The Project Gutenberg EBook of Rcits d'une tante (Vol. 1 de 4), by 
Elonore-Adle d'Osmond, comtesse de Boigne

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Title: Rcits d'une tante (Vol. 1 de 4)
       Mmoires de la Comtesse de Boigne, ne d'Osmond

Author: Elonore-Adle d'Osmond, comtesse de Boigne

Release Date: August 5, 2009 [EBook #29613]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES

DE LA

COMTESSE DE BOIGNE


I




  _Il a t tir de cet ouvrage
  mille exemplaires sur verg teint des Papeteries
  de Corvol-l'Orgueilleux
  tous numrots._

  N 166




[Illustration: ADLE D'OSMOND, COMTESSE DE BOIGNE d'aprs une
miniature de J. Isabey appartenant  Madame Achille Fould.]




RCITS D'UNE TANTE

MMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NE D'OSMOND


PUBLIS INTGRALEMENT D'APRS LE MANUSCRIT ORIGINAL


I

  _Versailles.--L'migration._
  _L'Empire.--La Restauration de 1814._




  _PARIS_
  MILE-PAUL FRRES, DITEURS
  100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONOR
  1921




AVERTISSEMENT DES DITEURS


La publication des _Mmoires de la comtesse de Boigne_ a fait l'objet
d'un long procs dont le jugement, rendu en premire instance  Paris
le 28 juillet 1909, fut confirm en Cour d'Appel le 28 fvrier 1911 et
ratifi dfinitivement par un arrt de la Cour de Cassation du 26
fvrier 1919.

Les hritiers de madame de Boigne, ne d'Osmond, n'auraient
probablement pas entrepris cette publication ou auraient, tout au
moins, estim prfrable de l'ajourner encore; mais, puisqu'elle a t
faite, certains scrupules deviennent sans valeur. Maintenant que leurs
droits sont reconnus, rtablis, ils tiennent  ce que cette
publication soit reprise, dans l'intrt mme de la science
historique, mais  ce qu'elle soit faite, cette fois, sans
suppressions ni modifications de texte, conformment  la volont de
l'auteur qui, dans son testament du 25 mai 1862, laissait  ses
hritiers le soin de publier un manuscrit en trois volumes intitul
_Rcits d'une tante_ quand et comment ils le jugeraient  propos,
mais  la seule condition de ne rien changer.

Cette condition se trouvait d'autant plus aisment ralisable
qu'aucune retouche n'tait ncessaire pour l'impression. Ce fut madame
de Boigne elle-mme qui divisa son oeuvre en huit parties dont elle
traa les titres, subdivisant ensuite chaque partie en chapitres dont
elle rdigea les sommaires. Elle crivit d'abord la huitime partie de
ses mmoires, la plus importante comme tendue puisqu'elle dpasse le
quart du manuscrit, la plus importante galement au point de vue
historique car, les vnements qu'elle groupe sous le titre d'ensemble
de _Fragments_, elle les relatait au moment mme avec le plus grand
soin et en indiquant minutieusement comment, dans quelles conditions
elle se trouvait ainsi renseigne. Ce fut ensuite qu'elle songea 
revenir sur le pass,  rapporter les vnements dj lointains
demeurs prsents  son souvenir ou qu'elle avait entendu raconter par
des personnes lui semblant dignes de confiance. C'est ainsi que, dans
la premire partie, avec la crainte de manquer parfois  sa prcision
habituelle, elle relate, bien des annes aprs, des faits ou de
simples pisodes survenus pendant son enfance et, parfois mme, avant
sa naissance.

Certains lecteurs prouveront de l'tonnement et peut-tre du regret
en constatant l'absence de toute annotation. Les rudits tiennent fort
justement aux notes que Sainte-Beuve qualifiait de livre d'en bas et
qu'Henri Houssaye apprciait au point d'affirmer que ce livre d'en
bas est le rpondant du livre d'en haut. Mais les _Mmoires de la
comtesse de Boigne_ n'ont pas besoin d'un rpondant. D'autre part,
nous n'avions pas  dpasser notre tche modeste d'diteurs. De plus,
si les notes biographiques nous paraissaient sans grand intrt, des
notes critiques nous auraient sembl plus qu'inutiles et vritablement
dplaces, comme l'ont signal plusieurs historiens en analysant ces
_Mmoires_.

Les apprciations de madame de Boigne sont nombreuses, diverses et
jamais dguises. Il faut se rappeler qu'elle est ne le 19 fvrier
1781, pendant les derniers beaux jours de la brillante et majestueuse
Cour de Versailles, qu'elle a grandi hors de France pendant la
tourmente rvolutionnaire, qu'elle est rentre  Paris pour assister
aux grands vnements de l'Empire et s'y trouver parfois mle,
qu'elle a vieilli pendant la priode incertaine de la Restauration
pour mourir le 6 mai 1866, pendant l'panouissement du second Empire.
Ayant, au cours de sa longue existence, connu les divers rgimes de
gouvernement, avec quelques transformations pour chacun d'eux, et
malgr une instinctive prfrence pour le rgime de sa premire
jeunesse, malgr son respect de la tradition, ses impressions se
modifirent ncessairement et ses apprciations aussi. Elle le
reconnat, le signale  plusieurs reprises et, notamment, en ces
termes: Dans tout le cours de ces rcits, j'ai cherch  me garer de
prsenter les vnements tels que la suite me les a fait juger et 
les montrer sous l'aspect o on les envisageait dans le moment mme.
Sans prtendre parvenir  l'impartialit, elle s'est donc efforce de
l'approcher dans la mesure o elle le croyait possible. S'il est
permis de ne pas adopter toutes ses apprciations qu'elle ne songeait
pas  temprer par de l'indulgence, on ne peut lui savoir mauvais gr
d'exprimer nettement ses prfrences.

Elle n'a pas seulement rdig ses mmoires, elle a compos des romans;
elle a, enfin, beaucoup crit et pendant toute sa vie. Il serait
certainement fort intressant de rechercher, runir et publier sa
correspondance.

 dfaut de cette correspondance, nous en donnons quelques fragments
et nous ajoutons  ce premier volume un groupe de lettres qu'elle
adressait  ses parents plusieurs mois aprs un mariage htivement
conclu, en dehors de toute sentimentalit. Ces lettres, jusqu'alors
indites, feront connatre le tendre attachement de madame de Boigne
pour ses parents, avec une prfrence pour le marquis d'Osmond, se
plaisant  le suivre et  le seconder dans ses fonctions
diplomatiques; elles rvleront sa sollicitude presque maternelle pour
son jeune frre Rainulphe dont la sant dlicate causait de frquents
soucis; elles laisseront deviner sa rsignation correcte et sa
patience souriante auprs du gnral de Boigne, ses dsillusions et
ses souffrances en mme temps que son got pour la politique. Ces
lettres permettront enfin de constater que, aimant  penser, 
rflchir,  crire avant mme d'avoir vingt ans, la comtesse de
Boigne, ds sa jeunesse, prparait inconsciemment l'oeuvre de sa
maturit, et cette oeuvre, loin de constituer une causerie de vieille
femme, un ravaudage de salon, devait donner  son nom une vritable
clbrit, lui assurer une des premires places parmi les
mmorialistes.




MMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE




Je n'avais jamais pens  donner un nom  ces pages dcousues lorsque
le relieur auquel je venais de les confier s'informa de ce qu'il
devait inscrire sur le dos du volume. Je ne sus que rpondre.
_Mmoires_, cela est bien solennel; _Souvenirs_, madame de Caylus a
rendu ce titre difficile  soutenir et de rcentes publications l'ont
grandement souill. J'y songerai rpondis-je. Proccupe de cette
ide, je rvai pendant la nuit qu'on demandait  mon neveu quels
taient ces deux volumes  agrafes. Ce sont des rcits de ma tante.
Va pour les _rcits de ma tante_, m'criai-je, en m'veillant; et
voil comment ce livre a t baptis:

               RCITS D'UNE TANTE




AU LECTEUR, S'IL Y EN A


Au commencement de 1835, j'ai prouv un malheur affreux; une enfant
de quatorze ans que j'levais depuis douze annes, que j'aimais
maternellement, a pri victime d'un horrible accident. La moindre
prcaution l'aurait vit; les plus tendres soins n'ont pas su le
prvenir. Je ne me relverai jamais d'un coup si cruel.  la suite de
cette catastrophe, les plus tristes heures de mes tristes journes
taient celles que j'avais t accoutume  employer au dveloppement
d'une intelligence prcoce dont j'esprais bientt soutenir
l'affaiblissement de la mienne.

Quelques mois aprs l'vnement, en devisant avec un ami dont la bont
et l'esprit s'occupaient  panser les plaies de mon coeur, je lui
racontai un dtail sur les anciennes tiquettes de Versailles: Vous
devriez crire ces choses-l, me dit-il; les traditions se perdent, et
je vous assure qu'elles acquirent dj un intrt de curiosit. Le
besoin de vivre dans le pass, quand le prsent est sans joie et
l'avenir sans esprance, donna du poids  ce conseil. J'essayai, pour
tromper mes regrets, de me donner cette tche pendant les pnibles
moments nagure si doucement employs; parfois il m'a fallu piocher
contre ma douleur sans la pouvoir soulever; parfois aussi j'y ai
trouv quelque distraction. Les cahiers qui suivent sont le rsultat
de ces efforts: ils ont eu pour but de donner le change  des penses
que je pouvais mal supporter.

Mon premier projet, si tant est que j'en eusse un, tait uniquement de
retracer ce que j'avais entendu raconter  mes parents sur leur
jeunesse et la Cour de Versailles. L'oisivet, l'inutilit de ma vie
actuelle m'ont engage  continuer le rcit de souvenirs plus rcents;
j'ai parl de moi, trop peut-tre, certainement plus que je n'aurais
voulu; mais il a fallu que ma vie servt comme de fil  mes discours
et montrt comment j'ai pu savoir ce que je raconte.

Il y avait dj bien du papier griffonn, d'une faon  peu prs
illisible, lorsqu'une personne au got de laquelle j'ai confiance m'a
fait une sorte de violence pour en prendre connaissance: elle m'a
fortement engage  en faire faire une copie et  la revoir. Pour la
copie, c'tait facile; quand  la _revoir_, c'est tout  fait inutile,
je ne sais pas crire;  mon ge je n'apprendrai pas le mtier et, si
je voulais essayer de rdiger des phrases, je perdrais le seul mrite
auquel ces pages puissent aspirer, celui d'tre crites sans aucune
espce de prtention et tout  fait de premier jet. S'il m'avait fallu
faire une recherche quelconque ailleurs que dans ma mmoire, j'y
aurais bien vite renonc; je n'ai voulu qu'une distraction et non pas
un travail.

Si donc mes neveux jettent jamais un coup d'oeil sur ces critures,
ils ne doivent pas s'attendre  trouver _un livre_, mais seulement une
causerie de vieille femme, un ravaudage de salon; je n'y mets pas plus
d'importance qu' un ouvrage de tapisserie. Je me suis successivement
servi de ma plume pour laisser reposer mon aiguille et de mon aiguille
pour reposer ma plume, et mon manuscrit arrivera  mes hritiers comme
un vieux fauteuil de plus.

N'ayant consult aucun document, il y a probablement beaucoup
d'erreurs de dates, de lieux, peut-tre mme de faits; je n'affirme
rien si ce n'est que je crois sincrement tout ce que je dis. Je
professe peu de confiance dans une impartialit absolue, mais je pense
qu'on peut prtendre  une parfaite sincrit: on est _vrai_ quand on
dit ce qu'on croit.

En recherchant le pass, j'ai trouv qu'il y avait toujours du bien 
dire des plus mauvaises gens et du mal des meilleurs; j'ai tch de ne
pas faire la part d'aprs mes affections; je conviens que cela est
assez difficile; si je n'y ai pas russi, je puis assurer en avoir eu
l'intention.

Les temps devenant plus calmes, peut-tre sera-t-il assez curieux
d'observer comment, dans ceux o j'ai vcu, la force des circonstances
m'a toujours entrane  tre une personne de parti, tandis que, par
instinct, par got et par raisonnement, j'avais horreur de l'esprit de
parti et que je jugeais assez sainement des fautes et des ridicules o
il conduit.

J'espre que mes neveux seront  l'abri de cette fausse situation: je
le souhaite pour eux, pour mon pays, pour le monde qui aurait bien
besoin d'un peu de repos. Quant  moi, j'en jouirai probablement
depuis longtemps avant que l'oisivet de quelque matine pluvieuse ou
de quelque longue soire d'automne porte peut-tre quelqu'un  ouvrir
ce volume destin  la bibliothque de Pontchartrain.

  Chtenay, juin 1837.




NOTA DE 1860


La mort, la cruelle mort a chang toutes mes prvisions. Ce manuscrit
sera dpos dans la bibliothque du chteau d'Osmond, dpartement de
l'Orne, lieu du berceau de mes anctres et de ma spulture.




 MON NEVEU

RAINULPHE D'OSMOND


  I pray you when you shall these deeds relate
  Speak of me as I am: nothing extenuate
  Nor set down aught in malice.

                         _Othello_--SHAKESPEARE.


_De si grands vnements ont occup la vie de la gnration qui vous a
prcd et l'ont tellement absorbe que les traditions de famille
seraient perdues dans ce vaste ocan si quelque vieille femme comme
moi ne recherchait dans ses souvenirs d'enfance  les reproduire._

_Je vais tcher d'en runir quelques-uns  votre usage, mon cher
neveu._




PREMIRE PARTIE

VERSAILLES




CHAPITRE I

     Origine de ma famille. -- Mon grand-pre: aventure de sa
     jeunesse. -- Mariage de mon grand-pre. -- Envoi de ses fils en
     Europe. -- Mes grands-oncles. -- tiquettes de cour. -- Jeunesse
     de mon pre. -- Famille de ma mre. -- Mariage de mon pre. -- Ma
     mre a une place  la Cour. -- Mes parents s'tablissent 
     Versailles. -- Ma naissance. -- Anciens usages de la Cour. -- Le
     roi Louis XVI. -- La Reine. -- Madame de Polignac. -- Monsieur,
     comte de Provence. -- Monseigneur le comte d'Artois. -- Madame,
     comtesse de Provence. -- Madame la comtesse d'Artois. -- Madame
     lisabeth. -- Les princes de Chio.


Gianoni, dans son _Histoire de Naples_, vous apprendra la plus
brillante des prtentions de votre famille; Morri vous expliquera les
droits que vous avez  vous croire descendant de ces heureux
aventuriers normands, conqurants de la Pouille, droits aussi bien
fonds que sont la plupart de ces antiques prtentions de famille. La
cathdrale de Salisbury renferme les restes d'un de ses archevques,
saint Osmond, auquel nous rattachons aussi des souvenirs, et le comt
de Sommerset a pour armes le vol qui forme les vtres et qu'il tient
de son seigneur Osmond, compatriote de Guillaume le Conqurant. Ces
armes furent donnes par le duc de Normandie  son gouverneur, Osmond,
qui l'avait enlev aux vengeances de Louis d'Outremer.

La branche anglaise est teinte depuis longtemps, mais le nom est
rest familier au pays et se retrouve perptuellement dans les potes
et les romans. La branche normande s'est appauvrie par les partages
gaux; les ans des trois dernires gnrations qui ont prcd celle
de mon pre n'ont eu que des filles, et mme en si grand nombre
qu'elles ont fait de trs misrables alliances. Aussi une de mes
grand'tantes, chanoinesse de Remiremont, rpondit-elle  monsieur de
Sainte-Croix, mari de sa soeur, qui lui demandait si elle n'avait
jamais regrett de ne s'tre point marie: Non, mon frre,
mesdemoiselles d'Osmond sont en habitude de faire de trop mauvais
mariages. Voil tout ce que je vous dirai de notre famille.

Si,  l'poque o vous entrerez dans le monde, vous attachez quelque
prix  ces souvenirs nobiliaires, vous retrouverez plus facilement des
traces de ces temps loigns que des dtails intimes de ce qui s'est
pass depuis une centaine d'annes. D'ailleurs, je ne suis pas trs
habile moi-mme  ces rcits. Je n'ai jamais attach un grand prix aux
avantages de la naissance; ils ne m'ont point t contests comme
fille; je n'y ai aucun droit comme femme, et peut-tre cette situation
toute nette m'a empche de m'en occuper autant que beaucoup d'autres.
Je ne veux donc vous raconter que les dtails qui me reviendront  la
mmoire, sur ce que j'ai su ou vu personnellement, sans prtendre y
mettre une grande suite, et seulement comme des anecdotes qui
acquerront de l'intrt pour vous par mes rapports avec les
personnages mis en jeu: ce sera une sorte de ravaudage dont la
sincrit fera tout le prix.


Mon grand-pre tait marin. Fort jeune encore, il commandait pendant
la guerre de 1746 une corvette, et fut charg d'escorter un convoi de
Rochefort  Brest. Une tempte effroyable dispersa les btiments et
envoya le sien de relche  la Martinique, o il arriva fort
dsempar. Mon grand-pre trouva la colonie en grande liesse, en
festins, en illuminations. Ds qu'il dbarqua, on lui demanda s'il
apportait des dpches pour Son Altesse:

Quelle altesse?

--Le duc de Modne.

--Je n'en ai pas entendu parler.

On vint le chercher de la part de Son Altesse; il fut conduit dans
l'appartement que le commandant avait cd  un trs bel homme,
chamarr d'ordres et de cordons, ayant des formes trs imposantes:
Comment se fait-il, chevalier d'Osmond, que vous n'ayez pas de
dpches pour moi? Votre vaisseau n'est donc pas celui qu'on doit
m'expdier? Mon grand-pre expliqua qu'il tait parti de Rochefort
avec la destination de Brest et la circonstance de son arrive  la
Martinique.

Le prince, alors, le combla de bonts et lui intima l'ordre de
repartir sur-le-champ avec ses dpches. La corvette n'tait pas en
tat de reprendre la mer; heureusement, il se trouvait une petite
golette dans le port. Le prince en donna le commandement  mon
grand-pre, l'autorisa  abandonner sa corvette et, lui montrant une
lettre par laquelle il chargeait monsieur de Maurepas de le nommer
capitaine de vaisseau, il lui expliqua qu'il tait, _par alliance_,
cousin germain du Roi. Il lui cdait ses tats de Modne, ce qui tait
un grand secret; en change, on lui offrait la souverainet de l'le
de la Martinique; il n'avait voulu y consentir qu'aprs avoir pris
connaissance de sa nouvelle rsidence; il en tait fort content et il
expdiait mon grand-pre avec la ratification du trait, attendu 
Versailles avec une si vive impatience que le porteur de cette bonne
nouvelle pouvait aspirer  toutes sortes de faveurs. En consquence,
il ajouta, par post-scriptum  sa lettre, la demande de la croix de
Saint-Louis en outre de la nomination de capitaine de haut bord pour
le chevalier d'Osmond. Mon grand-pre lui parla d'un vaisseau dont le
capitaine devait tre chang:

Ce vaisseau vous plat-il?

--Assurment.

--Eh bien, je vous en donne le commandement. Je vais crire  Maurepas
que j'en fais une condition.

Du reste, le duc de Modne tait entour d'une Cour et d'une Maison
qu'il avait amenes avec lui: grand chambellan, grand cuyer, valet de
chambre, etc. Toute la colonie, depuis le gouverneur jusqu'au moindre
ngre, tait  ses ordres; et mon grand-pre, qui avait commenc par
tre fort incrdule au moment de son arrive, finit par tre convaincu
qu'un homme qui donnait des grades et des croix tait un vritable
souverain. Il partit, forant de voiles au risque de se noyer, fit une
traverse extrmement rapide, se jeta dans un canot ds qu'il vit la
terre, monta un bidet de poste et arriva sans un moment de repos chez
monsieur de Maurepas,  Versailles. Trouvant le ministre sorti, il ne
voulut pas quitter l'htel sans l'avoir vu: on le plaa dans un
cabinet pour attendre. Un vieux valet de chambre, intress par son
agitation et sa charmante figure, lui fit donner quelque chose 
manger; il dvora, puis la fatigue et la jeunesse l'emportrent, il
s'assit dans un fauteuil et s'endormit profondment.

Le ministre rentra. Personne ne songea au chevalier d'Osmond. En
dshabillant son matre le soir, le valet de chambre lui parla de ce
jeune officier de marine si empress de le voir. Monsieur de Maurepas
n'en avait aucune nouvelle. On s'informe, on le cherche et on le
trouve dormant sur son fauteuil. Il se rveille en sursaut, s'approche
du ministre, lui remet un gros paquet.

Monseigneur, voil le trait sign.

--Quel trait?

--Celui de la Martinique.

--De la Martinique?

--C'est le prince de Modne qui m'a expdi.

--Le prince de Modne? ah! je commence  comprendre; allez vous
coucher, achevez votre nuit et revenez demain matin.

Le ministre rit fort du rve du jeune officier qui le continuait mme
en lui parlant; mais,  mesure qu'il lisait ces tranges dpches, il
crut rver  son tour; toutes les autorits de l'le taient sous la
mme illusion et le _prince_ lui-mme avait crit le plus srieusement
du monde sous son caractre emprunt. La lettre qu'il avait montre 
mon grand-pre tait dans le paquet.

Le lendemain matin, monsieur de Maurepas le reut avec une grande
bont, lui apprit que son duc de Modne tait un aventurier qui,
probablement, avait voulu se dbarrasser de lui. Il tait, au reste,
peu extraordinaire qu'un jeune homme et partag une opinion si bien
tablie dans la colonie; il l'absolvait donc du tort d'avoir quitt sa
corvette. Le vaisseau auquel Son Altesse l'avait promu tait dj
donn, mais, eu gard  la recommandation de _son cousin germain_, et
plus encore parce qu'il tait un fort bon officier, le Roi lui donnait
le commandement d'une frgate  bord de laquelle monsieur de Maurepas
esprait qu'il mriterait bientt la croix. Mon grand-pre, tout
honteux et bien dgris de ses rves de fortune, s'en retourna 
Brest, fort content pourtant de s'tre si bien tir de l'abandon de
sa corvette. Quant au duc de Modne, il s'tait tellement li dans ses
honneurs usurps qu'il ne put s'vader; il fut arrt  la Martinique,
reconnu pour escroc et envoy aux galres.

Quelques annes plus tard, mon grand-pre ayant t  Saint-Domingue,
y pousa une mademoiselle de La Garenne, un peu son allie (leurs deux
mres taient des demoiselles de Pardieu) et qui passait pour
normment riche. Elle avait, en effet, de superbes habitations, mais
si greves de dettes et en si mauvais tat qu'il fallut que mon
grand-pre quittt le service et s'tablt dans la colonie pour
chercher  y remettre quelque ordre. Diverses circonstances
malheureuses l'y retinrent et il n'en est jamais sorti. Dans le
courant de quelques annes, il expdia successivement en Europe six
garons; le dernier envoi fut malheureux. L'enfant, assis sur un cble
roul sur le pont, fut lanc  la mer dans une manoeuvre qui
ncessitait l'emploi de ce cble et s'y noya.

Les cinq autres taient arrivs  leur destination. Le premier tait
mon pre, le marquis d'Osmond, puis venait l'vque de Nancy, puis le
vicomte d'Osmond, puis l'abb d'Osmond, massacr  Saint-Domingue
pendant la Rvolution, puis enfin le chevalier d'Osmond, qui prit
lieutenant de vaisseau dans la guerre d'Amrique.

Tous ces enfants taient reus paternellement par un frre de mon
grand-pre, alors comte de Lyon et bientt aprs vque de Comminges.
L'an de cette gnration, le comte d'Osmond, n'avait selon l'usage
de la famille que des filles de sa femme, mademoiselle de Terre, et,
selon l'usage aussi, ces filles se marirent trs mal. Elles
achevrent d'enlever au nom d'Osmond tout l'antique patrimoine de la
famille, entre autres le Mnil-Froger et Mdavy qui lui appartenaient
depuis l'an mil et tant.

Ce comte d'Osmond tait chambellan de monseigneur le duc d'Orlans,
le grand-pre du roi Louis-Philippe, et dans la plus grande intimit
du Palais-Royal, surtout de la mre du Roi qui le traitait avec une
affection toute filiale. Les mmoires du temps le citent pour ses
distractions, ce qui n'empchait pas qu'il ne ft trs aimable, de
bonne compagnie et fort serviable. J'aurai occasion d'en reparler. Je
viens de dire qu'il tait chambellan du grand-pre du Roi; il ne
l'aurait pas t du fils, voici pourquoi: ce sont de ces dtails de
Cour qui paraissent dj ridicules  notre gnration, mais dont la
tradition se perd et qui, par cela mme, acquirent un intrt de
curiosit.

Le roi Louis XV avait conserv  monseigneur le duc d'Orlans, dsign
sous le nom du _gros duc d'Orlans_, petit-fils du Rgent, le rang de
premier Prince du sang auquel il n'avait plus de droit; mais, comme il
n'y avait dans la branche ane que des fils du Dauphin prenant le
rang de Fils de France, on avait accord cette faveur au duc
d'Orlans. Or, la Maison honorifique du _premier Prince du sang_ tait
nomme et paye par le Roi et les gens de qualit ne faisaient aucune
difficult d'y entrer. Chez les autres Princes du sang, le premier
gentilhomme et le premier cuyer taient seuls nomms et pays par le
Roi: un homme de la Cour ne pouvait accepter que ces places auprs
d'eux.

 la mort du gros duc d'Orlans, son fils sollicita vivement la
continuation du rang de premier Prince du sang. La naissance des
enfants de monseigneur le comte d'Artois se trouvait un motif de refus
et, la Cour tant peu dispose  faire ce que souhaitait monsieur le
duc d'Orlans, il ne put russir. Il aurait donc t forc de chercher
des commensaux dans une autre classe que ceux de son pre et cette
circonstance le dcida, sous prtexte de rforme,  ne point nommer
sa Maison et  rompre toute espce de reprsentation; elle n'a pas peu
contribu  la mauvaise humeur qui l'a jet dans les malheurs o il a
trouv une mort trop mrite.

Je reviens  notre famille. Mon grand-pre avait aussi une soeur qui
rsidait avec son frre, l'vque de Comminges,  Allan, dans les
Pyrnes. Elle y pousa un monsieur de Cardaillac, homme fort
considr dans le pays, propritaire d'un trs joli chteau et portant
un nom aussi ancien que ces montagnes. Il est teint maintenant et ce
n'est pas la faute de notre tante, car, en trois annes de mariage,
elle avait eu sept enfants: deux, deux, et trois. L'vque de
Comminges tait  Paris lors de cette dernire couche et, au moment o
il en apprit la nouvelle, une femme qui se trouvait prsente lui dit:
Monseigneur, crivez vite qu'on vous garde le plus beau. Cette mme
madame de Cardaillac dgringola du haut en bas d'un prcipice,
entrane par la chute d'une charrette charge de pierres de taille;
elle arriva au fond dans cette trange compagnie. On la croyait en
morceaux. Elle en fut quitte pour une fracture de la jambe et a eu
encore plusieurs enfants depuis.

Mon pre et mes oncles furent levs avec le plus grand soin et sous
les yeux de l'vque de Comminges; le meilleur collge de Paris les
reut. Ils y taient sous la surveillance personnelle d'un prcepteur,
homme de beaucoup d'esprit, mais qui, pour toute instruction, leur
administrait des coups de pied dans le ventre. Le rsultat fut que,
lorsque,  quatorze ans, on mit un uniforme sur le corps de mon pre,
il eut enfin le courage d'annoncer  l'vque que, depuis six ans, il
tait parfaitement malheureux et ne savait rien du tout. Cette
rvlation profita  ses frres; quant  lui, on lui fit enfourcher un
bidet de poste et on l'envoya rejoindre son rgiment  Metz.
Heureusement il ne prit pas got  la vie de caf, et, pendant les
premires annes passes dans les garnisons, il fit tout seul cette
ducation que l'vque croyait pieusement aussi excellente qu'elle
tait dispendieuse.

Ayant atteint l'ge de dix-neuf ans, son pre lui envoya de
Saint-Domingue un cadeau de deux mille cus, en dehors de sa pension,
pour s'amuser pendant le premier semestre qu'il devait passer  son
got et, par consquent,  Paris. Le jeune homme employa cet argent 
se rendre  Nantes et  y prendre son passage sur le premier btiment
qu'il trouva pour donner ses moments de libert  son pre et faire
connaissance avec lui, car il avait quitt Saint-Domingue depuis l'ge
de trois ans. Cet aimable empressement acheva de le mettre en pleine
possession du coeur paternel, et le pre et le fils se sont toujours
adors. Quant  ma grand'mre, c'tait une franche crole pour
laquelle ses enfants n'ont jamais eu qu'une affection de devoir.

Plusieurs annes s'coulrent; mon pre suivit sa carrire militaire,
passant ses hivers  Paris chez son oncle et dans la socit trs
intime du Palais-Royal o il tait trait,  cause du comte d'Osmond,
comme un enfant de la maison. Il fut nomm lieutenant-colonel du
rgiment d'Orlans aussitt que son ge permit qu'il profitt de la
bienveillance du prince, et madame de Montesson, dj marie 
monseigneur le duc d'Orlans, le comblait de bonts. Il donnait
toujours une grande partie du temps dont il pouvait disposer 
l'vque de Comminges; il l'accompagna aux eaux de Barges (en 1776).
Ils y rencontrrent madame et mademoiselle Dillon, dont l'vque
devint presque aussi amoureux que son neveu. Il engagea ces dames 
venir  Allan, chteau situ dans les Pyrnes et rsidence des
vques de Comminges, o il voulait absolument que le mariage ft
clbr tout de suite, afin que sa jolie nice vnt faire les honneurs
de sa maison, et s'tablt ds l'hiver mme  Paris. Mais mon pre ne
voulut pas se marier sans le consentement du sien, et la crmonie fut
remise au printemps.

Il me faut maintenant parler de la famille de ma mre. Monsieur Robert
Dillon, des Dillon de Roscomon, tait un gentilhomme irlandais
catholique, possesseur d'une jolie fortune; pour l'augmenter, et dans
la nullit o taient condamns les catholiques, un sien frre fut
charg de la faire valoir dans le ngoce. Monsieur R. Dillon avait
pous une riche hritire dont il eut une seule fille, lady
Swinburne. Devenu veuf, il pousa miss Dicconson, la plus jeune de
trois soeurs, belles comme des anges, que leur pre, gouverneur du
prince de Galles, fils de Jacques II, avait leves  Saint-Germain.
Lors du mariage, leurs parents taient rentrs en Angleterre et
tablis chez eux en Lancashire, dans une trs belle terre.

Monsieur Dillon et sa charmante pouse se fixrent en Worcestershire,
et c'est l o ma mre et six enfants ans sont ns. Mais le frre,
charg des affaires en Irlande, vint  mourir et on s'aperut qu'il
les avait trs mal gres. Monsieur Dillon fut oblig de s'en occuper
lui-mme. Les plus importantes taient avec Bordeaux: il se dcida 
s'y rendre et emmena sa famille; il s'y plut; sa femme, leve en
France, la prfrait  l'Angleterre. Il prit une belle maison 
Bordeaux, acheta une terre aux environs et y menait la vie d'un homme
riche, lorsqu'un jour, en sortant de table, il porta la main  sa tte
en s'criant: Ah! ma pauvre femme, mes pauvres enfants!, et il
expira.

Son exclamation tait bien justifie. Il laissait madame Dillon, ge
de trente-deux ans, grosse de son treizime enfant, dans un pays
tranger, sans un seul parent, sans aucune liaison intime que
l'excessive jalousie de son mari n'aurait gure tolre. Cet isolement
excita l'intrt, lui suscita des protecteurs. Ses affaires, dont elle
n'avait aucune notion, furent claircies, et, pour rsultat, on
dcouvrit que monsieur Dillon vivait sur des capitaux qui touchaient 
leur fin et qu'elle restait avec treize enfants et pour tout bien une
petite terre,  trois lieues de Bordeaux, qui pouvait valoir quatre
mille livres de rente.

Madame Dillon tait encore belle comme un ange, trs aimable et trs
sage; ses enfants taient aussi d'une beaut frappante; toute cette
niche d'amours intressa. On s'occupa d'une famille si abandonne.
Tout le monde voulut venir  son secours: tant il y a, que, sans avoir
jamais quitt ses tourelles de Terrefort, ma grand'mre y soutint
noblesse et trouva le secret d'lever treize enfants, de les tablir
dans des positions qui promettaient d'tre trs brillantes, lorsque la
Rvolution arrta toutes les carrires.  l'poque dont je parle, il
ne lui restait plus qu'une fille  marier; elle tait belle et
aimable, mais elle n'avait pas un sol de fortune.

La noce de mon pre tant fixe au printemps, l'vque partit pour
Paris.  peine arriv, et ne se trouvant plus sous le charme de
l'enchanteresse, on n'eut pas de peine  lui faire comprendre que ce
mariage n'avait pas le sens commun, que mon pre devait profiter de
son nom et de sa position pour faire un mariage d'argent. Il n'avait
pas de fortune en Europe; celle des colonies tait prcaire et, les
partages y tant gaux, il n'aurait jamais un revenu suffisant pour
pouser une femme qui n'avait rien; l'vque, en les recevant chez
lui, ne leur donnait qu'un secours temporaire; mademoiselle Dillon,
d'ailleurs, pouvait tre une bonne demoiselle, mais ne procurait
aucune alliance dans le pays. Le comte d'Osmond surtout, qui tait
trs fier de son neveu et le croyait appel  tout, s'levait fort
contre ce qu'il appelait _lui mettre la corde au col_.

L'vque fut assez facilement ramen  partager ces ides. Sur ces
entrefaites, survint la rponse de Saint-Domingue, toute approbative.
Mon pre, qui n'tait pas dans la confidence de ce qui se passait,
arriva de sa garnison pour prendre les derniers ordres de son oncle
avant de se rendre  Bordeaux. Il apprit que l'vque avait chang
d'avis et ne voulait plus entendre parler de ce mariage; il avait dj
cess d'crire  Terrefort. Il y eut une scne fort vive entre mon
pre et l'vque qui lui dit que le jeune mnage ne devait plus
s'attendre  trouver un asile chez lui.

Mon pre informa le sien de ce changement survenu dans les
dispositions de son oncle, et crivit  mademoiselle Dillon la
situation o il se trouvait. Elle prit sur elle de rompre entirement
toute relation, lui rendit sa parole, retira la sienne, et puis se
prit  vouloir en mourir de chagrin, en vritable hrone de roman.
Mon pre avait t un peu bless d'une dcision contre laquelle il
n'osait gure s'lever, les avantages qu'il avait  offrir tant fort
diminus par la mauvaise humeur de l'vque. Mais, ayant appris par
hasard l'tat de dsespoir de mademoiselle Dillon qu'on croyait
mourante, il rendit plus de justice  la noblesse des sentiments qui
avaient dirig sa conduite. Il reut la rponse de son pre: elle
tait aussi tendre qu'il pouvait la dsirer; il lui confirmait son
approbation, lui disait d'accomplir son mariage puisque son bonheur y
tait attach, et lui promettait de fournir aux besoins de son mnage,
dt-il tre oblig de faire les plus grands sacrifices. Il lui
annonait l'expdition de barriques de sucre estimes vingt mille
francs pour les premiers frais d'tablissement.

Arm de cette lettre, mon pre partit  franc trier, fora toutes les
consignes, arriva jusqu' mademoiselle Dillon, et, huit jours aprs,
elle tait sa femme.

Aussitt qu'elle fut compltement rtablie, il la ramena  Paris;
l'vque refusait toujours de les voir. Le comte d'Osmond, qui avait
apport les plus fortes objections  ce mariage, du moment qu'il fut
fait, ne fut plus occup qu' en diminuer les inconvnients. Il
prsenta ma mre au Palais-Royal, comme il aurait pu faire de sa
belle-fille, et elle y fut bientt impatronise. Madame de Montesson
s'en engoua, et aurait voulu qu'elle ft attache  madame la duchesse
de Chartres, mais le comte d'Osmond s'y refusa formellement. Il ne lui
convenait pas que la femme de son neveu ft dame d'une princesse qui
n'tait pas _famille royale_; et, d'ailleurs, il s'apercevait que
madame de Montesson voulait l'accaparer et il ne lui voulait pas
l'attitude de complaisante auprs d'elle.

L'archevque de Narbonne (Dillon) avait t un peu choqu des
objections faites par les d'Osmond  un mariage avec une fille de son
nom, qu'il reconnaissait pour proche parente. Il se porta aussi
protecteur actif des nouveaux poux, les attira  la campagne chez
lui, dans une terre en Picardie, nomme Hautefontaine, o il menait
une vie beaucoup plus amusante qu'piscopale. Ma mre y eut les plus
grands succs; elle tait extrmement belle, avait trs grand air,
mme un peu ddaigneux et elle savait se laisser adorer  perfection;
au reste, toutes ces adorations, elle les rapportait  mon pre, objet
d'une passion qui l'a accompagn dans toute sa vivacit jusqu'au
tombeau. L'arrive de cette belle personne et tout le romanesque
attach  son mariage fit un petit vnement  la Cour dans un temps
o il n'y en avait gure de grands; elle fut prsente par madame de
Fleury qui, comme mademoiselle de Montmorency, tait parente de mon
pre et, par madame Dillon, nice de l'archevque. Elle fut
extrmement admire.

Peu de mois aprs, par l'influence runie de l'archevque de Narbonne
et du comte d'Osmond, ma mre fut nomme dame de madame Adlade,
fille de Louis XV. Madame la duchesse de Chartres ne sut aucunement
mauvais gr au comte d'Osmond de cet arrangement; mais madame de
Montesson s'en tint pour fort offense, et en est reste presque
brouille avec mes parents, et surtout avec le comte d'Osmond, dont
l'intimit avec madame la duchesse de Chartres ne fut que plus grande.
C'tait un sentiment tout paternel sur lequel personne n'a jamais
glos, quoique monsieur le duc de Chartres l'appelt en plaisantant
_le mari de ma femme_. Il est mort au commencement de la Rvolution,
malheureusement pour cette princesse  laquelle il aurait probablement
pargn bien des malheurs et des fautes. Je me le rappelle comme un
grand homme maigre, l'air fort noble, et portant des vestes trs
riches couvertes de tabac. Je l'aimais beaucoup, quoiqu'il me prfrt
mon frre et qu'il me remplt toujours les yeux de tabac quand il se
baissait pour m'embrasser; aussi j'avais soin de les fermer tout en
accourant  lui, ce qui l'amusait beaucoup.

Mon pre avait une trs grande rpugnance au sjour de la Cour; ainsi
que tous les gens qui n'en ont pas l'habitude, il s'y trouvait dpays
et tout  fait  son dsavantage. Il tait alors un homme extrmement
agrable de formes; remarquablement aimable, fort bon militaire,
aimant beaucoup son mtier et ador dans son rgiment. Ma mre avait
le got des princes et l'instinct de la Cour; sa place la forait 
aller passer une semaine sur trois  Versailles. Cette sparation de
mon pre leur tait fort pnible  tous deux, et la modicit de leur
fortune rendait ce double mnage onreux.

Ma mre dcida mon pre  s'tablir tout  fait  Versailles; cela
tait raisonnable dans leur position, mais peu usuel lorsqu'on n'avait
pas de grandes charges. Mon pre m'a souvent dit que rien ne lui avait
plus cot dans sa vie, et que c'tait le plus grand sacrifice qu'il
et fait  ma mre. Il est certain que ses gots, ses habitudes, sa
haute raison, son indpendance de caractre s'accommodaient peu du
mtier de courtisan. Mais, sous Louis XVI, il tait, sauf quelques
formes d'tiquette, trs facile  faire, et l'honnte homme en lui
dominait tellement le Roi qu'il apprciait bien vite les qualits
semblables aux siennes.

C'est bientt aprs l'installation de mes parents  Versailles que je
vins au monde. Ma mre tait dj accouche d'un enfant mort, de sorte
que je fus accueillie avec des transports de joie et qu'on me pardonna
d'tre fille. Je ne fus pas emmaillote, comme c'tait encore l'usage,
mais vtue  l'anglaise et nourrie par ma mre au milieu de
Versailles. J'y devins bien promptement la poupe des princes et de la
Cour, d'autant plus que j'tais fort gentille et qu'un enfant, dans ce
temps-l, tait un animal aussi rare dans un salon qu'ils y sont
communs et despotes aujourd'hui.

Mon pre se fit des habitudes  Versailles et finit par se rconcilier
 la vie qu'on y menait.

Le samedi soir et le dimanche c'tait tout  fait la Cour, avec toute
sa reprsentation. La foule y abondait. Tous les ministres, tout ce
qu'on appelait _les charges_, c'est--dire le premier capitaine des
gardes de service, le premier gentilhomme de la chambre de service, le
grand cuyer, la gouvernante des Enfants de France et la surintendante
de la Maison de la Reine, donnaient  souper le samedi et  dner le
dimanche. Les arrivants de Paris y taient pris. Les personnes qui
avaient des maisons se les enlevaient presque.

Il y avait aussi une table d'honneur servie aux frais du Roi au grand
commun, mais aucun homme de la Cour n'aurait voulu y paratre; et si,
par un grand hasard, on n'avait t pri dans aucune des maisons que
j'ai cites, on aurait plutt mang un poulet de chez le rtisseur que
d'aller s'asseoir  cette table regarde comme secondaire, quoique
originairement elle et t institue pour les seigneurs de la Cour et
que, jusque vers le milieu du rgne de Louis XV, on y allt sans
difficult. Mais alors les charges ne tenaient pas maison et dnaient
 la table du grand commun. Maintenant, elle tait occupe par les
titulaires de places qui constituaient une sorte de subalternit et
qui classaient dans une position d'o il tait impossible de sortir
tant qu'on tait  la Cour: c'taient ceux qui recevaient des ordres
de personnes n'ayant pas le titre de _Grand_. Ainsi, le gentilhomme
ordinaire de la chambre, prenant les ordres du premier gentilhomme,
tait trs subalterne, tandis que le premier cuyer, prenant les
ordres du _grand_ cuyer, tait un homme de la Cour; mais les cuyers,
qui recevaient l'ordre de lui, rentraient dans la classe subalterne
qui formait une ligne de dmarcation impossible  franchir. Rien n'en
donnait la facilit,  ce point, par exemple, que monsieur de Grailly,
tant cuyer, trouvait toutes les portes des gens de la Cour fermes.

Ces habitants secondaires du chteau de Versailles y avaient une
coterie  part dont madame d'Angivillers, la femme de l'intendant des
btiments, tait l'impratrice. Leur socit tait fort agrable, fort
claire; on s'y amusait extrmement, mais un homme de la Cour
n'aurait pas pu y aller habituellement. Mon pre l'avait souvent
regrett. On y rencontrait les artistes, les savants, les hommes de
lettres, enfin toutes les personnes, non courtisans, que leurs
affaires ou leurs plaisirs attiraient  Versailles.

Monsieur le prince de Poix, amoureux d'une femme de chambre de la
Reine (c'taient de trs belles dames de la plus haute bourgeoisie),
se mit  aller souvent dans cette socit, sous prtexte que sa place
de gouverneur de Versailles le forait  des rapports frquents avec
l'intendant d'Angivillers. Cela fut trouv fort mauvais, mais
cependant quelques jeunes gens s'y glissrent avec lui; ils en
rapportrent des notions trs satisfaisantes sur les grces des femmes
et l'amabilit des hommes. Cela aurait probablement fait planche. Les
femmes de la Cour y apportaient une vive et colre opposition.

Lorsque mes parents s'tablirent  Versailles, les officiers des
gardes du corps y taient en seconde ligne. On les appelait les
_messieurs bleus_. Depuis fort peu de temps, ils portaient l'uniforme,
et je crois mme que les capitaines des gardes n'en avaient pas encore
avant la Rvolution. Ils taient en habit habill, et ne se
distinguaient que par une grande canne noire  pomme d'ivoire. La
reine Marie-Antoinette fit venir les officiers des gardes du corps 
ses bals, et, par l, changea leur situation; cependant ils ne
dnaient jamais avec la famille royale. Ainsi, je me rappelle trs
bien qu' Bellevue, chez Mesdames, l'officier des gardes du corps de
service ne dnait pas  la table des princesses. Cela tait tellement
de rigueur que monsieur de Bon, mari d'une des dames de madame
Adlade, dnait  la deuxime table lorsqu'il tait de service, et,
le lendemain, venait s'asseoir  ct de sa femme,  la table des
princesses. Mais c'tait une innovation, et ce manque  l'tiquette
avait t une grande concession des bonnes princesses. Ce qui est
encore plus extraordinaire, c'est que les vques se trouvaient dans
le mme prdicament, et ne mangeaient ni avec le Roi, ni avec les
princes de la famille royale. On ne m'a jamais expliqu les motifs de
cette exclusion.

Parmi les tiquettes, il y en avait une avec laquelle mon pre n'a
jamais pu se rconcilier et que je lui ai entendu souvent raconter,
c'tait la manire dont on tait invit  ce qu'on appelait le _souper
dans les cabinets_. Ces soupers se composaient de la famille royale et
d'une trentaine de personnes pries. Ils se donnaient dans l'intrieur
du Roi, dans des appartements si peu vastes qu'on couvrait le billard
de planches pour y poser le buffet, et que le Roi tait forc de hter
sa partie pour faire place au service.

Les femmes taient averties le matin ou la veille; elles portaient un
costume antique, tomb en dsutude pour toute autre circonstance, la
robe  plis et les barbes tombantes. Elles se rendaient  la petite
salle de comdie o une banquette leur tait rserve. Aprs le
spectacle, elles suivaient le Roi et la famille royale dans les
cabinets.

Pour les hommes, leur sort tait moins doux. Il y avait deux
banquettes vis--vis celle des femmes invites. Les courtisans qui
aspiraient  tre pris s'y plaaient. Pendant le spectacle, le Roi,
qui tait seul dans sa loge, dirigeait une grosse lorgnette d'opra
sur ces bancs, et on le voyait crire au crayon un certain nombre de
noms. Les seigneurs qui avaient occup ces banquettes (cela s'appelait
se prsenter pour les cabinets) se runissaient dans une salle qui
prcdait les cabinets. Bientt aprs, un huissier, un bougeoir  la
main et tenant le petit papier crit par le Roi, entr'ouvrait la porte
et proclamait un nom; l'heureux lu faisait la rvrence aux autres et
entrait dans le saint des saints. La porte se rouvrait, on en
appelait un autre et ainsi de suite jusqu' ce que la liste ft
puise. Cette fois, l'huissier repoussait la porte avec une violence
d'tiquette.  ce bruit, chacun savait que ses esprances taient
trompes et s'en allait toujours un peu honteux, quoiqu'on st bien
d'avance qu'il y aurait bien plus de candidats que d'appels. Ma mre
m'a dit qu'elle avait t des annes  dterminer mon pre  aller
s'asseoir sur ces banquettes et, quoique  la fin il y allt de temps
en temps et qu'il ft assez souvent nomm, cependant cela lui tait
toujours extrmement dsagrable. Il a vu tel homme venir dix ans de
suite de Paris tout exprs pour entendre cette porte se refermer avec
fracas sur ses prtentions, sans que jamais elle se soit ouverte pour
lui. Trop de persvrance impatientait peut-tre le Roi, ou bien il
s'habituait  voir ces figures sans les prier, comme les princes
s'accoutument facilement  toujours adresser la mme question aux
mmes personnes.

Les bals de la Reine taient bien entendus; les personnes prsentes
taient prvenues qu'ils avaient lieu; venait qui voulait, et beaucoup
de gens voulaient parce qu'ils taient charmants. Ils taient donns
dans des maisons de bois qu'on tablissait sur la terrasse de
Versailles et qui y restaient pendant tout le carnaval; mais ces bals
aussi, malgr la grce charmante de la Reine, taient une occasion
d'impopularit pour la Cour.

L'accroissement des fortunes dans la classe intermdiaire y avait
amen toutes les formes et toutes les habitudes de la meilleure
compagnie, et, malgr l'absurde ordonnance qui obligeait de faire des
preuves de noblesse pour tre officier, tout ce qui avait de la
fortune et de l'ducation entrait au service. La noblesse et la
finance vivaient donc en intimit et en camaraderie en garnison et
dans toutes les socits de Paris; les bals de Versailles ramenaient
la ligne de dmarcation de la faon la plus tranche. Monsieur de
Lusson, jeune homme d'une charmante figure, immensment riche, bon
officier, vivant habituellement dans la meilleure compagnie, eut
l'imprudence d'aller  un de ces bals; on l'en chassa avec une telle
duret que, dsespr du ridicule dont il restait couvert dans un
temps o le ridicule tait le pire des maux, il se tua en arrivant 
Paris. Cela parut tout simple aux gens de la Cour, mais odieux  la
haute bourgeoisie.

La finance n'a pas seule fourni des victimes aux bals de la Reine.
Monsieur de Chabannes, d'une illustre naissance, beau, jeune, riche,
presque  la mode, y faisant son dbut, eut la gaucherie de se laisser
glisser en dansant et la niaiserie de s'crier: _Jsus Maria_, en
tombant. Jamais il ne put se relever de cette chute; le sobriquet lui
en est rest  toujours; il en tait dsespr. Il a t faire la
guerre en Amrique, s'y est assez distingu, mais il est revenu _Jsus
Maria_ comme il y tait all. Aussi le duc de Guines disait-il  ses
filles le jour de leur prsentation  la Cour: Souvenez-vous que,
dans ce pays-ci, les vices sont sans consquences, mais qu'un ridicule
tue.

Monsieur de Lafayette ne succomba pourtant pas sous l'pithte de
_Gilles le Grand_ que monsieur de Choiseul lui avait dcerne  son
retour d'Amrique. Il inspira, au contraire, tant d'enthousiasme que
la socit se chargea de lui prparer des succs auprs de madame de
Simiane  laquelle il avait rendu des hommages avant son dpart. Elle
passait pour la plus jolie femme de France, et n'avait jamais eu
d'aventure. Tout le monde la jeta dans les bras de monsieur de
Lafayette, tellement que, peu de jours aprs son retour, se trouvant
ensemble dans une loge  Versailles pendant qu'on chantait un air de
je ne sais quel opra: L'amour sous les lauriers ne trouve pas de
cruelles, on leur en fit l'application d'une faon qui montrait
clairement la sympathie et l'approbation de ce public privilgi.

J'ai entendu raconter  ma mre que sa soeur, la prsidente de Lavie,
tant venue faire un voyage  Paris, elle lui avait procur une
banquette pour voir en bayeuse le bal de la Reine; elle causait avec
elle; la Reine s'approcha et lui demanda qu'elle tait cette belle
personne:

C'est ma soeur, madame.

--A-t-elle vu les salles?

--Non, madame, elle est en bayeuse, elle n'est pas prsente.

--Il faut les lui montrer, je vais emmener le Roi.

Et, en effet, avec sa gracieuse bont, elle prit le Roi sous le bras
et l'emmena dans les autres pices pendant que ma tante visitait la
salle de bal. La Reine avait l'intention d'tre fort obligeante, mais
le prsident de Lavie prit la chose tout autrement. Il tait d'une
race fort antique, trs entich de sa noblesse, un fort gros
personnage  Bordeaux o un prsident au Parlement jouait un grand
rle; il fut indign qu'il fallt que le Roi et la Reine sortissent
d'un salon pour que sa femme y entrt. Il retourna  Bordeaux plus
frondeur qu'il n'en tait parti; il fut nomm dput et se montra trs
rvolutionnaire; l'humiliation de la noblesse de Cour lui souriait.

Les vanits blesses ont fait plus d'ennemis qu'on ne croit.

L'tiquette adopte pour les ftes extraordinaires et les voyages nous
paratrait insoutenable aujourd'hui. On venait s'inscrire, cela
s'appelait ainsi, c'est--dire qu'hommes et femmes se rendaient chez
le premier gentilhomme de la chambre. On y crivait son nom de sa
propre main: sur cette liste se faisait le choix des invitations, en
liminant ceux qui ne devaient pas tre pris, de faon que la
non-invitation avait la disgrce d'un refus. Madame la Dauphine aurait
voulu faire revivre cette tiquette pendant la Restauration, pour les
spectacles, assez rares, de la Cour. Mais cela n'a jamais pu
reprendre, et personne n'a voulu s'astreindre  aller inscrire son nom
avec la chance d'obtenir un refus. On trouvait beaucoup moins
dsagrable de n'tre pas pri que d'tre repouss.

Pour les voyages, les usages variaient selon les rsidences. 
Rambouillet, o le Roi n'allait que pour peu de jours et seulement
avec des hommes, on tait reu comme chez un riche particulier,
parfaitement servi et dfray de tout.  Trianon, o la Reine n'a fait
aussi que de rares et courts voyages, avec trs peu de monde, c'tait
de mme.  Marly, on tait log, meubl et nourri. Les invits 
rsidence taient distribus  diverses tables, tenues par les princes
et princesses dans leurs pavillons respectifs, aux frais du Roi.
Ensuite on se rendait au grand salon, o c'tait tout  fait la Cour.

 Fontainebleau, les invits n'obtenaient qu'un appartement avec les
quatre murailles; il fallait s'y procurer meubles, linge, etc., et
s'ingnier pour y vivre.  la vrit, comme tous les ministres et
toutes les charges y avaient leurs maisons, et que les princes
tenaient une table pour les personnes qui les accompagnaient, on
trouvait facilement  se faire prier  dner et  souper. Mais
personne ne s'inquitait de vous que pour le logement. Quand le
chteau tait plein, et une trs grande partie tait en si mauvais
tat qu'elle tait inhabitable, les invits ou plutt les admis, car
on s'tait fait inscrire, taient distribus dans la ville; leur nom
tait crit  la craie sur la porte, comme  une tape.

Je ne sais si ces logements taient pays, mais les avantages que ces
voyages rapportaient  Fontainebleau taient assez grands pour que les
habitants ne se plaignissent pas de cette servitude. Tout le monde
sait que nulle part la Cour de France ne se montrait plus magnifique
qu' Fontainebleau. C'tait sur son petit thtre que se donnaient les
premires reprsentations les plus soignes, et il tait presque admis
que les intrigues ministrielles se dnouaient  Fontainebleau pour
continuer apparemment l'existence historique de cette belle rsidence.
Le dernier voyage a eu lieu en 1787. Malgr l'inhospitalit apparente
qui les accompagnait, ils cotaient trs cher  la Couronne; et le
Roi, toujours prt  sacrifier ses propres gots, quoique ce sjour
lui ft trs agrable, y renona. Il tait plus aimable 
Fontainebleau qu'ailleurs; il y faisait plus de frais.

Cet excellent prince avait grand'peine  vaincre une timidit
d'esprit, jointe  des formes d'une libert grossire, fruit des
habitudes de son enfance, qui lui donnait de grands dsavantages
auprs de ceux qui ne voyaient en lui que cette rude corce. Avec la
meilleure intention d'tre obligeant pour quelqu'un, il s'avanait sur
lui jusqu' le faire reculer  la muraille; si rien ne lui venait 
dire, et cela arrivait souvent, il faisait un gros clat de rire,
tournait sur les talons et s'en allait. Le patient de cette scne
publique en souffrait toujours, et, s'il n'tait pas habitu de la
Cour, sortait furieux et persuad que le Roi avait voulu lui faire une
espce d'insulte. Dans l'intimit, le Roi se plaignait amrement de la
faon dont il avait t lev. Il disait que le seul homme pour qui il
prouvt de la haine tait le duc de La Vauguyon, et il citait 
l'appui de ce sentiment des traits de basses courtisaneries adresses
 ses frres et  lui, qui justifiaient ce sentiment. Monsieur avait
moins de rpugnance pour la mmoire du duc de La Vauguyon.

Monsieur le comte d'Artois partageait celle du Roi. Il tait par son
heureux caractre, par ses grces, peut-tre mme par sa lgret, le
benjamin de toute la famille; il faisait sottise sur sottise; le Roi
le tanait, lui pardonnait, et payait ses dettes. Hlas! celle qu'il
ne pouvait pas combler, c'est la dconsidration qu'il amassait sur sa
propre tte et sur celle de la Reine!

Le Roi ne jouait jamais qu'au trictrac et aux petits cus; il disait 
un gros joueur qui faisait un jour sa partie: Je conois que vous
jouiez gros jeu, si cela vous amuse; vous, vous jouez de l'argent qui
vous appartient, mais, moi, je jouerais l'argent des autres. Et,
pendant qu'il tenait des propos de cette nature, monsieur le comte
d'Artois et la Reine jouaient un jeu si norme qu'ils taient obligs
d'admettre dans leur socit intime tous les gens tars de l'Europe
pour trouver  faire leur partie. C'est de cette malheureuse habitude,
car ce n'tait une passion ni pour l'un ni pour l'autre, que sont
venues toutes les calomnies qui ont abreuv la vie de notre
malheureuse Reine de tant de chagrins, mme avant que les malheurs
historiques eussent commenc pour elle.

Qui aurait os accuser la reine de France de se vendre pour un
collier, si on ne l'avait pas vue autour d'une table charge d'or et
aspirant  en gagner  ses sujets? Sans doute, elle y attachait au
fond peu de prix; mais, quand on joue, on veut gagner et il est
impossible d'viter l'extrieur de l'pret. D'ailleurs, les princes,
accoutums  ce que tout leur cde, sont presque toujours mauvais
joueurs, et c'est une raison de plus pour eux d'viter le gros jeu.
Mais, si la Reine n'aimait pas le jeu, pourquoi jouait-elle? Ah! c'est
qu'elle avait une autre passion, celle de la mode. Elle se parat pour
tre  la mode, elle faisait des dettes pour tre  la mode, elle
jouait pour tre  la mode, elle tait esprit fort pour tre  la
mode, elle tait coquette pour tre  la mode. tre la jolie femme la
plus  la mode lui paraissait le titre le plus dsirable; et ce
travers, indigne d'une grande reine, a t la seule cause des torts
qu'on a si cruellement exagrs.

La Reine voulait tre entoure de tout ce que la Cour offrait de
jeunes gens les plus agrables; elle acceptait les hommages qu'ils
offraient  la femme, bien plus volontiers que ceux adresss  la
souveraine. Il en rsultait que le jeune homme futile tait trait
avec plus de faveur et de distinction que l'homme grave et utile au
pays. L'envie et la jalousie taient alertes  calomnier ces
inconsquences. La plus coupable, sans doute, tait la permission que
la Reine donnait  cette troupe de jeunes imprudents de lui parler
lgrement du Roi, et de faire sur ses formes grossires des
plaisanteries auxquelles elle-mme avait le tort rel de prendre part.

Le trop grand dsir de plaire l'entranait aussi dans des fautes d'un
autre genre qui lui faisaient des ennemis. Elle avait un trs grand
crdit, elle tait bien aise qu'on le st, et elle aimait  en user;
mais elle n'entrait jamais srieusement dans les affaires, et ce
crdit n'tait exploit que comme un moyen de succs dans la socit.
Elle voulait disposer des places, et elle avait la mauvaise habitude
de promettre la mme  plusieurs personnes. Il n'y avait gure de
rgiment dont le colonel ne ft nomm sur la demande de la Reine,
mais, comme elle s'tait engage pour la premire vacance  dix
familles, elle faisait neuf mcontents et trop souvent un ingrat.
Quant aux histoires que les libelles ont racontes sur _ses amours_,
ce sont des calomnies. Mes parents, bien  porte de voir et de savoir
ce qui se passait dans l'intrieur, m'ont toujours dit que cela
n'avait aucun fondement.

La Reine n'a eu qu'un grand sentiment et, peut-tre, une faiblesse.
Monsieur le comte de Fersen, sudois, beau comme un ange et fort
distingu sous tous les rapports, vint  la Cour de France. La Reine
fut coquette pour lui comme pour tous les trangers, car ils taient
_ la mode_; il devint sincrement et passionnment amoureux; elle en
fut certainement touche, mais rsista  son got et le fora 
s'loigner. Il partit pour l'Amrique, y resta deux annes pendant
lesquelles il fut si malade qu'il revint  Versailles, vieilli de dix
ans et ayant presque perdu la beaut de sa figure. On croit que ce
changement toucha la Reine; quelle qu'en ft la raison, il n'tait
gure douteux pour les intimes qu'elle n'et cd  la passion de
monsieur de Fersen.

Il a justifi ce sacrifice par un dvouement sans bornes, une
affection aussi sincre que respectueuse et discrte; il ne respirait
que pour elle, et toutes les habitudes de sa vie taient calcules de
faon  la compromettre le moins possible. Aussi cette liaison,
quoique devine, n'a jamais donn de scandale. Si les amis de la Reine
avaient t aussi discrets et aussi dsintresss que monsieur de
Fersen, la vie de cette malheureuse princesse aurait t moins
calomnie.

Madame de Polignac lui a t bien plus fatale. Ce n'est pas que ce ft
une mchante personne, mais elle tait indolente et peu spirituelle;
elle intriguait par faiblesse. Elle tait sous la domination de sa
belle-soeur, la comtesse Diane, ambitieuse, avide autant que
dsordonne dans ses moeurs, qui voulait accaparer toutes les faveurs
pour elle et pour sa famille, et, tyrannise par son amant, le comte
de Vaudreuil, homme aussi lger qu'immoral, et qui, par le moyen de la
Reine, mettait le trsor public au pillage pour lui et les compagnons
de ses dsordres. Il faisait des scnes  madame de Polignac quand ses
demandes souffraient quelque retard. La Reine trouvait la favorite en
larmes et s'occupait sur-le-champ de les tarir. Quant  ce qui
regardait sa propre fortune, madame de Polignac se bornait, sans rien
demander,  accepter nonchalamment les faveurs prpares par les
intrigues de la comtesse Diane, et la pauvre Reine vantait son
dsintressement. Elle y croyait, et l'aimait sincrement; l'abandon
de la confiance, de son ct, avait t sans limite pendant quelques
annes.

La nomination de monsieur de Calonne y avait mis quelque restriction;
il tait de l'intimit de madame de Polignac, et la Reine ne voulait
pas qu'un membre du conseil du Roi ft pris dans ce sanhdrin. Elle
s'en tait explique hautement, mais la coterie, prfrant  tout
l'agrment d'avoir un contrleur gnral  sa disposition, fit valoir
auprs de monsieur le comte d'Artois les facilits que lui-mme y
trouverait. Et ce fut par son moyen que monsieur de Calonne fut nomm,
malgr la rpugnance de la Reine. Elle en conserva du mcontentement;
cela la refroidit pour madame de Polignac, et tous les empressements
de monsieur de Calonne chourent  se concilier ses bonts.
Cependant, il lui rpondait un jour o elle lui adressait une demande:
Si ce que la Reine dsire est possible, c'est fait; si c'est
impossible, cela se fera. En dpit de paroles si _gouvernementales_,
la Reine n'a jamais pardonn.

S'il avait des inconvnients, ce dsir de plaire n'tait pas sans
quelques avantages; il rendait la Reine charmante; ds qu'elle pouvait
oublier le rle de _femme  la mode_ qui l'absorbait, elle tait
pleine de grces et de dignit. Il aurait t facile d'en faire une
princesse accomplie, si quelqu'un avait eu le courage de lui parler
raison. Mais ses entours vrifiaient le mot du pote anglais:

  All who approach them, their own ends pursue.

Dans l'intrieur de sa famille, la Reine tait trs aime et trs
aimable, et n'tait occupe qu' raccommoder les petites tracasseries
qui s'y levaient. Elle tait, hlas! trop la confidente des sottises
de monsieur le comte d'Artois et lui procurait l'indulgence du Roi
qui, tout  fait sous son charme, l'aurait adore, si _la mode_ lui
avait permis de le souffrir.

Monsieur, courtisan ambitieux et sournois, n'aimait point la Reine. Il
prvoyait que, le jour o elle deviendrait moins futile, elle
s'emparerait de l'espce d'importance srieuse  laquelle il aspirait,
et il craignait de se compromettre en en montrant trop clairement le
dsir. Il vivait assez en dehors des affaires, tout en se prparant la
rputation d'un homme capable de s'en mler utilement.

Monsieur le comte d'Artois dbutait alors  cette fatale destine qui
devait perdre sa famille et son pays. Il n'avait que les gots et les
travers des jeunes gens de son temps, mais il les montrait sur un
thtre assez lev pour les rendre visibles  la foule; et la valeur,
cette ressource banale des hommes du monde, ne les couvrait pas assez.

Au sige de Gibraltar, o il avait eu la fantaisie d'assister, il
avait eu une attitude dplorable, au point que le gnral qui y
commandait avait pris le parti de faire prvenir dans les batteries
anglaises, et l'on ne tirait pas quand le prince visitait les travaux.
On a dit que c'tait  son insu, mais ces choses-l se savent toujours
quand on ne prfre pas les ignorer. Je sais qu'on fit des reproches 
monsieur de Maillebois; il rpondit: Mais cela valait encore mieux
que la grimace qu'il faisait le premier jour. La ridicule parade de
son duel avec monsieur le duc de Bourbon fut une nouvelle preuve d'une
disposition que le reste de sa conduite n'a que trop confirme.

Madame, femme de Monsieur, avait beaucoup d'esprit et une certaine
grce dans les manires, malgr une trs remarquable laideur. Elle
avait, pendant les premires annes, fait trs bon mnage avec
Monsieur. Mais, depuis qu'il s'tait attach  madame de Balbi, il
n'allait presque plus chez Madame, et elle s'en consolait dans
l'intimit de ses femmes de chambre, et, ose-t-on le dire, par la
boisson porte au point que le public pouvait s'en apercevoir.

Sa soeur, madame la comtesse d'Artois, tait encore beaucoup plus
laide et parfaitement sotte, maussade et disgracieuse. C'est auprs
des gardes du corps qu'elle allait chercher des consolations des
lgrets de son mari. Une grossesse qui parut un peu suspecte, et
dont le rsultat fut une fille qui mourut en bas ge, dcida monsieur
le comte d'Artois  ne plus donner prtexte  l'augmentation de sa
famille, dj compose de deux princes.

Malgr cette prcaution, une nouvelle grossesse de madame la comtesse
d'Artois la fora de faire sa confidence  la Reine, pour qu'elle
sollicitt l'indulgence du Roi et du prince. La Reine, fort agite de
cette commission, fit venir le comte d'Artois, s'enferma avec lui, et
commena une grande circonlocution avant d'arriver au fait. Son
beau-frre tait debout devant elle, son chapeau  la main. Quand il
sut ce dont il s'agissait, il le jeta par terre, mit ses deux poings
sur ses hanches pour rire plus  son aise, en s'criant:

Ah! le pauvre homme, le pauvre homme, que je le plains; il est assez
puni.

--Ma foi, reprit la Reine, puisque vous le prenez comme cela, je
regrette bien les battements de coeur avec lesquels je vous attendais;
venez trouver le Roi et lui dire que vous pardonnez  la comtesse
d'Artois.

--Ah! pour cela, de grand coeur. Ah! le pauvre homme, le pauvre
homme.

Le Roi fut plus svre, et le coupable prsum fut envoy servir aux
colonies. Mais, comme le disait madame Adlade  ma mre, en lui
racontant cette histoire le lendemain: mais, ma chre, il faudrait y
envoyer toutes les compagnies. Madame la comtesse d'Artois alla aux
eaux, je crois; en tout cas, il ne fut pas question de l'enfant.

Madame lisabeth ne jouait aucun rle  la Cour avant la Rvolution.
Depuis, elle a mrit le nom de sainte et de martyre. Sa Maison avait
t inconvenablement compose. La comtesse Diane de Polignac, le
scandale personnifi, tait sa dame d'honneur, et on lui avait attach
comme dame madame de Canillac, qui avait donn lieu au duel entre
monsieur le comte d'Artois et monsieur le duc de Bourbon. Son intimit
avec monsieur le comte d'Artois tait connue, mais honore par un
grand dsintressement. Elle l'aimait pour lui, n'avait aucune
fortune, vivait dans la plus grande mdiocrit, voisine de
l'indigence, sans daigner accepter de lui le plus lger cadeau. Il y
avait une sorte de distinction dans cette conduite, mais il n'en tait
pas moins inconvenable de la mettre auprs d'une jeune princesse,
quoique ce ne ft pas une personne immorale.

Le got de la Cour de France pour les trangers fut exploit d'une
faon assez singulire par deux illustres Grecs, chasss de leur
patrie par les vexations musulmanes. Le prince de Chio et le prince
Justiniani, son fils, descendants en ligne directe des empereurs
d'Orient, vinrent demander l'hospitalit  Louis XVI au commencement
de son rgne. Il la leur accorda noble et grande, telle qu'il
convenait  un roi de France. En attendant que les rclamations qu'il
faisait au Srail pour la restitution de ses biens eussent t
admises, le prince de Chio fut pri d'accepter une forte pension, le
prince Justiniani entra au service de France en prenant le
commandement d'un beau rgiment.

Ces princes grecs vivaient depuis quelques annes de la munificence
royale; ils taient bien accueillis dans la meilleure compagnie 
Paris et  Versailles. Leur accent et un peu d'tranget dans leurs
manires compltaient leurs droits  tous les succs. Un jour o, pour
la centime fois, ils dnaient chez le comte de Maurepas, celui-ci vit
le prince de Chio, plac  ct de lui, plir et se troubler.

Vous souffrez, prince?

--Ce n'est rien, cela passera.

Mais son indisposition augmenta tellement qu'il dut sortir de table et
qu'il appela son fils pour l'accompagner. Monsieur de Maurepas avait
pass les dix annes de son exil dans sa terre de Chteauneuf, en
Berry. Lorsqu'il s'en loigna, il y laissa comme concierge un de ses
valets de chambre; celui-ci, venu par hasard  Versailles, avait servi
 table et se trouva le lendemain dans la chambre de son matre
lorsqu'il donna l'ordre d'aller savoir des nouvelles du prince de
Chio. Monsieur de Maurepas lui vit touffer un accs de rire en
regardant ses camarades:

Qu'est-ce qui te fait rire, Dubois?

--Monsieur le comte le sait bien... c'est le prince de Chio.

--Et pourquoi t'amuse-t-il tant?

--Ah, monsieur le comte se moque de moi... il le connat bien.

--Certainement, je le vois tous les jours.

--Est-ce que vraiment monsieur le comte ne le reconnat pas?... mais
c'est impossible!...

--Ah a, tu m'impatientes avec tes nigmes; voyons, que veux-tu dire?

--Mais monsieur le comte, le prince de Chio, c'est Gros-Guillot.

--Qu'appelles-tu Gros-Guillot?

--Mais Gros-Guillot, je ne conois pas que monsieur le comte ne se le
rappelle pas... il est pourtant venu assez souvent travailler au
chteau... Gros-Guillot qui habitait la petite maison blanche prs du
pont... et puis son fils... ah! monsieur le comte ne peut pas avoir
oubli petit Pierre, qui tait si gentil, si veill, celui que Madame
la comtesse voulait toujours pour tenir la bride de son ne... ah! je
vois que monsieur le comte les remet bien  prsent. Moi, je les ai
reconnus tout de suite, et Gros-Guillot m'a bien reconnu aussi.

Monsieur de Maurepas imposa silence  son homme; mais, une fois sur la
voie, on dcouvrit promptement que les hritiers de l'empire d'Orient
taient tout bonnement deux paysans du Berry qui mystifiaient  leur
profit le roi de France, son gouvernement et sa Cour depuis plusieurs
annes. Comment avaient-ils conu cette ide, d'o venaient-ils, o
sont-ils alls? Je l'ignore absolument, je ne sais que cet pisode de
la vie de ces deux intelligents aventuriers.




CHAPITRE II

     Vie de Versailles. -- Sjours de campagne. -- Hautefontaine. --
     Frascati. -- Esclimont. -- La princesse de Rohan-Gumn. -- Cour
     de Mesdames, filles de Louis XV. -- Madame Adlade. -- Madame
     Louise. -- Madame Victoire. -- Bellevue. -- Vie des princesses 
     Versailles. -- Souper chez Madame. -- Coucher du Roi. -- La
     duchesse de Narbonne. -- Anecdote sur le Masque de fer. --
     Anecdote sur monsieur de Maurepas. -- Le vicomte de Sgur. -- Le
     marquis de Crqui. -- Le comte de Maugiron. -- La duchesse de
     Civrac.


Du dimanche au samedi, on vivait  Versailles dans une tranquillit
horriblement ennuyeuse aux personnes qui s'arrachaient  leur socit
ordinaire pour venir, trs mal tablies, y faire leur service. Mais
elle n'tait pas sans intrt pour les gens dcidment tablis;
c'tait, en quelque sorte, une vie de chteau dont le commrage
portait sur des objets importants. La plupart ne savaient pas
s'occuper du sort du pays en suivant l'intrigue qui loignait monsieur
de Malesherbes ou amenait monsieur de Calonne aux affaires. Mais les
esprits clairs, comme celui de mon pre, s'y intressaient autrement
qu' une querelle sur la musique ou une rupture entre J.-J. Rousseau
et la marchale de Luxembourg, ce qui tait alors les grands
vnements de la socit.

Personne ne songeait  la politique gnrale. Si on en faisait,
c'tait sans s'en douter et par un intrt priv de fortune ou de
coterie. Les cabinets trangers nous taient aussi inconnus que celui
de la Chine le peut tre aujourd'hui. On trouvait mon pre un peu
pdant de ce qu'il s'occupait des affaires de l'Europe et lisait la
seule gazette qui en rendt quelque compte. Madame Adlade lui
demanda un jour:

Monsieur d'Osmond, est-il vrai que vous recevez la _Gazette de
Leyde_?

--Oui, madame.

--Et vous la lisez?

--Oui, madame.

--C'est incroyable.

Malgr cet _incroyable_ travers, madame Adlade avait fini par aimer
beaucoup mon pre; et, dans les dernires annes qui prcdrent la
Rvolution, il tait perptuellement chez elle, sans lui tre
personnellement attach. Le comte Louis de Narbonne, son chevalier
d'honneur, ami intime de mon pre, tait enchant qu'il voult bien,
sans titre et sans molument, tenir frquemment la place  laquelle il
lui tait plus commode d'tre peu assidu.

Ma mre tait une espce de favorite. J'ai dit qu'elle m'avait
nourrie: au lieu de lui donner un cong pendant le temps de cette
nourriture, madame Adlade l'autorisa  m'amener  Bellevue; il
fallut lui donner un appartement  part pour ce tripotage d'enfant.
Mon pre tait  son rgiment. Madame Adlade dsira qu'elle
s'tablt  Bellevue pour tout l't. Soit qu'elle s'y ennuyt, soit
instinct d'habilet de Cour, ma mre s'y refusa, et cet tablissement
n'eut lieu que longtemps aprs.

Pendant les premires annes du sjour de mes parents  Versailles,
ils partageaient leur t entre les habitations de monsieur le duc
d'Orlans, Sainte-Assise et le Raincy, Hautefontaine appartenant 
l'archevque de Narbonne, Frascati  l'vque de Metz, et Esclimont au
marchal de Laval.

J'ai tort de dire que Hautefontaine appartenait  l'archevque de
Narbonne; il tait  sa nice, madame de Rothe, fille de sa soeur,
lady Forester. Elle tait veuve d'un gnral Rothe; elle avait t
assez belle, tait reste fort despote, et faisait les honneurs de la
maison de son oncle avec lequel elle vivait depuis de longues annes
dans une intimit fort complte qu'ils prenaient peu le soin de
dissimuler.

L'archevque avait huit cent mille livres de rentes de biens du
clerg. Il allait tous les deux ans  Narbonne passer quinze jours, et
prsidait les tats  Montpellier pendant six semaines. Tout ce
temps-l, il avait une grande existence, trs piscopale, et dployait
assez de capacit administrative dans la prsidence des tats. Mais,
le jour o ils finissaient, il remettait ses papiers dans ses
portefeuilles pour n'y plus penser jusqu'aux tats suivants, non plus
qu'aux soins de son diocse.

Hautefontaine tait sa rsidence accoutume. Madame de Rothe en tait
propritaire, mais l'archevque y tenait sa maison. Il avait mari son
neveu, Arthur Dillon, fils de lord Dillon,  mademoiselle de Rothe,
fille unique et sa petite-nice. Elle tait fort jolie femme, trs 
la mode, dame de la Reine, et avait une liaison affiche avec le
prince de Gumn qui passait sa vie entire  Hautefontaine. Il avait
tabli, dans un village des environs, un quipage de chasse qu'il
possdait en commun avec le duc de Lauzun et l'archevque auquel son
neveu, Arthur, servait de prte-nom.

Il y avait toujours beaucoup de monde  Hautefontaine; on y chassait
trois fois par semaine. Madame Dillon tait bonne musicienne; le
prince de Gumn y menait les virtuoses fameux du temps; on y donnait
des concerts excellents, on y jouait la comdie, on y faisait des
courses de chevaux, enfin on s'y amusait de toutes les faons.

Le ton y tait si libre que ma mre m'a racont que souvent elle en
tait embarrasse jusqu' en pleurer. Dans les premires annes de son
mariage, elle s'y voyait en butte aux sarcasmes et aux plaisanteries
de faon  s'y trouver souvent assez malheureuse, mais le patronage de
l'archevque tait trop prcieux au jeune couple pour ne le pas
mnager. Un vieux grand vicaire, car il y en avait au milieu de tout
ce joyeux monde, la voyant trs triste un jour lui dit: Madame la
marquise, ne vous affligez pas, vous tes bien jolie et c'est dj un
tort; on vous le pardonnera pourtant. Mais, si vous voulez vivre
tranquille ici, cachez mieux votre amour pour votre mari; l'amour
conjugal est le seul qu'on n'y tolre pas.

Il est certain que tous les autres taient fort libres de se dployer;
mais c'tait cependant avec de certaines biensances convenues dont
personne n'tait dupe, mais auxquelles on ne pouvait manquer sans _se
perdre_, ainsi que cela s'appelait alors. Il y avait des protocoles
tablis, et il fallait tre bien grande dame, ou s'tre fait une
position  part, par impudence ou par supriorit d'esprit, pour oser
y manquer. Madame Dillon n'tait pas dans ces catgories, et elle
gardait dans le dsordre de si bonnes manires que ma mre m'a souvent
dit: En arrivant  Hautefontaine, on tait sr qu'elle tait la
matresse du prince de Gumn, et, lorsqu'on y avait pass six mois,
on en doutait.

En tout, dans cette socit, les gestes taient aussi chastes que les
paroles l'taient peu. Un homme qui aurait pos sa main sur le dos
d'un fauteuil occup par une femme aurait paru grossirement insolent.
Il fallait une trs grande intimit pour se donner le bras  la
promenade, et cela n'arrivait gure, mme  la campagne. Jamais on ne
donnait ni le bras ni la main pour aller dner; jamais un homme ne se
serait assis sur le mme sopha, mais, en revanche, les paroles taient
libres jusqu' la licence.

 Hautefontaine, par respect pour le caractre du matre du chteau,
on allait  la messe le dimanche. Personne n'y portait de livre de
prires; c'taient toujours des volumes d'ouvrages lgers, et souvent
scandaleux, qu'on laissait dans la tribune du chteau  l'inspection
des frotteurs, libres de s'en difier  loisir.

Je suis entre dans ces dtails au sujet de Hautefontaine, parce que
je les sais avec certitude. Je ne prtends pas dire que tous les
archevques de France menassent pareille vie, mais seulement que cela
pouvait avoir lieu sans nuire essentiellement  la considration. Tout
ce qu'il y avait de plus grand, de plus brillant, de plus  la mode 
la Cour; tout ce qu'il y avait de plus lev, de plus distingu dans
le clerg, ne manquait pas d'aller  Hautefontaine et de s'en trouver
trs honor. L'vque de Montpellier (je ne sais pas son nom de
famille) tait le seul qui, par sa haute vertu, impost un peu 
l'archevque; et, lorsque cet vque suivait la chasse en calche,
l'archevque disait  ses camarades chasseurs: Ah , messieurs, il
ne faudra pas jurer aujourd'hui. Ds que l'ardeur de la chasse
l'emportait, il tait le premier  piquer des deux et  oublier la
recommandation.

Au reste, nos prlats n'taient pas les seuls en Europe qui runissent
les gots sylvains  ceux de la bonne chre. Voici ce que me
racontait, il y a peu de jours, le comte Thodore de Lameth:

Pour possder des bnfices ecclsiastiques, il fallait que les
chevaliers de Malte fussent tonsurs. Les vques de France se
prtaient mal volontiers  cette crmonie, parce que le crdit des
chevaliers enlevait au clerg une partie considrable de ses biens.
Thodore de Lameth, tant chevalier de Malte et capitaine de
cavalerie  l'ge de vingt ans, avait bonne chance et meilleure
volont d'obtenir un bnfice. Il cherchait  se faire tonsurer et
rencontrait des difficults. Se trouvant en garnison  Strasbourg, il
ngocia en Allemagne et obtint, pour une modique rtribution, que
l'vque souverain de Paderborn lui rendt le service auquel les
prlats, ses compatriotes, rpugnaient. La veille du jour fix, il
dbarqua chez l'vque,  Paderborn. Le vin de Champagne, les gais
propos, firent accueil au capitaine de cavalerie et rendirent le
souper des plus anims. Le lendemain, il se prsenta  l'glise vtu
de son uniforme, recouvert d'une chappe tombante, pour laisser voir
l'paulette et la contre-paulette, et retrousse sur la garde de
l'pe; il tenait le surplis tout pli sur son bras. Ses cheveux,
qu'on portait alors nous en queue, flottaient sur ses paules.

Il trouva l'vque devant l'autel, entour d'un nombreux clerg. La
crmonie se conduisit avec beaucoup de dcence, de pompe et de
magnificence. L'vque s'empara d'une paire de grands ciseaux d'une
main et, de l'autre, de la totalit des cheveux du nophyte. Le jeune
homme trembla; il se vit court de faon  n'oser plus retourner  la
garnison. Mais,  mesure que l'antienne se prolongeait, l'vque
laissait glisser les cheveux entre ses doigts, jusqu' ce qu'il n'en
resta plus que deux ou trois dont il coupa le bout. Au moment o la
crmonie s'achevait, le nouveau tonsur se mit  genoux pour recevoir
la bndiction piscopale, et fut fort tonn de recueillir ces
paroles dites  voix basse dans l'instant le plus solennel: Allez
ter votre uniforme, venez vite chez moi; nous prendrons une tasse de
chocolat, et nous irons courre un chevreuil. Belle conclusion et
digne de l'exorde.

Le rcit de cette crmonie trange, fait trs gaiement par un homme
de quatre-vingt-deux ans, m'a paru retracer d'une manire amusante les
moeurs du temps de sa jeunesse.

La princesse de Gumn, gouvernante des Enfants de France, ne pouvait
dcoucher de Versailles sans une permission crite toute entire de la
main du Roi. Elle n'en demandait jamais que pour aller 
Hautefontaine; c'tait par suite de cette urbanit de moeurs qui
faisait que l'pouse rendait toujours des soins particuliers  la
femme du choix.

Cette vie si brillante et si peu piscopale fut interrompue par la
mort de madame Dillon et par le drangement des affaires de
l'archevque. Il se trouva cribl de dettes malgr ses normes
revenus, et Hautefontaine fut abandonn quelque temps avant la
Rvolution. Ma mre n'y allait plus aussi frquemment depuis ma
naissance. On n'y voulait pas d'enfants; cela rentrait trop dans
l'esprit bourgeois de famille.

Frascati, rsidence de l'vque de Metz, tait situ aux portes de
cette grande ville. L'vque tait alors le frre du marchal de
Laval. Il s'tait passionn, en tout bien tout honneur, pour sa nice,
la marquise de Laval, comme lui Montmorency. Il l'ennuyait  mourir en
la comblant de soins et de cadeaux, et elle ne consentait  lui faire
la grce d'aller rgner dans la magnifique rsidence de Frascati que
lorsque ma mre pouvait l'y accompagner: ce  quoi elle fut d'autant
plus dispose pendant quelques annes que la garnison de mon pre se
trouvait en Lorraine.

L'vque avait un tat norme et tenait table ouverte pour l'immense
garnison de Metz et pour tous les officiers suprieurs qui y passaient
en se rendant  leurs rgiments. Cette maison ecclsiastico-militaire
tait bien plus svre et plus rgulire que celle de Hautefontaine.
Cependant, pour conserver le cachet du temps, tout le monde savait que
madame l'abbesse du chapitre de Metz et monsieur l'vque avaient
depuis bien des annes des sentiments forts vifs l'un pour l'autre,
mais cette liaison, dj ancienne, n'tait plus que respectable.

L'intimit de ma mre avec la marquise de Laval la menait souvent 
Esclimont, chez son beau-pre le marchal. L, tout tait calme; on y
menait une vie de famille. Le vieux marchal passait son temps  faire
de la dtestable musique dont il tait passionn, et sa femme,
parfaitement bonne et indulgente, quoique trs minutieusement dvote,
 faire de la tapisserie.

La marquise de Laval, en sortant des filles Sainte-Marie, tait entre
dans cet intrieur; elle y avait puis des principes dont le bruit du
monde la distrayait un peu sans altrer ses sentiments. Elle s'tait
lie avec un dvouement sans borne  ma mre et, par suite,  mon pre
dont elle tait parente, et tait heureuse de retrouver chez eux les
principes qu'elle apprciait, avec moins d'ennui et de rigueur de
moeurs qu' Esclimont o l'on tait enchant de lui voir une pareille
liaison.

 Versailles, la maison de la princesse de Gumn tait la plus
frquente par mes parents. Elle les comblait de bonts; mon pre
avait quelque alliance de famille avec elle. C'tait une trs
singulire personne; elle avait beaucoup d'esprit, mais elle
l'employait  se plonger dans les folies des illumins. Elle tait
toujours entoure d'une multitude de chiens auxquels elle rendait une
espce de culte, et prtendait tre en communication, par eux, avec
des esprits intermdiaires. Au milieu d'une conversation o elle tait
remarquable par son esprit et son jugement, elle s'arrtait tout court
et tombait dans l'extase. Elle racontait quelquefois  ses intimes ce
qu'elle y avait appris et tait offense de recueillir des marques
d'incrdulit. Un jour, ma mre la trouva dans son bain, la figure
couverte de larmes:

Vous tes souffrante, ma princesse!

--Non, mon enfant, je suis triste et horriblement fatigue, je me suis
battue toute la nuit.... pour ce malheureux enfant (en montrant
monsieur le Dauphin), mais je n'ai pu vaincre, ils l'ont emport; il
ne restera rien pour lui, hlas! et quel sort que celui des autres!

Ma mre, accoutume aux aberrations de la princesse, fit peu
d'attention  ces paroles; depuis, elle s'en est souvenue et me les a
racontes.

La Reine venait beaucoup chez madame de Gumn, mais moins
constamment qu'elle n'a fait ensuite chez madame de Polignac. Madame
de Gumn tait trop grande dame pour se rduire au rle de favorite.
Sa charge l'obligeait  coucher dans la chambre de monsieur le
Dauphin. Elle s'tait fait arranger un appartement o son lit, plac
contre une glace sans tain, donnait dans la chambre du petit prince.
Lorsque ce qu'on appelait le _remuer_, c'est--dire l'emmaillotage en
prsence des mdecins, avait eu lieu le matin, on tirait des rideaux
bien pais sur cette glace, et madame de Gumn commenait sa nuit;
jusque-l, aprs s'tre couche fort tard, elle avait pass son temps
 lire et  crire. Elle avait une immense quantit de pierreries
qu'elle ne portait jamais, mais qu'elle aimait  prter avec
ostentation. Il n'y avait pas de crmonie de Cour o les parures de
madame de Gumn ne reprsentassent.

L't, elle dnait souvent dans sa petite maison de l'avenue de Paris.
On y amenait les Enfants. Un jour o ils repartaient escorts des
gardes du corps, quelqu'un s'avisa de s'tonner de tout cet talage
pour un maillot; madame de Gumn reprit trs schement: Rien n'est
plus simple quand je suis sa gouvernante.

Madame, fille du Roi, qu'on dsignait sous le titre de la petite
Madame, avait dj une physionomie si triste que les personnes de
l'intimit l'appelaient _Mousseline la srieuse_.

La princesse de Gumn a support avec un courage admirable les
revers de fortune amens par la banqueroute inoue du prince de
Gumn. Mes parents allrent la voir dans un vieux chteau que son
pre, le prince de Soubise, lui avait prt. Elle y vivait dans une
mdiocrit voisine de la pnurie, et ils l'y trouvrent, s'il est
possible, plus grande dame que dans les pompes de Versailles. Elle fut
trs sensible  cette visite; la foule n'tait plus chez elle.

La Reine, empresse de donner la place de la princesse  madame de
Polignac, s'tait montre plus svre qu'elle ne l'aurait t dans
d'autres circonstances. La dmission de madame de Gumn avait t
accepte avec joie et sa retraite hte avec une sorte de duret. Ma
mre, qui lui portait un attachement filial, en fut extrmement
afflige et n'a jamais t chez madame de Polignac. Disons tout de
suite,  l'honneur de la Reine, que, loin de lui en vouloir, elle ne
l'en a que mieux traite.

La petite Cour de Mesdames en formait une  part: on l'appelait la
vieille Cour. Les habitudes y taient fort rgulires. Les princesses
passaient tout l't  Bellevue o leurs neveux et nices venaient
sans cesse leur demander  dner familirement et sans tre attendus.
Le coureur qui les prcdait de quelques minutes les annonait.
Lorsque c'tait le coureur de Monsieur, depuis Louis XVIII, on
avertissait  la bouche, et le dner tait plus soign et plus
copieux. Pour les autres, on ne disait rien, pas mme pour le Roi qui
avait un gros apptit mais n'tait pas  beaucoup prs aussi gourmand
que son frre. La famille royale,  Bellevue, dnait avec tout ce qui
s'y trouvait, les personnes attaches  Mesdames, leurs familles,
quelques commensaux; en gnral cela formait de vingt  trente
personnes.

Madame Adlade, sans comparaison, la plus spirituelle des filles de
Louis XV, tait commode et facile  vivre dans l'intrieur, quoique
d'une extrme hauteur. Lorsqu'il arrivait  un tranger de l'appeler
_Altesse Royale_, elle se courrouait, faisait tancer l'introducteur
des ambassadeurs, mme le ministre des affaires trangres, et
s'entretenait longtemps de l'incroyable ngligence de ces messieurs.
Elle voulait tre _Madame_, et n'admettait pas que les Fils de France
prissent l'Altesse Royale.

Elle avait l'horreur du vin dont elle ne buvait jamais, et les
personnes qui se trouvaient places prs d'elle  table se
dtournaient d'elle pour en boire. Ses neveux avaient toujours cet
gard. Si on y avait manqu, elle n'aurait rien dit, mais on ne se
serait plus trouv dans son voisinage  table et la dame d'honneur
vous aurait indiqu de vous loigner de la princesse. En mnageant
quelques-unes de ses susceptibilits, et surtout en ne crachant pas
par terre, ce qui la provoquait presque  des brutalits, rien n'tait
plus doux que son commerce.

Madame Adlade tait l'ane de cinq princesses. Elle n'avait pas
voulu se marier, prfrant son tat de Fille de France. Elle avait
tenu la Cour jusqu' la mort du roi Louis XV. Elle avait t l'amie et
le conseil du Dauphin, son frre, et sa mmoire lui a toujours t
bien chre; elle en parlait sans cesse comme de la plus vive affection
de son coeur. Une de ses soeurs, madame Infante, rgnait assez
tristement  Parme; une autre, madame Louise, tait carmlite. Des
cinq princesses, celle-l semblait, sans comparaison, la plus
mondaine. Elle aimait passionnment tous les plaisirs, tait fort
gourmande, trs occupe de sa toilette, avait un besoin extrme des
recherches inventes par le luxe, l'imagination assez vive, et enfin
une trs grande disposition  la coquetterie. Aussi, lorsque le Roi
entra dans la chambre de madame Adlade pour lui annoncer que madame
Louise tait partie dans la nuit, son premier cri fut: Avec qui?.

Les trois soeurs restantes ne pardonnrent jamais  madame Louise le
secret qu'elle avait fait de ses intentions, et, quoiqu'elles
allassent la voir quelquefois, c'tait sans plaisir et sans intimit.
Sa mort ne leur fut point un chagrin.

Il n'en fut pas ainsi de celle de madame Sophie. Mesdames Adlade et
Victoire la regrettrent vivement et l'intimit des deux soeurs en
serait devenue encore plus tendre si les deux dames d'honneur,
mesdames de Narbonne et de Civrac, n'avaient mis tous leurs soins 
les sparer, sans pouvoir jamais les dsunir.

Madame Victoire avait fort peu d'esprit et une extrme bont. C'est
elle qui disait, les larmes aux yeux, dans un temps de disette o on
parlait des souffrances des malheureux manquant de pain: Mais, mon
Dieu, s'ils pouvaient se rsigner  manger de la crote de pt!

 Bellevue, on vivait tous ensemble, on se runissait pour dner 
deux heures,  cinq chacun rentrait chez soi jusqu' huit. On
retournait au salon et, aprs le souper, la soire se prolongeait
selon qu'on s'amusait plus ou moins. Il venait du monde de Paris et de
Versailles; on faisait un loto ainsi qu'aprs le dner. On aura peine
 croire qu' ce loto les comptes taient rarement exacts et que, dans
une pareille runion, plusieurs personnes taient notes pour tre la
cause de ces mcomptes. Il y avait, entre autres, un saint vque qui
tait le plus aumnier des hommes, une vieille marchale, enfin assez
de monde pour que ma mre m'ait dit qu'elle s'tait dcide  jouer
sur les mmes numros, sous prtexte de faire des noeuds, de sorte que
tout le monde savait son jeu d'avance. Aprs le loto, les princesses
et leurs dames travaillaient dans le salon, et la libert y tait
assez grande.

 Versailles, c'tait une toute autre vie. Mesdames entendaient la
messe chacune de leur ct: madame Adlade  la chapelle, madame
Victoire, plus tard, dans son oratoire. Elles se runissaient chez
l'une ou chez l'autre pendant la matine, mais tout  fait dans leur
intrieur et dnaient tte--tte.  six heures, le jeu de Mesdames se
tenait chez madame Adlade; c'est alors qu'on leur faisait sa cour.
Souvent les princes et princesses assistaient  ce jeu; c'tait
toujours le loto.  neuf heures, toute la famille royale se runissait
pour souper chez Madame, femme de Monsieur. Ils y taient
exclusivement entre eux et ne manquaient que bien rarement  ce
souper. Il fallait des raisons positives, autrement cela dplaisait au
Roi. Monsieur le comte d'Artois lui-mme, que cela ennuyait beaucoup,
n'osait gure s'en affranchir. L, on racontait les commrages de
Cour, on discutait les intrts de famille, on tait fort  son aise
et souvent fort gai, car, une fois spars des entours qui les
obsdaient, ces princes, il faut le dire, taient les meilleures gens
du monde. Aprs le souper, chacun se sparait.

Le Roi allait _au coucher_. Ce qu'on appelait _le coucher_ avait lieu
tous les soirs  neuf heures et demie.

Les hommes de la Cour se runissaient dans la chambre de Louis XIV
(qui n'tait pas celle o couchait Louis XVI). Je crois que toute
personne prsente y avait accs. Le Roi y arrivait d'un cabinet
intrieur, suivi de son service. Il avait les cheveux rouls et avait
t ses ordres. Sans faire attention  personne, il entrait dans la
balustrade du lit; l'aumnier de jour recevait des mains d'un valet de
chambre le livre de prires et un grand bougeoir  deux bougies; il
suivait le Roi dans l'intrieur de la balustrade, lui donnait le livre
et tenait le bougeoir pendant la prire qui tait courte. Le Roi
rentrait dans la partie de la chambre occupe par les courtisans;
l'aumnier remettait le bougeoir au premier valet de chambre; celui-ci
le portait  la personne dsigne par le Roi et qui le tenait pendant
tout le temps que durait le coucher. C'tait une distinction fort
recherche; aussi dans tous les salons de la Cour, la premire
question faite aux personnes arrivant du coucher tait: Qui a eu le
bougeoir? et le choix, comme il arrive partout et en tout temps, se
trouvait rarement approuv.

