaient occup un
vaste territoire, distribuaient des bnfices  leurs hommes, pour les
attacher  leur service ou les rcompenser de services rendus... Le
guerrier  qui son chef donnait un bnfice allait l'habiter; nouveau
principe d'isolement et d'individualit... Ce guerrier avait d'ordinaire
quelques hommes  lui; il en cherchait, il en trouvait qui venaient
vivre avec lui dans son domaine; nouvelle source d'ingalit.

Cette socit, qui se dcomposait ainsi au moment o elle s'tablissait
sur le sol conquis aprs avoir dissous la vieille socit romaine, ne
devait se constituer que par le rgime fodal; elle en avait d'ailleurs
apport les germes. Mais il fallut quatre sicles d'anarchie, de
ttonnements, de tentatives de retour vers l'administration impriale,
de luttes, pour faire sortir une organisation de ce dsordre.

Quelles taient les habitations rurales de ces nouveaux possesseurs des
Gaules, pendant ce long espace de temps? On ne peut,  cet gard, que se
livrer  des conjectures, car les renseignements nous manquent ou sont
trs-vagues. Tout porte  supposer que la villa romaine servait encore
de type aux constructions des champs leves par les conqurants.
Grgoire de Tours parle de plusieurs de ces habitations, et ce qu'il en
dit se rapporte assez aux dispositions des _vill_. C'taient des
btiments isols destins  l'exploitation,  l'emmagasinage des
rcoltes, au logement des familiers et des colons, au milieu desquels
s'levait la salle du matre ou mme une enceinte en plein air, _aula_,
dans laquelle se runissait le chef franc et ses leudes; cette enceinte,
 ciel ouvert ou couverte, servait de salle de festin, de salle de
conseil; elle tait accompagne de portiques, de vastes curies, de
cuisines, de bains. Le groupe form par tous ces btiments tait entour
d'un mur de clture, d'un foss ou d'une simple palissade. Le long des
frontires, ou sur quelques points levs, les rois mrovingiens avaient
bti des forteresses; mais ces rsidences paraissent avoir eu un
caractre purement militaire, comme le _castrum_ romain; c'taient
plutt des camps retranchs destins  abriter un corps d'arme que des
chteaux propres  l'habitation permanente et runissant dans leur
enceinte tout ce qui est ncessaire  la vie d'un chef et de ses
hommes[21]. Nous ne pouvons donner le nom de chteau qu'aux demeures
fortifies bties pendant la priode fodale, c'est--dire du Xe au XVIe
sicle. Ces demeures sont d'autant plus formidables qu'elles s'levaient
dans des contres o la domination franque conservait avec plus de
puret les traditions de son origine germanique, sur les bords du Rhin,
de la Meuse, dans le Soissonnais et l'le de France, sur une partie du
cours de la Loire et de la Sane.

Pendant la priode carlovingienne, les princes successeurs de
Charlemagne avaient fait quelques efforts pour s'opposer aux invasions
des Normands; ils avaient tent  plusieurs reprises de dfendre le
cours des fleuves, mais ces ouvrages, ordonns dans des moments de
dtresse, construits  la hte, devaient tre plutt des postes en terre
et en bois que des chteaux proprement dits. Les nouveaux barbares venus
de Norvge ne songeaient gure non plus  fonder des tablissements
fixes au milieu des contres qu'ils dvastaient; attirs seulement par
l'amour du butin, ils s'empressaient de remonter dans leurs bateaux ds
qu'ils avaient pill une riche province. Cependant ils s'arrtrent
parfois sur quelque promontoire, dans quelques les au milieu des
fleuves, pour mettre  l'abri le produit des pillages, sous la garde
d'une partie des hommes composant l'expdition; ils fortifiaient ces
points dj dfendus par la nature, mais ce n'tait encore l que des
camps retranchs plutt que des chteaux. On retrouve un tablissement
de ce genre sur les ctes de la Normandie, de la Bretagne ou de l'Ouest,
si longtemps ravages par les pirates normands; c'est le _Haguedike_
situ  l'extrmit nord-ouest de la presqu'le de Cotentin, auprs de
l'le d'Aurigny. Un retranchement ou foss d'une lieue et demie de long
spare ce promontoire du continent; c'est l le _Haguedike_[22]... Il se
peut que le _Haguedike_, ou foss de la Hague, soit antrieur  l'poque
normande; mais les pirates ont pu se servir des anciens retranchements
du promontoire, et en faire une place de retraite.

Lorsqu'au Xe sicle les Normands furent dfinitivement tablis sur une
partie du territoire de la France, ils construisirent des demeures
fortifies, et ces rsidences conservrent un caractre particulier, 
la fois politique et fodal. Le chteau normand, au commencement de la
priode fodale, se distingue du chteau franais ou franc; il se relie
toujours  un systme de dfense territorial, tandis que le chteau
franais conserve longtemps son origine germanique; c'est la demeure du
chef de bande, isole, dfendant son propre domaine contre tous et ne
tenant nul compte de la dfense gnrale du territoire. Pour nous faire
comprendre en peu de mots, le seigneur franc n'a pas de patrie, il n'a
qu'un domaine; tandis que le seigneur normand cherche,  la fois, 
dfendre son domaine et le territoire conquis par sa nation. Cette
distinction doit tre faite tout d'abord, car elle a une influence,
non-seulement sur la position des demeures fodales, mais sur le systme
de dfense adopt dans chacune d'elles. Il y a, dans la construction des
chteaux normands, une certaine parit que l'on ne rencontre pas dans
les chteaux franais; ceux-ci prsentent une extrme varit; on voit
que le caprice du seigneur, ses ides particulires ont influ sur leur
construction, tandis que les chteaux normands paraissent soumis  un
principe de dfense reconnu bon et adopt par tous les possesseurs de
domaine, suivant une ide nationale. Lorsque l'on tient compte des
circonstances qui accompagnrent l'tablissement dfinitif des Normands
au nord-ouest de Paris, de l'intrt immense que ces pirates tolrs sur
le sol de la Normandie avaient  maintenir le cours des fleuves et
rivires ouvert pour eux et les renforts qui leur arrivaient du Nord,
ferm pour le peuple franc, possesseur de la haute Seine et de la
plupart de ses affluents, on conoit comment les Normands furent
entrans  adopter un systme de dfense soumis  une ide politique.
D'ailleurs les Normands, lorsqu'ils se prsentaient sur un point du
territoire franais, procdaient forcment partout de la mme manire;
c'tait en occupant le littoral, en remontant les fleuves et rivires
sur leurs longs bateaux, qu'ils pntraient jusqu'au coeur du pays. Les
fleuves taient le chemin naturel de toute invasion normande; c'tait
sur leurs rives qu'ils devaient chercher  se maintenir et  se
fortifier. Les les, les presqu'les, les escarpements commandant au
loin le cours des rivires, devaient tre choisis tout d'abord comme
points militaires: la similitude des lieux devait amener l'uniformit
des moyens de dfense.

Les Francs, en s'emparant de la Gaule, s'tendirent sur un territoire
trs-vaste et trs-vari sous le rapport gographique; les uns restrent
dans les plaines, les autres sur les montagnes, ceux-ci au milieu de
contres coupes de ruisseaux, ceux-l prs des grandes rivires; chacun
dut se fortifier en raison des lieux et de son intelligence personnelle;
ils cessrent (hormis ceux voisins du Rhin) toute communication avec la
mre patrie, et, comme nous l'avons dit ci-dessus, se trouvrent bientt
isols, trangers les uns aux autres; les liens politiques qui pouvaient
encore les runir se relchaient chaque jour, et les ides de
nationalit de lien entre les grands propritaires d'un tat ne devaient
avoir aucune influence sur les successeurs de ces chefs de bande
disperss sur le sol. Les Normands, au contraire, taient forcment
dirigs par d'autres mobiles; tous pirates, tous solidaires, conservant
longtemps des relations avec la mre patrie qui leur envoyait sans cesse
de nouveaux contingents, arrivant en conqurants dans des contres dj
occupes par des races guerrires, ils taient lis par la communaut
des intrts, par le besoin de se maintenir serrs, unis, dans ces pays
au milieu desquels ils pntraient sans trop oser s'tendre loin des
fleuves, leur seule voie de communication ou de salut en cas de
dsastre.

Si les traditions romaines avaient exerc une influence sur la
disposition des demeures des propritaires francs, elles devaient tre
trs-affaiblies pour les pirates scandinaves qui ne commencrent 
fonder des tablissements permanents sur le continent qu'au Xe sicle.
Ces derniers, plus habitus  charpenter des bateaux qu' lever des
constructions sur la terre ferme, durent ncessairement profiter des
dispositions du terrain pour tablir leurs premiers chteaux forts, qui
n'taient que des campements protgs par des fosss, des palissades et
quelques ouvrages de bois propres  garantir des intempries les hommes
et leur butin. Ils purent souvent aussi profiter des nombreux camps
gallo-romains que l'on rencontre mme encore aujourd'hui sur les ctes
de la Manche et les bords de la Seine, les augmenter de nouveaux fosss,
d'ouvrages intrieurs, et prendre ainsi les premiers lments de la
fortification de campagne. Cependant les Normands, actifs, entreprenants
et prudents  la fois, tenaces, dous d'un esprit de suite qui se
manifeste dans tous leurs actes, comprirent, trs-promptement
l'importance des chteaux pour garder les territoires sur lesquels les
successeurs de Charlemagne avaient t forcs de les laisser s'tablir;
et, ds le milieu du Xe sicle, ils ne se contentrent plus de ces
dfenses de campagne en terre et en bois, mais levrent dj, sur le
cours de la basse Seine, de l'Orne et des petites rivires qui se
jettent dans la Manche, des demeures de pierre, construites avec soin,
formidables pour l'poque, dont il nous reste des fragments
considrables et remarquables surtout par le choix intelligent de leur
assiette. Autres taient alors les chteaux de France; ils tenaient,
comme nous l'avons dit, et du camp romain et de la villa romaine. Ils
taient tablis soit en plaine, soit sur des montagnes, suivant que le
propritaire franc possdait un territoire plane ou montagneux. Dans le
premier cas, le chteau consistait en une enceinte de palissade entoure
de fosss, quelquefois d'une escarpe en terre, d'une forme ovale ou
rectangulaire. Au milieu de l'enceinte, le chef franc faisait amasser
des terres prises aux dpens d'un large foss, et sur ce tertre factice
ou _motte_ se dressait la dfense principale qui plus tard devint le
donjon. On retrouve encore, dans le centre de la France, et surtout dans
l'ouest, les traces de ces chteaux primitifs.

Un tablissement de ce genre, la Tusque  Sainte-Eulalie d'Ambars
(Gironde)[23], nous donne un ensemble assez complet des dispositions
gnrales de ces sortes de chteaux dfendus surtout par des ouvrages en
terre. Cet tablissement est born de trois cts (I) par deux ruisseaux
A, B; un foss C ferme le quatrime ct du paralllogramme, qui a 150
mtres de long sur 90 mtres  110 mtres environ. Au milieu de ce
paralllogramme s'lve une motte D de 27 mtres de diamtre dont le
foss varie en largeur de 10  15 mtres. Sur un des grands cts en E
s'lve un _vallum_ haut de deux mtres environ et large de 10 mtres.
Il n'est pas besoin de dire que toutes les constructions de bois que
nous avons rtablies dans cette figure n'existent plus depuis longtemps.
C'tait, comme nous l'avons indiqu, au sommet de la motte que s'levait
le donjon, la demeure du seigneur,  laquelle on ne pouvait arriver que
par un pont de bois facile  couper. L'enceinte renfermait les btiments
ncessaires au logement des compagnons du seigneur, des curies,
hangars, magasins de provisions, etc.

Probablement plusieurs portes s'ouvraient dans les palissades, au milieu
de trois des faces, peut-tre sur chacune d'elles. Ces portes taient,
suivant l'usage, garnies de dfenses extrieures, comme le camp romain,
avec lequel cette enceinte a plus d'un rapport. Ordinairement un espace,
trac au moyen de pierres brutes ranges circulairement sur le sol de la
cour, indiquait la place des assembles. Souvent,  l'entour de ces
demeures, on rencontre des _tumuli_ qui ne sont que des amas de terre
recouvrant les ossements de guerriers remarquables par leur courage. Ces
tertres pouvaient d'ailleurs servir, au besoin, de dfenses avances.
Une guette, place au sommet du donjon, permettait d'observer ce qui se
passait dans les environs.

Si le chteau franc tait post sur une colline, sur un escarpement, on
profitait alors des dispositions du terrain, et c'tait l'assiette
suprieure du plateau qui donnait la configuration de l'enceinte. Le
donjon s'levait soit sur le point le plus lev pour dominer les
environs, soit prs de l'endroit le plus faible pour le renforcer. C'est
dans ces tablissements que l'on voit souvent, ds une poque recule,
le moellon remplacer le bois,  cause de la facilit qu'on trouvait  se
le procurer dans des pays montagneux. Mais il arrivait frquemment alors
que l'assiette du chteau n'tait pas assez vaste pour contenir toutes
ses nombreuses dpendances; le long des rampants de la colline ou au bas
de l'escarpement on levait alors une premire enceinte en palissades ou
en pierres sches protges par des fosss, au milieu de laquelle on
construisait les logements propres  renfermer la garnison, les
magasins, curies, etc. Cette premire enceinte, que nous retrouvons
dans presque tous les chteaux du moyen ge, tait dsigne sous le nom
de basse-cour. En gnral, cette enceinte infrieure tait protge par
le donjon. On ne fut pas d'ailleurs sans reconnatre que le donjon pos
au centre des enceintes,  l'instar du _prtorium_ du camp romain,
tait, appliqu aux chteaux, une disposition vicieuse, en ce qu'elle ne
pouvait permettre  la garnison de faire des sorties, de se jeter sur
les derrires des assigeants aprs que l'enceinte extrieure avait t
force. Nous voyons le donjon des chteaux, ds le XIe sicle, post
gnralement prs de la paroi de l'enceinte, ayant ses poternes
particulires, ses sorties dans les fosss, et commandant le ct de la
place dont l'accs tait le plus facile. Toutefois, nous penchons 
croire que le chteau fodal n'est arriv  ses perfectionnements de
dfense qu'aprs l'invasion normande, et que ces peuples du Nord ont t
les premiers qui aient appliqu un systme dfensif soumis  certaines
lois, suivi bientt par les seigneurs du continent aprs qu'ils en
eurent  leurs dpens reconnu la supriorit. Le systme dfensif
normand est n d'un profond sentiment de dfiance, de ruse, tranger au
caractre franc. Pour appuyer notre opinion sur des preuves matrielles,
nous devons faire observer que les chteaux dont il nous reste des
constructions comprises entre les Xe et XIIe sicles, levs sur ctes
de l'ouest, le long de la Loire et de ses affluents, de la Gironde, de
la Seine, c'est--dire sur le cours des irruptions normandes ou dans le
voisinage de leurs possessions, ont un caractre particulier, uniforme,
que l'on ne retrouve pas,  la mme poque, dans les provinces du centre
de la France, dans le midi et en Bourgogne.

Il n'est pas besoin, nous le pensons, de faire ressortir la supriorit
de l'esprit guerrier des Normands, pendant les derniers temps de la
priode carlovingienne, sur l'esprit des descendants des chefs francs
tablis sur le sol gallo-romain. Ces derniers, comme nous l'avons dit
plus haut, taient d'ailleurs disperss, isols, et n'avaient aucun de
ces sentiments de nationalit que les Normands possdaient  un haut
degr. La fodalit prit des caractres diffrents sur le sol franais,
suivant qu'elle fut plus ou moins mlange de l'esprit normand, et cette
observation, si elle tait dveloppe par un historien, projetterait la
lumire sur certaines parties de l'histoire politique du moyen ge qui
paraissent obscures et inexplicables. Ainsi, c'est peut-tre  cet
esprit anti-national d'une partie de la fodalit franaise, qui avait
pu rsister  l'influence normande, que nous devons de n'tre pas
devenus Anglais au XVe sicle. Ce n'est point l un paradoxe, comme on
pourrait le croire au premier abord. Si tout le sol franais avait t
imprgn de l'esprit national normand, comme la Normandie, le Maine,
l'Anjou, le Poitou, la Saintonge et la Guienne, au XVe sicle, la
conqute anglaise tait assure  tout jamais. C'est  l'esprit
individuel et nullement national des seigneurs fodaux de la Bretagne,
qui tait toujours reste oppose  l'influence normande[24], et du
centre de la France, second par le vieil esprit national du peuple
gallo-romain, que nous devons d'tre rests Franais; car,  cette
poque encore, l'invasion anglaise n'tait pas considre, sur une bonne
partie du territoire de la France, comme une invasion trangre.

Si nous nous sommes permis cette digression, ce n'est pas que nous ayons
la prtention d'entrer dans le domaine de l'historien, mais c'est que
nous avons besoin d'tablir certaines classifications, une mthode, pour
faire comprendre  nos lecteurs ce qu'est le chteau fodal pendant le
moyen ge, pour faire ressortir son importance, ses transformations et
ses varits, les causes de sa grandeur et de sa dcadence. Voil pour
les caractres gnraux politiques, dirons-nous, de la demeure fodale
primitive. Ses caractres particuliers tiennent aux moeurs et  la vie
prive de ses habitants. Or, qu'on se figure ce que devait tre la vie
du seigneur fodal pendant les XIe et XIIe le sicles en France!
c'est--dire pendant la priode de dveloppement de la fodalit. Le
seigneur normand est sans cesse occup des affaires de sa nation; la
conqute de l'Angleterre, les luttes nationales sur le continent o il
n'tait admis qu' regret, lui conservent un rle politique qui
l'occupe, lui fait entrevoir un but qui n'est pas seulement personnel.
Si remuant, insoumis, ambitieux que soit le baron normand, il est forc
d'entrer dans une lice commune, de se coaliser, de faire la grande
guerre, de conserver l'habitude de vivre dans les armes et les camps.
Son chteau a quelque chose de la forteresse territoriale; il n'a pas le
loisir de s'y enfermer longtemps; il sait enfin que pour garder son
domaine il faut dfendre le territoire, car, en Angleterre comme en
France, il est  l'tat de conqurant. La vie du seigneur fodal
franais est autre; il est possesseur; le souvenir de la conqute est
effac depuis longtemps chez lui; il se considre comme indpendant; il
ne comprend ses devoirs de vassal que parce qu'il profite du systme
hirarchique de la fodalit, et que, s'il refuse de reconnatre son
suzerain, il sait que le lendemain ses propres vassaux lui dnieront son
pouvoir; tranger aux intrts gnraux du pays (intrts qu'il ne peut
comprendre puisque  peine ils se manifestent au XIIe sicle), il vit
seul; ceux qui l'entourent ne sont ni ses soldats, ni ses domestiques,
ni ses gaux; ils dpendent de lui dans une certaine limite, qui, dans
la plupart des cas, n'est pas nettement dfinie. Il ne paye pas les
hommes qui lui doivent le service de guerre, mais la dure de ce service
est limite. Le seigneur ayant un fief, compte plusieurs classes de
vassaux: les uns, comme les chevaliers, ne lui doivent que l'hommage et
l'aide de leurs bras en cas d'appel aux armes, ou une somme destine 
racheter ce service, encore faut-il que ce ne soit pas pour l'aider dans
une entreprise contre le suzerain. D'autres tenanciers roturiers, tenant
terres libres, devaient payer des rentes au seigneur, avec la facult de
partager leur tenure en parcelles, mais restant responsables du payement
de la rente, comme le sont de principaux locataires. D'autres
tenanciers, les vilains, d'une classe infrieure, les paysans, les
bordiers[25], les derniers sur l'chelle fodale, devaient des corves
de toutes natures. Cette diversit dans l'tat des personnes, dans le
partage du sol et le produit que le seigneur en retirait amenait des
complications infinies; de l des difficults perptuelles, des abus,
une surveillance impossible, et par suite des actes arbitraires, car cet
tat de choses,  une poque o l'administration tait une science 
peine connue, tait souvent prjudiciable au seigneur. Ajoutons  cela
que les terres nobles, celle qui taient entre les mains des chevaliers,
se trouvaient soumises  _la garde_ pendant la minorit du seigneur,
c'est--dire que le suzerain jouissait pendant ce temps du revenu de ces
terres. Si aujourd'hui, avec l'uniformit des impts, il faut une arme
d'administrateurs pour assurer la rgularit du revenu de l'tat, et une
longue habitude de l'unit gouvernementale, on comprendra ce que devait
tre pendant les XIe et XIIe sicles l'administration d'un domaine
fieff. Si le seigneur tait dbonnaire, il voyait la source de ses
revenus diminuer chaque jour; si au contraire il tait pre au gain, ce
qui arrivait souvent, il tranchait les difficults par la violence, ce
qui lui tait facile, puisqu'il runissait sous la main le droit fiscal
et les droits de justicier. Pour vivre et se maintenir dans une pareille
situation sociale, le seigneur tait amen  se dfier de tout et de
tous;  peine s'il pouvait compter sur le dvouement de ceux qui lui
devaient le service militaire. Pour acqurir ce dvouement il lui
fallait tolrer des abus sans nombre de ses vassaux nobles, qui lui
prtaient le secours de leurs armes, les attirer et les entretenir prs
de lui par l'appt d'un accroissement de biens, par l'espoir d'un
empitement sur les terres de ses voisins. Il n'avait mme pas de valets
 ses gages, car, de mme que ses revenus lui taient pays en grande
partie en nature, le service journalier de son chteau tait fait par
des hommes de sa terre qui lui devaient, l'un le balayage, l'autre le
curage des gouts, ceux-ci l'entretien de ses curies, ceux-l l'apport
de son bois de chauffage, la cuisson de son pain, la coupe de son foin,
l'lagage de ses haies, etc. Retir dans son donjon avec sa famille et
quelques compagnons, la plupart ses parents moins riches que lui, il ne
pouvait tre assur que ses hommes d'armes, dont le service tait
temporaire, sduits par les promesses de quelque voisin, n'ouvriraient
pas les portes de son chteau  une troupe ennemie. Cette trange
existence de la noblesse fodale justifie ce systme de dfiance dont
ses habitations ont conserv l'empreinte; et si aujourd'hui cette
organisation sociale nous semble absurde et odieuse, il faut convenir
cependant qu'elle tait faite pour dvelopper la force morale des
individus, aguerrir les populations, qu'elle tait peut-tre la seule
voie qui ne conduist pas de la barbarie  la corruption la plus
honteuse. Soyons donc justes, ne jetons pas la pierre  ces demeures
renverses par la haine populaire aussi bien que par la puissance
monarchique; voyons-y au contraire le berceau de notre nergie
nationale, de ces instincts guerriers, de ce mpris du danger qui ont
assur l'indpendance et la grandeur de notre pays.

On conoit que cet tat social dut tre accept par les Normands
lorsqu'ils se fixrent sur le sol franais. Et en effet, depuis Rollon,
chaque seigneur normand s'tait prt aux coutumes des populations au
milieu desquelles il s'tait tabli; car, pour y vivre, il n'tait pas
de son intrt de dpeupler son domaine. Il est  croire qu'il ne
changea rien aux tenures des fiefs dont il jouit par droit de conqute,
car ds le commencement du XIIe sicle nous voyons le seigneur normand,
en temps de paix, entour d'un petit nombre de familiers, habitant la
salle, le donjon fortifi; en temps de guerre, lorsqu'il craint une
agression, appeler autour de lui les tenanciers nobles et mme les
_vavasseurs_, _htes_[26] et paysans.

Alors la vaste enceinte fortifie qui entourait le donjon se garnissait
de cabanes leves  la hte, et devenait un camp fortifi dans lequel
chacun apportait ce qu'il avait de plus prcieux, des vivres et tout ce
qui tait ncessaire pour soutenir un sige ou un blocus. Cela explique
ces dfenses tendues qui semblent faites pour contenir une arme, bien
qu'on y trouve  peine des traces d'habitation. Cependant les Normands
conoivent la forteresse dans des vues politiques autant que
personnelles; les seigneurs franais profitent de la sagacit dploye
par les barons normands dans leurs ouvrages militaires, mais seulement
avec l'ide de dfendre le domaine, de trouver un asile sr pour eux,
leur famille et leurs hommes. Le chteau normand conserve longtemps les
qualits d'une forteresse combine de faon  se dfendre contre
l'assaillant tranger; son assiette est choisie pour commander des
passages, intercepter des communications, diviser des corps d'arme,
protger un territoire; ses dispositions intrieures sont
comparativement larges, destines  contenir des compagnies nombreuses.
Le chteau franais ne s'lve qu'en vue de la garde du domaine fodal;
son assiette est choisie de faon  le protger seul; ses dispositions
intrieures sont compliques, troites, accusant l'habitation autant que
la dfense; elles indiquent la recherche d'hommes runis en petit
nombre, dont toutes les facults intellectuelles sont proccupes d'une
seule pense, celle de la dfense personnelle. Le chteau franais est
comme un groupe de chteaux qui, au besoin, peuvent se dfendre les uns
contre les autres. Le seigneur franais s'empare, au XIIe sicle, de
l'esprit de ruse normand, et il l'applique aux moindres dtails de sa
rsidence, en le rapetissant, pour ainsi dire.

Cet aperu gnral trac, nous passerons  l'examen des monuments. Nous
nous occuperons d'abord du chteau normand; le plus avanc au point de
vue militaire pendant le cours du XIe sicle. Le chteau d'Arques, prs
de Dieppe, nous servira de point de dpart, car nous retrouvons encore
dans son assiette et ses combinaisons de dtail les principes de la
dfense normande primitive. Sur le versant sud-ouest de la valle
d'Arques,  quelques kilomtres de la mer, se dtache une langue de
terre crayeuse qui forme comme une sorte de promontoire dfendu par la
nature de trois cts. C'est  l'extrmit du promontoire que
Guillaume[27], oncle de Guillaume le Btard, par suite de la donation
que son neveu lui avait faite du comt d'Arques vers 1040, leva la
forteresse dont nous allons essayer de faire comprendre l'importance.
Peut-tre existait-il dj sur ce point un chteau; des constructions
antrieures  cette poque, il ne reste pas trace. Guillaume d'Arques,
plein d'ambition, reconnut le don de son neveu en cherchant  lui
enlever le duch de Normandie; en cela il suivait l'exemple de la
plupart des seigneurs normands, qui, voyant  la tte du duch un jeune
homme  peine sorti de l'adolescence, se prparaient  lui ravir un
hritage qui ne paraissait pas d  sa naissance illgitime. En effet,
dans les premiers temps de la vie de Guillaume le Btard, dit Guillaume
de Jumiges[28], un grand nombre de Normands gars et infidles
levrent dans beaucoup de lieux des retranchements et se construisirent
de solides forteresses. Sans perdre de temps, et avant de dvoiler ses
projets de rvolte, Guillaume d'Arques se mit  l'oeuvre, et, peu
d'annes aprs l'investiture de son comt, le village d'Arques voyait
s'lever,  l'extrmit de la langue de terre qui le domine, une vaste
enceinte fortifie, protge par des fosss profonds et un donjon
formidable. Mais c'est ici qu'apparat tout d'abord le gnie normand. Au
lieu de profiter de tout l'espace donn par l'extrmit du promontoire
crayeux, et de considrer les escarpements et les valles environnantes
comme un foss naturel, ainsi que l'et fait un seigneurs franais,
Guillaume d'Arques fit creuser au sommet de la colline un large foss,
et c'est sur l'escarpe de ce foss qu'il leva l'enceinte de son
chteau, laissant, ainsi que l'indique la fig. 2, entre les valles et
ses dfenses une crte A, sorte de chemin couvert de deux mtres de
largeur, derrire lequel l'assaillant trouvait, aprs avoir gravi les
escarpements naturels B, un obstacle infranchissable entre lui et les
murs du chteau. Les crtes A taient d'ailleurs munies de palissades,
_hriuns_, qui protgeaient le chemin couvert et permettaient de le
garnir de dfenseurs, ainsi qu'on le voit en C. Un peu au-dessus du
niveau du fond du foss, les Normands avaient le soin de percer des
galeries longitudinales S qui permettaient de reconnatre et d'arrter
le travail du mineur qui se serait attach  la base de l'escarpe. 
Arques, ces galeries souterraines prennent entre sur certains points de
la dfense intrieure, aprs de nombreux dtours qu'il tait facile de
combler en un instant, dans le cas o l'assaillant aurait pu parvenir 
s'emparer d'un de ces couloirs. Cette disposition importante est une de
celles qui caractrisent l'assiette des chteaux normands pendant les
XIe et XIIe sicles. Ce foss, fait  main d'homme et creus dans la
craie, n'a pas moins de 25m  30m de largeur de la crte de la
contrescarpe  la base des murailles. Le plan topographique (3) explique
la position du chteau d'Arques mieux que ne pourrait le faire une
description. Du ct occidental, le val naturel est trs-profond et
l'escarpement du promontoire abrupt; mais du ct du village vers le
nord-est, les pentes sont moins rapides, et s'tendent assez loin
jusqu' la petite rivire d'Arques. Sur ce point, le flanc A de la
colline fut dfendue par une enceinte extrieure, vritable basse-cour,
dsigne dans les textes sous le nom de Bel ou Baille[29]. Une porte et
une poterne donnaient seules entre au chteau au nord et au sud.

Voici (fig. 4) le plan du chteau d'Arques[30]. L'ouvrage avanc B date
du XVe sicle. Les btiments intrieurs C paraissent tre d'une poque
assez rcente; ils n'existent plus aujourd'hui. Du temps de Guillaume
d'Arques, la vritable entre du chteau du ct de Dieppe tait en D,
et le foss devait alors suivre la ligne ponctue E E'. Peut-tre en B
existait-il un ouvrage avanc palissad pour protger la porte
principale. On distingue encore parfaitement, sous l'entre G, les
constructions du XIe sicle et mme les soubassements des tours qui la
dfendaient. En H est le donjon de figure carre, conformment aux
habitudes normandes, et divis par un pais mur de refend. Mais nous
aurons l'occasion de revenir sur les dtails de cette remarquable
construction au mot DONJON; nous ne devons ici qu'en indiquer les
dispositions gnrales, celles qui tiennent  l'ensemble de la dfense.
En K est la seconde porte qui communique au plateau extrieur au moyen
d'un pont pos sur des piles isoles. Cette entre, savamment combine,
passe sous une tour, et un long passage vot bien dfendu et battu par
le donjon qui, par sa position oblique, masque la cour du chteau pour
ceux qui arrivent du dehors. Ce donjon est d'ailleurs remarquablement
plant pour commander les dehors du ct de la langue de terre par o
l'on peut approcher du foss de plain-pied; ses angles viennent toucher
les remparts de l'enceinte, ne laissent ainsi qu'une circulation
trs-troite sur le chemin de ronde et dominent le fond du foss.
L'ennemi, se ft-il empar de la cour L, ne pouvait monter sur la partie
des remparts M, et arrivait difficilement  la poterne K qui tait
spcialement rserve  la garnison renferme dans le donjon. En P tait
un ouvrage dpendant du donjon, surmontant le passage de la poterne et
qui devait se dfendre aussi bien contre la cour intrieure O que contre
les dehors. Celle-ci avait plusieurs issues qu'il tait impossible  des
hommes non familiers avec ces dtours de reconnatre; car, outre la
poterne K du donjon, un escalier souterrain communique au fond du foss,
et permet ainsi  la garnison de faire une sortie ou de s'chapper sans
tre vue. Nous avons indiqu en N, sur notre plan, les nombreux
souterrains taills dans la craie, encore visibles, qui se croisent sous
les remparts et sont destins soit  faire de brusques sorties dans les
fosss, soit  empcher le travail du mineur du ct o le chteau est
le plus accessible. De la porte D  la poterne K le plateau sur lequel
est assis le chteau d'Arques s'lve graduellement, de sorte que le
donjon se trouve bti sur le point culminant. En dehors de la poterne K,
sur la langue de terre qui runit le promontoire au massif de collines,
taient levs des ouvrages en terre palissads dont il reste des traces
qui, du reste, ont d tre modifies au XVe sicle, lorsque le chteau
fut muni d'artillerie.

La place d'Arques tait  peine construite que le duc Guillaume dut
l'assiger, son oncle s'tant dclar ouvertement contre lui. Ne pouvant
tenter de prendre le chteau de vive force, le Btard de Normandie prit
le parti de le bloquer.  cet effet, il fit creuser un foss de
contrevallation qui, partant du ravin au nord-ouest, passait devant la
porte nord du chteau, descendait jusqu' la rivire de la Varenne et
remontait dans la direction du sud-est vers le ravin. Il munit ce foss
de bastilles pour loger et protger son monde contre les attaques du
dedans ou du dehors:

       De fossez  de hriun
       Et de pel fist un chasteillon
       El pi del teltre en la valle,
       Ki garda tute la cuntre:
       Ne pristrent puiz cels del chastel
       Ne bus ne vache ne vel.
       Li Dus tel chastelet i fist
       Tant chevaliers  tel i mist
       Ki bien le porreient desfendre
       Ke Reis ne Quens ne porreit prendre[31].

Aprs une tentative infructueuse du roi de France pour faire lever le
blocus, le comte Guillaume fut oblig de capituler faute de vivres:

       Willame d'Arches lungement
       Garda la terre  tint forment,
       E plus lungement la tenist,
       Se viande ne li fausist:
       Maiz pur viande ki failli,
       Terre  chastel  tur guerpi;
       Al Duc Willame tut rendi,
       Et al Rei de France s'enfui.

Il n'tait gure possible, en effet, avec les moyens d'attaque dont on
disposait alors, de prendre un chteau aussi bien dfendu par la nature
et par des travaux d'art formidables.

Nous donnons (5) une vue cavalire du chteau d'Arques tel qu'il devait
tre au XIe sicle, prise en dehors de la porte de Dieppe, et en
supprimant les dfenses postrieures ajoutes de ce ct. On comprendra
ainsi plus facilement les dispositions intrieures de cette place forte.

Dj, du temps de Guillaume le Btard, les barons normands
construisaient donc de vastes chteaux de maonnerie possdant tout ce
qui constitue les places de ce genre au moyen ge: fosss profonds et
habilement creuss, enceintes infrieures et suprieures, donjon, etc.
Le duc de Normandie, pendant les longues luttes du commencement de son
rgne, leva des chteaux, ou tout au moins des donjons, pour tenir en
bride les villes qui avaient pris parti contre lui:

       E il fist cax  pierre atraire;
       Iloec (au Mans) fist une tur faire[32]

Aprs la descente en Angleterre, l'tablissement des chteaux fut un des
moyens que Guillaume le Conqurant employa pour assurer sa nouvelle
royaut, et ce fut, en grande partie,  ces forteresses leves sur des
points stratgiques ou dans les villes mmes qu'il dut de pouvoir se
maintenir au milieu d'un pays qui tentait chaque jour des soulvements
pour chasser l'tranger et reconqurir son indpendance. Mais beaucoup
de seigneurs, du moment que la guerre gnrale tait termine, tenant
ces chteaux en fief, se prenaient de querelle avec leurs voisins,
faisaient des excursions sur les terres les uns des autres, et en
venaient  s'attaquer dans leurs places fortes. Ou bien, mcontents de
voir la faveur du suzerain tomber sur d'autres que sur eux, cherchaient
 rendre leurs chteaux plus formidables afin de vendre leurs services
plus cher aux rivaux de leur seigneur et de faire cause commune avec
eux:

       Li Reis se fia as deniers[33],
       K'il ont  mines,  sestiers[34]
       En Normandie trespassa (passa),
       Mult out od li grant gent e a
       Od granz tonels, od grant charrei,
       Fet li denier porter od sei.
       As chastelains et as Barons
       Ki orent turz (donjons)  forz maisons,
       As boens guerriers et as marchis[35]
       A tant don  tant promis,
       Ke li Dus Robert unt lessi,
       Et por li Reis l'unt guerri.

C'est ainsi que, par suite de l'organisation fodale, mme en Normandie
o l'esprit national s'tait maintenu beaucoup mieux qu'en France, les
seigneurs taient chaque jour ports  rendre leurs chteaux de plus en
plus forts, afin de s'affranchir de toute dpendance et de pouvoir
dicter des conditions  leur suzerain. Le chteau normand du XIe sicle
ne consistait qu'en un donjon carr ou rectangulaire, autour duquel on
levait quelques ouvrages de peu d'importance, protgs surtout par ce
foss profond pratiqu au sommet d'un escarpement; c'tait l le
vritable poste normand de cette poque, destin  dominer un
territoire,  fermer un passage ou contenir la population des villes.
Des chteaux munis de dfenses aussi tendues que celles d'Arques
taient rares; mais les barons normands devenant seigneurs fodaux, en
Angleterre ou sur le continent, se virent bientt assez riches et
puissants pour augmenter singulirement les dpendances du donjon qui
dans l'origine tait le seul point srieusement fortifi. Les enceintes
primitives, faites souvent en palissades, furent remplaces par des murs
flanqus de tours. Les plus anciens documents crits touchant les
manoirs et mme les chteaux (documents qui en Angleterre remontent au
XIIe sicle) dsignent souvent la demeure fortifie du seigneur par le
mot _aula_, _hall_; c'est qu'en effet ces sortes d'tablissements
militaires ne consistaient qu'en une _salle_ dfendue par d'paisses
murailles, des crneaux et des contre-forts munis d'changuettes ou de
bretches flanquantes. Les dpendances de la demeure seigneuriale
n'avaient relativement qu'une importance minime; en cas d'attaque
srieuse, la garnison abandonnait bientt les ouvrages extrieurs et se
renfermait dans le donjon, dont les moyens dfensifs taient formidables
pour l'poque. Pendant le cours du XIIe sicle, cette tradition se
conserve dans les contres o l'influence normande prdomine; le donjon,
la _salle_ fortifie prend une valeur relative que nous ne lui trouvons
pas au mme degr sur le territoire franais; le donjon est mieux isol
des dfenses secondaires dans le chteau normand des XIe et XIIe sicles
que dans le chteau d'origine franaise; il est plus lev, prsente une
masse plus imposante; c'est un poste autour duquel est trac un camp
fortifi plutt qu'un chteau. Cette disposition est apparente
non-seulement en Normandie et en Angleterre, comme au Pin (Calvados), 
Saint-Laurent-sur-Mer,  Nogent-le-Rotrou,  Domfront,  Falaise, 
Chamboy (Orne),  Newcastle,  Rochester et  Douvres (Angleterre), mais
sur les ctes de l'Ouest, dans l'Anjou, le Poitou et le Maine,
c'est--dire dans toutes les contres o pntre l'influence normande;
nous la retrouvons, accompagne du foss normand dont le caractre est
si nettement tranch,  Pouzanges (Vende),  Blanzac,  Broue,  Pons
(Charente-Infrieure),  Chauvigny prs Poitiers, et jusqu'
Montrichard,  Beaugency-sur-Loire et  Loches (voy. DONJON). Les
dfenses extrieures qui accompagnent ces gros donjons rectangulaires,
ou ne prsentent que des terrassements sans traces de constructions
importantes, ou si elles sont leves en maonnerie, sont toutes
postrieures d'un sicle au moins  l'tablissement de ces donjons, ce
qui indique assez clairement que les enceintes primitives des XIe et
XIIe sicles avaient peu d'importance et qu'elles durent tre remplaces
lorsqu'au XIIIe sicle ce systme dfensif des chteaux fut modifi, et
qu'on eut reconnu la ncessit d'largir et de renforcer les ouvrages
extrieurs.

Nous donnons (6) le plan du chteau de Chauvigny, dont le donjon remonte
au XIe sicle, et la plus grande partie des dfenses extrieures au
XIVe;--et (7) le plan du chteau de Falaise, dont le donjon carr A du
XIe sicle prsente seul un logement fortement dfendu. Quant aux autres
dfenses de ce chteau, elles ne prennent quelque valeur que par la
disposition des escarpements du plateau, et elles en suivent toutes les
sinuosits. Le donjon cylindrique B et les dfenses de gauche datent de
l'invasion anglaise, c'est--dire des XIVe et XVe sicles. Le chteau de
Falaise, au XIIe sicle, ne consistait rellement qu'en un gros donjon
avec une enceinte renfermant des btiments secondaires, construits
probablement de la faon la plus simple, puisqu'il n'en reste plus
trace, et destins au logement de la garnison, aux magasins, curies et
autres dpendances. Le nom d'_aula_ peut donc tre donn  ce chteau,
puisque, par le fait, la seule partie importante, le poste seigneurial,
n'est qu'une salle fortifie. Les chteaux que Guillaume le Conqurant
fit lever dans les villes d'Angleterre pour tenir les populations
urbaines en respect n'taient que, des donjons rectangulaires, bien
munis et entours de quelques ouvrages en terre, de palissades, ou
d'enceintes extrieures qui n'taient pas d'une grande force. Cela
explique la rapidit avec laquelle se construisaient ces postes
militaires et leur nombre prodigieux; mais cela explique aussi comment,
dans les soulvements nationaux dirigs avec nergie, les garnisons
normandes qui tenaient ces places, obliges de se rfugier dans le
donjon aprs l'enlvement des dfenses extrieures, qui ne prsentaient
qu'un obstacle assez faible contre une troupe nombreuse et dtermine,
taient bientt rduites par famine, se dfendaient mal dans un espace
aussi troit, et taient forces de se rendre  discrtion. Guillaume,
pendant son rgne, malgr son activit prodigieuse, ne pouvait faire
plus sur l'tendue d'un vaste pays toujours prt  se soulever; ses
successeurs eurent plus de loisirs pour tudier l'assiette et la dfense
de leurs chteaux; ils en profitrent, et bientt le chteau normand
augmenta et perfectionna ses dfenses extrieures. Le donjon prit une
moins grande importance relative; il se relia mieux aux ouvrages
secondaires, les protgea d'une manire plus efficace; mieux encore, le
chteau tout entier ne fut qu'un vaste donjon dont toutes les parties
furent combines avec art et devinrent indpendantes les unes des
autres, quoique protges par une construction plus forte. On commena
ds lors  appliquer cette loi que tout ce qui se dfend doit tre
dfendu.

Il nous faut dont atteindre la fin du XIIe sicle pour rencontrer le
vritable chteau fodal, c'est--dire un groupe de btiments levs
avec ensemble, se dfendant isolment, quoique runis par une pense de
dfense commune, disposs dans un certain ordre, de manire  ce qu'une
partie tant enleve, les autres possdent encore leurs moyens complets
de rsistance, leurs ressources en magasins de munitions et de vivres,
leurs issues libres soit pour faire des sorties et prendre l'offensive,
soit pour faire chapper la garnison si elle ne peut plus tenir. Nous
verrons tout  l'heure comment ce programme difficile  raliser fut
rempli avec une sagacit rare par Richard Coeur de Lion, pendant les
dernires annes du XIIe sicle, lorsqu'il fit construire l'importante
place du chteau Gaillard. Mais avant de nous occuper de cette
forteresse remarquable, nous devons parler d'un chteau qui nous parat
tre antrieur, qui est comme la transition entre le chteau primitif
(celui qui ne possde qu'un donjon avec une enceinte plus ou moins
tendue trace d'aprs la configuration du sol) et le chteau fodal du
XIIIe sicle. C'est le chteau de la Roche-Guyon, situ  quinze
kilomtres de Mantes en aval sur la Seine. Son assiette est d'ailleurs
la mme que celle du chteau Gaillard.

Au-dessous de Mantes, la Seine coule vers l'ouest;  Rolleboise, elle se
dtourne vers le nord-est, forme un vaste coude, revient vers le
sud-ouest, et laisse ainsi, sur la rive gauche, une presqu'le
d'alluvions dont la longueur est environ de huit kilomtres et la plus
grande largeur de quatre. La gorge de cette presqu'le n'a gure que
deux kilomtres d'ouverture. C'tait l un lieu de campement excellent,
car un corps d'arme, dont la droite tait appuye  Bonnires et la
gauche  Rolleboise, dfendait sans peine l'entre de la presqu'le.
Mais il fallait prvoir qu'un ennemi en forces, en attaquant la gorge,
pouvait, en filant le long de la rive droite, essayer de passer la Seine
 l'extrmit de la plaine de Bonnires et prendre ainsi la presqu'le
par ses deux points les plus distants. Or la rive droite, en face de la
presqu'le de Bonnires, se compose d'un escarpement crayeux, abrupt,
qui se rapproche de la Seine  Vtheuil, pour la quitter  la
Roche-Guyon au sommet de son coude. Sur ce point,  la Roche-Guyon,
l'escarpement n'est loign du fleuve que de cent mtres environ;
autrefois il en tait plus rapproch encore, la Seine ayant recul ses
rives. C'est l qu' la fin du XIIe sicle fut lev un chteau dans des
conditions excellentes. D'abord (8) un donjon trs-fort entour d'une
double enceinte fut lev au sommet de l'escarpement en A; en B, le long
du fleuve et adoss  la roche qui le domine de beaucoup, se dressa le
chteau qui coupait la route passant sur la rive droite, commandait le
cours du fleuve et, par consquent, le sommet de la presqu'le[36]. Afin
de rapprocher autant que possible le chteau du donjon, l'escarpement de
craie fut taill  pic, de manire  laisser une cour assez vaste entre
le btiment principal et le pied du rocher. Un large souterrain dtourn
taill dans le roc et ayant la figure d'un cylindre avec emmarchement,
runit les dfenses du chteau  la cour intrieure du donjon. En E, du
ct o l'escarpement tait moins abrupt, fut tranch, dans le roc vif,
un large et profond foss  fond de cuve. En G, un foss moins profond,
mais beaucoup plus tendu, contourna le plateau sur l'extrmit duquel
est assis le donjon; mais comme ce plateau n'tait pas de niveau et
qu'il dominait le donjon en s'enfonant dans la chane crayeuse, en C on
fit une motte factice sur laquelle (probablement) s'leva une dfense,
dtruite aujourd'hui. En I et en H, les escarpements naturels devaient
ter toute ide d'attaquer le plateau par ses cts. Nous ne pensons pas
que le foss G et l'escarpement I aient jamais t protgs par des
murailles, mais seulement par une leve de terre avec palissades, car il
ne reste sur ces points nulle trace de maonneries. Afin de faire mieux
comprendre encore l'assiette du chteau de la Roche-Guyon, et comment,
par des ouvrages considrables, on tait parvenu  rendre cette assiette
encore plus forte, soit en entaillant la colline, soit en faisant des
terrassements, nous donnons (9) un profil de l'escarpement de craie avec
les constructions. En A est la Seine, en B le chteau bti au pied de la
falaise, en C le donjon, dont les enceintes s'lvent en suivant la
pente naturelle du plateau pour dominer les dehors du ct D. En E, la
motte faite  main d'homme, sur laquelle tait un ouvrage avanc
commandant la circonvallation du plateau; le profil du souterrain
communiquant du chteau au donjon est trac en H. On ne pouvait entrer,
du plateau, dans les enceintes du donjon que par une poterne perce sur
le flanc de la courtine extrieure de droite et faisant face 
l'escarpement, de manire qu'il tait impossible de voir cette entre
soit du plateau, soit du bas de l'escarpement (voy. DONJON). Notre
profil fait comprendre comment il tait difficile  un assigeant de se
tenir dans le chteau infrieur sans possder en mme temps le donjon
suprieur; si, aprs s'tre empar du chteau, il et voulu s'y loger,
il tait infailliblement cras par la garnison du donjon. Quant 
s'emparer du donjon, envelopp dans sa double enceinte, on ne pouvait le
tenter que par un blocus. Mais comment bloquer une forteresse qui
possdait une issue souterraine trs-praticable communiquant avec une
dfense infrieure commande et une large rivire? Sous le rapport
stratgique, la position du chteau de la Roche-Guyon tait donc
excellente et videmment choisie pour garder cette presqu'le de
Bonnire si facile  dfendre  la gorge. Deux ou trois mille hommes
dans la presqu'le, et quatre ou cinq cents hommes dans le chteau et
ses dpendances s'appuyant mutuellement, quoique spars par la Seine,
pouvaient arrter une arme considrable et paralyser ses mouvements sur
l'une ou l'autre rive de la Seine.

 quelques kilomtres de la Roche-Guyon, en descendant la Seine, nous
rencontrons un chteau dont la position stratgique est plus forte et
mieux choisie encore que celle de la Roche-Guyon; c'est le chteau
Gaillard, prs les Andelys. Bti par Richard Coeur de Lion, aprs que ce
prince eut reconnu la faute qu'il avait faite, par le trait d'Issoudun,
en laissant  Philippe-Auguste le Vexin et la ville de Gisors, ce
chteau conserve encore, malgr son tat de ruine, l'empreinte du gnie
militaire du roi anglo-normand. Mauvais politique, Richard tait un
homme de guerre consomm, et il rparait les fautes de l'homme d'tat a
force de courage et de persvrance.  notre sens, le chteau Gaillard
des Andelys dvoile une partie des talents militaires de Richard. On est
trop dispos  croire que cet illustre prince n'tait qu'un batailleur
brave jusqu' la tmrit; ce n'est pas seulement avec les qualits d'un
bon soldat, payant largement de sa personne, qu'on acquiert dans
l'histoire une aussi grande place. Richard tait mieux qu'un Charles le
Tmraire, c'tait un hros d'une bravoure  toute preuve; c'tait
encore un habile capitaine dont le coup d'oeil tait sr, un _ingnieur_
plein de ressources, expriment, prvoyant, capable de devancer son
sicle, et ne se soumettant pas  la routine. Grce  l'excellent
travail de M. A. Deville sur Chteau-Gaillard[37], chacun peut se rendre
un compte exact des circonstances qui dterminrent la construction de
cette forteresse, la clef de la Normandie, place frontire capable
d'arrter longtemps l'excution des projets ambitieux du roi franais.
La rive droite de la Seine tant en la possession de Philippe-Auguste
jusqu'aux Andelys, une arme franaise pouvait, en une journe, se
trouver au coeur de la Normandie et menacer Rouen. S'apercevant trop
tard de ce danger, Richard voulut en garantir sa province du continent.
Avec ce coup d'oeil qui n'appartient qu'aux grands capitaines, il
choisit l'assiette de la forteresse destine  couvrir la capitale
normande, et une fois son projet arrt, il en poursuivit l'excution
avec une tnacit et une volont telles qu'il brisa tous les obstacles
opposs  son entreprise, et qu'en un an, non-seulement la forteresse
fut btie, mais encore un systme complet d'ouvrages dfensifs fut
appliqu, avec un rare talent, sur les rives de la Seine, au point o ce
fleuve peut couvrir Rouen contre une arme sortie de Paris. Nous
trouvons encore l les qualits qui distinguent les fortifications
normandes, mais mises en pratique par un homme de gnie. Il s'agit ici
non de la dfense d'un domaine, mais d'une grande province, d'un point
militaire aussi bon pour protger une capitale contre un ennemi que pour
le surprendre et l'attaquer, et cela dans les conditions de dlimitation
de frontires les plus dfavorables. Nos lecteurs voudront bien nous
permettre ds lors de nous tendre quelque peu sur la position et la
construction du chteau Gaillard.

De Bonnires  Gaillon, la Seine descend presque en ligne droite vers le
nord-nord-ouest. Prs de Gaillon, elle se dtourne brusquement vers le
nord-est jusqu'aux Andelys, puis revient sur elle-mme et forme une
presqu'le, dont la gorge n'a gure que deux mille six cents mtres
d'ouverture. Les Franais, par le trait qui suivit la confrence
d'Issoudun, possdaient sur la rive gauche Vernon, Gaillon,
Pacy-sur-Eure; sur la rive droite, Gisors, qui tait une des places les
plus fortes de cette partie de la France. Une arme dont les corps,
runis  vreux,  Vernon et  Gisors, se seraient simultanment ports
sur Rouen, le long de la Seine, en se faisant suivre d'une flottille,
pouvait, en deux journes de marche, investir la capitale de la
Normandie et s'approvisionner de toutes choses par la Seine. Planter une
forteresse  cheval sur le fleuve, entre les deux places de Vernon et de
Gisors, en face d'une presqu'le facile  garder, c'tait intercepter la
navigation du fleuve, couper les deux corps d'invasion, rendre leur
communication avec Paris impossible, et les mettre dans la fcheuse
alternative d'tre battus sparment avant d'arriver sous les murs de
Rouen. La position tait donc, dans des circonstances aussi dfavorables
que celles o se trouvait Richard, parfaitement choisie. La presqu'le
de Bernires, situe en face les Andelys, pouvant tre facilement
retranche  la gorge, appuye par une place trs-forte de l'autre ct
du fleuve, permettait l'tablissement d'un camp approvisionn par Rouen
et que l'on ne pouvait songer  forcer. La ville de Rouen tait
couverte, et Philippe-Auguste, s'il et eu l'intention de marcher sur
cette place, n'aurait pu le faire sans jeter un regard d'inquitude sur
le chteau Gaillard qu'il laissait entre lui et la France. Cette courte
description fait dj connatre que Richard tait mieux qu'un capitaine
d'une bravoure emporte.

Voici comme le roi anglo-normand disposa l'ensemble des dfenses de ce
point stratgique (10).  l'extrmit de la presqu'le A, du ct de la
rive droite, la Seine ctoie des escarpements de roches crayeuses fort
leves qui dominent toute la plaine d'alluvion. Sur un lot B qui
divise le fleuve, Richard leva d'abord un fort octogone muni de tours,
de fosss et de palissades[38]; un pont de bois passant  travers ce
chtelet unit les enceinte, large tte de pont qui fut bientt remplie
d'habitations et prit le nom de _Petit-Andely_. Un tang, form par la
retenue des eaux de deux ruisseaux en D, isola compltement cette tte
de pont. Le grand Andely E, qui existait dj avant ces travaux, fut
galement fortifi, enclos de fosss que l'on voit encore et sont
remplis par les eaux des deux ruisseaux. Sur un promontoire lev de
plus de cent mtres au-dessus du niveau de la Seine, et qui ne se relie
 la chane crayeuse que par une mince langue de terre, du ct sud, la
forteresse principale fut assise en profitant de toutes les saillies du
rocher. En bas de l'escarpement, et enfile par le chteau, une estacade
F, compose de trois ranges de pieux, vint barrer le cours de la
Seine[39]. Cette estacade tait en outre protge par des ouvrages
palissads tablis sur le bord de la rive droite et par un mur
descendant d'une tour btie  mi-cte jusqu'au fleuve; de plus, en
amont, et comme une vedette du ct de la France, un fort fut bti sur
le bord de la Seine en H, et prit le nom de _Boutavant_. La presqu'le
retranche  la gorge et garde, il tait impossible  une arme ennemie
de trouver l'assiette d'un campement sur un terrain ravin, couvert de
roches normes. Le val situ entre les deux Andelys, rempli par les eaux
abondantes des ruisseaux, command par les fortifications des deux
bourgs situs  chacune de ses extrmits, domin par la forteresse, ne
pouvait tre occup, non plus que les rampes des coteaux environnants.
Ces dispositions gnrales prises avec autant d'habilet que de
promptitude, Richard apporta tous ses soins  la construction de la
forteresse principale qui devait commander l'ensemble des dfenses.
Place, comme nous l'avons dit,  l'extrmit d'un promontoire dont les
escarpements sont trs-abrupts, elle n'tait accessible que par cette
langue de terre qui runit le plateau extrme  la chane crayeuse;
toute l'attention de Richard se porta d'abord de ce ct attaquable.

Voici (11) quelle fut la disposition de ses dfenses; car il faut dire
que le roi anglo-normand prsidait lui-mme  l'excution de ce chteau,
dirigeait les ouvriers, htait leur travail, et ne les quitta pas que
l'oeuvre ne ft acheve conformment  ses projets. En A, en face de la
langue de terre qui runit l'assiette du chteau  la hauteur voisine,
il fit creuser un foss profond dans le roc vif et btit une forte et
haute tour dont les parapets atteignaient le niveau du plateau dominant,
afin de commander le sommet du coteau. Cette tour fut flanque de deux
autres plus petites B; les courtines A D vont en dvallant et suivent la
pente naturelle du rocher; la tour A commandait donc tout l'ouvrage
avanc A D D. Un second foss, galement creus dans le roc, spare cet
ouvrage avanc du corps de la place. L'ennemi ne pouvait songer  se
loger dans ce second foss qui tait enfil et domin par les quatre
tours D D C C. Les deux tours C C commandaient certainement les deux
tours D D[40]. On observera que l'ouvrage avanc ne communiquait pas
avec les dehors, mais seulement avec la _basse-cour_ du chteau. C'tait
l une disposition toute normande, que nous retrouvons  la Roche-Guyon.
La premire enceinte E du chteau, en arrire de l'ouvrage avanc, et ne
communiquant avec lui que par un pont de bois, contenait les curies,
des communs et la chapelle H; c'tait la _basse-cour_. Un puits tait
creus en F; sous l'aire de la cour en G sont tailles, dans le roc, de
vastes caves, dont le plafond est soutenu par des piliers de rserve,
qui prennent jour dans le foss I du chteau et qui communiquent, par
deux boyaux creuss dans la craie, avec les dehors. En K s'ouvre la
porte du chteau; son seuil est lev de plus de deux mtres au-dessus
de la contrescarpe du foss L. Cette porte est masque pour l'ennemi qui
se serait empar de la premire porte E, et il ne pouvait venir
l'attaquer qu'en prtant le flanc  la courtine I L et le dos  la tour
plante devant cette porte. De plus, du temps de Richard, un ouvrage
pos sur un massif rserv dans le roc, au milieu du foss, couvrait la
porte K, qui tait encore ferme par une herse, des vantaux, et protge
par deux rduits ou postes. Le donjon M s'levait en face de l'entre K
et l'enfilait. Les appartements du commandant taient disposs du ct
de l'escarpement, en N, c'est--dire vers la partie du chteau o l'on
pouvait ngliger la dfense rapproche et ouvrir des fentres. En P est
une poterne de secours, bien masque et protge par une forte dfense
O. Cette poterne ne s'ouvre pas directement sur les dehors, mais sur le
chemin de ronde R perc d'une seconde poterne en S[41] qui tait la
seule entre du chteau. Du ct du fleuve en T s'tagent des tours et
flancs taills dans le roc et munis de parapets. Une tour V, accole au
rocher,  pic sur ce point, se relie  la muraille X qui barrait le pied
de l'escarpement et les rives de la Seine, en se reliant  l'estacade Y
destine  intercepter la navigation. Le grand foss Z descend jusqu'en
bas de l'escarpement et est creus  main d'homme; il tait destin 
empcher l'ennemi de filer le long de la rivire, en se masquant  la
faveur de la saillie du rocher, pour venir rompre la muraille ou mettre
le feu  l'estacade. Ce foss pouvait aussi couvrir une sortie de la
garnison vers le fleuve, et tait en communication avec les caves G au
moyen des souterrains dont nous avons parl.

Une anne avait suffi  Richard pour achever le chteau Gaillard et
toutes les dfenses qui s'y rattachaient. Qu'elle est belle, ma fille
d'un an! s'cria ce prince lorsqu'il vit son entreprise termine[42].
L'examen seul de ce plan fait voir que Richard n'avait nullement suivi
les traditions normandes dans la construction du chteau Gaillard, et
l'on ne peut douter que non-seulement les dispositions gnrales mais
aussi les dtails de la dfense n'aient t ordonns par ce prince. Cet
ouvrage avanc trs-important qui s'avance en coin vers la langue de
terre rappelle les enceintes extrieures du donjon de la Roche-Guyon;
mais le foss qui spare cet ouvrage du corps de la place, qui l'isole
compltement, les flanquements obtenus par les tours, appartiennent 
Richard. Jusqu'alors les flanquements, dans les chteaux des XIe et XIIe
sicles, sont faibles, autant que nous pouvons en juger; les
constructeurs paraissent s'tre proccups de dfendre leurs enceintes
par l'paisseur norme des murs, bien plus que par de bons flanquements.
Richard, le premier peut-tre, avait cherch un systme de dfense des
murailles indpendant de leur force de rsistance passive. Avait-il
rapport d'Orient ces connaissances trs-avances pour son temps? C'est
ce qu'il nous est difficile de savoir. tait-ce un reste des traditions
romaines[43]?... Ou bien ce prince avait-il,  la suite d'observations
pratiques, trouv dans son propre gnie les ides dont il fit alors une
si remarquable application?... C'est dans la dernire enceinte du
chteau Gaillard, celle qui entoure le donjon des trois cts nord, est
et sud, que l'on peut surtout reconnatre la mise en pratique des ides
ingnieuses de Richard.

Si nous jetons les yeux sur le plan fig. 11, nous remarquerons la
configuration singulire de la dernire enceinte elliptique; c'est une
suite de segments de cercle de trois mtres de corde environ, spars
par des portions de courtine d'un mtre seulement. En plan, chacun de
ces segments donne la figure suivante (12), qui prsente un flanquement
continu trs-fort, eu gard aux armes de jet de cette poque, ainsi que
l'indiquent les lignes ponctues. En lvation, cette muraille bossue,
dont la base s'appuie sur le roc taill  pic, est d'un aspect
formidable[44] (voy. 13). Aucune meurtrire n'est ouverte dans la partie
infrieure; toute la dfense tait dispose au sommet[45]. Les dfenses
du donjon ne sont pas moins intressantes  tudier en ce qu'elles
diffrent de toutes celles adoptes avant Richard (voy. DONJON), et
qu'elles sont surtout combines en vue d'une attaque trs-rapproche.
Richard semble avoir cherch, dans la construction des dfenses du
chteau Gaillard,  se prmunir contre le travail du mineur; c'est qu'en
effet la mine et la sape taient alors (au XIIe sicle) les moyens les
plus gnralement employs par des assigeants pour faire brche dans
les murs d'une place forte, car les engins de jet n'taient pas assez
puissants pour entamer des murailles tant soit peu paisses. On
s'aperoit que Richard, en vue de ce moyen d'attaque, a voulu flanquer
avec soin la base des courtines, ne se fiant pas seulement aux
escarpements naturels et  la profondeur des fosss pour arrter
l'assaillant.

Le plan d'une portion de la muraille elliptique (fig. 12), est en cela
d'un grand intrt; son trac dnote de la part de son auteur un soin,
une recherche, une tude et une exprience de l'effet des armes de jet
qui ne laissent pas de surprendre. Les portions de cylindre composant
cette courtine ne descendent pas verticalement jusqu' l'escarpe du
foss, mais pntrent des portions de cnes en se rapprochant de la
base, de manire  ce que les angles rentrants compris entre ces cnes
et les murs intermdiaires ne puissent masquer un mineur. C'est enfin la
ligne tire dans l'axe des meurtrires latrales A qui a fait poser les
points de rencontre B des bases des cnes infrieurs avec le talus du
pied de la muraille. De plus, par les meurtrires A on pouvait encore, 
cause de la disposition des surfaces courbes, viser un mineur attach au
point tangeant D, ainsi que l'indique la ligne C D. Si les portions de
cylindres eussent t descendues verticalement, ou si ces segments
eussent t des portions de cne sans surfaces gauches et sans
changements de courbes, ainsi qu'il est indiqu en X, fig. 12 (en ne
supposant pas les empattements plus forts que ceux donns au rempart du
chteau Gaillard, afin de ne pas faciliter l'escalade), les triangles P
eussent t  l'abri des traits tirs dans l'axe des meurtrires
latrales A. Par ces pntrations trs-subtiles de cylindres et de
cnes, visibles dans la fig. 13, Richard dcouvrit tous les points de la
base de la courtine  flanquement continu, ce qui tait fort important
dans un temps o l'attaque et la dfense des places fortes ne devenaient
srieuses que lorsqu'elles taient trs-rapproches. Aujourd'hui, tous
les ingnieurs militaires nous diront que le trac d'un bastion, ses
profils bien ou mal calculs, peuvent avoir une influence considrable
sur la conservation plus ou moins longue d'une place attaque. Ces soins
minutieux apports par Richard dans le trac de la dernire dfense du
chteau Gaillard, dfense qui n'tait prvue qu'en cas d'une attaque 
_pied-d'oeuvre_ par la sape et la mine, nous indiquent assez le gnie
particulier de cet homme de guerre, sachant calculer, prvoir, attachant
une importance considrable aux dtails les moins importants en
apparence, et possdant ainsi ce qui fait les grands hommes, savoir: la
justesse du coup d'oeil dans les conceptions d'ensemble et le soin, la
recherche mme, dans l'excution des dtails.

Dans tous ces ouvrages, on ne rencontre aucune sculpture, aucune
moulure; tout a t sacrifi  la dfense; la maonnerie est bien faite,
compose d'un blocage de silex relis par un excellent mortier revtu
d'un parement de petit appareil excut avec soin et prsentant sur
quelques points des assises alternes de pierres blanches et rousses.

Tant que vcut Richard, Philippe-Auguste, malgr sa rputation bien
acquise de grand preneur de forteresses, n'osa tenter de faire le sige
du chteau Gaillard; mais aprs la mort de ce prince, et lorsque la
Normandie fut tombe aux mains de Jean sans Terre, le roi franais
rsolut de s'emparer de ce point militaire qui lui ouvrait les portes de
Rouen. Le sige de cette place, racont jusque dans les plus menus
dtails par le chapelain du roi Guillaume le Breton, tmoin oculaire,
fut un des plus grands faits militaires du rgne de ce prince; et si
Richard avait montr un talent remarquable dans les dispositions
gnrales et dans les dtails de la dfense de cette place,
Philippe-Auguste conduisit son entreprise en homme de guerre consomm.

Le triste Jean sans Terre ne sut pas profiter des dispositions
stratgiques de son prdcesseur. Philippe-Auguste, en descendant la
Seine, trouve la presqu'le de Bernires inoccupe; les troupes
normandes, trop peu nombreuses pour la dfendre, se jettent dans le
chtelet de l'le et dans le petit Andely, aprs avoir rompu le pont de
bois qui mettait les deux rives du fleuve en communication. Le roi
franais commence par tablir son campement dans la presqu'le, en face
du chteau, appuyant sa gauche au village de Bernires et sa droite 
Toni (voy. fig. 10), en runissant ces deux postes par une ligne de
circonvallation dont on aperoit encore aujourd'hui la trace K L. Afin
de pouvoir faire arriver la flottille destine  l'approvisionnement du
camp, Philippe fait rompre par d'habiles nageurs l'estacade qui barre le
fleuve, et cela sous une grle de projectiles lancs par l'ennemi[46].

Aussitt aprs, dit Guillaume le Breton, le roi ordonne d'amener de
larges navires, tels que nous en voyons voguer sur le cours de la Seine,
et qui transportent ordinairement les quadrupdes et les chariots le
long du fleuve. Le roi les fit enfoncer dans le milieu du fleuve, en les
couchant sur le flanc, et les posant immdiatement l'un  la suite de
l'autre, un peu au-dessous des remparts du chteau; et, afin que le
courant rapide des eaux ne pt les entraner, on les arrta  l'aide de
pieux enfoncs en terre et unis par des cordes et des crochets. Les
pieux ainsi dresss, le roi fit tablir un pont sur des poutres
soigneusement travailles, afin de pouvoir passer sur la rive droite...
Puis il fit lever sur quatre navires deux tours, construites avec des
troncs d'arbres et de fortes pices de chne vert, lis ensemble par du
fer et des chanes bien tendues, pour en faire en mme temps un point de
dfense pour le pont et un moyen d'attaque contre le chtelet. Puis les
travaux, dirigs avec habilet sur ces navires, levrent les deux tours
 une si grande hauteur, que de leur sommet les chevaliers pouvaient
faire plonger leurs traits sur les murailles ennemies (celles du
chtelet situ au milieu de l'le).

Cependant Jean sans Terre tenta de secourir la place: il envoya un corps
d'arme compos de trois cents chevaliers et trois mille hommes 
cheval, soutenus par quatre mille pitons et la bande du fameux
Lupicar[47].

Cette troupe se jeta la nuit sur les circonvallations de
Philippe-Auguste, mit en droute les ribauds, et et certainement jet
dans le fleuve le camp des Franais s'ils n'eussent t protgs par le
retranchement et si quelques chevaliers, faisant allumer partout de
grands feux, n'eussent ralli un corps d'lite qui, reprenant
l'offensive, rejeta l'ennemi en dehors des lignes. Une flottille
normande qui devait oprer simultanment contre les Franais arriva trop
tard; elle ne put dtruire les deux grands beffrois de bois levs au
milieu de la Seine, et fut oblige de se retirer avec de grandes pertes.

Un certain Galbert, trs-habile nageur, continue Guillaume le Breton,
ayant rempli des vases avec des charbons ardents, les ferma et les
frotta de bitume  l'extrieur avec une telle adresse, qu'il devenait
impossible  l'eau de les pntrer. Alors il attache autour de son corps
la corde qui suspendait ces vases, et plongeant sous l'eau, sans tre vu
de personne, il va secrtement aborder aux palissades leves en bois et
en chne, qui enveloppaient d'une double enceinte les murailles du
chtelet. Puis, sortant de l'eau, il va mettre le feu aux palissades,
vers le ct de la roche Gaillard qui fait face au chteau, et qui
n'tait dfendu par personne, les ennemis n'ayant nullement craint une
attaque sur ce point... Tout aussitt le feu s'attache aux pices de
bois qui forment les retranchements et aux murailles qui enveloppent
l'intrieur du chatelet. La petite garnison de ce poste ne pouvant
combattre les progrs de l'incendie, active par un vent d'est violent,
dut se retirer comme elle put sur des bateaux. Aprs ces dsastres, les
habitants du petit Andely n'osrent tenir, et Philippe-Auguste s'empara
en mme temps et du chtelet et du bourg dont il fit rparer les
dfenses pendant qu'il rtablissait le pont. Ayant mis une troupe
d'lite dans ces postes, il alla assiger le chteau de Radepont, pour
que ses fourrageurs ne fussent pas inquits par sa garnison, s'en
empara au bout d'un mois et revint au chteau Gaillard. Mais laissons
encore parler Guillaume le Breton, car les dtails qu'il nous donne des
prparatifs de ce sige mmorable sont du plus grand intrt.

La roche Gaillard cependant n'avait point  redouter d'tre prise  la
suite d'un sige, tant  cause de ses remparts, que parce qu'elle est
environne de toutes parts de vallons, de rochers taills  pic, de
collines dont les pentes sont rapides et couvertes de pierres, en sorte
que, quand mme elle n'aurait aucune autre espce de fortification, sa
position naturelle suffirait seule pour la dfendre. Les habitants du
voisinage s'taient donc rfugis en ce lieu, avec tous leurs effets,
afin d'tre plus en sret. Le roi, voyant bien que toutes les machines
de guerre et tous les assauts ne pourraient le mettre en tat de
renverser d'une manire quelconque les murailles bties sur le sommet du
rocher, appliqua toute la force de son esprit  chercher d'autres
artifices pour parvenir,  quelque prix que ce ft, et quelque peine
qu'il dt lui en coter,  s'emparer de ce nid dont toute la Normandie
est si fire.

Alors donc le roi donne l'ordre de creuser en terre un double foss sur
les pentes des collines et  travers les vallons (une ligne de
contrevallation et de circonvallation), de telle sorte que toute
l'enceinte de son camp soit comme enveloppe d'une barrire qui ne
puisse tre franchie, faisant,  l'aide de plus grands travaux, conduire
ces fosss depuis le fleuve jusqu'au sommet de la montagne, qui s'lve
vers les cieux, comme en mpris des remparts abaisss sous elle[48], et
plaant ces fosss  une assez grande distance des murailles (du
chteau) pour qu'une flche, lance vigoureusement d'une double
arbalte, ne puisse y atteindre qu'avec peine. Puis, entre ces deux
fosss, le roi fait lever une tour de bois et quatorze autres ouvrages
du mme genre, tous tellement bien construits et d'une telle beaut, que
chacun d'eux pouvait servir d'ornement  une ville, et disperss en
outre de telle sorte, qu'autant il y a de pieds de distance entre la
premire et la seconde tour, autant on en retrouve encore de la seconde
 la troisime... Aprs avoir garni toutes ces tours de serviteurs et de
nombreux chevaliers, le roi fait en outre occuper tous les espaces vides
par ses troupes, et, sur toute la circonfrence, disposant les
sentinelles de telle sorte qu'elles veillent toujours, en alternant
d'une station  l'autre; ceux qui se trouvaient ainsi en dehors
s'appliqurent alors, selon l'usage des camps,  se construire des
cabanes avec des branches d'arbre et de la paille sche, afin de se
mettre  l'abri de la pluie, des frimas et du froid, puisqu'ils devaient
demeurer longtemps en ces lieux. Et, comme il n'y avait qu'un seul point
par o l'on pt arriver vers les murailles (du chteau), en suivant un
sentier trac obliquement et qui formait diverses sinuosits[49], le roi
voulut qu'une double garde veillt nuit et jour et avec le plus grand
soin  la dfense de ce point, afin que nul ne pt pntrer du dehors
dans le camp, et que personne n'ost faire ouvrir les portes du chteau
ou en sortir, sans tre aussitt ou frapp de mort, ou fait
prisonnier...

Pendant tout l'hiver de 1203  1204, l'arme franaise resta dans ses
lignes. Roger de Lascy, qui commandait dans le chteau pour Jean sans
Terre, fut oblig, afin de mnager ses vitres, de chasser les habitants
du petit Andely qui s'taient mis sous sa protection derrire les
remparts de la forteresse. Ces malheureux, repousss  la fois par les
assigs et les assigeants, moururent de faim et de misre dans les
fosss, au nombre de douze cents.

Au mois de fvrier 1204, Philippe-Auguste, qui sait que la garnison du
chteau Gaillard conserve encore pour un an de vivres, impatient en son
coeur, se dcide  entreprendre un sige en rgle. Il runit la plus
grande partie de ses forces sur le plateau dominant, marqu R sur notre
fig. 10. De l il fait faire une chausse pour aplanir le sol jusqu'au
foss en avant de la tour A (fig. 11)[50]. Voici donc, du sommet de la
montagne, jusqu'au fond de la valle, et au bord des premiers fosss, la
terre est enleve  l'aide de petits hoyaux, et reoit l'ordre de se
dfaire, de ses asprits rocailleuses, afin que l'on puisse descendre
du haut jusqu'en bas. Aussitt un chemin, suffisamment large et
promptement trac  force de coups de hache, se forme  l'aide de
poutres poses les unes  ct des autres et soutenues des deux cts
par de nombreux poteaux en chne plants en terre pour faire une
palissade. Le long de ce chemin, les hommes, marchant en sret,
transportent des pierres, des branches, des troncs d'arbres, de lourdes
mottes de terre garnies d'un gazon verdoyant, et les rassemblent en
monceaux, pour travailler  combler le foss... (14)[51]... Bientt
s'lvent sur divers points (rsultat que nul n'et os esprer) de
nombreux pierriers et des mangonneaux, dont les bois ont t en peu de
temps coups et dresss, et qui lancent contre les murailles des pierres
et des quartiers de rocs roulant dans les airs. Et afin que les dards,
les traits et les flches, lancs avec force du haut de ces murailles,
ne viennent pas blesser sans cesse les ouvriers et manoeuvres qui,
transportant des projectiles, sont exposs  l'atteinte de ceux des
ennemis, ont construit entre ceux-ci et les remparts une palissade de
moyenne hauteur, forme de claies et de pieux, unis par l'osier
flexible, afin que cette palissade, protgeant les travailleurs, reoive
les premiers coups et repousse les traits tromps dans leur direction.
D'un autre ct, on fabrique des tours, que l'on nomme aussi beffrois, 
l'aide de beaucoup d'arbres et de chnes tout verts que la doloire n'a
point travaills et dont la hache seule a grossirement enlev les
branchages; et ces tours, construites avec les plus grands efforts,
s'lvent dans les airs  une telle hauteur, que la muraille oppose
s'afflige de se trouver fort au-dessous d'elles...

 l'extrmit de la Roche et dans la direction de l'est (sud-est),
tait une tour leve (la tour A, fig. 11), flanque des deux cts par
un mur qui se terminait par un angle saillant au point de sa jonction.
Cette muraille se prolongeait sur une double ligne depuis le plus grand
des ouvrages avancs (la tour A) et enveloppait les deux flancs de
l'ouvrage le moins lev[52]. Or voici par quel coup de vigueur nos gens
parvinrent  se rendre d'abord matres de cette tour (A). Lorsqu'ils
virent le foss  peu prs combl, ils y tablirent leurs chelles et y
descendirent promptement. Impatients de tout retard, ils transportrent
alors leurs chelles vers l'autre bord du foss, au-dessus duquel se
trouvait la tour fonde sur le roc. Mais nulle chelle, quoiqu'elles
fussent assez longues, ne se trouva suffisante pour atteindre au pied de
la muraille, non plus qu'au sommet du rocher, d'o partait le pied de la
tour. Remplis d'audace, nos gens se mirent  percer alors dans le roc,
avec leurs poignards ou leurs pes, pour y faire des trous o ils
pussent poser leurs pieds et leurs mains, et, se glissant ainsi le long
des asprits du rocher, ils se trouvrent tout  coup arrivs au point
o commenaient les fondations de la tour[53]. L, tendant les mains 
ceux de leurs compagnons qui se tranaient sur leurs traces, ils les
appellent  participer  leur entreprise; et, employant des moyens qui
leur sont connus, ils travaillent alors  miner les flancs et les
fondations de la tour, se couvrant toujours de leurs boucliers, de peur
que les traits lancs sur eux sans relche ne les forcent  reculer, et
se mettant ainsi  l'abri jusqu' ce qu'il leur soit possible de se
cacher dans les entrailles mmes de la muraille, aprs avoir creus
au-dessous. Alors ils remplissent ces creux de troncs d'arbres, de peur
que cette partie du mur, ainsi suspendue en l'air, ne croule sur eux et
ne leur fasse beaucoup de mal en s'affaissant; puis aussitt qu'ils ont
agrandi cette ouverture, ils mettent le feu aux arbres et se retirent en
un lieu de sret. Les tanons brls, la tour s'croule en partie.
Roger, dsesprant alors de s'opposer  l'assaut, fait mettre le feu 
l'ouvrage avanc et se retire dans la seconde enceinte. Les Franais se
prcipitent sur les dbris fumants de la brche, et un certain Cadoc,
chevalier, plante le premier sa bannire au sommet de la tour  demi
renverse. Le petit escalier de cette tour, visible dans notre plan,
date de la construction premire; il avait d,  cause de sa position
enclave, rester debout. C'est probablement par l que Cadoc put
atteindre le parapet rest debout.

Mais les Normands s'taient retirs dans le chteau spar de l'ouvrage
avanc par un profond et large foss. Il fallait entreprendre un nouveau
sige. Jean avait fait construire l'anne prcdente une certaine
maison, contigu  la muraille et place du ct droit du chteau, en
face du midi[54]. La partie infrieure de cette maison tait destine 
un service qui veut toujours tre fait dans le mystre du cabinet[55],
et la partie suprieure, servant de chapelle, tait consacre  la
clbration de la messe: l il n'y avait point de porte au dehors, mais
en dedans (donnant sur la cour) il y en avait une par o l'on arrivait 
l'tage suprieur, et une autre qui conduisait  l'tage infrieur. Dans
cette dernire partie de la maison tait une fentre prenant jour sur la
campagne et destine  clairer les latrines. Un certain Bogis, ayant
avis cette fentre, se glissa le long du fond du foss, accompagn de
quelques braves compagnons, et s'aidant mutuellement, tous parvinrent 
pntrer par cette fentre dans le cabinet situ au rez-de-chausse.
Runis dans cet troit espace, ils brisent les portes, l'alarme se
rpand parmi la garnison occupant la basse-cour, et croyant qu'une
troupe nombreuse envahit le btiment de la chapelle, les dfenseurs
accumulent des fascines et y mettent le feu pour arrter l'assaillant;
mais la flamme se rpand dans la seconde enceinte du chteau, Bogis et
ses compagnons passent  travers le logis incendi et vont se rfugier
dans les grottes marques G sur notre plan (fig. 11). Roger de Lascy et
les dfenseurs, rduits au nombre de cent quatre-vingt, sont obligs de
se rfugier dans la dernire enceinte, chasss par le feu.  peine
cependant la fume a-t-elle un peu diminu, que Bogis sortant de sa
retraite, et courant  travers les charbons ardents, aid de ses
compagnons, coupe les cordes et abat, en le faisant rouler sur son axe,
le pont mobile qui tait encore relev[56], afin d'ouvrir un chemin aux
Franais pour sortir par la porte. Les Franais donc s'avancent en hte
et se prparent  assaillir la haute citadelle dans laquelle l'ennemi
venait de se retirer en fuyant devant Bogis.

Au pied du rocher par lequel on arrivait  cette citadelle tait un
pont taill dans le roc vif[57], que Richard avait fait ainsi couper
autrefois, en mme temps qu'il fit creuser les fosss. Ayant fait
glisser une machine sur ce pont[58], les ntres vont, sous sa
protection, creuser au pied de la muraille. De son ct, l'ennemi
travaille aussi  pratiquer une contre-mine, et ayant fait une
ouverture, il lance des traits contre nos mineurs et les force ainsi 
se retirer[59]. Les assigs cependant n'avaient pas tellement entaill
leur muraille qu'elle ft menace d'une chute; mais bientt une
catapulte lance contre elle d'normes blocs de pierre. Ne pouvant
rsister  ce choc, la muraille se fend de toute parts, et, crevant par
le milieu, une partie du mur s'croule... Les Franais s'emparent de la
brche, et la garnison, trop peu nombreuse dsormais pour dfendre la
dernire enceinte, enveloppe, n'a mme pas le temps de se rfugier dans
le donjon et de s'y enfermer. C'tait le 6 mars 1204. C'est ainsi que
Philippe-Auguste s'empara de ce chteau, que ses contemporains
regardaient comme imprenable.

Si nous avons donn  peu prs en entier la description de ce sige
mmorable crit par Guillaume le Breton, c'est qu'elle met en vidence
un fait curieux dans l'histoire de la fortification des chteaux. Le
chteau Gaillard, malgr sa situation, malgr l'habilet dploye par
Richard dans les dtails de la dfense, est trop resserr; les obstacles
accumuls sur un petit espace devaient nuire aux dfenseurs en les
empchant de se porter en masse sur le point attaqu. Richard avait
abus des retranchements, des fosss intrieurs; les ouvrages amoncels
les uns sur les autres servaient d'abri aux assaillants, qui s'en
emparaient successivement; il n'tait plus possible de les dloger; en
se massant derrire ces dfenses acquises, ils pouvaient s'lancer en
force sur les points encore inattaqus, trop troits pour tre garnis de
nombreux soldats. Contre une surprise, contre une attaque brusque tente
par un corps d'arme peu nombreux, le chteau Gaillard tait excellent;
mais contre un sige en rgle dirig par un gnral habile et soutenu
par une arme considrable et bien munie d'engins, ayant du temps pour
prendre ses dispositions et des hommes en grand nombre pour les mettre 
excution sans relche, il devait tomber promptement du moment que la
premire dfense tait force; c'est ce qui arriva. Il ne faut pas moins
reconnatre que le chteau Gaillard n'tait que la citadelle d'un vaste
ensemble de fortifications tudi et trac de main de matre, que
Philippe-Auguste, arm de toute sa puissance, avait d employer huit
mois pour le rduire, et qu'enfin Jean sans Terre n'avait fait qu'une
tentative pour le secourir. Du vivant de Richard, l'arme franaise,
harcele du dehors, n'et pas eu le loisir de disposer ses attaques avec
cette mthode; elle n'aurait pu conqurir cette forteresse importante,
le boulevard de la Normandie, qu'au prix de bien plus grands sacrifices,
et peut-tre et-elle t oblige de lever le sige du chteau Gaillard
avant d'avoir pu entamer ses ouvrages extrieurs. Ds que Philippe se
fut empar de ce point stratgique si bien choisi par Richard, Jean sans
Terre ne songea plus qu' vacuer la Normandie, ce qu'il fit peu de
temps aprs, sans mme tenter de garder les autres forteresses qui lui
restaient encore en grand nombre dans sa province, tant l'effet moral
produit par la prise du chteau Gaillard fut dcisif[60].

Nous avons d nous occuper des chteaux normands des XIe et XIIe sicles
de prfrence  tous ceux qui furent levs pendant cette priode dans
les autres provinces de la France, parce que ces chteaux ont un
caractre particulier, qu'ils diffrent en beaucoup de points des
premires forteresse du moyen ge bties pendant le mme temps sur le
sol franais, et surtout parce qu'ils nous semblent avoir fait faire un
pas considrable  l'art de la fortification.

Au XIIIe sicle, les chteaux franais semblent avoir profit des
dispositions de dtails prises par les Normands dans leurs chteaux,
mais en conservant cependant quelque chose des traditions mrovingiennes
et carlovingiennes. Nous en trouvons un exemple remarquable dans le
chteau de Montargis, dont la construction remontait au XIIIe sicle et
dont nous donnons le plan (15). Bti en plaine, il commandait la route
de Paris  Orlans qui passait sous les portes dfendues A et B. Des
fosss S enveloppaient les dfenses extrieures. La route tait battue
de flanc par un front flanqu de tours et communiquait au chteau par
une porte C (VOY. PORTE). Une autre porte D, passant  travers une
grosse tour isole (suivant une mthode qui appartient  la Loire, et
que nous voyons surtout pratique au XIVe sicle dans la basse Loire et
la Bretagne par le conntable Olivier de Clisson), tait d'un accs
trs-difficile. Quant aux dispositions intrieures du chteau, elles
sont d'un grand intrt et indiquent nettement les moyens dfensifs des
garnisons des chteaux franais. Les tours sont trs-saillantes sur les
courtines, afin de les bien flanquer; au nord, point saillant, et faible
par consquent, tait lev un gros ouvrage prsentant deux murs pais
levs l'un derrire l'autre, peronns par un mur de refend flanqu de
deux tours d'un diamtre plus fort que les autres. En G tait la
grand'salle,  deux tages, dans laquelle toute la garnison pouvait tre
runie pour recevoir des ordres, et de l se rpandre promptement sur
tous les points de l'enceinte par un escalier  trois rampes I. La
runion de cet escalier  la grand'salle pouvait tre coupe, et la
grand'salle servir de retrait si l'enceinte tait force. La grand'salle
est un des traits caractristiques du chteau franais, ainsi que nous
l'avons dit au commencement de cet article. Dans le chteau normand, la
grand'salle est situe dans le donjon, ou plutt le donjon n'est que la
grand'salle devenue dfense principale. Dans le chteau franais du
XIIIe sicle, la grand'salle se distingue du donjon; c'est le lieu de
runion des hommes d'armes du seigneur franc; il y a l un dernier
souvenir des moeurs du chef germain et de ses compagnons.

Le gros donjon F est au centre de la cour, comme dans le chteau
primitif du moyen ge (fig. 1); il est  plusieurs tages, avec une cour
circulaire au centre; il tait mis en communication avec la grand'salle,
au premier tage, au moyen d'une galerie K, pouvant tre de mme coupe
 son extrmit. Ce donjon commandait toute l'enceinte et ses btiments;
mais, n'ayant pas de sortie sur les dehors comme le donjon normand, il
n'offrait pas les mmes avantages pour la dfense, la garnison tait
caserne dans les btiments L du ct o l'enceinte tait le plus
accessible. En O taient les curies, la boulangerie, les magasins; en H
la chapelle, et en N un poste  proximit de l'entre D. Les petits
btiments qui entouraient le donjon taient d'une date postrieure  sa
construction. La poterne E donnait accs dans de vastes jardins entours
eux-mmes d'une enceinte[61].

En France et en Normandie, ds l'poque carlovingienne, les enceintes
des chteaux taient flanques de tours. Mais sur les bords du Rhin et
les provinces voisines de la Germanie, il ne parat pas que ce moyen de
dfense ait t usit avant le XIIIe sicle, ce qui ferait supposer que
les tours flanquantes taient une tradition gallo-romaine.

Les monuments fodaux du Xe sicle jusqu'aux croisades, dit M. de
Krieg[62], ont, sur les deux rives du Rhin, leur type commun. On y
trouve d'abord la tour carre (rarement cylindrique) qui est ou assise
sur des soubassements romains, ou copie religieusement d'aprs ces
modles, avec leur socle, leur porte d'entre au-dessus du sol et leur
plate-forme. Ces tours ont pris le nom allemand de _berch frid_, en
latin _berefredus_, en franais _beffroi_... Les enceintes de ces plus
anciens chteaux manquent absolument de flanquement extrieur. Elles
sont surmontes d'une couronne de merlons...

Nous irons plus loin que M. de Krieg, et nous dirons mme que les tours
employes comme moyen de flanquement des enceintes ne se rencontrent que
trs-rarement dans les chteaux des bords du Rhin et des Vosges avant le
XVe sicle. Le chteau de Saint-Ulrich, la partie ancienne du chteau de
Hohenkoenigsbourg, le chteau de Koenigsheim, celui de Spesbourg, bien
que btis pendant les XIIIe et XIVe sicles, sont totalement dpourvus
de tours flanquantes[63]. Ce sont des btiments formant des angles
saillants, des figures gomtriques rectilignes  l'extrieur et venant
se grouper autour du donjon ou beffroi. La plupart de ces chteaux,
levs sur des points inaccessibles, prennent toute leur force dans la
situation de leur assiette et ne sont que mdiocrement dfendus. Le
donjon surmontant les btiments permettait de dcouvrir au loin la
prsence d'un ennemi, et la garnison, prvenue, pouvait facilement
empcher l'escalade de rampes abruptes, barrer les sentiers et arrter
un corps d'arme nombreux loin du chteau, sans mme tre oblige de se
renfermer derrire ses murs.

Cependant des situations analogues n'empchaient pas les seigneurs
franais de munir de tours les flancs et angles saillants de leurs
chteaux pendant les XIIe, XIIIe et XIVe sicles.

Il se fit, dans la construction des chteaux, au XIIIe sicle, une
rvolution notable. Jusqu'alors ces rsidences ne consistaient, comme
nous l'avons vu, que dans des enceintes plus ou moins tendues, simples
ou doubles, au milieu desquelles s'levaient le donjon qui servait de
demeure seigneuriale et la salle quelquefois comprise dans le donjon
mme. Les autres btiments n'taient que des appentis en bois spars
les uns des autres, ayant plutt l'apparence d'un cantonnement que d'une
rsidence fixe. La chapelle, les rfectoires, cuisines, magasins et
curies taient placs dans l'intrieur de l'enceinte et ne se reliaient
en aucune faon aux fortifications. Nous avons vu que, dans le plan du
chteau de Montargis (fig. 15), dj les btiments de service sont
attenants aux murailles, qu'ils sont btis dans un certain ordre et que
ce sont des logis fixes. Il semblerait qu'au XIIIe sicle les habitudes
des seigneurs et de leurs gens, plus civiliss, demandaient des
dispositions moins barbares que celles acceptes jusqu'alors. Nous
voyons combien les logis fixes ont peu d'importance encore dans le
chteau Gaillard, rsidence souveraine leve  la fin du XIIe sicle.
On a peine  comprendre comment une garnison de quelques centaines
d'hommes pouvait vivre dans cet troit espace, presque exclusivement
occup par les dfenses. Les soldats devaient coucher ple-mle dans les
tours et sous quelques appentis adosss aux murailles.

En Angleterre, o les documents crits abondent sur les habitations
seigneuriales anciennes, on trouve les preuves de cette rvolution
apporte par le XIIIe sicle.  cette poque, les rsidences royales
fortifies reoivent de nombreuses adjonctions en btiments levs avec
un certain luxe, les chteaux des barons prennent un caractre plus
domestique; souvent mme le donjon, ainsi que le dit M. Parker dans son
_Architecture domestique_[64], fut abandonn pour une salle et des
chambres construites dans l'enceinte intrieure. C'est  cause de ce
changement que, dans presque toutes les descriptions de chteaux btis
du temps de Henri III et d'Edward Ier, les grandes tours ou donjons sont
reprsents comme tant dans un tat dlabr et gnralement sans
couvertures. Ils avaient t abandonns, comme habitation,  cause de
leur peu de commodit, bien que par la force de leur construction ils
pussent encore, moyennant quelques rparations, tre employs en temps
de guerre. Les ordres de restaurations aux maisons royales dans divers
chteaux sont trs-nombreux pendant le XIIIe sicle. Ces ordres ne
s'appliquent pas aux chteaux d'Edward (Edwardian castles), difices
gnralement btis par Edward Ier, et dans lesquels de nombreux
appartements destins  diffrents usages taient disposs suivant un
plan gnral, mais bien aux chteaux de date normande, qui ds lors
prirent un caractre d'habitation par des constructions plus rcentes.
Les ordres donns par Henri III pour les rparations et additions aux
manoirs royaux prouvent qu'aucun plan systmatique n'tait adopt
lorsqu'il s'agissait de ces adjonctions. Lorsqu'une grande surface de
terrain tait entoure d'une clture fortifie et formait ce que l'on
appelait une cour (_curia_), dans laquelle le logis primitif tait
insuffisant, il devint assez ordinaire, au XIIIe sicle, d'augmenter ce
logement, selon les besoins, en levant successivement de nouvelles
constructions, telles que chambres, chapelles, cuisines, qui d'abord
furent semes  et l sur la surface de l'enclos. Lorsqu'un certain
nombre de ces btiments avaient ainsi t appropris ou crs, on les
runissait successivement par des passages couverts (_aleia_) construits
en bois, quelquefois en faon de portiques ouverts, mais plus souvent
ferms sur les cts. Ces btiments taient jets au milieu des
enceintes, laissant les dfenses libres, comme le serait un bourg ou
village enclos de murs. Au XIIIe sicle, les services se relient
davantage  l'enceinte mme, que les btiments intrieurs contribuent 
renforcer; c'est seulement alors qu'apparat le chteau sous le rapport
architectonique, les tablissements antrieurs n'tant que des dfenses
plus ou moins fortes et tendues enveloppant des habitations et des
btiments de service de toute nature et de dimensions fort diverses sans
aucune ide d'ensemble. Le XIIIe sicle vit lever de magnifiques
chteaux qui joignaient  leurs qualits de forteresses celles de
rsidences magnifiques abondamment pourvues de leurs services et de tout
ce qui est ncessaire  la vie d'un seigneur vivant au milieu de son
domaine entour d'une petite cour et d'une garnison.

 partir de saint Louis, la fodalit dcrot; elle est absorbe par la
royaut d'une part, et entame par le peuple de l'autre; les difices
qu'elle lve se ressentent naturellement de cette situation politique;
ils se dressent sur le sol lorsqu'elle reprend de l'influence; ils sont
plus rares ou plus pauvres lorsque le pouvoir royal et l'organisation
nationale prennent de la force et se constituent.  la mort de
Philippe-Auguste, en 1223, la fodalit, qui avait aid ce prince 
runir  la couronne les plus belles provinces de France, se trouvait
riche et puissante;  l'exemple du roi, quelques grands vassaux avaient
absorb nombre de fiefs, soit par des alliances, soit comme prix de
leurs services, soit par suite de la ruine des nobles qui avaient tout
perdu pendant les croisades du XIIe sicle. Pendant les premires annes
de la minorit de saint Louis, il s'tait form, comme chacun sait, une
ligue formidable contre la couronne de France garde par une femme
encore jeune et dont on ne souponnait pas les grandes qualits
politiques. Parmi les vassaux de la couronne de France coaliss contre
le roi enfant, un des plus puissants tait Enguerrand III, sire de
Coucy, seigneur de Saint-Gobain, d'Assis, de Marle, de la Fre, de
Folembray, etc. Son esprit indomptable, son caractre indpendant
taient excits par d'immenses richesses; un instant ce vassal pensa
pouvoir mettre la main sur la couronne de France; mais ses sourdes
menes et ses projets ambitieux furent djous par la politique adroite
de la reine Blanche, qui sut enlever  la coalition fodale un de ses
plus puissants appuis, le comte de Champagne. Le sire de Coucy fut
bientt oblig de prter serment de fidlit entre les mains du roi, qui
ne voulut pas se souvenir de ses projets. C'est  l'poque des rves
ambitieux d'Enguerrand III qu'il faut faire remonter la construction du
chteau magnifique dont nous voyons encore les ruines gigantesques. Le
chteau de Coucy dut tre lev trs-rapidement, ainsi que l'enceinte de
la ville qui l'avoisine, de 1225  1230. Le caractre de la sculpture,
les profils, ainsi que la construction, ne permettent pas de lui
assigner une poque plus ancienne ni plus rcente[65].

Le chteau de Coucy n'est plus une enceinte flanque enveloppant des
btiments disposs au hasard; c'est un difice vaste, conu d'ensemble
et lev d'un seul jet, sous une volont puissante et au moyen de
ressources immenses. Son assiette est admirablement choisie et ses
dfenses disposes avec un art dont la description ne donne qu'une
faible ide[66].

Bti  l'extrmit d'un plateau de forme trs-irrgulire, le chteau de
Coucy domine des escarpements assez roides qui s'lvent de cinquante
mtres environ au-dessus d'une riche valle, termine au nord-ouest par
la ville de Noyon et au nord-nord-est par celle de Chauny; il couvre une
surface de dix mille mtres environ. Entre la ville et le chteau est
une vaste basse-cour fortifie, dont la surface est triple au moins de
celle occupe par le chteau. Cette basse-cour renfermait des salles
assez tendues dont il reste des amorces visibles encore aujourd'hui,
enrichies de colonnes et chapiteaux sculpts, avec votes d'artes, des
curies et une chapelle oriente trace en A sur notre plan du
rez-de-chausse (16). Cette chapelle tait videmment d'une poque
antrieure aux constructions d'Enguerrand III. On ne communiquait de la
ville  la basse-cour ou esplanade que par une porte donnant sur la
ville et dfendue contre elle[67] par deux petites tours. La basse-cour
tait protge par le donjon B qui domine tout son primtre et ses
remparts flanqus par les deux tours du chteau C D. Un foss de vingt
mtres de largeur spare le chteau de la basse-cour. Un seul pont jet
en E sur ce foss donnait entre dans le chteau; il tait compos de
piles isoles avec deux tabliers  bascule en bois, dfendus par deux
portes avances E' E'' et deux corps de garde F F' poss sur des piles
de manire  laisser libre le fond du foss. La porte en G est munie de
doubles herses et de vantaux. Cette porte s'ouvre sur un long passage
vot qu'il tait facile de dfendre et qui devait tre muni de
machicoulis. Des deux cts du couloir sont disposes des salles de
gardes H votes et pouvant contenir des postes nombreux. Au-dessus
s'levait un logis  plusieurs tages dominant la porte et se reliant 
la courtine I. Du couloir d'entre on dbouchait dans la cour K du
chteau entoure de btiments appuys sur les courtines. En L se
trouvaient des btiments de service vots  rez-de-chausse et
surmonts de deux tages; en M les appartements d'habitation  trois
tages du ct o le chteau est le moins accessible du dehors et
desservis par le grand escalier M'; en N de vastes magasins vots 
rez-de-chausse (celliers) avec caves au-dessous fermes en berceau
ogival. Les magasins N, au premier tage, portaient la grand'salle
claire sur les dehors. En O, les soubassements de la chapelle qui, au
premier tage, se trouvait de plain-pied avec la grand'salle. Les
cuisines taient trs-probablement places en P, avec escalier
particulier P' communiquant aux caves; elles possdaient une cour
particulire en R  laquelle on arrivait sous la chapelle dont le
rez-de-chausse reste  jour. Les tours C, D, S, T possdent deux tages
de caves et trois tages de salles au-dessus du sol, sans compter
l'tage des combles. Elles sont, comme on le remarquera, trs-saillantes
sur les courtines, de manire  les bien flanquer. Ces tours, qui n'ont
pas moins de dix-huit mtres de diamtre hors oeuvre sur trente-cinq
mtres de hauteur environ au-dessus du sol extrieur, ne sont rien
auprs du donjon qui porte trente-un mtres de diamtre hors oeuvre sur
soixante-quatre mtres depuis le fond du foss jusqu'au couronnement.
Outre son foss, ce donjon possde une enceinte circulaire extrieure ou
chemise qui le protge contre les dehors du ct de la basse-cour. On
montait du sol de la cour au chemin de ronde de la chemise par la rampe
V, prs l'entre du donjon. On communiquait des salles P, au moyen d'un
escalier, au fond du foss de la chemise, avec les dehors par une
poterne perce en X, munie de vantaux, de machicoulis et de herses,
correspondant  une seconde poterne Y avec pont-levis donnant sur
l'escarpement et masque par la tour C. Un chemin de ronde infrieur X'
vot en demi-berceau perc au niveau du fond du foss suit la
circonfrence de la courtine, et tait videmment destin  arrter les
travaux des mineurs, comme nos galeries de contre-mine permanentes
mnages sous les revtements des courtines et bastions. Dans ce
souterrain en X'' se trouve une source excellente  fleur de terre, 
l'usage de la cuisine. En W sont des latrines prises aux dpens de
l'paisseur du mur de la chemise, pour les gardes de cette enceinte et
les gens de cuisine. En Z tait une cage avec escalier de bois pouvant
tre dtruit facilement, qui mettait le souterrain intrieur en
communication avec le chemin de ronde suprieur. Le petit escalier Q
donnant dans la salle P desservait la herse et le machicoulis de la
poterne X. Le souterrain infrieur X' se trouvait encore en
communication avec l'escalier U desservant les ouvrages suprieurs de la
porte. Si l'assigeant s'tait empar de la poterne X (ce qui tait
difficile, puisqu'il fallait franchir la premire porte Y et son
pont-levis, traverser le chemin Y X sous les projectiles lancs de la
partie suprieure de la chemise et du crnelage ouvert sur le mur J,
forcer deux vantaux et affronter un machicoulis), il se trouvait en face
la herse donnant sur le fond du foss de la chemise, ayant  sa gauche
la porte ferre qui fermait le bas de l'escalier de la cuisine, et
arrt dans la galerie infrieure X' par la source X'' qui est un
vritable puits dans un souterrain obscur. S'il forait la herse, il
pntrait dans le fond du foss intrieur V', lequel est dall et sans
communication avec le sol de la cour; battu par les dfenses suprieures
du donjon qui lui envoyaient des projectiles d'une hauteur de 60 mtres
et par le chemin de ronde de la courtine, il tait perdu, d'autant plus
que les hommes occupant ce chemin de ronde pouvaient descendre par
l'escalier Z, passer dans le souterrain X', traverser la source sur une
planche, et lui couper la retraite en reprenant la poterne derrire lui.
Si, du fond du foss extrieur, il parvenait  miner le pied de la
chemise, il trouvait le souterrain occup; ce travail de sape ne pouvait
en aucune faon affaiblir les murs de la chemise, car on remarquera que
ce souterrain est pris aux dpens d'un talus, d'un soubassement,
derrire lequel la maonnerie de la chemise reste intacte.

De toutes les dfenses du chteau de Coucy, le donjon est de beaucoup la
plus forte et la mieux traite. Cette belle construction mrite une
tude particulire, que nous dveloppons  l'article DONJON.

Les tours et donjon du chteau de Coucy sont garnis, dans leur partie
suprieure, de corbeaux saillants en pierre destins  recevoir des
hourds en bois (voy. HOURD).  la fin du XIVe sicle, la grand'salle et
les btiments d'habitation M furent reconstruits, ainsi que les tages
suprieurs de la porte; des jours plus larges furent percs 
l'extrieur, et les courtines reurent des machicoulis avec parapets en
pierre, suivant la mthode du temps, au lieu des consoles avec hourds en
bois. Les autres parties du chteau restrent telles qu'Enguerrand III
les avait laisses.

Ce ne fut que pendant les troubles de la Fronde que cette magnifique
rsidence seigneuriale fut entirement ravage. Son gouverneur, nomm
Hbert, fut somm, par le cardinal Mazarin, de rendre la place entre les
mains du marchal d'Estre, gouverneur de Laon. Hbert ayant rsist 
cette sommation, en prtextant d'ordres contraires laisss par le roi
Louis XIII, le sige fut mis, le 10 mai 1652, devant la ville, qui fut
bientt prise; puis, quelque temps aprs, la garnison du chteau se vit
contrainte de capituler. Le cardinal Mazarin fit immdiatement
dmanteler les fortifications. Le sieur Mtezeau, fils de l'ingnieur
qui construisit la digue de la Rochelle, fut celui que le cardinal
envoya  Coucy pour consommer cette oeuvre de destruction. Au moyen de
la mine, il fit sauter la partie antrieure de la chemise du donjon et
la plupart de celles des autres tours, incendia les btiments du chteau
et le rendit inhabitable. Depuis lors, les habitants de Coucy, jusqu'
ces derniers temps, ne cessrent de prendre dans l'enceinte du chteau
les pierres dont ils avaient besoin pour la construction de leurs
maisons, et cette longue destruction complta l'oeuvre de Mazarin.
Cependant, malgr ces causes de ruine, la masse du chteau de Coucy est
encore debout et est reste une des plus imposantes merveilles de
l'poque fodale[68]. Si on et laiss au temps seul la tche de
dgrader la rsidence seigneuriale des sires de Coucy, nous verrions
encore aujourd'hui ces normes constructions dans toute leur splendeur
primitive, car les matriaux, d'une excellente qualit, n'ont subi
aucune altration; les btisses taient conues de manire  durer
ternellement, et les peintures intrieures, dans les endroits abrits,
sont aussi fraches que si elles venaient d'tre faites[69].

Autant qu'on peut le reconnatre dans la situation actuelle, le chteau
de Coucy est travers dans ses fondations par de nombreux et vastes
souterrains, qui semblent avoir t systmatiquement disposs pour
tablir des communications caches entre tous les points de la dfense
intrieure et les dehors. La tradition va mme jusqu' prtendre qu'un
de ces souterrains, dont l'entre se voit dans les grandes caves sous
les btiments d'habitation M, se dirigeait  travers les coteaux et
valles jusqu' l'abbaye de Prmontr. Nous sommes loin de garantir le
fait, d'autant que des lgendes semblables s'attachent aux ruines de
tous les chteaux du moyen ge en France; mais il est certain que de
tous cts, dans les cours, on aperoit des bouches de galeries votes
qui sont aujourd'hui remplies de dcombres[70].

Nous donnons (17) le plan du premier tage du chteau de Coucy. On voit
en A les logis placs au-dessus de la porte d'entre, en B le donjon
avec sa chemise. On trouvera,  l'article DONJON, la description de
cette magnifique construction. En B la chapelle oriente, largement
conue et excute avec une grandeur sans pareille, si l'on en juge par
les fragments des meneaux des fentres qui jonchent le sol; en D la
grand'salle du tribunal, dite des Preux, parce qu'on y voyait, dans des
niches, les statues des neuf preux. Deux chemines chauffaient cette
salle, largement claire  son extrmit mridionale par une grande
verrire ouverte dans le pignon. Une charpente en bois avec berceau
ogival en bardeaux couvrait cette salle. En E la salle des _neuf
Preuses_, dont les figures taient sculptes en ronde-bosse sur le
manteau de la chemine. Un boudoir F, pris aux dpens de l'paisseur de
la courtine, accompagnait cette salle; cette pice, claire par une
grande et large fentre donnant sur la campagne du ct de Noyon, tait
certainement le lieu le plus agrable du chteau; elle tait chauffe
par une petite chemine et vote avec lgance par de petites votes
d'artes.

Ces dernires btisses datent de la fin du XIVe sicle; on voit
parfaitement comment elles furent incrustes dans les anciennes
constructions; comment, pour les rendre plus habitables, on surleva les
courtines d'un tage; car, dans la construction primitive, ces courtines
n'atteignaient certainement pas un niveau aussi lev, laissaient aux
cinq tours un commandement plus considrable, et les btiments
d'habitation avaient une beaucoup moins grande importance. Du temps
d'Enguerrand III, la vritable habitation du seigneur tait le donjon;
mais quand les moeurs fodales, de rudes qu'elles taient, devinrent au
contraire, vers la fin du XIVe sicle, lgantes et raffines, ce donjon
dut paratre fort triste, sombre et incommode; les seigneurs de Coucy
btirent alors ces lgantes constructions ouvertes sur la campagne, en
les fortifiant suivant la mthode de cette poque. Le donjon et sa
chemise, les quatre tours d'angle, la partie infrieure des courtines,
les soubassements de la grand'salle, le rez-de-chausse de l'entre et
la chapelle, ainsi que toute l'enceinte de la basse-cour, appartiennent
 la construction primitive du chteau de Coucy sous Enguerrand III.

Ces quatre tours mritent que nous en disions quelques mots. Chaque
chambre,  partir du rez-de-chausse, se compose,  l'intrieur, de six
pans avec niches, dont quelques-unes sont perces d'embrasures. Ces
pices sont votes, et les niches se chevauchent  chaque tage, les
pleins tant au-dessus des vides et vice-versa (voy. TOUR). Des
chemines sont ouvertes dans les salles, qui sont en outre accompagnes
de latrines (voy. PRIVS). On remarquera que les escaliers  vis ne
montent pas de fond, mais s'interrompent,  partir du premier tage,
pour reprendre de l'autre ct de l'entre de la tour. C'est l une
disposition frquente dans les tours de cette poque, afin d'viter les
trahisons et de forcer les personnes qui veulent monter sur les parapets
de passer par l'une des salles. C'tait un moyen de rendre la
surveillance facile et de reconnatre les gens de la garnison qui
montaient aux parapets pour le service; car les parapets des courtines
n'taient accessibles que par les tours, et les escaliers des tours
desservaient, par consquent, toutes les dfenses suprieures. Nous
avons figur en G (fig. 17) le pont volant mettant en communication la
grand'salle D avec le chemin de ronde de la basse-cour du ct du sud.
Si, par escalade, l'ennemi se ft empar du chemin de ronde H de la
chemise, il lui fallait forcer soit la porte I, soit la porte K, pour
pntrer dans le chteau. Les postes tablis en A ou en L le jetaient
par dessus les parapets ou dans le foss de la chemise. Le poste A
servait la terrasse crnele M, au-dessus de la porte, de mme que le
poste L servait le chemin de ronde N commandant le pont volant G. Quant
 la garnison du donjon, du premier tage elle pntrait sur le chemin
de ronde de la courtine par un pont volant O, mais en passant par le
corps de garde L. Avec des dfenses aussi bien entendues, il n'y avait
pas de surprises  craindre, pour peu que la garnison du chteau connt
parfaitement ces nombreux dtours, les ressources qu'ils prsentaient,
et qu'elle mt quelque soin de se garder. Une vue cavalire (18), prise
du ct de la basse-cour, fera comprendre les dispositions intrieures
et extrieures du chteau de Coucy[71].

Il faut reconnatre qu'un long sjour dans un chteau de cette
importance devait tre assez triste, surtout avant les modifications
apportes par le XIVe sicle, modifications faites videmment avec
l'intention de rendre l'habitation de cette rsidence moins ferme et
plus commode. La cour, ombrage par cet norme donjon, entoure de
btiments levs et d'un aspect svre, devait paratre troite et
sombre, ainsi qu'on peut en juger par la vue prsente (19)[72]. Tout
est colossal dans cette forteresse; quoique excute avec grand soin, la
construction a quelque chose de rude et de sauvage qui rapetisse l'homme
de notre temps. Il semble que les habitants de cette demeure fodale
devaient appartenir  une race de gants, car tout ce qui tient 
l'usage habituel est  une chelle suprieure  celle admise
aujourd'hui. Les marches des escaliers (nous parlons des constructions
du XIIIe sicle), les allges des crneaux, les bancs sont faits pour
des hommes d'une taille au-dessus de l'ordinaire. Enguerrand III,
seigneur puissant, de moeurs farouches, guerrier intrpide, avait-il
voulu en imposer par cette apparence de force _extra-humaine_, ou
avait-il compos la garnison d'hommes d'lite? C'est ce que nous ne
saurions dcider. Mais en construisant son chteau, il pensait
certainement  le peupler de gants. Ce seigneur avait toujours avec lui
cinquante chevaliers, ce qui donnait un chiffre de cinq cents hommes de
guerre au moins en temps ordinaire. Il ne fallait rien moins qu'une
garnison aussi nombreuse pour garder le chteau et la basse-cour. Les
caves et magasins immenses qui existent encore sous le rez-de-chausse
des btiments du chteau permettaient d'entasser des vivres pour plus
d'une anne, en supposant une garnison de mille hommes. Au XIIIe sicle,
un seigneur fodal possesseur d'une semblable forteresse et de richesses
assez considrables pour s'entourer d'un pareil nombre de gens d'armes,
et pour leur fournir des munitions et des vivres pendant un sige d'un
an, pouvait dfier toutes les armes de son sicle. Or, le sire de Coucy
n'tait pas le seul vassal du roi de France dont la puissance fut 
redouter. Les rudes travaux du rgne de Philippe-Auguste avaient
non-seulement donn un vif clat  la couronne de France, mais prsent
pour lui cet avantage d'occuper sans trve sa noblesse, dont la guerre
tait la vie. Toujours tenue en haleine par l'activit et l'ambition de
Philippe-Auguste, qui avait  conqurir de riches provinces,  lutter
contre des ennemis aussi puissants que lui, mais moins opinitres et
moins habiles, la fodalit perdait ses loisirs, et trouvait, en
secondant ce grand prince, un moyen de s'enrichir et d'augmenter ses
domaines; en lui prtant l'appui de son bras, elle augmentait la
puissance royale, mais elle n'avait pas lieu de regretter ses services.
Il faut se rappeler que la plupart des seigneurs fodaux taient
entours d'un certain nombre de chevaliers qu'on ne soldait point, mais
qui recevaient, suivant leurs mrites, une portion plus ou moins
considrable de terre  titre de fief; une fois possesseurs de cette
fraction du domaine seigneurial, ils s'y btissaient des manoirs,
c'est--dire des maisons fortifies sans donjon et sans tours, et
vivaient ainsi comme propritaires du sol, n'ayant que quelques droits 
payer au seigneur, lui prtant leur concours et celui de leurs hommes en
cas de guerre, et lui rendant hommage. En prolongeant l'tat de guerre,
tout seigneur fodal avait donc l'espoir d'agrandir son domaine au
dtriment de ses voisins, d'augmenter les fiefs qui relevaient de la
chtellenie, et de s'entourer d'un plus grand nombre de vassaux disposs
 le soutenir.

Philippe-Auguste, par ses conqutes, put satisfaire largement cette
hirarchie d'ambitions, et, quoiqu'il ne perdt aucune des occasions qui
s'offrirent  lui d'englober les fiefs dans le domaine royal, de les
diviser et de diminuer l'importance politique des grands vassaux, en
faisant relever les petits fiefs directement de la couronne; cependant
il laissa, en mourant, bon nombre de seigneurs dont la puissance pouvait
porter ombrage  un suzerain ayant un bras moins ferme et moins
d'activit  dployer. Si Philippe-Auguste et vcu dix ans de plus et
qu'il et eu  gouverner ses provinces en pleine paix, il est difficile
de savoir ce qu'il aurait fait pour occuper l'ambition des grands
vassaux de la couronne, et comment il s'y serait pris pour touffer
cette puissance qui pouvait se croire encore rivale de la royaut
naissante. Le court rgne de Louis VIII fut encore rempli par la guerre;
mais pendant la minorit de Louis IX, une coalition des grands vassaux
faillit dtruire l'oeuvre de Philippe-Auguste. Des circonstances
heureuses, la division qui se mit parmi les coaliss, l'habilet de la
mre du roi, sauvrent la couronne; les luttes cessrent, et le pouvoir
royal sembla de nouveau raffermi.

Un des cts du caractre de saint Louis qu'on ne saurait trop admirer,
c'est la parfaite connaissance du temps et des hommes au milieu desquels
il vivait; avec un esprit de beaucoup en avance sur son sicle, il
comprit que la paix tait pour la royaut un dissolvant en face de la
fodalit ambitieuse, habitue aux armes, toujours mcontente
lorsqu'elle n'avait plus d'esprances d'accroissements; les rformes
qu'il mditait n'taient pas encore assez enracines au milieu des
populations pour opposer un obstacle  l'esprit turbulent des seigneurs.
Il fallait faire sortir de leurs nids ces voisins dangereux qui
entouraient le trne, user leur puissance, entamer leurs richesses; pour
obtenir ce rsultat, le roi de France avait-il alors  sa disposition un
autre moyen que les croisades? Nous avons peine  croire qu'un prince
d'un esprit aussi droit, aussi juste et aussi clair que saint Louis
n'ait eu en vue, lorsqu'il entreprit sa premire expdition en Orient,
qu'un but purement personnel. Il ne pouvait ignorer qu'en abandonnant
ses domaines pour reconqurir la terre sainte, dans un temps o l'esprit
des croisades n'tait rien moins que populaire, il allait laisser en
souffrance les grandes rformes qu'il avait entreprises, et que devant
Dieu il tait responsable des maux que son absence volontaire pouvait
causer parmi son peuple. Le royaume en paix, les membres de la fodalit
entraient en lutte les uns contre les autres; c'tait la guerre civile
permanente, le retour vers la barbarie; vouloir s'opposer par la force
aux prtentions des grands vassaux, c'tait provoquer de nouvelles
coalitions contre la couronne. Entraner ces puissances rivales loin de
la France, c'tait pour la monarchie, au XIIIe sicle, le seul moyen
d'entamer profondment la fodalit et de rduire ces forteresses
inexpugnables assises jusque sur les marches du trne. Si saint Louis
n'avait t entour que de vassaux de la trempe du sire de Joinville, il
est douteux qu'il et entrepris ses croisades; mais l'ascendant moral
qu'il avait acquis, ses tentatives de gouvernement monarchique n'eussent
pu rompre peut-tre le faisceau fodal, s'il n'avait pas occup et ruin
en mme temps la noblesse par ces expditions lointaines. Saint Louis
avait pour lui l'exprience acquise par ses prdcesseurs, et chaque
croisade, quelle que fut son issue, avait t, pendant les XIe et XIIe
sicles, une cause de dclin pour la fodalit, un moyen pour le
suzerain d'tendre le pouvoir monarchique. Quel moment saint Louis
choisit-il pour son expdition? C'est aprs avoir vaincu la coalition
arme,  la tte de laquelle se trouvait le comte de Bretagne, aprs
avoir protg les terres du comte de Champagne contre les seigneurs
ligus contre lui, c'est aprs avoir dlivr la Saintonge des mains du
roi d'Angleterre et du comte de la Marche, c'est enfin aprs avoir donn
la paix  son royaume avec autant de bonheur que de courage, et
substitu la suzerainet de fait  la suzerainet de nom. Dans une
semblable occurrence, la paix, le calme, les rformes et l'ordre
pouvaient faire natre les plus graves dangers au milieu d'une noblesse
inquite, oisive, et qui sentait dj la main du souverain s'tendre sur
ses privilges.

Il est d'ailleurs, dans l'histoire des peuples, une disposition morale 
laquelle, peut-tre, les historiens n'attachent pas assez d'importance,
parce qu'ils ne peuvent pntrer dans la vie prive des individus; c'est
l'ennui. Lorsque la guerre tait termine, lorsque l'ordre renaissait et
par suite l'action du gouvernement, que pouvaient faire ces seigneurs
fodaux dans leurs chteaux ferms, entours de leurs familiers et gens
d'armes? S'ils passaient les journes  la chasse et les soires dans
les plaisirs, s'ils entretenaient autour d'eux, pour tuer le temps, de
joyeux compagnons, ils voyaient bientt leurs revenus absorbs, car ils
n'avaient plus les ressources ventuelles que leur procuraient les
troubles et les dsordres de l'tat de guerre. Si, plus prudents, ils
rformaient leur train, renvoyaient leurs gens d'armes et se rsignaient
 vivre en paisibles propritaires, leurs forteresses devenaient un
sjour insupportable, les heures pour eux devaient tre d'une longueur
et d'une monotonie dsesprantes; car si quelques nobles, au XIIIe
sicle, possdaient une certaine instruction et se livraient aux
plaisirs de l'esprit, la grande majorit ne concevait pas d'autres
occupations que celles de la guerre et des expditions aventureuses.
L'ennui faisait natre alors les projets les plus extravagants dans ces
cerveaux habitus  la vie bruyante des camps, aux motions de la
guerre.

Saint Louis, qui n'avait pas cd  la noblesse arme et menaante,
aprs l'avoir force de remettre l'pe au fourreau, ne se crut
peut-tre pas en tat de lutter contre l'ennui et l'oisivet de ses
vassaux, de poursuivre, entre les forteresses jalouses dont le sol tait
couvert, les rformes qu'il mditait.

Les croisades dvorrent une grande quantit de seigneurs, et firent
retourner au trne leurs fiefs devenus vacants. Mais, sous aucun rgne,
elles ne contriburent davantage  l'accroissement du domaine royal que
sous celui de saint Louis; il est facile de s'en rendre raison: les
croisades taient dj un peu vieillies au temps de saint Louis, les
seigneurs ne croyaient plus y tre exposs, et n'avaient par consquent
ni armes ni chevaux, ni provisions de guerre; il fallait emprunter; ils
engagrent leurs fiefs au roi, qui, tant riche, pouvait prter.  la
fin de la croisade, ceux des seigneurs qui survivaient  leurs
compagnons d'armes revenaient si pauvres, si misrables, qu'ils taient
hors d'tat de dgager leurs fiefs, qui devenaient alors la proprit
dfinitive de ceux qui les avaient reus en nantissement. Cette espce
d'usure politique parut naturelle dans le temps o elle eut lieu; les
envahissements de saint Louis taient couverts par la droiture de ses
intentions; personne n'et os le souponner d'une chose injuste. Il
semblait, par l'empire de ses vertus, consacrer jusqu'aux dernires
consquences de sa politique[73].

Saint Louis, au moyen de ces expditions outre-mer, non-seulement
ruinait la fodalit, l'enlevait  ses chteaux, mais centralisait
encore, sous son commandement, une nombreuse arme, qu' son retour, et
malgr ses dsastres, il sut employer  agrandir le domaine royal, sous
un prtexte religieux. De mme que, sous le prtexte de se prmunir
contre les menaces du _Vieux de la Montagne_, il tablit une garde
particulire autour de sa personne, qui jour et nuit toit en cure
diligente de son corps bien garder[74], mais qui, par le fait, tait
bien plutt destine  prvenir les perfidies des seigneurs.

Joinville rapporte qu'en partant pour la croisade et pour se mettre en
tat, il engagea  ses amis une grande partie de son domaine, tant
qu'il ne lui demoura point plus hault de douze cens livres de terre de
rente. Arriv en Chypre, il ne lui restait plus d'argent vaillant que
deux cent livres tournois d'or et d'argent lorsqu'il eut pay son
passage et celui de ses chevaliers. Saint Louis, l'ayant su, l'envoya
qurir et lui donna huit cents livres tournois pour continuer
l'expdition. Au moment de partir pour la seconde croisade, le roy de
France et le roy de Navarre, dit Joinville, me pressoient fort de me
croisser, et entreprandre le chemin du plerinage de la croix. Mais je
leur rpondi, que tandis que j'avois est oultre mer ou service de Dieu,
que _les gens et officiers du roy de France avoient trop grev et foull
mes subgets_, tant qu'ilz en estoient apovriz: tellement que jamais il
ne seroit, que eulz et moy ne nous ensantissions. Certes il y a tout
lieu de croire que Joinville tait un bon seigneur et qu'il disait vrai;
mais combien d'autres, en se croisant et laissant leurs sujets gouverns
par les officiers du roi, leur permettaient ainsi de passer d'un rgime
insupportable sous un gouvernement moins tracassier en ce qu'il tait
moins local et partait de plus haut? Les seigneurs fodaux possdaient
l'autorit judiciaire sur leurs terres; les baillis royaux, chargs par
Philippe-Auguste de recevoir tous les mois aux assises les plaintes des
sujets du roi, de nommer dans les prvts un certain nombre d'hommes
sans lesquels aucune affaire concernant les villes ne pouvait tre
dcide, de surveiller ces magistrats, furent entre les mains de saint
Louis une arme puissante dirige contre les prrogatives fodales. Ce
prince fit instruire dans le droit romain ceux qu'il destinait aux
fonctions de baillis; il tendit leur pouvoir en dehors des tribunaux en
les chargeant de la haute administration, et bientt ces hommes dvous
 la cause royale attaqurent ouvertement l'autorit judiciaire des
barons en crant les _cas royaux_. C'est--dire qu'ils firent recevoir
en principe, que le roi, comme chef du gouvernement fodal, avait, de
prfrence  tout autre, le droit de juger certaines causes nommes pour
cela _cas royaux_.  la rigueur, cette opinion tait soutenable; mais il
fallait dterminer clairement les cas royaux, sous peine de voir le roi
devenir l'arbitre de toutes les contestations; or, c'est ce que ne
voulurent jamais faire les baillis: prires, instances, menaces, rien ne
put les y dcider; toutes les fois qu'ils entendaient dbattre dans les
cours seigneuriales une cause qui paraissait intresser l'autorit du
roi, ils s'interposaient au milieu des partis, dclaraient la cause cas
royal, et en attiraient le jugement  leurs cours[75]. Les empitements
des baillis sur les juridictions seigneuriales taient appuys par le
parlement, qui enjoignait, dans certains cas, aux baillis, d'entrer sur
les terres des seigneurs fodaux et d'y saisir tels prvenus, bien que
ces seigneurs fussent hauts-justiciers, et, selon le droit, pouvant
porter armes pour justicier leurs terres et fiefs[76]. En droit
fodal, le roi pouvait assigner  sa cour le vassal qui et refus de
lui livrer un prvenu, considrer son refus comme un acte de flonie,
prononcer contre lui les peines fixes par l'usage, mais non envoyer ses
baillis exploiter dans une seigneurie qui ne lui appartenait pas[77]. 
la fin du XIIIe sicle, la fodalit, ruine par les croisades, attaque
dans son organisation par le pouvoir royal, n'tait plus en situation
d'inspirer des craintes srieuses  la monarchie, ni assez riche et
indpendante pour lever des forteresses comme celle de Coucy.
D'ailleurs,  cette poque, aucun seigneur ne pouvait construire ni mme
augmenter et fortifier de nouveau un chteau, sans en avoir
pralablement obtenu la permission de son suzerain. Nous trouvons, dans
les _Olim_, entre autres arrts et ordonnances sur la matire, que
l'vque de Nevers, qui actionnait le prieur de la Charit-sur-Loire
parce qu'il voulait lever une forteresse, avait t lui-mme actionn
par le bailli du roi pour avoir simplement fait _rparer_ les crneaux
de la sienne. Saint Louis s'tait arrog le droit d'octroyer ou de
refuser la construction des forteresses; et s'il ne pouvait renverser
toutes celles qui existaient de son temps sur la surface de ses domaines
et qui lui faisaient ombrage, il prtendait au moins empcher d'en
construire de nouvelles; et, en effet, on rencontre peu de chteaux de
quelque importance levs de 1240  1340, c'est--dire pendant cette
priode de la monarchie franaise qui marche rsolment vers l'unit de
pouvoir et de gouvernement.

 partir du milieu du XIVe sicle, au contraire, nous voyons les vieux
chteaux rpars ou reconstruits, de nouvelles forteresses s'lever sur
le territoire franais,  la faveur des troubles et des dsastres qui
dsolent le pays; mais alors l'esprit fodal s'tait modifi, ainsi que
les moeurs de la noblesse, et ces rsidences revtent des formes
diffrentes de celles que nous leur voyons choisir pendant le rgne de
Philippe-Auguste et au commencement de celui de saint Louis; elles
deviennent des palais fortifis, tandis que, jusqu'au XIIIe sicle, les
chteaux ne sont que des forteresses pourvues d'habitations. Ces
caractres bien tranchs sont faciles  saisir; ils ont une grande
importance au point de vue architectonique, et le chteau de Coucy, tel
qu'il devait exister avant les reconstructions de la fin du XIVe sicle,
sert de transition entre les chteaux de la premire et de la seconde
catgorie; ce n'est plus l'enceinte contenant des habitations
dissmines, comme un village fortifi domin par un fort principal, le
donjon; et ce ne devait pas tre encore le palais, la runion de
btiments placs dans un ordre rgulier soumettant la dfense aux
dispositions exiges par l'habitation, le vritable chteau construit
d'aprs une donne gnrale, une ordonnance qui rentre compltement dans
le domaine de l'architecture.

Aujourd'hui, toutes les rsidences seigneuriales sont tellement ruines
qu'on ne peut plus gure se faire une ide exacte des parties qui
servaient  l'habitation; les tours et les courtines, plus paisses que
le reste des constructions, ont pu rsister  la destruction, et nous
laissent juger des dispositions dfensives permanentes, sans nous donner
le dtail des distributions intrieures, ainsi que des nombreuses
dfenses extrieures qui protgeaient le corps de la place. Il nous
faut, pour nous rendre compte de ce que devait tre un chteau pendant
la premire moiti du XIIIe sicle, avoir recours aux descriptions
contenues dans les chroniques et les romans; heureusement ces
descriptions ne nous font pas dfaut et elles sont souvent assez
dtailles. L'une des plus anciennes, des plus compltes et des plus
curieuses, est celle qui est contenue dans la premire partie du _Roman
de la Rose_, et qui, sous le nom du Chteau de la Jalousie, nous dpeint
le Louvre de Philippe-Auguste. Personne n'ignore que la grosse tour ou
donjon du Louvre avait t btie par ce prince pour renfermer son trsor
et servir au besoin de prison d'tat; tous les fiefs de France
relevaient de la tour du Louvre, dans laquelle les grands vassaux
rendaient hommage et prtaient serment de fidlit au roi. Les autres
constructions de ce chteau avaient t galement leves par
Philippe-Auguste. Mais laissons parler Guillaume de Lorris[78]:

       Ds or est drois que ge vous die
       La contenance Jalousie,
       Qui est en male souspeon:
       O pas ne remest maon
       Ne pionnier qu'ele ne mant.
       Si fait faire au commancement
       Entor les Rosiers uns fosss
       Qui cousteront deniers asss,
       Si sunt moult lez et moult parfont.
       Li maons sus les fosss font
       Ung mur de quarriaus taillis,
       Qui ne siet pas sus crolis (qui n'est pas assis sur terre meuble),
       Ains est fond sus roche dure:
       Li fondement tout  mesure
       Jusqu'au pi du foss descent,
       Et vait amont en estrecent (et s'lve en talus);
       S'en est l'uevre plus fors asss.
       Li murs si est si compasss,
       Qu'il est de droite quarrure;
       Chascuns des pans cent toises dure,
       Si est autant lons comme ls[79].
       Les tornelles sunt ls  ls (de distance en distance),
       Qui richement sunt bataillies (fortifies)
       Et sunt de pierres bien taillies,
       As quatre coingns (coins) en ot quatre
       Qui seroient fors  abatre;
       Et si i a quatre portaus
       Dont li mur sunt esps et haus,
       Ung en i a ou front devant
       Bien dffensable par convant[80],
       Et deux de coste, et ung derriere[81],
       Qui ne doutent cop de perrire.
       Si a bonnes portes coulans
       Por faire ceus defors doulans,
       Et por eus prendre et retenir,
       S'il osoient avant venir[82].
       Ens o milieu de la porprise (de l'enceinte)
       Font une tor par grant mestrise
       Cil qui du fere furent mestre[83];
       Nule plus bele ne pot estre,
       Qu'ele est et grant, et le, et haute[84];
       Li murs ne doit pas faire faute
       Por engin qu'on saiche getier;
       Car l'en destrempa le mortier
       De fort vin-aigre et de chaus vive[85]
       La pierre est de roche nave
       De quoi l'en fist le fondement,
       Si iert dure cum ament.
       La tor si fu toute ronde,
       Il n'ot si riche en tout le monde,
       Ne par dedens miex ordene.
       Elle iert dehors avironne
       D'un baille qui vet tout entor,
       ...
       Dedens le chastel ot perrires
       Et engins de maintes manires.
       Vous possis les mangonniaus
       Voir pardessus les creniaux[86];
       Et as archieres tout entour
       Sunt les arbalestes  tour[87],
       Qu'armeure n'i puet tenir (rsister),
       Qui prs du mur vodroit venir,
       Il porroit bien faire que nices.
       Fors des fosss a unes lices
       De bons murs fors  creniaux bas,
       Si que cheval ne puent pas
       Jusqu'as fosss venir d'ale,
       Qu'il n'i ust avant melle[88].
       Jalousie a garnison mise
       O chastel que ge vous devise,
       Si m'est avis que Dangier porte
       La clef de la premire porte
       Qui ovre devers orient[89]
       Avec li, au mien escient,
       A trente sergens tout  conte[90]
       Et l'autre porte garde Honte,
       Qui ovre par devers midi[91],
       El fut moult sage, et si vous di
       Qu'el ot sergens  grant plant (en grand nombre)
       Prs de faire sa volent,
       Paor (Peur) ot grant connestablie,
       Et fu  garder establie,
       L'autre porte, qui est assise,
       A main senestre devers bise[92],
       Paor n'i sera ja seure,
       S'el n'est ferme  serrure,
       Et si ne l'ovre pas sovent;
       Car, quant el oit (entend) bruire le vent,
       Ou el ot saillir deus langotes,
       Si l'en prennent fievres et gotes (gouttes).
       Male-bouche (Mauvais propos, mdisance), que Diex maudie!
       Ot sodoiers de Normandie[93].
       Si garde la porte destrois[94];
       Et si sachis qu'as autres trois
       Va souvent et vient[95]. Quant il scet
       Qu'il doit par nuit faire le guet,
       Il monte le soir as creniaus[96],
       Et atrempe ses chalemiaus (prpare ses chalumeaux)
       Et ses busines (trompettes), et ses cors.
       ...
       Jalousie, que Diex confonde!
       A garnie la tor ronde (le donjon):
       Et si sachis qu'ele i a mis
       Des plus privs de ses amis,
       Tant qu'il i ot grant garnison[97].

C'est l un chteau royal; la ncessit o se trouvait un seigneur de
placer un poste, une petite garnison, dans chaque porte principalement,
faisait qu'on ne multipliait pas les issues, d'autant plus que les
attaques taient toujours tentes sur ces points. Ce passage du _Roman
de la Rose_ nous fait connatre que, dans les chteaux considrables, la
multiplicit des dfenses exigeait des garnisons comparativement
nombreuses. Or ces garnisons ruinaient les seigneurs; s'ils les
rduisaient, le systme dfensif adopt au commencement du XIIIe sicle,
excellent lorsqu'il tait convenablement muni d'hommes, tait mauvais
lorsque tous les points ne pouvaient pas tre bien garnis et surveills.
Alors ces dtours, ces solutions de communications devenaient au
contraire favorables aux assigeants. Nous verrons comme, au XIVe
sicle, les chtelains ayant reconnu ces dfauts cherchrent  y
remdier et  se bien dfendre avec des garnisons que leur tat de
fortune ne leur permettait plus d'entretenir trs-nombreuses.

Voici maintenant des descriptions de travaux excuts dans des chteaux
de seigneurs fodaux qui datent de la mme poque (commencement du XIIIe
sicle):

       Vers son chastel point tant et broche[98]
       Qu'il en a vue la roche[99];
       Venuz est, si descent au pont[100].
       Les ovriers qui les euvres font
       Amoneste de tost ovrer[101]
       Et de lor porte delivrer,
       Et de reparer ses fossez,
       Car moult bien estoit apanssez (il se proccupait fort)
       Se li Rois vient sur lui  ost (avec son arme),
       Qu'il n'a pas pooir qu'il l'en ost,
       Einoiz en seroit moult penez.
       Moult s'esforce li forcenez
       De faire fossez et tranchies,
       Tot entor lui  sis archies,
       Fait un foss d'eve parfont (rempli d'eau profonde)
       Riens n'i puet entrer qui n'afont (qui ne tombe au fond).
       Desor fu li ponz torniz
       Moult bien tornez toz coliz[102].
       Desor la tor sont les perrieres
       Qui lanceront pierres plenieres[103]:
       N'est nus hom qui en fust fruz,
       Qui  sa fin ne fust venuz.
       Les archires sont as querniax
       Par o il trairont les quarriax
       Por damagier la gent le roi.
       Moult est Renart de grant desroi
       Qui si contre le roi s'afete (se prpare).
       Sor chascune tor une gaite
       A mise por eschargaitier[104],
       Qar il en avoit grant mestier (grand besoin).
       Moult fut bien d'eye (d'eau) avironez,
       Einsi s'est Renart atornez.
       Hordiz ot et bon et bel,
       Par defors les murs dou chastel[105]
       Ses barbacanes fist drecier
       Por son chastel miaux enforcier[106].
       ...

Il mande des soldats, des gens de pied et  cheval pour dfendre le
chteau; ils se rendent en grand nombre  son appel.

       ...Grant joie en fist
       Renart, et maintenant les mist
       Es barbacanes por deffense[107],
       Nus ne puet savoir ce qu'il pense,
       Moult s'est Renart bien entremis
       D'aide faire  ses amis,
       Que bien quide sanz nul retor
       Qu'ii soit assis dedenz sa tor[108].

Outre les dpenses qu'occasionnaient aux seigneurs fodaux la
construction des chteaux et l'entretien d'une garnison suffisante en
prvision d'une attaque, il leur fallait faire excuter des travaux
considrables, s'ils voulaient tre en tat de rsister  un sige en
rgle, approvisionner quantit de munitions de bouche et de guerre. Les
hourdages en bois dont, pendant les XIIe et XIIIe sicles, on garnissait
les sommets des tours et courtines, exigeaient l'apport, la faon et la
pose d'une quantit considrable de charpentes, par consquent un nombre
norme d'ouvriers. Ces ouvrages transitoires se dtrioraient
promptement pendant la paix; ce n'tait pas une petite affaire de
possder et de garder un chteau  cette poque.

Dans un autre pome, contemporain de ce dernier (commencement du XIIIe
sicle), nous trouvons encore des dtails intressants, non-seulement
sur les dfenses des chteaux, mais sur les logements, les dpendances,
les armes et les passe-temps des seigneurs. Nous demanderons  nos
lecteurs la permission de leur citer encore ce passage:

       ...
       Li chastiax sist an une roche[109];
       Li aigue jusc' mur s'aproche,
       La roche fut dure et nave,
       Haute et large jusc' la rive;
       Et sist sor une grant montaigne
       Qui samble qu'as nues se teigne.
       El chastel n'avoit c'une entre[110];
       Trop riche porte i ot ferme[111]
       Qui sist sor la roche entaillie.
       De cele part fut la chaucie,
       Li fossez et li rollis (les palissades, littralement les btons).
       Et si fut li ponz leviz[112]
       Si estoit assiz li chastiax
       Que parrire ne mangoniax
       Ne li grevast de nulle part:
       Por nul anging, ne por nul art
       Nel' post-on adamaigier,
       Tant k'il ussent  maingier
       Cil ki del chastel fussent garde,
       N'ussent de tot le monde garde.
       Moult fut estroite li antreie,
       Qu'ansi fut faite et compasseie,
       Par devant la haute montaigne;
       I covient c'uns solx hom i veigne.
       J'ai dui ni vauroient ansamble[113].
       D'autre part devers l'aigue sambre,
       Por ceu k'il siet en si haut mont,
       Qu'il doie choir en .i. mont.
       De tant com om trait d'un quarrel
       N'aprochoit nuns hons lo chastel.
       Il i ot portes collisces (herses),
       Bailles (enceintes extrieures), fossez et murz et lices[114],
       Trestot fut an roche antaillet.
       Moult i ot ferut et tailliet
       Ainoiz ke li chastels fust fais;
       Onkes tels ne fut contrefaiz
       Trop par fut fors et bien assiz[115].
       .  .  .  .  .  .  .  .  .
       Sor la roche ki fut pandans,
       Grant fut et large par dedans,
       Trop i ot riche herberjaige[116];
       En la tor (le donjon) ot moult riche estaige,
       Bien fut herbergiez tot entor[117]
       Li pallais sist prest de la tor[118]
       Qui moult fut haus et bons et leis (larges)
       Li estauble (curies) furent deleis,
       Greniers et chambres et cuisines;
       Moult i ot riches officines.
       Moult fut la salle grans et large[119]:
       Maint fort escut et mainte targe
       Et mainte lance et maint espiet (pieu)
       Et bon cheval et bon apiet
       Dont li fer sont bon et tranchant,
       Et maint cor bandeit d'argent
       Avoit pandut por lo pallais[120].
       .  .  .  .  .  .  .
       Vers l'estanc furent les fenestres,
       Lai fut li sires apoieis;
       Ne sai c'il estoit annuis,
       Mais, en pansant, l'aigue esgardoit (regardait l'eau),
       An esgardant, les cignes voit
       Qui estoient et bel et gent.
       Dont comandoit tote sa gent
       Que moult doucement les vissent;
       .  .  .  .  .  .  .

Les fentres des appartements donnent sur l'tang dont les eaux
enveloppent le chteau; le seigneur, qui s'ennuie (le pote penche  le
croire et nous aussi), regarde l'eau, puis les cygnes; il leur jette du
pain et du bl, et appelle ses gens afin de jouir de ce spectacle en
compagnie... Tout est bon  ceux qui s'ennuient, et cette vie monotone
du chteau, lorsqu'elle n'tait pas remplie par la guerre ou la chasse,
s'attachait aux moindres accidents pour y trouver un motif de
distraction. Le plerin qui frappait  la porte et rclamait un gte
pour la nuit, le moine qui venait demander pour son couvent, le trouvre
qui dbitait ses vers, apportaient seuls des bruits et nouvelles du
dehors entre ces murailles silencieuses. Cela explique le succs de ces
lais, gestes, chansons et lgendes qui abondaient  cette poque et
occupaient les longs loisirs d'un chtelain, de sa famille et de ses
gens.

Si le seigneur tait riche, il cherchait  embellir sa demeure fodale,
faisait btir une chapelle, et la dcorait de peintures et de vitraux;
il garnissait ses appartements de tapisseries, de meubles prcieux, de
belles armes; de l ce got effrn pour le luxe qui, ds le XIIIe
sicle, trouve sa place chez des hommes encore rudes, cette excitation
de l'imagination, cet amour pour le merveilleux, pour la posie, la
musique, le jeu, les aventures prilleuses. Pendant que le peuple des
villes participait chaque jour davantage  la vie politique du pays,
devenait industrieux, riche par consquent, tait tout occup de
l'existence positive et prenait ainsi une place plus large, le seigneur,
isol dans son chteau, repaissait son imagination de chimres,
comprimait difficilement ses instincts turbulents, nourrissait des
projets ambitieux de plus en plus difficiles  raliser entre la royaut
qui s'affermissait et s'tendait, et la nation qui commenait  se
sentir et se connatre.

Ds l'poque de saint Louis, la fodalit franaise n'tait plus qu'un
corps htrogne dans l'tat, elle ne pouvait plus que dcrotre. Au
point de vue militaire, les guerres du XIVe sicle lui rendirent une
certaine importance, la forcrent de rentrer dans la vie publique (sous
de tristes auspices, il est vrai), et prolongrent ainsi son existence;
la noblesse releva ses chteaux, adopta des moyens de dfense nouveaux,
appropris aux temps, fit faire ainsi un pas  l'art de la
fortification, jusqu'au moment o, l'artillerie  feu devenant un moyen
d'attaque puissant, elle dut se rsigner  ne plus jouer qu'un rle
secondaire en face de la royaut, et  ne considrer ses chteaux que
comme de vieilles armes que l'on conserve en souvenir des services
qu'elles ont rendus, sans esprer pouvoir s'en servir pour se dfendre.
De Charles VI  Louis XI, les barons semblent ne vouloir pas faire 
l'artillerie l'honneur de la reconnatre; ils persistent, dans la
construction de leurs chteaux,  n'en point tenir compte, jusqu'au
moment o ses effets terribles viennent dtruire cette vaine
protestation au moyen de quelques voles de coups de canon[121].

Mais nous n'en sommes pas encore arrivs  cette poque de transition o
le chteau n'est plus qu'un vain simulacre de dfense militaire, et
cache encore, par un reste des traditions antrieures, la maison de
plaisance sous une apparence guerrire.

Revenons au Louvre, non plus au Louvre de Philippe-Auguste, mais au
Louvre tel que l'avait laiss Charles V, c'est--dire  la forteresse
qui se transforme en palais runissant les recherches d'une habitation
royale  la dfense extrieure.

Voici (20) le plan du rez-de-chausse du chteau du Louvre rpar et
reconstruit en grande partie sous Charles V[122]. Philippe-Auguste avait
bti le chteau du Louvre en dehors de l'enceinte de Paris, pour
dfendre les bords de la Seine en aval contre des ennemis arrivant de la
basse Seine, et aussi pour maintenir la ville sous son autorit, tout en
conservant sa libert d'action. C'tait comme un fort dtach protgeant
la ville et se dfendant au besoin contre ses habitants. Notre plan, ou
plutt celui de M. le comte de Clarac, dress sur les donnes les plus
exactes que l'on puisse se procurer aujourd'hui, fait voir en SHLI des
parties de l'enceinte de Paris leve par Philippe-Auguste. La
configuration gnrale de ce plan, qui se rapporte  la description de
Guillaume de Lorris, fait voir que Charles V conserva les tours, les
portes et le donjon du XIIIe sicle. La description de Guillaume de
Lorris n'existerait-elle pas, que la forme, le diamtre, l'espacement
des tours, la disposition des portes se rapprochent bien plus du systme
dfensif adopt au commencement du XIIIe sicle que de celui du XIVe. Le
tableau conserv autrefois dans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prs, et
qui date du commencement du XVe sicle, reprsentant le Louvre et
l'abbaye, les gravures d'Isral Sylvestre, n'indiquent pas, pour les
tours, les dispositions de dfense usites du temps de Charles V, mais
bien plutt celles employes du temps de saint Louis. Toutefois, Charles
V surleva les courtines et y adossa des btiments d'habitation (c'est
l'opinion de Sauval); il fit btir le grand escalier et la galerie
mettant le donjon en communication avec la porte du nord. Peut-tre
qu'il franchit le primtre du chteau de Philippe-Auguste, du ct J
vers l'ouest, en levant sur ce point des corps de logis trs-pais. Il
semblerait que les constructions primitives s'arrtaient de ce ct  la
tour Z, et que le mur intrieur de l'aile occidentale tait l'ancienne
courtine. Alors le donjon, plus rapproch de cette courtine, devait
mieux commander la campagne vers le point o une attaque srieuse tait
le plus  craindre. Les constructions entreprises par Charles V furent
confies  Raimond du Temple, son bien aim sergent d'armes et
maon[123].

La porte de la ville (voy. la fig. 20) donnait issue entre deux murs
flanqus de tournelles, le long de la rivire, et aboutissait  une
premire porte extrieure K donnant sur la berge, au point o se trouve
aujourd'hui le balcon de la galerie d'Apollon.  ct de cette porte
tait la tour du Bois, qui correspondait  la tour de Nesle sur
l'emplacement de l'Institut. On entrait, de la ville, dans les lices du
Louvre par la porte H; c'tait la porte principale. Mais, pour pntrer
dans le chteau, il fallait traverser un chtelet N construit en avant
du foss. La tour I faisait le coin sur la Seine, vers Paris. En A tait
le donjon de Philippe-Auguste, entour de son foss particulier B; son
entre en C tait protge par un corps-de-garde G. En F tait une
fontaine. Un large foss  fond de cuve, avec contrescarpe revtue,
chemin de ronde et chauguettes, rgnait en U tout autour du chteau.
Les basses-cours du ct de la ville se trouvaient en R entre la
muraille de Philippe-Auguste et le foss. Du ct du nord en W et sur le
terre-plain O taient plants des jardins avec treilles. Les tours
d'angle X et la porte principale avec ses deux tours Y devaient
appartenir  la construction du commencement du XIIIe sicle. La
chapelle tait en _a_; en _m_ un grand vestibule servant de salle des
gardes. Les appartements de la reine tenaient l'aile _h_, _c_, _e_, _f_,
_k_, _j_; le jeu de paume, la salle _g_. Le btiment V contenait la
mnagerie, et ceux P T Q le service de l'artillerie depuis Charles V. Ce
qui faisait l'orgueil de Raimond du Temple tait l'escalier  vis E, qui
passait pour un chef-d'oeuvre, construction  jour orne de niches et
statues reprsentant les rois de France; puis la galerie D mettant le
donjon en communication avec le premier tage de l'aile du nord.

Au premier tage (21), la chambre des comptes occupait en D le dessus de
la porte principale; la salle des joyaux (le trsor de Charles V tait
fort riche en objets d'or et d'argent) tait place en A au-dessus de la
salle des gardes, et la bibliothque dans la tournelle B[124]. Le
cabinet du roi tait en C; la chambre des requtes en E; la chambre 
coucher du roi en F, son oratoire en G; un cabinet et une salle de bain
en H H. Le jeu de paume prenait la hauteur du rez-de-chausse et du
premier tage en I. Une chapelle haute en M se trouvait au-dessus de la
chapelle basse, cette dernire tant rserve aux gens du chteau. En N,
le roi possdait une seconde chambre  coucher, prcde d'une
antichambre P, d'un oratoire O, d'une salle de bain et cabinet R R. La
salle de parade (du Trne) tait en Q, et la grand'salle dite de
Saint-Louis en S. Il existait un appartement d'honneur avec salle de
parade en V, X, T. Le premier tage du donjon L tait divis en quatre
pices contenant une chambre, un oratoire et des cabinets. Les galeries
Y ou portiques servaient de communication pour le service, et, comme
nous l'avons dit plus haut, la galerie K donnait entre dans le donjon,
au premier tage.

Au moyen du tableau de Saint-Germain-des-Prs, des gravures d'Isral
Sylvestre et d'un dessin du commencement du XVIIe sicle qui est en
notre possession, nous avons essay de restituer une vue cavalire du
chteau du Louvre de Charles V; nous la donnons ici (22). L'aspect que
nous avons choisi est celui du sud-est, car c'est sur ce ct du Louvre
que l'on peut runir le plus de documents antrieurs aux reconstructions
des XVIe et XVIIe sicles. Notre vue montre la quantit de dfenses qui
protgeaient les abords du chteau, et le soin apport par Charles V
dans les reconstructions; elle fait comprendre comment les tours de
Philippe-Auguste avaient d tre engages par la surlvation des
courtines servant de faades extrieures aux btiments neufs. Vers le
nord, on aperoit l'escalier de Raimond du Temple et les riches
btiments auxquels il donnait accs. Du ct de l'est, sur le devant de
notre dessin, passe l'enceinte de la ville btie par Philippe-Auguste,
termine sur la Seine par une haute tour qui subsista jusqu'au
commencement du XVIIe sicle; derrire cette tour sont les deux portes,
l'une donnant entre dans la ville le long de la premire enceinte du
Louvre, l'autre entrant dans cette enceinte. Ce front de l'enceinte de
Paris, bti par Philippe-Auguste, se dfendait ncessairement du dehors
au dedans depuis la Seine jusqu' la barrire des Sergents; c'est--dire
que le foss de ses courtines et tours tait creus du ct de la ville
et non du ct du Louvre. Cette portion d'enceinte dpendait ainsi du
chteau et le protgeait contre les entreprises des habitants.

Du temps de Charles V, le chteau du Louvre et ses dpendances
contenaient tout ce qui est ncessaire  la vie d'un prince. Il y avait,
dit Sauval, la maison du four, la panneterie, la sausserie, l'picerie,
la ptisserie, le garde-manger, la fruiterie, l'chanonnerie, la
bouteillerie, le lieu o l'on fait l'hypocras... On y trouvait la
fourerie, la lingerie, la pelleterie, la lavanderie, la taillerie, le
buchier, le charbonnier; de plus la conciergerie, la marchausse, la
fauconnerie, l'artillerie, outre quantit de celliers et de poulaillers
ou galliniers, et autres appartements de cette qualit. Les btiments
de l'artillerie, situs au sud-ouest, avaient une grande importance. Ils
sont indiqus dans notre plan (fig. 20), en P Q T. Dans le compte des
baillis de France rendu en la Chambre en 1295, dit Sauval, il est
souvent parl des cuirs, des nerfs de boeuf, et des arbaltes gardes
dans l'artillerie du Louvre... Lorsque les Parisiens s'emparrent du
Louvre en 1358, ils y trouvrent engins, canons, arbaltes  tour,
garrots et autre artillerie en grande quantit... Le matre de
l'artillerie y tait log, y possdait un jardin et des tuves; en 1391,
quoique l'artillerie  feu ft dj connue, elle n'tait gure employe
 la dfense des places fortes. Il y avait encore, ajoute Sauval, 
cette poque, une chambre pour les empenneresses, qui empennoient les
sagettes et viretons; de plus un atelier o l'on bauchoit tant les
viretons que les flches, avec une armoire  trois pans (trois cts),
longue de cinq toises, haute de sept pieds, large de deux et demi, o
toient enferms les cottes de mailles, platers, les bacinets, les
haches, les pes, les fers de lance et d'archegayes et quantit
d'autres sortes d'armures ncessaires pour la garnison du Louvre.
Ainsi, au XIVe sicle, un chteau devait contenir non-seulement ce qui
tait ncessaire  la vie journalire, mais de nombreux ateliers propres
 la confection et  l'entretien des armes; il devait se suffire 
lui-mme sans avoir besoin de recourir aux fournisseurs du dehors. Comme
l'abbaye du XIIe sicle, le chteau fodal formait une socit isole,
une petite ville renfermant ses soldats, ses ouvriers, fabricants, sa
police particulire. Rsidence royale, le chteau du Louvre avait, comme
tous les chteaux fodaux, dans ses basses-cours, des fermiers qui, par
leurs baux, devaient fournir la volaille, les oeufs, le bl; il
possdait en outre une mnagerie btie par Philippe de Valois, en 1333,
sur l'emplacement de granges achetes  Geoffroi et Jacques Vauriel; de
beaux jardins; plants  la mode du temps, c'est--dire avec treilles,
plants de rosiers, tonnelles, praux, quinconces[125].

Le plan carr ou paralllogramme parat avoir t adopt pour les
chteaux fodaux de plaine depuis le XIIIe sicle; mais il est rare de
rencontrer, ainsi que nous l'avons dit prcdemment, le donjon plac au
milieu du rectangle; cette disposition est particulire au chteau du
Louvre. Au chteau de Vincennes, bti pendant le XIVe sicle, le donjon
est plac le long de l'un des grands cts, et pouvait, ds lors, se
rendre indpendant de l'enceinte en ayant sa poterne s'ouvrant
directement sur les dehors; mais il faut voir dans le chteau de
Vincennes une place forte, une vaste enceinte fortifie, plutt qu'un
chteau proprement dit[126] (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE). Les tours
carres qui flanquent ses courtines appartiennent bien plus  la dfense
des villes et places fortes de cette poque qu' celle des chteaux.

Un des caractres particuliers aux chteaux de la fin du XIIIe sicle et
du XIVe, c'est l'importance relative des tours, qui sont, sauf de rares
exceptions, cylindriques, d'un fort diamtre, paisses dans leurs
oeuvres, hautes et trs-saillantes en dehors des courtines, de manire 
les bien flanquer. Les engins d'attaque s'tant perfectionns pendant le
XIIIe sicle, on avait jug ncessaire d'augmenter le diamtre des
tours, de faire leurs murs plus pais et de rendre leur commandement
trs-puissant. Cette observation vient encore appuyer notre opinion sur
la date des dfenses du Louvre. Si Charles V les et rebties, il n'et
certainement pas conserv ces tours d'un faible diamtre et passablement
engages dans les courtines.

Le chteau de Villandraut prs Bazas, bti vers le milieu du XIIIe
sicle, nous fait voir dj des tours trs-fortes et saillantes sur les
courtines, flanquant  chaque angle un paralllogramme de 47m,50 sur
39m,00 dans oeuvre. Ce chteau, publi dj par la commission des
monuments historiques de la Gironde, et dont nous donnons le plan (23),
est parfaitement rgulier, comme presque tous les chteaux de plaine;
son unique entre est flanque de deux tours trs-fortes et paisses;
des logements taient disposs  l'intrieur le long des quatre faces,
de manire  laisser une cour de 25m,00 sur 30m,00 environ[127]. Ici,
pas de donjon, ou plutt le chteau lui-mme compose un vritable donjon
entour de fosss larges et profonds. Les dpendances, et probablement
des enceintes extrieures, protgeaient cette forteresse, qui tait
trs-bien dfendue pour l'poque, puisque, en 1592, les ligueurs s'tant
empars de la place, le marchal de Matignon dut en faire le sige, qui
fut long et opinitre, les assigs ne s'tant rendus qu'aprs avoir
essuy douze cent soixante coups de canon. Les tours du chteau de
Villandraut ont 27m,00 de hauteur, non compris les couronnements qui
sont dtruits, sur 11m,00 et 12m,00 de diamtre; elles commandaient de
beaucoup les courtines, dont l'paisseur est de 2m,70. Ce plan parat
avoir t frquemment suivi  partir de la seconde moiti du XIIIe
sicle, pour les chteaux de plaine d'une mdiocre tendue; toutefois
l'importance que l'on attachait  la dfense des portes (point vers
lequel tendaient tous les efforts de l'assaillant avant l'artillerie 
feu) fit que l'on ne se contenta pas seulement des deux tours
flanquantes, et qu'on leva en avant un chtelet isol au milieu du
foss. C'est ainsi qu'tait dfendue la porte du chteau de Marcoucies
lev, sous Charles VI, par Jean de Montaigu. Ces chtelets remplaaient
les anciennes barbacanes des XIIe et XIIIe sicles, qui, le plus
souvent, n'taient que des ouvrages de terre et de bois, et furent
remplacs  leur tour,  la fin du XVe sicle, par des boulevards en
terre, avec ou sans revtements, faits pour recevoir du canon.

Sous Philippe le Hardi, Philippe le Bel et Philippe de Valois, les
dispositions des chteaux se modifient peu; la France n'avait pas 
lutter contre les invasions trangres; elle tait forte et puissante;
la noblesse fodale semblait se rsigner  laisser prendre  la
monarchie une plus grande place dans l'tat. Saint Louis n'avait vu
qu'un pril pour le trne; c'tait celui qu'il avait eu  combattre dans
sa jeunesse: le pouvoir dmesur des grands vassaux. Pendant qu'il
cherchait, par de nouvelles institutions,  conjurer  jamais un danger
qui avait failli lui faire perdre la couronne de Philippe-Auguste; qu'il
ruinait ses barons, empitait sur leurs droits et les mettait dans
l'impossibilit d'lever des forteresses, il cdait une partie des
provinces franaises au roi Henri III d'Angleterre, par des
considrations toutes personnelles et dont il est bien difficile
aujourd'hui de reconnatre la valeur. Aux yeux de l'histoire, cette
concession est une faute grave, peut-tre la seule commise par ce
prince; elle eut, cent ans plus tard, des rsultats dsastreux, et
provoqua les longs revers de la France pendant les XIVe et XVe sicles;
elle eut encore pour effet, contrairement aux tendances de celui qui
l'avait commise, de prolonger l'existence de la fodalit; car, pendant
ces guerres funestes, ces troubles et cette fermentation incessants, les
seigneurs, reprenant leurs allures de chefs de bandes, vendant tour 
tour leurs services  l'un et  l'autre parti, quelquefois aux deux  la
fois, regagnrent cette indpendance, cet esprit d'isolement, de
domination sans contrle, qui, sous les derniers Carlovingiens, les
avaient pousss  s'enfermer dans des demeures imprenables pour, de l,
se livrer  toutes sortes de mfaits et d'actes d'agression. Aprs une
premire crise terrible, la France, sous Charles V, retrouva pendant
quelques annes le repos et la prosprit. De tous cts, les seigneurs,
instruits sur ce qu'ils pouvaient redouter du peuple par la Jacquerie,
et de la prdominance croissante des habitants des cits, songrent 
mettre leurs demeures en tat de rsister aux soulvements populaires,
aux empitements de la royaut et aux courses priodiques des ennemis du
dehors. Dj habitus au luxe,  une vie recherche cependant, les
seigneurs qui levrent des chteaux, vers la fin du XIVe sicle,
modifirent leurs anciennes rsidences, en leur donnant une apparence
moins svre, se plurent  y introduire de la sculpture,  rendre les
btiments d'habitation plus tendus et plus commodes,  les entourer de
jardins et de vergers, en modifiant le systme dfensif de manire 
pouvoir rsister plus efficacement  l'agression extrieure avec des
garnisons moins nombreuses mais plus aguerries. Sous ce rapport, les
chteaux de la fin du XIVe sicle sont fort remarquables, et les crises
par lesquelles la fodalit avait d passer lui avaient fait faire de
notables progrs dans l'art de fortifier ses demeures. Ce ne sont plus,
comme au XIIe sicle, des enceintes tendues assez basses, flanques de
quelques tours troites, isoles, protges par un donjon et ne
contenant que des btiments de peu de valeur, mais de nobles et spacieux
corps de logis adosss  des courtines trs-leves, bien flanqus par
des tours rapproches et formidables, runies par des chemins de ronde
couverts, munis galement dans tout leur pourtour de bonnes dfenses. Le
donjon se fond dans le chteau; il n'est plus qu'un corps de logis
dominant les autres, dont les oeuvres sont plus paisses et mieux
protges; le chteau tout entier devient comme un vaste donjon bti
avec un grand soin dans tous ses dtails. Dj le systme de dfense
isole perd de son importance; le seigneur parat se moins dfier de sa
garnison, car il s'efforce de la rduire autant que possible et de
gagner, par les dispositions dfensives d'ensemble, ce qu'il perd en
hommes. La ncessit faisait loi; aprs les effroyables dsordres qui
ensanglantrent la France, et particulirement les provinces voisines de
l'le de France, vers le milieu du XIVe sicle, aprs que la Jacquerie
eut t touffe, les campagnes, les villages et mme les petits bourgs
s'taient dpeupls; les habitants s'taient rfugis dans les villes et
bourgades fermes. Lorsque le calme fut rtabli, les seigneurs revenant
de courses ou des prisons d'Angleterre trouvrent leurs terres
abandonnes, partant leurs revenus rduits  rien. Les villes
affranchissaient les paysans, qui s'taient rfugis derrire leurs
murailles, de la servitude de main-morte, des corves et vexations de
toutes natures auxquelles ils taient soumis sur les terres
seigneuriales. Les barons furent obligs, pour repeupler leurs domaines,
de faire des concessions, c'est--dire d'offrir  leurs sujets migrs
ainsi qu' ceux qui menaaient d'abandonner leurs domaines les avantages
qu'ils trouvaient dans les villes. C'est ainsi qu'Enguerrand VII, sire
de Coucy, en rentrant en France aprs avoir t envoy en Angleterre
comme otage de la ranon du roi Jean, se vit contraint d'accorder 
vingt-deux des bourgs et villages qui relevaient de son chteau une
charte collective d'affranchissement. Cette charte, dont le texte nous
est conserv, explique clairement les motifs qui l'avaient fait
octroyer; en voici quelques passages: ...Lesquelles personnes (nos
hommes et femmes de main-morte et de fourmariaige[128]) en allant
demourer hors de nostre dicte terre, en certains lieux, se
affranchissent sanz notre congi et puet afranchir toutes fois que il
leur plaist; et pour haine d'icelle servitude plusieurs personnes
dlaissent  demourer en nostre dicte terre, et par ce est et demoure
icelle terre en grant partie non cultive, non laboure et en riez (en
friche), pourquoy nostre dicte terre en est grandement moins valable; et
pour icelle servitude dtruire et mettre au nant, ont ou temps pass
nos devanciers seigneurs de Coucy, et par espcial nostre trs-cher et
am pre, dont Diex ait l'me, est requis de par les habitans pour le
temps en ladicte terre, en offrant par iceulz certaine revenue
perptuelle... Et depuis que nous fmes venus en aaige et que nous avons
joy pleinement de nostre dicte terre, les habitanz de nos villes de
nostre dicte terre sont venuz par plusieurs foiz devers nous, en nous
requrant que ladicte coustume et usaige voulsissions destruire et
mettre au nant, et (de) nostre dicte terre et villes, tous les habitans
prsens et advenir demourans en icelles, afranchir desdites servitudes
et aultres personnelles quelzconques  tous jours perptuelment, en nous
offrant de chacune ville ou pour la plus grande partie desdictes villes,
certaine rente et revenue d'argent perptuelle pour nous, nos
successeurs, etc... Nous franchissons du tout, de toutes mortes mains et
fourmariaige et leur donnons pleine et entire franchise et  chascun
d'eux perptuelment et  touz jours tant pour estre clerc comme pour
avoir tous aultres estats de franchise; sans retenir  nous servitude ne
puissance de acqurir servitude aulcune sur eulx... Toutes lesquelles
choses dessus dictes nous avons fait et faisons, se il plaist au roy
nostre sire, auquel seigneur nous supplions en tant que nous povons que
pour accroistre et profiter le fief que nous tenons de luy, comme dessus
est dict, il veille confirmer, loer et aprouver les choses dessus
dictes... L'an MCCCLXVIII au mois d'aoust... Le roi confirma cette
charte au mois de novembre suivant[129].

La ncessit seule pouvait obliger les seigneurs fodaux  octroyer de
ces chartes d'affranchissement, qui leur assuraient  la vrit des
revenus fixes (car les sujets des bourgs, villes et villages, ne les
obtenaient qu'en payant au seigneur une rente annuelle), mais qui leur
enlevaient des droits dont ils abusaient souvent, mettaient  nant des
ressources de toutes natures que, dans l'tat de fodalit pure, les
barons savaient trouver au milieu des populations qui vivaient sur leurs
domaines. Une fois les revenus des seigneurs limits, tablis par des
chartes confirmes par le roi, il fallait songer  limiter les dpenses,
 diminuer ces garnisons dispendieuses,  prendre un train en rapport
avec l'tendue des rentes fixes, et dont les sujets n'taient pas
disposs  augmenter la quotit. D'un autre ct, le got du luxe, des
habitations plaisantes, augmentait chez les barons, ainsi que le besoin
d'imposer aux populations par un tat de dfense respectable, car
l'audace de sujets auxquels on est contraint de faire des concessions
s'accrot en raison de l'tendue mme de ces concessions.

Plus la nation tendait vers l'unit du pouvoir, plus la fodalit,
oppose  ce principe par son organisation mme, cherchait, dans ses
chteaux,  former comme une socit isole, en opposition permanente
contre tout acte man soit du roi et de ses parlements, soit du
sentiment populaire. Ne pouvant arrter le courant qui s'tait tabli
depuis saint Louis et ne voulant pas le suivre, les seigneurs
cherchaient du moins  lui faire obstacle par tous les moyens en leur
puissance. Sous des princes dont la main tait ferme et les actes dicts
par une extrme prudence, cette conspiration permanente de la fodalit
contre l'unit, l'ordre et la discipline dans l'tat, n'tait pas
dangereuse, et ne se trahissait que par de sourdes menes bientt
touffes; mais si le pouvoir royal tombait en des mains dbiles, la
fodalit retrouvait, avec ses prtentions et son arrogance, ses
instincts de dsorganisation, son gosme, son mpris pour la
discipline, ses rivalits funestes  la chose publique. Brave isolment,
la fodalit agissait ainsi devant l'ennemi du pays, en bataille range,
comme si elle et t lche ou tratre, sacrifiant souvent  son orgueil
les intrts les plus sacrs de la nation. Vaincue par sa faute en rase
campagne, elle se rfugiait dans ses chteaux, en levait de nouveaux,
ne se souciant ni de l'honneur du pays, ni de l'indpendance du
souverain, ni des maux de la nation, mais agissant suivant son intrt
personnel ou sa fantaisie. Ce tableau de la fodalit sous le rgne du
malheureux Charles VI n'est pas assombri  dessein, il n'est que la
fidle image de cette triste poque.

Et quant les vaillans entrepreneurs (chefs militaires), dit Alain
Chartier[130], dont mercy Dieu encores en a en ce royaulme de bien
esprouvez, mettent peine de tirer sur champs les nobles pour aucun
bienfaire, ils delaient si longuement  partir bien enuis, et s'avancent
si tost de retourner voulentiers, que  peine se puet riens bien
commencer; mais  plus grant peine entretenir ne parfaire. Encores y a
pis que ceste ngligence. Car avec la petite voulent de plusieurs se
treuve souvent une si grant arrogance que ceulx qui ne sauroient riens
conduire par eux, ne vouldroyent armes porter soubz autruy; et tiennent
 deshonneur estre subgects  celuy soubz qui leur puet venir la
renomme d'honneur, que par eulx ils ne vouldroyent de acquerir. O
arrogance aveugle de folie, et petite congnoissance de vertus! O
trs-prilleuse erreur en faits d'armes et de batailles! Par ta
malediction sont desconfites et desordonnes les puissances, et les
armes desjoinctes et divises; quant chascun veult croire son sens, et
suyvre son opinion. Et pour soy cuyder equiparer aux meilleurs, font
souvent telles faultes, dont ilz sont deprimez soubz tous les
moindres... En mmoire me vient, que j'ai souvent  plusieurs ouy dire:
Je n'iroye pour riens soubz le panon de tel. Car mon pre ne fu onques
soubz le sien. Et ceste parolle n'est pas assez pese, avant que dicte.
Car les lignaiges ne font pas les chiefz de guerre, mais ceulx  qui
Dieu, leurs sens, ou leurs vaillances, et l'auctorit du Prince en
donnent la grce, doivent estre pour telz obeitz: laquelle obissance
n'est mie rendue  personne, mais  l'office et  l'ordre d'armes
(grade) et discipline de chevalerie, que chascun noble doit preferer 
tout aultre honneur...

Cette noblesse indiscipline qui n'avait gure conserv de l'ancienne
fodalit que son orgueil, qui fuyait en partie  la journe
d'Azincourt, corrompue, habitue au luxe, aimait mieux se renfermer dans
de bonnes forteresses, lgamment bties et meubles; que de tenir la
campagne:

       Les bons anciens batailleurs,

dit encore Alain Chartier dans ses vers pleins d'nergie et de droiture
de coeur[131],

       Furent-ilz mignotz, sommeilleurs,
       Diffameurs, desloyaulx, pilleurs?
         Certes nenny.
       Ilz estoient bons, et tous uny.
       Pourquoy est le monde honny,
       Et sera encores comme ny
         A secouru.
       Car honneur a bien peu couru,
       Et n'y a on point recouru.
       Puisque le bon Bertran (Duguesclin) mouru.
         On a gueuchi
       Aux coups, et de cost penchi.
       Prouffit a honneur devanchi.
       On n'a point les bons avanchi.
         Mais mignotise,
       Flaterie, oultrage, faintise,
       Vilain cueur par de cointise,
       Ont rgn avec convoitise,
         Qui a tir;
       Dont tout a t decir,
       Et le bien publique empir.
       ...

Alors, les romans de chevalerie taient fort en vogue; on aimait les
ftes, les tournois, les revues; chaque petit seigneur, sous cette
monarchie en ruine, regrettant les concessions faites, songeait  se
rendre important,  reconqurir tout le terrain perdu pendant deux
sicles, non par des services rendus  l'tat, mais en prtant son bras
au plus offrant, en partageant les dbris du pouvoir royal, en opprimant
le peuple, en pillant les villages et les campagnes, et, pour s'assurer
l'impunit, les barons couvraient le sol de chteaux mieux dfendus que
jamais. Les moeurs de la noblesse offraient alors un singulier mlange
de raffinements chevaleresques et de brigandage, de courtoisie et de
marchs honteux. Au del d'un certain point d'honneur et d'une
galanterie romanesque, elle se croyait tout permis envers l'tat, qui
n'existait pas  ses yeux, et le peuple qu'elle affectait de mpriser
d'autant plus qu'elle avait t force dj de compter avec lui. Aussi
est-ce  dater de ce moment que la haine populaire contre la fodalit
acquit cette nergie active qui, transmise de gnrations en
gnrations, clata d'une manire si terrible  la fin du sicle
dernier. Haine trop justifie, il faut le dire! Mais ces derniers temps
de la fodalit chevaleresque et corrompue, goste et raffine,
doivent-ils nous empcher de reconnatre les immenses services qu'avait
rendus la noblesse fodale pendant les sicles prcdents?... La
fodalit fut la trempe de l'esprit national en France; et cette trempe
est bonne. Aujourd'hui que les chteaux seigneuriaux sont dtruits pour
toujours, nous pouvons tre justes envers leurs anciens possesseurs;
nous n'avons pas  examiner leurs intentions, mais les effets, rsultats
de leur puissance.

Au XIe sicle, les monastres attirent tout  eux, non-seulement les
mes dlicates froisses par l'effrayant dsordre qui existait partout,
les esprits attrists par le tableau d'une socit barbare o rien
n'tait assur, o la force brutale faisait loi, mais aussi les grands
caractres qui prvoyaient une dissolution gnrale si on ne parvenait
pas  tablir, au milieu de ce chaos, des principes d'obissance et
d'autorit absolue, appuys sur la seule puissance suprieure qui ne ft
pas conteste, celle de Dieu (voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE). Bientt, en
effet, les monastres, qui renfermaient l'lite des populations, furent
non-seulement un modle de gouvernement, le seul, mais tendirent leur
influence en dehors des clotres et participrent  toutes les grandes
affaires religieuses et politiques de l'Occident. Mais, par suite de son
institution mme, l'esprit monastique pouvait maintenir, rgenter,
opposer une digue puissante au dsordre; il ne pouvait constituer la vie
d'une nation, sa dure et enferm la civilisation dans un cercle
infranchissable. Chaque ordre religieux tait un centre dont on ne
s'cartait que pour retomber dans la barbarie.  la fin du XIIe sile,
l'esprit monastique tait dj sur son dclin; il avait rempli sa tche.
Alors l'lment laque s'tait dvelopp dans les villes populeuses; les
vques et les rois lui offrirent,  leur tour, un point de ralliement
en btissant les grandes cathdrales (voy. CATHDRALE). Autre danger; il
y avait  craindre que la puissance royale, seconde par les vques, ne
soumt cette socit  un gouvernement thocratique, immobile comme les
anciens gouvernements de l'gypte. C'est alors que la fodalit prend un
rle politique, peut-tre  son insu, mais qu'il n'est pas moins
important de reconnatre. Elle se jette entre la royaut et l'influence
clricale, empchant ces deux pouvoirs de se confondre en un seul,
mettant le poids de ses armes tantt dans l'un des plateaux de la
balance, tantt dans l'autre. Elle opprime le peuple, mais elle le force
de vivre; elle le rveille, elle le frappe ou le seconde, mais l'oblige
ainsi  se reconnatre,  se runir,  dfendre ses droits,  les
discuter,  en appeler mme  la force; en lui donnant l'habitude de
recourir aux tribunaux royaux, elle jette le tiers-tat dans l'tude de
la jurisprudence; par ses excs mmes, elle provoque l'indignation de
l'opprim contre l'oppresseur. L'envie que causent ses privilges
devient un stimulant nergique, un ferment de haine salutaire, car il
empche les classes infrieures d'oublier un instant leur position
prcaire, et les force  tenter chaque jour de s'en affranchir. Mieux
encore, par ses luttes et ses dfiances, la fodalit entretient et
aiguise l'esprit militaire dans le pays, car elle ne connat que la
puissance des armes; elle enseigne aux populations urbaines l'art de la
fortification; elle les oblige  se garder; elle conserve d'ailleurs
certains principes d'honneur chevaleresque que rien ne peut effacer, qui
relevrent l'aristocratie pendant les XVIe et XVIIe sicles, et qui
pntrrent peu  peu jusque dans les plus basses classes de la socit.

Il en est de l'ducation des peuples comme de celle des individus, qui,
lorsqu'ils sont dous d'un temprament robuste, apprennent mieux la vie
sous des rgents fantasques, durs et injustes mme, que sous la main
indulgente et paternelle de la famille. Sous le rgne de Charles VI, la
fodalit dfendant mal le pays, le trahissant mme, se fortifiant mieux
que jamais dans les domaines, n'ayant d'autres vues que la satisfaction
de son ambition personnelle, dvastant les campagnes et les villes sous
le prtexte de nuire  tel ou tel parti, met les armes dans les mains du
peuple, et Charles VII trouve des armes.

Si les provinces franaises avaient pass de l'influence monastique sous
un rgime monarchique absolu, elles eussent eu certainement une jeunesse
plus heureuse et tranquille; leur agglomration sous ce dernier pouvoir
et pu se faire sans secousses violentes, mais auraient-elles prouv ce
besoin ardent d'union, d'unit nationale qui fait notre force
aujourd'hui et qui tend tous les jours  s'accrotre? C'est douteux. La
fodalit avait d'ailleurs un avantage immense chez un peuple qui se
dveloppait: elle entretenait le sentiment de la responsabilit
personnelle, que le pouvoir monarchique absolu tend au contraire 
teindre; elle habituait chaque individu  la lutte; c'tait un rgime
dur, oppressif, vexatoire, mais sain. Il secondait le pouvoir royal en
forant les populations  s'unir contre les chtelains diviss,  former
un corps de nation.

Parmi les lois fodales qui nous paraissent barbares, il en tait
beaucoup de bonnes et dont nous devons,  nos dpens, reconnatre la
sagesse, aujourd'hui que nous les avons dtruites. L'inalinabilit des
domaines, les droits de chasse et de pche entre autres, n'taient pas
seulement avantageux aux seigneurs, ils conservaient de vastes forts,
des tangs nombreux dont le dfrichement et l'asschement deviennent la
cause de dsastres incalculables pour le territoire, en nous envoyant
ces inondations et ces scheresses priodiques qui commencent  mouvoir
les esprits disposs  trouver que tout est pour le mieux dans notre
organisation territoriale actuelle.  cet gard, il est bon d'examiner
d'un oeil non prvenu ces lois remplies de dtails minutieux sur la
conservation des domaines fodaux. Ces lois sont dictes gnralement
par la prudence, par le besoin d'empcher la dilapidation des richesses
du sol. Si aujourd'hui, malgr tous les soins des gouvernements arms de
lois protectrices, sous une administration pntrant partout, il est
difficile d'empcher les abus de la division de la proprit, dans quels
dsordres la culture des campagnes ne serait-elle pas tombe au moyen
ge, si la fodalit n'et pas t intresse  maintenir ses privilges
de possesseurs de terres, privilges attaqus avec plus de passion que
de rflexion, par un sentiment d'envie plutt que par l'amour du bien
gnral. Si ces privilges sont anantis pour jamais; s'ils sont
contraires au sentiment national, ce que nous reconnaissons; s'ils ne
peuvent trouver place dans notre civilisation moderne, constatons du
moins ceci: c'est qu'ils n'taient pas seulement profitables aux grands
propritaires du sol, mais au sol lui-mme, c'est--dire au pays.
Laissons donc de ct les discours banals des dtracteurs attards de la
fodalit renverse, qui ne voient, dans chaque seigneur fodal, qu'un
petit tyran tout occup  creuser des cachots et des oubliettes; ceux de
ses amis qui nous veulent reprsenter ces barons comme des chevaliers
dfenseurs de l'opprim et protecteurs de leurs vassaux, couronnant des
rosires, et toujours prts  monter  cheval pour Dieu et le roi; mais
prenons la fodalit pour ce qu'elle fut en France, un stimulant
nergique, un de ces lments providentiels qui concoururent
(aveuglment, peu importe)  la grandeur de notre pays; respectons les
dbris de ses demeures, car c'est peut-tre  elles que nous devons
d'tre devenus en Occident la nation la plus unie, celle dont le bras et
l'intelligence ont pes et pseront longtemps sur les destines de
l'Europe.

Examinons maintenant cette dernire phase, brillante encore, de la
demeure fodale, celle qui commence avec le rgne de Charles VI.

La situation politique du seigneur s'tait modifie; il ne pouvait plus
compter, comme dans les beaux temps de la fodalit, sur le service de
ses hommes des villages et campagnes (ceux-ci ayant manifest leur haine
profonde pour le systme fodal); il savait que leur concours forc et
t plus dangereux qu'utile; c'tait donc  leurs vassaux directs, aux
chevaliers qui tenaient des fiefs dpendant de la seigneurie et  des
hommes faisant mtier des armes qu'il fallait se fier, c'est--dire 
tous ceux qui taient mus par les mmes intrts et les mmes gots;
c'est pourquoi le chteau de la fin du XIVe sicle prend, plus encore
qu'avant cette poque, l'aspect d'une forteresse, bien que la puissance
fodale ait perdu la plus belle part de son prestige. Le chteau du
commencement du XVe sicle proteste contre les tendances populaires de
son temps, il s'isole et se ferme plus que jamais; les dfenses
deviennent plus savantes parce qu'elles ne sont garnies que d'hommes de
guerre. Il n'est plus une protection pour le pays, mais un refuge pour
une classe privilgie qui se sent attaque de toutes parts, et qui fait
un suprme effort pour ressaisir la puissance.

Au XIIe sicle, le chteau de Pierrefonds, ou plutt de Pierre-fonts,
tait dj un poste militaire d'une grande importance, possd par un
comte de Soissons, nomm Conon. Il avait t,  la mort de ce seigneur
qui ne laissait pas d'hritiers, acquis par Philippe-Auguste, et ce
prince avait confi l'administration des terres  un bailli et un
prvt, abandonnant la jouissance des btiments seigneuriaux aux
religieux de Saint-Sulpice. Par suite de cette acquisition, les _hommes
coutumiers_ du bourg avaient obtenu du roi une charte de commune qui
proscrivoit l'exercice des droits de servitude, de main-morte et de
formariage et en reconnaissance de cette immunit, les bourgeois de
Pierrefonds devaient fournir au roi soixante sergents, avec une voiture
attele de quatre chevaux[132]. Par suite de ce dmembrement de
l'ancien domaine, le chteau n'tait gure plus qu'une habitation
rurale; mais sous le rgne de Charles VI, Louis d'Orlans, premier duc
de Valois, jugea bon d'augmenter ses places de sret, et se mit en
devoir, en 1390, de faire reconstruire le chteau de Pierrefonds sur un
point plus fort et mieux choisi, c'est--dire  l'extrmit du
promontoire qui domine une des plus riches valles des environs de
Compigne, en profitant des escarpements naturels pour protger les
dfenses sur trois cts, tandis que l'ancien chteau tait assis sur le
plateau mme,  cinq cents mtres environ de l'escarpement. La bonne
assiette du lieu n'tait pas la seule raison qui dt dterminer le choix
du duc d'Orlans. Si l'on jette les yeux sur la carte des environs de
Compigne, on voit que la fort du mme nom est environne de tous cts
par des cours d'eau, qui sont: l'Oise, l'Aisne et les deux petites
rivires de Vandi et d'Automne. Pierrefonds, appuy  la fort vers le
nord, se trouvait ainsi commander un magnifique domaine facile  garder
sur tous les points, ayant  sa porte une des plus belles forts des
environs de Paris. C'tait donc un lieu admirable, pouvant servir de
refuge et offrir les plaisirs de la chasse au chtelain. La cour de
Charles VI tait trs-adonne au luxe, et parmi les grands vassaux de ce
prince, Louis d'Orlans tait un des seigneurs les plus magnifiques,
aimant les arts, instruit, ce qui ne l'empchait pas d'tre plein
d'ambition et d'amour du pouvoir; aussi voulut-il que son nouveau
chteau fut,  la fois, une des plus somptueuses rsidences de cette
poque et une forteresse construite de manire  dfier toutes les
attaques. Monstrelet en parle comme d'une place de premier ordre et un
lieu admirable.

Pendant sa construction, le chteau de Pierrefonds, dfendu par
Bosquiaux, capitaine du parti des Armagnacs, fut attaqu par le comte de
Saint-Pol, envoy par Charles VI pour rduire les places occupes par
son frre; Bosquiaux, plutt que de risquer de laisser assiger ce beau
chteau encore inachev, sur l'avis du duc d'Orlans, rendit la place,
qui, plus tard, lui fut restitue. Le comte de Saint-Pol ne la quitta
toutefois qu'en y mettant le feu. Louis d'Orlans rpara le dommage et
acheva son oeuvre. En 1420, le chteau de Pierrefonds, dont la garnison
tait dpourvue de vivres et de munitions, ouvrit ses portes aux
Anglais. Charles d'Orlans et Louis XII compltrent cette rsidence;
toutefois il est  croire que ces derniers travaux ne consistaient gure
qu'en ouvrages intrieurs, car la masse encore imposante des
constructions appartient aux commencements du XVe sicle.

Le chteau de Pierrefonds, dont nous donnons le plan (24), au niveau du
rez-de-chausse de la cour[133], est  la fois une forteresse de premier
ordre et une rsidence renfermant tous les services destins  pourvoir
 l'existence d'un grand seigneur et d'une nombreuse runion de
chevaliers. Spare du plateau  l'extrmit duquel il est assis par un
foss A creus  main d'homme dans le roc, son entre principale G est
prcde d'une vaste basse-cour C, autour de laquelle s'levaient les
curies, tables et logements des serviteurs. On voit encore en C'
l'abreuvoir circulaire destine au btail et aux chevaux. La porte
d'entre de la basse-cour tait perce dans le mur de clture de l'est.
Les trois cts nord, ouest et est du chteau dominent des escarpements
trs-prononcs au bas desquels s'tend le bourg de Pierrefonds. Pour
pntrer dans le chteau, il fallait franchir une porte ouverte 
l'extrmit du mur des lices vers le point D, suivre sous les remparts
les terrasses E E' E", entrer par la porte orientale de la basse-cour
vers F, traverser diagonalement cette basse-cour, et se prsenter devant
l'entre G perce d'une porte charretire et d'une poterne en querre
s'ouvrant de flanc. Cette premire dfense franchie sous l'norme tour I
du donjon qui la commande perpendiculairement, on se trouvait sur un
pont de bois soutenu par deux piles isoles, et on arrivait aux
ponts-levis H et K de la porte et de la poterne. Outre les ponts-levis,
le couloir d'entre L tait muni de deux portes et d'une herse tombant
en arrire de la petite porte du corps de garde M. Ce corps de garde
occupait le rez-de-chausse d'une haute tour de guet carre, munie de
son petit escalier particulier et de ses latrines N  tous les tages.
Par elle-mme, cette entre est bien dfendue, et la porte charretire
de la dfense extrieure tant ouverte, il tait impossible  des gens
placs dans la basse-cour de voir ce qui se passait dans la cour
intrieure du chteau. Mais ce qui vient surtout rendre cette entre
difficile  forcer, c'est la grosse tour I du donjon dont les murs,
d'une paisseur considrable (4m,60), ne sont,  rez-de-chausse, percs
d'aucune ouverture et dont les machicoulis suprieurs devaient permettre
d'craser les assaillants qui se seraient empars soit du pont, soit du
foss. La tour I se relie au donjon proprement dit, de forme carre,
divis en plusieurs salles, et qui, par sa position, commande au loin
les deux seuls points accessibles du chteau, c'est--dire ses faces sud
et sud-est. Mais la construction de ce donjon mrite que nous
l'tudiions avec soin, d'autant mieux qu'il diffre de ceux des XIIe et
XIIIe sicles.

 Pierrefonds, le donjon est non-seulement le point principal de la
dfense, c'est encore l'habitation seigneuriale, construite avec
recherche, et contenant un grand nombre de services propres  rendre ses
appartements agrables. Il se compose d'un tage de caves, d'un
rez-de-chausse vot dont nous donnons le plan, qui ne pouvait servir
que de magasins, de dpts de provisions, et de trois tages de salles
munies de chemines.  chaque tage, la distribution tait pareille 
celle du rez-de-chausse; mais les salles, spares par des planchers,
ne possdaient plus les colonnes que nous voyons sur notre plan. De la
salle principale des tages suprieurs,  laquelle on arrivait par le
grand escalier P, on communiquait  la tour carre O par un passage
pratiqu dans l'angle de jonction, et ces salles principales taient
claires chacune par deux larges et hautes fentres perces dans le mur
oriental de chaque ct des chemines. Ce donjon tait couvert par deux
combles avec chneau intermdiaire sur le mur de refend qui le coupe de
l'est  l'ouest. Deux pignons  l'est et deux pignons  l'ouest
fermaient ces deux combles. Entre le donjon et la tour sud-est taient
de grandes latrines J auxquelles on arrivait par un passage dtourn;
entre ces latrines et la petite salle sud-est du donjon est un retrait
prenant jour sur la cour Q. De cette mme salle sud-est, au niveau des
caves, on communiquait  une petite poterne R donnant sur le foss et 
l'escalier de la tour d'angle. Un gros contre-fort S,  l'angle du
donjon, sur la cour principale, tait probablement termin par une
chauguette, sorte de petit redan qui commandait le couloir de l'entre
L. Le grand escalier P tait prcd, du ct le plus en vue, sur la
cour, par un large perron et une loge ou portique qui permettaient au
seigneur et  ses principaux officiers de runir la garnison dans la
cour et de lui donner des ordres d'un point lev[134]. La disposition
de ce perron dut tre modifie; nous avons lieu de croire qu'il n'tait
dans l'origine qu'une terrasse avec un petit escalier pos sur le ct.
Une annexe importante du donjon de Pierrefonds, c'est la tour carre O.
Pose  l'angle nord-est, elle est flanque de contre-forts portant 
leur sommet des chauguettes, qui permettaient de voir ce qui se passait
dans la campagne par-dessus la courtine T, la seule qui ne soit pas
double par des btiments, car l'espace Q est une cour. En V, la
courtine T est perce d'une large poterne munie de vantaux et d'un
pont-levis; le seuil de cette poterne est plac  huit mtres au-dessus
de la base extrieure de la muraille.  partir de cette base,
l'escarpement du plateau tant assez abrupt, il n'est gure possible
d'admettre qu'un pont  niveau donnait accs  la poterne; quoique en
face,  cinquante mtres environ du rempart, il existe un mamelon qui
parat lev en partie  main d'homme et qui semble avoir t surmont
d'un chtelet. Nous serions disposs  croire que la poterne V tait
munie d'une de ces trmies assez frquemment employes dans les chteaux
pour faire entrer, au moyen d'un treuil, les approvisionnements de toute
nature, sans tre oblig d'admettre des personnes trangres  la
garnison dans l'enceinte intrieure; dans ce cas, le chtelet, plac sur
le mamelon en dehors, aurait t destin  masquer et  protger
l'introduction des approvisionnements. Comme surcrot de prcaution, le
contre-fort nord-est de la tour O, reli  la chapelle Y, est perc
d'une porte garnie de vantaux et d'une herse. Si donc il tait
ncessaire d'admettre des trangers dans la cour Q pour
l'approvisionnement du chteau, ceux-ci ne pouvaient pntrer dans la
cour intrieure, ni mme voir ce qui s'y passait. Nous verrons tout 
l'heure quelle tait l'utilit double de cette porte X. La tour carre O
possde cinq tages au-dessus du rez-de-chausse, se dmanchant avec les
planchers du donjon et ne communiquant, comme nous l'avons dit, avec
ceux-ci que par des passages dtourns et des bouts de rampes. C'tait
un ouvrage qui, au besoin, pouvait s'isoler, commandait les dehors par
son lvation, donnait des signaux aux dfenses suprieures de la grosse
tour I et en pouvait recevoir. Les deux entres principales du chteau G
et V taient ainsi fortement protges par des ouvrages trs-levs et
puissants, et les deux angles sud-ouest et nord-est du donjon, bien
appuys, bien flanqus, couvraient sa masse. Quant  l'angle sud-est, le
plus expos, il tait devanc par une tour trs-haute Z possdant une
guette et cinq tages de dfenses. Ce n'tait pas par sa propre
construction que le donjon de Pierrefonds, l'habitation seigneuriale, se
dfendait, mais par les appendices considrables dont il tait entour.

Les autres parties du chteau de Pierrefonds ne sont pas moins
intressantes  observer. La grand'salle tait en _a_, couverte par une
charpente avec entraits apparents, suivant l'usage. Une large chemine
la chauffait. La grand'salle tait en communication avec une seconde
salle _b_, d'o l'on parvenait  la tour du coin _c_. La construction de
cette tour est fort singulire, et nous pensons qu'on peut la regarder
comme destine aux oubliettes. Il n'est pas un chteau dans lequel les
_Guides_ ne vous fassent voir des oubliettes, et gnralement ce sont
les latrines qui sont accuses d'avoir englouti des victimes humaines
sacrifies  la vengeance des chtelains fodaux; mais, cette fois, il
nous parait difficile de ne pas voir de vritables oubliettes dans la
construction de la tour sud-ouest du chteau de Pierrefonds. Au-dessus
du rez-de-chausse est un tage vot en arcs ogives, et au-dessous de
cet tage une cave d'une profondeur de 7 mtres, vote en calotte
elliptique. On ne peut descendre dans cette cave que par un oeil perc 
la partie suprieure de la vote, c'est--dire au moyen d'une chelle ou
d'une corde  noeuds; au centre de l'aire de cette cave circulaire est
creus un puits, qui nous a paru avoir huit mtres de profondeur, bien
qu'en partie combl; puits dont l'ouverture de 1m,60 de diamtre
correspond  l'oeil pratiqu au centre de la vote elliptique de la
cave. Cette cave, qui ne reoit ni jour ni air de l'extrieur, est
accompagne d'un sige d'aisance pratiqu dans l'paisseur du mur. Elle
tait donc destine  recevoir un tre humain, et le puits creus au
centre de son aire tait probablement une tombe toujours ouverte pour
les malheureux que l'on voulait faire disparatre  tout jamais [135]
(voy. OUBLIETTES).

Ce qui viendrait appuyer encore notre opinion, c'est que la grand'salle
_a_ servait, suivant l'usage, de tribunal (son parquet tait plac en
_a'_). Les justiciables cits devant le tribunal du seigneur taient
introduits par le corps de garde M dans la salle d'attente _b_, sans
pouvoir entrer dans la cour du chteau, puisque la herse du passage L
est place au del de l'entre du corps de garde. C'tait l, en effet,
un point important, aucune personne trangre  la garnison ne devant, 
cette poque, pntrer dans un chteau,  moins d'une permission
spciale. Aprs avoir subi la question dans la tour _e_ joignant la
grand'salle, si les accuss taient reconnus coupables, ils taient
ramens devant la tribune _a'_ pour entendre prononcer leur
condamnation, et de l entrans dans la tour du coin _c_ pour y tre
enferms soit dans la salle du rez-de-chausse, soit dans la cave, soit
enfin dans le cul de basse-fosse que nous venons de dcrire, suivant la
rigueur de la peine qu'ils devaient subir. S'ils taient reconnus
innocents, ils sortaient par le corps de garde comme ils taient entrs,
sans pouvoir donner les moindres dtails sur les dispositions
intrieures du chteau, puisqu'ils n'avaient vu que le tribunal et ses
annexes.

La grand'salle _a_ et cette annexe _b_ occupaient toute la hauteur du
btiment en aile. La tour _e_ tait munie de cinq tages de dfenses,
flanquait la courtine et commandait le dehors des lices.

La garnison logeait dans l'aile du nord, et au rez-de-chausse les
cuisines taient trs-probablement disposes en _l_. Un grand escalier 
vis _f_ montait aux deux tages de cette aile au-dessus du
rez-de-chausse. La tour _g_ contient de grandes latrines  tous les
tages, ce qui indique sur ce point un nombreux personnel. Ces latrines
sont ingnieusement disposes pour viter l'odeur. Elles ont  l'tage
infrieur une large fosse avec conduit latral pour l'extraction des
matires, et tuyau de ventilation [136]. Un poste tait tabli dans les
salles _h_. Les deux tours UU', les mieux conserves de tout le chteau,
sont admirables comme construction et dispositions dfensives; tous
leurs tages, sauf les caves, sont munis de chemines. Deux autres
salles rserves  la garnison sont situes en _m_. C'tait par la salle
_n_ que l'on descendait aux vastes caves qui s'tendent sous l'aile de
l'ouest. Nous donnons en B le plan de l'tage infrieur de l'aile du
nord au niveau du sol des lices, qui se trouve  huit mtres en
contrebas du sol de la cour intrieure. En _p_ est une petite poterne
ferme seulement par des vantaux. C'tait par cette poterne que devaient
sortir et rentrer les rondes en cas de sige et avant la prise des
lices. Pour se faire ouvrir la porte, les rondes se faisaient
reconnatre au moyen d'un porte-voix pratiqu  la gauche de cette
poterne, et qui, se divisant en deux branches dans l'paisseur du mur de
refend, correspondait au poste du rez-de-chausse _h_ et au premier
tage. Il fallait ainsi que deux postes spars eussent reconnu la ronde
pour faire ouvrir la poterne par des hommes placs dans un entresol
situ au-dessus de l'espace _q_,  mi-tage. Mais ces hommes
n'entendaient pas le mot de passe jet par ceux du dehors dans le
porte-voix, et ne devaient aller ouvrir la poterne, en descendant par un
escalier de bois pratiqu en _u_, qu'aprs en avoir reu avis du poste
suprieur. D'ailleurs, en cas de trahison, le poste vot de l'entresol,
ne communiquant pas avec le rez-de-chausse de la cour, n'et pas permis
 l'ennemi de s'introduire dans le chteau, en admettant qu'il ft
parvenu  surprendre ce poste. Une fois la ronde entre par la poterne
_p_, il tait ncessaire qu'elle connt les distributions intrieures du
chteau; car, pour parvenir  la cour, il lui fallait suivre  gauche le
couloir _s_, se dtourner sous l'aile de l'est, monter par le petit
escalier  vis _t_, passer sur un pont volant assez lev au-dessus de
la cour Q, et se prsenter devant la porte X ferme de vantaux et par
une herse. Si une troupe ennemie s'introduisait par la poterne _p_,
trois couloirs se prsentaient  elle, dont deux, les couloirs r et k,
sont des impasses; elle risquait ainsi de s'garer et de perdre un temps
prcieux.

Si les dispositions dfensives du chteau de Pierrefonds n'ont pas la
grandeur majestueuse de celles du chteau de Coucy, elles ne laissent
pas d'tre combines avec un art, un soin et une recherche dans les
dtails, qui prouvent  quel degr de perfection taient arrives les
constructions des places fortes seigneuriales  la fin du XIVe sicle,
et jusqu' quel point les chtelains  cette poque taient en dfiance
des gens du dehors.

Les lices EE'E" taient autrefois munies de merlons dtruits pour placer
du canon  une poque plus rcente; elles dominent l'escarpement naturel
qui est de vingt mtres environ au-dessus du fond du vallon. Au sud de
la basse-cour, le plateau s'tend de plain-pied en s'largissant et se
relie  une chane de collines en demi-lune prsentant sa face concave
vers la forteresse. Cette situation tait fcheuse pour le chteau, du
moment que l'artillerie  feu devenait un moyen ordinaire d'attaque, car
elle permettait d'envelopper la face sud d'un demi-cercle de feux
convergents. Aussi, ds l'poque de Louis XII, deux forts en terre, dont
on retrouve encore la trace, avaient t levs au point de jonction du
plateau avec la chane de collines. Entre ces forts et la basse-cour, de
beaux jardins s'tendaient sur le plateau, et ils taient eux-mmes
entours de murs de terrasses avec parapets.

Nous avons vainement cherch les restes des aqueducs qui devaient
ncessairement amener de l'eau dans l'enceinte du chteau de
Pierrefonds. Nulle trace de puits dans cette enceinte, non plus que dans
la basse-cour. Les approvisionnements d'eau taient donc obtenus au
moyen de conduites qui prenaient les sources que l'on rencontre sur les
rampants des collines se rattachant au plateau. Tout ce qui est
ncessaire  la vie journalire d'une nombreuse garnison et  sa dfense
est trop bien prvu ici pour laisser douter du soin apport par les
constructeurs dans l'excution des aqueducs. Il serait intressant de
retrouver la trace de ces conduits au moyen de fouilles diriges avec
intelligence.

Une vue cavalire du chteau de Pierrefonds, prise du ct des lices du
nord (25), fera saisir l'ensemble de ces dispositions, qui sont encore
aujourd'hui trs-imposantes malgr l'tat de ruine des constructions.

Mais ce qui doit particulirement attirer notre attention dans cette
magnifique rsidence, c'est le systme de dfense nouvellement adopt 
cette poque. Chaque portion de courtine est dfendue  sa partie
suprieure par deux tages de chemins de ronde, l'tage infrieur tant
muni de machicoulis, crneaux et meurtrires; l'tage suprieur, sous le
comble, de crneaux et meurtrires seulement (voy. ARCHITECTURE
MILITAIRE, fig. 37). Les sommets des tours possdent trois, quatre et
cinq tages de dfenses, un chemin de ronde avec machicoulis et crneaux
au niveau de l'tage suprieur des courtines, un ou deux tages de
crneaux avec meurtrires intermdiaires et un parapet crnel autour
des combles. Si l'on s'en rapporte  une vignette assez ancienne (XVIe
sicle), la tour _e_, btie au milieu de la courtine de l'ouest, vers la
ville, possdait cinq tages de dfenses, ainsi que celles du coin Z et
du donjon I. Une guette trs-leve surmontait celle du coin. Malgr la
multiplicit de ces dfenses, elles pouvaient tre garnies d'un nombre
de dfenseurs relativement restreint, car elles sont disposes avec
ordre, les communications sont faciles, les courtines sont bien
flanques par des tours saillantes et rapproches, les rondes peuvent se
faire de plain-pied tout autour du chteau  la partie suprieure sans
tre oblig de descendre des tours sur les courtines et de remonter de
celles-ci dans les tours, ainsi que l'on tait forc de le faire dans
les chteaux des XIIe et XIIIe sicles. On remarquera qu'aucune
meurtrire n'est perce  la base des tours. Ce sont les crnelages des
murs extrieurs des lices qui seuls dfendaient les approches. La
garnison, force dans cette premire enceinte, se rfugiait dans le
chteau, et, occupant les tages suprieurs, bien couverts par de bons
parapets, crasait les assaillants qui tentaient de s'approcher du pied
des remparts.

Bertrand Du Guesclin avait attaqu quantit de chteaux btis pendant
les XIIe et XIIIe sicles, et profitant du ct faible des dispositions
dfensives de ces places fortes, il faisait, le plus souvent, appliquer
des chelles le long des courtines basses des chteaux de cette poque,
en ayant le soin d'loigner les dfenseurs par une grle de projectiles;
il brusquait l'assaut et prenait les places autant par chelades que par
les moyens lents de la mine et de la sape.

Nous avons indiqu, dans les notes sur la description du Louvre de
Guillaume de Lorris, comment la dfense des anciens chteaux des XIIe et
XIIIe sicles exigeait un grand nombre de postes diviss, se dfiant les
uns des autres et se gardant sparment. Ce mode de dfense tait bon
contre des troupes n'agissant pas avec ensemble, et procdant, aprs un
investissement pralable, par une succession de siges partiels ou par
surprise; il tait mauvais contre des armes disciplines entranes par
un chef habile qui, abandonnant les voies suivies jusqu'alors, faisait
sur un point un grand effort, enlevait les postes isols sans leur
laisser le temps de se reconnatre et de se servir de tous les dtours
et obstacles accumuls dans la construction des forteresses. Pour se
bien dfendre dans un chteau du XIIIe sicle, il fallait que la
garnison n'oublit pas un instant de profiter de tous les dtails
infinis de la fortification. La moindre erreur ou ngligence rendait ces
obstacles non-seulement inutiles, mais mme nuisibles aux dfenseurs; et
dans un assaut brusqu, dirig avec nergie, une garnison perdait ses
moyens de rsistance  cause mme de la quantit d'obstacles qui
l'empchaient de se porter en masses sur un point attaqu. Les
dfenseurs, obligs de monter et de descendre sans cesse, d'ouvrir et de
fermer quantit de portes, de filer un  un dans de longs couloirs et
des passages troits, trouvaient la place emporte avant d'avoir pu
faire usage de toutes leurs ressources. Cette exprience profita
certainement aux constructeurs de forteresses  la fin du XIVe sicle;
ils levrent les courtines pour se garantir des chelades, n'ouvrirent
plus de meurtrires dans les parties basses des ouvrages, mais les
renforcrent par des talus qui avaient en outre l'avantage de faire
ricocher les projectiles tombant des machicoulis; ils mirent les chemins
de ronde et courtines en communication directe, afin de prsenter, au
sommet de la fortification, une ceinture non-interrompue de dfenseurs
pouvant facilement se rassembler en nombre vers le point attaqu et
recevant les ordres avec rapidit; ils munirent les machicoulis de
parapets solides bien crnels et couverts, pour garantir les hommes
contre les projectiles lancs du dehors. Les chemins de ronde donnant
dans les salles suprieures servant de logements aux troupes (des
btiments tant alors adosss aux courtines), les soldats pouvaient 
toute heure et en un instant occuper la crte des remparts.

Le chteau de Pierrefonds remplit exactement ce nouveau programme. Nous
avons fait le calcul du nombre d'hommes ncessaire pour garnir l'un des
fronts de ce chteau. Ce nombre pouvait tre rduit  soixante hommes
pour les grands fronts et  quarante pour les petits cts. Or pour
attaquer deux fronts  la fois, il faudrait supposer une troupe
trs-nombreuse, deux mille hommes au moins, tant pour faire les
approches que pour forcer les lices, s'tablir sur les terre-plains E
E'E'', faire approcher les engins et les protger. La dfense avait donc
une grande supriorit sur l'attaque. Par les larges machicoulis des
chemins de ronde infrieurs, elle pouvait craser les pionniers qui
auraient voulu s'attacher  la base des murailles. Pour que ces
pionniers pussent commencer leur travail, il et fallu soit creuser des
galeries de mines, soit tablir des passages couverts en bois; ces
oprations exigeaient beaucoup de temps, beaucoup de monde et un
matriel de sige. Les tours et courtines sont d'ailleurs renforces 
la base par un empattement qui double  peu prs l'paisseur de leurs
murs, et la construction est admirablement faite en bonne maonnerie,
avec revtement de pierre de taille dure. Les assaillants se trouvaient,
une fois dans les lices, sur un espace troit, ayant derrire eux un
prcipice et devant eux de hautes murailles couronnes par plusieurs
tages de dfenses; ils ne pouvaient se dvelopper, leur grand nombre
devenait un embarras; exposs aux projectiles de face et d'charpe, leur
agglomration sur un point devait tre une cause de pertes sensibles;
tandis que les assigs, bien protgs par leurs chemins de ronde
couverts, dominant la base des remparts  une grande hauteur, n'avaient
rien  redouter et ne perdaient que peu de monde. Une garnison de trois
cents hommes pouvait tenir en chec un assigeant dix fois plus fort
pendant plusieurs mois. Si, aprs s'tre empar des deux forts du jardin
et de la basse-cour de Pierrefonds, l'assigeant voulait attaquer le
chteau par le ct de l'entre, il lui fallait combler un foss
trs-profond enfil par la grosse tour I du donjon et par les deux tours
de coin; sa position tait plus mauvaise encore, car soixante hommes
suffisaient largement sur ce point pour garnir les dfenses suprieures;
et, pendant l'attaque, une troupe, faisant une sortie par la poterne
_p_, allait prendre l'ennemi en flanc dans le foss, soit par le
terre-plain E, soit par celui E''. Le chtelain de Pierrefonds pouvait
donc,  l'poque o ce chteau fut construit, se considrer comme 
l'abri de toute attaque,  moins que le roi n'envoyt une arme de
plusieurs mille hommes bloquer la place et faire un sige en rgle.
L'artillerie  feu seule pouvait avoir raison de cette forteresse, et
l'exprience prouva que, mme devant ce moyen puissant d'attaque, la
place tait bonne; Henri IV voulut la rduire; elle tait encore entre
les mains d'un ligueur nomm Rieux[137]; le duc d'pernon se prsenta
devant Pierreronds, en mars 1591, avec un gros corps d'arme et du
canon; mais il n'y put rien faire, et leva le sige aprs avoir reu un
coup de feu pendant une attaque gnrale qui fut repousse par Rieux et
quelques centaines de routiers qu'il avait avec lui. Toutefois, ce
capitaine, surpris avec un petit nombre des siens pendant qu'il faisait
le mtier de voleur de grand chemin, fut pendu  Noyon, et la place de
Pierrefonds, commande par son lieutenant, Antoine de Saint-Chamant, fut
de nouveau assige par l'arme royale, sous les ordres de Franois des
Ursins, qui n'y fit pas mieux que d'pernon. Une grosse somme d'argent
donne au commandant de Pierrefonds fit rentrer enfin cette forteresse
dans le domaine royal[138].

En 1616, le marquis de Coeuvre, capitaine de Pierrefonds, ayant embrass
le parti des Mcontents, le cardinal de Richelieu fit dcider dans le
conseil du roi que la place serait assige par le comte d'Auvergne.
Cette fois elle fut attaque avec mthode et en profitant de la
disposition des collines environnantes. Des batteries, protges par de
bons paulements qui existent encore, furent leves sur la crte de la
demi-lune de coteaux qui cerne le plateau  son extrmit sud. Les deux
fortins ayant t crass de feux furent abandonns par les assigs; le
comte d'Auvergne s'en empara aussitt, y tablit des pices de gros
calibre, et, sans laisser le temps  la garnison de se reconnatre,
ouvrit contre la grosse tour du donjon, la courtine sud et les deux
tours du coin, un feu terrible qui dura deux jours sans relche.  la
fin du second jour, la grosse tour du donjon s'croula, entranant dans
sa chute une partie des courtines environnantes. Le capitaine
Villeneuve, qui commandait pour le marquis, s'empressa ds lors de
capituler, et Richelieu fit dmanteler la place, trancher les tours du
nord, et dtruire la plus grande partie des logements.

Tel qu'il est encore aujourd'hui, avec ses btiments rass et ses tours
ventres  la sape, le chteau de Pierrefonds est un sujet d'tudes
inpuisable. Des fouilles ont dj dgag les ouvrages du sud vers le
foss, et si ces travaux taient continus, ils donneraient des
renseignements prcieux; car c'est de ce ct que devaient tre les
dfenses les plus fortes, comme tant le plus accessible. On voit encore
dans les salles ruines du donjon des traces qui indiquent leur
dcoration intrieure et qui consistait principalement en boiseries
appliques contre les murs. Les rainures destines  recevoir les btis
de ces lambris existent, ainsi que de nombreux scellements et quantit
de clous  crochets propres  suspendre des tapisseries. Bien que la
destruction de cette forteresse ait t une ncessit, on ne peut, en
voyant ses ruines importantes, s'empcher de regretter qu'elle ne soit
pas parvenue intacte jusqu' nos jours, car elle prsentait certainement
le spcimen le plus complet d'un chteau bti d'un seul jet,  une
poque o l'artillerie  feu n'tait pas encore employe comme moyen
d'attaque contre les forteresses, et o cependant les armes  jet du
moyen ge et tous les engins de sige avaient atteint leur plus grande
perfection. Il nous donnerait une ide de ce qu'taient ces demeures
dj richement dcores  l'intrieur, o les habitudes de luxe et de
_comfort_ mme commenaient  prendre, dans la vie des seigneurs, une
grande place.

Si nous voulons voir un chteau de la mme poque, mais bti dans des
proportions plus modestes, il nous faut aller  Sully-sur-Loire. Le plan
que nous en donnons (26) est  la mme chelle que celui de
Pierrefonds[139]. Les tours de ces deux forteresses, combines de la
mme manire au point de vue de la dfense  leur sommet, sont de
diamtres gaux. Mais Pierrefonds est un chteau bti sur un
escarpement, tandis que Sully est un chteau de plaine lev sur le bord
de la Loire, entour de larges et profonds fosss B aliments par le
fleuve. C'est le btiment principal F, le donjon, qui fait face  la
Loire et qui n'en est spar que par un foss et une leve assez
troite. En avant de l'unique entre C est la basse-cour entoure d'eau
et protge par des murs d'enceinte dont les soubassements existent
seuls aujourd'hui. La porte est, conformment aux dispositions adoptes
ds le XIIIe sicle, divise en porte charretire et poterne, ayant
l'une et l'autre leur pont-levis particulier. Lorsqu'on est entr dans
la cour D, on ne peut pntrer dans le donjon F qu'en passant sur un
second pont-levis jet sur un foss et une porte bien dfendue flanque
de deux tourelles, dont l'une contient l'escalier qui dessert les trois
tages de ce btiment. Outre cet escalier principal, chaque tour possde
son escalier de service. Les tages des tours, comme  Pierrefonds, ne
sont point vots, mais spars par des planchers en bois. Le corps de
logis F, divis en deux salles, possde un rez-de-chausse et deux
tages fort beaux[140], le second tant mis en communication avec les
chemins de ronde munis de machicoulis, de meurtrires et de crneaux.
Comme  Pierrefonds aussi, les tours dominent de beaucoup le grand corps
de logis F, qui lui-mme commande les btiments en aile. Les cts G
taient seulement dfendus par des courtines couvertes et une tour de
coin[141].

La vue cavalire de ce chteau (27), prise vers l'angle sud-ouest du
donjon, explique la disposition gnrale des btiments et les divers
commandements. Il n'y a qu'un tage de dfenses  Sully, mais la largeur
des fosss remplis d'eau tait un obstacle difficile  franchir; il
n'tait pas ncessaire, comme  Pierrefonds, de se prmunir contre les
approches et le travail des mineurs[142].

Nous ne croyons pas ncessaire de multiplier les exemples de chteaux
btis de 1390  1420, car, en ce qui touche  la dfense, ces
constructions ont, sur toute la surface de la France, une analogie
frappante. Si, au XIIe sicle, on rencontre des diffrences notables
dans la faon de fortifier les rsidences seigneuriales, au commencement
du XVe sicle il y avait unit parfaite dans le mode gnral de dfense
des places et dans les habitudes intrieures du chtelain. Une grande
rvolution se prparait cependant, rvolution qui devait  tout jamais
dtruire l'importance politique des chteaux fodaux; l'artillerie  feu
devenait un moyen terrible d'attaque et de dfense; employe d'abord en
campagne contre les armes mobiles, on reconnut bientt qu'elle pouvait
servir  la dfense des forteresses. On plaa donc des bouches  feu 
l'entour des chteaux, le long des lices et sur les plates-formes.
Beaucoup de donjons et de tours virent enlever leur toiture, qui fut
remplace par des terrasses pour loger de l'artillerie. Toutefois ces
engins, poss sur des points trs-levs, devaient causer au milieu des
assaillants plus d'effroi que de mal; leur feu plongeant et assez rare
(ces pices tant fort longues  charger) ne causait pas grand dommage.
D'un autre ct, les assigeants amenrent aussi des pices de fort
calibre pour battre les murailles, et leur effet fut tel que les
possesseurs des chteaux reconnurent bientt qu'il fallait modifier les
dfenses pour les prserver contre ces nouveaux engins de destruction.
Ce ne fut qu' grand'peine cependant qu'ils se rendirent  l'vidence,
tant les vieilles tours de leurs chteaux leur inspiraient de confiance.
L'artillerie  feu fut, au contraire, adopte avec empressement par les
armes nationales, par le peuple et la royaut. Le peuple, soit
instinct, soit calcul, comprit rapidement qu'il avait enfin entre les
mains le moyen de dtruire cette puissance fodale  laquelle, depuis le
XIVe sicle, il avait vou une haine mortelle. Une arme de vilains ne
savait pas rsister  ces hommes couverts de fer, habitus ds l'enfance
au maniement des armes et possdant cette confiance en leur force et
leur courage qui supple au nombre. Les tentatives de rvolte ouverte
avaient t d'ailleurs cruellement chties pendant le XIVe sicle, et 
la place des vieux chteaux du XIIe sicle, les populations des
campagnes et des bourgades avaient vu, pendant le rgne de Charles V et
au commencement de celui de Charles VI, leurs seigneurs dresser de
nouvelles forteresses aussi imposantes d'aspect qu'elles taient bien
munies et combines pour la dfense. Les barons, plus orgueilleux que
jamais, malgr la diminution de leur puissance politique, n'avaient pas
 craindre les soulvements populaires derrire leurs murailles, et
regardaient alors un bon chteau comme un moyen de composer avec les
partis qui dchiraient le pays. La royaut affaiblie, ruine, sans
influence sur ses grands vassaux, semblait en tre revenue aux
humiliations des derniers Carlovingiens. L'invasion trangre ajoutait
encore  ces malheurs, et les seigneurs, soit qu'ils restassent fidles
au roi de France, soit qu'ils prissent parti pour les Bourguignons et
les Anglais, conservaient leurs places fortes comme un moyen d'obtenir
des concessions de l'un ou l'autre parti au dtriment des populations,
qui, dans ces intrigues et ces marchs, taient toujours foules et
supportaient seules les frais et les dommages d'une guerre dsastreuse.