On tait au Roi son habit, sa veste et enfin sa chemise; il restait nu
jusqu' la ceinture, se grattant et se frottant, comme s'il avait t
seul, en prsence de toute la Cour et souvent de beaucoup d'trangers
de distinction. Le premier valet de chambre remettait la chemise  la
personne la plus qualifie, aux princes du sang, s'il y en avait de
prsents; ceci tait un droit, et non pas une faveur. Lorsque c'tait
une personne de sa familiarit, le Roi faisait souvent de petites
niches pour la mettre, l'vitait, passait  ct, se faisait
poursuivre et accompagnait ces charmantes plaisanteries de gros rires
qui faisaient souffrir les personnes qui lui taient sincrement
attaches. La chemise passe, il mettait sa robe de chambre; trois
valets de chambre dfaisaient  la fois la ceinture et les genoux de
la culotte, elle tombait jusque sur les pieds; et c'est dans ce
costume, ne pouvant gure marcher avec de si ridicules entraves, qu'il
commenait, en tranant les pieds, la tourne du cercle.

Le temps de cette rception n'tait rien moins que fix; quelquefois
elle ne durait que peu de minutes, quelquefois prs d'une heure; cela
dpendait des personnes qui s'y trouvaient. Quand il n'y avait pas de
_releveurs_, ainsi que les courtisans appelaient entre eux les
personnes qui savaient faire parler le Roi, cela ne durait gure plus
de dix minutes. Parmi les _releveurs_, le plus habile tait le comte
de Coigny: il avait toujours soin de dcouvrir la lecture actuelle du
Roi et savait trs habilement amener la conversation sur ce qu'il
prvoyait devoir le mettre en valeur. Aussi le _bougeoir_ lui
arrivait-il frquemment, et sa prsence offusquait les personnes qui
dsiraient que le _coucher_ ft court.

Quand le Roi en avait assez, il se tranait  reculons vers un
fauteuil qu'on lui avanait au milieu de la pice, s'y laissait aller
pesamment en levant les deux jambes; deux pages  genoux s'en
emparaient simultanment, dchaussaient le Roi et laissaient tomber
les souliers avec un bruit qui tait d'tiquette. Au moment o il
l'entendait, l'huissier ouvrait la porte en disant: Passez,
messieurs. Chacun s'en allait et la crmonie tait finie. Toutefois,
la personne qui tenait le bougeoir pouvait rester si elle avait
quelque chose de particulier  dire au Roi. C'est ce qui explique le
prix qu'on attachait  cette trange faveur.

On reprenait le chemin de Paris ou celui des divers salons de
Versailles o on avait laiss les femmes, les vques, les gens non
prsents et souvent les parties suspendues. Il y avait beaucoup de
pratiques d'antichambre dans cette vie de Cour et de places auxquelles
toute la noblesse de France aspirait.

C'est au coucher qu'un soir monsieur de Crqui, s'tant appuy contre
la balustrade du lit, l'huissier de service lui dit:

Monsieur, vous _profanisez_ la chambre du Roi.

Monsieur, je _prconerai_ votre exactitude, reprit l'autre aussitt.
Cette prompte repartie eut grand succs.

La Reine, en sortant de chez Madame, allait chez madame de Polignac ou
chez madame de Lamballe, le samedi; Monsieur, chez madame de Balbi;
Madame, dans son intrieur avec des femmes de chambre; monsieur le
comte d'Artois dans le monde de Versailles, ou chez des filles 
Paris; madame la comtesse d'Artois, dans son intrieur avec des gardes
du corps; et, enfin, Mesdames, chez leurs dames d'honneur respectives.

Madame de Civrac tenait  madame Victoire un salon fort convenablement
rempli de gens de la Cour. Madame de Narbonne n'ajoutait gure au
service de la princesse que des commensaux; son humeur arrogante ne
lui permettait pas d'autres relations. On a publi, dans des libelles
du temps, que le comte Louis de Narbonne tait fils de madame
Adlade; cela est faux et absurde, mais il est vrai que la princesse
a fait  ses travers des sacrifices normes. Cette madame de Narbonne,
si imprieuse, tait soumise  tous les caprices du comte Louis.
Lorsqu'il avait fait des sottises et qu'il manquait d'argent, elle
avait une humeur insupportable qu'elle faisait porter principalement
sur madame Adlade; elle lui rendait son intrieur intolrable. Au
bout de quelques jours, la pauvre princesse rachetait  prix d'or la
paix de sa vie. Voil comment monsieur de Narbonne se trouvait nanti
de sommes normes qu'il se procurait, sans prendre la moindre peine,
et qu'il dpensait aussi facilement. Du reste, c'tait le plus aimable
et le moins mchant des hommes, mauvais sujet sans s'en douter et
seulement par gterie.

Madame Adlade sentait le poids du joug et en gmissait, quand elle
osait. Un soir o ma mre la reconduisait chez elle et o madame de
Narbonne avait t plus maussade que de coutume, elle fit le projet de
ne pas retourner chez elle le lendemain; et, se complaisant dans cette
ide, composa un roman sur ce que madame de Narbonne dirait, sur la
manire dont elle-mme agirait, le caractre qu'elle dploierait, etc.

Vous ne rpondez pas, madame d'Osmond, vous avez tort; je suis
faible, je suis Bourbon, j'ai besoin d'tre mene, mais je ne suis
jamais tratre.

--Je ne souponne pas mme Madame d'indiscrtion; mais je sais que,
demain, elle sera un peu plus gracieuse que de coutume vis--vis de
madame de Narbonne pour la venger de cette lgre infidlit de
pense.

--Hlas! je crains bien que vous n'ayiez raison.

Et, en effet, le lendemain, une explication provoque par la princesse
amena une demande d'argent; il fut donn; madame de Narbonne fut
charmante le soir. La bonne princesse, cherchant  voiler sa
faiblesse, dit en se retirant  ma mre que madame de Narbonne lui
avait fait des excuses de la grognerie de la veille; elle n'ajouta pas
comment elle l'avait calme, mais c'tait le secret de la comdie. Le
comte Louis tait le premier  en rire, et cela simplifiait sa
position; car, dans ce temps, tout travers, tout vice, toute lchet,
franchement accepts et avous avec des formes spirituelles, taient
assurs de trouver indulgence.

La princesse devait tre reconduite de chez madame de Narbonne chez
elle, dans l'intrieur du chteau, par sa dame de service. Souvent
elle en dispensait, surtout quand il faisait froid, parce qu'elle
allait toujours  pied et que les dames circulaient habituellement
dans les corridors et les antichambres en chaise  porteurs. Ces
chaises taient fort lgantes, dores, avec les armes sur les cts.
Celles des duchesses avaient le dessus couvert en velours rouge, et
elles pouvaient avoir des porteurs  leur livre; les autres dames
avaient des porteurs attitrs, mais avec la livre du Roi, ce qu'on
appelait, en termes de Cour, des _porteux_ bleus, car c'est porteux
qu'il fallait dire.

Pendant presque toute une anne, madame Adlade avait pris l'habitude
de faire entrer ma mre et souvent mon pre chez elle, en sortant de
chez madame de Narbonne. Elle prenait got  des conversations plus
srieuses. Mais la dame d'honneur fut avertie, la princesse gronde,
et elle avoua tout franchement qu'elle n'osait plus.

C'est dans une de ces causeries qu'elle raconta  mon pre l'chec
reu par sa curiosit au sujet du Masque de fer. Elle avait engag son
frre, monsieur le Dauphin,  s'enqurir au Roi de ce qui le
concernait pour le lui dire. Monsieur le Dauphin interrogea Louis XV.
Celui-ci lui dit: Mon fils, je vous le dirai, si vous voulez, mais
vous ferez le serment que j'ai prt moi-mme de ne divulguer ce
secret  personne.

Monsieur le Dauphin avoua ne dsirer le savoir que pour le communiquer
 sa soeur Adlade, et dit y renoncer. Le Roi lui rpliqua qu'il
faisait d'autant mieux que ce secret, auquel il tenait parce qu'on le
lui avait fait jurer, n'avait jamais t d'une grande importance et
n'avait plus alors aucun intrt. Il ajouta qu'il n'y avait plus que
deux hommes vivants qui en fussent instruits, lui et monsieur de
Machault.

La princesse apprit aussi  mon pre comment monsieur de Maurepas
s'tait fait ministre.

 la mort de Louis XV, ses filles, qui l'avaient soign pendant sa
petite vrole, devaient, selon l'inexorable tiquette, tre spares
du nouveau Roi. Celui-ci,  qui son pre le Dauphin avait recommand
de toujours prendre les conseils de sa tante Adlade, lui crivit
pour lui demander  qui il devait confier le soin de ce royaume qui
lui tombait sur les bras. Madame Adlade lui rpondit que monsieur le
Dauphin n'aurait pas hsit  appeler monsieur de Machault. On expdia
un courrier  monsieur de Machault.

Nouveau billet du Roi: Que fallait-il dcider pour les funrailles?
quelles taient les tiquettes?  qui s'adresser? Rponse de madame
Adlade: Personne n'tait plus propre par ses souvenirs et ses
traditions que monsieur de Maurepas  se charger de ces dtails. Le
courrier pour monsieur de Machault n'tait pas encore parti. La terre
de monsieur de Machault est  trois lieues au del de Pontchartrain,
par des chemins alors affreux. On le chargea de remettre en passant la
lettre pour monsieur de Maurepas.

Le vieux courtisan, ennuy de son exil, arriva immdiatement. Le Roi
l'attendait avec impatience; il le fit entrer dans son cabinet.
Pendant qu'il s'entretenait avec lui, on vint avertir que le conseil
tait assembl. L'usage voulait que chaque ministre ft averti chaque
fois par l'huissier. Le manque de cette formalit fermait l'entre du
conseil; c'tait l'quivalent d'un renvoi. L'huissier du conseil,
voyant monsieur de Maurepas dans cette intimit avec le nouveau Roi et
sachant qu'il avait t mand, le regarda en hsitant; le Roi ne dit
rien, mais se troubla. Monsieur de Maurepas salua comme s'il avait
reu le message; le Roi passa sans oser lui dire adieu. Monsieur de
Maurepas suivit, s'assit au conseil et gouverna la France pendant dix
ans.

Lorsque monsieur de Machault arriva, quelques heures aprs, la place
tait prise. Le Roi lui dit quelques lieux communs, lui adressa des
compliments et le laissa repartir. Madame Adlade s'affligea, se
plaignit, mais elle et son neveu taient Bourbon, comme elle disait,
et n'avaient assez d'nergie, ni pour rsister aux volonts des
autres, ni pour s'y associer pleinement.

Si Thoiry avait t en dea de Pontchartrain, peut-tre n'y aurait-il
pas eu de rvolution en France. Monsieur de Machault tait un homme
sage, qui aurait su tirer meilleur parti des vertus de Louis XVI que
le courtisan spirituel, mais lger et immoral, auquel il confia son
sort. Ce n'est pas que monsieur de Maurepas ne ft l'homme qui convnt
le mieux aux gots, si ce n'est aux besoins du moment.

J'ai dit que, dans ce temps, avec de _l'esprit_, on faisait tout
passer; l'esprit jouait alors le rle qu'on accorde au _talent_
aujourd'hui. Je veux rapporter quelques-unes des anecdotes que j'ai
entendu raconter  ma mre qui poussait la moralit jusqu' la
pruderie, sans que, bien des annes aprs, ces faits lui parussent
autre chose qu'une malice spirituelle.

Le vicomte de Sgur, l'homme le plus  la mode de ce temps, faisait
d'assez jolis petits vers de socit dont sa position dans le monde
tait le plus grand mrite. Monsieur de Thiard, impatient et
peut-tre jaloux de ses succs, fit  son tour une pice de vers o il
conseillait  monsieur de Sgur d'envoyer ses ouvrages au confiseur,
ayant, disait-il, prouv qu'il avait tout juste l'esprit qu'on peut
mettre dans une pastille. Monsieur de Sgur affecta de rire de cette
pigramme, mais rsolut de s'en venger.

Or, il y avait en Normandie une madame de Z..., trs belle personne,
habitant son chteau, y vivant dcemment avec son mari et jouissant
d'une assez grande considration, malgr ses rapports avec monsieur de
Thiard qu'on disait fort intimes et qui duraient depuis plusieurs
annes. Celui-ci passait pour l'aimer passionnment. Le vicomte
profita de son crdit; son pre tait ministre de la guerre, fit
envoyer son rgiment en garnison dans la ville voisine du chteau de
madame de Z..., joua son rle parfaitement, feignit une passion
dlirante et, aprs des assiduits qui durrent plusieurs mois,
parvint  plaire et enfin  russir.

Bientt madame de Z..., se trouva grosse; son mari tait absent et
mme monsieur de Thiard. Elle annona au vicomte son malheur. La
veille encore, il lui tmoignait le plus ardent amour; mais, ce
jour-l, il lui rpondit que son but tait atteint, qu'il ne s'tait
jamais souci d'elle. Seulement, il avait voulu se venger du sarcasme
de monsieur de Thiard, et lui montrer que son esprit tait propre 
autre chose qu' faire des distiques de confiseur. En consquence, il
lui baisait les mains, elle n'entendrait plus parler de lui. En effet,
il partit sur-le-champ pour Paris, racontant son histoire  qui
voulait l'entendre.

Madame de Z..., honnie de son mari, dshonore dans sa province,
brouille avec monsieur de Thiard, mourut en couches. Monsieur de
Z..., fut oblig de reconnatre ce malheureux enfant que nous avons vu
dans le monde, madame Lon de X..., et que l'esprit d'intrigue qu'elle
possdait rendait bien digne de son pre. Jamais le vicomte de Sgur
n'a pu s'apercevoir qu'une pareille aventure, dont il se vantait tout
haut, choqut qui que ce soit.

Voici un autre genre:

Monsieur de Crqui sollicitait une grce de la Cour, et, en
consquence, faisait la sienne  monsieur et  madame de Maurepas. Une
de ses obsquiosits tait de faire chaque soir la partie de la
vieille et trs ennuyeuse madame de Maurepas; aussi elle le soutenait
vivement, et ses importunits avaient crdit sur monsieur de Maurepas.
Le jour mme o la grce fut obtenue, monsieur de Crqui vint chez
madame de Maurepas. Madame de Flamarens, nice de madame de Maurepas
et qui faisait les honneurs de la maison, offrit une carte  monsieur
de Crqui, comme  l'ordinaire. Celui-ci, s'inclinant, rpondit avec
un srieux de glace: Je vous fais excuse, je ne joue jamais. Et, en
effet, il ne fit plus la partie de madame de Maurepas. Cette bassesse,
couverte par le piquant de la forme, ne blessa point, et personne n'en
riait de meilleur coeur que le vieux ministre.

Monsieur de Maugiron tait colonel d'un superbe rgiment, mais il
avait l'horreur, ou plutt l'ennui de tout ce qui tait militaire, et
passait pour n'tre pas trs brave. Un jour,  l'arme, les grenadiers
de France o il avait anciennement servi, chargrent dans une
circonstance assez dangereuse. Monsieur de Maugiron se mit
volontairement dans leurs rangs, et se conduisit de faon  se faire
remarquer. Le lendemain,  dner, les officiers de son rgiment lui en
firent compliment: Mon Dieu, messieurs, vous voyez bien que, lorsque
je veux, je m'en tire comme un autre. Mais cela me parat si
dsagrable et surtout si bte que je me suis bien promis que cela ne
m'arriverait plus. Vous m'avez vu au feu; gardez-en bien la mmoire,
car c'est la dernire fois.

Il tint parole. Quand son rgiment chargeait, il se mettait de ct,
souhaitait bon voyage  ses officiers et disait bien haut: Regardez
donc ces imbciles qui vont se faire tuer. Malgr cela, monsieur de
Maugiron n'tait pas un mauvais officier; son rgiment tait bien
tenu, se conduisait toujours  merveille dans toutes les affaires, et
ce bizarre colonel y tait aim et mme considr.

C'est  lui que sa femme, trs spirituelle personne, crivait cette
fameuse lettre:

Je vous cris parce que je ne sais que faire et je finis parce que je
ne sais que dire.

                                        SASSENAGE DE MAUGIRON,
                                         bien fche de l'tre.


On ne savait pas se refuser une repartie spirituelle. Le marchal de
Noailles s'tait trs mal montr  la guerre, et sa rputation de
bravoure en tait reste fort suspecte. Un jour o il pleuvait, le Roi
demanda au duc d'Ayen si le marchal viendrait  la chasse. Oh! que
non, Sire, mon pre craint l'eau comme le feu. Ce mot eut le plus
grand succs.

Je n'ai voulu rapporter ces divers faits, faciles  multiplier, que
pour prouver combien dans ces temps qu'on nous reprsente plus moraux
que les ntres, dans ces temps o la socit tait, disait-on, un
tribunal dont tout le monde ressortissait, l'esprit et surtout
l'impudence suffisaient pour viter les sentences qu'elle aurait
portes probablement contre des torts moins spirituellement affichs.

J'ai dit que madame de Civrac tait dame d'honneur de madame Victoire.
Sa vie est un roman.

Mademoiselle Monbadon, fille d'un notaire de Bordeaux, avait atteint
l'ge de vingt-cinq ans. Elle tait grande, belle, spirituelle et
surtout ambitieuse. Elle fut recherche en mariage par un hobereau du
voisinage qui s'appelait monsieur de Blagnac. Il tait garde du corps.
Cet homme tait pauvre, fort rustre, incapable d'apprcier son mrite,
mais dsirait partager une trs petite fortune qu'elle devait hriter
de son pre. La personne qui traitait le mariage fit valoir la
naissance de monsieur de Blagnac; il tait de la maison de Durfort.
Mademoiselle Monbadon se fit apporter les papiers et, satisfaite de
cette inspection, pousa monsieur de Blagnac.

Ajoutant un lger bagage au portefeuille o elle enferma les
parchemins gnalogiques, elle s'embarqua dans la diligence, avec son
mari, et arriva  Paris. Sa premire visite fut pour Chrin; elle lui
remit ses papiers, le pria de les examiner scrupuleusement. Quelques
jours aprs, elle revint les chercher et obtint l'assurance que la
filiation de monsieur de Blagnac avec la branche de Durfort-Lorge
tait compltement tablie. Elle s'en fit dlivrer le certificat, et
commena  se faire appeler Blagnac de Civrac. Elle crivit au vieux
marchal de Lorge pour lui demander une entrevue. Elle lui dit trs
modestement n'tre qu'en passant  Paris; elle croyait que son mari
avait l'honneur de lui appartenir. De si loin que ce pt tre, c'tait
un si grand honneur, un si grand bonheur qu'elle ne voulait pas
retourner dans l'obscurit de sa province sans l'avoir rclam. Si
elle osait pousser sa prtention jusqu' tre reue une fois par
madame la marchale, sa reconnaissance serait au comble. Le marchal
se laissa prendre  ces paroles doucereuses, sans trop reconnatre la
parent sur laquelle elle n'insista pas. Elle fut admise  faire une
visite. Elle s'y conduisit adroitement. Elle obtint la permission de
revenir pour prendre cong, elle revint. Le dpart tait retard, elle
revint encore. Elle ne partit pas du tout. Bientt la marchale en
raffola; assise sur un petit tabouret  ses pieds, elle travaillait 
la mme tapisserie et devint habitue de la maison. Le mari ne
paraissait gure. Un jour, son crdit tant dj tabli, elle entendit
parler lgrement de l'tat de garde du corps; elle leva la tte avec
une mine tonne. Quand elle fut seule avec les de Lorge, elle dit:
Monsieur le marchal, j'ai peur que, dans notre ignorance
provinciale, nous ne soyons coupables d'un grand tort envers vous,
puisqu'un de vos parents est garde du corps. Cela est donc
inconvenant? Monsieur de Lorge rpondit amicalement, mais en
dclinant doucement la parent. Mon Dieu, dit-elle, je n'entends rien
 tout cela, mais je vous apporterai les papiers de mon mari. En
effet, elle apporta les papiers bien en rgle et le certificat de
Chrin. Il n'y avait rien  dire contre; et d'ailleurs, on n'en avait
plus envie.

Le mari fut retir des gardes du corps, plac dans un rgiment et
envoy en garnison. La femme eut un petit entresol  l'htel de Lorge.
Le marchal de Lorge n'avait pas de fils. Le marchal de Duras n'en
avait qu'un qui dj promettait d'tre un dtestable sujet. La
grossesse de madame de Blagnac commena  tre soigne; le petit
tabouret devint un fauteuil. Bientt on ne l'appela plus que madame de
Civrac, second titre de la branche de Lorge. Enfin, au bout de peu de
mois, elle tait si bien impatronise dans la maison qu'elle y
disposait de tout, mais en conservant toujours les gards les plus
respectueux pour monsieur et madame de Lorge. Les Duras partagrent
l'engouement qu'elle inspirait.

Lorsque la maison de madame Victoire fut forme, elle fut nomme une
de ses dames; bientt elle devint sa favorite, puis sa dame d'honneur.
Elle fut,  cette occasion, nomme duchesse de Civrac.

Elle avait toujours conserv les meilleurs rapports avec son mari
qu'elle comblait de marques de considration, mais qui tait trop
butor pour pouvoir en tirer parti quand il tait prsent. Elle russit
 le faire nommer ambassadeur  Vienne; il eut la bonne grce d'y
mourir promptement. C'est la seule preuve d'intelligence qu'il et
donne de sa vie. Il la laissa mre de trois enfants, un fils, depuis
duc de Lorge et hritier de la fortune de cette branche des Durfort,
et deux filles, mesdames de Donissan et de Chastellux.

Madame de Civrac, aussi habile que spirituelle, ds qu'elle fut
parvenue  cette haute fortune, voulut patroniser  son tour. Elle se
fit la protectrice de la ville de Bordeaux. Tout ce qui en arrivait
tait sr de trouver appui auprs d'elle, et elle russit par l 
changer la situation de sa propre famille. Les Monbadon devinrent
petit  petit messieurs de Monbadon. Son neveu entra au service, fut
nomm colonel et finit par tre presque un seigneur de la Cour. C'est
aprs ce succs, dans l'apoge de sa grandeur, qu'elle se trouvait aux
eaux des Pyrnes. On y reut une liste de promotions de colonels.
Madame de Civrac s'tendit fort sur l'inconvenance des choix. Une
vieille grande dame de province lui rpondit: Que voulez-vous, madame
la duchesse, chacun a _son badon_!

Tout avait russi  l'ambitieuse madame de Civrac, mais elle tait
insatiable. Dj fort malade, elle croyait avoir amen  un terme
prochain le mariage de son fils, le duc de Lorge, avec mademoiselle de
Polignac dont la mre tait alors toute-puissante, et y mettait pour
condition la place de capitaine des gardes pour ce fils tout jeune
encore. Au moment de conclure, madame de Gramont, galement
intrigante, alla sur ses brises. Elle avait auprs de la Reine le
mrite d'avoir t exile par Louis XV pour une insolence faite 
madame Dubarry. Ses prtentions taient soutenues par les Choiseul; la
Reine donna la prfrence  son fils et fit pencher la balance.

Madame de Civrac apprit subitement que le jeune Gramont,
sous-lieutenant dans un rgiment, tait arriv  Versailles, qu'il
tait cr duc de Guiche, capitaine des gardes, et que son mariage
avec mademoiselle de Polignac tait dclar. Elle en eut une telle
colre que son sang s'enflamma, et, en quarante-huit heures, elle
expira d'une maladie qui n'annonait pas une terminaison aussi rapide.
Madame Victoire, trs afflige de cette perte, promit  la mre de
nommer madame de Chastellux sa dame d'honneur. Madame de Donissan
tait dj sa dame d'atours.

Cette madame de Donissan, qui vit encore  l'ge de quatre-vingt-douze
ans, est la mre de madame de Lescure. Toutes deux ont acquis une
honorable et triste clbrit dans la premire guerre de la Vende 
laquelle elles ont pris la part la plus active, sans sortir du
caractre de leur sexe. Les mmoires de madame de Lescure sur ces
vnements racontent d'une faon aussi touchante que vridique la
gloire et les malheurs de cette campagne. Ils ont t rdigs par
monsieur de Barante, sur les rcits de madame de Lescure (devenue
madame de La Rochejaquelein), pendant qu'il tait prfet du Morbihan.




CHAPITRE III

     Mon enfance. -- Belle poupe. -- Bont du Roi. -- Commencement de
     la Rvolution. -- Ouverture des tats gnraux. -- Dpart de
     monsieur le comte d'Artois. -- Le 6 octobre 1789. -- Voyage en
     Angleterre. -- Madame Fitzherbert. -- Boucles du prince de
     Galles. -- Sjour  la campagne. -- Princesses d'Angleterre.


J'ai t littralement leve sur les genoux de la famille royale. Le
Roi et la Reine surtout me comblaient de bonts. Dans un temps o,
comme je l'ai dj dit, les enfants taient mis en nourrice, puis en
sevrage, puis au couvent, o, vtus en petites dames et en petits
messieurs, ils ne paraissaient que pour tre gns, maussades et
grognons, avec mon fourreau de batiste et une profusion de cheveux
blonds qui ornaient une jolie petite figure, je frappais extrmement.
Mon pre s'tait amus  dvelopper mon intelligence, et l'on me
trouvait trs sincrement un petit prodige. J'avais appris  lire avec
une si grande facilit qu' trois ans je lisais et dbitais pour mon
plaisir et mme, dit-on, pour celui des autres, les tragdies de
Racine.

Mon pre se plaisait  me mener au spectacle  Versailles. On
m'emmenait aprs la premire pice pour ne pas me faire veiller, et je
me rappelle que le Roi m'appelait quelquefois dans sa loge pour me
faire raconter la pice que je venais de voir. J'ajoutais mes
rflexions qui avaient ordinairement grand succs.  la vrit, au
milieu de mes remarques littraires, je lui disais un jour avoir bien
envie de lui demander une faveur, et, encourage par sa bont,
j'avouais convoiter deux des plus petites pendeloques des lustres pour
me faire des boucles d'oreilles, attendu qu'on devait me percer les
oreilles le lendemain.

Je me rappelle, par la joie que j'en ai ressentie, une histoire de la
mme nature. Madame Adlade, qui me gtait de tout son coeur, me
faisait dire un jour un conte de fe de mon invention. La fe avait
donn  la princesse un palais de diamants, avec les magnificences qui
s'ensuivent, et enfin, pour les combler toutes, l'hrone avait trouv
dans un secrtaire d'escarboucle un trsor de _cent six francs_.
Madame Adlade fit son profit de cette histoire, et, aprs avoir mis
toute la grce possible  en obtenir la permission de ma mre, elle me
fit trouver dans mon petit secrtaire, qui n'tait pourtant, pas
d'escarboucle, cent pices de six francs, avec un papier sur lequel
tait crit _cent six francs pour Adle_, ainsi qu'il en avait t us
pour la princesse du conte. Je ne suis pas bien sre que je susse
compter jusqu' cent, mais je me rappelle encore mon saisissement 
cette vue.

Mes parents avaient fini par passer tout l't  Bellevue; ma chambre
tait au rez-de-chausse, sur la cour. Madame Adlade faisait
journellement de trs grandes promenades pour aller inspecter ses
ouvriers. Elle m'appelait en passant; on me mettait mon chapeau,
j'escaladais la fentre et je partais avec elle, sans bonne. Elle
tait toujours suivie d'un assez grand nombre de valets et d'une
petite carriole attele d'un cheval et mene  la main, dans laquelle
elle n'entrait jamais mais que j'occupais souvent. Cependant, j'aimais
encore mieux courir auprs d'elle et lui faire ce que j'appelais la
conversation. J'avais pour rival et pour ami un grand barbet blanc,
extrmement intelligent, qui tait aussi des promenades. Quand il se
trouvait un peu de boue dans le chemin, on le mettait dans un grand
sac de toile et deux hommes attachs  son service le portaient. Pour
moi, j'tais trs fire de savoir choisir mon chemin sans me crotter
comme lui.

Rentrs au chteau, je disputais  _Vizir_ sa niche de velours rouge
qu'il me laissait plus volontiers usurper qu'il ne m'abandonnait les
gaufres qu'on crasait pour nous sur le parquet. Souvent, la bonne
princesse se mettait  quatre pattes et courait avec nous pour
rtablir la paix ou pour obtenir le prix de la course. Je la vois
encore avec sa grande taille sche, sa robe violette (c'tait
l'uniforme de Bellevue)  plis, son bonnet  papillon, et deux grandes
dents, les seules qui lui restassent. Elle avait t trs jolie mais,
 cette poque, elle tait bien laide et me paraissait telle.

Madame Adlade me fit faire  grands frais une magnifique poupe,
avec un trousseau, une corbeille, des bijoux, entre autres une montre
de Lpine que j'ai encore, et un lit  la duchesse o j'ai couch 
l'ge de sept ans, ce qui donne la proportion de la taille.
L'inauguration de la poupe fut une fte pour la famille royale. Elle
vint dner  Bellevue. En sortant de table, on m'envoya chercher. Les
deux battants s'ouvrirent, et la poupe arriva trane sur son lit et
escorte de tous ses accessoires. Le Roi me tenait par la main:

Pour qui est tout cela, Adle?

--Je crois bien que c'est pour moi, Sire.

Tout le monde se mit  jouer avec ma nouvelle proprit. On voulut me
faire remplacer la poupe dans le lit, et la Reine et madame
lisabeth,  genoux des deux cts, s'amusrent  le faire, avec des
clats de joie de leur habilet  tourner les matelas. Hlas! les
pauvres princesses ne pensaient gure que, bien peu d'annes aprs,
c'tait en 1788, elles seraient rduites  faire leur propre lit.
Combien une prophtie pareille et paru extravagante!

Tous ces souvenirs me sont encore prsents: non que j'attachasse aucun
prix aux grandeurs des personnes, j'y tais trop accoutume, mais
parce qu'elles me gtaient beaucoup et me procuraient toutes les
douceurs et les petits plaisirs auxquels les enfants sont sensibles.

Je rencontrais souvent le Roi dans les jardins de Versailles et, du
plus loin que je l'apercevais, je courais toujours  lui. Un jour, je
manquai  cette habitude; il me fit appeler. J'arrivai tout en larmes.

Qu'avez-vous ma petite Adle?

--Ce sont vos vilains gardes, Sire, qui veulent tuer mon chien, parce
qu'il court aprs vos poules.

--Je vous promets que cela n'arrivera plus.

Et, en effet, il y eut une consigne donne avec ordre de laisser
courir le chien de mademoiselle d'Osmond aprs le gibier.

Mes succs n'taient pas moins grands auprs de la jeune gnration.
Monsieur le Dauphin, mort  Meudon, m'aimait extrmement et me faisait
sans cesse demander pour jouer avec lui, et monsieur le duc de Berry
se faisait mettre en pnitence parce qu'au bal il ne voulait danser
qu'avec moi. Madame et monsieur le duc d'Angoulme me distinguaient
moins.

Les malheurs de la Rvolution mirent un terme  mes succs de Cour. Je
ne sais s'ils ont agi sur moi dans le sens d'un remde homopathique,
mais il est certain que, malgr ce dbut de ma vie, je n'ai jamais eu
l'intelligence du courtisan, ni le got de la socit des princes. Les
vnements taient devenus trop srieux pour qu'on pt s'amuser des
gentillesses d'un enfant; 1789 tait arriv.

Mon pre ne se mprit pas sur la gravit des circonstances. La
crmonie de l'ouverture des tats gnraux fut solennelle et
accompagne de magnificences qui attirrent  Versailles des trangers
de toutes les parties de l'Europe. Ma mre, pare en grand habit de
Cour, fit prvenir mon pre qu'elle allait partir. Ne le voyant pas
arriver, elle entra chez lui, et le trouva en robe de chambre.

Mais dpchez-vous donc, nous serons en retard.

--Non, car je n'y vais pas; je ne veux pas aller voir ce malheureux
homme abdiquer.

Le soir, madame Adlade parlait du beau coup d'oeil de la salle. Elle
s'adressa  mon pre pour quelques questions de dtail; il lui
rpondit qu'il l'ignorait.

O tiez-vous donc plac?

--Je n'y tais pas, Madame.

--Vous tiez donc malade?

--Non, Madame.

--Comment, lorsqu'on est venu de si loin pour assister  cette
crmonie, vous ne vous tes pas donn la peine de traverser une rue.

--C'est que je n'aime pas les enterrements, Madame, et pas plus celui
de la monarchie que les autres.

--Et moi, je n'aime pas qu' votre ge on se croie plus habile que
tout le monde.

Et la princesse tourna les talons.

Il ne faudrait pas conclure de ceci que mon pre ne voult aucune
concession. Au contraire, il tait persuad que l'esprit du temps en
demandait imprieusement, mais il les dsirait faites avec un plan
concert d'avance; il les voulait larges et donnes, non pas
arraches. Il voyait ouvrir les tats gnraux avec une mortelle
angoisse, parce que, initi aux vagues volonts de chacun, il savait
que personne n'avait fix le but auquel il devait s'arrter, soit en
exigences, soit en concessions. De plus, il n'avait point confiance en
monsieur Necker. Il le croyait dispos  placer le Roi sur une pente,
sans avoir l'intention de l'y prcipiter, mais avec l'orgueilleuse
pense que lui seul pouvait l'arrter, et qu'ainsi il se rendait
ncessaire.

La colre de madame Adlade n'attendit pas longtemps les vnements
pour se calmer.

Un jour, j'tais  jouer chez les petites de Guiche; on vint me
chercher beaucoup plus tt que de coutume. Au lieu du domestique
ordinairement charg du soin de me porter, je trouvai le valet de
chambre de confiance de mon pre. J'avais une bonne anglaise qui
parlait mal franais; on lui remit un billet de ma mre. Pendant
qu'elle le lisait, je rentrai dans la chambre de mes petites compagnes
et dj tout y tait sans dessus dessous: on pleurait et on commenait
des paquets. On m'enveloppa dans une pelisse; le valet de chambre me
prit dans ses bras, et, au lieu de me ramener chez mes parents, il
m'installa avec ma bonne chez un vieux matre d'anglais qui habitait
une petite chambre au quatrime dans un quartier loign.

La nuit suivante, on vint me chercher, et je fus mene  la campagne
o je restai plusieurs jours sans nouvelles de personne. J'tais dj
assez ge pour souffrir beaucoup de cet exil. C'tait lors des
troubles du mois de juin et  l'poque du dpart de monsieur le comte
d'Artois, de ses enfants et de la famille Polignac.  mon retour, je
trouvai l'ane des petites de Guiche partie et sa soeur cache chez
les parents de sa bonne. Le motif de tout cet moi pour nous autres
enfants avait t le bruit rpandu que _le peuple_, comme on appelait
ds lors une poigne de misrables, tait en route pour venir enlever
les enfants des nobles et en faire des otages. Il m'tait rest un
grand effroi de cette sparation et, lorsque les vnements du 6
octobre arrivrent, je n'tais occupe que de la crainte d'tre
renvoye de la maison.

Mes parents logeaient prs du chteau mais dans la ville; les
appartements qu'on donnait au chteau taient trop incommodes pour les
personnes tablies tout  fait  Versailles. Je ne sais qui vint
avertir mon pre, pendant qu'il tait  table, des bruits trop fonds
qui commenaient  circuler. Il se rendit tout de suite au chteau; ma
mre devait aller l'y rejoindre  l'heure du jeu de Mesdames. Mais,
bientt aprs son dpart, les rues de Versailles furent inondes de
gens effroyables  voir, poussant des cris effrns auxquels se
joignait le bruit des coups de fusil dans l'loignement. Tout ce qu'on
pouvait saisir de leurs discours tait encore plus effrayant que leur
aspect.

Les communications avec le chteau furent interrompues. La nuit venue,
ma mre s'tablit dans une chambre sans lumire et, colle contre la
jalousie ferme, tchait de deviner par les propos qu'elle pouvait
surprendre les vnements qui se passaient. J'tais sur ses genoux; je
finis par m'endormir. On me coucha sur un sopha pour ne pas me
rveiller, et elle se dcida  aller elle-mme chercher des
renseignements, donnant le bras  ce mme valet de chambre dont j'ai
dj parl.

Elle se rendit successivement  plusieurs grilles du chteau sans
pouvoir pntrer. Enfin, elle trouva en faction un homme de la garde
nationale qui la reconnut. Il lui dit: Retournez chez vous, madame la
marquise, il ne faut pas que vous soyez vue dans la rue. Je ne peux
pas vous laisser entrer; ma consigne est trop stricte. D'ailleurs,
vous n'y gagneriez rien, vous seriez arrte  chaque porte. Vous
n'avez point  craindre pour ce qui vous intresse, mais il ne restera
pas un garde du corps demain matin.

Ceci se disait  neuf heures du soir, avant que les massacres fussent
commencs, et cependant c'tait un homme fort doux et fort modr,
comme on le voit  son discours, qui tait dans cet horrible secret et
qui n'en tait nullement rvolt, tant l'esprit de vertige tait dans
toutes les ttes. Ma mre ne reconnut pas cet homme alors; elle a su
depuis que c'tait un marchand de bas. Elle revint chez elle,
consterne comme on peut croire, cependant un peu moins dsole qu'au
dpart, car les bruits de la rue disaient tout gorg au chteau.

 minuit, mon pre arriva. Je fus rveille par le bruit et par la
joie de le revoir, mais elle ne fut pas longue. Il venait nous dire
adieu et prendre quelque argent. Il donna l'ordre de seller ses
chevaux et de les mener par un dtour gagner Saint-Cyr. Son frre,
l'abb d'Osmond, qui l'accompagnait, devait aller avec eux l'y
attendre.

Ces messieurs s'occuprent de changer leur costume de Cour pour en
prendre un de voyage. Mon pre chargea des pistolets. Pendant ce
temps, ma mre cousait tout ce qu'on avait pu trouver d'or dans la
maison dans deux ceintures qu'elle leur fit mettre. Tout cela fut
l'affaire d'une demi-heure et ils partirent. Je voulus me jeter au cou
de mon pre; ma mre m'en arracha avec une brusquerie  laquelle je
n'tais pas accoutume, je restai confondue. La porte se ferma, et
alors je la vis tomber  genoux dans une explosion de douleur qui
absorba toute mon attention; je compris qu'elle avait voulu pargner 
mon pre la souffrance inutile d'tre tmoin de notre affliction.
Cette leon pratique m'a fait un grand effet et, dans aucune occasion
de ma vie depuis, je ne me suis laisse aller  des dmonstrations qui
pussent aggraver le chagrin ou l'anxit des autres.

J'ai entendu raconter  mon pre qu'arriv sur la terrasse de
l'Orangerie, o tait le rendez-vous, il se promena longtemps seul;
survint un homme envelopp d'un manteau. Ils s'vitrent d'abord, puis
se reconnurent; c'tait le comte de Saint-Priest, alors ministre,
homme de sens et de courage. Ils continurent longtemps leur
promenade; personne ne venait, l'heure s'avanait. Inquiets et
tonns, ils ne savaient que penser sur la cause qui retardait le
dpart projet du Roi et qui devait se rendre dans la nuit mme 
Rambouillet. Ils n'osaient se prsenter dans les appartements avec
leur costume de voyage; non seulement c'tait contraire  l'tiquette,
mais, dans cette circonstance, 'aurait t une rvlation.

Monsieur de Saint-Priest, qui logeait au chteau, se dcida  rentrer
chez lui changer de costume; il donna rendez-vous  mon pre dans un
endroit cart. Celui-ci l'y attendit longtemps, enfin il arriva: Mon
cher d'Osmond, allez-vous-en chez vous rassurer votre femme: le Roi ne
part plus. Et, lui serrant la main: Mon ami, monsieur Necker
l'emporte; le Roi, la monarchie sont galement perdus.

Le dpart du Roi pour Rambouillet avait t dcid, mais les ordres
pour les voitures avaient t transmis avec les nombreuses formes
usites dans l'habitude. Le bruit s'en tait rpandu. Les palefreniers
avaient hsit  atteler, les cochers  mener. La populace s'tait
ameute devant les curies et refusait de laisser sortir les voitures.
Monsieur Necker, averti, tait venu chapitrer le Roi que les
difficults matrielles du transport avaient arrt plus encore que
ses discours, et on s'tait dcid  rester. Aller  Rambouillet sur
un cheval de troupe, lui qui faisait vingt lieues  cheval  la
chasse, lui aurait paru une extrmit  laquelle il tait impossible
de songer. Et l, comme  Varennes, les chances de salut ont t
perdues par ces habitudes princires qui, pour la famille royale de
France, taient une seconde nature. Mon pre, oblig de rentrer chez
lui pour changer d'habits, ne retourna pas au chteau cette nuit-l et
ne fut pas tmoin des horreurs qui s'y commirent.

Aussitt que le consentement donn par le Roi  sa translation  Paris
et ouvert les portes du chteau, ma mre se rendit auprs de sa
princesse. Elle trouva les deux soeurs, mesdames Adlade et Victoire,
dans leur chambre au rez-de-chausse, tous les volets ferms et une
seule bougie allume. Aprs les premires paroles, elle leur demanda
pourquoi elles attristaient encore volontairement une si triste
journe: Ma chre, c'est pour qu'on ne nous vise pas comme ce matin,
rpondit madame Adlade avec un calme et une douceur extrmes. En
effet, le matin on avait tir dans toutes leurs fentres; les vitres
d'aucune n'taient entires.

Ma mre resta auprs d'elles jusqu'au moment du dpart. Elle voulait
les accompagner, mais Mesdames s'y refusrent obstinment et
n'acceptrent cette marque de dvouement que de leurs dames d'honneur,
madame la duchesse de Narbonne et madame de Chastellux. Elles
suivirent jusqu' Svres la triste procession qui emmenait le Roi; l,
elles prirent le chemin de Bellevue. Mes parents allrent les y
rejoindre le lendemain.

Nanmoins, la fermentation ne se calmait pas.  Versailles,
l'agitation tait extrme, les menaces contre ma mre, atroces. On
disait que madame Adlade menait le Roi, que ma mre menait madame
Adlade et qu'ainsi elle tait  la tte des aristocrates. Cela
devint tellement violent qu'au bout de trois jours le danger tait
rel, et nous partmes pour l'Angleterre.

J'ai peu de souvenir de ce voyage. Je me rappelle seulement
l'impression que me causa l'aspect de l'Ocan. Tout enfant que
j'tais, je lui vouai ds lors un culte qui ne s'est pas dmenti. Ses
teintes grises et vertes ont toujours un charme pour moi, auquel les
belles eaux bleues de la Mditerrane ne m'ont pas rendue infidle.

Nous dbarqumes  Brighton. Le hasard y fit retrouver  ma mre
madame Fitzherbert qui se promenait sur la jete. Quelques annes
avant, fuyant les empressements du prince de Galles, elle tait venue
 Paris. Ma mre, qui tait sa cousine, l'y avait beaucoup vue.
Depuis, la bndiction d'un prtre catholique ayant sanctifi ses
rapports avec le prince sans les rendre lgaux, elle vivait avec lui
dans une intimit  laquelle tous deux affectaient de donner les
formes les plus conjugales. Ils habitaient, en simples particuliers,
une petite maison  Brighton. Mes parents y furent accueillis avec
empressement, et cette circonstance les engagea  y passer quelques
jours.

Je me rappelle avoir t mene un matin chez madame Fitzherbert: elle
nous montra le cabinet de toilette du prince; il y avait une grande
table toute couverte de boucles de souliers. Je me rcriai en les
voyant et madame Fitzherbert ouvrit, en riant, une grande armoire qui
en tait galement remplie; il y en avait pour tous les jours de
l'anne. C'tait l'lgance du temps, et le prince de Galles tait le
plus lgant des lgants. Cette collection de boucles frappa mon
imagination enfantine et, pendant longtemps, le prince de Galles ne
s'y reprsentait que comme le propritaire de toutes ces boucles.

Mes parents furent trs fts en Angleterre. Les franais y allaient
rarement dans ce temps; ma mre tait une jolie femme  la mode, sa
famille la combla de prvenances. Nous allmes passer les ftes de
Nol chez le comte de Winchilsea, dans sa belle terre de Burleigh. Il
me semble que toute cette existence tait trs magnifique, mais
j'tais trop accoutume  voir de grands tablissements pour en tre
frappe.

La mre de lord Winchilsea, lady Charlotte Finch, tait gouvernante
des princesses d'Angleterre. Je vis les trois plus jeunes chez elle
plusieurs fois. Elles taient beaucoup plus ges que moi et ne me
plurent nullement. La princesse Amlie m'appela _little thing_, ce qui
me choqua infiniment. Je parlais trs bien anglais, mais je ne savais
pas encore que c'tait un terme d'affection.




CHAPITRE IV

     Retour en France. -- Position de mon pre en 1790. -- Aventure
     pendant un voyage en Corse. -- Sjour aux Tuileries. -- Rencontre
     de la Reine; scne touchante. -- Dpart de Mesdames. -- Fuite de
     Varennes. -- Rcit de la Reine. -- Louis XVI dsapprouve
     l'migration. -- Acceptation de la Constitution. -- Opinions de
     mon pre. -- Il donne sa dmission. -- Bont du Roi pour lui. --
     Dpart de France et arrive  Rome. -- L'abb d'Osmond massacr 
     Saint-Domingue. -- Le vicomte d'Osmond rejoint l'arme des
     princes.


Au mois de janvier 1790, mon pre retourna en France. Trois mois
aprs, nous l'y rejoignmes. J'ai oubli de dire qu'il avait quitt
l'arme, en 1788, pour entrer dans la carrire diplomatique.
Pralablement, il avait t colonel du rgiment de Barrois infanterie,
en garnison en Corse. Il y allait tous les ans.

Un de ces voyages donna lieu  un pisode bien peu important alors,
mais qui est devenu piquant depuis. Il tait  Toulon log chez
monsieur Malouet, intendant de la marine et son ami, attendant que le
vent changet et lui permt de s'embarquer, lorsqu'on lui annona un
gentilhomme corse demandant  le voir. Il le fit entrer; aprs
quelques politesses rciproques, ce monsieur lui dit qu'il dsirait
retourner le plus promptement possible  Ajaccio, que, la seule
felouque qui ft dans le port tant nolise par mon pre, il le priait
de permettre au patron de l'y laisser prendre son passage:

Cela m'est impossible, monsieur, la felouque est  moi, mais je
serai trs heureux de vous y offrir une place.

--Mais, monsieur le marquis, je ne suis pas seul, j'ai mon fils avec
moi et mme ma cuisinire que je ramne.

--H bien, monsieur, il y aura une place pour vous et votre monde.

Le Corse se confondit en remerciements. Le vent changea au bout de
quelques jours pendant lesquels il vint frquemment voir mon pre. On
s'embarqua. Lorsqu'on servit le dner, auquel mon pre invita les
passagers composs de quelques officiers de son rgiment et des deux
Corses, il chargea un officier, monsieur de Belloc, d'appeler le jeune
homme, vtu de l'habit de l'cole militaire, qui lisait au bout du
bateau. Celui-ci refusa. Monsieur de Belloc revint irrit, il dit 
mon pre:

J'ai envie de le jeter  la mer, ce petit sournois, il a une mauvaise
figure. Permettez-vous, mon colonel?

--Non, dit mon pre en riant, je ne permets pas, je ne suis pas de
votre avis, il a une figure de caractre; je suis persuad qu'il fera
son chemin.

Ce petit sournois, c'tait l'empereur Napolon. Et, cette scne,
Belloc me l'a raconte dix fois: Ah! si mon colonel avait voulu me
permettre de le jeter  la mer, ajoutait-il en soupirant, il ne
culbuterait pas le monde aujourd'hui! (Il est inutile d'avertir que
ce propos d'migr se tenait longtemps aprs).

Le lendemain de l'arrive  Ajaccio, monsieur Buonaparte le pre,
accompagn de toute sa famille, vint faire une visite de remerciements
 mon pre. C'est de ce jour qu'ont commenc ses relations avec Pozzo
di Borgo. Mon pre rendit une visite  madame Buonaparte. Elle
habitait  Ajaccio une petite maison des meilleures de la ville, sur
la porte de laquelle tait crit en coquilles d'escargot: _Vive
Marbeuf_. Monsieur de Marbeuf avait t le protecteur de la famille
Buonaparte. La chronique disait que madame Buonaparte en avait t
fort reconnaissante. Lors de la visite de mon pre, elle tait encore
une trs belle femme: il la trouva dans sa cuisine, sans bas, avec un
simple jupon attach sur une chemise, occupe  faire des confitures.
Malgr sa beaut, elle lui parut digne de son emploi.

Aprs avoir t charg d'une commission relative aux Hollandais
rfugis en 1788, mon pre fut nomm ministre  la Haye, et il tait
dans cette situation lors de notre sjour en Angleterre. Une querelle
entre le prince d'Orange et l'ambassadeur de France avait fait dcider
 la Cour de Versailles qu'elle n'enverrait plus qu'un ministre en
Hollande. La Rpublique ne voulait recevoir qu'un ambassadeur. Cette
tracasserie empchait mon pre de se rendre  son poste; il prenait
d'autant plus patience qu'il esprait arriver par l au rang
d'ambassadeur qu'il n'aurait pu avoir d'emble.

La ville de Versailles avait fait des rflexions sur le dommage que
lui causait l'absence de la Cour. L'effervescence s'tait calme, et
elle regrettait les tristes journes d'octobre. Au retour de ma mre,
elle fut on ne saurait mieux accueillie par ceux-l mmes qui
dblatraient le plus contre elle  son dpart; toutefois nous n'y
restmes pas longtemps. Nous commenmes par aller passer l't 
Bellevue; et nous habitmes, l'hiver suivant, un appartement dans le
pavillon de Marsan, aux Tuileries.

J'ai parfaitement prsente une scne de cet t. Je n'avais pas vu la
Reine depuis bien des mois. Elle vint  Bellevue sous l'escorte de la
garde nationale; j'tais leve dans l'horreur de cet habit. La Reine,
je crois, tait dj  peu prs prisonnire, car ce monde ne la
quittait jamais. Toujours est-il que, lorsqu'elle m'envoya chercher,
je la trouvai sur la terrasse entoure de gardes nationaux. Mon petit
coeur se gonfla  cet aspect et je me mis  sangloter. La Reine
s'agenouilla, appuya son visage contre le mien et les voil tous deux
de mes longs cheveux blonds, en me sollicitant de cacher mes larmes.
Je sentis couler les siennes. J'entends encore son _paix, paix_, mon
Adle; elle resta longtemps dans cette attitude.

Tous les spectateurs taient mus, mais il fallait l'incurie de
l'enfance pour oser le tmoigner dans ces moments o tout tait
danger. Je ne sais si cette scne fut rapporte, mais la Reine ne
revint plus  Bellevue, et c'est la dernire fois que je l'aie vue
autrement que de loin pendant mon sjour aux Tuileries. J'ai conserv
de ce moment une impression qui est encore trs vive. Je peindrais son
costume. Elle tait en _Pierrot de linon_ blanc, brod en branches de
lilas de couleur, un fichu bouffant, un grand chapeau de paille dont
les larges rubans lilas flottants se rattachaient par un gros noeud 
l'endroit o le fichu croisait.

Pauvre princesse, pauvre femme, pauvre mre,  quel affreux sort elle
tait rserve! Elle se croyait bien malheureuse alors, ce n'tait que
le commencement de ses peines! Son fils, le second Dauphin, l'avait
accompagne  Bellevue, et il jouait avec mon frre dans le sable. Les
gardes nationaux se mlaient  ces jeux, et les deux enfants taient
trop jeunes pour en tre gns. Je ne m'en serais pas approche pour
l'empire du monde. Je restai prs de la Reine qui me tenait par la
main. On m'a dit depuis qu'elle s'tait crue oblige d'expliquer  sa
suite que le premier Dauphin m'aimait beaucoup, qu'elle ne m'avait pas
vue depuis sa mort et que c'tait l le motif de notre mutuelle
sensibilit.

Loin de se calmer, la Rvolution devenait de plus en plus menaante.
Le Roi, qui formait le projet de quitter Paris, dsirait en loigner
ses tantes. Elles demandrent  l'Assemble nationale et obtinrent la
permission d'aller  Rome. Avant de partir, elles s'tablirent 
Bellevue.

Mon pre avait t nomm ministre  Ptersbourg en remplacement de
monsieur de Sgur (1790). Le rapport public du ministre portait que ce
choix avait t fait parce que l'impratrice Catherine ne consentirait
pas  recevoir un envoy _patriote_. Cette circonstance devait finir
par rendre la position de mon pre trs dangereuse. Cependant il ne
pensait pas  s'loigner mais il voulait que sa femme et ses enfants
quittassent la France. Aussitt que Mesdames auraient franchi la
frontire, ma mre devait les suivre.

La veille du jour fix pour le dpart de Mesdames, mon pre, qui
passait sa vie dans les groupes, y recueillit que l'on ne voulait plus
les laisser s'loigner. Les orateurs dmagogues prchaient une
croisade contre Bellevue,  l'effet d'aller chercher _les vieilles_ et
de les ramener  Paris: on ne pouvait avoir trop d'otages, etc. La
foule obissante prenait dj le chemin de Bellevue.

Mon pre retourna vite aux Tuileries, fit mettre des bottes  son
valet de chambre, nomm Bermont, dont j'aurai encore  parler, le mena
chez la princesse de Tarente, qui logeait au faubourg Saint-Germain et
avec laquelle il tait fort li, fit seller un de ses chevaux, et
envoya Bermont par la plaine de Grenelle et le chemin de Meudon
prvenir Mesdames qu'il fallait qu'elles partissent sur l'heure mme.

Les ordres n'taient donns que pour quatre heures du matin; il en
tait dix du soir. Les gens de Mesdames murmuraient; un grand nombre
aurait dsir que le voyage n'et pas lieu. Bermont se rendit aux
curies; on n'attelait pas. Il revint trouver madame Adlade, lui
dit qu'il n'y avait pas un moment  perdre, que lui-mme avait entendu
les hurlements de la colonne qui s'avanait de l'autre ct de la
Seine. Enfin, Mesdames consentirent  monter dans la voiture de
monsieur de Thiange qui se trouvait par hasard dans la cour. Alors
leurs gens se dcidrent, les voitures de voyage avancrent.  peine
la dernire sortait-elle par la grille de Meudon que la grille du ct
de Svres fut assaillie par la multitude. Elle fut bientt force: on
entra dans le chteau qui fut mis au pillage, mais Mesdames avaient
chapp au danger.

On a accus le comte Louis de Narbonne de le leur avoir fait courir,
parce que, chevalier d'honneur de madame Adlade, il devait
l'accompagner et prfrait rester  Paris. Mon pre a toujours regard
cette assertion comme une de ces absurdes calomnies que l'esprit de
parti invente contre les gens qui ne partagent pas ses passions. Au
reste, mon pre tait prvenu pour le comte Louis, il l'aimait
tendrement; leur affection tait mutuelle, et les opinions politiques
avaient peine  les dsunir. Le comte Louis disait: Je suis la
passion honteuse de d'Osmond, vainement il se dbat contre; et, moi,
je ne m'accoutumerai jamais  le voir dans le parti des btes. Ils se
rencontraient rarement mais, quand ils se voyaient, c'tait toujours
avec amiti.

Mesdames furent arrtes en route. Rendues  la libert par un dcret
de l'Assemble, elles poursuivirent leur route. Nous commenmes la
ntre qui s'effectua sans accident, et nous rejoignmes Mesdames 
Turin.

tablie  Rome, ma mre y passa quelques mois dans une vive inquitude
sur les dangers o mon pre tait expos. Il vint nous rejoindre au
printemps de l'anne 1792, quelques mois aprs la fuite de Varennes.
Voici ce que je lui ai entendu raconter depuis:

Le Roi avait form le projet de s'loigner de Paris pour se rendre
dans une ville de guerre dont la garnison ft fidle. Monsieur de
Bouill, commandant dans l'Est, tait charg de prparer les lieux,
puis de faire les dispositions du voyage. Mon pre tait dans la
confidence. Il devait, sous prtexte de se rendre  son poste en
Russie, quitter Paris, s'arrter  la frontire, venir rejoindre le
Roi o il serait et prendre ses derniers ordres pour la rdaction
d'une lettre ou manifeste qu'il devait porter aux Cours du Nord, en
leur expliquant la position du Roi qui, chapp des mains des
factieux, se trouvait en situation de faire appel  tout ce qui tait
fidle en France. Le Roi demandait surtout aux Cours trangres de ne
reconnatre d'autre autorit que la sienne et de ne point traiter avec
les princes migrs. Il existait dj entre le chteau des Tuileries
et le conseil de monsieur le comte d'Artois la plus vive
animadversion.

Mon pre pressait monsieur de Montmorin de l'expdier, mais les
paresseuses lenteurs de ce ministre, qui n'tait pas dans le secret,
retardaient son dpart. Il n'osait partir sans ses instructions dans
la crainte d'inspirer des soupons. Le jour fix pour la fuite
approchait; enfin on lui promit que ses lettres de crance seraient
prtes le lendemain.

Il se promenait aux Champs-lyses; il vit passer la voiture du Roi
revenant de Saint-Cloud. La Reine se pencha en dehors de la portire
et lui fit des signes de la main. Il ne les comprit pas alors, mais
ils lui furent expliqus lorsque, le lendemain matin, son valet de
chambre lui apprit, en entrant chez lui, le dpart de la famille
royale. Il avait t avanc de quarante-huit heures parce qu'un
changement de service parmi les femmes de monsieur le Dauphin aurait
fait arriver une personne dont on se mfiait.

Mon pre n'avait pas vu la Reine depuis cette dcision et n'avait pu
tre averti; au reste, il n'aurait pu partir sans les instructions du
ministre. Il vit donc sa mission manque et ne s'occupa plus que du
moyen d'aller rejoindre le Roi, lorsqu'il le saurait  Montmdy. Cette
proccupation ne l'empcha pas de courir toute la matine. Il trouva
la ville dans la stupeur. Les dmagogues taient dans l'effroi; les
royalistes n'osaient encore tmoigner leur joie. Tous gardaient le
silence et personne n'agissait. Bientt arriva le courrier porteur de
la nouvelle de l'arrestation; alors la ville fut assourdie des cris et
des vocifrations de toute la canaille qu'on put recruter. Les
Jacobins reprirent leur audace et les honntes gens se cachrent.

Ce fut de sa fentre du pavillon de Marsan que mon pre vit arriver
l'horrible escorte qui ramenait au chteau,  travers le jardin, les
illustres prisonniers. Ils furent une heure et demie  se rendre du
pont tournant au palais.  chaque instant, le peuple faisait arrter
la voiture pour les abreuver d'insultes et avec l'intention d'arracher
les gardes du corps qu'on avait garrotts sur le sige. Cependant cet
affreux cortge arriva sans qu'il y et de sang rpandu; s'il en avait
coul une goutte, probablement tout ce qui tait dans ce fatal
carrosse et t massacr. Tous s'y attendaient et s'y taient
rsigns.

Aussitt qu'il fut possible de pntrer jusqu'aux princes, mon pre y
arriva. La Reine lui raconta les vnements avec autant de douceur que
de magnanimit, n'accusant personne et ne s'en prenant qu' la
fatalit du mauvais succs de cette entreprise qui pouvait changer
leur destin.

Il y a bien des relations de ces vnements, mais l'authenticit de
celle-ci, recueillie de la bouche mme de la Reine, me dcide 
retracer les dtails qui me sont rests dans la mmoire parmi ceux que
j'ai entendu raconter  mon pre.

La voiture de voyage avait t commande par madame Sullivan (depuis
madame Crawford) que monsieur de Fersen y avait employe pour une de
ses amies, la baronne de Crafft. C'tait pour cette mme baronne, sa
famille et sa suite qu'on avait obtenu un passeport parfaitement en
rgle et un permis de chevaux de poste. La voiture avait t depuis
plusieurs jours amene dans les remises de madame Sullivan. Elle se
chargea du soin d'y placer les effets ncessaires  l'usage de la
famille royale.

On aurait dsir que les habitants des Tuileries se dispersassent,
mais ils ne voulurent pas se sparer. Le danger tait grand, et ils
voulaient, disaient-ils, se sauver ou prir ensemble. Monsieur et
Madame, qui consentirent  partir chacun de leur ct, arrivrent sans
obstacle.  la vrit, ils ne cherchrent que la frontire la plus
voisine; et le Roi, ne devant pas quitter la France, n'avait qu'une
route  suivre. On avait pris beaucoup de prcautions, mais la
dernire manqua.

La berline de la baronne de Crafft devait tre occupe par le Roi, la
Reine, madame lisabeth, les deux enfants et le baron de Viomesnil.
Deux gardes du corps en livre taient sur le sige. Madame de Tourzel
ne fut informe du dpart qu'au dernier moment. Elle fit valoir les
_droits de sa charge_ qui l'autorisaient  ne jamais quitter monsieur
le Dauphin. L'argument tait premptoire pour ceux auxquels il tait
adress, et elle remplaa monsieur de Viomesnil dans la voiture. Ds
lors, la famille royale n'avait avec elle personne en tat de prendre
un parti dans un cas imprvu. Ce n'taient pas de simples gardes du
corps, quelque dvous qu'ils fussent, qui assumeraient cette
responsabilit. Cette dcision fut connue trop tard pour qu'on y pt
remdier.

Le jour et l'heure arrivs, le Roi et la Reine se retirrent comme de
coutume et se couchrent. Ils se relevrent aussitt, s'habillrent de
vtements qu'on leur avait fait parvenir, et partirent seuls des
Tuileries. Le Roi donnait le bras  la Reine; en passant sous le
guichet, les boucles de ses souliers s'accrochrent, il pensa tomber.
La sentinelle l'aida  se soutenir, et s'informa s'il tait bless. La
Reine se crut perdue. Ils passrent.

En traversant le Carrousel, ils furent croiss par la voiture de
monsieur de Lafayette; les flambeaux ports par ses gens clairrent
l'auguste couple. Monsieur de Lafayette avana la tte; ils eurent
l'inquitude d'tre reconnus, mais la voiture continua sa course.
Enfin, ils atteignirent le coin du Carrousel. Monsieur de Fersen les
suivait de loin; il hta le pas, ouvrit la portire d'une voiture de
remise o madame de Tourzel et les deux Enfants taient dj placs.
Monsieur le Dauphin tait vtu en fille; c'tait le seul dguisement
qui et t adopt. On attendit quelques minutes madame lisabeth. Sa
sortie du palais avait prouv des difficults. Une fille de
garde-robe dvoue lui donnait le bras.

Le marquis de Briges tait le cocher de cette voiture; le comte de
Fersen monta derrire. On sortit heureusement de la barrire. La
voiture de voyage ne se trouva pas au dehors, comme il tait convenu.
On attendit plus d'une heure; enfin, on reconnut qu'on s'tait tromp
de barrire. Le lieu propos d'abord pour le rendez-vous avait t
chang; on avait nglig de prvenir monsieur de Briges.

Afin de ne point repasser les barrires, il fallut faire un assez long
dtour pour gagner celle o se trouvait la voiture de poste. Elle y
tait, en effet, mais il y avait eu beaucoup de temps perdu. Les
illustres fugitifs s'y tablirent promptement. Ce fut dans ce moment
que monsieur de Fersen remit  un des gardes du corps, qui n'en avait
pas, ses pistolets sur lesquels son nom tait grav et qui ont t
trouvs  Varennes.

Aucun accident ne retarda la marche; les postillons, bien pays, sans
exagration, menaient rapidement. En voyant Charles de Damas  son
poste, les voyageurs se flattrent que les retards apports  leur
dpart n'auraient pas de suites fcheuses; ils commencrent  prendre
quelque scurit. Il faisait une chaleur extrme; monsieur le Dauphin
en souffrait beaucoup. On baissa les jalousies qu'on tenait leves et,
en arrivant au relais de Sainte-Menehould, on oublia de tirer les
stores du ct du Roi et de la Reine, placs vis--vis l'un de
l'autre.

Leurs figures, et surtout celle du Roi, taient les plus connues. Le
Roi aperut un homme, appuy contre les roues de la voiture qui le
regardait attentivement. Il se baissa sous prtexte de jouer avec ses
enfants et dit  la Reine de tirer le store dans quelques instants,
sans se presser. Elle obit, mais, en se relevant, le Roi vit le mme
homme appuy sur la roue de l'autre ct de la voiture et le regardant
attentivement. Il tenait un cu  la main et semblait confronter les
deux profils; mais il ne disait rien.

Le Roi dit: Nous sommes reconnus, serons-nous trahis? C'est  la
garde de Dieu.

Cependant, on achevait d'atteler. L'homme restait appuy sur la roue,
dans un profond silence; il ne l'abandonna qu'au moment o elle se mit
en mouvement. Lorsqu'ils eurent quitt le relais de Sainte-Menehould,
les pauvres fugitifs crurent avoir chapp  ce nouveau danger, et le
Roi dit qu'il faudrait s'occuper de dcouvrir cet homme pour le
rcompenser, car certainement il les avait reconnus, que lui le
retrouverait entre mille. Hlas, il tait destin  le revoir.

Que se passe-t-il dans la tte de ce Drouet, car c'tait lui: eut-il
un moment de piti, un moment d'hsitation, ou bien, Sainte-Menehould
n'tant qu'un tout petit hameau, craignait-il de ne pouvoir ameuter
assez de monde pour arrter la voiture? Je ne sais, mais, bientt
aprs, il monta  cheval et prit la route de Clermont dont il tait
matre de poste et o il comptait prcder les voyageurs.

Il en tait trs prs, et s'tonnait de n'avoir pas encore atteint la
voiture, lorsqu'il rencontra des postillons de retour:

La voiture a-t-elle encore beaucoup d'avance? cria-t-il.

--Nous n'avons pas vu de voiture.

--Comment! et il dpeignit la voiture.

Elle n'est pas sur cette route, mais j'ai vu, de la hauteur, une
berline sur celle de Varennes; c'est peut-tre cela.

Drouet n'en douta pas. En effet,  l'embranchement de la route de
Clermont et de celle de Varennes, les gardes du corps avaient fait
suivre cette dernire aux postillons. Ils avaient fait quelque lgre
difficult sur ce que le relais tait plus long et qu'on aurait d
avertir  la poste; mais ils avaient pass outre et menaient si bon
train que Drouet eut peine  les atteindre.

Qu'on suppose l'alarme des voyageurs en reconnaissant l'homme de la
roue sur un cheval couvert d'cume. Il fit de vifs reproches aux
postillons de mener si vite dans un relais si long, leur ordonna de
ralentir le pas en les menaant de les dnoncer au matre de poste de
Sainte-Menehould, et lui-mme prit les devants. On n'osait pas trop
presser les postillons; d'ailleurs, on esprait encore viter le
danger.

Un relais, prpar par les soins de monsieur de Bouill, devait tre
plac avant l'entre de Varennes. Il tait ncessaire de passer le
pont situ  la sortie de la petite ville, mais on ne ferait que la
traverser. Et, comme il y avait une escorte avec les chevaux de
voiture, on pouvait se flatter de ne pas trouver d'obstacle. Le jour
tombait. Le relais qui devait tre au bas de la monte de Varennes ne
s'y trouva pas. On l'esprait en haut; il n'y tait pas davantage. Les
gardes du corps frapprent  la glace:

Que faut-il faire?

--Aller, rpondit-on.

On arriva  la poste. La nuit tait close; il n'y avait pas,
disait-on, de chevaux  l'curie. Les postillons refusrent de doubler
la poste sans faire rafrachir leurs chevaux. Pendant qu'on
parlementait, la Reine vit passer des dragons portant leurs selles sur
leurs dos. Elle espra que le dtachement et le relais allaient enfin
paratre; mais les chevaux de voiture taient placs  une extrmit
de la ville, ceux des dragons  une autre, et le pont les sparait.

On vint presser les voyageurs de quitter la voiture et de faire
reposer les enfants pendant que les postillons feraient rafrachir les
chevaux de poste. Ils craignirent d'exciter les soupons en persistant
dans leur premier refus; ils entrrent dans une maison, mais dj ils
taient dnoncs et reconnus. Une charrette, renverse sur le pont,
ferma la communication au dtachement de dragons; le tocsin sonna; et,
lorsque le duc de Choiseul, qui s'tait gar dans des chemins de
traverse et qui se fiait aux prcautions ordonnes  Varennes, y
arriva, il n'tait plus temps de sauver le Roi autrement qu'en le
plaant ainsi que sa famille sur des chevaux de troupe et en prenant
au galop le chemin d'un gu. Cela ne pouvait se faire que de vive
force et en tirant des coups de pistolet. Monsieur de Choiseul le
proposa, le Roi s'y refusa; il dit qu'il ne consentirait jamais 
faire couler une goutte de sang franais. La Reine n'insista pas;
mais il tait clair dans son rcit qu'elle aurait adopt la
proposition de monsieur de Choiseul. Au reste, elle dit  mon pre
que, du moment o le relais avait manqu, elle n'avait plus eu
d'espoir et avait compris qu'ils taient perdus.

Malheureusement, le comte de Bouill avait confi l'important poste de
Varennes  son fils, le comte Louis de Bouill. Il s'y conduisit avec
une lgret et une incurie sans exemple. Sans la faiblesse paternelle
de monsieur de Bouill, qui lui fit donner cette mission  un homme de
vingt ans, il est probable que la Rvolution aurait pris une autre
marche; peut-tre mme n'en serait-il sorti que de salutaires
amliorations  la Constitution franaise.

Ce Drouet, que tout  l'heure le pauvre Roi pensait  rcompenser, se
prsenta comme un matre insolent vis--vis de la famille plore.
Bientt elle fut en butte  tous les outrages. Je ne me rappelle pas
d'autres dtails, si ce n'est que la Reine se louait des procds de
Barnave, pendant le cruel retour, surtout en les comparant  ceux de
monsieur de Latour-Maubourg.

J'ai dit que le Roi tait fort oppos aux dmarches que monsieur le
comte d'Artois faisait en son nom. Cette opposition ne diminua pas
aprs la runion de Monsieur  son frre, et les prisonniers des
Tuileries furent en complte hostilit avec les chefs de Coblentz.

La Reine, avec l'approbation du Roi, entretenait une correspondance
dont le baron de Breteuil, alors  Bruxelles, tait le principal
agent, et qui avait pour premier but d'loigner les cabinets trangers
de prter les mains aux intrigues des princes. On se cachait pour cela
de madame lisabeth qui penchait pour les opinions de ses frres, de
faon que, mme dans l'intrieur de ce triste chteau, la confiance
n'tait pas complte.

Mon pre tait l'intermdiaire de la correspondance de la Reine avec
monsieur de Breteuil. Il portait ses lettres chez monsieur de Mercy;
et, quelquefois, lorsqu'on craignait d'exciter l'attention par des
visites trop frquentes, c'tait Bermont qui allait les recevoir des
mains de la Reine. Mon pre a eu la certitude qu'une somme de soixante
mille francs lui avait t offerte pour livrer ces papiers. S'il avait
remis une de ces lettres de la Reine qu'il savait porter, certes il
aurait pu la vendre bien cher.

La situation de la famille royale devenait de jour en jour plus
intolrable. Le Roi consentit enfin  reconnatre et  jurer la
Constitution. Que ceux qui l'accusent de faiblesse se mettent  sa
place avant de le condamner. Mon pre ne se l'est jamais permis; mais
il a fortement dsapprouv le plan suivi par lequel il devait apporter
tous les obstacles possibles  la Constitution qu'il venait
d'accepter:

Puisque vous l'avez jure, Sire, disait-il, il faut la suivre
loyalement, franchement, l'excuter en tout ce qui dpend de vous.

--Mais elle ne peut pas marcher.

--H bien, elle tombera, mais il ne faut pas que ce soit par votre
faute.

Dans ces nouveaux prdicaments, mon pre blma hautement la
correspondance de la Reine avec Bruxelles. Elle eut l'air de
l'couter, de se ranger  son avis; mais elle se cacha seulement de
lui, et trouva un autre agent, sans pourtant lui en savoir mauvais
gr, ni lui retirer sa confiance sur d'autres points.

Ces pauvres princes ne voulaient suivre compltement les avis de
personne, et cependant accueillaient et acceptaient en partie tous
ceux qu'on leur donnait. Il en rsultait dans leur conduite un dcousu
qui se traduisait aisment en fausset aux yeux de leurs ennemis et
en lchet vis--vis de leurs soi-disant amis des bords du Rhin; car,
il ne faut pas l'oublier, Coblentz a t aussi fatal et presque aussi
hostile  Louis XVI que le club des Jacobins.

La mission que mon pre avait d remplir, si la fuite du Roi avait
russi, tait annule par l'arrestation de Varennes. Il demanda  Sa
Majest la permission de donner sa dmission du poste de Ptersbourg.
Dans son opinion, le Roi, ayant accept la Constitution, ne devait se
servir que de ce qu'on appelait _les patriotes_, de gens qui avaient
la rputation aussi bien que la volont d'y tre attachs. Mon pre,
aristocrate prononc, tel raisonnable qu'il pt tre, n'tait plus
qu'un embarras, et il tmoigna l'intention d'aller rejoindre ma mre 
Rome.

Le Roi l'y autorisa, en ajoutant que, lorsque le temps des honntes
gens et des sujets fidles serait revenu, il saurait o le retrouver.
Il le remercia de ne point faire le projet d'aller  Coblentz. La
Reine surtout insista beaucoup pour qu'il prt la route de l'Italie:

Vous tes  nous, monsieur d'Osmond; nous voulons vous conserver.

Le bon sens du Roi avait compris tout le danger de l'migration comme
elle existait en Allemagne, et mon pre partageait trop ses opinions
pour tre tent de s'y rendre. Au reste, il aurait t probablement
mal reu, car tous ceux qui, au risque de leur vie, se dvouaient au
service du Roi, taient regards de fort mauvais oeil par les princes
ses frres, surtout par monsieur le comte d'Artois qui,  cette
poque, prenait l'initiative. Le caractre plus cauteleux de Monsieur
l'a tenu dans la rserve tant que le Roi a vcu.

Mon pre resta encore quelque temps  Paris. Dans la dernire entrevue
qu'il eut avec le Roi, celui-ci lui donna le brevet d'une pension de
douze mille francs sur sa cassette.

Je ne suis pas bien riche, lui dit-il, mais vous n'tes pas bien
avide; nous nous retrouverons peut-tre dans des temps o je pourrais
mieux user de votre zle et le rcompenser plus dignement.

L'tat de la sant de ma mre, qui devenait plus alarmant, dcida
enfin mon pre  s'arracher de ces Tuileries o il ne voulait pas
rester et qu'il ne pouvait quitter. Il arriva  Rome au printemps de
l'anne 1792.

 la tristesse que lui donnaient les vnements politiques, se joignit
celle qui rsultait de la perte de son frre, l'abb d'Osmond, jeune
homme de la plus belle esprance. Il s'tait rendu  Saint-Domingue en
1790, dans la pense d'y conserver nos proprits et d'y prparer une
retraite  notre famille, si la France devenait inhabitable. Au
commencement de l'insurrection de Saint-Domingue, il joua le rle le
plus honorable; mais, tomb entre les mains des ngres, il fut
inhumainement massacr.

Mon pre avait retenu le vicomte d'Osmond  la tte du rgiment (de
Neustrie), qu'il commandait  Strasbourg, tant qu'il tait rest en
France. Mais, aprs son dpart, le vicomte, accompagn de tous les
officiers de son rgiment, alla rejoindre l'arme des princes.




DEUXIME PARTIE

MIGRATION




CHAPITRE I

     Sjour  Rome. -- Querelles dans l'intrieur de Mesdames. --
     Socit de ma mre. -- L'abb Maury. -- Le cardinal d'York. -- La
     croix de Saint-Pierre. -- Madame Lebrun. -- Sjour d'Albano. --
     Arrive  Naples. -- La reine de Naples et les princesses ses
     filles. -- Parti pris de quitter l'Italie. -- Lady Hamilton. --
     Ses attitudes. -- Bermont. -- Passage du Saint-Gothard. --
     Mademoiselle  Constance. -- Arrive en Angleterre.


Je passerai rapidement sur le sjour que nous fmes en Italie. Je n'en
conserve qu'un lger souvenir; je me rappelle seulement avoir entendu
faire des rcits sur les bisbilles de la petite Cour de Mesdames qui,
mme alors, me semblaient d'un extrme ridicule. Les querelles des
deux dames d'honneur taient pousses au point de diviser le petit
nombre de Franais alors  Rome. On tait du parti Narbonne ou du
parti Chastellux, et on se dtestait cordialement.

L'attitude de mes parents se trouvait force par l'honneur que ma mre
avait d'appartenir  madame Adlade; les Chastellux le reconnurent et
ils restrent en bons termes. Les enfants Chastellux vivaient en
intimit avec moi, ainsi que Louise de Narbonne, petite-fille de la
duchesse. Toutefois, pour ne pas faire de jaloux, nous tions tous
galement exclus de la prsence des princesses.

Je n'ai pas vu madame Adlade trois fois pendant le sjour  Rome; 
la vrit, j'avais un peu pass l'ge o l'on s'amuse d'un enfant
comme d'un petit chien. Malgr les querelles domestiques dont elles
taient tmoins et victimes, jamais leurs entours ne sont parvenus 
dsunir les deux vieilles princesses. Elles sont mortes  peu de jours
l'une de l'autre, ayant toujours vcu dans la plus tendre union.
Madame Victoire avait une grande admiration pour sa soeur qui le lui
rendait en affection.

La faible sant de ma mre la retenait habituellement chez elle.
Chaque soir, il s'y runissait quelques personnes, au nombre
desquelles les plus assidues taient les prlats Caraffa, Albani,
Consalvi, et enfin l'abb Maury, alors le coryphe du parti royaliste.
Toutes ces personnes taient spirituelles et distingues. Je
m'accoutumais  prendre got  leur conversation. J'tais trs gte
par elles, et principalement par l'abb Maury et le prlat Consalvi.

L'abb Maury, en butte  toutes les haines,  toutes les intrigues
romaines pour l'loigner de la pourpre  laquelle la faveur du pape
Pie VI l'appelait et y donnant sans cesse prise par ses inconvenances,
fit un rude noviciat. Il venait raconter ses douleurs  ma mre; elle
le consolait et l'encourageait, tout en le grondant. Le pape le nomma
archevque de Nice, et l'envoya nonce au couronnement de l'empereur
Lopold, ce qui lui assurait le chapeau.

Au retour, il me donna la confirmation et,  cette occasion, une trs
belle topaze dont l'Empereur lui avait fait cadeau avec plusieurs
autres pierres prcieuses. Depuis que j'ai t tmoin de l'excs
fabuleux de son avarice, je ne conois pas comment il a pu se
dessaisir de ce bijou. Peut-tre cette passion n'tait pas arrive au
dveloppement que nous lui avons connue.

Monsignor Consalvi a eu une rputation europenne; j'en reparlerai
plus tard.

Le cardinal d'York, dernier rejeton des malheureux Stuart, habitait
Rome. Ma mre tait petite-fille du gouverneur de son pre;  ce
titre, il l'accueillit avec une bont extrme.

Il l'engagea  venir chez lui  Frascati, l't, et, l'hiver, il
exigeait qu'elle et mon pre allassent frquemment dner chez lui. On
le trouvait dans un grand palais peu meubl, sans feu nulle part, un
capuchon sur la tte, deux grosses houppelandes sur le corps, les
pieds sur une chaufferette et les mains dans un manchon. Ses convives
auraient volontiers adopt le mme costume, car on gelait chez lui.
Par excs de bont pour ma mre, il faisait allumer quelques lattes de
bois dans un quatrime salon, et il prtendait qu' cette distance sa
respiration en tait gne. Notez qu'il avait du charbon allum sous
les pieds. Mais il faut bien conserver quelque chose de la royaut, ne
ft-ce qu'une manie! Ses gens l'appelaient: Votre Majest. Les
commensaux, plus relevs, vitaient toute appellation, ce que l'emploi
de la troisime personne dans l'italien rend plus facile. Il ne
parlait que cette langue et un peu d'anglais si mauvais qu'on avait
peine  le comprendre, ce qui lui dplaisait extrmement.

Toute sa tendresse se portait sur Consalvi qu'il traitait comme un
fils; il ne pouvait se passer un moment d'_Ercole_, ainsi qu'il
l'appelait  chaque instant, et le pauvre _Ercole_ en tait souvent
bien ennuy.

Le cardinal tait alors furieux contre sa belle-soeur, la comtesse
d'Albany, qui avait accept une pension de la Cour de Londres; il en
parlait avec une fort belle dignit royale trs blesse. Depuis,
lui-mme a eu recours  la munificence anglaise. Tant il est vrai
qu'en temps de rvolution il est bien difficile de prciser d'avance
ce  quoi on peut tre amen. Certainement,  cette poque, le
cardinal croyait de bonne foi qu'il aimerait mieux mourir que de se
voir sur la liste des pensionnaires de l'Angleterre, et pourtant il a
sollicit d'y tre plac.

Je me rappelle une aventure qui fit du bruit  Rome. Monsieur
Wilbraham Bootle, jeune anglais, distingu par sa position sociale, sa
figure, son esprit, et possesseur d'une immense fortune, y devint
amoureux d'une miss Taylor qui tait jolie, mais n'avait aucun autre
avantage  apporter  son poux. Cependant monsieur Wilbraham Bootle
brigua ce titre et obtint facilement son consentement. Le jour du
mariage tait fix.  un grand dner chez lord Camelford, on parla
d'une ascension faite le matin  la croix pose sur le dme de
Saint-Pierre. La communication de la boule  la croix tait
extrieure. Monsieur Wilbraham Bootle dit que, sujet  des vertiges,
il ne pourrait pas faire l'entreprise d'y arriver, et que rien au
monde ne le dciderait  la tenter.

Rien au monde, dit miss Taylor.

--Non, en vrit.

--Quoi, pas mme si je vous le demandais?

--Vous ne me demanderiez pas une chose pour laquelle j'avoue
franchement ma rpugnance.

--Pardonnez-moi, je vous le demande; je vous en prie; s'il le faut,
je l'exige.

Monsieur Wilbraham Bootle chercha  tourner la chose en plaisanterie,
mais miss Taylor insista, malgr les efforts de lord Camelford. Toute
la compagnie prit rendez-vous pour se trouver le surlendemain 
Saint-Pierre et assister  l'preuve impose au jeune homme. Il
l'accomplit avec beaucoup de calme et de sang-froid. Lorsqu'il
redescendit, la triomphante beaut s'avana vers lui, la main tendue;
il la prit, la baisa, et lui dit:

Miss Taylor, j'ai obi au caprice d'une charmante personne.
Maintenant, permettez-moi, en revanche, de vous offrir un conseil:
quand vous tiendrez  conserver le pouvoir, n'en abusez jamais. Je
vous souhaite mille prosprits; recevez mes adieux.

Sa voiture de poste l'attendait sur la place de Saint-Pierre; il monta
dedans et quitta Rome. Miss Taylor eut tout le loisir de regretter sa
sotte exigence. Dix ans aprs, je l'ai revue encore fille; j'ignore ce
qu'elle est devenue depuis.

Je voyais souvent madame Lebrun ou plutt sa fille. Elle tait une de
mes camarades de jeu. Madame Lebrun, trs bonne personne, tait encore
jolie, toujours assez sotte, avait un talent distingu, et possdait 
l'excs toutes les petites minauderies auxquelles son double titre
d'artiste et de jolie femme lui donnait droit. Si le mot de _petite
matresse_ n'tait pas devenu d'aussi mauvais got que les faons
qu'on lui prte, on pourrait le lui appliquer.

Le cardinal Corradini, oncle de Consalvi, possdait  Albano une
petite maison qu'il prta  ma mre et o nous passmes deux ts. Je
conserve un assez faible souvenir de ce ravissant pays, mais un trs
vif du plaisir que j'avais  y monter sur l'ne du jardinier.

Vers le commencement de 1792, arriva  Rome sir John Legard avec sa
femme, miss Aston, cousine germaine de ma mre. Cette relation de
famille amena promptement une grande intimit. Les ressources que mes
parents avaient apportes de France s'puisaient. Un seul quartier de
la pension donne par le Roi avait t pay. Le chevalier Legard leur
demanda de l'accompagner  Naples, et de retourner ensuite avec lui
dans son manoir de Yorkshire o il leur offrait la plus gnreuse et
la plus amicale hospitalit. Mes parents acceptrent de passer avec
lui quelque temps  Naples, sans s'engager au del. Le chevalier
Legard n'insista pas.

Nous restmes dix mois  Naples. Ma mre fut trs accueillie et fort
gote par la Reine qui lui faisait conter la Cour de France et tout
ce commencement de la Rvolution, si intressant pour elle et comme
reine et comme soeur.

J'tais admise auprs des princesses ses filles, et c'est l o a
commenc ma liaison, si j'ose me servir de cette expression, avec la
princesse Amlie, depuis reine des Franais. Nous parlions franais et
anglais, nous lisions ensemble, j'allais passer des journes avec elle
 Portici et  Caserte. Elle me distinguait de toutes ses autres
petites compagnes. J'tais moins en rapport avec ses soeurs, quoique
nous fussions presque aussi souvent ensemble.

Cependant, aprs madame Amlie, j'aimais assez madame Antoinette,
depuis princesse des Asturies. Quant  madame Christine, qui est
devenue reine de Sardaigne, nous l'excluions de tous nos plaisirs
auxquels, quoique plus ge, elle aurait volontiers pris part. Les
deux princesses anes, l'Impratrice et la grande-duchesse de
Toscane, taient maries  cette poque.

Il y avait beaucoup d'trangers  Naples, et je crois qu'on s'y
amusait; pour moi, comme de raison, je ne prenais que peu de part 
ces gaiets. On me menait quelquefois  l'Opra. J'tais dj bonne
musicienne, et je commenais  avoir une assez belle voix dont
Cimarosa s'tait enthousiasm. Il ne donnait pas de leons, mais il
venait frquemment me faire chanter et m'avait donn un matre qu'il
dirigeait.

Le moment de quitter Naples approchait. Le chevalier Legard demanda
derechef  mes parents de le suivre en Angleterre. Les communications
avec Saint-Domingue, dont on esprait encore quelques secours, y
taient plus faciles. Mon pre avait conserv en Hollande tout son
mobilier d'ambassade dont on pouvait tirer quelque parti. Enfin, et au
pis aller, sir John Legard offrait chez lui, avec toute la dlicatesse
possible, une retraite honorable. Pendant les dix mois que nous avions
passs  Naples, il avait combl mes parents de toutes les marques
d'amiti. En restant en Italie, nous devions tomber incessamment  la
charge de Mesdames. Elles-mmes commenaient  se trouver dans la
gne, et leurs entours ne verraient pas volontiers une nouvelle
famille s'installer dans leur commensalit.

Toutes ces rflexions dcidrent mes parents  accepter les offres
pressantes du chevalier Legard, aprs en avoir obtenu l'agrment de
madame Adlade. Elle consentit  leur dpart, en ajoutant que, s'ils
ne trouvaient pas  s'tablir en Angleterre, tant qu'elle aurait un
morceau de pain, elle le partagerait avec eux. La reine de Naples
essaya de conserver ma mre  Naples; elle lui offrit mme une petite
pension, mais alors on esprait encore dans ses propres ressources. La
Reine, d'ailleurs, passait pour capricieuse, et la faveur de lady
Hamilton commenait. Cette lady Hamilton a eu une si fcheuse
clbrit que je crois devoir en parler.

Monsieur Greville, entrant un jour dans sa cuisine, vit au coin de la
chemine une jeune fille n'ayant qu'un pied chauss, parce qu'elle
raccommodait le gros bas de laine noire destin  couvrir l'autre. En
levant les yeux, elle lui montra une beaut cleste. Il dcouvrit
qu'elle tait la soeur de son palefrenier. Il n'eut pas grand'peine 
lui faire monter l'escalier et  l'tablir dans son salon. Il vcut
avec elle quelque temps, lui fit apprendre un peu  lire et  crire.

Le feu s'tant mis dans les affaires de ce jeune homme trs drang,
il se trouva oblig de quitter Londres subitement. En ce moment, son
oncle, sir William Hamilton, ministre d'Angleterre  Naples, s'y
trouvait en cong. Il lui raconta que son plus grand chagrin tait la
ncessit d'abandonner une jeune crature fort belle qu'il avait chez
lui et qui allait se trouver dans la rue. Sir William lui promit d'en
avoir soin.

En effet, il alla la chercher au moment o les huissiers l'expulsaient
de chez monsieur Greville, et bientt il en devint perdument
amoureux. Il l'emmena en Italie. Je ne sais quel rle elle joua auprs
de lui; mais, au bout de quelques annes, il finit par l'pouser.
Jusque-l, il semblait la traiter avec une affection paternelle qui
convenait  son ge et lui avait permis, jusqu' un certain point, de
la prsenter dans le monde peu difficile de l'Italie.

Cette crature, belle comme un ange et qui n'avait jamais pu apprendre
 lire et  crire couramment, avait pourtant l'instinct des arts.
Elle profita promptement des avantages que le sjour d'Italie et les
gots du chevalier Hamilton lui procurrent. Elle devint bonne
musicienne, et surtout se cra un talent unique, dont la description
parat niaise, qui pourtant enchantait tous les spectateurs et
passionnait les artistes. Je veux parler de ce qu'on appelait les
_attitudes_ de lady Hamilton.

Pour satisfaire au got de son mari, elle tait habituellement vtue
d'une tunique blanche ceinte autour de la taille; ses cheveux
flottaient ou taient relevs par un peigne, mais sans avoir la forme
d'une coiffure quelconque. Lorsqu'elle consentait  donner une
reprsentation, elle se munissait de deux ou trois schalls de
cachemire, d'une urne, d'une cassolette, d'une lyre, d'un tambour de
basque. Avec ce lger bagage et dans son costume classique, elle
s'tablissait au milieu d'un salon. Elle jetait sur sa tte un schall
qui, tranant jusqu' terre, la couvrait entirement, et, ainsi
cache, se drapait des autres. Puis elle le relevait subitement,
quelquefois elle s'en dbarrassait tout  fait, d'autres fois, 
moiti enlev, il entrait comme draperie dans le modle qu'elle
reprsentait. Mais toujours elle montrait la statue la plus
admirablement compose.

J'ai entendu dire  des artistes que, si on avait pu l'imiter, l'art
n'aurait rien trouv  y changer. Souvent elle variait son attitude et
l'expression de sa physionomie. Passant du grave au doux, du plaisant
au svre, avant de laisser retomber le schall, dont la chute
figurait une espce d'entr'acte.

Je lui ai quelquefois servi d'accessoire pour former un groupe. Elle
me plaait dans la position convenable et me drapait avant d'enlever
le schall qui, nous enveloppant, nous servait de rideau. Mes cheveux
blonds contrastaient avec ses magnifiques cheveux noirs dont elle
tirait grand parti. Un jour, elle m'avait place  genoux devant une
urne, les mains jointes; dans l'attitude de la prire. Penche sur
moi, elle semblait abme dans sa douleur; toutes deux nous tions
cheveles. Tout  coup, se redressant et s'loignant un peu, elle me
saisit par les cheveux d'un mouvement si brusque que je me retournai
avec surprise et mme un peu d'effroi, ce qui me fit entrer dans
l'esprit de mon rle, car elle brandissait un poignard. Les
applaudissements passionns des spectateurs artistes se firent
entendre avec les exclamations de: _Bravo la Mda!_ Puis, m'attirant
 elle, me serrant sur son sein en ayant l'air de me disputer  la
colre du ciel, elle arracha aux mmes voix le cri de: _Viva la
Niob!_

C'est ainsi qu'elle s'inspirait des statues antiques et que, sans les
copier servilement, elle les rappelait aux imaginations potiques des
Italiens par une espce d'improvisation en action. D'autres ont
cherch  imiter le talent de lady Hamilton; je ne crois pas qu'on y
ait russi. C'est une de ces choses o il n'y a qu'un pas du sublime
au ridicule. D'ailleurs, pour galer son succs, il faut commencer par
tre parfaitement belle de la tte aux pieds, et les sujets sont rares
 trouver.

Hors cet instinct pour les arts, rien n'tait plus vulgaire et plus
commun que lady Hamilton. Lorsqu'elle quittait la tunique antique pour
porter le costume ordinaire, elle perdait toute distinction. Sa
conversation tait dpourvue d'intrt, mme d'intelligence. Cependant
il fallait bien qu'elle et une sorte de finesse  ajouter  la
sduction de son incomparable beaut, car elle a exerc une entire
domination sur les personnes qu'elle a eu intrt  gouverner: son
vieux mari d'abord qu'elle a couvert de ridicule, la reine de Naples
qu'elle a spolie et dshonore, et lord Nelson qui a souill sa
gloire sous l'empire de cette femme, devenue monstrueusement grasse et
ayant perdu sa beaut.

Malgr tout ce qu'elle s'tait fait donner par lui, par la reine de
Naples et par sir William Hamilton, elle a fini par mourir dans la
dtresse et l'humiliation aussi bien que dans le dsordre. C'tait, 
tout  prendre, une mauvaise femme et une me basse dans une enveloppe
superbe.

La reine de Naples avait eu beaucoup de peine  consentir  la
recevoir. Ma mre avait t employe par sir William  obtenir cette
faveur. Mais elle ne tarda pas  s'emparer de l'esprit de la Reine. Il
est indubitable que les cruelles vengeances exerces  Naples, sous le
nom de la Reine et de lord Nelson, ont t provoques, on peut mme
dire commandes par lady Hamilton. Elle leur persuadait mutuellement
que chacun d'eux les exigeait. Ma mre en fut d'autant plus dsole
qu'elle tait fort attache  la reine Caroline avec laquelle elle est
reste en correspondance trs suivie, et  qui elle a eu dans la suite
de grandes obligations.

J'ai dj parl plusieurs fois du valet de chambre de mon pre,
Bermont. Lorsque notre dpart pour l'Angleterre fut dcid, mon pre
voulut le placer  Naples chez le gnral Acton. Il y aurait t 
merveille; il s'y refusa absolument. Il avait pous depuis plusieurs
annes une femme qui avait t successivement ma bonne et celle de mon
frre, lorsqu'on m'avait remise  une anglaise. Il en avait eu des
enfants rests en France. Il dit  mon pre qu'il ne voulait pas se
sparer de nous.

Mais, mon pauvre Bermont, je ne peux pas garder un valet de chambre.

--C'est vrai, monsieur le marquis, mais il vous faut un muletier.
Vous allez acheter des mules pour faire le voyage; il faut bien
quelqu'un pour les soigner et les conduire, h bien, ce quelqu'un ce
sera moi.

Mon pre, touch jusqu'aux larmes, ne put qu'accepter ce dvouement.
Les mules furent achetes par lui avec autant de zle que
d'intelligence. Il les menait en cocher, et un jeune ngre, venu tout
enfant des habitations de mon pre, servait de postillon  une berline
occupe par mon pre, ma mre, leurs deux enfants, la femme de Bermont
et une jeune ngresse particulirement attache  mon service et dont
j'aurai  reparler.

Les ressources de mon pre n'taient pas encore compltement puises.
Il avait t dcid qu'il voyagerait avec le chevalier Legard  frais
communs, et, depuis ce moment, la tte de ce dernier travaillait
incessamment pour arriver  faire ce voyage au meilleur march
possible. De l, l'invention de l'achat de mules, quinteuses et
odieuses btes qui ont donn mille embarras, et un systme de
lsinerie dans tous les dtails qui ont rendu ce voyage insupportable
et quelquefois dangereux.

Par exemple, le chevalier ne voulut pas laisser dmonter les voitures,
ni prendre des guides et des chevaux du pays pour traverser le
Saint-Gothard, et nous pensmes tous y prir. Monte sur une petite
mule napolitaine qui n'avait jamais port ni vu de la neige, j'ai
travers la montagne, conduite par mon pauvre pre, enfonant dans la
neige jusqu'aux genoux  chaque pas, et  travers une tourmente
effroyable. Je me rappelle que mes larmes gelaient sur mon visage. Je
ne disais rien pour ne pas augmenter l'inquitude que je voyais peinte
sur celui de mon pre.

Tiens ta bride, mon enfant.

--Je ne peux plus, papa.

Et, en effet, mes gants de peau, d'abord mouills et glacs ensuite,
avaient fini par me geler les doigts; il fallut me les frotter avec de
la neige. Mon pre les enveloppa avec la jaquette d'un homme qui se
trouvait l, et nous continumes notre route. Arrivs  l'hospice, le
temps s'tait un peu clairci. Nos bagages envoys devant taient 
Urseren; nous n'aurions pu changer nos vtements tremps. Mon pre
trouva le chevalier  la porte, causant avec un religieux qui le
pressait de s'arrter.