Cependant des bourgeois, des gens de mtier cherchaient  tirer parti de
la nouvelle puissance militaire que le XIVe sicle avait vu natre, et,
vers 1430, grce  leurs efforts, les armes royales pouvaient dj
dresser des batteries de canons devant les chteaux (voy. ARCHITECTURE
MILITAIRE).

Mais alors, en France, la noblesse comme le peuple taient tout occups
 chasser les Anglais du royaume, et la grande guerre touffait ces
querelles de seigneur  seigneur, non qu'elles n'eussent toujours lieu,
mais elles n'avaient pas d'importance en face des vnements qui
agitaient la nation. Aussi, peu de chteaux furent levs pendant cette
priode de luttes terribles. Dans les chteaux btis vers le milieu du
XVe sicle, on voit cependant que l'artillerie  feu commence 
proccuper les constructeurs; ceux-ci n'abandonnent pas l'ancien systme
de courtines flanques de tours, systme consacr par un trop long usage
pour tre mis brusquement de ct; mais ils le modifient dans les
dtails; ils tendent les dfenses extrieures et ne songent pas encore
 placer du canon sur les tours et courtines. Conservant les
couronnements pour la dfense rapproche, ils garnissent de bouches 
feu les parties infrieures des tours.

Cette transition est fort intressante  tudier, et quoique nous
possdions peu de chteaux qui aient t btis d'un seul jet pendant le
rgne de Charles VII, il en est un cependant que nous donnerons ici,
tant  cause de son tat de conservation que parce que son systme de
dfense est suivi avec mthode dans toutes ses parties; c'est le chteau
de Bonaguil. Sis  quelques kilomtres de Villeneuve-d'Agen, ce chteau
est bti sur un promontoire qui commande un dfil; son assiette est
celle de tous les chteaux de montagne; entour d'escarpements, il n'est
accessible que d'un seul ct.

En voici le plan (28)[143]: en A est la premire entre, munie d'un
pont-levis et s'ouvrant dans un ouvrage avanc, sorte de barbacane ou de
boulevard O. On voit ici dj que les constructeurs se sont efforcs de
flanquer cette premire dfense. En R taient des curies probablement.

Un large foss taill dans le roc spare l'ouvrage avanc du chteau,
dans lequel on pntre par un second pont-levis B avec porte et poterne
C. Un donjon E, de forme bizarre, commande les dehors, l'ouvrage avanc
O et les fosss. En P sont levs les btiments d'habitation auxquels on
arrive par un bel escalier  vis J. D est la rampe qui monte  la porte
surleve du donjon E. En S est un ouvrage spar du chteau par le
donjon. Comme  Pierrefonds, le donjon tablit une sparation entre deux
cours. Les ponts-levis relevs, on ne pouvait s'introduire dans le
chteau qu'en franchissant la poterne F perce dans le mur de
contre-garde extrieur, en suivant le fond du foss N, en franchissant
une seconde porte G perce dans une traverse, une troisime porte H
donnant sur une belle plate-forme M, en prenant l'escalier I, et passant
par un petit pont-levis K. L on trouvait un bel et large escalier 
paliers ne communiquant  l'escalier J intrieur que par un troit et
sombre couloir sur lequel,  droite et  gauche, s'ouvrent des
meurtrires. Le grand escalier ne monte que jusqu'au rez-de-chausse,
surlev de la cour intrieure; sa cage se termine  son sommet par une
grosse tour carre en communication avec les appartements. On voit
qu'ici, comme dans les anciens chteaux fodaux, toutes les prcautions
les plus minutieuses taient prises pour masquer les entres et les
rendre d'un accs difficile. Par le fait, il n'y a qu'une seule entre,
celle A B, les dtours que nous venons de dcrire ne pouvant tre
pratiqus que par les familiers du chteau et pour faire des sorties
lorsque besoin tait. Mais des dispositions, toutes nouvelles alors,
viennent modifier l'ancien systme dfensif; d'abord l'ouvrage avanc O
avec la plate-forme M donnent des saillants considrables, qui battent
les dehors au loin, et flanquent le chteau du ct o il est accessible
de plain-pied; puis au ras de la contrescarpe des fosss, au niveau de
la crte des murs de contre-garde, des embrasures pour du canon sont
perces  rez-de-chausse dans les courtines et les tages infrieurs
des tours; les tours sont  peine engages, pour mieux flanquer les
courtines. Si l'on en juge par l'ouverture des portes qui donnent entre
dans les tours, les pices mises ainsi en batterie  rez-de-chausse ne
pouvaient tre d'un gros calibre. Quant aux couronnements, ils sont
munis de chemins de ronde saillants avec machicoulis et crneaux; mais
les consoles portant les parapets de la grosse tour cylindrique ne sont
plus de simples corbeaux de 0,30 c.  0,40 c. d'paisseur; ce sont de
gros encorbellements, des pyramides poses sur la pointe, qui
rsistaient mieux au boulet que les supports des premiers machicoulis
(voy. MACHICOULIS). Les merlons des parapets sont percs de meurtrires
qui indiquent videmment, par leur disposition, l'emploi d'armes  feu
de mains.

Voici (29) une vue cavalire de ce chteau, prise du ct de
l'entre[144]. On voit, dans cette figure, que les embrasures destines
 l'artillerie  feu sont perces dans les tages infrieurs des
constructions, et suivent la dclivit du terrain, de manire  raser
les alentours. Pour les couronnements des tours, la mthode adopte au
XIVe sicle est encore suivie. La transition est donc vidente ici, et
le problme que les architectes militaires cherchaient  rsoudre dans
la construction des places fortes vers le milieu du XVe sicle pourrait
tre rsum par cette formule: Battre les dehors au loin, dfendre les
approches par un tir rasant de bouches  feu, et se garantir contre
l'escalade par un commandement trs-lev, couronn suivant l'ancien
systme pour la dfense rapproche.[145] Le donjon, couvert en terrasse
et fortement vot, tait fait aussi pour recevoir du canon  son
sommet, ce qui tait d'ailleurs justifi par les abords qui, d'un ct,
commandent le chteau.

Sous Louis XI, la ligue du Bien Public marqua le dernier effort de
l'aristocratie fodale pour ressaisir son ancienne puissance;  cette
poque, beaucoup de seigneurs garnirent leurs chteaux de nouvelles
dfenses appropries  l'artillerie; ces dfenses consistaient
principalement en ouvrages extrieurs, en grosses tours paisses et
perces d'embrasures pour recevoir du canon, en plates-formes ou
boulevards commandant les dehors.

Le plan du chteau d'Arques, que nous avons donn (fig. 4), a conserv
en B un ouvrage de la fin du XVe sicle, dispos en avant de l'ancienne
entre pour battre le plateau situ en face du ct du nord, et empcher
un assigeant d'enfiler la cour du chteau, au moyen de batteries
montes sur ce plateau, qui n'en est spar que de deux cents mtres.
Ces dfenses jourent un rle assez important pendant la journe
d'Arques, le 21 septembre 1589, en envoyant quelques voles de leurs
pices au milieu de la cavalerie de Mayenne, au moment o la victoire
tait encore incertaine. L'ouvrage avanc du chteau d'Arques est bien
construit et possde, pour l'poque, d'assez bons flanquements. Dans les
positions dj trs-fortes par la situation des lieux, les seigneurs
fodaux prirent gnralement peu de souci de l'artillerie et se
contentrent de quelques fortins levs autour de leurs demeures pour
protger les abords et commander les chemins; c'est surtout autour des
chteaux de plaine que des travaux furent excuts,  la fin du XVe
sicle, pour prsenter des obstacles  l'artillerie  feu, que l'on
dcouronna un grand nombre de tours afin de les terrasser et d'y placer
du canon, que l'on fit des remblais derrire les courtines pour pouvoir
mettre sur leur crte des pices en batterie, et que l'on supprima les
vieilles barbacanes pour les remplacer par des plates-formes ou
boulevards, carrs ou circulaires. Cependant les seigneurs qui
btissaient  neuf des chteaux de montagne avaient gard aux nouveaux
moyens d'attaque.

Le chteau de Bonaguil nous a fait voir dj comment on avait cherch,
vers le milieu du XVe sicle,  munir d'artillerie une demeure fodale
par certaines dispositions de dtail qui ne changeaient rien, en
ralit, aux dispositions gnrales antrieures  cette poque. Il n'en
fut pas longtemps ainsi, et les chtelains reconnurent,  leurs dpens,
que, pour protger leur demeure fodale, il fallait planter des dfenses
en avant et indpendantes des btiments d'habitation; qu'il fallait
s'tendre en dehors, sur tous les points saillants, dcouverts, afin
d'empcher l'ennemi de placer ses batteries de sige sur quelque plateau
commandant le chteau.

Ce commencement de la transition entre l'ancien systme de dfense et le
nouveau est visible dans le chteau du Hoh-Koenigsbourg, situ entre
Sainte-Marie aux Mines et Schelestadt, sur le sommet d'une des montagnes
les plus leves de l'Alsace. Au XVe sicle, les seigneurs du
Hoh-Koenigsbourg s'taient rendus redoutables  tous leurs voisins par
leurs violences et leurs actes de brigandage[146]. Les plaintes
devinrent si graves que l'archiduc Sigismond d'Autriche, landgrave de
l'Alsace suprieure, s'allia avec l'vque de Strasbourg, landgrave de
l'Alsace infrieure, avec les seigneurs de Ribeaupierre, l'vque et la
ville de Bale, pour avoir raison des seigneurs du Hoh-Koenigsbourg. Les
allis s'emparrent en effet du chteau, en 1462, et le dmolirent. Ce
domaine, par suite d'une de ces transmissions si frquentes dans
l'histoire des fiefs, fut cd  la maison d'Autriche. Dix-sept ans
aprs la destruction du Hoh-Koenigsbourg, l'empereur Frdric IV le
concda en fief aux frres Oswald et Guillaume, comtes de Thierstein,
ses conseillers et serviteurs[147]. Ceux-ci s'empressrent de relever le
Hoh-Koenigsbourg de ses ruines et en firent une place trs-forte pour
l'poque, autant  cause de son assiette naturelle que par ses dfenses
propres  placer de l'artillerie a feu.

Nous donnons (30) le plan de l'ensemble de la place. Pour s'expliquer la
forme bizarre de ce plan, il faut savoir que le Hoh-Koenigsbourg est
assis sur le sommet d'une montagne formant une crte de rochers abrupts
dominant la riche valle de Schelestadt et commandant deux dfils. Les
constructions,  des niveaux trs-diffrents, par suite de la nature du
sol, s'enfoncent dans un promontoire de roches du ct A, et, se
relevant sur un pic en B, suivent la pente de la montagne jusqu'au point
C. Les btiments d'habitation sont levs en D, probablement sur
l'emplacement du vieux chteau dont on retrouve des portions restes
debout et englobes dans les constructions de 1479. Les frres Oswald et
Guillaume firent trancher une partie du plateau pour tablir les gros
ouvrages de contre-approche E. Car c'est par ce ct seulement que le
chteau est abordable.  deux cents mtres environ de ce point, sur le
prolongement de la crte de la montagne, s'levait un fortin dtruit
aujourd'hui, mais dont l'assiette importait  la sret de la place.
L'ouvrage E, terrass en F, oppose des paisseurs normes de maonnerie
du seul ct o l'assigeant pouvait tablir des batteries de sige.
Vers le rampant de la crte en G est un ouvrage suprieur muni de tours
flanquantes pour du canon, et en H une enceinte infrieure se terminant
en toile et perce d'embrasures pour des arquebusiers ou des pices de
petit calibre. Outre ces dfenses majeures, une enceinte I flanque de
tourelles bat l'escarpement et devait enlever aux assaillants tout
espoir de prendre le chteau par escalade. L'entre est en K, et l'on
arrive, aprs avoir pourtourn le gros ouvrage G, aux parties
suprieures occupes par les btiments d'habitation, dont nous donnons
le plan (31). La tour carre L est le donjon qui domine l'ensemble des
dfenses et parat appartenir  l'ancien chteau; en M est la
grand'salle, une des plus grandioses conceptions du moyen ge qui se
puisse voir. Nous avons l'occasion de revenir sur cette belle
construction au mot SALLE.

Quoique le chteau du Hoh-Koenigsbourg prsente un singulier mlange des
anciennes et nouvelles dispositions dfensives, on y trouve dj
cependant une intention bien marque d'employer l'artillerie  feu et de
s'opposer  ses effets; sous ce rapport, et  cause de la date prcise
de sa construction, cette place mrite d'tre tudie. Les constructions
paraissent avoir t leves  la hte et en partie avec des dbris plus
anciens; mais on trouve dans leur ensemble une grandeur, une hardiesse
qui produisent beaucoup d'effet. La partie rserve  l'habitation
particulirement semble appartenir  des temps hroques. La grand'salle
M,  deux tages, tait vote  sa partie suprieure, probablement pour
placer du canon sur la terrasse. Poses en travers de la crte du
rocher, les batteries en barbette, tablies sur cette plate-forme
trs-leve, commandaient d'un ct le gros ouvrage E et le revers de
celui G. Le donjon L est compltement dpourvu d'ouvertures, sauf la
porte, qui est troite et basse. C'tait probablement dans cette tour
qu'taient conserves les poudres. Sa partie suprieure,  laquelle on
ne pouvait arriver que par un petit escalier extrieur, servait de
guette, car elle domine, autant par son assiette sur une pointe de
rocher que par sa hauteur, l'ensemble des dfenses.

En 1633, le chteau de Hoh-Koenigsbourg, entretenu et habit par une
garnison jusqu'alors, fut assig par les Sudois. Ceux-ci, s'tant
empars du fortin extrieur, y montrent une batterie de mortiers et
bombardrent la place, qui n'tait pas faite pour rsister  ces
terribles engins. Elle fut en partie dtruite, incendie, et la garnison
fut oblige de se rendre.

Mais,  la fin du XVe sicle, l'artillerie  feu allait commencer le
grand nivellement de la socit franaise. L'artillerie  feu exigeait
l'emploi de moyens de dfense puissants et dispendieux. Les seigneurs
n'taient plus assez riches pour btir des forteresses en tat de
rsister d'une manire srieuse  ce nouvel agent de destruction, pour
les munir efficacement, ni assez indpendants pour pouvoir lever des
chteaux purement militaires en face de l'autorit royale, sous les yeux
de populations dcides  ne plus supporter les abus du pouvoir fodal.
Dj  cette poque les seigneurs paraissent accepter leur nouvelle
condition; s'ils btissent des chteaux, ce ne sont plus des forteresses
qu'ils lvent, mais des maisons de plaisance dans lesquelles cependant
on trouve encore, comme un dernier reflet de la demeure fodale du moyen
ge. Le roi donne lui-mme l'exemple; il abandonne les chteaux ferms.
La forteresse, devenue dsormais citadelle de l'tat destine  la
dfense du territoire, se spare du chteau qui n'est plus qu'un palais
de campagne, runissant tout ce qui peut contribuer au bien-tre et 
l'agrment des habitants. Le got pour les rsidences somptueuses que la
noblesse contracta en Italie pendant les campagnes de Charles VIII, de
Louis XII et de Franois Ier, porta le dernier coup au chteau fodal.
Beaucoup de seigneurs ayant visit les villas et les palais d'outre-mont
trouvrent, au retour, leurs vieilles forteresses patrimoniales sombres
et tristes. Conservant le donjon et les tours principales comme signe de
leur ancienne puissance, ils jetrent bas les courtines fermes qui les
runissaient, et les remplacrent par des btiments largement ouverts,
accompagns de loges, de portiques dcors avec luxe. Les bailles ou
basses-cours, entoures de dfenses et de tours, furent remplaces par
des avant-cours contenant des communs destins au logement des
serviteurs, des curies splendides, des parterres garnis de fleurs, des
fontaines, jeux de paume, promenoirs, etc. Les seigneurs ne songeaient
plus alors  se faire servir par leurs hommes de corve, comme cela
avait lieu deux sicles avant; ils avaient des serviteurs  gages, qu'il
fallait loger et nourrir dans le chteau et ses dpendances. Peu  peu,
les tenanciers  tous les degrs s'taient exonrs, au moyen de rentes
perptuelles ou de sommes une fois payes, des corves et de tous les
droits seigneuriaux qui sentaient la servitude.

Ds le commencement du XVIe sicle, beaucoup de paysans taient
propritaires et n'avaient, les divers impts pays, rien  dmler avec
leur seigneur. Depuis le XIIIe sicle, la population des campagnes n'a
pas abandonn un seul jour l'espoir de s'affranchir d'abord, puis de
devenir propritaire du sol qu'elle cultive. Il serait curieux (si la
chose tait possible) de supputer les sommes normes qu'elle a
successivement sacrifies  cette passion pour la terre. Elle a peu 
peu rachet les droits seigneuriaux sur les personnes, droits de
main-morte, de formariage, de corves, de redevances en nature, puis les
droits sur la terre; puis enfin, poursuivant son but jusqu' nos jours,
elle a consenti des baux, sous forme de fermages; d'amphithoses, ne
laissant chapper aucune occasion, non-seulement de se maintenir sur le
sol, mais de l'acqurir. Aujourd'hui, le paysan achte la terre  des
prix normes, bien plus par amour de la proprit que par intrt,
puisque son capital ne lui rapporte souvent qu'un demi pour cent. Il
semble ainsi, par instinct, destin combattre l'abus du principe de la
division de la proprit admis par la rvolution du sicle dernier. En
face de cette marche persistante de la classe agricole, la fodalit, au
XVIe sicle, ayant besoin d'argent pour reconstruire ses demeures et
entretenir un personnel toujours croissant de serviteurs  gages,
abandonne la plus grande partie de ses droits, se dpouille de ses
privilges, droits de chasse, de pche, droits sur les routes, ponts,
cours d'eau. Les uns sont absorbs par la royaut, les autres par la
population des campagnes. Pendant que la noblesse songe  ouvrir ses
chteaux, ne comptant plus s'y dfendre, qu'elle les rebtit  grands
frais, que son amour pour le luxe et le bien-tre s'accrot, elle tarit
la source de ses revenus pour se procurer de l'argent comptant. Une fois
sur cette voie, on peut prvoir sa ruine dfinitive. Quelque tendues
que fussent ses concessions, quelque affaiblie que ft sa puissance, le
souvenir de l'oppression fodale du moyen ge resta toujours aussi vif
dans les campagnes; et le jour o, cribls de dettes, leurs chteaux
ouverts, la plupart de leurs droits n'existant plus que dans leurs
archives, les seigneurs furent surpris par les attaques du tiers-tat,
les paysans se rurent sur leurs demeures pour en arracher jusqu'aux
dernires pierres.

La nouvelle forme que revt la demeure fodale au commencement du XVIe
sicle mrite toute notre attention; car,  cette poque, si
l'architecture religieuse dcrot rapidement pour ne plus se relever, et
ne prsente que de ples reflets d'un art mourant qui ne sait o il va,
ce qu'il veut ni ce qu'il fut, il n'en est pas de mme de l'architecture
des demeures seigneuriales. En perdant leur caractre de forteresses,
elles en prennent un nouveau, plein de charmes, et dont l'tude est une
des plus intressantes et des plus instructives qui se puisse faire. On
a rpt partout et sous toutes les formes que l'architecture de la
renaissance en France avait t chercher ses types en Italie; on a mme
t jusqu' dire que ses plus gracieuses conceptions taient dues  des
artistes italiens. On ne saurait nier que la rvolution qui se produit
dans l'art de l'architecture,  la fin du XVe sicle, concide avec nos
conqutes en Italie; que la noblesse franaise, sortant de ses tristes
donjons, s'tait prise des riantes villas italiennes, et que, revenue
chez elle, son premier soin fut de transformer ses sombres chteaux en
demeures somptueuses, tincelantes de marbres et de sculptures. Mais ce
qu'il faut bien reconnatre, en face des monuments tmoins irrcusables,
c'est que le dsir des seigneurs franais fut interprt par des
artistes franais qui surent satisfaire  ces nouveaux programmes d'une
manire compltement originale, qui leur appartient, et qui n'emprunte
que bien peu  l'Italie. Il ne faut pas tre trs-expert en matire
d'architecture pour voir qu'il n'y a aucun rapport entre les demeures de
campagne des Italiens de la fin du XVe sicle et nos chteaux franais
de la renaissance. Nulle analogie dans les plans, dans les
distributions, dans la faon d'ouvrir les jours et de couvrir les
difices; aucune ressemblance dans les dcorations intrieures et
extrieures. Le palais de ville et celui des champs, en Italie,
prsentent toujours une certaine masse rectiligne, des dispositions
symtriques, que nous ne retrouvons dans aucun chteau franais de la
renaissance et jusqu' Louis XIV. Si l'architecture ne consistait qu'en
quelques profils, quelques pilastres ou frises dcors d'arabesques,
nous accorderions volontiers que la renaissance franaise s'est faite
italienne; mais cet art est heureusement au-dessus de ces purilits;
les principes en vertu desquels il doit se diriger et s'exprimer
drivent de considrations bien autrement srieuses. La convenance, la
satisfaction des besoins, l'harmonie qui doit exister entre les
ncessits et la forme, entre les moeurs des habitants et l'habitation,
le judicieux emploi des matriaux, le respect pour les traditions et les
usages du pays, voil ce qui doit diriger l'architecte avant tout, et ce
qui dirigea les artistes franais de la renaissance dans la construction
des demeures seigneuriales: ils levrent des chteaux encore empreints
des vieux souvenirs fodaux, mais revtant une enveloppe nouvelle en
rapport avec cette socit lgante, instruite, polie, chevaleresque, un
peu pdante et manire que le XVIe sicle vit clore et qui jeta un si
vif clat pendant le cours du sicle suivant. Soit instinct, soit
raison, l'aristocratie territoriale comprit que la force matrielle
n'tait plus la seule puissance prpondrante en France, que ses
forteresses devenaient presque ridicules en face de la prdominance
royale; ses donjons redoutables, de vieilles armes rouilles ne pouvant
plus inspirer le respect et la crainte au milieu de populations chaque
jour plus riches, plus unies, et commenant  sentir leur force, 
discuter,  vivre de la vie politique. En gens de got, la plupart des
seigneurs s'excutrent franchement et jetrent bas les murs crnels,
les tours fermes, pour lever  leur place des demeures fastueuses,
ouvertes, richement dcores  l'intrieur comme  l'extrieur, mais
dans lesquelles cependant on retrouve bien plus la trace des arts
franais que celle des arts imports d'Italie. Les architectes franais
surent tirer un parti merveilleux de ce mlange d'anciennes traditions
avec des moeurs nouvelles, et les chteaux qu'ils levrent  cette
poque sont, la plupart, des chefs-d'oeuvre de got, bien suprieurs 
ce que la renaissance italienne sut faire en ce genre. Toujours fidles
 leurs anciens principes, ils ne sacrifirent pas la raison et le bon
sens  la passion de la symtrie et des formes nouvelles, et n'eurent
qu'un tort, celui de laisser dire et croire que l'Italie tait la source
de leurs inspirations.

Mais, avant de prsenter  nos lecteurs quelques exemples de ces
chteaux des premiers temps de la renaissance, et pour faire comprendre
comment ils satisfaisaient aux moeurs de leurs habitants, il est
ncessaire de connatre les penchants des seigneurs  cette poque. On a
pu voir que le chteau fodal fortifi sacrifia tout  la dfense, mme
dans des temps o l'aristocratie avait dj pris des habitudes de luxe
et de bien-tre fort avances. Les moyens de dfense de ces demeures
consistaient principalement en dispositions imprvues, singulires, afin
de drouter un assaillant; car si tous les chteaux forts eussent t
btis  peu prs sur le mme modle, les mmes moyens qui eussent russi
pour s'emparer de l'un d'eux auraient t employs pour les prendre
tous. Il tait donc important, pour chaque seigneur qui construisait une
place de sret, de modifier sans cesse les dtails de la dfense, de
surprendre l'assaillant par des dispositions que celui-ci ne pouvait
deviner. De l une extrme varit dans ces demeures, un raffinement de
prcautions dans les distributions intrieures, une irrgularit
systmatique; car chacun s'ingniait  faire mieux ou autrement que son
voisin. Des habitudes de ce genre, contractes par des gnrations qui
se succdent pendant plusieurs sicles, ne peuvent tre abandonnes du
jour au lendemain; et un chtelain, faisant rebtir son chteau au
commencement du XVIe sicle, et t fort mal log,  son point de vue,
s'il n'et rencontr  chaque pas, dans sa nouvelle demeure, ces
dtours, ces escaliers interrompus, ces galeries sans issues, ces
cabinets secrets, ces tourelles flanquantes du chteau de son pre ou de
son aeul. Les habitudes journalires de la vie s'taient faonnes,
pendant plusieurs sicles,  ces demeures compliques  l'intrieur, et
ces habitudes, une fois prises, devaient influer sur le programme des
nouveaux chteaux, bien que l'utilit relle de tant de subterfuges
architectoniques, commands par la dfense, n'existt plus de fait. Un
seigneur du moyen ge, log dans un des chteaux du XVIIe sicle, o les
distributions sont larges et symtriques, o les pices s'enfilent, sont
presque toutes de la mme dimension et comprises dans de grands
paralllogrammes, o le service est direct, facile, o les escaliers
sont vastes et permettent de pntrer immdiatement au coeur de
l'difice, se ft trouv aussi mal  l'aise que si on l'et parqu, lui
et sa famille, dans une grande pice divise par quelques cloisons. Il
voulait des issues secrtes, des pices petites et spares des grandes
salles par des dtours  lui connus, des vues de flanc sur ses faades,
des chambres fermes et retires pour le soir, des espaces larges et
clairs pour les assembles; il voulait que sa vie intime ne ft pas
mle  sa vie publique, et le sjour du donjon laissait encore une
trace dans ses habitudes. Telle salle devait s'ouvrir au midi, telle
autre au nord. Il voulait voir ses bois et ses jardins sous certains
aspects, ou bien l'glise du village sous laquelle reposaient ses
anctres, ou telle route, telle rivire. Les yeux ont leurs habitudes
comme l'esprit, et on peut faire mourir d'ennui un homme qui cesse de
voir ce qu'il voyait chaque jour, pour peu que sa vie ne soit pas
remplie par des proccupations trs-srieuses. La vie des seigneurs,
lorsque la guerre ne les faisait pas sortir de leurs chteaux, tait
fort oisive, et ils devaient passer une bonne partie de leur temps 
regarder l'eau de leurs fosss, les voyageurs passant sur la route, les
paysans moissonnant dans la plaine, l'orage qui s'abattait sur la fort,
les gens qui jouaient dans la basse-cour. Le chtelain contractait
ainsi,  son insu, des habitudes de rverie qui lui faisaient prfrer
telle place, telle fentre, tel rduit. Il ne faut donc pas s'tonner
si, dans des chteaux rebtis au XVIe sicle, on conservait certaines
dispositions tranges qui taient videmment dictes par les habitudes
intimes du seigneur et des membres de sa famille; certes, l'Italie
n'avait rien  voir l-dedans, mais bien les architectes auxquels les
chtelains confiaient leurs dsirs, rsultats d'un long sjour dans un
mme lieu. Il existe encore en France un assez grand nombre de ces
chteaux qui servent de transition entre la demeure fortifie des
seigneurs du moyen ge et le palais de campagne de la fin du XVIe
sicle. Leurs plans sont souvent irrguliers comme ceux des chteaux du
XIIe au XIVe sicle, soit parce qu'en les rebtissant on utilisait les
anciennes fondations, soit parce qu'on voulait jouir de certains points
de vue, conserver des dispositions consacres par l'usage, ou profiter
de l'orientation la plus favorable  chacun des services.

Tel tait, par exemple, le chteau de Creil, lev sur une le de
l'Oise, commenc sous Charles V et rebti entirement  la fin du XVe
sicle et au commencement du XVIe. Nous en donnons le plan (32)[148]. En
A tait le pont qui runissait l'le aux deux rives de l'Oise dfendu
par un petit chtelet; en B, l'entre de la basse-cour. On pntrait
dans la demeure seigneuriale par un second pont C jet sur un large
foss rempli d'eau; en D est la cour, entoure des btiments
d'habitation. Suivant un usage assez frquent, une petite glise, leve
dans la basse-cour, servait de chapelle seigneuriale et de paroisse aux
habitants de la ville. En E tait un jardin rserv aux habitants du
chteau. Ce plan fait ressortir ce que nous disions tout  l'heure 
propos du got que la noblesse avait conserv pour les dispositions
compliques du chteau fodal. Celui de Creil, quoiqu'il ft
naturellement protg par son assiette au milieu d'une rivire, n'tait
point fait pour soutenir un sige; et cependant nous y retrouvons, sinon
les tours formidables des chteaux du moyen ge, quantit de tourelles
flanquantes, de pavillons en avant-corps uniquement disposs pour jouir
de la vue extrieure, et offrir,  l'intrieur, ces cabinets, ces
rduits si fort aims des chtelains. La vue (33) que nous donnons,
prise du chtelet A[149], nous dispensera de plus longs commentaires;
elle indique bien clairement que ces tours troites et ces pavillons
saillants n'taient pas levs pour les besoins de la dfense, mais pour
l'agrment des habitants et pour simuler, en quelque sorte, la grande
forteresse fodale. On multipliait les guettes, les couronnements aigus,
comme pour rappeler, sur une petite chelle, l'aspect extrieur des
anciens chteaux hrisss de dfenses; mais ce n'tait plus l qu'un
jeu, un caprice d'un riche seigneur qui, sans prtendre se mettre en
guerre avec ses voisins, voulait encore cependant que sa rsidence
conservt l'apparence d'une demeure fortifie.

C'tait d'aprs ces donnes que le chteau de Chantilly avait t lev
un peu plus tard, mais sur des proportions plus grandioses. Chantilly,
situ  quatre kilomtres environ de Senlis, est un des plus charmants
lieux de cette partie de la France; de belles eaux, des prairies
tendues, des bois magnifiques avaient fait choisir l'assiette du
chteau, qui tait moins encore que Creil destin  la dfense. Nous
donnons (34) le plan des dispositions d'ensemble de cette rsidence, qui
fut l'asile de tant de personnages illustres et de beaux esprits. Voici
ce qu'en dit Ducerceau[150]: Le bastiment consiste en deux places; la
premire est une court E, en laquelle sont quelques bastimens ordonnez
pour les offices; la seconde est une autre court estant comme
triangulaire, et est esleve plus haute que la premire de quelque neuf
ou dix pieds, et faut monter de la premire pour parvenir  la seconde.
On voit en effet,  ct du pont, le petit escalier qui gagne la
diffrence de niveau entre les deux cours. Entour de laquelle (court
triangulaire) de tous costez est le bastiment seigneurial, faict de
bonne manire et bien basty. Iceluy bastiment et court sont fondez sur
un rocher, dans lequel y a caves  deux estages, sentant plutost, pour
l'ordonnance, un laberinthe qu'une cave, tant y a d'alles les unes aux
autres, et toutes voultes. Pour le regard de l'ordonnance du bastiment
seigneurial _il ne tient parfaictement de l'art antique ne moderne, mais
des deux meslez ensemble_. Les faces en sont belles et riches... En la
court premire est l'entre du logis, par la grande salle D. Les faces
des bastimens estans en icelle tant dans la court que dehors, suivent
l'art antique, bien conduicts et accoustrez. Ces deux courts avec leurs
bastimens sont fermez d'une grande eau en manire d'estang dont entre
icelles y a sparation comme d'un foss, par laquelle sparation ladite
eau passe au travers. Au-dessus y a un pont pour aller et venir d'une
des courts  l'autre. Joignant le grand corps de logis y a une terrace
A, pratique d'un bout du parc,  laquelle on va de la court du logis
seigneurial par le moyen d'un pont P estant sur l'eau, lequel faict
sparation du logis seigneurial et de la terrace, et d'icelle on vient
au parc par-dessus un arc, sur lequel est praticqu un passage
couvert... Ce lieu est accompagn d'un grand jardin B,  l'un des costez
duquel est une galerie  arceaux (portique), esleve un peu plus haut
que le rez du jardin. D'un cost d'iceluy jardin est la basse-court I,
en laquelle sont plusieurs bastimens ordonns pour curies. Outre le
grand jardin, et prochain iceluy, y en a un autre, non pas de telle
grandeur. Iceux jardins sont environns de places, esquelles aucunes
sont bois, prez, taillis, cerizaies, forts d'arbres, et autres
commoditez. Aucunes d'icelles places sont fermes par canaux, les autres
non; et en ces places est la haironnerie. Le parc est fort grand, 
l'entre duquel  savoir du cost du chasteau, est une eau, qui donne
un grand plaisir. Ce lieu est ferm du cost de Paris, de la forest de
Senlis, dans laquelle y a une vote pour aller du lieu au grand chemin
de Paris. En somme, ce lieu est tenu pour une des plus belles places de
France.

Dans cette rsidence, qui, au point de vue de la construction, n'a rien
en ralit d'une forteresse; nous voyons encore toutes les dispositions
du chteau fodal conserves. Isolement au moyen d'tangs et de fosss
pleins d'eau, ponts troits d'un accs peu facile, tourelles flanquantes
aux angles, avant-cour avec les offices, basse-cour avec ses
dpendances, jardins clos avec promenoir, logis irrguliers et disposs
suivant la dimension des pices qu'ils contiennent, passages dtourns,
caves immenses permettant d'amasser des provisions considrables, et
enfin passage long, vot pour communiquer, sans tre vu, avec la grande
route. Cependant le chteau de Chantilly ne pouvait, pas plus que celui
de Creil, opposer une dfense srieuse  une attaque  main arme[151].
Les courtines et les tourelles du chteau taient ouvertes par de larges
fentres, les combles garnis de belles lucarnes; mais le chemin de ronde
suprieur avec les machicoulis traditionnels sont encore conservs. Si
ces galeries suprieures ne pouvaient plus protger le chteau contre
les effets de l'artillerie, elles taient souvent conserves pour les
besoins du service; car elles donnaient de longs couloirs permettant de
desservir toutes les pices des tages levs, et facilitaient la
surveillance.

On remarquera que tous les corps de logis des chteaux, encore  cette
poque, sont simples en paisseur, c'est--dire qu'ils n'ont que la
largeur des pices disposes en enfilade; celles-ci se commandaient, et
les couloirs suprieurs, comme les caves, offraient du moins une
circulation indpendante des salles et chambres,  deux hauteurs
diffrentes[152]. Ce ne fut gure qu'au XVIIe sicle que l'on commena,
dans les chteaux,  btir des corps de logis doubles en paisseur.

Cependant, il ne faudrait pas croire que l'irrgularit des plans ft,
au commencement du XVIe sicle, une sorte de ncessit, le rsultat
d'une ide prconue; au contraire,  cette poque, on cherchait, dans
les demeures seigneuriales, la symtrie; on lui sacrifiait mme dj les
distributions intrieures, avec l'intention de prsenter,  l'extrieur,
des faades rgulires, un ensemble de btiments d'un aspect monumental.
Sous ce rapport, l'Italie avait exerc une influence sur les
constructeurs franais; mais c'tait, avec l'emprunt de quelques dtails
architectoniques, tout ce que les architectes avaient pris aux palais
italiens; car, d'ailleurs, le chteau seigneurial conservait son
caractre franais, soit dans l'ensemble des dispositions gnrales,
soit dans les distributions intrieures, ses flanquements par des
tourelles, ou par la manire de couvrir les btiments.

Le beau chteau du Verger en Anjou, demeure des princes de
Rohan-Gumen, joignait ainsi les anciennes traditions du chteau fodal
aux dispositions monumentales en vogue au commencement du XVIe sicle.
Il se composait (35) d'une basse-cour dans laquelle on pntrait par une
porte flanque de tourelles, avec grosses tours aux angles, btiments de
service symtriquement placs en aile; puis de la demeure seigneuriale,
spare de l'avant-cour par un foss, flanqu galement de quatre
grosses tours rondes runies par de grands corps de logis  peu prs
symtriques. Un foss extrieur entourait l'ensemble du chteau. On
voit, dans cette vue, que la courtine de face et ses deux tours sont
encore perces  leur base d'embrasures pour recevoir des bouches  feu,
qu'elles sont garnies de machicoulis et de crneaux. Ce n'tait plus l
qu'un signe de puissance, non une dfense ayant quelque valeur. Mais,
comme nous le disions plus haut, les seigneurs ne pouvaient abandonner
ces marques ostensibles de leur ancienne indpendance; pour eux, il n'y
avait pas de chteau sans tours et sans crneaux, sans fosss et
pont-levis.

Tel tait aussi le beau chteau de Bury, situ  huit kilomtres de
Blois, proche de la Loire. Les btiments avaient t levs par le sire
Florimond Robertet, secrtaire d'tat sous les rois Charles VIII, Louis
XII et Franois Ier. Ils runissaient tout ce qui composait une demeure
seigneuriale du moyen ge. On entrait dans la cour principale du chteau
par un pont-levis A flanqu de deux tourelles (36). Cette cour F tait
borde de trois cts par des corps de logis parfaitement rguliers,
bien qu'ils fussent destins  contenir des services divers, et termins
aux quatres angles par quatre tours. Du corps de logis du fond on
descendait dans un jardin particulier E, avec fontaine monumentale au
centre, termin par deux autres tours isoles aux angles, contenant des
logis, et une petite chapelle G.  gauche, en C, tait la basse-cour
avec son entre particulire B, des curies, magasins et dpendances; en
D par derrire, une seconde basse-cour avec jardins, treilles, arbres
fruitiers, et gros colombier en forme de tour en K. Le parc s'tendait
au del des btiments, et le devant du chteau ainsi que la basse-cour
taient entours de fosss pleins d'eau. Les logis propres 
l'habitation taient au fond de la cour seigneuriale,  gauche taient
les offices, cuisines;  droite, en H, la galerie, c'est--dire la
grand'salle que nous voyons conserve encore comme dernier souvenir des
moeurs fodales. Un portique lev derrire la courtine antrieure
runissait les deux ailes de droite et de gauche, et ne s'levant que
d'un rez-de-chausse, ne masquait pas la vue des tages suprieurs des
trois corps de logis. Ici, bien que des tours garnies de machicoulis 
leur partie suprieure conservent la forme cylindrique, elles donnent 
l'intrieur des chambres carres, cette disposition tant beaucoup plus
commode pour l'habitation que la forme circulaire. Ainsi les usages
nouveaux commandaient des distributions qui n'taient plus en harmonie
avec les anciennes traditions, et ces tours, qui ne servaient que pour
l'habitation, gardaient encore  l'extrieur leur forme de dfense
militaire. Le colombier lui-mme se donne les airs d'un donjon isol. On
ne faisait plus alors que _jouer_ au chteau fodal. Quoi qu'il en soit,
ces demeures sont, au point de vue de l'art, de charmantes crations, et
la vue cavalire que nous donnons du chteau de Bury (37)[153] fait
ressortir, mieux qu'une description, tout ce qu'il y a d'lgance dans
ces habitations seigneuriales de la renaissance qui venaient remplacer
les sombres chteaux ferms du moyen ge.

Nous ne multiplierons pas ces exemples; ils sont entre les mains de tout
le monde, et les monuments sont l qui parlent loquemment. Blois,
Gaillon, Azay-le-Rideau, Chenonceau, Amboise, le chteau neuf de Loches,
le chteau d'Uss et tant d'autres demeures seigneuriales du
commencement du XVIe sicle, offrent un charmant sujet d'tudes pour les
architectes; elles sont la plus brillante expression de la renaissance
franaise et, ce qui ne gte rien, la plus raisonnable application de
l'art antique chez nous. La royaut donnait l'exemple, et c'est autour
d'elle que s'lvent les plus beaux chteaux du XVIe sicle. Souveraine
de fait, dsormais, elle donnait l'impulsion aux arts comme  la
politique. Franois Ier, ce roi chevalier qui porta le dernier coup  la
chevalerie, dtruisait les anciennes rsidences royales, et son exemple
fit renverser plus de donjons que tous ses devanciers et successeurs
runis ne purent faire par la force. Il jeta bas la grosse tour du
Louvre, de laquelle relevaient tous les fiefs de France. Quel seigneur
de la cour, aprs cela, pouvait songer  conserver son nid fodal? Ce
prince commence et achve la transition entre la demeure seigneuriale du
moyen ge et le chteau moderne, celui de Louis XIII et de Louis XIV. Il
btit Chambord et Madrid. Le premier de ces deux palais conserve encore
l'empreinte du chteau fodal; le second n'est qu'une demeure de
plaisance, dans laquelle on ne trouve plus trace des anciennes
traditions. Quoique nous ne soyons pas un admirateur passionn du
chteau de Chambord, il s'en faut de beaucoup, cependant nous ne pouvons
le passer sous silence; il doit naturellement clore cet article. Nous en
donnons ici le plan (38)[154].

Il n'est personne en France qui n'ait vu cette singulire rsidence.
Vante par les uns comme l'expression la plus complte de l'art de
l'architecture au moment de la renaissance, dnigre par les autres
comme une fantaisie bizarre, un caprice colossal, une oeuvre qui n'a ni
sens ni raison, nous ne discuterons pas ici son mrite; nous prendrons
le chteau de Chambord pour ce qu'il est, comme un essai dans lequel on
a cherch  runir deux programmes sortis de deux principes opposs, 
fondre en un seul difice le chteau fortifi du moyen ge et le palais
de plaisance. Nous accordons que la tentative tait absurde; mais la
renaissance franaise est,  son dbut, dans les lettres, les sciences
ou les arts, pleine de ces hsitations; elle ne marche en avant qu'en
jetant parfois un regard de regret derrire elle; elle veut s'affranchir
du pass et n'ose rompre avec la tradition; le vtement gothique lui
parat us, et elle n'en a pas encore un autre pour le remplacer.

Le chteau de Chambord est bti au milieu d'un territoire favorable  la
chasse, entour de bois couvrant une plaine agreste; loign des villes,
c'est videmment un lieu de plaisir, retir, parfaitement choisi pour
jouir  la fois de tous les avantages qu'offrent la solitude et
l'habitation d'un palais somptueux. Pour comprendre Chambord, il faut
connatre la cour de Franois Ier. Ce prince avait pass les premires
annes de sa jeunesse prs de sa mre, la duchesse d'Angoulme, qui,
vivant en mauvaise intelligence avec Anne de Bretagne, loigne de la
cour, rsidait tantt dans son chteau de Cognac, tantt  Blois, tantt
 sa maison de Romorantin. Franois avait conserv une affection
particulire pour les lieux o s'tait coule son enfance dans la plus
entire libert. Parvenu au trne, il voulut faire de Chambord, qui
n'tait jusqu'alors qu'un vieux manoir bti par les comtes de Blois, un
chteau magnifique, une rsidence royale. On prtend que le Primatice
fut charg de la construction de Chambord; le Primatice serait-il l
pour nous l'assurer, nous ne pourrions le croire, car Chambord n'a aucun
des caractres de l'architecture italienne du commencement du XVIe
sicle; c'est, comme plan, comme aspect et comme construction, une
oeuvre non-seulement franaise, mais des bords de la Loire. Si l'on veut
nous accorder que le Primatice ait lev Chambord en cherchant 
s'approprier le style franais, soit; mais alors cette oeuvre n'est pas
de lui, il n'y a mis que son nom, et cela nous importe peu[155].

Le plan de Chambord est le plan d'un chteau franais; au centre est
l'habitation seigneuriale, le donjon, flanqu de quatre tours aux
angles. De trois cts, ce donjon est entour d'une cour ferme par des
btiments, munis galement de tours d'angles. Conformment  la
tradition du chteau fodal, le donjon donne d'un ct directement sur
les dehors et ne se runit aux dpendances que par deux portiques ou
galeries. La grand'salle, figurant une croix, forme la partie principale
du donjon. Au centre est un grand escalier  double vis permettant 
deux personnes de descendre et monter en mme temps sans se rencontrer,
et qui communique du vestibule infrieur  la grand'salle, puis  une
plate-forme suprieure. Cet escalier se termine par un couronnement 
jour et une lanterne qui sert de guette. Dans les quatre tours et les
angles compris entre les bras de la salle, en forme de croix, sont des
appartements ayant chacun leur chambre de parade, leur chambre, leurs
retraits, garde-robes, privs et escalier particulier. La tour A
contient, au premier tage, la chapelle. Les btiments des dpendances,
simples en paisseur suivant l'usage, sont distribus en logements; des
fosss entourent l'ensemble des constructions. Du donjon on descendait
dans un jardin terrass et environn de fosss, situ en B. Les curies
et la basse-cour occupaient les dehors du ct de l'arrive par la route
de Blois. Comme ensemble, c'est l un chteau fodal, si ce n'est que
tout est sacrifi  l'habitation, rien  la dfense; et cependant ces
couloirs, ces escaliers particuliers  chaque tour, cet isolement du
donjon rappellent encore les dispositions dfensives du chteau
fortifi, indiquent encore cette habitude de l'imprvu, des issues
secrtes et des surprises. Ce n'tait plus,  Chambord, pour drouter un
ennemi arm que toutes ces prcautions de dtail taient prises, mais
pour faciliter les intrigues secrtes de cette cour jeune et toute
occupe de galanteries. C'tait encore une guerre.

Chambord est au chteau fodal des XIIIe et XIVe sicles ce que l'abbaye
de Thlme est aux abbayes du XIIe sicle; c'est une parodie. Plus riche
que Rabelais, Franois Ier ralisait son rve; mais ils arrivaient tous
deux au mme rsultat: la parodie crite de Rabelais sapait les
institutions monastiques vieillies, comme la parodie de pierre de
Franois Ier donnait le dernier coup aux chteaux ferms des grands
vassaux. Nous le rptons, il n'y a rien d'italien en tout ceci, ni
comme pense ni comme forme.

 l'extrieur, quel est l'aspect de cette splendide demeure? C'est une
multitude de combles coniques et termins par des lanternes s'levant
sur les tours, des clochetons, d'immenses tuyaux de chemine richement
sculpts et incrusts d'ardoises, une fort de pointes, de lucarnes de
pierre; rien enfin qui ressemble  la demeure seigneuriale italienne,
mais, au contraire, une intention vidente de rappeler le chteau
franais muni de ses tours couvertes par des toits aigus, possdant son
donjon, sa plate-forme, sa guette, ses escaliers  vis, ses couloirs
secrets, ses souterrains et fosss.

Mais Chambord nous donne l'occasion de signaler un fait curieux. Dans
beaucoup de chteaux reconstruits en partie au commencement du XVIe
sicle, on conserva les anciennes tours, autant  cause de leur extrme
solidit et de la difficult de les dmolir que parce qu'elles taient
la marque de la demeure fodale. Mais pour rendre ces tours habitables,
il fallait les clairer par de larges fentres. Pratiquer des trous 
chaque tage et construire des baies en sous-oeuvre et t un travail
difficile, dispendieux et long. On trouva plus simple, dans ce cas, pour
les tours avec planchers de bois (et c'tait le plus grand nombre), de
pratiquer du haut en bas une large tranche verticale et de remonter
dans cette espce de crneau autant de fentres qu'il y avait d'tages,
en reprenant seulement ainsi les pieds-droits les linteaux et allges.
Une figure est ncessaire pour faire comprendre cette opration. Soit
(39) une tour ferme; on y pratiquait une tranche verticale, ainsi
qu'il est indiqu en A, tout en conservant les planchers intrieurs.
Puis (39 bis) on btissait les fentres nouvelles, ainsi qu'il est
indiqu dans cette figure. Pour dissimuler la reprise et viter la
difficult de raccorder les maonneries neuves des pieds-droits avec les
vieux parements extrieurs des tours, qui souvent taient fort
grossiers, on monta, de chaque ct des baies, des pilastres peu
saillants se superposant  chaque tage. Cette construction en
raccordement, donne par la ncessit, devint un motif de dcoration
dans les tours neuves que l'on leva au commencement du XVIe sicle,
ainsi que nous le voyons dans les vues des chteaux de Bury et de
Chambord. Les machicoulis devinrent aussi l'occasion d'une dcoration
architectonique l o on n'en avait plus que faire pour la dfense; 
Chambord, les tours et murs des btiments sont couronns par une
corniche qui rappelle cette ancienne dfense; elle se compose de
coquilles poses sur des corbeaux et formant ainsi un encorbellement
dont la silhouette figure des machicoulis. Rien d'italien dans ces
traditions, qui sont  Chambord la dcoration principale de tous les
extrieurs.

Au XVIe sicle, le sol franais tait couvert d'une multitude de
chteaux qui faisaient l'admiration des trangers. Car,  ct des
vieilles demeures fodales que leur importance ou leur force avaient
fait conserver,  la place de presque tous les chteaux de second ordre,
les seigneurs avaient lev des habitations lgantes et dans la
construction desquelles on cherchait  conserver l'ancien aspect
pittoresque des demeures fortifies. Les guerres de religion, Richelieu
et la Fronde en dtruisirent un grand nombre. Alors la noblesse dut
s'apercevoir, un peu tard, qu'en rasant elle-mme ses forteresses pour
les remplacer par des demeures ouvertes, elle avait donn une force
nouvelle aux envahissements de la royaut. C'est surtout pendant les
luttes de la fin du XVIe sicle et du commencement du XVIIe que les
suprmes efforts de la noblesse fodale se font sentir. Agrippa
d'Aubign nous parat tre le dernier rejeton de cette race puissante;
c'est un hros du XIIe sicle qui surgit, tout d'une pice, dans des
temps dj bien loigns, par les moeurs, de cette grande poque. Le
dernier peut-tre il osa se renfermer dans les forteresses de Maillezay
et du Dognon, les garder contre les armes du roi, auxquelles il ne les
rendit pas; en quittant la France il les vendit  M. de Rohan. Avec cet
homme d'un caractre inbranlable, mlange singulier de fidlit et
d'indpendance, plus partisan que franais, s'teint l'esprit de
rsistance de la noblesse. Quand, de gr ou de force, sous la main de
Richelieu et le rgime absolu de Louis XIV, la fodalit eut renonc 
lutter dsormais avec le pouvoir royal, ses demeures prirent une forme
nouvelle qui ne conservait plus rien de la forteresse seigneuriale du
moyen ge.

Cependant le chteau franais, jusqu'au XVIIIe sicle, fournit des
exemples fort remarquables et trs-suprieurs  tout ce que l'on trouve
en ce genre en Angleterre, en Italie et en Allemagne. Les chteaux de
Tanlay, d'Ancy-le-Franc, de Verneuil, de Vaux, de Maisons, l'ancien
chteau de Versailles, les chteaux dtruits de Meudon, de Rueil, de
Richelieu, de Brves en Nivernais, de Pont en Champagne, de Blrancourt
en Picardie, de Coulommiers en Brie, offrent de vastes sujets d'tudes
pour l'architecte. On y trouve la grandeur du commencement du XVIIe
sicle, grandeur solide, sans faux ornements; des dispositions larges et
bien entendues, une richesse relle. Dans ces demeures, il n'est plus
trace de tours, de crneaux, de passages dtourns; ce sont de vastes
palais ouverts, entours de magnifiques jardins, faciles d'accs. Le
souverain peut seul aujourd'hui remplir de pareilles demeures, aussi
loignes de nos habitudes journalires et de nos fortunes de parvenus
que le sont les chteaux fortifis du moyen ge.

La rvolution de 1792 anantit  tout jamais le chteau, et ce que l'on
btit en ce genre aujourd'hui, en France, ne prsente que de ples
copies, d'un art perdu, parce qu'il n'est plus en rapport avec nos
moeurs. Un pays qui a supprim l'aristocratie et tout ce qu'elle
entrane de privilges avec elle ne peut srieusement btir des
chteaux. Car qu'est-ce qu'un chteau avec la division de la proprit,
sinon un caprice d'un jour? Une demeure dispendieuse qui prit avec son
propritaire et ne laissant aucun souvenir, est destine  servir de
carrire pour quelques maisons de paysans ou des usines.

Nos vieilles glises du moyen ge, toutes dpouilles qu'elles soient,
sont encore vivantes; le culte catholique, ne s'est pas modifi; et s'il
est survenu, depuis le XIIIe sicle, quelques changements dans la
liturgie, ces changements n'ont pas une assez grande importance pour
avoir loign de nous les difices sacrs. Mais les chteaux fodaux
appartiennent  des temps et  des moeurs si diffrents des ntres,
qu'il nous faut, pour les comprendre, nous reporter par la pense 
cette poque hroque de notre histoire. Si leur tude n'a pour nous
aujourd'hui aucun but pratique, elle laisse dans l'esprit une trace
profondment grave. Cette tude n'est pas sans fruits; srieusement
faite, elle efface de la mmoire les erreurs qu'on s'est plu  propager
sur la fodalit; elle met  nu des moeurs empreintes d'une nergie
sauvage, d'une indpendance absolue, auxquelles il est bon parfois de
revenir, ne ft-ce que pour connatre les origines des forces, encore
vivantes heureusement, de notre pays. La fodalit tait un rude
berceau; mais la nation qui y passa son enfance et put rsister  ce dur
apprentissage de la vie politique, sans prir, devait acqurir une
vigueur qui lui a permis de sortir des plus grands prils sans tre
puise. Respectons ces ruines, si longtemps maudites, maintenant
qu'elles sont silencieuses et ronges par le temps et les rvolutions;
regardons-les, non comme des restes de l'oppression et de la barbarie,
mais bien comme nous regardons la maison, dsormais vide, o nous avons
appris, sous un recteur dur et fantasque,  connatre la vie et 
devenir des hommes. La fodalit est morte; elle est morte vieillie,
dteste; oublions ses fautes, pour ne nous souvenir que des services
qu'elle a rendus  la nation entire en l'habituant aux armes, en la
plaant dans cette alternative ou de prir misrablement ou de se
constituer, de se runir autour du pouvoir royal; en conservant au
milieu d'elle et perptuant certaines lois d'honneur chevaleresque que
nous sommes heureux de possder encore aujourd'hui et de retrouver dans
les jours difficiles. Ne permettons pas que des mains cupides
s'acharnent  dtruire les derniers vestiges de ses demeures, maintenant
qu'elles ont cess d'tre redoutables, car il ne convient pas  une
nation de mconnatre son pass, encore moins de le maudire.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 39 bis.]


     [Note 17: _De bell. Gall._, I, VI, c. 23.]

     [Note 18: _Demor. Germ._, c. 16.]

     [Note 19: Voy. l'_Hist. de la civil. en France_, par M.
     Guizot, leon 8e.]

     [Note 20: _Hist. de la civil. en France_, leon 8e.]

     [Note 21: Grgoire de Tours parle de plusieurs chteaux
     assigs par l'arme de Thodoric... Ensuite, dit-il, liv.
     III, Chastel-Marlhac fut assig (dans le Cantal, arrond. de
     Mauriac). _Tunc obsessi Meroliacensis castri..._ Il est
     entour, non par un mur, mais par un rocher taill de plus de
     cent pieds de hauteur. Au milieu est un grand tang, dont
     l'eau est trs-bonne  boire; dans une autre partie sont des
     fontaines si abondantes, qu'elles forment un ruisseau d'eau
     vive qui s'chappe par la porte de la place; et ses remparts
     renferment un si grand espace, que les habitants y cultivent
     des terres et y recueillent des fruits en abondance. On le
     voit, cet tablissement prsente plutt les caractres d'un
     vaste camp retranch que d'un chteau proprement dit.]

     [Note 22: _Expd. des Normands_, par M. Depping, liv. IV,
     chap. III.--_Recherches sur le Haguedike et les prem. tab.
     milit. des Normands sur nos ctes_.--_Mm. de la Soc. des
     antiq. de Normandie, ann._ 1831-33, par M. de Gerville.]

     [Note 23: Voy., dans les _Actes de l'ac. imp. de Bordeaux_,
     la notice de M. Lo Drouyn sur _quelques chteaux du moyen
     ge_, 1854.]

     [Note 24: En Angleterre mme, les Gallois qui sont de mme
     race que les Bretons, encore aujourd'hui, ne se regardent pas
     comme Anglais; pour eux les Anglais sont toujours des Saxons
     ou des Normands.]

     [Note 25: Les bordiers devaient le curage des biefs de
     moulins, la couve des bls et du foin, des redevances en
     nature comme chapons, oeufs, taillage des haies, certains
     transports, etc.]

     [Note 26: Les _vavasseurs_ et les _htes_ taient des hommes
     libres: les premiers tenant des terres par droit hrditaire
     et payant une rente au seigneur; les seconds possdant un
     tnement peu important, une maison, une cour et un jardin, et
     payant cette jouissance au seigneur au moyen de redevances en
     nature s'ils taient tablis  la campagne, ou d'une charge
     d'hbergeage s'ils taient dans une ville. La condition des
     htes diffre peu d'ailleurs de celle du paysan.]

     [Note 27: Hic Willelmus castrum Archarum in cacumine ipsius
     montis condidit (Guillaume de Jumiges). Arcas castrum in
     pago Tellau primus statuit. _Chron. de Fontenelle_.]

     [Note 28: Lib. VII, cap. I.]

     [Note 29: On voit encore des restes assez considrables de
     cette enceinte extrieure, notamment du ct de la porte vers
     Dieppe.]

     [Note 30: Le plan est complt, en ce qui regarde les
     btiments intrieurs, au moyen du plan dpos dans les
     archives du chteau de Dieppe, dress au commencement du
     XVIIIe sicle, et rduit par M. Deville dans son _Histoire du
     chteau d'Arques_. Rouen, 1839.]

     [Note 31: _Le Roman de Rou_, Rob. Wace, vers 8600 et suiv.]

     [Note 32: _Le Roman de Rou_, vers 10211.]

     [Note 33: Le roi de France, afin de corrompre les vassaux du
     duc Robert de Normandie. _Roman de Rou_, vers 15960.]

     [Note 34: Il avait de l'or  boisseaux.]

     [Note 35: Marquis, seigneurs chargs de la dfense des
     marches ou frontires.]

     [Note 36: Le chteau infrieur fut presque entirement
     reconstruit au XVe sicle; cependant de nombreux fragments de
     constructions antrieures  cette poque existent encore,
     entre autres une poterne du commencement du XIIIe sicle et
     des caves qui paraissent fort anciennes.]

     [Note 37: _Hist. du chteau Gaillard et du sige qu'il
     soutint contre Philippe-Auguste_, en 1203 et 1204, par A.
     Deville. Rouen, 1849.]

     [Note 38: Les parties intrieures de cet ouvrage existent
     encore:

       Endroit la vile d'Andeli,
       Droit en mi Sainne, a une ilete,
       Qui comme un cerne ost rondete;
       Et est de chascune partie
       Sainne parfonde et espartie.
       Cele ilete, qui s'en elve,
       Est si haute au-dessus de l've (l'eau),
       Que Sainne par nule cretine (crue)
       N'a povoir d'i faire atane.
       Ne jusqu'au plain desus reclorre,
       Li Roy Richart l'ot faite clorre,
       A cui ele estoit toute quite,
       De forz murs  la circuite,
       Bien crenelez d'euvre nouvele.
       En mi ot une tour trop bele;
       Le baille (l'enceinte extrieure) et le maisonnement,
       Fu atournez si richement
       Aus pierres metre et assoir,
       Que c'iert un dduit du veoir.
       Pont i ot qui la rabeli,
       Pour passer Sainne  Andeli
       Qui l endroit est grant et fire.

       (Guill. Guiart, _Branche des roy. Lignages_, vers 3162 et suiv.)]

      [Note 39:

       Au desus et travers de Sainne,
       Estoent en cete semainne
       Ordenement, comme **aliz**,
       Entroit Gaillart trois granz paliz
       A touchant l'une et l'autre rive.
       N'i furent pas mis par oidive,
       Mes pour faire aus ns destourbance
       Que l'en amenast devers France.
       Jamais nule nef ne fut outre
       Qui ne fist les piex descoutre;
       Dont l ot plainnes maintes barges.

     (Guill. Guiart, _Branche des roy. lignages_, vers 3299 et
     suiv.)]

     [Note 40: Ces quatre tours sont drases aujourd'hui; on n'en
     distingue plus que le plan et quelques portions encore
     debout.]

     [Note 41: Les traces des dfenses de ce chemin de ronde sont
      peine visibles aujourd'hui. Nous avons eu le soin de
     n'indiquer que par un trait les ouvrages compltement
     drass.]

     [Note 42: Ecce quam puichra filia unius anni! (Bromton,
     _Hist. angl. scriptores antiqui._ col. 1276.)--_Hist. du
     cht. Gaillard_, par A. Deville. C'tait, comme le dit
     Guillaume Guiart,

       Un des plus biaus chastiaus du monde
       Et des plus forz, si com je cuide,
       Au deviser mist grant estuide (Richard)
       Tuit cil qui le voent le loent.
       Trois paires de forz murs le cloent,
       Et sont environ adossez
       De trois paires de granz fossez
       L faiz on le plain de sayve,
       Acisel, en roche nayve,
       Ainz que li liens fu entaillez,
       En fu maint biau deniers bailliez.
       Ne croi, ne n'ai o retraire,
       Que nus homs fist fossez faire
       En une espace si petite
       Comme est la place desus dite,
       Puis le tens au sage Mellin (l'enchanteur Merlin);
       Qui coustassent tant estellin.

                          (Guill. Guiart, vers 3202 et suiv.)

     Nous verrons tout  l'heure comment cette agglomration de
     dfenses sur un petit espace fut prcisment la cause, en
     grande partie, de la prise du chteau Gaillard.]

     [Note 43: Jean de Marmoutier, moine chroniqueur du XIIe
     sicle, raconte que Geoffroy Plantagenet, grand-pre de
     Richard Coeur de Lion, assigeant un certain chteau fort,
     tudiait le trait de Vgce.]

     [Note 44:

       ...
       Mes l'autre (la seconde enceinte) est quatre tanz plus ble,
       Trop sont plus bles les entres;
       Et les granz tours, dont les ventres
       Ens el fonz du foss s'espandent,
       Trop plus haut vers le ciel s'estandent.
       ...
       Entre les deus a grant espace,
       Pour ce que, se l'en prist l'une,
       L'autre  deffendre fut commune.
       Tout amont comme en rondce,
       Resiet la mestre forterce (la dernire enceinte)
       Qui rest noblement faonne,
       Et de fossez environne;
       Onques tiex ne feurent vuz.
       S'un rat estoit dedanz chuz,
       L seroit qui ne l'iroit querre.

                        (Guill. Guiart, vers 3238 et suiv.)

     En effet, les fosss sont creuss  pic, et, comme le dit
     Guillaume, nul n'aurait pu aller chercher un rat qui serait
     tomb au fond.]

     [Note 45: Les constructions sont drases aujourd'hui au
     niveau du point O (fig. 13); il est probable que des hourds
     ou bretches se posaient, en cas de sige, au sommet de la
     partie antrieure des segments, ainsi que nous l'avons
     indiqu en B, afin d'enfiler les fosss, de battre leur fond
     et d'empcher ainsi le mineur de s'y attacher. Nous en sommes
     rduits sur ce point aux conjectures.]

     [Note 46:

       Pluseurs Franois garnis de targes,
       Que l'en doit entiex faiz loer,
       Prennent nus par Sainne  noer;
        daloures et  haches,
       Vont desrompant piex et estaches;
       Les gros fuz de leur place livent.
       Cil de Gaillart forment les grivent,
       Qui entr'eus gitent grosses pierres,
       Dars et quarriaus  tranchanz quierres,
       Si esps que tous les en queuvrent.
       Non-pour-quant ileuques tant euvrent,
       Comment qu'aucuns ocis i soient,
       Que les trois paliz en envoient,
       Ronz et tranchiez, contreval Sainne,
       Si que toute nef, roide ou plainne
       Puet par l, sans destourbement,
       Passer assez legirement.

       (Guill. Guiart, vers 3310 et suiv.)]

     [Note 47:

       Anglois meuvent, le jour dcline;
       Leur ost, qui par terre chemine,
       S'en va le petit pas serre.
       L ot tante lance serre,
       Tante arbaleste destendue,
       Et tante targe  col pendue,
       Painte d'or, d'azur et de sable,
       Que li voirs est dlitable.

       (Guill. Guiart, vers 3445 et suiv.)]

     [Note 48: Ce passage explique parfaitement l'assiette du camp
     de Philippe-Auguste qui se trouvait en R (fig. 10),
     prcisment au sommet de la colline qui domine la roche
     Gaillard et qui ne s'y runit que par cette langue de terre
     dont nous avons parl. On voit encore, d'ailleurs, les traces
     des deux fosss de contrevallation et de circonvallation
     creuss par le roi. Ces travaux de blocus ont les plus grands
     rapports avec ceux dcrits par Csar et excuts  l'occasion
     du blocus d'Alesia; ils rappellent galement ceux ordonns
     par Titus lors du sige de Jrusalem.]

     [Note 49: C'est le sentier qui aboutit  la poterne S (voy.
     la fig. 11); c'tait en effet la seule entre du chteau
     Gaillard.]

     [Note 50: Cette chausse est encore visible aujourd'hui.]

     [Note 51: La fig. 14 reprsente  vol d'oiseau le chteau
     Gaillard au moment o, les approches tant  peu prs
     termines, les assigeants se disposent  aller combler le
     foss. On voit en A l'estacade rompue par les gens de
     Philippe-Auguste pour pouvoir faire passer les bateaux qui
     devaient attaquer l'le B; en C le Petit-Andely, en E l'tang
     entre le petit et le grand Andely; D les tours de la ligne de
     circonvallation et de contrevallation trace par
     Philippe-Auguste, afin de rendre l'investissement du chteau
     Gaillard complet; F le val o moururent de faim et de misre
     la plupart des malheureux qui s'taient rfugis dans le
     chteau et que la garnison renvoya pour ne pas puiser ses
     vivres. On voit aussi,  l'extrmit de la chausse faite par
     l'arme assigeante, pour arriver par une pente au foss de
     l'ouvrage avanc, deux grandes pierrires qui battent la tour
     saillante contre laquelle toute l'attaque est dirige; puis,
     en arrire, un beffroi mobile que l'on fait avancer pour
     battre tous les couronnements de cet ouvrage avanc et
     empcher les assigs de s'y maintenir.]

     [Note 52: Il s'agit ici, comme on le voit, de tout l'ouvrage
     avanc dont les deux murailles, formant un angle aigu au
     point de leur runion avec la tour principale A, vont en
     dclinant suivant la pente du terrain. La description de
     Guillaume est donc parfaitement exacte.]

     [Note 53: La fidlit scrupuleuse de la narration de
     Guillaume ressort pleinement lorsqu'on examine le point qu'il
     dcrit ici. En effet, le foss est creus dans le roc,  fond
     de cuve; il a dix mtres de large environ sur sept  huit
     mtres de profondeur. On comprend trs-bien que les soldats
     de Philippe-Auguste, ayant jet quelques fascines et des
     paniers de terre dans le foss, impatients, aient pos des
     chelles le long de la contrescarpe et aient voulu se servir
     de ces chelles pour escalader l'escarpe, esprant ainsi
     atteindre la base de la tour; mais il est vident que le
     foss devait tre combl en partie du ct de la
     contrescarpe, tandis qu'il ne l'tait pas encore du ct de
     l'escarpe, puisqu'il est taill  fond de cuve; ds lors les
     chelles qui taient assez longues pour descendre ne
     l'taient pas assez pour remonter de l'autre ct. L'pisode
     des trous creuss  l'aide de poignards sur les flancs de la
     contrescarpe n'a rien qui doive surprendre, le rocher tant
     une craie mle de silex. Une saillie de soixante centimtres
     environ qui existe entre le sommet de la contrescarpe et la
     base de la tour a pu permettre  de hardis mineurs de
     s'attacher aux flancs de l'ouvrage. Encore aujourd'hui, le
     texte de Guillaume  la main, on suit pas  pas toutes ces
     oprations de l'attaque, et pour un peu on retrouverait
     encore les trous percs dans la craie par ces braves
     pionniers lorsqu'ils reconnurent que leurs chelles taient
     trop courtes pour atteindre le sommet de l'escarpe.]

     [Note 54: C'est le btiment H trac sur notre plan, fig. 11.]

     [Note 55: C'taient les latrines; dans son histoire en prose,
     l'auteur s'exprime ainsi: Quod quidem religioni contrarium
     videbatur. Les latrines taient donc places sous la
     chapelle, et leur tablissement, du ct de l'escarpement,
     n'avait pas t suffisamment garanti contre une escalade,
     comme on va le voir. Les latrines jouent un rle important
     dans les attaques des chteaux par surprise; aussi on verra
     comme, pendant les XIIIe et XIVe sicles, elles furent
     l'objet d'une tude toute spciale.]

     [Note 56: C'est le pont marqu sur notre plan et communiquant
     de l'ouvrage avanc  la basse-cour E.]

     [Note 57: C'est le pont L (fig. 14).]

     [Note 58: Un _chat_ (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE).

       Un chat fait sur le pont atraire.
       (Guill. Guiart, vers 4340.)]

     [Note 59: Richard avait eu le tort de ne pas mnager des
     embrasures  rez-de-chausse pour enfiler ce pont, et le chat
     garantissant les mineurs franais contre les projectiles
     lancs du sommet de la muraille, les assigs sont obligs de
     crneler la muraille au niveau du sol de la cour.]

     [Note 60: Le chteau Gaillard fut rpar par Philippe-Auguste
     aprs qu'il s'en fut empar, et il est  croire qu'il
     amliora mme certaines parties de la dfense. Il supprima,
     ainsi qu'on peut encore aujourd'hui s'en assurer, le massif
     de rocher rserv au milieu du foss de la dernire enceinte
     elliptique, et supportant le pont, ce massif ayant contribu
      la prise de la porte de cette enceinte. Le chteau Gaillard
     fut assig une seconde fois au XVe sicle, et repris par le
     roi Charles VII aux Anglais, ainsi que le raconte Alain
     Chartier dans son histoire de ce prince. Ce mois de
     septembre (1449), le seneschal de Poictou, et Monseigneur de
     Cullant, mareschal de France, messire Pierre de Brez,
     messire Denys de Chailly, et plusieurs autres, le roy
     prsent, firent mettre le sige devant Chasteau Gaillard, o
     eut  l'arrive de grans vaillances faictes, et de belles
     armes. Le sige y fut longuement. _Car c'est un des plus
     forts chateaulz de Normandie_, assis sur tout le hault d'un
     rocq ioignant de la rivire de Seine; en telle manire que
     nuls engins ne le pouvoient grever. Le roy s'en retourna au
     soir au giste  Louviers, et de jour en jour, tant qu'il y
     fut, alloit veoir et fortifier ledit sige, auquel l'en fit
     _plusieurs bastilles_. Et aprs la fortification s'en
     retournrent lesdits seigneurs franois, fors seulement
     lesdits de Brez et de Chailly, qui l demourrent
     accompaignez de plusieurs francs-archers pour la garde
     d'icelles bastilles. Ils se y gouvernrent tous grandement et
     sagement; et tant que au bout de cinq sepmaines, lesdits
     Anglois se rendirent, et mirent ledit Chasteau Gaillard en
     l'obissance du roy... Il est vident que ce sige n'est
     qu'un blocus et que les Anglais n'eurent pas  soutenir
     d'assauts; le manque de vivres les dcida probablement 
     capituler, car ils sortirent leurs corps et biens saufs; la
     garnison se composait de deux cent vingt combattants. Mme 
     cette poque encore, o l'artillerie  feu tait en usage, le
     chteau Gaillard tait une place trs-forte.]

     [Note 61: Ce chteau n'existe plus; le plan des lvations et
     dtails, d'un grand intrt, sont donns par Ducerceau dans
     ses _Maisons royales de France_.]

     [Note 62: Notes insres dans le _Bulletin monum._ Vol. IX,
     p. 246 et suiv.]

     [Note 63: Voy. _les Notes sur quelques chteaux de l'Alsace_,
     par M. Al. Ram. Paris, 1855.]

     [Note 64: _Some account of Domest. Archit. in Eng. from the
     conq. to the end of the thirteenth century_. Ch. III.]

     [Note 65: Il est entendu que nous ne parlons pas ici des
     reconstructions entreprises et termines  la fin du XIVe
     sicle.]

     [Note 66: Voyez, pour l'assiette du chteau de Coucy, 
     l'article ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 20.]

     [Note 67: Cette porte pouvait aussi tre dfendue, mais
     beaucoup plus faiblement, contre la baille, dans le cas o
     celle-ci et t prise avant la ville.]

     [Note 68: Depuis peu, M. le ministre d'tat et de la maison
     de l'Empereur a donn des ordres pour que ces restes puissent
     tre conservs et pour que des fouilles soient entreprises.
     Ces travaux, commencs sous la surveillance de la Commission
     des monuments historiques, sauveront d'une ruine totale le
     chteau de Coucy, et permettront de retrouver des
     dispositions anciennes d'un grand intrt pour l'histoire de
     l'art de la fortification au moyen ge.]

     [Note 69: Les peintures, en grand nombre, que l'on trouve
     encore dans les intrieurs des tours du chteau de Coucy,
     sont d'un grand intrt, et nous aurons occasion d'en parler
     dans l'article PEINTURE.]

     [Note 70: Nous esprons bientt reconnatre et dgager
     l'ensemble des souterrains de Coucy et pouvoir dire le
     dernier mot sur cette partie si peu connue de l'art de la
     fortification au XIIIe sicle.]

     [Note 71: Cette vue est faite au moyen des ruines existantes
     et de la vue donne par Ducerceau dans ses _plus excellents
     btiments de France_. Nous avons figur, au sommet du donjon
     et de la tour de droite, une portion de hourds poss.]

     [Note 72: Cette vue de l'intrieur de la cour du chteau de
     Coucy est suppose prise  ct de la chapelle regardant
     l'entre.  droite, on voit se dresser le donjon avec sa
     poterne et son pont  bascule; au troisime plan est la porte
     principale et la chemise; au premier plan, la chapelle et le
     commencement du degr montant au chemin de ronde de la
     chemise.]

     [Note 73: _Instit. de saint Louis_, le comte Beugnot.]

     [Note 74: Guill. de Nangis.]

     [Note 75: _Instit. de saint Louis_, le comte Beugnot.]

     [Note 76: _Les Olim_ (Ordonnances, t. I, p. 411).]

     [Note 77: _Ibid._, note 35.]

     [Note 78: _Le Roman de la Rose_, vers 3813.]

     [Note 79: Guillaume de Lorris double ici les dimensions en
     longueur et largeur; mais il faut bien permettre
     l'exagration aux potes.]

     [Note 80: En effet, devant la porte principale, vers la
     Seine, tait un petit ouvrage avanc propre  contenir un
     poste.]

     [Note 81: Ces quatre portes taient une exception;
     gnralement les chteaux ne possdaient,  cette poque,
     qu'une ou deux portes au plus, avec quelques poternes. Mais
     le Louvre tait un chteau de plaine  proximit d'une grande
     ville, et la multiplicit des portes tait motive par les
     dfenses extrieures qui taient fort importantes et par la
     ncessit o se trouvait le souverain de pouvoir recevoir
     dans son chteau un grand concours de monde. Nous voyons
     cette disposition de quatre portes conserve, au XIVe sicle,
      Vincennes et au chteau de la Bastille, qui n'tait
     cependant qu'un fort comparativement peu important comme
     tendue. Les quatre portes taient surtout motives, nous le
     croyons, par le besoin qui avait fait lever ces forteresses
     plantes autour de la ville de Paris pour maintenir la
     population dans le respect. Il ne s'agissait pas ici de se
     renfermer et de se dfendre comme un seigneur au milieu de
     son domaine; mais encore, dans un cas pressant, de dtacher
     une partie de la garnison sur un point de la ville en
     insurrection, et, par consquent, de ne pas se laisser
     bloquer par une troupe d'insurgs qui se seraient barricads
     devant l'unique porte. Bien en prit, longtemps aprs,  Henri
     III, d'avoir plusieurs portes  son Louvre.]

     [Note 82: Il est vident qu'il s'agit ici de herses (portes
     coulans).]

     [Note 83: Les matres de l'oeuvre lvent une tour avec une
     grande habilet au milieu de l'enceinte; il est question ici
     du donjon du Louvre, qui, contrairement aux habitudes des
     XIIe et XIIIe sicles, se trouvait exactement au milieu de
     l'enceinte carre. Mais n'oublions pas que le donjon du
     Louvre tait une tour exceptionnelle, un trsor autant qu'une
     dfense. D'ailleurs les quatre portes expliquent parfaitement
     la situation de ce donjon, qui les masquait et les enfilait
     toutes les quatre.]

     [Note 84: Il y a encore ici exagration de la part de
     Guillaume de Lorris; le donjon du Louvre n'avait que vingt
     mtres de diamtre environ sur trente mtres de haut; le
     donjon de Coucy est bien autrement important, son diamtre
     tant de trente-un mtres et sa hauteur de soixante-cinq
     environ; cependant le donjon de Coucy devait tre lev
     lorsque notre pote crivait son roman. Il est certain que ce
     donjon ne fut bti qu'aprs celui de Philippe-Auguste.
     L'orgueilleux chtelain de Coucy, faisant dresser  la hte
     les murs de son chteau, dans l'espoir de mettre la couronne
     de France sur sa tte, voulut-il faire plus et mieux que le
     suzerain auquel il prtendait succder?]

     [Note 85: Pensait-on, du temps de Guillaume de Lorris, que la
     chaux teinte avec du vinaigre fit de meilleur mortier? et
     cette mthode tait-elle employe?]

     [Note 86: Ce passage mrite la plus srieuse attention; il ne
     s'agit plus ici du donjon, mais de l'ensemble du chteau. Les
     courtines du Louvre de Philippe-Auguste n'taient point
     doubles de btiments  l'intrieur, et le chteau du Louvre
     se composait seulement encore, comme les chteaux des XIe et
     XIIe sicles, d'une enceinte flanque de tours avec un donjon
     au centre. Le seigneur habitait le donjon et la garnison les
     tours. On comprend comment alors on pouvait voir par-dessus
     les crnelages des courtines la partie suprieure des
     pierrires et mangonneaux tablis sur l'aire de la cour. Il
     n'tait pas possible de songer  placer ces normes engins
     sur les chemins de ronde des courtines, encore moins sur les
     tours. Guillaume de Lorris dit bien dedens le chastel,
     c'est--dire en dedans des murs; et les descriptions de
     Guillaume de Lorris sont toujours prcises. S'il y et eu des
     btiments adosss aux courtines, ces btiments auraient t
     couverts par des combles, et on n'aurait pu voir le sommet
     des engins par-dessus les crneaux. Ce passage du pote
     explique un fait qui parat trange lorsqu'on examine les
     fortifications de la premire moiti du XIIIe sicle, et
     particulirement celles des chteaux. Presque toutes les
     forteresses fodales de cette poque qui n'ont point t
     modifies pendant les XIVe et XVe sicles prsentent une
     suite de tours trs-leves et de courtines relativement
     basses; c'est qu'en effet, alors, les tours taient des
     postes, des fortins protgeant une enceinte, qui avaient
     assez de relief pour garantir les grandes machines de jet,
     mais qui n'taient pas assez leves pour que ces machines ne
     pussent jeter des pierres sur les assaillants par-dessus les
     crnelages. Lorsque Simon de Montfort assige Toulouse, il
     s'empare du chteau extrieur, qui passait,  tort ou 
     raison, pour tre un ouvrage romain, mais dont les murs
     taient fort levs. Press par le temps, plutt que de
     draser les murs entre les tours, pour permettre
     l'tablissement de grands engins, il fait faire des
     terrassements  l'intrieur. Ainsi, le systme dfensif des
     chteaux antrieurs  la seconde moiti du XIIIe sicle
     consiste en des tours d'un commandement considrable, runies
     par des courtines peu leves, libres  l'intrieur, afin de
     permettre l'tablissement de puissantes machines de jet
     poses sur le sol. Ceci explique comment il se fait que, dans
     la plupart de ces chteaux, on ne voit pas trace de btiments
     d'habitation adosss  ces courtines. Au Chteau-Gaillard des
     Andelys, il n'y a que deux logis adosss aux courtines, l'un
     dans l'enceinte extrieure, l'autre dans l'enceinte
     intrieure; mais ces logis sont levs du ct de
     l'escarpement  pic, qui ne pouvait permettre  l'assigeant
     de s'tablir en face des remparts. Nous verrons bientt
     comment et pourquoi ce systme fut compltement modifi au
     XVe sicle.]

     [Note 87: Les chemins de ronde suprieurs des donjons se
     trouvaient munis d'armes de jet  demeure, outre les armes
     transportables apportes par chaque soldat au moment de la
     dfense.]

     [Note 88: En dehors de la porte du sud (porte principale)
     donnant sur la Seine, une premire dfense, assez basse,
     flanque de tours, avait t btie  cinquante mtres environ
     de l'entre du Louvre; cette premire dfense tait double
     avec une porte  chaque bout. C'tait comme un petit camp
     entour de murailles formant, en avant de la faade sud du
     Louvre, ce qu'on appelait alors une lice. Ces ouvrages
     avaient une grande importance, car ils laissaient  la
     garnison d'un chteau, si elle parvenait  les conserver,
     toute sa libert d'action; elle facilitait les sorties et
     remplissait l'office des barbacanes des grandes places fortes
     (voy. ce mot). Comme le dit Guillaume de Lorris, ces ouvrages
     bas, plants en dehors des fosss, empchaient la troupe
     ennemie de venir d'emble jusqu'au bord du foss, sans
     trouver de rsistance.  une poque o les armes de jet
     n'avaient pas une porte trs-longue, il tait fort important
     d'entourer les chteaux d'ouvrages extrieurs
     trs-considrables; car, autrement, la nuit et par surprise,
     une troupe aurait pu combler le foss en peu d'instants et
     cheller les murailles. Ce fait se prsente frquemment dans
     l'histoire de nos guerres en France, lorsqu'il s'agit de
     chteaux de peu de valeur ou qui n'avaient pas une garnison
     assez nombreuse pour garnir les dehors.]

     [Note 89: Du ct de Saint-Germain-l'Auxerrois.]

     [Note 90: Ce passage est fort curieux; il nous donne une ide
     de la disposition des postes dans les chteaux. Chaque porte
     composait une dfense qui pouvait s'isoler du reste de la
     forteresse, vritable chtelet muni de ses tours, de ses
     salles, cuisines, fours, puits, caves, moulins mme; le
     seigneur en confiait la garde  un capitaine ayant un certain
     nombre d'hommes d'armes sous ses ordres. Il en tait de mme
     pour la garde des tours de quelque importance. Ces postes,
     habituellement, n'taient pas relevs comme de nos jours; la
     garnison d'un chteau n'tait ds lors que la runion de
     plusieurs petites garnisons, comme l'ensemble des dfenses
     n'tait qu'une runion de petits forts pouvant au besoin se
     dfendre sparment. Les consquences du morcellement fodal
     se faisaient ainsi sentir jusque dans l'enceinte des
     chteaux. De l ces frquentes trahisons d'une part, ou ces
     dfenses dsespres de l'autre, de postes qui rsistent
     encore lorsque tous les autres ouvrages d'une forteresse sont
     tombs. De l aussi l'importance des donjons qui peuvent
     protger le seigneur contre ces petites garnisons spares
     qui l'entourent. Nous trouvons encore, dans ce passage de la
     description du Louvre, la confirmation de ce que nous disions
     tout  l'heure au sujet de la disposition des courtines et
     des tours. Les tours tant des ouvrages isols relis
     seulement par des courtines basses qu'elles commandaient, les
     rondes taient difficiles, ou du moins ne pouvaient se faire
     qu' un tage; les communications entre ces postes spars
     taient lentes; cela tait une consquence du systme
     dfensif de cette poque, bas sur une dfiance continuelle.
     Ainsi,  une attaque gnrale,  un sige en rgle, on
     opposait 1 les courtines basses munies par-derrire d'engins
     envoyant des projectiles par-dessus les remparts; 2 les
     crnelages de ces courtines garnis d'archers et
     d'arbaltriers; 3 les tours qui commandaient la campagne au
     loin et les courtines si elles taient prises par escalade.
     Pour se garantir contre les surprises de nuit, pour empcher
     qu'une trahison partielle pt faire tomber l'ensemble des
     dfenses entre les mains de l'ennemi, on renfermait, chaque
     soir, les postes dans leurs tours spares, et on vitait
     qu'ils pussent communiquer entre eux. Des guetteurs placs
     aux crneaux suprieurs des tours par les postes qu'elles
     abritaient, des sentinelles sur les chemins de ronde poses
     par le conntable et qui ne dpendaient pas des postes
     enferms dans les tours, exeraient une surveillance double,
     contrle pour ainsi dire. Ce ne sont pas l des conjectures
     bases sur un seul texte, celui d'un pote; Sauval, qui a pu
     consulter un grand nombre de pices perdues aujourd'hui,
     entre autres les registres des oeuvres royaux de la chambre
     des comptes, et qui donne sur le Louvre des dtails d'un
     grand intrt, dit (p. 14, liv, VII.): Une bonne partie des
     tours, chacune, avoit  part son capitaine ou concierge, plus
     ou moins qualifi, selon que la tour toit grosse, ou
     dtache du Louvre. Le comte de Nevers fut nomm, en 1411,
     concierge de celle de Windal, le 20 septembre. Sous Charles
     VI, les capitaines de celles du Bois, de l'cluse et de la
     Grosse tour furent casss plusieurs fois. Le commandement
     d'une tour n'tait donc pas une fonction transitoire, mais un
     poste fixe, une charge donne par le seigneur.]

     [Note 91: Du ct de la Seine.]

     [Note 92: Du ct de la rue du Coq. Peur a la charge de grand
     connestable; la porte qui lui est confie restant toujours
     ferme. Il semblerait que, du temps de Guillaume de Lorris,
     la porte du nord demeurait le plus souvent ferme,  cause du
     vent de bise. Cette porte n'tait d'ailleurs qu'une poterne
     perce  la base d'une grosse tour servant probablement de
     logement  la conntablie du Louvre. La garde de cette
     poterne tant facile, puisqu'elle tait fort troite et
     habituellement ferme, pouvait tre confie au conntable,
     dont les fonctions consistaient  surveiller tous les postes,
      donner les ordres gnraux et  se faire remettre chaque
     soir les clefs des diffrentes portes.]

     [Note 93: Ceci est une pigramme  l'adresse des Normands.]

     [Note 94: Du ct des Tuileries.]

     [Note 95: Pour mdire, rpandre de mauvais bruits.]

     [Note 96: Chaque chef de poste faisait donc le guet  tour de
     rle.]

     [Note 97: La garnison du donjon, compose des plus fidles,
     et en grand nombre.]

     [Note 98: Le _Roman du Renart_, vers 18463 et suiv.]

     [Note 99: Renart fuit et se rfugie dans son chteau qu'il
     fait rparer.]

     [Note 100: Il tait rare que l'on entrt  cheval dans le
     chteau mme, les curies tant gnralement bties dans la
     basse-cour comprise dans une premire enceinte; on laissait
     les montures devant le pont du chteau.]

     [Note 101: Renart engage les ouvriers  terminer promptement
     leur travail.]

     [Note 102: Il fait faire un pont  bascule (voy. PONT).]

     [Note 103: Il est encore question ici d'engins fixes dresss
     sur les chemins de ronde des tours.]

     [Note 104: Il fait lever une guette sur chaque tour pour
     guetter les dehors.]

     [Note 105: Il fait faire des hourds en dehors des murs (voy.
     HOURD).]

     [Note 106: Des ouvrages avancs en bois pour dfendre les
     dehors.]

     [Note 107: En temps de guerre, on faisait faire, en dehors
     des chteaux, de grandes barbacanes de bois, que l'on
     garnissait de gens d'armes appels par le seigneur. Celui-ci
     n'aimait gure  introduire, dans l'enceinte mme du chteau,
     des soudoyers, les hommes qui lui devaient un service
     temporaire, et de la fidlit desquels il ne pouvait tre
     parfaitement assur.]

     [Note 108: Ce dernier trait peint les moeurs du seigneur
     fodal. Personne du dehors ne connat ses desseins.]

     [Note 109: _Extraits de Dolopathos_ d'Herbers, p. 282.]

     [Note 110: Presque tous les chteaux n'ont qu'une entre,
     ainsi que nous l'avons dit plus haut  propos du Louvre. Dans
     _Li Romans de Parise la Duchesse_, nous trouvons ces vers:

       An la porte devant a fet .i. pont lever.
       . . .
       N'i ot que .i. antre, bien la firent garder.

     Et dans la seconde branche du roman d'Auberi le Bourguignon
     (voy. la chanson de Roland, XIIe sicle, pub. par Francisque
     Michel, 1837, p. XL):

       Fu li chastiax et la tors environ;
       Bien fu assise par grant devision (rflexion, prvoyance)
       De nulle part habiter (entrer) n'i puet-on
       Fors d'_une part_, si comme nous cuidonz;
       L est l'antre et par l i va-on.
       Pont torneiz ( bascule) et barre  quareillon ( serrure)
       Selve (fort) i ot vielle ds le tans Salemon;
       Bien fu garnie de riche venoison.
       Las (proche) la rivire sont cru li frs jon
       Et l'erbe drue que coillent li garson.
       Li marois sont entor et environ
       Et li foss qui forment (entourent) sont parfont;
       Li mur de maubre, de chaus et de sablon,
       Et les tornelles o mainnent li baron.
       Et li vivier o furent li poisson.
       Si fort chastel ne vt onques nus hom;
       L dedens ot sa sale et son donjon
       Et sa chapelle por devant sa maison.
       ...]

     [Note 111: La dfense de la porte est toujours considre
     comme devant tre trs-forte.]

     [Note 112: Les ponts-levis taient assez rares au XIIIe
     sicle; du moins ils ne tenaient pas encore aux ouvrages
     mmes des portes, mais ils taient poss en avant,  l'entre
     ou au milieu des ponts, et se composaient d'un grand chssis
     mobile pos sur deux piles ou deux poteaux, roulant sur un
     axe et relevant un tablier au moyen de deux chanes de
     suspension (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, _PONT_).]

     [Note 113: Une chausse conduisait  l'entre, qui tait fort
     troite. Deux hommes n'y pouvaient passer de front.]

     [Note 114: On faisait une distinction entre les _bailles_ et
     les _lices_, les premires taient, comme nous l'avons vu au
     chteau d'Arques, une encloserie extrieure, une basse-cour,
     comme encore au chteau de Coucy; les lices taient les
     espaces laisss entre deux enceintes  peu prs parallles,
     entre les murs du chteau et les palissades extrieures.]

     [Note 115: Lorsque l'assiette d'un chteau avait t choisie
     sur le sommet d'un escarpement, on taillait souvent le rocher
     qui devait lui servir de base de manire  rendre les
     escarpements plus formidables; souvent mme on creusait les
     fosss  mme le rocher, comme  Chteau-Gaillard,  la
     Roche-Guyon, et on rservait,  l'extrieur, une dfense
     prise aux dpens du roc. Ces travaux sont ordinaires autour
     des chteaux assis sur du tuf, de la craie ou des calcaires
     tendres.]

     [Footonte 116: Il s'y trouvait de nombreux logements.]

     [Note 117: Des logements taient encore disposs autour du
     donjon.]

     [Note 118: _Li palais_, c'est la demeure du seigneur,
     distincte des _herberjaiges_, qui paraissent destins au
     casernement de la garnison.]

     [Note 119: Voici la grand'salle, cette dpendance
     indispensable de tout chteau.]

     [Note 120: Dans les salles taient suspendues les armes, les
     cus, les cors; c'tait la principale dcoration des
     intrieurs; et dans un grand nombre de chteaux, on voit
     encore la place des tablettes, des crochets de fer qui
     servaient  porter des panoplies d'armes et d'ustensiles de
     guerre et de chasse.]

     [Note 121: N'avons-nous pas vu encore,  la fin du dernier
     sicle, la noblesse franaise agir en face des grandes
     motions populaires comme elle avait agi, deux sicles et
     demi plus tt, en face de l'artillerie?]

     [Note 122: Ce plan est rduit sur celui donn par M. le comte
     de Clarac dans son _Muse de sculpture ant. et mod._,
     1826-1827.]

     [Note 123: Voy. les _Titres concern. Raimond du Temple,
     archit. du roi Charles V_. Bib. de l'cole des chartes, 2e
     srie, t. III, p. 55. Raimond du Temple cumulait, auprs du
     roi Charles V, les fonctions de sergent d'armes et de matre
     des oeuvres, et les titres dont il est ici question font
     connatre les sentiments d'estime que le roi de France
     professait pour son garde-du-corps, architecte.]

     [Note 124: La bibliothque de Charles V tait nombreuse et
     riche; c'est dans cette petite salle ronde que se forma l'un
     des noyaux de la Bibliothque impriale.]

     [Note 125: Lorsque Charles V veut faire les honneurs de son
     Louvre  l'empereur Charles IV, il y fait conduire ce prince
     en bateau: Au Louvre arrivrent; le Roy monstra  l'Empereur
     les beauls murs et maonnages qu'il avoit fait au Louvre
     difier; l'Empereur, son filz et ses barons moult bien y
     logia, et partout estoit le lieu moult richement par; en la
     sale dina le Roy, les barons avec lui, et l'Empereur en sa
     chambre. _Des faits du sage Roy Charles V_, Cristine de
     Pizan, ch. XLII.]

     [Note 126: Ce qui prouve encore que la place de Vincennes
     n'avait pas t considre par son fondateur comme un
     chteau, c'est ce passage de Cristine de Pisan, extrait de
     son _Livre des faits et bonnes meurs du sage Roy Charles V_.
     Item, dehors Paris, le chastel du bois de Vincenes, qui
     moult est notable et bel, avoit entencion (le roi) de faire
     ville ferme; et l aroit establie en beauls manoirs la
     demeure de pluseurs seigneurs, chevaliers et autres ses
     mieulz amez, et  chascun y asseneroit rente  vie selon leur
     personne: celle-ci lieu voult le Roy qu'il fust franc de
     toutes servitudes, n'aucune charge par le temps avenir, ne
     redevance demander. Chap, XI.]

     [Note 127: M. Jules Quicherat a trouv, dans la province de
     Burgos (vieille Castille), un village qui porte le nom de ce
     chteau devenu clbre, au XIIIe sicle, par le sjour qu'y
     fit l'archevque Bertrand de Goth, aprs l'avoir fait
     reconstruire. Selon M. Quicherat, au commencement du XIIIe
     sicle, un cadet de Biscaye, don Alonzo Lops, apanag de
     Villandraut (villa Andrando), eut deux fils, dont le plus
     jeune, don Andr, vint en France  la suite de Blanche de
     Castille, et s'arrta en Guienne prs Bazas, dans le lieu qui
     a conserv le nom de Villandraut. Un demi-sicle plus tard,
     l'alliance de la fille ou petite-fille d'Andr avec un membre
     de la famille de Goth fit passer cette seigneurie dans cette
     maison et bientt dans la possession de celui qui, d'abord
     archevque de Bordeaux, ne tarda pas  tre lev dans la
     chaire de saint Pierre, sous le nom de Clment V. 1306-1316.
     _Comm. des mon. hist. de la Gironde_.]

     [Note 128: Fourmariaige, forimarige, taxe qu'un serf tait
     tenu de payer  son seigneur pour pouvoir pouser une femme
     de condition libre ou une serve d'un autre seigneur.]

     [Note 129: _Hist. de Coucy-le-Chteau_, par Melleville; Laon,
     1848.]

     [Note 130: _Le Quadrilogue invectif_, dit. de 1617, p. 447.]

     [Note 131: _Le Livre des quatre Dames_, dit. de 1617, p.
     665.]

     [Note 132: _Compigne et ses environs_, par L. Ewig.]

     [Note 133: Ce plan est  l'chelle de 0,001 mill. pour
     mtre.]

     [Note 134: Les perrons jouent un rle important,  partir du
     XIIIe sicle, dans les chteaux (voy. PERRON).]

     [Note 135: Ces sortes de tours servant de prisons sont
     dsignes, pendant les XIIe et XIIIe sicles, sous le nom de
     _cartre_.

        Or fu Ogier en la grant cartre obscure
       O il estoit et en fers et en buis.
       . . . . . . 
                   (_Ogier l'Ardenois_ vers 10281).

     Et plus haut:

       Et morrai chi en celle cartre obscure.
       . . . . . . . 
       En une crote (grotte) estoit li dux Ogier
       Qui si iert basse ne se pooit drechier
       Et si estroite ne se pooit couchier.
              (Vers 10254).]

     [Note 136: Voy. PRIV.]

     [Note 137: Voyez le curieux discours de ce chef de bande,
     dans la _Satyre Mnippe_.]

     [Note 138: Il existait, dans la galerie des Cerfs de
     Fontainebleau, une vue peinte de Pierrefonds, qui se trouvait
     ainsi au nombre des premires places du royaume.]

     [Note 139: chelle de 0,001 mill. pour mtre.]

     [Note 140: Nous avons donn,  l'article CHARPENTE, la coupe
     de l'tage suprieur. Autrefois il n'y avait qu'une seule
     salle occupant toute la longueur du btiment F, et la
     chemine qui la chauffait tait pratique dans le pignon de
     gauche  l'ouest. (Voir la vue cavalire, fig. 27.)]

     [Note 141: Cette dernire partie du chteau est drase
     aujourd'hui  quelques mtres au-dessus du sol de la cour.]

     [Note 142: Aujourd'hui, quoique le chteau soit en partie
     habit par M. de Sully, les tours sont dmanteles et le
     donjon  peu prs abandonn; mais il existe, dans le chteau
     mme, un modle en relief des btiments excut dans le
     dernier sicle, et qui est fort exact; ce modle nous a servi
      complter les parties dtruites pendant la rvolution, Le
     grand Sully habita ce chteau aprs la mort de Henri IV et
     fit percer,  tous les tages, des fentres qui n'existaient
     pas avant cette poque, les jours tant pris du ct de la
     cour intrieure.]

     [Note 143: Ce plan est  l'chelle de 0,007 mill. pour
     mtre.]

     [Note 144: Nous n'avons rtabli dans cette vue que les
     charpentes qui n'existent plus; quant aux maonneries, elles
     sont presque intactes.]

     [Note 145: Voy. ARCHITECTURE MILITAIRE.]

     [Note 146: Nous devons les curieux renseignements que nous
     possdons sur ce chteau  l'obligeance bien connue du savant
     archiviste de Strasbourg, M. Schegans, et  notre confrre
     M. Boeswilwald.]

     [Note 147: Une lettre fort importante, dit M. Schegans
     dans une notice indite sur le Hoh-Koenigsbourg, que
     l'empereur crivit aux magistrats de Strasbourg, et conserve
     dans les archives de cette ville, donne acte de cette
     cession. Par cette lettre, date du 14 mars 1479, l'empereur
     Frdric informe les magistrats: qu'en reconnaissance des
     services  lui rendus par les comtes de Thierstein, et pour
     d'autres motifs justes, il leur a concd en fief le chteau
     ruin de Hoh-Koenigsbourg, avec ses dpendances, et qu'il
     _leur a permis de le reconstruire_. En consquence,
     l'empereur, en vertu du pouvoir imprial, prie les magistrats
     de Strasbourg et leur ordonne de venir en aide aux comtes de
     Thierstein, de leur prter secours et assistance contre tous
     ceux qui chercheraient  les contrarier dans la prise de
     possession, reconstruction et jouissance dudit chteau, de ne
     pas souffrir qu'ils y soient troubls, et de leur fournir
     secours fidle, au nom du Saint-Empire, contre tous ceux qui
     oseraient porter atteinte  leurs droits.]

     [Note 148:  l'chelle de 0,007 mil. pour dix mtres.]

     [Note 149: Cette vue ainsi que le plan sont tirs de l'oeuvre
     de Ducerceau sur les _Btiments en France_, le chteau tant
     dtruit depuis la Rvolution.]

     [Note 150: _Les plus excellens bastimens de France_, liv.
     II.]

     [Note 151: Toutes les constructions ne dataient pas de la
     mme poque; les plus anciennes remontaient  la fin du XVe
     sicle. Mais, pendant le XVIe sicle, les btiments, surtout
      l'intrieur, furent en grande partie dcors avec un grand
     luxe d'architecture. Plus tard encore, pendant le XVIIe
     sicle, les communs furent modifis.]

     [Note 152: Voy., dans _Les plus excellens bastimens de
     France_, de Ducerceau, les vues et dtails des constructions
     de Chantilly.]

     [Note 153: Voy. Ducerceau et l'oeuvre (petite) d'Isral
     Sylvestre. Voy. aussi, dans le _Guide hist. du voyage  Blois
     et aux environs_, par M. De la Saussaye, 1815, une excellente
     notice sur ce beau chteau de la renaissance.]

     [Note 154:  l'chelle d'un demi-millimtre pour mtre.]

     [Note 155: Notre vieux pote, Charles de Sainte-Marthe, n en
     1542, mort en 1555, crivait, dans ses _Conseils aux potes_,
     pendant que l'on btissait Chambord, ces vers pleins de sens,
     et qui font connatre quelle tait alors la manie des
     beaux-esprits en France de ne rien trouver de bon que ce qui
     venait d'Italie:

       Ne veulx-tu donq,  Franois, y entendre?
       Ne veulx-tu donq virilement contendre
       Contre quelcuns barbares estrangiers
       Qui les Franois disent estre lgiers?
       D'o prennent-ils d'ainsi parler audace?
       C'est seulement  la mauvaise grace
       Que nous avons des nostres dpriser
       Et sans propos les aultres tant priser.

       Qu'a l'Italie ou toute l'Allemaigne,
       La Grce, Escosse, Angleterre ou Espaigne
       Plus que la France? Est-ce point de tous biens?
       Est-ce qu'ils ont aux arts plus de moyens?
       Ou leurs esprits plus aiguz que les nostres?
       Ou bien qu'ils sont plus savants que nous aultres?
       Tant s'en fauldra que leur veuillons cder
       Que nous dirons plus tost les excder.

       Un seul cas ont (et cela nous fait honte),
       C'est que des leurs ils tiennent un grand compte,
       Et par amour sont ensemble conjoincts,
       Mais nous, Franois, au contraire, disjoincts.
       Car nous avons  crire invectives.
       ...

     C'est quelque matre des oeuvres franais, quelque Claude ou
     Blaise de Tours ou de Blois, qui aura bti Chambord; et si le
     Primatice y a mis quelque chose, il n'y parat gure. Mais
     avoir  la cour un artiste tranger, en faire une faon de
     surintendant des btiments, le combler de pensions, cela
     avait meilleur air que d'employer Claude ou Blaise, natif de
     Tours ou de Blois, bonhomme qui tait sur son chantier
     pendant que le peintre et architecte italien expliquait les
     plans du bonhomme aux seigneurs de la cour merveills. Nos
     lecteurs voudront bien nous pardonner cette sortie  propos
     du Primatice; mais nous ne voyons en cet homme qu'un artiste
     mdiocre qui, ne pouvant faire ses affaires en Italie, o se
     trouvaient alors cent architectes et peintres suprieurs 
     lui, tait venu en France pour emprunter une gloire
     appartenant  des hommes modestes, de bons praticiens dont le
     seul tort tait d'tre n dans notre pays et de s'appeler
     Jean ou Pierre.]



CHATELET, s. m. On donnait ce nom, pendant le moyen ge,  de petits
chteaux tablis  la tte d'un pont, au passage d'un gu,  cheval sur
une route en dehors d'une ville ou  l'entre d'un dfil. On dsignait
aussi, par le mot _chtelet_, des ouvrages en bois et en terre que les
assigeants levaient de distance en distance entre les lignes de
contrevallation et de circonvallation pour appuyer les postes destins 
garder ces lignes.

Ds le IXe sicle, la Cit,  Paris, tait entoure de murailles
flanques de tours irrgulires, le tout en bois. Deux ponts donnaient
accs dans la Cit, l'un au nord,  la place du Pont-au-Change actuel,
l'autre au midi,  la place du Petit-Pont. Les ttes de ces deux ponts
taient dj, et probablement avant cette poque, dfendues par des
chtelets, l'un, celui du nord, s'appelait le grand Chtelet, l'autre,
celui du sud, le petit Chtelet. Le grand Chtelet formait une
forteresse  peu prs carre, avec cour au milieu et portes dtournes.
Deux tours flanquaient les deux angles vers le faubourg. Le petit
Chtelet n'tait, en ralit, qu'une porte avec logis au-dessus et deux
tours flanquantes. Ces ouvrages, dtruits  plusieurs reprises lors des
incursions normandes, furent reconstruits sous Philippe-Auguste, puis
sous saint Louis, et rpars sous Charles V. Ils ont tous deux t
dmolis depuis la rvolution.

Les chtelets prenaient quelquefois l'importance d'un vritable chteau
avec ses lices extrieures, ses logis, ses enceintes flanques et son
donjon. Tel tait le chtelet qui faisait tte de pont au
Pont-de-l'Arche sur la Seine et dont nous donnons ici un croquis (1)
d'aprs une gravure de Mrian. Mais ce qui distingue le chtelet du
chteau, c'est moins son tendue que sa fonction. Le chtelet dfend un
passage. Guillaume de Nangis rapporte qu'en 1179 les templiers
construisirent, au gu de Jacob, un chtelet dont les Turcs s'emparrent
et qu'ils dtruisirent[156].

La dnomination de chtelet n'est point arbitraire; ainsi le marchal de
Boucicault fait lever plusieurs forts dans la ville de Gnes, au
commencement du XVe sicle: l'un, celui du port, est appel la Darse;
l'autre chastel, feit difier en la plus forte place de la ville, et
est appell Chastellet, qui tant est fort que  peu de deffence se
tiendroit contre tout le monde. Si est faict par telle manire que ceulx
d'iceluy chastel peuvent aller et venir, maugr tous leurs ennemis, en
l'autre chastel qui sied sur le port que on dict la Darse[157].