Qu'en dites-vous, marquis?

--Ma foi, puisque le vin est tir, il vaut autant le boire, dit mon
pre.

--Certainement, reprit le candide religieux, certainement, messieurs;
il y en a dj deux bouteilles sur la table, et, si cela ne suffit
pas, nous en avons encore.

Cette rponse me fit beaucoup rire et donna le change  mes
souffrances. Dans la premire jeunesse, il y a tant d'lasticit qu'on
reprend bien vite la force avec la gaiet. Malgr les deux bouteilles
toutes prpares, nous continumes notre route. La tourmente
n'existait pas de ce ct de la montagne. Mon pre causait avec moi,
m'expliquait les avalanches que nous voyions tomber, et la descente me
parut aussi agrable que la monte m'avait t pnible.

Nous passmes quelques jours  Lausanne, puis  Constance, o le vieil
vque de Comminges s'tait tabli. J'y aperus de loin Mademoiselle.
On venait de l'enlever  madame de Genlis. Elle ne voyait personne, et
tait regarde avec une espce de rpulsion par toute cette coterie
d'migrs installs  Constance. Aprs avoir descendu le Rhin en
bateau, nous arrivmes  Rotterdam. Mon pre alla  La Haye pour
prendre les caisses qui y taient dposes. Nous nous embarqumes,
arrivmes  Harwich et prmes directement la route du Yorkshire.




CHAPITRE II

     Sjour en Yorkshire. -- Sir John Legard. -- Son mariage. -- Lady
     Legard. -- Caractre de sir John Legard. -- Son influence sur la
     jeunesse. -- Ses opinions politiques. -- Mademoiselle Legard. --
     Monsieur Brandling. -- Sjour en Westmoreland. -- Mon ducation.
     -- Dpart de mes parents pour Londres. -- Je vais les y
     rejoindre. -- Promenade avant mon dpart. -- Encore Bermont. --
     Bizarrerie de sa conduite.


Il est temps de peindre plus en dtail nos htes. Le caractre du
chevalier Legard figurerait admirablement dans un roman.

C'tait un compos de ce qu'il y a de plus disparate. N avec l'esprit
le plus fin, le got le plus dlicat, l'imagination la plus vive, le
besoin de toutes les communications intellectuelles, il avait pass,
par got, toute sa jeunesse dans la retraite d'une gentilhommire du
Yorkshire avec les associs les plus vulgaires. Il y avait contract
les habitudes d'une tyrannie domestique dont sa femme tait la
premire victime. Il lui faisait porter la peine d'un genre de vie
dont elle tait la cause bien innocente.

Madame Aston, mre de deux filles pauvres et d'un fils trs riche,
selon l'usage du pays, tait une jeune veuve trs smillante 
l'poque o sir John Legard, officier aux gardes, fit la cour 
l'ane des filles. Il n'y pensait plus gure lorsqu'il apprit que la
seconde pousait monsieur Hadges et que l'ane se tenait pour
engage avec lui. Il eut une explication o il lui reprsenta que sa
fortune le forcerait  habiter exclusivement ses terres et qu'il ne
voulait pas demander un si norme sacrifice  une fille leve dans le
plus grand monde de Londres. Ma pauvre cousine ne comprit pas ce
langage et accepta une main qu'on ne lui offrait plus qu' regret.

Sir John quitta l'arme et s'tablit en Yorkshire. Peut-tre cette
retraite aurait-elle t moins austre si madame Hadges n'avait
commenc bien promptement  tenir la conduite plus que lgre qui a
tant fait parl d'elle. Lady Legard fut punie des torts de sa soeur
par la svrit toujours croissante de son mari. Elle tait la
meilleure femme du monde, mais la compagne la moins faite pour
partager la retraite d'un homme distingu, non qu'elle n'et assez de
connaissances, mais la vie ne lui apparaissait jamais que sous son
aspect le plus matriel.

Elle n'avait d'autre autorit dans la maison que celle de commander le
dner, et ce travail lui prenait chaque jour une bonne partie de la
matine. Une fois par semaine, de telle heure  telle heure, ni plus
ni moins, elle faisait sa correspondance. Sa montre consulte, elle
quittait une page commence, prenait son rouet, remettant sa lettre 
huitaine. Une autre heure appelait une promenade d'un nombre fixe de
tours, toujours dans la mme alle. Elle mesurait la quantit
d'ourlets qu'elle devait accomplir dans un temps donn, et attachait
de l'importance  achever cette tche  la minute fixe. Son mari
l'appelait milady _Pendule_, et il avait raison.

H bien, cette femme ainsi faite aimait le plaisir, le monde et
surtout la toilette. Ds qu'elle trouvait la moindre occasion de
satisfaire ses gots, elle s'y livrait. Elle n'aurait pas os demander
des chevaux pour aller se promener, encore moins pour faire une
visite; mais, lorsque son mari lui disait d'une voix bien solennelle
Milady, il est convenable que vous alliez  tel chteau des
environs, son coeur bondissait de joie. Certainement, sir John, bien
volontiers, et elle allait prparer ses atours. S'il s'agissait d'un
dner et qu'il y et moyen de mettre trois pingles de diamants, ses
seuls bijoux, sa satisfaction tait au comble. Elle retrouvait ses
impressions de vingt ans que, depuis vingt autres annes, la svrit
de son mari tenait sous un teignoir de plomb.

Il tait toujours dsobligeant, souvent dur pour elle. Elle tait
uniformment douce, mais n'avait pas l'air d'attacher le moindre prix
 ses mauvais procds. Je suis persuade que, si elle les avait
ressentis, si son aspect n'avait pas t impassible, soit qu'il ft
bien ou mal pour elle, il avait trop d'me pour persister dans une
conduite qui, mme avec ces excuses, tait fort rprhensible.

Le chevalier Legard, n'ayant pas d'enfants et ne trouvant  exercer
pleinement ni sa sensibilit, ni mme sa svrit vis--vis d'une
femme toujours immobile, s'entourait de jeunes filles de ses parentes,
parmi lesquelles je faisais nombre, quoique beaucoup plus enfant.

Nous en avions une peur effroyable, mais nous l'adorions toutes. Un
regard un peu moins svre tait une rcompense que nous apprciions
comme un triomphe. Quand, au bonsoir qu'il nous disait ordinairement,
il ajoutait: bonsoir, Adle; et, une ou deux fois, dans de grandes
occasions; bonsoir, mon amour (my love), je ressentais un bonheur
inexprimable.

Nous savions parfaitement que rien ne lui chappait, qu'il n'y avait
pas un bon mouvement de notre coeur qu'il ne devint et dont il ne
nous tnt compte.  la vrit, l'habitude qu'il s'tait faite de
toujours siger en jugement sur le genre humain l'entranait assez
frquemment dans des erreurs; mais il avait la persuasion d'tre
juste, nous le sentions et lui en tenions compte. La justice est un
grand moyen de domination vis--vis de la jeunesse.

Je n'tais pas une de ses favorites; il me trouvait de l'orgueil. Il
est convenu depuis que ce n'tait que de la fiert. Place dans une
situation o je pensais que son autorit sur moi pourrait s'exercer de
faon  blesser mes parents, je me tenais dans une grande rserve et
ne m'exposais gure  ses reproches, mais je n'en tais pas moins
sensible  son approbation. Il prenait chaque jour une prise de tabac
aprs le dner. Une fois, quelqu'un lui en demanda:

J'ai oubli ma tabatire, dit-il.

Une de mes compagnes offrit de l'aller chercher.

Merci, Adle y est alle.

Je revins, en effet, apportant la tabatire. J'avais aperu le
mouvement qu'il avait fait un instant avant en la cherchant.

Ah! vous aviez raison, sir John, dit milady. Adle y est alle, vous
le saviez donc?

--Oui, je le savais.

Et ce: _je le savais_, m'est rest grav dans la mmoire comme une des
paroles les plus flatteuses qu'on m'ait jamais adresses. Quel moyen
d'ducation qu'une telle influence si on n'en abusait pas!

Il tait martyris par la goutte et, pendant l'hiver surtout, clou
sur un fauteuil o il souffrait avec un courage admirable. Lorsqu'il
avait la libert de ses mains, il manoeuvrait trs adroitement son
fauteuil dans toute la maison, mais souvent il tait rduit  avoir
besoin d'assistance mme pour tourner les pages de son livre et
c'tait  qui de nous lui rendrait ce service. Quelquefois, pour nous
tmoigner sa reconnaissance, il lisait tout haut. Il prfrait
Shakespeare qu'il rendait admirablement, et accompagnait ses lectures
de commentaires trs intressants. C'est  lui que je dois mon got
pour la littrature anglaise et le peu de connaissance que j'en ai
acquise.

L't, il retrouvait de la sant; son adresse et son agilit
devenaient incroyables. Il avait t trs beau dans sa jeunesse, mais
il tait devenu fort gros et paraissait plus vieux que son ge, du
moins  mes yeux.

Il aimait passionnment la musique. J'avais une belle voix; il
n'aurait jamais voulu me demander de chanter pour ne pas me donner
d'amour-propre. Quelquefois il entrait dans la pice o j'tudiais,
sous un prtexte quelconque, en me disant: _Go on, child_.
(Continuez, enfant). J'avais trs soin de choisir les morceaux qui lui
plaisaient le plus; et, lorsque je m'apercevais que le livre restait
devant lui sans tre lu ou le papier sans que sa plume y et rien
trac, j'en ressentais une joie tout  fait dpourvue de cette vanit
qu'il craignait de m'inspirer.

Il tait trs Pitt plutt que Tory. Il reprsentait parfaitement _the
independent country gentleman_. Il n'aimait pas beaucoup la noblesse,
mprisait les gens  la mode, dtestait les parvenus. Il tait
passionnment attach  son pays et avait tous les prjugs et les
prtentions des Anglais sur leur suprmatie au-dessus de toutes les
autres nations. Il aimait le Roi parce que c'tait celui de
l'Angleterre, et l'glise parce que ses rigides principes de morale
s'y associaient, plutt qu'il n'tait royaliste et religieux.

J'ai pass deux ans  boire tous les jours un demi-verre de vin de
Porto au dessert aprs ce toast: _Old England for ever the King and
constitution and our glorious revolution._ Probablement cette dernire
phrase datait du moment o la famille des Legard avait renonc aux
principes jacobites.

Leurs pres avaient jou un rle parmi _les cavaliers_. Je le croirais
d'autant plus volontiers que sir John avait une trs vieille tante,
reste fille, qui ne venait jamais dner chez lui  cause de ce toast.
Elle habitait une petite ville des environs, Beverley, rendait
beaucoup  son neveu, comme chef de la famille, mais avait deux grands
griefs contre lui, en outre du toast: l'un, d'avoir renonc 
l'habitation du manoir seigneurial, devenu trop grand pour sa fortune
et qui tait en mauvais tat; l'autre, de ne pas maintenir la
prononciation gutturale du G, dans son nom qu'elle prtendait
d'origine normande, Lagarde. Quant  elle, elle le disait toujours
ainsi.

Elle me caressait beaucoup, et nous dcouvrmes un beau jour que
c'tait  cause de mon sang normand. Sir John lui prparait un nouveau
chagrin: non content d'avoir quitt son castel pour rsider dans une
plus petite habitation, il abandonna sa province.

Malgr leur amour exalt de leur patrie, les anglais tiennent
singulirement peu  leur _endroit_, s'il est permis de se servir de
ce terme. Ils s'loignent sans regret du lieu que leurs parents, ou
eux-mmes, ont habit longuement pour aller chercher une rsidence qui
s'accorde avec leurs gots du moment, soit pour la chasse, la pche,
les courses sur terre ou sur l'eau, l'agriculture, ou toute autre
fantaisie qu'ils appellent une _poursuite_, et qui les absorbe tant
qu'elle dure.

J'ai connu un monsieur Brandling qui a quitt un beau chteau o il
tait n et avait t lev, un voisinage o il tait aim, estim,
qui lui plaisait, pour aller s'tablir  cinquante milles de l, dans
une maison loue, au milieu du plus vilain pays, uniquement parce que
ses palefreniers pouvaient y promener ses chevaux tous les matins, sur
une commune dont la pelouse offrait dix milles de parcours, sans
qu'ils eussent  poser le sabot sur une toise de chemin raboteux. Ce
motif lui avait paru suffisant pour enlever sa femme, qu'il aimait
beaucoup, au voisinage de sa famille et des relations de toute sa vie.
De son ct, elle n'a jamais song  se trouver moleste par cette
dcision qui n'a paru ni bizarre, ni contestable  personne. Si je ne
me trompe, ce sont l des traits de moeurs qui font connatre un pays.

Pendant son sjour de quelques mois en Suisse, le chevalier Legard
avait pris pour le lac de Genve et les promenades sur l'eau un got
qui lui persuada qu'un lac tait ncessaire  son existence. Il acheta
quelques arpents de terre sur les bords du lac de Winandermere, dans
le Westmoreland, et se dcida  y btir une maison. En attendant, il
en loua une dans les environs o il transporta ses pnates, et nous
l'y suivmes.

Je dois dire que, pendant deux annes, cet homme d'un caractre si
imprieux, d'une humeur si intraitable, non seulement ne laissa pas
chapper un mot qui pt tre dsagrable  mon pre, mais encore vcut
avec lui dans les formes de la plus aimable dfrence.  la vrit, il
l'aimait tendrement, mais il tait presque aussi gracieux pour ma mre
qu'il n'aimait pas autant, et qui froissait souvent ses
susceptibilits.

La haute gnrosit de son caractre l'emportait sur son humeur et,
s'il avait t plus rigide pour moi, c'tait par systme d'ducation.
Au reste, il avait russi jusqu' un certain point, car, lorsque j'ai
quitt sa maison hospitalire,  plus de quatorze ans, je ne croyais
aucunement avoir le moindre avantage  apporter dans le monde.

Mon pre, dans le temps de cette retraite, s'tait exclusivement
occup de mon ducation. Je travaillais rgulirement huit heures par
jour aux choses les plus graves. J'tudiais l'histoire, je m'tais
passionne pour les ouvrages de mtaphysique. Mon pre ne me les
laissait pas lire seule, mais il me les permettait sous ses yeux. Il
aurait craint de voir germer des ides fausses dans ma jeune cervelle
si ses sages rflexions ne les avaient pas arrtes. Par compensation
peut-tre, mon pre, dont, au reste, c'tait le got, ajoutait  mes
tudes quelques livres sur l'conomie politique qui m'amusaient
beaucoup. Je me rappelle que les rires de monsieur de Calonne, lorsque
l'anne suivante,  Londres, il me trouva lisant un volume de Smith,
_Wealth of nations_, dont je faisais ma rcration, furent pour moi le
premier avertissement que ce got n'tait pas gnral aux filles de
quinze ans.

Ma mre, menace d'une maladie du sein, dut aller consulter  Londres
et le rsultat de cette consultation fut qu'il fallait rester prs des
mdecins. Sa famille se cotisa pour lui en fournir les moyens. Lady
Harcourt, son amie, et lady Clifford, sa cousine, se chargrent de ces
arrangements. La reine de Naples, avec qui elle tait toujours reste
en correspondance, exigea qu'elle ne s'loignt pas des secours de
l'art et lui envoya trois cents louis, en la prvenant que, chaque
anne, l'ambassadeur de Naples lui en remettrait autant. Ses parents
lui compltrent cinq cents livres sterling avec lesquels il tait
possible de vgter  Londres.

Mon pre revint en Westmoreland chercher mon frre et moi qui y tions
rests.

Je ne puis m'empcher de raconter ici une circonstance qui me frappa
vivement. Le chevalier Legard, dsol de la perspective de se trouver
seul avec sa femme, tait encore plus maussade pour elle que de
coutume, et j'en tais indigne, car elle tait aussi bonne pour moi
qu'il tais en elle de l'tre pour qui que ce ft. Un soir, nous
tions toutes deux dans un petit char  bancs qu'il menait. Il y
avait, de l'autre ct du lac, un effet de soleil tellement admirable
que j'en tais frappe et je voyais bien que le chevalier l'tait
aussi. Il touffait du besoin d'en parler. Enfin il s'adressa  lady
Legard et, la regardant de son oeil si intelligent, il s'cria avec
enthousiasme:

Quel glorieux coucher du soleil!

--Je ne serais pas tonne qu'il plt demain, reprit-elle.

Il se retourna sans mot dire, mais comme s'il et march sur une
torpille. Tout enfant que j'tais, je compris combien ces deux tres
taient mal assortis et, dans ce moment, ma piti tait bien plus vive
pour le tyran que pour la victime.

Me voici arrive  un fait si trange dans le coeur humain qu'il faut
bien que je le rapporte. Ce Bermont, que j'ai laiss muletier
improvis, ayant reu  Rome, des prlats amis de mon pre, une
mdaille inscrite: _Au fidle Bermont_,  peine arriv en Angleterre,
fut pris, disait-il, de la maladie du pays. Il changea  vue d'oeil;
enfin il prvint mon pre qu'il ne pouvait plus tenir  son anxit
sur le sort de ses enfants, qu'il fallait qu'il allt les voir en
France. La mort de Robespierre rendait ce projet praticable. Mon pre
lui dit:

Eh bien, allez, mon cher, vous savez ce qui me reste, en voil le
quart; vous reviendrez nous trouver quand vous serez rassur, si vous
ne trouvez pas  mieux faire.

--Merci, monsieur le marquis, je n'ai pas besoin d'argent, j'ai ce
qu'il me faut.

Et il partit. Bermont avait gagn  la loterie, quelques annes avant
la Rvolution, une somme de mille cus qu'il avait place sur mon
pre. Il en avait exactement reu les intrts qu'il avait soin
d'ajouter chaque trimestre  ses gages. Le livre de compte o cela
tait port restait entre ses mains. Il l'emporta, ainsi que le peu
d'objets de valeur qui restaient  mon pre. On ne s'en aperut pas de
longtemps.

Lorsque mon pre revint nous chercher, il avait laiss ma mre seule 
Londres avec sa jeune ngresse. Un soir, elle l'appelle en vain. On
s'agite, on la cherche; enfin, on dcouvre qu'elle est partie avec
Bermont, revenu de France exprs pour l'enlever. Il en tait devenu
amoureux fou, et avait conduit cette intrigue sous les yeux de sa
femme, sans qu'elle s'en doutt.

Peu de temps aprs,  Londres, deux hommes entrrent dans le salon o
je travaillais  ct de ma mre, couche sur un canap. Mon pre nous
faisait la lecture. Ces deux hommes venaient l'arrter  la requte de
Bermont; on le mit dans un fiacre et on l'emmena en prison. On se
figure notre dsolation. Il fallait se procurer des rpondants. Ma
mre, qui n'avait pas quitt sa chaise longue depuis trois mois, se
mit en qute d'en trouver; elle y russit au bout de quelques heures.
Cependant mon pre passa la nuit dans la maison d'arrt.

Bermont rclamait les mille cus, plus les intrts et ses gages,
ainsi que ceux de sa femme depuis la sortie de France. Cela faisait
une assez grosse somme pour de pauvres migrs. Les livres de compte,
qui auraient fait foi de l'exactitude avec laquelle il avait t pay,
taient en sa possession. Les gens de loi surmontrent la rpugnance
de mon pre, et obtinrent qu'il nierait la dette en totalit. Pour
tablir celle des mille cus, Bermont n'avait d'autre preuve que les
intrts constamment pays. Il lui fallut la fournir, en renonant 
une partie notable de ses demandes et en tablissant sa mauvaise foi;
mais il n'avait plus rien  perdre vis--vis de lui-mme et des
autres.

Il se conduisit avec une insolence et une duret dont rien ne peut
donner l'ide, et il osa se trouver  l'audience vis--vis de son
ancien matre qu'il avait fait traner en prison, sans avoir mme
l'air troubl. Expliquera qui pourra cette bizarre anomalie.

Cet homme, pendant vingt-cinq ans de dvouement et de fidlit dans
les circonstances les plus compromettantes, a-t-il jou un rle dont
il comptait obtenir rcompense et, cet espoir chappant, est-il rentr
dans son naturel? Ou bien ce naturel a-t-il chang tout  coup, et le
vice a-t-il pris possession d'un coeur jusque-l honnte? Cela m'est
impossible  dcider. Sa pauvre femme fut dans le dsespoir. En outre
de ses torts, elle pleurait son infidlit.

Pour en finir de cette aventure, je dirai qu'il emmena la jeune
ngresse  Dle o il fit des spculations qui ne russirent pas. Il
l'abandonna avec deux enfants. Elle chercha  travailler pour les
faire vivre. N'y pouvant russir, elle les prit un soir par la main et
les dposa  l'hpital. On fut quelques jours sans la revoir. Enfin,
on entra chez elle: elle s'tait laisse mourir de faim, n'ayant plus
un sou ni une harde dont elle pt se dfaire.

Elle n'avait jamais port de plainte, ni demand de secours 
personne. Seulement, en remettant ses enfants  l'hpital, elle les
avait recommands vivement et, en s'en allant, elle s'tait crie:
Ceux-ci ne sont pas coupables, et Dieu est juste. Cette pauvre
fille, qui tait aussi belle que l'admettait sa peau d'bne, avait
une me fort distingue et mritait un meilleur sort.




CHAPITRE III

     Sjour  Londres. -- Mon portrait  quinze ans. -- Ma manire de
     vivre. -- Monsieur de Calonne. -- pret d'un lgiste. -- Socit
     des migrs. -- Les prtres franais. -- Mission de monsieur de
     Frott. -- Le baron de Roll. -- L'vque d'Arras. -- Le comte de
     Vaudreuil. -- La marquise de Vaudreuil. -- Madame de La Tour. --
     Le capitaine d'Auvergne. -- L'abb de La Tour. -- Madame de
     Serant-Walsh. -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La socit
     crole.


Force de me trouver souvent en scne dans ce que j'aurai  raconter,
il faut bien que je dise comment j'tais alors.

Plus srieusement et plus solidement instruite que la plupart des
jeunes personnes de mon ge, avec un got assez fin et des
connaissances varies dans la littrature de trois langues que je
parlais avec une gale facilit, j'avais la plus profonde ignorance de
ce qu'on appelle le monde o je me sentais au supplice.

Sans tre belle, j'avais une figure agrable. Des yeux petits, mais
vifs et trs noirs, animaient un teint remarquable, mme en
Angleterre. Des lvres bien fraches, de trs jolies dents, une
quantit norme de cheveux d'un blond cendr; le col, les paules, la
poitrine bien; le pied petit. Mais tout cela me rassurait bien moins
que je n'tais inquite par des bras rouges et des mains qui se sont
toujours ressenties d'avoir t geles au passage du Saint-Gothard;
j'en tais mortellement embarrasse.

Je ne sais quand je m'avisai de dcouvrir que j'tais jolie, mais ce
ne fut que quelque temps aprs mon arrive  Londres et trs
vaguement. Les exclamations des dernires classes du peuple, dans la
rue, m'avertirent les premires: Vous tes trop jolie pour attendre,
me disait un charretier en rangeant ses chevaux.--Vous ne serez
jamais comme cette jolie dame si vous pleurez, assurait une marchande
de pommes  sa petite fille.--Que Dieu bnisse votre joli visage, il
repose  voir, s'criait un portefaix, en passant  ct de moi, etc.

Au reste, il est exactement vrai que ces hommages, comme tous les
autres, ne m'ont frappe que lorsqu'ils m'ont manqu. Je ne sais si
toutes les femmes sentent de mme, mais je n'en ai tenu compte qu'
mesure qu'ils chappaient. Les premiers qui fuient sont les
admirations des passants, puis ceux qu'on entend en traversant les
antichambres, puis ceux qu'on recueille dans les lieux publics. Quant
aux hommages de salon, pour peu qu'on ait un peu d'lgance, on vit
assez longtemps sur sa rputation.

Pour en revenir  ma jeunesse, j'tais d'une si excessive timidit que
je rougissais toutes les fois qu'on m'adressait la parole ou qu'on me
regardait. On ne plaint pas assez cette disposition. C'est une vraie
souffrance, et je la poussai  un tel point que souvent les larmes me
suffoquaient, sans qu'elles eussent d'autre motif qu'un excs
d'embarras que rien ne justifiait.

Avec cette disposition, je me rsignais facilement  ne jamais quitter
la ruelle du lit de ma mre qui avait fini par le garder presque
continuellement. Je ne sortais que rarement pour me promener, et
toujours avec mon pre. Mes rcrations taient de jouer aux checs
avec un vieux mdecin ou d'entendre causer quelques hommes qui
venaient voir mon pre.

De ce nombre tait monsieur de Calonne; il prit got  notre intrieur
o il finit par passer sa vie. J'coutais avec avidit ses rcits,
faits avec autant d'intrt que de grce, lorsque je m'aperus que le
mme vnement tait racont par lui tout  fait diffremment, et,
bientt, qu'il ne disait presque jamais la vrit. Avec cet exclusif
apanage de la premire jeunesse, je le pris alors dans le plus profond
mpris et  peine si je daignais l'couter.

Il tait difficile d'tre plus aimable, meilleur enfant, plus lger et
plus menteur. Avec prodigieusement d'esprit et de capacits, il ne
faisait jamais que des fautes et des sottises. Tant qu'elles taient 
faire, il n'coutait ni reprsentation, ni conseil; il courait, tte
baisse, s'y prcipiter. Mais aussi, ds qu'elles taient accomplies,
mme avant d'en prouver les inconvnients, il les prvoyait tous,
s'accusait, se condamnait et abandonnait le parti qu'il avait pris
avec une docilit qui n'tait comparable qu' son enttement de la
veille.

Il tait,  l'poque dont je parle, brouill avec tout le monde (mme
avec monsieur le comte d'Artois, pour lequel il s'tait ruin), cribl
de dettes, vivant sous la protection de l'ambassade d'Espagne 
laquelle il s'tait fait attacher pour viter d'tre arrt, et aussi
gai, aussi entrain que s'il avait t dans la plus douce situation du
monde.

Voici,  ce propos, une petite aventure qui donne une ide de
l'avidit des gens de loi en Angleterre. On affiche  l'htel de ville
la liste des personnes qui, attaches aux diffrentes lgations, sont
 l'abri de l'arrestation pour dettes. L'Espagne tait alors en
querelle avec l'Angleterre. L'ambassadeur tait parti; cependant la
liste restait affiche, mais pouvait tre enleve  chaque instant.
Monsieur de Calonne allait assez frquemment  la cit pour s'en
assurer. Un jour, il rencontra un lgiste, beau monsieur qu'il avait
quelquefois vu dans le monde.

Que faites-vous donc dans ce quartier lointain? Monsieur de Calonne
le lui expliqua.

Ne vous donnez pas la peine de venir, je passe dans cette salle tous
les jours pour me rendre au tribunal; je vous promets d'y regarder et
de vous avertir s'il survenait quelque changement.

Monsieur de Calonne se confondit en remerciements et n'y pensa plus.
Des mois se passrent et, depuis longtemps, il n'avait plus
d'inquitude  ce sujet. Il eut une petite affaire  laquelle il
employa son obligeant ami. Lorsqu'il reut la note des frais, il
trouva: _item_ pour avoir examin si le nom de monsieur de Calonne
restait sur la liste de la lgation d'Espagne, quinze schellings;
_item_, etc. La somme se montait  deux cents livres sterling.
Monsieur de Calonne fut furieux, mais il fallut payer ou plutt
ajouter cette somme  celle de ses autres dettes.

Je n'ai jamais men la vie de l'migration, mais je l'ai vue d'assez
prs pour en conserver des souvenirs qu'il est bien difficile de
coordonner tant ils sont disparates. Il y a  louer jusqu'
l'attendrissement dans les mmes personnes dont la lgret, la
draison, les vilenies rvoltent.

Des femmes de la plus haute vole travaillaient dix heures de la
journe pour donner du pain  leurs enfants. Le soir, elles
s'attifaient, se runissaient, chantaient, dansaient, s'amusaient la
moiti de la nuit, voil le beau. Le laid, c'est qu'elles se faisaient
des noirceurs, se dnigrant sur leur travail, se plaignant que l'une
et plus de dbit que l'autre, en vritables ouvrires.

Le mlange d'anciennes prtentions et de rcentes petitesses tait
dgotant.

J'ai vu la duchesse de Fitz-James, tablie dans une maison aux
environs de Londres et conservant ses grandes manires, y prier 
dner tout ce qu'elle connaissait. Il tait convenu qu'on mettrait
trois schellings sous une tasse place sur la chemine, en sortant de
table. Non seulement, quand la socit tait partie, on faisait
l'appel de ces trois schellings, mais encore, lorsque, parmi les
convives, il y avait eu quelqu'un  qui on croyait plus d'aisance, on
trouvait fort mauvais qu'il n'et pas dpos sa demi-guine au lieu de
trois schellings, et la duchesse s'en expliquait avec beaucoup
d'aigreur. Cela n'empchait pas qu'il n'y et une espce de luxe dans
ces maisons.

J'ai vu madame de Lon et toute cette socit faire des parties trs
dispendieuses o elles allaient coiffes et pares sur l'impriale de
la diligence, au grand scandale de la bourgeoisie anglaise qui n'y
serait pas monte. Ces dames frquentaient le parterre de l'Opra o
il ne se trouvait gure que des filles et o leur maintien ne les en
faisait pas assez distinguer.

Les moeurs taient encore beaucoup plus relches qu'avant la
Rvolution, et ces formes, qui donnaient un vernis de grce 
l'immoralit, n'existaient plus. Monsieur le comte Louis de Bouill,
arrivant ivre dans un salon, s'asseyait auprs de la duchesse de
Montmorency, attirait madame la duchesse de Chtillon de l'autre ct
et disait  une personne qui l'engageait  se retirer: H bien, quoi!
qu'a-t-on  dire, ne suis-je pas sur mes terres? et il posait ses
deux mains sur ces dames.

Ce ton n'tait pas exclusivement rserv  monsieur de Bouill.
Presque tout le monde vivait en mnage, sans que l'glise et t
appele  bnir ces alliances. Les embarras de fortune, la ncessit
de s'associer pour vivre, servaient de motif aux uns, de prtexte aux
autres. Et puis, d'ailleurs, pourvu qu'on _penst bien_, tout tait
pardonn. Il n'y avait pas d'autre intolrance, mais celle-l tait
complte. J'ai vu tout cela, mais pourtant ce n'tait pas parmi le
grand nombre.

La masse des migrs menait une vie irrprochable; et il faut bien que
cela soit, car c'est de leur sjour prolong en Angleterre que date le
changement d'opinion du peuple anglais en faveur du peuple franais.

Quant aux opinions politiques, c'tait partout le comble de la
draison; et mme ceux des migrs qui menaient la vie la plus austre
taient les plus absurdes. Toute personne qui louait un appartement
pour plus d'un mois tait mal note; il tait mieux de ne l'avoir qu'
la semaine, car il ne fallait pas douter qu'on ne ft toujours  la
veille d'tre rappel en France par la contre-rvolution.

Mon pre avait fait un bail de trois ans pour la petite maison que
nous habitions dans le faubourg de Brompton; cela lui aurait fait tort
s'il avait eu quelque chose  perdre. Mais sa dsapprobation de
l'migration arme, et surtout son attachement bien connu pour le roi
Louis XVI et la Reine, la fidlit qu'il portait  leur mmoire,
taient des crimes qu'on ne lui pardonnait pas plus que la sagesse
avec laquelle il jugeait les extravagances du moment.

Je l'entendais souvent en causer avec l'vque de Comminges (son frre
auquel l'ancien vque de Comminges avait cd son sige en 1786), et
tous deux dploraient l'aveuglement du parti auquel les circonstances
les foraient d'appartenir.

Il ne serait pas juste, en parlant de l'migration, de passer sous
silence la conduite du clerg. Elle a t de nature  se concilier
l'estime et la vnration du peuple anglais, bien peu dispos en
faveur de prtres papistes. Chaque famille bourgeoise avait fini par
avoir son abb franais de prdilection qui apprenait sa langue aux
enfants et souvent assistait les parents dans leurs travaux.

Runis par chambre, quelques-uns de ces bonnes gens s'taient fait de
petites industries  l'aide desquelles ils vivaient et venaient au
secours des plus vieux ou des infirmes. Malgr le dsir qu'ils
auraient peut-tre eu d'exercer le proslytisme, ils ont t assez
sages pour qu'aucune rclamation ne s'levt  cet gard, et je n'ai
pas souvenance qu'il y ait eu aucun genre de plainte porte contre un
prtre pendant tout le temps qu'a dur leur exil.

Cette conduite leur avait attir une vnration dont on a vu des
rsultats touchants. Par exemple, ceux qui taient chargs
d'approvisionner leurs petites colonies se rendaient le vendredi 
Billingsgute, leur schelling  la main, et c'tait  qui des vendeurs
de poisson remplirait leur panier. Ils avaient la dlicatesse,
remarquable dans des gens de cette espce, de recevoir le schelling en
donnant du poisson pour la valeur de dix ou douze. Aussi les prtres
franais s'merveillaient du bon march. Cette singulire transaction
commerciale s'est renouvele tous les vendredis pendant des annes;
les gens de Billingsgute avaient l'ide qu'elle leur portait bonheur.

La malheureuse expdition de Quiberon avait eu lieu depuis longtemps,
avec des circonstances dplorables pour tout ce qui y avait pris part.
Le sjour de l'le d'Yeu sera  jamais la honte de la haute
migration. Monsieur de Vauban n'en a fait qu'un trop fidle rcit.

Monsieur de Frott, le frre du gnral, vint  Londres. Sa mission
tait d'avertir monsieur le comte d'Artois que la Vende tait perdue
s'il ne s'y prsentait un prince. Je ne sais qui l'amena chez ma
mre; il y venait assez souvent. Sa ngociation tranait en longueur,
on l'amusait de bonnes paroles; enfin, il exigea une rponse
catgorique, en annonant la ncessit de son dpart.

Je le vis arriver chez ma mre, comme un homme dsespr. Son
indignation tait au comble; voici ce qu'il nous raconta:

Monsieur le comte d'Artois l'avait reu, entour de ce qu'il appelait
son conseil, l'vque d'Arras, le comte de Vaudreuil, le baron de
Roll, le chevalier de Puysgur, monsieur du Theil et quelques autres,
car ils taient huit ou dix (notez bien que la tte de monsieur de
Frott, qui partait le lendemain, dpendait du secret). Monsieur de
Frott rapporta l'tat de la Vende et les esprances qu'elle
prsentait. Chacun fit ses objections; il y rpondit. On concda que
la prsence de monsieur le comte d'Artois tait ncessaire au succs.
Vinrent ensuite les difficults du voyage. Il les leva. Puis combien
Monseigneur aurait-il de valets de chambre, de cuisiniers, de
chirurgiens, etc., etc. (il n'tait pas encore question d'aumniers 
cette poque). Tout fut dbattu et convenu. Monsieur le comte d'Artois
tait assez passif dans cette discussion et paraissait dispos 
partir. Monsieur de Frott dit en terminant:

Je puis donc avertir mon frre que Monseigneur sera sur la cte 
telle poque.

--Permettez, un moment, dit le baron de Roll avec son accent
allemand, permettez, je suis capitaine des gardes de monsieur le comte
d'Artois et, par consquent, responsable vis--vis du Roi de la sret
de Monseigneur. Monsieur de Frott rpond-il que Monseigneur n'a aucun
risque  courir?

--Je rponds que nous serons cent mille  nous faire tuer avant qu'il
tombe un cheveu de sa tte. Je ne puis rpondre de plus.

--Je m'en rapporte  vous, messieurs, est-ce l une scurit
suffisante pour hasarder Monseigneur? Puis-je y consentir? reprit le
baron.

Tous affirmrent que _non_; assurment, que c'tait impossible.
Monsieur le comte d'Artois leva la sance en disant  monsieur de
Frott qu'il lui souhaitait un bon voyage et que c'tait bien  regret
qu'il renonait  une chose que lui-mme devait reconnatre
impraticable.

Monsieur de Frott, atterr d'abord, donna un coup de poing sur la
table et s'cria, en jurant, qu'ils ne mritaient pas que tant de
braves gens s'exposassent pour eux. C'tait en sortant de cette scne
qu'il arriva chez nous; il en tait encore tellement mu qu'il ne put
s'en taire. Il nous raconta ces dtails avec une chaleur et une
loquence de colre et d'indignation qui me frapprent vivement et que
je me suis toujours rappeles.

C'est probablement  la suite des communications qu'il fit  son frre
que celui-ci crivit la fameuse lettre  Louis XVIII: La lchet de
votre frre a tout perdu. Eh bien! cela est exagr. Monsieur le
comte d'Artois, sans doute, n'avait pas de ces bravoures qui cherchent
le danger; mais, si ses entours l'avaient encourag au lieu de
l'arrter, il aurait t trouver monsieur de Frott, comme il est
rest  Londres.

Ah! ne soyons pas trop svres pour les princes. Regardons autour de
nous; voyons quelle influence la puissance, les succs, exercent sur
les hommes! Le ministre, depuis quelques mois au pouvoir, la jolie
femme, le grand artiste, l'homme  la mode, ne sont-ils pas sous le
joug de la flatterie? Ne se croient-ils pas bien sincrement des tres
 part? Si quelques instants d'une fugitive adulation amnent si
promptement ce rsultat, comment s'tonner que des princes, entours
depuis le berceau de l'ide de leur importance privilgie, se livrent
 toutes les aberrations drivant de la folie de se croire eux-mmes
des tres  part dont la conservation est le premier besoin de chacun?
Je suis persuade que c'est trs consciencieusement que monsieur le
comte d'Artois reprsentait  monsieur de Frott l'impossibilit de
hasarder la _sret de Monseigneur_, et que cet argument lui
paraissait premptoire pour tout le monde.

Quand nous disons aux princes que nous sommes trop heureux de mourir
pour leur service, cela nous parat une forme, comme le trs humble
serviteur au bas d'une lettre; mais eux le prennent fort au srieux
et trouvent qu'en effet c'est un vritable bonheur. Est-ce tout  fait
leur faute? Non, en conscience; c'est celle de tout ce qui les
approche, dans tous les temps et sous tous les rgimes.

Aucune des personnes qui entouraient monsieur le comte d'Artois ne se
souciait d'une expdition aventureuse dont les chances, bien
incertaines devaient amener des fatigues et des privations assures.
Le baron de Roll tait, de plus, dans cette circonstance, l'organe de
madame de Polastron. Sa tendresse relle et mal entendue pour monsieur
le comte d'Artois ne lui inspirait des craintes que pour sa sret et
jamais pour sa gloire.

L'vque d'Arras, arrogant et violent, tranchant du premier ministre
et tout occup des intrigues qu'il tramait contre la cour de Louis
XVIII (car les deux frres taient en hostilit ouverte et leurs
agents cherchaient partout  se djouer mutuellement), l'vque
d'Arras aurait craint par-dessus tout une entreprise qui aurait
ncessairement retir l'influence de ses mains pour la donner aux
militaires, d'autant qu'alors le prince tait fort loign de toute
prdilection pour les prtres.  la vrit, l'vque d'Arras ne
l'tait gure.

Monsieur de Vaudreuil, que nous avons vu l'amant despote de la
toute-puissante duchesse de Polignac, tait devenu le mari soumis
d'une jeune femme, sa cousine, qu'il avait pouse depuis l'migration
et dont la conduite peu mesure aurait pu puiser sa patience, s'il
s'en tait aperu.

J'ai beaucoup vu le comte de Vaudreuil  Londres, sans avoir jamais
dcouvert la distinction dont ses contemporains lui ont fait honneur.
Il avait t le coryphe de cette cole d'exagration qui rgnait
avant la Rvolution, se passionnant pour toutes les petites choses et
restant froide devant les grandes.  l'aide de l'argent qu'il puisait
au trsor royal, il s'tait fait le Mcne de quelques tous petits
Virgiles qui le louaient en couplets. Chez madame Lebrun, il se pmait
devant un tableau, et protgeait les artistes. Il vivait familirement
avec eux et gardait ses grands airs pour le salon de madame de
Polignac, et son ingratitude pour la Reine dont je l'ai entendu parler
avec la dernire inconvenance. En migration et devenu vieux, il ne
lui restait plus que le ridicule de toutes ses prtentions et
l'inconsidration de voir les amants de sa femme fournir  l'entretien
de sa maison par des cadeaux qu'elle tait cense gagner  la loterie.

Ce n'tait pas dans sa propre famille que madame de Vaudreuil aurait
acquis les habitudes d'une grande dlicatesse. Sa mre, vieille
provenale, ne manquait pas d'une espce d'habilet, ne lui en donnait
pas l'exemple. En voici un trait entre mille.

Pendant la campagne des Princes, un homme de ses amis, partant pour
l'arme, lui remit une bourse contenant deux cents louis.

Si je vis, lui dit-il, je vous les redemanderai. Si je meurs, je vous
prie de les remettre  mon frre.

L'ami revint sain et sauf. Son premier soin fut d'accourir chez
madame de Vaudreuil. Elle ne lui parla pas du dpt. Un peu de
timidit empcha le jeune homme de prendre l'initiative. Enfin il se
dcida, au bout de plusieurs visites,  le rclamer.

Hlas, mon bon ami, s'il en reste, il n'en reste gure, dit-elle,
avec son accent provenal.

Et, sans le moindre embarras, elle lui remit la bourse o il ne se
trouvait plus qu'une douzaine de louis. On conoit qu'une telle
personne ne donnt pas des principes bien svres  ses filles; aussi
toutes en ont profit.

L'une d'elles, madame de La Tour, avait suivi son mari  Jersey o le
corps auquel il appartenait tait en garnison.  cette poque, le
gouverneur de l'le tait un d'Auvergne, capitaine de la marine
anglaise, qui avait la prtention de descendre de la maison de
Bouillon, au moins du ct gauche. Monsieur d'Auvergne se lia trs
particulirement avec madame de La Tour, qui fit les honneurs de la
maison du gouverneur. Les officiers, par malice, l'appelrent entre
eux madame de La Tour d'Auvergne; mais elle accepta le nom et, ds
lors, elle, son mari, ses beaux-frres, ses enfants, tous quittrent
le surnom de Paulet pour prendre celui d'Auvergne.

De l, et appuyant cette prtention de quelques papiers que le
capitaine d'Auvergne, mort sans enfants, lui a laisss, elle a tabli
en France, lorsqu'elle y est rentre, une branche de La Tour
d'Auvergne qui n'a d'autres droits que ceux que j'ai noncs et qui
pourtant s'est fait une existence qui finit par ne lui tre plus
conteste.

Elle fut fort assiste dans cette entreprise par son beau-frre,
l'abb de La Tour, extrmement intrigant. Dans un temps dont je
parlerai, il tait le secrtaire intime et le side de l'vque
d'Arras, et tonnait contre tous les migrs qui rentraient en France.
Un beau matin, il disparut sans avertir personne, et quinze jours
aprs nous apprmes que le Premier Consul l'avait nomm titulaire de
l'vch d'Arras. Les fureurs de son patron et prdcesseur furent
pousses jusqu' la frnsie contre ce _misrable prestolet_. Il ne le
dsignait plus autrement.

Il y aurait bien des pages  crire sur cette famille Vaudreuil, mais
elles seraient peu amusantes et encore moins difiantes. Il faut
pourtant excepter madame de Serant-Walsh, la fille ane, personne de
mrite, qui a t une des premires dames de l'impratrice Josphine.
Elle tait trs remarquablement instruite, assez spirituelle, et
l'Empereur se plaisait  causer avec elle, dans le temps o il causait
encore. Elle et madame de Rmusat lui ont souvent fait arriver des
vrits utiles pour lui et pour les autres.

Les cranciers de monsieur le comte d'Artois devinrent plus importuns,
et il fut oblig d'aller rechercher la protection des murs du palais
d'Holyrood,  dimbourg, o ils ne pouvaient l'atteindre. Il y
sjourna jusqu' ce qu'un bill du parlement anglais eut dcid que les
dettes contractes  l'tranger ne pourraient entraner prise de
corps.

Il ne resta de prince  Londres que monsieur le duc de Bourbon qui a
pri si misrablement  Saint-Leu, fin trop digne de sa vie. Son pre,
s'tant aperu qu'il entendait le bruit des balles sans s'y plaire,
l'avait expuls de l'arme de Cond o, entre deux gnrations de
hros, il soutenait bien mal le beau nom de Cond. Ce n'tait pas un
mauvais homme; il tait doux et facile dans son intrieur. Peut-tre
son inconduite tenait-elle principalement  une timidit organique qui
lui rendait insupportable l'existence de prince; il n'tait  son aise
que dans les classes assez peu leves pour qu'il n'y trouvt aucun
respect. Son got vif pour les femmes, se trouvant runi  sa
rpugnance pour les salons, le jetait dans une vie des moins
honorables.

Lorsqu'il se trouvait forc, par quelques circonstances impossibles 
viter,  se trouver en bonne compagnie, il y souffrait visiblement.
Il avait pourtant une belle figure, fort noble, et ses faons, quoique
froides et embarrasses, avaient de la distinction. Une liaison intime
avec la jeune comtesse de Vaudreuil le mit pendant quelques mois dans
le monde, mais il y tait toujours mal  son aise.

Il allait un peu plus volontiers qu'ailleurs dans ce qu'on appelait la
socit crole. Elle tait compose de personnes dont les habitations
n'avaient pas t assez dvastes pour tre dtruites entirement. Les
ngociants de Londres leur faisaient,  intrts bien onreux, de
petites avances dont ils ont fini par n'tre pas pays. Cette classe
de croles tait alors la moins malheureuse parmi les migrs. Une
certaine madame de Vign en tait la plus riche. Elle tenait une
espce d'tat, appelait monsieur le duc de Bourbon _le voisin_, parce
qu'il demeurait dans sa rue, et tait suffisamment vulgaire pour le
mettre  son aise.

C'est elle qui rpondait  un anglais qui lui demandait si elle tait
crole:

Oui, monsieur, et des bonnes, car je roule.

Paroles que l'anglais fut oblig de se faire expliquer. Sa fille, trs
jolie et trs aimable, tait l'objet des prtentions de tout ce que
l'migration avait de plus distingu; mais elle fit la difficile, les
moulins des habitations cessrent de _rouler_, et elle fut trop
heureuse d'pouser le consul d'Angleterre  Hambourg. Mademoiselle de
La Touche, fille de madame Arthur Dillon, et mademoiselle de Kersaint,
toutes deux riches de possessions  la Martinique, avaient t plus
avises. La premire pousa le duc de Fitz-James, l'autre, le duc de
Duras. J'ai t par la suite trs lie avec toutes deux, et j'aurai 
en reparler.




CHAPITRE IV

     Concerts du matin. -- Le gnral de Boigne. -- Mon mariage. --
     Caractre de monsieur de Boigne. -- Les princes d'Orlans. --
     Monsieur le comte de Beaujolais. -- Monsieur le duc de
     Montpensier. Monsieur le duc d'Orlans. -- Tracasseries
     domestiques. -- Voyage en Allemagne. -- Hambourg. -- Munich. --
     Retour  Londres. -- Histoire de lady Mary Kingston.


Je ne raconterai pas le roman de ma vie, car chacun a le sien et, avec
de la vrit et du talent, on peut le rendre intressant, mais le
talent me manque. Je ne dirai de moi que ce qui est indispensable pour
faire comprendre de quelles fentres je me suis trouve assister aux
spectacles que je tenterai de dcrire, et comment j'y suis arrive.
Pour cela, il me faut entrer dans quelques dtails sur mon mariage.

La sant de ma mre donnant moins d'inquitude, elle chercha 
m'amuser. Elle avait retrouv  Londres Sappio, ancien matre de
musique de la reine de France. Il tait venu chez elle, m'avait fait
chanter, s'tait passionn de mon talent et le cultivait avec d'autant
plus de zle qu'il s'en faisait grand honneur. Sa femme, trs gentille
petite personne, tait bonne musicienne. Nos voix s'unissaient si
heureusement que, lorsque nous chantions ensemble  la tierce, les
vitres et les glaces en vibraient. Je n'ai jamais vu cet effet se
renouveler qu'entre mesdames Sontag et Malibran. Il avait un mrite
trs grand, surtout pour les artistes, parce que cela est rare. Sappio
en amenait souvent chez ma mre; ils prirent l'habitude d'y venir de
prfrence le dimanche matin, et cela finit par composer une espce de
concert improvis d'artistes et d'amateurs. Les assistants s'y
multiplirent, la mode s'en mla et, au bout de quelques semaines, ma
mre eut toute la peine du monde  carter la foule de chez elle.

Un monsieur Johnson, que nous voyions quelquefois, lui demanda la
permission de lui amener un nouveau dbarqu de l'Inde; il connaissait
encore peu de monde et dsirait se mettre en bonne compagnie. Il vint,
il s'en alla sans que nous y fissions grande attention.

Plusieurs semaines se passrent. Il revint faire une visite, dit
qu'une entorse l'avait empch de se prsenter plus tt et pressa
tellement ma mre de venir dner chez lui le lendemain qu'aprs avoir
fait une multitude d'objections elle y consentit. Il n'y avait que la
famille O'Connell et la mienne. Notre hte pria monsieur O'Connell de
venir le voir de bonne heure le jour suivant et le chargea de me
demander en mariage.

J'avais seize ans. Je n'avais jamais reu le plus lger hommage, du
moins je ne m'en tais pas aperue. Je n'avais qu'une passion dans le
coeur, c'tait l'amour filial. Ma mre se dsolait dans la crainte de
voir s'puiser les ressources prcaires qui soutenaient notre
existence. La reine de Naples, chasse de ses tats, lui mandait
qu'elle ne savait pas si elle pourrait continuer la pension qu'elle
lui faisait. Ses lamentations me touchaient encore moins que le
silence de mon pre et les insomnies graves sur son visage.

J'tais sous ces impressions lorsque monsieur O'Connell arriva charg
de me proposer la main d'un homme qui annonait vingt mille louis de
rente, offrait trois mille louis de douaire et insinuait que, n'ayant
pas un parent, ni un lien dans le monde, il n'aurait rien de plus cher
que sa jeune femme et sa famille. On me fit part de ces propositions.

Je demandai jusqu'au lendemain pour rpondre, quoique mon parti ft
pris sur-le-champ. J'crivis un billet  madame O'Connell pour la
prier de m'inviter  djeuner chez elle, ce qui lui arrivait
quelquefois, et de faire avertir le gnral de Boigne de m'y venir
trouver. Il fut exact au rendez-vous; et l je fis la faute insigne,
quoique gnreuse, de lui dire que je n'avais aucun got pour lui, que
probablement je n'en aurais jamais, mais que, s'il voulait assurer le
sort et l'indpendance de mes parents, j'aurais une si grande
reconnaissance que je l'pouserais sans rpugnance. Si ce sentiment
lui suffisait, je donnais mon consentement; s'il prtendait  un
autre, j'tais trop franche pour le lui promettre, ni dans le prsent,
ni dans l'avenir. Il m'assura ne point se flatter d'en inspirer un
plus vif.

J'exigeai que cinq cents louis de rente fussent assurs, par un
contrat qui serait sign en mme temps que celui de mon mariage,  mes
parents. Monsieur O'Connell se chargea de le faire rdiger. Monsieur
de Boigne dit qu'alors il ne me donnerait plus que deux mille cinq
cents louis de douaire. J'arrtai les reprsentations que monsieur
O'Connell voulut faire, en rappelant les paroles dont il avait t
porteur. Je coupai court  toute discussion et je retournai chez moi
pleinement satisfaite.

Ma mre tait un peu blesse que je l'eusse quitte dans un moment o
il s'agissait de mon sort. Je lui racontai ce que j'avais fait; elle
et mon pre, quoique fort touchs, me conjurrent de bien rflchir.
Je leur assurai que j'tais parfaitement contente, et cela tait vrai
dans ce moment. J'avais tout l'hrosme de la premire jeunesse.
J'avais mis ma conscience en repos en disant  cet homme que je
croyais bien que je ne l'aimerais jamais. Je me sentais sre de
remplir les devoirs que j'allais contracter, et, d'ailleurs, tout
tait absorb par le bonheur de tirer mes parents de la position dont
ils souffraient. Je ne voyais que cela et je ne sentais mme pas que
ce ft un sacrifice. Trs probablement,  vingt ans, je n'aurais pas
eu ce courage, mais,  seize ans, on ne sait pas encore qu'on met en
jeu le reste de sa vie. Douze jours aprs, j'tais marie.

Le gnral de Boigne avait quarante-neuf ans. Il rapportait de l'Inde,
avec une immense fortune faite au service des princes mahrattes, une
rputation honorable. Sa vie tait peu connue, et il me trompa sur
tous ses antcdents: sur son nom, sur sa famille, sur son existence
passe. Je crois qu' cette poque, son projet tait de rester tel
qu'il se montrait alors.

Il avait offert quelques hommages  une belle personne, fille d'un
mdecin. Elle les avait reus avec peu de bienveillance, ou avec une
coquetterie qu'il n'avait pas comprise. Ce fut en sortant de chez elle
qu'il se rappela tout  coup la jeune fille qui lui tait apparue
comme une vision quelques semaines avant. Il voulut prouver  la
ddaigneuse beaut qu'une plus jeune, plus jolie, mieux leve,
autrement ne, pouvait accepter sa main. Il l'offrit, et je la reus
pour le malheur de tous deux.

S'il tait entr une seule pense de personnalit dans mon coeur en ce
moment, si les sductions de la fortune m'avaient souri un instant, je
crois que je n'aurais pas eu le courage de soutenir le sort que je
m'tais fait. Mais je me dois cette justice que, tout enfant que
j'tais, aucun sentiment futile n'approcha mon esprit, et que je me
vis entourer de luxe sans en ressentir la moindre joie.

Monsieur de Boigne n'tait ni si mauvais ni si bon que ses actions,
prises sparment, devaient le faire juger. N dans la plus petite
bourgeoisie, il avait t longtemps soldat. J'ignore encore par quelle
route il avait chemin de la lgion irlandaise au service de France
jusque sur l'lphant d'o il commandait une arme de trente mille
cipayes, forme par ses soins pour le service de Sindiah, chef des
princes mahrattes auxquels cette force, organise  l'europenne,
avait assur la domination du nord de l'Inde.

Monsieur de Boigne avait d employer beaucoup d'habilet et de ruses
pour quitter le pays en emportant une faible partie des richesses
qu'il y possdait et qui pourtant s'levait  dix millions. La
rapidit avec laquelle il avait pass de la situation la plus
subalterne  celle de commandant, de la dtresse  une immense
fortune, ne lui avait jamais fait prouver le frottement de la socit
dont tous les rouages l'tonnaient. La maladie dont il sortait l'avait
forc  un usage immodr de l'opium qui avait paralys en lui les
facults morales et physiques.

Un long sjour dans l'Inde lui avait fait ajouter toutes les jalousies
orientales  celles qui se seraient naturellement formes dans
l'esprit d'un homme de son ge; mais, par-dessus tout, il tait dou
du caractre le plus compltement dsobligeant que Dieu ait jamais
accord  un mortel. Il avait le besoin de dplaire comme d'autres ont
celui de plaire. Il voulait faire sentir la suprmatie qu'il attachait
 sa grande fortune et il ne pensait jamais l'exercer que lorsqu'il
trouvait le moyen de blesser quelqu'un. Il insultait ses valets; il
offensait ses convives;  plus forte raison sa femme tait-elle
victime de cette triste disposition. Et, quoiqu'il ft honnte homme,
loyal en affaires, qu'il et mme dans ses formes grossires une
certaine apparence de bonhomie, cependant cette disposition  la
dsobligeance, exploite avec toute l'aristocratie de l'argent, la
plus hostile de toutes, rendait son commerce si odieux qu'il n'a
jamais pu s'attacher un individu quelconque, dans aucune classe de la
socit, quoiqu'il ait rpandu de nombreux bienfaits.

 l'poque de mon mariage, il tait assez avare mais fastueux, et, si
j'avais voulu, j'aurais pu disposer plus que je ne l'ai fait de sa
fortune. Je crois qu'une femme plus ge, plus habile, un peu
artificieuse, mettant un grand prix aux jouissances que donne l'argent
et ayant en vue ce testament dont il parlait perptuellement et que je
lui ai vu faire et refaire cinq ou six fois, aurait pu tirer beaucoup
meilleur parti pour elle et pour lui de la situation o j'tais. Mais
que pouvait y faire la petite fille la plus candide et la plus fire
qui puisse exister! Je passais d'tonnements en tonnements de toutes
les mauvaises passions que je voyais se drouler devant moi. Ces
absurdes jalousies, exprimes de la faon la plus brutale, excitaient
ma surprise, ma colre, mon ddain.

Nous avions un assez grand tat, des dners trs bons et frquents, de
magnifiques concerts o je chantais. Monsieur de Boigne tait, de
temps en temps, bien aise de montrer qu'il avait fait l'acquisition
d'une jolie machine bien harmonise. Puis, la jalousie orientale le
reprenant, il tait furieux que j'eusse t regarde, coute, surtout
admire ou applaudie, et il me le disait en termes de corps de garde.

Ces concerts taient assez  la mode; tout ce qu'il y avait de plus
distingu en anglais et en trangers y assistait. Les princes
d'Orlans y vinrent souvent; ils dnaient aussi chez moi, mais
toujours en princes. Leurs faons excluaient la familiarit. J'tais
trop imbue des sentiments de haine que les royalistes portaient  leur
pre pour ne point prouver de la prvention contre eux; cependant il
tait impossible de ne pas rendre hommage  la dignit de leur
attitude. Seuls de tous nos princes, ils ne recevaient aucun secours
des puissances trangres.

Retirs tous trois dans une petite maison  Twickenham, aux environs
de Londres, ils y vivaient de la manire la plus modeste, mais la plus
convenable. Monsieur de Montjoie, leur ami, composait toute leur Cour
et remplissait les fonctions de gentilhomme de la chambre, dans les
occasions rares o il fallait quelque forme d'tiquette.

Malgr mes premires rpugnances, je m'aperus bientt que monsieur le
duc de Montpensier tait aussi aimable qu'il tait instruit et
distingu. Il aimait passionnment les arts et la musique. Monsieur le
duc d'Orlans la tolrait par affection pour son frre. Rien n'tait
plus touchant que l'union de ces deux princes, et la tendresse qu'ils
portaient  monsieur le comte de Beaujolais.

Celui-ci ne rpondait pas  leurs soins. Il tait lger, inconsquent,
inoccup, et, lorsqu'il a pu s'manciper sur le pav de Londres, il
est tomb dans tous les travers d'un jeune homme  la mode. Malgr sa
charmante figure, sa tournure distingue, il avait pris de si
mauvaises faons qu'il avait perdu l'attitude des gens de bonne
compagnie; et, lorsqu'on l'apercevait  la sortie de l'Opra, on
vitait de le rencontrer, craignant de le trouver dans un tat complet
d'ivresse. Les excs et la boisson amenrent une maladie de poitrine
pendant laquelle monsieur le duc d'Orlans le soigna comme la mre la
plus tendre, sans pouvoir le sauver. Mais j'anticipe sur les
vnements.  l'poque dont je parle, monsieur le comte de Beaujolais
tait encore sous la domination de ses frres, et l'on ne connaissait
de lui qu'un extrieur qui prvenait en sa faveur.

Monsieur le duc de Montpensier tait laid, mais si parfaitement
gracieux et aimable, ses manires taient si nobles que sa figure
s'oubliait bien vite. Monsieur le duc d'Orlans, avec une figure assez
belle, n'avait aucune distinction, ni dans la tournure, ni dans les
manires. Il ne paraissait jamais compltement  son aise. Sa
conversation, dj fort intressante, avait un peu de pdanterie pour
un homme de son ge. Enfin il n'avait pas l'heur de me plaire autant
que son frre avec lequel j'aurais fort aim  causer davantage, si
j'avais os.

Aprs dix mois d'une union trs orageuse, monsieur de Boigne me
proposa un matin de me ramener  mes parents. J'acceptai et fus reue
avec joie. Mais ce n'tait pas le compte du reste de ma famille, ni de
ma socit, qui voulaient exploiter le millionnaire et se souciaient
fort peu que j'en payasse les frais.

Ce fut alors que je me trouvai victime et tmoin de la plus odieuse
perscution. Je lui reproche surtout de m'avoir, avant l'ge de
dix-sept ans, arrach toutes les illusions avec lesquelles j'tais si
bnvolement entre dans le monde dix mois avant.

Monsieur de Boigne n'eut pas plus tt lch sa proie qu'il la
regretta. Alors mes parents et ce qu'il y avait de plus distingu dans
l'migration se mirent  sa solde. L'un se chargeait de m'espionner,
l'autre d'interroger mes gens. Celui-ci avait du crdit  Rome et
ferait casser mon mariage. Celui-l trouverait des nullits dans le
contrat, etc., etc. On faisait des parties chez lui o j'tais
dchire; on inventait des noirceurs; on les exprimait en prose et en
vers qu'on lui vendait  beaux deniers comptants. Enfin tout le monde
s'acharnait contre une enfant de dix-sept ans que, la veille, on
comblait d'adulations.

Monsieur de Boigne lui-mme en fut assez promptement rvolt; il
ferma sa bourse et sa maison. J'ai vu plus tard entre ses mains des
morceaux d'loquence contre moi, des preuves de vils services offerts.
Il avait eu soin de conserver le nom des personnes, les sommes
demandes et payes. Ces noms taient de nature  rjouir son orgueil
plbien, et c'tait encore une taquinerie qu'il exerait en me les
montrant.

L'impossibilit d'amener monsieur de Boigne  faire aucun arrangement
qui m'assurt un peu de tranquillit, ses promesses de changer de
conduite  mon gard, le chagrin que j'prouvai de l'injustice du
public qui, tromp par des agents  ses gages, me donnait tous les
torts me dcidrent  le rejoindre au bout de trois mois.

Je n'entrerai plus dans aucun dtail sur mon mnage. Il suffit de
savoir que, dsespr et croyant m'adorer lorsque nous tions spars,
ennuy de moi et me prenant en haine lorsque nous tions runis, il
m'a quitte _pour toujours_ cinq ou six fois. Toutes ces sparations
taient accompagnes de scnes qui ont empoisonn ma jeunesse, si mal
employe que je l'ai traverse sans m'en douter et l'ai trouve
derrire moi sans en avoir joui.

Nous fmes, cette anne 1800, un voyage en Allemagne. Je passai un
mois  Hambourg o l'migration rgnait sous le sceptre de madame de
Vaudmont. Quelque niaisement innocente que je fusse encore, les
scandales de cette coterie taient tellement saillants que je ne
pouvais m'empcher de les voir, et j'en fus rvolte. Je le fus aussi
du relchement des ides royalistes. Altona tait comme une espce de
purgatoire o les personnes qui mditaient de rentrer en France
venaient se prparer  l'abjuration de leurs principes exclusifs.
Accoutume  un autre langage, il me semblait entendre des hrsies. 
la vrit, j'allai de l  Munich, peupl alors des restes de l'arme
de Cond, et j'y trouvai l'exagration pousse  un point
d'extravagance qui me confondit dans un autre sens. Je m'accoutumai
ds lors  n'tre de l'avis de personne et inventai le _juste milieu_
 mon usage.

Je me rappelle avoir entendu soutenir  Munich qu'il ne fallait
consentir  rentrer en France qu'avec la condition que l'on
rtablirait les chteaux, mme les mobiliers, tels qu'ils taient
lorsqu'on les avait quitts. Quant  la restitution des biens, des
droits, de toutes les prtentions, cela ne souffrait pas un doute.
Peut-tre ces voeux remplis auraient-ils encore donn des
dsappointements, car les migrs s'taient tellement accoutums 
rpter qu'ils avaient perdu cent mille livres de rente qu'ils avaient
fini par se le persuader  eux-mmes. Il n'y avait pas de mauvaise
gentilhommire qui ne se reprsentt  leurs regrets comme un chteau.

Je traversai le Tyrol qui me parut, selon l'expression du prince de
Ligne, le plus beau corridor de l'Europe. Nous fmes une pointe
jusqu' Vrone, pour voir des soeurs de monsieur de Boigne dont il
m'avait cl l'existence jusque-l, et nous revnmes  Londres o
j'eus le bonheur de retrouver mon pre et ma mre dont ce voyage
m'avait loigne.

Si je ne m'tais promis de ne plus entrer dans ces dtails, j'aurais
un long rcit  faire de tout ce que les mauvaises faons de monsieur
de Boigne me firent souffrir. C'est  dessein que je me sers du mot
_faons_, car c'tait plus de la forme que du fond de ses procds que
j'avais  me plaindre. Mais il faut y avoir pass pour savoir combien
ces maussaderies, dont chacune sparment ne pse pas un ftu, peuvent
rendre la vie insoutenable.

Mes tracasseries d'intrieur ne m'absorbaient pas tellement qu'il ne
me restt des larmes pour le triste sort de ma meilleure amie. Chre
Mary, ton historien n'a pas besoin d'habilet; il suffit d'tre
vridique et je le serai!

Lady Kingston tait devenue une riche hritire par la mort d'un
frre. Ce frre avait laiss un fils qu'un mariage tardif n'avait pu
lgitimer. La mre, personne intressante, tait morte en couches d'un
second enfant qui n'avait pas vcu. Le pre de lady Kingston n'avait
jamais voulu reconnatre le mariage de son fils, ni l'enfant qu'il
avait laiss en le lguant  l'amiti de sa soeur, lady Kingston.
Cette svrit tait porte  un tel point que, pendant la vie du
vieillard, lady Kingston tait force de dissimuler l'intrt qu'elle
portait au jeune orphelin. Elle le faisait soigneusement lever. Ds
qu'elle fut matresse de sa fortune, elle assura le sort du jeune
Fitz-Gerald auquel son propre pre avait dj laiss le peu dont il
pouvait disposer, le fit entrer dans l'arme, le patronisa, facilita
son mariage avec une jeune personne destine  une belle fortune, et,
ce qui est bien rare en Angleterre, tablit ce jeune mnage dans une
maison que les comtes de Kingston possdaient  Londres et
n'habitaient point. Lord Kingston, homme sauvage et atrabilaire, ne
quittait gure ses terres d'Irlande o il vivait en despote.

Lady Kingston avait beaucoup d'enfants. Les plus jeunes taient des
filles. Le soin de leur ducation l'amena plusieurs annes de suite 
Londres o le mnage Fitz-Gerald lui formait un intrieur agrable. La
femme tait douce et prvenante, le mari, son ami, son fils, son
frre. Les petites Kingston s'levaient sur ses genoux.

Lady Mary, l'ane, tait une des personnes les plus charmantes que
j'aie jamais rencontres. Elle atteignait sa dix-septime anne; sa
mre souhaitait la mener dans le monde, elle refusait de l'y suivre.
Elle aimait mieux continuer ses tudes avec ses soeurs. Son seul
plaisir tait la promenade  pied ou  cheval, quelquefois en
carriole. Lady Kingston n'y apportait jamais aucun obstacle, pourvu
que le colonel Fitz-Gerald consentt  l'accompagner. Cette habitude
tait prise depuis nombre d'annes, mais lady Kingston avait oubli de
remarquer que l'enfant tait devenue une fille charmante et que le
protecteur n'avait pas trente ans.

Quand on aura compuls tous les portraits de hros de roman pour en
extraire l'idal de la perfection, on sera encore au-dessous de ce
qu'il y aurait  dire du colonel Fitz-Gerald. Sa belle figure, sa
noble tournure, sa physionomie si douce et si expressive n'taient que
l'annonce de tout ce que son me contenait de qualits admirables. Il
tait colonel dans les gardes, ador des subalternes aussi bien que de
ses camarades.

Mary venait souvent passer de longues matines et mme des soires
avec moi. C'tait presque toujours Fitz-Gerald qui lui servait de
chaperon; sa mre tait dans le monde, ses soeurs avec les
gouvernantes. Le colonel avait la bont de l'amener et de venir la
rechercher, bien souvent en carriole. Ds que nous tions seules, elle
avait toujours quelque nouveau trait  me raconter sur les vertus du
colonel; elle ne me parlait que de lui. J'tais trop jeune et trop
innocente pour le remarquer. Je trouvais trs simple qu'elle vantt en
Fitz-Gerald des qualits qui paraissaient, en effet, admirables.
J'aimais beaucoup lady Mary. J'tais flatte qu'elle prfrt notre
petite retraite de Brompton-Row  tout ce que Londres prsentait de
plus brillant o sa position l'appelait. Les plaintes, moiti
srieuses, moiti en plaisanteries, qu'en portait lady Kingston
augmentaient ma reconnaissance et ma tendresse pour Mary.

Le colonel, sans tre musicien avait une trs belle voix. Nous le
faisions chanter avec nous, et c'taient des joies et des rires
lorsqu'il manquait un dise ou estropiait une syllabe italienne; il
jurait alors qu'il nous forcerait  ne chanter que du galique, pour
avoir sa revanche. Lady Mary s'y prtait d'autant meilleure grce
qu'elle y russissait admirablement, et ils chantaient ensemble des
mlodies irlandaises dans la plus grande perfection.

Hlas! plt au ciel que ces soires si douces et qui n'avaient
d'autres tmoins que mon pre et ma mre eussent t aussi innocentes
pour ces pauvres jeunes gens que pour moi! Je suis persuade que la
passion de Mary a prcd celle qu'elle a inspire au colonel. Elle ne
s'en doutait pas, et lui n'a pas prvu le danger qu'ils couraient.

Lady Kingston fut rappele subitement en Irlande par la maladie d'un
de ses fils. Ne voulant pas exposer lady Mary, dont la sant tait un
peu altre,  la fatigue d'un voyage rapide, elle partit seule,
chargeant le colonel de lui amener Mary plus  loisir. C'est dans ce
fatal voyage qu'ils succombrent tous deux  la passion qui les
dominait. Je dis _tous deux_, car je crois fermement que Fitz-Gerald
n'tait pas plus le sducteur de Mary qu'elle n'avait eu l'ide de
l'entraner  ce coupable abus de confiance.

Il resta en Irlande pendant le sjour qu'y fit lady Kingston et ne
revint  Londres qu'avec elle et sa fille. Mon mariage eut lieu
pendant cette absence. Mary et moi nous crivions, mais la
correspondance avait cess de sa part.  son retour  Londres elle ne
voulait voir personne, je ne pus arriver jusqu' elle. J'tais sur le
continent lorsque les alarmes que donnaient son dprissement et sa
profonde tristesse dcidrent sa mre  l'envoyer prendre l'air et se
distraire chez son amie, lady Harcourt.

Un matin, lady Mary ne parut pas  djeuner; on la chercha sans la
trouver; son chapeau et son shall au bord de la rivire donnrent de
l'inquitude qu'elle ne s'y ft jete; mais un ouvrier l'avait vue, 
cinq heures, monter dans une voiture de poste. Douze heures aprs,
lady Harcourt, avec la rigueur de son zle mthodiste, l'avait fait
afficher avec son nom et son signalement sur tous les murs et dans
toutes les gazettes. Ma mre lui reprochant cette cruelle publicit:

Ma chre, lui rpondit-elle,  chacun suivant ses oeuvres; elle a
failli, la morale veut qu'elle en porte la peine.

Hlas! pauvre Mary, l'incurie des uns, la svrit, la cruaut des
autres, tout conspirait  ta perte!

On croyait Fitz-Gerald absent pour des affaires du rgiment; on sut
bientt qu'il avait prtext ce motif. Lady Kingston, toujours dans le
plus complet aveuglement, l'ayant envoy chercher  la premire
nouvelle de la fuite de Mary, on ne le trouva pas.

Plusieurs jours se passrent. Lord Kingston et ses fils, fors les
ans de Mary, arrivrent d'Irlande; ils se mirent  la recherche des
fugitifs. On apprit enfin qu'un monsieur et son fils devaient
s'embarquer dans la Tamise pour l'Amrique. On suivit ces traces, et
on trouva Fitz-Gerald et Mary, au moment o celle-ci venait de prendre
des vtements d'homme pour se mieux dguiser.

Quand lord Kingston entra dans la pice o ils taient, tous deux se
couvrirent le visage de leurs mains. Mary se laissa emmener sans que
ni elle, ni lui rpondissent autre chose aux injures dont on les
accablait que: Je suis trs coupable. Lady Mary fut ramene chez sa
mre; on ne lui permit pas de la voir. Son pre et ses frres se
firent ses implacables geliers. Elle ne chercha pas  nier un tat de
grossesse dj visible. Elle ne se dfendait en aucune faon,
convenait de ses torts, mais avec une dignit calme et froide.

Elle obtint de voir madame Fitz-Gerald et s'attendrit beaucoup avec
elle, en lui recommandant d'aller au secours de son mari. Celle-ci ne
demandait pas mieux; elle l'aurait reu  bras ouverts. Elle s'annona
comme porteur des paroles de Mary. Mais, en la remerciant avec
effusion, il lui rpondit que, sa vie ne pouvant plus tre utile au
bonheur de personne, il la consacrait  la malheureuse victime qu'il
avait entrane dans le prcipice. Il lui devait la triste consolation
de savoir que les larmes de sang qu'il versait sur son sort ne
tariraient jamais.

Longtemps aprs la catastrophe, madame Fitz-Gerald m'a montr cette
correspondance, car elle ne s'en tint pas  une seule dmarche, et la
pauvre femme n'avait d'invectives que pour les perscuteurs de Mary et
de Fitz-Gerald.

Dans ses prparatifs de dpart, il avait fait entrer toutes les
prcautions pour assurer le sort de sa femme; il les complta, envoya
sa dmission au gnral en chef, et se retira dans un petit village
aux environs de Londres. Avant le dpart de Mary, il lui avait fait
remettre par madame Fitz-Gerald un petit billet ouvert o il lui
donnait son adresse et o il lui disait que, dans cette retraite, il
attendrait toute sa vie les ordres qu'elle pourrait avoir  lui
donner, mais ne chercherait aucune communication avec elle qui pt
aggraver sa position.

Lady Mary fut emmene dans une rsidence abandonne que son pre
possdait en Connaught, sur les bords de l'Atlantique, dans un pays
presque sauvage, et remise aux soins de deux gardiens dvous  lord
Kingston.

Son frre appela Fitz-Gerald en duel; celui-ci reut trois fois le feu
de son adversaire, le rendant trs exactement. Mais on s'aperut qu'il
trouvait le moyen d'extraire la balle de son pistolet; il fut forc
d'en convenir. Il ne voulait pas, disait-il, ajouter aux torts qu'il
avait dj envers lady Kingston, et tirer en l'air aurait arrt le
duel dont il esprait la mort. Il n'y avait nulle possibilit de
continuer ce systme de vengeance devant tmoins. On en prpara un
autre.

Mary approchait du moment o elle devait mettre au monde un tre sur
le sort duquel on l'effrayait sans cesse. Les menaces la trouvaient
impassible pour elle-mme, mais non pour son enfant. La femme qui la
gardait fit mine de s'adoucir. Elle s'offrit  sauver le pauvre
innocent, si quelqu'un pouvait s'en charger, ds qu'elle l'aurait fait
sortir du chteau. Elle saurait bien tromper jusque-l la surveillance
de mylord. Mary n'avait que Fitz-Gerald pour providence. La femme
promit de faire passer une lettre. Mary crivit  Fitz-Gerald
d'envoyer une personne sre au village voisin pour enlever leur
enfant.

La lettre fut soumise  l'inspection de lord Kingston. Il connaissait
assez Fitz-Gerald pour tre sr qu'il ne se fierait qu' lui-mme d'un
pareil soin. En effet, il arriva seul,  pied, dguis, dans le lieu
qu'on lui avait indiqu. Le lendemain, au point du jour, lord Kingston
et ses deux fils entrrent dans la chambre o il gisait sur un
misrable grabat. On dit qu'on lui offrit un pistolet; ce qu'il y a de
sr c'est que, dans cette chambre il prit. La lettre de Mary, trouve
sur lui ainsi qu'une miniature d'elle, furent apportes  la
malheureuse, toutes couvertes du sang de la victime; et ses frres se
vantrent de la ruse qui avait employ sa main pour faire tomber leur
vengeance sur la tte de Fitz-Gerald.

Lady Mary Kingston accoucha d'un enfant mort et devint folle tellement
furieuse qu'il fallut user de force vis--vis d'elle. Ces accs
taient entremls d'une espce d'imbcillit apathique, mais la vue
d'un membre de sa famille ramenait les crises de violence. Le public
avait commenc par tre irrit de l'ingratitude de Fitz-Gerald; il
finit par tre indign de la conduite de la famille Kingston, ds
avant cette dernire catastrophe.

Quant  madame Fitz-Gerald, elle criait vengeance de tous cts, et
aurait voulu la poursuivre. Mais lord Kingston tait trop absolu en
Connaught pour qu'on et trouv un seul tmoignage contre lui, et
cette dplorable affaire n'avait dj fait que trop de victimes. Elle
fut assoupie. Au reste, si lord Kingston et ses fils vitrent
l'chafaud, ils n'en furent pas moins honnis dans leur pays; et je ne
serais pas tonne qu'elle et contribu  la longue rsidence qu'un
d'eux, le colonel Kingston, a fait  l'tranger. On a invent bien des
romans moins tragiques que cette triste scne de la vie relle.




CHAPITRE V

     Voyage en cosse. -- Alnwick. -- Burleigh. -- La marquise
     d'Exeter. -- Dpart de monsieur de Boigne. -- Monsieur le duc de
     Berry. -- Ses sentiments patriotiques. -- La comtesse de
     Polastron. -- L'abb Latil. -- Mort de la duchesse de Guiche. --
     Mort de madame de Polastron. -- L'abb Latil. -- Supriorit de
     monsieur le comte d'Artois sur le prince de Galles. -- Socit de
     lady Harington. -- Lady Hester Stanhope. -- La Grassini. --
     Dragonetti. -- La tarentelle. -- Viotti.


Bientt aprs mon retour  Londres, monsieur de Boigne m'emmena en
cosse. Il aimait  m'loigner de ma famille. Nous nous arrtmes en
Westmoreland, chez sir John Legard. Il fut aussi affectueux qu'aimable
pour moi. J'eus grande joie de le revoir.

En cosse, je fus accueillie comme l'enfant de la maison chez le duc
d'Hamilton. Je passai du temps chez lui, et j'assistai avec ses filles
aux courses d'dimbourg et  toutes les ftes auxquelles elles
donnrent lieu. On s'avisa de trouver que je ressemblais  un portrait
de la reine Marie-Stuart, conserv au palais d'Holyrood. Les gazettes
le dirent, et cette ressemblance, vraie ou fausse, me valut un succs
tellement populaire qu' la course et dans les lieux publics j'tais
suivie par une foule qui, je l'avoue, ne m'tait pas trop importune.
Parmi les remarques que j'entendais faire, il perait toujours un
amour trs vif pour _our poor queen Mary_.

Nous allmes de chteau en chteau, trs fts partout. Les cossais
sont hospitaliers. D'ailleurs j'avais t  la mode  dimbourg, et
qui n'a pas vcu dans la socit srieuse des insulaires britanniques
ne sait pas l'importance de ce mot magique _la mode_. Monsieur de
Boigne fut moins maussade que de coutume. L'aristocratie, lorsqu'elle
tait accompagne de la fortune et de l'entourage d'une grande
existence, lui imposait un peu, et il me mnageait parce qu'il me
voyait accueillie par elle.  tout prendre, ce voyage a t un des
plus agrables moments de ma jeunesse.

En revenant par le Northumberland, nous nous arrtmes  Alnwick,
cette habitation des ducs de Northumberland si belle et si historique.
Ils ont eu le bon got de la conserver telle qu'elle tait, ce qui
n'en fait pas une rsidence trs commode par la distribution, malgr
le luxe de chaque pice en particulier. Autrefois, les ducs de
Northumberland sonnaient une grosse cloche pour avertir qu'ils taient
 Alnwick et que leur _hall_ tait ouvert aux convives qui pouvaient
prtendre  s'asseoir  leur table. Cette forme d'invitation a t
remplace par d'autres habitudes. Cependant la cloche est encore
sonne une fois par an, le lendemain de l'arrive du duc  Alnwick, et
tel est le respect des anglais pour les anciens usages que tous les
voisins  dix milles  la ronde ne manquent pas de se rendre  cette
invitation qu'on n'appuie d'aucune autre. Malgr l'galit que
professe la loi anglaise, c'est le pays du monde o l'on se prte le
plus volontiers au maintien des coutumes fodales; elles plaisent
gnralement. Au reste, je ne sais pas si la cloche d'Alnwick tinte
encore, depuis trente ans que je l'ai entendue.

Nous nous arrtmes dans la magnifique rsidence de lord Exeter, btie
par le chancelier Burleigh, sous le rgne d'lisabeth, et qui a
conserv son nom. Lord Exeter venait de se remarier, tout tait en
fte au chteau. On ne pensait plus  la premire lady Exeter. Sa vie
avait t un singulier roman.

Le dernier lord Exeter avait pour hritier son neveu, monsieur Cecil,
qui, aprs la vie la plus mondaine, se trouvait,  trente ans, blas
sur tout. Il avait une belle figure, de l'esprit, des talents, mais il
s'ennuyait. Son oncle le pressait vainement de se marier. Il avait
trop vu le monde, il avait t jou par trop de femmes, tromp trop de
maris pour vouloir augmenter le nombre des dupes; bref, il s'tait
fait _excentrique_. C'tait alors l'tat des hommes  la mode uss et
blass, et l'origine premire des dandys.

Dans cette disposition, il tait parti un matin tout seul de Burleigh
Hall, avec un chien, un crayon et un album pour toute escorte, allant
faire la tourne pittoresque du pays de Galles. Son voyage se trouva
abrg. Arriv dans un village  une trentaine de milles de Burleigh,
il fut retenu par les charmes d'une jeune paysanne, fille d'un petit
fermier de l'endroit. Elle tait belle et sage. La femme du pasteur
l'avait prise en affection et avait soign son ducation. Elle tait
l'ornement du village qui s'en faisait honneur. L'loge de Sarah
Hoggins tait dans toutes les bouches.

La tte de monsieur Cecil se monta. Son coeur fut touch par cette
beaut villageoise; il voulut lui plaire. Il se dit peintre, mais
ajouta qu'ayant quelques petits capitaux, il s'tablirait volontiers
comme fermier, si elle consentait  devenir sa compagne. Il acheta une
ferme aux environs et se maria sous son vritable nom de Cecil.

Dix annes s'coulrent. Madame Cecil s'occupait du faire-valoir. Sous
prtexte de vendre ses croquis et de recevoir des commandes, monsieur
Cecil faisait de frquentes absences. Il rapportait toujours quelque
peu d'argent qui servait  augmenter le bien-tre de madame Cecil et
lui conservait la prminence dans le village, mais toujours dans la
ligne de son tat de petite fermire. Trois enfants naquirent, et elle
ne se doutait gure de la position sociale de leur pre.

Enfin, lord Exeter, le plus fier des hommes, qui n'aurait jamais
pardonn une telle alliance, mourut. Monsieur Cecil, marquis d'Exeter,
revint au village. Il y passa quelques jours. Les soins ruraux
n'exigeant pas en ce moment la prsence de sa femme, il lui proposa un
petit voyage d'amusement; elle y consentit avec joie. O n'en
aurait-elle pas trouv avec Cecil? Il loua un gros cheval; on le
chargea d'une selle et d'un _pilion_ sur lequel la fermire monta en
croupe derrire son mari, suivant la manire dont les personnes de
cette classe se transportaient alors. Cecil montra  sa femme
plusieurs belles habitations qu'elle admirait fort. Enfin le troisime
jour, ils arrivrent  Burleigh; il entra dans le parc:

Est-ce que le passage en est permis? lui demanda-t-elle.

--Oui,  nous. Il m'est venu la fantaisie de vous faire matresse de
ce parc. Qu'en pensez-vous?

--Mais j'accepte trs volontiers.

--Et le chteau vous plairait-il?

--Assurment.

Ils traversrent tout le parc en causant de cette sorte;  la fin,
elle lui dit:

Mais prenez garde, Cecil; ceci passe la plaisanterie; nous approchons
trop de la maison, on va nous renvoyer.

--Oh! que non, ma chre, on ne nous renverra pas.

Ils s'arrtrent  la porte du chteau. Une haie de valets y taient
rangs.

Voil, leur dit-il, lady Exeter, votre matresse: obissez-lui comme
 moi.

--Oui, mylord.

En entrant dans le vestibule, Sarah, qui croyait rver, fut rappele 
elle-mme par ses trois enfants, lgamment vtus, qui se jetrent 
son cou. Elle tomba dans les bras de son mari.

Ma chre Sarah, voil le plus beau jour de ma vie.

--Ah! j'tais bien heureuse, s'cria-t-elle.

On voudrait en rester l de cette notice, mais la vrit en exige la
fin. Monsieur Cecil avait trouv sa femme adorable tant qu'au village
elle avait t la premire. Transporte sur un autre thtre, elle
perdit sa confiance et ses grces naves: emprunte, mal  son aise,
elle devint gauche et ridicule. Elle n'avait plus cette fracheur de
beaut qui aurait peut-tre expliqu une folie. Les belles dames, qui
regrettaient la brillante situation qu'elle leur enlevait, la
poursuivirent de leurs moqueries.

Lord Exeter commena par en tre offens, puis fch, puis afflig,
puis embarrass. Il ne l'engagea plus  l'accompagner dans le monde;
il la ngligea. Il tait encore bien aise de la retrouver dans son
intrieur o elle s'tait rfugie, mais elle n'y tait gure mieux
place. Elle ne savait pas mme commander  ses gens. Prive des
occupations qui absorbaient la plus grande partie de son temps, le peu
de littrature qui autrefois lui tait une rcration ne suffisait pas
 l'employer. Le moindre billet  crire lui tait un supplice dans la
crainte de manquer aux usages. Lord Exeter donna  ses filles une
belle gouvernante pour qu'elles fussent autrement que leur mre. Cela
tait naturel et mme raisonnable, mais les petites et la mre en
souffraient galement.

Le changement de vie attaqua d'abord les enfants; elles se fltrirent
et tombrent malades. Bref, en moins de trois ans, l'heureuse
fermire, devenue une grande dame, mourut de chagrin, d'un coeur
bris, selon l'expression anglaise, sans qu'au fond lord Exeter et eu
de mauvais procds, mais seulement par la force des choses. Tant il
est vrai qu'on ne brave pas impunment les lois et les usages imposs
par la socit aux diffrentes classes qui la composent.

Peu de temps aprs mon retour  Londres, monsieur de Boigne m'apprit
qu'il avait vendu la maison que nous habitions, et il m'emmena dans un
htel garni. Il m'annona son intention de quitter l'Angleterre et de
m'y laisser chez mes parents.

Au fond, cela me convenait, mais pourtant j'tais dsole de devenir
une troisime fois la fable du public. Il tait parti l'hiver
prcdent un jour de concert o nous avions cinq cents personnes
invites; cela avait t racont et comment dans toutes les gazettes
aussi bien que dans tous les salons. Je n'avais plus la confiance de
croire  la bienveillance gnrale, et je sentais combien ma position
serait difficile. Aussi, quoiqu'il m'en cott, j'offris de le suivre.
Il s'y refusa positivement, mais, cette fois, nous nous sparmes sans
tre brouills et en conservant une correspondance.

Il me laissa dans une situation de fortune trs modeste, mais
suffisante pour vivre dcemment dans le monde o j'tais reue. Il eut
mme le bon procd de me donner un ordre illimit sur son banquier,
en m'indiquant seulement la somme que je ne devais pas excder et que
je n'ai jamais dpasse.

Cette phase de ma vie dura deux annes qui ont t les plus
tranquilles dont je conserve le souvenir. Je menais modrment la vie
du monde; j'avais un intrieur doux o j'tais adore. Mon pre tait
dans toute la force de son intelligence et de sa sant, et s'occupait
continuellement de mon frre et de moi. Nous avions repris nos
lectures et nos tudes et menions une vie trs rationnelle. Mon frre
avait une trs belle voix. Nous faisions beaucoup de musique.

Il s'y runissait souvent d'autres amateurs, au nombre desquels je ne
dois pas ngliger de nommer monsieur le duc de Berry. Il tait tabli
 Londres o il menait une vie bien peu digne de son rang et encore
moins de ses malheurs. Sa socit la plus habituelle tait celle de
quelques femmes croles. Il s'y permettait des inconvenances qu'on lui
rendait en familiarits. Du moins ceci se passait entre franais; mais
il s'tait engou d'une mauvaise fille anglaise qu'il menait aux
courses dans sa propre voiture, qu'il accompagnait au parterre de
l'Opra o il sigeait  ct d'elle.

Quelquefois, quand la foule le bousculait par trop, il lui prenait un
accs de vergogne et il venait se rfugier dans ma loge ou dans
quelque autre. Mais nous entendions  la sortie la demoiselle qui
appelait Berry, Berry, pour faire avancer _leur voiture_.

Monsieur le duc de Berry tait souvent dplac dans ses discours aussi
bien que dans ses actions, et se livrait  des accs d'emportement o
il n'tait plus matre de lui. Voil le mal qu'il y a  en dire. Avec
combien de joie je montrerai le revers de la mdaille.

Monsieur le duc de Berry avait beaucoup d'esprit naturel, il tait
aimable, gai, bon enfant. Il contait, d'une manire charmante: c'tait
un vritable talent, il le savait et, quoique prince, il attendait
naturellement les occasions sans les chercher. Son coeur tait
excellent; il tait libral, gnreux, et pourtant rang. Avec un
revenu fort mdiocre, qu'il recevait du gouvernement anglais, et des
gots dispendieux, il n'a jamais fait un sol de dettes. Tant qu'il
avait de l'argent, sa bourse tait ouverte aux malheureux aussi
largement qu' ses propres fantaisies; mais, lorsqu'elle tait
puise, il se privait de tout jusqu'au moment o elle devait se
remplir de nouveau.

Il ne partageait pas en politique les folies de l'migration. Je l'ai
vu s'indigner de bonne foi contre les gens qui excusaient la tentative
faite sur le Premier Consul par la machine infernale. Je me rappelle
entre autre une boutade contre monsieur de Nantouillet, son premier
cuyer,  cette occasion. Il tait en cela bien diffrent d'autres
migrs. Le comte de Viomnil, par exemple, cessa de venir chez ma
mre, avec laquelle il tait li depuis nombre d'annes, parce que
j'avais dit que la machine infernale me semblait une horrible
conception. Le futur marchal racontait  tout son monde qu'on ne
pouvait s'exposer  entendre de pareils propos, et l'auditoire
partageait son indignation.

Monsieur le duc de Berry tait rest trs franais. Nous apprmes un
soir, dans le salon de lady Harington, o se trouvait le prince de
Galles, les succs d'une petite escadre franaise dans les mers de
l'Inde. Monsieur le duc de Berry ne pouvait pas cacher sa joie; je fus
oblige de le catchiser pour obtenir qu'il la retnt dans des limites
dcentes au lieu o il tait. Le lendemain, il arriva de bonne heure
chez nous:

H bien, mes gouvernantes, j'ai t bien sage hier soir, mais je veux
vous embrasser ce matin en signe de joie.

Il embrassa ma mre et moi, et puis se prit  sauter et  gambader en
chantant:

Ils ont t battus, ils ont t battus; nous les battons sur l'eau
comme sur terre; ils sont battus. Ah! mes gouvernantes, laissez-moi
dire, nous sommes seuls ici!...

On ne peut nier qu'il n'y et de la gnrosit dans cette joie d'un
succs hostile  tous ses intrts personnels. Monsieur le duc de
Berry tait le seul des princes de sa Maison qui prouvt cet amour de
la patrie. Seul aussi il avait le got des arts qu'il cultivait avec
assez de succs. Malgr ses travers, il tait honnte homme. Je crois
qu'il aurait t un souverain trs dangereux, mais pourtant il tait
de toute sa famille le plus capable de gnrosit. J'ai rpugnance 
le dire, mais je crains qu'il ne ft pas brave. Je ne le conois pas,
car cette qualit semblait faite exprs pour lui, et il lui chappait
sans cesse des expressions et des sentiments que n'aurait pas
dsavous Henri IV. Si donc il a montr de la faiblesse, ce qui n'est
gure douteux, il faut que ce soit le rsultat de la dplorable
ducation de nos princes. Toutefois, son frre, moins distingu que
lui sous tous les autres rapports, a chapp  cette triste fatalit.

Le bill sur les dettes faites  l'tranger tant pass, et monsieur le
comte d'Artois s'ennuyant  dimbourg autant que ses entours, il
revint s'tablir  Londres. Mais il s'tait pass de grands
changements autour de lui pendant le dernier sjour en cosse.
Monsieur le comte d'Artois tait, depuis bien des annes, trs attach
 madame de Polastron. Elle l'aimait passionnment, mais non pas pour
sa gloire; et c'est  l'influence exerce par elle qu'il faut en
partie attribuer le rle peu honorable que le prince a jou pendant le
cours de la Rvolution. Publiquement tablie chez lui, cette liaison
tait tellement affiche qu'elle avait cess de faire scandale.

Lors de son arrive  Holyrood, monsieur le comte d'Artois, qui
n'tait rien moins que religieux, fut trs importun du zle avec
lequel les catholiques d'cosse se mettaient en frais de lui procurer
des messes et des offices.  je ne sais quelle grande fte, il fut
oblig, par leurs prvenances, de faire une vingtaine de milles pour
passer cinq ou six heures  la chapelle d'un grand seigneur du pays.
Ennuy  mort de cette sujtion, il voulut avoir un aumnier. Madame
de Polastron crivit  madame de Laage de lui chercher un prtre pour
dire la messe, d'une classe assez infrieure pour qu'il ne pt avoir
prtention  l'entre du salon, l'intention de Monseigneur tant qu'il
manget avec ses valets de chambre.

Madame de Laage s'adressa  monsieur de Sabran. Il lui dit:

J'ai votre affaire, un petit prtre, fils d'un concierge de chez moi.
Il est jeune, point mal de figure; je ne le crois difficile en aucun
genre, et il n'y aura pas  se gner avec lui.

On expliqua  l'abb Latil ce dont il s'agissait; il accepta avec
joie, et on l'emballa dans le coche pour dimbourg o il s'tablit sur
le pied convenu.

La duchesse de Guiche, aprs quelques aventures, avait fini par
s'attacher plus srieusement  monsieur de Rivire, simple cuyer du
Roi. La libert de l'migration l'avait rapproch d'elle; il lui tait
fort dvou. Elle quitta la Pologne o elle tait prs de son pre, le
duc de Polignac, vint  Londres, fut envoye en France par monsieur le
comte d'Artois pour lier une intrigue avec le Premier Consul, choua,
retourna en Allemagne, repassa  Londres, et finalement arriva 
Holyrood, dj fort souffrante. Le mal empira; monsieur de Rivire
accourut.

Mais l'abb Latil n'avait pas perdu son temps; il s'tait empar de la
confiance de la duchesse, et la dominait entirement. Monsieur de
Rivire ne fut admis qu' partager la conversion opre dans l'esprit
de la malade; il entra dans tous ses sentiments, renona  ceux qui
pouvaient lui dplaire, et fut le premier  adopter cette vie de
dvotion purile et mesquine qui est devenue le type de la petite
Cour de monsieur le comte d'Artois.

Madame de Guiche, assiste de l'abb Latil, fit une fin exemplaire.
Madame de Polastron, tmoin de la mort de sa cousine, en fut
profondment touche et ds lors remit son coeur et sa conscience
entre les mains de l'abb Latil; c'tait encore secrtement. Monsieur
le comte d'Artois n'tait pas dans cette confidence et mme, tout en
regrettant la duchesse de Guiche, il se moquait des momeries,
disait-il, qui avaient accompagn sa fin et des patentres de Rivire.

Tel tait l'intrieur du prince lorsqu'il arriva  Londres. L'tat de
madame de Polastron, attaque de la poitrine, empira. Elle se livra 
toutes les fantaisies dispendieuses qui accompagnent cette maladie.
Les revenus ne suffisant pas, monsieur du Theil, intendant de monsieur
le comte d'Artois, inventa une faon d'augmenter les fonds. Il
arrivait frquemment des missaires de France. On choisissait un des
projets les plus spcieux; on annonait un mouvement prochain, en
Vende ou en Bretagne,  l'aide duquel on obtenait quelques milliers
de livres sterling du gouvernement anglais. On en donnait deux ou
trois cents  un pauvre diable qui allait se faire fusiller sur la
cte, et les fantaisies de madame de Polastron dvoraient le reste. Je
ne sais pas si le prince entrait dans ces tripotages; mais, du moins,
il les tolrait et n'a pu les ignorer, car cette manoeuvre s'tant
rpte jusqu' trois fois en peu de mois, monsieur Windham la
dcouvrit et s'en expliqua vivement avec lui. C'est par monsieur
Windham lui-mme que j'en ai eu directement connaissance. Au reste, ce
n'tait pas un secret. Les migrs, en Angleterre, s'taient
accoutums  regarder l'argent anglais comme de lgitime prise, par
tous les moyens.