Ce qui parat distinguer particulirement le chtelet du chteau, c'est
que le premier est une construction uniquement destine  la dfense ou
 la garde d'un poste, d'un dfil, d'un pont ou mme d'une ville, ne
possdant pas, comme le chteau, des btiments d'habitation et de
plaisance; le chtelet n'est pas une rsidence seigneuriale, c'est un
fort habit par un capitaine et des hommes d'armes. C'est donc sa
destination secondaire, et non son importance comme tendue et force,
qui en fait un diminutif du chteau.

Quelquefois le chtelet n'tait qu'une seule grosse tour carre  cheval
sur un passage, ou mme un ouvrage palissad avec quelques flanquements
(voy. BASTILLE, PORTE).

[Illustration: Fig. 1.]

     [Note 156: In transmarinis partibus milites templi, ope
     regis (Jerusalem) et principum coadunati, in loco qui dicitur
     Vadum Jacob castrum fortissimum munierunt; quod cum
     aliquandiu tenuissent, Turci Templarios seditione capiunt,
     castrum expugnant, et ad terram dejiciunt. _Chron. de Guill.
     de Nang._]

     [Note 157: _Le livre des faicts du mareschal de Boucicaut_,
     chap. IX, _Coll. des mem. pour servir  l'hist. de France_.]



CHEMIN DE RONDE, s. m. _Alle des murs_. C'tait la saillie du rempart
derrire les merlons, ncessaire  la dfense et  la circulation. Les
merlons tant poss sur le parement extrieur des murailles, et ayant
une paisseur qui variait de 0,38 c.  0,58 c. (14  21 pouces), il
restait en dedans du rempart un couronnement de maonnerie que l'on
recouvrait de dalles et qui formait le chemin de ronde. Naturellement,
les chemins de ronde taient plus ou moins larges en raison de
l'paisseur du rempart. Lorsque le mur n'avait qu'une paisseur
mdiocre, le dallage du chemin de ronde dbordait  l'intrieur, afin de
suppler  la maonnerie et de permettre  deux hommes, au moins, de
passer de front.

Pendant la priode carlovingienne, les chemins de ronde des remparts
taient mis en communication directe avec le terre-plain intrieur au
moyen d'emmarchements assez rapprochs. Plus tard,  partir du XIIe
sicle, on ne pouvait gnralement circuler sur les chemins de ronde
qu'en passant par les tours et les escaliers qui desservaient leurs
tages. Les habitants d'une ville n'en avaient pas ainsi la libre
jouissance, et ils taient uniquement rservs  la garnison. Ds une
poque fort ancienne, en temps de guerre, les chemins de ronde taient
largis au moyen de galeries de bois couvertes, poses en encorbellement
en dehors des merlons, galeries dsignes sous les noms de _hourds_ dans
le Nord, de _corseras_ en Languedoc. Au XIVe sicle, les chemins de
ronde furent munis de machicoulis en pierre, couverts ou dcouverts.
Plus tard encore, aprs l'emploi de l'artillerie  feu dans la dfense
des places, des chemins de ronde en bois furent quelquefois poss
par-dessus les parapets percs d'embrasures, destines  recevoir des
bouches  feu (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, CHTEAU, COURTINE,
EMBRASURE, ENCEINTE, HOURD, MACHICOULIS).



CHEMINE, s. f. _Quemine_. Foyer dispos dans une salle avec tuyau de
conduite pour la fume. Il ne parat pas qu'il y ait eu des chemines
dans les intrieurs des palais ou des maisons de l'poque romaine.
Pendant les premiers sicles du moyen ge, on chauffait les intrieurs
des appartements soit au moyen de rchauds remplis de braise que l'on
roulait d'une pice dans l'autre, comme cela se pratique encore en
Italie et en Espagne, soit par des _hypocauste_, c'est--dire au moyen
de foyers infrieurs, qui rpandaient la chaleur, par des conduits, sous
le pavage des appartements et dans l'paisseur des murs, ainsi que le
font nos calorifres modernes. Dans les abbayes primitives, ce mode de
chauffage tait usit, ainsi que le dmontre le plan de l'abbaye de
Saint-Gall, qui date de l'anne 820 environ (voy. ARCHITECTURE
MONASTIQUE, (p. 243)). Les cuisines primitives des abbayes et chteaux
n'avaient pas,  proprement parler, de chemines, mais n'taient
elles-mmes qu'une immense chemine munie d'un ou plusieurs tuyaux pour
la sortie de la fume (voy. CUISINE). Nous ne voyons gure apparatre
les chemines ou foyers, disposs dans les intrieurs, qu'au XIIe
sicle, et  dater de cette poque les exemples abondent. La chemine
primitive se compose d'une niche prise aux dpens de l'paisseur du mur,
arrte de chaque ct par deux pieds-droits, et surmonte d'un manteau
et d'une hotte, sous laquelle s'engouffre la fume. Les plus anciennes
chemines sont souvent traces sur plan circulaire, le foyer formant un
segment de cercle et le manteau l'autre segment. Telle est la belle
chemine, sculpte que l'on voit encore aujourd'hui dans le btiment de
la matrise dpendant de la cathdrale du Puy-en-Vlay, et qui date du
XIIe sicle. Nous en donnons le plan (1) et l'lvation perspective (2).
La hotte de cette chemine affecte la forme conique et aboutit  un
tuyau cylindrique dont le demi-diamtre est en saillie sur le nu du mur
intrieur. Ce tuyau dpasse de beaucoup le pignon du btiment; mais nous
arriverons tout  l'heure  cette partie essentielle de la chemine. On
voit encore, dans la cuisine de l'ancien collge de Vzelay, une belle
chemine sculpte, mais sur plan barlong, qui remonte galement au XIIe
sicle[158].

Les chemines du XIIe sicle ne prennent pas des dimensions aussi
tendues en largeur que celles leves un sicle plus tard. Aussi le
manteau est-il,  cette poque, form d'une plate-bande d'un seul
morceau ou de deux morceaux, comme celui de la chemine du Puy.
Cependant nous voyons dj,  la fin du XIIe sicle, l'arc adopt pour
le manteau. Il existe dans le chteau de Vauce, prs breuil (Allier),
une belle chemine ainsi construite, sur plan barlong (3)[159]; son
manteau se compose de deux sommiers engags dans le mur, portant sur les
deux pieds-droits, et d'une clef; il n'a que 0,20 c. d'paisseur
environ. Le contre-coeur[160] est maonn en tuileaux, afin de mieux
rsister  l'action du feu. Plus tard, une plaque en fonte de fer pose
debout devant le contre-coeur vient encore protger la maonnerie contre
l'ardeur du foyer, et des carreaux de brique tapissent l'tre.

Rarement, au XIIe sicle, posait-on les chemines adosses  des murs de
refend; on les logeait de prfrence sur les murs de face entre deux
croises. Si les murs de la maison n'taient pas trs-pais, le
contre-coeur formait saillie  l'extrieur port en encorbellement,
ainsi qu'on en voit quelques exemples dans des maisons de la ville de
Cluny, ou portait sur la saillie forme par la porte d'entre du
rez-de-chausse. Cette dernire disposition existe encore dans une
maison normande, du XIIe sicle, de la ville de Lincoln en Angleterre,
dite _maison du Juif_. Elle prsente trop d'intrt pour que nous ne la
donnions pas ici (4). La chemine chauffe la salle principale au premier
tage, et le contre-coeur A ainsi que le tuyau qui le surmonte portent
entirement sur un arc pos sur deux corbeaux formant un abri au-dessus
de la porte d'entre B sur la rue. Tout en se chauffant, on voulait voir
ce qui se passait dans la rue, et, non contents de placer les chemines
entre les fentres de la faade des maisons, les bourgeois peraient
quelquefois une petite fentre dans le fond mme de la chemine, d'un
ct, de manire  pouvoir se tenir sous le manteau en ayant vue sur
l'extrieur. Les manteaux des chemines, lorsque celles-ci prennent plus
de largeur, sont souvent en bois dans les habitations prives, car il
tait difficile de se procurer des plates-bandes assez longues et assez
rsistantes pour former ces manteaux d'un seul morceau, et leur appareil
prsentait des difficults. Il existe, dans l'une des maisons de la
ville de Cluny, rue d'Avril, n 13, une grande chemine loge sur le mur
de face, avec contre-coeur en encorbellement, dont le manteau est
compos d'une pice courbe de charpente. De chaque ct de la chemine
s'ouvrent deux fentres basses avec tablettes de pierre au-dessus, pour
recevoir des flambeaux le soir. Le contre-coeur est en brique 
l'intrieur, en pierre  l'extrieur; la hotte est en moellons. Le
manteau de bois est port sur deux fortes consoles de pierre sans
pieds-droits.

Nous donnons (5) le plan de cette chemine et (6) son lvation
perspective.  l'intrieur, la hotte est ovale et aboutit en s'levant 
un tuyau circulaire. Souvent des poignes en fer sont attaches sous le
manteau, afin de permettre  une personne debout de se chauffer les
pieds l'un aprs l'autre, sans fatigue. Parfois aussi des bancs sont
disposs sur l'tre, des deux cts des pieds-droits, afin qu'on puisse
se chauffer en se tenant sous le manteau, lorsque le feu est rduit 
quelques tisons. Dans ces grandes chemines, on jetait des troncs
d'arbres de deux ou trois mtres de long, et on obtenait ainsi des
foyers de chaleur d'une telle intensit qu'ils permettaient de chauffer
de vastes salles. Bien que nos pres fussent moins frileux que nous,
qu'ils fussent habitus  vivre au grand air en toute saison, cependant
la runion de la famille au foyer de la _salle_ tait videmment pour
eux un des plaisirs les plus vifs durant les longues soires d'hiver. Le
chtelain, oblig de se renfermer dans son manoir aussitt le soleil
couch, runissait autour de son foyer non-seulement les membres de sa
famille, mais ses serviteurs, ses _hommes_ qui revenaient des champs,
les voyageurs auxquels on donnait l'hospitalit; c'tait devant la
flamme claire qui ptillait dans l'tre que chacun rendait compte de
l'emploi de son temps pendant le jour, que l'on servait le souper
partag entre tous, que l'on racontait ces interminables lgendes
recueillies aujourd'hui avec tant de soin et dont les rcits diffus ne
s'accordent plus gure avec notre impatience moderne. Une longue
chandelle de suif, de rsine ou de cire, pose sur la tablette qui
joignait le manteau de la chemine, ou fiche dans une pointe de fer, et
la brillante flamme du foyer clairaient les personnages ainsi runis,
permettaient aux femmes de filer ou de travailler  quelque ouvrage
d'aiguille. Lorsque sonnait le couvre-feu, chacun allait trouver son
lit, et la braise, amoncele par un serviteur, au moyen de longues
pelles de fer, entretenait la chaleur dans la salle pendant une partie
de la nuit, car le matre, sa femme, ses enfants, avaient leurs lits
encourtins dans la salle; souvent les trangers et quelques familiers
couchaient aussi dans cette salle, sur des bancs garnis de coussins, sur
des chlits ou des litires.

 dater du XIIIe sicle, les cuisines ne sont plus des salles isoles,
vastes officines dans lesquelles on faisait cuire  la fois des boeufs
et des moutons entiers; ce sont des salles comprises dans les btiments,
et munies d'une ou plusieurs chemines. La cuisine du Palais,  Paris,
tait  deux tages, possdant une chemine centrale  l'tage suprieur
et quatre  l'tage infrieur[161].

Il existe encore, dans le chteau de Clisson prs de Nantes, une de ces
cuisines qui remonte aux premires annes du XIVe sicle et qui se
compose d'une norme chemine dont le manteau, form de deux arcs plein
cintre, occupe la moiti d'une salle vote. L'abbaye Blanche de Mortain
a conserv une belle chemine de cuisine en granit dont nous donnons (7)
une vue perspective. Les armes de l'abbaye sont sculptes sur la clef du
manteau, compos de deux normes sommiers et de trois claveaux avec
crossettes. Il n'y a pas ici de pieds-droits pour porter le manteau,
mais deux consoles trs-saillantes. Le contre-coeur est encore garni de
sa plaque en fonte et de sa triple crmaillre.

Mais, jusqu'au XIVe sicle, les chemines des chteaux et maisons
taient, sauf de rares exceptions, d'une grande simplicit, comme tout
ce qui tenait  l'usage journalier. Le luxe des intrieurs consistait en
peintures, en boiseries et en tentures plus ou moins riches, en raison
de l'tat de fortune du matre. Ce n'est gure que pendant le XIVe
sicle que nous voyons la sculpture, les bas-reliefs envahir les
manteaux des chemines.  cette poque, les grand'salles des chteaux,
reconstruites la plupart sur de plus vastes proportions, taient garnies
de plusieurs chemines. La grand'salle des chevaliers du
Mont-Saint-Michel-en-Mer contient deux chemines; celle du chteau de
Montargis en contenait quatre, deux sur l'une des parois longitudinales
et deux  chacune des extrmits (voy. SALLE).

La chemine de la chambre du roi  l'htel Saint-Pol, dit Sauval[162],
avoit pour ornement de grands chevaux de pierre; celle de sa chambre au
Louvre, en 1365, toit charge de douze grosses btes, et de treize
grands prophtes, qui tenoient chacun un rouleau; de plus, termine des
armes de France, soutenue par deux anges, et couverte d'une couronne. Il
se trouve encore une chemine de cette manire  l'htel de Cluni, rue
des Mathurins (cette chemine n'existe plus), sans parler de celle de la
grand'salle qui s'y voit embarrasse d'une infinit de pellerins de
toutes tailles, qui vont en pelerinage dans un bois, le long d'une haute
montagne.

La grand'salle du chteau de Coucy en contient deux, offrant galement
cette particularit que les tuyaux de ces chemines sont diviss par une
languette en pierre, de manire  fournir deux tirages. Un pied-droit
divisait la porte du manteau et formait ainsi comme deux chemines
jumelles. La mme disposition tait adopte dans la construction de la
chemine de la salle des Preuses dpendant de ce chteau. Le dessin de
cette belle chemine nous est conserv par Ducerceau[163], et nous le
reproduisons ici (8). Sur le manteau de cette chemine taient sculptes
en ronde-bosse, de dimension colossale, les statues des neuf
Preuses[164], portant chacune un cusson sur lequel tait grav un
attribut.

Tout porte  supposer que l'on avait reconnu, en construisant des
chemines d'une trs-grande largeur, la ncessit de diviser le tuyau de
tirage en plusieurs sections, afin d'empcher le vent de s'engouffrer
dans ces larges trmies et de faire ainsi rabattre la fume. En
pratiquant plusieurs tuyaux, on donnait plus d'activit au tirage, et la
fume pouvait ainsi s'chapper avec plus de facilit; ces divisions
avaient encore l'avantage de donner de la solidit aux murs ddoubls
par les tuyaux en reliant leurs deux parements extrieurs et intrieurs.

La belle chemine de la grand'salle du palais des comtes de Poitiers
nous donne un trs-remarquable exemple de ce systme de tuyaux diviss
surmontant un seul manteau. Cette chemine, qui date du commencement du
XVe sicle, ainsi que le pignon auquel elle se trouve adosse, occupe
presque entirement l'une des extrmits de cette salle, dont la
construction remonte au XIIIe sicle; elle n'a pas moins de 10m,00 de
largeur sur 2m,30 sous le manteau (sept pieds). Le dessus du manteau
forme une sorte de tribune  laquelle on arrive par deux escaliers
percs aux angles du pignon; ces deux escaliers communiquent eux-mmes 
deux tourelles qui flanquent les angles extrieurs de la salle. La
chemine est divise en trois corps; trois tuyaux partent de la hotte
et, passant derrire une claire-voie vitre, s'lvent jusqu'
l'extrmit du pignon. L'ensemble de cette dcoration produit un grand
effet et termine noblement cette belle salle dont la largeur, dans
oeuvre, est de 16m,30.

Nous donnons (9) en A le plan de la chemine de la grand'salle de
Poitiers, au niveau de l'tre, et en B le plan du dessus de la tribune
pratique sur le manteau, pris au niveau de la claire-voie vitre. Son
tre est releve de dix marches au-dessus du sol de la salle; la
chemine se trouve ainsi former le fond du tribunal. La fig. 10 prsente
son lvation gomtrale. Les deux pieds-droits qui la divisent en trois
traves sont termins par des chapiteaux richement sculpts et dcors
d'cussons ports par des anges. Le manteau est orn de la mme
manire[165].

 l'intrieur des monuments civils comme  l'extrieur, le moyen ge
savait produire des effets grandioses qui laissent bien loin les
dispositions mesquines de nos plus vastes difices modernes. Lorsque
sigeaient sur cette estrade, dans leurs grands costumes, les comtes de
Poitiers entours de leurs officiers; lorsque derrire la cour
seigneuriale brillaient les trois feux allums dans les trois tres, et
que des assistants assis sur un banc au-dessus du manteau de la
chemine, adosss  des verrires, compltaient ce tableau, on peut se
figurer la noblesse et la grandeur d'une pareille mise en scne, combien
elle devait inspirer de respect aux vassaux cits devant la cour du
comte. Certes, pour dfendre sa cause en face d'un tribunal si noblement
assis et entour, il fallait avoir trois fois raison. Mais nous avons
l'occasion de revenir sur les dispositions des tribunaux seigneuriaux au
mot SALLE, auquel nous renvoyons nos lecteurs.

Les chteaux des XIVe et XVe sicles possdent encore un grand nombre de
chemines de petite dimension dans les tours et les appartements privs.
Souvent ces chemines sont habilement disposes pour chauffer deux
pices. Leboeuf[166] dit avoir vu, dans le donjon du chteau de
Montlhry, une chemine construite de manire qu'elle servait  quatre
chambres. L'htel de Jacques Coeur,  Bourges, renferme d'assez belles
chemines du XVe sicle; l'une de celles qui sont conserves reprsente
un couronnement de chteau avec crneaux, machicoulis et lucarnes; entre
les crneaux sont de petites figures  mi-corps; les unes tirent de
l'arc ou de l'arbalte, d'autres jouent du cor et de la cornemuse,
d'autres jettent des cailloux, tiennent des tendards, etc. Cette
chemine porte 1m,66 sous le manteau sur 2m,57 de largeur. Mais la plus
intressante, parmi les chemines de cet htel, tait celle qui
reprsentait un tournoi burlesque, et dont il ne reste que des fragments
dposs aux archives de la mairie. Sur le manteau taient sculpts des
paysans monts sur des baudets, ayant des btons pour lances, des fonds
de paniers pour cus, et courant la barrire. Jacques Coeur, qui
n'aimait gure la noblesse fodale de son temps, avait-il voulu avoir
sous les yeux cette caricature d'un des dlassements les plus ordinaires
des seigneurs de la cour du roi Charles VII? ou est-ce l une fantaisie
du sculpteur? Quoi qu'il en soit, il est fort regrettable que ce
prcieux monument t dtruit.

Dans les habitations des bourgeois du XIVe au XVe sicle, les chemines
sont dcores avec luxe, comme chez les seigneurs, mais dans des
proportions plus restreintes et en rapport avec la dimension des pices.
La sculpture sur pierre tait chre, et, comme de nos jours, le
bourgeois voulait souvent _paratre_  peu de frais; aussi beaucoup de
chemines d'habitations prives taient en bois apparent ou recouvert de
pltre sculpt et moulur. On retrouve encore, dans plusieurs villes de
province, quelques exemples de ces chemines conserves malgr leur
fragilit; nous en avons vu plusieurs  Toulouse, dans des maisons que
l'on dmolissait dernirement, dans le voisinage de la place du
Capitole; et il en existe deux fort prcieuses,  cause de leur parfaite
conservation, dans la petite ville de Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne),
autrefois industrieuse et riche, aujourd'hui rduite  l'tat de
bourgade. Ces deux chemines datent du XVe sicle; la plus simple, celle
que nous donnons (11), se compose de deux pieds-droits en pierre et d'un
manteau form d'un chssis de bois recouvert de pltre moulur et
sculpt. La hotte est hourde galement en pltre sur planches de chne.

La fig. 12 donne en A le profil et le plan en B de cette construction.
Le dtail C indique une portion du pan-de-bois hourd formant la hotte
et le manteau de la chemine. Les lignes ponctues sur la coupe A font
comprendre la disposition gnrale de ce pan-de-bois. Par un sentiment
de pudeur, et comme si l'artiste qui excutait cette chemine et craint
d'en imposer, il a eu le soin de simuler sur la hotte un cbl vertical
et horizontal qui semble destin  la relier, comme pour indiquer sa
fragilit et son dfaut de liaison avec la muraille.

L'autre chemine de Saint-Antonin est construite de la mme manire:
mais elle est couverte d'une profusion d'ornements sculpts dans le
pltre et de moulures. Sur la hotte, deux anges tiennent un cusson
armoy.

Deux autres cussons, poss de chaque ct contre la muraille, sont
galement armoys et tenus par des anges. Ces derniers cussons
paraissent porter sur le champ des instruments de mtier, des doloires.
Un cbl serr avec un bton et tenu par deux figures semble maintenir
la base de la hotte et une chane retient sa partie suprieure. Voici
(13) la vue perspective de cette chemine.

L'poque de la renaissance vit encore lever de belles chemines dans
les intrieurs des chteaux; leurs pieds-droits et manteaux furent
dcors de sculptures et de peintures d'une richesse et d'une lgance
rares; plusieurs de ces chemines existent dans quelques chteaux, 
couen,  Fontainebleau, dans le manoir de Ronsard prs du bourg de
Coutures (Maine), dans la salle de l'htel de ville de Paris. Le muse
de Cluny en possde une d'un travail prcieux qui provient du Mans, et
tout le monde connat la magnifique chemine de Bruges. Mais bientt les
dimensions normes donnes aux chemines furent rduites, et dj,
pendant le XVIIe sicle, elles prenaient des proportions moins
grandioses. Le marbre remplaa la pierre, qui jusqu'alors avait t
employe dans la construction des pieds-droits et manteaux des
chemines, et ces manteaux s'abaissrent successivement jusqu' la
hauteur d'appui.



TUYAUX ET MITRES DE CHEMINE. Les conduits de fume des chemines du
XIIe sicle sont ordinairement cylindriques  l'intrieur et termins
au-dessus des pignons ou des combles en forme de grosse colonne
couronne par une mitre. Construits d'ailleurs avec grand soin au moyen
d'assises de pierre vides, ces tuyaux affectent souvent une forme
monumentale qui surmonte d'une faon gracieuse le fate des difices. La
chemine de la matrise de la cathdrale du Puy-en-Vlay, dont nous
avons donn un dessin (fig. 1 et 2), est termine au-dessus du pignon de
la salle  laquelle elle est adosse, par un beau tuyau cylindrique
form d'assises de pierres noires et rousses alternes, avec mitre en
forme de lanterne couverte par un cne. Nous en donnons la
reprsentation gomtrale (14). Trs-rarement,  cette poque primitive,
les chemines sont superposes, de sorte que les tuyaux sont simples et
isols. Mais la chemine du Puy est relativement petite; lorsque les
chemines avaient des dimensions considrables, lorsqu'elles devaient
chauffer de grandes salles et contenir un trs-vaste foyer, il fallait
donner  la fume un passage en rapport avec ces dimensions. Il
existait, avant 1845,  l'abbaye de Saint-L, une norme chemine, du
commencement du XIIIe sicle, dont le tuyau tait un vritable monument,
une tourelle octogone de 0,90 c. de diamtre hors oeuvre. Ce tuyau, dont
nous donnons l'lvation gomtrale (15), arrivait du carr  la forme
prismatique par quatre pendentifs, et se terminait par deux tages de
colonnettes dont le dernier tait  jour et par une haute pyramide[167].
Il existe, sur une maison proche de la cathdrale de Bayeux, un tuyau de
chemine qui, dans des dimensions plus restreintes, rappelle celui de
l'abbaye de Saint-L. Ces tuyaux, ainsi qu'on peut le voir, ne sont
ouverts que sur la circonfrence du cylindre et sont ferms entirement
au sommet; la fume ne pouvait ainsi s'chapper que par les cts. Au
XIIIe sicle, les tuyaux de chemine sont souvent ouverts sur les cts
et  leur extrmit suprieure. En voici (16) un exemple tir de
l'abbaye de Fontenay, de l'ordre de Cteaux (Cte-d'Or). Afin d'empcher
les eaux pluviales de tomber dans la chemine, l'orifice suprieur est
fort troit. Ce tuyau est fait de tambours de pierre creuss comme celui
du Puy-en-Vlay. Souvent mme les tuyaux de chemine ne sont ouverts,
dans les constructions du XIIIe sicle, qu' leur extrmit et
continuent d'affecter la forme cylindrique ou prismatique. Les exemples
de ces sortes de tuyaux sont trs-nombreux; il en existe encore dans les
btiments du Palais  Paris; nous en connaissons un assez remarquable
conserv dans les restes du chteau de Semur en Auxois, avec base
moulure au-dessus de la souche sortant du comble (17).

Il faut signaler ici un point important dans la construction de ces
accessoire; les souches sortant des combles sont toujours munies d'un
filet rampant en pierre formant chneau sous la tuile ou l'ardoise en A,
et solin B au-dessus dans les parties latrales et infrieures des
souches, afin d'empcher les eaux pluviales glissant le long des tuyaux
 l'extrieur de s'introduire sous la couverture. Ce sont l des
prcautions de dtail qui accusent la prvoyance extrme et le soin des
constructeurs du moyen ge, prcautions fort ngliges aujourd'hui.
Mais, jusqu'au XIVe sicle, mme dans les grandes constructions civiles
ou monastiques, les chemines sont rarement superposes; si plusieurs
tages d'un mme btimemt en sont pourvus, on vite de les placer
au-dessus les unes des autres, elles se chevauchent au contraire ou sont
opposes, afin de laisser chaque tuyau isol; tandis qu' partir de
cette poque, l'usage des chemines s'tant fort rpandu, on voulut
non-seulement en avoir dans toutes les pices importantes, mais encore
les placer les unes au-dessus des autres; ds lors, les tours, les
pignons de btiments d'habitation reurent deux, trois, quatre tuyaux de
chemine juxtaposs. Il fallait avoir un tuyau pour chacune de ces
chemines et les sparer par des languettes; ces constructions furent
excutes avec un soin minutieux. Au lieu d'tre cylindriques 
l'intrieur, les tuyaux donnent, dans ce cas, les sections horizontales
de paralllogrammes trs-allongs spars par des cloisons de 0,10 c. 
0,20 c. d'paisseur. Ainsi sont pratiqus les tuyaux des trois chemines
superposes du donjon de Pierrefonds, dont nous donnons (18) en P la
coupe transversale et en A la section horizontale au niveau A'. Les
languettes B B' sont en pierre bien parementes et dresses. En C C' C''
sont rservs de petits renfoncements carrs, pour recevoir la plaque de
fonte de fer du contre-coeur, destins  empcher la chaleur du foyer de
calciner la pierre et de dtruire les languettes. Par un surcrot de
prcaution, souvent, au-dessus de la plaque, la languette est
appareille en plate-bande ou en arc de dcharge, ainsi qu'on le voit en
D. Les manteaux sont galement dchargs par des arcs E. En F, nous
donnons la tte de ces tuyaux de chemine, surmontant l'extrmit du
pignon du btiment; en G leur plan suprieur et en H leur profil. On
voit en I le filet saillant rserv dans les assises de la souche, et
destin  recouvrir les rampants du comble au-dessus de l'ardoise. Ce
filet, tenant lieu de solins, se continue sous les marches qui, le long
des rampants du pignon, permettent d'arriver facilement aux tuyaux pour
les rparer et de placer des dfenseurs protgs par le crnelage K
donnant sur les dehors. Mais, dans les localits exposes aux grands
vents, les tuyaux de chemine, termins brusquement par des ouvertures
sans mitres, ne laissaient pas chapper facilement la fume; celle-ci,
rabattue par le vent, tait comprime et rentrait  l'intrieur des
appartements. Pour viter cet inconvnient, on garnit souvent les
bouches suprieures des tuyaux de couronnes en tle dcoupe qui,
divisant le courant d'air extrieur, permettaient  la fume de sortir
librement. Nous avons vu, sur beaucoup de ttes de chemine des XIVe et
XVe sicles, des traces de scellements qui indiquent la prsence de ces
couronnes; mais il en existe fort peu qui aient rsist aux intempries
et  l'action corrosive de la suie. L'ancien tuyau de la chemine de la
grand'salle du chteau de Sully-sur-Loire, ayant t mis hors d'usage
depuis le XVIe sicle, par suite d'un changement de distribution
intrieure, a conserv sa couronne de fer battu, ainsi que le fait voir
la fig. 19. Ce tuyau donne en section horizontale le plan A; l'extrmit
du pignon de la salle lui sert de souche.

Le chteau de Du Guesclin,  la Blire prs Dinan, a conserv plusieurs
charmants tuyaux de chemine, octogones, en granit, brique et ardoise,
dont nous donnons (20) deux exemples qui datent de la fin du XIVe
sicle. Les cornes B dcorant les couronnements sont en ardoise paisse
et fiches en rainure dans les assises suprieures de granit formant
chapiteaux. Les fonds des petites arcatures C sont plaqus d'ardoises
qui,  cause de leur teinte sombre, dtachent vivement cette fine
ornementation et permettent de la distinguer  la hauteur o elle est
place[168].

Une des qualits les plus remarquables de l'architecture du moyen ge,
c'est d'avoir su tirer parti de tous les accessoires les plus vulgaires
de la construction pour en faire un motif de dcoration. Des besoins
nouveaux venaient-ils  se dvelopper, aussitt les architectes, loin de
les dissimuler, cherchaient au contraire  leur donner une forme d'art,
non-seulement dans les constructions leves avec luxe, mais aussi dans
les habitations les plus humbles. Nous en trouvons la preuve dans un
grand nombre d'anciennes maisons de nos vieilles villes. Avec les moyens
les plus simples et les moins dispendieux, ces architectes ont obtenu
des formes lgantes et parfaitement appropries aux besoins auxquels il
fallait satisfaire. Dans les villes de l'Est, il existe encore beaucoup
de tuyaux de chemine dont les mitres, formes d'un chafaudage de
tuiles retenues avec du mortier, se dcoupent sur le ciel de la faon la
plus gracieuse.

La fig. 21 offre trois exemples de ces ttes de chemine comme on en
voit tant  Strasbourg[169]. Les boules A qui surmontent les tuiles des
mitres sont en mortier. Encore aujourd'hui,  Strasbourg, on conserve la
tradition de cette construction des XIVe et XVe sicles.

Les architectes des chteaux de l'poque de la renaissance renchrirent
encore sur leurs devanciers dans la construction des tuyaux de chemine;
ils les dcorrent souvent avec un luxe de moulures et de sculptures
passablement exagr. S'il est bon de ne pas dissimuler un besoin
secondaire et d'en profiter pour orner un difice, il ne faut pas
cependant qu'un accessoire prenne plus d'importance qu'il ne convient,
et perde ainsi son vritable caractre. Cette modration, si
parfaitement observe par les architectes du moyen ge, ne fut pas du
got de ceux du XVIe sicle, et ceux-ci arrivrent  donner aux tuyaux
des chemines, au-dessus des combles, une telle importance qu'il est
souvent difficile de savoir ce que contiennent ces normes piles de
pierre couvertes de colonnettes, de frontons, de panneaux et de
sculptures. Les chteaux de Chambord, de Blois, d'couen et tant
d'autres, prsentent quantit de ces tuyaux massifs couverts d'ornements
qui,  distance, dtruisent les lignes principales des combles et
ressemblent aux ruines de quelque monument gigantesque.

Sous le rgne de Louis XIV, on tomba d'un excs dans un pire; le retour
vers ce que l'on croyait alors tre l'architecture romaine fit supprimer
les combles apparents et par suite les tuyaux de chemine. Mais, comme
en France on se chauffe six mois de l'anne, il fallut, bon gr mal gr,
surmonter aprs coup les acrotres et terrasses antiques des difices
par d'horribles tuyaux de brique, de pltre et de tle. On est revenu,
ces temps derniers,  des principes plus raisonns, et les architectes
ne paraissent pas craindre de montrer franchement  l'extrieur les
tuyaux de nos chemines.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: FIG. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]

     [Note 158: Cette chemine est grave dans le septime cahier
     du _Bulletin du comit de l'hist. et des arts en France_,
     1853, sur un dessin de M. E. Am.]

     [Note 159: Nous devons le dessin de cette chemine 
     l'obligeance de M. Millet, architecte.]

     [Note 160: C'est le nom que l'on donne au fond de la
     chemine.]

     [Note 161: Voy. CUISINE. Cette construction est postrieure
     au rgne de saint Louis et parait appartenir  la fin du
     XIIIe sicle ou au commencement du XIVe. Voy. ce qu'en dit
     Sauval, t. II, p. 280, _Hist, et antiq. de la ville de
     Paris_.]

     [Note 162: _Hist. et antiq. de la ville de Paris_, t. II, p.
     279.]

     [Note 163: _Des plus excellens bastimens de France_.]

     [Note 164: De ces figures, il ne reste qu'une tte dcouverte
     rcemment, dont la coiffure accuse la fin du XIVe sicle.
     Nous ne dsesprons pas de retrouver d'autres fragments de
     cette magnifique chemine.]

     [Note 165: M. de Mrindol, architecte diocsain de Poitiers,
     a bien voulu nous fournir les dessins de cette chemine,
     relevs avec une exactitude scrupuleuse.]

     [Note 166: _Hist. du dioc. de Paris_, t XII, p. 53.]

     [Note 167: Ce tuyau de chemine fut dtruit en 1845, en mme
     temps que les btiments de l'abbaye. Il fut rdifi dans le
     jardin du presbytre de l'glise de Sainte-Croix.]

     [Note 168: M. Ruprich Robert a bien voulu nous communiquer
     ces prcieux renseignements.]

     [Note 169: M. Patoueille, architecte, nous a fourni les
     croquis de ces mitres strasbourgeoises.]



CHNEAU, s. m. _Chenal, chenai, chenai_. C'est le nom que l'on donne 
un conduit en pierre, en terre cuite, en bois ou en mtal, qui, recevant
les eaux d'un comble, les dirigent, par des pentes douces, vers des
issues mnages dans la construction des difices.

Les monuments de l'antiquit paenne, ds une poque fort recule,
possdaient des chneaux  la chute des pentes des combles. Les temples
de la grande Grce, ceux d'Athnes, avaient des chneaux en terre cuite,
en pierre ou en marbre, avec gargouilles perces de distance en
distance. On retrouve galement les chneaux dans les monuments romains.
Cependant ils disparaissent, pendant la priode romane, en France. Les
toits laissent les eaux s'goutter directement sur le sol. Nous ne
voyons gure le chneau apparatre, dans le nord de la France, que vers
le milieu du XIIe sicle. Ils sont, ds la fin de ce sicle,
trs-caractriss dans les difices normands. Ces chneaux (1) sont
gnralement trs-profonds; ports sur des arcs en saillie sur le nu des
murs, leurs sommiers partent de la tte des contre-forts, et sont
surmonts du ct du dehors d'un acrotre en talus compos de plusieurs
assises, ainsi que l'indique le profil A. On ne peut expliquer la
hauteur extraordinaire de ce revers de chneau que comme une garde
destine  empcher les tuiles ou ardoises qui se dtachent de la
couverture de tomber sur la voie publique, et  contenir la neige qui
glissait le long des rampants des combles. Nous trouvons des chneaux
analogues  ceux-ci au-dessus du triforium du choeur de l'glise
Saint-tienne de Caen, et qui sont d'une date un peu moins ancienne. Les
chapelles absidales de l'glise haute de Chauvigny prs Poitiers, qui
datent de la premire moiti du XIIe sicle, possdent galement des
acrotres formant chneau au-dessus de la corniche. Des gargouilles peu
saillantes, ou de simples trous percs de distance en distance, jetaient
les eaux pluviales  l'extrieur. Dans l'le de France, la Champagne et
la Bourgogne, les chneaux n'apparaissent qu'au XIIIe sicle. Mais la
disposition des premiers chneaux de cette poque exige quelques
dveloppements.

Bien que les murs des difices romans fussent fort pais, les charpentes
des combles prsentaient des pentes inclines suivant un angle plutt
au-dessous qu'au-dessus de 45 degrs; les pieds de ces charpentes
exigeaient alors une large assiette (voy. CHARPENTE), et les bouts des
chevrons ainsi que la volige et la tuile arrivaient au bord des
corniches, d'ailleurs peu saillantes; il ne restait pas de place pour
tablir des chneaux  la chute des combles, et les eaux tombaient
directement sur le sol ou sur les combles infrieurs. On reconnut les
inconvnients de ce systme primitif; les eaux en s'gouttant ainsi le
long des parements les altraient, entretenaient l'humidit  la base
des murs et pourrissaient la fondation; si une tuile venait  glisser,
elle tombait sur la tte des passants ou sur un comble infrieur; dans
ce dernier cas, elle brisait un grand nombre de tuiles et faisait un
trou dans cette toiture. Si l'on tait dans la ncessit de rparer les
couvertures, les couvreurs, ne pouvant appuyer le pied de leurs chelles
nulle part, risquaient de glisser avec elles ou, tout au moins,
faisaient des dgts considrables en posant ces chelles sur la
couverture mme. Cependant, par suite du nouveau systme de construction
mis en pratique par les architectes gothiques, ceux-ci taient amens 
diminuer de plus en plus les paisseurs des murs et mme  les supprimer
entirement. C'est alors qu'ils prirent le parti de rendre les chneaux,
pour ainsi dire, indpendants de la construction, en les portant en
saillie sur des corniches ou sur des arcs, ou bien de faire porter les
charpentes sur les formerets des votes bands  une certaine distance
des murs  l'intrieur, et de poser les chneaux, sur l'intervalle
restant entre ces formerets et le mur extrieur, rduit alors  une
faible paisseur. Ce dernier systme fut appliqu en Bourgogne et en
Champagne. Dans l'Ile de France, on donna une saillie assez forte aux
corniches pour pouvoir faire courir des chneaux  la base des combles.
Nous observons, dans la partie haute du choeur de Notre-Dame de Paris,
la transition entre le systme des gouts romans et le systme des
chneaux poss sur corniches saillantes  la base des combles sous le
bahut. Dans l'origine, c'est--dire du temps de Maurice de Sully (1160 
1180 environ), il n'existait pas de chneaux  la base du grand comble
[170]. Le couronnement recevant la charpente consistait en une corniche
peu saillante, compose de quatre rangs de damiers sur lesquels tait
pos un profil formant boudin suprieur. Vers 1220, probablement aprs
l'incendie dont nous venons de parler, lorsque dj  Paris
l'architecture gothique avait pris son dveloppement complet, on
n'enleva, de la corniche de Maurice de Sully, que le boudin suprieur,
et, laissant subsister les assises de damiers, on posa par-dessus une
corniche compose d'une assise de feuilles  crochets et d'un larmier;
le tout prsentant une forte saillie. Ce larmier fut creus en forme de
chneau, dont les pentes rpartissaient les eaux pluviales dans de
grosses gargouilles poses au-dessus de chacun des arcs-boutants. Quant
 la nouvelle charpente, elle vint s'asseoir sur un bahut lev de 1m,30
au-dessus de ce chneau, et une balustrade en pierre fut fixe sur le
rampant du larmier (voy, BAHUT, fig. 1). Vers la mme poque, dans la
cathdrale de Chartres et sur la faade de Notre-Dame de Paris, on
posait aussi des larmiers formant chneaux, mais sans gargouilles; les
eaux s'coulaient simplement par des trous mnags, sous les
balustrades, de distance en distance, ainsi que l'indique la fig. 2
[171]. Cette disposition explique pourquoi, sur la faade de Notre-Dame
de Paris, les larmiers des divers tages portant chneaux ont une aussi
forte saillie; c'est qu'ils taient destins  renvoyer loin des
parements les eaux des chneaux, comme une _mouchette_ continue. 
Notre-Dame de Chartres, les balustrades n'ayant pas de traverse
infrieure, mais n'tant composes que de colonnettes isoles poses 
cul sur l'extrmit de la corniche, les eaux du chneau s'coulent entre
ces colonnettes sur la pente du larmier. Ces moyens toutefois ne
faisaient que diminuer les inconvnients rsultant des gouts des
combles, mais ne les vitaient pas, puisque les eaux pluviales
continuaient  s'goutter dans toute la longueur des corniches; ils
rendaient dj le service des couvreurs plus facile et arrtaient les
tuiles ou ardoises qui glissaient sur la pente des combles[172]. Ce
n'est que de 1225  1240 que des gargouilles saillantes furent adaptes
aux chneaux pour distribuer l'coulement des eaux pluviales d'une
manire rgulire et sur certains points des difices. Dans les glises
 bas-cts, les eaux des chneaux, vers cette poque, furent conduites
sur les chaperons des arcs-boutants, puis rejetes au dehors par des
gargouilles en pierre poses  l'extrmit des pentes de ces
arcs-boutants. Les eaux de pluie, tombant sur les combles suprieurs,
arrivaient ainsi, par le plus court chemin, sur le sol extrieur. Mais
les arcs-boutants, destins  contre-butter la pousse des votes,
n'atteignaient pas le niveau des corniches suprieures; on essaya
d'abord de jeter les eaux des chneaux des grands combles,  gueule-be,
par des gargouilles, sur les chneaux formant le chaperon des
arcs-boutants; et, quoique la distance entre ces chaperons et les
gargouilles suprieures ne ft pas considrable, cependant le vent
renvoyait les eaux  droite ou  gauche des chaperons; on tablit donc
bientt des coffres en pierre vids mettant les chneaux suprieurs en
communication avec les chaperons. Souvent mme, ces coffres en pierre
furent doubls de tuyaux de plomb (voy. CONDUITE). Puis, plus tard, vers
la fin du XIIIe sicle, on renona aux coffres en pierre, qui taient
sujets  s'engorger et  causer des filtrations dans les murs, et on
tablit sur les arcs-boutants des aqueducs en pierre destins  porter
le chneau rampant (voy. ARC-BOUTANT, CONSTRUCTION). Les chneaux
rampants pratiqus sur le chaperon des arcs-boutants, arrivs aux
pinacles surmontant l'extrmit des contre-forts, passaient, dans
l'origine,  travers ces pinacles pour tre dverss par la gargouille.
On ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que ces canaux, traversant la
maonnerie, ne pouvaient jamais scher, qu'ils s'engorgaient et
causaient des filtrations dans la masse des constructions des
contre-forts; on prit le parti, vers le milieu du XIVe sicle, de
dtourner les chneaux au droit des pinacles, et d'amener ainsi  ciel
ouvert les eaux jusqu'aux gargouilles d'extrmit. Quelquefois mme,
dans les provinces du Nord, en Picardie et en Normandie, ces chneaux
aboutirent  des conduites en plomb habilement mnages dans la
construction (voy. CONDUITE).

Les chneaux en pierre, pratiqus  la base des combles, pendant les
XIIIe et XIVe sicles, sont gnralement creuss  fond de cuve,
c'est--dire donnant en coupe le profil ci-contre (3); les joints sont
faits avec soin, ayant une entaille A dans laquelle on coulait
quelquefois du plomb ou un ciment trs-dur compos de grs pil et de
litharge. Ces chneaux portent de 0,33 c.  0,48 c. de largeur (un pied,
un pied et demi). Ils sont taills dans les pierres les plus dures que
l'on pouvait se procurer, et il nous a paru que leur concavit, destine
 recevoir les eaux, soigneusement taille, polie mme, tait souvent
imprgne d'une matire grasse (peut-tre d'huile de lin et de
litharge). Nous avons vu mme quelques-uns de ces chneaux qui taient
enduits d'un ciment mince, trs-dur et adhrant  la pierre; pour faire
tenir ce ciment, les tailleurs de pierre pratiquaient en travers du
chenal de petites rainures, particulirement des deux cts des joints,
ainsi que le fait voir la fig. 4[173], ou creusaient sur le joint mme
une rainure qui permettait d'y couler du ciment (5).

Les chneaux des grands difices du moyen ge, du XIIIe au XVe sicle,
prsentent peu de varits; le systme admis persiste sans diffrences
notables. Il n'en est pas de mme des chneaux des habitations prives;
ceux-ci sont trs-varis comme disposition et comme forme. Ils
n'apparaissent qu'au XIIIe sicle; jusqu'alors les eaux pluviales
tombaient directement des gouts des toits dans la rue[174]. Deux
raisons contriburent  faire tablir des chneaux  la base des
combles, le besoin de runir les eaux pluviales dans des citernes
(beaucoup de villes tant bties sur des lieux levs dpourvus d'eau),
et l'incommodit que causait la pluie s'gouttant des combles sur la
voie publique. Mais, comme la grande majorit des habitations urbaines
tait d'une construction fort simple, on ne pouvait faire la dpense
d'un chneau de couronnement en pierre  la chute des combles. Les
constructeurs de maisons se contentrent d'incruster des corbeaux de
pierre au sommet des murs de face, et sur les corbeaux ils posrent une
pice de bois vide et incline formant gargouille  l'un des bouts. La
fig. 6 expliquera cette disposition nave[175]. Ces chneaux
s'appliquent  des maisons dont les gouts des toits sont sur la rue;
mais si les pignons donnaient sur la voie publique, ainsi que cela fut
pratiqu gnralement  dater du XIVe sicle, les chneaux taient
disposs perpendiculairement  la rue.  cette poque, rarement les
maisons avaient-elles des murs mitoyens; chaque maison possdait ses
quatre murs en propre, et il existait entre elles une petite ruelle
trs-troite (voy. MAISON). Chaque habitation avait donc ses chneaux
particuliers, qui, le plus souvent, taient forms d'un tronc d'arbre
creus, dpassant le pignon et formant gargouille, ainsi que l'indique
la fig. 7. Ces chneaux de bois taient quelquefois moulurs, sculpts
mme, et peints de diverses couleurs, l'art intervenant toujours dans
l'ensemble comme dans les dtails des constructions les plus vulgaires.
Ces dispositions de chneaux appliques aux habitations n'taient pas
les seules. Dans les pays riches en matriaux calcaires, comme la
Bourgogne, la Haute-Marne et l'Oise, on employa les chneaux de pierre
de prfrence  ceux en bois, et ces chneaux de pierre sont poss de
faon  viter toute fuite par les joints le long des parements: d'abord
ils sont toujours poss en saillie, afin que le comble vienne couvrir la
tte des murs et la prserver de toute humidit; puis des corbeaux
incrusts dans le mur, sous chaque joint du chneau, sont creuss en
forme de gargouille; si donc ces joints venaient  s'ouvrir ou  perdre
le ciment qui les soudait, l'eau tombait dans la gargouille-corbeau et
tait rejete en dehors loin des parements. La fig. 8 nous dispensera de
plus longues explications  ce sujet.

On voit  Chaumont (Haute-Marne) beaucoup de maisons dont les chneaux
sont ainsi disposs, et cet usage a persist jusqu' nos jours.

L'architecture n'est vritablement un art que lorsqu'elle sait ainsi
vaincre les difficults, prvoir et conserver, par des moyens simples,
vrais, d'une excution facile dans la plus humble maison comme dans le
palais; mais lorsque, au contraire, il lui faut recourir  des moyens
factices qui demandent le concours d'industries trs-dveloppes, une
main-d'oeuvre extraordinaire et beaucoup de dpense, elle peut russir
l o toutes ces ressources sont sous sa main, mais elle abandonne  la
barbarie les localits loignes des grands centres industriels. C'est
ce qui est arriv; aujourd'hui, hormis les grandes villes o les
coulements d'eaux pluviales sont, dans les habitations prives,
disposs avec assez d'adresse, partout l'incurie, l'ignorance, le dfaut
de soin laissent voir combien ces constructeurs anciens taient plus
habiles, plus savants, plus scrupuleux que les btisseurs de notre
temps, sans entraner pour cela leurs clients dans des dpenses
inutiles.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4 et 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7 et 8.]

     [Note 170: Ce comble tait moins aigu que celui actuel, qui
     date du commencement du XIIIe sicle, et qui fut refait aprs
     un incendie dont l'histoire ne parle pas, mais dont les
     traces sont visibles sur le monument mme. Le choeur de
     Notre-Dame de Paris tait compltement lev, sauf la
     toiture, en 1177, ainsi que le constate la chronique de
     Robert, abb du Mont Saint-Michel, et dont M. Alfred Ram a
     bien voulu nous envoyer le curieux extrait suivant: Ad ann.
     1177. Mauricius episcopus Parisiensis jam di est; quod (qui)
     multum laborat et proficit in dificatione ecclesi prdict
     civitatis, _cujus caput jam perfectum est, excepto majori
     tectorio_. Quod opus si perfectum fuerit, non erit opus citra
     montes cui apt debeat comparari.]

     [Note 171: Cet exemple est tir de la faade occidentale de
     la cathdrale de Paris.]

     [Note 172: Il faut observer que dj, au commencement du
     XIIIe sicle, les combles des cathdrales de Paris et de
     Chartres tant couverts en plomb, les chneaux n'avaient pas,
     ici du moins,  arrter la chute des ardoises ou tuiles.]

     [Note 173: C'tait ainsi qu'taient primitivement tablis les
     chneaux de la Sainte-Chapelle  Paris.]

     [Note 174: Il n'y a pas plus de vingt-cinq ans qu' Paris
     encore les toits de la plupart des maisons taient dpourvus
     de chneaux. Pendant les pluies d'orage, les eaux pluviales
     formaient comme une nappe d'eau devant les faades, et
     rendaient la circulation impossible, mme avec des
     parapluies.]

     [Note 175: Exemple tir des maisons de Flavigny (Cte-d'Or).]



CHEVET, s. m. Nom que l'on donne  la partie extrme de l'abside des
glises (voy. ABSIDE, CATHDRALE, GLISE).



CHIFFRE, s. m. On dsigne par ce mot les initiales de noms propres
sculptes ou peintes sur les monuments. Il ne parat pas que l'on ait
admis les chiffres de personnages vivants dans la dcoration des
difices avant le XVe sicle; mais,  partir de la fin de ce sicle, les
chiffres se rencontrent frquemment sculpts dans les frises, sur les
parements, dans les balustrades, ou peints dans les vitraux et sur les
murs intrieurs des glises, chapelles, palais et maisons. La balustrade
du pignon occidental de la Sainte-Chapelle de Paris, refaite par Charles
VII, est compose de fleurs de lis dans des quatre-lobes, au milieu
desquelles s'lve un K (Karolus) couronn, soutenu par deux anges. La
balustrade de l'oratoire de cette mme chapelle, bti par Louis XI, est
de mme orne, au milieu, d'un L couronn se dtachant sur un ajour
fleurdelis. L'ancien htel de la cour des comptes  Paris, bti par
Louis XII, tait couvert de chiffres, L couronns, de porcs-pics, de
dauphins, d'hermines et de fleurs de lis. Les F couronns se rencontrent
dans les constructions entreprises par Franois Ier. On peut en voir un
grand nombre  Blois et  Chambord. Cet usage s'est conserv depuis
cette poque; les chiffres enlacs d'Henri II et de Catherine de Mdicis
couvrent les frises et panneaux du Louvre, ainsi que ceux de Henri IV et
mme de Louis XIV.



CHOEUR, s. m. Partie de l'glise o se tiennent les chanoines, religieux
ou clercs pour chanter. L'intrieur des glises se divise en cinq
parties distinctes: le narthex, vestibule ou porche, la nef, les
transsepts, le choeur et le sanctuaire. Dans les glises monastiques
franaises, le choeur des religieux descendait ordinairement jusque dans
la nef. Un autel tait plac au del des transsepts; c'etait l'autel
devant lequel on chantait les matines et laudes; derrire l'autel
matutinal s'levait le sanctuaire qui occupait tout l'espace compris
entre les transsepts et le chevet. Dans les cathdrales et les glises
paroissiales, le choeur ne commence ordinairement qu'aprs les
transsepts et l'autel est plac au fond de l'abside dans le sanctuaire
qui occupe le rond-point. Le choeur des clercs, dit Guillaume
Durand[176], est l'endroit o ils se runissent pour chanter en commun,
et il ajoute: o la multitude du peuple est rassemble pour assister
aux saints mystres, ce qui rend sa dfinition assez vague;  moins de
supposer (ce qui est possible) qu'il entendait par _choeur_,
non-seulement l'espace rserv aux clercs, mais aussi les bas-cts de
l'abside dans lesquels se rangeaient les fidles[177]. Toutefois il est
ncessaire ici de faire connatre ce qu'taient les choeurs des glises,
soit conventuelles, soit paroissiales ou cathdrales, aux diffrentes
poques du moyen ge.

Les dispositions qui aujourd'hui nous semblent les plus faciles 
retrouver sont celles des choeurs des glises monastiques, parce
qu'elles ont, jusqu' la fin du sicle dernier, subi moins d'altrations
que celles des autres glises. Toutes les abbayes possdaient des corps
saints, des reliques vnres qui taient dposes soit dans une crypte
sous le sanctuaire, soit dans le sanctuaire lui-mme, ainsi que cela
avait lieu  Saint-Denis en France. Ce sanctuaire, qui, comme nous
venons de le dire, commenait  partir de l'ouverture orientale de la
croise, tait souvent lev de quelques marches au-dessus du sol des
transsepts. Les fidles n'taient admis dans l'intrieur du sanctuaire
qu' certaines ftes,  l'occasion de crmonies extraordinaires. Le
choeur des religieux, plac dans la croise et les dernires traves de
la nef, tait clos par un jub vers l'entre, et des boiseries, grilles
ou murs latraux s'tendant jusqu'au sanctuaire. L'assistance des
fidles dans les glises monastiques n'tait qu'accessoire, et les
religieux enferms dans le choeur, n'taient pas et ne devaient pas tre
vus de la nef, les fidles entendaient leurs chants, voyaient les clercs
monts sur le jub pour lire l'ptre et l'vangile, et ne pouvaient
apercevoir l'autel qu'au travers de la porte du jub, lorsque le voile
tait tir. Dans les monastres des XIe et XIIe sicles, les religieux
taient trs-nombreux et leurs glises faites pour eux; les fidles se
rendaient aux paroisses et dans les nombreuses chapelles qui entouraient
les couvents pour assister au service divin. Il y avait toujours alors
dans ces monastres un concours nombreux d'trangers, de plerins, de
rfugis, auxquels la nef de l'glise tait rserve, qui y passaient
une grande partie de leur temps et y demeuraient mme parfois jour et
nuit. Il devenait alors ncessaire de clore le choeur des religieux. Ce
programme ne convenait pas aux paroisses, encore moins aux cathdrales.

Les cathdrales (voy. ce mot), lorsqu'elles furent presque toutes
rebties en France,  la fin du XIe le sicle, avaient  la fois un
caractre religieux et civil; et l, sauf l'autel qui tait entour de
ses voiles, rien n'obstruait la vue. En les construisant sur de vastes
plans, les vques avaient voulu, au contraire, offrir aux habitants des
grandes cits, de larges espaces dans lesquels les crmonies du culte,
et mme des assembles civiles, pussent se dvelopper  l'aise. Il ne
faut pas oublier que les cathdrales de cette poque furent leves dans
un esprit oppos  l'esprit monastique, pour attirer et runir les
habitants des cits populeuses autour de leur vque. Les vques
voulaient que les ftes religieuses fussent la fte de tous. Aussi les
choeurs et les sanctuaires des cathdrales ne s'lvent que de deux ou
trois marches au-dessus du pav de la nef; les transsepts sont
abandonns aux fidles, les larges bas-cts qui entourent les absides
sont presque toujours de plain-pied avec le choeur, et n'en sont spars
par aucune clture. De tous cts la vue s'tend, l'accs est facile.

Du temps de Guillaume Durand encore,  la fin du XIIIe sicle, il ne
semble pas que les choeurs fussent gnralement entours de stalles
fixes et de cltures. L'ornement du choeur, dit-il[178], ce sont des
dorsals, des tapis que l'on tend sur le pav, et des bancs garnis
(bancalia). Les dorsals (dorsalia) sont des draps que l'on suspend dans
le choeur derrire le dos des clercs[179]... Plus loin,  propos des
ftes de Pques, il dit[180]: On approprie les glises, on en dcore
les murailles en y talant des draperies. On place des chaires dans le
choeur, on y dploie des tapis et on y dispose des bans[181]... L'autel
est dcor de tous ses ornements; dans certaines glises, ce sont des
tendards qui dsignent la victoire de Jsus-Christ, des croix et autres
reliques.

Dans toutes les cathdrales primitives la place de l'vque tait au
fond de l'abside, dans l'axe; celles des officiers qui assistaient le
prlat lorsqu'il disait la messe taient  droite et  gauche en
demi-cercle; cette disposition justifie l'une des tymologies donnes au
mot choeur, _corona_; alors l'autel n'tait qu'une table sans retable,
place entre le clerg et le bas-choeur o se tenaient les chanoines et
clercs; puis venaient les laques rangs dans les transsepts et la nef,
les femmes d'un ct, les hommes de l'autre. Cette disposition fut
conserve dans quelques cathdrales, jusque vers le milieu du dernier
sicle, entre autres  Lyon, ainsi que l'atteste le sieur de Maulon,
dans ses _Voyages liturgiques_.  l'une des extrmits de l'hmicycle
qui garnissait l'abside du ct de l'ptre, s'asseyait le prtre
clbrant qui avait  ct de lui un puptre pour lire l'ptre.
L'officiant  l'autel faisait face  l'orient. Derrire le grand autel,
entour d'une balustrade, tait un autel plus petit. Depuis cet autel
jusqu'au fond de l'abside o se trouvait plac le sige archi-piscopal,
il restait un vaste espace libre au milieu duquel on plaait, sur une
sorte de puptre, la chape pour l'officiant, et  ct un rchaud
contenant de la braise pour les encensements. En avant de l'autel, entre
le bas-choeur et le sanctuaire, tait plac un grand ratelier  sept
cierges[182], qui remplaait ainsi la _trabes_ ou _trabs_[183] des
glises primitives. Mais l'abside de la cathdrale de Lyon est dpourvue
de bas-ct. La disposition du choeur et du sanctuaire devait tre tout
autre dans les glises, dont les absides, comme celles de nos grandes
cathdrales du Nord, taient accompagnes d'un bas-ct simple ou
double. Alors le matre-autel tait plac au centre de l'hmicycle, et
l'vque assistant prenait sa place en bas du choeur, qui tait alors la
place honorable; les officiers s'asseyaient  droite et  gauche, sur
des bancs, suivant leurs dignits, les derniers plus prs du sanctuaire.
Cet ordre tait galement suivi dans les glises abbatiales; le sige de
l'abb tait en bas du choeur, cette disposition se prtant mieux que
toute autre aux crmonies.

Pendant la seconde moiti du XIIIe sicle, soit que les vques eussent
renonc  conserver  leurs cathdrales les dispositions de vastes
salles propres aux grandes runions populaires, soit que les chapitres
se trouvassent trop  dcouvert dans les choeurs accessibles de toutes
parts, on tablit d'abord des jubs en avant des choeurs, puis bientt
aprs des cltures hautes, parfaitement fermes, protgeant des ranges
de stalles fixes garnies de hauts dossiers avec dais. Les chanoines
furent ainsi chez eux dans les cathdrales, comme les religieux clotrs
taient chez eux dans leurs glises monastiques. Mais cependant, il
fallait, dans les cathdrales, que les fidles pussent assister aux
offices, ne pouvant voir les crmonies qui se faisaient dans les
choeurs ferms de toutes parts; c'est alors que l'on leva, dans les
glises piscopales, ces chapelles nombreuses autour des bas-cts des
choeurs et mme le long des parois des nefs (voy. CATHDRALE). La pense
dominante qui avait inspir les vques  la fin du XIIe sicle,
lorsqu'ils se mirent  btir des cathdrales sur de nouveaux plans, fut
ainsi abandonne lorsqu'elles taient  peine acheves, et, en moins
d'un sicle, la plupart des choeurs de ces grandes glises furent
ferms, les crmonies du culte drobes aux yeux des fidles. Nous
n'entreprendrons pas de rechercher ici ni d'expliquer les causes de ce
changement. Nous nous contenterons de signaler le fait qui doit se
rattacher, si nous ne nous trompons,  des discussions survenues entre
les vques et leurs chapitres, discussions  la suite desquelles les
vques durent cder aux voeux des chanoines, particulirement
intresss  se clore[184].

La cathdrale de Chartres leva un jub en avant de son choeur vers le
milieu du XIIIe sicle; nous ne savons aujourd'hui si, ds cette poque,
elle l'entoura d'une clture; c'est probable. La cathdrale de Bourges
leva une clture en pierre autour de son choeur ds la fin du XIIIe
sicle. Celle de Paris commena aussi  clore son choeur vers la mme
poque, et cette clture tait  peine acheve, que l'vque Mattifas de
Bucy faisait construire la ceinture de larges chapelles qui enveloppe le
double bas-ct de l'abside. Ces cltures ncessitaient donc la
construction de ces chapelles?

Les cltures modifirent profondment les plans primitifs des
cathdrales dont les choeurs n'avaient nullement t disposs pour les
recevoir; elles donnrent aux choeurs un aspect nouveau, contraire 
l'esprit qui avait d diriger les premiers constructeurs. Ne pouvant
savoir aujourd'hui quelles taient les dispositions premires des
choeurs de cathdrales, nous sommes obligs de nous en tenir  celles
adoptes  la fin du XIIIe sicle; elles sont d'ailleurs coordonnes
avec ensemble, et dignes en tous points de l'objet. De tous les choeurs
de cathdrales, celui sur lequel il reste le plus de renseignements
prcis est le choeur de la cathdrale de Paris. Nous en donnerons donc
(1) une vue cavalire, accompagne d'une description emprunte 
Corrozet et  Du Breul. Aprs la croise, entre les deux gros piliers
des transsepts, un jub de pierre fermait l'entre du choeur. Sur
l'arcade principale qui servait de porte tait un grand crucifix; cet
ouvrage, dit Du Breul, tait un chef-d'oeuvre de sculpture;  droite et
 gauche, cette arcade se runissait  la clture en pierre peinte, de
cinq mtres de haut, reprsentant l'histoire de Jsus-Christ, et dont il
reste une grande partie. Cette clture, du ct nord et du ct sud,
servait d'appui aux dossiers des stalles qui taient de bois sculpt et
couronnes d'une suite de dais. Deux portes latrales perces dans la
clture donnaient entre dans le choeur, auquel on arrivait du ct du
clotre par la porte rouge, et du ct de l'vch par une galerie
communiquant avec le palais piscopal. Autour du rond-point
(sanctuaire), la clture, dans sa partie suprieure, tait  jour, de
sorte que les scnes de la vie de Notre-Seigneur, sculptes en
ronde-bosse, se voyaient du dedans du choeur aussi bien que des
bas-cts. Au-dessous de cette partie  jour, des bas-reliefs
reprsentaient des scnes de l'Ancien Testament. Il tait, de toutes
manires, impossible de voir, des collatraux, ce qui se passait dans le
choeur et le sanctuaire. Des deux cts de l'entre du jub donnant sur
la croise taient deux autels, suivant l'usage. Le choeur s'levait de
quatre marches au-dessus du pav de la nef;  la suite des stalles
venait le sanctuaire, lev de trois marches au-dessus du choeur, et
sous la clef de vote absidale le matre autel, dont une tapisserie et
une gravure[185] nous ont conserv la forme et les accessoires. Derrire
le matre autel tait place, sur une large table de cuivre, porte sur
quatre gros piliers de mme matire, la chsse de saint Marcel,
surmonte d'une grande croix; d'autres chsses taient disposes 
droite et  gauche; derrire la chsse de saint Marcel tait, du ct
droit, le petit autel de la Trinit, dit des Ardents, sur lequel tait
place la chsse de Notre-Dame, contenant du lait de la sainte Vierge et
des fragments de ses vtements. Prs de l'entre principale du choeur,
on voyait, en ronde-bosse, la statue de bronze de l'vque Odon de
Sully, couche sur une table de mme mtal lev d'un pied environ
au-dessus du niveau du pav du choeur. Odon de Sully contribua en partie
 la construction de la cathdrale; c'est sous son piscopat que fut
probablement leve la nef. Au milieu du choeur, sous le lutrin, taient
incrustes, au niveau du pav, quatre pierres tombales, couvrant les
restes de la reine Isabelle de Hainaut, femme de Philippe-Auguste, de
Geoffroy, duc de Bretagne, et de deux autres personnages inconnus.
Devant le grand autel, sous une table de cuivre, le coeur de Louise de
Savoie, mre de Franois Ier. D'autres tombes se voyaient encore
derrire le grand autel du temps de Corrozet, entre autres celles du
clbre Pierre Lombard, archidiacre de la cathdrale et prince; car on
n'enterrait dans le choeur des cathdrales que des vques, des princes
et princesses.  ct du matre autel, du ct du nord, s'levait, sur
une colonne de pierre, la statue de Philippe-Auguste;  ses pieds tait
la tombe en marbre noir de l'vque Pierre de Ordemont, qui mourut en
1409.

Mais quelle que ft la richesse et la splendeur des choeurs des
cathdrales, ceux-ci n'galaient pas, en tendue, en meubles richement
ouvrags, en chsses prcieuses et en tombeaux magnifiques, les choeurs
et sanctuaires des grandes abbayes. Parmi ces abbayes, celle de
Saint-Denis, en France, se distinguait entre toutes, puisque le choeur
de son glise servait de spulture aux princes franais. Le plan de ce
choeur et de ce sanctuaire est donn dans l'histoire de l'abbaye de
Saint-Denis, par dom Flibien; nous nous contenterons d'en tracer la vue
cavalire, qui fera mieux comprendre les dispositions principales de
cette clture vnre (2). Ici, comme dans toutes les glises
abbatiales, le choeur, proprement dit, occupait les dernires traves de
la nef, la croise et une trave de l'abside; le sanctuaire, auquel on
montait par quatre rampes de dix-huit degrs chacune, deux petites de
chaque ct de l'autel et deux grandes dans les deux collatraux,
s'tendait dans l'abside au-dessus de l'ancienne crypte carlovingienne.

Dom Doublet[186] nous fournira la description dtaille de toutes les
parties du choeur et sanctuaire de la clbre glise abbatiale. L'entre
du choeur tait ferme par un jub, sur le devant duquel, du temps de
dom Doublet, on voyait encore, sculpts en pierre, la vie et le martyre
de saint Denis, de saint Rustic et de saint leuthre. Sur l'arcade
principale s'levait le crucifix donn par l'abb Suger; les images de
la Vierge et de saint Jean accompagnaient la croix. C'tait du haut du
jub que, les jours de ftes, on chantait l'vangile. Dom Doublet dit
qu'autrefois ce frontispice tait couvert de figures d'ivoire
entremles d'animaux de cuivre; ouvrage admirable, prtend-il, donn
par Suger, et que les huguenots dtruisirent[187]. Avant le sacre et
couronnement de la reine Marie de Mdicis, le choeur de Saint-Denis
n'avait toutefois subi aucune modification importante. Des deux cts,
soixante stalles hautes et basses, richement sculptes et garnies de
dossiers en toffe, s'adossaient aux piliers de la nef.  l'extrmit
des stalles, d'un des gros piliers de la croise  l'autre, une _trabes_
traversait le choeur; cette poutre tait peinte d'azur, seme de fleurs
de lis d'or; une croix d'or, que l'on prtendait avoir t fabrique par
saint loy, s'levait au milieu de sa porte. Entre les stalles tait le
lutrin de bronze donn par le roi Dagobert et provenant de l'glise
Saint-Hilaire de Poitiers. Ce pupitre tait soutenu par les quatre
figures des vanglistes, galement en bronze. En remontant vers
l'autel, dans l'axe du choeur, on voyait le tombeau de Charles le
Chauve, en cuivre maill, port sur quatre lions, et ayant,  chaque
angle, un des quatre docteurs de l'glise. Le pav tait magnifique, en
marbre blanc, noir, vert antique, jaspe et porphyre; c'tait
probablement une de ces mosaques connues en Italie sous le nom d'_opus
Alexandrinum_.  l'extrmit orientale du choeur, au-del de la croise
dans la premire trave du sanctuaire, s'levait l'autel de la Trinit,
dit autel matutinal, en marbre noir, enrichi de figures en marbre blanc
reprsentant le martyre de saint Denis; on couvrait son retable de
pierre d'un magnifique retable d'or aux ftes solennelles (voy. AUTEL,
fig, 7). Une grille de fer, place au-devant de l'autel matutinal, au
droit des deux premiers piliers de l'abside, formait un premier
sanctuaire infrieur. Derrire l'autel, on apercevait la chsse de saint
Louis, ouvrage d'argent et de vermeil. Des deux cts, deux rampes
troites montaient au sanctuaire suprieur. Quatre colonnes d'argent
portant les anges crofraires accompagnaient ces rampes et servaient 
suspendre, au moyen de tringles, les voiles de l'autel matutinal. Le
sanctuaire suprieur tait clos par des grilles de fer forg, dont il
reste des dbris admirables. Au fond de l'abside, les chsses de saint
Denis et de ses deux compagnons taient places sous un dicule d'un
travail prcieux, accompagn d'un grand autel antrieur (voy. AUTEL,
fig. 6). Entre les stalles et l'autel de la Trinit, saint Louis avait
fait placer un grand nombre de tombes des princes ses prdcesseurs, en
respectant probablement les anciennes places occupes par leurs restes.
Le tombeau de Dagobert, monument d'une grande importance, galement
refait du temps de saint Louis, tait plac  ct de l'autel matutinal
(ct de l'ptre). En face, plus tard, furent disposes les tombes de
Philippe V, de la reine Jeanne d'vreux, de Charles le Bel son poux, de
Jeanne de Bourgogne, de Philippe de Valois et du roi Jean. Le magnifique
monument de Charles VIII, en bronze dor et maill, se trouvait, du
mme ct, en avant de la clture de l'autel matutinal (voy. TOMBEAU).

Toutes les glises abbatiales ne pouvaient runir dans leurs choeurs une
aussi grande quantit de monuments prcieux comme art et comme matire;
cependant elles rivalisaient de zle et de soins pour dcorer les
cltures religieuses. Le choeur de l'abbaye de Cluny tait magnifique,
le nombre des stalles considrable, le luminaire splendide. Le
sanctuaire tait entour de grilles et de tombeaux qui formaient
clture. Cet usage d'employer les tombeaux en guise de clture pour les
sanctuaires se retrouve galement dans beaucoup d'autres glises
abbatiales et cathdrales,  Saint-Germain-des-Prs,  l'abbaye d'Eu,
dans les cathdrales de Rouen, d'Amiens, de Limoges, de Narbonne. Les
tombes des princes, des vques, protgent les sanctuaires (voy.
CLTURE, TOMBEAU).

Les choeurs des glises paroissiales reproduisaient, sur de petites
dimensions, les dispositions adoptes dans les cathdrales. Cependant,
comme les glises paroissiales taient, avant tout, faites pour les
fidles, les choeurs ne furent gure entours que de cltures  jour en
fer ou en pierre, et les jubs laissaient voir l'autel sous des arcs
ports par de fins piliers. Il ne parat pas, d'ailleurs, que des jubs
aient t trs-anciennement levs  l'entre des choeurs des glises
paroissiales, tandis qu' la fin du XVe sicle et au commencement du
XVIe, au contraire, on tablit des jubs devant les choeurs de ces
glises (voy. JUB). Nous ne devons pas omettre de signaler  nos
lecteurs les choeurs des glises qui taient dpourvues de bas-cts,
comme, par exemple, la cathdrale d'Alby. Dans ce cas, le choeur formait
une glise dans l'glise, avec un espace laiss entre cette clture et
les chapelles rayonnantes; cette disposition est rare en France, et ne
se rencontrait que dans quelques glises du Midi.

Presque toutes les glises franaises, et particulirement les grandes
glises abbatiales et cathdrales, prsentent une dviation plus ou
moins prononce dans leur axe,  la runion du choeur avec les
transsepts, soit vers le nord, soit vers le sud. On a cherch
naturellement  donner l'explication de cette singularit. L'auteur du
moyen ge qui pouvait le mieux en donner la raison, Guillaume Durand,
qui applique  chaque partie de l'glise une signification symbolique,
n'en dit mot. Les archologues modernes ont voulu voir, dans cette
inclinaison donne  l'axe des choeurs des glises, soit une
reprsentation mystique de l'inclinaison de la tte du Christ sur la
croix, soit une orientation particulire de l'abside vers le levant et
de la faade vers le couchant. Nous ne discuterons pas ces deux
opinions, qui ne sont bases sur aucun texte et qui sont plus
ingnieuses que vraisemblables; car, dans l'une ou l'autre hypothse,
l'inclinaison serait toujours dirige du mme ct, ce qui n'est point,
et les crivains du moyen ge qui ont parl longuement de la
construction des glises en auraient dit un mot.

Nous hasarderons aussi notre opinion personnelle, sans toutefois
prtendre la donner comme rsolvant la question; nous dirons tout
d'abord qu'elle n'est base que sur une observation pratique et purement
matrielle. Les glises qui prsentent cette dviation dans leur axe
sont toutes bties  la fin du XIIe sicle ou au commencement du XIIIe;
on les construisait partiellement sur l'emplacement d'glises dj
existantes; c'est--dire qu'en conservant la nef pour ne pas interrompre
les offices, on btissait le choeur, ou, ce qui tait plus rare,
conservant le choeur ancien, on rebtissait d'abord la nef, ainsi que
cela eut lieu pour la cathdrale d'Amiens. Il arrivait souvent qu'en
reconstruisant le choeur on levait en mme temps la faade occidentale,
afin de donner aux fidles, le plus promptement possible, une ide de la
grandeur du monument et d'encourager leurs efforts; ou bien, par des
raisons d'conomie faciles  comprendre, on comptait se servir des
fondations anciennes lorsque, l'abside acheve, on rebtirait la nef.
Ces deux oprations successives, ce raccordement ne laissaient pas de
prsenter des difficults de plantation assez grandes, surtout  une
poque o l'on ne possdait pas d'instruments de prcision appropris 
la plantation des difices, o l'on ne pouvait se servir que de cordeaux
et de jalons; alors mme l'instrument trs-imparfait, connu sous le nom
d'querre d'arpenteur, n'tait pas en usage. Il ne faut pas oublier
d'ailleurs que les cathdrales, aussi bien que les glises
conventuelles, taient,  cette poque, entoures d'une quantit de
btiments accessoires, clotres, trsors, sacristies, librairies,
logements, que les vques ainsi que les moines conservaient debout
aussi longtemps que cela tait possible, puisque ces btiments servaient
journellement. Le matre de l'oeuvre, en plantant un choeur avec l'ide
de le raccorder plus tard  une nef existante ou  reconstruire sur
d'anciennes fondations, ne pouvait se mettre en communication immdiate
avec cette seconde partie. Il devait fermer hermtiquement la portion
conserve de l'difice, et planter son abside au moyen de lignes
d'emprunt qu'il lui fallait prendre au milieu d'une masse compacte de
btiments. Or aujourd'hui, avec l'aide de nos instruments si parfaits,
cette opration prsente d'assez srieuses difficults, ne russit pas
toujours, et on constate des erreurs lorsqu'on en vient au raccordement.
Le raccordement exact de l'axe ancien avec l'axe nouveau est _un_,
tandis que la chance d'erreurs est infinie. Nous sommes donc disposs 
penser que ces dviations des choeurs de nos glises proviennent
d'erreurs, invitables alors, dans la plantation de monuments construits
 deux reprises. Si l'on pouvait nous fournir deux exemples seulement
d'glises bties d'un seul jet et dans lesquelles les choeurs seraient
inclins du mme ct, nous serions disposs  admettre une raison
symbolique; jusqu'alors nous regarderons l'opinion que nous venons
d'mettre comme tant la plus probable.

On nous objectera peut-tre que, lorsque les matres des oeuvres en
venaient  la reconstruction de la nef aprs avoir achev celle du
choeur, il leur tait facile de rparer leur erreur, et de prolonger
l'axe du sanctuaire pour en faire l'axe de la nef nouvelle. Certainement
cela leur et t facile, s'ils n'eussent d soit conserver de vieilles
fondations, soit se raccorder avec une faade dj leve de quelques
mtres, soit enfin, admettant qu'ils n'eussent ni fondations anciennes 
conserver, ni faade  respecter, se tenir entre des lignes de btiments
presque toujours accols aux murs de l'glise, tels que clotres, salles
capitulaires, logis, que l'on voulait conserver parce qu'on ne pouvait
s'en passer, mme temporairement. Ces constructions que nous admirons
gnaient fort les chanoines ou les moines, et il fallait la ferme
volont des abbs, au XIIe sicle, et des vques, au XIIIe, et leur
souveraine puissance, pour vaincre des opositions nombreuses dont nous
retrouvons les traces mme encore aujourd'hui. Or tous ceux qui sont
appels  diriger des constructions savent quelles sont les difficults
incessantes que soulvent ces oppositions de chaque jour, quelles que
soient la fermet et la volont du matre. Il n'est pas surprenant que
les architectes des XIIe et XIIIe sicles n'aient pas eu leurs coudes
franches et aient t conduits souvent, par des motifs bien misrables,
 des erreurs ou des irrgularits qui nous paraissent inexplicables
aujourd'hui.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]

     [Note 176: _Rational_, lib. I, cap. 1.]

     [Note 177: Sacerdos et Levita ante altare communicent, in
     choro Clerus, extra chorum populus. _Concil. Toletan._ IV,
     cap. XVIII.]

     [Note 178: _Rational_, lib. I, cap. III.]

     [Note 179: Donc il n'y avait pas de dossiers fixes.]

     [Note 180: Lib VI, cap. LXXXX.]

     [Note 181: Donc il n'en existait pas  demeure.]

     [Note 182: Voy. le _Dictionnaire du Mobilier_, au mot HERSE.]

     [Note 183: Poutre pose en travers du choeur, supportant des
     flambeaux. Voy. TRABES.]

     [Note 184: Le long de la clture du choeur de Notre-Dame de
     Paris allant vers l'orient, dit Du Breul, on voit la figure
     d'un homme d'glise, orn d'une dalmatique,  ct duquel ce
     qui suit est grav: Maistre Pierre de Fayel, _chanoine_ de
     Paris, a donn deux cents livres pour ayder  faire ces
     histoires (qui dcorent la clture), et pour les nouvelles
     verrires qui sont sur le choeur de ceans. Le don du digne
     chanoine indique assez que les chapitres tenaient  tre bien
     clos.]

     [Note 185: Voyez AUTEL.]

     [Note 186: _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys en France_,
     par D. Doublet. 1625.]

     [Note 187: Il faut observer toutefois que le jub avait d
     tre rebti sous le rgne de saint Louis, avec la nef, la
     croise et une partie du sanctuaire. Il faut donc supposer
     que ces images dont parle D. Doublet auraient t reposes
     sur le jub du XIIIe sicle. Le fait n'a rien d'ailleurs de
     contraire aux habitudes de cette poque, souvent les
     constructeurs du XIIIe sicle replacrent dans leurs
     monuments des bas-reliefs d'une poque antrieure.]



CHRIST (Jsus). Nous ne tenterons pas de faire l'histoire des premires
reprsentations peintes ou sculptes de Jsus-Christ, aprs les travaux
des Ciampini, des Eckel, des Ducange, des Bottari, des Bosio, des
d'Agincourt, et ceux plus rcents de M. Raoul Rochette[188], de M.
Didron[189], des RR. PP. Martin et Cahier[190]. Avant l'poque dont nous
nous occupons particulirement, les reprsentations du Sauveur sont
diverses; les plus anciennes, celles que l'on trouve dans les catacombes
de Rome et sur les sarcophages chrtiens, nous montrent Jsus sous la
forme d'un jeune homme imberbe, portant le vtement romain, la tte nue
avec de longs cheveux ou ceinte d'un diadme ou d'une bandelette, et
tenant  la main le _volumen_ antique roul. Cependant, ds une poque
recule, on prtendait possder des portraits authentiques de
Jsus-Christ. Saint Jean Damascne dit qu'une tradition accrdite de
son temps reconnaissait un portrait de Jsus empreint sur un morceau
d'toffe par le Sauveur lui-mme pour satisfaire au dsir d'Abgare, roi
d'desse. Pendant les premiers sicles de l'glise, il circulait un
signalement (apocryphe il est vrai) de Jsus, envoy par Lentulus au
snat; ce signalement, par son anciennet, sinon par son origine plus
que douteuse, n'en a pas moins une grande valeur, car il est mentionn
par les premiers Pres de l'glise, et servit de type aux images
adoptes plus tard par les glises grecque et latine. Cet homme, dit le
signalement attribu  Lentulus, est d'une taille haute et bien
proportionne; sa physionomie est svre et pleine de puissance, afin
que ceux qui le voient puissent l'aimer et le craindre en mme temps.
Ses cheveux sont couleur de vin, et, jusqu' la racine des oreilles,
sont longs et sans reflets. Mais, des oreilles aux paules, ils sont
boucls et brillants;  partir des paules, ils descendent sur le dos,
diviss en deux parties,  la faon des Nazarens. Front uni et pur;
face sans tache, tempre d'une certaine rougeur. Son aspect est modeste
et gracieux, son nez et sa bouche irrprochables. Sa barbe est
abondante, de la couleur des cheveux, et bifurque. Ses yeux sont
bleus[191] et trs-brillants. S'il reprend ou blme, il est redoutable;
s'il instruit ou exhorte, sa parole est aimable et insinuante. Son
visage joint une grce merveilleuse  la gravit. Personne ne l'a vu
rire une seule fois, pas mme pleurer[192]. D'une taille svelte, ses
mains sont longues et belles, ses bras charmants. Grave et mesur dans
ses discours, il est sobre de paroles. De visage, il est le plus beau
des enfants des hommes[193]. Tous les artistes chrtiens du moyen ge
cherchrent  reproduire ces traits, ce port et cette physionomie; ils y
russirent quelquefois. En France, jusque vers la fin du XIe sicle, les
reprsentations du Christ sont, comme toute la sculpture et la peinture
occidentales avant cette poque, passablement grossires, empreintes des
traditions romaines ou byzantines, suivant que les coles de sculpteurs
subissaient l'une ou l'autre de ces deux influences. Sauf quelques
traits caractristiques, comme la longueur des cheveux, la nudit des
pieds, le nimbe crucifre, le geste et la prsence de quelques
accessoires, le livre des vangiles ou le globe, les figures du Christ
ne prsentent pas un type uniforme; ils sont barbus ou imberbes, vtus
de la tunique simple, longue ou double; le manteau se rapproche du
_pallium_ grec ou de la toge romaine. Mais,  la fin du XIe sicle, les
riches abbayes franaises qui avaient des rapports frquents avec la
Lombardie, o s'tait runie une cole d'artistes grecs, et mme avec
l'Orient, firent venir dans leurs monastres des peintres et des
sculpteurs, qui bientt formrent en France une cole qui surpassa ses
matres (voy. STATUAIRE) et parcourut une longue et brillante carrire.
Ces artistes non-seulement introduisirent chez nous la pratique de
l'art, mais aussi des types forms, consacrs depuis longtemps dj en
Orient; types que le gnie occidental modifia bientt, sans cependant
s'en carter tout  fait. Et pour ne parler ici que da la reprsentation
du Christ, nous voyons, sur le portail intrieur de la clbre glise de
Vzelay, un immense tympan au milieu duquel est reprsent le Sauveur
dans sa gloire, entour des douze aptres. Cette figure, de dimension
colossale, est videmment excute sous l'inspiration d'artistes
byzantins, si ce n'est par eux-mmes. L'attitude, les vtements, le
_faire_ ne rappellent en rien les grossires et lourdes sculptures
franaises antrieures  cette poque, empreintes des dernires
traditions de la dcadence romaine.

Nous donnons (1) une copie de cette sculpture, trange mais imposante 
la fois. Ce Christ est vtu d'une longue robe flottante, plisse 
petits plis suivant un usage oriental fort ancien et conserv jusqu'
nos jours. La brise semble soulever les longs plis de la robe. Le
_pallium_ ne rappelle en rien, ni comme forme, ni comme faon de le
porter, le manteau romain ou franc. Le col est dcouvert; les manches de
la tunique sont larges, un peu fendues  leur extrmit et
trs-ouvertes. Quant  la face du fils de Dieu, elle offre un type tout
nouveau alors pour l'Occident. Les yeux sont lgrement relevs vers
leurs extrmits, saillants; les joues longues et plates, le nez
trs-fin et droit, la bouche petite et les lvres minces. La coiffure
est conforme au signalement de Lentulus et la barbe courte, fournie,
soyeuse et divise en deux pointes.

Ce type, l'un des premiers peut-tre introduits en France  la fin du
XIe sicle ou au commencement du XIIe, dut tre regard,  cette poque,
comme une oeuvre remarquable, car nous le voyons reproduit, mais par des
artistes grossiers, sur le tympan de la cathdrale d'Autun, postrieure
de quelques annes  la nef de Vzelay, puis  l'abbaye de Charlieu,
puis enfin dans beaucoup d'glises secondaires; mais en se divulguant
ainsi, il perd de son caractre byzantin et reprend quelque chose aux
vieilles traditions romaines. videmment les sculpteurs indignes, tout
en voulant imiter ces sculptures importes chez eux, ne pouvaient
abandonner compltement les anciennes mthodes et ne faisaient que les
modifier. Cet art byzantin ne convenait pas  l'esprit des populations
occidentales; il tait trop hyratique; l'observation de la nature, le
besoin de l'imitation, du vrai, l'amour pour le dramatique, devaient
exercer une influence salutaire d'abord, dplorable quand elle tomba
dans l'excs. Cependant, cette introduction d'un art tranger avait eu
un grand rsultat; elle formait de bons praticiens, car cette figure du
Christ dont nous venons de donner une copie est excute avec une
adresse de main trs-remarquable, ainsi que le reste de ce bas-relief;
on sent l un art complet, quoique soumis  une forme hyratique. Ce qui
se produisait en France pour la sculpture se produisait galement pour
la peinture. Les fresques de l'glise abbatiale de Saint-Savin prs
Poitiers, qui datent  peu prs de la mme poque que le bas-relief de
Vzelay, dnotent une influence byzantine prononce, au moins dans la
reprsentation des personnages sacrs; celles qui se voyaient encore
dans la cathdrale du Puy-en-Vlay, il y a quelques annes, se
rapprochaient encore davantage des types grecs. Ce n'est pas  dire que
nous regardions les peintures de Saint-Savin ou du Puy comme ayant t
excutes par des artistes grecs; il est certain, au contraire, qu'elles
sont l'oeuvre de peintres occidentaux. Le geste dramatique n'a rien de
byzantin; c'est seulement dans la mthode, dans les procds et quelques
types, comme celui du Christ, que la trace des arts d'Orient se fait
sentir. La fig. 2 nous dispensera de plus longues dissertations sur cet
objet. Nous aurons l'occasion de revenir sur ces influences d'coles au
mot PEINTURE.

C'est surtout dans les reprsentations du Christ triomphant, au milieu
de sa gloire, qu'il faut tudier la physionomie donne, pendant le moyen
ge, au fils de Dieu; car c'est en traitant ce sujet que les artistes se
sont appliqus  rendre les traits et le port donns au Sauveur par la
tradition.

Pendant la priode romane, jusque vers la fin du XIIe sicle, le Christ
triomphateur, figur en sculpture ou peinture, est ordinairement entour
du nimbe allong, comme celui reprsent fig. 1, ce qui n'exclut pas le
nimbe crucifre qui cerne sa tte. Dans les peintures, comme 
Saint-Savin par exemple, l'aurole qui entoure le corps du Christ
triomphateur est souvent circulaire; nous n'en connaissons pas ayant
cette forme dans les reprsentations sculptes. Du reste, ces rgles ne
sont pas sans exception. Dans la crypte de la cathdrale d'Auxerre, il
existe une peinture, de la fin du XIe sicle probablement, qui fait voir
le Christ triomphateur  cheval (3), conformment  la vision de saint
Jean[194]. Il est pos sur une grande croix orne de pierreries peintes
qui couvre la vote. Dans les quatre intervalles laisss entre les bras
de la croix sont quatre anges, galement  cheval; la tte seule du
Christ est nimbe. Il est vrai que la croix peut passer pour un signe de
triomphe et tenir lieu de la grande aurole. Dans ces deux
reprsentations peintes, les cheveux du Sauveur sont blonds et la barbe
noire. Les vtements du Christ de Saint-Savin sont ainsi colors: la
robe est verte avec une bordure branche, le manteau est jaune; la
bordure de la robe, sur la poitrine, est brun rouge avec ornements
blancs. Le nimbe est rouge crois de blanc. La robe du Christ d'Auxerre
est blanche, borde de brun rouge; le manteau est bleu clair sur les
paules, brun rouge bord de jaune sur la poitrine; le nimbe est bleu
crois de rouge. Les couleurs des vtements donns au Christ par les
peintres des XIe, XIIe et XIIIe sicles, varient  l'infini, ce qui ne
peut laisser supposer qu'on et adopt en Occident certaines couleurs
symboliques pour les vtements des personnages sacrs. Pendant le cours
du XIIe sicle, le Christ triomphateur, soit peint, soit sculpt, est
presque toujours reprsent entour des quatre signes des vanglistes,
des aptres ou des vingt-quatre vieillards.  Vzelay, ce sont les
aptres qui sont assis autour de lui (voy. APTRE). Au portail
occidental de Notre-Dame de Chartres, dont le tympan date de 1150 ou
environ, ce sont les quatre animaux, les aptres et les vieillards de
l'Apocalypse.  Saint-Savin, ce sont, en peinture, les quatre animaux
qui accompagnent l'aurole circulaire du fils de Dieu.  la cathdrale
d'Autun (1150 environ), ce sont les aptres, les animaux, des anges et
dmons, le jugement dernier, le psement des mes. Au portail sud de
l'glise de Moissac, mme poque, le Christ est coiff d'une couronne
carre; son buste seul est entour du nimbe allong;  ses pieds sont le
lion et le boeuf; des deux cts de ses paules, l'ange et l'aigle; deux
anges de dimension colossale sont debout  droite et  gauche; puis
viennent les vingt-quatre vieillards, sous ses pieds et derrire les
deux anges (voy. TYMPAN). Ici le Christ tient un livre ferm de la main
gauche et bnit de la droite, comme au portail de Chartres; tandis qu'
Vzelay et  Autun il a les mains tendues et ouvertes. Il est certain
que, pendant le XIIe sicle, l'ide dominante des sculpteurs tait,
lorsqu'ils reprsentaient le Christ dans sa gloire, de se rapprocher de
la vision de saint Jean. Au XIIIe sicle, le Christ glorieux est
reprsent pendant le jugement dernier; il est demi-nu, montre ses
plaies; autour de lui sont des anges tenant les instruments de la
Passion, quelquefois aussi le soleil et la lune;  ses pieds se
dveloppent les scnes de la rsurrection et de la sparation des bons
d'avec les mchants. C'est ainsi qu'il est reprsent au portail
principal de la cathdrale de Paris, au portail sud de la cathdrale de
Chartres, au portail nord de la cathdrale de Bordeaux, au portail
occidental de la cathdrale d'Amiens, etc. Alors les quatre animaux
n'occupent plus qu'une place trs-secondaire ou disparaissent
entirement. Le clerg franais du XIIIe sicle avait videmment voulu
adopter la scne du jugement, bien plus dramatique, plus facile 
comprendre pour la foule, que les visions de saint Jean. En abandonnant
la tradition byzantine quant  la manire de reprsenter le Christ
glorieux, on abandonnait galement le costume et le _faire_ oriental.
Cependant le type de physionomie donn au Christ se modifie quelque peu;
la face est moins longue, les cheveux deviennent onds sur les tempes au
lieu d'tre plats, les yeux sont moins ouverts, la bouche moins fine;
les traits se rapprochent davantage de l'humanit; dj on sent
l'influence du _ralisme_ occidental qui remplace les types consacrs.
Le grand Christ du jugement du portail de la cathdrale de Paris est
curieux  tudier sous ce rapport. Cette figure, fort belle d'ailleurs,
n'a plus rien d'hiratique. Et,  ce propos, nous devons signaler ici un
fait remarquable. En reprenant les soubassements des chapelles situes
au nord de la nef de cette glise, chapelles dont la construction ne
saurait tre postrieure  1235 ou 1240, nous avons retrouv des
fragments d'un Christ colossal provenant videmment d'un grand tympan,
avec les traces des quatre animaux et d'un livre. Cette sculpture
appartient aux dernires annes du XIIe sicle et, comme excution, est
d'une grande beaut. Il fallait donc que les types admis par le XIIe
sicle fussent rprouvs par le XIIIe, pour que l'on se soit dcid,
quelques annes aprs, lorsque le portail principal fut lev vers 1220,
 dtruire une sculpture aussi importante, pour y substituer celle que
nous voyons aujourd'hui. Du reste, il est bon de remarquer encore ceci,
c'est que le Christ du tympan de la porte principale de Notre-Dame de
Paris, ainsi que la statue de l'ange tenant les clous et la lance,
paraissent, comme excution, quelque peu postrieurs  toute la
statuaire de cette porte, et que ces figures ne sont pas sculptes dans
un tympan, mais sont des statues poses les unes  ct des autres sur
les linteaux et runies par un enduit de mortier. Ainsi donc, au XIIIe
sicle, il y avait une volont arrte parmi le haut clerg de modifier
les types du Christ glorieux consacrs jusqu'alors. Le Christ glorieux
ne devait plus tre que celui qui apparatra le jour du jugement. Nous
avons cru devoir nous tendre sur ce fait, qui, pour l'histoire de
l'art, nous parat avoir une grande importance.

Mais pendant que les sculpteurs modifiaient ainsi les traditions
byzantines du Christ triomphant, ils devaient en mme temps excuter des
statues du Christ-Homme, du Christ sur la terre, enseignant au milieu de
ses aptres. C'est ainsi qu'il est reprsent sur les trumeaux des
portails de la plupart de nos cathdrales franaises. Ce ne fut gure
qu'au XIIIe sicle que cette reprsentation du Christ fut dfinitivement
adopte. Alors il est vtu de la tunique longue et du manteau; il tient
le livre de la main gauche et bnit de la droite; ses pieds crasent la
tte du dragon et du basilic, images du dmon. Parmi ces figures, encore
conserves aujourd'hui en assez petit nombre, grce aux iconoclastes des
XVIe et XVIIIe sicles, la plus belle, celle dont le caractre se
rapproche le plus du type byzantin sans en avoir la scheresse, est, 
notre avis, la statue du Christ-Homme de la cathdrale d'Amiens. La
figure 4 en donne l'ensemble; non que nous esprions prsenter dans un
croquis l'aspect de grandeur et de noblesse de cette remarquable statue,
ce n'est ici qu'un renseignement. Le type de la tte du _Dieu_ d'Amiens,
dont nous prsentons le profil (5), mrite toute l'attention des
statuaires. Cette sculpture est traite comme le sont les ttes
grecques, dites gintiques: mme simplicit de model, mme puret de
contours, mme excution large et fine  la fois. Ce sont bien l les
traits indiqus dans le signalement cit plus haut: mlange de douceur
et de fermet; gravit sans tristesse. Cette tte est d'autant plus
remarquable que toutes celles appartenant aux statues d'aptres qui
l'avoisinent, et qui ont t excutes en mme temps, sont loin de
prsenter cette noblesse divine. Ce sont des hommes, des portraits mme,
dans la plupart desquels on retrouve le type picard. L'artiste qui a
excut la figure du Christ a donc suivi un type consacr, et, avec la
souplesse de talent qui appartenait aux sculpteurs de cette poque, il a
su distinguer, entre toutes, la statue du Sauveur, lui donner des
traits, une physionomie au-dessus des modles humains dont il pouvait
disposer. Mais la limite entre l'art hiratique et l'art d'imitation
est, chez tous les peuples artistes, facile  franchir; on ne s'y tient
pas longtemps. Les Grecs de l'antiquit l'ont franchie en quelques
annes; il en fut de mme en France. Dj, vers le milieu du XIIIe
sicle, les reprsentations du Christ ont perdu cette noblesse
surhumaine; les sculpteurs s'attachent  l'imitation de la nature,
perdent de vue le type primitif, font du fils de Dieu un bel homme, au
regard doux,  la bouche souriante,  la barbe soigneusement frise et
aux cheveux boucls, aux membres grles et  la pose manire. Au XIVe
sicle, ces dfauts,  notre avis du moins, tombent dans l'exagration,
et les dernires traditions se perdent dans la recherche des dtails,
dans une excution prcieuse et une certaine grce affecte. Il faut
dire encore qu' partir de la fin du XIIIe sicle les grandes figures du
Christ-Homme ou triomphant poses sur les portails des glises
deviennent rares. Les sculpteurs semblent donner la place principale 
la sainte Vierge, et le Christ est relgu dans les sujets lgendaires,
ou, s'il apparat en triomphateur, ses dimensions ne dpassent gure
celles des autres personnages. On le reprsente en buste, sortant des
nues, au sommet d'un tympan ou dans une clef des voussures, tandis que
la reprsentation de la vierge Marie occupe, jusqu'au XVIe sicle, une
place principale (voy. VIERGE). Les types du Sauveur se perdant  la fin
du XIIIe sicle, nous n'avons pas  nous en occuper ici; ces figures
rentrent dans la statuaire. Pour le Christ crucifi, nous renvoyons nos
lecteurs au mot CRUCIFIX. La peinture suit les mmes phases que la
sculpture quant  la reprsentation de Jsus-Christ, plus lentement il
est vrai, cet art tant, pendant le moyen ge en France, en retard d'un
demi-sicle sur la sculpture. Mais,  la fin du XIIIe sicle, les
traditions byzantines sont, en peinture, de mme qu'en sculpture,
compltement abandonnes. En Italie, on les voit persister plus
longtemps, et les Christ de Giotto, d'Orcagna, de Buffalmacco, de Simon
Memmi, conservent encore quelque chose du type primitif. Ce respect pour
une forme ancienne va beaucoup plus loin chez les Italiens; nous en
retrouvons la trace chez des peintres de la renaissance, qui n'avaient
rien conserv cependant de l'art hiratique de Cimabu et de ses
prdcesseurs. Titien a su donner  ses figures du Christ ce calme,
cette noblesse, cette grandeur, cette physionomie en dehors de
l'humanit que nous admirons dans nos belles statues du XIIe sicle, et
du commencement du XIIIe, ce qui n'a pas empch ce grand artiste de
faire de la peinture de son temps, et dans laquelle certainement il ne
cherchait pas l'imitation archologique. Il n'est pas donn  tous les
artistes d'atteindre  cette hauteur, et nous nous garderons bien de le
reprocher  ceux qui, depuis trois sicles, font de la peinture ou de la
sculpture sacre; mais ce qu'on et t peut-tre en droit de leur
demander, c'est l'tude de ces types si admirablement interprts dans
quelques oeuvres du moyen ge, surtout en France. Depuis la renaissance,
on s'est plu  peindre des Christ ou _jolis_ ou terribles. Michel-Ange,
dans son _Jugement dernier_, a fait du Christ une sorte d'Hercule en
colre qui se dmne sur son trne et s'occupe exclusivement des damns
qu'il envoie d'un geste furieux  tous les diables. Puis sont venus les
Christ-Apollon, puis les Christ-mignards au visage effmin, aux cheveux
parfums,  la dmarche molle. De notre temps, on a cherch des
inspirations plus pures. Mais peut-tre nos artistes feraient-ils
sagement d'aller de temps  autre voir les Christ de Chartres, d'Amiens,
de Paris; si ces visites ne font pas natre de nouveaux chefs-d'oeuvre,
elles nous viteront cette ple et maladive physionomie que l'on se
plat  donner au Sauveur aujourd'hui, ces traits de songe-creux,
indcis et ennuys, plutt tristes que srieux, ce port plutt famlique
que gracieux. Certes, la lecture des vangiles est bien loin de tracer
dans l'esprit un pareil portrait. La devise du moyen ge, _Christus
vincit, Christus regnat, Christus imperat_, toute triomphante qu'elle
soit, est faite pour relever la statuaire et laisser une vivante et
franche empreinte dans l'me des fidles, tandis que la vue d'une nature
tiole, pauvre et souffreteuse, inspire du mpris aux mes nergiques
et affaiblit encore les mes faibles.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]

     [Note 188: _Disc. sur les types imitatifs de l'art
     chrtien_.]

     [Note 189: _Iconographie chrtienne_.]

     [Note 190: _Mlanges archol. Vitraux de Bourges_.]

     [Note 191: Oculi ejus coerulei. Peut s'entendre comme bleu
     fonc, bleu de mer (Ovid.), farouches (Horace).]

     [Note 192: Vel semel eum ridentem nemo vidit, sed flentem
     imo. Peut s'entendre: Mais plutt pleurer.]

     [Note 193: _Codex apocryp. Nov. Testam._ ap Fabricium.
     Hamburgi, 1703; 1 pars, pag. 301, 302. (Voy. _Iconog.
     chrt._ Didron; p. 228, 229.)]

     [Note 194: Apocalypse, ch. XIX, versets 11-17.]



CIMETIRE, s. m. Enclos consacr dans lequel on ensevelit les morts. Il
tait d'usage, chez les Grecs et les Romains, de brler les cadavres, de
renfermer leurs cendres dans des urnes de marbre, de pierre ou de terre
cuite, ou dans des sarcophages, et d'entourer ces restes de monuments
levs  la mmoire du dfunt, ou au milieu de cavits pratiques dans
le roc. Les villes antiques, comme Syracuse, Agrigente, Athnes, Rome,
sont entoures encore de nombreuses excavations ou de monuments qui
servaient de dernire demeure aux morts de la cit. Les premiers
chrtiens ne brlrent pas les cadavres. Comment l'eussent-ils pu faire?
 Rome, rfugis dans les catacombes, vastes carrires antiques, o ils
clbraient leurs saints mystres; ils voulurent y dposer les restes de
leurs martyrs et de leurs frres en religion morts de mort naturelle. 
cet effet, ils creusrent dans les parois de ces souterrains immenses
des cavits de la grandeur d'un corps humain, et, aprs y avoir dpos
les cadavres, ils scellaient l'ouverture soit avec une dalle de pierre
ou de marbre, soit au moyen d'une simple cloison de maonnerie. C'est
ainsi que l'ide d'tre enseveli prs des lieux consacrs au culte prit
racine chez les premiers chrtiens.

Saint Augustin dit, dans son livre: _De cura pro mortuis agenda_,
qu'ensevelir un mort auprs des monuments levs  la mmoire des
martyrs, cela devient profitable  l'me du dfunt.

Lorsque les glises purent s'lever sur le sol, on voulut tre enterr,
sinon dans leur enceinte, ce qui n'tait pas permis dans les premiers
sicles, au moins le plus prs possible de leurs murs, _sous l'gout du
toit_, et ces glises furent bientt entoures de vastes champs de
repos. Mais, dans les villes populeuses, on ne tarda pas  reconnatre
les inconvnients et les dangers mme de cet usage. Les glises devaient
grouper autour d'elles certaines dpendances ncessaires. Au milieu des
cits encloses de murailles, le terrain devenait rare  mesure que la
population augmentait, et il fallut renoncer  conserver ces enceintes
uniquement destines  la spulture des morts. Vers la fin du XIIe
sicle, les glises commencrent  recevoir, sous leur pav, les corps
de leurs vques, de leurs abbs, chanoines, puis des princes, des
seigneurs et mme, vers la fin du XIIIe sicle, de laques roturiers
assez riches pour obtenir cette faveur. Dans les campagnes et les
petites villes, les glises conservrent leurs cimetires autour de
leurs murs. Ces cimetires contenaient habituellement, outre les
tombeaux, une chapelle, une chaire  prcher et une lanterne des morts
(voyez ces mots). Quelquefois des portiques levs le long des murs de
clture servaient de promenoirs et de lieu de spulture rserv  des
familles privilgies. Il fallut, dans le voisinage des grandes villes,
ou souvent  l'abri de leurs murs, tablir des cimetires, ceux qui
entouraient les glises ne suffisant plus, ou les habitations prives
ayant peu  peu empit sur les terrains sacrs. Ces cimetires, qui, le
plus souvent, servaient de lieu de retraite la nuit aux malfaiteurs et
aux prostitues, durent tre enclos; ils devinrent alors des lieux
d'asile. Pendant la guerre, les cimetires des campagnes taient
considrs par les paysans comme des enceintes inviolables; ils y
dposaient leurs instruments aratoires, leurs meubles et mme leurs
bestiaux:

       Grant fu la guerre, si s'esmaient (s'inquitent),
       As cimetieres tot atraient,
       Ne laissoent rien as maisons
       Por robors  por larrons[195].

La nuit, la lanterne des morts, sorte de colonne creuse au sommet de
laquelle brlait une lampe, avertissait les trangers que l tait un
champ de repos. Cette lanterne tait aussi destine  conjurer les
apparitions de mauvais esprits, vampires, loups-garous qui causaient la
terreur des populations du nord et de l'ouest: Item en ung aittre, ou
cimetire, estant en Escoce, estoit une biere dont par nuit yssoit une
chose nomme _Gargarouf_, qui dvoroit et occioit quant que
trouvoit.[196]

Quelques-uns de ces cimetires de grandes villes furent assez richement
dcors de clotres, sur les murs desquels on retraa en peinture la
danse macabre, la lgende des _trois morts et des trois vifs_, les
scnes de la Passion de Notre-Seigneur. Toutefois, pendant le moyen ge,
les cimetires indpendants des glises furent l'exception; ils ne
constituaient pas, comme en Italie, un difice complet; ce n'tait gure
qu'une clture au-dedans de laquelle les sicles accumulaient, sans
ordre, les monuments privs, des portions de galeries, de petites
chapelles, des croix, des ossuaires, des dicules de toutes sortes. Le
cimetire monumental dispos d'une faon symtrique n'appartient qu'aux
tablissements religieux, et, quand il n'est pas une simple clture, il
affecte alors les dispositions des clotres (voy. CLOTRE).

     [Note 195: _Le Roman de Rou_, vers 15,978 et suiv.]

     [Note 196: Voy. la _Prf. des Chron. de Normandie_, par
     Francisque Michel, p. xlij.]



CIRCONVALLATION ET CONTREVALLATION (LIGNES DE). Fosss avec ou sans
remparts de terre et de palissades que les assigeants faisaient autour
d'une place investie, pour se mettre  l'abri des sorties ou des secours
du dehors et enfermer compltement les assigs (voy. ARCHITECTURE
MILITAIRE, CHTEAU, SIGE).



CITERNE, s. f. Cave destine  recueillir et conserver les eaux
pluviales. Les abbayes et les chteaux du moyen ge, situs souvent sur
des collines leves, taient dpourvus de sources naturelles; on
supplait  ce manque d'eau par des citernes creuses dans le roc ou
maonnes, dans lesquelles venaient se runir, par des conduites, les
eaux pluviales tombant sur les combles des btiments et sur l'aire des
cours.

Le clotre de l'abbaye de Vzelay possde une belle citerne, du XIIe
sicle, qui se compose de deux nefs votes soutenues par une range de
petits piliers carrs. Cette citerne n'tait pas la seule que possdt
l'abbaye; elles taient toutes creuses dans le rocher et soigneusement
enduites  l'intrieur. Presque toutes les citernes du moyen ge sont
pourvues d'un citerneau, destin  recevoir tout d'abord les eaux et 
les rejeter, clarifies, dans la citerne.  cet effet, le citerneau est
plac  un niveau suprieur  celui du fond de la citerne, et se compose
d'une auge perce de trous latraux, ainsi que l'indique la fig. l. Le
citerneau tait rempli de gravier et de charbon. On tirait l'eau de la
citerne par un orifice perc dans la vote, garni d'une margelle et
d'une manivelle munie de seaux. Les citernes possdent toujours un canal
de trop plein et quelquefois un canal de vidange. Nous avons remarqu
que, dans les citernes du moyen ge, le canal de trop plein est plac de
faon  ce que le niveau de l'eau ne dpasse pas la naissance des
votes.

[Illustration: FIG. 1.]



CLAVEAU, s. m. Nom que l'on donne aux pierres tailles en forme de coin
qui composent un arc ou une plate-bande appareille et qui se trouvent
comprises entre le sommier et la clef. Les constructeurs du moyen ge
n'ayant employ la plate-bande appareille qu'exceptionnellement, nous
nous occuperons d'abord des claveaux d'arcs. En rgle gnrale, la coupe
d'un claveau est toujours normale  la courbe de l'arc; en d'autres
termes, la coupe du claveau doit tre faite suivant la direction du
rayon de l'arc (voy. CONSTRUCTION). Les claveaux, dans l'architecture du
moyen ge, tant toujours intradosss et extradosss, sauf de trs-rares
exceptions, il en rsulte que les claveaux d'un mme arc sont tous de
mme forme et de mme dimension, ainsi que le dmontre la fig. 1. A sont
les sommiers, B la clef et C les claveaux.

Pendant les premiers sicles du moyen ge, en France, on rencontre
souvent des claveaux de pierre alterns dans les arcs avec des briques.
C'tait l un reste des traditions de la construction romaine des
bas-temps. Les fentres de la Basse-oeuvre de Beauvais, dont la
construction remonte probablement au VIIIe sicle, ont leurs arcs ainsi
composs de claveaux de pierre spars par une ou deux briques (2). On
obtenait ainsi une dcoration  peu de frais. Un rang de briques
extradossait l'arc. Les claveaux des arcs reoivent souvent des moulures
 dater du XIIe sicle; jusqu' cette poque, ils sont gnralement
taills  vives artes, ou parfois en demi-cylindres (voy. ARC). Les
membres de l'architecture romane  son dclin sont trs-chargs
d'ornements; non-seulement les chapiteaux, les frises en sont couverts,
mais encore les colonnes et les archivoltes qu'elles supportent. Les
ornements les plus ordinairement sculpts sur les archivoltes, pendant
le XIIe sicle, sont des billettes, des dents de scie, des damiers, des
besans, des zigzags, des mandres, des entrelacs, etc. Ces ornements
sont toujours compris dans la hauteur de chaque claveau, afin de pouvoir
les sculpter avant la pose, et de les raccorder bout  bout, en formant
ainsi une dcoration continue. Cette rgle est suivie d'une manire si
absolue, que, lorsque dans un mme archivolte les claveaux sont ingaux
d'paisseur, l'ornement se conforme  la dimension de chaque pierre,
quitte  dranger ainsi la symtrie de la dcoration.

La fig. 3 explique ce que nous disons ici.

Quelquefois, vers la fin du XIIe sicle, les claveaux des arcs moulurs
sont, de deux en deux, chargs d'un ornement. Cette disposition est
frquente dans les monuments de l'Auvergne. Ainsi, les arcs ogives du
porche sud de la cathdrale du Puy-en-Vlay (4), qui datent du milieu du
XIIe sicle, se composent de claveaux alternativement moulurs et
sculpts. La porte sud de l'glise d'Ennezat, prs de Riom, d'une poque
plus rcente (commencement du XIIIe sicle), prsente, dans son
archivolte, une disposition analogue (5). Dans cette province, le midi
de la France, et en Bourgogne mme, lorsque la nature des matriaux le
permet, les claveaux des arcs sont taills dans des pierres de deux
couleurs. La construction, rendue apparente, contribuait ainsi  la
dcoration, sans avoir recours  la sculpture ou  la peinture
applique.

Pendant le cours du XIIe sicle, dans le Beauvoisis et en Normandie
particulirement, les claveaux des archivoltes sont refouills, vids,
de faon  prsenter des entrelacs de zigzags, de btons rompus et mme
d'ornements sculpts. C'est dans l'architecture anglo-normande de cette
poque que l'on trouve les combinaisons les plus compliques, les
videments les plus prcieux. Les deux portes latrales de la faade
occidentale de la cathdrale de Rouen, dont les pieds-droits et les
archivoltes datent de 1160 environ, nous fournissent un des exemples les
plus riches de ces claveaux appareills, vids, dcoups et sculpts
avec une finesse et une prcision rares.

Voici (6) deux rangs de ces claveaux; les uns, ceux figurs en A,
prsentent un rang de feuillages entrelacs compltement  jour,
derrire lequel les sculpteurs ont eu la patience de ciseler des
palmettes qui garnissent le fond de la gorge, ainsi que l'indique la
section B. En C est trac le fond de la gorge; en D les palmettes, et en
E les feuillages ajours compris exactement dans l'pannelage du
claveau. L'autre rang de claveaux, figur en F, prsente des dessins
dcoups  vif sur l'pannelage; cette sorte de broderie, creuse
profondment, donne la section G. Plus tard, les rinceaux de feuillages,
et plus frquemment des figures, dcorent les claveaux d'archivoltes,
mais en observant toujours la rgle primitive, savoir: que chaque
ornement ou figure doit tre comprise dans un claveau. Il y a trs-peu
d'exceptions  cette rgle. Cependant, au portail occidental de l'glise
abbatiale de Saint-Denis, on voit les figures des vingt-quatre
vieillards de l'Apocalypse sculptes dans deux ou trois claveaux, et,
par consquent, taills sur le tas aprs la pose.

Les claveaux de plates-bandes sont rares pendant les priodes romane et
gothique; cependant force fut, dans quelques contres o la pierre 
btir n'tait extraite qu'en petites dimensions, de faire des linteaux
de porte composs de claveaux. Dans le Beauvoisis on rencontre assez
frquemment des linteaux de porte appareills appartenant au XIIe
sicle; mais les claveaux de plate-bande ne prsentent jamais,  cette
poque, des coupes tendant  un centre, comme dans l'architecture
romaine; ils sont maintenus dans leur plan au moyen de coupes
enchevtres, qui rendent tout glissement impossible. On voit un de ces
linteaux de porte le long du flanc nord de l'glise Saint-tienne de
Beauvais (7). La difficult rsultant de la taille et de la pose de
plates-bandes ainsi appareilles fit qu'au XIIIe sicle, alors que l'on
extrayait des carrires des pierres d'un fort volume, on abandonna ces
moyens de construction compliqus,  moins d'une ncessit absolue,
comme, par exemple, pour les manteaux de chemine; et, dans ce cas
particulier, les claveaux des manteaux sont appareills  crossettes, ou
suivant des coupes tendant  un centre (voy. APPAREIL, CHEMINE).

Lorsqu'au XIIIe et au XIVe sicle on adopta les votes en arcs d'ogive,
diviss en un certain nombre de moulures, boudins, filets, cavets,
gorges, il arrivait quelquefois que, les sommiers tant poss tout
taills, suivant l'usage, les claveaux ne venaient pas raccorder
exactement leurs membres de moulures avec ceux des sommiers, il restait
des _balvres_. Le boudin A des claveaux (8), par exemple, ne retombait
pas exactement sur le profil du boudin B du sommier; les appareilleurs,
s'apercevant de ce dfaut de taille, posaient un claveau de transition
C, sur les moulures duquel on rservait un petit ornement, une feuille,
qui dissimulait les balvres. Il existe un certain nombre de claveaux de
contre-clefs et de sommiers possdant cet appendice dans les arcs ogives
des votes de l'glise de Saint-Nazaire de Carcassonne (commencement du
XIVe sicle). Ceci est encore une preuve certaine de la taille de tous
les membres de moulures avant leur pose. Parfois aussi les claveaux
possdent des membres de moulures que les appareilleurs n'avaient pas eu
la prcaution de rserver dans les sommiers. Alors une tte, une fleur
forme comme un petit cul-de-lampe servant de naissance  ce membre
supplmentaire. Ces dtails sont intressants  observer, car ils
dmontrent comment les constructeurs savaient dissimuler les erreurs ou
irrgularits qui ne pouvaient manquer de se prsenter dans les dtails
compliqus de l'architecture gothique, comme ils trouvaient toujours des
ressources lorsqu'il s'agissait de s'affranchir des difficults qui se
prsentaient dans l'ensemble aussi bien que, dans les plus minces
dtails de leurs constructions.

[Illustration: FIG. 1.]
[Illustration: FIG. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: FIG. 5.]
[Illustration: FIG. 6.]
[Illustration: FIG. 7.]
[Illustration: FIG. 8.]



CLAVETTE, s. f. _Petite clef_. C'est le nom que l'on donne  une
chevillette de fer plat servant  arrter l'extrmit d'un boulon (voy.
BOULON) ou les panneaux des vitraux.

Pendant le moyen ge, les vitraux forms de la runion de verres
maintenus par des plombs se posaient par panneaux entre des barres de
fer garnies de pitons. Des clavettes, passant  travers ces pitons,
taient destines  empcher les panneaux de sortir de leur place; afin
que ces clavettes pussent serrer les bords des panneaux, sans fler les
verres, contre les traverses et montants en fer, et pour pouvoir les
enlever facilement en cas de rparations, on leur donnait la forme
indique dans la fig. 1 (voy. ARMATURE, VITRAIL).

Dans la charpente, la serrurerie et la grosse menuiserie, les clavettes
qui passent  travers l'extrmit des boulons sont souvent doubles  la
queue; les deux pointes tant recourbes, la clavette ne pouvait plus
sortir (voy. fig. 2).

[Illustration: FIG. 1.]
[Illustration: FIG. 2.]



CLEF, s. f. Ce mot, appliqu aux ouvrages de maonnerie, signifie le
claveau qui ferme un arc, celui qui est pos sur la ligne verticale
leve du centre de cet arc. Il n'y a de clefs que pour les arcs
plein-cintres; les arcs en tiers-point, tant forms de deux segments de
cercle, n'ont que des sommiers et des claveaux; la clef, dans ce cas,
est remplace par un joint.



CLEF D'ARCHIVOLTE. Les Romains, et avant eux les trusques, dcoraient
souvent la clef des archivoltes de la manire la plus riche,
principalement lorsque ces archivoltes surmontaient l'entre d'un
difice ou la matresse baie d'un arc de triomphe. La clef, dans ce cas,
tait comme un signe indiquant un passage. Chacun connat les clefs
admirablement sculptes des arcs de Trajan, de Titus, de Septime-Svre,
de Constantin  Rome. Nous voyons des clefs sculptes au-dessus des
entres principales des arnes de Nmes, ces entres n'ayant aucun autre
signe qui les distingue des autres arcades pourtournant l'difice. Le
moyen ge ne parait pas, mme dans les premiers temps, avoir continu
cette tradition; ses archivoltes prsentent une suite de claveaux
uniformes, et le plus souvent mme les constructeurs ngligent de
rserver la place rgulire donne  la clef; un joint la remplace. Les
archivoltes du clotre de la cathdrale du Puy-en-Vlay nous montrent, 
l'extrieur, des clefs dcores de sculptures. Une partie de ce clotre
date du Xe sicle, mais il fut presqu'entirement rebti au XIIe, et les
derniers architectes conservrent aux clefs des archivoltes ce genre de
dcoration probablement pour ne pas dranger l'harmonie de l'ensemble.
Nous donnons ici (1) une de ces clefs reprsentant un animal  tte de
femme. Bien que dans les arcs en tiers-point il n'y ait point de clef 
proprement parler, cependant les architectes de l'poque gothique ont
quelquefois termin les archivoltes des portails d'glises par une clef,
ou plutt par deux contre-clefs prises dans une seule pierre, et sur
laquelle ils ont sculpt une figure devant occuper une place d'honneur,
comme le buste du Christ, par exemple, ou quelquefois, vers le XVe
sicle, celui du Pre ternel.


CLEF D'ARC OGIVE. Les architectes du XIIe sicle, ayant invent la vote
en arcs d'ogives, cherchrent bientt  placer un des plus beaux motifs
de dcoration intrieure  la rencontre des deux arcs croiss qui
portent la vote d'arte gothique. La rencontre de ces deux arcs
saillants exige, au point de vue de la construction, une clef,
c'est--dire un seul morceau de pierre venant fermer, par des coupes
normales aux courbes, la rencontre des deux arcs. S'il y eut quelques
ttonnements quant  la manire de joindre ces arcs (voy. CONSTRUCTION),
ils ne furent pas de longue dure; car sitt que nous voyons les arcs
ogives adopts, apparaissent les clefs sculptes. Toutefois cette
dcoration ne se dveloppe pas partout avec la mme franchise; abondante
et riche dans quelques provinces ds l'origine, elle est pauvre et
timide dans d'autres. Quand il s'agit de la sculpture, c'est presque
toujours  la Bourgogne qu'il faut d'abord avoir recours, ou plutt 
l'ordre de Cluny et  l'le de France. En effet, la clef d'arcs ogives
la plus ancienne que nous connaissions se voit dans la tribune du porche
de Vzelay. Toutes les votes de ce porche, sauf deux, sont encore
dpourvues d'artiers; l'une de ces deux votes, dont la construction
remonte  1130 environ, prsente,  l'intersection des deux arcs, une
belle clef richement sculpte, que nous donnons (2). Perce au centre,
pour permettre le passage d'un fil propre  suspendre un lustre, cette
clef prsente, sur deux cts, entre les artiers, des figures de
chrubins nimbs dont les yeux sont remplis d'un mastic noir figurant
les prunelles. Autour du trou central se renversent des feuilles
largement refouilles[197].

L'ide de suspendre des figures d'anges aux votes devait naturellement
se prsenter la premire, et beaucoup de votes d'glises de la seconde
moiti du XIIe sicle taient dcores de cette faon. Mais il en existe
peu aujourd'hui qui datent de cette poque recule, les XIIIe et XIVe
sicles ayant reconstruit une grande quantit de votes par suite
d'incendies ou de vices dans ces constructions primitives, excutes
souvent par des architectes qui ttonnaient. On peut admettre, si l'on
examine les quelques exemples existant encore de nos jours, que les
artistes du XIIe sicle avaient prodigu la sculpture dans les votes,
genre de dcoration qui fut abandonn par les matres des XIIIe et XIVe
sicles.

Non-seulement, vers 1160, les architectes sculptent les clefs, mais les
arcs ogives eux-mmes, et souvent ils font tailler des statues dans
leurs sommiers, au-dessus des chapiteaux (voy. SOMMIER). Aprs l'exemple
de clef reprsent dans la fig. 2, l'un des plus anciens et des plus
remarquables est certainement la collection de clefs d'arcs ogives que
l'on voit encore dans l'glise Notre-Dame d'tampes. Trois de ces votes
sont dcores  la rencontre des arcs diagonaux, l'une de figures de
rois reprsents  mi-corps, issant du sommet des angles forms par
l'intersection de ces arcs, et les deux autres de huit figures d'anges
assis, quatre sur les artiers les ailes abaisses, et quatre dans les
angles les ailes ployes.

Nous donnons (3) l'une de ces clefs magnifiques, bien qu' proprement
parler les anges ne fassent pas partie de la clef, ceux sculpts sur les
artiers tenant aux contre-clefs, et ceux des remplissages tant
rapports dans les rangs de moellons suprieurs. Les ailes de ceux-ci
sont accroches  la vote par des crampons. Autrefois ces figures
taient peintes, aujourd'hui un badigeon jauntre les couvre ainsi que
le reste de la vote.

Nous voyons de belles clefs sculptes, datant de la fin du XIIe sicle,
dans les votes de la cathdrale de Laon, et ici les figures ne sont pas
rapportes, comme  tampes, autour de la clef, mais tiennent  cette
pice principale de la vote.  la rencontre des huit arcs ogives
portant la vote absidale de la chapelle du transsept nord de cette
glise est une clef reprsentant un ange tenant un phylactre au milieu
d'une couronne de feuillages. La tte et les ailes de l'ange se
prsentent, vers l'entre de la chapelle, dans l'angle le plus ouvert
rserv entre ces arcs, et remplissent ainsi d'une faon gracieuse le
vide produit par la rencontre des deux premires nervures. Voici (4)
cette clef finement sculpte, et qui, suivant l'usage alors adopt,
tait peinte de diverses couleurs.  cette poque dj, cependant, on ne
sculptait pas seulement sur les clefs de votes des figures sacres, on
tentait parfois de les dcorer par des feuillages agencs avec lgance.
La vote de la chapelle suprieure du transsept sud de la cathdrale de
Laon nous prsente une de ces clefs entoure de feuilles finement
sculptes et peintes; du ct de l'angle le plus ouvert, comme dans
l'exemple prcdent, les feuillages s'chappent de la rosace centrale,
s'entrelacent et viennent garnir la rencontre des deux premiers arcs.
Nous donnons (5) cette jolie clef.

Mais ces deux derniers exemples appartiennent  des votes de petite
dimension. En construisant les votes en arcs ogives, les architectes de
la seconde moiti du XIIe sicle avaient reconnu qu'il tait d'une
grande importance, pour la solidit de ces votes, que les clefs eussent
une certaine force de pression, et, par consquent, un poids
considrable relativement aux claveaux. Aussi, partant de ce principe,
ils donnrent un volume extraordinaire aux clefs, les renforcrent de
puissantes saillies, et, pour dissimuler la lourdeur apparente de ces
gros morceaux de pierre suspendus au point culminant des votes, ils les
couvrirent de sculptures savamment combines en raison de leur place
leve et de l'effet qu'elles devaient produire.

La grande vote absidale de l'glise abbatiale de Saint-Germer en
Beauvoisis nous montre une de ces clefs volumineuses. Les artiers de
cette vote absidale viennent se rencontrer au sommet d'un arc doubleau,
disposition assez vicieuse qui ne se rencontre gure que dans les
monuments gothiques primitifs; la clef n'est qu'une demi-clef buttant
contre la pointe de l'arc doubleau; elle est d'une dimension
considrable; les artiers sont couverts de sculptures dans tout leur
dveloppement, et les angles rentrants laisss entre eux sont renforcs
et orns d'une croix, de figures de dragons et de basilics (6).

Ds la fin du XIIe sicle, les clefs des votes absidales ou des
chapelles ne reprsentent pas seulement, sculpts sur leur face
intrieure, des personnages sacrs, tels que le Christ bnissant, le
Christ entour d'anges, la Vierge, l'Agneau, les signes des
vanglistes, comme dans la chapelle terminale de la grand'salle de
l'Htel-Dieu de Chartres; des saints, des martyrs; mais aussi parfois
des vques ou abbs fondateurs, des sujets, comme, par exemple, les
signes du zodiaque, des animaux tirs des bestiaires, etc. Dans la vote
de la chapelle absidale de l'glise abbatiale de Vzelay, dont la
construction remonte aux dernires annes du XIIe sicle, on voit une
fort belle clef sculpte reprsentant le signe du Verseau sous la forme
d'un jeune homme  peine vtu, tenant un long vase d'o s'chappe de
l'eau, et entour d'enroulements.

Nous donnons une copie de cette clef (7). On observera qu'ici la clef
n'est qu'un ornement dtach des arcs de la vote; cette clef n'a pas de
fond et les arcs passent et se pntrent derrire elle. C'est l un des
caractres particuliers aux clefs riches de la fin du XIIe sicle.
Lorsqu'on examine les clefs de votes de cette poque, il est facile de
reconnatre que les architectes confiaient ces parties de la dcoration
intrieure aux sculpteurs les plus habiles. Quelle que soit la hauteur 
laquelle sont places les clefs de votes des XIIe et XIIIe sicles,
elles sont toujours composes avec une lgance et excutes avec un
soin qui indiquent l'importance que l'on attachait  ces pices de
sculpture. Mais il faut dire que les artistes du XIIe sicle ne se
rendaient pas toujours un compte bien exact de l'effet qu'elles devaient
produire  de grandes hauteurs, et certaines clefs qui, vues de prs,
sont de vritables chefs-d'oeuvre, ne produisent que peu ou point
d'effet,  cause de la distance qui les spare de l'oeil du spectateur;
les sculpteurs du XIIIe sicle, sous ce rapport, comprirent beaucoup
mieux que ceux du XIIe le parti que l'on pouvait tirer de ces rosaces
poses  la rencontre des arcs.

Mais, avant de prsenter des exemples de ces clefs du XIIIe sicle, il
est ncessaire que nous parlions des clefs des votes secondaires.
Gnralement celles-ci, pendant la seconde moiti du XIIe; sicle, sont
petites et trs-simples; parfois mme elles disparaissent, et les arcs
ogives se croisent sans tre renforcs de cet appendice dcoratif.

 Paris,  Saint-Denis en France,  Noyon,  Senlis,  Saint-tienne de
Beauvais, nous voyons les arcs ogives des votes percs  la clef d'un
trou entour d'une maigre rosace. Il est arriv, comme dans cette
dernire glise (8), que les appareilleurs n'ont su comment faire
pntrer les deux arcs croiss. Ici la rosace dcorative ne couvrant pas
l'intersection des arcs, leurs doubles boudins se rtrcissent en se
runissant  la clef.  la cathdrale de Senlis, les arcs ogives des
votes des bas-cts n'tant composs que d'un seul boudin, la petitesse
de la rosace formant dcoration  la clef couvre  peine l'intersection
de ces boudins. Voici (9) une de ces clefs. Quelquefois, comme dans les
votes des bas-cts de l'glise de la Madeleine de Chteaudun,
l'ornement de la clef ne se compose que d'un entrelac couvrant la
rencontre des boudins (10).

Dans la partie de la cathdrale de Paris construite par Maurice de Sully
(1170 environ), les clefs des arcs ogives ne prsentent que des rosaces
peu saillantes ne dbordant pas l'intersection des arcs ogives, et leur
dcoration ne consiste qu'en des plateaux dans lesquels sont sculptes
des croix grecques pattes. Mais les grandes votes de cette glise,
comme la plupart de celles de toutes les glises franaises de cette
poque, se composent de deux arcs ogives et d'un arc doubleau se
rencontrant  la clef. Dans ce cas particulier (11), il reste en A et B
deux espaces libres que le sculpteur remplit par des ttes humaines se
dressant le long des profils. La clef sculpte  la runion des nervures
de la vote absidale de la cathdrale de Paris consiste simplement en
une croix grecque patte, avec une tte dans l'espace oppos  la
rencontre des nervures rayonnantes.

Nous donnons (12) un dessin de cette clef qui fait bien voir quelle
tait l'utilit de ces ttes de remplissage: elles donnaient de la force
 la clef au point o un videment considrable et pu occasionner une
brisure, et reliaient les deux branches les plus ouvertes des arcs
ogives. L'ornementation des monuments gothiques trouve toujours son
origine dans un besoin de la construction; nous sommes trop disposs 
ne voir dans la sculpture de ces difices qu'une fantaisie d'artiste,
tandis qu'elle n'est souvent que le rsultat d'un raisonnement.

Au XIIIe sicle, la sculpture des clefs se compose le plus
habituellement de feuillages admirablement agencs, sans confusion, et
d'une dimension en rapport avec la grandeur des votes. La nef de
Notre-Dame de Paris, dont les votes ont t leves vers 1225, possde
des clefs disposes comme celles du choeur, mais d'une composition
beaucoup plus belle et savante. Celles du rfectoire de l'abbaye de
Saint-Martin-des-Champs,  Paris, qui datent de la mme poque, sont
remarquablement belles. Les arcs ogives se croisant  angle droit sans
arcs doubleaux, il n'tait pas ncessaire de rserver l des ttes
saillantes dans les angles rentrants; ces clefs se composent d'une
simple rosace feuillue. Nous donnons l'une d'elles (13).

Il ne faudrait pas croire cependant que les sculpteurs au XIIIe sicle
renoncent  la reprsentation des figures dans les clefs de votes, mais
ils les rservent plus particulirement pour les sanctuaires; les
couronnes de feuillages garnissent les clefs, comme les crochets et
bouquets de feuilles les chapiteaux. Lorsqu' cette poque les clefs
reprsentent des sujets, ceux-ci sont traits avec une finesse
d'excution remarquable. Une des plus belles clefs  sujets que nous
connaissions se trouve sculpte au-dessus du sanctuaire de l'glise
collgiale de Smur en Auxois, dont les votes furent leves vers 1235.
Cette clef reprsente le couronnement de la Vierge au milieu de
feuillages. Le Christ s'appuie sur le livre saint et bnit sa mre. Un
ange pose la couronne divine sur la tte de Marie. Deux autres anges,
sortant  mi-corps des branchages, portent chacun un cierge. Toute la
sculpture qui couvre un plateau de prs d'un mtre de diamtre est
compltement peinte, les feuillages en vert, les fonds en brun rouge et
les vtements des deux personnages de diverses couleurs, dans lesquelles
le bleu et le rouge dominent. Nous donnons (14) une copie de cette belle
clef.

Il arrivait souvent qu'en construisant, les sculpteurs n'avaient pas le
temps de ciseler les clefs de votes avant la pose, ou que, la saillie
de la sculpture gnant les appareilleurs pour poser la clef sur les
cintres, on laissait celle-ci unie  l'intrieur et que l'on accrochait
aprs coup des rosaces sculptes dans du bois, sous le plateau lisse de
la pierre; c'est ainsi que sont dcores la plupart des clefs des votes
de la Sainte-Chapelle basse  Paris, et ces rosaces sont tailles de
main de matre. Nous en montrons ci-aprs un exemple (15) qui date de
1240, ou environ. Le feuillage y est rendu avec une souplesse qui accuse
dj la recherche de l'imitation scrupuleuse de la nature[198].

La clef d'une vote en arcs d'ogives doit tre place tout d'abord au
sommet des cintres avant la pose des claveaux d'artiers, car c'est elle
qui sert de guide, de repre pour bander les deux arcs croiss de
manire  ce qu'ils se rencontrent exactement au mme niveau  leur
point de jonction. Sans cette prcaution, on ne serait jamais certain, 
la pose, quelque bien taills que soient les cintres, de joindre les
arcs croiss au mme niveau (voy. CONSTRUCTION); on concevra ds lors
que, souvent, pour ne pas retarder la construction de la vote, on ne
prenait pas le temps de permettre au sculpteur de sculpter la rosace; de
l les rosaces en bois rapportes aprs coup, de l aussi l'absence de
sculpture sur quelques clefs de vote, si, plus tard, on omettait
d'accrocher les rosaces de bois sous les plateaux de pierre laisss
unis. Si les arcs ogives sont extradosss et ne pntrent jamais dans
les remplissages qu'ils sont destins  porter, il n'en est pas de mme
des clefs; celles-ci ont le plus souvent une queue qui vient pntrer le
remplissage. Elle s'offraient ainsi un point parfaitement fixe au sommet
de la vote, et d'ailleurs, tant presque toujours perces d'un trou
pour le passage d'un fil de suspension, il tait ncessaire que leur
paisseur atteignt l'extrados des remplissages. La fig. 16, qui
reprsente une clef en coupe, fera comprendre l'utilit de ce mode de
construction. Mais la clef tant solidaire des remplissages de la vote,
ne pouvant se prter, par consquent, aux mouvements des artiers, il ne
fallait pas donner aux branches d'arcs ogives qui s'en chappaient une
grande longueur; car si ces branches d'artiers eussent t
trs-saillantes, le moindre mouvement dans les arcs les et fait casser,
et la clef ne remplissait plus ds lors son office. Aussi les amorces
des arcs ogives tenant aux clefs sont-elles coupes aussi prs que
possible du corps circulaire de ces clefs, comme l'indique la fig. 17.
Quant au profil donn au corps de la clef de la vote en arcs d'ogives,
il reproduit le plus souvent celui des arcs, comme dans la fig. 17, ou,
s'il s'en loigne, c'est pour adopter un profil plus mle et moins
refouill. Soit, dans ce cas (18), A le profil de l'arc ogive, B sera le
profil du corps de la clef. Sous le corps cylindrique, un plateau orl C
reoit la rosace sculpte qui se dtache sur le fond concave de ce
plateau C, dont le point le plus creux D ne s'enfonce pas au del du
niveau E du prolongement de la courbe intrados des arcs ogives. Ces
dtails paratront peut-tre minutieux; mais dans le mode de la
construction gothique, rien n'est indiffrent, et c'est par des
recherches de ce genre, rsultat du raisonnement et de l'exprience
acquise par des observations suivies, que les constructeurs de la belle
poque du moyen ge sont arrivs  produire des effets surprenants avec
des moyens trs-simples. Nous renvoyons, du reste, nos lecteurs au mot
CONSTRUCTION, pour tout ce qui touche  la facture des votes dans
lesquelles les clefs jouent un rle trs-important.

Le XIVe sicle ne changea rien au mode de construction adopt pour les
votes en arcs d'ogives pendant la premire moiti du XIIIe sicle, et
les clefs, par consquent, furent tailles suivant le mme principe;
mais leur sculpture devint plus maigre et plus confuse, les larges
feuilles visibles  une grande hauteur furent remplaces par des
branchages et des feuillages dlicats qui sont loin de prsenter un
effet aussi satisfaisant. Examines de prs, ces clefs sont cependant
d'une excution parfaite, refouilles avec un soin et une finesse
surprenante. Nous donnons (19) une clef du commencement du XIVe sicle
appartenant aux votes de l'ancienne cathdrale de Carcassonne, qui
conserve encore la disposition des clefs primitives du XIIIe sicle,
c'est--dire les deux ttes venant remplir les deux angles les plus
ouverts forms par la rencontre des artiers. L'une de ces ttes
reprsente le Christ, l'autre la sainte Vierge. La rosace se compose
d'une couronne de feuilles sortant d'une branche circulaire. En A, nous
avons trac le profil du plateau.

Vers la fin du XIIIe sicle, les clefs d'arcs ogives furent dcores
frquemment d'cussons armoys, d'abord entours d'ornements, de
feuillages, puis plus tard soutenus par des anges, ou dpouills
d'accessoires. L'glise de Saint-Nazaire, cathdrale de Carcassonne,
possde des clefs sous lesquelles sont sculptes les armes de France
(anciennes) et celles du fondateur du choeur, Pierre de Roquefort; voici
l'une de ces dernires clefs (20); l'cu est d'_azur aux trois rocs d'or
poss deux en chef et un en pointe_; il se dtache au milieu d'une
couronne de feuilles de chne. Comme dans l'exemple prcdent, deux
ttes remplissent les deux angles les plus ouverts entre les arcs
ogives. Rarement, au XIVe sicle, des personnages figurent sous les
plateaux des clefs.

Nous ne devons pas omettre de dire ici que, presque toujours, les clefs
des votes en arcs d'ogives sont peintes, mme dans des monuments
d'ailleurs totalement dpourvus de ce genre de dcoration. La peinture
applique sur les clefs s'tendit sur les artiers jusqu' une certaine
distance du centre (voy. PEINTURE)[199].

Il serait inutile ici de donner de nombreux exemples des clefs de votes
du XIVe sicle; ce sont toujours des rosaces feuillues plus ou moins
bien composes et traites, et qui ne diffrent pas des rosaces
sculptes dans les tympans des gbles ou sur tout autre membre de
l'architecture (voy. ROSACE). Mais le XVe sicle apporta dans la
sculpture des clefs l'exagration qu'il mit en toute chose. La rosace
des clefs d'arcs ogives du XVe sicle forme comme une sorte de dcoupure
 jour plaque  la rencontre des deux arcs. Au lieu de prsenter des
couronnes de feuillages, des rosaces, elle s'panouit en redents compris
dans des lignes gomtriques et d'une dlicatesse de taille qui rappelle
les formes propres au mtal plutt que celles qui conviennent  de la
pierre. Souvent, ces rosaces sont d'une telle finesse de travail, si
bien dcoupes  jour sur toute leur surface, qu'il a fallu les
rapporter aprs coup, car il et t impossible de les poser sur
l'extrmit des cintres sans les briser. Alors elles sont accroches 
la clef relle par une tigette de fer qui passe  travers le trou
central avec une clavette en travers de ce trou  l'extrados. Nous
donnons (21) une de ces clefs, du milieu du XVe sicle, provenant des
votes des bas-cts du choeur de l'glise abbatiale d'Eu, restaures
vers cette poque, et (21 bis) la coupe sur la ligne _a b_ de cette
clef, qui n'est qu'une dalle ajoure et sculpte de 0,08, c.
d'paisseur.

Vers la fin de ce sicle, on ne se contenta pas de dcorer les votes
par ces sortes de clefs. Lorsque l'tude des arts antiques et de la
renaissance italienne vint se mler aux traditions gothiques dgnres,
on ne changea pas tout d'abord les formes principales de l'architecture.
Ces nouveaux lments s'attachrent aux dtails,  l'ornementation. Il
semble que les architectes franais se plaisaient  jeter, au milieu de
leurs combinaisons toutes gothiques encore, comme ensemble et comme
systme de construction, des fragments qu'ils allaient chercher dans les
monuments romains ou de la renaissance italienne. En cela, notre
renaissance diffre essentiellement de la renaissance d'outre-monts. Les
Brunelleschi et, plus tard, les Bramante s'emparrent des dispositions
gnrales de l'architecture antique, bien plus encore que des dtails;
ou plutt les architectes italiens n'avaient jamais compltement perdu
de vue les arts romains, et n'eurent, pour y revenir, qu' laisser de
ct des traditions corrompues des arts du Nord, qui, pendant les XIIIe
et XIVe sicles, avaient pntr  Florence,  Sienne,  Prouse et
jusque dans les tats du pape.

Vers la fin du XVe sicle donc, nos architectes imaginrent de placer,
dans leurs difices, tout gothiques comme construction, des
rminiscences des arts d'Italie. Ils trouvrent ingnieux, par exemple,
de suspendre aux votes, des chapiteaux, des culots d'ornements quasi
antiques et mme parfois de petits modles de monuments qui, eux,
n'avaient plus rien de gothique. Partant de cet axiome de construction
de la vote gothique, que la clef doit tre pesante afin d'empcher le
relvement des nervures sous la pression des reins, ils posrent des
clefs dont les ornements pendants ressemblent  des stalactites. C'tait
le temps des plus grands carts de l'architecture; on ne se contenta
plus d'un morceau de pierre, et on alla jusqu' composer les clefs
pendantes de pices de rapport attaches  la clef vritable par des
boulons en fer, et mme quelquefois aux entraits des charpentes. Il
n'est pas besoin de faire ressortir les inconvnients et les dangers de
ce genre de dcoration. Les clefs pendantes fatiguent les votes par
leur poids exagr, au lieu de les maintenir dans un juste quilibre;
elles risquent de se dtacher par l'oxydation des fers et de tomber sur
la tte des assistants.

Nous disions tout  l'heure que quelques-unes de ces clefs sont de
petits modles de monuments. Nous citerons entre autres celle de la
chapelle de la Vierge de l'glise de Saint-Gervais et Saint-Protais 
Paris, qui reprsente, suspendu sous la vote, toute une enceinte
entourant des difices. Celles de l'glise de Saint-Florentin en
Bourgogne, de l'glise de Saint-Pierre de Caen, qui datent du
commencement du XVIe sicle, celles des votes hautes du choeur de
l'glise d'Eu, etc. Les exemples abondent. Alors les votes en arcs
d'ogives ne se composent pas seulement des deux arcs diagonaux; mais
d'une quantit d'arcs qui s'entrecroisent (voy. VOTE); aux points
d'intersection de ces arcs se trouvent souvent des clefs pendantes, plus
ou moins saillantes et dcores, ce qui donne  ces votes l'apparence
d'une grotte tapisse d'normes stalactites. Ce sont l de ces
fantaisies de pierre plus surprenantes que belles, qui fatiguent et
proccupent plutt qu'elles ne satisfont les yeux. La raison et le got
se choquent de ces raffinements dont on ne comprend pas le motif, et qui
dtruisent l'unit des intrieurs. Nous donnons (22) une de ces clefs
provenant des votes du choeur de l'glise d'Eu. Nous choisissons cet
exemple comme un des plus anciens, car il date de la fin du XVe sicle.
C'est aussi,  notre sens, un des plus beaux. Les clefs pendantes des
votes du choeur de cette glise, rebties  cette poque sur un difice
de la fin du XIIe sicle, sont encore  peu prs gothiques comme
ornementation. Dj, cependant, on sent l'influence du chapiteau
corinthien dans la clef que nous donnons ici. Elle est d'ailleurs prise
dans un seul morceau de pierre et n'est point compose de pices
accroches. Dans la mme glise, nous voyons aussi les arcs-doubleaux de
la vote du choeur dcors de clefs pendantes assez adroitement
agences; nous donnons plus loin l'une d'elles (23).

La Normandie, l'Angleterre et la Bretagne ont surtout abus de ce genre
de dcoration; mais les reproductions de ces trangets sont trop
connues pour qu'il soit ncessaire d'en donner ici de nombreux exemples;
on a pris si longtemps les abus et les exagrations de la dcadence du
style gothique pour l'expression la plus complte et la plus heureuse de
cet art, que les ouvrages traitant de l'architecture du moyen ge sont
pleins de ces extravagances, bonnes pour amuser les personnes qui ne
voient dans l'art que nous professons qu'un jeu d'esprit. Nous croirions
manquer  nos lecteurs si nous remplissions nos pages de figures n'ayant
tout au plus qu'un attrait de curiosit.

Par exception, les constructeurs du XIIe sicle ont parfois pos des
clefs sculptes dans les remplissages des votes en arcs d'ogives. En
Angleterre surtout, ce genre de dcoration est assez frquent au XIIIe
sicle. La grande clef de la vote de Notre-Dame d'tampes, que nous
avons donne (fig. 3), se compose de contre-clefs et de ces clefs poses
dans les remplissages; mais, par le fait, les quatre clefs des
remplissages font partie d'une composition unique. Nous ne connaissons
gure en France qu'un exemple de ces clefs de remplissage isoles, qui
existe sous les votes de l'ancienne sacristie de l'glise abbatiale de
Vzelay (XIIe sicle). Ainsi que le reprsente la fig. 24, entre les
deux arcs ogives, en A, sont poses des clefs sculptes, saillantes sous
le parement des remplissages, et qui n'ont gure que 0,30 c. de ct. La
fig. 24 bis donne le dtail de l'une d'elles, reprsentant un guerrier
combattant un dragon. La salle est couverte par six votes ainsi
dcores, et parmi ces clefs on reconnat les quatre signes des
vanglistes dans des cercles de feuillages. Les votes fermes sous les
clochers centrals des glises sont,  dater du XIIIe sicle, presque
toujours munies de clefs d'un grand diamtre, perces d'un trou large
pour le passage des cloches; mais ces clefs sont dcrites au mot OEIL.

Sous les charpentes lambrisses construites pendant les XIVe, XVe et
XVIe sicles, au point de la rencontre de la tte des poinons avec les
courbes et l'entre-toise suprieure, on attache des clefs sculptes sur
bois, formant comme un panouissement de feuillages et d'ornements qui
masque les assemblages des pices de charpente au-dessus du chapiteau de
ces poinons. Ces clefs ne sont qu'un ornement sans utilit relle, une
bague dcoupe  la tte du poinon; elles produisent un bon effet et
contribuent  meubler ces lambris en berceau, d'un aspect assez pauvre.
Quelquefois mme des clefs de bois dcoup et sculpt sont poses  la
rencontre des filires ou pannes longitudinales avec les courbes
divisant les lambris et servant de couvre-joints.

Nous reproduisons (25) une clef de tte de poinon, et (26) une clef
masquant la rencontre d'une filire avec une courbe. Ces dernires clefs
sont trs-frquentes dans les charpentes anglo-normandes du XVe sicle,
elles sont ajoures, et sculptes avec beaucoup d'adresse, et rompent la
monotonie de ces grands berceaux en bardeaux. La grand'salle du palais
ducal de Dijon conserve encore, sous sa vote en bois du XVe sicle, de
jolies clefs ainsi disposes, qui sont rehausses d'or et de peinture.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 21 bis.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 24 bis.]
[Illustration: Fig. 25.]

     [Note 197: Cette clef, qui tait brise en plusieurs
     morceaux, a d tre remplace par mesure de solidit; mais
     elle a t scrupuleusement reproduite, et les fragments de
     l'ancienne clef sont dposs dans le muse de l'glise.]

     [Note 198: Ce sont des feuilles d'rable des forts.]

     [Note 199: Jusqu'au XVIe sicle, l'usage s'est perptu de
     peindre les clefs de votes et de les peindre aux armes des
     souverains, vques, abbs, seigneurs, villes, etc. Dans les
     registres des comptes de l'oeuvre de l'glise de Troyes (f
     348  352), on lit qu'en 1463, un certain Jacquet peint, en
     la clef de l'une des grandes votes, les armes du cardinal
     d'Avignon; qu'en 1494, Nicolas Cordonnier, peintre, peint la
     clef de la premire vote de la nef alors acheve, o sont
     les armes de Mgr le grand archidiacre de Refuge; que sur la
     clef de la deuxime vote il peint les armes de la ville,
     puis, sur les votes suivantes, celles du roi et de l'vque
     de Troyes; qu'enfin la clef de la cinquime vote est dore
     (voy. les _Comptes de l'oeuvre de l'glise de Troyes_.
     Troyes, Bouquot, dit. 1855).]



CLEF, _terme de charpenterie_. On dsigne par le mot _clef_; dans les
oeuvres de charpente, une petite pice de bois destine  runir et
serrer deux moises. Le fer n'tant pas employ dans les charpentes
anciennes, on runissait les moises au moyen de clefs en bois passant 
travers deux mortaises et serres par une clavette ou une cheville. On
avait le soin de tailler ces clefs dans du bois de fil, bien sain et
sans noeuds, afin qu'elles pussent tre facilement chasses  coup de
masse dans les mortaises. Nous donnons (27), en A, une de ces clefs non
pose, et, en B, deux clefs poses pour serrer deux moises contre une
pice de bois horizontale. La tte C de la clef portait contre une
moise, tandis que la clavette D, enfonce  force, venait serrer le
tout.

Mais, dans certaines fermes armes au moyen de moises ou aiguilles
pendantes, si, par exemple, un entrait tant destin  porter une charge
considrable, on voulait le soulager de distance en distance au moyen de
moises en bois suspendues aux arbaltriers, alors, au lieu de boulonner
ces moises pendantes aprs les arbaltriers au moyen de boulons en fer,
ainsi que cela se pratique aujourd'hui, on passait des clefs en bois 
cheval sur ces arbaltriers. Dans ce cas, on donnait une grande force
aux clefs de bois.

La fig. 28 nous donnera la disposition de cette pice de charpente. Soit
A l'entrait qu'il s'agit de soulager, B l'arbaltrier, on posait deux
moises pendantes CC qui venaient s'assembler et s'embrver dans une clef
D suprieure; deux chevilles empchaient les moises de sortir de leur
embrvement et de quitter les tenons; une cale G, taille en coin,
vitait le glissement de la clef suprieure sur l'arbaltrier inclin;
en E tait une autre clef galement embrve, suspendant l'entrait. Un
pareil assemblage avait une grande puissance. C'est ainsi que les
entraits des fermes qui portent les poteaux d'artiers de la flche de
la cathdrale d'Amiens (commencement du XVIe sicle) sont suspendus aux
arbaltriers. Mais on trouve des assemblages identiques dans des
charpentes beaucoup plus anciennes, notamment dans celle de la
cathdrale de Paris, qui date du XIIIe sicle.

[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]



CLEF, _terme de menuiserie_. C'est une petite barre de bois dur,
embrve  queue d'aronde derrire des panneaux composs de planches
assembles afin de les maintenir planes et de les empcher de coffiner.
On dsigne aussi ces clefs sous le nom de _barres  queues_ (voy.
MENUISERIE).



CLEF, _terme de serrurerie_ (voy. SERRURERIE).



CLOCHE, s. f. _Saint_, _sein_ (_signum_). Le petit peuple et la
canaille, dit Thiers dans son _Trait des superstitions_ [200],
accourent en foule de toutes parts  l'glise, non pour prier, mais pour
sonner..... Car il faut remarquer en passant que les gens les plus
grossiers sont ceux qui aiment davantage les cloches et le son des
cloches. Les Grecs, qui sont des peuples fort polis, avaient peu de
cloches avant qu'ils eussent t rduits sous la domination ottomane, et
ils n'en ont presque point aujourd'hui, tant obligs de se servir de
tables de fer ou de bois pour assembler les fidles dans les glises.
Les Italiens, qui se piquent de spiritualit et de dlicatesse, ont
aussi peu de cloches; encore ne sont-elles pas fort grosses. Les
Allemands et les Flamands, au contraire, en ont de grosses et en grand
nombre; cela vient de leur peu de politesse. Les pasans, les gens de
basse condition, les enfans, les foux, les sourds et muets, aiment
beaucoup  sonner les cloches ou  les entendre sonner. Les personnes
spirituelles n'ont pas de penchant pour cela. Le son des cloches les
importune, les incommode, leur fait mal  la tte, les tourdit. Thiers
n'aime pas les cloches, sa boutade le dit assez. Cependant il faut
avouer que le moyen ge les aimait fort et en fabriqua une quantit
prodigieuse. Les glises paroissiales possdaient souvent deux clochers;
les glises abbatiales et cathdrales en levrent quelquefois jusqu'
sept, qui tous contenaient des cloches.

Les cloches, ou du moins les clochettes, taient connues ds l'antiquit
grecque et romaine. Quelques auteurs prtendent que ce fut le pape
Sabinien (an 604), successeur immdiat de saint Grgoire, qui, le
premier, prescrivit l'usage des cloches pour annoncer les saints
offices. Ce qui ne peut tre mis en doute, c'est que des cloches taient
suspendues au-dessus des glises ds le VIIe sicle[201]. Ces cloches
primitives, toutefois, n'taient que d'un faible poids relativement aux
ntres. La plus grosse des cloches donnes par le roi Robert  l'glise
Saint-Agnan d'Orlans, au XIe sicle, et qui passait pour une pice
admirable, ne pesait pas plus de 2,600 livres. Les cloches donnes par
Rodolphe, abb de Saint-Trond, au commencement du XIIe sicle, pour
l'glise de son monastre, pesaient depuis 200 jusqu' 3,000 livres.

Guillaume Durand[202] commence ainsi son chapitre sur les cloches des
glises: Les cloches ou campanes (_campan_) sont des vases d'airain
invents d'abord  Nole, cit de Campanie; c'est pourquoi les plus
grands de ces vases sont appels _campan_, du pays de Campanie, et les
plus petits ou clochettes, _nol_, de la cit de ce nom. Mais l'opinion
de l'vque de Mende, partage par saint Anselme, par Honor, prtre de
l'glise d'Autun, et par Binsfeld, n'est appuye sur aucun monument, sur
aucune preuve. Ce n'est gure qu' dater du XIIIe sicle que l'on donna
aux cloches des dimensions considrables;  cette poque, l'art du
fondeur tait dj trs-perfectionn; il dut ncessairement s'appliquer
 la fabrication des cloches. Il est vraisemblable que ce fut seulement
vers cette poque que l'on observa, dans la fabrication des cloches,
deux sortes de proportions, la proportion absolue et la proportion
relative; l'une qui produit la sonorit de la cloche, l'autre qui
tablit des rapports d'harmonie, des accords entre plusieurs cloches. Il
y a aujourd'hui, pour obtenir ces rsultats, des formules que l'on
dclare infaillibles quant  l'alliage des mtaux et aux formes  donner
aux cloches; ce qui n'empche pas nos fondeurs de fabriquer trop souvent
des cloches d'un mauvais son, tandis que toutes les cloches anciennes
encore existantes sont remarquables par la beaut[203] et la puret des
vibrations sonores. Toutefois, comme nous ne voulons pas nous faire de
querelles avec les fondeurs de cloches, nous reconnaissant incapables de
discuter sur leur art en connaissance de cause, nous admettrons, si l'on
veut, que, si les anciennes cloches connues sont particulirement
remarquables par la qualit de leur son, c'est qu'on a bris de
prfrence toutes celles qui taient dfectueuses; or, comme on en a
bris un nombre considrable, nos fondeurs peuvent soutenir que la
plupart d'entre elles ne valaient rien.

On distingue dans les cloches plusieurs parties qui, chacune, ont un
nom: la _patte_, ou le bord infrieur qui est mince; la _panse_
(d'autres disent la _pinse_), c'est la partie la plus paisse contre
laquelle frappe le battant; les _saussures_, c'est la partie moyenne de
la cloche se rapprochant de la forme cylindrique; la _gorge_ ou la
_fourniture_, c'est le passage entre les _saussures_ et la _panse_, le
point o le mtal s'paissit et o la cloche commence  prendre un
diamtre plus fort; le _vase_ suprieur, c'est la partie suprieure de
la cloche  peu prs cylindrique, entre les _saussures_ et le _cerveau_;
le _cerveau_, c'est la calotte suprieure, recevant l'anneau auquel le
battant est suspendu; les _anses_, qui sont les bras suprieurs au moyen
desquels on suspend la cloche au _mouton_; le _battant_, qui est de fer
forg, en forme de poire trs-allonge termine par un appendice ou
poids, destin  lui donner de la vole. Le battant porte au sommet de
sa tige un anneau qui sert  l'attacher  l'intrieur du cerveau au
moyen d'une forte courroie en cuir. Le P. Marsenne[203b] a laiss le
premier une mthode sre pour fondre les cloches; il tablit les
rapports qui doivent exister entre les diamtres de l'instrument 
toutes les hauteurs et les paisseurs relatives des diverses parties. La
matire qui sert  fondre les cloches est un compos de cuivre rosette
et d'tain fin. Le cuivre entre pour trois quarts et l'tain pour un
quart. On a cru longtemps que l'argent ml  cet alliage donnait aux
cloches un son plus pur, et la pit des fidles ajoutait cet appoint 
l'alliage dans d'assez fortes proportions. Il est certain qu'aujourd'hui
on a renonc  jeter de l'argent dans le fourneau des fondeurs de
cloches, et nous sommes assez disposs  croire qu'autrefois il en
entrait plus dans la bourse de ces industriels que dans leurs creusets,
car nos sous, dits de mtal de cloches, et faonns,  la fin du dernier
sicle, avec les dbris de ces instruments, ne contiennent qu'une
trs-faible partie d'argent; cependant il s'y en trouve.

La fonte des cloches tait autrefois une affaire majeure. Les fondeurs
n'avaient pas d'usine, mais se transportaient dans les localits o l'on
voulait faire fondre des cloches. On creusait une fosse prs de
l'glise, on btissait un fourneau, et c'tait, pour les habitants des
paroisses, une proccupation grave de savoir si la fonte russirait ou
non. On lit, dans les registres des comptes de l'oeuvre de l'glise de
Troyes, qu'en 1475 Jacques de la Bouticle et Robinet Reguin viennent 
Troyes fondre plusieurs cloches. Pour les exciter  bien faire, les
chanoines leur font prsent de harengs, de carpes et d'autres choses; Me
J. de la Hache, marchand, leur donne en outre 10 pintes de vin. Les
vicaires de l'glise visitent les ouvriers, chantent le _Te Deum_ et
assistent  la bndiction des cloches[204].

La plus ancienne cloche fondue que nous ayons vue est celle qui se
trouvait encore, en 1845, dans la tour de l'glise abbatiale de Moissac.
Elle tait fort belle, d'une fonte admirable, non retouche au burin et
d'un son plein. La forme tait assez remarquable pour que nous croyions
devoir en donner le profil,  0,05 c. pour mtre, rapport
trs-exactement (1)[205].

Cette cloche, fort simple, avait, pour tout ornement, deux inscriptions,
entre le vase et le cerveau, places l'une au-dessus de l'autre; voici
la premire:

       SALVE REGINA MISERICORDI.

Entre les mots _regina_ et _misericordi_ tait une petite figure de la
sainte Vierge, entoure d'un orle  deux pointes, comme les sceaux;
aprs le dernier mot, il y avait trois sceaux.

L'inscription infrieure portait, en une seule ligne et en lettres plus
petites:

       ANNO DOMINI MILLESIMO CC LXX TERCIO GOFRIDUS ME FECIT ET SOCIOS
       MEOS. PAULUS VOCOR[206].

La premire inscription avait t faonne au moyen de filets de cire
appliqus sur le modle. Nous donnons (2) une des lettres de cette
inscription, grandeur d'excution, afin de faire comprendre le procd
employ par les fondeurs. La fonte de cette cloche tait tellement pure
que tous les fins linaments de ces lettres taient parfaitement venus
et les sceaux aussi nets qu'une empreinte de cire d'Espagne.

La cloche de Moissac, de 1273, tait un monument fort rare, car nous
n'en connaissons pas d'aussi anciennes; le mtal tait sombre et assez
semblable au bronze des statues grecques; le cuivre y entrait
certainement pour une forte part.

Mais c'est  dater du XVe sicle surtout que l'on donna aux cloches des
dimensions et un poids considrables. Le premier bourdon de la
cathdrale de Paris fut fondu, en 1400, par Jean de Montaigu, frre de
Grard de Montaigu, quatre-vingt-quinzime vque de Paris; on le nomma
_Jacqueline_, du nom de l'pouse de Jean. Il pesait, dit-on, 15,000
livres[207]. Un second bourdon fut donn  l'glise de Paris en 1472; il
pesait 25,000 livres. La clbre cloche de Rouen, donne par le cardinal
d'Amboise, et fondue en 1501, pesait 36,364 livres. Elle fut fle en
1786 et ne fut pas refondue.

Un des plus anciens bourdons qui ait t conserv est celui de la
cathdrale de Reims; il fut fondu en 1570 et pse 23,000 livres. Il
existe encore des cloches de moyenne grandeur, des XVe et XVIe sicles,
dans les cathdrales d'Amiens, de Beauvais, de Sens, de Metz, de
Chartres, dans l'ancienne cathdrale de Carcassonne, dans les glises de
Saumanes (Vaucluse), de Notre-Dame de Bon-Secours  Orlans, de Trumilly
(Oise), etc., dans les beffrois des villes de Valenciennes, de Bthune,
de Compigne.

 dater du XVIe sicle, les cloches sont dcores de filets d'ornements,
de rinceaux, de fleurs de lis, d'armoiries, de petits bas-reliefs
reprsentant le crucifiement de Notre-Seigneur, avec la sainte Vierge et
saint Jean, Jsus descendu de la croix entre les bras de sa mre, de
sceaux des chapitres, abbayes, glises et donateurs; il faut dire que
plus on se rapproche du XVIIe sicle et moins la fonte des cloches est
pure.

Les inscriptions faonnes dans les moules pour chaque cloche, pendant
les XIIIe et XIVe sicles, ainsi que le dmontre la fig. 2, sont faites,
 partir de la fin du XVe sicle, au moyen de caractres de plomb ou de
bois servant  imprimer chaque lettre sur une petite plaque de cire que
l'on appliquait sur le modle avant de faire le creux; par suite de ce
procd, les lettres se trouvent inscrites chacune dans une petite
tablette plus ou moins dcore, ainsi que l'indique la fig. 3, copie
sur l'inscription de l'une des cloches de la cit de Carcassonne, fondue
vers le milieu du XVIe sicle.

Nous ne pensons pas que l'usage de sonner les cloches  grande vole
soit trs-ancien; autrefois, on se contentait probablement de les mettre
en branle de manire  ce que le battant vnt frapper le bord infrieur,
ou de les tinter en attirant le battant sur le bord de la cloche.
L'extrme troitesse de beaucoup de clochers anciens ne peut permettre
de sonner des cloches de dimension moyenne  grande vole; et, autant
qu'on en peut juger, la disposition des plus anciens beffrois est telle
qu'elle n'et pu rsister  l'action de la cloche dcrivant un
demi-cercle.

Aujourd'hui, on a perfectionn la suspension des cloches de manire 
rendre l'effet du branle  peu prs nul (voy. BEFFROI).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]

     [Note 200: T. II, chap. XII, p. 160, Paris, 1741.]

     [Note 201: Voy. les _Notices sur les cloches_, par M. l'abb
     Barraud, insres dans le _Bulletin monumental_, publi par
     M. de Caumont, t. X, p. 93, et dans les _Annal. Archol._, t.
     XVI, p. 325.]

     [Note 202: _Rational_, lib. I, Cap. IV.]

     [Note 203: _Harmonie univers._, t. II, liv. VII.]

     [Note 203b: _Harmonie univers._, t. II, liv. VII.]

     [Note 204: _Comptes de l'oeuvre de l'glise de Troyes_.]

     [Note 205: Cette mme anne 1845, la cloche de Moissac se
     fla; elle fut refondue, mais les fondeurs se gardrent de
     reproduire la forme ancienne.]

     [Note 206: Nous avons fait faire des estampages en plomb de
     ces inscriptions qui sont dposs au muse de Cluny.]

     [Note 207: Presque toujours les poids des bourdons ont t
     exagrs, et les inscriptions qui les mentionnent sur leurs
     parois sont souvent fautives. Ainsi, le bourdon actuel de
     Notre-Dame, qui passe pour peser plus de 32,000 livres, ne
     pse en ralit que 13,000 kilogrammes.]



CLOCHER, s. m. Les glises bties pendant les premiers sicles du
christianisme, ne possdant pas de cloches, taient naturellement
dpourvues de clochers. Si, dj, au VIIIe sicle, l'usage des cloches
destines  sonner les offices ou  convoquer les fidles tait rpandu,
ces cloches n'taient pas d'une assez grande dimension pour exiger
l'rection de tours considrables, et ces instruments taient suspendus
dans de petits campaniles levs  ct de l'glise, ou au-dessus des
combles, ou dans des arcatures mnages au sommet des pignons, ou mme 
de petits beffrois de bois dresss sur la faade ou les murs latraux.
Nous ne voyons pas qu'on ait fondu de grosses cloches avant le XIIe
sicle; encore ces cloches taient-elles petites relativement  celles
qui furent fabriques dans les sicles suivants, et cependant le XIe et
le XIIe sicle levrent des clochers qui ne le cdent en rien, comme
diamtre et hauteur,  ceux btis depuis le XIIIe sicle. On peut donc
considrer les plus anciens clochers autant comme des monuments destins
 faire reconnatre l'glise au loin, comme un signe de puissance, que
comme des tours bties pour contenir des cloches. Des motifs trangers
aux ides religieuses durent encore contribuer  faire lever des tours
attenantes aux glises.

Pendant les incursions normandes sur les ctes du Nord, de l'Ouest et le
long des bords de la Loire et de la Seine, la plupart des glises furent
saccages par ces barbares; on dut songer  les mettre  l'abri du
pillage en les enfermant dans des enceintes et en les appuyant  des
tours solides qui dfendaient leurs approches. Ces tours durent tre
naturellement bties au-dessus de la porte de l'glise, comme tant le
point le plus attaquable. Dans ce cas, le placement des cloches n'tait
qu'accessoire; on les suspendait au sommet de ces tours, dans les loges
ou les combles qui les couronnaient. C'est, en effet, dans les contres
particulirement ravages par les incursions priodiques des Normands
que nous voyons les glises abbatiales et mme paroissiales prcdes de
tours massives dont malheureusement il ne nous reste gure aujourd'hui
que les tages infrieurs.

L'glise abbatiale de Saint-Germain-des-Prs,  Paris, conserve encore
les parties infrieures de la tour carlovingienne btie devant la porte
principale, celle par laquelle entraient les fidles. Les glises de
Poissy et de Crteil, sur la Seine, et les glises abbatiales de
Saint-Martin de Tours, et de Saint-Savin, en Poitou, prsentent la mme
disposition d'une tour massive prcdant l'entre ou servant de porche.
Ce qui fut d'abord command par la ncessit devint bientt une
disposition consacre; chaque glise voulut avoir sa tour; il faut
d'ailleurs ne point perdre de vue l'tat social de l'Occident au XIe
sicle.  cette poque, la fodalit tait constitue; elle levait des
chteaux fortifis sur ses domaines; ces chteaux possdaient tous un
donjon, une tour plus leve que le reste des btiments et commandant
les dehors. Or les glises cathdrales et abbatiales taient en
possession des mmes droits que les seigneurs laques; elles adoptrent
les mmes signes visibles et voulurent avoir des donjons religieux,
comme les chteaux avaient leurs donjons militaires. On ne saurait
admettre que les normes clochers prcdant les glises abbatiales du
XIe sicle, comme, par exemple, ceux dont on voit encore les tages
infrieurs  Saint-Benot sur Loire et  Moissac entre autres, fussent
uniquement destins  recevoir des cloches  leur sommet; car il
faudrait supposer que ces cloches taient trs-grosses ou en quantit
prodigieuse; ces deux suppositions sont galement inadmissibles; les
cloches, au XIe sicle, taient petites et rares. On regardait alors une
cloche de 3,000 kilogrammes comme un objet de luxe que peu d'glises
pouvaient se permettre (voy. CLOCHE).

Si le clocher, au XIe sicle, n'et t qu'un beffroi, comment les
constructeurs eussent-ils employ la majeure partie de leurs ressources
 les lever, tandis qu'ils taient obligs de mettre la plus grande
parcimonie souvent dans la construction de l'glise? Pour suspendre les
quelques petites cloches dont un monument religieux disposait  cette
poque, il suffisait d'un campanile pos sur le pignon; il faut donc
voir, dans le clocher primitif, une marque de la puissance fodale des
cathdrales et abbayes, ou de la richesse et de l'importance des
communes. Du moment que l'rection d'un clocher devenait une question
d'amour-propre pour les monastres, les chapitres ou les communes,
c'tait  qui construirait la tour la plus leve, la plus riche, la
plus imposante. Bientt on ne se contenta pas d'un seul clocher; les
glises en eurent deux, trois, cinq, sept et jusqu' neuf, et c'est
principalement dans les contres o la fodalit sculire lve ses
chteaux les plus formidables que les cathdrales, les abbayes et plus
tard les paroisses, construisent des clochers magnifiques et nombreux.

La basilique romaine servit longtemps de type aux architectes chrtiens
pour btir leurs glises, et ils ne commencrent  s'en carter que vers
le commencement du XIe sicle, dans quelques provinces o les arts
d'Orient pntrrent brusquement: dans le Prigord et le Limousin.
Lorsque des clochers furent annexs aux basiliques imites, par
tradition, des monuments antiques, force fut aux architectes d'adopter,
pour leurs clochers, des formes nouvelles, puisque la basilique antique
n'avait rien qui pt servir de modle  ce genre de construction.

L'ide d'lever,  la place du narthex, une tour massive propre  la
dfense de l'entre du monument, dut tre la plus naturelle, et c'est,
comme nous l'avons dit plus haut, celle qui fut adopte. Les
constructeurs carlovingiens, proccups avant tout d'lever une dfense
surmonte d'une guette et d'un signal sonore, ne songrent pas tout
d'abord  dcorer leurs clochers. Des murs pais flanqus aux angles de
contre-forts plats, percs  la base d'une arcade cintre, aux tages
intermdiaires de rares fentres, et couronns par un crnelage, une
loge et un beffroi durent composer nos plus anciens clochers. Le
rez-de-chausse vot en berceau plein cintre, ordinairement sur plan
barlong[208], servait de porche. Rarement un escalier communiquait
directement de la base au fate du monument, afin de rendre plus
difficile la prise de cette dfense. On n'arrivait aux tages suprieurs
que par les combles de la nef ou par une porte perce  l'intrieur de
l'glise,  quelques mtres au-dessus d'un pav, et en se servant d'une
chelle[209]. Au point de vue de l'art, ces constructions n'avaient rien
de remarquable. Ce devaient tre de vritables btisses leves pour
satisfaire au besoin du moment. Cependant le porche, la partie
infrieure de l'difice prcdant l'entre, affectait parfois des
dispositions dj recherches[210]. L'architecture romane primitive
tait pauvre en invention; toutes les fois qu'elle ne s'appuyait pas sur
une tradition romaine, elle tait singulirement strile. Mais quand,
dans l'ouest, des Vnitiens eurent fait pntrer les arts qu'eux-mmes
avaient t recueillir en Orient[211], il se fit une vritable
rvolution dans l'art de btir, rvolution qui, du Prigord et du
Limousin, s'tendit jusque sur la Loire et en Poitou.  Prigueux mme,
nous trouvons un immense clocher qui n'est pas moins curieux  tudier 
cause de la date recule de sa construction (premires annes du XIe
sicle) que par sa forme trange et la hardiesse de sa structure. Les
constructeurs de Saint-Front de Prigueux, aprs avoir lev l'glise
actuelle sur le modle de celle de Saint-Marc de Venise, btirent, sur
les restes de l'glise latine des VIe ou VIIe sicles, une tour carre
termine par une calotte conique porte sur des colonnes. Que ce clocher
ait t copi plus ou moins fidlement sur l'ancien campanile de
Saint-Marc de Venise, ou qu'il ait t compos, nous ne savons sur
quelles donnes, par les architectes prigourdins du XIe sicle,
toujours est-il qu'il prsente des dispositions neuves pour l'poque,
trangres aux traditions romaines quant  l'ensemble, sinon quant aux
dtails. Ce clocher est fort lev, et cependant il accuse la plus
grande inexprience de ce genre de construction.

Nous en donnons (1) l'lvation au-dessus de la btisse latine sur
laquelle il est plant. Les architectes du clocher de Saint-Front n'ont
rien trouv de mieux videmment que de superposer deux tages carrs en
retraite l'un au-dessus de l'autre et produisant ainsi le plus dangereux
porte--faux qu'il soit possible d'imaginer; car les parements
intrieurs des murs de l'tage carr suprieur surplombent les parements
de l'tage infrieur, de sorte que les piles d'angles portent en partie
sur les voussoirs des petits arcs infrieurs, et les sollicitent 
pousser les pieds-droits en dehors. Ne s'en tenant pas  cette premire
disposition si vicieuse, ces architectes couronnrent l'tage suprieur
d'une vote hmisphrique surmonte, toujours en porte--faux, d'un
chapeau  peu prs conique port sur un rang de colonnes isoles prises
 des monuments romains et toutes de hauteurs et de diamtres
diffrents. Il est vrai que, pour diminuer les dangers rsultant de la
pousse de la calotte suprieure sur les piles d'angles, les arcades de
l'tage suprieur furent simplement fermes par des linteaux cintrs, au
lieu de l'tre par des archivoltes; mais ces linteaux devaient casser
sous la charge, et c'est ce qui arriva. Ce dont on peut s'merveiller,
c'est qu'une pareille tour ait pu se maintenir debout. Il faut croire
que, dans l'paisseur des maonneries, entre les rangs d'arcades, des
chanages horizontaux en bois furent poss, conformment aux habitudes
des constructeurs occidentaux, et que ces chanages maintinrent cette
construction. Quoi qu'il en soit, peu de temps aprs l'achvement du
clocher de Saint-Front, les arcades que nous avons figures vides,
conformment au plan originaire, furent en partie bouches par des
pieds-droits et des archivoltes en sous-oeuvre qui diminurent
considrablement les ouvertures primitives, et les fentres carres de
la base furent compltement mures. Dj, dans la construction de ce
clocher primitif, on sent l'influence de cet esprit hardi des
architectes occidentaux qui, un sicle plus tard, allait produire,
appuy sur le savoir et l'exprience, des monuments surprenants par leur
hauteur, leur lgret et leur solidit. Il est difficile de reconnatre
aujourd'hui jusqu' quel point le clocher de Saint-Front de Prigueux
servit de type aux architectes des provinces de l'ouest; qu'il ait
exerc une influence sur un grand nombre de leurs constructions, le fait
n'est pas douteux; mais nous trouvons, dans des clochers qui lui sont
postrieurs d'un demi-sicle environ, des lments provenant d'autres
sources. Ce qui caractrise le clocher de Saint-Front, ce sont ces
tages carrs en retraite et renforcs de colonnes engages, entre
lesquelles s'ouvrent de petites baies cintres, et surtout ce
couronnement conique port sur un tambour form de colonnes. Nous
retrouvons un grand nombre de couronnements coniques dans l'ouest et
jusque vers la Loire, sur des clochers des XIe et XIIe sicles, ainsi
que les tages carrs avec leurs colonnes engages dont les chapiteaux
supportent les corniches. Mais, paralllement  cette famille de
clochers prigourdins imports peut-tre par les Vnitiens, nous en
voyons surgir une autre dont nous aurions grand'peine  reconnatre
l'origine, les types primitifs n'existant plus. Ces types taient-ils
latins? ce qui est probable, appartenaient-ils aux derniers dbris de la
dcadence romaine sous les Mrovingiens? Nous ne saurions dcider la
question. Les monuments qui nous restent, n'tant videmment que des
drivs d'difices antrieurs, il nous faut les prendre tels qu'ils
sont, sans essayer d'indiquer d'o ils viennent.

Il existe, sur le flanc de l'glise abbatiale de Brantme (Dordogne),
non loin de Prigueux, un gros clocher bti sur le roc qui longe cette
glise et sans communication avec elle. C'est une tour isole; afin de
l'lever davantage au-dessus des combles de l'glise, les constructeurs
ont profit d'une falaise escarp prsentant un relief de douze mtres
environ au-dessus du pav de la nef. L'tage infrieur du clocher de
Brantme formait autrefois, avant le bouchement de cinq de ses arcades,
une salle ferme d'un ct par un gros mur adoss au roc, et ouverte sur
trois cts par six arcs pais. Une vote elliptique surmonte cette
salle, dont la construction est des plus curieuses et assez savante.
Voici (2) le plan de ce rez-de-chausse. Au-dessus est une seconde
salle, ferme de mme, du ct nord, par le gros mur contenant un
escalier  rampes droites et ajoures, sur les trois autres faces, en
arcades divises par des colonnes (voy. le plan de ce premier tage,
fig. 3). Cette salle n'tait pas vote, mais recevait un plancher qui
portait videmment le beffroi en charpente. Nous donnons (4) la coupe du
clocher de Brantme sur la ligne A B des deux plans ci-dessus. Cette
coupe indique une construction savante, bien calcule, dans laquelle les
retraites des tages suprieurs sont habilement supportes par
l'inclinaison des parements intrieurs de l'tage C contenant la souche
du beffroi. Afin d'pauler les faces des tages suprieurs du clocher,
qui sont assez minces, de grands pignons pleins surmontent les arcades D
et de petits contre-forts renforcent les angles. L'lvation (5) fait
comprendre cette disposition. Le plan de ce clocher n'est pas un carr
parfait, mais paralllogramme, afin de laisser un libre mouvement aux
cloches. Suivant un usage fort ancien, qui appartient au Quercy et que
nous voyons encore adopt aujourd'hui dans les constructions
particulires, la pyramide  base carre qui couronne la tour est btie
en petits moellons, bien que le clocher soit tout entier construit en
pierres de taille d'appareil[212]. Rien ne rappelle, dans la
construction du clocher de Brantme, lev vers le milieu du XIe sicle,
les formes et le mode de btir employs dans le clocher de Prigueux, si
ce n'est la petite coupole infrieure. Tout indique, dans la tour de
Brantme, une origine latine; le systme de construction, l'appareil, la
forme des arcs; c'est un art complet dvelopp au point de vue de la
construction. Il y a mme, dans les proportions de cet difice, une
certaine recherche qui appartient  des artistes consomms; les vides,
les saillies et les pleins sont adroitement rpartis. La rudesse de la
partie infrieure, qui rappelle les constructions romaines, s'allie par
des transitions heureuses  la lgret de l'ordonnance suprieure.
Cette cole, trangre et suprieure  celle de Prigueux, ne devait pas
s'arrter en si beau chemin; nous la voyons se dvelopper de la manire
la plus complte dans la construction du clocher de Saint-Lonard
(Haute-Vienne), presque contemporain de celui de Brantme. Conservant le
parti adopt dans les tages infrieurs de la tour de Brantme,
l'architecte du clocher de Saint-Lonard entreprit d'lever un beffroi
octogone en prenant comme points d'appui les quatre angles de la tour
carre et les quatre pointes des pignons couronnant les arcs percs  la
base de ce beffroi, de manire  prsenter quatre des angles de son
octogone sur le milieu des quatre faces du carr (voy., fig. 6,
l'lvation perspective de ce clocher). C'tait l un parti tout
nouveau, original, franc et parfaitement solide, car les angles de
l'octogone ainsi plants portaient plus directement sur les parties
rsistantes de la construction, que si cet octogone et t pos ses
faces parallles aux faces du carr. Cette tude et cette recherche de
la construction percent dans l'excution des dtails et dans les
proportions de ce beau monument. L'architecte a donn de la grandeur aux
divisions principales de sa tour, en plaant des ranges de petites
arcatures aveugles  la base en A et au sommet en B. Il y a, dans cette
oeuvre remarquable, toutes les qualits que l'on se plat  reconnatre
dans la bonne architecture antique romaine, et, de plus, une certaine
finesse, un instinct des proportions qui tiennent  cette cole
d'architectes de nos provinces occidentales. Un sicle et demi plus
tard, ce systme de construction de clochers tait encore appliqu 
Limoges; mais il devait se perdre au XIVe sicle pour ne plus reparatre
aprs l'invasion des arts du Nord dans ces provinces. Comme  Brantme,
la flche du clocher de Saint-Lonard est btie en moellon.

Postrieurement  la construction du clocher de Saint-Lonard, on lve
 Uzerches (Corrze) un clocher-porche qui conserve encore les
caractres principaux du clocher de Brantme; mais l'tage suprieur,
bien qu'tant sur plan octogone, prsente ses faces paralllement 
celles de la base carre. Les angles rests libres entre le plan carr
et le plan octogonal sont couverts par des cornes en pierre qui tiennent
lieu de pinacles. Nous donnons (6 bis) une vue du clocher d'Uzerches. Il
est construit en granit, et les faces diagonales de l'tage octogone
sont ports par des encorbellements intrieurs. Le beffroi, en
charpente, repose sur une vote en calotte  base octogonale, perce 
son sommet d'une lunette pour le passage des cloches; la pyramide tait
autrefois maonne en moellon; une charpente l'a remplace. Malgr son
apparence romane, ce clocher date des dernires annes du XIIe sicle,
et il fait voir que si les provinces d'Aquitaine avaient rapidement
perfectionn les arts romans, elles ne se disposaient pas,  la fin du
XIIe sicle,  s'en affranchir, comme les provinces du nord. Cependant
les deux coles du Prigord, celle de Saint-Front et celle dont nous
suivons la trace  Brantme, puis  Saint-Lonard,  Uzerches et dans
beaucoup d'glises du Limousin, prsentaient, au point de vue de la
construction, sinon comme aspect, une troisime varit qui mrite
d'tre mentionne. Proccups de l'ide de superposer, dans la
construction des clochers, des tages en retraite les uns sur les
autres, les architectes limousins n'ont pas toujours cherch  obtenir
ce rsultat, ou par des porte--faux dangereux comme  Saint-Front de
Prigueux, ou par des encorbellements comme  Brantme et  Uzerches;
ils ont parfois tent un autre moyen.

Vers le milieu du XIe sicle, on levait, en avant de la cathdrale de
Limoges (car c'est la place de la plupart des clochers de cette poque),
un gros clocher dont le plan infrieur prsente la disposition indique
ici (7). Les quatre colonnes intrieures A taient ainsi destines 
porter de fonds les retraites successives des tages de la tour. Les
trois tages infrieurs seuls sont conservs et englobs dans une
construction du XIIIe sicle.

Quant au couronnement, il n'existe plus; mais tout porte  croire qu'il
se rtrcissait de faon  porter sur les quatre colonnes. Un clocher,
d'une poque plus rcente (fin du XIe sicle), celui de la cathdrale du
Puy-en-Vlay[213], nous donne la mme disposition dans toute son
intgrit. Ce clocher se compose,  la base, d'une muraille carre avec
quatre piles isoles  l'intrieur. Des arcs sont bands de ces piles
aux murs et portent des berceaux perpendiculaires aux quatre murs; sur
ces berceaux reposent les tages suprieurs, qui vont en se rtrcissant
jusqu' l'aplomb des piles; de sorte que le sommet de ce clocher porte
sur ces piles.

Nous donnons (8) la coupe de ce clocher, (9) le plan au niveau A du
premier tage, (10) le plan au niveau B du deuxime tage, (11) le plan
au niveau C du troisime tage, et (12) le plan au niveau D de l'tage
suprieur[214]. Ce dernier plan est, comme on peut le vrifier,
exactement superpos aux piles infrieures. On remarquera la disposition
curieuse du plan fig. 11, qui prsente une suite de niches intrieures
et extrieures se pntrant avec beaucoup d'adresse et de manire 
reporter les charges sur les angles de la tour.

Mais, au XIe sicle dj, l'Auvergne possdait des constructeurs d'une
rare habilet et beaucoup plus savants que ceux des autres provinces de
la France (voy. CONSTRUCTION). Le clocher de la cathdrale du
Puy-en-Vlay, quelles que soient son importance et les dimensions de sa
btisse, ne pouvait cependant contenir que des cloches assez petites,
ainsi que sa coupe fig. 8 le fait voir, et certainement ceux qui l'ont
bti songeaient autant  faire une tour leve, un monument propre 
tre aperu de loin,  signaler l'glise, qu' loger des cloches, car
ils eussent pu obtenir ce dernier rsultat  beaucoup moins de frais. En
examinant la coupe, il est facile de reconnatre que la partie du
clocher destine aux cloches se trouvait comprise entre les niveaux B et
C, tandis que le dernier tage est bien plutt une loge de guetteur
qu'un beffroi. Les vques taient seigneurs, et, comme tels, devaient
poster des guetteurs au sommet des tours des glises, comme les
seigneurs laques le faisaient au sommet du donjon de leurs chteaux.
Ces guetteurs de jour et de nuit taient, on le sait, chargs de
signaler aux habitants des cits, en tintant les cloches ou en soufflant
dans des cornets, les incendies, les orages, l'approche d'un parti
ennemi, le lever du soleil, l'ouverture et la fermeture des portes de la
cathdrale et des clotres.

Nous donnons (13) l'lvation du clocher de la cathdrale du Puy.

Il est certain que les architectes qui levrent les clochers les plus
anciens cherchrent, pour les couronner, des dispositions surprenantes
et de nature  exciter l'admiration ou l'tonnement. Il n'tait pas
besoin, pour placer des cloches, de ces combinaisons tudies; on
voulait, avant tout, attirer l'attention des populations en rigeant, 
ct de l'glise ou sur ses constructions infrieures, un monument qui
ft aperu de loin et qui, par sa forme, contrastt avec les tours des
chteaux ou des palais, en rivalisant de hauteur avec elles.

Ds le XIe sicle, les clochers des glises cathdrales servaient
souvent de beffroi pour les villes (voy. BEFFROI), et la cit tait
aussi intresse que le chapitre  marquer sa richesse et sa puissance
par des constructions hardies dominant les habitations prives et les
monuments publics.

Le clocher de la cathdrale du Puy est une tour relie au corps de
l'difice, mais qui n'est point pose sur un porche ou sur la croise de
l'glise; c'est un monument presque indpendant du plan, une annexe,
comme  Brantme. Cette disposition ne se rencontre que dans des glises
trs-anciennes.

Chacun sait qu'en Italie les clochers des glises sont tous isols,
qu'ils composent un monument  part. Mais en Italie, pendant les
premiers sicles du moyen ge, les cits avaient conserv leur
constitution romaine, ou peu s'en faut, et les clochers taient un
monument municipal autant qu'un monument religieux. Dans le midi de la
France, les plus anciens clochers prsentent la mme disposition, et ne
font pas partie du plan de l'glise. Le clocher de Prigueux lui-mme
est plant sur une portion de l'glise primitive conserve, mais ne
tient pas  l'glise abbatiale de la fin du Xe sicle. Les constructeurs
prigourdins ont voulu utiliser une btisse ancienne qui leur servt de
soubassement et qui leur permt d'lever ainsi  une grande hauteur leur
nouvelle tour, sans dpenses trop considrables. Il y a l certainement
une question d'conomie, d'autant que l'on trouve partout, dans l'glise
de Saint-Front, la marque vidente d'une pnurie de ressources, la
volont d'lever un vaste monument en dpensant le moins possible.

Il est probable que, dans les premiers sicles du moyen ge, on leva
ainsi, en France, accols  des glises fort anciennes, mais en dehors
de leur plan, des clochers auxquels on voulait donner une grande hauteur
et par consquent une base solide et large. Ds le XIe sicle, ce qui
caractrise le clocher de l'glise et le distingue des tours des
chteaux ou des habitations prives, ce sont: 1 ces tages ajours
suprieurs destins au placement des cloches; 2 les couronnements
aigus, pyramidaux, en pierre, qui leur servent de toit. Les clochers
primitifs affectant, en France, la forme carre en plan, les pyramides
en pierre qui les couronnent sont elles-mmes  base carre, avec ou
sans nerf sur les artiers. Il est cependant des exceptions  cette
rgle, et le vieux clocher de Prigueux en est une preuve; l, le
couronnement porte sur un tage circulaire et est conique; mais il fait
reconnatre, comme nous l'avons dj dit, dans le clocher de Prigueux,
une origine trangre, qui servit de type  beaucoup de clochers de
l'ouest, car nous voyons ces couronnements coniques persister, dans
cette partie de la France, pendant le XIIe sicle, et pntrer mme
jusque dans le Berry. En dehors de cette influence sortie de Prigueux,
et dont l'origine peut bien tre byzantine, en dehors de l'cole
occidentale dont Brantme est un type, les provinces composant la France
de nos jours adoptent les clochers pour toutes leurs glises, grandes ou
petites,  partir du XIe sicle; mais toutes n'adoptent pas les mmes
dispositions, quant  la place ou quant  la forme  donner aux
clochers. Les unes, comme l'Auvergne et le centre, qui, pendant la
priode romane, sont en avance sur le nord et l'ouest, plantent leurs
clochers d'abord sur la rencontre des transsepts avec la nef, sur la
croise et sur la faade; les autres, comme les provinces franaises
proprement dites, les placent en avant des nefs et dans les angles des
transsepts. D'autres enfin, comme les provinces les plus mridionales,
hsitent, ne font pas entrer les clochers dans le plan gnral de
l'glise, ou ne leur donnent qu'une minime importance. Peut-tre, dans
ces contres o l'esprit municipal des villes romaines s'tait conserv
comme en Italie, existait-il prs des glises des tours isoles  la
fois religieuses et communales, qui furent dtruites lors des guerres
religieuses du XIIIe sicle; ce qui est certain, c'est que, dans les
villes du nord, le rveil de l'esprit municipal est signal par
l'rection de grands clochers tenant aux glises cathdrales, car il
faut observer que les clochers les plus imposants par leur hauteur et
leur richesse s'lvent,  la fin du XIe sicle et pendant le XIIe, au
milieu des cits qui s'rigent en communes de gr ou de force.

Mais aucune province ne rivalise avec la Normandie, ds la fin du XIe
sicle, pour le nombre et la dimension de ses clochers. Les Normands
tablis sur le continent devinrent bientt d'infatigables constructeurs.
Ils avaient pour eux la richesse d'abord, puis un esprit de suite qui
manquait  la plupart des populations franaises; ces deux conditions
taient galement ncessaires pour riger des monuments dispendieux et
qui demandaient de longs travaux. Bien partags en matriaux propres 
btir, les Normands levrent, ds le temps de Guillaume le Conqurant,
de vastes glises et les couronnrent par des clochers nombreux et
levs; c'est surtout pendant le XIIe sicle que leurs cits se
signalrent entre les villes franaises par le nombre et l'lvation
prodigieuse des clochers. La plupart de leurs glises, mme de second
ordre, en possdaient trois, un clocher sur la croise et deux clochers
sur la faade. Leurs cathdrales et leurs glises abbatiales en
possdrent bientt cinq, car aux trois dont nous venons d'indiquer la
place ils en ajoutrent souvent deux de moindre importance, flanquant
les sanctuaires au-dessus des collatraux. Ce ne fut qu' la fin du XIIe
sicle que les provinces du domaine royal renchrirent encore sur les
constructions normandes, en donnant  leurs cathdrales sept et mme
neuf clochers (voy. CATHDRALE).

Le clocher central normand, celui qui est pos  l'intersection des bras
de croix, n'est pas seulement une tour s'levant au-dessus des votes de
l'glise et portant sur les quatre piliers principaux, il contribue
encore  l'effet intrieur du monument en laissant au-dessus de la
croise une vaste lanterne, libre et apparente  l'intrieur, dont
l'effet ajoute singulirement  la grandeur du vaisseau. Quant aux
clochers annexs aux faades, les plus anciens montent de fond, et
l'intervalle laiss entre eux est rserv au porche ou vestibule. Cette
mthode, applique  la construction des clochers des faades, n'tait
pas, avant la priode gothique, propre seulement  la Normandie. Les
constructeurs romans n'osaient pas, comme leurs successeurs, poser ces
tours colossales partie sur les murs de face et latraux, partie sur une
pile isole, et il faut dire qu'en principe ils n'avaient pas tort.
D'ailleurs les architectes romans ne donnaient pas gnralement, aux
tours des faades, l'importance qu'on leur donna depuis. Pour eux, le
clocher principal, celui qui s'levait le plus haut et qui prsentait la
base la plus large, tait naturellement le clocher lev sur la croise.
Cette base tait commande par l'cartement des piles, par la largeur de
la nef, et partant d'un plan aussi tendu comme surface, il fallait
bien, afin de donner une proportion convenable au clocher, lever son
sommet  une grande hauteur.

Malheureusement, des grands clochers normands levs sur la croise des
glises antrieurement  la fin du XIIe sicle, il ne nous reste que des
fragments, des traces noyes dans des constructions postrieures, ou
tout au plus les tages infrieurs[215]. Ces clochers taient carrs,
percs d'un ou de deux tages de fentres clairant l'intrieur de
l'glise. A proprement parler, le clocher ne commenait qu'au-dessus de
ces tages, qui participaient du vaisseau intrieur.

Nous nous occuperons d'abord de ces clochers centrals, qui paraissent
avoir t adopts en France, dans les provinces du centre, de l'est et
en Normandie, vers le commencement du XIe sicle. Nous avons donn, fig.
1, le clocher de la cathdrale de Prigueux, qui date de la fin du Xe
sicle ou du commencement du XIe. Ainsi que nous l'avons dit, cette
construction eut une influence sur la plupart de celles qui furent
leves, pendant les XIe et XIIe sicles, dans le Prigord, la
Saintonge, l'Angoumois et le Poitou. Mais les imitateurs vitrent les
vices de construction que l'on remarque dans ce clocher et qui avaient
ncessit le bouchement de presque tous ses ajours; ils cherchrent, au
contraire,  donner  leurs clochers une grande solidit, au moyen
d'angles puissants en maonnerie et de combinaisons ingnieuses. Les
architectes de ces provinces, soit qu'ils fussent influencs par la
position donne au clocher de Saint-Front de Prigueux, bti  cheval
sur l'ancienne glise latine, soit qu'ils eussent reconnu que le centre
de la croise des glises est le point le plus rsistant et le mieux
contre-butt de ces monuments, btirent de prfrence leurs clochers 
l'intersection des transsepts,  l'entre du choeur, sur la dernire
trave renforce de la nef.

Il existe encore, sur l'glise de l'abbaye des Dames,  Saintes, un gros
clocher, de la fin du XIe sicle, qui, rappelant encore les dispositions
primitives du clocher de Saint-Front, est dj franchement roman et
abandonne les formes antiques qui caractrisent le clocher de Prigueux.

Nous donnons (14) une vue de ce clocher. Il se compose, au-dessus des
votes de l'glise, d'un tage carr perc sur chaque ct de trois
arcades soutenues par des piles formes de colonnes engages. Une vote
hmisphrique porte, comme  Saint-Front, un tage circulaire, non plus
compos d'un quillage de colonnes, mais de douze petits contre-forts
cylindriques, entre lesquels s'ouvrent des arcades divises par une
colonne. Cet tage est surmont du chapeau conique lgrement convexe,
couvert d'cailles retournes, comme celui de Saint-Front. Mais ici
l'architecte, plus habile que celui du clocher de Prigueux, a compris
dj qu'il devait charger les quatre angles de la base carre par des
pinacles, pour donner une rsistance plus grande  ces angles.

Il peut paratre trange que l'on ait dcor les cnes en pierre
d'cailles retournes, car au premier abord il semblerait plus
convenable, afin de faciliter l'coulement des eaux pluviales, de placer
les cailles dans leur sens naturel, comme des tuiles; mais lorsqu'on
examine de prs la construction de ces cnes en pierre, on comprend
parfaitement pourquoi les constructeurs ont adopt cette singulire
disposition. C'est que chaque intervalle entre ces cailles forme une
petite rigole loignant les eaux des joints verticaux. Une figure est
ncessaire pour expliquer ce systme de couverture en pierre. Soit (15)
un dtail perspectif d'une portion du cne _squam_ et une coupe; les
lits des assises tant en A, les joints verticaux sont en B. L'eau
suivant toujours les surfaces, est conduite naturellement d'une surface
C sur la surface infrieure D, et n'est pas invite ainsi  pntrer les
joints verticaux, qui sont d'autant plus garantis qu'ils se trouvent au
point culminant E des cailles et qu'ils coupent leur parement vertical
F. Et, en effet, ces cnes couverts d'cailles retournes rsistent
mieux  l'action des pluies que les cnes ou que les pyramides 
parements unis.

La forme des clochers dont l'glise de Saint-Front de Prigueux est le
premier type connu, se perptue et se perfectionne, pendant le XIIe
sicle, dans les provinces de l'ouest. Beaucoup d'glises de l'Angoumois
et de la Saintonge possdent encore des clochers centrals bien conus,
bien construits, et qui affectent des formes plus sveltes  mesure
qu'ils se rapprochent de la fin de ce sicle. Entre plusieurs, nous en
choisirons un qui, de la base au fate, est combin de faon  prsenter
une stabilit parfaite; c'est le clocher de l'glise de Roulet
(Charente). Cette glise, comme la plupart des difices religieux de
second ordre de cette contre, se compose d'une seule nef couverte par
des coupoles.  l'entre du choeur est une trave plus paisse dans ses
oeuvres basses qui porte un clocher. Voici (16) le plan de la trave 
rez-de-chausse, portant la tour qui s'lve de fond sur les deux murs
latraux et sur les deux arcs doubleaux transversaux bands sur les
quatre piles. Au-dessus du comble est un soubassement carr dcor
d'arcatures aveugles, puis un tage galement carr, mais perc
d'arcades  jour; c'est l'tage destin aux cloches. Sur ce dernier
tage s'lve la flche conique franche, non plus convexe.

Voici (17) le plan de l'tage carr du beffroi, et (18) le plan de la
base du cne avec ses quatre petits pinacles  jour. La fig. 19 donne la
coupe de ce clocher et la fig. 20 son lvation [216]. Ces croquis font
voir que, dj vers le milieu du XIIe sicle, les architectes
occidentaux se proccupaient de donner plus d'lgance  leurs clochers;
les tages carrs sont d'une proportion heureuse, les flches coniques
s'lancent davantage, se couvrent d'cailles en dents de scie au lieu
d'cailles circulaires, mais en conservant toujours le principe de
construction prsent fig. 15; les pinacles des angles s'ajourent et
prennent plus d'importance. Ils sont poss diagonalement, afin de
profiter d'une base plus large. Jusqu' la fin du XIIe sicle, cette
forme de clocher persiste, en devenant chaque jour plus lgre. Mais ce
qui caractrise les clochers de l'ouest, ce sont ces tages carrs qui
partent de fond, de la base  la flche, et surtout cette couverture
conique dont les cailles sont plus fines  mesure que l'art roman
arrive  son dernier degr d'lgance.

En Auvergne, ds le XIe sicle, les clochers centrals portent sur une
coupole inscrite dans un carr et arrivent brusquement au plan octogone
 deux ou trois tages couronns par une pyramide  huit pans. Tels
taient les clochers centrals, dernirement rtablis [217], des glises
d'Issoire, de Notre-Dame-du-Port  Clermont, de Saint-Nectaire
(Puy-de-Dme), btis pendant la seconde moiti du XIe sicle. Mais ces
clochers portent sur un soubassement qui appartient exclusivement 
l'Auvergne, et comprenant la coupole et deux demi-berceaux l'tayant
dans le sens des transsepts (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CONSTRUCTION,
GLISE); et ce systme, qui consiste  planter un clocher  base
octogone sur une norme construction barlongue, n'est pas heureux, car
il n'y a pas de transition entre les soubassements appartenant 
l'glise et la tour. L'oeil, ne devinant pas la coupole  l'extrieur,
ne peut comprendre comment une tour prismatique porte sur un
paralllogramme.

Nous trouvons, au contraire, ces transitions habilement mnages dans le
clocher central de la petite glise d'Obasine (Corrze). La coupole de
la croise,  Obasine, est toute prigourdine, portant sur quatre arcs
doubleaux et des pendentifs; sur cette coupole s'lve un clocher
octogonal  jour. Nous donnons (21) l'lvation de ce clocher[218]. On
voit comment les pendentifs de la coupole sont couverts par les
triangles a ressauts, et comment, du socle carr portant sur les quatre
piles et les arcs doubleaux, la construction arrive  l'octogone
parfait. La coupe (22) indique l'ensemble de cette construction.

Ce systme, driv de l'cole de Prigueux, prvaut dans le Languedoc
jusqu' la fin du XIIIe sicle, et le grand clocher central de
Saint-Sernin de Toulouse, bti en pierre et en brique, vers le milieu du
XIIIe sicle, est encore construit conformment  ce principe. Nous
trouvons aussi des clochers centrals octogones de l'poque de transition
dans les provinces du centre, dans l'glise de Cogniat (Allier), par
exempte[219], et jusqu'en Bourgogne. La belle glise de Paray-le-Monial
(Sane-et-Loire) possde encore un clocher central  huit pans, dont
l'tage infrieur date de la fin du XIIe sicle et l'tage suprieur du
XIIIe. Ce clocher, qui porte 10m,00 de largeur hors oeuvre, surmonte une
coupole octogone perce d'un oeil pour le passage des cloches.  ce
propos, il est utile de remarquer que, dans les votes infrieures des
clochers primitifs, il n'est pas rserv de passage pour les cloches.
Celles-ci taient de dimensions assez petites pour pouvoir tre
introduites par les baies du clocher, ou, ce qui est plus probable,
taient montes avant la fermeture des votes infrieures.

Nous avons l'occasion de prsenter un certain nombre de ces clochers de
l'poque de transition et gothique au mot GLISE, auquel nous renvoyons
nos lecteurs.

La Normandie fut, de toutes les provinces franaises, celle qui persista
le plus longtemps  lever des clochers gigantesques sur la croise de
ses glises. Les cathdrales de Bayeux, de Coutances, de Rouen, les
glises de la Trinit de Caen, de Saint-Ouen de Rouen, possdent encore
des clochers centrals en pierre qui datent des XIIe, XIIIe, XIVe, XVe et
XVIe sicles. Tandis que dans l'le de France, la Picardie et la
Champagne, on renona, ds la fin du XIIIe sicle,  surmonter les
croises des glises par des clochers de pierre. La cathdrale de Paris
ne possda jamais qu'une flche en bois,  l'intersection des
transsepts, qui datait du commencement du XIIIe sicle; les cathdrales
d'Amiens et de Beauvais furent surmontes de clochers centrals en pierre
et bois; mais ces constructions s'tant croules ou ayant t dtruites
par le feu, ne furent remplaces que par des flches en charpente
recouvertes de plomb. Les provinces de l'est, pendant la priode romane,
levrent, sur un grand nombre de leurs glises, des clochers centrals
en pierre; ceux-ci sont carrs sur la Haute-Sane, la Haute-Marne, le
Rhne suprieur, et octogones, vers la fin du XIe sicle, en se
rapprochant du Rhin.

Il paratrait que l'usage des clochers poss au centre de la croise des
glises tait fort anciennement adopt dans les contres qui subirent
particulirement l'influence carlovingienne ou de la renaissance des
arts du Bas-Empire. On conoit, en effet, qu'il tait difficile de poser
une tour sur la croise d'une basilique latine; le peu d'paisseur des
murs de ces monuments, la largeur des nefs et la faiblesse des points
d'appui du vaisseau principal, ne permettait gure de charger des
constructions aussi lgres de maonneries s'levant  une assez grande
hauteur. Mais quand Charlemagne eut fait construire des difices sacrs
qui, comme l'glise d'Aix-la-Chapelle, sont btis sur un plan circulaire
ou  pans, paul par des niches  l'instar de certains difices
orientaux des premiers temps chrtiens, la rsistance de ces
constructions, parfaitement contrebuttes sur tous les points, leur
forme mme, appela ncessairement un couronnement central lev.

Nous possdons, sur les bords de la Loire,  Germigny-des-Prs, prs de
Sully, une petite glise qui est du plus grand intrt, car sa date et
son histoire sont connues. Le moine Letalde, crivain du Xe sicle,
rapporte, dit M. Mrime[220], que Thodulphe, d'abord abb de
Saint-Benot-sur-Loire, puis vque d'Orlans, fit btir l'glise de
Germigny  l'_imitation de celle d'Aix-la-Chapelle_. Il faut avouer que
l'imitation est fort libre, car ce qui existe du plan de Thodulphe,
c'est--dire la partie principale de l'difice, donne quatre piliers
carrs entours d'un bas-ct avec trois absidioles, une  l'orient et
deux au sud et au nord. Ce plan rappelle bien plutt les petites glises
grecques de l'Asie et du Ploponse que celui d'Aix-la-Chapelle. Quoi
qu'il en soit, sur les quatre piles centrales s'lve un clocher carr
portant sur les quatre arcs doubleaux. Son beffroi n'est spar du
vaisseau que par un plancher, et est perc, sur chacune des quatre
faces,  l'tage infrieur formant lanterne, de quatre petites fentres
dcores de stucs  l'intrieur;  l'tage suprieur destin aux
cloches, de quatre baies jumelles. On retrouve, dans les stucs et dans
la construction mme, faite en moellons recouverts d'enduits et d'une
mosaque sous la vote de l'abside orientale, les traditions du
bas-empire.

Mais nous avons l'occasion de revenir sur ce curieux monument au mot
GLISE. Nous devons nous borner  le signaler ici  cause de sa date et
de la prsence d'un clocher central antrieur  celui de Saint-Front de
Prigueux, puisqu'il aurait t lev au commencement du IXe sicle. On
peut donc, jusqu' prsent, trouver deux origines distinctes 
l'introduction des clochers centrals des glises en France: l'une, par
les Vnitiens, sur les ctes occidentales; l'autre, par la renaissance
carlovingienne de l'Est. Il est des provinces o ces deux influences se
rencontrent et se mlent: d'autres o elles dominent exclusivement. Or,
si le clocher de Saint-Front servit de type  un grand nombre de tours
d'glises dans l'Ouest, des clochers analogues  celui de Germigny (car
nous ne pouvons faire  ce petit difice l'honneur d'avoir servi de
type), des clochers carlovingiens d'origine, influrent sur les
constructions entreprises sur les bords de la Sane, de la haute Marne
et dans le Lyonnais. L'un des plus anciens clochers centrals de cette
dernire contre est celui de l'glise d'Ainay  Lyon. La base massive
de ce clocher date probablement du XIe sicle, et son tage  jour,
suprieur, du XIIe. Si l'on considre la partie infrieure du clocher
central d'Ainay, on pourrait supposer qu'elle tait destine  porter
plusieurs tages, car ses murs massifs, percs seulement d'une petite
baie sur chacune des faces, ont une rsistance considrable. Cependant,
cette base ne fut surmonte que d'un seul tage perc d'arcatures. Mais
il n'est pas rare de rencontrer, dans l'ancien Lyonnais, ces clochers
trapus, couronns d'un toit plat en charpente, recouvert de tuiles
romaines dans l'origine et plus tard de tuiles creuses.

La fig. 23 reprsente une vue du clocher central d'Ainay. Sa base est
construite en moellons, avec angles en pierre, elle porte sur quatre
arcs-doubleaux et contient une coupole; un escalier massif  pans monte
jusqu' l'tage suprieur, qui, plus moderne que la base, est en pierre.
La corniche qui termine cet tage, forme d'une tablette porte sur des
corbeaux, ne laisse pas supposer qu'on ait eu l'intention de construire
plus d'un tage sur la large base qui surmonte les votes de l'glise.

Vers la haute Marne et la haute Sane, c'est--dire en se rapprochant du
Rhin, les clochers centrals des glises n'ont pas cette forme crase,
et sont couverts par des flches en pierre; ils conservent longtemps,
cependant, le plan carr jusqu' la corniche du couronnement; la flche
en pierre est souvent sur plan octogonal, et les angles restant entre
les cts du polygone et le carr sont remplis par des amortissements de
pierre en forme de cornes dtaches de la pyramide de la flche. La
prsence de ces cornes ou pinacles triangulaires est motive par la
construction de la flche en pierre, dont quatre des faces reposent sur
des encorbellements ou des trompillons, la charge des pinacles tant
destine  empcher la bascule des encorbellements ou le dvers des
trompillons. Dans ces contres, les constructions du XIe sicle et du
commencement du XIIe sont brutes et les clochers d'une simplicit
remarquable; ferms du ct de l'ouest,  cause des vents de pluie, ils
sont percs seulement d'arcatures plein-cintre assez troites sur trois
cts et surmonts de flches carres sans aucun ornement, ou, dans les
derniers temps de la priode romane, de pyramides  huit pans. Parmi les
clochers de la haute Marne, un des plus anciens et des plus curieux, 
cause de sa parfaite conservation, est le clocher de la petite glise
d'Isomes; il date de la seconde moiti du XIIe sicle.

Nous en prsentons (24) la vue perspective. Le couronnement de ce
clocher mrite de fixer l'attention des architectes. Il se compose,  la
base de la flche, de quatre pignons et de quatre amortissements aux
angles, de l'effet le plus pittoresque. Les petites plates-formes qui
terminent les quatre amortissements triangulaires taient probablement
destines  recevoir les figures des quatre vanglistes, de quatre
anges sonnant de l'olifant, ou des quatre Vents, conformment  un usage
assez gnralement tabli en Bourgogne et en Champagne. Des gargouilles
simplement panneles reoivent les eaux de la flche entre les pignons
et les amortissements. Notre figure dmontre assez que ce clocher porte
de fond sur les deux murs latraux de la nef dpourvue de transsepts et
sur deux arcs doubleaux. Mais si ces clochers carrs centrals ont une
origine carlovingienne, il faut reconnatre que, dans les provinces
mmes o ils avaient pris naissance, le type primitif fut bientt
modifi, car presque tous les clochers centrals des bords du Rhin, des
XIe et XIIe sicles, sont btis sur plan octogonal, ainsi que nous
l'avons dit plus haut. On ne peut cependant mconnatre cette influence,
sinon dans l'ensemble du plan, du moins dans les dtails. Les
amortissements des angles, la disposition des baies, les dcorations des
bandeaux et des chapiteaux des clochers de la haute Marne et de la haute
Sane sont videmment emprunts au style carlovingien primitif.
Seulement, les constructeurs de ces dernires provinces, moins habiles
et moins savants que ceux du Rhin, n'osaient probablement pas planter un
octogone sur quatre piles. Si l'architecte qui a bti l'glise de
Germigny a cru de bonne foi copier la construction de l'glise
d'Aix-la-Chapelle, on peut bien admettre que l'architecte du clocher
d'Isomes s'est inspir des constructions rhnanes; seulement, il n'a os
adopter le plan octogone que pour la flche. Il nous faut tudier
quelques-uns des clochers centrals des provinces rhnanes pour faire
reconnatre l'influence qu'ils ont d exercer sur les constructions des
provinces franaises de l'Est.

Il existe, sur la croise de l'glise de Guebviller, un clocher central
octogone ds sa base dont les quatre faces parallles aux diagonales du
carr sont portes sur des trompillons. La construction de ce clocher
remonte  la fin du XIe sicle; elle est lgre eu gard  sa hauteur.

Voici (25) en C le plan, en D l'lvation et en E la coupe sur A B de ce
clocher. La nature des matriaux employs (grs rouge des Vosges) a pu
permettre au constructeur de donner aux murs de l'octogone une paisseur
assez faible (0,80 c.); encore, les pierres de ces murs ne font pas
parpaing; on remarquera que l'tage infrieur est construit en moellons
 l'intrieur et parement en pierre  l'extrieur. Les angles du prisme
sont chargs de huit pinacles en pierre  la base de la flche, et les
quatre amortissements qui couvrent les trompillons  la base reoivent
sur leur pente quatre petites statues que nous pensons tre les quatre
Vents ou peut-tre les quatre Saisons.

La curieuse glise de Sainte-Foi  Schelestadt possde galement un
clocher central s'levant sur la croise, qui mrite d'tre mentionn.
Comme celui de Guebviller, le clocher de Sainte-Foi est octogone portant
sur les quatre arcs doubleaux et sur des trompes. Il se compose d'un
tage orn d'une arcature aveugle surmontant un soubassement, d'un tage
 jour et d'une flche pyramidale en pierre dont les cts sont
lgrement convexes en se rapprochant de la corniche.

Nous donnons (26) une vue perspective de ce clocher, bien construit en
grs. On remarquera, aux angles de chacun des deux tages, les
dcorations plaques qui rappellent les amortissements de couronnement
que nous avons vus  la base des flches des clochers d'Isomes et de
Guebviller. Le clocher de Schelestadt est contemporain de celui-ci; il
appartient  la fin du XIe sicle ou au commencement du XIIe. Peu varis
dans leur composition d'ensemble et dans leurs dtails, les clochers
centrals rhnans de l'poque romane se rapprochent plus ou moins de ces
deux exemples.

Il nous faut revenir maintenant aux drivs les plus loigns du clocher
de Saint-Front de Prigueux. On a vu que l'un des caractres
particuliers au clocher de Saint-Front consiste en certaines colonnes
engages qui sparent les arcades comme les ordres de l'architecture
romaine. On retrouve cette disposition dans beaucoup de clochers
centrals de l'Angoumois, de la Saintonge et du Prigord; elle est
franchement adopte dans le clocher de l'glise de Montmoreau
(Charente), dans ceux de Sgonzac, de Jonsac; et nous la voyons suivie
jusque dans des provinces loignes qui cependant subissent l'influence
de l'architecture des ctes occidentales, comme dans le Poitou et jusque
dans le Berry. Le clocher de l'glise haute de Loches, bti sur le
sanctuaire, conserve non-seulement cette disposition des clochers
prigourdins, mais aussi les pinacles d'angles; quant  sa flche, elle
est  huit pans au lieu d'tre conique. Mais les architectes du XIIe
sicle qui ont lev ce clocher, habiles constructeurs, ont compris
qu'une seule colonne engage  l'angle des tages carrs, comme 
Saint-Front, ne suffisait pas pour maintenir la pousse des arcs et
qu'il fallait renforcer ces angles. Ils ont donc loign les colonnes
engages de ces angles, afin de leur laisser une grande force, et ont
ainsi rapproch les arcades doubles l'une de l'autre, sur chaque face.
D'aprs cette mthode les angles pais, chargs par des pinacles, psent
verticalement sur les quatre points d'appui infrieurs et maintiennent
la stabilit de la tour. Au point de vue de la construction, le clocher
central de l'glise de Loches est un des mieux tudis suivant les
traditions du Prigord, et la planche 27 en offre une vue perspective.