Madame de Polastron s'teignait graduellement. Monsieur le comte
d'Artois passait sa journe seul avec elle. Les maisons de location 
Londres sont trop petites pour qu'ils pussent loger ensemble, mais ils
habitaient la mme rue. Chaque jour,  midi, son capitaine des gardes
l'accompagnait jusqu' la porte de madame de Polastron, frappait et,
lorsqu'elle tait ouverte, le quittait. Il venait le reprendre  cinq
heures et demie pour dner, le ramenait  sept heures jusqu' onze.
Ces longues matines et ces longues soires se passaient en tte 
tte. Madame de Polastron, qui ne pouvait parler sans fatigue, se fit
faire des lectures pieuses, d'abord par le prince, puis elle le fit
soulager dans ce soin par l'abb Latil.

Les commentaires se joignirent au texte. Monsieur le comte d'Artois
tait trop afflig pour ne pas prter une attention respectueuse aux
paroles qui adoucissaient les souffrances de son amie; elle lui
prchait la foi avec l'onction de l'amour. Il entrait dans tous ses
sentiments, et elle en avait tellement la conviction qu'au moment de
sa mort elle prit la main du prince et, la remettant dans celle de
l'abb, elle lui dit:

Mon cher abb, le voil. Je vous le donne, gardez-le, je vous le
recommande.

Et puis, s'adressant au prince:

Mon ami, suivez les instructions de l'abb pour tre aussi tranquille
que je le suis au moment o vous viendrez me rejoindre.

Il y avait plusieurs personnes dans sa chambre lors de cette scne,
entre autres le chevalier de Puysgur qui me l'a raconte. Elle fit
des adieux affectueux  tout ce monde, prcha ses valets, ne dit pas
un mot du scandale qu'elle avait donn au monde. Elle s'endormit; le
prince et l'abb restrent seuls avec elle. Peu de temps aprs, elle
s'veilla, demanda une cuillere de potion et expira.

L'abb ne perdit pas un instant, il entrana monsieur le comte
d'Artois  l'glise de King-Street, l'y retint plusieurs heures, le
fit confesser et, le lendemain, lui donna la communion. Depuis ce
moment, il le domina au point qu'en le regardant seulement, il le
faisait changer de conversation.

Il avait cess de manger avec les valets de chambre depuis le dpart
d'dimbourg; mais ce fut alors seulement qu'il prit place  la table
du prince dont le ton changea compltement. De trs libre qu'il avait
t, il devint d'un rigorisme extrme; et monsieur de Rivire, qui
s'en abstenait par scrupule, y revint et y tint le premier rang.
Monsieur le comte d'Artois, toujours un peu embarrass de son
changement, lui savait un gr infini d'avoir t son prcurseur et
d'tre entr par la mme porte dans la voie qu'ils suivaient avec la
mme ferveur.

Avant que la maladie de madame de Polastron absorbt entirement
monsieur le comte d'Artois, il allait quelquefois dans le monde. Je
l'y rencontrais, surtout chez lady Harington o je passais ma vie. Il
s'y trouvait souvent avec le prince de Galles, et, malgr la
diffrence de leur position, c'tait le prince franais qui avait tout
l'avantage. Il tait si gracieux, si noble, si poli, si grand
seigneur, si naturellement plac le premier sans y songer que le
prince de Galles n'avait l'air que de sa caricature. En l'absence de
l'autre, on ne pouvait lui refuser de belles manires; mais c'taient
des _manires_, et, en monsieur le comte d'Artois, c'tait la nature
mme du prince. Sa figure aussi, moins belle peut-tre que celle de
l'anglais, avait plus de grce et de dignit; et la tournure, le
costume, la faon d'entrer, de sortir, tout cela tait incomparable.

Je me rappelle qu'une fois o monsieur le comte d'Artois venait
d'arriver et faisait sa rvrence  lady Harington, monsieur le duc de
Berry, qui se trouvait  ct de moi, me dit:

Comme on est heureux pourtant d'tre beau prince comme cela; a fait
la moiti de la besogne.

C'tait une plaisanterie, mais au fond, il avait raison. Certainement,
 cette poque, monsieur le comte d'Artois tait l'idal du prince,
plus peut-tre que dans sa grande jeunesse. Il n'allait gure alors
dans la socit franaise. Il recevait les hommes de temps en temps,
et donnait quelques dners. Le jour de l'An, le jour de la
Saint-Louis, de la Saint-Charles, les femmes s'y faisaient crire. Il
renvoyait des cartes  toutes et faisait en personne des visites 
celles qu'il connaissait. Je l'ai vu ainsi trois ou quatre fois chez
ma mre, mais fort  distance. Nous n'allions pas chez madame de
Polastron et cela ne se pardonnait gure.

J'ai parl du salon de lady Harington. C'tait le seul o on se runt
frquemment, non pas tout  fait sans y tre invit, mais d'une
manire plus sociable que les raouts ordinaires. Lady Harington
faisait trente visites dans la matine, et laissait  la porte des
femmes l'engagement  venir le soir chez elle. Chemin faisant, elle
traversait plusieurs fois Bond street, et y ramassait les hommes qui
s'y promenaient. Cette manoeuvre se renouvelait trois  quatre fois
par semaine, et le fond de la socit, tant toujours le mme,
finissait par former une coterie. Mon instinct de sociabilit
franaise me poussait  y donner la prfrence sur les grandes
assembles que je trouvais dans d'autres maisons. Lady Harington me
comblait de prvenances et je me plaisais fort chez elle.

C'est l o je m'tais assez lie avec lady Hester Stanhope qui,
depuis, a jou un rle si bizarre en Orient. Elle dbutait  cette
clbrit par une originalit assez piquante. Lady Hester tait fille
de la soeur de monsieur Pitt que les bizarres folies de son mari,
lord Stanhope, avaient fait mourir de chagrin. Ces mmes folies
avaient jet la fille ane dans les bras de l'apothicaire du village
voisin du chteau de lord Stanhope. Monsieur Pitt, pour viter le mme
sort  lady Hester, l'avait prise chez lui. Elle faisait les honneurs
de la trs mauvaise maison que le peu de fortune avec laquelle il
s'tait retir des affaires lui permettait de tenir; et, dans ce
moment d'oisivet, il s'tait tabli le chaperon de sa nice, restant
avec une complaisance infinie jusqu' quatre et cinq heures du matin 
des bals o il s'ennuyait  la mort. Je l'y ai souvent vu, assis dans
un coin, et attendant avec une patience exemplaire qu'il convnt 
lady Hester de terminer son supplice.

Je ne parlerai pas de ce qui a dcid lady Hester  s'expatrier. J'ai
entendu dire que c'tait la mort du gnral Moore, tu  la bataille
de la Corogne; mais cela s'est pass aprs mon dpart, et je ne
raconte que ce que j'ai vu ou crois savoir d'une manire positive. 
l'poque dont je parle, lady Hester tait une belle fille d'une
vingtaine d'annes, grande, bien faite, aimant le monde, le bal, les
succs de toute espce, pas mal coquette, ayant le maintien fort
dcid, et une bizarrerie assez piquante dans les ides. Cela ne
passait pas pourtant les bornes de ce qu'on appelle de l'originalit.
Pour une Stanhope (ils sont tous fous), elle tait la sagesse mme.

J'ai fait dans ce mme temps bien souvent de la musique avec madame
Grassini. C'est la premire chanteuse qui ait t reue  Londres
prcisment comme une personne de la socit. Elle ajoutait  un grand
talent une extrme beaut; beaucoup d'esprit naturel lui servait 
adopter le maintien sortable  tous les lieux o elle se trouvait. Le
duc d'Hamilton la fit entrer dans l'intimit de ses soeurs. Le comte
de Fonchal, ambassadeur de Portugal, lui donnait des ftes charmantes
o tout le monde voulait aller. Non seulement elle tait invite aux
concerts, mais  toutes les runions de socit et mme de coterie.
Actrice excellente, sa mthode de chanter tait admirable. Elle a mis
 la mode des voix de contralto qui ont  peu prs expuls du thtre
celles de soprano, seules apprcies jusque-l. Le premier grand
talent qui se trouvera possder une voix de cette dernire nature
amnera une nouvelle rvolution.

Le musicien le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontr, c'est
Dragonetti. Il tait alors  l'apoge du prodigieux talent avec lequel
il avait matris, assoupli, apprivois, on pourrait dire, cet immense
et grossier instrument qu'on appelle une contrebasse, au point de le
rendre enchanteur. Il tirait de ces trois gros cbles dont il est
mont et qu'il faut toucher  pleine main des sons ravissants, et
tait parvenu  une excution qui tient du prodige.

Je me souviens qu' la suite d'un grand concert donn par le comte de
Fonchal, la foule s'tant coule, nous restmes en petit comit pour
le souper. On parla de danses nationales, de la tarentelle. La fille
de l'ambassadeur de Naples la dansait trs bien, je l'avais danse
autrefois. On nous pressa de l'essayer. Viotti s'offrit  la jouer,
mais il savait mal l'air. Dragonetti le lui indiqua. Nous commenmes
notre danse. Viotti jouait, Dragonetti accompagnait. Bientt nous
fmes essouffles, et les danseuses s'assirent. Viotti termina son
mtier de mntrier en improvisant une variation charmante. Dragonetti
la rpta sur la contrebasse. Le violon reprit une variation plus
difficile, l'autre l'excuta avec la mme nettet. Viotti s'cria:

Ah! tu le prends comme cela! nous allons voir.

Il chercha tous les traits les plus difficiles que Dragonetti
reproduisit avec la mme perfection. Cette lutte de bonne amiti se
continua,  notre grande joie, jusqu'au moment o Viotti jeta son
violon sur la table en s'criant:

Que voulez-vous, il a le diable au corps ou dans sa contrebasse!

Il tait dans un transport d'admiration. Dragonetti n'a eu ni
prdcesseur, ni, jusqu' prsent, d'imitateur.




CHAPITRE VI

     Querelles parmi les vques. -- _Les treize._ -- Mort de la
     comtesse de Rothe. -- Regrets de l'archevque de Narbonne. --
     Rponse du comte de Damas. -- Pozzo di Borgo. -- Sa rivalit avec
     Bonaparte. -- douard Dillon. -- Calomnies sur la reine
     Marie-Antoinette. -- Duel. -- Un mot du comte de Vaudreuil. --
     Pichegru. -- Les Polignac. -- Mort de monsieur le duc d'Enghien.
     -- Je quitte l'Angleterre.


La socit de l'migration franaise fut mise en commotion par les
rsultats du Concordat. Les vques, qui, jusque-l, avaient vcu en
bon accord, se divisrent sur la question des dmissions demandes par
le Pape. L'vque de Comminges, mon oncle, et l'vque de Troyes,
Barral, furent les chefs de ceux qui se soumirent. Les autres taient
sous la guidance de l'archevque de Narbonne, Dillon, et de l'vque
d'Uzs, Bthizy. L'aigreur et les haines taient au comble. Les
non-dmissionnaires avaient la majorit  Londres. Ils taient treize
et s'appelaient firement _les treize_.

Madame de Rothe, qui avait conserv toute sa violence dans son ge
trs avanc, ne les dsignait jamais autrement. Elle faisait des
scnes  mon pre parce qu'il approuvait le parti pris par son frre
et le disait hautement. Il n'avait gure d'imitateurs; quelques-uns
auraient volontiers t de son avis, mais ils n'osaient pas en
convenir. Ceux des migrs se disposant  rentrer en France taient
les plus violents dans leurs propos, afin de dissimuler leurs projets,
et, pendant qu'ils faisaient leurs paquets, n'en criaient que plus
fort contre les dserteurs de la veille et tout ce qui se passait en
France. Dans cette disposition, toute ide, toute dmarche, toute
parole raisonnable, soulevaient des temptes.

Les vques dmissionnaires avaient originairement eu le projet, aprs
avoir obi au Pape, de s'en tenir l et de ne point rentrer en France.
Mais on leur rendit la vie si dure qu'ils ne purent y tenir, et cette
position donna grande force aux arguments d'une lettre par laquelle
monsieur Portalis les engageait  venir au secours de l'glise. Aprs
la premire fureur occasionne par leur dpart, les passions se
calmrent, et les treize, n'tant plus une majorit puisque la
minorit avait quitt la place, devinrent moins violents. L'archevque
de Narbonne et madame de Rothe reprirent leurs habitudes de confiance
intime avec mon pre. Il leur tait fort attach.

Je ne puis m'empcher de raconter la mort de madame de Rothe. Elle
tait au dernier degr d'une longue et douloureuse maladie dont une
complte dissolution du sang tait la suite. Elle avait toujours cach
ses souffrances  l'archevque pour ne pas l'inquiter, et constamment
fait les honneurs de son salon pour qu'il ne ressentt aucun
changement autour de lui, aucun ennui. Le dernier jour de sa vie, elle
dit  mon pre de venir dner avec eux. Leurs commensaux ordinaires,
des vques, devaient aller  Wanstead chez monsieur le prince de
Cond, et elle n'avait pas la force de parler longtemps assez haut
pour tre entendue par l'archevque, devenu trs sourd. On servit des
hutres; elle les aimait. L'archevque insista pour qu'elle en
manget; elle eut la complaisance d'en essayer une, puis elle dit 
mi-voix  mon pre qu'elle tutoyait:

D'Osmond, empche-le de beaucoup manger. Je crains que son dner ne
soit troubl.

Ensuite elle remit la conversation sur les sujets qui pouvaient
intresser l'archevque, disant un mot de temps en temps. Au dessert,
l'archevque avait l'habitude de passer un instant dans sa chambre.
Ds qu'il y fut entr:

Ah! s'cria-t-elle, j'attendais ce moment. D'Osmond, ferme la porte
sur lui, tourne la clef, sonne.

Un domestique vint:

Il faut que Guillaume aille chez monsieur l'archevque, et l'occupe
de faon  l'empcher de rentrer ici.

Tout ceci fut dit avec beaucoup de vivacit; reprenant plus bas et
s'adressant  mon pre:

 son ge, les motions ne valent rien, et cela va finir.

--Ne faudrait-il pas envoyer chercher votre mdecin?

--Mon ami, le mdecin est bien inutile; mais envoie vite chercher un
prtre, c'est plus convenable pour monsieur l'archevque.

Dix minutes aprs le moment o elle avait fait fermer la porte sur
lui, elle avait cess de respirer; et l'archevque est toujours rest
persuad qu'elle tait morte de mort subite, se portant  merveille.
Je lui ai souvent entendu dire:

Ce m'est une grande consolation de penser qu'elle n'a ni souffert, ni
prvu sa fin.

Voil un genre de dvouement dont un coeur de femme est seul capable.

L'archevque aimait madame de Rothe: elle lui tait ncessaire, il
perdait une habitude de cinquante annes; il la regrettait
sincrement. Il vint passer chez nous la journe de l'enterrement. En
arrivant, il tait trs affect; cependant il se remit, djeuna de bon
apptit. Aprs le djeuner, il trouva un volume de Voltaire, tranant
sur une table. Il se mit  parler de ses rapports avec lui, de ses
brouilleries, de ses raccommodements, puis de ses ouvrages, de ceux
qui avaient fait le plus d'effet  leur apparition. Bref, il nous
rcita un chant tout entier de _la Pucelle_, pome dont il avait orn
sa mmoire piscopale. Voil comment les hommes savent regretter les
personnes qui leur ont consacr leur vie tout entire. Cela s'appelle
alternativement de la force d'me ou de la rsignation, suivant les
circonstances.

Vers cette poque, j'tais un jour chez madame du Dresnay. Monsieur de
Damas (connu sous le nom de Damas jaune), attach  monsieur le prince
de Cond, y fit une diatribe de la dernire violence sur les migrs
qui rentraient en France. Madame du Dresnay, qui pourtant n'est
revenue qu'en 1814 mais qui avait trop d'esprit pour approuver ces
impertinences, lui dit fort schement:

Monsieur de Damas, quand on est comme vous lgamment vtu, qu'on a
un cabriolet qui vous attend  ma porte, qu'on est log, nourri,
soign comme vous  Wanstead, on n'a pas le droit de crier _tolle_
contre des pauvres gens qui vont chercher ailleurs le pain dont ils
manquent ici.

--Mais, madame, c'est bien leur faute. Ne savez-vous pas ce que le Roi
a fait pour eux?

--Non, en vrit.

--Mais, madame, il leur a permis de travailler sans droger.

Je l'ai entendu de mes oreilles, entendu.

J'ai oubli de dire qu'avant mon mariage, je voyais beaucoup Pozzo,
chez mes parents. Depuis, la vaste jalousie de monsieur de Boigne, qui
embrassait la nature entire, y compris mon pre et mon chien, m'avait
squestre de toutes relations sociales, et je n'avais vu le monde que
comme une lanterne magique. D'ailleurs, Pozzo avait fait un long
sjour  Vienne o il avait accompagn lord Minto, son patron et son
ami. Cette liaison s'tait forme  l'poque o lord Minto, alors sir
Gilbert Elliot, avait t vice-roi de Corse, et o Pozzo tait son
conseil et son ministre. Il avait aussi des rapports trs intimes avec
mon oncle, douard Dillon. Celui-ci commandait un rgiment irlandais,
au service de l'Angleterre, qui occupait la Corse.

Lorsque les forces britanniques vacurent l'le, Pozzo fut oblig de
la quitter, le parti franais ayant pris le dessus. Je crois qu'il
s'agissait peu du parti franais ou anglais dans le coeur de Pozzo 
cette poque, mais seulement de celui que Bonaparte ne suivait pas.
Les deux cousins s'taient tts.  une liaison intime de jeunesse,
avait succd une haine fonde sur l'ambition. Ils ne pensaient alors
qu' dominer dans leur le, et ils avaient promptement dcouvert
qu'ils ne pouvaient y russir qu'en devenant vainqueur l'un de
l'autre.

Je crois bien que Pozzo n'appela les anglais que parce que Bonaparte
se dclara rvolutionnaire. Depuis, Pozzo est devenu peut-tre
rellement absolutiste, mais,  cette poque, il tait trs libral et
plutt rpublicain. Je lui ai entendu faire des morceaux sur _la
Patria et les Castagnes_ qui taient fort dans mes gots, mais qui ne
ressemblent gure aux principes de la sainte alliance.

Pozzo se rendait justice en se sentant le rival du Bonaparte d'alors.
Mais cette ide, une fois entre dans sa tte corse, il n'a pu l'en
dloger et il s'est regard comme le rival du vainqueur de l'Italie,
du Premier Consul et mme de l'empereur Napolon. Il avait trop
d'esprit pour montrer ouvertement cette pense, mais elle fermentait
dans sa cervelle et s'en chappait en haine la plus active. Il aurait
t jusqu'au fond des enfers chercher des antagonistes  Bonaparte et
l'a toujours poursuivi avec une persvrance  laquelle son esprit
des plus distingus et de rares talents ont donn une influence que sa
situation sociale ne devait pas faire prvoir.

 cette poque, il tait constamment chez nous, passant
alternativement du dcouragement et de la plus profonde tristesse 
des esprances exagres et  des accs de gaiet folle, mais toujours
spirituel, intressant, amusant, loquent mme. Son langage, un peu
trange et rempli d'images, avait quelque chose de pittoresque et
d'inattendu qui saisissait vivement l'imagination, et son accent
tranger contribuait mme  l'originalit des formes de son discours.
Il tait parfaitement aimable. Son manque de savoir-vivre n'avait pas
encore l'aplomb que les succs lui ont donn. Et puis, on tait moins
choqu de voir un petit Corse manquer aux usages reus que lorsqu'il a
dploy ses habitudes grossires dans la pompe des ambassades.

douard Dillon le mit en rapport avec monsieur le comte d'Artois.
Pozzo l'apprcia bien vite, et, tandis que le prince croyait s'tre
assur un agent, Pozzo ne vit en lui qu'un instrument dont il se
servirait dans l'intrt de son ambition et surtout de ses haines,
s'il le pouvait. Mais cet instrument lui paraissait bien peu incisif,
et il s'expliquait avec une grande amertume sur le peu de parti qu'il
y avait  en tirer.

douard Dillon, dont je viens de parler, tait le frre de ma mre. Il
avait t longtemps connu sous le nom du beau Dillon. La chronique du
temps l'a dsign comme un des amants que la calomnie a donns  la
Reine. Voici sur quel fondement on avait fond cette histoire.

douard Dillon tait trs beau, trs fat, trs  la mode. Il tait de
la socit intime de madame de Polignac, et probablement adressait 
la Reine quelques-uns de ces hommages qu'elle rclamait comme jolie
femme. Un jour, il rptait chez elle les figures d'un quadrille
qu'on devait danser au bal suivant. Tout  coup, il plit et
s'vanouit  plat. On le plaa sur un sopha, et la Reine eut
l'imprudence de poser sa main sur son coeur pour sentir s'il battait.
douard revint  lui. Il s'excusa fort de sa sotte indisposition et
avoua que, pour ne pas manquer  l'heure donne par la Reine, il tait
parti de Paris sans djeuner, que, depuis les longues souffrances
d'une blessure reue  la prise de Grenade, ces sortes de dfaillances
lui prenaient quelquefois, surtout quand il tait  jeun. La Reine lui
fit donner un bouillon, et les courtisans, jaloux de ce lger succs,
tablirent qu'il tait au mieux avec elle.

Ce bruit tomba vite  la Cour, mais fut confirm  la ville lorsque,
le jour de la Saint-Hubert, on le vit traverser Paris dans le carrosse
 huit chevaux de la Reine. Il tait tomb de cheval et s'tait
recass le bras  la chasse. La voiture de la Reine tait seule
prsente; elle ordonna qu'on y transportt mon oncle et revint, comme
de coutume, dans celle du Roi, car la sienne n'y tait que
d'tiquette. Il est trs probable que beaucoup des histoires qu'on a
faites sur le compte de la pauvre Reine n'avaient pas des fondements
plus graves.

Mon oncle avait eu un duel qui avait fait une sorte de bruit. Soupant
chez un des ministres, un provincial dont j'oublie le nom, lui dit 
travers la table:

Monsieur Dillon, je vous demanderai de ces petits pots,  quoi
sont-ils?

douard, qui causait avec sa voisine, rpondit schement:

 l'avoine.

--Je vous renverrai de la paille, reprit l'autre qui ignorait que les
petits pots  l'avoine taient un mets  la mode.

douard n'interrompit pas sa causerie; mais, aprs le souper, le
rendez-vous fut pris pour le lendemain assez tard, parce qu'il ne se
drangeait pas volontiers le matin. L'antagoniste arriva chez lui 
l'heure indique. Sa toilette n'tait pas finie; il lui en fit des
excuses, l'acheva avec tout le soin et les petites recherches
imaginables. Tout en y travaillant, il lui dit:

Monsieur, si vous n'avez pas affaire d'un autre ct, je prfrerais
que nous allassions au bois de Vincennes. Je dne  Saint-Maur, et je
vois que je n'aurai gure que le temps d'arriver.

--Comment, monsieur, vous comptez...

--Indubitablement, monsieur, je compte dner  Saint-Maur aprs vous
avoir tu, je l'ai promis hier  madame de...

Cet aplomb de fatuit imposa peut-tre au pauvre homme, tant il y a
qu'il reut un bon coup d'pe et que mon oncle alla dner 
Saint-Maur o l'on n'apprit que le lendemain, et par d'autres, le duel
et le colloque. On ne peut se dissimuler que ce genre d'impertinence
n'ait assez de grce.

 l'poque dont je parle, 1803, douard avait dpouill depuis
longtemps toutes les prtentions du jeune homme et il tait devenu
tout  fait naturel et bon garon. Une anglaise lui ayant demand ce
qu'tait devenu le beau Dillon, il rpondit avec un srieux extrme:

Il a t guillotin.

Il avait suffisamment d'esprit naturel et infiniment de savoir-vivre.
Je n'ai jamais vu avoir de meilleures et de plus grandes manires. Il
avait t attach  monsieur le comte d'Artois comme gentilhomme de la
Chambre depuis la premire formation de sa maison, et restait dans une
assez grande intimit, quoiqu'il ne ft pas son commensal. Le rgiment
de la brigade irlandaise qu'il avait command avait rclam tous ses
soins pendant quelques annes. Depuis, il les avait confis  son
frre Franck Dillon, son lieutenant-colonel. Il avait pous une
crole de la Martinique dont la fortune, considrable alors, lui
permettait d'avoir une assez bonne maison  Londres. Monsieur le comte
d'Artois y dnait quelquefois, et les autres princes trs frquemment.

Je m'y suis trouve un jour, en 1804, avec assez de monde dont le
comte de Vaudreuil faisait partie; Bonaparte venait de se dclarer
empereur, trompant ainsi les esprances que les migrs avaient voulu
se forger de ses projets bourbonnistes. Chacun devisait de toutes les
chances qu'il perdait par cette imprudence. Les uns pensaient qu'il
aurait pu tre marchal de France, d'autres, chevalier des ordres,
quelques-uns allaient mme jusqu' dire conntable! Enfin, monsieur de
Vaudreuil, se levant et se tournant le dos  la chemine, en
retroussant les basques de son habit, nous dit d'un ton doctoral:

Savez-vous ce que tout cela me prouve? c'est que, malgr la
rputation que nous travaillions  faire  ce Bonaparte, c'est au fond
un gredin trs maladroit!

Je me dispense des commentaires.

 la paix d'Amiens, monsieur de Boigne tait all en France et me
pressait de l'y rejoindre. En outre que je ne m'en souciais gure, je
croyais avoir de bonnes raisons pour me tenir loigne d'un pays
destin  de nouvelles catastrophes. Nous savions qu'on y prparait un
bouleversement et que Pichegru tait  la tte de cette intrigue. Ce
n'est pas de sa part que venaient les indiscrtions; il se conduisait
avec prudence et adresse. Il vivait presque seul, faisant souvent de
courtes absences pour donner le change, et, lorsque les oisifs
commenaient  s'en occuper, il reparaissait tout  coup ayant fait
une course toute simple et qui dnotait le mieux un homme inoccup.

Un jour, il partit tout de bon pour sa dangereuse expdition;
malheureusement pour lui, il devait tre suivi par messieurs de
Polignac. Ceux-ci agirent diffremment. Ils firent cent visites
d'adieux, prirent cong de tout le monde, en se chargeant de
commissions pour Paris, montrant la liste des personnes qui les
attendaient et qui, probablement, ne s'en doutaient point. Ce n'tait
pas dans la pense que leur voyage, d'aprs cette publicit, part
sans consquence; du tout, ils avouaient partir en secret. C'tait
leur faon de conspirer.

La veille de leur dpart, je dnai avec eux  la campagne chez douard
Dillon. Il fallait, pour en revenir, traverser une petite lande ou
commune. Messieurs de Polignac taient  cheval; ils firent station
sur la commune, et s'amusrent  arrter les voitures qui y passrent
pendant une heure; la mienne fut du nombre. Ils demandaient la bourse
ou la vie et s'loignaient ensuite avec des clats de rire, disant que
c'tait un avant-got du mtier qu'ils allaient faire. Le lendemain,
cette espiglerie tait la nouvelle et la joie de toute leur socit.
Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'tre rapportes si elles
ne montraient d'avance le caractre de ce Jules de Polignac, si fatal
au trne et  lui-mme. Quoique bien jeune alors, tout l'honneur de
cette conduite lui appartient. Son frre Armand, aussi bte que Jules
est sot, a toujours t men par lui.

Nous ne tardmes pas  apprendre l'arrestation de ces conspirateurs 
liste et, bientt aprs, la triste fin de monsieur le duc d'Enghien.
Son pre en fut, il faut le dire, atterr; il l'apprit d'une faon
horrible. Monsieur le duc de Bourbon tait cens habiter Wanstead,
trs magnifique chteau que monsieur le prince de Cond avait lou aux
environs de Londres; car, tout en se battant trs bien  l'arme dite
de Cond, Son Altesse n'y avait pas nglig ses affaires pcuniaires
et tait sans comparaison le plus riche des princes migrs.

Son fils, ne pouvant s'astreindre  la vie rgulire de Wanstead,
tait habituellement  Londres, dans un petit appartement, avec un
seul valet qui lui tait attach depuis son enfance. L'heure de son
djeuner tait arrive et passe. Il sonna Gui, une fois, deux fois.
Sans rponse, il descendit dans sa petite cuisine et trouva Gui, les
deux coudes sur la table, la tte dans ses mains, les yeux en larmes,
et une gazette devant lui.  l'approche de son matre, il leva la tte
et se jeta sur la gazette pour la cacher. Monsieur le duc de Bourbon
ne le lui permit pas, et y lut la triste nouvelle de l'assassinat de
son fils.

Deux heures aprs, lorsque monsieur le prince de Cond arriva, il le
trouva encore dans cette cuisine, dont Gui n'avait pu l'arracher, et
o il ne voulait laisser entrer aucun autre. Monsieur le prince de
Cond l'emmena  Wanstead. Les soins de madame de Reuilly, sa fille
naturelle que madame de Monaco, devenue princesse de Cond, levait,
contriburent  le calmer. Cette douleur excessive, accompagne
d'accs de fureur et de cris de vengeance, est le plus beau moment de
la vie de monsieur le duc de Bourbon, et je me plais  le retracer.

Quant  l'migration en gnral et aux princes en particulier,
l'impression de cet vnement fut singulirement fugitive. Seulement,
par respect pour monsieur le prince de Cond, monsieur le comte
d'Artois dcida que le deuil, qui ne devait tre que de cinq jours,
serait port  neuf, et il crut faire une grande concession.

Monsieur le prince de Cond en jugea de mme, car il vint en personne
 Londres pour remercier monsieur le comte d'Artois. La nouvelle
arriva le lundi. Monsieur le duc de Berry s'abstint d'aller le mardi 
l'Opra, mais il y reparut  la reprsentation suivante, le samedi.

Le procs de Moreau tant fini et la tranquillit n'ayant pas t
trouble en France, je me dcidai  me rendre aux invitations
ritres de monsieur de Boigne. Ma position tait trs fausse, je le
sentais. L'importance des tracasseries qui me rendaient la vie
insupportable diminuait  mes propres yeux dans l'loignement, et je
n'avais pas de bonnes raisons  me donner  moi-mme pour me refuser 
obir  des ordres que monsieur de Boigne avait le droit de donner. Il
venait de faire l'acquisition d'une charmante habitation, Beauregard,
 quatre lieues de Paris, et m'engageait  venir l'y trouver. Mes
parents promettaient de me rejoindre, si je pouvais obtenir leur
radiation, et cela acheva de me dcider.




TROISIME PARTIE

L'EMPIRE




CHAPITRE I

     Dpart d'Angleterre. -- Arrive  Rotterdam. -- Monsieur de
     Smonville. -- Sjour  la Haye. -- Camp de Zeist. -- Douaniers
     franais. -- Anvers. -- Monsieur d'Argout. -- Monsieur
     d'Herbouville. -- Monsieur Malouet. -- Arrive  Beauregard.


Je m'embarquai  Gravesend, au mois de septembre 1804,  bord d'un
btiment hollandais frt pour Rotterdam. Il se trouva charg d'huile
de baleine. Nous essuymes un orage violent; la mer devint fort
grosse; le bateau resta fort petit. La lame passait dessus; elle
arrivait dans ma cabine, aprs avoir lav les tonneaux d'huile de
poisson, y apportant une odeur infecte, et aggravait encore les
horreurs de la traverse. Elle fut longue, car mon patron, trs
ignorant probablement, manqua l'embouchure de la Meuse et nous
n'arrivmes  la Brielle que le quatrime jour.

La guerre rendait les communications difficiles; il fallait saisir
l'occasion d'un btiment de commerce. Les paquebots rguliers
n'allaient qu' Husum, sur la cte de Sude. La traverse tait rude;
et le voyage de terre, trs pnible, aurait t presque impraticable
pour une jeune femme seule. Les papiers de notre patron portaient son
arrive d'Emden; c'tait une fraude convenue, elle ne trompait
personne. J'entendis le chef des douaniers qui vinrent  bord demander
 ceux qui inspectaient le navire pendant que lui examinait les
papiers:

Cela vient du Grand-Emden?

--Oui, monsieur, du Grand-Emden.

--C'est bon.

Et il rendit les papiers au patron sans autre commentaire; _le
Grand-Emden_, dans leur argot, c'tait _Londres_. Je dbarquai sans
trop de tracasseries de la douane; j'envoyai chez le banquier auquel
j'tais adresse et o je devais trouver, avec des lettres de monsieur
de Boigne, les passeports ncessaires pour continuer ma route; il
n'avait rien reu.

Me voil donc tout  fait seule dans un pays tranger, sans appui et
sans conseils. J'crivis  Paris  deux de mes oncles qui devaient s'y
trouver avec monsieur de Boigne. En attendant, je ne savais que
devenir; ma situation  Rotterdam avait une apparence aventurire qui
me dplaisait fort. Certainement, si les communications avaient t
plus faciles, je serais retourne au _Grand Emden_.

Le banquier me conseilla d'aller  la Haye voir monsieur de Smonville
qui, tout-puissant, pourrait faciliter mon voyage. Je me rappelle que
cet homme rpondit aux craintes que je lui exprimais sur
l'interruption de toute communication avec l'Angleterre o je laissais
des intrts si chers:

Ne vous tourmentez pas, madame, c'est impossible: on pourra essayer
de comprimer le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; mais ce ne
pourra tre que pour bien peu de jours, il reprendra son cours comme
l'eau reprend son niveau et cela ne durera jamais une semaine.

Malgr sa perspicacit commerciale, il n'avait pas prvu qu'il se
trouverait une main assez ferme pour maintenir pendant des annes
cette machine hydraulique qu'il dclarait impossible pour une semaine.
 la vrit, elle a fini par faire explosion.

Aussitt que ma voiture put tre prpare, je me rendis  la Haye.
J'crivis  monsieur de Smonville pour lui demander un rendez-vous;
il envoya sur-le-champ monsieur de Canouville me dire qu'il allait
venir chez moi. Les faons de monsieur de Canouville m'effarouchrent
un peu. Sous prtexte qu'il tait mon cousin et peut-tre aussi parce
que j'tais jeune, jolie et seule, il prit un petit ton de
plaisanterie et de lgret qui, par les mmes raisons, me dplurent
extrmement; et je gravai sur mon agenda que tous les jeunes gens de
la France rvolutionnaire taient familiers, avantageux, ridicules et
impertinents. Je m'y attendais bien; j'allais srement trouver
monsieur de Smonville imprieux, arrogant, insolent et alors toutes
mes sages prvoyances de vingt ans seraient accomplies.

Monsieur de Smonville arriva; il tait dans la douleur. La maladie de
madame Macdonald avait appel madame de Smonville  Paris et, la
veille, on avait reu nouvelle de la mort de la jeune femme. Monsieur
de Smonville me tmoigna le regret de ne pouvoir chercher  me rendre
agrable une maison remplie de deuil. Tout-puissant en Hollande, son
pouvoir ne s'tendait pas au del; il ne pouvait me donner des
passeports que jusqu' Anvers o il me faudrait en attendre de Paris.
Il m'engageait  rester  la Haye de prfrence, se mettant au reste
de sa personne tout  fait  mes ordres. La conversation se prolongea,
il me parla de _Monsieur_; je pensai qu'il entendait par l Louis
XVIII et je rpondis que le Roi n'tait pas en Angleterre, croyant
faire acte de courageuse manifestation de mes principes royalistes.

Je le sais bien, reprit avec douceur Monsieur de Smonville, je parle
de son frre, _Monsieur_.

Je restai confondue, car, en Angleterre, personne n'avait jamais
invent d'appeler le comte d'Artois _Monsieur_, et c'tait la premire
fois que ce nom lui tait donn devant moi. Dans la suite de notre
entrevue, monsieur de Smonville me parla de la fin tragique de
monsieur le duc d'Enghien avec une douleur qui faisait singulirement
contraste avec l'incurie que j'avais laisse de l'autre ct du canal.
Je commenais  prouver quelque hsitation dans mes ides si bien
arrtes une heure avant. Cependant, je m'en tirai en me disant que
monsieur de Smonville tait une anomalie avec le reste de ses
compatriotes. Quant  moi, je ne sais trop ce que j'tais, anglaise je
crois, mais certainement pas franaise.

J'avais vu  Londres et retrouv pendant la traverse un monsieur de
Navaro, portugais allant en Russie. Il porta  la femme du ministre de
Portugal une lettre de recommandation que j'avais pour son mari, et
lui raconta ma position isole. Une heure aprs, la bonne madame de
Bezerra vint  mon auberge, s'empara de moi, m'emmena dner chez elle,
puis au spectacle dans la loge diplomatique. Le lendemain, elle me
promena partout; ds lors je devins l'objet des prvenances de toute
la socit de la Haye. Il faudrait savoir  quel point le corps
diplomatique s'y ennuyait pour apprcier avec quelle joie il vit
tomber au milieu de lui une jeune femme qui lui apportait une espce
de distraction.

Le comte de Stackelberg, mlomane enrag, avait bien vite dcouvert
que j'tais bonne musicienne. C'tait  qui me ferait chanter; et, me
trouvant compltement oiseau de passage  la Haye, je sifflais tant
qu'on voulait. Je n'ai jamais eu tant de succs. J'avais le bon sens
de voir que cela tenait au cadre o je me trouvais beaucoup plus qu'
mon mrite; cependant, je compris que je ne devais pas prolonger cette
vie trop longtemps. Je m'arrachai inhumainement aux adorations des
reprsentants de toute l'Europe pour aller faire une tourne 
Amsterdam et dans le reste de la Hollande.

Trois ou quatre des jeunes attachs annoncrent le projet de
m'escorter; je m'y opposai srieusement, et ma bonne amie Bezerra leur
fit comprendre que cela me dplaisait beaucoup. C'est pendant ce
sjour  la Haye que j'ai fait avec le comte de Nesselrode une
connaissance qui, par la suite, est devenue une vritable amiti.

Je m'arrtai  Harlem pour acheter des jacinthes. On me proposa
d'entendre l'orgue; n'ayant rien  faire j'y consentis. J'entrai dans
l'glise; j'y tais seule; l'organiste tait cach. La musique la plus
ravissante commena; l'artiste tait habile, l'instrument magnifique;
il forme des chos, en choeur, qui se rpondent entre eux des divers
points de l'glise. Je n'tais pas dans l'habitude d'entendre de la
musique religieuse; j'y pleurai, j'y priai de toute mon me. Enfin, je
ne sais si cela tenait  ma disposition, mais je n'ai gure prouv
d'impression plus profonde et, sauf les heures qui ont t inscrites
sur mon coeur par le malheur, il en est peu dans ma vie dont je
conserve un souvenir plus vif que celle passe dans la cathdrale
d'Harlem.

Je restai trois jours  Amsterdam; j'allai faire les visites
convenues,  Brock,  Zaandam, etc. Monsieur Labouchre me donna 
dner; j'y vis des messieurs et des dames, hollandais et hollandaises.
On me montra beaucoup de curiosits. On me parla de bien d'autres, ce
qui n'empcha pas que je ne fusse charme de quitter cette ville.
Malgr son grand commerce, elle m'a paru horriblement triste. Je
m'arrtai  Utrecht; j'y pris une voiture du pays pour aller voir
l'tablissement morave et le camp que le gnral Marmont commandait
dans la plaine de Zeist. Je trouvai que ces frres si heureux dans le
conte de madame de Genlis, dont ma mmoire gardait un souvenir
d'enfance, avaient l'air ples, tristes et ennuys. J'achetai quelques
babioles, et il s'leva une querelle entre eux. L'un affirmait que les
objets de son travail avaient une supriorit que l'autre lui
contestait. Je partis peu difie. En revanche, je le fus beaucoup de
l'aspect du camp franais. Je venais d'en visiter en Angleterre, et
ils taient loin de prsenter un spectacle aussi brillant et aussi
anim; cependant les soldats franais avaient moins bonne mine
individuellement et n'taient pas si bien vtus.

Je vis passer la calche du gnral Marmont o tait sa femme trs
pare, coiffe en cheveux et sans fichu. Les postillons avaient des
vestes couvertes de galons d'or; la calche tait dore, mais
malpropre et mal attele. Tout cela me parut en total un quipage fort
ridicule, y compris madame la gnrale. Je m'en amusai; c'tait bien
comme je l'avais prvu.

Aprs une absence de dix jours, je revins  la Haye; j'y trouvai des
lettres de mes oncles. Monsieur de Boigne, ayant mal calcul le moment
de mon arrive, tait parti pour la Savoie. On m'annonait que je
trouverais mes passeports  Anvers. Je passai une soire chez madame
de Bezerra pour prendre cong de la socit de la Haye; monsieur de
Smonville y vint ainsi que toutes les autorits hollandaises et, le
lendemain, je partis.

On m'avait fait peur de la svrit des douaniers, et j'tais d'autant
plus effraye d'avoir affaire  des commis franais que mes rapports
avec ceux de l'Allien-Office, au moment de mon dpart d'Angleterre,
m'avaient paru fort dsagrables. Or, si les anglais taient
malhonntes, qu'avais-je  attendre de commis franais? Monsieur de
Smonville m'avait bien donn une lettre de recommandation, mais
cependant le coeur me battait en arrivant au premier poste franais.

On me pria trs poliment d'entrer dans le bureau; j'y fus suivie par
mes femmes. Ma voiture tait cense venir de Berlin. Comme anglaise,
elle aurait t confisque; mais, en qualit d'allemande, elle passait
en payant un droit considrable. Pendant que je l'acquittais, les
jeunes gens de la douane admiraient cette voiture, qui tait trs
jolie:

C'est une voiture de Berlin, dit le chef.

--Oui, monsieur, regardez plutt, c'est crit sur tous les ressorts.

Je devins rouge comme un coq en suivant leurs regards et en voyant
imprim sur le fer: _Patent London_. Ils se prirent  sourire, et je
payai la somme convenue pour ma voiture _allemande_. Pendant que le
chef enregistrait et me dlivrait les certificats, un autre s'occupait
de mon passeport et me faisait un signalement trs obligeant mais qui
me tenait assez mal  mon aise. Le chef s'en aperut, et, levant 
moiti les yeux de dessus son papier:

Mettez jolie comme un ange; ce sera plus court et ne fatiguera pas
tant madame.

Un employ subalterne avait  moiti ouvert une des bches de la
voiture, sans mme la descendre; je lui glissai deux louis dans la
main; un des commis rentra un instant aprs et me les remit en me
disant avec la plus grande politesse:

Madame, voil deux louis que vous avez laiss tomber par mgarde.

Je les repris, un peu honteuse. Enfin tout semblait termin  ma plus
grande satisfaction lorsqu'ils s'avisrent que le fouet de mon
courrier tait anglais. Ils me montrrent _London_ crit sur le bout
d'argent dont il tait orn; sans doute je l'avais achet dans quelque
endroit o les marchandises anglaises taient admises, mais, en
France, elles taient prohibes et leur devoir ne leur permettait d'en
laisser passer aucune. Nous gardmes tous notre srieux  cette
dernire scne du proverbe. Ils me souhaitrent un bon voyage et je
partis trs tonne d'avoir trouv une si obligeante et si spirituelle
urbanit l o je ne m'attendais qu' des procds grossiers jusqu'
la brutalit. Je suis entre dans ces dtails pour montrer jusqu'
quel point les migrs, qui avaient le droit de se croire les plus
raisonnables, taient encore absurdes dans leurs ides sur la France
et, au fond, lui taient hostiles.

Arrive  Anvers, je trouvai  l'auberge un billet de monsieur
d'Herbouville, alors prfet, qui m'annonait avoir mes passeports.
J'tais proche parente de sa femme; il avait donn l'ordre de le
prvenir du moment o je serais  Anvers. J'tais  peine tablie dans
ma chambre d'auberge que j'y vis entrer un grand dadais de cinq pieds
dix pouces rptant au plus pointu d'une voix de fausset bien aigu:

Apollinaire, c'est Apollinaire, je suis Apollinaire, et faisant 
coudes ouverts des rvrences jusqu' terre.

Je fus quelques instants  reconnatre le jeune d'Argout que j'avais
beaucoup vu quelques anne avant  Londres o son oncle (qui tait
aussi le mien, ayant pous une soeur de mon pre) s'occupait de son
ducation avec un soin auquel il a rpondu. C'est lui qui, depuis,
s'est lev par un mrite incontestable accompagn d'une disgrce et
d'une gaucherie qu'il dployait alors dans toute leur navet. Il m'en
donna une nouvelle preuve le lendemain matin. Il m'accompagna  la
cathdrale d'Anvers et, malgr toutes mes supplications, il monta
jusqu'au haut du clocher toujours  reculons, en me donnant la main,
ce qui n'tait pas plus commode pour moi que pour lui. Il exerait
alors une petite place dans les droits runis dont il faisait vivre sa
mre. Depuis, il est devenu prfet, pair, enfin ministre. Il est homme
de talent, de coeur et trs honnte; mais son esprit est presque aussi
gauche que ses manires.

Monsieur d'Herbouville vint aprs; je le trouvai froid et emprunt; il
avait rcemment t fort compromis par la reconnaissance bavarde de
quelques migrs auxquels il avait rendu service, et se tenait sur la
rserve. Il m'engagea  dner.

La meilleure de mes visites fut celle de monsieur Malouet, vieil ami
de mon pre et prfet maritime  Anvers. Monsieur Malouet, qui avait
t un constitutionnel de 89, terme de rprobation, s'il en fut, dans
l'migration, n'en tait pas moins rest fort li avec mon pre et je
le voyais perptuellement chez lui. Il n'y avait pas bien longtemps
qu'il avait quitt Londres et il ne savait pas trop comment je verrais
un prfet de la Rpublique ou plutt du Consulat. Rassur  cet gard
par la joie que j'prouvai  trouver un visage de connaissance pour la
premire fois depuis un mois, il me fit signe de me taire, alla ouvrir
toutes les portes, examina bien s'il n'y avait personne aux coutes,
les referma soigneusement, m'avana une chaise au milieu de la
chambre, en prit une  ct de moi et puis me demanda  voix bien
basse des nouvelles de mon excellent pre, ajoutant:

Voyez-vous, mon enfant, il ne faut pas se compromettre.

Il me posa une rgle de conduite sur ce que je ne devais point faire,
point dire  Paris, toujours pour ne pas me compromettre, qui avait
fini par me mettre la terreur dans le coeur, aprs avoir commenc par
me donner envie de rire, d'autant que ses prceptes taient appuys
d'exemples les plus alarmants:

Mais ce pays est donc tout  fait inhabitable, ne pus-je m'empcher
de m'crier?

--Chut, chut, voil une affreuse imprudence.

Il retourna examiner les portes, mais ne voulut plus s'exposer 
pareille incartade. Il prit cong de moi en me disant qu'il tait plus
prudent de ne pas me revoir, que d'Herbouville l'avait engag  dner
mais qu'il ne voulait pas courir le risque de se laisser aller  me
faire quelque question imprudente. Il n'y avait pas grand danger,
c'tait plutt mes paroles que les siennes qu'il avait  craindre;
toujours est-il qu'il me laissa fort trouble. On n'chappe pas  son
sort. Quelques annes plus tard, monsieur Malouet, devenu conseiller
d'tat, se trouva, malgr ses prudentes prcautions, compromis par ses
relations avec le baron Louis et fut exil par l'Empereur.

Je trouvai, chez monsieur d'Herbouville, sa famille et quelques
commensaux. Ils taient de beaucoup meilleure composition que je ne
m'y attendais d'aprs les discours de monsieur Malouet. Il avait
pourtant russi  me mettre mal  mon aise; je craignais un peu pour
moi et beaucoup pour les autres  qui ma prsence pouvait tre si
dangereuse. Cependant, je dois dire que mme monsieur Malouet et
surtout les d'Herbouville avaient trouv le moyen de parler en termes
de regret, de douleur, de rprobation de cette mort de monsieur le duc
d'Enghien, si bien oublie par l'migration. Partout, dans toutes les
classes et principalement parmi les gens attachs au gouvernement, je
l'ai trouve une plaie encore toute saignante  mon retour en France.

J'arrivai sans autre incident au chteau de Beauregard, ayant tourn
Paris. Monsieur de Boigne n'tait pas encore de retour de Savoie; je
m'y installai comme seule matresse de ce beau lieu. J'y pleurai bien
 mon aise pour en prendre possession, le 2 novembre 1804, jour des
Morts, par un brouillard froid et pntrant qui ne permettait pas de
voir  trois pieds devant soi. Je me trouvai le soir enferme dans une
pice dont mes mains, accoutumes aux serrures anglaises, ne savaient
pas ouvrir les portes, et sans sonnettes. Elles avaient t proscrites
comme aristocrates pendant la Rvolution, et monsieur de Boigne
n'avait pas song  en faire remettre. J'prouvai un sentiment
d'abandon et de dsolation qui me glaa jusqu'au fond de l'me, et je
ne pense pas que je me fusse crue dans un pays plus sauvage sur les
bords de la Colombia.

Le lendemain matin, j'envoyai chercher un serrurier. Il m'assura qu'il
allait arranger _provisoirement_ une sonnette en attendant qu'elle pt
tre _organise dfinitivement_. Quel diantre de pays est donc cela o
les serruriers parlent la langue de l'Athne et o les chevaux sont
attels avec des ficelles? Ma pauvre cervelle de vingt ans, livre
pour la premire fois  ses propres forces, tait toute renverse par
la diversit des impressions que je recevais; aussi, j'ai conserv une
multitude de souvenirs trs vifs de ce voyage.




CHAPITRE II

     Mes opinions. -- La duchesse de Chtillon. -- La duchesse de
     Laval, le duc de Laval. -- La famille de Rohan. -- La princesse
     Berthe de Rohan. -- La princesse Charles de Rochefort. -- La
     princesse Herminie de Rohan. -- Scne pnible. -- Mon premier bal
      Paris. -- L'amiral de Bruix, sa mort. -- Paroles de l'Empereur.
     -- La princesse Serge Galitzin. -- La duchesse de Sagan. --
     Monsieur de Caulaincourt. -- Scne entre la princesse de la
     Trmoille et monsieur d'Aubusson. -- La duchesse de Chevreuse.


Je ne voulus pas assister aux ftes du couronnement; mon hrosme
royaliste en aurait trop souffert. Nous nous amusions dans notre
oisive nullit par mille brocards. Un seul tait assez piquant; on
disait que le manteau imprial restait flottant parce que l'Empereur
n'avait pas su passer la Manche. En dpit de mes prjugs, je n'avais
pu me dfendre d'une exaltation trs sincre pour le Premier Consul.
J'admirais en lui le conqurant et le faiseur de bulletins. Personne
ne m'avait expliqu son immense mrite de lgislateur et de
_tranquilliseur_ des passions; je n'tais pas en tat de l'apprcier 
moi seule. Je me serais, je crois, volontiers enthousiasme pour lui
si j'avais vcu dans une autre atmosphre.

 Londres, ma pauvre mre avait souvent pleur de chagrin en me voyant
si _mal penser_; elle prtendait que je montais la tte de mon frre
pour Bonaparte. Il est certain que, voyant nos princes de prs et le
Premier Consul de loin, tous mes voeux taient pour lui; la mort du
duc d'Enghien avait t une impression aussi fugitive en moi qu'en
ceux avec lesquels je me trouvais alors. Toutefois, malgr cette
vellit d'admiration pour l'Empereur, je tenais par mille prjugs 
ce qu'on appelait l'ancien rgime; et mon ducation toute anglaise me
rendait, par intuition, de la secte qui, depuis, a t appele
librale. Voil, autant que je puis le dmler  prsent, le point o
j'en tais  mon arrive en France. Monsieur de Boigne, ce que je ne
conois gure, n'tait pas du tout rvolutionnaire et, sur ce seul
point de la politique, nous tions  peu prs d'accord.

Nous allmes  la fin de dcembre nous tablir  Paris; j'y passai
trois mois, les plus ennuys de ma vie. La socit de Paris est
tellement exclusive qu'il n'y a nulle place pour ceux qui y dbutent,
et, avant de s'tre form une coterie, on y est compltement isol.
D'ailleurs, la crainte des scnes que monsieur de Boigne me faisait 
propos de tout et de rien me tenait dans une rticence qui ne
facilitait pas les rapports de sociabilit. Je trouvais de temps en
temps une vieille femme qui se rappelait m'avoir vue tter 
Versailles, ou une autre qui me racontait mes gentillesses de
Bellevue, mais tout cela ne me rcrait pas infiniment.

Je fus trs tendrement accueillie par la princesse de Gumn (celle
dont j'ai dj parl); elle me fut utile et serviable autant que peut
l'tre une personne qui ne quitte pas son lit et voit peu de monde.

La duchesse de Chtillon, en revanche, m'tait insupportable; elle me
retenait des heures entires  me chapitrer sur une multitude de
choses o ses conseils taient aussi inutiles que suranns, commenant
et finissant toujours ses sermons par ces mots:

Ma petite reine, comme j'ai l'honneur de vous appartenir.

Ce qui voulait dire en bon franais:

Tenez-vous pour trs honore que je veuille bien reconnatre la
parent entre nous, et je ne m'y sentais nullement dispose.

Elle habitait, dans son magnifique htel de la rue du Bac, une grande
pice qu'elle appelait son cabinet, meuble avec beaucoup de luxe
antique et fournie de huit  dix pendules qui toutes marquaient le
temps d'un ton et d'un mouvement diffrents. Une superbe cage dore,
suspendue en guise de lustre, tait occupe par des oiseaux chantant 
pleine gorge. Tout ce cliquetis, avec la basse oblige de la voix
monotone et sans timbre de la duchesse, me prenait sur les nerfs et
rendait ces visites insupportables. Je n'en sortais jamais sans faire
voeu de n'y plus retourner, voeu que j'aurais infailliblement accompli
si mes lettres de Londres n'eussent souvent port des compliments 
madame de Chtillon.

Cette duchesse de Chtillon tait fille de la duchesse de Lavallire,
rivale de la marchale de Luxembourg, toutes deux si belles et si
galantes. La fille aussi avait t l'une et l'autre. Le cadre de la
glace, dans ce cabinet o elle me faisait de si longues homlies,
tait incrust des portraits de tous ses amants. N'en sachant plus que
faire, elle avait invent de les utiliser comme mobilier. Le nombre en
tait considrable et cela formait une trs jolie dcoration. Elle
avait t esprit fort, mais tait devenue prude et dvote. Avec elle a
fini la maison de Lavallire et, avec ses deux filles, les duchesses
de la Trmoille et d'Uzs, celle de Coligny-Chtillon; ce sont deux
noms teints.

La marquise, devenue duchesse, de Laval, ancienne amie de ma mre et
ma marraine, me traitait avec une bont toute maternelle. Elle tait
aussi simple que madame de Chtillon tait pleine d'emphase et ne me
faisait pas valoir la parent. Aussi j'allais trs volontiers dans la
cellule du couvent de Saint-Joseph o elle vivait dans les pratiques
d'une dvotion aussi minutieuse qu'indulgente. Elle donnait tout ce
qu'elle avait aux pauvres, et son costume se ressentait tellement de
cette pnurie qu'un jour,  l'glise, un homme lui frappa sur l'paule
pour lui payer sa chaise:

Vous vous trompez, monsieur, reprit doucement la duchesse; ce n'est
pas moi, c'est cette autre dame.

Le mot dame a, dans cette situation, quelque chose qui m'a toujours
touche.

Le duc de Laval tait impatient de la position de sa femme. Aprs
avoir vainement tent de lui donner de l'argent qui ne faisait que
traverser sa bourse, il prit le parti de lui louer un appartement
dcent, de payer sa modique dpense et mme sa toilette sur laquelle
cependant il n'obtint gure d'amlioration. S'il avait exig un
costume convenable  son tat dans le monde, il l'aurait dsole; elle
voulait pouvoir aller  pied toute seule, dans la boue, visiter les
glises et les pauvres sans tre remarque. Quoiqu'elle ne ft pas
jolie, elle avait t dans sa jeunesse la femme la plus lgante et la
plus magnifique de la Cour de France; son oncle, l'vque de Metz,
payait tous ses mmoires et elle dpensait quarante mille francs pour
sa toilette. Jamais changement n'avait t plus complet, et peut-tre
aurait-elle mieux fait d'viter les deux extrmes. Telle qu'elle tait
devenue, elle tait fort considre de son mari et adore de ses
enfants.

Ce mari est un caractre rellement original, chose rare en tout pays,
plus rare en France, plus rare encore dans la classe o il est n.
Depuis son entre dans le monde, il a toujours vcu magnifiquement des
profits de son jeu sans que sa considration en ait souffert. Jamais
il n'a eu l'air d'aller plus qu'un autre homme de son rang dans les
lieux o l'on jouait; jamais il n'a recherch ce qu'on appelle une
bonne partie; cependant il comptait sur cent mille cus de rente en
fonds de cartes, comme il aurait compt sur un revenu en terres. Il
tait le plus beau joueur et le plus juste qu'on pt rencontrer; la
dcision du duc de Laval aurait fait loi dans toute l'Europe sur un
coup douteux.

Il avait t bon officier et on prtendait qu'il avait le coup d'oeil
militaire. Il s'tait assez distingu pendant la campagne des princes
o il avait eu le malheur de voir tuer sous ses yeux son second fils,
Achille, le seul de ses enfants qu'il ait jamais aim. Lors du
licenciement de cette arme, il se conduisit vis--vis de son corps
avec une paternelle gnrosit qui ne fut imite par personne, et lui
mrita la plus haute estime.

Dans le cours ordinaire de la vie, il professait l'gosme jusqu'
l'exagration. Il rencontrait sa belle-fille  pied dans la rue un
jour o il commenait  pleuvoir, n'affectait pas mme de ne l'avoir
point remarque, et lui disait le soir:

Caroline, vous avez d tre horriblement mouille ce matin; je vous
aurais bien fait monter dans ma voiture, mais j'ai craint l'humidit
si on ouvrait la portire.

Il y en aurait mille  citer de cette force; ses enfants l'aimaient
pourtant, et tout le monde lui rendait. Il faisait beaucoup de
visites; c'tait chez lui un systme de conduite; il prtendait que
c'tait le meilleur moyen pour qu'on ne dise pas autant de mal de
vous, qu'on mnage toujours un peu les gens qui peuvent entrer pendant
qu'on en parle.

Tous les _ana_ sont remplis de ses coq--l'ne; par une singulire
disposition de son esprit il ne pouvait se mettre dans la tte la
vritable acception des mots. Il ne pchait pas par l'ide, mais par
l'expression. Ainsi il parlait d'tre fouett aux quatre coins de la
cour _ovale_; il tait mont  cheval pour arriver _currente calamo_;
il recevait une lettre _anonyme_, signe de tous les officiers de son
rgiment, et tant d'autres bvues rapportes partout. Voici une de ses
plus jolies erreurs et des moins connues. On discutait  quel point
Zeuxis et Apelle taient contemporains; le duc de Laval, assis 
souper  ct du duc de Lauzun, lui dit:

Lauzun, qu'est-ce que c'est que a, contemporain?

--Des gens qui vivent en mme temps: toi et moi, nous sommes
contemporains.

--Allons donc, tu te fiches de moi! est-ce que je suis peintre, moi?

Dans la socit intime, le duc de Lauzun passait pour arranger les
histoires du duc de Laval avec lequel il tait trs li. Un jour, il
voulut le trouver mauvais; le duc de Lauzun lui rpondit:

Tu te fches, Laval, h bien, c'est bon, je ne t'en ferai plus et tu
verras ce que tu y perdras.

Il avait raison, car les _mots_ du duc de Laval lui donnaient une
sorte de clbrit. On a compar son esprit  une lanterne sourde qui
n'clairait qu'en dedans; cela est assez ingnieux car, s'il a dit
beaucoup de balourdises, il n'a jamais fait une sottise.

Son fils an, Adrien, devenu depuis duc de Laval, est un homme de
bonne compagnie. Son nom, plus que son mrite, l'a pouss pendant la
Restauration  des emplois o il n'a pas montr suffisamment de
capacit, mais il est pourtant fort au-dessus de la rputation de
nullit qu'on a voulu lui faire. Le dsir de prolonger les gots de la
jeunesse au del du terme raisonnable l'a expos  quelques ridicules.
Il a eu le malheur de perdre son fils unique, le dernier de cette
branche de Montmorency-Laval. Son frre Eugne est le plus dsagrable
personnage qu'on puisse rencontrer; il cache sous une dvotion purile
et intolrante l'gosme le plus dhont.

J'avais entendu la comtesse de Vaudreuil dire nous autres jolies
femmes, mais il tait rserv  Eugne de Montmorency, je crois,
d'inventer l'expression de nous autres saints, et je l'ai entendu
s'en servir. Son cousin Mathieu avait une dvotion toute diffrente;
j'aurai occasion d'en parler plus tard.

La princesse de Gumn avait quatre enfants, le duc de Montbazon,
mari  mademoiselle de Conflans, le prince Louis de Rohan qui a t
le premier des nombreux maris de l'ane des filles du duc de
Courlande (elle a fini par s'appeler la duchesse de Sagan et ne plus
changer de nom aussi souvent que d'poux), le prince Victor de Rohan,
et la princesse Charles de Rohan-Rochefort.

Je me liai assez intimement avec la princesse Berthe, fille du duc de
Montbazon; elle tait revenue en France avec sa mre pour soigner les
derniers moments de la marquise de Conflans et, quoique dj marie 
son oncle Victor, Berthe, par des motifs de fortune, passait pour
fille. Elle tait trs aimable, spirituelle, bonne, agrable sans tre
jolie; elle me plaisait extrmement et probablement notre liaison
serait devenue de l'amiti sans son dpart pour la Bohme o elle
s'est tablie. Sa tante, la princesse Charles de Rohan-Rochefort,
proclamait dans sa jeunesse le projet de montrer au monde un spectacle
qu'il n'avait jamais vu, celui d'une princesse de Rohan honnte femme.
Mais il tait rserv  la nice de l'accomplir et la pauvre princesse
Charles, au contraire, est tombe dans tous les dsordres imaginables.
Si d'avoir t la femme d'un misrable est une excuse, elle lui est
compltement acquise; le prince Charles est fort au del d'un mauvais
sujet.

Je rencontrais souvent chez la princesse de Gumn la princesse
Charles avec ses filles. L'ane tait affreusement laide et commune,
mais la meilleure personne du monde; elle souffrait horriblement des
embarras o sa mre se mettait et qu'elle dissimulait le plus possible
 la princesse de Gumn. Je me rappelle une petite circonstance 
laquelle je ne pense jamais sans prouver une sorte de frisson.

J'avais eu du monde chez moi. Le lendemain matin, je m'habillais pour
sortir; un de mes gens me dit qu'une femme demandait  me parler:
C'est bon, je la verrai en sortant; une demi-heure se passe. En
traversant l'antichambre pour monter en voiture, je vois assise sur
une banquette, avec de gros souliers tout crotts et une espce de
servante  ct d'elle, la princesse Herminie de Rohan. Je tombai  la
renverse; je l'entranai dans ma chambre et me confondis en excuses.
Hlas! elle tait plus confuse que moi: elle tait ple et tremblante,
sa main froide serrait convulsivement la mienne. Elle me raconta que
sa mre avait jou la veille chez moi, que, n'ayant pas d'argent, elle
avait emprunt cinq louis  mes gens, que le dsir de les rendre tout
de suite lui en avait fait hasarder cinq autres qu'elle avait d leur
demander aussi. Bref, elle leur devait vingt louis dont elle me priait
d'tre caution, aimant mieux me les devoir qu' des valets. N'osant
pas me faire ce rcit, elle en avait charg la pauvre Herminie qui en
tait dans un tat digne de piti. On peut croire que la mienne ne lui
manqua pas; je la consolai de mon mieux, en ayant l'air de penser que
cette petite somme me serait promptement rembourse; et, en parlant
bien vite d'autre chose, je l'emmenai avec moi faire une visite  sa
grand'mre; en la ramenant chez elle j'eus le bonheur de l'y dposer
un peu remise. Mais sa souffrance m'est toujours reste dans l'esprit
comme une des plus pnibles qu'un coeur haut plac puisse prouver; le
sien semblait fait pour la sentir dans toute son amertume. Sa laideur
et sa mauvaise tournure lui avaient fait subir le sjour de
l'antichambre.

Sa seconde soeur tait assez belle, et la troisime, Gasparine, depuis
princesse de Reuss, alors enfant, tait charmante. Elles avaient aussi
deux frres qui sont devenus de bons sujets et se sont tablis en
Bohme auprs de leurs oncles. Leur famille a cherch,  juste titre,
 les loigner galement de pre et mre.

Aprs la mort de madame de Gumn, la princesse Charles tomba dans un
si pouvantable dsordre qu'elle mme se retira de la socit.

La premire fois que j'allai au bal  Paris, ce fut  l'htel de
Luynes; je crus entrer dans la grotte de Calypso. Toutes les femmes me
parurent des nymphes. L'lgance de leurs costumes et de leurs
tournures me frappa tellement qu'il me fallut plusieurs soires pour
dcouvrir qu'au fond j'tais accoutume  voir  Londres un beaucoup
plus grand nombre de belles personnes. Je fus trs tonne ensuite de
trouver ces femmes, que je voyais si bien mises dans le monde,
indignement mal tenues chez elles, mal peignes, enveloppes d'une
douillette sale, enfin de la dernire inlgance. Cette mauvaise
habitude a compltement disparu depuis quelques annes; les franaises
sont tout aussi soignes que les anglaises dans leur intrieur et
pares de meilleur got dans le monde.

J'tais curieuse devoir madame Rcamier. On m'avertit qu'elle tait
dans un petit salon o se trouvaient cinq ou six autres femmes;
j'entrai et je vis une personne qui me parut d'une figure fort
remarquable; elle sortit peu d'instants aprs, je la suivis. On me
demanda comment je trouvais madame Rcamier:

Charmante, je la suis pour la voir danser.

--Celle-l? mais c'est mademoiselle de La Vauguyon; madame Rcamier
est assise dans la fentre, l, avec cette robe grise.

Lorsqu'on me l'eut indique, je vis en effet qu'une figure qui m'avait
peu frappe tait parfaitement belle. C'tait le caractre dfinitif
de cette beaut, qu'on peut appeler fameuse, de le paratre toujours
davantage chaque fois qu'on la voyait. Elle se retrouvera probablement
sous ma plume; notre liaison a commenc bientt aprs et dure encore
trs intime.

Mon oncle, l'vque de Comminges, devenu vque de Nancy, tait alors
 Paris. Il aurait fort dsir que j'entrasse dans la Maison de
l'Impratrice qu'on formait en ce moment, et me faisait valoir la
libert qu'une place  la Cour me donnerait vis--vis de monsieur de
Boigne. En outre que cela rpugnait  mes opinions, mes gots m'ont
toujours loign de la servitude, de quelque nature qu'elle puisse
tre; je n'aimerais pas  tre attache  une princesse en aucun temps
et sous aucun rgime. Il revint plusieurs fois  la charge sans
succs.  la manire dont il m'en parlait, comme d'une chose qui
n'attendait que mon approbation, je crois qu'il en avait mission, mais
je n'en ai jamais prouv de dsagrment. Quoi qu'on ait pu dire,
lorsque les refus se faisaient convenablement, modestement et sans
clat, ils n'avaient point de suite fcheuse; il n'y a gure eu de
forcs que ceux qui ont voulu l'tre.

Nous perdmes dans ce temps un de nos cousins, l'amiral de Bruix.
C'tait un homme dont l'esprit et le talent valaient mieux que la
moralit. Il avait jou un grand rle sous le Directoire, et soutenu,
seul, l'honneur de la marine, pendant toute la Rvolution, il passait
pour avoir outrageusement vol durant son ministre; toutefois, il est
mort sans le sol. Quoiqu'il et t des plus actifs au dix-huit
brumaire, il tait tomb dans la disgrce de l'Empereur  la suite
d'un sjour  Boulogne. L'Empereur avait voulu faire excuter, malgr
l'amiral, une manoeuvre o il avait pri beaucoup de monde; celui-ci
s'en tait plaint trs fortement. Mais ce qui l'avait perdu c'est un
propos tenu dans une runion des grands dignitaires qui voulaient
lever une statue au nouvel empereur. On discutait sur le costume;
l'amiral, impatient des flagorneries qu'il coutait depuis deux
heures, s'cria:

Faites-le tout nu; vous aurez plus de facilit  lui baiser le
derrire.

On tait accoutum  ses boutades, mais celle-ci fut rapporte et
dplut extrmement. On pia une occasion de mcontentement. Sur
quelques dpenses un peu hasardes, il fut mand  Paris, assez mal
trait; la colre se joignit  une maladie de poitrine dj commence,
et il mourut dans un tat de dtresse qui allait, malgr tout
l'entourage du luxe, jusqu' manquer d'argent pour acheter du bois. Il
faut rendre justice  qui il appartient: Ouvrard lui devait une grande
partie de sa fortune; apprenant sa position, il envoya la veille de sa
mort cinq cents louis en or  madame de Bruix. Ce n'tait srement pas
la centime partie de ce que l'amiral lui avait laiss gagner, mais il
tait mourant et disgraci et ce trait fait honneur  Ouvrard.

L'amiral de Bruix professait l'athisme comme un philosophe du
dix-huitime sicle; sa femme, dans les mmes principes, n'avait pas
voulu laisser approcher un prtre; il mourut dans la nuit. Mon oncle,
l'vque de Nancy, fut charg par la veuve d'en porter la nouvelle 
l'Empereur. Il se rendit au lever. L'Empereur l'couta avec l'air de
l'affliction, puis, prenant la parole:

Au moins, monsieur l'vque, avons-nous la consolation qu'il soit
mort dans des sentiments chrtiens? A-t-il reu les secours de la
religion?

Mon oncle resta confondu; il ne sut que balbutier une ngative trs
embarrasse. L'Empereur le regarda svrement et tourna brusquement le
dos. Les paroles de l'habile comdien ne tombrent pas  terre; aucun
grand dignitaire ne prcha plus  l'athisme, et tous les vques
cherchrent  obtenir des _fins difiantes_ des membres de leur
famille. Toutefois, il ne voulait pas dgoter mon oncle et, la
premire fois qu'il le revit, il le traita fort bien.

Parmi les trangers de distinction qui se trouvaient  Paris lors de
mon arrive, la princesse Serge Galitzin et la duchesse de Sagan
taient les plus remarquables.

La princesse Serge, jolie, piquante, bizarre, semblait  peine
chappe de ses steppes natifs et avait toutes les allures d'un
poulain indompt. Elle avait trouv, dans je ne sais quel vieux
chteau, un portrait en mail dont elle avait la tte tourne; elle
avait repouss le mari qu'on lui avait donn parce qu'il n'y
ressemblait pas; elle portait ce portrait chri  son col et courait
l'Europe pour en chercher l'original. On m'a racont que, chemin
faisant, elle s'est frquemment contente de ressemblances partielles
 ce type imaginaire et que, trouvant tantt les yeux, tantt la
bouche ou le nez de son sylphe, elle a t contrainte  diviser sa
passion entre nombreuse compagnie. Lorsque je l'ai connue, elle tait
encore dans toute la grce sauvage de sa recherche primitive.

La duchesse de Sagan portait alors le nom de son premier mari, Louis
de Rohan; elle tait belle, avait l'air trs distingue, et les faons
de la meilleure compagnie; elle excellait dans le talent des femmes du
Nord d'allier une vie trs dsordonne avec des formes nobles et
dcentes. Toutes les filles de la duchesse de Courlande sont
minemment grandes dames.

 la fin de ce carnaval, je fus invite avec toute la terre  un grand
bal chez madame Rcamier, alors  l'apoge de sa beaut et de sa
fortune. La socit y tait compose des illustrations du nouvel
empire, Murat, Eugne Beauharnais, les marchaux, etc., d'un grand
nombre de personnes de l'ancienne noblesse, d'migrs rentrs, des
sommits de la finance et de beaucoup d'trangers. J'y fus tmoin d'un
fait singulier dans un monde aussi ml. L'orchestre joua une valse;
de nombreux couples la commencrent; monsieur de Caulaincourt s'y
joignit avec mademoiselle Charlot, la beaut du jour.  l'instant
mme, tous les autres valseurs quittrent la place et ils restrent
seuls. Mademoiselle Charlot se trouva mal, ou en fit le semblant, ce
qui interrompit cette malencontreuse danse. Monsieur de Caulaincourt
tait ple comme la mort. On peut juger par l  quel point le meurtre
de monsieur le duc d'Enghien tait encore vif dans les esprits et
combien les calomnies (et c'en tait je crois) taient gnralement
accueillies contre monsieur de Caulaincourt.

On me raconta (mais ce n'est qu'un ou-dire) que, lorsque l'Empereur
forma sa maison, monsieur de Caulaincourt, sortant du cabinet, annona
 ses camarades du salon de service qu'il venait d'tre nomm grand
cuyer. On s'empressa de lui faire compliment; Lauriston seul se
taisait.

Tu ne me dis rien, Lauriston?

--Non.

--Est-ce que tu ne trouves pas la place assez belle?

--Pas pour ce qu'elle cote.

--Qu'entends-tu par ces paroles?

--Tout ce que tu voudras.

On s'interposa entre eux, cela n'eut pas de suite; mais Lauriston,
jusque-l une espce de favori, fut loign de l'Empereur et ne revint
 Paris que longtemps aprs. Je n'affirme pas cette anecdote; elle fut
crue par nous dans le temps mais il n'y a rien de si mal inform que
les oppositions. J'ai eu occasion de m'en assurer en vivant intimement
depuis avec des gens aux affaires sous le gouvernement imprial. Ils
m'ont prouv l'absurdit d'une quantit de choses que j'avais crues
pieusement pendant de longues annes. Aussi je ne demande confiance
que pour ce que je sais positivement.

Par exemple, j'assistai  une trange scne chez une madame Dubourg o
la socit de l'ancien rgime se runissait souvent alors. Monsieur le
comte d'Aubusson venait d'tre nomm chambellan de l'Empereur. Ces
nominations nous dplaisaient fort et nous le tmoignions avec des
formes plus ou moins acerbes. La princesse de La Trmoille trouva bon
de traiter trs durement monsieur d'Aubusson avec qui elle tait lie
et qu'elle voyait habituellement; il lui demanda ce qu'il avait fait
pour mriter ses rigueurs:

Je pense que vous le savez, monsieur.

--Non, en vrit, madame. J'ai beau consulter mes souvenirs et
pourtant je les reprends de haut, car c'est depuis le moment o j'ai
d vous faire expulser des casernes o vous veniez dbaucher les
soldats de mon rgiment.

La princesse resta ptrifie d'abord; ensuite elle eut des attaques de
nerfs et des cris de fureurs. Malgr la partialit de l'auditoire, les
rieurs furent contre elle. Il tait avr qu'tant princesse de
Saint-Maurice, et fort patriote au commencement de la Rvolution,
elle s'tait fait chasser des casernes o elle allait prcher
l'insubordination aux soldats.

Quoique nous fussions trs insolents, nous n'tions pas trs braves,
et, aprs cette scne qui fit du bruit, dont Fouch parla et pour
laquelle madame de la Trmoille fut mande  la police, nous fmes en
gnral fort polis pour les nouveaux chambellans. Il n'y avait gure
que madame de Chevreuse qui se permit des incartades; mais elle tait
si bizarre, si inconsquente en tout genre que cela passait pour un
caprice de plus.

Quoique rousse, elle tait extrmement jolie, trs lgante, pleine
d'esprit, gte au del de l'expression par sa belle-mre, et elle
tenait dans la socit une place tout  part qu'elle exploitait
jusqu'au mauvais got. Le duc de Laval l'appelait la fournisseuse du
faubourg Saint-Germain. Il avait raison; elle avait des faons de
parvenue et abusait des avantages de sa position pour commander des
hommages et distribuer des impertinences  quiconque voulait s'y
soumettre. Toutefois, elle savait tre trs gracieuse quand il lui
plaisait et, comme ma maison lui tait agrable, je n'ai jamais eu 
prouver le plus petit caprice de sa part, si ce n'est  Grenoble
l'anne de sa mort. J'en parlerai plus tard.




CHAPITRE III

     Je m'habitue  la socit de Paris. -- Arrive de mes parents en
     France. -- Madame et mademoiselle Dillon. -- Je donne des plumes
      l'impratrice Josphine. -- Socit de Saint-Germain. -- Madame
     Rcamier. -- Premiers bains de mer.


Dans les premiers temps de l'Empire, la socit de l'opposition 
Paris tait fort agrable. Une fois que j'eus fait mon noviciat et me
fus entoure d'une coterie, je m'y plus extrmement.

Chacun commenait  retrouver un peu de bien-tre et de tranquillit;
on ne voulait plus les exposer, de sorte que les opinions politiques
se montraient assez calmes. On tait divis en deux grands partis: les
gens du gouvernement et ceux qui n'y prenaient aucune part. Mais
ceux-ci, et j'tais des plus hostiles, se bornaient  des propos, 
des mauvaises plaisanteries quand les portes taient bien fermes;
car, sans professer hautement le code de monsieur Malouet, on s'y
rangeait au fond. Quelques svrits exerces, de temps en temps, sur
les plus intempestifs tenaient tout le monde, en respect. Il en
rsultait plus d'urbanit dans les rapports.

Les existences n'taient pas encore classes; peu de gens taient
tablis, et les personnes qui avaient une maison ouverte  la ville ou
 la campagne trouvaient facilement  y runir une socit trs
agrable. Je fus de ce nombre, ds le second hiver. Cela dura trois ou
quatre ans; au bout de ce temps, les dsertions devinrent plus
communes, la grande majorit de la noblesse se rattacha  l'Empire, et
le mariage de l'archiduchesse acheva d'enlever le reste. On pouvait
ds lors compter les femmes qui n'allaient pas  la Cour. Le nombre en
tait petit et, si les prosprits de l'Empereur avaient continu
quelques mois de plus, il aurait t nul.

Mon oncle avait obtenu d'autant plus facilement la radiation de mon
pre de la liste des migrs qu'il n'avait pas de biens  rclamer en
France. Il vint, avec ma mre et mon frre Rainulphe, me retrouver
vers le milieu de 1805. Ils s'tablirent chez moi,  Paris et 
Beauregard. Je souhaitais fort que mon frre, dont l'existence n'tait
nullement assure et dpendait de la mienne, entrt au service. Ma
mre s'y opposait; mon pre restait neutre, il savait que sa dcision
entranerait celle de son fils et il ne voulait pas l'influencer. Il
fut prsent  l'Empereur, qui le traita assez bien, et fort accueilli
par l'impratrice Josphine; elle dsira l'avoir pour cuyer, ou au
moins l'attacher en cette qualit  son gendre, le prince Louis.

Mon frre aurait prfr entrer dans l'arme, mais il fallait
commencer par tre soldat. Les Maisons des princes taient un moyen
d'arriver d'emble  tre officier. On commenait par les suivre  la
guerre sans caractre, et, pour peu qu'on se conduist passablement,
on tait bien vite promu  un grade. Ma mre pleura, mon frre hsita,
on tergiversa, bref la place fut donne  un autre. Dans l'hiver
suivant, Rainulphe se lia intimement avec une belle dame que les
aventures de Blaye ont rendue depuis un personnage presque historique.
Madame d'Hautefort et sa socit taient dans le dernier degr de
l'exaltation contre l'Empire; mon frre adopta leurs ides et, ds
lors, toute pense de service fut abandonne.

Je ne puis m'empcher de raconter une petite circonstance qui confirme
ce qui a t souvent dit de la futilit et de la lgret de
l'impratrice Josphine. Madame Arthur Dillon, seconde femme du Dillon
qui avait pous mademoiselle de Rothe et qui a pri gnral des
armes de la Convention, tait une crole de la Martinique, cousine de
l'Impratrice, qui la voyait souvent et qui aimait surtout beaucoup sa
fille, Fanny Dillon. Nous tions dans une grande intimit avec toute
cette famille. Madame de Fitz-James, fille de madame Dillon, d'un
autre lit, tait ma meilleure amie. Madame Dillon, tant tablie chez
moi  Beauregard, alla faire une visite  Saint-Cloud; l'Impratrice
la leurrait de l'espoir de faire faire  Fanny un grand mariage. Au
retour, elle me demanda si je voulais lui faire le sacrifice d'une
plume de hron. Monsieur de Boigne en avait rapport quelques-unes de
l'Inde et me les avait donnes.

Le marchand de modes, Leroi, tait venu le matin chez l'Impratrice en
apporter une trs mdiocre, Madame Dillon avait dit que j'en avais de
bien plus belles et aussitt Sa Majest avait eu une fantaisie extrme
de les obtenir. Nous tions encore  table qu'un homme  cheval,  la
livre de l'Empereur, arrivait pour demander si la plume tait
accorde. Il n'y avait pas trop moyen de la refuser; je la donnai et
madame Dillon l'expdia.

Le lendemain, nouveau message et billet imprial. Leroi trouvait la
plume admirable mais elle tait monte  l'indienne; pour faire un
beau panache il en faudrait une seconde. Je donnai la seconde. Le
lendemain, madame Dillon alla  Saint-Cloud. Au retour, elle m'annona
avec un peu d'embarras qu'une troisime complterait l'aigrette. Je
donnai la troisime en annonant que je n'en avais plus  offrir.
Troisime billet contenant un hymne de joie et de reconnaissance.

Quelques jours aprs, madame Dillon me dit que l'Impratrice faisait
monter une parure de trs beaux cames qu'elle voulait me donner. Je
la priai de m'viter ce cadeau en lui reprsentant que les plumes
avaient t donnes  elle, madame Dillon, et non offertes 
l'Impratrice. Aprs une nouvelle visite  Saint-Cloud, elle m'assura
avoir vainement essay de faire ma commission. L'Impratrice avait
paru tellement blesse qu'il lui avait t impossible d'insister. La
parure me serait remise sous peu de jours.

Mon frre alla faire sa cour le dimanche suivant. L'Impratrice le
chargea de me remercier, vanta la beaut, la raret des plumes, et lui
dit:

Je n'ai rien d'autre rare  lui offrir; mais je la prierai d'accepter
quelques pierres auxquelles leur travail antique donne du prix.

Mon frre s'inclina.  son retour  Beauregard, il n'eut rien de plus
press que de me raconter cette conversation; nous tnmes conseil de
famille pour savoir comment je recevrais cette faveur. De refuser il
n'tait pas possible; nous convenions mme, malgr nos prventions,
que le choix du cadeau tait de trs bon got. crirai-je?
demanderai-je une audience pour remercier? Cela entranerait-il la
ncessit d'une prsentation?

Tout cela me donnait une inquitude et une agitation que j'aurais pu
m'pargner, car, depuis ce jour, je n'ai entendu parler de rien, ni de
plumes, ni de pierres, ni de quoi que ce soit. Des personnes qui
connaissaient bien l'Impratrice ont pens que, lorsque l'crin lui a
t report, elle a trouv son contenu si joli qu'elle n'a pas eu le
courage de s'en sparer dans le premier moment de la fantaisie. Un
mois aprs, elle l'aurait donn trs volontiers, mais le moment tait
pass.

Mon grand-oncle, l'ancien vque de Comminges, tait tabli 
Saint-Germain. Sa maison servait de centre  une runion de vieux
migrs; ils y avaient rapport  peu de chose prs les extravagances
dont j'avais t difie pendant mon sjour  Munich. Cependant
l'influence napolonienne se faisait sentir jusque dans cette arche
sainte. Les deux battants de la porte du salon de mon oncle ne
s'ouvraient que pour deux personnes; seules aussi elles avaient la
prrogative d'y tre annonces  haute voix par son vieux valet de
chambre. C'taient madame la marchale de Beauvau, et _madame Campan_.

Cette dernire se donnait de grands airs  mourir de rire. Un soir,
elle voulut m'accabler de ses bonts; je m'y montrai peu sensible, et
je ne pus m'empcher de rire  part moi de la rprimande que mon oncle
crut devoir m'adresser  ce sujet. L'ide que madame Campan obtenait
de temps en temps un mot de bont de l'Empereur avait fait de cette
matresse de pension un personnage important, mme aux yeux des gens
les plus hostiles au gouvernement, tant le prestige de la puissance
tait grand  cette poque.

Je fis connaissance  Saint-Germain avec madame de Renouard, plus
connue sous le nom de Buffon. Elle tait la preuve qu'il n'y a point
de position  laquelle un noble caractre ne puisse donner de la
dignit. Matresse de monsieur le duc d'Orlans pendant toutes les
horreurs de la Rvolution, elle les avait traverses en alliant un
dvouement entier pour le prince avec une haine hautement affiche
pour les crimes dont elle tait tmoin et pour leurs auteurs. Il est
inou qu'elle n'ait pas t victime de sa franchise; il parat qu'elle
avait inspir du respect  ces monstres eux-mmes.

Elle resta fidle  la mmoire de monsieur le duc d'Orlans et
s'occupa, au pril de ses jours, des affaires de ses fils qu'elle
avait contribu  faire chapper de la prison de Marseille. Elle leur
confia un enfant qu'elle avait eu: il fut lev par eux  l'tranger
sous le nom de chevalier d'Orlans; il mourut fort jeune.

Une anecdote peu connue, c'est que monsieur de Talleyrand eut fort le
dsir d'pouser madame de Buffon. Sa tante, la vicomtesse de Laval,
s'employa vivement  cette ngociation, sans pouvoir vaincre sa
rpugnance  devenir la femme d'un vque. Elle tait tombe dans une
grande pnurie. Un suisse, monsieur Renouard de Bussire, homme trs
agrable, lui adressa ses hommages qu'elle accepta. Leur union ne fut
pas longue; il mourut lui laissant un fils. Lorsque je l'ai connue,
elle tait veuve et vivait dans une retraite absolue, uniquement
occupe de cet enfant; elle a eu le bonheur de pouvoir le recommander
 monsieur le duc d'Orlans avant de mourir.

Ce prince professait,  juste titre, une grande reconnaissance pour
madame de Renouard et a toujours protg son fils. Des anciens
rapports de mes parents avec sa famille leur firent forcer la solitude
de madame de Renouard. Lorsqu'elle tait  son aise, elle tait trs
spirituelle, parfaitement aimable et trs intressante sur ce qu'elle
avait vu mais dont elle parlait rarement et mal volontiers. Elle
conservait des restes de beaut et surtout d'agrment.

Madame Rcamier vint passer quelques jours chez moi  Beauregard o je
recevais beaucoup de monde. Je lui rendis sa visite  Clichy; elle y
tait dans la complte scurit d'une prosprit tablie, lorsque, peu
de jours aprs, clata la banqueroute de son mari. Quoique je n'eusse
avec elle que des rapports de socit assez froids, ce n'tait pas le
cas d'y renoncer; j'allai la voir avec empressement. Je la trouvai si
calme, si noble, si simple dans cette circonstance, l'lvation de
son caractre dominait de si haut les habitudes de sa vie que j'en fus
extrmement frappe. De ce moment date l'affection vive que je lui
porte et que tous les vnements que nous avons traverss ensemble
n'ont fait que confirmer.

On a fait bien des portraits de madame Rcamier sans qu'aucun, selon
moi, ait rendu les vritables traits de son caractre; cela est
d'autant plus excusable qu'elle est trs mobile. Madame Rcamier est
le vritable type de la femme telle qu'elle est sortie de la main du
Crateur pour le bonheur de l'homme. Elle en a tous les charmes,
toutes les vertus, toutes les inconsquences, toutes les faiblesses.
Si elle avait t pouse et mre, sa destine aurait t complte, le
monde aurait moins parl d'elle et elle aurait t plus heureuse.
Ayant manqu cette vocation de la nature, il lui a fallu chercher des
compensations dans la socit. Madame Rcamier est la coquetterie
personnifie; elle la pousse jusqu'au gnie, et se trouve un admirable
chef d'une dtestable cole. Toutes les femmes qui ont voulu l'imiter
sont tombes dans l'intrigue et dans le dsordre, tandis qu'elle est
toujours sortie pure de la fournaise o elle s'amusait  se
prcipiter. Cela ne tient pas  la froideur de son coeur; sa
coquetterie est fille de la bienveillance et non de la vanit. Elle a
bien plus le dsir d'tre aime que d'tre admire. Et ce sentiment
lui est si naturel qu'elle a toujours un peu d'affection et beaucoup
de sympathie  donner  tous ses adorateurs en change des hommages
qu'elle cherche  attirer; de sorte que sa coquetterie chappe 
l'gosme qui l'accompagne d'ordinaire et n'est pas positivement
aride, si je puis m'exprimer ainsi. Aussi, a-t-elle conserv
l'attachement de presque tous les hommes qui ont t amoureux d'elle.
Je n'ai vu personne, au reste, si bien allier un sentiment exclusif
avec tous les soins de l'amiti rendus  un cercle assez nombreux.

Tout le monde a fait des hymnes sur son incomparable beaut, son
active bienfaisance, sa douce urbanit; beaucoup de gens l'ont vante
comme trs spirituelle. Mais peu de personnes ont su dcouvrir, 
travers la facilit de son commerce habituel, la hauteur de son coeur,
l'indpendance de son caractre, l'impartialit de son jugement, la
justesse de son esprit. Quelquefois je l'ai vue domine, je ne l'ai
jamais connue influence. Dans sa premire jeunesse, madame Rcamier
avait pris de la socit o elle vivait une faon de minauderie
affecte qui nuisait mme  sa beaut, mais surtout  son esprit. Elle
y renona bien vite en voyant un autre monde qu'elle tait faite pour
apprcier. Elle se lia intimement avec madame de Stal, et acquit
auprs d'elle l'habitude des conversations fortes et spirituelles o
elle tient toute la part qui convient  une femme, c'est--dire la
curiosit intelligente et qu'elle sait exciter autour d'elle par
l'intrt qu'elle y porte. Ce genre de rcration, le seul que rien ne
remplace, quand une fois on y a pris got, ne se trouve qu'en France,
et qu' Paris. Madame de Stal le disait bien, dans les amres
douleurs que lui causait son exil.

L'attrait de madame Rcamier pour les notabilits a commenc sa
liaison avec monsieur de Chateaubriand. Depuis quinze ans, elle lui a
dvou sa vie. Il le mrite par la grce de ses procds; le
mrite-t-il par la profondeur de son sentiment? c'est ce que je
n'oserais affirmer. Toujours est-il qu'elle lui est aussi agrable
qu'utile, que toutes ses facults sont employes  adoucir les
violences de son amour-propre,  calmer les amertumes de son
caractre,  chercher pture  sa vanit et distraction  son ennui.
Je crois qu'il l'aime autant qu'il peut aimer quelque chose, car elle
cherche  se faire _lui_ autant qu'il est possible.

J'eus en 1806 une maladie si bizarre que cela m'engage  en parler.
Chaque jour un violent mal de tte annonait un frisson suivi d'une
grande chaleur et d'une lgre transpiration, enfin un accs de fivre
bien caractris. Seulement, pendant la chaleur de la fivre, mon
pouls, au lieu de s'acclrer, diminuait de vitesse d'une faon trs
marque, et reprenait le nombre de ses pulsations lorsque l'accs
tait tomb. Je ne pouvais manger rien, quoi que ce soit; je
dprissais  vue d'oeil.

Les bains de mer m'avaient russi en Angleterre; j'avais fantaisie
d'en essayer; les mdecins y consentirent plus qu'ils ne m'y
encouragrent. Il fallut me porter dans ma voiture; je fus cinq jours
 faire le chemin et j'arrivai  Dieppe mourante. Huit jours aprs, je
me promenais sur le bord de la mer et je repris ma sant avec cette
rapidit de la premire jeunesse.

Depuis vingt-cinq ans, ma voiture tait la seule qui ft entre 
Dieppe; nous y fmes un effet prodigieux. Chaque fois que nous
sortions il y avait foule pour nous voir passer; et mes quipages
surtout taient examins avec une curiosit inconcevable. La misre
des habitants tait affreuse. L'_anglais_, comme ils l'appelaient, et
pour eux c'tait pire que le diable, croisait sans cesse devant leur
port vide.  peine si un bateau pouvait de temps en temps s'esquiver
pour aller  la pche, toujours au risque d'tre pris par l'tranger
ou confisqu au retour si les lunettes des vigies l'avaient aperu
s'approchant d'un btiment.

Quant aux ressources que Dieppe a trouves depuis dans la prsence des
baigneurs, elles n'existaient pas  cette poque. Mon frre me fit
arranger une petite charrette couverte; on me procura  grand'peine
et  grand frais, malgr la misre, un homme pour mener le cheval
jusqu' la lame et deux femmes pour entrer dans la mer avec moi. Ces
prparatifs excitrent la surprise et la curiosit  tel point que,
lors de mes premiers bains, il y avait foule sur la grve. On
demandait  mes gens si j'avais t mordue d'un chien enrag.
J'excitais une extrme piti en passant; il semblait qu'on me menait
noyer. Un vieux monsieur vint trouver mon pre pour lui reprsenter
qu'il assumait une grande responsabilit en permettant un acte si
tmraire.

On ne conoit pas que des habitants des bords de la mer en eussent une
telle terreur. Mais alors les dieppois n'taient occups qu' s'en
cacher la vue,  se mettre  l'abri des inconvnients qu'ils en
redoutaient, et elle n'tait pour eux qu'une occasion de souffrance et
de contrarit. Il est curieux de penser que, dix ans plus tard, les
baigneurs arrivaient par centaines, qu'un tablissement tait form
pour leur usage et qu'on se plongeait dans la mer sous toutes les
formes sans produire aucun tonnement dans le pays.

J'ai voulu constater combien l'usage des bains de mer, devenu si
gnral, tait rcent en France, car Dieppe a t le premier endroit
o on en ait pris.




CHAPITRE IV

     Le gnral de Boigne s'tablit en Savoie. -- Le cardinal Maury.
     -- Madame de Stal. -- Sjour  Aix. -- Benjamin Constant. --
     Dner  Chambry. -- Coppet. -- Monsieur Rocca.


Ma vie a t si monotone pendant les dix annes de l'Empire et j'ai
pris si peu part aux grands vnements que je n'ai gure de jalons
pour fixer les poques. Je me bornerai  placer ple-mle, et sans
gard aux dates, les divers souvenirs de ce temps qui ont rapport aux
personnages de quelque importance, ou qui peindraient les moeurs du
monde o je vivais exclusivement.

Monsieur de Boigne avait entrepris de btir en Savoie, o il avait
achet une proprit. Il avait commenc par y passer quelques semaines
chaque t; bientt il y resta des mois. Enfin, sduit par l'immense
importance que sa fortune hors de pair lui donnait dans sa patrie, il
y fixa son sjour et il en est devenu le bienfaiteur. Beauregard se
trouva alors une trop grande habitation pour le revenu qu'il m'avait
laiss. Il fut mis en vente, achet par le prince Aldobrandini
Borghse et je transportai mes pnates dans un petit manoir situ dans
le village de Chtenay, prs de Sceaux. La naissance de Voltaire dans
cette maison lui donne prtention  quelque clbrit. Ce dplacement
n'eut lieu qu'en 1812.

J'ai fait mention de mes rapports avec le cardinal Maury. Il fit
prcder sa rentre en France d'une lettre trs servile adresse 
l'Empereur; celui-ci ne manqua pas de la rendre publique. Cette
circonstance donna lieu  un assez joli mot d'une femme d'esprit,
ancienne amie du cardinal. Il trouva son portrait chez elle.

Je vous sais bien bon gr, lui dit-il, d'avoir conserv cette vieille
gravure.

--J'y ai toujours t fort attache, Monseigneur, et j'y tiens
d'autant plus aujourd'hui qu'elle est avant la lettre.