Profitant des deux styles venus de l'Est et de l'Ouest, les architectes
des provinces du domaine royal lvent sur leurs glises, pendant le
XIIe sicle, des tours centrales qui subissent ces deux influences, mais
prennent bientt, comme toute l'architecture de cette poque et de ce
territoire, un caractre propre qui est rellement le style franais.
Nous en trouvons un exemple remarquable  Poissy, dans l'glise
collgiale. Sur la dernire trave de la nef,  l'entre du choeur (car
cette glise est dpourvue de transsepts), s'lve un clocher portant
sur quatre piliers. Sa base est carre; aux quatre angles de cette base
s'lvent quatre pinacles massifs (un seul renferme un petit escalier 
vis); au-dessus est pose la souche du beffroi sur plan octogone
irrgulier, c'est--dire ayant quatre grands cts et quatre petits.
Posant la tour sur quatre piles, il est vident que les constructeurs
n'ont pas os adopter l'octogone rgulier, afin d'viter des trompillons
de grande dimension et de rapprocher, autant que possible, la charge
totale sur ces quatre points d'appui. Mais les angles de l'octogone
possdent leurs colonnes engages, les angles du carr leurs pinacles,
ce qui rappelle l'influence occidentale, et le beffroi est octogone,
comme la plupart des clochers centrals de l'Est. La flche du clocher
central de l'glise de Poissy est en charpente, comme certaines flches
de clochers normands dans une situation analogue; et il n'y a pas lieu
de supposer qu'elle ait t primitivement projete en pierre. L'tage 
jour du beffroi octogone se compose d'arcades jumelles sur les grands
cts et d'arcades simples sur les petits. La base de ce clocher ne
renferme point une coupole ou une lanterne, comme les clochers centrals
du Rhin ou de Normandie, elle n'est que l'tage infrieur du beffroi
au-dessus de la vote de la nef.

Nous prsentons (28) une vue perspective de ce clocher, dont la
construction remonte aux premires annes du XIIe sicle. Cependant, ds
la fin de ce sicle, on renonait, dans l'le de France, aux plans
octogones pour les tours centrales des glises; le plan carr des tours
normandes prvalait; les flches seules conservaient la forme octogonale
 la base, avec quatre pinacles aux angles.

Non loin de Poissy, en descendant la Seine, on voit, sur la rive gauche,
une petite glise btie au centre du village de Vernouillet. Cette
glise possde un clocher sur la croise,  l'entre du choeur. La
construction du clocher de Vernouillet remonte aux dernires annes du
XIIe sicle (1190 environ); l, plus de ttonnements, plus
d'incertitudes; les diverses influences romanes de l'Est et de l'Ouest
se sont fondues; un art nouveau, form de ces divers lments, mais
franc et original, apparat dans tout son clat.

Avant la construction du clocher central de Vernouillet, on avait lev
celui de Limay, prs de Mantes, et qui dj donne une tour carre
surmonte d'une flche  base octogone, de quatre pinacles pleins sur
les angles et de lucarnes sur quatre des faces de la pyramide. Le
clocher de Limay, lourd encore, soumis aux traditions romanes, est
cependant l'un des premiers pas faits dans la voie nouvelle. Les
clochers centrals du XIIe sicle sont fort rares dans cette partie de la
France, dvaste par les guerres de la fin de ce sicle; aussi celui de
Vernouillet, qui clt l'poque de transition, doit-il tre tudi avec
attention. Il se compose d'une base carre, sans ouverture, portant sur
les quatre piles de la croise et sur les quatre arcs doubleaux. Le
beffroi  jour s'lve sur ce socle; ses angles sont renforcs de
colonnes engages formant contre-forts; les quatre faces sont perces
chacune de deux baies. Une corniche  corbeaux termine cet tage  jour,
destin au placement des cloches, et arrive au plan carr parfait, sans
ressauts ni saillies.

Voici (29) le plan de l'tage du beffroi. Sur la corniche, huit ttes
monstrueuses, poses aux angles de l'octogone inscrit dans le carr,
donnent naissance aux huit artiers de la pyramide  base octogone
formant la flche. Sur les angles saillants du carr, quatre
colonnes[221] portent quatre pinacles qui viennent s'pauler sur huit
colonnes engages  la base de la flche et se dgageant  mesure que
celle-ci s'lve. Ces colonnes sont des monolithes ne faisant pas corps
avec la construction de la pyramide. Quatre baies cintres, perces
entre les huit colonnes, permettent de passer de l'intrieur dans les
pinacles. Sur les quatre autres faces de la pyramide, parallles aux
faces du carr, quatre autres baies forment de grandes lucarnes
surmontes de gbles. Le plan (30) est pris au niveau de la base de la
pyramide et explique la disposition des pinacles et des lucarnes. Une
vue perspective (31) donne l'ensemble de ce monument. Cette
construction, lgre et bien pondre, excute en petits matriaux, n'a
subi aucune altration notable dans son ensemble. Les assises composant
la flche sont sculptes,  l'extrieur, en cailles circulaires et
simulent des tuiles. Une coupe est ncessaire pour faire comprendre la
construction simple, hardie et solide de ce clocher. Nous la donnons
(32). Les trompillons A qui portent quatre des faces de la pyramide
viennent adroitement reposer leurs sommiers sur les clefs des arcs B des
huit baies de l'tage carr. Les parements intrieurs de la tour
s'lvent verticalement jusqu' leur rencontre avec les parements
inclins de la flche, et  partir de ce point, celle-ci n'a pas plus de
0,25 c. d'paisseur; mais quatre de ses faces sont renforces par les
sommets des gbles C, qui remplissent l'office de contre-forts (voy.
CONSTRUCTION). Entre cette charmante construction et la plupart des
btisses passablement lourdes que nous avons donnes prcdemment, il y
a un pas immense de fait. Les proportions des diffrentes parties du
clocher de Vernouillet sont tudies par un vritable artiste et
contrastent avec les tages diviss en zones gales des clochers de
l'Est, avec les couronnements crass de ceux des provinces de l'Ouest.
Les dtails des moulures et de l'ornementation, bien excuts, fins et
fermes  la fois, sont habilement calculs pour la place qu'ils
occupent; si bien que ce clocher, qui est d'une dimension trs-exigu,
parat grand, et grandit le trs-petit difice qu'il surmonte au lieu de
l'craser. On reconnat l, enfin, l'oeuvre d'artistes consomms, de
constructeurs savants et habiles. Un clocher de cette poque, bti sur
la croise d'une cathdrale, et suivant ces donnes si heureuses, devait
tre un monument de la plus grande beaut; malheureusement, nous n'en
possdons pas un seul en France. Les incendies et la main des hommes,
plus que le temps, les ont tous dtruits, et nous ne trouvons plus, sur
nos grands difices religieux, que les souches et les dbris de ces
belles constructions. La cathdrale de Coutances seule a conserv son
clocher central du XIIIe sicle; encore n'est-il pas complet; sa flche
en pierre fait dfaut. Quant  son style, il appartient  l'architecture
normande et s'loigne beaucoup du caractre de l'architecture franaise.

Ce n'est que dans l'le de France et les provinces voisines que l'on
voit les clochers centrals, aussi bien que ceux de faades, prendre tout
 coup un caractre aussi dtermin ds la fin du XIIe sicle et
abandonner les traditions romanes. Dans la Champagne, la Bourgogne, sur
les bords de la haute Marne, de la Sane, les clochers centrals restent
carrs et se terminent le plus habituellement par des pyramides  base
rectangulaire jusqu'au commencement du XIIIe sicle. Le clocher central
de l'glise de Chteauneuf (Sane-et-Loire), bti vers le milieu du XIIe
sicle, est un exemple de ces sortes de constructions. Il se compose
d'un soubassement plein en moellons, avec angles en pierre, pos,
suivant l'usage, sur les quatre piliers de la croise et les quatre arcs
doubleaux; d'un tage perc d'une seule baie sur chaque face; d'un
beffroi perc de quatre baies jumelles et d'une pyramide  base carre
maonne en moellons avec quatre lucarnes.

Voici (33) l'lvation gomtrale de ce clocher central. On remarquera
la disposition des baies du premier tage; il y a l, comme dans les
dtails de l'architecture romane de ces contres, un souvenir des
monuments gallo-romains. Ici, les angles de l'tage du beffroi sont
flanqus de pilastres portant la corniche; c'est encore un souvenir de
l'antiquit romaine.

La coupe de ce clocher, que nous donnons (34), laisse voir  la base de
la pyramide en pierre les traces d'un chanage en bois, sorte d'enrayure
qui tait destine  arrter le dversement des quatre murs sous la
charge de cette pyramide. Il faut remarquer la disposition originale des
faisceaux de colonnettes qui sparent les baies jumelles de l'tage du
beffroi, disposition indique en A dans le plan de cet tage (35). Les
constructeurs obtenaient ainsi une grande lgret apparente en mme
temps qu'une parfaite solidit. En examinant ce clocher sur la diagonale
du carr, les ajours laisss entre ces faisceaux de quatre colonnettes
prennent toute leur largeur et contribuent ainsi  donner de l'lgance
et de la finesse  la loge suprieure; les baies jumelles avec leur
pidroit ajour forment une large ouverture qui ne semble pas charger
les baies uniques des faces infrieures. On retrouve cette disposition
dans certains clochers de l'Auvergne, et elle produit l'effet le plus
gracieux, particulirement dans les clochers carrs, dont les angles
prsentent  l'oeil une masse trs-solide.  Bois-Sainte-Marie
(Sane-et-Loire), nous trouvons un clocher central dont les dispositions
sont analogues. En nous rapprochant du Bourbonnais, la forme carre
donne aux clochers centrals persiste encore vers la fin du XIIe sicle,
mais les traditions antiques se perdent; des innovations assez larges,
quoique moins franches que celles introduites dans l'architecture de
l'le de France, se font jour.

Dans le Bourbonnais, il existe un clocher central construit pendant la
premire moiti du XIIIe sicle, prsentant le plus singulier mlange
des influences diverses qui avaient alors laiss des traces  l'est et 
l'ouest de cette province, avec le nouveau systme adopt dj dans
l'le de France; c'est le clocher de l'glise de Saint-Menoux, prs de
Souvigny (Allier). Comme les clochers de Sane-et-Loire, le clocher
central de Saint-Menoux est carr; mais son tage de soubassement forme
lanterne  l'intrieur de l'glise, comme ceux des tours centrales des
glises normandes et du Rhin, de la cathdrale de Laon et de l'glise
Notre-Dame de Cluny (voy., fig. 36, la coupe du clocher de
Saint-Menoux). Son premier tage, dcor  l'extrieur d'une arcature
aveugle trs-riche, est ajour au moyen de dalles perces de trous ronds
et de quatre-feuilles; puis s'lve l'tage perc d'arcades destin 
laisser passer le son des cloches. Des trompillons disposs pour porter
une flche en pierre  base octogonale, qui existait encore au
commencement de ce sicle, recevaient des pinacles sur les angles du
carr.

L'lvation gomtrale de ce clocher (37) fait voir sa dcoration
extrieure, mlange des traditions romanes des provinces de l'Ouest et
de la nouvelle architecture franaise de cette poque. Comme dans
l'Ouest, les angles sont encore flanqus de colonnes engages, et la
dcoration ogivale n'est ici qu'une concession au got du temps, qui
n'est gure motiv par la construction, encore toute romane. La flche 
base octogone, sur cette tour carre, est elle-mme aussi le rsultat
d'une influence trangre aux traditions locales, et les trompillons
portent fort maladroitement sur les colonnes accouples des baies
suprieures. Un petit escalier, circulaire  la base et octogone au
sommet, dtach de la masse de la tour et montant de fond, donne accs 
l'tage infrieur du beffroi.

Nous donnons (38) un dtail des baies de cet tage infrieur avec leurs
ajours percs dans des dalles de champ. Par le fait, les grandes
archivoltes ogives des deux tages ne sont qu'une dcoration et ne
jouent aucun rle au point de vue de la construction. L'architecte, en
faisant cette concession aux formes nouvelles, avait compris que ces
arcs, s'ils eussent fait parpaing, auraient eu pour effet de pousser les
angles de la tour en dehors, et, adoptant une dcoration d'un caractre
dj gothique, il conservait prudemment son systme de construction
roman. Il faut signaler, dans le clocher de Saint-Menoux, un progrs;
c'est que ce clocher est assez bien combin pour le placement d'un
beffroi en charpente portant des cloches  son sommet. Les bois sont
suffisamment ars par les ajours des fentres basses, sans risquer
d'tre mouills, et l'tage suprieur laisse librement passer le son des
cloches. Dans la plupart des clochers romans, on reconnat bien plutt
un dsir d'lever une tour que la satisfaction d'un besoin particulier;
les clochers  base octogone, si frquents dans les provinces de l'Est,
se prtent mal au placement des beffrois en bois qui ne peuvent, tre
inscrits que dans un carr; leurs tages superposs, galement ajours,
ne permettent pas aux vibrations des cloches de se dvelopper dans toute
leur intensit; la combinaison adopte dans la construction du clocher
de Saint-Menoux est la meilleure, en ce qu'elle ne donne qu'un tage
d'oues trs-ouvertes prs de la pyramide, dont la concavit de pierre
est trs-favorable  la rpercussion des vibrations des cloches.
Cependant, dans tous les clochers prcdents, non plus que dans celui de
Saint-Menoux, on ne voit pas que les architectes se soient proccups de
placer des _abat-vents_ ou _abat-sons_, destins  garantir les
charpentes des beffrois contre la pluie chasse par le vent. Ces
charpentes, au moins dans l'tage suprieur, restaient  l'air libre,
taient recouvertes de plomb, ou seulement peintes. La neige ou les eaux
pluviales qui s'introduisaient dans la tour taient recueillies sur un
dallage infrieur en pente, munie de caniveaux et de gargouilles. Mais
nous aurons l'occasion de revenir sur ce dtail important.

Les clochers centrals carrs persistent donc assez tard dans certaines
provinces du centre; on les retrouve le long du cours de la Marne.
Pendant que, dans le village de Vernouillet, sur la Seine, on
construisait le joli clocher que nous avons donn ci-dessus, sur la
Marne,  Dormans, on levait un clocher qui conservait encore la forme
traditionnelle des clochers des provinces du centre, bien que les
dtails en soient dj compltement gothiques. L'glise de Dormans est
petite et ses transsepts sont moins larges que le vaisseau de la nef et
du choeur. L'intersection de la croise donnait donc un plan barlong.
C'est sur cette base qu'on leva un clocher central, dont nous
prsentons le plan (39). Pour une petite glise, le plan barlong se
prtait mieux que le plan carr au placement des cloches; celles-ci
tant mises en mouvement demandaient plus d'espace dans le sens de leur
vole que dans l'autre.

Dans l'lvation perspective du clocher central de Dormans (40), sauf un
soubassement pris dans la hauteur des combles, il n'y a qu'un tage
compltement  jour. Le couronnement de ce clocher se compose
aujourd'hui de quatre pignons ou gbles d'gale hauteur, mais  bases
ingales, et de deux combles se pntrant avec quatre gargouilles  la
chute des noues. Mais ce couronnement date du XVe sicle. Nous sommes
disposs  croire que, dans l'origine, l'tage  jour tait termin par
des gbles d'ingale hauteur, ainsi que le fait voir notre figure et
conformment  certains exemples de clochers romans de la Champagne.

Nous avons d, jusqu' prsent, n'indiquer les clochers centrals des
glises normandes que pour mmoire, non que ces clochers n'aient eu une
grande importance, mais parce qu'ils offrent, ainsi que nous l'avons dit
au commencement de cet article, une disposition toute particulire et
qu'ils sont bien plutt des lanternes destines  donner de la lumire
et de l'lvation au centre des glises que des clochers proprement
dits. En effet, les clochers centrals normands antrieurs au XIIIe
sicle qui existent encore, comme celui de Saint-Georges de Bocherville,
comme les restes de celui de l'glise abbatiale de Jumiges, quoique
fort levs au-dessus du pav de l'glise, ne donnent, pour le placement
des cloches, qu'un tage assez bas, sorte de loge coiffe d'une immense
charpente recouverte de plomb ou d'ardoise. Le clocher de l'glise de
Saint-Georges de Bocherville, le plus complet peut-tre de tous, et dont
la largeur hors oeuvre est de 11m,00, ne possde qu'un tage suprieur
destin aux cloches, ayant 4m,00 de hauteur. Le reste de la tour en
contrebas forme lanterne au centre de la croise. Sur l'tage du beffroi
s'lve une flche en charpente ayant 27m,00 de hauteur, passant du
carr  l'octogone au moyen de coyaux sur les diagonales. Chacune des
faces de l'tage du beffroi est perce de trois baies cintres divises
par une colonnette. Ce clocher ayant, comme oeuvre de charpenterie, une
grande importance, nous l'avons rang parmi les flches (voyez ce mot).
Le clocher central de l'abbaye de Fcamp prsente une disposition
analogue; celui de l'abbaye aux hommes,  Caen, ne conserve plus que sa
lanterne du XIIe sicle, termine par un pavillon octogone du XIIIe
sicle; le clocher central de la cathdrale de Rouen prsente de mme
une lanterne  deux tages, du XIIIe sicle, au-dessus de laquelle
s'lve une tour des XVe et XVIe sicles, qui, avant le dernier
incendie, tait couronne par une flche en charpente recouverte de
plomb, leve au commencement du XVIIe sicle.

Quelle que soit l'apparence des grandes tours centrales des glises de
Normandie, elles n'ont pas,  proprement parler, le caractre de
vritables clochers, ou du moins ce qui nous en reste, d'une poque
trs-postrieure  la priode romane, ne nous offre pas de ces exemples
complets tels que nous en trouvons dans les autres provinces qui
composent la France de nos jours.

Il nous faut revenir aux clochers de faades, latraux, isols, portant
de fond, et enfin  ceux qui s'lvent sur les collatraux des glises.
Ceux-ci prsentent plus de varits encore, s'il est possible, que les
clochers centrals. Les architectes, n'tant plus soumis  un programme
invariable, savoir de poser une tour sur quatre piles isoles et quatre
arcs doubleaux, pouvaient se livrer plus aisment aux conceptions les
plus tendues et les plus hardies. Nous avons dit, en commenant cet
article, que ces clochers servaient de dfense dans l'origine, qu'ils
conservaient ainsi tous les caractres d'une tour fortifie, et qu'ils
taient gnralement ou isols ou poss sur le porche occidental des
glises. En cas de sige, les remparts des villes tant forcs, ces
clochers servaient souvent d'asile aux dfenseurs, comme les donjons des
chteaux. En 1105, Robert Fitz-Haimon, assig dans Bayeux par les
soldats du duc de Normandie, se rfugie dans la tour de la cathdrale:

       Robert s'embati el mostier,
       Sus en la tor trs k'ol clochier,
       Maiz il n'i pout'gaires atendre;
       Volsit u non l'estut (lui fallut) descendre,
       Kar li feu i fu aportez,
       Dunc li mostier fu alumez[222].

Les assigeants mettent le feu  l'glise pour forcer ce capitaine de
renoncer  la dfense. On considrait donc, dans certaines circonstances
critiques, les clochers des glises comme des forteresses, et leur
emploi comme beffroi n'tait parfois qu'accessoire. Aussi, tous les
clochers de faades antrieurs au XIIIe sicle conservent un aspect de
tour de dfense; au moins dans leur partie infrieure; ou bien il est
arriv, comme  Moissac par exemple, que, btis en forme de porche
ouvert, surmont d'tages  jour, ils ont t revtus de crnelages,
comme d'une chemise extrieure.

Parmi les plus anciens clochers couvrant toute la surface occupe par
porche, il faut citer celui de l'glise abbatiale de
Saint-Benot-sur-Loire, qui date du XIe sicle. Nous avons vu que le
clocher primitif de la cathdrale de Limoges et celui de la cathdrale
du Puy donnent en plan quatre colonnes intrieures isoles, destines 
porter l'tage suprieur en retraite sur les tages infrieurs. Le
clocher-porche de l'glise de Saint-Benot-sur-Loire prsente la mme
disposition; mais ici les quatre piles intrieures et les piles
extrieures forment un quinconce rgulier, et tout le clocher devait se
trouver support par le mur-pignon de la nef, par les huit piles
extrieures et les quatre piles intrieures. Ce clocher n'ayant qu'un
tage bti sut le mme plan au-dessus du porche, nous ne pouvons
reconnatre si les quatre piles intrieures taient destines  porter
les tages suprieurs du clocher, le beffroi, ou si les piles
extrieures devaient monter de fond jusqu'au comble; cette dernire
hypothse est la moins probable, car si on l'admettait, il faudrait
supposer  ce clocher une hauteur norme en raison de la surface
couverte par son plan infrieur. Nous penchons  croire que les quatre
piles intrieures taient seules destines  porter le beffroi, l'tage
 jour contenant les cloches, et que l'enveloppe extrieure devait
recevoir une terrasse de laquelle on pouvait se dfendre au loin contre
des assaillants qui eussent voulu s'emparer du monastre. Des figures
sont ncessaires pour faire comprendre ce que nous disons ici.

Voici donc (41) le plan du rez-de-chausse du clocher de
Saint-Benot-sur-Loire, ou plutt du porche, et (42) son lvation
gomtrale latrale; les constructions ont t arrtes au niveau A; et
de l'extrados des arcs suprieurs  ce niveau A, le mur ancien n'a plus
qu'une paisseur de 0,60 c. Donc, on ne projetait pas d'lever ce mur 
une grande hauteur; ce n'est plus qu'un mur de dfense, l'paisseur d'un
crnelage ordinaire. Toute la partie de notre fig. 42 comprise entre le
niveau A et le sommet n'a jamais t construite; c'est celle qui,
portant sur les quatre piles intrieures, devait, suivant notre
hypothse, renfermer les cloches. Nos lecteurs voudront bien ne pas
prendre notre restauration autrement que comme une probabilit [223].

Cependant ce quinconce de piles, adopt pour le plan du rez-de-chausse
de quelques anciens clochers, n'tait pas toujours destin  porter de
fond l'tage suprieur en retraite. Nous en avons une preuve,
remarquable d'ailleurs, dans la construction du clocher de l'glise de
Lesterps (Charente).  rez-de-chausse, le clocher de Lesterps, bti
vers le commencement du XIIe sicle, prsente  peu prs la mme
disposition que celui de Saint-Benot-sur-Loire, si ce n'est que trois
berceaux ports sur des archivoltes remplacent les votes d'artes
romaines adoptes  Saint-Benot. Au-dessus du rez-de-chausse s'lve
une belle et grande salle vote en calotte cintre sur un plan
octogonal, obtenu au moyen de trompes poses sur les angles du carr. Un
second tage offre la mme disposition dans des dimensions plus
restreintes. La fig. 43 donne l'lvation occidentale de ce clocher, et
(44) la coupe prise suivant l'axe du porche perpendiculaire  la
faade[224]; en A est la porte de la nef. Un troisime tage B est
amorc, mais n'a pas t achev ou a t dtruit. Nous en sommes donc
ici, comme  Saint-Benot, rduits aux conjectures relativement au
couronnement de ce clocher. Il est certain qu'un troisime tage, perc
de baies jumelles sur chacune des faces, tait interpos entre la flche
et le second tage, et qu'en ajoutant la hauteur probable de l'tage
suprieur et de la flche aux parties existantes, on obtiendrait, du
pav au sommet de la pyramide, une hauteur de soixante mtres environ.
Le fatage du comble de la nef de l'glise tant en D, il est
vraisemblable que les cloches devaient tre places dans l'tage C,
d'autant qu'il existe une lunette dans la vote du premier tage
destine au passage des cordes ncessaires pour les mettre en branle;
dans ce cas, le troisime tage B ne servait que de guette. Le clocher
de l'glise de Lesterps a, comparativement  la nef avec bas-cts qu'il
prcde, une importance norme; il est  lui seul tout un monument, un
donjon lev dans le but d'imposer par sa masse et de dcouvrir la
campagne au loin. L'escalier adoss  l'angle nord-est ne monte
cependant qu'au premier tage, et nous ne savons comment les
constructeurs entendaient parvenir aux tages suprieurs. Il est
difficile de savoir aujourd'hui  quoi pouvait tre utilise la belle
salle du premier; elle s'ouvre sur une tribune E donnant dans la nef.
Cette construction est fort belle, bien pondre; les porte--faux sont
vits avec soin, bien que les tages soient en retraite les uns sur les
autres, ainsi que le dmontre la coupe (fig. 44). L'influence des deux
coles du Prigord se fait sentir encore dans cette btisse colossale,
admirablement traite. Pour complter le clocher du porche de l'glise
de Lesterps, il faut aller chercher des exemples dans des monuments
analogues et soumis aux mmes influences. Or, nous avons donn le
clocher pos sur la nef de l'glise haute de Loches (ancienne
collgiale); son couronnement (fig. 27) peut servir  complter le
clocher de Lesterps.

Si les clochers-porches des glises de l'Ile de France ont pu tre
employs  la dfense, il ne parat pas qu'ils aient jamais eu, comme
surface et hauteur, une importance gale  ceux des provinces de l'ouest
et du centre. Les nefs des glises de l'Ile de France et des provinces
voisines taient assez troites gnralement, et les clochers-porches ne
dbordaient pas sur les bas-cts. La base du vieux clocher de l'glise
abbatiale de Saint-Germain-des-Prs  Paris, celle du clocher de la
collgiale de Poissy, n'occupent gure qu'une superficie en carr, de
cinq  huit mtres de ct. Mais c'est que, pendant la priode
carlovingienne, les provinces de l'ouest et celles qui bordaient la
Loire taient beaucoup plus riches que les provinces voisines de la
Seine, de l'Oise et de la Marne; elles faisaient un commerce trs
tendu; elles taient industrieuses, possdaient le territoire le plus
fertile. Ce n'est gure qu' la fin du XIIe sicle, lorsque la monarchie
franaise prend un ascendant rel, que l'Ile de France s'enrichit et
lve  son tour des monuments plus vastes que ceux de la Loire, du
Poitou, du Prigord et de la Saintonge. Cependant on voit apparatre,
dans les provinces proprement franaises, ds le commencement du XIIe
sicle, un style d'architecture qui ne le cde en rien au style adopt
dans l'ouest et le centre. Ce n'est pas par des dimensions
extraordinaires et des constructions colossales que cette architecture
se fait remarquer, mais par une entente des proportions, une excution
fine et sobre, des dispositions heureuses et hardies dj. Les clochers
fournissaient aux architectes un programme qui exigeait toute leur
science et qui se prtait au dveloppement de leur imagination
naturelle; car ce programme, beaucoup moins circonscrit que celui des
autres parties des difices religieux, civils ou militaires, permettait
l'emploi de formes neuves, ouvrait un vaste champ aux artistes dous
d'une imagination vive. L'tendue que nous sommes obligs de donner 
cet article indique assez combien les constructeurs du moyen ge ont,
suivant les traditions importes ou locales, et suivant leur propre
gnie, t entrans  varier  l'infini les formes qu'ils donnaient 
des monuments qui n'taient pas seulement le rsultat d'un besoin
imprieux, mais bien plutt une oeuvre d'art. Aussi les clochers
sont-ils la pierre de touche de l'imagination des architectes pendant le
moyen ge.

L'cole occidentale ne sort gure des types admis vers le commencement
du XIe sicle; elle arrive promptement  un dveloppement complet et
cesse de progresser vers le milieu du XIIe sicle; elle meurt avec
l'architecture romane. L'cole orientale, celle dont le sige est sur
les bords du Rhin, est frappe de strilit ds ses premiers essais;
elle ne fait que reproduire  l'infini les premiers types; l'imagination
fait compltement dfaut  ses artistes; on ne peut saisir un progrs
rel dans la conception des clochers rhnans, et les plus beaux, les
mieux entendus sont peut-tre les plus anciens. En France, au contraire,
c'est--dire dans le domaine royal, le clocher roman se dpouille
successivement, pendant le cours du XIIe sicle, de ses formes
traditionnelles, et cre,  la fin de ce sicle, par une suite de
tentatives qui indiquent l'effort heureux d'artistes pleins
d'imagination et de sens, des conceptions de la plus grande beaut. Des
modestes clochers carrs, de la fin du XIe sicle, btis sur les bords
de la Seine, de l'Oise et de l'Eure, au clocher vieux de la cathdrale
de Chartres, il n'y a que cinquante annes d'intervalle; et, au point de
vue de l'art, quel progrs immense! Nous allons essayer de suivre pas 
pas la marche de ce progrs; car si l'architecture gothique est ne dans
ces contres, c'est dans l'excution de ses clochers qu'elle fait
ressortir particulirement ses ressources et la prodigieuse fertilit
d'imagination de ses artistes, en mme temps que leur science et leur
got.

Nous prendrons d'abord, comme un des types les plus complets des
clochers franais, le clocher-porche de l'glise de Morienval (Oise),
bti  la fin du XIe sicle. Sa base est celle des clochers
carlovingiens de Saint-Germain-des-Prs et de Poissy [225]. Cette base,
non compris la saillie des contre-forts, n'a que six mtres hors oeuvre
en carr. Suivant l'usage alors adopt, elle s'lve pleine, sauf les
arcades du porche, jusqu' la hauteur de la corniche de la nef.  partir
de ce niveau A, est un premier tage perc d'une double arcature sur
chaque face, puis un deuxime tage, galement  jour, qui sert de
beffroi.

Voici (45) une lvation gomtrale de ce clocher, qui dut tre couronn
primitivement par une pyramide en pierre  quatre pans; car il ne parat
pas que l'on ait couvert les clochers avant le XIIIe sicle, si ce n'est
peut-tre en Normandie et dans les Flandres, par des combles en
charpente [226]. On sent dj, dans cette construction si simple, le
cachet d'un artiste de got. Les contre-forts qui renforcent les angles
de la partie infrieure s'arrtent  la hauteur convenable pour laisser
le beffroi se dtacher sur un socle carr. L'tage du beffroi lui-mme
est rendu plus lgant par des colonnettes d'angle engages qui rompent
la scheresse des vives artes. Le petit ordre qui supporte les
archivoltes des baies suprieures est d'une proportion heureuse, et le
plan des piles est lger et solide (fig. 46). La corniche de
couronnement, compose d'une tablette porte par des corbeaux sculpts,
est fine et riche  peu de frais. Quoique trs-simple de la base au
sommet, cette construction mnage cependant ses effets avec adresse,
rservant la sculpture pour les parties suprieures, n'abandonnant rien
au caprice; elle n'emploie que des matriaux de petite dimension, et
laisse aux cloches les plus grands vides possibles. Ce qui fait supposer
que le clocher-porche de l'glise de Morienval tait primitivement
termin par une pyramide en pierre  base carre, c'est que, dans la
mme glise, les deux autres clochers qui flanquent le choeur,
conformment aux habitudes de cette poque [227], sont couverts par des
pavillons en maonnerie, ainsi que l'indique la fig.47.

Mais, vers le commencement du XIIe sicle, on cessa, dans les nouveaux
plans des glises bties  cette poque, d'lever des clochers sur les
porches; c'tait l un reste des traditions des temps dsastreux de
l'invasion normande; les raisons qui avaient fait lever ces clochers ne
subsistaient plus. Les clochers ainsi plants bouchaient les jours que
l'on pouvait prendre dans les pignons occidentaux; ils foraient de
faire des porches troits; ils gnaient l'entre de la nef, et il
fallait, pour sonner les cloches, monter au premier tage, car les
sonneurs ne pouvaient se tenir sous le porche et embarrasser ainsi le
passage des fidles. Les religieux dans les abbayes, comme les
desservants dans les paroisses, prfraient avoir des clochers prs du
sanctuaire, et si on en levait sur les faades, c'tait latralement,
communiquant avec les bas-cts, de manire  laisser l'entre de
l'glise parfaitement libre (voy. GLISE). Par un besoin de symtrie
fort naturel, si l'on btissait les clochers  ct de la faade ou sur
les flancs des sanctuaires, au lieu d'un seul clocher on en levait
souvent deux, et, loin de leur conserver l'aspect traditionnel d'une
tour de dfense, on cherchait au contraire  les rendre lgants, afin
que leur masse n'crast pas en apparence les constructions de l'glise.
Cependant on n'osa pas tout d'abord les planter  cheval sur les
bas-cts, et les supporter en partie sur la premire pile isole des
collatraux. Ils montaient de fond; leur rez-de-chausse formait une
petite salle servant de baptistre ou de chapelle des morts, s'ils
taient poss proche de la faade occidentale, ou tenait lieu de
sacristie et de trsor, s'ils taient btis proche du sanctuaire.

Les grandes glises abbatiales, ou les paroisses fort importantes,
levaient souvent deux clochers des deux cts de la faade et deux
autres prs du sanctuaire; mais les petites glises des XIe et XIIe
sicles, ne pouvant avoir qu'un clocher, le btissaient de prfrence
prs du choeur. Dans l'le de France et le Beauvoisis, cette disposition
est assez frquente et s'accordait parfaitement avec les ncessits du
culte. Le village de Nesle, prs l'le-Adam (Oise), a conserv une
charmante glise dont la construction remonte aux dernires annes du
XIIe sicle, et qui s'est accole  un clocher plus ancien (premires
annes du XIIe), de manire  placer ce clocher sur le flanc mridional
du choeur. Cette glise est dpourvue de transsepts, et le clocher s'est
trouv englob dans le collatral; il devait tre primitivement dtach,
et bti probablement le long d'une glise  une seule nef. Le clocher de
l'glise de Nesle est un des mieux conus et des mieux btis parmi les
nombreux exemples fournis par cette province et cette poque, la plus
fertile en beaux clochers.

Nous en donnons l'lvation (48). Au-dessus d'un rez-de-chausse bien
empatt et solide, perc d'une petite fentre, s'lvent deux tages
ouverts destins au beffroi. La flche en pierre qui couronne le dernier
tage n'est dj plus leve, comme  Morienval, sur plan carr, mais
sur un octogone dont les quatre faces diagonales sont portes sur quatre
trompillons intrieurs. Quatre pinacles  base carre, pleins, chargent
les angles de la tour et la queue des claveaux des trompillons. Ce
monument, d'une petite dimension, est remarquablement tudi dans son
ensemble comme dans ses dtails. On remarquera comme les corniches A et
B se marient adroitement aux ttes des contre-forts d'angles, qui ne
sont que des colonnes engages. La sculpture est fine, sobre, et n'est
applique qu'aux chapiteaux. Les archivoltes sont simplement dcores de
dents-de-scie. Les profils sont dlicats, d'un excellent style; partout
la construction est apparente et est intimement lie  la dcoration. Il
n'est pas besoin de dire que le rez-de-chausse seul est vot. Le
clocher de l'glise de Nesle est construit d'aprs les donnes romanes.
Mais dj, au commencement du XIIe sicle, les architectes de cette
province, cherchant  s'affranchir de ces traditions, essayaient
certaines dispositions neuves, originales, qui devaient se dvelopper
rapidement et les amener  produire des oeuvres mieux raisonnes, plus
savantes, plus gracieuses et moins uniformes que celles des sicles
prcdents. L'esprit d'innovation se fit jour avec plus de hardiesse,
peut-tre, dans la construction des clochers pendant le XIIe sicle que
dans les autres difices, car l'imagination des architectes n'tait pas
soumise  des programmes imprieux; il ne s'agissait pour eux que de
trouver la place des cloches et d'lever un monument qui se distingut
de ses voisins par un aspect plus lger, plus hardi, par des
dispositions inusites, imprvues. Alors, l'architecture romane avait
produit tout ce qu'elle devait produire; elle tait arrive  ses
dernires limites et ne pouvait ou que se traner dans la mme voie, ou
que dcrotre en se chargeant de dtails superflus. Le gnie occidental,
toujours enclin  marcher en avant, rompit brusquement avec les
traditions, et ses premiers essais sont des chefs-d'oeuvre[228]. Nos
lecteurs vont en juger.

Dans la mme province,  Tracy-le-Val (Oise), il existe une petite
glise qui conserve encore un de ces clochers voisins des sanctuaires,
dont la construction est peu postrieure  celle du clocher de Nesle
(premire moiti du XIIe sicle). Sa base est carre, pleine, dtache
de l'abside qui est dpourvue de bas-cts. Sur cette base carre[229]
s'lve un tage  jour qui se dgage au-dessus des combles. Un beffroi,
 base octogone, couronn par une pyramide en pierre, est bti sur ce
premier tage. Voici (49) une lvation perspective de ce clocher, dont
le systme de construction indique dj, de la part de l'architecte, le
dsir de s'affranchir des traditions romanes, et un premier pas vers
l'art franais de la fin du XIIe sicle. Les archivoltes des baies sont
traces en tiers-point peu prononc; et, par une disposition aussi
ingnieuse que rationnelle, les angles du beffroi octogone portent sur
les clefs des huit archivoltes du premier tage. Pour remplir les
triangles qui restent entre l'tage carr et l'octogone, l'architecte a
plac des figures d'anges assis. La sculpture de cette jolie
construction est barbare, mais les profils sont fins, multiplis, tracs
avec talent; ceux des archivoltes retombent bien sur les pieds-droits.
Ainsi que notre dessin l'indique, les proportions du clocher de
Tracy-le-Val sont lgantes, les dtails parfaitement  l'chelle du
monument; qualit qui manque dans la plupart des clochers romans
antrieurs  cette poque. Un petit escalier, en tour ronde, plac en
dehors, monte au premier tage; de l on ne pouvait arriver au beffroi,
comme dans presque tous les clochers romans, que par des chelles
places intrieurement.

Un des caractres qui distinguent les clochers romans de l'le de
France, du Beauvoisis et mme de la Normandie, jusqu'au moment de
l'avnement du style gothique, ce sont ces pyramides de pierre peu
leves, trapues. Presque tous ces couronnements ont t dtruits dans
ces climats humides; leurs pentes peu inclines, recevant la pluie de
plein fouet, ont d se dgrader rapidement et furent remplaces, ds le
commencement du XIIIe sicle, surtout en Normandie, par des pyramides
trs-aigus. Il existe dans cette province, prs de Caen, un petit
clocher du XIe sicle, primitivement bti sur le porche de l'glise de
Thaon, qui a conserv sa pyramide trapue et carre comme celles des
clochers romans de l'Ouest de la mme poque. Ce clocher est pour nous
d'autant plus intressant qu'il est encore empreint des traditions
dfensives des tours primitives leves sur les porches. Son escalier,
qui, du rez-de-chausse jusqu'au-dessus de la vote du porche, est pris
aux dpens de l'paisseur d'une des quatre piles, ne reprend sa
rvolution,  partir du premier tage, que le long de la pile oppose,
de manire  interrompre ainsi la circulation. De plus, le clocher
au-dessus du rez-de-chausse s'lve en retraite sur les arcs doubleaux
intrieurs du porche, de faon  laisser, entre l'tage infrieur et le
clocher proprement dit, au niveau du dessus de la vote de ce porche,
une sorte de chemin de ronde, qui pouvait bien tre primitivement muni
d'un parapet de dfense.

Voici (50) les plans superposs du rez-de-chausse de ce clocher et du
premier tage qui expliquent ce que nous venons de dire. Nous donnons
(51) l'lvation de la tour de l'glise de Thaon, et (52) sa coupe
[230]. C'est l, du reste, un charmant difice. Dans notre coupe en A,
on voit l'escalier qui monte du dessus de la vote  l'tage suprieur.
La pyramide est  base carre, forme qui se retrouve beaucoup plus tard
dans les clochers normands, et se compose d'assises basses poses en
retraite les unes sur les autres. Elle n'est orne  sa base et vers le
milieu de ses artiers que par des ttes saillantes d'animaux. Quatre
lucarnes, ou plutt quatre baies carres, l'ajourent au-dessus de la
corniche. On remarquera, dans notre coupe (fig. 52), la construction des
baies de l'tage suprieur. En constructeurs habiles, les architectes du
clocher de Thaon n'ont pas fait faire parpaing aux archivoltes de ces
baies dans tout leur dveloppement, afin de ne point pousser sur les
angles. Cinq claveaux seuls font parpaing et forment ainsi un arc de
dcharge au-dessus des arcs linteaux. Aux baies de l'tage au-dessous,
l o les contre-forts viennent encore pauler les angles de la btisse
et o la charge est puissante, les constructeurs, au contraire, ont fait
faire parpaing aux archivoltes des baies. Il est assez embarrassant de
savoir comment tait dispos le beffroi de bois dans cette tour, dont un
des angles intrieurs est entam par l'escalier. Nous serions assez
ports  croire qu'un plancher en bois tait pos au niveau de l'appui
des baies suprieures, d'autant que les trous de scellement des poutres
de ce plancher existent encore, et que les cloches taient suspendues 
ces poutres et peut-tre  deux pices de bois en croix dont les
extrmits taient fixes dans les quatre petites baies carres de la
flche. Ce systme de suspension et t fort primitif; mais il ne faut
pas oublier qu'avant le XIIe sicle les cloches taient d'un trs-faible
poids.

Dans le Maine, l'Anjou et le pays chartrain, les pyramides de
couronnement des clochers atteignent dj, ds le milieu du XIIe sicle,
une grande lvation relativement  la hauteur des tours. Nous avons vu
qu' Loches les clochers de couronnement du XIIe sicle possdent des
pyramides dont le sommet est trs-aigu.

Il faut toujours en revenir aux divisions politiques du territoire,
lorsqu'il s'agit de reconnatre les diffrentes coles d'architecture au
XIIe sicle.  cette poque, la Normandie, le Maine, l'Anjou, une partie
du Poitou et du pays chartrain, possdaient une cole de constructeurs
qui ne le cdaient pas, comme habilet,  ceux de l'le de France et de
la Normandie; mais ils taient moins indpendants et subissaient
l'influence soit du style normand, soit du style des coles de l'Ouest.

Pendant la premire moiti du XIIe sicle, avant l'rection du vieux
clocher de la cathdrale de Chartres, on construisit un immense clocher
isol, dpendant de l'glise abbatiale de la Trinit de Vendme. Au
point de vue de la construction, et sous le rapport du style, ce clocher
doit tre examin en dtail; il subit l'influence de deux styles, du
style roman ancien n dans les provinces occidentales, et du style qui
se dveloppait sur les bords de l'Oise et de la Seine ds le
commencement du XIIe sicle.

La coupe du clocher de la Trinit de Vendme (53) nous explique les
dispositions de cette trange construction, dj trs-parfaite, mais o
l'on sent encore les ttonnements d'artistes qui cherchent des moyens
nouveaux et qui ne s'affranchissent pas entirement des traditions
antrieures. Sa base est une salle carre, vote par une calotte en
arcs de clotre, avec quatre trompillons aux angles donnant pour le plan
de la vote un octogone  quatre grands cts et quatre petits. Sur
cette vote, dont la coupe est en tiers-point, s'lve, au centre, un
pilier carr B cantonn de quatre colonnes engages [voir le plan du
premier tage (54)]. Quatre arcs doubleaux A, en tiers-point, sont
cintrs du pilier B aux quatre piliers engags C. Mais, pour porter en
toute scurit le pilier central B, deux arcs croiss, concentriques 
la vote, viennent reposer sur les murs de l'tage infrieur, et, afin
d'viter le relvement de ces deux arcs croiss sous la charge du
pilier, quatre arcs-boutants, sortes d'trsillons indiqus sur notre
coupe (fig. 53), aboutissent sous les bases des colonnes D des quatre
piles engages. Il serait difficile de bien faire comprendre ce systme
de construction sans l'aide d'une figure; aussi nous donnons (55), une
vue perspective de cet tage  l'intrieur. En E sont les deux arcs
croiss sur l'extrados de la vote et portant le pilier central; en F,
les arcs-boutants aboutissant sous les bases des colonnes engages H des
piliers adosss aux murs. En G, des portions de mur trsillonnant le
systme d'arcs. Les pans coups J de la vote infrieure en arcs de
clotre ne sont pas inutiles; ils tiennent lieu des pices de charpente
que l'on place aux angles des enrayures et que l'on dsigne sous le nom
de _goussets_; ils empchent le _roulement_ de tout le systme, relient
et trsillonnent les angles de la base en maonnerie. Des moyens si
puissants devaient avoir un motif. Ce motif tait de porter, sur le
pilier central, les quatre arcs doubleaux I et la retraite K, un norme
beffroi en charpente, auquel la partie suprieure du clocher servait
d'enveloppe. Les constructeurs avaient compris,  mesure qu'ils
donnaient plus d'lvation  leurs clochers, qu'il fallait, aux beffrois
de charpente mis en mouvement par le branle des cloches, un point
d'appui solide, prs de la base du clocher, l o la construction
paisse et charge n'avait rien  craindre des pressions ingales des
beffrois. Or, les quatre arcs doubleaux et la retraite portaient
l'enrayure basse de ce beffroi, et cette construction de pierre, bien
appuye, bien trsillonne, conservait cependant une certaine
lasticit.  partir de cette base, l'enveloppe, la partie suprieure du
clocher, n'ayant  subir aucun branlement, pouvait tre lgre; et, en
effet, le clocher de la Trinit de Vendme, si on le compare aux
clochers prcdents dont nous avons donn des coupes, est trs-lger
relativement  sa hauteur, qui est considrable (environ 80m,00 de la
base au sommet de la flche).

Jusqu'alors, dans les clochers romans, une simple retraite ou des trous
dans les parements intrieurs, ou des corbeaux saillants, ou une vote
en calotte, recevaient l'enrayure basse des beffrois en charpente; et
peu  peu, par suite du mouvement de va-et-vient que prennent ces
beffrois, les constructions se disloquaient, des lzardes se
manifestaient au-dessus des ouvertures suprieures, les angles des tours
fatiguaient et finissaient par se sparer des faces[231]. Si la
charpente des cloches reposait  plat sur une vote dont les reins
taient remplis, le peu d'lasticit d'une pareille assiette produisait
des effets plus funestes encore que les retraites ou les corbeaux sur
les parements intrieurs. Car ces votes, presses tantt d'un ct,
tantt de l'autre, se disjoignaient d'abord, et produisaient bientt des
pousses ingales. Le systme d'assiette de beffroi adopt dans la
construction du clocher de la Trinit, par sa complication mme et la
pression contrarie des arcs infrieurs,  cause de ces deux tages
d'arcs spars par une pile, possde une lasticit gale  sa
rsistance, et divise tellement les pressions alternatives du beffroi en
charpente qu'elle arrive  les neutraliser compltement. Cela est
trs-savant et fait voir comme, en quelques annes, sous l'influence des
coles nouvelles, les lourdes constructions romanes s'taient
transformes. Le clocher de la Trinit de Vendme est peut-tre le
premier qui soit lev sur un programme arrt. Ce n'est plus une tour
de quasi dfense sur laquelle on a lev un beffroi, ce n'est plus un
porche surmont de salles et termin au sommet par une loge; c'est un
vritable clocher, construit de la base au sommet pour placer des
cloches, c'est une enveloppe de cloches, reposant sur l'assiette d'un
beffroi. Tout en conservant la plupart des formes romanes, comme
construction, il appartient  l'cole nouvelle; il remplace les
rsistances passives de la construction romane par les rsistances
lastiques, quilibres, vivantes (qu'on nous passe le mot qui exprime
notre pense) de la construction franaise. Ce principe, dcouvert et
mis en pratique une fois, eut des consquences auxquelles les
architectes ne posrent de limites que celles donnes par la qualit des
matriaux, et encore dpassrent-ils parfois, grce  leur dsir
d'appliquer le principe dans toute sa rigueur logique, ces limites
matrielles.

Voyons maintenant le clocher de la Trinit en dehors (56). Bien que dj
les baies soient fermes par des archivoltes en tiers-point peu
prononc, son aspect est roman; son tage suprieur octogonal sous la
flche nous rappelle les couronnements des clochers de Brantme et de
Saint-Lonard, avec leurs gbles pleins sur les grandes baies
principales, et les pinacles des clochers de l'Ouest. Les archivoltes de
ces pinacles, ainsi que ceux de l'arcature sous la pyramide, sont
plein-cintre. Mais la pyramide devient trs-aigu; elle est renforce de
nerfs saillants sur ses angles et sur le milieu de ses faces; elle n'est
plus btie en moellons, conformment  la vieille tradition romane, mais
en pierres bien appareilles, et ne porte, dans cette norme hauteur,
que 0,50 c. d'paisseur  sa base et 0,30 c.  son sommet.

Nous donnons (57) le plan horizontal du clocher de la Trinit pris au
niveau des pinacles. Ceux-ci, comme le dmontre ce plan, sont ports sur
des colonnettes alternativement simples et renforces d'un petit pilier
carr; leur plan est circulaire. C'est encore l un dernier vestige des
traditions du Prigord. On observera que l'escalier en pierre accol 
la tour ne monte que jusqu'au-dessus de la vote de l'tage infrieur
(fig. 53). Conformment aux habitudes romanes, on ne montait dans le
beffroi en charpente que par des chelles de bois.

Du clocher de la Trinit de Vendme, nous sommes amens au vieux clocher
de la cathdrale de Chartres, le plus grand et certainement le plus beau
des monuments de ce genre que nous possdions en France. Admirablement
construit en matriaux excellents et bien choisis, il a subi deux
incendies terribles et a vu passer sept sicles sans que sa masse et les
dtails de sa construction aient subi d'altrations apparentes. Mais,
avant de dcrire ce dernier clocher, il est bon de faire connatre ses
diverses origines.

Nous avons vu qu' Vendme l'influence des monuments de l'Ouest se
faisait encore sentir.  Chartres, cette influence est moins sensible
qu' Vendme; mais, d'un autre ct, les styles normand et de l'le de
France prennent une plus grande place. Jusqu'au XIIIe sicle, les
clochers normands qui ne sont pas poss sur la croise des glises
montent de fond, ainsi que les clochers de l'Ouest. Ce sont des tours
carres renforces de contre-forts peu saillants, troites
comparativement  leur hauteur, perces de baies rares dans les
substructions, dcores d'arcatures aveugles sous les beffrois, et
prsentant, au sommet, une suite d'tages d'gale hauteur, termins par
des pyramides carres.

Les deux beaux clochers de l'glise abbatiale de la Trinit  Caen, ceux
de la cathdrale de Bayeux, conservent, malgr les adjonctions et
modifications apportes par le XIIIe sicle, le caractre bien franc du
clocher normand pendant les XIe et XIIe sicles. Nous ne pensons pas que
les clochers normands du commencement du XIIe sicle possdassent des
flches trs-leves, et le clocher de l'glise de Thaon que nous avons
donn ci-dessus est l pour confirmer notre opinion, puisque sa
construction n'est pas antrieure  la fin du XIe sicle. Mais, vers le
milieu de ce sicle, la Normandie devana les provinces franaises en
rigeant, la premire, des pyramides d'une excessive acuit sur les
tours carres des glises. Ce parti fut promptement adopt dans l'Ile de
France, le Maine et l'Anjou; seulement, ces dernires provinces
donnrent de prfrence  leurs flches une base octogonale.

Nous ne croyons pas ncessaire de donner ici les clochers de l'glise de
la Trinit de Caen, qui sont entre les mains de tout le monde. Au point
de vue architectonique, la composition de ces tours, jusqu' la base des
flches, dont la construction ne date que du XIII sicle, est assez
mdiocre. Leur division en tages d'gale hauteur n'est pas heureuse; il
y a l un dfaut de proportion que l'on ne trouve que dans cette
province et sur les bords du Rhin; cependant, comme construction, les
clochers normands sont remarquables; btis presque toujours en petits
matriaux parfaitement appareills, ils ont conserv leur aplomb, malgr
le peu de superficie de la base par rapport  la hauteur. Mais les
Normands n'avaient pas cet instinct des proportions que possdaient  un
haut degr les architectes de l'Ile de France, du Beauvoisis et du
Soissonnais. Toutefois, la hardiesse de leurs constructions, leur
parfaite excution, l'lvation des flches, eurent videmment une
influence sur l'cole franaise proprement dite, et cette influence se
fait sentir dans le vieux clocher de la cathdrale de Chartres.
Celui-ci, comme tous les clochers romans, monte de fond, c'est--dire
qu'il porte sur quatre murs pleins. Originairement, il flanquait, ainsi
que la tour voisine, qui ne fut acheve qu'au XVe sicle, un porche, et
prcdait le collatral sud de la nef; il tait ainsi dtach de
l'glise sur trois cts [232].

Voici (58) le plan du vieux clocher de la cathdrale de Chartres, au
niveau du rez-de-chausse. En A est une grande salle vote qui
autrefois s'ouvrait sur le porche B, et qui aujourd'hui s'ouvre sur la
premire trave de la nef, le pignon de cette nef ayant, au commencement
du XIIIe sicle, t avanc de C en D. Suivant l'habitude des
constructeurs romans (habitude fort sage), l'escalier particulier du
clocher en E est en dehors des murs, et n'affaiblit pas les
constructions. Cet tage infrieur est bti en matriaux normes
provenant des carrires de Berchre, qui fournissent un calcaire d'une
duret et d'une solidit incomparables. La fig. 59 donne l'lvation de
ce clocher [233], dont la hauteur est de 103m,50 de la base au pied de
la croix en fer qui couronne la flche. C'est ici que l'on reconnat la
supriorit de cette construction sur celles leves  la mme poque en
Normandie. La division des tages est habilement calcule en raison des
dispositions intrieures et fait paratre la masse du monument plus
grande et plus imposante encore. La salle basse est bien marque par la
fausse arcature et par le premier bandeau G. Au-dessus est une seconde
salle, plus ouverte, de mme hauteur, mais dont les parements extrieurs
et les baies prennent plus de richesse; un second bandeau indique
l'arase de la seconde vote. Puis vient le beffroi, dont la base repose
sur cette vote, au niveau H (voy. BEFFROI). L'tage I est plus ouvert
et plus orn que le second tage; il sert de soubassement  la flche 
laquelle il tient: cette flche ne commence pas brusquement, mais
s'amorce sur un tambour  base octogone; les triangles, restant libres
entre l'tage carr et le tambour octogone, portent quatre pinacles qui
forment autant de baies. Quatre lucarnes sont perces sur chacune des
faces de l'octogone parallles aux cts du carr. Comme  la Trinit de
Vendme, quatre grands pignons surmontent ces lucarnes et sont eux-mmes
percs de baies, afin de permettre au son des cloches de s'chapper du
beffroi. Mais ces gbles empitent adroitement sur les faces de la
pyramide, de manire  lier les parties verticales avec les surfaces
inclines; c'est un progrs.  la Trinit de Vendme on voit que les
tages suprieurs sont encore coups par des lignes horizontales qui
sparent l'ordonnance infrieure du beffroi de la pyramide, bien que ces
deux parties, n'tant spares par aucun plancher, ne fassent qu'un
tout.  Chartres, l'architecte a parfaitement fait comprendre que le
beffroi et la pyramide ne sont qu'un tage vide du bas en haut. Une
flche immense, dcore d'artiers sur les angles, de nerfs sur les
faces et d'cailles, comme  Vendme, termine le clocher.

Il n'est pas besoin de faire ressortir la beaut et la grandeur de cette
composition dans laquelle l'architecte a fait preuve d'une rare
sobrit, o tous les effets sont obtenus non par des ornements, mais
par la juste et savante proportion des diverses parties. La transition
si difficile  tablir entre la base carre et l'octogone de la flche
est mnage et conduite avec une adresse qui n'a point t surpasse
dans les monuments analogues. On pourrait peut-tre reprocher aux
contre-forts d'angle de la tour carre de finir trop brusquement sous le
bandeau K; mais, en excution, ce dfaut, apparent sur le dessin
gomtral, est compltement dtruit  cause de la faible saillie de ces
contre-forts qui ne compte plus  cette hauteur, et par le jeu des
ombres des lucarnes et pinacles qui s'harmonise de la faon la plus
heureuse avec les saillies et les parties ajoures de la souche carre.
Les trompes qui portent la flche ne prennent naissance qu'au-dessus des
baies des quatre pinacles, et le plan (60), pris au niveau L, fait voir
avec quelle adresse les constructeurs ont su faire pntrer l'octogone
dans le carr. Les quatre pinacles d'angle, au lieu de n'tre qu'un
ornement comme dans les clochers romans, comme dans le clocher de la
Trinit de Vendme, sont de vritables contre-forts, bien chargs, qui
reportent le poids des quatre cts de l'octogone, parallles aux
diagonales du carr, sur les quatre angles de la tour. Les quatre
pignons couronnant les lucarnes ont aussi leur utilit et sont plus
qu'une simple dcoration; ils chargent les quatre faces du tambour
parallles aux cts du carr, afin de donner  ces faces de la souche
octogonale une rsistance puissante. Le dernier tage (fig. 60) est
aussi lger que possible; les pieds-droits sont minces, et le roulement
de cet tage est parfaitement maintenu par les pinacles formant perons;
cependant, le dans-oeuvre de la souche de la flche n'a pas moins de
10m,20 d'un parement  l'autre. L'excution des dtails du clocher vieux
de Chartres rpond  cet ensemble grandiose; la construction est traite
avec un soin particulier, les assises sont parfaitement rgles,
l'appareil trs-savant; les profils et la sculpture sont de la plus
grande beaut; sur aucun point on ne trouve l'architecte en faute, on ne
peut constater de ces ngligences si frquentes dans les constructions
leves un demi-sicle plus tard. Tout est prvu, calcul, rien n'est
livr au hasard; les coulements d'eau sont simplement disposs. Aussi
le clocher vieux de Chartres, bien qu'il soit de cinquante ans plus
ancien que le reste de la cathdrale, et qu'il ait subi l'preuve de
deux incendies, sera encore debout quand l'glise tombera en ruine. Il
dut tre bti de 1140  1170, et la beaut de sa construction contraste
avec la ngligence et la grossiret de celle de l'glise. L'cole du
XIIe sicle en France, au point de vue de l'excution, ne fut jamais
dpasse et fut rarement gale par celle du XIIIe, malgr les progrs
scientifiques qui se dvelopprent chez cette dernire; mais nous
expliquons les causes de ce fait au mot CATHDRALE.

Quelque soin que nous ayons pris de distinguer les diffrents caractres
des clochers qui couvrent le sol de la France actuelle jusqu'au XIIe
sicle, d'indiquer les coles diverses, leurs croisements et les
influences qu'elles exercent les unes sur les autres, nous devons avouer
que notre travail est trs-sommaire et qu'il nous a fallu laisser de
ct des dtails d'un intrt rel.  nos yeux, toutefois, cette
question a trop d'importance; elle se rattache trop  l'esprit du moyen
ge, aux efforts des constructeurs, pour que nous n'essayions pas de
faciliter  nos lecteurs le classement de ces diverses coles, leur
marche et leurs progrs. L'rection des clochers ne suit pas
rigoureusement, d'ailleurs, les styles propres  chaque division
territoriale.

Jusqu' la fin du XIIe sicle, le clocher est encore un difice  part,
et les tablissements monastiques, les cathdrales et les paroisses,
faisaient souvent annexer  l'glise un clocher dont le type primitif
n'tait pas en rapport intime avec le style local. Le clocher est,
pendant cette priode du moyen ge, plutt un monument de vanit (que
l'on veuille bien nous passer l'expression) qu'un monument d'utilit; il
n'est donc pas surprenant que l'on s'cartt quelquefois des traditions
locales pour se donner la satisfaction d'lever un difice capable de
rivaliser avec ceux de telle ville ou de tel monastre, qui excitaient
l'admiration des trangers. Le classement des clochers par coles et
ramifications d'coles concide, de province  province, avec les
relations commerciales et politiques; ce classement suit le mouvement
naturel de ces relations; au point de vue de l'histoire, il peut donc
tre utile. Aussi, avant d'aller plus avant, et afin de rsumer pour nos
lecteurs ce que nous avons dit sur ces monuments, nous donnons ci-contre
(61) une carte de la France sur laquelle nous avons marqu les points
centrals des diffrents types de clochers, et l'tendue de leurs
ramifications, vers le milieu du XIIe sicle, avant la grande rvolution
architectonique du rgne de Philippe-Auguste; rvolution qui tendit 
substituer une cole unique  ces coles d'origines diverses.

Nous avons dit que le Prigord possde, ds la fin du Xe sicle et
commencement du XIe, deux types de clochers: celui de Saint-Front marqu
en A sur notre plan, fig. 61, et celui de Brantme marqu en B.

Le prototype A pousse au sud une ramification le long de la rivire
d'Isle, s'tend sur les bords de la Dordogne infrieure et remonte la
Garonne jusqu' Toulouse; un rameau pntre jusqu' Cahors. Vers le
nord, l'influence du prototype A s'tend plus loin; elle envahit
l'Angoumois, la Saintonge, l'Aunis, le Poitou, descend la Vienne, se
prolonge au nord, vers Loches, et remonte l'Indre jusqu' Chteauroux
(clocher de Dols). Ce rameau passe la Loire entre Tours et Orlans, et
vient se perdre dans le Maine et l'Anjou. Le second type prigourdin B,
dont le Brantme est le plus ancien modle existant, remonte la valle
de la Dordogne, traverse les montagnes au sud du Cantal, et vient
expirer au Puy-en-Vlay. Une autre branche vigoureuse pousse vers le
nord, passe  Limoges, se rencontre  Loches avec une des branches du
type A, traverse la Loire  Saint-Benot et arrive jusqu' Vendme et
Chartres. L'Auvergne possde aussi son cole;  Clermont en H est son
sige. Une de ses branches se dirige, en remontant l'Allier jusqu'au
Puy, o elle se rencontre avec celle venue de B. Au sud, le prototype H
jette un rameau directement sur la Garonne  Toulouse,  Agen, et, plus
bas, jusqu'au Mas d'Agenais. Au nord, il parpille ses rameaux en
ventail  travers les plaines de la Limagne; une branche s'tend mme
jusqu' Nevers, une autre est arrte brusquement par les montagnes du
Lyonnais. Ces trois types ABH occupent toute l'ancienne Aquitaine de
Charlemagne et jettent quelques rameaux jusque dans la Neustrie. Le
prototype carlovingien, dont nous avons plac le sige en C, 
Aix-la-Chapelle, envahit la Meuse, la Moselle et le Rhin; il pousse un
rameau  travers les Ardennes jusque sur la Marne  Chlons, un autre
jusqu' Besanon, un autre en Flandre jusqu' Tournay, en remontant la
Sambre et descendant l'Escaut; il occupe l'Austrasie. Le prototype
bourguignon, que nous plaons en D,  Autun, jette une branche  travers
le Morvan, va chercher la valle de l'Yonne et descend cette rivire
jusqu' Auxerre, o elle s'arrte. Une autre branche passe sous
Chteau-Chinon le long des montagnes, traverse la Loire  la Charit,
pousse quelques rameaux dans le Nivernais et se perd avant d'arriver 
Bourges. Un troisime rameau vivace se jette sur Beaune, Dijon, arrive 
Langres; puis, traversant la montagne, descend la Marne jusqu' Chlons.
Un quatrime va chercher le Doubs et le remonte jusqu' Besanon, vers
l'est. Un cinquime enfin suit la valle de la Sane et s'tend jusque
vers Valence, en passant par Lyon et Vienne, se rencontre avec une des
branches du prototype I, plac  Arles. L'cole D occupe l'ancien
royaume carlovingien de Bourgogne. Le type appartenant  l'le de
France, dont le centre est plac  Paris en E, jette des rameaux tout
autour de lui: au nord-ouest jusqu' Rouen; au nord jusqu' Saint-Omer
et Tournay, Saint-Quentin, en remontant l'Oise;  l'est jusqu' Reims et
Chlons; au sud-est jusqu' Troyes, en remontant la Seine, et jusqu'
Sens en remontant l'Yonne; au sud jusqu' Orlans, et  l'ouest jusqu'
Chartres. Enfin, le type normand, dont le centre est pos en G,  Caen,
se ramifie sur les ctes, au nord-ouest jusqu' Eu,  l'ouest jusqu'
Dol, et, remontant l'Orne, descend l'Eure jusqu' vreux. Un rameau
passe le dtroit et couvre l'Angleterre. Ces deux dernires coles
occupent la Neustrie. Sur notre carte, les divisions carlovingiennes
sont indiques par des lignes ponctues. Pendant la premire priode
carlovingienne, l'Aquitaine est, de toutes les provinces des Gaules,
celle qui est la plus riche par son tendue, son territoire et le
commerce qu'elle faisait avec la Bourgogne, le Nord et la Bretagne.
C'est celle aussi qui fait pntrer le plus loin l'influence de ses
coles d'architecture. La Neustrie, divise par l'invasion normande, ne
prend, jusqu' la prdominance des suzerains franais, qu'une influence
limite. Que l'on veuille bien examiner avec attention cette carte (fig.
61), on y trouvera l'occasion de faire de singulires observations. On
voit, par exemple, qu'au XIIe sicle, malgr les rvolutions politiques
survenues depuis la division des Gaules faite par Charlemagne  sa mort,
les populations avaient conserv presque intact leur caractre
d'Aquitains, de Bourguignons, de Neustriens et d'Austrasiens. Nos
lecteurs penseront peut-tre que nous prenons la question de bien haut,
 propos de clochers; et nous ne devons pas oublier que nous avons, plus
d'une fois depuis le commencement de cet ouvrage, t accuss de
supposer des arts nationaux, des coles qui n'existeraient que dans
notre imagination; il faut donc que nous dveloppions notre thme, en
adressant nos remercments sincres  ceux qui nous obligent  accumuler
les renseignements et les preuves propres  clairer la question
importante du dveloppement de l'art de l'architecture sur le territoire
occidental du continent europen.

Le clocher, plus qu'aucun autre difice, nous facilite ce travail; car,
plus qu'aucun autre difice, il indique les gots, les traditions des
populations; il est le signe visible de la grandeur de la cit, de sa
richesse; il est l'expression la plus sensible de la civilisation  la
fois religieuse et civile de cette poque; il prend de l'importance en
raison du dveloppement de l'esprit municipal; il se soustrait, plus que
tout autre monument, aux influences monastiques; c'est, pour tout dire
en un mot, au XIIe sicle, le vritable monument national, dans un temps
o chaque ville importante formait un noyau presque indpendant de la
fodalit sculire ou clricale. Le clocher peut tre considr comme
le signe du dveloppement industriel et commercial des cits. Les
exemples que nous avons donns jusqu' prsent sont autant de jalons que
nous avons signals, jalons qui sont poss sur les lignes traces sur
notre carte. Les preuves sont donc matrielles, palpables. Observons
maintenant la direction de chacune de ces branches: elles suivent le
cours des rivires, ce qui est naturel, ou des grandes voies
commerciales qui existent encore aujourd'hui, voies qui ont
singulirement aid au travail de centralisation du pouvoir monarchique.
Prenons l'une de ces branches les plus tendues et qui ne tiennent pas
compte du cours des rivires; celle, par exemple, qui part de Prigueux,
passe par Limoges, et vient aboutir  Chartres. Ne voyons-nous pas l la
grande route centrale de Limoges  Paris,  peu de dviation prs? Et
cette autre qui, du mme centre, passe par Angoulme et le Poitou pour
se jeter sur la Loire et le Maine, n'est-elle pas aussi une grande voie
commerciale suivie de nos jours? Notre carte ne tient-elle pas compte de
cette barrire naturelle que la Loire a si longtemps tablie entre le
nord et le sud de la France? Et cette ligne de la Bourgogne qui, de la
Marne, de Chlons, descendant jusqu'aux limites du Lyonnais au sud,
runit Aix-la-Chapelle, le Rhin et la Moselle au Rhne par la Marne et
la Sane, n'est-elle pas encore une voie suivie et trace de notre
temps? On ne saurait prtendre que notre carte est trace d'aprs
certaines ides prconues; encore une fois, les monuments sont l; et
d'ailleurs ces ides ne nous ont t suggres que par la vue des lignes
runissant les jalons pars que nous avons pu marquer. Dans les
localits o deux ou trois branches partant de deux ou trois centres
opposs viennent aboutir, nous pouvons constater l'influence et le
mlange des arts sortis de ces centres. Ce fait est sensible  Chartres,
 Chlons-sur-Marne,  Nevers,  Toulouse,  Valence, au Puy,  Auxerre,
 Rouen. Nos figures l'ont dmontr ou vont le dmontrer. Le croisement
des deux branches issues de Prigueux est sensible  Loches. Toutes ces
branches indiquent des routes traces et suivies par le commerce au XIIe
sicle; et sans avoir la prtention de donner  ce travail une
importance exagre, nous pouvons croire qu'il pourra contribuer 
dtruire cette ide de confusion, d'intervention du hasard, dans la
marche et le dveloppement des arts sur ce coin de l'Europe; peut-tre
jettera-t-il quelques clarts sur l'histoire, si complique, de ces
temps reculs. Pour nous, ces centres, avec leurs branches qui tendent 
se runir sur certain point, indiquent les premiers pas des populations
vers l'unit nationale au milieu du rseau fodal; ces faits peuvent
aider  retrouver les causes de la richesse de certaines cits dont nous
avons peine  comprendre aujourd'hui l'importance. Quand le pouvoir
monarchique s'tablit, au XIIIe sicle, sur des bases de plus en plus
fermes, il trouva ouvertes ces communications entre des provinces
diverses d'origine, de moeurs et de langage, et y fit rapidement
pntrer, avec de nouvelles institutions politiques, les arts du domaine
royal. On s'explique ainsi comment l'architecture romane fut tout 
coup,  cette poque, frappe d'impuissance; comment ces provinces de
l'ouest, de l'est et du midi, reurent l'influence du domaine royal par
les mmes voies qui leur avaient servi pendant deux sicles  rpandre
au dehors les traditions de leurs arts propres.

Le clocher vieux de la cathdrale de Chartres rsume les efforts, les
gots et les traditions des deux principales coles du sol des Gaules,
dont nous venons de tracer l'histoire et les influences plus ou moins
tendues. Il possde,  la fois, la grandeur des conceptions des
artistes de l'ouest et la puissance de leurs constructions, la hardiesse
aventureuse des architectes normands, la sobrit, la finesse et
l'instinct de l'harmonie des proportions qui taient le partage des
constructeurs du domaine royal, des valles de la Seine, de l'Oise et de
l'Aisne. Le nom de l'architecte qui sut fondre dans un seul difice ces
divers lments ne nous est pas connu; mais son oeuvre imprissable,
dont le principal mrite est l'unit, nous prouve que cette qualit
dpend bien plus du gnie de l'artiste que des lments placs sous sa
main; que l'emploi d'lments diffrents entre eux n'exclut pas
l'originalit, quand ces matriaux sont recueillis par un esprit juste,
une tte bien organise et une main habile. Il est d'autres clochers en
France qui ne le cdent gure au clocher vieux de Chartres comme
importance; mais aucun ne runit  un degr aussi lev des proportions
heureuses  l'interprtation exacte d'un programme, la sobrit  la
richesse, l'application de traditions trangres les unes aux autres 
un seul difice, sans efforts apparents.  voir ce clocher, rien ne
parat plus simple, plus facilement conu et excut; et cependant, si
on analyse sa structure avec quelque soin, on aperoit les habiles
soudures entre des lments divers, partout le raisonnement soumis  un
got sr. Il serait fort intressant, pour l'histoire de la transition
de l'architecture romane  l'architecture franaise du XIIIe sicle, de
savoir d'o venait le matre des oeuvres auquel la construction du vieux
clocher de Chartres fut confie,  quelle province il appartenait.
tait-il n dans l'une de ces villes des bords de l'Oise et de l'Aisne,
o les traditions gallo-romaines se conservrent si longtemps? ou bien
tait-il venu des bords de la Seine et de l'Eure, entre Paris et Rouen?
Nous pencherions vers cette dernire origine, car on retrouve, dans les
dtails du clocher de Chartres, dans les profils des arcs, dans la
sculpture, la finesse et la grce qui appartiennent  cette portion du
territoire franais. Dans les bassins de l'Oise et de l'Aisne, jusqu'
la fin du XIIe sicle, les profils sont plus simples, se dpouillent
moins des traditions gallo-romaines, la sculpture est barbare et pche
par le mpris de la forme. L'influence mrovingienne persiste trs-tard
dans ces dernires contres, tandis que dans la partie de l'le de
France comprise entre Paris, Mantes et Dreux, il s'tait form l, ds
le XIe sicle, une cole particulire, dont le got s'pure de plus en
plus jusque vers le milieu du XIIe sicle, qui vite les exagrations et
marche d'un pas assur vers un art plein d'lgance et de finesse,
dlicat et contenu. Un architecte, sorti de cette cole au milieu du
XIIe sicle, trouvant dans l'Orlanais les dernires traces des arts des
provinces du sud-ouest et quelques lments de ceux de la Normandie,
apportait juste ce qu'il fallait pour btir le clocher vieux de Chartres
en mlant ses qualits propres aux influences romanes qui avaient
pntr cette province. Il est, en effet, curieux d'observer comme, 
cette poque et plus tard encore, au commencement du XIIIe sicle, les
architectes de l'le de France, bien qu'ils fussent en avance sur les
coles voisines, se pliaient aux traditions locales lorsqu'ils taient
appels en dehors de leur centre. Ce ne fut gure qu' la fin du XIIIe
sicle, alors que l'architecture eut admis de vritables formules, que
cette souplesse des artistes disparat totalement pour faire place  un
art qui, ne tenant plus compte ni des traditions ni des habitudes
locales, marche rsolment dans la voie unique qu'il s'est trace. Pour
nous, nous prfrons la souplesse  ces formules invariables,  cette
logique inexorable qui force l'art  se jeter dans les abus de ses
propres principes pour ne pas tomber dans la monotonie; aussi, nos
lecteurs voudront-ils nous pardonner de nous tendre si longuement sur
l'poque de transition, de recherche, de ttonnements mme, poque bien
plus varie et fertile en enseignements que celle qui la suit.

Si,  Chartres, un architecte de l'le-de-France a conu et prsid 
l'excution du clocher vieux,  Rouen, il est trs-probable qu'un de ses
confrres a conu et fait lever le clocher de la cathdrale connu sous
le nom de tour Saint-Romain. Le clocher de Saint-Romain de la cathdrale
de Rouen est contemporain du clocher vieux de Chartres (1140  1160). Le
couronnement primitif de ce clocher n'existe plus, ou ne fut jamais
lev. Il devait se composer, probablement, d'une grande pyramide
octogone, comme celle qui termine l'escalier du mme clocher. Quoi qu'il
en soit, la tour est entire et est certainement l'une des plus belles
de cette partie de la France; elle offre un mlange des deux styles de
l'le de France et de la Normandie, dans lequel le premier lment
domine; l aussi l'artiste franais s'est soumis aux influences locales,
mais il a videmment apport le got de son cole et son propre gnie.

Voici (62) l'lvation du clocher Saint-Romain du ct de l'est o se
trouve l'escalier qui conduit  la base du beffroi. Le clocher
Saint-Romain de la cathdrale de Rouen est isol sur trois cts et
porte de fond, comme la plupart des clochers de faade antrieurs au
XIIIe sicle. Il se compose,  l'intrieur, comme celui de Chartres, de
deux salles votes superposes et d'un tage de beffroi divis en deux.
Mais ici les dispositions mesquines, confuses, les divisions d'tages
gaux en hauteur des clochers normands ont t adoptes par le matre de
l'oeuvre franais; en se soumettant  ces habitudes, il a cependant
rpandu dans son oeuvre la grce et la finesse, l'tude des dtails, la
sobrit des saillies, la parfaite harmonie des profils et de la
sculpture avec l'ensemble, qui appartiennent  l'cole d'o il sortait.
Il a surtout habilement mnag les pleins et les vides, donnant d'autant
plus d'importance  ceux-ci et augmentant l'chelle des dtails  mesure
que la tour s'levait au-dessus du sol. Ces dtails sont d'une grande
beaut; la construction est excute en petits matriaux, avec le soin
que les architectes du XIIe sicle mettaient dans leurs btisses; les
profils sont peu saillants et produisent, malgr leur extrme finesse,
beaucoup d'effet; les contre-forts sont habilement plants et profils.
L'escalier qui, du ct de l'est, drange la disposition des baies, est
un chef-d'oeuvre d'architecture. La construction du clocher Saint-Romain
de Rouen, bien que trs-lgre en raison de la dimension extraordinaire
de cet difice, n'a subi d'autre altration que celle produite par
l'incendie qui dtruisit la cathdrale  la fin du XIIe sicle. Au XIIIe
sicle, on pratiqua en A une arcade dans une des baies gmines du
beffroi pour le passage des grosses cloches. Ce fait est curieux; il
indique, ou qu'avant cette poque les cloches taient montes dans les
tours pendant leur construction, ou qu'elles taient de petite
dimension, ainsi que nous l'avons dit plus haut.

Nous pourrions fournir encore de nombreux exemples de ces clochers de
l'poque de transition btis dans le voisinage de l'le-de-France; mais
il faut nous borner. Il nous reste  faire voir comment les architectes
du XIIIe sicle surent profiter des tentatives de leurs prdcesseurs,
et appliquer les principes ns dans les provinces de l'Ouest, de l'Est
et du Nord, au nouveau mode de construction inaugur,  la fin du XIIe
sicle, dans l'le-de-France.

Un des rares clochers complets, du commencement du XIIIe sicle, est
celui qui flanque la faade de la cathdrale de Senlis, du ct
mridional. Nous en donnons la vue perspective (63). Bti d'un seul jet,
pendant les premires annes du XIIIe sicle, en matriaux d'excellente
qualit, ce clocher nous montre dj les tendances des architectes du
XIIIe sicle  chercher les effets surprenants. S'levant sur une base
carre  peu prs pleine, mais sous laquelle s'ouvre une charmante porte
donnant sur le bas-ct sud de la cathdrale (voy. PORTE), ce clocher
latral, contrairement aux habitudes des constructeurs antrieurs, n'est
plus un monument isol; il participe intimement au plan de l'glise; son
rez-de-chausse sert de vestibule  l'un des collatraux. Dj les
clochers latraux de l'glise abbatiale de Saint-Denis, levs par
l'abb Suger, prsentaient cette disposition, qui parat avoir t
adopte dans l'le-de-France ds le XIIe sicle. Au-dessus du
rez-de-chausse est un tage vot, clair, sur chaque face, par des
baies jumelles; puis, immdiatement au-dessus de cet tage, s'lve le
beffroi sur plan octogone. Un escalier A, pris dans un angle renforc,
et non plus indpendant comme dans les exemples prcdents, donne entre
dans l'tage du beffroi. De grands pinacles  jour poss sur les angles
du carr servent de transition entre cette base carre et l'tage
octogonal. L'un de ces pinacles contient une tour ronde B qui renferme
le sommet de l'escalier. Quatre longues baies, ouvertes dans toute la
hauteur du beffroi sur les quatre faces parallles au carr, laissent
sortir le son des cloches. Trois autres baies plus petites s'ouvrent
dans les autres faces, sous les pinacles, ainsi que l'indique la fig.
64. Cette figure nous fait voir la disposition des pyramides  jour qui
couronnent ces pinacles; leur axe ne correspond pas  l'axe des
pinacles, mais ces pyramides s'appuient sur les faces de l'tage
octogone vertical, comme pour leur servir de contre-forts. Cette
dviation de l'axe des pyramides, bien qu'assez bizarre quand on examine
les pinacles isolment, produit, dans l'ensemble, un trs-bon effet, car
elle conduit l'oeil de la base carre  l'inclinaison des cts de la
grande pyramide de couronnement, ainsi que le fait voir notre fig. 63.
La pyramide suprieure,  huit pans comme la tour qui la reoit, porte
sur chacune de ses faces une grande lucarne, dont l'ouverture laisse une
issue au son des cloches. Ces lucarnes sont d'un beau style; les
dcoupures qui ornent leurs coinons et leurs tympans, tailles  vives
artes, produisent beaucoup d'effet  la hauteur o elles se trouvent
places. On remarquera que les petits combles en pierre qui couronnent
ces lucarnes sont taills en croupes du ct de la flche pour la
dgager (voy. fig. 63). La flche et les combles des lucarnes ont leurs
parements taills en cailles, et les artiers de la grande pyramide
sont fournis de nombreux crochets. C'est l encore une innovation qui
appartient au XIIIe sicle, et qui tendait  dtruire la scheresse de
ces longues lignes inclines des flches. Avant d'en venir  garnir les
artiers des flches par des crochets feuillus, sorte de crte rampante,
les architectes avaient fait d'autres tentatives. 
Saint-Leu-d'Esserent, non loin de Senlis, est un clocher bti vers 1160,
dont la pyramide prsente cette singularit d'artiers dtachs de la
flche, et ne s'y reliant, comme des colonnettes inclines, que par des
bagues. Mais ce moyen trange, employ pour viter la scheresse d'une
ligne droite se dtachant sur le ciel sans transition entre le plein et
le vide, ne fut pas imit. Au-dessus des lucarnes, huit meurtrires,
perces au milieu des faces de la pyramide, allgissent encore la partie
suprieure du clocher. Ce qu'on ne saurait trop admirer dans ces
compositions, c'est l'adresse avec laquelle les architectes conduisent
l'oeil du spectateur d'une base massive, carre,  un couronnement aigu
et lger, tout en rservant des points saillants qui, se profilant en
dehors de la silhouette gnrale, dtruisent la monotonie des grandes
lignes, sans cependant les altrer.  ce point de vue, le clocher de la
cathdrale de Senlis est une oeuvre digne d'tre tudie avec soin; ceux
qui ont eu l'occasion d'lever des difices de ce genre savent combien
il est difficile d'obtenir d'heureux effets. Et les clochers modernes
dans lesquels on a cherch cette harmonie gnrale, cette parfaite
concordance des lignes, en mme temps que l'effet pittoresque, sont l
pour nous dmontrer que l'on n'atteint que rarement  cette perfection.
Le passage des parties verticales aux plans inclins des flches est un
cueil contre lequel viennent presque toujours se briser les efforts des
constructeurs. Les architectes,  dater de la fin du XIIe sicle, ont
tudi avec grand soin et excut avec adresse ces parties importantes
de leurs clochers, et tous les exemples prcdents que nous avons donns
montrent que, s'ils ont enfin russi d'une manire complte, ce n'a pas
t sans de longs ttonnements qui n'ont pas toujours t couronns d'un
plein succs. Ils avaient derrire eux des traditions, des exemples plus
ou moins heureux, mais en grand nombre, qui pouvaient leur servir de
guide; tandis que nous, aujourd'hui, il nous faut aller chercher des
modles pars, dont nous ne pouvons retrouver les types originaux, et
nous baser sur des exemples qui ne nous prsentent que des
superftations de styles diffrents ou de diverses poques. Trop souvent
alors on se laisse sduire par l'apparence d'harmonie que le temps a
jete sur ces constructions formes d'lments dissemblables, et on est
fort surpris, lorsqu'on a lev un clocher copi sur ces difices, de
n'avoir produit qu'un assemblage disgracieux, incohrent, donnant des
silhouettes malheureuses. Toute partie d'architecture qui se dcoupe
immdiatement sur le ciel demande des calculs, et, plus encore, un
sentiment exquis de la forme, car rien n'est indiffrent dans une
pareille situation; le moindre dtail prend des proportions autres que
celles obtenues sur le papier ou sur l'pure gomtrale, et il faut une
bien longue exprience, une habitude pratique des effets pour prjuger
de l'aspect perspectif d'une combinaison gomtrique.

Aprs avoir cherch  produire des effets surprenants par des moyens
compliqus, les architectes, comme il arrive toujours, s'aperurent
bientt que les combinaisons gnrales les plus simples sont les plus
propres  donner l'ide de la grandeur. Le clocher de la cathdrale de
Senlis, qui parat si grand, bien qu'il soit d'une dimension
trs-ordinaire, dont l'effet perspectif est si lgant et d'une heureuse
silhouette, est, comme combinaison, d'une simplicit parfaite.
L'octogone de l'tage du beffroi et les pinacles sont exactement
inscrits dans le carr de la base: quatre longues baies servant d'oues
et huit lucarnes semblables sur les huit faces de la pyramide. La
combinaison gomtrique, le trac des divers membres de ce clocher, sont
indiqus dans notre fig. 65, en A, au niveau des pinacles, avec leur
petite vote d'arte, dont l'arc ogive C retombe sur une tte incruste
au-dessus de l'ouverture D; en B, au-dessus de la pyramide,  vol
d'oiseau: ce plan B fait voir la direction des artiers des pinacles et
les pntrations des lucarnes, avec leurs croupes, dans la pyramide de
la flche.

Nous devons laisser de ct, pour un instant, les clochers de
l'le-de-France ou des provinces voisines, pour examiner comment, vers
la mme poque, c'est--dire du XIIe au XIIIe sicle, les contres
loignes de ce centre d'architecture se transformrent et passrent des
formes romanes aux formes gothiques. Dans ces contres, la transition
fut plus longue, plus indcise, et la rvolution ne fut complte que
quand les coles purement franaises ragirent sur les provinces les
plus loignes de ce foyer de la belle et bonne architecture gothique.

Nos lecteurs ont vu que les clochers centrals de la Sane, de
Sane-et-Loire, lesquels appartiennent au style bourguignon, taient un
compos des traditions carlovingiennes du Rhin et des influences locales
produites par la prsence de monuments romains: c'est pourquoi nous
avons, sur notre carte (fig. 58), plac le foyer de cette cole  Autun.
Mais,  Autun mme, il n'existe pas de clocher antrieur au XVe sicle
qui ait quelque valeur; il nous faut aller trouver les types
bourguignons du commencement du XIIe sicle  Beaune,  Saulieu. 
Beaune, un clocher central prsente un tage primitif qui possde tous
les caractres du type bourguignon romain. L'glise de Saulieu conserve
ses deux clochers de faade  peu prs entiers, dans le mme caractre.
Nous trouvons le type bourguignon trs-dvelopp, quoique un peu
mlang,  la Charit-sur-Loire. L'glise abbatiale de la
Charit-sur-Loire, dpendant de l'ordre de Cluny, btie dans la premire
moiti du XIIe sicle, tait prcde, comme toutes les glises de cet
ordre, d'un vaste narthex, sur les collatraux duquel s'levaient deux
gros clochers; l'une de ces deux tours existe encore en entier, sauf le
couronnement, qui est en charpente et d'une poque plus rcente.

Voici (66) une vue perspective de ce clocher, prise de l'intrieur du
narthex, dtruit aujourd'hui, et dont on voit la naissance des votes en
A. Ici, comme dans l'architecture de cette poque et de la province de
Bourgogne, les pilastres cannels remplacent presque partout les
colonnes portant les archivoltes. Les bandeaux sont ou  modillons, ou
dcors de ces petites arcatures si frquentes dans l'architecture
carlovingienne du Rhin. L'arcature aveugle de l'tage infrieur en B et
la construction monte en pierres de grand appareil, sorte de placage
sur un massif, sont surtout franchement bourguignonnes. Mais ce qu'il ne
faut pas omettre, c'est ce bandeau D, plaqu de rosaces et de
bas-reliefs d'ornements qui semblent tre des fragments antiques
incrusts dans la btisse. Nous en donnons un dtail (67). Du reste,
l'aspect de cette tour est majestueux; ce qu'on pourrait lui reprocher,
c'est une certaine lourdeur et cette division du beffroi en deux tages
gaux comme hauteur et semblables comme dcoration. Mais il ne faut pas
oublier qu' cette poque on ne posait pas des abat-sons aux baies des
beffrois, et que les architectes cherchaient  garantir les charpentes
intrieures portant les cloches, en divisant les vides autant que faire
se pouvait, tout en supplant par leur nombre  l'troitesse de leur
ouverture. Cependant, sur les bords du Rhin, ds le XIIe sicle, ainsi
que nous l'avons vu plus haut, les architectes cherchaient  rendre les
sommets des clochers plus lgers en les terminant par des tages  huit
pans. La Bourgogne suivait ce progrs, qui se faisait jour, d'ailleurs,
dans les autres provinces ses voisines.

 Auxerre, nous trouvons deux clochers intressants au point de vue des
diverses influences qui ragissaient sur les confins de la Bourgogne, et
tendaient  modifier son architecture native. L'un, le clocher vieux de
l'glise abbatiale de Saint-Germain, bti pendant la premire moiti du
XIIe sicle, abandonne presque compltement les traditions
bourguignonnes pour adopter un style mixte qui tient de l'Ile-de-France
ou plutt de la Champagne; l'autre, le clocher de l'glise de
Saint-Eusbe, bti cependant plus tard, vers 1160, reste franchement
bourguignon. Le vieux clocher de l'glise de Saint-Germain d'Auxerre,
dit clocher de Saint-Jean, est bti d'un seul jet de la base au sommet
de la flche, et il est rare de trouver des clochers de cette poque et
de cette partie de la France conservant leur couverture primitive. Il
flanquait l'ancienne faade de l'glise abbatiale et porte de fond sur
une tour carre dpourvue d'ouvertures, sauf une arcade, donnant entre
au rez-de-chausse.

Nous donnons l'lvation gomtrale de ce clocher (68). La construction
est pleine jusqu' l'tage du beffroi, et n'est dcore que par une
arcature aveugle au niveau A. Huit contre-forts flanquent les quatre
angles jusqu' la naissance des trompillons intrieurs qui portent
l'tage B sur plan octogonal. Sur chaque face, trois baies ouvertes dans
l'tage du beffroi permettent au son des cloches de se rpandre au
dehors, et sur chaque angle du carr sont poss des pinacles pleins qui
raffermissent les quatre angles du clocher par leur poids. Une pyramide
 huit pans s'lve sur le dernier tage et est dcore,  sa base, par
quatre pignons pleins. Les faces de la pyramide en pierre sont
lgrement convexes, comme pour mieux conduire l'oeil de l'tage
octogone vertical  la pointe suprieure. De la base au sommet de la
flche, ce clocher porte 49m,00, soit cent cinquante pieds. La
construction du clocher de Saint-Jean d'Auxerre est excute avec grand
soin, en petits matriaux tendres; elle est parfaitement conserve. Le
passage du carr  l'octogone est assez adroitement mnag, mais on ne
trouve pas, entre les hauteurs relatives des tages de cet difice, les
proportions heureuses que nous prsentent les clochers de
l'Ile-de-France. L'tage du beffroi n'a pas assez d'importance; celui de
l'arcature aveugle en a trop, ou plutt il y a un dfaut choquant de
proportions dans l'galit de hauteur de ces deux tages. Les quatre
gbles  la base de la pyramide sont assez mdiocrement arrangs;
l'tage octogone au-dessous est pauvre et les quatre pinacles mesquins.
Cependant l'ensemble de l'difice produit, en excution, un effet
trs-heureux, et ce qui rachte les dfauts de dtail, c'est la
silhouette gnrale finement tudie. Les lignes horizontales, si
ncessaires dans tout difice de pierre, pour donner l'ide de la
stabilit et rappeler une construction leve en assises, ne drangent
pas le galbe qui, de la base au sommet, donne une ligne se retraitant
successivement sans ressauts brusques. Les quatre pinacles, dont les
sommets dpassent l'arase de la corniche suprieure, plus encore par
l'effet de la perspective que sur le trac gomtral, relient la base
carre  la pyramide. On sent ici un art trs-dlicat, une tude
srieuse des effets. Ce clocher de Saint-Germain d'Auxerre dut servir de
type  beaucoup d'autres levs dans les environs vers la fin du XIIe
sicle.  Vermanton, il existe encore un charmant clocher qui date des
premires annes du XIIIe sicle, bti suivant les mmes donnes, mais
beaucoup plus lgant; dj les pinacles sont ajours, les archivoltes
des baies portent sur des colonnettes. La flche en pierre de ce clocher
n'existe plus depuis longtemps. La base du clocher de Vermanton n'est
pas pleine, comme celle du clocher de Saint-Jean, mais forme vestibule
en avant du collatral de l'glise.

Dans la mme ville,  Auxerre, il existe encore un autre clocher, bti
quelques annes aprs celui de Saint-Jean (vers 1160), mais qui
cependant appartient plus franchement  l'cole bourguignonne. C'est le
petit clocher de l'glise de Saint-Eusbe. Nous en donnons (69)
l'lvation gomtrale et en A la coupe. Ce clocher tait autrefois
plac prs du choeur du ct nord et portait de fond; son plan est un
carr parfait. Aujourd'hui, il se trouve engag dans le collatral d'un
choeur du XVIe sicle,  l'extrmit d'une nef de la fin du XIIe sicle.
Au-dessus du rez-de-chausse, perc d'une seule petite fentre, s'lve
une jolie arcature aveugle forme de pilastres et de colonnettes
prismatiques, avec arcs en tiers-points dentels. Cette arcature sert de
soubassement au beffroi, trs-heureusement ajour.  l'intrieur, du
niveau de la vote du rez-de-chausse  la base de la flche, les
parements s'lvent verticalement sans ressauts ni saillies; en B, on
aperoit seulement des corbeaux, sur lesquels s'appuyait probablement le
plancher suprieur en bois. Quatre trompillons portent le dernier tage
octogone qui devait recevoir une flche en pierre refaite au XVe sicle.
On remarquera ici que l'tage suprieur est sur plan octogonal
irrgulier, ayant quatre grandes faces et quatre plus petites sur les
trompillons. On retrouve encore, au sommet de la tour, la corniche
compose de petites arcatures que nous voyons  la Charit-sur-Loire, au
clocher de Saint-Jean d'Auxerre et dans les clochers rhnans.

Le clocher de Saint-Eusbe est admirablement construit, et ses points
d'appui, la disposition des tages, les dtails, profils et sculptures,
indiquent la main d'un architecte habile et d'un homme de got. Il est
regrettable que la flche de ce clocher ait t dtruite, car il serait
intressant de savoir comment l'auteur de ce clocher avait plant une
pyramide sur un octogone irrgulier: tait-elle irrgulire elle-mme,
ou l'architecte avait-il rachet les diffrences des faces par quelque
arrangement particulier? Ce dernier systme nous semble prsenter plus
de vraisemblance.

Nous devons avouer  nos lecteurs qu'il rgne une grande incertitude sur
la forme et les dimensions donnes aux flches des clochers pendant le
XIIe sicle, car la plupart des clochers de cette poque ont t
couronns par des constructions plus rcentes. Nous avons vu que, dans
l'Ouest, l'une des deux coles de ces contres btissait, au XIe sicle,
des flches en moellons formant un angle assez ouvert au sommet, et que
l'autre cole levait des flches coniques ou  pans, en assises de
pierre squammes, assez aigus. Dans les provinces carlovingiennes de
l'Est, les flches qui datent de la mme poque, carres ou  pans, sont
de mme construites en pierre et passablement aigus: au XIIe sicle, la
Bourgogne surmonte dj ses tours d'glises de flches trs-aigus,
tmoin le clocher de Saint-Jean d'Auxerre. En Normandie, les clochers
d'une petite dimension semblent n'avoir t couronns, au XIe sicle,
que de flches en pierre ne donnant gure au sommet qu'un angle droit,
comme celle du joli clocher de Than prs Caen; les gros clochers sont
construits, videmment (surtout ceux levs sur la croise des glises)
pour recevoir des pyramides en bois. Ce n'est qu'au XIIIe sicle que
cette province couvre ses tours d'glises de flches en pierre
trs-aigus. Dans l'Ile-de-France, la mthode adopte en Normandie
parat avoir t suivie; les clochers les plus anciens ne possdent que
des flches en pierre trapues, et c'est pendant le XIIe sicle que les
pyramides aigus apparaissent. La seule conclusion que l'on puisse tirer
de ces renseignements divers, c'est que, vers 1150, dans le centre, en
Bourgogne, en Normandie et dans les provinces du domaine royal,
l'aigut des flches tait considre comme le complment ncessaire de
tout clocher, gros ou petit.

Mais revenons  la Bourgogne. Il s'tait form, ds le commencement du
XIIIe sicle, dans cette province, une cole _gothique_ qui marchait de
pair avec celles de l'Ile-de-France et de la Champagne; si les principes
gnraux qu'elle avait adopts appartenaient compltement  la nouvelle
rvolution qui s'tait opre dans l'architecture, elle possdait
cependant son caractre propre, distinct, rsultat de ses traditions
romanes, de la qualit des matriaux, et, il faut le dire, de la nature
d'esprit des habitants de cette province. Le Bourguignon tait et est
encore hardi sans tmrit, il va droit au but, vite les difficults
qui peuvent l'arrter dans sa marche plutt que de discuter leur valeur
ou leur tendue; moins fin que le Champenois et l'habitant des bords de
la Seine, il pche plutt par excs de force; cette disposition va chez
lui souvent jusqu' la brutalit; il est pouss par sa nature  paratre
puissant, rsolu, entreprenant; mais il possde un sens droit et ne
sacrifie jamais le vrai, le solide,  l'apparence du faste. Ces qualits
et mme ces dfauts percent de la manire la plus vidente dans les
monuments levs pendant le XIIIe sicle en Bourgogne; car la nouvelle
architecture, inaugure au commencement de ce sicle, a cet avantage,
lorsqu'elle est sincrement et savamment applique, de mettre au jour
toutes les qualits et les dfauts de ceux qui l'emploient. C'est pour
cela que nous regardons cette architecture comme appartenant
vritablement  notre pays.

Les traditions, les tendances du clerg vers un art hiratique, les
formules n'y peuvent rien; cet art marche tout seul et peint dans ses
allures diverses le caractre des populations et mme des individus. Or
les clochers, par les motifs dduits plus haut, monuments d'inspiration
autant au moins que d'utilit, font ressortir, plus vivement que tout
autre difice, les qualits propres  chaque province au moment o l'art
peut se passer de ses langes romans.

La Bourgogne, malheureusement pour l'art, ne possde qu'un trs-petit
nombre de clochers du XIIIe sicle. Les glises de l'ordre de Cteaux
taient influentes et trs-nombreuses dans cette province, et l'on sait
que cet ordre n'admettait dans ses difices sacrs, pour placer des
cloches, que les dispositions rigoureusement ncessaires. Saint Bernard
avait exclu des glises de son ordre non-seulement la sculpture, mais
les clochers, comme tant des monuments de vanit sans utilit relle
[234]. Le jugement de saint Bernard vient encore appuyer notre opinion
sur l'importance donne aux clochers pendant le moyen ge, savoir:
qu'ils taient bien plutt des difices fastueux, l'orgueil des cits ou
des monastres, que des tours destines  recevoir des cloches. Si le
sentiment religieux faisait btir les glises, le sentiment de la
richesse ou de la puissance rigeait les clochers, et l'anathme
prononc par saint Bernard contre les clochers suffirait,  dfaut
d'autres preuves, pour justifier, notre apprciation. Nous pouvons nous
plaindre toutefois de la rigueur de saint Bernard, qui nous a privs de
conceptions belles et originales comme toutes celles qui, au XIIIe
sicle, sont sorties de l'cole des architectes bourguignons. Vzelay
appartenait  l'ordre de Cluny, fort oppos au rigorisme de l'ordre de
Cteaux, comme chacun sait: or, prs de Vzelay, est une petite glise
qui dpendait de ce monastre; c'est l'glise de Saint-Pre ou plutt de
Saint-Pierre. Il semble que, dans ce petit difice, lev vers 1240,
l'architecte qui travaillait sous la dpendance de l'abb de Vzelay ait
voulu protester contre les tendances cisterciennes de la Bourgogne 
cette poque; car il a lev, des deux cts du portail de l'glise de
Saint-Pre, deux clochers normes, si on les compare  la grandeur de
l'glise. De ces deux clochers, un seul est achev, sauf la flche, qui
fut faite en bois au XIVe sicle et couverte en bardeaux.  voir cette
lgante construction, belle par ses heureuses proportions et par les
charmants dtails qui la couvrent, on doit croire que l'cole
bourguignonne, malgr les Cisterciens, n'en tait pas alors  son coup
d'essai; ce n'est pas du premier jet que l'on arrive  de semblables
conceptions. Il devait exister dans ces contres d'autres clochers
formant la transition entre les clochers romans de la Bourgogne ou du
Nivernais et le clocher de Saint-Pre. Cette transition, faute
d'exemples existants et malgr nos recherches, nous chappe
compltement, et si l'on trouve encore dans la tour de Saint-Pre
quelques traces des traditions romanes de ces provinces, il faut avouer
qu'elles sont  peine apprciables.

La fig. 70 prsente la vue perspective de ce clocher tel que
l'architecte primitif le laissa, c'est--dire sans flche et avant la
construction du porche qui masque sa base. En E, on voit l'amorce des
constructions de la nef de l'glise contemporaines du clocher.  peine
celui-ci tait-il lev, qu'on y accolait un pignon couvert de statues
et de sculptures dont la hauteur considrable engage une partie de
l'angle de la tour jusqu'au niveau F. Notre vue donne le clocher de
Saint-Pre tel qu'il tait avant ces adjonctions successives. Quoiqu'il
soit lev sur la premire trave du collatral nord de l'glise, et
qu'un de ses angles porte sur une pile isole, cependant sa base ne
donnait pas entre dans le collatral; il conservait,  l'extrieur du
moins, l'apparence d'une tour partant de fond comme les clochers romans.
 l'intrieur, il se compose d'une salle vote au-dessus du collatral,
claire par des fentres jumelles. Au-dessus de cette salle, la tour
est compltement vide. Le dessus de la vote du premier tage, au niveau
A, est dall en pavillon avec des caniveaux le long des quatre murs
aboutissant  une gargouille, pour l'coulement des eaux que le vent
poussait dans le beffroi. Cette vote, ainsi que celle du collatral,
sont perces de lunettes pour le passage des cloches. Sur la base
carre,  partir du bandeau B, l'octogone suprieur se dessine dj au
moyen des colonnettes qui montent de fond et inscrivent les baies
centrales. Les espaces compris entre ces colonnettes et les quatre
angles sont pleins (car l'escalier C ne monte que jusqu'au-dessus de la
vote du premier tage), et forment les quatre points d'appui
principaux, les piles d'angle de la tour. Le dernier tage,  base
octogone, porte ses faces parallles aux diagonales du carr sur des
trompillons. Les angles de la tour carre sont termins par des pinacles
 jour. Sous l'tage octogone en D, on remarque des mdaillons sculpts
incrusts dans une sorte de fausse balustrade et qui rappellent encore
les rosaces et les bas-reliefs que nous avons vus entre les bandeaux du
clocher de l'glise de la Charit-sur-Loire. Il semble que ces
mdaillons, au nombre de douze, reprsentent les signes du zodiaque;
nous pensons du moins que telle a t l'ide de l'architecte; mais le
sculpteur parat s'tre livr, dans l'excution de quelques-uns de ces
petits bas-reliefs,  des conceptions de fantaisie. L'un des mdaillons
n'est mme qu'une de ces ammonites fossiles comme on en trouve
frquemment dans les calcaires anciens des confins du Morvan. C'tait
une sculpture naturelle toute trouve qu'on a place l. Quatre statues
d'anges sonnant de l'olifant, couronnes de dais, terminent heureusement
les angles du second tage du beffroi; et sur les flancs de l'tage
octogonal, huit statues plus petites, assises, accompagnent les
pinacles. Si la composition gnrale du clocher de Saint-Pre est
remarquable, facile  comprendre, les dtails, tels que les profils et
la sculpture, sont excuts avec cette hardiesse et cette franchise qui
appartiennent au style bourguignon du XIIIe sicle. Les angles, avec
leurs colonnettes dtaches de la masse et relies aux piles par des
bagues et les tailloirs des chapiteaux, rompent la scheresse de ces
angles et conduisent l'oeil aux silhouettes ajoures des pinacles. Mais
un des caractres particuliers  ce mode d'architecture, c'est que la
masse de la construction est indpendante de la dcoration. Les piles et
les parties pleines sont bties en assises basses qui peuvent passer
pour du moellon piqu, tandis que les bandeaux, archivoltes et
colonnettes, sont levs en grands morceaux de pierre poss en dlit,
d'une belle qualit et taills avec soin. Le contraste entre la btisse
de la masse et la partie purement dcorative ajoute singulirement 
l'effet que produit celle-ci.

Le dtail de l'un des angles de la tour (71) fera comprendre le mode de
construction adopt, ainsi que l'heureuse composition de ces angles
ajours dans quelques parties, comme pour tablir une transition entre
le plein des piles et le vide de l'atmosphre. C'tait l, en effet, une
des proccupations des architectes du XIIIe sicle; ils craignaient les
silhouettes pleines et rigides; il semblait qu'ils voulussent, dans les
constructions se dtachant sur le ciel, viter le brusque passage du
plein au vide. Ce principe, qui indique un sentiment trs-fin des formes
extrieures de l'architecture, qui allgit et grandit les difices en
les faisant se fondre, pour ainsi dire, dans le ciel, pouss  l'excs,
conduisit peu  peu les architectes  excuter les dentelles de pierre
du XVe sicle.

Nous donnons (72) le quart du plan de l'tage suprieur du clocher de
Saint-Pre sur lequel devait s'lever la flche en pierre. Ce plan
indique, en A, la disposition des pinacles des quatre angles, celle des
quatre baies, et comment l'octogone s'inscrit dans le carr.

 dater de cette poque (milieu du XIIIe sicle), on ne trouve plus
gure de clochers isols. Dans la France proprement dite, les clochers
tiennent aux faades des glises; ils participent  leur composition
gnrale et ne deviennent rellement clochers qu'au-dessus du niveau des
collatraux et des murs des nefs; cependant, jusque vers la fin du XIIIe
sicle, les architectes ont le soin de reculer les pignons des
charpentes des hautes nefs au del de l'paisseur des clochers, de
manire  leur permettre de se dtacher plus librement au-dessus des
grandes votes. Ainsi sont disposs les deux clochers de la faade de la
cathdrale de Paris; une galerie  jour les runit  la hauteur de la
base du beffroi. Mme disposition  la cathdrale de Laon. Les clochers
de la faade de la cathdrale de Paris, connus de tous sous la
dnomination des tours de Notre-Dame, n'ont t levs que jusqu' la
base des flches en pierre qui les devaient couronner; leur construction
peut tre comprise entre les annes 1225 et 1235, de la base de la
grande galerie  jour au sommet. Ces tours demeurent carres jusqu' la
souche de la flche; leurs angles sont renforcs de contre-forts, et des
baies jumelles occupent, sur chaque face, toute la hauteur comprise
entre la grande galerie  jour et la corniche suprieure. Des
encorbellements intrieurs, passant du carr  l'octogone, devaient
porter les flches. On ne saurait trop admirer la grandeur et la
simplicit de cette belle construction, si bien dispose pour recevoir
des cloches et laisser passer au dehors l'clat de leur son. Le beffroi
en charpente, assis sur une retraite mnage au niveau de la grande
galerie  jour, portant sur une maonnerie paisse et dcharge par des
arcs, ne peut causer aucun branlement aux piliers des tours qui font
comme une enveloppe parfaitement indpendante autour de ce beffroi
[235]. Cette disposition du plan carr des tours jusqu' la base de la
pyramide de couronnement, au commencement du XIIIe sicle; appartient
exclusivement  l'Ile-de-France. Sur les bords de l'Oise, on avait
adopt dj le plan octogone pour les parties suprieures des beffrois
ds le commencement du XIIIe sicle[236], avec de grands pinacles  jour
sur les angles des souches carres. La cathdrale de Laon, contemporaine
de celle de Paris, et dont le style d'architecture a la plus grande
affinit avec celui de Notre-Dame, possde quatre tours termines par
des beffrois octogones, flanqus, sur les faces parallles aux
diagonales du carr, de pinacles  deux tages ajours.