Ds que nous smes le cardinal  Paris, mon pre fut le voir et
l'engagea  venir dner  Beauregard. Il accepta avec empressement et,
le dimanche suivant, nous vmes dbarquer d'une immense berline
italienne sept personnes: c'taient son frre, ses neveux, ses nices,
un abbate, enfin toute une maisonne. Il me dit navement que, sortant
de chez lui, il avait voulu faire l'conomie du dner d'auberge pour
tout ce monde. J'avais conserv un souvenir trs reconnaissant des
bonts dont il comblait mon enfance; je ne puis exprimer  quel point
je fus dsappointe en le revoyant. Sa figure, son ton, son langage
tout tait  l'avenant et aurait choqu dans un caporal d'infanterie.
Il faisait des contes d'un got effroyable.

Je me rappelle que, pendant ce premier dner, il nous fit le rcit
d'une aventure arrive dans son diocse de Montefiascone. La scne
tait dans un couvent, les nonnes, leur confesseur, un grand vicaire
envoy pour recueillir les plaintes portes mutuellement, y tinrent un
langage tel que l'histoire aurait plus convenablement figur aux
veilles d'un corps de garde que dans la bouche d'un cardinal. Je fus
bien tonne de le trouver ainsi; mes parents partageaient ma
surprise. Il tait tout autre lorsqu'ils l'avaient connu  Rome,
quoiqu'il n'et pas, mme alors, les formes de la bonne compagnie. Son
frre nous dit qu' la suite d'une violente maladie le moral avait
t atteint.

Tout le monde s'en aperut bientt. Sa gourmandise et son avarice en
firent le plastron des plaisanteries de socit, et il a men  Paris
une vie honteuse et bafoue. Cette sordide avarice tait pousse  un
tel point que, lorsqu'il quitta son logement lou pour entrer 
l'archevch, il resta trois heures  grelotter dans sa chambre,
attendant que les cendres de son unique foyer fussent assez refroidies
pour les emporter avec lui, ne voulant pas, disait-il, laisser ce
profit au propritaire.

Un jour, il sortait de chez lui avec mon pre;  moiti de l'escalier,
il lui dit:

Remontons; vous m'avez distrait et j'ai nglig ma prcaution
accoutume.

Ils entrrent dans sa chambre; mon pre lui vit ter une petite
marmite de devant le feu et l'enfermer dans une armoire dont il prit
la clef:

Voyez-vous, mon cher ami, quand je sors j'enferme mon pot au feu; ces
gredins-l seraient capables de prendre mon bouillon et d'y fourrer de
l'eau.

Je cite ces traits parce que mon pre a t tmoin de tous les deux,
mais toute sa vie en tait remplie. Il tait constat que, lorsqu'il
n'tait pas pri  dner, il faisait son repas de petits gteaux qu'on
servait dans les soires. Mais aussi, lorsqu'il tait assis  la table
d'un autre, il mangeait avec autant d'avidit que de malpropret. Il
est triste de penser qu'un homme, qui a jou un rle important et qui
avait eu un esprit remarquable, ait pu tre amen, par des vices aussi
bas,  un tel tat d'indignit.

Dans les premiers temps, il venait souvent chez moi. Il avait
entrepris de rallier mon pre au gouvernement, et quelquefois ils
causaient ensemble sur les avantages et les inconvnients du rgime
imprial. Le jour o le dcret sur les prisons d'tat parut dans le
_Moniteur_, mon pre lui disait que de pareilles lois mritaient
d'tre discutes publiquement:

Ah bien oui, s'cria le cardinal, qu'il laisse parler et crire, il
ne sera pas l dans trois mois.

--C'est ce que je pensais et n'osais pas dire, reprit mon pre.

Il y avait assez de monde; le cardinal fut trs embarrass et inquiet
de s'tre compromis. Depuis ce temps, il vint plus rarement chez moi,
et bientt plus du tout. Il y avait quelques annes que je ne l'avais
vu lors de la Restauration.

J'allais souvent en Savoie.  mon premier voyage je m'arrtai  Lyon.
Monsieur d'Herbouville en tait prfet et c'tait un motif pour y
sjourner. Je logeai  l'htel de l'Europe o j'arrivai tard. Le
lendemain matin le valet d'auberge me dit que madame de Stal tait
dans la maison et demandait si je voudrais la recevoir:

Assurment, j'en serai enchante, mais je la prviendrai.

Cinq minutes aprs, elle entra dans ma chambre escorte de Camille
Jordan, de Benjamin Constant, de Mathieu de Montmorency, de Schlegel,
d'Elzar de Sabran et de Talma. J'tais fort jeune; cette grande
clbrit et ce singulier cortge m'imposrent d'abord. Madame de
Stal m'eut bientt mise parfaitement  mon aise. Je devais aller
faire des courses pour voir Lyon; elle m'assura que cela tait tout 
fait inutile, que Lyon tait une trs vilaine ville entre deux trs
belles rivires, qu'en sachant cela j'tais aussi habile que si
j'avais pass huit jours  la parcourir. Elle resta toute la matine
dans ma chambre y recevant ses visites, m'enchantant par sa brillante
conversation. J'oubliai prfet et prfecture. Je dnai avec elle. Le
soir, nous allmes voir Talma dans _Manlius_, il jouait pour elle
plus que pour le public, et il en tait rcompens par les transports
qu'elle prouvait et qu'elle rendait communicatifs.

En sortant du spectacle, elle remonta en voiture pour retourner 
Coppet. Elle avait rompu son exil, au risque de tout ce qui lui en
pouvait arriver de dsagrable, pour venir assister  une
reprsentation de Talma.

C'est ainsi que ce mtore m'est apparu pour la premire fois; j'en
avais la tte tourne. Au premier abord, elle m'avait sembl laide et
ridicule. Une grosse figure rouge, sans fracheur, coiffe de cheveux
qu'elle appelait pittoresquement arrangs, c'est--dire mal peigns;
point de fichu, une tunique de mousseline blanche fort dcollete, les
bras et les paules nus, ni chle, ni charpe, ni voile d'aucune
espce: tout cela faisait une singulire apparition dans une chambre
d'auberge  midi. Elle tenait un petit rameau de feuillage qu'elle
tournait constamment entre ses doigts. Il tait destin, je crois, 
faire remarquer une trs belle main, mais il achevait l'tranget de
son costume. Au bout d'une heure, j'tais sous le charme et, pendant
son intelligente jouissance du dbit de Talma, en examinant le jeu de
sa physionomie, je me surpris  la trouver presque belle. Je ne sais
si elle devina mes impressions, mais elle a toujours t parfaitement
bonne, aimable et charmante pour moi.

Je la rencontrai l'anne suivante  Aix, en Savoie, o j'tais tablie
aux eaux avec madame Rcamier. Ce fut sous prtexte de l'y venir voir
qu'elle rompit encore son exil de Coppet et arriva  Aix. J'y fus
tmoin presque oculaire de scnes bien dplorables, o deux beaux
gnies employrent plus d'esprit que Dieu n'en a peut-tre jamais
dparti  aucun autre mortel  se tourmenter mutuellement.

Tout le monde sait les rapports qui ont longtemps exist entre madame
de Stal et Benjamin Constant. Madame de Stal conservait le got le
plus vif pour son esprit, mais elle en avait d'autres passagers qui
dominaient frquemment celui-l. Dans ces occasions, Benjamin voulait
se brouiller; alors elle se rattachait  lui plus fortement que jamais
et, aprs des scnes affreuses, ils se raccommodaient.

C'tait pour peindre cette situation qu'il disait qu'il tait fatigu
d'tre _toujours ncessaire_ et _jamais suffisant_. Il avait conserv
longtemps l'espoir d'pouser madame de Stal. Sa vanit et son intrt
l'y portaient autant que son sentiment, mais elle s'y refusait,
obstinment. Elle prtendait le retenir  son char, et non s'atteler 
celui de Benjamin. D'ailleurs, elle tenait beaucoup trop aux
distinctions sociales pour changer le nom de Stal-Holstein pour
celui de Constant. Jamais personne n'a t plus esclave de toutes les
plus puriles ides aristocratiques que la trs librale madame de
Stal.

Dans un voyage que Benjamin Constant fit en Allemagne, il rencontra
une madame la comtesse de Magnoz, ne comtesse d'Hardenberg. C'tait
bien autre chose que mademoiselle Necker! Elle s'amouracha de lui et
voulut l'pouser. Je crois que le dsir de montrer  madame de Stal
qu'une personne _chapitrable_ ne ddaignait pas son alliance fut pour
beaucoup dans le consentement qu'il y donna.

Madame de Stal eut connaissance de ce projet, et entra dans de telles
fureurs qu'il n'osa pas l'accomplir ouvertement. Il se maria pourtant
secrtement; sa femme l'accompagna jusqu' Lyon. L, elle fit semblant
de boire un peu de quelque drogue qui lui procura de grands
vomissements et dclara qu'elle s'empoisonnerait pour de bon s'il ne
renonait pas  madame de Stal en avouant son mariage. D'un autre
ct, celle-ci promettait de se poignarder s'il prenait ce parti.

Tel tait l'tat des choses lorsque Benjamin Constant et madame de
Stal se runirent  Aix sous la mdiation de madame Rcamier. Les
matines se passaient en scnes horribles, en reproches, en
imprcations, en attaques de nerfs. C'tait un peu le secret de la
comdie. Nous dnions en commun, comme cela se pratique aux eaux.
Petit  petit, pendant le repas, les parties belligrantes se
calmaient. Un mot fin ou brillant en amenait un autre. Le got mutuel
qu'ils avaient  jouer ensemble de leur esprit prenait le dessus et la
soire se passait d'une manire charmante, pour recommencer le
lendemain les fureurs de la veille.

Le trait fut enfin sign. En voici les bases: madame de Stal
crirait  _madame Constant_, reconnaissant ainsi le mariage; mais il
ne serait avou pour le public que trois mois aprs son dpart pour
l'Amrique, o alors elle avait l'intention relle de se rendre. Cette
concession du coeur  la vanit ne m'a jamais paru bien touchante.

Benjamin, tout en cdant aux cris, en fut bless. Au reste, madame de
Stal ne partit pas, et le mariage fut reconnu, mais assez longtemps
aprs. Je crois que madame de Stal avait eu le dsir de se mnager la
puissante distraction dont lui tait l'esprit de monsieur Constant, et
de l'emmener en Amrique. Peut-tre mme pensait-elle  la possibilit
de l'pouser, une fois au del de l'Atlantique, et son mariage avec
une autre lui fut d'autant plus sensible en ce moment. Il existait un
lien bien cher entre eux. Il ne manquait pas de prendre des faons
tout  fait paternelles avec la jolie enfant qui avait l'indiscrtion
de rappeler tous ses traits.

Je me souviens particulirement d'une des journes de cette poque.
Nous allmes tous dner chez monsieur de Boigne  Buissonrond, prs
de Chambry. Il avait runi ce qu'il y avait de plus distingu dans la
ville, y compris le prfet; nous tions une trentaine. Madame de Stal
tait  ct du matre de la maison, le prfet vis--vis,  ct de
moi. Elle lui demanda  travers la table ce qu'tait devenu un homme
qu'elle avait connu sous-prfet, il lui rpondit qu'il tait prfet et
trs considr.

J'en suis bien aise, c'est un fort bon garon; au reste,
ajouta-t-elle ngligemment, j'ai gnralement eu  me louer de cette
classe d'employs.

Je vis mon prfet devenir rouge et ple; je sentis mon coeur battre
jusque dans mon gosier. Madame de Stal n'eut pas l'air de
s'apercevoir qu'elle et dit une impertinence et, au fond, ce n'tait
pas son projet.

J'ai cit cette circonstance pour avoir l'occasion de remarquer une
bizarre anomalie de cet esprit si minemment sociable, c'est qu'il
manquait compltement de tact. Jamais madame de Stal ne faisait
entrer la nature de son auditoire pour quelque chose dans son discours
et, sans la moindre intention d'embarrasser, encore moins de blesser,
elle choisissait frquemment les sujets de conversation et les
expressions les plus hostiles aux personnes auxquelles elle les
adressait.

Je me rappelle qu'une fois, devant beaucoup de monde et en prsence de
monsieur de Boigne, elle m'interpella pour me demander si je croyais
possible qu'une femme pt se bien conduire lorsqu'elle n'avait aucun
rapport de got, aucune sympathie avec son mari, insistant sur cette
proposition de manire  m'embarrasser cruellement.

Une autre fois, je l'ai vue tenir madame de Caumont sur la sellette
devant vingt personnes et, continuant vis--vis de la galerie une
discussion commence entre elles, tablir qu'une femme qui n'tait pas
pure et chaste ne pouvait tre bonne mre. La pauvre madame de Caumont
souffrait  en mourir. Madame de Stal en aurait t dsole si elle
s'en tait aperue, mais elle tait emporte par ses arguments trs
loquents et trs spcieux, il faut en convenir.

Comment, dira-t-on, elle oubliait donc sa propre conduite? Non, du
tout, mais elle se regardait comme un tre  part, auquel son gnie
permettait des carts inexcusables aux simples mortels.

Ce peu d'gards pour les sentiments des autres lui a fait bien plus
d'ennemis qu'elle n'en mritait.

Je reviens au dner de Buissonrond; nous tions au second service et
il se passait comme tous les dners ennuyeux, au grand chagrin des
convives provinciaux, lorsque Elzar de Sabran, voyant leur
dsappointement, apostropha madame de Stal du bout de la table en lui
demandant si elle croyait que les lois civiles de Romulus eussent
conserv aussi longtemps leur influence  Rome, sans les lois
religieuses de Numa. Elle leva la tte, comprit l'appel, ne rpondit 
la question que par une plaisanterie et partit de l pour tre aussi
brillante et aussi aimable que je l'aie jamais vue. Nous tions tous
enchants et personne plus que le prfet, monsieur Finot, homme
d'esprit.

On lui apporta une lettre _trs presse_; il la lut et la mit dans sa
poche. Aprs le dner, il me la montra: c'tait l'ordre de faire
reconduire madame de Stal  Coppet par la gendarmerie, de brigade en
brigade,  l'instant mme o il recevrait la lettre. Je le conjurai de
ne pas lui donner ce dsagrment chez moi; il m'assura n'en avoir pas
l'intention, ajoutant avec un peu d'amertume: Je ne veux pas qu'elle
change d'opinion sur les _employs de ma classe_.

Je me chargeai de lui faire savoir qu'il tait temps de retourner 
Coppet, et lui, se borna  donner injonction aux matres de poste de
ne fournir de chevaux que pour la route directe. Elle avait eu quelque
vellit d'une course  Milan.

Nous montmes, pour retourner  Aix, dans la berline de madame de
Stal, elle, madame Rcamier, Benjamin Constant, Adrien de
Montmorency, Albertine de Stal et moi. Il survint un orage
pouvantable: la nuit tait noire, les postillons perdaient leur
chemin; nous fmes cinq heures  faire la route au lieu d'une heure et
demie. Lorsque nous arrivmes, nous trouvmes tout le monde dans
l'inquitude; une partie de notre bande, revenue dans ma calche,
tait arrive depuis trois heures. Nous fmes confondus et de l'heure
qu'il tait et de l'moi que nous causions; personne dans la berline
n'y avait song. La conversation avait commenc, il m'en souvient,
dans l'avenue de Buissonrond, sur les lettres de mademoiselle de
l'Espinasse, qui venaient de paratre, et l'enchanteresse, assiste de
Benjamin Constant, nous avait tenus si compltement sous le charme que
nous n'avions pas eu une pense  donner aux circonstances
extrieures.

Le surlendemain, elle partit de grand matin pour Coppet dans un tat
de dsolation et de prostration de force qui aurait pu tre l'apanage
de la femme la plus mdiocre.

J'ai t bien souvent depuis  Coppet; je m'y plaisais extrmement,
d'autant plus que j'y tais fort gte. Madame de Stal me savait un
gr infini d'affronter les dangers de son exil, et s'amusait  me
faire babiller sur la socit de Paris o elle tait toujours de
coeur.

Elle avait si prodigieusement d'esprit que le trop-plein en dbordait
au service des autres; et si, aprs avoir caus avec elle, on sortait
dans l'admiration pour elle, ce n'tait pas aussi sans tre assez
content de soi-mme. On sentait qu'on avait paru dans toute sa
valeur; il y avait de la bienveillance aussi bien que du dsir de
s'amuser dans le parti qu'elle tirait de chacun. Elle a dit quelque
part que la supriorit s'exerait bien mieux par l'approbation que
par la critique, et elle mettait cette maxime en action. Il n'y avait
si sot dont elle ne parvnt  tirer quelque parti (du moins en
passant), pourvu qu'on et un peu d'usage du monde, car elle tenait
minemment aux formes. Elle accablait les provinciaux et surtout les
gnevois de la plus ddaigneuse indiffrence; elle ne se donnait pas
la peine d'tre impertinente, mais les tenait pour non-avenus.

Je me suis trouve dans une grande assemble  Genve o elle tait
attendue; tout le monde tait runi  sept heures. Elle arriva  dix
heures et demie avec son escorte accoutume, s'arrta  la porte, ne
parla qu' moi et aux personnes qu'elle avait amenes de Coppet, et
repartit sans tre seulement entre dans le salon. Aussi tait-elle
dteste par les gnevois, qui pourtant taient presque aussi fiers
d'elle que de leur lac. tre reu chez madame de Stal faisait titre
de distinction  Genve.

La vie de Coppet tait trange. Elle paraissait aussi oisive que
dcousue; rien n'y tait rgl; personne ne savait o on devait se
trouver, se tenir, se runir. Il n'y avait de lieu attribu
spcialement  aucune heure de la journe. Toutes les chambres des uns
et des autres taient ouvertes.

L o la conversation prenait, on plantait ses tentes et on y restait
des heures, des journes, sans qu'aucune des habitudes ordinaires de
la vie intervnt pour l'interrompre. Causer semblait la premire
affaire de chacun. Cependant, presque toutes les personnes composant
cette socit avaient des occupations srieuses, et le grand nombre
d'ouvrages sortis de leurs plumes le prouve. Madame de Stal
travaillait beaucoup, mais lorsqu'elle n'avait rien de mieux  faire;
le plaisir social le plus futile l'emportait toujours. Elle aimait 
jouer la comdie,  faire des courses, des promenades,  runir du
monde,  en aller chercher et, avant tout,  causer.

Elle n'avait pas d'tablissement pour crire; une petite critoire de
maroquin vert, qu'elle mettait sur ses genoux et qu'elle promenait de
chambre en chambre, contenait  la fois ses ouvrages et sa
correspondance. Souvent mme celle-ci se faisait entoure de plusieurs
personnes; en un mot, la seule chose qu'elle redoutt c'tait la
solitude, et le flau de sa vie a t l'ennui. Il est tonnant combien
les plus puissants gnies sont sujets a cette impression et  quel
point elle les domine. Madame de Stal, lord Byron, monsieur de
Chateaubriand en sont des exemples frappants, et c'est surtout pour
chapper  l'ennui qu'ils ont gt leur vie et qu'ils auraient voulu
bouleverser le monde.

Les enfants de madame de Stal s'levaient au milieu de ces tranges
habitudes auxquelles ils semblaient prendre part. Il faut bien
cependant qu'ils eussent des heures de retraite, car ce n'est pas avec
ce dsordre qu'on apprend tout ce qu'ils savaient, plusieurs langues,
la musique, le dessin, et qu'on acquiert une connaissance approfondie
des littratures de toute l'Europe.

Au reste, ils ne faisaient que ce qui tait dans leurs gots. Ceux
d'Albertine taient trs solides; elle s'occupait principalement de
mtaphysique, de religion et de littrature allemande et anglaise,
trs peu de musique, point de dessin. Quant  une aiguille, je ne
pense pas qu'il s'en ft trouv une dans tout le chteau de Coppet.
Auguste, moins distingu que sa soeur, ajoutait  ses occupations
littraires un talent de musique extrmement remarquable. Albert, que
madame de Stal avait elle-mme qualifi de _Lovelace d'auberge_,
dessinait trs bien, mais il faisait tache, dans le monde o il
vivait, par son incapacit. Il a t tu en duel, en Sude, en 1813.

Madame de Stal jugeait ses enfants de la hauteur de son esprit et
toute sa prdilection tait pour Albertine. Celle-ci conservait
beaucoup de navet et de simplicit malgr les expressions qu'elle
employait dans son enfance. Je me rappelle qu'ayant t gronde par sa
mre, ce qui n'arrivait gure, on la trouva tout en larmes.

Qu'avez-vous donc, Albertine?

--Hlas! on me croit heureuse, et j'ai des abmes dans le coeur.

Elle avait onze ans, mais elle parlait ce que j'appelais Coppet. Ces
exagrations y taient tellement la langue du pays que, lorsqu'on s'y
trouvait, on l'adoptait. Il m'est souvent arriv en partant de
chercher le fond de toutes les belles choses dont j'avais t sduite
pendant tant d'heures et de m'avouer  moi-mme, en y rflchissant,
que cela n'avait pas trop le sens commun. Mais, il faut en convenir,
madame de Stal tait celle qui se livrait le moins  ce pathos. Quand
elle devenait inintelligible, c'tait dans des moments d'inspiration
si vraie qu'elle entranait son auditoire et qu'on se sentait la
comprendre. Habituellement, son discours tait simple, clair et
minemment raisonnable, au moins dans l'expression.

C'est  Coppet qu' pris naissance l'abus du mot _talent_ devenu si
usuel dans la coterie doctrinaire. Tout le monde y tait occup de
_son talent_ et mme un peu de celui des autres. Ceci n'est pas dans
la nature de votre talent.--Ceci rpond  mon talent.--Vous devriez y
consacrer votre talent.--J'y essaierai mon talent, etc., etc.,
taient des phrases qui se retrouvaient vingt fois par heure dans la
conversation.

La dernire fois que je vis madame de Stal en Suisse, sa position
tait devenue bien fausse. Aprs avoir donn  la ville de Genve le
spectacle de scnes dplorables par une passion qu'elle s'tait crue
pour un bel amricain, monsieur O'Brien, elle s'tait renferme 
Coppet o elle tait dans la douleur de son dpart.

Un jeune sous-lieutenant, neveu de son mdecin Bouttigny, revint trs
bless d'Espagne. On dsira lui faire prendre l'air de la campagne;
madame de Stal dit  Bouttigny d'envoyer le petit Rocca chez elle. Il
avait t  l'cole avec ses fils; elle le reut avec bont. Il tait
d'une figure charmante; elle lui fit raconter l'Espagne et toutes les
horreurs de ce pays; il y mit la navet d'une me honnte. Elle
l'admira, le vanta; le jeune homme, ivre d'amour-propre,
s'enthousiasma pour elle; car il est trs vrai que la passion a t
toute entire de son ct. Madame de Stal n'a prouv que la
reconnaissance d'une femme de quarante-cinq ans qui se voit adore par
un homme de vingt-deux. Monsieur Rocca se mit  lui faire des scnes
publiques de jalousie, et cela complta son triomphe. Lorsque je la
trouvai  Genve, monsieur Rocca tait en plein succs et, il faut
bien l'avouer, compltement ridicule. Elle en tait souvent
embarrasse.

Madame de Stal, qui ne prenait rien froidement, avait un got extrme
 me faire chanter; probablement elle avait grond monsieur Rocca du
peu de plaisir qu'il tmoignait  m'entendre. Un soir, qu'aprs avoir
chant, j'tais debout derrire le piano  causer avec quelques
personnes, monsieur Rocca, qui se servait encore d'une bquille,
traversa le salon et, par-dessus le piano, me dit trs haut et de son
ton tranant et nasillard:

Madame, madame, je n'entendais pas; madame de Boigne, votre voix,
elle va  l'ame.

Et puis de se retourner et de repartir en bquillant. Madame de Stal
tait assise prs de l; elle s'lana vers moi et me prenant le bras:

Ah! dit-elle, la parole n'est pas son langage.

Ce mot m'a toujours frappe comme le cri douloureux d'une femme
d'esprit qui aime un sot.

Dj madame de Stal se plaignait de sa sant et cette liaison avait
des suites qui, je crois, ont fort contribu  la mort de madame de
Stal. Elle a souffert horriblement pendant cette fatale grossesse
dont le secret a t gard admirablement. Ses enfants l'ont crue
pieusement et sincrement atteinte d'une hydropisie. Espionne, comme
elle l'tait, par une police si prodigieusement active, il est
incroyable que son secret n'ait pas t dcouvert. Elle a reu comme 
son ordinaire, se disant seulement malade, et, aussitt aprs ses
couches, elle a fui le lieu o elle avait tant souffert et qui lui
tait devenu insupportable, sans y laisser aucune trace de l'vnement
qui s'y tait pass.

Certes, avec la vive impatience que l'Empereur conservait contre
madame de Stal, il aurait t bien press de le publier s'il en avait
eu le moindre soupon. Mais le secret resta fidlement gard et les
apparences compltement sauves, ce qui prouve (pour le dire en
passant) que beaucoup d'esprit sert  tout.

Sans doute, elle aurait pu pouser monsieur Rocca, mais c'est la
dernire extrmit o elle aurait voulu se rduire. Elle ne s'y est
rsigne que sur son lit de mort, et aux instantes supplications de la
duchesse de Broglie, aprs qu'elle lui et rvl l'existence du petit
Rocca.

Monsieur et madame de Broglie, ainsi qu'Auguste de Stal, employrent
alors autant de soins  donner un hritier lgitime de plus  leur
mre que des gens moins dlicats en auraient mis  l'viter. J'ai lieu
de croire que cette circonstance de la vie de sa mre a contribu 
jeter madame de Broglie dans le mthodisme o elle est tombe.

Quant  monsieur Rocca, aprs avoir suivi madame de Stal partout,
dans la situation la plus gauche et que son dvouement passionn
pouvait seul lui faire tolrer, car elle en tait ennuye et
embarrasse quoiqu'elle ft touche de son sentiment, il a fini par
mourir de douleur six mois aprs l'avoir perdue, justifiant ainsi la
faiblesse dont il avait t l'objet par l'excs de sa passion.

Au reste, c'tait ainsi que madame de Stal l'expliquait. Elle tait
d'autant plus charme d'inspirer un grand sentiment  l'ge qu'elle
avait atteint que sa laideur lui avait toujours t une cause de vif
chagrin. Elle avait pour cette faiblesse un singulier mnagement;
jamais elle n'a dit qu'une femme tait laide ou jolie. Elle tait
selon elle, prive ou _doue d'avantages extrieurs_. C'tait la
locution qu'elle avait adopte, et on ne pouvait dire, devant elle,
qu'une personne tait laide sans lui causer une impression
dsagrable.

Je me suis laisse aller  conter longuement les rapports que j'ai eus
avec madame de Stal. Je ne sais s'ils la feront mieux connatre, mais
ils m'ont rappel des souvenirs qui me sont prcieux. Il est
impossible de l'avoir rencontre et d'oublier le charme de sa socit.
Elle tait,  mon sens, bien plus remarquable dans ses discours que
dans ses crits. On se tromperait fort si on croyait qu'ils eussent
rien de pdantesque ou d'apprt. Elle parlait chiffon avec autant
d'intrt que constitution et si, comme on le dit, elle avait fait un
art de la conversation, elle en avait atteint la perfection, car le
naturel semblait seul y dominer.

Elle s'occupait suffisamment de ses affaires pcuniaires pour ne pas
les laisser souffrir. Avec les apparences d'un grand abandon dans ses
habitudes journalires, elle avait beaucoup d'ordre dans sa fortune
qu'elle a plutt augmente que drange.

L'exil a t pour elle un chagrin affreux et, il faut en convenir,
sous l'empereur Napolon, l'exil tait accompagn de toutes les
petites vexations qui peuvent le rendre insupportable; personne ne
s'pargnait  vous les faire sentir. C'est le frein qui a exerc le
plus d'influence sur la partie de la socit ds lors dsigne par
l'appellation de _faubourg Saint-Germain_. J'ai connu plusieurs des
personnes exiles; elles taient de gots, d'habitudes, de fortunes,
de positions diffrents; toutes exprimaient un dsespoir qui servait
d'avertissement salutaire. Aussi tait-on scrupuleusement prudent 
cette poque.




CHAPITRE V

     Plaisirs  Coppet. -- Exil de Mathieu de Montmorency et de madame
     Rcamier. -- Madame de Chevreuse. -- Sa conduite  la Cour
     impriale. -- Son exil. -- Sa mort. -- Madame de Balbi. -- Le
     comte de Romanzow. -- Bal  l'occasion du mariage du grand-duc de
     Bade. -- Costume de l'Empereur. -- Singulire conversation. --
     Formes de la Cour impriale. -- Bal  l'occasion de la naissance
     du roi de Rome. -- L'impratrice Marie-Louise. -- L'Empereur veut
     tre gracieux.


J'ai toujours reproch  madame de Stal d'avoir entran ses amis
dans ces malheurs de l'exil qu'elle sentait si vivement.

Pendant l't de 1808, Coppet avait t trs brillant; le prince
Auguste de Prusse y avait fait un long sjour. Il tait fort amoureux
de madame Rcamier. Plusieurs trangers et encore plus de Franais
s'taient groups autour de la brillante et spirituelle opposition de
madame de Stal. Cette socit, en se sparant, avait t rpandre
dans toute l'Europe les mots et les penses dont elle stigmatisait le
gouvernement imprial. Le prince Auguste les avait rapports en Prusse
o l'on tait fort dispos  les accueillir. On s'tait donn
rendez-vous  Coppet pour l't suivant. L'Empereur, inform de ce qui
s'y passait, avait prouv une recrudescence de colre contre madame
de Stal et dcid que ces runions ne se renouvelleraient pas.

Il annona ses intentions assez hautement pour que les amis de madame
de Stal en fussent prvenus, entre autres madame Rcamier et Mathieu
de Montmorency. Tous deux m'en parlrent; nous convnmes que, mme
dans l'intrt de madame de Stal, il fallait laisser passer cette
bourrasque, s'abstenir d'aller  Coppet et faire oublier l't
prcdent par la tranquillit de celui qui commenait.

Mathieu et madame Rcamier crivirent une lettre en commun dans ce
sens qu'ils confirent  monsieur de Chteauvieux, car dans ce temps
on n'aurait pas os crire ainsi par la poste. La colre de madame de
Stal n'eut pas la mme prudence; elle chargea le courrier le plus
prochain d'une rponse pleine de douleur et de reproches, elle
finissait par cette phrase:

Jusqu' prsent, je ne connaissais que les roses de l'exil; il tait
rserv aux personnes que j'aime le plus de m'en faire apercevoir les
pines, ou plutt de me plonger un poignard dans le coeur en me
prouvant que je ne leur suis plus qu'un objet d'effroi et de
repoussement.

Madame Rcamier et monsieur de Montmorency n'hsitrent pas; ils
partirent. Mathieu prcda de douze heures  Coppet l'ordre d'exil qui
l'envoyait  Valence.

Madame Rcamier n'tait pas encore arrive; Auguste de Stal courut 
sa rencontre, la trouva dans le Jura, l'engagea  rtrograder dans
l'espoir que l'ordre, ne l'ayant pas trouve  Coppet, serait
peut-tre rvoqu. Elle reprit la route de Paris accompagne d'une
jeune cousine qu'elle levait depuis plusieurs annes et dont le pre
occupait un petit emploi  Dijon. En y arrivant, elle le trouva  la
porte de l'auberge; il lui expliqua en quelques mots que, plein de
reconnaissance pour ses anciennes bonts, il ne pouvait, _sans se
compromettre_, laisser sa fille auprs d'une personne exile et la lui
enleva. Madame Rcamier continua sa route seule; elle arriva chez
elle,  Paris,  minuit. Monsieur Rcamier frmit de la voir:

Mon Dieu, que faites-vous ici? vous devriez tre  Chlons, remontez
vite en voiture.

--Je ne puis, j'ai pass deux nuits, je meurs de fatigue.

--Allons, reposez-vous bien; je vais demander les chevaux de poste
pour cinq heures du matin.

Madame Rcamier partit, en effet; elle alla chez madame de Catelan qui
lui prodigua toutes les consolations de l'amiti et l'accompagna 
Chlons avec un dvouement on peut dire hroque; car on voit quel
effroi la qualification d'exil inspirait aux mes communes.

Au positif pourtant, cet exil si redout se bornait  l'exclusion du
sjour de Paris et d'un rayon de quarante lieues  la ronde. Dans le
premier moment, on dsignait un lieu spcial, mais cela s'adoucissait
bientt, et, hors Paris et ses environs, l'Empire entier tait ouvert.
Mais le prestige de la puissance impriale tait si grand qu'ayant eu
le malheur de lui dplaire on tait expos partout  des vexations
journalires.

Le sort de madame de Stal fut encore aggrav; non seulement elle fut
exile  Coppet mme, mais il fallait une permission expresse du
prfet pour aller l'y voir. C'est  cause de ces nouvelles difficults
que, sous prtexte de sant, elle obtenait quelquefois l'autorisation
de faire de petits sjours  Genve et que je l'y ai trouve ainsi que
je l'ai racont plus haut.

Madame Rcamier fut  Chlons, puis  Lyon, puis enfin elle alla en
Italie o elle tait encore  la chute de l'Empire.

L'exil me ramne naturellement  parler d'une de ses victimes. La
jeune, jolie et extravagante madame de Chevreuse. J'ai dj dit
qu'elle tenait une place tout  part dans ce qu'on appelait alors la
socit de _l'ancien rgime_. L'Empereur n'admettait aucune notabilit
qui n'mant pas de lui et, quoique le duc de Luynes ft snateur et
rendit de grands hommages au chef de l'tat, l'attitude indpendante
de sa belle-fille fut remarque et dplut. Nomme dame de
l'Impratrice, elle refusa; l'Empereur insista; elle fut mande chez
lui; il combattit moiti srieusement, moiti en riant toutes les
excuses qu'elle lui prsenta. Toutefois, il alla jusqu' la menacer de
rendre sa famille responsable de ses caprices. Elle pouvait consulter
les murs de Dampierre, ils lui diraient qu'ils n'appartenaient aux
Luynes que par la confiscation; il serait prudent, selon lui, de ne
pas oublier le prcdent.

Madame de Chevreuse se vit force  accepter. On ne peut nier qu' la
suite de cette contrainte l'Empereur ne ft tout  fait gracieux pour
elle; il mettait une sorte de coquetterie  chercher  la gagner.
Quant  elle, elle tait, en revanche, parfaitement maussade, mme
pour lui, mais surtout pour l'impratrice Josphine et pour ses
compagnes qu'elle accablait de son ddain. Non qu'il n'y en et
d'aussi grandes dames qu'elle, mais parce qu'elle les souponnait
d'avoir moins de rpugnance  leur position de dames du palais. Elle
ne faisait son service qu' la dernire extrmit, aprs avoir puis
tous les prtextes. Elle ne paraissait jamais au chteau quand elle
pouvait s'en dispenser; tranchons le mot, elle tait fort
impertinente.

Tant que le duc de Luynes vcut, il maintint une sorte de convenance
autour de lui; mais, aprs sa mort, madame de Chevreuse, qui dominait
entirement sa belle-mre et son mari, fit mille extravagances. Je me
rappelle, entre autres, qu'un jour de grande soire  l'htel de
Luynes, elle tablit la partie de monsieur de Talleyrand vis--vis
d'un buste de Louis XVI plac sur une console et entour de
candlabres et d'une multitude de vases remplis de lis formant comme
un autel. Elle nous menait tous voir cet arrangement avec une joie de
pensionnaire. Quoique je fusse presque aussi vive qu'elle dans mes
opinions, cependant ces niches me paraissaient puriles et
dangereuses, je le lui dis:

Que voulez-vous! le petit misrable (c'est ainsi qu'elle appelait
toujours le _grand Napolon_) me victime, je me venge comme je peux.

Elle russit  se faire prendre en haine par toute la Cour; l'Empereur
la dfendait encore. Lorsque les vieux souverains d'Espagne arrivrent
en France, aprs les vnements de Madrid, on leur donna dans le
premier moment un service d'honneur. Madame de Chevreuse eut ordre de
se rendre auprs de la reine Charlotte; elle refusa par crit, disant
que c'tait bien assez d'tre esclave et qu'elle ne voulait pas tre
gelire. La dame d'honneur, madame de La Rochefoucauld,  laquelle
cette rponse tait adresse, la porta  l'Empereur, et l'ordre d'exil
en fut la consquence.

Il semblerait qu'aprs avoir tout fait pour le provoquer, madame de
Chevreuse dt le supporter avec courage. Mais il en fut tout
autrement: le premier moment d'exaltation pass, elle en fut accable.
Et il n'y a pas de dmarche, de protestation, de supplique qu'elle
n'ait essayes pour rentrer en grce.  mesure que ses esprances
diminuaient, sa sant s'altrait et elle a fini par mourir de chagrin
la troisime anne de son exil. Elle avait successivement habit
Luynes, Lyon, Grenoble, portant partout avec elle cette humeur
capricieuse qui a fait le malheur de sa vie.

Sans tre son amie, j'avais des relations assez intimes avec elle. Me
sachant en Savoie pendant son sjour  Grenoble, elle m'crivit
combien elle regrettait que les difficults qui entouraient les
dplacements d'une personne exile l'empchassent de me venir voir. Je
lui rpondis que j'irais  Grenoble. En effet, je pris cette route qui
me faisait faire quarante lieues de plus en quittant Chambry. Je
prvins madame de Chevreuse du jour de mon arrive; la vieille
duchesse de Luynes m'attendait  mon auberge. Madame de Chevreuse
tait tellement malade qu'il lui tait impossible de me venir voir, ni
mme de me recevoir, mais ma visite lui ferait grande joie le
lendemain matin.

Une heure aprs, tant  la fentre, je vis passer dans une calche,
trs pare, couverte de rouge et je crois de blanc, une espce de
fantme qui me parut celui de madame de Chevreuse. Je demandai au
valet d'auberge qui c'tait, il me dit:

C'est madame de Chevreuse qui se rend au spectacle; elle y va tous
les jours.

Je trouvai son procd envers moi trange; toutefois, elle tait trop
malheureuse pour que je voulusse le lui tmoigner. Le lendemain, la
pauvre madame de Luynes vint me dire que madame de Chevreuse n'avait
pas dormi, qu'elle reposait en ce moment, mais qu'elle me verrait
srement le soir; je lui exprimai mes regrets de ne pouvoir prolonger
mon sjour, je demandai mes chevaux et je partis. Le fait tait que
madame de Chevreuse rpugnait  montrer son effroyable changement 
une personne qui ne l'avait pas revue depuis les temps de sa brillante
prosprit.

En outre de l'exil, madame de Chevreuse avait un chagrin qui avait
empoisonn sa vie. Elle tait horriblement rousse; elle tait
persuade que personne ne s'en doutait, et c'tait une constante
proccupation, tellement que, deux heures avant sa mort, ses cheveux
ayant un peu cr pendant sa dernire maladie, elle se fit raser et
ordonna qu'on jett les cheveux au feu devant elle pour qu'il n'en
restt aucune trace.

Ses enfants ayant l'indiscrtion d'avoir des cheveux d'un rouge
ardent, elle les avait pris en horreur et ne pouvait les envisager.
Avec une quantit de travers qui venaient d'un grain de folie
hrditaire, cultive par la gterie de madame de Luynes, madame de
Chevreuse avait des qualits, le coeur trs haut plac, et des
locutions originales, sans tre prtentieuses, pour dire des choses
communes de la vie qui la rendaient toujours piquante et souvent fort
aimable quand elle le voulait.

C'est la seule personne qui ait t _force_ d'entrer  la Cour
impriale. Aussi celles qui avaient envie d'y arriver ne manquaient
pas de la citer pour prouver que ce sort tait invitable. Rien
pourtant n'tait si facile en se tenant sur la rserve. Les exils
aussi,  part deux ou trois, occasionns par des vengeances
particulires, ne tombaient que sur des personnes d'une hostilit
criarde et tracassire qui devenaient incontinent souples et
suppliantes.

Madame de Balbi a fait exception  cette rgle. Exile de Paris par
une mprise vidente, elle n'a jamais voulu permettre qu'on ft la
plus petite dmarche pour l'expliquer, ni pour demander grce. Elle
est alle tranquillement s'tablir  Montauban, y a vcu dans la
meilleure intelligence avec les autorits, vitant par l les
tracasseries qu'elles auraient pu lui susciter, et y est reste
jusqu' la Restauration, avec autant de calme que de dignit, ayant
moins souffert de l'exil que les personnes qui s'agitaient pour le
faire finir.

On m'a bien souvent demand dans ce temps-l:

Comment n'tes-vous pas exile?

--Mais c'est que je ne cours pas aprs, rpondais-je, et que je n'en
ai pas peur.

En effet, ma maison tait une de celles o on parlait le plus
librement; je voyais beaucoup de monde de toutes les couleurs, j'tais
polie pour tous. Mes opinions taient connues, mais pas aigrement
professes. Et, surtout, nous n'intriguions pas avec des conspirateurs
subalternes, agents solds de trouble et de dsordre, pour lesquels
mon pre avait un mpris qu'il m'avait communiqu.

Le corps diplomatique venait beaucoup chez moi, le comte Tolsto et le
comte de Nesselrode y passaient leur vie, ainsi que les Semffts et le
comte de Metternich. Mais, lorsqu'ils furent remplacs par messieurs
les princes de Schwarzenberg, de Kourakin, etc., ce nouveau corps
diplomatique s'loigna d'une faon marque de l'opposition et se donna
exclusivement  la Cour impriale.

Les formes obsquieuses des trangers pour les nouvelles grandeurs
faisaient notre rise. Je me rappelle que le vieux comte de Romanzow,
chancelier de Russie, s'excusant un soir d'arriver tard chez moi, me
dit qu'il avait t retenu parce que monseigneur l'archichancelier lui
avait fait l'honneur de le nommer pour faire sa partie. Pour nous qui
n'avions jamais imagin d'appeler cet homme autrement que Cambacrs,
tout court, ce langage tait on ne peut plus trange. Mais cela
s'tablissait petit  petit et, si l'Empire avait dur quelques annes
de plus, nous l'aurions adopt  notre tour, ainsi que nous l'avions
dj fait pour la famille impriale.

Mes relations les plus directes avec la Cour taient par Fanny Dillon.
L'Empereur avait pris l'engagement de la marier. Elle ne lui laissait
pas oublier cette promesse; la faon nave dont elle la lui rappelait
l'amusait. Cependant, il la faisait languir terriblement. Les mariages
de mesdemoiselles de Beauharnais et de Tascher avec le grand-duc de
Bade et le prince rgnant d'Aremberg avaient fort exalt ses
prtentions. Elle avait pourtant daign se rsigner  pouser le
prince Alphonse Pignatelli, cadet de la maison d'Egmont. Je ne sais si
ce mariage se serait accompli, mais la mort enleva le prtendu.
Depuis, l'impratrice Josphine lui parla successivement du prince
Aldobrandini qu'on ferait roi de Portugal, du duc de Medina-Sidonia;
elle eut un moment d'inquitude au sujet du prince de Neufchtel.
Enfin, pendant le printemps de 1808, elle m'avait entretenue de la
crainte d'tre force  pouser le prince Bernard de Saxe-Cobourg
qu'elle trouvait un peu trop tudesque.

Au milieu de l't, sa soeur, madame de Fitz-James, expira dans mes
bras, d'une longue maladie, suite des chagrins que son mari lui avait
causs. Il s'avisa de la regretter amrement et sincrement, je crois,
lorsqu'il n'tait plus temps de la sauver. Sa dernire parole fut pour
me recommander sa mre; je l'emmenai  Beauregard avec Fanny. Ce mme
jour, l'Impratrice arrivait de Marsac; malgr son deuil, Fanny alla
le surlendemain  Saint-Cloud. Elle en revint dsespre;
l'Impratrice lui avait nomm le gnral Bertrand comme l'poux que
l'Empereur lui destinait.

La chute tait grande et elle en sentait la profondeur. Elle tait
toute en larmes lorsque l'Empereur entra chez l'Impratrice. Elle osa
lui reprocher de l'avoir trompe dans ses esprances et, s'animant par
degr, elle arriva  lui dire:

Quoi, Sire, Bertrand! Bertrand! singe du Pape en son vivant!

Ce mot scella son sort; l'Empereur lui dit schement:

Assez, Fanny, et sortit de l'appartement.

L'Impratrice s'engagea  tcher de le ramener  d'autres ides;
elle-mme trouvait Bertrand trop peu important pour pouser une
parente qu'elle protgeait spcialement. Elle lui promit une rponse
pour la fin de la semaine. La pauvre Fanny passa l'intervalle dans
les larmes. Elle retourna  Saint-Cloud, se disant dcide  refuser
le Bertrand, cote que cote; sa mre l'y encourageait fort. Elle
revint l'ayant accept, et toute rconcilie avec son sort.

L'Impratrice lui avait montr de grandes places en perspective et le
nom de Bertrand cach sous un duch. Le soir, elle n'tait plus
occupe qu' chercher le titre qui sonnerait le mieux  l'oreille et
que pourtant elle n'a jamais obtenu. J'ai toujours pens que c'tait
une taquinerie de l'Empereur en souvenance du _singe du Pape_.

L'entrevue eut lieu  Beauregard; madame Dillon ne voulut pas y
assister et j'en eus la charge. Jamais une fiance plus maussade, plus
mal attife ne s'est prsente  un futur poux. Le gnral n'en fut
pas rebut; et, un mois, jour pour jour, aprs la mort de madame de
Fitz-James, madame Dillon accompagnait son autre fille  l'autel avec
une rpugnance qu'elle ne cherchait pas  dissimuler. Le mariage civil
eut lieu chez moi,  Paris, et la noce  Saint-Leu, chez la reine de
Hollande. J'y fus invite, mais je trouvai un prtexte pour m'en
dispenser.

Il faut rendre justice  Bertrand; c'tait un homme fort born, mais
trs honnte. Il a t bon mari et bon gendre; nous avons toujours
conserv les meilleurs rapports ensemble. On dit qu'il avait de la
capacit dans son arme. L'Empereur tait bon juge et le distinguait,
mais je crois que son vrai mrite tait un dvouement aveugle et sans
bornes d'aucune espce.

Les courses de Fanny Dillon  Saint-Cloud se faisaient avec mes
chevaux et mes gens. Un jour, o un fourrier du palais les faisait
ranger, mon cocher lui dit:

Mon Dieu, je me mettrai o vous voudrez, je n'y tiens pas, nous ne
venons jamais ici pour notre compte.

Dans notre sot esprit de parti, cette impertinence nous charma.

Elle me rappelle un propos d'une sentinelle, tenu quelques annes
aprs, dans un moment o la Cour impriale tait encombre de
souverains. Le fonctionnaire, s'adressant  un cocher de remise arrt
dans la cour des Tuileries, lui cria:

Hol, te-toi! Si ton matre n'est pas roi, tu ne peux pas stationner
l.

L'Empereur n'avait pas rpugnance  cette histoire, car, parmi ces
rois qu'on traitait ainsi, il y en avait de _vrais_.

J'ai souvent vu l'empereur Napolon au spectacle et passer en voiture,
mais seulement deux fois dans un appartement.

La ville de Paris donna un bal  l'occasion du mariage de la princesse
de Bade. L'Empereur voulut le rendre, et des billets pour un bal aux
Tuileries furent adresss  beaucoup de personnes non prsentes. Nous
fmes quelques jeunes femmes  en recevoir sans avoir assist  celui
de l'Htel de Ville. Conseil tenu, nous convnmes devoir nous y
rendre.

On dansait dans la galerie de Diane et dans la salle des Marchaux. Le
public y tait parqu suivant la couleur des billets; le mien me fixa
dans la galerie de Diane. On ne circulait pas; la Cour se transporta
successivement d'une pice dans l'autre. L'Impratrice, les
princesses, leurs dames, leurs chambellans, tout cela trs par, entra
 la suite de l'Empereur et vint se placer sur une estrade prpare
d'avance. Aprs avoir regard danser une espce de ballet, l'Empereur
en descendit seul et fit la tourne de la salle, s'adressant
exclusivement aux femmes. Il portait son costume imprial (auquel il a
promptement renonc), la veste, la culotte en satin blanc, les
souliers blancs  rosettes d'or, un habit de velours rouge fait droit
 la Franois Ier et brod en or sur toutes les coutures, le glaive,
clatant de diamants, par-dessus l'habit; des ordres, des plaques,
aussi en diamants, et une toque avec des plumes tout autour releve
par une ganse de diamants. Ce costume pouvait tre beau dessin, mais,
pour lui qui tait petit, gros et emprunt dans ses mouvements, il
tait disgracieux. Peut-tre y avait-il prvention; l'Empereur me
parut affreux, il avait l'air du roi de carreau.

Je me trouvais place entre deux femmes que je ne connaissais pas. Il
demanda son nom  la premire, elle lui rpondit qu'elle tait _la
fille  Foacier_.

Ah! fit-il, et il passa.

Selon son usage, il me demanda aussi mon nom; je le lui dis:

Vous habitez  Beauregard?

--Oui, Sire.

--C'est un beau lieu, votre mari y fait beaucoup travailler, c'est un
service qu'il rend au pays et je lui en sais gr; j'ai de la
reconnaissance pour tous les gens qui emploient les ouvriers. Il a t
au service anglais?

Je trouvai plus court de rpondre que oui, mais il reprit:

C'est--dire pas tout  fait. Il est savoyard, n'est-ce pas?

--Oui, Sire.

--Mais vous, vous tes franaise, tout  fait franaise; nous vous
rclamons, vous n'tes pas de ces droits auxquels on renonce
facilement.

Je m'inclinai.

Quel ge avez-vous?

Je le lui dis.

Et franche par-dessus le march! vous avez l'air bien plus jeune.

Je m'inclinai encore; il s'loigna d'un demi-pas, puis revenant  moi,
parlant plus bas et d'un ton de confidence:

Vous n'avez pas d'enfants? Je sais bien que ce n'est pas votre faute,
mais arrangez-vous pour en avoir, croyez-moi, pensez-y, je vous donne
un bon conseil!

Je restai confondue; il me regarda un instant, en souriant assez
gracieusement, et passa  ma voisine.

Votre nom?

--_La fille  Foacier._

--Encore une fille  Foacier! et il continua sa promenade.

Je ne puis exprimer l'excs de ddain aristocratique avec lequel cet:
_Encore une fille  Foacier_, sortit des lvres impriales. Le nom
qui, non plus que les personnes, ne s'est jamais reprsent  moi
depuis, est rest grav dans mon souvenir avec l'inflexion de cette
voix que j'entendais pour la premire et la dernire fois.

Aprs avoir fait sa tourne, l'Empereur se rapprocha de l'Impratrice
et toute la troupe dore s'en alla sans se mler le moins du monde 
la plbe.  neuf heures du soir, tout tait fini; les invits
pouvaient rester et danser, mais la Cour tait retire. Je suivis son
exemple, singulirement frappe des faons impriales. J'avais vu
d'autres monarques, mais aucun traitant aussi cavalirement le public.

Plusieurs annes aprs, j'assistai comme beyeuse  un bal donn 
l'occasion du baptme du roi de Rome. Je crois que c'est la dernire
fte impriale. Elle avait lieu aux Tuileries dans la salle du
spectacle. La Cour y assistait seule; les personnes non prsentes
obtenaient des billets pour les loges. Nous y tions alles une
douzaine de femmes de l'opposition et nous tions forces de convenir
que le coup d'oeil tait magnifique. C'tait la seule fois que j'aie
vu une fte o les hommes fussent en habit  la franaise. Les
uniformes taient proscrits; nos vieux militaires avaient l'air
emprunt, mais les jeunes, et surtout monsieur de Flahaut,
rivalisaient de bonne grce avec Archambault de Prigord. Les femmes
taient lgamment et magnifiquement pares.

L'Empereur, suivi de son cortge, traversa la salle en arrivant, pour
se rendre  l'estrade qui occupe le fond. Il marchait le premier et
tellement vite que tout le monde, sans excepter l'Impratrice, tait
oblig de courir presque pour le suivre. Cela nuisait  la dignit et
 la grce, mais ce frou-frou, ce pas de course, avaient quelque chose
de conqurant qui lui seyait. Cela avait grande faon dans un autre
genre.

Il paraissait bien le matre de toutes ces magnificences. Il n'tait
plus affubl de son costume imprial; un simple uniforme, que lui seul
portait au milieu des habits habills, le rendait encore plus
remarquable et parlait plus  l'imagination que ne l'auraient pu faire
toutes les broderies du monde. Il voulut tre gracieux et obligeant,
et me parut infiniment mieux qu' l'autre bal. L'impratrice
Marie-Louise tait un beau brin de femme, assez frache, mais un peu
trop rouge. Malgr sa parure et ses pierreries, elle avait l'air trs
commun et tait dnue de toute physionomie. On excuta un quadrille
dans par les princesses et les dames de la Cour dont plusieurs
taient de nos amies. Je vis l la princesse Borghse qui me parut la
plus ravissante beaut que j'eusse jamais envisage;  toutes ses
perfections elle joignait l'aspect aussi candide, l'air aussi virginal
qu'on puisse le dsirer  la jeune fille la plus pure. Si on en croit
la chronique, personne n'en eut jamais moins le droit.

L'Empereur aimait assez que les femmes qu'il voulait attirer  sa Cour
eussent occasion d'en voir les pompes. Il jetait des coups d'oeil
obligeants sur les loges; il resta longtemps sous la ntre, videmment
avec intention. Au reste, il avait dj trop de _notre monde_ pour
devoir se soucier beaucoup de ce qui restait en dehors.




CHAPITRE VI

     La duchesse de Courlande. -- La comtesse Edmond de Prigord. --
     Monsieur de Talleyrand. -- Le cardinal Consalvi. -- Ftes du
     mariage de l'Empereur. -- Mon oncle, l'vque de Nancy, nomm
     archevque de Florence. -- Triste rsultat de cette nomination.
     -- Rsistance d'Alexis de Noailles. -- Brevets de
     sous-lieutenant. -- Madame du Cayla. -- Jules de Polignac.


Quoique, pendant les annes qui s'taient coules entre ces ftes
dont je viens de parler, les deux socits de l'ancien et du nouveau
rgime fussent habituellement spares, elles se rencontraient chez
les ambassadeurs et chez les trangers. Je me rappelle avoir vu toute
la Cour impriale  un trs magnifique bal donn par la duchesse de
Courlande. Elle s'tait tablie  Paris  l'occasion du mariage de sa
fille cadette avec le comte Edmond de Prigord. Je ne sais si la
passion de la duchesse de Courlande pour le prince de Talleyrand a
prcd ou suivi cette union.

Madame Edmond, devenue un personnage presque historique sous le nom de
duchesse de Dino, tait,  peine au sortir de l'enfance, excessivement
jolie, prvenante et gracieuse; dj la distinction de son esprit
perait brillamment. Elle possdait tous les agrments, hormis le
naturel; malgr l'absence de ce plus grand des charmes de la jeunesse,
elle me plaisait beaucoup. Sa mre, toute occupe de ses propres
aventures, avait laiss le soin de son ducation  un vieux professeur
jsuite qui en avait fait un colier trs accompli et trs instruit.

Le ciel l'avait cre jolie femme et spirituelle, mais la partie
morale, l'ducation pratique et d'exemple avaient manqu, ou plutt ce
qu'une intelligence prcoce avait pu lui faire apercevoir autour
d'elle n'tait pas de nature  lui donner des ides bien saines sur
les devoirs qu'une femme est appele  remplir. Peut-tre aurait-elle
chapp  ces premiers dangers si son mari avait t  la hauteur de
sa propre capacit et qu'elle et pu l'aimer et l'honorer. Cela tait
impossible; la distance tait trop grande entre eux.

J'insiste sur ces rflexions parce que je suis persuade que, quelque
supriorit qu'on apporte dans le monde, la conduite qu'on y tient est
presque toujours le rsultat des circonstances environnantes. Telle
femme qui a beaucoup fait parler d'elle et t, autrement place,
chaste pouse et bonne mre de famille. Je crois  l'ducation du
manteau de la chemine. Lorsqu'on a pass son enfance  entendre les
principes d'une saine morale, simplement professs, et  les voir sans
cesse mettre en pratique, il se forme autour d'une jeune personne un
rseau d'adamant dont elle ne sent ni le poids ni la force mais qui
devient comme une seconde nature. Il faut un rare degr de perversit
pour chercher  en rompre les mailles. Ayons de l'indulgence pour
celles qui sont livres aux sductions du monde sans tre pourvues de
cette dfense.

Je viens de prononcer le nom de monsieur de Talleyrand, mais je ne me
hasarderai pas  en parler. Je ne chercherai pas  estomper un
caractre qui appartient au burin de l'histoire; ce sera elle qui
psera les torts de l'homme priv avec les services de l'homme d'tat
et fera pencher la balance.

Dans ces barbouillages o je m'amuse  faire repasser devant moi
comme des ombres chinoises, sans suite et sans ordre, les diffrents
souvenirs que ma mmoire me retrace, je m'arrte plus volontiers aux
petites circonstances qui m'ont paru assez piquantes pour tre restes
dans ma pense et ne sont pas assez importantes pour tre rappeles
ailleurs. Les personnages historiques ne sont dans mon domaine que par
leurs rapports personnels avec moi, ou lorsque j'ai recueilli sur eux
des dtails circonstancis de la vrit desquels je me tiens assure.
 cette poque, je me trouvais prcisment dans la situation du public
et du public malveillant, vis--vis du prince de Bnvent; plus tard,
j'aurai peut-tre occasion de parler du prince de Talleyrand. Nous
verrons, si j'arrive  ce temps.

Les cardinaux disperss dans toute la France eurent la permission ou
plutt l'ordre de se runir  Paris  l'poque du mariage de
l'Empereur avec l'archiduchesse. Consalvi se trouva du nombre; il vint
descendre chez nous et ne nous quitta gure pendant son court sjour.
Je fus bien frappe de la lucidit et de la clart de son esprit en
nous expliquant une position que la thologie et la politique
rendaient si complexe. Il dsirait sincrement pouvoir, dans l'intrt
de la religion, complaire aux voeux de l'Empereur et pourtant les
canons de l'glise s'y opposaient si formellement qu'il n'y pouvait
arriver.

Si j'ai bien compris alors, ce n'est pas seulement la forme dans
laquelle le mariage de Josphine tait cass qui faisait les
difficults mais encore la situation personnelle de l'Empereur. Il
tait excommuni _vitando_, ce qui n'empchait pas qu'il pt recevoir
les sacrements ni qu'un prtre pt les lui administrer pour ncessit,
seulement les autres ecclsiastiques ne pouvaient y assister. Aussi
les cardinaux taient-ils prts  siger au bal ou  telle autre
fte, mais le banc rserv pour eux  la crmonie o on administrait
le _sacrement_ du mariage resta vide.

Je crois que, si cela et dpendu uniquement du cardinal Consalvi, il
et cherch quelque accommodement. Mais plusieurs de ses collgues
taient plus chauds et moins raisonnables que lui; et la situation de
tout dtenteur du patrimoine de Saint-Pierre est si positivement
spcifie comme excommuni _vitando_ par les lois de l'glise qu'il
n'y avait pas moyen de les luder ds qu'elles taient invoques.

De son ct, l'Empereur voulait l'emporter de haute lutte; sa fureur
en voyant inoccup le banc des cardinaux fut excessive. Quelques-uns
furent envoys dans des forteresses, d'autres, et Consalvi fut du
nombre, obligs de retourner dans les villes fixes pour leur exil. Je
ne me rappelle plus si c'est  ce moment o avant qu'ils eurent la
dfense de porter les bas et la calotte rouge, d'o leur est venue
l'appellation de _cardinaux noirs_ qui les a distingus pendant tout
le cours de ces querelles dogmatico-politiques.

Le court sjour que le cardinal Consalvi fit  Paris renoua fortement
les liens d'amiti qui existaient entre nous et, si mes souvenirs
d'enfance avaient t froisss en retrouvant le cardinal Maury, je fus
en revanche enchante de son collgue. Mon opposition au rgime
imprial tait certainement fort entache d'esprit de parti, cependant
j'ai toujours t accessible aux raisonnements qui portaient un
caractre d'impartialit. Et j'tais touche et difie de voir le
cardinal Consalvi, dans sa position d'homme perscut, parler avec
tant de douceur, se lamenter des violences o il se trouvait entran
et chercher de si bonne foi les moyens de les viter.

Il eut plusieurs confrences avec le ministre des cultes; il offrait
des tempraments dont j'ai oubli les dtails et qu'il nous racontait
heure par heure, mais l'Empereur ne voulait entendre  aucun. Le
public resta persuad que l'absence des cardinaux tenait uniquement 
ce qu'ils n'admettaient pas le divorce; je crois que c'est une erreur.

Je n'assistai pas plus aux ftes du mariage que je n'avais fait 
celles du couronnement. Je faisais honneur  mes rpugnances
politiques de ce peu de curiosit, mais j'ai dcouvert depuis que ma
paresse y avait la plus grande part. Je trouve que la peine qu'il faut
se donner surpasse de beaucoup le plaisir qu'on aurait, et le rcit
des ftes suffit compltement  ma satisfaction; je le lis le
lendemain dans mon fauteuil en me rjouissant d'avoir chapp  la
fatigue.

Je ne vis que les illuminations; ce sont sans comparaison les plus
belles que je me rappelle. L'Empereur, auquel les grandes ides ne
manquaient gure, eut celle de faire construire en toile le grand arc
de l'toile tel qu'il existe aujourd'hui, et ce monument improvis fit
un effet surprenant. Je crois que c'est le premier exemple de cette
sage pense, adopte maintenant, d'essayer l'effet des constructions
avant de les tablir dfinitivement. L'arc de l'toile obtint les
suffrages qu'il mritait.

Mon oncle, l'vque de Nancy, assista au Concile des vques de France
runis  Paris,  l'effet de statuer sur les diffrends existants avec
le Pape, et qui n'eut aucun rsultat. Mon oncle y tint une conduite
fort piscopale mais pourtant assez gouvernementale pour que
l'Empereur en ft trs content. Il lui donna une triste marque de sa
satisfaction, quelque temps aprs, en le nommant archevque de
Florence.

Il avait fait beaucoup de bien  Nancy; il y jouissait de la plus
haute considration et il s'y plaisait extrmement. Abandonner une
telle rsidence, o il tait tabli rgulirement et canoniquement,
pour aller prendre violente possession, malgr le clerg et le Pape,
d'un diocse italien tait une lourde calamit et attirait sur sa tte
ces haines clricales qui ne pardonnent jamais.

Il arriva  Paris dsespr; mon pre, qui l'aimait tendrement, entra
compltement dans sa situation. Ils en causrent longuement et, aprs
avoir pes les inconvnients entre dplaire  l'Empereur et rompre
avec les gens de sa robe, ils conclurent qu'il ne fallait pas assumer
seul cette responsabilit. L'vque de Nantes, du Voisin, et
l'archevque de Tours, Barral, avaient t promus  des siges
importants en Italie qui se trouvaient dans le mme prdicament que
celui de Florence. Mon oncle dcida que l'acceptation de l'archevque
de Tours ne suffisait pas, mais que celle de l'vque de Nantes
entranerait la sienne.

Monsieur du Voisin passait pour habile thologien, et il tait le
prlat le plus considr de toute l'glise gallicane. Mon pre
approuva ce parti; mon oncle, aprs l'avoir annonc au ministre des
cultes, alla faire sa cour  l'Empereur qui le reut trs bien. Les
trois prlats dsigns se runirent plusieurs fois. Mon oncle logeait
avec nous. Il nous raconta un matin que l'vque de Nantes venait de
partir pour Nantes, aprs un refus formel; qu'en consquence, il
allait se rendre  Saint-Cloud avec le ministre des cultes pour y
porter son propre refus. Monsieur de Barral n'avait encore aucune
dcision arrte.

L'vque donna l'ordre de charger sa voiture de voyage pour retourner
le lendemain  Nancy. Il resta longtemps  causer avec mon pre et
moi, rcapitulant toutes les excellentes raisons qui rendaient le
parti qu'il avait pris irrvocable. Il revint tard;  dner, on parla
de chapeaux de paille, l'vque me dit avec un sourire forc:

Ma petite, j'espre que vous me chargerez de vos commissions, je
crois que c'est en Toscane qu'on fait les plus beaux.

Mon pre et moi changemes un regard de surprise. L'vque prit, en
effet, le lendemain de grand matin la route de Nancy, mais c'tait
pour y faire ses paquets et se rendre  Florence. Nous vitmes de
concert toute explication. Quand un homme de talent et de conscience
agit ainsi contre son propre jugement et que le parti est pris, il n'y
a rien  dire. Je n'en ai jamais su davantage. L'Empereur l'avait-il
intimid ou sduit? Je l'ignore, ni l'un ni l'autre n'taient faciles
avec un homme dont l'esprit tait aussi distingu que la haute raison.
Le fait s'est pass prcisment comme je le raconte.

Au retour de Florence, en 1814, la dcision prise avait trop mal
russi pour qu'il ft opportun de revenir sur le pass. Elle a
ventuellement caus la mort de mon oncle, car les haines du parti
migr et de l'esprit prtre se sont runies dans toute leur cret
pour semer d'amertume le reste de sa vie. Et, malgr la haute
considration dont il jouissait  Nancy o il retourna, elles ont tir
assez de fiel de ce malheureux sjour  Florence pour le tourmenter 
un tel point que sa sant y a succomb. S'il tait rest  Nancy,
aucune des tribulations qu'on lui a suscites n'aurait pu avoir lieu,
et il aurait trouv dans les papes des protecteurs au lieu
d'antagonistes offenss et voulant se venger. Mais rsister  la
volont de l'Empereur, quelque bon motif qu'on et, semblait dans ce
temps une espce de dmence; lui-mme cherchait  tablir cette
pense.

Alexis de Noailles reut un brevet de sous-lieutenant pour se rendre
 l'arme; il dclara que sa volont tait de ne point servir; on
insista, il rsista. On l'arrta, on le trana en prison, il rsista
encore. L'Empereur avait bonne envie de l'envoyer  Charenton. On
obtint  grand'peine qu'il restt  Vincennes. Enfin, ne pouvant
vaincre son opposition et craignant peut-tre que cette folie ne
devnt contagieuse, l'Empereur le fit relcher en lui ordonnant de
quitter l'empire o il ne voulait pas de ce _conspirateur de
sacristie_. Et, content de l'affubler de ce sobriquet ironique, il lui
ouvrit les portes de la prison en lui fermant celles de la patrie.
C'est la seule personne qui,  ma connaissance, ait rsist 
l'Empereur, comme madame de Chevreuse est la seule qui ait t force
de prendre une place  la Cour impriale.

Alexis de Noailles n'avait pas t le seul  recevoir un brevet de
sous-lieutenant; il y en avait eu une douzaine d'envoys, en mme
temps, aux jeunes gens dont les familles faisaient le plus de tapage
de leur opposition. Ils avaient t expdis  la suite d'un bal
costum donn par madame du Cayla, o l'on dploya assez de
magnificence pour que le bruit en parvnt aux oreilles de l'Empereur.
Il voulait bien que les personnes en dehors de son gouvernement
vgtassent en paix et en tranquillit, mais, ds qu'on cherchait  se
faire remarquer en quelque genre que ce ft, il fallait qu'on se
rattacht  son gouvernement; il n'admettait aucune distinction qui
n'mant de lui.

Au reste, il jugea bien en cette circonstance car,  l'exception
d'Alexis, tous ces sous-lieutenants, violemment improviss, devinrent
de fort zls soutiens de la couronne impriale. Je ne sais si dj, 
cette poque, madame du Cayla tait avec le duc de Rovigo dans les
liaisons intimes que la prodigieuse ressemblance de son fils a
constates.

Depuis qu'elle s'est donne en spectacle au public par ses relations
avec Louis XVIII, mille histoires scandaleuses ont surgi sur son
compte. Je n'en avais jamais entendu parler; elle tait aussi agrable
qu'on le peut tre avec un teint horriblement gt, assez spirituelle,
fort dsireuse de plaire. Elle vivait mal avec un mari plus que
bizarre, mais tait pleine de tendresse et de soins pour sa belle-mre
dont elle tait adore.

Si j'avais t interroge sur son compte  cette poque, je l'aurais
reprsente comme une jeune femme d'une trs bonne conduite, mme un
peu prude et affichant une grande pit. Je me souviens qu'une fois o
elle avait dans dans un quadrille le mardi gras, elle se fit
remplacer pour le rpter le samedi suivant quoique les sept autres
femmes ne fissent aucune difficult d'y reparatre.

Madame du Cayla soignait extrmement les vieilles dames de la socit
de sa belle-mre et les vques ou gens de la petite glise. Nous
croyions qu'elle suivait son got; elle a prouv depuis que l'esprit
d'intrigue et le besoin de se faire prner l'inspiraient. Elle ne
manquait jamais de faire maigre et de jener avec ostentation, ce qui
tait beaucoup plus remarquable sous l'Empire que sous la
Restauration. Peu de gens alors affichaient des pratiques extrieures,
et on continuait les bals sans scrupule pendant les deux premires
semaines du carme, mais on n'aurait pas pass la mi-carme.

Je me souviens que le comte de Palfy ayant eu la mauvaise pense de
donner un bal le vendredi saint, deux femmes seulement, mme de la
Cour impriale, s'y rendirent.

Ceci ramne ma pense  la conversion de Jules de Polignac. Je n'ai
jamais pu croire  la sincrit de sa dvotion et voici sur quoi se
fonde mon incrdulit.

Il y avait  Lyon une riche hritire dont la mre tait sous
l'influence des prtres de la petite glise: on appelait ainsi les
opposants au Concordat. Le mariage de cette jeune fille fut arrang
par eux avec Alexis de Noailles, alors le coryphe de cette secte. Il
se rendit  Lyon pour le conclure et, en une semaine, russit 
dplaire si compltement  la fille et  la mre que le mariage fut
rompu.

Jules de Polignac, retenu  Vincennes par la grce spciale de
l'Empereur, car il n'avait t condamn qu' trois annes de prison
expires depuis longtemps, se flattait que la clmence impriale se
lasserait de cette arbitraire aggravation de peine, et il avait
l'espoir de sortir de prison. Adrien de Montmorency soignait fort
amicalement les prisonniers de Vincennes.

On parlait un soir chez moi de la rupture du mariage d'Alexis de
Noailles:

Pardi, dit Adrien, je viens de le raconter  Jules. Je lui ai dit
que, s'il tait aussi bon catholique que royaliste, il serait bien
ais d'arranger ce mariage pour lui. L'aurole de Vincennes dciderait
tout de suite en sa faveur.

Huit jours ne s'taient pas couls que nous apprmes que Jules
tournait  la dvotion de la manire la plus difiante. Les
distractions trs peu orthodoxes qu'il avait recherches jusque-l
furent repousses, ses intimits changes. Enfin il s'tablit une
rvolution si complte dans ses sentiments et dans ses habitudes que
le directeur, qu'il avait choisi parmi les prtres les plus en
vidence de la petite glise, put mander  ses coreligionnaires de
Lyon que monsieur Jules de Polignac tait l'homme suivant leur coeur.
Les ngociations pour le mariage furent entames et assez avances
pour faire croire  leur succs ds qu'il sortirait de Vincennes; mais
l'Empereur arriva  la traverse et par autorit fit pouser la riche
hritire  monsieur de Marbeuf.

Ce fut dans ce temps qu'il lui prit la fantaisie de marier  son choix
toutes les filles qui avaient au-dessus de cinquante mille francs de
rente. Cette inquisition de famille n'a pas peu contribu 
l'impopularit o il a fini par atteindre. Il admettait cependant la
rsistance. Les d'Aligre en sont un exemple. Monsieur d'Aligre tait
chambellan; l'Empereur lui fit demander sa fille pour monsieur de
Caulaincourt; il feignit d'accepter avec joie. Mais, peu de jours
aprs, il vint dire, avec l'air de l'affliction, que mademoiselle
d'Aligre avait une rpugnance invincible  la personne du duc de
Vicence.

L'Empereur n'insista pas. Monsieur d'Aligre se crut sauv, mais,
apprenant peu de temps aprs que monsieur de Faudoas, le frre de la
duchesse de Rovigo, allait lui tre propos pour gendre, il bcla en
huit jours de temps le mariage de sa fille avec monsieur de Pomereu,
sous prtexte qu'elle lui donnait la prfrence sur tous les
prtendants. L'Empereur bouda un peu monsieur d'Aligre, mais celui-ci,
n'ayant rien  en attendre, se sentait plus indpendant que beaucoup
d'autres.

Quant  Jules, il conserva son odeur de saintet qu'il ne put
exploiter qu' la Restauration. Il est rest prisonnier jusqu'en
1814.




CHAPITRE VII

     Esprit des migrs rentrs. -- L'Empereur et le roi de Rome. --
     Les idalistes. -- Monsieur de Chateaubriand. -- Les _Madames_.
     -- La duchesse de Lvis. -- La duchesse de Duras. -- La duchesse
     de Chtillon. -- Le comte et la comtesse de Sgur.


Je ne puis jamais me rappeler sans honte les voeux antinationaux que
nous formions et la coupable joie avec laquelle l'esprit de parti nous
faisait accueillir les revers de nos armes. J'ai lu depuis le
portrait que Machiavel fait des _Fuori inciti_, et c'est la rougeur
sur le front que j'ai d en avouer la ressemblance. Les migrs de
tous les temps et de tous les pays devraient en faire leur manuel; ce
miroir les ferait reculer devant leur propre image. Sans doute, nos
sentiments n'taient pas communs  la majorit du pays, mais je crois
que les masses taient devenues profondment indiffrentes aux succs
militaires.

Lorsque le canon nous annonait le gain de quelque brillante bataille,
un petit nombre de personnes s'en affligeait, un nombre un peu plus
grand s'en rjouissait, mais la population y restait presque
insensible. Elle tait rassasie de gloire et elle savait que de
nouveaux succs entranaient de nouveaux efforts. Une bataille gagne
tait l'annonce d'une conscription, et la prise de Vienne n'tait que
l'avant-coureur d'une marche sur Varsovie ou sur Presbourg.
D'ailleurs, on avait peu de foi  l'exactitude des bulletins, et leur
apparition n'excitait gure d'enthousiasme. L'Empereur tait toujours
accueilli beaucoup plus froidement  Paris que dans toutes les autres
villes.

Pour rendre hommage  la vrit, je dois dire cependant que, le jour
o le vingt-sixime coup de canon annona que l'Impratrice tait
accouche d'un garon, il y eut dans toute la ville un long cri de
joie qui partit comme par un mouvement lectrique. Tout le monde
s'tait mis aux fentres ou sur les portes; pour compter les
vingt-cinq premiers, le silence tait grand, le vingt-sixime amena
une explosion. C'tait le complment du bonheur de l'Empereur, et on
aime toujours ce qui est complet. Je ne voudrais pas rpondre que les
plus opposants n'aient pas ressenti en ce moment un peu d'motion.

Nous inventmes une fable sur la naissance de cet enfant qu'on voulut
croire suppos. Cela n'avait pas le sens commun. L'Empereur l'aimait
passionnment et, ds que le petit roi put distinguer quelqu'un, il
prfra son pre  tout. Peut-tre l'amour paternel l'aurait port 
tre plus avare du sang des hommes.

J'ai entendu raconter  monsieur de Fontanes qu'un jour o il
assistait au djeuner de l'Empereur, le roi de Rome jouait autour de
la table; son pre le suivait des yeux avec une vive tendresse,
l'enfant fit une chute, se blessa lgrement, il y eut grand moi. Le
calme se rtablit, l'Empereur tomba dans une sombre rverie, puis
l'exprimant tout haut sans s'adresser directement  personne:

J'ai vu, dit-il, le mme boulet de canon en emporter vingt d'une
file.

Et il reprit avec monsieur de Fontanes l'affaire dont sa pense
venait d'tre distraite par des rflexions dont on suit facilement le
cours. Au reste, les mcomptes commenaient pour lui et contriburent
peut-tre  ces retours philanthropiques.

Je n'en finirais pas si je voulais raconter tous les on dit sur
l'Empereur mais, comme ils ne m'arrivaient qu' travers le prisme de
l'opposition, je m'en mfie moi-mme. Si ce prisme montrait pourtant
les objets sous de fausses couleurs, du moins il les grandissait, car
j'ai t tonne de trouver combien les hommes, qui semblaient  nos
yeux devoir tre aussi grands que les actions auxquelles Napolon les
employait, se sont trouvs mdiocres et petits quand il a cess de les
soutenir. Un de ses plus grands talents tait de dcouvrir de son
regard d'aigle la spcialit de chacun, de l'y appliquer et, par l,
d'en tirer tout le parti possible.

Les seules personnes contre lesquelles il et une rpugnance
invincible, c'taient les vritables libraux, ceux qu'il appelait les
_idalistes_. Quand une fois un homme tait affubl par lui de ce
sobriquet, il n'y avait plus  en revenir; il l'aurait volontiers
envoy  Charenton et le regardait comme un flau social. Hlas! nous
forcera-t-on  convenir que le gnie gouvernemental de Bonaparte
l'inspirait juste et que ces esprits rveurs du bonheur des nations,
fort respectables sans doute, ne sont point applicables, qu'ils ne
servent qu' exciter les passions de la multitude en les flattant et 
amener la dsorganisation de la socit? Je ne le pensais pas alors,
et la rpugnance de l'Empereur pour les _idalistes_, dont j'aurais
volontiers fait mes oracles, me paraissait un grand tort.

Au nombre de ces _idalistes_, il rangeait monsieur de Chateaubriand.
C'tait une erreur. Monsieur de Chateaubriand n'a aucune faiblesse
pour le genre humain; il ne s'est jamais occup que de lui-mme et de
se faire un pidestal d'o il puisse dominer sur son sicle. Cette
place tait difficile  prendre  ct de Napolon, mais il y a
incessamment travaill. Ses mmoires rvleront au monde  quel point,
avec quelle persvrance et quel espoir de succs. Il y a russi en ce
sens qu'il s'est toujours fait une petite atmosphre  part dont il a
t le soleil. Ds qu'il en sort, il est saisi de l'air extrieur
d'une faon si pnible qu'il devient d'une maussaderie insupportable;
mais, tant qu'il y reste plong, on ne saurait tre meilleur, plus
aimable et distribuer ses rayons avec plus de grce. J'ai un vritable
got pour le Chateaubriand de cette situation, l'autre est odieux.

S'il s'tait born  tre auteur, ainsi que sa nature si minemment
artiste l'y poussait,  part quelques amertumes nes des critiques de
ses ouvrages, on n'aurait connu de lui que ses bonnes et aimables
tendances. Mais l'ambition d'tre un homme d'tat l'a entran dans
d'autres rgions o ses prtentions mal accueillies ont dvelopp en
lui une foule de mauvaises passions et jet sur son style des flots de
bile qui rendront la plupart de ses crits inlisibles lorsque le temps
lui aura prpar des lecteurs impartiaux.

Monsieur de Chateaubriand a minemment le tact des dispositions du
moment. Il devine l'instinct du public et le caresse si bien
qu'crivain de parti il a pourtant russi  tre populaire. Il lui est
fort gal pour cela de changer du tout au tout, d'encenser ce qu'il a
honni, de honnir ce qu'il a encens. Il a deux ou trois principes
qu'il habille selon les circonstances, de faon  les rendre presque
mconnaissables, mais avec lesquels il se tire de toutes les
difficults et prtend tre toujours profondment consquent. Cela lui
est d'autant plus facile que son esprit, qui va jusqu'au gnie, n'est
gn par aucune de ces considrations morales qui pourraient arrter.
Il n'a foi en rien au monde qu'en son talent, mais aussi c'est un
autel devant lequel il est dans une prosternation perptuelle. En
parlant de la Restauration et de la rvolution de 1830, si je conduis
ces notes jusque-l, j'aurai souvent occasion de le trouver sur mon
chemin.

Pendant l'Empire, il ne m'apparaissait que comme un homme de gnie et
de conscience, perscut parce qu'il se refusait  encenser le
despotisme, et pour avoir donn sa dmission de ministre en Valais 
l'occasion de la mort du duc d'Enghien.

_Le Gnie du Christianisme, l'Itinraire  Jrusalem_, le pome des
_Martyrs_, rcemment publis, justifiaient notre admiration. Je
trouvais bien l'enthousiasme de quelques dames un peu exagr, mais
pourtant je m'y associais jusqu' un certain point. Je me rappelle une
lecture des _Abencrages_ faite chez madame de Sgur. Il lisait de la
voix la plus touchante et la plus mue, avec cette foi qu'il a pour
tout ce qui mane de lui. Il entrait dans les sentiments de ses
personnages au point que les larmes tombaient sur le papier; nous
avions partag cette vive impression et j'tais vritablement sous le
charme. La lecture finie on apporta du th:

Monsieur de Chateaubriand voulez-vous du th?

--Je vous en demanderai.

Aussitt un cho se rpandit dans le salon:

Ma chre il veut du th.

--Il va prendre du th.

--Donnez-lui du th.

--Il demande du th!

Et dix dames se mirent en mouvement pour servir l'Idole. C'tait la
premire fois que j'assistais  pareil spectacle et il me sembla si
ridicule que je me promis de n'y jamais jouer de rle. Aussi, quoique
j'aie t dans des relations assez constantes avec monsieur de
Chateaubriand, je n'ai point t enrle dans la compagnie de _ses
madames_, comme les appelait madame de Chateaubriand, et ne suis
jamais arrive  l'intimit, car il n'y admet que les vritables
adoratrices.

Lorsqu'en 1812 nous quittmes Beauregard pour nous installer 
Chtenay, monsieur et madame de Chateaubriand taient tablis  la
Valle-aux-Loups,  dix minutes de chez moi. L'habitation cre par
lui tait charmante et il l'aimait extrmement. Nous voisinions
beaucoup; nous le trouvions souvent crivant sur le coin d'une table
du salon avec une plume  moiti crase, entrant difficilement dans
le goulot d'une mauvaise fiole qui contenait son encre. Il faisait un
cri de joie en nous voyant passer devant sa fentre, fourrait ses
papiers sous le coussin d'une vieille bergre qui lui servait de
portefeuille et de secrtaire et, d'un bond, arrivait au-devant de
nous avec la gaiet d'un colier mancip de classe.

Il tait alors parfaitement aimable. Je n'en dirai pas autant de
madame de Chateaubriand; elle a beaucoup d'esprit, mais elle l'emploie
 extraire de tout de l'aigre et de l'amer. Elle a t bien nuisible 
son mari, en l'excitant sans cesse  l'irritation et en lui rendant
son intrieur insupportable. Il a toujours eu de grands gards pour
elle sans pouvoir obtenir la paix du coin du feu.

J'ai dit qu'elle avait de l'esprit, cela est incontestable. Cependant
(et il faut l'avoir vu pour se le persuader) son orgueil bourgeois est
bless de la rputation littraire de monsieur de Chateaubriand; il
lui semble que c'est droger; et, pendant la Restauration, elle
voulait, avec la plus extravagante passion, des titres et des places
de Cour pour compenser ces vulgaires succs. Elle affichait hautement
la prtention de n'avoir jamais lu une ligne de ce que son mari avait
fait publier; mais, comme elle lui dit sans cesse qu'un pays qui a la
gloire de le possder et qui ne se fait pas gouverner par lui est un
pays maudit et qu'elle le lui prouve par certains passages de
_l'Apocalypse_ dont elle a fait l'tude la plus approfondie, il lui
pardonne le ddain pour son mrite en faveur du dvouement  ses
prtentions.

Ce que ce mnage a englouti d'argent, sans avoir jamais eu l'apparence
d'un tat, serait une nouvelle preuve entre mille des inconvnients du
dsordre. Au reste, monsieur de Chateaubriand convient lui-mme que
rien ne lui parat insipide comme de vivre d'un revenu rgulier quel
qu'il soit.

Il veut toucher des capitaux, les gaspiller, sentir la pnurie, avoir
des dettes, se faire nommer ambassadeur, dissiper en fantaisies les
appointements destins  dfrayer sa maison, quitter sa place et se
trouver plus gn, plus endett que jamais, abandonner une situation
o il a vingt-cinq chevaux dans son curie et avoir le plaisir de
refuser une invitation  dner sous prtexte qu'il n'a pas de quoi
payer un fiacre pour l'y mener, enfin prouver des sensations varies
pour se _dsennuyer_, car, au bout du compte, c'est l le but et le
grand secret de sa vie.

Malgr ce chaos d'existence auquel monsieur de Chateaubriand associe,
sans ressentir le moindre scrupule, les personnes qui lui sont
dvoues, il est d'un commerce agrable et facile. Hormis qu'il
bouleverse votre vie, il est dispos  la rendre fort douce. De temps
en temps mme, il lui prend des vellits de faire des sacrifices aux
personnes qui l'aiment, mais c'est trop contre sa nature pour qu'il y
tienne longtemps.

Ainsi, aprs s'tre laiss suivre  Rome par madame de Beaumont,
quoique cela l'importunt, il l'y a tracasse et elle y est morte
presque isole. Ainsi, aprs avoir chang toute sa vie, s'tre jet
dans le monde pour y faire rentrer madame de Z..., il l'a vue devenir
folle sans lui donner un soupir. Ainsi il a  peine consenti  tracer
un article bien froid dans une gazette pour honorer les cendres de
madame de Duras qui, pendant douze ans, n'avait vcu que pour lui.

Je pourrais ajouter bien des noms  cette liste, car Monsieur de
Chateaubriand a toujours eu la plus grande facilit  se laisser
adorer sans se mettre en peine des chagrins qu'il doit causer. De
toutes ses amies, celle qui a tenu le plus de place dans son coeur
est, je crois, madame C....., de X....., devenue duchesse de Z......
L'histoire de cette pauvre femme se rattache aux moeurs qui existaient
avant la Rvolution et que, dans les derniers temps, on aurait voulu
nous faire regretter.

Mademoiselle de Y....., aussi charmante et aussi accomplie qu'on
puisse imaginer une jeune personne, pousa en 1790, grce  l'immense
fortune  laquelle elle tait destine, C..... de X....., fils an du
prince de ***. Sans avoir la distinction d'esprit de sa femme, il n'en
manquait pas, tait parfaitement beau et encore plus  la mode. Le
nouveau mnage fit sensation lors de sa prsentation aux Tuileries,
malgr la gravit des vnements  cette poque.

Bientt les orages rvolutionnaires les sparrent, Monsieur de X....
migra; sa femme, grosse, resta dans sa famille dont incessamment elle
partagea les malheurs. Elle l'accompagna dans les prisons o elle fut
l'ange tutlaire de ses parents, entre autres de la vieille marchale
de Z....., la grand'mre de son mari. Elle la servit comme une fille
et comme une servante jusqu'au jour o l'chafaud l'arracha  ses
soins. Elle vit prir son propre pre et consola sa mre, enfin elle
runit sur sa tte l'admiration et la vnration de toutes les
personnes renfermes avec elle.

Ds que les prisons s'ouvrirent, son premier voeu fut d'aller
rejoindre son jeune mari pour lequel elle ressentait l'amour le plus
tendre. Quitter la France n'tait pas chose facile; cependant,  force
de courage et d'intelligence, elle parvint  se faire jeter par un
bateau sur la plage d'Angleterre. Sa fille, confie  un patron
amricain, l'y avait prcde de quelques heures. Ayant cette enfant
dans ses bras, elle vint heurter  la porte de son mari.

C...... de X....., tait alors attach par l'empire de la mode au char
de madame Fitzherbert. Elle avait au moins quarante-cinq ans, mais le
plaisir d'tre le rival du prince de Galles, qui n'en dissimulait pas
son mcontentement, la parait de tous les charmes aux yeux de monsieur
de X....., et il vit arriver sa gracieuse compagne avec une vive
impatience. Sous prtexte d'conomie, il s'empressa de la conduire
dans une petite chaumire au nord de l'Angleterre. Elle ne s'en
plaignit pas tant qu'il l'habita avec elle. Mais bientt des affaires
l'appelrent  Londres; ses sjours y devinrent frquents, s'y
prolongrent, enfin il s'y tablit.

Il tait intimement li avec monsieur du L.... de V....., jeune homme
beaucoup moins beau, mais infiniment plus aimable et plus agrable que
monsieur de X...... Il lui montrait, en se plaignant de l'ennui
qu'elles lui causaient, les lettres tendres et tristes de sa jeune
femme. Monsieur du L..... lui reprochait l'abandon o il la laissait,
ajoutant qu'il mriterait bien qu'il lui arrivt malheur:

Tu appelles cela malheur; le plus beau jour de ma vie serait celui o
je me verrais dbarrass de ses dolances.

Monsieur du L..... finit par offrir  C...... de X...... de chercher 
le dlivrer de l'amour de sa femme. Ce dvouement fut accept avec
transport. Les deux amis se rendirent ensemble  la chaumire; peu de
jours aprs C... de X... partit laissant monsieur du L... passer tout
seul auprs d'une femme de vingt ans, triste et dlaisse, les longues
journes de l'hiver.

Elle tait aussi aimable que jolie, pleine de talents et d'esprit.
Monsieur du L..., qui avait dj la tte monte par ses lettres, en
devint passionnment amoureux et n'eut pas de peine  jouer le rle
auquel il s'tait engag. Il avertit soigneusement le mari de ses
progrs et, au bout de plusieurs mois, de son succs. Celui-ci annona
alors le projet d'une visite aux deux solitaires. Madame de X...,
rveille du doux rve o elle s'abandonnait par la pense de voir
arriver l'poux qu'elle avait offens, se livra  une douleur
immodre. Monsieur du L... essaya vainement de la calmer; enfin il se
dcida  lui raconter le pacte immoral  l'aide duquel il avait russi
et lui apporta en preuve sa correspondance.

Madame de X... avait encore  cette poque l'me noble et pure; elle
se sentit rvolte d'avoir t trahie d'une faon si odieuse, elle
resta anantie sous cette horrible rvlation. Ds le lendemain, elle
prit avec son enfant la route de Yarmouth, annonant qu'elle
retournait chercher un asile dans les bras de sa mre. Son mari fut
enchant d'en tre dbarrass. Monsieur du L... courut aprs elle, la
rattrapa avant qu'elle ft embarque, l'apaisa, l'accompagna et obtint
son pardon. Mais l'illusion de l'amour tait dtruite pour elle.
Monsieur du L... a t puni de sa coupable transaction par un
sentiment vrai et passionn qui, depuis lors, a fait le malheur de sa
vie.

Madame de X..., l'imagination salie et le coeur froiss par la
conduite de deux hommes qu'elle avait aims, arriva  Paris au moment
des saturnales du Directoire et n'y prit qu'une part trop active.
Elle-mme a pris la peine de la rdiger en ce peu de mots:

Je suis bien malheureuse; aussitt que j'en aime un, il s'en trouve
un autre qui me plat davantage. Ses choix furent aussi honteux par
leur qualit que par leur nombre. Elle tait tombe dans un tel
dsordre que son attachement pour monsieur de Chateaubriand fut
presque une rhabilitation.

Cette liaison tait dans toute sa vivacit lorsque monsieur de
Chateaubriand partit pour la Terre Sainte; les deux amants se
donnrent rendez-vous  la fontaine des Lions de l'Alhambra. Madame de
X..., n'avait garde de manquer une entrevue si romanesque. Elle s'y
trouva au jour indiqu. Pendant l'absence de monsieur de
Chateaubriand, elle avait laiss tromper ses inquitudes par les soins
assidus du colonel L..... Tandis qu'elle attendait le plerin de
Jrusalem  Grenade, elle y apprit la mort du colonel. De sorte que,
lorsque monsieur de Chateaubriand arriva, prparant des excuses pour
son retard et des hymnes sur l'exactitude de sa bien-aime..., il
trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrme
dsespoir la mort d'un rival heureux en son absence. Tout le voyage en
Espagne se passa de cette faon, monsieur de Chateaubriand mlant le
rle de consolateur  celui d'adorateur.

Il place  cette poque son refroidissement pour madame de X....
Toutefois, leur liaison dura encore longtemps.

La publication de l'_Itinraire_ donna un nouveau lustre au talent
populaire de monsieur de Chateaubriand et augmenta le dsir que
plusieurs personnes avaient de le voir. Il en profita pour replacer
madame de X... dans une meilleure situation. Il tablit que, par elle
seule, on arriverait  lui et fit trve  sa sauvagerie. Il faut lui
en tenir compte, car c'tait uniquement dans l'intrt de madame de
X.... On lui rendit des soins pour attirer monsieur de Chateaubriand.
Comme elle tait charmante ds qu'on se mettait en rapport avec elle,
elle plaisait par son propre mrite.

Elle fut un instant dans l'intimit d'une coterie, compose de
mesdames de Duras, de Brenger, de Lvis, etc. Mais, bientt,
elle-mme s'en ennuya; elle s'en retira volontairement et rentra dans
l'intrieur de son cabinet o des occupations srieuses se mlaient 
des talents de premier ordre pour employer son temps. Elle vcut de
cette sorte jusqu' la Restauration. Nous la vmes,  cette poque, se
prcipiter dans le tourbillon du monde; couverte d'atours couleur de
roses, elle dansa  un grand bal. Son mari, qui n'avait jamais cess
de la voir, ngocia une rconciliation avec elle. Elle prit le titre
de duchesse de Z....

On lui proposa un appartement  l'htel de X...; on parlait mme d'une
grossesse qui donnait l'espoir d'un frre  sa fille marie depuis
plusieurs annes. Chacun remarquait les manires bizarres de madame de
Z.... Les Cents-Jours arrivrent; la terreur s'empara d'elle, son
tranget augmenta. On chercha pendant quelques mois  la dissimuler,
il fallut enfin la reconnatre et la squestrer.  l'poque o
j'cris, elle est depuis vingt ans renferme et n'a jamais recouvr la
raison. Tel a t le sort d'une des personnes les plus heureusement
doues que la nature ait jamais formes. Je ne puis m'empcher de
croire qu'elle valait mieux que la vie qu'elle a mene.

Sans ce fatal voyage d'Angleterre qui l'a rendue toute blesse, toute
dsillusionne aux dsordres de Paris pendant le temps du Directoire,
peut-tre n'aurait-elle pas suivi une aussi mauvaise voie. J'ai lieu
de penser que son mari a plus d'une fois regrett sa propre conduite,
et le sacrifice qu'il avait fait  ce faux dieu de la galanterie qui
rgnait encore  l'poque o il est entr dans le monde. Il n'a pu se
dissimuler qu'il tait le premier auteur des torts de sa femme.
Monsieur de Chateaubriand avait certainement conu la pense de la
relever  ses propres yeux et  ceux du monde. Mais il est incapable
de s'occuper avec persvrance du sort d'un autre; il est trop absorb
par la proccupation de lui-mme.

C'est lorsque madame de X... rentra dans sa retraite que se forma
dcidment le corps des _madames_. Les principales taient les
duchesses de Duras, de Lvis, et madame de Brenger; le reste ne vaut
pas l'honneur d'tre nomm. Ces trois dames avaient chacune leur
heure; monsieur de Chateaubriand tait reu  huis clos, et Dieu sait
quelle vie on lui faisait quand il donnait  l'une d'elles
quelques-unes des minutes destines  l'autre.

Elles taient tellement enorgueillies de leur succs que leur portier
avait ordre de tenir leur porte close en avertissant que c'tait
l'heure de monsieur de Chateaubriand, et on assure que la consigne
tait souvent prolonge pour se donner meilleur air. Ces dames se
faisaient entre elles des scnes qui servaient  divertir la galerie;
mais, chaque soir, toutes reprenaient leur bonne humeur et s'en
allaient faire la cour la plus assidue  madame de Chateaubriand
qu'elles comblaient de soins et de prvenances.

Un jour o elle tait un peu enrhume, elle prtendait avoir reu cinq
bouillons pectoraux dans la mme matine, accompagns des plus
charmants billets dont elle faisait l'exhibition en se moquant de ces
dames trs drlement, mais, au fond, sans aucun mcontentement, car
ces hommages de fort grandes dames ne lui dplaisaient pas.

On dit que madame de Lvis obtint des succs assez complets; madame
de Duras en prissait de jalousie; madame de Brenger en prit son
parti en s'entourant d'autres illustrations. Les _madames_ du second
ordre ne portaient pas leurs prtentions si haut. Les personnes
admises  la familiarit de madame de Lvis la trouvaient aimable et
jolie: elle tait laide et maussade vue  une distance que je ne me
suis jamais sentie tente de franchir.