Voici (73) l'lvation d'un des clochers de la faade de la cathdrale
de Laon prise au-dessus de la vote de la nef. Des flches en pierre,
qui n'existent plus et dont nous indiquons l'amorce dans notre figure,
surmontaient ces tours. Sur le second tage des pinacles  jour sont
placs des animaux de dimension colossale qui reprsentent des boeufs;
on croit que le chapitre de Notre-Dame de Laon fit sculpter et poser ces
figures en reconnaissance du labeur des animaux qui avaient mont
pniblement les matriaux de la cathdrale au sommet de la montagne
qu'elle couronne [237]. La lgende (car il y a toujours quelque lgende
attache  la construction des grands difices du moyen ge) prtend que
plusieurs boeufs s'attelrent d'eux-mmes  des matriaux d'un poids
considrable laisss en bas de l'escarpement et les montrent
courageusement jusque dans le chantier. Nous ne garantissons pas le
fait; mais la pense du chapitre et du matre de l'oeuvre de la
cathdrale de Laon est trop dans l'esprit de l'poque, pour que nous
puissions voir, dans la prsence de ces btes colossales au sommet des
tours, autre chose que la conscration d'vnements tenant  la
construction du monument. Il y a, dans cet hommage rendu  la patience
et  la force des utiles animaux qui ont contribu  l'dification de
l'glise, l'expression nave d'un sentiment de justice assez touchant.
Au point de vue de l'art, la prsence de ces sculptures colossales donne
aux sommets des tours de Laon un aspect trange qui ne manque ni
d'originalit ni de grandeur. Il n'est pas besoin de faire ressortir la
beaut de cette composition. La manire dont les pinacles poss
diagonalement sont ports sur les contre-forts d'angle, les riches
encorbellements tablis au niveau A et qui servent de transition entre
la forme de ces contre-forts et celle des pinacles  jour, la sobrit
des dtails, les proportions si heureuses des tages de la tour, ces
rappels de lignes horizontales  certaines hauteurs, font de cet
ensemble un magnifique monument. Malheureusement, les constructions
faites  la hte, leves en matriaux de mdiocre qualit et avec trop
peu de soin, ne rpondent pas  la grandeur magistrale de cette
conception. Il a fallu, de notre temps, en venir  des restaurations
importantes et ncessites par l'tat de ruine de la faade de la
cathdrale de Laon. Ces restaurations, diriges avec intelligence et
savoir par un de nos plus habiles confrres, permettront aux clochers de
Laon de traverser plusieurs sicles.

Dsormais, dans les glises du XIIIe sicle, le plan adopt  Laon pour
les clochers devait l'emporter sur le plan des architectes de
l'Ile-de-France. Vers 1260, on commenait  lever les deux clochers de
la faade de la cathdrale de Reims, qui n'ont, comparativement  la
hauteur de cette faade, qu'une mdiocre importance. L'tage de leur
beffroi seul se dgage des constructions infrieures [238]. Mais le plan
de ces clochers, pris  la base des beffrois, est remarquable. Nous le
donnons ici (74), en A au niveau de la souche du beffroi, et en B
au-dessous de la vote d'artes  huit pans qui ferme la tour au-dessous
de la flche. Ces flches, projetes en pierre, ne furent point
termines; les dsastres du XIVe sicle en arrtrent l'excution. Si
l'on compare ce plan  tous ceux que nous avons donns prcdemment dans
le cours de cet article, on y trouvera un progrs sensible. Les pinacles
d'angles ne sont plus l un hors-d'oeuvre, un dicule accol aux quatre
coins du clocher; ils s'y lient intimement, ils forment des couvertures
votes sur les angles E du beffroi de charpente qui pntrent
l'octogone de la tour. Ces pinacles ne sont plus diviss en tages comme
ceux des tours de la cathdrale de Laon, mais montent de fond comme les
fentres munies de meneaux servant d'oues au beffroi. L'un d'eux C
contient un escalier  jour qui permet d'arriver au-dessus de la vote.
Ce plan est fort bien tudi, ainsi que toutes les dispositions
d'ensemble et de dtail de la cathdrale de Reims; il prsente une
particularit toute nouvelle  cette poque; en ce qu' l'intrieur il
donne une cage carre au beffroi, ncessaire au jeu des cloches et  la
solidit de la charpente, et qu' l'extrieur il forme une tour
octogonale flanque de quatre pinacles servant de transition entre la
base carre et la pyramide  huit pans. C'est la solution complte du
problme pos par les architectes de la fin du XIIe sicle, et qui 
Laon n'tait qu'imparfaitement rsolu. Comme construction, les clochers
de la faade de la cathdrale de Reims sont traits par un matre savant
et habile; l'inspection seule du plan fait connatre cette qualit
essentielle; aussi ces clochers, sauf les dgradations causes par les
intempries, sont d'une parfaite solidit.

Vers la mme poque,  la fin du XIIIe sicle, un architecte rmois d'un
rare mrite, Libergier, construisait, dans la ville de Reims, une glise
dont la dmolition est  jamais regrettable; c'est l'glise de l'abbaye
de Saint-Nicaise.  la cathdrale, les deux tours de la faade sortent
de son sommet sans se lier visiblement avec elle. Les contre-forts qui
paulent les clochers sont si bien envelopps d'ornements, de galeries
se reliant avec le portail, qu'il faut faire un effort de raisonnement
pour comprendre comment ces tours portent sur cet amas de colonnettes,
de pinacles, d'ajours et de sculptures.  nos yeux, il y a l un dfaut
capital, et la richesse ou la beaut des dtails ne compense pas la
confusion des lignes principales, le manque de points d'appui visibles.
On enlverait  la faade de la cathdrale de Reims ses deux tours,
c'est--dire ses deux tages de beffrois, qu'on ne s'apercevrait pas, en
voyant les constructions restantes, qu'il leur manque un complment
ncessaire et prvu. L'architecte de l'glise de Saint-Nicaise sut
viter ce grave dfaut de composition, et, bien que ses deux clochers,
conformment au mode adopt vers le milieu du XIIIe sicle, fassent
partie de la faade et portent sur la premire trave des collatraux,
ils marquent carrment leur place ds la base de l'difice.

Nous donnons (75) l'un de ces deux clochers, semblables entre eux[239].
Au-dessus du collatral tait un tage vot, ajour, laissant passer la
lumire  travers la fentre de la premire trave de la nef. De la
place situe en avant du portail, on apercevait,  travers les fentres
A de cette salle de premier tage, les arcs-boutants de la nef. La vote
de la salle de premier tage tait leve exactement  la hauteur de la
vote du vaisseau principal, et permettait ainsi d'clairer la premire
trave de la nef. Rien n'est plus simple et mieux crit qu'une pareille
disposition, qui fait parfaitement voir la structure de l'glise et qui
laisse  la tour son caractre d'annexe. Des contre-forts, dpourvus
d'ornements inutiles, montent jusqu' la corniche B qui rgnait de
niveau avec celle de la nef. C'est sur ces contre-forts que sont ports
les pinacles qui accompagnent quatre des cts de l'octogone du beffroi.
Ces pinacles sont  deux tages, l'un carr pos diagonalement comme
ceux de la tour de Laon donne ci-dessus, fig. 73, l'autre  huit pans.
Une grande flche surmonte l'tage octogone et quatre petites pyramides
couronnent les pinacles. Deux galeries  jour C passant, l'une
immdiatement derrire le grand pignon de la nef, et l'autre en arrire,
reliaient les deux tours  mi-tage des beffrois. Les clochers de
Saint-Nicaise nous paraissent tre la plus complte expression du
clocher gothique attenant aux faades: lgret et solidit, disposition
simple, programme exactement rempli, construction bien entendue, rien ne
manque  cette oeuvre de Libergier; il ne lui manque que d'tre encore
debout pour nous permettre de l'tudier dans ses dtails. La gravure de
la faade de l'glise de Saint-Nicaise est assez parfaite pour permettre
de restituer le plan de l'tage du beffroi, et ce plan n'est pas moins
adroitement conu que celui des clochers de Notre-Dame de Reims. Il
prsente mme, dans ses dispositions, les qualits de simplicit qui
manquent aux clochers de la cathdrale.

Le plan (75 bis) fait voir en A la section horizontale de la tour au
niveau de l'tage infrieur, et en B au niveau de l'tage suprieur des
pinacles. L'octogone de la tour, form de quatre grands cts et de
quatre plus petits  l'extrieur, inscrit la cage carre du beffroi, et,
comme  la cathdrale, les pinacles couvrent les angles de la charpente.
Comme  la cathdrale aussi, ces pinacles sont des portions d'octogones
en plan, mais pauls  l'tage infrieur par les colonnes C qui
inscrivent ces portions d'octogones dans des paralllogrammes
rectangles. En G, on voit les retraites successives des contre-forts
projetes sur plan horizontal, et en H l'une des galeries de runion
entre les deux tours. Tout cela est fort adroitement combin, fort
solide, et se comprend facilement, ce qui est une belle qualit (voy.
CONSTRUCTION). Les trumeaux D, laisss pleins entre les oues du beffroi
et les pinacles, conduisent l'oeil des contre-forts de la base aux
surfaces pleines de la flche par une heureuse transition; ils ont
encore cet avantage de permettre de placer des abat-sons dans les
grandes baies; on voit partout dominer la construction, l'ossature dans
cet difice, et cela sans efforts comme sans pdanterie. Les architectes
du moyen ge eussent d s'en tenir l; c'tait la dernire limite 
laquelle l'art de l'architecture pouvait arriver avant de tomber dans
l'exagration et la recherche, et cette limite ne tarda pas  tre
franchie. La passion de la lgret apparente des constructions, le
dsir d'lever des difices surprenants, entrana bientt les
architectes dans une voie fausse et qui, malgr la science qu'ils
dployrent, les fit sortir des limites du bon sens. Ce fut
principalement vers les provinces de l'Est, voisines de l'Allemagne, que
l'abus se fit sentir; car longtemps encore, dans le domaine royal, les
architectes conservrent une certaine modration en appliquant les
principes poss vers la fin du XIIIe sicle. Le clocher de la cathdrale
de Strasbourg, fond en 1277 et achev sur les dessins dresss pendant
le XIVe sicle par Jean de Steinbach, est le rsum le plus
extraordinaire de l'abus du principe gothique. Chef-d'oeuvre de science
et de calcul, le clocher de Strasbourg ne produit qu'une silhouette
assez disgracieuse, malgr les efforts de l'architecte, les combinaisons
les plus hardies et les plus ingnieuses; et n'tait sa hauteur norme,
qui fait en grande partie sa rputation, on le regarderait avec raison
plutt comme une aberration savante que comme une oeuvre d'art. Nous
aurons l'occasion de parler de l'tage le plus important de ce clocher,
la flche, au mot CONSTRUCTION.

Nous ne croyons pas ncessaire de nous tendre longuement sur les
clochers levs pendant les XIVe et XVe sicles; comme principe de
construction et disposition gnrale, ils se conforment aux beaux
exemples laisss par les architectes de la fin du XIIIe sicle, et n'en
diffrent que par les dtails des moulures et de la sculpture, par
l'excs de la lgret. D'ailleurs, en France, les XIVe et XVe sicles
n'eurent gure le loisir d'lever des constructions dispendieuses. Le
XIIIe sicle n'avait laiss que peu de choses  faire en fait de
monuments religieux, et les deux sicles suivants n'eurent qu'
complter des constructions inacheves. Nous ne possdons pas un seul
grand clocher complet lev d'un seul jet pendant cette, poque, tandis
que l'Allemagne et l'Angleterre,  l'abri des guerres dsastreuses qui
ruinrent alors notre pays, construisirent des tours d'glise assez
importantes. L'une des plus belles est le clocher de la cathdrale de
Fribourg, bti sur le porche de cette glise. La flche, fort aigu, est
compltement ajoure. Les architectes gothiques devaient ncessairement
en venir l; ils n'y manqurent pas.

Nous devons mentionner, avant de passer aux campaniles et petits
clochers d'glises paroissiales, certains grands clochers levs sur les
bords de la Haute-Garonne. Ces contres, de Muret  Agen, ne possdant
pas de matriaux calcaires, la brique fut presque exclusivement employe
pendant les XIIe, XIIIe, XIVe et XVe sicles, par les architectes.
Toulouse possde encore un certain nombre de clochers btis en brique et
dans la construction desquels cette nature de matriaux est employe
avec un parfait discernement. Le principe de l'architecture gothique,
soumis  la nature des matriaux mis en oeuvre, devait ncessairement
obliger les matres  donner aux constructions de brique des formes
diffrentes de celles leves en pierre; c'est ce qui eut lieu 
Toulouse. L'glise des Jacobins, de cette ville, btie vers la fin du
XIIIe sicle, se compose d'un seul vaisseau divis en deux nefs par une
range de longues colonnes poses sur l'axe de ce vaisseau. Des
chapelles rayonnent autour de l'abside unique (voy. ARCHITECTURE
MONASTIQUE, fig. 24 bis). Sur le flanc nord de l'glise, en avant des
traves rayonnantes, s'lve un grand clocher sur une base paisse et ne
communiquant avec la nef que par une arcade.

Ce clocher, dont nous donnons une vue perspective (76), est bti sur
plan octogonal de la base au fate; toute sa construction est de brique,
sauf les bandeaux, les gargouilles, les chapiteaux et les pinacles, qui
sont en pierre, et les colonnettes de la balustrade suprieure qui sont
en marbre. Le rez-de-chausse seul est vot. Du dessus de cette vote,
leve de 24m,75 au-dessus du pav de l'glise, la construction est
d'une seule venue, sans votes ni planchers. Chaque tage se retraite de
0,08 c.  l'intrieur.

Nous donnons (77) le quart du plan de l'tage suprieur. Si ce n'est
cette retraite qui diminue le diamtre de la tour  chaque tage,
ceux-ci sont tous semblables comme hauteur et comme ordonnance; le
premier tage seul, compris entre le dessus de la vote et la corniche
du vaisseau, est plus lev que les autres et prsente sur chaque face
de l'octogone des arcades jumelles aveugles. Les quatre autres tages,
semblables entre eux, sont ajours d'arcatures fermes, non point par
des archivoltes, mais par des imbrications formant des angles droits au
sommet.

Le dtail du dernier tage de la tour (78) fera saisir cette
construction singulire, parfaitement motive par la nature des
matriaux mis en oeuvre. Il est vident que l'architecte a employ un
seul chantillon de brique et n'a pas voulu faire mouler des claveaux,
ce qu'il et t forc d'ordonner s'il et ferm les arcatures par de
petites archivoltes cintres. Cependant les colonnes engages des piles
sont cylindriques et ont t moules exprs; mais il est beaucoup plus
ais de donner une forme particulire  la brique, avant la cuisson, sur
sa tranche que sur son plat. Seules, les briques des arcs de la
balustrade suprieure sont moules en claveaux. Il est clair aussi que
la pierre, tant fort rare, n'a t employe qu'exceptionnellement dans
cette btisse et pour l'excution des membres d'architecture qui ne
pouvaient tre faits d'une autre matire. Dans la fig. 78, les assises
de pierre sont indiques. Un escalier  vis accol au clocher monte
jusqu' la hauteur de la corniche de l'glise; de l, au sommet de la
tour, on montait par des chelles. Le clocher des Jacobins de Toulouse
n'a jamais d tre couronn par une flche; cependant, nous trouvons des
clochers analogues  Toulouse,  Caussade,  Montauban, qui sont
termins par des pyramides aigus,  huit pans, en brique; mais cette
dernire disposition est d'une poque plus rcente.

Les clochers de la Haute-Garonne sont, en France, une exception qui
appartient uniquement  cette contre; exception justifie par la raret
de la pierre  btir, et tous ont entre eux une telle analogie, que
l'exemple donn ici, le plus beau et le plus complet, nous dispensera de
nous tendre plus longuement sur ce mode de construction.

Il nous faut encore revenir en arrire afin de trouver l'origine d'une
certaine disposition de clochers, disposition dont il ne reste que peu
d'exemples antrieurs au XIVe sicle, mais qui cependant doit tre fort
ancienne. Nous voulons parler des clochers termins par deux pignons et
un comble  deux gouts. C'est dans l'le-de-France, sur les bords de
l'Oise et de la Marne, que nous rencontrons un certain nombre de ces
clochers appartenant toujours  de petites glises. C'tait l, en
effet, un moyen conomique de couronner les clochers, et nous avons dj
fait voir qu'antrieurement au XIIe sicle, ces provinces, moins riches
que les provinces de l'Ouest et du centre, n'avaient donn  leurs tours
d'glises que des dimensions relativement restreintes. Sur les bords de
la Seine, de la basse Marne, de l'Oise et de l'Aisne, il existe un
nombre prodigieux d'glises paroissiales, des XIe et XIIe sicles, ayant
conserv leurs clochers; modestes constructions ne se composant gure
que d'un soubassement plein et d'un tage de beffroi; mais presque tous
ces clochers ont perdu leurs couronnements primitifs, qui ont t
remplacs par des flches en pierre ou en bois pendant les XIIIe, XIVe
et XVe sicles. Bon nombre de ces clochers devaient tre termins
primitivement par des pyramides en pierre peu leves; mais un plus
grand nombre encore taient couverts par des pignons et un toit, ce
moyen de construction tant le moins dispendieux de tous ceux que l'on
peut adopter.  dfaut de monuments de quelque importance existant
aujourd'hui et dans lesquels nous pourrions tudier ce genre de
couronnement, il nous faut avoir recours aux reprsentations de ces
monuments sur les bas-reliefs. Or il existe,  la porte Sainte-Anne de
la cathdrale de Paris, un grand tympan du XIIe sicle, reprsentant la
Vierge assise sous un dais magnifique. Ce dais se compose d'une sorte de
coupole flanque de deux clochers qui nous donnent, excut avec un soin
minutieux, l'un de ces couronnements que nous chercherions vainement sur
les monuments mmes. Et il ne s'agit pas ici de ces pignons d'une
simplicit telle qu'on ne saurait leur assigner une date, mais bien
d'une composition riche et qui d'ailleurs doit claircir  nos yeux
plusieurs points importants touchant la terminaison de certains clochers
de l'le-de-France pendant la priode romane.

Voici (79) une copie de ce petit modle de clocher. Nos monuments romans
s'arrtent gnralement au niveau marqu en A sur notre gravure. On voit
ici,  partir de ce niveau A, une pyramide tronque forme de quatre
assises de pierres couvertes de dents-de-scie, puis une loge compose de
colonnes isoles relies par de petits arcs et portant une corniche 
modillons sur laquelle s'lve un pignon dcor d'une double arcature et
termin par une croix. La place des cloches est bien marque par la
disposition trs-ajoure de la loge et du pignon suprieur. Les derniers
tages de ce clocher se retraitent, ainsi que nous l'avons suppos dans
la restauration du gros clocher de Saint-Benot-sur-Loire, et la base,
comparativement large, se distingue, par une forte saillie, du reste de
la construction. Le systme de loges adopt pour l'tage suprieur
destin au beffroi nous a toujours paru devoir tre la disposition
primitive du couronnement des clochers romans au nord de la Loire. Le
modle reproduit fig. 79, quantit de bas-reliefs et certaines vignettes
de manuscrits, ne font que fortifier notre opinion. Les loges bties au
sommet des tours des glises devaient ncessiter la construction de
toits  double gout et  pignons, ou tout au moins de pavillons en
charpente. Il ne faut pas oublier d'ailleurs ce que nous avons dit au
commencement de cet article relativement  la dimension des cloches
anciennes et au peu d'espace ncessaire  leur suspension. Nous avons
fait remarquer que des murs percs d'arcades, levs sur les faades des
glises, devaient suffire  loger des cloches dont le diamtre tait
fort petit. Nous trouvons en effet,  une poque fort ancienne, des
clochers, en grand nombre, ainsi disposs dans le midi de la France et
mme dans les provinces du Nord. La petite glise de Rue-Saint-Pierre
(Oise), dont la faade date du commencement du XIe sicle, possde un
clocher de ce genre.

Afin de mieux faire comprendre la disposition de ce clocher, nous
donnons (80) l'ensemble de cette faade en A, et son lvation latrale
en B. Deux contre-forts CC, montant de fond et formant au
rez-de-chausse les jambages de la porte, viennent pauler le mur perc
de deux arcades rserves au placement des cloches. La tte de ce mur
est couverte par des assises de pierre en talus. On sonnait les cloches
de l'intrieur, au moyen de potences en fer attaches aux moutons, ainsi
qu'il est indiqu en D, et de cordes passant  travers le comble. Il est
difficile de suspendre des cloches  moins de frais. Mais ces clochers,
qui n'taient exactement qu'une construction remplissant un besoin, sans
nulle dcoration, se trouvaient plus souvent levs dans le voisinage de
la sacristie, sur un des murs goutterots de l'glise ou sur un
contre-fort. Dans de petites glises de villages dont le gouvernement
spirituel tait entre les mains d'un seul prtre, celui-ci n'avait pas 
ses ordres un personnel nombreux, et tait oblig, avant de monter 
l'autel, de sonner lui-mme la cloche; il tait naturel ds lors de
placer le clocher  proximit de la sacristie.

La petite glise de Froissy (Cte-d'Or) a conserv un de ces clochers
bti, au XIIIe sicle, sur un contre-fort dans le voisinage du choeur;
nous en donnons une vue (81). Dans les provinces mridionales, on
rencontre bon nombre de clochers de ce genre qui ont une certaine
importance, mais dont la construction ne remonte gure au del du XIIIe
sicle. Il faut dire que ces sortes de btisses, exposes aux vents et 
la pluie, ne pouvaient rsister aussi longtemps aux intempries que des
tours couvertes, et les clochers romans  arcades simples, levs dans
ces contres, o les matriaux sont tendres et sensibles aux agents
atmosphriques, ont d tre souvent reconstruits. En effet, l'glise de
Lalande de Libourne, dont nous donnons une lvation gomtrale (82),
prsente sur sa faade, qui date du XIIe sicle, un clocher  arcades
dont les jambages sont encore romans, et dont les archivoltes ont t
reconstruites au XIIIe ou au XIVe sicle.

Il existe des clochers d'une poque plus rcente dans la Guyenne et le
Languedoc, o les constructions de brique sont si frquentes, qui
possdent jusqu' cinq, six et mme dix arcades propres  recevoir des
cloches; ce sont le plus souvent de simples pignons percs de baies
poses trois trois, ou trois et deux, trois, deux et une, ou quatre,
trois, deux et une. Ces sortes de clochers n'ont pas gnralement de
caractre architectonique qui les distingue des btisses les plus
vulgaires; cependant on rencontre prs de Toulouse quelques clochers
assez lgants levs d'aprs ce principe: nous citerons entre autres
celui de Ville-Nouvelle, dont les deux tages d'arcades triples sont
flanqus de deux tourelles contenant des escaliers avec passage d'une
tourelle  l'autre devant les arcades.

Quant aux clochers couronns par des pignons et des toits  double
gout, on les rencontre en grand nombre annexs  de petites glises et
qui datent des XIIIe, XIVe et XVe sicles, dans le Beauvoisis et la
Brie. Parfois mme, au lieu de deux pignons, les tours en possdent
quatre ou deux combles se pntrant, formant ainsi quatre noues, et
couronnes par une flche. La petite glise de la Chapelle-sous-Crcy
(Seine-et-Marne) a conserv un clocher de ce genre, qui est un des plus
complets que nous connaissions; il date de la seconde moiti du XIIIe
sicle. Nous en prsentons l'lvation (83).  l'extrmit ds quatre
noues, quatre gargouilles en pierre rejettent les eaux des combles loin
des parements. La petite flche en bois, recouverte d'ardoise, est sur
plan octogone; ses artiers sont poss sur les fatages des combles et
dans les noues, ce qui est parfaitement entendu[240] (voy. FLCHE).

Les clochers  quatre pignons sont trs-frquents sur les bords du Rhin,
 dater du XIIe sicle; mais leurs couronnements prsentent une
singularit qui appartient uniquement  ces provinces et qui n'est gure
imite en France que dans leur voisinage. Ces couronnements consistent
en une pyramide  huit pans, dont quatre des artiers posent sur les
angles de la tour et les quatre autres sur l'extrmit des quatre
pignons; de sorte que c'est l'inclinaison des faces de la pyramide qui
donne forcment la hauteur des pignons; plus la pyramide est aigu, plus
ces pignons sont levs. En effet, soit (84) A B C D le plan de la tour
carre sur laquelle est pose la pyramide  plan octogonal. En levant
un pignon sur le ct du carr A C, ce pignon devra puisqu'il porte
l'artier E O rencontrer cet artier au point G. Or, fig. 84 bis, E O
tant l'artier, EP l'axe de la pyramide, le pignon A C G du plan
figure en coupe, lev sur le point G, rencontrera l'artier en L; mais
si l'artier prsente une plus forte inclinaison, suivant la ligne E'O
par exemple, le pignon figur en coupe, lev sur le point G,
rencontrera le second artier en M. Donc, les pignons ont d'autant plus
d'lvation que la flche est plus aigu.

Une vue (85) de l'un des clochers de la cathdrale de Spire fera
comprendre notre dmonstration.  Spire, les flches de couronnement
sont en grs; mais souvent ces couvertures des clochers sont en
charpente, quoiqu'elles affectent la forme indique ici. L'effet de ces
couronnements de clochers n'est pas heureux, car il semble que les
artiers qui rencontrent les sommets des pignons n'ont pas une assiette
suffisante, qu'ils poussent au vide, et nous ne saurions blmer nos
architectes du moyen ge de n'avoir pas adopt ce systme de
construction. Ce n'est pas l, d'ailleurs, le seul dfaut que nous
pouvons reprocher aux clochers des bords du Rhin, de l'poque romane. On
voit (fig. 85) que les deux derniers tages de la tour sont identiques:
or il arrive souvent que ces tours possdent jusqu' six tages pareils
ainsi superposs; cela donne  ces difices un aspect monotone qui
fatigue; on ne sait quel est celui ou ceux de ces tages qui contiennent
des cloches, ou s'ils n'en contiennent pas tous. Les clochers du Rhin
n'ont ni commencement ni fin, et on ne comprend pas pourquoi la
construction comporte tant d'tages, ou pourquoi elle s'arrte au
cinquime ou au sixime plutt qu'au second. Les couronnements ne se
relient d'aucune manire avec les tages carrs. Il y a l un manque
total de got et du sentiment des proportions, bien loign de nos
conceptions franaises de la mme poque, dont toutes les parties se
lient avec art, et auxquelles il ne semble pas qu'on puisse rien
retrancher ni rien ajouter.

Puisque nous venons de faire une excursion hors de France, nous
parlerons aussi des clochers de Provence, qui ne sont pas plus franais
que les clochers du Rhin. Si les arts de Lombardie et des ctes de
l'Adriatique avaient eu sur les bords du Rhin une puissante influence,
les monuments romains qui couvraient le sol de la Provence rgnaient
encore en matres dans cette contre au XIIe sicle. Les Romains de
l'antiquit n'avaient pas construit de clochers, mais ils avaient rig
certains monuments votifs ou funraires, comme celui de Saint-Remy par
exemple, qui,  la rigueur, pouvaient fournir des types de clochers aux
architectes du moyen ge. Ceux-ci,  dfaut d'autres traditions ou
influences, ne manqurent pas de prendre pour modles ces dbris de
l'architecture romaine. Nous trouvons, plant sur le pignon de la faade
de l'glise de Mollges (Bouches-du-Rhne), un petit clocher du XIIe
sicle qui reproduit assez exactement, quoique d'une manire barbare, le
monument antique de Saint-Remy. Le clocher de Mollges n'a pas plus de
2m,06  sa base hors oeuvre: il se compose d'un tage carr, port sur
quatre piliers runis par quatre archivoltes, et d'une lanterne sur plan
circulaire.

Nous donnons (86) le plan de l'tage infrieur, (87) le plan de la
lanterne, et (88) l'lvation, gomtrale de ce clocher, dont l'unique
cloche tait suspendue au centre de la lanterne circulaire[241]. Cette
cloche, dont le bord infrieur devait se trouver au niveau B, ne pouvait
tre mise en branle; elle tait fixe trs-probablement  une traverse
intrieure pose sur la corniche au niveau A, et le sonneur, plac sous
l'arcature en C, se contentait de frapper le battant contre le bord de
la cloche, autrement dit, de tinter au moyen d'une cordelle attache 
l'extrmit infrieure du battant, ainsi que cela se pratique encore
dans toute l'Italie mridionale. La partie suprieure de ce clocher de
Mollges,  partir du niveau A, n'existe plus.

Nous ne croyons pas ncessaire de nous tendre sur les diverses
applications de l'art antique romain aux clochers des glises
provenales, car ce serait sortir de notre sujet, ces exemples n'ayant
aucun des caractres de l'architecture franaise proprement dite, et ne
devant tre signals que comme ayant pu exercer une certaine influence
sur les constructions leves le long du Rhne, en dehors de cette
province et jusque dans le Lyonnais.

Avant de terminer, nous devons signaler l'existence de clochers btis
sur plan barlong trs-prononc, qui servent de transition entre le
clocher  arcades simples comme ceux donns fig. 80, 81 et 82, et les
clochers tours. Ces clochers sur plan barlong sont rares. Il en existe
un fort gros et fort ancien sur la faade de l'ancienne cathdrale de
Carcassonne servant originairement  la dfense de la cit. Nous en
possdons un autre d'une poque plus rcente (commencement du XIIIe
sicle), bti sur le mur renforc de l'unique chapelle latrale de la
petite glise de Thoureil (Maine-et-Loire). lev dans le voisinage de
la sacristie et du sanctuaire, ce clocher tait ainsi  porte du
desservant. Voici comment il est plac  rez-de-chausse (89). A est le
plan de la chapelle latrale btie sur le bord de la Loire; un berceau
band sur le renfoncement B porte sur le pilier C et sur le massif E
contrebutt par un pais contre-fort descendant jusque dans le fleuve.
Au-dessus du comble de l'glise, le beffroi du clocher de Thoureil
prsente le plan (90). La figure allonge de ce plan fait assez voir que
les cloches devaient tre mises en branle dans le sens de la longueur.
En lvation (91), ce clocher, dont le couronnement n'existe plus 
partir du niveau F, est enrichi d'une arcature aveugle sous le beffroi,
et ne laisse pas d'tre assez lgant, malgr l'extrme simplicit de
son plan[242].

 dater du XIVe sicle, en France, les clochers des glises conservent
longtemps la forme et les dispositions adoptes au XIIIe sicle, et n'en
diffrent que par les dtails qui suivent le mouvement imprim ds cette
poque aux arts de l'architecture; c'est--dire que leurs points d'appui
tendent  devenir plus grles, leurs flches et couronnements de plus en
plus lancs. Les clochers se couvrent de dcoupures de pierre, se
percent d'ajours surprenants, mais la masse reste la mme. Or ces
dtails trouvant leur place dans le _Dictionnaire_, nous n'avons pas 
nous en occuper ici. D'ailleurs, ainsi que nous l'avons dit dj, les
dsastres politiques des XIVe et XVe sicles ne laissrent pas aux
monastres, aux vques et aux paroisses, le loisir d'lever des
clochers d'une certaine importance. Beaucoup de ces tours, commences
vers le milieu du XIIIe sicle, restrent inacheves et ne furent
termines qu' la fin du XVe sicle et au commencement du XVIe. Lorsque
l'architecture qui avait pris naissance, pendant le XIIe sicle, dans le
domaine royal et les provinces voisines, se fut rpandue sur toute la
surface de la France, ces diffrences d'coles, si intressantes 
tudier pendant la priode romane, disparurent pour faire place  des
reproductions  peu prs uniformes d'un type unique. Le clocher est le
monument qui indique le plus nettement les nombreuses varits de l'art
de l'architecture sur le sol des provinces franaises jusqu'au XIIe
sicle. L'esprit provincial s'teignant sous la main du pouvoir royal,
cette varit s'efface. Si la nation y gagna au point de vue de la
politique, l'art y perdit de son originalit, et les reproductions des
types mis en honneur dans le domaine royal furent souvent incompltes ou
mal comprises dans les provinces loignes. Cependant les clochers
furent longtemps les monuments affectionns par les villes; aprs chaque
dsastre, les populations s'empressaient de les reconstruire ou de les
rparer du mieux qu'elles pouvaient. On dit encore, de notre temps,
l'_influence de clocher_, pour dsigner l'esprit local, la dfense
exclusive des intrts de la ville, et nous voyons chaque jour de
pauvres villages s'imposer de lourdes charges pour lever un clocher sur
leur glise.

L'tat des arts de l'architecture aujourd'hui ne rpond pas aux dsirs
et aux efforts des populations des villes ou des campagnes, et les
clochers, en grand nombre, construits dans notre pays depuis trente ans,
ne fourniront pas, dans quelques sicles, un sujet d'tude intressant
pour nos successeurs: mal conus gnralement, plus mal btis,
prsentant des silhouettes lourdes ou dmanches, ils ne dureront gure,
et s'ils sont laids la plupart, nous pouvons au moins nous en consoler
en pensant qu'ils ne tmoigneront pas longtemps de ce retour vers l'un
des gots les plus vifs des populations au moyen ge. Aprs les tours
carres, froides et flanques de pilastres, leves sur nos glises, de
1815  1840, on a cherch  se rapprocher des types laisss par les XIIe
et XIIIe sicles; mais ces derniers essais font, la plupart, ressortir
la faiblesse de nos tudes et la pauvret d'invention des artistes
modernes.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 6 bis.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41.]
[Illustration: Fig. 42.]
[Illustration: Fig. 43.]
[Illustration: Fig. 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 46.]
[Illustration: Fig. 47.]
[Illustration: Fig. 48.]
[Illustration: Fig. 49.]
[Illustration: Fig. 50.]
[Illustration: Fig. 51.]
[Illustration: Fig. 52.]
[Illustration: Fig. 53.]
[Illustration: Fig. 54.]
[Illustration: Fig. 55.]
[Illustration: Fig. 56.]
[Illustration: Fig. 57.]
[Illustration: Fig. 58.]
[Illustration: Fig. 59.]
[Illustration: Fig. 61.]
[Illustration: Fig. 62.]
[Illustration: Fig. 63.]
[Illustration: Fig. 64.]
[Illustration; Fig. 65.]
[Illustration: Fig. 66.]
[Illustration: Fig. 67.]
[Illustration: Fig. 68.]
[Illustration: Fig. 69.]
[Illustration: Fig. 70.]
[Illustration: Fig. 71.]
[Illustration: Fig. 72.]
[Illustration: Fig. 73.]
[Illustration: Fig. 74.]
[Illustration: Fig. 75.]
[Illustration: Fig. 75 bis.]
[Illustration: Fig. 76.]
[Illustration: Fig. 77.]
[Illustration: Fig. 78.]
[Illustration: Fig. 79.]
[Illustration: Fig. 80.]
[Illustration: Fig. 81.]
[Illustration: Fig. 82.]
[Illustration: Fig. 83.]
[Illustration: Fig. 84.]
[Illustration: Fig. 84 bis.]
[Illustration: Fig. 85.]
[Illustration: fig. 86.]
[Illustration: fig. 87.]
[Illustration: Fig. 88.]
[Illustration: Fig. 89.]
[Illustration: Fig. 90.]
[Illustration: Fig. 91.]

     [Note 208: Telles sont les bases des clochers de Crteil prs
     Paris, de Saint-Germain-des-Prs, de Saint-Savin en Poitou,
     de Poissy (voy. PORCHE).]

     [Note 209: Crteil. De rcentes restaurations font
     malheureusement disparatre des portions peut-tre uniques en
     France, de cette curieuse construction du XIe sicle. M.
     Patoueille, architecte, a bien voulu les relever pour nous,
     et nous avons l'occasion d'y revenir au mot PORCHE.]

     [Note 210: Crteil, Saint-Savin.]

     [Note 211: Voy. ARCHITECTURE, et l'_Architecture byzantine en
     France_, par M. de Verneilh.]

     [Note 212: De nos jours encore, dans la Vienne, la Dordogne
     et la Corrze, on couvre les habitations prives de cette
     manire: on dresse une charpente trs-lgre, qui n'est, 
     proprement parler, qu'une _forme_, et sur cette forme on pose
     des assises de moellons en encorbellement de la base au
     fate. La construction acheve, on pourrait enlever la
     charpente intrieure. C'est videmment l une tradition fort
     ancienne.]

     [Note 213: Bien que le Puy-en-Velay ne soit pas compris dans
     les provinces occidentales, cependant,  cette poque, au XIe
     sicle, il existait des relations frquentes et suivies entre
     l'Auvergne et le Limousin.]

     [Note 214: Ces plans sont  l'chelle de 0,005m pour mtre.
     Nous les devons  l'obligeance de M. Mallay, ancien
     architecte de la cathdrale du Puy.]

     [Note 215: On voit encore, au-dessus de la vote de la
     croise de la cathdrale de Bayeux, la souche du clocher, du
     commencement du XIIe sicle, noye dans les constructions du
     XIIIe, qui indique que ce clocher primitif avait la mme base
     que celui actuel, reconstruit  diverses poques.]

     [Note 216: Nous devons ces dessins, ainsi que ceux de
     Brantme,  M. Abadie, l'architecte de Saint-Front.]

     [Note 217: Par M. Mallay, architecte. Ces clochers avaient
     t dtruits.]

     [Note 218: La flche en pierre n'existe plus et a t
     remplace par un comble en charpente.]

     [Note 219: Le clocher de l'glise de Cogniat, qui ressemble
     beaucoup  celui de l'glise d'Obasine et qui est plus
     ancien, a conserv sa flche en pierre  base octogone. Il
     est grav dans la _Revue d'Architecture_ de M. Csar Daly, t.
     XII, nos 3, 4, 5 et 6.]

     [Note 220: Voy. l'article du savant acadmicien, dans la
     _Revue de l'Architecture_, t. VIII, p. 113, sur l'glise de
     Germigny, et les planches de M. Constant Dufeux, architecte.]

     [Note 221: Ces quatre colonnes n'existent plus; mais on en
     voit la trace sur l'assise de corniche. Les pinacles qui les
     surmontaient ont, par consquent, disparu; mais leur
     disposition est crite par les huit colonnes dgages et la
     direction de leurs chapiteaux.]

     [Note 222: Le _Roman de Rou_, v. 16,194 et suiv.]

     [Note 223: Voir les dessins d'ensemble et des dtails du
     clocher de Saint-Benot-sur-Loire, dans l'_Architecture du Ve
     au XVIe sicle_, par M. J. Gailhabaud.]

     [Note 224: Ce monument a t relev par M. Abadie,
     architecte; c'est  lui que nous devons les dessins
     reproduits ici.]

     [Note 225: Des restaurations rcentes ont fait perdre  la
     base du clocher de Saint-Germnain-des-Prs de Paris tout son
     caractre; mais il n'y a pas longtemps qu'elle existait
     encore  peu prs entire, sauf un portail extrieur du
     XVIIIe sicle.]

     [Note 226: De 859  861, l'glise abbatiale de Saint-Bertin
     de Saint-Omer, aprs avoir t incendie par les Normands,
     fut rebtie, et le clocher de cette nouvelle glise tait
     termin par une charpente contenant trois tages de cloches,
     sans compter la flche; le tout tait couvert de plomb. (Voy.
     _les abbs de Saint-Bertin_, _d'aprs les anciens mon. de ce
     monast._, par H. de Laplane; prem. part., p. 66; 1854,
     Saint-Omer.)]

     [Note 227: Les clochers poss  droite et  gauche du
     sanctuaire taient, particulirement dans les glises
     abbatiales, destins  la sonnerie des offices. Du choeur,
     les clercs taient ainsi  porte des clochers sans sortir de
     l'enceinte clotre. Les clochers des faades taient
     rservs aux sonneries des ftes et  celles qui appelaient
     les fidles du dehors.]

     [Note 228: Ce mouvement, qui se produit, vers le milieu du
     XIIe sicle, dans les arts et les lettres, est trop marqu
     pour ne pas fixer l'attention de tous ceux qui tudient les
     oeuvres de cette poque. Nous avons l'occasion de le signaler
     bien des fois dans ce _Dictionnaire_. Il appartient 
     l'esprit moderne, c'est son premier et son plus puissant
     effort, et nous n'avons pu encore deviner pourquoi quelques
     hommes distingus, savants, qui repoussent les prjugs
     vulgaires, mais d'ailleurs trangers  l'art de btir,
     veulent sparer (en ce qui concerne l'art de l'architecture)
     ces tendances de celles de notre poque, et surtout ne pas
     admettre qu'elles appartiennent  notre pays, comme si
     c'tait une tache pour nous. Si nous parvenons  dcouvrir la
     cause de ce dissentiment entre ces personnes et nous, pendant
     le cours de notre ouvrage, nous promettons d'en instruire nos
     lecteurs.]

     [Note 229: Cette base n'a pas plus de 4m,20 hors oeuvre. Nous
     devons ce dessin  M. Boeswilwald, qui a pris la peine de
     relever ce clocher pour nous.]

     [Note 230: Nous devons ce dessin  M. Ruprich Robert.]

     [Note 231: Ces effets sont sensibles dans presque tous les
     clochers romans, surtout depuis qu'on les a garnis de cloches
     trs-pesantes que l'on sonne  grande vole. N'oublions pas
     que nous avons dit en commenant cet article que les cloches,
     jusqu'au XIIe sicle, taient petites, et quelles n'taient
     pas destines  tre sonnes  grande vole. Le clocher de la
     Trinit de Vendme est encore intressant  tudier,  ce
     point de vue qu'il indique videmment, par la manire dont il
     est construit, le placement de cloches pesantes sonnes 
     grande vole.]

     [Note 232: Au commencement du XIIIe sicle, ce porche fut
     supprim et le pignon de la nef avanc au ras du parement
     occidental et des tours, ce qui leur fit perdre leur aspect
     primitif (voy. CATHDRALE). Ce fut trs-probablement  la
     suite de l'incendie de 1194 que ce pignon fut reconstruit
     dans cette nouvelle position. Du monument commenc par
     Fulbert et achev vers le milieu du XIIe sicle, il ne resta
     debout, aprs cet incendie, que les deux clochers de la
     faade occidentale. Le porche bas, recouvert d'une terrasse
     qui les runissait, fut supprim, et la nouvelle nef du XIIIe
     sicle avance jusqu'au parement extrieur des deux clochers.
     Pintard, dans son _Histoire chronologique de la ville de
     Chartres_, dit, p. 193: En l'anne 1145, les deux grands
     clochers furent btis _hors oeuvre_ au bout de la nef,
     suivant la pense de quelques-uns qui se persuadent que la
     clture de la nef et la faade de l'glise n'ont t
     apportes jusqu' la ligne du devant des clochers que depuis
     ce temps-l, quoiqu'il n'en paraisse aucun vestige sensible.
     Pintard est dans l'erreur, les vestiges de l'ancienne
     disposition de porche sont parfaitement apparents, et
     l'opinion des quelques-uns qu'il cite est de la plus grande
     justesse. L'diteur du _Livre des miracles de Notre-Dame de
     Chartres_ (manuscrit du XIIIe sicle, en vers), M. Duplessis,
     croit que la flche du clocher vieux de Chartres est
     postrieure  l'incendie de 1194. Mais cette opinion est
     dmentie par le caractre des sculptures et moulures de cette
     flche et par sa construction. Avant l'incendie de 1836, nous
     avons vu, dans l'intrieur de cette flche, les traces de
     l'incendie de 1194, qui ne fit que brler l'ancien beffroi,
     probablement peu important, traces qui taient absolument les
     mmes que celles encore visibles en dedans de l'tage carr
     au-dessous de cette flche.]

     [Note 233: Voyez l'ensemble et les dtails de cette belle
     construction dans la _Monog. de la cathd. de Chartres_, pub.
     par le ministre de l'Instruction publique et des Cultes,
     d'aprs les dessins de M. Lassus.]

     [Note 234: Voy. l'article sur l'ARCHITECTURE MONASTIQUE.]

     [Note 235: Voy., au mot BEFFROI, les fig. 9 et 10 qui donnent
     les coupes du beffroi de la tour mridionale et de la
     maonnerie qui l'enveloppe.]

     [Note 236: Mme avant cette poque, ainsi que le fait voir le
     clocher de Tracy-le-Val, fig. 49.]

     [Note 237: Voy. ANIMAUX, fig. 3.]

     [Note 238: Voy., pour les clochers des cathdrales de Paris
     et de Reims, le mot FAADE.]

     [Note 239: Notre dessin est fait d'aprs une charmante
     gravure, trs-rare aujourd'hui, date de 1625 et signe de N.
     De Son, Rmois. Contrairement aux habitudes des graveurs de
     cette poque, le caractre de l'difice est reproduit avec
     une perfection qui ne laisse rien  dsirer, les dtails
     dessins avec une finesse qui rappelle les meilleures
     gravures de Callot, la construction indique avec un soin
     scrupuleux. Cette gravure porte 0,39 c. de hauteur sur 0,30
     c. de largeur, non compris le titre et les armoiries gravs
     en haut et en bas hors cadre. Une quantit de figures
     finement touches remplissent la place en avant du portail.
     Il existe une copie de cette gravure qui lui est
     trs-infrieure.]

     [Note 240: Ce dessin nous a t donn par M. Millet.]

     [Note 241: M. Rvoil a bien voulu nous donner le relev exact
     de ce clocher.]

     [Note 242: M. Darcel a bien voulu nous communiquer les
     dessins du clocher de Thoureil que nous donnons ici.]



CLOTRE, s. m. _Cloistre, clouastre_. Cour entoure de murs et de
galeries tablies  ct des glises cathdrales, collgiales et
monastiques. Ds les premiers temps du christianisme, des clotres
furent levs dans le voisinage immdiat des glises. La forme des
clotres en plan est gnralement celle d'un carr[243]. Les abbayes
possdaient deux clotres: l'un prs de l'entre occidentale de
l'glise; l'autre  l'Orient, derrire l'abside. Le premier donnait
accs dans les rfectoires, les dortoirs, la salle capitulaire, la
sacristie, le chauffoir et les prisons; c'tait le clotre des religieux
dans lequel tous pouvaient circuler. Le second tait particulirement
rserv  l'abb, aux dignitaires et aux copistes; plus retir, plus
petit que le premier, il tait bti dans le voisinage de la
bibliothque, de l'infirmerie et du cimetire. Les cathdrales avaient
toutes un clotre accol  l'un des flancs de la nef, soit au nord, soit
au sud; celui-ci tait entour par les habitations des chanoines qui
vivaient sous une rgle commune. Souvent les coles taient leves dans
le voisinage des clotres des abbayes et des cathdrales. Ds le IXe
sicle, les synodes s'taient occups de la clture des chapitres des
cathdrales[244]. Il est ncessaire, disent ces assembles, que les
vques tablissent des clotres  proximit des glises cathdrales,
afin que les clercs vivent suivant la rgle canonique, que les prtres
s'y astreignent, ne dlaissent pas l'glise et n'aillent point habiter
ailleurs. Il est dit aussi qu'un rfectoire et un dortoir doivent tre
btis dans l'enceinte de ces clotres.

La diversit des demeures et des offices dans le clotre, dit Guillaume
Durand[245], signifie la diversit des demeures et des rcompenses dans
le royaume cleste: Car, dans la maison de mon Pre, il y a beaucoup de
demeures, dit le Seigneur. Et, dans le sens moral, le clotre
reprsente la contemplation dans laquelle l'me se replie sur elle-mme,
et o elle se cache aprs s'tre spare de la foule des penses
charnelles, et o elle mdite les seuls biens clestes. Dans ce clotre,
il y a quatre murailles, qui sont le mpris de soi-mme, le mpris du
monde, l'amour du prochain et l'amour de Dieu. Et chaque ct a sa
range de colonnes... La base de toutes les colonnes est la patience.
Dans le clotre, la diversit des demeures, c'est celle des vertus.

La disposition la plus habituelle du clotre d'abbaye est celle-ci: une
galerie adosse  l'un des murs de la nef, avec une entre sous le
porche et une entre dans le voisinage de l'un des transsepts; une
galerie  l'ouest,  laquelle viennent s'accoler les btiments des
trangers, ou des magasins et celliers ayant des entres sur le dehors;
une galerie  l'est donnant entre dans la sacristie, dans la salle
capitulaire et les services ecclsiastiques; la dernire galerie,
oppose  celle longeant l'glise, communique au dortoir et au
rfectoire. Les clotres des cathdrales taient entours de maisons
servant de demeure aux chanoines; quelquefois ceux-ci mangeaient en
commun. Les coles taient adosses  la galerie de l'ouest proche de
l'entre de l'glise. Nous devons ajouter ici qu'habituellement les
clotres des abbayes sont btis du ct mridional de l'glise, tandis
que ceux des cathdrales sont le plus souvent au nord[246].
L'orientation du midi est de beaucoup la plus agrable dans notre
climat, et il n'est pas surprenant que les religieux l'aient adopte
pour leur clotre. Mais, ds une poque trs-recule, les vchs
avaient naturellement pris cette situation comme la meilleure, et le
ct nord des cathdrales restait seul pour btir les clotres.

Les dispositions des clotres d'abbayes ne furent gure modifies
jusqu'au XVIe sicle; tandis que les clotres des cathdrales, au
contraire, subirent de notables changements, par suite des usages des
chapitres, plus variables que ceux des religieux rguliers. On
continuait  dsigner sous la dnomination de clotre des cathdrales
des amas de constructions qui n'avaient plus rien, dans leur ensemble ou
leurs dtails, des dispositions que nous avons indiques en commenant
cet article. Ainsi, par exemple, le clotre de Notre-Dame de Paris, du
temps de Louis le Gros, se composait de maisons canoniales bties dans
son enceinte et de plusieurs autres au dehors. Ce prince, avant de
monter sur le trne, fit abattre une partie de ces maisons sises hors du
clotre, mais qui jouissaient cependant des mmes franchises que celles
de l'intrieur; il rpara ce tort fait au chapitre le jour de son
mariage. Au commencement du XIVe sicle, le clotre de Notre-Dame de
Paris, qui s'tendait, au nord et  l'est de la cathdrale, jusqu'aux
bords de la Seine, renfermait trente-sept maisons canoniales. Lorsqu'un
chanoine venait  mourir[247], la maison, si elle tait dans le clotre,
pouvait tre occupe par la famille pendant quinze jours; ensuite elle
tait visite par le chapitre, et rpare, s'il y avait lieu, aux frais
de la succession du dfunt; puis elle tait vendue par licitation  un
autre chanoine, sur la mise  prix fixe par le chapitre. Dans le cas o
l'adjudicataire aurait eu dj une maison dans le clotre, il pouvait la
vendre, toujours  un chanoine, et disposer du prix  sa volont; mais
le prix de la maison du chanoine dfunt devait tre converti en rentes
pour la clbration de son anniversaire... Tout chanoine qui recevait
une maison dans le clotre tait tenu de jurer que, dans l'anne
prcdant le jour o il l'avait reue, il avait fait son stage  Paris
pendant vingt semaines, en passant une heure par jour soit au chapitre,
soit dans l'glise, et qu'il se proposait d'agir de mme dans la suite.
Il s'engageait en outre, par serment,  entretenir la maison et ses
dpendances en aussi bon tat, sinon en meilleur tat qu'elles lui
avaient t remises; enfin,  acquitter exactement la pension et les
autres charges auxquelles la maison tait impose[248]. Ces maisons
taient dotes de terres et de rentes, mais elles taient en mme temps
greves de charges nombreuses et trs-varies; aussi les chanoines
cherchaient-ils les moyens de diminuer, autant que faire se pouvait,
l'tendue de ces charges par des bnfices trangers  leur tat. Ils
vendaient du vin en dtail, ouvraient mme des tavernes, louaient partie
des locaux qui leur taient affects; aussi les statuts capitulaires
suppriment expressment ces abus, ce qui prouve qu'ils existaient. Ils
dfendent aussi  tout chanoine de laisser passer la nuit dans la maison
claustrale  aucune femme, religieuse ou autre,  l'exception de sa
mre, de sa soeur, de sa parente au troisime degr, ou d'une femme de
haut rang qu'on ne peut conduire sans scandale[249]. Ces statuts
s'lvent  plusieurs reprises, pendant les XIIIe et XIVe sicles,
contre les abus rsultant de la prsence des femmes dans le clotre des
chanoines. Le clotre de Notre-Dame de Paris, comme la plupart de ceux
des grandes cathdrales, tait donc plutt une agglomration de maisons
comprises dans une enceinte ferme qu'un clotre proprement dit.
Cependant nous verrons tout  l'heure que les maisons capitulaires
n'excluaient pas les galeries de clotres dans certaines glises
cathdrales. Les clotres de cathdrales conservaient ainsi souvent la
physionomie d'un quartier ayant son enceinte particulire, ses rues et
ses places. L'abb Lebeuf[250] nous apprend que le clotre de la
cathdrale d'Auxerre n'tait, vers 1350, qu'un amas de maisons voisines
de l'glise Saint-tienne, dont la plupart appartenoient au Chapitre par
donation des particuliers, par change ou par acquisition... Qu'il n'y
avoit que deux portes  ce clotre, vers la rivire de l'Yonne... L'on
n'est pas bien certain, ajoute-t-il, quelles toient les bornes du
clotre dans le quartier d'en haut. Il y avoit seulement quelques
marques qui en dsignoient les limites, comme de grandes fleurs de lis
et des croix de fer. Mais cet espace, quoique non ferm de ce ct-l,
contenoit environ la moiti de l'ancien Auxerre. Il y avait franchise et
immunit dans tout ce territoire pour tous les laques mme qui y
demeuroient et qui la vouloient reconnatre et la requroient. L'vque
y avoit seul toute seigneurie et justice temporelle haute, moyenne et
basse, except dans les maisons des chanoines que l'vque rard avoit
exemptes de sa juridiction temporelle... Le comte qui avoit disput
cette justice  l'vque avoit succomb. Il avoit aussi reconnu que ce
que l'vque rard en avoit cd au Chapitre pour les maisons
canoniales, et que ce qui en dpend au del des anciens murs,
c'est--dire ce qui constituoit ds lors les jardins de quelques-uns,
appartenoit lgitimement au Chapitre. En consquence, un de ces comtes
avoit accord  l'vque et au Chapitre de pouvoir faire des murs et des
portes dans les endroits o se terminoit le clotre vers le milieu de la
cit,  condition de les tenir ouvertes depuis le point du jour jusqu'au
couvre-feu, comme on le faisoit  l'gard des deux anciennes portes: et
ce trait avoit t confirm par le roi, qui avoit permis la clture
aussi bien que l'vque; mais cette clture, quoique bien autorise;
n'avoit point t consomme. Le Chapitre avoit seulement fait pour cela
des prparatifs de matriaux. Ainsi, les bourgeois avoient toujours
pass librement de nuit comme de jour dans les rues du clotre
Saint-tienne, et y avoient fait passer leurs voitures... Les chanoines
toient cependant toujours en droit d'user de la permission qu'ils
avoient obtenue. Ils s'appuyoient sur le pouvoir de l'vque qui la leur
avoit accorde, disant qu'un seigneur haut justicier peut se fermer
quand il le juge  propos; que l'abb de Saint-Germain avoit bien fait
btir nouvellement, dans sa justice, une tour pour les prisonniers qui
occupoit une partie de la rue, et que les habitants d'Auxerre, qui s'y
toient opposs d'abord, avoient ensuite quitt prise; que l'on avoit
plusieurs exemples de rues du clotre Saint-tienne qui avoient t
fermes avec la permission de l'vque, et dans lesquelles on avoit
construit des arcades ou alles, pour passer d'une maison  l'autre
par-dessus le chemin..... etc. Les chanoines fondaient leur demande de
clture principalement sur ce que des accidents taient arrivs
rcemment pendant la nuit. Un chanoine avait t tu en allant 
matines; des cavaliers avaient enfonc des portes; un autre chanoine
avait t bless par des sergents du comte; le prvt et les chtelains
d'Auxerre taient venus une autre fois, au point du jour, chez un
chanoine collecteur des dcimes du roi, avaient bris ses portes, abattu
un escalier, maltrait ce chanoine et pill la maison. Une autre fois,
le bailli et le prvt d'Auxerre avec leurs gens, au nombre de plus de
quatre-vingts, avaient assig le chanoine Raoul Jouvain dans sa maison.
Des cavaliers taient venus, la nuit, dans le clotre, pour s'emparer
des chevaux des chanoines. Enfin, les insultes taient devenues si
communes que, quand on voulait menacer un chanoine ou un clerc de
l'glise, on disait: Je te trouverai quand tu iras  matines. Au mois
d'octobre 1351, cinq ou six cents des plus notables de la ville
d'Auxerre, immdiatement aprs complies, se fondant sur ce que le bailli
de Sens, ignorant ces insultes rcentes, avait rendu une sentence qui
maintenait aux bourgeois le droit de passer quand bon leur semblait par
le clotre Saint-tienne, vinrent se promener par toutes les rues du
clotre en menaant les chanoines d'abattre leurs maisons et de _leur
faire leurs couronnes rouges_; ils ne se retirrent qu'aprs avoir
rempli d'immondices les rues du clotre en plein jour et par drision.
L'affaire fut porte  la cour du parlement, et le chapitre de
Saint-tienne se dessaisit de ses droits de clture moyennant une somme
de deux mille livres, que la ville paya en quatre termes. Nous avons
rsum cette longue discussion, afin de faire connatre  nos lecteurs
l'extension qu'avaient prise certains clotres de cathdrales, et aussi
les graves dsordres que faisaient natre dans une ville populeuse les
privilges accords ainsi  des quartiers tout entiers formant comme une
cit dans la cit.

Les dispositions gnrales des clotres de cathdrales ou de monastres
tant connues, nous nous occuperons seulement des difices auxquels ce
nom est particulirement rest, c'est--dire des galeries couvertes
bties dans le voisinage des glises.

Il est  croire que les premiers clotres n'taient que des portiques
dans le genre des portiques antiques, c'est--dire des appentis en
charpente ports sur des colonnes dont la base reposait sur le sol. Nous
avons cherch vainement  dcouvrir  quelle poque la disposition si
connue de l'_impluvium_ romain fut modifie pour adopter celle que nous
voyons admise dans les clotres les plus anciens. Il dut y avoir une
transition qui nous chappe, faute de monuments dcrits ou btis
existant encore. Car il est une dmarcation bien tranche entre
l'_impluvium_ romain et le clotre chrtien de nos contres, c'est que,
dans le premier, les ranges de colonnes portent directement sur le sol
et que l'on peut passer de la galerie dans le prau entre chaque
entre-colonnement; tandis que, dans le second, les piles ou colonnes
sont toujours poses sur un socle, bahut ou appui continu qui spare la
galerie du prau et qui n'est interrompu que par de rares coupures
servant d'issues. Cette disposition et le peu de hauteur des colonnes
caractrisent nettement le clotre en Occident, et en font un monument
particulier qui n'a plus de rapport avec les cours entoures de
portiques des Romains.

Un des clotres les plus anciens que nous possdions en France est le
clotre de la cathdrale du Puy-en-Vlay, dont la construction remonte
en partie au Xe sicle. Au XIIe sicle, ce clotre fut reconstruit sur
trois cts; mais une des galeries anciennes existe encore. Les clotres
primitifs ne sont pas vots, mais sont couverts par des charpentes
apparentes disposes en appentis, ou, si le clotre est surmont d'un
tage, par un plafond form de solives poses en travers de la galerie.
Ces clotres primitifs, dans le midi de la France aussi bien que dans le
nord, ne sont pas vitrs et se composent d'une suite d'arcades portant
sur des colonnes simples ou accouples, avec des points d'appui plus
rsistants et plus pais aux angles. Cependant le clotre de la
cathdrale du Puy-en-Vlay ne se conforme point  ces dispositions. Il
est couvert par une suite de votes d'artes romaines portant sur les
murs extrieurs, et, du ct de la cour, sur de grosses piles flanques
de colonnettes dgages. Ce clotre est trac conformment au plan (1)
vers ses angles. Les piles portent sur un bahut pais lev de 0,45 c.
au-dessus du pav des galeries, et forment ainsi un banc continu A 
l'intrieur aussi bien que sur le prau; un autre banc B pourtourne le
mur et sert de socle aux colonnes adosses  ce mur. On observera la
disposition singulire de la pile d'angle C, dont le plan est donn par
les cartements que l'on voulait maintenir gaux entre les colonnes D,
afin de pouvoir construire des votes d'artes rgulires.

Voici l'lvation et la coupe de ce clotre prises sur la ligne EG (2).
Les piles sont construites en assises et les colonnes sont monolithes;
les archivoltes extradosses sont composes de claveaux noirs et blancs
alterns, et doubles d'incrustations de brique et pierre formant une
suite de losanges. Les tympans sont incrusts de la mme manire;
au-dessus est pose une frise galement incruste de morceaux de lave
noire et de briques. Une corniche sculpte termine le tout et portait le
comble avant la construction de la galerie suprieure, qui date du XIVe
sicle. Afin de mieux faire comprendre le mode de construction et de
dcoration de ce curieux monument, nous prsentons (3) l'lvation
gomtrale de l'une des arcades  l'chelle de 0,025 millimtres pour
mtre.

Cette btisse est d'ailleurs grossirement excute, et les chapiteaux
sont d'un travail barbare qui rappelle la dcadence romaine. Son aspect
gnral et le systme de dcoration employ ne laissent pas cependant
d'avoir un certain air de solidit et de grandeur empreint encore des
traditions antiques. Les constructeurs romans voulaient obtenir, dans la
composition des clotres, des galeries assez larges et basses, pour que
les religieux ne fussent pas incommods par le soleil ou le vent. Ils ne
se dpartirent jamais de ce programme fort sens, et mme dans les
provinces septentrionales, lorsque l'on se dcida  vitrer les galeries
des clotres en totalit ou en partie, on continua de leur donner une
grande largeur comparativement  leur hauteur. Les clotres tant
toujours entours de btiments, cette disposition permettait encore
d'clairer les salles voisines au-dessus des combles des galeries.

Ds le XIe sicle, les abbayes construisirent des clotres d'une grande
richesse, car c'tait, aprs l'glise, la partie la plus importante de
ces tablissements, celle dans laquelle les religieux passaient les
heures que l'on ne consacrait pas  la prire en commun ou aux travaux
extrieurs et intrieurs, les clotres servant non-seulement de galeries
de service, mais de promenoirs, de lieu de mditation. Quelquefois, dans
l'un des angles du prau ou sur l'une des parois des galeries, tait
place une fontaine avec une grande cuve pour les ablutions. Un petit
portique; sorte de loge couverte, protgeait la cuve et mettait ainsi
les religieux qui venaient s'y laver  l'abri des intempries. Cependant
il faut dire que cette disposition, frquente dans les clotres
d'Italie, de Sicile et d'Espagne, est assez rare en France[251]. Dans
notre pays, les cuves taient souvent places au milieu ou dans l'un des
angles du prau sans abri, ou dans le voisinage du rfectoire (voy. le
_Dictionnaire du Mobilier_, au mot LAVOIR).

On dcorait les clotres le plus souvent de peintures appliques sur les
murs et reprsentant, dans l'origine, des scnes de l'Ancien et du
Nouveau-Testament, les lgendes de saint Antoine et de saint Benot;
plus tard, la danse Macabre ou des lgendes plus modernes.

Lorsque, vers le XIIe sicle, les tablissements monastiques furent
arrivs  leur apoge de grandeur et de richesse, les galeries des
clotres furent soutenues par des colonnes de marbre apportes  grands
frais; et les sculptures des chapiteaux, excutes avec un soin tout
particulier, retracrent aux yeux des religieux des scnes de l'histoire
sainte ou des lgendes.

Nos monastres du Nord n'ont gure conserv de clotres romans d'une
certaine valeur; car, pendant les XIIIe et XIVe sicles, les religieux
de ces contres dtruisirent presque partout leurs anciens clotres
ouverts pour les remplacer par des galeries vitres ou  peu prs
closes. D'ailleurs, le mouvement de rnovation de l'architecture qui,
dans le Nord, avait commenc, vers le milieu du XIIe sicle, par la
reconstruction des cathdrales, fut suivi par un grand nombre de
monastres. La reconstruction des glises des abbayes exigeant des
sommes normes, les difices anciens furent conservs; mais les
clotres, constructions assez lgres et exigeant des dpenses
comparativement moins considrables, furent presque tous rebtis dans le
got nouveau.  dfaut de clotres romans du Nord, nous irons chercher
nos exemples dans le Midi, d'autant que les tablissements monastiques,
rgis par une rgle commune indpendante de la nature du climat ou des
matriaux, adoptaient en Occident des formes  peu prs identiques dans
leurs constructions ordinaires, quant  l'ensemble des dispositions,
sinon dans les dtails de l'architecture.

Un des plus beaux clotres du Midi est certainement celui de
Saint-Trophyme d'Arles. Deux des galeries de ce clotre datent du
commencement du XIIe sicle; chacune d'elles se compose de trois traves
principales, divises en quatre arcades portes sur des colonnettes
jumelles. Voici (4) le plan d'un des angles et d'une des traves du
clotre de Saint-Trophyme, et (5) sa coupe; on voit, d'aprs ce plan,
que les piles d'angles sont trs-puissantes, ainsi que celles qui
sparent les traves. Les galeries tant votes en berceau continu, les
piles d'angles reoivent deux arcs doubleaux et un arc diagonal qui
cache la pntration des deux berceaux. Chaque pile de trave reoit un
arc doubleau. Mais si l'on examine la coupe, fig. 5, on observera que la
section du berceau est un arc rampant et que les culs-de-lampe A,
portant les sommiers des arcs doubleaux du ct du mur, sont placs 
0,60 c. au-dessus des ttes des pilastres du ct de la claire-voie; on
remarquera encore, en C,  l'extrieur, un chneau continu indiquant que
primitivement la couverture du clotre en dalles pose  cru sur
l'extrados du berceau, d'aprs le mode provenal, venait dverser les
eaux pluviales suivant la pente ponctue CF, et que probablement les
ttes G des contre-forts taient destines  recevoir de larges
gargouilles. Cette disposition a t change au XIIIe sicle, lorsque
l'on reconstruisit deux des galeries du clotre. Des terrasses furent
tablies, suivant la ligne FK, ainsi que le fait voir notre coupe, et un
bahut L, avec banc pour s'asseoir et trous percs de distance en
distance destins  laisser tomber les eaux dans l'ancien chneau, fut
mont  2m,00 au-dessus du niveau du premier gout. Ce clotre est d'une
grande richesse comme sculpture: les colonnettes, les chapiteaux, le
revtement des piles sont en marbre gris; le long du mur, une riche
arcature reoit le berceau. On sent, dans les sculptures aussi bien que
dans les profils du clotre de Saint-Trophyme, l'influence des arts de
l'antiquit romaine. Les piliers, dcors de statues, sont composs avec
un grand art et ont fort bon air. Nous donnons (6) une vue d'une portion
de la galerie et d'un pilier, prise sous la vote.

Dans le clotre de l'abbaye de Moissac, couvert par une charpente et non
par une vote, on remarque sur les piliers qui sont disposs aux angles
et interrompent l'arcature de distance en distance des figures en
bas-relief d'assez grande dimension, sculptes sur des plaques de
marbre; elles reprsentent onze aptres, et l'abb Durand qui fit la
ddicace de l'glise en 1063. Cet abb prend ainsi la place de l'un des
douze aptres, saint Simon. Le clotre de l'abbaye de Moissac se compose
de fragments d'un monument du XIe sicle reposs lors de la
reconstruction des btiments claustraux vers le commencement du XIIe
sicle, quelques annes avant l'poque o cet tablissement religieux se
soumit  la rgle de Cteaux. C'est ce qui explique la richesse des
sculptures des chapiteaux et piliers de ce clotre, qui ne s'accorde pas
avec la rforme que saint Bernard imposa aux constructions monastiques.

Les cisterciens adoptrent, dans la construction des clotres de leurs
abbayes, un caractre d'architecture particulier, propre  cet ordre, et
qui mrite d'tre tudi. Ils renoncrent  ces dlicates galeries
recouvertes le plus souvent de charpente, et qui rappelaient encore
l'_impluvium_ antique, et, prfrant les votes aux lambris dans toutes
leurs btisses, repoussant la sculpture et les vains ornements, ils
levrent des clotres remarquables par leur aspect de force et de
dure. Ceux-ci se composent (au moment o cet ordre naissant leva en
peu d'annes un nombre considrable de monastres sur toute la surface
de l'Europe occidentale) de gros piliers portant des berceaux ou des
votes d'artes, et entre lesquels est pose une claire-voie basse,
trapue, qui a plutt l'aspect d'une suite de baies dans un mur pais que
d'un portique. Il ne reste plus trace des clotres des abbayes mres de
Cteaux et de Clairvaux; mais nous en possdons un assez grand nombre
qui sont contemporains de ceux-ci et ont t btis au moment de la
ferveur des cisterciens. Dans le Midi, nous voyons encore debout ceux
des abbayes de Thoronet (Var), de Silvacane, sur les bords de la
Durance, de Snanque (Vaucluse)[252], qui affectent ces formes svres.
Afin d'expliquer clairement quel tait le programme donn par l'abbaye
mre de Cteaux  ses filles pour la construction des clotres car ces
tablissements s'rigeaient sur des instructions prcises donnes par la
tte de l'ordre (voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE), une figure est
ncessaire.

Nous prenons comme type le clotre de l'abbaye de Thoronet. Ce clotre,
conformment  l'usage gnral, possde quatre galeries bties au nord
de l'glise. Celle qui longe le mur de la nef est  un niveau plus lev
que les autres galeries et n'a qu'un rez-de-chausse, tandis qu'un
premier tage surmonte les trois autres. Ce premier tage se compose
d'un portique portant autrefois une simple charpente, et donnant entre
dans les dortoirs et divers services. Les galeries de rez-de-chausse
prsentent une suite de grosses piles de 0,50 c. de face sur 1m,50
d'paisseur, runies par des archivoltes. Une seule colonne, pose entre
les piles, porte une petite arcature jumelle au-dessus de laquelle, dans
le tympan, s'ouvre un oeil. Un berceau plein cintre, renforc de
distance en distance d'arcs doubleaux ports sur les corbeaux, couvre la
galerie longeant l'glise. Ce sont des berceaux en tiers-point qui
couvrent les trois autres galeries. La galerie septentrionale, dont le
sol est encore plus bas que celui des deux galeries est et ouest, est
accompagne au milieu d'une salle hexagonale donnant sur le prau et
servant autrefois de lavoir.

Nous donnons (7) une portion des galeries du clotre de Thoronet[253].
Aux deux angles de rencontre des trois galeries de niveau, la
pntration des berceaux donne deux votes d'artes renforces d'arcs
ogives.

Les chapiteaux des colonnes isoles sont sans sculptures. Des griffes
trs-simples garnissent les angles des bases, plutt par mesure de
solidit que comme dcoration. La premire assise de la galerie en
pierres quarries sans moulures spare le pav du clotre du prau et
sert de banc; un autre banc existe sur une portion du mur du fond.
Quelle que soit la rudesse de cette architecture, elle ne laisse pas
d'avoir un grand caractre, et, comme construction, elle est bien
entendue, car le berceau ne saurait pousser des piles de cette paisseur
charges par le second portique en maonnerie du premier tage. Absence
complte de moulures, de profils; seulement quelques bandeaux
indispensables taills en biseau, pour garantir les parements extrieurs
et pour recevoir les cintres ayant servi  bander les arcs et les
votes. Nulle apparence de fermetures ni de vitraux; les fentres
suprieures elles-mmes en taient souvent dpourvues, surtout dans les
contres mridionales.

Cependant cette affectation de simplicit dans la construction des
clotres cisterciens tait dj tempre,  la fin du XIIe sicle; par
l'influence des tablissements monastiques de Cluny, qui taient bien
loin de professer la mme rigueur dans leurs difices. Alors, par toute
la France, l'architecture tendait au contraire  s'enrichir de plus en
plus en dpit des principes professs par saint Bernard. Nous trouvons
dans la province mme de ce clbre abb, non loin de Montbard, dans
l'abbaye de Fontenay (voyez ARCHITECTURE MONASTIQUE, fig. 9 bis), un
clotre qui, tout en conservant encore les dispositions d'ensemble
cisterciennes que nous venons de donner, prsente cependant dj une
certaine lgance et une construction moins primitive. Ce clotre n'est
pas surmont d'un premier tage et se compose d'une galerie de
rez-de-chausse, couverte par des votes d'artes romaines, et dont les
traves, composes d'archivoltes plein cintre, sont divises par une
arcature jumelle porte sur des colonnes accouples. Sa galerie sud,
s'ouvrant sur le rfectoire, tait accompagne d'une belle salle
ouverte, au milieu de laquelle tait le lavoir ou _lavatoire_. Cette
salle est dtruite aujourd'hui, mais on en retrouve les amorces et de
beaux fragments. Au centre s'levait une colonne portant le sommier des
quatre votes d'arte et autour de laquelle rgnait la vasque du
_lavatoire_.

Voici (8) le plan de la partie du clotre de l'abbaye de Fontenay 
laquelle le lavoir se trouvait accol. La disposition est monumentale,
l'architecture svre, la construction forme de matriaux admirables;
en A est le rfectoire rebti au XIIIe sicle, en B la galerie, en C la
vasque.

Nous prsentons (9) une des traves du clotre. Ce clotre, dont chaque
galerie est compose de huit traves, donne en plan un carr parfait.
Les grandes archivoltes des entres dans le lavoir sont dcores de
moulures, et les piles elles-mmes sont assez riches. Ces piles sont
paules par des contre-forts descendant jusqu'au sol, et les
archivoltes des galeries sont sans moulures. Ces archivoltes sont la
pntration des votes d'artes intrieures, de sorte que la
construction est parfaitement crite  l'extrieur. Les sommiers des
votes d'artes reposent, du ct du mur, sur des colonnes isoles. La
construction de ce clotre est bien entendue, leve en matriaux de
grande dimension; les piles entre les bases et les chapiteaux sont d'un
seul bloc, ce qui donne un grand air de puissance  la btisse. Pour
complter l'ensemble du clotre de Fontenay, voici (10) l'arrangement de
la pile d'angle, avec la rencontre des archivoltes se pntrant
d'querre.

Il semblerait que les clotres des tablissements cisterciens aient
servi de type (au point de vue de la construction)  la plupart des
clotres levs pendant le XIIIe sicle. Ds l'instant qu'on admettait
les votes d'artes pour couvrir les galeries, il n'tait pas, en effet,
de parti meilleur et plus sage que celui adopt par l'ordre de Cteaux.
Il fallait des points d'appui rsistants au droit des pousses
rgulirement espaces de ces sortes de votes, et l'intervalle entre
ces points d'appui tait rserv pour la claire-voie. Les formerets des
votes d'artes figuraient naturellement les archivoltes extrieurs
d'une pile  l'autre. Les clotres primitifs, composs d'arcades
semblables, continues, comme les clotres de Moissac, de Saint-Michel de
Cuxa prs Prades, convenaient  des couvertures en charpente, mais ne
pouvaient s'arranger avec la disposition par traves des votes
d'artes. Quoique le clotre de l'abbaye de Fontenay soit encore tout
roman, que ses votes soient romaines, sans arcs ogives, que ses arcs
grands et petits soient plein cintre, on sent l dj poindre la
transition entre le systme de construction du XIe sicle et celui du
XIIIe.  Fontfroide, la transition est plus avance encore, bien que le
mode adopt soit le mme qu' Fontenay. Fontfroide est une petite abbaye
voisine de Narbonne [254]; son clotre est assez bien conserv.

Nous donnons (11) le plan d'une trave des galeries voisine de l'un des
angles. Ce clotre date des premires annes du XIIIe sicle; il forme
un paralllogramme rectangle comprenant cinq traves sur chacun de deux
de ses cts, quatre sur les deux autres; ces traves sont votes en
arcs d'ogives, et les votes sont d'un grand intrt pour l'histoire de
la construction (voy. CONSTRUCTION). Comme  Fontenay, les galeries se
composent de piles entre lesquelles s'ouvrent trois ou quatre arcades
soutenues sur des colonnettes jumelles en marbre blanc vein, avec
chapiteaux de mme matire; le reste de la btisse est en pierre. Les
formerets des votes en arcs d'ogives sur plan carr traversent la
claire-voie et forment archivoltes en tiers-point  l'extrieur, tandis
que les archivoltes de l'arcature sont encore plein cintre. La
claire-voie n'est franchement ici qu'un remplissage indpendant de la
construction, une sorte de cloison ajoure.

Voici (12) une lvation des traves voisines des angles et une coupe
des galeries. Une belle salle capitulaire s'ouvre sur ce clotre; nous
avons l'occasion d'en parler  l'article SALLE _capitulaire_. Si le
parti adopt  Fontfroide est le mme, comme principe, que celui adopt
dans le clotre de Fontenay, les dtails de l'architecture sont beaucoup
plus riches; les archivoltes sont moulures, ainsi que les oeils percs
dans les tympans des traves; les chapiteaux de l'arcature sont finement
sculpts; les colonnettes, grce  la matire employe, grles et bien
dgages de la construction. Il y a un grand pas de fait vers le systme
admis au XIIIe sicle, car les claires-voies font dj pressentir les
meneaux appliqus un peu plus tard entre les traves des clotres. Le
clotre de Fondfroide ne fut jamais surmont d'un premier tage, mais
couvert en terrasses par des dalles, de manire  prendre le moins de
hauteur possible au-dessus des votes et  permettre ainsi d'ouvrir des
jours au-dessus de ces couvertures pour clairer les salles voisines
(voy. DALLAGE). En effet, le bas-ct de l'glise accol  la galerie
sud du clotre prend ses jours par des fentres cintres dont les appuis
sont poss immdiatement au-dessus des terrasses. Les oeils qui
s'ouvrent dans les tympans des archivoltes du clotre de Fontfroide
n'ont jamais t destins  tre vitrs; mais il est facile de
comprendre que dans un climat plus humide et plus froid, en laissant
ouverte l'arcature, on pouvait vitrer ces oeils et garantir ainsi les
moines de la pluie ou du vent, sinon modifier la temprature extrieure,
car les arcatures sont si peu leves et ses galeries comparativement si
profondes, qu'en supposant les oeils vitrs, le vent ne pouvait chasser
la pluie sur le pav de ces galeries. Or il existe encore, le long du
flanc sud de la nef de la cathdrale de Laon, un clotre qui remplit
exactement ces dernires conditions. L'espace troit dont pouvait
disposer l'architecte ne lui permit pas de donner  ce clotre la forme
d'un carr en plan; ce n'est qu'une galerie compose de sept traves
faisant face  l'glise et s'y runissant par une seule trave, de sorte
que le prau donne un paralllogramme ayant en longueur sept fois sa
largeur.

La fig. 13 prsente le plan d'une portion de ce clotre. Il est vot en
arcs d'ogives et date des premires annes du XIIIe sicle. Mais, 
Laon, les votes sont dpourvues de formerets; ceux-ci, par consquent,
ne traversent pas la construction et ne prsentent pas  l'extrieur une
suite de grandes archivoltes d'une pile  l'autre, comme  Fontenay et 
Fontfroide. Ces piles sont buttes par des contre-forts saillants, et
(14) l'arcature est surmonte de roses inscrites sous les votes. Ces
roses taient vitres, et l'arcature ne l'tait pas; on obtenait ainsi
un abri convenable et des jours suffisants pour clairer la galerie. Les
colonnettes de l'arcature sont en calcaire schisteux aussi rsistants
que le marbre, ce qui a permis aux constructeurs de les faire grles;
les piles et contre-forts sont btis en assises et portent tout le poids
de la construction, car on remarquera, en examinant la coupe (fig. 14),
que le mur perc de roses qui surmonte, l'arcature est trs-mince, O,35
c., et n'est rellement qu'une cloison vide qui ne charge pas les
trois colonnettes destines  la porter. L'unique galerie du clotre de
la cathdrale de Laon est fort rapproche de l'glise, et ses baies sont
ouvertes au nord; le clotre et donc t triste et obscur, si
l'architecte n'avait eu la prcaution d'y faire entrer le soleil par des
fentres carres perces dans le mur de clture du ct de la rue, au
sud. Ce mur, pais  sa base, sans ressauts, afin d'viter les dpts
d'immondices, se retraite au-dessus de la naissance des votes et laisse
paratre alors de petits contre-forts au droit des pousses.

Nous donnons (15) une portion de ce mur, vu de l'extrieur, qui explique
ce que nous venons de dire. Une belle corniche sculpte le couronne et
porte le comble en charpente couvert d'ardoises. Afin de dissimuler la
monotonie de ce mur qui venait masquer l'un des flancs de la cathdrale,
l'architecte eut l'ide de disposer  l'un de ses angles (celui qui se
dtourne vers le portail du sud) une sorte de grand peron servant de
pignon au comble du clotre, de dcorer sa tte sur la rue par une
figure d'ange surmonte d'un dais, et de dgager l'angle dans sa partie
infrieure en le soutenant par deux colonnes poses de manire 
dtruire son aiguit [255]. Ce motif, qui n'est qu'une pure dcoration
et un arrangement de retour d'querre, est fort beau; nous le
reprsentons (16). Il nous fournit l'occasion de faire ressortir encore
les qualits toujours neuves et imprvues qui distinguent l'architecture
de cette poque et avec quel art, d'une ncessit vulgaire, les
architectes savaient tirer un parti dcoratif. Comment cette
originalit, cette fertilit d'invention se sont-elles teintes chez
nous, pour tre remplaces par des formes de convention, prvues avant
mme d'tre excutes? C'est une grosse question qu'il n'est pas temps
de rsoudre ici. Contentons-nous de signaler cet exemple, qui viendra,
ainsi que beaucoup d'autres,  l'appui de ce que nous aurons  dire sur
les causes de cette dcadence du gnie architectonique de notre pays
(voy. GOT, STYLE).

Presque toujours les murs extrieurs des clotres de cathdrales, murs
qui devaient conserver l'apparence svre d'une clture rigoureuse,
prsentaient aux-yeux des passants des motifs de dcoration qui
masquaient la recherche et la froideur de ces sortes de constructions.
Leurs angles, vus sous plusieurs aspects  l'extrmit des rues qui
entouraient ces grands monuments, taient particulirement orns de
quelque statue de saint, devant laquelle tait suspendu un fanal pendant
la nuit; et, pour gner le moins possible la circulation, ces angles,
comme  Laon, taient ports sur des trompillons, des colonnes ou des
encorbellements plus ou moins dcors de sculptures. Quant aux portes
des clotres de cathdrales, lorsqu'elles donnaient immdiatement sur la
voie publique, elles taient habituellement d'une grande simplicit,
afin de laisser aux portes de l'glise toute leur importance et leur
richesse.

Mais avant d'aller plus avant et de quitter les clotres romans des
provinces mridionales, nous devons observer que beaucoup de ces
clotres furent rebtis pendant les XIIIe et XIVe sicles. Ces clotres
romans, comme nous l'avons dit, se composaient de galeries continues
formes de colonnettes portant les archivoltes qui soutenaient l'gout
du comble. Ce mode de construction tait suffisant pour recevoir une
charpente apparente ou lambrisse. Un clotre du XIIe sicle dpendant
de l'glise de Saint-Michel de Cuxa prs Prades (Pyrnes-Orientales)
conserve la disposition primitive des galeries couvertes par des
charpentes. Il se compose de ranges de colonnettes simples et non
accouples, interrompues seulement de distance en distance par des piles
carres, afin de maintenir cette longue claire-voie dans son plan
vertical.

Voici (17) une portion du plan de ce clotre; dans la longueur de chaque
range de colonnes, il n'y a que les piles d'angles et deux piles
intermdiaires A qui maintiennent le dvers de l'arcature. Les
colonnettes, tant simples et non jumelles, sont courtes et trapues;
nous donnons (18) une portion de l'arcature btie entirement en marbre
de Villefranche; en B est trace la coupe de cette arcature avec la pile
d'angle.

Mais, ds le XIIIe sicle, les votes prvalurent dans la construction
des clotres, et  cette poque on dmonta la plupart des galeries
romanes non votes (c'tait le plus grand nombre) pour y substituer des
galeries couvertes par des votes d'artes. Toutefois, dans les
provinces mridionales, les colonnettes et chapiteaux tant le plus
souvent en marbre et d'un beau travail, on les conservait autant que
possible et on les faisait entrer dans la nouvelle ordonnance. Ce
remaniement est surtout visible dans le beau clotre de l'abbaye d'Elne,
situe  quelques lieues de Perpignan. Il prsente une grande quantit
de colonnettes et chapiteaux de marbre du XIIe sicle, entremls de
piles, chapiteaux et colonnettes du XIVe sicle. Reconstruit videmment
 cette dernire poque, le clotre d'Elne fut alors vot; mais les
formerets des votes ne traversent pas le mur de la galerie comme 
Fontenay et  Fontfroide. Les architectes se contentrent de placer de
trois en trois arcades une pile cubique, soit prise parmi les piles du
clotre primitif, soit taille pour cette nouvelle disposition; car il
faut remarquer qu' Elne comme  Moissac, outre les colonnettes
jumelles, il devait exister, au XIIe sicle, des piles rectangulaires de
distance en distance pour donner plus de rsistance  ces longues
galeries, comme aussi  Saint-Michel de Cuxa.

Voici (19) une portion du clotre d'Elne, dont le plan d'ensemble donne
un losange se rapprochant du carr. On voit en A les piles qui reoivent
les retombes des arcs doubleaux et des arcs ogives des votes
construites avec beaucoup de soin. La fig. 20 prsente la coupe de ce
clotre et une trave extrieure[256]. Comme sculpture, ce clotre est
le plus riche de tous ceux existant encore de nos jours dans cette
partie de la France. Les chapiteaux reposs appartenant au XIIe sicle
et mme ceux du XIVe sicle sont d'un beau travail; les fts des
colonnettes donnant du ct intrieur de la galerie sont tous couverts
de sculptures d'une grande dlicatesse, et les deniers constructeurs
cherchrent  se rapprocher autant qu'ils le pouvaient du style adopt
par les architectes du premier clotre. On se rendra compte de cet
effort et de l'influence des arts romans en plein XIVe sicle, dans ces
contres, si l'on examine les colonnettes appartenant  ces deux poques
(XIIe et XIVe sicles), que nous donnons au mot COLONNETTE.

Nous avons encore un exemple de ces remaniements dans le clotre de
l'ancienne glise de Saint-Papoul, prs Castelnaudary. Celui-ci fut
rebti au XIVe sicle avec des fragments du commencement du XIIIe. Mais
Saint-Papoul tait pauvre; les galeries furent simplement couvertes par
une charpente, et les colonnettes jumelles furent refaites en petits
carreaux de briques octogonales, poss les uns sur les autres et runis
par un lit de mortier.

Quant aux charpentes en appentis qui couvrent les clotres, elles sont
d'une grande simplicit; elles se composent habituellement d'une suite
de chevrons soulags par des liens, et formant  l'intrieur un angle
obtus dont les rampants taient quelquefois lambrisss et peints.

La fig. 21 donne une de ces charpentes [257]; en A nous avons reproduit
le profil de l'extrmit des chevrons. Ces charpentes, sans entraits,
poussaient les murs des galeries, surtout lorsque ces murs n'taient pas
maintenus par des piles assez rapproches, et lorsqu'ils taient monts
sur de longues ranges de colonnettes accouples. Aussi faut-il
attribuer en grande partie la reconstruction de presque tous les
clotres romans  la mauvaise combinaison de ces charpentes qui durent
hter leur ruine. Nous devons faire remarquer que parfois, comme 
Moissac et  Saint-Lizier par exemple, les colonnettes des galeries des
clotres romans sont tantt accouples, tantt simples: lorsqu'elles
sont simples, le chapiteau est beaucoup plus vas, dans le sens de
l'paisseur du mur que dans l'autre sens; lorsqu'elles sont jumelles,
souvent les chapiteaux doubles sont pris dans un seul morceau de pierre,
ainsi que les deux bases, afin de bien relier les fts des colonnettes
et de les rendre solidaires. Si les chapiteaux doubles sont indpendants
l'un de l'autre, ce sont alors des tailloirs qui relient les colonnes
accouples sous le sommier des archivoltes. Les dversements frquents
des galeries des clotres romans, produits par la pousse des
charpentes, firent videmment substituer d'abord les colonnes jumelles
aux colonnettes simples, puis obligrent les constructeurs  prendre des
prcautions particulires lors de la pose de ces colonnettes jumelles:
comme, par exemple, de tailler les chapiteaux accoupls dans un seul
morceau de pierre et de leur donner un fort volume comparativement au
diamtre et  la hauteur de la colonne; comme de poser ces colonnettes,
gnralement peu ou point galbes, celle du dedans ayant son parement
intrieur vertical, et celle extrieure lgrement incline, ou, pour
employer un terme de btisse, ayant du fruit sur le dehors.

Une figure est ncessaire pour faire comprendre cette prcaution des
constructeurs romans. Soit (22) la coupe d'une colonnade de clotre
portant des archivoltes; soit A l'intrieur de la galerie et B le prau,
la colonnette C sera pose verticale, tandis que la colonnette D sera
pose incline de 0,02 c. ou 0,03 c., de G en H. La base double I tant
prise dans un seul morceau de pierre, ainsi que le chapiteau double K,
les deux colonnettes forment ainsi un vritable chevalement rsistant 
une pousse agissant suivant la ligne L M. Malgr ces prcautions,
bases sur une observation trs-juste, le temps, la ngligence,
l'affaissement de charpentes mal entretenues et pourries, ont cependant
fait dverser la plupart des colonnades des clotres romans couverts par
des lambris. Mais ce qui nous a permis de constater ce fait intressant,
ce sont les centres des bases, en plan, qui sont presque toujours plus
carts que les centres des astragales des chapiteaux de 0,01 c., 0,02
c. ou mme 0,03 c.; c'est encore l'alignement du parement intrieur des
bahuts O (qui n'a pu changer) compar  l'alignement primitif intrieur
N des archivoltes, donn par les angles des clotres, lesquels n'ont pu
varier non plus. Mais nous avons l'occasion de nous tendre sur ces
prcautions des constructeurs dans la pose des membres de l'architecture
au mot CONSTRUCTION.

Pour clore ce que nous avons  dire sur les clotres romans, nous
signalerons  nos lecteurs le clotre de Saint-Lizier (Arige) (fin du
XIIe sicle). Sa construction est d'une extrme simplicit. Il se
compose de deux tages de galeries, l'une au rez-de-chausse, en
maonnerie, l'autre au premier, en charpente. La fig. 23 donne la moiti
du plan gnral de ce clotre, et la fig. 24 sa coupe avec l'lvation
des galeries. On ne saurait btir deux tages de portiques avec plus
d'conomie. Les colonnettes et bases sont en marbre, n'ont que 0,11 c.
de diamtre (il faut dire que le marbre n'est pas, dans cette contre,
une matire rare); elles posent sur une seule assise continue et si
basse qu'on ne peut gure la considrer comme un bahut. Les chapiteaux,
trs-vass, sont en pierre ainsi que les archivoltes, les murs
au-dessus en maonnerie. Un plancher couvre cette galerie. Au-dessus, le
mur forme un appui sur lequel sont poses des piles en brique dans les
angles et sur les milieux de deux des cts du clotre; puis des poteaux
 huit pans en bois avec base et chapiteau pris dans la masse, portant
de longs poitrails poss de champ, sur lesquels sont fixs les chevrons
dont la saillie abrite toute la construction[258]. On n'oserait
aujour'd'hui excuter une btisse aussi lgre, qui doit sa solidit 
l'extrme simplicit des moyens employs.

Revenons maintenant aux clotres de l'poque gothique; aprs tout, les
clotres romans n'offrent que peu de varits, et ce que nous en avons
donn suffit pour se faire une ide passablement complte de ces sortes
de constructions. Il n'en est pas de mme des clotres levs pendant la
priode gothique, surtout au moment o cet art commence  se dvelopper.
Le programme d'un clotre tait, pour les architectes du XIIIe sicle,
un thme prcieux dont ils devaient tirer un grand parti. L'orientation,
la disposition d'un clotre relativement  ses annexes, les besoins
particuliers  telle communaut, la nature des matriaux, la ncessit
de clore telle partie, de laisser l'autre ouverte, les coulements d'eau
pluviale, les moyens de recueillir ces eaux dans des citernes, tout cela
devait exciter et excitait le gnie inventif des architectes de cette
poque. Il nous serait difficile, au milieu de tant de ruines
regrettables (car ces dpendances de nos glises ont t presque partout
transformes, dvastes ou mme dmolies), de ne rien omettre;
toutefois, nous essayerons du moins de faire connatre les modifications
successives apportes dans ces constructions et de prsenter les
exemples les plus complets et les plus remarquables que le temps et la
main des hommes n'ont pas dtruits. Les clotres encore debout,
abandonns, sans usage aujourd'hui, construits la plupart
trs-lgrement, tendent tous les jours  disparatre, et notre travail
pourra perptuer pour l'tude des oeuvres dont il ne restera bientt
plus trace[259].

Nous avons vu dj qu' Laon les constructeurs avaient vitr les
ouvertures suprieures prises sous les formerets des votes du clotre
et avaient laiss les arcatures infrieures libres, comme les anciennes
galeries romanes. Mais  Laon, bien que ce clotre soit dj gothique
par ses votes, la claire-voie infrieure est compltement distincte de
la rose vitre, comme dans les clotres de transition, tels que ceux de
Fontenay et de Fontfroide. Cette disposition ne fut pas longtemps
conserve; bientt tout l'espace compris entre les formerets, les piles
et le bahut, fut rempli par des meneaux; mais ces meneaux ne furent pas
entirement vitrs comme ceux des fentres des collatraux d'une glise.
On se contenta d'abord de vitrer les compartiments suprieurs et de
laisser  jour les intervalles entre les colonnettes. Il existe un
clotre de ce genre, d'une disposition charmante, sur le flanc sud de
l'glise collgiale de Smur-en-Auxois. Il est fort petit, puisque
chacun de ses cts ne contient que deux trave.

En voici le plan entier (25),  l'chelle de 0,005 millimtres pour
mtre. Profitant avec une intelligence rare des pousses gales qui,
dans les angles, agissent en sens contraire et se neutralisent par
consquent, l'architecte, au lieu de donner  ces angles, comme dans les
clotres romans, une paisseur considrable, en a fait une pile compose
de six colonnettes runies et prises dans un seul morceau de pierre.
Cette jolie disposition donne une lgret extraordinaire  ce clotre,
tout en lui conservant une parfaite solidit. Les seuls points
rsistants de la construction sont les quatre contre-forts plants sur
le milieu de chacune des faces de la galerie et les divisant en deux
traves. Un puits est creus au milieu du petit prau.

La fig. 26 prsente la coupe et l'lvation d'une trave du clotre de
Smur, ainsi qu'un dtail du plan des piles en A. Les intervalles entre
les colonnettes n'taient pas vitrs, tandis que les compartiments des
meneaux au-dessus de l'arcature l'taient[260]. On obtenait ainsi, pour
clairer les galeries, beaucoup plus de jour que dans les clotres
romans, et la pluie ni le vent ne pouvaient gner les personnes qui
circulaient sous les galeries. Les roses et dcoupures des meneaux
vitrs formaient comme des crans transparents opposs au vent et au
soleil. La sculpture des chapiteaux est fort belle, large, abondante, et
les matriaux des piles de grande dimension, suivant le mode
bourguignon. Ce clotre est du temps de l'glise et dut tre bti entre
les annes 1230 et 1240.

Cependant il arrivait souvent, au XIIIe sicle, que les traves des
clotres vots taient garnies de meneaux sans vitraux, qui n'taient
alors que des claires-voies de pierre destines  briser l'effort du
vent et  garantir les personnes qui passaient dans les galeries contre
la vivacit de l'air ou des rayons du soleil. Nos glises du nord
possdaient beaucoup de clotres de ce genre vitrs partiellement ou
compltement  claires-voies. La cathdrale de Noyon, le long de la nef,
au nord, conserve encore la galerie occidentale de son clotre du XIIIe
sicle, sur laquelle s'ouvre une belle salle capitulaire dont les piles
d'entre sont richement dcores de sculptures, d'ornements et de
statues d'vques (voy. SALLE CAPITULAIRE). Ce clotre, ainsi que ses
dpendances, tait autrefois crnel du ct extrieur, afin de pouvoir,
au besoin, se dfendre contre un coup de main. La construction des
galeries est large, simple, bien conue et bien excute.

Voici (27) le plan et (28) l'lvation extrieure d'une des traves du
clotre de la cathdrale de Noyon. La claire-voie est compltement 
jour, sans verrires, et son archivolte sert de formeret aux votes en
arcs d'ogives; du ct du mur, les arcs portent sur des culs-de-lampe
sculpts, afin de ne pas gner la circulation par la saillie de piles
engages. Aujourd'hui, la construction est drase au niveau A (fig.
28); les gargouilles, pinacles, larmiers et balustrades qui couronnaient
certainement la belle corniche feuillue n'existent plus. Nous donnons en
B une coupe sur l'axe de la trave, qui fait voir l'extrme simplicit
de cette construction, ne consistant rellement qu'en des contre-forts
runis par des archivoltes recevant l'intrados des votes. Il est bon
d'examiner ce clotre aprs celui de l'glise de Smur que nous avons
donn (fig. 26); ces deux petits difices sont contemporains, ils sont
levs entre les annes 1230 et 1240.

On peut observer ici la diffrence des deux coles bourguignonne et
franaise: la premire hardie, lgante, avec un mlange de rudesse,
employant des matriaux rsistants et sachant en tirer les avantages
rsultant de leur nature; l'autre fine, sobre, possdant un sentiment
trs-vif des proportions, vitant les exagrations et les trangets. Il
ne faudrait pas croire cependant que les architectes des provinces
franaises eussent adopt un _poncif_ aussi simple dans la construction
de leurs clotres. L'amour du luxe, un instant comprim par les
cisterciens, reprit un nouvel essor au commencement du XIIIe sicle chez
les religieux rguliers.  cette poque, en France, en Italie, en
Espagne, en Allemagne et en Angleterre, les monastres virent s'lever
des clotres qui rivalisaient entre eux comme tendue, en richesse de
matriaux et de sculpture. En Italie, ce fut alors qu'on leva les
clotres de marbre, couverts de sculptures et de mosaques, de
Saint-Paul-hors-les-murs, de Saint-Jean de Latran,  Rome; en Sicile,
l'admirable et immense clotre de Montrale, singulier mlange
d'architecture normande et de traditions des Maures; en France, les
beaux clotres de Saint-Lger et de Saint-Jean-des-Vignes de Soissons.
Nous nous occuperons de ce dernier clotre, dans lequel les religieux,
tout en restant fidles au principe appliqu avec une si grande sobrit
 Noyon, dployrent un luxe de sculpture peu commun.

Nous donnons (29) le plan et (30) l'lvation extrieure d'une trave du
clotre de Saint-Jean-des-Vignes, contemporain de celui de Noyon. La
galerie du rez-de-chausse tait probablement surmonte d'un tage qui
n'existe plus. Les contre-forts, les tympans entre les archivoltes sont
couverts de sculpture. Le plan prsente une multitude de colonnettes
dont la fonction est dtermine par les arcs des votes, et qui sont
couronnes par des chapiteaux finement travaills dont la runion forme,
 l'intrieur comme  l'extrieur de la galerie, un brillant cordon
d'ornements. Les votes, du ct du mur, ainsi qu' Noyon, sont portes
sur des culs-de-lampe naissant sur des ttes humaines. Quant  la
claire-voie, ses roses seules taient vitres[261].

Cette richesse, si fort en contradiction avec le principe des ordres
religieux, ne laissait pas d'exciter dj, au XIIIe sicle, le blme ou
la raillerie. On est trop dispos  croire que les XVIe et XVIIIe
sicles ont t les seuls  critiquer le luxe des moines. Un pote du
XIIIe sicle qui tait reu  la cour de saint Louis, Rutebeuf, ne
manque pas une occasion d'exercer sa verve contre les ordres religieux.
On en jugera par ce passage extrait de la _Vie de sainte Elysabel_:

       Une foiz entra en .i. cloistre
       De povres genz qui pas acroistre
       Ne se pooient de lor biens;
       Fors d'aumosne n'avoient riens.
       Ymages li monstrent bien ftes,
       Bien entaillies et portrtes;
       Mult orent coust, ce li samble,
       Ainois que il fussent ensamble;
       Mult l'en pesa, et bien lor monstre.
       Et mult lor en va  l'encontre,
       Et dist: Je croi miex vous en fust,
       Se ce 'on a mis en ce fust
       Por fere entaillier ces ymages
       Fust mis en preu; c'or est domages
       Qui a l'amor de Dieu el cuer
       Les ymages qu'il voit defuer,
       Si ne li font ne froit ne chaut.
       Endroit de moi il ne m'en chaut,
       Et bien sachiez, ce me conforte,
       Que chascun crestiens, l, porte
       Les ymages el cuer dedenz.
       Les lvres muevre ne les denz
       Ne font pas la religion,
       Ms la bone compontion[262].

Un huguenot n'aurait pas parl autrement au XVIe sicle.

Afin de meubler la nudit des murs intrieurs des galeries des clotres
entre les culs-de-lampe portant les votes, on les dcorait de peintures
et mme quelquefois de bas-reliefs et d'arcatures. Le clotre de la
cathdrale de Toul, commenc vers 1240 et termin  la fin du XIIIe
sicle, nous donne une jolie dcoration de ce genre, consistant en une
suite d'arcatures trilobes, sous chacune desquelles tait sculpt un
petit bas-relief port sur une sorte de tablette orne peu saillante.

Nous donnons (31) l'une des traves intrieures de ce clotre[263]. 
l'extrieur, le clotre de la cathdrale de Toul prsente une
disposition analogue  celle des clotres de Noyon et de Soissons, si ce
n'est que les formerets des votes ne pntrent pas  travers
l'paisseur du mur, et que les archivoltes des claires-voies sont
bandes en dedans de ces formerets. Il reste ainsi, de chaque ct des
contre-forts, une portion de trumeau. Cette disposition est moins
franche que celle des clotres prsents ci-dessus. D'ailleurs la
galerie n'tait point vitre.  Toul, les chneaux du clotre sont
disposs d'une faon particulire; ils consistent, au-dessus de la
corniche, en une assise de pierre taille suivant les pentes
correspondant  l'coulement des eaux, lequel a lieu par les gargouilles
perces au milieu de chaque tte de contre-fort (32).

Jusque vers le milieu du XIIIe sicle, les combles des clotres
gouttent, sauf de trs-rares exceptions, leurs eaux directement sur le
prau sans chneaux; la prsence des chneaux est un perfectionnement
qui depuis fut introduit dans la construction des clotres. Dans les
localits o l'eau de source manquait, on profita des combles des
clotres et salles voisines pour recueillir les eaux pluviales dans une
citerne mnage sous le prau. Il arriva parfois alors qu'au lieu de
jeter les eaux  gueule be sur l'aire du prau, et pour viter que des
ordures pussent tre entranes dans la citerne, on plaa des tuyaux de
descente en pierre de distance en distance dans les angles forms par
les contre-forts (voy. CONDUITE); ou si l'on admettait les gargouilles,
ce qui tait le cas le plus ordinaire, on tablissait un caniveau en
pierre au-dessous d'elles, tout autour du prau, pour recueillir les
eaux et les envoyer, par des pertuis, dans la citerne. Quelquefois mme
ce caniveau tait un petit gout souterrain ayant un pertuis garni d'une
crapaudine au-dessous de la gueule de chacune des gargouilles. Plus
rarement l'aire du prau tait dalle comme l'aire de l'_impluvium_
antique et conduisait l'eau par des pentes, se dirigeant vers le milieu,
dans la citerne. On recueillait ainsi non-seulement les eaux tombant sur
les combles, mais aussi celles reues sur la surface totale du prau. Le
prau du clotre de l'abbaye du Mont-Saint-Michel-en-Mer est couvert de
plomb; mais nous aurons l'occasion de parler bientt de ce clotre
remarquable.

Cependant, certains clotres de cathdrales particulirement furent, au
XIIIe sicle, surmonts d'un tage, probablement  cause du peu d'espace
dont on disposait autour de ces monuments levs au centre de cits
populeuses. Il existe,  Langres, les restes d'un clotre de ce genre
qui est d'un fort bon style et qui appartient au milieu de ce sicle.

La fig. 33 prsente l'une de ses traves. Un premier tage, perc d'une
petite fentre carre au-dessus de chaque arcade, tait destin
peut-tre au logement des chanoines. Ici ce sont les formerets des
votes qui, comme  Noyon, servent d'archivoltes  la claire-voie. Le
mur du fond du clotre de la cathdrale de Langres est dcor d'une
triple arcature sous chaque formeret, porte sur des colonnettes et des
chapiteaux admirablement sculpts. Quant aux contre-forts, pais et
saillants dans la hauteur du rez-de-chausse, pour contre-butter la
pousse des votes, ils se rduisent sensiblement dans la hauteur du
premier tage, qui n'tait couvert que d'une charpente[264].

Mais le plus beau clotre qui nous soit conserv (en partie du moins)
possdant un premier tage est certainement le clotre de la cathdrale
de Rouen. Cette construction date de 1240 environ, et son ensemble comme
ses dtails sont excuts avec un grand luxe et un soin minutieux.

La fig. 34 nous donne l'lvation d'une des traves du clotre de la
cathdrale de Rouen. Ces traves sont larges, perces  la base par
quatre arcades libres portes sur des colonnettes monolithes. Au-dessus
de ces arcades, la claire-voie est vitre. L'archivolte est paisse,
compose de deux rangs de claveaux, celle suprieure servant de formeret
aux votes  l'intrieur. Ces archivoltes soutiennent un grand talus sur
lequel viennent pntrer les piles et trumeaux des fentres jumelles du
premier tage. Une corniche  double rang de crochets et une balustrade
dont les quatre-feuilles seuls sont ajours couronnent le premier tage,
qui porte chneau. Au milieu de la tte de chacun des contre-forts,
compltement dpourvus d'ornements, sort une gargouille rejetant 
l'extrieur l'eau recueillie dans les chneaux. Des pinacles
surmontaient ces contre-forts; ils sont malheureusement dtruits.

Voici (35) le plan de ces contre-forts et d'une trave 
rez-de-chausse. On voit combien cette construction est simple et
lgre. Toute la rsistance consiste seulement dans les contre-forts et
les piles carres qu'ils viennent pauler. Quant  la claire-voie, elle
est indpendante de la btisse proprement dite. Il n'est pas besoin de
dire que ce clotre est vot en arcs ogives, composant une suite de
traves sur plan barlong; c'est l une disposition gnralement admise
pour les clotres au XIIIe sicle et suivie plus tard. Le premier tage
n'existait que sur l'un des cts du clotre et contenait la
bibliothque du chapitre; il formait une grande salle couverte par une
charpente lambrisse[265].

Les dispositions des clotres admises ds le commencement du XIIIe
sicle ne varient gure jusque vers le milieu du XIVe; ce sont toujours
des votes carres dont les formerets extrieurs sont remplis par des
meneaux vitrs dans la partie suprieure ou dpourvus de vitraux. Au
XIVe sicle, les glises cathdrales et monastiques, tant moins riches
qu'elles ne le furent au XIIIe, revinrent aux clotres composs
d'arcatures continues, comme les clotres romans primitifs, dont les
galeries sont couvertes par des charpentes apparentes ou lambrisses.
Mais le systme de construction n'est plus celui du clotre roman. Les
archivoltes composes de claveaux disparaissent souvent et sont
remplaces par une claire-voie qui ressemble assez  une grande
balustrade. Le flanc sud de la cathdrale de Bordeaux a conserv un
clotre lev suivant ce mode; il date du XIVe sicle. L'une de ses
quatre galeries s'engage dans les contre-forts isols de la cathdrale,
les trois autres sont libres.