Madame de Duras tait fille de monsieur de Kersaint, le conventionnel.
Sa mre et elle avaient pass dans leur habitation de la Martinique
les annes de la tourmente rvolutionnaire. En amenant  Londres une
grande fille de vingt-deux ans, point jolie, madame de Kersaint trouva
son mariage  peu prs convenu d'avance avec le duc de Duras, rduit 
un tat de pnurie qui le mettait dans la dpendance, assez durement
impose, du prince de Poix son oncle. La fortune de mademoiselle de
Kersaint, sans tre trs considrable, se trouvait fort  la
convenance de monsieur de Duras.  peine dbarque il l'pousa, et
elle l'adora pendant longtemps.

Monsieur de Duras tait premier gentilhomme de la chambre du Roi; le
service se faisait par annes et, pendant les commencements de
l'migration, les titulaires ne manquaient pas de se rendre  leur
poste. Monsieur de Duras avait dj fait son service une fois prs de
Louis XVIII; son anne revenait peu de temps aprs son mariage.
Monsieur de Duras partit de Londres, avec sa femme, pour se rendre 
Mitau. Arriv  Hambourg, il y reut un avis officiel portant que le
Roi consentait  recevoir monsieur de Duras au droit de sa charge,
malgr son mariage, mais que la fille d'un conventionnel ne pouvait
s'attendre  tre admise auprs de madame la duchesse d'Angoulme.
Madame de Duras tait formellement exclue de Mitau. Malgr quelques
ridicules, monsieur de Duras est homme d'honneur: il n'hsita pas 
reconduire sa femme  Londres et  y rester auprs d'elle.

Madame de Duras se sentit fort ulcre. J'ai toujours pens qu'elle
avait puis dans cette insulte l'indpendance de sentiment qui a
honor son caractre dans la suite. Aprs un sjour de quelques annes
en Angleterre, le mnage Duras revint en France o il ramena deux
petites filles, les seuls enfants qu'il ait eus.

Madame de Duras s'aperut enfin de la supriorit qu'elle avait sur
son mari et le lui fit sentir avec une franchise qui amena des
dissensions. Au temps de sa passion, innocente autant qu'extravagante
pour monsieur de Chateaubriand, elle cherchait une distraction  ses
ennuis domestiques. Madame de Duras n'avait dans sa jeunesse aucun
agrment, mais elle avait beaucoup d'esprit, le coeur haut plac et
une vritable distinction de caractre. Plus le thtre o elle a t
place s'est lev, plus sa valeur relle a t rvle. Je l'avais
devine depuis longtemps.

Madame de Brenger avait pous, tant mademoiselle de Lannois, le duc
de Chtillon-Montmorency que ce beau nom fit prir misrablement. Il
tait  Yarmouth, prt  s'embarquer sur un paquebot; le vent changea,
il dut attendre. Le capitaine de la frgate _la Blanche_, apprenant
qu'un duc de Montmorency tait  l'auberge, lui offrit un passage sur
sa frgate. Elle allait porter l'argent des subsides  Hambourg; _la
Blanche_ se perdit corps et biens  l'entre de l'Elbe; le duc de
Chtillon fut noy. Sa veuve jouit quelque temps de sa libert. Pour
faire une fin, elle pousa le moins aimable de ses adorateurs, Raymond
de Brenger. Elle avait un esprit srieux et fort distingu, mais pas
assez suprieur pour se mettre au niveau des simples mortels. J'en
avais grand'peur.

Au nombre des adoratrices de monsieur de Chateaubriand se trouvait,
mais sans prtention sur son coeur, madame Octave de Sgur.

Quoique ce soit un peu anticiper sur les vnements, son histoire est
si romanesque que je veux la raconter.

Mademoiselle d'Aguesseau pousa par amour son cousin germain, Octave
de Sgur. Pendant le temps du Directoire, le jeune mnage jouit d'un
bonheur complet. Vivant chez leurs parents, ils fournissaient  leurs
dpenses personnelles en traduisant des romans anglais. Ils avaient
dj trois garons dont l'ducation commenait  les occuper, lorsque
Octave fut nomm sous-prfet par le Premier Consul. Sa femme le suivit
 Soissons.

Le comte de Sgur, leur pre, se rallia au gouvernement devenu
imprial; il fut nomm grand matre des crmonies, et madame Octave
dame du palais de l'impratrice Josphine. Ds lors le bonheur
intrieur fut troubl; les longues absences forces par le service de
madame de Sgur dvelopprent dans Octave la jalousie que son coeur
passionn reclait  son insu. tienne de Choiseul devint, fort  tort
assure-t-on, l'objet de son inquitude. Il tait, comme Orosmane,
cruellement bless, mais trop fier pour se plaindre.

Madame Octave suivit l'Impratrice  Plombires; son mari obtint un
cong pour aller passer quelques jours auprs d'elle. Il arriva le
soir; il faisait un clair de lune magnifique. Madame Octave ne
l'attendait pas; elle tait dehors, son mari la suivit. Elle se
promenait avec tienne de Choiseul. Il ne se dcouvrit pas, quitta
Plombires sans avoir parl  personne et ne retourna pas  Soissons.
On le chercha partout vainement; on ne put en avoir aucune nouvelle.
Au bout d'un an, madame Octave reut par la poste un billet timbr de
Boulogne et portant ces mots:

Je pars, chre Flicit, je vais affronter un lment moins agit que
ce coeur qui ne battra jamais que pour vous.

Ce billet tait ferm par un cachet qu'elle lui avait donn et qui
portait: _Friendship, esteem and eternal love_.

Philippe de Sgur partit immdiatement pour Boulogne, mais il ne put
trouver aucune trace de son frre. Il tait pourtant  bord d'une des
pniches o Philippe le cherchait, mais il jouait si parfaitement son
rle de soldat qu'aucun de ses camarades ne souponna son
travestissement. Il suivit la grande arme en Allemagne; plusieurs
annes s'coulrent; un second billet fut remis chez madame de Sgur,
il portait seulement les paroles graves sur le cachet, crites de la
main d'Octave.

Ce fut le seul signal de son existence. Aprs s'tre dsespre,
madame Octave avait fini par se laisser consoler, par partager mme
des sentiments vifs qu'elle inspira. Ses trois fils n'en taient pas
moins son premier intrt; elle veillait sur eux avec la tendresse la
plus claire.

Octave, ayant t fait prisonnier et men dans une petite ville au
fond de la Hongrie, n'y apprit que fort tard la nouvelle de la mort
d'tienne de Choiseul, tu  la bataille de Wagram. Il eut alors le
dsir de revoir sa patrie. Ses dmarches pour obtenir sa libert
n'eurent pas un succs assez prompt pour que les vnements ne les
devanassent pas; la paix les rendit inutiles, et il revint en France
en 1814.

Sa femme fut dsole de ce retour qui rompait une liaison  laquelle
elle tenait depuis plusieurs annes. Soit qu'Octave en ft averti 
son arrive, soit qu'il se craignt lui-mme, il voulut rester avec sa
femme sur le pied de la simple amiti, rservant pour ses fils la
chaleur de son coeur. Il la traitait avec une politesse grave qui ne
se dmentait jamais. Madame Octave, pique au jeu par ces procds,
sentit se rallumer une passion que son mari prouvait en secret. Elle
employa vis--vis de lui toutes les ressources de la coquetterie:

Prenez garde, Flicit, lui disait-il quelquefois, c'est ma vie que
vous jouez.

Enfin, il se laissa sduire et se livra  un sentiment qui avait
toujours rgn exclusivement dans son coeur. Quelques mois de bonheur
le ddommagrent de longues annes de souffrances. Madame Octave
suivit son mari et son fils an dans la garnison o tous deux
servaient dans le mme rgiment. Malheureusement, il s'y trouvait
aussi un jeune officier, camarade du fils, qui l'amena chez sa mre.
Octave s'en offusqua,  trop juste titre, il faut l'avouer. Il obtint
de changer de rgiment, et voulut que madame Octave quittt la
garnison. Sous prtexte que son fils y restait, elle voulut y passer
l'hiver; Octave s'y opposa, il y eut une scne assez vive entre eux.
Pour la premire fois et la seule fois, il lui adressa quelques
reproches fonds sur les soins qu'elle avait pris pour le ramener 
elle.

Il revint seul  Paris, loua un appartement tel qu'il savait devoir
lui convenir le mieux, s'occupa  l'arranger avec les soins les plus
conformes  ses gots. Il l'engagea plusieurs fois  s'y rendre; elle
s'y refusa constamment. Enfin il lui crivit que, si elle n'tait pas
 Paris avant six heures tel jour, elle s'en repentirait toute sa vie.
Elle n'arriva pas, et,  neuf heures, Octave se prcipita dans la
Seine. On le retrouva les mains fortement jointes; il nageait
parfaitement, mais, dcid  prir, la volont l'avait emport sur
l'instinct qui porte  se sauver.

Madame Octave fut abme de douleur et de remords; elle se retira
dans un couvent. Je l'ai vue dans sa cellule; elle y tait fort
touchante. Les sollicitations de ses fils, qui, malgr leur tendresse
excessive pour leur pre, lui sont rests tout dvous, l'ont ramene
dans le monde o elle mne une vie assez retire. Mais elle y est
moins bien encadre pour l'imagination que dans la cellule de son
couvent.

Dans un sicle o il y a si peu de passions dsintresses, celle
d'Octave mrite certainement d'tre remarque. Il tait d'une figure
charmante et trs aimable quand il pouvait vaincre la timidit et
l'embarras que sa premire aventure, dj bizarre, lui causait
toujours. Sa femme, sans tre trs jolie, tait parfaitement
sduisante; elle tait aussi trs attachante, car, malgr les cruels
vnements de sa triste vie, elle a conserv des amies dvoues parmi
les femmes de la conduite la plus exemplaire.




CHAPITRE VIII

     Derniers temps de l'Empire. -- Gardes d'honneur. -- Situation des
     esprits. -- Illusions de parti. -- Dsorganisation des armes. --
     Les Allis s'approchent. -- Les autorits quittent Paris. --
     Bataille de Paris. -- Capitulation. -- Retraite des troupes
     franaises.


Je ne parlerai pas plus de la dsastreuse retraite de Moscou que des
glorieuses campagnes qui l'avaient prcde. Je n'ai sur tous ces
vnements que des renseignements gnraux. Je n'cris pas l'histoire,
mais seulement ce que je sais avec quelques dtails certains. Lorsque
les affaires publiques seront  ma connaissance spciale, je les dirai
avec la mme exactitude que les anecdotes de socit.

La chute de l'Empire s'approchait et nous avions la sottise de n'en
tre pas pouvants;  la vrit, la main ferme et habile du grand
homme avait comme touff les passions anarchiques. Mais pouvait-on
prvoir les calamits qui accompagneraient la chute de ce colosse?
Tous les esprits senss devaient frmir; quant  nous, avec cette
incurie des gens de parti, nous nous rjouissions.

Il est pourtant juste de dire notre excuse. Le joug de Bonaparte
devenait intolrable; son alliance avec la maison d'Autriche avait
achev de lui tourner la tte. Il n'coutait que des flatteurs; toute
contradiction lui tait insupportable. Il en tait arriv  ce point
qu'il ne supportait plus la vrit, mme dans les chiffres.

L'arbitraire de son despotisme se faisait sentir jusqu'au foyer
domestique. J'ai dj dit sa fantaisie de marier les filles; la mesure
des gardes d'honneur vint  son tour atteindre les fils des familles
aises. Elle tombait sur les jeunes gens de vingt-cinq  trente ans
qui, ayant chapp ou satisfait  la conscription, devaient se croire
librs. videmment, ils n'avaient pas de got pour la carrire
militaire puisqu'ils ne l'avaient pas suivie dans un temps o tout y
appelait. La plupart taient tablis et maris; c'tait une calamit
imprvue qui bouleversait leur existence. Les prfets avaient l'ordre
de la diriger principalement sur les familles qu'on croyait mal
disposes pour le gouvernement. On laissait entrevoir assez clairement
que l'Empereur voulait avoir entre les mains un certain nombre
d'otages contre le mauvais vouloir. C'tait, pour le coup, une ide
renouvele des grecs; car on prtait  l'Empereur d'avoir rappel
qu'Alexandre en avait agi ainsi avec les macdoniens, avant de
s'enfoncer dans l'Asie. Cette lgion fut forme au milieu des larmes,
des imprcations et des haines de tous les lments les plus propres 
ressentir de la dsaffection contre le pouvoir imprial. Elle
rejoignit l'arme, pour la premire fois; en Saxe en 1813, assista 
la dsastreuse bataille de Leipsick, subit la pnible retraite de
Hanau, fut dtruite par la maladie des hpitaux  Mayence. On la
licencia, mais elle eut  se reformer immdiatement.

Les gardes d'honneur servirent pendant la campagne de France en 1814
et furent crass  l'affaire de Reims. Certes, si jamais troupe a
souffert, c'est celle-l! Elle ne pouvait mme embellir ses souvenirs
de la mmoire d'un succs. H bien! elle a t la plus longuement
fidle  Napolon. Elle n'a pris que tard et difficilement la cocarde
blanche et a revu les Cents-Jours avec joie; ceux qui la composaient
sont rests longtemps imprialistes. Aprs cela, tablissez des
principes et tirez des consquences! Il n'en est pas moins vrai que,
malgr l'ardeur belliqueuse si promptement dveloppe dans ces jeunes
gens rcalcitrants, la leve des gardes d'honneur a, plus qu'aucune
autre mesure, contribu  la haine qui surgissait en tout lieu contre
Bonaparte et qui commenait  s'exhaler en paroles hardies.

Je me rappelle que monsieur de Chteauvieux (l'auteur des lettres de
Saint-James), absent de Paris depuis deux ans, y arriva au
commencement de 1814. Sa premire visite en dbarquant fut chez moi.
Il y entendit un langage si hostile qu'il m'a racont depuis avoir eu
grand empressement d'en sortir; pendant toute la nuit, il ne rva que
donjons et Vincennes, quoiqu'il et fait un ferme propos de ne plus
frquenter une socit si imprudente.

Le lendemain, il poursuivit le cours de ses visites, et il fut tout
tonn de trouver partout, jusque dans la bourgeoisie et dans les
boutiques, les mmes dispositions et les mmes liberts de langage.
Cela ne nous frappait pas parce que ce changement s'tait tabli
graduellement et gnralement. On le retrouvait jusqu' la table du
ministre de la police o l'abb de Pradt disait qu'il y avait un
migr qu'il tait temps de rappeler en France et que c'tait _le sens
commun_.

Monsieur de Chteauvieux tait mdus de nos discours; c'tait
pourtant un habitu de Coppet, accoutum  entendre de vives paroles
d'opposition.

Le dsordre tait complet parmi les gens du gouvernement. J'allais
quelquefois chez madame Bertrand; son mari tait grand marchal du
palais. Un matin, j'y vis arriver un officier venant de l'arme de
l'Empereur, puis un autre expdi par le marchal Soult, puis un
envoy du marchal Suchet: tous rapportaient les vnements les plus
dsastreux. La pauvre Fanny tait au supplice. Enfin, pour couronner
l'oeuvre, se prsenta un employ en Illyrie. Il entreprit de nous
raconter la faon dont il avait t traqu dans toute l'Italie et la
peine qu'il avait eue  rejoindre la frontire de France. Elle ne put
y tenir plus longtemps, et leur dit avec une extrme vivacit:

Messieurs, vous tes tous dans l'erreur; on a reu cette nuit mme
les meilleures nouvelles de partout, et l'Empereur est parfaitement
content de ce qui se passe de tous les cts.

Chacun se regarda avec tonnement; pour moi il m'tait clair que cette
phrase tait  mon adresse; je souris et laissai le champ libre  des
lamentations probablement fort tristes lorsqu'ils furent entre eux.

S'ils se faisaient des illusions, les ntres n'taient pas moins
absurdes. Nous nous figurions que les puissances trangres
travaillaient dans l'intrt de nos passions; et quiconque voulait
nous clairer  cet gard nous paraissait dcidment un tratre. Nous
avions tabli que le prince de Sude, Bernadotte, tait l'agent le
plus actif de la restauration bourbonienne. Nous l'avions plac 
Bruxelles, entour des princes franais, et nous n'en voulions pas
dmordre.

Un soir, monsieur de Saint-Chamans vint nous dire que le colonel de
Saint-Chamans, son frre, arrivant de Bruxelles  l'instant mme,
assurait que ni Bernadotte, ni nos princes, ni pas un soldat tranger
n'tait entr en Belgique, et que les sudois taient je ne sais o
derrire le Rhin. Non seulement nous ne le crmes pas, non seulement
nous souponnmes la vracit du colonel, mais nous fmes tellement
courroucs contre monsieur de Saint-Chamans que, peu s'en fallut que
nous ne le regardassions comme un faux frre. Il eut  subir de
grandes froideurs, comme un homme suspect!

Voil la candeur et la justice des factions. Assurment nous tions de
trs bonne foi. Quand je me rappelle avoir partag des impressions si
draisonnables, cela me rend bien indulgente pour les illusions et les
exigences des gens de parti. Je suis seulement tonne qu' force de
les remarquer en soi, ou dans les autres, on ne s'en corrige pas un
petit, et je ne comprends gure l'intolrance dans ceux qui, comme
nous, ont travers une srie de rvolutions.

Il faut pourtant reconnatre, comme excuse  nos folies, que nous
tions contraints  deviner la vrit  travers les relations
officielles qui, presque toujours, la dguisaient.

L'Empereur s'tait accoutum  penser que le pays n'avait aucun droit
 s'enqurir des affaires de l'Empire, qu'elles taient siennes
exclusivement et qu'il n'en devait compte  personne. Ainsi, par
exemple, la bataille de Trafalgar n'a jamais t raconte  la France
dans un rcit officiel; aucune gazette, par consquent, n'en a parl
et nous ne l'avons sue que par voies clandestines. Quand on escamote
de pareilles nouvelles, on donne le droit aux mcontents d'inventer
des fables au nombre desquelles se trouvait cette arme sudoise et
bourbonienne que nous avions rve en Belgique.

Les vnements se pressaient: les ennemis craignaient de marcher sur
Paris; ils taient effrays de cette pense. Nous qui aurions d la
redouter, nous l'accueillions de tous nos voeux. La dsorganisation du
gouvernement sautait aux yeux. De malheureux conscrits remplissaient
les rues; rien n'avait t prpar pour les recevoir. Ils prissaient
d'inanition sur les bornes; nous les faisions entrer dans nos maisons
pour les reposer et les nourrir. Avant que le dsordre en vnt l, ils
taient reus, habills et dirigs sur l'arme en vingt-quatre heures.
Ces pauvres enfants y arrivaient pour y prir sans savoir se
dfendre.

J'ai entendu raconter au marchal Marmont qu' Montmirail, au milieu
du feu, il vit un conscrit tranquillement l'arme au pied:

Que fais-tu l? pourquoi ne tires-tu pas?

--Je tirerais bien comme un autre, rpondit le jeune homme, si je
savais charger mon fusil.

Le marchal avait les larmes aux yeux en rptant les paroles de ce
pauvre brave enfant qui restait ainsi au milieu des balles sans savoir
en rendre.

 mesure que le thtre de la guerre se rapprochait, il tait plus
difficile de cacher la vrit sur l'inutilit des efforts gigantesques
faits par Napolon et son admirable arme; le rsultat tait
invitable. J'en demande bien pardon  la gnration qui s'est leve
depuis dans l'adoration du _libralisme_ de l'Empereur, mais,  ce
moment, amis et ennemis, tout suffoquait sous sa main de fer et
sentait un besoin presque gal de la soulever. Franchement, il tait
dtest; chacun voyait en lui l'obstacle  son repos, et le repos
tait devenu le premier besoin de tous.

_Abbiamo la pancia piena di liberta_, me disait un jour un postillon
de Vrone en refusant un cu  l'effigie de la libert. La France, en
1814, aurait volontiers dit  son tour: _Abbiamo la pancia piena di
gloria_, et elle n'en voulait plus.

Les Allis ne s'y trompaient pas; ils savaient bien dmler dans cette
fatigue le motif de leurs succs, mais ils craignaient qu'elle ne ft
pas assez complte pour leur scurit. Afin de relever l'esprit
public, on fit arriver le courrier charg de remettre des drapeaux et
les pes des gnraux russes faits prisonniers  la bataille de
Montmirail au milieu d'une parade au Carrousel o assistait
l'Impratrice. Le temps de ces fantasmagories tait pass, et
d'ailleurs la poussire du courrier n'tait pas assez vieille pour
rassurer les Parisiens.

Le dimanche 25 mars, nous vmes partir, aprs la parade, un magnifique
rgiment de cuirassiers arrivant de l'arme d'Espagne; ils allaient
rejoindre celle de l'Empereur et suivaient le boulevard vers trois
heures. J'ai peu vu de troupes dont l'aspect m'ait plus frappe.

Ds le matin du lendemain, il en reparut isolment aux barrires de
Paris, se dirigeant sur les hpitaux, eux et leurs chevaux plus ou
moins blesss, et leurs longs manteaux blancs souills et couverts de
sang. Il tait vident qu'on se battait bien prs de nous. J'en
rencontrai plusieurs en allant me promener au Jardin des Plantes. Le
contraste avec leur apparence de la veille serrait le coeur.

Au bout de deux heures, nous revnmes, ma mre et moi, le long des
boulevards. Ce peu de temps avait suffi pour changer leur aspect; ils
taient couverts jusqu' l'encombrement par la population des environs
de Paris. Elle marchait ple-mle avec ses vaches, ses moutons, ses
pauvres petits bagages. Elle pleurait, se lamentait, racontait ses
pertes et ses terreurs, et, comme de raison, disposait  l'irritation
contre ce qui paraissait plus heureux. On ne pouvait aller qu'au pas;
les injures n'taient pas pargnes  notre calche; je n'avais pas
besoin de cela pour commencer  trouver que la guerre tait fort laide
 voir de si prs.

Nous rentrmes sans accident, mais un peu effrayes et profondment
mues. Le bruit lointain du canon ne tarda pas  se faire entendre;
nous smes que, dans les ministres et chez les princes de la famille
impriale, on faisait des paquets. Ds que la nuit fut tombe, les
cours des Tuileries se remplirent de fourgons; on parla du dpart de
l'Impratrice; personne n'y voulait croire.

Nous passmes toute cette journe du lundi dans une grande anxit et
au milieu des bruits les plus contradictoires; chacun avait une
nouvelle _sre_ qui dtruisait celle tout aussi _sre_ qu'un autre
venait d'apporter.

Le lendemain,  cinq heures du matin, tout le monde fut galement et
bruyamment averti par la fusillade et le canon que Paris tait attaqu
vigoureusement et de trois cts. On apprit, en mme temps, le dpart
de l'Impratrice, de la Cour et du gouvernement imprial.

Nous habitions une maison de la rue Neuve-des-Mathurins. Des fentres
les plus hautes, on voyait parfaitement Montmartre, et, vers la fin de
la matine, nous assistmes  la prise de cette position. Les obus
passaient par-dessus nous. Quelques-uns arrivrent jusque sur le
boulevard et mirent en fuite les belles dames, en plumes et en
falbalas, qui s'y promenaient  travers les blesss qu'on rapportait
des barrires et les secours d'armes, d'hommes et de munitions qu'on y
envoyait.

Beaucoup de personnes quittrent Paris. Je n'avais aucun dsir de m'en
loigner et, comme mon pre trouvait les routes, au milieu d'une
pareille confusion, plus dangereuses que la ville, il autorisait notre
sjour.

Eugne d'Argout, mon cousin, qui, bless  la bataille de Leipsick,
n'avait pu faire la campagne de France, se chargea de nos prparatifs
de sret. Il commena par les provisions, fit acheter de la farine,
du riz, quelques jambons, enfin tout ce qui tait ncessaire pour
passer plusieurs jours renferms. Ensuite il fit teindre tous les
feux, fermer tous les volets et donner le plus possible l'air inhabit
 la maison. De plus, il fit traner une grosse charrette de fourrage,
arrive le matin de la campagne, sous la vote, avec le projet de la
pousser contre la porte cochre si la ville tait force. Puis il
dclara  tous les gens que ceux qui seraient dehors ne rentreraient
pas que le calme ne ft rtabli.

Eugne avait fait toutes les guerres depuis dix ans et avait vu
prendre bien des villes. Il disait que les plus faibles obstacles
suffisent pour arrter le soldat, toujours press, dans la crainte de
se voir interdire le pillage par ses chefs.

On venait, de moment en moment, nous raconter ce qu'on pouvait
apprendre dans les environs. Quand le canon se taisait d'un ct, il
recommenait de l'autre. Tantt le bruit se rapprochait, tantt il
s'loignait, selon que les positions taient prises ou qu'on en
attaquait de nouvelles. Ce que nous craignions le plus c'tait
l'arrive de l'Empereur; nous ignorions o il tait.

Alexandre de la Touche, le fils de madame Dillon, habitait les
Tuileries chez sa soeur, madame Bertrand; il vint le matin me supplier
de quitter Paris, je m'y refusai absolument. Bientt aprs, nous
apprmes les hostilits suspendues et les ngociations entames pour
une capitulation. Il revint et se mit positivement  genoux devant ma
mre et moi pour nous dcider, nous conjurant de lui permettre de
faire atteler nos chevaux. Nous lui reprsentions que ce n'tait pas
le moment de partir puisque le danger tait conjur.

Il ne l'est pas, il ne l'est pas, ah! si je pouvais vous dire ce que
je sais! mais j'ai donn ma parole; partez, partez, je vous en
supplie, partez.

Nous rsistmes et il nous quitta en pleurant, allant rejoindre sa
mre et sa soeur qui l'attendaient pour monter en voiture. Cette
insistance de monsieur de la Touche m'est revenue  la mmoire
lorsque, quelques jours aprs, on a dit que l'Empereur avait donn
l'ordre de faire sauter les magasins  poudre. Certainement il croyait
savoir un secret qui devait entraner des calamits.

Je n'oublierai jamais la nuit qui succda  cette journe si anime.
Le temps tait superbe, le clair de lune magnifique, la ville tait
parfaitement calme; nous nous mmes  la fentre, ma mre et moi. Un
bruit attira notre attention, c'tait un trs petit chien qui mangeait
un os, assez loin de nous. De temps en temps seulement, le silence
tait interrompu par les qui-vive des patrouilles des Allis, se
rpondant en faisant leurs rondes, sur les hauteurs qui nous
dominaient. Ce son tranger fut le premier qui me fit sentir que
j'avais un coeur franais; j'prouvai un sentiment trs pnible; mais
nous tions trop sous l'impression de la crainte du retour de
l'Empereur pour qu'il pt tre durable.

Les places, les rues taient remplies par l'arme franaise; elle
bivouaquait sur le pav, en tristesse, en silence. Rien n'tait beau
comme son attitude; elle n'exigeait, ne demandait, n'acceptait mme
rien. Il semblait que ces pauvres soldats ne se sentissent plus de
droits sur des habitants qu'ils n'avaient pas pu dfendre. Cependant,
huit mille hommes, sous le commandement du duc de Raguse, engags
pendant dix heures, avaient laiss  quarante-cinq mille trangers
treize mille de leurs morts  ramasser. Aussi, les Allis ne
pouvaient-ils croire, les jours suivants, au peu de troupes qui
avaient dfendu Paris.

L'histoire fera justice de la sotte mchancet des passions qui ont
accus le marchal Marmont d'avoir livr la ville, et rtablira cette
brillante affaire de Belleville au rang qu'elle doit occuper dans les
fastes militaires.

Je vais entrer dans le rcit de la Restauration. Jete par ma position
dans l'intimit de beaucoup de gens influents, j'ai vu depuis ce temps
les vnements de plus prs. Je ne sais si je les rendrai avec
impartialit; c'est une qualit dont tout le monde se vante et qu'au
fond personne ne possde. On est plus ou moins influenc, fort  son
insu, par sa position et son entourage. Du moins, je parlerai avec
indpendance et dirai la vrit telle que je la crois. Je ne puis
m'engager  davantage.




QUATRIME PARTIE

RESTAURATION DE 1814




CHAPITRE I

     Mes opinions en 1814. -- Dispositions du parti royaliste. --
     Arrive du premier officier russe. -- Message du comte de
     Nesselrode. -- Prise de la cocarde blanche. -- Aspect du
     boulevard. -- Entre des Allis. -- Dner chez moi. --
     Dclaration des Allis. -- Conseil chez le prince de Talleyrand.
     -- Le marquis de Vrac. -- Runion chez monsieur de Morfontaine.
     -- Attitude des officiers russes. -- Bivouac des cosaques aux
     Champs-lyses.


Il serait assurment fort peu intressant pour un autre de connatre
mes opinions personnelles en 1814. Mais c'est une recherche qui
m'amuse de me rendre ainsi compte de moi-mme aux diffrentes poques
de ma vie et d'observer les variations qui les ont marques.

J'avais perdu en grande partie mon anglomanie; j'tais redevenue
franaise, si ce n'est politiquement, du moins socialement; et, comme
je l'ai dit dj, le cri des sentinelles ennemies m'avait plus
affecte que le bruit de leur canon. J'avais prouv un mouvement trs
patriotique, mais fugitif. J'tais de position, de tradition, de
souvenir, d'entourage et de conviction royaliste et lgitimiste. Mais
j'tais bien plus antibonapartiste que je n'tais bourbonienne; je
dtestais la tyrannie de l'Empereur que je voyais s'exercer.

Je considrais peu ceux de nos princes que j'avais vus de prs. On
m'assurait que Louis XVIII tait dans d'autres principes. L'extrme
animosit qui existait entre sa petite Cour et celle de monsieur le
comte d'Artois pouvait le faire esprer. J'avais quitt l'Angleterre
avant que les vicissitudes de l'exil l'y eussent amen, et je me
prtais volontiers  couter les loges que ma mre faisait du Roi,
malgr le tort qu'il avait,  ses yeux, d'tre un constitutionnel de
1789.

C'tait sur ce tort mme que se fondaient mes esprances; car, en me
recherchant bien, je me retrouve toujours aussi librale que le
permettent les prjugs aristocratiques qui m'accompagneront, je
crains, jusqu'au tombeau.

Les combinaisons de la socit politique en Angleterre n'ont jamais
cess de me paratre ce qu'il y a de plus parfait dans le monde.
L'galit complte et relle devant la loi qui, en assurant  chaque
homme son indpendance, lui inspire le respect de soi-mme, d'une
part, et, de l'autre, les grandes existences sociales qui crent des
dfenseurs aux liberts publiques et font de ces patriciens les chefs
naturels du peuple lequel leur rend en hommage ce qu'il en reoit en
protection, voil ce que j'aurais dsir pour mon pays; car je ne
conois la libert, sans licence, qu'avec une forte aristocratie.
C'est ce que personne, ni le peuple, ni la bourgeoisie, ni la
noblesse, ni le Roi, n'ont compris. L'galit chez nous est une
maladie de la vanit. Sous prtexte de cette galit, chacun prtend 
s'lever et  dominer, sans vouloir reconnatre que, pour conserver
des infrieurs, il faut consentir  admettre, sans regret, des
suprieurs.

Le mercredi 31 mars, pour renouer le fil de mon discours, ds sept
heures du matin, monsieur de Glandevse tait chez nous. Il venait
consulter mon pre sur la convenance de prendre la cocarde blanche. Un
immense nombre de personnes, disait-il, y taient disposes. Mon pre
l'engagea  calmer leur zle pendant quelques heures; il ne fallait
pas qu'une pareille tentative chout. Il tait donc prudent
d'attendre le moment o les Allis feraient leur entre, c'est--dire
jusqu' midi.

Monsieur de Glandevse et mon frre allrent porter ces paroles aux
diffrentes runions. Mon pre, de son ct, apprit bientt que le
marchal Moncey, commandant de la garde nationale de Paris, tait
parti dans la nuit aprs avoir fait appeler le duc de Montmorency,
commandant en second, et lui avoir fait remise de toute son autorit.
Mon pre se rendit chez le duc de Laval, dans l'espoir qu'il pourrait
dcider son cousin  se dclarer pour la cause que nous voulions voir
triompher.

Il tait dix heures,  peu prs. Nous tions, ma mre et moi,  une
fentre d'entresol, lorsque nous vmes venir de loin un officier
russe, suivi de quelques cosaques. Arriv tout prs de nous, il
demanda o demeurait madame de Boigne; en mme temps, il leva la tte
et je reconnus le prince Nikita Wolkonski, une de mes anciennes
connaissances. Il me vit en mme temps, sauta  bas de son cheval,
entra dans la maison; son escorte s'tablit dans la cour, et deux
cosaques se placrent en vedette en avant de la porte cochre qui
resta ouverte. J'ai toujours considr comme une marque de la frayeur
qu'inspirait encore au peuple le gouvernement imprial qu'elle et pu
vaincre la badauderie parisienne dans cette circonstance.

Malgr la curiosit que devaient inspirer ces cosaques (les premiers
que l'on et vus dans Paris), pendant une heure que dura la visite du
prince Wolkonski, non seulement il ne se fit pas de rassemblement
devant la porte, mais les passants ne s'arrtrent pas un instant.
Et, s'ils avaient t plus religieux, ils se seraient volontiers
signs pour exorciser le danger d'avoir seulement entrevu un spectacle
qui leur semblait compromettant.

Le prince Wolkonski, comme on peut croire, fut reu avec joie. Il me
dit tout de suite que le comte de Nesselrode l'avait charg de venir
chez nous nous porter l'assurance de toute espce de scurit et de
protection, et puis demander  mon pre quelles taient les esprances
raisonnables et possibles de notre parti, l'empereur Alexandre
arrivant sans aucune dcision prise. Nous envoymes chercher mon pre
chez le duc de Laval. Le prince Nikita lui rptait ses questions,
lorsque mon cousin, Charles d'Osmond, encore presque enfant, entra
dans la chambre tout essouffl, criant, pleurant d'enthousiasme.

La voil, la voil, disait-il; elle est prise, prise sans
opposition!

Et il nous montrait son chapeau orn d'une cocarde blanche. Il venait
du boulevard, et allait y retourner. Mon pre, en s'adressant 
Wolkonski, lui dit:

Je ne saurais, prince, vous faire une meilleure rponse; vous voyez
ce que ces couleurs excitent d'amour, de zle et de passion.

--Vous avez raison, monsieur le marquis, je vais faire mon rapport de
ce que j'ai vu et j'espre, dans ma route, en recevoir partout la
confirmation.

Le prince Wolkonski m'a dit depuis qu'ayant gagn la barrire par les
rues, il n'avait trouv sur son chemin que des dmonstrations de
tristesse et d'inquitude et pas une de joie et d'esprance. Je pense
qu'il fit son rapport complet, car certainement l'empereur Alexandre
entra dans Paris avec la mme irrsolution o il tait le matin.

Nous allmes, ma mre et moi, nous placer dans l'appartement de madame
Rcamier. Elle tait alors  Naples, mais monsieur Rcamier conservait
sa maison dans la rue Basse-du-Rempart. Nous nous trouvions  un
premier, tout  fait au niveau du boulevard, dans la partie la plus
troite de la rue. Mon pre, en nous y installant, nous fit promettre
de ne donner aucun signe qui pt paratre une manifestation d'opinion
et de ne recevoir aucunes visites qui pussent attirer l'attention. Il
pensait que ces mnagements taient dus  l'hospitalit et aux
sentiments trs modrs de monsieur Rcamier.

Bientt nous vmes passer sur le pav du boulevard un groupe de jeunes
gens portant la cocarde blanche, agitant leurs mouchoirs, criant: Vive
le Roi. Mais qu'il tait peu considrable! J'y reconnus mon frre. Ma
mre et moi changemes un regard douloureux et inquiet; nous
esprmes encore qu'il s'augmenterait. Il n'osait pas s'avancer au
del de la rue Napolon (depuis rue de la Paix); il allait de l  la
Madeleine, puis retournait sur ses pas. Nous le revmes jusqu' cinq
fois sans pouvoir nous faire l'illusion qu'il et en rien grossi.
Notre anxit devenait de plus en plus cruelle.

Il tait certain que, si cette leve de boucliers restait sans effet,
tous ceux qui s'y taient prts seraient perdus; et, au fond, cela
tait juste. Ce sentiment tait peint dans les yeux de tous ceux qui
voyaient passer ces pauvres jeunes gens  cocarde blanche. Ils
n'inspiraient pas de colre, point de haine, encore moins
d'enthousiasme. Mais on les regardait avec une espce de piti, comme
des insenss et des victimes dvoues. Plusieurs passants montraient
de l'tonnement, mais personne ne s'opposait  leur action ni ne les
molestait en aucune faon.

Enfin,  deux heures, l'arme allie commena  dfiler devant nous.
Les tourments que j'prouvais depuis le matin taient trop intimes
pour que mon patriotisme trouvt place dans mon coeur, et j'avoue que
je n'prouvai que du soulagement.

 mesure que la tte de la colonne approchait, quelques cocardes
blanches honteuses sortaient des poches, se plaaient sur les chapeaux
et se pavanaient sur les contre-alles, mais c'tait encore bien peu
nombreux, quoique le mouchoir blanc que les trangers portaient tous 
leur bras, en signe d'alliance, et t tout de suite pris par la
population pour une manifestation bourbonienne.

Notre fidle escorte de jeunes gens entourait les souverains, criant 
tue-tte et se multipliant, le plus qu'elle pouvait, par son zle et
son activit. Les femmes ne se mnageaient pas; les mouchoirs blancs
s'agitaient et les acclamations partaient aussi des fentres. Autant
les souverains avaient trouv Paris morne, silencieux et presque
dsert jusqu' la hauteur de la place Vendme, autant il leur parut
anim et bruyant depuis l jusqu'aux Champs-lyses.

Faut-il avouer que c'tait dans ce lieu que la faction antinationale
s'tait donn rendez-vous pour accueillir l'tranger et que cette
faction tait compose principalement de la noblesse? Avait-elle tort?
avait-elle raison? Je ne saurais le dcider  prsent; mais, alors,
notre conduite me paraissait sublime. Pour beaucoup, elle tait fort
dsintresse, si toutefois l'esprit de parti peut jamais tre
considr comme dsintress; pour tous elle tait ennoblie par le
danger personnel.

Toutefois, mme au milieu de nos haines et de nos engouements du
moment, je trouvai parfaitement stupide et inconvenante la conduite de
Sosthne de La Rochefoucauld, allant, avec autorisation de l'empereur
Alexandre, mettre la corde au col de la statue de l'empereur Napolon
pour la prcipiter du haut de la colonne. Rendons tout de suite la
justice aux jeunes gens de la hardie promenade du matin qu'ils se
refusrent  cette sotte entreprise, et que Sosthne ne trouva pour
l'accompagner que des Maubreuil, des Small et autres aventuriers de
cette espce.

J'ai oubli de dire que le comte de Nesselrode m'avait fait avertir
par le prince Nikita qu'il me demandait  dner pour ce jour-l.
J'avais engag le prince  venir aussi. J'aperus sur le boulevard
quelques personnes que j'tais bien aise de runir  ces messieurs;
mais, fidle  la promesse donne  mon pre, j'allai moi-mme dans la
rue pour le leur proposer. Je ne me rappelle positivement que de
monsieur de Chateaubriand, d'Alexandre de Boisgelin et de Charles de
Noailles.

Nous tions tous runis lorsque le prince Wolkonski et un de ses
camarades, Michel Orloff, arrivrent: ils m'apportaient un billet de
monsieur de Nesselrode. En s'excusant de ne pouvoir venir, il
m'envoyait  sa place un papier qui, disait-il, obtiendrait facilement
son pardon, en attendant que lui-mme vnt le chercher le soir.
C'tait la dclaration qu'on allait afficher et qui annonait
l'intention des Allis de ne traiter ni avec l'Empereur, ni avec aucun
individu de sa famille. Elle tait le rsultat de la confrence tenue
chez monsieur de Talleyrand au moment o l'empereur Alexandre y tait
arriv. Il l'avait commence par ces mots:

H bien! nous voil dans ce fameux Paris! C'est vous qui nous y avez
amens, monsieur de Talleyrand. Maintenant il y a trois partis 
prendre: traiter avec l'empereur Napolon, tablir la Rgence ou
rappeler les Bourbons.

--L'Empereur se trompe, rpondit monsieur de Talleyrand; il n'y a pas
trois partis  prendre, il n'y en a qu'un  suivre et c'est le
dernier qu'il a indiqu. Tout puissant qu'il est, il ne l'est pas
assez pour choisir. Car, s'il hsitait, la France, qui attend ce
salaire des chagrins et des humiliations qu'elle dvore en ce moment,
se soulverait en masse contre l'invasion, et Votre Majest Impriale
n'ignore pas que les plus belles armes se fondent devant la colre
des peuples.

--H bien! reprit l'Empereur, voyons donc ce qu'il y a  faire pour
atteindre votre but; mais je ne veux rien imposer, je ne puis que
cder aux voeux exprims du pays.

--Sans doute, Sire; il ne faut que les mettre dans la possibilit de
se faire entendre.

Ce dialogue me fut rapport, le lendemain mme, par un des assistants
au conseil.

Le comte de Nesselrode vint le soir; je laisse  penser s'il fut bien
accueilli. Nous avions si souvent fait de l'antibonapartisme, je ne
dirai pas _avec_, il est trop diplomate, mais _devant_ lui, qu'il
n'avait pas besoin de s'informer de nos dispositions du moment.

Je ne puis me refuser  rappeler une petite malice qui m'a amuse dans
le temps, et surtout depuis 1830, o monsieur de Vrac s'est trouv
lgitimiste tellement inbranlable. Pour atteindre  cette
immutabilit, il avait commenc par tre chambellan de Napolon et des
plus empresss. Ayant appris que des officiers russes dnaient chez
moi, il y vint le soir afin de leur demander un laissez-passer pour
aller, au camp des Allis, voir monsieur de Langeron, son parent et
son ami. Pendant que ces messieurs causaient, il s'approcha de moi et
me dit tout bas, et d'un ton de voix mue:

Et l'Empereur? a-t-on de ses nouvelles? Que fait-il? Sait-on o il
est?

Je le compris trs bien, mais j'affectai de me tromper, et je lui
rpondis galement tout bas:

Il loge chez monsieur de Talleyrand.

Monsieur de Vrac fut compltement dconcert; mais le plaisant c'est
qu'il n'osa jamais relever ma mprise et expliquer de quel Empereur il
s'informait. C'est la seule petite vengeance que j'ai exerce contre
la chambellanerie impriale.

Le comte de Nesselrode causa longtemps avec mon pre des choses et des
personnes. Entre autres, il lui demanda s'il croyait qu'on dt laisser
la police  monsieur Pasquier. Mon pre lui rpondit qu'elle ne
pouvait tre dans des mains plus habiles et plus probes, que, s'il
consentait  en rester charg, on devait regarder son accession comme
une bonne fortune et qu'on pouvait se fier entirement  sa parole.

Je ne me souviens plus si c'est ce soir-l ou le lendemain qu'il y eut
une runion royaliste chez monsieur de Mortefontaine; elle envoya une
dputation chez l'empereur Alexandre pour exprimer ses voeux. Je me
rappelle seulement que mon pre en revint harass, dgot, dsol;
toutes les folies de l'migration et de la plus sotte opposition s'y
taient montres triomphantes. On ne parlait que de victoire, que de
vexation, que de vengeance contre ses compatriotes, tandis qu'on tait
suppliant aux pieds d'un souverain tranger, dans sa propre patrie.
Sosthne de La Rochefoucauld tait dj un des grands coryphes de ce
charivari d'absurdits.

Mon salon ne dsemplissait pas; tous les jeunes gens qui avaient t
les camarades de mon frre dans la promenade du boulevard y passaient;
et, quoique ce ft une bien faible arme pour amener un changement de
dynastie, cela suffisait pour faire foule dans de petits appartements,
d'autant que les gens de ma socit habituelle y venaient, aussi bien
que les trangers.

Je ne puis assez vanter la parfaite convenance des officiers russes
dans cette circonstance; ils n'taient occups qu' nous combler de
prvenances et de grces et  relever notre situation  nos propres
yeux; ils n'avaient que des paroles d'loges et d'admiration pour
notre brave arme. Il ne leur est pas chapp un propos qui pt
blesser ou offenser un franais, de quelque parti qu'il ft. Telle
tait la volont de leur matre; elle a t scrupuleusement suivie et
sans qu'il part leur coter.

C'tait toujours avec un ton de dfrence qu'ils parlaient de la
France. Peut-tre tait-ce la meilleure manire de rehausser leurs
succs; mais il y avait de la grandeur  concevoir cette ide. Elle ne
pouvait entrer que dans une me gnreuse. Celle de l'empereur
Alexandre l'tait beaucoup  cette poque. Il n'avait pas encore
atteint l'ge o l'exercice du pouvoir absolu et une maladie
hrditaire qui se dveloppe gte l'heureux naturel des souverains de
la Russie et les rend le flau du monde.

 ce commencement du printemps de 1814, il faisait un temps
magnifique; tout Paris tait dehors. Il n'y a dans cette ville ni
bataille, ni occupation, ni meute, ni trouble d'aucun genre qui
puisse exercer d'influence sur la toilette des femmes. Le mardi, elles
se promenaient empanaches sur les boulevards, au milieu des blesss,
et affrontant les obus. Le mercredi, elles taient venues voir dfiler
l'arme allie. Le jeudi, elles portaient leurs lgants costumes au
bivouac des cosaques dans les Champs-lyses.

C'tait un singulier spectacle pour les yeux et pour les esprits que
ces habitants du Don suivant paisiblement leurs habitudes et leurs
moeurs au milieu de Paris. Ils n'avaient ni tentes, ni abri d'aucune
espce; trois ou quatre chevaux taient attachs  chaque arbre et
leurs cavaliers assis prs d'eux,  terre, causaient ensemble d'une
voix trs douce en accents harmonieux. La plupart cousaient: ils
raccommodaient leurs hardes, en taillaient et en prparaient de
neuves, rparaient leurs chaussures, les harnais de leurs chevaux ou
faonnaient  leur usage leur part du pillage des jours prcdents.
C'taient cependant les cosaques rguliers de la garde, et, comme ils
ne faisaient que rarement le service d'claireurs, ils taient moins
heureux  la maraude que leurs frres, les cosaques irrguliers.

Leur uniforme tait trs joli: le large pantalon bleu, une tunique en
dalmatique galement bleue, rembourre  la poitrine et serre
fortement autour de la taille par une large ceinture de cuir noir
verni, avec des boucles et ornements en cuivre trs brillants, qui
portaient leurs armes. Ce costume semi-oriental et leur bizarre
attitude  cheval, o ils sont tout  fait debout, l'lvation de leur
selle les dispensant de plier les genoux, les rendaient un objet de
grande curiosit pour le badaud de Paris. Ils se laissaient approcher
trs facilement, surtout par les femmes et les enfants qui taient
positivement sur leurs paules.

J'ai vu des femmes prendre leur ouvrage dans leurs mains pour mieux
examiner comment ils travaillaient. De temps en temps, ils s'amusaient
 faire une espce de grognement; les curieuses reculaient
pouvantes. Alors ils poussaient des cris de joie et faisaient des
clats de rire auxquels prenaient part celles qu'ils avaient alarmes.
Ils se laissaient moins approcher par les hommes; mais ils ne les
loignaient que par un geste calme et doux de la main accompagn d'un
mot qui, probablement, rpondait  _Au large_, de nos sentinelles. Il
est vident que personne ne s'exposait  braver cette consigne. Elle
n'tait pas compltement rigoureuse, car, si un homme se trouvait avec
des femmes ou des enfants, ils n'y faisaient pas attention.

Il y avait bonne raison pour qu'ils se tinssent prs de leurs
chevaux, car jamais, sous aucun prtexte, ils ne faisaient un pas. Ds
qu'ils n'taient pas assis par terre, ils taient  cheval. Pour
circuler dans l'intrieur du bivouac d'un bout  l'autre, ils
montaient  cheval. Et on les voyait aussi tenant leur lance d'une
main et une cruche ou une gamelle ou mme un verre de l'autre, aller
faire les affaires de leur petit mnage.

Je dis un verre, parce que j'en ai vu un se lever tranquillement,
monter  cheval, prendre sa lance, se pencher jusqu' terre pour y
ramasser une gourde, aller  trente pas de l prendre de l'eau dans un
baquet qui tait environn d'une garde, boire son eau et revenir  son
poste avec sa gourde vide, descendre de cheval, replacer sa lance dans
le faisceau et reprendre son travail.

Ces habitudes nomades nous semblaient si tranges qu'elles excitaient
vivement notre curiosit, et nous la satisfaisions d'autant plus
volontiers que nous tions persuads que nos affaires allaient au
mieux. Le succs de parti nous dguisait l'amertume d'un bivouac
tranger aux Champs-lyses. Je dois cette justice  mon pre qu'il ne
partageait pas cette impression et que je ne pus jamais le dcider 
venir voir ce spectacle qu'il s'obstinait  trouver encore plus triste
que curieux.




CHAPITRE II

     Billet du prince de Talleyrand. -- Craintes des Allis. --
     Reprsentation  l'Opra. -- Reprsentation aux Franais. --
     Fautes du parti royaliste. -- Visite du gnral Pozzo di Borgo.
     -- L'empereur Alexandre. -- Sa noble conduite. -- Brochure de
     monsieur de Chateaubriand. -- Son effet. -- Sa rception par
     l'empereur Alexandre. -- Rcit fait par monsieur de Lescour. --
     Il se dment.


Ce fut dans cette soire du jeudi que monsieur de Nesselrode me dit:

Voulez-vous voir les documents sur lesquels nous avons hasard la
marche sur Paris?

--Assurment.

--Tenez, les voil.

Et il tira de son portefeuille un trs petit morceau de papier dchir
et chiffonn sur lequel il y avait crit en encre sympathique: Vous
ttonnez comme des enfants quand vous devriez marcher sur des
chasses. Vous pouvez tout ce que vous voulez; veuillez tout ce que
vous pouvez. Vous connaissez ce signe; ayez confiance en qui vous le
remettra.

Je ne crois pas me tromper d'un mot: ce billet, crit par monsieur de
Talleyrand, aprs la retraite des Allis de Montereau, leur arriva
prs de Troyes, et les instructions donnes au porteur de cette
singulire lettre de crance influrent beaucoup sur la dcision qui
ramena les Allis sur Paris. Toutefois, ce qui les dcida, c'est que
la retraite tait plus facile, pour quitter la France, par la Flandre
que par la Champagne dj puise, dsole, irrite et prte  se
soulever contre eux.

Les trangers taient bien plus inquiets et bien plus tonns de leur
sjour dans Paris que nous; ils n'taient ni aveugls par l'esprit de
parti, ni dsillusionns sur le prestige qu'inspirait le nom de
l'empereur Napolon. Les prodiges de la campagne de France ne leur
permettaient pas de croire  la destruction si complte et si relle
de l'arme, et ils s'attendaient  la voir surgir sous les pavs. Ce
sentiment se dcouvrait dans toutes leurs paroles, et ils avaient le
bon sens de se laisser peu rassurer par les ntres dont ils
apprciaient la futilit sur bien des points.

Toutefois, nous avions raison en leur assurant que le pays tait si
dgot, si fatigu, si affam de tranquillit, si rassasi de gloire
qu'il avait compltement fait scission avec l'Empereur et ne demandait
que de la scurit. Il n'y a jamais eu un moment o le sentiment
patriotique eut moins de force en France; peut-tre l'Empereur, par
ses immenses conqutes, l'avait-il affaibli en prtendant l'tendre.
Nous ne voyions gure des compatriotes dans un franais de Rome ou de
Hambourg. Peut-tre aussi, et je le crois plus volontiers, le systme
de dception qu'il avait adopt dgotait-il la masse du pays. Les
bulletins ne parlaient jamais que de nos triomphes, l'arme franaise
tait toujours victorieuse, l'arme ennemie toujours battue, et
pourtant, d'chec en chec, elle tait arrive des rives de la Moskowa
 celles de la Seine.

Personne ne croyait aux relations officielles. On s'puisait 
chercher le mot de l'nigme, et les masses cessaient de regarder avec
autant d'intrt les vnements qu'il fallait deviner. Ce n'tait plus
la _chose publique_ que celle dont on n'avait point de relation exacte
et dont il tait dfendu de s'enqurir. L'Empereur avait tant
travaill  tablir que c'tait _ses_ affaires et non les _ntres_
qu'on avait fini par le prendre au mot. Et, quoi qu'on en ait pu
penser et dire depuis quelques annes, en 1814, tout le monde, sans en
excepter son arme et les fonctionnaires publics, tait tellement
fatigu qu'on n'aspirait qu' se voir soulager d'une activit qui
avait cess d'tre dirige par une volont sage et raisonne. La
toute-puissance l'avait enivr et aveugl; peut-tre n'est-il pas
donn  un homme d'en supporter le poids.

Le duc de Raguse m'a une fois expliqu ses relations avec l'Empereur
en une phrase qui est en quelque sorte applicable  la nation entire:

Quand il disait: _Tout pour la France_, je servais avec enthousiasme;
quand il a dit: _la France et moi_ j'ai servi avec zle; quand il a
dit: _Moi et la France_, j'ai servi avec obissance; mais quand il a
dit: _Moi sans la France_, j'ai senti la ncessit de me sparer de
lui.

Eh bien! la France en tait l; elle ne trouvait plus qu'il
reprsentt ses intrts; et comme tous les peuples, encore plus que
les individus, sont ingrats, elle oubliait les immenses bienfaits dont
elle lui tait redevable et l'accablait de ses reproches.  son tour,
la postrit oubliera les aberrations de ce sublime gnie et ses
petitesses. Elle potisera le sjour de Fontainebleau; elle ngligera
de le montrer, aprs ses adieux si hroques aux aigles de ses vieux
bataillons, discutant avec la plus vive insistance pour obtenir
quelque mobilier de plus  emporter dans son exil, et elle aura
raison. Quand une figure comme celle de Bonaparte surgit dans les
sicles, il ne faut pas conserver les petites obscurits qui
pourraient ternir quelques-uns de ses rayons; mais il faut bien
expliquer comment les contemporains, tout en tant blouis, avaient
cess de trouver ces rayons vivifiants et n'en prouvaient plus qu'un
sentiment de souffrance.

Le vendredi, de bonne heure, monsieur de Nesselrode nous fit dire que
les souverains iraient  l'Opra. Aussitt voil nos gens en campagne
pour avoir des loges et nous y trouver en force. Les fleuristes furent
mises en rquisition pour nous fournir des lis; nous en tions
coiffes, bouquetes, guirlandes. Les hommes avaient la cocarde
blanche  leur chapeau. Jusque-l tout tait bien. J'ai la rougeur sur
le front de devoir raconter comme franaise l'attitude que nous emes
 ce spectacle.

D'abord, nous commenmes par applaudir l'empereur Alexandre et le roi
de Prusse  tout rompre; ensuite, les portes de nos loges restrent
ouvertes et, plus il pouvait y entrer d'officiers trangers, plus nous
tions foules, plus nous tions contentes. Il n'y avait pas un
sous-lieutenant russe ou prussien qui n'et le droit et un peu la
volont de les encombrer. J'avais deux ou trois gnraux trangers
dans la mienne qui trouvaient cette familiarit moins charmante et qui
les repoussaient  mon grand chagrin. Cependant j'avais lieu d'tre un
peu console par leur prsence mme et par la visite des ministres
russes et du prince Auguste de Prusse, que je connaissais d'ancienne
date.

Un moment avant l'arrive des souverains dans la loge impriale, des
jeunes gens _franais_, des _ntres_, taient venus voiler d'un
mouchoir l'aigle qui surmontait les draperies qui la dcoraient.  la
fin du spectacle, ces mmes jeunes gens la brisrent et l'abattirent 
coups de marteau au bruit de nos vifs applaudissements. J'y pris part
comme les autres gens de mon parti. Cependant je ne puis dire que ce
fut en sret de conscience; je sentais quelque chose qui me blessait,
sans trop savoir le dfinir. Sans doute, ces dmonstrations avaient un
sous-entendu, c'tait la chute de Bonaparte, le retour prsum de nos
princes que nous inaugurions; mais cela n'tait pas assez clair.

Je n'prouvai aucun sentiment de rticence, deux jours aprs,  la
Comdie Franaise, lorsqu'un homme tant sorti de dessus le thtre,
un grand papier  la main, l'attacha avec des pingles au rideau et,
en se reculant, nous laissa voir les trois fleurs de lis remplaant
l'aigle, ceci tait net. L'enthousiasme fut au comble et l'empereur
Alexandre, en se levant dans sa loge et applaudissant lui-mme,
prenait un engagement formel.

On chanta en son honneur de mauvais couplets sur l'air d'_Henry IV_
dont le dernier vers tait: Il nous rend un Bourbon. Nouvel
enthousiasme; tout le monde fondait en larmes. Cette soire ne me pse
pas sur la conscience; mais je crois que celle de l'Opra tait tout
au moins une grande faute.

Les partis se persuadent trop facilement qu'ils sont _tout le monde_.
Nous aurions pu nous convaincre l'avant-veille que nous n'tions
qu'une fraction minime dans la nation, et pourtant nous allions de
gaiet de coeur affronter les sentiments honorables du pays et blesser
cruellement ceux de l'arme. Cette aigle, qu'elle avait porte
victorieuse dans toutes les capitales de l'Europe, nous semblions
l'offrir en holocauste aux habitants de ces mmes capitales qui,
peut-tre, ne nous honoraient gure de cette apparence de sentiments
antinationaux.

Sans doute, ce n'tait pas plus notre but que notre pense, mais,
assurment, il ne fallait pas beaucoup de malveillance pour
l'expliquer ainsi. Le parti abattu pouvait sincrement en tre
persuad et il n'est pas tonnant qu'une pareille conduite ait
engendr ces longues haines qui ont tant de peine  s'teindre. C'est
bien  regret que je l'avoue, mais le parti royaliste est celui qui a
le moins l'amour de la patrie pour elle-mme; la querelle qui s'est
leve entre les diverses classes a rendu la noblesse hostile au sol
o ses privilges sont mconnus, et je crains qu'elle ne soit plus en
sympathie avec un noble tranger qu'avec un bourgeois franais. Des
intrts communs froisss ont tabli des affinits entre les classes
et bris les nationalits.

Ce vendredi, jour de l'Opra, nous tions  dner, la porte de la
salle  manger s'ouvrit avec fracas et un gnral russe s'y prcipita
en valsant tout autour de la table et chantant:

Ah! mes amis, mes bons amis, mes chers amis.

Notre premire pense  tous fut qu'il tait fou, puis mon frre
s'cria:

Ah! c'est Pozzo.

C'tait lui, en effet. Les communications taient tellement
difficiles, sous le rgime imprial, que, malgr l'intimit qui
existait entre nous, nous ignorions mme qu'il ft au service de la
Russie. Lui n'avait su o nous trouver que peu d'instants avant celui
o il arrivait avec tant d'empressement. Il nous accompagna  l'Opra
et, depuis ce temps, je n'ai gure t un jour sans le voir, au moins
une fois. Il a t un des moyens par lesquels j'ai t initie dans
les affaires, non que je m'en mlasse, mais il trouvait en moi sret,
intrt, discrtion, et il se plaisait  _sfoggursi_, comme il disait,
auprs de moi. Je m'y prtais d'autant plus volontiers que j'ai
toujours aim  faire de la politique _en amateur_.

Je trouve que, lorsqu'on n'est pas assez heureusement organis pour
s'occuper exclusivement et religieusement du sort futur qui doit nous
tre ternel, ce qu'il y a de plus digne d'intrt pour un esprit
srieux c'est l'tat actuel des nations sur la terre.

Mes relations russes m'avaient appris qu'en sortant, le 4, du
Thtre-Franais, o il avait applaudi l'inauguration des fleurs de
lis, l'empereur Alexandre devait monter en voiture pour se rendre au
quartier gnral de l'arme. Le gnral Pozzo restait accrdit auprs
du gouvernement provisoire, c'est  dire devait lui communiquer les
ordres d'Alexandre. Les prcautions prises dans cette circonstance par
les Allis pour assurer leur retraite sans repasser par Paris prouvent
combien ce fantme d'arme qu'ils allaient trouver devant eux leur
causait encore d'effroi et l'influence qu'exerait sur eux le grand
nom de Napolon.

En France, il ne pouvait plus rien. Aucune sympathie ne s'y attachait.
Il avait eu beau appeler les normands et les bretons au secours des
bourguignons et des champenois et ressusciter ainsi les anciens noms
de provinces, ces fantasmagories, o nagure il tait aussi heureux
qu'habile, avaient perdu leur prestige avec celui de la victoire; et
le breton ne s'tait pas senti plus lectris que l'habitant du
Finistre. Soit qu'ils ignorassent cette disposition, soit qu'ils
craignissent le rveil, toujours est-il que ce n'tait pas sans un
effroi continu, avec redoublements, que les trangers se voyaient dans
la capitale de la France.

La nouvelle de ngociations entames entre le prince de Schwarzenberg
et le marchal Marmont suspendit le dpart de l'empereur de Russie. On
ne peut s'empcher de reconnatre que la conduite sage, modre,
gnreuse de ce souverain justifiait l'enthousiasme que nous lui
montrions. Il tait alors g de trente-sept ans, mais il paraissait
plus jeune. Une belle figure, une plus belle taille, l'air doux et
imposant tout  la fois, prvenaient en sa faveur; et la confiance
avec laquelle il se livrait aux Parisiens, allant partout sans escorte
et presque seul, avait achev de lui gagner les coeurs. Il tait ador
de ses sujets.

Je me rappelle, quelques semaines plus tard, tre arrive au spectacle
au moment o il entrait dans sa loge. La porte en tait garde par
deux grands colosses de sa garde, se tenant dans la rigueur du
maintien militaire et n'osant se dranger pour essuyer leur visage
tout inond de larmes. Je demandai  un officier russe ce qui les
mettait en cet tat:

Ah! me rpondit-il ngligemment, c'est que l'Empereur vient de passer
et probablement ils ont russi  toucher son vtement.

Un pareil bonheur tait si grand qu'ils ne savaient l'exprimer que par
des pleurs d'attendrissement. J'ai souvent vu l'Empereur, j'ai mme eu
l'honneur de danser, la polonaise avec lui sans en pleurer de bonheur
comme ses gardes. Mais j'tais assez frappe de sa supriorit pour
regretter vivement que nos princes lui ressemblassent si peu. Ce n'est
que quelques annes plus tard que la mysticit a dvelopp en lui une
disposition souponneuse qui a fini par tre porte jusqu' la
dmence. Tous les mmoires contemporains s'accorderont  reconnatre
en lui deux hommes tout  fait diffrents selon l'poque o ils en
parleront; l'anne 1814 a t l'apoge de sa gloire.

La brochure de monsieur de Chateaubriand, _Bonaparte et les Bourbons_,
imprime avec une rapidit qui ne rpondait pas encore  notre
impatience, parut. Je me rappelle l'avoir lue dans des transports
d'admiration et avec des torrents de larmes dont j'ai t bien
honteuse lorsqu'elle m'est retombe sous la main, quelques annes plus
tard. L'auteur a fait si compltement le procs  ce factum de parti
par l'encens qu'il a brl sur l'autel de Sainte-Hlne qu'il l'a jug
plus svrement que personne. Force d'avouer combien j'tais associe
 son erreur, j'aurais bien mauvaise grce  lui en faire un crime.

Les trangers, moins aveugls que nous, sentaient toute la porte de
cet ouvrage, et l'empereur Alexandre particulirement s'en tint pour
offens. Il n'oubliait pas avoir vcu dans la dfrence de l'homme si
violemment attaqu. Monsieur de Chateaubriand se rvait dj un homme
d'tat; mais personne que lui ne s'en tait encore avis. Il mit un
grand prix  obtenir une audience particulire d'Alexandre.

Je fus charge d'en parler au comte de Nesselrode. Il l'obtint.
L'Empereur ne le connaissait qu'en sa qualit d'crivain; on le fit
attendre dans un salon avec monsieur tienne, auteur d'une pice que
l'Empereur avait vue reprsenter la veille. L'Empereur, en traversant
ses appartements pour sortir, trouva ces deux messieurs; il parla
d'abord  tienne de sa pice, puis dit un mot  monsieur de
Chateaubriand de sa brochure qu'il prtendit n'avoir pas encore eu le
temps de lire, prcha la paix entre eux  ces messieurs, leur assura
que les gens de lettres devaient s'occuper d'amuser le public et
nullement de politique et passa sans lui avoir laiss l'occasion de
placer un mot. Monsieur de Chateaubriand lana un coup d'oeil peu
conciliateur  tienne et sortit furieux.

Le comte de Nesselrode, qui en tait pourtant fch, ne pouvait
s'empcher de rire un peu en racontant les dtails de cette entrevue.
Je n'ai jamais su au juste si cette assimilation avec tienne tait
une malice ou une erreur de l'Empereur. Monsieur de Chateaubriand
avait cependant pris quelques prcautions pour l'viter. Ds le
lendemain de l'entre des Allis, il s'tait affubl d'un uniforme de
fantaisie par-dessus lequel un gros cordon de soie rouge, pass en
bandoulire, supportait un immense sabre turc qui tranait sur tous
les parquets avec un bruit formidable. Il avait certainement beaucoup
plus l'apparence d'un capitaine de forbans que d'un pacifique
crivain; ce costume lui valut quelques ridicules, mme aux yeux de
ses admirateurs les plus dvous.

Je ne sais plus quel jour de cette semaine aventureuse un de mes
parents m'assura connatre un officier qui disait avoir reu, le jour
de la bataille de Paris, l'ordre, apport par monsieur de Girardin, de
faire sauter le dpt de poudre des Invalides. Cela se rpta dans mon
salon et parvint aux oreilles de monsieur de Nesselrode; il me demanda
si je pouvais savoir le nom de cet officier et obtenir des dtails sur
cette aventure. J'appelai la personne qui l'avait raconte. Elle
rpta que monsieur de Lescour, officier d'artillerie commandant aux
Invalides, avait t appel le mardi soir  la brume,  la grille de
l'htel, qu'il y avait trouv monsieur le comte Alexandre de Girardin
 cheval et couvert de poussire, qu'il lui avait donn l'ordre
formel, de la part de l'Empereur, de faire sauter les poudres; que
monsieur de Lescour n'ayant pu retenir un mouvement d'horreur,
monsieur de Girardin lui avait dit:

Est-ce que vous hsitez, monsieur?

Lescour, craignant alors qu'un autre ne ft charg de la fatale
commission, s'tait remis, et avait rpondu:

Non, mon gnral, je n'hsite jamais  obir  mes chefs.

Que, sur cette rponse, monsieur de Girardin tait reparti au galop.
On offrait, au reste, de m'amener monsieur de Lescour le lendemain
matin. Monsieur de Nesselrode me pria d'y consentir. Le duc de Maill,
prsent  ce rcit, se rappela avoir vu monsieur de Girardin sur le
pont Louis XVI, le jour et  l'heure indiqus, passant  cheval trs
vite et avoir t tonn de lui voir tourner  droite, en effet, du
ct des Invalides. Monsieur de Lescour vint chez moi le lendemain;
j'avais pralablement reu un billet du comte de Nesselrode qui me
demandait de le lui envoyer. Il y alla, fut prsent  l'empereur
Alexandre, reut force compliments et la croix de Sainte-Anne. Il
revint chez moi dans des transports de joie et de reconnaissance. Il
me parut un homme fort simple et fort vridique.

Quelques jours aprs, la princesse de Vaudmont, sa protectrice, le
tana vertement d'avoir publi cette affaire. On le mena djeuner chez
madame de Vintimille. Mesdames de Girardin et Greffulhe, ses nices,
s'y trouvrent; elles pleurrent beaucoup. Le gnral Clarke, auquel
Lescour tait accoutum d'obir comme ministre de la guerre, lui
reprocha de s'tre vendu  l'_ennemi_. On l'entoura, on le pressa; on
voulut obtenir de lui un dmenti. Il n'y consentit pas tout  fait,
mais on l'amena  signer une dclaration o, en confirmant avoir reu
l'ordre verbal d'un officier suprieur, il ajoutait que le jour tait
tellement tomb qu'il n'tait pas sr de l'avoir reconnu et pouvait
bien s'tre tromp en le nommant. En sortant de l, il vint chez moi
me raconter ce qu'il avait fait.

Monsieur de Lescour, lui dis-je, vous vous tes perdu. Quand on
avance des faits d'une pareille gravit, il faut en tre tellement sr
qu'aucune circonstance ne puisse faire varier sur le moindre dtail,
et c'en est un bien important que celui sur lequel vous vous tes
rtract. Je comprends que cela doit donner de grands doutes sur votre
vracit, et les personnes qui ont arrach ce dsaveu  votre
faiblesse seront les premires  en profiter pour vous inculper.

Le pauvre homme en convenait et tait au dsespoir; le rsultat que je
lui avais annonc ne tarda pas. Il fut promptement tabli que
monsieur de Lescour tait un misrable aventurier qui avait invent
toute cette fable pour se faire un sort; on lui donna vite une petite
place  Cette o on l'envoya. Monsieur de Girardin ne tarda pas  tre
en faveur auprs de nos princes et le pauvre Lescour a t perscut
par lui. Je ne l'ai jamais revu et je ne sais ce qu'il est devenu.

Il est gnralement convenu de repousser cette circonstance comme
fausse. Cependant, quand je rapproche ce rcit du dpart prcipit de
madame Bertrand, excut sur un ordre de son mari, des sollicitations
passionnes de monsieur de La Touche pour nous faire partir ce mme
jour, de la visite rapide et silencieuse de monsieur de Girardin 
l'tat-major o il se contenta de prendre connaissance de la
capitulation avant de retourner  Juvisy o l'Empereur l'attendait, et
enfin de la rencontre que monsieur de Maill en fit sur le pont et du
chemin qu'il lui vit prendre, qui, assurment, n'tait pas celui d'un
homme trs press de se rendre  Fontainebleau, j'avoue que je suis
assez porte  croire  la vracit de monsieur de Lescour et  le
regarder comme une victime sacrifie par sa propre faiblesse 
l'intrt des autres.




CHAPITRE III

     Le marchal Marmont. -- Bataille de Paris. -- Sjour  Essonnes.
     -- Mot du gnral Drouot. -- Le marchal Marmont entre en
     pourparlers avec les Allis. -- Arrive des marchaux  Essonnes.
     -- Ils viennent  Paris. -- Confrence chez l'empereur Alexandre.
     -- Le marchal Marmont apprend que son corps d'arme quitte
     Essonnes malgr ses ordres. -- Son chagrin. -- Intrpidit de sa
     conduite  Versailles. -- Erreur de sa conduite. -- Lettre du
     gnral Bordesoulle. -- Rponse donne aux marchaux. -- Conduite
     du marchal Ney. -- Dangers courus  notre insu. -- Sauvegarde
     envoye chez moi. -- Pche russe. -- Bonhomie des cosaques. --
     Formation d'une garde d'honneur. -- Intrigues qui en rsultent.


J'arrive, avec rpugnance,  ce que l'histoire ne pourra s'empcher
d'appeler la dfection du marchal Marmont. Sans doute, elle la
dpouillera de toutes les calomnies qu'on y a jointes, mais
l'attachement sincre que je lui porte me force  m'affliger qu'une
action, trs dfendable en elle-mme, ait t conue par un homme pour
lequel la seule pense en tait un tort. Il est exactement vrai que le
marchal n'est coupable que d'tre entr en ngociation avec le prince
de Schwarzenberg  l'insu de l'Empereur. Mais il tait trop
personnellement attach  Napolon, il en avait t combl de trop de
bonts, il en avait reu trop de grces pour qu'il ne ft pas dans son
rle, peut-tre dans son devoir, de rester exclusivement li  sa
fortune. Lui-mme l'a si bien senti que cette circonstance de sa vie a
exerc depuis la plus fcheuse influence sur ses actions et l'a rendu
bien malheureux, lorsque le premier moment de l'excitation a t
pass.

J'ai eu lieu de m'occuper des dtails de cette affaire; j'ai t
charge d'en faire rdiger une relation, et j'ai cherch la vrit
avec d'autant plus de soin que je ne voulais pas qu'on pt l'opposer 
aucun des faits qui seraient rapports. Ces documents ont t runis
et remis, en 1831,  monsieur Arago qui disait vouloir les publier.
Mais, comme cela arrive quelquefois, le courage lui a manqu pour
s'occuper d'un ami proscrit par les passions populaires. Toutefois,
voici ce qui est rest dmontr pour moi, comme la plus exacte vrit,
sur cet vnement.

L'empereur Napolon vint visiter l'arme de Marmont campe  Essonnes;
il donna de grands loges  toute sa conduite dans l'affaire de Paris
o il avait encore tenu l'ennemi en chec quatre heures aprs avoir
reu l'ordre du roi Joseph de capituler. Il promit pour le corps
d'arme les rcompenses et les grades demands par le marchal.
Ensuite il entra avec lui dans les dtails de ses plans, sur ce qu'il
y avait  faire ultrieurement. Il lui donna l'ordre de marcher dans
la nuit avec ses dix mille hommes pour reprendre poste sur les
hauteurs de Belleville:

Sire, je n'ai pas quatre mille hommes en tat de marcher.

L'Empereur passa  autre chose, puis, un instant aprs, revint 
parler des dix mille hommes. Le marchal rpta qu'il n'en avait pas
quatre mille sous ses ordres, ce qui n'empcha pas l'Empereur de
disposer de cinq mille hommes sur une route, de trois sur une autre,
en en laissant deux avec l'artillerie, comme si les dix mille hommes
existaient ailleurs que dans sa volont.

Ce n'tait pas tout  fait une aberration; il avait adopt cette
tactique dans toute la campagne de France, et elle lui avait russi.
Il n'aurait pas os demander  des corps aussi faibles qu'ils
l'taient effectivement les prodiges qu'il en attendait, et, en ayant
l'air d'y compter, il les obtenait. Aprs qu'il eut achev de
dvelopper son plan  Marmont, celui-ci lui demanda o et comment il
passerait la Marne. L'Empereur se frappa le front:

Vous avez raison, c'est impossible; il faut songer  un autre moyen
d'entourer Paris. Pensez-y de votre ct; avertissez-moi de tout ce
que vous apprendrez. Attendez de nouveaux ordres.

L'Empereur retourna  Fontainebleau. Le marchal Marmont resta
confondu de l'ide d'_entourer Paris_, gard par deux cent mille
trangers qui en attendaient journellement deux cent mille autres,
avec une trentaine de mille hommes, tout au plus, dont l'Empereur
pouvait, disposer. Il prvoyait l'anantissement des restes de cette
pauvre arme et peut-tre la destruction de la capitale, si, comme
l'Empereur l'esprait, il russissait  y faire clater quelques
dmonstrations hostiles  l'arme allie. Ce n'tait pas la premire
fois que les projets de l'Empereur lui avaient paru disproportionns,
jusqu' la folie, avec les moyens qui lui restaient.

Le soir de la bataille de Champaubert, les chefs de corps qui y
avaient pris part soupaient chez l'Empereur; chacun mangeait un
morceau  mesure qu'il arrivait. Ils taient encore cinq ou six 
table, au nombre desquels se trouvaient Marmont et le gnral Drouot.

L'Empereur se promenait dans la chambre et faisait une peinture de
situation dans laquelle il tablissait qu'il tait plus prs des bords
de l'Elbe que les Allis de ceux de la Seine. Il s'aperut du peu de
sympathie que ses paroles trouvaient parmi les marchaux; chacun
regardait dans son assiette sans lever les yeux.

Alors, s'approchant du gnral Drouot, et lui frappant sur l'paule:

Ah! Drouot, il me faudrait dix hommes comme vous!

--Non, Sire, il vous en faudrait cent mille.

Cette noble rponse coupa court au plan de campagne.

Le duc de Raguse tait sous le poids de ses souvenirs et de bien
pnibles impressions, lorsque arriva prs de lui monsieur de
Montessuis. Il avait t son aide de camp et tait rest dans sa
familiarit, quoique devenu trs exalt royaliste. Il lui apportait
les documents et proclamations publis dans Paris: la dchance de
l'Empereur par le Snat, les ordres du gouvernement provisoire et
enfin des lettres de plusieurs personnes rallies  ce gouvernement
qui engageaient le marchal  suivre leur exemple: le gnral
Dessolles, son ami intime, monsieur Pasquier, dont il connaissait
l'honneur et la probit, taient du nombre. On lui faisait valoir
l'importance de donner sur-le-champ une force arme quelconque au
gouvernement provisoire, afin qu'il pt siger au conseil des
trangers d'une faon plus honorable; et on lui insinuait plus bas que
cette mme force permettrait de faire des conditions  la famille que
le sort semblait rappeler au trne de ses anctres.

Montessuis faisait sonner bien haut le nom de Monk et le rle de
sauveur de la Patrie. Il montrait au marchal la France le bnissant
des institutions qu'elle lui devrait et l'arme le reconnaissant pour
son protecteur. De l'autre ct, il se rappela les paroles
extravagantes de l'Empereur, il conut la funeste pense de le sauver
malgr lui et eut la faiblesse de s'en laisser sduire.

Cependant il assembla les chefs de corps, plus nombreux que la force
de son arme ne le comportait; il leur soumit les propositions qu'on
lui faisait, et la position o ils se trouvaient. Tous,  l'exception
du gnral Lussot, opinrent pour se soumettre au gouvernement
nouveau. Monsieur de Montessuis fut charg d'tablir des
communications avec le quartier gnral du prince de Schwarzenberg. Il
y eut des projets proposs des deux cts, mais rien d'crit.

Tel tait l'tat des choses lorsque les marchaux envoys de
Fontainebleau pour demander la Rgence, arrivrent  Essonnes. Je
tiens le reste des dtails du marchal Macdonald qui, aprs me les
avoir raconts, a pris la peine de les dicter, lorsque je recherchais
des renseignements exacts pour la notice dont monsieur Arago s'tait
charg.

Les marchaux n'avaient point, quoi qu'on ait dit, l'ordre de
l'Empereur de s'associer le marchal Marmont. Ils s'arrtrent chez
lui en attendant le laissez-passer qu'ils avaient fait demander au
quartier gnral des Allis, alors tabli au chteau de Chilly,
au-dessus de Longjumeau. Ils lui racontrent le motif de leur voyage 
Paris. Marmont leur confia dans tous ses dtails sa position vis--vis
du prince de Schwarzenberg: il pouvait recevoir  chaque instant
l'acceptation des demandes faites par lui. Mais il dit  ses collgues
qu'il se dsistait de toute dmarche personnelle jusqu' ce que le
sort de celle qu'ils allaient tenter ft dcid. Ils convinrent qu'il
irait visiter ses postes et qu'il se rendrait introuvable jusqu' leur
retour, qu'alors, et suivant leur succs, ils dcideraient entre eux
ce qu'il conviendrait de faire et agiraient en commun.

Le marchal Ney remarqua que peut-tre ce commencement de ngociation
avec un des marchaux, en donnant l'espoir de dsunir les chefs des
diffrents corps, loignerait l'acceptation de la Rgence qu'ils
allaient demander, qu'il vaudrait mieux que le marchal Marmont les
accompagnt pour prouver leur accord. Les autres adoptrent cet avis,
et le duc de Raguse ne fit aucune difficult de les suivre.

Avant de partir et devant eux, il donna jusqu' trois fois l'ordre aux
chefs de corps qu'il laissait  Essonnes de ne pas bouger avant son
retour; il le promettait pour la matine du lendemain. Le
laissez-passer n'arrivait pas de Chilly; les marchaux impatients du
retard se prsentrent aux avant-postes et se firent mener au quartier
gnral de l'avant-garde,  Petit-Bourg, o ils espraient se faire
donner une escorte. Ils entrrent dans le chteau; le duc de Raguse,
qui n'avait pas de pouvoir de l'Empereur, resta dans la voiture. Mais
le prince de Schwarzenberg, qui se trouvait aux avant-postes,
apprenant par des subalternes qu'il tait l, l'envoya prier de
descendre. Il eut un moment d'entretien avec lui. Il lui dit que ses
propositions avaient t envoyes  Paris et qu'elles taient
acceptes.

Le marchal lui rpondit que sa position tait change, que ses
camarades taient chargs d'une communication  laquelle il
s'associait entirement et que tout ce qui s'tait pass entre eux
jusque-l devait tre regard comme nul et non avenu. Le prince de
Schwarzenberg lui assura comprendre parfaitement son scrupule, et ils
entrrent ensemble dans le salon,  l'tonnement des autres marchaux.
Le duc de Raguse leur raconta ce qui venait de se passer entre lui et
le prince de Schwarzenberg et combien il se sentait soulag par cette
explication. Il les accompagna chez l'empereur Alexandre et fut celui
qui parla le plus vivement en faveur du roi de Rome et de la Rgence.
Il n'y avait pas grand mrite car, assurment, c'tait bien leur
propre cause que les marchaux plaidaient en ce moment.

 cette confrence imprialiste, l'empereur Alexandre en fit succder
une avec les membres du gouvernement provisoire et les gens les plus
compromis dans le mouvement royaliste. Il discuta contre les
Bonaparte dans la premire et contre les Bourbons dans la seconde, se
persuadant qu'il agissait avec grande impartialit. Aprs le conseil,
qui se prolongea jusqu'au point du jour, il fit rentrer les envoys de
Fontainebleau, leur dit qu'il devait consulter ses allis, et les
remit  neuf heures du matin pour obtenir une rponse. On a prtendu
qu'il avait dj connaissance du mouvement d'Essonnes; cela parat
impossible. Ce qui est sr, c'est qu'il n'en donna aucun
avertissement, et tous les beaux discours qu'on a prts  lui et aux
autres marchaux vis--vis de Marmont sont compltement faux.

Les marchaux se rendirent chez le marchal Ney pour y attendre
l'heure fixe par l'Empereur. Ils y djeunaient lorsqu'on vint avertir
le marchal Marmont qu'on le demandait; il sortit un instant, rentra
ple comme la mort; le marchal Macdonald lui demanda ce qu'il y
avait:

C'est mon aide de camp qui vient m'avertir que les gnraux veulent
mettre mon corps d'arme en mouvement; mais ils ont promis de
m'attendre et j'y cours pour tout arrter.

Pendant ces rapides paroles, il rattachait son sabre et prenait son
chapeau. L'aide de camp tait Fabvier: il racontait qu' peine les
marchaux avaient quitt Essonnes, l'empereur Napolon avait fait
demander Marmont; un second, puis un troisime message l'avaient mand
 Fontainebleau, ce dernier portait l'ordre au gnral commandant de
se rendre chez l'Empereur si le marchal tait encore absent.

Les gnraux, inquiets de leur position, se persuadrent que
l'Empereur avait eu connaissance des paroles changes avec l'ennemi.
La crainte s'tait empare d'eux et ils avaient cherch leur salut
personnel dans l'excution du mouvement que Marmont avait
formellement dfendu en partant pour Paris. Le marchal se jeta dans
une calche qui se trouvait tout attele dans la cour du marchal Ney.
 la barrire, on lui refusa le passage; il fallut retourner 
l'tat-major de la place; on le renvoya au gouverneur de la ville.
Bref, il perdit assez de temps  se procurer un passeport pour qu'il
arrivt un second aide de camp, le colonel Denis. Il annona que,
malgr la parole donne  Fabvier de l'attendre, les chefs avaient mis
la troupe en route ds qu'il avait t parti, que lui, Denis, l'avait
accompagne jusqu' la Belle-pine, qu'elle y avait pris la route de
Versailles o elle devait tre prs d'arriver, le mal tait fait et
irrparable.

Le marchal Marmont resta  Paris; il y apprit la fureur de son corps
d'arme lorsqu'il avait su pour quelle cause il se trouvait 
Versailles. Il s'y rendit immdiatement; la troupe en tait dj
partie, en pleine rvolte pour retourner  Fontainebleau. Il courut
aprs elle, l'arrta, la harangua, la persuada et la ramena 
Versailles, ayant fait en cette circonstance une des actions les plus
nergiques, les plus difficiles et les plus hardies qui se puissent
tenter.

Voil la vrit exacte que j'ai pu recueillir en constatant tous les
faits sur la _dfection de Marmont_. On voit qu'elle se borne  avoir
entam des ngociations  l'insu de l'Empereur.

Pour tre compltement impartiale, j'avouerai qu'il a eu d'autres
torts. Le marchal Marmont est le type du soldat franais; bon,
gnreux, brave, candide, il est mobile, vaniteux, susceptible de
s'enthousiasmer et le moins consquent des hommes. Il agit toujours
suivant l'impulsion du moment, sans rflchir sur le pass, sans
songer  l'avenir. Il se trouva plac sur un terrain o tout ce qui
l'entourait applaudissait  l'action dont on le supposait l'auteur et
lui en vantait l'importance. Partout il tait salu du nom de Monk; on
lui affirmait, en outre, que la rsolution de ne transiger d'aucune
sorte avec l'Empire tait prise ds le premier jour, que la
proclamation du 30 en faisait foi, que la dmarche des marchaux ne
pouvait donc avoir de succs. Lui, d'une autre part, se disait que ses
gnraux n'avaient fait qu'excuter ce qu'il leur avait propos dans
des circonstances restes les mmes, puisque la Rgence avait t
refuse, qu'ainsi il serait peu gnreux de les dsavouer, etc. Enfin,
 force de raisons, bonnes ou mauvaises, il en vint  se persuader
qu'il devait assumer la responsabilit sur sa tte.

La convention avec le prince de Schwarzenberg fut rdige le lendemain
matin, signe, _antidate_ et envoye au _Moniteur_. Non content de
cela, le marchal reut une dputation de la Ville de Paris qui le
remerciait du service qu'il avait rendu. Il l'accueillit, et la
harangue aussi bien que la rponse furent mises au _Moniteur_. Enfin
il se donna, avec grand soin, toutes les apparences d'une trahison
qu'il n'avait pas commise et  laquelle sa prsence au milieu des
marchaux ajoutait un caractre de perfidie.

Il ne lui resterait aucune preuve de la vrit du rcit que je viens
de faire si le hasard n'avait pas fait que, cherchant dans ses
papiers, aprs la rvolution de 1830, son aide de camp, monsieur de
Guise, le mme qui rdigea, en 1814, la _convention antidate_ avec le
prince de Schwarzenberg, trouvt derrire un tiroir de secrtaire une
vieille lettre toute chiffonne. C'tait celle par laquelle le gnral
Bordesoulle lui annonait le dpart des troupes d'Essonnes, en lui
demandant excuse d'avoir agi contrairement aux ordres qu'il avait
donns, et lui expliquant que les appels trois fois ritrs de
l'Empereur l'y avaient dcid.

Quoique le marchal Marmont ait cruellement souffert des calomnies
rpandues sur son compte, une fois que l'enivrement o on le tenait
fut cess, il n'avait plus pens  cette lettre et il en avait
compltement oubli l'existence. Cela seul suffit  le peindre.
Probablement ce document sera publi; je l'ai lu bien des fois.

Les marchaux, chargs des propositions de Fontainebleau, se
prsentrent  neuf heures chez l'empereur Alexandre qui refusa de
traiter sur tout autre pied que l'abdication pure et simple de
Napolon. Il fit valoir la dfection qui commenait  s'tablir dans
l'arme franaise comme un argument premptoire. Les marchaux, qui en
taient rests sur la premire nouvelle apporte par Fabvier,
protestrent de la fidlit de l'arme. L'Empereur sourit et leur dit
que le corps de Marmont tait en pleine marche pour se rendre 
Versailles. Les marchaux partirent sans avoir revu leur camarade
Marmont. Ils ne trouvrent plus trace de son corps d'arme sur la
route de Fontainebleau.

Je me suis tendue sur ce rcit, d'abord parce que les faits en ont
t dnaturs par l'esprit de parti, ensuite parce que je crois que
personne ne les sait mieux que moi. Dans l'intention que j'ai dj
indique, j'ai runi tous les tmoignages et tous les documents, et
j'ai pris le soin de voir comment ils pouvaient concider entre eux
pour ne rien avancer qui pt tre disput avec quelque ombre de
fondement. Peut-tre ai-je une connaissance plus nette et plus claire
de cette affaire que le marchal lui-mme qui a commenc par la croire
sincrement un sujet d'loge et ne s'est aperu de son erreur que
lorsqu'il a t assailli d'atroces calomnies. Il a eu le nouveau tort
de trop les mpriser.

Les chefs qui ont agi de violence contre l'Empereur  Fontainebleau,
voyant le torrent de l'opinion populaire retourner en faveur du grand
homme dont les malheurs rappelaient le gnie, cherchrent  cacher
leur action derrire celle du duc de Raguse. L'amour-propre national
prfra crier  la trahison plutt que d'avouer des dfaites, et il
fut trs promptement tabli dans l'esprit du peuple que le duc de
Raguse avait vendu et livr successivement Paris et l'Empereur. L'un
tait aussi faux que l'autre.

Les marchaux, de retour  Fontainebleau, arrachrent par la violence
l'abdication de l'Empereur; le marchal Ney s'empressa d'en donner
avis aux Allis, et, au retour des envoys de Fontainebleau  Paris,
le marchal Macdonald m'a racont que les autres furent trs tonns
d'entendre le comte de Nesselrode remercier Ney de son _importante
communication_.

Il est temps de revenir  ce qui se passait de notre ct. Le lundi,
je ne vis personne d'instruit des vnements, mais, le mardi matin, on
vint chanter victoire chez moi. Pozzo me raconta que la journe de la
veille avait t bien hasardeuse. L'Empereur tait entour de gens qui
commenaient  s'effrayer de la situation d'une arme dans une ville
comme Paris. Les rapports des provinces occupes n'taient point
rassurants. Les populations, opprimes par les malheurs inhrents  la
guerre, taient prtes  se soulever. Tout ce qui tait autrichien
n'avait d'oreille que pour couter ces rcits et de langue que pour
les rpter.

Le prince de Schwarzenberg commenait  se reprocher la proclamation
dont Pozzo lui avait escamot la signature; videmment il ne voulait
pas prendre la responsabilit du sjour prolong  Paris. Il
s'agissait de disposer, en l'absence de l'empereur d'Autriche, du sort
de sa fille et du sceptre de son petit-fils. Le roi de Prusse tait,
au su de tout le monde, compltement soumis  la volont d'Alexandre;
c'tait donc d'elle seule que dpendaient de si grandes rsolutions.
On ne peut s'tonner qu'il ft agit ni blmer ses hsitations. Elles
furent telles que Pozzo crut la partie perdue pendant la fin du jour
et la moiti de la nuit.

Le duc de Vicence, qui avait jusque-l vainement sollicit une
audience, en obtint une fort longue. Celle des marchaux ne le fut pas
moins; toutefois, l'impression qu'ils avaient pu faire sur l'empereur
Alexandre fut victorieusement combattue par les personnes qui
composaient le gouvernement provisoire et son conseil. On fit valoir 
l'Empereur qu'on ne s'tait autant compromis que sur un engagement
sign de son nom. S'il revenait aujourd'hui sur la promesse de ne
traiter, ni avec Napolon, ni avec sa famille, le sort de tous les
gens qui s'taient confis  sa parole devenait l'exil ou l'chafaud.
Cette question de gnrosit personnelle eut beaucoup de prise sur
lui.

Il tait, a-t-il dit depuis, dj dcid lorsqu'il renvoya les
marchaux  neuf heures du matin pour donner une rponse; il le laissa
deviner  Pozzo et au comte de Nesselrode, peut-tre mme  monsieur
de Talleyrand. Mais il ne voulut pas s'expliquer nettement avant de
s'tre donn l'air de consulter le roi de Prusse et le prince de
Schwarzenberg.

Le mardi matin, toute hsitation avait disparu et nous l'apprmes en
mme temps que les dangers que nous avions courus. Ces dangers taient
rels et personnels, car,  la faon dont nous tions compromis, nous
n'avions d'autre parti  prendre que de nous mettre  la suite des
bagages russes si les Allis avaient remis le gouvernement entre les
mains des bonapartistes. La Rgence n'aurait t, au fond, qu'une
transition pour revenir promptement au rgime imprial.

Mes gens de Chtenay accoururent tout plors me dire qu'ils ne
savaient plus que devenir: le maire tait en fuite, l'adjoint cach
dans mon enclos. Les premiers jours, ma maison avait t occupe par
un tat-major qui, ayant trouv la cave bonne, avait emport tout le
vin qu'il n'avait pas eu le temps de boire et l'avait laisse
compltement  sec, ce qui ne mettait pas les nouveaux arrivs de
bonne humeur. Les dtachements de toute arme, de toute nation s'y
succdaient et excitaient la terreur des habitants du village; ils
avaient dj appris  leurs dpens que les bavarois et les
wurtembourgeois taient les plus redoutables.

Mes relations russes me procurrent facilement des sauvegardes. Le
prince Wolkonski me donna deux cosaques de la garde pour les tablir 
Chtenay et un sous-officier pour les installer. J'y allai moi-mme
avec eux; ma calche se trouvait ainsi escorte par ces habitants des
steppes; oserai-je avouer que cela m'amusait assez. J'admirais
l'assistance qu'ils prtaient  leurs petits chevaux en montant les
ctes: ils appuyaient leur longue lance  terre, la plaaient sous
leur aisselle ou la tenaient  deux mains, comme un aviron, et
poussaient dessus, la replaant en avant  mesure qu'ils avanaient, 
peu prs comme on se sert en bateau d'un aviron.

Je trouvai mes gens dans la consternation; ils avaient adopt la
cocarde blanche pour travailler plus paisiblement dans le jardin qui
longeait la route de Choisy  Versailles. Mais, ce matin-l mme,
cette dcoration avait pens les faire sabrer par des troupes
franaises; c'tait le corps de Marmont se rendant  Versailles.
Quoique je ne me pique pas de grandes connaissances stratgiques, je
ne comprenais pas comment elles se trouvaient dans les lignes des
troupes allies. Cela me parut trange et ne me fut expliqu qu' mon
retour  Paris.

Mes petits cosaques taient munis d'une pancarte couverte de cachets
et de signatures  l'aide de laquelle ils exorcisaient tous les dmons
qui, sous cinquante uniformes diffrents, se prsentaient  nos
portes. L'un d'eux parlait un peu allemand, les autres l'appuyaient en
russe qu'il prodiguaient avec un degr de loquacit qui semblait
tonner les soldats allemands presque autant que moi. Mais la pancarte
dcidait toujours la discussion en leur faveur; je les vis fonctionner
plusieurs fois pendant le sjour de quelques heures que je fis 
Chtenay.

J'y appris qu'en outre du vin mes htes avaient emport toutes les
couvertures, un assez grand nombre de matelas pour coucher leurs
blesss et tous les lits de plumes, c'est--dire ils les avaient
ventrs, en avaient secou les plumes et, se trouvant ainsi
possesseurs de grands sacs de coutil, ils taient entrs en foule dans
la pice d'eau et les avaient remplis  la main du poisson qu'elle
contenait.

Ce singulier genre de pche m'a paru assez drle pour tre rapport.
Il est juste de dire qu'on a pill seulement les maisons abandonnes
par leurs gardiens et qu'on a incendi que celles o l'on a tent une
purile rsistance.

J'tablis mes cosaques chez mon jardinier; sa femme en avait bien
peur; on avait fait au peuple les contes les plus effrayants. Le
premier soir, tandis qu'elle prparait leur souper, son enfant encore
au berceau se rveilla et se mit  crier; les cosaques parlrent entre
eux, l'un d'eux s'avana vers l'enfant, la pauvre mre tremblait, il
le tira du lit, l'tablit sur ses genoux devant le feu, lui rchauffa
les pieds dans ses mains, ses camarades lui firent des mines et des
discours, l'enfant leur sourit, et ds ce moment ils s'tablirent ses
bonnes. Lorsque j'y retournai, la semaine suivante, ils disaient:

Madame Marie, bon femme.

Et elle leur jetait son enfant dans les bras lorsqu'elle voulait
vaquer aux soins du mnage.

Ils joignaient au got pour les maillots celui des fleurs. Ils se
promenaient des heures entires devant la serre, regardant  travers
les vitres et, lorsque le jardinier leur donnait un bouquet, ils le
remerciaient avec toutes les formes de la plus vive satisfaction, mais
ils ne touchaient  rien. Leur protection s'tendait sur tout le
village, et, ds qu'un dtachement s'en approchait, le cri de
_cosaques_ passait de bouche en bouche. Jour et nuit ils taient prts
 y rpondre, aussi n'y eut-il aucune dprdation arrive  Chtenay
depuis leur installation. Pour le dire en passant, ce service rendu 
la commune m'a valu, pendant les Cents-Jours, une dnonciation de
quelques-uns de mes voisins.

Mon pre, je le dois avouer, ne souffrait peut-tre pas assez de voir
la cocarde tricolore abaisse mais, ds qu'il s'agissait du drapeau
blanc, tout son patriotisme se rveillait avec exaltation. L'ide de
voir monsieur le comte d'Artois faire son entre dans Paris,
uniquement entour d'trangers, le rvoltait; il conut la pense de
former une espce de garde nationale  cheval, compose de nos jeunes
gens. Il en parla au comte de Nesselrode qui obtint l'assentiment de
son imprial matre. Le gouvernement provisoire l'adopta lorsqu'elle
tait dj en train.

Mon frre fut le premier qui alla inscrire son nom chez Charles de
Noailles. Mon pre l'avait indiqu  lui et  ses camarades comme le
plus convenable pour tre leur capitaine; Charles de Noailles en fut
enchant et on ne peut plus reconnaissant; sa fille et lui vinrent
remercier mon pre avec effusion. Mais, ds le lendemain, la guerre
tait au camp. Nous n'tions pas encore mancips et dj les
ambitions de place se dployaient, et dj les intrigues des
courtisans agitaient leur esprit.

Ce fut Charles de Damas et les siens qui donnrent le signal. Quoique
intimement lis avec les Noailles, ils s'levrent hautement contre le
choix fait de Charles de Noailles, recherchrent avec zle tous les
mfaits de son pre, le prince de Poix, au commencement de la
Rvolution et cabalrent pour empcher qu'on ne se ft inscrire chez
lui. Cela ralentit un peu le zle; mais pourtant on finit par runir
cent cinquante jeunes gens qui s'quiprent, s'armrent, se montrent
en quatre jours de temps et furent prts avant l'entre de Monsieur.

 dater de ce moment, les seigneurs de l'ancienne Cour n'ont plus t
occups que de leurs intrts de fortune et d'avancement, que de faire
dominer leurs prtentions sur celles des autres; et ils ont t un des
grands obstacles  la dynastie qu'ils voulaient consacrer.

N'tablissons pas que ces sentiments soient exclusifs  cette classe;
ils appartiennent probablement  tous les hommes qui touchent au
pouvoir. J'ai vu une seconde rvolution faite par la bourgeoisie et,
ainsi que dans celle dont le rcit m'occupe en cet instant, ds le
cinquime jour tous les sentiments gnreux et patriotiques taient
absorbs par l'ambition et les intrts personnels. Si nous savions au
juste ce qu'il en a cot  la volont puissante de l'Empereur pour
dominer les prtentions militaires aprs le dix-huit Brumaire, il est
probable que nous retrouverions le mme esprit d'intrigue et
d'gosme.




CHAPITRE IV

     _Te Deum_ russe. -- Mission  Hartwell. -- Entre de Monsieur. --
     On prend la cocarde blanche. -- Le lieutenant gnral du royaume.
     -- Le duc de Vicence. -- Le gnral Owarow. -- L'empereur
     Alexandre  la Malmaison et  Saint-Leu. -- Premire rception de
     Monsieur. -- Reprsentation  l'Opra. -- Attitude du parti
     migr.


Le dixime jour de leur entre, les trangers se runirent sur la
place Louis XV pour y chanter un _Te Deum_. Je vis ce spectacle de
chez le prince Wolkonski, log au ministre de la marine. Je n'en
souffris pas tant qu'il n'y eut que le mouvement de troupes et de
monde sur la place; mais (apparemment que les sons exercent plus
d'influence sur mon me que le spectacle des yeux), lorsque le silence
le plus solennel s'tablit et que le chant religieux des popes grecs
se fit entendre, bnissant ces trangers arrivs de tous les points
pour triompher de nous, la corde patriotique, touche quelques jours
avant par les _qui-vive_ des sentinelles, vibra de nouveau dans mon
coeur plus fortement, d'une manire moins fugitive. Je me sentis
honteuse d'tre l, prenant ma part de cette humiliation nationale et,
ds lors, je cessai de faire cause commune avec les trangers.

J'aurais pu tre rassure cependant par la socit qui se trouvait
dans la galerie de l'htel de la Marine. Elle tait remplie par les
femmes de gnraux et de chambellans de l'Empire, leurs chapeaux
couverts de fleurs de lis encore plus que les ntres.

Ce jour-l, monsieur de Talleyrand pressa fort mon pre de se rendre 
Hartwell et d'y tre porteur des paroles du gouvernement provisoire.
Il refusa premptoirement; cela me parut tout simple. J'tais si fort
imbue de l'ide qu'il ne voudrait rien accepter; je lui avais si
souvent entendu rpter que, lorsqu'on avait t vingt-cinq ans
loign des affaires, on n'tait plus propre  les faire que je ne
formais aucun doute sur sa volont d'en rester loign. Aussi,
lorsque, dans les premires semaines, on le dsignait comme devant
tre ministre du Roi, je souriais et me croyais bien sure qu'il
repousserait toute offre quelconque.

Charles de Noailles fut envoy, sur son refus. Je ne sais s'il crut
l'avoir emport sur lui et s'accusa, fort gratuitement, d'un mauvais
procd, mais, depuis lors, il n'a plus t  son aise, ni
familirement avec nous. Au retour d'Angleterre, il prit le titre de
duc de Mouchy.

Lorsque, depuis, mon pre a consenti  rentrer dans les affaires, j'ai
regrett qu'il n'et pas accept cette commission. Un homme sage,
modr, raisonnable et bon citoyen y aurait t plus propre qu'un
homme exclusivement courtisan comme Charles de Noailles. Au reste, mon
pre n'tait pas de l'toffe dont on fait les favoris; son crdit,
s'il en avait eu, aurait t de peu de dure, et il n'aurait pu rien
faire de mieux, en ce moment, que d'inspirer la dclaration de
Saint-Ouen. Elle tait dj bien ncessaire, lorsqu'elle parut, pour
rparer le mal caus par Monsieur. Ce pauvre prince a toujours t le
flau de sa famille et de son pays.

Je n'ai pas cherch  dissimuler le peu de considration que tout ce
que j'avais vu et su de Monsieur m'avait donn pour son caractre;
cependant, l'enthousiasme est tellement contagieux que, le jour de son
entre  Paris, j'en prouvai toute l'influence. Mon coeur battait,
mes larmes coulaient, et je ressentais la joie la plus vive, l'motion
la plus profonde.

Monsieur possdait  perfection l'extrieur et les paroles propres 
inspirer de l'exaltation; gracieux, lgant, dbonnaire, obligeant,
dsireux de plaire, il savait joindre la bonhomie  la dignit. Je
n'ai vu personne avoir plus compltement l'attitude, les formes, le
maintien, le langage de Cour dsirables pour un prince. Ajoutez  cela
une grande urbanit de moeurs qui le rendait charmant dans son
intrieur et le faisait aimer par ceux qui l'approchaient. Il tait
susceptible de familiarit plus que d'affection, et avait beaucoup
d'amis intimes dont il ne se souciait pas le moins du monde.

Peut-tre faut-il en excepter monsieur de Rivire. Encore, lorsqu'il
eut ouvertement affich la dvotion et qu'il n'eut plus  s'pancher
exclusivement avec lui, leur liaison cessa d'tre aussi tendre,
jusqu'au moment o la nomination de monsieur de Rivire  la place de
gouverneur de monsieur le duc de Bordeaux la ranima. C'tait derechef
dans un but de dvotion. Il s'agissait alors de consolider le pouvoir
de la Congrgation dont tous deux faisaient partie. Mais ceci
appartient  une autre poque.

Monsieur avait couch, la veille de son entre  Livry, dans une
petite maison appartenant au comte de Damas. C'est l que la garde
nationale  cheval, nouvellement improvise, alla l'attendre. Il
employa toutes ses grces  la sduire, et il n'en fallait pas tant
dans la disposition o elle tait, et lui distribua quelques pices de
ruban blanc qu'elle porta pass  la boutonnire. C'est l'origine de
cet ordre du Lis que la prodigalit avec laquelle on l'a donn a
promptement rendu ridicule. Mais, dans le premier moment et assaisonn
de toutes les cajoleries de Monsieur, il avait charm nos jeunes gens
qui, en ramenant leur prince au milieu de leur petit escadron, taient
ivres de joie, de royalisme et d'amour pour lui.

Monsieur, de son ct, avait tant de bonheur peint sur la figure, il
paraissait si plein du moment prsent et si compltement dpouill de
tout souvenir hostile ou pnible, que son aspect devait inspirer
confiance au joli mot que monsieur Beugnot a fabriqu pour lui dans le
rcit donn par le _Moniteur_:

Rien n'est chang, il n'y a qu'un franais de plus.

Depuis plusieurs jours, on discutait vivement pour savoir si l'arme
garderait la cocarde tricolore ou si elle prendrait officiellement la
cocarde blanche. Le duc de Raguse rclamait avec chaleur la parole, 
lui donne, qu'elle conserverait le drapeau consacr par vingt annes
de victoires. L'empereur Alexandre, protecteur de toutes les ides
gnreuses, appuyait cette demande. Elle tait activement combattue de
tous ceux qui, par intrt ou par passion, voulaient une
contre-rvolution; le choix de la cocarde tait le signal du retour
des anciens privilges ou de la conservation des intrts crs par la
Rvolution.

Monsieur de Talleyrand, trop homme d'tat pour ne pas apprcier
l'importance de cette question, aurait certainement, s'il avait t
libre de la juger, dcid en faveur des couleurs nouvelles. Mais il
connaissait nos princes et leurs entours; il savait combien ils
tenaient aux objets extrieurs. Il tait trop fin courtisan pour
vouloir les heurter; il attachait le plus grand prix  conqurir leur
bienveillance, et, rappelant ses vieux souvenirs, il tait redevenu
l'homme de l'Oeil de Boeuf. Il amusa le duc de Raguse par de bonnes
paroles, de fausses esprances. Pendant ce temps, il dcida le vieux
marchal Jourdan  faire prendre la cocarde blanche  Rouen, sur
l'assertion que les soldats de Marmont la portaient. Une fois adopte
par un corps d'arme, la question tait tranche.

Cependant, le duc de Raguse fut du petit nombre d'officiers qui
allrent au-devant de Monsieur avec la cocarde tricolore; on ne le lui
a jamais pardonn. Cette dmonstration, qui ne lui ramena pas les
bonapartistes, lui alina la nouvelle Cour. Elle prouve sa bonne foi,
et combien dans toutes ses actions il est conduit par ce qui frappe
son imagination mobile comme devoir du moment. Quelques officiers
taient sans aucune cocarde, la majorit portait la cocarde blanche.

Au commencement de la matine, presque toute la garde nationale, qui
bordait la haie, avait les couleurs tricolores. Petit  petit elles
disparurent et, au moment o Monsieur passa, s'il n'y avait que peu de
cocardes blanches parmi elle, il n'y en avait gure plus de
tricolores.

Avant de quitter ce sujet des cocardes, je ne puis m'empcher de
rapporter que, de la terrasse de madame Ferrey o j'avais t voir
passer le cortge, nous apermes monsieur Alexandre de Girardin se
rendant  la barrire avec une cocarde blanche large comme une
assiette. Monsieur Ferrey tressaillit et nous raconta que, le matin
mme, il l'avait rencontr sur la route d'Essonnes. Tous deux taient
 cheval. Monsieur de Girardin venait de Fontainebleau. Il entama une
diatribe si violente contre la lchet des Parisiens, la trahison des
officiers; sa fureur contre les allis, sa haine contre les Bourbons
s'exhalaient d'une voix si haute et en termes si offensants, qu'arriv
prs des postes trangers, monsieur Ferrey avait arrt son cheval et
lui avait signifi l'intention de se sparer de lui, ce qu'il avait
jusque-l vainement essay en changeant d'allure. Monsieur Ferrey n'en
croyait pas ses yeux en le voyant trois heures aprs affubl de cette
norme cocarde blanche.

L'histoire ne racontera que trop les fautes commises par Monsieur dans
ces jours o, lieutenant gnral du royaume, il envenima toutes les
haines, excita tous les mcontentements, et surtout, montra un manque
de patriotisme qui scandalisa mme les trangers.

Le comte de Nesselrode m'en dit un mot, le jour o il s'tait montr
si libral  cder nos places fortes que l'empereur Alexandre fut
oblig de l'arrter dans ses gnrosits antifranaises. Pozzo
poussait de gros soupirs, et s'criait de temps en temps:

Si on marche dans cette voie, nous aurons fait  grand'peine de la
besogne qui ne durera gure.

L'empereur Alexandre se mit en tte de raccommoder le duc de Vicence,
qu'il aimait beaucoup, avec la famille royale. La part que l'opinion,
 tort je crois, lui faisait dans le meurtre de monsieur le duc
d'Enghien le rendait odieux  nos princes. Monsieur refusa de
l'admettre chez lui. L'Empereur, offens de cette rsistance, voulut
le forcer  le rencontrer: il pria Monsieur  dner. Non seulement le
duc de Vicence s'y trouvait, mais l'Empereur s'en occupa beaucoup et
affecta de le rapprocher de Monsieur.

Le dner fut froid et solennel; Monsieur se sentait bless; il se
retira en sortant de table fort mcontent et laissant l'Empereur
furieux. Il se promenait dans la chambre, au milieu de ses plus
familiers, faisait une diatribe sur l'ingratitude des gens pour
lesquels on avait reconquis un royaume au prix de son sang pendant
qu'ils mnageaient le leur et qui ne savaient pas cder sur une simple
question d'tiquette. Quand il se fut calm, on lui observa que
Monsieur tait peut-tre plus susceptible prcisment parce qu'il se
trouvait sous le coup de si grandes obligations, que ce n'tait
d'ailleurs pas une question d'tiquette mais de sentiment, qu'il
croyait le duc de Vicence coupable dans l'affaire d'Ettenheim:

Je lui ai dit que non.

--Sans doute, l'opinion de l'Empereur devrait tre d'un grand poids
pour Monsieur, mais le public n'tait pas encore clair et on pouvait
excuser sa rpugnance en songeant que monsieur le duc d'Enghien tait
son proche parent.

L'Empereur hta sa marche:

Son parent... son parent... ses rpugnances...

Puis, s'arrtant tout court et regardant ses interlocuteurs:

Je dne bien tous les jours avec Owarow!

Une bombe tombe au milieu d'eux n'aurait pas fait plus d'effet.
L'Empereur reprit sa marche; il y eut un moment de stupeur, puis il
parla d'autre chose. Il venait de rvler le motif de sa colre. On
comprit l'insistance qu'il mettait depuis cinq jours  faire admettre
monsieur de Caulaincourt par Monsieur.

Le gnral Owarow passait pour avoir trangl l'empereur Paul de ses
deux normes pouces qu'il avait, en effet, d'une grosseur remarquable,
et Alexandre tait choqu de voir nos princes refuser de faire cder
leurs susceptibilits  la politique, quand lui en avait sacrifi de
bien plus poignantes. On conoit, du reste, que toute discussion cessa
 ce sujet et Pozzo courut chez Monsieur lui dire qu'il fallait
recevoir le duc de Vicence. Celui-ci n'en abusa pas: il alla une fois
chez le lieutenant gnral et ne s'y prsenta plus.

Cette discussion, que d'amers souvenirs rendirent toute personnelle 
l'empereur Alexandre, l'loigna des Tuileries et le rapprocha des
grandeurs bonapartistes. Dj, avec un empressement qui partait d'un
coeur gnreux et d'un esprit faux, il avait couru  la Malmaison
porter des paroles affectueuses encore plus que protectrices. Aprs
cette scne du dner, il alla  Saint-Leu et l'accueil qu'il recevait
des gens qu'il dtrnait le touchait d'autant plus qu'il le comparait
 ce qu'il appelait l'ingratitude des autres. La visite  Compigne
acheva cette impression; nous y arriverons bientt.

Monsieur reut les femmes. Tout ce qui voulut s'y prsenta, jusqu'
mademoiselle Montansier, vieille directrice de thtre qui, dans la
jeunesse du prince, avait t complaisante pour ses amours; mais la
joie sincre de la plupart d'entre nous couvrait, du reste, ce manque
d'tiquette.

Les salons des Tuileries virent runir les personnes spares
jusque-l par les opinions les plus exagres. Nous fmes de grands
frais pour les dames de l'Empire. Elles furent blesses de nos avances
dans un lieu o elles taient accoutumes  rgner exclusivement et
les traitrent d'impertinences. Ds qu'elles ne se sentirent plus
seules, elles se crurent brimes; cette impression tait excusable de
leur part. De la ntre pourtant, l'intention tait bonne; nous tions
trop satisfaites pour n'tre pas sincrement bienveillantes. Mais il y
a une certaine aisance, un certain laisser aller dans les formes des
femmes de grande compagnie qui leur donnent facilement l'air d'tre
chez elles partout et d'y faire les honneurs. Les autres classes s'en
trouvent souvent choques; aussi les petitesses et les jalousies
bourgeoises se rveillrent-elles sous les corsages de pierreries.

Monsieur russit mieux que nous. Il fut charmant pour tout le monde,
dit  chacun ce qu'il convenait, tint merveilleusement cette Cour
htroclite, y parut digne avec bonhomie et enchanta par ses
gracieuses faons.

Il y eut une reprsentation solennelle  l'Opra, o assistrent les
souverains allis; ils s'taient mis tous trois (car l'empereur
Franois tait arriv avant Monsieur) dans une grande loge au fond de
la salle. Monsieur occupait celle du Roi o les armes de France
remplaaient l'aigle si inconvenablement abattue. Il alla faire une
visite aux souverains trangers pendant le premier entr'acte; ils la
lui rendirent pendant le second.

Il n'y eut de trs remarquable ce soir-l que l'admirable convenance
du public, le tact avec lequel il saisit toutes les allusions de la
scne et s'associa  toutes les actions de la salle. Par exemple,
lorsque Monsieur alla voir les souverains, tout le monde se leva en
gardant le silence; mais, lorsqu'ils lui rendirent sa visite, il y eut
des applaudissements  tout rompre, comme pour les remercier de cet
hommage  notre Prince. Le Parisien rassembl a les impressions
singulirement dlicates.

Plus on tait avant dans les affaires, plus on attendait le Roi avec
impatience. Chaque jour les entours du lieutenant gnral
l'entranaient de plus en plus  prendre l'attitude de chef d'un
parti; et, si l'empereur Alexandre n'avait t l pour arrter cette
tendance, nous aurions vu tous les propos de Coblentz mis en action.

Les vieux officiers de l'arme de Cond, les chapps de la Vende,
sortirent de dessous les pavs, persuads qu'ils taient conqurants
et voulant se donner l'attitude de vainqueurs. Cette prtention tait
naturelle. Habitus depuis vingt-cinq ans  regarder leur cause comme
associe  celle des Bourbons, en voyant se relever leur trne ils se
persuadrent avoir triomph. D'un autre ct, les serviteurs de
l'Empire, accoutums  dominer, s'accommodaient mal de ces prtentions
intempestives.

Un homme qui avait gagn ses paulettes en assistant au gain de cent
batailles tait rvolt de voir sortir d'un bureau de tabac ou de
loterie un autre homme ayant paulettes pareilles et voulant prendre
le haut du pav sur lui, entrant de prfrence dans ces Tuileries,
nagure exclusivement  lui et aux siens et,  son tour, interpell
de: _mon vieux brave_, par la puissance qui l'habitait.

Il aurait fallu tre trs habile et trs impartial pour mnager ces
transitions, et Monsieur n'tait ni l'un ni l'autre. Au surplus, il
tait presque impossible de satisfaire  des exigences si naturelles
et si disparates.




CHAPITRE V

     Le Roi part d'Angleterre. -- Visite de l'empereur Alexandre 
     Compigne. -- Son mcontentement. -- Monsieur de Talleyrand est
     mal reu. -- Costume tranger de madame la duchesse d'Angoulme.
     -- Dclaration de Saint-Ouen. -- Son succs. -- Entre du Roi. --
     Attitude de la vieille garde. -- Maintien des princes. -- Encore
     l'Opra.


Enfin la goutte du Roi lui permit de quitter Hartwell. Son voyage 
travers l'Angleterre fut accompagn de toutes les ftes imaginables;
le prince Rgent le reut  Londres avec une magnificence extrme.
Pozzo fut envoy par l'empereur Alexandre pour le complimenter; il le
trouva  bord du yacht anglais o le Roi l'accueillit comme un homme
auquel il avait les plus grandes obligations. Il l'accompagna jusqu'
Compigne et, continuant sa route, vint rendre compte de sa mission 
l'Empereur.

Celui-ci partit aussitt pour faire visite  Louis XVIII, avec
l'intention de passer vingt-quatre heures  Compigne. Il y fut reu
avec une froide tiquette. Le Roi avait recherch, dans sa vaste
mmoire, les traditions de ce qui se passait dans les entrevues des
souverains trangers avec les rois de France, pour y tre fidle.

L'Empereur, ne trouvant ni abandon ni cordialit, au lieu de rester 
causer _en famille_ comme il le comptait, demanda au bout de peu
d'instants  se retirer dans ses appartements. On lui en fit
traverser trois ou quatre magnifiquement meubls et faisant partie du
plain-pied du chteau. On les lui dsignait comme destins  Monsieur,
 monsieur le duc d'Angoulme,  monsieur le duc de Berry, tous
absents; puis, lui faisant faire un vritable voyage  travers des
corridors et des escaliers drobs, on s'arrta  une petite porte qui
donnait entre dans un logement fort modeste: c'tait celui du
gouverneur du chteau, tout  fait en dehors des grands appartements.
On le lui avait destin.

Pozzo, qui suivait son imprial matre, tait au supplice; il voyait 
chaque tournant de corridor accrotre son juste mcontentement.
Toutefois, l'Empereur ne fit aucune rflexion, seulement il dit d'un
ton bref:

Je retournerai ce soir  Paris; que mes voitures soient prtes en
sortant de table.

Pozzo parvint  amener la conversation sur ce singulier logement et 
l'attribuer  l'impotence du Roi.

L'Empereur reprit que madame la duchesse d'Angoulme avait assez l'air
d'une _House-keeper_ pour pouvoir s'en occuper. Cette petite malice,
que Pozzo fit valoir, le drida et il reprit la route du salon un peu
moins mcontent; mais le dner ne rpara pas le tort du logement.

Lorsqu'on avertit le Roi qu'il tait servi, il dit  l'Empereur de
donner la main  sa nice et passa devant de ce pas dandinant et si
lent que la goutte lui imposait. Arriv dans la salle  manger, un
seul fauteuil tait plac  la table, c'tait celui du Roi. Il se fit
servir le premier; tous les honneurs lui furent rendus avec
affectation et il ne distingua l'Empereur qu'en le traitant avec une
espce de familiarit, de bont paternelle. L'empereur Alexandre la
qualifia lui-mme en disant qu'il avait l'attitude de Louis XIV
recevant  Versailles Philippe V, s'il avait t expuls d'Espagne.

 peine le dner fini, l'Empereur se jeta dans sa voiture. Il y tait
seul avec Pozzo; il garda longtemps le silence, puis parla d'autre
chose puis enfin s'expliqua avec amertume sur cette trange rception.
Il n'avait t aucunement question d'affaires, et pas un mot de
remerciement ou de confiance n'tait sorti des lvres du Roi ni de
celles de Madame. Il n'avait pas mme recueilli une phrase
d'obligeance. Aussi, ds lors, les rapports d'affection auxquels il
tait dispos furent rompus.

L'Empereur fit et rendit des visites d'tiquette, intima des ordres
par ses ministres; mais toutes les marques d'amiti, toutes les formes
d'intimit, furent exclusivement rserves pour la famille Bonaparte.

Cette conduite de l'empereur Alexandre n'a pas peu contribu  amener
le retour de l'empereur Napolon l'anne suivante. Beaucoup de gens
crurent, et les apparences y autorisaient, qu'Alexandre regrettait ses
oeuvres et s'tait rattach  la dynastie nouvelle. Il se plaisait 
rpter sans cesse que toutes les familles royales de l'Europe avaient
prodigu leur sang pour faire remonter celle des Bourbons sur trois
trnes, sans qu'aucuns d'eux y et risqu une gratignure.

Cette visite  Compigne, sur les dtails de laquelle je ne puis avoir
aucune espce de doute, prouve  quel point le vrai peut quelquefois
n'tre pas vraisemblable. Certainement le roi Louis XVIII avait
beaucoup d'esprit, un grand sens, peu de passion, point de timidit,
grand plaisir  s'couter parler et le don des mots heureux. Comment
n'a-t-il pas senti tout ce qu'il pouvait tirer de ces avantages, dans
sa position, vis--vis de l'Empereur? Je ne me charge pas de
l'expliquer. Quant  Madame, elle n'avait pas assez de distinction
dans l'esprit pour comprendre que, dans cette circonstance, la
rception la plus affectueuse tait la plus digne.

Les entours du Roi se trouvaient presque tous faisant de l'tiquette
pour la premire fois. Ils avaient un zle de nophytes et, malgr
leurs noms fodaux, toute la morgue et l'insolence de parvenus.

L'empereur Alexandre ne fut pas la seule personne revenue mcontente
de sa visite  Compigne. Monsieur de Talleyrand, auquel le Roi devait
le trne, fut froidement reu par lui, tout  fait mal par Madame, et
le Roi vita de lui parler d'affaires avec une telle affectation
qu'aprs un sjour de quelques heures il repartit, comme un courtisan
ayant fait sa cour  Versailles; fort embarrass de n'avoir, en sa
qualit de ministre et de chef de parti, aucune parole  rapporter 
ses collgues et  ses associs.

Les marchaux de l'Empire furent mieux accueillis. Le Roi trouva le
moyen de placer  propos quelques mots par lesquels il montrait savoir
les occasions o ils s'taient particulirement illustrs, et indiqua
qu'il ne sparait pas ses intrts de ceux de la France: ceci tait
bien et habile. Toutes les caresses furent pour quelques vieilles
femmes de l'ancienne Cour qui coururent  Compigne. Malgr leur ge,
elles furent effarouches du costume de Madame; elle tait mise 
l'anglaise.

La longue sparation entre les les Britanniques et le continent avait
tabli une grande diffrence dans les vtements. Avec beaucoup de
peine elles dcidrent Madame  renoncer  ce costume tranger pour le
jour de son entre  Paris. Elle s'obstina  le garder jusque-l et
l'a longtemps conserv lorsqu'elle n'tait pas en reprsentation.
C'est encore une de ses fierts mal entendues. La pauvre princesse a
tant de dignit dans le malheur qu'il faut bien lui pardonner quelques
erreurs dans la prosprit. Nous fmes appeles, ma mre et moi, au
conseil fminin sur la toilette qu'on lui expdia  Saint-Ouen.

Le Roi y sjourna deux jours. Tous les gens marquants s'y rendirent.
Mon pre fut du nombre et trs bien reu par le Roi. Madame, malgr
l'intime bont avec laquelle elle l'avait vu traiter par la Reine sa
mre, n'eut pas l'air de le reconnatre.

Mon pre revint personnellement content de sa visite, mais fch de la
nue d'intrigants qui s'agitaient autour de cette Cour nouvelle. Les
uns tablissaient leurs prtentions sur ce qu'ils avaient _tout fait_,
les autres sur ce qu'ils n'avaient _rien fait_ depuis vingt-cinq ans.

Je n'ai aucune notion particulire sur la manire dont s'labora ce
qu'on a appel la dclaration de Saint-Ouen, si diffrente de celle
d'Hartwell, dont nous avions toujours ni l'authenticit mais qui
n'tait que trop relle. Tout ce que je sais, c'est que monsieur de
Vitrolles la rdigea et qu'elle me combla de satisfaction. Je voyais
raliser ma chimre, mon pays allait jouir d'un gouvernement
reprsentatif vraiment libral, et la lgitimit y posait le sceau de
la dure et de la scurit. Je l'ai dit, j'tais plus librale que
bourbonienne. J'en eus la preuve alors, car, malgr les accs
d'enthousiasme pidmiques auxquels je m'tais livre depuis quelque
temps, la dclaration de Saint-Ouen me causa une joie d'un tout autre
aloi.

Bien des gens s'agitrent immdiatement pour faire modifier cette
dclaration. Je n'oserais dire aujourd'hui que, pour tous, ce ft dans
des ides rtrogrades; il pouvait y avoir de la sagesse  la trouver
trop large en ce moment. Peut-tre les concessions du pouvoir
allaient-elles au del du besoin actuel du pays. Son ducation
constitutionnelle n'tait pas encore faite; il tait accoutum 
sentir constamment la main du gouvernement qui l'administrait. En lui
lchant trop promptement la bride, on pouvait craindre que ce
coursier, encore mal dress, ne s'emportt. L'exprience m'a appris 
apprcier les inquitudes de cette nature; mais,  l'poque de la
dclaration de Saint-Ouen, j'tais trop jeune pour les concevoir et ma
satisfaction tait pleine de confiance.

Nous allmes voir l'entre du Roi d'une maison dans la rue
Saint-Denis. La foule tait considrable. La plupart des fentres
taient ornes de guirlandes, de devises, de fleurs de lis et de
drapeaux blancs.

Les trangers avaient eu la bonne grce, ainsi que le jour de l'entre
de Monsieur, de consigner leurs troupes aux casernes. La ville tait
livre  la garde nationale. Elle commenait ds lors cette honorable
carrire de services patriotiques si bien parcourue depuis; elle avait
dj acquis l'estime des Allis et la confiance de ses concitoyens.
Les yeux taient reposs par l'absence des uniformes trangers. Le
gnral Sacken, gouverneur russe de Paris, paraissait seul dans la
ville. Il y tait assez aim, et on sentait qu'il veillait au maintien
des ordres donns  ses propres troupes.

Le cortge avait pour escorte la vieille garde impriale. D'autres
raconteront les maladresses commises  son gard avant et depuis ce
moment, tout ce que je veux dire c'est que son aspect tait imposant
mais glaant. Elle s'avanait au grand pas, silencieuse et morne,
pleine du souvenir du pass. Elle arrtait du regard l'lan des coeurs
envers ceux qui arrivaient. Les cris de _Vive le Roi!_ se taisaient 
son passage; on poussait de loin en loin ceux de _Vive la garde, la
vieille garde!_ mais elle ne les accueillait pas mieux et semblait les
prendre en drision.  mesure qu'elle dfilait, le silence
s'accroissait; bientt on n'entendit plus que le bruit monotone de son
pas acclr, frappant sur le coeur. La consternation gagnait et la
tristesse contagieuse de ces vieux guerriers donnait  cette crmonie
l'apparence des funrailles de l'Empereur bien plus que l'avnement du
Roi.

Il tait temps que cela fint. Le groupe des princes parut. Son
passage avait t mal prpar; cependant il fut reu assez chaudement
mais sans l'enthousiasme qui avait accompagn l'entre de Monsieur.

Les impressions taient-elles dj uses? tait-on mcontent de la
courte administration du lieutenant gnral, ou bien l'aspect de la
garde avait-il seul amen ce refroidissement? Je ne sais, mais il
tait marqu.

Monsieur tait  cheval, entour des marchaux, des officiers gnraux
de l'Empire, de ceux de la maison du Roi et de la ligne. Le Roi tait
dans une calche, toute ouverte, Madame  ses cts; sur le devant,
monsieur le prince de Cond et son fils, le duc de Bourbon.

Madame tait coiffe de la toque  plume et habille de la robe lame
d'argent qu'on lui avait expdies  Saint-Ouen, mais elle avait
trouv moyen de donner  ce costume parisien l'aspect tranger. Le
Roi, vtu d'un habit bleu, uni, avec de trs grosses paulettes,
portant le cordon bleu et la plaque du Saint-Esprit. Il avait une
belle figure, sans aucune expression quand il voulait tre gracieux.
Il montrait Madame au peuple avec un geste affect et thtral. Elle
ne prenait aucune part  ces dmonstrations, restait impassible et,
dans son genre, faisait la contre-partie de la garde impriale.
Toutefois ses yeux rouges donnaient l'ide qu'elle pleurait. On
respectait son silencieux chagrin, on s'y associait et, si sa froideur
n'avait dur que ce jour-l, nul n'aurait pens  la lui reprocher.

Le prince de Cond, dj presque en enfance, et son fils, ne
prenaient aucune part apparente  ce qui se passait et ne figuraient
que comme images dans cette crmonie. Monsieur, seul, y tait tout 
fait  son avantage. Il portait une physionomie ouverte, contente,
s'identifiait avec la population, saluait amicalement et familirement
comme un homme qui se trouve chez lui et au milieu des siens. Le
cortge se terminait par un autre bataillon de la garde qui
renouvelait l'impression produite prcdemment, par ses camarades.

Je dois avouer que, pour moi, la matine avait t pnible de tous
points et que les habitants de la calche n'avaient pas rpondu aux
esprances que je m'tais formes. On m'a dit que Madame, en arrivant
 Notre-Dame, s'tait effondre sur son prie-Dieu d'une faon si
gracieuse, si noble, si touchante, il y avait tant de rsignation et
de reconnaissance tout  la fois dans cette action qu'elle avait fait
couler des larmes d'attendrissement de tous les yeux. On m'a dit aussi
qu'en dbarquant aux Tuileries, elle avait t aussi froide, aussi
gauche, aussi maussade qu'elle avait t belle et noble  l'glise.

 cette poque, Madame, duchesse d'Angoulme, tait la seule personne
de la famille royale dont le souvenir existt en France.

La jeune gnration ignorait ce qui concernait nos princes. Je me
rappelle qu'un de mes cousins me demandait ces jours-l si monsieur le
duc d'Angoulme tait le fils de Louis XVIII et combien il avait
d'enfants. Mais chacun savait que Louis XVI, la Reine, madame
lisabeth avaient pri sur l'chafaud. Pour tout le monde, Madame
tait l'orpheline du Temple et sur sa tte se runissait l'intrt
acquis par de si affreuses catastrophes. Le sang rpandu la baptisait
fille du pays.

Il avait tant  rparer envers elle! Mais il aurait fallu accueillir
ces regrets avec bienveillance: Madame n'a pas su trouver cette
nuance; elle les imposait avec hauteur et n'en acceptait les
tmoignages qu'avec scheresse. Madame, pleine de vertus, de bont,
princesse franaise dans le coeur, a trouv le secret de se faire
croire mchante, cruelle et hostile  son pays. Les franais se sont
crus dtests par elle et ont fini par la dtester  leur tour. Elle
ne le mritait pas et, certes, on n'y tait pas dispos. C'est l'effet
d'un fatal malentendu et d'une fausse fiert. Avec un petit grain
d'esprit ajout  sa noble nature, Madame aurait t l'idole du pays
et le palladium de sa race.

Peu de jours aprs son entre, le Roi alla  l'Opra. On donnait
_Oedipe_. Il recommena ses pantomimes vis--vis de madame la duchesse
d'Angoulme, non seulement  l'arrive, mais encore aux allusions
fournies par le rle d'Antigone. Tout cela avait un air de comdie et,
quoique le public chercht le spectacle dans la loge plus que sur le
thtre, les dmonstrations du Roi n'eurent pas de succs; elles
semblaient trop affectes. La princesse ne s'y prtait que le moins
possible. Elle tait ce jour-l mieux habille et portait de beaux
diamants. Elle fit ses rvrences avec noblesse et de trs bonne
grce; elle paraissait  son aise dans cette grande reprsentation
comme si elle y avait vcu, aussi bien qu'elle y tait ne. Enfin,
sans tre ni belle, ni jolie, elle avait trs grand air et c'tait une
princesse que la France n'tait pas embarrasse de prsenter 
l'Europe. Monsieur partageait son aisance et y joignait l'apparence de
la joie et de la bonhomie. Pendant tous ces premiers moments, il tait
le plus populaire de ces princes, aux yeux du public. Les personnes
inities aux affaires le voyaient sous un autre aspect.




CHAPITRE VI

     Premire rception du Roi et de Madame. -- Costume et tiquette
     de la Cour pendant la Restauration. -- Arrive de monsieur le duc
     d'Angoulme et de monsieur le duc de Berry. -- Bal chez sir
     Charles Stewart. -- Le duc de Wellington. -- Le grand-duc
     Constantin. -- Dispositions de monsieur le duc de Berry. --
     Prventions contre monsieur de Talleyrand. -- Jalousie du comte
     de Blacas. -- Mon pre refuse l'ambassade de Vienne. -- Sagesse
     du cardinal Consalvi.


Le Roi reut les femmes, d'abord celles anciennement prsentes, puis
nous autres le lendemain. Il me traita avec une bont particulire,
m'appelant sa petite Adle, me parlant de Bellevue et me disant des
douceurs. Il m'a toujours distingue toutes les fois que je lui ai
fait ma cour, quoique j'allasse peu aux Tuileries.

En arrivant chez Madame, sa dame d'honneur, madame de Srent, me
demanda mon nom. Comme elle tait fort sourde elle voulait me le faire
rpter, Madame lui dit de son ton bref et sec:

Mais c'est Adle.

Je fus trs flatte de cette espce de reconnaissance; cela n'alla pas
plus loin. Elle m'adressa une de ces questions oiseuses  l'usage des
princes et qui ne supposait aucun prcdent entre nous. Mes rapports
avec Madame n'ont jamais t sur un autre pied.

C'est ce mme jour, je crois, que la marchale Ney ayant t faire sa
cour, Madame l'appela _Agla_. La marchale en fut excessivement
choque. Elle y vit une rminiscence du temps o, sa mre tant femme
de chambre de la Reine, elle avait t admise auprs de Madame. Je
suis persuade, au contraire, que Madame avait eu l'intention de lui
tmoigner grande politesse, ainsi qu' moi lorsqu'elle me dsignait
sous le nom d'Adle. Mais le peu d'amnit de son ton, son parler
bref, son geste brusque, son regard froid, tout s'opposait  ce que
ses paroles parussent jamais obligeantes. Quelques personnes m'ont dit
que, dans son intimit, ces faons maussades disparaissaient; je n'ai
jamais eu l'honneur d'y tre admise.

Ces premires rceptions passes, on s'occupa  rgler le costume et
l'tiquette. Madame en fit une affaire des plus srieuses. Cette
proccupation svre, dans un pareil moment, de la longueur des barbes
et de la hauteur des mantilles me parut une purilit peu digne de la
position.

Il fallait choisir un habit de cour. Madame dsirait revenir aux
paniers comme  Versailles; la rvolte fut tellement gnrale qu'elle
cda. Mais on ajouta au costume imprial tout le _paraphernalia_ de
l'ancien, ce qui faisait une singulire disparate. Ainsi on attacha 
nos coiffures grecques ces ridicules barbes, et on remplaa l'lgant
chrusque qui compltait un vtement copi de Van Dyck par une lourde
mantille et une espce de plastron pliss. Dans les commencements,
Madame tenait  ce que cela ft strictement observ. Un modle dpos
chez ses marchandes devait tre exactement [suivi]; elle tmoignait
mcontentement  qui s'en cartait. Depuis, madame la duchesse de
Berry s'tant affranchie de cette servitude, on avait suivi son
exemple. Les barbes devenues trs larges avaient pris l'apparence d'un
voile et n'taient pas sans grce; la mantille, en revanche, tait
arrive  un degr d'exigut qui n'crasait plus la toilette.

Ce point fix, il restait  tablir l'tiquette du local et ceci
tait de la comptence du Roi. C'est avec l'assistance du duc de
Duras, principalement, que ce travail fut accompli, et qu'on tablit
les _honneurs de la salle du Trne_ pour remplacer les _honneurs du
Louvre_. Monsieur de Duras, plus _duc_ que feu monsieur de
Saint-Simon, tenait excessivement  ce que les distinctions attaches
 ce titre fussent tablies de la faon la plus marque, et il inventa
ce moyen. Monsieur et Madame le dsapprouvrent hautement, et la
sparation entre les dames ne fut jamais tablie chez eux.

La nouvelle tiquette charma les duchesses et excita la colre des
autres, surtout des vieilles dames de l'ancienne Cour. Il faut
convenir que les prcautions avaient t toutes prises pour rendre la
distinction aussi choquante que possible pour celles qui y attachaient
quelque importance. On arrivait par la salle des Marchaux qui alors
servait de salle des gardes et donnait sur l'escalier, on traversait
le salon bleu  peine clair. Nous autres, restions dans le salon de
la Paix qui ne l'tait gure davantage. Les duchesses, continuant leur
route, entraient dans la salle du Trne qui, seule, tait clatante de
lumires. Un des battants de la porte qui y donnait accs restait
ouvert; un huissier s'y tenait pour refuser passage  qui n'avait pas
droit. Il fallait voir la figure des anciennes dames de la Cour toutes
les fois qu'une de ces heureuses du jour traversait le salon de la
Paix et _leur passait sur le corps_. C'tait une fureur constamment
renouvele et un texte journellement exploit en paroles qui m'ont
souvent divertie. Les pauvres duchesses taient en butte  bien des
sarcasmes; je laisse  penser comme on arrangeait celles de l'Empire.

Le moment o la porte se fermait annonait l'entre du Roi dans la
salle du Trne. Il en faisait le tour en s'adressant aux duchesses,
aux personnes _titres_, ainsi que cela se disait exclusivement
d'elles. Ensuite il se plaait devant la chemine, avec son service
autour de lui, tantt assis, tantt debout, selon que la goutte le
rendait plus ou moins impotent. La porte se rouvrait et nous entrions
en procession, tournant tout court  droite, longeant le trne et
arrivant devant lui o nous nous arrtions pour faire une grande
rvrence.

Lorsqu'il ne nous adressait pas la parole, ce qui arrivait  neuf
femmes sur dix, on continuait le dfil et on sortait par la porte
donnant dans le salon qui prcde la galerie de Diane et qui se
dsignait comme cabinet du conseil. Lorsque le Roi nous parlait, cela
n'allait gure au del de deux ou trois phrases pour les mieux
traites; il terminait l'audience par une petite inclination de tte 
laquelle nous rpondions par une seconde grande rvrence et nous
suivions la route trace par nos devancires.

 travers la galerie de Diane et en descendant l'escalier, nous
arrivions chez Madame. Comme elle parlait beaucoup plus longuement que
le Roi et  tout le monde, il y avait encombrement  sa porte. On
finissait cependant avec un peu d'intelligence, et beaucoup de coups
de coude, par entrer dans son salon. Elle tait debout, place presque
 la hauteur des portes, sa dame d'honneur prs d'elle, le reste de
son service au fond de la chambre. Elle seule, quoique trs pare,
tait sans manteau de cour. Au bout de trs peu de temps elle
reconnaissait tout le monde, sans aucune assistance de la dame
d'honneur. On s'arrtait devant elle; elle disait  chacun ce qui
convenait. Le ton seul manquait aux paroles; avec un peu plus
d'amnit elle aurait trs bien tenu sa Cour. Lorsque le petit signe
de tte annonait que la conversation, beaucoup plus ingalement
prolonge que par le Roi, tait finie, on faisait la rvrence et on
passait chez monsieur le duc d'Angoulme.

On tombait sur lui toujours  l'improviste. Dans son disgracieux
embarras, il ne savait pas rester  une place fixe. La gaucherie de
ses paroles rpondait  celle de sa personne; il faisait souffrir ceux
qui s'intressaient  la famille, et pourtant, si ce prince avait
succd directement  son oncle, il est bien probable que la
Restauration aurait dur paisiblement. J'aurai souvent occasion de
parler de lui.

 la sortie de chez monsieur le duc d'Angoulme, nous nous trouvions
dans le vestibule du pavillon de Flore, c'est--dire dans la rue, car,
alors, il tait pav, et tout ouvert, sans portes ni fentres, aux
intempries de la saison. On ne permettait pas le passage par les
appartements. Il nous restait le choix de traverser les souterrains
des cuisines et les galeries ouvertes, ou de reprendre nos voitures
pour gagner le pavillon de Marsan. Dans le premier cas, il fallait
faire le trajet sans chle ni pelisse; l'tiquette n'en admettait pas
dans le chteau. Dans le second, il nous fallait aller chercher nos
gens jusque dans la place; on ne les laissait pas arriver plus prs.
Les courtisans chargs de rgler ces formes n'avaient en rien pens au
_confort_ des personnes appeles  en user.

Arrives au pavillon de Marsan, on montait chez Monsieur toujours
parfaitement gracieux, obligeant et ayant l'art de paratre tenir sa
Cour pour son plaisir et en s'y amusant. Puis on redescendait au
rez-de-chausse o monsieur le duc de Berry, sans grce, sans dignit,
mais avec une spirituelle bonhomie, recevait avec aisance. Au reste,
je ne puis bien juger de sa manire de _prince_, car il a toujours eu
avec moi des habitudes de familiarit. Son pre et lui avaient
rapport d'Angleterre l'usage du _shake-hand_. Monsieur le duc de
Berry l'avait conserv pour les anciennes connaissances, et je crois
que Monsieur n'y a renonc tout  fait qu'en montant sur le trne.
Mais, pass les premiers jours, il ne m'honorait plus de cette
distinction devenue rare.

 coup sr cette rception tait mal arrange car on n'en sortait
jamais qu'ennuye, fatigue, mcontente. J'tais des bien traites et
pourtant je n'y allais qu'en rechignant, le plus rarement qu'il
m'tait possible. C'tait une vritable corve; il fallait changer
l'heure de son dner, s'enharnacher d'une toilette incommode et qu'on
ne pouvait produire ailleurs, tre aux Tuileries  sept heures, y
attendre une heure _ voir passer les duchesses_, comme nous disions,
se heurter  la porte de Madame, s'enrhumer dans les corridors
extrieurs, malgr la prcaution que nous prenions de nous envelopper
la tte et les paules dans notre bas de robe, ce qui nous faisait des
figures incroyables, et enfin prouver au pavillon de Marsan les mmes
difficults  retrouver nos gens. Pour peu qu'ils ne fussent pas trs
intelligents, on les perdait souvent dans ces prgrinations; et,
comme les hommes taient compltement exclus des rceptions, on voyait
de pauvres femmes pares, courant aprs leur voiture jusqu'au milieu
de la place. Il faut ajouter  tous ces dsagrments celui d'tre
trois heures sur nos jambes. C'est  ce prix que nous achetions
l'honneur d'tre dix secondes devant le Roi, une minute devant Madame
et  peu prs autant chez les princes. La proportion n'y tait pas.

Les personnes charges des crmonies de Cour devraient mettre quelque
soin  les rendre commodes; la Restauration et ses serviteurs ne s'en
sont jamais occups. On a voulu renouveler les anciennes traditions,
sans penser au changement de local et  celui des usages.

Par exemple, une femme  Versailles tait toujours suivie de deux
laquais, souvent de trois, et d'une chaise  porteurs qui la menait
jusque dans les antichambres. Certainement les difficults de
communication n'taient pas les mmes pour elle avec de pareilles
habitudes. Nos mres ne manquaient jamais de nous le rappeler, aprs
avoir fait une diatribe sur la faon dont les duchesses _leur
passaient sur le corps_, ainsi qu'elles s'exprimaient. Elles ne
pouvaient s'y rsigner; elles nous racontaient qu' Versailles on ne
s'apercevait jamais des privilges des titres. Les duchesses
n'avaient d'autre prrogative que de pouvoir s'asseoir au dner du
Roi, ce qui leur arrivait rarement, parce qu'il fallait, pour lors,
assister  tout le repas et qu'il tait plus commode de ne faire que
passer.

 la vrit elles taient assises au grand couvert, mais les dames non
titres n'y allaient pas, de sorte que la diffrence du traitement
n'tait jamais marque. Ces dames oubliaient dans leur humeur que les
voitures des duchesses entraient dans une cour rserve, que leurs
chaises  porteurs suivies de trois laquais, au lieu de deux, et
couvertes d'un velours rouge, entraient dans la seconde antichambre,
et autres prrogatives de cette importance qui ressemblaient fort 
celle d'attendre l'arrive du Roi dans la salle de rception mais que
l'habitude rendait moins dsagrables  nos mres. La seule chose que
j'aie jamais envie aux dames de la salle du Trne tait l'avantage
d'expdier plus promptement l'ennuyeuse corve de ces rceptions.
Elles avaient lieu pour le Roi toutes les semaines; les princes ne
recevaient qu'une fois par mois.

Je reviens  1814. Sir Charles Stewart, frre de lord Castlereagh et
commissaire anglais prs l'arme des Allis, donna un magnifique bal.
Les souverains y assistrent. L'Empereur et le roi de Prusse y
dansrent plusieurs polonaises, si cela se peut appeler danser.

On tient une femme par la main et on se promne au pas cadenc
quelques instants avec elle. Puis on en change. Ordinairement ce sont
les femmes, je crois, qui abandonnent les cavaliers; mais ici
c'taient les princes qui prenaient l'initiative pour pouvoir faire
politesse  plus de monde. Pendant la promenade, ils parlaient
constamment  leur dame; et, comme l'empereur Alexandre tait fort
grand et trs sourd, quand la femme tait petite il se tenait courb,
ce qui tait plus obligeant que gracieux.

C'est au milieu de ce bal que parut pour la premire fois  Paris le
duc de Wellington. Je le vois encore y entrer, ses deux nices, lady
Burgersh et miss Pole, pendues  ses bras. Il n'y eut plus d'yeux que
pour lui, et, dans ce bal, pav de grandeurs, toutes s'clipsrent
pour faire place  la gloire militaire. Celle du duc de Wellington
tait brillante, pure et accrue de tout l'intrt qu'on portait depuis
longtemps  la cause de la nation espagnole.

Ce fut  ce mme bal que le grand-duc Constantin, aprs le dpart de
l'empereur Alexandre, demanda une valse. Il commenait  la danser
lorsque sir Charles Stewart fit taire l'orchestre et lui demanda de
jouer une anglaise dsire par lady Burgersh aux pieds de laquelle il
tait enchan.

Le chef d'orchestre hsita, regarda le grand-duc et continua la valse.

Qui a os insister pour faire jouer cette valse? demanda sir Charles.

--C'est moi, rpondit le grand-duc.

--Je commande seul chez moi, monseigneur. Jouez l'anglaise.

Le grand-duc se retira fort courrouc et fut suivi de tous les russes.
Cela fit grand bruit et il fallut que les autorits s'en mlassent
pour raccommoder cette sottise. C'est, je crois, le dbut des
impertinences dont sir Charles a sem le monde sous le nom de lord
Steward et qu'il continue sous celui de marquis de Londonderry.

Les deux princes, neveux du Roi, taient arrivs successivement 
Paris au milieu de tant d'vnements sans que cela ft grand effet.
Monsieur le duc de Berry avait alors le dsir de vivre sociablement.
Il fit quelques visites et vint chez moi. Je lui arrangeai plusieurs
soires avec de la musique; il s'y amusait de trs bonne grce et
montrait navement et spirituellement sa joie de la situation o il se
trouvait replac.

Toutefois, le manque de convenance, inhrent  sa nature, se faisait
sentir de temps en temps. Je me rappelle lui avoir parl une fois pour
Arthur de la Bourdonnais, jeune et bon officier qui avait servi sous
l'Empereur, et qui souhaitait lui tre attach; il m'coutait avec
intrt et bienveillance, puis, tout  coup levant la voix:

Est-il gentilhomme?

--Certainement, monseigneur.

--En ce cas je n'en veux pas; je dteste les gentilshommes.

Il faut convenir que c'tait une bizarre assertion au milieu d'un
salon rempli de la noblesse de France et, en outre, cela n'tait pas
vrai. Il s'tait dit, avec son bon esprit, qu'il ne fallait pas tre
exclusif et qu'il tait appel  tre le prince populaire de sa
famille; et, avec son irrflexion habituelle, il avait ainsi choisi le
terrain d'une profession de foi, mal rdige en tous lieux. Je le
connaissais assez pour ne pas rpliquer; il aurait amplifi sur le
texte si je l'avais relev.

Monsieur le prince de Cond ouvrit sa maison; on s'y rendit avec
empressement. Ce vieux guerrier parlait  toutes les imaginations. Il
avait perdu la mmoire et faisait sans cesse des erreurs, quelquefois,
assez plaisantes, et dont la malignit des spectateurs tirait parti.
On a dit dans le temps qu'il y avait intention de sa part, mais je ne
le crois pas. Monsieur le duc de Bourbon aurait fait les honneurs du
palais s'il avait su s'y prendre, mais il y avait apport toute sa
timide gaucherie d'migration. Il prsentait alors madame de Reuilly
comme sa fille et rclamait de toutes les femmes qu'il connaissait
_leurs bonts pour elle_. C'tait sa phrase banale et que je lui ai
entendue rpter  vingt personnes dans la mme soire. On tait au
reste fort dispos  les accorder, _ces bonts_, car madame de Reuilly
tait parfaitement aimable et elle avait le maintien, les formes et la
conduite d'une femme de la meilleure compagnie.

Nous nous apermes promptement que les grands services rendus par
monsieur de Talleyrand offusquaient monsieur de Blacas. Lui seul
gouvernait le Roi et il ne voulait admettre aucun partage  cet
empire. Les prventions de la famille royale, peut-tre justifies par
la conduite prcdente du prince de Talleyrand, mais que les
vnements rcents auraient d effacer, ne servaient que trop bien les
vues du favori. Tout le monde vit bientt ce que Monsieur de
Talleyrand lui-mme avait reconnu ds sa visite  Compigne. Des
obligations, trop publiques pour tre nies, gnaient le Roi, et il
n'avait de crdit et de force  esprer qu'en les puisant au dehors
des Tuileries. Il ne chercha pas  se faire l'homme de la France, car,
elle aussi, avait de trop grandes prventions contre lui, mais il
essaya de se rendre indispensablement ncessaire par son influence sur
les trangers.

Dans son dsir de s'manciper du contrle de monsieur de Talleyrand,
monsieur de Blacas aurait voulu se faire une clientle des gens un peu
distingus du pays. Plus modr, moins exclusif que les autres
migrs rentrs avec le Roi, loin de faire  mon pre un tort de
n'avoir pas adopt les passions de l'migration, il sentait tout le
prix d'un royaliste dvou, sage, connaissant et jugeant sainement
l'tat des esprits en France o il tait revenu depuis dix ans. Il
aurait fort voulu l'attacher  sa fortune, mais mon pre, incapable
d'entrer dans aucune cabale, tait sincrement ralli  monsieur de
Talleyrand depuis sa conduite  l'entre des Allis, et reut
froidement les avances de monsieur de Blacas.

C'tait pendant le temps de ces caresses ostensibles du favori que
chaque jour on m'annonait la nomination de mon pre  quelque
ministre; je ne m'en inquitais gure, persuade qu'aucune place ne
le ferait consentir  perdre sa libert. Je ne puis dire l'tonnement
que j'prouvai lorsqu'un jour il vint nous dire qu'on lui proposait
l'ambassade de Vienne et qu'il nous fit valoir beaucoup de raisons
pour l'accepter. Cependant il nous trouva si rcalcitrantes, ma mre
et moi, qu'il se rabattit  nous dire que la seule ambassade qu'il ne
refuserait pas tait celle de Londres.

Du moment qu'il fut constat pour moi qu'il y avait une place qu'il ne
refuserait pas, je compris qu'il les accepterait toutes, que peut-tre
mme il finirait par les solliciter. Je dis  ma mre que nous ne
devions plus chercher  exercer une influence qui ne ferait que gner
mon pre; elle fut d'autant plus facile  persuader qu'elle-mme
n'avait pas de rpugnance pour une _grande ambassade_.

Le cardinal Consalvi ne laissa pas d'exercer quelque influence sur la
dcision de mon pre; il avait une haute estime pour ses talents, sa
probit, sa sagacit, et il dsirait vivement lui voir prendre de
l'influence. Leurs ges taient semblables; le cardinal n'admettait
pas que ce ft celui o l'ambition se devait arrter, et lui-mme
fournissait la preuve de l'utilit qu'une saine judiciaire pouvait
exercer, car, dans ces premiers moments, il arrta toutes les
extravagances longuement mdites par le clerg rest  l'tranger. Il
venait frquemment chez moi sans y tre constamment tabli comme  son
dernier sjour; les affaires le rclamaient.

Je n'ai rien  rabattre de l'opinion que je m'tais forme de sa
capacit et de sa sagesse. Quelque temps aprs, il se rendit 
Londres, pendant le sjour que les souverains allis faisaient dans
cette capitale; et, grce  l'esprit de convenance qui dirigeait ses
actions, il russit  y conserver toute la dignit de sa position et
de son caractre, sans choquer les habitudes du pays o le peuple
conservait encore des prventions extrmement hostiles au papisme.




CHAPITRE VII

     Sance royale. Nomination de pairs. -- Mon pre accepte
     l'ambassade de Turin. -- Motifs qui le dcident. -- Madame et
     mademoiselle de Stal. -- Monsieur de La Bdoyre. -- Maladie de
     Monsieur. -- Le chevalier de Puysgur. -- Le pavillon de Marsan.
     -- Maintien des dames anglaises. -- La comtesse de Nesselrode. --
     La princesse Wolkonski. -- Mon frre obtient un grade. -- La
     comtesse de Chtenay.


Aprs avoir livr au public la dclaration de Saint-Ouen, il
s'agissait de formuler une charte; mais, soit que les rflexions
fussent venues, soit qu'on et adopt celles qui avaient t
suggres, on commenait  trouver les concessions bien larges.

Monsieur de Talleyrand, dans son discours au Roi, avait dit lgamment
que les _barrires taient des appuis_; la Cour craignait qu'elles ne
fussent des obstacles. En supposant qu'il ft sage de ne pas inonder
de trop de libert un pays tenu depuis longtemps sous une svre
contrainte, c'tait en tout cas une grande faute de nommer, pour
rdiger la charte, trois hommes qui professaient hautement leur
rpugnance pour un gouvernement reprsentatif: le chancelier Dambray,
monsieur Ferrand et l'abb de Montesquiou.

Ils se sont vants alors et ont avou depuis qu'elle n'tait,  leurs
yeux, qu'un moyen transitoire pour arriver  l'ancien rgime ou plutt
 la monarchie absolue. Car les institutions cres par le temps, les
usages et les moeurs, qui formaient des obstacles insurmontables 
l'arbitraire, avaient t emportes dans la tourmente rvolutionnaire.
Quoi qu'il en soit de leurs intentions, la France prit leur oeuvre au
srieux, et elle l'a bien prouv.

Malgr mon peu de got pour les crmonies, je voulus assister  la
sance royale o la charte fut promulgue. Mon libralisme fut
courrouc de la manire dont on avait attnu les engagements de
Saint-Ouen. La charte me sembla une mystification. Cette impression
fut bien loin d'tre gnrale; chacun n'tait occup qu' y chercher
l'article qu'il pouvait utiliser  son profit. Je fus peu difie de
mes compatriotes  cette occasion. Le Roi fut reu  merveille. La
crmonie tait belle, mais elle manquait de ce srieux et de ce
recueillement religieux avec lesquels un grand peuple aurait d
recevoir les tables de la loi. On tait principalement occup des
nouveaux costumes, des nouvelles figures et des anciens usages
redevenus nouveaux par une longue dsutude.

Lorsque le Roi termina son discours, bien fait et prononc d'une voix
imposante, par les mots de _mon chancelier vous dira le reste_, un
sourire presque bruyant circula dans toute la salle. Aprs la lecture
de la charte, monsieur Dambray fit celle de la liste des pairs; il
commena par les ducs et pairs de l'ancien, puis du nouveau rgime.
Arrivant aux pairs snateurs, il lut entre autres les noms de
_monsieur le comte Cornet, monsieur le comte Cornudet_ avec un ton si
parfaitement dnigrant et impertinent que j'en fus scandalise et ne
pus m'empcher de dire  mes voisins:

Voil une singulire faon de se faire des partisans! Ces gens
auxquels on accorde une grce considrable sont, par ce ton seul,
dgags de la reconnaissance.

On ne fit que six nouveaux pairs, au nombre desquels se trouvait le
comte Charles de Damas, dj nomm commandant d'une des compagnies
rouges de la maison du Roi. Aussi, quelques jours aprs, la comtesse
Charles de Damas, qui a t depuis dans l'opposition ultra la plus
forcene, me disait-elle:

Je vois des gens qui trouvent  redire  ce qui se passe; quant 
moi, comme je suis convaincue que le Roi a beaucoup plus d'esprit et
de jugement que moi et qu'il est mieux plac pour voir ce qui est
bien, ds qu'il a nonc une volont, je l'adopte sans un instant
d'hsitation.

Je me suis rappel cette phrase parce que je me suis donn le plaisir
de la lui rtorquer textuellement en 1815, lorsqu'elle tait si
furieuse qu'on ne ft pas prir tous les bonapartistes sur le seul cri
de haro.

La charte promulgue, les souverains trangers partirent.

Avant l'arrive du Roi, Monsieur avait, en sa qualit de lieutenant
gnral du royaume, envoy dans les provinces des commissaires chargs
de pouvoirs fort importants. Ils devaient se faire rendre compte par
les autorits, examiner l'tat du pays, en juger l'esprit et indiquer
les mesures propres  le calmer. Cette commission aurait pu tre
utile; mon pre fut dsign pour en faire partie. Par une erreur
typographique le nom de son frre, le vicomte d'Osmond, fut port sur
la liste du _Moniteur_, et mon pre mit d'autant plus de zle  l'y
faire maintenir que les collgues dsigns en mme temps, se composant
pour la plupart des entours immdiats de Monsieur, lui indiquaient que
la besogne serait mal et lgrement faite. Tout modeste qu'il tait,
il fut assez bless de voir qu'on avait eu l'ide de le placer sur une
pareille liste.

Monsieur de Talleyrand lui expliqua que, lorsque son nom y avait t
port, il comptait qu'elle serait tout autrement compose et de gens
auxquels il serait possible de confier des pouvoirs larges et
vritables. Depuis les choix faits par Monsieur, on n'avait, au
contraire, t occup qu' les limiter. Dans toutes les occasions,
monsieur de Talleyrand a t on ne saurait mieux pour mon pre. Leur
connaissance datait de leur premire jeunesse; et, quoiqu'ils eussent
suivi une route bien diffrente et que leurs rapports eussent t
interrompus pendant vingt-cinq ans, cependant il a toujours fait grand
tat de la capacit et de la loyaut de mon excellent pre.

Mes prvisions sur le changement survenu dans ses dispositions furent
bientt justifies; car, aprs avoir refus d'aller  Vienne, il
accepta l'ambassade de Turin. Malgr sa haute raison et son jugement
suprieur, au milieu de cette cure de places, il n'avait pu
s'empcher de retrouver quelques vellits d'ambition.

Monsieur de Talleyrand lui montra Turin comme menant promptement 
Londres, attendu que monsieur de la Chtre tait incapable de s'y
maintenir; et, ce qui eut encore plus d'influence, il ajouta que
Turin, tant regard comme ambassade de famille, assurait de droit le
cordon bleu. Or, mon pre a toujours dsir cette dcoration
par-dessus toute chose, tant les ides conues au dbut de la vie
laissent de fortes traces dans les esprits les plus distingus! tre
chevalier de l'ordre lui semblait la plus belle chose du monde.
Indubitablement, si monsieur de Talleyrand avait t ministre,  la
premire promotion il y aurait t compris.

Il faut que je raconte encore un trait qui confirme combien les
impressions de jeunesse restent graves dans l'esprit. Mon pre avait
t nomm commissaire franais pour rgler les limites aprs le trait
de paix. Cette besogne tait peu agrable; il le sentait vivement. Ses
collgues, les princes Rozamowski, le comte Wittgenstein y mettaient
des formes charmantes; le baron de Humboldt et sir Charles Stewart
dguisaient leurs exigences en phrases polies. Mais le fond de ces
transactions roulait sur le droit du plus fort, ce qui est toujours un
terrain trs pnible pour le plus faible. Mon pre s'en tira aussi
bien que les circonstances le permettaient. Le Roi le vit plusieurs
fois et lui tmoigna sa satisfaction.

Lorsqu'il fut question de l'ambassade de Turin, cela n'alla pas tout
droit. Ma mre tait furieuse, moi trs dsole, mon frre contrari;
enfin mon pre se dcida  cder  nos voeux. Il alla chez le Roi et
lui reprsenta qu'ayant refus l'ambassade de Vienne il serait trop
inconsquent d'accepter celle de Turin. Le Roi lui rpondit que cela
tait bien diffrent, qu'il comprenait sa rsistance pour Vienne mais
que le roi de Sardaigne tait _son beau-frre_; et ce singulier
argument parut concluant  mon pre. Le Roi, qui tenait  le dcider,
lui ayant dit qu'il tait dispos  lui accorder ce qui pouvait lui
tre agrable comme grce et marque de contentement et de
satisfaction, mon pre inventa de lui demander l'entre du cabinet, ce
qui veut dire la permission de lui faire sa cour les jours de
rception dans une salle plutt que dans une autre.

C'est nanti de ces deux rsultats d'une longue confrence que mon pre
revint, trs enchant, nous dire qu'il n'avait pu rsister plus
longtemps aux ordres du Roi. Ce n'est que plus tard, et aprs qu'il
eut accept, que monsieur de Talleyrand prit des engagements pour
Londres et le cordon bleu.

Je ne puis assez rpter que mon pre est l'homme du sens le plus
droit et de l'esprit le moins susceptible de petitesse que j'aie
jamais rencontr, et pourtant il cdait l  des sductions qui
n'auraient exerc aucune influence sur lui s'il avait eu vingt-cinq
ans de moins. Quant  moi, je marchais d'tonnement en tonnement sans
faire de progrs dans l'art du courtisan.

Cette nomination nous ramena de la campagne o nous avions t nous
reposer d'un hiver et d'un printemps si agits. Ma mre avait fait une
chute qui l'empchait de remuer, de sorte que tous les embarras des
prparatifs de dpart tombrent sur moi. Ces soins matriels, joints
au chagrin de quitter mes amis et mes habitudes, m'absorbrent
tellement que je ne m'occupai gure des affaires publiques et qu'elles
se prsentent moins nettement  ma mmoire. Mais je retrouve encore
quelques faits particuliers dans mes souvenirs.

Madame de Stal arriva peu aprs le Roi. Son bonheur de se retrouver 
Paris tait encore accru par la joie qu'elle prouvait  se parer de
la jeune beaut de sa charmante fille.

Malgr des cheveux d'une couleur un peu hasarde et quelques taches de
rousseur, Albertine de Stal tait une des plus ravissantes personnes
que j'aie jamais rencontres, et sa figure avait quelque chose
d'anglique, de pur et d'idal que je n'ai vu qu' elle. Sa mre en
tait heureuse et fire; elle pensait  la marier; les prtendants ne
tardrent pas  se prsenter.

Madame de Stal avait coutume de dire, depuis son enfance, qu'elle
saurait bien forcer sa fille  faire un mariage d'inclination; et je
crois bien qu'elle a employ l'empire qu'elle avait sur elle  diriger
son choix sur un duc et pair, riche et grand seigneur. C'est encore
par des qualits plus personnelles que le duc de Broglie a justifi la
prfrence qui lui fut accorde; au reste, j'anticipe sur les
vnements, car ce mariage n'eut lieu que l'anne suivante.

La haine qu'elle portait  Bonaparte avait rendu madame de Stal trs
royaliste; elle s'merveillait elle-mme de n'tre pas dans
l'opposition. Toutefois, la supriorit de son esprit ne lui
permettait pas de tomber dans notre absurde intolrance. Je la voyais
souvent. Chez moi, je lui entendais tenir un langage selon mon coeur;
mais, chez elle, j'tais souvent scandalise des propos de son cercle.
Elle admettait toutes les opinions et tous les langages, quitte  se
battre  outrance pour la cause qu'elle soutenait; mais elle finissait
toujours par une passe  armes courtoises, ne voulant priver son salon
d'aucun des tenants de ce genre d'escrime qui pouvait y apporter de la
varit.

Elle aimait toutes les notabilits, celles de l'esprit, celles du
rang, celles mme fondes sur la violence des opinions. Pour des gens
qui, comme moi, vivaient dans les ides rtrcies de l'esprit de
parti, cela paraissait trs choquant; et je suis souvent sortie de son
salon indigne des discours qu'on y tenait et disant, suivant notre
expression de coterie, que c'tait _par trop fort_.

Nous allmes lui dire adieu peu de jours avant de partir pour Turin.
Un jeune homme appuy sur son fauteuil tonnait d'une faon si hostile
contre le gouvernement royal, se montrait si passionnment
bonapartiste que madame de Stal, aprs avoir vainement tch de
ramener sa haineuse loquence au ton de la plaisanterie, fut oblige,
malgr sa tolrance habituelle, de lui imposer silence. C'tait
l'infortun La Bdoyre. S'il avait continu  tenir la conduite
qu'indiquaient ses propos, il n'y aurait pas de reproches  lui faire.
Mais, peu de semaines aprs, vaincu par les sollicitations de la
famille de sa femme, il consentit  se laisser nommer colonel au
service de Louis XVIII et l'anne n'tait pas rvolue qu'il avait pay
 la plaine de Grenelle le prix sanglant de la plus coupable trahison.

Monsieur tomba dangereusement malade et son tat causa l'inquitude
la plus vive  tout ce qui s'appelait royaliste; je la partageai trs
sincrement. Il fut rendu  nos voeux; hlas! ce n'tait ni pour son
bonheur, ni pour le ntre! Il passa le temps de sa convalescence 
Saint-Cloud. Nous y allmes de Chtenay lui faire notre cour; il fut
trs gracieux et trs causant; il nous montrait les lgances de
Saint-Cloud avec grande satisfaction. Il disait en riant qu'on ne
pouvait pas accuser Bonaparte d'avoir laiss dtriorer le mobilier.
La longue privation de ces magnificences royales les lui faisait
apprcier davantage.

Je rencontrai  Saint-Cloud le chevalier de Puysgur. Je l'avais
laiss  Londres, quelques annes avant, le plus aimable, le plus
agrable et le plus sociable des hommes. Nous tions fort lis; je me
faisais grande joie de le voir. Je retrouvai un personnage froid,
guind, dsobligeant, silencieux, enfin une telle mtamorphose que je
n'y comprenais plus rien. Je me retirai, embarrasse d'empressements
qui n'avaient obtenu aucun retour. J'appris, quelques jours aprs,
qu'en outre de l'anglomanie, qui lui avait fait prendre en dgot tout
ce qui tait franais, il tait domin par le chagrin de montrer une
figure vieillie. Il avait perdu toutes ses dents et, jusque-l, il
avait vainement tent d'y suppler. Un ouvrier plus adroit lui rendit
par la suite un peu plus de sociabilit; mais il ne reprit pas la
grce de son esprit et resta maussade et grognon. Il ne vint pas chez
moi, mais je le voyais souvent chez mon oncle douard Dillon.

Un jour o lord Westmeath, qui s'occupait d'agriculture, avait t le
matin  Saint-Germain, il nous demanda comment on nourrissait le
btail aux environs de Paris. Il trouvait faible la proportion des
pturages. Nous nous mettions en devoir de lui expliquer que, sur
d'autres routes, il en trouverait davantage, mais le chevalier nous
arrta tout court:

Vous avez raison, mylord, il n'y a pas de pturages, les horribles
vaches mangent des chardons dans les fosss; et, d'ailleurs, on ne
saurait dcouvrir les prairies en France parce que l'herbe n'y est pas
verte.

--Comment, l'herbe n'est pas verte, et de quelle couleur est-elle?

--Elle est brune.

--Quand elle est brle du soleil.

--Non, toujours.

Je ne pus m'empcher de rire et de dire:

Voil un singulier renseignement donn  un tranger par un
franais.

Le chevalier reprit aigrement:

Je ne suis pas franais, madame, je suis du pavillon de Marsan.

Hlas! il disait vrai et, dans cette boutade humoriste, se trouve le
texte de toute la conduite de la Restauration, de toutes ses fautes,
de tous ses malheurs.

Le chevalier de Puysgur est l'homme que j'ai vu le plus compltement
affect du regret d'avoir perdu les avantages d'une trs agrable
figure. On accuse les femmes de cette petitesse; mais aucune, que je
sache, ne l'a porte  ce point. Il tait devenu compltement
insupportable, et les jeunes gens qui avaient entendu vanter ses
bonnes faons, son esprit et sa grce en recherchaient vainement
quelque trace. Son pret tait devenue extrme; il aurait voulu
accaparer toutes les faveurs, et il faut savoir gr  Monsieur d'avoir
support ses exigences en souvenir d'un ancien et, je crois, sincre
dvouement.

_Nota._--Bien des annes plus tard, et au del de l'poque o je
compte arrter ces crits, en avril 1832, pendant le plus fort de la
dsastreuse pidmie du cholra, j'arrivai un matin chez la duchesse
de Laval; le duc de Luxembourg, son frre, et le duc de Duras s'y
trouvaient. Je venais de recueillir de la bouche du baron Pasquier,
qui y avait assist, le rcit de la mort de monsieur Cuvier, tomb
victime du flau qui dcimait la capitale. Il avait tmoign  cet
instant suprme de toute la hauteur de son immense distinction
intellectuelle et d'une force d'me conserve jusqu'au dernier soupir
sans exclure la sensibilit. Mon narrateur tait profondment mu et
m'avait fait partager son impression.

J'arrivai chez la duchesse toute pleine de mon sujet et je rptai les
dtails que je venais d'apprendre. Les deux ducs coutaient
ngligemment. Enfin monsieur de Luxembourg se penchant vers monsieur
de Duras lui demanda  mi-voix:

Qu'est-ce que c'est que ce monsieur Cuvier?

--C'est un de ces _monsieur_ du jardin du Roi, reprit l'autre.

L'illustre Cuvier est un des _monsieur_ du jardin du Roi! Je demeurai
confondue. Hlas! hlas! me disais-je, que de pareils propos dans la
bouche des capitaines des gardes, des gentilshommes de la chambre, des
intimes du roi de France expliquent tristement le voyage de Cherbourg!
L'Europe nous enviait la gloire de possder Cuvier, et la Cour des
Tuileries ignorait jusqu' son existence. Les deux ducs taient du
pavillon de Flore, comme monsieur de Puysgur du pavillon de Marsan.--

Nous avions vu arriver successivement un assez grand nombre de femmes
anglaises. J'ai dj dit combien leur costume paraissait trange; mais
je fus encore bien plus tonne de leur maintien. Les dix annes qui
venaient de s'couler, sans aucune communication avec le continent,
leur avaient fait chercher l'initiative de leurs modes dans leurs
propres colonies.

Elles avaient transport dans nos climats les manires abandonnes et
les habitudes du tropique, entre autres ces grands divans carrs sur
lesquels on est couch plutt qu'assis, et o femmes et hommes sont
tendus ple-mle. Les grandes dames avaient conserv une certaine
tradition de l'urbanit de moeurs des femmes franaises et s'taient
persuades qu'elle tait accompagne de _faons libres_. Or, c'est ce
qu'il y a de plus facile  imiter et, comme elles n'avaient plus
l'original sous les yeux, elles s'taient fait un type imaginaire qui
nous tonnait fort.

Rien n'est plus loign de la vrit que cette ide adopte par la
plupart des crivains anglais sur les femmes franaises. Elles ont en
gnral de l'aisance de conversation, mais, dans aucun pays, le
maintien n'est plus calme et plus svre; et, mme avant la
Rvolution, lorsque les moeurs taient beaucoup moins bonnes, les
formes extrieures taient encore plus rigoureuses.

Il est commun chez nous de voir des femmes qui passent pour lgres
conserver dans le monde un ton parfait; je ne sais si la morale y
gagne, mais la socit en est certainement plus agrable. Les
anglaises semblaient, au contraire, avoir jet leur bonnet par-dessus
les moulins. Je me rappelle avoir vu dans le salon de monsieur de
Talleyrand, o toutes les femmes, selon l'usage des salons
ministriels d'alors, taient ranges sur des fauteuils rgulirement
espacs le long du mur, une petite mistress Arbuthnot, jeune et jolie
femme, qui affichait ds lors ses prtentions au coeur du duc de
Wellington, quitter le cercle des dames, se runir  un groupe form
exclusivement par des hommes, s'appuyer contre une petite console, y
poser les deux pouces, s'lancer dessus trs lestement et y rester
assise avec les jambes ballantes que de fort courtes jupes ne
couvraient gure plus bas que les genoux.

Bientt une colonie entire de dames anglaises vint nous apprendre que
les faons de mistress Arbuthnot ne lui taient pas exclusivement
rserves.

Je vis souvent, mais sans y prendre grand got, madame de Nesselrode;
celle-l tait suffisamment froide et guinde assurment. Elle avait
beaucoup d'esprit et prludait  la domination exclusive qu'elle a
depuis exerce sur son mari. Elle tait jalouse de tout ce qu'elle
pouvait craindre avoir quelque influence sur son esprit et,  ce
titre, elle m'honora d'une assez grande dose de malveillance.

La princesse Znide Wolkonski prouvait un autre genre de jalousie
toute orientale; elle ne permettait pas mme  son mari d'envisager
une femme. Ds qu'elle fut arrive  Paris, elle l'enferma sous clef.
Quelques mois avant, dans un accs de frnsie jalouse, elle s'tait
mordu la lvre de manire  en emporter un assez gros morceau. La
cicatrice tait encore rouge et nuisait  sa beaut qui tait pourtant
relle. Je ne sais pourquoi j'avais trouv grce devant elle et elle
permettait au pauvre Nikita de venir chez moi. L'Europe a depuis
retenti des querelles et des folies de ce couple extravagant.

Mon frre commenait  sentir l'inconvnient de n'avoir aucune
carrire et regrettait vivement d'avoir cd aux instigations de sa
coterie. Ma mre en tait d'autant plus afflige qu'elle se sentait
coupable de l'avoir influenc dans cette dcision. Elle se dtermina 
demander une audience  madame la duchesse d'Angoulme. Cette
princesse fut extrmement bonne et aimable pour elle. Elle lui parla
de son pre, il tait rare qu'elle en prt l'initiative, et, ce qui
tait plus rare encore, elle lui parla de son mari. Elle regrettait
que son extrme timidit lui donnt une gaucherie qui empchait
d'apprcier un mrite rel qui pourtant, selon elle, ne manquerait pas
de se dcouvrir  la longue. Elle montra pour lui une tendresse
excessive.

Au reste, elle promit de s'occuper du sort de mon frre et, en effet,
peu de jours aprs, il reut le brevet de chef d'escadron. C'tait un
abus et un de ceux qui ont le plus alin l'arme et irrit le pays.
Mais il tait devenu si gnral parmi les gens avec lesquels nous
vivions qu'il aurait t impossible de se montrer sans cette paulette
qu'on n'avait aucun droit raisonnable de demander.

Mon pre tait tellement bless de cette folie qu'il n'avait pas voulu
solliciter pour son fils. Ma mre n'entra pas dans cette ide
gouvernementale. Mon frre fut enchant d'obtenir un grade et moi de
le lui voir.

La rpugnance de Madame  parler de ses parents me rappelle une
circonstance assez bizarre. La comtesse de Chtenay avait t souvent
mene par sa mre, la comtesse de La Guiche, chez Madame, lorsque
toutes deux taient encore enfants. Madame s'en souvint et la traita
avec une familire bont; elle la reut plusieurs fois en particulier.
Un matin elle lui dit:

Votre pre est mort jeune?

--Oui, Madame.

--O l'avez-vous perdu?

Madame de Chtenay hsita un moment puis reprit:

Hlas! Madame, il a pri sur l'chafaud pendant la Terreur.

Madame fit un mouvement en arrire, comme si elle avait march sur un
aspic; un instant aprs, elle congdia madame de Chtenay; et,  dater
de ce jour, non seulement elle ne lui a pas conserv ses anciennes
bonts mais elle la traitait plus mal que personne et vitait de lui
parler toutes les fois que cela tait possible. Je ne cherche pas 
expliquer le sentiment qui lui dictait cette conduite, car je ne le
devine pas; je me borne  tre fidle narrateur.




CHAPITRE VIII

     Madame la duchesse douairire d'Orlans. -- Monsieur de
     Follemont. -- Monsieur le duc d'Orlans. -- Mademoiselle. --
     Madame la duchesse d'Orlans. -- Scne  Hartwell. -- Monsieur le
     duc d'Orlans refuse une place  mon frre. -- Monsieur de
     Talleyrand part pour le congrs de Vienne. -- Madame de
     Talleyrand. -- La princesse de Carignan. -- Les deux princes de
     Carignan.


Aussitt aprs la Restauration, madame la duchesse d'Orlans
douairire quitta Barcelone et s'tablit  Paris. Elle accueillit mes
parents avec ses anciennes et familires bonts. Nous y allions
souvent; son ge ne laissait aucune place au scandale dont son
entourage aurait pu faire natre la pense.

Elle tait totalement subjugue par un nomm Rozet, ancien
conventionnel, auquel elle croyait devoir la vie et qui l'avait
accompagne en Espagne. Il exploitait sa reconnaissance de toutes les
manires et, sous le nom de Follemont qu'il avait pris, il tait
tellement le matre chez elle qu'on le dit son mari. Mais plus tard,
nous vmes surgir une petite vieille madame de Follemont dont il tait
l'poux depuis trente ans.

Quoi qu'il en soit, la princesse tait compltement sous sa tutelle.
Elle n'avait d'autre volont que la sienne et le comblait de soins
exagrs et purils jusqu'au ridicule. Il tait excessivement gourmand
et elle s'inquitait, tout  travers la table, de lui faire renvoyer
la langue d'une carpe ou la queue d'un brochet. Elle lui arrangeait
elle-mme son caf, s'occupait de prparer sa partie et de le faire
asseoir du ct o il ne venait aucun vent, c'est la place de
monsieur de Follemont, disait-elle, et elle faisait lever quiconque
s'y serait plac. Enfin, elle usait de ses droits de princesse pour
rendre ostensibles des attentions pousses jusqu' la niaiserie.
Racontant, au reste, dix fois par jour les services que monsieur de
Follemont lui avait rendus au pril de ses jours, circonstance fort
conteste par les personnes alors en France mais que la bonne duchesse
croyait sincrement.

Tout ce qui composais la Maison honorifique tait bien forc de se
plier  la suprmatie de monsieur de Follemont, mais c'tait en
clabaudant contre lui et d'autant plus que, tout en dpensant beaucoup
d'argent, il tenait l'tablissement sur le pied le plus bourgeois et
le moins agrable aux commensaux. Je ne crois pas cependant qu'il
volt madame la duchesse d'Orlans. Il administrait mal parce qu'il
n'avait aucune ide de conduire un pareil revenu et ne savait pas
tenir, ce qui aurait d tre, un grand tat. Mais il n'avait pas
d'enfant; il regardait les biens de madame la duchesse d'Orlans comme
son propre patrimoine et ne songeait pas  en rien soustraire. Il n'a
laiss aucune fortune. Sa veuve a eu besoin d'une faible pension que
monsieur le duc d'Orlans lui a continue aprs la mort de sa mre:

On comprend que le genre de vie de madame la duchesse d'Orlans
n'attirait pas beaucoup la foule: il tait pnible pour les personnes
attaches de coeur  cette princesse et  sa maison. Mes parents
taient de ce nombre. Mon pre persista longtemps  y aller souvent,
mais, petit  petit, il n'y eut plus de place que pour les courtisans
de monsieur de Follemont. Quelque attachement qu'on et pour la
princesse, ce rle n'tait pas admissible.

Je fus prsente  madame la duchesse de Bourbon. Je ne saurais dire
par quel hasard je n'y suis jamais retourne depuis cette premire
visite. Cela est d'autant moins explicable qu'elle recevait tous les
jours et avait une maison trs agrable.

Monsieur le duc d'Orlans vint faire une course  Paris; il se
raccommoda ostensiblement avec sa mre. La prsence de monsieur de
Follemont avait caus prcdemment une rupture complte entre la mre
et les enfants. Il fit sa cour au Roi, donna des ordres pour faire
arranger le Palais-Royal, tout  fait inhabitable  cette poque,
rentra en possession de ses biens et retourna en Sicile pour y
chercher sa famille, compose alors de madame la duchesse d'Orlans,
de Mademoiselle et de trois enfants: monsieur le duc de Chartres et
les princesses Louise et Marie. Madame la duchesse d'Orlans tait
grosse du duc de Nemours.

Dix annes avant, j'avais laiss en Angleterre trois princes
d'Orlans; il n'en restait plus qu'un. N avant que la vie, plus que
libre, mene par leur pre lui et gt le sang, l'an tait d'une
sant robuste. Monsieur le comte de Beaujolais, ayant ajout les excs
de sa propre jeunesse aux excs paternels, succomba le premier. Ses
deux frres le soignrent avec la plus vive tendresse et
l'accompagnrent  Malte sans pouvoir le sauver. Monsieur le duc
d'Orlans tait destin  un chagrin plus intime encore. Son frre
chri, cette vritable moiti de lui-mme, le duc de Montpensier,
aussi bon, aussi aimable, aussi gracieux qu'il tait distingu, mourut
d'une maladie trange qui supposait un vice dans le sang.

Monsieur de Montjoie aussi, le fidle ami de ces princes, leur
compagnon dans toutes les vicissitudes de leur vie aventureuse, fut
tu  la bataille de Friedland. On a dit que le boulet qui l'emporta
tait parti d'une batterie commande par son frre, officier
d'artillerie dans le corps d'arme bavarois. Ces sortes d'vnements
n'inspirent pas la mme horreur dans les familles allemandes et
suisses que dans les ntres. On y est accoutum  voir des frres
servant diverses puissances et exposs  se trouver opposs l'un 
l'autre.

Mademoiselle avait quitt la France avec madame de Genlis; elles
s'taient rfugies dans un couvent.

Aprs la catastrophe de la mort de son pre et madame sa mre tant en
prison, la famille rclama la jeune princesse. Elle fut violemment
arrache  madame de Genlis et confie aux soins de madame la
princesse de Conti, sa grand'tante. Celle-ci, pleine d'esprit,
l'apprciait, l'aimait, mais n'avait pas le courage de la protger
suffisamment pour lui viter les perscutions auxquelles elle tait en
butte de toute l'migration. On voulait lui arracher, sous forme de
lettre au Roi, une profession de foi o elle renierait son pre et
dsavouerait ses frres. On pourrait trouver dans cette lutte, qui
dura trois annes de la premire jeunesse de Mademoiselle,
l'explication de son caractre, de ses vertus tout  elle et de ce
vernis d'amertume qui se montre parfois. Elle suivit sa tante en
Hongrie o elles sjournrent quelque temps.

Madame la duchesse d'Orlans, chappe aux prisons de Paris, s'tablit
 Barcelone. Elle ne fit aucune dmarche pour se rapprocher de sa
fille; mais, aprs la mort de la princesse de Conti, elle fut oblige
de lui ouvrir un asile. Mademoiselle y eut tellement  souffrir des
inconcevables procds de monsieur de Follemont qu'elle dut s'en
plaindre  ses frres. Ils allrent la chercher  Barcelone; la
comtesse Mlanie de Montjoie fut mise auprs d'elle et ne l'a plus
quitte.

On traitait alors le mariage de monsieur le duc d'Orlans avec la
princesse Amlie de Naples. Elle avait prcdemment t destine 
monsieur le duc de Berry. Cette alliance tait au moment de se
conclure  Vienne pendant le sjour que la reine de Naples y fit avec
ses filles. Mais monsieur le duc de Berry, alors amoureux d'une des
demoiselles de Montboissier, se permit des plaisanteries inconvenantes
et publiques sur le peu d'agrment qu'il trouvait  la jeune
princesse. Ces propos arrivrent  la Reine. Elle lui crivit une
lettre de dignit, de noblesse et pourtant de bont pour lui, dans
laquelle elle retirait sa parole et rompait tous les engagements pris
pour sa fille. Elle en envoya la copie  ma mre; je l'ai lue
plusieurs fois.

Je n'ai aucun dtail positif sur ce qui s'est pass en Sicile aprs le
mariage de monsieur le duc d'Orlans. Je sais seulement que ma mre y
assista et que, monsieur de Follemont ayant russi  la brouiller avec
toute sa famille, elle retourna avec lui  Barcelone.

Il y eut des querelles entre les anglais et la Cour; les Siciliens
prirent parti. La Reine fut mcontente de son gendre; il dut quitter
le palais et se retirer  la campagne avec sa famille. Bientt aprs,
les Anglais eurent lieu de penser que la Reine ngociait avec
l'empereur Napolon pour les exterminer dans l'le et renouveler les
Vpres Siciliennes. Je ne sais quel degr de confiance il faut
attacher  cette accusation, mais elle servit de prtexte pour faire
expulser la Reine de la Sicile. Elle conut le projet de se rendre 
Vienne par Constantinople et mourut en route avant d'y arriver. La
nouvelle en parvint au moment mme o monsieur le duc d'Orlans
installait sa famille au Palais-Royal.

Madame la duchesse d'Orlans voulut bien conserver le souvenir de nos
rapports d'enfance et m'accueillit avec une bont qui renouvela
l'affection que je lui portais et qui, depuis, s'est accrue chaque
jour, en lui voyant exercer toutes les vertus, ornes de toute les
grces qui peuvent les dcorer.

Madame la duchesse d'Orlans n'tait pas jolie; elle tait mme laide,
grande, maigre, le teint rouge, les yeux petits, les dents mal
ranges; mais elle avait le col long, la tte bien place, trs grand
air. Elle supportait bien la parure, avait bonne grce avec beaucoup
de dignit; et puis, de ses petits yeux, sortait un regard, manation
de cette me si pure, si grande, si noble, un regard si vari, si
nuanc, si bon, si encourageant, si excitant, si reconnaissant que,
pour moi, j'en trouverais tout sacrifice suffisamment pay. Je suis
persuade que madame la duchesse d'Orlans doit une partie de la
fascination qu'elle exerce sur les gens les plus hostiles 
l'influence de ce regard.

Elle fut bien accueillie  la Cour des Tuileries, monsieur le duc
d'Orlans mdiocrement, Mademoiselle trs froidement. Il n'y avait
jamais eu aucun rapprochement avec elle, mme par lettre je crois; et
madame la duchesse d'Angoulme ne pouvait dissimuler la rpugnance
qu'elle prouvait pour le frre et la soeur.

J'ai entendu raconter  mon oncle douard Dillon qu'il se trouvait 
Hartwell lors de la premire visite que monsieur le duc d'Orlans y
fit. Elle avait t longuement ngocie et Madame avait eu peine  y
consentir. Il arriva de meilleure heure qu'on ne l'attendait, un
dimanche comme on sortait de la messe. Madame le rencontra en
traversant le vestibule; elle tait suivie de tout ce qui habitait le
chteau. En apercevant le prince, elle devint extrmement ple, ses
jambes flchirent, la parole expira sur ses lvres; il s'avana pour
la soutenir, elle le repoussa. Il fallut l'asseoir; elle se trouva
presque mal; on s'empressa autour d'elle et on la conduisit dans ses
appartements.

Monsieur le duc d'Orlans, profondment bless, pein, embarrass,
resta seul avec mon oncle; il n'y avait rien  dissimuler, il lui
parla avec amertume de cette scne et lui tmoigna un vif dsir de
repartir sur le champ. douard lui montra l'inconvnient d'un tel
esclandre et s'offrit  aller de sa part prendre les ordres du Roi. Le
Roi, qui tait auprs de sa nice, fit dire au prince que c'tait une
incommodit  laquelle Madame tait fort sujette, qu'elle allait mieux
et qu'il n'y paratrait pas au dner. Peu d'instants aprs, il reut
monsieur le duc d'Orlans dans son cabinet. Je ne sais ce qui se passa
entre eux. Au dner, Madame fit bonne contenance et parla mme 
monsieur le duc d'Orlans de ces _palpitations_ auxquelles elle tait
sujette, ce qui n'tait pas vrai. Le prince fut trs satisfait, on
peut le croire, de remonter en voiture sitt aprs le dner.

Ces sortes de scnes laissent des traces qui ne s'oublient ni de part
ni d'autre.

La rpugnance ostensible de Madame pour monsieur le duc d'Orlans
s'affaiblit avec le temps, mais elle ne put ni vaincre ni dissimuler
celle que lui inspirait Mademoiselle. En revanche, il s'tablit une
amiti sincre et mutuelle entre elle et madame la duchesse d'Orlans.
Madame l'appelait ordinairement, en en parlant, _ma vraie cousine_.

Mon pre aurait dsir que mon frre ft attach  la maison d'Orlans
o son nom lui donnait d'anciens droits de famille. Les bonts de
madame la duchesse d'Orlans pour moi me permettaient de lui en
parler. Quoique en grand deuil de sa mre, elle me recevait souvent;
elle promit de s'en occuper. Mais elle me rpondit, peu de jours
aprs, que monsieur le duc d'Orlans avait plus d'engagements qu'il
n'tait possible qu'il et jamais de places  sa disposition. Ce
n'tait pas tout  fait la vrit. La voici:

Monsieur le duc d'Orlans se trouvait dj entour de deux ou trois
personnes, de ce qu'on appelait encore l'ancien rgime; et, loin de
chercher  en augmenter le nombre, il voulait complter sa Maison de
gens d'un autre ordre et tenant aux intrts rvolutionnaires. Il
avait le coup d'oeil assez juste pour comprendre qu'il y avait grand
intrt  les mnager; sa conduite a toujours tendu  oprer ce
mlange. C'et t une ide profondment habile dans les princes de la
famille royale; tait-elle sans inconvnient dans le prince du sang
qui se sparait ainsi de leur politique? C'est ce que je n'oserais
affirmer.

Il est certain que, ds le premier jour, monsieur le duc d'Orlans,
sans conspirer contre eux, j'en ai la ferme conviction, a vit de
s'assimiler  leurs allures et que toute son attitude a t celle d'un
homme bien aise qu'on le croie dans l'opposition.

Monsieur de Talleyrand tait bien prs de suivre la mme route.

S'il avait eu autant de considration dans le pays qu'il y avait
d'importance, il n'aurait pas hsit; mais la Restauration tait trop
son ouvrage pour qu'il ost s'en sparer  l'occasion de griefs
personnels. Rebut par tous les dgots dont l'abreuvait le chteau,
il dsira s'loigner et se nomma lui-mme pour assister au congrs de
Vienne o la grandeur des ngociations et la prsence des souverains
justifiaient celle du ministre des affaires trangres.

J'allais souvent chez monsieur de Talleyrand. Son salon tait trs
amusant. Il ne s'ouvrait qu'aprs minuit, mais alors toute l'Europe
s'y rendait en foule; et, malgr l'tiquette de la rception et
l'impossibilit de dranger un des lourds siges occups par les
femmes, on trouvait toujours  y passer quelques moments amusants ou
au moins intressants, ne ft-ce que pour les yeux.

Madame de Talleyrand, assise au fond de deux ranges de fauteuils,
faisait les honneurs avec calme; et les restes d'une grande beaut
dcoraient sa btise d'assez de dignit.

Je ne puis me refuser  raconter une histoire un peu leste, mais qui
peint cette courtisane devenue si grande dame.

Mon oncle douard Dillon, connu dans sa jeunesse sous le nom de beau
Dillon, avait eu, en grand nombre, les succs que ce titre pouvait
promettre. Madame de Talleyrand, alors madame Grant, avait jet les
yeux sur lui. Mais, occup ailleurs, il y avait fait peu d'attention.
La rupture d'une liaison,  laquelle il tenait le dcida  s'loigner
de Paris pour entreprendre un voyage dans le Levant; c'tait un
vnement alors, et le projet seul ajoutait un intrt de curiosit 
ses autres avantages.

Madame Grant redoubla ses agaceries. Enfin, la veille de son dpart,
douard consentit  aller souper chez elle au sortir de l'Opra. Ils
trouvrent un appartement charmant, un couvert mis pour deux, toutes
les recherches du mtier que faisait madame Grant. Elle avait les plus
beaux cheveux du monde; douard les admira. Elle lui assura qu'il n'en
connaissait pas encore tout le mrite. Elle passa dans un cabinet de
toilette et revint les cheveux dtachs et tombant de faon  en tre
compltement voile. Mais c'tait ve, avant qu'aucun tissu n'et t
invent, et avec moins d'innocence, _naked and not ashamed_. Le souper
s'acheva dans ce costume primitif. douard partit le lendemain pour
l'gypte. Ceci se passait en 1787.

En 1814, ce mme douard, revenant d'migration, se trouvait en
voiture avec moi; nous nous rendions chez la princesse de Talleyrand
o je devais le prsenter. Il y a un contraste si plaisant, me
dit-il, entre cette visite et celle que j'ai faite prcdemment 
madame de Talleyrand, que je ne puis rsister  vous raconter ma
dernire et ma seule entrevue avec elle.