La fig. 36 prsente le plan d'un des angles du clotre de la cathdrale
de Bordeaux. En A, nous avons trac la section horizontale d'une des
piles,  l'chelle de 0,05 c. pour mtre. Sur un bahut continu s'lvent
des faisceaux de colonnettes prsentant beaucoup plus de profondeur que
de largeur. Ces piles sont prises dans un seul morceau de pierre, et
elles portent une arcature dont chaque triangle est taill dans un seul
bloc, ainsi que l'indique la fig. 37, qui donne l'lvation et la coupe
du clotre de la cathdrale de Bordeaux. Une corniche compose de longs
morceaux de pierre relie le tout; un surhaussement moderne, form de
deux assises de pierre, charge cette lgre construction. Mais
autrefois, ainsi que le prouve la prsence des gargouilles encore en
place, la corniche portait un chneau sur lequel venait reposer la
charpente; nous avons cru devoir rtablir l'tat primitif dans notre
fig. 37 [266]. La charpente apparente tait compose d'une suite de
chevrons portant ferme, retenus par des liens reposant sur des corbeaux.
Ce genre de construction n'offrait pas une grande solidit; aussi la
plupart de ces clotres furent-ils renverss par la pousse de la
charpente dpourvue d'entraits, et, au XVe sicle, on reprit le mode
adopt par le XIIIe sicle, c'est--dire qu'on en revint aux clotres
vots avec meneaux sous les formerets, et ces meneaux furent vitrs. Il
est cependant des exceptions  cette rgle, surtout dans les provinces
mridionales.

Ainsi le clotre de la cathdrale de Narbonne, qui date des premires
annes du XVe sicle, se compose d'une srie d'arcades sans meneaux,
spares par des contre-forts pais.

La fig. 38 prsente le plan du quart de ce clotre. En A, nous donnons
la section horizontale de la pile d'angle, et en B celle d'une des
autres piles,  l'chelle de 0,02 c. pour mtre. La fig. 39 nous montre
un des angles de ce clotre, vu en perspective.

Le clotre de Narbonne possde un bahut; les arcades sont hautes,
contrairement aux habitudes des constructeurs du moyen ge; il est
couvert en terrasses dalles, protges par une balustrade, ainsi que le
clotre de la cathdrale de Bziers, qui date du XIVe sicle.

Les clotres du XVe sicle en gnral ne diffrent de ceux du XIVe que
par la dcoration des contre-forts, les compartiments des meneaux, la
construction des votes et les dtails de l'architecture. Il n'est donc
pas ncessaire de nous en occuper ici, puisque nous retrouvons ces
dtails dans les diffrents articles de ce _Dictionnaire_.

Nous terminerons ce que nous avons  dire sur ces monuments par la
description du clotre de l'abbaye du Mont-Saint-Michel-en-Mer, l'un des
plus curieux et des plus complets parmi ceux que nous possdons en
France.

Nous donnons le plan d'ensemble de ce clotre, ayant vue du ct A sur
la mer par des fentres oblongues et trs-troites (40). Les galeries
ont t couvertes primitivement par une charpente lambrisse. L'arcature
se compose de deux ranges de colonnettes se chevauchant, ainsi que
l'indique le dtail de l'angle du plan (41). Des archivoltes en
tiers-point portent sur les colonnettes, de A en B, de B en C, 
l'extrieur; de D en E, de E en F,  l'intrieur, et des arcs diagonaux
trs-aigus sont bands de A en D, de A en E, de E en B, de B en F, de F
en C, etc.; les triangles laisss entre les archivoltes et les arcs
diagonaux sont remplis comme des triangles de votes ordinaires. Il est
vident que ce systme de colonnettes poses en herse est plus capable
de rsister  la pousse ou au mouvement d'une charpente que le mode de
colonnes jumelles, car les arcs diagonaux AD, AE, EB, etc., opposent une
double rsistance  ces pousses, trsillonnent la construction et
rendent les deux rangs de colonnettes solidaires. D'ailleurs il n'est
pas besoin de dire qu'un poids reposant sur trois pieds est plus stable
que s'il repose sur deux ou sur quatre. Or la galerie du clotre de
l'abbaye du Mont-Saint-Michel n'est qu'une suite de trpieds.

Voici (42) une coupe sur O P, et (43) une lvation intrieure de ces
arcatures. Les profils et l'ornementation rappellent la vritable
architecture normande du XIIIe sicle. Les chapiteaux, suivant la
mthode anglo-normande, sont simplement tourns, sans feuillages ni
crochets autour de la corbeille. Seuls, les chapiteaux de l'arcature
adosss  la muraille sont dcors de crochets btards. Les coinons
entre les archivoltes de l'intrieur des galeries prsentent de belles
rosaces sculptes en creux, des figures, l'agneau surmont d'un dais
(fig. 43), puis au-dessus des arcs une frise d'enroulements ou de
petites rosaces d'un beau travail. Entre les naissances des arcs
diagonaux des petites votes sont sculpts des crochets. Ce clotre
tait compltement peint, du moins  l'intrieur et entre les deux rangs
de colonnettes. En B (fig. 40) est la seule entre des galeries dans le
prau, bien qu'il soit facile d'enjamber par-dessus les bahuts entre les
colonnettes, et ce prau est compltement couvert de lames de plomb,
destines  recueillir les eaux pluviales dans une grande citerne
rserve sous l'glise. Sous le clotre est btie la salle des
Chevaliers, compose d'un quinconce de colonnes (voy. ARCHITECTURE
MONASTIQUE, fig. 18 et 19); sous la salle des Chevaliers est un tage
infrieur. Ainsi le clotre de l'abbaye du Mont-Saint-Michel-en-Mer est
situ au sommet d'un immense difice, et ses galeries sont portes sur
des votes; c'est pourquoi on a cherch  donner  cette construction
une extrme lgret.

La renaissance leva quelques jolis clotres, mais qui ne prsentent
aucune particularit digne d'tre note. Les dispositions gnrales des
clotres,  partir du XIIIe sicle, varient peu en France, ainsi que
nous l'avons dit dj, et les dtails de l'architecture seuls se
modifient en raison du got de chaque poque. Ces dtails trouvent leur
place dans le _Dictionnaire_; il est donc inutile de les mentionner ici.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
[Illustration: Fig. 29.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 30.]
[Illustration: Fig. 31.]
[Illustration: Fig. 32.]
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
[Illustration: Fig. 35.]
[Illustration: Fig. 36.]
[Illustration: Fig. 37.]
[Illustration: Fig. 38.]
[Illustration: Fig. 39.]
[Illustration: Fig. 40.]
[Illustration: Fig. 41.]
[Illustration: Fig. 42.]
[Illustration: Fig. 43.]

     [Note 243:

       Quadratam speciem structura domestica prfert,
       Atria bis binis inclyta particibus.
       Qu tribus inclus domibus, quas corporis usus
       Postulat, et quarta qu domus est Domini,
       Quarum prima domus servat potumque cihumque
       Ex quibus hos reficit juncta secunda domus.
       Tertia membra fovet vexata labore diurno,
       Quarta Dei laudes assidue resonat.

     _Carmen de Laude vit monastic_ edit. a Sirmondo ad Goffrid.
     Vindocin. (Voy. Ducange, _Gloss._)]

     [Note 244: In synod. Pontigonensi, ann. 876. In synod. Rom.
     sub Eugenio II]

     [Note 245: Lib. 1, cap. 1,  43.]

     [Note 246: Ce n'est pas l, bien entendu, une rgle absolue;
     diverses causes venaient modifier ces dispositions: la nature
     du terrain, des constructions plus anciennes dans les villes,
     des rues existantes, obligeaient les abbs ou les chapitres 
     ne pas tre fidles  leur programme. Cependant les clotres
     des abbayes de Cluny, de Vzelay, de Clairvaux, de Fontenay,
     de la Charit-sur-Loire, de Saint-Denis, de
     Saint-Jean-des-Vignes  Soissons, de Saint-Front de
     Prigueux, de Poissy, de Sainte-Genevive  Paris, de la
     Trinit de Caen, etc., et particulirement de l'abbaye type
     de l'abb de Saint-Gall (voy. ARCHIT. MONAST., fig. 1), sont
     situs sur le flanc mridional de l'glise; tandis que les
     clotres des cathdrales de Paris, de Noyon, de Rouen, de
     Reims, de Beauvais, de Sez, de Bayeux, de Puy-en-Vlay,
     etc., taient situs au nord. Quelquefois le clotre et
     l'vch se touchent et sont tous deux btis du ct
     mridional, comme  Langres,  vreux,  Verdun; mais ce sont
     l des exceptions; les vques et les chapitres prfraient
     gnralement occuper des terrains spars par l'glise.]

     [Note 247: Voy. le _Cartul. de l'gl. N.-Dame de Paris_,
     publ. par M. Gurard, et la prface, p. CIX.]

     [Note 248: Canonicus qui recipit domum in claustro jurat
     quod, anno precedenti diem qua recepit illam, fecit stagium
     suum Parisiis per vigenti septimanas; ita quod qualibet die
     fecit horam unam vel in capitulo vel in ecclesia... Item
     jurat quod domum illam et appendicias domus illius tenebit in
     eque bono statu in quo est, quando accipit illam, vel etiam
     meliori. Jurat etiam quod solvet pensionem domus illius et
     alia onera diebus statutis ad hoc, nisi dilationem habuerit
     ab illis ad quos pertinet receptio predictorum. _Chartul.
     Eccles. Parisiensis_, Pars II, lib. IX, feb. 1240, XXVIII.]

     [Note 249:... Vel nisi alique magnates mulieres, que sine
     scandalo evitari non possunt... _Ibid._, Pars III, lib. XX,
     nov. 1245, 1.]

     [Note 250: _Mm. concern. l'hist. civ. et eccls. d'Auxerre_,
     par l'abb Lebeuf, publi par MM. Challe et Quantin, t. III,
     p. 227.]

     [Note 251: Le clotre de l'abbaye de Thoronet (Var) possde
     encore un lavoir couvert sur la face de l'une de ses
     galeries.  l'abbaye de Fontenay (Cte-d'Or), il existait de
     mme un lavoir couvert.]

     [Note 252: Voy. la Notice sur ces trois abbayes par M. L.
     Rostan. _Bullet. monum._, publ. par M. de Caumont, t. XVIII,
     p. 107.]

     [Note 253: Voy., _Archiv. des monum. hist._ prs le minist.
     d'tat, le relev de cette abbaye fait par M. Questel.]

     [Note 254: On ne doit pas s'tonner si, dans cet article,
     nous passons brusquement d'une province  l'autre, quelle que
     soit la distance qui les spare. Il s'agit ici de
     dispositions gnrales, non de dtails d'architecture, et
     nous avons dit dj que les tablissements monastiques
     agissaient, quelle que ft leur position sur le territoire
     occidental, d'aprs une direction uniforme, en tant qu'elles
     appartenaient au mme ordre.]

     [Note 255: Au XVIe sicle, un cadran solaire fut attach  la
     statue de l'ange; peut-tre en existait-il un autre avant
     cette poque. Nous devons les dessins de ce clotre  M.
     Boeswilwald, architecte de la cathdrale de Laon.]

     [Note 256: Nous devons ces dessins et ceux de Saint-Michel de
     Cuxa  l'obligeance de M. Laisn, architecte diocsain
     d'Auch, qui a relev le clotre d'Elne pour la Commission des
     monuments historiques.]

     [Note 257: C'est la charpente du clotre de Saint-Papoul, qui
     date du XIVe sicle.]

     [Note 258: M. Ruprich Robert a bien voulu nous confier les
     tudes qu'il a faites sur ce clotre; elles nous ont servi 
     donner ces figures.]

     [Note 259: En compulsant nos notes, nous sommes oblig de
     reconnatre que, depuis le temps o quelques-unes d'entre
     elles ont t prises, des exemples de clotres encore
     existant il y a quelques annes sont aujourd'hui dtruits. On
     ne doit point s'en tonner; la vie s'est retire de ces
     dpendances des glises depuis longtemps, et bien avant les
     dernires annes du dernier sicle dj, la plupart des
     clotres des cathdrales et des abbayes taient laisss 
     l'abandon, comme des constructions qui n'ont plus de raison
     d'tre.]

     [Note 260: Ce clotre est aujourd'hui engag dans des
     constructions plus rcentes et en partie dtruit; cependant
     il en reste assez pour prendre une ide complte de ses
     dispositions gnrales, de sa construction et mme de ses
     dtails.]

     [Note 261: Les dessins de ce clotre nous ont t donns par
     M. Boeswilwald, architecte diocsain de Soissons.]

     [Note 262: _OEuvres comp. de Rutebeuf_, recueillies par A.
     Jubinal. Paris, 1839. _La Vie de sainte Elysabel_, t. II, p.
     216.]

     [Note 263: Il ne reste plus que des traces des bas-reliefs
     qui,  la fin du dernier sicle, ont t briss. M.
     Boeswilwald a bien voulu nous fournir les dessins de ce
     clotre.]

     [Note 264: Ce clotre n'appartient plus  la cathdrale; il
     fut vendu par le Domaine il y a une vingtaine d'annes; il
     sert aujourd'hui de magasin  des marchands de meules 
     aiguiser. Nous ne savons ce que le Domaine a retir de cette
     vente; mais lorsqu'on voudra racheter ce clotre, ce qu'il
     faudra faire un jour ou l'autre, ne ft-ce que pour assainir
     la cathdrale de Langres, il est probable qu'on payera cher
     cet abandon.]

     [Note 265: Les restes de ce clotre tombaient en ruine par
     suite de surcharges sur les votes et de l'abandon dans
     lequel ce prcieux dbris d'architecture tait laiss.
     L'administration des cultes depuis peu, a fourni  MM.
     Barthlemy et Desmarets, architectes diocsains de Rouen, les
     moyens de restaurer les parties les plus endommages. Mais
     des logements sont tablis au premier tage et contribuent 
     dtruire ce qui reste des belles fentres. On ne saurait trop
     souhaiter de voir enfin ce magnifique spcimen d'un clotre
     de cathdrale dbarrass de services que rien n'empche de
     placer partout ailleurs.]

     [Note 266: Nous devons les dessins de ce clotre 
     l'obligeance de M. Alaux, architecte  Bordeaux.]



CLOTT, s. m. _Clotest_. Petite clture. On donnait, pendant les XIIIe,
XIVe et XVe sicles, le nom de _clott_  des cltures en bois que l'on
tablissait ordinairement dans les grandes salles des chteaux pour
garantir contre le vent un lit, ou seulement une partie de ces vastes
pices. Ce mot s'entend aussi comme: petite chambre, cabinet, rduit:

       En un clostet esgarde et voit
       Une clart qui l estoit[267].

On appelait encore les paravents mobiles des clotts (voy. le
_Dictionnaire du Mobilier_, au mot PARAVENT).

     [Note 267: Le _Roman du Saint-Graal_, pub. par M. Francisque
     Michel; v. 2031.]



CLTURE, s. f. _Coulture_, _chancel_, _canchel_, _chaingle_. Obstacle de
pierre ou de bois entourant des champs, des constructions publiques ou
particulires, ou encore certaine partie d'un difice. Nous diviserons
cet article en: 1 cltures extrieures de villes ou bourgs; 2 cltures
de proprits particulires; 3 cltures du choeur des glises.


CLTURES DE VILLES.--Pendant le moyen ge, la construction, l'entretien
et la garde des cltures des cits taient habituellement  la charge
des habitants; mais cependant, lorsqu'un seigneur prtendait avoir des
droits fodaux sur une ville ou portion de ville, il faisait tablir une
clture  ses dpens; alors tout l'espace compris dans cette clture
tait sous sa juridiction: Guillaume le Breton et Rigord assurent que
Philippe-Auguste acheta tous les terrains dont il avait besoin pour
lever la clture de Paris; aussi, dans les chartes de son temps, ces
cltures sont-elles appeles _Muri_ _Regis_. Outre cela, dit
Sauval[268], dans un arrt de 1261, le Parlement nomme les murailles de
la porte Saint-Marceau _Muri Regis_. En un mot, c'est le nom que les
murs de Paris prennent en 1273, 1280 et 1299, dans deux accords entre le
roi et saint Merry, l'autre entre Philippe le Hardy et saint loi; et
dans la permission donne aux Templiers de btir  la porte du Chaume.
Au reste, ajoute-t-il, aprs que Philippe-Auguste eut achev ses
murailles, il prtendit tre seigneur des terres et des lieux qu'elles
embrassoient, et pour cela, dans l'Universit, il voulut d'abord ter 
l'abb et aux religieux de Saint-Germain la justice des lieux et leur
juridiction qu'il venoit de renfermer; il en usa de mme dans la ville 
l'gard de l'vque de Paris pour la seigneurie tant du bourg vieux et
nouveau de Saint-Germain que de la coulture nouvelle et vieille,
c'est--dire des quartiers de Saint-Germain-l'Auxerrois, de Saint-Honor
et de Saint-Eustache, qu'il avoit encore compris dans ses murs... Depuis
Philippe-Auguste, les murailles et les fortifications se sont toujours
faites aux dpens des Parisiens. Les successeurs de ce prince les ont
donnes au prvt des marchands et chevins; ils leur en ont confi la
garde, la visite, la conduite, et le soin de les rparer, rtablir et
changer...

Les seigneurs laques, les vques et les abbs, runis souvent dans une
mme ville, avaient chacun des droits fodaux s'tendant sur certaines
portions de la cit; ces droits taient circonscrits dans des enceintes
particulires, dsignes sous les noms de coulture de l'vque,
coulture du comte, coulture de l'abbaye. Les habitants possdant des
proprits en dehors de ces cltures avaient aussi leur clture, les
remparts de la ville levs et entretenus  leurs dpens. On comprend
combien une pareille division devait amener de conflits.  Reims, par
exemple, dans l'enceinte de la ville, il y avait la clture du seigneur
sculier qui tenait le chteau, la clture de l'archevque, celle du
chapitre de la cathdrale et celle de l'abbaye de Saint-Remy.
Quelquefois une rue troite sparait deux cltures, et on se battait de
muraille  muraille,  quelques mtres de distance.

En campagne, les armes entouraient leurs campements de cltures,
conformment  la tradition romaine:

       Entour son ost fist li Rois faire
       Fosss parfons jusqu' deus paire,
       Et i fist faire quatre entres
       De barbacanes bien fremes;
       A cascune mist de ses gens
       Pour bien garder dusqu' deus cens[269]

Quelquefois les cltures en bois taient mobiles, pouvaient tre
dmontes par parties, et transportes avec l'arme lorsqu'elle
changeait de campement.


CLTURES DE PROPRITS.--Grgoire de Tours rapporte[270] qu'un homme
avait lev un oratoire  saint Martin avec des branches entrelaces, et
qu'il s'tait tabli avec sa femme dans cet asile, qui n'tait
rellement qu'une clture faite de claies.

Pendant le moyen ge, comme de nos jours, on entourait les jardins, les
vergers, les prairies, de clayonnages ou de palissades:

       .  .  .  .  .  .  .  .
       Sa meson sist joste un plessi (bois taillis)
       Qui estoit richement garnie
       De tot le bien que terre crie,
       Si con de vaches et de bus (boeufs),
       De brebiz et de lait et d'us (oeufs),
       D'unes et d'autres norrions
       De gelines et de chapons,
       De ce i avoit  plent.
       Or aura-il sa volent
       Renart s'il puet entrer dedenz;
       Ms je cuit et croi par mes dens
       Qu'il fera par de fors sejor,
       Que clos estoit trestot entor
       Et li jardins et la mesons
       Di pex agus et gros et lons[271]. 

Les palissades se composaient, si l'on s'en rapporte aux vignettes des
manuscrits, de pieux aigus enfoncs en terre,  claire-voie, relis
entre eux par des branches souples  leur pied et prs du sommet, ainsi
que l'indique la fig. 1.

Les clayonnages souvent figurs dans les manuscrits des XIVe et XVe
sicles paraissent tre excuts avec un soin particulier, forms
souvent de bois refendu (mairrain) et de branches d'arbres s'entrelaant
en lozanges (2). De distance en distance, des branches A, prenant pied 
une certaine distance du clayonnage et s'y reliant, l'tayent et le
maintiennent dans son plan vertical. D'autres cltures, plus simples, se
composent de perches poses horizontalement sur de petits chevalets
rustiques trs-adroitement combins, ainsi que l'indique la fig. 2 bis.
Ces sortes de cltures taient surtout employes pour parquer les
troupeaux; en enlevant les perches horizontales, les btes se trouvaient
libres. On trouve encore dans les pays de montagne, et particulirement
dans le Tyrol qui a conserv la plupart des usages du moyen ge, des
cltures de champs trs-industrieusement travailles, solides  l'aide
des combinaisons les plus simples.

Les rois, de riches seigneurs ou des abbs, les prieurs faisaient
quelquefois clore leurs jardins et leurs vergers de murs en pierre.
Philippe-Auguste fit clorre, dit Corrozet[272], le parc du bois de
Vincennes de hautes murailles, et y mit la sauvagine que le roy
d'Angleterre luy envoya. Il nous est rest des fragments de belles
cltures de jardins d'abbayes. Ces cltures sont bties en pierre de
taille, avec chauguettes aux angles pour surveiller les flancs des
murailles; quelquefois mme elles sont crneles  leur sommet. L'usage
d'entourer les monastres et leurs dpendances par des cltures est fort
ancien. Frodoard rapporte que Sulphe, archevque de Reims, fit
entourer d'un mur le monastre de Saint-Remi avec les glises et les
maisons adjacentes, et y tablit un chteau-fort[273]. Il existe encore
des portions de la clture du parc de l'abbaye de Marmoustier prs Tours
qui sont fort belles et bien construites. Cette clture se composait
d'un mur renforc de distance en distance de contre-forts intrieurs et
extrieurs donnant en plan la fig. 3 et en lvation perspective la fig.
4. Elle tait leve de cinq  six mtres au-dessus du sol; mais ici le
crnelage ne pouvait tre utilis qu'autant qu'on et tabli 
l'intrieur un chemin de ronde en bois, ce qu'en temps de guerre on
pouvait faire. La clture du prieur de Sainte-Marie d'Argenteuil nous
est conserve dans une gravure du dernier sicle[274]. Nous en
reproduisons ici une portion (5) donnant un angle et le milieu d'un des
cts avec chauguettes flanquantes.  l'intrieur, ces cltures
abritaient des arbres fruitiers disposs en espaliers, et beaucoup de
maisons religieuses taient renommes pour la bont de leurs fruits dont
elles tiraient un profit assez considrable.

Autour des manoirs ou des maisons de campagne de simples bourgeois, des
haies vives servaient seules de cltures, et elles taient entretenues
avec grand soin. La culture et l'lagage des haies des maisons
seigneuriales taient  la charge des bordiers.


CLTURES DISPOSES DANS L'INTRIEUR DES GLISES MONASTIQUES. Il ne reste
aujourd'hui nulle trace des cltures nombreuses qui divisaient 
l'intrieur les glises monastiques. Pendant les premiers sicles du
moyen ge, des cltures taient disposes autour de chaque autel.
Frodoard[275] parle de l'autel que l'archevque de Reims Hrive leva
et consacra au milieu du choeur de la cathdrale en l'honneur de la
sainte Trinit, et qu'il entoura de tables revtues de lames d'argent.
Ds le XIIe sicle, il paratrait que les nombreuses cltures qui
divisaient l'intrieur des glises furent supprimes pour laisser,
probablement, plus de place aux fidles; car,  dater de cette poque,
les textes et les monuments n'indiquent plus gure que les cltures des
choeurs et celles des sanctuaires.

Le plan de l'abbaye de Saint-Gall[276], si curieux  consulter lorsque
l'on veut prendre une ide de ce qu'tait, au IXe sicle, un grand
tablissement monastique, nous fait voir dans l'glise un grand nombre
de cltures disposes de telle faon que l'espace rserv aux fidles
devait tre fort restreint,  moins que ceux-ci ne fussent appels dans
l'glise  l'occasion d'une crmonie particulire, auquel cas ils
devaient tre admis  l'intrieur de plusieurs de ces cltures. Les
moeurs religieuses se sont videmment successivement modifies depuis
cette poque recule. Alors les diverses parties des glises n'taient
point ouvertes tout le jour comme elles le sont aujourd'hui en France,
et les fidles qui voulaient faire une prire dans la maison du Seigneur
ne pouvaient circuler partout; ils se tenaient prs de l'entre dans un
espace assez restreint. Dj, au XIIe sicle, les religieux rguliers
avaient senti le besoin de modifier cet tat de choses au milieu de
populations dont la dvotion moins ardente avait besoin d'tre soutenue
par le spectacle de grandes pompes religieuses. Vers le milieu de ce
sicle, les vques, voulant reprendre l'importance que les grandes
abbayes leur avaient fait perdre, levrent, sur presque toute la
surface de la France, de vastes cathdrales dont les dispositions
intrieures contrastaient avec celles des glises monastiques en ce
qu'elles laissaient au contraire des espaces considrables  la foule,
et que les crmonies du culte, faites  un autel unique, dcouvert de
toutes parts, pouvaient tre vues par un grand nombre d'assistants (voy.
CATHDRALE, CHOEUR). Cette observation, qui nous est suggre par une
tude attentive des dispositions intrieures des glises du moyen ge,
et  laquelle nous attachons une certaine importance puisqu'elle nous
explique en partie le mouvement prodigieux qui fit reconstruire les
cathdrales sur de vastes plans,  la fin du XIIe sicle et au
commencement du XIIIe, ne saurait s'appuyer sur un monument plus ancien
et plus authentique que celui dont nous venons de parler, le plan
manuscrit de l'abbaye de Saint-Gall. L'glise comprise dans ce plan est,
comme les glises rhnanes,  deux absides, l'une  l'occident, l'autre
 l'orient.

En voici (6) une copie rduite. Les fidles entrent par l'abside
occidentale, pourvue d'un double bas-ct AA. Ils sont arrts par la
clture qui entoure l'autel ddi  saint Pierre et par des barrires B,
B donnant entre dans les deux ailes de la nef C, C. Un exdre, ou banc
circulaire pour les religieux, entoure l'autel de Saint-Pierre E, lev
de deux degrs. Un premier choeur cltur est tabli en F; puis on
trouve une seconde clture entourant les fonts baptismaux G,  l'orient
desquels est un autel ddi  saint Jean l'vangliste. Vers le milieu
de la nef s'lve en H un troisime autel ddi au saint Sauveur et
surmont d'un grand crucifix; cet autel est cltur. Puis vient le grand
choeur divis en plusieurs parties[277]; la premire contient l'ambon I
pour la lecture des vangiles. Deux autres petits ambons K prcdent la
seconde clture du choeur rserve aux offices de nuit. Dans l'axe, 
l'extrmit orientale de cette seconde clture, est la descente  la
Confession ou crypte, contenant les restes du saint; deux petits autels
sont disposs en LL des deux cts de cette descente. Sept marches M
montent au sanctuaire  droite et  gauche de l'entre de la crypte.
Deux autres descentes donnent accs dans cette crypte en NN. L'autel
principal O, ddi  la Vierge et  Saint-Gall, est entour d'une
galerie dsigne sur le dessin par ces mots _Involutio arcuum_. Cette
galerie parat tre une clture double, derrire laquelle s'ouvre
l'abside orientale, dont l'autel P est ddi  saint Paul et est entour
d'un exdre et par consquent d'une clture. Dans les deux transsepts RR
sont deux autels ddis  saint Andr et  saint Jacques et saint
Philippe, autels qui ont leur clture. Chaque trave des bas-cts est
pourvue d'un autel orient avec cltures divisant ces traves en
chapelles. Il est facile de se rendre compte, en examinant ce plan,
pourquoi le peuple ne pouvait circuler librement  travers tous ces
obstacles, et comment l'glise tait tout entire rserve aux divers
services religieux, c'est--dire presque uniquement occupe par les
moines. Ce sont ces dispositions que les abbs cherchrent  modifier
plus tard, ainsi qu'il apparat en tudiant les plans des glises des
ordres de Cluny et de Cteaux, et que les vques franais des XIIe et
XIIIe sicles abandonnrent absolument dans la construction de leurs
nouvelles cathdrales par les motifs dduits ci-dessus. Ce mouvement du
haut clerg franais ne fut pas suivi galement dans tout l'Occident, et
les cathdrales allemandes ou rhnanes conservent encore certaines
dispositions qui rappellent les cltures des difices monastiques
carlovingiens. C'est ainsi que les cathdrales de Bamberg et de Trves,
pourvues de deux absides opposes comme toutes les cathdrales rhnanes,
ont conserv encore des cltures des XIe et XIIe sicles, en pierre,
richement sculptes; elles nous indiquent quelle tait la forme et la
dcoration des cltures d'glises abbatiales.  dfaut de monuments
analogues existant en France, on peut recourir aux monuments que nous
venons de citer. Celle du choeur oriental de Bamberg se compose, entre
chaque pile du sanctuaire, d'un mur lev, dans le soubassement duquel
sont percs des arcs qui clairent la crypte. Une arcature forme la
dcoration principale  l'extrieur, et sous chaque arcade sont
sculptes deux figures d'aptres de 1m,10 de hauteur environ, d'un grand
style quoique dj manir. Ces aptres semblent discuter entre eux; ils
ont tous un phylactre droul dans la main. Toute cette dcoration
tait peinte et les colonnes dores. Il est regrettable que nous n'ayons
conserv en France aucune clture de cette poque, car il n'est pas
douteux que ces monuments intrieurs dussent tre fort beaux et traits
avec un grand soin. Il ne nous reste plus, dans quelques glises
monastiques, que des cltures en fer d'une poque plus rcente,
c'est--dire excutes lorsque les abbs voulurent laisser voir le
choeur de leurs glises. Il y avait, dans l'glise de Saint-Denis de
l'abb Suger, de trs-belles cltures en fer forg dont il existe encore
quelques fragments, et nous voyons encore autour du sanctuaire de
l'glise abbatiale de Saint-Germer en Beauvoisis les grilles qui
servaient de clture et qui datent du commencement du XIIIe sicle.
Jusque pendant le dernier sicle, les glises monastiques supprimrent
autant qu'elles le purent les cltures pleines pour les remplacer par
des claires-voies en pierre, en bois ou en fer; cependant on trouve,
dans quelques pauvres glises, des restes de cltures fermes autour des
choeurs. L'glise abbatiale de Saint-Seine en Bourgogne a conserv sa
clture en grossire maonnerie, couverte, du ct extrieur, de
peintures du commencement du XVIe sicle reprsentant l'histoire de
saint Seine.


CLTURES DES CHOEURS DES CATHDRALES. En France, des cltures de choeur
existaient dans les glises cathdrales primitives; mais, lorsqu'au XIIe
sicle les vques franais reconstruisirent ces monuments sur des plans
beaucoup plus vastes et d'aprs des programmes nouveaux, il ne parat
pas qu'ils aient song  fermer les choeurs par des cltures fixes (voy.
CHOEUR). Ce n'est que vers la fin du XIIIe sicle que nous voyons en
France lever des cltures en pierre autour des choeurs des cathdrales.
L'une des plus anciennes est celle dont il reste des fragments derrire
les stalles de la cathdrale de Paris; elle fut commence pendant les
dernires annes du XIIIe sicle, et acheve en 1351 par Jean le
Bouteillier[278]. Cette clture reprsente l'histoire de Notre-Seigneur
dispose par traves, formant une suite de scnes ronde-bosse entre les
piliers du choeur. Ces scnes, derrire les stalles, n'taient vues que
des bas-cts; mais, autour du sanctuaire, elles se trouvaient
compltement ajoures de manire  tre vues de l'intrieur du choeur
comme des collatraux (voy. CHOEUR, fig. 1). Un riche soubassement
dcor d'arcatures les supporte. Suivant l'usage, l'architecture et la
statuaire de la clture du choeur de Notre-Dame de Paris taient peintes
et dores. Le choeur de la cathdrale de Bourges fut clos vers la mme
poque; il ne reste que des fragments fort beaux de cette clture,
dposs aujourd'hui dans la crypte. Les choeurs des cathdrales de
Limoges et de Narbonne sont encore clos en partie par des tombeaux
d'vques. Il en tait de mme  Amiens.  Narbonne, outre les tombeaux,
on voit encore les restes d'une clture architectonique du XIVe sicle,
dont nous donnons (7) une trave. Ce fragment de clture, plac dans
l'axe du sanctuaire, est compltement peint.

Plus tard, ces cltures furent quelquefois excutes en bois. Les XVe et
XVIe sicles en levrent de fort riches. La clture du choeur de la
cathdrale de Chartres fut presque entirement excute au commencement
du XVIe sicle, et c'est une des plus remarquables. Mutile par le
Chapitre pendant le dernier sicle, pour garnir le choeur  l'intrieur
de la plus lourde dcoration qui se puisse imaginer, la face extrieure
seule est conserve. Elle reprsente, comme  la cathdrale de Paris,
l'histoire de Jsus-Christ divise par traves, dans lesquelles sont
sculptes des scnes ronde-bosse. Cette clture est en pierre, excute
avec une finesse et une richesse de dtails prodigieuses.  Amiens, on
voit encore, derrire les belles stalles du commencement du XVIe sicle,
une clture en pierres peintes, de la mme poque, reprsentant du ct
sud l'histoire de saint Firmin, et du ct nord l'histoire de saint
Jean-Baptiste. Cette clture, d'un assez mauvais style, est cependant
fort curieuse  cause de la quantit de costumes que l'on y trouve,
costumes qui sont fidlement copis sur ceux du temps auquel
appartiennent ces sculptures. Il n'est personne qui ne connaisse la
belle clture du choeur de la cathdrale d' Alby, qui date des premires
annes du XVIe sicle (voy. JUB). Les XVIIe et XVIIIe sicles virent
dtruire dans nos cathdrales la plupart de ces cltures en pierre, au
moins autour des sanctuaires; elles furent remplaces par des grilles
plus ou moins riches, enleves  la fin du dernier sicle. De sorte
qu'aujourd'hui ces sanctuaires sont clos d'une manire peu convenable
par des boiseries sans valeur ou des grilles d'un aspect misrable.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 2 bis.]
[Illustration; Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]

     [Note 268: _Histoire et Antiq. de la ville de Paris._ T. 1,
     p. 85.]

     [Note 269: Le _Roman du Renart_, vers 5725 et suiv.]

     [Note 270: _Hist. Franc._, lib. VIII.]

     [Note 271: Le _Roman du Renart_, vers 4943 et suiv.]

     [Note 272: _Antiq. de Paris_, p. 67.]

     [Note 273: Frodoard, chap. XIX.]

     [Note 274: _Plans d'abbayes_, Bib. Sainte-Genevive.]

     [Note 275: Chap. XIII.]

     [Note 276: Voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE, fig. 1.]

     [Note 277: Il est souvent question de sanctuaires  doubles
     cltures dans les glises des premiers temps du moyen ge;
     Galbert, dans la _Vie de Charles le Bon_, crite en 1130,
     chap. IV, s'exprime ainsi: Dans le premier sanctuaire,
     Baudoin, chapelain et prtre, et Robert, clerc du comte, se
     tenaient cachs auprs de l'autel;... dans le second
     sanctuaire s'taient rfugis Oger, clerc, et Frumold le
     jeune, syndic,... et avec eux Arnoul... Oger et Arnoul
     s'taient couverts d'un tapis, et Frumold s'tait fait une
     cache sous des faisceaux de branches... Alors les serviteurs
     qui avaient t introduits dans le sanctuaire, cherchant et
     retournant tous les rideaux, les manteaux, les livres, les
     tapis et les branches que les moines avaient coutume
     d'apporter tous les ans au dimanche des Rameaux...]

     [Note 278: Voy. Corrozet, Du Breul, et la _Description de
     Notre-Dame de Paris_ par MM. de Guilhermy et Viollet-le-Duc.
     Bance, 1856.]



CLOU, s. m. Tige de fer pointue garnie d'une tte, destine  fixer des
ferrures sur le bois ou  maintenir ensemble certaines pices de
charpente ou de menuiserie. L'antiquit grecque et romaine employa
souvent les clous comme motif de dcoration des barrires de bois, et
principalement des portes. Il n'est pas un architecte qui ne connaisse
les clous de la porte en bronze du Panthon  Rome, ceux des portes en
bronze de Saint-Jean de Latran. Ces clous sont munis de ttes richement
ciseles qui en font des objets d'art d'une grande valeur. Cette
habitude fut suivie pendant le moyen ge, et il nous reste un grand
nombre de ventaux de portes de cette poque dont les ferrures ou les
plaques de bronze sont retenues au bois par des clous dont les ttes
sont d'un travail remarquable. Lors mme que ces petites pices de forge
sont simples comme forme, elles conservent toujours la trace d'une
fabrication soigne. Nous avons entre les mains quelques clous provenant
des ventaux vermoulus de la grande porte de l'glise abbatiale de
Vzelay qui, au point de vue de la fabrication, sont d'un grand intrt,
et sont videmment une tradition antique. Ils se composent (1)[279]
d'une tte en forme de capsule hmisphrique, munie dans sa concavit
d'une longue pointe. Cette tte, trs-mince, et sa tige sont en fer; une
seconde capsule A en cuivre jaune, de l'paisseur d'une carte  jouer,
enveloppe exactement la tte de fer de manire  prsenter, 
l'extrieur, l'apparence d'une demi-sphre en bronze. Ces clous, que
nous croyons appartenir au XIe sicle, sont bien forgs, et la capsule
de bronze parfaitement ajuste sur la tte du clou. Un point de soudure
retient celle-ci sur le fer. Nous pensons que l'on enfonait d'abord le
clou dans le bois et que l'on appliquait ensuite la capsule de bronze,
car on ne remarque sur celle-ci aucune de ces traces que les coups de
marteau y eussent laisses. Quelquefois ces revtements de cuivre sur
les ttes de clous en fer sont fondus et cisels, reprsentant
habituellement des mufles d'animaux. La belle porte revtue de lames de
bronze qui existe encore du ct mridional de la cathdrale d'Augsbourg
(porte dont la plupart des panneaux appartiennent  une poque fort
ancienne, VIIe ou VIIIe sicle), et qui fut remonte au XIIe, prsente
une srie de clous appartenant  cette dernire poque, dont les ttes
figurent des masques humains en bronze (2). Ces traditions antiques se
perdirent vers la fin du XIIe sicle, et depuis lors les clous simples
ou orns ne furent plus que des pices de forge en fer. Il existe encore
sur les ventaux de portes du XIIe sicle un grand nombre de clous dont
la tte est forge en pointe de diamant, et dont la tige, divise en
deux pointes, est rive sur les traverses, ainsi que l'indique la fig.
3. C'tait un moyen sr et puissant de serrer les planches des huis
contre les membrures qui les portaient, car alors on ne connaissait
point les crous tarauds, les vis et les boulons. Quelquefois les ttes
de clous sont forges en forme de graines ou de pistils de fleurs, ainsi
que l'indiquent les fig. 4 et 4 bis[280], refendues et  facettes
(5)[281], coniques (6 et 6 bis)[282]. Bientt on reconnut que quand les
clous taient enfoncs directement dans le bois, pour relier des huis,
et qu'ils ne portaient pas sur des bandes de fer, telles que pentures,
querres, etc., la tte enfonce  coups de marteau raillait le bois ou
ne le joignait pas exactement; on posa entre cette tte et le bois une
rondelle de fer battu lgrement modele, le creux pos du ct du bois
afin de faire ressort et de joindre ainsi exactement les ttes de clous
aux planches, comme on place aujourd'hui des rondelles sous les crous
des boulons. Seulement les serruriers du moyen ge donnaient  ces
rondelles des formes varies; plus barbares apparemment que ceux de
notre temps, ils ne pensaient pas qu'une ncessit de mtier dt exclure
l'art comme une superfluit inutile.  dater du XIIIe sicle, les
exemples de clous munis de rondelles sont si frquents et si varis, que
nous ne pouvons que choisir quelques-uns des plus remarquables. Ces
rondelles sont composes d'une petite plaque de fer battu trs-mince,
perce au milieu d'un trou juste assez grand pour laisser passer la tige
du clou, dont le collet vient forcer la rondelle  s'appliquer sur le
bois. Celle-ci ayant presque toujours sa concavit du ct du bois, il
en rsulte qu'en frappant sur la tte du clou pour l'enfoncer, on fait
pntrer les extrmits de la rondelle dans les fibres du bois, de
manire  ne pas prsenter sur la surface des planches des asprits ou
saillies de nature  corcher les mains ou  arrter la poussire.

La fig. 7 donne plusieurs exemples de ces clous  rondelles: le clou A
provient de la porte mridionale de l'glise de Schelestadt, XIIe
sicle; le clou B, en notre possession, provient d'une porte de
Carcassonne, XIIIe sicle; le clou C, d'une porte de Rouen; le clou D,
d'une porte de l'glise de Flavigny (Cte-d'Or). On alla plus loin; on
mit bientt deux rondelles l'une sur l'autre, dont les formes, en se
contrariant, prsentaient des dessins plus varis et d'un model plus
apparent. C'est surtout  dater du XVe sicle que cette mthode fut
employe. Nous possdons deux clous de cette poque munis de doubles
rondelles qui sont de vritables chefs-d'oeuvre; ils proviennent de
dmolitions[283]. L'un d'eux prsente deux rondelles superposes dont la
forme est inscrite chacune dans un carr (8). Ces rondelles sont
dcoupes et modeles au moyen d'un procd bien simple. Des coups de
poinon sous les feuilles leur ont donn le galbe reproduit dans notre
dessin. La tte du clou est finement forge et retouche au burin.
L'autre clou (9), d'une poque plus rcente, possde deux rondelles
inscrites chacune dans un triangle. Ici le forgeron a mis plus d'art
dans le model des feuilles, et, de plus, il les a retouches au burin.
La tte du clou est refendue  chaud et burine.

Les clous qui maintiennent les serrures, les entres ou les marteaux de
porte, ont souvent leurs ttes forges en forme de figurines
trs-dlicatement travailles. Nous donnons (10) un de ces clous, qui
date du XIIIe ou du XIVe sicle, et qui provient d'une glise de
Basse-Bretagne[284]. Quelquefois les ttes de ces clous de serrures sont
en forme d'cussons armoys, ou reprsentent des muffles d'animaux (voy.
SERRURERIE).

La renaissance conserva ces habitudes d'art industriel dans les moindres
dtails de la construction; elles ne se perdirent que vers le milieu du
XVIIe sicle. Cependant on trouve encore, en province surtout, la trace
de ces traditions du moyen ge dans la serrurerie du dernier sicle.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 4 bis.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 6 bis.]
[Illustration: Fig. 7A.]
[Illustration: Fig. 7B.]
[Illustration: Fig. 7C.]
[Illustration: Fig. 7D.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]

     [Note 279: Cette figure est de la grandeur de l'original.]

     [Note 280: De la porte de la chapelle de Saint-Venceslas, 
     Prague (XIIIe sicle); de la cathdrale de Laon (XIIIe
     sicle).]

     [Note 281: De la porte de Saint-Eusbe d'Auxerre (XIIIe
     sicle).]

     [Note 282: Des portes de la faade de Notre-Dame de Paris
     (commencement du XIIIe sicle), de la cathdrale de Laon
     (XIIIe sicle).]

     [Note 283: Ces clous nous ont t donns par
     M. Roich, serrurier-forgeron  Vzelay; la gravure les
     montre grandeur d'excution.]

     [Note 284: Nous devons ce dessin  l'obligeance de M.
     Gaucherel.]



COLLATRAL, s. m. S'emploie pour dsigner les ailes, les nefs latrales
ou bas-cts des glises (voy. CATHDRALE, GLISE).



COLLGE, s. m. tablissement destin  l'enseignement des lettres, des
arts et des sciences, lev par suite d'une fondation particulire.
Sauval nous donne de curieux dtails sur l'origine de ces tablissements
dans la ville de Paris[285]. Nous indiquons, dans l'article sur
l'ARCHITECTURE MONASTIQUE, quelques-unes des raisons qui dterminrent
les riches abbayes  fonder des collges dans Paris ou dans d'autres
villes populeuses et puissantes. Les cathdrales (voy. CATHDRALE,
CLOTRE) possdaient, la plupart, sous l'ombre de leurs clochers, des
coles, dont quelques-unes devinrent clbres. Jusqu'au XIIe sicle,
l'enseignement ne sortit pas de l'enceinte des clotres des abbayes ou
des glises piscopales; mais,  cette poque dj, il se rpandit au
dehors. Abailard fut un des premiers qui enseignt la dialectique, la
thologie et la philosophie, en dehors des coles alors seules
reconnues; son succs fut immense: aprs avoir battu ses adversaires, il
vit le nombre de ses lves s'accrotre sans cesse autour de sa chaire,
jusqu'au moment o le pape Innocent II, confirmant le jugement du
concile de Sens qui condamnait la doctrine d'Abailard, lui interdit
l'enseignement. Il n'entre pas dans le cadre de notre _Dictionnaire_ de
traiter les questions qui alors divisaient le monde enseignant; il nous
suffira d'indiquer ici le mouvement extraordinaire des esprits vers les
tudes philosophiques, mouvement qui, malgr les perscutions dont
Abailard fut l'objet, comme le sont tous les professeurs qui prtendent
quitter les voies de la routine, entrana bientt les prlats, les
abbayes et mme les particuliers,  fonder,  Paris principalement, un
grand nombre d'tablissements moiti religieux, moiti laques, qui
s'ouvrirent  la jeunesse avide de savoir. Sous Louis VII, les coles du
clotre Notre-Dame ne pouvant contenir le nombre des tudiants qui
venaient s'y presser, le chapitre de la cathdrale de Paris souffrit que
les coliers passassent la rivire et s'tablissent autour de
Saint-Julien-le-Pauvre. Ce fut l que Guillaume de Champeaux, le matre
et bientt aprs l'adversaire malheureux d'Abailard, vint enseigner. De
Saint-Julien, l'cole des humanistes et des philosophes fut transfre 
Saint-Victor. Depuis, dit Sauval, le nombre des coliers de dehors
tant venu  s'augmenter, les coles des Quatre-Nations furent bties 
la rue du Fouare; ensuite on fonda le collge des Bons-Enfants, celui de
Saint-Nicolas-du-Louvre, et le collge Sainte-Catherine-du-Val des
coliers. Il fut permis mme, en 1244, d'enseigner les sciences partout
o l'on voudroit, et dans les maisons que les rgents trouveroient les
plus commodes. Mais afin que pas un d'eux ne dpossdt son compagnon de
celle qu'il avoit loue, Innocent IV fit des dfenses expresses
l-dessus, par deux bulles conscutives, l'une donne  Lyon le deux des
nones de mars, l'an deuxime de son pontificat; l'autre, sept ans aprs,
date de Pronne le troisime des calendes de juin, avec commandement au
chancelier de l'Universit de faire taxer le louage des maisons o ils
demeuroient. Dans tout ce temps-l, et mme jusqu'au rgne de saint
Louis, il n'y eut point  Paris de collges, bien que nous apprenions de
Rigord en la vie de Philippe-Auguste, et mme de l'_Architremius de
Joannes Hantivillensis_, qu'en 1183 on y comptoit plus de dix mille
coliers; et nonobstant cela, il est constant qu'ils n'avoient point de
quartier affect, et se trouvoient disperss de ct et d'autre dans la
ville, de mme que les coles et les rgents; personne encore ne s'tant
avis de fonder des collges ou hospices. Je me sers du mot _hospice_,
non sans raison; car les collges qu'on vint  btir d'abord n'toient
simplement que pour loger et nourrir de pauvres tudiants. Que si depuis
on y a fait tant d'coles, ce n'a t que longtemps aprs, et pour
perfectionner ce que les fondateurs, en quelque faon, n'avoient
qu'bauch.

Sous le rgne de saint Louis cependant furent fonds et rents les
collges de Calvi, de Prmontr, de Cluny et des Trsoriers. Mais,
ajoute Sauval, comme depuis ce temps-l, tant les rois que les reines,
les princes, les vques, outre beaucoup de personnes riches et
charitables, en firent d'autres presque  l'envi, insensiblement il s'en
forma un corps, dont l'union fut cause que ce grand quartier o ils se
trouvrent prit le nom d'Universit... Or par ce moyen des collges tout
le quartier devint si plein d'coliers, que quelquefois ils ont forc,
tant le Parlement que ceux de Paris, et les rois eux-mmes,  leur
accorder ce qu'ils demandoient, quoique la chose ft injuste. Et de fait
leur nombre toit si grand, que, dans Juvnal des Ursins, il se voit
qu'en 1409 le recteur alla en procession  Saint-Denis en France pour
l'assoupissement des troubles, et, lui n'tant qu'aux Mathurins
(Saint-Jacques), les coliers nanmoins du premier rang, et qui
marchoient  la tte des autres, entroient dj dans Saint-Denis.

Ds le XIIIe sicle, Paris tait devenu la ville des lettres, des arts
et des sciences en Europe. Les lves y affluaient de l'Angleterre, de
l'Allemagne et de l'Italie[286]. Les coliers, runis d'abord dans des
maisons que louaient des recteurs ou que donnaient des particuliers,
purent bientt s'assembler dans des tablissements construits pour les
contenir. En 1252, saint Louis institue le collge de la Sorbonne.
Robert de Sorbone fonde le collge de Calvi. En 1246, les Bernardins,
moines de l'ordre de Cteaux, rigent les coles des Bernardins. En
1255, l'abb de Prmontr achte neuf maisons de la rue des tuves afin
de btir  leur place un collge pour les religieux. En 1269, Ives de
Verg, abb de Cluny, fonde un collge au-dessus de la rue de la
Sorbonne pour les religieux de son ordre. Devant la porte de
l'Htel-Dieu, sur le parvis Notre-Dame, existait une maison o taient
logs dix-huit pauvres coliers. Cette fondation fut transfre devant
le collge de Cluny. En 1269, Guillaume de Saona, trsorier de l'glise
de Notre-Dame de Rouen, fonde un collge dans la rue de la Harpe pour
vingt-quatre coliers. En 1280, Raoul de Harcourt, chanoine de l'glise
Notre-Dame de Paris, fonde un autre collge rue de la Harpe. En 1289,
Jean Cholet, vque de Beauvais, laisse par testament 6,000 livres pour
fournir aux frais de la guerre d'Arragon; mais Grard de Saint-Just et
vrard de Nointel, ses excuteurs testamentaires, convertissent ce legs
en achat de quelques maisons prs de l'glise Saint-tienne-des-Grs,
lesquelles ils rigent en collge. En 1302, le cardinal J. le Moine
tablit un collge sur des terrains situs entre la rue Saint-Victor et
la Seine. En 1304, Jeanne, femme de Philippe le Bel, fonde le collge de
Navarre; c'tait un des plus beaux collges de Paris. En 1308, Guillaume
Bonnet, vque de Bayeux, btit le Collge de Bayeux. En 1313, Gui de
Laon et Raoul de Preelles, secrtaire de Philippe le Bel, tablissent un
collge au bas du mont Saint-Hilaire pour les pauvres tudiants de Laon
et de Soissons. En 1314, Gilles Aiscelin, archevque de Rouen, achte,
proche l'glise de Sainte-Genevive, un terrain sur lequel il btit le
collge appel depuis de Montaigu. En 1317, Bernard de Forges,
archevque de Narbonne, fonde le collge de Narbonne. En 1322, Geoffroi
du Plessis, notaire du pape Jean XXII et secrtaire de Philippe le Long,
affecte son htel, situ rue Saint-Jacques,  l'tablissement d'un
collge. Vers 1325, Jeanne de Bourgogne, reine de France, fonde le
collge de Bourgogne. En 1332, Nicolas le Candrelier, abb de
Saint-Vaast, fonde le collge d'Arras pour de pauvres tudiants de
l'Artois. Andr Chini, Florentin, vque d'Arras, lve un collge en
faveur des coliers italiens. En 1332, onze boursiers sont institus
dans ce collge par trois seigneurs italiens. En 1333, tienne de
Bourgueil, archevque de Tours, fait difier le collge de Tours. En
1336, Gui de Harcourt, vque de Lizieux, laisse par testament une somme
suffisante pour louer une maison propre  entretenir vingt-quatre
coliers. En 1334, Jean Huban, conseiller du roi, fonde le collge de
l'Ave-Maria. En 1341, Pierre Bertrand, cardinal, vque d'Autun, rige,
rue Saint-Andr-des-Arcs, le collge d'Autun. En 1343, Jean Mignon,
conseiller du roi, achte plusieurs maisons tenant  l'ancien htel de
Vendme qu'il destine  l'rection d'un collge. En 1348, les trois
vques de Langres, de Laon et de Cambrai, laissent par testament la
somme ncessaire  la fondation du collge de Cambrai. En 1342,
Guillaume de Chanac, vque de Paris, institue un collge en l'honneur
de saint Michel pour les pauvres tudiants du Limousin, son pays. En
1353, Pierre de Boucourt, chevalier, fonde le collge de Boucourt et de
Tournay. En la mme anne, Jean de Justice, chanoine de l'glise
Notre-Dame de Paris, achte plusieurs maisons rue de la Harpe pour y
tablir le collge de Justice. En 1359, tienne de Boiss laisse
quelques maisons, situes derrire l'glise Saint-Andr-des-Arcs, pour
tre converties en collge.

Vers la mme poque, un autre collge est rig derrire les
Mathurins-Saint-Jacques par Maistre Gervais, mdecin de Charles V. En
1365, le cardinal Jean de Dormans, vque de Beauvais, chancelier de
France, lve le collge dit de Dormans. En 1380, Michel de Dainville,
chanoine archidiacre de Noyon, conseiller du roi Charles V, fonde le
collge de Dainville. La mme anne, le collge de Cornouailles est
fond par Galeran Nicolas. En 1391, Pierre de Fortet, chanoine de
Notre-Dame de Paris, ordonne qu'un collge soit rig sur ses biens. En
1400, le collge de Treguier est tabli par Guillaume Cotman, chantre
de l'glise de Treguier. Ajoutons  cette longue liste de fondations
celles des collges de Reims, de Coquerel, de la Marche, de Ses, de la
Merci, du Mans, de Sainte-Barbe, des Jsuites et des Grassins, levs
pendant les XVe et XVIe sicles.

La ville de Paris possdait, en dehors de ces tablissements, plusieurs
coles publiques: l'cole des Quatre-Nations, rue du Fouare, cite par
Ptrarque. En 1109, Guillaume de Champeaux avait fond une cole rue
Saint-Victor. En 1182, il existait plusieurs coles pour les Juifs. En
1187, il y avait  Saint-Thomas-du-Louvre une cole pour cent soixante
pauvres prtres. En 1208, tienne Belot et sa femme donnent un arpent de
terre, prs le cimetire Saint-Honorat, pour tablir le collge des
Bons-Enfants. En 1415 est btie l'cole de droit. En 1472, l'cole de
mdecine est construite rue de la Bucherie. L'cole des beaux-arts
n'existait pas alors; les arts plastiques et l'architecture
s'enseignaient dans le sein des corporations qui avaient leurs
traditions et leur enseignement. De tous ces collges, plusieurs,  la
fin du dernier sicle, conservaient encore quelques-uns de leurs anciens
btiments. De nos jours, nous avons encore vu,  la place qu'occupe
aujourd'hui la bibliothque Sainte-Genevire, le collge de Montaigu,
qui prsentait quelques traces de ses dispositions primitives.

Les collges levs pendant les XIIIe et XIVe sicles n'avaient pas les
dimensions que l'on a d donner depuis  ces tablissements; ils ne
contenaient qu'un nombre assez restreint de pensionnaires; c'tait des
asiles ouverts aux coliers de province qui obtenaient la faveur d'tre
envoys  Paris pour tudier les lettres et les sciences. Mais ils
runissaient dans les classes un personnel assez nombreux d'externes
logs au dehors, pour que, dans les temps de troubles, cette population
flottante ft un vritable danger pour la ville de Paris. Aussi, pendant
le XVIe sicle, la plupart de ces tablissements furent-ils augments,
afin de pouvoir contenir des pensionnaires en plus grand nombre; mais
l'espace manquait dans une ville aussi populeuse, et les btiments
s'agglomraient successivement autour du premier noyau sans qu'il ft
possible de donner de l'unit  leur runion. Les collges de Paris ne
purent jamais prsenter un ensemble de constructions leves d'un seul
jet, tels que ceux que nous voyons encore  Oxford et  Cambridge en
Angleterre. C'est dans ces deux villes qu'il faut aller pour prendre une
ide exacte de ce qu'tait un collge pendant le moyen ge, car les
universits d'Oxford et de Cambridge ont conserv  peu prs intacts
leurs immenses revenus et maintiennent leurs vieilles coutumes. Chacun
de ces collges contient une vaste chapelle, une bibliothque, un
rfectoire, des cuisines et leurs dpendances, un logement pour le
principal, des chambres pour les lves, des logements pour les
associs, _fellows_[287], des salles, des jardins, des prs, une
brasserie, quelquefois un jeu de paume. Tous ces grands tablissements,
richement dots, admirablement entretenus, bien situs, entours de
jardins magnifiques, prsentent l'aspect de l'abondance et du calme. Si
on devait leur adresser un reproche, c'est d'habituer les jeunes gens 
une existence princire; mais les moeurs anglaises ne ressemblent pas
aux ntres. Les collges d'Oxford et de Cambridge semblent n'tre faits
que pour les classes leves de la socit. Depuis deux cents ans, nous
sommes tombs en France dans l'excs oppos; la plupart de nos collges,
tablis dans de vieux btiments, resserrs, sans air, sans verdure
autour d'eux, ou btis avec une parcimonie dplorable, tristes en dedans
ou au dehors, accumulant les tages les uns sur les autres, les
btiments  ct les uns des autres, ne montrant aux coliers que des
murs nus et noirs, des cours fermes et humides, des couloirs sombres,
partout la pauvret avec ses tristes expdients, semblent destins 
faire regretter la maison paternelle aux coliers qui doivent y passer
huit ou dix annes de leur jeunesse. Dans ces tristes demeures, l'art
n'entre pas, il semble exclu; tout ce qui frappe les yeux de la jeunesse
est dpouill, froid, maussade, comme si ces tablissements taient
destins  froisser les mes dlicates, celles qui sont les plus propres
 former des artistes, des hommes de lettres, des savants, celles chez
qui l'tude ne pntre qu'en se parant d'une enveloppe aimable. Avant de
jeter l'pithte de barbares aux sicles qui sont dj loin de nous,
portons nos regards sur nous-mmes, et demandons-nous si un peuple
intelligent, sensible, facile  mouvoir pour le bien comme pour le mal,
si un peuple qui tient le premier rang dans les travaux de l'esprit, n'a
besoin que de routes, de ponts, de larges rues, de marchs magnifiques
et de boutiques splendides; s'il n'est pas ncessaire d'lever la
jeunesse dans des tablissements sains, bien disposs, agrables  la
vue, dans lesquels le got et l'art interviennent pour quelque chose.

Les entres de nos collges du moyen ge taient lgantes, dcores par
les statues de leurs fondateurs. L'colier qui venait s'enfermer dans
ces demeures consacres  l'tude n'prouvait pas ce sentiment de
rpulsion qui, ds l'abord, s'empare des ntres aujourd'hui lorsqu'ils
se trouvent devant ces portes nues, sombres, qui ressemblent  l'entre
d'un pnitencier.  Oxford comme  Cambridge, les entres des collges
sont de jolis monuments, lgants, couverts de sculpture, et protgs
par les images des bienfaiteurs de ces tablissements; les cours
entoures de portiques dlicatement travaills ou de btiments
construits avec luxe, les rfectoires larges, hauts, bien ars et
clairs, ces verts gazons qui tapissent les praux, ces fontaines, ces
loges qui rompent la monotonie des longues faades, gayent
l'imagination au lieu de l'attrister. Combien est-il d'enfants en France
qui, sortant de la maison paternelle, o tout semble dispos pour plaire
aux regards, ont prouv, en entrant dans un collge, ce sentiment de
froid qui saisit toute me dlicate en prsence de la laideur et de la
pauvret? Supposez que nos collges aient des _fellows_, il est certain
que pas un sur dix ne remettra jamais les pieds dans les demeures
maussades et nausabondes o ils ont d passer leurs premires annes
d'tudes. Regardons prs de nous toutes les fois que nous voudrons juger
le pass; s'il est plein d'abus et de prjugs, peut-tre sommes-nous
trop pleins de vanit.

     [Note 285: _Hist. et Antiq. de la ville de Paris_, t. II, p.
     352 et suiv.]

     [Note 286: C'est l un fait que devraient dtruire d'abord
     les personnes qui, nous ne savons pour quel motif ne veulent
     pas admettre une influence purement franaise sur les arts du
     moyen ge. Que cette influence drange les systmes qu'elles
     veulent faire prvaloir, cela est fcheux; mais il serait bon
     d'opposer autre chose que des phrases banales  des faits
     dont tout le monde peut reconnatre l'importance. Ce XIIIe
     sicle, livr  la barbarie et  l'ignorance, couvre tout un
     quartier de Paris d'tablissements destins non-seulement 
     l'enseignement, mais encore au logement gratuit des coliers
     pauvres; des rentes attaches  ces tablissements sont
     affectes au payement des professeurs et  la nourriture des
     lves. Il est certain qu'une ville qui pense  btir des
     collges et  runir dans son sein des coliers venus de tous
     les coins de l'Europe, mme aux dpens de sa tranquillit
     intrieure, avant de songer  aligner ses rues,  lever des
     marchs, des abattoirs,  faire des trottoirs et des gouts,
     est une ville peuple de sauvages laissant dans l'histoire un
     pernicieux exemple.]

     [Note 287: Les _fellows_ sont d'anciens lves qui demeurent
     associs au collge par un privilge particulier; les
     _fellows_ conservent toute leur vie durant le droit d'avoir
     un logement dans le collge, d'y entretenir un cheval, d'y
     prendre la bire. Il est des collges d'Oxford ou de
     Cambridge qui entretiennent jusqu' quinze et vingt
     _fellows_.]



COLOMBIER, s. m. _Pigeonnier_. Btiment destin  contenir des troupes
de pigeons et  leur permettre de pondre et de couver leurs oeufs 
l'abri des intempries.

Pendant le moyen ge, la construction d'un colombier tait un privilge
rserv  la fodalit. Le paysan ne pouvait avoir son four; il fallait
qu'il apportt son pain au four banal du chteau ou de l'abbaye, et
qu'il payt une redevance pour le faire cuire. Il ne lui tait pas
permis non plus d'avoir un pigeonnier  lui appartenant. Il en tait des
pigeons comme des troupeaux de btes  cornes et  laine, ils
appartenaient au seigneur, qui seul en pouvait tirer un produit. Les
troupes de pigeons tant un rapport, ceux qui avaient le privilge de
les entretenir cherchaient tous les moyens propres  en rendre
l'exploitation productive. La construction d'un pigeonnier tait donc
une affaire importante. Tous les chteaux possdaient un ou plusieurs
pigeonniers; les manoirs, demeures des chevaliers, petits chteaux sans
tours ni donjons, pouvaient encore possder un pigeonnier. Il n'est pas
besoin de dire que les abbs, qui taient tous seigneurs fodaux, et qui
possdaient les tablissements agricoles les mieux exploits pendant le
moyen ge, avaient des pigeonniers dans les cours des abbayes, dans les
fermes qui en dpendaient, les prieurs et les obdiences.

Les propritaires de trente-six arpents avaient le droit de joindre 
leur habitation, non un colombier construit en maonnerie, mais un
pigeonnier en bois de seize pieds de hauteur et pouvant contenir
seulement de soixante  cent vingt boulins. On entend par _boulins_ (du
grec [Grec: blos]) les trous pratiqus dans les colombiers et destins
 la ponte des oeufs de pigeons. De l on est venu  donner le nom de
boulins aux trous rservs dans la maonnerie pour recevoir les pices
de bois horizontales des chafauds, et par suite  ces pices de bois
elles-mmes (voy. CHAFAUD).

Les colombiers sont gnralement btis en forme de tour cylindrique avec
toit conique, bien ferms de murs pais et distribus  l'intrieur avec
un soin tout particulier. Nous en connaissons plusieurs dans les
provinces franaises du nord qui ont t btis pendant les XIVe et XVe
sicles, et qui sont dignes d'tre tudis. Il en existe un dans une
ferme du village de Creteil prs Paris, rue des Mches, 14, qui parat
appartenir aux dernires annes du XIVe sicle. Il est bti en tour
ronde et est divis en deux tages. Le rez-de-chausse tait destin 
contenir des bestiaux, des moutons probablement. Le premier tait
rserv aux pigeons.

Voici (1) le plan au niveau du rez-de-chausse. En A est la porte de
l'table, en A' celle de l'escalier, en B des fentres, en C une auge,
en D l'escalier qui monte au pigeonnier, en E une colonne en pierre dont
l'usage est indiqu dans la coupe (2). Ainsi que l'indique cette coupe
prise sur GH, une forte poutre porte sur la colonne et deux consoles en
pierre incrustes dans le mur. Des solives reposent sur cette poutre et
reoivent le plancher. Un arbre vertical, muni de deux pivots en fer 
chacune de ses extrmits et formant l'axe de la rotonde, reoit trois
potences auxquelles est accroche une chelle que la disposition des
potences, qui ne sont pas sur un mme plan, oblige d'incliner. Cet arbre
muni de son chelle permettait, en pivotant, aux gens de la ferme, de
visiter facilement tous les boulins et de dnicher les pigeonneaux. Au
niveau du plancher, en F, est un trou en pente traversant la muraille et
destin  l'extraction du _guano_. Le comble est hermtiquement ferm
par des bardeaux  l'intrieur, enduits de pltre aujourd'hui. Le
parement de la tour contient vingt-cinq rangs de soixante boulins chacun
environ, ce qui fait quinze cents couves de pigeons. De cinq en cinq
rangs de boulins est une petite saillie permettant aux personnes qui
vont dnicher les pigeonneaux de poser le pied, afin d'tre plus 
l'aise pour procder  cette opration. Une fentre et une lucarne,
celle qui donne entre aux pigeons, sont les seules ouvertures qui
laissent pntrer le jour et l'air dans l'intrieur de la tour.

La fig. 3 donne le dtail de la construction des boulins; le colombier
est entirement bti en pierre et moellons. Sur la clef de la porte est
sculpt l'cu armoy dont nous prsentons (4) la copie. Pour complter
la description de cette curieuse btisse, nous donnons (5) son plan pris
au niveau KL de la coupe (fig. 2)[288].

Un autre colombier assez semblable  celui-ci, et qui appartient  la
mme poque, existe encore  Nesle (Oise), dans une ferme prs de
l'glise. Le rez-de-chausse du colombier de Nesle ne contient pas une
table, mais un poulailler possdant six rangs de boulins. Une colonne
en pierre se dresse dans l'axe, comme dans le pigeonnier de Creteil, et
porte un arbre  pivots muni de potences doubles recevant deux chelles
au lieu d'une. Les boulins pour les pigeons sont plus nombreux qu'
Creteil, et sont au nombre de prs de deux mille; ils sont construits en
moellons et brique, c'est--dire qu'une assise de brique spare chaque
rang de boulins et que l'intrieur de ceux-ci est entirement maonn en
brique; cette matire avait paru probablement plus chaude et moins
humide que le moellon. L'arbre central pivotant est dispos ainsi que
l'indique la fig. 6. Les pices AB sont des moises doubles qui ne sont
pas sur un mme plan afin de pouvoir donner une certaine inclinaison aux
deux chelles. On ne monte au pigeonnier que par une chelle extrieure
que l'on dresse devant la porte donnant sur le plancher du premier
tage. Du reste, le pigeonnier de Nesle porte les mmes dimensions que
celui de Creteil, 6m,80 de diamtre intrieur et 1m,00 d'paisseur de
mur. Il est construit avec grand soin, et l'entre des pigeons se fait
par trois jolies lucarnes de pierre mnages dans la hauteur du comble,
l'une  l'est et les deux autre au sud-ouest et au nord-ouest.

La fig. 7 reproduit la vue extrieure du pigeonnier de Nesle: ses
bandeaux, sa corniche et ses lucarnes sont en pierre; le reste de la
btisse,  l'extrieur, est fait en moellon enduit;  l'intrieur, en
moellon proprement taill et en belles briques.

Nous figurons (8) une des lucarnes; les constructeurs ont eu le soin de
mnager en avant une saillie, sorte de petit balcon dpassant le relief
de la corniche, qui permet aux pigeons de se runir en troupe avant
d'entrer dans le colombier, ce qui est dans leurs habitudes. On
remarquera mme les deux petits paulements B destins  les garantir du
vent lorsqu'ils viennent se reposer sur l'appui de la lucarne. Ces deux
exemples de pigeonniers des provinces du nord indiquent assez le soin et
l'tude apports par les constructeurs du moyen ge jusque dans les
btisses les plus ordinaires.

Il existe encore, prs de Rouen,  Saint-Jacques, un trs-beau colombier
bti en briques de diverses couleurs, et qui appartient au commencement
du XVIe sicle. Trois lucarnes en bois s'ouvrent dans le comble. Ses
dispositions rappellent le colombier de Nesle. Cependant l'tage
suprieur est port en encorbellement sur le soubassement, ce qui donne
 cette construction une certaine grce.

Dans les provinces mridionales, les colombiers affectent, jusqu'au XVIe
sicle, la forme circulaire, comme ceux du nord; mais leur couronnement
prsente une disposition toute particulire et qui appartient  ces
contres: c'est une sorte d'abri destin  garantir les pigeons contre
les grands vents et  leur permettre de se rassembler en nombre sur le
toit de l'difice. Ces pigeonniers sont gnralement plus petits que
ceux des provinces septentrionales, mais ils sont en revanche
trs-abondants.

Un des plus anciens que nous connaissions est un pigeonnier dpendant
autrefois de l'abbaye de Saint-Thodard, prs Montauban. Ce pigeonnier,
dont nous donnons (9) l'aspect sur deux faces, est entirement bti en
brique, termin par une vote hmisphrique perce d'une lucarne avec
claire-voie. On aperoit en A le mur renforc de trois tourelles
pleines, et qui ne sont qu'un ornement, dpassant la couverture et
formant l'abri dont nous venons de parler. Il faut dire que, dans ces
contres, les grands vents viennent rgulirement du mme point de
l'horizon, et qu'ainsi cet abri oppos  la direction invariable des
vents violents est parfaitement motiv. Une seule porte 
rez-de-chausse donne entre dans le colombier, qui,  l'intrieur, est
muni de boulins mnags dans les parements. Un chneau avec crnelage et
gargouille accompagne la coupole. Ce petit difice n'a que 4m,60 de
diamtre sur environ 11m,50 du sol au sommet des trois pinacles[289].

La disposition habituelle des colombiers du Languedoc,  partir du XVIe
sicle, est celle d'un btiment carr couronn par un toit  une seule
pente avec abri, presque toujours accompagn de pinacles aux angles,
afin de signaler cet difice aux pigeons. Voici (10) un de ces
colombiers, comme on en trouve en si grand nombre dans les environs de
Toulouse et de Montauban. Des carreaux de brique vernisse incrusts
dans l'enduit extrieur, ainsi qu'il est figur en A, empchent les
belettes de monter jusqu' l'ouverture rserve aux pigeons. Il en est
aussi qui sont btis sur quatre colonnes isoles, afin de soustraire les
pigeons aux approches de leurs ennemis acharns. Quatre poitraux en bois
poss sur les quatre colonnes portent la maonnerie de brique, et un
trou perc au centre du plancher, auquel on adapte une chelle volante,
permet d'entrer dans le pigeonnier.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]

     [Note 288: Nous devons ces dessins  l'obligeance de M.
     Patoueille, architecte.]

     [Note 289: Ces dessins nous ont t fournis par M. Olivier,
     architecte  Montauban.]



COLONNE, s, f. Cylindre de pierre pos sur une base ou un socle,
recevant un chapiteau  son sommet, employ dans la construction comme
point d'appui pour porter une plate-bande ou un arc. Les architectes du
moyen ge n'eurent pas  inventer la colonne. Les monuments antiques de
l'poque romaine laissaient sur le sol des Gaules une quantit
innombrable de colonnes, car aucune architecture ne prodigua autant ce
genre de support que l'architecture des Romains. Nos premiers
constructeurs romans employrent ces fragments comme ils purent; ils
trouvaient trs-simple, lorsqu'ils levaient un difice, d'aller
chercher, parmi les dbris des monuments antiques, des fts de colonnes
et de les dresser dans leurs nouvelles constructions, sans tenir compte
de leur grosseur ou de leurs proportions, plutt que de tailler 
grand'peine, dans les carrires, des pierres de grande dimension et de
les amener  pied-d'oeuvre. Il rsulta de cette runion de colonnes ou
mme de fragments de colonnes de toutes dimensions et proportions, dans
un mme difice souvent, un oubli complet des mthodes qui avaient t
suivies par les Romains dans la composition des ordres de
l'architecture. Les yeux s'habiturent  ne plus tablir ces rapports
entre les diamtres et les hauteurs des colonnes,  ne plus prouver le
besoin de l'observation des rgles suivies par les anciens. Cet oubli
barbare, rsultat de la perte des traditions et de moyens de
construction trs-incomplets, du dfaut d'ouvriers capables, fit faire
aux architectes des premiers temps du moyen ge les plus singulires
bvues. Pour eux, les colonnes antiques, souvent tailles dans des
matires prcieuses, furent un objet de luxe, une sorte de dpouille
dont ils cherchrent  parer leurs grossiers difices, sans se
proccuper souvent de la fonction vritable de la colonne. D'ailleurs,
s'ils taient hors d'tat de tailler un cylindre dans un bloc de pierre,
 plus forte raison ne pouvaient-ils sculpter des chapiteaux et des
bases; il arriva qu'ils placrent tantt une colonne sur le sol sans
base, tantt un chapiteau antique sur une colonne dont le diamtre ne
correspondait pas avec celui du ft. Trop inexpriments pour oser
combiner un systme de construction reposant sur des points d'appui
grles, ils placrent les colonnes qu'ils arrachaient aux dbris des
monuments antiques dans des angles rentrants, ou les accolrent  des
piliers massifs, comme une dcoration plutt que comme un support.

Lorsque l'architecture romane se dveloppa et essaya de substituer aux
traditions abtardies de l'architecture antique un art nouveau, tantt
elle se servit de la colonne comme l'avaient fait les Romains,
c'est--dire comme d'un point d'appui monolythe, grle, isol, tantt
comme d'une pile cylindrique, paisse, compose d'assises, destine 
porter une charge trs-lourde. Il est certain que la colonne isole est
employe par les architectes romans tout autrement qu'elle ne le fut
chez les Romains. Les Romains, si ce n'est dans les derniers temps du
Bas-Empire et dans l'architecture dite byzantine, n'employrent
gnralement les colonnes qu'en les surmontant de l'entablement,
c'est--dire qu'ils n'employrent que les ordres complets; s'il est des
exceptions  cette rgle, elles sont rares. Vitruve, dans sa description
de la basilique qu'il btit  Fano, parle d'un grand ordre portant des
poitraux et des piles isoles sans entablement. Si les colonnes
pouvaient se passer de leur entablement, c'tait lorsqu'elles portaient
des arcs. Cependant nous voyons, dans les thermes romains et autres
difices analogues, des colonnes portant des arcs ou des votes
d'artes, et possdant toujours un entablement sans usage mais comme une
dcoration juge ncessaire. Les architectes romans, soit qu'ils eussent
sous les yeux des exemples de monuments du Bas-Empire dans lesquels les
arcs venaient poser leur sommier sur le chapiteau, soit que leur bon
sens naturel leur indiqut que dans ce cas l'entablement n'tait plus
qu'un membre inutile, renoncrent  l'employer. Et comme ils
n'adoptaient presque jamais la plate-bande dans leurs constructions, il
en rsulta que s'ils conservrent la colonne antique, ils supprimrent
toujours l'entablement. Les colonnes des difices romans sont donc
dpourvues de ce complment, et ne possdent que la base et le
chapiteau. L'ordre corinthien tait celui qui, sous l'Empire, avait t
presque exclusivement employ, surtout dans les derniers temps; aussi
les architectes romans cherchrent-ils  imiter les chapiteaux de cet
ordre, de prfrence  tout autre. Mais la diminution des fts antiques,
leur galbe, tait un dtail de l'art trop dlicat pour tre apprci par
des hommes grossiers; aussi lorsqu'ils levrent des colonnes, ils les
taillrent le plus souvent suivant la forme cylindrique parfaite,
c'est--dire qu'ils leur donnrent le mme diamtre dans toute leur
hauteur. Nous devons observer en passant que les colonnes isoles sont
de prfrence adoptes pendant l'poque romane dans les contres o il
restait des dbris considrables d'difices antiques. Dans les provinces
mridionales, le long du Rhne, de la Sane, de la Marne, nous trouvons
la colonne isole frquemment employe comme pile; tandis que, dans les
contres o les traditions antiques taient plus effaces, les colonnes
ne sont gure usites que pour cantonner des piles  plan carr; elles
sont alors engages et reoivent les retombes des arcs, ou bien elles
tiennent lieu,  l'extrieur, de contre-forts, et ne portent rien (voy.
ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CLOCHER, CONSTRUCTION, GLISE).

Chez les Romains, la colonne n'tait gure adopte  l'intrieur, comme
support ncessaire, que dans les basiliques. Les architectes romans,
mme lorsqu'ils tentrent de remplacer les charpentes des basiliques par
des votes, voulurent parfois, cependant, conserver la colonne comme
point d'appui; seulement ils en augmentrent le diamtre afin de
rsister  la charge des maonneries suprieures. La nef de l'glise
abbatiale de Saint-Savin en Poitou, qui date du XIe sicle, vote en
berceau plein cintre avec bas-cts en votes d'artes, prsente deux
ranges de colonnes cylindriques isoles formes de tambours de pierre.
La nef de l'glise cathdrale de la cit de Carcassonne prsente des
colonnes isoles alternes avec des piles  base carre cantonnes de
colonnes engages. Ces colonnes cylindriques portent directement sur
leurs chapiteaux circulaires les sommiers des archivoltes longitudinaux
de la nef, des arcs doubleaux des bas-cts et des colonnes engages
recevant les arcs doubleaux du berceau principal. La fig. 1 prsente
l'une de ces colonnes compose de tambours de pierre en plusieurs
pices. Ce ne sont l, en ralit, que des piles cylindriques bties en
gros moellons assez mal parements.

Si les architectes romans ne dressaient que rarement des colonnes
monolythes, c'tait faute de pouvoir extraire et tailler des blocs de
pierre d'une grande dimension; car toutes fois qu'ils purent trouver des
colonnes antiques, ils ne manqurent pas de les employer. Dans les
cryptes romanes on rencontre souvent des colonnes monolythes en marbre
qui ne sont que des dpouilles de monuments antiques. Lorsque les moyens
de transport devinrent plus faciles et plus puissants, que l'habilet
des tailleurs de pierre gala et dpassa mme celle des ouvriers
romains, on se mit  dresser des colonnes monolythes l o leur emploi
tait ncessaire. Presque tous les choeurs des grandes glises du XIIe
sicle possdent des colonnes monolythes en pierre dure d'une hauteur et
d'un diamtre considrables, et presque toujours ces colonnes sont
diminues, c'est--dire qu'elles sont tailles en cne de la base au
sommet. D'ailleurs il est rare de voir ces colonnes porter, comme la
colonne romaine, un filet et un cong sur la base et une astragale sous
le chapiteau. Ces saillies rserves exigeaient un videment dispendieux
et inutile sur toute la longueur du ft; les architectes prfraient
faire porter le cong et le filet infrieur  la base, ou supprimaient
ces membres, l'astragale au chapiteau (voy. BASE, CHAPITEAU).

Les colonnes monolythes ne sont pas rares pendant les XIIe et XIIIe
sicles. Les cathdrales de Langres, de Mantes, les glises de Saint-Leu
d'Esserent, de Vzelay, de Beaune, de Pontigny, de Semur-en-Auxois,
etc., nous en font voir dont la dimension et la taille ne le cdent en
rien aux colonnes des monuments romains. Toutefois les architectes du
moyen ge n'ont creus des cannelures sur les fts des colonnes que trs
rarement.  l'extrieur du choeur de l'glise abbatiale de Saint-Rmy de
Reims (XIIe sicle), on trouve cependant un exemple de colonnes
canneles sous l'arrive des arcs-boutants. Mais  Reims il existait et
il existe encore des monuments antiques qui ont t videmment l'origine
de ce genre de dcoration. Ds le XIe sicle, on taillait dj les
colonnes au tour, suivant la mthode antique. Les colonnes monolythes du
choeur de l'glise de Saint-tienne de Nevers sont tailles au tour. En
Auvergne, o l'art de btir avait,  cette poque, atteint un degr de
perfection remarquable, on trouve, dans les choeurs des glises, des
colonnes monolythes tournes. Dans le Berry et le Poitou, pendant le
XIIe sicle, les colonnes tournes sont trs-frquentes, et les ouvriers
avaient le soin de laisser sur les fts la trace du tour indique par
des filets trs-peu saillants ou des stries horizontales trs-fines. Les
architectes qui levrent des colonnes pendant la priode romane ne
s'inquitaient pas d'tablir une proportion conventionnelle entre la
hauteur du ft et son diamtre; la nature des matriaux employs, la
charge qu'il fallait supporter, le lieu, l'ordonnance gnrale du
monument taient les seules lois qui imposaient ces proportions. Au XIIe
sicle, lorsque l'art de l'architecture se dveloppa et devint l'objet
d'une tude approfondie et raisonne, les architectes donnrent
gnralement aux fts de leurs colonnes monolythes des proportions qui
varient peu; cependant il est visible que dj la rsistance des
matriaux influait sur ces proportions; si ces matriaux taient
trs-forts, les colonnes taient d'un diamtre moindre, eu gard  leur
hauteur, que si ces matriaux taient fragiles. Lorsqu'au commencement
du XIIIe sicle, on employa encore les colonnes cylindriques non
cantonnes, on chercha  rduire leur diamtre autant que la qualit des
matriaux le permettait, afin de laisser, suivant le principe adopt par
les architectes de cette poque, les plus grands vides possibles entre
les points d'appui. C'est alors qu'on porta des votes sur des colonnes
dont la maigreur gale presque celle qu'on donnerait  des supports en
bois ou en mtal en pareil cas. Le rfectoire du prieur de
Saint-Martin-des-Champs  Paris nous a conserv un des meilleurs
exemples de ces colonnes en pierre d'une hauteur considrable et d'un
diamtre extrmement faible. Mais telle est l'heureuse disposition de
ces colonnes, portes sur un stylobate  base octogone et spares vers
le milieu de leur hauteur par une bague moulure, que l'oeil n'est pas
choqu par leur excessive maigreur, et qu'elles semblent d'une force
suffisante, comme elles le sont en effet, pour porter les deux rangs de
votes qui viennent reposer sur leurs chapiteaux vass (voy. BAGUE,
CHAPITEAU, CONSTRUCTION).

L'le de France semble avoir conserv les colonnes dans les nefs de ses
glises plus tard que les autres provinces. Notre-Dame de Paris, la
partie ancienne de l'glise Saint-Severin  Paris, les glises de
Champeaux, de la Chapelle sous Crcy, de Bagneux, etc., portent leurs
nefs, bties vers la fin du XIIe sicle et le commencement du XIIIe, sur
des colonnes qui s'lvent jusqu' la hauteur des archivoltes des
bas-cts, et dont les chapiteaux portent les faisceaux de colonnettes
recevant les votes hautes.

Les colonnes cantonnant les piliers romans sont gnralement, pendant
les XIe et XIIe sicles, engages d'un tiers seulement; quelle que soit
la dimension des difices, leur diamtre varie de 0,33 c.(un pied) 
0,42 c. (quinze pouces). Sur les bords de l'Oise, pendant les premires
annes du XIIe sicle, ces colonnes engages offrent une singularit qui
mrite d'tre signale. Leur section horizontale, au lieu de prsenter
un segment de cercle, est compose de deux segments formant une arte au
point de la tangente parallle  la face du pilier, ainsi que le
dmontre la fig. 2. Nous trouvons de ces colonnes dans la partie
ancienne de l'glise de Saint-Maclou  Pontoise et dans l'glise de
Saint-tienne de Beauvais. Nous devons supposer que les architectes ont
donn cette figure  leurs colonnes engages, afin d'viter la mollesse
et l'indcision d'une surface cylindrique. Ces colonnes n'ont que 0,30
c. de diamtre; mais, grce  cette arte que forment les deux segments
de cercle, elles offrent  l'oeil, de chaque ct, des surfaces plus
dveloppes que celles prsentes par un cylindre. Dans tous les membres
de l'architecture romane de transition des bords de l'Oise, on remarque
d'ailleurs une certaine recherche qui se traduit par une grande finesse
dans les profils et les dtails.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]



COLONNETTE, s. f. Petite colonne; s'applique aussi, lorsqu'il est
question de l'architecture du moyen ge, aux colonnes dont le ft
trs-allong est d'un faible diamtre, aux colonnes cantonnant les piles
de l'architecture gothique, ou aux colonnes secondaires cantonnant les
piles de l'architecture romane de transition.

Les colonnettes cantonnant les piles romanes de transition dpendent
toujours de la construction jusque vers 1160, c'est--dire qu'elles font
partie des assises de ces piliers; mais,  partir de cette poque jusque
vers 1220, elles sont indpendantes de la construction en assises, sont
dtaches et poses en dlit.  dater de 1230, on les voit de nouveau
faire partie des assises jusqu' la fin de la priode gothique (voy.
CONSTRUCTION). Il va sans dire que cette rgle n'est pas sans
exceptions.

Les architectes romans placrent souvent, dans les clotres, les
galeries, dans les baies jumelles, des colonnettes isoles ou accouples
portant des arcs; ces colonnettes sont faites en pierre dure et mme en
marbre. Dans les clotres des provinces mridionales, elles sont souvent
sculptes; leurs fts sont orns de torsades, de cannelures,
d'enroulements, de rinceaux, de feuillages, d'imbrications, quelquefois
mme de sujets lgendaires. Le clotre d'Elne prs Perpignan prsente
une quantit de ces colonnettes de marbre dont tous les fts sont
couverts d'ornements varis des XIIe et XIVe sicles.

Nous donnons (1) deux de ces fts: l'un, celui A, date du XIIe sicle;
l'autre, celui B, appartient  la restauration entreprise au XIVe[290].

L'antiquit romaine et beaucoup de monuments gallo-romains possdaient
dj des colonnes ornes de sculptures peu saillantes; cette tradition
fut suivie par les architectes des XIe et XIIe sicles. Cependant
ceux-ci n'employrent ce genre de dcoration que dans des cas
particuliers, pour les clotres, ainsi que nous venons de le dire, et
pour les portails, afin de donner une grande richesse apparente aux
entres des difices. Le XIIe sicle fut prodigue de colonnettes
sculptes. Il nous suffira d'en donner quelques exemples. Ceux prsents
(2) proviennent de l'glise paroissiale de Tournus, XIIe sicle (basse
ville). La cathdrale d'Autun, les glises de Saint-Andoche de Saulieu,
de l'abbaye de Vzelay, de Saint-Lazare d'Avallon, et en gnral les
monuments de la Sane, du Rhne, de la Haute Marne et de la Haute Loire,
montrent, sur leurs portails, des colonnettes curieusement sculptes. Le
porche nord de la cathdrale du Puy-en-Vlay, si remarquable par son
ornementation, conserve des fts de colonnettes d'une extrme
dlicatesse de sculpture (3). Celui-ci est compos de tambours
alternativement noirs et blancs; ce qui, joint  la gaufrure qui le
couvre, produit beaucoup d'effet. On remarquera encore ici que
l'astragale est taille sur plan carr, et que la colonnette arrive du
cylindre  ce plan carr par un ornement C. Les lits des tambours noirs
et blancs sont alternativement placs en A et en B.

Si nous nous rapprochons de l'le-de-France, l'architecture du XIIe
sicle est plus avare de ces sortes de dcorations appliques aux
colonnettes; et lorsqu'elle les emploie, c'est toujours dans des cas
particuliers, comme, par exemple, pour les colonnettes qui sont places
entre les statues des portails, et ces dcorations ne dtruisent pas
ainsi la solidit apparente que doit conserver un support. Le portail de
l'glise de Saint-Denis, le portail Royal de la cathdrale de Chartres
nous fournissent de beaux exemples de colonnettes sculptes poses
dessous ou entre les statues. Voici (4) une des colonnettes d'entre-deux
des statues (portail Royal de la cathdrale de Chartres), et (5) une de
celles qui supportent les statues.

Les colonnettes du XIIe sicle sont souvent torses et quelquefois  six
ou huit pans. Le portail de l'glise de Saint-Lazare d'Avallon, qui est
un des exemples les plus remarquables de l'architecture fleurie du XIIe
sicle, possde des colonnettes  pans, torses (6), tailles avec une
rare perfection dans un seul morceau de pierre. L'imagination des
derniers architectes romans va trs-loin dans l'ornementation des
colonnettes, et jusqu' leur donner l'apparence d'un corps lastique,
flexible. Sur les braiements de cette mme porte de Saint-Lazare
d'Avallon, nous voyons un ft de colonnette torse qui prsente un rseau
de cordelettes (7).

L'architecture du XIIIe sicle renona entirement  dcorer les
colonnettes. Les architectes gothiques taient trop _rationalistes_ pour
donner  des supports cette apparence flexible. Ils se contentrent
parfois, seulement, de les orner de peintures (voy. PEINTURE).

 partir de cette poque, on voit les colonnettes (quelle que soit
d'ailleurs la longueur de leur ft) adopter des diamtres qui varient
peu, 0,16 c. (six pouces), 0,11 c. (quatre pouces), et les plus fines,
celles des meneaux, par exemple, 0,08 c. (trois pouces).

Les architectes romans diminuent gnralement les colonnettes isoles
des clotres et des galeries, jamais celles occupant des angles
rentrants et cantonnant des piles: car, dans ce dernier cas, la
diminution des fts et produit un fcheux effet. C'est sur les bords du
Rhin que nous trouvons des difices romans dans lesquels les colonnettes
sont tailles en cne trs-prononc. Dans la cathdrale de Worms, par
exemple, les galeries extrieures prsentent une suite de colonnettes
dont la diminution au sommet est trs-sensible (8). Les architectes
gothiques ne diminuent leurs colonnettes isoles que trs-rarement.
Cependant celles de l'arcature de la Sainte-Chapelle de Paris le sont,
mais trs-faiblement. Au XIVe sicle, on ne trouve plus gure de
colonnettes isoles; celles-ci se subdivisent en plusieurs membres comme
les arcatures qu'elles portent. Elles commencent,  cette poque, 
porter un nerf saillant, qui peu  peu arrive  la forme prismatique.

La renaissance, en reprenant la colonne antique, la dcora, souvent
d'arabesques, de cannelures, de rinceaux. On peut voir,  l'cole des
beaux-arts,  Paris, des colonnes provenant du chteau de Gaillon qui
sont fort richement sculptes. La tourelle de l'htel de la Trmoille, 
Paris, tait porte sur deux colonnettes dlicatement sculptes. Elles
sont galement dposes  l'cole des beaux-arts.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]

     [Note 290: Nous devons ces dessins  l'obligeance de M.
     Laisn, architecte.]



COMBLE, s. m. Combinaison de charpenterie recevant du mtal, de
l'ardoise ou de la tuile, et couvrant un difice (voy. CHARPENTE,
COUVERTURE).



CONDUITE, s. f. Tuyau de mtal, de terre cuite ou de pierre, servant 
conduire les eaux soit sur un plan horizontal, soit verticalement du
sommet d'un difice  sa base.

Les Romains disposaient souvent des conduites verticales dans leurs
grands monuments pour se dbarrasser des eaux pluviales  travers les
constructions. Les amphithtres et les thtres particulirement, qui
prsentaient une surface considrable de gradins exposs directement 
la pluie, possdaient de distance en distance des gouts verticaux
simplement perfors  travers la maonnerie qui amenaient les eaux sur
le sol. Dans les difices d'une construction plus simple, les temples,
les basiliques et les habitations particulires, les eaux pluviales
tombaient des toits sur le sol librement, soit  l'extrmit de la
couverture, soit en passant  travers de petites gargouilles perces
dans des chneaux de pierre ou de terre cuite. Ce moyen si naturel fut
employ par les architectes romans, qui ne construisirent gure que des
difices d'une grande simplicit de plan et couverts par des combles 
deux gouts. Cependant il tait certaines circonstances o l'on sentait
le besoin de recueillir les eaux de pluie et par consquent de les
diriger. Dans les clotres des abbayes, dans les cours des chteaux,
btis souvent sur des lieux levs, les sources manquaient, et on ne
pouvait se procurer des approvisionnements d'eau qu' la condition de
creuser des citernes dans lesquelles on conduisait les eau des combles,
en vitant de les faire passer sur le sol, afin de les avoir aussi pures
que possible. Alors, tablissant des chneaux de pierre ou de bois  la
chute des combles, les constructeurs levaient, de distance en distance,
des piles creuses munies  leur sommet d'une cuvette qui recevait les
eaux amenes par les pentes de ces chneaux. Ces piles taient presque
toujours isoles, ne participaient pas  la construction, et on vitait
ainsi les infiltrations lentes mais trs-funestes de l'humidit dans les
btisses. Nous avons encore vu, le long du mur du collatral sud de la
nef de l'glise abbatiale de Vzelay, des conduites isoles destines 
diriger les eaux pluviales tombant sur les combles dans la citerne
creuse au centre du clotre. Ces conduites n'appartenaient pas  la
construction primitive, mais  l'poque o le clotre fut construit,
c'est--dire  la fin du XIIe sicle. Elles taient bties en assises de
pierre carres, perces au centre d'un trou cylindrique, avec entailles
circulaires dans les lits pour recevoir le ciment.

Voici quelle tait (1) la forme extrieure de ces conduites: en A on
voit une des pierres avec l'entaille circulaire de son lit. Nous avons
souvent vu, dans des chteaux des XIIe et XIIIe sicles, des conduites
carres en pierre mnages dans l'paisseur des constructions (conduites
qu'il ne faut pas confondre avec les porte-voix), et qui taient
destines  envoyer dans des citernes les eaux pluviales tombant sur les
combles. Lorsqu'au XIIIe sicle la construction des glises dut
prsenter des combinaisons compliques, des surfaces trs-considrables
de combles recevant les eaux pluviales, les architectes songrent tout
d'abord  se dbarrasser des eaux par plus court chemin, c'est--dire en
les faisant couler des chneaux sur les chaperons des arcs-boutants
jusqu' des gargouilles trs-saillantes qui les rejetaient sur le sol en
dehors du primtre de l'difice. Divisant ces eaux en une infinit de
jets, ils diminuaient considrablement ainsi leur effet destructif. Ce
moyen, qui est toujours le meilleur lorsque les matriaux employs dans
les parties infrieures des btisses sont solides et ne craignent pas la
gele, qui permet de s'assurer continuellement de l'tat des conduites
puisqu'ils sont  l'air libre, est dsastreux lorsque la pierre employe
dans les soubassements est glive ou poreuse; car alors cette quantit
de cascades, mouillant les parements infrieurs, ne tardent pas  les
salptrer et mme  les dtruire. Ces inconvnients furent reconnus
videmment par les architectes du XIIIe sicle, puisque, dans plusieurs
grands difices de cette poque, nous voyons les conduites fermes
verticales remplacer les gargouilles. En Normandie et en Picardie, o le
climat est humide et les matriaux sensible  la gele, les conduites
d'eau furent adoptes ds 1230 environ dans certaines glises.  Bayeux,
nous voyons les arcs-boutants de la nef amener les eaux des combles
suprieurs dans des conduites en plomb incrustes dans les contre-forts.
Ces conduites sont apparentes ou masques de deux en deux assises; elles
se trouvent ainsi protges contre les chocs extrieurs, et visibles
cependant s'il survient une rupture.

Voici (2) en A le plan de cette disposition, en B l'lvation des
parties des contre-forts munies de conduites, et en C le dtail des
incrustements cylindriques contenant les tuyaux de plomb lgrement
aplatis du ct des ouvertures pour laisser passer les petits linteaux
D. Les contre-forts des arcs-boutants du choeur de la mme glise
contiennent des tuyaux de descente moins bien disposs que ceux donns
ci-dessus, en ce qu'ils sont incrusts au milieu de ces contre-forts et
ne sont vus que par deux petites meurtrires. En plan (3), ces tuyaux
sont placs en A, les meurtrires en B et les dbouchs ou dauphins dans
une gargouille place en C. Du chneau suprieur du grand comble, les
eaux sont amenes dans la rigole des arcs-boutants, de mme par des
conduites passant  travers un contre-fort termin  sa partie
infrieure par une tte formant dauphin (voy. ce mot). Nous trouvons,
au-dessus des arcs-boutants de la nef de la cathdrale de Ses (1230
environ), une disposition analogue, mais prfrable  celle adopte 
Bayeux, en ce que les contre-forts contenant les conduites de chute des
eaux du grand chneau ne sont que des coffres, des appendices crevs 
leur base verticalement, sans coudes ni ressauts, de manire  viter
tout engorgement. Voici (4) en A la section horizontale de ces
conduites, en B leur lvation perspective, en C la coupe sur l'axe de
la conduite. Habituellement, comme nous l'avons indiqu en D, les
conduites verticales de plomb enfermes dans des coffres de pierre ont
leur sommet largi en cuvette et dont les bords sont pincs sous
l'assise du chneau, l'orifice de celui-ci formant larmier sous le lit
infrieur. Dans le cas prsent, l'eau ne coulant vers l'orifice que d'un
ct, ce larmier n'existe que sous la chute, ainsi que nous l'avons
trac en E. Dans les grands difices levs au commencement du XIIIe
sicle les eaux des chneaux suprieurs se dversaient par des
gargouilles  gueule be sur les chaperons non creuss des
arcs-boutants, comme  la cathdrale de Reims encore aujourd'hui. Les
eaux dgradaient rapidement ces chaperons; on leur donna la section d'un
canal; mais le vent poussait le jet des gargouilles en dehors de ces
canaux, c'est pourquoi on adopta les chutes verticales enfermes dans
des coffres de pierre au-dessus des ttes des arcs-boutants. Toutefois,
quand mme les eaux des combles suprieurs des grands difices taient
menes par des conduites, celles-ci n'arrivaient qu'au niveau des
chneaux des chapelles ou bas-cts, et de l elles taient rejetes sur
le sol par des gargouilles, suivant la mthode la plus ordinaire. Les
contre-forts suprieurs du choeur de la cathdrale d'Amiens recevant les
arcs-boutants (1260 environ) laissent voir, dans l'un de leurs angles
rentrants, de longues entailles cylindriques destines  recevoir des
tuyaux de descente en plomb qui n'ont jamais t poss (5); la mme
disposition est adopte pour l'coulement des eaux pluviales dans la
cathdrale de Nevers. En A est trace la section horizontale de ces
entailles. Les eaux descendent des chneaux suprieurs par les caniveaux
B servant de chaperons  la claire-voie des arcs-boutants. Dans
l'paisseur du contre-fort, au niveau C, est une cuvette qui devait
recevoir ces eaux pour les rejeter dans la conduite verticale pose dans
l'entaille. Ce n'est qu'en Angleterre que nous trouvons, ds le XIVe
sicle, des conduites en plomb aboutissant  la base des difices. Au
lieu d'tre cylindriques, ces conduites donnent, en section horizontale,
un carr, et cela tait fort bien raisonn. Un cylindre ne peut se
dilater; il en rsulte que, dans les fortes geles, si les conduites
s'engorgent, l'eau glace, prenant un volume plus fort que l'eau 
l'tat liquide, ces conduites sont sujettes  crever. Un tuyau dont la
section est carre peut se dilater, et les ruptures sont moins 
craindre. Ces tuyaux de plomb, poss le plus souvent dans des angles
rentrants, sont faits par parties entrant les unes dans les autres,
comme nos tuyaux de fonte de fer, avec collets et colliers de fer ou de
bronze qui les maintiennent  leur place; ils sont surmonts de cuvettes
galement en plomb, et de dauphins  leur partie infrieure (6).

Au XVIe sicle, on posa souvent des conduits en plomb cylindriques dans
les grands difices franais, et ces tuyaux sont presque toujours
dcors de reliefs ou de dorures. On en voit d'assez beaux sur les cts
du portail mridional de la cathdrale de Beauvais. On en rencontrait en
grand nombre dans les chteaux de la renaissance; mais ces objets ont
t enlevs  la fin du dernier sicle pour tre fondus.

L'coulement des eaux pluviales tait, pour les architectes du moyen
ge, un sujet de proccupations constantes. Il est facile de reconnatre
qu'ils ont souvent hsit entre le systme qui porte  conduire les eaux
et les rejeter  ciel ouvert et celui qui consiste  les diriger dans
des tuyaux ferms; l'un et l'autre, de ces deux systmes ont leurs
inconvnients et leurs avantages: le premier mouille les parements et
les soubassements en particulier; mais si la pierre employe est
compacte, si elle n'est pas sensible  la gele, cette humidit
extrieure est bientt enleve par l'air et le soleil. Il a l'avantage
de permettre un entretien facile, puisque tous les canaux sont visibles
et  l'air libre; il vite les engorgements, les dgradations caches
qui n'apparaissent que lorsque le mal est produit. Le second vite ces
lavages des parements extrieurs; il conduit les eaux sur des points
fixes; il ne produit pas autour d'un difice ce dluge qui en rend les
abords insupportables; mais il demande une surveillance constante,
surtout pendant les alternatives de gele et de dgel; il produit des
engorgements dans les temps de neige, est sujet  des ruptures
auxquelles il est difficile souvent de remdier et dont on ne s'aperoit
que lorsque les dgradations qu'elles causent ont fait des ravages
profonds dans les constructions. Il ne faudrait donc pas prescrire d'une
manire absolue l'un ou l'autre de ces deux systmes. C'est 
l'architecte  les employer comme il convient, suivant le lieu et en
raison des matriaux employs. Toutefois nous devons dire que, dans de
trs-vastes difices publics o la surveillance ne peut tre exerce
comme dans une construction particulire et un lieu habit
journellement, les conduites en mtal et surtout en fonte de fer, qui se
brisent si facilement sous l'effort de l'eau glace, ont de trs-grands
dangers, que leur engorgement ou le faible suintement qui se produit 
chaque joint finissent par altrer les parements et y entretenir une
humidit permanente. Les tuyaux de plomb sont les meilleurs, en ce
qu'ils conservent une certaine flexibilit et peuvent se dilater,
surtout les tuyaux  section carre. Un soin extrme dans
l'tablissement de ces tuyaux et dans les scellements de leurs colliers,
un isolement complet et des gargouilles de trop plein, en cas
d'engorgement, peuvent toutefois remdier  ces inconvnients (voy.
CUVETTE, DAUPHIN).

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]



CONG, _congi_, s. m. On dsigne ainsi la transition entre une moulure
et un parement. Dans la colonne romaine, on nomme _cong_ la courbe qui
relie le ft de la colonne au filet infrieur pos sur la base; soit (1)
un profil de base romaine, A est un cong. Dans l'architecture romane et
surtout dans l'architecture gothique, le ft des colonnes tant d'une
seule venue, c'est--dire ne portant pas de saillie infrieure, la base
ne porte pas de cong, et le premier tore de cette base reoit
immdiatement le ft de la colonne (voy. BASE). Il en est de mme de
l'astragale du chapiteau; cette moulure n'a point de cong, sauf d'assez
rares exceptions, pendant l'poque romane primitive. On dsigne aussi,
dans l'architecture du moyen ge, par _cong_ ou _congi_, la fin, la
terminaison d'une moulure taille par une arte vive. Le mot exprime
bien, en effet, l'objet; c'est un cong donn  la moulure de cesser
d'tre. Ainsi, dans les difices du XIIe sicle particulirement, on
voit souvent des artes abattues, soit par un simple biseau, soit par
une moulure, qui ne descendent pas jusqu'au sol, mais s'arrtent 
l'assise infrieure ou sur un bandeau, et passent  l'angle droit au
moyen de congs dont la forme est trs-varie. La fig. 2 reproduit
plusieurs exemples de ces congs, emprunts tous  des monuments de la
fin du XIIe sicle, appartenant  la Bourgogne; car il faut dire que
c'est dans cette province o l'on trouve le plus de ces sortes de
terminaisons de moulures. La beaut de la pierre de taille engageait les
appareilleurs  conserver les lits intacts et les artes vives 
l'origine de chaque membre d'architecture. Il est de ces congs qui sont
d'une richesse remarquable. Le trumeau central de la porte de l'glise
de Montrale se termine,  sa partie infrieure, par des congs orns de
sculptures d'un got excellent; nous en donnons (3) un croquis. Il est
difficile de passer avec plus d'adresse d'un faisceau de moulures  un
socle rectangulaire. Si les moulures des pieds-droits, chambranles,
pilastres, sont termines  leur partie infrieure et sous les linteaux
ou les chapiteaux par des congs,  plus forte raison les arcs moulurs
des votes sont-ils accompagns  leur naissance de ce renfort, qui
laisse au lit infrieur du sommier toute son assiette. Les moulures des
arcs du XIIe sicle, au lieu de descendre jusque sur le tailloir du
chapiteau, s'arrtent  un niveau suprieur et se terminent par des
congs, afin de laisser, sur le tailloir, le lit infrieur du sommier
poser franchement, comme si ce sommier n'tait qu'pannel. Voici (4)
deux exemples de ces congs: l'un, trs-simple, provient de l'glise de
Montrale; l'autre, trs-riche, provient de la sacristie de l'glise de
Vzelay. Les tailleurs de pierre vitaient ainsi aux bardeurs et poseurs
la difficult de poser des sommiers (toujours assez lourds) portant des
moulures fragiles sur le lit infrieur, et par consquent faciles 
paufrer. L'oeil est content, d'ailleurs, par ces arrts qui empchent
les moulures de tomber brusquement et sans transition sur le tailloir
des chapiteaux. Dans ce cas, comme dans beaucoup d'autres, le
raisonnement de l'artiste tait d'accord avec son instinct.

[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: FIG. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]



CONSOLE, s. f. Support incrust dans un parement et portant un membre
d'architecture en encorbellement (voy. CORBEAU).



FIN DU TOME TROISIME.


Paris.--Imprim chez Bonaventure et Ducessois, 55, quai des
Grands-Augustins.


TABLE PROVISOIRE
DES MOTS CONTENUS DANS LE TOME TROISIME.


C (SUITE).

/*
       Charnier
       Charpente
       Chteau
       Chatelet
       Chemin de ronde
       Chemine
       Chemine (tuyaux et mitres de)
       Chneau
       Chevet
       Chiffre
       Choeur
       Christ (Jsus)
       Cimetire
       Circonvallation et contrevallation (lignes de)
       Citerne
       Claveau
       Clavette
       Clef
       Clef d'archivolte
       --d'arc ogive
       --terme de charpenterie
       --terme de menuiserie
       Clef, terme de serrurerie
       Cloche
       Clocher
       Clotre
       Clott
       Clture
       Cltures de villes
       --de proprits
       --disposes dans l'intrieur
             des glises monastiques
       --des choeurs des cathdrales
       Clou
       Collatral
       Collge
       Colombier
       Colonne
       Colonnette
       Comble
       Conduite
       Cong
       Console
*/


FIN DE LA TABLE PROVISOIRE DU TOME TROISIME.







End of the Project Gutenberg EBook of Dictionnaire raisonn de
l'architecture franaise du XIe au XVIe sicle (3/9), by Eugne-Emmanuel Viollet-Le-Duc

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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