Il me fit le rcit qu'on vient d'entendre. Nous tions tous deux
amuss, et curieux du maintien qu'elle aurait vis--vis de lui. Elle
l'accueillit  merveille et trs simplement; mais, au bout de quelques
minutes, elle se mit  examiner ma coiffure,  vanter mes cheveux, 
calculer leur longueur et, se tournant subitement du ct de mon oncle
plac derrire ma chaise:

Monsieur Dillon, vous aimez les beaux cheveux!

Heureusement nos yeux ne pouvaient se rencontrer, car il nous aurait
t impossible de conserver notre srieux.

Au reste, madame de Talleyrand ne conservait pas ses navets
uniquement  son usage; elle en avait aussi pour celui de monsieur de
Talleyrand. Elle ne manquait jamais de rappeler que telle personne (un
autre de mes oncles par exemple, Arthur Dillon) tait un de ses
camarades de sminaire. Elle l'interpellait  travers le salon pour
lui faire affirmer que l'ornement qu'il aimait le mieux tait une
croix pastorale en diamant dont elle tait pare. Elle rpondit 
quelqu'un qui lui conseillait de faire ajouter de plus grosses poires
 des boucles d'oreilles de perle:

Vous croyez donc que j'ai pous le Pape!

Il y en aurait trop  citer. Monsieur de Talleyrand opposait son calme
imperturbable  toutes ses btises, mais je suis persuade qu'il
s'tonnait souvent d'avoir pu pouser cette femme.

J'tais chez madame de Talleyrand le jour du dpart de monsieur de
Talleyrand et je lui vis apprendre que madame de Dino, alors la
comtesse Edmond de Prigord, accompagnait son oncle  Vienne. Le
rendez-vous avait t donn dans une maison de campagne aux environs
de Paris. Un indiscret le raconta trs innocemment.

Madame de Talleyrand ne se trompa pas sur l'importance de cette
runion si secrtement prpare; elle ne put cacher son trouble ni
s'en remettre. Ses prvisions n'ont pas t trompes; depuis ce jour,
elle n'a pas revu monsieur de Talleyrand, et bientt elle a t
expulse de sa maison.

Monsieur de Blacas redoubla de soins et de grce pour mon pre aprs
le dpart de monsieur de Talleyrand, mais il ne lui convenait
nullement d'entrer dans la cabale qui se formait sous ses yeux.

Nous voyions souvent, depuis nombre d'annes, la princesse de
Carignan, nice du roi de Saxe. Elle avait pous, au commencement de
la Rvolution, le prince de Carignan, alors loign de la Couronne,
mais prince du sang reconnu. Elle avait adopt les ides
rvolutionnaires et y avait entran son mari, dpourvu de
l'intelligence la plus commune. Elle tait reste veuve et ruine avec
deux enfants et avait successivement port ses rclamations dans les
antichambres du Directoire, du Consulat et de l'Empire.

Il convenait  l'Empereur de les accueillir; elle reprit son titre de
princesse, et il partagea les biens, non vendus, de la maison de
Carignan, entre son fils et celui du comte de Villefranche, oncle du
feu prince de Carignan. Il l'avait eu d'un mariage contract en France
avec une demoiselle Magon, fille d'un armateur de Saint-Malo. La
princesse de Lamballe, sa soeur, en avait t dsole, courrouce, et
la Cour de Sardaigne n'avait jamais reconnu cette union.

La princesse de Carignan, saxonne, avait de son ct pous
secrtement un monsieur de Montlard dont elle avait plusieurs enfants
qu'elle cachait trs soigneusement ainsi que ses grossesses. Elle
n'avouait que les deux Carignan. L'an tait, en 1812, une grande
belle fille de quinze ans, trs simple, trs naturelle, trs bonne
enfant. Le fils, dont l'enfance avait t nglige jusqu' l'abandon,
aprs avoir polissonn  Paris avec tous les petits garons du
quartier, tait depuis quelques mois dans une pension  Genve o le
roi de Sardaigne l'avait fait rclamer pour l'tablir  Turin. Il
tait devenu un personnage important. Le Roi n'ayant que des filles et
son frre tant sans enfants, le prince de Carignan se trouvait
hritier prsomptif de la Couronne.

Le duc de Modne, frre de la reine de Sardaigne, et mari  sa fille
ane, aurait trouv plus simple de voir changer l'ordre de
succession. L'Autriche appuyait ses prtentions; les opinions
rvolutionnaires des parents et la conduite que la princesse de
Carignan avait continu  tenir militaient contre le jeune prince de
Carignan; mais il tait de la maison de Savoie et c'tait un grand
titre aux yeux du Roi. Le faire reconnatre et proclamer hautement
tait une des affaires les plus importantes de la mission confie 
mon pre. La France a le plus grand intrt  ce que l'Autriche
n'ajoute pas le Pimont aux tats qu'elle gouverne en Italie.

La princesse de Carignan dsirait obtenir la permission d'aller 
Turin avec sa fille. On consentait bien  recevoir et mme  garder la
jeune princesse, mais toutes les portes taient barricades contre la
mre. Ds qu'elle sut la nomination de mon pre, elle ne sortit plus
de chez nous, ayant  chaque heure quelque nouveau motif  faire
valoir pour obtenir la mdiation de l'ambassadeur qui tait dispos 
s'occuper trs activement des affaires du prince mais point du tout 
obtenir le retour de la princesse dont la prsence n'aurait t qu'un
embarras continuel pour son fils et pour la France qui se dclarait en
sa faveur.

L'autre Carignan (Villefranche) avait pous mademoiselle de La
Vauguyon, et cette famille s'agitait aussi pour faire admettre sa
lgitimit par la Cour de Turin. On arguait d'un acte du feu Roi qui,
 l'article de la mort, avait d reconnatre le mariage
disproportionn du comte de Villefranche.

Mon pre n'tait pas toujours libre d'couter ces minutieuses
explications. J'en subissais ma bonne part et je prludais ainsi 
l'ennui qui m'attendait  Turin.

Nous partmes au commencement d'octobre.




_APPENDICES_


I

NOTE DU MARQUIS D'OSMOND, POUR TRE REMISE  L'ARCHEVQUE DE SENS, EN
MAI 1788.

J'ai souvent, dans ces critures, indiqu mon pre comme n'tant
aucunement sduit par les utopies du jeune et brillant groupe des
Talleyrand, des Lauzun, des Lameth, des Narbonne, des Lomnie, des
Choiseul, etc..., avec lesquels il vivait intimement, et de son
opposition hostile aux dmolisseurs de 1789. Toutefois, son bon esprit
lui faisait admettre la ncessit de grandes concessions aux tendances
du sicle, et la perspicacit de son jugement lui indiquait la guerre
comme un moyen drivatif  la fivre rvolutionnaire bouillonnant dans
les veines de la France: le trs bon tat de l'anne devait la faire
esprer heureuse. Cet expdient russit presque toujours dans notre
belliqueuse patrie. Mon pre y voyait un moyen de salut  la condition
d'employer le calme comparatif qui en pourrait rsulter  crer
immdiatement des institutions de nature  satisfaire aux besoins
rels du pays, venant d'en haut et fortifiant sans dtruire. Je lui ai
souvent entendu soutenir cette thse pendant l'migration vis--vis de
ce qu'on appelait alors les constituants: les Lally, les Monier, les
Malouet, etc., ceux enfin que les migrs purs qualifiaient de
sclrats et mon pre de trs honntes gens s'tant tromps. Ils en
convenaient bien alors; ils admettaient son systme praticable et en
taient bien aux regrets, mais, hlas! il tait trop tard. Les
gnrations actuelles prfrent peut-tre le grand coup de balai de
1789, mais celle qui subissait la rvolution en tait moins charme.

Je fais transcrire ici[1] une note toute entire de la main de mon
pre, dans la pense qu'un volume a moins de chance de s'garer qu'une
feuille de papier. Elle constate quelles taient ses opinions au mois
de mai 1788. Elle a t remise  l'archevque de Sens, avec quel
insuccs, l'histoire le sait. Ce cardinal du XVIIIe sicle tait
esprit fort mais trs petit gnie, et pourtant l'opinion publique
l'avait impos au Roi comme premier ministre. En lisant ce document,
il ne faut pas perdre un instant de vue sa date.

         [Note 1: Cette note, avec son commentaire par madame de
         Boigne, se trouve  la fin du manuscrit des _Mmoires_.]

     Lorsque, dans un sicle clair, les sottises du gouvernement
     l'ont rduit  la ncessit de permettre les dissertations sur
     les droits du peuple, on ne peut pas se flatter que le rsultat
     soit  l'avantage de l'autorit; elle doit alors prvoir les
     sacrifices auxquels elle sera force et poser des bornes qui, en
     exaltant la reconnaissance publique, arrte toute discussion.

     En matire de constitution, il sera toujours impossible de
     s'entendre: quand les partis opposs tabliront leurs prtentions
     sur des faits, chacun en citera en sa faveur. Comme tous les
     peuples de la terre ont sans cesse t ballotts par les passions
     des hommes intresss  les diriger en sens contraires, il n'y a
     point de nation dans les annales de laquelle on ne trouve 
     justifier, en mme temps, et les entreprises du despotisme et les
     folles dmarches de l'enthousiasme rpublicain. Pour les gens de
     bonne foi, quelle que soit leur robe, les citations, les exemples
     ne sont rien. Dans le XVIIIe sicle, on n'a plus le droit de
     commander aux hommes qu'en se soumettant avec eux  l'empire
     ternel de la raison. Je sais qu'on n'admet pas gnralement ces
     principes; cependant ce sont les vritables et leur application
     aux circonstances dans lesquelles se trouve la France peut seule
     la prserver des malheurs dont elle est menace. Je le dis avec
     d'autant plus de franchise que rien ne me parat plus intimement
     li que la gloire du Roi au bonheur de la Nation et la gloire de
     la Nation au bonheur du Roi.

     Il faut se hter; on a dj perdu des moments prcieux; l'esprit
     de parti fait des progrs rapides; les ttes s'enflamment;
     n'osant pas dire positivement les choses, on dispute sur les
     mots; on se rallie aux prtentions parlementaires: le
     gouvernement ne doit pas s'y tromper; ce n'est qu'un prtexte. Le
     peuple peut tre conduit  des rvoltes dont il ignore le motif
     sans en prvoir l'effet, mais l'opinion qui le dirige n'attache
     aucun prix  l'existence des Parlements; elle veut des tats
     Gnraux qui assurent  la Nation le droit imprescriptible de
     consentir l'impt et aux citoyens une libert individuelle
     protge par les lois.

     Les grands intrts politiques tant devenus la matire de toutes
     les conversations, on entend sans cesse parler de l'Angleterre,
     de sa constitution, la comparer avec ce que nous pouvons devenir,
     mettre en parallle les deux Rois rduits  la liste civile;
     cependant rien n'est plus ridicule que cette comparaison. La
     position gographique de la France ne lui permet pas d'tre
     soumise au rgime anglais; elle lui impose la ncessit d'avoir
     une arme de deux cents mille hommes, circonstance qui, seule
     (sans entrer dans de grands dtails et planant sur les ides
     intermdiaires), met une extrme diffrence entre les magistrats
     souverains de ces deux Nations.

     En France, l'autorit que doit conserver le Roi est une sret.
     La portion du peuple qui peut s'exprimer est trop claire pour
     faciliter aux grands le moyen de marcher  l'aristocratie; la
     noblesse a trop besoin des places et des faveurs de la Cour pour
     laisser restreindre au del de certaines bornes les facilits que
     le Roi a de se l'attacher par ses bienfaits; le clerg aurait
     trop  se dfendre de l'esprit philosophique uni au rpublicain
     pour ne pas s'opposer  tout ce qui pourrait anantir l'autorit
     royale. L'tendue de l'Empire, le gnie de la Nation, l'habitude,
     tout nous lie au systme d'une monarchie limite; nous ne
     pourrions nous en loigner que par les convulsions d'une guerre
     civile, et je doute que ce fut  l'avantage de nos neveux.

     Un Roi, un peuple, une noblesse, un clerg ne sont pas
     incompatibles. Nous pouvons, en conciliant leurs intrts,
     obtenir de la raison toute seule ce qui a cot  nos voisins des
     sicles de malheurs. Le ministre actuel laissera-t-il chapper
     l'occasion de commander  la postrit une reconnaissance
     ternelle?

     M. l'archevque de Sens a dj trop tard. Cependant il trouvera
     une excuse dans la persuasion o sont les gens senss qu'il faut
     longtemps prparer l'esprit des Rois pour les dterminer  un
     sacrifice de la moindre portion de cette autorit absolue que la
     flatterie les accoutume  tant apprcier. Si le principal
     ministre conserve sa place, il est temps de parler franchement,
     de calmer l'effervescence que produit le dsir de la libert
     qu'on peut raisonnablement souhaiter. Il est surtout temps
     d'imposer silence au dpit de la magistrature,  la haine des
     envieux et aux clabauderies de courtisans qui, sans savoir
     positivement ce qu'ils veulent, crient toujours contre tout ce
     qui se fait. Les passions, sous le masque de l'intrt public,
     pousseront le peuple  une rsistance plus embarrassante que
     l'insurrection qui s'annonce dj dans quelques provinces si le
     Roi, en avanant l'poque des tats Gnraux, ne manifeste pas
     clairement, irrvocablement les intentions louables dont M.
     l'archevque l'a anim.

     Souvent,  une certaine distance, on juge mal les objets
     moyennant quoi je pourrais bien me tromper, mais, de la position
     o je suis, il me semble que, pour tout calmer, pour tout
     rparer, le Roi devrait appeler prs de sa personne ou une cour
     plnire ou des dputs des assembles provinciales ou les
     prsidents de ces assembles, enfin un corps quelconque auquel il
     put adresser l'quivalent du discours qui suit:

     Messieurs, je vous ai mands pour vous faire connatre mes
     volonts d'une manire si prcise qu' l'avenir elles ne puissent
     plus tre mal interprtes. Le besoin de mon coeur, autant que le
     malheur des circonstances, m'avait ds longtemps dtermin 
     m'environner de l'amour de mes peuples en assemblant les tats
     Gnraux de mon royaume. Je ne balanais plus que sur l'poque 
     laquelle je devais les convoquer lorsque mes ministres consults
     pensrent qu'en fixant l'anne 1792 pour les runions d'une
     assemble nationale chacun des membres destins  la composer
     pouvait, en se formant dans les assembles provinciales, en
     s'appropriant les lumires de son sicle, s'lever  la hauteur
     des grands intrts qui doivent tre discuts. Ils pensrent
     qu'alors tous concourraient plus utilement au projet que j'ai
     form de rgnrer l'empire franais sur les bases de sa
     constitution.

     J'annonai les tats Gnraux pour 1792. Des corps qui ont
     cherch  se rendre ncessaires ont paru douter de la puret de
     mes intentions; leurs arrts, pleins de chaleur et de fiel, ont
     occasionn des mouvements qui ont troubl l'ordre public; ils
     tendaient  altrer la confiance des peuples, le plus prcieux
     apanage des Rois franais. Cette colonne de la monarchie qui l'a
     soutenue au milieu des crises des plus violentes sera inutilement
     branle lorsque le jour de la raison, clairant les souverains
     comme leurs sujets, leur a dmontr qu'ils ne peuvent avoir qu'un
     seul et mme intrt.

     Quoique des tats Gnraux, assembls  l'poque prcdemment
     indique, pussent promettre de plus grands avantages, cependant
     je cde au dsir que tmoigne la Nation de me faire connatre ses
     besoins et je me rends d'autant plus facile que je suis moi-mme
     press de lui prouver que digne, au moins par quelques vertus, de
     commander au premier peuple de la terre, je ne regarderai jamais
     comme des sacrifices tout ce qui pourra contribuer  son bonheur
     et  sa gloire. Mon principal ministre vous expliquera dans ses
     dtails le plan que j'ai cru devoir adopter pour la formation
     des tats Gnraux. Leur premire convocation ne provoquera
     probablement pas le bien que nous dsirons tous avec une gale
     ardeur; mais la seconde, selon les circonstances plus rapproche
     que les suivantes, consacrera pour toujours les principes
     invariables sur lesquels il est temps de fixer l'opinion.

     Pour terminer les affaires qui vous intressent, il serait
     heureux de jouir d'une profonde tranquillit, mais il ne convient
     point aux Franais qu'elle soit accompagne de crainte.

     Les peuples, jaloux des avantages dont nous jouissons,
     chercheront  profiter des divisions qu'ils s'exagrent pour nous
     attaquer avec succs si notre runion franche et loyale ne
     commande pas le respect qui nous est d.

     La dernire rvolution opre en Hollande par les armes
     prussiennes jointes aux intrigues de l'Angleterre a
     singulirement drang la balance politique de l'Europe. Les
     influences de cet vnement m'imposent l'obligation de rendre 
     la Rpublique la libert d'effectuer les engagements qu'elle a
     contracts envers moi. _Demain, mon arme se porte sur la
     Hollande._ J'ai tout lieu de croire que cette dmarche
     indispensable ne sera le motif d'aucune guerre. Cependant, si
     (contre les apparences) l'injustice nous contraignait  prendre
     la voie des armes, j'appellerais mes enfants; nous redoublerions
     d'nergie et (en soumettant cordialement les principes de notre
     constitution au flambeau des lumires amonceles par les sicles
     tandis que nous forcerions nos ennemis  solliciter la paix) nous
     porterions au plus haut degr la gloire du nom franais.


_(Note ajoute par la comtesse de Boigne.)_

On trouve dans les _Mmoires_ de l'empereur Napolon, publis en 1825,
des pages qui ont une complte analogie de vues avec les ides mises
dans la note crite par M. le marquis d'Osmond, en mai 1788, pour tre
remise  M. l'archevque de Sens. On pourra en juger par les passages
suivants:

Les patriotes virent galement que les ngociations de la France avec
la Prusse s'taient ressenties de la mollesse qui caractrisait alors
le Cabinet de Versailles, endormi dans l'insouciance des plaisirs sur
le bord de l'abme qui devait bientt l'engloutir. Qui sait ce qui
serait arriv si la France, fidle  son honneur et  sa politique,
eut soutenu hautement par une grande dmonstration militaire l'amiti
qu'elle devait aux Provinces Unies? Elle donnait peut-tre le signal
d'une guerre o elle eut entran une partie de l'Europe; elle aurait
sauv la libert de son allie et probablement chapp elle-mme  sa
rvolution.... (t. VI, p. 135; d. de 1825).

C'tait le parti qu'aurait d prendre Louis XVI dont le royaume tait
dj agit: il eut peut-tre dtourn les esprits des intrts
naissants; il eut forc, en faisant marcher une arme sur la frontire
du nord, l'Angleterre et la Prusse  traiter avec lui de
l'indpendance de la Rpublique de Hollande. Par cette conduite  la
fois juste et politique, il aurait inspir du respect  ses propres
sujets,  ses allis,  ses ennemis (t. VI, p. 143; d. de 1825).




II

ACTE DE MARIAGE D'ADLE D'OSMOND AVEC LE GNRAL DE BOIGNE.

(Extrait des registres des actes de mariage de la chapelle franaise
de Londres.)

L'an mil sept cent quatre vingt dix huit, le onzime jour du mois de
juin, Nous, soussign, Antoine Eustache Osmond, vque de Comminges en
France, de prsent rsidant  Londres, en vertu de la permission 
nous accorde par monseigneur Douglas, vque de Centurie et vicaire
apostolique de Londres, avons donn la bndiction nuptiale, aprs
avoir demand et obtenu leur consentement mutuel,  messire Benoit de
Boigne, originaire de Chambry en Savoie, fils majeur de messire
Jean-Baptiste de Boigne et de demoiselle Hlne de Cabet, absents, et
 demoiselle Louise lonore Charlotte Adlade Osmond, fille mineure
de messire Ren Eustache, marquis d'Osmond et de dame lonore Dillon,
marquise d'Osmond, prsents et consentants au dit mariage, et en
prsence de messire Franois, Emmanuel duc d'Uzs, de messire Anne
Joachim Montagut, marquis de Bouzoles, de messire Charles Alexandre de
Calonne et du gnral Daniel O'Connell, lesquels tous de ce requis ont
sign avec nous.




III

LETTRES ADRESSES EN 1799 PAR MADAME DE BOIGNE AU MARQUIS ET  LA
MARQUISE D'OSMOND, 11, BEAUMONT-STREET, LONDRES.

                                        de Ramsgate, mercredi, 6 aot.

Je suis bien fche mais point inquite de n'avoir pas de lettres
aujourd'hui; la poste de demain m'apportera, j'espre, de meilleures
nouvelles que celles d'hier. Vous me recommandez de me mnager, ma
chre maman; permettez-moi de vous donner le mme conseil, vous en
avez, au moins, autant besoin. Je viens d'aller  Sandwich  cheval et
je suis fatigue  mort, cependant ma promenade m'a fort amuse. Nous
avons rencontr sept bataillons des _Guards_ qui venaient s'embarquer
ici; nous en avons vu qui taient au bivac, d'autres camps, d'autres
pliant bagages, d'autres enfin en marche; ceux-l s'embarquent dans ce
moment sous mes fentres, ce qui n'est pas un trs joli spectacle. Il
y a un embargo depuis trois jours dans le port mme sur les bateaux de
pcheurs, ce qui afflige vivement le gnral Dalrymphe  ce qu'il m'a
confi hier. Rainulphe a la tte tourne: il ne rve que cheval et
soldat; mais, quoiqu'il travaille peu, je ne regarde pas ceci comme du
temps perdu; il est bien employ pour sa sant et sa mine fait plaisir
 voir. Je suis excde, aussi je remettrai l'expdition de ma lettre
 demain.

Jeudi.--L'abb vous ayant crit hier, j'ai indulg ma paresse ou
plutt un mal horrible aux reins en m'arrtant, car je n'en pouvais
plus. Je suis bien mieux aujourd'hui mais bien fche d'tre oblige
de suspendre mes bains qui me renforcent et me dlassent; je les
reprendrai le plus tt possible. Il fait un temps affreux, ce qui me
dcide  remettre ma promenade  cheval parce que je ne veux pas
courir le risque d'tre mouille. Sur la route de Sandwich, hier, j'ai
vu des moulins d'une construction extraordinaire; j'ai demand ce que
c'tait et on m'a dit que c'tait des moulins  sel. Nous sommes
descendus de cheval et nous sommes entrs dans la manufacture o un
homme trs poli nous a expliqu tous les procds qui ne sont pas trs
compliqus mais qui m'ont intresse. Vous voyez que je profite de vos
conseils.--Je lis maintenant, pour la premire fois, les lettres de
lord Chesterfield: j'y trouve du bon et du mauvais; surtout il me
semble qu'elles n'taient pas propres  l'impression car bien des
choses qu'on peut tolrer comme conseils particuliers deviennent
immorales quand on les rige en maximes gnrales. Je suis occupe 
en traduire quelques-unes qui ne sont que des prcis historiques trs
bien faits d'poques ou d'associations particulires.--J'ai vu hier
madame O'Connell: j'ai pass une heure chez elle; je vais lui envoyer
vingt pounds pour commencer  acquitter mes dettes; elle m'a charge
de vous dire mille amitis. J'ai crit lundi  madame Brandling et 
lady Wilmot; je donne quelques _hints_  la premire sur notre
rapprochement, mais je ne parle  Lucy de rien de ce qui s'est pass;
assurment, il serait fort  dsirer que le public pt l'oublier.
Monsieur Cruise est ici; je ne l'ai pas encore vu, ce qui
m'tonne.--Je n'ai point encore de lettre aujourd'hui, non plus que
l'abb, ce qui m'afflige et m'inquite beaucoup. Je voudrais pourtant
bien avoir des nouvelles de papa. Je vous ai quitte tout--l'heure
pour attendre l'arrive de la poste et j'en ai employ l'intervalle 
crire  madame Thobus et un billet  madame O'Connell en lui
envoyant un billet de vingt pounds, mais monsieur de B. l'a vu et
absolument voulu mettre  la place un draft de cent pounds: j'en suis
bien aise en ce que je craignais qu'un retard pt gner les
O'Connell.--Quand mes souliers seront faits, vous me les enverrez avec
quelques robes blanches, des bas, etc... car je m'aperois qu'il ne me
reste que la place de vous embrasser l'un et l'autre et je remettrai
les commissions  demain. Srement, si papa tait plus mal, vous
m'auriez fait crire.


                                        vendredi, 9 aot.

Voil deux lettres de vous, mon cher papa; celle de mardi avait t
envoye par _mistake_ je ne sais o. J'imagine que celle crite
mercredi  l'abb l'y aura suivie, car je vois le mme _mistake_ crit
sur une lettre adresse au Gnral. D'aprs cela, cher papa, il me
semble qu'il vaudra mieux dornavant ajouter _Kent_  l'adresse.--Je
commenais  tre bien inquite de n'avoir pas de nouvelles; mais ce
que dit le docteur me rassure un peu quoique je voudrais que vous ne
ngligeassiez aucune des prcautions qu'on vous indique, car cette
maladie dont vous tes menac me tourne la tte.--J'ignore comment on
sait  Londres ce qui se passe ici, assurment ce n'est pas par moi,
car je vous assure que je suis bien vos conseils en gardant sur tout
ce qui me regarde le silence le plus entier; d'ailleurs, avec la
meilleure volont du monde, je ne pourrais rien dire puisqu'il est
vrai que je ne vois personne du tout. Au reste, je ne le dsire pas,
car, si ce n'tait que je suis loin de maman et de vous, je ne
regretterais que peu la socit. Je m'occupe, je monte  cheval, je me
promne, enfin je remplis trs bien ma journe.--Monsieur de Boigne
est trs bien pour moi, mieux mme que les premiers jours; je lui sais
aussi extrmement bon gr de sa manire vis--vis de l'abb et de
Rainulphe, qui est parfaite. Mandez  votre papa, me disait-il hier,
que je suis le plus heureux des hommes et que cela va trs bien. Je
n'ose pas, il m'a dfendu de parler mme  lui de mon intrieur.
Cependant, je prends sur moi de faire _sa commission_.--Mon apptit
est fort diminu et il m'est impossible de dormir,  mon grand
dsespoir, car je n'espre pas reprendre des forces avant d'avoir
recouvr le sommeil.--J'ai coup mes cheveux en petit garon et je
suis totalement dfigure, mais cela m'est plus commode et ils seront
revenus avant peu: j'avertis maman pour sa consolation que je les ai
coups _quarrs_.--Je vous ai mand hier que monsieur de B. avait
pay les cent louis que madame O'Connell m'avait prts; il m'a aussi
avanc trente louis de mon pin money que je lui rembourserai  mon
retour  Londres; ainsi, vous voyez que je suis  flot et que, si
maman a des mmoires  moi, elle peut les garder jusqu' ce que
j'arrive, attendu que je peux les payer.--J'imagine que nous saurons
incessamment la destination des malheureux qui s'embarquent ici:
quarante transports remplis d'hommes ont mis  la voile depuis hier;
ils ont t aux Dunes pour se runir  leur escorte; voil tout ce que
je sais de cette expdition dont vous saurez probablement l'excution
longtemps avant nous.--Je ne sais pas ce que maman entend par ce
qu'elle a fait pour nous procurer les gazettes, mais, si cela n'est
pas possible, j'y renonce.--Je prie maman de m'envoyer, en mme temps
que mes souliers, quelques robes blanches, celles dont elle sait que
je prfre la forme, des bas de soie blanche et des fichus.--Je ne
comptais pas vous crire aujourd'hui, mais voil mon papier presque
rempli et, d'ailleurs, je ne veux pas vous laisser dans l'opinion que
je n'ai pas reu vos lettres, car l'abb a ferm la sienne de si bonne
heure que la poste n'tait pas encore arrive.--Il fait un temps
dplorable: depuis trois jours, la pluie n'a cess qu'une heure ce
matin; j'en ai profit pour monter  cheval.--Monsieur de Boigne est
trs souffrant. Il vient de se jeter sur son lit pendant une heure et
il dit qu'il est mieux.--J'embrasse maman et vous bien tendrement.
L'abb et Rainulphe se portent trs bien et je suis trs contente de
la mine du dernier que j'espre que vous trouverez impaved.--Le
Gnral me charge de vous mander qu'il ne ngligera rien pour mriter
de plus en plus votre bonne opinion.--Mille amitis  douard et 
milie. Vous ne me parlez pas de la sant de monsieur de Calonne 
laquelle je ne suis pas assez ingrate pour ne pas m'intresser
vivement; faites lui mille tendres compliments pour moi. Adieu.


                                        samedi, 10 aot.

Je vous mandais hier que monsieur de Boigne tait trs souffrant. Il
se plaint encore plus aujourd'hui et il a certainement beaucoup de
fivre. Je ne sais qu'en penser: il se croyait mieux ce matin
quoiqu'il eut pass une nuit cruellement agite, mais le redoublement
est trs violent. J'ai voulu l'engager  voir un mdecin; il l'a
refus, mais, s'il n'est pas mieux demain, j'insisterai. Peut-tre
mme retournerons-nous  Londres. Au surplus, j'espre que ce ne sera
qu'une fivre phmre; il l'attribue  la fatigue d'avoir t 
Sandwich l'autre jour. Monsieur de Boigne n'a pas voulu que je
renonasse  ma promenade ce matin et je suis monte  cheval avec
Rainulphe et John.--On embarque en ce moment de la cavalerie et,
sachant que ma lettre ne peut pas partir aujourd'hui, je vous quitte
pour aller voir.

Dimanche, 10 heures.--Madame O'Connell partant ce matin, elle vous
portera cette lettre. Je n'ai su son dpart qu'hier et je comptais
vous crire longuement hier au soir, mais mon malade ne m'a pas permis
de le quitter. Il a eu la fivre extrmement fort toute la journe;
elle a un peu baiss pendant la nuit. Il n'y a pas de mdecin ici et
j'ai envoy John  Margate porter un billet  la duchesse de
Fitz-James pour la prier de nous procurer le mdecin qui a soign le
duc.--Monsieur de B. est mieux ce matin; il a encore la fivre et
beaucoup de mal  la gorge.--L'abb devait vous crire, mais le
paresseux n'en a rien fait. Si je n'en ai pas le temps, il vous
donnera de mes nouvelles demain.--Je suis assez bien, quoique trs
fatigue. J'imagine que je n'aurai pas beaucoup de repos aujourd'hui,
car l'abb croit qu'il y aura un redoublement.--Adieu, chre maman, je
vous embrasse ainsi que mon bien aim papa.


                                        lundi, 12 aot.

Vous avez tort, chez papa, de vous affliger, car, en vous parlant de
mon manque d'apptit, j'entendais seulement qu'il tait diminu; quant
au sommeil, vous savez qu'il n'est jamais revenu et il n'est pas plus
mauvais qu' l'ordinaire.--Vous recevrez aujourd'hui par les O'Connell
une lettre dans laquelle je vous rends compte de l'tat de monsieur
de Boigne: il est trs bien aujourd'hui et le redoublement que nous
craignions hier n'a t que trs peu marqu. Le docteur Slater (qui
est venu de Margate, envoy par madame de Fitz-James) a dit que ce
n'tait rien, et, dans le fait, je crois que, ds demain, le Gnral
pourra reprendre son train de vie habituel. S'il se sent assez de
force pour entreprendre cette course, nous comptons aller mercredi 
Deal pour y passer la journe et voir la flotte de l'expdition dont
le rendez-vous est aux Dunes. On continue d'embarquer tous les jours
hommes et chevaux, ce qui n'est pas fort curieux. Les chevaux sont
amens sur le _pier_, _alongside_ du transport, hisss  bord avec une
machine parfaitement semblable  celle dont on se sert pour charger
les bateaux en Hollande.--Monsieur de Boigne dit qu'il n'a prt la
Gazette  personne, et il vous prie ainsi que moi de faire dire 
Georges de nous l'envoyer; il ne conoit pas pourquoi il l'a refuse
et, en tout cas, _il la veut_. Je vous remercie de nous envoyer le
Pelletier et le Mallet du Pan que le Gnral dit n'avoir pas prt non
plus.--Vous me dites qu'on _dit_ beaucoup de choses: je le crois, mais
je serais bien curieuse d'en savoir davantage. Madame de Martinville,
j'imagine, joue la satisfaction? Au surplus, cela m'est assez gal
maintenant; je crois que monsieur de Boigne la connat assez pour
faire avorter tous ses mauvais desseins et rendre sa mchancet
impuissante; ce n'est pas qu'elle n'ait pouss l'astuce et la fausset
jusqu'au point de lui faire croire  son repentir; c'est une vilaine
femme! Je serais bien aise aussi de savoir ce que _ces dames_ comptent
faire de moi; je sais qu'il y a quelque temps elles disaient qu'_elles
feraient quelque chose de moi_; en ont-elles toujours aussi bonne
opinion et leur intention est-elle toujours de travailler 
m'_improuver_? Je crains qu'elles ne me trouvent un sujet, bien rtif
et, en conscience, je n'ai pas un vif dsir de profiter de leurs
leons. Au surplus, je suivrai vos instructions en ne tmoignant
aucuns ressentiments de toutes les injures dont on m'a accable dans
cette socit; je pardonnerai tout, jusqu' l'ingratitude. Assurment,
j'en ai t assez ddommage par les bonts de mes amis et les
hommages dont m'ont comble tant d'anglais que je connaissais 
peine.--Comment maman a-t-elle pu croire ncessaire de me dire que je
ne m'tais pas acquitte envers les O'Connell en leur rendant l'argent
qu'ils m'avaient prt? elle me connat donc bien peu!--J'ai repris
mes bains depuis hier. Je vais monter  cheval; peut-tre pousserai-je
ma promenade jusque chez les duchesses. Le docteur Slater m'a dit que
le duc de Fitz-James serait,  ce qu'il croyait, bientt parfaitement
rtabli: il a la goutte aux pieds, ce qui est, dit-on, fort
heureux.--Adieu pour le moment.

Me voil revenue, aprs avoir fait une trs jolie promenade, mais sans
avoir rempli mon dessein d'aller chez la duchesse de Fitz-James; j'ai
chang d'avis en entrant dans Margate; j'irai demain sans
faute.--Adieu, cher papa, j'embrasse du plus tendre de mon coeur les
habitants de Beaumont-street; mille tendresses  milie, douard et
Arthur.--Y a-t-il quelques nouvelles? nous vivons ici comme des
Ostrogoths.--J'espre que la _bonne famille_ n'aura pas t fatigue
de son voyage et que madame O'Connell aura couru moins de dangers
qu'en venant.--Adieu, papa, encore un baiser.


                                        mardi, 13 aot.

Je suis extrmement fche que ce pauvre William ait perdu sa place;
je le serais encore plus si je pouvais me le reprocher en rien.
Assurment, j'ai toujours eu raison d'en tre parfaitement contente.
La personne qui m'a demand son caractre avait vu monsieur de Boigne
pendant que j'tais  cheval, et il parat que William avait dit qu'il
tait anglais et qu'il avait servi le Gnral quatorze mois. Monsieur
de Boigne a ni ces deux choses et a reconnu son got pour la boisson;
du reste, dans ce que j'ai crit, j'ai rendu justice  l'intelligence
et  l'activit de William, voil ce qui en est: je serais fche que
vous m'accusassiez de lgret dans une chose qui peut dterminer le
sort d'un malheureux dont je n'ai qu' me louer. Si William peut se
procurer une autre place, il me trouvera toujours prte  dire tout
le bien que je pense de lui; quelque chose qu'il en cote, jamais je
ne sacrifierai un autre  ma tranquillit.--L'ouragan d'hier a cess,
mais l'orage m'a fait un mal affreux et je suis aujourd'hui  peine en
tat de tenir ma plume: sans maladie quelconque, j'ai eu un mal aux
nerfs horrible; ce matin j'tais en si mauvaise disposition que mon
bain m'a fait un trs mauvais effet, mais je veux vous crire parce
que la poste ne part pas demain. Je suis bien _anxious_ aussi de voir
ma petite Georgine; sa mre doit recevoir une lettre de moi
aujourd'hui, mais apparemment que je dois m'en prendre  la poste, car
je n'en ai pas d'elle.--Adieu, bonne maman, ma tte tourne tant que je
m'arrte. Dites  William qu'il n'a rien fait pour me dplaire, que
j'en suis parfaitement contente, que, s'il a perdu sa place, je n'y
suis pour rien et enfin que je suis dispose  faire tout en mon
pouvoir pour lui en procurer une autre.


                                        samedi, 17 aot.

Je suis presque fche d'avoir expdi ma lettre d'hier, car j'tais
si souffrante qu'elle a d s'en ressentir et, peut-tre, vous
inquiter. J'hsitais  savoir si je me baignerais ce matin, mais le
temps a fix mes incertitudes attendu que le coup de vent de jeudi
n'est rien en comparaison de celui d'aujourd'hui: je crois, en vrit,
que tous les vaisseaux des Dunes vont nous arriver; le port est un
vrai chaos; les btiments se brisent, chassent sur leurs ancres,
heurtent contre le _pier_; enfin, c'est absolument la _sortie de
l'Opra_.--Voil la poste et une lettre de vous, cher papa. Vous vous
trompez, la mer n'tait gure plus forte jeudi que le dimanche o vous
m'avez fait baigner, c'tait le vent qui occasionnait le danger, s'il
y en avait toutefois. Je suis presque tente de ne me baigner que
lundi, car, hier, la mer encore trouble par l'orage de la veille m'a
paru dsagrable et, je crois, m'a fait mal; les mmes causes
existant, j'apprhende les mmes effets pour demain; il me semble que
ce raisonnement est consquent!--Pourquoi serait-il question de ce
lait d'nesse? tout au plus, je n'aurais pu en prendre qu'une fois;
vous m'aviez dit d'attendre l't et il n'a dur que vingt-quatre
heures; est-ce ma faute? plaisanterie  part, mandez-moi ce que je
dois faire  ce sujet. Je dors infiniment mieux depuis quelques jours,
mais, en revanche, je mange extrmement peu; au surplus, vous savez
que, dans le temps o je jouissais de la meilleure sant, mon apptit
a toujours t ingal.--Pourquoi ne me dites-vous pas quels doivent
tre nos futurs _gouvernants_? c'est mchancet pure, assurment, et
vous avez d'autant plus de tort que je me trouve dans le cas de faire
ma cour  tous ces grands personnages.--Monsieur de Maill est 
mourir de rire quand il raconte la manire dont monsieur de Puysieux
s'y prend pour faire croire qu'il y a des dessous de cartes qu'on ne
sait pas et que, s'il n'est pas de la premire expdition, c'est qu'on
garde les bonnes ttes pour la seconde, etc... Le comte tienne
suit-il Monsieur?--Je viens de recevoir une lettre d'Amlie toute
bonne comme elle.--Je vous remercie, cher papa, de m'envoyer les
ouvrages de l'abb Delisle; je n'ai pas encore lu les Gorgiques et,
d'aprs leur rputation, je crois qu'elles me feront grand
plaisir.--Monsieur Cruise a dn chez moi hier; il m'a pri de le
rappeler  votre souvenir.

Dimanche 18.--J'ai pris mon grand parti: je me suis baigne ce matin
et je m'en trouve trs bien; ainsi je suis bien aise d'avoir vaincu
l'espce de rpugnance que m'a caus la mer qui, au surplus, n'a pas
encore repris son assiette ordinaire. Nous allons demain  Deal et
nous ne serons de retour que mardi au plus tt; ainsi, il est possible
que vous n'ayiez pas de lettres de nous et je vous avertis de n'en
tre pas inquiet.--Nous avons t hier  Margate o j'ai vu une
mousseline de demi-deuil qui m'a paru jolie et que maman recevra par
le premier stage; la rayure serait trop grande pour moi, mais elle
sera trs bien pour elle.--Merci, cher papa, de votre lettre; quant au
petit sermon, je tcherai d'en faire mon profit et, si je ne russis
pas, cher papa, n'en accusez que mon toile et ne vous fatiguez pas de
la combattre; assurment, vos sermons, si je ne les mritais pas, me
seraient bien chers.--Il fait un temps affreux, pour changer; je ferai
mon possible cependant pour monter  cheval entre deux ondes.--Je
suis bien fche de la maladie de cette pauvre madame Gauthier; faites
bien des amitis pour moi au docteur en lui disant la part que je
prends  son inquitude.--Adieu, mes chers amis, Adle et Rainulphe se
runissent pour vous embrasser l'un et l'autre.--Remerciez madame
O'Connell de l'aimable lettre qui vient de me parvenir.


                                        mercredi, 21 aot.

Nous avons fait une tourne charmante, chre maman; le temps nous a
servis  souhait ainsi que les circonstances. D'ici  Deal, la
campagne est trs belle; quant  la ville, elle est assez laide et
singulirement puante; la vue de la rade, au surplus, ddommage bien
les voyageurs. De Deal  Douvres, le pays est vilain et la ville lui
ressemble, mais, ce qui m'a _delighted_, c'est la vue du camp de
Banham Downo qui est compos de vingt mille hommes et situ dans une
campagne charmante. On ne permet pas de passer les lignes, ainsi nous
n'avons pu voir aucun des dtails du camp, mais le grand chemin le
borde pendant l'espace de trois ou quatre milles au bout desquels se
trouve le _race ground_.  Canterbury, nous avons vu toute la ville en
mouvement  l'occasion des courses qui commenaient hier. La
cathdrale is _well worth seing_; l'entre du choeur est mnage avec
beaucoup d'art et la _perspective en est sublime_. Les deux choses qui
m'ont le plus frappe sont une espce de chaise curule qu'on prtend
avoir servi au sacre des anciens rois de Kent pendant l'heptarchie et
l'endroit o Thomas Becket a t assassin. Rainulphe, un peu honteux
de ne pas savoir l'histoire de ce saint tandis qu'un enfant de sept
ans qui se trouvait l paraissait en tre parfaitement instruit, m'a
promis de la lire hier soir et je ne doute pas qu'elle ne demeure 
jamais grave dans sa mmoire. On a enlev les pierres prcieuses
incrustes dans le tombeau de Becket, ce qui l'a fort dfigur.--Le
pauvre abb a t bien malade pendant la matine du lundi. Nous avons
fait cette excursion avec nos chevaux, l'abb, le Gnral et moi en
voiture, Rainulphe sur son poney. Nous avons laiss, comme ils ont d
vous le mander, mon frre et l'abb  Canterbury; demain, monsieur de
Boigne et moi devons partir en poste  midi, dner  Cantorbery, aller
aux courses et ramener nos dserteurs. De peur qu'on ne fatigue trop
Rainulphe, nous lui avons laiss son poney, arrangement dont il s'est
facilement consol. Vous n'avez pas d'ide comme il est gentil 
cheval avec son petit habit de hussard! Il a fait vingt-deux milles
lundi sans tre fatigu et sans qu'il fut possible de le faire entrer
dans la voiture o nous avions fait mettre un tabouret pour l'asseoir
en cas de mauvais temps ou de fatigue: c'est un aimable enfant.--En
arrivant hier, ma chre maman, j'ai trouv votre lettre et le paquet
dont je vous accuse la rception. Je suis charme que vous soyiez 
Twickenham; mille amitis  vos htes; dites  milie et  Georgine
que je les prie de vous gayer un peu en attendant notre retour qui,
de ncessit, ne peut tre fort loign. Si ce n'tait le dsir de
vous revoir, je ne le souhaiterais pas beaucoup, car je me trouve trs
bien ici, loin des caquets et des mchants. Monsieur de Boigne
s'accommode aussi mieux que je n'aurais cru du genre de vie que nous
menons: il est assez monotone, car je n'ai pas fait une seule
connaissance. Je vois, dans les gazettes, que Ramsgate est trs gaie,
mais je ne m'en douterais pas.--Je prie papa, s'il entend parler d'un
cheval de femme bien doux et surtout charmant, de penser  moi:
monsieur de Boigne dsire m'en donner un qui runisse toutes ces
qualits, et le prix lui est indiffrent.--J'attendrai la poste pour
fermer ma lettre.--Depuis que je me suis interrompue, je viens de lire
un livre et d'apprendre une cinquantaine de vers des Gorgiques; vous
savez comme j'aime les beaux vers, je suis enthousiasm.--Merci, cher
papa, de la lettre; tu verras par la mienne que je n'ai pas vu les
cinq ports parce que Winchelsea est trop loign.--Adieu, chers amis,
j'crirai probablement demain, mais, si je n'en ai pas le temps, ne
soyez pas inquiets.


                                        jeudi, 22 aot.

Je suis furieuse. Imaginez vous qu'il fait un temps affreux et que
nous allons faire trente cinq milles par une pluie battante; ce sera
affreux, et le terrain dsert! Si ce n'tait nos voyageurs que nous
devons ramener, je crois que je n'irais pas; mais les chevaux sont
commands, tout est prt, ainsi _I must take my chance_, mais je
crains bien que notre course soit bien dsagrable.--Je me suis
baigne ce matin; si j'en crois mes _feelings_, cela me fait plus de
mal que de bien, car,  prsent, la mer m'inspire une grande
rpugnance; il est vrai que je crois  ce que cela tient  ce que j'ai
manqu de m'estropier la dernire fois: mes jambes s'taient
embarrasses dans l'escalier et j'ai couru risque de les casser.--Si
vous voyez le duc de Maill, demandez lui s'il a pens  la lunette
qu'il devait nous envoyer.--Vous ne m'avez pas dit s'il tait
convenable que j'crivisse  mesdemoiselles Hamilton's, o elles sont
et quel est le nom de l'ane.--Un capitaine d'un brick venant de la
cte de France prtend que les conscrits qu'on voulait envoyer en
Hollande contre les anglais ont refus de marcher et qu'il y a eu
beaucoup de tapage  Amiens. Madame d'Osmond y est-elle revenue? j'en
serais fche pour elle.--Voil votre lettre, ma bien chre maman: ce
que vous me dites de lady Camelford me dchire le coeur; mon pauvre
cher papa, que je ne suis-je l pour le soigner!--Vous avez tort de
vous inquiter sur la sant de Rainulphe; je ne l'ai pas trouv
affaibli et il a toujours trs bonne mine; vous avez vu par ma lettre
d'hier qu'il tait de la partie et que nous l'allons reprendre
aujourd'hui. Je ne peux pas donner  papa des dtails sur les cinq
ports et, quant  Warncor Castle, c'est un vieux chteau-fort dans
lequel on n'entre pas et qui est situ dans une plaine aride  un
mille de Deal; le prdcesseur de monsieur Pitt y a fait btir trois
ou quatre chambres qui sont les seules habitables; vous voyez que le
sujet ne prte gure  une description pompeuse. Adieu, mes bons amis;
amitis  ceux qui vous entourent.--Il faut que j'aille passer une
robe, car il est tard. Il me semble que le temps se met au beau.


                                        vendredi, 23 aot.

La journe d'hier s'est passe beaucoup mieux que je ne le croyais.
Par un temps couvert mais doux, nous nous sommes embarqus  midi et
demie et, en moins de deux heures, nous sommes arrivs  Canterbury.
Les abbs et Rainulphe nous attendaient au Kingshead o nous les
avions chargs de nous commander  dner. Rainulphe tait bien,  ce
qu'on m'a dit, depuis deux jours; cependant je lui ai trouv moins
bonne mine. Ayant absolument interdit le cheval  mons Rainulphe,
prcaution dont je me rjouis infiniment attendu que la foule tait
trs considrable, nous sommes monts tous les quatre en voiture 
quatre heures et avons t au Race Ground, distant de cinq mille. Nous
avons mis Rainulphe et l'abb  terre et, la voiture s'tant mise en
ligne, le Gnral et moi sommes rests dedans. Un des chevaux
appartient  monsieur Ladbrock: en faveur de notre ancienne
connaissance, j'ai pari pour lui et j'ai gagn quinze louis 
monsieur de Boigne. Du reste, ces courses sont les moins belles
possibles: deux seuls chevaux en ont fait les frais; mais ce qui fait
bien voir le gnie de la nation est la manire dont les _bets_ se
font. Figurez-vous que, dans un charivari, un bruit pouvantable, ds
qu'un homme a dit _done_  la proposition d'un tranger, il se croit
engag  tout jamais. Je suis charm d'avoir vu le coup d'oeil, car il
est magnifique. Cette plaine, couverte de voitures, de chevaux, de
pitons et qui domine un pays enchant, offre un spectacle vraiment
rare. Enfin la journe m'aurait paru trs agrable si nos postillons
ne s'taient pas aviss de _run a race_ aussi, et un malheureux homme
s'tant fourr entre deux, les deux roues de la voiture _ennemie_ lui
ont pass sur le corps. Cet horrible accident qu'heureusement je n'ai
pas vu mais dont j'ai entendu le bruit m'a fait un mal affreux.
J'ignore ce qu'est devenu ce malheureux, attendu que nos postillons ne
se sont pas soucis d'arrter. De retour  Canterbury, Rainulphe a
voulu monter sur son poney, mais, au bout de quelques milles, la nuit
baissant, nous l'avons repris avec nous, et, Richard conduisant le
poney, nous sommes arrivs ici vers dix heures, bien fatigus, mais
assez amuss.--Sans doute, mon cher papa, il me faut un groom et un
groom prudent, mais c'est surtout un joli cheval que je dsire;
cependant je vous serais oblige  chercher tous les deux. Monsieur de
Boigne a crit  monsieur Angels au mme sujet; seulement il lui
recommande de lui chercher un cheval pour lui et un autre de suite
qu'il dsirerait tous les deux noirs; ainsi, si vous voyez pareilles
btes, pensez  nous: il vous en prie ainsi que moi.--Je ne conois
pas que la mousseline, mise au stage lundi au soir, ne soit pas encore
parvenue; je verrai ce qu'on peut faire la dessus.--Monsieur de Boigne
vient d'aller  la librairie; j'ai des raisons particulires pour
dsirer que vous fassiez la commission que je vous ai donne hier
avant mon retour  Londres; je ne veux pas avoir l'air d'y avoir
influ.--Monsieur de Boigne a reu une rponse de la dame qui est un
chef d'oeuvre d'artifice: elle trouve le moyen de tourner toutes les
injures qu'il lui a dites en autant de compliments. L'abb vous en
parle en dtail; pourquoi ne lui mandez-vous pas si vous approuvez ou
non ma petite vengeance?--Adieu, mon cher papa, je ne pourrai pas
causer avec toi demain; ainsi j'embrasse maman et toi pour deux jours.
Adieu; je finis vite pour cacheter ma lettre.


                                        dimanche, 25 aot.

Je n'ai pas pu faire votre commission vis--vis de monsieur Cruise
parce qu'il n'est plus ici, mais je vous avertis qu'il est  Londres
ce matin et je crois que c'est pour peu de jours; ainsi plus tt on le
consultera et moins on courra risque de le manquer.--Dites  monsieur
de Calonne que je suis bien fche de n'avoir pas pu excuter sa
commission et d'une manire plus satisfaisante et faites lui tous mes
plus tendres compliments.--Je vous prie, mon cher papa, de prendre la
charge entire de m'acheter un cheval; quant aux deux autres dont je
vous parlais dans ma dernire lettre, je vous engage seulement  avoir
la bont de me mander si vous entendez parler de pareils chevaux;
quant au groom, je vous prie d'en arrter un si vous en trouvez que
vous jugiez devoir me convenir; il doit, pour le moment, au moins,
soigner trois chevaux.--Je voudrais bien, mon cher papa, que vous ne
ngligeassiez pas votre sant; vous savez combien elle est ncessaire
 notre bonheur; vous voyez que je sais rtorquer les arguments et,
assurment, c'est avec vrit. Maman me mande aussi qu'elle est bien
souffrante; au surplus, j'espre m'informer en personne de la sant de
tous les deux de mardi en huit au plus tard. Je me flatte que vous
serez  Londres pour me _well come_. Je crois que vous me trouverez
engraisse; mais j'avertis maman que je suis presque noire, quoique
j'aie toujours port un immense _shade_ vert dont le reflet me rend
horrible.--Je suis bien fche du dsappointement que doit prouver
Monsieur aprs avoir annonc son dpart d'une manire aussi
authentique; ce retard doit fort lui dplaire. Je m'attendais au
ministre de la Guerre, mais j'avoue que l'ambassadeur en Angleterre
m'a plaisamment surprise. Au surplus! par le temps qui court....--Nous
avons,  sa grande joie, je crois, rencontr hier monsieur Gauthier
dans un landau trs lgant; il avait prcdemment demand  Rainulphe
des nouvelles de la _chre soeur_; son sjour ici me fait prsumer que
sa femme est mieux, et j'en suis charme.--Je ferai la commission que
vous me donnez, ma chre maman, mais je crois que je ferais bien de
vous apporter vos mantelets moi-mme, attendu qu'il ne vaut gure la
peine de les envoyer par le stage afin qu'ils parviennent deux ou
trois jours plus tt; donnez moi vos ordres  ce sujet.-- propos, je
suis fche pour maman qu'elle perde Martha, parce que son service lui
tait agrable; mais il faut avouer qu'honnte fille, du reste, elle a
un caractre terrible. C'est donc une nouvelle querelle, car Negri et
elles taient, je crois, raccommodes quand nous avons quitt
Londres?--J'ai fait, contre monsieur de Boigne, le pari d'apprendre
par coeur cinq cents vers des Gorgiques d'ici  samedi; il m'a fait
les conditions tellement dures que j'ai presque peur de perdre;
d'abord, il ne me donne que quinze fautes et les plus lgres (la loi
pour tes lois, par exemple, sont regardes comme telles); enfin,
j'essaierai; je suis bien sre de savoir les vers, mais, les rpter
sans fautes, c'est plus difficile.--Je ne vous crirai pas demain
parce que nous allons faire une seconde course  Douvres dont nous
n'avons pas vu le chteau.--Si vous pouvez me lire, ce ne sera pas
sans travail au moins, car mon papier est si mauvais que je suis
oblige de tracer trois fois chaque lettre. J'attendrai la poste pour
cacheter la mienne.--Prenez le groom _by all means_; monsieur de
Boigne donnera 63 guines, mais il tient  ce que soit Angels qui
choisisse ses deux animaux; pour le mien, je m'en rapporte  vous et,
pour le prix, la rponse du Gnral est que..... le cheval soit bien
joli. Quand est-ce que monsieur de Latouche pourra me cder son homme?
le plus tt sera le mieux.--Adieu, cher papa.

Nous nous passerons trs bien de lunette pour le peu de jours que nous
avons  passer  Ramsgate. Adieu, je suis presse. Rainulphe est bien
depuis deux jours; il s'est baign ce matin.


                                        mercredi, 28 aot.

Merci, chre maman, voil votre lettre de mardi, et il y a deux jours
que je ne vous ai crit, lundi parce que nous avons t en course
toute la journe, hier parce que j'avais un mal de tte fou.--Je vous
assure, ma chre maman, que vous avez tort de ne pas vouloir venir
chez moi car les procds de monsieur de Boigne pour moi ne pourraient
que vous faire le plus grand plaisir, et je crois que sa manire
vis--vis de votre Adle est de nature  ne plus permettre aux oisifs
curieux de se mler de notre intrieur; je commence mme  esprer que
les _serpents_ auront peine  se glisser entre nous; il en est un
cependant dont l'adresse et la souplesse me font craindre la venue;
vous devinez quelle est cette vipre.--Je suis fche aussi que vous
perdiez Martha puisque son service vous convenait, mais cependant
j'tais bien sre que vous ne balanceriez pas; d'ailleurs, il me
semble qu'elle doit tre facile  remplacer; une femme de chambre qui
ne sait ni coiffer ni habiller n'est pas un sujet bien rare.--Je serai
bien oblige  papa de s'occuper de mon _dada_; nous serons  Londres
mardi et je serais fche d'tre oblige d'interrompre longuement mes
courses  cheval qui, je crois, me font grand bien. Je suis oblige
par un gros rhume de cerveau de renoncer aux bains pour quelques
jours; je n'en prendrai plus, je crois, d'ici  mon dpart, au moins
je n'imagine pas que le sort me le permette. Quant  la noirceur de
mon visage, attendez-vous  tout ce qu'il y a de pis; mais je vous
assure que je n'ai ni boutons, ni taches de rousseur et mon col, loin
d'tre hal, ce me semble, est blanchi.--La seconde expdition se
prpare; il y a eu un beau charivari hier dans le port; tous les
vaisseaux ont _run foul of one another_ et la plupart se sont
endommags, ce qui pourtant ne retarde pas l'embarquement.--J'ai
renonc  mon pari: lundi soir, je savais toute l'pisode d'Ariste
qui contient 286 vers et monsieur de Boigne a voulu racheter son pari
pour la moiti de la somme annonce; j'y ai consenti, attendu que
cette manire de tche me fatiguait extrmement.--Quand revenez-vous 
Londres? Votre maison est-elle arrange?--Informez-vous, chre maman,
si Damiani accompagne passablement; s'est-il dcid  quitter Londres?
je ne doute pas que, s'il donne des leons, il soit bien aise de
m'avoir pour colire; aucun de ces messieurs n'aime les
commenantes.--J'ai demand mes chevaux pour aller  Margate rendre 
madame Morgan une visite qu'elle m'a faite il y a peu de jours.
Mademoiselle Plowden est chez elle, et je suis bien aise de lui
tmoigner ma reconnaissance pour tous les soins dont sa famille m'a
comble.--Je sais bien qu'il serait poli d'crire aux nouvelles ladys,
mais, dans l'ignorance o je suis de toutes les _attending
circumstances_, cela m'est impossible.--Il me semble que, dans ce
pays-ci, l'usage n'est pas de donner des certificats; on attend qu'on
vous demande le caractre d'un valet. Quand William aura trouv une
place, qu'il me fasse crire, je rpondrai; un certificat ne lui
servirait  rien.--Rendez  la jolie Caliste trois _bezottes_ pour
celle qu'elle m'envoie. Adieu, chre maman; j'embrasse pre et mre.


                                        jeudi, 29 aot.

Je vous remercie, mon cher papa, des soins que vous vous donnez pour
faire mes commissions et, qui plus est, je ne vous en demande pas
pardon, mais je voudrais bien avoir mon cheval et surtout qu'il soit
joli et bien doux car je n'ai pas la prtention de devenir cuyer mais
seulement de me promener sagement sur un joli cheval. Dites, je vous
prie,  monsieur Lesse de s'en occuper et, s'il en trouve un, je
voudrais que vous l'essayassiez vous-mme.--Je suis bien aise que vous
ayiez parl de moi  l'abb Delisle; je sais qu'il devait aller chez
monsieur de Boigne et je me flatte que, pour lui au moins, je ne serai
pas un objet de terreur quoique, probablement, d'aprs la socit o
il vit, il soit prvenu contre moi, ma hauteur et mon impolitesse. Je
m'efforcerai de lui prouver que ces dames s'cartent parfois du chemin
de la vrit; au surplus, elles pourraient bien _rechanger_ d'opinion
car elles virent de bord facilement quoique gauchement, ah, docteur,
pour un docteur d'esprit!... j'en reviens  mon opinion: le suffrage
de certaine personne m'avilirait dans ma propre estime.--Mon rhume est
rest trs fidlement dans ma tte jusqu' prsent, et je prends les
plus grandes prcautions pour qu'il ne voyage pas jusque dans ma
poitrine, car, comme vous, je craindrais beaucoup une maladie
quelconque qui se fixerait maintenant dans cette partie, quoique je ne
sente plus du tout de douleur dans la poitrine.--Il me semble que
notre bon oncle nous annonce la dcision du roi de Prusse depuis trop
longtemps pour que je puisse y croire; avec cela, les succs toujours
croissant des Allis pourraient bien le dcider  s'unir  eux. Ne
craint-on pas que la flotte rentre  Brest n'en sorte pour attaquer
l'Irlande? il me semble que cela est fort  redouter; on a beau la
bloquer, elle s'est dj esquive plus d'une fois.--On fait la moisson
dans ce pays-ci, et je doute que la pluie y soit favorable; cependant,
ce matin, j'ai pris un pi point remarquable pour sa grosseur et j'y
ai compt 22 grains; ce produit m'a paru norme. Cette culture qui m'a
paru nouvelle et que maman dit tre de la prairie artificielle est de
la graine pour les oiseaux et forme une grande partie de la rcolte de
l'le de Thanet; il y en a normment d'ici  Canterbury.--Je prche
bien Rainulphe, mais il faut avouer que c'est en pure perte: il a une
horreur pour le travail qu'il aura bien de la peine  vaincre; du
reste, il est impossible d'avoir plus de tact et d'esprit. Il a eu le
talent de se camper par terre hier et de s'corcher la figure; il
s'est baign ce matin, et, depuis qu'il a pu reprendre ses bains, je
trouve qu'il a meilleure mine.--Je viens de faire une assez longue
course  cheval, et je suis bien fatigue; aussi, pour aujourd'hui, je
m'arrte aprs avoir embrass pre et mre. Dites  milie,  douard,
 Arthur mille amitis de ma part et caressez ma petite Georgine en
attendant que je puisse excuter ma commission moi-mme. Adieu encore.


                                        vendredi, 30 aot.

Je suis bien fche, mon cher papa, que vous ayiez manqu l'achat du
cheval de 65; quant  celui de trois cents guines, il doit, en effet,
possder des qualits qui ne seraient d'aucun prix pour moi; la manire
dont vous me parlez du cheval de soixante-dix guines ne me tente pas
beaucoup, attendu que je tiens beaucoup  la figure du cheval que je
monterai et que vous ne semblez pas en tre fort content. Monsieur
Angels n'a pas rpondu  monsieur de Boigne; ainsi j'imagine qu'il n'a
pas encore rempli sa commission.--Je vois dans la Gazette que le
rgiment de Dillon a eu ordre de s'embarquer  Lisbonne, mais on ne
parle pas du lieu de sa destination; va-t-il dans l'Inde? Il me semble
qu'douard le dsirerait, et je crois que cela lui serait plus
avantageux que si son rgiment tait employ sur le continent, ce qui me
paratrait de beaucoup le sjour le plus fcheux.--La socit, je vois,
n'a pas les mmes succs que mon amie Suwarow, il me semble que cette
campagne ne lui est pas favorable et je lui conseillerais mme de ne
plus faire de grandes entreprises cette anne, car elle parat destine
 subir des dsappointements.--Plaisanterie  part, je suis trs fche
que les bruyants prparatifs du dpart de Monsieur n'enfantent qu'un
voyage  Guilford; qu'en dit l'ambassadeur de Sa Majest prs la Cour de
Londres? Si on eut charg monsieur le comte de La Tour d'une telle
place, il aurait _lav la tte_  monsieur Pitt et peut-tre mme  Sa
Majest l'Empereur. Il faut avouer que nous avons bien de quoi former un
brillant et surtout raisonnable gouvernement sans oublier le nouvel
instituteur de la Ferme gnrale que j'ai encore vu hier.  propos de la
socit franaise, car, si je la quittais une fois, je ne serais
peut-tre pas tente d'y revenir, monsieur de Boigne m'a racont
l'histoire trs simple de ces douze pots de confitures commands par
ladite dame et dont il a seulement dfendu  Georges de recevoir le
paiement, et, en conscience, il faut qu'on n'ait gure le mot pour rire
car je ne vois rien de moins propre  exciter la gat ni mme
l'ironie.--Vous avez eu bien raison, cher papa; c'est mardi que nous
ferons notre entre dans la capitale o l'on est bien les matres de se
moquer de nous tant que l'on voudra car nous avons pris le parti, trs
sage selon moi, de ne pas mme faire semblant de nous en apercevoir, et
vogue la galre!--J'aurai encore deux lettres de vous, j'espre, mais
vous n'en recevrez plus qu'une de moi car la poste ne part pas demain.
S'il fait beau, peut-tre irai-je  un djeuner public qu'on dit tre un
trs joli coup d'oeil.--Je vais aller rendre  madame Butler, soeur de
lady Clifford, une visite qu'elle m'a faite avant-hier;  propos, j'ai
vu les Morgan qui m'ont beaucoup parl de vous; vous croyez bien que ce
sujet de conversation ne m'a pas aisment fatigue.--Adieu, mon cher
papa, ma chre maman; je vous embrasse l'un par l'autre.


                                        dimanche, 1er septembre.

Je n'ai pas encore commenc une lettre depuis que je vous ai quitts,
mes chers amis, avec autant de plaisir que celle ci: c'est la dernire
que vous recevrez de moi et je me flatte qu'elle me prcdera de peu.
Nous serons  Londres mardi vers cinq heures et je me flatte du moins
que, si vous ne voulez pas venir nous recevoir  Portland place, je
pourrai aller vous embrasser dans Beaumont square. Nos chevaux sont
partis ce matin: demain nous coucherons  Sittingbourne.--Merci, cher
papa de vos conseils dont j'espre bien profiter; mon insouciance pour
l'opinion du cercle peu nombreux qui m'a _accable_ de sa
_dsapprobation_ ne se jugera que par mon extrme mais froide politesse.
 la place de ces dames cependant, j'avoue que je serais mal  mon aise,
d'autant plus que j'ai raison de croire que le plan d'aller chez le
Gnral sans se soucier des intentions de madame de Boigne ne conviendra
nullement: au surplus, nous verrons! Je gouvernerai  la lame et
j'espre que je n'aurai pas pass six semaines au bord de la mer sans
faire des progrs en ce genre.--Nous avons t hier  Dandelion: c'est
un assez joli jardin, c'est--dire un grand tapis vert entour d'arbres
trs beaux, commandant une superbe vue de la mer et situ  un mille de
Margate. J'y ai trouv les Morgan avec qui nous nous sommes promens
pendant la demi-heure que j'ai passe dans ce jardin qui contenait
environ trois  quatre cents personnes dont la plupart ne paraissait pas
_very fashionable_; au surplus, c'est un joli coup d'oeil.--Je ne sais
pas un mot de ce que j'cris, car monsieur de Boigne est l qui fait ses
comptes et, depuis une heure, la chambre ne dsemplit pas de cuisiniers,
de laquais: c'est un tintamarre, un charivari, des deux et deux font
cinq (car c'est ainsi que l'on compte  Ramsgate) qui me rendent folle,
et si folle que, vous embrassant tendrement tous les deux, je vais
prendre le parti de sortir de la chambre. Adieu, mes bons et chers amis.


                                        Yarmouth; vendredi, 22 novembre.

On me dit qu'il est tard, ce que j'ignorais, et, comme la poste part 
une heure, je ne voudrais pour rien au monde que vous fussiez sans
lettre de moi aujourd'hui. J'ai t malade toute la nuit et me suis
leve tard; d'ailleurs, je ne crois pas que je fusse en tat d'crire
bien longuement. Vous avez d remarquer que je ne reois vos lettres
qu'aprs le dpart des miennes. Je n'ai pas montr celle d'hier:
d'abord on n'avait pas vu celle  laquelle elle tait une rponse et
puis je craignais une scne que je ne me sentais pas en tat de
supporter.--Adieu, mes bons amis; on me presse; vous voyez que nous ne
sommes pas partis.--Le vent, aprs un moment d'hsitation, a repris
son ancien poste. Ne soyez pas inquite, chre maman; ce que j'prouve
n'a rien d'alarmant.


                                        samedi, 22 novembre.

J'ignore si vous avez pu lire le peu de lignes que je vous crivis
hier, ma chre maman: une migraine affreuse m'empchait de voir ce que
je faisais. J'espre vous faire parvenir ce que j'cris maintenant
dans le courant de la journe demain. Je ne conois pas par quel
hasard vous vous tes trouve sans lettre de moi, attendu que je n'ai
pas manqu un seul jour  vous donner de mes nouvelles. Si la lettre
que je vous crivais mercredi est gare, cela ne fait pas grand
chose; je serais plus fche que vous ne reussiez pas celle de jeudi.
Je suppose bien que, quel que soit l'accident qui ait empch mon
_non-sens_ de vous parvenir, il ne se rptera pas deux jours de
suite. Pardonnez moi, ma bonne maman; je suis devenue comme Bartholo:
il n'y a point de passant, il n'y a point de hasard dans le monde.
Avouez que, si j'ai de la dfiance, j'y suis bien autorise. Mon Dieu,
que je voudrais n'avoir pas vu tout ce qui m'entoure depuis un an! Ah!
il ne faut pas voir des rvolutions particulires ou gnrales quand
on veut pouvoir croire aux vertus du genre humain! Chaque fois qu'on
me fait la rvrence maintenant, j'en cherche la raison, et une
funeste exprience me fait souvent trouver des motifs que, sans elle,
j'eusse longtemps cherchs en vain. Je nourris ma bte ici de toutes
les rflexions tristes qu'inspire ma position passe, prsente et 
venir. Je rcapitule et mets en ordre dans ma mmoire toutes les
_kindnesses_ que j'ai prouves depuis l'absurde fagot dbit sur ma
conduite vis--vis la comtesse C. de Boncherolles jusqu'au ncessaire
de 400, et je vois que, depuis lors, on a toujours su _doser_ les
mchancets de manire  me faire continuellement de la peine, mais
aussi je me promets bien que, si jamais je suis assez heureuse pour
voir mes entours mpriser autant que moi leurs rugissements et qu'ils
n'aient plus d'influence sur ma paix domestique, les mgres de toutes
les espces, de toutes les nations crieront en vain et qu'il ne sera
plus au pouvoir de vils et vnals calomniateurs de m'affliger de
quelque manire qu'ils s'y prennent et quelques chers mme qu'ils
aient t  mon coeur. Voil cependant ce qui m'a le plus cot (les
chagrins domestiques excepts); quelle leon pour l'amour-propre!
Quoi, des personnes que mille liens plus sacrs les uns que les autres
devaient attacher  moi, qui semblaient m'aimer avec tendresse et
abandon, ce n'tait pas Adle, chre maman, ce n'tait pas votre Adle
qui leur inspirait ce sentiment? c'tait..... et, quand ma manire a
chang, quand, outre de leur conduite peu noble, peu dlicate, le
froid de la politesse a remplac la chaleur de l'amiti,
l'indiffrence qu'ils avaient pour ma personne tait porte  un tel
point qu'ils avaient l'air mme de ne pas apercevoir un changement qui
m'avait cot tant de larmes! Ah, maman, remerciez pour moi les bons,
les excellents amis qui m'ont un peu raccommode avec ce mchant
monde; dites leur bien qu'en quelque partie du monde que mon toile me
conduise, jamais je n'oublierai leurs tendres soins, leurs bonts si
touchantes. Que vous dirai-je  vous, mes plus que tout? je vous
_worship_ tous les jours de ma vie comme mes bons anges. J'implore 
mon aide toutes les vertus que vous avez cherch  semer dans mon me;
je me rappelle tous les sermons du bon papa, je cherche  en profiter,
mais, quand je le vois malheureux, perscut, toute ma misanthropie
revient, la raison n'a plus d'empire sur moi et je me laisse aller au
dsespoir qu'inspire la vue de la vertu succombant sous les efforts du
vice.--Bonaparte est-il toujours un gredin, un polisson, ou bien
est-ce le plus grand homme qui ait jamais exist? je n'ignore pas
qu'il n'y a pas de milieu et je serais bien aise de connatre
l'opinion du club Belzunce en cas que je sois destine  voir quelques
uns des habitants d'Angl'Altona.--Adieu, ma bien chre maman; je vous
embrasse tous l'un par l'autre.


                           dimanche, 24 novembre; six heures du matin.

C'est dans mon lit que je vous cris, mon cher papa, pendant qu'on
arrange mes paquets car on nous dit que tous les passagers sont  bord
depuis une heure et qu'on n'attend plus que nous. Voil donc mon sort
dcid; si ces maudites voitures n'avaient pas t  bord, nous
serions  Londres  l'heure qu'il est. Je pars le coeur navr; le
dtail que vous me donnez de la sant de maman n'est pas fait pour me
rassurer... Ah, mon Dieu!--Mon cher Rainulphe, reois les tendres
caresses de ta soeur, rends-les  tes adors parents et tche de leur
faire oublier Adle. J'embrasse le bon abb de tout mon coeur. Vous
recevrez une lettre de moi aujourd'hui.




IV

LETTRE DE MADAME DE BOIGNE  L'VQUE DE NANCY.


                                        Beauregard, le 17 octobre 1805.

Personne ne veut parler; agir ni mme conseiller, mon cher vque; il
faut donc que ce soit moi qui dcide ou, du moins, qui propose. Je
vous envoie une lettre que je reus l't dernier et o nos rles 
tous sont indiqus: papa se renferme dans le systme de neutralit
qu'il a adopt; Rainulphe, raisonnable comme un homme de trente ans,
se dclare incapable de dterminer sur une cause qu'il connat 
peine; il s'abandonne, dit-il,  ma tendresse vraiment maternelle.
Quoique je pusse aussi repousser toute dcision, je calcule que ce ne
serait pas la manire d'avancer une affaire aussi importante pour nous
tous et sur laquelle il n'y a pas de temps  perdre. Nous avions
rsolu d'attendre votre arrive; mais elle est si incertaine et vos
courses peuvent tre si intressantes que je prends le parti de vous
crire et de soumettre mes ides  votre meilleur jugement. Je
commence par vous dire qu'elles sont entirement de moi, que,
moyennant cela, j'ignore si et comment elles sont praticables, que, du
reste, le jeune homme est parfaitement raisonnable, qu'il sent sa
position, qu'il veut, et d'une _volont ferme_, la changer et qu'il
est bien rsign aux dsagrments de tous les genres de
commencements.--Je crois que, d'aprs l'ducation que Rainulphe a
reue, la carrire diplomatique est celle qui s'ouvrirait pour lui
avec le plus d'avantages. Il me semble que _nous_ (c'est _vous_ et
_moi_), nous avons espoir qu'il serait protg. L'ardeur d'une petite
tte de dix-huit ans le pousserait  embrasser l'tat militaire, mais
tous les avantages qu'il peut avoir disparatraient dans cette
situation, et il convient lui-mme qu'il a la vue trop basse pour
pouvoir se distinguer dans les grades suprieurs; il faudrait donc
borner son ambition  faire manoeuvrer une compagnie et, si je ne
m'aveugle pas, il peut la pousser beaucoup plus loin.--Me voil donc
bien dcidment prfrant la carrire diplomatique; il s'agit 
prsent de la manire d'y entrer: cette petite ppinire qui travaille
sous les yeux du ministre des Relations extrieures me paratrait une
entre fort dsirable. Je sais bien que cela n'exempte pas de la
conscription, mais, s'il ne s'agissait que d'un sacrifice d'argent
pour se faire remplacer et qu'aucune dfaveur ne s'ensuivit, nous nous
soumettrions  en courir les risques. Peut-tre pourrait-il aller
passer quelques mois  Fontainebleau en y payant la pension et en
sortir  la demande du ministre qui consentirait  s'en charger. Cela
aurait l'avantage de le mettre  porte d'embrasser la carrire
militaire s'il ne russissait pas dans la carrire diplomatique; mais,
si ce sjour  Fontainebleau se prolongeait pendant longtemps, il est
trop jeune pour ne pas y perdre une partie des avantages qui, je
crois, le rendent propre  se distinguer dans l'tat que je dsire lui
voir suivre. Vous savez comme moi, mon cher vque, que les gots de
papa ont d le porter  donner  mon frre une ducation qui le mette
 porte de russir dans cette carrire; c'est un enfant de la balle
que monsieur de Talleyrand protgera personnellement, j'en suis sre,
quand il le connatra. Des talents de socit qui ont quelque valeur,
parce que Rainulphe n'y attache aucune importance, deviendraient nuls
absolument pour un militaire et peuvent lui procurer quelque agrment
dans une autre situation. Tout, en un mot, me confirme dans le dsir
que je vous exprimais l'anne dernire. Voil, mon cher vque, le
rsultat de mes constantes sollicitudes; je ne doute pas que je les
fasse approuver autour de moi si elles ont votre approbation. Vous
tes  mme aussi de savoir comment il faut s'y prendre et de diriger
les dmarches. Les rigueurs de Fontainebleau n'effraient pas Rainulphe
qui est fort dcid  faire ce qu'il faut pour russir.

Nous sommes tous bien tendrement occups des inquitudes de cette
pauvre Rosalie; nous avons vu Eugne, il est fort joli garon et
_trs_, _trs bien_; j'espre avoir de ses nouvelles par mon mari que
je suppose devoir le rencontrer  Lyon. J'ai mand  Rosalie combien
j'tais contente de monsieur de Boigne sous le rapport qui m'intresse
le plus; il continue  tre trs bien par crit.--Joseph et sa femme
sont partis, il y a une heure, pour Villennes aprs avoir pass
quelques jours ici; leurs affaires s'arrangent beaucoup mieux qu'ils
ne l'avaient espr; monsieur de Gilbert en sera pour ses mauvais
procds.--Le bon oncle se porte toujours mieux que ses neveux, grands
et petits.--Bonjour, mon cher vque, la coterie de Beauregard se
runit pour embrasser le frre et la soeur. Ne nous oubliez pas auprs
de monsieur d'Argoult, s'il est avec vous.




V

LETTRE DE MADAME DE BOIGNE AU GNRAL DE BOIGNE.


                                        Paris, 24 novembre 1812.

Vous me rpondez toujours avec tant de duret, mon cher ami, toutes
les fois que je vous parle de moi, et cette duret m'est si pnible
que, quoique sous le mme toit, je prfre vous crire  m'exposer 
une discussion qui dgnre toujours en personnalits offensantes qui
ne servent qu' nous aigrir mutuellement l'un contre l'autre, au lieu
de remplir le but que je me suis toujours propos qui serait, au
contraire, de concilier, autant que possible, les diffrends qui se
sont levs entre nous.--Lors de votre arrive ici, j'ai cru devoir
vous faire part de ce que je dsirais que vous fissiez pour moi; il
m'a paru que cette manire simple et loyale tait celle qui devait
rgner entre nous et qui convenait le mieux  nos caractres.--Depuis,
vous avez obtempr  une partie de mes demandes, vous vous tes
refus aux autres; je ne reviens pas l-dessus, je sais parfaitement
que je n'ai d'autres droits  faire valoir que ceux donns par
l'honntet et la dlicatesse. Aujourd'hui, je vois les apprts de
votre dpart et, quoique je ne souscrive pas  l'obligeant dsir que
vous m'avez exprim de ne plus me revoir, cependant je sens que, pour
le moment, ma prsence  Buissonrond serait aussi incommode pour vous
qu'inconvenante pour moi. Ainsi, je ne puis fixer un terme  cette
absence que je m'empresserai d'abrger ds que vous m'en tmoignerez
le plus lger dsir; mais, avant qu'elle commence, je souhaiterais
savoir quelles sont vos intentions relativement  ma position
pcuniaire: je ne prtends lever aucune difficult ni mme en
discuter avec vous, mais vous ne pouvez trouver extraordinaire que je
veuille savoir vos projets et qu'avant de les connatre je soumette
quelques rflexions  votre jugement.--Quoique vous m'ayez toujours
promis d'amliorer mon sort  la vente de Beauregard, les
circonstances actuelles font que je ne demande aucune augmentation 
la somme  laquelle vous aviez fix ma dpense il y a quinze mois;
mais je vous reprsenterai que, si vous en diminuiez une partie, non
seulement mon sort ne serait pas amlior, mais il serait fort empir,
et vous le comprendrez facilement si vous voulez calculer que
l'entretien et les charges de Chtenay, en y mettant la plus stricte
conomie, ne peut pas tre estim  moins de six mille francs; ajoutez
 cela le revenu de Beauregard que vous estimiez huit mille francs
dans mon revenu et qui peut se calculer  six, ensuite les frais de
dmnagement qui s'lveront au moins  deux mille francs et vous
verrez que, mme en me continuant la totalit des 50 m. frs que vous
aviez assigns aux frais de mon tablissement, je serai bien plus mal
 mon aise cette anne que la prcdente, et qu'il me faudra mme
chercher le moyen de faire quelque conomie, car je suis arrive au
premier octobre avec cent dix francs en caisse; il est vrai que le
loyer de cette maison tait pay pour six mois, mais il y avait
d'autres dpenses telles que mdecin, apothicaire, etc. qui devaient
compenser cette diffrence.--Voil, mon cher ami, les rflexions que
je dsirais vous soumettre et que je vous prie de peser avec bont et
sagesse; je crois que vous penserez qu'avec la charge de deux maisons
qui s'lve  13 m. frs au moins, le revenu que je souhaite que vous
me confirmiez n'est pas exagr: vous l'avez jug raisonnable et vous
l'avez fix vous-mme il y a quinze mois. Je ne vois pas en quoi
j'aurais mrit depuis qu'il fut retranch, et, quant  votre position
pcuniaire, elle est plutt amliore depuis ce temps, d'abord par la
vente de Beauregard et puis par le change qui est un peu moins mauvais
qu' cette poque.--Au reste, mon cher ami, je le rpte, je m'en
remets  votre volont; tout ce que je veux c'est d'viter une
discussion pnible. J'aime  croire que votre dcision sera telle que
je la demande et, j'ose le croire, que l'honntet et la dlicatesse
la dictent.--J'en causerai volontiers avec vous si vous voulez mettre
de ct les rflexions et les personnalits offensantes, de manire 
ce qu'une discussion amicale ne dgnre pas en querelle, mais, si
vous ne voulez pas faire cet effort, je vous demande de me rpondre
quelques lignes par crit.--Bonsoir, mon cher gnral, vous croyez
tre entour de gens qui vous veulent plus de bien que moi, et vous
tes dans une grande erreur. Un jour, bientt peut-tre, ces
personnes-l vous montreront ce qu'elles valent, et alors, comme
toujours, vous retrouverez et vous jugerez peut-tre avec moins
d'injustice celle qui est et qui sera toujours votre plus fidle et
votre meilleure amie.




TABLE DES MATIRES


                                                                Pages.
     AVERTISSEMENT DES DITEURS                                      v

     INTRODUCTION                                                    3

     AU LECTEUR S'IL Y EN A                                          5


PREMIRE PARTIE

VERSAILLES


CHAPITRE I

     Origine de ma famille. -- Mon grand-pre: aventure de sa
     jeunesse. -- Mariage de mon grand-pre. -- Envoi de ses fils
     en Europe. -- Mes grands-oncles. -- tiquettes de Cour. --
     Jeunesse de mon pre. -- Famille de ma mre. -- Mariage de
     mon pre. -- Ma mre a une place  la Cour. -- Mes parents
     s'tablissent  Versailles. -- Ma naissance. -- Anciens
     usages de la Cour. -- Le roi Louis XVI. -- La Reine. --
     Madame de Polignac. -- Monsieur, comte de Provence. --
     Monseigneur le comte d'Artois. -- Madame, comtesse de
     Provence. -- Madame la comtesse d'Artois. -- Madame
     lisabeth. -- Les princes de Chio.                             11


CHAPITRE II

     Vie de Versailles. -- Sjours de campagne. -- Hautefontaine.
     -- Frascati. -- Esclimont. -- La princesse de Rohan-Gumn.
     -- Cour de Mesdames, filles de Louis XV. -- Madame Adlade.
     -- Madame Louise. -- Madame Victoire. -- Bellevue. -- Vie
     des princesses  Versailles. -- Souper chez Madame. --
     Coucher du Roi. -- La duchesse de Narbonne. -- Anecdote sur
     le masque de fer. -- Anecdote sur monsieur de Maurepas. --
     Le vicomte de Sgur. -- Le marquis de Crqui. -- Le comte de
     Maugiron. -- La duchesse de Civrac.                            43


CHAPITRE III

     Mon enfance. -- Belle poupe. -- Bont du Roi. --
     Commencement de la Rvolution. -- Ouverture des tats
     gnraux. -- Dpart de monsieur le comte d'Artois. -- Le 6
     octobre 1789. -- Voyage en Angleterre. -- Madame
     Fitzherbert. -- Boucles du prince de Galles. -- Sjour  la
     campagne. -- Princesses d'Angleterre.                          70


CHAPITRE IV

     Retour en France. -- Position de mon pre en 1790. --
     Aventure pendant un voyage en Corse. -- Sjour aux
     Tuileries. -- Rencontre de la Reine, scne touchante. --
     Dpart de Mesdames. -- Fuite de Varennes. -- Rcit de la
     Reine. -- Louis XVI dsapprouve l'migration. -- Acceptation
     de la Constitution. -- Opinions de mon pre. -- Il donne sa
     dmission. -- Bont du Roi pour lui. -- Dpart de France et
     arrive  Rome. -- L'abb d'Osmond massacr  Saint
     Domingue. -- Le vicomte d'Osmond rejoint l'arme des
     princes.                                                       82




DEUXIME PARTIE

MIGRATION


CHAPITRE I

     Sjour  Rome. -- Querelles dans l'intrieur de Mesdames. --
     Socit de ma mre. -- L'abb Maury. -- Le cardinal d'York.
     -- La croix de Saint-Pierre. -- Madame Lebrun. -- Sjour
     d'Albano. -- Arrive  Naples. -- La reine de Naples et les
     princesses ses filles. -- Parti pris de quitter l'Italie. --
     Lady Hamilton. -- Ses attitudes. -- Bermont. -- Passage du
     Saint-Gothard. -- Mademoiselle  Constance. -- Arrive en
     Angleterre.                                                    99


CHAPITRE II

     Sjour en Yorkshire. -- Sir John Legard. -- Son mariage. --
     Lady Legard. -- Caractre de sir John Legard. -- Son
     influence sur la jeunesse. -- Ses opinions politiques. --
     Mademoiselle Legard. -- Monsieur Brandling. -- Sjour en
     Westmoreland. -- Mon ducation. -- Dpart de mes parents
     pour Londres. -- Je vais les y rejoindre. -- Promenade avant
     mon dpart. -- Encore Bermont. -- Bizarrerie de sa conduite.  112


CHAPITRE III

     Sjour  Londres. -- Mon portrait  quinze ans. -- Ma
     manire de vivre. -- Monsieur de Calonne. -- pret d'un
     lgiste. -- Socit des migrs. -- Les prtres franais. --
     Mission de monsieur de Frott. -- Le baron de Roll. --
     L'vque d'Arras. -- Le comte de Vaudreuil. -- La marquise
     de Vaudreuil. -- Madame de la Tour. -- Le capitaine
     d'Auvergne. -- L'abb de La Tour. -- Madame de Serant-Walsh.
     -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La socit crole.          123


CHAPITRE IV

     Concerts du matin. -- Le gnral de Boigne. -- Mon mariage.
     -- Caractre de monsieur de Boigne. -- Les princes
     d'Orlans. -- Monsieur le comte de Beaujolais. -- Monsieur
     le duc de Montpensier. -- Monsieur le duc d'Orlans. --
     Tracasseries domestiques. -- Voyage en Allemagne. --
     Hambourg. -- Munich. -- Retour  Londres. -- Histoire de
     lady Mary Kingston.                                           137


CHAPITRE V

     Voyage en cosse. -- Alnwick. -- Burleigh. -- La marquise
     d'Exeter. -- Dpart de monsieur de Boigne. -- Monsieur le
     duc de Berry. -- Ses sentiments patriotiques. -- La comtesse
     de Polastron. -- L'abb Latil. -- Mort de la duchesse de
     Guiche. -- Mort de madame de Polastron. -- L'abb Latil. --
     Supriorit de monsieur le comte d'Artois sur le prince de
     Galles. -- Socit de lady Harington. -- Lady Hester
     Stanhope. -- La Grassini. -- Dragonetti. -- La tarentelle.
     -- Viotti.                                                    154


CHAPITRE VI

     Querelles parmi les vques. -- Les treize. -- Mort de la
     comtesse de Rothe. -- Regrets de l'archevque de Narbonne.
     -- Rponse du comte de Damas. -- Pozzo di Borgo. -- Sa
     rivalit avec Bonaparte. -- douard Dillon. -- Calomnies sur
     la reine Marie-Antoinette. -- Duel. -- Un mot du comte de
     Vaudreuil. -- Pichegru. -- Les Polignac. -- Mort de monsieur
     le duc d'Enghien. -- Je quitte l'Angleterre.                  171




TROISIME PARTIE

L'EMPIRE


CHAPITRE I

     Dpart d'Angleterre. -- Arrive  Rotterdam. -- Monsieur de
     Smonville. -- Sjour  la Haye. -- Camp de Zeist. --
     Douaniers franais. -- Anvers. -- Monsieur d'Argout. --
     Monsieur d'Herbouville. -- Monsieur Malouet. -- Arrive 
     Beauregard.                                                   183


CHAPITRE II

     Mes opinions. -- La duchesse de Chtillon. -- La duchesse de
     Laval, le duc de Laval. -- La famille de Rohan. -- La
     princesse Berthe de Rohan. -- La princesse Charles de
     Rochefort. -- La princesse Herminie de Rohan. -- Scne
     pnible. -- Mon premier bal  Paris. -- L'amiral de Bruix,
     sa mort. -- Paroles de l'Empereur. -- La princesse Serge
     Gallitzin. -- La duchesse de Sagan. -- Monsieur de
     Caulaincourt. -- Scne entre la princesse de La Trmoille et
     monsieur d'Aubusson. -- La duchesse de Chevreuse.             194


CHAPITRE III

     Je m'habitue  la socit de Paris. -- Arrive de mes
     parents en France. -- Madame et mademoiselle Dillon. -- Je
     donne des plumes  l'impratrice Josphine. -- Socit de
     Saint-Germain. -- Madame Rcamier. -- Premiers bains de mer.  209


CHAPITRE IV

     Le gnral de Boigne s'tablit en Savoie. -- Le cardinal
     Maury. -- Madame de Stal. -- Sjour  Aix. -- Benjamin
     Constant. -- Dner  Chambry. -- Coppet. -- Madame Rocca.    219


CHAPITRE V

     Plaisirs  Coppet. -- Exil de Mathieu de Montmorency et de
     madame Rcamier. -- Madame de Chevreuse. -- Sa conduite  la
     Cour impriale. -- Son exil. -- Sa mort. -- Madame de Balbi.
     -- Le comte de Romanzow. -- Bal  l'occasion du mariage du
     grand-duc de Bade. -- Costume de l'Empereur. -- Singulire
     conversation. -- Formes de la Cour impriale. -- Bal 
     l'occasion de la naissance du roi de Rome. -- L'impratrice
     Marie-Louise. -- L'Empereur veut tre gracieux.               236


CHAPITRE VI

     La duchesse de Courlande. -- La comtesse Edmond de Prigord.
     -- Monsieur de Talleyrand. -- Le cardinal Consalvi. -- Ftes
     du mariage de l'Empereur. -- Mon oncle, l'vque de Nancy,
     nomm archevque de Florence. -- Triste rsultat de cette
     nomination. -- Rsistance d'Alexis de Noailles. -- Brevets
     de sous-lieutenant. -- Madame du Cayla. -- Jules de
     Polignac.                                                     251


CHAPITRE VII

     Esprit des migrs rentrs. -- L'Empereur et le roi de Rome.
     -- Les idalistes. -- Monsieur de Chateaubriand. -- Une amie
     de Chateaubriand. -- Les _Madames_. -- La duchesse de Lvis.
     -- La duchesse de Duras. -- La duchesse de Chtillon. -- Le
     comte et la comtesse de Sgur.                                262


CHAPITRE VIII

     Derniers temps de l'Empire. -- Gardes d'honneur. --
     Situation des esprits. -- Illusions de parti. --
     Dsorganisation des armes. -- Les Allis s'approchent. --
     Les autorits quittent Paris. -- Bataille de Paris. --
     Capitulation. -- Retraite des troupes franaises.             281




QUATRIME PARTIE

RESTAURATION DE 1814


CHAPITRE I

     Mes opinions en 1814. -- Dispositions du parti royaliste. --
     Arrive du premier officier russe. -- Message du comte
     Nesselrode. -- Prise de la cocarde blanche. -- Aspect du
     boulevard. -- Entre des Allis. -- Dner chez moi. --
     Dclaration des Allis. -- Conseil chez le prince de
     Talleyrand. -- Le marquis de Vrac. -- Runion chez monsieur
     de Morfontaine. -- Attitude des officiers russes. -- Bivouac
     des cosaques aux Champs-lyses.                              291


CHAPITRE II

     Billet du prince de Talleyrand. -- Craintes des Allis. --
     Reprsentation  l'Opra. -- Reprsentation aux Franais. --
     Fautes du parti royaliste. -- Visite du gnral Pozzo di
     Borgo. -- L'empereur Alexandre. -- Sa noble conduite. --
     Brochure de monsieur de Chateaubriand. -- Son effet. -- Sa
     rception par l'empereur Alexandre. -- Rcit fait par
     monsieur de Lescour. -- Il se dment.                         303


CHAPITRE III

     Le marchal Marmont. -- Bataille de Paris. -- Sjour 
     Essonnes. -- Mot du gnral Drouot. -- Le marchal Marmont
     entre en pourparlers avec les Allis. -- Arrive des
     marchaux  Essonnes. -- Ils viennent  Paris. -- Confrence
     chez l'empereur Alexandre. -- Le marchal Marmont apprend
     que son corps d'arme quitte Essonnes malgr ses ordres. --
     Son chagrin. -- Intrpidit de sa conduite  Versailles. --
     Erreur de sa conduite. -- Lettre du gnral Bordesoulle. --
     Rponse donne aux marchaux. -- Conduite du marchal Ney.
     -- Dangers courus  notre insu. -- Sauvegarde envoye chez
     moi. -- Pche russe. -- Bonhomie des cosaques. -- Formation
     d'une garde d'honneur. -- Intrigues qui en rsultent.         315


CHAPITRE IV

     _Te Deum_ russe. -- Mission  Hartwell. -- Entre de
     Monsieur. -- On prend la cocarde blanche. -- Le lieutenant
     gnral du royaume. -- Le duc de Vicence. -- Le gnral
     Owarow. -- L'empereur Alexandre  la Malmaison et 
     Saint-Leu. -- Premire rception de Monsieur. --
     Reprsentation  l'Opra. -- Attitude du parti migr.        331


CHAPITRE V

     Le Roi part d'Angleterre. -- Visite de l'empereur Alexandre
      Compigne. -- Son mcontentement. -- Monsieur de
     Talleyrand est mal reu. -- Costume tranger de madame la
     duchesse d'Angoulme. -- Dclaration de Saint-Ouen. -- Son
     succs. -- Entre du Roi. -- Attitude de la vieille garde.
     -- Maintien des princes. -- Encore l'Opra.                   341


CHAPITRE VI

     Premire rception du Roi et de Madame. -- Costume et
     tiquette de la Cour pendant la Restauration. -- Arrive de
     monsieur le duc d'Angoulme et de monsieur le duc de Berry.
     -- Bal chez sir Charles Stewart. -- Le duc de Wellington. --
     Le grand-duc Constantin. -- Dispositions de monsieur le duc
     de Berry. -- Prventions contre monsieur de Talleyrand. --
     Jalousie du comte de Blacas. -- Mon pre refuse l'ambassade
     de Vienne. -- Sagesse du cardinal Consalvi.                   350


CHAPITRE VII

     Sance royale. Nomination de pairs. -- Mon pre accepte
     l'ambassade de Turin. -- Motifs qui le dcident. -- Madame
     et mademoiselle de Stal. -- Monsieur de La Bdoyre. --
     Maladie de Monsieur. -- Le chevalier de Puysgur. -- Le
     pavillon de Marsan. -- Maintien des dames anglaises. -- La
     comtesse de Nesselrode. -- La princesse Wolkonski. -- Mon
     frre obtient un grade. -- La comtesse de Chtenay.           362


CHAPITRE VIII

     Madame la duchesse douairire d'Orlans. -- Madame de
     Follemont. -- Monsieur le duc d'Orlans. -- Mademoiselle. --
     Madame la duchesse d'Orlans. -- Scne  Hartwell. --
     Monsieur le duc d'Orlans refuse une place  mon frre. --
     Monsieur de Talleyrand part pour le congrs de Vienne. --
     Madame de Talleyrand. -- La princesse de Carignan. -- Les
     deux princes de Carignan.                                     376




APPENDICES

     I. Note du marquis d'Osmond pour tre remise  l'archevque
     de Sens, en mai 1788.                                         391

     II. Acte de mariage de madame de Boigne.                      398

     III. Lettres adresses en 1799 par madame de Boigne  ses
     parents, le marquis et la marquise d'Osmond.                  399

     IV. Lettre de madame de Boigne  son oncle, mgr. d'Osmond,
     vque de Nancy (1805).                                       423

     V. Lettre de madame de Boigne au gnral de Boigne (1812).    426





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Elonore-Adle d'Osmond, comtesse de Boigne

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

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     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
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status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
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